Le Matin
Le Matin est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1884 à 1944. Il est interdit à la Libération en raison de son engagement collaborationniste et antisémite pendant l’Occupation, son dernier numéro paraît le 17 août 1944.
Le journal a une ligne politique républicaine modérée.
Il est l’un des quatre plus grands quotidiens français à la veille de la Première Guerre mondiale, avec Le Petit Journal, Le Petit Parisien, et Le Journal.
Tirage 1914 : 1 000 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 114 articles dont 53 en première page
1919 : 11 articles dont 7 en première page
Le journal a un envoyé spécial qui va décrire presque chaque jour minutieusement l’avancement de l’affaire.
Source : BnF Gallica
Table des matières
Toggle11 janvier 1914 – p. 3
LA DISPARITION d’un industriel fait grand bruit à landerneau
BREST, 10 janvier. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
II n’est bruit actuellement à Landerneau que de la disparition de M. Louis Cadiou, âgé de quarante-huit ans, directeur de la Grand-Palud, fabrique de cellulose pour coton-poudre.
M. Cadiou, ancien avoué à Morlaix, habitait à Paris avec sa femme et son fils, 91 bis, rue du Cherche-Midi mais il faisait de longs séjours à Landerneau, où il a été vu pour la dernière fois le 1er janvier. Il se trouvait alors dans un wagon de première classe d’un train se dirigeant sur Brignogan, où il possède une propriété.
M. Cadiou avait introduit une demande en divorce contre sa femme. Celle-ci l’attendait néanmoins à Paris. Inquiète de ne pas le voir arriver, elle avisa immédiatement M. Cloarec, député de Morlaix, qui se rendit aussitôt à la Sûreté générale, où l’on mit deux inspecteurs à sa disposition.
Des recherches ont été effectuées par des inspecteurs de la Sûreté, à Morlaix, où M. Cadiou à un pied-à-terre, 8, place Thiers ; à Ploujean, où il possède une propriété ; à Landerneau et à la Forêt. Toutes ces investigations sont restées sans résultat.
L’hypothèse d’une fugue paraît devoir être écartée. Tous ceux qui connaissent l’administrateur de la Grand-Palud s’accordent pour reconnaître qu’il menait une, vie régulière. Les affaires de l’usine sont prospères. L’examen de la comptabilité a établi que toutes les écritures, sont en règle.
M. Cadiou, qui venait de traiter une affaire à Morlaix, pouvait avoir sur lui, au moment de sa disparition, une somme de 7.000 à 8.000 francs, ce qui est insuffisant pour aller vivre de ses rentes à l’étranger.
L’hypothèse du suicide a quelques partisans. M. Cadiou, dit-on, était neurasthénique. Il était sujet à des crises de dysenterie qui l’affectaient beaucoup. Néanmoins l’opinion générale est que M. Cadiou n’avait aucune raison sérieuse d’attenter à ses jours.
Reste le crime ou l’accident.
M. Cadiou est de petite taille. Il a les cheveux gris et le teint brun.
Le jour où il fut aperçu pour la dernière fois à Landerneau, il portait un costume de cycliste et des guêtres de cuir fauve.
12 janvier 1914 – p. 2 et 3
LA DISPARITION DE M. CADIOU
Le frère du disparu craint que le directeur de l’usine de la Grand-Palud n’ait été assassiné
BREST, 11 janvier. Du correspondant particulier du Matin » (par téléphone).
Poursuivant notre enquête au sujet de la disparition mystérieuse de M. Louis Cadiou, directeur de l’usine de la Grand-Palud, fabrique de cellulose pour coton-poudre, nous avons pu voir aujourd’hui à Kérinou M. Jules [Jean-Marie] Cadiou, le frère du disparu.
– C’est, nous a-t-il dit, par une lettre de Mme Louis Cadiou que j’ai appris la disparition de mon pauvre frère. Je me suis aussitôt rendu à Landerneau où j’ai acquis la quasi-certitude qu’il n’avait pas quitté le pays. Il a en effet passé la nuit du 29 au 30 décembre dans le pied-à-terre qu’il possède à Landerneau. Il est sorti le matin en tenue de cycliste, laissant sur un meuble sa valise et sa couverture de voyage. Il n’a donc pas dû prendre le train comme certains le disent.
« Je regrette que les inspecteurs de la Sûreté générale ne soient pas venus me voir j’aurais en effet pu, mieux que personne, leur donner d’utiles indications. Je sais que les racontars vont leur train. On est allé jusqu’à dire à la police parisienne que mon frère avait introduit une instance en divorce contre sa femme. C’est faux. En voici la preuve. »
Et M. J. Cadiou nous met sous les yeux les trois lettres que sa belle-sœur lui a fait parvenir depuis le 31 décembre. La teneur de ces lettres semblerait en effet indiquer que l’entente la plus complète existait entre les époux.
– J’éprouve les mêmes craintes que ma belle-sœur, reprend M. Cadiou. Il ne peut y avoir eu que crime ou accident. J’ai donné des ordres et des bateliers ont dû commencer hier à faire des dragages dans la rivière l’Elorn.
Vous avez également envisagé l’hypothèse d’un suicide ?
– Certainement. Mais pourquoi voulez-vous que mon frère se soit suicidé ? Il était heureux en ménage. Ses deux enfants, âgés de douze et quatorze ans, sont au collègue Stanislas à Paris et travaillent bien. Il était enfin à la tête d’un établissement en pleine prospérité, dont il venait de se rendre acquéreur.
« Quand mon frère reprit la direction de l’usine, poursuit M. Jules [Jean-Marie] Cadiou, les capitaux allemands furent entièrement remboursés. La société devint française mon frère venait de se rendre acquéreur de toutes les actions. L’usine lui appartenait donc entièrement. L’acte de rachat a été signé le 27 décembre dernier à Landerneau, devant Me Robert, notaire. Vous voyez donc qu’il n’avait aucune raison d’attenter à ses jours.
La disparition de M. Cadiou
NOTRE ENQUÊTE A PARIS
Nous avons pu joindre hier, à Paris, un ami de M. Louis Cadiou. L’opinion de cet ami, au sujet de la mystérieuse disparition de l’ancien avoué, se rapproche beaucoup de celle de Mme Cadiou même et de celle d’un cousin, avocat en Bretagne, venu à Paris pour suivre les recherches entreprises par la justice. Par contre, cet ami ne pense pas que M. Cadiou ait été victime d’un crime, comme le dit M. Jules [Jean-Marie] Cadiou, son frère.
– Nous avons d’excellentes raisons, nous a notamment dit notre interlocuteur, pour croire que M. Cadiou ne s’est pas suicidé, qu’il n’a pas été assassiné qu’il n’a pas été victime d’un accident. Sa disparition ne doit pas être attribuée à une fugue volontaire, mais simplement à un cas d’amnésie. Malade, notre ami erre dans une région déserte ou est parti à l’aventure.
« Notre conviction s’appuie sur des faits précis.
« C’est la veille du 1er janvier que l’ancien avoué a disparu. Ce jour-là, il quitta son domicile à Morlaix dans des circonstances bizarres et contraires à ses habitudes. Il partit en tenue de cycliste. C’est en ce costume qu’on le vit pour la dernière fois dans un train se dirigeant sur Brignogan.
« L’enquête faite à Morlaix, à Landerneau et dans la région a établi que, le 1er janvier, M. Cadiou était attablé dans un café de Morlaix et que deux jours après, le 3 janvier, il est descendu dans un hôtel, près de Roscoff.
« Il est certain que la santé de notre ami était très ébranlée. Il suivait un régime fort sévère. C’était un homme sobre. Certains détails nous permettent de dire que M. Cadiou est parti en proie à une crise d’amnésie.
« Toute idée de fugue doit être écartée.
« Notre ami possède 160.000 francs d’argent liquide déposé en banque. Sa situation commerciale est des plus prospères. Il venait même de se rendre acquéreur de la plupart des actions de l’usine de cellulose qu’il dirigeait.
13 janvier 1914 – p. 2
La disparition de M. Cadiou
Brest, 12 janvier. – De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone). La disparition de M. Louis Cadiou, directeur de l’usine de la Grand-Palud, continue à s’entourer d’un étrange mystère et les inspecteurs de la Sûreté générale, chargés de procéder à l’enquête ouverte pour retrouver l’ancien officier ministériel, avouent l’insuccès de leurs recherches. Toutes les pistes suivies jusqu’à présent ont dû être abandonnées l’une après l’autre et il ne reste pas actuellement le moindre indice permettant de découvrir le disparu.
M. Cadiou a-t-il été victime d’un accident ou d’un crime ? S’est-il suicidé ? S’est-il enfui ? Tour à tour, ces différentes hypothèses peuvent être envisagées, et cependant aucune ne parait vraisemblable quand on examine les circonstances qui accompagnèrent la mystérieuse disparition de l’industriel.
Il semble que ce soit le lundi 29 décembre que M. Cadiou fut vu pour la dernière fois. Ce jour-là, dans la matinée, M. Cadiou s’était rendu à l’usine de la Grand-Palud. Il arriva vers huit heures et demie du matin dans le bureau de son ingénieur, M. Pierre, un jeune homme d’une trentaine d’années, ancien élève de l’École centrale. M. Cadiou travailla jusqu’à onze heures avec M. Pierre. Il s’entretint d’un projet qu’il avait formé depuis longtemps déjà. Il s’agissait de l’achat d’un moulin distant d’une centaine de mètres de l’usine, afin d’en capter les eaux et d’améliorer ainsi le nettoyage des cotons.
Au moment de quitter l’usine, M. Cadiou décida d’aller jusqu’au moulin pressentir le propriétaire. Il fut accompagné par M. Pierre. L’usinier et le propriétaire du moulin discutèrent pendant une demi-heure les conditions d’une vente, mais sans conclure. Quand M. Cadiou se retira un peu, avant midi, l’ingénieur accompagna son patron jusqu’à l’entrée de la fabrique, sur la route de Brest à Landerneau, que M. Cadiou devait suivre pour retourner dans cette localité.
Avant de quitter l’industriel, M. Pierre lui rappela qu’il avait besoin de certains registres que M. Cadiou détenait dans son pied-à-terre, 19, rue de Brest, à Landerneau, et qu’il lui fallait aussi, pour la paye des ouvriers, une somme de 2.000 francs.
– Envoyez le commis chez moi, vers une heure après-midi, dit M. Cadiou. Il rapportera l’argent et les livres.
M. Cadiou partit. On ne le vit pas à sa pension habituelle. A une heure, le commis de la Grand-Palud se présentait chez lui. Il frappa. Personne ne lui répondit. Après une heure d’attente, le commis rentra à l’usine. On ne s’étonna pas autrement. Fréquemment, M. Cadiou avait agi de semblable façon.
Le lendemain, M. Cadiou ne vint pas à la Grand-Palud. Dans l’après-midi du 31, M. Pierre reçut deux télégrammes. Ils émanaient de Mme Cadiou.
Ils signalaient à M. Pierre que Mme Cadiou était sans nouvelles de son mari et que celui-ci n’était pas rentré à Paris, ainsi qu’il l’avait promis.
Telle est la version que j’ai recueillie à la Grand-Palud, de la disparition de M. Cadiou.
Cependant, alors que l’ingénieur et le jeune commis de l’usine déclarent que leur patron a disparu le 29 décembre, après sa visite au moulin, plusieurs ouvriers et une débitante voisine, tout en confirmant les circonstances mêmes de la disparition, affirment, au contraire, que celle-ci s’est produite un jour plus tard, c’est-à-dire le 30. Ce point a d’autant plus d’importance que Mme Léost, femme, de ménage de M. Cadiou à Landerneau affirme que son maître était présent chez lui le 30 décembre. Ce jour-là, quand elle vint à 9 heures du matin faire le ménage, M. Cadiou était levé.
– Je retournerai à Paris ce soir ou demain matin, dit-il à sa bonne.
Et, lui remettant une pièce de cinq francs, il lui dit :
– Voilà pour vos étrennes ! Ayez l’obligeance, pour le cas où je ne partirais que demain, de préparer le feu ce soir et de dire au laitier de m’apporter du lait pour mon petit déjeuner.
Mme Léost présenta à ce moment à M. Cadiou sa note de blanchissage.
– Je n’ai plus de monnaie sur moi, répondit l’industriel, je vous réglerai, cela lors de mon prochain voyage.
La femme de ménage se retira. Le lendemain, en passant devant la maison, elle aperçut les volets ouverts. Croyant M. Cadiou présent, elle monta à l’appartement. La boite au lait était encore au bouton de la porte. A l’intérieur de l’appartement, régnait le plus grand ordre. Le feu n’avait pas été allumé. Les vêtements de M. Cadiou, sa valise, ses pardessus, sa peau de bique, ses chapeaux, l’unique parapluie étaient méticuleusement rangés. Pourtant M. Cadiou était absent depuis la veillé. Le lait du déjeuner et le feu intact l’attestaient. Il était donc parti, laissant sa bicyclette dans l’appartement et cependant vêtu d’un vêtement cycliste, guêtré de cuir fauve et coiffé d’une casquette.
De tout ceci, Mme Léost ne sait encore que penser. Tout Landerneau partage son indécision. Depuis, les uns ont vu M. Cadiou s’embarquer à la gare de Landerneau pour Morlaix le 29 décembre d’autres l’ont vu partir de même pour Brignogan, et aussi pour d’autres destinations. Personne n’est d’accord. A Morlaix, un habitant est persuadé que, le 1er janvier, il a serra la main à M. Cadiou et lui a souhaité la bonne année. Mais, invité à préciser les circonstances de la rencontre, il déclare ne plus se souvenir. C’est certainement dans un café, assure-t-il finalement, mais cela remonte peut-être au 24 décembre.
Tous ceux qui connaissent M. Cadiou en sont donc réduits aux conjectures. Il s’est suicidé ? On l’a tué ? Il s’est enfui ? Chacun, de ses déductions, tire une conclusion. Toutes peuvent être vraies, mais aucune ne paraît être étayée sur un mobile vraisemblable, celle du crime moins que toute autre.
14 janvier 1914 – p. 3
LA DISPARITION DE M. CADIOU
La famille croit à un attentat
Mais certains bruits mystérieux circulent…
BREST, 13 janvier. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone). Il n’apparaît pas nettement que la brusque disparition de M. Cadiou soit le résultat d’un attentat criminel, et cependant sa famille et ses amis ne veulent pas attribuer son absence à d’autres causes, mais cette manière de voir n’est pas partagée par le parquet de Brest ni par la police.
Il faut l’avouer, on ne croit pas à l’assassinat. On y croit d’autant moins que, depuis deux jours, dans Landerneau, des bruits mystérieux circulaient qui viennent de prendre corps. On accuse M. Cadiou d’être en France l’agent de l’industrie allemande. Sous le couvert de M. Cadiou, la Grand-Palud serait, dit-on, en réalité exploitée par une société étrangère qui trouverait ainsi le moyen d’écouler ses produits dans notre armée et notre marine. On ajoute que M. Cadiou, à la suite d’actes commerciaux un peu osés, se serait vu exclu à jamais de la liste des fournisseurs de la guerre, et on laisse entendre que sous peu, à l’occasion de la disparition de l’ancien avoué, un scandale important éclatera.
Certains même n’hésitent pas à affirmer que le départ de M. Cadiou n’a pas d’autres raisons, d’après ceux-ci, M. Cadiou est parti volontairement, à la demande de plusieurs personnes qui ne furent pas étrangères aux modifications apportées dans la société de la Grand-Palud. Ces personnes, sachant que les agissements de M. Cadiou allaient être dévoilés, et craignant de voir leurs intérêts compromis par révélations, invitèrent M. Cadiou à s’éloigner pendant un certain temps, espérant que son départ éditerait le scandale. Si cette hypothèse se vérifie, c’était, on en conviendra, fort mal raisonner.
J’ai fait part des bruits dont il s’agit à M. Jean-Marie Cadiou, frère de l’ancien avoué. Il m’a déclaré qu’il ne voulait engager aucune polémique à l’occasion de l’affaire de la Grand-Palud ou des affaires personnelles de son frère. Il affirme que ce dernier s’est rendu acquéreur de la société et qu’il a bel et bien payé la totalité des actions. Il reste persuadé que son frère est mort et qu’il ne s’est pas suicidé. Il repousse l’idée d’une fugue ou d’une fuite, parce que l’examen des livres a démontré qu’au moment de son départ, M. Cadiou n avait sur lui que 400 ou 500 francs.
– Or. dit M. Jean-Marie Cadiou, ce n’est pas avec une somme aussi minime qu’on entreprend un voyage.
J’ai rapporté les mêmes bruits à M. Cloarec, député de Morlaix, ami personnel de M. Cadiou, et à M. Pierre, l’ingénieur de la Grand-Palud.
M. Cloarec est formel : son ami a été victime d’une vengeance.
Quant à M. Pierre, il se montre fort circonspect. Néanmoins, il reconnaît que M. Cadiou est exclu depuis juin dernier de la liste des fournisseurs de la guerre, et que son exclusion entraînera pour un temps plus ou moins long la fermeture des usines.
M. Pierre me confia qu’au lendemain de la disparition de son patron, on présenta à l’usine une traite de 55.000 francs qu’il ne put payer, M. Cadiou n’ayant pas versé l’argent nécessaire aux échéances et à la paye des ouvriers. Cependant le propriétaire de la Grande-Palud avait en banque des sommes importantes.
M. Pierre s’est souvenu aujourd’hui d’un incident, dont il a tenu à me parler, qui se déroula dans la matinée du 29 décembre à la Grand-Palud, peu avant le départ de M. Cadiou. Comme M. Pierre dépouillait le courrier, au moment où il s’apprêtait à ouvrir une lettre, M. Cadiou, reconnaissant probablement l’écriture de la missive, arracha celle-ci des mains de l’ingénieur et la mit dans sa poche en disant :
– Je sais ce que c’est. Je verrai moi-même cette lettre.
Ce fait, peu important en apparence, n’est pas aujourd’hui sans étonner M. Pierre. Il se demande quel pouvait être le contenu du pli en question et s’il n’y a pas lieu d’établir une corrélation entre l’arrivée de cette lettre et la disparition de l’industriel.
La brigade mobile poursuit son enquête à Morlaix. Elle a établi que M, Cadiou n’avait pas reparu dans cette ville depuis le 25 décembre. Plusieurs personnes qui virent alors M. Cadiou constatèrent son air préoccupé et ennuyé. Une de ses sœurs en fut elle-même frappée. Actuellement, elle se demande avec angoisse si son frère ne s’est pas donne la mort sous l’empire de troubles cérébraux.
15 janvier 1914 – p. 1
LA DISPARITION DE M. CADIOU
BREST, 14 janvier. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone). Le parquet de Brest n’a pas cru devoir ouvrir une information au sujet de la disparition de M. Cadiou. Les magistrats sont persuadés que le propriétaire de l’usine de la Grand-Palud n’a pas été victime d’un attentat.
Il ne reste donc qu’une seule conjecture celle d’un accident. Comment la vérifier ? C’est la question que se posent les policiers chargés de l’enquête.
Ce que dit Mme Cadiou
Nous avons vu hier, en son domicile de la rue du Cherche-Midi, Mme Cadiou, qui nous a déclaré
– Ma conviction absolue est que la disparition de mon malheureux mari ne peut être attribuée qu’à un accident ou à un crime.
« L’usine dirigée par mon mari est une entreprise française et non allemande. D’ailleurs, par acte notarié du 22 décembre dernier, mon mari devenait seul et unique propriétaire de son usine. »
19 janvier 1914 – p. 3
LA DISPARITION DE M. CADIOU
BREST, 18 janvier. Du correspondant particulier du « Matin (par téléphone).
L’enquête se poursuit activement dans la région de Landerneau au sujet de la mystérieuse disparition de M. Louis Cadiou, directeur de l’usine de la Grand-Palud. Mais rien jusqu’ici n’a permis, de découvrir la trace du disparu.
Une lettre, datée de Boulogne-sur-Mer et signée Louis Cadiou, est parvenue ce matin à l’adresse d’un des adjoints au maire de la ville de Brest.
Cette lettre dit que M. Louis Cadiou, qui habiterait, 16, rue des Pipots, s’est rendu à Boulogne-sur-Mer pour se reposer de ses fatigues. Il s’étonne du bruit fait sur son nom par la presse et prie l’adjoint de faire connaître aux journaux qu’il est vivant et n’a nullement l’intention d’attenter à ses jours.
Cette lettre a été communiquée au procureur de la République qui a fait appeler M. Jean-Marie Cadiou, frère du disparu. Ce dernier a déclaré :
– C’est bien là l’écriture de mon frère. Elle est, en tout cas, fort bien imitée. Quant à la signature, je ne la reconnais pas ; elle ne ressemble en rien à celle de Louis.
Ordre a été donné télégraphiquement à la police de Boulogne-sur-Mer de s’assurer de la présence de M. Louis Cadiou dans cette ville.
A Boulogne-sur-Mer
Boulogne-sur-Mer, 18 janvier. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone). Nous nous sommes rendus à la maison portant le numéro 16 de la rue des Pipots. Un courtier maintenant habite cet immeuble. Il nous a déclaré qu’il ne connaissait pas M. Cadiou. Dans les autres immeubles de cette rue, M. Cadiou est également inconnu.
D’autre part, nous avons rendu visite aux propriétaires des deux hôtels situés rue des Pipots. Aucun des voyageurs qui y sont descendus ces jours derniers ne s’y sont fait inscrire sous ce nom et le signalement d’aucun d’eux ne correspond à celui de M. Cadiou
5 février 1914 – p. 1 et 2
M. Cadiou a été assassiné
On découvre, enfoui sous la terre le cadavre du disparu
Un de ses ingénieurs est arrêté
BREST, 4 février. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Louis Cadiou, ancien avoué, administrateur de l’usine de cellulose de la Grand’Palud, près de Landerneau, était disparu, on se le rappelle, depuis la fin de décembre dernier. Son cadavre vient d’être retrouvé près de l’usine, enfoui dans la terre. Le malheureux a été assassiné.
On connaît les circonstances qui entourèrent la disparition de l’administrateur de la Grand’Palud. M. Cadiou, qui habitait Paris, se rendait très fréquemment à Landerneau. Il se trouvait dans cette localité les derniers jours de décembre. Sa femme de ménage, Mme Léost, le vit pour la dernière fois dans la matinée du 30. Il avait revêtu un élégant costume de sport et s’apprêtait à sortir.
– Je partirai peut-être ce soir, dit-il à sa domestique, mais rien n’est moins certain. Achetez donc du lait comme d’habitude. S’il ne me sert pas demain pour mon petit déjeuner, je le boirai ce soir avant de prendra le train.
Le lendemain, Mme Léost trouva la chambre déserte. Le lit n’avait pas été défait. Son maître ayant l’habitude de faire de courtes absences, elle ne s’inquiéta pas davantage. Le 31 décembre, date à laquelle le directeur, de la Grand-Palud devait rentrer à Paris, Mme Cadiou attendait son mari à la gare Montparnasse. Ne le voyant pas arriver et sachant qu’il avait de nombreux ennemis, elle avisa M. Le Cloarec, député de Morlaix, qui pria la Sûreté générale d’opérer des recherches.
Deux inspecteurs arrivèrent peu après à Landerneau. Ils se livrèrent pendant plusieurs jours à de vaines investigations, à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon.
M. Pierre, directeur technique de la Grand’Palud, déclara qu’il avait vu M. Cadiou pour la dernière fois à l’usine le 29 décembre, alors qu’une dame Guememeur [Quéméneur] affirmait que c’était le 30 que M. Cadiou s’était rendu à l’usine.
Un fait était cependant certain, c’est que personne n’avait vu M. Cadiou regagner Landerneau. Les commissaires spéciaux de Brest et la gendarmerie enquêtèrent à leur tour. Des battues furent organisées, des sondages furent faits dans l’Elorn mais toutes les recherches demeurèrent vaines.
Au parquet, on ne semblait pas croire à un crime mais Mme Cadiou était très affirmative. Avant-hier encore, elle annonçait qu’elle ferait don d’une somme de deux mille francs à la personne qui découvrirait le cadavre de son mari.
Les révélations de la cartomancienne
Une amie de Mme Cadiou, habitant Nancy, qui s’intéressait beaucoup à l’affaire, alla consulter à ce sujet une cartomancienne, et la réponse que lui fit cette dernière fut catégorique :
– M. Cadiou a été tué près de son usine. Il y a deux assassins, l’un grand, barbu et châtain, l’autre plus petit. Ce dernier faisait le guet tandis que son compagnon, après avoir fait tomber M. Cadiou à l’aide d’une corde, l’assommait. Le premier coup a été porte sur la tête, à gauche. Cherchez aux environs, à droite du moulin, pas dans l’eau, mais dans les bois. Le corps est enterré sous très peu de terre.
Le cadavre était enfoui au pied d’un orme
Cette réponse, fut adressée en toute hâte à Mme Cadiou, qui pria son beau-frère, M. Jean-Marie Cadiou, tanneur Brest, de faire procéder immédiatement à de nouvelles recherches. Le frère du disparu se mit en campagne. Ce matin, un bâton à la main, il fouilla tous les buissons voisins du moulin et notamment les bois de M. Vacheront, maire de la Forêt. Vers dix heures, il arrivait dans un étroit sentier encaissé entre deux talus et aboutissant à un ruisseau. Écartant avec son bâton les branches de houx et de genêt, il arriva au pied d’un orme où la terre lui parut avoir été remuée depuis peu. Le cœur battant, il gratta avec l’extrémité de son, bâton, découvrit un morceau d’étoffe et, pour aller plus vite, employa cette fois les ongles. Le malheureux reconnut bientôt le veston que portait son frère. Affolé, il courut au moulin, ramena le contremaître de l’usine, et c’est ce dernier qui, avec les mains, mit à jour le corps de son patron.
Le cadavre de M. Cadiou, recouvert de cinq à six centimètres de terre à peine, était couché, sur le ventre. Le sang avait coulé d’une blessure qu’il portait à la gorge.
Une heure plus tard, lorsqu’on glissa sous le corps une toile, on s’aperçut que le directeur de la Grand’Palud avait le cou presque tranché.
La nouvelle de la découverte du cadavre s’est répandue dans Landerneau avec une très grande rapidité.
MM. Guillemard [Guilmard], procureur de la République, Bidard de la Noë, juge d’instruction, le docteur, Rousseau, médecin légiste, et les commissaires spéciaux de Brest se sont rendus immédiatement sur les lieux.
Après les premières constatations, le corps fut transporté sur une civière improvisée faite de branches d’arbre.
A l’usine de la Grand’Palud, où l’autopsie a été pratiquée par le médecin légiste, on remarqua que M. Louis Cadiou avait encore les mains gantées. La victime a eu les carotides sectionnées.
L’ingénieur, M. Pierre, qui s’est employé de son mieux, depuis la découverte du corps, aidant lui-même à l’envelopper et à le porter, assiste à l’autopsie.
– Je n’aurais jamais cru, dit-il, qu’il était si près. Cela aurait pu m’arriver à moi-même !
Mais un gendarme lui dit :
– M. le procureur désira vous interroger.
Et M. Pierre s’éloigna.
Les premières investigations laissent supposer que M. Cadiou a été tué à un carrefour du bois et traîné jusqu’à l’endroit où il a été enterré.
Mais relever des marques utiles à l’enquête est actuellement impossible. On a d’ailleurs chassé le sanglier avant-hier dans ce bois et les chasseurs et la meute y ont laissé de nombreuses traces de leur passage.
Arrestation de M. Pierre
A l’heure où nous quittons Landerneau, le procureur et le juge d’instruction interrogent M. Pierre, directeur technique de la Grand’Palud, que le frère de la victime accuse formellement.
Après avoir longuement interrogé M. Louis Pierre, le procureur de la République lui a déclaré qu’il le mettait en état d’arrestation.
M. Pierre, sans s’émouvoir, a protesté avec énergie de son innocence, déclarant cependant que son arrestation ne l’étonnait point.
Les commissaires spéciaux ont découvert, dans la remise de l’ingénieur Pierre, une pioche à laquelle adhèrent encore quelques cheveux.
M. Pierre, interrogé à ce sujet, a déclaré que cet outil lui avait servi pour tuer un lapin.
Ce soir, à huit heures, la gendarmerie a conduit l’ingénieur à la prison de Landerneau, où il a été écroué, en attendant son transfert à la prison de Brest qui aura lieu demain.
L’ingénieur Louis Pierre est âgé de trente et un ans. Ancien élève de l’École centrale, il est originaire de Conches (Eure).
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
De Brest au Petit Parisien :
L’opinion des magistrats dans l’affaire Cadiou est que l’histoire de la somnambule est un stratagème employé par la famille, afin de soustraire à des représailles possibles le dénonciateur de l’ingénieur Pierre.
La personne qui aurait droit aux 2.000 francs promis par Mme Cadiou désirerait garder l’anonymat.
Personne, bien entendu, ne peut croire à la double vue d’une somnambule en pareille occurrence.
6 février 1914 – p. 1 et 3
L’assassinat Cadiou
L’INGÉNIEUR PIERRE PROTESTE DE SON INNOCENCE
Brest, 5 février. De l’envoyé spécial, du « Matin » (par téléphone). Placé hier sous mandat de dépôt par le procureur de la République de Brest, Louis Pierre, ingénieur directeur technique de l’usine de la Grand’Palud, a été mis ce soir sous les verrous.
Définitivement inculpé d’avoir assassiné son patron, M. Louis Cadiou, il a été écroué à la maison d’arrêt de Brest.
Cette arrestation a provoqué, à Landerneau une si vive émotion que toute la petite ville s’est transportée aujourd’hui, à travers champs, et taillis, jusqu’au chemins creux où le frère du mort, M. Jean-Marie
Cadiou, déterra hier matin le cadavre du disparu.
Originaire de Couches (Eure), Louis Pierre appartient à une excellente famille qui réside actuellement à Gauville (Eure). Il est âgé de trente et un ans. Sorti de l’École centrale avec le titre d’ingénieur, il était, depuis quatre ans, le second de M. Cadiou et habitait au moulin de la Palud, située à deux cents mètres environ de l’usine de blanchiment. Bien découplé, puissamment fort, le visage intelligent barré d’une épaisse moustache châtaine, un binocle atténuant sa myopie, il passait dans le pays pour un garçon travailleur à qui sa bonne tenue avait su concilier toutes les sympathies.
Studieux, il consacrait ses veillées à l’examen des dernières découvertes scientifiques calme et réservé, on le considérait volontiers comme un doux et un timide sportif, il aimait à conduire lui-même l’automobile qu’il avait achetée récemment.
Pourtant, les ouvriers de l’usine le représentent comme un chef dur, difficile, cruel même, tandis qu’en ville les méchantes langues lui reprochaient sourdement d’entretenir une liaison non dissimulée avec sa jeune bonne, Julia Juzeau.
« Bonjour, monsieur l’assassin ! »
C’est sur ce jeune homme que pèse depuis hier une terrible accusation. Louis Pierre n’ignorait pas que depuis la disparition de M. Cadiou, il était l’objet de la suspicion générale. Certains rapprochements avaient frappé l’esprit de tous.
Mais le jeune ingénieur négligeait avec une superbe indifférence les mille rumeurs désobligeantes qui couraient. Il n’avait apporté aucune modification à sa façon de vivre et il circulait an milieu de ses accusateurs sans se départir jamais de son sourire. On en était arrivé à ne plus se cacher de lui pour émettre son opinion, et il advint même à plusieurs de ses compagnons de le saluer de ces mots :
– Bonjour, monsieur l’assassin !
Ce « monsieur l’assassin » déchaînait chez lui de si grands accès d’hilarité que finalement plus d’un fut pris de doute.
Un homme si paisible qui gardait ses habitudes et son sang-froid, sans paraître faire effort sur lui-même, ne pouvait qu’avoir la conscience bien tranquille.
Louis Pierre, dès qu’il sut que le corps était enfoui à quelques centaines de mètres de son habitation, se borna à dire :
Qui donc aurait pu supposer pareille chose ?
Puis il retira son veston et il participa au travail de dégagement. Il demeura impavide devant le corps qu’il aida lui-même à porter et à laver, et quand il fut, après un interrogatoire serré, placé sous mandat de dépôt par le juge d’instruction, il n’éprouva pas la moindre surprise de cette mesure.
– Certes, proféra-t-il d’une voix cassée, je suis innocent, mais je comprends parfaitement que la justice passe au crible la vie de tous, la mienne comme celle des autres, c’est logique c’est normal.
Au poste de sûreté de la gendarmerie, Louis Pierre a dormi du sommeil du juste.
« Je suis innocent… »
Ce matin il a fait grand honneur à sa soupe et mille civilités aux gendarmes. A 2 heures, comme on l’avait fait monter en voiture pour le conduire à son domicile, un de ses gardiens voulut rabattre la capote pour le mettre à l’abri de la curiosité. Il prévint son geste et déclara simplement :
– A quoi bon ? Je n’ai pas à me cacher. Je suis innocent.
Le parquet de Brest, accompagné des agents de la brigade mobile, est retourné dans l’après-midi à Landerneau. Le premier soin des magistrats fut de perquisitionner au domicile de M. Louis Cadiou, rue de Brest, où ils ne découvrirent rien d’intéressant.
Ils se rendirent ensuite à usine de coton-poudre et à l’appartement de l’ingénieur, où, en sa présence, ils saisirent diverses lettres dont l’instruction attend beaucoup.
Louis Pierre fut ensuite prévenu des charges qui pèsent sur lui.
Les charges
C’est lui qui, le 29 décembre, fut aperçu le dernier avec M. Cadiou, On le vit à onze heures du matin, heure qui, d’après l’autopsie, serait celle du crime, prendre avec son patron la direction du moulin que M. Cadiou voulait acheter. On a beaucoup épilogué sur cette date. Est-ce le 30 ou le 29 que les deux hommes vinrent ensemble au moulin ? Le 29, disent, le comptables Alain Guilloux et la soubrette Julia ; le 30, affirment neuf témoins, parmi lesquels Mme Quéméneur, le vacher Boulbin [Boulben], M. Yvonnet et M. Autret. Ils s’éloignèrent ensemble dans les bois, mais Pierre redescendit seul.
Pourquoi s’obstine-t-il à discuter sur cette date ? Pierre aurait eu intérêt à supprimer M. Cadiou pour essayer de s’emparer de l’usine. Il avait avec son patron, de fréquentes discussions. Il prétendait en effet que M. Cadiou altérait les comptes pour réduire son pourcentage. Bref, M. Cadiou avait dû le congédier, et la date de son départ était fixée au 1er mars prochain. Louis Pierre avait trouvé depuis une autre situation dans une usine similaire en construction près de Daoulas mais comme son contrat prévoyait une résiliation possible contre le versement d’un dédit, Pierre, quelques jours après la disparition de M. Cadiou, s’empressa de faire jouer cette clause.
L’ingénieur nourrissait une haine violente pour son patron. Le contremaître Bignard assure qu’il y a deux ans déjà, il affirma qu’en cas de renvoi il n’hésiterait pas à jeter M. Cadiou à l’eau.
L’assassinat de Cadiou,
Le mystère subsiste entier et on s’attend à d’autres arrestations
[Suite de notre dépêche de première page]
Enfin, parmi les papiers découverts aujourd’hui par le parquet au domicile de l’ingénieur figure un brouillon de lettre écrite par Pierre à une personnalité qu’on se refuse à désigner. Dans cette lettre, qui respire la colère, Pierre dénonce certains agissements dont se serait rendu coupable son directeur. On lui répondit, et il conserva cette réponse qui correspond parfaitement au brouillon saisi par le juge d’instruction.
On observe encore que, quelques jours après la disparition de M. Cadiou, le dimanche 4 janvier, l’ingénieur se rendit au domicile personnel de son patron, rue de Brest et fit ouvrir les portes sous le prétexte d’effectuer une réparation au téléphone. On croit que cette visite domiciliaire avait pour but de rafler des documents compromettants, car rien, absolument rien, n’a été retrouvé dans l’appartement du mort. M. Cadiou avait pourtant des dossiers. Où sont-ils ?
L’accusation tire de tout ceci un ensemble de présomptions dont on ne saurait méconnaître la gravité. Louis Pierre ne nie d’ailleurs pas qu’il se trouve dans un mauvais cas, et il avoue que toutes les apparences sont contre lui, mais il ne s’en émeut aucunement.
La pioche accusatrice
Le crime aurait donc été commis le lundi, 29 décembre. Attiré au moulin et conduit dans les bois pour y traiter une affaire d’adduction d’eau, M. Cadiou aurait été assassiné soit à sa sortie du moulin, soit à proximité du lieu où il fut enfoui entièrement vêtu et encore ganté. L’arme ne serait autre qu’un couteau de vigneron, à lame courbée, semblable à celui que Louis Pierre sortit de sa poche hier pendant l’autopsie et qu’il tendit au juge d’instruction pour lui permettre de tailler un crayon. Le juge confisqua aussitôt le couteau.
Si M. Cadiou a été tué aux abords du moulin, son cadavre dut être transporté sous-bois, soit dans la nuit du lundi au mardi, soit le mardi. La solitude du lieu rendait facile l’opération. Le sol argileux de la combe ne fut d’ailleurs creusé que peu profondément, puis la fosse recouverte d’un lit de feuilles mortes.
Le Matin a dit que la police mobile a saisi dans le hangar de l’ingénieur une pioche paraissant souillée de sang et à laquelle adhérait une touffe de cheveux gris.
Avec cette pioche, l’inculpé prétend avoir tué un lapin.
– Quant aux taches rouges que vous prenez pour du sang, c’est tout bonnement de la rouille, a-t-il dit.
Mlle Julia Juzeau ne se souvient pas de l’ « assommade » du lapin, mais elle se rappelle fort bien que Pierre, avec cet outil, enfouit dans le jardin, pendant la semaine de la Noël, un chat noir et blanc qui était mort dans la maison. La jeune fille nous a dit d’autre part :
– Mon maître est incapable d’avoir tué. Il est bon, doux, et a l’horreur du sang. J’étais au moulin le 29 décembre, jour où M. Cadiou est venu. J’en suis certaine. M. Pierre m’a dit qu’il avait accompagné son patron jusqu’à la route en causant. Le soir après le diner, il a lu, puis il s’est couché.
Mlle Julia Juzeau a été longuement interrogée par le juge d’instruction. Elle sera de nouveau questionnée sur certains points que sa déposition n’a pas éclaircis.
L’histoire de la voyant
D’ailleurs, dans cette affaire, le mystère subsiste encore à tel point que le procureur de la République m’a déclaré ce soir, à son retour de la Grand’Palud, que jusqu’ici l’enquête judiciaire tâtonne et cherche sa voie au milieu des contradictions et des complications.
Mais le fait le plus original et aussi le plus déconcertant réside dans l’avis que Mme Cadiou fit donner à son beau-frère Jean-Marie.
Mme Cadiou a une cousine qui habite Paris. Cette cousine a une amie qui connaît une somnambule de Nancy. Cette amie mystérieuse, agissant de sa propre initiative, a consulté la voyante qui lui a révélé l’emplacement exact du cadavre. L’amie alors prévint la cousine, laquelle avisa Mme Cadiou et celle-ci, à son tour, transmit à son beau-frère les précieuses indications venues de Nancy. Ainsi du moins a été présentée au procureur de la République l’histoire compliquée de la somnambule.
– Oui, oui, m’a-t-il dit, je suis allé où on me disait d’aller. Je m’y suis rendu, guidé en somme par la voyante. J’ai cherché et j’ai finalement trouvé, au pied de l’arbre. Je ne croyais pas à l’hypnotisme jusqu’ici mais m’y voici converti bien sincèrement.
Cette histoire un peu simpliste est accueillie avec moins de facilité par la justice, qui exigera demain le mot de cette énigme. Elle croit, en effet, que cette histoire aurait servi à masquer les révélations d’un chasseur qui tient à garder l’anonymat, et qui aurait découvert par hasard l’emplacement où était enfoui le corps de M. Cadiou.
Demain on enterrera M. Cadiou, et malgré sa douleur ainsi que la maladie qui l’a retenue à Paris jusqu’à maintenant, sa femme sera là.
On croit généralement à de nouvelles et prochaines arrestations.
Chez les parents de l’ingénieur Pierre
Evreux, 5 février. Du correspondant particulier du « Matin (par téléphone).
La famille de l’ingénieur Louis Pierre, arrêté à la suite de la découverte du cadavre de M. Cadiou, le directeur de l’usine de la Grand-Palud, à Landerneau, habite la commune de Gauville [Branville], située à quelques kilomètres d’Evreux. Nous nous y sommes rendu ce soir. M. Pierre père, ancien adjoint au maire de cette commune, est encore conseiller municipal.
Comme nous demandons à Mme Pierre si son fils ne l’a pas tenue au courant des événements qui s’étaient déroulés, à l’usine de la Grand’Palud, elle nous répond :
– Oui, mon fils nous a écrit le 2 ou le 3 janvier dernier – je ne me souviens plus exactement de la date. Dans cette lettre, il faisait savoir que la police le suspectait et le regardait d’un mauvais œil » ; il ajoutait qu’un journal de Brest insinuait même que c’était lui l’auteur de l’assassinat.
« Mais cela ne me tracasse nullement, ajoutait-il, car je sais que M. Cadiou est parti de son propre chef, et n’a pas été assassiné. »
M. Pierre intervint alors, et nous fit l’éloge de son fils Louis, disant tout le bien qu’il fallait en penser.
Au mois d’octobre dernier, M. et Mme Pierre se rendirent auprès de leur fils, à Landerneau, où ils passèrent près d’un mois et demi. Ils constatèrent en quelle estime était tenu ce garçon, travailleur et dévoué.
Nous avons quitté M. et Mme Pierre comme nous les avions trouvés, très rassurés, ne laissant pas percer la moindre émotion et ne semblant nullement inquiets sur le sort de cet enfant, dont ils se montrent encore fiers aujourd’hui.
7 février 1914 – p. 1, 2 et 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’ingénieur Louis Pierre conserve son calme et l’opinion publique croit à son innocence
BREST, 6 février. De l’envoyé spécial du « Matin (par téléphone). M. Louis Cadiou a été inhumé aujourd’hui. Derrière son cercueil se pressait, malgré une pluie fine et pénétrante d’une méchante matinée bretonne, une foule nombreuse et bavarde. Le deuil était conduit par le frère du mort,
M. Jean-Marie Cadiou, et par ses deux garçonnets, très tristes. Auprès d’eux, tout enveloppée dans l’ampleur de son crêpe, Mme veuve Cadiou marchait d’un pas vif et relevé. Mme Cadiou avait tenu à rendre les derniers devoirs à celui qui fut son mari. Aussi, hier au soir, contremandant ses premiers ordres, décida-t-elle d’affronter les fatigues d’un très long voyage, malgré son état de santé fort précaire.
Après le service religieux, le corps a été transporté à Morlaix où une seconde cérémonie se déroula en présence d’une affluence considérable de personnalités locales. Au cimetière, une courte allocution fut prononcée par M. Tilly-Kerveno, avocat.
Au palais de justice de Brest, l’instruction a chômé. Ce répit a été commandé par témoins retenus par les obsèques et l’échange des visites officielles provoquées par la réception du nouveau préfet maritime.
La Sûreté a, par contre, repris ses recherches avec une nouvelle activité. Sous la direction de MM. Menessier [Mennessier] et Paulin commissaires spéciaux, les limiers de Brest ont résolument attaqué le mystère.
Car l’arrestation de l’ingénieur Louis Pierre n’a fait qu’ajouter un élément de complication à une affaire hérissée de nombreuses difficultés. Il faut maintenant démontrer la culpabilité de l’inculpé.
Des témoins, il n’en manque pas, et pourtant il n’y en a pas. Tout est incertitude et contradiction dans leurs récits.
Aucune précision ne surgit qui fixerait une date, établirait un point. On affirme, puis on se rétracte, et quand le soir vient, reste fort peu de chose des misérables potins glanés de droite et de gauche. D’ailleurs les charges actuellement relevées contre Louis Pierre apparaissent comme si fragiles que les magistrats du parquet eux-mêmes se demandent si la calme assurance du prisonnier n’est pas le fait d’une conscience en repos, car depuis hier l’ingénieur de la Grand’Palud n’a pas cessé de conserver son calme le plus entier et d’affirmer en souriant que tout s’éclaircirait bientôt à son avantage. L’opinion publique, dans sa majorité, partage volontiers ce sentiment On pressent une grosse surprise.
Les divinations de la somnambule
Un épisode qui soulève toujours les plus nombreux commentaires est celui de la somnambule découvrant à distance le cadavre de M. Cadiou permettant ainsi à son frère, Jean-Marie, de repérer en peu de temps l’emplacement où, depuis un mois, gisait le corps.
M. Paulin, à ce propos, a entendu les explications de Mme Cadiou.
– J’ai un frère, a-t-elle dit, dont la belle-mère, Mme Sainby [Sainpy], habite Pont-à-Mousson. Mme Sainby [Sainpy] s’est tout récemment rendue à Nancy et elle a profité de son déplacement pour consulter une voyante qui, déjà, dans des circonstances presque analogues, donna à une famille dans le deuil la clé d’une tragique énigme.
« Cette somnambule extra-lucide fournit à Mme Sainby [Sainpy] les indications qui nous mirent sur la bonne voie. Pour ne pas me causer une trop vive émotion ; Mme Sainby [Sainpy] transmit ces renseignements à ma tante Mme Guillemin, qui me les communiqua. Je prévins alors mon beau-frère Jean-Marie. Vous savez le reste. »
Telle est, narrée par Mme Cadiou elle-même, l’histoire fantastique de la somnambule, de la somnambule que, tout Landerneau attend avec une énorme curiosité, car le bruit court, à tort ou à raison, que la voyante est en route pour la Bretagne.
La visite au moulin
Ce détail important provisoirement fixé, les policiers ont essayé d’établir que Louis Pierre et son patron quittèrent ensemble l’usine le 30 décembre pour se rendre au moulin, et de leur enquête, il parait ressortir que les deux hommes se virent bien le 30, et non le 29, comme l’assurent Alain Guillon [Guillou] et Julia Juzeau. Cette dernière maintient catégoriquement son affirmation.
– C’est bien le 29, nous a-t-elle répété, que M. Cadiou vint au moulin avec mon maitre. D’ailleurs, ni le 29 ni le 30, M. Louis Pierre ne parut troublé ou gêné. Ces deux jours-là, il fut parfaitement normal et exact dans toutes ses habitudes. Cette affaire, vous le verrez, prendra bientôt une tournure inattendue… »
Le contremaître de l’usine, M. Bignard, croit être sûr de la date du 30, qu’il repère par un accident survenu aux machines ce jour-là mais bien que vivant en fort mauvais termes avec son ingénieur, il repousse l’idée de sa culpabilité.
– On prétend aussi dans le pays, nous confie-t-il en riant, que je suis, moi, la somnambule, donc l’auteur de la dénonciation. C’est absurde. Si j’avais vu quelque chose, vous pouvez être certain que je n’aurais pas eu peur de parler.
M. Legrand, ancien maire de Landerneau et ancien directeur de la Grand’Palud, très connu dans la région, tient le même langage.
On sait enfin que, dans la journée du 29, M. Alain de Keramur reçut la visite du défunt ; M. Cadiou lui annonça son prochain départ pour Paris et se mit à sa disposition pour effectuer pour lui quelques achats. M. de Keramur le pria d’acheter des bonbons et de les expédier à différents amis, avec des cartes de visite qu’il lui remit. Que sont devenues ces cartes que M. Cadiou avait certainement dans l’une de ses poches ?
Je vous ai dit hier qu’au cours de leur perquisition au domicile de l’ingénieur, les magistrats avaient découvert le brouillon d’une lettre envoyée par Louis Pierre et la réponse officielle qui fut faite à cette communication qu’on représente comme compromettante.
On concluait, en effet, de ce document que l’ingénieur avait voué une haine terrible à son patron, puisqu’il n’avait pas hésité à l’atteindre dans ses intérêts et dans sa réputation d’industriel. La lettre et le brouillon furent trouvés dans la corbeille à papiers de l’ingénieur.
Que dit le brouillon ? Il dénonce au ministre de la guerre un acte blâmable commis par M. Cadiou. L’usine de la Grand’Palud devait livrer, en 1910, cinq wagons de coton à la poudrerie d’Angoulême. Elle n’en livra que quatre au lieu de cinq, d’où pour M. Cadiou un appréciable bénéfice. Le fait est, du reste, exact. Le ministère de la guerre, qui, le connaissait, enquêtait depuis longtemps, mais ne pouvait obtenir la preuve de la fraude.
En 1913, Louis Pierre écrivit de nouveau, des sanctions furent prises, un employé d’Angoulême fut révoqué et M. Cadiou exclu pour l’avenir de toutes les adjudications. L’ingénieur révélait d’autres agissements coupables. C’est ainsi qu’il assurait que M. Cadiou ne livrait que d’abjects déchets de coton nitré à l’administration des poudres, tandis qu’il réservait pour d’autres clients la marchandise exempte de tares. Le ministère accusa réception à Louis Pierre de son intéressante révélation.
On tire argument de cette dénonciation contre le jeune ingénieur. On s’étonne en effet d’avoir retrouvé froissée dans la corbeille à papier, la lettre datée de novembre 1913, et l’on se demande si Louis Pierre ne fut pas surpris par la perquisition avant d’avoir pu détruire ce document.
L’ASSASSINAT DE L’USINIER DE LA GRAND’PALUD
La justice recherche la somnambule
Quel serait le mobile du crime ? L’ingénieur, dit-on, voulait supplanter son patron, prendre sa place, gouverner l’usine, et l’on ajoute que depuis la disparition de M. Cadiou, se considérant un peu comme le maitre, il s’installait définitivement, faisait rempierrer l’allée conduisant à sa demeure, jouait enfin au directeur. On semble oublier un peu trop qu’après la mort de son mari, Mme Cadiou, en vertu d’arrangements récents, devenait seule propriétaire de la Grand’Palud.
Quoi qu’il en soit, que Louis Pierre ait tué ou non, que le crime ait été commis au moulin ou, comme il est plus vraisemblable, dans la forêt même, la question de la complicité se pose. La police l’envisage si sérieusement que trois hypothèses sont actuellement examinées et qu’il n’est bruit, tant à Brest qu’à Landerneau, que d’arrestations prochaines. Peut-être se hâte-t-on un peu trop, car l’écheveau pourrait être long à débrouiller.
L’instruction reprendra demain. Le juge, M. Bidault de La Noë, entendra Louis Pierre et fort probablement, en contre-témoin, Mme Cadiou, à qui il a fait exprimer son vif désir de recourir à ses lumières dès qu’il serait possible à la veuve de se rendre à sa convocation.
Ce que voyait la voyante
NANCY, 6 février. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone). Mme Sainby [Sainpy], l’amie de la famille Cadiou qui habite Pont-à-Mousson et dont l’initiative aida à tirer au clair cette mystérieuse affaire, a bien voulu me confirmer cet après-midi la façon dont, grâce à une somnambule, elle apprit l’endroit où était le cadavre du malheureux industriel.
– Oui, m’a-t-elle déclaré, c’est bien moi qui ai eu l’idée d’aller consulter une somnambule à Pont-à-Mousson. Celle-ci, dont je regrette de ne pouvoir vous donner le nom, car c’est pour moi un cas de conscience de ne point vous dire qui elle est, avait déjà été consultée par moi il y a quelques années. A cette époque, il était question du mariage de ma fille avec un jeune homme au sujet duquel je me rendis auprès de la voyante. Celle-ci me dit que la santé du fiancé était mauvaise le mariage n’eut donc pas lieu. Quelques mois plus tard, ce jeune homme mourut en effet. De là ma grande confiance dans cette somnambule.
« Aussi, ayant appris que la famille Cadiou était persuadée que son parent avait été assassiné, j’écrivis à une tante de la veuve pour lui demander quelques objets personnels du défunt. On m’adressa une cravate et une paire de gants. En possession de ces objets, que je reçus samedi matin, j’allai à onze heures chez la somnambule et je les lui confiai, en lui posant quelques questions sur leur propriétaire.
Ces gants, me répondit-elle, appartiennent à quelqu’un qui est mort. Je vois… il a été assassiné.
« – Il s’agit, dis-je, de quelqu’un qui a disparu et que l’on suppose être noyé.
« – Non, non ! riposta vivement la voyante. Le cadavre, je le vois… il n’est pas dans l’eau, mais dans un endroit noir.
« – Alors c’est sans doute au moulin ?
« – Non plus riposta la somnambule.
Au moulin, l’homme y est allé, à deux reprises même mais maintenant, il est couché, mort, dans un endroit noir, dans un bois.
« – Mais le bois, objectai-je, a été fouillé.
« – Oh ce n’est pas à proprement parler dans un bois c’est dans un buisson, en travers d’un talus, au bord de la route. Le corps n’est pas enterré on l’a seulement recouvert d’un peu de terre pour le cacher.
« – Mais, demandai-je encore, comment cet homme a-t-il été assassiné ?
« – On l’attira dans un guet-apens, dans un piège. Peut-être est-ce une ficelle tendue en travers du chemin qui le fit tomber. Quand il fut à terre, on le frappa, par derrière, d’un coup à la tête et d’un coup dans le dos. Il y avait deux hommes l’un âgé de trente à trente-cinq ans et l’autre qui n’a fait que le geste.
« – Est-ce avec un couteau qu’on l’a tué ?
« – Non. On l’a assommé. Le premier coup aurait suffi à donner la mort. D’ailleurs je vois que le disparu a dû être tué net son cadavre a ensuite été traîné et le second individu a aidé le premier dans cette opération.
« En possession de ces renseignements, ajoute Mme Sainby [Sainpy], j’écrivis à la tante de Mme Cadiou tout ce que je viens de vous conter. Il était alors onze heures et demie du matin. Ma lettre parvint à destination lundi matin. Ce fut à la suite des révélations qu’elle contenait que le frère de M. Cadiou fit interrompre les dragages dans la rivière et ordonna d’effectuer le long de la route des recherches qui ont abouti au résultat que vous connaissez…
– …Et qui font le plus grand honneur à la lucidité de la somnambule, madame…
– Inutile d’insister, monsieur, riposta Mme Sainby [Sainpy], je ne dirai pas son nom !
Ces paroles, prononcées sur un ton très ferme, indiquaient une résolution dont on ne pouvait, à moins d’avoir un mandat spécial, espérer triompher.
Nous avons donc pris congé de Mme Sainby [Sainpy] à qui le parquet de Nancy posera peut-être, après nous, cette même question qu’elle jugeait indiscrète et s’il retrouve la somnambule, peut-être ira-t-il réclamer le secours de ses lumières pour l’avenir à moins que la somnambule ne soit qu’un mythe !
8 février 1914 – p. 1 et 3
Le meurtre M. Cadiou
LES HÉSITATIONS DU PARQUET
BREST, 7 février. Dépêche de l’envoyé spécial du « Matin ». L’ingénieur Louis Pierre est-il coupable de l’assassinat de son directeur ou n’est-il que la victime d’un ensemble de circonstances rassemblées pour le perdre ? Aujourd’hui, sur le marché de Landerneau, les deux thèses se soutenaient avec une égale passion, mais tout le monde s’accordait à reconnaître que l’imprécision des témoignages rendrait fort malaisée la tâche délicate de la justice.
C’est qu’en effet chaque jour qui s’écoule efface de la mémoire des gens le souvenir de certains détails, qu’il aurait été singulièrement utile de recueillir dès la première heure. Or, depuis la disparition de M. Cadiou jusqu’à la semaine dernière, c’est-à-dire pendant trois grandes semaines, personne ne voulut endosser la responsabilité de diriger les recherches. Tous les efforts se dispersèrent, et c’est ainsi que cinq services différents opérèrent sans cohésion, sans entente. La gendarmerie, la police mobile, la Sûreté générale, la police spéciale et le commissaire de police de Landerneau travaillèrent officieusement sans se concerter, sans se communiquer leurs impressions ni leurs résultats, si bien que le zèle de chacun amena la plus inextricable des confusions. L’intervention du parquet conduisant officiellement l’enquête ne date en effet que de quelques jours. Et ce retard a lourdement pesé sur la marche de l’information, au milieu de ce chaos de contradictions qui vont se multipliant.
Chaque jour, la justice a pourtant retenu quelques témoignages qui, ceux-là, paraissent enfin définitivement acquis. Il est absolument certain aujourd’hui que M. Louis Cadiou et son ingénieur se rendirent à l’usine le lundi 29 décembre. Mme Quéméneur, le contremaître Bignard, le meunier Karof [Caroff] et Mlle Julia Juzeau l’affirment.
De leur côté, M. de Kéramur, la servante de M. Cadiou et deux ou trois autres habitants certifient que le directeur de la Grand’-Palud était bien vivant le 29 au soir.
Louis Pierre est de leur avis.
Le contremaître Bignard, Mme Quéméneur, les ouvriers de l’usine assurent que M. Cadiou revint à la Grand’Palud le lendemain matin, 30 décembre.
M. Bignard ajoute que son patron quitta l’usine avec l’ingénieur, vers onze heures du matin. Louis Pierre, sans contester le fait, déclare qu’il est fort possible qu’il en soit ainsi, mais qu’il n’a gardé aucun souvenir précis de cette visite. Mlle Julia Juzeau n’en sait pas davantage que son maitre.
Si Pierre a tué son directeur, à quel endroit et à quelle heure le crime a-t-il été commis ?
Sur le premier point, l’enquête n’a pas encore fait la lumière. Sur le second point, l’autopsie permet de répondre : M. Cadiou a été assassiné avant l’heure du déjeuner.
Le contremaître Bignard, que j’ai revu ce matin, m’a déclaré d’une façon très formelle que Louis Pierre et M. Cadiou quittèrent ensemble l’usine le 30 décembre. Il est très précis quant à cette dernière date. Entre 11 heures et 11 heures et quart, ils se dirigèrent en conversant dans la direction du moulin, et juché sur une échelle, il put les suivre du regard jusqu’au point de la route où Pierre prétend avoir quitté M. Cadiou le lundi 29, à la même heure. Pierre, déclare toujours M. Bignard, revint à l’usine très calme, à midi moins 10, pour y chercher son capuchon qu’il avait oublié ; il alla ensuite déjeuner pour revenir à 1 h. 30, puis il partit et on ne le revit plus jusqu’à cinq heures et demie du soir.
Si donc Louis Pierre a tué M. Cadiou, il n’a pu le faire qu’entre onze heures et quart et onze heures trois quarts. Une demi-heure lui aurait donc suffi pour égorger son directeur, dissimuler son cadavre, et se nettoyer.
Ce laps de temps semble un peu court, même pour un assassin qui aurait tout prévu, et c’est pourquoi M. Bignard se refuse à admettre la culpabilité de son ancien chef.
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Mme Cadiou est entendue par le juge d’instruction
[SUITE DE NOTRE DÉPÊCHE DE PREMIÈRE PAGE]
Pendant que les policiers quêtaient ainsi aujourd’hui des éléments nouveaux de présomption, le juge d’instruction, M. Bidard de La Noë, reprenait son information.
Le magistrat a d’abord entendu M. Louis Pierre. Toujours aussi stupéfiant de flegme et de maîtrise de soi, l’inculpé, qui n’a pas encore fait choix d’un défenseur, s’est borné à renouveler, d’un ton placide, ses protestations d’innocence. Il a répété au magistrat que la justice faisait fausse route en l’accusant, car, a-t-il dit, les différends qu’il avait eus avec son patron n’étaient pas d’une gravité telle qu’ils eussent pu le pousser au crime. Il a maintenu que M. Cadiou était allé au moulin le 29, mais l’infidélité de sa mémoire ne lui a pas permis de dire si le directeur de la Grand’Palud était revenu à l’usine le 30.
Confronté sur ce point avec Mme Quéméneur, Louis Pierre a déclaré :
– Je n’affirme pas que M. Cadiou ne soit pas revenu le 30, je déclare simplement que ce jour-là, s’il est venu, il n’est pas entré dans mon bureau. Je ne l’ai donc pas vu. Mme Quéméneur doit confondre avec la visite de la veille. »
Le désaccord reste donc complet sur cette importante question de la date.
Après cette confrontation, Louis Pierre a été réintégré à la maison d’arrêt. Le juge d’instruction avait pensé pouvoir confronter dès aujourd’hui Mme Cadiou et l’ingénieur Pierre, mais la veuve, souffrante et très impressionnée encore, a fait prier le magistrat de bien vouloir surseoir à cette entrevue. Il a été déféré à ce désir.
Accompagné de son avoué, Me Vichot, Mme Cadiou est arrivée en automobile au palais de justice, à 3 heures de l’après-midi.
En gravissant l’escalier qui donne accès au cabinet du juge d’instruction, elle rencontra les d’eux gendarmes qui venaient de reconduire l’ingénieur à la chambre de sûreté. A leur vue, elle faillit s’évanouir, car elle eut, à cette minute, l’impression qu’elle allait se trouver brusquement en présence de l’assassin présumé de son mari. Rapidement remise de son malaise passager, Mme Cadiou fut introduite dans le cabinet du juge d’instruction. Elle y est demeurée trois heures. Posément en évitant d’accuser le jeune ingénieur, Mme Cadiou expliqua, fort clairement, dans quelles conditions elle fut amenée à croire que son mari avait été assassiné.
– Mon mari, a-t-elle dit, m’avait écrit le samedi 27 décembre qu’il viendrait passer à Paris les fêtes de janvier. Je l’attendais donc le 30 ou le 31. Il n’arriva pas. Inquiète, je lui télégraphiai à la Palud le 31, à 10 heures du matin. Aucune réponse ne me parvint. Dans l’après-midi, j’envoyai un autre télégramme, à M. Pierre cette fois, pour lui demander si mon mari avait quitté Landerneau. Le lendemain, je n’étais pas encore fixée.
« Dès lors, j’eus le sentiment qu’un crime avait été commis. Aussi, dès le samedi 3 janvier, je fis part de mes appréhensions à ma famille et au service de la Sûreté. »
Mme Cadiou croit-elle à la culpabilité de l’ingénieur ? Elle y incline, certes, mais elle se garde soigneusement d’être affirmative. Elle ne sait pas.
« M. Pierre menaça mon mari »
– Mon mari, a-t-elle, dit au juge, ne me tenait pas au courant de ses affaires pourtant il lui arriva de me confier les ennuis qu’il éprouvait, par le fait de son directeur technique ; ils ne s’accordaient pas et je crois savoir que M. Pierre menaça plusieurs fois mon mari.
« Au surplus, je sais que mon mari vivait à Landerneau dans une atmosphère d’hostilité ; il avait des jaloux, des ennemis, qui le combattaient sournoisement, mais implacablement.
L’audition de Mme Cadiou s’est terminée à 6 heures du soir.
Bien que le juge d’instruction observe la plus grande discrétion, on sait que Mme Cadiou a reçu le 31, à son domicile de la rue du Cherche-Midi, une lettre adressée par M. Pierre à M. Cadiou. Dans cette lettre – mise à la poste de Landerneau le 30 au soir – l’ingénieur rappelle à son patron qu’il a omis de lui verser, avant son départ, ses 500 francs d’appointements mensuels. Ayant besoin d’argent, il le priait de songer à lui.
D’autre part, dans les premiers jours de janvier, c’est-à-dire postérieurement à la disparition de M. Cadiou, l’ingénieur Pierre a télégraphié plusieurs fois à M. Cadiou, à Paris, pour lui demander des ordres au sujet des, affaires en cours. Il n’agissait jamais autrement lorsque M. Cadiou était absent de la Palud. Cette fois, il ne reçut aucune réponse. Il ne s’en alarma pas, mais il est établi qu’il passa à diverses reprises à la poste de Landerneau, pour demander aux employés s’il était arrivé une dépêche pour lui.
On a vu plus haut que Mme Cadiou lui avait télégraphié le 31 décembre pour avoir des nouvelles de son mari. Le 1er janvier, il n’avait pas encore répondu. Cette négligence ne saurait lui être imputable, car mon enquête m’a appris que, par suite d’une interruption des lignes, le télégramme expédié le 31, par Mme Cadiou, ne parvint à l’ingénieur que dans la soirée du 1er janvier.
De même, il ne faudrait pas attacher trop d’importance à la visite qu’il fit le dimanche 4 janvier au domicile personnel de M. Cadiou, rue de Brest. La veille, déjà, il s’y était rendu avec le liquidateur et diverses personnes, et, s’il y retourna le 4, c’est bien comme il l’a déclaré, parce que le téléphone qui relie directement l’usine au réseau, par le moyen d’une fiche installée dans l’appartement de M. Cadiou, ne fonctionnait pas depuis plusieurs jours.
On sait aussi qu’une pioche, que l’on croyait tachée de sang, fut trouvée mercredi, après la découverte du corps, dans le hangar où Louis Pierre remise son auto. L’ingénieur prétendit que ce que l’on prenait pour du sang n’était que de la rouille et que les poils qui adhéraient au fer étaient des poils de lapin.
Mlle Julia Juzeau corrigea cette déposition, en rappelant qu’un chat crevé avait été enterré dans le jardin. L’examen microscopique a donné raison à l’inculpé.
Le nom de la somnambule
NANCY, 7 février. Du correspondant particulier du « Matin (par téléphone), Mme Sainby [Sainpy], entendue par commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, par le commissaire de police de Pont-à-Mousson, a donné le nom et l’adresse de la somnambule, qui lui avait fait les révélations au sujet de la découverte du corps de M. Cadiou.
Celle-ci est Mme veuve Hoffmann, connue dans le monde sibyllin sous le nom de Mme Camille et opérant dans son cabinet, 16, rue de l’Equitation à Nancy.
9 février 1914 – p. 2 et 3
QUI ASSASSINA M. CADIOU
Le mystère subsiste, mais de nouveaux témoins demandent à être entendus
BREST, 8 février. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone). Avec l’état d’esprit qui règne à Landerneau, depuis le jour où disparut M. Cadiou, il aura fallu plus d’un mois à la police pour faire la preuve que le 30 décembre, à 11 heures du matin, le directeur et l’ingénieur de la Grand’Palud se trouvaient ensemble sur la route qui conduit de l’usine au moulin.
Ce résultat vient d’être obtenu aujourd’hui, de façon indéniable, grâce aux efforts persévérants des agents de M. Menessier [Mennessier], le commissaire de police spéciale, M. Paulin, et l’inspecteur Le Mez [Lemez].
Interrogé ce matin par les policiers, le fermier de la Grand’Palud, M. Bonnefoy, a rompu le silence qu’il avait cru prudent d’observer jusqu’ici. M. Bonnefoy déclare que, le 29 décembre, se rendant à la foire de Lesneven, il rencontra sur la route M. Cadiou. Le lendemain matin, vers 8 heures, comme le fermier se trouvait sur le seuil de sa porte, il vit M. Cadiou pénétrant dans l’usine et se dirigeant manifestement vers le bureau de l’ingénieur. Il précise ce détail que le défunt, avant d’entrer, secoua la neige dont ses souliers étaient couverts.
M. Bonnefoy quitta la ferme vers 9 heures pour se rendre sur une de ses terres. Il y revint vers 11 heures. A ce moment M. Cadiou et l’ingénieur Louis Pierre cheminaient sur la route et ils se trouvaient sous la grande arche du pont.
Des hypothèses…
Louis Pierre avait revêtu sa pèlerine. Un coup de vent la releva – et M. Bonnefoy est formel – l’ingénieur fit un geste pour la ramener sur sa poitrine. Ce témoignage, si catégorique, est donc en contradiction avec celui du contremaître Bignard, qui affirmait, hier, que Louis Pierre revint à l’usine le 30, à midi moins. 10, pour y chercher son capuchon.
M. Bignard, confronté aujourd’hui dans l’arrière-salle d’un café avec M. Bonnefoy, s’est tenu dans des probabilités d’autant plus opportunes que Louis Pierre place l’incident du capuchon dans la matinée du 29.
La police spéciale n’a pu se renseigner encore sur l’emploi que M. Pierre fit de son temps dans l’après-midi du mardi 30 décembre.
Par contre, M. Jean-Marie Cadiou, frère du défunt, a demandé par lettre au parquet d’entendre, dans le plus bref délai, deux personnes qu’il désigne comme pouvant être ou très renseignées ou complices de l’assassin. Le procureur de la République, ne semble pas attacher une grande importance à cette dénonciation qui vient pourtant confirmer l’impression émise, hier, devant le juge d’instruction par Mme Cadiou. La veuve parla, en effet, d’un complot possible ourdi dans l’entourage du directeur de la Grand’Palud.
Mais M. Jean-Marie Cadiou, qui, affirme-t-il, a découvert le cadavre de son frère par le truchement de la voyante de Nancy, s’est mis en tête de rechercher dans la forêt le portefeuille, les clés, la montre et les divers objets que M. Louis Cadiou portait sur lui le jour de sa disparition et qui n’ont pas été retrouvés.
Après la somnambule, la cartomancienne
A la suite des révélations de la somnambule nancéienne, une cartomancienne brestoise a interrogé les cartes. Maintenant elle déclare que les objets disparus furent enfouis dans le sous-bois, à proximité de la lugubre fosse.
M. Jean-Marie Cadiou a prié les inspecteurs de la police spéciale de l’accompagner demain matin à Landerneau, où il entreprendra de nouvelles recherches.
MM. Menessier [Mennessier], Poulain et Le Mez [Lemez] se livreront également à d’autres investigations.
De nouveaux témoignages sont en effet à la veille de se produire. Un ancien ouvrier de la Grand’Palud, M. Jacques Bossard, vient d’écrire au procureur de la République pour lui demander à être entendu. Il prétend avoir d’intéressantes révélations à faire à propos du meurtre de M. Cadiou.
Cet ouvrier, qui travaille en ce moment sur le Gorbéa-Mendi, en réparations dans le port de Brest, était encore à la Grand’Palud lorsque M. Cadiou disparut. Le 17 janvier, il accompagna M. Le Mez [Lemez] dans la forêt et il l’assista dans ses recherches. L’inspecteur se souvient fort nettement que, ce jour-là, ils se partagèrent la besogne, M. Le Mez [Lemez] fouillant le haut du bois et Bossard la partie basse. Ils se rejoignirent exactement à l’endroit où, quinze jours plus tard, M. Jean-Marie Cadiou devait découvrir le cadavre de son frère. Le sol, qu’ils égratignèrent de la pointe de leurs bâtons, était gelé et couvert de feuilles mortes. Aucune odeur ne s’exhalait, ce qui ne saurait surprendre, puisque le corps de M. Cadiou fut retrouvé, après un mois d’enfouissement, dans un état de conservation si absolu que dans le pays on ne manque pas de s’étonner de cette particularité.
La pythonisse de Nancy ne se souvient pas de ce qu’elle a dit
NANCY, 8 février. Du correspondant particulier du Matin » (par téléphone). La justice ne croit pas aux devins. Pourtant, c’est par une pythonisse que la famille Cadiou affirme avoir eu la révélation de l’assassinat du directeur de la poudrerie de la Grand’Palud et de l’endroit où son corps avait été enfoui. Mais déjà la justice, dans son scepticisme, envisage une autre hypothèse. Et c’est pourquoi, afin de liquider définitivement celle de la divination, elle a envoyé à Nancy une commission rogatoire aux fins d’interroger Mme Camille.
Mais l’interrogatoire de Mme Camille ne peut, à vrai dire, apporter grande lumière.
Ne nous déclarait-elle pas hier :
Qu’ai-je dit à Mme Sainby [Sainpy] ? Que lui ai-je révélé ? Je n’en savais rien moi-même avant qu’elle m’en eût instruite, car c’est dans le sommeil hypnotique que je parle, et je ne conserve aucun souvenir des paroles que j’ai prononcées lorsque je suis dans cet état. Ce n’est qu’à mon réveil que Mme Sainby [Sainpy] me révéla ce que je venais de lui dire…
Ainsi, le parquet de Brest ne se trouve guère plus avancé qu’auparavant. La famille Cadiou déclarait tenir de la somnambule Camille la révélation des circonstances de l’assassinat. Et voilà que Mme Camille ne peut confirmer ces déclarations, en affirmant qu’elle ne se souvient de rien. Aussi le parquet va-t-il maintenant être obligé de chercher d’un autre côté. Et nombreux sont ceux qui, maintenant, estime qu’il aura raison.
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Déclarations d’un ancien ouvrier de la Grand’Palud
BREST, 9 février Dépêche de l’envoyé spéciale du « Matin ». J’ai pu rejoindre cette nuit à Saint-Divy, petite commune située à une douzaine de kilomètres de Brest, le nouveau témoin qui vient de surgir dans l’affaire Cadiou, M. Jacques Bossard, un soldat colonial réformé, ancien ouvrier de la Grand’Palud, qui a écrit au procureur de la République de Brest pour lui demander à être interrogé.
M. Bossard m’a déclaré :
Le dimanche 28 décembre, je me rendis au moulin pour présenter diverses pièces à M. Pierre. Vers neuf heures, je vis arriver la voiture du moulin. Il en descendit un monsieur maigre, petit, d’aspect malingre, vêtu comme un ouvrier, cet homme que je n’avais jamais remarqué auparavant et que je n’ai plus revu depuis, avait un visage cadavérique. Il fut immédiatement introduit auprès de M. Pierre, et leur, conversation fut si longue que je finis par m’impatienter.
« J’entrai. L’ingénieur et l’inconnu causaient en tête à tête, et à ma vue, ils s’interrompirent aussitôt. M. Pierre me congédia après quelques mots et il referma soigneusement sur lui et sur le visiteur la porte de son bureau. Cette attitude m’a surpris d’autant plus que l’ingénieur ne recevait jamais chez lui. »
10 février 1914 – p. 1, 2 et 3
L’assassinat de M. Cadiou
C’EST TOUJOURS LE MYSTÈRE
BREST, 9 février. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone). La déclaration de Jacques Bossard, cet ancien ouvrier de la Grand’Palud, qui écrivit hier au procureur de la République pour lui demander d’être entendu d’urgence, a été vérifiée aujourd’hui même.
