Manchette du journal L'Action Française, édition de février 1914

L’Action Française est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1899 à 1944. Suite aux ordonnances de 1944 sur la presse, le journal est interdit pour collaborationnisme.
Le journal a une ligne politique d’extrême droite prônant un nationalisme intégral et le retour à la monarchie.
Tirage 1914 : 30 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 93 articles dont 1 en première page
1919 : 3 articles dont 1 en première page

Dans le contexte de l’avant-guerre, le quotidien de Charles Maurras suit de près l’assassinat de M. Cadiou, en y injectant sa ligne éditoriale résolument antigermaniste.

La thèse du sabotage allemand
Dès le 23 février, le journal délaisse le simple fait divers pour explorer une piste d’espionnage. Il souligne l’emplacement hautement stratégique de l’usine : située sur l’axe ferroviaire Brest-Paris, sa destruction pourrait paralyser le transport de troupes vers le front en cas de conflit. Pour L’Action française, le sabotage de la voie ferrée par des agents de l’Allemagne est une hypothèse sérieuse.

Une contre-enquête incisive
Le journal se distingue par des révélations percutantes, comme celle du 5 mars, où il dénonce le fiasco de la première autopsie. Il est le seul à rapporter que l’examen du corps a été pratiqué par le docteur Rousseau dans des conditions sordides : au bord d’une cuve de lavage et à l’aide d’un simple sécateur, le médecin ayant oublié son instrumentation chirurgicale.

Le soutien à l’ingénieur Pierre
Face à l’instruction officielle, le quotidien prend fait et cause pour l’accusé, l’ingénieur Pierre. Tout en se faisant l’écho des rumeurs le présentant comme un « agent de l’étranger » (28 mars), le journal fustige une enquête qu’il juge partiale. Il reproche aux autorités d’ignorer la piste de Morlaix, pourtant étayée par de nombreux témoignages, pour s’acharner sur Pierre.

Un héritage historique
En privilégiant la piste du complot allemand, L’Action française défend alors une thèse minoritaire et très marquée politiquement. Pourtant, ce scénario d’espionnage, jugé fantaisiste en 1914, gagnera en crédibilité lors du procès de 1919, après quatre ans de guerre mondiale, avant d’être régulièrement repris dans l’historiographie ultérieure de l’affaire.

Source : BnF Gallica

Table des matières

6 février 1914 – p. 2

L’assassinat de M. Cadiou

ARRESTATION DE L’INGÉNIEUR DE L’USINE

Le meurtre de M. Cadiou, administrateur de l’usine de la Grande-Palue, cause dans toute la région de Landerneau une vive émotion. Les circonstances dans lesquelles a été découverte le corps sont des plus surprenantes.
On sait que la police mobile avait vainement multiplié les recherches et que le Parquet de Brest était du reste persuadé qu’il ne s’agissait pas d’un crime, mais plutôt d’une fugue. C’est alors que Mme Cadiou fit promettre une récompense de 2.500 francs à celui qui ferait découvrir le corps de son mari.
Peu de jours après, M. Cadiou, tanneur à Lambezellec, frère de l’usinier, recevait de sa belle-sœur une lettre lui disant qu’elle avait fait consulter une célèbre cartomancienne de Nancy qui avait déclaré que son mari avait bien été assassiné par un homme grand, châtain et barbu, de 30 à 35 ans, aidé d’un autre plus petit qui faisait le guet. On lui avait tendu une corde pour le faire tomber dans le chemin qu’il suivait vers cinq heures, et une fois à terre on lui avait donné un « gros » coup sur le côté droit de la tête et un autre dans le dos. Qu’on ne cherche pas dans l’eau, avait ajouté la cartomancienne, il est dans un talus près d’un petit bois ou d’un bosquet, sous un peu de terre, près d’un moulin. La consultation de la devineresse se terminait par l’assurance que le corps serait retrouvé et l’assassin pris.
M. Jean Cadiou, quelque peu sceptique sur les facultés divinatoires de la cartomancienne, ne se pressa pas de vérifier les indications qu’elle donnait, mais, sur une nouvelle lettre plus pressante de sa belle-sœur, il finit par se rendre, sans grand espoir, à l’endroit indiqué. Sur un talus longeant un ruisseau, près d’un bouquet d’arbres, à quatre cents mètres du moulin de la Grande-Palue, il aperçut un endroit où la terre semblait avoir été retournée. Il gratta quelque peu avec le bout de sa canne et mit bientôt au jour un bout du vêtement de son frère. Il courut alors précipitamment au moulin donner l’alarme. Le contremaître de l’usine et l’ingénieur, M. Pierre, accoururent, suivis bientôt des gendarmes. Et l’on commença à déterrer le cadavre, qui était en très bon état de conservation, étant enfoui dans de la glaise humide qui a la propriété de conserver les corps.
Le cadavre de M. Cadiou fut transporté à l’usine. Là, arrivèrent bientôt le procureur et le juge d’instruction de Brest, ainsi que le docteur Rousseau, médecin légiste, qui procéda immédiatement à l’autopsie. Il releva un fort coup à la nuque et une large blessure à la gorge. L’artère carotide était sectionnée. La blessure, qui était fort large, avait dû être faite avec une faucille ou un gros couteau de cuisine.
Une enquête fut tout de suite ouverte par les magistrats qui procédèrent à l’interrogatoire du personnel de l’usine. L’ingénieur M. Pierre fut des premiers interrogés. Ses réponses furent assez embarrassées et contredirent sur des points importants les dépositions des autres personnes entendues.
C’est alors que M. Jean Cadiou, qui dès l’abord avait soupçonné l’ingénieur, l’accusa formellement d’être l’assassin de son frère. M. Pierre, dit-il, savait qu’il allait être congédié. C’est pour se venger de l’administrateur et lui succéder qu’il l’a attiré dans un guet-apens et tué. M. Pierre a opposé à cette accusation de vives dénégations. Mais, en présence des réticences et des oppositions de sa déposition, le juge d’instruction a cru devoir procéder à son arrestation. On parle d’une autre arrestation imminente.
Quant aux révélations de la cartomanne, la justice, étant donné la précision des renseignements fournis, est persuadée qu’il s’agit d’un simple stratagème employé par la famille Cadiou pour ne pas compromettre la personne qui a dénoncé le coupable et indiqué l’endroit où gisait le cadavre. M. Louis Pierre, qui est âgé de 31 ans, est ancien élève de l’Ecole Centrale et originaire de Couches-en-Ouche (Eure). Il est depuis quatre ans ingénieur à l’usine de la Grande-Palue.

7 février 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Hier matin ont eu lieu, à Landerneau, les obsèques de M. Louis Cadiou.
Mme Cadiou, venue de Paris pour assister à ces obsèques, a affirmé au commissaire spécial Paulin que la belle-mère de son frère, Mme Saimby [Sainpy], de Pont-à-Mousson, avait bien réellement consulté dans cette ville une somnambule qui aurait fourni les indications nécessaires à la recherche du corps de son mari.
La police fait rechercher à Pont-à-Mousson la somnambule.
Dans une perquisition faite dans la propriété de M. Cadiou, les magistrats n’auraient retrouvé aucun dossier, aucun papier, ce qui semble assez curieux. L’on fait, à ce sujet, remarquer que quelques jours après la disparition de M. Cadiou, l’ingénieur Pierre s’était fait donner les clés de la maison et s’y était rendu.
Par contre, une perquisition faite chez M. Pierre aurait amené la découverte d’un brouillon de lettre adressée au ministre de la guerre dans le but manifeste de nuire à son administrateur. M. Pierre y accusait, en effet, M. Cadiou d’avoir facturé deux fois un wagon de coton-poudre destiné à la poudrerie d’Angoulême. Le fait fut reconnu exact et l’usine de M. Cadiou écartée des adjudications de l’État.
M. Pierre, qui proteste de son innocence, continue à nier avec sa bonne et son comptable, que M. Cadiou soit venu à l’usine le 30 décembre.
On ne l’a pas revu, dit-il depuis le 29. Mais plusieurs témoins affirment l’avoir aperçu dans la matinée du 30 se dirigeant vers le bois de M. Vacherons [Vacheront] où l’ingénieur vint le rejoindre. M. Jean Cadiou déclare, du reste que son frère avait donné rendez-vous ce jour et à cet endroit à l’ingénieur pour examiner des sources qu’il désirait capter.
En outre, un contremaître de l’usine dit avoir entendu le directeur technique proférer des menaces de mort contre son administrateur si celui-ci le renvoyait. Or, M. Cadiou avait donné congé à M. Pierre qui devait quitter l’usine le 1er mars.
L’ingénieur accusé a gardé toute son assurance et espère bien détruire les charges qui pèsent sur lui.
M. Pierre est le fils de petits propriétaires cultivant leurs terres, très estimés dans leur pays.

8 février 1914 – p. 5

L’assassinat de M. Cadiou

La déposition de Mme Cadiou

Le juge d’instruction de Brest a poursuivi hier son enquête. Il a confronté M. Pierre avec une débitante qui habite près de l’usine et dit avoir vu M. Cadiou passer devant chez elle le 30 à 9 heures du matin. L’ingénieur affirme n’avoir pas revu son administrateur depuis le 29.
Le juge a ensuite entendu Mme Cadiou. Sa déposition, qui a duré trois heures, n’a rien apporté de très précis à l’instruction. La veuve de la victime a simplement dit sa conviction de la culpabilité de l’ingénieur qui aurait agi en haine de son mari. Afin de détourner les soupçons, il avait, dit-elle, adressé à son mari, le 30 décembre, une lettre qui est parvenue à Paris, le 31 et dans laquelle il lui réclamait une certaine somme d’argent qu’il aurait oublié de lui remettre avant son départ. D’après elle, l’assassin a voulu faire croire que le vol était le mobile du crime, car on n’a retrouvé sur son mari ni sa montre ni son portefeuille.

Mme Cadiou a confirmé que Mme Sampey [Sainpy] avait interrogé à son insu la voyante de Nancy.
A la fin de ce long interrogatoire, Mme Cadiou était dans un état de fatigue et de faiblesse trop grand pour que le juge put songer à la confronter avec l’accusé. L’ingénieur, qui demeure toujours calme, a donc été reconduit à la prison.

L’assassinat de M. Cadiou

Le jeune ingénieur accusé de l’assassinat de M. Cadiou ne s’est pas départi, depuis son arrestation, du calme le plus absolu.
Ecroué à la prison du Bouguen, à Brest, il mange avec appétit les repas qu’on lui apporte de l’hôtel, et dort chaque nuit d’un calme sommeil. Du reste, dans la région, L’opinion lui est plutôt favorable. On se refuse à croire qu’il ait pu commettre un pareil crime. Le contremaitre de l’usine, avec lequel il était pourtant assez mal, ne peut croire cependant à sa culpabilité.
Voici comment M. Pierre répond aux charges qui pèsent sur lui : il affirme que ceux qui croient avoir vu M. Cadiou le 30 se trompent de date. S’il est allé chez M. Cadiou, c’est pour chercher des dossiers dont il avait besoin pour la direction de l’usine ; la lettre trouvée chez lui n’est qu’un acte de scrupule. Enfin, sa menace est un de ces propos en l’air qu’on tient dans des moments de colère.
Toute cette affaire semble, du reste, des plus mystérieuses, et la vérité ne parait pas près d’être établie.
Nous avons dit, hier, que Mme Cadiou avait affirmé à la police que la révélation de l’endroit où gisait son mari avait été faite à la belle-mère de son frère, Mme Sompy [Sainpy], de Pont-à-Mousson, par une somnambule de Nancy. L’Est républicain a pu voir Mme Sampy [Sainpy] qui lui a raconté que connaissant le regret de Mme Cadiou de ne pouvoir retrouver le corps de son mari, elle s’était souvenue avoir, à deux reprises, consulté une cartomancienne de Nancy qui, chaque fois, lui avait fourni des renseignements exacts.
Elle fit alors venir un gant et une cravate ayant été portés par M. Cadiou et se rendit, le 31 janvier, par l’express de 9 h. 40 du matin, à Nancy. Elle s’en fut chez la cartomancienne qui était seule et la reçut de suite. Elle lui remit le gant et la cravate de M. Cadiou et la somnambule lui dit aussitôt qu’ils appartenaient à un monsieur couché dans un endroit très noir. Il est mort assassiné, poursuivit-elle, il a été attiré dans un guet-apens et frappé de deux coups de marteau, etc. Bref, Mme Sampy [Sainpy] refait au journaliste le récit des renseignements donnés par la cartomancienne et dont on connaît déjà l’essentiel. Renseignements des plus détaillés et des plus précis. Et Mme Sampy [Sainpy] ajoute : « Songez, Monsieur, que je n’avais pas dit à la somnambule de quoi il s’agissait et que je ne suis jamais allée à Landerneau. »
A la suite de cette consultation, Mme Sampy [Sainpy] écrivit à la tante de Mme Cadiou, qui habite Paris, laquelle prévint le frère de M. Cadiou, La voyante, que Mme Sampy [Sainpy] n’a pas voulu nommer, serait, d’après le correspondant des Débats à Nancy, une dame Camille, demeurant rue de l’Equitation.

9 février 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Un véritable revirement semble se produire dans l’opinion et dans la presse en faveur du jeune ingénieur accusé du meurtre de M. Cadiou. Impressionné par son calme, par la façon assurée et modérée dont il se défend, par la certitude qu’il affiche d’être bientôt lavé de l’accusation qui pèse sur lui, par sa conviction qui semble sincère, que tout s’expliquera, que la vérité se fera jour, chacun fait ressortir la ténuité des charges retenues contre lui. Un seul point reste obscur, dit-on, et permet encore de soupçonner M. Pierre : c’est l’opposition qui existe entre les dires de celui-ci et ceux de plusieurs témoins, relativement à la date exacte où disparut M. Cadiou. M. Pierre affirme qu’il ne l’a plus revu après le 29 décembre. D’autres personnes, parmi lesquelles un contremaitre de l’usine et une débitante voisine de l’usine, disent au contraire l’avoir aperçu dans la matinée du 30 et même dans l’après- midi, avec M. Pierre. Le contremaître précise même, pour bien montrer que sa mémoire est fidèle, que ce jour-là un accident arriva aux soupapes des machines qui furent arrêtées. Mais on fait remarquer que dans ses précédents interrogatoires ce contremaître fut beaucoup moins précis et affirmatif et l’on ajoute qu’une erreur de date d’un jour peut être faite de la meilleure foi du monde. Bref, on est près de réclamer l’élargissement de. M. Pierre eu comme l’opinion publique passe toujours sans transition d’un excès à l’autre, après avoir accablé l’ingénieur, elle porte ses soupçons vers ceux qui devraient en être le plus exempts. N’est-elle pas prompte à accepter de préférence en toute affaire mystérieuse les solutions les plus romanesques ?
Certes, cette affaire est troublante et ne paraît pas être facilement débrouillée. C’est une raison de plus pour se montrer prudent et ne pas faire de suppositions à tort et à travers.
Il serait à souhaiter que le jeune ingénieur pût démontrer son innocence, mais, pour l’instant, il n’a pu encore détruire complètement les présomptions graves re- levées à sa charge et aucun élément de culpabilité n’a été relevé contre un autre.
Quant à l’histoire de la somnambule, elle continue à ne pas trouver grande créance dans le public.
Cependant, Mme Camille, interrogée, a répondu se souvenir, en effet, avoir donné une consultation à une dame, le 31 janvier, mais n’avoir pas gardé l’impression de ce qu’elle a pu lui dire dans son sommeil hypnotique. Elle se rappelle seulement qu’à son réveil elle avait les yeux pleins de larmes, ce qui prouverait qu’il était question de choses tristes.

10 février 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

L’instruction cherche toujours à établir quel jour a disparu exactement M. Cadiou. Les témoignages sur ce point continuent à être en effet opposés. Si le contremaître Bignard persiste à dire que M. Cadiou se rendit le 30 jusqu’au moulin avec M. Pierre, par contre, le meunier Caroff est d’accord avec l’ingénieur pour placer cette visite au moulin le 29.
Un individu ayant été employé quelques jours à l’usine avait écrit au juge d’instruction qu’il avait une révélation à faire au sujet de l’affaire Cadiou. Interrogé, il a dit avoir vu le 28 un individu de mauvaise mine sonner chez M. Pierre et la bonne de celui-ci l’introduire immédiatement sans rien lui demander. Mais la bonne de l’ingénieur déclare qu’elle n’a vu ni reçu personne, pas plus à cette date qu’à une autre et qu’elle ne se trompe pas, car les visites que recevait M. Pierre étaient bien rares. Cette déposition semble donc ne rien contenir de sérieux.
M. Pierre a, du reste, donné l’explication de cette affaire. C’était un menuisier qui est venu le 28 réparer son sommier.
Dans l’après-midi d’hier, le juge d’instruction a entendu M. Legrand, fondateur de l’usine de la Grande-Palud, le contre-maître Bignard et l’ouvrier comptable Salliot. Ils ont donné au juge des renseignements sur la fondation de l’usine, son fonctionnement, sa situation financière et sur les relations qui existaient entre M. Pierre et M. Cadiou.
L’ingénieur avait un contrat lui interdisant en cas de départ de l’usine d’exercer sa profession de chimiste dans l’industrie du blanchiment de coton d’ici 15 ans en France et à l’étranger, parce qu’il avait appris des procédés spéciaux à l’usine. Malgré cela, l’ingénieur s’était engagé dans une industrie similaire du voisinage.

La police suit en ce moment, une autre piste.
Quelques jours après le crime, un individu qui habite près de l’usine et dont la situation est très gênée, vint à Landerneau payer à un négociant une facture de 600 francs. Le négociant lui ayant demandé si ce n’était pas lui qui avait assassiné et dévalisé M. Cadiou, il manifesta une vive émotion. Jusqu’à plus ample informé, cette piste ne semble pas bien sérieuse.
Un inspecteur de la police spéciale et M. Jean Cadiou ont vainement fouillé les environs du lieu du crime pour retrouver la montre et le portefeuille de la victime que la somnambule avait dit être enfouis près de la fosse où était enterré M. Cadiou. Mme Pierre, la mère de l’accusé, est arrivée à Brest et a demandé l’autorisation de voir son fils. Cette autorisation lui sera accordée dans quelques jours.

11 février 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

L’instruction de l’affaire Cadiou tourne dans le même cercle sans faire un pas. C’est en effet autour de la date de la disparition qu’ont convergé jusqu’ici tous les efforts du juge d’instruction. Car la seule charge matérielle qui existe contre l’ingénieur Pierre, et par conséquent le meilleur argument de l’accusation, réside dans la contradiction dans laquelle il se trouve vis-à-vis de certains témoins par rapport à cette date.
Par contre, si les charges matérielles contre M. Pierre sont plus que minces, les présomptions morales paraissent mieux établies. Pierre est le seul, en effet, jusqu’ici qui semble avoir eu un intérêt à la disparition de M. Cadiou. Sa culpabilité est une hypothèse raisonnable étant donné les rapports tendus qui existaient entre lui et la victime. Car il semble bien définitivement établi qu’ils vivaient en mésintelligence. M. Saillot, l’ancien comptable de l’usine, a dit, en effet, que de fréquentes discussions s’élevaient entre eux. D’autre part, ce fut M. Pierre qui fut le premier après le crime à raconter que M. Cadiou avait des embarras d’argent et de plus on se souvient que le contremaître Bignard l’entendit proférer des menaces de mort contre son directeur.
Mais tout cela ne constitue pas des preuves et l’on parle à nouveau de la prochaine mise en liberté de l’ingénieur.
Cependant, tandis que le juge d’instruction s’acharne à établir la date exacte de la disparition, l’affaire s’embrouille de plus en plus et devient de plus en plus mystérieuse. Le médecin légiste qui a assisté à la découverte du cadavre a fait part au juge d’instruction de l’étonnement qu’il éprouva en constatant que sur le faux col de M. Cadiou, dont la gorge était presque entièrement sectionnée, quelques petites gouttes de sang seulement étaient marquées. Il fut également étonné de ne relever aucune trace de lutte sur le cadavre.
Par ailleurs, on rappelle qu’il y a quatre ans le meunier du moulin de la Grande-Palud disparut, que jamais on ne put retrouver son corps ni établir la cause de cette disparition, et l’on se demande s’il n’y aurait pas une certaine relation entre l’assassinat de M. Cadiou et la disparition du meunier.
On le voit, on nage en plein mystère et les suppositions les plus romanesques viennent naturellement à l’esprit du public.
Mme Pierre, la mère de l’ingénieur, pour laquelle l’innocence de son fils ne fait pas de doute, est persuadée qu’il sera non seulement libéré, mais lavé de tout soupçon.
Elle affirme au sujet de la dénonciation de son fils contre M. Cadiou qu’il en avait prévenu celui-ci, lui disant qu’il ne voulait pas rester complice d’un acte frauduleux et voulait en le dénonçant décharger sa responsabilité.

12 février 1914 – p. 2

L’assassinat de M. Cadiou

La contradiction relative à la date de la disparition de M. Cadiou semble être aujourd’hui à peu près élucidée, grâce aux dépositions d’un employé au magasin de l’usine, M. Marcou, et du chef de presse, M. Morizur. Tous deux affirment que M. Cadiou vint bien à l’usine le 30, à 9 heures moins dix du matin, et qu’il en repartit quelques minutes avant neuf heures. Il sortit par une porte placée près du bureau sans passer par les ateliers.
M. Pierre arriva à l’usine un peu après neuf heures, et, par conséquent, ne rencontra pas son patron, et n’eut même pas connaissance de sa venue. C’est donc de la meilleure foi du monde qu’il affirmerait aujourd’hui n’avoir pas revu M. Cadiou depuis le 29 décembre.
Un nouveau témoignage important se serait produit. M. Louis Nicolas, adjoint au maire de Morlaix, aurait déclaré avoir vu, le 31 décembre, M. Cadiou à la gare de Morlaix et lui avoir parlé.
Ainsi se trouverait confirmée l’hypothèse qu’avait fait naître la constatation du manque de taches de sang sur les vêtements de l’assassiné, que le crime avait dû être commis ailleurs qu’à la Grande-Palud et d’une autre façon que par égorgement.
Le cadavre aurait été apporté et enfoui après coup dans le taillis proche du moulin de la Grande-Palud, après qu’on lui aurait sectionné largement la gorge, soit pour faire disparaître des traces de strangulation, soit pour toute autre raison.

