Gil Blas
Gil Blas est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1879 à 1940. Le journal cesse paraître en 1914 lors de la première guerre mondiale. Relancé en 1921, il ne réussira plus à s’imposer comme le fleuron de la presse littéraire et mondaine de la Belle Époque.
Gil Blas n’avait pas vocation à être un journal de masse. Son public était composé de l’élite intellectuelle, d’artistes, d’écrivains et de la haute bourgeoisie parisienne (le « Tout-Paris »).
Le journal a une ligne politique modérée.
Tirage 1914 : 30 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 75 articles dont 4 en première page
1919 : sans objet
Fidèle à son ton satirique et léger, le journal Gil Blas assure un suivi assidu de l’affaire Cadiou, ne manquant pas de souligner les errances et les décisions décalées du juge Bidard. Le quotidien attribue d’ailleurs un sobriquet sinistre au protagoniste : « Un surnom macabre de M. Cadiou : Le feu aux poudres ».
Dans son édition du 17 février, le journal publie un entretien avec le député Cloarec, dont l’écho retentit dans toute la presse. Bien que l’élu s’en défende, refusant officiellement toute politisation de l’affaire ou accusation directe, ses propos cachent une charge implicite. Il pointe en effet du doigt l’ingénieur Pierre — à l’origine des dénonciations pour malfaçons contre Cadiou — tout en visant ses collègues députés qui soutiennent l’usine concurrente de Landerneau à Traon Elorn.
Source : BnF Gallica
Table des matières
Toggle5 février 1914 – p. 2
LE MYSTÈRE DE BREST
On retrouve le cadavre de M. Cadiou
On se souvient qu’il y a un peu plus d’un mois, à la fin de décembre, M. Cadiou, administrateur des usines de nitro-cellulose de Grand-Palud, disparaissait mystérieusement du pays. De nombreuses recherches furent opérées qui restèrent sans résultat.
La famille, tout dernièrement, faisait connaître qu’elle accorderait une prime de 2.500 francs à la personne qui fournirait une indication permettant de retrouver le disparu mort ou vivant.
Des bruits de toute sorte coururent sur la disparition de l’administrateur de Grand-Palud.
Or, Mme Cadiou, qui habite Paris, avait reçu d’une somnambule de Lille des détails tellement précis sur la mort de son mari qu’elle en avait immédiatement avisé son beau-frère, M. Cadiou, tanneur à Brest, Ce dernier se rendit, hier matin, à Landerneau, et, si étrange que le fait puisse paraître, en s’aidant des indications fournies par la somnambule, découvrait, à dix heures, le cadavre de son frère, enfoui-sous 5 centimètres de terre, à 300 mètres de l’usine.
Le cadavre de Cadiou portait deux blessures mortelles, l’une à la tête et l’autre au cou, qui était presque totalement sectionné.
Il est d’ores et déjà établi que Cadiou a été attiré dans un guet-apens. Le procureur de la République a interrogé de nombreux témoins, mais jusqu’à présent aucune arrestation n’a été opérée, bien que des soupçons très graves pèsent sur une ou deux personnes.
Enfin, autre détail à noter, l’ancien directeur de Grand-Palud était encore ganté.
6 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Arrêté, l’ingénieur de l’usine proteste de son innocence
Landerneau, 5 février. Après la découverte du corps de M. Cadiou, disparu depuis le 30 décembre, retrouvé dans un bois, près d’un moulin, sur la rive de l’Elorn, le parquet de Brest crut devoir procéder à des perquisitions dans l’usine de la Grand’ Palud. On découvrit une bêche portant des traces sanglantes, dans un hangar à l’usage de M. Pierre, ingénieur de l’usine. Il prétendit s’être servi de cet instrument pour tuer un lapin. Le frère de la victime ayant dénoncé formellement l’ingénieur, celui-ci fut mis en état d’arrestation.
Le parquet de Brest est revenu sur place ce matin. Il a continué son enquête. L’ingénieur Pierre, qui avait passé la nuit à la gendarmerie, affirme son innocence avec la plus grande énergie.
7 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Brest. 6 février.
Les perquisitions opérées à Landerneau jusqu’à une heure avancée de la soirée d’hier ont décidé le parquet à faire transférer l’ingénieur Pierre à la prison du Bouguen, à Brest, où il est arrivé ce matin à 9 heures.
L’assassin présumé de M. Cadiou a été écroué aussitôt. Il conserve tout son sang-froid et continue à se dire innocent.
Les obsèques de la victime ont eu lieu ce matin à Landerneau, au milieu d’une foule considérable.
Le corps a été transporté à Morlaix, où il sera inhumé dans un caveau de famille.
8 février 1914 – p. 1 et 2
A PROPOS DE L’AFFAIRE CADIOU
Les divagations de Mme Camille
Madame Camille, que nous vous voulons de mal !
Enfin, disions-nous, en lisant le récit de votre consultation sur le crime de la Grand’ Palud, et les suites heureuses qu’elle eut, puisqu’elle permit de découvrir le corps de l’infortuné M. Cadiou, enfin, disions-nous, nous tenons un exemple certain de clairvoyance. La voilà, la preuve de la véracité des somnambules ! Et nous, qui avons, la faiblesse parfois de scruter notre avenir dans le marc de café des bonnes devineresses, nous nous sentions affermis ; nous étions même fiers de notre superstition…
Madame Camille, vous nous avez trompés !
Sans doute, vous avez aidé à retrouver le corps de M. Cadiou ; mais vous ne disiez pas que, depuis quelques jours déjà, les gens de la Grand’ Palud se doutaient, de quelque mystère… pour la version très simple qu’un cadavre enfoui sous dix centimètres de terre, révèle sa présence par une odeur très caractérisée et sur laquelle on ne peut se tromper. Vous ne disiez pas que vous étiez en relations constantes et depuis longtemps avec Mme Saimpy [Sainpy] et que cette dame entretenait une correspondance régulière avec ses amis de Bretagne.
Vous ne disiez pas cela, Madame Camille, sans doute pour cette seule raison que vous pensiez que nous le savions comme vous.
D’ailleurs, si vous avez péché par omission, nous avons aussi quelque imprudence à vous reprocher.
Vous avez vu, dans votre sommeil, deux hommes assommer le malheureux Cadiou. Vous avez bien dit : assommer… Or, les premières constatations prouvent que les criminels ont égorgé leur victime, et ne l’ont pas assommée. Erreur sans importance, mais qui a tout de même son intérêt.
Madame Camille, vous fûtes à la fois trop bavarde et trop discrète !
Hier, je demandai au docteur Maurice de Fleury, qui naguère appliqua à ses étranges phénomènes ses puissantes, facultés d’analyse, de me rassurer ou de détruire les restes de ma conviction. Je dois dire qu’il fut formel.
Je ne nie pas, l’existence de ces phénomènes, parce qu’on ne doit rien nier. Mais, j’avoue que, chaque fois que j’eus l’occasion de m’en occuper, je les ai vus s’évanouir au premier essai de vérification sérieuse.
« Je vous raconterai trois anecdotes, qui sont assez probantes. Deux négatives et l’une pour laquelle le doute reste permis.
« Il y avait autrefois, à Nîmes, un député radical, je crois, dont la maitresse possédait, disait-on, le don de clairvoyance. Elle en faisait d’ailleurs bénéficier son amant et l’avertissait des menées de ses adversaires politiques.
« La nouvelle en vint aux oreilles du célèbre docteur Grasset, de Montpellier. Il constitua une commission composée de gens sérieux, magistrats, médecins et prélats, et ces messieurs enfermèrent dans un coffret un texte écrit dans cinq langues Le coffret, cacheté, ficelé, on l’apporta à la voyante, qui, après s’être longtemps tournée et retournée, avoua qu’elle n’y voyait goutte, mais que si on la laissait dans la maison de sa sœur, qui était proche, elle déchiffrerait sûrement le document. On lui obéit La commission se transporta dans la maison voisine. Mais, au bout de quelques minutes, on s’aperçut que la sœur de la voyante avait disparu. On la rechercha, et on la trouva occupée à ouvrir le coffret dans la maison restée vide. « La fraude était apparente…
Un soir, chez Mme A. de Caillavet, on nous présenta un médium réputé merveilleux et dont la sincérité ne laissait de prise à aucun soupçon.
« J’offris, par surcroît de sécurité, qu’on lui mit la camisole de force pendant qu’elle travaillerait. Le médium refusa. Pozzi, qui était présent, insista cependant pour qu’on la ficelât et que des cachets de cire attestassent la régularité de ses travaux. Nous entourâmes la voyante d’un rideau ; on fit l’obscurité, et il se passa alors quelque chose de tout à fait carmant. « Dans le salon assombri, le maître France commença de nous raconter les plus merveilleuses et les plus poétiques histoires du monde. Ce fut un enchantement. On en oublia la voyante et, quand sa présence nous revint à l’esprit, le rideau écarté, on s’aperçut qu’elle s’était endormie… « Je vous laisse le soin de conclure. Pour la troisième histoire, j’hésite… « Le docteur Pierre Janet, qui travaillait alors dans le laboratoire de Charles Richet, emmena un jour une jeune hystérique pour l’expérimenter. Un soir, la malade entra en transe, poussant des cris et répétant avec des gémissements : « Le laboratoire «de M. Richet brûle, je vois du feu, du « feu, du feu ! ».
On s’informa. Un commencement d’incendie avait réellement éclaté dans le laboratoire de M. Richet…
« Pour moi, ajoute M. de Fleury, je ne veux ni nier, ni affirmer. Je n’ai jamais constaté ces phénomènes. C’est tout ce que je veux dire… »
Le docteur Bérillon, qui s’est spécialisé dans les questions d’hypnose et les maladies mentales, est tout aussi affirmatif. Que n’étiez-vous hier avec moi dans le cabinet du docteur Bérillon, madame Camille, vous eussiez assisté à la plus jolie scène d’imitation et de comédie satirique que j’aie jamais vue. Le docteur mima pour moi la scène de votre consultation. Et, me faisant toucher du doigt les finesses, et les petites supercheries de votre métier, il me prouva, clair comme le jour, que votre intelligence est bien supérieure à vos facultés médiumniques.
Puis, il me dit :
« Il est certain que les facultés d’intuition que nous possédons tous peuvent être, à force d’exercice, développées d’une manière extraordinaire. Il est certain aussi que nous ne connaissons pas réellement toutes nos facultés… et que la science de l’homme, à ce point de vue, reste presque tout entière à faire…
« Mais il est certain aussi que les somnambules possèdent mille moyens de tromper leurs clients et de les satisfaire.
« Je veux vous citer simplement ce cas. Peu de temps avant la mort de Léon XIII, plusieurs personnes qui s’intéressaient au pontife allèrent demander à des voyantes de prédire la date de sa mort. L’une d’elles trouva un moyen ingénieux.
« Aux personnes qui venaient la voir le lundi, elle disait : « Il mourra le 20. »
« A celles qui venaient le mardi : « Il « mourra le 21 », et ainsi de suite.
« Léon XIII mourut an 24.
« Oserez-vous dire que la somnambule n’avait rien deviné ! »
Madame Camille, je crois qu’il vous faudra encore perfectionner votre méthode. Cette voyante était plus forte que vous. Jean Lévèque.
L’assassinat de M. Cadiou
Les commissaires spéciaux ont fait, à la Grand’ Palud, le relevé des lieux avoisinant l’usine, ainsi que de l’endroit où le directeur, M., Cadiou, a été trouvé assassiné.
Ils ont entendu de nouveaux témoignages, entre autres celui de l’encaisseur d’une banque qui, le 31 décembre, s’est présenté trois fois à l’usine, sans rencontrer l’ingénieur, M. Pierre.
Ce dernier affirme, au contraire, n’avoir pas quitté l’usine ce jour-là.
II soutiendra de même qu’une débitante, qui habité près de l’usine, commet une erreur en affirmant l’avoir vu passer le 30 décembre avec M. Cadiou.
Le contremaître Bignard tient un langage analogue. Mme Cadiou a été ensuite entendue. Sa déposition, fort longue, n’a apporté aucun élément nouveau. Le juge a dû l’interrompre, devant l’état de dépression nerveuse du témoin.
M. Pierre, toujours très calme, a été reconduit à la prison.
9 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Toujours le mystère
Le même mystère continue à envelopper de drame de Landerneau ; Mme Cadiou émet certains doutes sur la culpabilité de l’ingénieur Pierre, mais elle se garde bien de préciser.
Selon le récit qu’elle a fait au juge d’instruction, elle attendait son mari le 30 ou le 31 décembre, à Paris. Il n’arriva pas. Inquiète, elle télégraphia à la Palud, et à l’ingénieur sans recevoir de réponse. Le 3 janvier, toujours sans nouvelles, elle avertissait la Sûreté.
« Mon mari, ajouta-t-elle, vivait à Landerneau, dans une atmosphère d’hostilité. Je lui savais de nombreux ennemis. Je crois également savoir que M. Pierre l’avait menacé à diverses reprises. »
Cette déclaration est conçue en termes trop vagues pour autoriser de plus sérieux soupçons.
10 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
La journée d’hier n’a apporté aucune clarté dans cette mystérieuse affaire. Il semble, au contraire, que le juge d’instruction va avoir à faire le départage de toutes les confidences qui lui seront apportées. Pourtant, il y a lieu d’indiquer qu’aucune charge nouvelle n’a été relevée contre M. Pierre, l’ingénieur de la Grand’ Palud.
Sa mère est arrivée dans la matinée à matinée à Landernau, où elle est venue se renseigner sur place. Elle se rend à Brest avec l’intention de voir son fils. Il est vraisemblable que le juge d’instruction lui accordera l’autorisation nécessaire.
Par ailleurs, M. Cadiou, frère de la victime, et un inspecteur de la police spéciale, M. Lomez [Lemez], ont effectué de longues recherches dans le bois où fut découvert le cadavre du directeur de l’usine. Ils espèrent retrouver la montre et le portefeuille du malheureux, objets que la voyante mussipontine a déclaré se trouver dans la fosse même !… Lors de la disparition de l’abbé Delarue, d’autres pythonisses virent aussi bien des choses !
Voilà que deux nouvelles pistes sont suivies sur des dénonciations : celle d’un débiteur qui, fort gêné à la fin de l’année 1913, put payer à un négociant de Landerneau un reliquat de 600 francs. L’accusation vient du créancier désintéressé. Il n’a plus rien à perdre, désormais.
L’autre histoire est un peu plus compliquée.
Jacques Bossard, ancien ouvrier à l’usine, écrivit avant-hier au procureur de la République pour lui dire qu’il avait des révélations à lui confier. On lui envoya M. Ménestier [Mennessier], commissaire spécial. Ce qu’il lui dit peut se résumer ainsi : Dans la matinée du 28 décembre, un individu étranger, d’allure suspecte, eut une longue conférence au logis de l’ingénieur. C’est la servante, Julia Juzeau, qui l’avait introduit, comme si elle le connaissait déjà.
Mais Julia Juzeau a déclaré que son maitre n’avait reçu aucune visite le 28 décembre, et qu’elle n’avait eu à ouvrir à personne.
Les investigations continuent.
M. Pierre a été amené à sept heures du soir devant le juge. Il a déclaré qu’en effet, le 28 décembre, il avait prié un menuisier, nommé Mazurier, de venir réparer son sommier. Ce qu’avait fait cet ouvrier.
La déclaration a été enregistrée.
13 février 1914 – p. 2
UN MYSTÈRE
L’Assassinat de M. Cadiou
Cette affaire Cadiou est véritablement aussi pleine de surprises que de mystère. Chaque jour apporte son hypothèse nouvelle.
Il paraît en tout cas scientifiquement établi aujourd’hui que le crime a été « maquillé ». Le médecin légiste, M. le docteur Rousseau a fait connaître, en effet, les passages essentiels de ses conclusions tenues jusqu’ici secrètes par le parquet. Selon lui, la victime a été étranglée, et si on lui a ensuite tranché la gorge c’était pour détruire, autant que possible, les traces de strangulation et faire croire au besoin à un assassinat en plein bois. Il est donc hors de doute que M. Cadiou ne fut pas tué à l’endroit où on trouva son cadavre.
En attendant que les investigations du magistrat aient donné des résultats catégoriques M. Pierre reste sous les verrous encore qu’on commence à laisser peser sur lui de moins graves présomptions. L’ingénieur se montre d’ailleurs très résigné et persuadé que son innocence éclatera bientôt.
Et le mystère s’épaissit de plus en plus, puisqu’il paraît maintenant que M. Cadiou était encore vivant à la date du 31 décembre dernier. A 4 h. 15 de l’après-midi il prit un billet de seconde classe à Landerneau, et il s’en fut à Morlaix. M. Rault, receveur au guichet de la gare de Landerneau, l’a reconnu.