Bossard attachait une grande importance à la visite que reçut le dimanche 28 décembre, à son bureau, l’ingénieur Louis Pierre. Non seulement l’inculpé a dévoilé lui-même l’identité de son visiteur, mais encore sa bonne, Mlle Julia Juzeau, a pu démontrer, sans peine, qu’il s’agissait de son oncle,
M. Mazurié, mécanicien, et, à l’occasion, matelassier. Or M. Mazurié s’était tout simplement rendu à la Grand’Palud pour réparer un sommier.
Le frère du mort n’accuse plus aussi formellement Louis Pierre. Certes il croit en sa culpabilité, mais il est lui-même très impressionné par la fragilité des charges recueillies par la justice. A son avis, si Pierre a tué, il a dû accomplir son crime dans un mouvement de colère.
– Je sais, a-t-il dit, que mon frère, en engageant Pierre à la Grand’Palud, lui avait imposé un contrat valable pour quatre années, qui comportait, entre autres clauses, l’obligation de ne pas s’engager dans une usine similaire pendant une période de quinze années. Il advint que les deux hommes ne s’entendirent plus et résolurent de se séparer. Pierre devait partir le 1er mars. Mon frère, sans nul doute, voulut maintenir, dans la convention de résiliation, la clause interdisant à l’ingénieur de s’employer, pendant quinze ans, dans une autre usine de blanchiment. Il pensait en effet que son ingénieur avait acquis, à la Grand’Palud, des connaissances techniques appartenant à notre maison. Pierre s’irrita probablement de cette défense et peut-être frappa-t-il, dans un mouvement irréfléchi. Je ne m’explique pas toutefois qu’aucune tache de sang n’ait éclaboussé les vêtements de mon frère, et j’en arrive à croire que le malheureux fut bâillonné, ligoté et égorgé au-dessus d’un récipient, facile à vider ensuite.
Cette version, qu’il était intéressant de recueillir, ne rencontre guère, de crédit à Landerneau, où l’on s’étonne que Louis Pierre n’ait pas encore été remis en liberté provisoire.
La police spéciale s’est surtout appliquée, aujourd’hui, à vérifier différents renseignements qui lui sont parvenus dans la journée. C’est ainsi qu’elle a essayé de retrouver un étranger qui, le 31 décembre, avait été vu dans les rues de Landerneau par MM. Autrain et Péron, en compagnie de Pierre. Elle s’est épuisée, également, dans la recherche d’un individu qui, après la mort de M. Cadiou, se serait empressé, à la surprise de tous, de régler des dettes criardes. Mais elle n’a rien découvert.
Par contre, j’ai entendu deux nouveaux témoins. Ce sont MM. Martou [Marcou] et Morvan.
Ils affirment, l’un et l’autre, que M. Cadiou vint à l’usine le 29 et le 30, mais ils certifient que le mardi 30 il ne se rencontra pas avec Louis Pierre. Bien placé pour voir ce qui se passait au bureau, M. Morvan assure que ce jour-là M. Cadiou ne fit qu’entrer et sortir, entre 9 heures et 10 heures.
Pierre n’arriva qu’après le départ de son patron. Un autre, ouvrier, M. Kerzu, partage cette conviction.
Mme Pierre, mère de l’inculpé, est arrivée ce matin à Brest. Convaincue de l’innocence absolue de l’ingénieur, elle attend, fort tranquillement, que la justice en fasse la démonstration. Elle aurait bien voulu embrasser son enfant, mais le juge lui a refusé le permis de communiquer qu’elle avait sollicité.
(Voir la suite en Dernière Heure)
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’ATTITUDE DE L’INCULPÉ
[SUITE DE NOTRE DÉPÊCHE DE PREMIÈRE PAGE]
L’instruction a été reprise aujourd’hui. Le juge a successivement entendu M. Legrand, le contremaître Bignard, l’ex-comptable Salliot et enfin Pierre lui-même. De nouvelles contradictions ont été relevées dans les témoignages. Quant à l’inculpé, il demeure toujours aussi calme et aussi sûr de son bon droit. Comme il stationnait dans les couloirs du palais, j’ai pu l’approcher et il m’a dit avec le plus grand flegme :
– J’attends qu’on me rende la liberté, car il faudra bien qu’on s’y résolve d’ici à quelques jours. Je mange d’excellent appétit, mais la prison est humide et j’ai froid. Je m’ennuie aussi et, pour tromper la monotonie des longues heures vides, je fabrique du filet.
Et sur ces mots, Louis Pierre, résigné, entra dans le cabinet du juge d’instruction.
A propos de Mme Camille, somnambule
SUGGESTION PEUT-ÊTRE mais pas divination
Ainsi parle le professeur Bernheim
La justice n’a pas encore entendu Mme Camille, la somnambule nancéienne dont la famille de M. Cadiou affirme tenir la « révélation » qui amena la découverte du cadavre de l’assassiné.
Comme il fallait s’y attendre, Mme Camille est devenue l’objet de la curiosité publique.
Mais Mme Camille a-t-elle vraiment tenu les propos qui lui sont attribués par Mme Sainby [Sainpy], l’amie de la famille Cadiou, qui la consulta.
Même s’il en est ainsi, il faut se garder de conclure à la divination.
Il faut plutôt voir dans les propos que tint Mme Camille l’effet d’une suggestion.
C’est du moins ce qui résulte des déclarations que nous a faites le professeur Bernheim, le savant neurologiste dont les travaux, battant en brèche les résultats que l’on croyait acquis par Charcot, ont consacré, avec ceux de son collègue Liébault, la renommée de l’école de Nancy.
– Je me rappelle parfaitement, nous dit l’éminent neurologiste, avoir souvent assisté à des expériences du professeur Liébault, au cours desquelles on endormait la petite Camille, alors âgée d’une quinzaine d’années.
« Je l’ai toujours considérée comme un sujet se prêtant facilement, et avec sincérité, aux nombreuses expériences scientifiques que nous faisions alors je n’ai cependant jamais observé chez elle de phénomènes merveilleux.
« Je n’ai d’ailleurs jamais pu obtenir, au cours de ma longue carrière, de phénomènes de vision à distance ou de divination.
« Le merveilleux n’existe pas en hypnotisme et l’on peut toujours arriver à expliquer scientifiquement des phénomènes qui paraissent au premier abord absolument inexplicable. Il faut cependant avant de tenter une expérience s’entourer de nombreuses précautions, car le sujet endormi, même s est absolument sincère, peut être influencé à son insu par les personnes présentes. Ainsi, dans le cas de la consultation donnée par Camille à Mme Sainby [Sainpy], il est plus que probable que cette dame a consciemment ou même inconsciemment suggestionné le sujet endormi et orienté ainsi le sens de ses réponses.
« On a souvent de nombreuses causes d’erreur dans des expériences où toutes les précautions scientifiques sont prises à plus forte raison peut-il s’en produire au cours d’une consultation de « somnambule ».
« Quant à moi, toute mon éducation scientifique s’insurge contre l’existence de semblables phénomènes et, jusqu’à vérification sérieuse, je conteste leur véracité. »
11 février 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
ON RECHERCHE maintenant un mystérieux débiteur
BREST, 10 février. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone). Un fait domine la journée d’aujourd’hui. Les différents services de la police ont consenti à mettre un terme à leurs rivalités et à unir leurs efforts pour mieux se consacrer à la recherche des coupables. Sans supplanter précisément les commissaires spéciaux, qui s’étaient un peu trop arrêtés à une impression, la brigade mobile a pris, dès ce matin, la direction des investigations, et déjà les résultats se font sentir. C’est ainsi qu’une piste, celle de ce mystérieux débiteur qui s’acquitta bien soudainement d’une dette criarde quelques jours après la disparition de M. Cadiou, est actuellement suivie de si près que nous ne tarderons pas à savoir si les recherches doivent ou non s’orienter de ce côté.
Mme Cadiou qui, on le sait, avait exprimé le désir de ne pas être mise en présence de l’ingénieur de la Grand’Palud, évitera, s’il n’y a nécessité absolue, cette émotion. Elle a quitté Brest pour Paris. M. Jean-Marie Cadiou, je l’ai dit hier, s’étonne que les vêtements de son frère n’aient pas été maculés par l’éclaboussement du sang. Le veston, le gilet, le col lui-même avaient été protégés de si singulière façon que l’opinion publique ne veut pas admettre que le sectionnement de l’artère carotide ait provoqué un épanchement aussi peu abondant. Le corps de M. Cadiou a été retrouvé non seulement parfaitement conservé, après un mois de séjour dans l’argile, mais encore si net de sang que tous les témoins de la découverte ne dissimulèrent pas, à ce moment, leur vive stupéfaction. Enfin, au fond de la fosse creusée dans la forêt de Landerneau, la quantité de sang qui rougissait le sol, sous la tête à demi tranchée du cadavre, était si infime que l’hypothèse d’un crime simulé ayant pour but de masquer un suicide s’est fortifiée aujourd’hui dans l’esprit de bien des gens.
Les plus modérés, ceux qui se refusent à faire du roman et du sombre roman croient maintenant que M. Louis Cadiou fut assassiné bien avant qu’on lui eût ouvert la gorge avec une arme autrement terrible que le méchant couteau à courte lame de Louis Pierre. Cette horrible mutilation n’aurait eu d’autre but que d’égarer la justice ou bien encore de faire disparaître des traces de strangulation.
Le procureur de la République, M. Guillemard [Guilmard], s’est ému à son tour de cette troublante particularité. Aussi, d’accord avec le juge d’instruction, vient-il de soumettre à un nouvel examen du médecin légiste les vêtements de M. Cadiou. Ils ont bien été lavés, le lendemain même de la découverte du corps mais quelques points rouges, les seuls qui furent remarqués, salissent encore la partie supérieure du faux-col.
Cette expertise sera-t-elle de nature à satisfaire l’opinion publique ? Voilà qui est peu probable, car à Brest comme à Landerneau la croyance à un crime plus savant est si fortement ancrée dans les esprits que l’on ne réclame rien de moins que l’exhumation du corps et une contre-autopsie. M. Jean-Marie Cadiou a déclaré ce soir qu’il désirait lui-même un complément d’enquête. Aussi le parquet suivra-t-il peut être l’opinion.
Pendant que le juge d’instruction et le procureur de la République prenaient ainsi leurs dispositions pour faire éclater la lumière, les recherches commençaient à Landerneau.
Les policiers ont recherché surtout le débiteur mystérieux qui, dans les premiers jours de janvier, s’acquitta d’une partie d’une dette déjà vieille. Cet homme se présenta certain jour chez son créancier, un agent d’affaires de Landerneau, et lui remit une forte somme. Très surpris, le créancier ne put dissimuler ses sentiments :
– C’est donc vous, lui dit-il à brûle-pourpoint, qui avez assassiné Cadiou ?
L’homme se troubla, rougit, pâlit, et après quelques brefs balbutiements, se retira agité par un tremblement nerveux. Cette attitude, après une telle réflexion, n’a peut-être pas la signification qu’on veut bien lui attribuer. La Sûreté tient pourtant à en avoir le cœur net c’est pourquoi elle s’est efforcée, pendant toute cette journée, d’obtenir le nom du débiteur en question. Mais l’agent d’affaires, qui se repent de son indiscrétion, se dérobe.
12 février 1914 – p. 1 et 2
L’ÉNIGME DE LA GRAND’PALUD SE COMPLIQUE
M. CADIOU n’aurait pas été égorgé
BREST, 11 février. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone). – L’affaire Cadiou se complique chaque jour à tel point que la police ne compte plus guère que sur le hasard pour déchiffrer l’énigme sanglante de la Grand’Palud.
N’affirme-t-on pas qu’aujourd’hui trois témoins jouissant de la plus parfaite considération sont certains d’avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre !
La Sûreté, bien résolue à ne rien négliger et à reprendre l’enquête à la base s’il le faut, vérifiera demain cette déconcertante assertion.
Mais voici ce qui, dans un ordre d’idées tout différent, est peut-être plus stupéfiant encore.
Je vous ai dit hier que l’opinion publique se refusait formellement à admettre que M. Cadiou fut mort de la blessure qu’il portait à la gorge. Le sectionnement de l’artère carotide, observait-on avec toutes les apparences de la raison, eut provoqué une hémorragie si abondante que tous les vêtements de la victime eussent dû être inondés…
Pourtant le parquet continuait à affirmer que M, Cadiou avait été égorgé.
Aujourd’hui que l’exhumation et la contre-autopsie ont été réclamées avec insistance, le parquet change d’attitude.
– Nous n’avons pas besoin d’exhumer le corps, dit le procureur de la République, car nous connaissons la cause de la mort.
Et le médecin légiste, M. le docteur Rousseau, d’ajouter :
– Les conclusions de mon autopsie établissent, que M. Cadiou a été étranglé. Les plaies du cou ont été faites post mortem. Le maquillage du cadavre doit avoir eu pour but de faire disparaître la trace des empreintes digitales et de simuler un attentat dans le bois.
M. Cadiou aurait donc été assassiné à l’intérieur d’une maison, puis son corps aurait été transporté dans la forêt, à une date qu’il serait téméraire de fixer, étant donnés les dessous mystérieux et compliqués de cette tragédie.
L’instruction a chômé aujourd’hui. Elle reprendra très activement demain, le juge devant confronter Louis Pierre avec le fermier Bonnefoy et avec quelques-uns des ouvriers de l’usine qui auraient vu, le 30 décembre, leur ingénieur et leur patron conversant sur la route de Landerneau.
Mme Pierre a pu profiter de cet après-midi de répit pour voir son fils. L’entrevue, qui a eu lieu dans le parloir de la prison, en présence d’un gardien, fut extrêmement émouvante. La pauvre mère, dissimulant son chagrin, réconforta son fils et lui dit affectueusement toute la confiance qu’elle avait en son innocence. Louis Pierre, toujours très calme, s’attendrit un peu, puis il assura qu’il saurait attendre avec résignation la fin de cette cruelle épreuve.
Le mystérieux débiteur est retrouvé
Les agents de la brigade mobile de Rennes, MM. Lecoz et Brisset, ont retrouvé aujourd’hui le mystérieux débiteur qui se présenta le 10 janvier chez M. Chéenne, agent d’assurances à Landerneau, pour effectuer entre ses mains le règlement d’une prime de 600 francs.
M. Chéenne a précisé que cet homme, qui est un industriel très connu aux environs de la Grand’Palud, avait résisté jusqu’alors à toutes les sommations. Lorsqu’il s’exécuta, M. Chéenne lui parla de l’assassinat de M. Cadiou, et à cette évocation, son interlocuteur se serait troublé si fortement qu’il ne put, sur une question assez précise, que balbutier de vagues explications.
Les policiers ont interrogé l’industriel ainsi mis en cause. Il a, sous la foi du serment, affirmé que son versement datait de la fin de novembre. Questionné à nouveau dans l’après-midi, il a renouvelé sa première déclaration mais, mis au courant de la déposition de M. Chéenne, il finit par reconnaître qu’il n’avait effectivement payé sa prime que le 10 janvier. Il a ajouté qu’il était bien au-dessus d’une question de 600 francs et que s’il n’a pas réglé plus tôt sa prime c’est parce qu’il était actuellement en contestation avec M. Chéenne.
Les variations du débiteur, qui peuvent n’être qu’une rouerie ou une appréhension provoquée par l’appareil de la justice, donnèrent quelque mouvement à cette journée mais l’alerte n’a pas apporté de résultats autres qu’un peu de vaine émotion. La confrontation de demain apportera peut-être quelque lumière.
En effet, sans préjuger de l’innocence ou de la culpabilité de Louis Pierre, que rien n’écarte ou ne précise formellement, on examine toujours la question si grave des complicités effectives ou morales.
En présence des étrangetés de cette affaire, les hypothèses que l’on envisage ici, avec une persistance qui impressionne, sont si troublantes, qu’on se prend quelquefois à se détourner de Louis Pierre pour tenter d’éclairer un peu l’autre face du mystère. Mais Je dois ajouter qu’on n’y parvient pas et qu’on risque peut-être de n’aboutir jamais à un résultat.
CURIEUSE COÏNCIDENCE
Une dactylographe disparut le même jour que M. Cadiou
MORLAIX, 11 février. Dépêche particulière du « Matin ». Le cadavre d’une jeune fille a été retiré hier du bassin à flot, où il paraissait avoir séjourné assez longtemps.
On a pu l’identifier. C’est celui d’une jeune dactylographe de la préfecture de Quimper, Mlle Hélène Trézennec, âgée de vingt-cinq ans, disparue depuis le 30 décembre. Ses parents habitent à Brest-Recouvrance, rue de l’Eglise, 95.
Cette date du 30 décembre coïncidant avec celle de la disparition de M. Cadiou, la police s’en est émue. Il résulte de l’enquête que le 30 décembre Mlle Hélène Trézennec était à Morlaix. Dans l’hôtel où elle passa la nuit, elle annonça qu’elle se rendait à Rennes.
Il paraîtrait que dernièrement, alors que l’ingénier Pierre était encore libre et qu’il assistait aux recherches opérées pour retrouver M. Cadiou, il aurait déclaré à M. Menessier [Mennessier], qui les dirigeait :
– Vous n’avez pas grandes chances dans la forêt, vous feriez mieux d’aller chercher le corps de M. Cadiou du côté de la rivière de Morlaix.
La disparition de M. Cadiou et celle de la jeune dactylographe offrent une coïncidence qui fait l’objet de commentaires diversement interprétés.
13 février 1914 – p. 1 et 3
Du nouveau sur M. Cadiou
Plusieurs témoins l’ont revu à Brest et à Morlaix le 31 décembre
BREST, 12 février. Dépêche de l’envoyé spécial du « Matin ». Je vous l’avais fait prévoir L’affaire Cadiou recommence, et elle recommence à Morlaix, un mois après le crime, dix jours après l’ouverture de l’instruction.
Trois questions se posent encore à quelle date le directeur de la Grand’Palud disparut-il ? Où et comment fut-il assassiné ?
On semblait depuis quelques jours s’être mis d’accord sur la date du 30. Or voici nue les contestations renaissent plus fortes, plus impressionnantes que jamais.
Vous allez en juger. A la gare de Landerneau, on a, dans les derniers jours de décembre, délivré deux billets à M. Cadiou l’un pour Brest, l’autre pour Morlaix. Un employé, qui croit pouvoir retrouver ses souvenirs, grâce à un voyage qu’il fit à Paris, place à la date du 30 la délivrance du billet pour Morlaix.
Lorsque M. Cadiou disparut, certaines personnes, nous l’avons dit, crurent servir les recherches entreprises alors dans l’intérêt de la famille, en affirmant que l’industriel se trouvait à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier. M. Nicolas, courtier maritime, juge au tribunal de commerce de Brest, était au nombre de ceux, qui assuraient avoir vu M. Cadiou à l’une et l’autre de ces deux dates.
La police recueillit ces témoignages avec cent autres, mais elle ne leur accorda qu’une médiocre importance. Du reste la découverte du cadavre ébranla fortement la conviction de ces témoins, qui s’imaginèrent pendant quelques jours avoir été le jouet d’une impression.
Témoignage spontané
Mais ce matin, M. Nicolas s’est présenté spontanément au parquet. Le magistrat consulaire s’est fait un devoir de déclarer au procureur de la République qu’ayant rassemblé ses souvenirs, il pouvait, sans redouter désormais la moindre erreur, fixer au 31 décembre la date de sa rencontre avec
M. Cadiou.
– En effet, a dit M. Nicolas, je suis allé à Morlaix le 27 et le 31 décembre. Il est absolument établi que M. Cadiou se trouvait à Brest ce jour-là et qu’il était, le lendemain, en visite chez ses sœurs à Cléder.
Puisqu’il m’était matériellement impossible de le voir le 27 c’est donc le 31 que je l’ai rencontré, vers quatre heures de l’après-midi, sur le quai de la gare de Morlaix.
Non moins affirmatif est aujourd’hui le propriétaire du café de la Terrasse, M. Le Picard :
– M. Cadiou, dit-il, était chez moi le 1er janvier. Je peux situer très nettement la date où il vint ici pour la dernière fois parce que, ce matin-là, je reçus la visite de deux amis – M. et Mme Poreau – qui venaient m’apporter leurs souhaits de nouvel an, et, détail qui m’est resté en mémoire, je les reçus dans ma salle manger.
C’était bien M. Cadiou !
Un vétérinaire, M. Baron, et sa femme se trouvaient le 31 décembre, vers quatre heures, sur le quai de la gare de Morlaix.
M. Baron reconnut l’industriel et il fit observer à sa femme combien la maladie l’avait changé.
Mme Baron répondit à son mari :
– Oui, c’est bien M. Cadiou !
Mme Baron est certaine de ce qu’elle avance. En effet, elle connaissait fort bien M. Cadiou, qui fut avoué à Morlaix. Elle ajoute qu’il lui est impossible de se faire illusion sur la date, car, voyageant très rarement, elle prit le train, pour Landerneau, le 31 décembre, afin d’aller porter ses vœux à sa mère.
Mme Baron précise que, ce jour-là, le directeur de la Grand’Palud était vêtu d’un costume de cycliste. Or le cadavre de l’industriel était revêtu d’un costume de cycliste.
L’AFFAIRE CADIOU
Ni les nouveaux témoignages ni la confrontation d’hier n’ont fait la lumière
[SUITE DE NOTRE DÉPÊCHE DE PREMIÈRE PAGE]
Les témoignages que j’ai contrôlés moi-même, à Morlaix, parviendraient au parquet de Brest dès demain. Il faut convenir que leur troublante précision est de nature à enlever à l’accusation qui pèse sur Louis Pierre le peu de force qu’elle avait, et à jeter définitivement le désarroi dans les esprits.
Que conclure ?
Nous en sommes revenus aujourd’hui exactement au point où l’on se trouvait huit jours après la disparition de M. Cadiou, et s’il est vrai, comme il le paraît maintenant, que l’industriel se promenait à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier, il sera fastidieux d’épiloguer plus longtemps sur les dates controversées des 29 et 30 décembre.
Comment M. Cadiou fut-il assassiné ? Le parquet et le médecin légiste confirment, sans la plus légère restriction cette fois, qu’on l’étrangla bien avant de lui couper la gorge. Cette nouvelle explication de la mort conduisant aux hypothèses les plus diverses, M. Jean-Marie Cadiou ne dissimule plus son intention de réclamer la contre-autopsie du corps de son malheureux frère. S’il était à Morlaix, où résidait une de ses tantes et où il possédait lui-même un appartement, où donc M. Cadiou rencontra-t-il celui qui devait devenir son assassin ? Fut-il surpris au cours d’une visite ? Tomba-t-il dans un piège savamment tendu ? Comment enfin transporta-t-on clandestinement son cadavre et dans quel dessein machiavélique revint-on l’ensevelir dans la forêt proche de son usine ? Autant de problèmes qui ne peuvent recevoir encore de réponse.
Un autre mystère, non moins étrange, intrigue très vivement les magistrats du parquet. A peine la disparition de M. Cadiou fut-elle signalée, que des lettres, signées pour la plupart du nom de l’industriel et mises à la poste dans différentes stations du chemin de fer du Nord, parvinrent au procureur de la République. La dernière toucha Brest. Après la découverte du corps, ces lettres, rédigées dans une forme souvent bizarre, étaient pleines de détails si curieux et si précis, qu’on ne peut aujourd’hui se méprendre sur leur but. Il s’agissait, visiblement, d’endormir la justice, de la dérouter, de l’entretenir dans la croyance d’une fugue. Quel est donc le cerveau qui, de près ou de loin, a machiné toute cette mise en scène prodigieuse et qui a tout réglé, tout organisé, tout commandé ?
M. Cadiou aurait été vu à Saint-Pol-de-Léon
Le juge d’instruction, M. Bidard de La Noë, a envoyé aujourd’hui diverses commissions rogatoires, notamment à son collègue de Morlaix, qu’il charge d’interroger Mme Tonniau, institutrice à Lanhouarneau. Cette dame, raconte-t-on, aurait vu, le 3 janvier dernier, M. Cadiou attablé dans un hôtel de Saint-Pol-de-Léon, où elle-même déjeunait. Entendue lors de la première enquête, Mme Tonniau ne s’était pas montrée affirmative. Il est à noter, que l’homme aperçu par le témoin avait les mains fort velues. Or c’est là une particularité qui ne saurait s’appliquer à M. Cadiou, et cela aux dires mêmes de ses parents.
Il convient d’ajouter aussi que le propriétaire de l’hôtel n’avait pas été plus catégorique.
Dans le cours de l’après-midi, le juge d’instruction a confronté l’ingénieur Louis Pierre, qui a choisi pour défenseur Me Ernest Feillard, ancien bâtonnier du barreau de Brest, avec les cinq témoins qui affirment l’avoir vu, le 30 décembre, en compagnie de M. Cadiou ; l’un de ceux-ci a reconnu que
Louis Pierre, ce jour-là, revint à l’usine vers midi moins dix, pour y reprendre sa pèlerine. Quant à l’inculpé, il a reconnu exacts tous les petits détails fournis par les témoins, mais ne se souvenant pas avoir vu M. Cadiou le 30, il les place dans la matinée du 29. La confrontation n’a donc pas fait la lumière.
Enfin on a établi sans peine qu’il n’exista aucune corrélation entre le drame de la Grand’Palud et le suicide, à Morlaix, de Mlle Trezennec. C’est la première précision que nous rencontrons dans cette affaire.
Louis Pierre va demander sa mise en liberté
Ainsi que nous l’avons dit plus haut, le parquet de Brest n’est pas encore saisi officiellement des déclarations des témoins morlaisiens. Mais personne ne met en doute que ces témoins persisteront devant le juge d’instruction dans les déclarations qu’ils ont faites. Et dans ce cas, il sera, croit-on, bien difficile au magistrat de repousser la demande de mise en liberté dont Me Feillard, le défenseur de Louis Pierre, va se saisir en faveur de son client.
14 février 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Le parquet ordonne la contre-autopsie
BREST, 13 février. – De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone). C’est avec une très vive émotion que l’on a appris ici, ce soir, que le procureur général de Rennes, faisant droit à la fois à la requête de
M. Jean-Marie Cadiou et aux exigences de l’opinion publique, venait de donner l’ordre au parquet de Brest de faire procéder sans délai à une contre-autopsie de M. Louis Cadiou.
Voulant que tous s’inclinent devant le résultat de cette opération quel qu’il puisse être, le procureur de la République de Brest, M. Guillemard [Guilmard], a décidé de laisser le soin de cette délicate expertise à un spécialiste de compétence indiscutée et, dans ce but, il a télégraphié au parquet de la Seine pour lui demander de désigner un médecin légiste. M. Théodore Lescouvé a demandé au docteur Charles Paul de prêter ses lumières au parquet brestois.
Le docteur Paul va arriver incessamment. Cet expert ne se bornera pas à examiner les blessures ou les ecchymoses que porte le corps de M. Cadiou, il prélèvera les viscères afin de les soumettre à un examen toxicologique.
La mesure prise par M. Guillemard [Guilmard] s’imposait, car les dernières révélations du parquet revenant brusquement sur sa première version et affirmant que M. Cadiou avait été égorgé post mortem ont si profondément troublé les esprits que certains envisagent comme possible un suicide provoqué par des embarras financiers et suivi du transport du cadavre dans la forêt.
Si le directeur de la Grand’Palud a été véritablement étranglé, comment le fut-il ? Le parquet, sur ce point, a jalousement gardé son secret. Je crois pourtant connaître son opinion. C’est, assure-t-on au palais de justice, à l’aide d’une serviette que M. Cadiou aurait été étranglé par surprise.
25 décembre ?… 1er janvier ?…
Je me suis principalement attaché aujourd’hui à vérifier dans le détail les témoignages recueillis hier à Morlaix, qui tendraient à innocenter Louis Pierre et auraient lumineusement démontré que M. Cadiou se trouvait dans cette ville le 31 décembre et le 1er janvier.
La vérité oblige à dire que la façon dont les recherches furent conduites dès le début de l’enquête par deux polices hostiles n’a pas peu contribué à entretenir dans les esprits un flottement dont la répercussion se fera vraisemblablement sentir pendant toute la durée de l’information judiciaire.
C’est ainsi que M. Le Picard, propriétaire du café de la Terrasse, ne saurait affirmer maintenant si M. Cadiou vint chez lui le 25 décembre où le 1er janvier. Il s’est borné à rapprocher sa visite de celle que vinrent lui faire le même jour, dit-il, les époux Moreau. Or ceux-ci sont catégoriques. C’est bien le 1er janvier qu’ils se rendirent chez M. Le Picard.
Par contre, le garçon de café, qui connaissait M. Cadiou depuis de longues années, est absolument certain de ne pas l’avoir servi le 1er janvier.
– M. Cadiou m’a-t-il dit, est venu ici soit le 25 décembre, soit le 28 ; il a écrit quelques lettres et a joué aux cartes. En se retirant, il m’a annoncé qu’il allait se rendre à Paris, et je me souviens fort bien qu’il ajouta « Vous ne me reverrez pas avant l’année prochaine. »
MM. Croissant, avoué, et Victor Alexandre, négociant qui firent avec M. Cadiou une partie de cartes, confirment, de leur côté, la date du 25 décembre.
Restent les témoignages de MM. Nicolas, de M. Baron et de sa femme. Ceux-ci, en dépit de quelques atténuations qui ne sauraient surprendre dans cette affaire à transformations, demeurent formels, précis, impressionnants. S’ils virent vraiment M. Cadiou le 31, vers quatre heures du soir sur le quai de la gare, ne furent-ils pas victimes d’une confusion ? Ne prirent-ils pas pour l’industriel de la Grand’Palud un clerc d’huissier, M. Le Bars, qui était le sosie de M. Louis Cadiou ?
Nouveaux témoignages
A Morlaix, d’autres témoins ont surgi depuis hier qui assurent avoir rencontré M. Cadiou à Morlaix après le 1er janvier. Mais alors on se demanderait où coucha l’industriel dans les nuits du 30, du 31 décembre et du 1er janvier. Il est manifeste qu’il ne se rendit pas dans sa propriété de Keransten [Keranster] ; il est à peu près établi qu’il ne pénétra pas dans l’appartement de sa belle-mère, Mme Richard, absente de Morlaix enfin sa tante, Mme Zacone [Zaccone], ne reçut pas sa visite à l’occasion du nouvel an.
Mme Zacone [Zaccone] m’a dit :
Je ne crois pas que Louis soit passé à Morlaix le 31 décembre ou le 1er janvier. Il n’est pas venu me voir, alors que m’aimant beaucoup, il ne manquait jamais de m’embrasser lorsqu’il séjournait quelques heures seulement dans sa ville natale.
« Je l’ai vu pour la dernière fois le 25 décembre. Ce jour-là il me consacra de longs instants. Nous lûmes ensemble une lettre de son jeune fils. Il était heureux de savoir cet enfant aussi studieux, aussi appliqué au travail.
« Bref, j’ai la certitude absolue que Louis n’était pas à Morlaix aux dates qu’on indique. Où serait-il descendu s’il était venu ? Où aurait-il couché, puisqu’il n’a couché ni chez moi, ni chez sa belle-mère, ni à l’hôtel, ni à Keransten [Keranster] ? »
Ce que fit l’ingénieur Pierre le 31 décembre
D’autre part, il était intéressant de savoir ce que fit Louis Pierre de son côté pendant les journées des 31 décembre et 1er janvier. Le 31, il travailla longuement auprès de son automobile. L’eau du radiateur était gelée sous le hangar et il en était très préoccupé.
Il se rendit vers dix heures à l’usine où on lui fit part de l’accident, survenu la veille à la chaudière. La bonne, Julia Juzeau, qui devait se rendre à Brest, avait préparé et laissé sur la table le repas de midi.
A midi 55, un encaisseur, M. Parc, se présenta à l’usine pour recouvrer quelques traites. On le renvoya au moulin. Toutes les portes étaient fermées. M. Parc appela, frappa, mais en vain. Personne ne lui répondit, et l’encaisseur, persuadé que l’ingénieur se reposait, se retira après avoir longuement insisté. Vers quatre heures, Louis Pierre reparut à l’usine.
Le 1er janvier, il s’occupa encore de son auto, puis, si l’on en croit sa bonne, se livra à quelques travaux de jardinage. Dans l’après-midi, il sortit seul, et à sept heures du soir environ, on le retrouvait dînant à Landerneau ; chez la mère de sa servante et en compagnie de celle-ci. Il était d’excellente humeur et plaisantait comme il plaisanta plus tard lorsqu’il sentit peser sur lui les soupçons de la justice.
Sur commission rogatoire, M. Vallette, commissaire de police, s’est rendu chez Mme Cadiou, 85 bis, rue du Cherche-Midi. Le magistrat a saisi plusieurs lettres de M. Cadiou à sa femme. Ces lettres sont toutes conçues en termes affectueux.
15 février 1914 – p. 1, 3 et 5
Le meurtre de M. Cadiou
LE PARQUET HÉSITE A LIBÉRER LOUIS PIERRE
BREST, 14 février. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone). Journée décevante au parquet de Brest, nouvelle surprise à Morlaix ; perquisition infructueuse à Landerneau et à la Grand’Palud, tel est le bilan pour aujourd’hui !
A Brest, le juge d’instruction, M. Bidard de La Noë, comptait entendre cet après-midi tous les témoins qui prétendent avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier. Indisposée, Mme Baron, dont le témoignage est catégorique, n’a pu se rendre à la convocation du magistrat. Par contre, M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, et M. Baron, ont déposé. Le premier a maintenu qu’il avait rencontré M. Cadiou à la gare de Morlaix, le 27 décembre ou le 31 décembre. Le second s’est borné à confirmer qu’à la date du 31 sa femme reconnut sur le quai de la gare l’ancien avoué de Morlaix. Pourtant si M. Nicolas place la rencontre à 6 heures du soir, M. et Mme Baron l’avancent de deux bonnes heures.
A la suite de ces auditions, les deux défenseurs de l’ingénieur Louis Pierre, Mes Feuillard et Paul Reynaud, ont déposé entre les mains du procureur de la République une demande de mise en liberté. Les deux avocats basent leur requête sur le manque de fondement de toutes les présomptions de culpabilité et font état des témoignages recueillis par la brigade mobile, antérieurement à l’ouverture de l’information judiciaire à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon.
Mes Feuillard et Paul Reynaud examinent ensuite le mobile qui aurait poussé l’ingénieur à supprimer son patron. L’accusation prétend, on le sait, qu’il espérait ainsi prendre la direction de l’usine. Erreur grossière, répondent les deux défenseurs, car il est établi : 1° que, dès le mois de juillet, Mme Pierre cherchait pour son fils une place d’ingénieur civil dans une usine de Nantes ; 2° qu’à la suite de son exclusion prononcée par les services des poudres et salpêtres, des marchés de l’armée, M. Cadiou s’était vu contraint de résilier des marchés importants et avait dû se résoudre à fermer son usine, ce qui n’était pas précisément encourageant pour Louis Pierre, s’il avait été toutefois candidat à la succession de son patron ; 3° Louis Pierre adressait le 30 une lettre à M. Cadiou, à Paris, lettre qui parvint dans l’après-midi du 31, et dans laquelle il lui disait qu’il n’avait pas encore cru devoir prévenir le personnel de son licenciement prochain ; 4° que Louis Pierre fut engagé par contrat à l’usine de Daoulas par M. Legrand, et qu’il ne résilia cet engagement qu’à la suite des rumeurs qui parvinrent jusqu’à lui.
Le juge d’instruction a communiqué cette requête au parquet et fera connaître ensuite sa décision. Il n’a pas caché toutefois qu’en ce qui le concerne, il ne pensait pas pouvoir faire droit à la demande qui vient de lui être soumise.
Les commissaires spéciaux sont retournés à Landerneau. Ils ont perquisitionné au domicile de Mlle J. Juzeau, où ils n’ont trouvé que quatre lettres sans grand intérêt, puis à l’usine de la Grand’Palud, où ils n’ont rien trouvé, hormis un rasoir qu’ils ont saisi.
L’enquête à Morlaix
Mais c’est encore de Morlaix que nous est venue aujourd’hui la surprise quotidienne. En effet, le juge d’instruction de cette ville, M. Le Clech, a recueilli trois nouveaux témoignages absolument catégoriques qui viennent confirmer les dépositions de MM. Nicolas, Le Picard et de M. et Mme Baron.
M. Caramour, patron couvreur, a déclaré que le 1er janvier il a rencontré M. Cadiou, qu’il connaît de longue date, au moment où celui-ci entrait au café de la Terrasse. Les deux hommes se saluèrent. De leur côté, M. et Mme Prigent certifient que le même jour, se trouvant à une fenêtre de leur appartement, rue de l’Auditoire, ils virent M. Cadiou passant devant la devanture du tapissier Gourdon. Tous les deux observèrent, ainsi que l’avaient fait la veille M. et Mme Baron, que l’industriel de la Grand’Palud paraissait vieilli et fatigué.
M. Cadiou était alors en tenue de ville. Où changea-t-il de vêtements, puisqu’il fut retrouvé en costume cycliste ? Où couchat-il ? Mystère encore Je vous cite ces trois nouveaux témoignages, parce que leur précision ne pourrait laisser place à aucun doute si nous nous trouvions dans une affaire normale, mais je glisse sur bien d’autres déclarations faites par des gens de très bonne foi, qui affirment avoir rencontré M. Cadiou le 2 janvier.
Au milieu de toutes ces complications, qui lui sont manifestement favorables, Louis Pierre garde toute sa sérénité. Il paraît même se divertir beaucoup des embarras de la justice.
De nouvelles perquisitions seront très vraisemblablement opérées la semaine prochaine, au retour des commissions rogatoires expédiées de différents côtés. La contre-autopsie aura lieu à Morlaix, mardi matin.
Le médecin légiste de Brest, M. Rousseau, a déposé aujourd’hui ses conclusions écrites. Elles infirment les premières déclarations du parquet, mais sont conformes à la thèse de la strangulation adoptée ces jours derniers. Une courte lutte aurait précédé la strangulation.
(Voir la suite en Dernière Heure)
L’AFFAIRE CADIOU
Une confidence singulière
[SUITE DE NOTRE DÉPÊCHE DE PREMIÈRE PAGE]
Quelques jours avant sa disparition, M. Cadiou, rencontrant le juge de paix de Quimper, avec lequel il entretenait des relations d’amitié, lui aurait dit, ou peu s’en faut :
– J’ai eu à lutter contre de redoutables ennemis mais maintenant je suis bien tranquille, je les tiens.
En commentant ce propos hier à Brest, certains ajoutaient qu’en disant « Je les tiens », M. Cadiou voulait donner à entendre qu’il était en possession de quelque document d’efficacité irrésistible et qui constituait sa sauvegarde. De là à conclure qu’on avait tué le malheureux pour rentrer en possession d’un pareil document, il n’y avait qu’un pas. Ce pas, on l’a franchi et l’on rappelle en outre que le portefeuille du mort ne fut pas retrouvé.
M. J.-M. Cadiou, le frère du défunt, à qui je demandais son sentiment sur ce point, ne semble pas enclin à y attacher de l’importance.
– Le jour des obsèques de mon frère, m’a-t-il dit, le juge de paix de Quimper était présent. Nous avons parlé longuement du disparu. Or mon interlocuteur n’a pas même évoqué le souvenir de la déclaration dont on parle aujourd’hui, ce qu’il n’aurait pas manqué de faire si elle avait à son sens présenté le moindre intérêt.
« Il ne peut s’agir là que d’une confidence banale concernant la lutte commerciale très âpre que mon frère dut soutenir contre certains concurrents. »
Quoi qu’il en soit, le juge d’instruction a envoyé commission rogatoire au parquet de Quimper, aux fins de recueillir le témoignage du juge de paix mis en cause.
CHOSES ET AUTRES
Hier matin, dans les couloirs du Palais de Justice, Jean Dufour, trente-deux ans, demeurant 150, Faubourg-Saint-Antoine, vint déclarer à un garde de service que n’étant autre que M. Cadiou, il demandait à parler à un juge d’instruction. Le pauvre dément fut conduit à l’infirmerie spéciale du Dépôt.
16 février 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
C’est un véritable casse-tête déclare le procureur
BREST, 15 février. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone). L’instruction-de l’affaire Cadiou n’a pas avancé d’un pas aujourd’hui, le juge ayant exclusivement consacré son dimanche à l’examen du dossier. Les interrogatoires et confrontations reprendront demain.
Les péripéties surprenantes qui ont marqué le cours de cette enquête favorisent l’éclosion des rumeurs les plus extraordinaires. Il convient de vérifier les unes, de classer purement et simplement les autres.
Dans quelle catégorie faut-il placer l’histoire qui représente M. Cadiou comme détenant dans son domicile de Landerneau des documents susceptibles de gêner un jour certaines personnes de la région ? Ces papiers, enfermés dans une valise, auraient disparu en même temps que leur propriétaire. Il est vraiment assez difficile d’ajouter foi à cette rumeur malaisément contrôlable. Le seul fait qui soit acquis, c’est que trois ou quatre jours seulement après la disparition de M. Cadiou, sa chambre fut fouillée de fond en comble par des amis qui emportèrent les pièces comptables de l’industriel. L’ingénieur Pierre les accompagnait, et le lendemain il revint seul encore pour réparer un appareil téléphonique effectivement dérangé.
Il faut bien se garder de tirer une déduction quelconque de ces visites domiciliaires, car tout, dans cette affaire, se présente sous un jour si étrange que toutes les hypothèses qui semblent tenir le matin, s’effondrent le soir même pour renaître le lendemain. Amis, famille, concurrents ont à tour de rôle fait l’objet de suspicions toutes téméraires.
– Ce mystère est un véritable casse-tête, nous a dit le procureur de la République.
C’est bien le mot exact de la situation.
En attendant de plus amples précisions, le parquet attache la plus grande importance à la commission rogatoire qu’il a envoyée à Quimper. Il s’agit de faire entendre le juge de paix de cette ville, M. Le Guinner [Le Guiner], qui a reçu de M. Cadiou une confidence assez grave. Le défunt, on le sait, lui aurait en effet déclaré qu’il était en butte, depuis fort longtemps, à l’hostilité de certains rivaux et qu’il redoutait beaucoup de leurs entreprises. Mme Cadiou, on s’en souvient, a déjà fait part au juge des appréhensions que son mari éprouvait de ce chef. La police oriente ses recherches de ce côté.
17 février 1914 – p. 1
LES CONTRADICTIONS DE L’AFFAIRE CADIOU
« L’accusation ne repose que sur Des présomptions fragiles » déclare le juge d’instruction
Mais il ne se croit pas le droit de relâcher l’ingénieur Pierre
Des révélations nouvelles ajoutent au mystère
M. CADIOU ET SON SOSIE
MORLAIX, 16 février. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone). « L’accusation ne repose que sur des présomptions fragiles. Nous attendons la contre-autopsie pour envisager d’autres hypothèses.
Ainsi s’exprimait ce matin M. Bidard de La Noë, le juge d’instruction de Brest.
Ce soir le juge a repoussé la demande de mise en liberté provisoire formulée par les avocats de l’ingénieur Louis Pierre. Le magistrat motive sa décision par trois attendus qui ont causé dans la région un assez vif étonnement.
– Je ne puis, dit-il, libérer l’inculpé, car je n’ai pas entendu tous les témoins convoqués par la défense, car je n’ai pas interrogé Louis Pierre sur le fond de l’affaire, car je désire auparavant connaître les résultats de la contre-autopsie.
Pierre est en prison’ depuis treize jours. Il s’est prêté de bonne grâce à tous les interrogatoires qu’on lui a fait subir hors la présence d’avocats dont il ne voulait même pas. Aussi ne saurait-on imputer à son attitude les lenteurs d’une instruction que la contre-autopsie de demain va compliquer et retarder encore.
Telle est l’opinion que j’ai recueillie dans les milieux les plus différents. Pierre a été arrêté parce qu’il s’est obstiné à prétendre qu’il n’avait pas vu M. Cadiou dans la matinée du 30 décembre. Depuis, les témoignages de Morlaix sont venus jeter le trouble dans l’esprit des magistrats eux-mêmes. Ces dépositions, pourtant, on ne les a admises, au parquet, que sous les réserves les plus formelles. Ce scepticisme pouvait se comprendre jusqu’à ce jour sera-t-il compris demain ?
C’est qu’en effet de nouvelles révélations viennent d’être faites. En s’ajoutant aux précédentes, signalées au jour le jour par le Matin, elles forment un faisceau de probabilités aussi impressionnantes que l’ensemble des présomptions retenues par le parquet.
Aujourd’hui, deux nouveaux témoins interviennent. C’est M. Lemeillet, mercier à Brest, qui confirme le témoignage de M. Nicolas c’est enfin M. Cabon, qui a rencontré M. Cadiou le 1er janvier, dans une rue de Morlaix.
M. Cabon est télégraphiste à Morlaix. Il connaît depuis de longues années l’ancien usinier de la Grand’Palud et il est venu aujourd’hui dire au juge d’instruction :
– Le 1er janvier, j’étais de service. Traversant dans la matinée la place Thiers, je vis M. Cadiou. Je lui dis en passant « Bonjour, monsieur Cadiou. » Il me répondit « bonsoir, Cabon. »
Ce témoignage corrobore indirectement celui de M., Carameur [Caramour], dont je vous ai parlé et celui du cafetier Le Picard, dont l’établissement s’ouvre précisément sur la place Thiers. Mais rien n’est simple dans cette affaire. Alors que nous croyons, par la précision des détails, tenir une preuve indiscutable, voici qu’un nouvel élément de doute intervient.
Le Matin a dit déjà que M. Cadiou avait un sosie dans la région. Un ami du défunt, M. Feuntun, en renouvelle aujourd’hui l’assurance.
– Le 20 janvier, déclare-t-il, j’ai cru, moi aussi, rencontrer mon pauvre camarade Cadiou. Ce jour-là, un cycliste passait à Morlaix sur le quai de Léon. II ressemblait à Cadiou, et je faillis l’appeler. Je n’en ai été retenu que par la certitude que j’avais de la mort de mon ami.
Qui doit-on croire ? A qui doit-on donner la préférence ? M. Cadiou fut-il assassiné dans le bois de Landerneau ou dans une maison de Morlaix ? Mystère ! Mystère !
Mystère en tout cas qui n’embarrasse guère M. Rousseau. Le médecin légiste de Brest vient en effet d’ajouter à son rapport une notre dans laquelle il déclare, après examen des vêtements, que M. Cadiou fut surpris par le geste brusque de son assassin.
En effet, le macfarlane en caoutchouc que portait l’industriel a été, dans sa partie supérieure, déchiré de telle façon qu’il apparaît comme certain que M. Cadiou, brutalement attaqué, esquissa un mouvement de défense.
L’agrafe sauta et les boutonnières cédèrent sous la pression violente qu’exerça le meurtrier. Pourtant M. Cadiou ne fut égorgé que plusieurs heures après avoir été étranglé, et ceci implique une mise en scène que l’on ne peut attribuer à un criminel vulgaire.
La déposition du juge de paix de Quimper
BREST, 16 février. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
On sait que le parquet attachait une grande importance à une confidence que M. Cadiou aurait faite, peu de temps avant sa disparition, à un de ses amis, M. Le Guinner [Le Guiner], juge de paix à Quimper.
Le juge d’instruction de Quimper a reçu ce matin la déposition de M. Le Guinner [Le Guiner]. Le juge de paix a répété ce qu’il avait déjà révélé à de nombreux amis et au frère de la victime.
– J’ai rencontré, a-t-il dit, mon ami Cadiou quelques jours avant sa disparition. Il paraissait triste, abattu et ne cacha pas qu’il avait de gros ennuis. Ceux-ci lui étaient suscités, m’a-t-il dit, par des ennemis irréductibles qui convoitaient sa situation et menaient contre lui une campagne d’injures et de diffamations.
18 février 1914 – p. 1 et 3
LES SURPRISES DE L’AFFAIRE CADIOU
La contre-autopsie démontre que M. Cadiou a été tué par une balle de revolver que le premier médecin légiste n’avait pas remarqué
Les deux révolvers de l’ingénieur Pierre
Il y en a un qui tirait des balles du même calibre que celle qui a tué M. Cadiou
Mais on ne le retrouve pas
Brest, 17 février. – De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone). Il fallait au ténébreux roman de l’affaire Cadiou une page de haute et lugubre fantaisie.
Cette page a été écrite ce matin par le scalpel du docteur Paul, et le nouvel avatar qui vient de se produire a éclaté à Morlaix comme un coup de tonnerre.
M. Louis Cadiou n’a pas été égorgé, il n’a pas été étranglé. Il a été tué, raide, d’un coup de revolver !
Cette stupéfiante révélation est le résultat de la contre-autopsie imposée au parquet par l’opinion publique que les contradictions de l’enquête avaient rendue un brin nerveuse.
Elle s’est produite quarante-sept jours après la disparition de l’usinier de la Grand Palud et douze jours après la première autopsie.
Pour arracher au cadavre son secret, l’éminent praticien a dû travailler pendant trois longues heures dans le corps décomposé, avec une méthode si savante et si précise, qu’aucune partie du cadavre ne pouvait cette fois échapper aux recherches. Le docteur Paul a démontré que M. Cadiou avait été atteint d’un coup de feu dans la région de la nuque, du côté droit. La balle a suivi un trajet oblique, de gauche à droite, et d’arrière en avant, en tranchant, sur son passage, l’artère carotide droite.
La balle a été retrouvée dans l’épaisseur des tissus, à 7 centimètres de l’oreille droite, projectile de revolver bull-dog du calibre de 6 millimètres.
Quant à la plaie béante de la gorge, on ne saurait, avant l’analyse microscopique du sang, préciser si elle a été faite post ou ante mortem.
L’assassin a dû tirer sur M. Cadiou par derrière et il a tiré à bout portant. L’examen de la pèlerine en caoutchouc ne laisse aucun doute à ce sujet.
Les conclusions du docteur Paul, rapprochées aujourd’hui des neuf témoignages qui montrent M. Cadiou quittant la Grand’Palud, se rendant au moulin, le mardi 30 décembre, à 11 heures du matin, permettent de situer le crime à cette date. Elles infirment, d’après le parquet, l’hypothèse du voyage à. Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon. M. Cadiou ne s’éloigna donc pas des abords immédiats de son usine, et c’est, très vraisemblablement, dans les parages déserts de la Grand’Palud qu’il fut surpris et frappé. Ceux qui ont cru le rencontrer dans la région postérieurement au 30 décembre ont été, de très bonne foi, dupes d’une illusion d’autant plus facile que le défunt possédait ainsi que nous l’avons dit un sosie circulant comme lui à bicyclette sur les routes.
Sans doute l’obscurité règne encore, mais depuis ce matin la justice commence à pouvoir faire le départ entre la table et la vérité, et l’heure n’est plus éloignée peut-être où la lumière jaillira.
Cette journée décisive fut féconde en émotions.
Les magistrats du parquet de Brest, MM. Guillemin [Guilmard], procureur de la République, et Bidard de La Noë, juge d’instruction, couchèrent à Morlaix. A 5 h. 1/2 du matin, le docteur Paul arrivait, accompagné d’un aide, ne s’accordant que quelques instants de repos.
Il faisait nuit lorsque s’accomplit, dans l’humidité d’un cimetière lointain, la première formalité.
En présence du commissaire de police, quatre fossoyeurs aux gestes lents et précis halèrent à bout de cordes le cercueil contenant les restes mutilés de M. Cadiou. De brusque, déflagrations de magnésium -des photographes opéraient – éclairèrent seuls cette scène qui devait être le prélude d’une sorte de tragédie muette, puis le lugubre fardeau fut dirigé sur l’amphithéâtre de l’hôpital.
Le procureur de la République de Rennes avait désigné M. l’avocat général Roger Fachot pour présider à la contre-autopsie. Ce haut magistrat était accompagné du procureur et du juge de paix de Morlaix, de M. Rouquier, commissaire divisionnaire de Brest, de MM. Lennessier [Mennessier], commissaire spécial, Le Mez [Lemez], inspecteur, Rousseau, médecin légiste, auteur du premier examen médico-légal du cadavre, etc.
Le docteur Paul se mit à l’œuvre aussitôt. Pendant trois heures, penché sur le cadavre, il l’examina, le fouilla, le découpa, le réduisit en une véritable charpie. Rien ne fut épargné, rien ne fut négligé. Tout fut mis au jour, remué, sondé, arraché, ouvert, avec une obstination qui, dans cette atmosphère empuantie, ne se rebuta pas une seconde. Le docteur Paul, appliquant minutieusement le système de la grande école, chercha la vérité dans les chairs mortes.
Soudain, comme il venait de fouiller dans la région du cou, on le vit lever sa pince, à la hauteur de son front. Il desserra les deux mâchoires du petit instrument et un objet tomba droit dans la cuvette métallique qui rendit un son clair. C’était la balle d’un revolver bull-dog, une balle dont le séjour prolongé dans le cadavre avait oxydé légèrement la chemise de cuivre.
Ce fut alors, dans l’étroit local, une seconde d’effarement. Songez donc ! Une balle de revolver dans le cou de M. Cadiou, de M. Cadiou que l’on avait cru égorgé pendant une semaine, qu’on avait dit étranglé à l’aide d’une serviette une autre semaine !
Il fallut bien se rendre à l’éclatante évidence. Du doigt, le docteur Paul indiqua l’orifice minuscule qui étoilait la nuque et il désigna le trajet circulaire accompli, de gauche à droite et d’arrière en avant, par le petit projectile. C’est ce sillon violacé qui, l’autre soir, avait fait admettre la thèse de la strangulation.
Magistrats et policiers s’entre-regardaient, navrés d’avoir perdu douze jours en hypothèses et en calculs. Au dehors, quand la nouvelle transpira, ce fut une stupeur indicible. Personne ne voulait y croire. Il fallut pourtant s’y décider.
Pendant ce temps, le procureur général et le procureur de la République mobilisaient télégraphiquement la police et le parquet de Brest. Rendez-vous était fixé à Landerneau à toutes les forces disponibles. C’est qu’un souvenir obsédait maintenant tous les esprits l’ingénieur Pierre possédait un revolver. Ce revolver, on l’avait vu au cours d’une visite faite précédemment chez l’inculpé. Il reposait alors sur une table et dans le barillet une balle manquait. Pierre, à ce propos, avait expliqué qu’il prenait ainsi ses précautions en ne chargeant pas complètement son arme.
(Voir la suite en Dernière Heure)
M. Cloarec, député, ami de la famille Cadiou, nous fait d’intéressantes confidences
Il y a quelques jours, divers journaux, notamment l’Ouest-Éclair et le Nouvelliste de Bretagne, ont protesté contre le maintien en prison de M. Pierre. Et à ce propos, ils ont mis en cause M. Cloarec, député du Finistère, ami de la famille Cadiou, en disant qu’il ‘était intervenu auprès du parquet de
Brest pour empêcher l’élargissement de l’inculpé. Ils se sont montrés également étonnés que M. Cloarec ait porté plainte lui-même et qu’il ait, dès la disparition de M. Cadiou, dit qu’il y avait eu crime.
Nous sommes allés demander à M. Cloarec de vouloir bien nous dire ce qu’il pensait à la fois et de la mort mystérieuse de M. Cadiou et du maintien en prison de M. Pierre.
Qui accusait et dénonçait M. Cadiou au ministère de la guerre ?
« Si j’ai cru, dès le début, que M. Cadiou avait été assassiné, c’est que je savais qu’il avait des ennemis acharnés. Au double titre d’ami et de député, j’eus l’occasion de m’occuper des plaintes injustifiées dont le directeur de la Grand’Palud était l’objet.
« L’usine de Landerneau laissait, en moyenne, 80.000 francs de bénéfices à M. Cadiou. C’est dire que l’entreprise était florissante. Ce succès devait faire naître des jalousies. Il ne s’écoulait pas de mois sans qu’une plainte ne fût adressée au ministère de la guerre contre M. Cadiou, fournisseur de l’armée.
« On affirma d’abord que la société qu’il dirigeait n’était qu’une société allemande, et on alla jusqu’à prétendre que les actes de constitution passés devant notaire avaient été truqués. M. Cadiou, qui avait une fortune de 1.200.000 francs, pouvait bien, il me semble, mettre 250.000 francs dans une affaire. L’enquête démontra que parmi les actionnaires de l’usine de la Grand’Palud il n’y avait aucun Allemand.
« Par la suite, d’autres plaintes en fraude et malfaçons affluèrent au ministère de la guerre. M. Cadiou fut exclu des marchés de l’armée, sans qu’aucun motif lui eût été fourni. C’est alors que j’intervins et demandai la nomination d’une commission d’enquête.
« Qui, avec acharnement, accusait et dénonçait ainsi M. Cadiou au ministère de la guerre ? Ce n’est pas à moi de le dire. Y a-t-il plusieurs accusateurs ? N’y en a-t-il, au contraire, qu’un seul, agissant pour le compte des autres ? Si le général Gaudin veut ouvrir son dossier aux magistrats de Brest, ceux-ci y trouveront les lettres accusant le directeur de la Grand’Palud. Si elles sont signées, il connaîtra les noms des personnes devant être interrogées. Si ces lettres sont anonymes, des comparaisons et des expertises d’écritures s’imposent.
« Pour moi, cela ne fait aucun doute. M. Cadiou a été tué parce qu’il était directeur de l’usine de la Grand’Palud et il a été frappé au cours d’une discussion d’ordre professionnel.
« Je ne prétends pas que M. Pierre soit l’assassin de M. Cadiou et, quoi qu’on en ait dit, je ne suis pas intervenu pour qu’on le maintienne en prison. L’autre semaine, j’ai enterré un fils de vingt-trois ans, dont je suis allé chercher le cercueil en Espagne, et je vous assure que j’ai suivi de bien loin, depuis quelques jours, l’instruction du parquet de Brest.
« L’arrestation de M. Pierre, que je n’ai jamais vu d’ailleurs, ne m’a pas surpris. En effet divers détails m’intriguent.
« Le 29 décembre, M. Cadiou devait remettre un chèque de 2.000 francs à M. Pierre. Ce jour-là. M. Cadiou était à Landerneau. Il ne pouvait regagner Paris que par un train partant à neuf heures du soir et arrivant à Paris le lendemain matin vers sept heures. Or, à la date du 30 décembre, M. Pierre écrivait à Paris à M. Cadiou en lui manifestant sa surprise de n’avoir pas encore reçu le chèque de 2.000 francs.
« D’autre part, le parquet de Brest a saisi, on le sait, une lettre arrivée à Landerneau peu après la disparition de M. Cadiou et adressée à M. Pierre. Cette lettre émanait du ministère de la guerre et remerciait l’ingénieur des renseignements qu’il avait fournis. Dans le bureau de travail de M.
Pierre, la justice a également saisi des brouillons de lettres accusant le directeur de la Grand’Palud.
« M. Pierre est-il l’auteur des lettres figurant dans le dossier du générale Gaudin ?
L’AFFAIRE CADIOU
LE RÉCIT DU VEILLEUR DE NUIT
[SUITE DE NOTRE DÉPÊCHE DE PREMIÈRE PAGE)
Ce revolver, il importait de le retrouver à tout prix et sans tarder. A deux heures, tout Landerneau était mis en émoi par l’arrivée des policiers. Ils apportaient avec eux une nouvelle sensationnelle, aussi toute la petite ville fut-elle sur pied en quelques instants.
A nouveau, ce fut la ruée vers le moulin de la Grand’Palud, vers la fosse lugubre du bois tragique, dont une excellente paysanne, heureuse de l’aubaine, permettait l’approche moyennant 10 centimes.
Les magistrats se partagèrent la besogne. Le procureur de la République conduisit en personne la perquisition dans l’appartement de Louis Pierre un inspecteur, M. Astre, visita à nouveau l’habitation de M. Cadiou, et M. Rouquier fouilla un immeuble tout proche de la Grand’Palud. Ces trois opérations eurent lieu simultanément, et une quatrième fut remise à demain, en raison de l’absence des intéressés.
Le docteur Paul en profita pour examiner minutieusement la pèlerine en caoutchouc que portait M. Cadiou le jour de l’assassinat. C’était un macfarlane muni d’un capuchon mobile s’attachant au col par des boutons.
M. Cadiou devait, le 30 décembre, s’être coiffé du capuchon afin de se préserver du froid.
Le docteur releva, sur le côté droit du capuchon, à hauteur de la nuque, un trou par où pénétra la balle de revolver. Ce trou correspond exactement à l’emplacement de la blessure et au calibre du projectile. On le retrouva encore sur le col.
Enfin l’expert remarqua que le dégagement des gaz avait, autour du trou, fait fondre le caoutchouc. La preuve était fournie par ce détail que l’assassin tira à bout portant sur M. Cadiou encapuchonné.
Le revolver trouvé chez l’ingénieur n’est pas l’arme du crime
Dans la chambre de Pierre., le procureur de la République a retrouvé le revolver de l’ingénieur. Ce n’est pas un bull-dog. Ce n’est pas une arme de 6 millimètres. Pierre l’acheta en juin dernier, sur les vives instances de ses amis et de son hôtelier, pour assurer sa défense personnelle.
Ce n’est pas là certainement l’arme du crime ; n’est pas l’arme du crime non plus une carabine de 6 millimètres, pourtant, découverte dans la cuisine et saisie, ainsi que le revolver, à toutes fins utiles.
Policiers et magistrats, un peu déçus, allaient se retirer et quitter la Grand-Palud, lorsqu’un souvenir traversa l’esprit de l’inspecteur Le Mez [Lemez]. N’existait-il pas, à l’usine, un autre revolver ? M. Bossard, le veilleur de nuit, ne le remit-il pas à Louis Pierre, dans le courant de janvier, lorsque l’usine ferma ses portes, faute de travail ?
M. Bossard intervient aussi pour la deuxième fois dans l’affaire. Ancien soldat colonial, surveillant de nuit à la Grand’Palud, c’est lui qui avait signalé à la justice certaine visite que l’ingénieur reçut chez lui le dimanche 28 décembre. M. Bossard, ce jour-là, s’était mépris. Or depuis il a déclaré que, en cessant son service, il restitua à l’ingénieur Pierre le revolver que le veilleur de nuit de la Grand’Palud conservait pendant ses veilles sous le matelas de son lit. Ce revolver était garni de six cartouches. Avant de le rendre, M. Bossard le déchargea en tirant dans un tas de charbon.
– Le fait est exact, nous a dit le contremaître Bignard. Le 17 janvier Bossard, quelques ouvriers et moi, nous avons déchargé le revolver désormais inutile. Pour cela, nous avons tiré cinq ou six coups, je ne puis préciser. Ensuite, Bossard rédigea une note qu’il me confia pour bien faire constater qu’il s’était dessaisi de l’arme dont il indiquait le numéro de fabrication. J’ai malheureusement déchiré ce papier.
Mais qu’est devenu l’autre revolver ?
Quelle était la provenance et quel était le calibre de cette arme ? On l’a su aussitôt. Vendu en juin dernier à l’ingénieur Pierre par M. Marie, armurier à Landerneau, il est du calibre de 6 millimètres et les balles cuivrées dont on le charge concordent parfaitement avec le projectile à chemise de cuivre découvert ce matin dans le cou de M. Cadiou. C’est un bull-dog. Qu’est-il devenu ? Où Pierre l’a-t-il rangé ? L’a-t-il conservé ? S’en est-il débarrassé pour une raison ou pour une autre ? Mystère encore.
M. Bossard, interrogé dans la soirée par la brigade mobile, s’est expliqué ainsi :
– Lorsque je pris mon service de nuit, en juin dernier, M. Pierre me remit un revolver avec vingt-cinq cartouches. Malade le 27 décembre, j’ai dû m’absenter. A mon retour, le 7 janvier, je constatai que l’arme était toujours à sa place sous la paillasse. Le 17, avec un camarade, je vidai l’arme.
« Le soir même, M. Pierre me réclama le revolver et m’ordonna de lui remettre également les cartouches qui restaient à ma disposition, ainsi que les douilles vides. Je m’exécutai avec empressement, heureux de me défaire d’une arme dont la présence dans ma chambre me faisait peur. J’avais, en effet, la crainte que M. Pierre ne s’en servît contre moi. Quant à la lettre que j’écrivis à l’époque, Bignard ne l’a pas déchirée et je pourrai la présenter à la justice. »
M. Bossard sera prié, demain, de s’expliquer plus amplement sur certaines obscurités de son récit.
Dans l’appartement de M. Cadiou, l’inspecteur Astre a saisi quelques papiers déchirés qui se trouvaient dans une corbeille. Le texte de ces documents sera reconstitué. M. Astre a mis également sous scellés un volume qui, tout de suite, attira son attention. C’est un livre de vers de Musset placé bien en évidence sur le guéridon, un large signet marquant une page. Ce livre donnait l’illusion d’avoir été déposé là très intentionnellement. M. Astre l’ouvrit à la page que l’on semblait avoir voulu indiquer et il tomba sur la période fameuse du suicide de Rolla.
On se demande s’il n’y a pas là une ruse de l’assassin pour faire croire que M. Cadiou songeait à se suicider.
Les opérations de cette journée nous ont appris enfin et d’une façon irréfutable de quelle manière fut assassiné M. Cadiou.
Elles n’ont rien apporté de probant contre l’ingénieur Louis Pierre.
Elles n’ont pas encore éclairé la question des complicités morales.
Mais elles sont loin aussi d’innocenter l’inculpé et d’écarter de celui-ci les présomptions rassemblées par le parquet.
J’ajoute que Mme Cadiou vient de se porter partie civile par l’organe de Me Fleys, avocat à la cour d’appel de Paris.
19 février 1914 – p. 1 et 2
L’affaire Cadiou semble tourner mal pour l’ingénieur Pierre
Brest, 18 février. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone). Les stupéfiants résultats de la contre-autopsie effectuée par le docteur Paul qui a permis à la justice égarée de pénétrer le secret de la mort de M. Cadiou, viennent, comme vous pouvez le penser, de donner à l’instruction un regain d’activité.
Le juge peut enfin s’appuyer sur une base solide, et il entend bien rattraper le temps perdu, maintenant qu’il sait d’indiscutable façon comment fut assassiné l’usinier de la Grand’Palud.
Mais s’il est démontré que M. Cadiou a été tué d’un coup de revolver, il n’est pas établi encore que l’ingénieur Pierre soit son meurtrier. Pourtant, dans la suprême partie qui va s’engager Pierre devra jouer d’autant plus serré que la contre-autopsie de Morlaix, dénonçant lumineusement la cause véritable de la mort, vient d’apporter contre lui une charge grave et précise qui faisait jusqu’ici défaut à l’accusation.
Hier, après les révélations du témoin Bossard, certifiant qu’il existait à l’usine deux revolvers, l’un de 6 millimètres appartenant à Pierre, l’autre de 8 millimètres, acheté pour la sécurité personnelle du veilleur de nuit, on pouvait établir une confusion entre les deux armes.
Cette confusion n’est plus possible aujourd’hui, car il est admis que M. Bossard a dit vrai. On sait qu’aussitôt après la contre-autopsie, le parquet de Brest se transporta à Landerneau, au moulin, dans l’appartement particulier de Pierre il découvrit un revolver qui ne pouvait manifestement être l’arme du crime, puisqu’il était du calibre de 8 millimètres, alors que la balle à chemise de cuivre trouvée dans le cou de M. Cadiou était du calibre de 6 millimètres.
Les balles en plomb elles-mêmes différaient totalement des balles du bull-dog. M. Bossard connaissait l’existence du deuxième revolver. Il savait que l’ingénieur Pierre avait en sa possession un bull-dog. Interrogé hier soir, il précisa ce détail que fréquemment son chef, l’année dernière, s’exerçait au tir dans son jardin. La preuve fut faite immédiatement que l’ancien veilleur de nuit ne se trompait pas. En effet, Louis Pierre avait acheté on bull-dog de 6 millimètres à l’armurier Marie, et c’est ce bull-dog qui, jusqu’ici, échappe à toutes les recherches.
M. Bossard ajoutait :
– Quand j’ai quitté l’usine, le 17 janvier, j’ai restitué à M. Pierre le revolver qu’il m’avait prêté pour pouvoir me défendre, le cas échéant, pendant mes gardes de nuit. Avant de le rendre, je me suis amusé à le décharger. Et, quelques camarades et moi, nous avons pris pour cible un morceau de carton, fiché au sommet d’un monticule de charbon.
M. Bossard ne confondait-il pas le revolver de 8 millimètres acheté à Brest chez M. Lefebvre pour le compte de l’usine avec le revolver acheté à Landerneau par Pierre et pour son usage personnel ? On ne peut plus aujourd’hui hésiter sur ce point. La trouvaille faite par l’usinier Yvonnec dissipe en effet cette dernière équivoque. M. Yvonnec, cet après-midi, a découvert une balle de plomb correspondant au calibre du revolver mis à la disposition du veilleur de nuit, déchargé le 17, restitué vide à Pierre et retrouvé chez celui-ci. M. Bossard avait fourni de cette arme un signalement complet. Aussi son identification a-t-elle été facile. Le bull-dog a donc disparu, et ce bull-dog était bien entre les mains de Pierre seul.
Pourtant, une constatation troublante a été faite. Sur le mur du hangar que Pierre prenait parfois pour cible, des trous ont été remarqués et, dans l’un d’eux, un projectile était encore encastré mais cette balle, en plomb, est du calibre de 8 m/m. Pierre, qui remit lui-même à M. Bossard, au mois de juillet, le revolver acheté chez M. Lelièvre, tira-t-il aussi avec l’arme du veilleur de nuit ? Ce détail mérite d’être éclairci. Il ne convient peut-être pas, toutefois, d’y attacher une trop grande importance, car la bonne de l’ingénieur reconnaît parfaitement la balle à chemise de cuivre du bull-dog.
Je lui ai présenté ce matin les deux modèles. Devant la balle arrondie du revolver de l’usine et la balle oblongue du revolver de 6 millimètres, cette dernière exactement semblable à celle retrouvée dans le cou de M. Cadiou, la servante n’a pas eu la moindre hésitation : c’est la balle du bull-dog qu’elle me désigne comme étant identique à celles qu’elle vit entre les mains de son patron.
D’ailleurs Pierre, mis au courant par l’un de ses défenseurs, Me Feuillard, des résultats de la contre-autopsie, a demandé à s’expliquer d’urgence sur la question du revolver. Il consent, pour parler plus tôt, à renoncer aux délais légaux. Il sera, dans ces conditions, entendu dès demain.
Où est le second revolver de l’ingénieur Pierre ?
La mère de l’inculpé, de son côté, n’est nullement émue par les nouvelles charges qui s’accumulent contre son fils. Ces charges sont cependant des plus graves.
Ainsi Louis Pierre possédait un revolver semblable celui qui servit à tuer M. Cadiou, et cette arme ne peut être retrouvée ! Ainsi neuf témoins contredisent l’ingénieur, lorsqu’il affirme n’avoir pas vu M. Cadiou dans la matinée du 30 décembre. Le 30, il écrit à Paris, à son patron M. Cadiou ne reparaît pas ; Louis Pierre, qui l’a dénoncé précédemment au ministère de la guerre ; qui a reçu son congé et qui se plaint de n’avoir pas vu récompense suffisamment ses complaisances de comptable, dénonce la situation précaire de son patron ; il étale des chiffres ; l’absence se prolonge ; on s’inquiète ; on cherche ; Louis Pierre qui, le 1er janvier, avait fait un envoi de bonbons aux enfants du disparu, aiguille la police sur les hypothèses du suicide ou de la fuite.
– Vous le retrouverez plutôt dans la rivière de Morlaix, dit-il un jour au commissaire spécial Ménessier [Mennessier].
– Cherchez-le plutôt dans la partie basse du bois, conseille-t-il un autre jour à l’inspecteur Le Mez [Lemez].
Le 4 février, dans la partie basse de la forêt, M. Jean-Marie Cadiou retrouve soudainement le cadavre de son frère. Pierre accourt le premier, il ôte son gilet, se met à l’œuvre, prête la main à tous les travaux manuels, lave le corps, assiste à l’autopsie, et en surprend les inexactes conclusions. Il fait mieux prenant les vêtements du mort, il se rend jusqu’au bief du moulin, et, de son propre mouvement, sans être inquiété par personne, il les lave à grande eau et les rapporte au médecin légiste. Le procureur l’arrête, et, vous le savez, son attitude peut être celle d’un homme dont la conscience est nette, comme celle d’un criminel qui a tout réglé d’avance, tout prévu, tout décidé, tout calculé.
Or Pierre est un mathématicien.
Trois perquisitions
Aujourd’hui la journée s’est passée en perquisitions à Landerneau.
La police mobile à fouillé à nouveau l’habitation de M. Cadiou, où sont amoncelés quantité de documents qui ont été triés et sélectionnés. Une valise qui contenait des papiers importants fut, en janvier, emportée par M Jean-Marie Cadiou, par précaution.
Que contenait-elle ?
– Des choses qu’il était utile de mettre à l’abri des indiscrétions, mais non de la justice, a répondu le frère du mort.
Quant au livre de Musset, qu’on retrouva dans l’appartement de M. Cadiou, ouvert à la page du suicide de Rolla, il ne saurait plus rien prouver, car on sait qu’il fut feuilleté par le commissaire au cours d’une précédente opération.
Deux autres perquisitions ont eu lieu : celle qui a provoqué la plus vive émotion a été pratiquée de neuf heures à onze heures du matin par les commissaires Le Coz et Brisset, au domicile de M. Legrand, ancien maire de Landerneau, fondateur de la Grand’Palud et prédécesseur immédiat de
M. Cadiou à l’usine de blanchiment.
M. Legrand a guidé toutes les affaires de la Grand’Palud. Il monte actuellement une usine similaire à Daoulas pour le compte d’un groupe qui avait précisément engagé l’ingénieur Pierre et le contremaître Bignard. On a saisi chez M. Legrand une volumineuse correspondance ayant trait à des négociations anciennes et récentes relatives à la Grand’Palud, et à des relations avec les frères Teming [Temming].
Le bruit a couru ici que certains papiers intéressants auraient été détruits dans le courant de janvier. M. Legrand s’élève contre ce bruit.
