Manchette du journal La Petite République, édition de février 1914

74La Petite République est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1876 à 1938.
Le journal a une ligne politique socialiste et républicaine.
Tirage 1914 : 47 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 74 articles dont 30 en première page
1919 : 7 articles dont 1 en première page

Le journal adopte une approche minimaliste durant l’instruction : faute d’envoyé spécial ou d’investigation propre, il se borne à relayer des informations générales et factuelles sur l’affaire.
Cependant, le ton change lors du procès. Le journaliste se fait alors l’écho de l’atmosphère de l’audience, soulignant avec précision le décalage entre la solennité des discours et leur réception. Il note ainsi que le réquisitoire de M. Cazenavette, tout comme la plaidoirie de la partie civile, n’ont eu que très peu de résonance sur les membres du jury, témoignant d’une déconnexion entre l’accusation et ceux qui doivent juger.

Source : BnF Gallica

Table des matières

5 février 1914 – p. 1

On retrouve enterré près de son usine le corps de M. Cadiou
LE COU DE LA VICTIME ÉTAIT SECTIONNÉ ET LA TÊTE PRESQUE DÉTACHÉE DU TRONC

Brest, 4 février.
On n’a pas oublié qu’à la fin de décembre disparaissait mystérieusement M. Cadiou, administrateur d’une usine. De nombreuses recherches opérées dans le pays restèrent, sans résultat et on se perdait en conjectures.
La famille, tout dernièrement, faisait connaître qu’elle accorderait une prime de 2.500 francs à la personne qui fournirait une indication permettant de retrouver le disparu, mort ou vivant.
Des bruits de toute sorte coururent sur la disparition de l’administrateur de Grand Palud.
Il semble bien maintenant que M. Cadiou ait été assassiné.
Le Parquet a été avisé, en effet, qu’on avait retrouvé le corps de M. Louis Cadiou, et s’est rendu aussitôt à Landerneau.
C’est ce matin, vers onze heures, que l’on a découvert le cadavre enfoui sous une couche de terre de cinq centimètres seulement, dans un chemin creux, à environ 300 mètres de l’usine du défunt. M. Cadiou avait le cou sectionné, la tête était presque détachée du tronc.
La plus vive émotion règne dans la région.

6 février 1914 – p. 3

La Mort de M. Cadiou
L’ingénieur arrêté, M. Pierre, se défend énergiquement.

Brest, 5 février. Nous avons annoncé, hier, que M. Louis Cadiou, administrateur de l’usine de fulmicoton de la Grand Palud, près de Landerneau, mystérieusement disparu, avait été retrouvé non loin de son usine, le cou sectionné et la tête presque détachée du tronc.
M. Cadiou s’était rendu à Landerneau le 26 décembre dernier, ainsi qu’il le faisait fréquemment. Dans la matinée du 30 décembre, il dit à sa femme de ménage, au moment où il se rendait à l’usine, qu’il repartirait le soir même pour Paris. Depuis lors, on ne l’avait pas revu. Le lendemain, Mme Cadiou attendit vainement à la gare Montparnasse son mari qui avait annoncé son retour. Ne recevant plus de ses nouvelles, elle n avisa M. Le Cloarec, député du Finistère, e qui demanda à la Sûreté d’opérer des recherches. M. Pierre, directeur technique de l’usine de la Grand Palud, interrogé, déclara qu’il avait vu pour la dernière fois M. Cadiou le 29 décembre, alors que d’autres personnes affirmaient l’avoir aperçu se dirigeant vers l’usine le 30 décembre.

Les recherches de la police restèrent infructueuses.
Avant-hier, M. Jean Cadiou, qui poursuivait toujours ses recherches, recevait une lettre ainsi conçue :
Louis Cadiou a bien été assassiné par un homme grand, châtain, barbu, de trente à trente-cinq ans, qui était aidé d’un autre plus petit, lequel faisait le guet. On lui avait tendu un piège pour le faire tomber : c’est peut-être une corde. Vers quatre heures ou cinq heures, une fois à terre, il a reçu un « gros » coup au côté droit de la tête, puis un autre dans le dos, mais ce dernier était inutile, le premier l’ayant assommé.
Qu’on ne le cherche pas dans l’eau, il n’y est pas, mais dans un talus, près d’un petit bois ou d’un bosquet. L’endroit est recouvert d’un peu de terre, à droite d’un moulin. Le corps sera découvert et l’assassin pris.
Les renseignements contenus dans cette a lettre avaient été, ajoutait le signataire, donnés par une cartomancienne de Nancy. Bien qu’un peu incrédule, M, Jean Cadiou se rendit hier matin, au moulin situé près de l’usine de t la Grand Palud. Bientôt, il découvrit le veston que portait son frère. Affolé, il courut au moulin. Le contremaitre de l’usine et le directeur, M, Pierre, arrivèrent aussitôt, ainsi que les gendarmes. Le cadavre de M. Cadiou avait été enterré à une dizaine de centimètres de la surface ; il portait une blessure profonde à la tête et la gorge avait été presque entièrement sectionnée ; les mains étaient encore gantées.
Le corps fut transporté à l’usine, et le parquet vint procéder aux premières constatations.
Le docteur Rousseau, médecin légiste, procéda à l’autopsie. Les commissaires de police et gendarmes perquisitionnèrent dans l’usine ; ils découvrirent une pioche à laquelle des cheveux adhéraient encore.
Il semble établi que M. Cadiou a été tué à un carrefour du bois et traîné jusqu’à l’endroit où son corps a été retrouvé.
M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République, et M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, ont interrogé longuement, dans la soirée, M. Pierre, l’ingénieur-directeur de l’usine, que M. Jean Cadiou accuse formellement. Des contradictions avant été relevées dans les déclarations qu’il a faites, M. Pierre a été mis en état d’arrestation.
M. Louis Pierre, qui proteste de son innocence, est âgé de trente et un ans ; il est originaire de Conches-en-Ouche (Eure). C’est un ancien élève de l’École centrale : il était de- puis quatre ans à la Grand Palud.
L’accusé a été écroué dans la chambre de sûreté de la gendarmerie de Landerneau. Au parquet, on parait persuadé que l’histoire de la cartomancienne est un stratagème imaginé par la famille, afin de soustraire aux représailles le dénonciateur de M. Pierre. Des dissentiments sérieux existaient entre M. Pierre et M. Cadiou. L’ingénieur aurait émis plusieurs fois l’idée de remplacer son administrateur. On croit qu’il y a des complices, le crime apparaissant comme un crime de cupidité.
Le parquet s’est rendu à Landerneau ce matin, pour continuer l’enquête qu’il a ouverte à la suite de la découverte du corps de M. Cadiou. L’ingénieur Pierre, qui a passé la nuit dans la chambre de sûreté de la gendarmerie, continue à protester de son innocence. Il est certain, dit-il que les résultats de l’enquête seront en sa faveur.
Une perquisition a été faite en sa présence, cet après-midi, à son domicile.
Elle a établi que, tout dernièrement, il avait commis un acte grave de malveillance envers son directeur.
M. Pierre sera transféré, demain, à la prison Bouguen. Au parquet, on croit qu’il a un complice.

7 février 1914 – p. 3

Qui a tué M. Cadiou ?
L’ingénieur Pierre est définitivement inculpé et écroué à la prison de Bouguen

Brest, 6 février.
La perquisition effectuée au domicile de de M. Louis Pierre a amené la découverte d’un brouillon de lettre adressée à un haut personnage et qui serait très compromettante pour l’ingénieur directeur technique. Ce dernier, qui a été définitivement inculpé de l’assassinat de son administrateur, continue à protester avec énergie de son innocence. Il persiste à nier, d’accord avec M. Guyot, son comptable, et sa bonne, Mlle Julia Juzeau, que M. Cadiou soit venu à l’usine le 30 décembre, et il ajoute que c’est bien le 29 qu’il a vu son administrateur pour la dernière fois. Par contre, plusieurs témoins affirment avoir aperçu M. Cadiou dans la matinée du 30 décembre se dirigeant vers le bois de M. Vacheront, où M. Pierre serait venu le rejoindre. Le frère de la victime déclare, d’ailleurs, que M. Pierre avait donné rendez-vous à cet endroit à son administrateur sous prétexte d’examiner des sources que l’on projetait de capter pour l’usine.
D’autre part, un témoin, M. Bignard, contremaître à la Grand’Palud, déclare que M. Pierre avait proféré des menaces de mort contre son administrateur si celui-ci le faisait renvoyer. Or M. Cadiou avait donné congé à son directeur technique, qui devait quitter l’usine de la Grand’Palud le 1er mars prochain.
Malgré les graves présomptions qui pèsent sur lui, M. Louis Pierre garde la plus grande assurance et paraît persuadé qu’il pourra facilement repousser toutes les charges que l’on fait peser sur lui.
L’ingénieur Pierre a été écroué à la prison du Bouguen.
Dans une perquisition faite à son domicile, on a trouvé le brouillon d’une lettre adressée au ministre de la Guerre accusant M. Cadiou d’avoir fracturé deux fois un wagon de coton poudre destiné à la poudrerie d’Angoulême, le fait fut reconnu exact par le ministre et ce fut à la suite de cette dénonciation que l’usine de M. Cadiou fut écartée des adjudications de l’État.
Dans l’instruction ouverte contre M. Pierre, le parquet, malgré de laborieuses enquêtes, n’a pas relevé d’autres charges que celle-ci à savoir que l’ingénieur affirme, à l’encontre de plusieurs témoins, que Cadiou était le 30 décembre à Morlaix et qu’il vivait en mésintelligence avec son directeur.
Un certain revirement paraît se produire dans le public en faveur de M. Pierre.

Obsèques de M. Cadiou
Brest, 6 février. L’enterrement de M. Louis Cadiou a eu lieu ce matin à Landerneau.
La veuve du défunt, venue de Paris pour assister aux obsèques, a affirmé à M. Paulin, commissaire spécial, que la belle-mère de son frère, Mme Saimby [Sainpy], de Pont-à-Mousson, a consulté dans cette ville une somnambule, qui a déterminé l’endroit exact où le corps de M. Cadiou avait été enterré. Le commissaire spécial fait effectuer des recherches à Pont-à-Mousson pour retrouver la somnambule.

8 février 1914 – p. 1 et 3

Le Cadavre retrouvé
Mme Cadiou est entendue par le juge d’instruction et maintient ses accusations.
L’INGÉNIEUR PIERRE SE DÉFEND AVEC CALME

Brest, 7 février.
M. Bidard de Lanoé [La Noë], juge d’instruction, a confronté, cet après-midi, l’ingénieur Pierre avec une débitante qui habite près de l’usine. Cette femme a affirmé avoir vu passer M. Cadiou, le 30 décembre, vers neuf heures du matin.
L’ingénieur maintient qu’il n’a pas revu son directeur depuis le 29.
Mme veuve Cadiou, arrivée à midi de Morlaix, a été ensuite entendue ; sa déposition a duré trois heures, mais elle n’a rien apporté de nature à prouver la culpabilité de M. Pierre. Mme Cadiou a l’impression qu’il est coupable et a agi par haine contre son mari.
Elle a confirmé qu’une consultation de la voyante de Nancy fut prise à son insu par une parente, Mme Sempy [Sainpy], puis elle a appris au juge qu’elle avait reçu, le 31 décembre, une lettre de M. Pierre, datée de Landerneau, 30, adressée à M. Cadiou, et réclamant une somme d’argent que le directeur avait oublié de lui remettre avant son départ pour Paris.
Mme Cadiou affirme que, par cette lettre, l’ingénieur a voulu écarter les soupçons, car on sait que le crime a été com- mis dans la journée du 30. Il semble encore que l’assassin ait voulu faire croire que le vol était le mobile du crime, car ni le portefeuille ni la montre de la victime n’ont été retrouvés.
Mme Cadiou se trouvait dans un tel état de nervosité et de faiblesse, que le juge a renoncé à la confronter avec M. Pierre. L’ingénieur, toujours très calme, a été reconduit à la maison d’arrêt.


L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 7 février. Les commissaires spéciaux ont fait ce matin, à la Grand Palud, le relevé des lieux avoisinant l’usine, ainsi que de l’endroit où le directeur, M, Cadiou, a été trouvé assassiné.
Ils ont entendu de nouveaux témoignages, entre autres celui de l’encaisseur d’une banque qui, le 31 décembre, s’est présenté trois fois à l’usine sans rencontrer l’ingénieur, M. Pierre.
Ce dernier affirme, au contraire, n’avoir pas quitté l’usine ce jour-là.

10 février 1914 – p. 1

La Mort mystérieuse de M. Cadiou
UNE NOUVELLE PISTE EST SUIVIE

Landerneau, 9 février. Les commissaires spéciaux, qui sont à Landerneau, suivent une nouvelle piste, au sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
Un individu, quelques jours après le crime, a payé une facture de 600 francs à un négociant de Landerneau. Ce dernier l’aurait accusé du crime, et le débiteur aurait montré une vive émotion sans toutefois se défendre. Cet individu habite près de l’usine et se trouvait dans une situation très gênée.

Recherches infructueuses
Un inspecteur de la police spéciale, M. Lemez, et M. Jean Cadiou, frère de la victime, ont effectué des recherches dans le bois avoisinant le lieu du crime, pour retrouver le portefeuille et la montre du directeur de l’usine. On sait que ces objets n’étaient pas dans les vêtements de la victime et que la voyante avait dit qu’ils étaient enfouis près de la fosse où M. Cadiou a été enterré. Les recherches n’ont donné aucun résultat.
Mme Pierre est arrivée ce matin à Landerneau et va se rendre à Brest pour de- mander au juge d’instruction la permission de voir son fils.
Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, MM. Legrand, fondateur de l’usine de la Grande-Palud, Bignard, contremaître de l’usine, et Salliot, ancien comptable. Ces témoins ont fourni des renseignements sur la fondation de la Société, sa situation financière et les relations entre MM. Pierre et Cadiou. L’ingénieur était lié avec le directeur par un contrat lui interdisant, en cas de départ de l’usine de la Grande-Palud, d’exercer sa profession de chimiste dans l’industrie du blanchiment de coton d’ici quinze ans, en France et à l’étranger, parce que M. Pierre avait appris des procédés spéciaux à l’usine, cependant l’ingénieur était engagé dans une industrie similaire du voisinage.

14 février 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE DE LA GRAND’ PALUD
Une perquisition est opérée au domicile de Mme Cadiou

Le parquet de Brest a télégraphié hier au parquet de la Seine pour lui demander de désigner un médecin légiste afin de procéder à la contre-autopsie de M. Cadiou.
M. Lescouvé a commis aussitôt le docteur Paul, qui va se mettre en rapport avec le parquet de Brest pour procéder à cette expertise judiciaire.
D’autre part, sur commission rogatoire de M. Gustave Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, M. Vallet, commissaire de police judiciaire, est allé perquisitionner 80 bis, rue du Cherche-Midi, au domicile de Mme Cadiou.
Le magistrat a saisi de nombreuses lettres, mais aucune n’est de nature à faire tant soit peu la lumière sur cette étrange affaire. La correspondance entre M et Mme Cadiou est simplement affectueuse, elle démontre que nul dissentiment n’existait entre les deux époux. M. Vallet a entendu Mme Cadiou, ainsi que Mme Richard, sa mère, et sa tante, Mme Guillemin, venues toutes deux de Morlaix. L’entretien a roulé sur les relations possibles de ces personnes avec la parente de Pont-à-Mousson, celle qui consulta la somnambule.

15 février 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 14 février.
On annonce que des déclarations importantes viennent d’être faites par le juge de paix de Quimper, ami intime de M. Cadiou. Ce dernier, quinze jours avant sa disparition, aurait confié à son ami qu’il avait à lutter contre des ennemis personnels. Mais, a-t-il ajouté, je ne les crains plus, car je possède contre eux des documents compromettants.
On se rappelle que le portefeuille de M. Cadiou n’a pas été retrouvé dans ses vêtements.
M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, vient de recevoir mandat de perquisitionner aujourd’hui à Landerneau, au domicile de Julia Juzeau, domestique de l’ingénieur Pierre.
Le docteur Paul procédera, mardi matin, à Morlaix, à une nouvelle autopsie du cadavre de M. Cadiou.
Le juge d’instruction a entendu la servante de M. Cadiou : celle-ci a confirmé qu’elle avait vu son maître pour la dernière fois le 30 décembre. Confrontée avec l’ingénieur Pierre, elle a maintenu son affirmation.
Me Henry Raynaud a déposé des conclusions tendant à la mise en liberté provisoire de M. Pierre.
Le juge d’instruction a entendu trois personnes qui déclaraient avoir vu M. Cadiou le 1er janvier, à Morlaix ; ces témoins ont été moins affirmatifs dans le cabinet du juge.
Trois autres habitants de Morlaix, M. Caramour, couvreur, M. et Mme Prigent, ont vu M. Cadiou le premier jour de l’an : leurs déclarations vont être contrôlées.
Le commissaire spécial a perquisitionné au domicile de Mlle Julia Juzeau, domestique de M. Pierre, Aucun papier important n’a été découvert le magistrat a saisi le rasoir de l’ingénieur.