13 février 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

L’affaire Cation est entrée dans une phase toute nouvelle. Il est, en effet, aujourd’hui certain que M. Cadiou n’a pas été assassiné à la Grande Palud et qu’on est venu l’y enterrer après coup.
Il est non moins certain qu’il n’a pas été tué le jour de sa disparition.
De nouveaux témoignages sont venue confirmer la déclaration de l’adjoint au maire de Morlaix qui a déclaré lui avoir parlé le 31 décembre dans la gare de cette ville. Le chef de gare de Landerneau sa souvient maintenant lui avoir donné uni billet de seconde classe le 30 pour Morlaix, M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest ; M. Baron, vétérinaire à Morlaix et Mme Baron, ont affirmé au juge d’instruction avoir vu M. Cadiou arriver à Morlaix le 30 décembre, par le train de cinq heures du soir.
Un cafetier de Morlaix dit l’avoir va dans son établissement le 1er janvier 1914 et avoir reçu ses vœux de bonne année. Enfin, une hôtelière de Saint-Paul-de-Léon a servi à déjeuner, le 3 janvier, à un voyageur que, d’après sa photographie, elle reconnait formellement pour être M. Cadiou.
Donc, si M. Pierre vient à prouver qu’il n’a pas quitté la Grande-Palud pendant ces jours-là, il sera bien difficile de continuer à l’accuser du meurtre de son patron. Mais l’affaire n’en est que plus embrouillée, car on ne sait encore ni où, ni par qui, ni pour quel motif a été tué l’usinier.
Les suppositions vont leur train et ce ne sont pas les plus romanesques qui sont accueillies avec le moins de créance.
On a retrouvé dans le port de Morlaix le corps d’une jeune dactylographe qui avait disparu le 30 décembre, c’est-à-dire le même jour que M. Cadiou et tout de suite on voit une relation entre ces deux affaires et l’on échafaude un roman. On suppose, vu son état de conservation, que le corps de M. Cadiou n’était pas depuis très longtemps dans la terre quand on l’y a découvert et l’on se demande comment son frère a pu être si exactement renseigné sur l’endroit où il était enfoui, car on n’accorde aucune créance à l’histoire de la somnambule.
Le créancier de l’assureur de Landerneau qui s’était troublé quand on lui avait parlé de l’affaire Cadiou a été interrogé par la police, mais on n’en a tiré aucun renseignement intéressant. Le juge d’instruction a interrogé dans la journée d’hier cinq nouveaux témoins, ouvriers ou fermiers de la Grande-Palud qui ont affirmé avoir vu le 30 décembre à 11 heures M. Cadiou et M. Pierre quitter ensemble l’usine. Confronté avec eux, M. Pierre a persisté à dire que c’était le 29, mais a ajouté qu’il pouvait se tromper.

14 février 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

La journée d’hier n’a pas apporté de nouvelles lumières sur le mystère de la Grande- Palud. La police s’est occupée de faire préciser les dispositions des personnes qui prétendent avoir vu M. Cadiou le 1er janvier à Morlaix.
Le médecin légiste de Brest continue à affirmer que M. Cadiou a été étranglé et qu’on lui a tailladé la gorge pour faire disparaître les traces digitales.
Afin d’être définitivement fixé sur ce point, le procureur de la République de Brest a, sur invitation du procureur général, télégraphié à M. Lescouvé, procureur de la République à Paris, de vouloir bien désigner un médecin légiste de Paris pour procéder à une nouvelle autopsie.
M. Lescouvé a immédiatement désigné le docteur Paul qui a avisé le parquet de Brest qu’il se tenait à sa disposition.

15 février 1914 – p. 2

L’assassinat de M. Cadiou

Sans que le mystère se soit réellement éclairci, il semble cependant que la journée d’hier aura jeté quelques lueurs sur cette ténébreuse affaire.
Une déposition importante a, en effet, été recueillie par le juge d’instruction. C’est celle d’un juge de paix de l’arrondissement de Quimper, M. le Quiner, qui, quelques jours avant la disparition de M. Cadiou, avait reçu de celui-ci des confidences.
M. Cadiou lui avait fait part des difficultés qu’il rencontrait dans la vie : « Vous ne pouvez vous imaginer, lui avait-il dit, les ennuis que m’ont créés certaines personnes de Landerneau et les luttes que j’ai eu à soutenir. Mais maintenant, je suis bien tranquille, car je suis armé contre mes ennemis, et j’ai en ma possession des documents compromettants qui les ont forcés à se taire ».
Or, on se souvient que le portefeuille de M. Cadiou ne fut pas retrouvé sur son cadavre et que la poche où il se trouvait d’ordinaire était déchirée et retournée, tant celui qui l’en avait arraché avait mis de violence et de précipitation.
Serait-ce donc pour s’emparer de ce que contenait son portefeuille que le directeur de l’usine aurait été attiré dans un guet-apens et assassiné ? Peut-être même l’assassin n’avait-il pas l’intention d’aller jusqu’au meurtre et voulait-il s’emparer seulement de vive force de papiers compromettants pour lui ? Mais dans la lutte, il aura porté un mauvais coup à M. Cadiou. On le voit, l’affaire s’aiguille encore sur une nouvelle voie. Mais, cette fois, l’hypothèse est plus rationnelle et sort du domaine du pur roman. On trouve au moins au crime un mobile, un mobile plausible.
Reste à trouver les ennemis de M. Cadiou. Or, on dit qu’ils sont bien connus à Landerneau et que c’est de ce côté que vont porter maintenant les investigations de la police et du juge d’instruction. Mais cette hypothèse ne blanchit pas M. Pierre, car d’après ce que l’on sait, il peut être compté parmi les ennemis de M. Cadiou.
Un nouveau témoignage a été recueilli hier, contre l’affirmation de l’ingénieur, au sujet de la date de la disparition celui de la bonne de M. Cadiou qui, confrontée avec M. Pierre, a confirmé qu’elle avait vu son maître, la dernière fois, le 30 décembre.
Le juge a donné mandat à M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, de perquisitionner à Landerneau, au domicile de Julia Juzeau, domestique de l’ingénieur Pierre. Le commissaire n’a trouvé aucun papier compromettant, mais a saisi le rasoir de l’ingénieur.
Sur commission rogatoire du même juge, M. Vallet, commissaire de la direction de police judiciaire, s’est rendu 85, rue du Cherche-Midi, chez Mme Cadiou, où il a perquisitionné. Il a saisi une partie de la correspondance que M. Cadiou entretenait avec sa femme. Cette correspondance, rédigée en termes affectueux, prouverait que l’accord le plus parfait n’a cessé de régner dans le ménage. Interviewée du reste par un de nos confrères, Mme Cadiou a protesté avec indignation contre les bruits de mésentente entre elle et son mari, qui ont été répandus. Son mari, a-t-elle dit, obligé souvent par ses affaires d’être loin de chez lui, ne quittait jamais sa femme et son intérieur sans un réel regret.
D’autre part, le juge d’instruction a entendu trois des personnes qui avaient dit avoir vu M. Cadiou à Morlaix, le 1er janvier ; elles n’ont pu se montrer aussi affirmatives devant le juge. Par contre, trois nouveaux témoins prétendent avoir vu M. Cadiou, le 1er janvier, à Morlaix. Leurs dires vont être contrôlés.

17 février 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Les journaux régionaux insinuent aujourd’hui que si l’affaire Cadiou demeure toujours aussi ténébreuse c’est que la politique s’en mêle et qu’il y a des dessous qu’on chuchote, mais qu’on n’écrit pas. L’Ouest-Eclair désigne un parlementaire lequel était l’ami intime de M. Cadiou. Le Journal Rennais s’étonne de voir son nom toujours mêlé à la vie de M. Cadiou et écrit :
On le trouve, le nom de cet homme, avant que M. Cadiou soit directeur de la Grand’Palud, on le trouve encore depuis, souvent mêlé aux actes commerciaux de l’usine, on le trouve sur les bordereaux de paiement de l’industriel, pour des annuités de 100.000 francs.
On le trouve pour être celui qui cria à l’assassinat de M. Cadiou avant même qu’il fût mort, on le trouve le jour de la plainte en assassinat. On le trouve partout.
D’autre part le Nouvelliste de Bretagne cherche à établir que M. Cadiou a dû être tué à Morlaix où il se trouvait encore le 2 janvier et où l’on remarqua son air préoccupé et notre confrère suppose que des soucis particuliers avaient dû le retenir à cette date du 1er janvier à Morlaix. Il construit alors cette hypothèse : M. Cadiou qui depuis plusieurs années avait traversé de nombreuses vicissitudes dans la conduite de son industrie avait sans doute réuni un dossier sur certaines personnalités contre lesquelles il avait eu à lutter. Il eut sans doute à Morlaix une entrevue secrète au cours de laquelle il laissa comprendre qu’il était armé de documents dangereux. Ceci incita les gens menacés à le faire disparaître pour anéantir ces documents, c’est du reste l’hypothèse qui nous était naturellement venue à l’esprit après la déposition du juge de paix à qui M. Cadiou avait confié qu’il était enfin armé contre ses ennemis.
Le Nouvelliste de Bretagne termine par ces mots :
Ce n’est ni pour les quelques billets de banque de son portefeuille, ni pour sa montre et encore moins pour son mouchoir de poche que M. Cadiou a été frappé.
Il a été supprimé parce qu’il était devenu gênant.
Pourquoi était-il devenu gênant ? C’est ce qu’il faudrait savoir et c’est ce que l’instruction, si elle le veut réellement, ne peut tarder à savoir.
En attendant, nous saurons peut-être demain de façon certaine comment est mort M. Cadiou. Le chef de la brigade mobile de Rennes s’est en effet rendu hier à Morlaix pour faire exhumer le corps de M., Cadiou et aujourd’hui le docteur Paul procédera à l’autopsie du cadavre devant le procureur de la République, le juge d’instruction et le médecin légiste, M. Rousseau. Celui-ci avant de quitter Brest hier a remis au parquet un long rapport dans lequel il établit que M. Cadiou était vêtu de son caoutchouc quand il a été tué et qu’on l’en dévêtit après le crime pour recouvrir son cadavre.

18 février 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Le fait le plus important qui ait marqué depuis son début l’instruction de l’affaire Cadiou s’est produit hier à Morlaix. On sait qu’une nouvelle autopsie du cadavre avait été ordonnée et confiée au docteur Paul, de Paris. Hier, le cadavre de M. Cadiou a été exhumé et transporté à la morgue de l’hospice de Morlaix, où le docteur Paul a pratiqué l’autopsie en présence de M. Rousseau, médecin légiste de Brest, de M. Roget-Fachot, avocat général à Rennes, des procureurs et des juges d’instruction de Brest et de Morlaix.
Après un examen minutieux du cou, où des traces d’ongles furent relevées, le docteur Paul déclara que M. Cadiou avait été tué d’un coup de feu tiré du côté droit derrière la tête. La trace de la balle était encore très visible. Le projectile avait suivi un trajet oblique de gauche à droite et avait touché l’artère carotide droite. La balle, qui est du calibre de 6 millimètres, a été retrouvée par le docteur Paul, logée le docteur Paul, logée à la base du crâne.
Médicalement, le docteur n’a pu dire si la section de la gorge a été faite avant ou après la mort. Mais la largeur de la blessure semble indiquer qu’elle a été faite pour masquer le trou du coup de feu.
Cette découverte vient confirmer l’hypothèse de l’assassinat commis par des individus ayant intérêt à supprimer M. Cadiou ou à s’emparer de documents compromettants en sa possession. L’opinion publique dans le pays recherche donc les personnes qu’on croit avoir été dans de semblables conditions vis-à-vis le M. Cadiou. Et l’on dit qu’il y a dans cette affaire des dessous ténébreux où se mêlent les questions politiques, la corruption et les affaires véreuses. Les gens bien informés font prévoir un très gros scandale. Qu’y a-t-il de vrai dans ces rumeurs ? Peut-être ne le saura-t-on jamais.
En attendant, voici ce que nous conte quelqu’un du pays. Vous vous souvenez, nous dit-on, que l’affaire de la Grande-Palud fut primitivement montée par des Allemands. Pour obtenir à ces étrangers la possibilité d’être admis aux adjudications de l’Etat, il fallut force manœuvres de toutes sortes, manœuvres qui sont jeu courant dans nos milieux parlementaires. Or, on cite couramment en Bretagne et même au Parlement l’homme politique qui s’entremit pour faire obtenir aux Allemands cette faveur. Vous vous souvenez aussi, ajoute-t-on, de l’affaire du sabotage des poudres. L’usine de la Grande-Palud aurait été gravement compromise dans cette affaire et le même homme politique éloigna d’elle les désagréments. Eh bien, M. Cadiou avait peut-être la preuve de ces agissements et c’est peut-être cette preuve qu’on a voulu lui ravir.
Tout cela n’est, il est vrai, que bruits et rumeurs, mais ce sont des bruits qui permettent une explication rationnelle du crime. Maintenant, pourquoi les criminels seraient-ils venus enterrer leur victime dans un endroit très apparent, comme s’ils voulaient faire découvrir ses restes. C’est là qu’on ne trouve plus d’explication. L’affaire de la somnambule reste aussi toujours inexpliquée.
Quant au Parquet de Brest, il s’en tient toujours à la culpabilité de l’ingénieur Pierre, et pour lui, la découverte de la balle n’a fait que renforcer sa conviction. Aussi est-ce dans le sens de cette culpabilité qu’il a immédiatement agi après cette découverte.
Une perquisition a été faite dans la journée à Landerneau, au domicile de M. Pierre. Une carabine de 6 millimètres et un revolver bull-dog ont été saisis. Mais on ne croit pas que ce soit avec ces armes qu’ait été commis l’assassinat. Le Parquet suppose qu’il a plutôt été commis avec un revolver que M. Pierre avait confié gardien Bossard.
Bossard était absent au moment où l’on suppose que le crime eut lieu. Interrogé par le commissaire Paulin, l’ancien gardien de l’usine a dit que M. Pierre lui avait recommandé de mettre ce revolver sous son matelas et le lui a repris le 17 janvier.
Cette arme n’a pas été retrouvée au domicile de l’ingénieur.
Le Parquet s’est rendu également chez M. Cadiou et a examiné de nombreux papiers. Mme Cadiou s’est portée partie civile,
M. Le Cloarec, député du Finistère, que l’Ouest-Eclair avait mis en cause, disant qu’il était l’avocat-conseil de la Grande- Palud et touchait pour cela 5.000 francs par an, qu’il avait été l’accusateur de l’ingénieur, avant lui-même, avec M. Jean Cadiou, déposé la plainte en assassinat, répondait hier à ces affirmations, dans une interview de l’Intransigeant.
Il déclare qu’il y a là une manœuvre de ses adversaires politiques pour nuire à sa réélection et dément formellement avoir jamais accusé M. Pierre, être l’avocat-conseil de la Grande-Palud et avoir jamais rien touché de cette Société.

19 février 1914 – p. 2

L’assassinat de M. Cadiou

UN ÉPISODE D’AVANT-GUERRE

Cette étonnante affaire Cadiou n’a pas fini de nous réserver des surprises. Nous disions hier qu’on trouvait de tout dans ses dessous. Voici qu’on y découvre un épisode de la campagne d’avant-guerre. Nous avons raconté qu’avant de passer aux mains de M. Cadiou, l’usine de la Grande-Palud appartenait aux Allemands. Si l’on en croit notre confrère rennais, le Nouvelliste de Bretagne, ces Allemands n’auraient pas abandonné tout intérêt dans l’affaire. Il écrit, en effet :
La Grande-Palud, il faut l’avouer, était une singulière maison, une de ces maisons étranges et douteuses dont parle Léon Daudet dans l’Avant-Guerre et qui était sous l’influence, du commandement et de l’OR ALLEMAND.
Poursuivant l’hypothèse qui, chez lui, prend tournure de certitude, appuyée sur des renseignements qu’il ne peut donner, poursuivant, dis-je, l’hypothèse d’une entrevue mystérieuse où l’on aurait tué M. Cadiou pour s’emparer de ses papiers, le Nouvelliste de Bretagne avance qu’à cette entrevue il y avait des personnalités de diverses nationalités. Et notre confrère ajoute que d’après ses derniers renseignements « il se pourrait que l’assassin ne fût pas de nationalité française ».
Le journaliste breton qui, comme nous le remarquions plus haut, paraît en savoir plus qu’il ne veut en dire, affirme qu’il y a quelqu’un qui sait la vérité, que c’est lui qui a inventé l’histoire de la somnambule et a envoyé des stations de la ligne du Nord des cartes postales signées Cadiou avec une écriture imitant celle de la victime. Le Nouvelliste ne veut pas, dit-il, publier ce nom et jouer le rôle d’accusateur. Il laisse à la justice le soin « d’interroger ». Enfin, notre confrère, après avoir déclaré que M. Cloarec n’est pas « celui qui sait », affirme cependant qu’il n’est pas tout à fait ignorant » et l’adjure de jouer le beau rôle de justicier et de « contribuer par les lumières qu’il possède à faire découvrir les coupables ».

LA RECHERCHE DU REVOLVER

On sait qu’un revolver a été saisi chez M. Pierre. Mais ce revolver, de 8 millimètres et tirant des balles de plomb, ne pouvait être celui qui a tiré la balle recouverte de nickel qui a tué M. Cadiou. Mais M. Pierre avait confié un revolver au gardien Bossard. Le Parquet avait pensé que ce pouvait être avec ce revolver, que plus tard l’inculpé avait repris au gardien, que M. Cadiou avait été tué. Après avoir en vain cherché ce revolver, on s’est aperçu que c’était celui-là même saisi chez M. Pierre. Mais, par ailleurs, il a été établi qu’en juin dernier, Louis Pierre avait acheté chez un armurier de Landerneau un revolver du calibre de 6 millimètres et des balles à enveloppe de cuivre. Qu’est devenue cette arme qu’on n’a pas retrouvée au domicile de l’ingénieur ? C’est ce que la police s’efforce de rechercher.
Le juge d’instruction a interrogé à ce sujet M. Pierre. Il lui a posé la question suivante : « M. Cadiou a été tué par une balle de revolver de 6 millimètres. Où est l’arme de ce calibre que vous avez achetée en juin dernier et qui n’a pas été retrouvée à votre domicile ? »
M. Pierre a déclaré qu’il donnerait à son avocat toutes les explications à ce sujet.

PERQUISITION CHEZ L’ANCIEN MAIRE DE LANDERNEAU

Les commissaires de la brigade mobile ont commencé hier un examen sérieux des papiers restés au domicile de M. Cadiou à Landerneau. Ils ont aussi perquisitionné dans la matinée chez l’ancien maire de Landerneau. Dans les deux maisons ils auraient constaté qu’un grand nombre de papiers auraient été brûlés depuis peu.
On dit qu’au cours de la perquisition chez M. Cadiou on aurait trouvé, ouvert sur un meuble et bien en vue, un volume de Musset marqué à l’endroit de la tirade de Rolla sur le suicide. Et l’on suppose que ce livre a dû être posé ainsi après coup pour faire croire à un suicide.
La police s’occupe aussi de rechercher la valise de M. Cadiou où l’on suppose que se trouvaient ses papiers importants. On recherche aussi sa bicyclette.
Le juge d’instruction a entendu hier un notaire de Brest qu’il a interrogé sur la situation de l’usine, et la somnambule de Nancy à laquelle il a posé des questions au sujet des indications qu’elle a données sur l’endroit où était enterré M. Cadiou, indications qui ont permis de retrouver son cadavre.

20 février 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

LE REVOLVER DE M. PIERRE

L’accusation tient enfin une charge qui paraît sérieuse contre l’ingénieur Pierre. Il est certain que M. Cadiou a été tué par une balle blindée de six millimètres et que M. Pierre a eu en sa possession un revolver de six millimètres tirant des balles blindées. Sa bonne, à qui l’on a montré des balles semblables à celle qui tua M. Cadiou a reconnu qu’elles étaient pareilles à celles du revolver de son maître. Du reste, l’ingénieur le reconnaît lui-même.
Au juge d’instruction qui l’interrogeait au sujet du dit revolver, il a déclaré l’avoir acheté en 1912, à l’armurier Marie, de Landerneau et l’avoir revendu en février ou mars 1913, à un voyageur de commerce qui vint le voir à l’usine alors qu’il était dans le jardin en train d’essayer cette arme. Ce voyageur lui demanda à l’acheter et comme il en avait un autre il le lui céda.
Malheureusement pour lui, M. Pierre ne peut donner le nom de ce voyageur. Il ne le connaissait pas et ne l’a pas revu. Il ne se souvient même pas au juste de ce qu’il vendait. Des huiles sans doute, dit-il. Il peut seulement donner son signalement. C’est un homme d’environ 28 ans et qui était vêtu d’un pardessus sombre. Tout cela peut être vrai, mais il faut reconnaitre que c’est aussi beaucoup trop imprécis et si l’individu en question ne se fait pas connaître, cette explication insuffisante laissera planer un terrible doute sur l’innocence de M. Pierre.
Mais il y a encore quelque chose de plus défavorable à l’ingénieur, c’est que l’armurier persiste à déclarer que ce n’est pas en 1912, mais bien en juin 1913 que le revolver lui fut acheté. Sa fille et même la servante de M. Pierre confirment cette affirmation et précisent que l’ingénieur acheta cette arme en juin en même temps que son automobile. Du reste, les livres de l’armurier témoignent de l’achat d’un revolver de 6 m/m en juin 1913.
Enfin, confronté avec l’ingénieur, l’ancien gardien Bossard a formellement affirmé qu’en lui remettant le revolver calibre huit, M. Pierre lui aurait dit, en juillet dernier, qu’il en avait un autre. Ce qui n’eut pas été s’il avait vendu en mars son revolver au commis-voyageur. Il est vrai que l’ingénieur prétend avoir dit à Bossard : « J’ai une carabine ».
L’affaire tourne donc mal pour l’ingénieur Pierre. Mais si sa culpabilité est démontrée il restera à savoir s’il n’a pas eu de complices, car on persiste à dire dans le pays qu’il n’était pas le seul intéressé à la disparition de M. Cadiou.

LE SCANDALE DES POUDRES »

Et c’est peut-être M. Pierre lui-même qui se décidera à les faire connaître.
Jusqu’ici il s’était montré extraordinairement calme. Mais depuis l’affaire du revolver il semble un peu plus nerveux. A son avocat, Me Feillard, il a déclaré que si la famille Cadiou se portait partie civile, il se verrait dans l’obligation de proclamer les raisons qui l’ont amené à dénoncer les agissements de M. Cadiou. « Et alors, a-t-il ajouté, la petite affaire Pierre pourrait bien devenir le gros scandale des poudres. »
Cette menace vient corroborer de tous points ce que nous disions hier au sujet de l’usine aux mains des Allemands, du sabotage des poudres et des agissements d’un homme politique.

LA PERQUISITION CHEZ M. LEGRAND

La perquisition opérée mercredi chez M. Legrand, cet ancien maire de Landerneau, aidera peut-être à apporter quelque lumière dans cette affaire embrouillée.
Les magistrats ont en effet saisi une volumineuse correspondance ayant trait à des négociations engagées avec les frères Temming, de Buhl (Haute-Alsace) et datant de 1907.
M. Legrand s’est en outre laissé soutirer par les journalistes des renseignements qui plus tard peut-être pourront servir de fil conducteur.
« M. Cadiou, dit-il, m’avait chargé en juillet dernier de lui choisir un acquéreur pour l’usine, mais son prix était trop élevé. »
Interrogé au sujet du groupe, dont il fait partie, qui construit en ce moment à Daoulas une usine similaire, l’ancien maire de Landerneau dit que ce groupe n’aurait jamais consenti à acheter l’usine de la Grande Palud, dont le matériel était à renouveler. Il ajoute qu’il ignorait le contrat qui liait M. Pierre à l’usine de la Grande-Palud et qu’avant la disparition de M. Cadiou le groupe de Daoulas l’avait engagé. Le contrat définitif ne fut signé que le 12 janvier, mais dès le 14, Pierre écrivait pour résilier, désirant éclaircir avant l’affaire de la disparition de M. Cadiou.
Le bruit s’est répandu, hier, à Brest, que l’ingénieur Pierre s’était suicidé. Mais il n’en était rien. Très abattu il a quitté le palais de justice vers huit heures.
Après une enquête faite à Landerneau, il a été établi que M. Pierre avait acheté deux revolvers à la même époque, dont un au nom du contremaître Bignard.
Les points de comparaison invoqués par l’ingénieur au sujet de l’achat du revolver de six millimètres, ont été inexacts reconnus.
La police recherche maintenant le mobile du crime et la possibilité d’une complicité.

