L’Aurore
L’Aurore est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1897 à 1914. Le quotidien, dont le prestige reposait sur la publication de la violente charge de Zola « J’accuse » contre l’État-Major en 1898, arrive déclinant et affaibli au seuil de l’année 1914.
Le journal a une ligne politique républicaine et radicale.
Tirage 1912 : 7 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 84 articles dont 14 en première page
Le journal applique ici sa ligne politique habituelle : anticléricalisme (attaque contre la magistrature bretonne jugée trop catholique) et défense de l’individu face à l’arbitraire de l’État, rappelant une fois son combat passé lors de l’affaire Dreyfus.
D’abord prudent, le quotidien L’Aurore évolue rapidement vers un soutien militant en faveur de l’ingénieur Pierre, accusé du meurtre de l’industriel Cadiou.
Une montée en puissance de l’engagement
En février 1914, le journal se contente de relayer les rumeurs locales en utilisant le « on ». Après une série de brèves en mars, le ton change radicalement en avril : le journal prend fait et cause pour l’accusé. Le 11 avril, il publie une tribune réclamant la libération de Pierre, lançant une violente charge contre la justice bretonne, qu’il qualifie de « cléricale et obscurantiste », l’accusant d’être à la dévotion de l’Église (les « hommes noirs »).
La dénonciation d’une instruction à charge
Le journal pointe du doigt les défaillances de l’enquête :
Le 16 avril, il affirme que l’instruction est pilotée dans l’ombre par le procureur Guilmard plutôt que par le juge Bidard. Il fustige le refus du parquet d’explorer la piste de Morlaix, citant l’obstination du procureur qui refuserait de croire aux témoignages situant Cadiou en vie après le 30 décembre.
Le 5 mai, le quotidien dénonce un parti pris systématique : selon la rédaction, toute hypothèse n’impliquant pas la culpabilité de l’ingénieur Pierre est écartée d’office par les autorités.
L’usage du ton polémique
Pour décrédibiliser l’accusation, L’Aurore n’hésite pas à ridiculiser les témoins à charge, notamment en donnant le 3 mai le surnom de Mme Hemery : « Mère la Fumée ». Enfin, le journal maintient la pression médiatique en décrivant, le 9 mai, les conditions de détention précises de l’ingénieur, afin d’alerter l’opinion sur son sort.
Source : BnF Gallica
Table des matières
Toggle14 janvier 1914 – p. 3
La disparition de M. Cadiou.
Nous avons signalé, ces jours derniers, l’émotion soulevée à Brest et à Paris par la disparition de M. Cadiou, ancien officier ministériel, propriétaire de l’usine de la Grand-Palud, près de Brest, possédant un pied-à-terre à Landerneau et domicilié à Paris, où habite Mme Cadiou.
Toutes les recherches opérées par la Sûreté pour retrouver l’industriel sont restées vaines.
Il semble que ce soit le 29 décembre que l’on ait vu M. Cadiou à son usine. Il y travailla avec son ingénieur, M. Pierre. Celui-ci lui réclama quelques documents et une somme dont il avait besoin pour les services de la maison. Il fut convenu que M. Pierre enverrait le commis le lendemain à Landerneau. Le commis se rendit au pied-à-terre de son patron, celui-ci n’y avait pas paru depuis la veille. El depuis ce temps-là, on ne l’a pas vu ni à Brest, ni à Landerneau, ni, bien entendu, à la Grand-Palud.
Entre temps, deux télégrammes étaient arrivés de Paris à l’adresse de M. Pierre. Ils émanaient de Mme Cadiou, qui témoignait de l’inquiétude au sujet de son mari, dont elle était sans nouvelles, après avoir reçu de lui l’assurance qu’il allait rentrer à Villacoublay.
Une piste signalée aux autorités de Morlaix : deux hommes de mauvaise mine signalés dans l’express de Paris le jour de la disparition, a dû être abandonnée.
Un inspecteur de la brigade mobile de Rennes s’est rendu aujourd’hui à Saint-Pol-de-Léon avec la photographie de M. Louis Cadiou. Il enquêtera au sujet du fameux sosie que l’on disait être le complice des assassins.
Les magistrats charges de l’enquête commencent à éprouver un certain scepticisme à l’égard de l’hypothèse du crime.
5 février 1914 – p. 2
On trouve le cadavre de M. Cadiou, disparu.
On se souvient qu’au début du mois de janvier dernier, M. Cadiou, directeur de l’usine de coton poudre de la Grande Palud, près Landerneau, avait disparu dans des circonstances mystérieuses. Certains témoignages avaient permis de croire à une fugue, d’autres au contraire laissaient supposer que M. Cadiou s’était enfui avec la caisse et qu’il s’était tué ensuite.
Une enquête avait été prescrite, et à Brest comme à Paris, on avait interrogé les proches et les intimes du disparu qui, eux, avaient émis l’hypothèse d’un crime. Diverses fausses pistes furent envisagées et même suivies.
La famille, tout dernièrement, faisait connaitre qu’elle accorderait une prime de 2.500 francs à la personne qui fournirait une indication permettant de retrouver le disparu mort ou vivant.
Or, hier matin, es mariniers qui exploraient la rivière l’Elorn ont aperçu un cadavre qu’ils ramenèrent sur la berge. On ne tarda pas à l’identifier. C’est à proximité de l’endroit où M. Cadiou avait été aperçu pour la dernière fois le 31 décembre que son corps a été retrouvé,
Le parquet de Brest s’est aussitôt rendu sur les lieux.
6 février 1914 – p. 1
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Le Lieu de Sépulture de la Victime a été révélé par une Cartomancienne. Qui a tué l’Usinier ? On accuse le Directeur Pierre. On l’arrête.
Nous avons signalé hier la découverte du corps de M. Cadiou, l’administrateur de l’usine de fulmicoton de la Grand’Palud, près de Landerneau, disparu depuis le 30 décembre dernier.
On se rappelle que dans l’enquête qui fut ouverte au moment de cette disparition, l’un des témoins interrogés, M. Louis Pierre, ingénieur technique de l’usine, déclara qu’il avait vu pour la dernière fois M. Cadiou le 29 décembre, en contradiction avec d’autres témoins qui affirmaient avoir vu l’usinier se diriger vers l’usine le 30.
Nous avons dit qu’en dépit de l’hypothèse d’un suicide que semblaient admettre les magistrats enquêteurs, Mme Cadiou et M. Jean Cadiou, tanneur à Lambezellec, celle-là femme et celui-ci frère du disparu, persistèrent à croire à un crime.
Une Dénonciation
Or, mardi dernier, M. Jean Cadiou recevait une lettre ainsi conçue :
Louis Cadiou a bien été assassiné par un homme grand, châtain, barbu, de trente à trente-cinq ans, qui était aidé d’un autre plus petit, lequel faisait le guet. On lui avait tendu un piège pour le faire tomber : c’est peut-être une corde. Vers quatre heures ou cinq heures, une fois à terre, il a reçu un gros coup au côté droit de la tête, puis un autre dans le dos, mais ce dernier était inutile, le premier l’ayant assommé. Qu’on ne le cherche pas dans l’eau, il n’y est pas, mais dans un talus, près d’un petit bois ou d’un bosquet. L’endroit est recouvert d’un eu de terre, à droite d’un moulin. Le corps sera découvert et l’assassin pris.
Recherches et Trouvaille
M. Jean Cadiou résolu à ne négliger aucun détail pour arriver à dissiper le mystère de la mort de son frère, se rendit donc avant-hier matin au moulin situé près de l’usine de la Grand Palud. Il fouillait du bout de sa canne les fourrés et les buissons qui entourent le moulin, quand, vers 11 heures, étant arrivé au pied d’un ravin dans un bois appartenant à M. Vacheront, maire de la Forêt, il aperçut près d’un orme, un endroit où la terre paraissait avoir été fraîchement remuée. Ayant soulevé les broussailles, il ramena un bout d’étoffe. Le cœur serré par l’angoisse, il s’accroupit et gratta la terre avec ses ongles. Bientôt il découvrit le veston que portait son frère. Affolé, il courut au moulin. Le contremaître de l’usine et le directeur, M. Pierre, arrivèrent aussitôt ainsi que les gendarmes. Le cadavre de M. Cadiou avait été enterré à une dizaine de centimètres de la surface : il portait une blessure profonde à la tête et la gorge avait été presque entièrement sectionnée : les mains étaient encore gantées.
Les Constatations. L’Autopsie
Le corps fut transporté à l’usine et le parquet de Brest vint procéder aux premières constatations.
Le docteur Rousseau, médecin légiste, procéda à l’autopsie. Les commissaires de police et gendarmes perquisitionnèrent dans l’usine ; ils découvrirent une pioche à laquelle des cheveux adhéraient encore.
Il semble établi que M. Cadiou a été tué à un carrefour du bois et trainé jusqu’à l’endroit où son corps a été retrouvé. Mais il est impossible de relever les traces utiles à l’enquête, car une chasse au sanglier a eu lieu la veille même dans le bois de M. Vacheront et les meutes et les chasseurs ont laissé de nombreuses empreintes.
Arrestation de M. Louis Pierre
M. Guillemard [Guimard], procureur de la République, et M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, ont interrogé longuement dans la soirée M. Pierre, l’ingénieur-directeur de l’usine, et que M. Jean Cadiou accuse formellement. Des contradictions ayant été relevées dans les déclarations qu’il a faites, M. Pierre a été mis en état d’arrestation.
M. Louis Pierre, qui proteste de son innocence, est âgé de 31 ans ; il est originaire de Conches-en-Ouche (Eure). C’est un ancien élève de l’École centrale il était depuis quatre ans à la Grand’Palud.
L’accusé a été écroué dans la chambre de sûreté de la gendarmerie de Landerneau.
Certitudes et Suppositions
Des dissentiments sérieux existaient entre M. Pierre et M. Cadiou. L’ingénieur aurait émis plusieurs fois l’idée de remplacer son administrateur. On croit qu’il y a des complices, le crime apparaissant comme un crime de cupidité.
Perquisitions chez l’Inculpé
L’ingénieur Pierre, qui a passé la nuit dans la chambre de sûreté de la gendarmerie de Landerneau, continue à protester de son innocence. Il est certain, dit-il, que les résultats de l’enquête seront en sa faveur.
Une perquisition a été faite en sa présence, hier après-midi, à son domicile.
Elle a établi que, tout dernièrement, il avait commis envers son directeur un acte grave de malveillance.
L’ingénieur Pierre sera transféré aujourd’hui à la prison Bouguen, à Brest.
7 février 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Le Mystère de la Dénonciation. Les Obsèques de la Victime. Les Protestations de l’Inculpé.
Malgré la découverte du corps de M. Cadiou, manifestement assassiné, et l’arrestation de M. Louis Pierre, inculpé de cet assassinat, un grand mystère continue à planer sur ce meurtre.
Au parquet, on a montré quelque scepticisme au sujet de la lettre de la somnambule qui aurait aidé à retrouver le cadavre.
Cette lettre aurait été inventée de toutes pièces pour masquer une dénonciation beaucoup plus précise donnée à M. Jean Cadiou par un chasseur », dit-on, lequel, au cours d’une battue, aurait découvert lui-même le corps enseveli, l’aurait reconnu et en aurait aussitôt avisé la famille Cadiou, mais en stipulant formellement qu’il ne voulait pas être nommé, encore moins être appelé en qualité de témoin, « par crainte de représailles », dit-on encore.
Quoi qu’il en soit, l’enterrement de M. Cadiou a eu lieu hier matin à Landerneau.
La veuve du défunt, venue de Paris pour assister aux obsèques, a affirmé à M. Paulin, commissaire spécial, que la belle-mère de son frère, Mme Saimby [Sainpy], de Pont-à-Mousson, a consulté dans cette ville une somnambule, qui a déterminé l’endroit exact où le corps de M. Cadiou avait été enterré.
Le commissaire spécial fait effectuer des recherches à Pont-à-Mousson pour retrouver la somnambule.
Pour M. Louis Pierre, il continue à protester hautement de son innocence. Des témoignages se produisent d’ailleurs en sa faveur, particulièrement celui de sa bonne, qui apporte les éléments d’un vague alibi et qui déclare son maitre incapable d’une action aussi noire.
Troublante Découverte
Dans une perquisition faite au domicile de l’ingénieur Pierre, on a trouvé le brouillon d’une lettre adressée au ministre de la guerre accusant M. Cadiou d’avoir fracturé deux fois un wagon de coton-poudre destiné à la poudrerie d’Angoulême le fait fut reconnu exact par le ministre, et ce fut à la suite de cette dénonciation que l’usine de M. Cadiou fut écartée des adjudications de l’État.
8 février 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Revirement d’Opinion. – La Culpabilité de l’Ingénieur est très discutée
M. Louis Pierre, l’ingénieur-directeur de l’usine de la Grand Palud, inculpé de l’assassinat de son administrateur, M. Cadiou, ne s’est pas départi un seul instant de son calme ; il affirme en souriant que tout s’éclaircira bientôt à son avantage. Il faut reconnaître d’ailleurs que ceux qui connaissent le jeune ingénieur se refusent généralement à le croire capable d’un tel crime. Le contremaitre de l’usine, M. Bignard, malgré les dissentiments qui existaient entre son directeur et lui, croit, lui aussi, que M. Pierre n’est pas coupable.
Nous avons dit qu’on avait trouvé chez le directeur de la Grand’Palud le brouillon d’une lettre que l’on présentait comme très compromettante pour l’inculpé. Dans cette lettre, M. Pierre accusait M. Cadiou de n’avoir livré à la poudrerie d’Angoulême que quatre wagons, au lieu des cinq qui étaient portés sur la facture ; il assurait également que l’usine de la Grand’- dresse de Mme Saimby [Sainpy], qui consulta la re que des déchets de coton nitré. Une enquête fut ouverte, à la suite de laquelle M. Cadiou fut exclu pour l’avenir de toutes les adjudications de fournitures militaires.
Mais on fait observer, non sans raison, que rien n’implique, dans ces accusations portées contre son directeur, l’idée même vague de le frapper.
Déclarations de Mme Cadiou
Au retour de l’enterrement de son mari, auquel elle avait, malgré son état de santé, tenu à assister, Mme Cadiou a répondu à an interrogatoire de M. Paulin, commissaire spécial de Brest, qui lui demandait des explications au sujet de la somnambule.
J’ai, a-t-elle dit, un frère dont la belle-mère, Mme Saimby [Sainpy], connait à Nancy une somnambule extra-lucide qui déjà, dans des circonstances presque analogues, donna à une famille des renseignements très précis. Mme Saimby [Sainpy] alla donc consulter cette voyante, à qui elle remit des gants ayant appartenu à mon mari. Elle me transmit ensuite les réponses qui lai furent faites et que vous connaissez.
Ce que dit Mme Saimby [Sainpy]
Un de nos confrères de l’Est Républicain a pu découvrir à Pont-à-Mousson l’adresse de Mme Saimpy [Sainpy], qui consulta la somnambule, nancéienne sur la mort de M. Cadiou. Voici ses déclarations :
Ma fille a épousé M. Richard, qui est le frère de Mme Cadiou. Toute la famille était dans la plus profonde tristesse depuis la disparition de l’infortuné M. Cadiou quand je me souvins qu’à deux reprises différentes pour des affaires de peu d’importance j’avais consulté une cartomancienne à Nancy et que les renseignements qu’elle m’avait donnés étaient absolument exacts.
Je fis donc venir un gant et une cravate ayant appartenu à M. Cadiou et, munie de ces objets, je me rendis à Nancy le samedi 31 janvier par l’express de 9 h. 40 du matin. J’arrivai chez la cartomancienne et, comme j’étais seule, j’entrai de suite dans le salon de consultation.
Quel est le nom de cette somnambule demandons-nous.
Je ne vous le dirai pas avant qu’elle m’y ait autorisée.
Ayant donc remis le gant de M. Cadiou à Mme X…, elle me dit aussitôt :
« Ce gant appartient à un monsieur, ce monsieur est couché dans un endroit très noir ; il est mort assassiné, il a été attiré dans un guet-apens et frappé de deux coups de marteau : un a la tête et l’autre dans le dos. » Le premier coup était mortel.
L’assassin est un homme de grande taille, châtain et porte toute sa barbe. Le crime a été commis alors qu’il faisait nuit, entre quatre et cinq heures du soir. Un autre individu faisait le guet. C’est un homme de taille au-dessous de la moyenne, il a aidé l’assassin à enfouir le corps sous une très mince couche de terre près d’un taillis. »
Songez, monsieur, que je n’avais pas dit à la somnambule de quoi il s’agissait et que je ne suis jamais allée à Landerneau !
Émue par cette révélation, je me rendis aussitôt aux Magasins Réunis, où j’écrivis à la tante de Mme Cadiou, qui habite Paris. Celle-ci prévint le frère, et vous savez le reste.
Le Dire de la Somnambule
Cependant, notre confrère de l’Est Républicain est parvenu à découvrir la somnambule, Mme Camille, voyante, rue de l’Exposition, à Nancy Celle-ci a pleinement confirmé les déclarations de Mme Saimby [Sainpy].
A l’Instruction
M. Bidard de Lancé [La Noë], juge d’instruction de Brest, a confronté hier après-midi ingénieur Pierre avec une débitante qui habite près de l’usine. Celte femme a affirmé avoir vu passer M. Cadiou le 30 décembre, vers 9 heures du matin,
L’ingénieur maintient qu’il n’a pas revu son directeur depuis le 29.
L’Audition de Mme Cadiou
Mme veuve Cadiou a été ensuite entendue, sa déposition a duré trois heures, mais elle n’a rien apporté de nature à prouver la culpabilité de M. Pierre. Mme Cadiou a l’impression qu’il est coupable et a agi par haine contre son mari.
Elle a confirmé qu’une consultation de la voyante de Nancy fut prise à son insu par une parente, Mme Saimby [Sainpy], puis elle a appris au juge qu’elle avait reçu le 31 décembre une lettre de M. Pierre, datée de Landerneau, 30, adressée à M. Cadiou et réclamant une somme d’argent que le directeur avait oublié de lui remettre avant son départ pour Paris.
Mme Cadiou affirme que, par cette lettre, l’ingénieur a voulu écarter les soupçons, car on sait que le crime a été commis dans la journée du 30. Il semble encore que l’assassin ait voulu faire croire que le vol était le mobile du crime, car ni le portefeuille, ni la montre de la victime n’ont été retrouvés.
Mme Cadiou se trouvait dans un tel état de nervosité et de faiblesse, que le juge a renoncé à la confronter avec M. Pierre. L’ingénieur, toujours très calme, a été reconduit à la maison d’arrêt.
9 février 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
La Question du Jour de la Disparition
La plus grosse charge qui pèse sur M. Pierre c’est d’avoir été le 30 décembre, avec M. Cadiou, dans les bois de la Forest. M. Pierre, avec la plus vive énergie a toujours soutenu que c’était le 29 que cet événement se place et non le 30. La date de cette promenade a une importance considérable. S’il est prouvé que c’est bien effectivement le 29 que l’ingénieur accompagna son patron, on voit mal ce que l’on retiendra contre lui.
A la Forest, différentes personnes habitant aux environs du château ont été interrogées un témoignage tout particulièrement intéressant a été retenu, celui de M. Caroff, un minotier.
M. Caroff a, en effet, vu M. Cadiou et son ingénieur qui venaient lui demander s’il ne pourrait pas leur vendre son moulin dans lequel les deux hommes avaient projeté d’installer des ateliers spéciaux. M. Caroff est sûr que c’est le 29 décembre qu’il reçut leur visite. Ce jour-là, il procédait à une expédition de farine pour Plougastel et il a pu, pour cette raison, contrôler exactement ses souvenirs.
Chez Mme Camille, Somnambule
Nous avons dit hier qu’un de nos confrères de l’Est républicain avait réussi à retrouver la mystérieuse somnambule de Nancy dont la consultation a amené la découverte du corps de M. Cadiou.
Cette somnambule, Mme Camille, rue de l’Exposition, à Nancy, est enchantée.
Depuis vingt-quatre ans qu’elle travaille, elle n’avait jamais réussi une aussi merveilleuse affaire.
Mme Camille se souvient maintenant qu’elle donne une consultation le 31 janvier un peu avant quatre heures, à une dame dont elle se rappellerait difficilement la physionomie.
De la consultation proprement dite, elle ne se rappelle que peu de chose. Elle sait qu’à son réveil du sommeil hypnotique, elle avait les yeux pleins de larmes.
10 février 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
A l’Instruction. -Des Témoins à Charge déposent
Les commissaires spéciaux Paulin et Lemez ont continué leur enquête sur l’affaire Cadiou. Ils ont recueilli un nouveau témoignage établissant que M. Cadiou a été vu, le 30 décembre, à l’usine de la Grand- Palud. L’ingénieur Pierre affirme que le directeur n’y reparut pas après le 29. Cette contradiction, confirmée par plusieurs témoins, est la charge la plus grave qui pèse sur M. Pierre.
Le juge d’instruction doit entendre le contremaître de l’usine, M. Bignard, qui déclare avoir vu le directeur et l’ingénieur se diriger ensemble, le 30, à onze heures et quart du matin, vers le Moulin, lieu proche de celui où le crime fut commis, et M. Pierre revenir seul à midi moins dix.
D’après les constatations légales, l’assassinat aurait été commis avant l’heure du déjeuner, le 30 décembre.
D’autre part, M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, s’est rendu à Saint-Divy, où il a entendu un ancien ouvrier de l’usine de la Grand-Palud, qui disait avoir des révélations à faire au sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
Cet ouvrier a déclaré au commissaire que, dans la matinée du 28 décembre, il avait vu arriver dans la cour du moulin un inconnu d’allures suspectes, que la bonne de l’ingénieur Pierre introduisit chez son maitre.
Interrogée à son tour, hier matin, par M. Paulin, commissaire adjoint, cette domestique a affirmé au magistrat n’avoir vu personne se présenter ce jour-là chez M. Pierre.
Enfin, le juge d’instruction a entendu hier MM. Legrand, fondateur de l’usine de la Grand-Palud, Bignard, contremaître de l’usine, et Salliot, ancien comptable. Ces témoins ont fourni des renseignements sur la fondation de la Société, sa situation financière et les relations entre MM. Pierre et Cadiou. L’ingénieur était lié avec le directeur par un contrat lui interdisant, en cas de départ de l’usine de la Grand-Palud, d’exercer sa profession de chimiste dans l’industrie du blanchiment du coton d’ici 15 ans en France et à l’étranger, parce que M. Pierre avait appris des procédés spéciaux à l’usine ; cependant, l’ingénieur était engagé dans une usine similaire du voisinage.
Investigations nouvelles au Lieu du Crime
Un inspecteur de la police spéciale, M. Lemez, et M. Jean Cadiou, frère de la victime, ont effectué des recherches dans le bois avoisinant le lieu du crime, pour retrouver le portefeuille et la montre du directeur de l’usine. On sait que ces objets n’étaient pas dans les vêtements de la victime et que la voyante avait dit qu’ils étaient enfouis près de la fosse où M. Cadiou a été enterré. Les recherches n’ont donné aucun résultat.
Une Nouvelle Piste
Les commissaires spéciaux qui sont à Landerneau suivent une nouvelle piste, au sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
Un individu, quelques jours après le crime, a payé une facture de 600 francs à un négociant de Landerneau. Ce dernier l’aurait accusé du crime et le débiteur aurait montré une vive émotion sans toutefois se détendre. Cet individu habile près de l’usine et se trouvait dans une situation très gênée.
L’Inconnu était un Menuisier
La dénonciation de l’ouvrier Bessard [Bosssard], relative à la venue d’un inconnu chez l’ingénieur Pierre n’a apporté aucune lumière dans l’instruction.
M. Pierre a été extrait hier soir à sept heures du soir de la prison et amené au Palais devant le juge pour s’expliquer sur celte affaire ; il a immédiatement déclaré que l’inconnu dont il s’agit est un menuisier nommé Mazurier, qui est venu le dimanche 28 décembre, pour réparer son sommier.
Mme Pierre sera autorisée dans quelques jours à voir son fils.
11 février 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’Instruction. Le Mystère ne se dissipe L’Inculpation ne se précise pas. On prévoit la Mise en Liberté de M. Pierre
Mme Pierre, mère de l’ingénieur Pierre, ne doute pas de l’innocence de son fils, qu’elle ne veut pas voir seulement libéré, mais complètement lavé de tout soupçon.
Au sujet de la dénonciation reprochée à M. Pierre contre M. Cadiou, Mme Pierre affirme que son fils avertit son directeur qu’il ne voulait pas être complice d’un acte frauduleux et, en le dénonçant, il voulut se décharger de toute responsabilité.
L’instruction se poursuit sans obtenir aucun résultat nouveau.
Mme Cadiou est repartie pour Paris. Elle ne sera de nouveau entendue à l’instruction que si les événements l’exigent.
Le juge d’instruction a lancé plusieurs commissions rogatoires pour apporter quel- que lumière sur plusieurs points demeurés obscurs.
Il se pourrait que l’ingénieur Pierre fût relaxé très prochainement si les confrontations avec certains témoins ne prouvent pas sa culpabilité.
