Au moment de l’affaire Cadiou, cinq revues spécialisées dans l’ésotérisme (Annales des sciences psychiques, L’Écho du Merveilleux, Le Fraterniste, La Vie Mystérieuse et La Vie Future) vont s’intéresser plus spécifiquement aux révélations qui ont amené à la découverte du corps de Louis Cadiou.

Mme Camille (Camille Hoffmann), somnambule nancéenne et ancienne sujet de l’École de Nancy (Bernheim, Liébeault, Liégeois), fut consultée en hypnose pour une disparition par Mme Sainpy (avec des gants de la victime Louis Cadiou). Elle a fourni des descriptions précises d’un talus près d’un moulin où le corps fut retrouvé. D’autres cas similaires (Chapeland, Boulet) sont rapportés. Le Dr H. Beaunis relate des expériences anciennes (1889) montrant des perceptions à distance du sujet en transe, confirmées partiellement par des témoins comme Van Eeden. Bardonnet décrit des séances de clairvoyance (1916) et propose une théorie d’« hypersensibilité » et d’un milieu « cosmique » transmettant des images, tout en recommandant des méthodes d’amorçage et de contrôle. Les articles saluent les réussites matérielles mais reconnaissent l’irrégularité des phénomènes et les risques d’erreur (suggestion, coïncidence, interprétation).

Manchette de la revue Annales des Sciences Psychiques, édition de février 1914

Les Annales des sciences psychiques étaient une revue consacrée à l’étude des phénomènes paranormaux et des sciences psychiques, mêlant recherches expérimentales, observations ésotériques et enquêtes sur le spiritisme, la télépathie ou la médiumnité.

Mme Camille a fait l’objet de cinq articles dans cette revue dont voici un résumé :
L’affaire de la « somnambule de Nancy » met en scène les expériences menées par l’École de Nancy à la fin du XIXᵉ siècle et relancées par une forte médiatisation en 1914–1916, notamment lors de l’affaire Cadiou. Les observations de Beaunis (1889) décrivent deux séances où la jeune somnambule fournit, sous hypnose, des descriptions de lieux et de personnes jugées en partie vérifiables, l’un des cas (Utrecht) étant considéré par les témoins comme particulièrement troublant.

Plus tard, Bardonnet (1916–1917) reprend l’étude de Mme Camille et élabore une théorie des « sensibilités parapsychiques », supposant une hypersensibilité hypnotique et un « milieu cosmique » permettant la transmission d’images ou d’impressions.

Malgré des témoignages concordants et quelques vérifications factuelles, les expériences demeurent entachées de faiblesses méthodologiques (suggestion, absence d’aveuglement, interprétation subjective). Elles constituent ainsi des observations intrigantes mais insuffisantes pour établir scientifiquement la réalité des facultés psychiques attribuées à Mme Camille.

Source : BnF Gallica

Annales des sciences psychiques – février 1914 – n°2 - p. 33-37

Dr H. BEAUNIS
Deux cas de lucidité télépathique
(pendant le sommeil hypnotique).

Paris, le 6 Mars 1914.
Cher Secrétaire Général,
Je suis heureux de vous transmettre un article du Dr. H. BEAUNIS, Professeur Honoraire de la Faculté de Nancy, article d’un grand intérêt et d’une pressante actualité.
Ce n’est pas ici le lieu de citer le nom de tous ceux qui participèrent au groupement connu dans la suite sous le nom d’« École de Nancy » ; il est juste toutefois de rappeler que trois noms sont indissolublement liés à son origine :
Le Dr. LIEBEAULT, le génial clinicien qui en fut l’instigateur.
M. le Professeur Liégeois qui déduisit des faits observés les conséquences médico-légales.
Tous deux sont décédés.
Le Dr. H. BEAUNIS, alors Professeur à la Faculté de Nancy, qui démontra la véracité et la réalité des phénomènes hypnotiques.
Veuillez agréer, Cher Secrétaire, l’assurance de mes meilleurs sentiments.
Dr L. DEMONCHY,
Vice-Président de la S. U. E. P.

A l’époque où j’ai publié mon livre sur le somnambulisme provoqué, je n’avais jamais observé les phénomènes merveilleux admis par certains magnétiseurs, tels que la suggestion mentale, la seconde vue, le don de prophétie, etc. Toutes les fois que la suggestion que je voulais produire était simplement pensée et non exprimée d’une façon ou d’une autre, elle ne se réalisait jamais. Jamais non plus les sujets n’avaient pu deviner la nature d’un objet que je tenais dans la main, jamais ils n’avaient pu dire ce que je pensais ou ce que j’avais fait à tel ou tel moment.
Et après avoir constaté ces faits, j’ajoutais : « Je ne veux pas cependant nier absolument ces faits en présence des affirmations de savants de très bonne foi ; ce que je puis dire, c’est que je ne les ai jamais observés ».
Dès l’année suivante, j’aurais pu rectifier cette phrase. En effet dans les années 1866 à 1889, j’ai pu observer d’une façon certaine des faits démontrant la réalité de l’action à distance de l’hypnotiseur sur l’hypnotisé, de l’action à distance d’un hypnotisé sur un autre hypnotisé et enfin de la lucidité ou de la vision à distance.
Mon départ de Nancy, la maladie, d’autres travaux, m’ont empêché de publier ces faits. Ils étaient d’abord en très petit nombre, et quelques-uns d’entre eux étaient encore l’objet de ma part de certains doutes. Ces doutes aujourd’hui sont dissipés et je ne puis plus nier ces faits, comme j’étais porté à le faire autrefois, quoiqu’ils se présentent avec une variabilité déconcertante.
Laissant de côté pour le moment les phénomènes d’action à distance, de rapport d’hypnotisé à hypnotisé et autres phénomènes similaires, je me contenterai ici de rapporter deux cas de lucidité ou vision à distance.
Ces cas ont été observés par moi chez M. Liébeault il y a près de trente ans, sur une jeune fille, CAMILLE X….., d’une quinzaine d’années environ. C’est la même dont il a été parlé récemment dans les journaux à propos de l’affaire CADIOU. C’est grâce à elle que le corps a été retrouvé d’après les indications qu’elle avait données pendant le sommeil hypnotique. On s’est étonné dans les journaux qu’interrogée, par une commission rogatoire, sur ce qu’elle avait dit, elle ait répondu qu’elle n’en savait rien. La chose était cependant toute naturelle et elle ne pouvait répondre autrement ; le souvenir de ce qu’ils ont fait ou dit pendant le sommeil hypnotique étant aboli au réveil chez les hypnotisés.
Cette jeune fille, de bonne santé habituelle, était souvent endormie par MM. Liébault, Liègeois et par moi et nous l’avons toujours trouvée de la plus entière bonne foi. On verra du reste par les expériences relatées plus loin que cette bonne foi ne pouvait être mise en doute.
Voici maintenant les deux observations :

1°. – Premier cas de lucidité
Le 24 Juin 1889, en présence de trois médecins anglais dont je n’ai pas inscrit les noms, j’endors Camille et lui suggère, pendant son sommeil, qu’à son réveil, elle ne me verra ni ne m’entendra. A son réveil la suggestion se réalise et je fais sur elle un certain nombre d’expériences. Rendormie, je lui suggère qu’elle me verra, mais qu’elle ne m’entendra pas. A son réveil cette nouvelle suggestion se réalise ; pour elle, je suis muet et elle s’étonne de voir par le mouvement des lèvres que je cause avec les autres personnes qui se trouvent là et qu’elles me comprennent. On lui explique que maintenant on lit très bien sur les lèvres les paroles qu’on prononce.
Pour voir si cette idée persistera longtemps, je la laisse partir sans détruire la suggestion qu’elle ne m’entend pas.
Le 27 Juin, donc trois jours après, elle arrive chez M. Liébault à 8 heures et demie du matin. Elle ne m’entend toujours pas pour elle je suis muet, mais elle me voit. Je l’endors et lui suggère qu’à son réveil elle m’entendra. Alors, pendant son sommeil, je lui mets entre les mains une lettre dont les timbres ont été enlevés.
Cette lettre, datée du 15 Février 89, provenait du Dr Dampierre, de Constantinople. Ayant un malade qui, suivant son expression, le déroutait absolument, il m’envoyait des cheveux de cet homme, me priant de les soumettre à un de mes sujets pour préciser, s’il était possible, la partie malade.

Voici le dialogue engagé avec Camille :
Demande. D’où vient cette lettre ?
Réponse. Elle n’est pas de France.
D. De quel pays vient-elle ?
R. De très loin. On y va par mer.
D. Y va-t-on aussi par terre ? Oui.
D. Voyez-vous l’endroit d’où elle vient ?
R. C’est une ville… Une grande ville.
Février 1914
Il y a une pause assez longue entre chaque réponse. J’accentue la suggestion par les mots répétés souvent : « Regardez, regardez bien, regardez encore ». Je ne noterai que les interrogations directes.
R. Il y a de l’eau… des bateaux…
D. Qu’y a-t-il sur ces bateaux ?
D. Des militaires… ils n’ont pas la figure blanche.
D. Voyez dans la ville, voyez-vous une rue ? Qu’y voyez-vous ?
R. Des gens qui ne sont pas habillés comme nous.
D. Comment sont-ils habillés ?
R. Les femmes sont voilées.
D. Et les hommes ?
R. Ils ont une toque… il y en a qui ont des manteaux.
D. Qu’y a-t-il dans la lettre ?
R. Ce n’est pas écrit, c’est imprimé.
Ce n’est pas exact ; il n’y a rien d’imprimé dans la lettre. Seulement les caractères sont tracés avec de l’encre très noire, les traits en sont assez épais et les lignes assez régulières.
Je lui mets dans la main les cheveux qui se trouvaient dans une enveloppe contenue dans la lettre.
D. A qui appartient ceci ?
R. A un homme.
D. Quel âge a-t-il ?
R. Entre deux âges.
D. Est-il malade ?
R. Oui.
R. Peu ou beaucoup ?
R. Beaucoup.
D. Guérira-t-il ?
R. Oui.
D. Où a-t-il mal ?
R. A la tête… à l’estomac… surtout aux jambes… à la jambe droite… à la hanche droite (elle porte la main à sa hanche droite).
D. Souffrez-vous ?
R. Oui, un peu (elle met la main à sa hanche droite) à la hanche.
D. Que faut-il faire pour le guérir ?
R. Je ne sais pas.
D. Vous êtes fatiguée ?
R. Oui.
D. Faut-il l’endormir ?
R. Oui.
Comme elle paraît un peu fatiguée et que les dernières réponses ne sont données qu’avec difficulté et hésitation, je la réveille et la laisse reposer.
Il y aurait un certain nombre de réflexions à faire à propos de cette première expérience, mais je les laisse de côté parce qu’elle n’a pas la précision et la rigueur de la seconde. Avant de passer à celle-ci je donnerai un extrait de la lettre de M. Dampierre en réponse à la mienne.

Constantinople,
Je suis heureux de vous dire que la description de votre sujet en ce qui concerne Constantinople est d’une lucidité remarquable. Il n’en est pas de même pour notre malade. Je ne trouve de rapprochement que dans la mention « entre deux âges »>, l’indication du sexe et la spécification « à l’estomac ».

Si ce cas était unique, je ne l’aurais pas publié. En effet, malgré l’exactitude de quelques réponses, on pourrait encore les attribuer soit à un hasard (hasard bien étrange cependant) soit à une suggestion mentale, consciente ou inconsciente, puisque je savais que la lettre provenait de Constantinople. Mais comme on le verra plus loin, rapprochée de l’observation suivante, elle acquiert un tout autre caractère, ce qui m’a décidé à la publier.
Je passe maintenant à la deuxième expérience faite le même jour sur Camille que j’avais laissé reposer pendant un certain temps.

2° Second cas de lucidité
Expérience faite en présence du Dr Van Eeden, d’Amsterdam. Camille est dans le cabinet de M. Liébeault, entrain de tricoter et causant avec les personnes présentes. Je me mets dans l’autre pièce ; la porte de communication est rabattue de mon côté et me masque. Un refend me sépare d’elle. Alors, je commence à faire des passes en concentrant mes pensées par l’idée de la faire dormir. Pendant cinq minutes, rien. A ce moment, elle se frotte les yeux, cesse de causer, dépose son tricot à côté d’elle, appuie la tête sur sa main, et à l’air, m’a-t-on dit, d’avoir sommeil. Malheureusement, M. Liébeault, qui endormait une autre personne dans la même pièce et qui n’était pas dans la confidence, lui dit : « Tu as sommeil, Camille, M. Beaunis va t’endormir tout à l’heure ». L’expérience était à recommencer. Alors je m’approche et je l’endors immédiatement.
A ce moment M. Van Eeden me passe une lettre que je mets entre les mains de Camille. (M Van Eeden étant d’Amsterdam, je croyais que cette lettre provenait de cette ville). Je numérote ses réponses.
Demande. D’où vient cette lettre ?
1°. Réponse. Elle ne vient pas de France. (Pour abréger je ne mentionne pas mes demandes ; je ne citerai que les réponses, sauf dans certains cas).
2°. R. Elle vient d’une ville qui n’est ni grande ni petite.
3°. Les habitants sont habillés comme chez nous.
4°. Il y a un peu d’eau.
5°. Il y a une place avec une statue, un homme debout, à pied ; c’est un militaire… il tient quelque chose à la main.
6°. La lettre appartient à un Monsieur.
7°. Elle a été écrite par une dame.
8°. Une dame jeune.
D. A-t-elle des enfants ?
R. Non.
D. Où habite cette dame ? Décrivez la maison.
10. R. Il y a un petit jardin devant et un grand jardin derrière.
D. A quel étage habite-t-elle ?
11. R. Au premier étage.
D. Que fait-elle ?
12. R. Elle déjeune.
D. Que mange-t-elle ?
13. R. Je ne vois pas.
D. Comment est la rue où se trouve la maison ?
14. R. C’est une large rue avec des arbres.
D. Cette dame est-elle bien portante ?
15. R. Elle est malade quelquefois.
D. Où a-t-elle mal ?
16. R. A la tête et quelquefois aux jambes. Je réveille alors Camille.
Une fois seul avec M. Van Eeden, je lui demande ce qu’il y a de vrai dans les réponses de Camille. Oh me dit-il, l’expérience peut être considérée comme manquée, quoiqu’elle ait dit juste sur quelques points. La lettre vient d’Utrecht (je la croyais d’Amsterdam). Voici l’appréciation de M. Van Eeden sur les diverses réponses de Camille.
1. Exacte.
2. Exacte.
3. Exacte.
4. Exacte. Il y a un canal.
5. Inexacte, d’après M. Van Eeden, il n’a pas connaissance de cette statue.
6. Exacte. La lettre appartient à M. Van Eeden.
7. Exacte.
8. Exacte.
9. Inexacte. Cette dame a des enfants.
10. Inexacte. Il n’y a pas de jardin devant.
11. A moitié exacte. C’est un rez-de-chaussée élevé sur un sous-sol très haut.
12. Probablement inexacte ; jamais elle ne déjeune à cette heure-là.
13. Rien à dire.
14. Exacte.
15. Exacte.
16. Exacte.
En somme on voit que, malgré quelques réponses justes qui peuvent être attribuées au hasard, l’expérience pouvait être considérée comme manquée. Aussi je ne m’en occupais plus lorsque, trois semaines plus tard, je reçus, à ma grande stupéfaction, la lettre suivante du D Van Eeden, lettre dont je transcris les passages qui concernent l’expérience. La voici :
(Je passe les premières lignes qui parlent de choses ne concernant en rien l’expérience en question. La lettre est écrite en français par un hollandais ; de là quelques incorrections, très légères du reste. Il n’y a donc pas d’erreurs pouvant tenir à une mauvaise traduction ; ce sont bien les idées elles-mêmes du Dr Van Eeden).

Amsterdam, 15 juillet 1889.
Mon cher Professeur,
Je ne vous ai pas encore répondu jusqu’à ce jour-ci ; parce que je n’avais pas encore vu la personne qui m’avait écrit la lettre que j’ai donnée à Mlle Camille. J’ai été hier à Utrecht, et les renseignements donnés par Camille se sont montrés exacts d’une manière tout à fait remarquable, même les détails que j’ignorais complètement [c’est moi qui souligne ces mots], et que je croyais être plus ou moins erronés.
Par exemple, me promenant dans Utrecht, je voyais tout d’un coup la statue décrite par la somnambule. C’était la statue du Duc Jean de Nassau, debout, en cuirasse, tenant dans la main un bâton de maréchal. Je ne l’avais jamais vue, et comme vous vous rappellerez, j’ignorais ou j’avais du moins complètement oublié son existence.
Un autre détail, Camille m’avait dit que la personne était dans une maison assez grande, devant laquelle il y avait un petit jardin, et un plus grand jardin par derrière.
J’estimais que ce fut une erreur. La maison de celle dame que je connaissais très bien, n’avait pas un jardin par devant. Eh bien ! le matin du 27 juin à 9 heures, Mme X… n’était pas chez elle, mais chez sa sœur, qui habite une maison de la même grandeur, dans la même ville, située, comme la sienne, dans « une rue avec des arbres. » et ayant un petit jardin par devant [souligné par M. Van Eeden], et un plus grand jardin par derrière…
Février 1914
Les enfants de la dame n’étaient pas là et Camille n’aurait pu les voir. Ensuite Camille avait dit que la personne était en train de manger. Ça me paraissait un peu étrange à neuf heures du matin.
Mais justement le matin du 27 juin, Mme X… était sur le point de partir pour un voyage. Étant venue chez sa sœur pour prendre congé, celle-ci l’avait entraînée de prendre un petit déjeuner avant son départ.
Le reste de la lettre concerne le voyage de M. Van Eeden à Nancy et les réflexions que ce voyage lui a suggérées et n’a aucune importance pour le cas actuel. Il dit seulement :
Je regrette beaucoup de ne pas pouvoir répéter ces expériences. Chez mes clients ça n’a jamais réussi. Pourtant je continue mes recherches.
Par tout ce qui précède, on voit que ce deuxième cas ne peut laisser la moindre place en doute. D’un côté, la précision, le nombre et l’exactitude des détails ne peuvent être attribués au hasard et de l’autre il ne peut y avoir là l’effet d’une suggestion mentale, consciente ou inconsciente, provenant, soit du Dr Van Eeden, soit de moi. Je ne connaissais aucunement la dame qui avait écrit la lettre ; je croyais que cette lettre venait d’Amsterdam, et je ne connaissais Utrecht que pour y avoir passé en chemin de fer 22 ans auparavant. Quant au Dr Van Eeden, il était convaincu qu’au moment où la lettre était dans les mains de Camille, la dame qui l’avait écrite se trouvait chez elle. Il me semble que le doute n’est pas possible et que ce fait, soumis à la plus rigoureuse critique, en sortira victorieux. Une seule chose pourrait être mise en doute, la bonne foi et la véracité du Dr Van Eeden et la mienne. A cela je n’ai rien à répondre. Je ne puis que maintenir l’exactitude de tous les faits énoncés ci-dessus.
Avant de terminer je me permettrai quelques réflexions qui me paraissent nécessaires en présence de cas de ce genre.
Le caractère qu’on assigne en général au fait scientifique est le suivant. Une fois connues les conditions de sa production, on peut le reproduire à volonté en se plaçant dans les mêmes conditions.
Ceci est vrai pour les faits explicables. Mais il y a des faits inexplicables actuellement et qui n’en sont pas moins réels. Ils n’ont pas le caractère scientifique, il est vrai, mais ils n’en existent pas moins et il est impossible de les nier. Le fait est là, sous vos yeux ; il n’y a qu’à s’incliner et à en rechercher les conditions pour pou- voir le reproduire à volonté. Testis unus, testis nullus, dit le proverbe. Vrai dans l’ordre judiciaire, il ne l’est plus dans l’ordre scientifique. Si vous vous êtes mis à l’abri de toutes les causes d’erreur, ce fait, fût-il unique, est un bloc inébranlable.
Les savants, habitués à la régularité et à la constance des phénomènes qu’ils observent, ne s’accommodent guère de ces faits isolés, exceptionnels, qui les déroulent et les inquiètent. Quelques-uns préfèrent les nier, ce qui est très simple, mais peu scientifique. La plupart préfèrent ne pas s’en occuper et passent à côté en détournant la tête et en affectant de ne pas les voir. Ce rôle de Ponce-Pilate n’est pas digne d’un savant. Ne vaudrait-il pas mieux regarder le problème en face et chercher franchement à déterminer les conditions de sa production ?
La science ne doit reculer devant rien. Elle doit absorber toutes les questions, quelque étranges, quelque troublantes qu’elles puissent être et celle-ci est une des plus troublantes qui puissent se présenter. Il y a évidemment en nous, dans les profondeurs de notre âme ou de notre cerveau, des énergies latentes, insoupçonnées, qui dans certaines conditions encore inconnues, chez certains sujets, se révèlent comme ces jets de flamme qui sortent d’un volcan. Qu’on suppose ces faits connus, expliqués, catalogués, devenus faits scientifiques, quelle transformation dans la vie individuelle et dans la vie sociale ! On ose à peine y penser. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas les étudier. Au contraire. Quel Curie découvrira le radium cérébral et les ondes hertziennes de la pensée ?

