BIDARD de la NOE Gustave
BIDARD de la NOE Gustave (1861-1916)
Profession : juge d’instruction à Brest
Lien avec l’affaire : juge d’instruction de l’affaire CADIOU
Rôle dans l’affaire
Dans l’affaire Cadiou de 1914, le juge d’instruction Gustave Bidard de la Noë, agissant de concert avec le procureur Guilmard, a mené une instruction à charge caractérisée par un parti pris en faveur de la thèse officielle et des notables.
Son rôle s’est articulé autour de plusieurs dysfonctionnements majeurs :
– Une enquête partiale contre l’ingénieur Pierre : Malgré un dossier d’enquête étayé fourni par les policiers Lecoz et Rouquier, le juge a ignoré les éléments disculpatoires et s’est focalisé sur la culpabilité de Louis Pierre pour valider le mobile du crime.
– Le refus des expertises graphologiques : Il a rejeté l’analyse des lettres anonymes qui auraient pu mettre en cause le Docteur Prouff, se contentant de la simple parole du médecin en vertu du principe implicite qu’un notable est au-dessus de tout soupçon.
– L’occultation des témoins et des pistes alternatives : Le juge a balayé les témoignages d’une trentaine d’ouvriers situant la dernière rencontre entre l’usinier et l’ingénieur au 29 décembre, préférant retenir la date du 30 décembre portée par trois autres témoins (Bignard, Kervistin et Dolou). De même, il a totalement ignoré la piste de Morlaix et les dix personnes affirmant avoir vu M. Cadiou après sa prétendue date de mort.
– Le verrouillage des pistes compromettantes : Avec l’aide active du parquet de Brest (notamment le procureur Guilmard), l’instruction a bloqué les investigations de l’armurier Simon de Guingamp et découragé des témoins clés de se présenter devant la brigade mobile de Rennes, étouffant ainsi toute velléité de vérité.
Sources : BnF Gallica, Archives Nationales et Annuaire de la magistrature


Table des matières
ToggleParcours professionnel
| Date | Fonction |
|---|---|
| 27 mars 1886 | Juge suppléant à Rennes |
| 16 novembre 1886 | Juge à Morlaix |
| 27 avril 1889 | Juge d'instruction à Quimper |
| 11 février 1893 | Juge d'instruction à Châteaubriant |
| 4 mai 1895 | Procureur de la République à Guingamp |
| 13 novembre 1906 | Procureur de la République à Saint-Calais |
| 11 juillet 1908 | Juge à Brest |
| 9 mars 1910 | Juge d'instruction à Brest |
Décoration : Officier d’Académie (décret du 27 juin 1908) ; propositions pour la croix de chevalier du Mérite agricole (1911-1912).
Note de synthèse
Le présent dossier retrace, sur la base du dossier de personnel BB/6 II 670 des Archives nationales, l’intégralité de la carrière de Gustave Bidard de la Noë (1861-1916), magistrat breton dont l’existence, tant privée que professionnelle, fut marquée par une succession de circonstances qui débordent largement le cadre d’une carrière judiciaire ordinaire. Né hors mariage à Lorient en 1861, légitimé puis adopté par son oncle paternel — un riche négociant rennais —, il doit à ce dernier une éducation et une entrée rapide dans la magistrature (1886) que la presse morlaisienne attribuera bientôt, non sans malveillance, à sa parenté avec le général Boulanger, alors ministre de la Guerre. Sa carrière le conduit ensuite, en un peu plus de trente ans, de la suppléance à Rennes (1886) au parquet de Guingamp (1895-1906), où des soupçons de cléricalisme — dans le contexte tendu de la loi de séparation des Églises et de l’État — provoquent son éviction sur intervention de Georges Clémenceau, puis à Saint-Calais (1906-1908), avant qu’une campagne de recommandations parlementaires ne lui obtienne le poste de juge, puis de juge d’instruction, à Brest (1908-1916). C’est dans ces fonctions qu’il instruit, en 1914, la célèbre affaire Cadiou, dont l’épuisement qu’elle engendre sera explicitement désigné par sa hiérarchie comme la cause de sa mort prématurée, en juin 1916, à 55 ans.