Le 1er janvier, M. Cadiou est à Morlaix, café de la Terrasse, chez M. Picquart. Il a présenté ses vœux à ce dernier ce jour-là.
Le 3 janvier, M., Cadiou devait être à Saint-Pol-de-Léon. Il a dû déjeuner à l’hôtel de l’Univers. Une institutrice, Mme Tanno, croit l’avoir reconnu. La patronne de l’hôtel, quand on lui présenta la photographie du directeur de l’usine, s’écria : « C’est bien mon client ! »
M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, M. Baron, vétérinaire à Morlaix et Mme Baron ont affirmé au juge d’instruction avoir vu M. Cadiou arriver à Morlaix le 31 décembre par le train de 5 heures du soir.
M. Picquart, propriétaire d’un café et deux consommateurs ont reconnu M. Cadiou au café, dans la matinée du 1er janvier.
D’autre part, le juge d’instruction a en- tendu, hier, cinq témoins, ouvriers de l’usine de la Grande Palud et des fermiers des environs qui ont à nouveau affirmé avoir vu MM. Pierre et Cadiou le 30 décembre à 11 heures du matin, quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin.
Confronté avec les témoins, M. Pierre a maintenu la date du 29 décembre, mais il déclare pouvoir se tromper.
Toutes les hypothèses émises jusqu’à ce jour disparaîtraient alors et l’enquête suivrait une nouvelle piste. Cela, en effet, rend absolument incompréhensible que M. Jean Cadiou ait pu aller avec une telle certitude à l’endroit où se trouvait le cadavre. Comment, de même, la somnambule a-t-elle pu préciser que le corps, tout récemment place ou on le retrouva, avait été installé là ? Il faut donc s’attendre encore à de nouvelles surprises, et non des moindres.
14 février 1914 – p. 2
L’Assassinat de M. Cadiou
Un coup de théâtre
Sur ordre du procureur général de Rennes, le parquet de Brest a demandé au procureur général de la Seine de bien vouloir désigner un médecin-légiste attaché au Parquet de Paris, à l’effet de procéder à une nouvelle autopsie du, cadavre de M. Cadiou. M. le docteur Paul a été désigné. Il a télégraphié à M. Bidart [Bidard] de La Noé qu’il se tenait à sa disposition.
L’enquête à Paris
D’autre part, en vertu d’un mandat de M. Bidart [Bidard] de La Noé, juge d’instruction à Morlaix, M. Vallet, commissaire à la police judiciaire, a perquisitionné hier après-midi chez Mme Cadiou, 85 bis, rue du Cherche- Midi. Le magistrat a saisi de nombreuses lettres émanant de l’industriel. Elles établissent, contrairement à ce qui a été dit, que le ménage était très uni et que le plus parfait accord régnait entre les époux. Parmi les documents saisis ne se trouve aucune lettre de M. Pierre.
M. Vallet a entendu Mme Richard, mère de Mme Cadiou, et sa tante, Mlle Guillemin, toutes deux venues de Morlaix, où elles habitent, pour venir assister Mme Cadiou dans la pénible crise qu’elle subit. Ces personnes ont été également interrogées au sujet de la mystérieuse personne amie de la somnambule de Pont-à-Mousson. Elles n’ont pu fournir aucune indication utile aux recherches.
Le commissaire de police a transmis le résultat de ses opérations au magistrat instructeur à Morlaix.
15 février 1914 – p. 2
L’Assassinat de M. Cadiou
La victime avait des ennemis personnels
Brest, 14 février.
Tant que le docteur Paul, médecin légiste de Paris, n’aura pas procédé à une nouvelle autopsie du cadavre de M. Cadiou, les racontars iront leur train.
Incalculable est le nombre de gens donnant des renseignements précis – mais dont ils se hâtent de décliner la responsabilité, quand on les presse de les soumettre à l’autorité judiciaire.
On peut s’en tenir aux deux ordres de faits ci-après pour aujourd’hui :
M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, a reçu mandat de perquisitionner, à Landerneau, chez Julia Juzeau, domestique de M. Pierre, qui lui est entièrement dévouée ; c’est chez ses parents que l’ingénieur passa la soirée du 30 au 31 décembre. On ne connaît pas encore le résultat de cette opération judiciaire.
Par ailleurs, on affirme que des déclarations importantes ont été faites au parquet de Brest par le juge de paix de Quimper, ami intime du défunt. Ce dernier, quinze jours avant sa disparition, aurait confié au magistrat qu’il avait eu à lutter contre des ennemis personnels. « Mais, a-t-il ajouté, je ne les crains plus, car je possède contre eux des documents compromettants. »
On se rappelle que le portefeuille de M. Cadiou n’a pas été retrouvé dans ses vêtements.
La contre-expertise médicale est fixée définitivement à mardi prochain.
17 février 1914 – p. 1 et 2
La ténébreuse affaire de Landerneau
Interview de M. Cloarec, député du Finistère
Voici quelle est, actuellement, la situation de l’affaire Cadiou : un casse-tête pour ceux qui s’obstinent à ne pas vouloir démasquer certains faits restés jusque-là insignifiants en apparence.
Il est un fait certain, avéré : M. Cadiou avait, parmi son entourage, à Landerneau, des ennemis.
M. Cadiou, administrateur d’une usine de cotons à poudre, avait été l’objet, au ministère de la guerre, dont il était le fournisseur, de plaintes, de dénonciations fréquentes. Pourquoi ne pas demander immédiatement au ministère le nom des dénonciateurs ? N’aurait-on pas ouvert plusieurs horizons intéressants en agissant de la sorte ?
N’est-il pas à considérer, en à considérer, en voulant conserver le plus absolu caractère d’impartialité, que Landerneau possédait deux usines de cotons, l’une à la Grand’- Palud, administrée par M. Cadiou, et en pleine prospérité, l’autre à Traon-Elorn, dirigée par M. Dumont, et dont le chiffre d’affaires était bien inférieur ?
Pourquoi M. Cadiou était-il sans cesse accusé par ses dénonciateurs, de gérer une usine allemande, alors que celle-ci avait été depuis longtemps rachetée avec les capitaux de M. Cadiou et de sa famille ?
Tout cela était au moins intéressant à considérer. L’instruction, jusqu’ici, paraît ne pas en avoir tenu compte.
M. Cloarec, député du Finistère, ami intime de M. Cadiou, dont il fut pendant douze ans le collègue, comme avoué, à Morlaix, était particulièrement bien placé pour donner sur cette ténébreuse affaire des indications précieuses.
M. Cloarec, chez qui nous nous présentâmes hier soir, a bien voulu nous recevoir.
– Comprenez, nous dit-il d’abord, combien ma situation est délicate dans tout ceci ! On cherche d’ailleurs à transformer cette affaire en simple campagne électorale, la presse du pays étant de longue date hostile à Cadiou et à ma propre politique.
« Parlons donc exclusivement des circonstances du drame, sans y mêler en aucune façon de tendancieuses considérations politiques.
Le 1er janvier, donc, je reçus ici, à Paris, un télégramme de Mme Cadiou, me priant d’aller la voir. Immédiatement, et quoique très affligé moi-même de la mort récente de mon fils, je me rendis auprès de la femme de mon ancien ami, rue du Cherche-Midi. Je trouvai celle-ci tout éplorée. Elle me dit son angoisse de n’avoir pas vu rentrer son mari, qu’elle attendait pour les fêtes : « Il m’avait écrit, me dit-elle, qu’il serait sûrement rentré pour le 29 ou le 30 au plus tard. » Nous nous perdîmes en conjectures. Pour éclaircir le mystère, nous télégraphiâmes à la mairie de Morlaix [Landerneau], pour prier qu’on voulût bien vérifier si les deux valises de M. Cadiou étaient toujours dans la chambre de ce dernier. Il faut dire que M. Cadiou avait l’habitude de voyager avec deux valises : l’une contenant son linge, l’autre des papiers très importants. Si les deux valises étaient dans la chambre, il n’y avait plus d’erreur possible : un accident était survenu, car M. Cadiou ne se serait jamais absenté quarante-huit heures sans emporter ses valises. Or, la réponse ne se fit pas attendre. Elle était signée simplement. La Mairie et affirmait que les deux valises n’étaient plus dans la chambre. Or, il fut constaté, ultérieurement, que les deux valises n’avaient pas bougé ! D’où vient ce mensonge… ou cette négligence ? Qui a fourni le faux renseignement, est-ce un employé négligent ou un tiers intéressé à ce que l’on pût croire à une fugue de M. Cadiou ?
« D’autre part, quand M. Cadiou partit pour Landerneau, l’adjudication du ministère de la guerre ne l’avait pas admis à soumissionner, cela pour des raisons… inconnues.
« L’administrateur s’étant justifié depuis longtemps auprès de M. Sarraut, Sous-secrétaire d’État, des accusations dirigées contre lui, avait exigé la nomination d’un commissaire chargé d’en contrôler la véracité. Ce commissaire devait se rendre prochainement à Landerneau.
« Or, le principal dénonciateur de M. Cadiou, n’était-il pas M. Pierre, son propre employé ? C’est ce qui n’est pas clair, et ce qu’il conviendrait de vérifier. »
En résumé, M. Cloarec n’accuse personne ; mais c’est un ancien magistrat fort avisé dont l’opinion personnelle ne nous paraît pas négligeable.
Nous avons appris, d’autre part, un fait de la plus haute importance ce qui, constituant contre M. Pierre une charge grave, expliquerait pourquoi le juge d’instruction n’a pas trouvé bon de remettre celui-ci en liberté. M. Pierre a affirmé, dans sa déposition, avoir vu M. Cadiou le 29 au matin. Or, le 30, M. Pierre écrivait une lettre à M. Cadiou, à Paris, dans laquelle l’ingénieur s’étonnait de ne pas avoir reçu les deux mille francs dont il était le créancier vis-à-vis de ce dernier.
Mais comment M. Cadiou aurait-il eu déjà le temps d’envoyer à son ingénieur les 2.000 francs promis, puisqu’il n’avait pas encore eu le temps matériel d’arriver à Paris. M. Pierre, en voulant se créer un alibi, n’a-t-il pas un peu forcé la note ?
Il est bien difficile, avec le plus grand désir d’impartialité, de ne de ne pas être troublé en présence de ces hypothèses. Qui expliquera, d’autre part, ce qu’a fait M. Pierre pendant la journée du 30 ?
Il ne faut pas oublier qu’un ami du défunt, M. Feunteun, prétend avoir aperçu, à Morlaix, un sosie frappant de M. Cadiou.
Cette affaire reste fort ténébreuse. Il est regrettable que la justice ne cherche pas à connaître d’urgence le nom des dénonciateurs de M. Cadiou au ministère de la Guerre. Peut-être trouverait- on là la fameuse clef du casse-tête !
Georges Bonnet.
A l’Instruction
Le juge d’instruction refuse la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre
Brest, 16 février.
Le juge d’instruction a rejeté aujourd’hui, la requête présentée par les avocats de l’ingénieur Pierre.
La contre-autopsie n’étant pas faite, tous les témoins n’ayant pas encore déposé, et l’accusé n’ayant pas été interrogé au fond, le juge déclare ne pouvoir mettre celui-ci en liberté provisoire.
Quatre nouveaux témoins, interrogés par le juge d’instruction, ont déclaré avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier. Deux d’entre eux, M. Caramour, maitre couvreur, et M. Cabon, facteur télégraphiste, sont très affirmatifs.
Le cadavre de M. Cadiou sera exhumé demain. Le docteur Paul, médecin-légiste, procédera à une nouvelle autopsie.
Le docteur Rousseau, médecin-légiste, a déposé cet après-midi de nouvelles conclusions, desquelles il résulte que Cadiou était revêtu de son manteau, au moment de l’assassinat, et que l’agresseur a dû soutenir une lutte violente contre sa victime.
Le parquet ne paraît pas attacher une grande importance aux témoignages des personnes qui prétendent avoir vu Cadiou à Morlaix, postérieurement au 30 décembre. Un ami intime du défunt, M. Feunteun, 8, en effet, déclaré avoir aperçu le 20 janvier, à Morlaix, un individu ressemblant d’une façon frappante à Cadiou. « Si je n’avais su mon ami mort, a dit M. Feunteun, j’aurais juré m’être trouvé en sa présence ».
C’est donc fort probablement ce sosie de Cadiou que quelques Morlaisiens rencontrèrent le 31 décembre.
18 février 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Les surprises de l’enquête
La contre-autopsie de M. Cadiou, pratiquée hier matin à Morlaix, par le docteur Paul, médecin légiste, désigné par le Parquet de la Seine, en présence des parquets de Brest et de Morlaix, a démontré que M. Cadiou avait été tué par une balle de revolver, tirée derrière la tête et tranchant l’artère carotide droite. Le praticien a pu retrouver et extraire la balle logée à la base du crâne. La section de la gorge a été faite après la mort.
A l’heure actuelle, toutes les investigations du Parquet tendent à retrouver le revolver dont se servit le meurtrier.
Le commissaire spécial, M. Paulin, interrogea tout d’abord M. Bossard, ancien gardien de l’usine. Celui-ci déclara que M. Pierre l’avait muni d’un revolver, lui conseillant de le placer sous son matelas, durant son service de veille nocturne.
Il est maintenant établi que M. Bossard, malade, se trouva absent de l’usine entre le 27 décembre et le 7 janvier. Il aurait remis le revolver à l’ingénieur sur la demande de ce dernier, le 17 janvier dernier.
Au cours de l’après-midi d’hier, le parquet a fait, à Landerneau, une nouvelle perquisition au domicile de l’ingénieur Pierre. Une carabine de 6 millimètres et un revolver dit « bull-dog » du calibre de 8 millimètres ont été saisis. On sait que la balle qui tua Cadiou appartenait au contraire à un revolver de 6 millimètres.
Le crime semble donc avoir été commis avec le revolver du gardien.
M. Cadiou fut tué à bout portant et probablement dans le bois. Il devait avoir la tête, à ce moment, enveloppée d’un capuchon, celui-là même sur lequel on releva une trace de balle.
Fait étrange : au domicile de M. Cadiou, à Landerneau, l’attention du substitut Astre fut attirée par un volume de Musset, placé en évidence sur un secrétaire et marqué d’un signet à la Tirade du Suicide. Mais peut-être s’agit-il, ainsi que le pense le Parquet, d’une simple mise en scène de Pierre, qui vint seul, le 5 janvier, chez M. Cadiou.
Une importante perquisition sera opérée ce matin même à Landerneau.
19 février 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Le mystère s’éclaircira-t-il ?
La pythonisse nancéienne aurait-elle raison jusqu’au bout en cette mystérieuse affaire ? Au lieu d’un assassin, en existerait-il deux, comme elle le déclarait il y a quinze jours à l’amie de Mme Cadiou, habitant Nancy, et grâce à cette duplicité l’ingénieur Pierre pourrait-il aisément se disculper plus longtemps ?
Telles sont les questions que l’on se peut poser à l’heure actuelle, étant donnés les nouveaux mystères dont s’enveloppe le drame.
Un simple fait, la découverte par le substitut Astre d’un volume de Musset : Rolla, dont nous parlions hier, fait insignifiant en lui-même, semble aujourd’hui se revêtir d’une certaine importance. Ainsi que nous le disions, le volume trouvé au domicile de M. Cadiou était ouvert et marqué d’un signet à la tirade du suicide. Or, aujourd’hui, le commissaire de police déclare avoir marqué lui-même le volume de Musset. On ne saurait donc en tirer la conséquence primitivement consignée, à savoir que l’assassin aurait par ce moyen tenté de dépister les recherches.
Autre fait, la découverte de la carabine de 6 millimètres et du revolver bull-dog du calibre de 8, dont nous parlions également hier, n’intimiderait nullement l’ingénieur Pierre, qui vient de déclarer à son avocat, M. Feillard, qu’il fournirait toutes les explications nécessaires et plausibles à ce sujet. Il sera donc extrait ce matin même de la prison et comparaîtra de nouveau devant le juge d’instruction, sans probablement s’émouvoir davantage, lorsque lui sera posée la question suivante :
M. Cadiou a été tué par une balle de revolver de 6 millimètres. Le fait est désormais démontré. Où se trouve l’arme du même calibre que vous avez achetée au mois de juin dernier et qu’aucune investigation n’a permis de découvrir chez vous ?
Il reste donc sous-entendu que l’ingénieur base sa défense sur un alibi possible. Assassin, peut-être ? Seul coupable, non. Telle semble être l’explication de son attitude.
De son côté, Mme Cadiou engage une action civile contre l’assassin de son mari. Elle a choisi Me Fleyes [Fleys], du barreau de Paris, pour défendre ses intérêts.
