Manchette du Journal d'Evreux, édition de février 1914

Le Journal d’Evreux est un ancien quotidien départemental de l’Eure, édité à Evreux, qui paraît de 1883 à 1944.
Tirage 1914 : 5 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 42 articles dont 9 en première page
1919 : 2 articles dont 0 en première page

Le Journal d’Évreux, paraissant deux fois par semaine, a accordé une attention particulière à l’affaire Cadiou, portée par l’origine locale de l’accusé : Louis Pierre est en effet le fils de résidents du département.
Tout au long de l’instruction, le titre adopte une position subtile. S’il se garde de s’attaquer directement à la justice ou de clamer l’innocence absolue de l’ingénieur, il oriente ses lecteurs vers une issue favorable. Le journal se fait l’écho de pistes alternatives, comme celle de l’automobile, et n’hésite pas à endosser le rôle d’enquêteur dès le mois d’avril 1914 pour rassembler des preuves à décharge.
Le traitement de l’information est constant dans sa forme avec le titre « l’ingénieur de Caugé », il dérogera deux fois à cette règle en utilisant le vocable national de « l’affaire de la Grande-Palud » en mai. Des portraits de famille aux critiques acerbes contre les témoins peu fiables comme Bossard — dont les propos sont balayés comme des « billevesées, sottises » — le journal offre une chronique régulière de l’affaire, préférant la clarté des grandes lignes à la complexité des détails judiciaires.

Source : BnF Gallica

L’ASSASSINAT de la Grande-Palud, près de Landerneau

L’ingénieur de l’usine M. Louis PIERRE est mis en état d’arrestation. Il est originaire de CAUGÉ près Evreux

NOTRE ENQUÊTE

M. Paul [Louis] Cadiou, ancien avoué et administrateur de l’usine de blanchiment de coton à nitrer de la Grande-Palud, près de Landerneau (Finistère) disparu depuis le 30 décembre, avait été assassiné. Son cadavre a, en effet, été découvert le 4 février légèrement recouvert de terre dans un talus situé à 300 mètres environ de l’usine sur le bord d’un ruisseau.
Voici dans quelles circonstances cette découverte a été faite, d’après le Journal :
Le frère du disparu, M. Jean Cadiou, propriétaire d’une tannerie à Kerinou, dans la banlieue de Brest, recevait d’une parente habitant Nancy une lettre dans laquelle celle-ci lui faisait parvenir une consultation qu’elle avait obtenue d’une cartomancienne qu’elle était allée voir. La consultation était ainsi conçue :
Il a été assassiné par un grand châtain, barbu, de 30 à 35 ans, aidé d’un autre plus petit qui faisait le guet. On lui avait tendu un piège pour le faire tomber (comme une corde) vers 4 ou 5 heures. Une fois par terre il a reçu un coup violent au côté droit de la tête, puis un autre dans le dos, mais ce dernier était inutile, le premier l’avait assommé. Qu’on ne le cherche pas dans l’eau ; il n’y est pas, mais dans un talus près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres. L’endroit est recouvert d’un peu de terre (à droite d’un moulin) pour cacher le corps ; il sera découvert et l’assassin pris. »
M. Jean Cadiou, qui depuis la disparition de son frère n’avait cessé de faire des recherches un peu partout, se rendit de nouveau aux environs de l’usine de la Grande-Palue qu’il visita de nouveau. Il explorait un bois situé dans la commune de la Forest et appartenant au maire, M. Vacheront, quand dans un talus, sur le bord d’une rivière et à droite du moulin de l’usine de la Grande-Palue en sondant avec le bâton qu’il portait, il constata que la terre avait été fraichement remuée et offrait peu de résistance M. Jean Cadiou fouilla alors la terre avec ses mains et à quelques centimètres de profondeur, dix à peine, il découvrit le cadavre de son frère qui était étendu sur le ventre.
M. Paul [Louis] Cadiou était vêtu en cycliste ; il était ganté. A côté de lui on a trouvé son caoutchouc.
Le docteur Rousseau a procédé à l’autopsie du cadavre de M. Cadiou. Il a constaté que l’administrateur de l’usine de la Grande-Palue avait eu la gorge tranchée d’un violent coup de couteau ou d’un coup de faucille et qu’il portait en outre une autre blessure au côté gauche de la tête.
L’ingénieur chargé de la partie technique et de la comptabilité de l’usine de la Grande Palue, M. Louis Pierre, vient d’être écroué à la chambre de sûreté de la gendarmerie de Landerneau. C’est un homme de trente et un ans, ancien élève de l’Ecole centrale. Il est originaire de Caugé près Evreux et célibataire. Il appartenait à l’usine de la Grande-Palue depuis quatre ans.
Les magistrats ont relevé différentes contradictions graves dans les dépositions que M. Louis Pierre avait faites jusqu’ici. Les commissaires spéciaux ont saisi dans la remise du moulin où habitait M. Pierre une pioche tachée de sang et à laquelle adhéraient des cheveux.
M. Pierre dit s’en être servi pour tuer un lapin.
Les magistrats enquêteurs ont appris que de sérieux dissentiments divisaient M. Paul Cadiou et M. Pierre, ingénieur. Plusieurs témoins ont affirmé de la façon la plus catégorique que l’administrateur et l’ingénieur avaient été vus ensemble le 30 décembre, dans la matinée, vers onze heures, quittant l’usine de la Grande Palue, pour se diriger, vers un moulin situé à une centaine de mètres environ de là. M. Pierre n’a, au contraire, cessé de prétendre qu’il n’avait pas vu l’administrateur depuis le 29 décembre et affirmé ce fait de la façon la plus formelle.
M. Jean Cadiou, frère de l’administrateur, a fait aux magistrats une grave déposition. « Mon frère, a-t-il dit, a été certainement attiré dans un guet-apens. Il avait à voir des sources qu’il désirait acquérir. Le 30 décembre, on lui aura fixé un rendez-vous, et on l’aura attiré à l’endroit où il a été assassiné, et où on a retrouvé le cadavre. Le mobile du crime, a-t-il ajouté, est visible : menacé d’être chassé de l’usine, M. Pierre a voulu faire disparaître M. Paul [Louis] Cadiou, qui le gênait, et dont il rêvait sans doute de prendre la place.
« Le jour de la disparition de M. Cadiou, on a remarqué que M. Pierre, contrairement à ses habitudes, a été absent de son bureau, de 1 heure à 5 heures de l’après-midi ».
Le procureur de la République a fait saisir un couteau à lame recourbée, qui était entre les mains de l’ingénieur Pierre.
M. Pierre a la réputation d’un homme brutal et cruel. On l’a entendu dire un jour : « Un homme qui me gêne, je le tue comme une mouche. »>
Les magistrats ont fait subir un long interrogatoire à M. Louis Pierre qui, avec un grand calme, a persisté à affirmer son innocence. Ils ont fait ensuite une perquisition dans une chambre que l’ingénieur occupait dans une maison voisine de l’usine de la Grande-Palue et ont saisi le brouillon d’une lettre que M. Louis Pierre adressait à un haut personnage et dans laquelle il faisait preuve des mauvais sentiments qu’il nourrissait à l’égard de l’administrateur qu’il desservait. Ce brouillon de lettre a été saisi, Les magistrats ont établi que M. Louis Pierre est allé, après la disparition de M. Paul Cadiou, dans la chambre de celui-ci l’inculpé, interrogé, a déclaré que c’était dans le but de se rendre compte des causes du mauvais fonctionnement téléphonique entre ladite chambre et l’usine.
Les magistrats ont reçu les dépositions de neuf témoins qui, le 30 décembre, dans la matinée, ont vu ensemble MM. Cadiou et Louis Pierre se dirigeant de l’usine vers le moulin. Ils ont aussi interrogé la bonne de M. Pierre.

Notre enquête à Caugé

Hier jeudi, nous avions eu l’occasion de causer de l’arrestation de l’ingénieur Louis Pierre avec plusieurs personnes d’Evreux et nous apprîmes ainsi qu’il n’était nullement originaire de Conches mais qu’il était né à Caugé, petite commune située à 7 kilomètres d’Evreux et où habitent ses parents.
M. et Mme Pierre, qui sont âgés respectivement de 63 et 52 ans.
Ils habitent le hameau de Branville et ils jouissent à Caugé de la considération de tous.
M. Pierre est né à Caugé même et il était cultivateur dans une ferme située à Branville, non loin du chemin, M. et Mme Pierre qui ont travaillé dur et ferme sont dans une belle aisance et voici 4 ans, après avoir cédé leur ferme à leur gendre M. Hubert, ils se sont retirés dans une gentille propriété située à 50 mètres à peine de leur ancienne exploitation.
M. Pierre a été pendant longtemps adjoint au maire de Caugé et il est encore conseiller municipal.
Désireux d’obtenir des renseignements sur l’affaire de la Grande-Palue qui va certainement par son côté mystérieux passionner l’opinion publique, nous sommes allés voir M. et Mme Pierre dans l’après-midi de jeudi.
La barrière de la cour était cadenassée mais à nos appels, Mme Pierre vint elle-même nous ouvrir la petite porte donnant sur le jardin potager.
De suite, nous lui fîmes connaître l’objet de notre visite.
Je sais par les journaux depuis ce matin, nous répond-elle, quelle accusation on fait peser sur notre fils, mais nous sommes tranquilles, nous avons la ferme confiance qu’il saura établir son innocence.
M. Pierre, un robuste vieillard à la barbe grise, s’est présenté à la porte de sa cuisine. Il nous fait entrer dans sa salle à manger où nous admirons une superbe armoire normande splendidement sculptée.
M. et Mme Pierre ne sont nullement abattus par l’arrestation de leur fils, pour lequel ils semblent avoir un véritable culte.
Ils nous racontent dans quelles conditions leur enfant a fait ses études au collège Saint François-de-Salles, à Evreux, où il a obtenu deux baccalauréats…
Il était très intelligent, très travailleur et très sérieux, nous dit Mme Pierre, et comme il voulait passer par l’École centrale, nous n’avons pas voulu le contrarier dans son idée. Il est allé à Paris à l’école préparatoire Sainte-Geneviève et il a réussi l’examen pour l’École centrale. Il avait été réformé du service militaire parce qu’il était très myope et cela lui a permis d’arriver plus tôt que d’autres. Nous pouvons dire, continue Mme Pierre avec une pointe de fierté, que notre fils nous a donné toutes les satisfactions sous tous les rapports. En sortant de Centrale, il est entré à Courbevoie dans une fabrique de Vanilline mais l’affaire n’a pas réussi et c’est il y a quatre ans qu’il est entré comme directeur de l’usine de la Grande-Palue. Timide plutôt, il était tout le temps dans ses laboratoires à faire des expériences. Vous a-t-il dit dans quels termes il était avec M. Cadiou ?
Mais oui, répond Mme Pierre, nous savions à peu près ce qu’il faisait, mais nous ne sommes pas en position de pouvoir vous l’expliquer. Il paraissait très content et tous les ans, en été, nous allions passer deux mois.
Nous demandons à Mme Pierre de vouloir bien nous permettre de copier quelques passages des lettres de son fils où il parle de la disparition de M. Cadiou mais elle répond ne pas les avoir conservées. La réalité, c’est qu’elle ne veut pas nous les communiquer et nous n’insistons pas.
Elle nous dit cependant que sa dernière lettre date de 8 jours et il disait qu’il allait bientôt sortir des ennuis de la liquidation de l’usine et qu’il aurait plus de loisirs pour écrire à la famille.
Une conversation à bâtons rompus s’engage ensuite sur le pays qu’habitait leur fils et c’est en riant avec un réel abandon que M. Pierre nous parle des bretons de par là-bas qui ne connaissent pas un mot de français.
Au commencement. « leur fils l’ingénieur » ne pouvait pas trouver de femme de ménage « mais il a maintenant, dit le papa, une personne qui vient de Paris et qui tient bien sa maison. Elle nous a écrit au 1er janvier et elle nous disait qu’elle croyait que M. Cadiou avait été assassiné. »
C’est elle qui avait raison.
Au cours de la conversation, M. et Mme Pierre nous avaient lait part de certains dissentiments existants entre Mme Cadiou et son mari. Ils sont persuadés que la justice s’est affreusement fourvoyée et qu’elle ne tardera pas à reconnaître son erreur.
En quittant M. et Mme Pierre qui nous ont accueilli avec tant de bonne grâce, nous faisons à nouveau des vœux pour que l’innocence de leur fils soit reconnue.
C’est la ferme conviction que nous en avons répond Mme Pierre. C’est cela qui nous soutient et notre fils saura prouver son innocence.
Le calme et la tranquillité dont firent montre M. et Mme Pierre pendant tout le cours de notre entretien nous impressionnèrent vivement et il est à souhaiter que l’avenir vienne confirmer leur bel espoir en l’innocence de leur fils « l’ingénieur Louis » comme on l’appelait dans le pays.

11 février 1914 – p. 2

INGÉNIEUR DE CAUGE
(Eure)
accusé d’assassinat

Les hésitations du Parquet de Brest

Nous avons dit dans notre seconde édition que M. Louis Pierre, ingénieur de l’École Centrale, originaire de Caugé près Evreux, était accusé d’avoir assassiné M. Paul Cadiou, ancien avoué et administrateur de l’usine de blanchiment de coton à nitrer de la Grande-Palud, près de Landerneau (Finistère) disparu depuis le 30 décembre.
Le cadavre de M. Paul Cadiou fut retrouvé le 4 février enterré à 300 mètres de l’usine par le frère du mort, M. Jean-Marie Cadiou. Celui-ci aurait été guidé dans ses recherches par les indications précises de Mme veuve Hoffmann, une somnambule de Nancy, qu’une parente du disparu, Mme Saincy [Sainpy], avait consultée.
Le parquet de Brest ne croyait pas à la lucidité de la somnambule. Les magistrats ont interrogé M. Jean Cadiou qui expliqua qu’il fut, en effet, frappé par la précision des renseignements fournis par la voyante mais que son esprit n’en déduisit aucune indication. Il affirme qu’il fut conduit à l’endroit où le cadavre a été découvert par diverses considérations plus sérieuses.
Dans les fourrés voisins, a-t-il dit, où le sol est sablonneux ou rocailleux, il eût été fort difficile de creuser un fossé. Il était donc logique de supposer que l’enfouissement avait eu lieu dans un endroit plus propice.
C’est dans ce sens que s’orientèrent ses recherches. Rétrécissant ainsi singulièrement le cercle de ses investigations, il aboutit à découvrir le corps. C’est volontairement, ajoute-t-il, qu’il a tenu à agir seul sans en informer le parquet et la police.
La justice est très sceptique. Le juge d’instruction de Brest a envoyé à Nancy une commission rogatoire pour interroger la somnambule une dame Camille. Or voici ce que cette somnambule extra-lucide racontait à un journaliste : Qu’ai-je dit à Mme Saimby [Sainpy] ? Que lui ai-je révélé ? Je n’en savais rien moi-même avant qu’elle m’en eu instruite, car c’est dans le sommeil hypnotique que je parle et je ne conserve aucun souvenir des paroles que j’ai prononcées lorsque je suis dans cet état… Ce n’est qu’à mon réveil que Mme Sainby [Sainpy] me révéla ce que je venais de lui dire…
Ainsi, le parquet de Brest ne se trouve guère plus avancé qu’auparavant. La famille Cadiou déclarait tenir de la somnambule Camille la révélation des circonstances de l’assassinat. Et voilà que Mme Camille ne peut confirmer ces déclarations en affirmant qu’elle ne se souvient de rien. Aussi le parquet va-t-il maintenant être obligé de chercher d’un autre côté. Et nombreux sont ceux qui, maintenant, estiment qu’il aura raison.

LES CHARGES CONTRE L’INGÉNIEUR PIERRE

L’assassinat fut-il commis le 29 ou le 30 décembre ? La justice cherche à élucider ce point afin d’établir l’emploi du temps de M. Pierre.
Il est absolument certain aujourd’hui que M. Louis Cadiou et son ingénieur se rendirent à l’usine le lundi 29 décembre. Mme Quémeneur, le contremaître Bignard, le meunier Karof [Caroff] et Mlle Julia Juzeau l’affirment.
De leur côté, M. de Kéramur, la servante de M. Cadiou et deux ou trois autres habitants certifient que le directeur de la Grande-Palud était bien vivant le 29 au soir.
Louis Pierre est de leur avis.
Le contremaître Bignard, Mme Quémeneur, les ouvriers de l’usine assurent que M. Cadiou revint à la Grande- Palud le lendemain matin, 30 décembre.
M. Bignard ajoute que son patron quitta l’usine avec l’ingénieur, vers onze heures du matin. Louis Pierre, sans contester le fait, déclare qu’il est fort possible qu’il en soit ainsi, mais qu’il n’a gardé aucun souvenir précis de cette visite. Mlle Julia Juzeau n’en sait pas davantage que son maître.
Si M. Pierre a tué son directeur, à quel endroit et à quelle heure le crime a-t-il été commis ?
Sur le premier point, l’enquête n’a pas encore fait la lumière. Sur le second point, l’autopsie permet de répondre : M. Cadiou a été assassiné avant l’heure du déjeuner. Le contremaître Bignard déclare que Louis Pierre et M. Cadiou quittèrent ensemble l’usine le 30 décembre. Il est très précis quant à cette dernière date. Entre onze heures et onze heures et quart, ils se dirigèrent en conversant dans la direction du moulin et juché sur une échelle, il put les suivre du regard jusqu’au point de la route où Pierre prétend avoir quitté M. Cadiou le lundi 29, à la même heure. Pierre, déclare toujours M. Bignard, revint à l’usine très calme à midi moins dix, pour y chercher son capuchon qu’il avait oublié ; il alla ensuite déjeuner pour revenir à une heure trente, puis il partit et on ne le revit plus jusqu’à cinq heures et demie du soir.
Si donc Louis Pierre a tué M. Cadiou, il n’a pu le faire qu’entre onze heures et quart et onze heures trois quarts. Une demi-heure lui aurait donc suffi pour égorger son directeur, dissimuler son cadavre et se nettoyer, Ce laps de temps semble un peu court, même pour un assassin qui aurait tout prévu, et c’est pourquoi M. Bignard se refuse à admettre la culpabilité de son ancien chef.
M. Bignard est en contradiction avec M. Bonnefoy fermier de la Grand’Palud qui le 30 décembre vers 8 heures du matin, vit M. Cadiou pénétrant dans l’usine et se dirigeant manifestement vers le bureau de l’ingénieur. Il précise ce détail que le défunt, avant d’entrer, secoua la neige dont ses souliers étaient couverts.
M. Bonnefoy quitta la ferme vers 9 h. pour se rendre sur une de ses terres. Il y revint vers 11 heures. A ce moment M. Cadiou et l’ingénieur Louis Pierre cheminaient sur la route et ils se trouvaient sous la grande arche du pont.
M. Louis Pierre avait revêtu sa pèlerine. Un coup de vent la releva et M. Bonnefoy est formel l’ingénieur fit un geste pour la ramener sur sa poitrine. Ce témoignage, si catégorique, est donc en contradiction avec celui du contremaître Bignard, qui affirme que Louis Pierre revint à l’usine le 30, à midi moins 10, pour y chercher son capuchon.
M. Bignard, confronté avec M. Bonnefoy, s’est tenu dans des probabilités d’autant plus opportunes que M. Louis Pierre place l’incident du capuchon dans la matinée du 29.
La police spéciale n’a pu se renseigner encore sur l’emploi que M. Pierre fit de son temps dans l’après-midi du 30 décembre.
Un nouveau témoin vient de surgir dans l’affaire Cadiou, M. Jacques Bossard, un soldat colonial réformé, ancien ouvrier de la Grand’Palud, a écrit au procureur de la République de Brest pour lui demander à être interrogé.
Il a déclaré que le dimanche 28 décembre, il entra chez l’ingénieur Pierre et le vit causer avec un inconnu de petite taille à visage cadavérique, qui était venu dans la voiture du moulin. Or c’est à peu de distance du moulin que fut trouvé le cadavre.
Son témoignage paraît sans valeur ; M. Pierre a expliqué fort simplement que son visiteur était un nommé Mazurier venu pour la réparation d’un sommier.

M. Pierre à la prison

M. Pierre continue à se montrer très calme. Il passe son temps à la maison d’arrêt à lire les livres de la bibliothèque.
« Ce qui m’arrive peut arriver à tout homme. On peut être accusé d’un crime quelconque, mais j’ai confiance que mon innocence sera bientôt reconnue. » C’est ce qu’a dit hier M. Pierre à un gardien qui l’interrogeait.
Il nous faut rappeler que l’ingénieur Pierre n’a jamais été dans une situation gênée. Ses parents, on le sait, ont une belle aisance.
Lorsque leur fille avait épousé M. Hubert, cultivateur qui a succédé aux époux Pierre dans la ferme de Branville à Caugé, ils avaient constitué à leur fils la même dot qu’ils donnaient à celle-ci. Le jeune homme possède donc des propriétés et aussi des valeurs qui sont déposées dans une succursale d’une société de crédit d’Evreux.
C’est avec ses économies qu’il avait, l’été derniers, alors que ses parents se trouvaient en villégiature chez lui, acheté une automobile. Il avait des appointements s’élevant à 500 fr. par mois et il dépensait fort peu à la Grand-Palud.
Nous avons dit que ses parents auraient été désireux de le voir se rapprocher d’Evreux, M. Pierre père usa de son crédit pour tâcher de lui trouver une nouvelle situation et c’est ainsi qu’il écrivit en décembre 1912 à un de ses amis ces quelques lignes.
Permettez-moi de vous demander, cher monsieur, si dans vos relations avec MM. les industriels vous pourriez quelquefois trouver une place d’ingénieur-chimiste pour mon fils, qui sera libre dans un an. Il aime beaucoup l’usine qu’il dirige mais regrette de n’y pouvoir déployer toutes ses connaissances.
Il n’y a rien là qui témoigne d’une ambition et d’une avidité exagérées.

Les déclarations de Mme veuve Cadiou

Mme Paul Cadiou, la veuve, accompagnée de M. Vichot, avoué, est arrivée samedi à trois heures en automobile au palais de justice. Le juge l’a aussitôt reçue. Le 30 décembre, Mme Cadiou attendait son mari à Paris. Il n’est pas venu. Elle a alors télégraphié à son mari et à M. Pierre, mais elle n’a reçu de réponse que de M. Pierre et seulement deux jours après. Son mari lui a souvent dit qu’il se trouvait dans un milieu hostile à la Forêt, il lui a exposé les dissentiments qu’il avait avec M. Pierre qu’il avait décidé de renvoyer de l’usine. Mme Cadiou n’a rien pu affirmer, elle a simplement supposé, elle aussi que M. Pierre était coupable et qu’il était pour quelque chose dans le complot ourdi contre son mari.
Mme Paul Cadiou a manqué défaillir au cours de son audition. Elle devait être confrontée avec M. Pierre, mais elle ne l’a pas été.
Mme Cadiou a confirmé l’histoire de la cartomancienne. Elle n’a d’abord pas cru à la consultation, elle s’est bornée à l’adresser à son beau-frère.
Mme Pierre s’est rendue à Brest M. Louis Pierre n’avait pas encore choisi d’avocat à la date de dimanche.
Sa mère, Mme Pierre, dans le but de le réconforter et de lui rendre du courage si toutefois il en manquait dans cette rude épreuve, est partie samedi pour Brest, où elle est arrivée dans la soirée de dimanche. Elle a été autorisée lundi par le Procureur de la République à voir son fils et l’on devine que l’entrevue a été très impressionnante.
Mme Pierre, à moins que son fils n’ait déjà fait choix d’un défenseur, ira voir un avocat de Brest qui lui a été indiqué par un ami de la famille afin qu’il assiste l’inculpé à l’instruction.
Peut-être sera ce Me Henri Robert, le grand avocat parisien, bâtonnier de l’ordre qui défendra l’ingénieur Pierre devant le jury, si toutefois, il ne bénéficie pas auparavant d’une ordonnance de non-lieu.
L’affaire prend en effet une tournure telle que chaque jour qui s’écoule voit s’évanouir les charges on plutôt les présomptions qui pèsent sur M. Pierre.

14 février 1914 – p. 2

Un ingénieur de Caugé
(Eure)
ACCUSE D’ASSASSINAT
L’innocence de M. Pierre se précise de jour en jour

Le cadavre de M. Cadiou, administrateur de l’usine de la Grande-Palue, près Landerneau (Finistère) fut trouvé enterré à 300 mètres de l’usine dans un terrain assez perméable. En trois semaines de gelées rigoureuses, est-il possible que toute trace de sang ait pu disparaître si le crime a eu lieu à proximité du lieu où le cadavre fut enterré.
M. Jean-Marie Cadiou, le frère de la victime, qui retrouva le corps à la suite de déductions basées sur les indications d’une voyante de Nancy, s’étonne que les vêtements de son frère n’aient pas été maculés par l’éclaboussement du sang.
Le veston, le gilet, le col lui-même avaient été protégés de si singulière façon que l’opinion publique ne veut pas admettre que le sectionnement de l’artère carotide ait provoqué un épanchement aussi peu abondant. Le corps de M. Cadiou a été retrouvé non seulement parfaitement conservé, après un mois de séjour dans l’argile, mais encore si net de sang que tous les témoins de la découverte ne dissimulèrent pas, à ce moment leur vive stupéfaction. Enfin, au fond de la fosse creusée dans la forêt de Landerneau, la quantité de sang qui rougissait le sol, sous la tête à demi tranchée du cadavre, était si infime que l’hypothèse d’un crime simulé ayant pour but de masquer un suicide s’est fortifiée aujourd’hui dans l’esprit de bien des gens.
Les plus modérés, ceux qui se refusent à faire du roman – et du sombre roman – croient maintenant que M. Louis Cadiou fut assassiné bien avant qu’on lui eût ouvert la gorge avec une arme autrement terrible que le méchant couteau à courte lame de Louis Pierre. Cette horrible mutilation n’aurait eu d’autre but que d’égarer la justice on bien encore de faire disparaître des traces de strangulation.
Le procureur de la République, M. Guillemard [Guilmard], s’est ému à son tour de cette troublante particularité. Aussi, d’accord avec le juge d’instruction, vient-il de soumettre à un nouvel examen du médecin légiste les vêtements de M. Cadiou Ils ont bien été lavés, le lendemain même de la découverte du corps ; mais quelques points rouges, les seuls qui furent remarqués, salissent encore la partie supérieure du faux-col.

Ce que dit la mère de l’inculpé

Mme Pierre, la mère de l’inculpé, a quitté sa maison de Caugé, près Evreux, et son mari, pour se rapprocher de son fils pendant la durée de l’instruction,
Elle est venue s’installer à Landerneau en attendant que le juge d’instruction lui accorde l’autorisation de voir son fils. La brave femme, dont les émotions de ces jours derniers ont quelque peu altéré la santé, se montre maintenant pleine d’optimisme.
« Louis, un assassin ! s’écrie-t-elle. Allons donc ! Lui, si doux et si bon envers nous ! Tenez, depuis la disparition de M. Cadiou, il nous a écrit maintes lettres très affectueuses, dans lesquelles il nous confiait évidemment son ennui, mais qui n’étaient pas les lettres d’un homme dont la conscience est troublée. Il y a quelques jours, il nous envoyait des fleurs qu’il avait cultivées lui-même dans son jardin. Sans doute, on prétend qu’il en voulait à M. Cadiou. On ajoute qu’il dénonça au ministère de la guerre une irrégularité commise par son patron et dont il avait été le témoin. Ce qu’on oublie de dire, c’est que mon fils avait, au préalable, averti M. Cadiou. Il l’avait mis en demeure de rembourser la somme dont il avait frustré l’État, et c’est parce que l’industriel persistait à ne pas le faire que Louis, pour n’être pas taxé de complicité, écrivit la lettre dont on lui fait grief. On assure d’autre part, que mon fils se serait absenté de la Grand-Palue pendant toute l’après-midi du 30 décembre, jour de la disparition de M. Cadiou, et cette absence est considérée comme suspecte. Or, je viens d’apprendre par Julia Juzeau que Louis travailla cet après-midi-là dans son jardin. La bonne en a gardé le souvenir très net. Elle se rappelle que les ouvriers de l’usine, ayant quitté le travail vers 5 heures, à la suite d’un accident de machine, elle n’eut à faire, pour prévenir l’ingénieur, que quelques pas hors de la maison. »
Mme Pierre cite en terminant un trait caractéristique de l’assurance avec laquelle son fils attend l’issue de l’affaire. Un membre de la famille avait réussi à faire accepter par Me Henri-Robert la charge de la défense du jeune ingénieur. Ce dernier s’est récrié. Il déclare n’avoir pas besoin d’avocat, certain qu’il est que son innocence éclatera d’elle-même.
On a continué à rechercher dans le bois de Landerneau le portefeuille, le porte-monnaie et la montre de M. Cadiou, qui ont disparu ? Un paysan fit même quêter un chien ratier. Tout cela demeura vain.
Le médecin légiste, M. le docteur Rousseau, a fait connaître les passages essentiels de ses conclusions, que le parquet avait tenues secrètes. La plaie que M. Cadiou portait au cou a certainement été faite, affirme l’honorable praticien, après la mort La victime a été étranglée et si on lui a ensuite tranché la gorge, c’était pour détruire autant que possible les traces de strangulation et faire croire au besoin à un assassinat en plein bois.
Il est hors de doute que l’industriel ne fut pas tué là où on trouva son cadavre et que, s’il y eut mutilation après l’assassinat, ce ne fut évidemment pas pour simplifier les recherches.
M. Cadiou a été vu à Landerneau et à Morlaix le 31 décembre.
Chaque jour qui s’écoule réserve de nouvelles surprises et si le mystère s’épaissit autour de l’assassinat de M. Cadiou, par contre l’innocence de l’ingénieur Pierre se précise de plus en plus et sa mise en liberté ne semble pas devoir être longtemps différée.
De nouveaux témoignages qui viennent de se produire bouleversent de fond en comble les données de l’instruction car ces témoignages établissaient surabondamment que M. Cadiou était encore en vie le 1er janvier et a été vu à Landerneau et à Morlaix.
Comment pourrait-on accuser M. Pier- re de l’avoir assassiné le 29 ou le 30 décembre, alors qu’il était encore de ce monde le 1er janvier. Ainsi se trouve ruiné le système échafaudé par l’instruction contre M. Pierre et il va falloir tout recommencer.
Un courtier maritime de Brest, M. Nicolas est venu déclarer au parquet qu’il avait vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre.
Ce témoignage se trouve confirmé par la déclaration de M. Le Picard propriétaire d’un café à Morlaix qui le 1er janvier a reçu la visite de M. Cadiou, lequel vint lui souhaiter la bonne année. Il est d’autant plus sûr de la date que peu d’instants après des amis vinrent lui rendre visite.
M. Baron vétérinaire à Morlaix et sa femme qui se rendaient le 31 décembre à la gare pour prendre le train ont rencontré M. Cadiou qu’ils connaissaient parfaitement, car il a été avoué à Morlaix. Il était vêtu d’un costume cycliste.
Il est établi que le 31 décembre à 4 h. du soir M. Cadiou a pris le train à Landerneau à destination de Morlaix et il a présenté sa carte de circulation à 1/2 tarif et s’est fait délirer un billet pour Morlaix où il est arrivé à 5 h. 27.
M. Cadiou aurait été vu le 3 janvier à St-Pol-de-Léon où il a déjeuné à l’hôtel de l’Univers.
Quel jour donc aurait-il été assassiné ? En quel endroit ? Pourquoi le cadavre a-t-il été maquillé ? Cela reste aussi obscur que le premier jour, mais un point est acquis M. Pierre est innocent.