Les Remarques du Médecin légiste
Le médecin légiste, M. Rousseau, qui a assisté à la découverte du cadavre, a confirmé au juge d’instruction son étonnement que, seules, quelques petites gout- tes de sang tachaient le faux-col de M. Cadiou qui, on le sait, eut la gorge presque entièrement sectionnée, et, de plus, qu’aucune trace de lutte n’a également été relevée sur le cadavre.
12 février 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Mme Pierre mère défend son fils. La responsabilité de l’ingénieur s’atténue. Orientation nouvelle de l’enquête.
Je jure que mon fils est innocent ! Il restera à la prison du Bouguen des mois s’il le faut, jusqu’à ce que l’assassin soit découvert, jusqu’à ce que son innocence éclate entière ; mais il ne faut pas qu’il en sorte par la porte basse, qui laisserait son nom entaché. Telle est la fière déclaration qu’a faite Mme Pierre, la mère du directeur technique de l’usine de la Grand’- Palud. Il faut d’ailleurs reconnaitre qu’à mesure que se poursuit l’instruction, les charges déjà si fragiles relevées contre M. Pierre s’évanouissent les unes après les autres. Aussi l’enquête semble-t-elle s’orienter vers une autre voie.
On semble attacher une certaine importance à une déclaration faite par un homme d’affaires de Landerneau qui avait au nombre de ses débiteurs un fermier habitant près de la Grand’Palud. Ce fermier, dont il connaissait la situation difficile, lui a versé quelques jours après la disparition de M. Cadiou, 600 francs sur une somme de 1.600 francs qu’il lui devait. Les inspecteurs de la Sûreté contrôlent actuellement les déclarations faites par l’homme d’affaires.
D’autre part, on fait remarquer aujourd’hui qu’il y a quatre ans le meunier du moulin de la Grand Palud disparut et que jamais la cause de sa disparition ne put être établie.
Toutes les recherches tendent maintenant à établir le mobile de l’assassinat de M. Cadiou, on se demande s’il n’y aurait pas une relation entre ce crime et la disparition du meunier.
13 février 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’affaire change complètement d’aspect. M. Pierre proteste de plus en plus de son innocence.
Nouvelles constatations.
Il semble se confirmer que M. Cadiou, le 31 décembre, prit le train à Landerneau pour se rendre à Morlaix, et qu’il a été vu le 1er janvier dans cette ville.
M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest ; M. Baron, vétérinaire à Morlaix, et Mme Baron ont affirmé au juge d’instruction avoir vu M. Cadiou arriver à Morlaix le 31 décembre par le train de cinq heures du soir.
M. Picquart, propriétaire d’un café et deux consommateurs ont reconnu M. Cadiou au café, dans la matinée du 1er janvier.
Toutes les hypothèses émises jusqu’à ce jour disparaîtraient alors, et l’enquête suivrait une nouvelle piste.
Il ne serait plus douteux maintenant que le directeur de l’usine de la Grande-Palud a été tué loin de l’endroit où son cadavre a été retrouvé. Le médecin légiste apporte, à cet égard, des preuves anatomiques indéniables. Il y a eu d’abord strangulation, puis, quelque temps après, section de la gorge, arrachement du larynx.
La plaie du cou aurait été faite sans doute pour masquer les traces de strangulation et faire croire à un assassinat commis en plein bois.
Mme Pierre, mère de l’ingénieur, a reçu hier l’autorisation de voir son fils à la maison d’arrêt ; elle a trouvé l’accusé très calme, très résigné et persuadé que son innocence éclatera bientôt.
L’instruction
Les commissaires de la brigade mobile ont fait mercredi une enquête sur un individu qui, quelques jours après le crime, a payé à M. Chéenne, représentant de commerce à Landerneau, une dette de six cents francs.
Le juge d’instruction a entendu hier cinq témoins ouvriers de l’usine de la Grand Palud et des fermiers des environs qui ont à nouveau affirmé avoir vu MM. Pierre et Cadiou le 30 décembre à 11 heures du matin, quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin.
Confronté avec les témoins, M. Pierre a maintenu la date du 29 décembre, mais il déclare pouvoir se tromper.
Troublante coïncidence
D’autre part, il vient de se produire un fait singulièrement troublant qui pourrait bien influer sur la marche de l’instruction.
On a repêché dans la rivière de Morlaix le cadavre de Mlle Yvonne Guezennec, vingt et un ans, sténo-dactylographe à la préfecture de Quimper, qui avait quitté le domicile de ses parents à Brest, le 29 décembre dernier, pour se rendre à Morlaix. Elle avait passé la nuit du 30 dans un hôtel de cette ville, qu’elle avait quitté en disant qu’elle partait pour Rennes.
On ne peut s’empêcher d’être frappé de la coïncidence entre la date de la disparition de M. Cadiou et de celle de la jeune fille. Et on rappelle à ce propos qu’à l’époque où les recherches furent entreprises pour retrouver M. Cadiou, M. Pierre déclara au commissaire spécial : Cadiou ! Vous devriez le rechercher dans la rivière de Morlaix et vous le retrouveriez. »
14 février 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Le Mystère reste intact. L’Assassinat demeure sans Responsabilité précise. – On enquête à Paris.
L’Instruction se poursuit à Brest
Le parquet de la Seine a reçu hier, du parquet de Brest, diverses commissions rogatoires relatives à l’affaire Cadiou.
Il s’agissait de désigner un médecin légiste pour procéder à la contre-autopsie de M. Cadiou.
M. Lescouvé, procureur de la République, a commis le docteur Paul, qui va se mettre en rapport avec le parquet de Brest pour procéder à cette expertise judiciaire. D’autre part, une perquisition a été faite chez Mme Cadiou, 89 bis, rue du Cherche- Midi.
La commission rogatoire émanait de M. Gustave Bidart [Bidard] de la Noe, juge d’instruction à Brest. On croyait trouver, dans la correspondance des époux Cadiou, la preuve de certains dissentiments dont il a été parlé. Rien de pareil n’a été révélé par l’examen des lettres saisies par M. Vallet, commissaire à la direction de la police judiciaire. Au contraire, cette correspondance est plutôt affectueuse. On n’a rien trouvé qui se rapporte à M. Pierre, l’ingénieur arrêté.
Mme Cadiou a été entendue, ainsi que Mme Richard, sa mère, et Mme Guillemin, sa tante, toutes deux arrivées récemment de Morlaix.
On cherche à élucider le point délicat de la visite d’une parente de Pont-à-Mousson à la somnambule qui aurait révélé le lieu où fut trouvé le cadavre de l’infortuné directeur. Le résultat de l’enquête, à peu près négatif, a été transmis au parquet de Brest.
A Brest, les commissaires de la brigade mobile continuent leur enquête pour établir si M. Cadiou a été réellement vu à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier.
De leur côté, M. Menuissier [Mennessier], commissaire spécial, et ses adjoints s’attachent à rechercher le mobile du crime et à savoir si des intérêts n’étaient pas liés à la disparition de l’ingénieur de l’usine de la Grande-Palud.
La police spéciale poursuit également ses investigations.
La Défense de M. Pierre.
M. Reynaud, secrétaire de Me Henri-Robert, a pris hier connaissance du dossier de l’ingénieur Pierre. Demain, le juge d’instruction entendra les témoins qui déclarent avoir vu M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix.
15 février 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’Hypothèse d’un Suicide suivi d’une Simulation de Crime. Enquêtes, Perquisitions, Commissions rogatoires.
Nous disions hier que le champ se trouvait rouvert à toutes les hypothèses : elles sont déjà nombreuses. Ainsi, bien des personnes se demandent aujourd’hui si l’administrateur de la Grand’Palud, dont la situation financière n’était pas bonne, assure-t-on, ne se serait pas suicidé en voyant son usine définitivement évincée des adjudications militaires. Des amis prévenus auraient ensuite simulé l’assassinat. Quelque invraisemblable qu’elle soit, celle version trouve crédit tant à Landerneau qu’à Morlaix et à Brest.
Cependant, de nombreuses personnes persistent à affirmer que l’assassinat de M. Cadiou a eu pour mobile la cupidité et que l’on trouverait peut-être le secret de la mort de l’administrateur de la Grand’Palud dans les dossiers de l’administration militaire.
Paroles ambiguës
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest, vient, par commission rogatoire, de charger son collègue de Quimper d’interroger M. Le Guiner, juge de paix.
Ce dernier aurait reçu d’intéressantes confidences de M. Cadiou.
Quelques jours avant sa disparition, celui- ci aurait dit à M. Le Guiner : Vous n’imaginez pas les luttes que j’ai dû soutenir contre mes ennemis ; mais, maintenant, je les tiens. J’ai contre eux des documents compromettants. Ils me laisseront tranquille bientôt.
On se rappelle que le portefeuille de M. Cadiou n’a pas été retrouvé dans ses vêtements.
M. Cadiou disparaissait et son ami, se sou- venant du propos tenu par lui, en informait la justice.
Les ennemis auxquels M. Cadiou faisait allusion seraient connus.
A l’Instruction
Le juge d’instruction de Brest a entendu la servante de M. Cadiou celle-ci a confirmé qu’elle avait vu son maître pour la dernière fois le 30 décembre. Confrontée avec l’ingénieur Pierre, elle a maintenu son affirmation.
Me Henry Raynaud [Paul Reynaud] a déposé des conclusions tendant à la mise en liberté provisoire de M. Pierre.
M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, vient de recevoir mandat de perquisitionner à Landerneau, au domicile de Julia Juzeau, domestique de l’ingénieur Pierre.
Le docteur Paul procèdera mardi matin, à Morlaix, à une nouvelle autopsie du cadavre de M. Cadiou.
16 février 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Les défenseurs de M. Pierre demandent la mise en liberté provisoire de leur client
A la suite des dernières auditions de témoins qui, nous l’avons dit, n’ont apporté aucun élément définitif à l’accusation, les deux défenseurs de l’ingénieur Louis Pierre, Me Feuillard et Paul Reynaud, ont déposé entre les mains du procureur de la République une demande de mise en liberté. Les deux avocats basent leur requête sur le manque de fondement de toutes les présomptions de culpabilité et ont état des témoignages recueillis par la brigade mobile, antérieurement à l’ouverture de l’information judiciaire à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon.
Mes Feuillard et Reynaud examinent le mobile qui aurait poussé l’ingénieur à supprimer son patron et déclarent qu’il est inadmissible de songer que M. Pierre ait voulu remplacer M. Cadiou à la direction de l’usine.
Le juge d’instruction a aussitôt transmis au parquet la requête de la défense.
Les propos de M. Cadiou
En ce qui concerne les déclarations faites par le juge de paix de Quimper, ami de M. Cadiou, M. J.-M. Cadiou ne semble y attacher aucune importance. Voici ce qu’il a dit à un de nos confrères :
Le jour des obsèques de mon frère, le juge de paix de Quimper était présent. Nous avons parlé longuement du disparu. Or mon interlocuteur n’a pas même évoqué le souvenir de la déclaration dont on parle aujourd’hui, ce qu’il n’aurait pas manqué de faire si elle avait à son sens présenté le moindre intérêt,
Il ne peut s’agir là que d’une coïncidence banale concernant la lutte commerciale très âpre que mon frère dut soutenir coutre certains concurrents.
L’obsession
L’affaire qui passionne la Bretagne a eu à Paris un écho comique. Un individu, correctement vêtu, se présentait avant-hier au palais de Justice, demandant à parler au procureur de la République.
Reçu par M. Bacquart, le distingué secrétaire du parquet, il lui déclara qu’il apportait la clé de l’affaire Cadiou.
Et comme M. Bacquart l’invitait à s’expliquer, l’inconnu s’écria tout à coup
Je suis Cadiou lui-même, je viens de ressusciter !
Pour toute réponse, le secrétaire du parquet appela un garde municipal et fit conduire le dément à l’infirmerie spéciale du Dépôt. C’est un nommé Jean Legroux, qui habite rue du Faubourg-Saint-Antoine.
17 février 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’autopsie du corps. Les investigations du docteur Rousseau. Les témoins de Morlaix.
Le procureur de la République, le juge d’instruction et M. Rousseau, médecin légiste, sont partis de Brest hier soir pour Morlaix afin d’assister ce matin à l’autopsie du corps de M. Cadiou, qui sera faite à l’hospice civil, dès la première heure, par le docteur Paul.
Le docteur Rousseau a déposé hier, au parquet, un long rapport concernant l’examen du manteau de caoutchouc de M. Cadiou. Il a nettement établi que la victime était vêtue de ce manteau au moment de l’attentat et qu’on l’en dévêtit après le crime pour recouvrir le cadavre.
De nouveaux témoins déclarent avoir vu M. Cadiou le 31 décembre, à Morlaix. Parmi ces témoins, une dame employée dans une pâtisserie affirme avoir servi, ce jour-là, des gâteaux à M. Cadiou.
Le juge d’instruction a envoyé des com- missions rogatoires pour entendre ces témoins.
18 février 1914 – p. 2 et 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’Autopsie de la Victime a révélé que celle-ci a été tuée d’un coup de Feu
Le corps de M. Cadiou a été exhumé hier matin à Morlaix, en présence du commissaire de police, et transporté à la morgue de l’hospice où l’autopsie a été faite par le docteur Paul, en présence de MM. Fachot avocat général à Rennes ; Rousseau, médecin légiste à Brest ; Picard, procureur de La République, et Le Clech, juge d’instruction à Morlaix ; Guilmard, procureur de la République, et Bidard de La Noé, juge d’instruction à Brest. Commencée à huit heures, l’autopsie ne s’est terminée qu’a onze heures.
Le docteur Paul a prélevé les viscères et divers organes, notamment une partie de la gorge. L’autopsie a donné des résultats inattendus très graves changeant la face de l’affaire et qui ont nécessité un transport de justice immédiat.
Elle a démontré, en effet, que M. Cadiou avait été tué par une balle de revolver, tirée du côté droit, derrière la tête. Le projectile a suivi un trajet oblique, tranchant l’artère carotide de droite.
Le docteur Paul a trouvé la balle logée à la base du crâne. Il ne peut dire si la gorge fut tranchée avant la mort ou après. La lésion fut faite, énorme, affreuse, de 26 centimètres, peut-être pour dissimuler la trace du coup de feu.
L’examen du cou et de la tête a été particulièrement minutieux ; on a relevé des traces d’ongles sur le cuir chevelu et au cou.
Grave Découverte
Le transport de justice immédiat dont nous parlons plus haut a eu pour sanction une perquisition à Landerneau au domicile de M. Pierre.
Les magistrats ont saisi une carabine de 6 millimètres et un revolver bull-dog.
Le crime paraît avoir été commis avec un autre revolver appartenant au gardien de nuit de l’usine qui était absent le 30 décembre. Cette arme était placée sous le matelas du gardien…
M. Cadiou a été tué à bout portant et sans doute dans le bois ; il avait alors un capuchon sur la tête, car une trace de balle a été relevée dans ce vêlement.
Le Revolver du Gardien
Toutes les investigations du parquet tendent à retrouver le revolver qui a servi à tuer M. Cadiou.
M. Paulin, commissaire spécial, a, dès la première heure, de sa propre initiative, Interrogé l’ancien gardien de l’usine, M. Bossard. Celui-ci a déclaré que, pour le service de nuit, M. Pierre lui avait confié un revolver, en lui conseillant de le mettre sous son matelas.
M. Bossard, malade, a été absent de l’usine du 27 décembre au 7 janvier ; il aurait remis le revolver à l’ingénieur, sur la demande de ce dernier, le 17 janvier.
Cette arme n’a pas été retrouvée au cours de la perquisition faite hier soir au domicile de M. Pierre.
20 février 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Interrogatoire de l’Ingénieur Pierre. Question du Revolver. – Une Confrontation.
L’ingénieur Pierre a été interrogé hier matin par le juge d’instruction. Il a reconnu avoir eu en sa possession un revolver de 6 millimètres et des balles blindées correspondant au modèle de l’arme qui a dû servir à tuer M. Cadiou.
M. Pierre déclare qu’il a vendu cette arme en février ou mars 1913 à un voyageur de commerce dont il ne connaît pas le nom. Ce voyageur devait, dit-il, avoir environ 28 ans. Il était vêtu d’un pardessus sombre. Il n’avait pas d’échantillons et paraissait représenter des huiles, du savon ou du café :
J’ai vendu mon revolver à cet inconnu, affirme M. Pierre, parce que le cran de sûreté n’était pas en bon état. »
L’armurier Marie, de Landerneau, déclare avoir vendu à M. Pierre un revolver en 1913.
L’ingénieur prétend l’avoir acheté un an plus tôt.
La bonne de M. Pierre avait précédemment certifié que son patron avait acheté son revolver en juin 1913, en même temps que son automobile.
L’ancien gardien d’usine Brossard, entendu par le juge d’instruction, a déclaré qu’il avait restitué le revolver de service à l’ingénieur Pierre, lors de son congédiement
Il sait que l’ingénieur possédait un autre revolver d’un modèle différent du premier et du calibre de 6 millimètres avec balles blindées.
Une confrontation entre M. Pierre et le gardien Brossard [Bossard] a duré trois heures. Brossard [Bossard] a maintenu sa première déclaration :
Quand l’ingénieur, a-t-il déclaré, me remit, en juillet dernier, le revolver de garde, il me dit : J’en ai un autre.
En effet, les livres de l’armurier de Landerneau témoignent l’achat d’une arme de 6 millimètres au mois de juin.
M. Pierre croit avoir dit à Brossard : J’ai une carabine.
L’accusé conserve un calme extraordinaire.
Les Déclarations de M. Legrand
M. Legrand est cet ancien maire de Landerneau, le fondateur de l’usine de la Grand Palud et l’immédiat prédécesseur de M. Cadiou, chez lequel on a perquisitionné avant-hier.
Les magistrats ont saisi une volumineuse correspondance ayant trait à des négociations engagées avec les frères Temming, de Buhl (Haute-Alsace) et datant de 1907. Des chimistes de la maison Temming étaient venus à cette époque à l’usine, ou ils avaient séjourné pendant quelque temps.
M. Legrand a déclaré au sujet de cette perquisition :
On est venu me demander des renseignements sur la Grand’Palud. J’ai mis tous mes papiers à la disposition de la justice. M. Cadiou m’avait chargé en juillet dernier de lui trouver un acquéreur pour l’usine ; mais le prix qu’il en demandait fut jugé beaucoup trop élevé. Quant au groupe qui construit en ce moment à Daoulas une fabrique similaire, il n’aurait jamais consenti à acheter la Grand’Palud, dont il fallait renouveler tout le matériel. Pour M. Pierre, ignorant le contrat qui le liait à M. Cadiou et que nous n’avons connu que ces jours derniers, nous l’avions engagé trois mois avant la disparition de M. Cadiou. Le contrat définitif ne fut signé entre nous que le 12 janvier. Mais le 14, M. Pierre nous écrivait pour résilier. Il désirait, nous disait-il, que fut éclairci auparavant le mystère causé par la disparition de son patron. J’ai cru jusqu’ici à l’innocence absolue de M. Pierre.
Une nouvelle perquisition va être opérée au moulin de la Grand Palud où M. Pierre avait son habitation.
21 février 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’Accusation semble se resserrer sur la Question du Revolver. On cherche toujours le Mobile du Crime. On croit à des Complicités.
Nous avons dit hier combien la journée d’avant-hier avait été presque décisive au point de vue de l’accusation en plaçant la question du revolver sur un terrain nette ment défavorable à M. Pierre, dont les déclarations sont en contradiction absolue avec celles des témoins, l’armurier Marie et sa fille, le gardien Bossard, et la bonne, Marie Juzeaud [Julia Juzeau], qui cependant défend énergiquement son patron.
Après le départ de M. Bossard, le juge d’instruction a montré à l’inculpé la balle à chemise de cuivre que le docteur Paul a retrouvée dans le cou de M. Cadiou. L’ingénieur, qui a toujours conservé son imperturbable assurance, l’a prise dans ses mains et après l’avoir longuement examinée, l’a remise à M. Bidart [Bidard] de la Noë en disant :
– C’est curieux ! Je n’aurais jamais cru qu’une balle dépouillée de sa douille fut si petite.
M. Pierre, en rentrant dans sa prison, s’est déclaré persuadé que le voyageur de commerce à qui il a vendu son revolver se fera connaître. Il paraît d’ailleurs convaincu que son innocence sera bientôt reconnue MM. Mennessier et Paulin, commissaires spéciaux, viennent d’établir, par une enquête faite à Landerneau, que M. Pierre avait acheté à la même époque deux revolvers, dont l’un en donnant le nom de Bignard, contremaître d’usine.
Les points de repère invoqués par l’ingénieur au sujet de l’achat de son revolver de 6 millimètres ont été reconnus inexacts.
Toute l’attention de la police spéciale tend maintenant à établir le mobile du crime et à déterminer s’il existe une complicité. L’ingénieur, depuis son interrogatoire, en dépit de l’assurance qu’il s’efforce de garder, est en proie à un manifeste abattement. On a fait courir le bruit qu’il avait réussi à se suicider. Ce bruit a été presque immédiatement démenti.
Audition de M. J.-M. Cadiou. – La Somnambule.
M. Jean-Marie Cadiou, frère du directeur de l’usine de la Grand’Palud, a été entendu hier matin par le juge d’instruction. Il a précisé certains détails relatifs à la lettre que lui envoya une de ses parentes, après avoir consulté une somnambule à Nancy. Cette lettre lui permit de découvrir facilement le lieu où était enterré le cadavre de son frère.
M. J.-M. Cadiou a également fait au juge d’instruction le récit de la découverte du cadavre.
Aujourd’hui, le juge entendra la somnambule de Nancy.
22 février 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Les Auditions des Témoins d’Hier. La Somnambule éveillée ne se souvient de rien.
M. Bidart [Bidard] de la Noë, le juge d’instruction de Brest chargé de l’enquête sur l’assassinat de M. Cadiou, a entendu hier matin Mme Saimpy [Sainpy], de Pont-à-Mousson, belle-mère du frère de M. Cadiou, qui consulta la somnambule de Nancy, dont les déclarations auraient fait découvrir le corps de l’usinier de la Grand Palud. Il a ensuite entendu la pythonisse elle-même, Mme Camille Simon, veuve Hoffmann. Les deux témoins ont maintenu les déclarations qu’elles ont déjà faites au commissaire de Nancy qui les avait interrogées sur commission rogatoire du parquet de Brest.
Mme Hoffmann a déclaré ne pas se souvenir, rien ne subsistant, à l’état de veille, de son sommeil hypnotique.
Dans l’après-midi, le juge a entendu Mme Richard, mère de Mme Cadiou, et Mlle Guillemin.
Mme Richard a déclaré que, à l’insu de sa fille, elle a pris une paire de gants ayant appartenu au disparu et les a remis à Mlle Guillemin, qui les a expédiés à Mme Saimpy [Sainpy]. Ces objets ont permis à la voyante de Nancy de fournir ses extraordinaires révélations.
On n’a pas pu encore élucider de façon certaine à la suite de quelles circonstances le corps a été découvert.
Le bruit court à Brest que les renseignements fournis par la voyante auraient été suggérés par une femme qui connaissait toutes les phases du drame et qui, pour libérer sa conscience, aurait usé de ce subterfuge.
Les Ennemis de Cadiou. Déclarations de M. Cloarec.
D’autre part, le mystère des nombreuses lettres anonymes qui parvinrent à la police n’est pas encore éclairci. Ces lettres, ainsi que de nombreux papiers, sont venus grossir le dossier de l’instruction : lettres de Mme Cadiou à son mari de M. Cadiou à son ingénieur, notes de Pierre, qui travaillait l’allemand et le russe, enfin lettres de personnalités politiques. Quelques-unes sont relatives au groupe qui concurrençait la Grand Palud.
Parmi les autres, on cite une lettre de M. Cloarec, et l’on affirmait au palais de justice de Brest que le député du Finistère, dans cette missive, conseillait à son ami Cadiou de renoncer à se venger.
M. Cloarec, à qui un de nos confrères a demandé s’il se souvenait d’avoir écrit semblable chose, a déclaré hier :
On a trouvé des lettres de moi à l’usine, cela est tout naturel. J’étais l’ami de Cadiou, et nous avions une correspondance assez suivie. Mais que dans ces lettres j’aie déconseillé à Cadiou de se venger, cela je ne me le rappelle pas ou du moins je fais à ce sujet toutes réserves. Cadiou avait le tempérament le moins vindicatif qui fut.
Il se peut toutefois qu’il ait eu, dans un moment de tracasserie, un mouvement de colère et qu’il m’en ait fait part. Mais pour me souvenir du fait il faudrait que je me rappelle la teneur complète des lettres dont il est question. Dans tous les cas, je puis affirmer une chose, c’est que je n’ai jamais eu à déconseiller à Cadiou de se venger de Pierre que je ne connaissais pas. Cadiou, du reste, s’il n’avait pas confiance en Pierre, reconnaissait en son ingénieur de grandes qualités.