Ce matin même, une nouvelle perquisition fut opérée chez M. Legrand, ancien maire de Landerneau et fondateur de l’usine de la Grand’Palud. On désignait communément M. Legrand, comme l’un des ennemis les plus acharnés de M. Cadiou.
Or, la perquisition ne semble pas avoir donné de nombreux résultats, les quelques documents saisis par la brigade mobile de Rennes ne représenteraient pas un intérêt capital.
Quant au revolver de 6 millimètres qui disparut, il reste prouvé qu’il n’était pas destiné au veilleur de nuit.
Les papiers brûlés par une main inconnue, tant au domicile de M. Cadiou que chez l’ancien maire de Landerneau, eussent offerts un tout autre intérêt. Il en est de même de la valise indécouvrable de M. Cadiou.
Quant à la bicyclette, on continue à ignorer le chemin qu’elle prit.
Mais, puisque les papiers que le frère de M. Cadiou possède contre les ennemis acharnés de la victime sont en sécurité, pourquoi ne les examine-t-on pas ?
Il convient cependant de s’attendre à de nouvelles divulgations :
Ce matin même, M. Bidard de la Noé entendra Pierre, et samedi il écoutera les nouvelles révélations de la pythonisse nancéienne, Mme Hoffmann. On saura également de Mme veuve Cadiou et de Mmes Guillemin et Saimpy [Sainpy] sur quels faits la pythonisse put étayer ses stupéfiantes déclarations d’il y a quinze jours.
Et c’est peut-être, cette fois encore, les contes d’Hoffmann qui éclairciront le mystère.
20 février 1914 – p. 3
L’Assassinat de M. Cadiou
Ainsi que nous l’avions prévu, aucun fait essentiel ne s’est produit hier. Il convient d’attendre la journée de samedi pour orienter l’action judiciaire sur la véritable piste. Ce que nous disions hier subsiste donc complètement, à savoir que le flegme de l’ingénieur Pierre ne repose que sur la certitude finale qu’il a de se créer un alibi grâce au complice qui aida l’assassin. Mais, quel est l’assassin ?
M. Bidard de la Noé sera probablement fixé sur ce point dès samedi.
En attendant, la recherche du revolver neuf de 6 millimètres acheté par Pierre et vendu par lui, dit-il, en mars 1913, à un voyageur de commerce dont, fait étrange, il ne se rappelle même pas le nom, fait l’objet des investigations du parquet brestois.
Il eût été intéressant d’obtenir, à cet égard, les révélations de l’armurier Marie, de Landerneau. Mais celui-ci, se retranchant derrière le secret professionnel (?) se borne à déclarer qu’il a vendu, en 1913, à M. Pierre, un revolver de 6 millimètres. Ce serait déjà suffisant, si l’ingénieur ne prétendait, de son côté, avoir acheté cette arme chez ledit armurier un an plus tôt. Ainsi, de nouveau, toutes les choses se brouillent. Que de mystères ! Que de confusions ! Que de mensonges ! Et… que de confrontations inutiles !
En voici la preuve :
L’ingénieur Pierre fut, hier, confronté avec le gardien Bossard, pendant plus de trois heures. Bossard maintint sa première déclaration, à savoir que Pierre possédait un autre revolver lorsqu’il lui remit le sien. Les livres de l’armurier en font foi. Ceci se passait en juin. Nul doute.
Le calme de Pierre n’a d’égal que celui de Renard, dans l’affaire de la rue de la Pépinière.
Tels sont les menus faits que nous révèle l’enquête d’hier. Le mystère ne s’épaissit pas : il semble, au contraire, s’éclaircir ; mais les lumières de l’enquête ne semblent être que de faibles lumignons.
Ah ! si M. Bidard de la Noé posait plus directement à Pierre la question de complicité, s’il orientait plus efficacement son enquête en ce sens, sans doute alors apprendrions-nous du nouveau.
Tandis que Pierre certifie avoir acquis le revolver en question en mai 1912, et l’avoir revendu en mars 1913, l’armurier Marie et sa fille, de même que la servante de l’ingénieur, certifient que l’achat du revolver de 6 millimètres date de juin 1913, époque à laquelle il acheta une automobile. Donc, contradiction complète entre les deux versions.
Et quels motifs donne Pierre de la vente qu’il avoue ?
J’ai vendu ce revolver à un inconnu, parce que le cran de sûreté n’était pas en bon état.
Et il n’y a plus rien à dire, n’est-ce pas ? Nous le répétons, la journée de samedi permettra d’orienter l’enquête sur des bases plus certaines en la plaçant sur son véritable terrain.
21 février 1914 – p. 3
L’Assassinat de M. Cadiou
On s’attend à du nouveau
Le mystère qui a jusqu’ici enveloppé le drame de Landerneau s’éclairerait-il ? Nous avons dit qu’il convenait d’attendre avant tout la journée de samedi.
Certains indices permettent cependant de croire que l’ingénieur Pierre est à la veille de se départir de son flegme. Hier, le bruit courut même à Brest qu’il s’était suicidé. Il n’en était rien. Mais, c’est très abattu qu’il quitta le Palais de justice vers huit heures.
D’autre part, l’enquête a établi que trois personnes semblaient intéressées particulièrement à la disparition de M. Cadiou.
Enfin, MM. Mennissier [Mennessier] et Paulin, commissaires spéciaux, viennent d’établi, par une enquêté faite à Landerneau, que M. Pierre avait acheté à la même époque deux revolvers, dont l’un en donnant le nom de Bignard, contremaître d’usine.
Les points de repère invoqués par l’ingénieur au sujet de l’achat de son revolver de 6 millimètres ont été reconnus inexacts. Toute l’attention de la police spéciale, tend maintenant à établir le mobile du crime et à déterminer s’il existe une complicité.
22 février 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Bonne journée pour M. Pierre
L’affaire Cadiou n’a pas avancé d’un pas. Le juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de la Noé, a successivement entendu hier matin Mme Saimpy [Sainpy], de Pont-à-Mousson, belle-mère du frère de Mme Cadiou, qui consulta la somnambule de Nancy.
Mme Saimpy [Sainpy] déclara au juge qu’elle était allée consulter Mme Hoffmann, la voyante, et que celle-ci dans le sommeil hypnotique, lui avait donné des indications précises sur l’assassinat de M. Cadiou, et notamment le signalement de l’assassin.
On s’attendait à d’intéressantes révélations de la part de Mme Hoffmann, la somnambule. Il n’en n’a rien été. La voyante nancéienne s’est bornée à déclarer avoir reçu le 31 janvier, vers six heures et demie du matin, la visite de Mme Saimpy [Sainpy]. Endormie peu après par sa marraine, Mme Stockart, elle demeura dix minutes seulement en état d’hypnose et s’éveilla les yeux pleins de larmes. Là se bornent ses souvenirs.
Quant à Mme Saimpy [Sainpy], elle renouvela ses précédentes déclarations.
Mme Hoffmann lui dit, textuellement, à cette époque : « Il est dans le bois. Voilà le moulin, voilà la rivière… Il est sur un talus, recouvert de très peu de terre. Le crime a été commis par un grand, châtain, barbu, de trente à trente-cinq ans. Mais il était avec un autre, plus petit un complice qui s’est borné à faire le guet. »
Mme Saimpy [Sainpy] paya 3 francs pour cette consultation.
D’autre part, le bruit courait hier après-midi que certaines pièces du dossier de l’affaire Cadiou avaient été dérobées, et que les serrures du cabinet du juge d’instruction et de celui du procureur avaient été forcées. Ce bruit était inexact,
Mme Richard, mère de Mme Cadiou, a été entendue ensuite. Elle déclara que, à l’insu de sa fille, elle avait pris une paire de gants ayant appartenu au disparu, et les avait remis à la voyante, qui s’en servit pour fournir ses extraordinaires déclarations.
La journée d’hier devait, semblait-il apporter quelques éclaircissements au mystère de la Grand’ Palud ; elle laisse subsister tous les doutes. On n’a pas davantage élucidé de façon précise, à la suite de quelles circonstances fut découvert le corps de M. Cadiou.
Le voyageur auquel M. Pierre affirmait avoir vendu son revolver est retrouvé Une nouvelle dont l’importance n’échappera à personne nous est parvenue dans la soirée :
Rennes, 21 février. Aujourd’hui, à midi, à la table d’hôte de l’Hôtel du Bon Coin, à Dinan, M. Léopold Thévenot, âgé de 27 ans, originaire de l’Ariège, voyageur en huiles et savons, a déclaré, devant de nombreux témoins, être le voyageur auquel l’ingénieur Pierre a fait allusion.
M. Thévenot a affirmé s’être présenté au Moulin de la Grand’-Palud, entre le 1er et le 5 juillet et avoir tiré plusieurs balles avec le revolver que Pierre avait en main. M. Thévenot a ajouté que Pierre ne lui avait nullement proposé l’acquisition de son arme. M. Thévenot sera entendu sur commission rogatoire du parquet de Brest.
Bonne journée pour l’ingénieur Pierre, car, il faut bien le dire, la seule charge sérieuse qui pesait sur lui consistait dans la disparition de son revolver.
Il affirmait l’avoir vendu à un voyageur qu’il lui était impossible d’identifier, Ce témoin à décharge se présente de lui-même Tout est pour le mieux. Il ne reste plus qu’à contrôler les déclarations de M. Thévenot, qui se retrouve à point.
24 février 1914 – p. 1 et 2
AUTOUR D’UN MYSTÈRE
Les Mains… Les Mains… dit Mme de Thèbes
Mme Camille, somnambule extra-lucide, n’a pas dit toute la vérité. Sa clairvoyance est courte. Elle a su découvrir le corps de Cadiou, enfoui depuis plusieurs jours sous dix centimètres de terre, mais elle n’a pas retrouvé le revolver de l’ingénieur Pierre. Elle a désigné deux assassins, et indiqué les procédés qu’ils ont employés. Les médecins légistes ont prouvé que ‘a mort avait eu d’autres causes ; et les juges n’ont encore trouvé aucune raison d’accuser formellement…
Mme Camille a donc fait un « four », et le sommeil extra-lucide a perdu tout droit à notre confiance.
Mais là où une somnambule échoue, une chiromancienne montrera peut-être plus de perspicacité ?
J’allai donc consulter Mme de Thèbes, à qui tant de grands hommes ont accordé leur main et qui dut y lire tant de choses précises et troublantes.
Autour de Mme de Thèbes, les éléphants de jade, de porcelaine, de cristal, d’ivoire, de bronze, montent une garde de sagesse et de patience. Les photographies et les moulages de mains sont la preuve du travail assidu de la prophétesse. Ses yeux habiles à scruter les visages ont déjà deviné le but de ma visite.
Que pensez-vous, madame, dis-je, un peu intimidé, de l’affaire Cadiou et de Mme Camille ?
Mme de Thèbes fronce les sourcils, me regarde fixement et parle :
Je ne connais ni la main de Cadiou, ni celle de Pierre, me dit-elle. Je ne saurais donc vous faire une déclaration précise et sûre. Les mains, monsieur, il n’y a que cela. Montrez-moi votre main, et je vous dirai qui vous êtes. Tout ce que je puis vous répondre aujourd’hui, c’est que cette affaire Cadiou a des dessous plus mystérieux encore que l’on ne pense. Je ne crois pas que l’on puisse ni même que l’on veuille soulever ces dessous. Une quantité de questions troublantes peuvent se poser en dehors de celles que vous savez. Seulement, je vous le répète, il me faudrait une main. Apportez- moi une main et nous causerons.
« Il y a une dizaine d’années, Jean Lorrain m’avait fait intervenir dans une affaire plus angoissante encore. J’allai à la Morgue, j’examinai la main de la victime et je me prononçai. D’après moi, il ne s’agissait pas d’un crime ordinaire, et l’on ne devait pas trouver l’assassin. J’avais raison.
« Quant à Mme Camille, je ne la connais pas. Je voudrais la connaître. Elle est, peut- être, très bien douée.
« Je crois au somnambulisme clairvoyant. Mais il y a une vraie somnambule sur cent mille. La vraie somnambule est une malade qui fait peine à voir. C’est une femme qui souffre et qui s’épuise à vivre d’autres vies.
« Alexandre Dumas fils, mon parrain, avait deux moyens de contrôle. La somnambule qu’il consultait devait lui dire le millésime d’une pièce d’argent et le contenu d’une lettre qu’il avait dans sa poche. Lui-même devait ignorer le millésime de la pièce et le texte de la lettre, afin d’éviter toute transmission de pensée.
Mais il faut se méfier. Que de gens exploitent la crédulité publique, qui est une mine inépuisable !
« Regardez bien les doigts, monsieur. Quand une personne a les doigts pointus, oui, les doigts en paratonnerre, elle a des dispositions pour voir ce que ne saurait voir une personne aux doigts arrondis. La ligne de tête aussi en dit long, la ligne de tête que nous avons tous dans le creux de la main. Et puis il y a encore les rides du visage. De voir trop loin, cela vous creuse. » A ce moment, le regard de Mme de Thèbes me pénètre et me fouille si profondément que je me lève pour prendre congé. Il me semble que tous mes défauts dansent devant les yeux de cette femme trop perspicace et que c’est moi qui suis interviewé. Mais Mme de Thèbes a deviné mon émoi. Son regard se ressaisit, et elle me prend la main gentiment, sans y chercher ma destinée.
J’avais, d’ailleurs, gardé mes gants.
Jean Baruy.
L’AFFAIRE CADIOU
Après la pythonisse…les feux-follets
Le mysticisme breton enveloppe le drame de la Grand’Palud de tout un réseau de faits étranges et mystérieux qui obscurcissent encore davantage le tragique roman.
C’est ainsi qu’hier, la police spéciale a recueilli une information suivant laquelle deux cultivateurs de Gouesnou, qui revenaient de la foire, passaient dans la nuit du 30 au 31 décembre, vers une heure du matin, sur la route du moulin de la Grand’- Palud, quand ils aperçurent une lumière à l’endroit où fut trouvé depuis le corps de M. Cadiou. Les deux cultivateurs avaient cru voir un feu follet. Une enquête a été immédiatement ouverte.
D’autre part, M. Abbé, commissaire de la police mobile, agissant sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, a recueilli hier la déposition du voyageur de commerce Léopold Thévenot.
M. Thévenot a déclaré être allé chez l’ingénieur Pierre, soit le dimanche 29 juin, soit le dimanche suivant, 6 juillet 1913 il n’a pu préciser, et avoir trouvé celui-ci en train de tirer des coups de revolver dans son jardin. M. Thévenot ne tira pas et ne put voir quel était le calibre de l’arme dont se servait Pierre.
Le voyageur de commerce a ajouté que l’ingénieur ne lui avait pas proposé de lui vendre son revolver.
Enfin, le juge d’instruction, en présence de M. Legrand, fondateur de l’usine de la Grand’Palud, a levé les scellés et examiné les pièces saisies à son domicile.
Dans ce volumineux dossier se trouvent des documents concernant la fondation de l’usine et des lettres de M. Cloarec, député, avocat-conseil de la Société, chargé de trouver l’année dernière un acquéreur pour l’usine.
26 février 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
L’examen du dossier
L’examen du dossier relatif aux dépositions des personnes qui disent avoir vu le directeur à Morlaix, le 1er janvier, n’a réservé aucune surprise à l’instruction.
La prochaine confrontation de l’ingénieur avec M. Lelièvre, armurier à Brest, lequel vendit à Pierre le revolver de 8 millimètres, et avec M. Vichot, avoué, ami de la famille Cadiou, jettera-t-elle quelque lumière sur les ténèbres qui continuent à envelopper cette affaire ? Nous en doutons.
Aujourd’hui seront convoqués M. Marie, armurier à Landerneau, sa fille et la servante de Pierre, Julia Juzeau. Mais, qu’en doit-on attendre ?
Il en est de même du témoignage de l’adjudant des pompiers de la ville qui affirme avoir reconnu M. Cadiou, sur la place de Morlaix, après l’aubade que les pompiers vinrent lui donner le 1er janvier.
Mais le juge estime que tous ces témoins font confusion, en raison des trois jours de fête de Noël et du Jour de l’An.
Ce qui revient à dire que l’examen du dossier n’a révélé aucun indice probant et encore moins un chef sérieux d’accusation.
1er mars 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Histoire d’une altercation
Il convient de remonter au mois de septembre 1913 pour apprendre quelques faits nouveaux et l’incident en question n’éclaircit guère le roman.
M. Huet-Kerbriant, avocat à Morlaix, aurait, au cours d’une enquête personnelle, appris du contre-maître Bignard que M. Cadiou, arrivant le 30 décembre dernier à la Grand’ Palud, aurait, très énervé, prononcé ces mots : « Tout va mal. Les choses vont changer. Bientôt on apprendra du nouveau. » Vers onze heures, le contre-maître croisait M. Cadiou, alors en grande conversation avec Pierre. Depuis, il ne revit plus son patron.