– On est venu, m’a-t-il déclaré, me demander des renseignements sur la Grand’Palud, comme il était naturel, et je les ai fournis. J’ai mis mes papiers à la disposition de la justice. M. Cadiou m’avait chargé en juillet dernier de trouver un acquéreur pour la Grand’Palud. Un industriel de Paris se présenta, mais fut effrayé par le prix que demandait M. Cadiou.
« Le groupe qui construit en ce moment à Daoulas, ajoute M. Legrand sur mes questions précises, n’aurait jamais voulu acheter la Grand’Palud, car il aurait fallu renouveler complètement le matériel. C’eût été une opération trop onéreuse. Quant à Pierre, ignorant du contrat qui le liait à son patron et que nous avons connu par le Matin, nous l’avions engagé trois mois avant que disparût M. Cadiou. Le contrat définitif ne fut signé entre nous que le 12 janvier. Mais le 14, Pierre nous écrivait pour résilier. Il désirait, nous disait-il, que fût éclairci auparavant le mystère causé par la disparition de son patron. J’ai cru jusqu’ici à l’innocence absolue de Pierre. Dois-je en douter aujourd’hui ? »
Vendredi, l’habitation du moulin sera fouillée de la cave au grenier par une escouade d’inspecteurs de la Sûreté. Samedi, le juge espère entendre à Brest la somnambule de Nancy, Mme Sainby [Sainpy], de Pont-à-Mousson, qui consulta, on le sait, la pythonisse, Mme Guillemin et Mme veuve Cadiou, qu’il a convoquées, afin de pénétrer, s’il est humainement et judiciairement possible de le faire, dans les arcanes de l’occultisme. La venue de la visionnaire de Nancy est attendue ici avec curiosité.
Quelle surprise nous attend ?
20 février 1914 – p. 1 et 3
Le meurtre de M. Cadiou et le revolver de Louis Pierre
– Aviez-vous -un revolver du calibre de 6 millimètres ?
– Oui.
– Qu’en avez-vous fait ?
– Je l’ai vendu.
– A qui ?
– A un passant.
– Comment s’appelait ce passant ?
…Geste évasif.
Morlaix, 19 février. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone). La plus récente des complications de l’affaire Cadiou la question des deux revolvers a été élucidée en partie dès ce matin par le juge d’instruction.
L’inculpé Pierre avait, on le sait, spontanément renoncé à tout délai pour pouvoir s’expliquer immédiatement sur les précisions apportées par le veilleur de nuit Bossard au sujet des deux armes. Les déclarations de l’ingénieur ont achevé de dissiper les derniers doutes dont la défense pouvait encore se prévaloir…
En essayant de façon très manifeste de créer une nouvelle confusion sur une autre question de date, Pierre a transformé son argument en une charge accablante, à ce point que s’il est réellement la victime d’un concours fatal de circonstances, il ne doit plus guère compter que sur un miracle pour faire éclater la preuve de sa bonne foi et de son innocence.
Lorsqu’il est arrivé au palais de justice, Pierre, tout en continuant à faire bonne contenance, ne souriait plus. Il était grave, préoccupé, silencieux.
Tout de suite, il s’expliqua sur le revolver de 8 millimètres trouvé chez lui, le revolver qui n’est pas l’arme du crime et qui lui fut restitué par le veilleur de nuit Bossard, dont il assurait la sécurité à l’usine. Sur ce point, aucune contestation. A la suite d’une tentative de cambriolage dirigée contre le coffre-fort de la Grand’Palud, Pierre, sur l’ordre de M. Cadiou, acheta le 11 juin 1913 à l’armurier Lelièvre, de Brest, un revolver primitivement destiné au contremaître Bignard. L’arme fut facturée 18 francs au nom de M. Bignard, mais elle fut remise au veilleur de nuit Bossard en juillet.
Pierre s’accorde également avec M. Bossard sur tous les faits déjà connus qui précédèrent dans la journée du 17 janvier dernier la restitution de ce revolver.
Le juge, M. Bidard de La Noë, aborde par un coup droit la question la plus embarrassante. Il parle du revolver bull-dog de 6 millimètres, l’arme du crime.
– En dehors de ce revolver acheté à Brest, n’en possédiez-vous pas un autre ?
Pierre demeure impassible. Pas un muscle de son visage ne tressaille, et c’est d’une voix calme, indifférente, dirait-on, qu’il répond à la question du juge.
– Oui, je possédais un autre revolver que j’avais acheté à M. Marie, armurier à Landerneau, dans le courant de 1912. Je l’ai payé 27 francs environ. Je l’ai acheté peu avant de céder à un paysagiste de Landerneau une tonnelle peinte en blanc qui se trouvait dans mon jardin. Je me souviens parfaitement qu’en tirant pour la première fois avec cette arme, je me suis caché le visage derrière l’un des montants de cette tonnelle, car n’ayant jamais manié de revolver de ma vie, j’avais peur que celui-ci n’éclatât entre mes mains.
Sur ces mots, le juge présente à Pierre un modèle de bull-dog de 6 millimètres.
C’est bien une arme semblable que j’avais en ma possession, reconnaît l’ingénieur.
– Qu’avez-vous fait de cette arme ?
La question est redoutable, mais Pierre n’a pas bronché et sa voix ne s’altère tas. Il répond :
– J’ai cédé ce revolver à un voyageur de commerce vers février ou mars 1913, c’est-à-dire avant la tentative de cambriolage du coffre-fort. Si je m’en suis défait, c’est parce que le cran de sûreté n’était pas sûr. Je n’ai jamais eu deux revolvers à la fois, et c’est cette dernière certitude qui me fait dire aujourd’hui que j’ai vendu le petit revolver avant la tentative de cambriolage de l’usine.
– Pour quelle somme l’avez-vous vendu ?
– J’ai dû le vendre 15 francs avec les balles qui me restaient, car nous avons discuté sur ce prix de 15 francs.
– Quel est le nom de ce voyageur ?
Pierre fait un geste évasif.
– Je ne sais pas son nom. Je ne le lui ai pas demandé. Je ne sais pas non plus quelle est la maison qu’il représente. Il m’a dit qu’il vendait de l’huile, du savon et peut-être du café. J’ai répondu aux offres qu’il m’a faites que ces articles ne m’intéressaient pas. Il est arrivé dans mon jardin au moment où je tirais sur un journal fixé à deux bâtons plantés en terre.
Et le juge poursuit :
– De quelle contrée est ce voyageur ?
– Je ne le sais pas, car je n’ai pas lié autrement conversation avec lui. Il m’a paru un peu plus petit et plus jeune que moi. Il pouvait avoir vingt-huit ans environ. Il était vêtu d’un pardessus de couleur sombre et avait une canne à la main. Je ne me rappelle pas comment il était coiffé.
– Avait-il ses échantillons sur lui ?
– Je ne me souviens pas avoir vu aucun autre objet ou échantillon en sa possession…
– Quelqu’un était-il avec vous lorsque vous avez reçu cette visite ?
– Non, j’étais seul dans le jardin.
On ne peut se défendre de trouver singulièrement piteuse l’explication fournie au juge d’instruction par l’ingénieur Louis Pierre. L’abondance des détails minuscules impressionne aussi défavorablement que l’ignorance absolue dans laquelle Pierre se trouve sur l’identité de ce voyageur de commerce.
Ce passant qui achète soudainement un revolver apparaît inventé de toutes pièces pour les besoins de la cause mais l’invention est un peu trop simple, un peu trop enfantine.
Pierre ne sait pas le nom du mystérieux voyageur de commerce que personne n’a vu, comme il était seul à ne pas savoir que M. Cadiou s’était rendu à la Grand’Palud le mardi 30 décembre !
Mais ce qui l’accable davantage encore que ces étranges défaillances de mémoire, c’est l’erreur flagrante qu’il commet en plaçant en 1912 l’achat de ce revolver bull-dog.
La police spéciale a employé son après-midi à vérifier les déclarations faites ce matin par l’inculpé. Les témoignages qu’elle a recueillis à Landerneau, où pourtant on ajoute un certain crédit à la version fournie par Louis Pierre, s’opposent absolument aux dires de l’ingénieur.
Mlle Marie Juzeau, qui croit à l’innocence de son patron, a vu le revolver et les balles du calibre de 6 millimètres, vers le mois de mai ou juin 1913. Elle a précisé l’endroit un tiroir où l’on rangeait les timbres, où Pierre déposait d’ordinaire son arme, et elle a fixé la date de l’achat avec ses souvenirs.
M. Pierre, dit-elle, a acheté ce revolver à Landerneau quelques mois avant de prendre livraison de son automobile. La voiture est arrivée vers septembre c’est donc quelques mois avant son arrivée et en vue, d’ailleurs, de promenades futures que mon maître se munit d’un revolver. Je me souviens fort bien, en outre, qu’il le démonta un jour pièce par pièce plus tard, il tira, sur ma demande dans le mur de son hangar.
(Voir la suite en Dernière Heure)
L’AFFAIRE CADIOU
Tout prouve que le crime fut longuement prémédité
[SUITE DE NOTRE DÉPÊCHE DE PREMIÈRE PAGE]
De mon côté, j’ai vu M. Marie, l’armurier de Landerneau qui vendu le bull-dog à Louis Pierre. Il m’a montré ses livres, et grâce à cette comptabilité qui, pour être rudimentaire, n’en est pas moins probante, j’ai pu me convaincre que l’ingénieur acheta, à la fin de mai 1913, le revolver qui a disparu de son domicile.
Du reste, M. Marie a des souvenirs précis : Pierre, m’a-t-il dit, est bien venu prendre cette arme, qu’il a payée 38 francs à la fin de mai 1913. J’étais en deuil à cette époque. Il me parla de l’automobile qu’il attendait, et dans la conversation, me donna des détails circonstanciés sur une tentative de cambriolage commise à la Grand’Palud.
L’ingénieur confronté avec le veilleur de nuit
La netteté de ces témoignages ne peut laisser subsister aucun doute, et il paraît invraisemblable que Pierre, qui acheta son revolver pour ne pas sortir sans arme avec l’auto qu’il venait de commander, commette une erreur d’une année.
Dans l’après-midi, cependant que le bruit courait à Brest que l’ingénieur s’était pendu dans sa cellule de la prison du Bouguen, M. Bidard de La Noë a confronté Pierre avec le veilleur de nuit Bossard. Me Feuillard [Feillard] assistait son client.
M. Bossard a rappelé à son ancien patron une conversation qu’ils eurent ensemble vers le mois de juillet ou le mois d’août 1913, dans le jardin du moulin. L’ingénieur expliquait au veilleur de nuit la manière d’armer le revolver qu’il lui avait donné pour sa défense. II ajouta :
– J’ai un autre revolver.
– Non, a corrigé hier devant le juge l’inculpé Pierre, non, je vous ai dit : « J’ai eu un revolver, j’ai une carabine. »
Tandis que des larmes mouillaient ses yeux car, m’a-t-il confié à sa sortie du cabinet du juge, il était peiné d’avoir à charger son ancien patron, et son émotion en ce moment était grande M. Bossard a répliqué :
– Certes, je ne suis pas infaillible mais j’ai la conviction que vous m’avez dit « J’ai un revolver ».
– Vous vous trompez, a maintenu Pierre, qui ignore encore la déclaration de l’armurier et qui doit toujours espérer bénéficier d’un doute.
Après le départ de M. Bossard, le juge d’instruction a montré à l’inculpé la balle à chemise de cuivre trouvée par le docteur Paul dans le cou de M. Cadiou.
Pierre l’a prise entre ses doigts, l’a longuement maniée, puis, sans montrer la moindre émotion, il a fait cette déconcertante réplique :
– C’est curieux, je n’avais jamais vu de balle aussi petite.
Sur ces mots, il a été reconduit à la maison d’arrêt, d’où il ne sera plus extrait avant samedi, pour de nouvelles confrontations.
Celles-ci doivent précéder les auditions de la somnambule de Nancy et de Mme veuve Cadiou.
Si Pierre est l’assassin de M. Cadiou – et tout tend à l’établir aujourd’hui – il est un assassin de grande envergure, qui doit compter surtout sur sa maîtrise de soi pour sauver sa tête. Tenu par un contrat de ne pas s’engager pendant quinze ans dans une autre usine de blanchiment que la Grand’Palud, congédié de celle-ci où il se plaisait beaucoup, il a dû vouloir se libérer malgré tout. Tel pourrait être son mobile.
Quant au crime, il a dû être prémédité longuement, savamment, froidement, par un homme qui, prévoyant même son arrestation, se composa par avance l’attitude impressionnante qui aujourd’hui déroute jusqu’aux magistrats les plus blasés.
Il n’est pas jusqu’à la plaie hideuse de la gorge qui n’accuse le soin de se prémunir contre l’avenir, car le couteau qui déchira les chairs devait y chercher, pour la faire disparaître, la balle révélatrice.
Pierre, qui avait assisté à la première autopsie, qui en connaissait les conclusions erronées pouvait, au début de son inculpation, avoir dans le cabinet du juge d’instruction le joyeux sourire qu’il a perdu depuis que le docteur Paul a retrouvé dans les tissus le petit projectile du bull-dog.
Coupable, Pierre acculé par des faits précis, ou faiblira d’un seul coup ou saura se défendre en attaquant n’a-t-il pas parlé de réveiller de vieux souvenirs.
Ce matin encore il n’a pas dissimulé qu’il détenait, sur les méthodes avec lesquelles sont fabriquées les poudres françaises, des secrets si graves qu’en les révélant il dénoncerait les causes véritables la malfaçon évidemment de récentes et douloureuses catastrophes maritimes.
Et il a dit cela après avoir murmuré :
– Ah la famille Cadiou persiste à se porter partie civile. Nous verrons bien !
21 février 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
L’ÉNIGME
Quel intérêt pouvait pousser l’ingénieur Pierre à assassiner M. Cadiou ?
BREST, 20 février. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone). On colportait à travers Brest aujourd’hui l’histoire que voici : dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, un automobiliste de
Brest se trouvait entre Landerneau et Morlaix quand il aperçut un double phaéton automobile en panne sur la route. Il s’approcha pour offrir ses services et il vit deux hommes qui se hâtaient de réparer tandis que dans le fond de la voiture un autre homme paraissait étendu. Était-ce un malade, était-ce un cadavre ? Vous devinez que l’on veut naturellement parler du corps de M. Cadiou. L’automobiliste de Brest se fit fortement rabrouer par les deux chauffeurs inconnus, si fortement que, pris de peur, il s’arma de son revolver pour protéger sa fuite. Cette histoire court les rues. On la connaît au parquet, où l’on ne peut également ignorer que Pierre, ce jour-là, ne sortit certainement pas son auto. Le 31, en effet, l’ingénieur dîna avec sa bonne et s’attarda ensuite à Landerneau.
On cherche aussi un mobile sérieux aurait pu pousser au meurtre de son patron l’ingénieur Louis Pierre. A propos, je vous ai dit déjà que la justice orientait depuis longtemps ses recherches vers l’hypothèse d’une conjuration. M. Cadiou mort, la Grand’Palud serait passée en d’autres mains, et Pierre, de par ses complices, en serait peut-être devenu le maître. C’était le prix du sang… et un beau prix !
Autour de cette usine de la Grand’Palud, bien des ambitions gravitaient. C’est que la Grand’Palud occupait une situation particulière. Elle fabriquait ses cotons, selon une méthode employée par une nation étrangère et ses procédés, supérieurs aux procédés français, de l’avis des spécialistes, avaient été dévoilés à M. Cadiou, dans des circonstances spéciales, par un ingénieur appelé dans ce but à Landerneau.
Pierre apprit de lui son secret et le remplaça. On batailla, on intrigua, de très loin même, contre la Grand’Palud que l’on pouvait représenter comme une usine dépendant de l’étranger, avec une facilité d’autant plus grande qu’elle dût à un moment sa prospérité à des capitaux allemands. En effet, disait-on, les droits qui frappent le coton à son entrée en France sont si élevés que les industriels allemands ont tout intérêt à venir fabriquer de ce côté-ci de la frontière.
Des fautes furent commises aussi, et M. Cadiou se trouva en 1913 écarté de certains marchés ; il dut, de ce fait, résilier dans des conditions très onéreuses de très grosses commandes. Pourtant, l’ancien avoué, plutôt que de céder son usine à un prix qu’il estimait inférieur à la valeur de l’entreprise, transforma sa combinaison. Il ne traita pas avec un acheteur possible qui lui avait été présenté. D’actionnaires, les capitalistes allemands, les frères Téming [Temming], devinrent obligataires et M. Cadiou lui-même, d’administrateur devint directeur propriétaire de l’usine. Sans commandes immédiates, il se préparait à fermer ses portes pour la durée de l’hiver, mais il devait rouvrir la Grand’Palud vers juillet prochain. Sa décision de continuer avec des appuis était si bien prise qu’il songeait à dériver le canal d’amenée des eaux et qu’il se disposait à acheter le moulin. Il avait une foi robuste en l’avenir, car il se savait secondé par des amitiés qui pouvaient aisément contrebalancer à Paris les influences dont pouvaient disposer d’éventuels concurrents.
C’est ainsi que le 30 décembre, M. Cadiou s’apprêtait à quitter Landerneau pour n’y plus revenir peut-être avant le mois de juillet. Si donc quelqu’un devait se débarrasser de lui, il devait agir vite et ne pas le laisser partir. C’est ce jour-là que M. Cadiou, revêtu de son capuchon, ganté, guêtré, tel qu’il fut retrouvé plus tard dans le bois se dirigea vers le moulin en compagnie de l’ingénieur Pierre.
Le Matin a dit que la police avait cru trouver l’indice d’une ténébreuse machination collective dans les lettres anonymes qui lui parvinrent de la région du Nord pendant tout l’intervalle qui sépara la disparition de M. Cadiou de la découverte de son cadavre.
Ces lettres tendaient à égarer la justice et à fortifier l’hypothèse généralement admise de la fuite. Le mystère de cette correspondance n’est pas encore déchiffré, mais, depuis quelques jours, le dossier de l’instruction s’est grossi de bien d’autres papiers : lettres très affectueuses de Mme Cadiou à son mari, dans lesquelles elle parle de Pierre qu’elle connaissait bien, en termes élogieux ; lettres cordiales de M. Cadiou à son ingénieur ; notes de Pierre qui travaillait l’allemand et le russe avec acharnement : enfin lettres de personnalités politiques.
Les unes sont relatives au groupe qui concurrençait la Grand’Palud. Parmi les autres on cite une lettre de M. Cloarec et l’on affirmait au palais de justice de Brest que le député du Finistère, dans cette missive, conseillait à son ami Cadiou de renoncer à se venger.
Ce que dit M. Cloarec
M. Cloarec, à qui nous avons demandé s’il se souvenait d’avoir écrit semblable chose, nous a déclaré hier :
– On a trouvé des lettres de moi à l’usine, cela est tout naturel. J’étais l’ami de Cadiou, et nous avions une correspondance assez suivie. Mais que dans ces lettres j’aie déconseillé à Cadiou de se venger, de cela je ne me rappelle pas ou du moins je fais à ce sujet toutes réserves. Cadiou avait le tempérament le moins vindicatif qui fût.
« II se peut toutefois qu’il ait eu, dans un moment de tracasserie, un mouvement de colère et qu’il m’en ait fait part. Mais pour me souvenir du fait il faudrait que je me rappelle la teneur complète des lettres dont il est question. Dans tous les cas, je puis affirmer une chose, c’est que je n’ai jamais eu à déconseiller à Cadiou de se venger de Pierre que je ne connaissais pas. Cadiou, du reste, s’il n’avait pas confiance en Pierre, reconnaissait en son ingénieur de grandes qualités. »
La journée judiciaire
BREST, 20 février. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
De nombreuses personnes s’étaient rendues ce matin aux abords du palais de justice, espérant voir passer l’ingénieur Pierre quand il serait amené à l’instruction mais leur attente a été déçue. L’accusé est resté à la prison du Bouguen.
M. Bidard de La Noé, juge d’instruction, n’a entendu aucun témoin. M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, lui a précisé les faits qui lui permirent de découvrir le corps de son frère. Il renouvela ses premières déclarations.
22 février 1914 – p. 1, 2 et 3
L’AFFAIRE CADIOU
La justice interroge l’au-delà
CONTRADICTIONS LÉGÈRES.
Une lettre disparue du dossier
Où l’on retrouve le voyageur de commerce et le revolver de Pierre
Brest, 21 février. – De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone). Ce fut, aujourd’hui, au parquet de Brest, une journée grave. La justice communiquait avec l’au-delà.
Quatre dames sont venues chez le juge. Elles étaient toutes quatre vêtues de noir ; de grands voiles dérobaient leur front soucieux aux regards de la foule accourue, et elles marchaient avec une majesté impressionnante.
Ces dames étaient inquiétantes, car c’est autour d’elles – qui surent de loin découvrir un cadavre, dans les profondeurs d’une forêt – que pivota longtemps l’instruction de l’affaire Cadiou, et ces dames, conscientes de l’importance de leur rôle, ne permirent pas que l’on badinât avec les sciences occultes.
Elles se sont présentées dans l’ordre qui convenait.
Mme Sainby [Sainpy], née Gendarme, à Pont-à-Mousson, cheville ouvrière de l’affaire ; Mme Richard, mère de Mme Cadiou, Mlle Guillemin, tante de Mme Cadiou qui communiqua à la veuve de l’usinier de la Grand’Palud les « révélations » de la devineresse nancéienne, et enfin Mme Hoffmann, dite Camille, somnambule extralucide.
Mme Camille s’offrit en souriant à l’objectif des photographes. La curiosité du peuple amassé dans la rue n’émut aucunement la pythonisse ; mais il fallut protéger la timidité de ses compagnes. Le procureur de la République de Brest, M. Guillemard [Guilmard], s’y est employé dans les couloirs avec un zèle qui fit l’admiration du brigadier de police lui-même.
Mme Camille somnambule extra-lucide
Mme Camille entra la première dans le cabinet du juge. Elle s’expliqua très simplement. Somnambule depuis l’âge le plus tendre, elle reçut le 31 janvier, la visite de Mme Sainby [Sainpy]. Sa marraine, Mme Stockard, la plongea dans le sommeil hypnotique, et l’extase dura dix minutes. Lorsqu’elle se réveilla, des larmes embuaient ses yeux. Elle ne se souvenait de rien, absolument rien.
– N’aviez-vous pas appris par des indiscrétions, questionna le juge, la disparition de M. Cadiou ?
– Non, je n’ai vu personne.
– N’aviez-vous pas lu les journaux ?
– Je ne lis pas autre chose que les feuilletons.
M Bidard de La Noë n’insista pas.
Mais Mme Sainby [Sainpy], la cliente, vint à son tour, s’asseoir sur la sellette.
Mme Sainby [Sainpy] a soixante ans. Elle croit dur comme fer aux esprits et elle a de bonnes raisons d’y croire, puisque feu son mari descend chaque nuit dans sa table pour pouvoir faire plus commodément avec elle un brin de causette.
Elle savait donc qu’un homme de Vignot (Meuse) mystérieusement disparu, avait été retrouvé grâce à la lucidité de Mme Camille.
Munie d’une cravate et de vieux gants ayant appartenu à M. Cadiou, elle alla consulter la somnambule, et voici le récit qu’elle a fait au juge de cette visite mémorable :
« J’ai payé 3 francs la consultation »
J’ai présenté à la voyante les gants de M Cadiou. Je les ai présentés de façon à ne pas toucher l’intérieur pour ne pas faire disparaître le fluide à mon contact.
« Mme Camille mit ses doigts dans les gants et, entrant en transes aussitôt, elle s’est renversée sur sa chaise. Des spasmes ont secoué sa poitrine, puis, s’exprimant par phrases saccadées, elle m’a dit :
« – Il est dans le bois. Oui, il est dans le bois. Je le vois. Voilà le moulin… voilà la rivière… voilà la route… voilà le talus avec des bouquets d’arbres. Il n’est pas dans le fond où est l’eau, mais dans le talus… sur le rebord du talus… recouvert par très peu de terre.
« – par qui le crime a-t-il été commis ? ai-je demandé.
Par un grand châtain, barbu, de trente a trente-cinq ans, qui était avec un autre plus petit Celui-ci n’a rien fait que le guet et d’arranger le corps ensuite… Il faisait nuit, il a été atteint au côté droit avec un gros outil lourd comme un marteau.
« Et voilà, ajoute Mme Sainby [Sainpy], ce que m’a révélé la somnambule de Nancy. Je l’ai payée trois francs. »
Le juge alors a demandé :
– Madame- connaissiez-vous la Grand’Palud ?
– Non, monsieur, car je ne suis jamais allée en Bretagne. J’étais donc totalement ignorante de la topographie des lieux.
Que dire à cela ? Des déclarations qu’il venait de recevoir le juge d’instruction a-t-il tiré cette conclusion que Mme Camille jouissait d’une faculté de vision prodigieuse. Car enfin, c’est bien sur le rebord du talus, près l’eau de et près de bouquets d’arbres, à proximité du moulin et de la route, et sous peu de terre que le corps de M. Cadiou a été retrouvé par son frère Jean-Marie, et Pierre a précisément trente et un ans, et il est châtain…
Le juge a confronté Mme Camille et Mme Sainby [Sainpy].
– Madame, vous pleuriez, lorsque vous vous êtes réveillée, a dit gravement Mme Sainby [Sainpy].
– Non, madame, je ne pleurais pas, a répondu Mme Camille.
– Je vous ai répété tout de suite ce que vous m’aviez appris, a répondu Mme Sainby [Sainpy].
– Non, madame, vous ne m’avez rien répété du tout, a contesté Mme Camille, parce que si vous m’aviez fait part de ce que je venais de vous révéler, je conserverais le souvenir que c’est par vous que je rappris. Or je sais que personne qu’il n’en est rien… A mon réveil, vous m’avez donné trois francs et vous êtes partie.
– Je vous ai mise au courant de vos révélations protesta Mme Sainby [Sainpy].
– En aucune façon…
Le juge n’a pas insisté et il a, d’un geste courtois, congédié la somnambule et sa cliente.
Des témoignages de Mme Richard et de Mlle Guillemin, il n’a rien appris qui puisse asseoir sa conviction.
– Ces femmes, m’a-t-il dit, sont de très bonne foi ; l’’instruction doit enregistrer leurs témoignages.
Une pièce aurait disparu du dossier
Le scepticisme des gens de Landerneau ne désarme pas. Ne pensaient-ils pas aujourd’hui encore, les gens de Landerneau, que toutes ces histoires ne sont que balivernes dont on ferait bientôt bonne justice…
Les quatre dames en noir sont reparties nuitamment, dans la bourrasque, aussi graves, aussi sereines, aussi majestueuses qu’elles nous apparurent ce matin dans le soleil.
De Pierre, il ne fut pas question aujourd’hui. A peine aussi s’occupa-t-on de son revolver que la police a recherché en vain dans la rivière l’Elorn, qui coule devant la Grand’Palud. J’ajoute à ce propos que le contremaître Bignard ignorait que l’ingénieur eût acheté l’an dernier, à Brest, une arme qu’il fit facturer à son nom.
Disons enfin qu’il y eut ce matin une grosse émotion au palais de justice. Vous savez que des lettres d’une très grave importance figurent depuis quelques jours au dossier de l’affaire Cadiou. Une de ces lettres a été subtilisée.
Les magistrats démentent ce bruit. Pourtant, je puis vous affirmer qu’une pièce a réellement disparu, sans qu’on puisse s’expliquer comment. D’ailleurs, un serrurier de la ville m’a confirmé qu’il avait été appelé au parquet aujourd’hui et qu’ordre lui avait été donné de transformer d’urgence huit serrures de portes et de tiroirs, ainsi que de munir certaines portes de systèmes de sûreté.
L’instruction se poursuivra lundi par l’audition de nouveaux témoins, qui pourrait amener des surprises nouvelles d’ici peu, car il parait de plus en plus probable que Pierre obéit à des suggestions que la justice s’efforce de mettre en lumière.
Le voyageur de commerce n’a pas acheté le revolver
Rennes, 21 février. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Le journal l’Ouest-Éclair reçoit de son correspondant de Dinan la dépêche suivante :
Jeudi dernier 19 février, arrivait à Dinan, venant de Guingamp, un voyageur de commerce. M. Léopold Thevenot, qui descendit à l’hôtel du Bon-Coin, près de la gare de Dinan, hôtel tenu par M. Grielle. Il s’inscrivit comme étant originaire du Possoitre (Ariège), âgé de vingt-sept ans.
M. Thevenot déclara être représentant de la maison Rémond, de la Fère. Cette maison avait envoyé chez M. Bouvier, entrepositaire à Dinan, une caisse d’huile en transit. Le voyageur vendit une partie de cette huile à M. Grielle, le propriétaire de l’hôtel.
A table d’hôte, aujourd’hui samedi, pendant le déjeuner, M. Thevenot raconta qu’après la lecture de l’Ouest-Éclair il se reconnaissait pour le voyageur auquel Louis Pierre, l’ingénieur de la Grand’Palud, accusé du meurtre de M. Cadiou, aurait montré son revolver.
M. Thévenot déclare formellement avoir tiré avec Louis Pierre des balles de revolver dans le jardin de l’ingénieur, avec lequel il se serait trouvé à une date qu’il place entre le 1er et le 5 janvier dernier. Il a affirmé le fait en présence de MM. Turpinal et Branhly, voyageurs de commerce. Il a ajouté :
– Je n’ai pas acheté à Pierre son revolver. Il ne me l’a d’ailleurs pas proposé.
M. Thévenot est parti ce soir pour Saint-Malo. Il a écrit au juge d’instruction de Brest, demandant à être interrogé par commission rogatoire.
L’AFFAIRE CADIOU
C’est, non une seule pièce mains bien deux qui ont disparu du dossier !
BREST. 21 février. Dépêche de l’envoyé spécial du « Matin ».
Je vous ai dit qu’une pièce du dossier Cadiou avait disparu la nuit dernière du greffe du parquet. Comment fut-elle subtilisée ? Par qui ? Dans quel but ? Le procureur de la République se le demande avec inquiétude. Mais l’émotion soulevée par cette nouvelle s’est accrue ce soir. Et ce n’est plus maintenant une pièce qui a été soustraite du dossier, mais bien deux. On ne songe plus à le nier et on se borne à se prémunir contre de nouvelles tentatives.
NOUVEAUX EXPLOITS DE LA VOYANTE DE NANCY
MAÇON, 21 février. Dépêche particulière du « Matin ». Une histoire des plus étranges circule dans Maçon qui, si elle réellement établie, consacrerait le triomphe des prédictions de la voyante de Nancy, aux révélations de laquelle on attribue déjà la découverte du corps de M. Cadiou.
Dans la nuit du 7 au 8 décembre, en effet, Charles Chapeland, âgé de vingt-quatre ans, commis des postes à Mâcon, demeurant rue Rambuteau, rentrait chez lui assez fatigué.
Le jeune homme souffrait de maux de tête et de maux d’oreilles. Prétextant un malaise, Charles Chapeland, après avoir causé avec sa mère, s’éclipsa. Depuis, on ne le revit plus.
Or, quelques jours après la disparition du jeune commis des postes, on trouvait, sur les bords de la Saône, près du pont du chemin de fer de la ligne de Mâcon à Genève, le chapeau du jeune homme, accroché à un piquet.
On fit exécuter des recherches le long des rives de la Saône, et tous les jours, une équipe de riverains sonda la rivière. Puis, vint la crue, le gel, et l’on dut abandonner tout espoir de retrouver le corps du noyé.
Dans l’intervalle se produisit le coup de théâtre de l’affaire de la Grand’Palud. Un parent de la famille Chapeland apprit par le Matin les révélations de la voyante de Nancy, et malgré le temps écoulé depuis la disparition, c’était le 9 février – il y avait déjà deux mois – il se rendit auprès de la pythonisse nancéienne.
La voyante indiqua, en partie, comment Charles Chapeland se serait suicide en se jetant dans la Saône après avoir longuement hésité, emporté par la douleur, le malheureux s’était noyé. Elle indiqua encore que le corps de Chapeland se trouvait en face d’endroits qu’elle détermina, du côté de Lyon.
– En tout cas, affirma-t-elle, le corps réapparaitra dans cinq jours.
Le parent revint à Mâcon.
Cinq jours après, c’est-à-dire le 14 février, on trouvait à Cormoranche, sur le bord de la Saône, le corps de Chapeland que la rivière venait de rejeter.
Cormoranche se trouvait être précisément l’endroit désigné par la pythonisse de Nancy !
23 février 1914 - p. 1 et 3
Les visions de la somnambule de Nancy
D’étranges précisions
MACON, 22 février. Dépêche particulière Nous nous faisions hier l’écho des bruits étranges circulant en ville depuis quelques jours et d’après lesquels la voyante de Nancy, qui avait, comme on le prétend, contribué à faire découvrir le cadavre de M. Cadiou, aurait, dans des conditions analogues, indiqué l’endroit où serait retrouvé le corps d’un postier disparu depuis deux mois et la date précise de cette et la de découverte.
Tenant à vérifier ces bruits, nous nous sommes adressés, en l’absence de M. Amédée Chapeland, frère du disparu, qui avait consulté la voyante, à son père, M. Chapeland, courrier convoyeur.
– C’est le 9 février, nous dit-il, que mon fils Amédée alla à Nancy consulter Mme Camille Hoffmann. Je n’avais pas grande confiance, mais nous voulions tout tenter pour retrouver le corps de notre malheureux enfant. Nous avions connaissance de l’affaire Cadiou et de l’intervention de la pythonisse qui, ainsi que le Matin l’a rapporté, avait indiqué l’endroit où se trouvait le corps de la victime. Nous avons eu alors un moment espoir, et mon fils est allé voir la somnambule pour tenter une expérience.
– Croyez-vous, demandons-nous, que les forces surnaturelles aient réussi là où la justice a échoué.
Ce que je sais, répond le père ému, c’est que tout ce que Mme Camille Hoffmann a annoncé à mon fils est arrivé ! En entrant, Amédée a remis à la pythonisse, qui était plongée dans un sommeil hypnotique, un paquet contenant une photographie, un portefeuille et une pochette ayant appartenu à son frère Charles. Les objets étaient invisibles. Camille donna le prénom de la victime et remonta, par la pensée, à la soirée du 7 au 8 décembre 1913. Et comme Amédée cherchait à lui faire croire que Charles n’avait disparu que depuis quarante jours :
– Il y a soixante jours, cria-t-elle, en tremblant.
» Puis elle conta la disparition du domicile, la fuite vers l’eau, l’hésitation, la souffrance aiguë et la chute.
» Où est Charles ? demanda Amédée. De l’eau, beaucoup d’eau se trouve dans la Saône, répondit-elle, vers le quatrième barrage du Rhône ; vous allez chercher, mais vous ne trouverez pas. L’eau le rendra dans 4 à 5 jours. De plus, vous ne le verrez pas !
– Toutes ces prédictions se sont-elles réalisées ? demandons-nous.
Vous allez voir ! Amédée était à Nancy le 9 février et le 14, on retrouvait Charles à Cormoranche. Je dois dire qu’en revenant de Nancy Amédée s’était rendu au quatrième barrage, en partant de Macon, c’est-à- dire à Saint-Rambert-l’Ile-Barbe, près de Lyon, et n’avait rien appris. Or comme la pythonisse avait dit « le quatrième barrage à partir du Rhône », Cormoranche était bien le lieu indiqué, puisque les barrages, en partant de Lyon, sont : Saint-Rambert, Couzon et Villefranche. Quant à la deuxième prédiction « Vous ne le verrez pas », elle s’est également réalisée, car lorsque mon fils Amédée apprit la découverte du noyé de Cormoranche et que le signalement indiqué répondait à celui de Charles, il se rendit auprès de lui et se trouva mal en route. On fut obligé de le soigner chez son camarade Rollier, des postes, rue Rambuteau, pendant que l’ami de la famille allait reconnaître le corps.
Ainsi se réalisait la deuxième prophétie de la pythonisse, disons-nous en terminant à M. Chapeland père.
Oui, elles nous ont profondément troublé. Après celles de l’affaire Cadiou, celles relatives à mon fils me prouvent, à moi, qu’elles n’ont pas menti. La pythonisse a dit vrai.
TOUT EST MYSTÉRIEUX DANS L’AFFAIRE CADIOU
Comment expliquer cette lettre ?
BREST, 22 février. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone). Je vous ai dit que mardi dernier une lettre étrange était parvenue à Morlaix, mise à la poste entre Quimper et Redon, dans une station de chemin de fer. Elle était adressée au docteur Paul et elle parlait d’un coup violent porté dans la région de la nuque et susceptible d’entrainer la mort. Enfin le mystérieux correspondant du praticien laissait entendre que le corps de M. Cadiou avait pu être transporté dans la forêt, étendu sur un matelas.
Le docteur Paul, sans vouloir lire cette lettre, la remit à M. l’avocat général Fachot, qui vient de la transmettre au parquet de Brest.
On ne peut s’empêcher de remarquer que M. Cadiou a été atteint par une balle de revolver tirée sur lui à bout portant. On rapproche cet avertissement anonyme de la façon dont on découvrit le cadavre. Qui donc a vu ? Qui connait ? Qui Qui a prévenu ? Voilà ce que tout le monde se demande ici. L’inconnu insinue donc que le corps fut transporté sur un matelas. On en revient ainsi à la première version des policiers, qui prétendaient que M. Cadiou aurait fort bien pu être assassiné dans une habitation et enterré nuitamment dans le bois.
Une telle opération, en effet, eût été bien téméraire en plein jour, si l’on songe que l’usine de la Grand Palud est située à deux kilomètres de Landerneau, qu’elle n’est séparée du moulin que par deux cents mètres de terrains traversés par une voie ferrée ; près du talus, après le pont, le chemin se sépare à droite il va rejoindre devant le débit tenu par Mme Quemeneur la grand’route de Landerneau ; à gauche il monte vers le bois et vers le moulin. Celui-ci, très à découvert dans l’admirable et sauvage vallée de l’Elorn, est commandé par une large avenue de haute futaie percée de trois chemins creux ; ces chemins conduisent tous au ravin au bas duquel l’assassin creusa la fosse lugubre, à trois cents mètres environ du moulin et sur le même plan que celui-ci et à cent mètres de la route.
Si donc Pierre, le 30 décembre, entre onze heures et midi, a tué M. Cadiou, il a fallu, ou qu’il le tue chez lui, et Mlle Juzeau l’aurait entendu, ou qu’il l’entraîne dans les bois sous un prétexte quelconque ; puisqu’il abandonne momentanément le cadavre dans un taillis, puisqu’il reparut à l’usine à midi moins dix.
On en est toujours réduit aux hypothèses, tant sur la façon dont le crime fut accompli, que sur les mobiles qui purent déterminer l’ingénieur à supprimer son patron. Histoire de femme, rivalité amoureuse, colporte-t-on aujourd’hui ; mais que ne colporte-t-on pas ?
On retrouve les deux pièces qui avaient disparu
L’instruction reprendra demain, dans le cabinet solidement verrouillé. Des serrures de sûreté ont été posées, mais dans un but purement préventif, prétend-on au parquet. Les magistrats démentent catégoriquement, en effet, que des pièces aient été soustraites. Ils l’ont cru, mais ils se sont trompés, et leur erreur proviendrait du numérotage des pièces. On assure d’autre part que les deux lettres que l’on recherchait en vain hier au soir ont été retrouvées ce matin, mais elles n’étaient plus à leur place primitive.
L’AFFAIRE CADIOU
AUTOUR DE LA LETTRE ANONYME
Ce qu’en pense le docteur Rousseau qui fit la première autopsie
BREST, 22 février. Dépêche de l’envoyé spécial du « Matin ». La lettre reçue à Morlaix par le docteur Paul au matin même de la contre-autopsie, portait une adresse ainsi libellée :
A M. le docteur Paul, en mission à Morlaix. Le timbre indiquait la date du 15 février et avait été apposé entre Quimper et Redon. Le docteur Rousseau, de Brest, auteur de la première autopsie, a pu lire cette lettre et il en reste très troublé.
J’ai eu l’impression, m’a-t-il dit ce soir, que cette communication émanait de quelqu’un qui avait assisté à la première autopsie et qui avait éprouvé du dépit en constatant que les résultats ne concordaient pas avec ce qu’il attendait.
La justice va s’efforcer de retrouver le mystérieux correspondant du docteur Paul. Le champ de ses investigations semble en tout cas bien restreint.
L’opinion du docteur Paul
Nous avons demandé au docteur Charles Paul son opinion sur la lettre mystérieuse.
Lorsque je suis arrivé en Bretagne pour y accomplir la mission dont j’étais chargé, mon confrère brestois, le docteur Rousseau, me remit une lettre qui était arrivée à mon nom, à Morlaix. Avant de la décacheter, je fis la remarque que la lettre portait le cachet postal de Quimper, indiquant qu’elle avait été jetée à la boîte dans cette ville la veille où l’avant-veille. La lettre pas signée. Je jetai rapidement les yeux sur les premières lignes. Je vis qu’elles contenaient une série d’allégations des plus désobligeantes à l’égard du docteur Rousseau.
» Je m’empressai de la donner à mon confrère brestois à qui je dis :
» Mon cher confrère, voici une lettre qui me semble vous concerner et je ne puis mieux faire que de vous la remettre.
» Le docteur Rousseau la parcourut rapidement et la remit aussitôt à l’avocat général qui devait assister à la contre-autopsie. La missive donnait-elle des détails précis sur la façon dont M. Cadiou avait été assassiné ?… Je ne saurais le dire. En tout cas, je ne pense pas que son contenu puisse être bien sensationnel, car le docteur Rousseau, à la suite des résultats de l’opération à laquelle je procédai, n’aurait pas manqué d’en faire part aux magistrats présents et qu’il n’en a rien fait.
Ce dit le voyageur de commerce Léopold Thévenot
Nous avons publié hier, d’après l’Ouest-Éclair, une dépêche de Dinan relatant les déclarations qu’aurait faites récemment, dans un hôtel de Dinan, un voyageur de commerce, M. Léopold Thévenot.
Ces déclarations étaient particulièrement accablantes pour l’ingénieur Pierre. A table d’hôte, celui-ci aurait raconté que, se trouvant à Landerneau entre le 1er et le 5 janvier dernier, il s’était trouvé avec l’ingénieur Pierre, en compagnie de qui, avec l’arme de celui-ci, il aurait tiré des balles de revolver. Ces renseignements, ainsi qu’on va le voir par la dépêche ci-dessous, sont démentis formellement par M. Thévenot.
SAINT-MALO, 22 février. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone). Je me suis entretenu ce soir avec M. Thévenot. Voici très exactement ce qu’il m’a déclaré :
L’année dernière, à une date que je place approximativement entre le 20 juin et le 5 juillet, je me trouvais de passage à Landerneau et je déjeunais à l’hôtel Le Rocq, où l’ingénieur de la Grand’- Palud prenait lui-même ses repas. C’est ainsi que, ce jour-là, je fis sa connaissance. Après déjeuner, M. Pierre invita la propriétaire de l’hôtel, Mme Le Rocq, et la nièce de celle-ci, Mlle Juzeau, à venir cueillir des fleurs dans sa propriété. Il m’offrit de les y accompagner. J’acceptai. Et c’est ainsi que nous allâmes passer l’après-midi dans le jardin de M. Pierre…
» Mais à aucun moment de cet après-midi, je vous l’affirme formellement, il ne fut question de revolver. A aucun moment M. Pierre ne parla d’une arme semblable… A aucun moment je n’eus l’occasion de tirer des balles, ainsi qu’on semblerait le raconter aujourd’hui à Dinan… Je quittai ensuite Landerneau et n’y revins que vers le 18 janvier dernier. J’allai déjeuner de nouveau à l’hôtel Le Rocq. Au moment où, après le repas, je sortais de la salle à manger, j’aperçus M. Pierre en compagnie d’autres personnes. Je le saluai… Il me rendit mon salut et nous n’échangeâmes aucun propos. Depuis je ne l’ai pas revu.
Telles furent les deux seules circonstances dans lesquelles je me trouvai avec l’ingénieur de la Grand’Palud…
LA SOMNAMBULE NE SE SOUVIENT PLUS
—
NANCY, 22 février. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone). Nous nous sommes rendus chez Mme Camille, la somnambule qui, appelée à Brest par le juge d’instruction, vient de rentrer à Nancy.
Questionnée sur ses prédictions, concernant l’endroit où devait se trouver le cadavre du postier Charles Chapeland, elle nous a dit :
J’ai en effet le souvenir de la visite que me fit, vers le début de ce mois, un monsieur se donnant comme venant de la région de Dijon. Il avait appris par le Matin que j’avais fait retrouver le cadavre de M. Cadiou, et il venait me demander des indications quant à un parent disparu. Que lui ai-je dit à ce moment ? Je n’en ai aucun souvenir.
24 février 1914 – p. 1 et 3
A PROPOS D’UNE AUTRE DISPARITION
Un rédacteur du Matin consulte la somnambule de Nancy
Mme HOFFMANN RASSURE NOTRE COLLABORATEUR
Elle vous écrit… Elle reviendra… Elle a une robe rose et une ombrelle bleue…
Et la personne disparue, c’est.
Nancy, 23 février. De l’envoyé spécial du « Matin ». Je m’étais dit Mme Camille Hoffmann, la pythonisse de Nancy, est sans conteste la plus extraordinaire des voyantes passées, présentes et à venir. C’est sa lucidité que M. Jean-Marie Cadiou doit d’avoir découvert, dans le petit bois du moulin de la Grand’Palud, le corps de son frère assassiné. C’est par elle qu’on a retrouvé dans la Saône, au barrage de Cormoranche, le cadavre du postier Charles Chapeland. Il y a, pour sûr, autre chose à faire avec elle. »
Voici quelque dix-huit mois, un beau matin, une autre personne disparut, elle aussi, dont les aventures et les avatars avaient fait couler pas mal d’encre. Voici dix-huit mois qu’on se demande « Où diable a-t-elle bien pu passer ? »
Les limiers les plus actifs et les plus déductifs y ont usé leurs semelles et leurs déductions. Toutes les polices du monde y ont perdu leur latin.
Il reste Mlle Hoffmann. Oui, parfaitement, Mme Hoffmann, dite Camille… Et pourquoi pas, après tout ?
Et c’est ainsi que ce soir, muni d’un autographe indiscutable et d’une photographie précieusement enveloppée, j’arrivais rue de l’Équitation et heurtais l’huis de la pythonisse.
Sur le palier où séchaient quelques linges étendus, une aimable odeur de soupe à l’oignon flottait.
L’huis s’entre-bâilla. Je me trouvai devant la voyante. Auprès d’elle, deux messieurs en bras de chemise s’employaient à dépouiller un volumineux courrier, où des mandats et des timbres-poste s’éparpillaient.
Cependant, Mme Camille, qui était en caraco, s’excusait :
Vous venez pour une consultation, n’est-ce pas ? Mais ce voyage de Brest m’a horriblement fatiguée. Voyez, je n’ai même pas le courage de m’habiller. Et puis, il y a ce courrier – ce courrier qui, depuis quelques jours, m’arrive de tous les points du monde et auquel il faut répondre. Ah monsieur, quel métier que le mien !… Repassez donc plutôt demain matin.
– Demain !… Attendre à demain, moi qui ai fait des centaines de kilomètres pour venir vous consulter, madame…
J’ajoutai :
– Du reste, je suis bien décidé, à ne pas regarder au prix.
Je compris que les dernières hésitations de Mme Camille étaient vaincues. D’ailleurs, cependant qu’un des deux messieurs en bras de chemise s’esquivait discrètement, l’autre joignait ses instances aux miennes.
– Allons, Camille, vous ne pouvez pas refuser à ce monsieur. Faut bien rendre service au monde.
– Bien sûr, bien sûr, condescendit Mme Camille. Eh bien alors endormez-moi.
Mme Camille s’assit en face du monsieur en bras de chemise dont les passes ne tardèrent pas à produire leur indispensable effet soporifique.
– Là, maintenant, ça y est, me dit le magnétiseur… Vous pouvez y aller… Ne craignez pas de l’interroger et de la pousser à fond, au cas qu’elle résisterait. Vous n’avez pas à avoir peur… Elle dort… Quand vous aurez fini, vous aurez qu’à m’appeler pour que je la réveille…
II disparut à son tour. Je restai seul avec la pythonisse.
Soudain ses lèvres remuèrent. De sa poitrine, une voix caverneuse flua :
– Approchez, ô vous qui êtes venu ici chercher la vérité. Asseyez-vous là, devant moi, et donnez-moi votre main…
J’obéis.
Un tremblement nerveux maintenant agitait la somnambule, qui étreignait mon poignet dans sa main gauche. Bientôt, pourtant, le tremblement s’arrêta. La voix caverneuse reprit :
– Ah enfin, je vois ! Oh ! comme je vois bien. Oui, je comprends maintenant pourquoi vous êtes venu. Ah ! il faut que cette personne vous intéresse joliment pour que vous avez fait tant de kilomètres afin de savoir ce qu’elle était devenue…
Un profond soupir fut, ma simple réponse, ce qui détermina incontinent une indicible tristesse sur le visage de la pythonisse.
– Ah monsieur, pauvre monsieur ! Comme vous avez dû souffrir !… Avez-vous sur vous quelque chose lui ayant appartenu ?…
– Mon Dieu madame, j’ai là sa simple photographie et quelques lignes écrites de sa main…
– Alors, sous ma main, là… sous la paume de ma main droite, vite, mettez tout cela…
J’obtempérai. Un soubresaut plus violent secoua Mme Camille. L’étreinte de sa main gauche se resserra
– Oh comme je lis bien en elle, maintenant. Oui, c’est cela. Caractère emporté, mais pas méchante, pas méchante du tout… Un simple coup de tête. Je vous vois aussi avec elle, il y a quelques mois. Vous échangez des mots vifs. Elle vous menace de partir. Elle part. Là, je la vois qui part. Elle est dans le train. Le train roule.
« Il s’arrête près de la mer, dans le Midi. Il y a des montagnes au loin. Elle est triste maintenant ; elle commence une lettre pour vous ; elle regrette d’être partie. Mais elle déchire la lettre, par orgueil. Pourtant elle vous reviendra, elle vous reviendra bientôt… avant deux mois. Je la vois auprès de vous… Vous lui avez pardonné. Elle a une robe rose et une ombrelle bleue. Vous oubliez tous les deux vos chagrins réciproques… Oh comme vous êtes heureux à présent… C’est tout… C’est tout ce que je vois aujourd’hui… Oh ! comme je suis fatiguée… fatiguée…
La fin de la phrase se perdit dans un grincement de dents. Je retirai de sa main crispée la photographie et l’autographe grâce auxquels elle avait vu tant de choses. Et je rappelai le monsieur en bras de chemise.
Il s’empressa d’accourir. Il tenait à la main une sorte de grand éventail japonais, dont il se mit à balayer à grands coups le visage de Mme Camille. La voyante ouvrit les yeux et me regarda en souriant aimablement.
– C’est 5 francs, me dit-elle.
Je payai.
Et comme je descendais l’escalier, le monsieur en bras de chemise qui avait tenu à m’accompagner concluait :
– J’espère que monsieur a été satisfait… N’est-ce pas qu’elle est étonnante ? Elle voit tout, monsieur, elle voit tout…
Telle fut mon entrevue avec Mme Camille.
Mais, à propos, vous ai-je dit que la photographie si soigneusement enveloppée et les quelques lignes autographes que j’avais confiées à la somnambule étaient de M. Henri Rochette, le fugitif et vagabond financier ?
Paul Limours.
L’affaire Cadiou
LE FRÈRE DU MORT ADMIRE QU’ON LE SOUPÇONNE
Brest, 23 Février. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone). Il faut noter qu’en plus de la lettre anonyme reçue à Morlaix par le docteur Paul, une autre missive également sans signature est parvenue à la brigade mobile.
Cette lettre a été mise à la poste avant la contre-autopsie et attire l’attention des policiers sur la nature de la blessure dont mourût M. Cadiou. Le mystérieux correspondant signale un sillon singulier laissé dans les chairs du cou de M. Cadiou, et tel qu’aurait pu le produire une balle…
Le parquet fait vérifier l’origine des deux lettres expédiées de Quimper.
On fait observer ici que M. Jean-Marie Cadiou, qui découvrit le cadavre de son frère dans les extraordinaires circonstances que l’on sait, a de la famille dans la région de Quimper. Un de ses beaux-frères, M. Joncourt, est même avoué dans cette ville, et l’on prétend que M. Jean-Marie Cadiou se rendit auprès de lui le 15 février, c’est-à-dire le jour même où un anonyme renseigné écrivait à la fois au docteur Paul et aux agents de la Sûreté pour les éclairer sur la façon dont fut assassiné M. Cadiou.
J’ai fait part à M. Jean-Marie Cadiou des bruits qui couraient la ville. Il a souri. Je sais, m’a-t-il dit, que certains soupçons ont pris corps. On trouve étrange l’histoire de la somnambule. On ne s’explique pas les lettres de Quimper. On s’étonne de la rapidité avec laquelle j’ai découvert le cadavre de mon frère. Pour un peu, on m’accuserait.
« Je ne peux que vous répéter ce que je vous ai toujours dit « J’ai connu, par ma belle-sœur, Mme veuve Cadiou, les révélations de la somnambule, et je me suis transporté sur les lieux. Sur la foi de ses renseignements, j’ai trouvé, donc, je crois. »
« L’histoire des lettres de Quimper surgit aujourd’hui. C’est vous qui me l’apprenez, car je peux vous donner l’assurance que je suis complètement étranger à cette complication !
« En effet, veuillez me croire, je ne me suis pas rendu à Quimper, ni dans la région de Quimper, depuis le début du mois de janvier dernier. Je n’ai donc pas pu mettre à la poste des lettres adressées au docteur Paul et aux commissaires de la Sûreté.
« Sans doute, je me sens environné par les soupçons. C’est ainsi que mon courrier ne me parvient plus que décacheté.
L’AFFAIRE CADIOU
POUR NOUS TOUS PIERRE EST COUPABLE
Ainsi parle le frère de l’assassiné
[SUITE DE NOTRE DÉPÊCHE DE PREMIÈRE PAGE]
« On ne prend même pas la peine de dissimuler avec moi en recollant les enveloppes des lettres qui me sont adressées. La justice, je le comprends très bien, me surveille du coin de l’œil. Elle perd son temps.
« J’ajoute enfin qu’il est ridicule de me soupçonner d’une complicité quelconque avec Pierre. C’est moi qui accuse Pierre d’assassinat je ne puis donc pas être son complice. Tout le monde le comprendra, car cela coule de source. »
Et M. Jean-Marie Cadiou, en me quittant, déclare avec force :
– Car pour nous tous, Pierre est le coupable, quoi qu’on en dise.
Le juge d’instruction a entendu cet après-midi M. Legrand, ancien maire de Landerneau et fondateur de la Grand’Palud. On avait, mercredi dernier, perquisitionné au domicile de M. Legrand. Aujourd’hui, celui-ci a protesté contre les bruits mis en circulation touchant le groupe de capitalistes qui fondent avec lui l’usine de Daoulas, concurrente éventuelle de la Grand’Palud.
Parmi les pièces saisies au domicile de M. Legrand se trouvent, nous l’avons dit, des lettres de M. Cloarec, député de Morlaix, ami et conseil de M. Cadiou. Ces lettres n’ont trait qu’aux négociations engagées en août dernier pour la vente de la Grand’Palud.
M. Legrand était, à cet effet, muni de pouvoirs absolument réguliers. S’il essaya plus tard de reprendre l’affaire pour le compte du groupe de Daoulas, il le fit avec l’assentiment de ses commanditaires, et l’échec qu’il essuya ne lui laissa pas la moindre amertume.
On prétendait ce soir, au palais de justice, que, dans la nuit du 30 au 31 décembre, des cultivateurs revenant d’une foire avaient remarqué de la route un feu qui courait dans le bois, à la hauteur du lieu où fut enterré M. Cadiou. Les paysans qui l’aperçurent le prirent pour des « helernos », c’est-à-dire pour des feux follets mais la police y cherche une lanterne : celle de Pierre.
Cette histoire bien bretonne a été aussitôt réduite à néant. En effet, les cultivateurs mis en cause m’ont déclaré ce soir que l’on avait attaché trop d’importance aux propos qu’ils avaient pu tenir autour d’une bolée de cidre. Ils démentent tout
L’ingénieur Pierre a passé aujourd’hui, à la prison du Bouguen une mauvaise journée. Il est apparu à ses gardiens comme déprimé et las de la lutte engagée.
25 février 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
L’INDÉCHIFFRABLE
Le soir du crime, Pierre envoyait des fleurs à sa mère
Brest, 24 février. De l’envoyé spécial du « Matin ». (par téléphone). L’instruction chôme. Ce sont les jours gras et le juge profite de cette trêve pour mettre un peu d’ordre dans son dossier. D’autre part, le parquet de Brest, surchargé d’affaires, ne possède qu’un seul cabinet d’instruction qui se trouve littéralement engorgé depuis que l’affaire de la Grand’Palud retient plus particulièrement l’attention de M. Bidard de La Noë. On cite couramment en ville le cas de ces deux prévenus qui attendent depuis plusieurs mois à la prison du Bouguen que la justice ait le loisir de les interroger. Le juge leur doit bien quelques instants aussi a-t-il décidé d’interrompre pour quelques jours l’étude du dossier Cadiou.
Pierre, dans sa prison, a perdu de sa gaieté. Il n’a pas voulu du régime de la « pistole » et il mène la vie commune à tous les détenus. Il reste froid, sombre et préoccupé. Pourtant, devant sa mère, il retrouve son sourire d’antan.
– Espère, maman, espère, lui a-t-il dit hier… tu verras que la justice finira bien par reconnaître mon innocence.
A son avocat qui lui faisait observer l’invraisemblance de son système de défense, il a répondu :
– Je ne puis pas donner une autre explication de la disparition de mon revolver, puisque telle est la vérité.
Sur Pierre, la justice n’a aucune prise. Il ne s’émeut jamais ; il ne se livre pas. Il reste aussi énigmatique entre les quatre murs de sa cellule qu’il l’était pendant les jours troublants où l’on n’avait pas encore retrouvé le corps de M. Cadiou.
M. Legrand, l’ancien maire de Landerneau, se souvient encore de la façon dont il apprit la disparition de l’usinier de la Grand’Palud. Avec ses amis, M. Legrand consommait au débit Quéméneur ; lorsque
Pierre apparut.
– Figurez-vous, leur annonça-t-il, que le patron a disparu.
Tous s’étonnèrent ; alors lui, très calme, ajouta :
– En tout cas, on le dit, et ça n’est pas ordinaire.
Il souriait. Tous sourirent avec lui, et tous choquèrent leur verre contre le sien.
Depuis on a su que M. Cadiou avait été tué le 30 décembre. On a su aussi que le soir de ce même jour, Pierre, attablé au café Le Rocq [Roch], écrivit longuement à sa mère. M. Le Rocq [Roch] le vit qui glissait quelques modestes fleurs des champs dans la lettre qu’il s’apprêtait à cacheter et, l’ayant observé, il lui dit en plaisantant :
– On écrit à sa bonne amie, monsieur Pierre ?
– Non, répondit l’ingénieur, j’écris à ma mère.
Et c’était vrai, Pierre, ce soir-là, écrivait à sa mère.
Avait-il dix heures plus tôt, assassiné M. Cadiou ? Devait-il, quelques heures plus tard, enterrer, à la lueur trouble d’un falot, le corps de sa victime ? La main de ce fils accomplissant ce geste pieux est-elle la main d’un criminel ? Y avait-il du sang sur ces fleurs ? L’accusation l’admet.
Du 30 décembre au 4 février, Pierre écrit encore aux siens. Il les entretient du mystère de la Grand’Palud. Il leur dit :
« On parle d’une fugue amoureuse, mais je n’y crois guère. On parle aussi d’une fuite provoquée par des embarras d’argent, et je le crois plutôt. »
Ses lettres respirent le plus grand calme,
S’il a tué, il est un maître assassin.
26 février 1914 – p. 3 et 7
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Brest, 25 février, Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, qui avait passé sa journée du mardi gras à classer et à étudier le dossier de l’affaire Cadiou, a entendu ce matin l’armurier Lelièvre, de Brest.
Celui-ci a confirmé ses premières déclarations. Le 11 juin 1913, il a livré à Pierre un revolver de 8 millimètres que l’ingénieur disait acheter au nom de M. Bignard contremaitre la Grand’Palud. On sait que cette arme avait été confiée au gardien de nuit Bossard, qui la remit à l’ingénieur le 17 janvier dernier. M. Bignard ignorait que Pierre se fût servi de son nom.
Le juge connaissait tous ces détails, mais une déposition signée Lelièvre manquait encore au dossier et c’est pour avoir ce document indispensable que l’armurier de Brest était convoqué aujourd’hui.
La voyante de Nancy est en ce moment à Paris, 125, rue de Rome. Explique mystère Cadiou. Dévoile tout secret. Demandez Mme d’Alicantès, de 2 à 6 h.
27 février 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Brest, 26 février. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Bidard de La Noé, juge d’instruction, a pu établir aujourd’hui que le revolver du calibre de 6 millimètres avait été acheté par Pierre, inculpé de l’assassinat de M. Cadiou, en 1913 et non pas en 1912, comme le prétendait l’ingénieur.
M. Bidard de La Noé entendit d’abord M. Marie, l’armurier de Landerneau, et sa fille, qui affirmèrent que c’est au mois de mai dernier que Pierre leur acheta un revolver de 6 millimètres.
Pierre, confronté avec Mlle Julia Juzeau et M. et Mlle Marie, s’est incliné devant les précisions données par ces derniers sur la vente de l’arme.
Je n’ai aucune raison, a-t-il dit, de suspecter le témoignage de M. Marie. Puisqu’on me fournit les preuves de mon erreur, je reconnais que j’ai pu me tromper quand je disais avoir acheté un revolver en 1912 mais je maintiens que j’ai vendu cette arme à un voyageur de commerce. A quelle date ? Je ne saurais maintenant le préciser.
28 février 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 27 février. Du correspondant particulier du Matin » (par téléphone).
Tandis que M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, passait sa journée à liquider les affaires courantes, M. Paulin, commissaire spécial adjoint, et l’inspecteur Le Mez [Lemez] sont allés aujourd’hui à la Grand’Palud. Mme Pierre, mère de l’ingénieur inculpé de l’assassinat de M. Cadiou, et Mlle Julia Juzeau les accompagnaient. Mlle Juzeau désigna le tas de bois sur lequel Pierre essaya son revolver de 6 millimètres, et des recherches furent entreprises dans le but de retrouver l’une des balles tirées. Il peut être intéressant, en effet, de comparer les balles que l’ingénieur avait en sa possession avant le crime avec la balle qui tua M. Cadiou. La tombée de la nuit a interrompu, les investigations.
2 mars 1914 – p. 7
La voyante de Nancy est en ce moment à Paris, 125, rue de Rome. Explique mystère Cadiou. Dévoile tout secret. Demandez Mme d’Alicantès, de 2 à 6 h.
3 mars 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE de la Grand’Palud
On parle à nouveau de la date à laquelle M. Cadiou fut vu pour la dernière fois à Morlaix
Brest, 2 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, ayant de nombreuses affaires à liquider avant la prochaine session des assises, a momentanément interrompu l’instruction du crime de la Grand’Palud.
Pierre ayant dit que son procès serait surtout celui de la grande affaire des poudres, le bruit courait ici que l’affaire serait close dans l’intérêt de la défense nationale. Le chef du parquet ne semble cependant pas vouloir l’abandonner.
M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République, a attiré aujourd’hui l’attention du nouveau préfet du département sur le travail considérable que doit fournir M. Bidard de la Noë, seul juge d’instruction. Le préfet a répondu qu’il demanderait au garde des sceaux un juge suppléant pour l’attacher particulièrement au parquet.
Un journal de la région annonçait hier que les agents de la brigade mobile étaient maintenant persuadés que M. Cadiou était bien à Morlaix le 31 décembre.
Ce jour-là disait-il, MM. Nicolas frères avaient rendez-vous chez M. Erussard, notaire à Morlaix, avec un négociant de notre ville. Il s’agissait d’un acte notarié d’une somme de 38.000 francs. Le rendez-vous avait été fixé pour 6 h. 5 ou 6 h. 10, c’est-à-dire immédiatement après l’arrivée du train venant de Brest, qui entre en gare à 6 heures.
Or ce jour-là, M. Louis Nicolas, arrivant chez le notaire un peu en retard, se serait excusé en donnant comme motif de son retard la conversation qu’il venait d’avoir avec son ami Cadiou, ancien avoué. Or si M. louis Nicolas a en effet déclaré à différentes reprises qu’il avait aperçu M. Cadiou à la gare de Morlaix soit le 27, soit le 31, il a ajouté qu’il ne lui avait pas adressé la parole.
4 mars 1914 – p. 1 et 3
UN COUP DE THÉÂTRE DANS L’AFFAIRE CADIOU
Des témoins affirment que M. Cadiou était vivant le 31 décembre
Alors Louis Pierre serait innocent… ?
Les coups de théâtre abondent dans l’affaire Cadiou. Chaque jour amène le sien. Celui qui se produisit dans la journée d’hier est sans doute, avec l’arrestation de Pierre, l’ingénieur de la Grand’Palud, inculpé de l’assassinat de M. Cadiou, l’un des plus retentissants.
Ainsi que nous le rapportent des dépêches de correspondants de Brest, et de Morlaix, que nous publions ci-dessous, des témoins affirment que M. Cadiou se trouvait à Morlaix le 31 décembre dernier. L’un d’eux affirme même l’avoir vu dans cette ville le 1er janvier.
Voilà qui semble mettre en échec l’enquête judiciaire. L’instruction croyait, en effet avoir établi que M. Cadiou avait disparu le 30 décembre. Dans la matinée de ce jour, M. Cadiou sortait de l’usine de la Grand’Palud, en compagnie de son ingénieur. Tous deux se rendaient au moulin proche, dont M. Cadiou avait projeté l’achat. A partir de ce moment, personne, d’après l’enquête, n’avait revu M. Cadiou qui, supposait-on, avait été tué soit aux abords du moulin, soit dans l’appartement de Pierre, situé dans un bâtiment attenant au moulin.
Or les présomptions de culpabilité pesant sur Pierre étaient surtout basées sur la disparition de M. Cadiou le 30 décembre. Les déclarations de témoins disant que celui-ci était bien vivant le 31 décembre semblent militer en faveur de l’innocence de l’ingénieur Pierre.
La justice se montre sceptique. Mais les témoins sont formels.
Ajoutons que M. Sébille, directeur du contrôle des recherches judiciaires, vient de partir pour la Bretagne, où il va prendre lui-même la direction des recherches relatives à cette affaire, recherches dont les contradictions et les confusions sont dues au manque de cohésion entre les différents services chargés de l’enquête gendarmerie, police mobile et police spéciale.
Le 31 décembre M. Louis Nicolas salua M. Cadiou à Morlaix
Brest, 3 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Nous avons pu joindre aujourd’hui M. Louis Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, qui, comme on sait, avait dit avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 27 ou le 31 décembre.
M. Nicolas, qui était accompagné de MM. Marfille, Le Breuss, juges ; Adolphe Kerneis et Masseron, avocats, m’a déclaré qu’après avoir rassemblé ses souvenirs, il peut affirmer aujourd’hui que c’est bien le 31 décembre et non le 27, qu’il a salué l’administrateur de la Grand’Palud, à Morlaix.
– Si cette rencontre, avait eu lieu le 27, a-t-il ajouté, il m’aurait été impossible de saluer M. Cadiou, car ce jour-là, j’avais mon violoncelle sous le bras droit et plusieurs autres paquets, dont des patins, sous le bras gauche. Je me souviens parfaitement d’avoir soulevé mon chapeau et dit : « Bonjour, monsieur Cadiou », sans m’arrêter, car on m’attendait chez le notaire, Me Erussard. Mon associé, M. Le Meillé [Lemeillet], s’est peut-être entretenu avec M. Cadiou, mais je ne puis l’affirmer.
– Mais pourquoi, avons-nous demandé à M. Nicolas, avez-vous déclaré au juge d’instruction que vous ne pouviez pas préciser la date ?
– Parce que j’étais intimidé. M. Bidard de La Noé m’ayant dit qu’il était impossible que cette rencontre eût pu avoir lieu le 31 décembre, j’ai un moment douté de ma mémoire et n’ai rien précisé.
M. Bidard de. La Noé, auquel nous avons fait connaître la nouvelle déclaration de M. Nicolas, s’est montré sceptique.
– Tout est possible, m’a-t-il dit mais retenez cependant que personne n’a vu M. Cadiou quitter la Grand’Palud le 30. Il n’a pas couché à Landemeau, et tous les hôteliers et logeurs de Morlaix déclarent ne pas lui avoir donné asile dans la nuit du 30 au 31. Alors ?…
M. Bidard de La Noë se propose néanmoins d’entendre à nouveau MM. Nicolas et Le Meillé [Lemeillet].
M. Thévenot, voyageur de commerce, actuellement à Caen, a enfin reçu la convocation du juge d’instruction. Il sera entendu incessamment.
Les divergences policières
Il faut dire une fois de plus que l’information de cette mystérieuse affaire a été mal dirigée et le déplorer. Deux polices ont été chargées de l’enquête, la mobile et la spéciale. Or l’une et l’autre suivirent des pistes différentes. Elles n’ont jamais marché d’accord, et l’une d’elles a certainement, niais de très bonne foi, induit en erreur le parquet.
M. Abbé, de la brigade mobile, avait cru, dès le premier jour, à une fugue amoureuse. Cette piste a été reconnue fausse et la découverte du corps a donné raison à M. Leménessier [Mennessier], commissaire spécial, qui opinait pour le crime.
M. Abbé tient peut-être maintenant sa revanche, et il convient, dans l’intérêt de la vérité, de recueillir tous les témoignages émanant de Morlaix. C’est, on peut l’espérer, de là que jaillira la lumière. La mère et les amis de l’ingénieur se réjouissent déjà et disent que si M. Le Meillé [Lemeillet] fait une déposition semblable à celle de son associé, il faudra bien relâcher Pierre.
Ce coup de théâtre a causé à Brest, à Landerneau et à Morlaix une très grosse émotion, comme bien on pense. On fait remarquer, avec raison, que si M. Cadiou s’est suicidé ou a été tué à Morlaix, l’affaire devient de plus en plus mystérieuse.
Toutes les hypothèses émises au début sont à nouveau examinées. Personne ne veut croire au don de double vue de la somnambule de Nancy et l’on ajoute :
– La famille sait tout : elle doit parler…
L’AFFAIRE CADIOU
Morlaix, 3 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Au sujet de la présence affirmée de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre, nous nous sommes rendu, rampe Saint-Nicolas, chez M. Adolphe Nicolas, industriel, frère de M. Louis Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest.
Je n’ai pas vu M. Cadiou et ne lui ai pas parlé, nous dit-il. Mais il est impossible d’avoir sur le fait le moindre doute. Le 31 décembre, mon frère Louis arrivait de Brest à Morlaix par le train de 6 h. 15. Il était un peu en retard lorsqu’il nous rejoignit chez Me Erussard. Je l’entendis s’excuser. Il avait eu, nous a-t-il dit, une conversation avec son ami Cadiou.
« Nous avions une affaire de vente à traiter avec M. Paris, par devant Me Erussard. La date du 31 décembre est celle de l’acte notarié, et c’est un fait suffisamment établi. »
Quant à Me Erussard, il se retranche derrière le secret professionnel et il se refuse à parler. Mais les témoignages sont assez formels et viennent s’ajouter aux autres témoignages de Morlaisiens, notamment ceux de MM. Tavon [Cabon], télégraphiste, et Caramour, adjudant de pompiers, qui viennent affirmer avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier.
5 mars 1914 – p. 2
L’ASSASSINAT de l’usinier Cadiou
L’instruction n’est pas près d’être close
Brest, 4 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Au sujet des déclarations faites hier par M. Louis Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, qui, comme on sait, affirme avoir vu M. Cadiou à Morlaix, le 31 décembre, alors que la justice croit que le directeur de la Grand’Palud a disparu le 30, M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, se défend d’avoir employé des procédés d’intimidation de ce témoin.
– Toutes les personnes, dit-il, qui entrent dans mon cabinet déposent dans le plein exercice de leur liberté. Il en a été ainsi pour M. Louis Nicolas qui a fait sa déclaration comme il l’entendait, et ses paroles ont été consignées au procès-verbal signé de lui, après que lecture lui en a été faite. J’ai simplement demandé à Louis Nicolas, comme je le demande à tous les témoins, s’il était bien sûr de ce qu’il avançait.
« Je n’ai aucun intérêt, a ajouté le juge d’instruction, à faire dire aux témoins autre chose que ce qu’ils ont déposé. »
« Je dois avouer cependant que je considère comme très invraisemblable la présence de M. Cadiou à Morlaix après le 30 décembre, car aucun de ceux qu’il devait aller voir n’a reçu sa visite, et je ne m’explique pas où il aurait passé la nuit du 30 au 31 décembre.
« Je n’ai jamais eu, d’autre part, l’idée de rendre une ordonnance de non-lieu en faveur de l’inculpé. Comment pourrais-je statuer sur le cas de Pierre avant d’avoir entendu tous les témoins, avant de connaître tous les résultats des expertises et des analyses en cours ? L’instruction n’est pas près d’être close, et je suis actuellement dans l’impossibilité de dire comment elle se terminera.
M. Louis Nicolas maintient ses déclarations
D’autre part M. Louis Nicolas résume dans une lettre, ses précédentes déclarations.
« Dès les premiers jours de janvier 1914, écrit-il, quand on a commencé à parler de la disparition de M. Cadiou, j’ai manifesté mon étonnement de ce que l’on avait daté cette disparition du 29 ou du 30 décembre, alors que je l’avais vu à la gare de Morlaix le 31, à l’arrivée du rapide qui part de Brest à 5 heures. M. Le Meillé [Lemeillet], qui m’accompagnait ce jour-là à Morlaix, laissa aussi entendre que la date du 29 ne peut concorder avec ses souvenirs de la rencontre qu’il avait faite de M. Cadiou à la gare de Morlaix le 31.