Annales des sciences psychiques – février 1914 – n°2 - p. 58-62

ÉCHOS ET NOUVELLES

Les exploits de la somnambule de Nancy

Les cas dans lesquels des somnambules et voyants de toute sorte donnent preuve de lucidité sont très fréquents presque quotidiens ; malheureusement ils restent, pour la plupart dans l’ombre, par suite surtout de la nature intime, voire même secrète, des affaires auxquelles ils se rapportent, et pour bien d’autres raisons encore. Il faut que des événements de caractère public y soient greffés, pour qu’ils parviennent à la lumière du jour. Tels justement les cas qui se rapportent à celle que les journaux appellent, par antonomase : «la somnambule de Nancy ».
Rappelons les faits en quelques lignes.
Depuis le 30 Décembre dernier, on avait perdu toute trace de M. Paul [Louis] Cadiou, ancien avoué, administrateur de l’usine de cellulose de Landerneau (Finistère). Cette mystérieuse disparition n’avait pas fait de bruit uniquement à Landerneau ; la famille Cadiou soupçonna, dès le début, un crime ; les journaux s’en occupèrent ; la police se mit en branle ; des inspecteurs, des commissaires spéciaux de Brest et la gendarmerie enquêtèrent ; des battues furent organisées dans les campagnes des alentours pour retrouver éventuellement le cadavre ; des sondages furent faits dans l’Elorn ; mais toutes les recherches demeurèrent vaines. Le parquet ne semblait pas croire à un crime.
Ces circonstances ne manquent pas d’importance, naturellement ; elles prouvent qu’il n’était aucunement aisé de trouver le corps du disparu, ni même de supposer où il pouvait se trouver.
Les choses en étaient là, quand Mme Cadiou reçut d’une de ses amies, Mme Sainby [Sainpy], qui se trouvait alors en Lorraine et s’intéressait beaucoup à l’affaire, une lettre dans laquelle celle dame lui racontait avoir été consulter une somnambule de Nancy. Celle-ci, après avoir affirmé que M. Cadiou avait été assassiné, avait donné telle et telle indication sur l’endroit où l’on aurait pu trouver le corps. Mme Cadiou s’empressa de communiquer la lettre au frère du disparu, et celui-ci ne tarda pas, en effet, à trouver le cadavre à l’endroit indiqué.
Plusieurs jours se passèrent avant qu’on sut quelle était la somnambule en question, la famille Cadiou et Mme Sainby [Sainpy] n’ayant pas voulu fournir des renseignements à ce sujet, mais la voyante fut enfin découverte par la police et les journalistes. C’est Mme veuve Hoffmann, connue dans le monde sibyllin sous le nom de Mme Camille et opérant dans son cabinet, rue de l’Équitation, 16, à Nancy.
Inutile de dire que le parquet de Brest s’est empressé de convoquer Mme Sainby [Sainpy] et Mme Hoffmann pour entendre leur déposition. Le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, entendit donc la somnambule lorraine ; voici comment le correspondant du Matin à Brest raconte l’interrogatoire, à la date du 21 février :
Mme Sainby [Sainpy] a soixante ans. Elle croit dur comme fer aux esprits et elle a de bonnes raisons d’y croire, puisque feu son mari descend chaque nuit dans sa table pour pouvoir faire plus commodément avec elle un brin de causette.
Elle savait donc qu’un homme de Vignol (Meuse), mystérieusement disparu, avait été retrouvé grâce à la lucidité de Mme Camille.
Munie d’une cravate et de vieux gants ayant appartenu à M. Cadiou, elle alla consulter la somnambule, et voici le récit qu’elle a fait au juge de cette visite mémorable :
– J’ai présenté à la voyante les gants de M. Cadiou. Je les ai présentés de façon à ne pas toucher l’intérieur pour ne pas faire disparaître le fluide à mon contact.
Mme Camille mit ses doigts dans les gants et, entrant en transes aussitôt, elle s’est renversée sur sa chaise. Des spasmes ont secoué sa poitrine, puis, s’exprimant par phrases saccadées, elle m’a dit :
« Il est dans le bois… Oui, il est dans le bois… Je le vois… Voilà le moulin… voilà la rivière… voilà la route… voilà le talus avec des bouquets d’arbres… Il n’est pas dans le fond où est l’eau, mais dans le talus… sur le rebord du talus… recouvert par très peu de terre. »
– Par qui le crime a-t-il été commis ? ai-je demandé.
« Par un grand châtain, barbu, de trente à trente- cinq ans, qui était avec un autre plus petit. Celui-ci n’a rien fait que le guet et d’arranger le corps en- suite… Il faisait nuit, il a été atteint au côté droit avec un gros outil lourd comme un marteau.
Et voilà, ajoute Mme Sainby [Sainpy], ce que m’a révélé la somnambule de Nancy. Je l’ai payée trois francs. Le juge alors a demandé :
– Madame, connaissez-vous la Grand Palud ?
– Non, monsieur, car je ne suis jamais allée en Bretagne. J’étais donc totalement ignorante de la topographie des lieux.
Que dire à cela ? Des déclarations qu’il venait de recevoir le juge d’instruction a-t-il tiré cette conclusion que Mme Camille jouissait d’une faculté de vision prodigieuse ? Car enfin, c’est bien sur le rebord du talus, près de l’eau et près de bouquets d’arbres, à proximité du moulin et de la route, et sous très peu de terre que le corps de M. Cadiou a été retrouvé par son frère Jean-Marie, et Pierre a précisément trente et un ans, et il est châtain…
Mme Camille Hoffmann, la somnambule, introduite, à son tour, devant le juge, s’expliqua très simplement. Somnambule depuis l’âge le plus tendre, elle reçut, le 31 janvier, la visite de Mme Sainby [Sainpy]. Sa marraine, Mme Stockard, la plongea dans le sommeil hypnotique, et l’extase dura dix minutes. Lorsqu’elle se réveilla, des larmes embuaient ses yeux. Elle ne se souvenait de rien, absolument de rien. N’aviez-vous pas appris par des indiscrétions, questionna le juge, la disparition de M. Cadiou ?
– Non, je n’ai vu personne.
– N’aviez-vous pas lu les journaux ?
– Je ne lis pas autre chose que les feuilletons. M. Bidard de La Noë n’insista pas.
– Ces femmes-là, m’a-t-il dit, sont de très bonne foi ; l’instruction doit enregistrer leurs témoignages.
Quelques jours après, questionnée à Nancy par un autre correspondant du Matin, Mme Sainby [Sainpy] précisa ainsi les détails de sa visite à la somnambule.

J’avais déjà consulté cette voyante il y a quelques années. A cette époque, il était question du mariage de ma fille avec un jeune homme au sujet duquel je me rendis auprès de la voyante. Celle-ci me dit que la santé du fiancé était mauvaise ; le mariage n’eut donc pas lieu. Quelques mois plus tard, ce jeune homme mourut en effet. De là ma grande confiance dans cette somnambule.
Aussi, ayant appris que la famille Cadiou était persuadée que son parent avait été assassiné, j’écrivis à une tante de la veuve pour lui demander quelques objets personnels du défunt. On m’adressa une cravate et une paire de gants. En possession de ces objets, que je reçus samedi matin, j’allai à onze heures chez la somnambule et je les lui confiai, en lui posant quelques questions sur leur propriétaire.
« Ces gants, me répondit-elle, appartiennent à quelqu’un qui est mort. Je vois… il a été assassiné. Il s’agit, dis-je, de quelqu’un qui a disparu et que l’on suppose être noyé.
« – Non, non riposta vivement la voyante. Le cadavre, je le vois… Il n’est pas dans l’eau, mais dans un endroit noir.
« – Alors c’est sans doute au moulin ?
« – Non plus! riposta la somnambule. Au moulin, l’homme y est allé, à deux reprises même ; mais maintenant, il est couché, mort, dans un endroit noir, dans un bois…
« – Mais le bois, objectai-je, a été fouillé.
« – Oh ! ce n’est pas à proprement parler dans un bois ; c’est dans un buisson, en travers d’un talus, au bord de la route. Le corps n’est pas enterré ; on l’a seulement recouvert d’un peu de terre pour le cacher.

Voici maintenant comment est racontée dans le Matin du 4 février la découverte du corps de l’assassiné :
Aussitôt reçu la lettre de Mme Sainpy, Mme Cadiou pria son beau-frère, M. Jean-Marie Cadiou, tanneur à Brest, de faire procéder immédiatement à de nouvelles recherches. Le frère du disparu se mit en campagne. Ce matin, un bâton à la main, il fouilla tous les buissons voisins du moulin et notamment les bois de M. Vacheront, maire de la Forêt. Vers dix heures, il arrivait dans un étroit sentier encaissé entre deux talus et aboutissant à un ruisseau. Écartant avec son bâton les branches de houx et de genêt, il arriva au pied d’un orme où la terre lui parut avoir été remuée depuis peu. Le cœur battant, il gratta avec l’extrémité de son bâton, découvrit un morceau d’étoffe et, pour aller plus vite, employa cette fois les ongles. Le malheureux reconnut bientôt le veston que portait son frère. Affolé, il courut au moulin, ramena le contremaître de l’usine, et c’est ce dernier qui, avec les mains, mit à jour le corps de son patron.
Le cadavre de M. Cadiou, recouvert de cinq à six centimètres de terre à peine, était couché sur le ventre. Le sang avait coulé d’une blessure qu’il portait à la gorge.

Mme Hoffmann a donné à un journaliste qui l’interviewait les renseignements suivants sur sa personne :
Depuis vingt-cinq ans, j’exerce honnêtement mon métier. Tous les médecins de la ville me connaissent ; je possède dans ma clientèle toute la noblesse. Beaucoup de personnes m’ont souvent remerciée à la suite de renseignements précieux.
Nous lui demandons comment lui fut révélé le don de double vue. Elle répond : « Toute jeune encore, j’ai servi de sujet pour les expériences hypnotiques que faisaient le Dr Beaunis, le docteur Liébault et le professeur Liégeois. Lors du congrès scientifique qui se tint à Nancy, vers 1880, j’avais été déjà présentée à l’illustre assemblée.
Le docteur Liébault, me maintint dans l’état d’hypnose de huit heures du matin à midi. Les expériences auxquelles on se livra dans ces séances ont été consignées dans plusieurs revues. J’ai vécu, depuis celle époque, du métier de somnambule, donnant chaque jour mes consultations dans une maison voisine, chez ma propre marraine ».

Le Matin publiait, dans son numéro du 23 février, la dépêche suivante de Mâcon :
Nous nous faisions hier l’écho des bruits étranges circulant en ville depuis quelques jours et d’après lesquels la voyante de Nancy, qui avait, comme on le prétend, contribué à faire découvrir le cadavre de M. Cadiou, aurait dans des conditions analogues, indiqué l’endroit où serait retrouvé le corps d’un postier disparu depuis deux mois et la date précise de celle découverte.
Tenant à vérifier ces bruits, nous nous sommes adressés, en l’absence de M. Amédée Chapeland, frère du disparu, qui avait consulté la voyante, à son père, M. Chapeland, courrier convoyeur.
– C’est le 9 février, nous dit-il, que mon fils Amédée alla à Nancy consulter Mme Camille Hoffmann. Je n’avais pas grande confiance, mais nous voulions tout tenter pour retrouver le corps de notre malheureux enfant. Nous avions connaissance de l’affaire Cadiou et de l’intervention de la pythonisse qui, ainsi que le Matin l’a rapporté, avait indiqué l’endroit où se trouvait le corps de la victime. Nous avons eu alors un moment espoir, et mon fils est allé voir la somnambule pour tenter une expérience. – Croyez-vous, demandons-nous, que les forces surnaturelles aient réussi là où la justice a échoué ? – Ce que je sais, répond le père ému, c’est que tout ce que Mme Camille Hoffmann a annoncé à mon fils est arrivé ! En entrant, Amédée a remis à la pythonisse, qui était plongée dans un sommeil hypnotique, un paquet contenant une photographie, un portefeuille et une pochette ayant appartenu à son frère Charles. Les objets étaient invisibles. Camille donna le prénom de la victime et remonta, par la pensée, à la soirée du 7 au 8 décembre 1913. Et comme Amédée cherchait à lui faire croire que Charles n’avait disparu que depuis quarante jours :
– Il y a soixante jours, cria-t-elle, en tremblant.
« Puis elle conta la disparition au domicile, la fuite vers l’eau, l’hésitation, la souffrance aiguë et la chute.
« – Où est Charles ? demanda Amédée.
« – De l’eau, beaucoup d’eau se trouve dans la Saône, répondit-elle, vers le quatrième barrage du Rhône ; vous allez chercher, mais vous ne trouverez pas. L’eau le rendra dans 4 à 5 jours. De plus, vous ne le verrez pas !
– Toutes ces prédictions se sont-elles réalisées ? demandons-nous.
Vous allez voir ! Amédée était à Nancy le 9 février et le 14, on retrouvait Charles à Cormoranche. Je dois dire qu’en revenant de Nancy Amédée s’était rendu au quatrième barrage, en partant de Mâcon, c’est-à-dire à Saint-Rambert-l’Ile-Barbe, près de Lyon, et n’avait rien appris. Or comme la pythonisse avait dit « le quatrième barrage à partir du Rhône », Cormoranche était bien le lien indiqué, puisque les barrages, en partant de Lyon, sont Saint-Rambert, Gouzon et Villefranche. Quant à la deuxième prédiction « Vous ne le verrez pas, elle s’est également réalisée, car lorsque mon fils Amédée apprit la découverte du noyé de Cormoranche et que le signalement indiqué répondait à celui de Charles, il se rendit auprès de lui et se trouva mal en route. On fut obligé de le soigner chez son camarade Rollier, des postes, rue Rambuteau, pendant que l’ami de la famille allait reconnaître le corps.
– Ainsi se réalisait la deuxième prophétie de la pythonisse, disons-nous eu terminant à M. Chape- land père.
– Oui, elles nous ont profondément troublé. Après celles de l’affaire Cadiou, celles relatives à mon fils me prouvent, à moi, qu’elles n’ont pas menti. La pythonisse a dit vrai.

Quand nous lisions ces choses dans le Matin, nous nous disions ainsi que tant d’autres lecteurs aussi : « A quand la palinodie du Matin ? Ce journal laissera donc passer tous ces récits, qui lui ont servi à aiguillonner la curiosité du public, sans chercher ensuite quelques moyens pour détruire l’effet de ce qu’il avait publié ?
Non, le Matin veillait cette fois encore. Je ne parle point des bruits fantaisistes selon lesquels la somnambule aurait été secrètement renseignée par un mystérieux personnage, qui voulait mettre la justice sur les traces des coupables, sans se compromettre. La même chose se serait évidemment produite pour le cas de Mâcon … Or la justice elle-même n’a tenu aucun compte de ces fantaisies, qui prouvent seulement à quelles hypothèses merveilleuses il faut parfois avoir recours pour éviter le « merveilleux ».
Mais il y a aussi l’épisode du collaborateur du Matin, qui a présenté à Mme Camille Hoffmann un portrait du financier fugitif M. Henri Rochette, enfermé dans une enveloppe ; sur quoi la somnambule parla d’une femme ayant tel ou tel caractère, habillée de telle ou telle façon. Tous ceux qui ont fait des expériences de psychométrie savent par théorie et par expérience que, sur une expérience réussie, il y a pas mal d’insuccès partiels ou complets ; même on se rend compte de quelques-uns de ceux-ci en se rapportant à l’histoire de l’objet soumis au psychomètre ; le consultant lui-même constitue, avec tout ce qu’il traîne avec lui, une cause possible d’erreur.
Ces questions, nous sommes quelques centaines, ou quelques milliers de personnes à les connaître, au moins à titre d’hypothèse de travail. Comment lutter contre la ferme mauvaise volonté de journaux comme le Matin, s’adressant à des centaines de milliers de personnes et répandant sans cesse dans ces esprits, ignorants de tout ce qui touche la matière, le doute, la raillerie, la négation ?
Malheureusement, ces journalistes ne sont pas les seuls à accomplir cette œuvre. Le Matin – toujours lui – a voulu consulter un savant son choix devait tomber sur le plus réactionnaire de tous, M. Bernheim, qui, après avoir été l’un des lambeaux de la science hypnologique, en est arrivé, depuis quelque temps, comme nos lecteurs le savent, à presque nier l’hypnotisme.
Je me rappelle parfaitement dit l’ancien professeur de l’École de Médecine de Nancy au journaliste avoir souvent assisté à des expériences du professeur Liébault, au cours desquelles on endormait la petite Camille, alors âgée d’une quinzaine d’années.
« Je l’ai toujours considérée comme un sujet se prêtant facilement, et avec sincérité, aux nombreuses expériences scientifiques que nous faisions alors ; je n’ai cependant jamais observé chez elle de phénomènes merveilleux.
« Je n’ai d’ailleurs jamais pu obtenir, au cours de ma longue carrière, de phénomènes de vision à distance ou de divination.
« Le merveilleux n’existe pas en hypnotisme et l’on peut toujours arriver à expliquer scientifiquement des phénomènes qui paraissent au premier abord absolument inexplicable. Il faut cependant avant de tenter une expérience s’entourer de nombreuses précautions, car le sujet endormi, même s’il est absolument sincère, peut être influencé à son insu par les personnes présentes. Ainsi, dans le cas de la consultation donnée par Camille à Mme Sainby [Sainpy], il est plus que probable que cette dame a consciemment ou même inconsciemment suggestionné le sujet endormi et orienté ainsi le sens de ses réponses.
On sait que Mme Sainby [Sainpy] n’a jamais été en Bretagne et ne pouvait donc pas suggestionner la somnambule dans sa description de l’endroit où le cadavre était caché. On sait de même que le corps avait été cherché par la police et par la famille, sans résultat.
Il paraît donc que, si on peut toujours expliquer scientifiquement le merveilleux, on ne peut pas toujours l’expliquer raisonnablement.
« Le merveilleux n’existe pas ! » Des recueils de faits comme ceux publiés dernièrement par M. Bozzano dans son volume les Phénomènes prémonitoires, sont, hélas inexistants pour ceux qui ne veulent pas les connaître.
Et au moment même où le Dr Bernheim fait ces déclarations, son confrère de l’École de Nancy, le Dr Beaunis, nous communique des faits « merveilleux qu’il a obtenus avec Mme Camille Hoffmann ! Et un autre de ces confrères, le Dr Liébeault, en avait publiés déjà !…

Annales des sciences psychiques – janvier 1916 – n°1 - p. 24

« Madame Camille » à Paris
Madame Camille, la somnambule nancéenne à qui l’affaire Cadiou a donné une assez grande notoriété, et au sujet de laquelle le professeur Beaunis a publié dans notre fascicule de février 1914 un intéressant article, est arrivée à Paris au commencement de l’année, avec l’intention de s’y arrêter trois mois environ. Un groupe s’est formé qui poursuivra avec elle, non seulement des expériences de clairvoyance, mais aussi de médiumnité « physique » d’un caractère déterminé.