Bref, ce n’est pas de ce côté-là qu’il faut attendre la clarté qui dissipera les ténèbres de cette mystérieuse affaire.
23 février 1914 – p. 2 et 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Un Témoin qui a eu le Revolver entre les Mains
L’Ouest-Eclair publie la note suivante : « Jeudi dernier, 19 février, arrivait à Dinan, venant de Guingamp, un voyageur de commerce, M. Léopold Thévenot, qui descendit dans un hôtel, où il s’inscrivit comme étant originaire du département de l’Ariège. « Aujourd’hui, à la table de l’hôtel, il s’est reconnu comme étant le voyageur auquel M. Pierre avait montré le revolver. II a ajouté qu’il avait tiré avec ce revolver plusieurs balles dans le jardin du moulin, à une date qu’il place entre le 1er et le 5 janvier.
Par contre, il a affirmé n’avoir pas acheté le revolver.
« M. Thévenot a écrit au juge d’instruction de Brest, pour lui demander d’être en tendu par commission rogatoire. »
Singulière Dénonciation
Il est certain que l’assassinat de M. Cadiou n’était pas ignoré. En effet, plusieurs jours avant la seconde autopsie à laquelle procéda le docteur Paul, la brigade mobile avait reçu une lettre anonyme portant le timbre de Quimper-Redon.
L’anonyme correspondant marquait la déception qu’avait causée la première autopsie, donnait des explications techniques sur la façon dont il fallait procéder et l’indication précise que, dans la nuque, on trouverait la marque du crime.
On sait qu’une balle fut trouvée dans le cou de M. Cadiou.
La lettre a été donnée par le docteur Paul au parquet général qui l’a transmise à la brigade mobile.
Une Prime à l’Acheteur du Revolver
Les amis de la famille de l’ingénieur Pierre, offrent une prime de 500 francs au voyageur de commerce qui, de passage à Landerneau, a acheté un revolver Hammerless de 6 millimètres à M. Pierre, ingénieur de l’usine de la Grand Palud.
Cette vente, affirment les membres de la famille Pierre, eut lieu en mars 1913, dans le jardin du moulin.
Recherches dans les Bois
Sur les indications fournies à la police spéciale, le commissaire, M. Paulin, et l’inspecteur Lemez, aidés de plusieurs ouvriers, ont effectué des recherches dans le bois, près de l’endroit où a été enfoui le cadavre de M. Cadiou. Des dragages ont été opérés dans le ruisseau longeant le taillis. On recherchait le revolver, instrument du crime, et les outils qui ont servi à l’enfouissement.
Ces recherches sont demeurées sans résultat.
Les Papiers Cadiou
Le bruit a couru que certains documents du dossier de l’affaire Cadiou avaient disparu du cabinet du juge d’instruction et que toutes les serrures des portes du parquet allaient être changées.
Il est exact que l’on va poser huit nouvelles serrures, mais le juge affirme qu’aucun papier n’a disparu.
Des personnes se disant bien informées affirment que le bruit selon lequel des documents du dossier de l’affaire Cadiou ont disparu n’est pas dépourvu de fondement et que deux pièces importantes auraient été soustraites dans le cabinet du juge d’instruction. C’est ce qui a motivé le changement de huit serrures.
Une enquête est ouverte sur cet incident.
24 février 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’Incident de la Lettre anonyme. Les Déclarations du Docteur Paul.
Nous avons signalé la lettre anonyme, timbrée de Quimper, adressée à Morlaix au docteur Paul a en mission » et dénonçant les opérations techniques à pratiquer dans ta tête exhumée de M. Cadiou.
Le docteur Paul, on le sait, a retrouvé dans la nuque de la victime, une balle de revolver que le docteur Rousseau, médecin légiste, n’avait pas soupçonnée.
Le docteur Paul a déclaré au sujet de cette lettre mystérieuse :
Lorsque je suis arrivé en Bretagne pour y accomplir la mission dont j’étais chargé, mon confrère brestois, le docteur Rousseau, me remit une lettre qui était arrivée à mon nom, à Morlaix. Avant de la décacheter, je fis la remarque que la lettre portait le cachet postal de Quimper, indiquant qu’elle avait été mise à la boîte dans cette ville la veille ou l’avant-veille. La lettre n’était pas signée. Je jetai rapidement les yeux sur les premières lignes. Je vis qu’elles contenaient une série d’allégation des plus désobligeantes à l’égard du docteur Rousseau.
Je m’empressai de la donner à mon confrère brestois à qui je dis :
Mon cher confrère, voilà une lettre qui me semble vous concerner et je ne puis mieux faire que de vous la remettre.
Le docteur Rousseau la parcourut rapidement et la remit aussitôt à l’avocat général qui devait assister à la contre-autopsie. La missive donnait-elle des détails précis sur la façon dont M. Cadiou avait été assassiné ?… Je ne saurais le dire. En tout cas, je ne pense pas que son contenu puisse être bien sensationnel, car le docteur Rousseau, à la suite des résultats de l’opération à laquelle je procédai, n’aurait pas manqué d’en faire part aux magistrats, et il n’en a rien fait.
Interrogatoire de M. Thévenot
Sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, ce voyageur de commerce, M. Thévenot, vient d’être interrogé par le commissaire spécial de la police mobile de Saint-Malo. Il a déclaré être allé chez M. Pierre, le dimanche 29 juin ou le 6 juillet 1913, avec deux dames, M. Pierre tira des coups de revolver dans son jardin, M. Thévenot ne se servit pas de l’arme et ne put voir le revolver que M. Pierre ne lui proposa pas d’acheter.
Une Lumière dans la Nuit
La police spéciale de Brest recueilli une information suivant laquelle deux cultivateurs de Gouesnou, qui revenaient de la foire, passaient dans la nuit du 30 au 31 décembre, vers une heure du matin, sur la route du moulin de la Grand-Palud, quand ils aperçurent une lumière à l’endroit où fut trouvé depuis le corps de M. Cadiou, Les deux cultivateurs avaient cru voir un feu follet. Une enquête a été immédiatement ouverte.
La Levée des Scellés à la Grand’Palud
Le juge d’instruction, en présence de M. Legrand, fondateur de l’usine de la Grand’ Palud, a levé les scellés et examiné les pièces saisies à son domicile.
Dans ce volumineux dossier se trouvent des documents concernant la fondation de l’usine et des lettres de M. Cloarec, député, avocat-conseil de la société, chargé de trouver l’année dernière, un acquéreur pour l’usine.
25 février 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Temps d’Arrêt dans l’Instruction.
Les Lettres anonymes.
L’instruction de l’affaire Cadiou va subir un temps d’arrêt. Le juge doit en effet attendre le résultat de certaines expertises qu’il a ordonnées.
M. Pierre ne sera pas interrogé à nouveau avant huit jours.
Après la pythonisse, ce sont les lettres anonymes qui paraissent jouer le plus grand rôle dans cette affaire Cadiou, dont le mystère ne semble pas près de s’éclaircir. En plus de la lettre reçue par le docteur Paul, à son arrivée à Morlaix, une autre missive, également sans signature et mise à la poste à Quimper la veille de la contre-autopsie, attirait l’attention des commissaires de la Sûreté sur la nature de la blessure dont mourut l’usinier de la Grand’- Palud. Le correspondant anonyme signalait un sillon singulier laissé dans le cou de M. Cadiou et tel qu’aurait pu le produire une balle.
Le service de la Sûreté recherche, sans les trouver, les auteurs de ces lettres. L’opinion ayant été émise que celui qui les a écrites, ou suggérées, devait assister à la première autopsie, et les soupçons s’étant portés sur M. Jean-Marie Cadiou, celui-ci s’en défend très énergiquement.
Des commissions rogatoires ont été envoyées par le juge d’instruction pour faire saisir les minutes des télégrammes envoyés par la famille Cadiou du 25 décembre 1913 au 5 janvier dernier.
Vaines clartés
Le commissaire spécial Paulin, chargé de vérifier les dires des cultivateurs qui prétendent avoir, pendant la nuit de 30 décembre, a perçu une lumière dans le bois de la Palud, n’a recueilli que de vagues renseignements ; les paysans déclarent n’avoir fait que rapporter des propos tenus par d’autres personnes qu’ils sont incapables de désigner.
27 février 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
La Reprise de l’instruction. Toujours la Question des Revolvers
Le juge d’instruction cherche maintenant à établir si l’ingénieur Pierre avait bien encore, en juillet 1913, le revolver dont l’inculpé a déclaré s’être débarrassé au mois de février précédent.
L’armurier Marie, de Landerneau, chez lequel l’arme a été achetée, a été entendu. Il a déclaré que le revolver a été payé comptant 38 francs par l’ingénieur vers la fin juin 1913. Sa fille Julienne a affirmé également que lorsque l’ingénieur vint au magasin, elle était encore en deuil de sa mère ; mais ce deuil touchait à sa fin. Ce point, qui précise ses souvenirs, tendrait à contredire les affirmations de l’ingénieur soutenant avoir acheté le revolver en décembre 1912 et l’avoir revendu en mars 1913.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu aussi M. Lelièvre, armurier à Brest, qui a vendu à l’ingénieur Pierre le revolver de huit millimètres destiné au veilleur de nuit Bossard. L’ingénieur avait fait cet achat au nom de M. Bignard, contremaitre de la Grand’- Palud.
Interrogé à ce sujet, M. Pierre a déclaré qu’il voulait ainsi marquer que l’acquisition était faite pour le compte de l’usine.
Les Derniers Déplacements de M. Cadiou
Le juge d’instruction a également entendu Me Vichot, avoué, ami de la famille Cadiou, qui a précisé que M. Cadiou était bien le 27 décembre à Brest.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a pris connaissance des dépositions, reçues sur commissions rogatoires, des personnes qui prétendent qu’elles ont vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier. Parmi ces dépositions, figure le témoignage de l’adjudant des pompiers de Morlaix, qui affirme avoir rencontré. M. Cadiou sur la place après l’aubade que les pompiers étaient venus lui faire à l’occasion du jour de l’an. On sait que le facteur Cabon a déclaré lui aussi qu’il avait rencontré l’usinier de la Grand Palud sur cette place dans la matinée du 1er janvier.
La Partie civile
On sait qu’en apprenant que Mme Cadiou avait l’intention de se porter partie civile au procès l’ingénieur. Pierre avait menacé de réveiller le gros scandale des poudres. La constitution de partie civile, retardée jusqu’à présent par les formalités, a été faite hier par Me Vichot, qui a déposé une provision de deux mille francs.
Audition de Mlle Juzeau
Mlle Juzeau, bonne de M. Pierre, a été entendue hier par le juge d’instruction. Elle confirme que son maître a acheté un revolver vers juin ou juillet derniers, en même temps qu’une automobile, quelque temps après la tentative de cambriolage de l’usine. Elle ignore si son maître a vendu son arme à un voyageur de commerce. Mais elle déclare qu’il recevait de nombreux représentants.
Sur des questions pressantes du juge, Mlle Juzeau jure n’avoir rien remarqué d’anormal dans l’attitude de l’ingénieur depuis la fin de décembre. Le 30, il manifesta devant elle son étonnement de n’avoir pas vu M. Cadiou, avec lequel avait rendez-vous ; il déjeuna et dina comme à l’ordinaire et, dans la nuit du 30 au 31, il ne quitta pas sa demeure.
1er mars 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Audition de nouveaux témoins. Confrontations. La police continue ses recherches. L’attitude de l’accusé.
Hier, le juge d’instruction de Brest a entendu plusieurs nouveaux témoins : Mme Le Roch, hôtelière à Landerneau ; M. Bignard, ancien contremaitre de l’usine, et enfin, M. Huet-Kerbiant, avocat, et le docteur Groug [Prouff], de Morlaix, tous deux amis de M. Cadiou.
Ils ont déclaré que le 11 janvier le contre- maitre Bignard leur avait rapporté que dans la matinée du 30 décembre M. Cadiou avait eu avec son ingénieur une vive altercation et que depuis cette date il ne revit plus son directeur.
M. Bignard affirme que cette altercation remonte à plusieurs mois alors que les amis de la victime persistent dans leurs déclarations.
Une confrontation s’impose alors qui établit que l’altercation entre M. Cadiou et M. Pierre a bien eu lieu vers le mois de septembre.
Quelque temps avant sa mort, le directeur, au cours d’un séjour à Paris, apprit que M. Pierre avait écrit à l’inspecteur général des poudres et salpêtres, M. Barral, pour dénoncer certaines malfaçons.
Rentrant immédiatement à l’usine par un train du matin, M. Cadiou rencontra le contremaitre Bignard et ne lui cacha pas que M. Pierre ne resterait pas longtemps chez lui. De vives explications furent échangées ensuite entre l’ingénieur et son patron,
De son côté la police ne cesse de resserrer le champ de ses investigations, mais il n’apparait pas que jusqu’ici elles aient fait faire à l’instruction un pas en avant. M. Thévenot, ce voyageur qui est ou n’est pas l’acheteur du revolver de l’ingénieur Pierre, sera entendu lundi par le magistrat instructeur.
L’accusé est toujours calme, il répond posément, mais fermement, aux questions qui lui sont posées ; il ne se révolte ni contre les lenteurs de la justice, ni contre la prolongation de sa détention, et souhaite ardemment se voir lavé de l’accusation qui pèse sur lui.
2 mars 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Un témoignage qui ne fait pas avancer l’instruction
Mme Le Roch, hôtelière à Landerneau, a fourni à M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction à Brest, des précisions sur le séjour que fit chez elle, pendant plusieurs années, M. Pierre. Puis le juge interrogea le témoin sur la promenade faite chez l’ingénieur à la fin du mois de juin 1913, en compagnie de Mme Pierre, mère de l’accusée, d’une nièce de cette dernière et de M. Thévenot, voyageur de commerce.
Mme Le Roch, dont les souvenirs sont très précis, rapporte que les promeneurs ne firent que passer dans le jardin de l’ingénieur et ne le virent pas tirer au revolver. Des fleurs leur furent offertes par leur hôte, et la visite se termina sans qu’il eût été seulement question d’armes à feu.
Mme Le Roch se souvient encore qu’au nouveau séjour que fit chez elle M. Thévenot, il ne vit pas M. Pierre.
4 mars 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Les Lenteurs de l’Instruction. M. Thévenot sera entendu Aujourd’hui.
Ce n’est qu’aujourd’hui que l’on s’occupera à nouveau de l’affaire Cadiou qui passionne toujours l’opinion dans les régions morlaisienne et brestoise.
On s’étonnera moins des lenteurs de cette instruction quand on saura que M. Bidart [Bidard] de la Noé est seul à instruire tous les procès qui intéressent le tribunal de Brest.
L’avocat de l’ingénieur ne croit pas qu’en l’état actuel des choses, il soit possible d’envoyer le dossier de l’affaire devant la chambre des mises en accusation. C’est une opinion partagée au Palais.
Le voyageur de commerce, M. Thévenot, sera entendu aujourd’hui par le juge d’instruction, mais on n’attache pas une très grande importance à cette nouvelle audition du témoin.
6 mars 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
La veuve se porte partie civile
Au moment où M. Sébille, directeur du contrôle des recherches, prend, ainsi que nous l’avons dit hier, la direction de l’enquête qui dure depuis deux mois sur la disparition tragique du directeur de la Grande-Palud, un nouvel incident, en cette affaire déjà fertile en surprises de tous genres, Mme Cadiou vient de faire signifier à l’ingénieur Pierre, par le ministère de Me Causeur, huissier à Brest, qu’elle se constituait partie civile.
Il est à noter que, du fait de cette constitution, Mme Cadiou ne pourra plus être entendue comme témoin sous la foi du serment et c’est là tout l’intérêt de ce nouvel incident.
Enfin, il se confirme qu’après les déclarations de M. Nicolas, le défenseur de l’ingénieur Pierre aurait l’intention de réitérer au début de la semaine prochaine la mise en liberté de son client.
7 mars 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
La Demande de Mise en Liberté provisoire de M. Pierre est rejetée
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, formulée pour la seconde fois par son avocat, Me Feillard. L’ordonnance du juge d’instruction porte qu’il ne peut être fait droit aux conclusions de l’avocat, attendu que les papiers saisis chez l’ingénieur, toujours sous scelles, n’ont pas été examinés et que le rapport sur la contre-autopsie du docteur Paul n’est pas encore parvenu au parquet.
On paraît vouloir recommencer l’Enquête
M. Sébille, contrôleur général du service des recherches judiciaires, qui a pris la direction des recherches dans l’affaire Cadiou, a passé la journée à Landerneau et à l’usine de la Grand Palud et de là il s’est rendu à Brest. Il est chargé de se rendre compte des recherches effectuées par la police spéciale et la brigade mobile et doit juger si en dernière analyse, il est nécessaire de faire appel à la Sûreté générale de Paris.
Qui écrivit la Lettre ?
Le juge d’instruction a commencé hier matin le dépouillement des papiers saisis à l’usine de la Grand Palud et au domicile de l’ingénieur Pierre ; celui-ci assistait à la levée des scellés.
La police de la brigade mobile serait sur les races de la personne mystérieuse qui a adressé une lettre anonyme au docteur Paul, avant la contre-autopsie, indiquant au médecin de chercher dans la nuque du cadavre de M. Cadiou.
8 mars 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Le témoignage de M. Nicolas est contredit par celui de la tante de la victime
Le juge d’instruction de Brest a fait appeler hier matin M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, qui affirmait, ces jours derniers, avoir salué M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix, le 31 décembre, à six heures du soir.
M. Nicolas a maintenu énergiquement ses affirmations et donné au juge ses points de repère.
Si réellement M. Cadiou était à Morlaix le 31 décembre, où le directeur de la Grand Palud a-t-il passé la nuit du 30 au 31 décembre ? Toutes les recherches effectuées jusqu’à présent n’ont pu l’établir.
Mme Zaccone, tante de Mme Cadiou, entendue hier après-midi par le juge d’instruction, a confirmé que, chaque fois que son neveu venait à Morlaix, il ne manquait pas de lui faire visite. Or, elle a vu M. Cadiou le 25 décembre pour la dernière fois ; elle est donc persuadée qu’il n’est pas revenu à Morlaix le 31.
9 mars 1914 – p. 2 et 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’État de l’Enquête. La Déposition de M. Thévenot.
M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires, a quitté Brest pour Rennes, après avoir fait une minutieuse enquête sur les opérations de la police spéciale de Brest et des inspecteurs de la brigade mobile dans l’affaire Cadiou.
M. Sébille a donné mission aux nouveaux commissaires de la brigade mobile de Rennes d’éclaircir le drame de la Grand Padud, concurremment avec la police spéciale de Brest.
La déposition de M. Thévenot, représentant en huiles, qui avait offert de témoigner, n’a apporté aucun éclaircissement dans l’affaire Cadiou. M. Thévenot a dit qu’il avait vu M. Pierre tirer des coups de revolver dans son jardin, mais qu’il ne lui avait pas proposé d’acheter son arme. D’ailleurs cette visite eut lieu le 22 juin.
On sait que M. Pierre affirme avoir vendu l’arme en juillet à un voyageur de commerce inconnu. Sa famille a fait savoir qu’elle offrait 500 francs à ce voyageur s’il consentait à se faire connaitre.
En présence des témoignages de plusieurs personnes, qui ont vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix, M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, va tâcher de reconstituer tout l’emploi du temps de M. Cadiou avant sa disparition,
Il commencera demain par entendre les deux sieurs de la victime, M. Cadiou avait été leur rendre visite le 27, à Cléder, localité située à 33 kilomètres de Morlaix.
10 mars 1914 – p. 1
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Émouvante Confrontation
Une confrontation a eu lieu, hier matin, entre l’ingénieur Pierre et M. Jean Cadiou. Ce dernier, après s’être attaché à démontrer la haine dont l’ingénieur poursuivait son directeur, s’est écrié : C’est vous qui avez assassiné mon frère : J’aurai votre tête et celle de vos complices.
M. Bossard, gardien de l’usine de la Grand Palud, a été entendu par le juge d’instruction : il a fourni des détails précis qui établiraient d’une façon formelle que M. Cadiou était allé à Morlaix le 27 décembre, et était revenu à Landerneau, à sept heures du soir.
M. Bidard de la Noé va faire appeler M. Boulier, facteur-receveur de Blincourt, qui a écrit à l’ingénieur Pierre une lettre lui annonçant qu’il pourrait faire éclater son innocence, s’il n’était pas retenu par le secret professionnel.
On entend les Sœurs de la Victime
Le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé, poursuivant l’enquête sur l’emploi du temps de M. Cadiou avant sa disparition, a entendu les deux sœurs du directeur qui habitent Cléder, sur la ligne de Morlaix à Saint-Pol-de-Léon, elles ont affirmé que leur frère avait passé avec elles la journée du dimanche 28 décembre et qu’il était rentré le soir à Landerneau.
11 mars 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Les on-dit remplaceraient les témoignages. Le juge d’instruction va encore entendre les témoins à charge.
Au cours de sa déposition devant le juge d’instruction, M. Bossard, gardien de l’usine de la Grand’Palud, a déclaré que, le 27 décembre, à Landerneau, il eut avec M. Marcou, employé à l’usine, une conversation relative à cet établissement.
M. Marcou lui aurait tenu les propos suivants : « Il y aura bientôt du changement dans l’usine. L’ingénieur Pierre prendra la direction et je serai nommé contremaître à la place de Bignard. »
Le juge d’instruction va entendre une nouvelle fois un des témoins à charge contre l’ingénieur Pierre, le fermier Bonnefoy, qui avait toujours déclaré avoir vu ensemble M. Pierre et M. Cadiou, le 30 décembre, à 11 heures du matin, près du moulin, et qui est revenu sur ses premières déclarations pour affirmer que ce jour-là il était à Landerneau.
Hier, devant le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, le fermier Bonnefoy a rétracté ses premières dépositions ; il a reconnu hier après-midi, en présence du commissaire spécial, qu’il n’a pu voir MM. Pierre et Cadiou le 30 décembre à 11 heures du matin, attendu qu’à cette heure il était avec son beau-frère occupé à la commission de remonte italienne, de passage à Landerneau.
Dans sa déposition, le fermier Bonnefoy a dit qu’il avait vu M. Cadiou non pas le 30 décembre, mais le 31 vers neuf heures du matin. A ce moment, M. Cadiou rentrait à l’usine.
Le 31 également à onze heures du matin il a aperçu deux personnes vêtues de pèlerines, se diriger vers le moulin. Il a eu l’impression que ce pouvait être M. Cadiou et M. Pierre, mais il ne peut l’affirmer.
Le mystère est loin d’être éclairci. Plusieurs nouveaux témoins déclarent avoir vu le directeur de la Grand’Palud à Morlaix le 1er janvier à 7 heures du soir. Un voyageur ressemblant étrangement à M. Cadiou fit enregistrer à Saint-Pol-de-Léon une bicyclette pour Rennes. On délivra au voyageur un billet de 1re classe de demi-tarif, billet dont M. Cadiou se servait dans tous ses voyages.
Après un mois on revient donc sur la piste de Morlaix suivie dès le premier jour par la brigade mobile de Rennes.
12 mars 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
La longueur de l’instruction. Il y a partout des journalistes. M. Sébille refait l’enquête de la brigade mobile. La question du revolver.
Et de plus en plus, au fur et à mesure que M. Bidard de la Noë paraît laisser trainer – et ce n’est pas de sa faute – l’affaire Cadiou dans les ornières d’une enquête policière renouvelée, les esprits se passionnent pour ou contre la culpabilité non encore démontrée de l’ingénieur Pierre.
De grands et graves journaux n’ont pas hésité à envoyer sur les lieux du drame des envoyés spéciaux et, depuis l’Affaire, la grande Affaire qui vit les princes de la chronique à Rennes, la Bretagne n’avait pas connu de plus beaux jours.
A Landerneau, Morlaix, Brest, sur les berges de la Penfeld et aux rives de l’Elorn, les habitants sont, à tout bout de champ, les innocentes victimes de la manie du reportage. On fait un petit Sherlock bien gentiment, on rit sur l’ennemi, faut dire, et M. Sebille s’en est lui-même défendu contre les indiscrétions heureuses de nos vaillants confrères.
M. Sébille pense-t-il arriver à des résultats que n’a pas obtenus M. Rouquier, le chef de la brigade mobile de Rennes.
Quand on connait le caractère breton de ceux qui pourraient dire quelque chose d’utile, il est malaise de le croire maintenant il peut y avoir des surprises… encore.
Plusieurs témoins auraient affirmé au juge d’instruction que le revolver acheté par l’ingénieur Pierre à Landerneau, et qu’il revendit à un voyageur de commerce, ne peut pas être l’arme qui servit au crime, le calibre de la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou ne correspondant pas, selon eux, au calibre du revolver que possédait l’ingénieur Pierre.
En attendant que la Chambre des mises en accusation statue à son tour sur la demande de mise en liberté provisoire formulée par l’avocat de M. Pierre, M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, va s’occuper de classer et d’inventorier les pièces du volumineux dossier qu’il a réuni sur la mort de M. Cadiou. Aussitôt après, il le transmettra à la cour d’appel de Rennes.