21 février 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

La journée d’hier n’a pas apporté de faits très importants à l’instruction de l’affaire Cadiou. Nous avons dit hier que les recherches de la police portaient surtout maintenant sur les complicités possibles.
L’enquête aurait établi que trois personnes étaient intéressées à voir disparaître M. Cadiou. Dans la matinée, M. Jean Cadiou, frère de la victime, a été entendu par le juge d’instruction, au sujet de la lettre qu’il reçut de la parente de Mme Cadiou, qui consulta la somnambule Nancy, lettre qui lui permit de découvrir l’endroit où était enterré son frère. M. Cadiou a fait au magistrat le récit de la découverte du cadavre.
La somnambule sera entendue aujourd’hui.
Quant à l’ingénieur, un moment décontenancé, il s’est ressaisi et affiche un calme extraordinaire. Il se montre persuadé que le voyageur à qui il a vendu son arme se fera connaître et dit toujours que son innocence sera proclamée.
Lors de son interrogatoire, le juge d’instruction lui ayant montré la balle retrouvée dans le cou de M. Cadiou, dépourvue de son enveloppe de cuivre, l’ingénieur sans manifester le moindre trouble, la prit et la retourna dans ses doigts puis la rendit au juge en disant, avec un calme surprenant : « C’est curieux, je n’aurais pas cru qu’une balle dépouillée de son enveloppe fût si petite ».
Il est vrai qu’à ce moment l’inculpé ne savait pas encore que l’armurier avait pu prouver que le revolver avait bien été acheté en mai 1913.

22 février 1914 – p. 2

L’assassinat de M. Cadiou

Le juge d’instruction entend la déposition de la somnambule

M. Bidard de la Noë, le juge d’instruction chargé de l’enquête sur l’assassinat de M. Cadiou, a entendu hier matin Mme Scrinpy [Sainpy], de Pont-à-Mousson, belle-mère du frère de Mme Cadiou, qui consulta la somnambule de Nancy, dont les déclarations auraient fait découvrir le corps de l’usinier de la Grande-Palud. Il a ensuite entendu la pythonisse elle-même, Mme Camille Simon, veuve Hoffmann. Les deux témoins ont maintenu les déclarations qu’elles ont déjà faites au commissaire de Nancy qui les avait interrogées sur commission rogatoire du parquet de Brest.
M. Bidard de la Noë a reçu les témoignages de Mme Richard et de Mlle Guillemin, mère et tante de Mme Cadiou. Cette dernière qui avait été également convoquée a répondu que son état de santé ne lui permettait pas de faire le voyage de Paris à Brest.
On affirme à Brest que les renseignements fournis par la voyante auraient été suggérés par une femme qui connaissait toutes les phases du drame et qui, pour libérer sa conscience, aurait usé de ce subterfuge.
La somnambule a déclaré au juge qu’elle ne se souvenait de rien, les indications ayant été données alors qu’elle se trouvait dans le sommeil hypnotique.

23 février 1914 – p. 1 et 2

A PROPOS DU DRAME DE LA GRANDE-PALUD

Il y a dans toute cette affaire des faits troublants, des circonstances mystérieuses, dignes croyons-nous, de retenir toute l’attention, toute la vigilance des patriotes. Et d’abord, une chose que l’on n’a pas jusqu’ici fait ressortir, sur laquelle en tout cas on n’a pas insisté, c’est l’emplacement même de cette usine désormais célèbre, de cette Grande-Palud dont toute la presse s’occupe. Cette usine est installée à trois kilomètres de Landerneau, entre cette ville et Brest, et à une centaine de mètres à peu près de la voie ferrée Brest-Paris. Elle touche presque à deux viaducs importants tous deux, situés à quelques mètres l’un de l’autre, et passant un sur la grande route de Brest à Landerneau, l’autre au-dessus du chemin conduisant de la route de la Forêt à l’usine. Le terrain, jusqu’à la ligne, dépend de l’usine. Il en résulte que cet établissement constitue un point stratégique de premier ordre aux mains d’une puissance ennemie, puisqu’il permet, par un sabotage ou plutôt par une destruction facile autant que rapide, de deux viaducs et de la voie ferrée, d’interrompre la mobilisation des troupes venant de Brest ou allant vers Brest, et d’empêcher les communications par chemin de fer avec notre grand port militaire de l’Océan dans le cas où une flotte ennemie en ferait le blocage.
Ceci posé, l’usine de la Grande-Palud fut fondée, il y a une quinzaine d’années environ, par un Monsieur Legrand, ancien maire de Landerneau. Elle avait et a encore pour objet la préparation du coton pour la poudre de guerre, Or, dès le début, Legrand passa dans le pays pour n’être que le paravent, l’homme de paille d’une société allemande. On disait couramment : « l’usine allemande » pour désigner la Grande-Palud, et nul ne songeait à s’en étonner. Au bout d’un certain temps d’ailleurs Legrand passa la main à un sieur Greiss, officier de réserve de l’armée allemande,
Cette entreprise avait une très mauvaise presse dans la région. Bientôt les gens ne se génèrent plus pour dire que « l’usine allemande » était, dans la réalité, une boîte allemande d’espionnage. Le personnel, en effet, passait pour être en très grande partie allemand, et à cette époque, de nombreux Allemands se montraient à Landerneau et aux environs. La présence, à la tête de l’usine, d’un officier de réserve de l’armée allemande, la gestion par cet individu au moins suspect d’une affaire se rapportant en somme à la défense nationale, n’étaient pas faits pour arrêter les commentaires. La proximité immédiate de la grande ligne Brest-Paris, sans compter le sabotage possible par les Allemands de fournitures destinées à l’armement français augmentait encore les craintes et les rumeurs. C’est pour tenter de faire taire ces rumeurs, d’apaiser ces craintes, qu’un Français authentique, M. Louis Cadiou fut choisi, il y a environ quatre ans, comme administrateur. Peu à peu, les mauvais bruits cessèrent, et ces Allemands disparurent les uns après les autres du pays.
Les choses en étaient là quand, vers le 25 décembre 1913, M. L. Cadiou racheta les actions de la Grande-Palud, et par acte passé en l’étude de Me Robert, notaire à Landerneau, devint de simple administrateur qu’il était, seul et unique propriétaire de l’usine. Quelques jours après, M. Cadiou disparaissait, puis son cadavre était retrouvé dans les étranges conditions que toute la presse a rapportées.
Chose curieuse ! Dès la disparition de M. Cadiou, on a revu un peu partout, à Landerneau ou aux environs, des Allemands. A Landerneau, on en a vu plusieurs ensembles dans des cafés. On dira que la présence, peut-être fortuite, de ces étrangers ne signifie rien nous en tombons d’accord, mais la coïncidence est au moins singulière : tant que Greiss était là c’était pourri d’Allemands, Greiss s’en va, les Allemands s’en vont aussi, Cadiou disparait, aussitôt les Allemands reparaissent !
Le bruit court que les Allemands, avant le rachat par M. Cadiou la totalité des actions, avaient formé le projet de fonder une seconde société, ayant le même objet que la première, du côté de Daoulas, petite station de l’Orléans entre Landerneau et Quimper, Il paraîtrait que Legrand devait apporter son concours dans l’affaire de Daoulas. Enfin on parlait beaucoup, toujours dans cette même affaire, d’une association entre Goude, le député socialiste de Brest, et Legrand.
Ce qui apparaît aujourd’hui avec une quasi-certitude, c’est que M. Cadiou avait des ennemis il l’avait déclaré à un de ses amis, M. le juge de paix de Quimper qui en a déposé c’est que certains personnages prétendaient se mettre en travers de sa route, c’est qu’il gênait l’action de ces personnages. Exactement, quelle action gênait-il ? Quelles manœuvres lui étaient opposées C’est là encore pour quelque temps du moins, le secret du mort. Mais il est hors de doute que, se connaissant des ennemis, étant au courant de leurs manœuvres, M. Cadiou avait dû chercher à armer pour la lutte, à réunir des documents, un dossier contre ses adversaires. Son acquisition récente avait dû permettre à M. Cadiou d’approfondir bien des choses, de retrouver des traces peut être insoupçonnées, de pénétrer bien des dessous mystérieux et louches de l’affaire. Ne peut-on pas supposer dès lors, avec beaucoup de logique, que les gens dont les intérêts ou la sécurité pouvaient être menacés par une divulgation de M. Cadiou, à la suite de la situation nouvelle occupée par celui-ci à la Grande-Palud, ont tout simplement décidé de le supprimer ? Tout, dans les circonstances vraiment extraordinaires de ce crime, dans cette mise en scène trop Couverte par trop surnaturelle, tout indique que ce n’est pas là le crime d’un assassin vulgaire, mais un crime « soigné, fignolé si l’on ose ainsi s’exprimer, ou le bras de celui qui frappe ne fait qu’exécuter la volonté de ceux qui ont pensé et conçu. Et comment, devant cette fin tragique du nouveau et désormais unique propriétaire de la Grande-Palud, l’esprit ne se reporterait-il pas invinciblement à cette atmosphère étrange, mystérieuse, anormale, qui enveloppa si longtemps toute cette affaire, jet que la voix publique traduit par ces mots : espionnage, chantage, politique, pots-de-vin !
Un Renseigné.


L’assassinat de M. Cadiou

Singulière lettre anonyme

Un fait assez singulier et dont on n’avait pas encore parlé s’est produit le jour où le docteur Paul arrivait à Morlaix pour faire l’autopsie du cadavre de M. Cadiou. Comme il entrait à l’hôtel, il fut fort étonné d’y trouver une lettre à son nom. Il n’attendait aucune correspondance et n’avait pas donné son adresse. Intrigué, il examina l’enveloppe et remarqua que la lettre venait de Quimper. Cette lettre marquait la déception qu’avait causée la première autopsie faite par le docteur Rousseau. La lettre donnait aussi des explications techniques sur la façon dont il fallait procéder et indication précise que dans la nuque on trouverait la marque du crime. Or on sait que la balle fut trouvée dans la nuque de M. Cadiou.
La lettre a été remise par le docteur Paul au Parquet général, qui l’a transmise à la brigade mobile.
Interviewé, au sujet de cette lettre, le docteur Paul s’est borné à dire qu’en effet il avait reçu une lettre anonyme critiquant l’autopsie faite par le docteur Rousseau et qu’il l’avait remise au Parquet.
Dans cette ténébreuse affaire, tout est vraiment singulier, mystérieux et troublant.
La famille de l’ingénieur persiste à dire que la vente du revolver eut lieu en mars 1913 dans le jardin du moulin. Elle offre une prime de 500 francs, pour se faire connaître, au voyageur de commerce qui a acheté ce revolver.

24 février 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

La police spéciale a recueilli une information suivant laquelle deux cultivateurs de Gouesnou qui revenaient de la foire passaient dans la nuit du 30 au 31 décembre vers une heure du matin sur la route du moulin de la Grande-Palud, quand ils aperçurent une lumière à l’endroit où fut trouvé depuis le corps de M. Cadiou. Ils songèrent alors simplement à un feu follet. La dépêche qui relate ce fait ajoute sérieusement que la police a ouvert une enquête à ce sujet.
S’il en est ainsi, il faut vraiment que la police ait la mémoire courte. Il a été, en effet, abondamment établi que M. Cadiou vivait encore le 31 décembre. C’est d’une part de nombreux témoins qui l’ont vu dans la matinée du 31 à la Grande Palud, c’est le chef de gare de Landerneau qui lui a remis ce jour-là un billet de deuxième classe pour Morlaix. C’est enfin plusieurs personnes qui l’ont aperçu le 31 décembre et même peut-être le 1er janvier à Morlaix. Et les témoignages de certaines de ces personnes sont absolument irrécusables. L’une d’elles, ligueur d’Action française, nous disait hier encore qu’appelée avec son frère et l’associé de ce dernier à Morlaix le 31 décembre pour une échéance, ils avaient, vers les 5 heures du soir, rencontré M. Cadiou à la gare de Morlaix et s’étaient attardés à causer avec lui de telle façon qu’ils étaient arrivés en retard à leur rendez-vous et avaient dû s’excuser. Ils ne sauraient faire erreur sur le jour, puisque la date de leur échéance les fixe de façon absolument certaine.
Dans ces conditions, on ne voit pas bien ce que la police aurait à faire près des deux cultivateurs qui dans la nuit du 30 au 31 décembre aperçurent une lumière à l’endroit où fut enterré M. Cadiou. Il y a toutes chances pour que cette lumière fût réellement un feu follet ou pour que cette affaire troublante ait surexcité à l’excès l’imagination de ces braves gens. A moins, toutefois, qu’ils ne fassent, eux aussi, une erreur de date et qu’ils aient vu cette lumière beaucoup plus tard.
Mais la police n’est peut-être pas fâchée de s’attarder autour de cette histoire.
On semble, en effet, vouloir intentionnellement oublier que M. Cadiou vivait encore le 31 décembre au soir et qu’il fut vu à Morlaix à cette date. C’est que ceci oublié l’affaire est beaucoup plus facilement explicable.
C’est l’ingénieur qui, le jour de son départ, a attiré dans le bois M. Cadiou et l’a tué pour se venger de lui, puis l’a en- terré après lui avoir ouvert la gorge de façon qu’on ne sache pas qu’il avait été tué d’une balle de revolver et que l’arme du crime n’aide pas à en retrouver l’auteur.
Au contraire, M. Cadiou reconnu bien vivant le soir du 31 décembre à Morlaix, on ne voit plus comment ni pourquoi il a pu revenir se faire tuer par l’ingénieur dans le bois sans être aperçu de personne. On retombe en plein dans le mystère d’où la police et la justice cherchent en vain à sortir.
II faut alors reprendre l’hypothèse des complicités et des machinations compliquées.
L’instruction ne les a pas, du reste, entièrement abandonnées. Elle poursuit parallèlement ses recherches de ce côté avec celles qu’elle fait pour confondre l’ingénieur Pierre.
C’est ainsi qu’hier le juge d’instruction, en présence de M. Legrand, fondateur de l’usine de la Grande-Palud, a levé les scellés et examiné les pièces saisies au domicile de ce dernier.
Dans ce volumineux dossier se trouvent des documents concernant la fondation de l’usine et des lettres de M. Cloarec, député du Finistère, avocat-conseil de la Société chargé de trouver l’année dernière un acquéreur pour l’usine.
Le juge a aussi interrogé la somnambule, laquelle a du reste déclaré ne se souvenir en rien de ce qu’elle a dit dans son sommeil hypnotique. Un de nos confrères a, sur cette question, interrogé plusieurs savants spécialistes des questions d’hypnose qui lui ont affirmé que scientifiquement ils ne croyaient pas possible qu’une somnambule puisse voir à distance. Ils ne mettent pas, du reste, en doute la bonne foi de Mme Camille qui, disent-ils, a pu fort bien être suggestionnée ou lire la pensée de quelqu’un de présent qui savait.
Par ailleurs, le commis-voyageur qui s’était fait connaitre comme ayant tiré avec le revolver de M. Pierre, mais ne pas l’avoir acheté, interrogé à Saint-Malo par commission rogatoire, a répondu qu’il était en effet allé chez M. Pierre avec deux dames, le 29 juin ou le 6 juillet 1913, que M. Pierre tira des coups de revolver dans son jardin, mais ne lui proposa nullement d’acheter son arme, qu’il ne prit même pas en main et ne put voir.

25 février 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

L’instruction de l’affaire de la Grande Palud va subir un temps d’arrêt. Le juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de la Noë, doit, en effet, avant d’interroger à nouveau l’inculpé, attendre le résultat de plusieurs expertises qu’il a ordonnées. L’ingénieur ne sera donc pas amené chez le juge d’ici une huitaine de jours.
Mais le Parquet et la police n’en pour suivront pas moins leurs investigations. L’affaire reste, en effet, pleine de mystères qu’il leur faut éclaircir. Et d’abord il importe de connaître l’auteur des lettres anonymes si bien documentées.
Nous avons dit hier, que, outre la lettre reçue par le docteur Paul, une autre lettre anonyme avait été adressée au chef de la brigade mobile la veille de la seconde autopsie. Elle avait également été mise à la poste à Quimper. On y signalait notamment un sillon singulier laissé dans le cou de M. Cadiou semblable à celui qu’aurait pu produire une balle ». Jusqu’ici le service de la Sûreté a vainement recherché l’auteur de ces lettres.
L’opinion a été émise que celui qui les a écrites ou suggérées devait avoir assisté à la première autopsie. Et comme M. Jean-Marie Cadiou était présent à cette autopsie, on l’a naturellement accusé d’être l’auteur des lettres. Il s’est énergiquement défendu.
Dans une autre lettre anonyme, reçus) par la police se trouve le passage suivant « Etes-vous sûr que le sommier que vint réparer chez M. Pierre l’homme cadavérique dont on a parlé un moment n’ait pas été le cercueil de M. Cadiou ? »
Ceci fait allusion à l’homme de mauvaise mine que l’ancien garde de l’usine Brossard avait vu entrer chez M. Pierre et que celui-ci a dit depuis être un homme venu réparer son sommier. L’indication que contient cette phrase semble bien invraisemblable.
Il faut s’attendre, du reste, après le bruit fait autour des lettres anonymes concernant l’autopsie à ce que des mystificateurs en- voient de nombreuses lettres non signées à la police. Il conviendra donc de se méfier des révélations anonymes.

26 février 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a pris hier connaissance du dossier relatif aux dépositions des personnes qui disent avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier.
Parmi ces dépositions figure celle de l’adjudant des pompiers de la ville de Morlaix, qui affirme avoir reconnu sur la place de la Mairie de Morlaix, M. Cadiou, après l’aubade que les pompiers y donnèrent le 1er janvier.
M. Bidard de la Noë estime que les témoins peuvent avoir fait confusion en raison des trois jours de fêtes de Noël et du jour de l’an. Possible pour ceux qui croient avoir vu M. Cadiou le 1er janvier. Mais pour ceux qui, comme le ligueur d’Action française, dont nous avons parlé, l’ont vu et lui ont parlé le 31 au soir, à la gare de Morlaix, le doute n’est pas possible, puisque venu à Morlaix pour un paiement fixé au 31 décembre, l’exactitude de son souvenir est fixée par son livre d’échéance et par la quittance qu’il a reçue.
La famille Cadiou continue à accuser formellement l’ingénieur Pierre du meurtre du directeur de l’usine. Pierre, à son avis, aurait agi par cupidité, pour améliorer sa situation. Congédié, il devait quitter le pays, tandis que M. Cadiou supprimé, il pouvait faire acheter l’usine à vil prix et en devenir copropriétaire.
La famille Cadiou prétend que l’usine pouvait donner au moins 80.000 francs par an de bénéfices nets. Elle ajoute que M. Cadiou ne se serait pas laissé déposséder. Il était convaincu, dit-elle, d’être rétabli sur la liste des soumissionnaires de l’Etat dans un an. Il n’avait qu’à fermer l’usine pendant un an, licencier son personnel et à attendre ; c’était précisément ce que redoutait Pierre.
L’attitude de l’ingénieur, au moment de la découverte du cadavre a, de plus, confirmé la famille Cadiou dans sa présomption de la culpabilité de M. Pierre. En effet, au moment du premier examen du cadavre, on constata que M. Cadiou, en tenue cycliste, était nu tête et avait sa pèlerine sur les genoux : « Où donc est la casquette de M. Cadiou ?» demanda un magistrat. Et l’ingénieur répondit étourdiment : « Elle est dans le capuchon ».
Comment le savait-il ? fait-on remarquer.
L’ingénieur sera confronté aujourd’hui avec sa domestique, Mlle Julia Juzeau, et l’armurier de Landerneau, au sujet de la date de l’achat du revolver de 6 millimètres.

27 février 1914 – p. 2

L’assassinat de M. Cadiou

Le juge d’instruction a entendu hier l’armurier Marie, de Landerneau, chez qui M. Pierre a acheté le revolver de 6 millimètres. L’armurier a déclaré que l’ingénieur lui a acheté et payé comptant 38 francs cette arme vers la fin de juin 1913.
Interrogée également, sa fille Julienne a affirmé qu’elle était en deuil de sa mère quand l’ingénieur vint acheter le revolver, mais son deuil touchait à sa fin. C’est le point de repère qui lui permet de fixer également au mois de juin l’achat du revolver.
L’armurier et sa fille sont donc en complet désaccord avec M. Pierre, qui dit avoir acheté l’arme en 1912 et s’en être défait en février ou mars 1913.
Le juge d’instruction va chercher à établir si Pierre avait encore ce revolver en sa possession après le mois de mars 1913.
Le juge a entendu ensuite Mlle Juzeau, la bonne de M. Pierre, qui confirme que son maître a acheté son revolver en juin ou juillet 1913, peu après la tentative de cambriolage à l’usine et vers le temps de l’achat de son automobile. Elle ignore s’il a vendu son arme à un des nombreux voyageurs qui venaient à l’usine.
Mais elle affirme que le 30 décembre son maître manifesta son étonnement de ne pas voir M. Cadiou avec qui il avait rendez- vous, qu’il déjeuna et dina comme à l’ordinaire et que dans la nuit du 30 au 31 il ne quitta pas son domicile.
Confronté avec sa bonne, l’armurier et sa fille, l’ingénieur, dont les affirmations sont en contradiction avec leurs témoignages, s’est contenté de dire que sa mémoire pouvait le tromper. Mais il a continué à affirmer avec calme son innocence.
On sait que l’ingénieur était engagé par l’usine concurrente en formation à Daoulas, et qu’il rompit son contrat. M. Roch, un des fondateurs de la nouvelle usine, a envoyé au Parquet la lettre de Pierre disant que « ses scrupules l’empêchaient de prendre ses fonctions avant que la lumière soit faite sur la disparition de son directeur ».
Par l’organe de Me Vichot, avoué à Brest, la famille Cadiou s’est définitivement portée partie civile au procès. Me Vichot a déposé une provision de 2.000 francs. On se souvient que l’ingénieur Pierre avait menacé de faire de graves révélations sur le scandale des poudres si la famille Cadiou persistait à se porter partie civile. Nous verrons s’il met sa menace à exécution.

28 février 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

La question du revolver de six millimètres n’est pas encore complètement élucidée. L’armurier, sa fille et la bonne de M. Pierre, croient bien se souvenir qu’il a été acheté par l’ingénieur en juin 1913, mais il n’existe, en somme, aucune preuve matérielle que cet achat a bien été fait à cette date. Aussi le juge d’instruction voudrait bien établir sur quelque chose de plus solide que les souvenirs un peu imprécis de ces trois témoins, que c’est bien le revolver de 6 millimètres de M. Pierre qui a tué M. Cadiou.
MM. Menuisier [Mennessier] et Paulin, commissaires de police spéciaux et l’inspecteur Lemez ont donc été chargés de rechercher dans les arbres du jardin de l’ingénieur Pierre les balles qu’il a tirées en juin dernier avec le revolver de 6 millimètres acheté à Landerneau, pour préciser si ces balles sont semblables à celle qui a tué le directeur de l’usine de la Grande-Palud.
Jusqu’ici, les recherches n’ont donné aucun résultat.
Ces recherches sont du reste particulièrement difficile et pour peu que les balles aient pénétré un peu profondément dans les arbres, il sera presque impossible de les retrouver, car depuis le mois de juin, le trou de leur entrée a pu complètement s’effacer, si même l’écorce ne s’est pas refermée sur le trou d’entrée si petit, étant donné le calibre, et déjà si peu visible peu d’instants après le tir.
Dans les premiers jours de la semaine prochaine, Mme Cadiou sera interrogée par le juge d’instruction et confrontée avec l’ingénieur Pierre.