Interrogé sur ce fait, Pierre a déclaré à M Bidard de la Noé se souvenir d’une discussion qu’il eut, en effet, avec M. Cadiou, mais il n’en peut préciser la date.
Diverses confrontations ont eu lieu à ce sujet. Le fait se serait passé en septembre, et non le 30 décembre. Voilà tout. De même, M. Cadiou avait appris que Pierre avait écrit à l’inspecteur général des poudres, à Paris, M. Barral, pour lui dénoncer certaines malfaçons. Telles seraient les causes de la mauvaise humeur de M. Cadiou. Dit-il, alors vainement que Pierre ne resterait pas longtemps son collaborateur ? Celui-ci se sentait-il définitivement menacé ? Doit-on rechercher dans l’histoire de cette simple altercation les causes initiales du crime ? Autant de questions encore bien difficiles à résoudre.
3 mars 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Brest, 2 mars.
L’instruction de l’affaire Cadiou est interrompue pour quelques jours : M. Bidart [Bidard] de la Noé, le seul juge d’instruction du siège de Brest, ayant plusieurs autres affaires à liquider en vue de la prochaine session des assises.
5 mars 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Ce qui se passait le 31 décembre…
M. Cadiou se trouvait-il le 31 décembre à Morlaix ? La nouvelle déposition de M. Nicolas, qui est revenu sur son premier témoignage et s’est montré plus affirmatif, semble le prouver.
Les faits rapportés par M. Nicolas, sa visite à un notaire, Me Erussart, le jour même de sa rencontre avec M. Cadiou, la date de l’acte dressé ce même jour sont autant de faits nouveaux. La culpabilité de l’ingénieur Pierre parait moins certaine. Déjà l’on réclame sa mise en liberté. Et dans toute la région, l’avis unanime est que la famille sait beaucoup de choses qu’elle ne veut pas dire et que l’histoire de la somnambule de Nancy ne serait qu’une habile mise en scène.
Au cours de l’après-midi d’hier, le juge d’instruction a entendu le maréchal-des-logis de gendarmerie de Landerneau, qui procéda à l’exhumation de M. Cadiou. Le gendarme rapporte que l’ingénieur Pierre l’aida à déterrer le cadavre et prit soin de laver à grande eau la pèlerine de caoutchouc placée sur le corps de M. Cadiou.
Confronté avec le gendarme, l’ingénieur Pierre n’a démenti aucun de ces faits. Il conserve le plus grand calme.
M. Freund, juge de paix à Landerneau, a été également interrogé. Il a confirmé que dans la journée du 27 décembre, M. Cadiou lui avait annoncé son intention de se rendre à Morlaix quelques jours plus tard, pour y visiter des amis.
Une lettre de M. Nicolas
Dans une lettre adressée à la presse, M. Nicolas explique comment il parvint à se faire une certitude sur sa rencontre avec M. Cadiou à la gare de Morlaix. Il montre en même temps qu’il n’a pu hésiter pour la date de cette rencontre entre le 27 et le 31 décembre, mais qu’à la réflexion, ses doutes se sont dissipés.
Voici un passage de cette lettre :
« J’avais la certitude d’avoir vu M. Cadiou à la gare de Morlaix, à l’arrivée du rapide de cinq heures ; n’ayant pris, en effet, le train que deux fois à cette époque, le 27 et le 31, je n’avais évidemment pu voir M. Cadiou qu’un de ces deux jours. J’avais, en outre, la conviction que c’était bien le 31, parce que je me souvenais l’avoir salué, alors que le 27 je n’aurais pu le faire, étant encombré de paquets. De plus, je me souvenais également que, le jour où nous avions vu M. Cadiou, nous avions, mon associé et moi, fait le voyage de Brest à Morlaix avec un représentant de commerce habitant Brest, mais qui se rendait également à Morlaix comme nous, à l’occasion des fêtes de Noël et du jour de l’an.
« J’avais donc la conviction bien arrêtée que le 31 décembre était le jour où j’avais rencontré M. Cadiou à la gare de Morlaix ; mais il est évident que, devant les événements qui se sont produits depuis, les hypothèses de toute sorte qui ont été émises et, enfin, devant l’invraisemblance du fait que j’avançais, ma conviction ne me paraissait pas devoir être une certitude.
« Depuis, des déclarations ont été faites par mon frère et par M. Erussard, notaire à Morlaix, desquelles il résulterait que j’aurais donné comme excuse de mon retard à un rendez-vous d’affaire, le 31 décembre, le fait que je me serais attardé à causer avec Cadiou, sur le quai de la gare. Je me souviens en effet, avoir, chez M. Brussard [Erussard], prononcé le nom de M. Cadiou, sans qu’il me soit possible de me souvenir des termes de cette phrase. Mais, en tout cas, je suis certain que le jour où j’ai vu M. Cadiou à la gare, je ne me suis pas arrêté pour lui causer ; mais mon associé, M. Lemeillet, a bien échangé quelques paroles avec lui. « La conviction du premier jour se trouve donc renforcée par ce fait et, pour moi, c’est bien le 31 décembre que j’ai vu M. Cadiou à la gare de Morlaix à six heures du soir. »
M. Bidart [Bidard] de la Noë se trouvera obligé de reconnaître que son insistance a troublé les témoins. L’affaire entre-t-elle dans une nouvelle phase ?
7 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Une nouvelle piste
Il convient de s’attendre à du nouveau sous peu. L’instruction se trouve orientée dans un autre sens depuis que le préfet du Finistère a demandé un juge suppléant pour mener l’affaire conjointement à M. Bidart [Biard] de la Noé, dont la tâche était exagérée.
Est-ce à dire que l’on évitera à l’ingénieur certaines déclarations assez gênantes ? Est-ce à dire que l’affaire des poudres, qui, à l’en croire, est tout à fait connexe de l’affaire Cadiou, ne reviendra pas sur le tapis ? Nous ne voulons pas encore le croire. Il faut, cependant, que toute lumière se fasse, dût le crime de la Grand’- Palud réveiller certains scandales étouffés.
C’est bien en ce sens que paraît actuellement orientée l’instruction. Ceux qui avaient prétendu que la mise en liberté provisoire de Pierre, présentée par son avocat, Me Feillard, empêcherait certaines révélations, devront se rendre à l’évidence. La justice suit son cours, mais aucune manœuvre détournée n’en distraira l’action. La meilleure preuve qu’on en puisse déjà fournir depuis l’entrée de l’affaire Cadiou dans une nouvelle phase, c’est le rejet de la demande de mise en liberté de l’ingénieur. La partie civile fait appel. C’est entendu. Il n’en demeure pas moins exact que les magistrats entendent accomplir leur devoir.
Dès hier, le juge d’instruction a commencé le dépouillement des papiers saisis à l’usine et au domicile de, Pierre. L’ingénieur assistait à la levée des scellés, sans grande émotion, d’ailleurs.
Mais voici du nouveau : la police de la brigade mobile serait actuellement sur les traces du mystérieux personnage qui adressa au docteur Paul la lettre anonyme que l’on sait, avant la contre-autopsie, et indiquant au médecin légiste d’examiner plus spécialement la nuque du cadavre de M. Cadiou.
Mais, en finira-t-on jamais ? Et quels résultats peut bien donner une autopsie pratiquée sur un cadavre déjà âgé de trois mois ?
On annonce, en dernière heure, que, d’accord avec Me Henri-Robert, lequel est chargé, comme l’on sait, de la défense de Pierre, Me Feillard va faire opposition au rejet de la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur. Dans ces conditions, il appartiendra à la chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes de statuer sur cette opposition en dernier ressort.
On annonce enfin que M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires, est arrivé hier à Brest, où il s’est longuement entretenu avec le sous-préfet. Ajoutons que M. Sébille vient se rendre compte des résultats obtenus par les recherches de la police spéciale et juger s’il ne sera pas nécessaire de faire appel, à bref délai, à la Sûreté générale de Paris, pour en finir avec toutes ces incertitudes.
8 mars 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
La nuit mystérieuse
Va-t-on reprendre toute l’instruction ?
M. Cadiou a-t-il été réellement vu sur le quai de la gare de Morlaix, le 31 décembre à six heures du soir ?…
L’enquête porte actuellement sur ce point. On néglige, volontiers, le reste. L’affaire va entrer dans une phase nouvelle ; nous l’avons dit. Laquelle ? Afin d’éviter de brusquer les choses, on continue à suivre la méthode d’instruction instaurée par M. Bidart [Bidard] de la Noé. Il conviendrait cependant d’en finir une bonne fois avec cette méthode qui n’a rien donné. Si, le juge suppléant, réclamé instamment par le préfet du Finistère devait à son tour suivre la même voie, autant vaudrait déclarer close dès aujourd’hui, l’affaire Cadiou, et renoncer à savoir jamais la vérité.
Or, quoiqu’il en coûte, il faut que lumière se fasse. Nous consentons à nous appesantir aujourd’hui sur le mystère qui continue à envelopper le dernier jour de M. Cadiou. Mais, il faut bien dire que les nouvelles déclarations de M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, ne nous apprennent aucun fait nouveau.
En admettant même que M. Cadiou ait été vu à Morlaix le 31 décembre, rien ne vient dissiper l’ombre qui continue à planer sur l’emploi de son temps durant la nuit de la veille.
Le témoignage de Mme Zaccone, tante de Mme Cadiou, entendue au courant de l’après-midi ne révèle rien d’inédit à cet égard. Mme Zaccone ayant vu M. Cadiou le 25 décembre pour la dernière fois.
Elle ajoute cependant, fait digne d’être consigné, que M. Cadiou n’est pas revenu à Morlaix le 31 décembre, ce qui donnerait raison aux divers témoins de Landerneau qui affirment n’avoir point vu M. Cadiou dans cette dernière ville, à cette date, tandis que les témoins de Morlaix prétendent l’avoir rencontré le 1er janvier dans cette sous-préfecture.
M. Deloup [Dolou], chauffeur à la Grand’-Palud, n’a-t-il point déclaré avoir vu M. Cadiou et M. Pierre causer le 31 décembre sur le seuil de la chaufferie ? Mme Leost, femme de ménage au service de M. Cadiou n’a-t- elle point ajouté que son maître passa dans son appartement la nuit du 29 au 30 décembre ? En lui remettant le 30 au matin ses étrennes, M. Cadiou lui avait dit : « Je partirai ce soir pour Paris ! »
Voilà cependant des renseignements précis, dont l’authenticité aurait pu être aisément vérifiée par l’audition des témoins de Morlaix.
Or l’enquête demeure stérile. On piétine. Il convient de sortir de cette impasse, dût M. Bidart [Bidard] de la Noé épiloguer plus longtemps sur les deux ou trois points de cette affaire qui le préoccupent plus spéciale- ment. Nous continuons à attendre impatiemment la réponse du membre de la justice à la demande de M. le préfet au Finistère.
Un juge suppléant sera-t-il oui ou non adjoint à Bidart [Bidard] de la Noé ? Jusque-là, à moins d’un coup de théâtre imprévu, on ne se saura rien.
On apprend en dernière heure qu’un voyageur de commerce, M. Thevenot, qui a vu à la Grand’Palud l’ingénieur s’exercer à tirer avec un revolver de 6 millimètres, sera entendu par le juge d’instruction.
Me Feillard, avocat de M. Pierre, a eu communication d’une lettre que vient de recevoir l’ingénieur. Cette lettre est signée Boulier, facteur receveur des postes, Blincourt (Oise). Le signataire regrette que le secret professionnel lui interdise de proclamer l’innocence de M. Pierre et en même temps, d’empêcher une erreur judiciaire dans l’affaire Cadiou.
9 mars 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
« Le facteur Boulier existe-t-il ?…
Si oui, une commission rogatoire l’entendra
Pierre a trouvé un nouveau défenseur en la personne du facteur-receveur Boulier, de Blincourt. Or, Boulier en sait long, ainsi qu’il l’écrivit à Pierre, seulement… le secret professionnel l’empêche de fournir des précisions.
C’est dommage. Mais le facteur Boulier existe-t-il vraiment ? M. Bidart [Bidard] de la Noé croit que la lettre reçue par Pierre, dans sa cellule, est l’œuvre d’un fumiste. Il convient cependant de déléguer une commission rogatoire à Blincourt afin de s’assurer de l’identité de ce défenseur haut-pied.
Mais, revenons à la nuit mystérieuse. Le juge d’instruction, en présence des témoignages que nous avons rapportés, concluant à la présence de M. Cadiou, le 31 décembre à Morlaix, va tâcher de reconstituer tout l’emploi du temps de M. Cadiou avant sa disparition. Il y a longtemps, du reste, que cela devrait être fait.
Pour commencer, M. Bidart [Bidard] de la Noé entendra aujourd’hui les deux sœurs de la victime auxquelles M. Cadiou avait rendu visite le 27, à Cléder, petite localité située à 33 kilomètres de Morlaix.
M. Nicolas et son associé, M. Lemeillé [Lemeillet], n’ont-ils pas déjà affirmé qu’ils avaient bien vu le propriétaire de la Grand’Palud le 31 décembre à Morlaix ?
Enfin, M. Bossard, l’ancien gardien de l’usine, déclare avoir vu son patron le 27 décembre, à sept heures du soir, à la gare de Landerneau.
Autant de points sur lesquels l’enquête devrait être déjà fixée.
10 mars 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Elle semble entrer dans une phase définitive
L’affaire Cadiou entre résolument dans une nouvelle phase. Voilà plus d’un mois qu’elle se traine d’hypothèses en hypothèses, de contradictions en affirmations, de certitudes en doutes. Le malheureux juge d’instruction était littéralement débordé à tout instant par l’importance que prenait cette affaire.
Aujourd’hui, M. Bidart [Bidard] de la Noë est décidé à considérer toutes les pistes. Nul doute que la lumière se fasse dans un assez bref délai.
C’est à M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires, que nous devons cet heureux résultat. Il a trouvé, à son arrivée à Brest, deux polices se disputant une enquête menée avec un parti- pris involontaire, peut-être, mais évident. Tout est à recommencer, affirme M. Sébille. Considérant qu’il serait souhaitable que l’enquête judiciaire fût conduite par la même personne que l’enquête policière, c’est M. Bidart [Bidard] de la Noë qui a été chargé d’assurer la direction générale de ces enquêtes parallèles.
C’est maintenant à la piste de Morlaix que l’instruction va s’attacher.
Que savons-nous de nouveau sur cette piste ? Rappelons que les gens qui croient à la culpabilité de l’ingénieur disent que M. Cadiou a été à Morlaix le 27 décembre et non le 31.
Or, M. Cadiou n’allait jamais à Morlaix sans rendre de visite ; s’il y est allé le 27, pourquoi Zaccone, sa tante, ne l’a-t-elle point vu ? Si nous admettons pourtant le voyage à la date du 27, c’est donc que M. Cadiou avait à faire une visite secrète. Or, s’il tenait à n’être point aperçu, quoi d’extraordinaire à ce qu’il soit revenu le 31 ? M. Cadiou allait à Morlaix dans une intention qu’on ne connait pas. Voilà la vérité.
Il y a vingt-sept kilomètres de Morlaix à Saint-Pol-de-Léon et les personnes qui affirment avoir vu M. Cadiou dans celte dernière ville vers le soir ne sont nulle- ment en contradiction avec celles qui assurent l’avoir rencontré dans la première, le matin.
M. Bidart [Bidard] de la Noë va donc interroger les témoins morlaisiens, ceux de Saint-Pol-de-Léon et, entre, les sœurs de M. Cadiou qui eurent, dit-on, sa visite à Cléder (30 kil. de Morlaix) le 27 décembre. Le facteur Bolier sait, certes, bien des choses. D’autre part, le mystérieux expéditeur de la lettre anonyme au docteur Paul serait sur le point d’être rejoint et interrogé.
Nous voici au cœur du drame. Nous aurons mis trente-quatre jours à y arriver.
Ce matin, pour la première fois depuis le début de cette affaire, M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, a été confronté avec l’ingénieur. La confrontation fut émouvante, mais n’a donné aucun résultat sérieux.
11 mars 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Des témoignages favorables à M. Pierre
Depuis la nouvelle orientation de l’enquête, les témoignages se précisent, les confidences se multiplient, les confrontations émouvantes se succèdent.
Hier, au cours de sa déposition devant le juge d’instruction, le veilleur de la Grand Palud, Bossard, a déclaré qu’il eut le 27 décembre, à Landerneau, une importante conversation avec M. Marcou, ancien contremaître de nuit de l’usine. Celui-ci aurait tenu les propos suivants :
« Il va y avoir bientôt du changement à l’usine. M. Cadiou va s’en aller. M. Legrand deviendra probablement le directeur de la Grand’Palud. Je suis, en tous cas, certain d’en devenir le contremaître. »
En présence de cette grave déposition, M. Bidart [Bidard] de la Noé envoya chercher Pierre pour le confronter avec M. Marcou. Cette confrontation ne donna aucun résultat.