Une nouvelle expertise. Vaines recherches.
Le juge d’instruction va soumettre à un expert la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou pour établir si, comme certains témoins l’affirment, elle n’aurait pu réellement entrer dans le revolver de l’ingénieur Pierre. Lors de son dernier témoignage dans l’instruction, l’ouvrier, Bossard avait déclaré qu’il avait une idée sur l’endroit où l’on pourrait retrouver le revolver qui avait servi à tuer M. Cadiou.
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a chargé l’inspecteur de la police spéciale Lemez d’accompagner M. Bossard dans ses recherches. Armé d’une pioche l’ouvrier a fouillé la fosse où fut enterré M. Cadiou et les alentours de la fosse.
Ses recherches ont duré pendant toute la journée mais elles n’ont donné aucun résultat.
On a retrouvé le voyageur qui acheta le revolver de l’ingénieur
Brest, 11 mars. On a dit que la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou, lors de la seconde autopsie, était une balle blindée de nickel, pour browning de 635, et que l’ingénieur Pierre n’avait pas en sa possession qu’un revolver de 6 millimètres, avec lequel le projectile ne pouvait être tiré.
On peut affirmer aujourd’hui que la bal- le qui a tué M. Cadiou est une balle ordinaire de 6 millimètres avec chemise de cuivre la trace rouge du cuivre se remarque encore sur le projectile très aplati retrouvé à l’autopsie.
Le revolver que M. Pierre a acheté chez l’armurier Marie, de Landerneau, tirait une balle semblable.
L’ingénieur a dit qu’il avait vendu son arme à un voyageur de commerce en mars 1913, alors que l’armurier Marie continue d’affirmer que M. Pierre la lui acheta au mois de mai suivant.
Ce voyageur paraît être M. Meslay, représentant d’une maison de Pré-en-Pail (Mayenne).
Les indications fournies par M. Pierre relativement à la vente de son arme sont exactes, quant à la profession de l’acheteur et au prix de vente, mais M. Meslay, qui voyage actuellement dans l’Orne et non en Amérique du Sud, comme on l’a dit, place son achat en janvier 1912.
13 mars 1914 – p. 1
Bavardage
Toutes les hypothèses ayant été envisagées dans l’affaire Cadiou il n’en est plus qu’une à émettre audacieusement : Cadiou n’a pas été assassiné.
Evidemment cela paraît très hardi, paradoxal même, puisque l’on a ou que l’on croit avoir la réponse topique, à savoir la découverte du cadavre et la trace des blessures. Ceci est une devinette à la manière d’Edgar Poe ou de Conan Doyle. Supposons que Cadiou soit rencontré demain par un nouveau facteur, et que le doute de sa personnalité soit impossible, il faudrait cependant bien admettre qu’il n’a pas été assassiné, il y a deux mois. Il y aurait, eu simplement la disparition volontaire du nommé Cadiou avec sa complicité, recherche et maquillage d’un personnage lui ressemblant comme un frère.
Il est certain qu’après plusieurs jours de séjour dans la terre un cadavre, préparé ad hoc, peut parfaitement ressembler à un autre ; si soigneusement que se fassent les opérations d’autopsie et nous avons eu la preuve qu’elles se faisaient assez légèrement la certitude où on croit faire de la personnalité du mort suffit pour dissimuler les mêmes différences. Tout cela n’est pas très vraisemblable, mais enfin un bon romancier, d’esprit futé, arriverait à faire tenir tout cela debout, même l’homme enterré pourrait être mort de sa belle mort et, comme conclusion, il n’y aurait pas eu d’assassinat du tout. Et cette dernière et suprême révélation arriverait à temps, car on aurait fini par diriger les soupçons sur le juge d’instruction qui serait la veille de passer en Cour d’assises. Je recommande ce scénario à quelques-uns des chercheurs Cadiou : en leur faisant observer que jusqu’ici pas une de leurs pistes ne vaut mieux que celle-ci. Je réclame moitié des droits de cinématographe, et au besoin fournirai un autre plan….
JULES LERMINA.
14 mars 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Est-ce encore un assassinat » ? – Des témoignages qui n’en sont plus. La question du revolver. – Une instruction qui se traine.
Faut-il désormais dire « l’assassinat »? Sommes-nous plutôt à la veille du coup de théâtre ou, plus simplement, de la surprise attendue par l’accusé lui-même et ainsi par tous ceux qui, connaissant bien la réelle terreur qu’inspire en Bretagne l’appareil de la justice, se sont étonnés, dès le début, de voir avec quelle facilite le juge d’instruction faisait préciser à des témoins bien nombreux toutes les circonstances qui paraissaient de nature à étayer la version d’un assassinat ?
Aujourd’hui, ces témoins se rétractent. Le petit pâtre, le meunier et d’autres encore, non seulement n’affirment plus rien, mais assurent qu’on leur a fait dire des choses qu’ils n’ont pu dire, ne les ayant pas vues.
Puis il y a la question du revolver qui demeure entière. Si M. Meslay est bien le voyageur auquel l’ingénieur à vendu son arme, c’est encore une énorme partie de l’accusation qui s’écroule. Enfin, il y a aussi cette troublante intervention du facteur Boulier, qui va livrer son secret. Les bruits les plus extraordinaires commencent à se faire jour et qui ne seront contrôlables qu’à l’aide du second rapport du docteur Paul.
Il convient donc d’attendre encore, tout en s’étonnant cependant de la longueur de cette instruction dont on dirait que quelque influence occulte non seulement en contrarie la marche, mais oblige à la recommencer.
On recherche toujours le revolver
Un ami de la famille Cadiou, habitant Lambezellec, avait signalé au parquet que, quelques jours après la disparition du directeur de l’usine, il avait vu une personne de l’entourage de l’ingénieur Pierre jeter un objet par la fenêtre de la maison de l’ingénieur.
L’instruction, pensant que ce pouvait être le revolver et ne voulant négliger aucun détail, a chargé aujourd’hui le commissaire de la brigade mobile, M. Lecoz, d’effectuer des recherches à l’endroit indiqué. Sept ouvriers de la marine ont été requis à cet effet et ont fouillé le ruisseau vaseux qui borde la maison de l’ingénieur, mais ils n’ont rien découvert, Enfin, le procureur de la République a reçu une lettre de M. Meslay, représentant de commerce, déclarant formellement n’avoir jamais parlé à M. Simon, armurier à Guingamp, d’un revolver d’occasion acheté à Landerneau, acquisition qu’il n’a d’ailleurs pas faite.
15 mars 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Le Facteur Boulier. Boulier a été interrogé à Clermont
Le fait important est maintenant constitué par les révélations qu’a pu faire le facteur Boulier à M. Joly, juge d’instruction à Clermont, qui l’a entendu sur commission rogatoire du parquet de Brest.
M. Boulier, qui a peut-être dit à M. Joly des choses très intéressantes pour la marche de l’instruction, n’a rien voulu dire aux journalistes qui l’assaillaient à sa sortie du cabinet du juge. Le plus grand secret est donc gardé sur la déposition du facteur et ce n’est que par les conséquences qu’elle aura que l’on pourra être fixé sur l’importance qu’y attachera M. Bidard de la Noë. Si cependant M. Boulier ne s’était pas trompé, si réellement l’homme brun qu’il a désigné au magistrat avait bien salué M. Cadiou, le vrai M. Cadiou, le 4 janvier à la gare Saint-Lazare ?
La Piste de la Dactylographe
On recommence à s’entretenir avec beaucoup d’animation de l’étrange suicide de la Jeune Hélène G…. dactylographe à la préfecture du Finistère, dont le corps fut retrouvé dans un bassin de Morlaix. On veut voir entre ce suicide et la mort de l’usinier de la Grand Palud une corrélation que rien n’a encore démontrée, peut-être parce que le juge d’instruction, tout entier à la recherche des preuves de la culpabilité de l’ingénieur Pierre, ne s’occupa pour ainsi dire pas des rumeurs étranges qui, dans la région, circulèrent à ce sujet.
Quelle est la valeur de cette piste ? Il serait difficile, dans une instruction où l’opinion publique a joué jusqu’à présent un si grand rôle, de te dire avec quelque certitude. Mais la persistance que l’on met à rapprocher les deux morts bizarres amènera sans doute le parquet brestois à diriger de ce côté une enquête approfondie.
Qu’est devenu le Revolver de M. Cadiou ?
Les recherches faites pour retrouver le revolver de 6 millimètres avec lequel M. Cadiou a été tué demeurent sans résultat. Il parait certain que le directeur avait, lui aussi, un revolver.
Les premières perquisitions faites à son domicile n’ont rien révélé de nouvelles recherches vont être opérées.
Ceux qui prétendent savoir
M. Bignard, l’ancien contremaître de l’usine de la Grand Palud, continue à affirmer avoir vu le 30 décembre, à 11 heures du matin, M. Cadiou et M. Pierre quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin à travers les sentiers du bois.
L’ouvrier Bossard, qui a fait plusieurs révélations sur l’affaire Cadiou, a quitté, il y a deux jours, le bassin de radoub du port de commerce, où il travaillait à bord d’un navire en réparation.
Ses camarades de travail déclarent que Bossard affirmait que l’ingénieur Pierre est innocent, qu’il lui suffirait de dire un mot pour le prouver, mais qu’il ne dirait rien par suite d’un ressentiment.
Ses camarades ajoutent qu’avant la dé- couverte du cadavre de M. Cadiou, Bossard disait déjà qu’il y avait en crime ; Bossard manifestait l’intention de partir pour le Canada et apprenait d’anglais à cet effet.
16 mars 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Les bruits. L’opinion publique devient favorable à l’inculpé
Et les journalistes qui s’agitent entre Morlaix, Brest et Landerneau se donnent toujours un mal inouï pour démontrer l’innocence ou la culpabilité de l’ingénieur Pierre, lequel paraît être de beaucoup le personnage le plus calme dans toute cette affaire.
Hier, un nouveau bruit a couru on en lance un tous les jours. Celui-ci vaut d’être noté à titre documentaire.
On disait donc, hier, que le cadavre autopsié deux fois par des spécialistes n’était pas celui de M. Cadiou ! Jugez par-là de quelle taille peuvent être les canards » qui vers Paris s’envolent en ce moment.
Notons avec plus de vraisemblance cependant que l’opinion publique qui, après la seconde autopsie, était devenue nettement défavorable à l’inculpé, subit un revirement complet, et que, sans plus de preuves que précédemment, on croit aujourd’hui à l’innocence de l’ingénieur.
Le dossier de Clermont est arrivé
Le procureur de la République a reçu le dossier du juge d’instruction de Clermont, relatif aux déclarations du facteur Boulier. Des commissions rogatoires vont être lancées aujourd’hui en vue d’entendre la personne signalée par Boulier et qui, le 4 janvier, aurait rencontré M. Cadiou à la gare Saint-Lazare.
17 mars 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Est-ce un nouveau témoignage ? – A-t-on bien reconnu le cadavre ?
On se rappelle que le facteur Boulier prétendait connaître une personne qui avait vu M. Cadiou, le 4 janvier, à la gare Saint-Lazare. Or, voici qui viendrait donner une certaine force à ce témoignage : M. Heslouin, ancien chef de cabinet d’un préfet du Finistère, a déclaré au défenseur de l’ingénieur Pierre que, dans la nuit de samedi à dimanche, alors qu’il voyageai avec M. Fortin, sénateur, celui-ci lui aurait dit que l’un de ses amis avait rencontré M. Cadiou à Paris, le 5 janvier.
Mais alors, auraient-ils raison ceux qui affirment se basant sans doute sur la contradiction des témoignages recueillis jusqu’ici que le cadavre retrouvé par le frère du directeur de la Grand’Palud, sur les indications d’une somnambule de Nancy, ne serait pas le « vrai cadavre ? »
Mme Cadiou a, sans doute, reconnu son mari ; mais n’a-t-elle pas pu se tromper ? Ces reconnaissances de cadavres donnent lieu parfois à des surprises. N’a-t-on pas vu, il y a quelques années, un commerçant d’une grande ville de Bretagne reconnaître dans le cadavre d’un homme ramassé dans la rue, celui de son frère. Et dans cette reconnaissance, il était aidé de sa fille qui, elle aussi, affirma que c’était bien là son oncle. Or, le soir, on apprenait que le mort était bien en vie et le funèbre transport du mort anonyme s’opérait du lit somptueux aux dalles de la morgue. Si tout le monde s’était trompé ?
Ce que dit le facteur
L’homme brun, signalé par le facteur Boulier comme ayant salué M. Cadiou, le 4 janvier à la gare Saint-Lazare, serait de nationalité allemande et demeurerait à Paris. Il allait souvent, a dit le facteur, à Blincourt, dans une famille amie. Il con- naissait M. Cadiou, car par un télégramme privé, le facteur a appris, en 1911, que M. Cadiou était allé le rejoindre au Touquet où il était en villégiature avec son ami de Blincourt.
D’autre part, M. Boulier affirme que la personne qu’il appelle « l’homme brun » et le fils de ses amis de Blincourt sont venus en automobile dans le Finistère en janvier dernier.
Le sénateur Fortin précise
M. Fortin, sénateur du Finistère, qui se trouve actuellement dans sa propriété de Ploudalmezeau, déclare que, personnellement, il ne sait rien de l’affaire Cadiou et ne peut confirmer les dires du facteur Boulier.
Un de ses amis lui a seulement certifié qu’il avait entendu dire que M. Cadiou avait été vu à Paris, le 5 janvier. M. Fortin va revoir cet ami pour lui demander de nouvelles explications.
2 avril 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’attitude de l’accusé
Brest, 1 avril. En attendant sa prochaine confrontation avec Mme Cadiou, M. Pierre conserve dans sa prison le plus grand calme et proteste avec énergie contre le vol des documents de l’usine, dont il accuse la famille Cadiou.
Il importe de signaler que si M. Pierre a lavé le manteau en caoutchouc dont le cadavre du directeur était recouvert lorsqu’on le trouva dans le bois, cet acte, qui pouvait être une charge contre l’ingénieur, a été accompli sur la demande des magistrats instructeurs, en raison de l’état du manteau, qui était recouvert de boue.
L’automobile révélatrice
Brest, 1er avril.
Il est établi maintenant que c’est bien dans la nuit du 27 au 28 janvier que deux marchands de bestiaux aperçurent une lumière dans le bois de la Grand Palud.
Si cette lumière a été celle qui servit à l’enfouissement de M. Cadiou, l’assassinat du directeur de l’usine ne saurait plus être placé le 30 décembre ; d’autre part, on se souvient que M. Lemeur, entrepreneur, à Landerneau, affirme que, dans cette nuit du 27 au 28 janvier dernier, une automobile a passé et repassé devant chez lui à une heure d’intervalle.
3 avril 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’INSTRUCTION VA REPRENDRE
Brest, 2 avril, M. Guillemart [Guilmard], procureur de la République, a reçu, ce matin, par la poste, le volumineux dossier de l’affaire Cadiou retour de la chambre des mises en accusation de Rennes qui a rejeté la demande de mise en liberté provisoire formulée par l’ingénieur Pierre.
L’instruction va reprendre el, dès demain, de nouveaux témoignages seront entendus.
AUDITION DE NOUVEAUX TEMOINS
Brest, 2 avril. L’avocat de M. Pierre a pris connaissance du dossier de l’affaire Cadiou et des conclusions du procureur général rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
Dans ces conclusions, il semble qu’on ait négligé les témoignages du 7 mars affirmant que M. Cadiou était, le 1er janvier, à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon.
La défense attache une grande importance à ces déclarations et, comme l’accusation fixe au 30 décembre l’assassinat de M. Cadiou, elle va demander au juge d’instruction d’entendre ces nouveaux témoins.
4 avril 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’enquête continue…
Brest, 3 avril. Les commissaires de la brigade mobile ont rendu compte aujourd’hui au procureur de la République de leurs dernières enquêtes relatives à l’affaire Cadiou. Tous les ouvriers de l’usine ont été entendus. Aucun n’a vu le directeur après la matinée du 30 décembre.
Quant aux nombreuses lettres anonymes reçues par le parquet, toutes les indications qu’elles donnaient ont été reconnues sans fondement. Les commissaires vont maintenant enquêter sur la lumière aperçue dans le bois et sur l’automobile qui traversa Landerneau dans la nuit du 27 janvier.
On interroge le liquidateur et la bonne
Brest, 3 avril. Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, M. Le Bolloch, liquidateur de l’usine de la Grand’Palud, au sujet de la comptabilité de l’établissement, et Julia Juzeau, ancienne bonne de l’ingénieur Pierre. Le juge a demandé à celle-ci l’emploi du temps de l’ingénieur pendant les journées des 1er et 2 janvier. Le témoin a répondu que son maître avait déjeuné à une heure, à Landerneau, puis était reparti pour l’usine, à deux heures, et qu’il avait passé toute la journée à la Grand Palud.
Nouvel interrogatoire de l’ingénieur Pierre Brest, 3 avril. M. Pierre a été extrait, à six heures, de la prison du Bouguen et amené dans le cabinet du juge d’instruction, où un nouvel interrogatoire a eu lieu en présence de M. Feillard, avocat.
Avant de soumettre à une expertise la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou et un échantillon de revolver, le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé, a demandé à M. Pierre si ce revolver était semblable à celui qu’il avait acheté à Landerneau et revendu à un voyageur de commerce inconnu.
L’inculpé, avec un grand calme, a reconnu la similitude du modèle.
Interrogé ensuite sur le costume qu’il portait le 30 décembre et qui, dit-on, n’aurait pas été retrouvé, M. Pierre a déclaré ne pas s’en souvenir, parce qu’il se servait à l’usine de nombreux vêtements usagés. Cinq costumes qui ne portent aucune trace de sang ont été saisis à son domicile. Mardi prochain, Mme Cadiou et M. Pierre seront confrontés dans le cabinet du juge d’instruction.
5 avril 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Les deux lettres de l’ingénieur Pierre à M. Cadiou
Brest, 4 avril. – Le procureur de la Ré publique est en possession de deux lettres des 30 et 5 décembre 1913, adressées à Paris par l’ingénieur Pierre à M. Cadiou et lui demandant une somme de 2.000 francs pour payer les ouvriers de l’usine.
L’accusation voit dans ces lettres une charge contre M. Pierre, qui en les écrivant aurait voulu se créer un alibi. En effet, si, comme Pierre l’affirme, il a quitté son directeur à l’usine de la Grand Palud après la journée du 29 décembre, pensant qu’il rentrait à Paris, il ne pouvait s’attendre à recevoir le lendemain le chèque réclamé.
Dans sa lettre du 31 décembre, M. Pierre dit à M. Cadiou que, s’il n’a toujours reçu aucun argent, cela tient sans doute à un déraillement sur la ligne de Brest.
C’est Mme veuve Cadiou qui a reçu ces deux lettres et, dans la matinée du 1er janvier, elle signalait à la Sûreté générale la disparition de son infortuné mari.
Si l’accusation voit dans ces lettres de graves présomptions à l’égard de Pierre, la défense y trouve, au contraire, la preuve de son innocence.
On enquête sur la mystérieuse automobile
Brest, 4 avril. Les commissaires de la brigade mobile qui s’occupent de l’affaire Cadiou ont commencé leur enquête sur le passage à Landerneau de l’automobile marchant à une vive allure, dans la nuit du 27 au 28 janvier.
M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, précise que, cette même nuit où une lumière fut remarquée dans le bois de la Grand- Palud, la voiture passa à 1 h. 35 du matin et revint environ une heure après. Cette déclaration est confirmée par deux autres témoins.
6 avril 1914 – p. 1 et 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’Automobile a cessé d’être mystérieuse
Brest, 5 avril. On connait aujourd’hui les conducteurs de la fameuse automobile qui, dans la nuit du 25 au 26 janvier, avait, croyait-on, transporté le cadavre de M. Cadiou. Voici les faits à la date ci-dessus, un peu après minuit, quelques jeunes gens, au sortir d’un café de Brest, décidèrent d’aller faire une promenade en auto dans les environs. Ils avaient une voiture à leur disposition, le temps était propice, ils partirent joyeux dans la direction de Morlaix. A Landerneau, ils s’arrêtèrent dans un estaminet, traversèrent la ville après en avoir parcouru les rues principales, puis revinrent vers Brest. Leur auto, à échappement libre, pétaradait sans relâche, et on ne croit pas trop exagérer en disant que, durant leur promenade dans Landerneau, les jeunes gens « en bombe » ne négligèrent rien pour faire le plus de bruit possible, de façon à épouvanter la population de la petite ville endormie. Ils y réussirent, d’ailleurs, puisque plusieurs personnes, intriguées par ce vacarme insolite et par la vitesse excessive à laquelle marchait la voiture, signalèrent son passage à la police.
Plaisanterie macabre de Mauvais Goût
Brest, 5 avril. Le facteur Boulier a reçu une lettre de M. Edouard Roche, voyageur de commerce à Calais, disant que, dans les premiers jours de janvier, M. Cadiou avait pris le paquebot à Boulogne pour l’Angleterre
Le facteur a remis cette lettre au juge d’instruction. On a estimé, avec raison d’ailleurs, qu’il ne pouvait s’agir que d’une plaisanterie, le cadavre de M. Cadiou ayant été reconnu par sa famille et une quinzaine d’ouvriers de son usine.
En effet, M. Edouard Roche, qui est bien voyageur de commerce, ancien organiste, âgé de soixante-dix ans, et qui habite 16, rue de la Passerelle, à Calais, où il est fort estimé, a été stupéfait d’apprendre qu’on lui prêtait des déclarations au sujet de M. Cadiou. Il affirme n’avoir jamais écrit de lettre à ce sujet. Il ne connaît pas le directeur de la Grand Palud et ignore tout de l’affaire de Landerneau. Cette lettre est certainement, conclut-il, l’œuvre d’un mauvais plaisant qui s’est servi de mon nom.
7 avril 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Protestations irritées de l’inculpé
Brest, 6 avril. Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, a prévenu l’inculpé que le Parquet considérait comme une charge accablante la lettre que, lui, Pierre, avait adressée, le 30 décembre, à M. Cadiou pour réclamer de l’argent.
Pour la première fois, l’ingénieur s’est départi de son calme habituel et a témoigné une vive irritation.
– C’est odieux et ridicule, a-t-il dit. Que l’on me prenne pour un criminel tant que l’instruction ne sera pas terminée, je l’admets, mais je ne supporterai pas que l’on me fasse passer pour un crétin.
Voici dans quelles conditions j’ai écrit à M. Cadiou. Le 29 décembre, vers midi, lorsque je quillai mon patron, je le prévins que j’avais besoin de 2.000 francs pour la paye des ouvriers. M. Cadiou ne répondit qu’il enverrait un chèque le lendemain, soit de Landerneau, soit de Morlaix où il avait l’intention de s’arrêter quelques heures en rentrant à Paris.
Quand le 30 au matin le facteur me prévint qu’un déraillement était survenu sur la grande ligne, je supposai que cet accident avait pu retarder l’arrivée du chèque que j’attendais, et j’en prévins M. Cadiou, naturellement, mais je ne voulais nullement dire que j’étais surpris de ne pas avoir reçu ce chèque de Paris. Mon patron m’ayant quitté la veille, je savais fort bien que je ne pouvais pas recevoir vingt-quatre heures plus tard une lettre qu’il m’aurait expédiée de Paris dès son arrivée. C’est une stupidité de supposer que l’aie pu commettre pareille erreur.
L’ingénieur va renouveler ces explications devant M. Bidart [Bidard]de la Noé, juge d’instruction.
8 avril 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Durant quatre heures la veuve de la victime dépose devant le juge.
Brest, 7 avril, Mme Cadiou, arrivée hier soir de Paris, dans un pénible état d’affaissement et de nervosité, a été entendue ce matin par le juge d’instruction. Elle a renouvelé ses déclarations antérieures et maintenu son impression que l’ingénieur Pierre est l’assassin de son mari, qu’il haïssait.
La déposition de Mme Cadiou a duré quatre heures.
Pénible confrontation
L’ingénieur Pierre a été mis en présence de Mme Cadiou, aussitôt après la déposition de cette dernière ; il n’a pas fait opposition à ce que la veuve, qui s’est portée partie civile, soit entendue sous la foi du serment.
M. Pierre, en conservant tout son calme, a protesté contre l’accusation de Mme Cadiou. Il a juré ne rien connaître du crime et il a ajouté : « J’en suis aussi affligé que vous. »
9 avril 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
La déposition du général Gaudin
Brest, 8 avril. – M. Bidard de la Noë est maintenant en possession de la déposition du général Gaudin, qui a donné son témoignage au sujet de la dénonciation de l’ingénieur contre son patron.
Ces dénonciations, dit le général, se sont produites deux fois. On envoya à la Grand’ Palud un contrôleur, qui reconnut l’exactitude des faits dénoncés. Il a été établi que M. Cadiou fut exclu des adjudications parce que, lorsqu’il y avait du mauvais coton, il le mettait de côté pour le service de l’État. L’enquête va continuer, elle établira toutes les culpabilités.