18 février 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGÉ
(Eure)
ACCUSE D’ASSASSINAT
L’affaire est véritable casse-tête

L’affaire Cadiou est un véritable casse- tête. Il ne s’agit pas de trouver l’assassin, mais de savoir si M. Cadiou était vivant le lendemain du jour où il aurait été assassiné par M Pierre, l’ingénieur de Caugé (Eure).
M. Cadiou avait été avoué à Morlaix avant de devenir administrateur de l’usine de la Grande-Palud.
Divers témoins déclarent avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier, mais leurs assertions sont contredites.
En récapitulant ce que l’on sait des faits et gestes de M. Cadiou pendant la dernière semaine de décembre, on voit M. Cadiou, le 25 décembre, à Morlaix, le 27 à Brest, le 28 à Cléder, le 29 et le 30 au matin à Landerneau. Or, le 31, Mme Leost constate que le lit n’est pas défait dans le pied à terre de son maître et on ne sait où il a couché le 30 ni le 31.
S’il est venu à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier où a-t-il couché ? Comment fut-il vu successivement dans cette ville en costume de cycliste et en costume de ville avec pardessus et chapeau melon ? Où aurait-il changé de vêtements ?
Une perquisition faite chez Mme Cadiou, veuve de la victime a fait découvrir des lettres de M. Cadiou montrant la tendresse qui unissait les deux époux. Comment l’industriel aurait-il passé le 1er janvier sans donner signe de vie à sa femme ?
Les nombreux témoignages recueillis sur la présence de l’ancien avoué à Morlaix sont contradictoires.
Un cafetier, M. le Picard, avait cru se souvenir que l’usinier était venu lui souhaiter la bonne année le 1 janvier.
Or, le garçon de l’établissement, M. Maudire, qui connaissait bien la victime, déclare : « Ce n’est pas le 1er janvier que nous avons reçu sa visite, mais le jour de Noël ou le dimanche suivant. Il a rédigé son courrier chez nous, puis a joué aux cartes. »
Une tante de M. Cadiou, Mme Zarconne [Zaccone], dit d’autre part : « Mon neveu n’a pas dû venir à Morlaix le 31 décembre. Il ne manquait jamais, à chacun de ses voyages, de me rendre visite et je ne l’ai vu ni le jour de l’an, ni la veille. Au reste, où aurait-il passé la nuit, puisqu’on ne l’a vu ni chez moi, ni chez sa belle- mère, ni dans sa propriété voisine de la ville ? Le jour de Noël par exemple, il a passé de longues heures chez moi ; il était de bonne humeur et content d’être devenu, à la suite de divers arrangements, seul propriétaire de l’usine de la Grande-Palue. »
M. Baron, vétérinaire, et sa femme prétendent avoir rencontré M. Cadiou le 31 décembre, vers 4 h. du soir, aux abords de la gare. Ils croient se souvenir qu’il était vêtu d’un costume cycliste, coiffé d’une casquette et qu’il avait mauvaise mine. M. Nicolas, le juge au tribunal de commerce de Brest, vit, à la même date, toujours aux abords de la gare, M. Cadiou, mais c’était vers 6 h. du soir et l’industriel portait un costume de ville avec pardessus et chapeau melon.

M. Louis Pierre
Si M. Cadiou a été vu à Morlaix le 31 décembre que devient la charge relevée contre M. Louis Pierre qui le 30 décembre fut aperçu en compagnie de M. Cadiou se dirigeant vers le moulin à proximité duquel fut trouvé le cadavre ?
L’accusation prétend que le mobile du crime pourrait être l’intérêt qu’avait Louis Pierre à remplacer son patron à la tête de l’usine de la Grande Palue. Voici la réponse de la défense :
« Il résulte de lettres adressées par M. Pierre à l’inculpé, son fils, qu’en juillet dernier la mère de M. Pierre cherchait à le faire entrer comme chimiste dans une usine de Nantes.
« Il résulte d’un rapport d’enquête à la direction des poudres que M. Cadiou avait été avisé, en décembre, qu’il ne serait plus admis à soumissionner, et que cette décision entraînerait fatalement la fermeture de l’usine.
« A la date du 31 décembre, M. Pierre écrivait à M. Cadiou : « Je n’ai encore rien dit aux ouvriers de leur licenciement. »
On ne peut donc soutenir que M. Pierre ait eu intérêt à faire disparaitre M. Cadiou pour prendre sa place à la tête d’une usine qui allait fermer ses portes. » Aujourd’hui mardi, un médecin légiste de Paris, le docteur Paul a procédé à la nouvelle autopsie du cadavre de M. Cadiou.
Le juge d’instruction de Morlaix a continué à entendre les personnes qui prétendent avoir vu M. Cadiou le 31 décembre dans cette ville.
On semble croire que M. Cadiou est arrivé à Morlaix le 31 décembre, et qu’il y était encore le 1er et le 2 janvier.
Si les faits sont exacts, pourquoi M. Cadiou ne poursuivit-il pas son voyage jusqu’à Paris, où l’attendait sa famille ?
N’avait-il pas été retenu à Morlaix par une entrevue secrète ? Cette entrevue fut- elle orageuse ? N’y avait-il pas un intérêt capital pour les adversaires de l’administrateur de l’usine de la Grand’Palud à faire disparaitre les documents que pouvait posséder M. Cadiou ? Ce sont là des faits que l’instruction éclaircira
Le suicide n’étant pas établi, le mobile du vol étant écarté, n’est-ce pas dans la disparition des papiers de M. Cadiou qu’il faut trouver la cause réelle du crime.

Le juge d’instruction a refusé la mise en liberté de M. Pierre
Le parquet de Brest persiste à penser que M. Cadiou dut être assassiné dans la matinée du 30 décembre, peu de temps après avoir été vu en compagnie de l’ingénieur. Les magistrats brestois font grand cas de la déposition d’un habitant de Morlaix, M. Feuntun, qui fait croire que les témoins ont été dupes d’une ressemblance entre le vrai et un faux Cadiou :
Je me promenais, dit en substance ce dernier, le 20 janvier sur le quai de Léon. Je vis tout à coup passer à bicyclette un homme qui ressemblait à s’y méprendre à M. Cadiou, que je connaissais très bien. Je fus sur le point de l’interpeller. Je me ravisai. C’était tout simplement un sosie de l’ancien avoué ».
La requête des défenseurs de M. Pierre tendant à la mise en liberté provisoire de l’ingénieur a été rejetée. Pour repousser cette requête, le juge d’instruction se base sur ce que : 1° la plupart des témoins cités par la défense n’ont pas encore été entendus par lui ; 2° l’inculpé n’a pas été interrogé au fond ; 3° des contre-expertises ayant été ordonnées, on doit en attendre les résultats.

21 février 1914 – p. 1 et 2

UN INGENIEUR DE CAUGE
(Eure)
Accusé d’assassinat

L’affaire Cadiou devient de plus en plus extraordinaire. L’administrateur de l’usine de la Grande-Palue, près Landerneau, avait été assassiné le 30 décembre, d’après le Parquet, et avait été vu le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix, d’après de nombreux témoins.
Le médecin-légiste de Brest ayant trouvé peu de sang sur les vêtements et dans la terre où le cadavre avait séjourné cinq semaines, concluait que la blessure à la gorge avait été faite après la mort. Il en résultait que M. Louis Cadiou avait dû être étranglé, puis que le corps avait dû être apporté au lieu de l’ensevelissement, à 300 mètres de l’usine de la Grande-Palue.
Un coup de théâtre s’est produit mardi. Le docteur Paul, médecin-légiste à Paris, faisant la contre-autopsie, a découvert dans le cou la balle de revolver qui avait tué M. Cadiou. Cette découverte s’est produite quarante-sept jours après la disparition de l’usinier de la Grande-Palue et douze jours après la première autopsie.
M. Cadiou a été atteint d’un coup de feu dans la région de la nuque, du côté droit. La balle a suivi un trajet oblique, de gauche à droite, et d’arrière en avant, en tranchant sur son passage l’artère carotide droite.
La balle a été retrouvée dans l’épaisseur des tissus, à sept centimètres de l’oreille droite, à une profondeur de cinq centimètres. C’est un projectile de revolver bull-dog du calibre de six millimètres et recouvert d’une chemise de cuivre.
Quant à la plaie béante de la gorge, on ne saurait, avant l’analyse microscopique du sang, préciser si elle a été faite post ou ante mortem.
On vit que le coup de feu qui frappa M. Cadiou avait été tiré par derrière. Le docteur Paul démontra irréfutablement que ce coup de feu avait été tiré à bout portant et alors que la victime avait le capuchon de sa pèlerine en caoutchouc rabattu sur la tête. Il retrouva sur le col le trou fait par le passage de la balle, et sur la partie postérieure du capuchon la trace laissée par la déflagration de la poudre. A un certain endroit, le caoutchouc avait fondu.
L’hypothèse d’après laquelle l’usinier aurait été assassiné dans une maison, puis transporté mystérieusement à l’en- droit où l’on découvrit son cadavre, était donc ruinée. M. Cadiou fut tué dehors, et probablement dans le bois, non loin du moulin de la Grande-Palue.
M. Cloarec, député du Finistère, ami de la famille Cadiou, a déclaré à un reporter du Matin :
« Si j’ai cru dès le début que M. Cadiou avait été assassiné, c’est que je savais qu’il avait des ennemis acharnés. Au double titre d’ami et de député, j’eus l’occasion de m’occuper des plaintes in- justifiées dont le directeur de la Grande- Palue était l’objet.
« L’usine de Landerneau laissait en moyenne 80.000 fr. de bénéfices à M. Cadiou. C’est dire que l’entreprise était florissante. Ce succès devait faire naître des jalousies, il ne s’écoulait pas un mois sans qu’une plainte ne fût adressée au ministère de la guerre contre M. Cadiou fournisseur de l’armée.
« On affirma d’abord que la société qu’il dirigeait n’était qu’une société allemande, et on alla jusqu’à prétendre que les actes de constitution passés devant notaire, avaient été truqués. M. Cadiou qui avait une fortune de 1.200.000 francs, pouvait bien, il me semble, mettre 250.000 fr. dans une affaire. L’enquête démontra que parmi les actionnaires de l’Usine de la Grande-Palue, il n’y avait aucun allemand.
« Par la suite, d’autres plaintes en fraude et malfaçons affluèrent au ministère de la guerre. M. Cadiou fut exclu des marchés de l’armée sans qu’aucun motif lui eût été fourni C’est alors que j’intervins et demandai la nomination d’une commission d’enquête.
« Pour moi, cela ne fait aucun doute. M. Cadiou a été tué parce qu’il était directeur de l’usine de la Grande Palue et il a été frappé au cours d’une discussion d’ordre professionnel.

Où est le révolver
La découverte de la balle à chemise de cuivre constitue une charge assez grave contre l’ingénieur Pierre qui avait acheté il y a 6 ou 8 mois un revolver 6 millimètres à l’armurier Marie, de Landerneau.
Les perquisitions n’ont pas fait découvrir ce révolver dans le domicile de M. Pierre. Mais sa servante a déclaré qu’elle avait vu chez son maître des balles à chemise de cuivre pareilles à celle trouvée dans le cou du mort.
Qu’est devenu le révolver 6 millim. ? Voici un résumé des charges qui pèsent sur l’ingénieur de Caugé (Eure) :
Le 29 décembre, il devait recevoir de M. Cadiou un chèque de 2.000 fr. Les deux hommes se sont vus le 29 d’après M. Pierre, le 30 d’après 9 témoins qui les ont vus se diriger vers le moulin. Le 30 M. Pierre écrit à Paris à M. Cadiou en réclamant le chèque.
D’après une lettre envoyée à M. Pierre par le ministère de la guerre et d’après des brouillons de lettres trouvés chez l’inculpé, M. Pierre avait accusé M. Cadiou de malfaçon, ce qui allait entrainer la fermeture de la fabrique. Or, l’ingénieur de Caugé était engagé dans une usine similaire qui allait être créée à Daoulas par un groupe ayant à sa tête M. Legrand, ancien maire de Landerneau, fondateur de l’usine de la Grand- Palud et prédécesseur immédiat de M. Cadiou.
Tenu par un contrat de ne pas s’engager pendant quinze ans dans une autre usine de blanchiment que la Grande-Palud, congédié de celle-ci où il se plaisait beaucoup, il a dû vouloir se libérer malgré tout.
Tel pourrait être le mobile du crime.
M. Louis Pierre, qui avait intérêt à supprimer un concurrent futur, et qui avait dénoncé la situation précaire de son patron, fut questionné après le 30 décembre sur la disparation mystérieuse de M. Cadiou.
M. Pierre aiguilla la police sur les hypothèses du suicide ou de la fuite.
Vous le retrouverez dans la rivière de Morlaix, dit-il un jour au commissaire spécial Ménessier [Mennessier].
Cherchez plutôt dans la partie basse du bois, conseilla-t-il un autre jour à l’inspecteur Le Mez.
Le 4 février, dans la partie basse de la forêt, M. Jean-Marie Cadiou retrouve soudainement le cadavre de son frère. Pierre accourt le premier, il ôte son gilet, se met à l’œuvre, prête la main à tous les travaux manuels, lave le corps, assiste à l’autopsie et en surprend les inexactes conclusions. Il fait mieux : prenant les vêtements du mort, il se rend jusqu’au bief du moulin, et, de son propre mouvement, sans être inquiété par personne, il les lave à grande eau et les rapporte au médecin légiste.
Une perquisition a été faite chez M. Legrand, qui avait engagé l’ingénieur Pierre par contrat trois mois avant la disparition, c’est-à-dire en octobre.

Les déclarations de Pierre
Interrogé jeudi au sujet du revolver 6 millim., l’ingénieur Pierre a déclaré qu’il l’avait acheté en 1912 à M. Marie et qu’il l’avait revendu en février ou mars 1913 à un voyageur de commerce dont il ne connaît ni le nom ni le domicile ni la maison de commerce. Ce voyageur, de 28 ans environ, est arrivé au moment où il tirait avec le révolver sur un journal fixé à des bâtons plantés en terre.
L’explication est d’autant plus étrange que le révolver fut acheté en mai 1913 d’après les livrés de M. Marie et qu’en juillet ou août suivant, expliquant au veilleur de nuit, M. Bossard le maniement d’un révolver 8 millimètres l’ingénieur lui dit qu’il avait un autre révolver chez lui
Confronté avec M. Bossard, l’ingénieur a corrigé :
Non, je vous ai dit : « J’ai une autre arme. J’ai eu un révolver, j’ai une carabine.
M. Bossard a répliqué :
J’ai la conviction que vous avez dit : J’ai un autre révolver. »

25 février 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGÉ
(Eure)
Accusé d’assassinat
Une somnambule

Mme Hoffmann dite Camille, la voyante de Nancy fit découvrir par ses révélations somnambuliques, le corps de M. Cadiou l’administrateur de l’usine de la Grande-Palue qui était enterré à l’autre extrémité de la France, près de Landerneau. Mme Hoffmann a été confrontée samedi avec Mme Sainby [Sainpy], de Pont-à-Mousson, cette parente du mort qui avait été la consulter.
Voici la déposition de Mme Sainby [Sainpy] devant le juge d’instruction de Brest :
J’ai présenté à la voyante les gants de M. Cadiou. Je les ai présentés de façon à ne pas toucher l’intérieur pour ne pas faire disparaître le fluide à mon contact.
« Mme Camille mit ses doigts dans les gants et, entrant en transes aussitôt, elle s’est renversée sur sa chaise. Des spasmes ont secoué sa poitrine, puis, s’exprimant par phrases saccadées, elle m’a dit :
« – Il est dans le bois… Oui, il est dans le bois…. Je le vois…. Voilà le moulin…. voilà la rivière…. voilà la route…. voilà le talus avec des bouquets d’arbres…. Il n’est pas dans le fond ou est l’eau, mais dans le talus… recouvert par très peu de terre.
« – Par qui le crime a-t-il été commis ? ai-je demandé.
« – Par un grand châtain, barbu, de trente à trente-cinq ans, qui était avec un autre plus petit. Celui-ci n’a rien fait que le guet et d’arranger le corps ensuite… Il faisait nuit, il a été atteint au côté droit avec un gros outil lourd comme un marteau.
» Et voilà, ajoute Mme Sainby [Sainpy], ce que m’a révélé la somnambule de Nancy. Je l’ai payée trois francs. »
– Madame, connaissiez-vous la Grand’-Palud ? a demandé le juge.
Non, monsieur, car je ne suis jamais allée en Bretagne. J’étais donc totalement ignorante de la topographie des lieux.
C’est bien sur le rebord du talus, près de l’eau et près de bouquets d’arbres à proximité du moulin et de la route, et sous très peu de terre que le corps de M. Cadiou a été retrouvé par son frère Jean- Marie, et Pierre a précisément trente et un ans, et il est châtain…
Le juge a confronté Mme Camille et Mme Sainby [Sainpy].
Madame, vous pleuriez, lorsque vous vous êtes réveillée, a dit gravement Mme Sainby [Sainpy].
Non, madame, je ne pleurais pas, a répondu Mme Camille.
Je vous ai répété tout de suite ce que vous m’aviez appris, a répondu Mme Sainby [Sainpy].
Non, madame, vous ne m’avez rien répété du tout, a contesté Mme Camille, parce que, si vous m’aviez fait part de ce que je venais de vous révéler, je conserverais le souvenir que c’est par vous que je l’appris, Or je sais mieux que personne qu’il n’en est rien… A mon réveil, vous m’avez donné trois francs et vous êtes partie.
– Je vous avais mise au courant de vos révélations, protesta Mme Sainby [Sainpy]. En aucune façon…
Le juge n’a pas insisté et il a, d’un geste courtois, congédié la somnambule et sa cliente.
Depuis l’affaire Cadiou, la voyante de Nancy a gagné 200 fr. par jour.
On raconte à Mâcon qu’elle a eu une autre vision presque aussi extraordinaire. Un commis des postes de Mâcon, M. Chapeland, âgé de 24 ans, avait disparu le 8 décembre et l’on avait retrouvé son pardessus sur les rives de la Saône. Le 9 février, un parent du jeune home alla consulter Mme Camille qui indiqua encore que le corps de Chapeland se trouvait en face d’endroits qu’elle détermina, du côté de Lyon.
En tous cas, affirma-t-elle, le corps réapparaîtra dans cinq jours.
Cinq jours après, c’est-à-dire le 11 février, on trouvait à Cormoranche, sur le bord de la Saône, le corps de Chapeland que la rivière venait de rejeter.
Cormoranche se trouvait être précisément l’endroit désigné par la pythonisse de Nancy !
Pierre a-t-il agi isolément et de son propre chef ?
On lit dans l’Excelsior : Il y a de sérieuses raisons pour qu’il en soit ainsi. Il venait d’être remercié par M. Cadiou, mais demeurait encore lié en quelque sorte à l’industriel, Aux termes de son traité, il ne pouvait, en effet, et cependant quinze ans, apporter son concours à une entreprise de blanchiment de coton. C’était l’obliger à recommencer la lutte pour la vie, à chercher dans une autre industrie l’emploi de ses capacités, à demeurer inoccupé longtemps encore peut-être. Cet aléa à courir était d’autant plus fâcheux pour lui que Louis Pierre avait déjà trouvé à exercer une fonction identique à celle qu’il occupait à la Grande-Palud dans une usine similaire sise à Daoulas.
Son contrat ne lui permettant point de bénéficier de cette nouvelle situation, il voulut probablement que M. Cadiou le rompit lui-même. Une conversation s’engagea à ce sujet entre les deux hommes.
L’industriel demeurant inébranlable, Pierre tua. Il fouilla sa victime et, ne trouvant pas sur elle le traité léonin, il essaya de se procurer la pièce en visitant l’appartement de M. Cadiou à Landerneau.
Cette hypothèse expliquerait alors la visite domiciliaire que l’ingénieur fit seul le 4 janvier chez son ancien directeur, sous le prétexte, évidemment adroit, de réparer l’appareil téléphonique.
L’ingénieur Pierre avait une liaison à Landerneau et c’est une des raisons pour lesquelles il ne voulait pas quitter le pays. On raconte qu’une femme qui était au courant du crime et qui y était mêlée aurait écrit toutes les révélations de la somnambule avec l’assentiment de celle- ci. Cette femme aurait agi ainsi pour décharger sa conscience.
Les dragages faits en présence des commissaires spéciaux à la Grand’Palud, en vue de rechercher le fameux révolver de six millimètres de M. Pierre, n’ont donné aucun résultat. On a cependant trouvé dans la maison de M. Pierre une baguette de révolver, mais ce n’est pas là un argument décisif.
Mme Pierre, mère de l’ingénieur, a fait insérer dans les journaux une note promettant 500 fr. de récompense au voyageur de commerce qui acheta le révolver 6 millimètres en mars 1913, s’il se fait connaître.
Les investigations policières se pour- suivent toujours du côté des ennemis de M. Cadiou.
Il faut, disait à un reporter, un homme d’affaires qui passe pour avoir été un des concurrents acharnés de M. Cadiou, que la justice se hâte de faire la lumière. Nous, sommes les miens et moi, dans une ambiance de soupçons qui est intolérable. Je me rendrai demain auprès du procureur de la République, et je lui demanderai énergiquement de contraindre ceux qui nous accusent dans l’ombre à s’expliquer au grand jour.
Il y a loin, en effet, de la rivalité industrielle à l’assassinat. Cette rivalité revêtait néanmoins, vis-à-vis de M. Cadiou, une forme particulièrement vive. Elle parvint même à décourager l’usinier qui, s’étant ressaisi, éprouva le besoin de s’armer et de se défendre.
Voici d’ailleurs la substance d’une lettre qu’adressait, à la date du 25 juillet dernier, à un des concurrents de M. Cadiou, une personnalité politique intimement liée avec la victime :
« Quand je vous ai parlé de la cession de la Grande-Palue je ne vous ai pas dit que j’avais pouvoir de M. Cadiou de traiter : mais ce dernier m’avait parlé de cette cession dans un moment où il se trouvait malade et ennuyé des attaques continuelles que des concurrents, mal renseignés, dirigeaient contre lui. S’il plait à ces derniers de continuer à mener une campagne contre lui, qu’ils le fassent ; mais je crois M. Cadiou assez documenté en ce moment pour leur répondre. »
Cette lettre a été saisie. Elle vient à l’appui du propos tenu par Mme Cadiou, au lendemain de la disparition de son mari : « Il était entouré d’ennemis. »

4 mars 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGE
(Eure)
Accusé d’assassinat

M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a entendu cet après-midi M. et Mme Huet-Kerbriant, le docteur Prouff et le contremaître Bignard, au sujet d’un entretien qu’ils avaient eu le 11 janvier dernier.
M. Huet-Kerbriant, avocat à Morlaix, est un ami de la famille Cadiou. S’étant rendu avec sa femme et son ami à la Grand-Palud, il questionna M. Bignard.
Le contremaître lui aurait déclaré que le 30 décembre, vers huit heures du matin, M. Cadiou lui dit qu’il allait renvoyer Pierre. Peu après, M. Cadiou eut une vive discussion avec son ingénieur. Vers onze heures du matin, M. Bignard les aurait revus ensemble, une dernière fois, sur le chemin du moulin.
Vous faites erreur ! répondit M. Bignard. L’incident en question date du mois de juillet ou du mois d’août 1913.
L’inculpé, interrogé, reconnut qu’il avait eu à diverses reprises des discussions avec M. Cadiou, en décembre 1918 notamment. Une autre fois, mais ceci date de deux ou trois ans, Pierre recevant une lettre de M. Cadiou déchira nerveusement le papier. « S’il m’embête, dit-il, je le f… à l’eau. »
Ce propos ne tirait pas à conséquence, déclare l’inculpé.
L’administrateur de l’usine de la Grande-Palue était-il, oui ou non, le 31 décembre et le 1er janvier, à Morlaix ? MM. Le Coz, commissaire, et Brisset, inspecteur de la brigade mobile, viennent d’interroger M. Adolphe Nicolas, constructeur-mécanicien à Morlaix et frère de M. Louis Nicolas, négociant et juge au tribunal de commerce à Brest, dont il a été souvent question dans cette affaire. M. Louis Nicolas n’avait pas indiqué d’une façon catégorique quel jour il avait vu M. Cadiou à la gare, le 27 ou le 31 décembre. Ce serait, on l’affirme maintenant d’une façon certaine et absolue, le 31 décembre. Ce jour-là, MM. Nicolas frères avaient un rendez-vous chez Me Erussart [Erussard], notaire à Morlaix, avec un autre négociant, en vue de l’établissement d’un acte important. Le rendez-vous était fixé vers 6 heures du soir, c’est-à-dire immédiatement après l’arrivée du train venant de Brest et qui entre en gare de Morlaix à 6 heures. M. Louis Nicolas, arrivant chez le notaire avec un peu de retard vers 6 h. 15, s’excusa d’avoir fait attendre et donna comme excuse de son retard la conversation qu’il venait d’avoir à la gare avec son ami, M. Cadiou, ancien avoué.
MM. Erussart [Erussard] et Adolphe Nicolas affirment que cette conversation a été tenue.

7 mars 1914 – p. 2

INGENIEUR DE CAUGE
(Eure)
Accusé d’assassinat

L’instruction croit avoir établi que Cadiou disparut le 30 décembre. Dans la matinée de ce jour, M. Cadiou sortait de l’usine de la Grand’ Palud, en compagnie de son ingénieur, Tous deux se rendaient au moulin proche, dont M. Cadiou avait projeté l’achat. A partir de ce moment, personne, d’après l’enquête, n’avait revu M. Cadiou qui, supposait-on, avait été tué soit aux abords du moulin, soit dans l’appartement de Pierre, situé dans un bâtiment attenant au moulin…
Le témoignage de M. Louis Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, joint à plusieurs autres, permettrait de croire que M. Cadiou était vivant les 31 décembre et 1er janvier.
M. Louis Nicolas n’a pas engagé de conversation avec M Louis Cadiou le 31 décembre comme le faisaient croire les témoignages de son frère Adolphe. Il l’a seulement salué à Morlaix en disant : « Bonjour, M. Cadiou ! »
La première fois qu’il avait été interrogé par le juge d’instruction, M. Louis Nicolas n’avait pas été affirmatif sur le jour de cette rencontre qui pouvait être placée au 27 ou au 31 décembre, mais la réflexion lui a permis de déclarer que c’était bien le 31, en se rendant chez le notaire Me Erussart [Erussard], à Morlaix, où il avait rendez-vous avec son frère Adolphe et son associé M. Le Meillé [Lemeillet] pour une vente avec un M. Paris. L’acte notarié est du 31 décembre.
Si cette rencontre avait eu lieu le 27 a-t-il ajouté, il m’aurait été impossible de saluer M. Cadiou, car ce jour-là j’avais mon violoncelle sous le bras droit et plu- sieurs autres paquets, dont des patins, sous le bras gauche. Je me souviens parfaitement d’avoir soulevé mon chapeau et dit : « Bonjour M. Cadiou » sans m’arrêter, car on m’attendait chez le notaire, Me Erussart [Erussard]. Mon associé, M. le Meillé [Lemeillet], s’est peut-être entretenu avec M. Cadiou mais je ne puis l’affirmer.
Qu’aurait fait M. Cadiou s’il avait été vu à Morlaix le 31, comment y serait-il- venu ? Où aurait-il couché ? Personne ne l’a vu quitter l’usine de la Grand’Palud le 30, il n’a pas couché à Landerneau, aucun hôtelier de Morlaix ne l’a reçu dans la nuit du 30 au 31. Il n’a pas été voir à Morlaix sa tante, Mme Zarconne [Zaccone], qu’il avait déjà été voir le jour de Noël. Aurait-il eu un rendez-vous galant, malgré les témoignages d’affection con- tenus dans ses lettres à sa femme ?
Pourquoi n’aurait-il pas été dans sa famille à Paris le 1er janvier, ainsi qu’il en avait l’intention ?
Dans une lettre, M. Louis Nicolas précise ainsi ses souvenirs
Je me souviens parfaitement avoir, chez M. Erussart [Erussard], prononcé le nom de M. Cadiou sans qu’il me soit possible de me souvenir des termes de cette phrase, mais en tout cas, je suis certain que le jour où j’ai vu M. Cadiou à la gare, je ne me suis pas arrêté à causer avec lui et mon associé est bien resté à échanger quelques paroles avec lui. Ma conviction du premier jour se trouve donc renforcée par ce fait. Pour moi, c’est bien le 31 décembre que j’ai vu M. Cadiou à la gare de Morlaix, six heures du soir.
Le brigadier de gendarmerie Faro, de Landerneau, appelé à faire connaître l’attitude de Pierre le jour de la découverte du cadavre, a déclaré au juge d’instruction que Pierre a offert spontanément ses services pour exhumer le corps. D’après ce témoin, Pierre n’a manifesté aucune émotion, aucun trouble en faisant ce travail, non plus pendant l’autopsie à laquelle il a assisté. Le brigadier a remarqué que l’ingénieur s’est absenté un moment pour aller, sans qu’on le lui ait demandé, laver le manteau de caoutchouc et les vêtements qui étaient couverts de boue et, sans doute, de sang.