Profil psychologique
Bien qu’aucune pièce du dossier ne permette, par nature, d’établir un diagnostic à proprement parler, la lecture croisée des notices confidentielles rédigées par ses supérieurs successifs — sur près de trente ans, de 1887 à 1913 — dessine un portrait remarquablement cohérent. Bidard de la Noë y est invariablement décrit comme un homme au caractère doux, discret et facile, d’une grande modestie (« sous des dehors modestes, il cache les plus réelles et les plus sérieuses qualités », note en 1912 le procureur général), et d’un scrupule professionnel constant — laborieux, méthodique, réfléchi, prudent, ses informations judiciaires étant systématiquement qualifiées de « très étudiées » et « extrêmement complètes ». Cette réserve de caractère se double d’un évident évitement du conflit : à chaque crise de sa carrière — la polémique boulangiste de 1889, les soupçons de cléricalisme à Guingamp en 1903-1906 —, ce n’est jamais lui qui se défend directement ; ce sont ses chefs de cour, puis une longue série de députés et de sénateurs, qui plaident sa cause auprès de la Chancellerie, quand lui-même se borne à solliciter, avec une insistance polie mais jamais agressive, un poste « où il y aurait un lycée » pour ses enfants.
Cette abnégation professionnelle s’accompagne d’un attachement familial très marqué — le sort de ses six enfants revient dans presque chaque pièce du dossier comme le principal ressort de ses demandes d’avancement — et d’une santé fragile mentionnée dès les toutes premières notices (« santé ordinaire », 1892) et qualifiée de « médiocre », puis « très délicate », à mesure que les années et la charge de l’instruction à Brest s’alourdissent. Le contraste entre cette fragilité physique, constamment relevée, et l’intensité du travail que lui impose le cabinet d’instruction de Brest — puis l’affaire Cadiou — suggère un homme qui a probablement porté sa charge professionnelle au prix d’un effort personnel soutenu, sans jamais s’en plaindre dans les pièces qu’il a lui-même rédigées. C’est du reste dans ces termes que sa propre hiérarchie interprète, après coup, sa disparition : un magistrat « mort de l’exercice de ses fonctions ».
Le couple a eu sept enfants, dont l’un est mort en bas âge, à un an ; ceci explique que les notices administratives de 1905 à 1913 n’en dénombrent constamment que six vivants.
Origines et jeunesse (1861-1883)
• 10 mars 1861 — Naissance à Lorient (Morbihan), rue Duconédic n° 8, de « Gustave Joseph Ramette », enfant naturel de Marguerite Marie Ramette, alors âgée de 25 ans, sans profession, native de Napoléonville (Morbihan).
• 19 novembre 1868 — L’enfant est reconnu et légitimé par le mariage de sa mère avec le sieur Gustave Marie Joseph Bidard, ancien conducteur des Ponts et Chaussées (célébré à Pontivy). Il porte désormais le nom de Bidard.
• 29 décembre 1874 (jugement du tribunal civil de Rennes, transcrit le 25 janvier 1876) — Rectification de l’acte de naissance : substitution du nom patronymique « Bidard de la Noë » au nom de Bidard.
• 23 mars 1885 (arrêt de la Cour d’appel de Rennes, confirmant un jugement du 10 mars 1885) — Adoption du jeune homme par son oncle paternel, Joseph Valentin Alphonse (Marie) Bidard de la Noë, riche négociant établi à Rennes, marié à la sœur du président de chambre Souiller. Ce dernier avait pris en charge, dès leur jeune âge, l’éducation de Gustave et de son frère cadet — éducation que leur père naturel, homme au caractère « bizarre » et aux « habitudes d’intempérance », n’aurait pu leur assurer.
• 1881-1883 — Études de droit à la Faculté de droit de Rennes :
– 25 juillet 1883 — Diplôme de licencié en droit, lauréat de la Faculté de droit de Rennes.
• 1er août 1883 — Admis au stage, inscription comme avocat stagiaire au barreau de Rennes, sur recommandation du président Souiller.
• Attaché au Parquet du Procureur général près la Cour d’appel de Rennes, où il travaille avec « zèle » et « assiduité », effectuant à tour de rôle des stages trimestriels au Parquet du Procureur de la République de Rennes.
Entrée dans la magistrature (1885-1889)
• 9 octobre 1885 — Lettre de candidature au Garde des Sceaux sollicitant un poste de substitut.
• 24 février, 14 mars, 10 septembre et 7 novembre 1886 — Le général Georges Boulanger, alors ministre de la Guerre, appuie personnellement la candidature du membre de sa famille par quatre courriers adressés au Garde des Sceaux, dont les dates encadrent précisément ses deux nominations de l’année : celles de juge suppléant à Rennes (27 mars) et de juge à Morlaix (16 novembre).