Annales des sciences psychiques – février 1916 – n°2 - p. 43-44

Société Universelle d’Études Psychiques

Pourrait-on utiliser pour la guerre les phénomènes parapsychiques ?

M. L. BARDONNET a fait sur ce sujet d’actualité une conférence à l’Hôtel des Sociétés Savantes, le Dimanche 6 février.
Le conférencier est auteur d’un ouvrage : L’Univers Organisme, dont M. Emile Boirac a parlé assez favorablement dans la Revue de Philosophie de M. Th. Ribot. Il pense que les théories philosophiques et scientifiques qu’il a développées dans son livre peuvent contribuer puissamment à l’explication et à la systématisation des phénomènes parapsychiques, ou métapsychiques, de telle façon que les facultés de « vision à distance » présentées par quelques sujets pourraient probablement être employées pour découvrir l’emplacement des troupes, des fortifications, des batteries ennemies, etc. Il demande que des expériences soient faites au plus tôt dans ce sens.
L’auditoire, très nombreux, s’intéressa à la conférence de M. Bardonet, aussi bien à cause de l’originalité de ses aperçus que par l’élocution facile et limpide avec laquelle ses pensées furent exposées.
M. de VESME fit observer que tous les psychistes devaient nécessairement accueillir les théories et les projets de M. Bardonnet avec un scepticisme assez justifié par ce qu’ils connaissent de l’imperfection et de l’inconstance des facultés des « clairvoyants ». Il exprima toutefois l’avis que la proposition du conférencier ne devait pas être écartée a priori, ce qui lui paraissait anti-scientifique.
M. le colonel FRATER proposa la nomination d’une Commission chargée d’entreprendre les expériences réclamées par M. Bardonnet.
On décida que la Commission serait constituée par le Comité de Direction de la Société.
Le Comité se réunit, en effet, quelques jours plus tard. Tout en reconnaissant que ce que l’on connaît de la clairvoyance ne permet guère d’envisager avec beaucoup de confiance la réussite de ces expériences, il décida de les entreprendre, en faisant appel aux sujets et opérateurs de bonne volonté. En effet, la Société n’ayant ni la volonté ni la possibilité de faire des expériences sur des buts militaires, ceux-ci ne devront être visés que plus tard, par d’autres groupes autorisés, dans le cas où les premières expériences faites par la Société aboutiraient à un résultat favorable. Or ces premières expériences devront se borner à constater si, par les systèmes indiqués par M. Bardonnet, des sujets sont à même de décrire avec une fréquence et une uniformité suffisante, des localités et des scènes lointaines. Cela servira du moins à l’étude des phénomènes de « vision supernormale à distance ».
Les expériences ont déjà commencé avec divers sujets, dont Madame Camille Hoffmann, la somnambule bien connue qui a servi aux études des savants de « l’École de Nancy » et dont on a beaucoup parlé au moment de l’affaire Cadiou, quand elle fit retrouver le corps de l’assassiné. Chassée de Nancy par les obus allemands, elle est venue se réfugier à Paris, rue du Mont-Dore, 4.
Les personnes qui auraient des communications à faire au sujet de ces expériences sont priées de s’adresser au Secrétariat de la Société.

Annales des sciences psychiques – octobre 1916 – n°10 - p. 165-174

L. BARDONNET
A propos de quelques séances de Clairvoyance
THÉORIE, COMPTE RENDU ET DISCUSSION

M. L. BARDONNET a donné, le 14 janvier 1917, à la Société Universelle d’Études Psychiques, une conférence intitulée A propos de quelques séances de Clairvoyance faites récemment à la S. U. E. P. (Théo- rie, Compte rendu et Discussion). Nous publions un peu plus loin le procès-verbal des curieuses séances en question, ainsi que les observations dont les a fait suivre le conférencier. En attendant, voici la partie de la conférence dans laquelle M. Bardonnet développe quelques idées qui lui sont personnelles au sujet des conditions théoriques favorables à la production des phénomènes psychiques supranormaux.
La séance de la S. U. E. P. était présidée par l’un de ses Vice-Présidents, M. Emile Boirag, Recteur de l’Académie de Dijon, qui présenta à l’auditoire le conférencier dans les termes suivants :

MESDAMES, MESSIEURS,
Je suis heureux d’avoir pu accepter l’invitation qui m’a été faite de présider votre réunion d’aujourd’hui, me trouvant en tournée d’inspection dans la Nièvre, mon plus court chemin pour rentrer de Nevers à Dijon, par ces temps de guerre, étant de passer par Paris.
J’aurai donc avec vous le plaisir d’entendre M. Bardonnet que je connaissais déjà comme philosophe et métaphysicien. J’ai eu en effet l’occasion de donner dans la Revue philosophique, en novembre 1914, un compte rendu de son remarquable ouvrage, qui a pour titre L’Univers Organisme, et dans lequel on trouve des vues neuves et profondes qui méritent d’être méditées.
Si M. Bardonnet s’est orienté vers les Sciences Psychiques, je crois bien que j’y suis pour quelque chose. C’est la lecture de mon ouvrage La Psychologie inconnue qui l’a conduit à ces études nouvelles. Il y a là des problèmes, qui l’attirent, et dont il veut nous donner la solution à sa manière, en parlant de ses conceptions originales. Il va nous parler aujourd’hui des facultés parapsychiques et de la clairvoyance en particulier. Je lui cède la parole.

M. L. BARDONNET prit alors la parole.
Monsieur Boirag,
Avant de commencer mon discours, j’ai à cœur de vous dire que votre présidence d’aujourd’hui est un honneur pour nous tous, et surtout pour moi. Je vous dois donc et je vous exprime mes très vifs remerciements personnels.
Il ne convient pas, je pense, de se laisser aller ici à des considérations individuelles. Je le regrette, car j’aurais grand plaisir à dire publiquement des choses qui seraient de vous un bel éloge, non pas en paroles plus ou moins ronflantes, mais par le simple récit de faits accomplis.
En tout Cas, si l’avenir retient les théories neuves que je donne dans mes ouvrages, il devra retenir aussi que j’ai trouvé auprès de M. Boirac un concours aussi dévoué que précieux.
Je suis heureux de vous renouveler ici, en face d’une petite assemblée, l’expression de ma reconnaissance.

MESDAMES, MESSIEURS,
Avant d’aborder mes expériences, il me semble qu’il est bon de prendre position, je veux dire de montrer dans quel sens et dans quelle mesure il est, à mon avis, scientifiquement légitime de croire aux facultés parapsychiques.
C’est un point discuté. Dans le monde savant, parmi les auteurs qui se consacrent aux Sciences Psychiques, il y en a qui reconnaissent franchement que les sujets endormis peuvent manifester une intelligence extraordinaire, mais il y en a d’autres qui se montrent plus réservés et qui, dans leurs ouvrages, écartent systématiquement tout ce qui touche au merveilleux.
Entre ces opinions contraires, je prends parti résolument et je dis que les facultés de clairvoyance, de vision dans l’espace ou dans le temps, sont, ou du moins, peuvent être des phénomènes réels, quand le sujet remplit certaines conditions.
Ces phénomènes peuvent être réels parce qu’ils sont possibles, physiquement possibles, je veux dire possibles sans miracle, sans magie, sans l’intervention d’aucun élément surnaturel.
Le merveilleux s’identifie souvent avec le mystérieux, de même que le scepticisme s’identifie souvent avec l’ignorance. Pour faire tomber le merveilleux, il faut faire tomber le mystérieux, il faut pénétrer l’impénétrable, comprendre l’incompréhensible. C’est une tâche difficile, mais c’est par excellence la tâche de l’esprit humain, qu’il accomplit progressivement dans le cours des siècles.
Pourquoi les facultés parapsychiques sont-elles possibles ? Pour deux raisons :
1° Parce que l’esprit, quand il travaille para psychiquement est dans un état d’hypersensibilité
2° Parce que, dans son hypersensibilité, il sait donner des moyens d’action, nouveaux.
Voilà qui explique tout…. et qui n’explique rien. Il faut approfondir.

Hypersensibilité

L’esprit qui travaille parapsychiquement n’est pas dans son état normal, dans son calme habituel. Il est comme énervé, comme sous le coup d’une excitation spéciale, engendrée par : 1° la manœuvre qui a provoqué l’état second, et 2° par l’élimination du moi.
La manœuvre – Tous les procédés que les opérateurs emploient pour hypnotiser ou pour magnétiser, le regard, les passes, etc., sont d’abord et avant tout des précédés d’excitation. Ils sont l’excitation spécifique qui correspond chez les sujets à une sensibilité spécifique. Tout bizarres qu’ils paraissent quelquefois, ils ont le don d’agir sur les centres nerveux, de les impressionner, de les secouer et de faire apparaître l’instinct parapsychique.
L’élimination du moi. Ces mêmes procédés produisent un autre effet, qui est l’élimination du moi, ou l’étouffement de la conscience. Autant ils sont stimulants pour les centres nerveux en général, autant ils sont déprimants pour le centre particulier du moi.
Le sujet est un cerveau qui, sous l’influence de telle ou telle manœuvre, s’est d’abord désagrégé, dissocié, en quelque sorte décomposé, puis, au lieu de rester dans cet état de syncope ou d’évanouissement, il a fait preuve de cet instinct que j’appelle tout court parapsychique, et il s’est reconstitué, il a traversé les phases de renaissance qu’on appelle la léthargie et la catalepsie, pour se retrouver finalement maître de ses fonctions, mais, avec un élément disparu, le moi.
Le sujet est un cerveau qui, sous l’influence de telle ou telle manœuvre, s’est d’abord désagrégé, dissocié, en quelque sorte décomposé, puis, au lieu de rester dans cet état de syncope ou d’évanouissement, il a fait preuve de cet instinct que j’appelle tout court parapsychique, et il s’est reconstitué, il a traversé les phases de renaissance qu’on appelle la léthargie et la catalepsie, pour se retrouver finalement maître de ses fonctions, mais, avec un élément disparu, le moi.
Or, cette disparition du moi entraîne des conséquences. Le moi n’est pas seulement comme l’organe central qui se donne en lui-même l’écho de toutes les activités cérébrales, et qui, centralisant tout fait l’unité du tout ou le moi, il est aussi l’organe qui dirige, qui commande toutes ces activités. Quand les centres nerveux reprennent leurs fonctions en dehors du moi, ils sont donc privés de leur principe directeur, privés d’une collaboration précieuse, livrés à eux-mêmes : par suite, ils sont tenus à plus d’effort, ils font appel à toutes leurs ressources, et ils découvrent en eux-mêmes, des énergies qui, d’ordinaire, restent latentes…
Ainsi, pour ces deux raisons, il y a donc bien je sens mon chez moi dans l’espace ou à travers hypersensibilité.
C’est possible, direz-vous, mais entre cette hypersensibilité et les facultés extraordinaires dont il est question, il y a encore un abîme.
C’est possible, dirai-je à mon tour, mais si je me penche sur cet abîme pour l’explorer du regard, j’en découvre le fond, qui est, tout court, le fond de la sensibilité elle-même.
Quand nous parlons de sensibilité, nous sommes entendus apparemment, chacun prétend savoir ce que cela veut dire. Eh bien non. Il y a là de l’impliqué qui nous échappe. Les mots les plus simples et qui nous semblent les plus clairs sont quelquefois comme ces vieux amis qu’on s’imagine connaître de longue date et qui pourtant, un beau jour, vous révèlent des qualités qu’on ne leur soupçonnait pas.
Ce que nous appelons la sensibilité de l’esprit est un Tout complexe, fait de Parties multiples.
C’est une sensibilité générale qui se décompose en sensibilités particulières. C’est une sensibilité synthèse de plusieurs sensibilités. Il y a là tout un vaste chapitre qui n’existe encore dans aucun auteur. C’est une lacune qu’il faut combler. Comment voulez-vous apprécier sainement tous les effets possibles de la sensibilité psychique aussi longtemps que vous n’avez pas soupçonné le Tout complexe, fait son analyse et reconnu ses éléments composants ?
Je ne puis exposer ce travail. Cependant un aperçu me paraît nécessaire, sinon la base que je donne à ma thèse manquerait de force à vos yeux.
Donc, la sensibilité de l’esprit, étudiée en détail, devient.
1° Une sensibilité, temporelle, je veux dire capable de s’exercer dans le temps, dans les trois régions du temps, dans le passé, dans le présent, dans l’avenir. La sensibilité au présent, ou sensibilité actuelle, va sans difficulté, je n’en parle pas.
La sensibilité au passé ou sensibilité rétroactive, se manifeste dans toutes les opérations de l’esprit qui nous font revivre ce que nous avons déjà vécu, sentir de nouveau ce que nous avons déjà senti, ou qui nous fait découvrir ce qui s’est passé. La sensibilité à l’avenir, ou sensibilité pré-active, se manifeste dans le pressentiment, la prévision, la prévoyance, la prudence, l’intuition. Maintes fois l’esprit, se transporte dans l’avenir, il se met, il peut se mettre en face d’une chose future, et là sentir, la juger.
2° Une sensibilité spatiale, je veux dire capable de s’exercer dans l’espace. Je citerai pour exemple le sens de l’orientation, Quand je rentre chez moi, je sens mon chez moi dans l’espace, et je sens que mon chemin m’y conduit.
Quand je contemple un paysage, je sens les choses dans l’espace, je sens ce qu’on appelle l’espace, et je sens les rapports de position des choses entre elles dans l’espace. Quand j’entends un bruit, je sens, approximativement, le lieu où il s’est produit. C’est par ma sensibilité spatiale que je localise mes sensations dans l’espace, tout comme par ma sensibilité temporelle, je les localise dans le temps.
3° Une sensibilité métrique, je veux dire qui mesure, qui évalue. Je sens que de tel point à tel autre, il y a environ tant de mètres, que tel vase contient environ tant de litres, que tel corps pèse environ tant de kilos. Ma sensibilité métrique mesure dans le temps, dans l’espace, dans le nombre, dans le volume, dans le poids, dans l’intensité, dans le degré, etc. Les expressions vulgaires à vue d’œil », « à vue de nez », prouvent l’exercice courant de notre sensibilité métrique.
4° Une sensibilité rayonnante, je veux dire qui rayonne d’une chose à une autre, en suivant une ligne de rapport. Toute chose est en rapport avec d’autres choses. Or, quand l’esprit se sensibilise à une chose, il sent cette chose non seulement en elle-même, mais jusque dans ses rapports avec les autres choses, et il la suit dans son rayonnement extérieur, il saute de cette chose à une autre, en s’échappant par la tangente du rapport. Plus l’esprit possède cette sensibilité rayonnante, ou cette faculté de découvrir et d’envisager les rapports, plus il possède ces qualités qu’on appelle la clairvoyance, la pénétration, la perspicacité.
La loi classique de l’association des idées ne fait que traduire le jeu instinctif de notre sensibilité rayonnante.
5° Une sensibilité élective, je veux dire qui choisit, qui ne se porte pas indistinctement sur n’importe quoi, mais sur ceci plutôt que sur cela, suivant des préférences individuelles. J’ai dit que l’esprit rayonne suivant les lignes de rapport ; mais ces lignes sont extrêmement nombreuses, et non seulement l’esprit ne les suit pas toutes, mais encore il ne suit pas telle ou telle au hasard, il opte soit pour celle qui, plus forte, exerce sur lui une attraction plus grande, soit pour celle qui répond le mieux à ses tendances, à ses qualités personnelles à ses goûts, ou à ses dispositions du moment.
6° Une sensibilité potentielle, je veux dire qui sent le potentiel, le virtuel, le latent. Je sens, je peux sentir dans une chose ce que cette chose n’est pas mais ce qu’elle va devenir, ce que cette chose ne fait pas mais ce qu’elle va faire, ce qui menace, ce qui est imminent, ce qui va se réaliser dans un avenir plus ou moins prochain. Je sens ce qui est en puissance, et je sens l’acte qui va sortir, ou tout au moins qui pourrait sortir de cette puissance. Je sens la cause, et, dans la cause, je sens l’effet. Je sens ce qui est senti, les sensibilités peuvent communier ; d’où, quand je sens une excitation donnée, je sens d’avance la réaction qui sera donnée.
J’ai dit que le pressentiment, la prévision, la prévoyance, l’intuition relèvent de notre sensibilité temporelle en tant qu’ils nous transportent dans l’avenir, mais ils relèvent aussi de notre sensibilité potentielle, en tant qu’ils nous font sentir les possibles que l’avenir renferme et qu’il va plus ou moins surement réaliser.
La sensibilité potentielle nous fait dépasser la réalité, l’actualité, le présent, et nous fait empiéter sur l’avenir. Elle nous révèle le virtuel, le futur plus ou moins conditionnel, ce qui n’est pas encore, mais ce qui sera, ou pourra être : elle est une vertu merveilleuse de l’esprit.

Bref, j’ai établi deux points que je rapproche maintenant :
1° Déjà à l’état normal, l’esprit peut sortir du présent et se porter sur le passé ou sur l’avenir. Il peut sortir du lieu et se lancer dans l’espace. Il peut sortir de la chose sentie et rayonner sur d’autres choses. Il peut sortir de l’actuel et sonder le potentiel. Enfin il peut mesurer, évaluer, il a le sens de la proportion, du rapport.
2° Dans l’état parapsychique, il y a hypersensibilité, la sensibilité s’exalte, devient plus vive, plus pénétrante, elle passe plus ou moins à l’état monstre.
Donc, cette hypersensibilité pourra donner de l’hypersensibilité temporelle, de l’hypersensibilité spatiale, de l’hypersensibilité métrique, de l’hypersensibilité rayonnante, de l’hypersensibilité élective, de l’hypersensibilité potentielle. Et puisque je dis hyper, les effets de ces sensibilités outrées seront eux-mêmes hyper, je veux dire extraordinaires, supranormaux.
Voilà donc un premier horizon qui se découvre. Mais ce n’est pas tout. Il y a encore une autre sensibilité dont il faut que je dise quelques mots : c’est la sensibilité au Tout un.
Pour comprendre cette expression singulière, il faudrait que vous fussiez initiés à la science de la Partie et du Tout, que j’ai exposée dans mon ouvrage « L’Univers-Organisme »
Cette petite science, quand elle est bien méditée, a le mérite de donner à des idées apparemment simples toute la force qu’elles ont en elles-mêmes, mais qui nous échappe. Je vais dire ici les quelques mots qui me sont nécessaires.
Toute chose est un Tout, fait de Parties plus ou moins multiples, plus ou moins composées, plus ou moins hétérogènes, stables ou instables, permanentes ou fugitives, agrégées ou désagrégées. Dans les Touts les plus composés, les Parties sont disséminées dans l’espace et dans le temps.
Mais, quel que soit le degré de composition, quand on prend le Tout synthèse de ses Parties, ce Tout est un, simple, homogène. Il est une chose, une seule et même chose, continue à elle-même, identique à elle-même dans toute son étendue, une chose définie, caractérisée, individualisée, et qui s’oppose à toutes les autres choses.
Voir le Tout un, ce n’est plus voir les activités particulières qui sont en lui, c’est voir l’activité générale, synthèse de ces activités particulières.
Voir le Tout un, c’est voir l’être dans sa nature, dans sa fonction. C’est voir ce qu’il offre de typique, de caractéristique, de spécifique. C’est le voir dans la signification propre de son existence, dans sa destinée propre, différente de toutes les autres destinées.
L’unité du Tout détruit la composition, la pluralité des Parties le Tout n’est plus décousu, discontinu, il est un seul et même corps parfaitement cohérent.
L’unité du Tout détruit l’espace. Que les Parties soient agrégées ou plus ou moins disséminées, elles ne sont plus loin les unes des autres, elles sont dans le Tout, dans le seul et même lieu du
Tout.
L’unité du Tout détruit le temps. Dans le Tout un, la vie est une, la vie n’est plus qu’un seul et même acte qui s’accomplit, et les actes particuliers ne sont que les moments de cet acte unique,
Bref, l’unité du Tout, c’est la simplicité, l’homogénéité, la continuité, l’identité de l’être dans tout lui-même.
Mais que vient faire ce Tout un dans la question qui nous occupe Nous allons voir.
Quand je suis au bord d’un fleuve, je vois des eaux qui coulent devant moi, mais je ne vois pas d’où elles viennent, je ne vois pas où elles vont, je ne vois pas les pays qu’elles arrosent depuis leur source dans les montagnes, à travers les vallées et les plaines, jusqu’à la mer. En vérité, je vois des eaux, je ne vois pas le fleuve.
Quand je prends contact avec quelqu’un, je vois un homme tel qu’il se présente actuellement devant moi, je vois, au physique, sa relative beauté ou sa relative laideur au moral, j’entends les idées ou les sentiments qu’il exprime ; mais, en vérité, je ne vois pas cet homme. Quel est son esprit ? son caractère ? son tempérament ? sa nature ? Quelles sont ses passions ? Quel est le type d’être humain qu’il réalise ? Quelle est la vie, le genre de vie, la destinée particulière qu’il poursuit ?
Je n’en sais rien.
Pourquoi ?
Parce que ma sensibilité ne va pas jusqu’au Tout un.
Si, au contraire, ma sensibilité était plus vive, plus profonde, plus pénétrante ; si, du point de contact, elle savait rayonner sur l’être tout entier, si, plus riche en instinct, elle savait sentir le Tout synthèse de ses Parties, alors j’aurais une vue générale plutôt que des vues particulières, je sentirais le Tout dans ses caractères à lui, plutôt que les Parties dans leurs caractères secondaires ; je sentirais le fleuve en tant que fleuve avec les attributs particuliers qui font de lui tel fleuve, je sentirais l’homme en tant qu’individu défini, qui réalise tel type, et déroule telle destinée.
Or, précisément, voilà ce que fait le cerveau parapsychique : il se sensibilise au Tout un. Il fait tout court encore un acte d’hypersensibilité, encore un acte de sensibilité plus profonde.
Dans la mesure où il est habile, c’est-à-dire dans la mesure où son instinct parapsychique est développé, il sent non, plus telle ou telle manifestation de l’être, mais l’être lui-même, l’être en soi.
Il atteint l’être. Ce n’est plus un contact, c’est un toucher véritable. Il sent le Tout dans son individualité spécifique. Il le sent, en quelque sorte, dans son odeur propre. Il voit ce qui est typique, caractéristique, ce qui donne la note, c’est-à-dire ce qui donne l’être. Il le voit dans le temps, dans son présent, dans son passé, dans son avenir, dans son potentiel, parce qu’il touche l’être, et que l’être, dans l’unité de son Tout, est continu à lui-même.
Voilà donc mon premier point les facultés parapsychiques s’expliquent par la sensibilité, par l’hypersensibilité, par les hypersensibilités que nous avons étudiées, et par la sensibilité au Toul un