La mère de l’accusé

On sait que Mme Pierre, mère de l’accusé, est allée s’installer à Landerneau en apprenant l’arrestation de son fils. Elle a été interviewée par un reporter du Journal et elle a affirmé une fois de plus sa conviction de l’innocence de son fils :
« La fatalité semble s’acharner sur lui ; toutes sortes de circonstances lui sont défavorables. Les dépositions des témoins ne sont pas toutes sans passion, mais rien de cela ne l’inquiète et il attend tranquillement que la justice re- connaisse qu’elle s’est trompée en l’accusant.
« Mon fils, voyez-vous, monsieur, n’est pas un combatif, c’est un studieux et un résigné. Il m’en a donné une nouvelle preuve lundi dernier lorsque j’allai le voir à la prison : « Ma pauvre maman, me dit-il en riant, je n’ai pas de chance hein ! Mais ça s’arrangera, car lorsqu’on aura trouvé le criminel, il faudra bien qu’on me relâche. N’ayez pas de chagrin, je ne puis plus rester bien longtemps ici. »
« Je pense, en effet, continua Mme Pierre, que bientôt on ne doutera plus de son innocence. Il semble prouvé maintenant, que M. Cadiou se trouvait, le 31 décembre à Morlaix, et chaque jour les témoins qui ont déclaré avoir vu mon fils et son patron le 30 décembre, près du moulin de la Grande-Palue sont moins affirmatifs.
« M. Bignard, le contremaître de l’usine, avait raconté que le 30 décembre, pendant que M. Cadiou et mon fils se dirigeaient vers Landerneau, ils se disputaient. Or, M. Bignard m’a dit, il y a quelques jours, tout à fait par y hasard, car je ne recherchais pas ses confidences, que cette scène s’était passée trois ou quatre mois auparavant.
« Un autre témoin important, M. Bonnefoy, fermier à la Grande-Palue, a affirmé, lui aussi avoir vu M. Cadiou et son ingénieur le 30 décembre. Ils se trouvaient à ce moment sous un pont, à une soixantaine de mètres environ de l’endroit où était M. Bonnefoy. Or, ce dernier se demande s’il ne s’est pas trompé et il a tenu à me faire part de ses doutes.
– Depuis quelques jours, m’a-t-il dit, je m’amuse à suivre des yeux les personnes re- vêtues de capuchon passant sur la route de Landerneau. Or, à soixante mètres, leur silhouette me semble souvent être celle de M. Cadiou et de M. Pierre. Aurais-je été l’objet d’une illusion ? C’est possible, d’autant plus que le 30 décembre, la neige tombait à gros flocons. »
« Voilà donc encore un témoignage suspect. Autre chose : M. Jean-Marie Cadiou, le frère du directeur de la Grande-Palue, jura que, lors de la découverte du cadavre, il se proposait d’aller en informer la gendarmerie lorsque M. Bignard, le contre-maître de l’usine, qui, avec mon fils, l’avait aidé à déterrer le corps, lui demanda de n’en rien faire.
Non, non, supplia-t-il, ne me laissez pas seul avec Pierre ! Il me tuerait aussi. M. Bignard m’a affirmé qu’il n’a jamais tenu semblable propos. Il a simplement dit : « Surtout, ne me laissez pas seul avec le cadavre.
« Et combien d’autres témoignages, continue Mme Pierre, ont été grossis, déformés ! L’histoire du revolver, madame, ne vous inquiète-t-elle pas ?
Non. Et pourtant, je reconnais que c’est une des charges les plus graves retenues contre mon fils, puisque justement cette arme qu’on ne retrouve pas tirait des bulles du même modèle que celle découverte dans le cou de M. Cadiou. »
Et après un instant de silence, Mme Pierre ajouta :
Me Feillard l’a bien fait remarquer à mon fils. « Que voulez-vous, lui répondit-il, je dis ce qui est la vérité ; ce révolver ne me convenait pas, je le cédai à un des nombreux représentants de commerce qui défilaient à la Grande-Palue. J’espère bien que celui qui en est devenu propriétaire, se fera connaître. »

11 mars 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGÉ
Accusé d’assassinat
Le mystère persiste
M. Cadiou à Morlaix

Plusieurs témoins, notamment M. Louis Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, et son associé M. Le Meillé [Lemeillet] affirment avoir vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix, alors que d’après l’accusation, M. Cadiou avait été assassiné la veille 30 décembre à la Grande Palue près de Landerneau.
Tous deux venaient de la gare et M. Le Meillé [Lemeillet] s’arrêta un instant pour parler à M. Cadiou. Ils sont sûrs de la date du 31 décembre parce que ce jour-là ils ont signé un acte chez Me Erussart [Erussard], notaire à Morlaix.
M. Louis Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, interrogé par le juge d’instruction, a continué d’affirmer sa conviction que c’était bien le 31 décembre et non le 27 qu’il avait rencontré M. Cadiou sur le quai de la gare à Morlaix :
« Le directeur de la Grande-Palue était sur le quai. En passant près de lui je le saluai. M. Le Meille [Lemeillet], qui venait derrière moi et qui était moins pressé, lui serra la main et s’arrêta. Au moment de sortir de la gare, je m’arrêtai afin d’attendre mon associé ; mais comme il continuait à converser avec M. Cadiou, je partis, et comme je m’étais ainsi mis en retard de deux ou trois minutes, j’en fis connaître la cause à mon frère et à Me Erussart [Erussard], notaire, avec lesquels j’avais rendez-vous pour la signature d’un acte. »
Mme Zacone [Zaccone], tante de M. Cadiou, laquelle habite Morlaix a été interrogée par le juge d’instruction.
Je n’ai pas vu mon neveu le 27 décembre à Morlaix, a-t-elle déclaré. La dernière fois qu’il est venu me rendre visite c’est le 25 décembre, jour de Noël… Je ne l’ai pas vu depuis… Je l’avais invité à déjeuner pour le dimanche 28 décembre… Il n’est pas venu… Mais, ce jour-là, je l’ai su depuis, il s’est rendu à Cléder, où il est allé embrasser ses sœurs. A-t-il couché quelquefois chez vous ? a demandé le juge d’instruction à Mme Zacone [Zaccone].
A aucun moment, répondit la tante de M. Cadiou, car je n’avais pas de lit à lui offrir.
« Il ne pouvait non plus, ces derniers temps, aller coucher chez sa belle-mère, Mme Richard, qui est absente, et dont l’appartement est fermé à clef. D’ailleurs mon neveu aimait ses aises, et quand il couchait à Morlaix, il me disait qu’il allait coucher à l’hôtel. Je tiens à ajouter en outre que, contrairement à certains bruits qui ont couru, M. Cadiou aimait beaucoup sa femme, au profit de qui il avait même contracté une assurance sur la vie de 3.000 francs de rente viagère. » Mme Zacone [Zaccone] a ajouté :
M. Cadiou a été, comme vous le savez, avoué à Morlaix pendant une dizaine d’années. Il a épousé une de mes nièces et nous avons toujours vécu dans les meilleurs termes.
« Je ne puis croire qu’il aurait passé la journée du 1er janvier à Morlaix sans venir me souhaiter la bonne année. »
Que fit M. Cadiou les 27 et 31 ?
S’il est admis que M. Cadiou était le 31 à Morlaix, l’ingénieur Pierre a toutes les chances de se voir acquitté malgré la charge très grave résultant de la disparition de son révolver 6 millimètres et de la découverte d’une balle blindée 6 millimètres dans le cou de M. Cadiou.
Le Matin publie un article qui tend à faire admettre que M. Cadiou se rendit à Morlaix le 31 décembre et peut-être le 27 pour un motif encore mystérieux.
M. Bossard, gardien de nuit de l’usine de la Grande-Palue a déclaré que, le 27 au soir, vers sept heures et quart, il avait aperçu M. Cadiou au moment où il sortait de la gare de Landerneau. A cette heure-là précisément, arrive à Landerneau le rapide venant de Morlaix.
Si M. Cadiou est bien allé à Morlaix le 27 décembre, ce fut, à la vérité, un voyage singulièrement précipité.
En effet, dans cette journée du 27, M. Cadiou déjeuna à Landerneau avec M. Freund, juge de paix, à qui on ne sache pas qu’il ait fait part de son intention de se rendre à Morlaix cette après-midi-là. Il était un peu plus de 2 heures de l’après-midi lorsqu’ils sortirent de table. M. Cadiou n’aurait eu que le temps de se précipiter à la gare puisque le train pour Morlaix partait à 2 h. 31. Pour être de retour à Landerneau à 7 h. 15 du soir, le directeur de la Grande-Palud était obligé de quitter Morlaix à 6 h. 39 du soir. Or, c’est à 5 h. 58 que MM. Nicolas et Le Meillé [Lemeillet] le rencontrèrent à la gare de cette ville, c’est-à-dire 40 minutes avant l’heure de départ du train qui devait le ramener à Landerneau. A moins de raisons insoupçonnées jusqu’ici, M. Cadiou, qui avait à Morlaix de la famille et de nombreuses connaissances, serait-il arrivé à la gare avec une avance aussi considérable ?

Ainsi donc, même si, le soir de cette journée du 27, lorsque M. Bessard l’aperçut à la gare de Landerneau, à l’arrivée du train de Morlaix, M. Cadiou arrivait bien de cette ville, il semble difficile d’admettre que c’est ce soir-là qu’il y fut rencontré par MM. Nicolas et Le Meillé [Lemeillet].
Dans tous les cas, et en faisant momentanément abstraction de cette question de date, question importante, pourtant il est une certitude qui s’impose à la suite de ces témoignages : M. Cadiou, une fois au moins, se rendit à Morlaix sans en avoir prévenu âme qui vive et pour des raisons encore mystérieuses.

Un article de journal
A titre documentaire, car tout est troublant dans cette affaire, il nous parait intéressant de publier les principaux passages d’un article du Nouvelliste de Bretagne.
Nous croyons que M. Cadiou est arrivé à Morlaix le 31 décembre. Les adversaires de cette thèse disent : « Où a-t-il été tué ? On ne l’a pas vu chez lui. » C’est bien possible, Cadiou a pu fort bien aller ailleurs que chez lui. Ce qui est certain, c’est qu’on l’a vu arriver à Morlaix et qu’on ne l’a pas vu repartir et qu’on ne l’a pas vu ailleurs. A-t-il été assassiné ? S’est-il suicidé ? De toute façon il y eut après la mort une mise en scène, et on transporta vraisemblablement le cadavre en automobile.
Vous comprendrez que, pour aujourd’hui, je ne puisse vous citer la maison où M. Cadiou serait mort, d’où tout au moins le cadavre serait parti. On m’a donné l’adresse de cette maison, et le juge d’instruction ne doit pas l’ignorer. Entrer dans plus de détails serait prématuré.

Encore une surprise
M. Cadiou était le 1er janvier à St-Pol-de-Léon
Un nouveau coup de théâtre vient encore de se produire dans l’affaire si passionnante et mystérieuse qui fourmille en événements sensationnels.
Alors que plusieurs personnes affirmaient avoir vu M. Cadiou le 31 décembre, ce que contestait le Juge d’instruction, il est maintenant établi que le 1er janvier à 7 h. du soir, il se trouvait, avec une bicyclette à la main à la gare de St-Pol-de-Léon, à 60 kil. de Landerneau.
M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice de Morlaix, est allé lundi trouver le Procureur de la République de Morlaix pour lui dire que le 1er janvier il s’était rendu, avec son fils, élève à l’école de santé de la marine de Bordeaux, à St-Pol-de- Léon. Son fils est fiancé à Mlle Graff, fille d’un négociant de St-Pol-de-Léon. Le soir, à 7 heures, M. Le Gall et son fils revenaient à la gare de St-Pol-de-Léon accompagnés par M. Graff et sa fille.
En arrivant sur le quai, M. Le Gall aperçut M. Cadiou vêtu d’un complet cycliste et coiffé d’une casquette grise. Il avait devant lui sa bicyclette sur la- quelle il appuyait ses mains.

Ce fut M. Cadiou qui connaissait M. Le Gall, depuis 20 ans lui souhaita le premier le bonjour en disant : « Bonjour Le Gall ». M. Le Gall répondit : « Bon- jour, M. Cadiou !» Par politesse pour M Graff et sa fille, M. Le Gall ne s’arrêta pas pour lui causer et son fils lui ayant demandé quel était ce monsieur qu’il venait de saluer, il répondit : « C’est M. Cadiou, l’ancien avoué de Morlaix ! »
A la suite de la disparition de M. Cadiou, puis après la découverte de son cadavre, M. Le Gall avait pensé à informer la justice de ce qu’il savait, mais comme il était allé à St-Pierre-de-Léon, le 28 décembre et comme les autres témoins qui étaient venus affirmer avoir vu M. Cadiou après le 30 décembre avaient été tournés en ridicule, il hésita longtemps, Ce n’est que lorsque son fils, puis M. et Mlle Graff lui eurent affirmé que c’était bien le 1er janvier qu’ils avaient vu M. Cadiou à la gare de St-Pol-de-Léon, qu’il s’est décidé en compagnie de M. Graff à aller au parquet de Morlaix exposer ce qu’il savait.
Voilà des témoignages qui semblent décisifs et ils établissent que M. Cadiou était vivant le 31 décembre et le 1er janvier. Pourquoi a-t-il fait de mystérieux déplacements en se gardant d’en prévenir sa famille et quel était le but de ces voyages ? Qui a-t-il vu ?
Le mystère de la mort de l’usinier ne s’éclaircit pas, bien au contraire et l’ombre s’épaissit autour de ce drame, mais en tout cas une des charges principales qui pesaient sur l’ingénieur Pierre s’écroule sans doute définitivement.

M. Cadiou était-il à Paris le 4 janvier ?
Nous parlons plus haut de la lettre que M. Boulier, facteur receveur à Blincourt (Oise) a écrite à l’ingénieur Pierre pour lui dire qu’il pourrait faire des révélations établissant son innocence.
Voici ce que M. Boulier a raconté à un journaliste.
Je me trouvais, a déclaré M. Boulier, le 4 janvier dernier, vers une heure de l’après- midi, dans la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare. Je vis venir vers moi quelqu’un que je ne connais très bien.
Je me portai à sa rencontre, mais il ne m’avait point aperçu. Il allait, la main tendue, vers un monsieur petit, bran, âgé d’une quarantaine d’années, vêtu d’un pardessus sombre et coiffé d’un chapeau melon, qu’il salua de ces mots que j’entendis très distinctement :
Bonjour, mon cher Cadiou !
Je passai, sans prêter autrement attention à ces paroles. Ce n’est que plus tard, lorsque je lus les articles concernant la disparition de l’industriel, qu’elles me revinrent en mémoire.
Je me souviens que l’interlocuteur de M. Cadiou m’avait, à l’occasion de mon service à Blincourt, entretenu de ses relations avec celui-ci et de l’usine de la Grand’Palud. Au fur et à mesure que les jours passaient, je m’étonnai de son silence. J’attendis néanmoins jusqu’à ce que ma conscience se révoltât. Voilà pourquoi je n’ai pas parlé plus tôt.
Est-ce bien M. Cadiou qui arrivait à Paris le 4 janvier ? Il faudra bien que la personne mise en cause par M. Boulier, s’explique à ce sujet.

Un témoin à charge se rétracte.
M. Bonnefoy, fermier à la Grand’Palud avait déclaré à la justice que le 30 décembre, entre onze heures et midi, il avait vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre se diriger vers le petit bois où on devait retrouver le cadavre de l’ingénieur.
Mais depuis, certaines personnes qui prenaient part à des opérations de la remonte italienne, opérations qui avaient lieu à Landerneau ce jour du 30 décembre, se sont souvenues que Bonnefoy ne pouvait avoir dit la vérité, car à l’heure où il prétendait avoir vu ensemble M. Cadiou et l’ingénieur se diriger vers le petit bois, il se trouvait à Landerneau, où il était allé conduire des étalons.
Interrogé par le correspondant brestois de l’Ouest-Eclair, M Bonnefoy a reconnu l’exactitude de sa présence à Landerneau le 30 décembre. Il ajouta : « J’ai eu plusieurs fois depuis l’intention d’aller déclarer mon erreur au parquet, mais seule la crainte d’être inquiété m’a retenu. »
La femme de M. Bonnefoy a ajouté qu’elle était en effet au courant du témoignage erroné fait par son mari qu’elle lui en avait fait plusieurs fois le reproche et l’avait engagé à aller le déclarer à la justice.

La lettre sur l’autopsie émane d’un médecin
On se souvient que le docteur Paul, qui fut chargé de la contre-autopsie du corps de M. Cadiou, reçut à Morlaix, avant de commencer cette opération, une lettre anonyme dans laquelle on lui conseillait de porter toute son attention sur le cou du directeur de la Grande-Palue.
On supposa que la lettre pouvait émaner d’une personne ayant assisté à la première autopsie. Il était intéressant de la connaître.
On put établir d’une façon précise qu’à la première autopsie assistaient, en dehors du docteur Rousseau, des magistrats du parquet de Brest, M. Freund, juge de paix de Landerneau ; M. Jean- Marie Cadiou, M. Vacheron [Vacheront], maire de la Forest, propriétaire du bois dans lequel avait été enfoui le cadavre ; un beau- frère de M. Cadiou habitant Cléder, et le docteur Quedec, de Landerneau,
Aucun de ces témoins n’avait écrit la lettre remise au docteur Paul, mais l’un d’eux, peut-être à son issu, avait pu inspirer son auteur. M. Le Coz rechercha le mystérieux et angoissant correspondant du docteur Paul. Les efforts du policier furent, parait-il heureux, puisqu’on as- sure que l’on a la certitude que la fameuse lettre anonyme a été écrite par un médecin ami de la famille Cadiou et très connu dans la région, où il occupe une très belle situation.
Interrogé par les journalistes, ce médecin affirme ne pas avoir écrit la lettre.

Confrontation avec le frère du mort
Lundi, le juge a confronté Pierre avec M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime.
Vous avouerez, a dit M. Cadiou à l’ingénieur, vous avouerez et je vous forcerai à le faire, car j’apporterai des preuves évidentes de votre culpabilité. Je ne vous lâcherai pas d’ici là.
M. Pierre n’a cessé de protester de son innocence et a dit qu’il parlera quand le moment sera venu.
– Vous pouvez formuler contre ma famille, a ajouté M. Cadiou, toutes les accusations que vous voudrez, cela ne me gênera en rien, ni moi, ni les miens, Mais parlez je vous en prie.
M. Pierre n’a pas répondu.
M. Bossard, veilleur de nuit, a affirmé que, le 27 décembre, à sept heures quinze du soir, il a vu M. Cadiou au moment où il descendait du train venant de Morlaix.
Jacques Bossard a été également entendu par le juge au sujet de certains propos qui auraient été tenus par Pierre sur M. Cadiou. L’ingénieur aurait dit en parlant au contremaître Bignard : « Si M. Cadiou continue à m’embêter, je lui flanquerai une balle dans la peau ». Le juge d’instruction a confronté l’ingénieur avec M. Bossard, et ce dernier a maintenu ses déclarations. Le juge a décidé de faire interroger par commission rogatoire M. Boulier, facteur receveur à Blincourt (Oise), qui a dit que, s’il n’était pas lié par le secret professionnel, il donne- rait des détails intéressants sur le drame de la Grand’ Palud.
Des divers témoignages entendus lundi par le juge, il résulte que M. Cadiou était bien le 28 décembre chez ses sœurs Mlles Marianne et Marie-Louise à Cléder.
Arrêt de l’instruction
Le Juge d’instruction ayant refusé la mise en liberté provisoire de M. Pierre, appel a été interjeté devant la Chambre des mises en accusation. Le dossier sera envoyé à Rennes et l’instruction va chômer pendant une quinzaine.
Dans son arrêt de refus de mise en liberté de l’ingénieur, le juge d’instruction, motivant sa décision, a indiqué comme un de ces motifs que « les conclusions écrites du docteur Paul, médecin légiste, n’étaient pas encore parvenues au parquet ».
Or, il ne semble pas que ces conclusions puissent arriver de sitôt. Le docteur Paul, en effet, a prié, il y a une quinzaine de jours, le parquet de lui faire parvenir pour compléter son examen, les vêtements que portait la victime. Mais ces vêtements, dont l’examen microscopique demandera de huit à dix jours, n’ont été envoyés au docteur Paul que lundi.
Ce n’est donc pas avant une quinzaine de jours que l’instruction reprendra.

14 mars 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGÉ
(Eure)
Accusé d’assassinat
Le mystère persiste
Témoignages précis

Un certain nombre de personnes assurent encore que M. Cadiou est venu à son usine le 30 décembre : Mme Quemeneur, l’aubergiste, le contremaître Bignard, un petit pâtre, des ouvriers. Mais on raconte maintenant que ces témoins hésitèrent pendant de longs jours à fixer cette date. Ils discutèrent longuement à ce sujet. Était-ce le 29, était-ce le 30 ? Finalement ils se mirent d’accord pour le 30.
Bonnefoy, le premier, vient de reconnaître son erreur, et il pourrait avoir des imitateurs, car il ne faut pas oublier l’ancien contremaître Marcou et le comptable Guillou, qui, eux aussi étaient bien placés pour rencontrer leur patron s’il s’était trouvé à l’usine le 30 décembre, déclarent de la façon la plus formelle qu’il n’y vint pas ce jour-là et qu’ils le virent pour la dernière fois le 29 décembre.
Arrivera-t-on à être définitivement fixé à ce propos ?

La survie de M. Cadiou
On sait que d’après l’instruction, M. Cadiou fut assassiné le 30 décembre par l’ingénieur Pierre.
Le fermier Bonnefoy, l’un des témoins reconnait s’être trompé : il n’a pas vu le 30 décembre M. Cadiou et l’ingénieur Pierre se diriger vers le moulin à travers le bois où fut enterré le cadavre, car le 30 décembre, il était à Landerneau.
D’autre part, de nombreux témoins disent avoir vu M. Cadiou après le 30 décembre.
Aucun doute n’est plus permis, dit le Matin, M. Cadiou, dans un but mystérieux dont il a emporté le secret dans la tombe, est bien volontairement resté dans la région de Morlaix après le 30 décembre, jour où l’on cessa de le voir à Landerneau. C’est bien lui que MM. Lemeillet et Nicolas aperçurent à la gare de Morlaix la veille du 1er janvier. C’est également l’industriel que le télégraphiste Cabon et le lieutenant de pompiers Caramour virent dans la matinée du lendemain, également à Morlaix. C’est encore lui qui, le même soir, vers 7 h. 10, fut rencontré, sa bicyclette à la main, sur le quai de la gare de St-Pol-de-Léon, par MM. Le Gall père et fils et par M. Graff. M. Graff a confirmé en tous points le récit de M. Le Gall.
C’est bien le 1er janvier, a-t-il dit, que se place notre rencontre avec M. Cadiou à la gare de Saint-Pol-de-Léon. Aucune erreur n’est possible, car le 28 décembre, jour du précédent voyage de M. Le Gall à St-Pol-de-Léon, j’étais absent et me trouvais à Carantec.
D’autre part, d’où venait M. Cadiou ?… Comment expliquer sa présence à 7 h. 10 du soir à la gare de St-Pol-de-Léon ? Quel était le but de ces mystérieux voyages au cours desquels il n’allait rendre visite à aucun des membres de sa famille, à aucun de ses amis ?
Où passait-il ses nuits au cours de ses absences ?… Où prenait-il ses repas ? Mystère encore… Mystère qui s’aggrave de ce fait que, quelques jours plus tard, lorsqu’on allait s’inquiéter de sa disparition, on devait retrouver dans le pied-à-terre qu’il possède à Landerneau ses valises prêtes pour un départ, ses vêtements et son linge en ordre.
Bien mieux, on devait retrouver également sa bicyclette dans le hangar où il la rangeait habituellement.
Or il est nettement établi aujourd’hui que M. Cadiou ayant avec lui sa bicyclette était vivant le 1er janvier.
Fut-ce lui qui la rapporta dans sa petite maison de Landerneau, ou bien par suite de quelle sombre et rocambolesque aventure – des mains mystérieuses qui n’étaient pas celles de l’industriel vinrent-elles l’y ramener ? C’est la question que se pose aujourd’hui la justice.
Mercredi, en présence de son avocat, l’inculpé a signé l’opposition qu’il forme contre l’ordonnance du juge rejetant sa demande de mise en liberté provisoire, présentée par son avocat.
M. Bidart [Bidard] de la Noé va transmettre son dossier à la chambre des mises en accusation de Rennes, appelée à se prononcer. L’instruction va donc se trouver suspendue pendant plusieurs jours.
A l’issue de cette formalité le juge a permis à Mme Pierre de s’entretenir dans son cabinet avec son fils. Ce fut une brève entrevue. Nullement ému, l’ingénieur demanda des nouvelles de son père et d’une de ses sœurs qu’il savait souffrante depuis quelque temps.
Dis-leur à tous qu’ils se rassurent ; la vérité, je l’espère bien, ne peut tarder à éclater.
Sa mère lui ayant reproché gentiment qu’il touchait à peine aux aliments qu’on lui servait, il lui répondit :
Que veux-tu, le séjour en prison n’est pas gai, et parfois je n’ai pas le courage de manger, mais tout cela finira.
Ce furent les seules paroles échangées entre la mère et le fils qui s’embrassèrent à nouveau, puis l’ingénieur, docile, suivit le gendarme venant le chercher pour le reconduire à la maison d’arrêt.

Les dénonciations de Pierre.
L’accusation dit que l’ingénieur Pierre tua M. Cadiou pour pouvoir entrer dans une usine concurrente qui venait de se fonder.
Cependant, il dénonça son patron à l’inspecteur général des poudres en de- mandant à entrer au service de l’État. Sa première lettre est du 3 juin 1913.
Dans sa dernière il précisait ses accusations contre M. Cadiou. En premier lieu, il racontait en grands détails comment, selon lui, le 25 octobre 1910, un wagon de coton avait été payé par la poudrerie d’Angoulême à Cadiou après que la maison Potel, de Rouen, en avait déjà perçu la valeur quelques mois auparavant pour le compte de l’usine de la Grand’Palud. « Cadiou disait Pierre, toucha de ce fait un supplément de 5.977 francs, qu’il partagea avec certains employés de la poudrerie, dont la complicité avait permis la fraude ».
Pierre se plaignait ensuite que la main-d’œuvre fut insuffisante à la Grand’Palud pour assurer le triage parfait du coton. « Ce coton est de mauvaise qualité disait-il. Il contient une grande quantité de brindilles de bois, de débris de cotonniers que l’opération du blanchiment laisse subsister après un triage imparfait. Or, on sait que les cellules de bois conservent une activité suffisante pour entrainer dans certains cas la décomposition de la poudre. »
Par suite des dénonciations de Pierre, M. Cadiou ne pouvait plus être adjudicataire de l’État et son usine allait fermer. S’est-il suicidé et la famille a-t-elle simulé un suicide pour que Mme Cadiou puisse toucher les 3.000 fr. de rente via- gère montant de l’assurance prise par son mari au bénéfice de sa femme.
D’après le Journal, la situation financière de M. Cadiou n’était pas brillante, mais il ne faut pas oublier qu’il possédait des immeubles valant environ 120.000 fr. et la Grande-Palud qu’il refusa de vendre 300.000 fr.
Il faut faire résoudre l’énigme par la somnambule Les journaux de Paris qui ont envoyé des rédacteurs spéciaux à Brest pour suivent l’affaire Cadiou, aussi passionnante qu’un roman feuilleton s’étonnant de la façon dont l’enquête a été conduite.
On a répété à l’envi que l’affaire était mystérieuse dit l’un d’eux. C’est vrai ; mais elle cessait de l’être dès l’instant qu’une somnambule avait permis de découvrir le cadavre.
M. Jean-Marie Cadiou avait le droit de croire à cette somnambule ; le juge d’instruction n’en avait pas le droit.
M. Bidard de la Noë, ne devait pas laisser, en bon juge d’instruction, repartir la voyante de Nancy sans avoir obtenu d’elle les renseignements les plus formels et les plus circonstanciés. C’était le point essentiel de l’enquête. Pour y avoir manqué il a favorisé le mystère et a contribué à développer cette atmosphère de surnaturel qui convient tout à fait au caractère breton, mais ne convient pas à la justice. Il devait, en outre, obliger Mme Cadiou à subir une confrontation avec l’accusé Pierre. Je sais tout ce que pouvait avoir de pénible pour une veuve une pareille entrevue ; mais Mme Cadiou connaissait fort bien l’ingénieur, alors qu’elle prétendait justement l’ignorer ? Pour avoir laissé fuir ces deux occasions de faire peut-être jaillir des parcelles de vérité, l’enquête est entrée dans une ère de contradictions et de défaillances, et l’accusation elle-même se désagrège peu à peu.

18 mars 1914 – p. 2

INGÉNIEUR DE CAUGE
Accusé d’assassinat
Un témoin raconte la découverte du cadavre de M. Cadiou

On lit dans le Journal : Les charges relevées par l’instruction contre Pierre deviennent de jour en jour plus fragiles. Les témoins, les uns après les autres atténuent leurs dépositions.
On reproche à l’ingénieur son attitude lorsqu’il se trouva en présence du cadavre de son patron.
On ne peut admettre qu’il ait personnellement aidé les ouvriers à retirer le corps de la fosse dans laquelle il était enfoui.
On s’est ému qu’il ait indiqué où se trouvait la casquette du directeur de l’usine, et enfin on est d’avis que s’il a pris l’initiative de laver la pèlerine du mort, ce ne pouvait être que dans le but de faire disparaître les traces de sang qu’il savait s’y trouver.
On va voir ce qu’il reste de ces impressions de témoins dont l’émotion était évidente. Pourtant le parquet ne les a point négligées.
C’est le 4 février, on le sait, que M. Jean-Marie Cadiou retrouva le corps de son frère.
La somnambule de Nancy guidant probablement ses pas, il alla sans hésitation à l’endroit où il se trouvait ; il gratta la terre avec son bâton et la martingale du veston du directeur de la Grande-Palue apparut.
M. Jean-Marie Cadiou en savait assez il revint à l’usine, et en passant auprès ; de la maison d’habitation du contre-maitre Bignard il l’appela :
– Viens vite ! cria-t-il. Je crois avoir retrouvé le corps de mon pauvre frère.
On le suivit. Quelques minutes plus tard une dizaine de personnes se trouvaient autour de la fosse. Pierre y vint également. Le brigadier de Landerneau les rejoignit, mais on ne toucha pas au corps, et c’est seulement dans l’après-midi, lorsque les magistrats du Parquet de Brest furent présents, que l’on procéda à l’exhumation.

L’exhumation
Quelques ouvriers furent chargés de cette opération, mais, des branches d’arbres les gênant, Pierre, qui se tenait au premier rang, sortit de sa poche un couteau de jardin et les coupa.
La vue de ce couteau produisit un malaise, et dès ce moment un gendarme fut chargé de ne pas perdre de vue l’ingénieur. Celui-ci surveillait le travail des ouvriers, et il dut juger qu’ils n’allaient pas assez vite ou qu’ils s’y prenaient maladroitement, car, descendant dans le fossé, il les avisa d’enlever la légère couche de terre qui masquait le cadavre.
Quand il fut complétement dégagé on le souleva et on le déposa sur une civière faite à la hâte avec quelques planches recouvertes de toile d’emballage.
Il y avait alors, m’a dit un témoin dont la parole ne peut être mise en doute, une quarantaine de personnes autour de la fosse, mais les curieux, dans un champ voisin et sur la route, étaient nombreux.
« M. Jean Cadiou, le procureur de la République, le juge d’instruction, le docteur Rousseau examinèrent le cadavre. Ils échangèrent quelques paroles, puis les ouvriers furent priés de transporter le corps à l’usine, et le triste cortège se mit en marche à travers la forêt.
« Mais dans leur précipitation les magistrats oublièrent le macfarlane, pardessus à longue pèlerine et à capuchon, de M. Cadiou, qui avait été découvert roulé sur les pieds du mort.
Ce macfarlane était souillé de boue. Aucun de nous ne se décidait à le prendre, lorsque Pierre le ramassa, et, sans le déplier, l’emporta.
Regardez bien, dit-il à ceux qui le suivaient s’il ne tombe rien des poches.
« Je faisais partie de ce groupe.
Pierre allait devant nous, et ensemble nous entrâmes dans l’usine. On venait d’étendre le corps dans une cuve, et Pierre déposa le macfarlane sur la margelle de cette cuve.
« Le docteur Rousseau déshabilla aussitôt le cadavre, dont les vêtements sales, humides, furent mis à côté du macfarlane.
Le médecin légiste commença alors l’autopsie, et le procureur de la République enregistrait ses déclarations pendant que le juge d’instruction qui s’était installé dans le bureau de l’usine, interrogeait Jean-Marie Cadiou.