Le témoignage de l’armurier
Brest, 8 avril. Avant d’envoyer à l’expert-armurier la balle qui a tué M. Cadiou et le revolver, qui l’a tirée, le juge d’instruction a entendu, ce matin, sous la foi du serment, l’armurier Marie, de Landerneau, et lui a présenté un échantillon du revolver. L’armurier a déclaré que c’était bien une arme du même modèle qu’il avait vendue à l’ingénieur Pierre. L’inculpé a fait une déclaration analogue.
10 avril 1914 – p. 3
L’Assassinat de M. Cadiou
Brest, 9 avril. L’affaire Cadiou vient de donner lieu à un incident.
Après la confrontation de M. Pierre et de Mme Cadiou, l’avoué de celle-ci, Me Vichot, a reproché à l’avocat de M. Pierre, Me Feillard, d’avoir manqué de correction envers Mme Cadiou dans le cabinet du juge d’instruction, ce qui, au surplus, a été déclaré inexact par le juge lui-même.
Le défenseur ayant adressé à Me Vichot une lettre jugée par ce dernier offensante, l’avoué de Mme Cadiou a envoyé ses témoins à Me Feillard, qui a constitué les siens.
11 avril 1914 – p. 1
L’Affaire Cadiou
Cette affaire Cadiou devient un véritable scandale. Comment voilà un malheureux contre lequel on n’a pu, depuis trois mois qu’il est en prison préventive, apporter même un commencement de preuve, et les juges continuent leur petit jeu, comme s’ils étaient à une table de loto ! Il y a des contradictions capitales, et l’on ne veut pas se préoccuper de les liquider. L’accusation contre Pierre s’appuie sur l’hypothèse du meurtre le 30 décembre, et des témoins dignes de foi, dont les affirmations concordent, déclarent avoir vu la victime le 31 décembre et même les premiers jours de janvier. Du coup, tout l’échafaudage dressé contre Pierre s’écroule, mais on le maintien quand même en prison ! Des témoins à charge dont les dépositions avaient provoqué l’arrestation de Pierre, se sont rétractés et, malgré cela, le juge persiste dans son parti pris.
Mais tout cela apparait comme peu de chose, aux yeux du public qui suit les péripéties de l’instruction, à côté de l’affaire de la somnambule. Cadiou avait disparu sans laisser de trace. On le cherchait de tous côtés, en vain. Une personne touchant de près à la famille va consulter une somnambule qui désigne exactement l’endroit où se trouve le cadavre. Le frère de Cadiou s’y rend sans hésiter ; il creuse la terre au bon endroit, il déterre le macchabé, et tout le monde de s’exclamer, c’est Pierre qui l’a tué.
Cela est tout de même un peu raide. Et la justice se prête à cette comédie, elle s’incline devant ces révélations de confessionnal. Elle interroge gravement la somnambule et ceux qui sont venu la consulter au lieu de mettre la main au collet à tout ce monde et de les enfermer en cellule à la place de Pierre !
Est-ce que nous allons assister à un nouveau crime de cette magistrature de Bretagne cléricale et obscurantiste, à la dévotion des hommes noirs ? Qu’attend-on à Paris pour mettre bon ordre à un pareil scandale ? Il est temps que cela finisse. La conscience humaine se révolte de voir se renouveler au vingtième siècle les mystères des possédés du seizième. La Ligue des Droits de l’homme s’honorerait en prenant la défense de Pierre et en réclamant la justice contre l’obscurantisme et la superstition de la magistrature bretonne.
12 avril 1914 – p. 3
L’Assassinat de M. Cadiou
On interroge la bonne de la victime
Brest, 11 avril. – Le juge d’instruction a entendu Mme Leost, domestique de M. Cadiou.
Cette servante, déclare que, le matin du 30 décembre, M. Cadiou lui annonça son prochain départ pour Paris et lui donna ses étrennes.
Quand elle revint le lendemain comme à l’ordinaire, pour faire le ménage, elle constata que son maitre n’avait pas couché chez lui, et elle en conclut qu’il était parti, la veille, pour Paris.
15 avril 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Une affaire qui se traîne. Importants témoignages. – La presse, privée de renseignements, va adresser une plainte au garde des sceaux.
Le juge d’instruction de Brest vient encore d’adresser de nouvelles convocations à plusieurs des témoins déjà entendus par son collègue de Morlaix. Dans cette affaire, plus qu’étrange, il y aura ainsi des témoignages qui auront été recueillis jusqu’à trois et quatre fois par des juges différents. Cela a-t-il fait faire un pas à l’instruction ? Il n’y parait pas et l’on dirait vraiment que quelque influence que l’on finira par connaitre fait que cette affaire se traine dans les chemins battus par déjà tant de policiers et de magistrats divers.
La concordance et la précision de certains témoignages que vent entendre à nouveau M. Bidart [Bidard] de la Noé, présentent une importance indiscutable, étant donné que la thèse admise par l’information veut que l’assassinat de l’usinier ait été commis le 30 décembre. Or, les témoins ont vu M. Cadiou le 1er janvier à Saint-Pol-de-Léon !
Enfin, on a appris avec quelque étonne- ment que M. Plédy, procureur général près la cour d’appel de Rennes, aurait donné les ordres les plus sévères à M. Guimard [Guilmard], procureur de la République à Brest, pour qu’aucun renseignement ne soit plus communiqué à la presse au sujet de l’information en cours sur le drame de la Grand’ Palud. Cette mesure aurait été prise à la suite de la divulgation des lettres écrites par l’ingénieur Pierre et expédiées par lui les 30 et 31 décembre, de Landerneau à Paris, à l’adresse de M. Cadiou. Il paraitrait que le procureur général Plédy se proposait de garder, pour une sorte de coup de théâtre aux assises du Finistère, la révélation des textes de ces deux documents, et de s’en faire une arme contre l’ingénieur Pierre.
Suivant des agences, le Syndicat de la presse de l’Ouest a l’intention d’adresser une protestation au garde des sceaux, en invoquant ce motif que certains documents, et notamment le texte des négociations de Pierre au ministère de la guerre, auraient été communiquées par le procureur lui-même dans un intérêt personnel ».
16 avril 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Les journaux ne sont plus renseignés par le parquet, mais se renseignent ailleurs. M. le procureur conduit l’instruction. M. Cloarec a-t-il reçu M. Cadiou ? Des témoins qui affirment. Une grave confidence.
Le geste du procureur général près la cour de Rennes, interdisant à M. Guilmard, procureur de la République à Brest, de faire désormais aucune communication à la presse sur la marche – si l’on peut dire de l’instruction, n’aura pas été inutile. Voici que les journaux de Bretagne se fâchent et, de quelque source que leur viennent leurs renseignements, ils paraissent être d’un intérêt bien supérieur à ceux qu’ils recevaient jusqu’ici du parquet.
Et, pour commencer, nous apprenons, non sans étonnement, que, depuis longtemps, M. Bidart [Bidard] de la Noë a été pour ainsi dire dépossédé de son rôle de magistrat instructeur par M. Guilmard lui-même, et M. Guilmard a eu dans cette affaire des opinions aussi multiples que successives. Il a cru d’abord M. Cadiou parti en Allemagne pour échapper à des embarras financiers ; puis, le cadavre découvert, il a fait arrêter l’ingénieur Pierre et, désormais sûr de tenir le coupable, il a montré le plus souriant des scepticismes à l’endroit des multiples témoignages qui ne fournissent pas précisément des coïncidences de dates et de faits favorables à accusation. C’est ainsi que, quand on lui prouve que M. Cadiou était encore vivant le 1er janvier à sept heures du soir, il répond : « Toute la ville de Morlaix m’affirmerait avoir vu Cadiou après le 30 décembre que je n’en croirais rien ! »
Mais voici mieux d’après un journal régional de Rennes, l’Ouest-Eclair, des renseignements de police qui ont été fournis au parquet de Brest, il y avait lieu de supposer que M. Cadiou avait trouvé asile, après son départ de la Grand Palud, chez M. Cloarec, député.
Et voilà un nom qu’on attendait d’entendre prononcer dans cette affaire. On est allé interroger des gens très loin, on a entendu des témoins de moralité, d’autres qui disaient qu’on leur avait dit quelque chose touchant l’affaire, et l’on n’avait pas songé à demander à l’ami du mort, ami de famille et d’affaires, son opinion sur la disparition étrange de l’usinier !
M. Bidart [Bidard] de la Noë peut nier dire qu’il n’a pas eu connaissance de ces rapports de police, puisque désormais nous savons que c’est M. Guilmard qui conduit l’enquête.
Enfin, on s’étonnera aussi d’avoir vu, et assez rapidement, M. Rouquier, chef de la brigade mobile de Rennes, et ses limiers remplacés par M. Sébille, qui ne fit d’ailleurs sur les lieux qu’un court séjour. C’était laisser les commissaires locaux de Brest, de Morlaix et de Landerneau se livrer à de fantastiques rapports qui ne faisaient qu’accroitre l’obscurité au lieu de la dissiper. La surprise attendue va-t-elle se produire ? Le parquet devra-t-il s’incliner devant la persistance des témoignages ? C’est le secret de demain. Quoi qu’il en soit, MM. Caramour et Cabon, qui viennent une fois de plus de comparaitre devant le juge, affirment à nouveau avoir croisé M. Cadiou à Morlaix le matin du 1er janvier.
Enfin, en présence de Me Bodet, avocat, et de M. Delourmel, bibliothécaire-archiviste de Morlaix, M. Desrues, entrepreneur charge des travaux à l’usine de blanchiment de cotons de Daoulas, a déclaré avoir lu, au début de janvier, trois lettres venues de membres de la famille Cadiou, laissant entendre que l’usinier s’était suicidé.
M. Desrues s’est refusé à toute autre confidence, par crainte, dit-il, d’avoir des ennuis »
Lettres importantes. On a vu l’usinier le 1er janvier
Brest, 15 avril. On annonce qu’un habitant de Landerneau possède et se dispose à produire des lettres qui émaneraient de Mme Cadiou et qui, laissant, dit-on, supposer que le directeur de la Grand’Palud s’est suicidé, seraient de nature à établir l’innocence de l’ingénieur Pierre.
Brest, 15 avril.
D’autres témoins de Morlaix ont été entendus par de juge d’instruction.
M Legall, receveur de l’hospice, a déclaré avoir salué M. Cadiou le 1 janvier à sept heures du soir, à la gare de Saint-Pol-de-Léon. Le directeur de l’usine de la Grand Palud avait, suivant le témoin, une bicyclette. Il était vêtu d’un costume cycliste, coiffé d’une casquette et portait sur le bras une pèlerine en caoutchouc.
Le fils de M. Legall, élève à l’École de santé de Bordeaux, et Mlle Graff, de Saint- Pol, qui accompagnaient M. Legall, ont fait la même déclaration.
17 avril 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Deux heures de fenêtre où était le pied-à-terre de M. Cadiou ? – Pas de perquisition – Une lumière dans la maison inhabitée. Un nouveau témoignage.
Des dépositions entendues à nouveau par M. Bidart [Bidard] de la Noé, il résulterait que Mme, Zaccone, tante de M. Cadiou, s’était trompée en disant qu’elle était restée à sa fenêtre de 8 heures à 10 heures du matin le 1er janvier. Deux heures de fenêtre, c’est bien long, même à Morlaix !
Il résulte, en outre, que M. Cadiou avait à Morlaix, à l’insu (?) de sa tante, un pied-à-terre où il pouvait changer de vêtements, puisque, dans la même matinée, on l’a vu c’était le jour de Noël dans la même localité, vêtu en cycliste à onze heures du matin, et en pardessus et chapeau dans l’après-midi.
Où était ce pied-à-terre ?
Dès le début de l’affaire, dit l’Ouest-Eclair de Rennes, quelqu’un avait fait allusion à la nécessité de procéder à une perquisition en cette maison. Mais celui qui avait qualité pour ordonner l’opération demandée et qui connaissait les vues de son procureur se récria bien vite Y pensez-vous ?… chez un tel personnage ?…
Il s’agissait de l’appartement de M. Cloarec, député de Morlaix.
Chez le député, en effet, M. Cadiou était chez lui ; il y couchait, y déposait ses vêtements, ses bicyclettes.
Puis un témoignage nouveau vient de se produire spontanément. Un jeune homme, qui fut arrêté pour indélicatesse à Morlaix, le 1er janvier au soir, et qui, en prison, ignora tout de l’affaire Cadiou, apprenant à sa sortie que l’ancien avoué, devenu usinier, avait été assassiné, demanda à sa mère la date du crime :
C’est le 30 décembre, répondit celle-ci. Et le jeune homme de s’écrier :
Tu fais erreur, maman. J’ai vu M. Cadiou le 1er janvier, vingt minutes environ avant d’être arrêté, il se dirigeait vers le quai de la gare !
Si l’on rapproche cette nouvelle déposition de celles qu’ont faites les personnes qui ont vu, à sept heures du soir, l’usinier de la Grand Palud à Saint-Pol-de-Léon, on est fixé.
A 1 h. 40, l’usinier quittait Morlaix, et, à sept heures, on le voyait à Saint-Pol. Il n’avait donc pas été assassiné le 30 décembre comme le veut M. le procureur Guilmard.
On voit que l’écheveau commence à se débrouiller et tout porte à croire que, si le parquet brestois ne s’entête pas à antidater le crime ou le suicide, le mystère de la Grand Palud n’en sera bientôt plus un.
On recherche les lettres
Les commissaires de la brigade mobile qui s’occupent de l’affaire Cadiou ont pro cédé à une enquête à Landerneau et à Daoulas au sujet des lettres dont l’existence a été révélée hier par l’entrepreneur Desrues. Ils suivent une piste et espèrent arriver aujourd’hui à un résultat.
19 avril 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Que sont devenus les documents ?
Brest, 18 avril. Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, M. Bodel, avocat, qui a certifié que, dans le courant de septembre, M. Cadiou est venu le consulter au sujet d’une dénonciation dont il était l’objet au ministère de la guerre. Le directeur de la Grand Palud lui a montré un volumineux dossier renfermant les pièces qui devaient prouver son innocence. Mais l’avocat n’en a pas pris connaissance, attendant que le dossier fut entièrement constitué.
On sait que ces documents ont disparu et n’ont pas été retrouvés.
20 avril 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Un tardif mais important témoignage. Singularités de l’instruction. Des chiens qui manquent de flair. La pèlerine trouée. L’obstination du procureur.
Voici enfin un témoignage important, celui de M. Vacheron [Vacheront], maire de la Forest et propriétaire du bois où fut découvert, le 4 février, le cadavre de M. Cadiou.
M. Vacheron [Vacheront] assista à la découverte funèbre et, dans cette affaire où les sujets d’étonnement sont si nombreux, il y aura lieu à nouveau de trouver étrange que le magistrat instructeur ait attendu si longtemps avant de convoquer le maire de la Forest.
La déposition est d’ailleurs favorable à l’inculpé Pierre au point de vue moral. C’était, a-t-il dit, un homme serviable qui venait assez fréquemment chez moi sur ma demande pour réparer des machines agricoles. »
Aussitôt après l’exhumation de M. Cadiou qui était vêtu d’un costume cycliste et que recouvrait une mince couche de terre, les magistrats cherchèrent la casquette, et l’ingénieur leur dit qu’elle se trouvait dans le capuchon de la pèlerine qui recouvrait le cadavre où en effet on la trouva.
Deux autres déclarations faites par l’ingénieur Pierre et dont l’instruction ne semble pas avoir tenu compte, ont été révélées par le maire de la Forest.
L’ingénieur Pierre, en effet, fit remarquer aux personnes qui assistaient aux préparatifs de la première autopsie que la pèlerine de M. Cadiou était trouée et que la casquette portait des traces de sang.
La défense voit dans ces déclarations une preuve de la franchise et de l’innocence de l’ingénieur l’accusation y chercherait au contraire des arguments contre l’accusé.
24 avril 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’arrestation de l’ancien veilleur de nuit de l’usine. Les propos d’un déséquilibré.
Nous ne sommes évidemment pas au bout des surprises que nous ménage l’affaire de la Grand’Palud, bien que déjà l’étrangeté de l’instruction, ses lacunes, sa lenteur et sa partialité soient de notoriété certaine. Certains de nos confrères croient à une victoire de M. Bidart [Bidard] de la Noé, ou, plus exactement, de M. le procureur Guilmard, de ce fait que Bossard, l’ancien veilleur de l’usine Cadiou, est arrêté.
Assurément, les révélations que vient de faire Bossard paraîtront étranges et bien dignes d’attirer l’attention des magistrats. Il aurait découvert le cadavre de son patron dès le 18 janvier et n’en aurait rien dit, par peur de l’ingénieur Pierre ; il ne se décide à parler aujourd’hui que pour libérer sa conscience.
Et voilà que l’on arrête Bossard, qu’il va rejoindre Pierre en prison, que l’on perquisitionne à son domicile, la chaumière qu’il habite avec sa mère à Saint-Divy, où l’on saisit de longs mémoires consacrés au drame de la Grand Palud.
Ces révélations tardives, cette arrestation constituent-elles le coup de théâtre attendu depuis si longtemps ? Evidemment non, si l’on se rappelle que Bossard passe pour un déséquilibré qu’a très bien pu suggestionner le crime ou le suicide et qui, dans un pays où chacun a son opinion sur l’affaire, a exprimé la sienne de façon plus ou moins romanesque.
Comment se fait-il que les chiens de M. Vacheron [Vacheront], qui, d’après sa déposition formelle, chassait tous les jours dans le petit bois où ut retrouvé le cadavre, n’aient pas senti les odeurs cadavériques signalées par Bossard et émanant d’un corps en décomposition dont la tête était à fleur de terre ? Les témoignages de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon égaraient la justice », a dit encore Bossard. Mais pas du tout, puisque, aussi bien, nous avons rapporté ici les paroles de M. le procureur Guilmard « Quand tout Morlaix me dirait qu’on a vu Cadiou le 1 janvier, je n’y croirais pas ! » Voilà donc Bossard sous les verrous. Il accuse Pierre, c’est un témoin précieux pour l’accusation et c’est sans doute à ce titre qu’il a été arrêté, puisque le juge d’instruction, auquel un confrère local demande l’explication de la mesure prise contre l’ancien gardien de l’usine, répond :
Je reproche à Bossard, d’avoir gardé si longtemps pour lui un secret d’une telle gravite Son attitude bizarre permet de supposer qu’il en sait beaucoup plus long que ce qu’il a dit jusqu’ici. Voilà pourquoi j’ai tenu à m’assurer de sa personne.
Il ne semble cependant pas que Bossard ait cherché à fuir. Ouvrier ou manœuvre au bassin de radoub après son départ de l’usine, il stupéfie ses camarades par ses révélations sur l’affaire, au point que ceux-ci font part de leurs soupçons au parquet. On interroge Bossard, il ne sait rien, mais continue, hors de la présence du juge, à raconter des histoires et, quand il se retire près de sa mère, à Saint-Divy, ce sont ces mêmes histoires qu’il note sur les cahiers qui ont été saisis.
Le frère de M. Cadiou déclare que l’arrestation de Bossard ne l’étonne pas, il en attend même une autre, mais il refuse de s’expliquer plus explicitement. Mais alors, Pierre n’est donc plus le seul coupable, car enfin il ne semble pas que tous les te- moins favorables à l’accusation puissent être arrêtés les uns après les autres !
Il convient donc d’attendre encore, mais, d’ores et déjà, il semble bien que la défense aurait quelque intérêt à demander un examen médical de Bossard, surtout si, comme nous l’apprenions hier soir, le romantisme décidément contagieux qui semble mener cette lugubre histoire incitait le parquet à inculper Bossard de complicité dans l’assassinat de l’usinier.
Bossard se rétracte déjà !
Brest, 23 avril. – Bossard a subi ce soir un long interrogatoire il a rétracté devant le juge d’instruction plusieurs déclarations qu’il avait faites hier, alors qu’il n’était pas inculpé.
L’ancien veilleur de nuit est maintenu en état d’arrestation sous l’inculpation de complicité d’assassinat et de recel de cadavre, Bossard ayant dit hier que, le 18 janvier dernier, il avait aperçu
M. Cadiou dans le fossé et qu’il l’avait recouverte de terre.
Une commission rogatoire
Vesoul, 23 avril. Sur commission rogatoire du juge d’instruction à Brest, M. Barbier, commissaire de police à Vesoul, a interrogé M. Richard, employé des postes, beau-frère de M. Cadiou, sur l’intervention de la somnambule de Nancy et la présence de M. Cadiou à Morlaix le 27 décembre dernier.
26 avril 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Et voilà le parquet brestois très embarrassé de son prisonnier. Celui-ci, qui savait tant de choses, ne sait plus rien, ne veut plus rien dire. Aux sollicitations de son bon juge l’excellent « témoin », devenu intraitable « inculpé », répond par un rire idiot. La liberté qui lui a été tant de fois ravie, il la veut recouvrer et alors il recommencera à parler pour le plus grand profit de l’instruction.
Si un homme n’était en prison depuis quatre mois, sous une accusation capitale, conviendrait de ne pas accabler ces singuliers magistrats dont la conviction en manière criminelle ne trouve à s’appuyer que sur les divagations d’un insensé. Mais il y a ce jeune ingénieur, peut-être innocent, dont on a refusé la mise en liberté provisoire uniquement parce que la cour de Rennes a fait créance aux racontars de ce dément pour l’accabler et aussi parce qu’il ne fallait pas que la magistrature brestoise fat taxée d’incapacité. Mais on sait maintenant que Bossard, et Bossard seul, accusa l’ingénieur Pierre et que lui seul donna des renseignements de nature à confirmer l’hypothèse qui, dès le premier instant, fut chère à M. le procureur Guilmard.
On connait les moyens qui ont été employés pour faire parler ce singulier témoin qui ne demandait d’ailleurs qu’à trouver des auditeurs à ses divagations. Pour obtenir de lui le feuillet suivant du roman écrit en collaboration avec le parquet, on le grisait, on lui faisait des promesses, puis des menaces. Et quand on se rappelle qu’un journal a pu donner un cliché représentant Bossard, nu sur les toits de l’hôpital de Brest et douché par les pompiers, alors qu’on ne pouvait autrement le contraindre à descendre pour être conduit à l’asile d’aliénés de Quimper, on s’indigne avec raison de ce que le témoignage d’un tel pauvre d’esprit ait suffi pour refuser à l’accusé une liberté provisoire qu’il aurait pu utilement employer à démontrer son innocence.
Ce malheureux, évidemment à plaindre, ce qui serait à sa place dans une maison de santé, on le garde en prison et on le gardera, parait-il, jusqu’à ce que Mme Cadiou ait pu dire si quelques objets, que l’on a été surpris de trouver chez lui, n’ont pas appartenu à son mari.
Et si même ces petites choses avaient été en possession du défunt, le veilleur de nuit n’a-t-il pas pu les dérober à l’usine même, dans les bureaux et alors que M. Cadiou était encore vivant ?
Le défenseur de l’ingénieur ne parait pas, d’autre part, s’être inquiété beaucoup de l’arrestation de Bossard. Comme tout le monde il connaît l’état mental du pauvre homme et il n’y a plus guère à Brest que le procureur et le juge d’instruction à croire que leur unique témoin, devenu inculpé, est un astucieux complice du crime de la Grand’Palud.
2 mai 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
On a vu qu’à peine formulé, le témoigna de Mme Emery [Hemery] avait été formellement contredit par des personnes et dans des termes qui rendent inutiles une confrontation jugée d’abord indispensable. Et voilà donc le juge instructeur placé entre Bossard et Mme Emery [Hemery], deux témoins bien étranges en vérité et dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils n’ont pas l’importance que le parquet brestois leur avait tout d’abord attribuée.
Bossard, cependant, continue à se moquer de la justice avec une inconscience que les magistrats eux-mêmes ne peuvent plus manquer d’admettre.
Puni de cellule et s’ennuyant au cachot, il a écrit au procureur de la République qu’il avait à lui faire de nouvelles confidences. M. Guilmard l’a fait aussitôt amener au parquet et, là, l’ancien veilleur de nuit de la Grand’Palud, mis en présence du juge, s’est contenté de rire, protestant de son innocence et demandant son élargissement ; on l’a reconduit bien vite à la prison du Bouguen, où il peut, continuant ses cahiers commencés à Saint-Divy, philosopher à l’aise sur la vérité de cet adage : « Trop parler nuit. »
Hier matin, en vertu d’une commission rogatoire, M. Vallet, commissaire de police, s’est présenté chez Mme veuve Cadiou, qui habite 71, rue du Cherche-Midi, et lui a présenté les objets saisis au domicile de Bossard et dont la présence en cet endroit avait paru suspecte à M. Bidart [Bidard] de la Noé. Mme Cadiou n’a pas reconnu ces objets comme ayant appartenu à son mari.
Puis, certains de nos confrères ayant découvert la résidence à Paris de Mlle Julia Juzeau, l’ex-petite bonne de l’ingénieur Pierre, lui ont fait part du témoignage de Mme Emery [Hemery]. Or, Julia Juzeau, qui connaît beaucoup à la mère Emery [Hemery], a déclaré n’attacher aucune importance à son récit. C’est, a-t-elle dit, une sexagénaire un peu bavarde, à laquelle Pierre dut faire plusieurs fois des observations parce que, en ramassant du bois mort, elle coupait aussi des branches vertes.