18 février 1914 – p. 1

L’Autopsie révélatrice
M. CADIOU A ÉTÉ TUÉ A COUPS DE REVOLVER
On lui trancha la gorge après la mort

Morlaix, 17 février.
La contre-autopsie du corps de M. Cadiou a été faite, ce matin à huit heures, à la morgue de l’hospice, par le docteur Paul, médecin légiste de la Seine, assisté du docteur Rousseau, médecin légiste de Brest, M. Roger Fachot, avocat général de Rennes, et les Parquets de Brest et de Morlaix étaient présents.
L’examen du cou et de la tête a été particulièrement minutieux ; on a relevé des traces d’ongles sur le cuir chevelu et au cou.
Il résulte des déclarations du docteur Paul, que M. Cadiou a été atteint d’un coup de feu dans la région de la nuque du côté droit ; la balle a suivi la nuque en obliquant de gauche à droite et d’arrière en avant, puis a tranché l’artère carotide droite.
Le docteur Paul a retrouvé la balle, qui est du diamètre de 6 millimètres.
La section de la gorge a été faite après la mort.
Les membres du Parquet ont perquisitionné à Landerneau au domicile de l’ingénieur Pierre, ils ont saisi une carabine de 6 millimètres et un revolver bulldog. Le crime paraît avoir été commis avec un autre revolver appartenant au gardien de nuit de l’usine qui était absent le 30 décembre. Cette arme était placée sous le matelas du gardien.
M. Cadiou a été tué à bout portant et sans doute dans le bois ; il avait alors un capuchon sur la tête, car une trace de balle a été relevée dans ce vêtement.
M. Paulin, commissaire spécial a dès la première heure, de sa propre initiative, interrogé l’ancien gardien de l’usine, M. Bossard. Celui-ci a déclaré que, pour le service de nuit, M. Pierre, lui avait confié un revolver, en lui conseillant de le mettre sous son matelas.
M. Bossard, malade, a été absent de l’usine du 27 décembre au 7 janvier ; il aurait remis le revolver à l’ingénieur sur la demande de ce dernier, le 17 janvier. Cette arme n’a pas été retrouvée au cours de la perquisition faite ce soir au domicile de M. Pierre.

19 février 1914 – p. 1

Où est le revolver du calibre de 6 millimètres que vous avez acheté en juin dernier ?
Telle est la question qui sera posée aujourd’hui à M. Pierre par le juge d’instruction.

Brest, 18 février. L’expertise médico-légale du docteur Paul sur le cadavre de M. Cadiou semble avoir orienté l’instruction vers des directions nouvelles. Toutefois, un mystère angoissant pèse toujours sur cette affaire. Vers quelles surprises nouvelles allons- nous ? Il serait téméraire de s’arrêter à des présomptions changeantes. Les progrès de l’instruction ou les résultats des recherches ne sont pas faits pour atténuer nos hésitations.
Cependant, la question des revolvers est nettement élucidée. Il est établi, on le sait, que M. Cadiou a été tué avec un revolver de 6 millimètres tirant une balle à enveloppe de cuivre. L’arme trouvée chez M. Pierre est celle que le gardien Bossard lui restitua le 17 janvier. Elle est du calibre de 8 millimètres et tire des balles en plomb. Or, il est établi qu’en juin dernier. M. Pierre acheta chez un armurier de Landerneau un revolver du calibre de 6 millimètres et des balles à enveloppe de cuivre. Cette arme n’a pas été retrouvée au domicile de l’ingénieur.
L’examen des papiers
D’autre part, les commissaires de la brigade mobile ont commencé l’examen très complet des papiers restés au domicile du directeur de la Grand-Palud.
Au domicile de M. Cadiou comme à celui de l’ancien maire de Landerneau, chez qui, ce matin, on a saisi des documents se rapportant à l’usine de la Grand-Palud, on au- rait constaté que de nombreux documents furent brûlés quelques jours après la disparition de la victime.
La police recherche la valise de M. Cadiou, dans laquelle se trouveraient des papiers importants. Elle recherche aussi sa bicyclette.
Le juge d’instruction a entendu cet après-midi un notaire de Brest, au sujet de l’usine de la Grand-Palud. Il entend ensuite la somnambule de Nancy, sur les indications de qui fut retrouvé le corps de M. Cadiou.

Nouvel interrogatoire
L’ingénieur Pierre sera extrait demain matin de la prison et comparaîtra devant le juge d’instruction qui doit lui poser la question suivante :
M. Cadiou a été tué par une balle de revolver de 6 millimètres. Où est l’arme de ce calibre que vous avez achetée en juin dernier, et qui n’a pas été retrouvée à votre domicile ?
M. Pierre a déclaré à son avocat qu’il fournirait toutes les explications à ce sujet.

20 février 1914 – p. 1 et 3

L’Assassinat de M. Cadiou
QU’EST DEVENU LE REVOLVER DE L’INGÉNIEUR PIERRE ?
Celui-ci prétend l’avoir vendu à un voyageur inconnu…

Brest, 19 février. L’ingénieur Pierre, interrogé par le juge d’instruction, reconnaît avoir eu en sa possession un revolver de 6 millimètres qu’il a acheté en mai 1912 et des balles blindées correspondant au modèle de l’arme qui a dû servir à tuer M. Cadiou.
M. Pierre déclare avoir vendu cette arme en février ou mars 1913 à un voyageur de commerce dont il ne connaît pas le nom. Ce voyageur devait, dit-il, avoir environ vingt-huit ans, il était vêtu d’un pardessus sombre, il n’avait pas d’échantillons et paraissait représenter des huiles, du savon ou du café.
« J’ai vendu mon revolver à cet inconnu, affirme M. Pierre, parce que le cran de sûreté n’était pas en bon état. »
D’autre part, l’armurier Marie et sa fille, ainsi que la servante de l’ingénieur, ont précédemment certifié que M. Pierre avait acheté cette arme en juin 1913 en même temps que son automobile.
L’ancien gardien d’usine Bossard, entendu par le juge d’instruction, a déclaré qu’il avait restitué le revolver de service à l’ingénieur Pierre, lors de son congédiement.
Il sait que l’ingénieur possédait un autre revolver d’un modèle différent du premier et du calibre de 6 millimètres avec balles blindées.
La confrontation a eu lieu ce soir et a duré trois heures. Bossard a maintenu sa première déclaration :
Quand l’ingénieur, a-t-il déclaré, me remit, en juillet dernier, le revolver de garde, il me dit : « J’en ai un autre. » En effet, les livres de l’armurier de Landerneau témoignent l’achat d’une arme de 6 millimètres au mois de juin.
M. Pierre croit avoir dit à Bossard, « j’ai une carabine. »
L’accusé conserve un calme extraordinaire.


L’AFFAIRE CADIOU
Une mauvaise journée pour l’ingénieur Pierre

Brest, 19 février. Cet après-midi, tandis qu’on interrogeait l’ingénieur Pierre, le bruit s’est répandu en ville qu’il s’était suicidé. Il n’en est rien : l’ingénieur, très abattu, a quitté le palais de justice vers huit heures.
MM. Mennissier [Mennessier] et Paulin, commissaires spéciaux, viennent d’établir par une enquête faite à Landerneau que M. Pierre a acheté deux revolvers à la même époque, dont un en donnant le nom de Bignard, contre-maître d’usine.
Les points de comparaison invoqués par l’ingénieur au sujet de l’achat d’un revolver de 6 millimètres ont été reconnus inexacts. Toute l’attention de la police spéciale est maintenant portée sur le mobile du crime et la possibilité d’une complicité.

21 février 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 20 février. M. Jean-Marie Cadiou, frère du directeur de l’usine de la Grand-Palud, a été entendu ce matin par le juge d’instruction. Il a précisé certains détails relatifs à la lettre que lui envoya une de se parentes, après avoir consulté une somnambule à Nancy. Cette lettre lui permit de découvrir facilement le lieu où était enterré le cadavre de son frère. M. J.-M. Cadiou a également fait au juge d’instruction le récit de la découverte du cadavre.
Demain, le juge entendra la somnambule de Nancy.

22 février 1914 – p. 1 et 3

L’Assassinat de M. Cadiou
Malgré la déposition de la somnambule extra-lucide, la façon dont on découvrit le cadavre demeure mystérieuse.

Brest, 21 février. Le juge d’instruction a entendu ce matin successivement Mme Sainpy, parente de Mme Cadiou, et la veuve Hoffmann, la somnambule de Nancy qui indiqua l’endroit où était caché le corps de l’ingénieur.
Mme Sainpy a répété au juge qu’elle était allée consulter Mme Hoffmann, et que celle-ci, dans le sommeil hypnotique, lui avait donné des indications précises sur l’assassinat de M. Cadiou et particulièrement le signalement de l’assassin et le lieu où avait été enfoui le cadavre.
Mme Hoffmann, de son côté, a déclaré ne pas se souvenir, rien ne subsistant, à l’état de veille, du sommeil hypnotique.
Le juge a entendu Mme Richard, mère de Mme Cadiou, et Mlle Guillemin.
Mme Richard a déclaré que, à l’insu de sa fille, elle a pris une paire de gants ayant appartenu au disparu et les a remis à Mlle Guillemin, qui les a expédiés à Mme Sainpy. Ces objets ont permis à la voyante de Nancy de fournir ses extraordinaires révélations.
On n’a pu encore élucider, de façon certaine, à la suite de quelles circonstances le corps a été découvert.
Sur des indications fournies à la police spéciale, le commissaire M. Paulin et l’inspecteur Lemez, aidés de plusieurs ouvriers, ont effectué des recherches dans le bois près de l’endroit où a été enfoui le cadavre de M. Cadiou. Des dragages ont été repérés dans le ruisseau longeant le taillis. On recherchait le revolver, instrument du crime, et les outils qui ont servi à l’enfouissement. Ces recherches sont demeurées sans résultat.
D’autre part, le bruit a couru que certains documents du dossier de l’affaire avaient disparu du cabinet du juge d’instruction et que toutes les serrures des portes du Parquet allaient être changées. Il est exact que l’on va poser huit nouvelles serrures, mais le juge affirme qu’aucun papier n’a disparu.
EN 3 PAGE : Une nouvelle charge contre l’ingénieur Pierre.

L’AFFAIRE CADIOU
Le voyageur dont parlait M. Pierre est retrouvé ; il n’acheta pas le revolver.

Rennes, 22 février. L’Ouest-Éclair publiera aujourd’hui la note suivante :
Jeudi dernier, 19 février, arrivait à Dinan (Côtes-du-Nord), venant de Guingamp, un voyageur de commerce, Léopold Thévenot, qui descendit dans un hôtel où il s’inscrivit comme étant originaire du département de l’Ariège.
Aujourd’hui, à la table de l’hôtel, il se reconnut comme étant le voyageur auquel M. Pierre avait montré le revolver. Il a ajouté qu’il avait tiré avec ce revolver plusieurs balles dans le jardin du Moulin, à une date qu’il place entre le 1er et le 5 janvier.
Par contre il a affirmé n’avoir pas acheté le revolver.
M. Thévenot a écrit au juge d’instruction de Brest pour lui demander à être entendu par commission rogatoire.

23 février 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU
Les amis de M. Pierre offrent une prime au voyageur inconnu, s’il se fait connaitre

Brest, 22 février.
Les amis de la famille de l’ingénieur Pierre offrent une prime de 500 francs au voyageur de commerce qui, de passage à Landerneau, a acheté un revolver Hammerless de 6 millimètres à M. Pierre, ingénieur de l’usine de la Grand-Palud.
Cette vente, affirment les membres de la famille Pierre eut lieu en mars 1913 dans le jardin du moulin.
On donne les détails suivants au sujet de la lettre concernant la seconde autopsie de M. Cadiou et que le docteur Paul trouva lundi dernier en arrivant à Morlaix, c’est-à-dire avant l’autopsie.
Cette lettre anonyme marquait la déception qu’avait causée la première autopsie, donnait des explications techniques sur la façon dont il fallait procéder et l’indication précise que, dans la nuque, on trouverait la marque du crime.
On sait qu’une balle fut trouvée dans le cou de M. Cadiou.
La lettre a été donnée par le docteur Paul au parquet général qui l’a transmise à la brigade mobile.

25 février 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 24 février. L’instruction de l’affaire Cadiou va subir un temps d’arrêt. Le juge doit, en effet, attendre le résultat de certaines expertises qu’il a ordonnées.
M. Pierre ne sera pas interrogé à nouveau avant huit jours.

26 février 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU
Les témoins de Morlaix se trompent-ils de date ?

Brest, 25 février.
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a pris connaissance du dossier de l’affaire Cadiou, relatif aux dépositions des personnes qui disent avoir vu le directeur à Morlaix le 1er janvier. Parmi celles-ci figure le témoignage de l’adjudant des pompiers de la ville, qui affirme avoir reconnu M. Cadiou sur la place de Morlaix après l’aubade que les pompiers vinrent lui donner le 1er janvier.
Mais le juge estime que tous ces témoins font confusion ; en raison des trois jours de fête de Noël et du jour de l’an.
Le juge d’instruction a entendu M. Vichot, avoué, ami de la famille Cadiou qui a précisé que M. Cadiou était bien le 27 décembre à Brest.
Demain, M. Pierre sera confronté avec sa domestique, Mlle Julia Juzeau, et l’armurier de Landerneau, au sujet de la date de l’achat du revolver de 8 millimètres.

28 février 1914 – p. 1

AUXILIAIRES DE LA JUSTICE

Il y en a eu de bonnes dans les drames d’Ambigu.
« … Richelieu revient au pouvoir, alors les têtes des plus nobles gentilshommes de France vont recommencer à rouler sous la hache. »
« Le mari de la comtesse a péri de mort violente sur l’échafaud. »
« Monsieur le juge, je voudrais, avant de vous répondre, consulter une somnambule. »
Soit. A huitaine pour l’audition du témoin.
Mais ceci n’appartient pas en propre au mélo, car nous le retrouvons textuellement dans la fameuse affaire Cadiou.
Les gendarmes, qui avaient une médiocre confiance dans les diseuses de bonne aventure confiées à leur surveillance sur le champ de foire, restent tout épatés lorsque le juge leur dit :
-Introduisez la somnambule.
Cependant la déposition de la voyante est écoutée au sérieux et consignée dans les procès-verbaux. J’entends bien que le magistrat entend peut-être en faire état pour établir certaines responsabilités, mais l’admission du somnambulisme dans la procédure inaugure pourtant de singulières pratiques judiciaires.
Aurons-nous des dames de Thèbes assermentées près les cours et tribunaux ?
Le président commandera-t-il : « Passez-moi le code et le marc de café » ?
Mais la justice n’en serait peut-être pas plus mal rendue.
Et quoi d’étonnant, puisque le tribunal passe pour pratiquer le somme, qu’il use des somnambules. CHARLES MARTEL.

1er mars 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 28 février. Le juge d’instruction a entendu M. Huet-Kerbriant, avocat, et le docteur Proug [Prouff], de Morlaix, amis de M. Cadiou. Ils ont déclaré que le 11 janvier, le contremaître de l’usine, M. Bignard, leur avait rapporté que dans la matinée du 30 décembre, M. Cadiou eut une vive altercation avec l’ingénieur Pierre et que depuis cette date, il ne revit pas son directeur. M. Bignard, interrogé, affirme que cette altercation remonte à plusieurs mois. Les témoins de Morlaix persistent dans leurs déclarations.
Après les confrontations, il a été établi que l’altercation entre MM. Cadiou et Pierre a bien eu lieu vers septembre.
Avant sa mort, le directeur avait appris, à Paris, que M. Pierre avait écrit à l’inspecteur général des poudres et salpêtres, M. Barral, pour dénoncer à celui-ci certaines malfaçons.
M. Cadiou, en rentrant à l’usine par le train du matin, rencontra d’abord le contremaitre Bignard et ne lui cacha pas, dans un moment de colère, que M. Pierre ne resterait pas longtemps à l’usine ; il vit ensuite l’ingénieur et eut avec lui de vives explications.
M. Pierre, confronté, a reconnu les faits.

5 mars 1914 – p. 1

L’Affaire Cadiou
Une confrontation entre le juge de paix de Landerneau et M. Pierre ne donne aucun résultat.

Brest, 4 mars.
L’instruction de l’affaire Cadiou traine en longueur. Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Freund, juge de paix de Landerneau, qui déjeuna avec M. Cadiou le 27 décembre. Il ignore si l’usiner de la Grande-Palue se rendit à Morlaix l’après-midi. M. Freund devait diner avec M. Cadiou le 28 et ne le put parce que M. Cadiou alla à Cléder. M. Freund fit surveiller discrètement Pierre le jour de la découverte du cadavre pour qu’il ne prit point la fuite, car il le soupçonnait.
La confrontation de M. Freund et Pierre qui a eu lieu ensuite n’a rien donné.
Le maréchal des logis de gendarmerie de Landerneau a déposé que le 4 février, jour de la découverte du cadavre, il fut prévenu à onze heures presque simultanément par la fille de la débitante de Quémener et par M. Jean-Marie Cadiou. Il confirme au juge l’attitude empressée de l’ingénieur Pierre qui l’aida à déterrer le cadavre et prit soin de laver à grande eau la pèlerine de caoutchouc placée sous le corps de M. Cadiou.
M. Pierre, confronté, ne dément aucun des faits rapportés par le brigadier et il conserve tout son calme.