L’intervention de l’ingénieur
« Pierre et une dizaine de personnes se tenaient toujours autour de la cuve. Tout à coup quelqu’un dit :
« – Il faudrait nettoyer les vêtements.
« Qui fit cette proposition ? Je l’ignore ; mais ce que je sais, c’est que, pendant qu’un ouvrier prenait le complet cycliste pour en retirer la boue, Pierre s’empara du macfarlane, sortit de l’atelier, le trempa trois ou quatre fois dans le ruisseau coulant au pied de l’usine et revint l’étendre sur la margelle de la cuve autour de laquelle le docteur Rousseau opérait. J’affirme que Pierre ne prit pas l’initiative de laver le macfarlane de M. Cadiou ; il le trempa, d’ailleurs, comme je vous l’ai dit, simplement dans l’eau ; aussi est-il excessif de supposer qu’en agissant ainsi l’ingénieur espérait faire disparaître les traces de sang maculant le pardessus. « Quant à l’incident de la casquette, il se produisit quelques instants plus tard. Un ouvrier demanda :
« Mais où est la casquette de M. Cadiou ?
« On n’y avait pas songé.
« Elle se trouve peut-être dans le capuchon du macfarlane, répondit Pierre.
« Cette réponse était une simple indication, aussi le procureur de la République ne parut-il nullement surpris quand l’ingénieur, ayant fouillé le capuchon, y découvrit la casquette. Pourtant, maintenant, cette banale intervention de Pierre est retenue par l’instruction comme une charge grave. »

L’instruction
Le juge d’instruction de Brest a reçu la déposition de M. Boulier, facteur-receveur à Blincourt (Oise), faite au juge d’instruction de Clermont.
Le juge d’instruction de Brest possède donc maintenant le nom de l’homme barbu qui, le 4 janvier, à la gare Saint-Lazare, aurait rencontré M. Cadiou et lui aurait parlé.
C’est un allemand, M. Hazen-Chaze [Hazen-Chase], ami du fils du maire de Blincourt. Sa révélation est sans valeur. Quelques journaux qui ont été retrouvés dans le pardessus de M. Cadiou portaient la date du 28 décembre. On n’en a trouvé aucun portant une date ultérieure.
Le procureur de la République attend le rapport du docteur Paul qui viendra, pense-t-il, jeter quelque lumière dans cette mystérieuse affaire.
Un reporter de l’Écho de Paris, a interviewé le procureur de la République :
On dit, monsieur le procureur, que vous avez déjà des preuves certaines, irréfutables de la culpabilité de Pierre, mais que vous ne voulez pas encore les faire connaître ?
Non, a répondu le procureur, je n’ai rien de précis à ce sujet ; rien et encore rien. J’ai de graves présomptions contre Pierre, c’est tout. Je ne puis rien vous dire autre chose.

Billevesées
Bossard, l’ancien gardien de nuit de l’usine de la Grande-Palue, a dit et fait pas mal de sottises depuis le commencement de l’instruction. Quand les gendarmes arrivèrent pour l’enquête sur la disparition, il commença par s’enfuir de l’usine. Plus tard, il prétendit que le 27 décembre, le contremaître Marcou lui avait annoncé que Pierre allait devenir le directeur de l’usine.
Ensuite, il déclara au juge d’instruction qu’il saurait découvrir dans le bois le révolver 6 millim., arme du crime. Un inspecteur de la police l’accompagna toute une journée dans ses recherches inutiles.
Enfin, ces jours derniers, parlant avec ses camarades qui travaillaient au chargement d’un navire, il avait prétendu détenir la preuve de l’innocence de Pierre,
Interrogé par les journalistes, il a avoué ne rien savoir.
Bossard qui a séjourné jusqu’à 21 ans dans une maison de correction et qui a eu des troubles cérébraux ne mérite guère créance.

25 mars 1914 – p. 2

UN INGENIEUR DE LAUGE
Eure
Accusé d’Assassinat

MM. Le Coz, commissaire, et Brisset, inspecteur de la brigade mobile, ont entendu la plupart des anciens ouvriers de l’usine de la Grande-Palue, en vue de savoir si, en dehors du contremaître Bignard et du chauffeur Dolou, quelques-uns d’entre eux ont vu ensemble, le 30 décembre, M. Cadiou et M. Pierre. Une vingtaine d’ouvriers ont été interrogés et presque tous ont déclaré qu’ils ont aperçu ce jour-là, vers 9 heures du matin, à l’usine, M. Cadiou. Ce dernier n’y est resté que quelques minutes. L’un des ouvriers a pu préciser qu’il avait vu M. Cadiou monter les degrés d’une échelle pour regarder les autoclaves. Pierre ne vint pas à l’usine dans la matinée.
Onze ouvriers l’ont vu entrer dans les ateliers ou le bureau vers midi moins dix et en repartir presque aussitôt. Il y avait à ce moment plusieurs heures que M. Cadiou était parti de l’usine. Ni les uns ni les autres n’ont aperçu sur le chemin bordant l’usine M. Cadiou et l’ingénieur. Ils n’ont pas revu M. Cadiou depuis le 30 décembre à 9 h. du matin.
M. Guillou, comptable de l’usine, avait été chargé le 29 matin, par M. Cadiou, d’aller chez lui à Landerneau, entre midi et une heure, pour prendre des registres Il exécuta l’ordre donné, mais ne trouva personne. Il retourna le 30, vers 8 heures du matin, chez M. Cadiou, mais n’obtint pas de réponse.
On a déjà dit qu’à la fin de janvier, dans la nuit, plusieurs habitants de Landerneau avaient entendu une automobile traversant la ville à une allure effrénée. Voici ce que l’on raconte maintenant à ce sujet :
Un chauffeur de Brest, après avoir conduit des clients à Morlaix, regagnait, à la fin de janvier, son garage tard dans la nuit quand, à la Grande-Palue, il aperçut une automobile arrêtée sur la route en face du lieu où M. Cadiou devait être découvert quelques jours plus tard. Deux hommes se tenaient à côté de la voiture. Croyant à une panne, le chauffeur stoppa pour offrir ses services, mais l’un des individus lui intima l’ordre de passer son chemin. Le ton était si menaçant que le chauffeur obtempéra sans se faire prier. Il avait eu le temps d’apercevoir une forme humaine étendue dans l’automobile arrêtée.
Ce récit a déjà été fait il y a un mois et n’avait pas été pris en considération à cette époque. L’hypothèse d’un transport du cadavre de M. Cadiou précédant de peu de jours l’exhumation du 4 février n’a rien d’invraisemblable, fait-on observer, surtout si l’on se rappelle que le corps exhumé à cette date était fort peu décomposé.
La brigade mobile communique la note suivante :
« La personne qui, le 1er janvier dernier, a fait enregistrer à la gare de Saint Pol-de-Léon, au train de 7 h. 13 du soir une bicyclette à destination de Rennes, est priée de se faire connaître, dans l’intérêt de l’enquête, à M. le commissaire divisionnaire, chef de la 13 brigade mobile à Rennes ».
La brigade mobile continue à rechercher, dans la région de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon, des traces du passage de M. Cadiou après le 30 décembre.

28 mars 1914 – p. 2

UN INGENIEUR DE CAUGE
Eure
Accusé d’Assassinat
On cherche la troisième bicyclette de M. Cadiou

On lit dans le Matin :
Nous avons dit que M. Cadiou avait à sa disposition deux bicyclettes garées à son pied à-terre de Landerneau. D’après l’homme qui nettoyait ces machines, M. Cadiou ne s’en était pas servi depuis octobre dernier. Or, à plusieurs reprises, le directeur de la Grand’Palud fut vu, vers la fin du mois de décembre, se promenant à bicyclette. Il avait donc à sa disposition une troisième bicyclette dont, jusqu’ici, on ignore le garage.
M. Le Gall vient en effet de raconter que, dans la matinée du 25 décembre dernier, alors qu’en compagnie de M. Couloch, ancien pharmacien à Lorient, il revenait à pied du Bas-de-la-Rivière, l’une des promenades favorites des Morlaisiens, il aperçut, au détour du quai de Tréguier, M. Cadiou qui s’apprêtait à enfourcher une bicyclette. M. Cadiou vit MM. Le Gall et Couloch et les attendit pour leur souhaiter le bonjour, puis il s’éloigna dans la direction de sa propriété de Keranster.
M. Couloch avait remarqué, assujetti au guidon, un paquet qui, enveloppé de papier de soie, ressemblait singulièrement à un paquet de gâteaux. On se souvient qu’un matin, vers fin décembre, une pâtissière de Morlaix vendit des friandises à M. Cadiou et lui en fit un paquet, qu’il attacha au guidon de sa bicyclette.
M. Le Gall fixe avec certitude la date de cette rencontre au jour de Noël, qui, en ce qui le concerne fut marqué par l’arrivée à Morlaix de son fils.
Donc M. Cadiou pédalait, le matin de la Noël, vers Keranster. Quel était son but ? Pour qui les gâteaux ? Pourquoi M. Cadiou, arrivant ensuite à Morlaix, vers une heure de l’après-midi, chez sa tante Mme Zacone [Zaccone], dit-il qu’il descendait du train de midi 48, venant de Landerneau ? Pourquoi M. Cadiou cachait-il l’emploi de son temps ?
Une perquisition fut effectuée mercredi à Keranster. Elle n’a pas amené la découverte de cette troisième bicyclette et n’a pas donné non plus d’autres résultats intéressants.

1er avril 1914 – p. 1 et 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGE
(Eure)
Accusé d’assassinat
Une expertise du docteur Paul

La chambre des mises en accusation de Rennes a refusé à l’ingénieur Pierre le bénéfice de la mise en liberté provisoire.
Le juge d’instruction a reçu les procès- verbaux des dépositions faites par les anciens ouvriers de la Grand’Palud aux commissaires de la brigade mobile, et dans lesquelles ils ont déclaré qu’ils ont vu le 30 décembre, dans la matinée, soit MM. Pierre et Cadiou ensemble ou séparément. Ces dépositions sont venues corroborer celle du contremaître Bignard.
Les magistrats du parquet de Brest continuent à croire que l’assassinat a été commis le 30 décembre, entre onze heures et midi.
Les magistrats du parquet attachent une grande importance à un fait d’apparence négligeable, mais qui semble bien montrer que l’assassinat remonte au 30 décembre. La femme de ménage de M. Cadiou, à Landerneau, lui a fait porter, les 28, 29, 30 et 31 décembre, le lait de son petit déjeuner ; les 28 et 29, M. Cadiou a bu ce lait après l’avoir fait tiédir le 30, il s’est préparé du tapioca au lait or, lors de la première autopsie, on a bien retrouvé dans l’estomac de M. Cadiou des traces de cet aliment ; le 31, la bouteille de lait était restée intacte à la porte de l’appartement de M. Cadiou.
L’autopsie faite par le docteur Paul, étant donné l’état de décomposition des lambeaux de chair qu’il avait prélevés, ne lui a pas permis de fournir un rapport scientifique sur le point de savoir si l’horrible blessure que portait M. Cadiou à la gorge avait été faite avant ou après la mort. Cependant le docteur Paul et les magistrats inclinent à supposer que M. Cadiou ayant peut-être crié ou s’étant débattu après avoir reçu le coup de revolver, l’assassin affolé, l’aurait achevé avec un couteau ou un instrument qu’il avait sous la main.
Mais on doit plus légitimement admettre que l’assassin a achevé sa victime avec le révolver dont il venait de se servir et dont il n’avait tiré qu’un coup. La blessure à la gorge reste donc mystérieuse, et on saisit l’intérêt qu’il y eût eu à déterminer et sa provenance et le moment dans lequel elle avait été faite.
Voici comment la justice envisage l’affaire : il est pratiquement impossible que M. Cadiou ait été assassiné ailleurs que dans le petit bois où il fut enterré. Toutes les hypothèses de suicide et de crime simulé, de transport du cadavre ne résistent pas, pensent les magistrats, à l’examen.
Pierre avait-il intérêt à faire disparaître M. Cadiou ? Oui, répond le dossier. L’ingénieur était lié à M. Cadiou par un traité lui interdisant de travailler dans une entreprise similaire pendant quinze ans. Quelques semaines avant le drame il fut question de fermer l’usine. Pierre, à ce moment, entra en pourparlers avec M. Legrand, il fut question du rachat de l’usine et l’on offrit de fort beaux appointements à Pierre. Tout à coup, M. Cadiou changea d’avis et racheta les actions de la société de blanchiment des cotons, parla d’agrandir son entreprise, d’acheter le moulin. C’était dès lors la ruine des espérances de Pierre qui, dans un moment de déception insurmontable, alors que Cadiou l’avait peut-être emmené dans les bois pour y examiner des sources, l’aurait tué d’une balle,
La survie de M. Cadiou
La défense a beau jeu pour démontrer que l’assassiné du 30 se promenait à bicyclette les 31 décembre et 1er janvier :
1° Les témoins qui affirmaient que Pierre, le 30, avait accompagné M. Cadiou sur la route du moulin, se sont rétractés. Il n’en reste plus que deux pour soutenir cette version ;
2° MM. Nicolas, Le Meillet [Lemeillet], Cabon, Caramour, Baron et Mme Baron, affirment que M. Cadiou se trouvait à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier ;
3° M. Le Gall, chef des bureaux de l’hospice de Morlaix ; son fils, élève à l’école navale de santé ; M. Graff, négociant à Saint-Pol-de-Léon, déposent, sous la foi du serment, qu’ils virent M. Cadiou en gare de Saint-Pol le 1er janvier, à sept heures du soir. Détail : adossé au bâtiment de la gare, M. Cadiou appuyait les mains sur une bicyclette. Ils le saluèrent.
M. Cadiou n’a donc pas été tué le 30 décembre.
Que fait-il à St-Pol ? Que faisait-il à Morlaix ? On ne sait. On sait seulement :
1° Qu’à l’insu des siens, et pour des motifs qu’il tenait secrets il s’est attardé dans la région ;
2° Qu’il faisait de mystérieuses visites à sa propriété de Kéranster.
3. Que pour ces déplacements mystérieux, il utilisait une bicyclette qui n’était pas l’une des machines garées dans la remise de sa maison de Landerneau.

4 avril 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGE
(Eure)
Accusé d’assassinat

L’arrêt de la chambre des mises en accusation de la cour de Rennes, qui a rejeté le pourvoi formé par Pierre, a été pris à l’unanimité ; le procureur général a requis lui-même contre la demande de mise en liberté provisoire. Il est convaincu de la culpabilité de Pierre et si celui-ci est, comme il y a toute probabilité de le croire, traduit devant la cour d’assises du Finistère, c’est lui-même qui viendra occuper le siège du ministère public et soutenir l’accusation.
Il paraît que l’enquête judiciaire va entrer maintenant dans une voie nouvelle, le parquet possédant des déclarations qui ne figurent pas encore dans la procédure et qui seraient de nature à éclaircir le mystère qui entoure la mort du directeur de la Grande Palue.
On sait que l’ingénieur Pierre, dans le courant de 1913, écrivit au directeur des poudres et salpêtres, plusieurs lettres révélant que son patron frustrait l’État, qui eurent pour conséquence de faire exclure Cadiou des adjudications de la guerre.
Le directeur de la Grande Palue, qui ne sut jamais d’une façon précise que Pierre était son dénonciateur, voulut répondre à ces accusations. Dans ce but, il réunit, en s’aidant des conseils d’un avocat de Brest, Me X.., un dossier comportant une cinquantaine de pièces démontrant qu’il n’avait pas commis les fraudes dont on l’accusait, et le 15 décembre, deux semaines avant sa disparition, il en informait par lettre le ministère de la guerre en réclamant l’ouverture d’une enquête « qui me permettra, disait-il, de me justifier des graves accusations portées contre moi ».
Au ministère de la guerre, on prit sa demande en considération. M. Claerbout, contrôleur des poudres, fut chargé de cette enquête ; mais lorsque le 15 février dernier, il se présenta à la Grande Palue et à Landerneau, au domicile de Cadiou, il ne put retrouver le dossier dont les documents devaient réduire à néant les dires de Pierre,
Or ce dossier, dit le Journal, se trouvait dans une serviette déposée au domicile de M. Cadiou, à Landerneau. Qui l’a enlevée ? On ne sait. Pourtant, dans les premiers jours de janvier, Pierre pénétrait seul dans l’appartement de son patron en prétextant des réparations à effectuer au téléphone.
Avait-il intérêt à s’approprier ces documents ? A cela encore, on ne peut répondre affirmativement. M. Jean-Marie Cadiou a bien assuré que le dossier constitué par son frère non seulement prouvait l’inexactitude des dénonciations de Pierre, mais qu’il comportait, en outre, des révélations importantes pour des tiers. Ces détails, M. Jean-Marie Cadiou les tient du directeur de la Grande-Palue, mais il ne peut être très précis, n’ayant pas pris connaissance du dossier.
Or, nous allons pouvoir connaître la valeur de ce dernier. Me X, l’avocat qui participa à sa confection, vient en effet de prévenir Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, que si sa cliente le déliait du secret professionnel, il pourrait faire connaître au magistrat la nature des pièces réunies par son mari pour sa défense. Me Vichot a aussitôt avisé de cette démarche Mme Cadiou. Nous saurons donc prochainement qui pouvait redouter la divulgation des documents figurant dans le dossier introuvable.
Le Matin, de son côté, a relevé toutes les dépositions permettant de croire que M. Cadiou vivait encore les 31 décembre et 1er janvier.
Le Parquet, dit M. Cadiou, s’était fait du tapioca au lait le matin du 30 décembre et que le médecin-légiste le retrouva dans l’estomac à l’autopsie.
Le docteur Rousseau déclare qu’il trouva seulement une bouillie blanchâtre et qu’en l’absence d’analyse chimique, il ne put dire si c’était du tapioca au lait.
M. Cadiou ne vivait guère que de laitage d’ailleurs.
Lorsque le cadavre fut déterré, on trouva dans le capuchon la casquette grise de cycliste qui coiffait M. Cadiou. Or, M. Le Gall déclare avoir vu M. Cadiou coiffé de sa casquette grise et habillé de son costume gris de cycliste le 25 décembre au matin, près de Morlaix, et le 1er janvier à la gare de Saint-Paul-de-Léon.
J’ai vu M. Cadiou à deux reprises, et lui ai parlé les deux fois. La première le 2 décembre au matin, à l’embranchement de la route de Ploujean et du chemin du bas de la rivière, près du muretin de Keranroux… Il tenait sa bicyclette à la main… Sur le guidon de cette bicyclette était accroché un petit paquet qui semblait être un paquet de pâtisserie. Nous nous sommes dit bonjour et nous nous sommes serré la main. Après quoi, il s’éloigna et prit, il me semble, la direction de la propriété qu’il possède à quelques kilomètres de Morlaix… Il était onze heures du matin… Il faudrait que j’aie perdu l’esprit pour affirmer cette chose si cela n’était point… Mes parents étaient en relations suivies avec les parents de M. Cadiou au Cléder, faisaient des affaires ensemble et moi je le connaissais depuis des années… »
Il convient ici de rappeler que c’est ce même jour de Noël que M. Cadiou arriva, après-midi, chez sa tante. Il lui cacha les courses qu’il avait faites le matin à bicyclette dans les chemins écartés de Morlaix et lui déclara, au contraire, qu’il arrivait à l’instant de Landerneau par le train Pourquoi altérait-il ainsi volontairement la vérité.
M. Le Gall a dit encore qu’il avait revu pour la seconde fois M. Cadiou le 1er janvier, à la gare de Saint-Paul-de-Léon.
On sait que ce jour-là, M. Cadiou était appuyé sur sa bicyclette et qu’au passage, il dit à M. Le Gall : « Bonjour Le Gall ». Les trois personnes qui accompagnaient le témoin ont permis de préciser le jour et les circonstances de la rencontre.
M. Le Gall ajoute que le 1er janvier, M. Cadiou était coiffé d’une casquette grise et était vêtu d’une casquette cycliste… Il avait sur le bras sa pèlerine en caoutchouc, celle qu’on devait retrouver auprès de son cadavre, le capuchon percé d’une balle…
Mlle Francine Le Cam, employée à la pâtisserie Quemeneur, place Thiers, à Morlaix, a confirmé le témoignage de M. Le Gall en ce qui concerne la présence de M. Cadiou à Morlaix le 25 décembre et l’achat des gâteaux :
– Le 25 décembre, au matin, jour de Noël, M. Cadiou est entré dans la pâtisserie et a choisi quelques gâteaux C’est moi qui l’ai servi… Il était vêtu d’un costume cycliste gris et coiffé d’une casquette grise… M. Cadiou, que je connais depuis de nombreuses années, me parla quelques instants et termina en me disant :
– Faites-moi surtout un paquet très solide, en laissant dépasser un bout de ficelle suffisamment long, car je vais fixer ce paquet sur le guidon de ma bicyclette et je vais assez loin…
« M. Cadiou, termine Mlle Le Cam, est revenu à la pâtisserie quelques jours plus tard et c’est moi encore qui l’ai servi… J’ai raconté tout cela à l’instruction, mais on ne m’a pas cru… »
On ignore toujours ce qu’est devenue cette bicyclette et vers quelle demeure M. Cadiou se dirigeait avec des gâteaux.

8 avril 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGÉ
(Eure)
Accusé d’assassinat

Faux alibi ou preuve d’innocence ? On lit dans le Matin :
A quelle date l’ingénieur Pierre et son patron se virent-ils pour la dernière fois ? C’est autour de ce point que pivote, en réalité, toute l’instruction de M. Bidart [Bidard] de La Noë.
S’appuyant sur le témoignage du contre-maître Bignard, l’accusation prétend que les deux hommes se virent dans la matinée du 30 décembre.
Pierre, lui, affirme qu’il n’a plus rencontré son patron depuis le 29 au matin. M. Cadiou devait, comme à toutes les fins de mois, lui remettre ou lui envoyer un chèque de 2.000 francs, sur lesquels l’ingénieur devait payer les employés et se régler lui-même.
L’industriel ne lui ayant pas fait tenir l’argent nécessaire à cette liquidation, Pierre écrivit, le 3 et le 31, à M. Cadiou. Il adressa ces deux lettres à Paris, au domicile de son patron, rue du Cherche-Midi ; elles furent ouvertes par Mme Cadiou.
La défense utilise ces deux lettres dans l’intérêt de Pierre qui, croyant son patron à Paris, lui écrivait pour lui adresser une demande normale et pour le tenir au courant de la marche des affaires.
L’accusation, cependant, n’accepte pas cette thèse.
Elle fait observer en effet que Pierre s’est un peu trop hâte d’écrire à son patron.
Si M. Cadiou a quitté Landerneau le 29, il n’a pu partir que par le train de 8 h. 30 du soir, qui arrive à Paris à 7 heures du matin. Il était donc matériellement impossible à Pierre de recevoir, dans la journée du 30, un chèque confié le matin même à la poste, à Paris, par M. Cadiou.
Ces lettres ont été versées au dossier par Mme Cadiou.

Voici le texte de la première lettre :
Landerneau, 30 décembre 1913.
Cher monsieur Cadiou,
J’ai été très surpris de ne pas recevoir par la poste le chèque demandé. J’ai appris, d’autre part, par le facteur, qu’un train avait déraillé sur la grande ligne. Le contrôleur a prélevé un échantillon de linters comme celui ci-joint, et a défendu de mettre cette balle dans les autoclaves. Faut-il passer outre ? En attendant, je laisserai cette balle de côté.
Vers deux heures, la machine a eu une panne et n’a pu donner sa vitesse que par moments. Les ouvriers sont partis à 4 h. 1/2. La panne de la machine provient du bris d’une goupille dans une soupape de la grande chaudière. Il faudra peut-être chômer demain.
Bien à vous, Louis PIERRE.

La deuxième lettre commence ainsi :
Landerneau, le 31 décembre 1913.
Cher monsieur Cadiou,
Je n’ai pas encore reçu votre chèque de 2.000 francs. Je n’ai reçu non plus aucun courrier.
M. Lamballe m’a donné les 2.000 francs contre reçu en attendant votre chèque.
De nombreux témoins ayant aperçu M. Cadiou le 30 décembre à l’usine, l’alibi semble se retourner contre Pierre et devenir une charge accablante.
Le déraillement dont il est parlé indique qu’écrivant à Paris, c’est de Paris que devait provenir le chèque retardé par l’accident.
Interrogé sur cet alibi important, Pierre a expliqué sa lettre de cette façon :
Lorsque M Cadiou quitta l’usine le lundi à midi, je lui ai demandé de l’argent pour payer les ouvriers.
– Je n’ai pas mon carnet sur moi, m’a-t-il répondu ; il est à Landerneau. Je vous adresserai aujourd’hui un chèque de Landerneau ou demain de Morlaix, car je compte m’arrêter quelques instants dans cette ville avant de gagner Paris.
Le lendemain, étonné de n’avoir rien reçu de mon patron, j’ai demandé au facteur s’il avait une lettre pour moi.
Non, m’a-t-il répondu, mais il s’est produit un accident sur la ligne et le courrier est en retard.
C’est alors que j’ai adressé à M. Cadiou, à Paris, la lettre datée du 30 décembre…

L’auto mystérieuse
Dans la nuit du 25 janvier, des habitants de Landerneau avaient entendu passer une auto qui faisait grand bruit et justement cette nuit-là deux témoins passant vers minuit 45 dans le bois voisin de la Grande-Palud avaient vu à peu de distance une lumière qui paraissait être à l’endroit où dix jours plus tard, le 4 février, on découvrit le cadavre de M. Cadiou. Ces témoins étaient Mme Lespagnol et M. Miossec.
Certains concluaient que le cadavre avait été apporté en automobile et enterré cette nuit-là.
Les inspecteurs de la sûreté auraient découvert que cette automobile si bruyante et qui bien loin de se cacher semblait vouloir réveiller tous les habitants de Landerneau était celle de jeunes fêtards qui faisaient une randonnée nocturne autour de Brest.
En présence des témoignages formels établissant que M. Cadiou se promenait à bicyclette les 31 décembre et 1er janvier, le juge d’instruction a interrogé Mlle Julia Juzeau la servante maitresse de l’ingénieur Pierre, sur ce qu’avait fait son amant les 31 décembre et 1 janvier.
Mlle Juzeau déclara que M. Pierre avait déjeuné le 1 janvier à l’hôtel Le Roch. Il passa l’après-midi à Landerneau et ne rentra chez lui que le soir. Le lendemain, l’ingénieur n’a pas quitté la Grand’Palud. Mlle Juzeau ne l’a, pour ainsi dire, pas perdu de vue.

11 avril 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGE
(Eure)
Accusé d’assassinat
Déposition de Mme Cadiou

Mme veuve Cadiou, dont la première déposition remonte au 9 février dernier, a été interrogée mardi par M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction. Mme Cadiou, accompagnée de son avoué, Me Vichot, est arrivée au palais à 9 h. 30. Elle a été immédiatement introduite dans le cabinet du juge, qui l’a invitée à faire connaître tout ce qu’elle savait sur le crime dont son mari a été la victime.
Mme Cadiou expliqua tout d’abord à M. Bidart [Bidrd] de La Noë la naissance de ses premières inquiétudes. Dans une lettre datée du 27 décembre, son mari lui faisait part de son intention de rentrer à Paris avant le premier de l’an. A quelle date exactement ? Il ne le savait pas encore, ayant quelques affaires à régler. Il annonçait qu’il rendrait visite le lendemain dimanche à ses sœurs de Cléder et qu’il fixerait par lettre ou par télégramme le jour de son retour. Mme Cadiou attendit vainement un mot de son mari le 29 et le 30. Le 31, rien encore. C’est alors qu’elle se décida à lui télégraphier à dix heures du matin : « Que signifie ton silence ? » Le silence persistant, à 3 heures de l’après-midi, sérieusement inquiète, Mme Cadiou fit porter un nouveau télégramme, adressé cette fois à Pierre. Pour comble de malchance ce télégramme ne parvint à destination que le lendemain.
Son anxiété croissait d’heure en heure. A la fin, elle n’y tint plus et télégraphia à M. Cloarec, député de Morlaix. On sait le reste.
En ce qui concerne la somnambule, Mme Cadiou déclare que Mme Saimpy [Sainpy] a agi à son insu. Tout ce qui a été dit à ce sujet par Mme Saimpy [Sainpy] et Mme Richard est absolument exact.
Votre mari, demanda le juge, avait-il plusieurs valises ?
Deux en cuir jaune. Il serrait ses vêtements dans l’une et dans l’autre il mettait des papiers importants.
Connaissiez-vous ces papiers ?
Non. Je sais qu’il y attachait une grosse importance, mais je ne les ai jamais lus. Je puis ajouter que mon mari m’a dit à plusieurs reprises qu’il possédait contre M. Legrand des documents compromettants. J’ignore lesquels.
Connaissiez-vous la situation financière de l’usine ?
Pas dans ses détails, mais je sais qu’elle était excellente. L’exercice 1912- 1913 s’est chiffré par un bénéfice net de 108.286 fr.
Le capital était de… ?
– 250.000 à 260.000 francs.
Votre mari se montrait par conséquent satisfait ?
– Très content. Et cependant, a ajouté Mme Cadiou en étouffant un sanglot, je me souviens qu’il m’a dit un jour qu’il paraissait plus préoccupé que d’habitude : « Cette affaire me tuera ! » Avait-il à ce moment un pressentiment de ce qui devait lui arriver ? Je ne sais.
Connaissiez-vous personnellement M. Pierre ? demande le juge.
A cette question, le visage de Mme Cadiou jusque-là très pâle, se colora. Oui, je sais, reprit-elle avec vivacité, certaines personnes ont insinué que M. Pierre avait pu éprouver pour moi un sentiment coupable, qu’un flirt même avait existé entre nous… Que sais-je ? moi, mais c’est faux, monsieur le juge, je vous le jure.

La confrontation
Mis en présence de Mme Cadiou, Pierre, les larmes aux yeux, proteste tout de suite contre l’odieuse accusation que l’on fait peser sur lui. Puis il change bientôt d’attitude ; il devient presque agressif.
– M. Cadiou, dit-il, qui avait refusé de verser au Syndicat des ouates et cotons les fonds qu’on lui demandait, était très mal vu dans ce milieu.
Vous m’étonnez, réplique Mme Cadiou, car on l’avait invité à accepter la présidence de ce Syndicat. Vous voyez bien que vous ne cessez de calomnier votre ancien patron.
Me Feillard intervient et demande :
Mais quel intérêt, madame, avait M. Pierre à faire disparaître votre mari ? Aucun.
Il a sans doute agi par haine. Il avait dénoncé M. Cadiou. Quand on trahit les gens, on devrait au moins avoir la pudeur de ne pas accepter leur argent.
Piqué au vif, Pierre répond que sa responsabilité était engagée. Il ne pouvait pas obtenir les cotons qu’il demandait et devait, par ordre, livrer à l’État des marchandises ne répondant pas aux conditions stipulées dans le cahier des charges.
Mme Cadiou.
Que voulez-vous que je réponde à cela ? Celui qui n’est plus, pourrait seul se défendre. C’est une lâcheté de plus. Après avoir déshonoré mon mari, on veut maintenant salir le nom des orphelins qu’il a laissés.
A propos du chèque que l’usinier devait, d’après Pierre, expédier de Morlaix, Mme Cadiou répond que cette version est inexacte. Son mari avait certainement terminé ses affaires à Morlaix le 30.
Non, dit Pierre, il m’avait parlé de travaux à faire exécuter dans sa propriété de Ploujean.
Il n’en a jamais été question. C’est d’ailleurs de Paris qu’il vous expédiait toujours de l’argent.
Il m’en avait déjà adressé de Morlaix.
Pendant les vacances peut-être, mais jamais en hiver.
L’avocat de Pierre, se faisant enfin l’interprète de son client, a déclaré que celui-ci avait été, à différentes reprises, lésé dans ses intérêts, que la comptabilité de la Gran’Palud était truquée et que par suite de ces expédients, Pierre n’avait pas perçu sur les bénéfices la part réelle à laquelle il avait droit.
Il a même précisé qu’en 1913 les bénéfices de l’usine ont été de 120.000 fr. au lieu de 108.286 fr. accusés sur les livres. Il devait donc toucher 1.800 fr. de pourcentage sur la différence entre ces deux sommes, ce qui tend à prouver qu’il n’avait aucun intérêt à la disparition de M. Cadiou. Pierre a demandé une expertise de la comptabilité de l’exercice 1912 qui se trouve en ce moment entre les mains de M. Bolloch, administrateur judiciaire.