« M. Le Meillé [Lemeillet] a causé à table d’hôte, et les commissaires spéciaux ayant eu connaissance de ses propos, nous fûmes interrogés le samedi 31 janvier.
« Le samedi suivant, je fus convoqué par le juge d’instruction et je n’ai pu que répéter mes déclarations précédentes or, j’avais déclaré à M. Bidard de La Noë, ainsi qu’aux commissaires spéciaux, que j’avais la certitude d’avoir vu M. Cadiou à la gare de Morlaix à l’arrivée du train de 5 heures ; que n’ayant pris le train que deux fois à cette époque, le 27 et 31, je n’avais évidemment pu voir M. Cadiou qu’un de ces deux jours. J’avais la conviction que c’était bien le 31, puisque Je me souviens de l’avoir salué et que le 27 je n’aurais pu le faire, étant encombré de paquets.
« Mais il est évident que, devant les hypothèses de toutes sortes qui ont été émises et devant l’invraisemblance du fait que j’avançais, ma conviction ne me paraissait pas pouvoir être une certitude. Depuis, des déclarations ont été faites par mon frère et par M. Erussard, notaire à Morlaix, desquelles il résulterait que j’aurais donné comme excuse à mon retard au rendez-vous d’affaires, le 31 décembre, le fait que je me serais arrêté à causer avec M. Cadiou sur le quai de la gare.
« Je me souviens parfaitement avoir, chez M. Erussard, prononcé le nom de M. Cadiou sans qu’il me soit possible de me souvenir des termes de cette phrase. Mais, en tout cas, je suis certain que le jour où j’ai vu M. Cadiou à la gare, je ne me suis pas arrêté à causer avec lui et mon associé est bien resté à échanger quelques paroles avec lui. Ma conviction du premier jour se trouve donc renforcée par ce fait. Pour moi, c’est bien le 31 décembre que j’ai vu M. Cadiou à la gare de Morlaix, à six heures du soir. »
Cet après-midi, le brigadier de gendarmerie Faro, de Landerneau, appelé à faire connaître l’attitude de Pierre le jour de la découverte du cadavre, a déclaré au juge d’instruction que Pierre a offert spontanément ses services pour exhumer le corps. D’après ce témoin, Pierre n’a manifesté aucune émotion, aucun trouble en faisant ce travail, non plus pendant l’autopsie à laquelle il a assisté. Le brigadier a remarqué que l’ingénieur s’est absenté un moment pour aller, sans qu’on le lui ait demandé, laver le manteau de caoutchouc et les vêtements qui étaient couverts de boue et, sans doute, de sang.
Mme Cadiou se constitue partie civile
Me Causeur, huissier à Brest, a notifié à l’ingénieur Pierre la constitution de partie civile par Mme Cadiou, qui a fait choix de Me. Vichot comme avoué.
Me Feillard, avocat de Pierre, interviewé ce sujet, a déclaré :
– Je suis le premier à m’incliner devant la douleur de Mme Cadiou, mais je comprends difficilement qu’elle vienne se porter accusatrice dans une affaire toujours si troublante et dans laquelle les faibles présomptions recueillies avec soin par la police paraissent s’effondrer les unes après les autres. On pourra d’autre part regretter cette constitution de partie civile, car Mme Cadiou, qui aurait pu apporter des renseignements intéressants sur les révélations de la Somnambule, ne pourra plus désormais être entendue sous la foi du serment.
6 mars 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU s’embrouille de plus en plus
L’avocat de Louis Pierre demande la mise en liberté de son client
BREST, 5 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a entendu ce matin Mme Juzeau, mère de la bonne de Pierre, l’ingénieur de la Grand’Palud, inculpé de l’assassinat de M. Cadiou. Mme Juzeau a déclaré ignorer tout de l’affaire.
Le magistrat a reçu ensuite Me Feillard, l’avocat de l’ingénieur, qui a déposé une nouvelle requête tendant à la mise en liberté de son client. Elle est basée sur les considérants suivants :
« A l’heure actuelle, il n’est plus permis d’en douter, M. Louis Cadiou était en vie le 1er janvier. La déclaration si précise de M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, corroborée par les déclarations du facteur Cabon et de l’adjudant de pompiers Caramour, de Morlaix, permet de l’affirmer.
« La déclaration de Cabon devant le juge d’instruction de Morlaix est formelle. Il connaissait M. Cadiou depuis de nombreuses années, et le 1er janvier, vers 9 heures du matin, il l’a rencontré quai du Viaduc, à Morlaix. Il affirme avoir dit à M. Cadiou :
« – Bonjour, monsieur Cadiou.
« Ce dernier lui répondit
« – Bonjour, Cabon.
« L’adjudant Caramour, à la même heure, a rencontré M. Cadiou en costume de cycliste, costume, également indiqué par le facteur Cabon.
« Que reste-t-il, dans ces conditions, des faibles présomptions d’accusation relevées contre Pierre ? Qu’importe que Cadiou soit venu pour la dernière fois à la Grand’Palud le 29 ou le 30 décembre, et qu’il ait été vu ou non en compagnie de Pierre l’un de ces jours, puisque, aujourd’hui, nous avons la certitude qu’il était en vie le 1er janvier, et qu’il n’a pu être assassiné le 30 décembre à la Grand’Palud.
« Il ne subsiste plus rien, d’autre part, de la mauvaise humeur qu’aurait manifestée M. Louis Cadiou contre son ingénieur, lors de sa dernière visite à la Grand’Palud, puisque les témoins qui ont rapporté cette impression sont formellement contredits par le contremaître Bignard, qui prétend que cette mauvaise humeur se serait manifestée au cours de l’été 1913.
« Doit-on attacher une importance quelconque aux explications données par l’ingénieur Pierre sur la vente de son revolver de 6 millimètres ? Quel intérêt avait donc l’ingénieur, qui n’a jamais contesté avoir effectué l’achat d’un revolver de 6 millimètres chez l’armurier Marie, à donner un prix inexact et une date inexacte de cet achat ?
« Pourquoi ne pas admettre que ses souvenirs étaient imprécis sur ce point ? La vente de son revolver, à un de ces voyageurs qui parcourent constamment la campagne n’a rien d’invraisemblable. Pierre était mécontent de son revolver. Il le démontait, suivant la déclaration de Mlle Julia Juzeau.
Il est donc très naturel qu’il s’en soit débarrassé. Et parce qu’on n’a point encore retrouvé le voyageur – qui est mort ou n’a pas lu les journaux – il n’en résulte pas que Pierre soit de mauvaise foi.
« On ne peut, d’autre part, attacher d’importance à l’appréciation des gestes de mon client au moment de la découverte du cadavre. Aucune de ses déclarations ne peut permettre d’établir une conviction de culpabilité.
« Que reste-t-il donc en l’état ? Des soupçons et rien que des soupçons, sans qu’on ait pu découvrir le mobile qui eût pu amener Pierre à commettre son horrible forfait. L’usine était arrêtée, et la disparition de Cadiou ne permet pas de laisser entrevoir pour l’ingénieur un avantage quelconque.
« D’autre part, les révélations de la somnambule, la découverte du cadavre, la lettre écrite au docteur Paul depuis l’arrestation de l’ingénieur, tout cela ne semble-t-il pas mystérieux et ne permet-il pas de supposer que la justice s’égare en accusant Pierre, et que les coupables sont, à l’heure actuelle, en liberté »
7 mars 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE CADIOU
M LeMeillé [Lemeillet], associé de M. Nicolas, confirme les déclarations de celui-ci sur la rencontre de Morlaix
IL A PARLÉ A M. CADIOU
Un des faits nouveaux surgis dans le mystère qui entoure toujours l’assassinat de M. Cadiou consiste, on le sait, dans les précisions singulièrement détaillées apportées par un juge au tribunal de commerce de Brest, M. Nicolas.
M. Nicolas, au cours de précédentes déclarations, avait dit :
– Je suis allé à Morlaix le 27 et le 31 décembre. Or, un de ces deux jours-là et je crois bien que c’est le 31 décembre – j’ai rencontré M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix…
Pourtant, on le sait également, un des principaux arguments de l’accusation portée contre l’ingénieur Pierre était la fixation de la date du 30 décembre, entre 11 heures et midi, comme celle où M. Cadiou avait été aperçu pour, la dernière fois précisément en compagnie de l’ingénieur.
D’où, entre autres chefs d’accusation, cette conclusion c’est donc bien Pierre qui l’a fait disparaître.
Mais cet argument, on en conviendra, perdait singulièrement de sa valeur s’il était établi qu’après avoir, été vu une dernière fois le 30 décembre, en compagnie de l’ingénieur Pierre, M. Cadiou avait été revu le lendemain, seul cette fois, à la gare de Morlaix.
D’où l’émoi, causé par la déclaration de M. Nicolas qui, pourtant, montrait encore quelque hésitation sur la date exacte à laquelle il avait rencontré, à Morlaix, M. Cadiou.
Une déclaration précise
Mais, entretemps, une autre déclaration se produisait, celle du frère de M. Nicolas.
Celui-ci disait :
– Je me souviens que le 31 décembre, vers six heures du soir, j’avais rendez-vous avec mon frère dans l’étude de Me Erussard, notaire à Morlaix, pour signer un acte notarié, lequel, ainsi qu’on peut le constater, porte bien cette date du 31 décembre. Mon frère arriva avec quelques minutes de retard au rendez-vous et, en arrivant nous dit :
« – Tiens, je viens de voir M. Cadiou à la gare. »
Cette déclaration permit alors au juge au tribunal de commerce de Brest de préciser ses souvenirs.
– Oui, en effet, déclare-t-il maintenant, c’est bien le 31 décembre que j’ai rencontré M. Cadiou, et je me souviens fort bien d’avoir prononcé son nom en arrivant à l’étude de Me Erussard. J’arrivais à Morlaix en compagnie de mon associé, M. Le Meillé [Lemeillet]. J’ai salué M. Cadiou, je m’en souviens aussi, en lui disant :
« Bonjour, monsieur Cadiou !…
« Et je m’éloignai, car, j’étais pressé d’arriver chez Me Erussard, tandis que mon associé s’approchait de M. Cadiou, et je crois même, commençait à converser avec lui…
Mais de ce dernier détail M. Le Meillé [Lemeillet] seul qui est en ce moment en voyage, pourrait apporter l’affirmation. Oui, c’est bien le 31 décembre que j’ai rencontré M. Cadiou à Morlaix. »
Et M. Nicolas ajoute :
– D’ailleurs, ce ne peut être le 27, car ce jour-là j’avais les mains embarrassées par des paquets et par mon violoncelle. Je n’aurais donc pu, n’ayant pas les mains libres, donner au directeur de la. Grand’Palud le salut que je me souviens très nettement lui avoir donné…
Une conversation de quelques minutes
C’est à la suite de ces déclarations que nous avons tâché de rencontrer l’associé de M. Nicolas.
Nous avons pu le joindre hier soir, par téléphone, à Lannion, où il se trouve en ce moment. Voici quelle fut notre conversation avec lui :
– Je suis allé à Morlaix, nous a-t-il déclaré, le 27, puis le 31 décembre dernier…
Je me souviens très bien avoir rencontré, à mon arrivée dans cette gare, M. Cadiou, de qui je m’approchai et avec qui je m’entretins quelques minutes de différentes choses… M. Cadiou était en costume cycliste… Mon associé, M. Nicolas, qui m’accompagnait, salua de son côté M. Cadiou, puis s’éloigna, car il était pressé, ayant rendez-vous chez son notaire, Me Erussard.
– Mais, demandons-nous à M. Le Meillé [Lemeillet], pouvez-vous affirmer que c’est le 31 décembre que cette rencontre eut lieu ?
– Seul, nous répondit M. Le Meillé [Lemeillet], mon associé peut fixer la date de cette rencontre, car lui un point de repère celui du rendez-vous qu’il avait chez son notaire. Comment voulez-vous que moi, je puisse, à plus de deux mois de distance, me souvenir si ce rendez-vous était fixé pour le 27 ou le 31 ?… M. Nicolas, seuls, ainsi que la date apposée sur l’acte notarié signé par lui et son frère peuvent apporter à ce sujet une précision indiscutable…
Or, on vient de le voir, il est indiscutable que c’est bien le 31 décembre que Me Erussard reçut chez lui MM. Nicolas frères.
D’autre part, l’enquête a cherché en vain à établir que M. Cadiou avait pu se rendre à Morlaix à la date du 27 décembre. Malgré toutes les recherches, on n’a pu retrouver trace, ce jour-là, du passage à Morlaix de M. Cadiou.
Et tout cela, on en conviendra, est fort troublant.
8 mars 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE de la Grand’ Palud
Où l’ingénieur Pierre reçoit dans sa prison une étrange lettre d’un facteur de l’Oise
BREST, 7 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Dans cette affaire qui, tant par les circonstances mystérieuses qui l’entourent que par l’intérêt que lui porte l’opinion, est entrée dans le domaine des causes célèbres, il faut s’attendre aux révélations les plus imprévues, aux sensationnels coups de théâtre.
Un de ces coups de théâtre sera-t-il provoqué par la lettre étrange que l’ingénieur Pierre vient de recevoir dans sa prison après que le juge d’instruction, toutefois, l’eût retenue ou bien ne s’agit-il là que d’une fumisterie de mauvais goût ? Seule, la suite de l’enquête, sans nul doute, pourra à ce sujet nous renseigner.
Cette lettre, dans tous les cas, ne peut être passée sous silence.
Elle porte le cachet de Blincourt (Oise), est datée du 27 février et est signée « L. BOULIER, facteur receveur à Blincourt. »
En voici le texte :
Monsieur l’ingénieur,
Il est regrettable, infiniment regrettable, que le secret professionnel m’empêche de vous fournir des précisions qui vous permettraient peut-être de faire éclater l’erreur dont je vous vois victime. Je vous souhaite bon courage et j’espère que votre innocence sera bientôt reconnue.
Croyez-moi votre tout dévoué.
Malgré le peu d’importance que le juge d’instruction semble décidé à attacher jusqu’ici à ce document, on pense toutefois qu’il ne refusera pas à la défense l’envoi d’une commission rogatoire dans l’Oise.
La défense, en effet, fait valoir, au cas où cette lettre serait authentique, que si les agents des postes sont en effet, par leur profession même, dépositaires des secrets qu’on leur confie, sous la sanction contenue dans l’article 378 du code pénal, cette obligation de garder et d’observer le secret professionnel ne saurait les dispenser du devoir imposé par le code d’instruction criminelle, qui oblige toute personne à fournir son témoignage devant le juge d’instruction et devant les tribunaux de répression. La jurisprudence de la Cour de cassation est formelle en ce sens.
Un nouvel arrêt dans l’instruction
Mais, pour l’instant, l’information va de nouveau subir un temps d’arrêt.
Me Henri-Robert et Me Feillard ayant fait opposition à l’ordonnance du juge d’instruction rejetant la mise en liberté provisoire de Louis Pierre, l’instruction ne reprendra pas avant une quinzaine de jours. Tout le dossier doit être, en effet, adressé à la chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes, qui le conservera plusieurs jours.
D’autre part, dans son arrêt de refus de mise en liberté de l’ingénieur, le juge d’instruction, motivant sa décision, a indiqué comme l’un de ces motifs que « les conclusions écrites du docteur Paul, médecin légiste, n’étaient pas encore parvenues au parquet ».
Or il ne semble pas que ces conclusions puissent arriver de sitôt. Le docteur Paul, en effet, a prié, il y a une quinzaine de jours, le parquet de lui faire parvenir, pour compléter son examen, les vêtements que portait la victime. Mais ces vêtements, dont l’examen microscopique demandera de huit à dix jours, sont toujours à Brest et n’ont pas encore été envoyés au docteur Paul.
La question des dates
M. Bidard de La Noë a interrogé ce matin Mme Zacone [Zaccone], tante de M. Cadiou, laquelle habite Morlaix.
– Je n’ai pas vu mon neveu le 27 décembre à Morlaix, a-t-elle déclaré. La dernière fois qu’il est venu me rendre visite c’est le 25 décembre, jour de Noël… Je ne l’ai pas vu depuis. Je l’avais invité à déjeuner pour le dimanche 28 décembre… Il n’est pas venu. Mais, ce jour-là, je l’ai su depuis, il s’est rendu à Cléder, où il est allé embrasser sa sœur…
– A-t-il couché quelquefois chez vous ? a demandé le juge d’instruction à Mme Zacone [Zaccone].
– A aucun moment, répondit la tante de M. Cadiou, car je n’avais pas de lit à lui offrir.
« Il ne pouvait non plus, ces derniers temps, aller coucher chez sa belle-mère, Mme Richard, qui est absente, et dont l’appartement est fermé à clef. D’ailleurs, mon neveu aimait ses aises, et quand il couchait à Morlaix, il me disait qu’il allait coucher à l’hôtel. Je tiens à ajouter en outre que, contrairement à certains bruits qui ont couru, M. Cadiou aimait beaucoup sa femme, au profit de qui il avait même contracté une assurance sur la vie de 3.000 francs de rente viagère. »
De mon côté, j’ai fait une enquête aujourd’hui à Landerneau, et Mme Léost, femme de ménage de l’industriel, m’a déclaré que M. Cadiou était bien à Landerneau le 27 au soir, et qu’elle pouvait affirmer sans aucun doute possible qu’il y avait couché dans la nuit du 27 au 28. L’après-midi de ce même jour du 27 décembre, d’ailleurs, M. Cadiou était également à Landerneau, où il avait déjeuné avec M. Freund, juge de paix de cette ville.
Ces témoignages, on le conçoit, ont un gros intérêt, puisqu’ils établissent d’une façon indubitable que M. Cadiou ne pouvait être à Morlaix, en cette journée du 27 décembre.
C’est donc bien – outre les précisions et les points de repère fournis par MM. Nicolas et Le Meillé [Lemeillet] le 31 décembre – qu’on le rencontra à la gare de Morlaix.
Les autres témoins, parmi lesquels MM. Caramour et Cabon, qui ont toujours affirmé l’avoir salué, le lendemain 1er janvier, dans cette même ville de Morlaix, s’étonnent du peu de cas qu’on a fait jusqu’à présent de leurs affirmations.
9 mars 1914 – p. 1 et 3
L’affaire Cadiou
LES RAISONS MYSTÉRIEUSES D’UN VOYAGEUR MYSTÉRIEUX
Qu’allait faire à Morlaix M. Cadiou la dernière fois qu’on l’y vit ?
BREST, 8 mars. Du correspondant particulier du « Matin ». (par téléphone).
Les commissaires spéciaux, de leur côté, ont interrogé aujourd’hui le gardien de nuit de la Grand’Palud, M. Bessard [Bossard]. Celui-ci a déclaré que, le 27 au soir, vers sept heures et quart, il avait aperçu M. Cadiou au moment où il sortait de la gare de Landerneau. A cette heure-là, précisément, arrive à Landerneau le rapide venant de Morlaix.
Faut-il en conclure pourtant que M. Cadiou descendait de ce train ?
Cependant, même si cela était, faudrait-il en conclure aussi que c’est bien ce jour-là, et non le 31, que MM. Nicolas et Le Meillé [Lemeillet] auraient rencontré M. Cadiou en gare de Morlaix ?
Il ne faut pas oublier la précision apportée par M. Nicolas.
Le 31 décembre, a-t-il dit, nous avions rendez-vous vers six heures chez Me Erussard, notaire à Morlaix. Mon frère, juge consulaire à Brest, est arrivé avec quelques minutes de retard. En entrant dans le cabinet du notaire, il dit :
« – Tiens je viens de rencontrer M. Cadiou à la gare de Morlaix… »
Et il apparaît bien que devant cette précision de date, basée sur la signature d’un acte notarié qui porte bien cette date du 31 décembre, on ne puisse que s’incliner.
D’autre part si M. Cadiou est bien allé également à Morlaix le 27 décembre, ce fut, à la vérité, un voyage singulièrement précipité.
En effet, dans cette journée du 27, M. Cadiou déjeuna à Landerneau avec M. Freund, juge de paix, à qui on ne sache pas qu’il ait fait part de son intention de se rendre à Morlaix cet après-midi-là.
Il était un peu plus de 2 heures de l’après-midi lorsqu’ils sortirent de table. M. Cadiou n’aurait eu que le temps de se précipiter à la gare puisque le tram pour Morlaix partait à 2 h. 31. Pour être de retour à Landerneau à 7 h. 15 du soir, le directeur de la Grand’Palud était obligé de quitter Morlaix à 6 h. 39 du soir. Or c’est à 5 h. 58 que MM. Nicolas et Le Meillé [Lemeillet] le rencontrèrent à la gare de cette ville, c’est-à-dire 40 minutes avant l’heure de départ du train qui devait le ramener à Landerneau. A moins de raisons insoupçonnées jusqu’ici, M. Cadiou, qui avait à Morlaix de la famille et de nombreuses connaissances, serait-il arrivé à la gare avec une avance aussi considérable ?
Ainsi donc, même si, le soir de cette journée du 27, lorsque M. Bessard [Bossard] l’aperçut à la gare de Landerneau, à l’arrivée du train de Morlaix, M. Cadiou arrivait bien de cette ville, il semble difficile d’admettre que c’est ce soir-là qu’il y fut rencontré par MM. Nicolas et Le Meillé [Lemeillet].
Dans tous les cas, et en faisant momentanément abstraction de cette question de dates – question importante pourtant – il est une certitude qui s’impose à la suite de ces témoignages M. Cadiou, une fois au moins, se rendit à Morlaix sans en avoir prévenu âme qui vive et pour des raisons encore mystérieuses.
Les membres de la famille de M. Cadiou, établis à Morlaix, ont déclaré n’avoir pas vu leur parent dans cette ville depuis le 25 décembre.
– II ne serait pas venu ici, ont-ils ajouté, sans nous rendre visite.
Pourtant, M. Cadiou est venu à Morlaix depuis le 25 décembre. Il y est venu le 27 ou le 31, peut-être même le 27 et le 31. Cela est maintenant établi, irréfutablement démontré. Mais il n’est pas venu rendre visite à sa famille. De même, malgré toutes les recherches effectuées jusqu’ici, on n’a pu découvrir les raisons qui l’y avaient amené.
LE MYSTÈRE DE LA GRAND’PALUD
LES RÉVÉLATIONS DU FACTEUR BOULIER
Nous sommes allé trouver, hier, à Blincourt (Oise), M. Boulier, facteur receveur des postes dans cette localité, lequel expédia à l’ingénieur Pierre la lettre dont le Matin publiait hier le texte.
M. Boulier nous a fait la déclaration suivante :
– Je suis bien l’auteur de la lettre reçue par l’ingénieur Pierre.
« En l’expédiant, je n’ai eu d’autre mobile que de me faire relever par mes chefs et par le juge d’instruction de Brest du secret professionnel. J’ai à dévoiler des faits graves dont j’ai eu connaissance ici à Blincourt, au cours de l’exécution de mon service. Ils sont, je crois, de nature à innocenter l’ingénieur Pierre et susceptibles d’orienter l’enquête sur des bases nouvelles.
« A mon avis, l’instruction fait fausse route. Je suis persuadé que l’assassinat de M. Cadiou n’est ni un crime crapuleux, ni un crime passionnel. Il faut en chercher ailleurs le mobile dans l’industrie qu’exerçait M. Cadiou, dans le commerce du coton-poudre. C’est d’ailleurs sur ce sujet que portent mes révélations.
« Quel est mon secret et quand l’ai-je découvert ?
« Je ne répondrai à ces questions qu’au juge d’instruction de Brest et quand mon directeur m’aura autorisé à le faire. Si même le juge me faisait entendre sur commission rogatoire par un autre magistrat, je ne parlerais pas. J’estime, étant donnée la nature des faits que je dévoilerai, que seul le juge de Brest a qualité pour recevoir mes confidences. Sur place, il pourra facilement vérifier mes allégations.
« Je dois ajouter que je ne connais le mystère de Landerneau que par ce qu’en ont publié les journaux et par ce que j’ai surpris.
« Je n’ai jamais vu M. Cadiou. Je ne connais pas non plus l’ingénieur Pierre, mais le drame, dont il me paraît être, lui aussi, une victime, me passionne au plus haut point.
« C’est pour faire proclamer son innocence, pour sauver son honneur et l’honneur des siens que je me suis résolu à parler. »
Telle fut la déclaration que nous fit hier M. Boulier en présence de sa femme.
A Blincourt et dans la région, la population et les chefs eux-mêmes de M. Boulier n’ajoutent pas grande confiance aux révélations possibles du facteur.
Quel secret a-t-il pu surprendre ? se demande-t-on avec stupeur.
M. Cadiou, sa famille, Pierre et les siens, de même que les autres personnes dont les noms ont été prononcés à propos de l’assassinat de l’usinier sont complètement inconnus à Blincourt. Dans cette localité, exclusivement agricole, il n’existe aucune industrie pouvant se rapporter, même de loin, à la fabrication du coton-poudre.
10 mars 1914 – p. 1, 2 et 3
LES SURPRISE DES L’AFFAIRE CADIOU
M. Cadiou ne peut avoir été tué le 30 décembre puisque le 1er janvier II était à Saint-Pol-de-Léon
ET SA PRÉSENCE DANS CETTE VILLE A CETTE DATE EST AUJOURD’HUI INDISCUTABLEMENT ÉTABLIE
MORLAIX, 9 mars. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone)
Un nouveau et sensationnel coup de théâtre vient de se produire dans l’affaire mystérieuse qui, depuis deux mois, passionne si violemment l’opinion publique.
Une des charges principales qui pesaient contre l’ingénieur Pierre s’est écroulée définitivement aujourd’hui.
M. Cadiou n’a pu être assassiné le 30 décembre dans le petit bois où l’on devait découvrir son cadavre et vers où des témoins avaient dit l’avoir vu s’éloigner ce jour-là, en compagnie de l’ingénieur Pierre.
Il n’a pu être assassiné ce jour-là, par la simple raison que non seulement MM. Nicolas et Le Meillé [Lemeillet] le rencontrèrent bien le lendemain 31 décembre, ainsi qu’ils l’avaient affirmé jusqu’ici, à la gare de Morlaix, mais que le surlendemain 1er janvier, à 7 heures du soir, M. Cadiou, une bicyclette à la main, se trouvait à la gare de plus de 60 kilomètres de Landerneau.
Cela est maintenant définitivement établi.
C’est à un chef de bureau de l’hospice de Morlaix, M Le Gall, qu’est due la révélation définitive qui continue, sans discussion possible cette fois, les déclarations apportées jusqu’ici par d’autres témoins et la justice, malgré l’unanimité de ces témoignages, n’avait pas voulu ajouter foi.
C’est au chef du parquet de Morlaix que M. Le Gall apporta aujourd’hui sa catégorique affirmation. Un négociant de Saint-Pol-de-Léon, M. Graff, vint à son tour l’appuyer de son témoignage.
Ce que M. Le Gall déclara au juge d’instruction, il voulut bien me le répéter ce soir. Voici son récit :
– A la fin de décembre dernier, mon fils, qui est élève à l’école du service de santé de la marine à Bordeaux, vint passer les fêtes de Noël et du jour de l’an à Morlaix. Mon fils est fiancé à Mlle Graff, de Saint-Pol-de-Léon… Le 28 décembre, accompagné de ma femme, de mon fils et de mes autres enfants, nous allâmes passer l’après-midi chez M. Graff. Trois jours plus tard, le 1er janvier, je retournai faire, visite à M. Graff, accompagné cette fois-ci seulement de mon fils.
« Ce soir-là, à 7 heures, mon fils et moi, revenions à la gare de Saint-Pol, où nous devions reprendre le train de 7 h. 13 pour Morlaix. M. Graff et sa fille avaient tenu à nous reconduire jusqu’à la station…
« Au moment où j’arrivais sur le quai, je vis M. Cadiou adossé au mur de la gare, en bordure du quai, à 5 ou 6 mètres de la salle d’attente. Il avait devant lui sa bicyclette sur laquelle il s’appuyait les mains. M. Cadiou était vêtu d’un complet cycliste et coiffé d’une casquette grise ; Il n’avait pas de caoutchouc jeté sur les épaules. Peut-être ce vêtement était-il roulé sur sa machine… En tout cas, je ne le remarquai pas…
« Au moment où je passais devant M. Cadiou, que je connais depuis vingt ans, il m’aperçut et me dit le premier :
« – Bonjour Le Gall.
« Je répondis en le saluant :
« – Bonjour M. Cadiou.
« Mais comme, j’étais en compagnie de Mme et de Mlle Graff, je ne voulus pas les quitter par politesse, et ne m’arrêtai pas pour converser avec M. Cadiou.
« Un moment après, mon fils me demanda :
« – Quel est donc ce monsieur que tu viens de saluer ?
« Je répondis
« – C’est M. Cadiou, l’ancien avoué de Morlaix…
« Le train de Morlaix allait partir. J’y montai avec mon fils, après, avoir pris congé de M., et de Mlle Graff. En arrivant à Morlaix, nous trouvâmes, ma femme et ma fille qui étaient venues au-devant de nous à la gare…
« Quelques jours plus tard, poursuivit M. Le Gall, j’apprenais la disparition de M. Cadiou, puis, plus tard encore, la découverte de son cadavre, les résultats de l’autopsie, l’arrestation de Pierre. Je dois dire, que j’ignorais jusqu’au nom de celui-ci. C’est à ce moment que je me rappelai la rencontre de l’industriel à Saint-Pol-de-Léon. Mais tout d’abord, l’idée que cette rencontre avait eu lieu le 1er janvier ne me vint pas à l’esprit. Cependant, à la réflexion, un premier souvenir se fixa en moi, qui re tarda pas à m’obséder… Quand j’avais rencontré Cadiou à la gare de Saint-Pol, il avait sa machine devant lui or personne ne parlait de la disparition de sa bicyclette… Pendant plusieurs jours, en vain, je fouillai ma mémoire afin de me préciser la date exacte de notre rencontre. J’en parlai à ma femme… La vérité se fit peu à peu…
Les obsessions d’un témoin
Lors de ma première visite à M. Graff, à Saint-Pol-de-Léon, le 28 décembre, j’étais avec toute ma famille, et M. Graff, occupé par son commerce, n’avait pu venir nous accompagner à la gare. C’est Mme Graff qui nous reconduisit. Par contre, le 1er janvier, était restée à Morlaix. J’étais seul avec mon fils, et le soir de ce jour-là ce furent M. Graff et sa fille, je vous l’ai dit par ailleurs, qui nous reconduisirent à la gare. C’est, même, je vous l’ai dit également, la présence de M. Graff qui m’empêcha de m’entretenir avec M. Cadiou, autrement que pour répondre rapidement au bonjour qu’il m’avait donné. Cet ensemble de circonstances constituait déjà de quoi étayer une certitude…
« Dès mors, je fus tenaillé par cette idée que je connaissais des faits de nature à orienter les recherches de la justice et susceptibles d’apporter un peu de lumière dans la mystérieuse affaire. Mais tant d’autres témoins, qui étaient venus affirmer, eux aussi, avoir rencontré par ailleurs M. Cadiou, avaient été tournés en ridicule, avaient vu traiter leurs déclarations d’absurdes, que j’hésitais encore, que j’attendais toujours pour faire connaître ce que je savais. Pourtant mon obsession augmentait. Je décidai, de recueillir encore, de nouvelles précisions avant d’apporter un témoignage qui ne pût être mis en doute. J’écrivis à Bordeaux, à mon fils et lui demandai s’il se souvenait de notre rencontre avec M. Cadiou. Il arriva à Morlaix en permission, à l’occasion des jours gras, et me donna verbalement sa réponse. Pour lui non plus, et pour les mêmes raisons que moi, il ne pouvait se tromper sur la date. Il me répondit simplement :
« – Papa, il n’y a pas de doute possible… C’est le 1er janvier que nous avons rencontré M. Cadiou. Nous n’étions que nous quatre, M et Mlle Graff, toi et moi alors que le 28 décembre, au contraire, maman, et ma sœur étaient avec nous…
« Ma femme, d’autre part, qui était au courant de la situation et de mes angoisses, me fit remarquer à son tour que le jour où elle vînt à Saint-Pol-de-Léon, au moment où nous prenions le train de 7 h. 13, la gare était encombrée de voyageurs, pour la plupart des soldats venus en permission à l’occasion des jours de fêtes. Le 1er janvier, au contraire, il n’y avait sur le quai que trois ou quatre personnes, dont M, Cadiou…
« Au surplus, de son-côté, M. Graff, qui avait appris comme tout le monde les circonstances exposées par certains témoins de la disparition de M. Cadiou, à une date primitivement fixée au 30 décembre., s’était souvenu lui aussi de la rencontre de Saint-Pol-de-Léon. Lui aussi, sans m’avoir fait part de ses propres obsessions, avait rassemblé ses souvenirs. Il était derrière moi, à la gare de Saint-Pol, au moment où M. Cadiou et moi avions échangé un bonjour… Il s’était rappelé qu’il n’était venu m’accompagner à la gare que le soir du 1er janvier…
Par conséquent M. Cadiou n’avait pu être assassiné le 30 décembre, dans le petit bois où l’on disait l’avoir vu s’éloigner avec l’ingénieur Pierre.
« Bref vendredi dernier, M. Graff, qui était en voyage à Morlaix, vint me rendre visite. Il me parla de ce dont lui aussi s’était souvenu. Et il ajouta :
« – Je ne pouvais garder ce souvenir qui m’obsédait… J’en ai parlé aujourd’hui à mon avocat. Il m’a donné le conseil d’aviser le procureur de la République.
« C’est ainsi, termina M. Le Gall, que M. Graff et moi sommes allés exposer aujourd’hui au parquet de Morlaix ce que nous savions et que nous avons fait dans tous ses détails, avec toutes ses précisions, le récit que je viens de vous répéter… »
Ce que dit le fils de M. Le Gall
Bordeaux, 9 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Nous avons pu, ce soir, joindre à l’école de médecine navale, à Bordeaux, le fils de M. Le Gall, et nous lui avons demandé s’il se souvenait avoir rencontré M. Cadiou à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier dernier.
La réponse de M. Le Gall fils fut d’une précision absolue.
– Le 1er janvier ; nous dit-il, j’étais allé faire mes visites de nouvel an à Saint-Pol-de-Léon avec mon père. Le soir, nous nous trouvions à la gare de Morlaix pour prendre le train de 7 h. 13, lorsque nous croisâmes un monsieur qui tenait une bicyclette à Ia main. Il dit à mon père :
« – Bonjour, M. Le Gall
« Je ne connaissais pas ce monsieur qui venait de nous saluer. Aussi je demandai à mon père :
« – Quelle est cette personne ?
« Mon père me répondit :
« – C’est M. Cadiou, l’ancien avoué de Morlaix…
« Et il ne fut pas autrement question de l’industriel à ce moment. A cela, strictement, se bornent mes souvenirs. Lorsque l’affaire a éclaté, mon père m’a demandé si j’avais gardé le souvenir de cette rencontre. Je lui ai répondu ce que je viens de vous déclarer… »
Alors, que signifiaient ces mystérieux voyages ?
Voilà donc des témoignages définitifs, décisifs, contre lesquels aucune contradiction ne semble pouvoir prévaloir.
Et il est bien établi maintenant qu’outre l’impossibilité de fixer la date de l’assassinat de M. Cadiou au 30 décembre, le directeur de la Grand’Palud, ainsi que nous le laissions pressentir hier, effectua en dehors de Landerneau de mystérieux déplacements dont il se gardait bien de prévenir ses amis et sa famille.
Quel’ était le but de ces voyages ? A quel rendez-vous insoupçonné allait l’industriel ?…
On peut espérer qu’une plus complète unité de direction donnée à l’enquête parviendra à établir la nature de ces rendez-vous.
Et c’est par là peut-être qu’arrivera enfin la petite lueur qui permettra de faire éclater toute la vérité et de dissiper les ombres épaisses qui, jusqu’ici, avaient enveloppé la tragique énigme.
A l’instruction
Brest, 9 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Bidard de La Noé a interrogé aujourd’hui M. Jean-Marie Cadiou sur les circonstances dans lesquelles il avait été amené à faire des recherches dans le petit bois où il allait découvrir le cadavre de son frère.
M. Cadiou a répondu qu’il avait suivi scrupuleusement les indications fournies par la somnambule de Nancy et que lui avait transmises sa belle-sœur.
II ajouta que s’il avait soupçonné l’ingénieur Pierre, c’est parce qu’il que son frère et lui vivaient en mauvaise intelligence ; qu’il savait également que Pierre avait dénoncé l’industriel au général Gaudin.
Cette déposition fut suivie d’une confrontation entre l’ingénieur et le frère de M. Cadiou. Elle fut des plus mouvementées. Comme Pierre protestait de son innocence, M. J.-M. Cadiou, entrant dans une violente colère, interrompit, l’ingénieur.
– Taisez-vous, dit-il ; vous êtes un misérable assassin… Vous êtes un lâche… Vous serez peut-être mis en liberté provisoire… Mais vous n’échapperez pas au châtiment… J’ai juré que mon frère serait vengé.
M. Bidard de La Noë s’efforça de calmer le témoin et fit reconduire l’ingénieur qui, très pâle, tout tremblant encore après les insultes qu’impuissant il avait dû essuyer, fut ramené en prison.
On vient de se décider enfin d’expédier au docteur Paul, médecin légiste du parquet de Paris, les vêtements de la victime, ainsi que le couteau de M. Pierre et la pioche trouvée dans le garage de l’ingénieur.
D’autre part, la lettre anonyme qui avait été adressée au docteur Paul au moment de la contre-autopsie faite à Morlaix a été remise aujourd’hui au procureur de la République.
Les inspecteurs avaient cru remarquer que l’écriture de cette lettre offrait quelques similitudes avec celle d’un médecin de Morlaix, ami de la, famille Cadiou. Un rapport avait été adressé dans ce sens. Le docteur visé qui est le docteur Prouff et que j’ai pu joindre ce matin, proteste avec indignation contre la suspicion dont il est l’objet.
LES SURPRISES DE L’AFFAIRE CADIOU
Un témoin à charge se rétracte
M. Bonnefoy, fermier à la Grand’Palud, avait déclaré à la justice que le 30 décembre, entre onze heures et midi, il avait vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre se diriger vers le petit bois où on devait retrouver le cadavre de l’ingénieur.
Mais depuis, certaines personnes qui prenaient part à des opérations de la remonte italienne, opérations qui avaient lieu à Landerneau ce jour du 30 décembre, se sont souvenues que Bonnefoy ne pouvait avoir dit la vérité, car à l’heure où il prétendait avoir vu ensemble M. Cadiou et l’ingénieur se diriger vers le petit bois, il se trouvait à Landerneau, où il était allé conduire des étalons.
Interrogé hier par le correspondant brestois de l’Ouest-Éclair, M. Bonnefoy, a reconnu l’exactitude de sa présence à Landerneau le 30 décembre.
En effet, a-t-il déclaré en substance au correspondant de l’Ouest-Éclair, je me suis trompé en faisant cette déclaration à la justice. Je n’étais pas la Grand’Palud et ne pouvais par conséquent y voir MM.
Cadiou et Pierre, ainsi que je l’ai dit. J’ai eu plusieurs fois depuis l’intention d’aller déclarer mon erreur au parquet, mais seule la crainte d’être inquiété m’a retenu.
La femme de M. Bonnefoy a ajouté qu’elle était en effet au courant du témoignage erroné fait par son mari, qu’elle lui en avait fait plusieurs fois le reproche et qu’elle l’avait engagé à aller le déclarer à la justice.
11 mars 1914 – p. 1 et 3
PROPOS D’UN PARISIEN
Je tiens à déclarer que je n’ai pas rencontré M. Cadiou le 31 décembre dernier, non plus que le 1er janvier. Du moins, je le crois…
Je serais, en effet, bien embarrassé s’il me fallait dire qui j’ai rencontré tel jour, à telle heure, il y a trois mois ou même il y a une semaine.
Encore si l’affaire n’avait pas d’intérêt, je me souviendrais peut-être. Mais quand il s’agit de la tête d’un homme, je comprends fort bien que la mémoire se trouble et qu’après avoir cru dur comme fer qu’on a rencontré M. Cadiou le 30 décembre, on se demande soudain, avec inquiétude si c’est bien vrai.
C’est l’histoire de la lettre mise à la poste. Si cette lettre est banale, vous êtes bien certain d’avoir écrit l’adresse exacte mais si, au contraire, elle est très importante, vous vous dites aussitôt après l’avoir jetée dans la boîte :
– Sapristi, je crois que je n’ai rien écrit sur l’enveloppe !…
Aussi je les trouve inquiétants, ces interrogatoires d’accusé ou de témoins sur des questions de dates et d’heures.
Prenez dix personnes au hasard et demandez-leur :
– Quel jour sommes-nous ?
Plusieurs hésiteront et, d’ailleurs, se tromperont. Et des magistrats iront, de longs mois après, leur demander ce qu’ils faisaient le 17 juin, à 5 heures du soir !…
Édifier des enquêtes judiciaires et baser des culpabilités sur des distinguos de calendrier, cela me paraît diablement dangereux. Napoléon lui-même, à Sainte-Hélène, se trompait de date quand il parlait d’Iéna ou de Wagram : ces événements furent cependant plus marquants que le passage de
M. Cadiou à Landerneau…
CLÉMENT VAUTEL.
LE MYSTÈRE CADIOU
La justice se demande qui ramena la bicyclette au hangar de l’industriel
Morlaix, 10 mars. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone).
Aucun doute n’est plus permis. M. Cadiou, dans un but mystérieux dont il a emporté le secret dans la tombe, est bien volontairement resté dans la région de Morlaix après le 30 décembre, jour où l’on cessa de le voir à Landerneau. C’est bien lui que MM. Nicolas et Le Meillé [Lemeillet] aperçurent à la gare de Morlaix la veille du 1er janvier. C’est également l’industriel que le télégraphiste Cabon et le lieutenant de pompiers Caramour virent dans la matinée du lendemain, également à Morlaix. C’est encore lui qui, le même soir, vers 7 h. 10, fut rencontré, sa bicyclette la main, sur le quai de la gare de Saint-Pol-de-Léon, par MM. Le Gall père et fils et par M. Graff.
Ce matin, à Saint-Pol-de-Léon, M. Graff m’a confirmé en tous points le récit que m’avait fait hier M. Le Gall.
– C’est, bien le 1er janvier, m’a-t-il dit, que se place notre rencontre avec M. Cadiou à la gare de Saint-Pol. Aucune erreur n’est possible, car le 28, décembre, jour du précédent voyage de M. Le Gall à Saint-Pol-de-Léon, j’étais absent et me trouvais à Carantec.
M. Graff a ajouté que, le 1er janvier, après le départ du train de 7 h. 13, au moment où il quittait la gare de Saint-Pol-de-Léon n’apercevant plus M. Cadiou sur le quai, il supposa que l’industriel avait dû monter dans le même train que M. Le Gall.
Mais, à ce sujet, les employés, de la gare de Saint-Pol-de-Léon ne peuvent donner aucune précision. Aucun d’eux ne connaissait M. Cadiou. Son passage à la gare leur resta inaperçu. Le seul fait dont ces employés aient pu retrouver trace c’est que le 1er janvier un voyageur du train partant à 7 h 13 du soir de la gare de Saint-Pol-de-Léon fit enregistrer une bicyclette à destination de Rennes.
C’est tout ce que l’on sait.
Le voyageur dont il s’agit peut-il être M. Cadiou ? MM. Graff et Le Gall, qui virent M. Cadiou appuyé sur sa bicyclette, ne se souviennent pas d’avoir vu sur le quai d’autre cycliste que lui. Cependant il n’y avait à la gare, à ce moment-là, qu’une dizaine de personnes tout au plus.
D’autre part, d’où venait M. Cadiou ?…
Comment expliquer sa présence à 7 h. 10 du soir à la gare de Saint-Pol-de-Léon ? Quel était le but de ces mystérieux voyages au cours desquels il n’allait rendre visite à aucun des membres de sa famille, à aucun de ses amis ?
Où passait-il ses nuits au cours de ses absences ?… Où prenait-il ses repas ?…
Mystère encore. Mystère qui s’aggrave de ce fait que, quelques jours plus tard, lorsqu’on allait s’inquiéter de sa disparition, on devait retrouver dans le pied-à-terre qu’il possède à Landerneau ses valises prêtes pour un départ, ses vêtements et son linge en ordre.
Bien mieux, on devait retrouver également sa bicyclette dans le hangar où il la rangeait habituellement…
Or il est nettement établi aujourd’hui que M. Cadiou ayant avec lui sa bicyclette, était vivant le 1er janvier.
Fut-ce lui qui la rapporta dans sa petite maison de Landerneau, ou bien par suite de quelle sombre et rocambolesque aventure des mains mystérieuses qui n’étaient pas celles de l’industriel, vinrent-elles l’y ramener ? C’est la question que se pose aujourd’hui la justice.
Dans la journée, M. Cabon, facteur à Morlaix, lequel, on le sait, au cours de précédentes dépositions, a déclaré avoir vu M. Cadiou à Morlaix dans la matinée du 1er janvier, est venu remettre au procureur de la République une lettre qui lui est parvenue ce matin de Nantes. Cette lettre, qui est signée Bernard, contient des menaces violentes contre le facteur, à qui le signataire reproche ses témoignages.
Le facteur de Blincourt
Blincourt, 10 mars. De l’envoyé spécial du « Matin ». M. Boulier, facteur receveur des postes au petit village de Blincourt (Oise), écrivit, on le sait, à la date du 27 février, une lettre à l’ingénieur Pierre en prétendant pouvoir lui apporter un témoignage des plus favorables. Cette lettre, d’abord retenue par le juge d’instruction, puis transmisse à Pierre, n’a ému ni le parquet de Brest, ni la défense.
Nous avons revu M. Boulier. Tout en se retranchant derrière le secret professionnel, il nous a donné les quelques explications que voici :
A une date que je ne veux vous préciser, un monsieur, grand, brun, que je connais parfaitement, qui n’habite pas Blincourt, qui y vient assez fréquemment, que sa profession oblige à circuler entre Nancy, Paris et Brest, que je sais être un ami de la famille Cadiou, eut l’occasion de téléphoner ici, dans mon bureau. Je saisis, sans le vouloir, sa conversation.
« Le 4 janvier dernier, je me trouvais dans la salle des pas-perdus de la gare Saint-Lazare, à Paris. J’allais aborder ce monsieur, grand, brun, pour lui souhaiter le bonjour, quand je le vis s’avancer vers un monsieur de taille assez petite, coiffé d’un chapeau melon, vêtu d’un pardessus foncé et qui me tournait le dos. L’homme que j’avais entendu téléphoner à Blincourt dit alors :
– Tiens ce cher Cadiou !…
« Pour soulager ma conscience, je demande instamment à dévoiler au juge d’instruction de Brest le nom de l’homme qui téléphona de la cabine de mon bureau et que je vis le 4 janvier aborder à Paris un M. Cadiou.
Disons qu’à Blincourt personne ne connaît le fameux homme brun que M. Boulier prétend avoir vu fréquemment dans ce petit village de 120 habitants. On estime que M. Boulier est, de très bonne foi, victime de son imagination, ou que quelqu’un, au téléphone de Blincourt, aura brodé une plaisanterie sur l’affaire Cadiou, plaisanterie qu’il aura continuée en gare Saint-Lazare.
LE MYSTÈRE CADIOU
On connaîtrait le voyageur à qui l’ingénieur Pierre aurait vendu son revolver
Rennes, 10 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
L’Ouest-Éclair annonce, d’après les informations de son correspondant de Brest, que les inspecteurs de la brigade mobile ont la quasi-certitude que Pierre a dit la vérité en affirmant avoir vendu son revolver à un voyageur de commerce de passage. Ce voyageur, les policiers croient qu’il répond au nom de Meslay. A l’époque où se place la vente du revolver de Pierre, M. Meslay voyageait pour la maison Taupin, Broux et Meslay, de Pré-en-Pail (Mayenne).
M. Meslay avait pour ami un armurier de Janzé (Ille-et-Vilaine), M. Simon, qui exerce actuellement sa profession à Guingamp (Côtes-du-Nord).
En février 1912 ou 1913 M. Simon, interrogé sur ce point, n’a pu encore préciser ce dernier reçut la visite de son ami, le voyageur en huiles, graisses et savons, M. Meslay.
– J’ai acheté ces jours derniers, lui dit M. Meslay, aux environs de Landerneau d’un individu que je ne connais pas, le revolver que voici. Ai-je fait une bonne affaire ?
Et ce disant, il montrait l’arme dont il était devenu acquéreur.
Combien l’avez-vous payé ? demanda M. Simon.
– Je l’ai obtenu pour 14 ou 18 francs, (M. Simon ne se souvient pas exactement du chiffre que lui indiqua alors M. Meslay.)
– C’est une très bonne affaire. Ce revolver vaut de 35 à 40 francs, répondit l’armurier.
Alors M. Meslay fit cette remarque
Si je l’ai payé si bon marché, c’est que le vendeur voulait s’en débarrasser, la détente ne fonctionnant pas à son gré.
M. Meslay voyagerait en ce moment dans l’Amérique du Sud.
La rétractation de M. Bonnefoy
BREST, 10 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Le gardien de nuit Bossard avait dit au juge d’instruction qu’il avait eu le 27 décembre une conversation avec M. Marcou, également employé à l’usine de la Grand’Palud, lequel lui aurait déclaré qu’il en savait long et aurait ajouté :
– Il y aura certainement du changement dans la boîte. M. Cadiou s’en ira très probablement ; je ne sais pas par qui il sera remplacé. Quant à moi, je deviendrai très probablement contremaître.
A la suite de cette déposition de M. Bossard, M. Marcou vient de faire connaître aujourd’hui par lettre qu’il oppose le démenti le plus formel aux allégations de M. Bossard. Aucun propos semblable n’a été tenu, dit-il, par lui.
On a entendu également le fermier Bonnefoy, qui, ainsi que nous l’annoncions, hier en Dernière Heure, avait rétracté devant témoins ses premières déclarations sur la date du 30 décembre.
– Je me suis trompé, a-t-il dit. C’est le 31 et non le 30 que j’ai vu deux hommes en qui j’ai cru reconnaître M. Cadiou et M. Pierre mais je ne saurais l’affirmer, formellement s’éloigner vers le petit bois.
12 mars 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE CADIOU
Malgré dix-huit témoignages formels le parquet de Brest veut absolument que M. Cadiou ait été tué le 30 décembre
Brest 11 mars. De l’envoyé spécial du « Matin (par téléphone).
A l’heure actuelle, en Bretagne, seul le parquet de Brest se refuse à discuter les témoignages qui pourraient être favorables à la défense de l’ingénieur Pierre. L’assassinat est plus que jamais fixé au 30 décembre, malgré les faits nouveaux démontrant d’une manière irréfutable la présence de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre, puis à la gare de Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier.
Demain, M. Bidard de La Noë recevra de son collègue de Morlaix un dossier contenant les déclarations de dix-huit témoins affirmant que le 31 décembre M. Cadiou était encore vivant, bien vivant, et qu’à bicyclette il parcourrait la région. Mais le parquet de Brest ne sera pas convaincu. Pour lui, envers et contre tous, c’est le 30 décembre que M. Cadiou fut assassiné. Tous les témoignages autres que ceux démontrant lumineusement le contraire seront nuls. La rétractation de M. Bonnefoy, fermier de la Grand’Palud, on n’en tient pas compte pas plus que les déclarations de MM. Nicolas, Le Meillé [Lemeillet], Graff, Le Gall, Cabon, Caramour, etc., etc…
Au nombre des arguments de l’accusation, un des principaux est que Pierre manifesta, lorsqu’on déterra le corps de M. Cadiou, un calme et un sang-froid qui paraissent aujourd’hui suspects.
On lui reproche encore d’avoir répondu trop précipitamment lorsqu’on recherchait, dans le trou qui avait contenu le corps de M. Cadiou, la casquette de celui-ci « Elle est dans le capuchon… »
Or telle ne fut pas la réponse de Pierre. Un témoin, que ses fonctions obligeaient à assister à la funèbre opération, me disait aujourd’hui :
– Pierre répondit simplement, alors qu’on se demandait où était cette casquette : « Mais elle est peut-être dans le capuchon. » N’était-ce pas, après tout, une réponse logique, et sur le moment, nul ne songea à s’en étonner, lorsqu’en effet on retrouva la casquette dans ce capuchon.
A côté de tout cela, il est certaines particularités sur lesquelles quelques personnes estiment en outre que la justice ne paraît pas porter suffisamment d’attention.
Le cadavre de M. Cadiou fut trouvé, on le sait, en bordure de la rivière, dans un petit bois, derrière le moulin de la Grand’Palud et, par conséquent, dans un endroit très humide. Aux fortes gelées de janvier avaient succédé des temps pluvieux. Cependant, le corps de M. Cadiou qui, si le crime avait été commis le 30 décembre, eût été enseveli dans cet endroit depuis plus d’un mois, était très peu décomposé lorsqu’on le retira de terre. Il n’exhalait aucune odeur. Le veilleur de nuit de l’usine qui déshabilla le cadavre, le commissaire de police de Landerneau, d’autres personnes présentes constatèrent que les chaussettes, depuis la cheville jusqu’aux mollets et le dos du gilet étaient étonnamment secs. Ils en tirèrent d’abord la conclusion que l’inhumation était récente et bien postérieure au 30 décembre.
M. Yves Prigeac, porteur aux pompes funèbres de Landerneau, mit M. Cadiou en bière le lendemain. Il fut stupéfait, à son tour, quand on lui dit que le défunt était resté près de quarante jours en terre, à l’endroit où il avait été retrouvé.
Il me confiait cet après-midi :
– Depuis tant d’années que j’exerce, j’ai mis bien des corps en bière ; j’ai procédé à des exhumations, j’ai vu des centaines de cadavres. Jamais je n’ai rencontré, après des inhumations même récentes, un corps aussi peu décomposé que celui de M. Cadiou.
Et cette opinion prévaut de plus en plus à Landerneau comme à Morlaix, que M. Cadiou a été assassiné a une date plus rapprochée de celle où son cadavre fut retrouvé dans, le petit bois que de celle de sa disparition…
On recherche vainement le revolver dans le petit bois
Brest, 11 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
La balle trouvée dans un muscle du cou de M. Cadiou est toujours dans le bureau du juge d’instruction, mais n’a pas encore été expertisée.
Cette balle, dont l’enveloppe, sous la couche oxydée qui la recouvre, semble être en cuivre, est bien du calibre de 6 millimètres, et à part une légère déformation, elle présente tous les caractères de celles vendues à Pierre par l’armurier Marie, de Landerneau.
L’inspecteur Le Mez [Lemez], de la police spéciale, n’a pas été chargé aujourd’hui de rechercher qui avait renseigné la somnambule, mais on l’a invité à vérifier ce qu’avait vu en songe le gardien de nuit Bossard. Celui-ci avait en effet déclaré avoir vu dans un rêve l’assassin de Cadiou enfouir un revolver près de la fosse où fut enterré M. Cadiou.
Accompagné de Bossard et d’un manœuvre, l’inspecteur s’est donc rendu aujourd’hui à la Grand’Palud où des fouilles ont été opérées aux abords de la fosse. Mais ces recherches, comme celles qui eurent lieu au même endroit il y a une quinzaine de jours, n’ont donné aucun résultat.
Par contre, on a bien trouvé au domicile de M. Cadiou à Landerneau les deux bicyclettes de l’industriel. Le garage est situé dans la cour de l’immeuble. L’homme qui en avait soin affirme qu’il les a nettoyées au mois d’octobre et qu’elles n’ont pas bougé depuis du hangar où elles étaient encore aujourd’hui. Les pneumatiques de l’une d’elles sont pourtant encore couverts de boue.
Et la question se pose toujours : Quelle bicyclette avait en main M. Cadiou le 1er janvier, à 7 heures du soir, sur le quai de la gare de Saint-Pol-de-Léon, lorsque MM. Le Gall et Graff l’y rencontrèrent ?
Était-ce une des deux bicyclettes lui appartenant ? Et alors, comment cette bicyclette est-elle revenue mystérieusement dans le garage de la maison de l’industriel ?
13 mars 1914 – p. 1 et 3
L’affaire Cadiou
De nouveaux témoins se rétractent
Rennes, 12 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Nos lecteurs savent que le principal témoin à charge, le fermier Bonnefoy est revenu complètement sur ses premières déclarations. Il n’a pu voir ensemble le 30 décembre, a-t-il reconnu, M. Cadiou et l’ingénieur Pierre, puisque ce jour-là il était absent de la Grand’Palud.
Mais quatre témoins restaient encore, qui, d’après le parquet, de Brest, avaient vu Pierre et Cadiou marchant côte à côte, le jour supposé du crime, vers onze heures du matin, dans la direction du bois où fut trouvé plus tard le cadavre du directeur de la Grand’Palud.
Parmi ces témoins figuraient Mme Quéméneur, débitante, établie aux portes de l’usine et son jeune pâtre, Pierre Boulben.
Or voici que ces deux témoins à charge passent avec armes et bagages dans le camp de la défense. En effet, interrogés séparément devant témoins par un rédacteur de l’Ouest-Éclair, ils ont affirmé n’avoir jamais tenu à l’instruction les propos qu’on leur prête.
Un propos qui n’a pas été tenu
Je vous jure, monsieur, que le mardi 30 décembre 1913, je n’ai pas vu, ensemble M. Pierre et M. Cadiou, a dit le pâtre Boulben. Je vous affirme d’ailleurs que je n’ai jamais dit, comme vous m’assurez qu’on me l’a fait dire, que je les avais vus ce jour-là ensemble… Il est bien exact que j’ai passé toute ma matinée du 30 décembre dans le pré qui fait l’angle du chemin conduisant de la maison de ma patronne au pont et de celui qui mène de l’usine à l’habitation de M. Pierre.
« J’étais là depuis un peu après huit heures du matin, et j’y suis resté jusque vers onze heures, instant où l’on m’appela pour aller déjeuner. De cela je suis certain.
« J’ai bien vu M. Cadiou entre huit et neuf heures du matin. Il était seul et venait de la route de Landerneau. Il passa sous le pont pour se rendre à l’usine. Je suis sûr que je ne l’ai pas revu. Je suis sûr aussi que jusqu’à l’heure du déjeuner je n’ai pas vu M. Pierre descendre de chez lui pour aller à la Grand’Palud. D’où j’étais placé, je voyais parfaitement les gens qui passaient sur les deux chemins… »
Et comme on demande à l’enfant comment il se fait que, dans ces conditions, il ait déclaré antérieurement qu’il avait vu M. Pierre avec Cadiou, il répond très exactement :
– Je vous jure que je n’ai jamais dit cela. Et je ne pouvais pas le dire, puisque je ne l’avais pas vu…
Ce témoignage est très formel.
Mme Quéméneur a vu M. Cadiou mais seul
Quant à Mme Quéméneur, la patronne du débit de la Grand’Palud, voici ce qu’elle a déclaré à son tour en présence d’un certain nombre de personnes.
– J’ai vu M. Cadiou le 30 décembre, vers neuf heures du matin, venant de la route de Landerneau. Il a passé devant chez moi pour se rendre à l’usine. Je ne l’ai pas revu depuis, et je ne l’ai pas aperçu avec
M. Pierre. Tout ce qu’on, a raconté de contraire à cela est absolument inexact…
Je vous assure que je suis toute prête à en témoigner quand on le voudra.
Et comme l’interlocuteur de Mme Quéméneur la quitte, celle-ci répète une fois de plus :
– Il est infiniment regrettable qu’au sujet de cette affaire on ait prêté à mon pâtre et à moi-même des paroles que nous n’avons jamais prononcées et que nous ne saurions avoir dites puisqu’elles seraient contraires à la vérité…
Le témoignage de M. Bonnefoy était déjà anéanti. Ceux du pâtre et de Mme Quéméneur succombent à leur tour.
Le mystère Cadiou
Ce que l’on a trouvé dans la corbeille à papiers de l’ingénieur Pierre
BREST, 12 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
On sait que le 4 février dernier, c’est-à-dire le jour de la découverte du cadavre de M. Cadiou, le parquet perquisitionna dans l’immeuble habité par l’ingénieur Pierre. On ne trouva aucun document compromettant dans son bureau mais en fouillant dans la corbeille à papier, un inspecteur découvrit, on le sait également, roulée en boule, une lettre démontrant que le directeur technique de la Grand’Palud avait, à différentes reprises, dénoncé son patron, M. Cadiou.
Nous pouvons affirmer aujourd’hui que M. Pierre rêvait d’entrer dans le corps des ingénieurs des poudres et salpêtres, et, pour y arriver, il fit connaître à M. Barral, inspecteur général de ce service, la « mauvaise cuisine » faite à la Grand’Palud, ajoutant :
Mon plus cher désir est de faire partie de votre personnel. Je puis d’ailleurs vous fournir les meilleures références. Élève de l’ingénieur allemand Greiss, je sais comment nos voisins et ennemis traitent les linters et je mets mon expérience à votre disposition.
L’ingénieur signalait en même temps les fraudes commises, en juin 1910, à la Grand’Palud, avec la complicité d’un agent de la poudrerie d’Angoulême :
Dans un autre ordre d’idées, disait-il, veillez en bon Français à ce qu’une même fourniture de coton ne soit pas payée à deux fournisseurs différents. J’ai été contraint par mon patron de prendre ma part dans un bénéfice illégitime. Gagnant péniblement ma vie, j’ai toujours reculé au moment de signaler le fait à M. Vieille. Je puis tout préciser, car je crois qu’il faut bien se sacrifier un peu pour sa patrie. Toutefois, je voudrais être sûr que la catastrophe ne m’atteigne pas dans mon gagne-pain. Je vous serais reconnaissant de ne pas divulguer cette lettre tant que je resterai à Landerneau. Veuillez agréer, etc.
PIERRE
L’acheteur du revolver (?)
RENNES, 12 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Simon, l’armurier de Guingamp, maintient énergiquement ses déclarations au sujet du récit que lui aurait fait, en janvier 1912, un voyageur de commerce du nom de Meslay ; des circonstances dans lesquelles celui-ci aurait acheté aux environs de Landerneau, à une personne inconnue, un revolver du calibre de six millimètres. M. Simon se déclare prêt à être confronté avec M. Meslay qui, lui, de son côté, maintient aussi énergiquement ses dénégations.
Il faut remarquer d’ailleurs que le signalement donné par M. Simon de l’auteur de ce récit diffère quelque peu de celui de M. Meslay. M. Meslay est blond. Le voyageur dont parle M. Simon est brun.
Encore qu’il n’y ait pas à mettre en doute la bonne foi de l’armurier de Guingamp, il est vraisemblable que celui-ci fait confusion avec un autre voyageur qu’on va rechercher. On se demande maintenant si ce voyageur, craignant à tort d’être, ennuyé pour port d’arme prohibée, n’hésite pas à se faire connaître.
14 mars 1914 – p. 1 et 3
Le mystère de la Grand’Palud
Les charges contre ingénieur Pierre tombent les unes après les autres
Brest, 13 mars. Du correspondant particulier du Matin » (par téléphone).
Toutes les charges relevées par le parquet de Brest contre l’ingénieur Pierre tombent une à une. Avant-hier, c’était le fermier Bonnefoy, dont le témoignage avait pour ainsi dire servi de base à l’accusation, qui se rétractait. Hier, le Matin l’a exposé, le petit pâtre Boulben précisait sa déposition, et aujourd’hui Mme Quéméneur vient dire à son tour, comme son jeune berger, qu’elle a toujours déclaré que c’était le 30 décembre, mais entre huit heures et neuf heures du matin, et non à onze heures, qu’elle avait aperçu M. Cadiou seul, et non pas avec M. Pierre. Il ne reste donc actuellement qu’un témoin déclarant avoir vu le directeur et l’ingénieur ensemble le 30 décembre, à onze heures du matin, c’est le contremaître Bignard. Or celui-ci a déjà varié dans ses déclarations. Il ne se montra affirmatif qu’après s’être efforcé, avec l’aide de Bonnefoy, de rassembler ses souvenirs. Bonnefoy ayant reconnu qu’il se trompait, on est bien obligé de reconnaître aussi que le témoignage de Bignard ne constitue pas une preuve certaine.
D’autre part, chacun fait observer aujourd’hui que l’accusation s’est empressée de retenir, la charge de Pierre, des faits qu’on pourrait interpréter pour sa défense. Ainsi, on fait grief à Pierre, le Matin l’a rapporté également, de s’être emparé, lors de la découverte du corps, du manteau de caoutchouc qui entourait les jambes de M. Cadiou et d’avoir, dans le bassin de l’usine, nettoyé ce vêtement. Or ce geste, que l’accusation estime suspect, pourrait aussi bien, on le fait remarquer également aujourd’hui, être interprété en faveur de l’ingénieur. Celui-ci, coupable, n’avait aucun intérêt à laver le caoutchouc, puisqu’en le débarrassant de la boue qui le souillait, il rendait plus apparent encore le trou fait dans l’étoffe par la balle. Au contraire, pour, faire disparaître cette trace, il lui était loisible, tandis qu’il nettoyait le vêtement, de déchirer le capuchon à cet endroit. Or il n’en a rien fait.
Le commissaire de police Lecoz, de la brigade mobile, et l’inspecteur Brisset ont fait effectuer les recherches aujourd’hui, à marée basse, dans le lit de la rivière de l’Elorn, par une équipe de manœuvres de l’arsenal. M. Le Fur, parent de M. Jean-Marie Cadiou, avait en effet déclaré qu’il avait cru voir, le 4 février, pendant qu’on faisait l’autopsie de M. Cadiou, jeter un objet « dur et brillant » par l’une des fenêtres du bureau de M. Pierre. Mais ces recherches, comme les précédentes, sont demeurées infructueuses.
L’AFFAIRE CADIOU
A Clermont, on interroge le facteur Boulier
Clermont, 13 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, M. Joly, juge d’instruction à Clermont (Oise), avait convoqué cet après-midi M. Boulier, ce facteur-receveur du petit village de Blincourt qui, dans les conditions que l’on sait, écrivit à l’ingénieur Pierre pour lui offrir un témoignage favorable à sa défense.
Avant que l’on parlât de la disparition de M. Cadiou, a dit M. Boulier, je connaissais un monsieur qui venait assez souvent au bureau de poste de Blincourt, soit pour téléphoner, télégraphier ou émettre des mandats. Je sus ainsi le nom, la profession et l’adresse de ce personnage, et j’appris qu’il était en relations avec un M. Cadiou, directeur d’une usine située non loin de Brest, appelée la Grand’Palud. Je devais apprendre, toujours au cours de l’exercice de mes fonctions, que ce monsieur était très lié avec M. Cadiou.
« Le 4 janvier dernier, alors que l’on ne parlait pas de la disparition de l’usinier de Landerneau, me trouvant dans le hall de la gare Saint-Lazare, j’aperçus mon client de Blincourt. Je me disposais à le saluer, quand je le vis aborder un homme qui me tournait le dos et auquel il dit en tendant la main : « Tiens, ce cher Cadiou ! »
« Ce M. Cadiou était-il M. Cadiou, le directeur de la Grand’Palud ? Je ne saurais le dire.
Mais je ne me trompe pas je ne fais aucune confusion, j’ai consulté mes archives postales, des registres des originaux de télégrammes : l’homme brun qui, le 4 janvier, à la gare Saint-Lazare, prononça ces mots que j’ai nettement perçus : « Tiens, ce cher Cadiou n’était en relations fort amicales avec M. Louis Cadiou, directeur d’usine à Landerneau.
« Si j’ai tardé si longtemps à dévoiler tous ces détails, c’est que je craignais de m’attirer des- reproches de mes chefs hiérarchiques. »
Le plus grand secret a été gardé au sujet de l’identité de « l’homme brun ». Pourtant je sais que la personne désignée par M. Boulier n’habite point l’Oise. Elle vient assez souvent dans la région de Blincourt, soit pour y villégiaturer, soit pour chasser chez des amis. On dit que « l’homme brun » résiderait à Paris.
J’ai vu le de Blincourt, à sa sortie du cabinet du juge d’instruction.
– Je ne puis vous dévoiler le nom de « l’homme brun ». Sachez que si je vous disais seulement quelle profession il exerce, cela exciterait encore davantage votre curiosité. Je puis vous dire pourtant que la personne que j’ai nommée au juge n’est pas, comme le bruit en a couru ici, M. Panhard, maire de Blincourt, notaire à Paris.
« Je n’ai accusé qui que ce soit, j’ai soulagé ma conscience ! »
15 mars 1914 – p. 1 et 3
LE MYSTÈRE CADIOU
Un témoin qui connaîtrait la vérité disparaît mystérieusement
Brest, 14 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Le Matin a publié les récentes dénégations apportées par Jacques Bossard, l’ancien veilleur de nuit de la Grand’Palud, au sujet de certains propos qui lui avaient été prêtés relativement à la présence de M. Cadiou à la Grand’Palud le 30 décembre.
Depuis quelque temps, Bossard, ayant quittée la Grand’Palud, était venu s’embaucher aux travaux de réparations d’un steamer mis en cale sèche dans la forme de radoub au port de commerce de Brest.
Or, il y a deux jours, Bossard venait brusquement trouver son contremaître et lui disait :
– Réglez-moi mon compte. J’en ai assez de tous les potins faits autour de moi, et des visites des indiscrets. Il y a trop de police autour de moi… Je m’en vais…
Et en effet il partit. Presque aussitôt, les inspecteurs de la police spéciale, qui désiraient lui poser quelques questions sur certains propos tenus récemment par, lui à ses camarades de chantier, se mirent à sa recherche. Mais ces recherches sont restées vaines jusqu’ici. Bossard reste introuvable.
Aussi fort que la somnambule
Aussi bien, dans les propos qu’il tint à ses camarades de chantier, y avait-il bien de quoi intriguer les policiers.
Tout d’abord, Bossard avait raconté :
– Il y a beau temps que je savais où était caché le cadavre de M. Cadiou. Un après-midi que j’étais allé battre la forêt avec l’inspecteur Le Mez [Lemez], lui partit d’un côté, moi de l’autre. Je fus bientôt attiré par une odeur caractéristique qui semblait provenir du petit sentier s’en allant en cul-de-sac vers le ruisseau, cul-de-sac au fond duquel on devait en effet retrouver le cadavre. Mais je n’en ai rien dit à la police… C’était à elle à trouver…
Or l’inspecteur Le Mez [Lemez] se souvient en effet qu’un après-midi, étant parti en battue avec Bossard dans le petit bois, et s’étant séparé de lui, il s’étonna bientôt de ne pas le voir revenir. Il se mit à sa recherche et le trouva arrêté sur l’endroit précis où, quelque temps plus, tard, on devait découvrir le cadavre de l’industriel.
Sur ce point du moins, il ne semblerait donc pas que Bossard ait menti dans les propos qu’il tint à ses camarades de chantier.
Et l’on en conclut, non sans apparence de raison :
– Mais alors, la somnambule de Nancy n’aurait donc pas été la seule à connaître l’endroit où se trouvaient les restes de l’industriel… Que n’a-t-elle connu Bossard ! Voilà qui aurait simplifié singulièrement ses opérations divinatoires…
Tant pis pour lui !
Mais là ne s’arrêtent pas les propos de Bossard.
A différentes reprises encore, il aurait dit à ses camarades du bassin de radoub :
– Je n’aurais qu’un seul mot à dire pour faire mettre immédiatement l’ingénieur Pierre en liberté, et dire la vérité que je connais. Mais il m’a trop fait de misères quand il ma commandait. Tant pis pour lui. Il est innocent, je le sais, je pourrais en donner la preuve. Mais comme je ne puis oublier la façon dont il m’a mené, qu’il se débrouille tout seul…
Et Bossard dit encore :
– Oui, j’en sais bien long ! Outre ce que je sais de la mort de M. Cadiou, il y a bien des choses encore que j’ai découvertes quand j’étais veilleur de nuit, et que, pouvant circuler en liberté dans les bureaux, je m’amusais, pour passer le temps, à lire certaine correspondance déposée alors dans un tiroir du bureau de M. Pierre. Cette correspondance, qui émanait d’une certaine dame, ne pouvait laisser aucun doute sur les relations que cette dame avait entretenues autrefois, passagèrement, avec M. Pierre, et qu’elle entretenait maintenant avec un autre personnage de la région.
Malheureusement, les lettres avaient disparu
Ah y en avait des « chichis » dans ces lettres, et des supplications, et des reproches !… Pour sûr, voilà qui aurait pu intéresser la justice… Mais Pierre avait dû penser lui aussi que ces choses-là ça regardait pas les juges. Et quand ils sont, venus et qu’ils ont perquisitionné, tout ça avait disparu…
Et Bossard terminait :
– Oui, vous voyez bien que j’en sais long, sans parler du reste. Mais tant pis pour Pierre… Qu’il se tire d’affaire tout seul…
Cette appréciation avait valu à Bossard le sanglants reproches de la part de ses compagnons. Même, il y a quelques jours, une dispute avait éclaté, et un de ses camarades l’avait traité de « lâche » et menacé de le jeter par-dessus bord.
Tels sont les points que la police voudrait maintenant tâcher d’éclaircir, en interrogeant Bossard. Mais Bossard reste introuvable.
D’autre part, certains font remarquer que l’ancien veilleur de nuit, qui paraît jouir aujourd’hui de la plénitude de ses facultés, fut atteint autrefois de troubles cérébraux.
LE MYSTÈRE DE LA GRAND’PALUD
Le suicide de la dactylographe
Brest, 14 mars. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone).
L’instruction chôme. Le parquet de Brest s’est momentanément dessaisi du dossier de l’affaire Cadiou au profit de la chambre des mises en accusation, qui va incessamment statuer sur la demande de mise en liberté provisoire formée en faveur de son client par Me Feillard, défenseur de l’ingénieur Pierre. Les polices ne sont plus divisées, et pour cause. La police de Brest, qui croit à la culpabilité de l’ingénieur Pierre, ne s’est pas occupée de l’affaire depuis trois jours ; la police mobile, qui paraît avoir une conviction tout autre, est à Rennes ou ailleurs.