6 mars 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 5 mars.
M. Sébille, contrôleur général du service des recherches judiciaires, qui a pris la direction des recherches de l’affaire Cadiou, a passé la journée d’aujourd’hui à Landerneau et à l’usine de la Grand’-Palud ; il sera demain à Brest.
Me Feillard, avocat-conseil de M. Pierre, ingénieur, a déposé aujourd’hui entre les mains du juge d’instruction une nouvelle demande de mise en liberté provisoire de son client.
M Feillard, dans ses conclusions, fait observer que M. Pierre ne saurait être maintenu en état d’arrestation pour l’assassinat qu’on l’accuse d’avoir commis le 30 décembre, alors que des témoins affirment avoir rencontré M. Cadiou le 31 décembre ou le 1er janvier, à Morlaix,

7 mars 1914 – p. 1

UN PERSONNAGE INCONNU
SEMBLE FORT BIEN RENSEIGNÉ SUR L’AFFAIRE CADIOU
La justice, qui voudrait bien le connaître, fait appel aux lumières de M. Sébille.
La liberté provisoire est refusée à Pierre

Brest, 6 mars.
Me Feillard, défenseur de l’ingénieur Pierre, avait adressé au juge d’instruction une demande de mise en liberté provisoire. L’avocat appuyait sa demande sur les témoignages des personnes qui prétendent avoir vu M. Cadiou à Morlaix après le 30 décembre.
Dans ses conclusions, l’avocat disait notamment :
La déclaration de Cabon devant le juge d’instruction de Morlaix est formelle. Il connaissait M. Cadiou depuis de nombreuses années, et le 1er janvier, vers neuf heures du matin, il l’a rencontré quai du Viaduc, à Morlaix. Il affirme avoir dit à M. Cadiou : Bonjour, monsieur Cadiou.
Ce dernier lui répondit :
Bonjour, Cabon.
L’adjudant Caramour, à la même heure a rencontré M. Cadiou en costume de cycliste, costume également indiqué par le facteur Cabon.
Que reste-t-il, dans ces conditions, des faibles présomptions d’accusation relevées contre Pierre ? Qu’importe que Cadiou soit venu pour la dernière fois à la Grand-Palud le 29 ou le 30 décembre, et qu’il ait été vu ou non en compagnie de Pierre l’un de ces jours, puisque, aujourd’hui, nous avons la certitude qu’il était en vie le 1er janvier, et qu’il n’a pu être assassiné le 30 décembre à la Grand Palud ?
Puis, parlant du revolver et de l’erreur de M. Pierre sur la date de l’achat, Me Feillard continuait :
Pourquoi ne pas admettre que ses souvenirs étaient imprécis sur ce point ? La vente de son revolver à un de ces voyageurs qui parcourent constamment la campagne n’a rien d’invraisemblable. Pierre était mécontent de son revolver. Il le démontait, suivant la déclaration de Mlle Julia Juzeau. Il est donc très naturel qu’il s’en soit débarrassé. Et parce qu’on n’a point encore retrouvé le Voyageur qui est mort ou n’a pas lu les journaux – il n’en résulte pas que Pierre soit de mauvaise foi.

Et, ayant déclaré que M. Pierre n’avait aucun intérêt apparent à faire disparaître M. Cadiou, le défenseur concluait :
D’autre part, les révélations de la somnambule, la découverte du cadavre, la lettre écrite au docteur Paul depuis l’arrestation de l’ingénieur, tout cela ne semble-t-il pas mystérieux et ne permet-il pas de supposer que la justice s’égare en accusant Pierre, et que les coupables sont, à l’heure actuelle, en liberté ?
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, ne s’est pas laissé convaincre par toutes ces raisons, et a rejeté cette demande de mise en liberté provisoire. L’ordonnance du juge d’instruction porte qu’il ne peut être fait droit aux conclusions de l’avocat, attendu que les papiers saisis chez l’ingénieur, toujours sous scellés, n’ont pas été examinés, et que le rapport sur la contre-autopsie du docteur Paul n’est pas encore parvenu au Parquet.
D’ailleurs, le juge d’instruction vient de commencer le dépouillement des papiers saisis à l’usine de la Grand’Palud et au domicile de l’ingénieur Pierre ; celui-ci assistait à la levée des scellés.

L’arrivée de M. Sébille
D’autre part, M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires, parti brusquement de Paris, comme nous l’avons annoncé, est arrivé ce matin. Il a eu une longue entrevue avec le sous-préfet. M. Sébille vient de rendre compte des recherches effectuées par la police spéciale et la brigade mobile, au sujet de l’affaire Cadiou, et juger si, pour son éclaircissement, il est nécessaire de faire appel à la Sûreté générale de Paris.
Bien que l’on observe, au sujet de la venue de M. Sébille, une certaine discrétion et qu’on ne parle que de vagues éclaircissements, le déplacement du contrôleur général des recherches paraît avoir une claire signification.
Depuis le début de l’instruction, il est, dans la coulisse, un personnage énigmatique, qui est l’auxiliaire précieux, mais insaisissable, de la justice.
N’est-ce pas lui qui souffla à la pythonisse de Nancy ses inspirations si précises ? N’est-ce pas lui qui par cette intermédiaire dévouée indiqua l’endroit où était enfoui le corps de l’infortunée victime ? Ne doit-on pas également, à ce mystérieux indicateur, les résultats de l’autopsie dernière et, sans mettre en doute la rigueur scientifique des investigations du médecin légiste Paul, n’est-il pas permis de supposer qu’il a été, lui aussi, inspiré par ce précieux et dévoué collaborateur ?
Il est évident que la justice aurait intérêt à causer avec cet inconnu, à saisir cette ombre fuyante qui donne, au troublant mystère de ce crime, un aspect plus tragique…
Et, par-là, nous nous expliquons le déplacement de M. Sébille. Ses recherches auront une influence décisive sur la suite de l’affaire si, enfin, le personnage si bien renseigné dont nous parlons ne peut lui échapper.
Plus que Mme Camille, plus que le docteur Paul, sans doute, le juge d’instruction saurait apprécier la saveur de ses propos et la valeur de ses renseignements.
On assure que la police de la brigade mobile serait, dès aujourd’hui, sur la trace de l’obsédant personnage.

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 6 mars.
D’accord avec Me Henri Robert, qui est chargé de la défense de M. Pierre, Me Feillard, avocat-conseil, ira faire opposition à l’ordonnance du juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
La chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes devra statuer sur cette opposition.

8 mars 1914 – p. 1 et 3

Le Mystère Cadiou
LE MANUFACTURIER ÉTAIT-IL A MORLAIX LE 31 DÉCEMBRE ?
Un Témoin affirme, un autre dément.

Brest, 7 mars.
Le juge d’instruction a fait appeler ce matin M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, qui affirmait, ces jours derniers, avoir salué M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix, le 31 décembre, à six heures du soir. M. Nicolas a maintenu énergiquement ses affirmations et donné au juge ses points de repère.
Si réellement M. Cadiou était à Morlaix le 31 décembre, où le directeur de la Grand’Palud a-t-il passé la nuit du 30 au 31 décembre ? Toutes les recherches effectuées jusqu’à présent n’ont pu l’établir. Mais d’autre part, Mme Zaccone, tante de Mme Cadiou, entendue l’après-midi par le juge d’instruction, a confirmé que, chaque fois que son neveu venait à Morlaix, il ne manquait pas de lui faire visite. Or, elle a vu M. Cadiou le 25 décembre pour la dernière fois ; elle est donc persuadée qu’il n’est pas revenu à Morlaix le 31.
Le voyageur de commerce, M. Thévenot, qui a vu, étant à l’usine de la Grand’Palud, l’ingénieur Pierre s’exercer à tirer avec un revolver de 6 millimètres, est arrivé ce soir et va être entendu par le juge d’instruction. Me Feillard, avocat de M. Pierre, a eu communication d’une lettre que vient de recevoir l’ingénieur. Cette lettre est signée Boulier, facteur receveur des postes à Blincourt (Oise). Le signataire regrette que le secret professionnel lui interdise de pro- clamer l’innocence de M. Pierre et, en même temps, d’empêcher une erreur judiciaire dans l’affaire Cadiou.


L’AFFAIRE CADIOU

Brest. 7 mars.
La déposition attendue de M. Thévenot, représentant en huiles, qui avait offert de témoigner, n’a apporté aucun éclaircissement dans l’affaire Cadiou. M. Thévenot a dit qu’il avait vu M. Pierre tirer des coups de revolver dans son jardin, mais qu’il ne lui proposa pas d’acheter son arme et que d’ailleurs cette visite eut lieu le 22 juin.
On sait que M. Pierre affirme avoir vendu l’arme en juillet à un voyageur de commerce inconnu. Sa famille a fait savoir qu’elle offrait 500 francs à ce voyageur s’il consentait à se faire connaître.
M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires, a quitté Brest pour Rennes, après avoir fait une minutieuse enquête sur les opérations de la police spéciale de Brest et des inspecteurs de la brigade mobile dans l’affaire Cadiou.
M. Sébille a donné mission aux nouveaux commissaires de la brigade mobile de Rennes d’éclaircir le drame de la Grand’Palud concurremment avec la police spéciale de Brest.

9 mars 1914 – p. 1

On va tâcher de reconstituer l’emploi du temps de M. Cadiou

Brest. 8 mars.
En présence des témoignages de plusieurs personnes, qui ont vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix, M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, va tâcher de re- constituer tout l’emploi du temps de M. Cadiou avant sa disparition.
Il commencera demain par entendre les deux sœurs de la victime. M. Cadiou était allé leur rendre visite le 27, à Cléder, localité située à 33 kilomètres de Morlaix.
L’ancien gardien de l’usine, M. Bossard, déclare avoir vu le directeur le 27 décembre à sept heures du soir à la gare de Landerneau, à l’arrivée du train de Morlaix.

10 mars 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE CADIOU
Une émouvante confrontation du frère de la victime et de l’ingénieur Pierre
ELLE NE DONNE D’AILLEURS AUCUN RÉSULTAT

Brest, 9 mars.
Le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, poursuivant l’enquête sur l’emploi du temps de M. Cadiou avant sa disparition, a entendu les deux sœurs du directeur qui habitent Cléder, sur la ligne de Morlaix à Saint-Pol-de-Léon ; elles ont affirmé que leur frère avait passé avec elles la journée du dimanche 28 décembre et qu’il était rentré le soir à Landerneau.
M. Bossard, gardien de l’usine de la Grand Palud, a été également entendu par le juge d’instruction ; il a fourni des détails précis qui établiraient d’une façon formelle que M. Cadiou était allé à Morlaix le 27 décembre, et était revenu à Landerneau, à 7 heures du soir.
M. Bidard de la Noë va faire appeler M. Boulier, facteur receveur de Blincourt, qui a écrit à l’ingénieur Pierre une lettre lui annonçant qu’il pourrait faire éclater son innocence, s’il n’était pas retenu par le secret professionnel.
Le docteur Prouff de Morlaix, affirme ne pas être l’auteur de la lettre anonyme reçue par le docteur Paul, médecin légiste qui avait été commis pour pratiquer la seconde autopsie de la victime.

Émouvante confrontation
Le juge a ensuite procédé à une émou- vante confrontation entre Jean-Marie Cadiou et l’ingénieur Pierre, et comme ce dernier manifestait à nouveau son intention de dire tout ce qu’il savait sur le fonctionnement de l’usine de la Grand Palud, Jean-Marie Cadiou l’a accusé de vouloir créer une diversion, et a ajouté :
Parlez, dites ce que vous voudrez, salissez une famille, après avoir trahi et dénoncé mon frère. Je vous poursuivrai cependant jusque dans vos derniers retranchements. Vous avouerez, ou vos complices vous dénonceront, mais soyez certain que l’heure de l’expiation sonnera pour vous.
Après s’être attaché à démontrer la haine dont l’ingénieur poursuivait son directeur, M. Cadiou s’est écrié :
– C’est vous qui avez assassiné mon frère : j’aurai votre tête et celle de vos complices !
Pierre est devenu très pâle, mais a conservé son calme, et c’est avec la plus vive énergie qu’il a de nouveau déclaré être innocent.

11 mars 1914 – p. 1

VOUS JUREZ DE DIRE TOUTE LA VÉRITÉ

Pauvre Vérité, quelle peine tu as à sortir de ton puits.
Tous les jours, dans l’affaire Cadiou, c’est un « sensationnel coup de théâtre ».
Et c’est tout simplement un témoin qui se décide à déposer selon sa conscience.
L’effort n’est pas mince ni médiocrement méritoire. Mais quelle triste idée il donne du témoignage humain et de la façon dont il est reçu. Tantôt c’est un honnête négociant qui se rappelle avoir vu la victime parfaitement en vie, trois jours après la date de son assassinat. Sans doute va-t-il clamer le fait et rendre un innocent à la liberté. Mais il se rappelle aussi « que d’autres témoins, qui étaient venus affirmer avoir rencontré M. Cadiou, avaient été tournés en ridicule et avaient vu traiter leurs déclarations d’absurdes ». Et il lutte contre l’obsession, et il prend conseil d’un avocat, et c’est seulement sur l’avis de l’homme de droit qu’il se décide à faire son devoir.
Tantôt, et c’est mieux, il s’agit d’un voisin qui avait affirmé avoir vu l’assassiné se diriger avec son prétendu assassin, l’ingénieur Pierre, vers le petit bois où, selon les somnambules et les magistrats, il avait trouvé la mort. Mais d’autres observent qu’à l’heure indiquée, le voisin était, non pas à la Grand’Palud, mais à Landerneau, et alors il se rétracte, avouant n’avoir rien vu du tout. « J’ai eu plusieurs fois l’intention d’aller déclarer mon erreur au Parquet ; seule la crainte d’être inquiété m’a retenu. »
Ah ! ce n’est pas impunément que l’on quitte la situation si considérée de témoin à charge… Et nous comprenons qu’il ait peur d’être inquiété, celui qui, par besoin de dire le vrai, démontre que la justice s’est engagée à faux.
N’importe. Tout cela plaide d’assez troublante façon contre les arrêts irréparables, et répond plutôt sévèrement à ceux qui réclament une procédure expéditive, une répression aussi prompte qu’implacable. Ne nous conseil- laient-ils pas, puisque les magistrats ne nous protègent pas, de nous défendre nous-mêmes ? Ce qu’ils vous auraient lynché l’ingénieur Pierre ! CHARLES MARTEL.

12 mars 1914 – p. 1

Les Obscurités de l’Affaire Cadiou
C’est bien une balle de 6 mm qui tua l’usinier
Un voyageur acheta un revolver, mais… en 1912.

Brest, 11 mars.
Le mystère de l’affaire Cadiou reste toujours troublant. L’instruction n’avance que d’un pas incertain ou revient sur ses premières hypothèses.
On disait, dans l’après-midi, que la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou, lors de la seconde autopsie, était une balle blindée de nickel, pour browning de 6 millimètres 35 et que l’ingénieur Pierre n’avait eu en sa possession qu’un revolver de 6 millimètres, avec lequel le projectile ne pouvait être tiré.
On peut affirmer que la balle qui a tué M. Cadiou est une balle ordinaire de 6 m/m avec chemise de cuivre ; la trace rouge cuivre se remarque encore sur le projectile très aplati retrouvé à l’autopsie.
Le revolver que M. Pierre a acheté chez l’armurier Marie, de Landerneau, tirait une balle semblable.
L’ingénieur a dit qu’il avait vendu son arme à un voyageur de commerce en mars 1913, alors que l’armurier Marie continue d’affirmer que M. Pierre la lui acheta au mois de mai suivant.
Ce voyageur paraît être M. Meslay, représentant d’une maison de Pré-en-Pail (Mayenne).
Les indications fournies par M. Pierre, relativement à la vente de son arme, sont exactes, quant à la profession de l’acheteur et au prix de vente, mais M. Meslay, qui voyage actuellement dans l’Orne et non en Amérique du Sud, comme on l’a dit, place son achat en janvier 1912.
En attendant que la Chambre des mises en accusation statue à son tour sur la demande de mise en liberté provisoire formulée par l’avocat de M. Pierre, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, va s’occuper de classer et d’inventorier les pièces du volumineux dossier qu’il a réuni sur la mort de M. Cadiou.
Dans le pays, M. Pierre a toujours ses partisans et ses adversaires, ceux-ci voyant des preuves de culpabilité où ceux-là trouvent d’indiscutables témoignages d’innocence…
Que nous apportera demain ? Cette affaire a été, jusqu’à ce jour, si riche d’événements imprévus, qu’on peut s’attendre aux choses les plus extraordinaires, même à de décisives clartés.

13 mars 1914 – p. 1

Le Mystère Cadiou
Une nouvelle phase de l’enquête
Suicide ?… Crime simulé ?… Drame passionnel ?…

Brest, 12 mars.
Le parquet attend l’arrivée du rapport du docteur Paul sur la seconde autopsie de M. Cadiou, pour être fixé sur le genre de mort du directeur.
A l’heure actuelle, en effet, certaines personnes se demandent s’il y a eu crime ou suicide avec crime simulé.
On déclare qu’il serait possible que l’instruction enquêtât sur la mort de cette jeune dactylographe de Quimper qui passa la nuit du 31 décembre à Morlaix et dont le cadavre fut retrouvé dans la rivière le 10 février.