2° Moyens d’action nouveaux

Entre l’état normal et les états parapsychiques, il nous faut ici considérer la différence suivante :
À l’état normal, les rapports de l’esprit avec le monde extérieur s’établissent, en général, par la matière pondérable,
Au contraire, dans les états parapsychiques, ces rapports peuvent s’établir et par la matière pondérable et par la matière impondérable.
Expliquons-nous,
A l’état normal, mon esprit se manifeste au dehors, soit par la parole, soit par mes actes.
Par la parole. Je vous transmets ma pensée à distance en faisant vibrer l’air atmosphérique. Ma pensée est un travail vibratoire cérébral qui donne un travail vibratoire correspondant dans mes nerfs, dans mon appareil vocal, dans l’air atmosphérique, dans vos nerfs acoustiques, et finalement dans vos cerveaux. J’exploite donc pour communiquer avec vous toute une chaîne (mes nerfs, mon larynx, l’air atmosphérique, vos nerfs acoustiques) toute une chaîne dont les anneaux sont faits de matière pondérable.
Au contraire, si je vous communiquais ma pensée parapsychiquement, je supprimerais cette ambiant que j’exploiterais un autre milieu chaine parce ambiant, à savoir, la matière impondérable, la matière cosmique, qui emplit l’espace et même tous les corps. Ma pensée, travail vibratoire cérébral, donnerait tout de suite un travail vibratoire correspondant dans la matière cosmique, qui donnerait tout de suite le même travail vibratoire dans vos cerveaux. De vous à moi, il y aurait encore expression de la pensée, non plus en ondes sonores dans l’air atmosphérique, mais en ondes plus subtiles dans le milieu cosmique. C’est ce qui lieu dans les phénomènes que vous appelez transmission de pensée, lecture de pensée, suggestion mentale, et dans tous les phénomènes où des cerveaux communiquent sans langage extérieur sensible.
Par mes actes. Quand mon esprit veut agir sur un objet, il faut d’abord que j’établisse un rapport matériel entre cet objet et moi, rapport que j’établis ordinairement directement avec la main, c’est-à-dire par la chaîne matérielle de mes nerfs et de mes muscles. Alors mon pensée, travail vibratoire cérébral, donne son excitation spécifique dans mes nerfs, qui donnent la même excitation spécifique dans mes muscles, qui donnent la même excitation spécifique dans l’objet ; l’objet répond à cette excitation spécifique par une réaction identique, exécutée à ma volonté, c’est-à-dire répondant ma pensée. La condition de mon action est donc le contact direct ou indirect, c’est-à-dire une chaîne dont les anneaux sont encore faits de matière pondérable.
Au contraire, si j’agissais parapsychiquement, je transmets l’excitation à l’objet directement, sans le toucher, sans interposer entre lui et moi la chaîne matérielle de mes nerfs et de mes muscles, parce que ma pensée, travail vibratoire cérébral, donnerait son excitation spécifique tout de suite dans la matière cosmique, qui donnerait la même excitation spécifique dans l’objet, et l’objet recevrait cette même excitation par une autre voie : mais qui n’importe, donnant la même réaction. C’est ce qui a lieu dans les phénomènes que vous appelez extériorisation de la motricité, lévitation, télékinésie, mouvements d’objets à distance, etc.
En d’autres termes, le sujet parapsychique possède deux voies de communication : par la matière pondérable, et par la matière impondérable. Ses centres nerveux savent, d’instinct, entrer en sensibilité avec la matière cosmique, se sensibiliser à elle, la sensibiliser à eux, introduire entre elle et eux le jeu de l’action et de la réaction ; ils savent, quand ils veulent, contagionner la matière cosmique, canaliser en elle leur excitation et lui faire reproduire, en vibrations cosmiques, leur propre travail vibratoire cérébral ; inversement, ils savent s’ouvrir aux vibrations cosmiques, les percevoir, les reproduire en eux-mêmes, et les traduire, se les interpréter.
Voilà l’un des secrets de l’action parapsychique.
Voilà la clé des phénomènes nombreux que j’ai déjà cités, et d’autres, apparemment plus difficiles, que vous appelez lumières, formes, apparitions, matérialisations.
J’ai donc raison de dire que le sujet parapsychique sait se donner des moyens d’actions nouveaux. Il est un individu qui ajoute une corde à son arc.
Dans la clairvoyance, en particulier il exploite sa sensibilité à la matière cosmique. Mais là pour bien comprendre le phénomène, il faut d’abord redresser nos conceptions classiques.
Nous nous imaginons que les corps sont visibles parce qu’ils reçoivent la lumière, naturelle ou artificielle, et qu’ils la réfléchissent de différentes manières. C’est faux Les corps se font visibles, eux-mêmes, par un travail à eux, par des vibrations spéciales qu’ils produisent dans leur atmosphère émanations. De même qu’ils se créent leur température par leurs vibrations calorifiques propres, ou, éventuellement, leur sonorité par d’autres vibrations propres dites sonores de même, ils se créent leur visibilité, en quelque sorte leur température lumineuse, par d’autres vibrations propres, que j’appelle tout court vibrations de visibilité, et qu’ils produisent dans cet organe jusqu’ici insoupçonné que j’appelle l’atmosphère-émanations.
Ces vibrations de visibilité sont reprises, reproduites par la matière cosmique, tout comme les vibrations sonores sont reprises, reproduites par l’air atmosphérique.
La matière cosmique vibre donc simultané ment et sans les confondre les images de tous les corps ; et comme elle emplit l’espace, comme elle est présente partout, il faut dire que les images des corps emplissent l’espace et sont présentes partout.
Malheureusement, pour percevoir ces images, nous n’avons que notre œil, qui, malgré toutes ses qualités, n’est qu’un organe imparfait : il ne voit que dans une mesure donnée, et dans des conditions données.
Si, au contraire, notre cerveau savait se sensibiliser à la matière cosmique, s’il savait perce voir les images qu’elle porte, comme notre oreille sait percevoir les sons que porte l’air, nous pourrions voir sans l’œil et à une distance quelconque. Or, c’est le cas du sujet parapsychique. Le « clair- voyant » peut voir un objet situé loin, parce que, sensible à la matière cosmique, il perçoit en elle l’image vibratoire de cet objet.
La vision dans l’espace ou la clairvoyance devient donc un phénomène possible, dès qu’on a compris, d’une part, le véritable mécanisme physique de la visibilité, et d’autre part, ce caractère essentiel de l’instinct parapsychique qui consiste à se sensibiliser à la matière impondérable, à la matière cosmique.
Théoriquement, la « clairvoyance » n’est qu’un mode très simple de l’instinct parapsychique.
Pratiquement, elle est une faculté spéciale, si l’on veut, en ce qu’elle représente l’art de se sensibiliser à cette catégorie définie de vibrations cosmiques que j’appelle les vibrations de visibilité.
Maintenant, je vais vous faire donner lecture du procès-verbal de deux séances de clairvoyance que nous avons faites il y a quelque temps avec Madame Camille Hoffmann, la somnambule nancéenne bien connue, que le cas Cadiou a rendue fameuse.

Séance du 26 mars 1916

La séance a lieu dans le salon de M. de Vesme. Assistent à la séance comme expérimentateurs : Mesdames R. R., J. C., de V., Mlle de V. ; MM. Bardonnet, le colonel Frater, de Vesme. Madame Camille Hoffmann s’était fait accompagner par une parente chargée de l’endormir et de la réveiller.
La séance commence à 9 h. 25.

Première expérience

Aussitôt que le sujet est endormi, M. Bardonnet lui saisit les mains qu’il garde environ 2 minutes dans les siennes en lui disant : « Mettez-vous en rapport avec moi, sentez-moi bien et ne me perdez pas de vue, je vais passer dans la pièce voisine, voyez bien tout ce que je fais et vous le direz ».
M. Bardonnet se retire en effet dans la salle à manger, suivi du colonel Frater et de Mlle de V., cette dernière chargée d’écrire ce que ferait M. Bardonnet.
Après 6 minutes environ, M. de Vesme ouvre la porte de la salle à manger et demande à M. Bardonnet s’il ne juge pas le moment venu de questionner le sujet. M. Bardonnet, un peu surpris constate qu’il y avait malentendu : il croyait qu’on ferait parler le sujet sans attendre son retour. Tout le monde étant alors rentré dans le salon, M. Bardonnet saisit de nouveau les mains du sujet et le questionne.
Le sujet dit : « Vous êtes monté quelque part et avez décroché quelque chose… Vous alliez et veniez faisant bien des choses… Vos idées changent tout le temps… » Il hésite et se tait.
Voici ce que Mlle de V. avait écrit dans la salle à manger : « M. Bardonnet va à la table noire, prend le cendrier, le transporte sur le bureau ; prend le petit Larousse, le feuillette, l’apporte sur la table noire ; prend une chaise, la déplace ; une autre, la met à la place de la première ; sort de l’argent de sa poche, le compte ».
M. de V, ayant jeté un coup d’œil sur ce verbal, observe qu’il aurait fallu se borner à un seul acte, au moins au début, afin de ne pas créer de la confusion dans l’esprit du sujet. Il en est ainsi décidé, cette première expérience étant considérée comme un insuccès.

Deuxième expérience

M. Bardonnet passe de nouveau dans la salle manger
Le sujet dit :
« Le monsieur tient un livre, quelque chose de grand comme ça (il écarte les mains à 30 ou 40 cm. environ l’une de l’autre). Il l’ouvre, le referme. Il écrit. Je le vois parler à une dame. Il monte sur quelque chose d’un peu élevé……. il veut prendre quelque chose derrière…….
D. Quelle chose ?
D. Quelque chose qui brille. Il monte pour le prendre………
D. Est-ce un tableau ?
R. Non, pas un tableau.
L’expérience ayant duré 5 minutes environ ; M. Bardonnet rentre dans le salon.
Voici ce que Mlle de V. avait écrit :
« M. Bardonnet prend une revue illustrée sur la table noire, s’assoit à la grande table et feuillette la revue ; puis la reporte sur la table noire. Il cause avec moi, puis avec M. Frater, auquel il serre la main. Il regarde un tableau ».
Le sujet avait donc vu M. Bardonnet prendre la revue et la feuilleter ; parler ensuite à Mlle de V. Il ne l’avait pas vu parler au colonel et lui serrer la main. Il s’était trompé en disant qu’il écrivait (c’était Mlle de V. qui écrivait). Ensuite, on voit reparaitre ici la description de l’acte d’un homme qui monte sui quelque chose pour arriver à saisir un objet qui brille. Comme M. Bardonnet, en sa qualité de pharmacien, accomplit cet acte en effet plusieurs fois par jour, pour atteindre ses bocaux (les objets brillants qui ne sont pas des tableaux) … on peut se demander si la vision du sujet n’était pas, à ce titre, fort exacte.

Troisième expérience

M. Bardonnet prend les mains du sujet et lui dit :
D. – Transportez-vous chez moi, dans ma maison et dites-moi ce que vous voyez.
R. – Ah oui……… je vois… on n’entre pas directement chez vous…
D. – Non Comment ça ?
R. – Il y a d’abord un local de commerce…
D. – Très bien. Quel commerce ?
R. – Ca sent mauvais, ça sent fort… oh ! que ça sent mauvais !
(Et le sujet a des haut-le-cœur, presque des nausées).
D. – Ne faites pas attention à ces odeurs… voyez aux murs… les rayonnages… les marchandises…
R. – Il y a des petits paquets… en bas… à gauche…
D. – Oui.
R. – Et puis des bouteilles… grosses… larges. Ce sont des bouteilles et ce ne sont pas des bouteilles…
D. – Eh bien, comment appelle-t-on ces bouteilles qui ne sont pas des bouteilles ?
R. – Des flacons… des bocaux.
D. – Très bien. Et comment appelle-t-on les commerçants qui ont ces flacons, ces bocaux ?
R. – Les pharmaciens… Je vois aussi une bête chez vous… un chat…
D. – Très bien. De quelle couleur ?
R. – Un chat noir.
D. – Très bien. Et derrière la boutique, que voyez-vous ?
R. – Un grand espace… un jardin… un arbre… pas grand… tout petit… ce n’est pas un palmier…
[Il y a dans le jardin une plante d’ornement dont les feuilles s’étalent un peu à la manière d’un palmier. Serait-ce cette plante, le petit arbre qui n’est pas un palmier ?]
Au fond du jardin, quelque chose en vitres, comme une véranda… quelque chose comme ça… (et le sujet fait un signe de la main de haut en bas).
D. – Ah ! oui, c’est le gymnase. Mais au milieu du jardin ?
R. – Un jet d’eau.
D. – Non, regardez bien.
R. – Une petite vasque ronde.
(Ces choses n’existent pas, mais ont existé. Le précédent locataire de ce coin du jardin avait établi une petite vasque en ciment avec petit jet d’eau.)
D. – Non, c’est une petite table ronde, verte.
R. – Ah ! oui, mais elle n’est pas du côté dont je parle.
(De fait, le jardin se divise en deux moitiés dont l’une est à M. Bardonnet et l’autre au voisin. Le sujet ici vise le jardin du voisin, tandis que M. Bardonnet entendait le sien.)
D. – C’est le jardin de mon voisin.
R. – Alors je vois celui de gauche. Il y a comme trois carreaux…
D. – Des carreaux ?
R. – Voilà la table… et puis des verres par terre.
D. – Très bien, ce sont des bouteilles…
R. – Et puis de la paille dans un coin, du bois cassé…
D. – Très bien. Maintenant, rentrons au laboratoire.
R. – Oh ! ça sent mauvais… Il y a quelque chose de bleu… une poudre… (Le sujet a de nouveau des haut-le-coeur). On fait beaucoup de bruit là-dedans. Il y a des machines…
D. – Voyez-vous le comptoir ?
R. – Il est à gauche en sortant du jardin.
D. – C’est cela.
R. – Il y a un homme… âgé… qui boit chez vous…
D. – En ce moment ?
R. – Non, pas en ce moment.
D. – Je ne vois pas quel est cet homme.
(Ce comptoir est le comptoir de travail où l’on manipule bien souvent des liquides divers. Cet homme âgé ne serait-il pas M. Bardonnet lui-même qui déguste à l’occasion l’un de ces liquides ?).
R. Vous le verrez demain à 10 h. Il viendra vous faire visite. (Le lendemain, visite inattendue d’un ami mobilisé auquel il a été offert un verre de vin blanc. Mais il n’était pas 10 h, il était entre 8 et 9 heures.)
En arrivant chez M. de Vesme, M. Bardonnet lui avait remis une enveloppe fermée en lui disant
« J’ai demandé à ma femme de faire à mon insu une petite extravagance dans la maison, de l’écrire sur un bout de papier et d’enfermer celui-ci dans une enveloppe. Voici ce papier : Je n’en ai pas pris connaissance. Il s’agit de faire dire au sujet une chose que j’ignore moi-même ».
A ce moment de l’expérience, M. de Vesme crut devoir rappeler à M. Bardonnet l’affaire de l’enveloppe. M. Bardonnet demande :
D. – Que remarquez-vous de spécial dans la maison ? Voyez-vous du désordre ?
R. – Non, je ne vois pas grand désordre……… Il y a une chaise sur la table… une sous le comptoir… Il y a des bouteilles là dans le coin épais…. Ça sent mauvais…….
D. – C’est bien possible.
M. de Vesme se décide alors à ouvrir l’enveloppe et lit : « Escabeau renversé ». Il dit à M. Bardonnet « Veuillez demander à Mme Camille si elle ne voit pas un escabeau ».
M. Bardonnet répète la demande.
R. – Oui, il y a un escabeau. Mais on ne peut pas monter dessus, il est mal placé.
D. Comment, mal placé ?
R. – Oui, il n’est pas placé dans une bonne position : il est renversé.
M. de Vesme communique alors à M. Bardonnet et aux autres assistants les deux mots écrits par Madame Bardonnet.
M. Bardonnet continue :
D. -Vous voyez le petit escalier en escargot qui monte au premier, montons au premier.
R. – Ah ! oui, le petit escalier… Oh ! comme il est étroit… qu’il est étroit ! Attendez, je vais compter les marches…. il y en a 16 ou 17, je ne suis pas bien sûre, mais je crois plutôt que c’est 17.
D. – Ah ! je n’ai jamais eu l’idée de les compter. Nous verrons. (La vérification ultérieure donne 16). Et au premier, que voyez-vous ?
R. – D’abord un couloir un peu sombre, il y fait noir…
D. – Bien.
R. – Il y a une grande chambre à deux fenêtres… sur la rue.
D. – Très bien.
R. – Entre les deux fenêtres, un meuble, une armoire…
D. – Très bien.
R. – Au fond il y a une porte.
D. – Une porte ? Oui, peut-être, mais la porte d’un placard.
R. – Voilà un lit… un lit-un peu spécial… c’est un lit et ce n’est pas un lit…
D. – Quoi donc, alors ?
Quelques assistants disent à voix assez forte, en tâchant de deviner : « Sans doute une chaise longue… un canapé-lit ».
Le sujet n’accepte pas la suggestion, il se tait. M. Bardonnet intervient :
D. – Ne voyez-vous pas des rideaux ?
R. – Oui, des rideaux blancs…
D. – Parfaitement : c’est un petit lit d’enfant.
R. – Mais il y en a un autre… de l’autre côté… sur le jardin…
D. – Très bien. Et qui est-ce qui est couché dedans ?
R. – Un garçon… brun.
D. – Très bien.

