Le Bonnet Rouge
Le Bonnet Rouge est un quotidien national français édité à Paris, qui paraît de 1913 à 1922.
Le journal a une ligne politique anarchiste et satirique républicaine.
Tirage 1914 : 25 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 35 articles dont 12 en première page
1919 : journal non numérisé
Le passage du Bonnet rouge au format quotidien en mars 1914 explique l’absence de couverture de l’affaire Cadiou durant sa période hebdomadaire. Pour la suite des événements, l’absence de numérisation de l’année 1919 constitue une lacune majeure pour la recherche. Enfin, le traitement journalistique de l’affaire s’avère particulièrement lacunaire : la superficialité des articles rend complexe, voire impossible, un suivi rigoureux et détaillé du déroulement des faits.
Source : BnF Gallica
Table des matières
Toggle24 mars 1914 – p. 1
VEILLONS TOUJOURS
Un de nos confrères d’un journal socialiste a tort de plaisanter sur cette constatation que l’affaire Cadiou se voit de nouveau enterrée sous les scandales de la semaine.
Si malheureusement ce n’est que trop vrai, on n’éprouve, à le constater, nulle envie de rire. L’angoisse de l’erreur judiciaire qui s’éloignait revient. La magistrature, en bien mauvaise posture à Paris, ne paraît pas non plus, là-bas, d’une stricte honnêteté.
Nous ne devons pas laisser escamoter l’affaire Cadiou, alors qu’il s’agit peut-être de la vie d’un innocent.
27 mars 1914 – p. 3
SI ON EN PARLAIT ?
Et puisque nous évoquons Cadiou, où en est cette histoire ?
Les événements politiques en ont détourné l’esprit. Pierre, l’ingénieur, est toujours en prison, et Me Feillard se démène comme un malheureux pour obtenir un pourvoi, que l’on met bien de la mauvaise volonté à lui accorder. Lorsque, les passions éteintes, on se reprendra à penser au mystère de la Grande-Palud, il sera sans doute trop tard, et ce bidard de M. de la Noë aura, sans preuve, envoyé un innocent au bagne.
M. Bidard de la Noë en aurait un large rire de satisfaction et proclamerait bien haut, n’en doutez pas, la faillite de l’influence du journalisme à faire rendre justice.
Et ça serait tout bonnement désastreux.
31 mars 1914 – p. 1
Billet du Soir
Coucou ! la revoilà ! C’est l’affaire Cadiou qui fait sa réapparition.
La pauvrette était bien négligée depuis quelques jours. En vain cherchait- on quelques détails inédits dans les journaux. Rien. L’affaire Cadiou était finie, enterrée. Et si, par malheur, vous risquiez la plus légère allusion à l’ingénieur Pierre, on vous regardait avec effarement. Vous aviez l’air d’arriver de Pontoise.
Pourtant on avait paru s’y intéresser. Des gens prenaient parti pour ou contre Pierre. On discutait les dépositions. On s’élevait contre les procédés du juge. Ça devenait passionnant… Puis, tout à coup, plus rien. Plus une ligne sur l’affaire. Plus un mot…
Il a fallu, pour cela, bien peu de chose. Simplement les coups de revolver tirés sur Calmette. A l’affaire Cadiou a succédé l’affaire Caillaux. Dès lors, les curiosités étaient sollicitées par les gestes de Mme Caillaux, les délibérations de la Commission d’enquête et la lettre de Rochette. Qu’importaient l’ingénieur Pierre, ses souffrances et son innocence On avait bien d’autres innocents à fouetter.
Ainsi le veulent les nécessités de l’actualité. Vous pouvez être le plus grand criminel du monde ou le plus grand martyr du siècle, si vous ne savez pas choisir votre heure ; si vous n’avez pas prévu la « première » sensationnelle ou l’attentat contre un chef d’État, vous êtes fichu. Nul ne s’occupera de vous. Écrasée par l’affaire Caillaux, l’affaire Cadiou reparait timidement. Pas pour longtemps, hélas ! Voici les élections générales qui approchent… Pauvre affaire Cadiou.
Actualité ! Actualité ! disait Mme Rolland, que de crimes on commet en ton nom !
Victor Mérie
1er avril 1914 – p. 2
EN ANGLETERRE
Mystérieuse affaire
Londres, 31 mars. – La Cour d’assises doit commencer aujourd’hui à examiner une affaire criminelle qui cause en Angleterre autant d’émotion que l’affaire Cadiou en a suscité en France. Il s’agit de l’assassinat d’un enfant de 5 ans, étranglé, dont le cadavre a été retrouvé dans un compartiment du Métropolitain. A la suite d’une enquête laborieuse, le père de la petite victime a été soupçonné et bientôt l’accusation portée contre lui a permis à la justice de le mettre en état d’arrestation ; il comparaît devant ses juges, en protestant de son innocence. Certains propos qu’il aurait tenus sont retournés en charge contre lui.
2 avril 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
Il se passe vraiment, dans cette affaire Cadiou, des choses extraordinaires. On la dirait conduite par un Robert Houdin malfaisant, qui s’amuserait à escamoter l’un après l’autre les documents pouvant innocenter l’ingénieur Pierre.
Le 15 septembre, le directeur de l’usine de la Grand’Palud adressa au ministère de la guerre une lettre et des documents qui devaient le réhabiliter. Mais ce dossier a disparu et le contrôleur général de l’armée, M. Claerbout, qui, le 15 février, enquêta à la Grand Palud, n’en trouva aucune trace.