15 mars 1914 – p. 1

Le Mystère Cadiou
LACUNES ET CONTRADICTIONS TEL EST TOUJOURS LE BILAN DE L’ENQUÊTE

Brest, 14 mars. M. Bignard, l’ancien contremaître l’usine de la Grand’Palud, continue à affirmer avoir vu le 30 décembre, à onze heures du matin, M. Cadiou et M. Pierre quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin à travers les sentiers du bois.
Les dernières perquisitions faites chez le directeur de l’usine de la Grand’Palud ont démontré que les trois pardessus que possédait M. Cadiou à l’époque de sa mort, étaient dans sa garde-robe. D’autre part, M. Cadiou lisait habituellement plusieurs journaux chaque jour ; les derniers numéros trouvés dans les poches de ces par-dessus portent la date du 28 décembre.
Les recherches faites pour retrouver le revolver de 6 millimètres avec lequel M. Cadiou a été tué demeurent sans résultat. Il paraît certain que le directeur avait, lui aussi, un revolver.
Les premières perquisitions faites à son domicile n’ont rien révélé ; de nouvelles recherches vont être opérées.
L’ouvrier Bossard, qui a fait plusieurs révélations sur l’affaire Cadiou, a quitté. Il y a deux jours, le bassin de radoub du port de commerce, où il travaillait à bord d’un navire en réparation.
Ses camarades de travail déclarent que Bossard affirmait que l’ingénieur Pierre est innocent, qu’il lui suffirait de dire un mot pour le prouver, mais qu’il ne dirait rien par suite d’un ressentiment.
Ses camarades ajoutent qu’avant la dé- couverte du cadavre de M. Cadiou, Bossard disait déjà qu’il y avait eu crime ; Bossard manifestait l’intention de partir pour le Canada et apprenait l’anglais à cet effet.

16 mars 1914 – p. 1

Le Mystère Cadiou

Brest, 15 mars.
Le procureur de la République a reçu ce matin le dossier du juge d’instruction de Clermont, relatif aux déclarations du facteur Boulier. Des commissions rogatoires vont être lancées aujourd’hui en vue d’entendre la personne signalée par Boulier et qui, le 4 janvier, aurait rencontré M. Cadiou à la gare Saint-Lazare.
On assure qu’un sénateur du Finistère aurait déclaré à un ancien fonctionnaire qu’un de ses amis avait rencontré M. Cadiou à Paris le 5 janvier.
Bossard l’ancien garde de l’usine de la Grande-Palud, a regagné son ancien domicile de Saint-Divy.
Il se refuse à toute interview.

20 mars 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 19 mars.
Sur l’ordre de M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, les commissaires de la brigade mobile de Rennes ont été chargés d’obtenir des précisions sur divers points de l’enquête concernant l’affaire Cadiou.
Ils ont interrogé une vingtaine d’ouvriers de l’usine de la Grand Palud à l’effet de savoir s’ils avaient vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre sortir ensemble le 30 décembre.
Tous ont aperçu le directeur rentrer à l’usine à neuf heures du matin, mais aucun ne l’a vu sortir à onze heures avec l’ingénieur Pierre.
Brest, 19 mars. Une nouvelle enquête a établi que M. Pierre a bien acheté un revolver à Landerneau en 1913 et non en 1912.
Cet achat a eu lieu dans le courant du mois de mai 1913, après une tentative d’effraction du coffre-fort de l’usine, et quelques jours après le cambriolage du château de Bon-Repos avoisinant le bois de la Grande Palud.
Les commissaires de la brigade mobile ont ouvert aujourd’hui le coffre-fort de l’usine qui ne renfermait que des reçus et des traites de 1912 à 1914.

27 mars 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 26 mars.
Les commissaires de la brigade mobile ont reçu aujourd’hui un important témoignage, celui de M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, qui, dans la nuit du 27 au 28 janvier, a vu une automobile passer devant sa maison, vers une heure du matin. La voiture venait de la direction de Morlaix et suivait la route de Brest qui passe devant l’usine de la Grand’Palud : elle repassa à toute vitesse à 3 heures, se dirigeant vers Morlaix.
Le 27 janvier étant jour de foire à Commana, on peut rapprocher les déclarations de M. Lemeur de celles de Mme Lequerre, débitante à Guipavas, qui affirme que deux fermiers de cette commune revenant de la foire de Commana lui ont dit avoir rencontré, vers deux heures du matin, une automobile arrêtée sur la route, juste en face de l’endroit du bois où le cadavre de M. Cadiou a été trouvé enfoui.
L’hypothèse de l’assassinat de M. Cadiou, loin de Landerneau, et de son transport dans une automobile près du moulin, devient de moins en moins invraisemblable, si l’on se rappelle que le cadavre, quand il a été retrouvé dans le bois, le 5 février, ne paraissait être enterré que depuis quelques jours.

28 mars 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Rennes, 27 mars.
La chambre des mises en accusation de la cour d’appel était, on le sait, saisie de la demande de mise en liberté provisoire introduite par l’ingénieur Pierre, repoussée par le juge d’instruction qui informe sur l’affaire Cadiou. Cette chambre a rendu hier soir un arrêt qui maintient la détention de l’inculpé.

29 mars 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 28 mars.
La cour d’appel de Rennes retourne aujourd’hui au parquet de Brest, le dossier de l’affaire Cadiou, après avoir rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre.
Dès lundi prochain, le juge d’instruction va continuer son enquête et entendra les témoins de Morlaix qui affirment avoir vu M. Cadiou le 1er janvier à Saint-Pol-de-Léon.
D’autre part, le procureur de la République attend les résultats de la commission rogatoire adressée à Paris aux fins d’entendre le général Gaudin, sur la disparition de certaines fournitures destinées à la poudrerie d’Angoulême.
Les perquisitions faites à l’usine de la Grand Palud ont établi que toute la comptabilité de M. Cadiou avait disparu depuis 1912.

1er avril 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 31 mars.
Le procureur de la République, après avoir conféré avec le procureur général de la cour d’appel de Rennes, va continuer l’instruction de l’affaire Cadiou, dès que le dossier sera de retour de la chambre des mises en accusation.
Mme Cadiou sera convoquée pour être confrontée avec l’ingénieur.
Divers témoins de la Grand Palud qui ont rétracté leurs premiers témoignages et qui innocentent ainsi M. Pierre, seront de nouveau entendus.
D’autre part, on assure qu’un avocat de Brest est en possession d’un dossier rédigé par M. Cadiou et comprenant une cinquantaine de pièces démontrant, parait-il, le non-fondé des dénonciations de l’ingénieur Pierre.
Le 15 septembre, le directeur de l’usine de la Grand’Palud adressa au ministère de la Guerre une lettre et des documents qui devaient le réhabiliter. Mais ce dossier a disparu et le contrôleur général de l’armée, M. Claerbout, qui le 15 février enquêta à la Grand Palud, n’en trouva aucune trace.
L’avocat connaît seul le contenu des pièces du dossier, mais il déclare être lié par le secret professionnel et refuse de parler avant d’y avoir été autorisé par Mme Cadiou.
Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, vient d’écrire à celle-ci lui demandant de délier l’avocat du secret professionnel.

2 avril 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 1er avril.
En attendant sa prochaine confrontation avec Mme Cadiou, M. Pierre conserve, dans sa prison le plus grand calme et proteste avec énergie contre le vol des documents de l’usine, dont il accuse la famille Cadiou.
Il importe de signaler que M. Pierre a lavé le manteau en caoutchouc dont le cadavre du directeur était recouvert, lorsqu’on le trouva dans le bois, cet acte, qui pouvait être une charge contre l’ingénieur, a été accompli sur la demande des magistrats instructeurs en raison de l’état du manteau, qui était recouvert de boue.
Il est établi maintenant que c’est bien dans la nuit du 27 au 28 janvier que deux marchands de bestiaux aperçurent une lumière dans le bois de la Grand Palud.
Si cette lumière a été celle qui servit à l’enfouissement de M. Cadiou, l’assassinat du directeur de l’usine ne saurait plus être placé le 30 décembre : d’autre part, on se souvient que M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau affirme que, dans cette nuit du 27 au 28 janvier dernier une automobile a passé et repassé devant chez lui à une heure d’intervalle.

3 avril 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 2 avril. M. Guillemart [Guilmard], procureur de la République, a reçu, ce matin, par la poste, le volumineux dossier de l’affaire Cadiou, retour de la chambre des mises en accusation de Rennes, qui a rejeté la demande de mise en liberté provisoire formulée par l’ingénieur Pierre. L’instruction va reprendre et, dès demain, de nouveaux témoignages seront entendus.
L’avocat de M. Pierre a pris connaissance du dossier de l’affaire Cadiou et des conclusions du procureur général rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
Dans ces conclusions, il semble qu’on ait négligé les témoignages du 7 mars affirmant que M. Cadiou était, le 1er janvier à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon.
La défense attache une grande importance à ces déclarations et, comme l’accusation fixe au 30 décembre l’assassinat de M. Cadiou, elle va demander au juge d’instruction d’entendre ces nouveaux témoins.

4 avril 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

M. Pierre a été extrait à six heures de la prison de Bouguen et amené dans le cabinet du juge d’instruction, où un nouvel interrogatoire a eu lieu en présence de Me Feillard, avocat.
Avant de soumettre à une expertise la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou et un échantillon de revolver, le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, a demandé à M. Pierre si ce revolver était semblable à celui qu’il avait acheté à Landerneau et revendu à un voyageur de commerce inconnu.
L’inculpé, avec un grand calme, a reconnu la similitude du modèle.
Interrogé ensuite sur le costume qu’il portait le 30 décembre et qui, dit-on, n’aurait pas été retrouvé, M. Pierre a déclaré ne pas s’en rappeler, parce qu’il se servait à l’usine de nombreux vêtements usagés.
Cinq costumes, qui ne portent aucune trace de sang, ont été saisis à son domicile. Mardi prochain, Mme Cadiou et M. Pierre seront confrontés dans le cabinet du juge d’instruction.

8 avril 1914 – p. 3

L’Affaire Cadiou
Émouvante confrontation de la femme de la victime et de l’ingénieur Pierre

Brest, 7 avril. Mme Cadiou, arrivée hier soir de Paris, a été entendue ce matin par le juge d’instruction.
La déposition de Mme Cadiou a duré quatre heures.
La veuve du directeur de l’usine de la Grand Palud confirme que son mari a quitté Paris pour se rendre à Landerneau le 18 décembre, en disant à ses enfants qu’il reviendrait le 1er janvier ; il lui écrivit presque tous les jours ; sa dernière lettre était datée du 27 décembre et l’informait qu’il rentrerait probablement le mardi 30.
Le 31 décembre, Mme Cadiou commençait à être inquiète, et, le 1er janvier, elle télégraphiait à M. Cloarec, un ami de la famille : celui-ci lui conseillait de faire des démarches à la Sûreté générale.
Le témoin ignorait la consultation prise par sa tante chez une somnambule.
Mme Cadiou déclare ne pas être au courant des affaires de son mari, mais elle l’entendit souvent dire, en parlant de l’usine : « cette affaire me tuera » ; il n’avait pas con- fiance dans M. Pierre et cherchait un autre ingénieur pour le remplacer. Elle ajoute que son mari voyageait toujours avec deux valises, dont une renfermait les papiers importants de l’usine. Ces deux valises, comme on le sait, n’ont pas été retrouvées.
L’ingénieur Pierre a été mis en présence de Mme Cadiou cet après-midi, aussitôt après la déposition de cette dernière ; il n’a pas fait opposition à ce que la veuve, qui s’est portée partie civile, soit entendue sous la foi du serment.
M. Pierre, en conservant tout son calme, a protesté contre l’accusation de Mme Cadiou. Il a juré ne rien connaître du crime et il a ajouté :
« J’en suis aussi affligé que vous. »
Sur une demande de l’avocat, portant sur l’intérêt que M. Pierre pouvait avoir à tuer M. Cadiou, la veuve a répondu : « Sans doute, par haine, puisque l’ingénieur avait déjà dénoncé son patron ».
L’ingénieur a protesté et il a expliqué qu’il avait fait sa dénonciation, parce qu’il trouvait sa responsabilité engagée devant les malfaçons de marchandises dont beaucoup étaient livrées en cachette et en fraude. L’ingénieur a dit que les livres témoigneraient des fraudes commises par le directeur, s’ils n’étaient pas détruits ; la comptabilité de 1913, toutefois, a été saisie et Me Feillard, avocat de M. Pierre, en a demandé communication, pour établir que les bénéfices réels de l’usine ont été de 120,000 francs, alors que les livres portent 108,286 francs.
M. Pierre n’avait donc pas intérêt à faire disparaître M. Cadiou, puisqu’il devait toucher un pourcentage d’environ 1,800 francs sur la différence entre ces deux sommes de bénéfices.
Mme Cadiou a traité de lâche, celui qui, a-t-elle dit, accuse ainsi un mort.
La confrontation a pris fin sur ce pénible incident.

10 avril 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
Un incident

Brest, 9 avril. L’affaire Cadiou vient de donner lieu à un incident.
Après la confrontation de M. Pierre et de Mme Cadiou, l’avoué de celle-ci, Me Vichot, a reproché à l’avocat de M. Pierre, Me Feillard, d’avoir manqué de correction envers Mme Cadiou dans le cabinet du juge d’instruction, ce qui, au surplus, a été déclaré inexact par le juge lui-même.
Le défenseur ayant adressé à Me Vichot une lettre jugée par ce dernier offensante, l’avoué de Mme Cadiou a envoyé ses témoins à Me Feillard, qui a constitué les siens.

11 avril 1914 – p. 1 et 3

LA ROBE ET L’ÉPÉE

Nous devions déjà à l’affaire Cadiou de curieuses révélations sur la valeur qu’il convient d’accorder aux témoignages. Tel qui affirmait dur comme pierre avoir vu la victime le 28 décembre déclare maintenant : « Ah ! non, c’était le 1er janvier… »
Mais voilà maintenant la cause si justement célèbre qui menace d’apporter une révolution dans les mœurs du barreau.
Jusqu’ici, dans confrère, il y avait vraiment frère ; les avocats étaient des amis comme M. Cochon, et on pouvait les voir, après qu’ils s’étaient furieusement invectivés sur le dos et sous la personnalité de leurs clients, s’en aller, bras dessus, bras dessous, faire un petit tour à la buvette du Palais :
Dis donc, je crois que je t’ai fait prendre quelque chose !
Eh bien ! et toi, qu’est-ce que tu as pris. – Ce n’est pas tout ça ; qu’est-ce que nous prenons ?
Mais les clients, persistant encore dans l’étrange illusion que leur affaire intéresse au monde d’autres gens qu’eux-mêmes, étaient plutôt estomaqués. Désormais, ils seront contents.
On a vu, en effet, qu’après les incidents de la confrontation entre l’ingénieur Pierre et Mme Cadiou, le représentant de cette dernière, Me Vichot, a envoyé ses témoins à Me Feuillard, avocat de l’inculpé.
Jadis, les chevaliers se battaient en l’honneur de leur dame ; maintenant, ils se battent pour leurs plaideurs.
Espérer pour sa cause,
C’est encore du bonheur.
Et les plus sales affaires vont devenir affaires d’honneur. Espérons, cependant, qu’elles s’arrangeront et que le duel ne fournira pas le moyen, si longtemps attendu, de désencombrer la carrière.
Mais la force aux armes et l’ardeur au com- bat vont compter pour beaucoup dans la réputation de nos maîtres, et on tuera gentiment un confrère en disant de lui :
Pas mauvais, Me Jaspinard ; mais il ne plaide qu’au premier sang.
CHARLES MARTEL.


L’AFFAIRE CADIOU
Nouvel interrogatoire de l’ingénieur Pierre

Brest, 10 avril.
Le juge d’instruction a longuement interrogé M. Pierre sur sa vie et ses antécédents. L’ingénieur a rappelé qu’il est né en 1882 à Branville (Eure), où ses parents dirigent une exploitation agricole ; il a été reçu en 1904 à l’École centrale et il a obtenu son diplôme. Il est entré ensuite dans un établissement de Courbevoie. Il a été appelé par M. Cadiou à l’usine de la Grand Palud en mars 1909, et il y a succédé à l’ingénieur allemand Greiss, qui lui a appris les procédés de blanchiment des cotons ; ses appointements étaient de 300 francs par mois plus 1 fr. 50 % sur les bénéfices.
En 1912, M. Pierre a songé à quitter l’usine pour se marier, mais la jeune fille qu’il aimait n’ayant pas voulu habiter à la Grand Palud, le mariage n’a pas eu lieu, et l’ingénieur s’est lié alors avec Mlle Julia Juzeau.
Son contrat devait expirer en février 1915 avec cette stipulation que, pendant quinze ans, il ne pourrait rentrer dans une usine de blanchiment de cotons ; mais, en décembre dernier, d’accord avec M. Cadiou, il devait quitter la Grand’Palud en juillet prochain.
D’autre part, après enquête, l’instruction a cru reconnaitre que les vêtements saisis au domicile de M. Pierre et envoyés à l’expertise n’étaient pas ceux que l’ingénieur portait le 30 décembre.
L’accusé, qui se servait à l’usine de divers vestons usagés n’a pas pu également préciser ce détail.
Le costume qu’il portait le jour le son arrestation, et avec lequel il a été écroué, a été envoyé aujourd’hui au docteur Paul pour être expertisé.
L’incident, qui s’était produit entre Me Vichot et Me Feillard vient d’être réglé par un procès-verbal des témoins des deux parties. Ce procès-verbal dit qu’« aucun des incidents survenus pendant la confrontation de l’ingénieur Pierre et de Mme Cadiou ne pouvait être retenu, que la plainte déposée par Me Feillard contre Me Vichot à la Chambre des avoués devait être retirée et qu’en conséquence il n’y a pas lieu à la rencontre demandée par M. Vichot ».