En l’absence de tout événement sensationnel, on revient sur des points déjà élucidés au début de la disparition de l’industriel. C’est ainsi qu’aujourd’hui d’aucuns laissaient entendre que la mort de M. Cadiou pouvait avoir une corrélation avec la disparition d’une jeune dactylographe de Quimper, dont le cadavre fut repêché le 10 février dernier, dans la rivière de Morlaix. En quoi les deux événements pouvaient-ils exactement se rapporter l’un à l’autre ? On ne le dit pas. Tous deux se sont déroulés aux mêmes dates. M. Cadiou a disparu au début de l’année, et la jeune dactylographe a quitté le domicile de ses parents le 3 décembre dernier. Le cadavre de M. Cadiou a été découvert le 4 février, et celui de la jeune fille six jours plus tard. C’est tout, mais cela suffit pour échafauder les hypothèses les plus invraisemblables.
Disons tout de suite que l’enquête à laquelle nous nous sommes livrés dans la région établit que le drame qui coûta la vie à M. Cadiou ne saurait être rattaché au suicide de la dactylographe. Cette jeune fille, originaire de Brest où elle habitait chez ses parents, ne connaissait nullement le propriétaire de la Grand’Palud.
Le 9 mars 1913, elle était admise comme dactylographe à la préfecture du Finistère. Elle avait quitté ses parents pour rejoindre son poste. Tout en s’occupant des travaux de son emploi, elle préparait le concours de sténo-dactylographe des ponts et chaussées. Elle le passa avec succès dans le courant d’avril, mais l’effort de travail qu’elle avait fourni alors et l’éloignement dans lequel elle vivait, puisque sa famille continuait à habiter Brest, avaient légèrement altéré sa santé. Dès le mois de mai, la jeune fille écrit à ses parents qu’elle s’ennuie profondément. Elle insiste pour que les siens viennent vivre auprès d’elle. Elle se plaint de maux d’estomac, d’insomnies.
Simple coïncidence
A Pâques, à la Pentecôte, à l’occasion de la fête nationale, elle obtient des congés. Elle les passe à Brest sans quitter les siens un seul instant. Son état de santé paraît de plus en plus inquiétant. Elle est hantée par la crainte constante de perdre la raison. En septembre, la maladie s’aggrave. Elle continue cependant à travailler jusqu’au mois de décembre. Le 9, elle doit cesser son service. De Quimper, elle télégraphie à sa mère qu’elle est gravement malade. Elle a peur de mourir ; elle est persuadée qu’elle sera morte avant la fin de l’année. On la ramène à Brest. Un médecin est consulté. Il ne cache pas que la dactylographe est dans un état de neurasthénie tellement grave qu’il y a lieu de craindre qu’elle n’attente à ses jours. Il faut la surveiller. On le fait. Elle ne sort jamais seule. Elle fait des promenades au bord de la mer qu’elle affectionne.
A l’amie qui l’accompagne, elle raconte ses inquiétudes, la peur qu’elle a de la mort, que sa raison s’égare.
– Je préfère mourir que d’aller à Morlaix, dit-elle.
Morlaix, pour elle, c’est la ville où l’on enferme les aliénés de la région.
Elle ajoute en montrant la mer :
– Non, non, je n’irai pas là-bas ma place est ici.
A 3 heures de l’après-midi, sous prétexte de rendre visite à une tante qui habite à quelques mètres du domicile de ses parents, la jeune fille quitte sa famille. A 7 heures du soir, elle n’est pas de retour. Son père s’inquiète, on fait des recherches. Personne ne l’a vue. Le lendemain, les parents éplorés reçoivent de leur fille une lettre datée de Morlaix en phrases incohérentes, la dactylographe écrit :
« Je suis à Morlaix. C’est ici ma place… Après les efforts que j’ai faits, alors que j’avais devant moi une situation brillante, c’est une chose terrible que de perdre la raison… Mais je suis mieux sous terre…
Vous ne me verrez plus… »
La dactylographie, qui avait emporté de chez ses parents une somme de 40 francs, renvoie à sa mère 20 francs qu’elle n’a pas dépensés. On repêche le cadavre, le corps est revêtu de tous ses vêtements, les mains sont gantées ; sur le visage, la voilette du chapeau est rabattue. On ne relève nulle trace de violence. On conclut à un suicide, et le suicide n’est pas douteux.
L’armurier de Guingamp ne reconnaît pas M. Meslay
RENNES, 14 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
La photographie de M. Meslay, le voyageur de commerce de Pré-en-Pail que M. Simon, armurier, à Guingamp, désignait comme celui qui lui avait déclaré avoir acheté un revolver à Landerneau, d’un individu qui le lui avait vendu dans des circonstances analogues à celles exposées par l’ingénieur
Pierre lorsqu’on lui demanda ce qu’il avait fait de son arme, a été présentée aujourd’hui à M. Simon. Ce dernier avait à peine jeté un coup d’œil sur la photographie qu’il s’écriait :
– Ce monsieur, n’a aucune ressemblance avec celui qui se présenta chez moi, en janvier 1912.
– Mais comment savez-vous que le voyageur qui vous tint les propos rapportés par vous s’appelait Meslay ? Est-ce lui qui vous a dit son nom au cours de la conversation ?
– Non… Mais la suite d’une discussion par correspondance, relative à la marchandise qui m’avait été livrée, je reçus une lettre signée Meslay. Et c’est alors que j’ai pensé que le voyageur qui était venu me voir était M. Meslay. Mais parce que maintenant j’ai la certitude que c’est un autre voyageur, il y a un moyen très simple de savoir son nom exact la maison de Pré-en-Pail, à laquelle appartient M. Meslay, doit être en mesure de dire lequel de ses voyageurs m’a pris une commande, à Janzé (Ille-et-Vilaine), le 24 janvier 1912.
16 mars 1914 – p. 1 et 3
La crise de la justice criminelle
LE JUGE D’INSTRUCTION IMPUISSANT DEVANT LE CRIME
Il ne trouve ni dans ses collaborateurs, ni en lui-même l’autorité nécessaire pour que ses décisions inspirent confiance
Nous avons reçu la lettre suivante :
Monsieur le rédacteur en chef.
Voilà de longues semaines que la mort mystérieuse de M. Cadiou émeut l’opinion publique. Tout est obscur dans cette malheureuse affaire, un seul point excepté, l’infériorité de notre système judiciaire.
L’heure me paraît venue de poser devant les lecteurs du Matin un problème capital pour l’avenir de la justice en France.
M. Bidard de La Noë, chargé de démêler la vérité dans l’affaire Cadiou, est peut-être un magistrat éminent (on fait de ces rencontres, même à Brest). Il refuse de mettre en liberté l’ingénieur Pierre.
C’est donc qu’il croit fermement à sa culpabilité. Il a peut-être parfaitement raison. Cependant ses décisions sont reçues sans confiance et discutées sans respect.
Et il ne peut en être autrement.
Un juge d’instruction, en effet, qui possède un pouvoir discrétionnaire, qui décide souverainement de l’honneur, de la fortune, de la liberté des individus, ne présente pas au justiciable des garanties de compétence et d’autorité assez visibles, assez certaines.
On lui demande de percer le plus obscur de tous les mystères et on ne lui en donne pas les moyens.
Toutes les difficultés s’accumulent sur le-chemin où il va s’engager au début d’une instruction.
Polices contradictoires
La police locale et la police centrale lui apportent d’ordinaire des thèses contraires et mènent des poursuites divergentes.
C’est déjà une difficulté. Ce n’est pas, loin de là, la plus considérable. Le juge doit compter sur d’autres collaborateurs que les policiers.
Les témoins d’abord.
Les faux témoins
Mais ceux-ci sont d’ordinaire incertains, imprécis, hésitants, craintifs, suggestionables. Au lendemain de leur premier témoignage, ils apportent généralement des réticences qui diminuent la valeur de leurs déclarations. Il peut y avoir des témoins complaisants, mal intentionnés, qui mentent dès la première heure, dans un intérêt inconnu, et qui mentent sans danger. Les peines punissant les faux témoignages ne sont pas applicables en effet aux faux témoins déposant devant le juge d’instruction, ce magistrat ne pouvant recevoir les déclarations qu’à titre de renseignement.
Si le faux témoin peut provoquer un non-lieu, il ne sera jamais inquiété. Si au contraire il détermine par son témoignage pendant l’information préalable le renvoi de l’inculpé devant la juridiction répressive, il peut ne pas comparaître à l’audience, disparaître, se dire malade. Son premier témoignage restera accablant, puisque la lecture de la déclaration du faux témoin remplacera son audition.
Alors même que, pris de remords, ce témoin improbe viendrait à se rétracter, invoquant qu’il a été trompé, l’innocent aurait subi un préjudice immense, et le vrai coupable aurait généralement eu le temps de s’enfuir et d’échapper à l’arrestation.
Policiers qui se contredisent, témoins qui se démentent voilà les premiers collaborateurs du magistrat.
Quelle peine donc à établir une certitude sur les données qu’ils vous apportent !
Les imperfections de la médecine légale
Sans doute, il y a les constatations matérielles, et parmi celles-ci on compte les constatations médicales. Cependant l’affaire Cadiou, où il fallut la venue du docteur Paul pour découvrir une balle de revolver que le premier médecin légiste n’avait pas aperçue, prouve combien ces constatations et ces expertises demeurent fragiles.
On le sait, pour être médecin légiste il suffit d’avoir le diplôme de médecin et d’exercer depuis un certain nombre d’années. L’expertise médicale n’est pas sérieusement organisée chez nous.
Tout le monde en convient.
Les imperfections de la magistrature
Et quand les policiers et les témoins, les experts apportent au juge d’instruction une collaboration si précaire, quelle science, quel art des nuances, quelle connaissance du droit pénal, de la médecine légale, de la psychiatrie, quelle compétence criminelle ne faut-il pas au magistrat chargé d’un si redoutable fardeau ?
Cette compétence, cette, science, cet art, comment les possédera-t-il ? Cette expérience criminelle, où en aura-t-il puisé les éléments ?
De moins en moins le poste de juge d’instruction est recherché. L’augmentation de traitement qu’il apporte est insignifiant, l’augmentation de travail et de responsabilité énorme.
On devient juge d’instruction sans études préalables et presque par hasard.
Le professeur Brouardel a fondé autrefois une école pour les futurs médecins légistes. Mais les juges d’instruction ne passent par aucune école.
Quand tout se spécialise, quand la division du travail est devenue le grand principe de toute science, n’est-il pas inouï que la plus difficile, la plus ardue des sciences, la science de la recherche criminelle, la science de la justice, ait échappé à cette loi moderne ; qu’un juge puisse ne voir dans l’instruction qu’une fonction intérimaire destinée à préparer sa nomination de procureur ou de président du tribunal ; que les années passées à instruire les affaires criminelles soient considérées comme une corvée qu’il faut subir pour obtenir plus facilement de l’avancement ?
Ajoutez que le magistrat au criminel est mal considéré ; qu’il est pour ainsi dire exilé dans sa fonction, dont il s’évadera, quand il pourra, pour aller siéger au civil et se débarrasser de ses responsabilités.
Lorsque le premier médecin légiste de l’affaire Cadiou eut fait son expertise, celle-ci ayant fait naître des doutes ; on put appeler à son secours le docteur Paul, de Paris. Quel secours peut attendre de ses supérieurs ou des juges d’instruction parisiens, plus expérimentés que lui peut-être, M. Bidard de La Noë, juge d’instruction à Brest ?
Ne devrait-il pas y avoir au chef-lieu de la cour des juges d’instruction à compétence étendue pour tout le ressort afin que dans une affaire difficile ils puissent venir au secours du juge local ?
Ne devrait-on pas avoir spécialisé depuis longtemps tous les magistrats ? Ne devrait-on pas avoir, au lieu de traitements dérisoires qui rendent le recrutement de plus en plus difficile, créé des traitements sérieux ? La justice criminelle et la justice civile ne devraient-elles pas être séparées ?
Enfin ne comprend-on pas que de même qu’on a réorganisé la police, il est temps de réorganiser la justice ? Si on ne le fait pas, si on continue à autoriser les faux témoignages, si la médecine légale demeure dans l’enfance, si on considère que les juges d’instruction n’ont besoin ni de compétence sérieuse, ni de traitement sérieux, il ne faudra pas s’étonner que la justice en France dissipe de moins en moins le mystère des crimes, arrête de plus en plus d’innocents et laisse échapper de plus en plus de coupables.
Un magistrat
LE MYSTÈRE CADIOU
BREST, 15 mars. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone).
M. Bossard, l’ancien veilleur de nuit de la Grand’Palud, n’a pas disparu, ainsi que le croyaient les
policiers. Il s’est tout simplement retiré à Saint-Divy, entre Brest et Landerneau.
C’est là que je l’ai rencontré aujourd’hui. Et voici que Bossard nie maintenant avec énergie les propos que lui ont prêtés ses compagnons de travail du port de commerce.
De l’affaire Cadiou, il affirme maintenant ne savoir absolument rien. Il ne connaît, dit-il, que les détails publiés par les journaux. Il s’est borné, ajoute-t-il, à répéter que si un homme qui en savait long voulait parler, l’orientation de l’enquête pourrait changer. Mais ce propos de Bossard repose sur une
opinion tout à fait personnelle.
– Dans mon esprit, dit-il enfin, j’entendais désigner le mystérieux personnage qui écrivit au docteur Paul. C’est tout ce que j’ai dit. Et on a mal interprété mes hypothèses.
Le procès-verbal des déclarations faites par le facteur Boulier au parquet de Clermont (Oise) est parvenu aujourd’hui au parquet de Brest Ainsi qu’on le sait, ces déclarations concernent un personnage qui, d’après le facteur Boulier, aurait rencontré M. Cadiou le 4 janvier, dans le hall de la gare Saint-Lazare, à Paris, et l’aurait salué d’un « Bonjour M. Cadiou ». Le nom de cet homme, le parquet de Brest se refuse de le faire connaître. Il va être entendu incessamment. Il résiderait dans la région. Mais, jusqu’à plus ample informé, on ne paraît pas disposé à considérer comme bien sérieuses les révélations du facteur Boulier.
17 mars 1914 – p. 2 et 3
LE MYSTÈRE CADIOU
Le secret du facteur
Brest, 16 mars. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone).
On connaît enfin les sensationnelles révélations de M. Boulier, facteur-receveur de Blincourt, près
Clermont (Oise).
Le procès-verbal de ses déclarations au juge d’instruction de Clermont est parvenu à M. Bidard de la Noé, juge d’instruction à Brest. Voici le secret du facteur tel que celui-ci le confia au magistrat instructeur de Clermont.
– J’ai fait mon service militaire dans l’infanterie coloniale. J’ai séjourné en Indochine plusieurs mois. Dans cette colonie, les indigènes utilisent pour leurs voyages par eau des pirogues qu’ils nomment « cadoul ». Ceci pour expliquer que c’est l’analogie existant entre ce mot et le nom de l’industriel qui éveilla mon attention au moment où le 4 janvier, j’entendis prononcer le nom du propriétaire de la Grand’Palud. Ce jour-là, je me trouvais dans le hall de la garde Saint-Lazare, lorsque je vis un homme que je connais bien s’avancer au-devant d’un monsieur paraissant âgé d’une cinquantaine d’années, maigre. Il l’aborda par ces mots. « Bonjour, mon cher Cadiou. » Je n’entendis pas la suite de la conversation.
« Plus tard, j’appris par les journaux la disparition de M. Cadiou et les circonstances du drame dont il fut victime. Je me souvins alors de la rencontre du 4 janvier. L’homme qui avait abordé M. Cadiou est un sujet allemand, il se nomme Hagen [Hazen] Chase. Je ne le connais pas autrement. Je sais qu’il est en relations avec M. Panhard, fils du notaire parisien, maire de Blincourt. Quelques jours après mon voyage à Paris, je me rappelai que, deux ans et demi auparavant, en 1911, un télégramme fut déposé à mon guichet, à Blincourt. Il était adressé à M. Cadiou, le Touquet, Paris-Plage, et était signé Hagen [Hazen] Chase.
« L’expéditeur annonçait au destinataire qu’il allait lui rendre visite. Enfin, récemment, j’ai appris d’un ami, dont il ne m’est pas possible de donner le nom – je lui ai promis le secret le plus absolu et je tiendrai parole – que MM. Hazen Chase et Panhard ont fait en automobile, au début de janvier, une excursion en Bretagne. La voiture dans laquelle ils voyageaient avait été louée à Paris.
Le juge d’instruction de Brest ne prend pas au sérieux les déclarations du facteur. M. Bidard de La Noé a reçu de son collègue de Clermont, en même temps que le procès-verbal de l’audition de Boulier, des renseignements démontrant que le facteur intenta à M. Panhardt [Panhard] père un procès au civil à propos d’un legs, fait par M. Panhardt [Panhard] à la commune de Blincourt, et ceci suffirait, dit-on, pour éclairer la religion du juge.
Néanmoins les faits rapportés par M. Boulier vont être contrôlés.
Je vous signalais hier les déclarations de M. Fortin, sénateur du Finistère, voyageant avec M. Helloin, ancien chef de cabinet de M. le préfet Colignon. M. Fortin avait déclaré à M. Helloin qu’un de ses amis rencontra M. Cadiou à Paris, le 5 janvier dernier. Questionné à Ploudalmezeau, où il réside pour quelques jours, l’honorable sénateur a aujourd’hui confirmé les propos qu’on lui prêtait. Mais il ne tient, a-t-il dit, cette confidence que de seconde bouche. Récemment, un de ses amis lui fit part qu’une personne avec laquelle tous deux sont en relations aurait rencontré M. Cadiou à Paris dans les premiers jours de janvier. A quelle date exactement et dans quelles circonstances ? M. Fortin l’ignore.
Invité à faire connaître le nom de son ami et de la personne qui vit M, Cadiou, M. Fortin s’y est refusé.
M. Fortin compte rencontrer, dans un ou deux jours, la personne mise en cause. Si sa déclaration présente un intérêt pour la justice, le sénateur du Finistère informera alors le juge d’instruction de ce qu’il aura appris.
L’homme brun vu le 4 janvier à Paris par M. Boulier n’a pas quitté l’Amérique depuis quatre ans
Nous avons vu hier M. Henri Panhard, notaire à Paris, maire de Blincourt, qui se trouve indirectement mis en cause par les déclarations du facteur receveur Boulier faites au juge d’instruction de Clermont :
– Tout ce que raconte M. Boulier est de la démence, nous a déclaré M. Panhard. Croyez bien que je n’attendais pas moins de lui. Depuis plusieurs années, le facteur receveur de Blincourt est mon adversaire politique ; il cherche par tous les moyens d’abord à faire parler de lui et ensuite à mêler mon nom à ses extravagances.
« En déclarant avoir aperçu le 4 janvier dernier M. Philippe Hazen Chaese [Chase] dans le hall de la gare Saint-Lazare, M. Boulier se trompe, car M Philippe Hazen Chaese [Chase], qui est ingénieur à Philadelphie, n’a pas quitté l’Amérique depuis la fin de 1910, soit depuis près de quatre ans…
« Mon fils Marcel, alors qu’il n’avait pas encore accompli son service militaire, était un ami intime de M. Philippe Hazen Chaese [Chase]. A sa sortie de l’École centrale des arts et manufactures, le jeune Américain avait résolu de faire le tour du monde. Mon fils Marcel décida de l’accompagner. En 1910, les deux jeunes gens vinrent villégiaturer à Blincourt, puis ils partirent pour leur randonnée.
« En juin 1911, mon fils quitta M. Hazen Chaese [Chase] au Japon. L’Américain gagna directement l’Amérique, où il s’installa comme ingénieur. Mon fils rentra à Paris le 10 juillet et quelques mois plus tard partit pour le régiment.
« Nous sommes restés en relations très amicales avec la famille de M. Hazen Chaese [Chase]. Il y a quelques jours, la mère de l’ingénieur américain nous donnait de longues nouvelles de son fils qui, je vous le répète, n’est pas venu en France depuis 1910.
« M. Boulier est donc victime d’une grosse erreur en affirmant avoir vu M. Hazen Chaese [Chase] le 4 janvier à Paris.
« M. Boulier se trompe également en déclarant qu’en 1911 M. Hazen Chaese [Chase], accompagné de mon fils Marcel, vint en son bureau à Blincourt. En 1911, M. Hazen Chaese [Chase] voyageait au Japon, où les deux jeunes gens se sont vus pour la dernière fois au mois de juin de cette même année.
« M. Hazen Chaese [Chase] ne s’occupait pas d’affaires. Jamais je ne l’ai entendu prononcer le nom de M. Cadiou.
« L’histoire de l’automobile louée par mon fils et par M Hazen Chaese [Chase] est inventée de toutes pièces.
« M. Boulier, avec quelques petites indications exactes, a forgé un véritable roman : mon fils avait un ami américain, cet ami vint un mois à peine, villégiaturer à Blincourt en 1910, mon fils a visité à cette époque la Belgique, toute la côte normande, notamment Touquet-Plage, voilà les seuls détails sur lesquels M. Boulier a échafaudé ses fameuses « révélations ».
Nous nous sommes rendu à l’Auto-Mutuelle Association, rue Pergolèse, où l’on nous a déclaré :
– Nous ne louons pas d’automobiles et nous ne connaissons ni M. Hazen Chaese [Chase], ni M. Marcel Panhard.
Boulier affirme toujours
Nous avons téléphoné à M. Boulier les déclarations de M. Henri Panhard et le résultat, de notre enquête à Paris.
– M. Panhard dit que je suis fou, nous a répondu le facteur receveur, c’est une opinion. J’affirme avoir vu le 4 janvier M. Philippe Hazen Chaese [Chase] accoster une personne dans le hall de la gare Saint-Lazare, en disant « Tiens, ce cher Cadiou ! »
L’AFFAIRE CADIOU
De nouvelles révélations (?) qui viennent de Suisse
RENNES, 16 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Est-ce de Suisse que va nous venir la lumière qui dispersera les brumes entourant la mort de M. Cadiou. Les deux cartes postales illustrées mais malheureusement anonymes que vient de recevoir une hôtelière de Landerneau nous le laisseraient croire s’il fallait attacher de l’importance aux correspondants anonymes.
Sur la première de ces cartes postales, datée du 3 mars, on lit :
« La Bosse ou La Séraphine, ici hors de pair comme voyante, connue dans toute l’Europe centrale, ne croit pas que M. Pierre ait fait le coup. Pour elle, M. Cadiou a été assassiné à Morlaix par des Brestois notables, dont un polytechnicien, dans une maison du quai de Léon qu’elle prétend montrer et reconnaître sur des cartes postales. Nous sommes sous l’eau. Amitiés.
« D. R. »
La deuxième, timbrée du 11 mars, représente l’église de Saint-Ursanne (Suisse). Elle porte la même signature : D. R au-dessous les lignes suivantes :
« D’après ce qu’on m’a raconté ce matin, la grande maîtresse des songes du prince de Brémoncourt aurait bien pu être influencée par les propos d’auberge d’un ingénieur allemand de Mannheim voyageant pour les produits chimiques et semblant très au fait du mystère de la Grand’Palud, et qui prétendait que c’est de Pierre que l’on voulait se débarrasser et que la mort de M. Cadiou a été causée par un déplorable malentendu. »
Puis :
« Pierre victime des Allemands. »
Qui a écrit ces deux cartes ? D’après l’Ouest-Éclair, il semble assez facile de répondre à cette question.
Les initiales D. R. désigneraient le docteur Lionel de Radiguet, né à Landerneau il y a quelque cinquante ans.
Et l’Ouest-Éclair explique que M. Lionel de Radiguet connut à Landerneau la famille Cadiou, avec laquelle il aurait même des liens de parenté.
Ancien élève de l’École des hautes études orientales, M. Lionel de Radiguet fut consul à Canton. Il s’occupa de littérature, de sciences économiques. Rentré en France, il voyagea en Bretagne, puis dans l’Europe centrale. Il essaya ensuite de la politique. Il y a quelque seize ans, il prenait le titre d’archidruide de toutes les Gaules. Entre temps, il s’occupait de mille projets, entre autres de Brest-Transatlantique et de la navigabilité du Doubs.
C’est alors qu’il fit la connaissance d’un riche éleveur suisse allemand, demeurant à Saint-Ursanne qui, qualifié ironiquement de prince par ses envieux, accepta ce titre et désigna l’ensemble des immenses propriétés qu’il venait d’acheter à Brémoncourt sous le nom de principauté de Brémoncourt.
Le « prince de Brémoncourt » qui s’intéresse également à la question du Doubs navigable expédiait de sa « principauté », le 22 novembre dernier, une circulaire convoquant à Saint-Ursanne, pour le 1er avril 1914, un congrès qui doit étudier la question.
Parmi les hautes personnalités désignées comme présidents d’honneur se trouve l’archidruide de toutes les Gaules. Celui-ci se rend souvent à Saint-Ursanne.
« Si maintenant nous considérons, dit l’Ouest-F clair, les initiales qui servent de signature aux cartes postales, nous remarquons que l’une répond au titre universitaire de M. Lionel de Radiguet, docteur, et l’autre à son nom de famille.
« De toutes ces coïncidences, de tous ces rapprochements frappants, on peut conclure que les cartes postales reçues par l’hôtelière de Landerneau n’ont pu être envoyées que par M. Lionel de Radiguet.
« Cet homme n’est-il pas bien placé de par ses relations à Landerneau et à Saint-Ursanne pour savoir ce qui s’est passé à la Grand’Palud ? »
18 mars 1914 – p. 3
Brest, 17 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. de La Noë, juge d’instruction, a transmis cet après-midi son dossier à la cour de Rennes afin qu’il soit statut sur la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre.
En attendant la décision de la chambre des mises en accusation, le magistrat, animé du désir de voir aboutir son information, a ordonné à la brigade mobile de rechercher dans la région de Saint-Pol-de-Léon et de Morlaix les traces du passage de M. Cadiou après le 30 décembre.
Les témoignages de MM. Le Gall et Graff, venant après tant d’autres, ont ébranlé la conviction de M. Bidard de La Noë et jeté le trouble dans son esprit. Le juge se rend maintenant compte qu’il y a dans la mort de M. Cadiou un côté mystérieux, inexplicable, sur lequel il est indispensable de faire la lumière.
20 mars 1914 – p. 3 et 6
L’AFFAIRE CADIOU
BREST, 19 mars. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Le bruit a couru aujourd’hui à Landerneau, causant une assez grosse émotion, que le revolver vendu par l’armurier Marie à Pierre, inculpé de l’assassinat de M. Cadiou, n’était pas du même type que celui remis au juge d’instruction comme modèle. On en conclut que la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou n’avait pas été tirée par l’arme dont l’ingénieur s’était rendu acquéreur.
L’armurier Marie, interrogé ce soir à ce sujet, a déclaré :
– Le revolver que j’ai remis à M. Bidard de La Noë est du même modèle que celui vendu à Pierre. C’est un hammerless pour balles vélo-dog de 6 millimètres. La seule différence existe dans le mécanisme de la baguette de sûreté ; il est automatique dans l’arme de Pierre et ordinaire dans celle remise comme pièce à conviction.
Les commissaires de la brigade mobile ont interrogé aujourd’hui plusieurs ouvriers de l’usine. Tous ont déclaré avoir vu M. Cadiou à la Grand’Palud le 30 décembre, à 9 heures du matin ; mais ils ont ajouté qu’ils ne l’avaient pas vu sortir à 11 heures en compagnie de Pierre. On sait que le contremaître, M. Bignard, affirme que l’ingénieur et M. Cadiou avaient quitté l’usine ensemble à 11 heures du matin.
Le coffre-fort de l’usine a été ouvert, et on y a trouvé 130 traites ou reçus, mais aucun document vraiment intéressant.
LE MYSTÈRE CADIOU
M. Marcel Panhard proteste contre les allégations du facteur Boulier
M. Marcel Panhard, fils du maire de Blincourt, mis en cause dans les conditions que l’on sait par le facteur-receveur Boulier, nous adresse la lettre suivante :
« Je tiens à protester, avec la dernière énergie, contre les allégations absolument mensongères et fantaisistes du facteur Boulier.
« Tout ce qu’il raconte en ce qui concerne mes amis et moi est absolument inexact.
« Mon ami Philippe Hazen-Chaze est fixé comme ingénieur à Philadelphie, sa ville natale, et n’est pas revenu en France depuis deux ans ; il est donc impossible qu’il ait rencontré M. Cadiou le 4 janvier 1914.
« Je n’ai jamais connu M. Cadiou, je n’en ai jamais entendu parler par mes amis et n’ai pu avoir le moindre rapport avec lui.
« Je me réserve, du reste, d’introduire contre Boulier une action à ce sujet, qui viendra se joindre aux nombreuses plaintes que mon père a déjà déposées contre lui. Il est inconcevable que, sous le fallacieux prétexte d’éclairer la justice dans une affaire retentissante, le facteur Boulier vienne, par, rancune personnelle, y mêler notre nom. »
26 mars 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE CADIOU
Serait-ce une toute petite lueur dans les ténèbres ? Peut-être…
Brest. De l’envoyé spécial du « Matin ».
Maintenant que la chambre des mises en accusation de Rennes a rejeté la demande de mise en liberté provisoire formulée par l’ingénieur Pierre, l’enquête judiciaire semble sur le point de prendre une orientation toute nouvelle sur laquelle le parquet de Brest fait, jusqu’à plus ample informé, grand mystère.
Voici du moins, malgré la discrétion observée jusqu’ici, les quelques indications que j’ai pu, recueillir.
Pour expliquer le crime dont fut victime M. Cadiou, une seule hypothèse semblait plausible : discussion survenue entre l’industriel et l’ingénieur au sujet du traité qui liait celui-ci à la Grand’Palud et qu’il songeait à rompre colère de Pierre puis le geste fatal et irrémédiable.
Cette hypothèse était à coup sûr – l’ingénieur Pierre étant considéré comme l’assassin la plus facile – la plus simple, celle qui dispensait de toute spéculation psychologique, qui écartait d’emblée l’examen compliqué des autres contingences.
Mais n’y avait-il pas d’autres hypothèses qui, pourtant, méritassent d’être envisagées ?…
Telle est la question que vient de se poser enfin le parquet de Brest.
Et voici que son attention se trouve brusquement attirée sur un détail négligé jusqu’ici par l’instruction : celui d’une coïncidence, d’une simple coïncidence. Mais cette coïncidence pourrait bien, avant peu, devenir dans le mystère encore inéclairci, le principal facteur d’où serait susceptible de jaillir la vérité.
Et cette coïncidence est celle des énigmatiques circonstances où l’industriel devait trouver la mort avec certains événements qui s’étaient déroulés quelques jours auparavant dans la vie même de l’industriel de la Grand’Palud.
Ces événements étaient d’importance puisqu’ils comportaient l’exclusion définitive de Cadiou des marchés du ministère de la guerre et le refus catégorique qui lui avait été signifié de prendre part, le 12 décembre dernier, à l’importante adjudication de fournitures de cotons destinées aux poudreries de l’État.
Deux considérations principales avaient dicté cette détermination d’une part, les difficultés surgies entre le ministère de la guerre et la Grand’Palud au sujet des intérêts allemands engagées dans cette industrie d’autre part, un incident à la suite duquel M. Cadiou avait été accusé de s’être fait payer deux fois un wagon de coton blanchi livré à la poudrerie d’Angoulême.
C’est à l’ingénieur Pierre, on le sait, que le ministère de la guerre devait en partie la révélation de ces faits, et d’autres plus graves encore révélations que Pierre avait justifiées en invoquant comme raison son patriotisme.
Or dans le courant du mois de décembre, de nouvelles dénonciations étaient parvenues au ministère de la guerre contre M. Cadiou.
Si les faits allégués contre lui étaient vrais, il était hors de doute que d’autres que lui avaient pris part à des agissements coupables qu’il n’ignorait pas, et pour lesquels il pouvait être un témoin gênant.
C’est sur ces entrefaites que l’industriel disparut brusquement.
Et lorsque le contrôleur de l’armée, désigné par le ministère de la guerre pour vérifier sur place les faits allégués dans les dénonciations arriva à la Grand’Palud, il éprouva quelque stupeur devant la constatation de ces faits. Cette stupeur, il ne la scella point dans le rapport qu’il remit au ministère de la guerre. En outre, plusieurs, documents notamment ceux relatifs à certaines fournitures destinées à la poudrerie d’Angoulême avaient disparu. Qui donc, alors, avait eu intérêt à leur disparition, conjointement à celle de l’industriel ?
Telle est l’angoissante question que se pose maintenant la justice, mise au courant des résultats de l’enquête du ministère de la guerre.
Sur commission rogatoire du parquet de Brest, M. Valette, commissaire de la police judiciaire à la préfecture de police de la Seine, s’est fait remettre par le général Gaudin, directeur des poudres au ministère de la guerre, les diverses lettres de dénonciation qui étaient parvenues contre l’usine de la Grand’Palud et les a transmises au juge d’instruction de Brest.
D’autre part, une nouvelle commission rogatoire va être adressée à Paris aux fins d’entendre le général Gaudin et d’obtenir communication du dossier de l’enquête menée par le ministère de la guerre à la Grand’Palud.
30 mars 1914 – p. 1, 2 et 3
LE MYSTÈRE CADIOU
Pour et contre Pierre
LE BILAN D’UNE ACCUSATION
[DES ENVOYÉS SPÉCIAUX DU « MATIN »]
La décision des juges de Rennes, maintenant en prison l’ingénieur Pierre, accusé de l’assassinat de son patron, va faire entrer dans une nouvelle phase d’activité l’instruction de la mystérieuse affaire de la Grand’Palud.
La première tâche qui va s’imposer au juge, M. Bidard de La Noë, sera de mettre en relief, et de façon saisissante, cette fois, les présomptions de culpabilité relevées contre Pierre.
L’ingénieur fut arrêté, le 4 février dernier, parce que :
1° La majorité des témoins s’accordaient pour dire qu’il était la dernière personne avec laquelle on avait vu M. Cadiou, le 30 décembre.
Les témoins affirmaient que M. Cadiou était allé le 30 à l’usine de la Grand’Palud. Ils affirmaient que Pierre, ce matin-là, prit avec lui le chemin conduisant au moulin et au bois. Ils certifiaient que M. Cadiou n’était jamais revenu, et que là se perdait sa trace.
Pierre déclarait ne pas se souvenir de cette visite du 30. Il assurait n’avoir pas vu son patron ce jour-là
2° Dans sa corbeille à papiers, en perquisitionnant, on a découvert le brouillon d’une lettre de dénonciation écrite par lui au général Gaudin. Dans cette lettre, l’ingénieur révèle les indélicatesses que l’on commet à l’usine.
On en conclut que Pierre était en mauvais termes avec son patron. Le fait paraît exact.
3° On trouve chez lui une pioche que l’on croit tachée de sang ;
4° Son attitude, le jour de la découverte du cadavre, parait suspecte aux magistrats ;
5° La contre-autopsie ayant démontré que M. Cadiou a été tué d’un coup de revolver, Pierre, convaincu d’avoir possédé un revolver semblable à celui qui servit à accomplir le crime ne peut s’expliquer clairement ni sur la date d’achat de cette arme, ni sur les conditions dans lesquelles il s’en est débarrassé.
Mais… M. Cadiou vivait après sa mort
Pierre est donc inculpé sur ces charges.
Mais depuis son arrestation, des faits nouveaux se sont produits, qui semblent débiliter singulièrement l’inculpation.
1 ° Les témoins qui affirmaient que Pierre, le 30, avait accompagné M. Cadiou sur la route du moulin, se sont rétractés. Il n’en reste plus que deux pour soutenir cette version ;
2° MM. Nicolas, Le Meillet [Lemeillet], Cabon, Caramour, Baron et Mme Baron, affirment que M. Cadiou se trouvait à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier ;
3° M. Le Gall, chef des bureaux de l’hospice de Morlaix ; son fils, élève à l’école navale de santé ; M. Graff, négociant à Saint-Pol-de-Léon, déposent, sous la foi du serment, qu’ils virent M. Cadiou en gare de Saint-Pol le 1er janvier, à sept heures du soir. Détail : adossé au bâtiment de la gare, M. Cadiou appuyait les mains sur une bicyclette. Ils se saluèrent.
M. Cadiou n’a donc pas été tué le 30 décembre.
Que faisait-il à Saint-Pol ? Que faisait-il à Morlaix ? On ne sait. On sait seulement :
1° Qu’à l’insu des siens, et pour des motifs qu’il tenait secrets, il s’est attardé dans la région ;
2° Qu’il faisait de mystérieuses visites à sa propriété de Kéranster ;
3° Que pour ces déplacements mystérieux, il utilisait une bicyclette qui n’était pas l’une des machines garées dans la remise de sa maison de Landerneau.
Si M. Cadiou n’a pas été tué le 30, comme la chose parait établie aujourd’hui, l’ingénieur Pierre peut-il, quand même, être son ‘assassin ?
Le frère du mort, M. Jean-Marie Cadiou, qui accusa le premier l’ingénieur, persiste à désigner Pierre comme le coupable.
Sans doute M. Jean-Marie Cadiou a des raisons pour accuser. Mais jusqu’à ce jour la justice n’a pu découvrir encore le mobile qui aurait déterminé l’ingénieur à supprimer son patron.
Des papiers ont disparu
Les perquisitions tardives, qui ont eu lieu, plus d’un mois après le crime, tant à Morlaix qu’à Landerneau, ont permis aux magistrats de surprendre certains des secrets de la Grand’Palud.
Mais le délai qui s’est écoulé entre le drame et l’intervention active de la justice a permis de faire disparaître un certain nombre de pièces, qui auraient présenté pour l’instruction un intérêt capital.
Les unes ont été détruites par le feu.
Les autres ont été mises, depuis les premières semaines de janvier, en lieu sûr.
En effet, quelqu’un qui a connu de très près et M. Louis Cadiou et les affaires de la Grand’Palud ne nous a pas caché qu’une valise pleine de documents avait été détournée par ses soins.
– Les papiers qu’elle renferme, nous a dit cette personne, ne regardent en rien la justice. Je les ai donc déposés dans un endroit où personne ne pourra les retrouver, pas même la Justice. Je les ai confiés à un ami très sûr… inutile de les chercher !…
Doit-on, dans ces conditions, espérer que la lumière se fera bientôt sur la mort tragique de Louis Cadiou ?
IL Y A TROP D’AFFAIRES A INSTRUIRE AU PARQUET DE BREST
BREST, 29 mars. Dépêche particulière du « Matin »
M. Guimard [Guilmard], procureur de la République à Brest, appelé par le procureur général, se rendra demain à Rennes. Le parquet de Brest ayant trop d’affaires à instruire pour que M. Bidard de La Noë puisse mener de front l’instruction de l’affaire Cadiou et des autres, le procureur insistera pour obtenir un deuxième juge d’instruction.
1er avril 1914 – p. 1, 2 et 3
LE MYSTÈRE CADIOU
Les témoins démentent l’interprétation que la justice donne de leurs témoignages
LA BICYCLETTE DISPARUE
BREST, 31 mars. Du correspondant particulier du « Matin « (par téléphone).
Dans l’enquête actuellement menée par le parquet de Brest, un fait digne de remarque est le mépris marqué par l’instruction pour tous les témoignages – témoignages formels, pourtant – susceptibles d’établir que M. Cadiou mourut à une date postérieure à celle du 30 décembre. Et c’est ainsi qu’aucun de ces témoins n’a été encore convoqué par le magistrat instructeur brestois qui ne connaît jusqu’ici de leurs témoignages que le rapport succinct envoyé par le parquet de Morlaix.
Officieusement, on déclare :
M. Cadiou a bien été tué le 30 décembre et les affirmations des témoins de Morlaix et de Saint-Pol, tendant à démontrer que M. Cadiou était vivant le 31 décembre à Morlaix et le 1er janvier à Saint-Pol-de-Léon sont sans valeur. Toutes sont des plus vagues. Nul ne lui a parlé. C’est de très loin seulement qu’on a aperçu celui qu’on a cru être M. Cadiou, et la confusion de ces témoins est des plus explicables.
D’autre part, ajoute-t-on, ces témoins eux-mêmes, fournissent la preuve qu’ils se sont trompés, car ils déclarent que la casquette portée par. M. Cadiou, lorsqu’ils l’auraient prétendument rencontré le 31 décembre et le 1er janvier, était bleue, alors que la casquette retrouvée avec le cadavre était grise.
Enfin la femme de ménage de M. Cadiou a déclaré que le 30, jour de sa disparition de Landerneau, M. Cadiou avait dû déjeuner avec du tapioca, puisqu’elle avait retrouvé trace de ce mets dans la casserole où l’industriel avait préparé lui-même son repas du matin.
Or le docteur Rousseau, au cours de son autopsie, a retrouvé du tapioca dans l’estomac de la victime. C’est donc bien le 30, au matin, conclut-on, qu’il a été tué. En effet, le lendemain 31, la bouteille de lait que sa femme de ménage avait déposée à sa porte était intacte.
Eh bien, ces affirmations sont – on ne doit pas hésiter à le proclamer – autant d’affirmations contredites aujourd’hui par la réalité des faits, autant de déclarations propres à laisser établir l’erreur là où, au contraire, la recherche de la seule vérité importe !
J’ai revu ce soir le docteur Rousseau.
– Je n’ai jamais dit, nous a-t-il déclaré, que l’estomac de M. Cadiou contenait du tapioca. Une analyse chimique seule aurait pu me permettre d’apporter une pareille affirmation, étant donné l’état de décomposition dans lequel se trouvait le cadavre. J’ai dit simplement que l’estomac contenait une sorte de bouillie blanchâtre, d’apparence granuleuse, ayant les apparences du lait caillé, sans aucune trace de pain, de viande et de légumes…
La déclaration du docteur Rousseau est loin on le voit, de prouver que M. Cadiou fut tué le 30, d’autant que les membres de sa famille sont unanimes à reconnaître qu’il se nourrissait presque exclusivement de laitage et ne prenait que très rarement des aliments solides, d’autre part, que sa femme de ménage ait retrouvé intacte la bouteille de lait le 31 décembre ?… Pouvait-il en être autrement puisque, ce jour-là, les témoins dont le parquet de Brest sembla vouloir récuser le témoignage sont unanimes sur ce point ; M. Cadiou se trouvait à Morlaix et avait vraisemblablement couché dans la mystérieuse retraite vers laquelle d’autres nombreux témoins l’avaient vu se diriger à bicyclette, dans la matinée du 25 décembre.
En ce qui concerne les témoins de Morlaix qui, d’après les mêmes communiqués officieux, n’auraient aperçu M. Cadiou que de loin, ceux-ci sont au contraire toujours des plus affirmatifs, et M. Le Meillé [Lemeillet] affirme toujours avec la même énergie qu’il s’est arrêté à causer avec M. Cadiou, le 31 au soir, à la gare de Morlaix.
Un témoignage catégorique
Morlaix, 30 mars. Dépêche, particulière du « matin ».
Contrairement aux assertions du parquet de Brest, les témoins de, Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon sont loin de fournir des déclarations vagues et imprécises. Nous avons revu M. Le Gall, qui nous a déclaré :
– J’ai vu M. Cadiou à deux reprises, et lui ai parlé les deux fois. La première, le 25 décembre au matin, à l’embranchement de la route de Ploujean et du chemin du bas de la rivière, près du muretin de Keranroux… Il tenait sa bicyclette à la main… Sur le guidon de cette bicyclette était accroché un petit paquet qui semblait être un paquet de pâtisserie. Nous nous sommes dit bonjour et nous nous sommes serré la main. Après quoi il s’éloigna et prit, il me semble, la direction de la propriété qu’il possède à quelques kilomètres de Morlaix… Il était, onze heures du matin… Il faudrait que j’aie perdu l’esprit pour affirmer cette chose si n’était point… Mes parents étaient en relations suivies avec les parents de M. Cadiou au Cléder, faisaient des affaires ensemble, et moi je le connaissais depuis des années.
Il convient ici de rappeler que c’est ce même jour de Noël que M. Cadiou arriva, après midi, chez sa tante. Il lui cacha les courses qu’il avait faites le matin à bicyclette, dans les chemins écartés de Morlaix, et lui déclara, au contraire, qu’il arrivait à l’instant de Landerneau par le train. Pourquoi altéra-t-il ainsi volontairement la vérité ?
M. Le Gall nous a dit encore :
– J’ai revu pour la seconde fois M. Cadiou le 1er janvier, à la gare de Saint-Pol-de-Léon. (Vous savez, et le Matin l’a longuement expliqué, pourquoi l’erreur sur cette date est impossible.) Là, nous avons même échangé quelques paroles. Il était sept heures du soir. Les personnes qui m’accompagnaient sont là d’ailleurs pour certifier toute cette rencontre et bien fixer aussi la date précise du 1er janvier…
– Vous souvenez-vous, avons-nous demandé à M. Le Gall, comment était vêtu M. Cadiou à ce moment-là ?…
– Il était coiffé d’une casquette grise et était vêtu d’un costume cycliste. Il avait sur le bras sa pèlerine en caoutchouc, celle qu’on devait retrouver auprès de son cadavre, le capuchon percé d’une balle…
Voici enfin une nouvelle déclaration qui vient confirmer de façon irréfutable les mystérieux voyages que faisait M. Cadiou à Morlaix, et qu’il cachait avec soin aux membres de sa famille. Elle confirme en même temps celle de M. Le Gall, dont on vient de lire les détails si précis.
Cette déclaration m’a été fournie par Mlle Francine Le Cam, employée à la pâtisserie Quéméneur, place Thiers, à Morlaix.
– Le 25 décembre au matin, jour de Noël, M. Cadiou est entré dans la pâtisserie et a choisi quelques gâteaux. C’est moi qui l’ai servi. Il était vêtu d’un costume cycliste gris et coiffé d’une casquette grise. M. Cadiou, que je connais depuis de nombreuses années, me parla quelques instants et termina en me disant :
– Faites-moi surtout un paquet très solide en laissant dépasser un bout de ficelle suffisamment long, car je vais fixer ce paquet sur le guidon de ma bicyclette et je vais assez loin…
« M. Cadiou, termine Mlle Le Cam, est revenu à la pâtisserie quelques jours plus tard ; et c’est moi encore qui l’ai servi. J’ai raconté tout cela à l’instruction, mais on ne m’a pas crue. »
Pourtant, les parents que l’industriel possédait à Morlaix furent tous unanimes à déclarer :
– Jamais M. Cadiou ne serait venu à Morlaix sans nous rendre visite…
D’autre part, le gardien de la maison de M. Cadiou à Landerneau a affirmé que les deux bicyclettes de l’industriel avaient été nettoyées et rangées par ses soins, dans la remise de Landerneau au mois d’octobre, et qu’elles n’en avaient pas bougé depuis. Et il ajouta que M. Cadiou ne possédait pas d’autre bicyclette que ces deux-là.
L’évidence des faits établis aujourd’hui démontre que les parents de M. Cadiou aussi bien que le gardien de sa maison de Landerneau se trompaient, puisque :
1° M. Cadiou, durant les derniers jours qui précédèrent sa mort vint à différentes reprises à Morlaix sans aller les voir. Vers quelle mystérieuse retraite se dirigeait-il avec les gâteaux dont il allait faire provision à la pâtisserie Quéméneur… ?
2° M. Cadiou possédait à Morlaix ou aux environs une bicyclette qui lui servait à effectuer ses mystérieux déplacements. O cette bicyclette, qu’est-elle devenue ? Elle est restée jusqu’ici aussi introuvable que le portefeuille et la montre en or dont on avait eu soin de dépouiller le cadavre de M. Cadiou avant de l’enterrer dans le petit bois de la Grande’Palud.
Mais a-t-on bien fait toutes les recherches nécessaires pour découvrir ces objets disparus ?
LE MYSTÈRE CADIOU
Ce que virent, une nuit, deux paysans
BREST, 31 mars. Du correspondant particulier du « matin » (par téléphone).
J’ai réussi ce soir à trouver les deux personnes qui avaient déclaré avoir aperçu, une nuit du mois de janvier, de la lumière dans le bois de la Grand’Palud, à l’endroit où, quelques jours plus tard, on devait retrouver le cadavre de M. Cadiou.
Il s’agit de Mme Lespagnol et de M. Jean Miossec, demeurant tous les deux à Lambezellec.
– Nous revenions de la foire de Commana, nous ont-ils déclaré, conduisant un troupeau de dix-neuf vaches. Vers minuit quarante-cinq, nous arrivions sur la grand’route à la hauteur de l’endroit où fut trouvé plus tard le corps de M. Cadiou, lorsque nous aperçûmes une lumière dans le bois…
Et les deux témoins donnent les précisions suivantes.
Mme Lespagnol crut qu’il s’agissait d’un feu follet et, comme toutes les Bretonnes superstitieuses, se signa, persuadée de se trouver en présence de l’âme d’un défunt réclamant des prières.
Miossec, plus hardi, sauta d’un bond sur le talus bordant la route et se dirigea vers le petit bois, situé à une centaine de mètres de là. Brandissant son bâton, il cria :
– Je n’ai pas peur, moi !… Je vais voir qui est là !…
Mais la lumière s’éteignit à ce moment et le conducteur de bestiaux n’avança pas plus loin.
Mais les deux témoins ne sont pas d’accord sur la date de cette rencontre. Ils se rappellent seulement avoir égaré une vache ce jour-là et déclarent que seule la propriétaire de l’animal, Mme Botter, pourrait donner des précisions à ce sujet.
J’ai pu enfin joindre à une heure très tardive Mme Bellec. Et sa déclaration est à la vérité fort troublante.
– C’est dans la nuit du 27 au 28 janvier, m’a-t-elle déclaré, que s’est passé l’évènement mentionné par Mme Lespagnol et M. Miossec Il ne peut y avoir aucun doute sur cette date.
Or, circonstance curieuse, c’est durant cette nuit du 27 au 28 janvier que, vers minuit et demi, une automobile, venant de la direction de Landerneau et dont on a recherché en vain depuis les conducteurs, attira l’attention des habitants de la Grand’Palud.
Déjà, on le sait, certains avaient cru pouvoir conclure que dans cette automobile se trouvait le corps de M. Cadiou qu’on venait enterrer dans le petit bois du Menlin.
Il faut reconnaître, en tous les cas, que la présence, à ce point du bois, dans la nuit du 27 au 28 janvier, de la lumière aperçus par Mme Lespagnol et M. Massée [Miossec], est un fait pour le moins étrange et que la justice ne pourra manquer de tâcher d’élucider.
M. Cadiou voulait se défendre
Me Vichot, avoué à Brest, chargé des intérêts de Mme Cadiou, est rentré aujourd’hui de Paris où il était allé voir sa cliente. Nous avons pu le joindre à son retour. Il nous a déclaré qu’il savait qu’à la suite de la dénonciation envoyée au ministère de la guerre par l’ingénieur Pierre contre M. Cadiou, celui-ci avait décidé de se défendre. Dans ce but, avec la collaboration d’un avocat de Brest, il avait constitué un dossier d’une cinquantaine de pièces, où il s’était efforcé de démontrer son entière bonne foi.
Le 15 décembre, M. Cadiou aurait adressé une lettre au ministère de la guerre, pour annoncer l’envoi prochain de ces documents, dont il joignait à sa lettre la nomenclature.
Or ces documents ne seraient jamais parvenus au ministère de la guerre, et on ne les a point retrouvés dans les papiers de l’industriel, après sa disparition.
Mais l’avocat qui assista M. Cadiou dans la confection du dossier se refuse aujourd’hui à en faire connaître la teneur, à moins d’être délié de son secret professionnel par la veuve de M. Cadiou.
Me Vichot a écrit ce soir à Mme Cadiou, pour l’inviter à relever au plus tôt l’avocat de ce secret.
Mme Cadiou, d’ailleurs, va être convoquée incessamment à Brest, pour être confrontée avec l’ingénieur Pierre.
2 avril 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE CADIOU
La randonnée nocturne de l’auto mystérieuse
BREST, 1er avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Lorsque, bien décidés à ne plus garder leur secret, MM. Graff et Le Gall affirmèrent avoir vu M. Cadiou à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier, tous ceux qui se passionnent pour cette mystérieuse affaire et qu’avaient troublés certaines invraisemblances de l’accusation, se demandèrent si la mort de l’industriel n’avait pas pu se produire loin de Landerneau, dans la région de Morlaix, peut-être, et si d’aucuns, dans la seule intention de dépister la justice et de perdre l’ingénieur Pierre, n’avaient pas pu venir déposer le cadavre dans le bois de la Grand’Palud.
Aussi bien, maints petits détails pouvaient servir d’arguments aux évocateurs d’une si audacieuse hypothèse :
C’était d’abord l’état de conservation extraordinaire du cadavre lorsque, le 4 février, M. Jean-Marie Cadiou, sur les seules indications de la somnambule de Nancy, étant parti tout seul à sa recherche, le découvrit dans le chemin en impasse du petit bois, en moins de quarante minutes, la même où pendant plus d’un mois des équipes nombreuses d’ouvriers dirigés par de nombreux inspecteurs de police, avaient fouillé en vain. (Il s’en fallut de peu, même, que ces équipes d’ouvriers organisées par la police ne fussent renforcées, à un certain moment, d’une compagnie d’infanterie mise obligeamment la disposition de M. Jean-Marie Cadiou pour entreprendre des battues. Mais M. Jean-Marie Cadiou, peu confiant encore dans le résultat de ces battues, avait provisoirement décliné l’offre.)
C’était ensuite l’attitude repliée de tous les membres du cadavre, les coudes aux genoux, les poings au menton, qui frappa particulièrement plusieurs témoins de la funèbre découverte.
C’est alors que de nombreux habitants de Landerneau se souvinrent que, pendant une nuit de la fin du mois de janvier c’est-à-dire quelques jours avant la découverte du cadavre et à une date coïncidant avec celle où l’extraordinaire lucidité de la somnambule de Nancy allait révéler la macabre cachette, une automobile, venant de la direction de Morlaix vers une heure ou une heure et demie du matin, avait traversé en trombe la ville de Landerneau et s’était dirigée vers la Grand’Palud, puis était repassée, à la même allure, une heure auprès environ, et avait repris la direction de Morlaix.
Le parquet fut mis au courant des bruits qui circulaient, mais il n’y attacha aucune importance et négligea d’interroger les personnes qui avaient vu l’automobile. Toutes, cependant, sont des plus affirmatives.
C’est d’abord Mme Pierre Louis, domiciliée rue de fa Tour-d’Auvergne, à Landerneau.
– Une nuit de la fin de janvier déclare-t-elle, je m’étais levée pour soigner mon bébé… J’allais me recoucher, quand le grondement lointain d’une automobile venant de la direction de Morlaix, attira mon attention. Quelques secondes plus tard, la voiture passait en trombe, à une allure si rapide que tout trembla dans la maison et, qu’effrayée, j’ouvris ma fenêtre. Mais l’auto était déjà loin. Je commentai l’incident avec mon mari et me recouchai…
Environ une heure après, la voiture, revenant de la direction de la Grand’Palud, repassa à la même folle vitesse et se dirigea vers Morlaix…
M Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, et M. Lemeur, entrepreneur, entendirent passer, eux aussi, l’automobile et confirment entièrement les déclarations de Mme Pierre Louis.
M. Lemeur, même, se rendit, il y a huit jours, au commissariat de police de Landerneau, où il déclara être en mesure d’affirmer que c’était dans la nuit du 27 au 28 janvier qu’était passée l’automobile.
– J’ai pour cela, a-t-il déclaré, un point de repère indiscutable. La nuit où passa cette voiture rapide était celle qui suivit la foire de Commana. Or, cette foire était le 27 janvier.
Un conçoit l’importance que peuvent acquérir ces déclarations, maintenant qu’il est indiscutablement établi que c’est dans cette même nuit du 27 au 28 janvier que Mme Lespagnol et M. Jean Miossec aperçurent dans le petit bois de la Grand’Palud, à l’endroit même où l’on devait retrouver le cadavre de M. Cadiou, la lanterne allumée, dont la présence leur causa tant d’étonnement, et qui s’éteignit brusquement lorsque M. Miossec, pour calmer la peur de Mme
Lespasnol, interpella de loin le porteur de la mystérieuse lumière…
3 avril 1914 – p. 1 et 3
LES DOSSIERS DE M. CADIOU
Pourquoi ont-ils disparu ?
Brest, 2 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Après un répit de deux semaines, l’instruction de l’affaire Cadiou va toucher au point délicat.
Les faits, qui s’enchevêtrent au point de n’apporter à la justice ni précision ni clarté, passent en effet au second plan depuis que Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, a révélé l’existence d’un dossier préparé par feu M. Cadiou. Ce dossier devait permettre à l’industriel de se défendre contre les attaques dont il était l’objet et qui rendaient très incertain l’avenir de la Grand’Palud si l’usine demeurait entre ses mains.
Me Vichot, nous l’avons dit, affirme que les documents rassemblés dans ce but par M. Cadiou n’existaient plus au moment où diverses perquisitions furent opérées au domicile de l’usinier ; il ajoute qu’ils ont été enlevés par une main mystérieuse.
Il est certain, en tout cas, que peu de jours après la disparition de M. Cadiou, des documents furent emportés. L’industriel les avait chez lui ; c’est chez lui qu’on est venu les reprendre après sa mort.
Il quelques jours, le Matin laissait prévoir ce que Me Vichot déclare aujourd’hui. Le Matin disait en effet « Des documents ont été détournés et ils ont été mis en lieu sûr. » Nous tenions ce renseignement de la personne même qui chez M. Louis Cadiou, s’empara de la fameuse valise aux papiers, avec l’intention bien arrêtée de les soustraire à l’instruction.
De quelle nature étaient ces documents ? Me Vichot a-t-il voulu faire allusion aux papiers ainsi détournés quelques jours après la disparition de M. Cadiou ? L’enquête, sans doute, nous renseignera sur ces deux points.
La maison du mort
L’accusation a fait grief à l’ingénieur Pierre de s’être rendu, le dimanche 4 janvier, dans l’appartement de M. Cadiou. Il voulait, dit-on, subtiliser une pièce compromettante pour lui.
Le 4 janvier, en effet, Pierre se rendit seul dans la maison de son patron, disparu depuis cinq jours, et il s’y attarda longuement. Mais l’ingénieur justifie cette visite par la nécessité dans laquelle il était de réparer un poste téléphonique qui, au gré de M. Cadiou, mettait ou ne mettait pas la Grand’Palud en communication avec le réseau public.
L’explication de Pierre est plausible ; il est avéré, en effet, qu’un violent orage détraqua, ce jour-là, un très grand nombre d’appareils de Landerneau.
Au reste, l’ingénieur ne fut pas le seul à s’introduire dans l’appartement de M. Cadiou, rue de Brest, à Landerneau. Dès le 3 janvier, tout le monde y fouillait à l’aise, et Pierre, d’ailleurs, assistait en personne à cette perquisition avant la lettre… qui précédait d’un mois la première perquisition de justice ! Le liquidateur et M. Jean-Marie Cadiou se trouvaient à ses côtés. Tous deux sortirent porteurs de lourdes valises. Par la suite, on pénétra dans la maison comme dans un moulin et toutes les polices de Bretagne y campèrent à tour de rôle !
Une terrible rivalité
Des influences jouaient à Paris, contre M. Cadiou, qui se défendait avec des armes identiques. Un instant, découragé, l’industriel abandonna la lutte. C’est vers le mois d’août dernier qu’il traversa cette crise de lassitude. Alors, il chargea M. Legrand de lui trouver acquéreur pour la Grand’Palud ; quelqu’un se présenta, mais l’entente ne put se faire, et M. Cadiou décidait soudain de faire front à l’adversité, envisagea la possibilité de se moderniser et de s’agrandir pour pouvoir mieux lutter contre les concurrents qu’on lui créait.
Toute cette période de crise n’a pu s’écouler sans que des lettres aient été échangées.
Toutes ces rivalités, si ardentes, si âpres, implacables au point d’emprunter toutes les formes et de renaître chaque jour, n’ont pu se développer sans laisser d’autres traces que des papiers anodins.
Toute la vie de la Grand’Palud, vie souvent difficile, tourmentée, traversée de cent péripéties (« Enfin, je suis le maître ! » déclarait, le 25 décembre, à sa tante, Mme Zaconne [Zacconne], M. Louis Cadiou) doit s’être inscrite sur des livres, sur des bordereaux, sur des carnets.
Car il dut mener une rude bataille, cet homme qui, triomphant le 25 décembre, assassiné mystérieusement quelques jours plus tard, confiait dans l’intervalle :
– J’ai de terribles ennemis
Des documents brûlés
L’avocat de M. Cadiou connaît-il la teneur des documents détournés quelques jours après la disparition de son client ? Le juge d’instruction ne tardera pas à le savoir.
Mais il est des documents singulièrement intéressants, sans doute qu’il ne connaîtra jamais.
Les uns furent brûlés, dans les premiers jours de janvier, au domicile même de Louis Cadiou rue de Brest, à Landerneau. Les autres, après accord entre deux parties et après une sélection très minutieusement pratiquée, furent brûlés, plus tard, dans la cheminée d’un habitant de Landerneau.
LE MYSTÈRE CADIOU
Le dossier est revenu à Brest
BREST, 2 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Le dossier de l’affaire Cadiou, revenu de Rennes, a été remis aujourd’hui à Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, qui a pu, pour la première fois, l’étudier à loisir.
Me Feillard, que j’ai vu dans la soirée, m’a déclaré que la décision prise par la chambre des mises en accusations de Rennes, à la demande du procureur général, lui a causé une surprise désagréable.
– L’accusation, pour pouvoir rejeter la mise en liberté provisoire demandée par Pierre, n’a tenu compte, m’a dit l’avocat, que de tous les faits relevés contre l’inculpé, écartant les témoignages plaidant en sa faveur. C’est ainsi que le procureur général n’a pas voulu faire état de la déposition importante, si claire, si précise, de M. Le Gall, faite le 9 mars devant le juge d’instruction de Morlaix, déposition qui établit que M. Cadiou se trouvait à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier, dans la soirée.
En somme, a ajouté Me Feillard, l’accusation ne tient aucun compte des déclarations des témoins affirmant avoir vu M. Cadiou après le 30 décembre. Elle reconnaît leur entière bonne foi, mais déclare qu’ils se trompent ; qu’il est matériellement impossible que MM. Nicolas et Le Meillé [Lemeillet] aient vu l’industriel le 31 à la gare de Morlaix ; que MM. Cabon et Caramour se trompent également quand ils disent avoir vu la victime le 1er janvier à Morlaix, et à plus forte raison M. Le Gall et M. Graff, qui prétendent lui avoir serré la main le même jour, dans la soirée, en gare de Saint-Pol-de-Léon. »
4 avril 1914 – p. 1
Le mystère Cadiou
M. BIDARD DE LA NOE REPREND SON INSTRUCTION
BREST, 3 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Bidard de La Noë a repris aujourd’hui l’instruction de l’affaire Cadiou. Il a entendu en premier lieu M. Bolloch, administrateur judiciaire de la succession Cadiou, en présence duquel un certain nombre de scellés ont été ouverts.
Questionné au sujet de l’enquête faite le 15 février par le contrôleur général des poudres Claerbout, M. Bolloch n’a pu fournir aucune précision. A défaut du dossier disparu, toutes les pièces comptables furent mises à la disposition de M. Claerbout. Celui-ci se livra à un examen méticuleux, mais fut très sobre de commentaires. M. Bolloch crut avoir cependant l’impression que l’opinion du contrôleur général n’était pas défavorable à la cause de M. Cadiou.
Mlle Julia Juzeau succéda à M. Bolloch dans le cabinet du juge d’instruction. M. Bidard de La Noë demanda à la jeune femme quel fut l’emploi du temps de l’ingénieur Pierre les 1er et 2 janvier. Cette simple question révèle un changement d’orientation sensible dans la marche de l’instruction. On n’écarte plus maintenant a priori l’hypothèse de l’assassinat postérieur au 30 décembre.
Mlle Juzeau déclara que M. Pierre avait déjeuné le 1er janvier à l’hôtel Le Roch. Il passa l’après-midi à Landerneau et ne rentra chez lui que le soir. Le lendemain, l’ingénieur n’a pas quitté la Grand’Palud.
Mlle Juzeau ne l’a, pour ainsi dire, pas perdu de vue.
On a présenté à l’ingénieur un revolver saisi par la police mobile chez l’armurier Marie et semblable à celui dont Pierre fit l’acquisition chez cet armurier. Louis Pierre l’a reconnu conforme au sien.
M. Lecoz, commissaire de la brigade mobile de Rennes, s’est rendu cet après-midi au parquet de Brest. Il a rendu compte au procureur de la République du résultat négatif de ses dernières recherches. La bicyclette dont M. Cadiou s’est servi le 25 décembre et le 1er janvier reste introuvable, ainsi que l’automobile mystérieuse dont le passage, dans la nuit du 27 au 28 janvier, causa tant d’émoi parmi les habitants de Landerneau.
5 avril 1914 – p. 3
Le mystère de la Grand’Palud
FAUX ALIBI ou preuve d’innocence ?
Deux lettres de l’ingénieur Pierre
BREST, 4 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
A quelle date l’ingénieur Pierre et son patron se virent-ils pour la dernière fois ?
C’est autour de ce point que pivote, en réalité, toute l’instruction de M. Bidard de La Noë.
S’appuyant sur le témoignage du contremaître Bignart [Bignard], l’accusation prétend que les deux hommes se virent dans la matinée du 30 décembre.
Pierre, lui, affirme qu’il n’a plus rencontré son patron depuis le 29 au matin. M. Cadiou devait, comme à toutes les fins de mois, lui remettre ou, lui envoyer un chèque de 2.000 francs, sur lesquels l’ingénieur devait payer les employés et se régler lui-même.
L’industriel ne lui ayant pas fait tenir l’argent nécessaire à cette liquidation, Pierre écrivit, le 30 et le 31, à M. Cadiou. Il adressa ces deux lettres à Paris, au domicile de son patron, rue du Cherche-Midi ; elles furent ouvertes par Mme Cadiou.
La défense utilise ces deux lettres dans l’intérêt de Pierre qui, croyant son patron à Paris, lui écrivait pour lui adresser une demande normale et pour le tenir au courant de la marche des affaires.
L’accusation, cependant, n’accepte pas cette thèse.
Elle fait observer en effet que Pierre s’est un peu trop hâté d’écrire à son patron.
Si M. Cadiou a quitté Landerneau le 29, il n’a pu partir que par le train de 8 h. 30 du soir, qui arrive à Paris à 7 heures du matin. Il était donc matériellement impossible à Pierre de recevoir, dans la journée du 30, un chèque confié le matin même à la poste, à Paris, par M. Cadiou.
Ces lettres ont été versées au dossier par Mme Cadiou.
Voici le texte de la première lettre
Landerneau, 30 décembre 1913.
Cher monsieur Cadiou,
J’ai été très surpris de ne pas recevoir par la poste le chèque demandé. J’ai appris, d’autre part, par le facteur, qu’un train avait déraillé sur la grande ligne. Le contrôleur a prélevé un échantillon de linters comme celui ci-joint, et a défendu de mettre cette balle dans les autoclaves. Faut-il passer outre ? En attendant, je laisserai cette balle de côté.
Vers deux heures ; la machine a eu une panne et n’a pu donner sa vitesse que par moments. Les ouvriers sont partis à 4 h. ½. La panne de la machine provient du bris d’une goupille dans une soupape de la grande chaudière. Il faudra peut-être chômer demain.
Bien à vous. Louis PIERRE.
Voici le texte de la deuxième lettre
Landerneau, le 31 décembre 1913.
Cher monsieur Cadiou
Je n’ai pas encore reçu votre chèque de 2.000 francs. Je n’ai reçu non plus aucun courrier. La machine était à peine mise en route ce matin, après la réparation de la soupape de la chaudière, qu’il est arrivé une seconde panne à la même soupape. Il a fallu tirer les feux et vider à nouveau la chaudière. Bref, le travail n’a commencé qu’à 10 h. 1/2.
Je n’ai aucune crainte pour le retour de pareils incidents.
M. Lamballe m’a donné les 2.000 francs contre reçu en attendant votre chèque.
Je vous envoie ci-joint copie de divers comptes relatifs à l’inventaire et au bilan. La copie du journal est commencée et je pourrai vous l’envoyer vendredi ou samedi.
Bien à vous. Louis PIERRE.
Les agents de la brigade mobile ont re cherché aujourd’hui l’automobiliste mystérieux qui traversa Landerneau dans la nuit du 27 au 28 janvier. Ils ne l’ont pas découvert.
Une lettre au facteur Boulier
Clermont-de-l’Oise, 4 avril. Dépêche particulière du « Matin ».
Voilà encore le facteur Boulier, de Blincourt, mêlé à l’affaire Cadiou. Il a reçu une lettre, qu’il a transmise à la gendarmerie de Clermont, portant comme signature « Roche, voyageur de commerce, 16, rue de la Passerelle, à Calais. » Cette lettre, que jusqu’à plus ample informé on considère comme l’œuvre d’un fumiste, fait connaître que M. Cadiou était bien vivant en janvier et qu’il s’est, embarqué à Boulogne pour l’Angleterre, en raison de sa situation délicate.
L’auteur de la lettre ajoute que le cadavre trouvé près du moulin de la Grand’PaIud n’est pas celui de M. Cadiou, mais celui de M. Yves Lamarech, décédé fin décembre dernier à Landerneau.
D’après le signataire, la fausse identité du cadavre aurait été établie avec l’aide de sa famille. Les blessures relevées sur le cadavre auraient été faites après le décès pour laisser croire à un crime.
Le facteur a été mystifié
Calais, 4 avril. Dépêche particulière du « Matin ».
Nous nous sommes, rendu chez M. Edouard Roche, âgé de soixante-huit ans, qui n’est pas représentant de commerce, mais ancien organiste, nous a déclaré qu’il est totalement étranger à la réduction de la lettre qu’a reçue le facteur Boulier.
6 avril 1914 – p. 2
LE MYSTÈRE CADIOU
L’ingénieur explique la lettre du 30 décembre
Brest, 5 avril. Du correspondant particulier du Matin » (par téléphone).
Me Feillard, défenseur de l’ingénieur Pierre, a rendu aujourd’hui visite à son client, à la prison du Bouguen. Mis au courant de la thèse du procureur de la République qui déclarait que l’inculpé soutiendrait difficilement qu’il avait oublié, au moment où il écrivit sa lettre du 30 décembre, avoir vu M. Cadiou quelques heures auparavant, Pierre s’est indigné.
– Je persiste, a-t-il dit, à affirmer que c’est le lundi 29 que j’ai vu M. Cadiou pour la dernière fois. Il a pu se rendre le lendemain matin à la Grand’Palud, mais personne ne m’en a parlé. Qu’on me prenne pour un criminel tant que l’instruction ne sera pas terminée, soit ; mais pour un crétin et un misérable, non. Lorsque M. Cadiou quitta l’usine le lundi à midi, je lui ai demandé de l’argent pour payer les ouvriers.
« – Je n’ai pas mon carnet sur moi, m’a-t-il répondu ; il est à Landerneau. Je vous adresserai aujourd’hui un chèque de Landerneau ou demain de Morlaix, car je compte m’arrêter quelques instants dans cette ville avant de gagner Paris.
« Le lendemain, étonné de n’avoir rien reçu de mon patron, j’ai demandé au facteur s’il avait une lettre pour moi.
« Non, m’a-t-il répondu, mais il s’est produit un accident sur la ligne et le courrier est en retard.
« C’est alors que j’ai adressé à M. Cadiou, à Paris, la lettre datée du 30 décembre.
Pierre n’avait encore jamais été interrogé sur ce point et le parquet semblait persuadé que c’était de Paris que Pierre devait recevoir de M. Cadiou le chèque attendu par l’ingénieur.
M. Bidard de La Noé, juge d’instruction, entendra demain matin l’armurier Marie, de Landerneau. La balle trouvée dans le cou de M. Cadiou, que l’on croyait depuis longtemps chez M. Grivolla [Grivolat], l’expert choisi par le docteur Paul, est en effet toujours à Brest. Elle ne sera expédiée à Saint-Étienne qu’après que l’armurier aura certifié sous la foi du serment que le revolver remis par lui au juge est identique à celui qu’il venait à Pierre.
Mardi, interrogatoire de Mme Cadiou et confrontation avec l’ingénieur Pierre.
7 avril 1914 – p. 2
Mme Cadiou sera confrontée aujourd’hui avec l’ingénieur Pierre
Hier matin, Mme Cadiou a quitté Paris par le rapide de 9 h. 25, à destination de Brest. Comme nous l’avons dit, la veuve de l’usinier de la Grand’Palud sera confrontée avec l’ingénieur Pierre.
Légèrement souffrante depuis plusieurs jours, Mme Cadiou avait tenu à prendre l’avis de son médecin, avant de faire ce long voyage et de subir une confrontation douloureuse avec celui que la justice considère comme l’assassin de son mari.
Mme Cadiou qui, samedi soir, s’était rendue au commissariat de police de son quartier pour donner décharge de la convocation du juge d’instruction de Brest, reçut, dimanche matin, la visite de son médecin.
Celui-ci jugea que Mme Cadiou pouvait répondre à la convocation du juge, sans inconvénient pour l’état de sa santé.
Nous avons pu converser avec Mme Cadiou, dans le train qui l’emmenait à Brest.
– Je ne puis vous faire aucune confidence, nous a-t-elle dit. Je me réserve de parler au juge. J’espère être forte !…
Ce que sera la confrontation
BREST. 6 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Au cours de la confrontation de demain, M. Bidard de La Noë demandera à Mme Cadiou de bien vouloir renouveler ses déclarations antérieures. Le juge profitera également de la présence de Mme Cadiou pour tâcher d’obtenir quelques renseignements sur la composition du dossier que le directeur de la Grand’Palud avait constitué en décembre 1913, en vue de sa réhabilitation, dossier qui on le sait, a disparu.
Mme Cadiou sera également interrogée sur la nature de certains papiers que détenait son mari et que l’on pouvait avoir intérêt à détruire.