Il est tout de même stupéfiant que, dans une affaire aussi grave, les dossiers puissent ainsi s’évaporer sans qu’il n’en reste la moindre trace.
Mme Cadiou, ainsi que les témoins qui, après avoir accusé Pierre, l’innocentent, vont être confrontés avec lui.
Un avocat de Brest est, paraît-il, en possession d’un dossier rédigé par M. Cadiou et comprenant une cinquantaine de pièces.
L’avocat connaît seul le contenu du dossier, mais il déclare être lié par le secret professionnel et refuse de parler avant d’y avoir été autorisé par Mme Cadiou.
L’avoué de celle-ci, Me Vichot, vient de lui écrire pour lui demander de délier l’avocat du secret professionnel.
6 avril 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
La comédie succède à la tragédie
Brest, 5 avril.
Le mystère continue. La reprise de l’instruction par M. Bidart [Bidard] de la Noë ne semble pas amener la moindre clarté.
Le juge d’instruction cherche maintenant à établir définitivement la date de la dernière entrevue de M. Cadiou et de l’ingénieur Pierre.
L’accusation prétend qu’elle eut lieu le 30 décembre, et la défense affirme que M. Pierre ne revit plus M. Cadiou depuis le 29 du même mois. Cette affirmation s’étaye sur le fait que M. Pierre, à qui M. Cadiou devait remettre un chèque de 2.000 francs pour effectuer la fin de mois, ne le reçut pas et dut adresser deux lettres à M. Cadiou pour le réclamer. Ces deux lettres furent ouvertes par Mme Cadiou. La défense y attache une très grosse importance. Les lettres ont été versées au dossier par la veuve de l’usinier.
L’ingénieur Pierre fait preuve, dans sa prison, du plus grand calme. Il attend avec confiance, dit-il, l’heure où son innocence sera reconnue.
Une mystification
Clermont de l’Oise, 5 avril. Le facteur Boulier, qui a déposé, il y a quelques semaines, au sujet de la présence de M. Cadiou, dans les premiers jours de janvier, à la gare Saint-Lazare, vient de recevoir une dépêche timbrée et datée de Calais et signée Édouard Roche par laquelle on affirme que le cadavre de la Grand’Palud n’est pas celui de M. Cadiou, mais celui de M. Yves Lamarech, mort à Landerneau fin décembre.
Calais, 5 avril.
M. Édouard Roche, organiste, habitant 16, rue de la Passerelle, déclare être tout à fait étranger à la rédaction de la dépêche reçue par le facteur Boulier.
8 avril 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
Mme CADIOU DÉPOSE
Avant de procéder à la confrontation sensationnelle de Mme Cadiou et de l’ingénieur Pierre, M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a recueilli, ce matin, la déposition de la veuve.
Cette déposition n’a pas duré moins d’une heure. Pressée de questions par le magistrat, Mme Cadiou n’a révélé aucun fait nouveau. Le seul point sur lequel elle ait insisté est le suivant : la vive surprise qu’elle éprouva, le 1er janvier dernier, en recevant, à l’adresse de ses enfants, un sac de bonbons que lui envoyait M. Pierre. Ce présent l’étonna d’autant plus que jamais, jusqu’alors, le collaborateur de son mari ne lui avait envoyé d’étrennes.
Des accusations aussi enfantines, lorsqu’il s’agit de la condamnation d’un homme sans doute innocent, sont pitoyables. Et voilà soixante et un jours que l’ingénieur Pierre est en prison !
15 avril 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
L’Ingénieur Pierre serait candidat
Landerneau, 14 avril.
Depuis quelques jours, certains milieux du Finistère qui commencent à s’impatienter du maintien de l’incarcération de l’ingénieur Louis Pierre, au fort Bouguen, alors qu’ils estiment que les présomptions contre lui sont sans fondement, agiteraient l’éventualité d’une candidature de l’ingénieur de la Grande-Palud, dans la deuxième circonscription de Brest.
16 avril 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
Nouvelles confrontations
Brest, 15 avril. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a confronté ce matin trois des témoins de Morlaix avec Mme Zaccone, tante de Mme Cadiou.
M. Breanton, antiquaire, affirme avoir rencontré Cadiou à 3 kilomètres de Morlaix, le 25 décembre, vers deux heures de l’après-midi. Mme Zaccone maintient que ce jour-là, à l’heure indiquée, M. Cadiou était chez elle.
MM. Caramour et Cabon continuent à certifier, en dépit des objections de Mme Zaccone, qu’ils ont croisé M. Cadiou à Morlaix, le matin du 1er janvier.
La peur des « ennuis »
En présence de M. Bodet, avocat, et de M. Delourmel, bibliothécaire-archiviste de la ville, M. Desrues, entrepreneur chargé des travaux de l’usine de blanchiment de coton de Daoulas, a déclaré avoir lu, au début de janvier, trois lettres venues de membres de la famille Cadiou, laissant entendre que M. Cadiou s’était suicidé.
M. Desrues s’est refusé à toute autre confidence « par crainte, dit-il, d’avoir des ennuis ».
Un bruit
Le journal l’Ouest-Eclair annonçait, ce matin que, suivant des rapports de police qui seraient parvenus au parquet de Brest, il y avait lieu de supposer que M. Cadiou avait trouvé asile chez le député Cloarec après son départ de la Grande-Palud.