15 avril 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 14 avril. Le juge d’instruction vient d’adresser une commission rogatoire pour avoir communication de la lettre envoyée par M. Pierre, en août 1913, à un journal de Paris dans laquelle l’ingénieur divulguait les fraudes commises à l’usine de la Grand’Palud.

19 avril 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 18 avril.
Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, M. Bodet, avocat, qui a certifié que, dans le courant de septembre, M. Cadiou est venu le consulter au sujet d’une dénonciation dont il était l’objet au ministère de la Guerre. Le directeur de la Grand’- Palud lui a montré un volumineux dossier renfermant les pièces qui devaient prouver son innocence. Mais l’avocat n’en a pas pris connaissance, attendant que le dossier soit entièrement constitué.
On sait que ces documents ont disparu et n’ont pas été retrouvés.
M. Vacheron [Vacheront], maire de la Forêt, près de Landerneau, qui a assisté à la découverte du cadavre de M. Cadiou dans le bois de la Grand’Palud, a été entendu aujourd’hui par le juge d’instruction.
M. Vacheron [Vacheront] a déclaré qu’aussitôt après l’exhumation de M. Cadiou, vêtu d’un costume cycliste, les magistrats cherchèrent la casquette, et l’ingénieur Pierre leur dit qu’elle se trouvait dans le capuchon de la pèlerine qui recouvrait le cadavre où, en effet, on la trouva.
Deux autres déclarations faites par l’ingénieur Pierre, et dont l’instruction ne semble pas avoir tenu compte, ont été révélées par le maire de la Forêt.
L’ingénieur Pierre, en effet, fit remarquer aux personnes qui assistaient aux préparatifs de la première autopsie, que la pèlerine de M. Cadiou était trouée et que la casquette avait des traces de sang.
La défense voit dans ces déclarations la preuve de la franchise et de l’innocence de l’ingénieur ; l’accusation y chercherait, au contraire, des arguments contre M. Pierre.

23 avril 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 22 avril.
M. Bossard, l’ancien gardien de l’usine de la Grand’Palud, dont il a été souvent parlé, a fait aujourd’hui une importante déclaration devant le juge d’instruction.
Il affirme que le 30 décembre, jour où l’en- quête judiciaire place l’assassinat de M. Cadiou, les sentiers du bois étaient couverts de neige. Il suivit des pas et leurs traces aboutirent dans un fossé dont la terre paraissait avoir été fraîchement remuée. C’est l’endroit où fut découvert, le 5 février, le cadavre du directeur.
Il ajoute que, le 17 janvier, il accompagnait l’inspecteur de police spécial Lemez, chargé de rechercher M. Cadiou, et dans cet endroit du bois, il aperçut, sous très peu de terre le corps de la victime et vit même la tête du cadavre, mais il n’osa rien dire.
Si, aujourd’hui, Bossard fait cette déclaration, c’est, affirme-t-il, pour empêcher la justice de s’égarer sur la piste des témoins de Morlaix qui déclarent avoir vu M. Cadiou le 1er janvier.

24 avril 1914 – p. 1 et 3

UNE NOUVELLE PHASE DE L’AFFAIRE CADIOU
Le veilleur de nuit Bossard est arrêté pour complicité d’assassinat et recel de cadavre.

Brest, 23 avril.
Sur mandat du juge d’instruction, la gendarmerie de Landerneau a arrêté ce matin, en son domicile à Saint-Divy, l’ouvrier Bossard qui a fait hier des révélations sur l’affaire Cadiou. Il est inculpé d’assassinat de M. Cadiou.
Les commissaires spéciaux Ménessier [Mennessier] et Paulin ont opéré une perquisition dans la chaumière où habitent Bossard et sa mère, à Saint-Divy.
L’ancien gardien de l’usine avait consacré de longs mémoires au drame de la Grand’ Palud et y avait noté ses réflexions. Tous ces papiers ont été saisis.
Bossard attend avec calme, dans une cellule du Palais de Justice, sa comparution devant le juge d’instruction. Il a déclaré regretter les révélations qu’il a faites hier et qui ont amené son arrestation.
L’ancien gardien de l’usine a toujours dit connaître beaucoup de choses sur le mystère de la Grand’ Palud. Depuis le commencement de l’enquête, il a fait maintes déclarations. Mais ceux qui le connaissent déclarent que Bossard aime à se mettre en avant.
Bossard nie énergiquement avoir participé à l’assassinat de M. Cadiou. Le juge d’instruction estime toutefois que Bossard peut apporter des éclaircissements.
M. Jean-Marie Cadiou, qui découvrit, le 5 février, le cadavre de son frère dans le bois de la Grand’ Palud, déclare que Bossard ne l’a pas renseigné sur l’endroit où Cadiou était enterré. Mais il estime que l’instruction devra éclaircir le point de savoir si Bossard n’a pas pu être l’inspirateur de la somnambule de Nancy.
Bossard a subi ce soir un long interrogatoire ; il a rétracté devant le juge plusieurs déclarations qu’il avait faites hier, alors qu’il n’était pas inculpé.
L’ancien veilleur de nuit est maintenu en état d’arrestation sous l’inculpation de complicité d’assassinat et de recel de cadavre, Bossard ayant dit hier que, le 17 janvier dernier, il avait aperçu la tête de M. Cadiou dans le fossé et qu’il l’avait recouverte de terre.


L’AFFAIRE CADIOU

Vesoul, 23 avril. Sur commission rogatoire du juge d’instruction à Brest, M. Barbier, commissaire de police à Vesoul, a interrogé M. Richard, employé des postes, beau-frère de M. Cadiou, sur l’intervention de la somnambule de Nancy et la présence de M. Cadiou à Morlaix le 27 décembre dernier.

25 avril 1914 – p. 1

LES MYSTÈRES DE L’AFFAIRE CADIOU
Le veilleur Bossard qui savait tant de choses naguère ignore tout maintenant

Brest, 24 avril. Le juge d’instruction a entendu, ce matin, l’inspecteur de police Lemez qui, le 17 janvier, recherchait le cadavre de M. Cadiou en compagnie de Bossard, celui-ci ayant été désigné par le contremaître de l’usine pour accompagner l’inspecteur. Il ressort de ses déclarations que l’ingénieur Pierre lui avait conseillé de diriger ses investigations du côté de l’étang, mais il préféra chercher aux alentours du moulin et, à deux reprises, l’inspecteur Lemez remarqua que Bossard essayait de l’entraîner dans la direction indiquée par l’ingénieur.
En suivant le ruisseau, l’inspecteur passa près de l’endroit où M. Cadiou était enseveli. Quelques pas plus loin, il s’aperçut que Bossard ne le suivait plus. Il L’appela et, ne recevant pas de réponse, il se mit à sa recherche. Il le trouva caché dans un fourré, à une cinquantaine de mètres du sentier. Bossard paraissait, dit l’inspecteur, extrêmement troublé.
Une confrontation a eu lieu ensuite dans le cabinet du juge d’instruction entre l’inspecteur Lemez et Bossard.
Ce dernier a fini par reconnaître les paroles prononcées par lui, le 12 mars, devant l’inspecteur. Ce jour-là, MM. Lemez et Bossard recherchaient, près de l’endroit où M. Cadiou était enterré, l’arme du crime, Bossard ayant déclaré qu’il pensait pouvoir retrouver le revolver. Mais les recherches demeurèrent infructueuses. L’inspecteur ayant un peu vivement de- mandé à l’ancien gardien de l’usine s’il se moquait de la justice, Bossard répondit : « Je sais tout de l’affaire Cadiou je pourrais préciser la date de l’assassinat ; je sais que M. Pierre est coupable, mais si j’en disais davantage, j’aurais peur d’être considéré comme son complice. »
Bossard a affirmé aujourd’hui ne rien connaître de l’affaire, ajoutant qu’en parlant de cette façon à l’inspecteur, il avait simplement « voulu rire. »
En outre, dans l’interrogatoire que M. le juge d’instruction lui a fait subir cet après-midi, et qui n’a pas duré moins de quatre heures, le veilleur de nuit a continué de rétracter toutes ses déclarations antérieures. Il a nié avoir aperçu le 17 janvier la tête du cadavre de M. Cadiou.
Quant à l’odeur nauséabonde qu’il disait provenir de l’endroit où fut enterrée la victime, il a déclaré qu’elle venait de la cour d’une ferme voisine, fait reconnu d’ailleurs exact par l’inspecteur Lemez.
On croit que Bossard a obéi à une sorte d’hallucination ; le juge l’a toutefois maintenu en état d’arrestation, en attendant d’être fixé sur la provenance de certains objets saisis à son domicile.
Le veilleur avait écrit, le 20 avril, à M. Bidard de la Noë qu’il avait d’importantes déclarations à faire, mais qu’il désirait n’être entendu qu’après le 15 mai. Le juge décida de convoquer immédiatement Bossard qui, on le sait, fut arrêté le lendemain de sa déposition.

26 avril 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 25 avril. Certains objets saisis au domicile de Bossard, tels que montres, lorgnon, mouchoir brodé, ont été expédiés à Paris, à la demande du juge d’instruction, pour être présentés à Mme Cadiou, qui dira s’ils ont appartenu à son mari.
M. Bidard de la Noë va également s’efforcer d’établir l’emploi du temps de Bossard les 30 et 31 décembre.

2 mai 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE CADIOU
Les nouvelles charges contre Pierre n’ont pas l’air très sérieuses.

Brest, 1er mai. M. Bidard de la Noë a entendu ce matin M. Duval, greffier de la justice de paix à Rostrenen, M. Duval assista le 10 janvier à la signature du contrat aux termes duquel M. Pierre devenait ingénieur dans la nouvelle usine de Daoulas.
On sait que M. Pierre a résilié lui-même ce contrat, deux jours après, car il voulait être fixé sur la disparition de M. Cadiou.
Parmi les papiers saisis chez l’ingénieur Pierre se trouvait une lettre du mois de janvier dernier, par laquelle il demandait à un pharmacien de Bois-Colombes, son ami intime, 700 grammes de feuilles de datura et de belladone.
Le juge d’instruction a demandé à M. Pierre des explications sur cette lettre.
M. Pierre a répondu qu’il avait demandé ces feuilles médicinales à son ami pour faire des cigarettes destinées à soigner un asthme dont souffrait un vieil ouvrier de la Grand’ Palud.
Le juge d’instruction a confronté l’après-midi M. Pierre avec MM. Bouguen, Peyron et Mme Emery [Hemery], de Landerneau.
M. Bouguen a confirmé que Mme Emery [Hemery] lui avait dit avoir rencontré MM. Pierre et Cadiou dans le bois de la Grand’ Palud le 30 décembre ; M. Peyron a déclaré que la lavandière avait fixé cette rencontre cinq ou six jours avant le 1er janvier.
Mme Emery [Hemery] a affirmé que c’est bien le mardi 30 décembre qu’elle croisa le directeur et l’ingénieur.
M. Pierre nie formellement avoir accompagné M. Cadiou dans le bois.
L’expertise du laboratoire de toxicologie n’ayant donné aucun résultat, et la plupart des charges contre M. Pierre étant détruites par de nombreux témoignages, Me Feillard, avocat de l’ingénieur, va formuler une nouvelle demande de mise en liberté provisoire en faveur de son client. D’autre part, Mme Cadiou n’ayant pas reconnu comme appartenant à son mari les divers objets saisis chez Bossard, il est probable que ce dernier sera remis prochainement en liberté.

3 mai 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 2 mai.
Le juge d’instruction de Brest devait entendre ce matin M. Grouez, contrôleur de la poudrerie du Moulin-Blanc, et M. Prigent, encaisseur à Landerneau, qui ne trouva pas l’ingénieur Pierre chez lui quand il se présenta à son domicile dans l’après-midi du 30 décembre ; mais ces deux témoins n’ont pu répondre à la convocation du juge.
L’ingénieur Pierre avait été extrait de prison pour la confrontation et conduit dans une cellule du palais ; mais, en raison de son état maladif, Me Feillard, son avocat, a obtenu qu’il soit reconduit à midi à la prison.

6 mai 1914 – p. 1 et 3

AU ZINC
T’as vu, c’t’arrestation, sur le journal ? Le vrai assassin de Cadiou ?
Non, un assassin de tout le monde, un marchand de « coco » nommé Croquet.
Ah ! qu’est-ce qui va prendre pour sa drogue, l’empoisonneur
-Des types comme ça, mais on devrait les guillotiner deux fois. C’est de leur faute, s’il y a tant d’Arianes infécondes et tant d’enfants idiots !
-Maintenant, tu sais, c’est bien la faute du public. Si y n’y avait pas des gens pour acheter, ils vendraient à personne.
– Pour sûr ! Mais faut-il que le monde soit bête, tout de même ! Se démolir comme ça le cerveau, et tout.
– Tiens, chez nous, au second, y avait une petite cocotte, tout ce qu’y a de gentil comme petite femme, et avec des estomacs à hauteur. Elle s’est mise à la coco. Finie la cocotte. Les estomacs, elle les a sur les talons.
-Eh ben ! et l’artiste de chez nous ! Un type solide, pourtant, bâti à la Richepin ; eh bien ! grâce à la coco, il est dans un état tel qu’on parle de lui pour l’Institut.
Mais je te dis, y faudrait des lois.
-Y en a.
-Oui, mais on trouve toujours moyen de les tourner. Ils ont du vice, dans leur imbécillité, ces abrutis… Mais ça ne sert à rien, de causer. Patron ! remettez-nous ça. Tu prends du même ?
Naturellement.
-Eh bien ! deux absinthes anis, et bien tassées ; nous sommes solides, nous, on n’est pas des cocomanes. CHARLES MARTEL.


L’AFFAIRE CADIOU
Hier le juge d’instruction a confronté M. Cloarec et l’ingénieur Pierre

Brest, 5 mai.
Dès la nouvelle de la mise en liberté provisoire de Bossard, plusieurs ouvriers travaillant avec l’ancien veilleur de nuit à bord du Gorbea-Mendi, ont adressé à M. Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, des lettres dans lesquelles ils affirment que Bossard, dans les premiers jours de son arrivée à bord du navire en réparations, leur montra, quelque temps avant la découverte du cadavre de M. Cadiou, quatre billets de cent francs et acheta une bicyclette d’une valeur de 160 francs.
Le juge d’instruction va convoquer ces ouvriers pour les confronter avec Bossard.

Confrontations
M. Le Cloarec, député, entendu par le juge d’instruction, a rappelé qu’en 1907, comme ancien avoué, il fut appelé par M. Legrand, maire de Landerneau, à rédiger l’acte de société pour la création et l’exploitation de l’usine de blanchiment de coton de la Grand’- Palud. L’usine fut exclue en 1909 des marchés d’adjudication de l’État pour trois ans. M. Cadiou en prit ensuite la direction.
Confronté avec le député de Morlaix, l’ingénieur Pierre a reconnu qu’il avait eu tort de mêler M. Cloarec à l’affaire d’Angoulême ; il a déclaré que, s’il l’a fait, dans une dénonciation, c’est qu’il savait que M. Cloarec était l’ami intime de M. Cadiou et qu’ainsi il pouvait être au courant des agissements du directeur.
Au cours de sa déposition, M. Cloarec, a fait une déclaration qui détruit les témoignages des habitants de Morlaix, qui avaient dit que la maison du député était inhabitée aux environs du 1er janvier, qu’ils avaient vu cependant de la lumière et que M. Cadiou avait pu y passer la nuit.
M. Cloarec a affirmé que sa domestique était dans sa propriété à cette date, et que M. Cadiou ne s’y présenta pas.
L’inspecteur général des poudres Barral, entendu par le juge d’instruction, a dit qu’après les lettres de dénonciation de M. Pierre signalant au ministère de la Guerre les mal- façons dans le blanchiment du coton, il fut chargé d’une enquête sur l’usine de la Grand Palud. La plupart des dénonciations furent reconnues exactes.