Mais, devenu soudain infatigable, le parquet ne se décourage pas. A peine un témoin lui manque-t-il, qu’à l’instant il se lance sur une nouvelle piste. Celle qu’il paraît vouloir suivre aujourd’hui ne peut cependant plus donner de résultats.
Au cours de la perquisition faite chez l’ingénieur en janvier dernier, on trouva une lettre adressée à un pharmacien de Bois-Colombes et par laquelle il demandait 700 grammes de feuilles de datura et de belladone. Mis en demeure de s’expliquer à ce sujet. Pierre a répondu que cette demande était faite dans le but de soigner un asthme dont souffrait un vieil ouvrier de l’usine. On sait, en effet, que le jeune homme possédait certaines connaissances médicales, dont il faisait profiter ses subordonnés et même les paysans des environs. On sait aussi que l’examen des viscères de M. Cadiou a démontré que celui-ci n’avait pas été empoisonné.
Alors, c’est toujours l’obscurité persistante.
3 mai 1914 – p. 1 et 2
Bavardage
L’instruction Cadiou restera comme type de l’incohérence : on ne comprend on ne comprend pas que le juge ne se décide à s’en remettre aux suites de la procédure. On dirait que nous n’avons fait aucun progrès depuis les interminables chicanes du moyen âge.
Ce qui est évident, c’est que, si nous avions le bonheur de revenir au seizième siècle, nous userions dans la circonstance de toutes les gentillesses de la torture. Quelques os rompus à M. Pierre auraient sans doute éclairci la situation.
En fait, il devient indécent d’éterniser une situation qui serait ridicule si elle n’était tragique. Si Bidard que l’on soit, on n’a pas le droit de jongler avec les choses de justice. Je sais bien que l’amour-propre est en jeu, et que ledit Bidard doit à son ancêtre de la Noé de ne pas se couvrir de ridicule.
Qu’il renvoie le dossier à la Chambre des mises en accusation ; ces magistrats, s’ils l’estiment utile, le lui retourneront pour supplément d’enquête. Au moins le juge actuel ne sera pas seul à jouer à la pieuvre et à ne pas vouloir décoller ses tentacules. Est-ce que, par hasard, M. Bidard de la Noé ne serait pas décoré ? En ce cas, f… lui la croix et qu’il nous lâche le coude. Si on le laisse continuer, il n’y aura pas un ivrogne de grande route, un idiot de carrefour, une prophétesse de dernière camelote qui ne rappliquera dans son cabinet pour lui débiter quelque ânerie entre deux hoquets.
Mais avoir le courage d’avouer qu’on ne sait pas ! c’est trop demander. D’où cette conclusion que, pour que M. Bidard puisse encore se regarder sans rire, il faut que Pierre claque en prison ; c’est vraiment excessif.
Conspuez Bidard ! Conspuez !
JULES LERMINA
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’inutile confrontation. Une nouvelle demande do mise en liberté. – Un propos tenu chez le perruquier.
Bossard rit, gambade, casse le mobilier de la prison du Bouguen, se fait mettre au cachot, et on va le mettre en liberté, puisque aussi bien Mme Cadiou n’a pas reconnu comme ayant appartenu à son mari les objets trouvés en la possession de l’ancien veilleur de nuit. L’accusation portée contre lui de complicité de meurtre et de recel de cadavre ne tient plus, M. Bidart [Bidard] de la Noë en convient et M. le procureur Guilmard aussi, probablement.
La confrontation de Pierre avec Mme Emery [Hemery] a eu lieu et, en définitive, la vieille femme, légendaire à Landerneau sous le nom de mère « La Fumée », a fini par déclarer qu’elle n’était pas sûre du tout de la date qu’elle avait tout d’abord précisée avec tant de soin.
Les dernières nouvelles de cette étrange affaire nous montrent le parquet absolument décontenancé, et Me Feillard, se basant sur les résultats négatifs de l’enquête et le manque de précision des témoignages sur quoi se veut malgré tout étayer l’accusation, va formuler en faveur de son client une nouvelle demande de mise en liberté provisoire.
Enfin, la justice qui a eu, depuis le début de l’instruction, à s’occuper de propos tenus dans le train ou à table d’hôtel, va, parait-il, émouvoir de ce qui aurait été raconté chez un perruquier de Landerneau où un M. Duot, se faisant raser, aurait dit, en présence d’un M. Albert Le Meur, que sa fille, religieuse à Morlaix, avait rencontré M. Cadiou dans cette ville le 4 janvier.
C’est un peu moins fort que le facteur de Blincourt, mais c’est déjà bien :
L’ingénieur devait être hier aussi confronté avec M. Grouez, contrôleur de la poudrerie du Moulin-Blanc, et M. Prigent, encaisseur à Landerneau, qui ne trouva pas l’ingénieur Pierre chez lui quand il se présenta à son domicile dans l’après-midi du 30 décembre ; mais ces deux témoins n’ont pu répondre à la convocation du juge.
L’ingénieur Pierre avait été extrait de prison pour la confrontation, mais, en raison de son état maladif, Me Feillard, son avocat, a obtenu qu’il soit reconduit à midi à la prison.
4 mai 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Voici donc un coup de théâtre, mais ce n’est pas celui qui était prévu : les agents de la brigade mobile viennent tout comme de simples témoins de « faire défaut » au parquet brestois.
Depuis longtemps nous savions qu’il avait mésintelligence entre juges et policiers. Ceux-ci étaient découragés par ceux-là auxquels ils reprochaient d’empêcher toute initiative et de ne les employer qu’à vérifier des renseignements toujours faux apportés par des lettres anonymes.
Sans crier gare, les limiers qui, depuis trois mois, opéraient, dans de telles conditions, aux environs de Landerneau on, subitement faussé compagnie au procureur Guilmard et à M. Bidard de la Noé. Lassés du rôle ridicule qu’on les contraignait à jouer, ils sont partis, laissant pour compte au Parquet, la mère « La Fumée » et le trop bavard Bossard.
Et avec tous nos confrères, tant de Paris que de Bretagne, il nous sera permis, de constater que l’instruction qui n’a jamais fait un pas en avant depuis la découverte du cadavre de M. Cadiou vient d’en faire un grand.. mais en arrière.
Il paraîtra, en effet, difficile désormais aux magistrats de refuser la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, puis que aussi bien toutes les charges échafaudées contre lui s’écroulent les unes après les autres. Récapitulons, et c’est d’ailleurs très court : pas de poison dans les viscères du défunt, pas de traces de sang humain sur les objets saisis au domicile de l’accusé, aucun témoignage autre que ceux de Bossard et de la mère La Fumée, et ceux-là, le parquet ne peut les retenir.
Alors, il reste le frère de la victime, M. Jean-Marie Cadiou qui, lui, croit à la culpabilité de l’ingénieur. Mais quelle preuve en fournit-il ? Il croit bien aussi à la somnambule de Nancy et il est assurément bien peu de personnes à partager cette bonne foi !
Faudra-t-il classer cette affaire ? Ce serait regrettable, car un non-lieu en faveur de ce jeune homme depuis quatre-vingt-huit jours en prison ne le laverait pas complètement d’une accusation qui ne se porterait pas sur le réel coupable. Des témoins restent à entendre, mais ce sont des témoins appelés à parler du prologue du drame plus que de son action et il ne parait pas que de leur audition doivent surgir de nouvelles charges contre l’accusé. On sait de plus que ce dernier est souffrant, son tempérament robuste n’ayant pu résister à une claustration prolongée, et il se trouve donc que l’humanité et la justice sont d’accord pour militer en faveur d’une mise en liberté provisoire qui, cette fois, ne pourra être refusée au dévoué défenseur, Me Feillard.
5 mai 1914 – p. 1 et 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Nous disions hier que M. Rouquier et ses agents de la brigade mobile de Rennes étaient partis, abandonnant à eux-mêmes M. le procureur Guilmard et M. le juge d’instruction Bidart {Bidard] de la Noé ; nous ajoutions que les policiers reprochaient au parquet de ne leur avoir laissé aucune initiative et même d’avoir entravé leur action, tantôt en leur défendant d’aller enquêter en certains lieux, tantôt en les privant des renseignements qui auraient pu les aider dans leurs recherches.
Depuis longtemps, il est de notoriété publique dans le pays, où l’on se passionne pour la solution de l’énigme de la Grand- Palud, que toute hypothèse qui n’implique pas la culpabilité de Pierre est écartée systématiquement par le parquet. M. Rouquier et ses agents s’obstinaient à porter leurs investigations du côté de Morlaix, et il n’en fallait pas davantage pour indisposer le parquet, qui, il y a un mois, donna l’ordre à la brigade de ne plus bouger de Landerneau. Là, elle fut employée à des vérifications futiles, inutiles, cocasses parfois. Des fumistes écrivaient très nombreux au juge d’instruction ; ces lettres étaient renvoyées aux policiers, qui en devaient contrôler les fantaisies. Un jour, on les envoya chercher le revolver de l’ingénieur dans la maison d’un facteur. « L’arme se trouve sous l’escalier intérieur », leur disait-on. Non seulement ils ne trouvèrent pas le revolver, mais, dans la maison, il n’y avait même pas d’escalier. Et, depuis le début de l’affaire, il en fut ainsi vingt fois, comme si le parquet, en cantonnant les policiers, en leur interdisant la zone où leur instinct et leur professionnalisme les poussaient à enquêter, eût voulu faire trainer en longueur cette bizarre instruction. Alors les policiers sont partis ; il reste à M. Bidart [Bidard] de la Noé les gendarmes et les polices locales, qui ont déjà commis des monceaux de rapports inutiles et même qu’on ne l’oublie pas coûteux.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu, hier ma- tin, M. Prigent, garçon de recettes à Landerneau, qui s’est présenté le 31 décembre, à une heure de l’après-midi, pour encaisser des traites à la Grand Palud, et n’a rencontré M. Pierre ni à l’usine, ni à son domicile.
L’ingénieur sera confronté avec cet encaisseur pour donner des explications sur l’emploi de son temps le 31 décembre.
D’autre part, le parquet vient d’être avisé officieusement qu’à la suite des démarches faites par le procureur de la République, un décret va paraître prochainement, nommant un juge suppléant à l’instruction. De celte façon, M. Bidart [Bidard] de la Noé va pouvoir se consacrer entièrement à l’affaire Cadiou.
La vieille mère de Bossard meurt de faim
Bossard s’est rétracté, a perdu le sourire. Tout ce que je vous ai raconté, a-t-il dit au juge, c’est des blagues. J’en ai assez d’être bouclé. Ma mère va périr de misère. Relâchez-moi.
Car l’ancien veilleur de nuit de la Grand-Palud, un peu déséquilibré, bavard et hâbleur, est au moins un bon fils un bon ouvrier sobre et courageux.
Il a pensé à sa mère et il a eu raison, qu’on on juge par ce récit, que nous empruntons à notre confrère, la Dépêche de Brest :
Pendant ce temps, la pauvre mère Bossard a épuisé ses maigres ressources. Hier matin, voyant que son fils ne revenait pas, elle décida d’aller le retrouver.
Il y a une douzaine de kilomètres de Saint-Divy à Brest. C’était beaucoup pour ses vieilles jambes. Courageusement la mère Bossard se mit en chemin, emportant son dernier crouton de pain.
Elle arriva à Brest défaillante. On lui indiqua la prison du Bouguen mais une consigne inflexible lui en interdit l’entrée. La mère Bossard eut beau exhiber une recommandation du maire de Saint-Divy, invoquer ses soixante-quatorze ans, sa détresse physique et morale, on ne lui permit pas d’embrasser son p’tiot.
Un procureur eût été attendri : le gardien chef de la prison ne le fut pas.
M. Bidard de la Noé sera-t-il plus pitoyable ?
Il lui appartient de mettre un terme à one comédie qui dégénère en drame. »
Mise en liberté de Bossard
Brest, 4 mai. L’ancien gardien de l’usine de la Grand’-Palud, Bossard, a été appelé cet après-midi au cabinet du juge d’instruction. Il a persisté à dire qui ne connaissait rien de l’affaire Cadiou. En conséquence, il a été mis ce soir en liberté provisoire.
6 mai 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
D’où venait la somme que possédait Bossard ? Les débuts de l’affaire. La situation financière de la Grand’- Palud.
Bossard, dont nous avons annoncé hier la mise en liberté provisoire, va de nouveau avoir à comparaitre devant M. Bidart [Bidard] de la Noë. Plusieurs ouvriers travaillant avec l’ancien veilleur de nuit à bord du Gorbea Mendi, ont adressé à Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, des lettres dans lesquelles ils affirment que Bossard, dans les premiers jours de son arrivée à bord du navire en réparation, leur montra, quelque temps après la découverte du cadavre de M. Cadiou, quatre billets de 100 francs et acheta une bicyclette d’une valeur de 160 francs.
Il est certain que cette grosse somme en possession de Bossard peut paraître de provenance suspecte et il conviendra qu’une fois pour toutes le juge d’instruction force cet étrange témoin à s’expliquer. L’ingénieur Pierre a d’ailleurs dit de lui, en apprenant son arrestation : « Il n’est pas aussi fou qu’il veut le faire croire ».
M. Cloarec a été entendu par M. Bidart [Bidard] de la Noë
Les explications de l’ingénieur. Un télégramme et sa réponse. – La poignée de main du témoin.
Brest, 5 mai. M. Pierre a été appelé à expliquer l’emploi de son temps le 31 décembre, jour où l’encaisseur Prigent se présenta vers une heure et demie pour toucher une traite et ne le trouva ni à l’usine ni au moulin.
L’ingénieur donne cette simple explication :
Ma servante Julia étant à Brest, j’ai déjeuné seul. Vers une heure, je suis allé faire une promenade au-delà de la ferme de la Grand’Palud, le long de la mer pour voir si les oiseaux migrateurs qui, en hiver, viennent sur les bords de l’Elorn étaient arrivés ; je cherchais surtout un martin-pêcheur. Je suis rentré de la promenade à deux heures et demie le soir, j’ai diné chez la mère de Julia Juzeau.
MM. Grall, facteur, et Marcou, ancien contremaitre de l’usine de la Grand’Palud, ont été convoqués aujourd’hui par le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë.
Le facteur a déclaré qu’il avait remis dans la soirée du 1er janvier un télégramme à M. Pierre. M. Marcou vit le lendemain ce télégramme plié sur le bureau de l’ingénieur ; c’était la dépêche de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari.
M. Marcou fut chargé d’envoyer la réponse de M. Pierre : « Suis sans nouvelles depuis 29. »
En présence de l’ingénieur, le contremaître a déclaré qu’il est intimement convaincu de l’innocence de M. Pierre, à qui, avec l’autorisation du juge, il a serré longuement la main.
Ce que dit M. Cloarec. L’instruction sera close à la fin du mois.
Brest, 5 mai. Au cours de sa déposition, M. le député Cloarec a fait une déclaration qui détruit les témoignages des habitants de Morlaix qui avaient dit que la maison du député était inhabitée aux environs du 1er janvier, qu’ils avaient vu cependant de la lumière et que M. Cadiou avait pu y passer la nuit.
M. Cloarec a affirmé que sa domestique était dans sa propriété à cette date et que M. Cadiou ne s’y présenta pas.
M. Bidard de la Noë qui, depuis la nomination d’un juge suppléant, s’occupe exclusivement de l’affaire Cadiou, compte terminer l’instruction avant la fin du mois et, sans doute, laissera-t-il à la chambre des mises en accusation le soin de statuer sur le sort de M. Pierre.
D’autre part, M. Feillard a prié le procureur de la République de demander aux experts de fournir leurs rapports dans le plus bref délai ; après quoi, suivant leurs conclusions, l’avocat sollicitera la mise en liberté de son client.
7 mai 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
M. Goas, contrôleur des poudres, chargé notamment du contrôle de l’usine de la Grand Palud, a été entendu hier matin par le juge d’instruction.
Il a déclaré que, le 26 octobre, il eut à signaler à l’administration la qualité du colon livré par la Grand’Palud aux poudreries de l’État.
Dans le courant du mois de décembre, a-t-il ajouté, il s’est entretenu avec M. Cadiou des difficultés que celui-ci avait avec l’administration de la guerre et de sa dernière exclusion des marchés.
M. Goas avait des rapports journaliers avec l’ingénieur Pierre. Il l’a vu rentrer à l’usine à onze heures et demie du matin, le 29, ou le 30, ou le 31 décembre, il ne peut, préciser.
L’ingénieur lui a appris que, le 2 janvier, il avait reçu un télégramme de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari, qui n’était pas arrivé à Paris.
L’ingénieur n’a pas vu M. Cadiou le 30 décembre. Les ouvriers l’ont vu, mais seul.
Brest, 6 mai. Le juge d’instruction a entendu cet après-midi plusieurs anciens ouvriers de la Grand’Palud. Deux d’entre eux ont déclaré avoir vu M. Cadiou arriver à l’usine le 30 décembre, vers neuf heures du matin.
Le témoin Léochet a vu le directeur entrer à l’usine et en repartir vers onze heures. Il prenait la direction du pont et la route conduisant à Landerneau ; aucun d’entre eux n’a vu M. Pierre ; l’ingénieur déclare toujours, d’ailleurs, n’avoir pas rencontré M. Cadiou le 30 décembre.
Un ouvrier témoigne encore contre l’ingénieur Pierre
Brest, 6 mai. M. Kervistin, ancien ouvrier, a affirmé ce soir devant le juge d’instruction d’une façon formelle que dans la matinée du 30 décembre dernier, le directeur et l’ingénieur avaient visité ensemble les autoclaves ; puis qu’ils avaient quitté également ensemble l’usine après onze heures dans la direction du moulin.
Confronté avec le témoin, M. Pierre a nié énergiquement avoir vu M. Cadiou le 30 décembre. Il se rappelle seulement que, quelques jours auparavant, il visita les autoclaves avec l’usinier.
M. Kervistin, qui est maintenant cultivateur à Saint-Divy, déclare qu’il n’a aucune haine contre M. Pierre et qu’il a fait la même déclaration devant le commissaire de la brigade mobile, le 21 mars, il a comme point de repère de la visite des autoclaves par MM. Pierre et Cadiou la date du lendemain de la foire de Lesneven, à laquelle il se rendit, et qui eut lieu le 29 décembre.
8 mai 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
A peine un témoignage surgit-il qui paraît être favorable à l’accusation qu’aussitôt un autre apparaît qui, d’irréfutable façon, le contredit. Une fois de plus vient de se produire cette bizarrerie.
Contrairement au témoignage de l’ouvrier Kervistin ; qui a déclaré avoir vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre ensemble, le 30 décembre, un ancien ouvrier de la Grand Palud, nommé Morvan, affirme que, ce jour-là, le directeur et l’ingénieur ne sont pas montés aux autoclaves.
Je travaillais, dit Morvan, dans le grand atelier où ces machines se trouvent. J’ai bien vu M. Cadiou sortir le 30, vers neuf heures et demie. Peu de temps après, M. Pierre est arrivé. Il est resté quelques instants à son bureau. A différentes reprises, dans le courant du mois, MM. Pierre et Cadiou sont montés ensemble aux autoclaves. Je ne peux pas préciser la date, mais je suis sûr que ce n’était ni le 29, ni le 30.
Brest, 7 mai. L’ingénieur Pierre continue à affirmer qu’il n’a pas visité les autoclaves avec M. Cadiou le 30 décembre. Entre les 17 et 27, ils sont montés plusieurs fois ensemble à l’atelier. Il croit se rappeler que la dernière fois a été le samedi 27, jour où l’on a nettoyé le coton d’une autoclave, tandis que M. Cadiou examinait les livres de comptabilité.
Le contremaitre Bignard qui a déjà déclaré qu’il avait vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou le 30 décembre, sera de nouveau entendu demain par le juge d’instruction.
Brest, 7 mai. – M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu cet après-midi quatre ouvriers de la Grand’Palud. Tous sont unanimes dans leurs déclarations. Ils ont vu, disent-ils, le directeur arriver le 30 décembre vers neuf heures du matin et en partir seul à dix heures.
M. Pierre est rentré à l’usine vers midi moins dix.
De plus, M. Guiganton a déclaré le 19 mars à la police mobile qu’il travaillait le 30 aux autoclaves ; Mr Cadiou est monté à l’échelle qui y conduit vers neuf heures et il est reparti seul peu de temps après.
L’ouvrier Kervistin est seul, de tous les ouvriers, à maintenir qu’il a vu MM. Cadiou et Pierre ensemble le 30 décembre.
Bossard, le gardien de nuit de la Grand- Palud, a été appelé au cabinet du juge d’instruction pour s’expliquer sur la dénonciation de plusieurs de ses camarades de travail à bord du bateau qui ont affirmé qu’il leur avait montré, dans les premiers jours de janvier, plusieurs billets de cent francs. Bossard s’est élevé avec véhémence contre cette déclaration, qu’il attribue à un acte de vengeance d’un nommé Manach, avec lequel il est en mauvais termes.
Bossard et Manach seront confrontés demain samedi.
Brest, 7 mai. Le docteur Paul, qui avait été chargé de la deuxième autopsie de M. Cadiou après exhumation et de l’examen des viscères du cadavre, vient de faire parvenir un long rapport au procureur de la République.
Dans ses conclusions, le médecin légiste déclare que l’état très avarié du cadavre ne lui permet pas de fixer la date du décès. La mort ne peut être attribuée à la strangulation ; elle est due à un coup de feu, à une hémorragie sanguine consécutive aux lésions produites par la balle qui a atteint M. Cadiou dans la région droite de la nuque pendant qu’il portait sur la tête un capuchon de caoutchouc.
La putréfaction, ajoute le médecin légiste, nous a empêché de constater si la plaie faite par plusieurs coups de couteau, et relevée sur la face latérale gauche du cou est ante ou post mortem.
Sous les réserves que nous impose l’état du cadavre, ajoute le médecin légiste, la blessure relevée présente des caractères de blessure criminelle. »
9 mai 1914 – p. 1, 2 et 3
Bavardage
Le léger Bidard, celui de la Noé, me paraît oublier tous les adages qui constituent le bagage essentiel de la langue française. J’ai été tout à fait frappé que le cherchez la femme n’ait même pas été mentionné. Il est vrai que Mme Cadiou, dès le premier moment, nous est apparue comme une triste victime, dont le sort ne peut prêter à discussion.
Seule, une compagnie d’assurance montre des sentiments véritablement indélicats. Est-ce que, par hasard, Cadiou ne lui paraît pas assez mort comme cela ? Non, on ne va pas jusque-là mais il paraitrait qu’elle croit au suicide et que, dans ces conditions, les clauses de la police autorisent le non-paiement de la prime. Mais, lui objecte-t-on, la bénéficiaire de cette prime serait Mme Cadiou, et nous sommes étonnés. Jamais le mari ne se serait exposé à ce cas de nullité de la police. Il tenait trop, probablement, à ce que sa femme en bénéficiât. Elle aussi, d’ailleurs, il semble. Ce pauvre Cadiou a tout fait pour ne pas se rater puisque, après s’être étripé avec le couteau par devant et en être mort, il s’est tiré des coups de revolver par derrière.
La seule hypothèse qui rend raison du tout ces individus, 1° un ou plusieurs mâles ou femelles, l’ont assassiné ; puis, 2° mais ayant compris que sa mort avait, quant à l’assurance, des conséquences inattendues, ont compris qu’il fallait corser l’assassinat, et sont revenus lui transpercer le cou par derrière.
C’est invraisemblable, et il y a là des pistes étranges à suivre. Est-ce que la version Bidardière, qui ne s’appuie sur aucune preuve, est plus vraisemblable et non moins étrange ? Mais tout cela s’est déjà vu, et on trouvera facilement des causes célèbres dans lesquelles l’avidité des uns ait tout tenté pour dérouter la justice.
Dans ce salmigondis d’hypothèses, pas une ne vise Pierre, dont la situation ressemble singulièrement à celle de Dreyfus, désigné comme étant le seul qui eût pu commettre le crime.
Or nous n’avons pas envie de retourner à l’ile du Diable et au procès de Rennes,
On a assassiné Cadiou et ce n’est pas Pierre. Bidard est trop entête. On ne lui dit pourtant pas que ce soit lui.