M. Bidart [Bidard] de la Noë déclare qu’il n’a pas connaissance de ces rapports.
18 avril 1914 – p. 2
Le Mystère Cadiou
Encore un démenti à la décharge de l’ingénieur
Versailles, 17 avril.
On sait que des vêtements qui, croyait-on, avaient été portés par l’ingénieur Pierre, le jour de l’assassinat de M. Cadiou, furent soumis dernièrement à l’expertise du docteur Paul, médecin légiste.
Le docteur Paul – qui assistait ce matin à l’exécution de Brigent, à Versailles a déclaré au correspondant particulier de la Presse Nouvelle qu’il venait d’être avisé que les vêtements soumis à son examen ne sont pas ceux que l’ingénieur Pierre portait le jour présumé du crime.
TOUJOURS RIEN
Brest, 17 avril.
L’enquête de la brigade mobile relative aux lettres qui devaient dévoiler le mystère de la Grande-Palud, démontre que ces lettres ne contiennent aucun renseigne- ment susceptible d’éclairer la justice.
Ce sont simplement des lettres d’affaires adressées par Mme Cadiou à l’ancien directeur de l’usine.
22 avril 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
UNE DÉCLARATION DE M. CLOAREC
Brest, 21 avril
M. Cloarec, député de Morlaix, définit ainsi son rôle dans la constitution de l’usine de la Grand-Palud :
« Quand M. Legrand, de Landerneau voulut créer l’usine de la Grand Palud, il vint me demander de lui rédiger un acte de société, me déclarant qu’il avait comme commanditaire M. Temming, demeurant à Buhl (Alsace). L’acte rédigé, il me pria de le communiquer à M. Temming. Ce dernier répondit qu’il ne voyait aucune objection à faire à la rédaction de l’acte, mais qu’il désirait cependant le soumettre à son conseil, un avocat de Colmar. Au cours de l’entrevue que j’eus avec cet avocat, nous tombâmes d’accord sur les clauses du contrat. Là s’est borné mon rôle. Je n’ai été par la suite ni actionnaire de la Grand-Palud ni intéressé dans l’affaire.
« Lorsque M. Legrand voulut céder son usine, il vint encore me demander si je ne pourrais pas lui trouver un acquéreur. Je savais qu’à ce moment M. Cadiou cherchait un emploi pour ses capitaux. Désireux de lui rendre service, je le mis en rapport avec M. Legrand. L’entente se fit en dehors de moi. Là s’est encore bornée mon intervention.
« Plus tard, lorsque M. Cadiou fut devenu propriétaire de la Grand-Palud, et qu’il se trouva sous le coup d’une dénonciation aux termes de laquelle l’usine marchait avec des capitaux allemands, il me remit pour les transmettre à M. Sarraut, alors sous-secrétaire d’État à la guerre, toutes les pièces de l’acte constitutif de la Société, prouvant que les actionnaires étaient français. A ces pièces était joint un reçu de M. Temming, attestant qu’il avait été complètement désintéressé.
« M. Sarraut, interpellé à la Chambre, confirma l’exactitude de ces faits, en déclarant formellement à la tribune qu’il s’était assuré que l’usine de la Grand- Palud était entièrement française. (Voir Journal Officiel du 9 février 1910.)
« Le Gaulois, qui veut bien faire acte de loyauté en ne mettant en doute ni mon honorabilité, ni ma probité, ni mon désintéressement, qualifie mon intervention d’imprudence. Quelle imprudence y avait-il à conseiller un industriel français dans la rédaction d’un acte au point de vue purement juridique ? En quoi le patriotisme le plus formaliste peut-il s’effaroucher de mon intervention survenue dans les circonstances que je viens de relater ?
On me permettra d’arrêter là des explications qui, prolongées, ressembleraient à un plaidoyer dont je n’ai nul besoin fort de ma bonne foi en toute cette affaire. »
24 avril 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
ON ARRÊTE UN FOU
Brest, 23 avril. M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, a procédé, ce matin à 4 heures, à l’arrestation du veilleur de nuit Bossard, qui fit hier au juge d’instruction la déposition sensationnelle que l’on sait.
Jusqu’à présent, on n’avait guère prêté attention aux propos de Bossard, celui-ci ayant été interné, en Bretagne même, dans un asile d’aliénés, et n’ayant jamais, depuis, paru jouir de toute sa lucidité.
« ELLE EST BIEN BONNE »
Brest, 23 avril. Quand M. Menessier [Mennessier], porteur d’un mandat d’arrêt et d’un mandat de perquisition s’est présenté à Saint-Divy, au domicile de l’ancien veilleur de nuit Bossard, celui-ci, apprenant qu’on venait l’arrêter, se mit à rire. « Alors, dit-il, M. Bidard de la Noë croit que c’est moi le coupable ? Elle est bien bonne ! »
M. Menessier [Mennessier] procéda immédiatement à une perquisition. Il saisit un certain nombre de papiers sur lesquels Bossard avait noté au jour le jour ses impressions et ses remarques sur l’affaire Cadiou.