Autres témoignages
L’inspecteur général déclare en outre qu’à la suite de l’exclusion du 12 décembre des adjudications de l’État, une démarche fut faite près du général Godin [Gaudin] par M. Cloarec, député.
M. Pierre a été appelé à expliquer l’emploi de son temps le 31 décembre, jour où l’encaisseur Prigent se présenta vers une heure et demie pour toucher une traite, et ne le trouva ni à l’usine ni au moulin.
L’ingénieur donne cette simple explication :
« Ma servante Julia étant à Brest, j’ai déjeuné seul. Vers une heure, je suis allé faire une promenade au-delà de la ferme de la Grand’Palud, le long de la mer, pour voir si les oiseaux migrateurs, qui, en hiver, viennent sur les bords de l’Elorn, étaient arrivés ; je cherchais surtout un martin-pêcheur. Je suis rentré de la promenade à deux heures et demie ; le soir, j’ai diné chez la mère de Julia Juzeau. »
MM. Grall, facteur, et Marcou, ancien contremaitre de l’usine de la Grand’Palud, ont été convoqués aujourd’hui par le juge d’instruction M. Bidard de la Noé.
Le facteur a déclaré qu’il avait remis dans la soirée du 1er janvier un télégramme à M. Pierre. M. Marcou vit le lendemain ce télégramme plié sur le bureau de l’ingénieur : c’était la dépêche de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari.
M. Marcou fut chargé d’envoyer la réponse de M. Pierre : « Suis sans nouvelle depuis 29. »
En présence de l’ingénieur, le contremaître a déclaré qu’il est intimement convaincu de l’innocence de M. Pierre, à qui, avec l’autorisation du juge, il a serré longuement la main.
L’instruction serait terminée à la fin du mois
M. Bidard de la Noé, qui, depuis la nomination d’un juge suppléant, s’occupe exclusivement de l’affaire Cadiou, compte terminer l’instruction avant la fin du mois, et, sans doute, laissera-t-il à la chambre des mises en accusation le soin de statuer sur le sort de M. Pierre.
D’autre part, M. Feillard a prié le procureur de la République de demander aux experts de fournir leurs rapports dans le plus bref délai : après quoi, suivant leurs conclusions, l’avocat sollicitera la mise en liberté de son client.

7 mai 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 6 mai. M. Goas, contrôleur des poudres, chargé notamment du contrôle de l’usine de la Grand’Palud, a été entendu ce matin par le juge d’instruction.
Il a déclaré que, le 26 octobre, il eut à signaler à l’administration la qualité du coton livré par la Grand Palud aux poudreries de l’État.
Dans le courant du mois de décembre, a-t-il ajouté, il s’est entretenu avec M. Cadiou des difficultés que celui-ci avait avec l’administration de la Guerre et de sa dernière exclusion des marchés.
M. Goas avait des rapports journaliers avec l’ingénieur Pierre. Il l’a vu rentrer à l’usine à onze heures et demie du matin, le 29 ou le 30, ou le 31 décembre, il ne peut préciser.
L’ingénieur lui a appris que, le 2 janvier, il avait reçu un télégramme de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari qui n’était pas arrivé à Paris.
Le juge d’instruction a entendu cet après-midi plusieurs anciens ouvriers de la Grand’ Palud. Deux d’entre eux ont déclaré avoir vu M. Cadiou arriver à l’usine le 3 décembre vers neuf heures du matin.
Le témoin Léochet a vu le directeur entrer à l’usine et en repartir vers onze heures. Il prenait la direction du pont et la route conduisant à Landerneau ; aucun d’eux n’a vu M. Pierre ; l’ingénieur déclare toujours d’ailleurs n’avoir pas rencontré M. Cadiou le 30 décembre.
M. Kervistin, ancien ouvrier, a affirmé ce soir devant le juge d’instruction d’une façon formelle que, dans la matinée du 30 décembre dernier, le directeur et l’ingénieur avaient visité ensemble les autoclaves ; puis qu’ils avaient quitté également ensemble l’usine après onze heures, dans la direction du moulin.
Confronté avec le témoin, M. Pierre a nié énergiquement avoir vu M. Cadiou le 30 décembre. Il se rappelle seulement que, quelques jours auparavant, il visita les autoclaves avec l’usinier.
M. Kervistin, qui est maintenant cultivateur à Saint-Divy, déclare qu’il n’a aucune haine contre M. Pierre et qu’il a fait la même déclaration devant le commissaire de la brigade mobile le 24 mars. Il a, comme point de repère de la visite des autoclaves par MM. Pierre et Cadiou, la date du lendemain de la foire de Lesneven, à laquelle il se rendit, et qui eu lieu le 29 décembre.

8 mai 1914 – p. 1 et 3

L’AFFAIRE CADIOU
Bossard sera confronté avec son accusateur

Brest, 7 mai.
Contrairement au témoignage de l’ouvrier Kervistin, qui a déclaré avoir vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre ensemble, le 30 décembre, un ancien ouvrier de la Grand Palud, nommé Morvan, affirme que, ce jour-là, le directeur et l’ingénieur ne sont pas montés aux autoclaves.
« Je travaillais, dit Morvan, dans le grand atelier où ces machines se trouvent. J’ai bien vu M. Cadiou sortir le 30, vers neuf heures et demie. Peu de temps après, M. Pierre est arrivé. Il est resté quelques instants à son bureau. A différentes reprises, dans le courant du mois, MM. Pierre et Cadiou sont montés ensemble aux autoclaves. Je ne peux pas préciser la date, mais je suis sûr que ce n’était ni le 29 ni le 30. »
Morvan va être appelé devant le juge d’instruction.
D’autre part, l’ingénieur Pierre continue à affirmer qu’il n’a pas visité les autoclaves avec M. Cadiou le 30 décembre. Entre le 17 et 27, ils sont montés plusieurs fois ensemble à l’atelier. Il croit se rappeler que la dernière fois a été le samedi 27, jour où l’on a nettoyé le coton d’une autoclave, tandis que M. Cadiou examinait les livres de comptabilité.
Le contremaître Bignard qui a déjà déclaré qu’il avait vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou le 30 décembre, sera de nouveau entendu demain par le juge d’instruction.
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu, cet après-midi, quatre ouvriers de l’usine de la Palud. Tous sont unanimes dans leurs déclarations. Ils ont vu, disent-ils, le directeur arriver à l’usine le 30 décembre, vers neuf heures du matin, et en partir seul à dix heures.
M. Pierre est rentré à l’usine vers midi moins dix.
De plus, M. Guiganton a déclaré, le 19 mars, à la brigade mobile, qu’il travaillait le 30 aux autoclaves ; M. Cadiou est monté à l’échelle qui y conduit, vers neuf heures, et il est reparti seul peu de temps après.
L’ouvrier Kervistin est seul, de tous les ouvriers, à maintenir qu’il a vu MM. Cadiou et Pierre ensemble le 30 décembre.
Bossard, le gardien de nuit de la Grand’- Palud, a été appelé au cabinet du juge d’instruction, pour s’expliquer sur la dénonciation de plusieurs de ses camarades de travail, à bord d’un bateau, qui ont affirmé qu’il leur avait montré, dans les premiers jours de janvier, plusieurs billets de cent francs.
Bossard s’est élevé avec véhémence contre cette déclaration, qu’il attribue à un acte de vengeance d’un nommé Manach avec lequel il est en mauvais termes.
Bossard et Manach seront confrontés samedi prochain,


L’AFFAIRE CADIOU
Un nouveau rapport du docteur Paul

Brest, 7 mai. Le docteur Paul, qui avait été chargé de la deuxième autopsie de M. Cadiou après exhumation et de l’examen des viscères du cadavre, vient de faire parvenir un long rapport au procureur de la République.
Dans ses conclusions, le médecin légiste déclare que l’état très avarié du cadavre ne lui permet pas de fixer la date du décès.
La mort ne peut être attribuée à la strangulation ; elle est due à un coup de feu, à une hémorragie sanguine consécutive aux lésions produites par la balle qui a atteint M. Cadiou dans la région droite de la nuque pendant qu’il portait sur la tête un capuchon de caoutchouc.
« La putréfaction, ajoute le médecin légiste, nous a empêché de constater si la pluie faite par plusieurs coups de couteau et relevée sur la face latérale gauche du cou est ante ou post mortem.
« Sous les réserves que nous impose l’état du cadavre, ajoute le docteur Paul, la blessure relevée présente des caractères de blessure criminelle. »

12 mai 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
M. Pierre confronté avec M. Jean Cadiou

Brest, 11 mai.
Le juge d’instruction a confronté ce matin l’ingénieur Pierre avec M. Jean Cadiou. Appelé à préciser l’affaire d’Angoulême », l’ingénieur a déclaré qu’un surveillant de la poudrerie d’Angoulême avait reçu de M. Cadiou, directeur de l’usine, un pot-de-vin de 1,800 francs. M. Cadiou, a-t-il ajouté, brûla, d’accord avec l’inculpé, tous les papiers relatifs à cette affaire. Mais, pour dégager sa responsabilité, l’ingénieur a conservé, dit-il, un copie de lettres, on peut retrouver à un endroit qu’il a indiqué. M. Jean Cadiou, qui était président du conseil d’administration de la Grand’ Palud, a déclaré inexactes la plupart des affirmations de l’ingénieur, et notamment celle suivant laquelle la société dissimulait des capitaux étrangers.
Au cours de la confrontation, M. Jean Cadiou a dit à l’ingénieur : « Vous êtes l’assassin de mon frère ! » L’ingénieur lui a opposé un énergique démenti.

Trois ouvriers sont entendus

Brest, 11 mai.
M- Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu cet après-midi trois ouvriers de l’usine de la Grand Palud, qui ont vu M Cadiou arriver au bureau de 30 décembre, à sept heures et demie du matin, c’est-à-dire plus tôt que d’habitude, et repartir vers neuf heures.
Ces ouvriers ignorent si M. Pierre a rencontré le directeur,
Mme Pierre qui, souffrante, n’avait pas vu son fils depuis un mois, a pu l’embrasser aujourd’hui dans le cabinet du juge.

13 mai 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 12 mai.
M. Bidard de La Noë a entendu à nouveau, ce matin, les anciens ouvriers de l’usine de la Grand’Palud, Morvan, Cavaloc et Loares. Tous trois ont affirmé avoir vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble dans la journée du 29 ; mais, le 30, ils ont vu M. Cadiou arriver seul à l’usine, vers huit heures, et repartir quelque temps après pour une direction inconnue.
Pour ne pas prolonger l’instruction de l’affaire Cadiou, Me Feillard a renoncé à demander la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, d’autant plus que, l’instruction pouvant être close à la fin du mois, son client pourra comparaître devant les assises à la session de juillet.
L’ingénieur conserve un grand calme ; il déclare qu’il est persuadé que le jury reconnaîtra son innocence.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu cet après-midi six autres ouvriers de l’usine de la Grand’Palud. Tous ont vu M. Cadiou arriver à son bureau de bon matin le mardi 30 décembre et le quitter vers neuf heures. Un seul de ces ouvriers affirme que M. Cadiou et M. Pierre sont partis ensemble le 30 décembre vers onze heures du matin.
M. Pierre soutient que le 30 décembre, il est arrivé à l’usine à neuf heures et demie après le départ du directeur qu’il n’a pas rencontré et que c’est le 29 décembre qu’il a vu M. Cadiou pour la dernière fois.

14 mai 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 13 mai.
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu cet après-midi le fermier Bonnefoy, habitant à la Grand Palud, dont la première déposition constituait une lourde charge contre M. Pierre, car il avait déclaré qu’il avait vu le 30 décembre, à 11 heures du matin, l’ingénieur et le directeur quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin.
M. Bonnefoy a reconnu, depuis et aujourd’hui, devant le juge qu’il avait fait erreur sur la date. En effet, le 30 décembre, il a quitté la Grand Palud, vers 9 heures du matin, pour aller à Landerneau présenter un cheval à la commission de remonte italienne, et il n’est rentré que vers 2 heures ; il n’a donc pas pu voir MM. Pierre et Cadiou à 11 heures ; il a seulement aperçu l’usinier arriver à la Grand Palud à 8 heures et demie du matin.
Devant la rétractation du fermier Bonnefoy, M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a renoncé à la confrontation du témoin avec M. Pierre.
Dès lors, il ne reste plus à l’accusation que le témoignage du contremaître Bignard qui, seul parmi tout le personnel de l’usine, continue à affirmer avoir vu M. Cadiou et Pierre partir ensemble le 30 décembre, à 11 heures du matin.

15 mai 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 14 mai. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a reçu aujourd’hui les derniers témoignages des ouvriers de la Grand Palud. Plusieurs ont vu M. Cadiou le 30 décembre arriver à l’usine vers huit heures du matin et repartir avant neuf heures.
L’ingénieur Pierre est arrivé vers neuf heures et demie ; il est donc fort possible qu’il n’ait pas rencontré son directeur dans cette journée du 30 décembre.
Le juge d’instruction a confié à M. Goulhezre, ingénieur des ponts et chaussées, le soin de dresser les plans de l’usine de ta Grand Palud, de la maison de l’ingénieur et des lieux où le cadavre de M. Cadiou a été retrouvé.

16 mai 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 15 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a entendu deux témoins qui ont assisté à l’exhumation de M. Cadiou.
Le docteur Queudec [Quedec], de Landerneau, a remarqué dans la fosse des sérosités sanguinolentes et l’état de putréfaction du cadavre, ce qui est consigné dans le rapport du docteur Rousseau.
M. Bos, adjoint au maire de Landerneau, a déclaré avoir entendu M. Pierre, quand on cherchait la casquette de M. Cadiou, tenir le propos suivant : « Elle est peut-être dans le capuchon de la pèlerine ». Ce fut là qu’on la retrouva, en effet.

17 mai 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 16 mai.
Le juge d’instruction s’est occupé de nouveau de la commande de feuilles de belladone et de datura stramonium que l’ingénieur Pierre avait faite à l’un de ses amis, pharmacien aux environs de Paris, dans le courant du mois de décembre.
Ainsi que l’avait déclaré l’accusé, M. Lecorre, habitant Landerneau, a affirmé au juge que l’ingénieur lui avait remis les feuilles médicinales pour soigner un asthme dont il souffrait.
Cet après-midi, le juge d’instruction a entendu M. Nicolas, juge an tribunal de commerce de Brest, qui a affirmé avoir salué M. Cadiou, le 31 décembre, sur le quai de la gare de Morlaix, Le témoin base son sou- venir sur des points de repère précis.
A une question pressante du juge, demandant s’il était absolument certain que la personne qu’il a rencontrée était bien M. Cadiou, M. Nicolas a répondu : « Je n’ai pas une profonde certitude, mais une intime conviction. »
D’autre part, on vient d’apprendre que l’expert armurier de Saint-Étienne ne serait pas certain que la balle qui tua M. Cadiou ait pu être tirée par le revolver soumis à son expertise, les rayures du canon semblant dissemblables.

19 mai 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU
L’Expert-armurier de St-Etienne ne déposera son rapport que dans huit jours.
UN INCIDENT A BREST

Brest, 18 mai.
M. Feillard, avocat de Pierre, ayant demandé communication du dossier, a été avisé ce matin que toutes les pièces avaient été remises hier à Mes Fleys et Vichot, avocat et avoué de Mme Cadiou, partie civile, qui en prennent copie.
En signe de protestation, Me Feillard, n’assistera pas au prochain interrogatoire de Pierre.
M Feillard, ayant eu connaissance du bruit suivant lequel M. Grivolla [Grivolat], expert-armurier à Saint-Étienne, aurait déclaré que la balle qui a tué M. Cadiou n’est pas du même calibre que le revolver soumis à son expertise, a adressé à M. Grivollat [Grivolat] le télégramme suivant : « Au nom de la liberté humaine, je vous supplie de télégraphier d’urgence vos conclusions au juge d’instruction. »
Le rapport de M. Grivollat [Grivolat]
Saint-Étienne, 18 mai. M. Grivollat [Grivolat], directeur du musée de Saint-Étienne chargé par le parquet de Brest d’expertiser la balle retrouvée sur le cadavre de M. Cadiou, n’a pas établi son rapport et déclare opposer un démenti formel aux conclusions qui pourraient lui être attribuées.
Il a fait connaître par télégramme au Parquet de Brest et au défenseur de M. Pierre que son rapport et ses conclusions ne seront connus que dans une huitaine de jours.

Nouveaux témoignages
Brest. 18 mai. Le juge d’instruction a entendu aujourd’hui les ouvriers de la Grand’Palud qui n’avaient pas encore déposé.
Il résulterait de l’enquête que, sur une trentaine d’ouvriers qui composaient l’ancien personnel de l’usine, presque tous ont vu M. Cadiou arriver le 30 décembre à l’usine, vers huit heures et demie du matin, et en repartir seul à neuf heures. Le contremaître Bignard, l’ouvrier Kervistin et le chauffeur Dollou [Dolou] seuls affirment que l’ingénieur Pierre et M. Cadiou, ont quitté ensemble l’usine à onze heures.
L’ingénieur soutient qu’il est arrivé à son bureau après neuf heures, et n’a pas rencontré M. Cadiou le 30 décembre.