1er mars 1914 – p. 5

L’assassinat de M. Cadiou

Le juge d’instruction a entendu, hier, deux amis de M. Cadiou, M. Huet-Kerbriant, avocat, et le docteur Proug [Prouff], de Morlaix, qui tous deux eurent le 11 janvier une conversation avec le contremaître de l’usine, M. Bignard, qui leur raconta que le 30 décembre M. Cadiou avait eu une vive altercation avec l’ingénieur Pierre et que, depuis celle date, il ne revit pas son directeur. Mais, interrogé de son côté, M. Bignard a déclaré que cette altercation remontait à plusieurs mois.
Les deux habitants de Morlaix persistant dans leur déclaration, ont été confrontés avec le contremaître et cette confrontation a permis d’établir que l’altercation entre Pierre et M. Cadiou avait bien eu lieu vers septembre dans les conditions suivantes :
M. Cadiou avait appris à Paris que Pierre avait écrit à l’inspecteur général des poudres et salpêtres, M. Barral, pour lui dénoncer certaines malfaçons. Rentrant à l’usine par le train du matin, Cadiou rencontra d’abord le contremaître Bignard et ne lui cacha pas son mécontentement contre Pierre, déclarant qu’il ne resterait pas longtemps à l’usine. Entrant alors chez l’ingénieur, il eut avec celui-ci une explication orageuse. M. Pierre confronté avec les témoins a reconnu l’exactitude des faits. Interviewé par un de nos confrères, l’avocat de l’ingénieur a fait remarquer que, somme toute, la culpabilité de l’inculpé qui avait pu paraître certaine après la seconde autopsie et la disparition du revolver, continue à ne reposer en fait que sur des présomptions fragiles. Seul le récit de la vente du revolver à un voyageur est défavorable à Pierre et peut paraître à première vue un une fantaisie. Mais il croit son client de bonne foi et pense que le voyageur à qui il vendit ce revolver a pu depuis un an quitter le pays ou mourir.
Il fait valoir le calme et la résignation de son client qui ne récrimine pas contre la justice et consent à rester longtemps en prison pour que son innocence soit proclamée aux yeux d de tous. Il n’y dit-il, que le fait que la famille Cadiou partie civile qui l’exaspère et il parle toujours à ce sujet de faire des révélations sur le sabotage des matières premières avec lesquelles il fabriquait le coton poudre livré à nos poudreries.

5 mars 1914 – p. 2

L’assassinat de M. Cadiou

L’instruction de l’affaire Cadiou se traine et rien ne vient éclaircir le mystère dont elle est enveloppée. Les charges qui pèsent sur l’ingénieur Pierre sont excessivement minces. Ce sont, en somme, de simples présomptions qu’aucune preuve n’appuie. On a beau interroger tous les gens qui soupçonnent l’ingénieur, leurs dépositions n’apportent, en somme, rien de probant.
C’est ainsi que le juge d’instruction a hier interrogé M. Freund, juge de paix à Landerneau, qui fit surveiller M. Pierre le jour de la découverte du cadavre dans la crainte qu’il ne prit la fuite et le brigadier de gendarmerie de Landerneau qui arriva le premier sur les lieux de la découverte du cadavre et remarqua l’attitude empressée de M. Pierre, qui l’aida à déterrer le cadavre et prit soin de laver à grande eau la pèlerine de caoutchouc placée sur le corps de M. Cadiou. Confronté avec ces deux témoins, l’ingénieur n’a pas nié ces faits, mais a fait remarquer avec calme qu’ils ne pouvaient rien contre lui.
Peu heureux de ce côté, le juge d’instruction s’est décidé à s’occuper enfin sérieusement de la présence de M. Cadiou à Morlaix, le 31 décembre, et aujourd’hui il reconnaît qu’il est bien établi qu’il a été vu ce jour-là à Morlaix dans la soirée. On se souvient qu’un de nos ligueurs lui avait parlé à la gare et que son souvenir fixé par la date d’une échéance ne pouvait être mis en doute.
Un fait qui jusqu’ici n’avait pas été révélé au public c’est que la première autopsie avait été faite par le docteur Rousseau dans des conditions très défectueuses sur le bord de la cuve où avait été lavé le cadavre et avec un sécateur, le docteur ayant oublié sa trousse. Dans l’estomac on n’avait trouvé que quelques traces de tapioca, ce qui porterait à croire que M. Cadiou a été assassiné entre son petit déjeuner et le déjeuner de midi.
Il peut se faire que le juge d’instruction ait raison de ne pas abandonner la piste Pierre, mais il nous semble qu’il arriverait plus promptement à percer le mystère de cette affaire en faisant surtout porter son effort sur la recherche des personnes qui ont documenté la somnambule et écrit les lettres anonymes au sujet de la façon dont M. Cadiou avait été tué.

6 mars 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

L’instruction de l’affaire Cadiou n’a pas fait un pas dans la journée d’hier. On ne signale comme fait intéressant qu’une nouvelle demande de mise en liberté de l’ingénieur Pierre faite par son avocat-conseil, Me Feillard.
Dans les conclusions que ce dernier a adressées au juge d’instruction, il fait observer que Pierre ne saurait être maintenu en prison pour un crime qu’on accuse d’avoir commis le 30 décembre, alors que sa prétendue victime a été rencontrée le 31 décembre à Morlaix par des personnes dont le témoignage est étayé de preuves incontestables et ne saurait être un seul instant mis en doute.

7 mars 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Le juge d’instruction de Brest a rejeté la demande de mise en liberté provisoire sous caution formulée pour son client par l’avocat de l’ingénieur Pierre.
Le juge a motivé son refus par le fait que les papiers saisis chez l’ingénieur n’avaient pas encore été examinés et que le rapport officiel de la seconde autopsie n’avait pas encore été déposé au parquet.
D’accord avec Me Henri Robert l’avocat a fait opposition à l’ordonnance du juge d’instruction. La chambre des mises en accusation devra statuer sur cette opposition.
Ces papiers saisis à la Grande-Palud, M. Bidard de la Noë en a du reste commencé hier le dépouillement. M. Pierre assistait à la levée des scellés du dossier. On saura d’ici quelques jours si l’examen de ces documents apporte quelque éclaircissement à cette affaire embrouillée. On y trouvera peut-être quelque utile indication sur les mobiles du crime.
Mais il est une source de de renseignements beaucoup plus féconde, que nous recommandions naguère au juge d’instruction, et sur laquelle la police serait, dit-on, sur le point de mettre la main. C’est la mystérieuse personne qui adressa au docteur Paul avant la seconde autopsie cette lettre anonyme où on indiquait au médecin légiste qu’en recherchant dans la nuque de la victime il retrouverait la balle de revolver qui la tua.
Une dépêche annonce en effet que la po- lice de la brigade mobile serait sur les traces de cette personne. Elle ne la tient sans doute pas encore. Mais enfin il y a là l’indication qu’elle aiguille enfin ses recherches dans la bonne direction.
Il est évident, en effet, que seule une personne au courant du crime a pu écrire cette lettre, complice, témoin ou confident. Il est donc indispensable de tenir cette personne et de la faire parler pour connaître la vérité.
La police a maintenant si bien compris l’importance de ce point que M. Sébille, contrôleur général des recherches, s’est rendu hier à Brest pour aider la police spéciale et la brigade mobile et étudier s’il ne serait pas nécessaire de mettre l’affaire entre les mains de la Sûreté générale. Peut-être par les empreintes digitales laissées sur le papier pourra-t-on retrouver l’auteur de la lettre anonyme.

8 mars 1914 – p. 5

L’assassinat de M. Cadiou

Un nouveau fait

M. Cadiou était-il ou n’était-il pas le 31 décembre à Morlaix Malgré les affirmations formelles de plusieurs témoins qui l’ont, ce jour-là, rencontré à la gare de Morlaix, M. Bidard de la Noë ne peut se décider à admettre comme un fait établi cette présence de M. Cadiou le 31 au soir à Morlaix.
Il a fait appeler, hier matin, M. Nicolas, juge au tribunal de Commerce de Morlaix qui, on le sait, vit l’usinier le 31 décembre, à six heures du soir, sur le quai de la gare de Morlaix. M. Nicolas a énergiquement maintenu ses affirmations et a fourni au juge de tels points de repère qu’il est difficile de douter.
Mais alors où M. Cadiou a-t-il pu passer la nuit du 30 au 31 puisque, ni à Morlaix, ni à Landerneau, ni chez lui à la Grande-Palud on ne l’a aperçu durant cette nuit.
Cela déroute le juge d’instruction, comme un peu tout le monde, du reste. Ce qui vient renforcer les doutes du juge sur la présence de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre, c’est que le propriétaire de l’usine de la Grande-Palud avait l’habitude, chaque fois qu’il allait à Morlaix, de se rendre chez la tante de Mme Cadiou, Mme Zaccone. Or, celle-ci interrogée hier par M. Bidard de la Noë a déclaré avoir vu M. Cadiou pour la dernière fois le 25 décembre et être persuadé qu’il n’est pas revenu à Morlaix le 31 décembre.
Mais le correspondant du Nouvelliste de Bretagne informe son journal que les membres de la famille Cadiou habitant Morlaix semblent avoir un intérêt à ce que l’on pense que M. Cadiou n’était pas à Morlaix le 31. Ils seraient allés reprocher aux témoins qui croyaient l’avoir aperçu d’affirmer une chose dont ils n’étaient pas certains et auraient tenté de leur persuader qu’ils s’étaient trompés.
D’autre part la police serait sérieusement sur la trace de l’auteur de la lettre anonyme adressée au docteur Paul. Suivant l’Intransigeant « cet individu serait très connu à Morlaix, ce serait une personnalité très en vue à qui Mme Cadiou aurait donné à un certain moment une mission de confiance. »
Enfin un nouveau fait vient de se produire qui peut-être débrouillera cette énigme s’il ne l’embrouille encore plus.
Me Feillard, avocat de M. Pierre, a eu communication d’une lettre que vient de recevoir l’ingénieur. Cette lettre est signée Boulier, facteur-receveur des postes à Blincourt (Oise). Le signataire regrette que le secret professionnel lui interdise de proclamer l’innocence de M. Pierre et en même temps d’empêcher une erreur judiciaire dans l’affaire Cadiou.
Que peut avoir à révéler ce facteur-receveur des postes ?
On se souvient que des cartes postales signées Cadiou et imitant son écriture furent mises à la poste à une station d’une ligne du Nord. M. Boulier a peut-être quelque chose à dire à ce sujet.

9 mars 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

M. Nicolas et son associé, M. Leneille [Lemeillet] ont affirmé à nouveau à l’instruction qu’ils avaient vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix.
D’autres personnes ont également témoigné très affirmativement avoir rencontré le directeur de l’usine de la Grande-Palud le 31 à Morlaix.
Le juge d’instruction ne peut donc se dispenser maintenant de tenir compte de ces témoignages et il va, dit-on, s’efforcer de reconstituer l’emploi du temps de M. Cadiou du 30 décembre, où il fut vu pour la dernière fois à Landerneau, au 31 décembre au soir, où il fut aperçu à Morlaix et même après s’il n’a pas été tué ce jour-là.
L’on peut penser qu’on a perdu bien du temps avant de faire ces recherches, car c’est peu après la découverte du crime que M. Nicolas et les autres témoins morlaisiens ont dit avoir rencontré M. Cadiou le 31 décembre et depuis ils n’ont cessé de le répéter sans jamais varier dans leurs témoignages.
Pourquoi n’a-t-on pas enregistré de suite ces témoignages ?
Le juge compte d’abord mener ses recherches par une enquête près de la famille Cadiou. Il interrogera en premier lieu les deux sœurs de la victime auxquelles M. Cadiou avait rendu visite le 27 décembre, à Cléder, localité située à 37 kilomètres de Morlaix.
On a souvent parlé dans cette affaire d’une fraude dénoncée au ministère par l’ingénieur Pierre. Voici de quoi il était question :
Une maison de Rouen, ne pouvant fabriquer une quantité suffisante pour subvenir aux commandes de l’Etat pour lesquelles elle avait soumissionné, s’adressa à l’usine de la Grande-Palud, qui lui fournit six wagons de coton-poudre. Mais la direction de la poudrerie d’Angoulême, à qui étaient destinés ces wagons, s’étant aperçue de la substitution de fabrication refusa de les payer à la maison de Rouen, mais offrit de régler directement l’usine de la Grande-Palud, dont elle accepta la marchandise. Toutefois, elle exceptait du règlement un des wagons qui avait passé par Rouen et avait été envoyé directement par la maison rouennaise.
Cependant, au moment du règlement, elle paya à la maison Cadiou les six wagons, bien que l’un d’eux eût été déjà payé à la fabrique de Rouen.
Reste à savoir s’il y a eu simple erreur de la poudrerie ou si M. Cadiou s’est livré comme le prétend Pierre, à quelque manœuvre pour faire payer une seconde fois le wagon.

10 mars 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Émouvante confrontation

L’instruction de l’affaire Cadiou va, dit-on, subir un moment d’arrêt, car tout le dossier sera envoyé au Parquet général pour permettre à la Cour de statuer sur l’opposition faite par M. Pierre à l’ordonnance du juge d’instruction repoussant sa demande de mise en liberté provisoire.
M. Bidard de la Noë va en profiter pour faire refaire toute l’enquête qu’à la suite des dépositions des témoins de Morlaix, affirmant avoir vu M. Cadiou le 31 dans cette ville, il estime avoir été mal engagée.
On a déjà commencé à établir l’emploi du temps de M. Cadiou avant sa disparition. C’est ainsi que M. Bossard, gardien de l’usine, a pu fournir des détails précis qui établiraient d’une façon formelle que M. Cadiou est allé à Morlaix le 27 décembre et était revenu à Landerneau le soir même, à 7 h. De même, les deux sœurs de M. Cadiou, entendues par M. Bidard de la Noë, ont affirmé que leur frère avait passé la journée du dimanche 28 décembre avec elles à Cléder, sur la ligne de Morlaix à Saint-Pol-de-Léon, et était rentré le soir même à Landerneau.
A moins qu’on espère ainsi retrouver quelque entrevue permettant de mettre sur la trace d’un rendez-vous ultérieur, où se serait rendu la victime, on ne voit pas très bien, à première vue, l’utilité de ces précisions sur des dates qui ne sont pas en discussion, puisqu’il n’y a eu contradiction sur le jour où disparut M. Cadiou qu’à partir du 30 décembre.
Dans sa déposition, M. Bossard a dit également que, le 27, causant, à Landerneau, avec M. Marcou, employé à l’usine, celui-ci lui aurait annoncé qu’il y aurait bientôt du changement à l’usine. L’ingénieur Pierre serait nommé directeur et le prendrait comme contremaître à la place de Bignard.
Hier, le juge d’instruction a confronté l’ingénieur Pierre avec son accusateur M. Jean Cadiou. Celui-ci s’est appliqué à démontrer au juge que Pierre poursuivait son frère d’une véritable haine. Se tournant vers l’accusé, il s’est écrié « C’est vous qui avez assassiné mon frère : j’aurai votre tête et celle de vos complices. » L’ingénieur, d’abord quelque peu ému et démonté par l’invective de M. Cadiou, s’est ensuite ressaisi et a rétorqué avec calme : « Vous vous trompez, vous n’apporterez contre moi que des impressions qui ne prouvent rien. »
M. Bidard de la Noë va faire appeler à Brest le postier Boulier.
Maintenant la police dit tenir l’auteur de la lettre anonyme écrite au docteur Paul, lettre qui indique certainement quelqu’un au courant du crime.
Certains journaux ont nommé comme étant ce personnage le docteur Prouff, de Morlaix, qui a démenti formellement. Nous demandons pourquoi, si la police connaît cet homme, elle garde ainsi le secret sur son nom.

11 mars 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Nous avions raison de dire il y a quelque temps que nous n’étions pas au bout des surprises que nous réserve l’affaire Cadiou. Plusieurs faits nouveaux sont en effet à enregistrer aujourd’hui, mais loin d’apporter un éclaircissement ils ne font que rendre la situation plus embrouillée.
D’après de nouveaux témoignages, il ressort que M. Cadiou n’aurait été tué qu’assez avant dans le mois de janvier, ce qui expliquerait que son corps ait été retrouvé dans un parfait état de conservation. Mais alors comment expliquer que cet homme qu’on rencontra circulant en toute liberté ait laissé croire si longtemps à sa disparition, que cet époux en excellents termes avec sa femme l’ait laissée sans nouvelles alors qu’il savait qu’elle l’attendait depuis le 31 décembre.
Cependant il est des témoignages qu’on ne saurait mettre en doute, tels, que ceux de M. Nicolas et de son frère, parce qu’ils s’appuient sur des points de repère indéniables. Or, ils affirment avoir rencontré l’industriel le 31 au soir à la gare de Morlaix. Il en est de même de ceux de MM. Le Gall et Graff, qui se sont manifestés depuis hier.
M. Le Gall est un chef de bureau de l’hospice de Morlaix dont le fils, élève à l’école du service de santé de la marine, à Bordeaux, est fiancé à une demoiselle. Graff, habitant Saint-Pol-de-Léon.

M. Cadiou à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier
Le 28 décembre dernier, M. Le Gall se rendit avec son fils, sa femme et ses autres enfants passer l’après-midi à Saint- Pol-de-Léon, chez M. Graff. Trois jours après, le 1er janvier, M. Le Gall retourna chez M. Graff avec son fils seulement, lequel venait présenter ses vœux de bonne année à sa fiancée. Le soir, M. Graff et sa fille reconduisirent leurs hôtes jusqu’à la gare. Sur le quai, près du mur de la gare, se trouvait un monsieur en tenue cycliste, les mains appuyées sur sa bicyclette. Lorsque M. Le Gall passa près de lui, il le salua d’un « Bonjour, Le Gall ». M. Le Gall répondit : Bonjour, M. Cadiou mais ne s’arrêta pas, étant avec M. Graff et sa fille. Dans le train, son fils lui ayant demandé qui était ce monsieur, il répondit que c’était M. Cadiou, ancien avoué à Morlaix, qu’il connaissait depuis 20 ans.
En arrivant à Morlaix, ils trouvèrent au-devant d’eux Mme Le Gall et sa fille. M. Le Gall n’avait pas voulu tout d’abord révéler ces faits, parce qu’on avait mis en doute le témoignage des premiers témoins ayant dit avoir rencontré M. Cadiou à Morlaix. Il tenait avant de parler à s’entourer de toutes les certitudes. Il rassembla donc ses souvenirs et, aidé de ceux de son fils, de sa femme et de ses autres enfants ainsi que de ceux de M. Graff et de sa fille, il put établir de façon indubitable qu’il ne faisait pas erreur sur la date. C’était bien le 1er janvier qu’il avait rencontré M. Cadiou à la gare de Saint-Pol-de-Léon. Il s’en est donc allé avec M. Graff au Parquet de Morlaix faire part de cette certitude à la justice.
Qu’est devenu ensuite M. Cadiou ? Qu’est devenue sa bicyclette ? car on n’a jamais retrouvé cet instrument et l’on peut s’étonner même que le Parquet, qui savait parfaitement que M. Cadiou, quelle que soit la date de sa disparition, avait avec lui cette bicyclette, n’ait pas tout fait pour la, retrouver, M. Cadiou à Paris le 4 janvier.
Mais si la bicyclette n’a pas été revue, M. Cadiou l’aurait été quatre jours après à la gare Saint-Lazare, à Paris.
C’est du moins ce que le postier qui avait manifesté l’intention de faire des révélations a déclaré aux journalistes.
S’en allant, le 4 janvier, reconduire à Dieppe son fils, en pension dans cette ville, il croisa en haut du grand escalier quelqu’un qu’il connait beaucoup et qui, s’avançant vers un monsieur petit et brun d’une quarantaine d’années lui dit, la main fendue : « Tiens, vous voilà, mon cher Cadiou ? »
A la découverte du crime, le postier se souvint de ce fait, d’autant mieux que la personne en question lui avait plusieurs fois parlé de M. Cadiou, et de l’usine de la Grande-Palud. Voyant qu’elle ne soufflait mot, il s’est décidé à parler.
Nous revoilà en plein mystère, si ce postier n’est pas un fou. Quel peut être cet X ?

Un témoin à charge se rétracte
Enfin, un troisième fait s’est produit hier. Le fermier de la Grande-Palud, Bonnefoy, qui avait témoigné avoir vu, le 30 décembre, vers midi, M. Cadiou s’éloigner avec Pierre du côté du petit bois, a déclaré au juge d’instruction qu’il s’était certainement trompé, car il se souvenait maintenant que, le 30, à l’heure indiquée, il était à Landerneau à présenter un cheval à la commission de remonte italienne.
Ces trois faits nouveaux ruinent presque complètement la thèse de l’accusation et sont tout à la décharge de l’ingénieur Pierre
Si M. Cadiou était, le 1er janvier, Saint-Pol de Léon, il n’a pu, en effet, être tué le 30 décembre à la Grande-Palud par l’ingénieur, et, à plus forte raison, s’il était le 4 janvier à Paris.
D’autre part, toute la reconstitution faite par le Parquet du crime accompli par l’ingénieur dans le petit bois après une discussion avec son patron reposait sur la déclaration du fermier qui les avait vus s’éloigner ensemble dans cette direction en se querellant. Elle tombe donc du fait de la rétractation de Bonnefoy. Mais tout cela ne nous met pas sur la trace de la vérité.