Nous avons demandé à M. Bidard de la Noë ce qui avait motivé l’arrestation de Bossard :
« Je reproche à Bossard, répond le juge, d’avoir gardé si longtemps pour lui un secret d’une telle gravité. Son attitude bizarre permet d’ailleurs de supposer qu’il en sait beaucoup plus long que ce qu’il a dit jusqu’ici. Voilà pourquoi j’ai tenu à m’assurer de sa personne. »
Bossard, qui a été conduit au parquet, subira cet après-midi un premier interrogatoire.
M. Jean-Marie Cadiou a déclaré que l’arrestation de Bossard ne l’avait pas surpris. Il pense qu’une autre arrestation ne saurait tarder, mais il refuse de s’expliquer davantage.
Bossard est considéré par tous ceux qui l’ont approché, comme presque complètement déséquilibré.
ON EXPERTISE TOUJOURS
Saint-Étienne, 23 avril. M. Grivolla [Grivolat], directeur du musée de Saint-Étienne, vient d’être chargé de diverses expertises relatives à l’affaire Cadiou. Il a mission d’examiner notamment la balle que le médecin-légiste découvrit dans le cou de M. Cadiou ; un revolver semblable à celui acheté par l’ingénieur Pierre ; une quantité de munitions diverses ; une balle trouvée le 18 février dans un tas de charbon à l’usine de la Grande Palud : le revolver saisi le 17 février sur la table du bureau de l’inculpé ; quatre cartouches chargées de plomb déposées dans une enveloppe jaune qui fut trouvée dans le garage de l’ingénieur Pierre.
25 avril 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
L’arrestation du veilleur de nuit Bossard n’apporte pas la lumière. Une lettre anonyme
Brest, 24 avril. L’opinion générale, ici, est que Bossard aurait, pour libérer sa conscience, écrit à Mme Cadiou une lettre anonyme relatant ses constatations personnelles du 31 décembre 1913 et des 17 et 18 janvier 1914, et que cette lettre anonyme aurait servi à Mme Hoffmann pour ses extraordinaires révélations.
Confrontation de Bossard et de l’inspecteur Lemaire
Brest, 24 avril. M. Bidard de la Noë a confronté ce matin le gardien de nuit Bossard avec l’inspecteur de la sûreté Lemaire.
Ce dernier a rappelé que le 17 janvier, alors qu’il procédait avec Bossard à une battue dans le bois de la Grande-Palud, l’ancien veilleur de nuit s’était sauvé au moment où Lemaire [Lemez] approchait du chemin où fut enterré M. Cadiou. Bossard, tapi dans un taillis, était resté sourd à tous les appels.
Bossard a reconnu aujourd’hui qu’il s’était enfui et n’avait pas répondu quand on l’avait appelé, mais il n’a pu fournir aucune explication plausible de son attitude bizarre.
L’inspecteur a alors raconté que le 12 mars, il était retourné avec Bossard à la Grande-Palud. Bossard avait prétendu qu’il pouvait retrouver le revolver de Pierre. Ses recherches ayant été infructueuses, l’inspecteur dit à Bossard : « Ou bien vous vous moquez de la justice, où vous avez quelque chose que vous ne voulez pas dire. » Bossard répondit : « Je connais la vérité. Je suis certain de la culpabilité de Pierre, mais je ne veux pas parler, de peur d’être traité comme complice. »
Bossard a d’abord nié ce propos, puis il a prétendu l’avoir tenu pour plaisanter. La confrontation a pris fin à midi et demi.
27 avril 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
UNE LETTRE DE L’INGENIEUR PIERRE
M. Vallet, commissaire de police, attaché à la direction de la police judiciaire à la préfecture de police, agissant à la requête de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest, a saisi hier, dans les bureaux du Matin, une lettre adressée à celui-ci, le 26 août 1913, par l’ingénieur Pierre.
En voici le texte :
« La Grand’Palud, le 26 août 1913. Monsieur le rédacteur en chef, j’ai conservé quelques numéros du Matin relatifs au scandale des poudres et à l’usine allemande de la Grand Palud. Depuis cette époque, j’ai percé le secret de cette usine, dont je suis devenu le directeur technique. Les Allemands fournissaient du coton de bonne qualité pour alors ; maintenant, la qualité est la même, mais par des truquages d’écritures le directeur de l’usine de la Grand-Palud, M. L. Cadiou, s’est fait payer deux fois quelques fournitures de coton, quitte à rémunérer les employés de la poudrerie d’Angoulême, ses complices. Les étrangers agissaient honnêtement, mais c’étaient des Allemands. Le Français qui leur a succédé vaut-il mieux ?
» J’ai prêté, sans le savoir, mon concours à ces agissements délictueux. Pour réparer ma faute, j’ai discrètement mis les autorités compétentes au courant des choses ; une enquête très sérieuse a été faite ; elle a établi des culpabilités, mais elle en a établi de trop. Comme diverses personnalités (dont M. Cloarec, député) sont atteintes indirectement par cette affaire de concussion, je crains qu’elle ne soit résolue par des pots-de-vin.
» J’estime qu’il est de mon devoir, en pareil cas, de vous demander de bien vouloir éclairer le peuple français pour que justice se fasse.
» Vous trouverez les meilleures informations auprès :
1° De M. A. Paurion, entrepreneur de déchargement à Angoulême-Sillac (poudrerie) ; comme il est presque illettré, c’est lui qu’on essaie de transformer bouc émissaire ;
2° De M. Goude, député de Brest, qui se tait pour ménager certains intérêts privés (!)