20 mai 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 19 mai.
Le juge d’instruction a entendu M. Rocher, directeur d’une usine de blanchiment de coton de Daoulas. Le témoin a déclaré qu’avant de fonder son usine, et sachant que M. Cadiou désirait céder la Grand’Palud, il avait offert à ce dernier une certaine somme pour l’acheter, mais M. Cadiou exigeait une somme supérieure. Par un contrat signé le 10 janvier, l’ingénieur Pierre fut nommé directeur de l’usine de Daoulas, mais, deux jours après, l’ingénieur résilia le traité, parce que, disait-il, M. Cadiou ayant disparu, il ne voulait pas quitter sa place avant que son directeur ne fût retrouvé.
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, met au point son dossier. Il a entendu aujourd’hui M. Buffet, receveur des P. T. T. à Landerneau, qui a confirmé que, le 31 décembre, M. Pierre a reçu un télégramme de Mme Cadiou demandent des nouvelles de son mari.
L’ingénieur répondit par une dépêche, le 1er janvier, qu’il était sans nouvelles de son directeur.
Le 4 janvier, M. Pierre demanda à M. Buffet des plombs pour réparer le téléphone dans la maison de M. Cadiou, à Landerneau.
On sait que l’ingénieur alla immédiate- ment chercher les clefs chez Mme Leost, femme de ménage de M. Cadiou, et pénétra seul dans l’appartement du directeur.

24 mai 1914 – p. 1

TOUT ARRIVE !
M. LE JUGE BIDARD AURAIT DÉCIDÉ DE REMETTRE DEMAIN EN LIBERTÉ L’INGÉNIEUR PIERRE

Brest, 23 mai.
Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pier- re, aurait fait connaître à Mme Pierre que le procureur de la République préparerait des conclusions qui tendraient à la mise en liberté provisoire de son fils.
Il se confirme même que l’ingénieur Pierre serait mis dès lundi prochain en liberté provisoire. Le juge d’instruction estime qu’il lui est impossible de terminer l’instruction assez à temps pour que la chambre des mises en accusation puisse statuer sur le renvoi de l’affaire aux assises de juillet, ce qui augmenterait de trois mois la détention de l’ingénieur.
L’avocat déclare qu’il est persuadé que la mise en liberté provisoire de son client sera prochainement suivie d’un non-lieu.
D’autre part, l’ancien veilleur de nuit, Bossard, accusé de complicité dans l’assassinat de M. Cadiou, et de recel de cadavre, a été interrogé cet après-midi.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, l’a confronté avec plusieurs témoins. L’emploi du temps de Bossard dans la journée du 30 décembre établissant qu’il n’était pas ce jour-là à la Grand’Palud a été vérifié et reconnu exact.
Il est probable que dans quelques jours, Bossard, qui est en liberté provisoire, bénéficiera d’une ordonnance de non-lieu.

25 mai 1914 – p. 3

Sur l’affaire Cadiou :
Excelsior. De M. Edouard Julia :
Je crois bien avoir été le premier journaliste qui ait fait quelques réserves sévères quand le juge d’instruction de Landerneau inculpa l’ingénieur Pierre. Dans la suite, les charges se précisant, aux dires des journaux documentés par le parquet, je me blâmai de mon jugement précipité. D’autant qu’une certaine histoire de revolver m’avait laissé perplexe. Pierre donnait bien une explication pour justifier la disparition de cette arme, mais sa version était absurde. C’est bête comme la vie, pensai-je. Cet homme intelligent ne peut pas trouver une excuse aussi stupide. Sa défense doit être exacte. Mais tant pis ! Il ne faut pouvoir se tirer d’affaires qu’avec des raisons plausibles qui satisfassent l’entendement. C’est le risque à courir quand on est homme au milieu des hommes qui pensent qui pensent depuis plus de dix mille ans. Quand on est réduit à recourir aux alibis que leur niaiserie rend suspects on est perdu…
Aussi ne m’étais-je plus occupé de l’ingénieur Pierre. Mais voici que, peu à peu, les instructeurs abandonnent leur œuvre qui semble une accumulation romanesque basée sur des commérages et des ragots contradictoires… Force leur est d’avouer leur impuissance. Pierre ne sera sans doute même pas poursuivi.

26 mai 1914 – p. 3

LA MISE EN LIBERTÉ DE M. PIERRE

Brest, 25 mai.
Le juge d’instruction a repris ce matin l’interrogatoire de l’ingénieur Pierre.
L’inculpé a été appelé à fournir des explications sur ses dénonciations contre son directeur. Il a énergiquement déclaré que la matière première employée à l’usine était de mauvaise qualité, il avait maintes fois prévenu M. Cadiou : mais celui-ci n’avait tenu aucun compte de ses observations. C’est lors, dit-il, qu’il écrivit au général Barral, puis à un journal, car il ne voulait à aucun prix être accusé de complicité.
D’autre part, l’ingénieur affirme qu’il a toujours été en bons termes avec son directeur, ce qui est prouvé, ajoute-t-il, par une lettre que lui a écrite en novembre 1913 M. Cadiou, et ainsi conçue : « Mon cher Pierre, veuillez réduire la main-d’œuvre. Bien à Vous, Cadiou. »
A trois heures, l’ingénieur Pierre a été amené dans le cabinet du juge, pour un dernier interrogatoire.
Un nombreux public est massé devant le Palais de Justice pour voir l’ingénieur à sa sortie du tribunal.

Dernier interrogatoire
Brest, 25 mai. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a interrogé M. Pierre pendant quatre longues heures, sur l’emploi de son temps le 30 décembre.
Le juge lui a fait remarquer qu’une trentaine d’ouvriers avaient vu M. Cadiou à l’usine dans la matinée du 30 décembre, et qu’il était invraisemblable qu’il ne l’eût pas aperçu.
L’ingénieur n’a pas varié dans ses précédentes déclarations ; il a affirmé n’avoir pas vu le directeur ce matin-là ; d’ailleurs il dut arriver à son bureau après le départ de M. Cadiou, qui quitta l’usine vers neuf heures. L’interrogatoire continuera demain après-midi.
M. Pierre a quitté le cabinet du juge d’instruction à sept heures, et il a été reconduit à la prison Bouguen pour la levée de l’écrou. L’ingénieur a franchi la porte de la prison à sept heures et demie.
M. Pierre à Landerneau
Brest, 25 mai. M. Pierre et sa mère sont arrivés à neuf heures du soir à Landerneau, dont les habitants ont fait une ovation à l’ingénieur, que le régime de la prison a beaucoup fatigué. M. Pierre attendra, pour retourner à la Grand Palud que l’inventaire de tous les papiers ait été fait par la famille Cadiou.

27 mai 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 26 mai.
Le juge d’instruction a fait subir ce matin un nouvel interrogatoire à Bossard ; celui-ci était assisté de son défenseur, Me Ollivier Henry.
Les alibis de l’ancien veilleur de nuit relatifs à la journée du 30 décembre ont été reconnus exacts.
Depuis son arrestation, qui avait été opérée le lendemain de ses premières révélations, Bossard se refuse à donner de nouvelles indications au magistrat.
Bossard est toujours en liberté provisoire, sous l’inculpation de complicité dans l’assassinat de M. Cadiou.
D’autre part, on annonce qu’une importante confrontation aura lieu vendredi, à neuf heures du matin, à la Grande-Palud. Tous les ouvriers de l’usine seront mis en présence de l’ingénieur Pierre pour tâcher de déterminer si l’ingénieur et le directeur ont pu être aperçus ensemble le 30 décembre.
L’après-midi, M. Pierre a subi un nouvel interrogatoire. Il a duré de trois à sept heures.
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a développé la thèse de l’accusation suivant laquelle M. Cadiou, que personne ne revoit après le 30 décembre, aurait été tué dans le bois de la Grande-Palud d’un coup de revolver, aurait eu ensuite la gorge tranchée et aurait été enterré par Pierre, à l’issue d’une discussion relative au contrat qui le lait à l’usine et l’empêchait d’entrer à l’usine voisine de Daoulas.
L’ingénieur a protesté avec véhémence contre l’accusation.
« C’est une abomination, s’est-il écrié. Je suis allé une seule fois dans le bois avec M. Cadiou, en octobre ; je n’ai jamais levé la main sur personne ; j’ai le cœur trop sensible pour commettre un tel forfait. »
M. Bidart [Bidard] de la Noé a terminé son interrogatoire en voulant faire avouer à M. Pierre que lui, qui avait dénoncé son directeur, devait lui conserver une grande animosité.
L’ingénieur a prouvé le contraire au juge par ce fait que, le 30 décembre, croyant M. Cadiou parti pour Paris, il lui avait adressé ses vœux de nouvel an et lui avait dit qu’il n’oubliait pas ses enfants, auxquels il faisait l’envoi de bonbons.
En quittant le cabinet de M. Bidart [Bidard] de la Noé avec son avocat, Me Feillard, M. Pierre a, une nouvelle fois, protesté de son innocence, puis il est reparti pour Landerneau avec sa mère.

28 mai 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 27 mai. L’instruction de l’affaire Cadiou sera close dès la réception des rapports des experts. Il est presque certain que Bossard bénéficiera d’un non-lieu pour complicité d’assassinat, mais la chambre des mises en accusation statuera, semble-t-il, sur le cas de l’ingénieur Pierre, le juge d’instruction ne paraissant attacher aucune importance au témoignage des habitants de Morlaix qui disent avoir vu M. Cadiou le 1er janvier.

29 mai 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 28 mai. Le procureur de la République a reçu, ce matin, le rapport du docteur Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris.
Les conclusions de ce rapport sont négatives ; aucune trace de sang n’a été relevée sur les vêtements de l’ingénieur Pierre, ni sur sa pioche, ni sur son rasoir. Toutefois, le rapport dont le procureur vient de commencer l’étude relèverait, dit-on, certains détails intéressants, notamment la marque d’un coup de pioche donné dans le pantalon dont M. Cadiou était revêtu.
Le procureur de la République est sur le point d’adresser au procureur général son rapport sur l’expertise de M. Kohn-Abrest. Des déchirures ont été relevées sur le côté gauche du veston, dans la casquette et le pantalon de M. Cadiou ; elles correspondent avec les dimensions du fer de la pioche qui appartient à M. Pierre.
La première expertise avait relevé des traces sanguinolentes sur le fer de cette pioche. Le docteur Kohn-Abrest affirme que ce sont simplement des traces de rouille.

2 juin 1914 – p. 1

AVOUEZ DONC !

Oui, oui, les renseignements ne sont pas mauvais, et je serais tenté de prendre votre homme, mais je voudrais une attestation plus certaine, quelque chose d’officiel…
Mais, je ne vous l’ai donc pas dit. Mon candidat sort du bagne.
– Oh ! alors, c’est un parfait honnête hom- me, et je peux lui confier ma caisse.
Il est vrai qu’au nombre toujours grandissant de forçats innocents, on est en droit de croire que les travaux forcés sont peuplés des personnes les plus recommandables.
« Erreur judiciaire » est maintenant une ru- brique courante. Après l’affaire Colombani, l’affaire Péan, l’affaire Cadiou… Ah ! non, je crois que celle-là nous l’avons évitée. Mais l’ingénieur Pierre a eu de la chance que des circonstances mystérieuses, amusantes pour le public, rendent son procès célèbre et amènent l’intervention de ces damnés journalistes. Si la Grand Palud n’avait pas fait parler d’elle pendant de longs mois, Bidard de la Noë aurait confectionné bien gentiment, bien lestement sa petite cuisine, et sans doute M. Pierre serait-il cuit aujourd’hui.
C’est une fameuse cuisine, en effet, que celle des juges, tant civils que militaires. Les sorcières de Macbeth n’étaient que gâte-sauces auprès d’eux. Vous avez vu récemment la con- damnation, aux assises de la Seine, d’un individu reconnu coupable d’un meurtre dont un autre individu, arrêté tout d’abord, s’était avoué l’auteur.
Quelle est donc leur recette, maintenant qu’il n’y a plus la question, pour obtenir de si admirables résultats ?
La merveille est que dans l’affaire Colombani l’accusé avait un alibi certain. A tous témoignages de ceux qui avaient machiné sa condamnation, il opposait : « Je n’étais pas là. J’étais à tel endroit. » Et cette obstination agaçait à la fin. Ce que voyant, son avocat, un vieux routier connaissant à merveille le caractère des magistrats (en l’espèce, c’étaient des militaires) lui conseilla de renoncer à son alibi pour obtenir l’indulgence des juges !
Le juge d’instruction de la Robe Rouge dit paternellement à l’accusé innocent : « Allons, voyons, un bon mouvement, avouez… il se fait tard et nos bons gendarmes ont hâte d’aller manger la soupe… » Mais la Robe Rouge c’est la comédie, et ces choses invraisemblables, la réalité. – CHARLES MARTEL.

4 juin 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Saint-Étienne, 3 juin.
M. Grivollat [Grivolat], conservateur des musées de Saint-Étienne, chargé par le parquet de Brest d’expertiser la balle qui tua M. Cadiou, a adressé son rapport au juge d’instruction, M. Bidard de la Noë.
D’après les conclusions de son rapport, la balle meurtrière est une balle velo-dog de 6 millimètres 35 sortant d’une maison française et conforme à celle vendue par l’armurier Marie à l’ingénieur Pierre. Cette balle, dit l’expert, ne peut être confondue avec d’autres balles, de fabrication analogue, et encore moins avec des balles de pistolets automatiques d’un système étranger du calibre de 6 millimètres 35. Le crime, ajoute-t-il, fut commis avec un revolver velo-dog et non avec une autre arme.
Analysant la particularité d’une rayure circulaire existant à l’extrémité du blindage de la balle qui tua M. Cadiou, M. Grivollat [Grivolat] dit que cette rayure circulaire concorde avec la même particularité relevée sur quelques- unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que celui-ci certifia conformes à celles vendues par lui à l’ingénieur Pierre en mai 1913.

11 juin 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest. 10 juin.
L’instruction de l’affaire Cadiou ne sera reprise que la semaine prochaine.
Les assises du Finistère étant fixées au 6 juillet, l’ingénieur Pierre ne pourra comparaitre qu’à la session d’octobre, à moins que, d’ici là, il ne bénéficie d’un non-lieu.

16 juin 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 15 juin. Le juge d’instruction a convoqué pour demain matin tous les ouvriers de l’usine de la Grand’- Palud.
Une confrontation générale doit avoir lieu et diverses constatations seront faites en présence de l’ingénieur Pierre.
M. Rouquier, commissaire divisionnaire de la brigade mobile de Rennes, est arrivé ce soir à Landerneau, accompagné de nombreux inspecteurs.
Une perquisition sera faite demain au domicile de M. Pierre, dans le but de retrouver des balles de revolver tirées par l’ingénieur dans son jardin pour permettre à l’expert, M. Grivolat, d’effectuer des comparaisons avec le projectile trouvé dans le corps de M. Cadiou.

18 juin 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Landerneau, 17 juin.
Les opérations de reconstitution du crime de la Grand Palud ont commencé ce matin, à neuf heures.
Le fermier Bonnefoy, figurant M. Cadiou, a été placé sur le chemin de l’usine, à l’en- droit où les ouvriers ont vu le directeur entrer le 30 décembre, à neuf heures du matin, à la Grand’Palud, et sortir quelque temps après.
Des photographies destinées au jury de la cour d’assises ont été prises sous la direction de M. Haverna, commissaire spécial, chef du service photographique au ministère de l’Intérieur.
L’ingénieur Pierre a assisté avec le plus grand calme à ces opérations.
Les diverses scènes qui ont pu se passer le 30 décembre 1913 ont été représentées devant ce magistrat.
Le contremaître Bignard, le chauffeur Dolon [Dolou] et l’ouvrier Kervistin ont continué à affirmer qu’ils avaient vu MM. Pierre et Cadiou quitter ensemble l’usine de la Grand Palud le 30 à onze heures du matin. M. Pierre déclare que c’est le 29 décembre, et il maintient avec énergie ses dénégations.
La reconstitution du drame organisée par le parquet de Brest est terminée.
D’autre part, on sait que l’accusation fixe jusqu’à présent l’assassinat de M. Cadiou au 30 décembre, à onze heures du matin, dans le bois de la Grand’Palud.
Or, M. Bonnefoy, conseiller municipal, affirme aujourd’hui avoir rencontré M. Cadiou, le même jour, vers dix heures et demie, sur les quais de Landerneau. Il était vêtu, dit le témoin, d’un costume cycliste et il paraissait très préoccupé.
M. Rouquier, chef de la brigade mobile, a saisi quatre copies de lettres au domicile de l’ingénieur Pierre. L’une d’elles, adressée le 26 octobre 1910 par l’ingénieur à M. Cadiou, confirme les déclarations de M. Pierre à l’instruction au sujet d’un wagon de poudre qui aurait été livré à la poudrerie d’Angoulême par suite d’un nouvel arrange- ment des bordereaux.
Le rapport de l’expert, M. Grivolat, a été communiqué aujourd’hui à l’ingénieur Pierre et à son défenseur.
Si dans ses conclusions l’expert croit pouvoir apporter à la justice quelques présomptions à la charge de Pierre, il résulte cependant des termes du rapport que la preuve n’a pu être faite d’une manière décisive.
Nous affirmons bien, dit M. Grivolat, que la balle qui a tué M. Cadiou est de même fabrication que celles vendues par l’armurier Marie. C’est une balle blindée de « velo- dog » de cartoucherie française, mais cette fabrication est répandue partout et on la trouve chez tous les armuriers.
Nous ne trouvons rien dans les pièces à conviction, ajoute l’expert, qui puisse ajouter un peu de lumière et fournir une preuve éclatante.