Un des témoins à charge de Pierre, le fermier Bonnefoy, a été une nouvelle fois entendu. On sait que le fermier qui avait déclaré avoir vu Pierre et M. Cadiou le 30 décembre, à onze heures du matin, près du Moulin, est revenu sur ses premières déclarations, déclarant que ce jour-là, il était à Landerneau. Hier, il a répété, en présence du commissaire spécial, qu’il n’a pu voir le propriétaire de la Grand’Palud ni l’ingénieur le 30 décembre, puisque, ce jour-là, à onze heures du matin, il assistait aux opérations de la commission de remonte italienne, de passage à Landerneau.
Quant au facteur-receveur Boulier, il affirme avoir vu M. Cadiou, le 4 janvier dernier, vers une heure de l’après-midi, dans la salle des pas-perdus de la gare Saint-Lazare.
Là, M. Cadiou alla au devant d’un monsieur de petite taille, âgé d’une cinquantaine d’années et vêtu d’un pardessus sombre. L’inconnu le salua très distinctement par ces mots : « Bonjours, mon cher Cadiou ! »
Le mystère ne s’est donc guère dissipé, mais les informations se précisent un peu plus chaque jour.
12 mars 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Le revolver reste introuvable
M. Bidart [Bidard] de la Noë va soumettre à un expert la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou, afin d’établir si, comme certains témoins l’affirment, elle n’aurait pu réellement entrer dans le revolver de l’ingénieur.
On se souvient que, lors de son dernier témoignage, l’ouvrier Bossard déclara qu’il était persuadé de retrouver le revolver qui avait servi à tuer M. Cadiou. Or, hier matin seulement, M. Bidart [Bidard] de la Noë chargea l’inspecteur de la police spéciale Lemez d’accompagner Bossard dans ses recherches.
Armé d’une pioche, l’ouvrier fouilla la fosse où fut enterré M. Cadiou, ainsi que les alentours de cette fosse. Ses recherches demeurèrent sans résultat.
Ce que l’on peut désormais affirmer, c’est que la balle qui tua M. Cadiou est une balle ordinaire de 6 millimètres, avec chemise de cuivre. A cet égard, aucun doute n’est possible.
On sait, d’autre part, que le revolver acheté par Pierre chez l’armurier Marie, de Landerneau, tirait une balle semblable. Simple coïncidence, mais non pas preuve, diront les défenseurs de Pierre.
Pierre revendit son arme à un certain M. Meslay, représentant de commerce à Prez-en-Pail (Mayenne), en janvier 1912, semble-t-il.
Mais, les faits s’accumulent, les indications se précisent et tout permet de croire que l’on se trouve enfin sur le chemin de la vérité.
14 mars 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
La thèse de Jean-Marie Cadiou
Jean-Marie Cadiou entend tout, mais ne dit rien, ou si peu de choses. Les témoignages de ceux qui affirment avoir rencontré M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier Morlaix ne l’émeuvent pas plus que ceux qui le nient.
La thèse du frère de la victime de la Grand Palud est celle-ci :
Pierre est coupable. Le 29 décembre, M. Cadiou se dispose à partir pour Paris où l’attend Mme Cadiou. L’usine ne fonctionne plus. Le personnel doit être licencié le 31. Le directeur fait part à son ingénieur de la fermeture de l’établissement,
Mais le contrat de Pierre avec M. Cadiou n’expire que dans dix-huit mois. Des explications pont demandées et remises au lendemain. MM. Pierre et Cadiou se retrouvent le 30 décembre vers dix heures du matin à l’usine.
Tous deux, pour s’entretenir plus aisément, se dirigent vers le bois. Une altercation se produit. La discussion devient tragique. Pierre abat Cadiou d’un coup de revolver.
Et voilà une thèse de plus.
15 mars 1914 – p. 2
L’Assassinat de M. Cadiou
« Pierre est innocent dit l’ouvrier Bossard. Je pourrais le prouver. Mais…»
Un ami de la famille Cadiou, habitant Lambezellec avait signalé au Parquet que quelques jours après la disparition du directeur de l’usine, il avait vu une personne de l’entourage de Pierre jeter un objet par l’une des fenêtres de l’ingénieur. On pouvait penser qu’il s’agissait du revolver introuvable. Sept ouvriers de la marine ont en vain fouillé le ruisseau qui longe la maison de Pierre.
Quant à l’ouvrier Bossard, qui fit, dernièrement certaines révélations, il a quitté le bassin de radoub du port de commerce brestois. Ses camarades de travail déclarent que Bossard leur affirma à diverses reprises que Pierre était innocent. Il lui suffirait de dire un mot pour en fournir la preuve, ajoutait-il. Mais il ne dira rien « par suite d’un ressentiment ».
Enfin, M. Bignard, l’ancien contremaitre de la Grand-Palud continue à affirmer avoir vu le 30 décembre à 11 heures du matin, M. Cadiou et l’ingénieur se diriger vers le moulin, à travers les sentiers du bois. Ajoutons que les derniers numéros des journaux que lisait quotidiennement M. Cadiou et qui furent retrouvés dans ses poches portent la date du 28 décembre.
16 mars 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Encore une piste… sans résultat
Brest, 15 mars.
Les incidents se multiplient ; les pistes succèdent aux pistes et le seul résultat acquis jusqu’ici a été d’embrouiller chaque jour un peu plus une affaire particulièrement compliquée.
Nous avons dit que l’ouvrier Bossard prétendait pouvoir apporter sur le drame de la Grand Palud des précisions du plus haut intérêt. Nous avons dit également que ses camarades s’étaient étonnés de sa disparition subite.
La justice s’inquiétait de ce brusque départ car ce témoin est l’ancien veilleur de nuit de la Grand’ Palud qui, tout récemment, avait protesté contre les propos qu’on lui avait prêtés relativement à la présence de M. Cadiou, le 30 décembre, à la Grand’Palud.
D’après ses camarades, l’ancien veilleur aurait déclaré que l’ingénieur Pierre était innocent, qu’il n’avait qu’un mot à dire pour le prouver.
Or, Jacques Bossard, que l’on disait disparu, est rentré à son ancien domicile, à Saint-Divy, et voici la réponse qu’il a faite, aux gens qui l’interrogeaient :
« Il ne faut pas attacher d’importance aux propos que j’ai tenus à des camarades. Je voulais me payer la tête des magistrats. » (Sic.)
Bossard paraît déséquilibré.
Enfin, M. Fortin, sénateur du Finistère, a raconté à M. Heslouin, ancien chef de cabinet du préfet du Finistère, qu’un de ses amis prétendait avoir vu M. Cadiou à Paris le 5 janvier.
17 mars 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Des Allemands à la Grand’Palud
Brest, 16 mars.
M. Fortin, sénateur du Finistère, qui se trouve actuellement dans sa propriété de Ploudalmezeau, vient de déclarer que, personnellement, il ne sait rien de l’affaire Cadiou et ne peut, par conséquent, confirmer les dires du facteur Boulier.
Un de ses amis lui a seulement certifié qu’il avait entendu dire que M. Cadiou avait été vu à Paris le 5 janvier. M. Fortin va revoir cet ami pour lui demander de nouvelles explications.
D’autre part, Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre comme l’on sait, demeure persuadé que l’homme dont a parlé le facteur Boulier n’était autre que le sujet allemand Hagen Chaze [Hazen Chase], lequel passe annuellement la saison estivale au Touquet. Il est à peu près prouvé que M. Hagen Chaze [Hazen Chase], en relations courantes d’affaires avec M. Cadiou, était venu en automobile à la Grand’- Palud en janvier dernier. Il demeurerait à Paris et se serait souvent rendu dans une famille amie, à Blincourt.
Il connaissait M. Cadiou, car, par un télégramme privé, le facteur apprit en 1911 que M. Cadiou était allé le rejoindre au Touquet.
Toutefois, M. Jean-Marie Cadiou déclare n’avoir jamais entendu parler de lui. D’après lui, trois Allemands seulement sont venus en janvier à l’usine. C’étaient les représentants des maisons Reiss et Wolf, venant résilier des marchés de coton.
Il convient de signaler que le passage des voyageurs allemands dans le Finistère n’a rien d’anormal.
En décembre 1913, la Grand’Palud fut exclue par le ministère de la guerre d’un important marché de coton blanchi, alors que M. Cadiou avait commandé au préalable, pour assurer la fourniture en question, 600 tonnes de déchets de coton à deux maisons allemandes. Les voyageurs qui visitèrent à cette époque le Finistère vinrent donc uniquement pour la résiliation de ce marché.
On annonce, enfin, que M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, a reçu, hier, du parquet brestois, deux colis contenant divers vêtements de M. Cadiou et de Pierre, objets touchés par la victime et l’inculpé.
Le résultat des recherches sera transmis au parquet de Brest.
18 mars 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Brest, 17 mars C’est bien la clôture de la première partie de l’instruction. M. Bidart [Bidard] de la Noë a paraphé la cote 1400 du dossier, et l’a envoyée à la cour d’appel de Rennes. Après réception, la chambre des mises en accusation statuera sur la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, qui avait été refusée par le juge d’instruction de Brest.
L’enquête poursuivie ici, sur le passage à Brest de la famille Hazen-Chase, a donné un résultat appréciable. Mme Hazen-Chase, son fils Paul et sa fille, séjournèrent à l’hôtel Moderne, du 19 au 30 août 1911. M. Philippe Hazen-Chase, frère de Paul Hazen- Chase, ancien élève de l’École Centrale, voyageait en Amérique à cette époque. M. Panhard fils vint voir les Hazen-Chase à Brest.
C’est à tort que le facteur de Blincourt a prêté à la famille Hazen-Chase une origine allemande ; Mme Hazen-Chase, fille d’un médecin en chef des hôpitaux de Paris, a épousé un Américain et ses enfants sont français.
20 mars 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
L’enquête n’avance guère
C’est seulement hier, 19 mars, qu’il a été procédé à l’ouverture du coffre-fort de l’usine, en présence de M. Bolloch, administrateur judiciaire de la succession Cadiou. On invoque, comme motif de ce retard, la raison suivante : Pierre était le seul, depuis, la mort de M. Cadiou, à connaître le secret de la combinaison ! C’est enfantin.
D’autre part, on annonce que 20 ouvriers de la Grand Palud ont été interrogés, à l’effet de savoir s’ils avaient vu M. Cadiou et l’ingénieur sortir ensemble de l’usine, le 30 décembre.
Tous, répondant comme un seul homme, ont affirmé avoir vu le directeur entrer à l’usine ce jour-là, à 9 heures du matin. Aucun ne l’a vu sortir, à 11 heures, en compagnie de Pierre.
29 mars 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
La Cour d’appel de Rennes vient de retourner au Parquet de Brest le dossier de l’affaire, après avoir rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
Demain, le juge d’instruction entendra les témoins de Morlaix qui prétendent avoir vu M. Cadiou le 1er janvier à Saint-Pol-de- Léon.
Il résulte, enfin, des dernières perquisitions faites à la Grand’Palud que toute la comptabilité de M. Cadiou a disparu depuis 1912.
4 avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Prochaine confrontation de Mme Cadiou et de M. Pierre
Le préfet du Finistère demandait, il y a environ un mois, au ministère de la justice, l’envoi d’un jugé instructeur suppléant. Le juge n’arriva point et M. Bidard de la Noé continue à mener l’enquête indolemment, et sans but.
Il convenait de prêter attention aux témoignages du 7 mars, on ne s’y arrêta point. Il semble cependant prouvé que le crime n’a pu être commis, ni le 31 décembre, ni dans les premiers jours de janvier.
Cela ressort tellement de l’enquête que le cadavre trouvé sur les indications de la pythonisse ne semblait point dater de longs jours.
La mise en liberté provisoire de l’ingénieur a été refusée. Extrait, hier à six heures, de la prison de Bouguen, il fut interrogé, une fois de plus, par M. Bidard de la Noé, en présence de son avocat, Me Feillard, qui a déjà réduit à néant plus d’une présomption formulée sur certains points de l’enquête.
Quant à l’expertise de la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou, bien qu’elle eut dû être pratiquée depuis deux mois au moins, M. Bidard de la Noé la subordonne encore à un nouvel interrogatoire de Pierre.
Pierre, entendu, n’a rien appris de nouveau. Il convenait de s’y attendre. Il s’est borné à reconnaître la similitude existant entre cette balle et celle du revolver semblable qu’il avait acheté à Landerneau et revendu à un voyageur de commerce inconnu. Et cela ne prouve encore rien.
Mardi, Pierre et Mme Cadiou seront confrontés. Qu’en résultera-t-il ? Rien encore, certainement. Nous persistons à le dire : M. Cadiou n’a pu être dans les bois de la Grand Palud le 31 décembre, le 1er ou le 2 janvier, les témoignages sont formels. La découverte du cadavre l’a encore prouvé. Bornons-nous à avouer, une fois de plus, que l’enquête de cette affaire est menée en dépit de tout bon sens.
5 avril 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Le 30 et le 31 décembre, l’ingénieur Pierre adressa à son patron les lettres que l’on lira plus loin. Ces lettres furent versées au dossier par M. Jean-Marie Cadiou, le frère de la victime. Elles sont accompagnées du télégramme que l’ingénieur Pierre adressa à Mme Cadiou quand celle-ci, inquiète de rester sans nouvelles de son mari, fit télégraphier à la Grand’-Palud par M. Cloarec, député.
Voici ces trois documents :
30 décembre 1913.
Cher Monsieur Cadiou,
J’ai été un peu surpris de ne pas recevoir par la poste de chèque demandé. J’ai appris, d’autre part, par le facteur, qu’un train avait déraillé sur la grande ligne.
Le contrôleur (des poudres) a prélevé un échantillon de « linters » comme celui ci-joint, et a défendu de mettre cette balle dans les autoclaves. Faut-il passer outre ? En attendant, nous laisserons celle balle de côté.
Vers 2 heures, la machine a eu une panne et n’a pu donner sa vitesse que par moments. Les ouvriers sont partis à 4 heures et demie. La panne de la machine provient du bris d’une goupille dans une soupape de la grande chaudière et il faudra peut-être chômer demain. Bien à vous.
L. PIERRE
31 décembre 1913.
Cher Monsieur Cadiou,
Je n’ai pas encore reçu votre chèque de 2.000 francs ; je n’ai reçu non plus aucun courrier.
La machine était à peine mise en route ce matin, après réparation de la soupape de la chaudière, qu’il est arrivé une seconde panne à la même soupape. Il a fallu tirer les feux et vider à nouveau les chaudières. Bref, le travail n’a commencé qu’à 6 heures et demie. Je n’ai aucune crainte pour le retour de pareils incidents.
M. Lamballe m’a donné les 2.000 francs contre reçu, en attendant votre chèque.
Je vous envoie ci-joint les divers comptes relatifs à l’inventaire et au bilan. La copie du journal a commencé ; je pourrai vous l’envoyer vendredi ou samedi.
Bien à vous.
L. PIERRE.
2 janvier 1914.
Cadiou, 91 bis, rue Cherche-Midi, Paris.
Vos deux télégrammes reçus jeudi soir tard, Téléphone dérangé, Suis également sans nouvelles depuis lundi matin.
Ces lettres et ce télégramme sont également considérés comme très importants par la famille de M. Cadiou, acharnée contre l’ingénieur Pierre, et par les amis de celui-ci. Les premiers y voient la preuve que l’inculpé avait bien préparé son crime ; les autres, la preuve de l’innocence de l’ingénieur.
6 avril 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Pierre accepte de passer pour un criminel « Un imbécile ? Non », dit-il.
L’ingénieur Pierre s’est, hier, départi pour la première fois depuis le début de l’enquête de son attitude calme et passive.
Me Feillard lui ayant part, à la prison du Bouguen, des arguments que l’accusation tirait de la lettre du 30 décembre, dont nous avons hier publié le texte, l’ingénieur répondit :
Que l’on me tienne pour un criminel tant que l’instruction ne sera pas terminée, soit. Mais je ne veux pas passer pour un imbécile !…
Et l’ingénieur expliqua qu’il écrivit cette lettre, attendant de M. Cadiou le chèque nécessaire à la paye des ouvriers, chèque qui ne lui parvint pas, par suite d’un déraillement sur l’Ouest-Etat affirme, en outre, une fois de plus, n’avoir pas vu M. Cadiou le 30 décembre.