3° Je serais heureux de m’entretenir avec un de vos rédacteurs, sur rendez-vous discrètement pris au préalable.
« M. Paurion a divulgué cette affaire pour se disculper ; je m’étonne que la presse ne s’en soit emparée déjà. Tâchez cette fois de ne pas laisser le meilleur morceau à l’Action. Je vous prie… : L. PIERRE, ingénieur E. C. P. »
MM. Cloarec et Goude, députés, mis en cause par cette lettre, vont probablement répondre aux allégations qui les concernent.
29 avril 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
Témoignage important et mystérieux
Brest, 29 avril. M. Bidard de la Noë a entendu ce matin un nouveau témoin dont il a refusé de faire connaître le nom.
A la suite de cette audition, le juge d’instruction s’est immédiatement transporté à la Grand’Palud.
Sur l’ordre du procureur, toutes les portes du palais de justice ont été closes.
1er mai 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
NOUVELLES CONTRADICTIONS
Brest, 30 avril.
On annonce de Landerneau que le témoignage de Mme Emery [Hemery], recueilli hier par M. Bidart [Bidard] de la Noë, est contredit par deux personnes qui ont fait ce matin leur déclaration au commissaire de police de Landerneau.
2 mai 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
Une commission rogatoire chez Mme Cadiou
En vertu d’une commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction à Brest, M. Vanette [Valette], commissaire de police attaché à la direction de la police judiciaire, a présenté ce matin à Mme Cadiou, en son domicile à Paris, les objets trouvés chez Brossard [Bossard], le jour de son arrestation.
Mme Cadiou n’a pas reconnu ces objets, qu’on croyait lui avoir appartenu.
6 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Confrontation de M. Cloarec et de l’ingénieur Pierre
Brest, 5 mai.
M. Cloarec, député, a été entendu ce matin par M. Bidard de la Noë. Il s’est borné à répéter au juge d’instruction les déclarations qu’il a déjà faites concernant son rôle dans la constitution de l’usine de la Grand Palud et à expliquer de nouveau comment il fut amené à croire à l’assassinat de M. Cadiou.
Confronté avec l’ingénieur Pierre au sujet de la lettre adressée par ce dernier à un journal parisien, M. Cloarec lui a demandé si l’ingénieur avait entendu insinuer que lui, Cloarec, avait touché des pots-de-vin dans l’affaire d’Angoulême.
Pierre a répondu négativement.
9 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
UNE CONFRONTATION INTERESSANTE
Brest, 8 mai.
Le coureur cycliste Laurent, actuellement employé comme mécanicien à bord du Gorbea Mendi, où travaillait Bossard, déclare que le jour où il fut embauché, c’est-à-dire le 29 janvier, Bossart [Bossard] lui tint le propos suivant :
« Il y a quelque temps, je suis allé dans le bois de la Palud avec l’inspecteur Lemez à la recherche du cadavre de M. Cadiou. Je longeais le ruisseau, alors que M. Lemez longeait le haut du bois. Dans un chemin creux, nous nous sommes rejoints à l’endroit où je savais que M. Cadiou avait l’habitude d’aller voir le débit du ruisseau. J’ai senti une odeur de cadavre, mais la terre était couverte de neige et je n’ai rien dit. Si j’étais méchant pour Pierre comme il l’a été pour moi, je pourrais le faire pincer ».
L’intérêt de ce propos de Bossart [Bossard] est qu’il a été tenu le 29 janvier, c’est-à-dire six jours avant que M. Jean-Marie Cadiou ne retrouve son frère.
Laurent sera confronté demain matin avec Bossart [Bossard].
LA CONFRONTATION
M. Bidart [Bidard] de la Noë a confronté ce matin le contre-maitre Bignard, M. Jean-Marie Cadiou et Pierre.
M. Bignard maintient que c’est le 30 décembre vers onze heures un quart, que Pierre et M. Cadiou quittèrent ensemble l’usine.
Pierre déclare que Bignard se trompe.
M. Jean-Marie Cadiou prétend que Bignard lui dit, le jour de la découverte du corps de son frère : « Ne me laissez pas seul avec le cadavre : si Pierre revenait et me trouvait là, il me tuerait ».
Bignard affirme que ses paroles ont été mal interprétées. Il craignait de rester seul, pendant que l’assassin se trouvait peut-être caché dans les environs. Il n’a jamais eu peur de Pierre.
Le même jour, Mme Bignard rencontra M. Jean-Marie Cadiou à sa sortie du bois et lui demanda :
« Est-ce bien votre frère que l’on a retrouvé ? »
Sur une réponse affirmative, elle poussa un soupir de soulagement et dit : « Quand j’ai vu tout ce mouvement, j’ai cru que mon mari venait d’être assassiné ! »
Le juge demandera cet après-midi à Mme Bignard ce que signifiaient ces paroles.
10 mai 1914 – p. 1 et 2
L’AFFAIRE CADIOU
CONFRONTATION SANS RESULTAT
Brest, 9 mai.
Le gardien de nuit Bossard a été interrogé contradictoirement ce matin avec le coureur cycliste Laurent et les ouvriers Manach et Lavalette.
Cette confrontation n’a mené la révélation d’aucun fait nouveau.