Ce que contient le rapport du général Gaudin
Un reporter du Matin a rencontré un fonctionnaire très au courant de l’affaire de la Grand’Palud, dont le dossier, établi par le général Gaudin, est arrivé au parquet de Brest.
Je puis vous certifier, a dit ce fonctionnaire, que l’enquête faite à la Grand’ Palud par le contrôleur de l’armée Claerbout, à la demande de Pierre, a établi la véracité des dires de l’ingénieur en ce qui concerne les fraudes commises au préjudice de l’État.
Rien n’était fait correctement à l’usine Cadiou. L’ordre donné au directeur technique était formel. On peut le résumer ainsi :
« Livrez le bon coton à l’industrie privée et les déchets à Angoulême. Ne vous inquiétez pas du contrôle. Je m’en charge. » Cet ordre donné par M. Cadiou était connu du général Gaudin ; il l’a d’ailleurs déclaré quand, par commission rogatoire, il a été entendu à Paris.

15 avril 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou divise la Bretagne en deux camps

L’affaire Cadiou est revenue au premier plan de l’actualité et par son côté toujours mystérieux, elle soulève dans tous les pays la plus vive curiosité.
Dans la région d’Evreux, elle continue à passionner les esprits et cela se conçoit puisque l’ingénieur Pierre est originaire de Caugé, hameau de Branville où sa famille habite et est très honorablement connue.
Mais c’est en Bretagne que l’affaire soulève les débats les plus ardents et même les plus passionnés.
A Landerneau et à Morlaix, les suppositions les plus singulières et les plus ahurissantes sont envisagées très sérieusement.
Le plus amusant, c’est qu’il y a des hôtels et des cafés Pierristes et Cadiousards. On est divisé en deux camps bien tranchés. Dans l’un, on admet la présence de M. Cadiou à Morlaix le 30 décembre et le 1er janvier ce qui revient à admettre l’innocence de Pierre ; dans l’autre on sourit et on traite de fables et de chimères les affirmations de ceux qui ont rencontré l’ancien avoué à ces dates. Par-dessus le marché, les deux polices chargées de l’enquête travaillent l’une contre l’autre et se contrecarrent.
La police spéciale est persuadée que M. Cadiou a été tué le 30 décembre et la police mobile affirme qu’il était vivant le 1er janvier.
Le parquet de Brest, admet que l’ancien avoué a été tué le 30 décembre et le parquet de Morlaix dit le contraire. C’est le désaccord le plus absolu, c’est le chaos. L’affaire Pierre est devenue la grande affaire, le pendant de l’affaire Dreyfus.

Échange de témoins
On conçoit que cet état d’esprit devait amener des froissements et cela n’a pas manqué.
Me Vichot chargé des intérêts de Mme Cadiou qui s’était portée partie civile estimant que Me Feillard, le défenseur de Pierre, avait interpellé brutalement sa cliente lors de la confrontation dans le cabinet du juge d’instruction lui avait envoyé ses témoins. Allait-on voir à propos d’un crime un duel pouvant causer mort d’homme entre un avocat et un avoué ? Il n’en a rien été car les quatre témoins après examen du différend ont estimé qu’il n’y avait pas lieu à rencontre.
Cet incident montre bien à quel point les esprits sont surexcités dans la région de Landerneau, Morlaix et Brest.

Pierre est interrogé sur son passé
Vendredi dernier, M. Bidard de la Noé a interrogé Pierre sur son passé, depuis sa naissance jusqu’au jour de son arrestation. Nos lecteurs connaissent ces détails qui nous avaient été donnés par Mme Pierre lorsque nous étions allés la voir à Caugé à la suite de l’arrestation de son fils.
Je suis né le 24 octobre 1882 au hameau de Branville, commune de Caugé, près Evreux où mon père dirigeait une exploitation agricole. La ferme et ses dépendances sont aujourd’hui exploitées par mon beau-frère, M. Hébert. J’ai fait mes premières études à l’école communale de Caugé. Entré en 1893 à l’institution Saint-François de Sales, à Evreux, j’en sortis avec mon baccalauréat ès-lettres. J’ai ensuite suivi les cours de l’école libre Sainte-Geneviève, rue Lhomond, à Paris, puis à l’École centrale, où j’ai passé trois ans. Devenu ingénieur des arts et manufactures, j’ai fréquenté pendant quelques mois le Conservatoire des arts et métiers, puis je suis entré dans une fabrique de produits chimiques à Courbevoie…
« En mars 1909, j’entrai à la Grand’Palue aux appointements de 250 francs par mois et une part dans les bénéfices.
« Aucun incident ne marqua mes débuts à l’usine. L’entière direction de celle-ci m’étant confiée, on augmenta mon traitement de 50 francs par mois, et l’on décida que ma part de bénéfices serait de 1 ½ %.
« Par un traité valable jusqu’en février 1915, je m’engageais à assurer la surveillance, à faire les commandes, à m’occuper de la fabrication et de la comptabilité.
« La vie étant des plus monotones à Landerneau, je demandai en 1912 une jeune fille en mariage. Elle accepta, mais à condition de ne pas habiter la Bretagne. Je priai alors M. Cadiou de me chercher un remplaçant, mais il n’en trouva pas, paraît-il. Le projet de mariage n’eut donc pas de suite. Cependant, la situation devenait de plus en plus tendue entre moi et mon directeur. Celui-ci s’obstinant à ne pas livrer aux poudreries les marchandises irréprochables que l’on devait leur donner ; ma responsabilité étant en jeu, je crus devoir aviser le général Gaudin des agissements de M. Cadiou, et celui-ci fut rayé de la liste des fournisseurs de la guerre.
« J’appris au début de décembre que M. Cadiou était en pourparlers avec deux ingénieurs sollicitant mon emploi. On m’offrait, d’autre part, la direction de l’usine qui se montait à Daoulas. J’acceptai en principe. Le général Gaudin vint à cette époque à Landerneau et mon départ fut définitivement arrêté. Mes services à la Grand’Palue devaient se terminer en juillet 1914. »

Les témoins de Morlaix sont entendus
Vendredi, le juge d’instruction a également entendu les personnes qui ont déclaré avoir vu à Morlaix, M. Cadiou le 31 décembre et le e janvier. Les dépositions de ces personnes ont, on le comprend, la plus extrême importance puisqu’elles détruisent complètement le système d’accusation qu’ont essayé d’établir contre Pierre les magistrats du parquet de Brest et d’après lequel l’assassinat de l’administrateur de l’usine de la Grand’ Palud a été commis le 30 décembre, vers onze heures du matin, à l’endroit où le cadavre a été, le 4 février, découvert.

La tante de M. Cadiou se rétracte
Un autre témoignage important sur lequel le Parquet général et le Parquet de Brest s’appuyaient pour prétendre que M. Cadiou n’était pas allé à Morlaix vient de s’effondrer. C’est celui de Mme Zaconne [Zaccone], tante de M. Cadiou qui habite Morlaix.
On sait qu’elle avait dit être restée le 1er janvier, de 8 h. à 10 h. du matin, à sa fenêtre et elle aurait certainement vu son neveu M. Cadiou. En effet il était passé en face de chez elle et il y avait été rencontré par M. Caramour et M. Cabon, facteur. Ce dernier lui dit « Bonjour ! » et M. Cadiou répondit : « Bonjour Cabon ! »
Or Mme Zaconne [Zaccone] reconnait maintenant être allée le 1er janvier vers 9 h. faire visite à ses voisines Mlles Levesque et être restée chez celles-ci pendant une heure.
C’est pendant ce temps que M. Cadiou est passé et il n’est donc pas étonnant qu’elle n’ait pas vu son neveu.

L’histoire des poudres
La divulgation du résultat de la commission rogatoire envoyée au général Gaudin est venue corroborer les graves accusations portées par Pierre contre M. Cadiou. Les milieux maritimes en sont vivement émus. Il est maintenant établi qu’ordre avait été donné à Pierre de faire faire à l’usine de la Grand’Palud un tri dans les cotons afin de réserver les mauvais déchets aux poudreries de l’État et livrer les bons à l’industrie privée.
Tous les lots de poudre qui furent jetés à la mer après les catastrophes de l’« Iéna» et de la « Liberté » avaient été fabriqués avec des cotons de cette provenance et l’on ne peut qu’approuver l’ingénieur Pierre d’avoir dénoncé un semblable trafic qui devenait criminel, puisque de ce fait des centaines d’hommes ont trouvé la mort et des centaines de millions se sont transformés instantanément en fumée et en ferraille.
L’ingénieur Pierre a remis à son avocat Me Feillard, un mémoire au sujet du scandale des poudres. Il est aujourd’hui au pouvoir de l’accusé de rouvrir cette affaire qui amena une longue enquête en 1911 et 1912. D’après son avocat Pierre parlera en temps utile et il apportera ainsi des éléments qui ne pourront être que favorables à sa cause.

Nouvelle demande de mise en liberté provisoire
Me Feillard, considérant que la rétractation de Mme Zacconne [Zaccone] et les déclarations précises des témoins qui ont vu M. Cadiou le 31 décembre et le 1e janvier à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon, ont une force probante, va remettre à M. Bidard de la Noë une nouvelle requête de mise en liberté provisoire en faveur de Pierre.

18 avril 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGÉ
(Eure)
Accusé d’assassinat

M. Cadiou le 1er janvier

M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction à Brest a entendu MM. Caramour, maître couvreur et adjudant de la compagnie des sapeurs-pompiers ; Treanton, antiquaire, conseiller municipal, et Le Cabon, facteur de télégraphes, qui ont renouvelé devant lui les dépositions qu’ils ont déjà faites devant M. Le Clech, juge d’instruction de Morlaix. MM. Caramour et Le Cabon ont persisté à affirmer que le 1er janvier, dans la matinée, ils ont bien vu M. Cadiou à Morlaix, et ils ont entouré leurs dépositions de détails particuliers.
M. Treanton a vu le 25 décembre, vers 2 h. 15, M. Cadiou qui descendait du bac, au bas de la rivière, à Morlaix. L’usinier était un client de sa maison et il lui a causé.
M. Cadiou avait dit à sa tante qu’il était venu voir cette après-midi-là qu’il arrivait du train. Pourquoi ce mensonge ?
Un autre témoignage vient de se produire à Morlaix. Un ancien facteur de train, M. Guillemet, âgé de 24 ans, dit avoir aperçu le 1er janvier M. Cadiou habillé en cycliste et longeant la voie vers 13 h. 40.

Une lumière mystérieuse
Sous le titre : « Le véritable mystère de la Grand Palud », l’Ouest-Eclair dit que si nulle trace n’a été retrouvée du lieu où M Cadiou aurait couché et mangé les 31 décembre et 1er janvier c’est qu’il logeait chez M. Cloarec, député de Morlaix, son ami intime.
A cette époque, la maison était inhabitée, M. Cloarec étant à Paris, cependant on y aurait vu une lumière dans la nuit du 1er au 2 janvier.
Le juge d’instruction M. Bidart [Bidard] de la Noë a déclaré aux journalistes qu’il ignorait tout des rapports de police auxquels l’article de l’Ouest-Eclair fait allusion.

22 avril 1914 – p. 3

UN INGÉNIEUR DE CAUGÉ
(Eure)
Accusé d’assassinat

Le juge d’instruction de Brest, a entendu Me Bodet, avocat à Brest, qui lui a déclaré que, au cours du mois de juillet, août ou septembre, M. Cadiou, qui était venu le consulter au sujet de l’affaire du wagon de coton qui avait été facturé deux fois à la Poudrerie nationale d’Angoulême, lui avait fait connaître qu’il avait constitué un dossier en vue de se défendre contre les accusations qui avaient été portées contre lui au ministère de la guerre.
M. Cadiou avait un dossier dans sa serviette ; mais il ne lui a pas montré.
M. Bidard de la Noë a aussi entendu M. Vacheron [Vacheront], propriétaire et maire de la commune de la Forest, qui lui a déclaré que, au cours d’octobre, M. Cadiou était venu le voir, en vue d’entrer en pourparlers avec lui pour acquisition de sources dont il avait besoin en vue de fournir de l’eau pure à son usine.
On lit dans le Journal :
Le juge a entendu ensuite le maire de la Forest, M. Vacheront. M. Vacheront a répondu tout d’abord qu’en novembre 1913, M. Cadiou lui fit part de son désir d’acquérir des sources. Des pourparlers furent entamés. M. Cadiou devait prendre une décision définitive à la fin de l’année. M. Vacheront ne devait cependant pas le revoir.
Le 1er février dernier, M. Maubian, piqueur de M. Vacheront, releva des traces du passage d’un sanglier à l’endroit où le cadavre de M. Cadiou devait être découvert trois jours plus tard. Le piqueur effaça les traces avec l’intention de venir le lendemain voir si le sanglier était repassé ; mais l’animal fut signalé dans une autre partie du bois et M. Maubian n’eut pas à retourner dans le chemin creux.
Je chassais presque tous les jours dans ce bois, a ajouté M. Vacheront. Jamais je n’ai remarqué de traces suspectes. Dans le courant de janvier, mes chiens me conduisirent même dans le chemin creux, à une dizaine de mètres du ruisseau, et par conséquent de la fosse. Je n’ai rien remarqué d’anormal dans leur attitude Si le cadavre se trouvait là à ce moment, comment se fait-il que les chiens n’aient rien senti ?
Mais voici qui est étonnant : pendant que l’on déshabillait le corps de M. Cadiou, le 4 février, M. Vacheront entendit soit le procureur de la République, soit le juge d’instruction, demander :
Où est la casquette de la victime ? La casquette se trouve peut-être dans le manteau, dit Pierre, je vais voir.
L’ingénieur alla chercher la casquette. Quand il revint, il déclara à plusieurs personnes qu’il y avait du sang à l’intérieur de la coiffure et plus précisément à la partie postérieure du cuir, c’est-à-dire à l’endroit qui correspondait à la plaie causée par la balle.
M. Vacheront est formel. Il a entendu lui-même Pierre faisant part de sa remarque à qui voulait l’entendre.
Que reste-t-il, dès lors, de cet argument de l’accusation : Pierre a tranché la gorge du cadavre pour induire la justice en erreur sur la cause de la mort et détourner l’attention de la blessure de la nuque ?
L’ingénieur Pierre avait intérêt à ce que la balle ne fût pas découverte. Aurait-il signalé lui-même les maculatures sanglantes qui devaient fatalement amener le médecin légiste à examiner la nuque du cadavre ? Mais on ne prêta à la remarque de Pierre qu’une attention distraite. Tous les assistants étaient hypnotisés à ce moment par l’énorme plaie de la gorge.
Ceci est également caractéristique : M. Vacheront a vu Pierre laver le manteau de M. Cadiou avec l’aide de M. Haran. M. Vacheront est certain que quelqu’un est venu de la part de Pierre prévenir les magistrats que le caoutchouc portait au cou un trou qui pouvait être celui d’une balle. Mais à cela on ne prêta pas attention.

25 avril 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGÉ
(Eure)
Accusé d’assassinat
Révélations extraordinaires

L’ancien veilleur de nuit Bossart [Bossard], qui a déjà raconté des histoires abracadabrantes vient d’en raconter une plus forte encore à M. Bidard de la Noé, juge d’instruction à Brest. Atteint de troubles cérébraux jadis, ayant eu affaire déjà avec la justice c’est un témoin suspect. De plus, après avoir bavardé avec des ouvriers qui déchargeaient un navire, après avoir dit en mars qu’il détenait la clé du mystère, il avoua qu’il ne savait rien.
Il affirma au juge qu’il découvrirait l’arme du crime, la montre et le porte- feuille de la victime ; après avoir cherché toute une journée accompagné d’un inspecteur de la Sureté, il ne trouva rien.
Voici la nouvelle déposition faite par Bossart [Bossard] mardi dernier :
Le 31 décembre, vers 4 h. 30, je me rendais de Saint-Divy à l’usine, par le bois. A l’intersection du chemin principal et du sentier à l’extrémité duquel le corps de M. Cadiou devait être retrouvé le 4 février, je remarquai, dans la neige, des traces de pas. Intrigué, je les suivis. Elles m’amenèrent jusqu’au bout du sentier. A l’endroit où elles s’arrêtaient, il n’y avait pas de neige, mais sur la terre, fraichement remuée, avaient été amoncelées des feuilles, comme pour dissimuler quelque chose.
» Ignorant à ce moment la disparition de M. Cadiou, je ne poussai pas plus loin mes investigations.
» Le 17 janvier, l’inspecteur Lemel [Lemez], de la police spéciale, me pria de l’aider à exécuter des recherches dans les bois : Pierre, qui paraissait assez inquiet nous accompagna jusque sous le pont du chemin de fer. A la sortie de l’usine, il nous donna des indications qui nous éloignaient de l’endroit où se trouvait le cadavre de M. Cadiou.
Prenez, nous dit-il, l’allée de sapins qui monte vers le bois ; elle vous conduira à l’étang. C’est là que M Cadiou devait aller voir des sources. »
» Je ne suivis pas ces conseils et je conduisis l’inspecteur Lemel [Lemez] où j’avais vu la terre remuée le 31 décembre. Là, le vent m’apporta une odeur de viande pourrie. Très troublé, je m’éloignai. Nous ne trouvâmes rien ce jour- là, mais je voulais à toute force éclaircir le doute horrible qui m’était venu et, le lendemain dimanche, je revins seul, cette fois, dans le sentier. Vous peindre ma stupeur serait impossible ! A deux pas de moi, la partie postérieure d’une tête humaine apparaissait à fleur de terre. Je crus que j’allais mourir d’épouvante !
» J’eus cependant la force de recouvrir de terre les débris humains qu’un animal avait sans doute mis à jour, et, fou de terreur à l’idée que l’on pourrait me voir à l’endroit où gisait le corps de mon patron, je pris la fuite.
Bossard a prétendu que s’il n’avait pas parlé plus tôt, c’était de peur d’être soupçonné.
M. Jean-Marie Cadiou questionné sur les révélations de Bossard a dit qu’il les ignorait et que c’était la somnambule et non Bossard qui lui avaient fait découvrir le corps de son frère.

Arrestation de Bossard
Les inspecteurs de la Sureté sur l’ordre de M. Guilmard, procureur de la République, ont mis en état d’arrestation Jacques Bossard, sous l’inculpation de complicité d’assassinat.
Bossard s’est borné à répondre en riant aux commissaires.
Si M. Bidart [Bidard] de la Noé croit que c’est moi le coupable, il se trompe beaucoup !
Les magistrats ont opéré dans le domicile de Bossard la saisie d’un grand nombre de carnets, de cahiers et de pièces volantes sur lesquels l’ancien veilleur de nuit a inscrit au jour le jour ses impressions à la suite de la disparition de M. Cadiou.
Pendant tout le voyage en automobile, de Saint-Divy à Brest, Bossard gouailla :
Quand même ! c’est rien épatant de se balader en automobile aux frais de la princesse…. Ça vaut rudement mieux que le panier à salade….
Enfin, dans l’après-midi, Bossard fut amené dans le cabinet du juge d’instruction.
Bossard renouvela sa narration, mais sous une forme moins affirmative.

29 avril 1914 – p. 3

UN INGÉNIEUR DE CAUGÉ
(Eure)
Accusé d’assassinat

Le témoin inculpé Bossard

L’ancien gardien de nuit de l’usine de la Grande-Palue, le nommé Bossard avait prétendu avoir vu le 17 janvier la tête de son ancien patron qui sortait de terre à l’endroit où 15 jours plus tard, le frère du mort allait découvrir le cadavre sur les indications de la somnambule de Nancy.
Bossard recouvrit la tête avec de la terre et s’enfuit. Il a été arrêté.
Ce malheureux, qui fut interné à l’asile d’aliénés de Quimper, parait bien avoir berné la justice une fois de plus. Interrogé le lendemain de son arrestation, il déclara :
Ce n’est pas moi qui ai aperçu le 17 janvier la tête de mon patron, émergeant du sol dans le bois de la Grande-Palue. C’est M. Le Gall, journalier à Ploudiry. Le juge convoqua ce dernier, qui fut stupéfait de se voir interroger à ce sujet. On le confronta avec Bossard. Alors Bossard très tranquillement, répondit :
C’est un autre Le Gall. En Bretagne il y en a beaucoup portant ce nom.
Mais où habite celui auquel vous faites allusion ?
Je n’en sais rien, répliqua brusquement Bossard.
Dans la matinée, le juge avait interrogé M. Lemez, inspecteur de la police spéciale de Brest, qui fut le premier confident de Bossard.
M. Lemez certifia que le 17 janvier, alors qu’il recherchait le corps de M. Cadiou dans le bois de la Grande-Palue, Bossard s’éloignait en toute hâte chaque fois qu’il se rapprochait du fourré où fut découvert plus tard le cadavre.
Qu’avez-vous à répondre ? demanda le juge au veilleur de nuit, après lui avoir fait donner lecture de la déposition de l’inspecteur
Rien, dit-il ; c’est de la blague, et je vous répète que je ne parlerai plus. Il est donc inutile que vous me posiez de nouvelles questions.

2 mai 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGÉ
(Eure)
Accusé d’assassinat

Le parquet de Brest a fait demander à Caugé des renseignements sur l’ingénieur Pierre.
Lorsque, à la suite de l’arrestation de l’ingénieur Pierre, qui était inculpé d’avoir assassiné M. Cadiou, nous étions allés voir ses parents qui habitent à Caugé, hameau de Branville, nous avions recueilli tant sur la famille que sur le compte du jeune homme, les renseignements les meilleurs.
Ainsi qu’on le sait, alors qu’il était tout gamin, Pierre avait fréquenté l’école communale de Caugé et il avait conservé le meilleur souvenir de son instituteur, M. Guilmo, car plus tard, lorsqu’il fut en pension ou lorsqu’il préparait l’Ecole centrale, il ne manquait pas à l’époque des vacances, d’aller rendre visite au maître qui lui avait donné les premiers éléments de l’instruction.
Un de nos amis de Caugé nous a raconté que ces jours derniers, le juge d’instruction de Brest, M. Bidart [Bidard] de la Noë, avait demandé qu’une enquête soit faite à Caugé pour savoir quelle réputation avait auprès des habitants de la commune, l’ingénieur Pierre. C’est pourquoi l’autre jour, des gendarmes sont allés voir le maire et diverses autres personnes notables de la commune, afin de leur demander leur opinion sur Pierre.
Il est probable, sinon certain, que les renseignements ont été très bons, car l’ingénieur, ainsi que sa famille, du reste, jouissent dans la contrée d’une réputation à l’abri de toute critique.
Lors de notre première enquête à Caugé, on nous avait dit que l’ingénieur qu’on appelait « Monsieur Pierre » était peu communicatif et se montrait assez réservé avec ses anciens camarades d’école, mais cela n’impliquait pas qu’on le considérât comme un garçon fier.
Il s’était installé un laboratoire chez ses parents, car il était passionné pour la chimie et pendant ses vacances, alors qu’il était à l’École centrale et plus tard quand il venait à Caugé, il passait son temps à faire des analyses de terres.
Ainsi que nous l’avaient dit ses parents eux-mêmes, il avait beaucoup d’amour-propre et son grand désir, puis plus tard, sa satisfaction, fut pour lui de n’être plus à la charge de sa famille et de gagner honorablement sa vie.
Voilà évidemment ce qui a pu être envoyé comme renseignements au juge d’instruction de Brest, et nous serions fort étonné si quelqu’un du pays avait dit quoi que ce fût de parfaitement désobligeant sur le compte de l’ingénieur Pierre.
Ce n’est certes pas l’enquête tardive faite à Caugé qui ajoutera la moindre charge à l’actif d’un homme qui, depuis 3 mois qu’il est en prison, attend que la justice ait découvert une preuve palpable et tangible de sa culpabilité dans l’assassinat de M. Cadiou.
Bossard est toujours en prison et ne sera très probablement pas relâché de sitôt. Les objets trouvés en sa possession ont été adressés à Paris à Mme Cadiou, mais celle-ci n’a pas encore fait connaître si le mouchoir, le canif et le cure- ongles trouvés chez l’inculpé appartenaient à son mari.
M. Bidart [Bidard] de la Noë persiste d’ailleurs à croire que Bossard a joué un rôle dans le drame, et il compte lui faire subir un nouvel interrogatoire.
– Si Bossard persiste à déclarer qu’il ne sait rien, il sera soumis à un examen mental, et si le médecin légiste reconnaît qu’il est pleinement responsable de ses actes, il sera poursuivi pour outrages à la magistrature.
L’ancien veilleur de nuit ne retournera donc pas de sitôt dans sa chaumière de Saint-Divy, où l’attend sa vieille mère. Il est une autre mère qui se désole, c’est Mme Pierre.
Elle est restée à Landerneau et vient chaque semaine à Brest, où il lui est permis de s’entretenir quelques minutes avec son fils dans le parloir de la prison.
L’ingénieur n’a pas changé d’attitude. Calme et docile, il n’a pas un mouvement de révolte. Il passe la plupart de son temps à faire de l’étoupe avec les autres détenus, ou lit des ouvrages de science que lui a fait parvenir son défenseur.

Le mystère s’obscurcit encore

Rencontre dans la forêt à 3 h. 30 le 30 décembre

Averti par une lettre anonyme envoyée au juge de paix, le juge d’instruction de Brest s’est rendu mercredi à Landerneau et entendit un nouveau témoin Mme Emery [Hemery], qui est âgée d’une soixantaine d’années. Elle fut précise. Dans l’après-midi du 30 décembre, assura-t-elle au juge, j’ai rencontré, dans la forêt de la Grande-Palue, M. Cadiou et M. Pierre. Je me dirigeais vers l’usine, alors qu’ils allaient dans le sens opposé. En passant près d’eux, je saluai M. Pierre qui, voyant la charge de bois que je portais, me dit : « Vous savez qu’il est défendu de couper du bois vert ! » « Je sais, répondis-je ; mais c’est du bois mort que j’emporte. » M. Cadiou n’intervint pas et je continuai ma route. C’est tout ce que je sais. C’était beaucoup. Etes-vous bien certaine, demanda le juge, de la date à laquelle vous avez rencontré M. Cadiou et M. Pierre ? Absolument sûre, répondit la vieille paysanne ; c’était le mardi 30 décembre vers 3 h. 30 de l’après-midi. Je ne puis me tromper, car je vais ramasser du bois tous les mardis. D’ailleurs dès que l’on parla de la disparition de M. Cadiou, j’ai raconté que j’avais vu ce dernier la veille du dernier jour de l’année.
Mais pourquoi n’avez-vous pas pré- venu la justice ?
Je suis une malheureuse ; avais-je besoin de me mêler à cette histoire ? On en parle déjà assez comme ça !
Mais pourquoi n’avez-vous pas prévenu la justice ? Je suis une malheureuse ; avais-je besoin de me mêler à cette histoire ? On en parle déjà assez comme ça !
Et ce fut tout.
M. Bidart [Bidard] de la Noé, en interrogeant d’autres personnes, put se convaincre que le récit qu’il venait de recueillir, Mme Emery [Hemery] l’avait fait à plusieurs de ses voisines dans les premiers jours de janvier. Il put établir aussi, après une rapide enquête à la Grande-Palue, que, dans l’après-midi du 30 décembre, Mme Emery [Hemery]alla bien ramasser du bois dans la partie de la forêt où fut retrouvé le cadavre de M. Cadiou.
Voilà, on en conviendra, un témoignage singulièrement bizarre. Pierre, il faut le rappeler, assure avoir vu son patron pour la dernière fois le 29 décembre.
Une vingtaine d’ouvriers de la Grand-Palue certifient qu’il est venu à l’usine le 30 décembre et qu’il en est parti vers onze heures avec son ingénieur.
D’après l’accusation, M. Cadiou aurait été tué peu de temps après, puisque Pierre revint à l’usine à midi. Et maintenant on affirme que M. Cadiou était vivant à 3 h. 30. Où a-t-il déjeuné, puisqu’à la première autopsie on trouva du laitage dans son estomac ?
Ces questions ne gênent guère les magistrats. Atteint d’entérite et souffrant de l’estomac, répondent-ils, M. Cadiou oubliait souvent de déjeuner ; il a pu prendre seulement une tasse de lait au domicile de Pierre ; il alla ensuite visiter les sources qu’il voulait capter afin d’alimenter son usine, revint chez son ingénieur avec qui il retourna dans la forêt.
Julia Juzeau, l’ancienne servante de Pierre, a été interrogée à Paris par un reporter sur la déposition de la mère Emery [Hemery]. Elle s’est étonnée que la déposition vienne si tard, surtout alors que Mme Emery [Hemery] assista à l’exhumation du cadavre en février et aida les policiers à couper les broussailles autour de la fosse.
Elle a ajouté :
Je persiste aussi formellement qu’au début de l’enquête à affirmer que mon maître n’a pas quitté son domicile au cours de l’après-midi du 30 décembre. Après le déjeuner, qu’il prit seul, l’ingénieur sortit de la maison pour aller au jardin ; à 3 heures, il rentrait dans sa chambre et devait y rester jusqu’au soir. Plusieurs détails m’ont permis de fixer absolument ce point. Comme j’étais ce jour-là dans la chambre de M. Pierre, occupée à brosser ses habits à la fenêtre, je vis passer les ouvriers de l’usine, qui avaient abandonné les ateliers bien plus tôt que d’habitude à la suite d’un accident de machine. Surprise, je regardai une pendule. Il était 4 h. 30. Ce fait fut reconnu exact. Eh bien, je suis certaine que M. Pierre se trouvait dans la chambre depuis plus d’une heure.
Pierre tarda à répondre à la dépêche de Mme Cadiou
On lit dans le Journal :
Durant son séjour à Landerneau, le juge d’instruction a recueilli de nouveaux renseignements qui ne semblent pas devoir être dédaignés.ar On se rappelle que, le 31 décembre, Mme Cadiou, étonnée de ne pas voir arriver son mari qu’elle attendait pour les fêtes du nouvel an, télégraphia pour avoir de ses nouvelles, à Landerneau et à Pierre, à la Grande-Palue. Ce dernier lui répondit seulement le 2 janvier.
Le télégramme avait été déposé chez une voisine, raconta-t-il, et je ne l’ai eu en ma possession que le 1er janvier dans la soirée.
En effet, le 1er janvier, à 3 h. 30, le facteur n’ayant trouvé personne au domicile de Pierre remit le télégramme dont il était porteur à Mme Grall. Cette dernière, à la tombée de la nuit, apercevant de la lumière chez l’ingénieur, s’empressa de lui porter le télégramme. Pierre, en sa présence, l’ouvrit et aussitôt, dit : « Je vais être obligé d’aller à Landerneau. » Mais il n’y alla pas, et le lendemain, M. Marcou, qui assista à l’ouverture du courrier, vit Pierre faire sauter la bande encore collée du télégramme reçu la veille qu’il relut comme s’il en ignorait le contenu. Puis, se tournant vers M. Marcou, il le pria d’aller porter à Landerneau une dépêche adressée à Mme Cadiou, qui était ainsi conçue : « Suis comme vous sans nouvelle depuis lundi. »
Pourquoi Pierre tarda-t-il tant à ré- pondre à la femme de son patron ? Pourquoi, après avoir pris connaissance de son télégramme, le mélangea-t-il, le lendemain, au courrier qui venait de lui parvenir ?