20 juin 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Toulouse. 19 juin.
Sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction à Brest, M. Vincent, commissaire aux délégations judiciaires, a interrogé M. Bonnefous, ancien directeur de la poudrerie d’Angoulême, actuellement directeur de la poudrerie de Toulouse.
M. Bonnefous a confirmé ce qui a été révélé à Instruction relativement aux lettres anonymes attribuées à l’ingénieur Pierre. M. Bonnefous a reconnu que M. Cadiou lui avait fait payer deux fois une somme de 4,000 francs, prix de wagons de coton, mais que le directeur de la Grand Palud lui avait remboursé d’indu lorsqu’il le lui avait réclamé.
M. Bonnefous a ajouté qu’il considérait M. Cadiou comme un excellent homme, mais qu’il ne connaissait pas l’ingénieur Pierre et qu’il ignorait la nature des relations qui existaient entre M. Cadiou et l’ingénieur.

23 juin 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 22 juin. Le juge d’instruction a entendu de nouveaux témoins dans l’affaire Cadiou.
Le nommé Lebot, employé de chemin de fer, a affirmé avoir entendu Bignard dire, dans un débit de boissons, qu’il n’était pas certain que ce fût le 30 décembre qu’il vit MM. Pierre et Cadiou sortir ensemble de l’usine.
Le chauffeur Bignard, un des témoins à charge contre l’ingénieur Pierre, a reconnu qu’il avait exprimé ce doute, mais néanmoins il a déclaré qu’a- près réflexion il maintenait la date du 30 décembre.
L’abbé Fertil, prêtre libre à Crozon, entendu cet après-midi par le juge d’instruction, a déclaré que, le 30 décembre, il a voyagé avec Bossard, qui, parti de Brest, était descendu, à deux heures, à la station de la Forest.
L’alibi de l’ancien veilleur de la Grand Palud se trouverait ainsi vérifié et Bossard ne pouvait donc se trouver dans les environs du moulin le matin du 30 décembre.

24 juin 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 23 juin. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu M. Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, dernier témoin dans l’affaire Cadiou.
M. Bonnefoy est persuadé qu’il a rencontré M. Cadiou le 30 décembre vers onze heures du matin sur le quai de Landerneau. Il l’a salué. Il avait l’air préoccupé.
Ce nouveau témoignage viendrait à l’encontre de l’accusation. Les seules charges contre l’ingénieur Pierre seraient la vente du revolver à un voyageur de commerce resté inconnu, ainsi que les déclarations de Bignard et Dollou [Dolou] qui maintiennent que MM. Pierre et Cadiou ont quitté ensemble l’usine, le 30 décembre, à dix heures du matin.

27 juin 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 26 juin.
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, doit clore demain l’instruction de l’affaire Cadiou par un dernier interrogatoire de l’ingénieur Pierre, et la communication à l’inculpé des rapports du docteur Paul, qui examina le cadavre de M. Cadiou, de M. Kohn-Abrest, chargé de l’expertise des vêtements de la victime, et de M. Grivolat, qui procéda à l’examen de la balle meurtrière.
Le classement des 3,000 pièces du dossier commencera immédiatement.

7 juillet 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 6 juillet. Sur commission rogatoire du juge d’instruction, le juge de paix de Landerneau a recueilli les dépositions de trois témoins qui ont fourni des détails sur le genre de vie de l’ingénieur Pierre.
L’usine de blanchiment de coton de la Grande-Palud, mise en vente aujourd’hui, n’a pas trouvé d’acquéreur.
Le manoir de Keranster, appartenant à la succession de M. Cadiou, a été adjugé à son frère.

4 avril 1919 – p. 2

COMME AVANT LA GUERRE
Cadiou, la Somnambule des Juges…
Rennes, 3 avril. – La mort mystérieuse de Louis Cadiou, propriétaire de l’usine de fulmi-coton de la Grande-Palud, près Landerneau, qui, de janvier à août 1914, fit couler tant d’encre, va redevenir d’actualité car c’est vraisemblablement en juillet prochain que la cour d’assises de Quimper va juger l’ingénieur Louis Pierre, inculpé d’avoir assassiné M. Louis Cadiou, son patron.

UNE SOMNAMBULE INTERVIENT
On sait qu’une des circonstances les plus bizarres de cette mystérieuse affaire Cadiou fut la découverte de la victime, l’endroit où il était enterré fut révélé par une somnambule de Nancy, Mme Hoffmann, dite Mme Camille. Un rédacteur du Nouvelliste de Bretagne vient d’interviewer à Nancy Mme Camille. Celle-ci se fit endormir par son médecin et, pressée de questions, elle répondit que le crime avait été commis par deux hommes dont l’un d’eux, le principal auteur, n’est pas Français et habitait, en 1914, à Paris, boulevard des Italiens. Elle ajouta formellement que l’ingénieur Pierre était innocent.
Tout en ne reproduisant ces singulières déclarations qu’à titre documentaire, nous croyons devoir faire observer que la somnambule Camille jouit à Nancy d’une grande considération. En outre du cadavre de Cadiou, en 1914, elle a aidé aussi à découvrir le corps d’une jeune fille ; pendant la guerre, elle aurait, en outre, fourni des renseignements précieux à des familles sur des soldats signalés comme disparus par les services d’informations militaires.

9 juin 1919 – p. 3

IL Y A ENCORE UNE AFFAIRE CADIOU

Rennes. L’affaire Cadiou qui, de décembre 1913, jusqu’à la guerre, fit couler tant d’encre aura son dénouement à la session d’assises du Finistère qui se tiendra à Quimper en octobre prochain.
On sait que l’ingénieur Pierre, accusé d’avoir assassiné l’industriel Cadiou Louis, a été récemment démobilisé. Il est toujours à Paris, en liberté provisoire.

24 octobre 1919 – p. 4

L’affaire Cadiou

C’est une vieille, très vieille affaire qui, en 1914, nos lecteurs s’en souviennent encore, eût un énorme retentissement. L’ingénieur Pierre, accusé d’avoir assassiné M. Cadiou le 30 décembre 1913, comparaitra lundi prochain devant la Cour d’assises du Finistère.
Six audiences sont prévues. Il n’y a pas moins de quatre-vingt-dix-huit témoins cités.
M. Cazenavette, procureur de la République, soutiendra l’accusation. M. le bâtonnier Henri-Robert présentera la défense de l’accusé. La veuve de M. Cadiou s’est constitué partie civile.
Rappelons les faits tels qu’ils résultent de l’information, semée d’incidents et de surprises, et dont les diverses phases ont été suivies avec une vive curiosité.
M. Louis Cadiou, ancien avoué, usinier à La Grande-Palud, près de Landerneau, disparaissait brusquement le 30 décembre 1913. On l’avait vu ce même jour sortir de l’usine en compagnie de M. Pierre, son ingénieur.
Tous deux, au dire de nombreuses personnes, se seraient dirigés vers le bois du Moulin de la Grande-Palud, à quelques cents mètres de l’usine. Trois quarts d’heure environ après leur départ, M. Pierre revenait pour repartir bientôt déjeuner. Mais personne ne revit plus M. Cadiou.
M. Cadiou ne reparaissant plus, les suppositions les plus contradictoires se firent jour.
M. Jean-Marie Cadiou, son frère, prétendait qu’il avait été assassiné, La plupart des amis et des parents du disparu partageaient cette opinion.
M. Pierre soutenait, au contraire, qu’il avait dû se suicider ou fuir en Allemagne. Il aurait eu de sérieuses raisons, affirmait l’ingénieur, soit de se donner la mort, soit de quitter la France.
Ces deux versions étaient âprement discutées lorsque l’enquête ouverte amena la découverte, le 4 février 1914, du cadavre de M. Cadiou, l’infortuné avait été étranglé et portait en outre une plaie profonde au côté gauche du cou. C’était du moins la première hypothèse.
Mais, quelques jours après, le corps déjà enterré était exhumé et le docteur Paul, médecin légiste, découvrait à la nuque une blessure produite par une arme à feu, et enfin dans la mâchoire inférieure une balle blindée de 6 millimètres.
L’enquête continuée amena contre M. Pierre un tel réseau de probabilités que l’ingénieur fut mis en état d’arrestation. Depuis, plusieurs personnes ont affirmé avoir vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix et le 1er janvier à Saint-Pol-de-Léon. Mais, dit l’accusation, les dépositions de ces personnes paraissent bien fragiles et incertaines. Au moment de la disparition de M. Cadiou, on le voyait partout ! Seules, les dépositions, au grand jour de l’audience, pourront faire sur ce point la lumière définitive.

29 octobre 1919 – p. 4

L’Affaire Cadiou
Deuxième audience

Quimper, 23 octobre. L’interrogatoire qui s’est terminé hier, n’a pas fait faire un pas à la manifestation de la vérité. Cent sept témoins avaient été convoqués. Sur ce nombre, trois sont décédés ; d’autres ont été cités tant par la défense que par la partie civile ; on entendra donc 120 ou 121 dépositions, car il faudra, semble-t-il, compter sur des témoignages de la dernière heure.
On remarque dans la salle Mme Cadiou, arrivée le matin, accompagnée d’un de ses fils.
L’après-midi, au début de l’audience, Me Floch, avocat de la partie civile, a exigé la comparution de M. Thonnard [Tonnard], témoin, pour une prétendue révélation. Ensuite eut lieu l’audition de certains témoins affirmant avoir vu Cadiou le 30 décembre : Mme Léost, femme de ménage de Cadiou, déclare l’avoir vu le 30 décembre et reconnait bien les vêtements dont il était porteur ce jour-là, sauf la casquette : M. Louis Dolou, chauffeur, affirme avoir vu, à la même date, Cadiou et l’ingénieur Pierre franchir ensemble la voie ferrée, sans toutefois pouvoir indiquer la direction prise. L’ingénieur Pierre, interrogé, nie formellement.
L’audience, suspendue à 16 heures, est reprise à 16 h. 30.
On assiste au défilé monotone de témoins, pour la plupart anciens ouvriers de l’usine : certains doivent être aidés dans leur déposition, par des interprètes, car ils répondent en langue bretonne. De ces dernières dépositions, résulte que Cadiou n’a pas été vu sortant avec Pierre.
L’audience est levée à 18 heures et renvoyée à demain matin, 10 heures.
Il est probable que le verdict sera rendu vendredi matin.

30 octobre 1919 – p. 3

L’Affaire Cadiou
Troisième audience

Quimper, 29 octobre. – On attend la déposition de M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile à Rennes, qui fut chargé des premières recherches, notamment pour établir si Cadiou avait été vu avec Pierre le 29 et le 30 décembre. Les témoignages qu’il se procura à ce sujet furent des plus contradictoires. Ce fut lui qui recueillit des témoignages de personnes prétendant avoir vu Cadiou jusqu’au 20 janvier ; l’une d’elles lui répondit : « Sur ma conscience, j’ai vu Cadiou le 10 janvier 1914. »
M. Le Coz fut aussi chargé de rechercher dans quelles conditions Pierre se débarrassa de son revolver. Il entendit un sieur Le Fur, qui prétendit avoir vu jeter le la fenêtre de Pierre, dans la rivière, un objet qu’il prit pour un revolver. Le Fur prétendit, après, qu’il avait pu se tromper. Les recherches dans la rivière furent vaines.
Me Henri Robert demande à M. Le Coz si, à une certaine époque, son enquête ne fut pas interrompue et s’il put continuer à travailler librement. Le témoin répondit que, jusqu’au 19 février 1914, il put travailler librement ; à cette date, il reçut l’ordre du Parquet de Brest de ne rien faire sans instructions.
Il n’avait donc plus, comme le fait remarquer la défense, ni liberté, ni indépendance. Les mêmes ordres furent donnés à l’inspecteur Brisset qui fut chargé de rechercher la personne qui aurait pu acheter le revolver de Pierre.
La défense prend bonne note des termes de cette dernière déposition.
Les témoins suivants sont des ouvriers et journaliers de la Grande Palud, qui auraient vu ou n’auraient pas vu Cadiou et Pierre ensemble, ensemble, le jour présumé du crime.

31 octobre 1919 – p. 4

L’Affaire Cadiou

Quimper, 30 octobre. Le témoin Tonnard, entendu au début de l’audience de ce matin, a renouvelé le récit qu’il a fait dernièrement de l’assassinat de M. Cadiou par six individus, dont deux prêtres. D’accord avec la défense, la Cour a décidé de ne pas retenir cette déposition, en raison de son invraisemblance.
On entend ensuite les experts, docteurs Paul et Rousseau, médecins-légistes ; Kohn- Abrest, chimiste du laboratoire de toxicologie de la préfecture de police.
La déposition du docteur Rousseau provoque un incident.
Le témoin ayant dit qu’il avait relevé sur les chaussures de la victime des fibres de coton, l’avocat général veut en déduire que Cadiou a été tué peu de temps après être sorti de l’usine, ce qui infirmerait les témoignages de Morlaix. Mais MM. Paul et Kohn-Abrest, qui examinèrent, eux aussi, attentivement les chaussures, déclarent qu’ils n’ont rien vu.

Séance de l’après-midi
Quimper, 20 octobre. L’audience est reprise à 14 heures, au milieu d’une affluence considérable qui se presse aux abords du Palais.
Dans la salle, toute circulation est impossible ; des personnes ont pris place jusque derrière les sièges de la cour et du ministère public ainsi que dans le box des accusés où l’ingénieur Pierre est séparé d’elles par deux gendarmes.
Pierre demeure impassible et ne se départira pas de cette attitude qui lui est accoutumée durant le véritable réquisitoire que prononce emphatiquement Me Flach, avocat de la partie civile, qui ne peut dénier l’existence de capitaux allemands dans l’usine de la Grande Palud ; son argumentation tendant à prouver la culpabilité de l’accusé paraît fragile et creuse. Me Flach prononce l’éloge de la victime et discute les témoignages de Morlaix avec une minutieuse subtilité, qui ne semble pas impressionner le jury. Le défenseur affirme que tous ces témoins ont été suggestionnés et hantés, que seuls ceux favorables à l’accusation connaissent la vérité et il termine en adjurant le jury de condamner Pierre, « auteur certain » du crime.
M. Henri-Robert se lève aussitôt et fait rappeler le docteur Paul, expert, pour lui demander si médico-légalement, il est possible de reconnaitre exactement la nature des aliments contenus dans l’estomac d’un cadavre un mois après la mort. Le praticien déclare qu’il n’ose pas le soutenir ; le docteur Rousseau, rappelle, lui aussi, qu’il est du même avis, en précisant toutefois qu’il avait découvert, dans l’estomac de M. Cadiou, une matière homogène qui pouvait être à base de lait, mais sans dire s’il s’agissait de tapioca au lait.
Cet incident clos, l’audience est suspendue pendant vingt minutes et dès sa reprise, M Cazenavette, procureur de la République, ministère public, entame son réquisitoire par l’éloge du caractère du juge, M. Bidard de la Noë et de la sincérité de ses procédés.
L’instruction, par la suite, ne dit rien que n’ait déjà dit la partie civile et que nous ne sachions.
Demain, plaidoirie de M. Henri-Robert et probablement, dans la matinée : verdict.

1er novembre 1919 – p. 1

L’affaire Cadiou
L’ingénieur Pierre est acquitté

Quimper, 31 octobre. Depuis 7 heures, un nombreux public est littéralement tassé dans l’étroite salle des assises. On remarque plusieurs notabilités de la ville et notamment le préfet. Comme de coutume, l’élément féminin domine et on s’étonne de voir dans l’assistance de toutes jeunes filles.
Le réquisitoire du ministère public, repris dès ce matin à l’ouverture de l’audience, n’est pas encore terminé à 10 heures.
Ce réquisitoire paraît n’être qu’un long développement de l’argumentation de la partie civile et il n’a ajouté jusqu’ici aucun fait nouveau à ceux contenus dans l’acte d’accusation.
En terminant son réquisitoire, le procureur de la République demande au jury de répondre affirmativement à la première question qui lui sera posée. Il dit également : Le public de la salle devra se rappeler qu’il existe une femme et des enfants qui pleurent un mari et un père et que, d’autre part, il y a une femme déjà mère d’un enfant qui en attend un autre. Le public voudra donc bien accueillir respectueusement le verdict qui interviendra.
A la reprise de l’audience, à 13 heures 45, la parole est donnée à la défense, devant une salle archicomble.

Me Henri-Robert indique au jury qu’il devra rendre un verdict d’acquittement.
Il n’aura pas, dit-il, comme la partie civile et l’accusation, besoin de 8 heures d’horloge pour démontrer l’innocence de son client.
En terminant sa plaidoirie, qui a duré une heure, Me Henri Robert adjure le jury de rendre un verdict d’acquittement qui sera un verdict de sagesse et de justice.
L’ingénieur Pierre questionné une dernière fois déclare : Je jure devant Dieu et sur la tête de mon enfant que je suis innocent.
Le jury se retire dans la salle des délibérations à 14 heures 35, pour répondre à l’unique question qui lui est posée.
Après vingt minutes de délibération le jury rend un verdict négatif.
En conséquence, M. Pierre est acquitté. Après l’acquittement, salué par les applaudissements, Pierre a rejoint sa femme pleurait ; ils se sont embrassés longuement. Il a déclaré avoir eu toujours confiance dans la justice et n’avoir jamais douté de son acquittement.
Il va rester quelques jours en Bretagne avec sa femme, de là passera ensuite quelques jours à Paris et se retirera vraisemblablement dans sa famille à Condé (Eure).