Enfin Mme Cadiou sera priée de verser au dossier la lettre de bonne année que Pierre adressa à son patron le 31 décembre. Enfin, l’après-midi, Pierre sera mis en présence de Mme Cadiou et lecture lui sera donnée de la déposition faite le matin par la veuve de la victime. L’inculpé sera invité à faire toutes les observations qu’il jugera utiles à sa défense. Il aura également à préciser certains points.
Me Feillard, avocat de l’ingénieur, assistera à cette confrontation.
8 avril 1914 – p. 1 et 3
On confronta hier Mme Cadiou et M. Pierre
LA VEUVE A CONTINUÉ A ACCUSER L’INGÉNIEUR
BREST, 7 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Mme veuve Cadiou, dont la première déposition remonte au 9 février dernier, a été interrogée à nouveau ce matin par M. Bidard de La Noë, juge d’instruction.
Mme Cadiou, accompagnée de son avoué, Me Vichot, est arrivée au palais à 9 h. 30. Elle a été immédiatement introduite dans le cabinet du juge, qui l’a invitée à faire connaître tout ce qu’elle savait sur le crime dont son mari a été la victime.
Mme Cadiou expliqua tout d’abord à M. Bidard de La Noë la naissance de ses premières inquiétudes. Dans une lettre datée du 27 décembre, son mari lui faisait part de son intention de rentrer à Paris avant le premier de l’an. A quelle date exactement ? Il ne le savait pas encore, ayant quelques affaires à régler. Il annonçait qu’il rendrait visite de lendemain dimanche à ses sœurs de Cléder et qu’il fixerait par lettre ou par télégramme le jour de son retour. Mme Cadiou attendit vainement un mot de son mari le 29 et le 30. Le 31, rien encore. C’est alors qu’elle se décida à lui télégraphier, à 10 heures du matin « Que signifie ton silence ? » Le silence persistant, à 3 heures de l’après-midi, sérieusement inquiète, Mme Cadiou fit porter un nouveau télégramme, adressé cette fois à Pierre. Pour comble de malchance ; ce télégramme ne parvint à destination que le lendemain par suite d’un dérangement des appareils, on ne put téléphoner comme d’habitude à la Grand’Palud le contenu du télégramme. Le lendemain matin seulement, le facteur portait le télégramme à la Grand’Palud : mais au lieu de le déposer à l’usine, il le remit à une femme qu’il rencontra au débit Kemener [Quemeneur], la mère Annette. Celle-ci prit son temps, et ce n’est qu’à 5 heures qu’elle déposa le télégramme au logis de l’ingénieur.
Ce dernier se trouvait à Landerneau. Il ne prit connaissance du pli qu’en rentrant. Il était trop tard pour répondre. Il dut donc attendre le lendemain 2 janvier. Mme Cadiou, qui ne pouvait pressentir les tribulations de son télégramme, avait patienté jusqu’au 1er janvier. Mais son anxiété croissait d’heure en heure. A la fin elle n’y tint plus et télégraphia à M. Cloarec, député de Morlaix. On sait le reste.
Mme Cadiou rappela, une fois de plus, les indices qui l’avaient amenée à redouter un assassinat, sans que ses soupçons, toutefois, se fussent portés d’une façon particulière sur l’ingénieur Pierre.
Sur la demande de M. Bidard de La Noë, Mme Cadiou décrivit minutieusement les objets que son mari pouvait avoir sur lui le jour du crime : porte-monnaie, portefeuille contenant 2.000 francs environ, montre, etc.
« Cette affaire me tuera »
En ce qui concerne la somnambule, Mme Cadiou déclare que Mme Saimpy [Sainpy] a agi à son insu. Tout ce qui a été dit à ce sujet par Mme Saimpy [Sainpy] et Mme Richard est absolument exact.
– Votre mari, demanda le juge, avait-il plusieurs valises ?
– Deux en cuir jaune. Il serrait ses vêtements dans l’une et dans l’autre il mettait des papiers importants.
– Connaissiez-vous ces papiers ?
– Non. Je sais qu’il y attachait une grosse importance, mais je ne les ai jamais lus. Je puis ajouter que mon mari m’a dit à plusieurs reprises qu’il possédait contre M. Legrand des documents compromettants. J’ignore lesquels.
– Connaissiez-vous la situation financière de l’usine ?
– Pas dans ses détails. Mais je sais qu’elle était excellente. L’exercice 1912-1913 s’est chiffré par un bénéfice net de 108.286 francs.
– Le capital était de… ?
– 250.000 à 260.000 francs.
– Votre mari se montrait par conséquent satisfait ?
– Très content. Et cependant, a ajouté Mme Cadiou en étouffant un sanglot, je me souviens qu’il m’a dit, un jour qu’il paraissait plus préoccupé que d’habitude « Cette affaire me tuera ! » Avait-il à ce moment un pressentiment de ce qui devait lui arriver ? Je ne sais.
La confrontation de Pierre avec Mme Cadiou
L’ingénieur proteste de son innocence
[SUITE DE NOTRE DÉPÊCHE DE PREMIÈRE PAGE]
M. Cadiou considérait-il Pierre comme un auxiliaire dévoué et sur lequel on peut compter en toutes circonstances ?
– Oui, dans les débuts mais, depuis déjà plusieurs mois, il n’avait plus confiance en lui. Il le soupçonnait de l’avoir diffamé au près du général Gaudin et cherchait un autre collaborateur.
– Connaissiez-vous personnellement M. Pierre ?
A cette question, le visage de Mme Cadiou, jusque-là très pâle, se colora.
– Oui, je sais, reprit-elle avec vivacité, certaines personnes ont insinué que M. Pierre avait pu éprouver pour moi un sentiment coupable, qu’un flirt même avait existé entre nous… que sais-je ? moi ! Mais c’est faux, monsieur le juge, je vous le jure !
La confrontation
L’interrogatoire se termina sur ces mots et Mme Cadiou, très lasse, se retira.
Après déjeuner, Mme Cadiou s’est à nouveau fait conduire au palais en voiture.
M. Bidard de La Noë l’attendait. Il l’invita à prendre place dans un fauteuil auprès de son bureau, lui posa quelques questions sans grand intérêt, puis ordonna aux gendarmes d’introduire Pierre, qu’accompagnait Me Feillard, son avocat.
L’inculpé s’inclina devant Mme Cadiou mais celle-ci ne répondit pas au salut de l’ingénieur. Durant la confrontation, elle ne le regardera d’ailleurs pas une seule fois en face et répondra en fixant le juge.
– Mme Cadiou, dit M. Bidard de La Noë, se porte partie civile. Voyez-vous un inconvénient à ce qu’elle prête serment ?
– Aucun, répond l’inculpé. Je désire ardemment que la vérité se fasse, car ce sera la preuve éclatante de mon innocence.
Pierre, les larmes aux yeux, proteste tout de suite contre l’odieuse accusation que l’on fait peser sur lui.
– Vous étiez sur les lieux ; répliqua Mme Cadiou, vous airiez pu donner des renseignements au parquet, dire ce que vous saviez, aider enfin à la manifestation de la vérité.
– Mais je ne sais rien, madame, reprit Pierre d’une voix douce et tremblante. Je suis aussi peiné que vous du malheur qui vous a frappée.
Pierre change bientôt d’attitude ; il devient presque agressif :
– M. Cadiou, dit-il, qui avait refusé de verser au syndicat des ouates et cotons les fonds qu’on lui demandait, était très mal vu dans ce milieu.
– Vous m’étonnez, réplique Mme Cadiou, car on l’avait invité à accepter la présidence de ce syndicat. Vous voyez bien que vous ne cessez de calomnier votre ancien patron.
Me Feillard intervient et demande :
– Mais quel intérêt, madame, avait M. Pierre à faire disparaître votre mari ? Aucun.
– II a sans doute agi par haine. Il avait dénoncé M. Cadiou. Quand on trahit les gens, on devrait au moins avoir la pudeur de ne plus accepter leur argent.
Piqué au vif, Pierre répond que sa responsabilité était engagée. Il ne pouvait pas obtenir les cotons qu’il demandait et devait, par ordre, livrer à l’État des marchandises ne répondant pas aux conditions stipulées dans le cahier des charges.
Mme Cadiou. – Que voulez-vous que je répondue à cela ? Celui qui n’est plus pourrait seul se défendre. C’est une lâcheté de plus. Après avoir déshonoré mon mari, on veut maintenant salir le nom des orphelins qu’il a laissés.
Vif incident
A propos du chèque que l’usinier devait, d’après Pierre, expédier de Morlaix, Mme Cadiou répond que cette version est inexacte. Son mari avait certainement terminé ses affaires à Morlaix le 30.
– Non, dit Pierre ; il m’avait parlé de travaux à faire exécuter dans sa propriété de Ploujean.
– Il n’en a jamais été question. C’est d’ailleurs de Paris qu’il vous expédiait toujours de l’argent.
– Il m’en avait déjà adressé de Morlaix.
– Pendant les vacances peut-être, mais jamais en hiver.
– Mais sortez donc le mémoire Cadiou interrompt Me Feillard en s’adressant à son client.
L’avocat de Pierre, se faisant enfin l’interprète de son client, a déclaré que celui-ci avait été, à différentes reprises, lésé dans ses intérêts, que la comptabilité de la Grand’Palud était truquée et que par suite de ces expédients, Pierre n’avait pas perçu sur les bénéfices la part réelle à laquelle il avait droit. Il a même précisé qu’en 1913 les bénéfices de l’usine ont été de 120.000 francs au lieu de 108.286 francs accusés sur les livres. Il devait donc toucher 1.800 francs de pourcentage sur la différence entre ces deux sommes, ce qui tend il prouver qu’il n’avait aucun intérêt à la disparition de M. Cadiou. Pierre a demandé une expertise de la comptabilité de l’exercice 1912 qui se trouve en ce moment entre les mains de M. Bolloch, administrateur judiciaire. Satisfaction lui sera, croyons-nous, donnée.
Ce que contient le rapport du général Gaudin.
Landerneau, 7 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
J’ai rencontré aujourd’hui un fonctionnaire très au courant de l’affaire, de la Grand’Palud, dont le dossier, établi par le général Gaudin, est arrivé hier matin au parquet de Brest.
– Je puis vous certifier, m’a dit ce fonctionnaire, que l’enquête faite à la Grand’Palud par le contrôleur de l’armée Claerbout, à la demande de Pierre, a établi la véracité des dires de l’ingénieur en ce qui concerne les fraudes commises au préjudice de l’État.
« Rien n’était fait correctement à l’usine Cadiou. L’ordre donné au directeur technique était formel. On peut le résumer ainsi : « Livrez le bon coton à l’industrie privée et les déchets à Angoulême. Ne vous inquiétez pas du contrôle. Je m’en charge. » Cet ordre donné par M. Cadiou était connu du général Gaudin ; il l’a d’ailleurs déclaré quand, par commission rogatoire, il a été entendu à Paris…
9 avril 1914 – p. 3
Incident entre l’avoué de Mme Cadiou et l’avocat de l’ingénieur
BREST, 8 avril, Du corresponde particulier du « matin » (par téléphone).
Un incident vient de se produire. A la suite de la confrontation d’hier, Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, ayant déclaré que le juge d’instruction avait dû rappeler à l’ordre Me Feillard pour la vivacité qu’il apportait dans la défense de Pierre, M. Bidard de La Noë a rendu publique une déclaration où il fait connaitre que si la discussion fut en effet très animée par instants, il ne fut obligé à aucun moment d’intervenir. Me Feillard a néanmoins décidé de porter l’incident à la connaissance de la chambre des avoués.
D’autre part, à la suite d’une déclaration de Me Feillard affirmant que M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, avait raconté, le 10 janvier, à l’avoué de Mme Cadiou qu’il avait rencontré M. Cadiou, le 31 décembre, à Morlaix, Me Vichot affirme qu’à aucun moment ces renseignements ne lui ont été donnés de façon aussi formelle.
A cette affirmation, M. Nicolas réplique que c’est bien dans le courant de janvier, avant la découverte du corps de M. Cadiou qu’il narra le fait Me Vichot.
10 avril 1914 – p. 2
Instruction à surprises
Un témoin de l’affaire Cadiou se rétracte – L’avocat de Pierre et l’avoué de Mme Cadiou veulent se battre en duel
BREST, 9 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Au moment où le parquet de Brest consent enfin à attacher quelque importance aux déclarations des témoins qui affirment avoir rencontré M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre, puis le 1er janvier dans la matinée, une nouvelle rétractation vient de se produire dans un des témoignages sur lesquels l’instruction se basait pour rejeter les dépositions des témoins qui disaient avoir vu M. Cadiou aux dates précitées.
Cette rétractation est celle de Mme Zaccone, propre tante de M. Cadiou. Précédemment, en effet, Mme Zaccone avait déclaré qu’il était impossible que M. Cadiou eût passé à Morlaix une partie de la matinée du 1er janvier et qu’il eût stationné notamment sur la place Thiers, où elle habite.
– J’ai passé la matinée du 1er janvier à ma fenêtre, avait déclaré Mme Zaccone. Mon neveu n’aurait pas pu traverser la place Thiers sans que je l’aperçusse.
Or Mme Zaccone vient de déclarer spontanément qu’elle avait commis une erreur en faisant cette déclaration.
– Ce n’est pas le 1er janvier, a-t-elle dit, mais le 28 décembre que j’ai passé la matinée à ma fenêtre donnant sur la place Thiers.
Cette rétractation, on le voit, est particulièrement importante.
D’autre part, on sait que le parquet de Brest avait fait envoyer au laboratoire de toxicologie de Paris divers vêtements appartenant à l’ingénieur Pierre. Le parquet pensait que l’examen de ces vêtements permettrait d’y faire découvrir les traces de sang, au cas où l’ingénieur serait l’assassin de l’industriel.
Or l’examen de ces vêtements n’avait donné jusqu’ici aucun résultat. L’ingénieur, l’ayant su, vient de déclarer que même si, comme le prétend l’accusation, il avait tué Cadiou le 30 décembre, l’examen du laboratoire de toxicologie n’aurait pu avoir que des résultats négatifs, attendu que les vêtements qu’il portait le 30 décembre sont ceux dont il est encore revêtu, à la prison de Brest. En conséquence, ces vêtements vont être adressés, à leur tour, aux experts parisiens.
La confrontation de Mme Cadiou et de l’ingénieur Pierre a causé quelque déception. On comptait en effet que des révélations particulièrement importantes se produiraient à l’issue de cette confrontation, d’autant que on le sait Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, avait annoncé comme imminente la justification de M. Cadiou par la production du dossier que l’industriel aurait établi avec un avocat brestois, quelque temps avant sa disparition. La production de ce dossier n’a pas eu lieu. Par contre, le rapport du général Gaudin, parvenu, ainsi qu’on le sait, au parquet de Brest, confirme les dénonciations de l’ingénieur au sujet de certaines malfaçons dans la fabrication des cotons à la Grand’Palud.
Une conséquence inattendue du mystère Cadiou
Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, se jugeant offensé par une lettre que lui a adressée Me Feillard, à la suite des incidents que le Matin a relatés hier, a envoyé ses témoins à l’avocat de l’ingénieur.
Les témoins de Me Vichot, MM. Corre, capitaine d’artillerie coloniale, et Me Jan, notaire, ont fait connaître à Me Feillard que leur client réclamait réparation par les armes.
Me Feillard a désigné comme témoins M. Charles Bastit, ancien président du tribunal de commerce, et Me Forgeot, doyen des notaires à Brest.
11 avril 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE CADIOU
L’ingénieur Pierre raconte sa vie
Brest, 10 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
L’ingénieur Louis Pierre a subi aujourd’hui un nouvel interrogatoire. Invité par le juge d’instruction à faire connaître ses antécédents, l’inculpé a déclaré
– Je suis né le 24 octobre 1882 au hameau de Branville, commune de Caugé (Eure), où mon père dirigeait une exploitation agricole. La ferme et ses dépendances sont aujourd’hui exploitées par mon beau-frère, M. Hibert. J’ai fait mes premières études à l’école communale de Caugé. Entré en 1893 à l’institution Saint-François de Sales, à Evreux, j’en sortis avec mon baccalauréat es lettres. J’ai ensuite suivi les cours de l’école libre Sainte-Geneviève, rue Lhomond, à Paris, puis de l’École centrale, où j’ai passé trois ans. Devenu ingénieur des arts et manufactures, j’ai fréquenté pendant quelques mois le Conservatoire des arts et métiers, puis je suis entré dans une fabrique de produits chimiques à Courbevoie.
En mars 1909, j’entrai à la Grand’Palud aux appointements de 250 francs par mois et une part dans les bénéfices.
« Aucun incident ne marqua mes débuts à l’usine. L’entière direction de l’usine m’étant confiée, on augmenta mon traitement de 50 francs par mois, et l’on décida que ma part de bénéfices serait de 1 ½ %.
« Par un traité valable jusqu’en février 1915, je m’engageais à assurer la surveillance, à faire les commandes, à m’occuper de la fabrication et de la comptabilité.
« La vie étant des plus monotones à Landerneau, je demandai en 1912 une jeune fille en mariage. Elle accepta, mais à condition de ne pas habiter la Bretagne. Je priai alors M. Cadiou de me chercher un remplaçant, mais il n’en trouva pas, paraît-il. Le projet de mariage n’eut donc pas de suite. Cependant, la situation devenait de plus en plus tendue entre moi et mon directeur. Celui-ci s’obstinant à ne pas livrer aux poudreries les marchandises irréprochables que l’on devait leur donner, ma responsabilité étant en jeu, je crus devoir aviser le général Gaudin des agissements de M. Cadiou, et celui-ci fut rayé de la liste des fournisseurs de la guerre.
« J’appris au début de décembre que M. Cadiou était en pourparlers avec deux ingénieurs sollicitant mon emploi. On m’offrait, d’autre part, la direction de l’usine qui se montait à Daoulas. J’acceptai en principe. Le général Gaudin vint à cette époque à Landerneau et mon départ fut définitivement arrêté. Mes services à la Grand’Palud devraient se terminer en juillet 1914. »
L’interrogatoire, qui sera repris très probablement mardi, prit fin sur ces mots. Demain, M. Bidard de La Noë entendra Me Bodet, avocat.
Me Bodet, que j’ai vu ce soir, m’a déclaré que sa déposition ne présenterait pas grand intérêt. Il sait que M. Cadiou avait constitué un dossier pour se défendre contre les accusations dont il avait été l’objet, mais l’avocat n’en a pas lu une seule pièce.
L’incident est clos entre Me Vichot et Me Feillard
Le Matin a annoncé qu’à la suite d’incidents survenus au cours de la confrontation de mardi, entre Mme Cadiou et l’ingénieur Pierre, Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, avait envoyé ses témoins à Me Feillard.
Les témoins, réunis aujourd’hui, ont, d’un commun accord, reconnu qu’aucun des incidents survenus entre leurs clients depuis la confrontation du 7 courant ne pouvait être retenu ; que la plainte déposée par Me Feillard contre Me Vichot à la chambre des avoués devait être retirée, ce dernier n’ayant rien dit qui pût porter atteinte à l’honorabilité professionnelle de Me Feillard ; qu’il n’y avait, en conséquence, pas lieu à rencontre.
12 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Nouvelle confrontation – Nouvelles contradictions
BREST, 11 avril- Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a confronté cet après-midi Mme Léoste [Léost], l’ex-femme de ménage de M. Cadiou, et M. Guilloux, l’ancien comptable de l’usine. L’entrevue ne donna aucun résultat. Les deux témoins s’en tinrent à leurs premières déclarations.
Rappelons brièvement leurs dépositions.
Le 31 décembre 1913, vers huit heures du matin, Mme Léoste [Léost] se présentait au domicile de M. Cadiou, à Landerneau, pour y faire le ménage. Tout indiquait que M. Cadiou n’avait pas couché là. Le lit n’était pas défait et au bouton de la porte était accroché intact le pot de lait que l’on apportait chaque matin à M. Cadiou pour son petit déjeuner. Les persiennes étaient ouvertes. Mme Léoste [Léost] pensa que M. Cadiou était parti pour Paris.
Voici ce que dit M. Guilloux :
– Le jour où je vis M. Cadiou pour la dernière fois, le 29 décembre, si mes souvenirs sont exacts, je me rendis vers une heure et demie de l’après-midi à son domicile de Landerneau pour y prendre des registres de comptabilité dont M. Pierre avait besoin pour établir le bilan. M. Cadiou était absent. Le lendemain matin, le 30 par conséquent, en sortant de chez moi, je retournai chez M. Cadiou. Je frappai sans obtenir de réponse.
M. Bidard de La Noë espérait par cette confrontation amener M. Guilloux à reconnaître que c’était le 31 au matin et non le 30 qu’il s’était présenté chez M. Cadiou sans le trouver, d’où l’on aurait pu conclure que le témoin s’était également trompé en prétendant avoir vu M. Cadiou pour la dernière fois le 29 décembre. Mais M. Guilloux maintint intégralement ses déclarations précédentes. Il a la conviction de n’avoir pas vu son patron le 30 décembre.
D’autre part le parquet de Brest a chargé le commissaire de police Lecoz et M. Olivier, inspecteur de la brigade mobile, de suivre la piste de Morlaix
MM. Le Gall et Cabon, interrogés à nouveau, ont été aussi affirmatifs que le premier jour. Ils ont bien vu M. Cadiou le 1er janvier.
16 avril 1914 – p. 2 et 3
LE MYSTÈRE CADIOU
Confirmant l’enquête du « Matin », des témoins déclarent formellement à la justice que M. Cadiou était vivant le 1er janvier. Alors… ?
BREST, 15 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Mauvaise journée pour l’accusation, surtout pour M. Guilmard, procureur de la République, qui se faisait fort de prouver aux témoins de Morlaix qu’ils faisaient erreur et qu’aucun d’eux n’avait vu le directeur de la Grand’Palud après le 30 décembre, jour où, d’après ce magistrat, le crime a été indiscutablement commis par Pierre.
M. Cadiou était-il vivant le 1er janvier ?
Déjà, on le sait, l’enquête du Matin avait établi par des témoignages formels et irréfutables la présence de l’industriel dans la région de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier.
Telle est la question qui a été successivement posée aujourd’hui par M. Bidard de la Noë à MM. Caramour, Cabon, Graff et Le Gall. Tous, sans la moindre hésitation, confirmant l’enquête du Matin, ont répondu :
« Oui, M. Cadiou était vivant le 1er janvier. Nous l’affirmons. »
C’est M. Caramour, adjudant de la compagnie des sapeurs-pompiers de Morlaix, qui a été entendu le premier.
– J’ai vu M. Cadiou dans, la matinée du 1er janvier, a-t-il dit. Je le connaissais parfaitement. Je ne puis me tromper.
Puis le facteur Caban a été introduit.
– A quelle heure avez-vous vu M. Cadiou ?
– Place Thiers, entre huit heures, et demie et neuf heures moins le quart.
– Il y avait un pardessus et un chapeau melon ?
– Non pas, il était en cycliste.
– Vous devez vous tromper c’est le 25 décembre que vous l’avez vu.
– Je suis sûr que c’est le 1er janvier. C’est le jour où je suis allé à Lanmeur. Vous pouvez d’ailleurs demander à consulter les registres du bureau ; vous y trouverez trace de mon déplacement.
Mme Zaccone, tante de M. Cadiou, a été ensuite confrontée avec les deux témoins. Elle a déclaré une fois de plus que son neveu ne serait pas passé devant chez elle sans entrer.
Les deux témoins ont énergiquement maintenu leurs déclarations.
M. Treanton est également en contradiction avec Mme Zaccone.
– Mon neveu. dit cette dame est entré chez moi le 25 décembre, vers une heure et demie de l’après-midi et n’en est sorti qu’à quatre heures.
– Vous faites erreur, a répondu M. Treanton. Le jour de Noël, à deux heures de l’après-midi, M. Cadiou se trouvait près de la rivière : il débarquait du bac.
Enfin, l’après-midi, MM. Graff et Le Gall ont soutenu avoir vu M. Cadiou le 1er janvier, à Saint-Pol-de-Léon à 7 h. 13 du soir.
M. Le Gall, élève à l’école du corps de santé de la marine, et Mlle Quemeneur, sa fiancée, ont confirmé le fait. Ils ont, tous deux, cherché des points de repère et n’ont parlé qu’après avoir acquis la certitude de ne point se tromper sur la date.
M. Bidard de La Noë, qui a tant d’affaires à liquider, aurait donc pu s’épargner cette longue journée de labeur mais il avait reçu des ordres du procureur et ne pouvait, malgré les dépositions si claires, si précises, recueillies par son collègue de Morlaix, ne pas interroger les témoins qui détruisirent le faisceau de présomptions dressé par M. Guilmard contre l’ingénieur Pierre.
Ce soir, dans les couloirs du palais, un entrepreneur de travaux publics, M. Desrues, a déclaré qu’un de ses amis possédait trois lettres des plus importantes. Cet ami habiterait Landerneau.
– Leur publication, ajoutait-il, ouvrirait des horizons nouveaux. L’innocence de Pierre serait démontrée et l’on saurait enfin à quoi s’en tenir sur le mystère de la Grand’ Palud.
M. Desrues, fort entouré, affirma qu’il avait lu les lettres en question et qu’il allait s’efforcer de décider son ami à les remettre au parquet.
Encore un témoignage
Morlaix, 15 avril. Dépêche particulière du « Matin ».
Un nouveau témoignage vient de se produire, confirmant tous ceux qui avaient établi la présence de M. Cadiou dans la région de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier. Ce témoignage est celui d’un ancien facteur des chemins de fer armoricains, M. Jean Guillemet, âgé de vingt-quatre ans.
Le 1er janvier dernier, M. Guillemet faisait son service sur le train qui vient se former en gare de Morlaix-funiculaire, pour le départ de 13 h. 40, lorsqu’il aperçut – le côtoyant sur environ 50 mètres – sur le chemin longeant la voie un homme habillé en cycliste et qu’il avait bien connu alors qu’il était employé chez deux avoués morlaisiens, Mes Poilen et Kernels.
– Tiens, remarqua M. Guillemet, voilà M. Cadiou, l’ancien avoué, qui va faire de la bicyclette.
Telle est la déclaration qu’apporte aujourd’hui M. Jean Guillemet.
Une nouvelle demande de mise en liberté
Brest, 15 avril. A la suite des confrontations qui ont eu lieu aujourd’hui dans le cabinet du juge d’instruction, au sujet de la présence de M. Cadiou à Morlaix, à la date du 1er janvier ; l’avocat de Pierre va faire une nouvelle demande de mise en liberté provisoire, de son client. (Fournier.)
L’AFFAIRE CADIOU
Une lumière mystérieuse
Brest, 13 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Sous le litre « Le véritable mystère de la Grand’Palud », l’Ouest-Éclair publie l’information suivante :
« Depuis trop longtemps, l’heure de remettre les choses en place a sonné. Par des rapports de police, on sait au parquet de Brest en quelle maison de Morlaix M. Louis Cadiou a pu trouver asile à l’époque du 1er janvier.
« Si nous n’avons jamais fait allusion à cette question, c’est que nous ne voulions pas gêner l’enquête. Aujourd’hui, nous nous rendons parfaitement compte que nous pouvons parler sans crainte, certains que nous sommes que nous ne gênerons rien du tout.
« Dès le début de l’affaire, quelqu’un avait fait allusion à la nécessité de procéder à une perquisition en cette maison. Mais celui qui avait qualité pour ordonner l’opération demandée, et qui connaissait les vues de son procureur, se récria bien vite :
« – Y pensez-vous !… Chez un tel personnage !…
« Et, de fait, il s’agissait, de l’appartement de M. Cloarec, député de Morlaix.
« Cependant cette visite s’impose. On sait en effet que l’on raconte un peu partout à Morlaix que c’est chez son ami M. Cloarec que M. Cadiou descendait, que c’est chez lui qu’il couchait, que c’est chez lui encore qu’il changeait de vêtements et déposait sa bicyclette, et, chose beaucoup plus importante, que c’est chez lui toujours qu’il passa plusieurs nuits au début de 1914.
« Il y a à ce sujet des précisions. On sait en effet qu’à cette époque M. Cloarec était à Paris et que sa domestique était en congé dans sa famille.
« Personne donc n’aurait dû se trouver dans la maison. Or il y avait quelqu’un et ce quelqu’un, dit-on non sans apparence de raison, ne pouvait être que M. Cadiou, qui avait l’habitude de venir.
« Peut-on encore trouver chez M. Cloarec les traces du passage de M. Cadiou ? Voilà ce que nous ignorons mais ce qui ne nous parait pas probable, en raison du temps écoulé.
« Une enquête va être faite sur la lumière mystérieuse qui fut remarquée dans la nuit du 1er au 2 janvier, et postérieurement à cette date dans les appartements inhabités de M. Cloarec. Les conditions dans lesquelles sera conduite cette affaire sont, bien entendu, inconnues. Espérons qu’elles seront de nature faire éclater la vérité. »
Ajoutons que le juge d’instruction Bidard de La Noë a déclaré hier aux journalistes qu’il ignorait tout des rapports de police auxquels l’article qu’on vient de lire fait allusion.
17 avril 1914 – p. 1 et 3
LES PETITS MYSTÈRES DE L’AFFAIRE CADIOU
L’expert attend la balle
La balle attend l’expert
Et cela dure depuis 70 jours
II y a soixante-dix jours aujourd’hui que l’ingénieur Louis Pierre est en prison, accusé de l’assassinat de son patron.
Le soir de son arrestation, les charges qui militaient contre lui semblaient si fragiles qu’on pouvait croire à un élargissement prochain.
Pourtant, la contre-autopsie pratiquée par le docteur Paul, à l’hôpital de Morlaix, devait avoir pour première conséquence de fortifier la présomption de culpabilité relevée par le chef du parquet de Brest.
L’enquête établit que Pierre avait possédé un bull-dog de 6 millimètres, dont les balles correspondaient au projectile trouvé dans le cou de M. Cadiou. Ce bull-dog avait disparu.
Pierre, interrogé, reconnut qu’il avait effectivement possédé un revolver dudit calibre, mais que, mécontent de son fonctionnement, il l’avait rétrocédé à un voyageur de commerce, de passage, dont il ne put indiquer ni le nom, ni l’adresse.
Il serait donc fort intéressant de soumettre à une expertise la balle de 6 millimètres trouvée dans le cou de M. Cadiou.
Le docteur Paul avait, sur leur prière, indiqué aux magistrats de Brest un armurier de Saint-Étienne d’une indiscutable compétence et la balle devait être expédiée à cet expert, par les soins du juge d’instruction, M. Bidard de La Noë.
Or la balle n’a pas encore quitté le greffe du tribunal de Brest.
Tous les soirs on annonce son envoi prochain à Saint-Étienne.
Mais le lendemain la défense peut constater que le projectile, dont Pierre a dit « Je n’ai jamais vu de balle aussi petite », est toujours dans le tiroir du juge. Il reste à Brest ; on ne l’a fait pas expertiser. Pourquoi ?
C’est un des petits mystères qui se greffent sur le mystère Cadiou…
Le mystère Cadiou
Brest, 16 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Bidard de La Noé s’est rendu ce matin en grand mystère à Landerneau, pour y interroger un témoin, M. de Keramur, qui, très souffrant, n’avait pu répondre à la convocation du juge d’instruction.
La déposition du témoin fut courte :
– J’ai rencontré M. Cadiou dans les derniers jours de décembre.
« – Je partirai le 30 pour Paris, me dit-il.
« – Dans ce cas, lui dis-je, rendez-moi un service. J’ai un cadeau à faire. Faites emplette, dès votre arrivée dans la capitale, d’une jolie bonbonnière et faites-la expédier à l’adresse que voici.
« – C’est entendu, me répondit-il comptez sur moi »
« Mais, termina M. de Keramur, j’ai attendu vainement cette emplette »
Après avoir recueilli cette déposition, le juge d’instruction s’est rendu à la caserne du 118e, où il eut une longue conversation avec le commandant du bataillon.
Cependant M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile, interrogeait M. Desrues, entrepreneur de travaux publics.
Ce dernier, qui avait déclaré hier devant plusieurs témoins qu’un de ses amis possédait deux lettres prouvant l’innocence de Pierre, a déclaré qu’il ne se rappelait pas avoir tenu ces propos. Cette histoire se réduirait à ceci :
M. Legrand, ancien directeur de la Grand’Palud et créancier de M. Cadiou, avait en effet montré à M. Desrues une lettre de M. Cadiou et dont voici le texte :
Paris, le 2 novembre 1913,
Monsieur Legrand,
J’ai pris connaissance de votre lettre me demandant copie des livres de la Grand’Palud. Ces livres sont devenus la propriété de la société actuelle. Il appartient à celle-ci d’en disposer, et par suite d’en donner ou d’en refuser les extraits. Je ne sais d’ailleurs s’ils existent encore. Je vous fixerai sur ces divers points à mon prochain voyage à Landerneau cette semaine.
Veuillez agréer, etc.
A la réception de cette lettre, M. Legrand protesta sur un ton d’autant plus vif qu’une lettre de Pierre lui apprenait que les livres de l’ancienne société existaient encore et que M. Cadiou ne voulait pas s’en dessaisir. M. Cadiou avait en effet recommandé à son ingénieur de soutenir que les livres étaient détruits si M. Legrand venait les lui réclamer.
Pourtant M. Legrand, ayant invoqué la loi qui interdit, pendant un délai de dix ans, la destruction des pièces comptables, finit par obtenir gain de cause. La créance dont l’ancien directeur de la Grand’Palud voulait trouver la justification dans les livres, lui fut réglée après la mort de M. Cadiou, vers le 20 janvier, par M. Bolloch, liquidateur, qu’accompagnait M. Jean-Marie Cadiou.
C’est à cette occasion qu’un certain nombre de pièces furent détruites, d’un commun accord par les deux parties.
Le document en question est, on le voit, sans importance.
Quant aux deux autres lettres, soi-disant écrites par Mme Cadiou, elles n’auraient jamais existé.
18 avril 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE CADIOU
La troisième bicyclette reste introuvable
BREST. 17 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Bidard de La Noë s’est occupé aujourd’hui des deux bicyclettes que possédait M. Cadiou et qui, le « Matin » l’a annoncé, n’ont pas quitté le garage de Landerneau depuis la fin de l’été dernier. M. Cadiou possédait certainement une troisième machine. Mais celle-ci demeure introuvable.
Plusieurs personnes avaient déclaré avoir vu ensemble Pierre et Marcou non loin de l’endroit où M. Cadiou fut enterré. Les témoignages recueillis à ce sujet sont contradictoires. Aucun des témoins interrogés n’a pu préciser la date à laquelle il fit la rencontre des deux hommes.
L’avis général est que c’est après la découverte du corps que l’ingénieur et son employé ont été vus aux abords de la fosse. M. Bidard de La Noë a également entendu le chef de bataillon Hanquette, commandant le bataillon du 118e régiment d’infanterie caserné à Landerneau. Cet officier a déclaré que M. Bolloch, le liquidateur de la succession Cadiou, lui avait fait demander dans le courant de janvier de faire effectuer des recherches dans le bois de la Grand’Palud. Le commandant avait répondu que ses hommes ne seraient pas disponibles avant la fin des marches-manœuvres, et, qu’en tout cas, il ne pouvait déférer au désir de la famille Cadiou, exprimé par M. Bolloch, sans réquisition du parquet de Brest.
On sait que l’intervention de la somnambule de Nancy rendit inutile celle de l’armée.
19 avril 1914 – p. 2
Le mystère Cadiou
Un chasseur déclare : J’ai chassé souvent en janvier à l’endroit où le 4 février devait être retrouvé
Le corps de M. Cadiou. Mes chiens n’ont rien signalé
BREST, 18 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, poursuivant aujourd’hui l’instruction de l’affaire Cadiou, a entendu Me Bodet, avocat à Brest, qui, à la demande de Me Vichot, avoué, fut relevé du secret professionnel par Mme Cadiou. Me Bodet, dit-on, a déclaré qu’il savait que M. Cadiou avait constitué un dossier appelé, disait-il, à le faire réhabiliter, mais il ignorait complètement le contenu de ce dossier.
L’avocat ne se souvient même pas de la date exacte à laquelle il reçut la visite du directeur de la Grand’Palud. C’était, croit-il, au mois d’août ou au mois de septembre 1913.
Le juge a entendu ensuite le maire de la Forest, M. Vacheront. M. Vacheront a répondu tout d’abord qu’en novembre 1913, M. Cadiou lui fit part de son désir d’acquérir des sources. Des pourparlers furent entamés. M. Cadiou devait prendre une décision définitive à la fin de l’année. M. Vacheront ne devait cependant pas le revoir.
Quant à Pierre, M. Vacheront avait eu l’occasion d’apprécier sa serviabilité. Chaque fois qu’il y avait une réparation à faire aux machines agricoles, c’était lui qui la faisait.
Le 1er février dernier, M. Maubian, piqueur de M. Vacheront, releva des traces du passage d’un sanglier à l’endroit où le cadavre de M. Cadiou devait être découvert trois jours plus tard. Le piqueur effaça les traces avec l’intention de venir le lendemain voir si le sanglier était repassé mais l’animal fut signalé dans une autre partie du bois et M. Maubian n’eut pas à retourner dans le chemin creux.
– Je chassais presque tous les jours dans ce bois, a ajouté M. Vacheront. Jamais je n’ai remarqué de traces suspectes. Dans le courant de janvier, mes chiens me conduisirent même dans le chemin creux, à une dizaine de mètres du ruisseau, et par conséquent de la fosse. Je n’ai rien remarqué d’anormal dans leur attitude. Si le cadavre se trouvait là à ce moment, comment se fait-il que les chiens n’aient rien senti ?
Mais voici qui est étonnant : pendant que l’on déshabillait le corps de M. Cadiou, le 4 février, M. Vacheront entendit soit le procureur de la République, soit le juge d’instruction, demander :
– Où est la casquette de la victime ?
– La casquette se trouve peut-être dans le manteau, dit Pierre. Je vais voir.
L’ingénieur alla chercher la casquette. Quand il revint, il déclara à plusieurs personnes qu’il y avait du sang à l’intérieur de la coiffure et plus précisément à la partie postérieure du cuir, c’est-à-dire à l’endroit qui correspondait à la plaie causée par la balle.
M. Vacheront est formel. Il a entendu lui-même Pierre faisant part de sa remarque à qui voulait l’entendre.
Que reste-t-il, dès lors, de cet argument de l’accusation : Pierre a tranché la gorge du cadavre pour induire la justice en erreur sur la cause de la mort et détourner l’attention de la blessure de la nuque ?
L’ingénieur Pierre avait intérêt à ce que la balle ne fût pas découverte. Aurait-il signalé lui-même les maculatures sanglantes qui devaient fatalement amener le médecin légiste à examiner la nuque du cadavre ? Mais on ne prêta à la remarque de Pierre qu’une attention distraite. Tous les assistants étaient hypnotisés à ce moment par l’énorme plaie de la gorge.
Ceci est également caractéristique M. Vacheront a vu Pierre laver le manteau de M. Cadiou avec l’aide de M. Haran. M. Vacheront est certain que quelqu’un est venu de la part de Pierre prévenir les magistrats que le caoutchouc portait au col un trou qui pouvait être celui d’une balle. Mais à cela on ne prêta pas attention.
M. Bidard de La Noë consacrera sa matinée d’aujourd’hui à la révision du dossier. Il établira également son emploi du temps pour la semaine prochaine.
Le juge se propose de faire comparaître devant lui la plupart des ouvriers de la Grand’Palud.
21 avril 1914 – p. 2
Le mystère Cadiou
BREST, 20 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
L’instruction de l’affaire Cadiou a chômé aujourd’hui. M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, n’a entendu aujourd’hui aucun témoin. Le magistrat se propose de convoquer M. Cloarec, député de Morlaix, dès que la période électorale aura pris fin. Si aucun fait nouveau ne se produit. M. de La Noë n’ordonnera aucune perquisition au domicile de M. Cloarec.
Le juge d’instruction considère en effet jusqu’à nouvel ordre que tous les bruits qui ont couru sur les visites clandestines de M. Cadiou dans l’appartement du député sont dénués de fondement.
D’autre part, le procureur de la République, M. Guillemard [Guilmard], s’étonne de ne pas avoir encore reçu le rapport du médecin légiste.
J’ai conseillé à Me Feillard, a-t-il dit, de ne former aucune demande de mise en liberté provisoire en faveur de l’ingénieur Pierre, tant que les conclusions du médecin légiste ne seront pas connues. Après on verra.
23 avril 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE CADIOU
BREST, 22 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
L’ancien veilleur de nuit de la Grand’Palud, Jacques Bossard, dont nous avons rapporté les déclarations successives et contradictoires au sujet de ce qu’il prétendait connaître du crime de la Grand’Palud, vient encore de faire parler de lui.
De ces déclarations, nul ne s’était ému, car on savait que M. Bossard avait été interné, en Bretagne même, dans un asile d’aliénés.
Mais l’ancien veilleur de nuit ne devait pas s’en tenir là. C’est ainsi qu’hier il se présentait au cabinet du juge d’instruction de Brest, auquel il déclarait en savoir fort long sur le crime. Bossard ajoutait que les témoins de Morlaix et de Saint-Pol se trompaient, malgré l’unanimité et la précision de leurs témoignages, en disant avoir rencontré M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier.
Il expliqua :
– Le 31 décembre, me promenant dans les bois de la Grand’Palud, j’ai aperçu sur la neige des traces de pas qui m’ont conduit à l’endroit où M. Cadiou devait être déterré le 4 février suivant. A cet endroit, j’ai remarqué alors que la terre avait été fraîchement remuée la neige ne la recouvrait pas et des feuilles mortes-avaient été semées sur le sol.
« Je n’attachai pas d’importance à ces remarques. Le 17 janvier suivant, me promenant à nouveau dans le bois, je revins au même endroit, attiré cette fois, par une odeur nauséabonde de chair pourrie (sic).
« Jugez de ma stupeur lorsque j’aperçus des cheveux qui émergeaient de la terre. Épouvanté, je m’enfuis.
« Le lendemain, 18 janvier, je revins encore. Cette une, tête sortait du sol. Je reconnus le visage de mon ancien patron. Plein de terreur, craignant d’être compromis dans cette effroyable affaire, je pris la fuite et je gardai pour moi l’horrible secret. Aujourd’hui, bien décidé à libérer ma conscience, je suis venu vous trouver et faire ma déclaration. »
Tel fut le nouveau récit de l’ancien veilleur de nuit de la Grand’Palud. Est-il besoin de dire qu’on n’y attache pas une grande importance, étant données les précédentes déclarations contradictoires dit même témoin et aussi ses antécédents.
Néanmoins Bossard sera entendu demain à nouveau par M. Bidard de La Noë.
24 avril 1914 – p. 1 et 3
UN PEU DE NOUVEAU DANS L’AFFAIRE CADIOU
Le juge fait arrêter Bossard le renseigné
Brest, 23 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Un coup de théâtre s’est produit hier.
Sur mandat du juge d’instruction de Brest, Jacques Marie Bossard, l’ancien veilleur de nuit de la Grand’Palud, dont je vous ai rapporté hier le rôle nouveau dans le mystère Cadiou, a été arrêté ce matin à Saint-Divy, près de Landerneau, où il habite.
C’est à la suite de la déclaration qu’il apporta hier à M. Bidard de La Noë que ce magistrat délivra contre Bossard un mandat d’amener.
Ce mandat fut exécuté ce matin, à l’aube, par les soins de M. Ménessier [Mennessier], commissaire spécial de la gare de Brest.
Réveillé en sursaut, l’ancien veilleur de nuit manifesta d’abord quelque stupeur en apercevant les policiers. Mais, bientôt, il se ressaisit, et comme M. Ménessier [Mennessier] lui signifiait le mandat d’amener, Bossard, s’efforçant de rire, s’écria :
– Ah ! est-ce donc que M. Bidard me croit coupable ?… Je le mets au défi de l’établir…
Docilement, il se laissa passer les menottes et, après avoir dit adieu à sa mère, monta dans l’automobile qui devait le ramener à Brest.
Entre temps, cependant, une perquisition était opérée à son domicile. On y saisit de nombreux mémoires écrits par l’ancien veilleur de nuit et différents objets.
Pendant tout le voyage, en automobile, de Saint-Divy à Brest, il gouailla :
– Quand même ! c’est rien épatant de se balader en automobile aux frais de la princesse… Ça vaut rudement mieux que le panier à salade…
Enfin, dans l’après-midi, Bossard fut amené dans le cabinet du juge d’instruction.
Tout l’effort de M. Bidard de La Noë porta d’abord sur le point de connaître la provenance de divers objets trouvés au domicile de Bossard, au cours de la perquisition de ce matin, notamment d’un canif et d’un cure-ongles en argent, d’un mouchoir brodé dont les initiales ont été soigneusement enlevées, et enfin d’une perruque de femme.
Les explications de Bossard furent des plus vagues. Le juge, néanmoins, se propose de faire procéder à certaines vérifications dont le résultat pourrait constituer contre Bossard une charge particulièrement grave.
Le juge invita ensuite l’ancien veilleur de nuit à lui refaire le récit, qu’il avait apporté hier, des étranges découvertes qu’il aurait faites le 30 décembre et le 18 janvier, dans le bois de la Grand’Palud.
Bossard renouvela sa narration, mais sous une forme moins affirmative.
M. Bidard de La Noë signifia alors à Bossard qu’il l’inculpait de complicité d’assassinat. Le magistrat ajouta :
– D’autre part, comme d’après votre récit vous auriez découvert le cadavre de M. Cadiou dès le 18 janvier, et que vous vous seriez tu, vous contentant de recouvrir – avez-vous dit – la tête d’un peu de terre, je vous inculpe également de recel de cadavre en vertu de l’article 359 du code pénal. La première inculpation vous rend justiciable de la cour d’assises et vous fait encourir la peine capitale. La seconde vous rend justiciable seulement des tribunaux correctionnels et vous rend passible d’une peine de six mois à deux ans de prison et de 50 à 400 francs d’amende…
Bossard, que cette déclaration avait d’abord quelque peu troublé, se reprit bientôt à gouailler.
M. Bidard de La Noë interrompit son discours en faisant emmener Bossard, qu’une voiture cellulaire, cette fois, conduisit à la maison d’arrêt.
ON INTERROGE A VESOUL LE BEAU-FRÈRE DE M. CADIOU
VESOUL, 23 avril. Sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, M. Barbier, commissaire de police à Vesoul, a interrogé M. Richard, employé des postes, beau-frère de M. Cadiou, sur l’intervention de la somnambule de Nancy et la présence de M. Cadiou à Morlaix, le 27 décembre dernier (Havas).
25 avril 1914 – p. 1
Les déceptions de M. Bidard de La Noë juge d’instruction dans l’affaire Cadiou
Il croit tenir des renseignements et ne trouve que des hallucinations
BREST, 24 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Bidard de La Noë, juge d’instruction de Brest, est certainement le magistrat le plus ennuyé de France. Il avait sur les bras le fardeau d’une lourde instruction, le mystère Cadiou. Cahin-caha, l’information cheminait, trébuchant à chaque instant au milieu des contradictions nombreuses dont est jalonnée sa route. Brusquement, cependant, voilà deux jours, les obstacles parurent s’aplanir le chemin devenait libre. C’est qu’un témoin que l’on soupçonnait en savoir long sur l’affaire venait de se révéler.
Spontanément, Jacques-Marie Bossard, ancien veilleur de nuit à la Grand’Palud, vint faire au juge d’instruction de sensationnelles révélations. Nos lecteurs les connaissent, mais Bossard, qui avait été déjà maintes fois entendu par le juge d’instruction, n’ayant, au cours de ses auditions précédentes, fait aucune allusion aux faits graves qu’il révélait. M. Bidard de La Noë le fit mettre en état d’arrestation. En même temps il l’inculpa- de complicité d’assassinat et de recel de cadavre.
Bossard a été extrait aujourd’hui de la prison de Brest pour être interrogé et confronté ensuite avec l’inspecteur Le Mez [Lemez]. Se voyant arrêté, Bossard a avoué au juge qu’il avait été victime d’hallucinations. En réalité, a-t-il dit, le récit qu’il a fait sort entièrement de son imagination. Tout y est faux, et M. Bidard de La Noë ; qui croyait tenir la bonne piste, retombe une fois de plus dans le plus sombre mystère.
Le juge ne peut douter. En effet, Bossard ne saurait être pris au sérieux après une longue période d’observation dans un hospice d’aliénés, Bossard fut, par l’autorité militaire, réformé pour troubles mentaux.
Si Bossard n’est pas un aliéné, il n’en est pas moins atteint d’une monomanie qui le pousse à écrire et à parler à tort et à travers pour se rendre intéressant. Au moment même où il écrivait aux journaux de Paris pour affirmer l’innocence de l’ingénieur Pierre – son bienfaiteur, disait-il – Bossard rédigea un mémoire de huit pages qu’il adressa le 16 avril à la Dépêche de Brest.
En termes incohérents, l’ancien veilleur de la Grand’Palud y démontrait, à l’aide d’hypothèses qui lui sont personnelles, la culpabilité de celui qu’il innocentait d’autre part. Le cas de Bossard ne relève pas de la justice. Celle-ci cependant le garde en prison. Pour qu’il ne vienne plus désormais mettre des bâtons dans les roues de l’instruction, on va, avant de le relaxer, vérifier ses assertions. On va aussi chercher à établir la provenance des objets sans valeur saisis chez lui ou sur lui au moment de son arrestation une perruque de femme, un mouchoir, deux cure-ongles, un canif, une chaîne de montre, etc. que Bossard prétend avoir trouvés ou achetés chez des commerçants qu’il désigne. A tout hasard, mais sans conviction, la justice enverra à Paris ces objets pour les faire présenter à Mme Cadiou.
Les déclarations du beau-frère de M. Cadiou
Vesoul, 24 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Comme nous l’avons indiqué hier, M. Richard, beau-frère de M. Cadiou, a été interrogé par M. Barbier, commissaire de police de Vesoul.
En ce qui concerne l’intervention de la somnambule de Nancy, qui, comme on sait, aurait révélé l’emplacement exact où était enterré le cadavre de M. Cadiou, M. Richard a déclaré que Mme Saimpy [Sainpy], sa belle-mère, avait agi spontanément et sur sa propre initiative en allant consulter la somnambule. Il est persuadé que Mme Camille a, sans rien connaître de l’affaire, fait les déclarations qui permirent la découverte du cadavre de M. Cadiou.
M. Richard, d’autre part, ne croit pas à la présence de son beau-frère à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon le 27 décembre.
26 avril 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
Une curieuse lettre de l’ingénieur Pierre au « Matin » est désormais à la disposition de la justice
M. Vallet, commissaire de police, attaché à la direction de la police judiciaire à la préfecture de police, avait été chargé par M. Bidard de La Noë, juge d’instruction du parquet de Brest, de saisir une lettre adressée au Matin par l’ingénieur Pierre, le 26 août de l’année dernière.
Avant de remettre cette lettre, qui était personnelle, et estimant qu’en la circonstance, nous étions liés par le secret professionnel, nous avons pris l’avis de Me Feillard, avocat de l’ingénieur.
Au cours d’une conversation téléphonique que nous avons eue avec Me Feillard, celui-ci nous a pleinement autorisé à communiquer à la justice une lettre qu’il estime utile à la défense de son client Cette autorisation, il nous l’a confirmée le jour même par télégramme.
C’est ainsi que nous avons remis hier à M. Vallet la lettre que nous avait adressée l’ingénieur Pierre et dont voici le texte :
La Grande Palud, le 26 août 1913.
Monsieur le rédacteur en chef,
J’ai conservé quelques numéros du Matin relatifs au scandale des poudres et à l’usine allemande de la Grande Palud. Depuis cette époque, j’ai percé le secret de cette usine, dont je suis devenu le directeur technique. Les Allemands fournissaient du coton de bonne qualité pour alors ; maintenant la qualité est la même, mais par des truquages d’écritures le directeur de l’usine de la Grands Palud, M. L. Cadiou, s’est fait payer deux fois quelques fournitures de coton, quitte à rémunérer les employés de la poudrerie d’Angoulême, ses complices. Les étrangers agissaient honnêtement, mais c’étaient des Allemands. Le Français qui leur a succédé vaut-il mieux ?
J’ai prêté, sans le savoir, mon concours à ces agissements délictueux. Pour réparer ma faute, j’ai discrètement mis les autorités compétentes au courant des choses ; une enquête très sérieuse a été faite ; elle a établi des culpabilités, mais elle en a établi de trop. Comme diverses personnalités (dont
M. Cloarec, député) sont atteintes indirectement par cette affaire de concussion, je crains qu’elle ne soit résolue par des pots-de-vin.
J’estime qu’il est de mon devoir, en pareil cas, de vous demander de bien vouloir éclairer le peuple français pour que justice se fasse.
Vous trouverez les meilleures informations auprès :
1° De M. A. Paurion, entrepreneur de déchargement à Angoulême-Sillac (poudrerie) ; comme il est presque illettré, c’est lui qu’on essaie de transformer en bouc émissaire ;
2° De M. Goude, député de Brest, qui se tait pour ménager certaines intérêts privés (!)
3° Je serais heureux de m’entretenir avec un de vos rédacteurs, sur rendez-vous discrètement pris au préalable.
M. Paurion a divulgué cette affaire pour se disculper ; je m’étonne que la presse ne s’en soit emparée déjà. Tâchez cette fois de ne pas Laisser le meilleur morceau à l’Action.
Je vous prie de m’excuser de la liberté que j’ai prise de vous écrire et d’agréer, monsieur, mes bien sincères salutations.
L. PIERRE,
Ingénieur- E. C. P.
Au manoir de la Grande Palud.
près Landerneau (Finistère).
A l’époque où elle nous parvint, la lettre qu’on vient de lire ne nous avait pas semblé concluante et nous n’y donnâmes aucune suite.
Depuis, c’est-à-dire au cours de l’affaire Cadiou, nous avons demandé à MM. Cloarec et Goude, députés, mis en cause par Pierre, s’il leur convenait de répliquer aux allégations de l’ingénieur. MM. Cloarec et Goude ont réservé leur réponse, que nous sommes, bien entendu, tout prêts à insérer.
En ce qui concerne M. Paurion, il nous a été impossible de le joindre.
28 avril 1914 – p. 2
LE MYSTÈRE CADIOU
M. Cadiou n’a pas été empoisonné
BREST, 27 avril. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a reçu ce matin le rapport du directeur du laboratoire de toxicologie sur l’examen des viscères prélevés sur le cadavre de M. Cadiou. L’expertise conclut que la mort du directeur de l’usine ne peut être attribuée à un empoisonnement.
(Havas)
29 avril 1914 – p. 3
Le mystère Cadiou
Le rôle de M. Cloarec, député de Morlaix, dans l’affaire de la Grand’ Palud
Brest, 28 avril. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone)
L’instruction de l’affaire Cadiou n’a pas fait un pas depuis quatre jours. M. Cloarec, député de Morlaix, avait été invité, vendredi dernier, à venir déposer dans le cabinet du juge d’instruction ; mais très occupé par sa campagne électorale, il répondit qu’il ne pouvait, à son grand regret, donner immédiatement satisfaction à M. Bidard de La Noë, qui désirait connaître le rôle du député dans l’affaire de la Grand’Palud.
Pour renseigner cependant l’opinion publique, M. Çloarec communiqua à la presse régionale une lettre dans laquelle il disait notamment :
« …Quand M. Legrand de Landerneau, voulut créer l’usine de la Grand’Palud, il vint, me demander de lui rédiger un acte de société, me déclarant qu’il avait comme commanditaire M. Temming, demeurant à Buhl (Alsace). L’acte rédigé, il me pria de le communiquer à M. Temming. Ce dernier répondit, qu’il ne voyait aucune objection à faire à la rédaction de l’acte, mais qu’il désirait cependant le soumettre à son conseil, un avocat de Colmar. Au cours de l’entrevue que j’eus avec cet avocat, nous tombâmes d’accord sur les clauses du contrat. Là s’est borné mon rôle. Je n’ai été par la suite ni actionnaire de la Grand’Palud, ni intéressé dans l’affaire… »
M. Cloarec avant été réélu dimanche, rien ne l’empêche plus désormais de revenir à Brest, où il sera très prochainement entendu par M. Bidard de La Noë.
Ce magistrat devait interroger ce matin deux nouveaux témoins : le facteur chargé de la distribution des lettres à la Grand’Palud et une femme du pays ; mais ceux-ci n’ont pas répondu à la convocation qui leur avait été adressée.
Quant à Bossard, il est toujours en prison et ne sera très probablement pas relâché de sitôt. Les objets trouvés en sa possession ont été adressés à Paris à Mme Cadiou, mais celle-ci n’a pas encore fait connaître si le mouchoir, le canif et le cure-ongles trouvés chez l’inculpé appartenaient à son mari.
M. Bidard de La Noë persiste d’ailleurs à croire que Bossard a joué un rôle dans le drame, et il compte lui faire subir prochainement un nouvel interrogatoire.
– Si Bossard, m’a dit ce matin un magistrat, persiste à déclarer qu’il ne sait rien, il sera soumis à un examen mental, et si le médecin légiste reconnaît qu’il est pleinement responsable de ses actes, il sera poursuivi pour outrages à la magistrature.
L’ancien veilleur de nuit ne retournera donc pas de sitôt dans sa chaumière de Saint-Divy, où l’attend sa vieille mère.
Il est une autre mère qui se désole, c’est Mme Pierre.
Elle est restée à Landerneau et vient chaque semaine à Brest, où il lui est permis de s’entretenir quelques minutes avec son fils dans le parloir de la prison.
L’ingénieur n’a pas changé d’attitude. Calme et docile, il n’a pas un mouvement de révolte. Il passe la plupart de son temps à faire de l’étoupe avec les autres détenus, ou lit des ouvrages de science que lui a fait parvenir son défenseur.
Me Feillard attend impatiemment les conclusions du docteur Paul et de M. Grivolaz [Grivolat], de Saint-Étienne, pour formuler une nouvelle demande de mise en liberté provisoire en faveur de son client.
Il vient d’être de nouveau question de Pierre à la cour d’appel de Rennes. L’année dernière, M. Donval, mécanicien, vendait un moteur à M. Lehir, directeur d’une scierie mécanique. Ce dernier, trouvant que la machine ne lui donnait pas satisfaction, refusa de la payer, d’où procès devant le tribunal de commerce de Brest, qui condamna l’acheteur. Sur appel de M. Lehir, qui produisait un rapport de l’ingénieur Pierre, affirmant que le moteur était en mauvais état, la cour a adopté hier les conclusions de Pierre et annulé le jugement prononcé à Brest.
30 avril 1914 – p. 1 et 3
Il surgit sans cesse des témoins nouveaux dans l’affaire Cadiou
BREST, 29 avril Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Gros émoi, ce matin, au palais de justice, où M. Bidard de La Noë trouva dans son courrier un télégramme conçu en ces termes :
Viens de recevoir témoignage très important concernant affaire Cadiou. Il s’agit d’une femme Hémery qui, le 30 décembre, dans l’après-midi, a vu Cadiou et Pierre dans le bois de la Palud. Freund, juge de paix de Landerneau.
M. Bidard de La Noé communiqua immédiatement cette dépêche à M. Guilmard, procureur de la République. Puis, accompagné de son greffier, il prit le premier train pour Landerneau. M. Freund, qui attendait le juge d’instruction à la gare, le conduisit immédiatement chez Mme Hémery, âgée de soixante ans, blanchisseuse, domiciliée rue des Boucheries.
Mme Hémery ramassait du bois mort le 30 décembre, vers 3 heures de l’après-midi, dans le bois de la Grand’Palud, lorsqu’elle aurait aperçu M. Cadiou, qu’elle connaissait depuis longtemps. L’ingénieur Pierre l’accompagnait. M. Cadiou aurait répondu au bonjour de Mme Hémery, ajoutant : « Gare aux gardes, la mère ! N’y coupez pas du bois vert, c’est défendu ! »
L’industriel poursuivit son chemin dans le sentier aboutissant à l’endroit où son assassin devait creuser sa fosse.
– J’ai entendu M. Pierre parler du ruisseau, déclara le témoin, mais je n’ai pas retenu ses paroles.
Attachant un très vif intérêt à cette déclaration, M. Bidard de La Noë invita Mme Hémery à l’accompagner dans le bois, où il lui fit indiquer l’endroit où la rencontre avait eu lieu.
– Etes-vous bien sûre, lui demanda-t-il que c’est le 30 décembre que vous avez vu M. Cadiou et Pierre ?
– Certainement, répondit-elle, c’est le dernier mardi de décembre. J’ai d’ailleurs fait part le jour même à une voisine, Mme Kemeneur [Quéméneur], de la rencontre que j’avais fait dans le bois et c’est ce qui fixe mes souvenirs, car elle m’a dit : « Moi aussi, j’ai vu M. Cadiou ce matin ; il allait à l’usine ».
Cette nouvelle déposition, si elle était exacte, serait loin d’être favorable à Pierre qui n’a jamais déclaré avoir fait cette promenade dans le bois avec son patron.
LE MYSTÈRE CADIOU
Quand Pierre a-t-il reçu les télégrammes de Mme Cadiou ?
[SUITE DE NOTRE DÉPÊCHE DE PREMIÈRE PAGE]
Outre Mme Hémery, M. Bidard de La Noé a entendu à Landerneau le facteur Kemeneur et Mme Grall au sujet de la date à laquelle Pierre reçu les deux télégrammes de Mme Cadiou, par lesquels elle exprimait son inquiétude au sujet de son mari.
Pierre, on s’en souvient, avait jusqu’à présent déclaré que les deux télégrammes ne lui étaient parvenus que le 2 janvier. Pourtant, Mme Grall, qui fut chargée par le facteur Kemeneur de remettre ces dépêches à l’usine, affirme qu’elle en a remis une à Pierre le 1er janvier, à quatre heures de l’après-midi. L’ingénieur parut fort ennuyé et dit :
– C’est embêtant, il va falloir que je retourne à Landerneau.
Le lendemain, lorsque Mme Grall apporta le second télégramme, Pierre fit exactement la même réflexion que la veille, et cette fois, en présence de M. Marcou. Ce fait la frappa.
M. Bidard de La Noë a prié Mme Grall et Mme Hémery de se rendre vendredi au palais de justice, où elles seront confrontées avec l’ingénieur Pierre. M. Marcou sera également entendu.
Si M. Cadiou a été tué dans l’après-midi du 30 décembre, on se demande où il a bien pu déjeuner. Est-ce chez Pierre ? Peut-être. Alors Julia Juzeau le saurait. Va-t-on l’inculper à son tour de complicité ? Il faut s’attendre à tout dans cette affaire.
1er mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Les témoins d’aujourd’hui démentent ceux d’hier
Brest, 30 avril. Du correspondant particulier du « Matin ».
La déposition inattendue de la lavandière de Landerneau ; Mme Hémery, n’aura été qu’une alerte de plus dans l’affaire Cadiou.
M. Bidard de La Noë, pourtant, s’était hâté d’entendre ce témoignage, comme il s’était hâté, la semaine dernière, d’entendre Bossard dans ses dernières créations.
Des dires de Bossard, il ne reste rien aujourd’hui des assurances de Mme Hémery, il ne reste pas davantage, comme on va le voir. Par contre, ce qui demeure, ce sont les dépositions formelles, précises, concordantes des honorables témoins de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon, ces témoins que M. Bidard de La Noë et M. le procureur Guilmard ne se sont jamais pressés de convoquer et qu’ils ont écoutés d’une oreille peut-être un peu distraite.
Quoi qu’il en soit, dès ce matin M. Bidart [Bidard] de La Noë, qui s’était verrouillé dans son cabinet de travail pour essayer d’réchapper à l’indiscrétion des reporters, fut dérangé par deux témoins nouveaux qui se présentaient spontanément : M. Perron, retraité de la marine, et M. Bouguen, conseiller municipal de Landerneau.
Ces deux messieurs détruisirent incontinent le témoignage de Mme Hémery.
A l’un d’eux, en effet, cette femme avait dit : « C’est le 29 que j’ai rencontré M. Cadiou avec M. Pierre », et l’autre : « C’est une dizaine de jours avant le premier de l’an. »
En présence de la déclaration formelle faite la veille par Mme Hémery, témoignage pouvant faire tomber la tête de Pierre, les deux Landernéens n’avaient pas hésité une seconde et étaient venus spontanément faire connaître au parquet les variations de la blanchisseuse de la rue des Boucheries.
M. Bidart [Bidard] de La Noë ne put que les remercier.
Ce que dit Mlle Juzeau
D’autre part, nous avons pu retrouver à Paris Mlle Julia Juzeau.
L’ancienne domestique de Pierre, réalisant un projet vieux de plusieurs mois, est aujourd’hui bonne à tout faire dans un arrondissement du centre. Elle est triste de savoir son maître toujours en prison.
– Je crois encore à l’innocence de M. Pierre, car je me rappelle son sang-froid, son bon sourire et l’horreur que lui inspirait toute vilaine action et tout acte violent.
« Je sais qu’il devait quitter M. Cadiou sous peu. Il devait toucher, je crois, un dédit de 2.000 francs, puis quitter la Bretagne, pour se rendre peut-être à l’étranger. Il ne songeait donc pas, comme on l’a dit, à rester à la Grand’Palud, où il s’ennuyait plutôt.
« J’ai lu qu’on lui fait grief de ne pas avoir répondu le 1er janvier aux télégrammes de Mme Cadiou.
J’étais à la Grand’Palud lorsque ces télégrammes le touchèrent, le 1er janvier au soir. Il éprouva une grande surprise à leur lecture et il voulut enfourcher tout de suite une bicyclette pour se rendre à Landerneau, afin de ne pas laisser plus longtemps Mme Cadiou sans nouvelles.
« C’est moi qui lui fis observer combien il était tard.
« – Le dîner sera froid, lui dis-je. Songez qu’il va être neuf heures…
« Il finit par se rendre à mes raisons et il remit sa réponse au lendemain matin, me disant :
« – Je me lèverai de meilleure heure pour aller télégraphier.
« Voilà toute l’histoire de son silence… »
2 mai 1914 – p. 1 et 3
L’AFFAIRE CADIOU
Une confrontation décevante
Une histoire de poisons
BREST, 1er mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
On connaît enfin les documents dont parla si souvent M. le procureur Guilmard, documents qui devaient, croyait-il, démontrer de façon irréfutable la culpabilité de Pierre.
Ces papiers car il s’agit de lettres datées de Bois-Colombes et signées par M. Faucon, pharmacien furent trouvés chez l’ingénieur. Le procureur les lut attentivement et les noms de plantes belladone et datura stramonium, que Pierre s’était fait adresser, retinrent son attention.
L’hypothèse d’un empoisonnement fut donc envisagée au parquet, si bien que le docteur Paul, lorsqu’il vint pratiquer la contre-autopsie, crut prudent de prélever les viscères et de les adresser à M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie.
Ce matin, le juge d’instruction s’est enfin décidé à demander à l’ingénieur des éclaircissements sur cette affaire de poisons.
– Je n’éprouve aucun embarras à vous répondre, dit-il au magistrat. J’ai commandé ces plantes à un de mes amis, M. Faucon, pharmacien à Bois-Colombes, mais nullement dans le but criminel que vous supposez. Elles étaient tout simplement destinées à un officier de marine en retraite, M. Le Corre, asthmatique, qui fumait des cigarettes de belladone et de datura pour combattre l’oppression dont il souffrait. M. Le Corre qui, comme moi, prenait ses repas chez M. Roch, pourra confirmer mon assertion.
L’inutile témoignage
Sans insister plus longuement, M. Bidart [Bidard] de La Noé attaqua Pierre sur un autre point :
– Qu’alliez-vous faire, le 30 décembre, avec M. Cadiou dans le bois de la Grande Palud ?
« Mme Hémery nous a affirmé hier qu’elle vous avait rencontré le 30 avec votre patron, près de l’endroit où on le trouva enterré le 4 février. Ne lui avez-vous pas dit qu’il était interdit de couper du bois vert ?
– C’est impossible. Je ne connaissais d’ailleurs pas la femme Hémery et je ne suis jamais allé dans le bois avec M. Cadiou. Je n’ai pas vu mon patron depuis le 29 décembre, à onze heures et quart du matin.
Sur cette réponse très nette, M. Bidart [Bidard] de La Noë renvoya Pierre, en se promettant toutefois de le confronter dans l’après-midi avec son accusatrice. Cette entrevue, qui a eu lieu deux heures plus tard, a été fort émouvante, la femme Hémery se montrant plus formelle que la veille et Pierre se défendant pied à pied, les larmes aux yeux.
– Je sais ce que je dis criait la vieille.
Demandez à Mme Kemeneur. Elle vous répétera que je lui ai fait part de ma rencontre, le jour où elle-même avait vu M. Cadiou le matin.
Mme Kemeneur attendait dans l’antichambre. On l’appela, mais elle ne confirma aucunement les déclarations du témoin. Elle ne se souvient pas, en effet, que Mme Hémery l’ait entretenue de sa rencontre avec M. Cadiou.
Après Mme Kemeneur, on introduisit Mme Boinet, buffetière à la gare, puis M. Bouguen et M. Perron, auxquels Mme Hémery raconta avoir vu Pierre et M. Cadiou mais à chacun d’eux elle donna une date différente.
Pierre, qui est en prison depuis quatre-vingt-six jours, a pris froid et il souffre d’une bronchite aiguë.
L’enquête à Paris
Sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de La Noë, M. Vallet, commissaire de police attaché à la direction de la police judiciaire, a entendu, hier, Mme Cadiou, qu’il avait convoquée à son cabinet.
Le magistrat a présenté à la veuve divers objets saisis au domicile de Bossard, le veilleur de nuit de l’usine de la Grand’Palud, notamment une montre avec sa chaîne, un binocle, un canif, un rasoir et un porte-monnaie contenant la somme de 2 fr. 25.
Mme Cadiou n’a reconnu aucun de ces objets comme ayant appartenu à son mari.
Bossard, dont la mère meurt de faim à Saint-Divy, va vraisemblablement être remis en liberté.
5 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Bossard mis en liberté provisoire
BREST, 4 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
L’ancien veilleur de nuit de la Grand’Palud, Jacques Bossard, arrêté le 23 avril dernier sous l’inculpation de complicité dans l’assassinat de M. Cadiou, vient d’être remis en liberté provisoire.
On connaît les circonstances de l’arrestation de Bossard, que le Matin a rapportées, et le rôle joué par le veilleur de nuit dans l’instruction de la mystérieuse affaire.
Peu de jours après l’ouverture de l’enquête, Bossard déclarait à ses camarades de travail qu’il connaissait le mot de l’énigme. Convoqué par le juge d’instruction, Bossard ne donna que des renseignements imprécis. M. Bidart [Bidard] de La Noë le renvoya après l’avoir sermonné. Mais Bossard ne put tenir sa langue et fit des révélations affolantes
Le 30 décembre, disait-il, il releva des traces de pas dans la neige ; quelques jours plus tard il aperçut émergeant du sol, à l’endroit même où l’on devait retrouver le cadavre du directeur de la Grand’Palud, la tête de M. Cadiou.
Arrêté pour complicité de meurtre et recel de cadavre, il se rétracte, avoue avoir menti la veille.
Sa mère, âgée de soixante-douze ans, dénuée de ressources et mourant presque de faim à Saint-Divy son fils étant son seul soutien demande un certificat d’indigence au maire de sa commune et fait 15 kilomètres à pied pour venir solliciter la grâce de son fils.
MM. Guilmard et Bidart [Bidard] de La Noë, auxquels elle a adressé ses doléances, ne se sont pas montrés impitoyables. Ils ont fait appeler Bossard aujourd’hui et l’ont mis en liberté provisoire, l’informant que si aucune charge n’est relevée contre lui au cours de l’instruction, une ordonnance de non-lieu sera rendue en sa faveur.
Bossard, tout heureux, a regagné Saint-Divy, promettant d’être désormais plus réservé dans ses propos.
Le juge d’instruction a entendu aujourd’hui M. Prigent, encaisseur de la Banque de France. Ce témoin frappa le 31 décembre à 1 heure de l’après-midi à la porte de l’immeuble habité par Pierre et ne reçut aucune réponse.
6 mai 1914 – p. 2 et 3
L’AFFAIRE CADIOU
M. Cloarec, député de Morlaix, chez le juge d’instruction
Brest, 5 mai. Du correspondant particulier du « Matin », (par téléphone).
M. Cloarec, député de Morlaix, a été entendu ce matin, de dix heures à midi, par M. Bidart [Bidard] de La Noé, juge d’instruction. Le magistrat a demandé à M. Cloarec quel avait été son rôle dans la création, de l’usine de la Grand-Palud. On sait que cet établissement fut fondé au début de 1907 par M. Legrand, ancien maire de Landerneau, commandité par MM. Peter et Temming, de Buhl (Alsace).
Un ingénieur allemand, M. Gseiss [Greiss], fut chargé de la direction de l’usine.
M. Cloarec répondit en substance :
– M. Legrand connaissait mon long passé d’avoué et c’est en cette qualité qu’il me demanda mon avis au sujet de la rédaction du traité qui devait être signé avec la maison Peters et Temming.
« Je me rendis, sur sa prière, à Colmar, où je vis le conseil de la maison Peters et Temming et nous tombâmes d’accord, sur les clauses du contrat. Dans toute cette affaire, j’ai agi, vous le voyez, non en qualité de député, mais d’avocat.
« Plus tard, M. Legrand, qui avait eu des difficultés avec l’administration de la guerre, manifesta le désir de céder son usine.
Il m’en parla, me pria de lui trouver un acquéreur. Je savais qu’à ce moment mon ami Cadiou, ancien avoué à Morlaix, cherchait un placement pour ses capitaux. Désireux de lui rendre service, je le mis en rapports avec M. Legrand. L’affaire fut conclue, mais en dehors de moi. Je n’y ai été mêlé en quoi que ce soit. Je n’ai jamais été actionnaire de cette société.