JULES LERMINA
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Brest, 8 mai. Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Jean Cadiou au sujet des propos que lui aurait tenus le contremaître Bignard, qu’il alla chercher à l’usine, dès qu’il eut retrouvé, le 4 février, le cadavre de son frère. M. Jean Cadiou demanda à Bignard de rester près du cadavre tandis qu’il irait lui-même avertir la gendarmerie de Landerneau ; le contremaitre lui aurait dit spontanément : « Ne me laissez pas seul ici, car M. Pierre pourrait me tuer aussi. »
Aujourd’hui, dans le cabinet du juge d’instruction, Bignard a déclaré que ses paroles ont été mal interprétées. « Je n’avais pas peur de M. Pierre, dit-il je craignais seulement que quelqu’un, caché dans le bois, ne me un mauvais coup. »
Au cours d’une confrontation, l’ingénieur Pierre a continué à nier énergiquement avoir rencontré M. Cadiou le 30 décembre. Son avocat, qui l’assistait, a rappelé à M. Bignard la déclaration qu’il fit le 29 janvier : Je crois, sans pouvoir affirmer, que c’est le 30, que j’ai vu M. Cadiou pour la dernière fois. »
Le contremaître base sa certitude d’avoir vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre partir ensemble le 30, à 11 heures du malin, sur ce fait que, le même jour, vers 9 heures, il fit une observation à un ouvrier nommé Autret, dans la cour de la ferme Bonnefoy sur la manière dont il avait installé une bâche de camion.
M. Bonnefoy avait déclaré antérieurement que son cousin Autret se trouvait à cette heure devant la ferme et l’attendait pour aller à Landerneau.
Mme Bignard, appelée cet après-midi devant le juge, déclaré qu’au moment de Noël elle était absente de l’usine. Quand elle rentra à la Grand Palud, dans les premiers jours de janvier, son mari lui apprit la disparition du directeur, qu’il avait vu le 30 décembre pour la dernière fois.
Le 4 février, elle vit, à 11 heures du matin, M. Jean Cadiou arriver dans le bois pour commencer ses recherches ; puis, quelque temps après, quand le cadavre fut découvert, elle rencontra l’ingénieur Pierre, très pale, qui venait chercher des outils à l’usine.
Mme Bignard ajoute que, depuis deux ans, l’ingénieur vivait en mésintelligence avec Julia Juzeau.
Il va y avoir trois mois que l’ingénieur Pierre est en prison. Il va y avoir trois mois que le juge d’instruction s’efforce de démontrer sa culpabilité et plus l’instruction avance, moins la lumière se fait.
Les détails que donne noire confrère le Nouvelliste de Bretagne sur le régime au- quel est astreint le prisonnier rendent encore plus effrayante la longueur de cette détention.
On s’est étonné, dit notre confrère, que l’ingénieur Pierre, possédant des ressources, n’ait point demandé d’entrer en pistole, moyennant une redevance de 0 fr. 60 qu’il eût payée à l’entreprise. Il y aurait été seul et eut joui de quelque confortable Mais la pistole est, en fait, une variété de régime cellulaire C’est l’isolement, l’uniformité, l’existence méditative par nécessité avec celle seule terrible compagne : la solitude. A la baptise de sa situation, aux réflexions, aux pensées qui eussent pu l’ébranler, peut-être le désarmer dans le rude combat qu’il doit soutenir pour défendre son innocence, l’ingénieur Pierre préféra supporter toutes les promiscuités ; il se plia aux côtés odieux du règlement pénitentiaire et se soumit aux injonctions trop souvent fantaisistes et contradictoires du personnel.
C’est ainsi qu’il faisait à son tour, et plus souvent qu’à son tour, parce qu’il est serviable et donc, la corvée du baquet de propreté que le soir, avant de rejoindre son dortoir à l’exemple de ses compagnons, il se présentait tout nu, chemise en main, devant le surveillant de service. Il parait que cette exhibition indécente et inhumaine, dont sont d’ailleurs exonérés les condamnés, est indispensable à la sécurité nocturne de l’établissement.
L’ingénieur Pierre vit de peu. Il goûte à peine à l’ordinaire de la maison. Il achète des vivres à la cantine, et son modeste menu fut longtemps fait de :
0 fr de vin rouge, 2 œufs bouillis, 0 fr. 80 une livre de pain blanc, fr. 95 un morceau de fromage, 0 fr. 15 deux saucisses fr. 15. Est-il besoin de dire qu’il donnait, en partage sa ration de pain réglementaire aux affamés de son entourage qui, hélas ne manquent jamais, et qu’il distribuait souvent de son vin dont il buvait à peine vingt-cinq centilitres. Nous laissons sans commentaires le prix du vin et du pain dans une maison où le gain maximum d’un prévenu peut être de douze centimes par jour…
Aujourd’hui, l’ingénieur Pierre est malade. Il faut espérer qu’à l’infirmerie, il sera un peu moins mal qu’à ce régime qu’on croirait emprunté à un autre âge et qui contraste si singulièrement avec celui dont jouissent d’autres prévenus contre lesquels on a les preuves que l’on cherche vainement contre lui.
10 mai 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Opérations judiciaires à Paris. Les ou vriers du « Gorbea-Mundi » sont entendus. Bossard donne l’emploi de son temps. Les billets de banque étaient des billets de loterie.
Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noé, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire à la police judiciaire à Paris, s’est rendu chez M. Eck, avocat consultant, 36, rue Vivienne. Dans le courant du mois de novembre dernier, M. Cadiou avait consulté cet avocat sur les moyens qu’il lui faudrait employer pour racheter les actions de la Société de la Grand Palud. Ce rachat d’actions l’aurait fait seul propriétaire de l’usine.
D’autre part, M. Vallet s’est rendu à la banque Allard, place de la Bourse, où, dans le courant de novembre, M. Cadiou avait fait un dépôt de 100.000 francs en espèces, au crédit de la Dresdner Bank, de Nuremberg.
Brest, 9 mai. – Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Laurent, mécanicien à bord du Gorbea-Mundi, en présence de Bossard. M. Laurent a déclaré que, le 29 janvier. Bossard, qui travaillait avec lui, a parlé de l’affaire Cadiou : « On croit qu’il est en fuite, dit-il pour moi, il a été assassiné. Il y a quinze jours, je suis allé dans le bois de la Palud avec l’inspecteur Lemez pour rechercher le corps de M. Cadiou. Dans un chemin creux, j’ai senti une odeur de cadavre et je n’ai rien dit. Si j’étais méchant pour l’ingénieur Pierre comme il l’a été pour moi… » Bossard n’acheva pas sa phrase.
Ces propos avaient été tenus six jours avant que M. Jean Cadiou ne retrouvât son frère.
M. Laurent certifie qu’il ne se trompe pas de date, car c’était le premier jour qu’il travaillait à bord du Gorbea-Mundi. Bossard affirme qu’il a prononcé ces paroles bien après le 29 janvier.
Deux ouvriers du Gorbea Mundi, le navire sur lequel a travaillé Bossard, ont été confrontés avec l’ancien veilleur.
L’un d’eux, M. Manach, a affirmé que, dès le lendemain de son arrivée à bord, le 26 janvier, Bossard a parlé de son intention de partir pour le Canada. Sur la remarque qui lui était faite que les frais de voyage étaient élevés, Bossard répondit qu’il avait de l’argent et montra au témoin quatre billets de cent francs dans son portemonnaie. Bossard a déclaré aujourd’hui en riant que c’étaient des billets de loterie.
Le second témoin, M. Lavallette, a certifié ces propos de Bossard : « Un mot me suffirait pour faire mettre l’ingénieur Pierre en liberté ».
Bossard a expliqué aujourd’hui qu’il avait dit : Avec un mot, celui qui connait l’affaire pourrait faire mettre M. Pierre en liberté.
Avant de quitter le cabinet du juge d’instruction, Bossard a tenu à donner l’emploi de son temps le 29 et le 30 décembre. Il a été reconnu exact qu’il a quillé Saint-Divy le 29 dans l’après-midi, pour se rendre à Brest, où il a repris le train le lendemain à 2 heures.
Bossard a été remis en liberté provisoire. Le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé, a retrouvé, parmi les objets et papiers saisis chez Bossard, quelques billets de loterie enfermés dans un portemonnaie ce sont ces billets que, par plaisanterie, Bossard a montré à Manach.
Le juge a interrogé Mme Corcuff, qui a confirmé que, devant le juge de paix de Landerneau, la mère Emery [Hemery] a affirmé avoir rencontré MM. Pierre et Cadiou ensemble dans le bois, le 30 décembre, à trois heures de l’après-midi. On sait que M. Pierre a déclaré qu’il n’était jamais allé une seule fois dans le bois avec son directeur.
M. Cadiou était vivant le 1er janvier
Brest, 9 mai. M. Guillemet, facteur aux Chemins de fer armoricains à Morlaix, est venu confirmer aujourd’hui la déclaration qu’il a faite précédemment à la brigade mobile.
Le 1er janvier dernier, alors qu’il faisait une manœuvre du train en partance pour Saint-Pol-de-Léon, vers une heure et demie de l’après-midi il a aperçu M. Cadiou aux environs de la gare.
M. Guillemet est absolument certain de la date de cette rencontre il connaissait M. Cadiou depuis longtemps, car, ayant été clerc d’avoué, il allait souvent à son étude.
Le témoignage formel de M. Guillemet, comme ceux de tous les autres témoins de Morlaix, détruit complètement les bases de l’accusation.
12 mai 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Une émouvante confrontation. Ce que dit l’ingénieur. Pas de sang sur les vêtements.
Brest, 11 mai. Ce matin, l’ingénieur Pierre et M. Jean-Marie Cadiou ont été de nouveau mis en présence par M. Bidard de la Noë. Celle confrontation a été très animée.
Pierre a renouvelé ses accusations contre son ancien patron.
M. Jean-Marie Cadiou manifesta son indignation, mais Pierre lui conseilla de se taire Vous n’avez pas le droit de me démentir, dit-il, vous le complice de toutes les irrégularités commises par votre frère.
M. Jean-Marie Cadiou était président du conseil d’administration de l’usine. D’après les dires de Pierre, « il n’assistait jamais aux séances du conseil et n’était qu’une personne interposée, destinée à masquer les propriétaire réels de l’usine, qui étaient allemands ».
M. Jean-Marie Cadiou a répondu que les paroles de Pierre, inspirées par la haine, ne reposaient sur aucun fondement.
M. Bidard de la Noë n’a pas encore reçu le rapport de M. Kohn-Abrest, du laboratoire de toxicologie ; il a été avisé par son collègue, M. Roty, juge d’instruction à Paris, que le directeur du laboratoire de toxicologie n’avait pas terminé ses recherches : toutefois, jusqu’à présent, il n’a pas relevé de tâches de sang sur les vêtements de Pierre.
Ceux qui ne savent pas
Brest, 11 mai. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu cet après-midi trois ouvriers de l’usine de la Grand’- Palud, qui ont vu M. Cadiou arriver au bureau le 30 décembre, à 7 heures et demie du matin ; c’est-à-dire plus tôt que d’habitude, et repartir vers 9 heures.
Ces ouvriers ignorent si M. Pierre a rencontré le directeur.
Mme Pierre qui, souffrante, n’avait pas vu son fils depuis un mois, a pu l’embrasser aujourd’hui dans le cabinet du juge.
13 mai 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
La clôture prochaine de l’instruction. L’ingénieur Pierre passera devant les assises de juillet
Brest, 12 mai. L’instruction de l’affaire Cadiou tire à sa fin. M. Bidard de la Noé aura bientôt recueilli les dernières dépositions des anciens ouvriers de l’usine ; après quoi, l’audition des témoins sera terminée.
Aussitôt que les rapports de MM. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris et Grivolla [Grivolat], armurier-expert, lui seront parvenus et il y a lieu d’espérer que cela ne tardera guère le juge procédera à l’interrogatoire définitif de Pierre.
M. Bidart [Bidard] de la Noé, estimant qu’en dépit des témoignages de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon, des charges très graves subsistent contre l’inculpé, n’envisage pas, en l’état actuel de l’instruction, la possibilité de rendre une ordonnance de non-lieu. Comme il n’est pas à prévoir, d’autre part, que les rapports d’experts fournissent au juge des éléments d’appréciation nouveaux, on peut dès maintenant annoncer que Pierre sera renvoyé devant la chambre des mises en accusation.
On sait de quels sentiments peu bienveillants la cour de Rennes est animée à l’égard de Pierre. La comparution de ce dernier devant les assises est donc assurée ; il est même probable que ce seront les jurés de la session de juillet qui auront à se prononcer.
Dans l’intérêt de son client, M. Feillard a en effet renoncé à la nouvelle demande de mise en liberté provisoire qu’il avait manifesté l’intention de former. Cette de- mande aurait eu le sort des deux premières et la prévention de Pierre aurait été prolongée de tout le temps que la cour aurait mis à statuer.
Me Feillard attendra la clôture de l’instruction pour solliciter la libération définitive de Pierre.
Le juge la repoussera, pour la raison que nous donnons plus haut, mais il y a de fortes chances pour que le jury l’accorde.
Alors on constatera que le mystère de la Grand Palud est resté aussi impénétrable qu’au premier jour.
Témoignages formels
Brest, 12 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu à nouveau, ce matin, les anciens ouvriers de l’usine de la Grand Palud, Morvan, Cavaloc et Cloarec. Tous trois ont affirmé avoir vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble dans la journée du 29, mais le 30, ils ont vu M. Cadiou arriver seul à l’usine, vers 8 heures, et repartir quelque temps après pour une destination inconnue.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu cet après- midi six autres ouvriers de l’usine de la Grand Palud. Tous ont vu M. Cadiou arriver à son bureau de bon matin le mardi 30 décembre et le quitter vers 9 heures. Un seul de ces ouvriers affirme que M. Cadiou et M. Pierre sont partis ensemble le 30 décembre vers 11 heures du matin.
M. Pierre soutient que, le 30 décembre, il est arrivé à l’usine à neuf heures et demie, après le départ du directeur, qu’il n’a pas rencontré, et que c’est le 29 décembre qu’il a vu M. Cadiou pour la dernière fois.
14 mai 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Un témoin qui se rétracte. – Le fermier s’était trompé de date. Il ne reste plus que le contremaître Bignard contre son ancien chef.
Brest, 13 mai. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu cet après-midi le fermier Bonnefoy, habitant à la Grand-Palud, dont la première déposition constituait une lourde charge contre M. Pierre, car il avait déclaré qu’il avait vu le 30 décembre, à onze heures du matin, l’ingénieur et le directeur quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin.
M. Bonnefoy a reconnu, depuis et aujourd’hui, devant le juge, qu’il avait fait erreur sur la date. En effet, le 30 décembre il a quitté la Grand’ Palud, vers neuf heures du matin pour aller à Landerneau présenter un cheval à la commission de remonte italienne, et il n’est rentré que vers deux heures ; il n’a donc pas pu voir MM. Pierre et Cadiou à onze heures ; il a seulement aperçu l’usinier arriver à la Grand’- Palud, à huit heures et demie du matin.
Devant la rétractation du fermier Bonnefoy, M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a renoncé à la confrontation du témoin avec M. Pierre.
Dès lors, il ne reste plus à l’accusation que le témoignage du contremaître Bignard qui, seul parmi tout le personnel de l’usine, continue à affirmer avoir vu M. Cadiou et Pierre partir ensemble le 30 décembre à onze heures du matin.
16 mai 1914 – p. 1
DES ARRIÉRÉS
Combien surprenant nous paraît l’impossibilité où se trouvent les témoins du procès Cadiou de se mettre d’accord, non seulement sur les faits les plus simples, tels que la dernière rencontre du directeur de la Grande-Palue et de l’ingénieur Pierre, mais encore et surtout sur la date à laquelle ces faits se sont passés.
Est-ce le 29 décembre ? Est-ce le lendemain avant-dernier » jour du même mois ? Laquelle de ces dates est la vraie ?
Les uns soutiennent que c’est la première ; les autres affirment que c’est la seconde, et tous sont également de bonne foi. Quelques-uns, enfin, avouent n’avoir que de très vagues souvenirs.
Il s’agirait d’un jour quelconque, le 7 ou le 8 décembre, par exemple, que les contradictions et les hésitations s’expliqueraient à la rigueur, mais le 29 et le 30 décembre précèdent de trop peu le « jour de l’an » pour qu’il n’existe aucun point de repère dans la mémoire des témoins, du moins devrait-il en être ainsi.
Cependant, comme on ne saurait mettre en doute leur bonne foi, il faut bien admettre qu’ils ne se souviennent plus ou se souviennent mal ; ce qui nous oblige à constater que ces braves gens possèdent une bien pauvre mentalité.
Ils boivent, mangent, dorment, travaillent, circulent, se laissent vivre en un mot, sans penser, sans réfléchir surtout, enfoncés dans une apathie cérébrale qui leur donne, lorsqu’on tente d’obtenir d’eux un renseignement précis, l’apparence de menteurs ou d’imbéciles. Ils ne sont ni l’un ni l’autre, mais simplement de grands enfants dont personne n’a éveillé l’intelligence, laquelle sommeille dans le chaos dont n’a pu la sortir un faux enseignement cultuel, pire peut- être que l’ignorance complète.
La vieille Armorique n’a pas encore secoué le joug d’une religion dont les dogmes se mêlent parfois dans son esprit inculte aux légendes du paganisme pour former un amalgame bizarre, où les saintes et les fées se disputent la dévotion des petits Bretons, C’est à vous, messieurs les instituteurs de l’État qu’il appartient de transformer cette race en mettant un peu de savoir moderne, partant de clarté et de précision, dans la cervelle de vos élèves. De ces petits gars arriérés vous devez faire des hommes pensants et conscients.
C’est une belle tâche, et vous n’y faillirez certainement pas.
Une Lorraine.
18 mai 1914 – p. 1
L’Affaire Cadiou
Va-t-on enfin mettre un terme à ce véritable scandale de l’affaire Cadiou ? Depuis trois mois et demi, juge d’instruction et procureur de la République interrogent, cherchent et recherchent, dans la ferme conviction et certainement, l’ardent désir de démontrer la culpabilité de l’ingénieur Pierre. Ils ne trouvent rien. Rien de plus qu’au premier jour, quand la fameuse somnambule confia au frère de la victime que le cadavre était enterré dans le petit bois de la Grand Palud. L’ingénieur Pierre fut arrêté. La justice tenait an coupable. C’est tout ce qu’elle voulait. Il ne s’agissait plus pour elle que de découvrir des charges contre l’ingénieur Pierre. Des témoins vinrent déclarer qu’ils avaient rencontré ce dernier, en compagne de M. Cadiou, avec qui il était entré dans le bois. On retrouva dans les muscles cervicaux du mort une balle de revolver de 6 millimètres, qui ne pouvait, d’après l’instruction, provenir d’une autre arme que celle de l’ingénieur Pierre. Le faisceau des charges était formé. L’instruction l’affirmait du moins.
Les témoignages devaient bientôt être soumis à de dures épreuves. Tout d’abord, la date à laquelle l’ingénieur avait été vu, entrant dans le bois avec la victime. Il semble certain aujourd’hui que la date primitivement fixée n’est pas exacte. On ne sait même pas, de façon certaine, quel jour peut être assigné à la disparition de M. Cadiou, que l’on rencontre à Morlaix, à Landerneau, bien après la date primitivement adoptée par l’instruction. Il est moins certain encore que la balle ait été tirée par arme de l’ingénieur. Un armurier expert émet des doutes très sérieux. Bref, tout l’échafaudage de l’instruction se désagrège. Le faisceau des preuves, par trop légèrement admises par la justice, n’existe plus. Visiblement, instruction patauge. Et on a la sensation qu’elle piétine sur place, parce qu’elle tient, avant tout, à démontrer la culpabilité de celui qu’elle a arrêté. D’efforts vers de nouvelles pistes, elle n’en fait aucun. Elle tient un coupable, ou soi-disant coupable. C’est celui-là, et pas un autre, qui doit continuer à endosser toutes les responsabilités.
Et cependant, il existe, dans cette mystérieuse affaire Cadiou, des obscurités qui pourraient, avec un peu de bonne volonté, être percées. On pourrait du moins tenter de les percer. Cette somnambule de Nancy, qui donc lui a révélé le lieu où on a trouvé le cadavre ? M. le juge Bidard de la Noë se contente-t-il d’ajouter foi aux forces surnaturelles ? Ne pourrait-il pas pousser un peu plus activement ses investigations sur une route autre que celle qui conduit à la culpabilité de l’ingénieur Pierre ? Notez que nous ne savons rien, que nous ignorons tout à fait si le juge trouvera la vérité, là où autre part. Récemment, on a signalé ce fait étrange des relations de M. Cadiou avec des industriels allemands. De la lumière. Encore de la lumière, fut-ce sentiment pour ne plus avoir plus longtemps sous les yeux ce spectacle d’un accusé, prisonnier depuis trois mois et demi, sans qu’aucune preuve formelle de sa culpabilité ait été fournie. Qu’on mette Pierre en liberté, puisque on ne trouve rien à sa charge, et que l’on cherche autre part, où l’on voudra. Prolonger, dans de pareilles circonstances, la détention d’un homme, est odieux. L’opinion publique commence à s’émouvoir, à juste raison, d’une situation qui ne saurait se pro- longer, sans dommage pour la bonne réputation de la justice de notre pays.
M. V.
Bavardage
Autrefois on tenait grand compte de la clameur de haro, de ce cri de la colère populaire désignant un coupable ou défendant un innocent, et c’était justice. Si parfois dans les moments de trouble les manifestations de violence peuvent ressembler à des mouvements désordonnés et faire fausse route, au contraire, en plein calme, et quand ils sont la résultante de discussions, de raisonnements, quand le bon sens qualifie l’opinion générale, quand on sent que la vérité est encore une fois bafouée par l’entêtement d’un homme, peut-être très honorable, mais certainement atteint d’une des formes atténuées, mais très dangereuse pour autrui, de la méningite, il faut écarter cette voix qui sort de partout, qui passe sur tout, pénètre partout et vous crie qu’il faut arracher à M. Bidard de la Noé la victime qu’il tient, qu’il torture et ne veut pas lâcher.
Enfin la presse s’émeut, la clameur de haro se déchaîne contre ce juge qui abuse pour la satisfaction de ses passions mesquines de l’autorité formidable que la loi a mise dans ses mains. Ils sont deux, acharnés à cette proie ; sur un coup d’instruction ils ont arrêté Pierre comme assassin de Cadiou. Rien ne l’indique, rien ne le prouve, il n’y a pas contre ce malheureux une preuve décisive, au contraire, les tronçons de preuves qu’on avait réunis à grand peine disparaissent et s’évanouissent. Hier encore, un armurier donne tort aux espérances du juge, et, depuis le 4 février, l’ingénieur Pierre appartient à ces magistrats qui ont tout tenté pour l’intimider, pour briser son énergie, et qui prétendent quand même le jeter à la chambre des mises en accusation.
Eh bien, non, en voilà assez La Matin, dont l’influence est grande, s’est attelé à cette cause juste, qu’il persiste, qu’il frappe sans cesser sur l’esprit public. S’il le faut, que le dossier soit retiré des mains de M. Bidard de la Noé, mais qu’on ne nous donne pas ce spectacle scandaleux d’un homme que tout clame innocent et que nous aurons supplicié pendant six mois, pour le bon plaisir d’un aliéné à idée fixe.
JULES LERMINA
19 mai 1914 – p. 2 et 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Me Feillard, avocat de Pierre, ayant demandé communication du dossier, a été avisé hier matin que toutes les pièces avaient été remises la veille à Mes Fleys et Vichot, avocat et avoué de Mme Cadiou, partie civile, qui en prennent copie.
En signe de protestation, Me Feillard n’assistera pas au prochain interrogatoire de Pierre.
Journaux de ce Matin
Le Petit Bleu. – M. Alfred Oulman
La preuve est faite que Cadiou livrait des poudres dangereuses et de mauvaise qualité.
Les personnalités les plus autorisées as- surent que les catastrophes de l’léna (122 morts) et de la Liberté (220 morts) sont dues à ces poudres défectueuses.
21 mai 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Dernier interrogatoire de l’ingénieur Pierre. La question du revolver vendu et des documents disparus. Une commission rogatoire.
Brest, 20 mai. – M. Bidart [Bidard] de la Noë a commencé l’interrogatoire définitif de l’ingénieur Pierre, en présence de son avocat, Me Feillard.
Cet interrogatoire a été consacré à la question du revolver.
L’ingénieur a déclaré qu’il ne se rappelle pas la date exacte à laquelle il a acheté l’arme à Landerneau, mais il a affirmé l’avoir vendue à un représentant de commerce inconnu de passage à la Grand’Palud.
L’interrogatoire a continué par l’explication de sa présence chez M. Cadiou les 4 et 5 janvier pour réparer le téléphone du directeur est établi que l’appareil ne le fonctionnait pas et que M. Pierre a demandé des plombs au receveur des télégraphes pour le réparer.
L’ingénieur affirme qu’il a vu dans l’appartement de M. Cadiou les deux valises qui n’ont pu être retrouvées et dont une devait contenir le dossier rassemblé par l’usinier pour confondre ses adversaires.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, accuse formellement M. Pierre d’avoir fait disparaitre les documents.
L’ingénieur proteste de son innocence ; il déclare qu’il connaissait les pièces rassemblées par M. Cadiou qui étaient, toutes, sans importance, les documents compromettants relatifs à l’affaire d’Angoulême ayant été détruits.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a envoyé ce soir une commission rogatoire sur laquelle on garde le secret, pour éclaircir un point de l’affaire Cadiou.
L’interrogatoire reprendra samedi.
24 mai 1914 – p. 1
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Pierre avait dit la vérité. Une lettre au procureur. L’ingénieur sera mis en liberté provisoire.