8 avril 1914 – p. 2
L’AFFAIRE DE LA GRAND’ PALUD
Émouvante confrontation entre Mme Cadiou et Pierre
La reprise de l’instruction débute par un gros événement : la confrontation de l’ingénieur avec Mme Cadiou. La veuve du directeur de la Grand Palud persiste à dire que les affaires de son mari étaient florissantes. Elle entendit cependant son mari déclarer, un soir d’abattement : « Cette affaire de la Grand Palud me tuera ». Les témoins de Morlaix et ceux de Saint-Pol-de-Léon se trompent, dit Mme Cadiou.
Au cours de sa déposition, qui ne dure pas moins de quatre heures, la veuve du directeur de l’usine affirme que M. Cadiou quitta Paris le 18 décembre pour se rendre à Landerneau, en ajoutant qu’il reviendrait le 14 janvier. Mme Cadiou recevait de lui des lettres quotidiennes. Dans la dernière, datée du 27 décembre, il l’informait qu’il rentrerait probablement le 30. Le 31, Mme Cadiou, conçut quelques inquiétudes et le 1er janvier, elle télégraphia à M. Cloarec, un ami de la famille, qui lui conseilla d’entreprendre aussitôt des démarches à la Sûreté générale. Son mari, voyageait toujours, dit-elle, avec deux valises, demeurées introuvables, et dont l’une renfermait les papiers importants de l’usine.
L’ingénieur Pierre, beaucoup plus calme hier, proteste contre les accusations de Mme Cadiou. Il jura, de nouveau, ne rien connaître du crime, ajoutant :
J’en suis aussi affligé que vous pouvez l’être. Mais quelles raisons m’auraient poussé à tuer par haine M. Cadiou, comme me le reproche sa veuve ? Ne devrais-je point toucher un pourcentage d’environ 1.800 fr. sur la différence que présentent les bénéfices réels et les bénéfices fictifs portés sur les livres de l’usine ?
Si j’ai fait une dénonciation, il est assez clair, que je ne l’ai faite qu’au moment où ma responsabilité se trouvait engagée devant les malfaçons de marchandises dont beaucoup furent livrées en fraude.
A ce moment, Mme Cadiou s’écrie :
Quelle lâcheté d’accuser ainsi un mort ! Le texte de ma lettre du 30 décembre, poursuit Pierre, a été complètement dénaturé.
Et la confrontation prit fin. Qu’apprit-elle de neuf ? Pas, grand’chose en vérité.
9 avril 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Le témoignage de l’armurier
Le seul résultat effectif de la confrontation de l’ingénieur avec Mme Cadiou est d’avoir suscité un vif incident entre Me Feillard, avocat de Pierre, et Me Vichot, avoué de la partie civile. Me Feillard, se jugeant offensé, a décidé de saisir la Chambre des avoués de cet incident. Voilà qui avance beaucoup l’instruction de cette affaire ténébreuse…
On annonce, d’autre part, qu’avant d’envoyer à l’expert-armurier la balle qui tua M. Cadiou et le revolver qui l’aurait tirée, le juge d’instruction a entendu de nouveau, hier matin, l’armurier Marie, de Landerneau. Celui-ci déclara, mis en présence d’un échantillon du revolver, qu’il s’agissait bien de l’arme qu’il avait vendue à l’ingénieur.
Pierre a fait, du reste, une déclaration analogue.
En définitive, la seconde instruction se borne à préciser certains faits. On piétine. On épilogue indéfiniment. On n’avance pas.
11 avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
PIERRE RACONTE SA VIE
L’incident Vichot – Feillard, que nous avons signalé ne devait avoir, ainsi que nous l’avions prévu, aucune espèce de suite. Mme Cadiou n’ayant été l’objet d’aucune espèce de diffamation.
Mais l’affaire ? A-t-elle fait un pas ? Non ! M. Bidart [Bidard] de la Noé procède, semble-t-il, à la manière de l’écrevisse et termine son enquête par où il aurait pu la commencer :
Pierre est interrogé maintenant sur ses antécédents !… On aurait pu lui poser au préalable les questions qui lui ont été posées hier. Que de tâtonnements, que de ménagements, que de retards !
L’ingénieur a déclaré que, né le 24 octobre 1882, au hameau de Branville (Eure), il entra en 1901 à l’École centrale et en sortit avec le diplôme d’ingénieur. En 1909, il fut mis en rapport avec M. Cadiou, par plusieurs anciens élèves de l’École centrale et succéda, à la Grand’Palud, au mois de mars de la même année à l’ingénieur allemand Greiss. Ses appointements étaient de 300 francs par mois, il touchait en outre 1 1/2 % sur les bénéfices. Ce contrat était valable jusqu’au 28 février 1915.
En 1912, Pierre, sur les conseils de ses parents, demanda en mariage une jeune fille de son pays, mais celle-ci refusa de venir habiter la Grand’Palud. C’est à ce moment que le jeune homme songea pour la première fois à reprendre sa liberté dès qu’on lui aurait trouvé un remplaçant. Au début de décembre dernier, Cadiou était en pourparlers avec deux ingénieurs qui sollicitaient le directeur de l’usine il fut convenu que Pierre cesserait ses fonctions en juillet 1914. Cette décision fut prise le jour où le général Gaudin vint à Landerneau.
Donc, aucun fait nouveau.
A l’issue de cette nouvelle déposition de Pierre, M. Bidart [Bidard] de la Noé fit expédier au laboratoire de toxicologie de Paris, le complet que portait Pierre le jour de son arrestation, puisqu’il le portait également le 30 décembre, au dire de nombreux témoins. Le docteur Paul appréciera.
17 avril 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Histoire sans fin…
Encore une histoire sans fin : La personne que désignait l’entrepreneur Desrues, comme étant en mesure de prouver l’innocence de l’ingénieur, par la production de certaines lettres émanant de Mme Cadiou, n’est autre que M. Legrand, maire de Landerneau, lequel déclare aujourd’hui que toutes les lettres de M. Cadiou qu’il possédait ont été saisies, à l’exception d’une seule dépourvue de tout intérêt pour l’enquête. Ces lettres, avait-on dit, laissaient supposer que le directeur de la Grand’Palud s’était suicidé.
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, s’est rendu hier à Landerneau, pour entendre le témoignage de M. Dekeramus [De Keramur], souffrant. Il ressort de ses déclarations, que le 30 décembre, en quittant la Grand’Palud, M. Cadiou avait l’intention formelle de se rendre directement à Paris, sans s’arrêter à Morlaix.
19 avril 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou et la Politique
L’affaire Cadiou entre dans le domaine électoral : A Morlaix, M. Laryer, conseiller général, candidat radical-socialiste, concurrent de M. Cloarec, député sortant, publie dans l’Avenir de la Bretagne un appel aux électeurs, dans lequel M. Cloarec est accusé d’avoir transporté le cadavre de M. Cadiou à la Grand’Palud. Si bien que, dans toutes les réunions publiques, M. Cloarec est interpellé sur son rôle dans l’affaire Cadiou.
D’autre part, le juge d’instruction a entendu M. Vacheront, maire de la Forest, et M. Bodet, avocat, lequel certifia que M. Cadiou était venu le consulter, trois mois avant sa disparition, sur la dénonciation dont il était l’objet au ministère de la guerre. Le directeur de la Grand’Palud lui montra un dossier volumineux prouvant son innocence. Ce dossier a disparu.
24 avril 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Le veilleur de nuit arrêté
On sait que Bossard se présenta hier spontanément chez le juge d’instruction auquel il raconta que le 31 décembre dernier, se promenant dans les bois de la Grand’Palud il avait aperçu sur la neige des traces de pas qui l’avaient conduit à l’endroit où M. Cadiou devait être déterré le 4 février : « A cet endroit, dit-il, je remarquai que la terre avait été fraichement remuée ; la neige ne la recouvrait pas et des feuilles mortes avaient été semées sur le sol.
« Le 17 janvier dernier, je revins au même endroit et j’aperçus cette fois des cheveux qui émergeaient de la terre. Enfin, le lendemain, je revins encore. Cette fois, une tête sortait du sol. »
A la suite de cette déclaration, M. Monessier [Mennessier], commissaire spécial, à Brest, fit procéder sans retard à l’arrestation du veilleur de nuit Bossard, à Saint-Divy.
Bossard, apprenant qu’on venait l’arrêter s’écria :
Elle est bien bonne ! Alors, M. Bidard de la Noé croit maintenant que c’est moi le coupable !
Certains papiers furent saisis à son domicile.
M. Bidard de la Noé, interrogé sur les motifs de cette arrestation, a répondu :
Je reproche à Bossard d’avoir gardé si longtemps pour lui un secret d’une telle gravité. Son attitude bizarre permet d’ailleurs de supposer qu’il en sait beaucoup plus long que ce qu’il a dit jusqu’ici. Voilà pourquoi j’ai tenu à m’assurer de sa personne.
M. Jean-Marie Cadiou a déclaré que l’arrestation de Bossard ne l’avait pas surpris et qu’il convenait de s’attendre à une autre arrestation, prochainement.
Bossard, conduit au Parquet, a subi hier soir un long interrogatoire, au cours duquel il rétracta, devant le juge d’instruction, une partie des déclarations qu’il avait faites la veille. Il paraît quelque peu déséquilibré. L’ancien veilleur de nuit est maintenant en état d’arrestation sous l’inculpation de complicité d’assassinat et de recel de cadavre, Bossard ayant dit que, le 17 janvier dernier, il avait aperçu la tête de M. Cadiou dans le fossé et qu’il l’avait recouverte de terre.
C’est M. Grivollat [Grivolat], directeur du musée de Saint-Etienne qui est chargé des nouvelles expertises concernant notamment la balle que le médecin légiste découvrit dans le cou de M. Cadiou, la balle trouvée le 18 février dans un tas de charbon à la Grand’Palud, le revolver saisi le 17 février, etc…
Que donnera l’arrestation de Bossard ? Il serait téméraire d’en préjuger. Son journal quotidien ne semble devoir rien apprendre de sérieux et il est établi que ce déséquilibré essaya toujours de se mettre en avant dans cette affaire. Quelle est la part exacte de la vérité dans les propos qu’il tient ? A M. Bidard de la Noé d’éclaircir ce point.
25 avril 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Bossard se rétracte
Brest, 24 avril.
Bossard est revenu aujourd’hui sur ses déclarations. Il a commencé par prétendre que ce n’était pas lui qui avait découvert le cadavre de M. Cadiou, le 13 janvier, mais un journalier de Ploudiry, nommé Le Gall. Mis en présence de ce dernier, Bossard ne l’a pas reconnu et a dit qu’il s’agissait d’un autre Le Gall.
Finalement, Bossard a dit au juge d’instruction que puisqu’on l’avait inculpé, il démentait toutes les assertions contenues dans sa déposition de mercredi dernier. Désormais, il ne dira plus rien.
Ce changement d’attitude a plongé M. Bidart [Bidard] de la Noé dans une grande perplexité. Bossard a-t-il inventé de toutes pièces les révélations qui ont provoqué son arrestation ? Actuellement, il est impossible de se prononcer.
A Saint-Divy, Bossard a la réputation d’un garçon travailleur, mais déséquilibré. L’avocat de Pierre, Me Feillard, pense que les faits révélés par Bossard n’ont existé que dans son imagination. Quoi qu’il en soit, il n’est pas question de remettre Bossard en liberté. Le juge d’instruction va faire procéder à un certain nombre de vérifications. Il doit notamment expédier à Paris les objets saisis chez Bossard : ils seront présentés à Mme Cadiou, qui dira s’ils ont appartenu à son mari.
Me Feillard est persuadé que la mise en liberté de son client sera accordée dès que les résultats de l’expertise en cours seront parvenus au parquet de Brest.
26 avril 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Bossard ne saurait-il rien ? L’interrogatoire de Bossard, le veilleur de nuit qui était aussi un indicateur de la police, n’a donné aucun résultat concluant, et le mystère semble s’épaissir encore, s’il est possible.
Bossard accuse l’ingénieur Pierre, sous les ordres duquel il travailla.
Mais quel crédit doit-on accorder à ces accusations ?
Le témoignage de de Bossard, cet homme étrange que l’on vit se promener tout nu sur les toits de l’hôpital de Brest, mérite-t-il d’être accepté sans réserve ?
Les objets saisis au domicile du veilleur de nuit sont assez insignifiants : des montres, un cure-ongles, un lorgnon et un mouchoir brodé. Ils ont été expédiés à Paris, à la demande du juge d’instruction, afin d’être présentés à Mme Cadiou, qui dira si elle les reconnait.
M. Bidart [Bidard] de La Noé va également s’efforcer d’établir l’emploi du temps de Bossard les 30 et 31 décembre.
28 avril 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU
M. Cadiou n’a pas été empoisonné
En dépit de la balle retrouvée dans le cou de M. Cadiou, le bruit a maintes fois couru que le directeur de la Grand’Palud avait pu être empoisonné et que la balle retrouvée n’avait constitué qu’une mise en scène habile du crime.
Hier, M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a reçu le rapport du directeur du laboratoire de toxicologie, sur les viscères pré- levées.
Cette expertise conclut très nettement à la mort par le revolver. M. Cadiou n’est pas mort empoisonné. Voilà donc la fin d’une légende qui tendait à s’accréditer.
29 avril 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Comment est mort M. Cadiou ?
On avait dit que le cadavre de M. Cadiou n’avait pu être enfoui le 1er février, car à cette date un sanglier avait labouré la terre à l’endroit où la fosse avait été creusée ; l’animal aurait donc dû déterrer le cadavre.
Hier, le juge d’instruction a entendu M. Maubian, piqueur du propriétaire du bois de la Grand Palud. Le témoin a déclaré qu’il avait vu, le 1er février, des traces de pas de sanglier près du ruisseau, mais à un mètre de l’endroit où a été retrouvé le cadavre du directeur. La fosse n’était pas labourée et ne présentait rien d’anormal. Des feuilles mortes recouvraient l’endroit, où a été découvert M. Cadiou.
30 avril 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
Deux témoignages suggestifs
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, s’est rendu hier à Landerneau, afin de contrôler de nouveaux renseignements reçus la veille au parquet, visant l’emploi du temps de plusieurs personnes le 30 décembre, jour où l’accusation fixe l’assassinat.
A Landerneau, M. Bidart [Bidard] de la Noë recueillit, tout d’abord, la déposition d’une femme Henry, affirmant avoir rencontré M. Cadiou et l’ingénieur le 30 décembre, à trois heures de l’après-midi, dans le bois de la Grand Palud. Ce témoignage serait des plus graves. La femme Henry sera confrontée avec Pierre dès demain.
Il ressort d’une autre déclaration, non moins suggestive, que Pierre aurait bien reçu, le 1er janvier, un télégramme de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari. Pierre aurait lu ce télégramme en présence d’une voisine, Mme Grall.
Or, le lendemain, celle-ci retrouvait dans le courrier de l’ingénieur le même télé gramme cacheté que Pierre ouvrit devant elle, en témoignant de son étonnement.
C’est seulement le 2 janvier que Pierre écrivit à Mme Cadiou qu’il n’avait aucune nouvelle du directeur de la Grand’Palud.
2 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Nouvelles confrontations
Nouveaux doutes
La seconde enquête n’est pas plus que la première, fertile en résultats, en certitude, en preuves indiscutables.
La confrontation de Mme Hemery, de Landerneau, avec Pierre n’ayant pas donné les résultats que l’on en attendait, Mme Hemery a été confrontée hier avec MM. Bouguen et Peyron.
M. Bouguen a confirmé ses dires de la veille et affirmé que Mme Hemery lui avait dit avoir rencontré MM. Pierre et Cadiou dans le courant de l’après-midi du 30 décembre. Mme Hemery fut moins affirmative.
Quant à M. Peyron, il se borna à déclarer que la lavandière avait fixé ladite rencontre au 25 ou 26 janvier.
Mme Hemery continue à prétendre, sans la même conviction qu’on début, que c’est bien le mardi 30 décembre qu’elle croisa M. Cadiou et l’ingénieur dans les bois de la Grand Palud. Or, Pierre nie énergiquement le fait.
Parmi les papiers saisis chez l’ingénieur se trouvait une lettre, datée du mois de janvier dernier, dans laquelle Pierre demandait à un pharmacien de Bois-Colombes, son ami, 700 grammes de feuilles de datura et de belladone.
Pierre conte qu’il n’avait demandé ces substances qu’afin de confectionner des cigarettes antiasthmatiques pour un vieil ouvrier de la Grand Palud.
5 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Mise en liberté provisoire du veilleur Bossard
Il semble maintenant démontré que Bossard, l’ancien veilleur de la Grand’Palud, ne connaît rien du drame de Landerneau et qu’il n’a songé qu’à se mettre en avant, en prétendant connaître les dessous de cette mystérieuse affaire.