6 mai 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGÉ
(Eure)
Accusé d’assassinat

Pierre a été confronté avec la mère « La Fumée »

On lit dans le Journal :
M. Bidart [Bidard] de la Noé est un magistrat consciencieux et tenace. Depuis quatre mois, il s’efforce à éclaircir le mystère de la Grande-Palue. Les témoins se succèdent dans son cabinet, il multiplie les confrontations, il n’hésite pas à se rendre inopinément chez les personnes susceptibles de lui fournir un renseignement intéressant. Il n’a pas une minute de répit. L’affaire Cadiou occupe ses journées et trouble ses nuits et cependant sa bonne volonté souriante et infatigable est à peu près stérile.
Heureusement le juge d’instruction de Brest ignore le découragement.
Avant-hier, très ému par les déclarations que venait de lui faire Mme Emery [Hemery], cette vieille paysanne de Landerneau, plus connue sous le nom de la mère La Fumée, il voyait déjà Pierre confondu. Aujourd’hui, il se rend compte qu’il s’est trompé ; mais il n’en conserve nulle colère, quoique la mère La Fumée lui procura une illusion qui lui fut douce.
La confrontation qui eut lieu cet après-midi dans son cabinet détruisit complètement l’effet produit par les affirmations de Mme Emery [Hemery]. Celle-ci maintient bien avoir rencontré M. Cadiou et Pierre dans le bois de la Grande-Palue, mais elle ne peut être formelle quant à la date de cette rencontre. C’est le 30 décembre, affirmait-elle. Pourtant, quand elle fut mise en présence de M. Bougue, conseiller municipal de Landerneau, et de M. Perron, retraité de la marine, elle se montra hésitante. A l’un, elle avait dit que cette rencontre avait eu lieu le 29 décembre et à l’autre le 15 du même mois.
Ne vous troublez pas, madame, conseillait M. Bidart [Bidard]de la Noé ; réfléchissez bien.
Mais la mère La Fumée n’était pas d’humeur à faire un effort de mémoire.
Après tout, déclara-t-elle, cela m’est Et il fut impossible d’obtenir d’elle une précision quelconque.
Pierre qui assistait à cette confrontation, fut bref et catégorique :
– Cette femme se trompe, déclara-t-il au juge, car je ne suis jamais allé dans la forêt de la Grande Palue avec M. Cadiou. Au surplus, je tiens à vous répéter, une fois de plus que j’ai vu pour la dernière fois mon patron le 29 décembre à 11 h. 15 du matin.
Maintenez-vous votre déposition ? demanda le juge à la mère La Fumée.
Si vous voulez, répondit-elle négligemment.
Aussi est-il probable que M. Bidart [Bidard] de la Noé, quelque ennui d’amour-propre qu’il en éprouve, ne voudra pas retenir les propos incohérents de ce témoin, dont les révélations pendant quelques heures lui semblèrent exceptionnellement graves.
On sait que le laboratoire de toxicologie avait été chargé de constater si les viscères de M. Cadiou ne recélaient pas de traces de poison. Ces recherches furent négatives. On crut pendant long- temps que cet examen avait été réclamé par le parquet afin de démontrer que le directeur de la Grande-Palue n’avait pas été empoisonné, comme le prétendaient certains défenseurs de Pierre après le 1er janvier. On se méprenait. En s’adressant au laboratoire de toxicologie, le procureur de la République cherchait au contraire à savoir si M. Cadiou n’avait pas été empoisonné par Pierre lui-même, car dans les papiers de ce dernier il avait été trouvé une lettre dans laquelle un pharmacien de Bois-Colombes, M. Faucon, annonçait à l’ingénieur l’envoi de feuilles de datura et de belladone.
Pierre, interrogé à ce sujet se mit à rire.
Vous savez comme moi, dit-il à M. Bidart [Bidard] de la Noé, que les feuilles de datura stramonium et de belladone sont utilisées comme calmants antispasmodiques. Si j’en ai réclamé à mon ami Faucon, c’était tout simplement pour les offrir à M. Le Corre, retraité de la marine, habitant Landerneau, qui souffre d’un asthme, et avec lequel je déjeunais fréquemment. Je lui remis d’ailleurs l’envoi qui me fut fait ; vous n’avez qu’à l’interroger pour savoir si je dis vrai.
Le juge n’insista pas. C’était encore une nouvelle charge soigneusement cachée par l’instruction qui s’effondrait. Il convoquera néanmoins M. Le Corre pour recueillir ses explications.

9 mai 1914 – p. 1 et 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGÉ
(Eure)
Accusé d’assassinat
Mise en liberté de Bossard

On se rappelle les révélations fantastiques de Bossard, ancien veilleur de nuit de l’usine de la Grande-Palue, qui prétendait avoir vu le 17 janvier, la tête de M. Cadiou sortant de terre dans le bois. Cet ancien pensionnaire des maisons d’aliénés a été mis en liberté provisoire, ses révélations n’ayant pas le moindre fondement.
Dès la nouvelle de la mise en liberté provisoire de Bossard, plusieurs ouvriers qui travaillaient avec l’ancien veilleur de nuit à bord du Gorbea-Mendi, ont adressé à M. Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, des lettres dans lesquelles ils affirment que Bossard, dans les premiers jours de son arrivée à bord du navire en réparations, leur montra, quelque temps après la découverte du cadavre de M. Cadiou, quatre billets de cent francs et acheta une bicyclette d’une valeur de 160 francs.

M. Cloarec député
D’autre part, M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu mardi M. Cloarec, député de Morlaix, qui a déclaré ne pouvoir fournir aucun renseignement sur la mort mystérieuse de M. Cadiou. Pierre a été ensuite confronté avec M. Cloarec au sujet d’une lettre dans laquelle l’ingénieur avait mis en cause le député de Morlaix. L’inculpé a déclaré que, s’il avait prononcé le nom de M. Cloarec, c’est uniquement parce qu’il le savait très lié avec l’usinier de la Grand- Palud.
M. Cloarec fit connaître les circonstances qui l’appelèrent, après la disparition de M. Cadiou, à s’occuper de cette affaire. Le 1er janvier dernier, se trouvant à Paris, il fut informé par Mme Cadiou que son mari, qui devait rentrer de Landerneau le 31 décembre au plus tard n’avait pas donné de ses nouvelles. Pierre auquel elle avait télégraphié, répondait : « Je n’ai pas vu M. Cadiou depuis le 29. » Mme Cadiou, en proie à la plus vive émotion, dit alors à M. Cloarec : « Louis vous le savez, avait beaucoup d’ennemis ; il a certainement été victime d’un guet-apens ; faites le nécessaire, je vous prie ; pressez la police. »
Le député de Morlaix se rendit aussi- tôt auprès de M. Sébille, contrôleur général des recherches, puis télégraphia au secrétaire de la mairie de Landerneau, M. Troadec, pour lui demander si M. Cadiou avait quitté Landerneau en emportant des bagages ou si ses valises avaient été laissées chez lui.
Le secrétaire de la mairie répondit : « Cadiou parti Morlaix mardi dernier, avec colis. »
Or il y avait là une erreur. L’agent de police de Landerneau envoyé par M. Troadec le premier jour de l’an avait posé sur un ton détaché la question à un homme d’équipe, lequel avait répondu sans contrôler le fait ; mais en réalité, le chef de gare, questionné plus tard, déclara qu’il ne se rappelait pas avoir délivré, au jour indiqué, un billet pour Morlaix à M. Cadiou, et qu’au demeurant aucun colis n’avait été enregistré pour lui.
Plusieurs journaux ont dit, demanda M. Bidard de la Noë, que M. Cadiou logeait chez vous pendant votre absence ; ils ont ajouté que c’est dans votre propriété de Ploujean qu’il a changé de vêtements. Est-ce vrai ?
C’est impossible, répondit M. Cloarec. M. Cadiou n’est jamais venu chez moi quand je n’y étais pas. Vous pouvez d’ailleurs le demander à la bonne, qui, contrairement à ce que l’on a dit, ne s’est jamais absentée.
M. Cloarec s’est expliqué ensuite sur l’affaire d’Angoulême, dans laquelle M. Cadiou avait fait payer deux fois une livraison de coton.
M. Cloarec qui est un ancien avoué comme son ami, M. Cadiou, avait été l’objet d’une lettre de Pierre qui semblait l’accuser d’avoir touché un pot de vin dans l’affaire d’Angoulême.
Confronté avec lui, M. Pierre a déclaré ne pas avoir voulu désigner M. Cloarec qu’il n’avait jamais vu à la Grande-Palue et auquel il n’avait jamais parlé. L’après-midi, l’ingénieur fut ramené au palais, où M. Bidart [Bidard] de la Noë lui posa la question suivante :
M. Prigent, encaisseur de la Banque de France, a frappé à votre porte le 31 décembre à 1 heure de l’après-midi. Personne ne lui a répondu. Où étiez-vous ?
A cette heure-là, répondit l’inculpé, je me promenais. Mon amie, Mlle Julia Juzeau, étant allée à Brest, j’ai déjeuné rapidement et je me suis rendu sur le quai Radiguet, où l’on m’avait signalé la présence de martins-pêcheurs. J’aurais bien voulu pouvoir capturer l’un de ces oiseaux, mais je n’ai pas réussi. C’est certainement pendant ma courte absence que M. Prigent a frappé vainement à ma porte.

L’Ingénieur Pierre accusé par un nouveau témoin
Un témoin nouveau se dresse aujourd’hui contre l’ingénieur Pierre. C’est un des anciens employés de la Grande-Palue, l’ouvrier Kervistin.
– A 9 heures du matin, je me trouvais, dit-il, en compagnie de mon camarade Guiganton, sur la plate-forme qui domine les autoclaves, lorsque l’ingénieur Pierre et M. Cadiou montèrent vers moi et contrôlèrent mon travail.
» Je les ai vus ensemble ; je suis sûr de la date parce que la veille, le lundi 29 décembre, j’avais abandonné l’usine pour aller à la foire de Lesneven, où je vendis une vache.
» A 11 heures, je me trouvais dans l’usine, lorsque M. Cadiou et Pierre sont sortis et se sont dirigés tous deux vers le pont. Cet endroit se trouve dans la direction du lieu où fut découvert le cadavre. Ce matin-là, le patron portait un costume cycliste et des guêtres jaunes, vêtement qu’il avait encore lorsqu’on le trouva enterré dans le taillis, au bord de la rivière. »
Pierre, on le sait, affirma toujours qu’il rencontra la victime pour la dernière fois le 29 décembre à 11 h. 15 du matin, alors que l’accusation, elle, prétend que M. Cadiou dut être assassiné dans la matinée du 30, entre 11 heures et midi, à la sortie de son usine.
Pierre a souri devant cette charge nouvelle, et lorsque, dans la soirée, M. Bidart [Bidard] de la Noë décida de le confronter avec ce témoin imprévu, il se borna à hausser les épaules.
Kervistin est sans doute de bonne foi, dit-il doucement, mais il se trompe. Je suis monté aux autoclaves avec le patron deux ou trois fois, le 27 décembre. J’ai même fait des essais sur une machine pendant près d’une heure. M. Cadiou m’avait quitté à ce moment pour faire des comptes dans son bureau.
Dans la journée, le juge a recueilli les déclarations de trois autres ouvriers de l’usine, qui ont affirmé que M. Cadiou était bien seul la dernière fois qu’il vint à l’usine.
Le défilé des anciens ouvriers de l’usine a continué jeudi en présence de Pierre.

13 mai 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGÉ
(Eure)
Accusé d’assassinat

Jean-Marie Cadiou a été confronté avec l’ingénieur Pierre, en même temps que le contremaître Bignard, dans le cabinet de M. Bidart [Bidard] de la Noé. Le frère de la victime était appelé à fournir des précisions sur des propos tenus par Bignard au moment où tous deux avaient découvert le cadavre. Comme M. Jean-Marie Cadiou se disposait à aller chercher les gendarmes, Bignard lui aurait dit : « Ne me laissez pas seul, car Pierre pourrait me tuer. »
L’ancien contremaître nie avoir tenu ces propos.
Vous avez mal entendu, dit-il à M. Jean-Marie Cadiou ; je n’ai pas prononcé le nom de l’inculpé. J’ai dit simplement : « Ne m’abandonnez pas ; j’ai peur de rester seul, parce que l’assassin pourrait être caché dans la forêt et me faire un sale coup. »
Toutefois Bignard reste, avec l’ouvrier Kervistin, le principal témoin de l’accusation. Il a aperçu le 30 décembre, à 11 heures du matin, M. Cadiou et l’ingénieur qui s’éloignaient ensemble dans la direction du moulin.
Etes-vous sûr de la date ? demande Me Feillard.
Tout à fait et j’apporte comme preuve ce fait que, le 30 décembre, avant de rencontrer son ingénieur, l’usinier a adressé des remontrances au charretier Autret, qui avait négligé de placer une bâche sur des balles de coton qu’il transportait à la gare.
Pourtant, lors de votre première déposition vous avez été moins précis ?
Cela se peut, réplique énergiquement le témoin, mais aujourd’hui je suis certain que ma mémoire ne me trahit pas.

La fortune de M. Cadiou
Il est établi que M. Cadiou deux mois avant sa mort avait déposé 100.000 fr. dans une banque de Nurenberg, qui a une succursale à Paris. Il voulait racheter toutes les actions de la Grande-Palue.
Les témoignages de Me Eck, avocat-conseil et d’un secrétaire de la banque Allard à Paris prouvent que la situation de fortune de M. Cadiou était loin d’être précaire, vers la fin de l’année 1913, comme on l’avait dit au début de l’enquête. Son projet de rachat de la Grande-Palue réduit à néant la fable des prétendus embarras financiers qui firent, au moment de la disparition, croire à un suicide. Quant à l’opération de banque effectuée par l’industriel à l’époque où se place sa consultation chez Me Eck, elle prouve également qu’il n’était nullement gêné pour la bonne marche de ses affaires et même qu’il n’avait pas tardé à réaliser son intention de devenir seul propriétaire de l’usine. L’argent déposé par lui, en effet, au crédit de la Dresder Bank était destiné, paraît-il, à rembourser le plus important de ses commanditaires allemands.

Les témoins
Bossard, l’ancien veilleur de nuit, a été confronté avec un coureur cycliste, bien connu, M. Laurent. Cet homme est depuis le 29 janvier, mécanicien à bord du Gorbea-Mendi. Dès le jour de son embauchage, il fut le compagnon de travail de Bossard, qui lui révéla tous les « secrets » de l’affaire Cadiou. Son nouveau camarade lui annonça notamment, au cours d’une première conversation, qu’il avait effectué, quelques jours auparavant, des recherches en compagnie de Lemez dans le bois de la Palue.
Je longeais le ruisseau, dit-il, alors que le policier fouillait le haut du bois. Dans le chemin creux, où nous nous sommes rejoints et où je savais que M. Cadiou avait l’habitude d’aller voir le dé- bit du ruisseau, je sentis une odeur de cadavre ; mais la terre était couverte de neige, et je n’ai rien dit. Si j’étais méchant pour Pierre, je pourrais le faire « pincer ».
On conçoit toute la gravité d’un tel propos, tenu le 29 janvier, c’est-à-dire six jours avant la découverte du cadavre. Bossard, confronté avec M. Laurent n’a pas nié ce propos mais il a affirmé qu’il l’avait tenu après la découverte du cadavre.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a de nouveau entendu M. Guillemet, employé aux chemins de fer armoricains, qui rencontra, affirme-t-il, M. Cadiou le 1er janvier à Morlaix, et Mlle Corkuff [Corcuff]. Cette jeune personne est la fille de la mère « La Fumée », qui avait d’abord déclaré avoir rencontré l’usinier et l’ingénieur Pierre dans le bois de la Grande-Palue le 30 décembre à 3 heures de l’après-midi, mais ne fut plus du tout affirmative au cours de sa confrontation avec M. Pierre.
Mlle Corkuff [Corcuff] est persuadée que sa mère ne s’est pas trompée.

Confrontation de l’ingénieur Pierre et de M. J.-M. Cadiou
L’ingénieur accuse à son tour
Lundi matin, l’ingénieur Pierre et M. Jean-Marie Cadiou ont été de nouveau mis en présence par M. Bidard de la Noë. Cette confrontation a été très animée.
Pierre a renouvelé ses accusations contre son ancien patron.
M. Jean-Marie Cadiou, manifesta son indignation, mais Pierre lui conseilla de se taire : « Vous n’avez pas le droit de me démentir, dit-il, vous le complice de toutes les irrégularités commises par votre frère ».
M. Jean-Marie Cadiou était président du conseil d’administration de l’usine. D’après les dires de Pierre, « il n’assistait jamais aux séances du conseil et n’était qu’une personne interposée, destinée à masquer les propriétaires réels de l’usine qui étaient allemands. »
M. Jean-Marie Cadiou a répondu que les paroles de Pierre, inspirées par la haine, ne reposaient sur aucun fondement.
Interrogé sur la fraude d’Angoulême, dénoncée par lui au ministre de la guerre, relative à l’envoi d’un wagon de coton blanchi que M. Cadiou se fit payer deux fois, l’ingénieur déclara que l’affaire rapporta à celui-ci 4.000 fr. Son complice à la poudrerie d’Angoulême toucha 1.800 francs et fut frappé pour ce fait par l’administration de la guerre.
L’ingénieur Pierre déclara au juge d’instruction que M. Cadiou a brûlé en sa présence les lettres échangées constatant la fraude, mais il a chez lui son copie de lettres personnel qui a échappé aux investigations.
Il a donné à M. Bidart [Bidard] de la Noë toutes indications utiles pour retrouver le document.
Le juge d’instruction est pressé d’en finir et il accélère l’instruction de l’affaire, car il voudrait faire juger Pierre aux assises de juillet.

16 mai 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGÉ
(Eure)
Accusé d’assassinat

Contradictions

La sempiternelle question de la dernière visite de M. Cadiou à l’usine, que l’on discute depuis plus de trois mois, n’est pas encore tranchée. Aucun des témoins entendus jusqu’à ce jour n’a pu fournir, soit à l’accusation, soit à la défense, un argument sans réplique.
Dès le début de l’instruction, la présence de M. Cadiou à l’usine de la Grand’ Palud dans la matinée du 30 fut rapidement établie par les témoignages concordants de Mme Keumeneur [Quemeneur], du contre-maitre Bignard et du fermier Bonnefoy. Pierre n’en était guère ému.
Il est possible, disait-il, que mon patron soit venu ce jour-là, mais je ne l’ai pas rencontré.
Depuis, le fermier Bonnefoy s’est rétracté, il a reconnu qu’il se trompait de date et que c’était le 29 et non le 30 qu’il avait vu M. Cadiou et l’ingénieur ensemble.
De nombreux employés de l’usine, interrogés par la brigade mobile, puis par M. Bidart [Bidard] de la Noë, ont corroboré la déclaration du fermier. Mais il y a le contremaitre Bignard, les ouvriers Kervistin et Dolou ! Et ceux-ci persistent à affirmer que c’est bien le 30, à 11 h. du matin, qu’ils ont vu M. Cadiou et l’ingénieur prendre ensemble la direction du moulin…
M. Bidard de la Noë, voulant élucider définitivement cette question, a entendu mardi huit autres ouvriers de l’usine de la Grand’Palud : MM. Morvan, Cavaloc, Loarec, Bernard, Kerdoncuff, Baot, Godec et Guiganton, qui ont tous pleinement confirmé les déclarations de la majorité de leurs camarades. Nous verrons donc très probablement, aux assises de juillet, 35 ouvriers affirmer que M. Cadiou et Pierre n’ont pu se rencontrer dans la matinée du 30, et trois autres témoins, MM. Bignard, Kervestin et Dolou, faire la déclaration contraire, sur laquelle M. Bidart [Bidard] de la Noë écartant les témoignages de Morlaix base son accusation.

Ce que disent 8 témoins
Le Matin nous résume les déclarations faites par les huit témoins entendus.
Le 30, l’industriel entre à l’usine vers 7 h. 30 du matin, passe par la porte donnant sur la passerelle et entre dans son bureau à 8 h. 30. Les ouvriers aperçoivent M. Cadiou penché sur ses livres. Cinq minutes après, il se lève, traverse rapidement les ateliers, et s’éloigna seul. Lorsque M. Guillou, comptable, et l’ingénieur Pierre arrivent à leur tour, à 9 h., M. Cadiou est déjà loin.
Voilà la version de la majorité du personnel, et c’est celle qui semble la plus plausible. Il est, on l’avouera, difficile d’admettre que Pierre, parti à 11 h. 1/4 de l’usine avec M. Cadiou, et revenu à midi moins dix, ait eu le temps de révolvériser son patron, de lui couper la gorge et de réparer le désordre de sa toilette.
Il convient ici de remarquer qu’il faut un quart d’heure environ pour aller de l’usine au petit bois, à l’endroit où fut retrouvé le cadavre de l’industriel ; un quart d’heure pour revenir, cela fait déjà une demi-heure.
D’autre part, M. Cadiou ayant été égorgé vivant, il est probable que le sang jailli à flots de la carotide, avait dû ma- culer les vêtements de son assassin. Or Bignard dit lui-même dans sa déposition.
Quand M. Pierre est revenu à midi moins dix, je n’ai rien remarqué d’anormal dans son attitude ; il avait le même veston qu’à son départ.
Il lui aurait été matériellement impossible de commettre le crime pendant sa courte absence.
Et puis un coup de revolver fait du bruit. Il aurait entendu de la route, si passagère, de Brest à Landerneau ; il a également fallu creuser une fosse, recouvrir de terre le cadavre. Tout cela ne se fait pas en 20 minutes.

Une mère cornélienne
Si mon fils est coupable, dit Mme Pierre, n’hésitez pas, accusez-le !
Un nouveau témoin a été entendu mercredi par le juge d’instruction. C’est un brasseur de Landerneau, ami de la famille Cadiou, M. Camille Le Bos. Dans les premiers jours du mois de janvier, il a entendu dire par des personnes qu’il ne peut malheureusement pas désigner que le directeur de la Grande-Palue avait été assassiné et enterré dans le bois. Mais si ses souvenirs ne sont pas très précis sur ce point, M. Le Bos déclare formellement que, le 4 février, c’est-à- dire le jour de la découverte du cadavre, le fermier Bonnefoy le conduisit jus- qu’au trou dans lequel Cadiou avait été enfoui. Il faisait nuit, les deux hommes se dirigeaient à la lueur d’une lanterne ; chemin faisant, dans l’obscurité propice aux confidences, Bonnefoy lui annonça qu’il avait vu pour la dernière fois son voisin le 30 décembre.
Confronté avec M. Le Bos, le fermier a persisté dans sa rétractation.
J’ai parlé à la légère, déclare-t-il résolument. Le 30 décembre, à 11 heures du matin, j’étais à Landerneau, avec mon cousin Autret.
Cependant il reconnaît qu’étant allé chercher un bridon dans son champ le 30 décembre entre 7 et 8 heures du matin, il vit M. Cadiou entrer dans l’usine par la passerelle.
Un fait nouveau a été révélé par la dé- position de Bonnefoy.
Dans les premiers jours de mars, Mme Pierre, mère de l’inculpé, vint le trouver à la ferme.
Vous avez porté contre mon fils, lui dit-elle, une accusation terrible en déclarant qu’il quitta l’usine le 30 décembre à 11 heures du matin en compagnie de M. Cadiou. Ce que vous affirmez est très grave ; réfléchissez. Cependant, si cela est vrai, continuez à le dire il faut un coupable dans cette affaire !

20 mai 1914 – p. 2

L’affaire de la Grand’ Palud
Un ingénieur de Caugé accusé d’assassinat
On va vers le dénouement et le non-lieu s’impose

Lorsque le 4 février dernier l’ingénieur Pierre, originaire de Caugé, près Evreux, fut mis en arrestation et incarcéré à la prison de Brest sous l’inculpation d’assassinat, nous publiâmes une interview des parents de l’accusé qui s’élevaient avec véhémence contre l’accusation portée contre leur fils.
Ils nous affirmèrent qu’il était incapable de commettre un crime et Mme Pierre nous dit sa persuasion que son fils ne tarderait pas à être remis en liberté.
Ce fut sur nos conseils que Mme Pierre se rendit à Brest auprès de son fils et depuis 3 mois et demi elle est demeurée là-bas, marquant dans les lettres qu’elle envoyait aux siens à Caugé, son inébranlable confiance en l’innocence de son enfant.
Tour à tour, les charges semblaient s’amonceler sur la tête du malheureux ingénieur, puis lorsqu’on pénétrait au fond des choses, ces charges s’évanouissaient.
La plus grave provenait de la disparition du révolver bull-dog 6 millim. que Pierre avait acheté à Landerneau et qu’il disait avoir vendu à un voyageur de commerce qu’il ne connaissait pas et qu’il n’a pas revu.
Mais l’expert de Saint-Étienne chargé d’examiner la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou constate qu’elle porte quatre rayures alors que le révolver qui lui a été fourni par l’armurier de Landerneau en porte six.
Voilà donc une charge qui a du plomb dans l’aile.
Nous avons tenu nos lecteurs au courant de l’instruction de cette affolante affaire et aujourd’hui nous tenons à leur mettre sous les yeux un article paru dimanche en 1re page dans le « Matin » sous la signature Jean d’Orsay et qui a pour titre « La justice chez la somnambule. »
Pierre est toujours en prison
Alors que le 4 février dernier, sur les indications de la somnambule de Nancy, M. Jean- Marie Cadiou venait de découvrir, dans le petit bois de la Grand’Palud, le cadavre de son frère, disparu depuis le 30 décembre 1913, et qu’en présence du parquet, accouru, le docteur Rousseau se disposait à procéder à l’autopsie, M. Guilmard, procureur de la république à Brest, interrompit la besogne du médecin légiste.
– Oh ! inutile, docteur, de pousser plus loin vos recherches. Dites-moi simplement, dès maintenant, si vous concluez à un crime ou à un suicide, car s’il y a crime, j’ai quelqu’un à arrêter sur-le-champ.
Et, d’un clignement d’œil il indiqua, parmi les assistants, l’ingénieur Pierre.
Le docteur Rousseau, montrant au magistrat la gorge du cadavre, largement sectionnée, répondit :
– Le crime est indubitable.
Cependant M. Jean-Marie Cadiou, frère du défunt, avait à son tour désigné du doigt l’ingénieur, et (était-ce aussi sur les indications de la somnambule de Nancy ?) il s’était écrié :
Voilà l’assassin de mon frère ! Quelques instants plus tard, l’ingénieur Pierre était arrêté.
Dès lors, la justice tenait un coupable.
Suprême charge : une balle du calibre de 6 millimètres avait été retrouvée dans les muscles cervicaux du cadavre, au cours de la deuxième autopsie. Or Pierre avait, en d’autres temps possédé un revolver de ce calibre. Et ce revolver, il ne l’avait plus ; il disait l’avoir vendu autrefois à un voyageur de commerce dont il ignorait le nom.
A la vérité, ce voyageur ne se fit point connaître.
Pourtant, les charges relevées contre l’ingénieur Pierre s’écroulaient une à une. Des témoignages nouveaux surgissaient, venant détruire la thèse d’après laquelle M. Cadiou aurait été tué le 30 décembre.
Plus de dix témoins et des plus honorables des commerçants, des industriels, un juge au tribunal de commerce de Brest, un ancien greffier de la justice de paix de Morlaix, vinrent affirmer :
« M. Cadiou ne peut avoir été tué le 30, ainsi que l’établissent les rapports de la police spéciale, pour l’excellente raison que nous l’avons rencontré le 31 décembre et le 1er janvier, à Morlaix et à St-Pol-de-Léon, et que nous lui avons parlé… »
Par ailleurs, l’expertise du docteur Paul et de M. Kohn-Abrest, à qui le parquet avait confié l’examen du couteau de l’ingénieur Pierre, de ses vêtements et de divers autres objets lui ayant appartenu, ne permettait de relever sur aucune de ces pièces la moindre trace de sang.
Enfin, sur trente-sept ouvriers de l’usine que les rapports de police présentaient comme ayant vu M. Cadiou le 30 décembre en compagnie de Pierre, trente-cinq vinrent affirmer au juge d’instruction que ce n’était point le 30, mais bien le 29 qu’ils avaient vu Pierre et l’industriel se diriger, à 11 heures du matin, vers le bois de la Grand’Palud, où les deux hommes on en eut depuis la confirmation étaient allés rendre visite au meunier Karof [Caroff]. Ces mêmes témoins ajoutèrent qu’ils avaient revu M. Cadiou le lendemain à l’usine, vers 8 heures du matin, et qu’il en était reparti peu après, sans avoir rencontré, ce jour-là, Pierre qui, lui, ne vint à la Grand’- Palud qu’après 11 heures.