Brest, 23 mai. L’ingénieur Pierre avait, en novembre 1913, adressé à un de ses amis, pharmacien dans la banlieue parisienne, une lettre dans laquelle il lui disait que, ayant été victime d’un vol de 160 francs, il portait toujours un revolver sur lui.
Or, l’ingénieur avait déclaré à l’instruction qu’il avait vendu son revolver au début de 1913. Il résulte des renseignements recueillis par la commission rogatoire envoyée par le juge d’instruction à Paris, qu’en effet, un livret de caisse d’épargne de 100 francs appartenant à l’ingénieur Pierre lui avait bien été volé en novembre 1913 chez ses parents, à Dombreville.
Brest, 23 mai. M. Guilmard, procureur de la République, a reçu ce matin la lettre suivante :
Paris, 19 mai 1914 J’ai l’honneur de signaler à votre attention les faits suivants :
Il existe, à Association amicale des anciens élèves de École Centrale, dont les bureaux sont situés 1, rue de Stockholm, à Paris, une lettre écrite par M. Cadiou, relative à son ingénieur, M. Pierre, membre de cette Association, qui a été placé par elle à l’usine de la Grand Palud.
Dans le courant de l’année dernière, M. Cloarec, député du Finistère, est venu en personne dans les bureaux de l’Association et y a eu une conversation relative à l’usine de la Grand’ Palud.
Veuillez agréer, etc.
Signé Charles HALPHEN,
Professeur au Collège Chaptal.
Brest, 23 mai. Il se confirme que l’ingénieur Pierre serait mis lundi prochain en liberté provisoire. Le juge d’instruction dit qu’il lui est impossible de terminer l’instruction assez à temps pour que la chambre des mises en accusation puisse statuer sur le renvoi de l’affaire aux assises de juillet, ce qui augmenterait de trois mois la détention de l’ingénieur.
L’avocat déclare qu’il est persuadé que la mise en liberté provisoire de son client sera prochainement suivie d’un non-lieu.
25 mai 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Liberté provisoire et bientôt non-lieu. 108 jours de captivité. Une histoire de sosie. Sur la piste du coupable.
Sans distinction de parti, c’est comme avec une sorte de soulagement que les journaux commentent la nouvelle de la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre. Ce cauchemar, en effet, durait depuis trop longtemps.
Depuis trop longtemps on assistait à ce que certains de nos confrères n’ont pas hésité à appeler et avec quelque apparence de raison la faillite de l’instruction. Depuis trop longtemps M. Bidard de la Noë et le procureur Guilmard, mettant un entêtement farouche et inexplicable à suivre d’invraisemblables pistes, écrivaient, avec la collaboration forcée de l’ingénieur et celle bénévole de Bossard, le roman de la Grand- Palud. Nous en sommes au dernier chapitre mais l’épilogue ne satisfera personne et déjà Pierre a pu dire à son avocat qui lui annonçait sa libération prochaine : « Je suis prêt à rester en prison encore tant que l’on voudra ! Il est douteux qu’après 108 jours de captivité ce soit là le langage d’un criminel. Il faudra donc trouver le coupable, car encore que le Parquet brestois ne le dise pas, il parait évident que cette mise en liberté provisoire ne précède le non-lieu que de quelques jours. Et MM. Bidard de la Noë et Guilmard, la brigade mobile, les polices locales, les gendarmes auront été en action pendant trois mois pour arriver à ce résultat ! Ce n’est pourtant pas la fertilité d’invention qui a manqué aux magistrats, puisqu’ils ont été jusqu’à trouver, à défaut du meurtrier, un sosie de la victime.
Ce n’était pas assez en effet de rejeter trente-sept témoignages d’ouvriers sur quarante, il fallait encore infirmer ceux des personnes honorables que la magistrature qualifia presque d’hallucinées et qui virent Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon. On trouva à M. Lebars, clerc chez Me Erussard, à Morlaix, un physique rappelant à peu près celui de l’industriel disparu. Mais les témoins avaient vu Cadiou en cycliste et M. Lebars de déclarer qu’il ne s’habillait jamais ainsi ; ils avaient vu Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol et, ce jour-là, M. Lebars était à Lannion :
On a beau s’être nourri aux sources pures de Conan Doyle et de Maurice Leblanc, se sentir capable de se passer des limiers professionnels, les égarer même pour être plus à l’aise, on ne peut pas faire qu’un homme ait le don d’ubiquité et soit à la fois à Lannion (Côtes-du-Nord) et à Saint-Pol-de-Léon (Finistère) le même jour et à la même heure.
Enfin, tout est bien qui… ne finit pas, au moins pour l’instant. Mais ainsi que nous l’avons déjà dit, il n’est pas possible que Pierre, qui a fait preuve d’une remarquable endurance pendant sa longue et pénible captivité, ne mette pas à profit la liberté qu’on va lui accorder pour tenter de se laver définitivement de l’accusation qui pourrait continuer à peser sur lui au moins devant l’opinion, même après un non-lieu. Et s’il se met sur la piste du coupable, si tant est qu’il y en ait un, il se pourrait faire qu’il le démasquât et l’envoyât en prison à sa place. Et alors, mais seulement alors, ce sera justice.
26 mai 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Après un dernier interrogatoire, l’ingénieur Pierre est mis en liberté. La levée d’écrou. Ses remerciements à la presse.
Brest, 25 mai. – M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a interrogé M. Pierre quatre longues heures sur l’emploi de son temps le 30 décembre.
L’ingénieur n’a pas varié dans ses précédentes déclarations ; il a affirmé n’avoir pas vu le directeur ce matin-là ; d’ailleurs, il dut arriver à son bureau après le départ de M. Cadiou, qui quitta l’usine vers neuf heures.
L’interrogatoire continuera demain après-midi.
M. Pierre a quitté le cabinet du juge d’instruction à sept heures et il a été reconduit à la prison Bouguen pour la levée de l’écrou.
L’ingénieur a franchi la porte de la prison à sept heures et demie.
M. Pierre a embrassé longuement sa mère, qui attendait en automobile, pour emmener son fils à Landerneau.
M. Pierre, en quittant la prison ce soir, a fait les déclarations suivantes :
Je remercie la presse qui, par ses investigations minutieuses, a empêché plusieurs erreurs de témoignage et m’a fait enfin rendre à la liberté après quatre mois de détention.
Celui qui a enterré mon ancien patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait que l’on retrouvât son cadavre par l’odeur qui devait fatalement un jour ou l’autre se dégager. Voilà pour moi ce qui est certain.
Encore une fois, merci à tous ceux qui ont songé à moi dans mon triste sort.
27 mai 1914 – p. 1
Bavardage
N’en déplaise à M. Bidart [Bidard] de la Noé, l’élargissement de l’ingénieur Pierre est un triomphe pour la presse, triomphe d’autant plus méritoire qu’on ne peut lui attribuer dans l’affaire aucun intérêt égoïste, direct ou indirect.
Toutes proportions gardées, elle rappelle l’aventure Dreyfus : j’affirme pour ma part que j’ignore absolument quelles sont les opinions politiques de M. Pierre et je doute fort que nous chaussions la même pointure. C’est la simple logique, c’est la force de la vérité qui a eu raison de méchantes préventions, qui tournaient à la cruauté. Certes on admet les faiblesses humaines, et on est très disposé à en tenir compte. Mais le sentiment était unanime.
Se pourrait-il vraiment que l’on tint un accusé dans l’impossibilité absolue de se défendre, en le chambrant, le traquant, sans que pendant 110 jours il eut une faiblesse ? Chaque jour c’était accusation nouvelle, piège imprévu, et pas une fois on ne trouva le moyen de filer droit entre ses parades. CL de le toucher. Mais dires-nous Cadiou n’en est pas moins mort.
Les hypothèses ne manquent pas qui expliqueraient le mystère mille fois mieux que l’assassinat par Pierre. Et en premier lieu l’estime qu’on a laissé bien tranquille la devineresse d’Amiens. On tenait là une piste positive : il n’est pas vrai que la somnambule ait pu, sans aide, indiquer le point précis où était le cadavre. On le lui a suggéré. Qui cela ? Sinon quelqu’un qui le savait. Et comment le savait-il ? Les communications du Saint Esprit sont rares, et nous n’en sommes plus à ces plaisanteries de l’occulte. Les devineresses sont des farceuses bien modestes, quant à leurs prétentions, et on les a pour un morceau de pain.
Pour ma part, je n’hésite pas à conseiller l’enquête à fond du côté de la devineresse ; M. Bidart [Bidard] de la Noë n’aura qu’à changer de dents, il y aura encore à ronger.
JULES LERMINA.
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Voilà l’ingénieur Pierre en liberté. Ce n’est vraiment pas trop tôt ! Cent huit jours de détention provisoire alors qu’on n’avait pu établir aucune charge contre lui, cela n’a pas d’importance ! Aussi, que ne prouvait-il qu’il était innocent !
Très sérieusement, c’est là le fond des griefs que le juge d’instruction avait contre M. Pierre. Et c’est toujours ainsi que se font les instructions. On arrête un monsieur, on le considère d’un air grave et sévère, et on lui dit : prouvez que ce n’est pas vous qui avez assassiné.
Suffit-il de relâcher un homme que l’on a ainsi molesté pour se considérer comme quitte vis-à-vis de lui ? Quoi ? on l’a privé de son gagne-pain qui le fait vivre lui et les siens ; on l’a soumis à un régime de torture physique et morale. Quand notre magistrature républicaine comprendra-t-elle qu’un prévenu n’est pas un coupable ? Il n’appartient pas au juge d’instruction de préjuger et d’anticiper sur le jugement. Si les lois donnent au juge d’instruction le droit de conserver à sa disposition des personnes dont la présence est jugée utile à ses travaux, s’il estime nécessaire de les isoler pour éviter, soit la fuite, soit l’entente avec des tiers, il faudrait qu’il soit entendu que ces personnes contre lesquelles une aussi grave mesure est prise, ne peuvent à aucun moment être considérées comme criminelles et assimilées aux condamnés.
La réforme de l’instruction s’impose. Et en fin de compte, il faut que le principe de la réparation entre dans nos mœurs lorsqu’il sera prouvé que la justice s’est trompée.
L’ingénieur Pierre est en liberté provisoire, c’est un commencement. Mais à quand le non-lieu ? A quand les sanctions contre le juge d’instruction coupable d’incapacité et d’abus de pouvoir. A quand la véritable instruction contre ceux qui veulent nous faire croire qu’ils ont reçu des inspirations de l’au-delà ? Ce sont ceux-là qui connaissent la vérité et ce sont eux qu’il faut poursuivre. Que la justice prenne garde, si elle ne fait pas son devoir d’autres sauront le faire. Ce n’est pas la première fois que l’opinion publique s’est substituée à la magistrature défaillante pour accomplir l’œuvre de véritable justice.
Marcel Brossé.
Nouvel Interrogatoire de l’ingénieur tient en échec le juge d’instruction.
Brest, 26 mai. M. Pierre a subi de 3 à 7 heures un nouvel interrogatoire. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction a développé la thèse de l’accusation suivant laquelle M. Cadiou que personne ne revoit après le 30 décembre, aurait été tué dans le bois de la Grand Palud d’un coup de revolver, aurait en ensuite eu la gorge tranchée et aurait été enterré par Pierre à l’issue d’une dispute relative au contrat qui le liait et l’empêchait d’entrer à l’usine voisine de Daoulas.
L’ingénieur a protesté avec véhémence contre l’accusation.
C’est une abomination, s’est-il écrié. Je suis allé une seule fois dans le bois avec M. Cadiou, en octobre ; je n’ai jamais levé la main sur personne, j’ai le cœur trop sensible pour commettre un tel forfait.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a terminé son interrogatoire en voulant faire avouer à M. Pierre que lui qui avait dénoncé son directeur devait lui conserver une grande animosité
L’ingénieur a prouvé le contraire au juge par ce fait que, le 30 décembre, croyant M. Cadiou parti pour Paris, il lui avait adressé ses vœux de nouvel an et lui avait dit qu’il n’oubliait pas ses enfants auxquels il faisait l’envoi de bonbons.
En quittant le cabinet de M. Bidard de la Noé, avec son avocat, Me Feillard, M. Pierre, a, une nouvelle fois, protesté de son innocence puis il est reparti pour Landerneau avec sa mère.
29 mai 1914 – p. 1
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Encore un rapport favorable à la défense. La mise en scène avec photographies est remise. Un non-lieu interviendra pour Bossard
Brest, 28 mai. Le procureur de la République a reçu, ce matin, le rapport du docteur Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris.
Les conclusions de ce rapport sont négatives aucune trace de sang n’a été relevée sur les vêtements de l’ingénieur Pierre, ni sur sa pioche, ni sur son rasoir. Toutefois, le rapport dont le procureur vient de commencer l’étude relèverait, dit-on, certains détails intéressants, notamment la marque d’un coup de pioche donné dans le pantalon dont M. Cadiou était revêtu.
L’opération judiciaire avec prise de photographies qui devait être faite demain à la Grand Palud, a été remise à plus tard.
Il est presque certain que Bossard bénéficiera d’un non-lieu pour complicité d’assassinat, mais la chambre des mises en accusation statuera, semble-t-il, sur le cas de l’ingénieur Pierre, le juge d’instruction ne paraissant attacher aucune importance aux témoignages des habitants de Morlaix qui disent avoir vu M. Cadiou le 1er janvier.
Intervention de la Ligue des Droits de l’Homme. L’usine de la Grand’- Palud va être vendue.
Brest, 28 mai. M. Hanauer, président, de la section brestoise de la Ligue des Droits de l’Homme, a été chargé par le comité central d’exprimer à M. Bidard de la Noë le vœu que Pierre soit renvoyé devant les assises. C’est le désir de l’inculpé et aussi celui de la partie civile. Tous deux réclament le débat public.
Informé de la démarche qui allait être faite près de lui, M. Bidard de la Noë a déclaré qu’il n’avait pas à faire état de l’opinion des tiers appartenant ou non à la Ligue des Droits de l’Homme.
Un magistrat, dit-il, juge en son âme et conscience, et ne relève que de lui-même.
Comme Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, Me Feillard, l’avocat de Pierre, souhaite vivement la comparution de son client devant les assises.
Cela nous permettra, dit Me Feillard, de redresser certaines erreurs. Un exemple : on a représenté Pierre comme un être haineux, cherchant lâchement à nuire à son patron en trahissant sa confiance. C’est contraire à la vérité. Pierre a dénoncé M. Cadiou pour dégager sa propre responsabilité. Devait-il se laisser compromettre par des agissements qu’il avait réprouvés ouvertement ?
Vous avez su qu’au cours d’un de ses derniers interrogatoires. Pierre avait laissé échapper une révélation susceptible de compromettre un employé de la poudrerie du Moulin-Blanc. Il le regrette aujourd’hui. Il m’a dit « J’aurais du me montrer plus discret. Les paroles que j’ai prononcées vont peut-être attirer des ennuis à in pauvre homme auquel je n’ai personnellement rien à reprocher.
Vous voyez, continue Me Feillard, à quel point Pierre est sensible. C’est un excellent cœur. On a dénaturé ses actes dans le dessein de l’accabler. On voulait renforcer la thèse de l’accusation en le rendant antipathique.
Pierre, ajoute Me Feillard, est en possession d’armes redoutables dont il a jusqu’à présent refusé de faire usage pour sa défense. Il pourrait faire connaitre des faits tels que le scandale des poutres recommencerait, s’il parlait. Et cependant il se tait.
On sait, en effet, que Pierre a confié à Me Feillard un long mémoire qui contient des révélations sensationnelles sur la qualité du coton employé dans les poudreries, et sur les fraudes commises à l’occasion des fournitures.
L’usine de la Grand Palud sera mise en Vente le 6 juillet prochain, en l’étude de Me Henri Robert, notaire à Landerneau. La mise à prix est de 200.000 francs. On compte déjà une dizaine d’acquéreurs éventuels.
4 juin 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Saint-Étienne, 3 juin. M. Grivolat, conservateur des musées de Saint-Étienne, chargé par le parquet de Brest d’expertiser la balle qui tua M. Cadiou, a adressé son rapport au juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de la Noé.
D’après les conclusions de son rapport, la balle meurtrière est une balle vélo-dog de 6 millimètres 35, sortant d’une maison française et conforme à celles vendues par l’armurier Marie à l’ingénieur Pierre. Cette balle, dit l’expert, ne peut être confondue avec d’autres baltes, de fabrication analogue, et encore moins avec des balles de pistolets automatiques d’un système étranger du calibre de 6 millimètres 35. Le crime, ajoute-t-il, fut commis avec un revolver velo-dog et non avec une autre arme.
Analysant la particularité d’une rayure circulaire existant à l’extrémité du blindage de la balle qui tua M. Cadiou M. Grivolat dit que cette rayure circulaire concorde avec la même particularité relevée sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que celui-ci certifia conformes à celles vendues par lui à l’ingénieur Pierre en mai 1913.
5 juin 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Brest, 4 juin. Les conclusions de l’expert-armurier de Saint-Étienne, que vous avez rapportées hier et qui sont défavorables à Pierre, n’émeuvent guère le jeune ingénieur.
Il est très fâcheux pour moi, a-t-il dit à un journaliste qui l’interviewait, que le projectile qui a tué M. Cadiou soit semblable aux balles que j’ai achetées à M. Marie. Puis-je y changer quelque chose ?… Je regrette seulement que l’on n’ait pas retrouvé dans mon jardin une des balles de 6 millimètres que j’y avais tirées. Peut-être les expériences de M. Grivollat [Grivolat] auraient-elles pu alors être faites avec plus de certitude. Malheureusement, j’ai tiré très peu de ces projectiles et pas un seul sur la porte qui me servait habituellement de cible. Ils doivent tous être perdus dans la terre.
Puis, après un instant de silence, très calme, sans aucune émotion, il a ajouté :
En somme, il n’y a rien de changé. On a toujours cru que la balle qui tua M. Cadiou était une balle vélo-dog de 6 millimètres. De mon côté, je n’ai fait aucune difficulté pour reconnaitre que mon revolver tirait des balles de cette sorte. Mais il n’y a pas qu’un revolver comme le mien sur terre.
Et, souriant, sans l’ombre de la moindre inquiétude, il s’est éloigné au bras de son fidèle ami, M. Le Roch qui, mis au courant des faits, a haussé les épaules en disant : Encore des sottises ! On en dira bien d’autres.
18 juin 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
On recherche des balles. – Saisie de copies de lettres. – Une reconstitution théâtrale. Ce que dit le fermier Bonnefoy.
L’enquête relative à l’affaire Cadiou reprend de l’activité dans le moment même où on la croyait terminée. Le parquet, estimant que le rapport de l’expert Grivolat ajoute une charge très grave à celles que l’accusation avait déjà relevées contre l’ingénieur Pierre a ordonné de nouvelles recherches. Son désir serait de fournir à l’expert une balle tirée par Pierre avec son revolver de 6 m/m. Il serait, en effet, très intéressant de la comparer avec celle qui tua M. Cadiou.
C’est dans cette fin que M. Rouquier, commissaire divisionnaire de la brigade mobile de Rennes, avait été chargé de renouveler dans le jardin de Pierre les investigations entreprises sans succès par la police spéciale et les inspecteurs de la brigade mobile.
Pierre, qui était accompagné de son avocat, désigna l’endroit où avec deux piquets et un journal il avait improvisé une cible.
Les policiers examinèrent minutieusement le tronc des arbres voisins, les murs et la porte de la remise, fouillèrent dans des las de planches et de charbon, le tout en vain.
On se rendit alors dans la maison de l’ingénieur et l’on vida une fois de plus placards et tiroirs si souvent bouleversés depuis ce 4 février qu’un calendrier, oublié le jour de l’’arrestation, évoque pour tous les visiteurs. Les recherches ne donnèrent aucun résultat.
Enfin, on a saisi chez M. Le Roch à Landerneau trois copies de lettres datant d’octobre 1910 et échangées entre Pierre et Cadiou au sujet de bordereaux qu’il s’agissait de truquer pour faire admettre à Angoulême une marchandise défectueuse.
Et, hier matin, à neuf heures, a été joué le grand drame auquel a assisté le procureur général à la cour d’appel de Rennes.
Le fermier Bonnefoy, figurant M. Cadiou, a été placé sur le chemin de l’usine, à l’endroit où les ouvriers ont vu le directeur entrer le 30 décembre, à neuf heures du matin, à la Grand’Palud, et sortir quelque temps après.
Des photographies destinées au jury de la cour d’assises ont été prises sous la direction de M. Haverna, commissaire spécial chef du service photographique au ministère de l’intérieur.
L’ingénieur Pierre a assisté avec le plus grand calme à ces opérations.
On sait que l’accusation fixe jusqu’à présent l’assassinat de M. Cadiou au 30 décembre, à onze heures du matin, dans le bois de la Grand Palud.
Or, M. Bonnefoy, conseiller municipal, affirme aujourd’hui avoir rencontré M. Cadiou le même jour, vers dix heures et demie, sur les quais de Landerneau. Il était vêtu, dit le témoin, d’un costume cycliste et il paraissait très préoccupé.
Pendant ce temps-là, les frais de justice augmentent et la vérité n’apparait pas.
Un expert qui ne conclut pas
Le rapport de l’expert, M. Grivolat, a été communiqué hier à l’ingénieur Pierre et à son défenseur.
Si dans ses conclusions l’expert croit pouvoir apporter à la justice quelques présomptions à la charge de Pierre, il résulte cependant des termes du rapport que la preuve n’a pu être faite d’une manière décisive.
Nous affirmons bien, dit M. Grivolat, que la balle qui a tué M. Cadiou est de même fabrication que celles vendues par l’armurier Marie. C’est une balle blindée de vélo-dog, de cartoucherie française, mais cette fabrication est répandue partout et on la trouve chez tous les armuriers.
Nous ne trouvons rien dans les pièces à conviction, ajoute l’expert, qui puisse ajouter un peu de lumière et fournir une preuve éclatante.
20 juin 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
On interroge le directeur de la poudrerie d’Angoulême
Sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction à Brest, M. Vincent, commissaire aux délégations judiciaires, a interrogé M. Bonnefous, ancien directeur de la poudrerie d’Angoulême, actuellement directeur de la poudrerie de Toulouse.
M. Bonnefous a confirmé ce qui a été révélé à l’instruction, relativement aux lettres anonymes attribuées à l’ingénieur Pierre. M. Bonnefous a reconnu que M. Cadiou lui avait fait payer deux fois une somme de 4.000 francs, prix de wagons de coton, mais que le directeur de la Grand’Palud lui avait remboursé l’indu lorsqu’il le lui avait réclamé.
M. Bonnefous a ajouté qu’il considérait M. Cadiou comme un excellent homme, mais qu’il ne connaissait pas l’ingénieur Pierre et qu’il ignorait la nature des relations qui existaient entre M. Cadiou et l’ingénieur.
6 juillet 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Brest, 5 juillet. – M. Haverna, commissaire spécial de la Sûreté générale, chef du service photographique au ministère de l’intérieur, est revenu à Landerneau et a photographié l’ingénieur Pierre à l’endroit où le contremaitre Bignard affirme l’avoir vu quiller l’usine avec M. Cadiou, le 30 décembre.
Le gardien d’usine Postec a été placé à côté de l’ingénieur, à l’endroit où l’on suppose que se trouvait M. Cadiou.
10 juillet 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Brest, 9 juillet. – M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction a terminé aujourd’hui son ordonnance, qui renvoie l’ingénieur Pierre, accusé de l’assassinat de M. Cadiou, devant la chambre des mises en accusation.
Les déclarations des témoins qui ont vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble, le 30 décembre, la découverte du cadavre, près du domicile de l’ingénieur, la balle meurtrière, qui appartenait au revolver acheté par l’ingénieur Pierre, arme qui n’a pu être retrouvée ; la disparition de dossiers importants que possédait M. Cadiou, la mésintelligence entre l’ingénieur et son directeur, sont les principales bases de l’accusation.
13 juillet 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Brest, 12 juillet. M. Bidart [Bidard] de la Noë a rendu hier une ordonnance qui clôt définitivement l’instruction de l’affaire Cadiou.
L’ingénieur Pierre est renvoyé devant la chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes.
Quant à l’ouvrier Bossard, qui fut incarcéré pendant huit jours sous l’inculpation de complicité dans l’assassinat de M. Cadiou et de recel de cadavre, il bénéficie d’un non-lieu.
14 juillet 1914 – p. 2
NECROLOGIE
On annonce la mort de M. Émile Cloarec, député radical de la circonscription de Morlaix (Finistère), décédé à l’âge de cinquante-six ans.
Ancien avoué, M. Cloarec avait été élu pour la première fois député de Morlaix en 1901. Aux élections d’avril dernier, M. Cloarec avait été réélu par 7.470 voix contre 5.053 à M. Larcher, républicain libéral.
On se rappelle que le nom de M. Cloarec fut mêlé à l’histoire mystérieuse du meurtre de M. Cadiou, l’usinier de la Grand’Palud.