L’Affaire Cadiou
Deux opérations judiciaires à Paris
Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire de police judiciaire, s’est rendu ce matin chez M. Eck, avocat consultant, 36, rue Vivienne, chez qui M. Cadiou s’était rendu en novembre 1913.
M. Cadiou était venu le consulter sur les moyens qu’il faudrait employer pour racheter des actions de la Société de la Grand-Palud afin d’être seul propriétaire de l’usine.
D’autre part, M. Vallet s’est rendu à la Banque Allard, place de la Bourse où, à la même époque, M. Cadiou était venu faire un dépôt de 100.000 francs en espèces au crédit de la « Dresdner Bank », filiale de Nuremberg.
Les témoignages contre Bossard
Brest, 9 mai. Les ouvriers employés à bord du navire en réparation Gorbea Mundi, qui ont dit que Bossard leur avait montré, le 1er janvier, plusieurs billets de banque de 100 francs, seront entendus aujourd’hui par le juge d’instruction.
Bossard est toujours accusé de complicité d’assassinat. Il s’est occupé aujourd’hui de rassembler des preuves pour établir qu’il est resté à Brest pendant toute la matinée du 30 décembre, qu’il en est parti par le train de deux heures et qu’il est descendu à la Forêt pour se rendre à son domicile de Saint-Divy en passant par la Grand’-Palud.
12 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Confrontation mouvementée
M. Bidard de la Noé a confronté de nouveau, ce matin, l’ingénieur Pierre et M. Jean-Marie Cadiou. Cette confrontation a été très animée.
Pierre a renouvelé ses accusations contre son ancien patron.
M. J.-M. Cadiou manifesta son indignation, mais Pierre lui conseilla de se taire : « Vous n’avez pas le droit de me démentir, dit-il, vous, le complice de toutes les irrégularités commises par votre frère. »
M. J.-M. Cadiou était président du conseil d’administration de l’usine, et, d’après des dires de Pierre, « il n’assistait jamais aux séances du conseil et n’était qu’une personne interposée destinée à masquer les réels propriétaires de l’usine, qui étaient allemands ».
Pierre reparla du wagon d’Angoulême, « que M. Cadiou se fit, dit-il, payer deux fois » et déclara avoir conservé, caché dans un endroit qu’il indiqua, un copie de lettres prouvant les fraudes et la complicité d’un employé de la poudrerie, nommé P…, qui aurait touché une commission, de 1.800 francs.
M. Jean-Marie Cadiou déclara que les paroles de Pierre, inspirées par la haine, ne reposaient sur aucun fondement.
La confrontation n’a, comme de juste, fait sur le crime aucune lumière.
M. Bidard de la Noé n’a pas encore reçu le rapport de M. Kohn-Abrest, du laboratoire de toxicologie ; il a été avisé par son collègue M. Roty, juge d’instruction à Paris, que le directeur du laboratoire de toxicologie n’avait pas terminé ses recherches ; jusqu’à présent, il n’a pas relevé de tâches de sang sur les vêtements de Pierre.
L’affaire Cadiou ne paraît pas près d’être éclaircie.
17 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Un non-lieu probable en faveur de Pierre
Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Boteraou, dessinateur, qui déclare avoir acheté la tonnelle derrière laquelle Pierre s’abrita pour essayer son revolver dans la seconde quinzaine de mai 1913. Ce témoignage concorde avec celui de l’armurier Maric, d’après lequel Pierre aurait acheté son revolver dans le courant du mois de mai.
M. Lecorre, retraité de la marine, vient ensuite certifier que les fioles de belladone reçues par Pierre en janvier dernier lui étaient bien destinées.
M. Bidard de la Noé entend cet après-midi M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest.
On se rappelle que M. Nicolas prétend avoir rencontré M. Cadiou à la gare de Morlaix le soir du 31 décembre. S’il est confirmé que la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou n’a pas été tirée par le revolver de Pierre, c’est sur la piste de Morlaix que les investigations vont de nouveau se porter.
En tout cas, il est probable qu’un non- lieu en l’état interviendra en faveur de Pierre ; mais on ne se montre pas disposé, au parquet, à lui accorder un non-lieu définitif.
19 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
UN INCIDENT
Brest, 18 mai.
Me Feillard, avocat de Pierre, ayant demandé communication du dossier, a été avisé ce matin que toutes les pièces avaient été remises hier à Mes Fleys et Vichot, avocat et avoué de Mme Cadiou, partie civile, qui en prennent copie.
En signe de protestation, Me Feillard n’assistera pas au prochain interrogatoire de Pierre.
24 mai 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre en liberté provisoire
Brest, 23 mai.
Mme Pierre a été avisée ce matin par Me Feillard, avocat de son fils, que M. Guilmard, procureur de la République, venait de notifier à la partie civile son intention de mettre Pierre en liberté provisoire après plus de quatre mois de détention préventive.
On peut estimer, sans exagération, que la mesure fut plutôt tardive !
26 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
L’INGENIEUR PIERRE EST MIS EN LIBERTE
Brest, 25 mai. Pierre a été interrogé ce matin sur ses dénonciations au ministère de la guerre. Il a maintenu ses déclarations relatives aux fraudes qui auraient été commises par M. Cadiou et déclaré avoir voulu dégager sa responsabilité.
L’interrogatoire reprendra cet après-midi, à trois heures.
Pierre sera libéré à six heures.