Un fermier voisin, M. Bonnefoy, et d’autres habitants apportèrent le même témoignage, étayé sur des points de repère indiscutables.
Mais à tous ces témoignages, témoignages formels, raisonnés, basés sur les précisions les plus absolues, la justice opposa les trois seuls témoignages restants, ceux de deux ouvriers de l’usine et du contremaître Bignard, lesquels, envers et contre tous, et sans pouvoir justifier autrement leurs dires, maintinrent que c’était bien le 30 décembre, à 11 heures du matin, qu’ils avaient vu pour la dernière fois M. Cadiou s’éloigner en compagnie de l’ingénieur Pierre.
De tout le reste, l’accusation se refusa à tenir le moindre compte.
Et voilà trois mois et demi maintenant que l’ingénieur est en prison
Enfin, à son tour, voici que l’expert armurier de St-Etienne à qui le parquet de Brest a confié le soin d’examiner la balle trouvée dans les chairs du cadavre, croit pouvoir déclarer que cette balle n’a pu être tirée par un revolver semblable à celui que possédait l’ingénieur. Mais avant de se prononcer d’une façon catégorique, l’expert a voulu être certain que l’arme qu’on lui avait confiée comme terme de comparaison pour son expertise est bien en tout point semblable à celle achetée autrefois par Pierre. Et il a demandé au parquet de Brest de bien vouloir le fixer définitivement sur ce point. Mais le parquet de Brest estime sans doute que ce sont là des détails sans importance.
Et voilà pourquoi l’opinion publique commence à s’émouvoir. Et voilà pourquoi les justiciables songent, non sans angoisse, au cas de l’ingénieur Pierre qui, depuis trois mois et demi, proteste vainement, devant un juge d’instruction, de son innocence.
Nous tenons à compléter l’article du Matin par la lettre qu’un officier de marine et écrivain distingué, a adressée à l’Intransigeant :
Nous tenons à compléter l’article du Matin par la lettre qu’un officier de marine et écrivain distingué, a adressée à l’Intransigeant :
« Mon cher Directeur et Ami,
« J’ai suivi comme vous l’étrange affaire Cadiou avec une curiosité que la marche au moins boiteuse de l’instruction s’est chargée de tenir en haleine. Je n’ai garde de vous donner une réplique superflue sur la merveilleuse facilité que le Code maintient aux juges d’instruction successeurs de droit divin de feu Louis XIV, d’emprisonner sur lettre de cachet qui bon leur semble, mais je voudrais appeler l’attention du public sur un point qu’on a tort, ce me semble, de laisser dans l’obscurité.
« Si j’ai bien compris l’affaire (bien compris ? c’est tellement extraordinaire que je sois alors quasi seul à pousser un cri d’alarme) le point initial de la piste qu’on a suivie pour inculper l’ingénieur Pierre, c’est ceci que l’usine fournissait aux poudreries de l’État du coton de rebut et que Pierre manquant à tous devoirs de complice dénonça le fait à l’État (non sans prévenir ultérieurement son patron, mais peu importe). Est-ce bien ça ? C’est que si c’est ça, moi soussigné Farrère, j’étais à Toulon en 1909 quand sauta l’léna (cent vingt-deux morts), et j’y étais encore quand sauta la Liberté en septembre 1911 (deux cent vingt morts), total trois cent quarante-deux assassinés par les fournisseurs de coton de rebut. C’est d’avoir dénoncé un fournisseur de coton de rebut qu’on en veut à Pierre ? Non, n’est-ce pas ? et ce n’est pas Pierre, c’est le fournisseur qu’il est question de guillotiner, n’est-ce pas ?
« Cordialement,
« Claude FARRÈRE. »
Décidément M. le juge d’instruction de Brest a une mauvaise presse et nous pressentons, ainsi que nous le disions en débutant, que le long martyre de l’ingénieur Pierre et de sa noble mère va bientôt se terminer car le dénouement est proche.

Ce que dit l’armurier de Landerneau
Un rédacteur du Matin s’est présenté chez M. Marie, l’armurier de Landerneau à qui l’ingénieur Pierre acheta autrefois le revolver qu’il a déclaré avoir vendu à un voyageur de commerce de passage à la Grand’Palud.
Il lui a fait part des constatations de l’expert de Saint-Étienne :
Etes-vous bien certain, monsieur, que le révolver que vous avez confié au parquet de Brest est semblable à celui que vous avez vendu autrefois à M. Pierre ?
Aucun doute ne peut être possible à ce sujet, m’a répondu M. Marie. Toutes ces armes, aussi bien celle que j’ai remise le 19 mars à M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile, et celle que j’ai vendue à l’ingénieur Pierre, proviennent d’une même commande faite par moi en 1912 à une manufacture de Liège.
Ces armes, toutes de la même série, sont des revolvers hammerless, du type vélo-dog, et tirent des balles à revête- ment de cuivre, du calibre de 6 millimètres.
Je vous le répète, aucun doute n’est possible, l’arme qui est en ce moment entre les mains de M. Grivolas [Grivolat], expert armurier à Saint-Étienne est en tout point identique à celle que j’ai vendue à M. Pierre.
M. Grivolat, expert à St-Etienne, n’a pas déposé encore son rapport, mais on annonce que la balle ne pouvait entrer dans le révolver velo-dog ni en sortir.
La question des rayures ne serait donc qu’un fait de plus en faveur de Pierre. Ce n’est donc pas le révolver de l’ingénieur qui a été l’instrument du crime.

23 mai 1914 – p. 2

L’affaire de la Grand Palud
Un Ingénieur de Caugé accusé d’assassinat
L’expert a bien la balle qui tua Cadiou mais il attend encore le révolver de Pierre

Un rédacteur du Journal a interviewé l’expert armurier, M. Grivollat [Grivolat], le directeur du musée de Saint-Étienne.
Je n’ai pas, dit-il, terminé mon rapport, et je ne le déposerai que dans une dizaine de jours. Or, le résultat actuel de mes expertises ne peut être interprété en faveur de l’inculpé. Mes conclusions, en réalité, loin de l’innocenter, pourront constituer une présomption de plus si, d’ici la semaine prochaine, l’instruction ne me fait point parvenir d’autres pièces. C’est tout ce que je puis déclarer à présent, et j’estimerais même vous en avoir trop dit si vos confrères ne m’avaient prêté une opinion que je n’ai point.
« Le Journal a dit avant hier que la balle découverte dans le corps de M. Cadiou portait quatre rayures et que le revolver servant de pièce de comparaison avait un canon avec cinq stries.
C’est exact. Mais il ne faut pas ajouter à cette dissemblance plus d’importance qu’elle n’en mérite et je l’expliquerai dans mon rapport.
« Si j’avais en ma possession le revolver même que Pierre acheta à l’armurier Marie, j’aurais pu établir de façon évidente si la balle qui tua Cadiou avait été tirée par cette arme.
J’aurais même pu indiquer, peut-être, l’orifice précis du barillet dans lequel elle se trouvait, ainsi que je viens de le faire pour un assassinat commis à Charleville.
Malheureusement le revolver acheté par Pierre, et que celui-ci dit avoir revendu à un voyageur de commerce, n’a pu être retrouvé. Mon expertise reposera sur de biens faibles éléments et je ne pourrai me montrer aussi affirmatif que je le fus dans d’autres affaires criminelles comme par exemple l’affaire Brengues, à Nice, les exploits des bandits de Pégomas, l’assassinat du receveur des postes de Bezons, etc. »
Le revolver vélo-dog hammerless provenant de l’armurier Marie avait été acheté en série par celui-ci à la fabrique Debouxtay, rue Saint-Léonard à Liège.
Or la maison Debouxtay raye les canons de cette série indifféremment de quatre ou cinq stries, les ouvriers ayant deux cylindres rayeurs à leur disposition. Il est donc possible que l’arme vendue à Pierre ait eu quatre rayures, alors que l’arme envoyée comme pièce de comparaison en a cinq. L’aspect extérieur des deux revolvers n’en demeurerait pas moins identique.

27 mai 1914 – p. 1 et 2

L’AFFAIRE DE LA GRAND-PALUD
L’ingénieur Pierre est mis en liberté provisoire

Dans notre numéro de mercredi dernier il y a donc huit jours, en reproduisant un article du journal le Matin relatif à l’assassinat de M. Cadiou, nous disions ceci :
Décidément le juge d’instruction de Brest a une bien mauvaise presse et nous pressentons que le long martyre de l’ingénieur Pierre et de sa noble mère va bientôt se terminer, car le dénouement est proche et le non-lieu s’impose
Nous ne nous sommes pas trompé, l’ingénieur Pierre, qui est en prison depuis le 4 février dernier a été remis en liberté hier lundi.
C’est sur l’intervention du parquet de la cour d’appel de Rennes que le procureur de la République de Brest a dû enfin se résoudre à une décision que nous pressentions devoir être inévitable et qui est seule compatible avec une saine administration de la justice.
Le juge d’instruction n’accorde pas de bon cœur la liberté provisoire
Jeudi dernier, Mme Pierre avait reçu de mauvaises nouvelles de son mari dont l’état de santé laisse beaucoup à désirer depuis l’arrestation de son fils.
Lorsque nous étions allé voir M. et Mme Pierre dans leur gentille propriété de Branville, hameau de Caugé, Mme Pierre nous avait dit que la santé de son mari n’était pas brillante. Il est atteint d’une maladie de cœur que la nouvelle de l’arrestation de son fils n’avait pu qu’aggraver. C’était un peu la raison pour laquelle Mme Pierre était hésitante à se rendre auprès de son fils à Brest et elle n’avait quitté son mari que parce qu’elle sentait combien sa présence auprès du malheureux pouvait lui être un précieux réconfort dans la dure épreuve qu’il subissait.
Son absence de près de 4 mois ne pouvait se prolonger.
Elle s’était rendue samedi matin de Landerneau à Brest pour embrasser son fils et lui annoncer son départ pour Caugé, auprès de son mari.

La mère apprend que son fils va être mis en liberté
Une heureuse surprise, dit le Matin l’attendait à l’arrivée. M. Feillard, chez lequel elle se présenta en quittant la gare, lui apprit, en effet, que son fils allait très prochainement être remis en liberté.
Cette décision, ajouta le défenseur, n’a pas été sollicitée à nouveau par moi. C’est le chef du parquet lui-même qui en a pris l’initiative.
Oh merci ! merci ! s’écria Mme Pierre. J’étais à bout. L’innocence de Louis est donc enfin reconnue. J’étais bien sûre qu’il n’était pas coupable. Quand me le rendra-t-on ?
– Il ne saurait être encore question d’un non-lieu, reprit Me Feillard, mais j’espère cependant que votre fils bénéficiera avant peu de cette mesure. Les conclusions prises par M. Guilmard tendent simplement à l’heure actuelle à sa mise en liberté provisoire.
Mais alors il sera libre ce soir et va pouvoir m’accompagner chez nous.
Non, non, pas aujourd’hui, mais lundi probablement. Les conclusions prises par le Procureur de la République doivent en effet, d’après la loi, être portées à la connaissance de la partie civile qui peut, elle, y faire opposition devant la chambre des mises en accusation. Mais tranquillisez-vous. Mme Cadiou ne voudra pas, j’en suis persuadé, assumer une pareille responsabilité.
Vous voyez bien, dit alors Mme Pierre en essuyant une larme, qu’il n’y a rien de certain. Pourvu que vous ne m’ayez pas donné une fausse joie.
Me Feillard rassura Mme Pierre et celle-ci courut vers le palais où l’inculpé devait être interrogé à quatre heures. L’entrevue de la mère et du fils eut lieu devant le juge d’instruction. Mme Pierre s’attendait à se voir annoncer la bonne nouvelle par M. Bidart de la Noë, mais celui-ci demeura muet. Il parut même très étonné lorsque ayant rassemblé tout son courage, la pauvre mère se hasarda à demander en tremblant :
Alors, monsieur le juge, c’est vrai, dites… Vous allez me le rendre ?
Ne recevant pas de réponse, Mme Pierre n’osa pas questionner une seconde fois, le petit homme aux favoris roux et aux yeux bleus faïence. Elle embrassa longuement, très longuement son fils, lui chuchotant à l’oreille :
– Patiente encore, mon petit. Tu seras libre bientôt…
Puis elle partit en courant pour cacher son trouble…
Salle des pas perdus, les journalistes vinrent au-devant d’elle et la complimentèrent. Mais vous savez donc ? dit-elle. C’est donc vrai ? Bien vrai ? Le juge n’a pourtant rien voulu me dire…
Tous lui donnèrent confirmation de la décision prise par le procureur de la République, et, complètement rassurée cette fois, Mme Pierre reprit le train de Landerneau, après avoir envoyé un télégramme à son mari.
Interviewé dans la soirée, M. Bidart [Bidard] de la Noë a déclaré que la décision dont on lui parlait avait été prise parce qu’il était matériellement impossible de juger Pierre en juillet.
Quant à M. Guilmard, il n’a pas caché avoir reçu un résumé du rapport de M. Kohn-Abrest. Les conclusions de l’expert-chimiste, qui seront déposées jeudi au parquet de la Seine, sont on le sait, négatives.
Il n’a pas cru, dans ces conditions, devoir conserver Pierre plus longtemps en prison.
J’ai fait diligence, a ajouté le chef du parquet. Mes conclusions ont été notifiées dès ce soir à la partie civile par ministère d’huissier en l’étude de Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, à Brest.
M Feillard pense que la levée d’écrou pourra être signée lundi soir et qu’une ordonnance de non-lieu suivra.
Avant de quitter le palais, Pierre a été interrogé sur la situation financière de l’usine de la Grand’Palud.
Le juge n’a pas cru devoir faire connaître à l’ingénieur que sa mise en liberté était prochaine. Ce fut Me Feillard qui lui apprit que les portes de la prison s’ouvriraient bientôt devant lui.

La sortie de Pierre
L’interrogatoire de l’ingénieur ne finit lundi soir qu’à 7 heures. Il porta sur ses dénonciations contre Cadiou qui fraudait le ministère aussi bien sur la qualité que sur la quantité du coton.
« Je connais, dit Pierre, un garde-magasin du Moulin Blanc qui a reçu 200 fr. pour majorer une livraison. »
Après avoir signé le procès-verbal de l’interrogatoire, Pierre reçut du juge la confirmation de sa mise en liberté provisoire.
Je vous remercie, dit-il simplement. Il fut transporté une dernière fois du palais-de-justice à la prison du Bouguen dont les hautes murailles à pic sur le roc dominent tout un quartier de Brest.
Quand il monta dans le panier à salade, 500 curieux étaient rassemblés devant le palais-de-justice. Quelques cris : Vive Pierre se firent entendre.
Pierre salua de la main.
Devant la prison, sa mère l’attendait entourée par les journalistes qui étaient arrivés en automobile.
Debout dans la voiture cellulaire, Pierre, au passage, sourit à sa mère qui lui envoya un baiser.
Pendant les formalités de la levée d’écrou, Mme Pierre dit aux journalistes que si l’assassin n’était pas découvert, elle préférait que son fils passât en cour d’assises afin que son innocence soit reconnue publiquement.
Tout-à-coup elle s’écria : « Le voilà ! » Son fils sortait libre de la prison où il avait passé 110 jours en attendant avec un calme extraordinaire la fin de son cauchemar.
Nous lisons dans le Journal ces impressions d’un reporter :
Pierre, suivi de Me Feillard, franchissait le seuil de la maison d’arrêt. Il avait les bras chargés de journaux, de brochures et d’une volumineuse correspondance dont il n’avait pu prendre connaissance durant sa détention et qu’il passa à son ami, M. Le Roch, afin de pouvoir plus aisément embrasser Mme Pierre. Ce fut une longue étreinte ; mais la mère et le fils, sans doute trop émus l’un et l’autre, n’échangèrent aucune parole. D’ailleurs, Me Feillard entraîna aussitôt l’ingénieur qui, tout de suite prit place dans une auto rapide et fila dans la direction de Brest.
C’est au domicile de son avocat que je rencontrai à nouveau Pierre, quelques instants plus tard.
Me Feillard, toujours aimable, a bien voulu faciliter aux journalistes un entretien avec son client et, dans ce but, il nous a fait donner rendez-vous à son cabinet. Nous fûmes exacts et, ensemble, tous les représentants de la presse parisienne et locale furent introduits dans le bureau de l’avocat. Pierre nous attendait. C’est à ces messieurs, lui dit Me Feillard, que vous devez votre mise en liberté.
Je le sais, riposta l’ingénieur, quoique je n’aie lu aucun journal depuis mon arrestation. Je vous en suis bien reconnaissant à tous.
Ce fut tout. Et cela fut dit d’une voix douce et hésitante. Pierre, qui a quelque peu maigri depuis son incarcération et qui a laissé pousser sa barbe, a l’air souffreteux. Il semble timide, mal à l’aise, et, derrière le lorgnon, l’œil fixe rarement.
Debout, au milieu de nous, il ne trouvait rien à nous dire. Nous nous y attendions et aussi, sans doute, son avocat, car Me Feillard nous demanda : « Voulez-vous me laisser seul un instant avec mon client ? Nous vous ferons ensuite une déclaration. »
Lorsque nous revînmes, deux ou trois minutes après, dans son cabinet, Me Feillard nous annonça : « Voilà la communication que Pierre m’a chargé de vous faire en son nom. »

Un vœu du Conseil général du Var
Le Matin publie le vœu ci-dessous adopté à l’unanimité par le Conseil général du Var :
« Le Conseil général du Var, considérant que la liberté individuelle a toujours été considérée par les hommes de progrès et de cœur comme sacrée ; considérant que les pouvoirs accordés aux juges d’instruction sont trop étendus, qu’ils peuvent provoquer la ruine matérielle et morale des citoyens victimes d’erreurs judiciaires, que les actes d’arbitraire les plus flagrants ont été déplorés dans bien des cas; péniblement impressionné par la troublante affaire de l’ingénieur Pierre (affaire Cadiou), émet le vœu que le droit accordé aux juges d’instruction en ce qui concerne l’arrestation et l’incarcération prolongées de présumés coupables soit modifié dans un sens favorable à la liberté des citoyens. »

Une interpellation
M. Paul Meunier, député de l’Aube, a adressé la lettre suivante au Matin :
Monsieur le rédacteur en chef,
J’ai suivi avec un intérêt vif et passionné la campagne que le Matin vient de mener en faveur de la liberté individuelle à l’occasion du nouveau scandale de justice que révèle l’affaire Cadiou.
Jamais la refonte de notre vieux code d’instruction criminelle ne fut plus nécessaire. Jamais la nécessité et l’urgence de cette refonte ne fut plus éloquemment démontrée.
Contre les arrestations arbitraires et les perquisitions abusives d’une magistrature inférieure et mal recrutée, il est temps d’édicter des dispositions législatives nouvelles, qui protègent efficacement les droits les plus respectables des citoyens sans entraver la justice répressive. C’est la question même que je poserai au garde des sceaux dès la constitution du nouveau Parlement.

Le sosie de M. Cadiou
Plusieurs témoins disent avoir vu M. Cadiou les 31 décembre et 1er janvier. Le parquet croit que les témoins ont con- fondu M. Cadiou avec son sosie, M. Le- bars, clerc d’avoué chez Me Erussard, à Morlaix.
Comme les témoins n’acceptaient pas cette explication, M. Lebars a été mandé chez le juge d’instruction de Morlaix, sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard]de La Noë.
Je ne m’habille jamais en cycliste, a répondu simplement M. Lebars. Je n’ai pas de bicyclette. Le 31 décembre, j’étais vêtu comme tous les jours. Enfin, le 1er janvier, on n’a pas pu me voir à Saint-Pol-de-Léon pour l’excellente raison que ce jour-là j’étais à Lannion…

30 mai 1914 – p. 1 et 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGÉ
(Eure)
Accusé d’assassinat

L’ingénieur Pierre remis en liberté provisoire lundi soir après 110 jours de détention n’est pas au bout de ses peines ; il est assiégé par les journalistes qui ont contribué à sa libération, et il continue d’être interrogé par le juge d’instruction qui le traite en coupable.
On lit dans le Journal :
Evidemment, Pierre est heureux d’avoir quitté la prison du Bouguen où il était enfermé depuis cent dix jours. Néanmoins, rien dans son attitude ni dans ses paroles ne montre la joie qu’il dut éprouver en rentrant hier soir librement à Landerneau, avec sa mère. Son calme, son sang-froid étonnent ceux qui l’approchent. Il n’a point d’amertume ni de colère ; il sourit, il sourit inlassablement. Lorsqu’on le questionne, il se contente de répondre d’une voix douce « oui » ou « non », et il sourit encore.
Je l’ai vu ce matin à Landerneau, dans l’estaminet où il a pris pension. Des amis, d’anciens ouvriers de la Grande-Palue, l’entouraient et le félicitaient ; il leur répondait à peine, mais il souriait à tout le monde. Je l’ai rencontré ce soir à Brest, il se promenait sur le Champ-de-Bataille, en compagnie de plusieurs personnes qui s’inquiétaient de sa situation : il souriait toujours, mais ne les renseignait pas.
J’ai essayé moi-même de le faire parler. Je n’ai pas réussi. Je lui ai montré l’étrangeté de certaines de ces affirmations, je l’ai entretenu de la vente de son revolver et lui ai dit combien les explications qu’il avait fournies à cet égard avaient attristé ceux-là mêmes qui l’avaient constamment défendu. Je l’ai interrogé sur l’assassinat de son patron ; j’ai voulu savoir s’il soupçonnait qui avait pu le tuer. « Non… Peut-être… Je ne sais… furent les seuls mots qui sortirent de sa bouche. Et ce- pendant mes questions ne paraissaient point le gêner ni mon insistance l’indisposer. II souriait, mais se taisait. Obéit-il docilement aux conseils de prudence qu’on lui a prodigués ? Est-ce un excès de timidité ? Est-il encore impressionné par sa longue détention ? Il est bien difficile de le dire.
Les journaux parisiens reproduisent la photographie de Pierre à sa sortie de prison. Une barbe noire et épaisse encadre sa figure. Ses yeux qui regardent droit devant eux s’abritent derrière un lorgnon. A la main il tient un sac de toile contenant ses objets personnels.
Mardi matin, le lendemain de sa mise en liberté, M. Pierre se rendit chez le coiffeur de Landerneau et fit tomber sous le rasoir, sa barbe.
Après avoir rapidement parcouru les journaux parlant de l’affaire depuis le 4 février, M. Pierre alla embrasser sa mère, puis descendit dans la salle à manger de l’hôtel Le Roch, où il fut très entouré.
M. Pierre confia à ses intimes que pendant les premiers temps de sa captivité il avait été atteint d’anémie cérébrale. Il ne se souvenait plus de rien. Il lui était matériellement impossible de se rappeler une date. Puis, peu à peu, la mémoire lui revint, et les idées noires qui hantaient son cerveau disparurent.
M. Feillard a été très bon pour moi. Sans ses conseils et ceux de ma pauvre maman, je crois que je n’aurais jamais pu supporter une aussi terrible épreuve….
A deux heures, accompagné de sa mère et de M. Le Roch, M. Pierre prit le train pour Brest.
M. Bidart [Bidard] de la Noë lui a fait subir un très long et très pénible interrogatoire.
Dès la disparition de M. Cadiou, a dit le juge, vous avez laissé entendre que la situation de l’usine était mauvaise et que votre patron avait sans doute pris la fuite.
Je n’ai pas dit qu’il avait pris la fuite, répond M. Pierre. J’ai simplement dit que c’était dans le domaine des choses possibles…. Tout le monde en disait autant…. Quant à la question budgétaire, je ne la con- naissais qu’imparfaitement… J’ignorais avec qui mon patron devait partager les bénéfices….
Vous visez encore les Allemands ? Je dois cependant vous faire remarquer que si c’est par patriotisme vous l’avez dit que vous avez dénoncé M. Cadiou, vous consentiez à entrer chez M. Legrand. Or M. Legrand, vous le saviez avait fondé sa société avec les capitaux de la maison Themming [Temming].
Je considère M. Legrand comme un parfait honnête homme…. Sa société fut, en effet, fondée avec l’aide d’industriels et d’un ingénieur allemands, et le gouvernement ne l’ignorait pas. On voulait connaître à ce moment la fabrication allemande…. Quant à l’usine de Daoulas, où l’on me proposait une place d’ingénieur technique, elle est française. Les actionnaires en sont très connus à Brest et à Landerneau…
Vous oubliez donc le contrat qui vous empêchait pendant une période de quinze années d’entrer dans une usine similaire à celle de la Grand’Palud ?
M. Rocher m’avait affirmé qu’il parlerait à ce sujet à M. Cadiou et qu’il obtiendrait sans difficulté l’annulation du contrat, l’usine de Daoulas ne devant travailler à ce moment que du lin et de l’étoupe….
Vous avez tué par intérêt, parce que le contrat qui vous liait à M. Cadiou vous empêchait d’entrer à l’usine de Daoulas où l’on Vous avait offert une situation préférable à celle que vous aviez à la Grande-Palue, et, le crime commis, pour vous créer un alibi vous écrivez à M Cadiou une lettre adressée à Paris, dans laquelle vous vous étonnez de ne pas avoir reçu les fonds réclamés la veille.
« Aujourd’hui, vous prétendez que M. Cadiou, avant de rentrer à Paris, s’était arrêté à Morlaix et que c’est de cette ville qu’il devait vous envoyer un chèque permettant la paye des ouvriers. C’est un détail que vous avez fourni un peu tardivement et qui ne peut être exact, car M Cadiou portait, lorsque son cadavre fut découvert, des chaussures grossières qu’il ne mettait que pour venir à l’usine, et son carnet de chèques, qu’il eût certainement emporté s’il avait pris le train pour Paris, a été retrouvé à son domicile de Landerneau.
Je vous assure, répète Pierre, que j’ai vu M. Cadiou le 29 décembre pour la dernière fois. Il m’annonça qu’il partait pour Paris et qu’il s’arrêterait à Morlaix. Je n’ai pas autre chose à dire.

Rapports contradictoires

On a reçu au parquet le rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, qui fut chargé d’examiner les vêtements de l’accusé, ceux dont était revêtu le cadavre de M. Cadiou, ainsi qu’une pioche et un couteau ayant appartenu à Pierre.
Les conclusions de ce rapport sont précises.
1. Sur le manche et le fer de la pioche existent des taches de rouille, mais aucune tache de sang ;
2. Aucune tache de sang également sur le couteau ;
3. Rien de suspect n’a été relevé sur les vêtements de Pierre ;
4. Des gouttes de sang maculent le col et la manche gauche de la chemise de M. Cadiou, ainsi que la casquette de ce dernier ;
5. Le pantalon de la victime porte une coupure de 54 millimètres, le tranchant de la pioche soumise à l’examen est de 55 millimètres, mais c’est un instrument d’un modèle courant et comme la coupure en question ne figure pas sur le caleçon, il n’y a pas lieu d’en faire état.
M. Kohn-Abrest ajoute : « Comme le cadavre était enfoui dans un sol détrempé par la pluie, du sang a pu disparaître entraîné par le ruissellement des eaux, mais il est impossible d’évaluer cette quantité de sang qui, fut assez faible. Il existe enfin des éraflures et des entailles sur les vêtements de M. Cadiou ; elles peuvent avoir été faites par la pioche trouvée chez l’inculpé, mais leur origine est cependant trop discutable pour que l’on puisse tirer une conclusion de leur présence. »
D’autre part, M. Allanic, chimiste à Brest, qui fit la première expertise le 5 février, maintient qu’il y avait du sang sur la pioche, mais il ne put déterminer s’il s’agissait de sang humain.
A Angoulême sur commission rogatoire du parquet de Brest, une enquête est ouverte au sujet de l’affaire Cadiou. Il s’agirait de savoir si, M. Cadiou serait venu en décembre et si à cette époque un blessé n’aurait pas été transporté en automobile à Brest. Cette enquête est ordonnée à la suite de certaines indiscrétions commises qui parurent compromettantes.

3 juin 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGÉ
(Eure)
Accusé d’assassinat
L’accusé accusateur.

L’accusé, l’ingénieur Pierre devient accusateur.

On se rappelle que du vivant de M. Cadiou, il avait dénoncé son patron au ministère de la guerre pour des malfaçons, du coton impur livré à la poudrerie d’Angoulême, et pour un wagon de coton payé deux fois par l’État à M. Cadiou.
La fraude s’opérait grâce aux complicités rétribuées des surveillants et employés de l’État.
Du coton impur, mal trié donne une poudre instable.
On se rappelle qu’après les catastrophes de l’Iéna et du Liberté une enquête fut ouverte. L’explosion du cuirassé Liberté en rade de Toulon le 25 septembre 1911 avait amené la mort de 204 marins ; 136 avaient été blessés. L’enquête démontra que la poudre fabriquée à Pont-de-Buis était défectueuse depuis de longues année aussi bien sous la direction de l’ingénieur Messin [Maissin] que de son successeur l’ingénieur Louppe.
M. Maissin fut changé de résidence, M. Louppe fut mis en disponibilité.
Or M. Louppe radical-socialiste vient d’être élu député de Châteaulin (Finistère) contre M. Daniélou, député sortant progressiste.
L’ingénieur Pierre tend à démontrer que les négligences criminelles qui se produisaient à Pont-de-Buis devenaient des malversations et des vols à la poudrerie d’Angoulême par suite de la malhonnêteté de M. Cadiou. On ne peut plus en faire un député comme M. Louppe puisqu’il est mort. Enverra-t-on son pseudo-assassin à la Chambre, comme les électeurs y ont renvoyé le mari de Mme Caillaux ou comme les habitants de Châteaulin y ont envoyé M. Louppe, l’auteur responsable de la catastrophe du Liberté.
La prison ne fait pas le déshonneur. Le colonel Picquart qui fut mis en prison, accusé d’avoir trahi les secrets de la défense nationale parce qu’il avait eu le courage de proclamer l’innocence du capitaine Dreyfus, ne fut-il pas ensuite nommé général de division et ministre de la guerre.
Dans une interview récente, l’ingénieur Pierre s’exprime ainsi :
« A la Grand’Palud, il y eut des hauts et des bas. C’est toutefois « à partir de 1912 » que la fabrication devint « franchement mauvaise ». M. Cadiou voulait racheter l’usine, il voulait réaliser des bénéfices, et, lorsque je lui conseillais d’améliorer l’outillage, il me répondait en me demandant de réduire le personnel. La main-d’œuvre était déjà insuffisante et les conséquences de cette insuffisance étaient sérieuses, car, le triage étant mal fait, les brindilles de bois subsistant dans le coton pouvaient se décomposer et fermenter. Elles offraient, en tout cas, un danger réel et constant, qui m’émut à tel point que je n’hésitai pas à en instruire le ministre de la guerre. »
Le Matin cite des malversations qui nécessiteraient une enquête à la poudrerie d’Angoulême :
On raconte qu’une fourniture de coton ayant été refusée, ce coton, après un stage dans une grange et un maquillage spécial, aurait été ensuite accepté.
On parle aussi d’une balle de coton qui aurait été distraite et cachée au moment des fréquentes explosions de turbines pour dissimuler un témoin compromet- tant de la cause des explosions.
On affirme en outre que des substitutions auraient été faites dans des envois de coton.

6 juin 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGÉ
(Eure)
Accusé d’assassinat
La balle qui tua M. Cadiou

Le rapport de M. Grivolat, conservateur des musées de St-Etienne sur l’expertise de la balle qui tua M. Cadiou, a été envoyé à M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest.
Les conclusions de ce rapport sont les suivantes ;
1° La balle qui tua M. Cadiou est bien réellement une balle de revolver velo dog, provenant de la cartoucherie française à Paris ;
2° Cette balle est en tous points conforme à celle vendue par l’armurier Marie, de Landerneau, à l’ingénieur Pierre, comme à celle remise par ce même armurier à l’instruction ;
3° Cette balle ne peut être confondue avec d’autres balles de fabrication analogue, et encore moins avec des balles de pistolet automatique de 6 m/m 35, qui ont un revêtement ou blindage en laiton nickelé, alors que le blindage des cartouches de velo-dog est en cuivre rouge ;
4° Le crime a été commis à l’aide d’un revolver velo-dog, et non d’un autre genre de revolver ou de pistolet, parce que le velo-dog seul possède un barillet suffisamment long pour tirer la munition dite velo-dog qui mesure 33 m/m, douille et balle comprises ;
5° D’après la déclaration de M. Debouxtay, fabricant belge, fournisseur de l’armurier Marie il résulte que ces velos-dogs sont plus ordinairement à quatre rayures, et que la concordance des quatre rayures relevées sur la balle du crime pourrait parfaitement provenir d’un velo-dog fabriqué par cet armurier, attendu que la plupart des autres fabricants français, belges ou espagnols rayent le velo-dog à cinq ou six rayures ;
Que la particularité du cercle signalée à l’extrémité du blindage de la balle qui tua M. Cadiou concorde parfaitement avec le même cercle relevé sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que cet armurier a certifié conformes à celles vendues par lui à l’ingénieur Pierre en mai 1919.
Ce cercle, sorte de strie circulaire, est attribué par l’expert à l’imperfection de l’outil servant à l’emboutissage du blindage.
M. Grivolat a essayé d’obtenir de la cartoucherie française, des renseignements sur cette particularité très caractéristique à laquelle il attache une grande importance. Mais le directeur technique de cette manufacture n’a pu lui fournir aucune indication.
Telles sont en substance, les réponses faites par l’expert aux demandes de la commission rogatoire.