Comme Mme Camille était endormie depuis près d’une demi-heure, on la réveille.
M. de Vesme déclare qu’il ne croit absolument pas que Mme Camille sût que M. Bardonnet était pharmacien. Elle le voyait pour la première fois.
Aucun des assistants n’avait jamais été chez M. Bardonnet, hormis M. de Vesme qui y avait été deux fois, mais n’était jamais entré dans le laboratoire ; il ignorait l’existence du jardin et le fait que l’habitation de M. Bardonnet était contigüe à son magasin.

Séance du 2 avril 1916

A 3 heures se trouvent réunis dans le salon de M. de Vesme : Mesdames J. C., R. R., Le T., Mlle de.
V.; MM. Bardonnet. Dr. Geley, Archat, de Vesme, Chardon et le colonel Frater. Madame Camille Hoffmann, le sujet, arrive accompagnée de la personne qui l’endort.
M. Bardonnet donne lecture du procès-verbal de la précédente séance, rédigé par M. de Vesme et annoté par lui.

Première expérience

A 3 h. 1/2 on endort le sujet. M. Bardonnet s’approche de lui, lui prend les mains et lui dit :
– Me reconnaissez-vous ?
– Non.
– Nous avons déjà travaillé ensemble, il y a une semaine. Nous allons faire de nouvelles expériences.
Êtes-vous bien en rapport avec moi ? Voyez, je vous fais des passes, de vous à moi, pour que vous me sentiez profondément… Je vais vous lâcher la main à présent ; mais ne perdez pas pour cela le contact avec moi.
Sur la demande de M. Bardonnet, un paravent est dressé entre le sujet et lui, qui se retire à 3 mètres environ du sujet.
– Me voyez-vous ?
– Oui.
– Voyez-vous le geste que je fais en ce moment ? (Il met la main dans son gousset, d’un geste large). – – Vous portez votre main à la tête.
– Non, regardez bien.
– Je vois votre main un peu penchée.
– Je prends quelque chose dans ma main (il prend sa montre). Voyez ce que c’est ?
– C’est un objet léger.
– Quel objet ?
– C’est un objet un peu gros… rond… comme une chaise. C’est une chaise.
– Non. C’est beaucoup plus petit.
– Quelque chose d’un peu rond… ça brille….
– Oui, c’est rond, ça brille. Qu’est-ce que c’est ?
– Cela me parait une montre.
– Bon Voyez-vous les aiguilles !
– Elles sont bien petites… il y a celle des secondes…
– Voyez-vous l’heure que marquent les grandes aiguilles ?
– Elles marquent 4 heures.
La montre de M. Bardonnet marque 8 h. 47. M. Bardonnet fait remarquer que l’heure 8 fait pendant à l’heure 4. Il peut donc y avoir là un déplacement de point de vue. Mais d’autre part on peut dire aussi que la séance ayant commencé à 3 h. 1/2, le sujet pouvait penser qu’il était 4 heures.
– Et la petite aiguille, qu’est-ce qu’elle marque ?
– Elle ne tourne pas.
– C’est vrai. La montre est arrêtée. Maintenant, regardez bien, qu’est-ce que je fais ? (Il ôte son veston) …
– Vous montez sur quelque chose. Ce n’est pas avec les bras, mais avec le corps que vous avez fait un mouvement.
– Voyez bien. Comment suis-je ?
– Vous n’êtes ni assis, ni entièrement debout. Vous êtes retourné.
– Non. Suis-je habillé comme tout à l’heure ?
– Je vous vois défaire quelque chose de sur le dos… quelque chose d’un peu lourd.
– Bon. Voyez mes bras.
– Ils sont blancs… ils étaient noirs… quelque chose a été enlevé.

Deuxième expérience.

On remet au sujet une voilette appartenant à Mme de. V. M. Bardonnet invite le sujet à chercher cette dame, à la voir et à décrire ce qui l’entoure. Le sujet dit :
– Elle n’est pas dans cette maison… mais elle n’est pas très loin. Elle est sur le point de rentrer… Elle n’est pas seule… elle est un peu souffrante… Une dame est avec elle… mais elle ne lui parle pas…il y a un grand mouvement… ça fait du bruit… ce n’est pas dans une rue… c’est dans une maison… il y a des lits, des bancs. C’est une grande maison… un monument où tout le monde peut entrer. Il y a comme une promenade devant… de grands escaliers… c’est du côté de l’eau… Elle va en des endroits différents……. Il y a des choses un peu drôles, qu’on peut voir, mais qu’on ne peut pas toucher… des choses lourdes qui sont plutôt pour les hommes que pour les femmes.
– Bon Voyez en la forme.
– Ce ne sont pas des étoffes… plutôt des choses… de fer….. lourdes……… pas des fusils, mais quelque chose qui s’en rapproche… Il y a des bancs… comme une avenue… pas loin de l’eau……. ça va en pente… là où elle redescend… il y a un va-et-vient de monde…… un pont n’est pas très loin de là…
– Vous ne voyez pas d’autres choses de guerre
– Il y a des choses un peu en l’air…. abimées… Son idée était d’aller à cet endroit-là, mais elle n’y a pas été directement… Maintenant elle revient. clle traverse un pont… à pied.
L’expérience, commencée à 3 h. 45 prend fin à 3 h. 55,
Voici ce qu’avait fait Madame de V.
A 3 h. 1⁄2 elle arrivait seule aux Invalides. Ayant trouvé l’entrée méridionale fermée, elle avait dû faire le fou pour entrer du côté nord. La description de l’endroit, au-delà de la Seine, près d’un pont, avec une sorte de promenade devant, correspond bien à la réalité. De même, c’est bien une grande maison, un monument où tout le monde peut entrer, où l’on voit des choses lourdes faites plutôt pour les hommes que l’on peut regarder mais qu’il est défendu de loucher.
A 3 h. Madame de V. avait fixé un canon-revolver à cinq canons. Est-ce l’objet que le sujet décrit comme « pas des fusils, mais quelque chose qui s’y rapproche » ?
A 3 h. 36, Madame de V. se place sous un taube ; elle regarde ensuite la carcasse d’un Zeppelin. Puis elle entre dans l’église, où elle s’assied sur un banc, et fixe quelques instants les drapeaux lacérés qui pendent à la voûte. N’est-ce point la maison où il y a des bancs ? et les drapeaux lacérés ne sont-ils pas les choses abîmées, « en l’air » ? Enfin, Madame de V. était en effet un peu souffrante.
Par contre, quelques points sont inexacts. Madame de V. n’était pas avec une dame. Il n’y avait pas de lits. Elle n’était pas à pied en traversant le pont pour rentrer.

Troisième expérience

Un mannequin habillé grotesquement en femme a été placé dans la chambre contiguë. M. Bardonnet va le voir, le touche et demande au sujet :
– Suis-je seul dans la salle à manger ?
– Non, il y a une dame.
– A-t-elle quelque chose à la main ?
– Oui, un objet un peu long.… un sac…
– Non, pas un sac.
– Quelque chose comme un parapluie… mais ce n’est pas un parapluie.
– C’est un balai. La dame porte-t-elle un chapeau ?
– Oui.
– Bien. Qu’a-t-elle à la bouche ?
– Du papier.
– Mais quel papier ?
A force de questions, M. Bardonnet amène le sujet à dire qu’il s’agit d’une cigarette.
Cette expérience, restée insignifiante, aurait pu donner de bons résultats. Mais M. Bardonnet, non prévenu de ce dispositif, n’a pas su en tirer parti.

Quatrième expérience

On remet au sujet un carnet appartenant Mlle Uhlrich, infirmière, qui a assisté à la précédente séance. Le sujet dit :
– Il y a aussi un monsieur qui a touché ce carnet. La dame a un caractère un peu vif. En ce moment elle ne marche pas, elle est tranquille, mais pas chez elle.
– Viendra-t-elle ici ?
– Oui, elle va venir… elle devrait déjà être ici.
– Comment est-elle habillée ?
– En noir, avec quelque chose de blanc, comme si elle était en deuil mais elle n’est pas en deuil. (Cette description correspond bien à l’habillement de l’infirmière). Elle a une figure longue….. quelque chose de curieux dans la figure… dans le regard. (Exact.)
– Est-elle un sujet ?
– Oui.
– Peut-on l’endormir ?
– Elle en a la volonté ; mais c’est difficile, il faudra du temps. C’est une force comme surnaturelle qui l’en empêche. Il lui faudra encore beaucoup de séances pour y parvenir. Vous-même vous réussirez. Vous avez déjà essayé.
– C’est vrai. Qu’est-ce qu’elle est comme sujet ?
– Elle soigne des gens.
– Oui, elle est infirmière. Mais comme sujet psychique ?
– Son travail est de nature comme surnaturelle. Il y a quelque chose comme de l’écriture. Mais elle rencontre des obstacles par le fait d’un mauvais esprit.
– Pourquoi veut-elle se faire endormir ?
– Pas pour intérêt… pour la science.
– Pour la science ?
– En somme, pour faire du bien.
– Du bien, à qui ?
– Du bien aux siens.
– Sera-t-elle utile pour la guerre ?
– Non, la guerre sera finie avant qu’elle parvienne à se développer comme sujet.
– La guerre ne durera donc pas longtemps ?
– Non, pas plus de trois mois… elle finira très bien.
Le sujet, endormi depuis 45 minutes, est fatigué. On le réveille.
Quelques minutes après, Mlle Ulrich arrive. Elle porte sa robe d’infirmière noire et blanche. Elle dit qu’elle a été à la Madeleine, où elle s’est arrêtée quelque temps, vers 4 heures. Est-ce là que le sujet l’a vue quand il a dit « En ce moment elle ne marche pas, elle est tranquille, mais pas chez elle » Mlle Ulrich s’adonne à l’écriture médiumnique. A peu près tout ce que le sujet a dit d’elle est exact. Il faut seulement remarquer que Madame Camille avait déjà vu Mlle Ulrich et entendu parler d’elle.

Nous allons maintenant faire la critique de ces expériences. D’abord, des sceptiques diront :
« Votre sujet ne voit rien du tout, il n’a aucune faculté extraordinaire, il a seulement plus ou moins de malice. Si vous examinez ce qu’il dit, vous y trouvez du vague, du faux, et un peu de vrai. Le vague est ce qui domine, ce sont des généralités, des paroles passe partout. Il a l’air de dire quelque chose et il ne dit rien. Ou plutôt, il dit des choses qui, par leur imprécision ou leur insignifiance, ne peuvent jamais être fausses, et il compte sur vous pour qu’elles soient vraies, je veux dire pour que vous les adaptiez à la réalité.
Le faux passe inaperçu, vous l’oubliez, vous n’en parlez pas. Ou bien vous dites : « Erreur ne fait pas compte », « tout le monde peut se tromper », « ce serait trop beau si…», etc. ; et avec des raisonnements de ce genre vous conservez votre foi aveugle et vous vous laissez duper.
Quant au vrai, il se réduit à peu de chose. Non seulement il peut s’expliquer quelquefois par le hasard, mais souvent il s’explique par l’habileté du sujet, par son art de deviner. Votre dialogue avec lui est un dialogue entre malin et malin et demi. Il avance à petits pas, il se fait guider sans en avoir l’air. I pose un mot et il attend. Suivant votre réponse ou même votre silence, suivant votre exclamation ou même le ton de votre exclamation, il juge, il est fixé, il avance ou il recule, il vire à droite ou à gauche. Plus il a de l’expérience dans son métier, plus son flair le rend capable de petits tours de force que vous trouvez extraordinaires ».
Voilà ce que disent certains incrédules.
Or, ces observations doivent être retenues, et même on peut les aggraver. Nous qui ne sommes pas des incrédules, nous trouvons dans nos propres conceptions des raisons spéciales de douter et de nous méfier.
En effet, puisque le sujet, dans son sommeil hypnotique, peut manifester une intelligence plus vive, il pourra donc, le cas échéant, se servir de cette intelligence contre nous. Il pourra, le cas échéant, n’être pas capable de produire le phénomène de la clairvoyance que nous attendons de lui, mais être capable, par des réponses pleines de finesse, de nous donner le change et de nous faire croire qu’il le produit.
En outre, il peut avoir un atout dans sa main du seul fait qu’il travaille sous le mode inconscient ; en ce sens que ses centres nerveux peuvent développer une mémoire extraordinaire et disposer d’une foule de souvenirs qui lui seront d’un secours précieux.
D’autre part, le sujet endormi est un individu nouveau par rapport à l’individu normal. Ce sont deux personnes différentes, qui ne peuvent pas être jugées l’une par l’autre. L’individu normal peut être une personne simple, modeste, franche et de bonne foi, tandis que le sujet sera vaniteux, malicieux, capable de simuler simule ou même de mentir.
Enfin il faut considérer que le sujet se connaît comme sujet. Il sait très bien qu’il est un somnambule et que les bons somnambules sont toujours extra-lucides Il a donc, il peut avoir son amour-propre de somnambule, il peut avoir le souci de sa réputation, il peut se donner pour principe de ne jamais rester court, et surtout de ne jamais dire Je ne vois rien », qui serait l’équivalent de « Je ne vaux rien ».
L’amour-propre, à mon avis, est le péché mignon des somnambules, il est l’élément qui maintes fois vient gâter le travail. Deux cas peuvent se produire :
1er cas. Le sujet, insuffisamment excité, ou encore insuffisamment doué, n’ayant pas l’instinct et voulu pour faire le travail qu’on lui demande, se lance dans un travail d’imagination pure et simple, se met à concevoir à l’avenant, et vous annonce ce qu’il conçoit, au lieu d’avouer franchement qu’il ne voit rien.
2° cas. Il voit, mais il voit mal, il voit dans l’ombre, dans une nuit générale quelques points brillants, et, au lieu de dire ce qu’il voit et de ne dire que ce qu’il voit, il dit du vrai et du faux ; du vrai qui correspond aux points brillants, et du faux qui correspond à l’ombre, parce qu’il complète sa vision, il achève le tableau, il remplace l’ombre par des choses qu’il imagine. Nous en avons un exemple dans l’une de nos séances. Je relis : « Très bien. Maintenant, rentrons au laboratoire.
Oh ! ça sent mauvais… Il y a quelque chose de bleu… une poudre… On fait beaucoup de bruit là-dedans… Il y a des machines.
Eh bien non. On ne fait pas beaucoup de bruit là-dedans et il n’y a pas de machines. Mais alors pourquoi le sujet m’annonce-t-il des machines ? Il n’en voit pas puisqu’il n’y en a pas. C’est que – probablement du moins – il se dit : « Nous sommes dans un laboratoire ; or, dans un laboratoire il doit y avoir des machines, nommons les machines, ça fera bon effet ».
Ces coups hardis font peut-être merveille quand ils tombent juste, mais ils sont bien regrettables quand ils tombent faux, car ils peuvent faire douter de tout le reste. On peut ici rappeler le proverbe : « Qui trop embrasse manque le train, – ou mal étreint », suivant l’usage.
Cependant, ces choses peuvent être vues sous un autre jour. On peut concevoir que le sujet, lorsqu’il tâtonne, lorsqu’il tourne autour du pot et semble vouloir simplement deviner, ne fait que se débattre contre les difficultés inhérentes au phénomène qu’il veut produire. La clairvoyance est possible, mais elle n’a pas lieu spontanément et sans effort, elle n’est pas l’effet immédiat et fatal du simple sommeil hypnotique, et, quand elle a lieu, elle n’a pas toujours la même netteté.
Le phénomène dépend de deux conditions, dont l’une se rapporte au sujet, et l’autre à la chose qui doit être vue. Il faut que du sujet à cette chose il s’établisse un rapport de sensibilité. Il faut que, dans le sujet, la sensibilité soit assez vive, assez stimulée, assez excitée pour rayonner sur cette chose ; et il faut aussi que cette chose soit par elle-même assez stimulante, assez excitante, assez marquante pour appeler et fixer la sensibilité. Quand les deux conditions se rencontrent, le phénomène jaillit de lui-même pour ainsi dire ; mais quand elles manquent, ou quand l’une des deux manque, le phénomène est impossible ou difficile. Le sujet cherche à voir, il y parvient plus ou moins, il voit vaguement, confusément, comme dans un flou. C’est le moment des à-côtés, des erreurs, des bêtises. Alors il cherche à s’aider, par tous les moyens, même en risquant un mot, en exprimant une première impression que vous allez confirmer ou infirmer.
Il faut donc y regarder à deux fois avant de jeter la pierre au sujet qui tâtonne ; et de toutes ces difficultés il faut déduire, non pas que la clairvoyance n’a jamais lieu, mais que le sujet doit être dans un bon moment de sensibilité, d’une part, et de l’autre que les expérimentateurs doivent être habiles, bons psychologues, et posséder au plus haut degré l’esprit critique.
Dans ces sortes d’expériences, il y a deux tactiques pour l’opérateur ; ou plutôt, si je ne me trompe, il y a une tactique habituellement suivie, tactique qu’on peut dire classique, mais que je n’adopte pas, et à laquelle je vais en opposer une autre.
La tactique habituelle consiste à laisser toute l’initiative au sujet, afin d’éviter toute suggestion, voire même toute apparence de suggestion, et afin qu’on puisse dire sans objection possible : « Il a produit le phénomène ».
Dans les expériences que nous avons rapportées, je tenais les mains du sujet pendant que je le questionnais ; et, à ce propos, j’ai entendu la réflexion que le procédé était mauvais, en ce qu’il pouvait déterminer, non la clairvoyance, mais la lecture de pensée.
Or, le sujet a vu des choses auxquelles je ne pensais pas (le chat, les bouteilles couchées dans le jardin) ; il n’a pas vu des choses que je voulais lui faire dire (une voiture d’enfant dans le jardin) ; enfin, il y a eu des malentendus entre lui et moi : il voyait le jardin de droite pendant que ma pensée était dans le jardin de gauche. Si donc il faisait de la lecture de pensée, pourquoi pensait-il à ce que je ne pensais pas ? Pourquoi ne pensait-il pas à ce que je pensais ? Et pourquoi pensait-il à une chose pendant que je pensais à une autre ?
Je sais bien qu’on pourra discuter et dire qu’il lisait dans mon inconscient. Mais, en principe, pourquoi la sensibilité du sujet ne se porterait-elle pas sur les choses, tout comme, après tout, dans la lecture de pensée, elle se porte de son cerveau sur un autre ? Ou encore, puisque les facultés parapsychiques sont telles qu’un cerveau peut se sensibiliser, hors de lui, à un autre cerveau, pourquoi ne pourrait-il pas, de même, se sensibiliser à une autre chose ?
Je conviens que la lecture de pensée puisse être un danger ; mais ce danger est relatif, il existe ou n’existe pas, suivant le sujet, suivant ses habitudes, ses aptitudes, ses instincts particuliers, et suivant son effort du moment.
Dans ces mêmes expériences, un autre assistant, qui était le docteur Geley lui-même, a pu faire la réflexion que le sujet n’était pas très perspicace, car il ne pouvait pas dire le mot qu’on voulait lui faire dire et que tout le monde avait à la bouche. Il était donc bien loin de faire de la lecture de pensée.
Si vous laissez le sujet livré à lui-même, il agira au petit bonheur. Il pourra vous donner spontanément ce que vous attendez de lui, mais il pourra aussi vous décevoir. Ses facultés ne sont autre chose que le jeu même de sa sensibilité, ou mieux, comme nous l’avons vu, de ses sensibilités : sensibilité rayonnante, sensibilité élective, sensibilité potentielle, etc. Si donc toutes ces sensibilités fonctionnent librement, suivant leur seule spontanéité propre, la sensibilité, rayonnante, rayonnera à droite ou à gauche, la sensibilité élective se portera sur ceci ou sur cela, la sensibilité potentielle découvrira telle chose future, mais le tout à l’avenant, au hasard, et le sujet vous dira telle chose qui ne vous intéresse pas, et ne vous dira pas telle autre chose qui vous intéresse. Ou encore, la sensibilité sera faible, paresseuse, rebelle à l’effort, le sujet verra mal et vous dira des bêtises.
C’est pourquoi je préconise une autre tactique.
A mon avis, l’expérimentateur doit s’inspirer des trois règles suivantes,
1° Amorcer la sensibilité le plus largement possible et par les procédés qui répondent le mieux aux instincts particuliers du sujet.
2° Stimuler et diriger la sensibilité par tous les moyens dont on dispose et suivant le but qu’on poursuit.
3° Aider, faciliter le travail, simplifier l’effort, dans toute la mesure du possible.
Je reprends.
1° Amorcer. L’amorçage demande beaucoup d’attention. Il s’agit de sensibiliser le sujet à la personne, à la chose ou au lieu, en un mot à l’objet qu’il doit voir et sur lequel il doit parler. Il faut créer le rapport, le contact à distance, la ligne de sensibilité.
On peut le faire de deux manières : psychiquement ou physiquement.
Psychiquement, c’est-à-dire directement par la pensée. Si le sujet connaît par lui-même l’objet, il sauta y transporter sa pensée, c’est-à-dire, exercer sa sensibilité spatiale et se relier à l’objet par la matière cosmique. S’il ne connaît pas mais si l’opérateur connaît, le même résultat sera possible, à condition d’un bon opérateur et d’un bon sujet qui sauront se sensibiliser profondément l’un à l’autre. Il faut, dans ce cas, que le sujet voit en quelque sorte à travers le cerveau de l’opérateur. C’est ce qui avait lieu dans l’une de nos expériences, quand le sujet, loin de chez moi, voyait chez moi pendant que je lui tenais les mains. Par mon contact, j’établissais le rapport, je devenais le fil conducteur. Enfin si le sujet et l’opérateur ignorent, le résultat pourra encore être obtenu, à condition d’intercaler entre eux un tiers qui saura et qui viendra s’unifier de toutes ses forces dans le système.
Physiquement. Le sujet peut être mis en sensibilité par un contact matériel, par une partie détachée du tout qu’il doit voir. C’est la méthode ordinaire des somnambules qui se font apporter un objet ayant appartenu à la personne qu’on veut leur faire découvrir. Contrairement aux idées sceptiques, ce moyen est très rationnel, il fait l’amorçage par la sensibilité rayonnante : la sensibilité du sujet rayonne de cet objet sur la personne. Et elle rayonne par la matière impondérable, par la matière cosmique. Le sujet, si je puis me permettre une image aussi grossière qui rend ma pensée, est un chien au flair subtil : dans cet objet, ou plutôt dans l’atmosphère-émanations de cet objet, il trouve des traces de l’atmosphère-émanations de la personne ; bien mieux, il trouve la continuité de ces traces à travers l’espace, et par là il arrive à la personne. Le merveilleux ici ne vient que de notre ignorance. Il disparaît quand on réfléchit aux qualités naturelles de la matière impondérable. Déjà, en Physique, nous avons dû constater qu’un gaz occupe toujours tout l’espace qui lui est offert. Or, il en est ainsi, et bien mieux, pour la matière impondérable : en elle et par elle, tout est présent partout.
Cependant l’objet, qui fait l’amorçage, ne peut pas être quelconque. Il doit être choisi avec soin.
Un sujet me disait que les objets qu’il préférait étaient un linge de corps beaucoup porté, une chemise sale, une casquette crasseuse. Si vous connaissiez bien ma petite théorie de l’atmosphère-émanations, vous trouveriez ce détail très naturel. Plus l’objet a été porté, plus il a pris l’odeur en quelque sorte, c’est-à-dire plus il est imprégné de cette atmosphère-émanations par laquelle doit s’exercer la sensibilité rayonnante.
2° Stimuler et diriger. Dans nos expériences, il y a des incidents qui montrent qu’on peut obtenir des résultats au-delà de ce que donne la seule spontanéité du sujet. Ex. :
– Nous sommes au laboratoire, vous voyez le petit escalier, montons au premier.
– Ah ! oui, le petit escalier, oh ! qu’il est étroit ! Attendez, je vais compter les marches…
Ainsi le sujet ne faisait pas attention à cet escalier ; mais aussitôt que j’en parle, sa sensibilité s’en empare pour ainsi dire, et il le voit dans ses caractères particuliers.
De même, l’escabeau renversé n’était pas vu, mais dès que je le nomme, immédiatement le sujet se récrie : Mais il est mal placé, il est renversé ».
Ailleurs, le sujet me dit : « Il y a des bouteilles, grosses, larges, ce sont des bouteilles qui ne sont pas des bouteilles ».
J’insiste et j’obtiens : « Des flacons, des bocaux ». On peut donc stimuler le sujet, lui faire découvrir des sensations nouvelles, ou lui faire développer ses premières sensations, et lui arracher de la précision là où, livré à lui-même, il nous laisserait dans le vague.
On dit que le sujet voit sans notion de temps. Il confond le passé, le présent et l’avenir. En effet, si j’admets que c’était bien moi-même qu’il voyait montant sur quelque chose pour attraper un objet qui brille ; si j’admets que c’était encore moi-même qu’il voyait au comptoir devant des bouteilles et buvant ; enfin, si j’admets que c’était l’ancienne vasque et l’ancien jet d’eau qu’il voyait dans le jardin de mon voisin, alors c’étaient bien là des visions indépendantes du temps.
Oui, mais quand j’ai demandé au sujet : « Un homme qui boit en ce moment ? » immédiatement il m’a riposté : « Non, pas en ce moment ». Voilà peut-être une grande leçon. Si le sujet, quand on fait jouer sa sensibilité temporelle, peut distinguer l’actuel du non-actuel, on ne peut plus dire qu’il voit sans distinction de temps.
Il y a ici un rapprochement possible entre la manière dont s’exerce la faculté de voyance, et celle dont s’exerce la faculté naturelle de la mémoire. De même que la mémoire ne fixe pas indistinctement tous les détails d’une chose mais seulement ce qu’il y a de typique, dans cette chose, de même le sujet voit, non pas tout, mais seulement ce qu’il y a de typique dans la personne. Il voit ou plutôt il évoque des traits caractéristiques, qui sont tout naturellement indépendants du moment. Mais au fond il a la notion du temps, il a une sensibilité temporelle, et là encore il appartient à l’opérateur de savoir obtenir de la précision, quand il en a besoin.
3° Aider. Voici une petite expérience que j’ai faite chez moi avec le même sujet, et, qui montre bien, je crois, le bénéfice qu’on peut avoir à aider.
Je prends des feuilles de papier, et je demande au sujet : « Qu’est-ce que j’ai dans ma main ? »
– Vous avez ceci.
– Non.
– Vous avez cela.
– Non.
Impossible de faire dire au sujet : « Vous avez des feuilles de papier ».
Alors je le lui dis, et j’ajoute : « Voyez, j’en ai six, je les dispose par terre, à distance les unes des autres, sur deux rangs. Les voyez-vous comme je les ai mises ?
– Oui.
– Bien. Maintenant, je me place devant, en leur tournant le dos. Je prends dans ma main un morceau de carton que je vais jeter derrière moi par-dessus ma tête. Voyez-vous ce bout de carton ?
– Oui.
– Bien. Je le jette, suivez-le dans sa chute, et vous me direz exactement le point où il est tombé.
Ordre était donné aux assistants de ne pas regarder avant que le sujet eût exactement défini le point de chute. J’ai répété trois fois de suite cette même expérience, et par trois fois le sujet a répondu très exactement. Une fois le carton reposait moitié sur une feuille, moitié sur le plancher, et le sujet a su le dire.
Il voyait donc bien réellement maintenant ces mêmes feuilles de papier qu’il ne pouvait pas voir au début ; et j’ai donc bien fait de ne pas le laisser se fatiguer à reconnaître ces feuilles, puisque j’ai pu, en simplifiant sa besogne, réussir le point intéressant de mon expérience.
Il faut aider pour économiser les forces du sujet. Si le sujet épuise ses forces dans les détails, il ne sera plus capable de produire l’essentiel. Le but doit être d’obtenir le maximum d’effet avec le minimum d’effort.
Cependant je conviens : que cette méthode ne va pas sans danger. On risque de trop dire, et le sujet malin prétendra qu’il voit alors qu’il ne verra rien du tout. Mais l’opérateur doit être assez habile pour se ménager des points de contrôle.