• 27 mars 1886 — Nommé juge suppléant à Rennes (prestation de serment le 31 mars 1886, installation le même jour). Il est alors présenté comme protégé d’un magistrat rennais, mais les évaluations notent qu’il manque encore d’expérience.
• 16 novembre 1886 — Nommé juge au tribunal de 1ère instance de Morlaix (serment le 23 novembre, installation le 25 novembre 1886). La notice de 1887 le dit encore célibataire ; il « ferait un excellent début plein de promesses ». C’est à Morlaix qu’il fait la connaissance d’Émile Cloarec, alors avocat depuis 1881, puis avoué à partir de 1888, et juge suppléant depuis 1884 au même tribunal — un lien qui se prolongera : le même Cloarec, devenu député, figurera vingt ans plus tard parmi les soutiens parlementaires actifs de sa candidature au poste de Brest (voir 1907-1908).
• 6 août 1888 — Mariage avec Marie Henriette Adélaïde Julie Le Meur, fille d’un conseiller à la Cour d’appel de Rennes ; le couple aura sept enfants, dont l’un mourra en bas âge, à un an.
• 27 avril 1889 — Nommé juge d’instruction à Quimper (serment le 6 mai, installation le 14 mai 1889).
• 2 mai 1889 — Sa nomination à Quimper, alors qu’il n’a que trois ans de services, suscite une polémique de presse (La Dépêche de Brest) : on lui reproche son jeune âge, son ascension jugée trop rapide, ses « relations réactionnaires », et le fait d’être, dit-on, neveu du général Boulanger — ce qui aurait facilité son entrée dans la magistrature. Le Procureur général de Rennes, Michel Jaffard, dément toute intervention personnelle, tout en confirmant au Garde des Sceaux que « M. Bidard de la Noë […] avait dû à l’influence de son parent, M. le général Boulanger, sa prompte entrée dans la magistrature » — confirmation que recoupent les quatre courriers de recommandation adressés par le général, alors ministre de la Guerre, au Garde des Sceaux en 1886 (voir ci-dessus).
Quimper, puis Châteaubriant (1889-1895)
• À Quimper, sa direction du cabinet d’instruction est jugée « très convenable », mais, selon les rapports confidentiels, la réputation de Madame Bidard — « au point de vue de la conduite privée » — est contestée localement ; des « incidents » ravivent les critiques. Bidard de la Noë demande lui-même son déplacement.
• 11 février 1893 — Nommé, par permutation avec M. Caliène, juge d’instruction à Châteaubriant (Loire-Inférieure) (serment le 21 février, installation le 2 mars 1893) — poste de classe égale mais de moindre importance, plus proche de Rennes où résident sa famille et ses intérêts.
• À Châteaubriant, il « se concilie l’estime générale » ; sa conduite et celle de son épouse y sont jugées irréprochables.
Procureur de la République à Guingamp (1895-1906)
• 4 mai 1895 — Nommé procureur de la République à Guingamp (Côtes-du-Nord) (serment le 15 mai, installation le 24 mai 1895).
• Pendant plus de onze ans, les notices le décrivent comme un « excellent chef de parquet », « très dévoué et très laborieux », mais aussi gêné par l’absence de collège ou de lycée à Guingamp pour l’éducation de ses enfants — le fils aîné est pensionnaire au lycée de Rennes dès 1896-1897.
• 1903-1904 — Il mène l’instruction ayant permis de résoudre l’assassinat de Mme Monfort, épouse d’un notaire, affaire vieille de près de huit ans, ce qui lui vaut d’être salué pour sa « perspicacité » par le Procureur général de Rennes.
• 1903-1906 — Il devient la cible de dénonciations politiques émanant des milieux républicains locaux, qui le soupçonnent de sympathies cléricales et réactionnaires (application des lois sur les congrégations, scolarisation de ses filles, etc.). Les enquêtes successives du Procureur général (1903, 1906) concluent qu’aucun manquement professionnel ne peut lui être reproché, mais notent qu’il n’a « pas la confiance du parti républicain » et que les autorités locales (préfet et sous-préfet des Côtes-du-Nord) réclament son déplacement. Dans le contexte de la « querelle des inventaires » et de l’application de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, Georges Clemenceau, alors ministre de l’Intérieur, adresse le 1er août un courrier au ministre de la Justice et au président du Conseil, demandant de placer un autre magistrat à la tête du parquet de Guingamp.