12 mars 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Tout est singulier dans cette affaire Cadiou. Voilà près d’un mois que l’on considère comme un fait établi que la balle qui a tué M. Cadiou est une balle identique à celles que tirait le revolver de 6 m/m vendu à M. Pierre par l’armurier de Landerneau Marie, et tout à coup on croit s’apercevoir que la dite balle est une balle de 6 m/m 35 faite pour les pistolets automatiques et qui ne peut entrer dans le revolver de M. Pierre. M. Marie le reconnait tout le premier.
Le juge d’instruction fait alors examiner la balle par un expert, qui reconnaît qu’elle est bien de six millimètres et semblable à celles que tirait le revolver de Pierre. N’aurait-on pu commencer par-là ? Comment, voilà un homme qui est en prison accusé d’en avoir tué un autre à coups de revolver et l’on ne s’assure même pas tout d’abord si le projectile trouvé dans le corps de la victime est du calibre de l’arme de celui qu’on accuse du crime !
Mais peu importe la balle s’il est prouvé que l’ingénieur n’avait plus le revolver au moment du crime. Or, l’explication très insuffisante qu’il avait donnée au sujet du revolver disparu paraît, d’après certains témoignages, être l’expression même de la vérité. Un armurier de Fougères a, en effet, raconté qu’un de ses amis, M. Meslay, voyageur en huiles et graisses, lui apporta voilà un an ou deux un revolver qu’il avait acheté dans le Finistère à un inconnu et lui demanda si, l’ayant payé 12 francs, il avait fait une bonne affaire. L’armurier Lui répondit qu’il avait fait une excellente affaire, l’arme valant de 35 à 40 francs. Le voyageur ajouta alors ce détail que la personne qui lui avait vendu le revolver s’en était défait parce qu’elle trouvait le cran d’arrêt défectueux. M. Meslay, retrouvé par la police dans l’Orne, où il voyage, a confirmé ce récit, mais a placé l’achat du dit revolver au mois de janvier 1912. Pierre se trouve donc toujours en contradiction avec l’armurier Marie, qui prétend lui avoir vendu l’arme en juin 1913.
Il n’en reste pas moins que la fâcheuse impression laissée par la version de l’ingénieur s’en trouve presque effacée et qu’on se prend à penser que vraiment il reste peu de chose pour l’instant contre l’accusé.
L’affaire Cadiou s’en trouve-t-elle éclaircie ? Nullement, on pourrait même dire au contraire. Car la thèse de la culpabilité de Pierre se tenait assez bien, semblait même la plus rationnelle, la moins roman- tique En l’abandonnant, on retombe dans les suppositions les plus abracadabrantes. A chaque tournant on se heurte à des choses inexplicables. Ainsi comment la bicyclette de M. Cadiou, qu’on lui a vue le 1er janvier à la gare de Saint-Pol-de-Léon et que les employés de cette gare se souviennent avoir enregistrée pour Rennes, est-elle revenue dans le hangar du domicile de M. Cadiou à la Grande-Palud, où on l’a retrouvée ?
Où M. Cadiou a-t-il passé les nuits des 30 et 31 décembre, où a-t-il pris ses repas ? Que signifiaient ces mystérieux voyages ?

13 mars 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

On discute encore sur la question de la balle et il n’a pas été définitivement établi si cette balle était une balle blindée recouverte de nickel faite pour les revolvers à chambres spéciales ou pour les brownings et ne pouvant pénétrer dans les revolvers vélo-dog, comme celui de Pierre, ou si c’était une balle recouverte de cuivre faite pour ces derniers revolvers.
Quant à la question du voyageur acheteur du revolver de M. Pierre, elle n’est pas mieux élucidée non plus.
M. Simon, armurier à Guingamp, continue, en effet, à affirmer que M. Meslay, voyageur de commerce en huiles et graisses, lui a montré un revolver de 6 m/m qu’il avait, disait-il, acheté dans les environs de Landerneau. Mais M. Meslay, interrogé, a déclaré ne se souvenir en rien de cette histoire et n’avoir jamais montré aucun revolver à M. Simon. Peut-être ce dernier confond-il avec un autre voyageur de commerce.
Ce qui paraît bien établi maintenant, c’est que M. Cadiou était encore vivant le 1er janvier et qu’à cette date il ne se trouvait pas à la Grande-Palud.
Le juge d’instruction de Morlaix vient, en effet, d’adresser à M. Bidard de la Noë un volumineux dossier contenant les dépositions formelles de 18 témoins qui l’ont aperçu soit le 31 décembre, soit le 1er janvier, dans la région morlaisienne avec sa bicyclette.
Comme personne n’a depuis réaperçu M. Cadiou dans la région de Landerneau, il faut donc supposer qu’il a été tué ailleurs qu’à la Grande-Palud et transporté ensuite dans le chemin où on l’a trouvé enfoui. Et l’on souligne comme fait confirmant cette hypothèse le parfait état de conservation dans lequel fut découvert le dans cadavre.
Ou sait que ce cadavre était enterré en bordure du canal, dans un endroit très humide. Depuis plus d’un mois qu’il était ainsi dans la terre, à très peu de profondeur et après de fortes pluies, ses vêtements auraient dû être complètement imprégnés d’eau. Or, quand on le retira, on constata que les chaussettes, des chevilles au mollet, et que le dos du gilet étaient entièrement secs. Ceci porterait à faire croire qu’il n’y avait pas 40 jours que le corps était enfoui là.
Mais alors à quelles suppositions compliquées ne faut-il pas avoir recours pour expliquer cette affaire.
Elle est terriblement embrouillée, Mais le juge d’instruction ne semble pas vouloir faire ce qu’il faudrait pour la débrouiller. Il perd son temps à faire piocher la terre pour retrouver l’arme du crime. Ne ferait-il pas mieux d’approfondir la question de la somnambule qui indiqua avec trop de précision le lieu où gisait M. Cadiou. C’est là qu’est le point troublant de toute cette affaire. Tant qu’on ne l’aura pas élucidé, on ne comprendra rien à l’affaire.

15 mars 1914 – p. 5

L’assassinat de M. Cadiou

Le parquet a son siège fait

En ce moment, l’instruction de l’affaire Cadiou subit un temps d’arrêt.
Mais l’enquête se poursuit. Elle n’est nullement dirigée, comme on pourrait le croire, du côté de Morlaix. Le parquet de Brest a, en effet, son siège fait. Il est persuadé que les 18 témoins qui ont vu l’usinier à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier se trompent. Pour lui, le crime a toujours été commis dans la journée du 30 décembre, par M. Pierre, au cours promenade d’une discussion dans le petit bois.
Le parquet épouse en cela entièrement l’impression de M. Jean-Marie Cadiou, qui déclare que son frère était venu pour fermer son usine, et avait congédié son personnel. Mais, comme le contrat de Pierre ne se terminait qu’au mois de juin, l’ingénieur réclamait. A quoi son directeur répondait que par sa dénonciation l’ingénieur était cause que l’usine avait été écartée des adjudications de l’Etat, et obligée de fermer. La discussion se prolongeant, et M. Cadiou ne voulant pas que le personnel de l’usine en fût témoin, emmena M. Pierre vers le petit bois. Là, l’ingénieur l’abattit d’un coup de pistolet.
Toutes les démarches actuelles du parquet tendent à renforcer cette hypothèse. Plusieurs notes, qui émanent, évidemment de lui, ont été envoyées aux journaux et agences.
On y voit que l’ancien contremaitre de la Grande-Palud, M. Bignard, continue à affirmer avoir vu, le 20 décembre, à 11 h., M, Cadiou et M. Pierre quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin, à travers les sentiers du bois,
On y dit que les dernières perquisitions faites chez le directeur de la Grande-Palud ont fait découvrir dans sa garde-robe les trois pardessus qu’il avait à cette époque, et que, dans leurs poches, se trouvaient plusieurs journaux portant tous la date du 23 décembre, M. Cadiou en lisait chaque jour de nombreux, Ceci, évidemment, pour montrer qu’il a dû être tué peu après le 28 décembre et à la Grande-Palud même.

Cependant, on peut aussi tirer de cette information une confirmation du témoignage des gens de Morlaix. Tous l’ont vu en tenue cycliste et quelques-uns avec sa bicyclette. Rien, donc, de plus naturel qu’il ait laissé chez lui ses pardessus avec les vieux journaux qui se trouvaient dans les poches.
On signale également un propos assez singulier qu’aurait tenu l’ancien gardien de l’usine, Bossard, qui travaille actuellement à la réparation d’un navire dans le bassin de radoub du port de commerce. Il aurait déclaré à ses camarades de travail que l’ingénieur était innocent, qu’il lui suffirait d’un mot pour le prouver mais que, par ressentent, il ne le dirait pas. Il aurait aussi manifesté l’intention de partir pour le Canada avant la découverte du cadavre et apprenait à ce moment dans ce but anglais.

16 mars 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Des témoignages assez contradictoires continuent à se produire au sujet de la présence de M. Cadiou le 30 décembre au matin à l’usine et de sa promenade en compagnie de M. Pierre.
Le bruit avait couru que l’ancien garde de nuit Bossard, dont nous avons rapporté hier un propos singulier, avait disparu. Il s’était tout simplement retiré dans pays. Il dément, du reste, les propos qu’on lui a prêtés, ou ce qu’il a pu dire était en manière de plaisanterie.
L’armurier Simon, de Guingamp, n’a pas reconnu dans une photographie du voyageur Meslay qu’on lui a montrée, la personne qui lui a montré le revolver acheté dans les environs de Landerneau.
Des commissions rogatoires ont été lancées en vue d’entendre la personne que le facteur Boulier dit avoir vue le 4 janvier à la gare Saint-Lazare aborder un individu quelle a appelé « mon cher Cadiou ».

17 mars 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Le secret du postier

L’affaire Cadiou tourne encore dans une nouvelle direction.
On se souvient des déclarations du facteur-receveur de Blincourt, Bourlier [Boulier], qui disait avoir vu, le 4 janvier, gare Saint-Lazare, une personne de sa connaissance saluer du nom de Cadiou un individu petit et brun. Ces déclarations, qui n’avaient pas paru très sérieuses au premier abord, ont pris depuis hier un caractère de vif intérêt.
La personne indiquée par le facteur est en effet un Allemand nommé Hogen-Chaze [Hazen-Chase] qui était en relations avec M. Cadiou.
Voici comment M. Bourlier [Boulier] fut mis au courant de cette particularité. L’Allemand venait souvent à Blincourt, dans une maison amie, et plusieurs fois il vint télégraphier et téléphoner au bureau de poste à M. Cadiou, à la Grande-Palud. De plus, par un télégramme, il apprit que M. Cadiou était allé en 1911 au Touquet, rejoindre l’Allemand et son ami de Blincourt, qui y villégiaturaient.

Déclarations d’un sénateur
D’autre part, M. Bourlier [Boulier] affirme que l’Allemand et le fils de ses amis de Blincourt sont allés en automobile, dans le Finistère, en janvier dernier. De plus, les déclarations d’un sénateur du Finistère, M. Fortin, seraient de nature à confirmer la présence de M. Cadiou à Paris, dans les premiers jours de janvier.
Au cours d’une conversation avec M. Heslain [Heslouin], ancien chef de cabinet du préfet, avec lequel il voyageait, M. Fortin aurait déclaré qu’un de ses amis avait rencontré M. Cadiou, le 5 janvier, à Paris.
M. Fortin, qui se trouve en ce moment dans sa propriété de Ploudalmezeau, interrogé au sujet de cette conversation, a dit qu’un de ses amis lui avait bien affirmé avoir entendu dire que M. Cadiou avait été vu à Paris, le 5 janvier, mais qu’avant de pouvoir rien certifier, il voulait revoir cet ami et lui demander de nouvelles explications.
Enfin, il est établi que, vers le 10 janvier, deux représentants d’une maison allemande et, vers le 15, un représentant d’une autre maison allemande vinrent à la Grande-Palud pour résilier les contrats d’une fourniture de 600 tonnes de déchets qui ne pouvaient plus être livrée, par suite de la fermeture de l’usine.
Mais M. Jean Cadiou et les autres actionnaires de la Société disent qu’aucun d’eux ne s’appelait Hagen-Chaze [Hazen-Chase]. Cela n’infirme pas la déclaration du facteur, car l’Allemand pouvait prendre un d’emprunt dans ses déplacements. Cela serait plutôt pour la confirmer.

18 mars 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Nous avons hier rendu compte des déclarations du facteur receveur Boulier. Elles apparaissent aujourd’hui comme dénuées de tout fondement. L’ami chez lequel se rendait Hazen-Chaze [Hazen-Chase à Blincourt est le fils de M. Penhard [Panhart], notaire à Paris. Il vient d’écrire aux journaux pour leur affirmer que le récit de M. Boulier est un pur roman bâti sur quelques petits détails exacts.
D’abord l’Allemand Hazen-Chaze [Hazen-Chase] n’est pas un Allemand, mais un Américain. Jeune ingénieur sorti de Centrale, fixé comme ingénieur à Philadelphie, sa ville natale, il n’est pas revenu en France depuis deux ans. Il n’a donc pu se trouver avec M. Cadiou à la gare Saint-Lazare le 4 janvier dernier.
A l’époque où M. Boulier dit qu’il télégraphiait de Blincourt à M. Cadiou, l’ingénieur voyageait au Japon avec M. Panhart. Ni M. Panhart ni l’ingénieur américain n’ont jamais connu M. Cadiou. M. Panhart fils déclare qu’il va déposer une plainte contre Boulier, qui est l’adversaire politique de son père à Blincourt, et a inventé cette histoire ridicule pour lui nuire.
On ne saurait mettre en doute les déclarations de M. Panhart et le postier Boulier apparaît comme un fumiste ou un maniaque auquel cette affaire retentissante et mystérieuse a troublé la cervelle.
Il n’en continue pas moins à affirmer avoir vu M. Hazen-Chaze [Hazen-Chase] avec M. Cadiou le 4 janvier gare Saint-Lazare.
M. Bidard de la Noë a terminé le classement du dossier de l’affaire Cadiou, qui comprend 1.400 pièces.
Ce dossier a été renvoyé hier à la Cour d’appel de Rennes. La chambre des mises en accusations va donc pouvoir statuer sur la demande de mise en liberté provisoire déposée par l’ingénieur Pierre et re poussée par le juge d’instruction.

27 mars 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

L’automobile mystérieuse

La police semble aujourd’hui croire que M. Cadiou aurait été tué loin de la Grande-Palud et transporté après dans le petit bois, où il fut découvert.
Elle semble en effet attacher une grande importance au témoignage de M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, qui, dans la nuit du 27 au 28 janvier, vit une automobile venant de Morlaix se diriger vers la Grande-Palud, à une heure du matin, et revenir à toute vitesse, à trois heures, se dirigeant vers Morlaix.
Ce témoignage confirme en effet celui d’une débitante de Guipavas, Mme Leguerre, à laquelle deux fermiers de la commune, revenant le 27 de la foire de Coumaux [Commana], dirent avoir vu devant le petit bois où fut trouvé le corps de M. Cadiou, une automobile arrêtée vers deux heures du matin.
On rappelle à ce sujet l’état de conservation dans lequel était le corps, lors de sa découverte.

28 mars 1914 – p. 4

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

La chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes a rendu, jeudi soir, son arrêt sur la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, refusée par le juge d’instruction. La cour maintient la détention de l’inculpé.
Le bruit court à nouveau dans le pays qu’il s’agit là d’une affaire d’avant-guerre. On dit que Pierre était l’homme des Allemands qui voulaient débarquer Cadiou. Mais celui-ci ayant menacé de dévoiler leurs agissements, il fut décidé entre Pierre et les Allemands de le supprimer. D’où l’assassinat.

29 mars 1914 – p. 5

L’assassinat de M. Cadiou

Nous disions hier que l’assassinat de M. Cadiou était de plus en plus considéré comme une affaire d’avant-guerre. Le parquet lui-même semble à son tour vouloir entrer dans cette voie. Il vient de se décider à considérer comme une circonstance particulièrement étrange que l’assassinat de M. Cadiou ait coïncidé avec le moment où le directeur de la Grande-Palud venait d’être rayé de la liste des adjudicataires pour les fournitures de l’Etat. Il s’est alors rappelé que cette radiation avait eu lieu à la suite des dénonciations de M. Pierre, cause des intérêts allemands qu’il y avait dans l’usine et d’un wagon de coton que M. Cadiou s’était fait payer deux fois.
Mais d’autres lettres de dénonciation que celles de l’ingénieur Pierre étaient parvenues au ministère de la guerre relatant des faits assez graves pour que le ministère ait ordonné une enquête qui aboutit dit-on, à la vérification des faits dénoncés.
Or, si M. Cadiou pouvait être accusé de ces faits, il n’était pas seul coupable. Ses complices pouvaient avoir intérêt à supprimer un témoin dangereux susceptible de révéler des faits encore ignorés de l’administration de la guerre.
D’autre part, les perquisitions faites à la Grande-Palud ont permis de constater la disparition de toutes les pièces relatives aux faits dénoncés et en général de toute la comptabilité de M. Cadiou.
C’est sans doute ces considérations qui ont amené le parquet de Brest : 1° à charger par commission rogatoire M. Valette, commissaire de la police judiciaire à la préfecture de police de la Seine, de se faire remettre par le général Gaudin, directeur des poudres au ministère de la guerre, les différentes lettres de dénonciation qui étaient parvenues contre le directeur de la Grande-Palud et de les transmettre au juge d’instruction de Brest. 2° à envoyer à Paris une autre commission rogatoire aux fins d’entendre le général Gaudin et d’obtenir de lui communication du dossier de l’enquête menée par le ministère de la guerre à la Grande-Palud.
Peut-être est-on enfin dans la vraie piste.
Le juge d’instruction auquel la cour vient de renvoyer le dossier de l’enquête reprendra dès lundi son instruction.

1er avril 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

Sitôt le dossier retourné à Brest par la chambre des mises en accusation, l’instruction sera reprise.
Mme Cadiou sera convoquée pour être confrontée avec l’ingénieur Pierre.
Les témoins qui se sont rétractés au sujet du jour où ils virent M. Cadiou à la Grande Palud seront entendus de nouveau.
On assure qu’un avocat de Brest serait en possession d’un dossier de M. Cadiou établissant que les dénonciations portées contre lui étaient sans fondement.
Le 15 septembre le directeur de l’usine aurait adressé au ministère de la Guerre une lettre et des documents destinés à le réhabiliter, mais ce dossier aurait disparu et lors de l’enquête qu’il fit en février à la Grande Palud le contrôleur général Claerbout n’en aurait pas retrouvé trace.
L’avocat serait lié par le secret professionnel, mais Me Vichot, avoué à Brest, aurait écrit à Mme Cadiou de le délier du secret.

2 avril 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

L’ingénieur Pierre accuse la famille de M. Cadiou d’avoir fait disparaître le dossier amassé par M. Cadiou et qu’on n’a pas retrouvé.
L’acte de laver le caoutchouc de M. Cadiou, qu’on impliquait à charge à l’ingénieur Pierre a été accompli à la demande des magistrats. On ne saurait donc le retenir contre l’ingénieur.
D’autre part, il est établi maintenant que la nuit où deux marchands de bestiaux aperçurent de la lumière dans le bois de la Grande Palud est bien celle du 27 au 28 janvier.
Ceci rapproché du témoignage de M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau qui, dans la nuit du 27 au 28 janvier vit une automobile se rendre à la Grande-Palud et en revenir, porterait à croire que M. Cadiou n’a été tué que dans le courant de janvier, loin de Landerneau, et que son cadavre a été ensuite transporté et enfoui dans le bois de la Grande Palud.

3 avril 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

L’avocat de Pierre, en prenant connaissance des conclusions du procureur général rejetant la demande de mise en liberté provisoire de son client a remarqué qu’on y négligeait les témoignages du 7 mars affirmant que M. Cadiou avait été vu le 1er janvier à Morlaix et Saint-Pol-de-Léon. La défense, qui attache une grande importance à ces dépositions, qui contredisent l’accusation, laquelle fixe l’assassinat au 30 décembre, va demander au juge d’instruction d’entendre ces nouveaux témoins.

4 avril 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Nouvel interrogatoire de Pierre

L’ingénieur Pierre a été amené, hier, devant le juge d’instruction qui, avant de faire expertiser la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou, lui a montré un revolver du modèle du sien en lui demandant s’il était semblable à celui qu’il avait acheté à l’armurier de Landerneau et revendu à un voyageur de commerce inconnu.
L’inculpé, sans se troubler, a reconnu la similitude des deux armes.
On lui a demandé également ce qu’était devenu le costume qu’il portait le matin du 30 décembre et qu’on n’a pas retrouvé, parait-il. M. Pierre a répondu qu’il avait plusieurs costumes usagés qu’il mettait à l’usine. Il ne se souvient pas lequel il portait ce jour-là.
Cinq costumes sans aucune trace de sang ont été saisis à son domicile.
Mme Cadiou sera confrontée mardi avec Pierre.
L’ancienne bonne de l’ingénieur a été interrogée sur l’emploi du temps de son maitre les 1er et 2 janvier.
Elle a répondu qu’il avait déjeuné à une heure, était allé à Landerneau, en était revenu à deux heures et avait passé le reste de la journée à l’usine.

5 avril 1914 – p. 2

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

L’instruction de cette affaire Cadiou est vraiment menée d’une drôle de façon.
Voilà bientôt trois semaines que la presse a signalé l’automobile mystérieuse aperçue la nuit du 27 au 28 janvier par M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, ainsi que la lumière constatée la même nuit par plusieurs témoins dans les bois de la Grande-Palud à l’endroit même où fut retrouvé le corps de M. Cadiou. L’instruction commence seulement à se préoccuper de ces deux faits. Les commissaires de la brigade mobile ont, hier, en effet, commencé une enquête à ce sujet. Deux nouveaux témoins leur ont confirmé le passage de l’automobile allant à la Grande-Palud et en revenant une heure après.
Le procureur s’est fait remettre les deux lettres écrites par Pierre le 30 et le 31 décembre, à M. Cadiou, pour lui réclamer 2.000 francs pour payer les ouvriers de l’usine.
L’accusation voit, dans ces Lettres, une grave charge contre l’ingénieur qui, en les écrivant, aurait voulu se créer un alibi. Elle dit qu’ayant, selon son dire, quitté son patron le 29, il ne pouvait s’attendre à recevoir une chèque le lendemain.
C’est Mme Cadiou, on le sait, qui reçut ces lettres.
La défense, au contraire, prétend tirer de ces lettres la preuve de l’innocence de Pierre.

8 avril 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Mme Cadiou, veuve de la victime, a été entendue hier par le juge d’instruction. M. Bidard de la Noë lui a d’abord lu la déposition qu’elle fit au lendemain de l’enterrement de son mari. Elle a apporté quelques précisions sur certains points de détails. Elle a témoigné notamment l’étonnement qu’elle éprouva en recevant, le jour du premier de l’an, ainsi que ses enfants, des bonbons envoyés par l’ingénieur alors que celui-ci n’avait encore jamais eu semblable prévenance, d’autant moins indiquée cette fois que les rapports de l’ingénieur et de son directeur étaient plus tendus Elle a maintenu l’impression qu’elle a de la culpabilité de M. Pierre.

La déposition de Mme Cadiou.
La déposition de la veuve de M. Cadiou a duré quatre heures. Elle a déclaré qu’elle n’était pas au courant des affaires de son mari, mais qu’elle l’entendait souvent di- re, en parlant de l’usine : « cette affaire me tuera »
« Cadiou, dit-elle, n’avait pas confiance dans son ingénieur, et cherchait à le remplacer. »
Elle ajoute que son mari voyageait toujours avec 2 valises, dont une renfermait les papiers importants de l’usine. Ces deux valises, comme on le sait, n’ont pas été retrouvées.