L’écho du merveilleux

Manchette de la revue L'Écho du Merveilleux, édition de février 1914

L’Écho du merveilleux était une revue dédiée à l’étude et à la diffusion des phénomènes extraordinaires — occultisme, spiritisme, hypnotisme, mysticisme et faits dits surnaturels — mêlant enquêtes, témoignages et réflexions critiques sur le « merveilleux » contemporain.

Entre février et avril 1914, L’Écho du Merveilleux publie plusieurs articles présentant Mme Camille, « la somnambule de Nancy », comme ayant aidé à résoudre diverses disparitions, notamment l’affaire Cadiou. Les récits soulignent des localisations de corps jugées exactes, d’autres cas similaires (Chapeland, Boulet) et l’afflux de consultations suscité par sa notoriété. La revue adopte un ton résolument favorable aux phénomènes psychiques, insistant sur la sincérité du témoin, l’appui de précédents historiques et l’expérience passée de la somnambule avec l’École de Nancy, tout en mentionnant le scepticisme des autorités. L’ensemble des articles conclut qu’au vu des résultats rapportés, ces phénomènes méritent attention et enquête plutôt que rejet a priori.

Source : BnF Gallica

L’écho du merveilleux – 15 février 1914 - n°411 – p. 57

Les révélations d’une somnambule font découvrir le cadavre d’un homme assassiné

Les journaux relatent un fait qui mérite une attention toute particulière. Un sieur Cadiou, ancien avoué, administrateur de l’usine de cellulose de la Grand’Palud, près Landerneau, était disparu depuis la fin du mois de décembre dernier et la justice se perdait en conjectures sur son sort. En ces temps derniers, une amie de la famille Cadiou, Mme Saimpy [Sainpy], habitant Pont-à-Mousson, eut l’idée d’aller consulter une somnambule sur cette inexplicable disparition. Elle en reçut la déclaration suivante : « Cadiou a bien été assassiné par un grand châtain, barbu, de 30 à 35 ans, aidé d’un autre plus petit qui faisait le guet. On l’a fait tomber à l’aide d’une corde puis on l’a assassiné. Qu’on ne le cherche pas dans l’eau, il n’y est pas, mais dans un ravin près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres, l’endroit est recouvert d’un peu de terre, à droite d’un moulin, pour cacher le corps. Il sera découvert et l’assassin pris. »
En possession de ces renseignements, mais cependant très sceptique, M. Jean-Marie Cadiou, tanneur à Brest, frère du disparu, entreprit aussitôt des recherches qui aboutirent à la découverte du cadavre, dans un lieu correspondant exactement à la désignation de la somnambule.
Celle-ci a été recherchée et retrouvée. C’est une dame Camille, demeurant 16, rue de l’Équitation à Nancy. Elle a confirmé la visite que lui a faite Mme Saimpy [Sainpy] et la réalité de ses révélations. Elle a ajouté : « Depuis vingt-cinq ans, j’exerce honnêtement mon métier. Tous les médecins de la ville me connaissent ; je possède dans ma clientèle toute la noblesse. » Interpellée sur la façon dont lui fut révélé son don de double vue, elle a déclaré : « A l’âge de 13 ans, j’avais la danse de Saint-Guy. Je fus soigné à l’hôpital par le savant docteur Bernheim qui fit sur moi de nombreuses expériences d’hypnotisme. Il me présenta ensuite à ses éminents collègues, le docteur Liébault et le professeur Liégeois, qui témoigna dans le procès Gouffé en 1889. Quelques années plus tôt, lors du congrès scientifique qui, se tint à Nancy vers 1880, j’avais été déjà présentée à l’illustre assemblée. Le docteur Liébault me maintint dans l’état d’hypnose de huit heures du matin à midi. Les expériences auxquelles on se livra dans ces séances ont été consignées dans plusieurs revues. J’ai vécu, depuis cette époque, du métier de somnambule, donnant chaque jour mes consultations dans une maison voisine, chez ma propre marraine. »
Nous avons chargé le correspondant de l’Écho du Merveilleux, à Nancy, de se rendre auprès de Mme Camille et de nous adresser des renseignements nouveaux sur cette passionnante affaire.

L’écho du merveilleux – 1er mars 1914 - n°412 – p. 69-70

La Somnambule de Nancy fait encore parler d’elle

Nos lecteurs ont certainement suivi avec beaucoup de curiosité les vicissitudes de la mystérieuse affaire Cadiou, où les révélations de la somnambule de Nancy ont apporté un élément imprévu.
Bien entendu, les magistrats sont sceptiques et ne veulent pas admettre que Mme Camille Hoffmann et Mme Saimpy [Sainpy] aient dit vrai et notre étonnement a été grand de ne pas voir la justice se transporter solennellement chez Mme Camille pour y opérer une perquisition.
Mais comme pour venir confirmer son premier succès, voici qu’on signale un nouvel exploit à l’actif de Mme Camille. La nouvelle, cette fois, nous vient de Mâcon. Dans la nuit du 7 au 8 décembre, un sieur Charles Chapeland, âgé de 24 ans, commis des postes à Mâcon, et demeurant rue Rambuteau, était disparu. La famille avait fait opérer des recherches immédiates et l’on avait découvert le chapeau du disparu sur les bords de la Saône, en un lieu où la ligne de Mâcon à Genève franchit le fleuve sur un pont. De là à conclure à une immersion, il n’y avait qu’un pas. Aussi sonda-t-on les eaux tout le long des rives, mais en vain. Sur ces entrefaites survinrent les fortes gelées de janvier, puis une crue importante, et l’on dut abandonner les recherches,
Au moment où l’on apprit les faits de Nancy, un membre de la famille eut l’idée de se rendre auprès de Mme Camille, cela le 9 février, par conséquent deux mois après la disparition.
La voyante, mise en état d’hypnose, déclara que Charles Chapeland s’était suicidé en se jetant dans la Saône et que le corps se trouvait actuellement dans le fleuve, en un endroit déterminé, près de Lyon, ajoutant que, d’ailleurs, le corps remonterait à la surface de l’eau cinq jours après. Et en effet, cinq jours après, le 14 février, le cadavre de Chapeland fut repêché à Cormoranche, au lieu même désigné par la somnambule.

L’écho du merveilleux – 15 avril 1914 - n°415 – p. 125-126

Encore la somnambule de Nancy

Depuis la retentissante consultation qui a amené la découverte du corps de M. Cadiou, le cabinet de Mme Camille Hoffmann, à Nancy, ne désemplit pas de visiteurs, Le 8 mars, un sieur Leroy, d’Amiens, la consulte sur la disparition de M. Achille Boulet, son beau-père. Elle répond : « Votre beau-père a disparu depuis trois ans ; il est mort dans une forêt, où il a été retrouvé cinq mois après, à 20 kilomètres de votre pays. Les personnes qui le retrouvèrent allaient cueillir des noisettes. Le corps ne put être identifié et fut enterré. Mais rassurez-nous, quelqu’un a conservé les vêtements. »
On ne sait encore si la somnambule a donné des indications exactes.
D’autre part, la veuve d’un nommé Borrély, de Pont- Saint-Esprit (Gard), ce dernier ayant été assassiné il y a plusieurs mois dans des circonstances mystérieuses, a obtenu de la même Mme Camille des indications qui seront vérifiées par le parquet.
L’avenir verra peut-être de somnambules officielles attachées à chaque parquet de France !

Le Fraterniste

Manchette de la revue Le Fraterniste Revue Générale de Psychosie, édition de avril 1914

Le Fraterniste était l’organe de l’Institut général psychosique, un journal spiritualiste consacré aux études métaphysiques, aux phénomènes psychiques et aux guérisons occultes, se présentant comme un outil de diffusion et de conquête pour les idées psychosiques.

Dans ses numéros de février à avril 1914, Le Fraterniste présente l’affaire Cadiou comme une preuve majeure de l’efficacité de la somnambule de Nancy, Mme Camille. Les articles détaillent comment ses indications auraient permis de retrouver des disparus, en particulier le corps de M. Cadiou, et soulignent sa longue expérience ainsi que ses liens avec l’École de Nancy.

La revue adopte un ton militant : elle valorise les succès attribués à la somnambule, critique vivement le scepticisme scientifique et judiciaire, et voit dans ces cas l’annonce d’une reconnaissance future des phénomènes psychiques. Tout en admettant l’existence de charlatans, Le Fraterniste plaide pour une étude sérieuse des cas « probants » et pour une ouverture à l’hypothèse de facultés paranormales réelles.

Source : BnF Gallica

Le Fraterniste – 13 février 1914 – n°168 – p. 4

2° Tout le monde a encore présent à la mémoire la disparition de M. Paul [Louis] Cadiou, cet industriel de la Grande-Palue, près de Landerneau (Finistère), dont on avait perdu la trace depuis décembre 1913.
Or, voici que, le 3 février courant, le frère du disparu, M. Jean Cadiou, propriétaire d’une tannerie dans la banlieue brestoise, recevait d’une parente habitant Nancy une lettre dans laquelle se trouvait la relation d’une consultation prise à une cartomancienne (1)
Cette consultation étant ainsi conçue :
« Il a été assassiné par un grand châtain, barbu, de 30 à 35 ans, aidé d’un autre plus petit qui faisait le guet. On lui avait tendu un piège pour le faire tomber (comme une corde), vers 4 ou 5 heures. Une fois par terre il a reçu un coup violent au côté droit de la tête, puis un autre dans le dos, mais ce dernier était inutile : le premier l’avait assommé. Qu’on ne le cherche pas dans l’eau ; il n’y est pas, mais dans un talus près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres. L’endroit est recouvert d’un peu de terre (à droite d’un moulin) pour cacher le corps ; il sera découvert et l’assassin pris. »
Voilà qui était très net.
M. Jean Cadiou, qui depuis la disparition de son frère n’avait cessé de faire des recherches un peu partout, se rendit de nouveau aux environs de l’usine de la Grande Palue, qu’il visita de nouveau. Il explorait un bois situé dans la commune de la Forest appartenant au maire, M. Vacheront, quand dans un talus, sur le bord d’une rivière et à la droite du moulin de l’usine de la Grande Palue, en sondant avec le bâton qu’il portait, il constata que la terre avait été fraîchement remuée et offrait peu de résistance. M. François [Jean-Marie] Cadiou fouilla alors la terre avec ses mains et, à quelques centimètres de profondeur, dix à peine, il découvrit le cadavre de son frère qui était étendu sur le ventre.
M. François [Jean-Marie] Cadiou courut aussitôt à l’usine faire connaître sa découverte. M. Pierre, l’ingénieur, et le personnel de l’usine, se transportèrent immédiatement sur les lieux.
La gendarmerie, prévenue, avisa télégraphiquement le Parquet. MM. Guilmard, procureur de la République, et Bidard de la Noë, juge d’instruction, accompagnés de M. Laurent, commis greffier, et du docteur Eugène Rousseau, médecin légiste, se rendirent dans l’après-midi la Forest où, en leur présence, le cadavre de M. Paul [Louis] Cadiou fut retiré de l’endroit où il reposait et transporté à l’usine.
M. Paul [Louis] Cadiou était vêtu en cycliste ; il était ganté. A côté de lui, on a trouvé son caoutchouc.
Le docteur Rousseau a procédé à l’autopsie du cadavre de M. Cadiou. Il a constaté que l’administrateur de l’usine de la Grande Palue avait eu la gorge tranchée d’un violent coup de couteau ou d’un coup de faucille, et qu’il portait en outre une autre blessure au côté gauche de la tête. M. Paul [Louis] Cadiou a-t-il reçu un premier coup à la tête qui la terrassé, puis a-t-il en ensuite la gorge tranchée ? Il y a lieu de le supposer. »

Comme on le voit, tout concorde exactement avec les dires de la voyante nancéenne. Le cadavre a été retrouvé : 1° dans un petit bois ; 2° sous très peu de terre ; 3° près du moulin…
Ajoutons que M. Pierre, âgé de 31 ans, chargé de la partie technique et de la comptabilité de l’usine de la Grande Palue, a été arrêté, et qu’une autre arrestation est imminente.