« Enfin, plusieurs mois après l’achat de la Grand’Palud par M. Cadiou, le bruit se répandit en Bretagne que cette usine de blanchiment de coton marchait avec des capitaux allemands. Le ministre de la guerre en fut même informé. Cadiou vint alors me trouver. Il me fit part de ses ennuis, me remit toutes les pièces de l’acte constitutif de la société prouvant que les actionnaires étaient bien français, ainsi qu’un reçu de M. Temming, attestant qu’il avait été complètement désintéressé, et me pria de transmettre ce dossier à M. Sarraut, alors sous-secrétaire d’État à la guerre. M. Sarraut ouvrit une enquête et le 8 février 1910, interpellé à la Chambre sur l’usine de la Grand’Palud, il répondit, documents en main, que cet établissement était entièrement français. »
Ce récit terminé, M. Cloarec fit connaître les circonstances qui l’appelèrent, après la disparition de M. Cadiou, à s’occuper de cette affaire. Le 1er janvier dernier, se trouvant à Paris, il fut informé par Mme Cadiou que son mari, qui devait rentrer de Landerneau le 31 décembre au plus tard, n’avait pas donné de ses nouvelles. Pierre, auquel elle avait télégraphié, répondait « Je n’ai pas vu M. Cadiou depuis le 29. » Mme Cadiou, en proie à la plus vive émotion, dit alors à M. Cloarec « Louis, vous le savez, avait beaucoup d’ennemis ; il a certainement été victime d’un guet-apens faites le nécessaire, je vous prie pressez la police. »
Le député de Morlaix se rendit aussitôt auprès de M. Sébille, contrôleur général des recherches, puis télégraphia au secrétaire de la mairie de Landerneau, M. Troadec, pour lui demander si M. Cadiou avait quitté Landerneau en emportant des bagages ou si ses valises avaient été laissées chez lui. Le secrétaire de la mairie répondit : « Cadiou parti Morlaix mardi dernier, avec colis. »
Or il y avait là une erreur. L’agent de police de Landerneau envoyé par M. Troadec le premier jour de l’an avait posé sur un ton détaché la question à un homme d’équipe, lequel avait répondu sans contrôler le fait ; mais en réalité, le chef de gare, questionné plus tard, déclara qu’il ne se rappelait pas avoir délivré, au jour indiqué, un billet pour Morlaix à M. Cadiou, et qu’au demeurant aucun colis n’avait été enregistré pour lui.
L’AFFAIRE CADIOU
M. Cloarec confronté avec Pierre
[SUITE DE NOTRE DÉPÊCHE DE DEUXIÈME PAGE]
Là se borna le rôle de M. Cloarec. Mais la politique s’en mêla et certains journaux de Rennes et de Morlaix menèrent une vive campagne contre le député de Morlaix.
– Plusieurs journaux ont dit, demanda M. Bidart [Bidard] de La Noë, que M. Cadiou logeait chez vous pendant votre absence ; ils ont ajouté que c’est dans votre propriété de Ploujean qu’il a changé de vêtements. Est-ce vrai ?
– C’est impossible, répondit M. Cloarec. M. Cadiou n’est jamais venu chez moi quand je n’y étais pas. Vous pouvez d’ailleurs le demander à ma bonne, qui, contrairement à ce que l’on a dit, ne s’est jamais absentée.
– Quelle est votre opinion sur les dépositions des témoins de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon ?
– Qu’ils sont tous de très bonne foi, mais qu’ils se trompent de date.
– Connaissiez-vous l’ingénieur Pierre ?
– Non, je ne lui ai jamais adressé la parole et j’ai été très étonné de voir qu’il me mettait en cause dans la lettre qu’il a envoyée au Matin. Je vous prie même, monsieur, le juge, de vouloir bien me confronter avec l’ingénieur et de lui demander la justification des accusations qu’il a portées contre moi.
– Vous aurez satisfaction, répondit M. Bidard de La Noë, mais voulez-vous me dire si M. Cadiou savait que c’était son ingénieur qui avait dénoncé la fraude d’Angoulême ?
« Je dois ajouter, poursuit le juge, que M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres, que je viens d’interroger, a constaté qu’une partie des faits allégués par l’ingénieur Pierre étaient exacts.
– J’ignore l’affaire d’Angoulême, mais je sais que M. Cadiou se prétendait complètement innocent des faits qu’on lui reprochait. En décembre, lorsqu’il s’est vu écarté de l’adjudication des cotons à fournir aux poudreries, il vint me trouver et me pria de faire ouvrir une enquête, par le ministère, sur les dénonciations dont il était l’objet et dont il ignorait l’auteur. J’ai vu M. Maginot je lui ai exposé le désir de M. Cadiou, et le sous-secrétaire d’État à la guerre me promit de faire informer par M. Vieille, inventeur de la poudre B. Lorsque j’appris cette nouvelle à M. Cadiou, il se montra enchanté, et me dit :
« Je vais donc pouvoir me laver des accusations mensongères que l’on a formulées contre moi et connaître mes diffamateurs !
« M. Cadiou, vous le voyez, ajouta M. Cloarec ignorait donc à ce moment qu’il avait été dénoncé par son employé.
Pierre reconnaît la bonne foi de M. Cloarec
Après avoir exposé à M. Cloarec les contradictions qui existaient entre la protestation de parfaite bonne foi faite par M. Cadiou peu de jours avant sa mort et les résultats de l’enquête de M. Barral, le juge d’instruction fit appeler Pierre.
L’ingénieur entra, accompagné de Me Feillard, son avocat.
Vous avez écrit une lettre au Matin, lui dit M. Bidard de La Noë, lettre dans laquelle vous mettiez en cause le député de Morlaix. Connaissiez-vous M. Cloarec ?
– Je ne lui ai jamais parlé et n’ai jamais eu l’occasion de correspondre avec lui.
– L’avez-vous vu à la Grand’Palud ?
– Jamais.
– Vous sembliez cependant, dans cette lettre que voici, accuser M. Cloarec d’avoir touché des pots-de-vin. Est-ce bien lui que vous vouliez désigner ?
Pas du tout. Dans cette lettre qui concernait l’affaire du wagon d’Angoulême, si j’ai cité le nom du député de Morlaix, c’est que je savais qu’il était le conseil de M. Cadiou et qu’à différentes reprises il lui avait rendu des services.
– Mais j’ignorais tout de cette affaire, intervient M. Cloarec pourquoi y avez-vous mêlé mon nom ? C’est une infamie !
– Je reconnais, répond Pierre en baissant la tête, que c’est à tort que j’ai cité votre nom dans cette affaire. Vous n’y étiez pour rien.
L’honorable député de Morlaix, qui jouit au Parlement de l’estime et de la sympathie de tous, n’en demandait pas plus. Sa bonne foi étant entièrement reconnue, il n’insista pas et Pierre fut reconduit à la prison.
L’après-midi, l’ingénieur fut ramené au palais, où M. Bidard de La Noë lui posa la question suivante :
– M. Prigent, encaisseur de la Banque de France, a frappé à votre porte le 31 décembre à 1 heure de l’après-midi. Personne ne lui a répondu. Où étiez-vous ?
– A cette heure-là, répondit l’inculpé, je me promenais. Mon amie, Mlle Julia Juzeau, étant allée à Brest, j’ai déjeuné rapidement et je me suis rendu sur le quai Radiguet, où l’on m’avait signalé la présence de martins-pêcheurs. J’aurais bien voulu pouvoir capturer l’un de ces oiseaux, mais je n’ai pas réussi. C’est certainement pendant ma courte absence que M. Prigent a frappé vainement à ma porte.
Le juge d’instruction fit ensuite entrer M. Marcou qui rectifia un point de sa déposition du 29 avril et déclara qu’il croyait l’ingénieur innocent. Il souhaita bon courage à ce dernier et formula le vœu de le voir bientôt en liberté.
Ajoutons enfin que les deux ouvriers, MM. Manach et Laurent, qui ont déclaré avoir vu des billets de banque entre les mains de Bossard seront entendus demain.
Brest, 5 mai. M. Bidard de La Noë, qui depuis la nomination d’un juge suppléant, s’occupe exclusivement de l’affaire Cadiou, compte terminer l’instruction avant la fin du mois, et sans doute laissera-t-il à la chambre des mises en accusation le soin de statuer sur le sort de Louis Pierre. (Havas.)
7 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
L’instruction reprend la question des dates
BREST, 6 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Les déclarations faites hier à M. Bidart [Bidard] de La Noë par M. Barral, inspecteur général des poudres, ont été confirmées ce matin par M. Goas, contrôleur spécialement chargé de la surveillance des usines de Traon-Elorn et de la Grand’Palud.
– Le coton fourni aux poudreries par M. Cadiou, a-t-il dit, était mauvais ; il avait une teinte rougeâtre, n’avait aucune consistance et tombait en poussière. Je suis intervenu à diverses reprises, et devant la mauvaise qualité des cotons que l’on me présentait, j’ai fait mettre de côté des balles prêtes à être expédiées aux poudreries. J’ai constaté, par contre, que les cotons fournis par M. Cadiou à l’industrie privée étaient de qualité irréprochable. Le 26 octobre 1913, j’ai adressé à mes chefs un rapport des plus défavorables à l’usine de la Grand’Palud.
– Et c’est à la suite de ce rapport, veut faire préciser le juge, que M. Cadiou ne fut pas autorisé à prendre part à l’adjudication du 12 décembre ?
– Je l’ignore.
Le témoin affirme ensuite que Pierre ne l’a nullement inspiré pour la rédaction de ce rapport. Les faits parlaient d’eux-mêmes, la Grand’Palud était l’usine fournissant à la guerre le plus mauvais coton.
– Connaissiez-vous M. Cadiou ?
– Oui, je l’ai vu en décembre à la Grand’Palud, il m’a parlé des ennuis qu’il avait avec l’administration.
Nouvelles dépositions
Nouvelles contradictions
M. Bidard de La Noë a entendu également quatre ouvriers de la Grand’Palud, MM. Guyader, Léoquet, Couloigner et Kervistin.
Les trois premiers sont persuadés que M. Cadiou se trouvait à la Grand’Palud le 30, à neuf heures du matin. Ils ne l’ont pas vu sortir de l’usine et ne savent pas si Pierre s’est rencontré avec le patron, ce jour-là.
Mais M. Kervistin a fait une déposition plus grave. Se trouvant, le 30, près des autoclaves, vers neuf heures du matin, Pierre et M. Cadiou passèrent près de lui. Il les revit deux heures plus tard, c’est-à-dire onze heures, prenant tous deux la direction de la voûte du chemin de fer.
La déclaration de M. Kervistin confirme en tous points celle que fit le contremaitre Bignard ; elles constitueraient une charge de plus contre Pierre si les témoignages de Morlaix n’existaient pas. Mais MM. Le Gall et Graf sont aussi formels que le premier jour. Il faut donc admettre, jusqu’à preuve du contraire, que M. Cadiou était vivant le 1er janvier.
En effet, M. Kervistin peut, lui aussi, se tromper de date.
Il déclare que les faits qu’il rapporte se sont passés le lendemain de la foire de Lesneven qui a eu lieu le 29 décembre. Or, M. Guéganton, de service aux autoclaves le même jour que Kervistin, a bien vu M. Cadiou à 9 heures du matin, mais seul.
M. Bidart [Bidard] de La Noë a retrouvé dans son dossier la déposition de M. Guéganton. Il va le convoquer de nouveau et le confronter avec M. Kervistin.
L’ingénieur a déclaré que le témoin se trompait. Il se souvient être monté aux autoclaves avec son patron, mais il place cette visite le samedi qui précéda la disparition de M. Cadiou.
8 mai 1914 – p. 3
Le mystère de la Grand’Palud
Quatre ouvriers affirment que Pierre n’a pas vu M. Cadiou le matin du 30 décembre
Le docteur Paul a déposé son rapport
BREST, 7 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Bidart [Bidard] de La Noë s’est encore occupé aujourd’hui de la matinée du 30 décembre à la
Grand’Palud, s’efforçant d’établir si, ce jour-là, Pierre et M. Cadiou étaient ensemble, ainsi que l’affirment le contremaître Bignard et l’ouvrier Kervistin.
Quatre ouvriers ont été entendus MM. Kerboul, Broudin, Simon et Bellec. Tous quatre ont vu M. Cadiou à l’usine, mais vers neuf heures du matin, c’est-à-dire avant l’arrivée de l’ingénieur. La déposition de M. Broudin est particulièrement intéressante.
– Le mardi 30 décembre. dit-il, M. Cadiou est arrivé seul à l’usine, vers huit heures du matin. Il s’est rendu dans le bureau, où il n’y avait personne. Dix minutes plus tard, après avoir passé devant le batteur et traversé le séchoir, il est sorti.
« Je l’ai vu se diriger seul vers la voûte du chemin de fer. M. Pierre arriva ensuite et ne quitta le travail qu’à midi. »
Cette déposition est confirmée par les autres témoins et notamment par M. Gueganton, actuellement journalier au moulin du Roual, qui, le 29 mars, déclara à M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile :
– Le 30 décembre, je travaillais aux autoclaves avec Kervistin. Vers neuf heures, M. Cadiou arriva et monta sur l’échelle. Je ne l’ai pas revu depuis. Je puis affirmer que l’ingénieur ne l’accompagnait pas. Il ne se trouvait d’ailleurs pas à l’usine à ce moment-là.
Le rapport du docteur Paul
Le procureur de la République a reçu aujourd’hui les conclusions du docteur Paul, médecin légiste à Paris, qui, sur la demande de M. Guilmard on le sait pratiqua, le 17 février dernier, à l’hospice de Morlaix, la contre-autopsie de M. Cadiou.
Dans son rapport, daté du 4 mai, qui ne contient pas moins de 79 pages dactylographiées, le docteur Paul constate d’abord que l’état de putréfaction dans lequel se trouvait le cadavre, le 17 février, soit treize jours après sa découverte, ne lui permet pas de préciser la date, et à plus forte raison, l’heure à laquelle M. Cadiou a été tué.
Contrairement au docteur Rousseau, qui fit la première autopsie, le docteur Paul déclare que M. Cadiou n’est mort ni de strangulation ni de traumatisme cervical.
Le médecin légiste ajoute :
– Outre la plaie de plusieurs coups de couteau, sur la face latérale gaudie du cou, relevée par le docteur Rousseau, nous avons constaté une plaie à la région droite de la nuque, produite par une arme à feu. La victime avait son capuchon sur la tête lorsque le coup a été tiré.
« La mort est due à une hémorragie interne, consécutive aux lésions produites par la balle qui trancha les vaisseaux sanguins du cou.
‘La plaie par coups de couteau a pu contribuer à cette hémorragie, mais la putréfaction empêche de voir si les coups de couteau ont été portés ante ou post mortem.
« Le couteau trouvé sur l’ingénieur Pierre au moment de la découverte du cadavre a pu faire les plaies du cou, mais il est impossible de l’affirmer. On n’a, en effet, relevé aucune trace de sang sur la lame, et la plaie n’a aucune caractéristique.
« Sous les réserves que nous impose l’état de putréfaction dans lequel nous avons trouvé le cadavre, dit en terminant le docteur Paul, les blessures relevées sur le corps de M. Cadiou présentent bien le caractère de blessures criminelles. »
M. Guilmard a, dit-on, éprouvé une certaine déception en lisant ce rapport, dans lequel il comptait trouver la preuve décisive de la culpabilité de Pierre.
Bossard proteste
Jacques Bossard, l’ancien gardien de nuit de la Grand’Palud, arrêté sous l’inculpation de complicité dans le crime, puis mis en liberté provisoire, a lu dans les journaux que deux de ses anciens camarades de travail sur le vapeur Gorbea-Mendi avaient déclaré lui avoir vu en main quatre billets de banque de cent francs. Il s’est présenté spontanément au parquet cet après-midi, pour protester à nouveau de son innocence. Il a ajouté qu’il n’avait jamais fait voir de billets bleus à ses compagnons du vapeur Gorbea-Mondi [Gorbea-Mendi], et a demandé à être mis eu leur présence. Satisfaction lui sera donnée. La confrontation aura lieu samedi matin.
9 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Où il est encore question du 30 décembre
Le contremaître Bignard et l’ouvrier Kervistin sont seuls sur quarante à affirmer que Pierre a vu ce jour-là M. Cadiou
BREST, 8 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Bidart [Bidard] de La Noë, malgré tout son bon vouloir, arrivera-t-il jamais à faire la lumière sur la journée du 30 décembre ?
Le contremaître Bignard, entendu ce matin, a déclaré :
– C’est bien le 30 décembre que je vis M. Pierre et M. Cadiou ensemble. Il était 11 h. 15 du matin. A midi moins vingt, Pierre revint seul à l’usine. Rien d’anormal dans son attitude ne m’a frappé.
Cette déposition confirme, on le voit, celle de l’ouvrier Kervistin. Il est néanmoins difficile d’admettre que sur quarante personnes employées le 30 décembre à l’usine, deux seulement aient vu le patron et son ingénieur ensemble. Or, à part Bignard et Kervistin, tous les ouvriers affirment que M. Cadiou a bien parcouru l’usine dans la matinée du 30, mais seul.
Me Feillard a cru devoir faire remarquer à M. Bignard qu’il ne s’était jamais montré aussi affirmatif, et il a lu la déposition que ce témoin avait faite le 29 janvier dernier :
« Je crois que c’est le 30 que M. Cadiou et M. Pierre sont sortis de l’usine ensemble, mais je ne puis l’affirmer »
M. Bignard ne répondit pas.
Quant à Pierre, il se borna à répéter qu’il était certain de ne pas avoir vu M. Cadiou le 30.
– Reconnaissez-vous, demande le juge d’instruction à M. Bignard, avoir dit à M. Jean-Marie Cadiou, le jour de la découverte du corps : « Je ne veux pas rester seul auprès du cadavre, car si Pierre venait, il me tuerait » ?
– Je n’ai pas dit tout à fait cela répond le témoin. J’avais le trac, et je n’ai pas voulu rester seul, pensant qu’il pouvait y avoir un malfaiteur caché dans le bois !
M. Jean-Marie Cadiou n’en persista pas moins dans sa déclaration et la confrontation prit fin.
Mme Bignard, entendue dans l’après-midi, n’a fait connaître aucun fait nouveau.
Les racontars de Bossard
Demain, M. Bidart [Bidard] de La Noé confrontera Bossard avec deux ouvriers du vapeur Gorbea-Mondi [Gorbea-Mendi], MM. Manach et Laurent. Ce dernier que j’ai pu joindre aujourd’hui m’a déclaré :
– C’est Bossard, mon compagnon de travail, qui m’a mis au courant des moindres détails de l’affaire Cadiou. Six jours avant la découverte du cadavre de l’industriel, il racontait sur les chantiers qu’il avait collaboré aux recherches dans les bois de la Grand’Palud et il ajoutait :
« – J’ai rejoint l’inspecteur Le Mez [Lemez] dans un chemin creux où M. Cadiou avait l’habitude d’aller constater le débit du ruisseau. J’ai senti à ce moment une odeur de chair en putréfaction. C’est certainement à cet endroit que M. Cadiou doit être. Si j’étais méchant pour Pierre, comme il le fut pour moi, je pourrais le faire pincer !
M. Laurent se rappela ces propos lorsque le 5 février les journaux annoncèrent la découverte du cadavre, mais il n’en fit pas part à la justice pour ne pas être dérangé.
Apprenant il y a quelques jours l’arrestation de Bossard, puis sa mise en liberté, il crut cette fois de son devoir d’intervenir.
La gravité des révélations de M. Laurent n’a pas échappé à Bossard, qui s’est mis dès aujourd’hui, en quête de témoins pouvant prouver l’emploi de son temps le 30 décembre.
10 mai 1914 – p. 2 et 3
L’AFFAIRE CADIOU
Bossard se justifie
Brest, 9 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Ceux qui attendaient de la déposition des camarades de travail de Bossard quelque révélation sensationnelle éprouveront une déception.
MM. Manach, Laurent et Lavalette n’ont, en effet, déclaré ce matin au juge d’instruction que ce que tout le monde sait depuis plus d’un mois : Jacques Bossard adore la réclame ; il aime la célébrité et, pour épater les ouvriers travaillant à bord du vapeur Gorbea-Mondi [Gorbea-Mendi], il leur laissa entendre un jour qu’il connaissait la clef du mystère de la Grand’Palud.
– Je n’ai qu’un mot à dire, déclara-t-il, pour faire relâcher Pierre, mais je ne dirai rien.
Puis, changeant de conversation, il ajouta qu’il allait bientôt partir au Canada.
– Mais tu n’as pas d’argent lui fit remarquer Manach.
– T’occupe pas de ça répondit Bossard.
Et sortant de sa poche un vieux porte-monnaie, il l’ouvrit, montrant dans l’un des compartiments, soigneusement pliés en quatre, des papiers bleus ressemblant à des billets de banque.
A partir de ce moment, le personnel ouvrier du Gorbea-Mondi [Gorbea-Mendi] demeura persuadé de la culpabilité de Bossard. On ne s’expliquait pas en effet qu’un pauvre diable de journalier eût en poche des billets de banque et chacun disait : « C’est l’argent du crime. C’est certainement lui qui a fait le coup ! »
Cette accusation s’est effondrée ce matin dans le cabinet du juge d’instruction, lorsque Bossard, éclatant de rire, dit à Manach : « Tu es un ballot (sic). Je t’ai monté le coup. Ce ne sont pas des billets de banque que tu as vus dans mon porte-monnaie, mais des billets de loterie. »
M. Bidart [Bidard] de La Noë se rappela aussitôt avoir vu des billets de tombola dans la bourse de Bossard. Sa religion était éclairée : il le renvoya.
Bossard n’est cependant pas satisfait. Il est toujours inculpé de recel de cadavre et il veut à tout prix être lavé de cette terrible accusation. Aussi a-t-il fourni spontanément l’emploi de son temps dans les journées du 29 et du 30 décembre 1913.
De plus, ayant rencontré en ville M. Olivier-Henry, ancien chef de bataillon d’infanterie coloniale, aujourd’hui avocat au barreau de Brest, il lui a raconté ses tourments.
Me Olivier-Henry s’est laissé attendrir par son ancien subordonné auquel il a promis d’intervenir pour qu’un non-lieu soit bientôt rendu en sa faveur.
L’après-midi, M. Bidart [Bidard] de La Noë a interrogé Mlle Corcuff, fille de Mme Hémery.
– C’est en ma présence, a-t-elle dit, que ma mère a déclaré à M. Freund, juge de paix à Landerneau, qu’elle avait vu M. Pierre et M. Cadiou dans l’après-midi du 30.
Il n’y a aucune raison de mettre en doute la parole de Mlle Corcuff ; mais tout aussitôt on introduisit M. Guillemet, ancien employé des chemins de fer armoricains à Morlaix, et celui-ci affirma avoir va M. Cadiou le 1er janvier à Morlaix.
Le 20 janvier, lorsque sa mère lui montra les journaux annonçant que M. Cadiou avait bien été assassiné le 30, Guillemet s’écria :
– Allons donc Est-ce qu’ils ont tous la berlue ? M. Cadiou était à Morlaix le 1er janvier, et voici dans quelles circonstances je l’ai vu :
« A 1 h. 1/2, j’étais monté sur le marchepied du train se dirigeant vers la gare de Morlaix-Funiculaire. Je reconnus, place Cornic, un monsieur habillé en cycliste se dirigeant place Thiers.
« Tiens, me dis-je, voilà un ancien avoué que je connais, c’est M. Cadiou ! … »
Ajoutons que M. Guillemet ne peut que difficilement se tromper. Il fut, en effet, employé chez un avoué de Morlaix et il se rendait presque chaque jour chez M. Cadiou. Il a également, pour se souvenir de la date, un excellent point de repère, car deux minutes après avoir vu l’industriel, les gendarmes lui mirent la main au collet. Inculpé de vol, M. Guillemet a été jugé depuis et d’ailleurs acquitté.
L’AFFAIRE CADIOU
L’enquête à Paris
Sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de La Noé, M. Vallet, commissaire attaché à la direction de la police judiciaire, a recueilli, hier, la déposition de M. Eck, avocat consultant, 36, rue Vivienne, auprès duquel M. Cadiou était venu, au début de novembre dernier, prendre conseil au sujet du rachat de la totalité des actions de la Société de la Grand’Palud, projet de rachat qui l’aurait rendu seul propriétaire de l’usine.
Le magistrat s’est rendu, d’autre part, place de la Bourse, à la banque Allard, dans laquelle l’industriel avait déposé une somme de 100.000 francs en espèces au crédit de la Dresdner Bank, filiale de Nuremberg. Le fondé de pouvoir de la banque Allard a déclaré à M. Vallet qu’en effet, en fin décembre 1913, M. Cadiou avait effectué ce versement.
11 mai 1914 – p. 5
LE MYSTÈRE CADIOU
Le rapport de M. Kohn-Abrest
Les vêtements de Pierre ne portent nulle trace de sang. M. Cadiou n’était pas encore mort quand son assassin lui trancha la gorge
Nous avons publié un résumé de la teneur du rapport de l’expertise confiée au docteur Paul. C’est jusqu’ici le seul qui soit parvenu au parquet de Brest. M. Bidart [Bidard] de La Noë n’a pas encore reçu les rapports des deux autres experts. Le premier est celui de M. Kohn-Abrest chargé d’examiner le couteau de Pierre, la pioche saisie dans le hangar de l’ingénieur et les vêtements de celui-ci. Le second est celui de M. Grivolla [Grivolat], qui a été confié, on le sait, l’examen de la balle trouvée par le docteur Paul lors de la contre-autopsie.
Le rapport de M. Grivolle [Grivolat] ne pourra pas être remis avant une quinzaine de jours. Par contre, celui de M. Kohn-Abrest parviendra dans deux ou trois jours à M. Bidart [Bidard] de La Noë. M. Kohn-Abrest en a prévenu le parquet de Brest par une lettre qu’il a remise à M. Roty, doyen des juges d’instruction de la Seine, lequel l’a fait parvenir au juge d’instruction brestois.
Dans cette lettre, M. Kohn-Abrest donne un résumé des principaux points de son rapport. De ce résumé, il résulte :
1° Que le couteau de l’ingénieur Pierre (on le savait déjà) ne porte ni sur la lame ni dans les interstices, qui ont été minutieusement examinés par l’expert en toxicologie, aucune trace de sang.
2° Même conclusion pour la pioche saisie dans le hangar de Pierre, laquelle portait certaines traces rougeâtres. Elle avait été confiée au début à des experts brestois. Ceux-ci avaient cru pouvoir conclure que ces taches n’étaient autres que des taches de sang humain. L’examen de M. Kohn-Abrest a réduit à néant les résultats de cette première expertise. Les traces sont tout simplement des traces de rouille et la pioche ne porte aucune trace de sang.
3° L’examen des vêtements de l’ingénieur Pierre. Tous ces vêtements ont été minutieusement examinés et analysés jusque dans les plus petits replis de leurs doublures. Les conclusions de M. Kohn-Abrest sont également formelles : sur aucun de ces vêtements on ne peut relever des traces de sang.
Enfin 4° l’examen des vêtements que portait M. Cadiou, lorsque le cadavre fut découvert. Si les conclusions relatives aux trois points précédents sont négatives, par contre celles ayant trait à ce quatrième point sont particulièrement intéressantes. En effet l’examen spectroscopique effectué par M. Kohn-Abrest a relevé sur tout le côté gauche du veston de M. Cadiou – c’est-à-dire immédiatement au-dessous de la plaie qu’il portait à la gorge – de longues traînées de sang. En même temps des traces semblables ont été relevées sur la partie de sa casquette placée immédiatement au-dessus de la blessure produite dans la partie postérieure de la nuque par la balle de revolver.
Mêmes traces également à l’intérieur du capuchon.
Ces constatations, on le conçoit, prennent une particulière importance, puisqu’elles permettent d’établir que M. Cadiou, après avoir été blessé par la balle de revolver tirée par derrière, n’était pas encore mort lorsque son assassin lui coupa la gorge. Dans le cas contraire, en effet, le sectionnement de la gorgé n’aurait déterminé aucun épanchement de sang.
Ainsi s’écroule l’hypothèse d’après laquelle ce sectionnement de la gorge de M. Cadiou aurait été fait post mortem, soit pour dissimuler des traces de strangulation, soit pour rechercher dans les chairs la balle de revolver tirée dans la nuque et la faire disparaître. Et cette découverte témoigne, d’autre part, de l’acharnement dont fit preuve l’assassin.
12 mai 1914 – p. 2
LE MYSTÈRE CADIOU
L’ingénieur Pierre est confronté avec M. J.-M. Cadiou et il accuse à son tour
Brest, 11 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
L’instruction s’accélère. M. Bidart [Bidard] de La Noë est pressé d’en finir et voudrait faire juger Pierre aux assises de juillet. Il consacre maintenant tout son temps à cette affaire.
Pierre a été interrogé à nouveau ce matin sur la fraude d’Angoulême, dénoncée par lui au ministre de la guerre. On se souvient qu’il s’agit d’un wagon de coton blanchi que M. Cadiou se fit payer deux fois par l’administration de la guerre. L’ingénieur connaissait seul la fraude commise. Il écrivit au ministre le 3 juin 1913 qu’il se passait des choses répréhensibles à la Grand’Palud, et, qu’en bon Français, il était disposé à révéler certains faits délictueux dont il ne voulait pas se rendre complice par son silence. Quelques jours plus tard, le ministre invita Pierre à faire connaître les choses répréhensibles dont il parlait.
L’ingénieur hésita. Il exposa néanmoins le mécanisme de la fraude d’Angoulême, mais en ne désignant les personnes compromises que par des initiales. Le ministère réclama des précisions, et le 20 juin Pierre fit connaître tout ce qu’il savait.
L’affaire machinée par son patron avait rapporté 4.000 francs à celui-ci, et 14 fr. 35 à Pierre, qui était intéressé aux bénéfices. L’ingénieur terminait sa lettre par ces mots :
Ne voulant pas être considéré comme complice du principal coupable, je vous fais connaître ces faits, vous priant toutefois de ne pas me découvrir tant que je serai employé à la Grand’Palud.
L’accusé de réception de cette lettre fut trouvé dans la corbeille à papiers de Pierre.
– D’après vous, demanda M. Bidart [Bidard] de La Noë, M. Cadiou avait un complice à la poudrerie d’Angoulême ?
– Oui, le contremaître Porion [Paurion]. Pour l’affaire du wagon de coton, il a touché 1.800 francs ; il a été frappé pour ce fait par l’administration de la guerre.
– Mais il doit exister des papiers constatant la fraude. Il y a eu des lettres échangées entre MM. Cadiou et Porion [Paurion]. Que sont-elles devenues ?
– M. Cadiou a tout brûlé en ma présence.
– Alors il n’y a plus rien ?
– Si, répond Pierre, mon copie de lettres personnel qui se trouve chez moi et qui a échappé à vos investigations…
Et l’ingénieur donne à M. Bidart [Bidard] de La Noë toutes indications utiles pour retrouver le document.
La confrontation
M. Jean-Marie Cadiou fut ensuite introduit et confronté avec Pierre, Il affirma qu’il était au courant de toutes les affaires de son frère et qu’il était persuadé qu’il n’y avait pas eu fraude.
– Vous n’avez jamais été mis au courant de cette affaire, dit Pierre.
– J’étais président du conseil d’administration de la société, réplique M. Jean-Marie Cadiou, et toute la comptabilité me passait par les mains.
– Ne dites donc pas cela ! s’écrie Louis Pierre, s’animant pour la première fois. Vous figuriez dans la société pour la forme, pour masquer les capitaux allemands ; pas pour autre chose. Vous ne vous occupiez jamais de l’usine de la Grand’Palud. C’est votre frère qui dirigeait, qui faisait tout…
M. Jean-Marie Cadiou élève son tour la voix, protestant et accusant à nouveau Pierre, qui réplique.
M. Bidard de La Noë met fin à l’incident en renvoyant l’accusé.
Celui-ci a eu une entrevue cet après-midi avec sa mère -dans les couloirs du palais. Mme Pierre, souffrante, avait dû s’aliter et n’avait pas vu son fils depuis plusieurs jours.
M. Bidart [Bidard] de La Noë a entendu ce soir quatre ouvriers de la Grand’Palud. Ils ont tous vu M. Cadiou à l’usine le 30, à 9 heures du matin, mais seul. L’ingénieur n’était pas encore arrivé.
Avant de quitter son cabinet, le juge d’instruction a reçu Bossard. L’ancien veilleur de nuit de la Grand’Palud venait lui apporter une lettre de M. Sauvion, entrepreneur des travaux du Gorbea-Mondi [Gorbea-Mendi], certifiant que l’ouvrier Jacques Bossard n’avait pas travaillé le 29 janvier. M. Laurent s’est donc trompé en disant que ce jour-là il reçut les confidences de l’ancien employé de M. Cadiou.
13 mai 1914 – p. 3
Le mystère Cadiou
Chaque journée d’instruction diminue maintenant la somme des présomptions de culpabilité contre l’ingénieur Pierre
BREST, 12 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
La sempiternelle question de la dernière visite de M. Cadiou à l’usine, que l’on discute depuis plus de trois mois, n’est pas encore tranchée. Aucun des témoins entendus jusqu’à ce jour n’a pu fournir, soit à l’accusation soit à la défense, un argument sans réplique.
Dès le début de l’instruction, la présence de M. Cadiou à l’usine de la Grand’Palud dans la matinée du 30 fut rapidement établie par les témoignages concordants de Mme Kememeur, du contremaître Bignard et du fermier Bonnefoy.
Pierre n’en était guère ému.
– Il est possible, disait-il, que mon patron soit venu ce jour-là, mais je ne l’ai pas rencontré.
Depuis, le fermier Bonnefoy s’est rétracté ; il a reconnu qu’il se trompait de date et que c’était le 29 et non le 30 qu’il avait vu M. Cadiou et l’ingénieur ensemble. De nombreux employés de l’usine, interrogés par la brigade mobile, puis par M. Bidart [Bidard] de La Noë, ont corroboré la déclaration du fermier. Mais il y a le contremaître Bignard, les ouvriers Kervistin et Delou [Dolou] ! Et ceux-ci persistent à affirmer que c’est bien le 30, à 11 heures du matin, qu’ils ont vu M. Cadiou et l’ingénieur prendre ensemble la direction du moulin.
M. Bidart [Bidard] de La Noë, voulant élucider définitivement cette question, a entendu aujourd’hui huit autres ouvriers de l’usine de la Grand’Palud : MM. Morvan, Cavalloc, Loaec, Bernard, Kerdoncuff, Baot, Godec et Guiganton, qui ont tous pleinement confirmé les déclarations de la majorité de leurs camarades. Nous verrons donc très probablement, aux assises de juillet, trente-cinq ouvriers affirmer que M. Cadiou et Pierre n’ont pu se rencontrer dans la matinée du 30, et trois autres témoins, MM. Bignard, Kervistin et Dolou, faire la déclaration contraire, sur laquelle M. Bidart [Bidard] de La Noë – écartant les témoignages de Morlaix – base son accusation.
Ce que disent huit témoins
Ceci dit, il nous paraît intéressant de résumer les déclarations faites par les huit témoins aujourd’hui entendus, et d’établir ainsi l’emploi du temps de M. Cadiou dans la matinée du 30. L’industriel entre à l’usine vers 7 h. 30 du matin, passe par la porte donnant sur la passerelle et entre dans son bureau à 8 h. 30. Les ouvriers aperçoivent M. Cadiou penché sur ses livres. Cinq minutes après, il se lève, traverse rapidement les ateliers et s’éloigne seul. Lorsque M. Guillou, comptable, et l’ingénieur Pierre arrivent à leur tour, à 9 heures, M. Cadiou est déjà loin.
Voilà la version de la majorité du personnel, et c’est celle qui semble la plus plausible. Il est, on l’avouera, difficile d’admettre que Pierre, parti à onze heures et quart de l’usine avec M. Cadiou, et revenu à midi moins dix, ait eu le temps de revolvériser son patron, de lui couper la gorge et de réparer le désordre de sa toilette.
Il convient ici de remarquer qu’il faut un quart d’heure environ pour aller de l’usine au petit bois, à l’endroit où fut retrouvé le cadavre de l’industriel un quart d’heure pour revenir, cela fait déjà une demi-heure.
D’autre part, M. Cadiou ayant été égorgé vivant, il est probable que le sang, jailli à flots de la carotide, avait dû maculer les vêtements de son assassin. Or Bignard dit lui-même dans sa déposition :
– Quand M. Pierre est revenu à midi moins dix, je n’ai rien remarqué d’anormal dans son attitude ; il avait le même veston qu’à son départ.
Il lui aurait été matériellement impossible de commettre le crime pendant sa courte absence.
Et puis un coup de revolver fait du bruit. Il aurait été entendu de la route, si passagère, de Brest à Landerneau ; il a également fallu creuser une fosse, recouvrir de terre le cadavre. Tout cela ne se fait pas en vingt minutes.
14 mai 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE CADIOU
Un nouveau témoin à charge, le fermier Bonnefoy, s’était trompé en accusant Pierre
Il vient confirmer l’aveu de son erreur au juge d’instruction
Brest, 13 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Depuis le début de l’affaire Cadiou, une centaine de témoins, tant à charge qu’à décharge, ont été entendus.
L’un des témoins à charge, le principal, peut-on dire, est M. Bonnefoy, fermier à la Grand’Palud. Il déclara tout d’abord avoir vu M. Cadiou et Pierre ensemble le 30 décembre, ajoutant même ce détail important : il neigeait et les deux hommes avaient leur capuchon sur la tête.
Un mois plus tard, le 10 mars exactement, M. Bonnefoy se rétractait. Pressé par sa famille et par son beau-frère, M. Autret, de faire connaître à la justice qu’il s’était trompé, il alla loyalement confesser son erreur au commissaire de la brigade mobile. Le 30 décembre, il se trouvait à Landerneau ; il n’avait pas pu, par conséquent, apercevoir M. Cadiou et Pierre ensemble à 11 heures du matin.
Le bruit se répandit aussitôt à Brest que Mme Pierre, demeurée à Landerneau, avait fait pression, sur le témoin. Certaines personnes se disant bien informées allaient jusqu’à citer la somme qu’aurait reçue Bonnefoy de la mère de l’inculpé pour revenir sur sa déclaration :
Voulant savoir si ce bruit était fondé, M. Bidart [Bidard] de La Noë a fait venir aujourd’hui, à son cabinet, le fermier Bonnefoy, dont voici la déclaration :
– Mme Pierre est bien venue chez moi, c’est vrai. Elle m’a démontré la gravité de ma déposition, disant qu’elle suffisait à faire condamner son fils par la cour d’assises. Mais elle a ajouté :
« – Cependant, si vous avez réellement vu Louis avec son patron, il faut continuer à le dire, si c’est la vérité.
« Mme Pierre ne m’a jamais proposé d’argent Elle n’a été pour rien dans ma rétractation. J’ai agi comme tout honnête homme l’aurait fait ma place. M’étant trompé, il était juste que je le dise. »
Et M. Bonnefoy a rétabli comme suit l’emploi de son temps, dans la journée du 30.
– Entre 7 heures et 8 heures du matin, je sortais de la ferme pour aller chercher un bridon oublié dans un de mes champs, quand j’aperçus M. Cadiou qui pénétrait dans l’usine par la passerelle. Cinq minutes après, j’étais de retour. Mon beau-frère, Louis Autret, m’attendait. Nous partîmes pour Landerneau, où nous devions présenter un étalon à la commission de remonte italienne. Par suite de diverses circonstances, nous ne pûmes pas présenter cet étalon. Nous revînmes vers les 5 heures du soir. Je me suis donc trompé quand j’ai déclaré que j’avais vu M. Pierre et M. Cadiou le 30 décembre, à 11 heures du matin.
La présence de M. Bonnefoy à Landerneau aux heures indiquées par lui a été certifiée d’une part par différents habitants de Landerneau, et notamment par M. Chanvril, éleveur, et par M. Prigent, hôtelier.
15 mai 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE CADIOU
On découvre un registre de comptabilité qui établit que la poudrerie de la Grand’Palud fut bien une entreprise allemande jusqu’à la fin de l’année dernière
Brest, 14 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Au mois de janvier dernier, lorsqu’on annonça la disparition de M. Cadiou, M. Legrand, ancien maire de Landerneau, fondateur de l’usine de la Grand’Palud fut immédiatement interviewé. On croyait en effet, à ce moment, au suicide ou à une fugue de l’industriel et l’on recherchait les motifs qui avaient pu inciter, M. Cadiou à se donner la mort ou à prendre la fuite. M. Legrand fut très précis.
« Ma société, déclara-t-il, fut formée en 1907 avec deux tiers de capitaux allemands, souscrits par MM. Themming [Temming], de Buhl, et Falkeman, de Mannheim. Un officier de réserve prussien, M. Greiss, en devint le directeur. Survint la catastrophe de la liberté, succédant à celle de Iéna, et le scandale des poudres. Le successeur de M. Berteaux refusa de nous admettre aux adjudications. M. Falkeman retira ses fonds. C’est alors que je pensai à réorganiser la société sur de nouvelles bases, afin de pouvoir soumissionner encore. Je m’en ouvris à M. Cloarec, qui me présenta M. Cadiou.
Nos actions n’étaient pas détachables de la souche avant le mois de mars 1914. M. Themming [Temming] resta notre bailleur de fonds effectif, alors que M. Cadiou l’était pour la façade avec une société formée de parents à lui. Il n’avait pas apporté un centime. En 1909, il eut avec la poudrerie d’Angoulême un différend d’ordre extrêmement délicat qui, réglé seulement cette année, le fit rayer à titre définitif de la liste des soumissionnaires de l’État. Il ne voulut pas s’incliner.
« – Cependant il forma une troisième société fictive, dont tout le capital était censé lui appartenir ?
« – C’est possible, mais vous me permettrez d’en douter… »
Dès le lendemain, M. Jean-Marie Cadiou protestait, affirmant qua depuis 1909 l’usine était française. D’après lui, M. Themming [Temming] aurait été entièrement remboursé fin 1910. Lundi dernier, au cours de l’émouvante confrontation qui eut lieu entre Jean-Marie Cadiou et l’ingénieur Pierre, cette question fut à nouveau discutée. Le frère de la victime ayant dit qu’il était président de la société exclusivement française fondée en 1909, Pierre, on le sait, répondit :
– Ne dites donc pas cela, vous savez bien que c’est faux. Votre nom et ceux de vos parents masquaient tout, simplement les capitaux des Themming [Temming].
Or, un examen attentif du dossier vient de démontrer que c’est MM. Legrand et Pierre qui ont raison. On a en effet retrouvé, dans un registre de comptabilité, une lettre du 12 novembre 1913, par laquelle M. Louis Cadiou annonce à M. Themming [Temming] qu’il va lui adresser 163.000 francs, reliquat des capitaux engagés par lui au moment de la fondation de l’usine. Cette constatation de dernière heure démontre bien que la société Cadiou et Cie est demeurée fictive jusque fin 1913. Et, étrange coïncidence, c’est au moment où M. Cadiou ayant racheté toutes les actions, la société devenait vraiment française, que l’industriel s’est vu définitivement exclu de la liste des fournisseurs de la guerre.
16 mai 1914 – p. 1
La Balle qui tua M. Cadiou pourrait, elle aussi, nous réserver des surprises
Saint-Étienne, 15 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Grivolas [Grivolat], l’expert armurier de Saint-Étienne à qui le parquet de Brest a confié, on le sait, le soin d’examiner la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou et de dire si elle provenait d’un revolver semblable à celui acheté autrefois par l’ingénieur Pierre à un armurier de Landerneau, est sur le point de terminer son expertise.
En même temps que la balle, on avait remis à M. Grivolas [Grivolat] un revolver vélo-dog, fourni par l’armurier de Landerneau, et identique à celui acheté autrefois par Pierre.
Or on affirme ici que du premier examen de M. Grivolas [Grivolat], il ne paraîtrait pas ressortir d’une façon absolue que la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou n’avait pu être tirée par un tel revolver. Si le calibre est bien le même, la disposition des rainures intérieures du canon semblerait être dissemblable. Aussi, avant de se prononcer définitivement, M. Grivolas [Grivolat] a fait demander au parquet de Brest de bien vouloir obtenir de nouveau de l’armurier de Landerneau la confirmation que le revolver possédé autrefois par l’ingénieur Pierre était bien de même fabrication que le vélo-dog confié à l’expert et en tout point semblable. Le parquet de Brest n’a pas encore répondu.
17 mai 1914 – p. 1 et 3
LA JUSTICE CHEZ LA SOMNAMBULE
4 février, Arrestation de l’ingénieur Pierre accusé d’assassinat
17 mai. Trois mois et demi ont passé sans qu’une preuve ait pu être établie solidement
PIERRE EST TOUJOURS EN PRISON
Alors que, le 4 février dernier, sur les indications de la somnambule de Nancy, M. Jean-Marie Cadiou venait de découvrir, dans le petit-bois de la Grand’Palund, le cadavre de son frère, disparu depuis le 30 décembre 1913, et qu’en présence du parquet, accouru, le docteur Rousseau se disposait à procéder à l’autopsie, M. Guilmard, procureur de la République à Brest, interrompit la besogne du médecin légiste.
– Oh ! inutile, docteur, de pousser plus loin vos recherches. Dites-moi simplement, dès maintenant, si vous concluez à un crime ou à un suicide, car s’il y à crime, j’ai quelqu’un à arrêter sur-le-champ.
Et, d’un clignement d’œil, il indiqua, parmi les assistants, l’ingénieur Pierre.
Le docteur Rousseau, montrant au magistrat la gorge du cadavre, largement sectionnée, répondit :
– Le crime est indubitable.
Cependant M. Jean-Marie Cadiou, frère du défunt, avait à son tour désigné du doigt l’ingénieur, et (était-ce aussi sur les indications de la somnambule de Nancy ?) il s’était écrié :
– Voilà l’assassin de mon frère !
Quelques instants plus tard, l’ingénieur Pierre était arrêté.
Dès lors, la justice tenait un coupable.
Et tandis que les inspecteurs de la brigade mobile de Rennes, en toute impartialité, s’efforçaient d’élucider le mystère qui, malgré tout, pesait sur la fin tragique de l’industriel, le parquet de Brest, lui, allait s’efforcer de réunir contre l’ingénieur toutes les charges qui permettraient de justifier l’arrestation.
C’est à la police spéciale de Brest qu’en fut confié le soin.
Bientôt le faisceau des charges désirées fut constitué. Quotidiennement, un ou plusieurs rapports étaient remis au procureur de la République par les inspecteurs de la police spéciale et venaient grossir le dossier de l’accusation.
Ces rapports établissaient que M. Cadiou avait été vu pour la dernière fois en compagnie de l’ingénieur Pierre le 30 décembre à 11 heures du matin, et que tous les deux s’étaient dirigés vers le bois de la Grand’Palud, où précisément on devait retrouver plus tard le cadavre de l’industriel.
Enfin, suprême charge : une balle du calibre de 6 millimètres avait été retrouvée dans les muscles cervicaux du cadavre, au cours de la deuxième autopsie. Or Pierre avait, en d’autres temps, possédé un revolver de ce calibre. Et ce revolver, il ne l’avait plus, il disait l’avoir vendu autrefois à un voyageur de commerce dont il ignorait le nom.
A la vérité, ce voyageur ne se fit point connaître. D’aucuns firent bien remarquer qu’il pouvait être mort. Par la suite, un armurier de Guingamp vint à son tour déclarer spontanément avoir reçu, au début de l’année, la visite d’un voyageur de commerce qui lui avait montré un revolver du calibre de 6 millimètres, revolver qu’il lui dit avoir acheté aux environs de Landerneau. Mais on n’attacha à cette déclaration aucune importance. Et Pierre fut maintenu en prison.
Toutes ces charges, sans doute, semblaient bien à d’aucuns des plus fragiles. Lorsqu’on en faisait la remarque à M. Guilmard, procureur de la République, il répondait d’un air entendu, en posant la main sur le dossier d’instruction :
– N’ayez crainte. On ne sait pas tout. Pierre est bien l’assassin. Et j’ai là, dans ce dossier, épreuve définitive de sa culpabilité.
Il se refusait pourtant à en dire plus long.
Cependant le temps passa. Me Feillard, avocat de Pierre, put enfin obtenir communication du dossier établi contre son client. Il y chercha en vain la preuve définitive de culpabilité annoncée par le procureur de la République.
Dans l’intervalle, pourtant, les charges relevées contre l’ingénieur Pierre s’écroulaient une à une. Des témoignages nouveaux surgissaient, venant détruire la thèse d’après laquelle M. Cadiou aurait été tué le 30 décembre.
Plus de dix témoins – et des plus honorables – des commerçants, des industriels, un juge au tribunal de commerce de Brest, un ancien greffier de la justice de paix de Morlaix, vinrent affirmer :
« M. Cadiou ne peut avoir été tué le 30, ainsi que l’établissent les rapports de la police spéciale, pour l’excellente raison que nous l’avons rencontré le 31 décembre et le 1er janvier, à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon, et que nous lui avons parlé… »
Par ailleurs, l’expertise du docteur Paul et de M. Kohn-Abrest, à qui le parquet avait confié l’examen du couteau de l’ingénieur, Pierre, de ses vêtements et de divers autres objets lui ayant appartenu, ne permettait de relever sur aucune de ces pièces la moindre trace de sang.
Enfin, sur trente-sept ouvriers de l’usine que les rapports de police présentaient comme ayant vu M. Cadiou le 30 décembre en compagnie de Pierre, trente-cinq vinrent affirmer au juge d’instruction que ce n’était point le 30, mais bien le 29 qu’ils avaient vu Pierre et l’industriel se diriger, à 11 heures du matin, vers le bois de la Grand’Palud, où les deux hommes – on en eut depuis la confirmation – étaient allés rendre visite au meunier Karof [Caroff]. Ces mêmes témoins ajoutèrent qu’ils avaient revu M.
Cadiou le lendemain à, l’usine, vers 8 heures du matin, et qu’il en était reparti peu après, sans avoir rencontré, ce jour-là, Pierre qui lui, ne vint à la Grand’Palud qu’après 11 heures.
Un fermier voisin, M. Bonnefoy, et d’autres habitants apportèrent le même témoignage, étayé sur des points de repère indiscutables.
Mais à tous ces témoignages, témoignages formels, raisonnés, basés sur les précisions les plus absolues, la justice opposa les trois seuls témoignages restants, ceux de deux ouvriers de l’usine et du contremaître Bignard, lesquels, envers et contre tous, et sans pouvoir justifier autrement leurs dires, maintinrent que c’était bien le 30 décembre, à 11 heures du matin, qu’ils avaient vu pour la dernière fois M. Cadiou s’éloigner en compagnie de l’ingénieur Pierre. De tout le reste, l’accusation se refusa
à tenir le moindre compte,
Et voilà trois mois et demi maintenant que l’ingénieur est en prison. Enfin, à son tour, voici que l’expert armurier de Saint-Étienne à qui le parquet de Brest a confié le soin d’examiner la balle trouvée dans les chairs du cadavre, croit pouvoir déclarer que cette balle n’a pu être tirée par un revolver semblable à celui que possédait l’ingénieur. Mais avant de se prononcer d’une façon catégorique, l’expert a voulu être certain que l’arme qu’on lui avait confiée comme terme de comparaison pour son expertise est bien en tout point semblable à celle achetée autrefois par
Pierre. Et il a demandé au parquet de Brest de bien vouloir le fixer définitivement sur ce point. Mais le parquet de Brest estime sans doute que ce sont là des détails sans importance.
Et voilà pourquoi l’opinion publique commence, à s’émouvoir. Et voilà pourquoi les justiciables songent, non sans angoisse, au cas de l’ingénieur Pierre qui, depuis trois mois et demi, proteste vainement, devant un juge d’instruction, de son innocence.
Jean D’Orsay
LE MYSTÈRE CADIOU
Ce que dit l’armurier de Landerneau
Brest, 16 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Je me suis présenté aujourd’hui chez M. Marie, l’armurier de Landerneau, à qui l’ingénieur Pierre acheta autrefois le revolver qu’il a déclaré avoir vendu à un voyageur de commerce de passage à la Grand’Palud. Je lui ai fait part des constatations de l’expert de Saint-Étienne, et je lui ai demandé :
– Etes-vous bien certain, monsieur, que le revolver que vous avez confié au parquet de Brest est semblable à celui que vous avez vendu autrefois M. Pierre ?
– Aucun doute ne peut être possible à ce sujet, m’a répondu M. Marie. Toutes ces armes, aussi bien celle que j’ai remise le 19 mars à M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile, et celle que j’ai vendue à l’ingénieur Pierre, proviennent d’une même commande faite par moi en 1912 à une manufacture de Liège. Ces armes, toutes de la même série, sont des revolvers hammerless, du type vélo-dog, et tirent des balles, à revêtement de cuivre, du calibre de 6 millimètres. Je vous le répète, aucun doute n’est possible, l’arme qui est en ce moment entre les mains de M. Grivolas [Grivolat], expert armurier à Saint-Étienne est bien en tout point identique à celle que j’ai vendue à M. Pierre.
On conçoit l’importance que prend une telle déclaration, puisque l’expertise de M. Grivolas [Grivolat] établirait indiscutablement que la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou n’a pu être tirée avec le revolver que possédait l’ingénieur Pierre. Ainsi s’écroulerait l’ultime charge dont l’accusation pourrait faire état contre celui-ci. Tout serait à recommencer. Et l’instruction qui jusqu’ici n’avait pas voulu admettre d’autre thèse que la culpabilité de Pierre devrait reprendre sur des bases toutes nouvelles son information, et rechercher ailleurs la vérité. Mais ne sera-ce pas trop tard ?
18 mai 1914 – p. 1
COUP DE THÉÂTRE
Ce n’est pas le revolver de Pierre qui a tué Cadiou
SAINT-ÉTIENNE, 17 mai. Du correspondant particulier du « Matin ».
M. Grivolat n’a pas encore déposé son rapport, mais nous avons vu ce soir un de ses amis auquel il a exprimé sa stupéfaction de ce que le juge d’instruction lui ait soumis une telle balle et un tel revolver, parce qu’il paraît qu’il saute aux yeux qu’une pareille balle n’a jamais pu entrer dans ce revolver ni en sortir. Donc, sans connaître la conclusion officielle, on connait la conclusion certaine, à savoir que ce n’est pas le revolver de l’ingénieur Pierre qui a tué M. Cadiou.
19 mai 1914 – p. 1 et 3
L’affaire Cadiou devient de plus, en plus extraordinaire.
LE DOSSIER EN BALLADE
Brest, 18 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Les incidents succèdent aux incidents dans l’affaire Cadiou. Ce matin, Me Feillard, défenseur de Pierre, apprenait que son client serait interrogé demain mardi. Il se rendit aussitôt au parquet et demanda communication du dossier. M. Bidart [Bidard] de La Noë, très ennuyé, répondit :
– Nous regrettons, maître, mais c’est impossible. Le dossier est actuellement chez Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, où Me Fleys, avocat de la partie civile, en prend connaissance…
Me Feillard protesta, déclarant que le dossier n’aurait pas dû quitter le palais et ajouta qu’en communiquant à Me Vichot ce dossier, le parquet avait commis une infraction à la loi.
A sa sortie du cabinet du juge d’instruction, Me Feillard nous a fait la déclaration suivante :
– J’estime que le précédent créé par le parquet de Brest revêt un véritable caractère de gravité. En ce qui concerne la défense, la seule garantie d’une bonne justice, c’est l’égalité des justiciables devant la loi.
« Pourquoi deux poids et deux mesures ?…
Tous les auteurs sont d’accord pour reconnaître que la partie civile n’a pas le droit d’exiger qu’il lui soit donné communication de la procédure au cours de l’information. La communication de toutes les pièces du dossier à la partie civile peut avoir en effet les plus sérieux inconvénients. »
Me Feillard s’étonne d’autre part qu’un dossier aussi volumineux que celui de l’affaire Cadiou ait pu sortir du palais de justice, alors qu’aucune pièce de ce dossier n’était même pas encore inventoriée.
Me Feillard conclut en ces termes :
– Il eût été si facile d’éviter le conflit en demandant l’avis de la défense sur cette communication exceptionnelle à la partie civile ! Mais bien que, juridiquement, le juge d’instruction soit l’arbitre entre l’accusation et le prévenu, combien son rôle, en fait, est défiguré quand, comme dans l’espèce, il fait alliance avec le ministère public et la partie civile pour ne voir dans le prévenu qu’un coupable, envers et contre toute appréciation impartiale des faits révélés par l’enquête…
« Soyons patients. La justice du peuple rendra en toute liberté son verdict… car devant le jury, nous établirons, dans notre indépendance, les responsabilités… »
L’AFFAIRE CADIOU
Les premières constatations de l’armurier expert
Saint-Étienne, 18 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Ainsi qu’il l’a fait connaître par télégramme à Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, M. Grivolat ne pourra pas déposer ses conclusions avant une huitaine de jours.
Voici quel est, à l’heure actuelle, l’état exact de son expertise :
La balle trouvée dans le cou de M. Cadiou et confiée à M. Grivolat est une balle conique en plomb, du calibre de six millimètres, à revêtement de cuivre rouge, du modèle spécial aux revolvers dits « velo-dog ». Elle a été tirée par un revolver comportant quatre rayures intérieures.
Par contre, le revolver confié par l’armurier Marie, de Landerneau, à l’expert de Saint-Étienne pour lui servir de terme de comparaison comporte cinq rayures intérieures.
Mais, plusieurs fabricants de ce genre de revolver les font indifféremment, et dans une même série, à trois, quatre ou cinq rayures, suivant la matrice confiée à l’ouvrier chargé d’en achever l’âme.
M. Grivolat ne pourra donc se prononcer avant d’avoir obtenu du fabricant fournisseur de l’armurier de Landerneau, un revolver à quatre rayures intérieures, et d’avoir comparé la disposition de ces rayures avec celles de la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou.
Mais cet examen, on le conçoit ne sera qu’un pis-aller – le revolver « velo-dog » étant une arme des plus répandues, et l’expertise d’une balle telle que celle confiée à M. Grivolat ne pouvant être catégorique et rationnelle que par l’examen à la loupe ou à l’agrandissement photographique de certaines traces laissées sur ce projectile par comparaison avec certains défauts du revolver ayant servi à la tirer.
Notre enquête à Liège
Liège, 18 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
C’est M. Dieudonné-Duboustaix, fabricant d’armes, établi 449, rue Saint-Léonard, à Liège, qui expédia, le 3 mai 1912, à M. Marie, l’armurier de Landerneau, les deux revolvers velo-dog, dont l’un devait être vendu, par la suite, à l’ingénieur Pierre, et dont l’autre se trouve, en ce moment, entre les mains de l’expert de Saint-Étienne.
Je suis allé trouver, ce soir, M. Dieudonné-Duboustaix, et je lui ai soumis les difficultés en présence desquelles se trouve, à l’heure actuelle, M. Grivolat. Je lui ai demandé :
– Quel est le nombre des rayures des revolvers velo-dog, fabriqués dans vos ateliers ?
– Cela dépend de l’ouvrier à qui on a confié le travail du canon, m’a répondu M. Dieudonné-Duboustaix. Nous possédons ici deux matrices l’une à quatre rayures, et l’autre à cinq. Par conséquent, nous avons, dans une même fabrication et dans une même série de revolvers velo-dog, des armes à quatre rayures et d’autres à cinq.
– Vous souvenez-vous, ai-je demandé, d’une expédition que vous fîtes de revolvers semblables à M. Marie, armurier à Landerneau ?
M. Dieudonné-Duboustaix, ayant recherché dans ses livres, me répondit :
– Voici la trace de la dernière expédition de revolvers vélo-dog faite à M. Marie. Elle est du 3 mai 1912. A cette date, j’ai, en effet, expédié deux revolvers vélo-dog à cet armurier.
– Ces revolvers, monsieur. Dieudonné-Duboustaix, étaient-ils à quatre ou à cinq rayures ?
– Je ne saurais vous le dire, me répondit M. Dieudonné-Duboustaix. Et mon magasinier lui-même, je crois, serait bien en peine de vous répondre sur ce point, étant donné qu’il y a plus de deux ans que cet envoi a été fait.
– Peut-être pourriez-vous me dire au moins, monsieur Dieudonné-Duboustaix, si ces deux revolvers envoyés à M. Marie comportaient chacun le même nombre de rayures.
– Ordinairement, répond le fabricant, lorsque nous expédions des armes, nous les prélevons toujours sur le même stock, c’est-à-dire un stock provenant de la main du même ouvrier. Ils ont tous alors par conséquent le même nombre de rayures. Mais il peut arriver aussi que dans un envoi, le magasinier se trompe et prenne les revolvers dans deux stocks différents.
20 mai 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE CADIOU
BREST, 19 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Le juge d’instruction a entendu aujourd’hui M. Rocher, l’industriel qui monte à Daoulas une usine de blanchiment de coton. M. Rocher a déclaré qu’il avait accepté les offres de service de l’ingénieur Pierre fin 1913 et que celui-ci signa le contrat le 10 janvier ; il le résilia deux jours plus tard. II ne voulait pas, déclarait-il, quitter la Grand’Palud avant que son patron fût retrouvé. M. Rocher ne croit pas à la culpabilité de Pierre.
21 mai 1914 – p. 1
LE JUGE D’INSTRUCTION de l’affaire Cadiou commence l’interrogatoire définitif de l’ingénieur Pierre et se livre à quelques suppositions imprudentes
BREST, 20 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
L’interrogatoire définitif de l’ingénieur Pierre a commencé ce matin. Questionné de nouveau au sujet du revolver de six millimètres, acheté par lui chez l’armurier Marie, l’ingénieur a renouvelé ses déclarations précédentes.
– Je croyais, a-t-il dit, avoir fait l’acquisition de cette arme en 1912. M. Marie dit que c’est en mai 1913. Il a peut-être raison, et ma mémoire peut me tromper sur ce point. Le fonctionnement de ce revolver laissant à désirer, je l’ai vendu par la suite à un voyageur de commerce, représentant une maison d’huiles et de savons. Il passait à l’usine de très nombreux voyageurs de commerce, et je n’ai pas songé, étant loin de me douter de l’importance qu’aurait plus tard cette vente, à demander à l’acheteur son nom et son adresse.
– Vous rappelez-vous la date approximative de la vente de votre revolver à ce voyageur ?
– Non. Je croyais qu’elle avait eu lieu à la fin de l’année 1912. Mais ma mémoire a dû, là encore m’induire en erreur puisque M. Marie affirme que l’arme était encore dans son magasin à cette époque…
– Je me refuse personnellement à croire, réplique le juge, que vous vous êtes débarrassé de votre revolver dans de telles conditions.
– C’est pourtant la vérité, monsieur le juge, la seule vérité, et je ne puis vous dire autre chose.
L’après-midi, l’interrogatoire a roulé sur les documents rassemblés par M. Cadiou dans le but de prouver à l’administration de la guerre sa bonne foi, documents dont on ne retrouve plus trace.
– Lorsque, le 4 janvier, a demandé le juge, vous êtes allé pour la première fois chez votre patron en compagnie de Mme Jacob, de M. Joncourt et de Mme Léost, avez-vous remarqué les valises de M. Cadiou ?
– Oui.
– Saviez-vous ce qu’elles contenaient. On prétend que M. Cadiou avait l’habitude de renfermer dans ces valises des dossiers.
– Je ne vois pas quels auraient pu être ces papiers importants. Je sais qu’en septembre M. Cadiou prit à l’usine certains documents qu’il fit porter chez lui. Ces papiers n’avaient aucune importance. Les lettres établissant la fraude d’Angoulême présentaient seules un réel intérêt. Mais elles n’existaient plus depuis longtemps, brûlées devant moi par M. Cadiou.
– Vous êtes retourné seul le lendemain chez M. Cadiou.
– Je suis allé, en effet, chez M. Cadiou le 5 janvier, pour réparer le téléphone…
– Ou bien pour y prendre les documents qui se trouvaient dans ces valises, crut pouvoir conclure M. Bidart [Bidard] de La Noë.
Cette déclaration du juge d’instruction détermina une énergique protestation de l’ingénieur Pierre. Il est établi d’autre part qu’en effet l’appareil téléphonique de la maison de M. Cadiou ne fonctionnait pas et que Pierre, le 5 janvier, était allé demander des plombs au receveur de la poste, pour effectuer cette réparation.
L’interrogatoire de l’ingénieur reprendra samedi prochain.
De nouvelles commissions rogatoires sur lesquelles le parquet fait grand mystère, tout en déclarant y attacher un grand intérêt, ont été lancées ce soir.
22 mai 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
La dernière charge (!) contre l’ingénieur Pierre ou… de l’inconvénient qu’il y a pour un juge d’instruction à ne pas lire les journaux
Toulon, 21 mai. Dépêche particulière du « Matin ».
Le conseil général du Var, considérant que la liberté individuelle a toujours été considérée par les hommes de progrès et de cœur comme sacrée ; considérant que les pouvoirs accordés aux juges d’instruction sont trop étendus ; qu’ils peuvent provoquer la ruine matérielle et morale des citoyens victimes d’erreurs judiciaires, que les actes d’arbitraire les plus flagrants ont été déplorés dans bien des cas ; péniblement impressionné par la troublante affaire de l’ingénieur Pierre (affaire Cadiou) émet le vœu que le droit accordé aux juges d’instruction, en ce qui concerne l’arrestation et l’incarcération prolongée de présumés coupables, soit modifié dans un sens favorable à la liberté des citoyens.
(Vœu adopté à l’unanimité par le conseil général du Var.)
M. Bidard de la Noë vient donc d’amorcer l’interrogatoire définitif de l’ingénieur Louis Pierre, inculpé de l’assassinat de son patron.
Évoquant les visites que Pierre fit, les 4 et 5 janvier, au domicile de M. Cadiou disparu, M. Bidart [Bidard] de La Noë a cru pouvoir conclure que l’ingénieur ne se rendit chez son patron que pour y dérober les documents que l’industriel détenait et qu’on n’a pas retrouvés depuis.
Le vol de ces mystérieux papiers serait donc, dans la pensée de l’accusation, le mobile du crime.
Pierre, nous l’avons dit hier, a protesté avec véhémence contre cette supposition du juge.
Très absorbé par les affaires de son cabinet d’instruction, M. Bidart [Bidard] de La Noë doit négliger la lecture des journaux. Cette lecture peut être parfois très instructive, même pour un magistrat du parquet de Brest.
C’est ainsi que, dès le 19 février, la lecture du Matin aurait appris à M. Bidart [Bidard] de La Noë que M. Jean-Marie Cadiou, se prémunissant contre d’éventuelles indiscrétions, avait enlevé de l’appartement de son frère disparu « une valise qui renfermait des papiers importants. » En effet, à cette date, notre envoyé spécial à Brest nous écrivait :
« …La police mobile a fouillé à nouveau l’habitation de M. Cadiou, où sont amoncelés quantité de documents qui ont été triés et sélectionnés. Une valise qui renfermait des papiers importants fut, en janvier, emportée par M. Jean-Marie Cadiou, par précaution. Que contenaient ces papiers ?
« – Des choses qu’il était utile de mettre à l’abri des indiscrétions, a répondu le frère du mort. »
De nouveau, le 30 mars, il était fait allusion dans le Matin à l’enlèvement de ces papiers par le frère du mort – enlèvement que M. Jean-Marie Cadiou avait confirmé lui-même à notre envoyé spécial.
De cet enlèvement, M. Jean-Marie Cadiou a oublié sans doute de parler à M. Bidart [Bidard] de La Noé, puisque aujourd’hui le juge d’instruction accuse l’ingénieur Pierre de ce détournement et n’est pas éloigné d’y voir le mobile du crime.
C’est pourquoi nous avons prié notre collaborateur, M. Louis Moulin – envoyé spécial du Matin à Brest après la découverte du cadavre de M. Cadiou – d’écrire le récit détaillé de la conversation qu’il eut le 18 février avec M. Jean-Marie Cadiou.
C’est ce récit, dont notre collaborateur a gardé les notes très précises, qu’on va lire.
Ma conversation avec M. Jean-Marie Cadiou
Dès les premières heures de l’enquête, la question des papiers se posa à l’esprit de tous.
Les poches du mort avaient été retournées. Vol simulé ou vol réel ? On se le demandait.
Son appartement de Landerneau était encombré de dossiers volumineux, épars dans toutes les chambres mais des visiteurs étaient venus, on le savait, et ces visiteurs avaient fouillé longuement dans toute cette paperasserie commerciale singulièrement aride.
Le 5 janvier, Pierre était revenu seul. Il ne le niait pas. Il disait :
– Je suis retourné chez M. Cadiou pour y réparer le téléphone, qui ne fonctionnait plus !
Le procureur de la République n’admettait pas cette explication. Pourtant, il fut établi à la poste que Pierre disait vrai.
Bientôt également, il apparut comme indéniable que des documents avaient été distraits des archives de M. Louis Cadiou. Quel personnage mystérieux avait opéré cette soustraction On chuchotait le nom de M. Jean-Marie Cadiou…
Le 18 février, vers 5 heures du soir, je rencontrai M. Jean-Marie Cadiou sur la place du Champ-de-Bataille.
– Je suis, lui dis-je, très heureux de vous rencontrer. J’allais précisément chez vous. Voyons, au milieu de toutes les obscurités de cette affaire, il y a un point facile à éclaircir : on prétend que c’est vous qui, quelques jours après la disparition de votre frère, avez emporté certaines pièces dont la justice prendrait peut-être volontiers connaissance aujourd’hui. Est-ce vous ?
M. Jean-Marie Cadiou n’hésita cas une seconde.
– Oui, me répondit-il, oui, j’ai empilé quelques dossiers dans l’une des deux valises de mon frère, et je les ai portés en lieu sûr. Mais ces papiers-là ne peuvent aucunement intéresser la justice. Ce sont des bordereaux de comptabilité, des lettres d’affaires…
– Pardon, monsieur, mais ne discute-t-on pas précisément, depuis des semaines et sans succès, de la situation commerciale dans laquelle votre frère se trouvait à la fin de 1913 ?… Et vous savez qu’on se plaint un peu de ne pas posséder les éléments d’appréciation indispensables…
M. Cadiou, à ces mots, s’anima légèrement. Je revois son attitude et j’entends encore le son de sa voix.
– Ne parlons pas de cela, je vous en prie, ne parlons pas de cela ! Mon frère était dans une situation commerciale très brillante ; ses affaires lui donnaient satisfaction ; il avait des capitaux en banque.
Ne parlons pas de cela !
– Alors… ces papiers ?
– Ils n’ont pas trait à l’affaire et ils ne regardent en rien la justice. Je les ai, d’ailleurs, si bien mis à l’abri des indiscrets que personne ne saura les retrouver…
– Le juge d’instruction, monsieur, est bien capable de faire perquisitionner chez vous.
– Ils ne sont pas chez moi. Je les ai confiés à un ami très sûr chez qui on ne les découvrira pas.
– Ne seraient-ils pas chez votre avoué, Me Vichot ?
– Non.
– …ou chez M. Bolloch, le liquidateur de Landerneau ?…
– Non, non, je n’ai pas porté ceux-là chez M. Bolloch. Inutile de les chercher. Ces papiers, qui concernent Les affaires de la Grand’Palud, ne sont intéressants pour personne… On ne les retrouvera pas…
– Pas même la justice, si elle veut ?…
Il y eut entre nous un petit silence émouvant. En vérité, j’attendais là M. Jean-Marie Cadiou. Mais M. Jean-Marie Cadiou me répondit sans aucun trouble :
– Pas même, la justice…
Nous nous séparâmes, et de ce jour, il ne fut plus question entre nous de la fameuse valise aux papiers. Louis MOULIN.
Le commissaire lisait des vers.
Mais la justice dès le premier jour, voyait en Pierre un coupable dont l’esprit réfléchi, calculateur, avait organisé la plus « belle » mise en scène qu’il soit possible à procureur d’exposer à un jury.
C’est ainsi qu’au soir de la contre-autopsie de Morlaix, le parquet, désemparé par la découverte de la balle, faisait enfin perquisitionner dans l’appartement de M. Cadiou, lorsqu’un jeune magistrat étouffa un petit cri.
Dans la chambre, sur un guéridon, un recueil de Musset… et, barrant les pages, un signet, un énorme signet qui faisait que le livre s’ouvrait seul, pour ainsi dire, à la page fameuse du suicide de Rolla.
Le suicide de Rolla !… Mais… voyons… Pierre n’insinuait-il pas que M. Cadiou était un las, un meurtri, un désabusé… Voyons… voyons. Pierre n’était-il pas venu seul, dans cette chambre, le 5 janvier ?… Mais ! si mais si !… Alors, n’est-ce pas, pour faire croire que le disparu avait la hantise du suicide, pour accréditer la légende de la neurasthénie, il avait ouvert le recueil de Musset à la page du suicide…
On se réjouit tout un soir, au parquet de Brest, de l’heureuse découverte faite par un jeune magistrat ami des poètes. Tout le réquisitoire était fait ! Et dans quelle forme ! Dans quel style !
Hélas ! le lendemain matin, à un de nos collaborateurs, le commissaire de police de Landerneau déclarait que le coupable c’était lui qui, pour tromper, l’ennui d’une opération précédente avait lu, s’était récité du Musset dans la chambre du mort.
23 mai 1914 – p. 1 et 3
LE SCANDALE CADIOU
Comment se fait une instruction dans un siècle qui connaît le télégraphe, le téléphone et quelques autres inventions assez pratiques
Le 4 février dernier, M. Jean-Marie Cadiou ayant découvert dans le bois de la Grand’Palud le corps de son frère, et le docteur Rousseau, médecin légiste du parquet de Brest, ayant montré à M. Guilmard, procureur de la République, la large plaie béante que portait au cou le cadavre, M. Guilmard avait eu un trait de génie. S’adressant à l’ingénieur Pierre, il avait demandé :
– Pardon, cher monsieur, n’auriez-vous pas sur vous un couteau ? J’ai quelques notes à prendre, et je viens de casser la pointe de mon crayon…
L’ingénieur mit la main à son gousset et en sortit un couteau qu’il tendit au magistrat :
– Mais, à votre service, monsieur le procureur…
M. Guilmard tailla son crayon, referma la lame et jouant la distraction – mais non toutefois sans avoir jeté un coup d’œil entendu au médecin légiste – il mit négligemment le couteau dans sa poche.