L’ingénieur Pierre confronté avec Mme Cadiou
Aussitôt après cette déposition, l’ingénieur Pierre a été mis en présence de Mme Cadiou.
L’ingénieur n’a pas fait opposition à ce que la veuve, qui s’est portée partie civile, soit entendue sous la foi du serment.
M. Pierre, très calme, a protesté contre l’accusation de Mme Cadiou et a juré être innocent du crime dont il est accusé. Mine Cadiou, interrogée sur l’intérêt que l’ingénieur pouvait avoir à tuer M. Cadiou, répondit : « Sans doute par haine, puisque l’ingénieur avait déjà dénoncé son patron. »
L’ingénieur a protesté et il a expliqué qu’il avait fait sa dénonciation, parce qu’il trouvait sa responsabilité engagée devant les malfaçons de marchandises, dont beaucoup étaient livrées en cachette et en fraude.
Mme Cadiou traita de lâche celui qui accusait ainsi son mari.
L’ingénieur persista dans son accusation de malfaçon. « Les livres, dit-il, témoigneraient, s’ils n’étaient pas détruits, des fraudes commises par le directeur. » L’avocat de l’ingénieur demande communication de la comptabilité de l’année 1913, qui a été saisie, afin de pouvoir démontrer que son client n’avait pas intérêt à faire disparaître M. Cadiou, puisqu’il devait toucher un pourcentage de 1,800 fr. sur les bénéfices réels de l’usine.

9 avril 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

Le général Gaudin, directeur des poudres et salpêtres a été entendu sur commission rogatoire du Parquet de Brest au sujet des accusations portées par Pierre contre M. Cadiou.
Le général a déclaré qu’il était exact que l’usine de la Grande Palud se soit fait payer indument un wagon de coton poudre par la poudrerie d’Angoulême.
Pierre, dit-il, au cours d’une enquête faite par le contrôleur des poudres ; formula d’autres accusations, qui ne furent pas prises en considération, mais il fut établi que l’usine de la Grande-Palud livrait le coton défectueux à l’Etat et réservait le bon coton pour l’industrie privée. C’est pour cela qu’elle fut exclue des fournitures de l’Etat.

10 avril 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

On aura tout vu dans cette affaire Cadiou, sauf la vérité.
Elle vient de donner lieu à une échange de témoins.
A la suite de la confrontation de l’ingénieur et de Mme Cadiou, l’avoué de celle- ci. Me Vichot, a reproché à l’avocat de Pierre, Me Feillard, d’avoir manqué de correction envers Mme Cadiou dans le cabinet du juge d’instruction.
Pris à témoin par Me Feillard, celui-ci a du reste déclaré qu’il n’en était rien. Me Vichot ayant reçu, après cet incident, de Me Feillard une lettre qu’il jugea offensante, a envoyé ses témoins au défenseur de Pierre qui a constitué également les siens.

11 avril 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Le passé de l’ingénieur

Le juge d’instruction a longuement interrogé hier l’ingénieur sur sa vie passée. Pierre a rappelé qu’entré à l’École Centrale, en 1904, il avait été employé, une fois son diplôme obtenu, dans un établissement de Courbevoie. En mars 1909, il succéda, comme ingénieur à la Grande- Palud, à l’Allemand Greiss qui lui apprit le procédé du blanchiment du coton. Il touchait 300 fr. par mois plus 1 fr. 50 0/0 s sur les bénéfices.
En 1912, il songea à se marier. Mais la jeune fille à laquelle il pensait ne voulut pas venir habiter à la Grande-Palud, et le mariage n’eut pas lieu. C’est alors qu’il se lia avec Mlle Julia Juzeau. Son
Contrat expirait en février 1915 et lui interdisait de rentrer dans une usine de blanchiment de coton pendant quinze ans. Mais on sait que M. Cadiou lui avait donné congé pour le mois de juillet prochain.
Après enquête, on croit que le vêtement saisi au domicile de M. Pierre n’est pas celui qu’il portait le 30 décembre. On sait qu’il en avait plusieurs qu’il portait indifféremment et qu’il n’a pu fixer ses souvenirs à ce sujet.
Le costume qu’il portait le jour de son arrestation a été envoyé au docteur Paul pour être expertisé.
L’incident entre l’avocat de Pierre et l’avoué de Mme Cadiou n’aura pas de suite. Les témoins ont signé un procès- verbal qui arrange l’affaire et déclare qu’il n’y a pas matière à rencontre.
Il y est dit qu’il n’y a pas eu d’incident au cours de la confrontation. M. Feillard retire la plainte qu’il avait déposée à la Chambre des avoués, contre Me Vichot, et celui-ci ne réclame plus réparation. Tout est bien qui finit bien.

15 avril 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 14 avril. Le juge d’instruction vient d’adresser une commission rogatoire pour avoir communication de la lettre envoyée par Pierre en août 1913 à un journal de Paris dans laquelle l’ingénieur Pierre divulguait les fraudes commises à l’usine de la Grande-Palud.

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

Le procureur de la République de Brest, M. Guilmard, a décidé qu’à l’avenir il ne serait plus communiqué à la presse aucun des renseignements de l’instruction de l’affaire Cadiou. C’est à la suite de la divulgation des lettres écrites par Pierre à son patron, les 30 et 31 décembre, et reçues par Mme Cadiou, que cette mesure a été prise.
Le syndicat de la presse de l’Ouest aurait l’intention d’adresser une protestation au garde des sceaux en faisant remarquer que certains documents et notamment le texte des dénonciations de Pierre au ministère de la guerre auraient été communiquées par le procureur lui-même dans un intérêt personnel.

16 avril 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Le juge d’instruction a. occupé sa journée d’hier à entendre les témoins qui disent avoir vu M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix et à Saint-Pol-de- Léon.
Il a d’abord entendu M. Brianton, antiquaire qui, le 25 décembre, vers deux heures, a croisé M. Cadiou à bicyclette, à trois kilomètres de Morlaix. Confronté avec Mme Zaccone, la tante de M. Cadiou, qui affirme qu’à cette heure son neveu était chez elle, le témoin a maintenu sa déposition.
MM. Caramour et Cabon, entendus après, certifient avoir croisé l’usinier le matin du 1er janvier à Morlaix.
M. Cabon, facteur télégraphiste, a déclaré avoir rencontré M. Cadiou vers neuf heures du matin, quai du Viaduc, et avoir échangé le bonjour avec lui. M. Caramour, adjudant de sapeurs-pompiers, a remarqué que M. Cadiou portait un complet cycliste.
M. Legall, chef de bureau à l’hospice de Morlaix, son fils, élève à l’Ecole de Médecine de Bordeaux ; M. et Mlle Graff, de Saint-Pol-de-Léon sont venus confirmer qu’ils l’avaient vu le 1er janvier, vers cinq heures du soir, à la gare de Saint-Pol-de-Léon et qu’il était en tenue cycliste, qu’il avait une pèlerine de caoutchouc sur le bras et qu’il s’appuyait sur sa machine.
L’Ouest-Eclair annonçait hier matin que des rapports de police seraient parvenus au Parquet de Brest laissant supposer que M. Cadiou aurait trouvé asile chez M. Cloarec, député, avant son départ de la Grande Palud. Mais M. Bidard de la Noë a déclaré qu’il n’avait pas connaissance de ces rapports.
Enfin, M. Desrues, entrepreneur, chargé des travaux de l’usine de Daoulas aurait dit en présence de M. Bodet, avocat et de M. Delourmel ; bibliothécaire archiviste de la ville de Brest, qu’au début de janvier il avait lu trois lettres écrites par des membres de la famille Cadiou laissant entendre que M. Cadiou pouvait s’être suicide.
La caractéristique de cette affaire est d’être terriblement embrouillée.
C’est un inextricable écheveau de renseignements, d’indications, de présomptions emmêlés qui se détruisent et se contredisent les uns les autres et d’où rien de net ne peut parvenir à sortir. On n’en verra peut-être jamais la fin.

17 avril 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Nous avons dit hier que l’Ouest-Eclair prétendait que des rapports de police indiquaient que c’était chez M. Cloarec, député, que M. Cadiou aurait trouvé asile à Morlaix après son départ de la Grande-
Palud.
L’Ouest-Eclair dit également qu’au début de l’affaire, quelqu’un avait parlé de perquisitionner chez le député, mais que le juge d’instruction n’avait pas usé.
Le journal rennais ajoute qu’on raconte partout à Morlaix que c’est chez M. Cloarec que M. Cadiou descendait, couchait, changeait de vêtement et déposait sa bicyclette. On affirme qu’il y passa plusieurs nuits au début de 1914.
En effet, à cette époque, M. Cloarec était à Paris et sa bonne était en congé dans sa famille. Or, dans la maison où il n’y aurait dû avoir personne, on remarqua, ces nuits-là, de la lumière. Il y avait certainement quelqu’un chez M. Cloarec et tout porte à croire que c’était M. Cadiou, qui avait l’habitude d’y venir.
Nous avons dit hier également qu’un entrepreneur de l’usine de Daoulas avait raconté avoir vu des lettres de membres de la famille Cadiou parlant d’un suicide probable de l’usinier.
Les commissaires de la brigade, mobile ont fait une enquête à ce sujet et ont retrouvé la personne qui avait reçu les lettres en question. C’est l’ancien maire de Landerneau. Il a déclaré ne plus posséder qu’une lettre de Mme Cadiou, sans intérêt pour l’enquête.

18 avril 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Croiriez-vous qu’on en est encore à faire expertiser la balle qui tua M. Cadiou, pour savoir si elle fut bien tirée par un revolver du modèle de celui que possédait l’ingénieur et dont il dit s’être débarrassé parce que d’un fonctionnement défectueux ?
Le docteur Paul avait indiqué à M. Bidard de la Noë un armurier de Saint-Étienne, d’une indiscutable compétence auquel la balle devait être expédiée. Mais elle n’a pas encore quitté le greffe du tribunal de Brest.
Le défenseur de Pierre a protesté contre ce retard, car on comprend que s’il était démontré que ladite balle n’a pu être tirée par le revolver de son client, il n’y aurait plus aucune raison pour garder l’ingénieur en prison.
Mais le juge d’instruction préfère perdre son temps à interroger des témoins inutiles, comme ce chef de bataillon entendu hier et qui a déclaré qu’un ami de la famille Cadiou lui avait demandé de faire faire des battues dans les bois par ses soldats pour retrouver le corps de M. Cadiou, mais qu’il n’en avait rien fait à cause des manœuvres et faute de réquisition.
Le juge d’instruction a également entendu une personne qui avait les clefs du hangar où M, Cadiou renfermait ses bicyclettes et qui a dit que celui-ci ne s’en était pas servi depuis la fin d’octobre.

19 avril 1914 – p. 2

L’assassinat de M. Cadiou

M. Cloarec, mis en cause par l’Ouest-Eclair, ainsi que nous l’avons rapporté, au sujet de la présence de M. Cadiou dans sa maison de Morlaix, répond par voie d’affiche électorale.
Le député de Morlaix proteste énergiquement contre cette assertion et dit notamment que, du 20 décembre 1913 au 7 janvier 1914, il n’a pas quitté Paris.
Mais l’Ouest-Eclair n’a jamais dit autre chose. Le journal rennais a même insisté sur l’absence de M. Cloarec et de sa bonne, qui rendait surprenante la lumière apparue chez lui les premières nuits de janvier, et faisait supposer que seul un voleur ou un familier de la maison comme M. Cadiou pouvait s’y trouver. On s’étonne que des perquisitions n’aient pas encore été faites chez M. Cloarec. On s’y décidera peut-être, mais il est bien tard pour qu’aucun indice sérieux puisse être trouvé maintenant. Pourquoi ne l’a-t-on pas fait plus tôt ? demande-t-on. Eh, mon Dieu ! répond-on, parce que M. Cloarec est député, député ministériel ; parce qu’on savait qu’il était l’ami de M. Cadiou, son conseil, qu’il l’avait peut-être aidé, conseillé dans la constitution des trois sociétés formées pour l’exploitation de l’usine de la Grande-Palud.
Or, lesdites sociétés ainsi constituées dissimulaient, sous des apparences françaises, des intérêts exclusivement allemands. Ceci ne fait plus de doute, la Grande-Palud était une usine allemande, la commission d’enquête nommée à la suite de la catastrophe de la Liberté l’a reconnu formellement.
En perquisitionnant chez M. Cloarec au début de l’affaire Cadiou, on risquait de retrouver quelques traces de la part prise par le député sous quelque forme que ce soit voir même simple conseil d’homme d’affaires à la constitution de la Société soi-disant française masquant une entreprise allemande chargée de fournir de matières premières nos poudreries. Quel effet déplorable n’eût pas produit sur l’opinion, à la veille des élections, la découverte des manœuvres d’un député français pour la constitution de semblables sociétés ?
Nous ne disons pas que M. Cloarec ait réellement participé à leur formation. Mais nous exposons les raisons que l’on donne dans le pays pour expliquer qu’aucune perquisition n’ait été faite en temps utile chez le député de Morlaix.
Par ailleurs, le juge d’instruction a entendu M. Bodet, avocat, auquel M. Cadiou a, dans le courant, de septembre, montré un volumineux dossier renfermant des pièces établissant son innocence au sujet des dénonciations faites contre lui au ministère de la guerre. M. Bodet n’a pas pris, toutefois, connaissance du dossier. On sait que ce dossier n’a pas été retrouvé

23 avril 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

Importante déposition

Bossard, l’ancien gardien de l’usine de la Grande Palud, a fait au juge d’instruction la déclaration suivante :
« Le 30 décembre, jour où l’enquête judiciaire place l’assassinat de M. Cadiou, la terre était couverte de neige. Il suivit des pas dans les sentiers du bois et leurs traces la conduisirent à un fossé dont la terre paraissait avoir été remuée fraîchement. C’était, exactement l’endroit où fut découvert le 5 février le cadavre de M. Cadiou.
De plus, le 17 janvier il accompagnait l’inspecteur de police spéciale Lemey, chargé de rechercher dans le bois quelques traces du disparu. Dans ce même endroit, il devina sous une mince couche de terre le corps de la victime. La tête du cadavre était même presque émergente. Mais il n’osa rien dire.
S’il parle aujourd’hui, c’est pour empêcher la justice de s’égarer sur la piste les témoins de Morlaix, qui prétendent avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier.

24 avril 1914 – p. 3

LE MEURTRE DE M. CADIOU

L’arrestation de Bossard

L’affaire Cadiou prend encore une nouvelle tournure. On a lu hier les déclarations faites par l’ancien gardien de nuit de l’usine, Bossard.
Trouvant ces déclarations suspectes et.se rappelant que depuis le début de l’affaire Bossard avait fait preuve d’une attitude embarrassée, variant souvent ses dires, M. Bidard de la Noë s’est décidé à le faire arrêter
On se souvient, en effet, que Bossard, avant la découverte du cadavre, avait manifesté l’intention de s’en aller au Canada et que, depuis, travaillant à Brest sur une cale sèche, il avait dit à ses camarades qu’il en savait long sur l’affaire et que s’il voulait il pourrait révéler certaines choses qui feraient relâcher Pierre, mais qu’il ne les dirait pas par ressentiment contre celui-ci.
Interrogé par la police au sujet de cette conversation il avait répondu qu’il avait simplement voulu se faire mousser près de ses camarades.
Quand le commissaire Monessier [Mennessier] s’est présenté à Saint-Divy au domicile de l’ancien veilleur avec un mandat d’amener et un mandat de perquisition, Bossard s’est mis à rire en apprenant qu’on venait l’arrêter, à M. Bidard de la Noë croit que c’est moi qui ai fait le coup ? a-t-il dit. « Elle est bien bonne »
La perquisition a amené la découverte de papiers sur lesquels Bossard avait écrit ses impressions sur l’affaire Cadiou.
Amené au Parquet, hier, Bossard a subi dans l’après-midi un long interrogatoire au cours duquel il a rétracté une partie des déclarations qu’il avait faites la veille spontanément à M. Bidard de la Noë
Il n’en a pas moins été maintenu en état d’arrestation pour complicité d’assassinat et recel de cadavre. Il avait, en effet, déclaré la veille que le 17 janvier il avait aperçu la tête de M. Cadiou dans le fossé et qu’il l’avait recouverte de terre
Le juge d’instruction est persuadé que Bossard en sait plus long qu’il n’en veut dire sur l’affaire.
M. Jean Cadiou n’a pas été surpris de l’arrestation de Bossard ; il pense même qu’une autre arrestation ne saurait tarder.

25 avril 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Le juge d’instruction de Brest a, dans la matinée d’hier, confronté Bossard avec l’inspecteur de la Sûreté Lemey [Lemez].
Celui-ci a raconté que le 17 janvier il avait exécuté avec Bossard une battue dans le bois de la Grande-Palud. Avant leur départ, l’ingénieur Pierre l’avait engagé à chercher du côté de l’étang, mais lui préférait porter ses recherches autour du moulin. A deux reprises Bossard essaya de l’entraîner vers l’étang.
S’étant dirigé sur l’endroit où l’on trouva plus tard M. Cadiou, il s’aperçut que Bossard avait disparu. Il l’appela à plusieurs reprises, mais Bossard ne répondit pas. L’ayant recherché, il le trouva tapi dans un fossé à une cinquantaine de mètres du sentier. Il paraissait extrêmement troublé.
Le 12 mars, Lemey [Lemez] retourna dans le bois avec Bossard qui s’était fait fort de retrouver l’arme du crime. Ses recherches demeurèrent infructueuses. L’inspecteur lui demanda alors s’il se moquait de la justice. A quoi Bossard répondit qu’il connaissait toute l’affaire, qu’il pourrait préciser la date de l’assassinat et démontrer la culpabilité de Pierre, mais qu’il avait peur d’être considéré comme complice s’il en disait plus long.
Bossard a prétendu qu’en parlant ainsi il avait simplement voulu rire.
L’ancien veilleur a été entendu à nouveau dans l’après-midi.
Bossard a rétracté toutes les déclarations qu’il avait faites précédemment. Il nie avoir aperçu le 17 janvier la tête de M. Cadiou. Quant à l’odeur nauséabonde qu’il disait avoir senti près de l’endroit où fut retrouvé le cadavre, il déclare qu’elle pro- vient de la cour d’une ferme voisine ; ce que l’inspecteur Lemey [Lemez] reconnaît du reste exact. De plus, l’on sait que le corps de M. Cadiou, quand il fut déterré, était en bon état de conservation.
Les dires de Bossard sont donc de la plus complète incohérence. Il a été maintenu en état d’arrestation jusqu’à ce qu’on soit fixé sur la provenance de certains objets trouvés chez lui.

27 avril 1914 – p. 2

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

Le scandale des poudres. Une lettre de l’ingénieur Pierre saisie au « Matin »

M. Vallet, commissaire de police attaché à la direction de la police judiciaire à la préfecture de police, s’est présenté samedi soir au Matin où sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction de Brest, il a saisi une lettre écrite à ce journal par l’ingénieur Pierre le 26 août 1913. Voici le texte de cette curieuse lettre :
La Grande-Palud, le 26 août 1913.
Monsieur le rédacteur en chef,
J’ai conservé quelques numéros du Matin relatifs au scandale des poudres et à l’usine allemande de la Grande Palud. Depuis cette époque, j’ai percé le secret de cette usine, dont je suis devenu le directeur technique. Les Allemands fournissaient du coton de bonne qualité pour alors ; maintenant, la qualité est la même, mais par des truquages d’écritures le directeur de l’usine de la Grande Palud, M. L. Cadiou, s’est fait payer deux fois quelques fournitures de coton, quitte à rémunérer les employés de la poudrerie d’Angoulême, ses complices. Les étrangers agissaient honnêtement, mais c’étaient des Allemands. Le Français qui leur a succédé vaut-il mieux ?
J’ai prêté, sans le savoir, mon concours à ces agissements délictueux. Pour réparer ma faute, j’ai discrètement mis les autorités compétentes au courant des choses ; une enquête très sérieuse a été faite ; elle a établi des culpabilités, mais elle en a établi de trop. Comme diverses personnalités (dont M. Cloarec, député) sont atteintes indirectement par cette affaire de concussion, je crains qu’elle ne soit résolue par des pots-de-vin.
J’estime qu’il est de mon devoir, en pareil cas, de vous demander de bien vouloir éclairer le peuple français pour que justice se fasse.
Vous trouverez les meilleures informations auprès :
1° De M. A. Paurion, entrepreneur de dé chargement à Angoulême Sillac (poudrerie) ; comme il est presque illettré, c’est lui qu’on essaie de transformer en bouc émissaire
2° De M. Goude, député de Brest, qui se tait pour ménager certains intérêts privés (1)
3° Je serais heureux de m’entretenir avec un de vos rédacteurs, sur rendez-vous discrètement pris au préalable.
M. Paurion a divulgué cette affaire pour se disculper je m’étonne que la presse ne s’en soit emparée déjà. Tâchez cette fois de ne pas laisser le meilleur morceau à l’Action. Je vous prie de m’excuser de la liberté que j’ai prise de vous écrire et d’agréer, mon sieur, mes bien sincères salutations,
L. PIERRE, Ingénieur E. C. P.
au manoir de la Grande Palud près Landerneau (Finistère).
Le Matin ajoute qu’il a demandé à MM. Cloarec et Goude, mis en cause par Pierre, s’il leur convenait de répondre aux allégations de l’ingénieur, mais qu’ils ont réservé leur réponse.
Il ressort de cette lettre que certains faits scandaleux relatifs à l’affaire des poudres étaient connus de quelques journaux. Quels puissants motifs leur ont fermé la bouche ? Pourquoi aussi l’enquête faite sur les agissements de l’usine de la Grande-Palud est-elle restée secrète ?
Pour nous, c’est dans le scandale des poudres que réside le véritable mystère de l’affaire Cadiou. C’est là qu’il faut chercher le véritable motif de la suppression du directeur de la Grande Palud.

29 avril 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

M. Guimard [Guilmard], procureur de la République à Brest, a reçu le rapport du chef du laboratoire de toxicologie de la préfecture de police sur l’examen des viscères de M. Cadiou, qui lui avait été confié en vue d’établir si l’usinier n’avait pas été empoisonné. Cet examen n’a révélé aucune substance toxique.
Les journaux locaux se plaignent beaucoup du procureur de la République qui leur ferme l’accès de son cabinet et de celui du juge d’instruction gardés par les gendarmes et même, disent-ils, par un chien hargneux.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a continué hier matin son instruction sur la date où fut enfoui le cadavre de M. Cadiou. On disait qu’il ne pouvait l’avoir été avant le 1er février, parce qu’à cette date un sanglier avait labouré la terre à l’endroit de la fosse et qu’il aurait mis le cadavre au jour s’il s’y était trouvé.
Le juge a entendu M. Mobihan, piqueur du propriétaire du bois de la Grande-Palud. Celui-ci a bien vu le 1er février des traces de pas de sanglier près du ruisseau, mais pas à l’endroit même de la fosse où fut retrouvé le cadavre de M. Cadiou. Cet endroit ne présentait rien d’anormal ; des feuilles mortes le recouvraient comme le reste du sol.

30 avril 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

L’affaire Cadiou devient de plus en plus mystérieuse. Hier M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu dans la matinée un nouveau témoin dont il a refusé de faire connaître le nom. Après l’audition de ce témoin le juge d’instruction s’est transporté immédiatement à la Grande-Palud.
Là il a reçu le témoignage d’une lavandière nommée Hemery qui se dit persuadée d’avoir rencontré le 30 décembre dernier, vers trois heures de l’après-midi, M. Pierre et M. Cadiou ensemble dans le bois de la Grande-Palud.