(1) On sait ce que nous pensons, au « Fraterniste », de la cartomancie, ainsi que des autres arts divinatoires. Ce ne sont pas les cartes qui donnent la solution, mais l’inspiration qui vient à la cartomancienne, pendant qu’elle se sert des cartes comme d’une contenance…

Le Fraterniste – 6 mars 1914 – n°171 – p. 3

SIMPLES CONSTATATIONS
sans commentaires
SCIENCE OFFICIELLE = VÉRITÉ ABSOLUE, SÉCURITÉ, etc ..
OCCULTISME = ERREUR, TROMPERIE, etc…
Exemple : AFFAIRE CADIOU.

LA « JUSTICE » (avec tout son appareil) NE TROUVE PAS LE CORPS DE M. CADIOU,

UNE VOYANTE (avec ses seules facultés) LE DÉCOUVRE.

LA MÉDECINE OFFICIELLE (avec sa science, etc…) DÉCLARE QUE M. CADIOU A ÉTÉ ÉTRANGLÉ . . . .

Un peu plus tard on s’apercevait qu’il avait reçu une balle de revolver dans la tête et le capuchon (qui avait conservé la trace du passage de la balle) était là pour en témoigner !…
Le Professeur CABASSE,
Occultiste,
31 bis, Faubourg Montmartre, Paris,

Le Fraterniste – 20 mars 1914 – n°173 – p. 3 et 4

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Le commissaire recueille la consultation de la somnambule
LE COMMISSAIRE ESCROC
Il est condamné à 5 ans de prison
RAPPROCHEMENT dû au « HASARD » ???

D’abord, ne croyez pas que j’invente…
Les lignes qui précèdent sont les titres de deux articles qui ont paru – à la suite l’un de l’autre – dans le
Journal du 8 de ce mois.
Ce rapprochement est-il le fait d’un simple hasard ? Je ne le crois pas….
J’y vois, au contraire le fait d’une intervention de l’au-delà destinée à attirer notre attention….
Qui aurait dit, en effet (il y a seulement quelques semaines) que la Justice (avec un grand J) serait forcée de reconnaître la supériorité d’une somnambule — au point qu’un commissaire aille enregistrer sa voyance ?…
(On se rappelle que c’est une somnambule qui a indiqué où était le corps de M. CADIOU, assassiné … corps que la Justice était incapable de retrouver…)
Que faut-il conclure de tout cela ?
Que toutes les voyances sont lucides et de bonne foi ?
Évidemment, non…
Que tous les commissaires sont des escrocs ?
Certes non, pas davantage…
Mais, par contre, en présence de tant de preuves, ce qu’il ne faut pas, c’est refuser de se rendre à l’évidence et nier des phénomènes qui ne sont plus niables…
Quel orgueil est le nôtre de ne vouloir admettre que ce que nous pouvons expliquer !…
Heureusement qu’un vent psychosique souffle et qu’il entraînera bientôt dans son tourbillon les sceptiques, les incrédules — tous ces anormaux de l’esprit.
Et ce jour — qui est proche — sera l’aube d’une ère nouvelle toute de prospérité — parce que de charité, de bonté et de réel Fraternisme !

Le Professeur CABASSE.
31 bis, rue Faubourg Montmartre
Paris.

VOYANCE ou MÉTAGNOMIE

Le « Journal des Débats » vient de publier le très important article suivant que nous reproduisons in-extenso, heureux de faire constater à nos lecteurs que le temps est arrivé où l’on ne se désintéresse plus des phénomènes psychiques.
La Grande presse et l’on sait que le « Journal des Débats » compte parmi les organes les plus sérieux ne dédaigne plus de s’occuper de ces questions encore obscures dans leur genèse sans doute, mais qu’il convient précisément de désenténébrer.

Le rôle joué par une somnambule dans l’enquête relative à l’affaire Cadiou donne une actualité particulière à l’étude publiée aujourd’hui dans l’« Écho du Merveilleux », par M. Emile Boirac, le distingué recteur de l’Académie de Dijon, un des psychologues qui portent le plus d’intérêt aux phénomènes du psychisme.
Bon nombre de faits authentiques, avérés, donnent évidemment l’impression que la clairvoyance est chose réelle qu’il y a des sujets capables de percevoir à distance des phénomènes divers. M. E. Boirac préfèrerait le terme de « métagnomie » (« méta. », au-delà ; « gnomie », connaissance), plus général, et qui s’applique aussi bien à la « clair audience », et aux autres formes de la perception, qu’à la clairvoyance.
La connaissance normale porte sur des faits actuels (perception), passés (mémoire), futurs (prévision) et enfin sur les lois, les rapports, relevant de la raison.
Laissons de côté cette dernière, qui n’est guère en jeu, semble-t-il, et considérons la perception. On a l’impression, en bien des cas, dit M. Boirac, de l’existence d’un sixième sens, sur lequel agiraient des radiations ou émanations, fournissant des informations « sui generis dont l’origine échappe. Il y aurait métagnomie chez les sujets présentant l’autoscopie, la faculté de percevoir spécialement l’état de leurs organes intérieurs. Métagnomie encore chez les somnambules, qui percevraient l’état des organes, chez les personnes mises en rapport avec elles ou eux – mais ici la distance est plus grande, comme dans un autre cas bien connu, celui de l’hypnotisé par rapport à l’hypnotiseur. Le premier a une sensibilité spéciale à l’égard du dernier.
Les radiations émaneraient aussi d’objets, et par elles s’expliquerait la sensibilité des baguettisants et pendulisants. Et, en certains cas, la sensibilité elle-même paraît aller à la rencontre des radiations, comme dans les phénomènes de l’extériorisation de la sensibilité décrits par M. A. de Rochas.
Il y a des circonstances où, manifestement, les radiations traversent les corps opaques, elles se comportent comme les rayons de Roentgen.
Si ces radiations existent, de quel droit assignerait-on telle ou telle limite à leur pénétrabilité. S’ils peuvent traverser un mètre, pourquoi pas dix, ou cent ? Et si cent, pourquoi pas mille et dix mille ?
Et dès lors, elles expliqueraient encore la double vue, la lucidité, une sorte de télévision, ou téléopsie, supprimant l’espace et permettant la perception de faits ou objets situés à grande distance, comme dans l’affaire Cadiou ; la télépathie aussi, bien que pour M. Boirac il y ait une différence entre les deux phénomènes dans la lucidité ou double vue, le voyant va vers l’objet, au lieu que dans la télépathie l’objet va vers le voyant, pour ainsi dire.
Et dans les cas où il y a prévision de l’avenir, que se passe-t-il ? Il est difficile de supposer quoi que ce soit et pourtant il y a des cas où l’on est surpris de l’exactitude de la prévision d’un fait qui n’existe pas encore.
La métagnomie n’est point une faculté appartenant à tous. Elle est le propre d’une minorité. Et elle atteint son apogée sous certaines conditions seulement exaltation de causes diverses, hypnotisme,
etc.
Bon nombre de spirites expliquent les faits de métagnomie, de connaissance supra-normale, d’ordre mystérieux, par l’existence d’esprits intervenant dans les choses de ce monde la clairvoyance des sujets et médiums leur viendrait d’un foyer supra-terrestre ; ce serait une révélation venant de l’Au-Delà.
La majorité, toutefois, préfère ramener les diverses formes de la métagnomie à la pénétration de pensée, ou suggestion mentale, à une intercommunication des esprits rendue possible par une intercommunication des cerveaux, et qui expliquerait la psychométrie, la télépathie, la vision à distance. Cette intercommunication se ferait grâce aux radiations que suppose M. E. Boirac.
« Exprimée en termes d’ordre physique, dit-il, l’hypothèse revint à admettre que chaque cerveau humain émet des radiations spéciales corrélatives à ses pensées conscientes ou inconscientes, des rayons susceptibles d’être arrêtés au passage par un autre cerveau et d’y reproduire les pensées du premier, susceptibles, aussi, peut-être, d’impressionner des objets matériels et de s’y emmagasiner comme des vibrations sonores s’emmagasinent dans les disques d’un gramophone, »
Les radiations métagnomiques seraient émises non seulement par tous les cerveaux humains mais aussi par tous les objets de la nature. Il faut supposer l’espace sans cesse sillonné par des radiations nées de partout des rayons C mettant les cerveaux en relations entre eux ; des rayons O émis par les objets et capables d’impressionner les cerveaux ; les deux sortes de radiations étant d’ailleurs des formes jumelles d’une même énergie, de nature encore inconnue, celle que Reichenbach appelait « od » ou « odyle ».
A chaque cerveau humain pourraient donc arriver des rayons partis de tous les autres cerveaux et de tous les points du globe, d’où la possibilité d’une intercommunication aussi universelle qu’indiscrète.
Seulement les cerveaux qui reçoivent de ces rayons sont l’exception. Peut-être tous les cerveaux émettent-ils, mais bien peu reçoivent ; peut-être certaines conditions sont nécessaires.
Les choses se passent comme si tous les êtres et tous les objets étaient des stations d’émission de radiotélégrammes : les stations capables de recevoir aussi bien que d’émettre seraient l’exception.
La comparaison s’impose, car les radiations qu’invoque M. Boirac ne peuvent nous surprendre beaucoup, étant donné ce que nous savons de la télégraphie et de la téléphonie sans fil.

M. E. Boirac, toutefois, ne demande pas à ses lecteurs de s’arrêter autrement au mécanisme possible de la métagnomie : il estime avec raison qu’on fera une besogne plus utile en accumulant les faits et les observations pour commencer, et de façon à vaincre le scepticisme : celui des savants en particulier. V.

Le Fraterniste – 17 avril 1914 – n°177 – p. 4

SOMNAMBULISME

Mlle Dobin de Tavernier, de Roubaix, nous transmet découpé dans un journal, l’intéressant article suivant.
Bientôt, espérons-le, on en viendra à la doctrine psychosique.

Le rôle curieux joué par la somnambule qui, dans l’affaire Cadiou, révéla à la justice où se trouvait le corps de l’industriel disparu et décrivit, avec une étrange exactitude, un pays étranger qu’elle n’avait jamais vu, est bien ‘ait pour étonner et captiver l’esprit du public. Non moins curieuse fut l’attitude de la voyante » lorsque, il y a quelques jours, elle déclara au juge d’instruction ne se souvenir de rien, à l’état de veille, ses révélations ayant été faites dans une trance somnambulique.
Comment, se demande-t-on, expliquer ce mystère ?
Voici longtemps déjà que, sous l’impulsion d’un esprit obstiné, le somnambulisme et l’hypnotisme sont entrés dans le domaine de la science ; c’est à peine, aujourd’hui, si l’on se souvient de l’hostilité, des préventions que le docteur français Charcot rencontra de la part de la science officielle, dès ses premiers essais.
Aujourd’hui, le somnambulisme, s’il offre encore des domaines inconnus, a du moins été analysé et expliqué en partie.
La plupart des savants estiment qu’il n’y a point de limite absolument tranchée entre le somnambulisme dit naturel et le rêve ordinaire.
Déjà, dans le rêve ordinaire, nous avons souvent une tendance à nous mouvoir, toute idée d’un mouvement étant un mouvement qui commence. Qui d’entre nous n’a fait, dans un rêve, un mouvement quelconque, soit d’attaque, soit de défense, dont il se rend compte en s’éveillant brusquement ?
Entre ces phénomènes tout naturels et le somnambulisme ordinaire, constitué par l’état des gens qui se lèvent la nuit, marchent et accomplissent inconsciemment des actes dont ils ne se souviennent plus au réveil, il n’y a qu’une question de degré.
Ce cas peut notamment se produire à la suite d’une grande fatigue ou d’une surexcitation, créant des images mentales très intenses. C’est ainsi qu’un jeune directeur d’usine, qui n’était pas somnambule habituellement, après plusieurs nuits passées sans sommeil pour surveiller des travaux urgents, présenta, deux nuits après, des phénomènes de somnambulisme.
D’autre part, de la même façon que le souvenir d’un rêve précédent peut réapparaître dans un rêve suivant, de la même façon le souvenir de tels actes accomplis durant une période somnambulique, se retrouve souvent à l’occasion d’une nouvelle attaque de somnambulisme. Il y a là déjà, de l’avis de certains savants, comme l’esquisse d’une double vie.
Ce que nous venons de dire s’applique au somnambulisme dit naturel. Mais à côté de ce somnambulisme, il y a le somnambulisme hypnotique, c’est-à-dire suscité par l’hypnotisation, le somnambulisme hystérique ou morbide, les dédoublements de la personnalité, etc.
Disons un mot de ces différents genres de somnambulismes.
Dans le somnambulisme naturel, le sujet tant plongé dans le sommeil, se lève, va et vient, agit comme s’il était éveillé Les yeux de ces « noctambules » sont assez souvent ouverts, quelquefois ils sont fermés. Dans la plupart des cas cependant, les noctambules ne voient pas : ils se dirigent à l’aide du sens du toucher qui, chez eux, est d’une extrême sensibilité.
Dans le cas de somnambulisme hypnotique, provoqué par Thypnotisation, le sujet présente au premier abord l’aspect d’un sujet dans état normal, mais il en diffère en ce qu’il a perdu toute initiative et qu’il n’obéit plus qu’à la volonté de celui qui l’a endormi. Au réveil, il perd tout souvenir de ce qu’il a accompli.
Le somnambulisme hystérique est consécutif à une crise d’hystérie ; en outre, il s’accompagne de délire provoqué lui-même par des hallucinations. Dans ce cas, comme dans les autres, le sujet perd tout souvenir au réveil.
Enfin, outre ces somnambulismes, il y a lieu de mentionner un somnambulisme partiel où, à côté de la personne consciente, coexiste une sorte de seconde personnalité inconsciente qui peut accomplir différents actes sans que la personnalité ordinaire en ait conscience. Cette seconde personnalité se révèle dans certains états spéciaux d’excitation, d’enthousiasme, de fièvre, d’inspiration et de sommeil hypnotique particulièrement où le dédoublement s’effectue d’une façon complète chez les sujets ultra-sensitifs.
C’est dans cet état-là que, suivant ce que prétendent certains savants, les sujets posséderaient le don de double-vue ou de clairvoyance, don qui leur permettrait de voir distance des phénomènes divers. Ce serait, selon M. Boirac, une sorte de « télévision » supprimant l’espace et permettant la perception de faits ou objets situés à grande distance, comme dans l’affaire Cadiou.
R. BOVET.

La vie mystérieuse

Manchette de la revue La Vie Mystérieuse, édition de mars 1914

La Vie Mystérieuse était une revue consacrée aux arts occultes et aux sciences psychiques, abordant astrologie, magnétisme, spiritisme, magie, télépathie, cartomancie, chiromancie, graphologie et l’ensemble des phénomènes dits mystérieux.

Dans ses articles de février 1914, La Vie Mystérieuse présente l’affaire Cadiou comme un cas marquant de voyance somnambulique : les indications de Mme Camille, en transe, auraient permis de retrouver le corps du disparu. La revue retrace la carrière de la somnambule, liée à l’École de Nancy, et l’inscrit dans une tradition de voyantes ayant déjà aidé à des enquêtes criminelles.

Elle explique le phénomène par les différentes formes de somnambulisme, notamment hypnotique, où la perte de souvenir au réveil est fréquente. Sans nier les risques de charlatanisme, La Vie Mystérieuse adopte un ton favorable et appelle à examiner ces faits avec rigueur et ouverture, estimant que des cas comme celui de Cadiou méritent une véritable attention scientifique.

Source : BnF Gallica

La vie mystérieuse - 25 février 1914 – n°124 - p. 54 et 55

LES GRANDES VICTOIRES DU SOMNAMBULISME

Tous les grands quotidiens ont raconté par le menu, et avec une impartialité qui leur fait honneur, les révélations de la somnambule de Nancy, Mme Camille, qui permirent de retrouver le corps de M. Cadiou, cet industriel de la Grande-Palue, en Bretagne, assassiné dans des circonstances si mystérieuses que la justice n’a pas encore pu les éclaircir.
Voici l’article que publiait, en date du 7 février, le Journal, pourtant d’ordinaire peu disposé à voir d’un bon œil les manifestations qui ressortent du merveilleux.