27 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Pierre est sorti de prison. La partie civile et la liberté provisoire
L’ingénieur Pierre est sorti de prison hier soir, ayant subi quatre mois de geôle préventive.
Plus de cinquante personnes l’attendaient devant la maison d’arrêt qui, lorsque la voiture cellulaire l’amena, acclamèrent l’ingénieur.
On peut s’imaginer avec quelle joie Mme Pierre revit son fils.
Me Feillard, l’avocat de Pierre a reçu de lui une lettre émue, dont voici le principal passage :
Je remercie la presse, qui, par ses investigations minutieuses concernant mon affaire, a empêché plusieurs erreurs de témoignages et m’a enfin fait rendre à la liberté après quatre mois de détention. Je suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père malade, pour tous mes amis, qui n’ont pu croire un seul l’instant à ma culpabilité. Il paraît que mon affaire a fait couler beaucoup d’encre.
Je n’ai pas encore lu un seul journal. J’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour le gardien, qui m’a toujours traité avec beaucoup de ménagements.
J’ai rencontré parmi mes coprévenus t beaucoup de malheureux, de nombreux déshérités de la vie ; leur infortune m’a aidé à supporter la mienne. J’ai beaucoup réfléchi et aussi un peu travaillé ; ce fut pour moi un réconfort.
Et maintenant, je vais attendre près de ma mère, à Landerneau, la fin de mon cauchemar.
Je vais, avec le concours de mon dévoué défenseur qui est devenu pour moi un grand ami, rechercher par tous les moyens en mon pouvoir la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour.
Mme Cadiou et la mise en liberté de Pierre
Il avait été dit un peu avant la sortie de Pierre, que Mme Cadiou, partie civile, pouvait empêcher la libération, même conditionnelle de l’ingénieur. Nous avons été trouver un avocat pour lui demander si cela était vrai :
Est-il possible, avons-nous interrogé, que la femme d’un homme assassiné puisse s’opposer à la liberté provisoire d’un accusé dont la culpabilité n’est nullement prouvée ?
La partie civile, nous répondit l’avocat, a toujours le droit de s’opposer à la liberté provisoire d’un accusé arrêté préventivement, mais elle n’a que trois jours pour faire appel de la décision de libération conditionnelle. C’est la Chambre des mises en accusation qui est saisie de la chose et qui juge en dernier ressort. Mme Cadiou aurait donc pu, si elle l’avait voulu, faire appel de la demande en liberté provisoire faite en faveur de M. l’ingénieur Pierre. »
Ne trouvez-vous pas, ajoutons-nous, que ce pouvoir accordé à la partie civile soit excessif ?
– C’est la loi, réplique vivement le maître en levant les bras. Que voulez-vous y faire ? Retenez bien que cette opposition n’a lieu que si la chambre des mises en accusation la prend en considération.
– Mais enfin, insistons-nous, la loi peut se tromper. La douleur détermine parfois des haines implacables qui peuvent s’a- charmer contre des malheureux et influencer la justice.
N’attendez pas de moi, nous répond notre interlocuteur, que je m’insurge contre la loi. Cependant, je vous accorde que beaucoup de réformes sont à faire dans le code d’instruction criminelle. En effet, il est excessif que la partie civile, voulant à toute force trouver un coupable, puisse s’opposer à la liberté provisoire et retarder ainsi, si non empêcher, la libération d’un innocent. »
Une confrontation générale Brest, 26 mai.
Une confrontation générale de tous les ouvriers avec l’ingénieur Pierre aura lieu vendredi matin, à l’usine de la Grande-Palud.
30 mai 1914 – p. 2
Billet du Soir
Un lecteur qu’indigne mon article d’hier sur la « Sainte de la Patrie », m’adresse un poulet qui a dû voyager beaucoup plus vite que celui de Saint-Germain.
Pas très aimable, ce poulet. Mon correspondant m’avise que je suis un « triple idiot », un « crétin incurable » et un « vilain mufle ». Il n’ajoute pas, heureusement, que je suis mûr pour pénétrer dans les rangs des enfants de chœur de Saint-Philippe. Mais s’il ne prononce point ce dignus est intrare, il n’en affirme pas moins que j’aurais beau me démancher (sic), je n’arriverai jamais à détruire la légende de la Pucelle.
Je soumets, humblement, à mon aimable correspondant quelques reflétions chant deux faits historiques.
1° Un nommé Cadiou a été assassiné. Nul n’a su encore retrouver son meurtrier. Cependant, une somnambule a désigné très exactement le lieu où se trouvait le cadavre qu’on n’avait pu encore découvrir. Un juge, nommé Bidart [Bidard], a cru devoir, là-dessus, arrêter l’ingénieur Pierre qu’il a gardé quatre mois en prison, pour le relâcher ensuite.
2° Une certaine Mme Jouffroy d’Abbans vient de mourir dans la ville d’Hyères, patrie électorale du citoyen Renaudel. Cette dame a longtemps été considérée comme la fameuse « dame voilée » qui refilait, pendant la sombre Affaire, des documents falsifiés à Estherazy. Or, on a prétendu que la Dame voilée n’était autre que du Paty de Clam ou l’archiviste Gribelin, ou encore qu’elle n’avait jamais existé.