Interrogé de nouveau, hier, par le juge d’instruction, il a répété que ses premières révélations avaient été inventées, par lui, de toutes pièces.
Aucune charge sérieuse n’ayant été relevée contre lui, Bossard a été mis hier en liberté provisoire. Il reste cependant inculpé de complicité d’assassinat et de recel de cadavre.
D’autre part, la Dépêche de Brest publie aujourd’hui cette annonce :
« A VENDRE très prochainement, l’importante usine de blanchiment de la Grand Palud, près Landerneau. »
Avis aux amateurs.
6 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
L’instruction touche à sa fin. Nouvelles accusations contre Bossard. La confrontation de Pierre avec M. Cloarec.
On apprenait à peine la nouvelle de la mise en liberté provisoire du veilleur de nuit Bossard que plusieurs ouvriers ayant travaillé avec lui à bord du Gorbea-Mendi adressaient à Me Feillard, avocat de Pierre, des lettres dans lesquelles, ils affirment que Bossard, en arrivant à bord du navire, leur montra, quelque temps après la découverte du cadavre de M. Cadiou, quatre billets de 100 francs et fit, à ce moment, l’acquisition d’une bicyclette d’une valeur de 160 francs. Le juge d’instruction a promis de confronter ces ouvriers avec Bossard.
Nouvelle déposition de M. Cloarec Hier matin, ainsi qu’on l’avait annoncé, M. Cloarec, député de Morlaix, fut entendu puis confronté avec l’ingénieur, au sujet de la lettre dans laquelle Pierre mettait en cause M. Cloarec.
L’ingénieur déclara que s’il avait mis en cause le député de Morlaix, c’est uniquement parce qu’il le savait très lié avec l’usinier de la Grand’Palud.
M. Cloarec fit à son tour une déposition infirmant les témoignages des habitants de Morlaix, prétendant que la maison du député, inhabitée le 1er janvier, était ouverte ce soir-là et que M. Cadiou avait dû y passer la nuit.
Le député de Morlaix affirma, avec preuves à l’appui, que le fait était absolument inexact.
En outre, M. Cloarec rappela qu’en 1907, il fut appelé, comme ancien avoué par M. Legrand, maire de Landerneau, à rédiger l’acte de société pour la création et l’exploitation de la Grand Palud. L’usine ne fut exclue qu’en 1909 des marchés d’adjudication de l’Etat pour trois ans. M. Cadiou en prit ensuite la direction.
L’ancien ouvrier d’usine Marcou, confronté, hier, avec Pierre, conforma ses déclarations antérieures et affirma qu’il était convaincu de l’innocence de l’ingénieur. II demanda la permission de lui serrer la main.
Pierre fut ensuite interrogé sur l’emploi de son temps le 31 décembre. Il déclara qu’il se promena, ce jour-là, au bord de l’Elorn, en un lieu très éloigné de l’endroit où fut retrouvé le cadavre de M. Cadiou.
M. Bidard de la Noé compte terminer l’instruction de cette affaire avant la fin du mois et laissera, probablement, à la Chambre des mises en accusation, le soin de statuer sur le sort de l’ingénieur Pierre. Me Feillard se propose de solliciter de nouveau, à bref délai, la mise en liberté de Pierre.
7 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Témoignages confus
Brest, 6 mai.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a occupé son après- midi à l’audition d’anciens employés et ouvriers de la Grand’ Palud. Il n’est rien sorti de nouveau, ni d’intéressant des diverses déclarations produites. Ainsi, M. Léochet, le 30 décembre, a vu le directeur entrer à l’usine et en repartir vers onze heures. Il prenait la direction du pont et la route conduisant à Landerneau ; aucun d’eux n’a en M. Pierre l’ingénieur déclare toujours d’ailleurs n’avoir pas rencontré M. Cadiou le 30 décembre.
L’ouvrier Guiganton contredit la déposition de Kervestin, qui a déclaré à la brigade mobile, que le 30 décembre, à neuf heures, M. Cadiou était monté seul sur la plateforme des autoclaves.
D’autre part, l’ouvrier Guyader affirme qu’il a vu M. Cadiou se dirigeant vers l’usine, un peu avant onze heures.
Kervestin maintient ses dires et ajoute qu’à onze heures, il a vu M. Cadiou et Pierre sortant de l’usine.
Précédemment à cette discussion oiseuse. M. Goas, contrôleur des poudres, avait été entendu.
Il a déclaré que, le 26 octobre, il eut à signaler à l’administration la qualité du coton livré par la Grand Palud aux poudres de l’État.
Dans le courant de décembre, il s’est entretenu avec M. Cadiou des difficultés que celui-ci avait avec l’administration de la guerre et de son exclusion des marchés.
8 mai 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Le rapport du docteur Paul
Brest, 7 mai. Le rapport du docteur-expert M. Paul est parvenu ce matin au parquet de Brest. La contre-autopsie avait eu lieu le 17 février ; le rapport est daté du 4 mai.
Voici ses conclusions :
« 1° L’état de putréfaction très avancé du cadavre ne permet pas de préciser la date, et, à plus forte raison, l’heure à laquelle M. Cadiou est mort.
« 2° Outre les plaies de plusieurs coups de couteau sur la face latérale gauche du cou, relevées par le docteur Rousseau, nous avons constaté une plaie dans la région droite de la nuque. Cette plaie a été causée par un coup de feu tiré quand le capuchon de M. Cadiou était relevé ;
« 3° La mort est due à une hémorragie interne consécutive aux lésions produites par la balle qui trancha les vaisseaux sanguins du côté droit du cou ;
« 4° Les plaies par coups de couteau purent constituer une hémorragie, mais la putréfaction empêche de voir si ces plaies ont été faites ante ou post mortem ;
« 5° Le couteau saisi sur Pierre a pu faire la plaie du cou, mais il est impossible de l’affirmer, aucune trace de sang n’a été relevée sur la lame et la plaie ne présente aucune caractéristique ;
« 6° Sous les réserves que nous impose la putréfaction dans laquelle nous avons trouvé le cadavre, les blessures relevées sur le corps de M. Cadiou présentent le caractère de blessures criminelles. »
Le juge confrontera demain matin Pierre avec M. Jean-Marie Cadiou. Il entendra également M. et Mme Bignard, samedi matin.
13 mai 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
M. Bidard de la Noë a entendu à nouveau les anciens ouvriers de l’usine de la Grand’Palud, Morvan, Cavaloc et Cloarec. Tous trois ont affirmé avoir vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble dans la journée du 29 ; mais, le 30, ils ont vu M. Cadiou arriver seul à l’usine, vers huit heures, et repartir quelque temps après pour une direction inconnue.
Au cours de l’après-midi, six autres ouvriers ont fait des déclarations analogues.
M. Pierre soutient que le 30 décembre, il est arrivé à l’usine à neuf heures et demie après le départ du directeur, qu’il n’a pas rencontré et que c’est le 29 décembre qu’il a vu M. Cadiou pour la dernière fois.
15 mai 1914 – p. 1 et 3
Nouvelle à la main.
Un surnom macabre de M. Cadiou : Le feu aux poudres.
Le Diable boiteux.
L’affaire Cadiou
L’usine de la Grand’Palud fonctionnait bien avec des capitaux allemands
Brest, 14 mai.
La question de savoir si l’usine de la Grand Palud continua de fonctionner avec des capitaux allemands lorsque M. Cadiou succéda en 1909 à M. Legrand, est aujourd’hui résolue.
La famille Cadiou le contestait, l’ingénieur Pierre l’affirmait. Or, la preuve de l’exactitude des renseignements donnés par l’inculpé figure actuellement au dossier. On a, en effet, retrouvé trace, dans la copie de lettres de l’usine, d’une lettre datée du 12 novembre 1913, dans laquelle M. Cadiou annonçait aux frères Temming qu’il allait leur faire parvenir une somme de 163.000 francs, représentant le reliquat des capitaux qu’ils lui avaient confiés.
18 mai 1914 – p. 1
EN PASSANT
Et s’il est innocent ?
On veut croire que M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, et son procureur général, qui ont pour eux la loi, ne sont pas moins d’accord avec leur conscience. Sinon, quels hommes plus que ceux-ci mériteraient, ici-bas, d’être renommés pour des malheureux ?…
Depuis trois mois, l’Ingénieur Pierre est, par leurs soins, réduit à la prison. Le prétexte, c’est la certitude qu’ont ces magistrats de tenir en lui l’assassin de M. Cadiou, dont le corps fut trouvé, non loin de Brest, dans le bois de la Palud… Car n’est-ce pas ? – ces messieurs ont cette certitude. Une simple présomption ne saurait suffire à justifier contre un homme de notre pays et de notre temps une telle rigueur… à moins, pourtant, que les philosophes aient raison, qui professent que le mot « civilisation » est encore dépourvu de tout sens précis.
Si confits qu’ils puissent être dans la loi, ces messieurs ne sont pas seuls dans la vie. Il leur a donc fallu, même après avoir pris le conseil quasi-divin d’une somnambule, étayer sur un peu de réalité leur conviction intuitive. D’éloquents témoignages ont été réunis ; les plus nombreux sont favorables à l’ingénieur Pierre ceux-là sont rares qui l’accusent. C’est, pourtant, à ces derniers que se limite la justice du procureur général et du juge d’instruction.
Cette justice devrait admettre, cependant, que s’il est licite que, dans tout jugement, le doute profite à l’accusé, le bénéfice en doit être plus grand encore pour celui qui n’est encore qu’un inculpé. Cette raison élémentaire aurait eu vite fait de se manifester par la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre… Mais c’est le propre de certains magistrats d’agir comme des mystiques et de conclure par l’absurde ; M. Pierre en fait, présentement, la dure expérience.
Une question se pose, ironique autant que douloureuse ? Que feront notre procureur et notre juge d’instruction, ou, plus exactement, que leur fera-t-on, si l’innocence de M. Pierre est reconnue ? Trois mois durant, cet homme a pro- testé de son innocence ; et les faits qui le disculpent l’emportent en nombre comme en éloquence sur ceux qui l’accusent. Acceptera-t-on que les magistrats qui ne voulurent entendre qu’à la somnambule et à la malveillance s’en tirent en disant : « C’est vrai : on s’est trompé… Mais vivre, n’est-ce pas se tromper presque toujours » ? Si nous nous repérons sur de trop fameux précédents, M. Pierre devrait, le cas échéant, se dépêcher de prendre la porte qu’on lui ouvrirait, puis faire le mort. La liberté que trois mois durant on lui aurait refusée, sa renommée souillée, sa vie brisée peut-être, il paraît que cela n’aurait aucune importance et qu’il devrait s’estimer heureux d’en être quitte à si bon compte.
Ne croyez-vous pas que, si l’on voulait bien chercher, on ne trouverait pas facilement les moyens d’une autre justice, dont la première conquête serait de faire un peu mieux, ici-bas, les affaires du doute nécessaire chez les hommes, et, partant de la bonté ? Son premier art, à cette justice, serait d’édicter l’entière responsabilité devant la loi des magistrats qui, contre toute évidence ou, au moins, contre de nombreuses présomptions favorables, ont maintenu longtemps en prison un innocent, reconnu tel. Une pénalité rigoureuse se chargerait ensuite de remontrer à ces magistrats que le premier de leurs devoirs est de faire une longue, minutieuse et pacifique réflexion à ceux qu’ils sont commis à juger.
Il arrive parfois qu’un pauvre bougre de mécanicien, assailli par la nuit, par l’orage, trompé, le plus souvent, par des signaux déréglés, précipite sur un autre convoi le train qu’il pilotait Il est responsable. On le juge ; et, presque toujours, cette victime des éléments est traitée comme un coupable. Elle se résigne ; nous aussi.
La justice qui le condamne ainsi n’est-elle pas due, aussi – n’est-elle pas due, d’abord, à certains magistrats s qui, eux, opèrent dans le calme, prenant tout leur temps, et qui n’ont à redouter d’autre nuit, d’autre orage que ceux de leurs passions, de leurs préjugés ou de leur mégalomanie ?
Georges Pioch.
24 mai 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
La liberté provisoire… enfin !
M. Guilmard, Procureur de la République au siège de Brest, a notifié à la partie civile de l’affaire Cadiou, son intention de mettre l’ingénieur Pierre en liberté provisoire.
Est-ce la justice enfin ? et après plus de cent jours de détention, après les rapports du Dr Paul, de l’expert Grivolaz [Grivolat], de M. Kohn-Abrest, après tant de témoignages qui tous innocentent l’ingénieur, allons-nous voir l’obstruction, la maladroite vanité de ces juges céder devant l’évidence ?
Toute la presse s’est émue de ce scandale. Ici-même, voici huit jours, notre confrère Georges Pioch montrait quelle terrible responsabilité a assumé M. Bidart [Bidard] de la Noé. Chaque jour, depuis lors, les articles se sont succédé dans les journaux de Paris et de la Province pour réclamer que le procureur général de Rennes obligeât le juge à transmettre son dossier au Parquet. En vain la Sûreté Générale a offert les services de ses inspecteurs. En vain les lettres des camarades de Pierre se sont entassées sur le bureau du juge et du procureur apportant de toute la France des protestations indignées. Rien n’a pu ébranler la confiance que M. Bidart de la Noé voue à sa perspicacité. N’avait-il pas un couteau et la consultation d’une somnambule ?
L’affaire Cadiou, dont l’issue maintenant ne saurait être douteuse, jette un jour bien significatif sur les mœurs provinciales. Il est facile de dire et d’écrire que la camaraderie et les obligations mutuelles ne laissent pas à la justice une indépendance suffisante vis à-vis de la politique. La province là-dessus nous a donné des leçons de vertu. Nous comprenons, aujourd’hui, quelles haines et quelles basses rancunes cache son hypocrisie. De qui Pierre est-il la victime ? On ne peut croire qu’un homme, investi d’une fonction sacrée et qui tient dans ses mains un pouvoir presque illimité, n’ait pas été un instant effrayé, pendant trois mois de travail, par l’horrible erreur qu’il pouvait commettre. Est-ce inintelligence ? Est- ce calcul ?
On nous a rapporté que tout Brest regardait avec mépris M. Bidart [Bidard] de la Noé. On nous a dit que partout, en Bretagne, on raconte des versions de l’affaire Cadiou, et que, dans aucune, Pierre ne joue le rôle que le magistrat a tenté de lui attribuer. Alors d’où vient cette haine !
Le procureur de la République a maintenant en main le dossier de l’instruction. Ce que nous savons de cette enquête nous permet de croire que tout est à recommencer. La justice et la lumière viendront-elles enfin ?
Mais Pierre est resté 109 jours en prison, il a été malade, sa vie est souillée, quasi gâchée… Que va-t-on faire de M. Bidart [Bidard] de la Noé ?
Jean Lévèque
26 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre est enfin remis en liberté
Brest, 25 mai.
Le juge d’instruction a repris ce matin l’interrogatoire de l’ingénieur Pierre.
L’inculpé a été appelé à fournir des explications sur ses dénonciations contre son directeur. Il a énergiquement déclaré que la matière première employée à l’usine était de mauvaise qualité, et que, voulant dégager sa responsabilité, il avait maintes fois prévenu M. Cadiou ; mais celui-ci n’avait tenu aucun compte de ses observations. C’est alors, dit-il, qu’il écrivit au général Barral, puis à un journal, car il ne voulait à aucun prix être accusé de complicité.
D’autre part, l’ingénieur affirme qu’il a toujours été en bons termes avec son directeur, ce qui est prouvé, ajoute-il, par une lettre que lui a écrite en novembre 1913 M. Cadiou, et ainsi conçue : « Mon cher Pierre, veuillez réduire la main-d’œuvre. Bien à vous, Cadiou. »
L’ingénieur a été amené de nouveau à trois heures au cabinet de M. Bidart [Bidard] de la Noë. On suppose que c’est pour la clôture de l’instruction.
Il sera remis en liberté provisoire, ce soir, après 110 jours de détention.
Un nombreux public est massé devant le Palais de justice pour voir l’ingénieur à sa sortie du tribunal.
Enfin, il franchit le seuil de la prison. Il est 7 h. 30. Mme Pierre est là ; son fils parait. Elle l’embrasse longuement.
Une minute après, une automobile emmène la vaillante femme et le libéré à Landerneau.
Déclarations de M. Pierre
M. Pierre, après avoir quitté la prison a fait les déclarations suivantes :
« Je remercie la presse qui, par ses investigations minutieuses a empêché plusieurs erreurs de témoignage et m’a fait enfin rendre à la liberté après quatre mois de détention.
« Je suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire ; pour mon cher père malade pour mes parents et mes amis qui n’ont jamais pu croire un seul instant à ma culpabilité.
« Il parait que mon affaire a fait couler beaucoup d’encre.