UNE VISITE A LA SOMNAMBULE
Nancy, 6 février. L’affaire Cadiou, qui passionne si profondément la Bretagne vient d’avoir en Lorraine une répercussion inattendue. La justice s’est préoccupée, en effet, de savoir ce qu’il y a d’exact dans la consultation d’une somnambule extra-lucide qui avait révélé l’endroit où le meurtrier de M. Cadiou avait enfoui le cadavre.
Il apparaissait d’abord que des renseignements avaient été fournis à la famille de la victime, et que, pour détourner l’attention de la justice, on avait imaginé un roman mystérieux où l’intervention des sorcières aurait joué seul un rôle que la gravité des magistrats se garderait bien d’éclaircir.
Or, la somnambule existe ; les faits auxquels elle se trouve mêlée, et qui étaient généralement accueillis avec un scepticisme ironique, sont confirmés d’une manière éclatante.
Voici les résultats de notre enquête personnelle :
Les agences nous informaient, cet après-midi, qu’une dame Saimby ou Saimpy [Sainpy], habitant Pont-à-Mousson, avait interrogé une voyante de Nancy et qu’elle en avait obtenu des indications si précises qu’en proie à une agitation très vive, elle en avait fait part immédiatement aux parents du directeur de la Grande-Palue, avec qui elle entretient depuis longtemps d’étroites relations d’amitié.
Dès que la nouvelle fut connue, on se mit en quête de découvrir Mme Saimpy [Sainpy]. La police ignorait son adresse ; le chef de la quinzième brigade mobile, M. Villon, était seulement instruit de l’affaire par les journaux et il attendait sans impatience la commission rogatoire du parquet brestois qui le chargerait de collaborer à l’instruction en cours.
Une nuée de reporters s’était abattue sur la petite ville. Tant d’investigations furent enfin couronnées de succès. On finit par apprendre que Mme Saimpy [Sainpy] vivait tranquillement chez une amie, Mme Gendarme, dans une modeste maison de la rue Favier. En dépit des questions dont on la pressa, elle refusa de livrer son secret et de dire si oui ou non, elle devait à une somnambule les renseignements qui guidèrent les recherches.
Nous devions être plus heureux. Le fils de Mme Saimpy [Sainpy] dirige à Nancy, rue des Quatre-Eglises, une épicerie en gros. A coup sûr il avait reçu dernièrement la visite de sa mère ; il devait, par conséquent, être au courant de ses démarches et en connaître même l’extraordinaire résultat. M. Saimpy [Sainpy] fait dans la région un voyage d’affaires. Il rentrera seulement demain soir à son magasin ; mais en son absence un des caissiers a satisfait complaisamment notre curiosité.
Il est exact, nous dit-il, que Mme Saimpy [Sainpy] mère a consulté, l’autre jour, dans le quartier, une cartomancienne ou une voyante. Elle a même été fort impressionnée. Le patron nous a raconté cela. Nous n’avons pas, sur le moment, attaché une bien grande importance à son récit.
Munis de ce renseignement, nous gravissons les escaliers obscurs des immeubles où mainte pythonisse rend ses oracles, et c’est ainsi qu’à 10 heures du soir nous heurtions l’huis de Mme Camille. Dès les premières questions, Mme Camille avoue la consultation donnée à une visiteuse qui dissimulait ses inquiétudes, son chagrin, mais mal.
Cette dame arriva chez moi samedi après-midi sur le coup de 4 heures, nous dit-elle. Je lui demandai si elle désirait m’interroger à propos d’un vol ?
Oh ! je voudrais qu’il s’agît seulement d’un vol ; je n’aurais pas tant de peine. Je viens pour une disparition. Si je pouvais savoir, je consolerais peut-être de pauvres gens plongés dans une épouvantable douleur ! »
« La consultation fut relativement courte. Quand elle cessa j’avais les yeux baignés de larmes. »
« Mme Saimpy fut émue…
Pourquoi pleurez-vous ainsi me dit-elle. »
« Je lui répondis que j’avais assisté, pendant mon sommeil, à un spectacle terrifiant. Mme Saimpy [Sainpy] me raconta alors que je lui avais fait du crime de Landerneau le récit que j’ai lu depuis lors dans tous les journaux, indiquant même le signalement et l’âge de l’assassin, la façon dont M. Cadiou fut frappé, l’endroit où le corps avait été enfin traîné, puis enfoui dans un talus situé à proximité d’un petit bois et du moulin. Ma cliente était absolument atterrée. ».
Mme Camille n’a conservé de cette visite qu’un souvenir assez vague.
Il vient chez moi beaucoup de monde, dit-elle. Depuis vingt-cinq ans j’ai été mêlée sans doute à des affaires intéressantes, mais je ne crois pas qu’il en soit de plus curieuse que celle-ci. Des locataires de la maison m’ont appris ce soir le rôle qu’à mon insu je jouais dans le drame de la Grande-Palue. Puisque la famille de M. Cadiou a promis une prime de deux mille francs à la personne qui ferait découvrir le cadavre, je pense que cette somme me sera acquise sans nulle contestation. Je suis veuve depuis deux ans ; je vis très modestement avec mes deux filles. Deux mille francs seront pour nous une excellente aubaine.
A ce moment une des fillettes s’approche de nous et déjà exprime ses désirs. Elle rêve d’une belle robe, et puis il lui faudrait un vélo.
Tu auras tout cela, lui promet sa mère en plaisantant. Mme Camille ne tient pas à ce que le public là confonde avec les vulgaires pythonisses qui s’exhibent sur les tréteaux de la foire.
Depuis vingt-cinq ans, j’exerce honnêtement mon métier. Tous les médecins de la ville me connaissent ; je possède dans ma clientèle toute la noblesse (sic). Beaucoup de personnes m’ont souvent remerciée à la suite de renseignements précieux.
Nous lui demandons comment lui fut révélé le don de double- vue. Elle répond :
A l’âge de treize ans j’avais la danse de Saint-Guy. Je fus soignée à l’hôpital par le savant docteur Bernheim qui fit sur moi de nombreuses expériences d’hypnotisme. Il me présenta ensuite à ses éminents collègues, le docteur Liébault et le professeur Liégeois, qui témoigna dans le procès Gouffé en 1889. Quelques années plus tôt, lors du congrès scientifique qui se tint à Nancy, vers 1880, j’avais été déjà présentée à l’illustre assemblée.
« Le docteur Liébault me maintint dans l’état d’hypnose de huit heures du matin à midi. Les expériences auxquelles on se livra dans ces séances ont été consignées dans plusieurs revues. J’ai vécu, depuis cette époque, du métier de somnambule, donnant chaque jour mes consultations dans une maison voisine, chez ma propre marraine. »
Détail particulier, les savants dont Mme Camille cite les noms lui ont gardé leur sympathie, et l’un d’eux l’appelait familièrement sa petite sorcière.
D’autres journaux furent moins vrais dans leurs comptes rendus on tenta même d’opérer un revirement à l’enthousiasme du début, et pour certains la somnambule aurait dû, sans doute, remettre elle-même le ou les auteurs du crime entre les mains de la justice on en saurait trop demander, vraiment, ceux qui niaient hier ne doutent de rien et voudraient simplement que l’on découvrit avec une même aisance tous les criminels et les délinquants.
Ce serait, évidemment, par trop prodigieux de lucidité. Contentons-nous de ce que le… ciel nous donne et faisons-en notre profit quand il se peut, mais n’exigeons pas au-delà du possible d’une faculté aussi fugace et aussi capricieuse que l’est la voyance des somnambules.
On s’est étonné que Mme Camille ne se soit pas souvenue de ce qu’elle avait dit à la consultante, et l’on a argué de cela pour dire qu’il s’agissait d’un phénomène simple de suggestion. Joli à dire ! mais pour que semblable allégation puisse avoir de la valeur, il faudrait supposer que la consultante ait connu les détails du crime pour les suggérer à la somnambule qui ainsi, n’aurait fait que refléter la pensée. Or, on sait que cette hypothèse ne repose sur rien de solide ne perdons pas de vue que le crime a été perpétré en Bretagne et que c’est à la frontière de l’est que résident et la somnambule et la consultante.
Quant à la constatation simple de la perte du souvenir de ce qui fut dit en état de sommeil par Mme Camille, il n’était besoin que d’aller trouver un des représentants de l’École de Nancy si tant il est vrai que Mme Camille fut jadis un des sujets du docteur Bernheim celui-ci n’aurait pas manqué d’affirmer la constance de ce phénomène du non-souvenir qui est une des caractéristiques du somnambulisme provoqué.
Pour quant à avoir de nouveaux détails de la bouche même de la somnambule, on n’avait peine qu’à la plonger à nouveau dans l’état de la veille ou l’avant-veille et de lui faire revivre le moment de sa consultation avec Mme Saimpy [Sainpy] ; on aurait alors obtenu satisfaction. Mais a-t-on songé à cela seulement ?
Quoi qu’il en soit, si les choses se sont bien passées comme on nous l’a dit au début, la journée où
Mme Camille fit sa révélation, mérite de figurer parmi les dates heureuses du somnambulisme.
F. G. C.

Le cas de Mme Camille n’est pas unique dans les annales du magnétisme ; il y eut de glorieux précédents et il redevient d’actualité de parler d’une autre somnambule, morte il y a bien des années, et qui eut son heure de célébrité : c’est de Mme Auffinger qui détailla, bien avant la découverte, par la justice, des circonstances dans lesquelles avait été accompli le forfait, toutes les phases de l’assassinat de Gouffé.
Voici ce que dit d’elle, dans le Magazine du Journal, du 10 février, M. Edmond Le Roy :
C’était vers la fin de l’Empire. Un jeune avocat, secrétaire de Jules Favre, M. Lecoq de Boisbaudran… s’en était allé dans le Piémont passer quelques jours de vacances et n’avait pas reparu.
Inquiets du silence de leur fils, redoutant un malheur, les parents de M. de Boisbaudran étaient partis à sa recherche et étaient revenus sans avoir recueilli le plus léger indice. Puis, les jours avaient succédé aux jours, les semaines aux semaines… et l’on était demeuré sans nouvelles.
Connaissant la vanité des recherches, plusieurs avocats, amis du disparu, s’en furent consulter une somnambule célèbre de Paris, Mme Auffinger. Celle-ci leur dit :
M. de Boisbaudran a été assassiné tel jour, à telle heure et de telle manière ; c’est un homme bien mis, voyageant avec lui, qui lui a donné trois coups de poignard, au cou, à l’épaule et à la poitrine ; le malheureux s’est défendu avec son couteau et vaillamment, mais un paysan, survenant, l’a achevé avec son bâton. Puis les deux assassins ont fouillé leur victime et l’ont dévalisée.
Mme Auffinger fit ensuite la description de l’endroit où s’était commis le meurtre et des objets que portait M. de Boisbaudran ; en même temps elle donnait le signalement des criminels. On vérifia qu’elle avait dit vrai, quant aux vêtements et aux objets que le secrétaire de Jules Favre portait au moment de sa mort.
Alors six jeunes avocats s’en allèrent en Italie pour rechercher le corps ; ils ne le trouvèrent pas. De nouveau, ils consultèrent la somnambule qui leur donna une nouvelle description des lieux, la même. Mais ils eurent beau recommencer les recherches, ils ne trouvèrent rien. C’est que le cadavre était recouvert de boue et de feuilles. Dans la première dizaine de mai 1869 (exactement six mois et demi après la disparition) on le découvrit dans l’endroit désigné, les neiges, en fondant, l’ayant mis à jour. Les amis de M. de Boisbaudran avaient passé, dirent-ils, plus de vingt fois dans cet endroit, sans l’apercevoir.
On fit l’autopsie. On reconnut que l’infortuné jeune homme avait été assassiné. Ce qu’il y a d’étrange encore c’est que, huit ou dix jours après la disparition de M. de Boisbaudran, alors que ses parents venaient de partir à sa recherche, un étranger se présenta à Paris, à leur domicile. Comme il n’y avait personne, cet individu demanda l’adresse d’autres parents. On lui indiqua celle de M. Lecocq, oncle du jeune homme, directeur de l’École impériale de dessin. Il s’y présenta, disant qu’il avait appris que
M. Paul avait disparu et qu’il l’avait accompagné jusqu’au point où l’on cessait de suivre sa trace. Il insista surtout pour savoir si l’on faisait des recherches pour le retrouver. Le signalement de cet individu fut reconnu plus tard pour être celui de l’assassin, tel que la somnambule l’avait décrit. On crut même remarquer en sa possession des objets ayant appartenu à M. de Boisbaudran.
Cette affaire fit, en son temps, un bruit énorme. Les clients affluèrent chez Mme Auffinger. Puis survint l’année terrible, la guerre, le siège… on eut d’autres préoccupations. Mais vingt ans après, lorsque l’huissier Gouffé vint à disparaitre, un de nos confrères se souvint de l’aide que le somnambule avait apportée dans la recherche de M. de Boisbaudran et s’en fut la trouver.
Il s’était muni d’un gant et d’une cravate ayant appartenu à l’officier ministériel. Mme Auffinger, une fois magnétisée par son fils, vit que le disparu avait été attiré dans un piège, assassiné à Paris aux environs de la Madeleine, mis dans un coffre, transporté en province, dans les environs d’une grande ville de garnison, et que le corps serait retrouvé le 23 août.
Ceci se passait le 12 août. Le lendemain, l’article de notre confrère paraissait et bientôt on retrouvait à Millery, près de Lyon, un cadavre dans une malle.
Mais ce cadavre était décomposé au point que l’on était incertain de savoir si c’était bien celui de Gouffé, Là, encore, l’intervention de Mme Auffinger fut décisive. Mme Landry et Mlle Gouffé, sœur et fille aînée de la victime, vinrent, avec sa calotte, trouver la somnambule, Celle-ci reconnut, dans son sommeil, avoir déjà été consultée pour cette recherche, puis elle déclara formellement que le cadavre de Millery était bien celui de l’huissier, donnant pour preuve que la troisième molaire de droite lui manquait et que l’on n’avait qu’à constater que la même molaire manquait au cadavre, ce qui, dans la suite, fut reconnu exact.
Mme Auffinger alla même plus loin dans ses investigations, puisqu’elle ajouta, et bien avant que les journaux en parlassent, que Gouffé avait un léger défaut dans un œil, de plus une certaine raideur dans une jambe résultant d’une névrose antérieure et déterminant une sorte de claudication. Enfin, elle annonça que les coupables seraient arrêtés, dont un dans les trois mois qui suivraient la consultation et qu’ils étaient partis pour l’Amérique.
Tout cela se vérifia.
Pour la troisième fois, la science divinatoire de Mme Auffinger s’affirma lors de l’affaire Anastay. Avant tout le monde, elle donna les indications les plus complètes sur l’assassin, ainsi que sur l’emploi de son temps après le meurtre.
Mme Auffinger, je l’ai dit, est morte, et cela me met à l’aise pour rappeler les succès qu’elle remporta dans la science divinatoire.
Pourquoi la somnambule de Nancy n’aurait-elle pas été aussi bien inspirée ?
EDMOND LE ROY.

Le vie future

Manchette de la revue La Vie Future Société Algérienne d'Études Psychiques, édition de janvier 1913

La Vie Future était une revue mensuelle de la Société Algérienne d’Études Psychiques, consacrée à l’exploration des phénomènes psychiques, spiritualistes et métapsychiques, ainsi qu’à l’étude scientifique de l’au-delà et des forces invisibles.

L’article de La Vie Future relate comment la somnambule de Nancy, Mme Camille, aurait permis de retrouver le corps de M. Cadiou grâce aux indications reçues en transe à partir d’objets personnels du disparu. La revue souligne la bonne foi de la consultante et le souvenir perdu de la somnambule au réveil, et défend la crédibilité des phénomènes psychiques face au scepticisme de la presse matérialiste. Elle plaide pour une étude sérieuse et méthodique de ces manifestations, les comparant à d’autres cas historiques de succès somnambuliques.

Source : BnF Gallica

La vie future – février 1914 – n°2 - p. 38-41

A propos de l’affaire Cadiou

Tous les journaux s’occupent en ce moment d’un incident particulier qui s’est produit dans la découverte du cadavre de M. Cadiou, l’administrateur de l’usine de la Grande-Palud, près de Nancy. C’est en consultant une somnambule que Mme Saimpy [Sainpy], parente de M. Cadiou, connut l’endroit où se trouvait le cadavre, Voici le récit de cette consultation :
« Je me rendis à Nancy, en ayant soin de prendre une paire de gants portés par la victime et que je me gardai de toucher à l’intérieur afin que fut conservé intact le fluide magnétique de M. Cadiou. Mme Camille (la somnambule), que je n’avais jamais vue auparavant, me demanda s’il s’agissait d’un vol ? Non, répondis-je, je voudrais avoir des renseignements sur la disparition d’un de mes parents. Je ne donnai pas d’autre explication et je remis la paire de gants ayant appartenu à mon parent.
Mme Camille fut à ce moment endormie par une dame âgée qui se trouvait avec elle.
Ce que j’entendis alors me troubla profondément :
– Madame, ce monsieur est couché dans un endroit tout noir.
– Dans une cave ? demandai-je, vous devez faire erreur.
– Il est couché et c’est mort que je le vois, dans un bois.
– Dans un bois ? Vous devez vous tromper, car on a fouillé le bois près duquel il a été rencontré la dernière fois, et on n’a rien trouvé.
– Ce n’est pas précisément un bois, c’est un talus sur lequel poussent quelques petits arbres, près d’un moulin.
– Près d’un moulin ?
– Oui, sur le bord d’une route, près d’un moulin, effectivement, Le corps est seulement caché par un peu de terre.
– Comment ce monsieur a-t-il été tué ?
– Il a été attiré dans un guet-apens. Il a été frappé à la tête et dans le dos.
– Par qui a-t-il été tué ?
– Par un homme de 30 à 35 ans, grand, portant une barbe châtain. Il avait un complice plus petit que lui, qui fit le guet et qui l’aida pour enfouir le cadavre.
Ces détails, continua Mme Saimpy [Sainpy], je les envoyai aussitôt à une de mes parentes qui les communiqua au frère de M. Cadiou. Ils permirent de retrouver très vite le corps du malheureux administrateur de l’usine de la Grande-Palud.
– Ne craignez-vous pas, madame, demanda le commissaire de police, d’avoir sans le vouloir guidé un peu les réponses de la somnambule, en lui donnant des indications sur la région où disparut M. Cadiou ?
– Nullement, répondit Mme Saimpy [Sainpy] ; j’écoutais Mme Camille avec la plus grande émotion. Ses déclarations me stupéfiaient et m’attristaient. Si je l’interrompis ce ne fut que pour obtenir davantage de précisions, et rien dans mes questions ne pouvait la guider. »
Après avoir lu ce récit tout lecteur impartial se dira certainement qu’il y a là un problème troublant dans lequel se posent des lois inconnues de la science matérialiste qui semble régner aujourd’hui en maitresse souveraine. Mais l’impartialité est une vertu rare, surtout chez le libre-penseur matérialiste. Celui-ci a vite fait de traduire à sa façon le récit de Mme Saimpy [Sainpy]. Il écarte du récit tout ce qui le gène, ne garde que ce qui doit servir à sa thèse et, fort de sa démonstration tronquée, il se moque en badinant, de la naïveté de la consultante et de la grosse fumisterie de la prétendue somnambule.
Voici en effet ce que je lis aujourd’hui sur le même journal (l’Écho d’Alger) qui hier faisait le récit que l’on vient de lire :
Mme Saimpy [Sainpy], parente de Mme Cadiou, s’est rendue à Nancy dans le but d’interroger l’extra-lucide Mme Camille. Et la consultation a lieu, des plus suggestives. Mme Camille, une fois endormie, cherche à se mettre sur la voie…
S’agit-il d’un vol ? Non, répond Mme Saimpy [Sainpy]. Je voudrais avoir des nouvelles sur la disparition d’un de mes parents.
D’un de ses parents. Il s’agit donc d’un homme. Aussi, pas bête, la devineresse de répliquer, tâtant le terrain :
– Ce monsieur est couché dans une cave.
– Dans une cave ? Vous devez faire erreur !
Ça n’est pas dans une cave, songe la devineresse, toujours endormie, où diable ça peut-il être ? Au petit bonheur elle ajoute :
– Il est couché dans un bois.
– Dans un bois ! Vous devez encore vous tromper, car on a fouillé le bois près duquel il a été rencontré pour la dernière fois et l’on n’a rien trouvé.
Mme Camille, de plus en plus endormie, commence à comprendre, aidée de façon savante par Mme Saimpy [Sainpy]… Il est évidemment question d’un meurtre. La devineresse le devine. Se rétractant :
– Ce n’est pas précisément un bois, c’est un talus sur lequel poussent quelques petits arbres, sur les bords d’une route. Vous l’y trouverez sous la terre. »
Je n’ai pas besoin de faire ressortir le caractère tendancieux de ce récit entièrement tronqué pour les besoins de la cause. Et le récit s’arrête là, sans ajouter les autres indications, telles que celle du moulin et de la route qui se trouvent non loin du talus et sans ajouter que ce n’est que sur les renseignements donnés par la somnambule que le cadavre a été retrouvé. D’ailleurs, ce colloque entre Mme Saimpy [Sainpy] et Mme Camille est volontairement faussé, car la somnambule n’a pas dit que le corps était dans une cave, mais en un lieu tout noir, ce qui s’explique puisqu’il était dans le sol et, en disant qu’il était dans un bois, l’erreur n’est pas si manifeste puisqu’il était à l’orée du bois sur un talus où il y avait quelques arbres. Mais il fallait le conter ainsi pour les besoins de la cause. Or, une cause qui exige le mensonge pour être défendue est une mauvaise cause. Il s’agissait en effet de démontrer que cette somnambule est un simple charlatan et qu’elle n’était nullement endormie. Démontrer aussi que la Voyance ou l’Extra-lucidité n’existe pas ; que tous ces prétendus phénomènes d’occultisme, de spiritisme, ce n’est que de la farce bonne à épater les naïfs.
Le commissaire de police lui-même était aussi de cet avis, car il a demandé à Mme Saimpy [Sainpy], après avoir écouté son récit, si elle n’avait pas elle-même dicté les réponses. Question absurde, car si cette dame avait su que le cadavre était enterré dans un talus non loin du moulin, elle n’aurait pas eu besoin de consulter cette somnambule ! Elle ajoute d’ailleurs que c’est sur ces indications qu’on est allé tout droit à l’endroit où le corps de son parent était enterré.
Qu’il y ait des cartomanciennes diseuses de bonne aventure et autres prétendues devineresses, qui usent de subterfuges pour soutirer l’argent des naïfs qui vont les consulter sur leur avenir, cela n’est pas douteux. Il y a aussi de par le monde beaucoup de prestidigitateurs qui gagnent leur vie en faisant prendre au public des vessies pour des lanternes. Mais prétendre que tout ce qui sort du terre-à-terre habituel, que tout ce qui touche à l’occultisme, somnambulisme, spiritisme et même tout ce que l’on ne peut voir de ses yeux ou toucher de ses mains n’existe pas, c’est de l’aveuglement volontaire, car nous avons aujourd’hui, et tous les jours davantage, des occasions de nous instruire dans la science spirite. Il y a de toutes parts des Sociétés d’études psychiques. Il est permis à tout le monde de s’instruire sur les choses visibles et sur les invisibles.
F.-T. M.