Je demande à mon délicieux correspondant de méditer sur ces deux faits d’histoire contemporaine. A notre époque de lumière, de contrôle, de scepticisme, de curiosité, il se trouve un juge pour admettre les racontars d’une somnambule, et il ne se trouve personne pour identifier la Dame voilée. Troublants mystères ! Ne serait-ce pas la Dame voilée qui a tué Cadiou et la somnambule qui a confectionné le fameux document : « Cette canaille de D:.. » ?
Quand nous serons fixés sur les légendes qui naissent sous nos yeux et que nous serons capables de démontrer que tel fait s’est bien produit de telle façon, alors, seulement, nous aurons le droit d’affirmer l’authenticité de faits datant du quinzième siècle, et sur lesquels nous ne savons guère que ce qu’on a bien voulu nous en dire.
Victor Méric.
5 juin 1914 – p. 2
Toujours l’affaire Cadiou
Brest, 4 juin. M. Guilmard, procureur de la République, a déclaré que l’expert armurier Grivolat a remarqué sur la balle qui tua M. Cadiou, une rayure spéciale correspondant à un défaut constaté dans la matrice de la fabrique fournissant l’armurier Marie, de Landerneau.
10 juin 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Brest, 9 juin. M. Bidard de la Noë se rendra, cet après-midi, à la Grande-Palud, où il sera procédé, en présence de M. Feillard, avocat de Pierre, et de Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, à l’inventaire des papiers de l’usine.
13 juin 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Le mystère s’éclaircirait-il ?
Brest, 12 juin. Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, a reçu de Rouen une lettre signée Le Goff, se disant ancien ouvrier de l’usine de la Grande-Palud.
Le Goff affirme que M. Cadiou s’est suicidé le soir du 2 janvier avec un revolver acheté chez un armurier de Morlaix. Il désigne une personne qui, avec le concours de deux ouvriers ennemis de Pierre, organisa la mise en scène et enterra le corps de M. Cadiou dans la nuit du 4 au 5 janvier.
La lettre donne des précisions sur le voyage à Saint-Pol-de-Léon. M. Cadiou aurait passé par Henvic et Carantec, où Le Goff l’aurait rencontré le 1er janvier, à 3 h. 40.
17 juin 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Encore des recherches négatives
Landerneau, 16 juin. Les recherches entreprises par M. Rouquier, commissaire divisionnaire de la brigade mobile de Rennes, pour retrouver les balles de 6 m/m tirées par Pierre, ont eu lieu ce matin, en présence de l’ingénieur et de son avocat, et ont donné un résultat négatif.
M. Rouquier a procédé chez l’hôtelier Leroch à la saisie de trois copies de lettres de l’usine de la Grande-Palud, dont l’une contenait la preuve de fraudes commises au préjudice de la poudrerie d’Angoulême.
Le commissaire divisionnaire entendra aujourd’hui le courrier de Plougastel, qui possède un revolver acheté chez l’armurier Marie.
On dit, mais cette nouvelle doit être accueillie sous réserves, que le procureur général près la Cour d’appel de Rennes, viendrait assister demain à la confrontation générale de l’ingénieur Pierre et des ouvriers de l’usine.
18 juin 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Une sorte de confrontation générale
Landerneau, 17 juin.
MM. Guilmard, procureur de la République ; Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction ; Rouquier, chef de la brigade mobile de Rennes ; Haverna, chef du service photographique de la Sûreté générale, et de Goulhezro, ingénieur des ponts et chaussées, se sont transportés ce matin à la Grande-Palud en vue de dresser un plan destiné éventuellement au jury.
Les ouvriers ont été placés aux endroits d’où ils prétendent avoir vu M. Cadiou, le matin du 30 décembre.
Le fermier Bonnefoy représentait M. Cadiou. Tous ont été photographiés à plusieurs reprises.
M. Pledy, procureur général près la Cour d’appel de Rennes, est arrivé cet après-midi à trois heures pour assister à la suite des opérations, qui seront probablement reprises demain.
L’ingénieur Pierre et son avocat étaient présents.
20 juin 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Toulouse, 19 juin.
M. Vincent, commissaire aux délégations judiciaires, a interrogé M. Bonnefous, ancien directeur de la poudrerie d’Angoulême, actuellement directeur de la poudrerie de Toulouse.
M. Bonnefous, qui connut M. Cadiou et le considérait comme un excellent homme, reconnaît cependant que le directeur de l’usine de la Grande Palud lui fit payer deux fois quatre mille francs le montant d’un wagon de coton ; mais qu’il le remboursa aussitôt.
M. Bonnefous dit ne pas connaître l’ingénieur Pierre et ignorer la nature de ses relations avec M. Cadiou.
24 juin 1914 – p. 2
Le mystère Cadiou
Brest, 23 juin. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu M. Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, qui a confirmé avoir rencontré M. Cadiou à Landerneau le 30 décembre, à dix heures et demie du matin.
1er juillet 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Brest, 30 juin. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a remis ce matin au procureur de la République le dossier de l’affaire Cadiou, dont l’instruction est close.
14 juillet 1914 – p. 1
Mort de M. Cloarec
M. Deschanel a fait part à ses collègues de la mort de M. Cloarec, député de Morlaix. La surprise a été vive à la Chambre où l’on connaissait la vigueur et l’excellente santé du défunt.
M. Cloarec était député depuis 1901. On se souvient que, ces temps derniers, son nom fut souvent prononcé à propos de l’affaire Cadiou.