« J’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour les gardiens qui m’ont toujours traité avec beaucoup de ménagements. J’ai rencontré dans mes co-détenus de nombreux déshérités de la vie ; leur infortune m’a aidé à supporter la mienne.
J’ai beaucoup réfléchi et aussi un peu travaillé ; ce fut pour moi un réconfort. Maintenant, je vais attendre près des miens, à Landerneau, la fin de mon cauchemar ; avec mon dévoué défenseur, devenu pour moi un grand ami, je vais rechercher par tous les moyens en mon pouvoir la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour.
« Celui qui a enterré mon ancien patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait que l’on retrouvât son cadavre par l’odeur qui devait fatalement, un jour ou l’autre, se dégager. Voilà, pour moi, ce qui est certain.
« On a dit, si crime il y a, que ce crime était un crime intellectuel. Allons donc !… Mais je ne veux pas porter mes soupçons sur personne, sans avoir des preuves certaines.
« Je vais prendre un peu de repos, respirer l’air frais des champs, auquel j’étais si habitué et qui m’a tant manqué.
« Encore une fois, merci à tous ceux qui ont songé à moi dans mon triste sort. »
27 mai 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Brest, 26 mai.
La mise en liberté provisoire de M. Pierre n’a pas interrompu le besoin d’interrogatoires de M. Bidart [Bidard] de la Noë. Au cours de l’après-midi il a interrogé méticuleusement le libéré, revenu de Landerneau.
Le juge a repris un à un tous les arguments de l’accusation. Pierre, selon son habitude, a discuté tranquillement. Il a donné pourtant quelques signes d’impatience quand M. Bidart [Bidard] de la Noë, exposant sa thèse, en est venu à lui dire : « Vous avez entraîné Cadiou dans le bois, sous un prétexte quelconque. Vous l’avez abattu d’un coup de revolver et quand il a été à terre, comme il remuait encore, vous lui avez tranché la gorge avec votre couteau. »
« C’est une abomination, s’est écrié Pierre. Je n’ai jamais levé la main sur personne. Je serais incapable de commettre l’horrible forfait dont vous m’accusez. »
L’interrogatoire a pris fin à six heures et demie.
Au cours de la matinée, il avait également fait subir un nouvel interrogatoire à Bossard. Celui-ci avait eu la prudence de se faire assister de son défenseur, Me Olivier Henry.
Les alibis de l’ancien veilleur de nuit relatifs à la journée du 30 décembre ont été reconnus exacts.
Depuis son arrestation, qui avait été opérée le lendemain de ses premières révélations, Bossard se refuse à donner de nouvelles indications au magistrat.
Bossard est toujours en liberté provisoire, sous l’inculpation de complicité dans l’assassinat de M. Cadiou.
M. Pierre pensait attendre que l’inventaire des papiers ait été fait à la Grand-Palud, pour y retourner, mais à la fin de la journée on annonce qu’une importante confrontation aura lieu vendredi, à neuf heures du matin, à l’usine. Tous les ouvriers seront mis en présence de l’ingénieur Pierre pour tâcher de déterminer si l’ingénieur et le directeur ont pu être aperçus ensemble le 30 décembre.
Il faut espérer que le 29 mai verra le dernier acte de cette extraordinaire continuité de comparution des mêmes personnages devant un seul juge.
29 mai 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Le rapport de M. Kohn-Abrest
Brest, 28 mai.
La mise en liberté provisoire de M. Pierre a eu pour résultat de rendre publiques les conclusions du rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du Laboratoire de Toxicologie de Paris.
1. Il existe sur le manche et le fer de la pioche des taches de rouille, mais aucune trace de sang.
2. Sur le couteau saisi sur Pierre le jour de la découverte du cadavre, on ne relève aucune trace de sang.
3. Il n’existe rien de suspect sur les vêtements de Pierre.
4. Des taches de sang ont été relevées sur le côté gauche du faux-col et de la chemise de M. Cadiou, ainsi que sur la casquette.
M. Kohn-Abrest ajoute :
« Comme le cadavre était enfoui dans un sol détrempé par la pluie, du sang a pu disparaître, entraîné par le ruissellement des eaux, mais il est impossible d’évaluer cette quantité de sang qui, croyons-nous, fut assez faible.
« Il existe, enfin, des éraflures et des entailles sur les vêtements de M. Cadiou Elles peuvent avoir été faites par la pioche trouvée chez l’inculpé, mais leur origine est cependant trop discutable pour qu’on puisse en tirer une conclusion. »
M. Allanic, chimiste, à Brest, qui fit la première expertise, le 5 février, maintien qu’il existait des traces de sang sur la pioche, mais il ne peut déterminer s’il s’agissait de sang humain.
M. Bidart [Bidard] de La Noé est parti ce soir pour Paris.
Le procureur de la République va donc transmettre dans le plus bref délai ses conclusions, basées sur ces rapports, au procureur général, à Rennes.
1er juin 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
Brest, 31 mai. Le procureur de la République a reçu le rapport sur l’enquête d’Angoulême, au sujet d’un blessé, qui pouvait être M. Cadiou et qui aurait été transporté à la fin de décembre en automobile, à Brest. Cette enquête, qui ne reposait que sur de simples propos tenus en ville, n’a donné aucun résultat ; elle a été faite par le commissaire spécial d’Angoulême.
Le juge d’instruction procédera prochainement à une confrontation générale à la Grand’-Palud, des ouvriers de l’usine et de M. Pierre. Vraiment, cette opération n’aurait-elle pu précéder la mise en liberté ? Ce fait, même provisoire, implique pourtant l’obligation de ne faire comparaitre l’inculpé qu’autant que les nécessités nouvelles de l’instruction y obligent. Or, M. Bidart [Bidard] de la Noé ne paraît point se souvenir des règles habituelles des tribunaux, en convoquant chaque jour son patient, comme si la geôle le tenait à sa disposition quotidienne.
Ce magistrat abuse vraiment de son pouvoir discrétionnaire.
4 juin 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
« Cadiou a été tué d’une balle de vélo-dog », dit l’expert Grivollat [Grivolat]
Saint-Étienne, 3 juin.
M. Grivollat [Grivolat], conservateur des musées de Saint-Étienne, chargé par le parquet de Brest d’expertiser la balle qui tua M. Cadiou, a adressé son rapport au juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de la Noë.
D’après les conclusions de son rapport, la balle meurtrière est une balle velo-dog de 6 millimètres 35, sortant d’une maison française et conforme à celle vendue par l’armurier Marie à l’ingénieur Pierre. Cette balle, dit l’expert, ne peut être confondue avec d’autres balles, de fabrication analogue, et encore moins avec des balles de pistolets automatiques d’un système étranger du calibre de 6 millimètres 35. Le crime, ajoute-t-il, fut commis avec un revolver velo-dog et non avec une autre arme.
Analysant la particularité d’une rayure circulaire existant à l’extrémité du blindage de la balle qui tua M. Cadiou, M. Grivollat [Grivolat] dit que cette rayure circulaire concorde avec la même particularité relevée sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que celui-ci certifia conformes à celles vendues par lui à l’ingénieur Pierre en mai 1913.
Un docteur de Bruxelles, M. Orgéas, habitant, 79, rue des Alexiens, à Bruxelles, aurait écrit au garde des sceaux pour lui faire connaitre qu’il était en mesure de faire la lumière sur les dessous de l’affaire de la Grand’ Palud.
5 juin 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
M. Guilmard, procureur de la République, a déclaré que l’expert-armurier Grivolat a remarqué sur la balle qui tua M. Cadiou une rayure spéciale correspondant à un défaut constaté dans la matrice de la fabrique fournissant l’armurier Marie, de Landerneau.
Une déclaration de M. Grivolat
M. Grivolat, l’armurier de Saint-Étienne, a fait au correspondant de l’Information les déclarations suivantes :
« Si je n’apporte que des présomptions de nature à impressionner diversement les jurés, c’est que j’ai manqué d’éléments pour faire la preuve.
« Dans les affaires de Bezons, docteur Brengues, Chiapale et autres, il m’avait été possible de me prononcer nettement, de faire la preuve, j’insiste sur le mot. Tel n’est pas le cas dans cette troublante affaire Cadiou ; je ne possède pas l’arme du crime, mais seulement la balle meurtrière, qu’il ne m’a même pas été permis de confronter avec un projectile absolument identique tiré par le même pistolet. »
13 juin 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Brest, 12 juin.
Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, a reçu de Rouen une lettre signée Le Goff, se disant ancien ouvrier de l’usine de la Grande-Palud.
Le Goff affirme que M. Cadiou s’est suicidé le soir du 2 janvier avec un revolver acheté chez un armurier de Morlaix. Il désigne une personne qui, avec le concours de deux ouvriers ennemis de Pierre, organisa la mise en scène et enterra le corps de M. Cadiou dans la nuit du 4 au 5 janvier.
Il y a bien eu, à la Grande-Palud, un ouvrier nommé Le Goff, mais il a quitté l’usine depuis plus de dix-huit mois.
L’ingénieur Pierre déclare que la lettre reçue par son défenseur, Me Feillard, rédigée en un style très correct, n’émane certainement pas de Le Goff.
Il s’agit vraisemblablement d’une fumisterie.
18 juin 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Va-t-elle se terminer par un non-lieu en faveur de Pierre ?
Landerneau, 17 juin.
On sait que l’accusation fixe jusqu’à présent l’assassinat de M. Cadiou au 30 décembre, à onze heures du matin, dans le bois de la Grand’Palud.
Or, M. Bonnefoy, conseiller municipal, affirme aujourd’hui avoir rencontré M. Cadiou le même jour, vers dix heures et demie, sur les quais de Landerneau. Il était vêtu, dit le témoin, d’un costume cycliste et il paraissait très préoccupé.
MM. Guilmard, procureur de la République ; Bidard de la Noé, juge d’instruction ; Rouquier, chef de la brigade mobile de Rennes ; Haverna, chef du service photographique de la Sûreté générale, et de Goulhezre, ingénieur des ponts et chaussées, se sont transportés ce matin à la Grand’Palud, en vue de dresser un plan destiné éventuellement au jury.
Les ouvriers ont été placés aux endroits d’où ils prétendent avoir vu M. Cadiou le matin du 30 décembre.
Le fermier Bonnefoy représentait M. Cadiou. Tous ont été photographiés à plusieurs reprises.
M. Pledy, procureur général près la cour d’appel de Rennes, arrivera cet après-midi, à trois heures, pour assister à la suite des opérations, qui seront probablement reprises demain.
L’ingénieur Pierre est présent. Il a assisté à ces opérations avec le plus grand calme. Son avocat était près de lui.
27 juin 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, doit clore aujourd’hui l’instruction de l’affaire Cadiou par un dernier interrogatoire de l’ingénieur Pierre, et la communication à l’inculpé des rapports du docteur Paul, qui examina le cadavre de M. Cadiou ; de M. Kohn-Abrest, chargé de l’expertise des vêtements de la victime, et de M. Grivolat, qui procéda à l’examen de la balle meurtrière.
Le classement des trois mille pièces du dossier commencera immédiatement après.
28 juin 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
M. Bidard de la Noë a communiqué hier à l’ingénieur Pierre les résultats des trois commissions rogatoires.
La première concerne M. Henry, ancien secrétaire du Laboratoire des poudres, qui fut rayé des contrôles. C’est par des indiscrétions de M. Henry que M. Cadiou avait pu obtenir des prix maxima aux adjudications. M. Henry ne put être interrogé, car il s’est suicidé le 10 mai dernier, à Ivry, en se jetant sous un train.
La deuxième commission rogatoire vise M. Labite-Robert, président du syndicat des ouates et cotons. Questionné sur ses rapports avec M. Cadiou, M. Labite-Robert déclara que « le directeur de la Grand’-Palud était mal vu par ses collègues, à cause des bruits qui couraient sur ses accointances avec les Allemands ». Il a ajouté que, le 26 décembre dernier, il avait déjeuné à Landerneau avec M. Cadiou. Au cours du repas, M. Cadiou lui exprima ses regrets d’avoir acheté toutes les actions de la Grand’-Palud.
La troisième commission rogatoire concerne le président du syndicat de la papeterie de France, qui a déclaré que, le 17 mai 1913, M. Cadiou lui avait écrit pour lui demander un ingénieur, ajoutant que celui qu’il employait était fiancé et devait le quitter, mais que, néanmoins, cet ingénieur resterait à la Grand’-Palud jusqu’à ce que son remplaçant soit au courant.
La défense conclut de ce témoignage que les rapports entre MM. Cadiou et Pierre étaient excellents.
1er juillet 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a remis hier matin au procureur de la République, le dossier de l’affaire Cadiou, dont l’instruction est close.
Le réquisitoire sera prêt vers le 10 juillet.
4 juillet 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a reçu le témoignage de cinq habitants de Landerneau.
Les cinq témoins affirment, à l’encontre de la déposition de M. Bonnefoy, que celui-ci leur avait déclaré avoir vu Cadiou, un jour de décembre, où il y avait beaucoup de monde à Landerneau, mais sans préciser la date.
Confronté avec ces témoins, M. Bonnefoy a reconnu qu’il ne pouvait apporter aucune précision.
7 juillet 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, trois témoins ont été entendus hier matin par M. Froint, juge de paix de Landerneau, relativement au genre de vie de l’ingénieur Pierre.
L’usine de la Grand’Palud a été, hier, mise à prix à 200.000 francs, en l’étude de Me Henri Robert, notaire à Landerneau. Aucune enchère ne s’est produite.
La maison de campagne de Keranster a été adjugée 19.000 francs à M. Jean-Marie Cadiou.
9 juillet 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Le procureur de la République de Brest a transmis hier à M. Bidart [Bidard] de La Noé, juge d’instruction, son réquisitoire, définitif au sujet de l’affaire Cadiou et ses conclusions tendant à renvoyer l’ingénieur Pierre devant la cour d’assises du Finistère.
10 juillet 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
L’ingénieur ira devant les jurés
M. Bidart [Bidard] de la Noé, qui conduisit, avec la lenteur que l’on sait, l’enquête relative au drame de Landerneau, a reçu, hier, de M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République de Brest, le réquisitoire attendu. M. Guillemard [Guilmard] conclut au renvoi de l’ingénieur Pierre devant la cour d’assises, en se basant sur les trois points suivants :
D’abord la balle et le revolver qui tuèrent M. Cadiou furent achetés par l’ingénieur chez l’armurier de Landerneau. Ce revolver, Pierre dit l’avoir vendu. L’acquéreur reste inconnu.
Ensuite deux témoins sont formels pour affirmer que Pierre et M. Cadiou ont été vus ensemble le 30 décembre 1913, à onze heures. Le crime a été commis ce jour-là.
Enfin raisons morales : Pierre et Cadiou ne s’entendaient pas. Les dates des lettres dans lesquelles Pierre réclamait de l’argent à son patron pour le paiement des ouvriers sont une preuve que Pierre voulait se créer un alibi. L’attitude de Pierre devant le cadavre fut celle d’un coupable. Ce réquisitoire est approuvé par M. Bidart [Bidard] de la Noé, naturellement.
En réalité, il se borne à résumer les faits acquis par l’instruction à la fin du mois de janvier et néglige systématiquement tout ce qui s’est passé depuis.
La lumière est donc loin d’être faite. Puissent les débats éclaircir un mystère que le mauvais vouloir ou la lenteur de ceux qui avaient mission de découvrir la vérité n’ont pu encore percer.
12 juillet 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Bossard bénéficie d’un non-lieu
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge, d’instruction, a rendu hier son ordonnance, renvoyant l’ingénieur Pierre devant la chambre des mises en accusation.
Le veilleur de nuit Bossard, inculpé de complicité d’assassinat, bénéficie d’un non-lieu.
13 juillet 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
L’instruction est close
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a rendu l’ordonnance qui clôt l’instruction de l’affaire Cadiou.
L’ingénieur Pierre est renvoyé devant la chambre, des mises en accusation. Bossard, qui avait été inculpé de complicité d’assassinat bénéficie d’un non-lieu.
24 juillet 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Le parquet d’Angoulême s’est transporté à Sillac et à la Poudrerie Nationale, pour enquêter au sujet de l’affaire Cadiou.
Les perquisitions opérées chez M. Paurion et M. Aubinaud, employés à la poudrerie, et anciens représentants de M. Cadiou, ont amené la saisie d’une grande quantité de lettres qui ont été transmises au parquet d’Angoulême.
30 juillet 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
L’ingénieur Pierre renvoyé en Cour d’assises
Rennes, 29 juillet.
La Chambre des mises en accusation, réunie cet après-midi, pour statuer sur le cas de l’ingénieur Pierre, a décidé son renvoi devant la Cour d’assises du Finistère, sous l’accusation d’assassinat.