1er mai 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

Nous avons dit hier que M. Bidart [Bidard] de la Noë avait reçu un témoignage qu’il regardait comme le plus important, celui de la femme Emery [Hemery], qui affirmait avoir rencontré le 30 décembre M. Cadiou et Pierre dans le bois de la Grande-Palud.
Cette femme base son affirmation quant à la date, sur le fait qu’elle va tous les mardis ramasser du bois dans la forêt et que la rencontre qu’elle fit des deux hommes était très peu de jours avant le 1er janvier. Or, le 30 décembre est un mardi.
Mais sitôt cette déposition connue, deux honorables habitants de Landerneau, M. Bougier, charcutier, et M. Peyron, retraité de la marine, se sont rendus au cabinet du juge d’instruction. Le premier a raconté qu’au courant du mois de mars il rencontra la femme Emery [Hemery] qui lui parla de l’affaire Cadiou et affirma avoir rencontré l’usinier le 29 décembre avec Pierre dans le bois de la Grande-Palud. M. Peyron a dit aussi que quelque temps après il avait parlé du drame avec cette femme et qu’elle lui avait raconté que quatre ou cinq jours avant le premier de l’an, elle avait vu Pierre et M. Cadiou qui, ensemble, s’entretenaient dans la forêt de la captation de sources nouvelles.
Ainsi tomberait la charge que M. Bidart [Bidard] de Noë croyait avoir échafaudée contre Pierre en faisant fixer par un témoignage précis, au 30 décembre, la promenade de Pierre avec M. Cadiou dans le bois.
Les deux témoignages qu’on vient de lire enlèvent, en effet tout caractère sérieux et précis à la déposition de la femme Emery [Hemery].

2 mai 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Le juge d’instruction a confronté, hier après-midi, l’ingénieur Pierre avec MM. Bouguen et Peyron et Mme Emery [Hemery], de Landerneau.
M. Bouguen a réitéré que Mme Emery [Hemery] lui avait dit avoir rencontré MM. Cadiou et Pierre le 30 décembre dans le bois, et Mme Emery [Hemery] a confirmé.
M. Peyron a, au contraire déclaré que la lavandière avait fixé devant lui cette rencontre à cinq à six jours avant le premier de l’an.
Quant à l’ingénieur, il a nié énergiquement avoir accompagné M. Cadiou dans le bois.
Voilà qui n’apportera pas beaucoup de lumière dans cette affaire, pas plus, du reste, que l’audition du greffier de justice de paix de Rostrenen, Duval, qui assista à la signature du contrat signé par Pierre comme ingénieur de la nouvelle usine et qu’il résilia par la suite ; pas plus que la lettre trouvée dans les papiers saisis chez Pierre et par laquelle il demandait à un pharmacien de ses amis 700 grammes de feuilles de datura et de belladone et au sujet de laquelle Pierre a déclaré que ces feuilles étaient destinées à soigner l’asthme d’un vieil ouvrier de la Grande-Palud.
D’autre part, Mme Cadiou n’a pas reconnu comme appartenant à son mari les objets saisis chez Bossard. Dans ces conditions, celui-ci sera sans doute remis en liberté.
On dit que Me Feillard aurait l’intention de déposer une nouvelle demande de mise en liberté provisoire pour son client.

5 mai 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Le juge instruction a entendu hier après-midi l’ancien gardien de l’usine de la Grande Palud Bossard, qui a affirmé à nouveau ne rien connaître de l’affaire Cadiou. M. Bidart [Bidard] de la Noë l’a mis alors en liberté provisoire.
La femme de ménage de M. Cadiou a rapporté quelques propos très imprécis entendus par elle au sujet de l’ingénieur et de l’usinier qui auraient été vus ensemble le 90 décembre.
Mais voici qui paraît un peu plus sérieux. Dans la matinée, le juge a, en effet, entendu M. Prigent, garçon de recette à Landerneau, qui s’est présenté le 31 décembre, à une heure de l’après-midi pour encaisser des traites à la Grande-Palud et n’a rencontré Pierre ni à l’usine ni à son domicile.
L’ingénieur sera confronté avec cet encaisseur et il lui sera demandé des explications sur l’emploi de son temps le 31 décembre.

Aujourd’hui, le juge compte entendre le député Cloarec.
D’autre part, le Parquet vient d’être avisé qu’un juge suppléant allait être nommé à l’instruction de Brest, pour permettre à M. Bidart [Bidard] de la Noë de se consacrer entièrement à l’affaire Cadiou.
Cela nous fera-t-il y voir clair ?

6 mai 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

On se souvient qu’un encaisseur s’était présenté le 31 décembre à la Grande Palud et n’avait trouvé Pierre ni à l’usine ni à son domicile. L’ingénieur a été invité hier, par M. Bidart [Bidard] de la Noë à s’expliquer sur l’emploi de son temps durant d’après-midi du 31 décembre.
Pierre a alors, expliqué que sa servante Julia étant à Brest il avait déjeuné seul et, vers une heure, était allé sur le bord de la rivière voir si les oiseaux de passage qui, d’habitude, s’abattent l’hiver sur les bords de l’Elorn étaient arrivés. Il rentra vers deux heures et demie et dina chez la mère de Julia Juzeau.
Le juge d’instruction est également revenu sur la question du télégramme adressé le 1er janvier à Pierre par Mme Cadiou, question dont on n’aperçoit pas très bien l’importance.
Il a entendu le facteur qui a déclaré avoir remis ce télégramme dans la soirée du 1er janvier. Il a entendu aussi M. Marcou, contremaître de l’usine, qui a déclaré avoir vu un télégramme plié sur le bureau de l’ingénieur le 2 janvier et avoir été chargé de porter au télégraphe une réponse ainsi conçue : « Suis sans nouvelles depuis 29 ». Le contremaître a ajouté qu’il croyait l’ingénieur parfaitement innocent et, avec l’autorisation du juge, il lui a chaleureusement serré les mains.
Dans la matinée, M. Bidart [Bidard] de la Noë avait entendu M. Cloarec, député mis en cause par Pierre dans la lettre de dénonciation écrite au Matin. Le député a déclaré que, comme ancien avoué, il avait, en 1907, à la prière de M. Legrand, rédigé l’acte d’association de la Grande-Palud. On sait que cet acte d’association dissimulait une affaire allemande sous des apparences françaises. L’usine fut exclue des marchés de l’Etat, pour trois ans, en 1909. M. Cadiou en prit alors la direction et le député ne s’occupa plus de l’affaire. Sur le crime lui-même, il ne sait rien.
Confronté avec le député de Morlaix, Pierre a dit que c’était à tort qu’il avait mêlé le nom de M. Cloarec à l’affaire d’Angoulême. Il l’a fait sans preuves et par simple déduction. Sachant M. Cloarec l’ami de M. Cadiou et supposant qu’il devait être au courant de ses agissements.
On vient de voir que le député de Morlaix affirmait ne s’être plus occupé de l’usine de la Grande-Palud depuis 1910. Or, l’inspecteur général des poudres Barral vient de déclarer qu’à la suite de l’exclusion du 12 décembre de M. Cadiou des adjudications de l’Etat, une démarche fut faite près du général Godin par le député Cloarec.
D’autre part, sitôt la mise en liberté de l’ancien gardien Bossart [Bossard] connue, plusieurs ouvriers qui avaient travaillé avec lui à bord d’un navire ont adressé à l’avocat de Pierre des lettres affirmant que dans les premiers jours de son arrivée à bord, Bossard leur avait montré, peu de temps après la découverte du cadavre de M. Cadiou, quatre billets de cent francs et qu’il avait acheté une bicyclette de 160 francs.
Ces ouvriers seront convoqués et confrontés avec Bossart [Bossard].

7 mai 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Important témoignage

M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a entendu hier après-midi plusieurs anciens ouvriers de la Grande-Palud.
Deux ont dit avoir vu M. Cadiou entrer à l’usine le 30 décembre vers 9 heures du matin. M. Léochet l’a vu également en ressortir vers 11 heures. Il prit, dit-il, la direction du pont et la route conduisant à Landerneau.
Aucun des témoins n’a vu l’ingénieur Pierre, qui continue à affirmer qu’il n’a pas rencontré M. Cadiou le 30 décembre.
D’autre part, le nommé Kervistin, ancien ouvrier de l’usine, a affirmé d’une façon formelle que dans la matinée du 30 décembre dernier le directeur et l’ingénieur avaient visité ensemble les autoclaves, puis avaient quitté également ensemble l’usine vers 11 heures et s’étaient dirigés vers le Moulin.
Confronté avec le témoin, Pierre a nié énergiquement avoir vu M. Cadiou le 30 décembre. Ils visitèrent bien ensemble les autoclaves, mais quelques jours avant.
Kervistin, qui n’a, dit-il, aucune haine contré Pierre, ne croit pas se tromper de date, parce que la visite aux autoclaves eut lieu le lendemain de la foire de Lesneven à laquelle il se rendit et qui eut lieu le 29 décembre.
Dans la matinée, le juge avait entendu le contrôleur des poudres Goas, chargé du contrôle de l’usine de la Grande-Palud, qui lui a déclaré que le 26 octobre il eut à signaler la mauvaise qualité des cotons livrés par l’usine aux poudreries de l’État. Il n’avait point eu besoin des dénonciations de Pierre pour le faire.
Il a ajouté que dans le courant de décembre il eut un entretien avec M. Cadiou au sujet de la dernière collusion des marchés.
M. Goas qui, par ses fonctions, avait des rapports journaliers avec l’ingénieur Pierre, l’a vu rentrer à l’usine vers 11 h. 1/2 du matin, soit le 29, soit le 30 ou le 31 décembre, il ne saurait préciser.
L’ingénieur lui a dit le 2 janvier qu’il avait reçu une dépêche de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari qui n’était pas rentré à Paris.
On dit que M. Bidart [Bidard] de la Noë ne tardera pas à clore son enquête. Il ne conclurait ni pour ni contre la culpabilité de Pierre et laisserait à la chambre des mi- ses en accusation le soin d’envoyer l’ingénieur devant les assises ou de prononcer le non-lieu.
On prête à Me Feillard, défenseur de Pierre, l’intention de ne pas attendre l’arrêt de la cour pour demander à nouveau l’élargissement de son client.

8 mai 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Témoignages contradictoires

Plus l’instruction de l’affaire Cadiou se prolonge et moins elle semble avancer. A peine fait-on un pas en avant qu’il faut en faire un en arrière. C’est un tissu inextricable de témoignages qui se contredisent
Ainsi, nous avons relaté hier un témoignage très défavorable pour l’ingénieur Pierre, celui de l’ouvrier Kervestin, qui affirme qu’il était avec son camarade Guiganton sur la plate-forme des machines dites autoclaves le 30 décembre quand l’ingénieur et M. Cadiou montèrent ensemble sur cette plate-forme pour inspecter les machines. Eh bien, Guiganton a fait aux agents de la brigade mobile une déclaration en contradiction avec celle de Kervestin. Il a bien vu M. Cadiou monter le 30 décembre, vers 9 heures du matin sur la plate-forme des autoclaves mais l’ingénieur n’était pas avec lui. De plus, un autre ouvrier nommé Morvan affirme que le directeur n’est pas monté avec l’ingénieur sur les autoclaves. Il était dans le grand atelier où ces machines se trouvent. Il a vu M. Cadiou en sortir vers 9 heures et demie et, peu après, M. Pierre arriver et entrer dans son bureau. A diverses reprises, dans le courant du mois, Cadiou et Pierre sont bien montés ensemble sur les autoclaves, mais il est certain que ce n’est ni le 29 ni le 30.
En outre, quatre ouvriers, entendus hier par le juge, disent que le 30 M. Cadiou est venu à l’usine à neuf heures, en est ressorti seul vers dix heures. L’ingénieur est rentré à l’usine vers midi.

Coup de théâtre annoncé
Si l’on en croit le Nouvelliste de Bretagne, il faudrait s’attendre à un coup de théâtre. Une ordonnance de non-lieu serait rendue en faveur de Pierre et il serait procédé à l’arrestation d’une personne dont le nom a été prononcé au cours de l’affaire. Le Nouvelliste raconte en outre qu’aussitôt après sa déposition chez le juge d’instruction, M. Cloarec, député de Morlaix, aurait demandé une indemnité de 125 francs de déplacement comme venant de Paris, alors qu’en réalité il venait de beaucoup moins loin et quoiqu’il ait, comme député, son libre parcours sur les chemins de fer.

Le rapport du docteur Paul
Le docteur Paul, médecin légiste, chargé de la seconde autopsie du cadavre de M. Cadiou, a envoyé son rapport au parquet de Brest. Dans ses conclusions, il déclare que l’état de décomposition du cadavre ne lui a pas permis de fixer la date du décès. La mort n’est pas due à la strangulation, mais aux lésions produites par la balle que M. Cadiou avait dans le cou. La putréfaction, ajoute le médecin, a empêché de constater si la plaie faite au cou à l’aide d’un couteau est ante ou post mortem.
« Sous réserve que nous impose l’état du cadavre, la blessure relevée, dit-il, présente des caractères de blessure criminelle. »

9 mai 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

M. Bidart [Bidard] de la Noë s’en tient toujours à sa version du crime : l’ingénieur au cours d’une discussion a tué l’usinier dans la matinée du 30 décembre. Il ne sort pas de là, son siège est fait et il écarte tout ce qui pourrait le détourner de ce point. Seuls les témoignages qui peuvent étayer cette hypothèse sont trouvés intéressants par le juge d’instruction.
Pour donner de la vraisemblance à l’accusation, il importe avant toute chose d’établir que l’ingénieur et M. Cadiou sont bien sortis ensemble de l’usine dans la matinée du 30 décembre. C’est pourquoi, on peut le dire, depuis le début, l’instruction n’a pas cessé de tourner autour de ce fait controversé. Plus de cinquante témoins ont été entendus à ce sujet. Les uns disent avoir vu l’ingénieur le 30 au matin avec M. Cadiou ; les autres disent qu’il n’en est rien. Si bien que, maintenant, il est complètement impossible de savoir où est la vérité.
La journée d’hier s’est encore toute passée en auditions de témoins en vue d’établir ce point.
Le contremaître Bignard a été réentendu. On lui a fait affirmer de nouveau que l’ingénieur et M. Cadiou étaient partis le 30, vers onze heures, de l’usine et s’étaient dirigés tous deux par le chemin du bois.
Confronté avec lui, l’ingénieur a nié avec énergie, et son avocat a fait remarquer que dans sa déclaration du 29 janvier Bignard s’était montré moins affirmatif. Il avait dit seulement : « Je crois pouvoir affirmer que c’est le 30 que j’ai vu M. Cadiou pour la dernière fois. »

10 mai 1914 – p. 5

L’assassinat de M. Cadiou

Sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, M. Vallet, commissaire de police judiciaire, s’est rendu hier chez M. Eck, avocat consultant, l’interroger au sujet d’une consultation que M. Cadiou était allé lui demander en 1913 a au sujet des moyens à employer pour racheter les actions de la société de la Grande-Palud et devenir ainsi seul propriétaire de l’usine.
M. Vallet s’est rendu également prendre des renseignements à la banque Allard, place de la Bourse où, à la même époque, M. Cadiou avait déposé cent mille francs n espèces au crédit de la « Dresdner Bank, filiale de Nuremberg.
D’autre part, M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu hier matin, en présence de Bossard, M. Laurent, mécanicien à bord du Gorbea Mundi, où travailla Bossard. M. Laurent a déclaré que le 29 janvier Bossard lui a parlé de l’affaire Cadiou et lui a dit qu’il était persuadé que l’usinier avait été assassiné. Étant allé quinze jours avant avec l’inspecteur Lemey dans le bois, il avait senti une odeur cadavérique. Or, ce propos était tenu six jours avant la découverte du cadavre.
Bossard affirme qu’il a prononcé ces paroles après le 29. Mais M. Laurent, croit être certain que c’est le premier jour où il travaillait à bord du Gorbea-Mendi. Bossard a ensuite été confronté avec les quatre ouvriers qui ont dit qu’il leur avait montré, peu après la découverte du cadavre plusieurs billets de banque. Ils l’ont affirmé de nouveau. Bossard a répliqué qu’il s’agissait de billets de loterie.

Témoignage en faveur de l’accusé
M. Guillemet, facteur aux chemins de fer armoricains à Morlaix, a confirmé la déclaration qu’il avait faite précédemment à la brigade mobile.
M. Guillemet a affirmé qu’il avait rencontré M. Cadiou aux environs de la gare, le 1er janvier, vers une heure et demie de l’après-midi.

12 mai 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

Une confrontation

Le juge d’instruction a, dans la matinée d’hier, confronté à nouveau l’ingénieur Pierre avec M, Jean Cadiou. Il a prié Pierre de préciser ses renseignements sur l’affaire d’Angoulême et l’ingénieur a déclaré que M. Cadiou avait donné un pot-de-vin de 1.800 francs à un surveillant de la poudrerie, mais que, d’accord avec lui, M. Cadiou avait détruit toutes les pièces se rapportant à cette affaire. Cependant, par précaution, Pierre avait gardé une copie des lettres qu’on pourra trouver à un endroit qu’il indique.
M. Jean Cadiou, comme président du conseil d’administration de la Société de la Grande-Palud, a apporté des démentis à presque toutes les allégations de l’ingénieur et notamment à l’une suivant laquelle la Société dissimulait des capitaux étrangers.
En terminant, M. Jean Cadiou a redit à nouveau à Pierre qu’il était l’assassin de son frère. Pierre a vivement protesté.
Dans l’après-midi, M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu trois nouveaux témoignages au sujet du jour de la disparition de M. Cadiou, ceux de trois ouvriers de l’usine qui ont vu M. Cadiou arriver au bureau le 30 à 7 heures du matin, c’est-à-dire plus tôt que d’habitude, et repartir vers 9 heures. Ils ignorent s’il s’est rencontré avec Pierre.
Bossart [Bossard] a pu établir que le 30 décembre il était à Brest et est rentré directement chez lui et l’on a trouvé parmi les objets saisis chez lui un portemonnaie contenant les billets de loterie qu’il avait fait prendre pour des billets de banque.

13 mai 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

M. Bidard de la Noë continue à entendre de nombreux témoins au sujet de la présence de M. Cadiou le 30 décembre à l’usine.
Six autres ouvriers de la Grande Palud sont venus hier déclarer qu’ils avaient vu M. Cadiou arriver à son bureau le 30 décembre de bon matin et en repartir vers neuf heures. Un d’entre eux seulement a dit que M. Cadiou et M. Pierre étaient partis ensemble vers onze heures du matin.
On sait que Pierre affirme que le 30 décembre il est arrivé à l’usine après le dé part de M. Cadiou qu’il a vu pour la dernière fois le 29.
Afin de ne pas prolonger instruction, l’avocat de Pierre a renoncé à demander à nouveau sa mise en liberté provisoire. Il espère que l’instruction sera close à la fin du mois et que son client pourra comparaître devant les assises à la session de juillet. Il est persuadé que le jury acquittera Pierre. Celui-ci a du reste pleine confiance et conserve le plus grand calme.
Il se pourrait que les audiences soient fertiles en curieuses révélations sur certains dessous de cette affaire. L’ingénieur pourrait, sans doute dire bien des choses. On a vu que déjà, lors de sa confrontation avec M. Jean Cadiou il a dit à ce dernier qu’il n’était que de nom président du conseil d’administration de la société de la Grande-Palud, laquelle cachait une affaire allemande. Devant le jury Pierre apportera peut-être des précisions, sur point.

14 mai 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

M. Bidard de la Noë a entendu hier le fermier Bonnefoy qui avait dit avoir vu le 30 M. Cadiou se diriger vers le bois avec Pierre. Il a devant lui renouvelé sa rétractation. Il s’est trompé certainement de date, car le 30 décembre il a quitté la ferme à neuf heures pour conduire un cheval à Landerneau à la commission de remonte italienne. Il a simplement vu M. Cadiou arriver à l’usine vers huit heures et demie.
Il ne reste donc plus que le contremaître Bignard a affirmer que le 30 M. Cadiou et M. Pierre ont été au bois ensemble à onze heures du matin.

15 mai 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

M. Bidard de la Noë, juge d’instruction de Brest, n’a plus qu’une préoccupation M. Cadiou a-t-il été vu avec Pierre le matin du 31 décembre. Un témoin, le contremaître Bignard, l’a affirmé, le fermier Geoffray l’avait dit aussi, mais il s’est rétracté depuis.
Le juge d’instruction voudrait bien trouver quelque autre personne qui vienne confirmer la déposition du contremaître et, dans ce but, il interroge sans discontinuer.
Il a entendu hier les derniers témoignages des ouvriers de la Grande-Palud. Tous ont vu le patron arriver à l’usine vers huit heures du matin en repartir un peu avant neuf heures. Quant à l’ingénieur Pierre, ils disent qu’il est arrivé vers neuf heures et demie. Il se peut donc fort bien qu’il n’ait pas rencontré l’usinier ; en ce cas, comme il l’affirme, il ne l’aurait pas revu depuis le 21 décembre.
Le juge d’instruction a confié à M. Gaulherye, ingénieur des ponts et chaussées, le soin de dresser les plans de l’usine, de la maison de l’ingénieur et des lieux où fut découvert le cadavre de M. Cadiou.

16 mai 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

On se souvient que lors de sa dernière confrontation avec M. Jean Cadiou l’ingénieur Pierre l’avait accusé d’être président de nom du conseil d’administration d’une société fictive dissimulant une affaire allemande. Nous avons du reste, à plusieurs reprises, établi que l’affaire de la Grande-Palud fondée par Legrand l’avait été pour le compte des Allemands et avec leurs capitaux.
L’affaire était en réalité aux mains de MM. Theming [Temming] de Bühl et Falkemann de Mannhein. Un officier de réserve prussien la dirigeait même. A la suite des catastrophes de l’léna et de la Liberté l’usine ayant été exclus des marchés de la marine, les deux Allemands avaient fait mine de se retirer et de passer la main à M. Louis Cadiou. C’est alors qu’aidé des conseils de M. Cloarec M. Cadiou constitua une société au capital de 256.500 francs avec les divers membres de sa famille. Mais dans cette société les Allemands demeuraient encore intéressés pour au moins 163.000 francs, soit pour près des deux tiers du capital souscrit.
M. Jean Cadiou avait opposé de vives dénégations à l’accusation de l’ingénieur. Mais l’examen des papiers saisis chez M. Cadiou et ailleurs viennent de prouver que jusqu’au 12 novembre 1913 les Allemands avaient bien encore les deux tiers du capital de la nouvelle société. Sur un copie-lettres que le commissaire spécial Menessier [Mennessier] a remis au juge d’instruction on a retrouvé, en effet, une lettre que M. Cadiou écrivait le 12 novembre 1913 à M. Theming [Temming] pour lui annoncer l’envoi d’une somme de 163.000 francs reliquat des capitaux allemands engagés dans l’affaire.