Après le facteur, le docteur
On se rappelle qu’un facteur de l’Oise prétendait avoir la clef du mystère Cadiou et avoir vu à Paris, le 5 janvier l’administrateur de l’usine, M. Cadiou en personne.
Un docteur veut faire concurrence au facteur :
Le docteur Orgeas, demeurant rue des Alexiens, 79, à Bruxelles, vient d’écrire au garde des sceaux pour lui faire connaître que, par des documents qu’il possède et par des dépositions de témoins qu’il est disposé à faire entendre, il est en mesure d’amener des révélations sensationnelles qui feront la lumière la plus éclatante sur les dessous de la ténébreuse affaire de la Grande Palue.
Le docteur Orgeas a adressé aux journaux de Brest une copie de la lettre qu’il a fait parvenir au ministre de la justice.

10 juin 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGÉ
(Eure)
Accusé d’assassinat

On a vu que le rapport de l’expert armurier, M. Grivollat [Grivolat] de Saint-Étienne conclut que la balle qui a tué M. Cadiou provient d’un revolver vélo-dog et d’une cartouche semblable à celle qui fut vendue par l’armurier Marie à l’inculpé.
Pierre a appris en souriant par un rédacteur du Petit Parisien les charges graves qui résultent pour lui du rapport de M. Grivollat [Grivolat].
Il arrivait de promenade. Aucun signe d’émotion n’apparut sur son visage souriant.
« Il est très fâcheux pour moi, dit-il, que le projectile qui a tué M. Cadiou soit semblable aux balles que j’ai achetées à M. Marie. Puis-je y changer quelque chose !… Je regrette seulement que l’on n’ait pas retrouvé dans mon jardin une des balles de 6 millim. que j’y avais tirées.
Peut-être les expériences de M. Grivollat [Grivolat] auraient-elles pu alors être faites avec plus de certitude. Malheureusement j’ai tiré très peu de ces projectiles et pas un seul sur la porte qui me servait habituellement de cible. Ils doivent tous être perdus dans la terre.
C’est très regrettable, en effet. Vous voyez cependant que M. Grivollat [Grivolat] fournit au parquet des conclusions assez précises.
Pierre fit un geste d’impuissance que corrigeait l’expression souriante du visage.
En somme, dit-il, il n’y a rien de changé. On a toujours cru que la balle qui tua M. Cadiou était une balle vélo-dog de 6 millim. De mon côté, je n’ai fait aucune difficulté pour reconnaitre que mon revolver tirait des balles de cette sorte. Mais il n’y a pas qu’un revolver comme le mien sur terre.
Le reporter lui ayant fait remarquer que la balle meurtrière provenait de l’armurier Marie, il n’ajouta rien à ses explications, mais son ami Le Roch parla pour lui sans d’ailleurs rien dire d’intéressant.

20 juin 1914 – p. 1 et 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGÉ
(Eure)
Accusé d’assassinat

Les dernières investigations de la brigade mobile

Le commissaire divisionnaire, chef de la brigade mobile de Rennes, accompagné de deux inspecteurs et du commissaire de police de Landerneau, s’est rendu le 16 juin à la Grand’Palud pour procéder à une nouvelle perquisition au domicile de Pierre en vue de rechercher des balles de 6 millimètres qui auraient pu être tirées par le revolver acheté par l’ingénieur chez M. Marie, armurier.
Il a procédé à de nombreuses investigations qui n’ont donné aucun résultat. Une balle a bien été découverte dans la porte de la remise où Pierre enfermait son automobile, mais cette balle provient d’une carabine à air comprimé que possédait l’ingénieur.
Pierre, assisté de Me Feillard, son avocat, était présent à l’opération.
Les commissaires et les inspecteurs se sont ensuite rendus à l’hôtel où est descendu Pierre à Landerneau et ont saisi quatre copies de lettres qui avaient été confiés le 8 juin par Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, à la suite de l’inventaire fait à l’usine après la mise en liberté provisoire de Pierre.
Des lettres qui ont été ainsi copiées établissent que Pierre a dit des choses exactes en ce qui concerne l’affaire du wagon de coton expédié de l’usine de la Grand’Palud à la poudrerie nationale d’Angoulême et qui avait été, comme on s’en souvient, facturé deux fois à celle-ci.

Reconstitution posthume

MM. Guilmard, procureur de la République et Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction se sont rendus mercredi à la Grande-Palue.
Les magistrats ont fait placer les anciens ouvriers de l’usine à l’endroit d’où, le 30 décembre, ils virent M. Cadiou pour la dernière fois. L’ingénieur Pierre, assisté de Me Feillard, était présent.
M. Bonnefoy, cultivateur, a occupé l’endroit où, d’après les mêmes ouvriers, se trouvait Cadiou. Puis des photographies des scènes ainsi rétablies ont été prises.
M. de Goulhezre, conducteur des ponts et chaussées, qui a assisté dans leurs opérations les magistrats du parquet, a été chargé d’établir un plan des lieux en y indiquant les différentes places que M. Cadiou a occupées le 30 décembre dans la matinée.
Trente-cinq clichés ont été pris en présence des magistrats du parquet.
Le procureur général à Rennes, M. Pledy, et son substitut devaient assister également à ces opérations judiciaires, mais l’auto dans laquelle ils avaient pris place est entrée en collision près de Landivisiau avec un autre véhicule et ils n’échappèrent à la mort que par miracle.

27 juin 1914 – p. 1

UN INGENIEUR DE CAUGÉ
(Eure)
Accusé d’assassinat

Le juge d’instruction a entendu de nouveaux témoins dans l’affaire Cadiou. Le nommé Lebot, employé de chemin de fer, a affirmé avoir entendu Bignard dire, dans un débit de boissons, qu’il n’était pas certain que ce fût le 30 décembre qu’il vit MM. Pierre et Cadiou sortir ensemble de l’usine.
Le chauffeur Bignard, un des témoins à charge contre l’ingénieur Pierre, a reconnu qu’il avait exprimé ce doute, mais, néanmoins, il a déclaré qu’après réflexion, il maintenait la date du 30 décembre.

11 juillet 1914 – p. 2 et 3

UN INGENIEUR DE CAUGE
(Eure)
Accusé d’assassinat

Le réquisitoire.
Mercredi, le procureur de la République a transmis son réquisitoire définitif dans l’affaire Cadiou. Ses conclusions tendent à renvoyer l’ingénieur Pierre devant la Cour d’Assises.

PAS D’ACHETEUR POUR L’USINE CADIOU.
L’usine de blanchiment de coton de la Grand’Palud, mise en vente lundi, n’a pas trouvé acquéreur.
Le manoir de Keranster, appartenant à la succession de M. Cadiou, a été adjugé à son frère.

15 juillet 1914 – p 1 et 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGE
(Eure)
Accusé d’assassinat

L’ingénieur PIERRE est renvoyé en Cour d’Assises
LE RÉQUISITOIRE DU PARQUET DANS L’AFFAIRE CADIOU.
M. Guilmard, procureur de la République, a communiqué à M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, le réquisitoire définitif qu’il a établi à la suite de l’information dans l’affaire de l’assassinat de M. Louis Cadiou.
Le chef du parquet, dans ce réquisitoire définitif, a résumé les charges et les présomptions qui ont été réunies et groupées contre l’ingénieur Pierre ; les témoignages de MM. Bignard et Dolou, qui virent le 30 décembre, vers onze heures du matin, M. Cadiou et l’ingénieur ensemble, à proximité de l’usine ; la mauvaise intelligence dans laquelle vivaient l’administrateur de l’usine et l’ingénieur ; la découverte du cadavre de M. Cadiou à proximité de la demeure de Pierre ; la question du revolver que l’ingénieur a dit avoir vendu à un voyageur de commerce resté introuvable; les constatations de M. Grivolat, directeur du musée de Saint-Étienne, etc. Tout cela constitue la base du réquisitoire définitif du procureur de la République.
M. Bidart [Bidard] de la Noé, se conformant à ces conclusions, a transmis au procureur de la République son ordonnance concluant au renvoi de l’ingénieur Pierre devant la cour d’assises.
C’est maintenant la Chambre des mises en accusation qui dira le dernier mot, et dira si l’ingénieur Pierre doit être traduit devant la cour d’assises du Finistère sous l’inculpation d’assassinat de l’ancien avoué Cadiou. Du reste, l’ingénieur Pierre, au moment de sa mise en liberté, a dit qu’il préférait être acquitté en cour d’assises que bénéficier d’une ordonnance de non-lieu.
« Cette nouvelle, dit le Figaro, a surprise ! bien des gens qui s’attendaient à une pure et simple ordonnance de non-lieu. Sur quoi s’appuie en effet l’accusation ?
« Le revolver qui a servi au crime, dit M. Bidart [Bidard] de la Noé, a été acheté par l’ingénieur Pierre chez l’armurier de Landerneau. C’est une affirmation de l’accusation, mais qui est encore loin d’être prouvée. Pierre a, en effet, acheté non pas un, mais deux revolvers. L’un, dont il s’est dessaisi, est du même modèle – ou à peu près que celui qui a tué M. Cadiou. Quant à la balle, même doute. L’expert n’a rien pu affirmer. C’est donc une première charge bien peu probante.
Deux témoins, l’ancien contremaître Bignard et un autre ouvrier, affirment avoir vu Pierre et M. Cadiou ensemble le 30 décembre 1913, à onze heures du matin. Donc le crime a été commis ce jour-là, c’est ce jour-là que Pierre a assassiné son patron. Mais, à côté de ces deux témoins, il y en a dix qui affirment, eux aussi, avoir vu M. Cadiou postérieurement à la date officiellement fixée par le juge d’instruction pour son assassinat. Il y a l’employé de la gare de Landerneau qui, le 30 décembre, au soir, lui a donné un billet de deuxième classe pour Morlaix. Il y a de juge de paix, M. Nicolas, qui lui a parlé à Morlaix le 31 décembre. Il y a le télégraphiste Cabon qui a échangé avec lui, le premier janvier, les politesses de bonne année. Il y a M. Le Gall, chef du bureau des hospices de Morlaix, qui l’a aperçu, appuyé sur sa bicyclette, à la gare de Saint-Pol-de-Léon, et bien d’autres dont les noms nous échappent. Quant au fermier Bonnefoy, sur le témoignage duquel s’appuyait aussi l’accusation, il a déclaré qu’il avait bien vu MM. Pierre et Cadiou ensemble, mais pas le 30 décembre, plusieurs jours auparavant.
Puis, raisons morales : Pierre et Cadiou ne s’entendaient pas. L’ingénieur avait dénoncé son patron, donc il ne devait pas hésiter à l’assassiner. A cela, Pierre répond que, voyant qu’on fournissait à la poudrerie des cotons impurs, de nature à occasionner des catastrophes comme celle de la Liberté, il n’avait pas voulu avoir sur la conscience une part de responsabilité dans ces catastrophes. On ne devrait vraiment pas trop lui faire un crime des révélations qu’il a faites, non pas en cachette, mais signées, et dont, au surplus, il avait prévenu M. Cadiou.
On impute également à Pierre comme une charge, les lettres qu’il a écrites à M. Cadiou pour lui réclamer l’argent nécessaire à la paie des ouvriers. C’était pour se créer un alibi, dit M. Bidart [Bidard] de la Noé. Mais s’il n’avait pas écrit, on lui dirait que c’est parce qu’il savait son patron mort, et ce serait également une charge… Enfin, l’attitude de Pierre devant le cadavre a été celle d’un coupable. Voilà qui dénote une puissance de divination dont seul peut être capable un juge d’instruction de province. Ceux de Paris savent combien varie l’attitude d’un coupable. Il en est qui pleurent, d’autres qui rient, qui haussent les épaules, qui ergotent… Entre ces diverses nuances est bien difficile de juger. Remarquons en terminant que l’acte d’accusation dressé par M. Bidart [Bidard] de la Noé résume exactement l’instruction des quinze premiers jours, mais ne semble tenir aucun compte des revirements des témoins de Landerneau, des affirmations de ceux de Morlaix, du rôle funambulesque du veilleur de nuit Bossard, de la comptabilité peu exacte de M. Cadiou… d’un tas de détails qui paraissent insignifiants, mais qui peuvent avoir leur importance à un moment donné.
Enfin, il faut que la lumière se fasse sur cette affaire qui depuis trop longtemps, est dans le mystère. C’est, du reste, ce que désire, lui aussi, l’ingénieur Pierre, qui a le ferme espoir de sortir de la cour d’assises indemne, et qui, peut-être, une fois devant le jury, éclaircira certains points jusqu’à présent volontairement tenus dans l’obscurité ».

PAS D’ACHETEUR POUR L’USINE CADIOU.
L’usine de blanchiment de coton de la Grand’Palud, mise en vente lundi, n’a pas trouvé acquéreur.
Le manoir de Keranster, appartenant à la succession de M. Cadiou, a été adjugé à son frère.

18 juillet 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGE
(Eure)
Accusé d’assassinat
Mort du député Cloarec ami de M. Cadiou.

Mardi, la Chambre des députés a appris la mort de M. Emile Cloarec, Morlaix, ancien avoué, qui fut un ami dévoué de M. Cadiou, administrateur de l’usine de la Grand’- Palud.
On sait qu’à propos de l’assassinat de M. Cadiou, il fut beaucoup question de M. Cloarec. Celui-ci déposa comme témoin devant le juge d’instruction. Il était le 1er janvier à Paris. Mme Cadiou l’informa qu’elle attendait son mari qui devait rentrer de Landerneau le 31 décembre ; elle avait télégraphié à Pierre qui avait répondu ne pas avoir vu M. Cadiou depuis le 29 décembre. Mme Cadiou exprima alors sa crainte que son mari n’ait été la victime de ses ennemis et elle pria M. Cloarec de faire le nécessaire.
A la suite des témoignages qui permettaient de croire que M. Cadiou était vivant le 1er janvier et avait été vu à bicyclette porteur d’un paquet de pâtisserie aux environs de Morlaix, on avait supposé qu’il avait pu loger chez son ami Cloarec, alors absent de Morlaix, mais M. Cloarec affirma que cette supposition était impossible.
M. Cloarec aurait certainement été appelé devant la cour d’assises comme témoin.

25 juillet 1914 – p. 1

UN INGÉNIEUR DE CAUGE
(Eure)
Accusé d’assassinat

Les arguments contre Pierre

On sait que M. Bidart [Bidard] de la Noë vient de renvoyer Pierre devant la chambre des mises en accusation. Voici des extraits de l’ordonnance de renvoi :
Il était évident que M. Cadiou avait été tué le 30 décembre, après être sorti de l’usine de la Grande-Palud avec son ingénieur. Personne ne l’avait vu revenir de Landerneau, où il n’était pas allé déjeuner à l’hôtel et où on ne l’a plus revu depuis. Il n’était certainement pas, non plus, retourné dans sa chambre depuis qu’il était parti pour la Grande-Palud, dans la matinée du 30 décembre, car la dame Leost, sa femme de ménage, avait constaté, le lendemain matin, que M. Cadiou n’avait pas mis les pieds dans son appartement depuis qu’elle y avait tout rangé la veille, que le lit n’était pas défait et que personne n’y avait couché. Tous les vêtements se trouvaient à leur place, et le feu qu’elle avait préparé n’avait pas été allumé.
Cet appartement était resté depuis dans le même état. Les valises et la couverture de voyage de M. Cadiou se trouvaient également dans la chambre ; son carnet de chèques, qu’il emportait dans tous ses déplacements, avait été découvert dans le bureau de son pied-à- terre, à Landerneau.

Le revolver

Pierre prétendit tout d’abord qu’il avait acheté le revolver avec les balles, en 1912, chez M. Marie, armurier à Landerneau, et qu’il l’avait revendu, en février ou mars 1913, à un voyageur de commerce dont il n’a pu donner ni le nom ni le domicile, et sur lequel nom il n’a pu fournir aucune indication pouvant permettre de le découvrir.
M. Marie et sa fille ayant prouvé et affirmé que c’était en mai 1913 seulement, et non au cours de l’année 1912, que Pierre avait acheté chez eux le revolver en question, celui-ci reconnut que les affirmations de M. et Mlle Marie devaient être exactes, mais il soutint avoir cédé lui-même ce revolver au voyageur de commerce dont il avait parlé, peu de jours après l’avoir acheté et avant l’acquisition, faite également par lui sous le nom de Bignard, le 11 juin 1913, chez M. Lelièvre, armurier à Brest, d’un revolver du calibre de 8 millimètres, qu’il avait confié au gardien de nuit de l’usine, le sieur Jacques Bossard, et que celui- ci ne lui a rendu qu’au milieu du mois de janvier 1914, après la fermeture de l’usine de la Grande-Palud.
Or, d’une lettre adressée par Pierre, le 18 novembre 1913, à un de ses amis, M. Faucon, pharmacien à Bois-Colombes, il résulte que, quelques semaines avant l’assassinat de M. Cadiou, l’ingénieur Pierre, contrairement à ses allégations, portait encore sur lui un révolver qui ne pouvait être que le révolver du calibre de 6 millimètres acheté par lui chez l’armurier Marie.

L’expertise Grivollat [Grivolat]

M. Grivollat [Grivolat], expert armurier à Saint-Étienne, a été chargé d’examiner la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou.
Du rapport de cet expert, il résulte que la balle qui a tué M. Cadiou est une balle en tous points conforme aux balles que M. Marie a vendues à Pierre en mai 1913, avec un revolver vélo-dog de la maison Debouxtay, de Liège, et qu’un certain nombre de concordances permettent d’établir que c’est bien le révolver vendu par l’armurier Marie à cet ingénieur qui servit à commettre le crime.

29 juillet 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGE
(Eure)
Accusé d’assassinat

Les dénonciations de l’ingénieur Pierre et la poudrerie d’Angoulême

Au cours de l’instruction de l’affaire Cadiou, la justice avait acquis la conviction que des fraudes et des malfaçons avaient été commises à l’occasion de livraisons de coton-poudre à la poudrerie d’Angoulême.
Une enquête discrète fut ouverte et le juge d’instruction s’est rendu inopinément à la poudrerie. Il a procédé à des perquisitions chez plusieurs personnes, notamment chez le sieur Porion dont le nom fut cité au cours de l’affaire de la Grand’Palud, et chez un sieur Aubinaud comptable.
On dit que ces perquisitions ont été fructueuses, qu’elles démontrent que des fraudes et des malfaçons ont été commises pendant plusieurs années et qu’elles attestent tout au moins de graves négligences.
La justice a saisi une quantité de correspondance chez M. Porrion [Paurion] et une lettre de M. Cadiou dans le bureau de M. Aubineau, comptable.
Ces perquisitions n’ont point pour but de percer le mystère qui entoure la mort du directeur de la Grand’Palud, mais de rechercher les auteurs des malversations signalées par M. Pierre à l’occasion de la livraison des fournitures à la poudrerie d’Angoulême.
M. Porrion [Paurion], interviewé au sujet de la perquisition pratiquée chez lui, a déclaré qu’il était très tranquille, car il pourra facilement démontrer sa bonne foi et réduire à néant les accusations portées contre lui par l’ingénieur Pierre.
La lettre de M. Cadiou, trouvée à la poudrerie, dans le bureau du comptable, date, a-t-il dit, des environs du 10 septembre dernier. En réponse à une lettre de moi dans laquelle je l’avisais que je ne le représenterais plus à la poudrerie d’Angoulême, M. Cadiou me demandait de lui trouver un représentant. Il m’annonçait alors son intention de venir à la poudrerie quelques jours après. C’est tout ce que je puis dire. Vous voyez donc que l’affaire qui occupe le parquet aujourd’hui n’a rien de commun avec l’assassinat de M. Cadiou.
Le parquet n’a pas encore procédé au dépouillement des pièces saisies au cours des perquisitions. Cette opération n’aura lieu qu’au début de la semaine prochaine. On ne compte pas y trouver de pièces ayant trait à la mort de M. Cadiou. Cependant, il est certain que si les magistrats trouvaient dans les objets saisis des documents intéressant le parquet de Brest, ils s’empresseraient de les lui transmettre.

1er août 1914 – p. 2

UN INGÉNIEUR DE CAUGE
(Eure)
Accusé d’assassinat
L’ingénieur Pierra de Caugé (Eure) est renvoyé devant les assises du Finistère
Mercredi la chambre des mises en accusation, près la cour d’appel de Rennes, s’est réunie pour statuer sur le cas de l’ingénieur Pierre, accusé de l’assassinat de M. Cadiou, industriel de la Grand’Palud.
La chambre des mises en accusation, dont chacun des membres avait pris longuement connaissance du dossier de l’affaire, a décidé de renvoyer l’ingénieur Pierre devant les prochaines assises du Finistère.

1er novembre 1919 – p. 2

L’ingénieur Pierre et l’assassinat Cadiou

Lundi 27 octobre ont commencé devant les assises du Finistère le procès de l’ingénieur Pierre, dont les parents habitent une commune des environs d’Evreux.
Pierre qui fut mis en liberté provisoire peu avant la guerre est accusé d’avoir assassiné M. Cadiou, ancien avoué à Morlaix qui avait installé au moulin de la Grande-Palud, près Landerneau une usine pour la préparation du coton nécessaire à la fabrication des poudres de guerre.
L’ingénieur Pierre, sorti de l’École centrale dirigeait l’usine de la Grande-Palud. M. Cadiou habitait Paris.
Le 31 décembre 1913, Mme Cadiou, qui était restée à Paris pendant que son mari s’était rendu à la Grand-Palud, commença à s’inquiéter de son absence, M. Cadiou lui avait promis qu’il rentrerait le 31 décembre au plus tard, afin de passer le premier de l’an en famille. Or, depuis le 27, elle n’avait reçu aucune nouvelle de lui.
Elle télégraphia aux parents qu’elle avait dans le voisinage du moulin, mais n’obtint que des réponses vagues, M. Cadiou, lui disait-on, était parti le 30 pour Morlaix avec ses bagages. D’un autre côté, le 2 janvier, M. Pierre, interrogé, télégraphiait qu’il avait quitté son patron le lundi 29 et ne l’avait pas revu.
Après de longues recherches on finit par retrouver le cadavre de l’usinier à environ 400 mètres du moulin et l’autopsie révéla que M. Cadiou avait succombé à la section de la carotide par une balle de 6 m/m qui fut découverte dans la plaie.
L’ingénieur Pierre fut arrêté. Il fut établi qu’il avait acheté, en mai 1913, chez un armurier de Landerneau, un revolver du calibre de la balle retrouvée sur le cadavre. Cette arme ne fut pas retrouvée, et l’ingénieur prétendit l’avoir vendue, six mois avant le crime, à un voyageur dont il ne put indiquer le nom et le domicile, et qui ne se fit jamais connaître, malgré la publicité donnée à cette affaire.
Enfin, il était de notoriété publique que M. Pierre se préparait à passer au service de concurrents qui se proposaient d’établir à Daoulas une usine rivale du Moulin de la Grande-Palud, et que M. Cadiou interdisait à Pierre, en vertu de leur contrat, de s’engager chez des concurrents.
On prévoit que les débats dureront huit ou neuf jours.
L’interrogatoire porte sur l’emploi du temps de M. Cadiou, pendant la journée du 30 décembre 1913. Alors que l’accusation situe les faits à cette journée du 30, l’ingénieur Pierre prétend qu’il n’est pas à sa connaissance que son patron soit venu à l’usine le 30, ou, tout au moins, s’il y est venu, c’est sans que lui, Pierre, le sache.
On sait que cette question de date est la pierre angulaire de l’affaire.
L’accusé se défend énergiquement et répond avec un grand air de sincérité à l’interrogatoire serré que lui fait subir le président.

8 novembre 1919 – p. 3

L’ingénieur Pierre et l’assassinat Cadiou

Acquittement

Dans notre dernier numéro, nous avons rappelé les circonstances de l’assassinat de M. Cadiou directeur de la poudrerie de la Grande Palud près de Landerneau.
Le crime remonte au 30 décembre 1913 et l’on sait que l’ingénieur Pierre fils d’anciens cultivateurs habitant à Caugé hameau de Branville près Evreux qui dirigeait l’usine fut arrêté comme ayant tué son patron d’un coup de révolver.
Il fut mis en liberté provisoire après une longue instruction, et la guerre survint. L’ingénieur Pierre qui avait épousé sa bonne et qui est père d’un enfant avait été mobilisé. Maintenant que nous sommes revenus en paix, il avait à répondre du meurtre que l’accusation lui reprochait, sans aucune preuve précise, ainsi que l’ont révélé les débats qui se sont déroulés devant la cour d’assise du Finistère.
L’interrogatoire fut conduit avec une grande vigueur par le président qui représenta l’ingénieur Pierre actuellement domicilié à Lyon, rue Saint-Nicolas, comme étant sournois, ne regardant jamais en face, réfléchi, calculateur, il passait pour brutal et aurait dit un jour : « Si Cadiou veut m’embêter, je le fous à l’eau! » M. Henri Robert son défenseur fit alors remarquer que d’autres renseignements indiquaient que Pierre était doux, serviable et très correct.
Des débats et de l’audition de nombreux témoins il résulte nettement ce qu’on savait déjà. La poudrerie que dirigeait M. Cadiou avait appartenu aux Allemands qui avaient été obligés par le gouvernement français à la vendre à M. Cadiou. Celui-ci était en butte à une campagne violente de la part de M. Legrand l’ancien homme de paille des Boches. Il parait que c’est du côté des Allemands qu’il aurait fallu chercher le meurtrier, car si les relations étaient tendues entre l’ingénieur Pierre et son patron, il n’avait aucun intérêt personnel à le supprimer. L’interrogatoire porte ainsi que nous l’avons dit sur l’emploi du temps de M. Cadiou dans la journée du 30 décembre 1913. Alors que l’accusation apporte des témoignages nombreux établissant que M. Cadiou est venu à son usine le 30 décembre et n’aurait pas été revu depuis, l’ingénieur Pierre affirme d’après les écritures de l’usine que c’est le 29 qu’il est venu. Que valent tous ces témoignages ? Bien peu de chose, en présence du témoignage singulièrement catégorique de M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest qui a vu M. Cadiou à la gare de Morlaix le 31 décembre. Il n’y a pas d’erreur de date, car ce jour-là M. Nicolas était venu signer un acte chez M. Erussard notaire à Morlaix. Son associé M. Le Meiller [Lemeillet] qui l’accompagnait s’est arrêté et a causé avec M. Cadiou. Ce détail troublant est confirmé par le notaire M. Erussard qui déclare ceci :
– Le 31 décembre, j’avais rendez-vous dans mon étude, à Morlaix, avec M. Louis Nicolas ; il arriva en retard vers 18 h. 40. Il nous dit, pour s’excuser, qu’il avait attendu son associé, lequel causait avec M. Cadiou. En ce qui concerne la date pas d’erreur possible ; mes livres en font foi.
M. Paris confirme le témoignage du notaire. C’est avec ce témoin que contractait M. Nicolas par devant M. Erussard. M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice de Morlaix, a rencontré Cadiou le 1er janvier à Saint-Pol-de-Léon.
Le témoin.
Il arrivait avec sa bicyclette et Je lui dis : « Bonjour, Cadiou » Il me répondit : « Bonjour, Le Gall. »
Deux autres témoins dont M. Cabon facteur ont vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier.
Si M. Cadiou était vivant le 31 décembre et le 1er janvier, M. Pierre ne peut l’avoir assassiné le 30 décembre.
Après la déposition de ce témoin très honorable, la cause était entendue n’est- il pas vrai ?
On avait cité comme témoin la somnambule extra-lucide de Nancy qui avait indiqué l’endroit où on retrouverait le cadavre de M. Cadiou. Belle réclame pour cette dame à laquelle la justice donne un brevet de pythonisse en réclamant son audition pour accabler l’ingénieur Pierre.
Il y eut au cours des débats des incidents amusants, témoin celui concernant l’expertise des souliers du mort. Un expert le docteur Rousseau fait connaitre à l’audience qu’au moment où on déshabilla le corps de M. Cadiou pour l’autopsie, les souliers portaient encore des débris de coton. C’était donc la preuve que le malheureux sortait de l’usine quand il fut assassiné. Grosse émotion ! On extrait de la caisse contenant les pièces à conviction les souliers du mort, auxquels adhèrent encore des fibres de coton. Tout à l’heure M. Henri Robert trouvera dans le rapport d’un autre expert-chimiste M. Kohn-Abrest que celui-ci avait nettoyé avec un tampon d’ouate les chaussures de M. Cadiou. C’était exact et Kohn-Abrest auquel les souliers seront présentés ensuite reconnaitra que l’ouate qui adhère au cuir est celle du tampon dont il s’était servi.
Vendredi M. Cazenavette procureur de la République terminait son réquisitoire commencé la veille en déclarant avoir l’impression personnelle que Pierre était coupable, mais il ne s’étonne, pas que beaucoup de bons esprits aient conçu une opinion contraire en présence de tant d’obscurités et de contradictions.
M. Henri Robert a une manière brève et redoutable de plaider et il a entre les mains l’argument décisif ; l’alibi attesté par des témoins dont nous reconnaissons la loyauté et l’intelligence.
M. Henri Robert. Messieurs les jurés, l’affaire Pierre sera terminée ce soir ; je dis l’affaire Pierre et non l’affaire Cadiou. Celle-là continuera. La justice a dix ans pour rechercher le vrai coupable. Quant à l’accusé d’aujourd’hui, sa cause n’a-t-elle pas été déjà jugée et décidés en sa faveur ?
Lorsque les magistrats de Brest, librement, spontanément, ont en 1914 mis Pierre en liberté, ils ont par cela même avoué le doute qui obsédait leurs consciences.
La défense ne s’est permis qu’une hypothèse ; était-il donc si invraisemblable d’admettre d’autres coupables que l’ingénieur ?
M. Henri-Robert cite ici le mot du député Cloarec : « Cadiou a été tué par des ennemis politiques. » Il le rapproche du propos tenu par M. Legrand, le prête-nom du Boche Temming : « Il faut que Cadiou disparaisse par tous les moyens ». Ne peut-on pas se demander si la main de l’Allemand n’est pas dans ce crime ?
Cadiou, a sans doute payé de sa vie sa résolution ferme et déjà en partie réalisée de ne plus être l’associé, c’est-à-dire l’esclave des Allemands !
Lorsque M. Henri-Robert se rassied, Pierre se lève à son tour, il est pour la première fois visiblement ému :
Messieurs les jurés, dit-il, je jure devant Dieu et sur la tête de mon enfant que je suis innocent.
A 15 heures, le jury entre dans la chambre de ses délibérations.
Un quart d’heure plus tard, il rentre en séance. L’ingénieur Pierre est acquitté. Malgré l’avis donné par le président, des applaudissements éclatent, bruyants et répétés. Et ce fut la fin de ce long procès, puisqu’il a duré plus de 6 ans.