• 13 novembre 1906 — Décret le nommant procureur de la République à Saint-Calais (Sarthe) — un déplacement vécu par l’intéressé et ses soutiens comme une « disgrâce imméritée », consécutive aux dénonciations politiques. La prestation de serment est même temporairement suspendue à la demande du Parquet de Rennes, dans l’espoir d’obtenir pour lui une meilleure destination.
Procureur à Saint-Calais et campagne pour Brest (1906-1908)
• À Saint-Calais (Sarthe), il bénéficie du soutien actif de plusieurs élus — déjà treize ans comme chef de parquet, puis vingt et un à vingt-deux ans de services en 1907-1908 — qui multiplient les démarches en sa faveur : les députés Maurice Ajam (Sarthe), Georges Le Bail (Quimper), Paul Le Troadec (Lannion), Émile Cloarec (Morlaix), Théodore Halléguen (Châteaulin), Louis Armez (Saint-Brieuc) et Robert Surcouf (Saint-Malo), ainsi que des sénateurs, interviennent de façon répétée entre 1907 et juin 1908 pour obtenir son inscription au tableau d’avancement puis sa nomination comme juge à Brest, poste vacant depuis le décès de M. Le Roux. Sa situation de père de famille nombreuse sans fortune est soulignée par ses soutiens, présentant sa nomination à Brest comme une réparation légitime.
• 27 juin 1908 — Décoration : Officier d’Académie (décret du 27 juin 1908).
• 11 juillet 1908 — Nommé juge au tribunal civil de Brest.
Juge, puis juge d'instruction à Brest (1908-1916)
• 9 mars 1910 — Chargé du cabinet d’instruction du tribunal de Brest, pour une durée de trois ans (fonction régulièrement reconduite jusqu’à son décès).
• Les notices de 1912-1913 le décrivent comme un magistrat « instruit et laborieux, prudent et réfléchi », menant des informations « très étudiées, extrêmement complètes », en dépit d’une santé médiocre et de la charge particulière du poste — nombreux inculpés et témoins ne parlant que le breton, nécessitant le recours à un interprète.
• 18 novembre 1911, puis 18 juin 1912 — Propositions de la préfecture du Finistère pour la croix de chevalier du Mérite agricole, le qualifiant de « bon magistrat » et « républicain ».
• Juillet 1912 — Bonnes appréciations politiques et professionnelles du préfet du Finistère et des chefs de cour ; il est proposé pour un poste de conseiller à la Cour d’appel.
• Juin 1913 — Nouvelles présentations pour le tableau d’avancement (poste de conseiller ou de président de 2e classe), soulignant vingt-sept ans de services judiciaires dont treize comme chef de parquet ; il est alors inscrit au tableau d’avancement depuis le 1er janvier 1913.
• Octobre 1913 — Appréciations très favorables du Premier président et du Procureur général de Rennes : « magistrat très digne de bienveillance », dirigeant « avec intelligence, zèle et adresse » le cabinet d’instruction de Brest malgré sa santé fragile.
• 1914 — Il conduit l’instruction de l’affaire Cadiou (assassinat de Louis Cadiou en 1913), tâche dont les « fatigues » seront ultérieurement présentées par sa hiérarchie comme ayant contribué à altérer sa santé et hâté sa fin.
• 7 juin 1916, sept heures du matin — Décès à Brest, rue Traverse n° 53, à l’âge de 55 ans, alors qu’il est toujours juge d’instruction au tribunal de Brest.
Après le décès (juin 1916 - juin 1917)
• Juin 1916 — Le ministère de la Justice intervient auprès du ministère des Finances en faveur de Mme Bidard de la Noë, veuve, mère de six enfants sans fortune, pour l’obtention d’un bureau de tabac.
• 31 mai 1917 — Le Premier président de la Cour d’appel de Rennes appuie à nouveau sa demande auprès du Garde des Sceaux, rappelant explicitement que le magistrat, dont la santé était « médiocre », est mort « de l’exercice de ses fonctions », sa fin ayant été « hâtée par les fatigues » causées par l’instruction de l’affaire Cadiou.
• 4 juin 1917 — Nouvelle note du ministère de la Justice recommandant d’examiner favorablement la demande de bureau de tabac de la veuve.
Extraits du dossier de carrière BB/6 II 670 des Archives nationales






