17 mai 1914 – p. 5

Confirmations de l’Avant-Guerre

Du Rappel :
L’instruction de l’affaire Cadiou, quelle qu’en soit la conclusion judiciaire, n’aura pas été inutile. Elle permet, en effet, de, juger des progrès de ce que M. Léon Daudet a si justement appelé l’Avant-Guerre.
Dès sa création, en effet, l’usine de la Grand Palud passait, en Bretagne, pour une entreprise allemande, mais il fallut qu’éclata le drame pour que ce soupçon devint une certitude. Au lendemain de la mystérieuse disparition de M. Louis Cadiou, l’ancien fondateur de l’usine, M. Legrand, reconnut devant le juge d’instruction que la société anonyme dont il était l’administrateur délégué avait été constituée pour les deux tiers de son capital par des financiers allemands, MM. Themming [Temming], de Buhl et Falkermann, de Manheim, Il avoua même qu’un officier de réserve prussien en avait été le premier directeur technique.
Ce n’est pas tout. La Grand’Palud ayant été rayée, à la suite de la catastrophe de la Liberté, de la liste des adjudicataires de la Guerre et de la Marine, la Société, en apparence, rompit tout lien avec ses bailleurs de fonds d’outre-Rhin. Mais, en fait, ceux-ci en restèrent les maîtres. Le juge d’instruction vient, en effet, de découvrir une correspondance de 1913 établissant que les capitaux de la maison Themming [Temming] et Falkermann restèrent engagés dans l’usine de Landerneau jusqu’en novembre de l’année dernière.
Ajoutons que, comme fournisseur de matières premières M. Cadiou touchait la prime à l’exportation de l’Allemagne, ce qui lui permettait de fabriquer un prix plus bas que ceux de ses concurrents français. Ainsi non seulement l’argent était allemand, mais la matière première de nos poudres l’était aussi.
Qui pourra nier, après cette constatation, qu’une réglementation nouvelle s’impose des marchés de fourniture passés avec l’État ? Qui pourra contester l’utilité de la courageuse campagne de M. Léon Daudet ? La France consacre assez de milliards chaque année à préparer la guerre, pour qu’elle ne veuille pas rester à la merci d’une surprise d’avant-guerre.
De son côté, le Cri sportif signale à ses lecteurs l’« exposé formidable de l’entreprise germanique sur notre sol » que Léon Daudet a fait dans son livre l’Avant-Guerre.
CRITIAS.

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

On dit à Brest que le rapport de l’expert de Saint-Étienne penserait qu’il n’est pas certain que la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou ait été tirée par un revolver identique à celui fourni par l’armurier de Landerneau. Or, comme celui-ci affirme que le revolver soumis à l’expert est semblable à celui qu’il vendit à M. Pierre, on ne pourrait plus prétendre que l’ingénieur ait tiré sur M. Cadiou.

18 mai 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

Si réellement le rapport de l’expert n’est pas affirmatif au sujet de la balle retirée du cou de M. Cadiou ; si on n’y affirme pas que cette balle a été tirée par un revolver identique à celui que l’armurier de Landerneau vendit à Pierre, il ne reste plus grand chose des présomptions qu’on avait échafaudées contre l’ingénieur.
Ce qui tendrait à le faire supposer, c’est que l’instruction qui, jusqu’ici, avait affecté de négliger les témoignages affirmant que M. Cadiou avait été vu à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon le 31 décembre et le 1er janvier, commence à y prêter attention.
M. Bidard de la Noë a entendu à nouveau les témoins de Morlaix.
Il a interrogé M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Morlaix, qui affirmé, une fois de plus, avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre.

19 mai 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

On a rarement vu une instruction menée comme celle de l’affaire Cadiou.
Nous avons vu dernièrement que M. Bidard de la Noë avait mis plus de trois mois à s’occuper sérieusement des témoignages des habitants de Morlaix qui ont rencontré M. Cadiou après le 30 décembre. On signale, aujourd’hui de graves irrégularités commises par le juge d’instruction.
C’est ainsi, qu’en dépit de toutes les règles de la procédure d’instruction criminelle, il a laissé l’avocat de la partie civile emporter le dossier de l’affaire.
Me Feillard, avocat de Pierre, en ayant demandé communication hier, il lui fut répondu qu’on ne pouvait le lui communiquer, Me de Fleys, du barreau de Paris, avocat de la partie civile, l’ayant emporté dans la matinée chez Me Vichot, avoué.
Me Feillard a vivement protesté et déclaré qu’il n’assisterait pas à interrogatoire de son client.
On sait que, sous aucun prétexte, un dossier ne doit être emporté au dehors et quant à l’avocat de la partie civile, il ne peut exiger la communication d’un dossier que lorsque l’instruction est entièrement terminée.
On voit qu’à Brest on en prend à son aise avec les règlements.
Par ailleurs, le juge d’instruction de Brest a entendu ceux des ouvriers de l’usine qui ne l’avaient pas été encore.
Il résulte de tous ces interrogatoires, que presque tous les ouvriers ont vu M. Cadiou arriver le 30 à l’usine vers huit heures et demie et en repartir seul vers neuf heures. Le contremaître Bignard, l’ouvrier Kervistin et le chauffeur Dollon [Dolou] seuls, affirment que l’ingénieur et M. Cadiou sont partis ensemble vers onze heures.
Enfin, M. Grivollat [Grivolat], l’expert de Saint-Étienne, a télégraphié au juge et à l’avocat de Pierre que son rapport et ses conclusions ne seront connus que dans une huitaine. Il dément toutes les conclusions qu’on lui a attribuées.

20 mai 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Le juge d’instruction a entendu hier M. Rocher, directeur de l’usine de blanchiment de coton, de Daoulas. Celui-ci a raconté qu’il avait voulu acheter la Grande Palud, mais que les prétentions de M. Cadiou étaient trop élevées. Il avait engagé M. Pierre comme ingénieur, mais celui-ci, deux jours après, a résilié son contrat, ne voulant pas s’engager avant que M. Cadiou ait été retrouvé.
M. Bidard de la Noë a également entendu le receveur des postes de Landerneau qui a déclaré que le 4 janvier Pierre était venu lui demander des plombs pour réparer le téléphone dans la maison de M. Cadiou à Landerneau et que Pierre se fit donner les clefs de cette maison et y pénétra seul.

21 mai 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

M. Bidard de la Noë a commencé hier l’interrogatoire définitif de l’ingénieur Pierre en présence de son avocat.
Deux points seulement restent peu clairs dans le cas de l’ingénieur la disparition de son revolver et sa présence chez M. Cadiou, quelques jours après la disparition de l’usinier. C’est sur ces deux points qu’a surtout porté l’interrogatoire du juge d’instruction.
En ce qui concerne la question du revolver, l’ingénieur a déclaré ne plus se rappeler la date exacte à laquelle il avait acheté cette arme à Landerneau, mais il a affirmé à nouveau l’avoir vendu à un voyageur de commerce de passage à la Grande-Palud,
Quant à la question de la présence de Pierre au domicile de M. Cadiou le 4 janvier, il est bien établi que le téléphone ne marchait pas et qu’il demanda des plombs au receveur des postes pour le réparer.
L’ingénieur affirme que sa visite n’avait pas d’autre but. Il dit avoir remarqué dans l’appartement de M. Cadiou les deux valises qui n’ont pu être retrouvées et dont l’une, d’après l’entourage de la victime, contenait le dossier rassemblé par l’usinier pour confondre ses adversaires.
M. Bidard de la Noë a accusé Pierre d’avoir lui-même fait disparaître les valises pour détruire les documents.
L’ingénieur a protesté et déclaré qu’il connaissait les pièces rassemblées par M. Cadiou et qu’elles étaient sans importance, les documents compromettants relatifs à l’affaire d’Angoulême ayant été détruits.

24 mai 1914 – p. 4

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

L’ingénieur en liberté provisoire

Une dépêche de Brest annonce que Mme Pierre a été avisée par Me Feillard, l’avocat de son fils, que M. Guilmard venait de notifier à la partie civile son intention de mettre l’ingénieur en liberté provisoire. D’autre part, on a saisi chez un ami de Pierre une lettre sur laquelle le juge d’instruction garde le silence. A la suite de cette saisie, M. Bidard de la Noë a envoyé au Parquet de la Seine une commission rogatoire en vue d’interroger Julia Juzeau, l’ancienne bonne de Pierre, sur certains détails se rattachant à ce document.
M. Roty, juge d’instruction à Paris, a reçu le rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie à propos de l’affaire Cadiou. Le rapport conclut qu’aucune trace sanglante n’a été relevée sur les vêtements de Pierre ni sur son couteau et que les tâches remarquées sur la pioche sont des tâches de rouille.

A L’INSTRUCTION

L’affaire Cadiou à Paris

Sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, M. Bidard de la Noë, M. Valette, commissaire aux délégations judiciaires, a recueilli hier la déposition de Maria Juzeau, qui était au service de M. Pierre, à la Grande-Palud, avant l’arrestation de l’ingénieur.
Mari Juzeau, qui est actuellement placée dans la banlieue de Paris, a été interrogée relativement au vol d’un livret de caisse d’épargne commis au préjudice de M. Pierre et dont il est question d’autre part. Elle a répondu qu’elle ne savait absolument rien de cette affaire. Questionnée d’autre part sur l’emploi du temps de M. Pierre pendant la journée du 31 décembre 1913, l’ancienne bonne de l’ingénieur a répondu qu’elle ne pouvait donner aucun renseignement à cet égard, s’étant absentée ce jour-là de la Grande-Palud pour se rendre à Brest.
M. Valette a immédiatement transmis la déposition qu’il venait de recueillir au juge d’instruction de Brest.

26 mai 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

La mise en liberté de Pierre

L’ingénieur Pierre a été mis en liberté provisoire hier soir à sept heures et demie, Il a embrassé sa mère qui l’attendait en automobile et l’a emmené de suite à Landerneau. Pierre attendra que ses papiers aient été tous inventoriés pour retourner à la Grande-Palud.
Les conclusions du procureur relatives à la mise en liberté sont basées sur le retard de la clôture de l’instruction causé par un nouveau délai demandé par l’expert de Saint-Étienne pour déposer son rapport. Pierre a subi dans journée un interrogatoire. Il a continué à charger son ancien patron quant au mauvais coton fourni par l’usine.

27 mai 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

M. Bidard de la Noé a terminé hier l’interrogatoire de l’ingénieur Pierre. Il a tenté de démontrer que Pierre, qui avait dénoncé son patron, devait lui avoir voué une grande animosité,
L’ingénieur s’est absolument refusé à en convenir. Il a donné comme preuve du contraire le fait que le 30 décembre, croyant M. Cadiou à Paris, il lui écrivit pour lui adresser ses vœux de nouvel an et lui annoncer l’envoi de bonbons pour ses enfants.
Avant de quitter le cabinet du juge d’instruction, Pierre a de nouveau protesté de son innocence.

29 mai 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

M. Bidard de la Noë déclare que son instruction sera terminée au début de la semaine. Il n’a pas, en effet, l’intention de reprendre la piste de Morlaix, à laquelle il n’attache pas d’importance. On croit qu’il rendra une ordonnance de non-lieu pour Brossard, accusé de complicité d’assassinat. Mais on ne sait encore s’il renverra Pierre devant la chambre des mises en accusation.
Pierre, dit-on, voudrait aller devant les assises afin que son innocence soit établie au grand jour et pour tirer au clair l’affaire des poudres.
Le procureur de la République va envoyer son rapport sur les expertises de M. Kohn-Abrest qui n’a rien trouvé sur les objets qui lui ont été soumis. Des déchirures ayant été relevées dans le veston, le pantalon et la casquette de M. Cadiou, on dit qu’elles correspondent avec les dimensions du fer de la pioche appartenant à Pierre.

30 mai 1914 – p. 2

L’assassinat de M. Cadiou

L’instruction de l’affaire Cadiou, qu’on croyait sur le point d’être terminée, va-t-elle se rouvrir ?
Une enquête vient, en effet, d’être ouverte à Angoulême et dans les environs au sujet de l’affaire Cadiou. Le Parquet aurait, en effet, reçu l’avis que M. Cadiou se serait rendu à Angoulême à la fin de décembre dernier et qu’un chauffeur d’automobile aurait, à cette époque, dans les environs de la poudrerie, chargé un étranger blessé qu’il aurait transporté la nuit en Bretagne.
M. Bidard de la Noë a été appelé à Paris par le garde des sceaux, mais ce serait pour fournir des renseignements sur l’affaire afin de permettre au ministre de répondre à l’interpellation que M. Paul Meunier a déposée à ce sujet.

31 mai 1914 – p. 5

L’assassinat de M. Cadiou

Le scandale des poudres

Interviewé par le Petit Parisien, l’ingénieur Pierre a dit que l’usine de la Grande-Palud traitait des cotons de mauvaise qualité qu’elle triait de façon défectueuse. Mais c’est surtout l’administration des poudres qu’il incrimine.
M. Cadiou, dit-il, recourait à des moyens frauduleux pour faire accepter ses mauvais cotons. Il avait à sa solde un magasinier de la poudrerie d’Angoulême qui faisait les prélèvements sur des balles marquées d’un signe convenu, et il ajoute que le contrôle était du reste illusoire et que :
En somme, M. Cadiou n’a fait que profiter d’un état de choses regrettable qui permet à tous les fournisseurs d’imiter son exemple. Ce qui est terrible, c’est l’insuffisance du contrôle dans les poudreries. On peut ainsi fournir à l’État pour sa poudre des éléments de fabrication détestables sans que ceux qui ont mission d’exercer la surveillance s’aperçoivent de rien.
Cela s’est toujours passé de la même façon dans le service des poudres. Il n’y a rien de nouveau dans ce que je vous ai dit.

10 juin 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

M. Bidard de la Noë est rentré hier à Brest, revenant de Paris, où l’avait appelé le garde des Sceaux. Il va reprendre incessamment son instruction.
Hier a eu lieu l’inventaire de tous les papiers qui se trouvaient dans la maison de Pierre à la Grande-Palud, où l’ingénieur n’a pas remis les pieds depuis sa libération.

11 juin 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

L’instruction de l’affaire Cadiou ne pourra pas être reprise avant la semaine prochaine. Or, comme les assises du Finistère sont fixées au 6 juillet, cette affaire ne pourra être portée au rôle. Ce n’est donc qu’à la session d’octobre que l’ingénieur Pierre pourra comparaître devant le jury, si, d’ici là, il ne bénéficie pas d’une ordonnance de non-lieu.

13 juin 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Un ancien ouvrier de Landerneau nommé Le Goff a écrit au défenseur de Pierre une longue lettre dans laquelle il prétend que M. Cadiou se serait suicidé avec un revolver acheté chez un armurier de Morlaix et aurait été enterré par deux ouvriers de la Grande-Palud dans la nuit du 5 au 6 janvier.
Le Goff donne également des détails sur le voyage de M. Cadiou à Saint-Pol-de- Léon. II dit l’avoir rencontré le 1er janvier à 3 heures 40 à Carantec.
Il ajoute que c’est une personne, dont il cite le nom, qui avait intérêt à faire disparaître le cadavre, qui l’aurait fait enfouir.
L’enquête nous dira quelle créance doit être apportée à ces révélations auxquelles le juge ne semble pas attacher beaucoup d’importance.

18 juin 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

On a procédé, hier, à la Grande-Palud, à la reconstitution des préliminaires du crime tel que le présume l’accusation, Le procureur de la République, le juge d’instruction, le chef de la brigade mobile de Rennes et le chef du service photographique de la Sûreté générale assistaient, ainsi que l’ingénieur Pierre, à cette reconstitution.
Le fermier Bonnefoy figurant M. Cadiou a été placé sur le chemin de l’usine, à l’endroit où les ouvriers disent avoir vu leur directeur le 30 décembre, à neuf heures du matin. Cela afin de se rendre compte si les ouvriers ont pu, de l’endroit où ils se trouvaient, voir l’ingénieur et M. Cadiou se diriger ensemble vers le moulin.
De nombreuses photographies des lieux ont été prises pour aider le jury à établir sa conviction.
La veille, le chef de la brigade mobile de Rennes avait fait, dans le jardin de l’ingénieur et en sa présence, des recherches pour retrouver les balles qu’il disait avoir tirées. Mais on n’a rien retrouvé.
On se demande, du reste, si toute dette mise en scène ne sera pas inutile.
On sait, en effet, que l’accusation fixe l’assassinat de M. Cadiou, au 30 décembre, vers onze heures du matin, c’est-à- dire lors de la promenade qu’il aurait faite, toujours suivant l’accusation, avec l’ingénieur du côté du moulin,
Or, M. Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, affirme aujourd’hui avoir rencontré M. Cadiou le 30 décembre, vers dix heures et demie, sur les quais de la ville. Il était vêtu en cycliste et paraissait préoccupé.

23 juin 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

On se souvient que Bossard, inculpé de complicité, avait fourni un alibi.
L’abbé Fertil, prêtre libre à Crozon, en- tendu hier à ce sujet par le juge d’instruction a déclaré que le 30 décembre il avait voyagé avec Bossard qui, parti avec lui de Brest, était descendu à deux heures à la station de la Forest.
L’alibi de Bossard se trouve donc ainsi vérifié et il est maintenant établi qu’il ne pouvait se trouver le 30 au matin aux environs du moulin de la Grande-Palud.

1er juillet 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

Le dossier de l’affaire Cadiou a été remis hier officiellement au procureur de la République qui va établir le réquisitoire définitif. L’instruction est donc terminée. Aussitôt que le procureur aura réuni son réquisitoire, ce qui ne peut être avant une dizaine, de jours, le juge d’instruction rendra son ordonnance.

10 juillet 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

Le procureur de la République de Brest a envoyé au juge d’instruction son réquisitoire définitif sur l’affaire Cadiou. Il conclut au renvoi de Pierre devant la cour d’assises. Ce réquisitoire s’appuie, dit-on, sur les faits suivants :
1° L’ingénieur avait acheté chez l’armurier de Landerneau un revolver semblable à l’arme qui servit à tuer M. Cadiou et des balles semblables à celle qui fut trouvée dans la tête de M. Cadiou.
On sait que Pierre dit avoir vendu ce revolver à un voyageur de commerce, qu’on n’a pu retrouver, et qu’il est en contradiction avec l’armurier sur la date où fut achetée cette arme. Ce qui a son importance, car la date indiquée par l’armurier se trouve être postérieure à la date indiquée par Pierre comme étant celle où il revendit le revolver.
2° Deux témoins affirment formellement avoir vu Pierre et M. Cadiou ensemble le 30 décembre vers onze heures, jour et heure où fut commis l’assassinat.
3° L’ingénieur et son patron ne s’entendaient pas. Les documents de ce dernier ont disparu.
4° On peut voir dans les lettres écrites à M. Cadiou par Pierre après l’assassinat, un souci de se créer un alibi.
5° L’attitude de l’ingénieur devant le cadavre de M. Cadiou fut celle d’un coupable.
En conséquence, M. Bidard de la Noë a contresigné ce réquisitoire et prononcé une ordonnance de renvoi devant la chambre des mises en accusation.
Si le résumé du réquisitoire que l’on vient de lire est exact, il faut remarquer qu’il ne tient aucun compte des dépositions des témoins déclarant avoir vu M. Cadiou à Morlaix et Saint-Pol-de-Léon après le 30 décembre et qu’il considère comme un fait acquis que M. Cadiou a bien été assassiné dans la matinée du 30 décembre,
Le réquisitoire du procureur n’apporte aucune lumière sur les points mystérieux de cette affaire. Un doute demeure toujours sur la date et le lieu de l’assassinat. Un doute pèse sur ses vrais motifs, et la façon dont fut découvert le cadavre (les révélations de la somnambule) demeure invraisemblable.
Espérons qu’au grand jour des assises plusieurs de ces points obscurs s’éclaireront.

14 juillet 1914 – p. 3

LES MORTS SUBITES

M, Deschanel a fait part hier à ses collègues de la Chambre de la mort de M. Cloarec, député de Morlaix.
M. Cloarec, dont le nom fut prononcé si souvent à propos de la mystérieuse affaire Cadiou, disparaît subitement à la veille du jour où l’assassin présumé de M. Cadiou, contre lequel il avait lui-même porté plainte avec le frère de la victime, va être renvoyé devant les assises.
Un de nos confrères dit que M. Cloarec est décédé des suites d’une maladie de foie envenimée par les soucis que lui avaient causés l’affaire Cadiou. Mais un autre déclare que l’annonce de sa mort a produit une vive surprise à la Chambre « où l’on connaissait la vigueur et l’excellente santé du défunt ».

30 juillet 1914 – p. 3

L’assassinat de M. Cadiou

La chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes a renvoyé hier l’ingénieur Pierre devant la cour d’assises du Finistère.
Espérons qu’au grand jour de l’audience, on parviendra à éclaircir le mystère qui pèse sur cette affaire.

30 octobre 1914 – p. 2

L’assassinat de M. Cadiou

Le rôle de la prochaine session des assises du Finistère vient d’être arrêté. L’affaire de M. Louis Pierre, ingénieur de l’usine de la Grand-Palud, accusé d’être l’auteur de l’assassinat de M. Cadiou, administrateur de ladite usine, n’y figure pas. Au Parquet, on déclare à ce sujet que, M. Pierre ayant été mobilisé, cette affaire ne sera jugée qu’à la fin de la guerre.

28 octobre 1919 - p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Après six ans surgit un témoin de la mort de Cadiou

Le commissaire de police de Saint-Pol de Léon a reçu la déposition spontanée d’un nommé Tonnard qui prétend avoir assisté à l’assassinat de M. Cadiou.
Cadiou a été assassiné par six individus sur la route de Morlaix à Brest. M. Cadiou était dans une voiture qu’il conduisait lui- même et il avait offert une place à Tounard [Tonnard], rencontré sur la route.
Soudain, six individus surgirent. Deux d’entre eux se jetèrent à la tête du cheval, un troisième tua Cadiou d’un coup de revolver. Deux autres, vêtus de soutanes, s’emparèrent de Tounard [Tonnard] et lui firent respirer une drogue qui l’endormit.
Tounard [Tonnard] revint à lui chez les sœurs de Cadiou, à Cléder, où on l’avait transporté. Il prétend qu’une sœur de Cadiou lui avait promis une récompense s’il ne disait rien. On reverra Tounard [Tonnard] aux assises qui ouvriront bientôt.

1er novembre 1919 – p. 3

L’affaire Cadiou

L’ingénieur Pierre est acquitté
Après vingt minutes de délibération, le jury rapporte un verdict négatif. Pierre est acquitté.

3 décembre 1919 – p. 1

LES GRANDS PROCÈS

Le fascicule de la Revue des Causes célèbres portant le numéro 56, est paru depuis quelques jours et les lecteurs assidus de cette belle et intéressante publication, abondamment illustrée de croquis originaux dus à l’habile crayon de Noël Dorville, peuvent se la procurer chez tous les dépositaires de journaux.
Ils y trouveront sous la signature si estimée de M. Edgard Troimaux, les comptes rendus analytiques : 1. de la première comparution de M. Caillaux devant ses juges de la Haute-Cour ; 2. la suite des affaires de trahison Lenoir-Desouches, etc.; 3. l’épilogue de la mystérieuse affaire qui mettait en cause l’ingénieur Pierre accusé de l’assassinat de son patron M. Cadiou, industriel à La Grand-Palud et qui, comme l’on sait, s’est terminée par un verdict d’acquittement ; 4. les débats devant le conseil de guerre de l’affaire Sadoul, auquel sa récente condamnation à mort par contumace, avait valu d’être porté en tête des listes des candidats bolchevistes aux dernières élections législatives.
On trouvera, en outre, dans ce numéro, la fin du procès de la Gazette des Ardennes la fin de l’affaire Borms, à Bruxelles, le chef des activistes belges : la suite de la sténographie des débats de l’affaire Humbert ; avec la reproduction complète de la remarquable plaidoirie de Me de Molènes, avocat de Lenoir.
Prix du fascicule 2 fr. 50.