Quelques instants auparavant, on s’en souvient, il avait interrompu le docteur Rousseau qui se disposait à pratiquer l’autopsie de la victime et avait dit :
– Inutile, docteur, de pousser plus loin vos recherches… Dites-moi simplement s’il y a crime ou suicide, car – et son, regard indiqua l’ingénieur – s’il a crime, j’ai quelqu’un à arrêter sur-le-champ.
Un peu plus tard, dans le même après-midi ; Pierre ayant été arrêté et emmené par les gendarmes, M. Guilmard avait énoncé devant ceux qui l’entouraient :
– Voilà une affaire, au moins, messieurs, qui n’aura pas traîné… Déjà nous tenons le coupable…
Et sortant de sa poche le couteau de l’ingénieur Pierre, il ajoutait :
– Et voilà, messieurs, l’arme du crime…
Presque en même temps, un gendarme apportait au procureur de la République, une bêche de jardin qu’on venait de découvrir au milieu d’autres instruments aratoires, dans le hangar de l’ingénieur. Et le procureur, de la République, ayant examiné la bêche, avait ajouté encore :
– Voici maintenant, messieurs l’instrument qui a servi à enfouir le cadavre…
Le soir, l’ingénieur Pierre couchait en prison
Dès ce moment, la conviction du procureur de la République était faite. Avec une clairvoyance qui n’avait d’égale que la lucidité de la somnambule de Nancy, M. Guilmard avait reconstitué les moindres phases du crime.
C’était simple.
L’ingénieur Pierre ayant réussi à entrainer son patron dans le bois de la Grand’Palud, là une dispute s’était élevée relativement à la prétention émise par Pierre d’abandonner l’usine Cadiou. Pierre avait vu rouge. Et saisissant son patron à la gorge, il l’avait étranglé (le docteur Rousseau, en effet, n’avait-il pas lui-même relevé des traces de strangulation sur les chairs du cou ?). Enfin, pour faire disparaître la trace de ses « empreintes » criminelles, Pierre, ouvrant son couteau, avait tranché à trois reprises la gorge de M. Cadiou.
L’affaire, on le voit, était claire.
M. Guilmard remit le couteau de l’ingénieur à M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction qui le déposa précieusement à son tour dans le tiroir de son bureau. La bêche saisie dans le hangar de la Grand’Palud s’en fut, elle, rejoindre au greffe les pièces à conviction des autres affaires en cours. Nulle cause criminelle n’avait jamais donné moins de difficultés à la justice.
Pourtant, l’opinion publique, on le sait, n’avait pas tardé à s’émouvoir de la fragilité d’une telle argumentation. M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction, déclarait lui-même publiquement :
– Hé oui, comme vous tous, je le reconnais, les charges qui pèsent sur l’ingénieur Pierre sont bien imprécises et bien légères. Mais que voulez-vous, je ne me reconnais pas le droit de mettre cet homme en liberté…
C’est alors qu’à la demande même de M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, eut lieu le 16 février, la contre-autopsie pratiquée par le docteur Paul.
Si, jusqu’alors, la justice n’avait eu, à défaut de preuves tangibles, que sa conviction en la culpabilité de celui qu’elle avait arrêté, la venue du médecin légiste de Paris lui apportait enfin la possibilité définitive – en ce qui concernait du moins l’inculpé – de faire éclater, par d’irréfutables matérialités, la vérité, et de confondre l’ingénieur ou de l’innocenter.
La contre-autopsie du docteur Paul, en effet, avait amené, on le sait, la découverte de la balle logée dans les muscles cervicaux de la victime. Elle modifiait en outre quelque peu la reconstitution du drame, tel que l’avait conçu l’accusation.
A aucun moment, on n’avait essayé d’étrangler M. Cadiou.
Une seule chose, dans l’état des constatations du docteur Paul, était certaine M. Cadiou avait reçu à la nuque une balle tirée par derrière, et son assassin lui avait aussi tranché la gorge.
Lequel de ces deux gestes meurtriers avait été accompli le premier ?… L’état du cadavre ne permettait pas au docteur Paul de se prononcer à ce sujet. Mais M. Guilmard n’était pas embarrassé pour si peu. Il eut tôt fait d’édifier, sur ces nouvelles bases, une nouvelle reconstitution du drame.
Tandis que Pierre et M. Cadiou marchaient de conserve dans le bois de la Grand’Palud, l’ingénieur, laissant passer son patron devant lui, lui avait froidement tiré une balle dans la nuque. Après quoi, dans la crainte qu’au cours d’une autopsie on ne retrouvât la balle de son revolver et qu’on n’identifiât le projectile, il avait, à l’aide de son couteau, ouvert le cou de sa victime et recherché cette balle dans les chairs. Mais dérangé sans doute, il avait pris peur. Et laissant là la macabre opération, il s’était contenté d’enterrer le cadavre. Pierre, cette fois, était définitivement confondu. La balle trouvée à la contre-autopsie était du calibre de 6 millimètres, et Pierre avait autrefois acheté un revolver de ce calibre. D’autre part, si la justice ne possédait pas ce revolver, elle possédait du moins le couteau de Pierre – ce couteau qui, sûrement, avait servi à trancher la gorge de M. Cadiou.
L’affaire, on le voit, devenait pour M. le procureur Guilmard, de plus en plus simple.
D’aucuns, cependant, pensaient que ce n’était là que de l’argumentation, et que la justice avait mieux à faire que de se contenter d’argumentations.
Le docteur Paul suggéra au procureur de la République :
– Il y a un moyen bien simple d’être fixé d’une façon définitive, dans la huitaine. Qu’on confie sans plus attendre le couteau de Pierre et ses vêtements au laboratoire de toxicologie de Paris. Si le couteau de Pierre a tranché la gorge de M. Cadiou, le sang de la victime y a laissé des traces indélébiles qu’une analyse appropriée révèlera sur le champ… Il en sera de même pour les vêtements, car une blessure aussi horrible que celle faite à M. Cadiou n’a pas été sans produire un violent épanchement de sang et sans laisser de traces sur les vêtements de son assassin… Là encore l’analyse révélera ces traces, si minimes soient-elles…
« En ce qui concerne la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou, il est un moyen aussi simple d’être fixé, et de savoir si elle provient du revolver ayant appartenu à l’accusé. Il est à Saint-Étienne un expert des plus habiles, auquel le parquet de la Seine a recours dans les causes les plus délicates.
Envoyez-lui immédiatement la balle, ainsi qu’un revolver semblable à celui que possédait l’ingénieur Pierre… En quelques jours, sinon en quelques heures, il vous aura fixé…
« Il n’est pas d’autre moyen, pas d’autre méthode, et devant les conclusions de ces expertises, nulle dénégation, nulle obscurité ne pourront subsister. »
Le docteur Paul ajouta encore
– Ah ! à propos… n’oubliez pas de faire rechercher dans les arbres et les palissades du jardin de l’ingénieur. Il s’exerçait quelquefois au tir. Dans ces arbres et ces palissades, vous retrouverez sûrement des balles de son arme. Ainsi, il sera facile de les comparer avec celle que je viens de découvrir dans le cadavre de M. Cadiou.
Cela se passait le 16 février.
Il n’y avait encore que douze jours que Pierre était en prison.
Le docteur Paul rentra à Paris. Des semaines se passèrent pendant lesquelles il attendit vainement l’expédition du couteau et des, vêtements de Pierre, ainsi que des autres pièces à conviction dont il avait besoin pour se prononcer. Il écrivit à différentes reprises au parquet de Brest pour les réclamer. Ses lettres restèrent sans réponse.
Il en fut de même pour la balle et pour le revolver qui devaient être confiés à l’expert de Saint-Étienne. Le 20 avril dernier il n’avait encore rien reçu.
Il y avait maintenant soixante-quinze jours que l’ingénieur Pierre était en prison, et attendait.
Enfin devant les murmures de l’opinion publique, le parquet se décida, à sortir de son indifférence et à expédier aux experts de Paris les pièces à conviction tant attendues. M. Bidart [Bidard] de La Noë sortit à regret du tiroir de son bureau la balle que depuis des semaines il se complaisait à exhiber à ses seuls intimes et l’expédia enfin à l’expert de Saint-Étienne. On sait quel fut le résultat de leurs expertises.
Le couteau de Pierre ne portait, pas la moindre trace de sang. Il en était de même de ces vêtements. Par contre, l’examen des vêlements de la victime, effectué par M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris, établit qu’après avoir reçu une balle dans la nuque, M. Cadiou, alors qu’il était encore vivant, avait eu la gorge tranchée à trois reprises et que du sang avait jailli avec abondance de cette effrayante blessure. De ce sang, tout un côté du veston était couvert.
En ce qui concerne l’examen de la balle et du revolver, on sait quels en sont jusqu’ici les premiers résultats. Le nombre des rayures de la balle confiée à l’expert de Saint-Étienne et des rayures du revolver qu’on lui a remis comme terme de comparaison diffère. Sans doute il serait prématuré d’en conclure que cette balle n’a pu être tirée par l’arme de Pierre ou par une arme semblable ce genre de revolver se fabriquant indifféremment à quatre ou cinq rayures.
Pour le reste, il a fallu un peu plus de trois mois au parquet de Brest avant de connaître ses conclusions. Sans trop se presser (la justice est lente à se mouvoir), on pouvait être fixé dès la fin de février.
Il est vrai qu’il ne s’agit que de la liberté d’un homme et que cet homme peut être innocent.
Jean d’Orsay
LE MYSTÈRE CADIOU
M. Bidard de La Noë entend toujours des témoins
Il envoie aussi des commissions rogatoires
BREST, 22 mai. Du correspondant particulier du « Matin « (par téléphone).
M. Bidart [Bidard] de La Noë a demandé aujourd’hui à Me Robert, notaire Landerneau, des précisions sur l’acte constitutif de la Société anonyme de la Grand’Palud, passé le 1er mars 1909 entre les membres de la famille Cadiou et MM. Themming et Péter [Peter Temming], de Buhl (Alsace).
– Les statuts dont il s’agit, a répondu Me Robert, ont été rédigés entre les parties intéressées par acte sous signature privée établi à quatre exemplaires à la date du 1er mars 1909. Je n’ai été appelé ni de près ni de loin à leur rédaction. J’ai simplement eu à déposer pour minute un des exemplaires de cet acte sous signature privée. Ce dépôt pour minute se définit ainsi : C’est une remise qu’une personne fait à un notaire de pièces ou d’un acte sous signature privée pour que ces documents soient placés et conservés au rang des minutes de l’étude. De ce dépôt, simple formalité de conservation de pièces, à la rédaction de statuts d’un acte de société, il y a loin comme vous le voyez…
Le juge a entendu également M. Autret, beau-frère de M. Bonnefoy, fermier à la Grand’Palud. M. Autret a confirmé la précédente déclaration de M. Godefroy [Bonnefoy], à savoir que celui-ci, ayant passé la journée du 30 décembre à Landerneau n’avait pu rencontrer ce jour-là ensemble à la Grand’Palud l’ingénieur et M. Cadiou.
Enfin M. Bidart [Bidard] de La Noë a envoyé à Paris une commission rogatoire pour faire demander à Julia Juzeau, ancienne servante de l’ingénieur, si un vol de 160 francs avait été commis au préjudice de son maître à la Grand’Palud.
Pourtant, toutes les lettres adressées par Pierre à M. Faucon ayant été saisies, l’une d’elles attira plus particulièrement l’attention du parquet. C’était une missive contenant quelques gauloiseries assez osées. Ensuite de quoi, faisant allusion au monotone séjour d’hiver à la Grand’Palud, l’ingénieur dépeignait sous des couleurs assez sombres, à son ami le pharmacien, la solitude de sa demeure, et la menace des rôdeurs et coupe bourse circulant sur la grand’route proche, parlant de vols commis dans la région, et terminait :
– Moi-même, depuis que j’ai été victime d’un vol de 160 francs, je ne sors plus sans « rigolo ».
M. Bidart [Bidard] de La Noë avait vu là aussitôt une charge terrible contre son prisonnier, qui déclarait avoir vendu autrefois son revolver à un voyageur de commerce. Il interrogea Pierre à ce sujet. Mais l’ingénieur, sans se troubler, répondit :
– Ne voyez-vous pas, monsieur le juge, par le ton même de cette lettre, qu’il s’agit d’un tissu de plaisanteries propres à ahurir un peu ce brave M. Faucon, qui était venu passer quelques jours avec moi à la Grand’Palud, l’autre été. Il n’y a jamais eu de vol chez moi, pas plus que je n’avais de « rigolo » au moment où j’écrivis cette lettre. Il fallait bien faire trembler M. Faucon…
C’est pourquoi M. Bidart [Bidard] de La Noë a fait demander à Julia Juzeau, actuellement à Paris, si vraiment son maître avait été l’objet d’un vol.
Il attend la réponse.
D’autre part, M. Guilmard, procureur de la République, a reçu ce matin de M. Halphen, professeur au collège Chaptal, la lettre suivante :
Paris. 19 mai.
J’ai l’honneur de vous signaler les faits suivants :
1° II existe à l’Association amicale des anciens élèves de l’École centrale, dont les bureaux sont situés rue de Stockholm, à Paris, des lettres écrites par M. Cadiou relativement à son ingénieur, M. Pierre, membre de cette association, et qui a été placé par elle à l’usine de la Grand’Palud.
2° Dans le courant de l’année dernière (ici le nom d’une personnalité de la région)… est venu en personne dans les bureaux de cette association et y a eu une conversation relative à l’usine de la Grand’Palud.
Veuillez agréer, etc.
Charles HALPHEN
professeur au collège Chaptal.
M. Bidart [Bidard] de La Noë a adressé immédiatement une commission rogatoire à Paris afin qu’un commissaire de police reçoive toutes explications utiles de M. Neveu, président de l’Association des anciens élèves de Centrale.
24 mai 1914 – p. 1 et 3
Le parquet se décide à requérir la liberté provisoire de l’ingénieur Pierre
A moins d’un événement imprévu et heureusement tout à fait improbable, l’ingénieur Louis Pierre, sera demain rendu à la liberté. Il avait été arrêté le 4 février dernier…
C’est sur l’intervention du parquet de la cour d’appel de Rennes que le procureur de la République brestois requiert de M. Bidart [Bidard] de La Noë la décision que les récents articles du Matin montraient inévitable et qui est seule compatible avec une saine administration de la justice.
Voici maintenant la dépêche que nous adresse à ce sujet notre correspondant particulier :
BREST, 23 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Mme Pierre, mère de l’ingénieur, avait reçu, hier, de Normandie, de bien mauvaises nouvelles de son mari, dont, l’état de santé laisse beaucoup à désirer depuis l’arrestation de son fils. Inquiète, elle était venue ce matin à Brest embrasser le prévenu et lui annoncer son prochain départ pour le pays.
Une heureuse surprise l’attendait à l’arrivée. Me Feillard, chez lequel elle se présenta en quittant la gare, lui apprit, en effet, que son fils allait très prochainement être remis en liberté.
– Cette décision, ajouta, le défenseur, n’a pas été sollicitée à nouveau par moi. C’est le chef du parquet lui-même qui en a pris l’initiative.
– Oh ! merci ! merci ! s’écria Mme Pierre. J’étais à bout. L’innocence de Louis est donc enfin reconnue. J’étais bien sûre qu’il n’était pas coupable. Quand me le rendra-t-on ?
– Il ne saurait être encore question d’un non-lieu, reprit Me Feillard, mais j’espère cependant que votre fils bénéficiera avant peu de cette mesure. Les conclusions prises par M. Guilmard tendent simplement à l’heure actuelle à sa mise en liberté provisoire.
– Mais alors il sera libre ce soir et va pouvoir m’accompagner chez nous ?
– Non, non, pas aujourd’hui, mais lundi probablement. Les conclusions prises par le procureur de la République doivent en effet, d’après la loi, être portées à la connaissance de la partie civile qui peut, elle, y faire opposition devant la chambre des mises en accusation. Mais tranquillisez-vous. Mme Cadiou ne voudra pas, j’en suis persuadé, assumer une pareille responsabilité.
– Vous voyez bien, dit alors Mme Pierre en essuyant une larme, qu’il n’y a encore rien de certain. Pourvu que vous ne m’ayez pas donné une fausse joie.
Me Feillard rassura Mme Pierre et celle-ci courut vers le palais où l’inculpé devait être interrogé à quatre heures. L’entrevue de la mère et du fils eut lieu devant le juge d’instruction. Mme Pierre s’attendait à se voir annoncer la bonne nouvelle par Me Bidart [Bidard] de la Noë, mais celui-ci demeura muet. Il parut même très étonné lorsque, ayant rassemblé tout son courage, la pauvre mère se hasarda à demander en tremblant :
– Alors., monsieur le juge, c’est vrai, dites. Vous allez me le rendre ?
Ne recevant pas de réponse, Mme Pierre n’osa pas questionner une seconde fois le petit homme aux favoris roux et aux yeux bleu faïence. Elle embrassa longuement, très longuement son fils lui chuchotant à l’oreille :
– Patiente encore, mon petit. Tu seras libre bientôt…
Puis elle partit en courant pour cacher son trouble.
Salle des pas-perdus, les journalistes vinrent au-devant d’elle et la complimentèrent.
– Mais vous savez donc ? dit-elle. C’est donc vrai ? Bien vrai ? Le juge n’a pourtant rien voulu me dire.
Tous lui donnèrent confirmation de la décision prise par le procureur de la République, et, complètement rassurée cette fois ; Mme Pierre reprit le train pour Landerneau, après avoir envoyé un télégramme à son mari.
Interviewé dans la soirée, M. Bidart [Bidard] de La Noë a déclaré que la décision dont on lui parlait avait été prise parce qu’il était matériellement impossible de juger Pierre en juillet.
Quant à M. Guilmard, il n’a pas caché avoir reçu un résumé du rapport de M. Kohn-Abrest. Les conclusions de l’expert-chimiste, qui seront déposées jeudi au parquet de la Seine, sont, on le sait, négatives.
Il n’a pas cru, dans ces conditions, devoir conserver Pierre plus longtemps, en prison.
– J’ai fait diligence, a ajouté le chef du parquet. Mes conclusions ont été notifiées dès ce soir à la partie civile par ministère d’huissier, en l’étude de Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, à Brest.
Me Feuillard pense que la levée d’écrou pourra être signée lundi soir et qu’une ordonnance de non-lieu suivra.
Avant de quitter le palais, Pierre a été interrogé sur la situation financière de l’usine de la Grand’Palud.
Le juge n’a pas, cru devoir faire connaitre à l’ingénieur que sa mise en liberté était prochaine. Ce fut Me Feillard qui lui apprit que les portes de la prison s’ouvriraient bientôt devant lui.
Mme Cadiou ne s’opposera pas à la mise en liberté
Ainsi que le code destruction criminelle lui en confère le droit, Mme Cadiou, partie civile à l’instruction, fera-t-elle opposition à la mise en liberté de Louis Pierre ?
Interrogé sur ce point à Brest, Me Vichot, l’avoué de la veuve de l’usinier de la Grand’Palud, déclarait que c’était là une question trop grave pour qu’il pût prendre sur lui de la trancher.
Par contre Me Fleys, avocat à la cour d’appel de Paris, à qui Mme Cadiou a confié le soin de la représenter dans l’instance actuelle, s’est montré des plus catégoriques.
– La partie civile, que je représente, nous a-t-il déclaré, n’a pas encore reçu la notification officielle de la décision prise par le parquet de Brest. En tout cas, nous n’y ferons nulle opposition devant la chambre des mises en accusation. Nous insisterons cependant par tous les moyens de droit pour obtenir le renvoi de l’affaire devant les assises, car, après les accusations qui ont, été portées contre M. Cadiou, nous estimons qu’un débat public s’impose pour justifier l’ancien directeur de la Grand’Palud des fraudes dont il a été accusé, et réhabiliter sa mémoire.
Une interpellation
Nous avons reçu, hier, de M. Paul Meunier, député de l’Aube, la lettre suivante :
Monsieur le rédacteur en chef,
J’ai suivi avec un, intérêt vif et passionné la nouvelle et magnifique campagne que le Matin vient de mener en faveur de la liberté individuelle à l’occasion du nouveau scandale de justice que révèle l’affaire Cadiou.
Jamais la refonte de notre vieux code d’instruction criminelle ne fut plus nécessaire. Jamais la nécessité et l’urgence de cette refonte ne fut plus éloquemment démontrée.
Contre les arrestations arbitraires et les perquisitions abusives d’une magistrature inférieure et mal recrutée, il est, temps d’édicter des dispositions législatives nouvelles, qui protègent efficacement Les droits les plus respectables des citoyens sans entraver la justice répressive. C’est la question même que je poserai au garde des sceaux dès la constitution du nouveau Parlement.
Paul Meunier.
ON INTERROGE à Morlaix le sosie de M. Cadiou
Morlaix, 23 mai Dépêche particulière du « Matin ».
On sait que le parquet de Brest, ne retenant que les trois témoignages de trois anciens ouvriers de la Grand’Palud, et rejetant les témoignages opposés des 37 autres ouvriers, veut absolument que M. Cadiou ait été tué le 30 décembre.
Quant aux témoignages de ceux commerçants, industriels, juge au tribunal de commerce de Brest, etc., etc. qui sont venus affirmer avec les précisions les plus complètes qu’ils avaient rencontré M. Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon les 31 décembre et 1er janvier, c’est tout juste, on le sait également, s’ils, ne furent pas qualifiés de visions d’hallucinés. Pourtant, devant les protestations de l’opinion, le parquet de Brest ayant consenti à entendre les témoins de Morlaix et de Saint-Pol-de-
Léon, trouva une explication des plus simples à leurs témoignages.
– Oui, vous êtes tous de bonne foi… c’est entendu. Mais vous avez été trompé par une ressemblance. L’homme que vous avez vu, à qui vous avez parlé les 31 décembre et 1er janvier, n’était pas M. Cadiou, mais un sosie de l’industriel – un sosie dont la ressemblance avec M. Cadiou est telle que vous-mêmes, qui pourtant connaissez tout particulièrement le directeur de la Grand’Palud, vous avez été trompés. Ce sosie, nous savons même qui il est. C’est M. Lebars, clerc d’avoué chez Me Erussard, à Morlaix. C’est lui qui était vêtu en cycliste, à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon, les 31 décembre et le 1er janvier, et vous avez cru que c’était M. Cadiou.
Mais les témoins de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon n’étaient pas décidés à accepter cette explication donnée à leurs témoignages par le parquet de Brest – explication contre laquelle s’élevait leur certitude et leur bon sens. Ils protestèrent. Et c’est ainsi que, sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de La Noë, M. Lebars, clerc de Me Erussard, fut mandé aujourd’hui chez le juge d’instruction de Morlaix. Mais ses déclarations ne furent à coup sûr point celles qu’attendait le parquet de Brest, dont la version sur le « sosie de M. Cadiou subit » un rude échec.
Je ne m’habille jamais en cycliste, a répondu simplement M. Lebars. Je n’ai pas de bicyclette. Le 31 décembre, j’étais vêtu comme tous les jours. Enfin, le 1er janvier, on n’a pas pu me voir à Saint-Pol-de-Léon, pour l’excellente raison que ce jour-là j’étais à Lannion…
25 mai 1914 – p. 1 et 3
L’AFFAIRE CADIOU
Pierre sera mis en liberté ce soir
Brest, 24 mai. Dépêche de l’envoyé spécial du « Matin ».
L’ingénieur Louis Pierre sera libéré demain soir. En effet, les formalités des significations à la défense et à la partie civile ayant été remplies aujourd’hui même, plus rien ne s’oppose désormais à l’élargissement du prisonnier. Pierre sera donc amené demain au palais de justice, où M. Bidart [Bidard] de La Noë l’interrogera, puis l’informera officiellement de sa décision. L’inculpé sera reconduit ensuite à la lointaine prison du Bouguen, où la levée d’écrou aura lieu sans aucun autre délai.
La mesure prise par le parquet a causé à Brest un vif sentiment de satisfaction.
Au palais de justice, l’impression est évidemment toute différente. Une morne stupeur est peinte sur les visages et si M. Bidart [Bidard] de La Noë sait encore se dérober par un bon sourire innocent à l’indiscrétion des journalistes. M. le procureur Guilmard ne dissimule pas sa mauvaise humeur.
Les magistrats, cependant, ne se prononcent pas sur l’issue définitive de l’affaire : non-lieu immédiat, ou renvoi devant la chambre des mises en accusation qui aurait à se prononcer sans appel ? On ne sait encore. C’est là le dernier secret de M. Bidart [Bidard] de La Noë.
L’AFFAIRE CADIOU
La mère de Louis Pierre nous dit sa joie
Brest, 24 mai. Dépêche de l’envoyé spécial du « Matin ».
Sans vouloir préjuger des événements, Me Feillard, l’ardent défenseur de Pierre, croit que l’ingénieur bénéficiera très prochainement d’une ordonnance de non-lieu qui fera bonne justice de l’accusation si légèrement portée contre son client. En attendant l’heure de la réparation complète, Pierre, jusqu’à la fin de l’instruction le concernant, demeurera à Brest où sa mère lui cherche actuellement un petit logis tranquille. Il ne se réinstallera donc pas au moulin de la Grand’Palud.
J’ai rendu visite, ce matin, à la petite ville de Landerneau, où Pierre vécut tout le premier acte du drame stoïquement supporté et où s’achève pour sa pauvre mère un horrible cauchemar qui aura duré quatre mois.
Aussi, ce matin, toute la petite ville, où l’ingénieur possède de nombreux amis et a laissé d’ardentes sympathies, accueillit-elle par un véritable sentiment d’allégresse la nouvelle de l’élargissement.
Tous y suivaient passionnément les articles du Matin. Et personne ne doute aujourd’hui qu’un non-lieu définitif interviendra à bref délai. Déjà on projette de fêter par un banquet offert à l’ingénieur sa libération et son retour auprès de ses amis.
Mme Pierre a vécu son calvaire au milieu de l’empressement aimable et déférent de tous ces braves gens et de leur foi robuste en l’innocence de son fils. Elle leur garde une reconnaissance touchante.
Enfin, me disait-elle ce soir avec ce calme admirable dont elle ne s’est jamais départie au cours de cette longue épreuve, enfin nous approchons de la fin. La justice va reconnaître l’innocence de mon fils. Cela devait se terminer ainsi, évidemment… mais je suis heureuse quand même… Mon pauvre fils va donc enfin pouvoir se remettre au travail, et moi aller me consacrer à mon mari que j’ai dû négliger pour Louis et qui, très malade en ce moment, réclame mes soins. Oh oui, je suis heureuse, bien heureuse, et je compte les heures qui me séparent de la journée de demain…
26 mai 1914 – p. 1 et 3
Après 110 jours de prison PIERRE EST LIBRE
BREST, 25 mai. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone).
Il y a eu ce matin 110 jours que l’ingénieur Pierre, encadré de deux gendarmes, et les menottes aux mains, franchissait pour la première fois le seuil de la prison du Bouguen. Les portes, en se renfermant lourdement sur lui, ne purent étouffer les protestations d’innocence qu’il élevait depuis que, devant le cadavre mutilé de M. Cadiou, le procureur de la République à Brest l’avait accusé de l’assassinat de son patron.
Ce soir, Pierre, l’air souffreteux, mais la démarche aisée, le geste simple, un bon sourire aux lèvres, a quitté la lugubre bâtisse dont les hautes murailles à pic sur le roc dominent tout un vaste quartier de la ville. Il a fait quelques pas sur l’herbe, il a jeté un regard rapide vers les clartés laiteuses de l’horizon, puis il est tombé dans les bras de sa mère qui l’attendait auprès de la geôle, et tous deux se sont étreints longuement, très longuement, dans l’émotion générale.
Ce fut très simple, très doux, très touchant et quand Pierre se dégagea, on put voir briller deux grosses larmes dans les yeux de la vaillante femme qui, depuis quatre mois, lutte pied à pied contre l’adversité.
Pierre ensuite vint à moi, la main tendue :
– Je dois des remerciements à tout le monde, me dit-il mais ce serait être singulièrement ingrat que de ne pas placer le Matin au premier rang de ceux à qui je dois une reconnaissance éternelle. Le Matin, je le sais, a travaillé pour la manifestation de la vérité. Il a redressé des erreurs, il a soutenu le courage des miens. C’est de tout cœur que je lui dis merci, merci pour moi, merci pour ma mère, merci pour tous ceux qui me touchent de près. Je suis très heureux de quitter la prison, très heureux de me retrouver le seul maître de moi-même. Cette joie, je l’éprouve non pas seulement parce que je suis libre à nouveau, ce qui est appréciable pourtant, mais parce que je vais pouvoir participer plus activement à l’enquête ouverte par la justice ; car, libre, il me sera plus facile de discuter, d’apporter mes preuves ou mes réfutations, bref de dire certaines choses qui n’ont pas été dites encore.
Pierre m’a parlé d’une voix très douce, très calme et sans cesser de sourire. Il sourit à tous ceux qui l’entourent, à sa mère, à son hôtelier, M. Le Roch, à son avocat, Me Feillard, qui l’entraîne vers l’automobile qui attend.
Cette journée décisive avait commencé de bonne heure. Dès le matin, en effet, Pierre était amené au palais de justice, où il pouvait apercevoir sa mère rayonnante de joie. L’ingénieur, qui porte maintenant une barbe très fournie qui le vieillit un peu, avait fait toilette aujourd’hui pour comparaître devant M. Bidart [Bidard] de La Noë.
L’interrogatoire, commencé à dix heures, ne s’acheva qu’à midi, pour reprendre à trois heures et se prolonger jusqu’à sept. Il porta, le matin, sur les raisons qui déterminèrent l’inculpé à dénoncer son patron à l’administration des poudres.
Pierre a déclaré qu’avant de signaler les malfaçons, il avait à plusieurs reprises mis en garde M. Cadiou contre le danger de ne pas employer la main-d’œuvre suffisante, et d’utiliser des matières premières de qualité inférieure. M. Cadiou demeura inerte. Alors sachant qu’une enquête allait être ouverte par le contrôle, et désireux de dégager sa responsabilité, Pierre écrivit au général Barral. Il a ajouté ce matin que M. Cadiou avait commis plus d’une irrégularité dont il pourrait se servir, s’il ne craignait pas d’atteindre inutilement de pauvres gens qui se firent les complices de l’ancien directeur de la Grand’Palud.
Le long interrogatoire de l’après-midi a été consacré une fois encore à la journée du 30 décembre. Pierre a maintenu que M. Cadiou n’était pas venu à l’usine ce jour-là, car s’il y était venu, a-t-il dit, on lui aurait fait part bien certainement de la visite du patron.
LE MYSTÈRE CADIOU
Pierre fait à Landerneau une rentrée triomphale
[SUITE DE NOTRE DÉPÊCHE DE 1re PAGE]
Pendant que M. Bidart [Bidard] de La Noë questionnait ainsi l’ingénieur, Mme Pierre attendait en bas que le bonheur lui fût enfin donné de serrer son fils dans ses bras et l’emmener avec elle.
L’excellente mère m’a dit :
– Nous devons beaucoup de reconnaissance au Matin, car il a fait beaucoup pour nous. Je ne sais comment vous exprimer ma gratitude.
« Enfin Louis va pouvoir préparer sa défense, car, monsieur, la liberté, ça ne nous suffit pas. Il nous faut maintenant reconquérir l’honneur…
Cependant, sept heures sonnent. Pierre, les mains libres, sort du cabinet du juge. Ses yeux rient derrière ses lunettes, et il regarde avec une sorte d’étonnement la foule très dense qui stationne patiemment devant le palais de justice. Tout à l’heure, quand, pour la dernière fois, il montera dans la voiture cellulaire, cette même foule applaudira et des cris de « Vive Pierre ! Vive Pierre ! » lui feront escorte.
Un incident charmant marque l’arrivée devant la geôle.
Mme Pierre, dans l’automobile de son fils, avait précédé l’ingénieur. Aussi, lorsque la voiture cellulaire déboucha au sommet de la rampe, la première personne que Pierre aperçut par le grillage de la fenêtre, ce fut sa mère. Il lui adressa un sourire heureux, puis, de la main, lui envoya de longs baisers. Elle, toute droite dans sa voiture, et toute pâle, lui rendit avec émotion ses baisers. Et les ouvriers qui étaient là applaudirent ce joli geste et crièrent « Vive Pierre ! »
Libre
Dix minutes plus tard, les formalités de levée d’écrou étaient terminées, et l’ingénieur sortait libre.
Sa mère a voulu que sa première heure fût pour elle, pour elle toute seule. Et lui n’a voulu voir personne autre qu’elle, il n’a voulu écouter personne autre qu’elle.
Pourtant M. Pierre a fait exception pour son défenseur, Me Feillard, et il est allé le remercier chez lui. C’est dans le cabinet de l’avocat que nous l’avons revu, distribuant à la ronde des poignées de main et ne se lassant pas d’embrasser sa chère maman.
Toutefois, avant de se retirer, il a tenu à faire aux membres de la presse une déclaration que Me Feillard nous a lue :
« Je remercie la presse, qui, par ses investigations minutieuses, a empêché plusieurs erreurs de témoignages et m’a enfin fait rendre à la liberté après quatre mois de détention. Je suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père malade, pour tous mes parents et mes amis, qui n’ont pu croire un seul instant à ma culpabilité. Il parait que mon affaire a fait couler beaucoup d’encre. Je n’ai pas encore lu un seul journal… J’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour mes gardiens, qui m’ont traité avec beaucoup de ménagements. J’ai rencontré dans mes codétenus beaucoup de malheureux, de déshérités de la vie. Leur infortune m’a aidé à supporter la mienne.
« J’ai beaucoup réfléchi et aussi un peu travaillé. Ce fut pour moi un réconfort. Je vais maintenant, avec le concours de mon dévoué défenseur, Me Feillard, devenu depuis mon grand ami, chercher par tous les moyens à faire la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour. Celui qui a enterré mon ancien patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait que l’on retrouvât son cadavre par l’odeur, qui devait fatalement s’en dégager un jour ou l’autre. Voilà ce qui est certain. On a dit, si crime il y a, que ce crime était un crime d’intellectuel… Allons donc ! Que M. Jean-Marie Cadiou explique, autrement que par des révélations de somnambule, comment, en si peu de temps, il a pu retrouver le corps de son pauvre frère…
« Je ne veux toutefois porter mes soupçons sur personne sans avoir de preuve certaine. Je vais enfin pouvoir prendre un peu de repos et respirer l’air pur des champs au milieu desquels j’ai si longtemps vécu et dont j’ai été privé. Encore merci à tous ceux qui ont songé à moi dans ma triste situation. »
Quand Me Feillard eut terminé cette lecture. M. Pierre et sa mère remontèrent hâtivement en auto et gagnèrent Landerneau. Ils sont passés devant la forêt où le corps de M. Cadiou fut retrouvé, devant le moulin, devant la Grand’Palud. Et quand ils sont arrivés à Landerneau, brisés par les émotions de ce jour, ils ont retrouvé tous leurs amis, qui étaient arrivés pour fêter le retour de celui qu’ils considèrent comme une victime. Trois cents personnes s’étaient portées à la rencontre de l’ingénieur, qui fut accueilli par une ovation chaleureuse, et dont la spontanéité le toucha.
Ce fut ensuite, dans la salle à manger de l’hôtel, où l’on sabla le champagne, un long défilé de braves gens qui venaient apporter à M. Pierre leurs félicitations et leurs vœux.
M. Pierre sera interrogé demain et mercredi par M. Bidart [Bidard] de La Noë. Il comparaitra librement, cette fois, devant le juge d’instruction.
« Sans la somnambule de Nancy, déclare M. Jean-Marie Cadiou, je n’aurais jamais retrouvé le corps de mon frère »
BREST, 25 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Jean-Marie Cadiou a appris avec stupéfaction la libération de Pierre. Ayant eu de nombreux entretiens avec MM. Guilmard et Bidart [Bidard] de La Noë, il savait leurs dispositions à l’égard de l’ingénieur. Aussi se refusait-il à croire qu’ils pussent prendre la décision si sympathiquement accueillie aujourd’hui par l’opinion.
– Je ne puis me faire à l’idée, m’a dit M. Jean-Marie Cadiou, que l’ordre de levée d’écrou ait pu être donné par eux. Mais tout cela me laisse bien calme. Un jour ou l’autre, il faudra bien qu’on connaisse la vérité.
Comme je faisais part à M. Jean-Marie Cadiou des déclarations faites par l’ingénieur à sa sortie de prison, il me répondit :
– C’est cela !… Il m’accuse maintenant ! Il voudrait sans doute que j’aille le remplacer en prison. Ah c’est vraiment amusant !… Mais que Pierre le veuille ou non, c’est bien par la somnambule de Nancy que j’ai été renseigné. Sans elle, le cadavre de mon pauvre frère n’aurait jamais été retrouvé…
27 mai 1914 – p. 1 et 3
Pierre est libre mais le juge l’a convoqué une fois de plus pour lui dire « C’est vous l’assassin »
Brest, 26 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Le premier soin de M. Pierre, ce matin en se levant, fut de se rendre chez le coiffeur qui, à grands coups de rasoir, fit tomber la longue, barbe poussée en prison.
Après avoir rapidement parcouru les nombreux journaux parlant de l’affaire depuis le 4 février, M. Pierre alla embrasser sa mère, puis descendit dans la salle à manger de l’hôtel Le Roch, où il fut très entouré.
M. Pierre confia à ses intimes que pendant les premiers temps de sa captivité il avait été atteint d’anémie cérébrale. Il ne se souvenait plus de rien. Il lui était matériellement impossible de se rappeler une date. Puis, peu à peu, la mémoire lui revint, et les idées noires qui hantaient son cerveau disparurent.
– Me Feillard a été très bon pour moi. Sans ses conseils et ceux de ma pauvre maman, je crois que je n’aurais jamais pu supporter une aussi terrible épreuve. A deux heures, accompagné de sa mère et de M. Le Roch, M. Pierre prit le train pour Brest.
M. Bidart [Bidard] de La Noë lui a fait subir un très long et très pénible interrogatoire.
– Dès la disparition de M. Cadiou, a dit le juge, vous avez laissé entendre que la situation financière de l’usine était mauvaise et que votre patron avait sans doute pris la fuite.
– Je n’ai pas dit qu’il avait pris la fuite, répond M. Pierre. J’ai simplement dit que c’était dans le domaine des choses possibles. Tout le monde en disait autant… Quant à la question budgétaire, je ne la connaissais qu’imparfaitement. J’ignorais avec qui mon patron devait partageur les bénéfices…
– Vous visez encore les Allemands ? Je dois cependant vous faire remarquer que si c’est par patriotisme – vous l’avez dit – que vous avez dénoncé M. Cadiou, vous consentiez à entrer chez M. Legrand. Or M. Legrand, vous le saviez, avait fondé sa société avec les capitaux de la maison Themming [Temming].
– Je considère M. Legrand comme un parfait honnête homme. Sa société fut, en effet, fondée avec l’aide d’industriels et d’un ingénieur allemand, et le gouvernement ne l’ignorait pas. On voulait connaître à ce moment la fabrication allemande. Quant à l’usine de Daoulas, où l’on me proposait une place d’ingénieur technique, elle est française. Les actionnaires en sont très connus à Brest et à Landerneau.
– Vous oubliez donc le contrat qui vous empêchait pendant une période de quinze années d’entrer dans une usine similaire à celle de la Grand’Palud ?
– M. Rocher m’avait affirmé qu’il parlerait à ce sujet à M. Cadiou et qu’il obtiendrait sans difficulté l’annulation du contrat, l’usine de Daoulas ne devant travailler à ce moment que du lin et de l’étoupe…
– Votre patron avait sans doute appris les dénonciations que vous aviez portées à la guerre.
– M. Cadiou ignorait tout. En faisant connaître les malfaçons et les fraudes, j’ai rempli mon devoir de Français, et M. Barral, auquel j’avais écrit personnellement, m’avait promis de n’en rien dire à mon patron…
M. Bidard de La Noë, oubliant une fois de plus les témoignages des personnalités de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon, qui y virent M. Cadiou les 31 décembre et 1er janvier, demanda alors de nouveau à M. Pierre l’emploi de son temps le 30 décembre. Puis, pensant sans doute intimider l’ingénieur, il le regarda bien en face et dit :
– C’est vous qui avez tué M. Cadiou… Vous êtes sortis de l’usine ensemble le 30… Vous avez gagné le bois… Vous avez abattu votre patron d’un coup de revolver, et quand il a été à terre, comme il remuait encore, vous lui avez tranché la gorge avec votre couteau…
M. Pierre, très pale, frémissant, éleva la voix à son tour :
– C’est faux s’écria-t-il. Je ne suis pas sorti de l’usine avec M. Cadiou le 30. Je ne suis jamais allé dans le bois avec lui. Ce n’est pas moi qui ai tué M. Cadiou. Je vous le jure. Dire de semblables choses est une abomination Je n’ai jamais levé la main sur personne. Je serais incapable de commettre l’horrible forfait dont vous m’accusez.
– Trois ouvriers, Bignard, Kervistin et Dolon [Dolou] vous ont cependant vus sortir ensemble le 30 décembre.
– Bignard et ses amis sont, je n’en doute pas, de très bonne foi, mais ils se trompent.
C’est sur ces mots que prit fin l’interrogatoire.
Vendredi prochain, à onze heures et demie, M. Bidart [Bidard] de La Noë compte procéder à la Grand’Palud à une confrontation et à une sorte de reconstitution du crime, tel qu’il persiste à le concevoir.
J’ai pu joindre M. Pierre à la sortie du cabinet du juge d’instruction. Il paraissait fatigué, mais il avait repris toute son assurance.
Bossard avait été interrogé dans la matinée. Son interrogatoire n’a rien apporté de nouveau. Pourtant, on demeure persuadé au parquet que Bossard pourrait, s’il le voulait, soulever un coin du voile de cette mystérieuse affaire.
29 mai 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE CADIOU
Les conclusions des experts ne sont pas celles qu’attendait M. Guilmard
BREST, 28 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Guilmard, procureur de la République, a reçu ce matin le rapport de M. Kohn-Abrest directeur du laboratoire de toxicologie de Paris, chargé par le parquet de Brest d’examiner les vêtements de l’ingénieur Pierre et ceux de M. Cadiou, ainsi que la pioche trouvée dans le garage de l’ingénieur.
Les conclusions de M. Kohn-Abrest peuvent se résumer ainsi :
1° Il existe sur le manche et le fer de la pioche des traces de rouille, mais aucune trace de sang ;
2° Sur le couteau saisi sur M. Pierre par M. Guilmard, le jour de la découverte du cadavre, on ne relève aucune trace de sang ;
3° Rien de suspect sur les vêtements de M. Pierre.
L’expert – le Matin l’a déjà signalé – a, par contre, relevé des traces de sang sur le côté gauche du faux col et de la chemise de M. Cadiou. Des traces de sang se voient également à l’intérieur de la casquette.
M. Kohn-Abrest ajoute que le cadavre était enfoui dans un sol détrempé par la pluie. Du sang, coulant de la blessure de la gorge, a pu être entraîné par le ruissellement des eaux, mais il est impossible d’en évaluer la quantité… Il existe enfin des éraflures et des entailles dans les vêtements de M. Cadiou.
M. Guilmard ne cache pas le désappointement que lui cause la lecture du rapport du directeur du laboratoire de toxicologie, rapport dans lequel il croyait trouver la preuve certaine de la culpabilité de l’ingénieur.
Si les conclusions de M. Grivolat ne sont pas plus précises, a dit M. Guilmard, ce sera forcément le non-lieu.
En tous les cas, la grande reconstitution projetée pour demain à la Grand’Palud par M. Bidart [Bidard] de La Noë n’aura pas lieu demain du moins car M. Bidart [Bidard] de La Noë a quitté Brest ce soir pour Paris.
Le mystère serait-il à Angoulême ?
Angoulême, 28 mai. Dépêche particulière du « Matin ».
On fait grand mystère ici sur une commission rogatoire dont aurait été chargé le parquet d’Angoulême. Je crois savoir néanmoins que l’instruction de l’affaire Cadiou paraîtrait s’orienter vers Angoulême. Déjà, une enquête est menée ici pour savoir si M. Cadiou ne serait pas venu à Angoulême au début de janvier et si un loueur d’automobiles d’Angoulême, à la même époque, n’aurait pas été chargé de ramener un mystérieux blessé d’Angoulême à Paris.
30 mai 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE CADIOU
Brest, 29 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
En réponse aux affirmations de M. Jean-Marie Cadiou, qui avait déclaré hier que la mise en liberté de Pierre n’avait été décidée en haut lieu que pour étouffer l’affaire, l’ingénieur, aujourd’hui, m’a déclaré :
– Mon désir est le même que celui de M. Jean-Marie Cadiou, mon accusateur. Je ne redoute pas les assises ; je réclame au contraire le débat public au cours duquel il me sera possible de dire tout ce que je sais.
« Les révélations que j’ai consignées dans le mémoire que j’ai rédigé en prison ne feront pas renaître le scandale des poudres. Elles sont cependant de nature à démontrer les mobiles qui m’ont incité à faire connaitre au ministre de la guerre ce qui se passait de répréhensible à la Grand’Palud. Les agissements dénoncés par moi pouvaient avoir des conséquences très graves. C’est pourquoi j’ai parlé et je ne le regrette pas. »
A Angoulême
BORDEAUX, 29 mai. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
On a annoncé l’ouverture d’une enquête Angoulême, au sujet de l’affaire Cadiou. Or, à la préfecture de la Charente, au parquet et à la police d’Angoulême, on affirme qu’aucune enquête n’a été ouverte au sujet du transport d’un blessé d’Angoulême à Paris, en automobile.
Un chauffeur d’Angoulême a, en effet, transporté d’Angoulême en Bretagne non un blessé, mais un malade. De plus, le voyage a eu lieu au mois de mai de l’an dernier, et non dans les premiers jours de l’année 1914.
Quant au séjour de M. Cadiou à Angoulême, le dernier doit remonter au mois de juin 1913.
On sait que des malfaçons dans les fournitures de l’État ont été découvertes à la poudrerie d’Angoulême. Le ministre de la guerre aurait réclamé une nouvelle enquête à ce sujet.
31 mai 1914 – p. 2 et 3
Le mystère Cadiou
UNE LETTRE DE Mme PIERRE
Nous avons reçu- de la mère de l’ingénieur Pierre la lettre suivante :
Landerneau, 29 mai 1914.
Monsieur le rédacteur en chef,
Je vous prie d’agréer mes bien sincères remerciements pour votre dévouement à la cause de mon fils, l’ingénieur Pierre.
Je vous serais bien reconnaissante d’exprimer ces mêmes remerciements à vos honorables lecteurs.
De toutes les extrémités de la France et même de l’étranger, ils m’ont comblée de témoignages d’estime et de sympathie.
Agréez, monsieur, ma reconnaissance et l’expression de ma considération distinguée.
L. Pierre
L’AFFAIRE CADIOU ET LES MALFAÇONS A LA POUDRERIE D’ANGOULÊME
Angoulême, 30 mai. Dépêche particulière du « Matin ».
M. Pierre ayant déclaré que l’usine de la Grand’Palud s’était livrée à des malfaçons dans les fournitures à la poudrerie d’Angoulême, de graves bruits circulent. Des accusations sont formulées.
On raconte qu’une fourniture de coton ayant été refusée, ce coton, après un stage dans une grange et un maquillage spécial, aurait été ensuite accepté.
On parle aussi d’une balle de coton qui aurait été distraite et cachée au moment des fréquentes explosions de turbines pour dissimuler un témoin compromettant de la cause des explosions.
On affirme en outre que des substitutions auraient été faites dans des envois de coton.
Dans ces conditions une enquête judiciaire venant après l’enquête administrative déjà faite est possible pour démontrer l’intérêt qu’il faut attribuer aux révélations de M. Pierre.
4 juin 1914 – p. 2
LE, MYSTÈRE CADIOU
L’expertise de l’armurier Grivolat
M. Grivolat, l’expert armurier de Saint-Étienne, qui avait été confié par le parquet de Brest le soin d’examiner la balle trouvée par le docteur Paul dans le corps du directeur de la Grand’Palud, vient de terminer son rapport. Ainsi qu’il fallait s’y attendre, cette expertise, faute d’éléments, ne sera pas en mesure d’apporter une grande lumière à l’instruction. Nous en avions exposé précédemment les principales constatations. Elles établissent, on le sait, que la balle qui tué M. Cadiou est bien une balle de « vélo-dog » du calibre de 6 millimètres. Elle est conforme à celle, de fabrication française, vendue par l’armurier Marie, de Landerneau. Et celle balle, dit l’expert, peut provenir d’un des revolvers à quatre rayures fabriqués par le fournisseur belge de M. Marie. Mais ce point ne peut être, faute d’éléments de comparaison, établi avec certitude.
Le revolver confié à l’expert comportait, on s’en souvient, cinq rayures, alors que la balle a été tirée par un revolver à quatre rayures. Encore que le fournisseur de l’armurier de Landerneau fabrique plus couramment des revolvers à quatre rayures, lui arrive de fabriquer des revolvers à cinq rayures. Il n’a pu préciser à l’expert si les deux armes qu’il avait vendues en mai 1912 à M. Marie, et dont l’une fut acquisse par l’ingénieur Pierre, étaient l’une et l’autre à quatre rayures ou à cinq rayures, ou bien si l’une comportait quatre rayures, alors que l’autre en comportait cinq.
De ce côté, on le voit, l’obscurité subsiste.
En ce qui concerne les cartouches ordinairement vendues par l’armurier de Landerneau, et fournies à l’ingénieur Pierre en même temps que le revolver vélo-dog dont il avait fait l’acquisition chez M. Marie, ces cartouches sont celles que l’on trouve le plus couramment en vente chez les armuriers.
Elles proviennent d’une manufacture, française dont le siège est à Paris. M. Marie a remis au parquet de Brest un certain nombre de ces cartouches, lesquelles avaient été transmises à M. Grivolat. Certaines des balles de ces cartouches portent à la partie inférieure un cercle à stries circulaires, qu’on relève également sur la balle qui tua le directeur de la Grand’Palud.
Telles sont, en substance, les seules réponses qui ont pu être fournies par M. Grivolat aux questions du parquet de Brest.
13 juin 1914 – p. 2
LE MYSTÈRE CADIOU
« Suicide, et non assassinat » écrit-on à l’avocat de M. Pierre
BREST, 12 juin. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Me Feillard, l’avocat de M. Pierre, a reçu hier de Rouen une lettre signée Le Goff, ancien ouvrier de la Grand’Palud. Dans cette lettre, très correctement rédigée, M. Le Goff déclare que M. Cadiou n’a certainement pas été assassiné, mais qu’il s’est suicidé le 2 janvier, à Landerneau, après avoir fait un voyage à Morlaix, à Saint-Pol-de-Léon, à Henvic et à Carantec où il aurait été vu le 1er janvier, à 3 h. 40 de l’après-midi.
D’après le signataire de la lettre, M. Cadiou aurait été enterré dans le bois de la Grand’Palud au cours de la nuit du 5 au 6 janvier, avec la complicité de deux ouvriers de l’usine ennemis de M. Pierre.
Me Feillard croit, jusqu’à présent, que la lettre en question est l’œuvre d’un fumiste. Il l’a néanmoins adressée à son client en lui demandant ce qu’il en pensait.
– Un ouvrier nommé Le Goff a bien fait partie de mon personnel, a dit aujourd’hui M. Pierre, mais il a quitté le pays depuis longtemps. Ce n’est certainement pas lui qui a écrit à Me Feillard.
18 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
« Pas de preuve décisive contre Pierre » dit l’expert, M. Grivolat
BREST, 17 juin. Le rapport de M. Grivolat, armurier à Saint-Étienne, chargé d’expertiser la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou, a été communiqué aujourd’hui à l’ingénieur Pierre et à son défenseur.
Si, dans ses conclusions, l’expert croit pouvoir apporter à la justice quelques présomptions à la charge de Pierre, il résulte cependant des termes du rapport que la preuve n’a pu être faite d’une manière décisive.
« Nous affirmons bien, dit M. Grivolat, que la balle qui a tué M. Cadiou est de même fabrication que celles vendues par l’armurier Marie. C’est une balle blindée de « vélo-dog », de cartoucherie française, mais cette fabrication est répandue partout et on la trouve chez tous les armuriers.
« Nous ne trouvons rien dans les pièces à conviction, ajoute l’expert, qui puisse ajouter un peu de lumière et fournir une preuve éclatante. » (Havas.)
Confrontation Générale à la Grand’Palud
BREST, 17 juin. Du correspondant particulier du « Matin (par téléphone).
Aujourd’hui a eu lieu à la Grand’Palud la fameuse confrontation générale annoncée depuis plus d’un mois par le parquet de Brest.
Après avoir interrogé l’inculpé et les témoins, Pierre, sur l’ordre de M. Bidart [Bidard] de La Noë est allé se poster avec un inspecteur de police représentant M. Cadiou aux endroits où l’industriel aurait été vu le 30 décembre avec son ingénieur. Puis le juge d’instruction a mesuré lui-même les distances à l’aide d’un décamètre.
M. Haverna, chef du service photographique de la Sûreté générale, venu spécialement de Paris, a photographié M. Vignard figurant la victime.
Le procureur général à Rennes, M. Pledy, et son substitut, M. Blondel, devaient assister également à ces opérations judiciaires, mais l’auto dans laquelle ils avaient pris place est entrée en collision près de Landivisiau avec un autre véhicule et ils n’échappèrent à la mort que par miracle. Les deux magistrats sont indemnes mais l’auto de la brigade mobile de Rennes a été fort endommagée.
M. Pledy, arrivé à Landerneau à la fin de l’après-midi, a joint le parquet de Brest à la Grand’Palud.
Les confrontations n’ont en somme donné aucun résultat.
23 juin 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
BREST, 22 juin. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu aujourd’hui plusieurs témoins dans l’affaire Cadiou, notamment l’abbé Jean Fertil, prêtre libre qui, mis en présence de Bossard, a déclaré qu’il avait voyagé le 30 décembre avec l’ancien veilleur de nuit de la Grand Palud, qui, parti de Brest, était descendu à deux heures à la station de la Forest.
L’alibi invoqué par Bossard est donc vérifié, et Il est probable que l’inculpation de complicité d’assassinat qui pèse encore sur lui ne tardera pas à être abandonnée par le juge.
27 juin 1914 – p. 3
LE DOSSIER DE L’AFFAIRE CADIOU COMPORTE TROIS MILLE PIÈCES
BREST, 26 juin. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
L’instruction de l’affaire Cadiou touche sa fin. M. Bidart [Bidard] de La Noë va faire subir demain à l’ingénieur Pierre un dernier interrogatoire.
Il y donnera à l’inculpé communication des différents rapports des experts.
Ensuite le juge d’instruction commencera le classement des trois mille pièces qui constituent le dossier de l’affaire, puis les transmettra à la chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes.
28 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
BREST, 27 juin. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Convoqué par M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction, l’ingénieur Pierre, assisté de son avocat, Me Feillard, a entendu cet après-midi la lecture des rapports des experts qui sont au nombre de trois, MM. Grivolat, docteur Paul, médecin légiste, et Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris. M. Pierre a protesté une fois de plus, de son innocence.
Le juge d’instruction a ensuite donné communication à M. Pierre des résultats de plusieurs commissions rogatoires dont le secret avait été gardé jusqu’à ce jour.
L’une de ces commissions concernait M. Labite-Robet, président du syndicat des ouates et cotons, 168, Faubourg-Saint-Denis à Paris, qui a déclaré que les rapports des membres du syndicat avec M. Cadiou étaient loin d’être cordiaux.
Me Feillard a déclaré que de toutes ces dépositions, il résulte que M. Pierre paraissait être en excellents termes avec M. Cadiou au moment où celui-ci se disposait pourtant à s’en séparer.
L’instruction est close.
7 juillet 1914 – p. 3
PAS D’ACHETEUR POUR L’USINE CADIOU
Brest, 6 juillet. L’usine de blanchiment de coton de la Grand’Palud, mise en vente aujourd’hui n’a pas trouvé acquéreur.
Le manoir de Keranster appartenant à la succession Cadiou a été adjugé à son frère (Havas).
9 juillet 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
BREST, 8 juillet. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Guilmard, procureur de la république, a terminé aujourd’hui son réquisitoire au sujet de l’affaire Cadiou. Il conclut au renvoi de M. Pierre devant la chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes.
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, va rendre une ordonnance dans le même sens.
10 juillet 1914 – p. 3
M. BIDARD DE LA NOË CONCLUT AU RENVOI DE PIERRE AUX ASSISES
BREST, 9 juillet. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction, a signé aujourd’hui une ordonnance concluant dans le même sens que le procureur de la République, c’est-à-dire au renvoi de l’ingénieur Pierre devant la cour d’assises et déférant l’inculpé à la chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes.
Cette ordonnance sera notifiée demain à l’ingénieur Pierre et à Me Vichot, avoué de la partie civile.
BREST, 9 juillet, Les déclarations des témoins qui ont vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble, le 30 décembre, la découverte du cadavre, près du domicile de l’ingénieur, la balle meurtrière, qui appartenait au revolver acheté par l’ingénieur Pierre, arme qui n’a pu être retrouvée, la disparition de dossiers importants que possédait M. Cadiou, la mésintelligence entre l’ingénieur et son directeur, sont les principales bases de l’accusation. (Havas.)
12 juillet 1914 – p. 3
L’OUVRIER BOSSARD BÉNÉFICIE D’UN NON-LIEU
BREST, 11 juillet. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
M. Bidart [Bidard] de La Noë a rendu aujourd’hui une ordonnance qui clôt définitivement l’instruction de l’affaire Cadiou.
L’ingénieur Pierre est renvoyé devant la chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes.
Quant à l’ouvrier Bossard, qui fut incarcéré pendant huit jours sous l’inculpation de complicité dans l’assassinat de M. Cadiou et de recel de cadavre, il bénéficie d’un non-lieu.
27 juillet 1914 – p. 2
En marge du mystère Cadiou
Une information judiciaire contre un ouvrier de la poudrerie d’Angoulême
Angoulême, 26 juillet. De l’envoyé spécial du « Matin » (par téléphone).
Depuis huit jours, M. Pradines, juge d’instruction, a ouvert une information judiciaire contre un ouvrier de la poudrerie d’Angoulême, M. Porrion [Paurion]. M. Porrion [Paurion] est un personnage dont il fut maintes fois question au cours des différentes enquêtes auxquelles donna lieu la mort mystérieuse de M. Cadiou.
C’est M. Porrion [Paurion] que M. Pierre désignait comme le complice des malversations de son patron dans la lettre de dénonciation que le jeune ingénieur de la Grand’Palud a adressée au ministère de la guerre. M. Pierre faisait également allusion à M. Porrion [Paurion] dans la lettre qu’il envoya le 26 août 1913 au Matin concernant la question des poudres. On soit que cette lettre, à la demande de Me Feillard, avocat de l’ingénieur, fut mise par le Matin à la disposition de la justice le
26 avril dernier. Or, le 21 juillet, le juge d’instruction a opéré une perquisition au domicile de M. Porrion [Paurion], route de Brest. Le même jour, deux opérations identiques ont été effectuées simultanément par la police à la poudrerie d’Angoulême, dans le bureau de M. Aubineau, comptable, et chez un menuisier, M. Lacoste, voisin de M. Porrion [Paurion]. La justice a saisi chez l’ouvrier de la poudrerie une énorme quantité de correspondance et dans le bureau de M. Aubineau une lettre de M. Cadiou. La perquisition opérée chez M. Lacoste n’a donné aucun résultat. Auteur de ces opérations, les magistrats angoumois tiennent à garder le plus profond silence. Tout ce qu’ils peuvent dire, c’est qu’ils ont opéré, non pour la cour de Rennes, mais pour leur propre compte, non dans le but de percer le mystère qui entoure la mort du directeur de la Grand’Palud, mais pour rechercher les auteurs de malversations qui leur furent signalées à la charge d’un tiers à l’occasion de la livraison à la poudrerie d’Angoulême de fournitures nécessaires à la fabrication de la poudre. Le tiers non désigné, c’est M. Porrion [Paurion]. Bien que directement intéressé dans la question. M. Porrion [Paurion] se montre moins réservé que la justice. M. Porrion [Paurion] est un homme de cinqnante ans. Il était jusqu’à ces jours derniers ouvrier à la poudrerie d’Angoulême. Il joignait à cette qualité celle de représentant d’un certain nombre de fournisseurs de coton. De plus, il avait fondé une entreprise de déchargement de nitrate à l’usage de la poudrerie.
Ce que dit M. Porrion [Paurion]
– L’assassinat de M. Cadiou, m’a dit M. Porrion [Paurion], n’a rien de commun avec les poursuites qui me sont intentées ; cependant, il en est la cause indirecte. Depuis vingt et un ans, je travaille à la poudrerie en outre, d’accord avec mes chefs, je représentais ici un certain nombre de fournisseurs, notamment M. Cadiou. Le cahier des charges veut en effet que les fournisseurs de la poudrerie aient pour le règlement des petits différends un représentant sur place. Antérieurement à la gestion de M. Cadiou, j’avais représenté son prédécesseur de la Grand’Palud. Je vous le répète, rien ne s’y opposait administrativement. De plus pour augmenter mes ressources, j’avais, toujours d’accord avec l’administration, fondé une entreprise pour le déchargement des nitrates. C’était mon droit. Tout cela, y compris mon salaire d’ouvrier, me rapportait environ 500 francs par mois. Pendant de nombreuses années, je pus mener de front, au prix de beaucoup de fatigue, mon travail et mes deux entreprises.
« A la suite des dénonciations dont M. Cadiou fut l’objet, une circulaire ministérielle interdit aux ouvriers de la poudrerie de représenter les fournisseurs. On me mit alors en demeure de choisir entre ma représentation et mon emploi. Je sacrifiai la représentation. Dernièrement, une circulaire m’a mis dans l’obligation d’abandonner ou mon poste d’ouvrier ou mon entreprise de déchargement. Comme j’avais fait pour cette entreprise des frais considérables, notamment l’achat d’un monte-charge que l’administration ne voulait pas me rembourser, j’ai abandonné mon poste à la poudrerie, et je continue à y travailler pour mon compte, comme entrepreneur du déchargement de nitrate.
Les rapports avec M. Cadiou
« Vous n’ignorez pas que lorsque M. Cadiou se trouva en lutte avec de puissantes rivalités commerciales pour le faire exclure des marchés de la guerre, on employa contre lui la calomnie. Dénoncé au ministère de la guerre par son ingénieur, M. Pierre, ses rivaux obtinrent gain de cause. La Grand’Palud fut écartée des marchés. Quelques jours après, M. Cadiou disparaissait, mystérieusement assassiné. Aujourd’hui, je suis atteint par le choc en retour. A la suite des dénonciations et de l’enquête dont j’ai été l’objet, une plainte a été déposée contre moi, par qui ? je ne le sais pas exactement, mais probablement par le ministère de la guerre. On m’y représente comme m’étant à différentes reprises, tant pour M. Cadiou que pour d’autres fournisseurs, livré à des truquages indignes pour faire accepter des cotons refusés par la commission. Je ne cherche pas à me défendre pour l’instant contre cette accusation. Je démontrerai ma bonne foi devant le juge d’instruction. Dernièrement, la justice a opéré chez moi une perquisition. Elle a saisi une correspondance volumineuse que je ne cherchais pas à cacher, échangée entre moi et différents commerçants que je représentais. On a opéré une perquisition chez mon voisin. M. Lacoste, qui m’avait loué une remise pour entreposer des cotons. Bien entendu, cette opération n’a donné aucun résultat. M. Lacoste n’était pour rien dans mes affaires. Enfin, on a cru devoir fouiller bureau du comptable de la poudrerie où je faisais mes écritures. On a trouvé chez lui une lettre de M. Cadiou. Elle date des environs du 10 septembre dernier. En réponse à une lettre de moi dans laquelle je l’avisais que je ne le représenterais plus à la poudrerie d’Angoulême, M. Cadiou me demandait de lui trouver un représentant. Il m’annonçait alors son intention de venir à la poudrerie quelques jours après. C’est tout ce que je puis dire. Vous voyez donc que l’affaire qui occupe le parquet aujourd’hui n’a rien de commun avec l’assassinat de M. Cadiou. »
Le parquet n’a pas encore procédé au dépouillement des pièces saisies au cours des perquisitions. Cette opération n’aura lieu qu’au début de la semaine prochaine. On ne compte pas y trouver de pièces ayant trait à la mort de M. Cadiou. Cependant, il est certain que si les magistrats trouvaient dans les objets saisis des documents intéressant le parquet de Brest, ils s’empresseraient de les lui transmettre.
30 juillet 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre, est renvoyé devant les assises
Rennes, 29 juillet. Du correspondant particulier du « Matin » (par téléphone).
Aujourd’hui, la chambre des mises en accusation, près la cour d’appel de Rennes, s’est réunie pour statuer sur le cas de l’ingénieur Pierre, accusé de l’assassinat de M. Cadiou, industriel de la Grand’Palud.
La chambre des mises en accusation, dont chacun des membres avait pris longuement connaissance du dossier de l’affaire, a décidé de renvoyer l’ingénieur Pierre devant les prochaines assises du Finistère.
25 mars 1919 – p. 3
L’ÉNIGME DE LA GRAND-PALUD
L’ingénieur Pierre, aujourd’hui marié, comparaîtra au mois de juillet devant les assises du Finistère
BREST, 24 mars. Par téléphone.
On se souvient de l’émotion causée en Bretagne, au début de l’année 1914, par le mystérieux assassinat de M. Cadiou, directeur de la poudrerie de la Grand’Palud, près de Landerneau. Son ingénieur, M. Pierre, avait été arrêté sous l’inculpation de ce crime, puis mis en liberté provisoire.
Mobilisé au début de la guerre, et ayant fait vaillamment son devoir, il vient de rentrer dans ses foyers.
L’affaire, cependant, viendra au mois de juillet prochaine devant les assises du Finistère, qui seront appelées à se prononcer sur le cas de l’ingénieur Pierre. Aussi est-il intéressant de faire connaître ce que sont devenus ceux qui, directement ou indirectement, furent mêlés à cette sensationnelle énigme.
L’ingénieur Pierre a épousé Julia Juzeau, qui était sa bonne au moment du drame. Le jeune ménage a un petit garçon. M. et Mme Pierre, au cours d’une permission de l’ingénieur, sont venus à Landerneau. Tous deux paraissent absolument rassurés sur l’issue de l’affaire en ce qui les concerne.
Mme Cadiou habite Morlaix depuis, environ deux ans. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, et M. Cloarec, député de Morlaix, sont morts. M. Guilmard, procureur de la République, est toujours chef du parquet de Brest. Le fermier Bonnefoy, dont les déclarations firent à l’époque si grand bruit, est toujours dans une ferme voisine de l’usine. M. Marcou est devenu facteur à Landerneau. Il tient un débit rue du Port, pendant que sa femme s’occupe dans une fabrique de chandails. Caroff est toujours minotier. C’est lui qui occupe le moulin dans la maison duquel habitait l’ingénieur Pierre, Son moulin a été réquisitionné pendant la guerre. M. Picart, à qui M. Cadiou souhaita la bonne année le 1er janvier, est encore gérant du café de la Terrasse à Morlaix. (Matin.)
19 mai 1919 – p. 1
LE SECRET DE LANDRU
Chez la voyante
Mme Camille, la somnambule de Nancy, voit de l’eau… beaucoup d’eau…
[De notre envoyé spécial]
NANCY, 18 mai.
La justice doit renoncer une fois pour toutes à pénétrer les grands mystères criminels, en lisant des lumières de l’au-delà.
Se souvient-on encore de l’affaire Cadiou ? Consultée par la belle-sœur du directeur de la poudrerie de la Grand-Palud, une somnambule de Nancy révéla exactement en quel lieu la police embarrassée découvrirait le cadavre de M. Cadiou assassiné.
Or, les restes de la victime furent réellement mis au jour l’endroit indiqué par Mme Hoffmann, en occultisme « Mme Camille » la visionnaire nancéenne.
On n’entreprendra pas ici de rechercher par quelle grâce du hasard Mme Camille, bien inspirée, renseigna les magistrats dans l’embarras avec une si heureuse précision.
Constatons plutôt que l’affaire Cadiou valut à la modeste extra-lucide Lorraine renommée, crédit illimité auprès des simples, gloire peut-on dire et profits, assurément.
Dès lors, pouvait-on, même si l’on n’était animé que d’une conviction légère, ne pas songer à recourir la seconde vue de cette bonne Mme Camille, pour essayer d’obtenir sur le sort des « fiancées » de Landru les précisions qu’on a, jusqu’à ce jour, cherchées dans les caves, les fourneaux de cuisine et les étangs rambolitains. Le voyage à Nancy devait être tenté.
Ce n’est plus une mince affaire qu’être reçu par Mme Camille. Le succès et la fortune ont quelque peu gâté la pythonisse qui, tenant sa célébrité de la déjà vieille affaire Cadiou, semble être aussi devenue une profiteuse de la guerre.
Mme Camille habite non loin de la gare, 2, rue de l’Équitation, un immeuble bas, vétuste, dont la grisaille se rechausse brutalement de l’écarlate d’une boucherie.
– Mme Camille, au premier, au fond de la cour.
Impossible de se tromper ; plusieurs écriteaux illustrés de flèches montrent la route. On frappe. Mme Camille est là, mais elle ne reçoit plus. Il est trop tard et elle est lasse elle n’est plus lucide et ne fait pas d’extra.
– Revenez demain !
Le lendemain, la salle à manger bourgeoise est emplie de pauvres femmes angoissées, possédées de chimères ou torturées de chagrines trop réels. Mme Camille a des rendez-vous assignés pour plusieurs jours. C’est une catastrophe. En vain insisterait-on auprès de M. Camille, ou plutôt de M. Hoffmann ; il ne s’inquiète pas de ces choses. Mieux vaut s’attirer la compassion de la secrétaire-comptable, car Mme Camille a grand besoin désormais d’une secrétaire. Enfin la voyante a cédé !
Rendez-vous est pris pour l’après-midi.
Bravement, nous pénétrons à la suite de Mme Camille, dans une chambre à coucher bien tenue aucun hibou au-dessus de la porte ; nul crocodile au plafond.
La secrétaire étend les mains : « Do…ormez bien ! »
Mme Camille, les bras croisés sur son corsage de soie ponceau, bat des paupières, et, docilement, s’endort. On nous laisse seuls.
Elle tient maintenant entre ses mains sèches le portrait encadré de Mme Cuchet.
La voix de Mme Camille tremble un peu, d’abord, puis devient rauque :
– Oh ! mon Dieu !… dites-moi qu’il ne s’agit pas d’un vol… ni de… oh !
Elle s’apaise progressivement :
– C’est une femme !… loin !… oh !… elle est loin !… je vois de l’eau… beaucoup d’eau !…
Nous savons déjà qu’il ne peut s’agir de l’étang des Bruyères. A nouveau l’angoisse se peint sur le visage de Mme Camille !
– …Comme il y a de l’eau !… et des rochers !… elle est près d’un rocher… elle est en grand danger… elle vit encore, mais elle est en danger…
Landru soutint que Mme Cuchet partit en Angleterre. Ce ne serait donc pas mal pour le début de la somnambule. Hélas ! elle ne sait rien deviner du jeune André :
– Mais je vous dis qu’elle est seule !
– Et celle-ci ?
C’est Andrée Babelay.
– Vous ne la reverrez jamais !… Jamais plus !
Pourtant il n’y a pas plus de corbeau que de hibou dans la chambre.
– Jamais plus !… Elle est morte… si jeune !… Bonne nature… franche… trop confiante… un gros défaut… Ah ! il y a un enfant… je ne peux pas vous le cacher !
Nous assurons Mme Camille qu’il vaut mieux nous dire toute la vérité, si pénible qu’elle puisse être. Mme Camille aura encore un beau moment, un frisson bien hermétique, bien pathétique, si commode à interpréter ! Ce sera lorsque, à trois reprises, le portrait de Mme Buisson s’échappera de ses doigts agités et crispés pour choir sur la moquette éclatante. Ses mains paraissent avoir mystérieusement horreur du simulacre de cette victime !
Peut-être a-t-on tort d’abuser des complaisances surnaturelles. Mme Camille, fatiguée, va sombrer dans l’incohérence. Si elle précise l’âge de la fille Marchadier, 38 ans, elle commettra l’erreur de célébrer emphatiquement son tact, sa vertu, la pureté de son cœur et sa modestie ! Pourquoi
Mme Camille décrétera-t-elle la pauvre Annette Pascal le propre auteur de ses malheurs, sans d’ailleurs préciser ? Mieux vaut ne rien retenir de ce qui, dans cette consultation, concerne Mme Jaume ; il y a mieux encore. Une erreur de la police mobile a fait communiquer à la presse non pas le portrait de Mme Colomb, mais celui de sa sœur, laquelle proteste justement contre cette publication.
Or, c’est au contact de ce portrait d’une personne bien vivante, heureuse auprès des siens, que la voyante trémolise :
– Elle est perdue !… Vous ne la reverrez jamais !
C’est assez. Qu’on réveille Mme Camille. La secrétaire-comptable quitte ses écritures pour cet office. A 5 francs le quart d’heure – la course travers l’au-delà taximétrée ! – Mme Camille gagne bien plus d’un billet de 100 francs par jour. Hélas combien de créatures crédules ont fait ajouter, tandis que dormait Mme Camille, leurs noms à la suite de cette brève mention sur l’agenda fatidique : « Un monsieur, 3 h. 1/2. »
Ce n’est pas la somnambule de Nancy qui arrachera l’aveu du criminel.
2 juillet 1919 – p. 2
Une vieille histoire : l’affaire Cadiou
L’affaire Cadiou doit venir à la quatrième session des assises du Finistère, qui s’ouvre ordinairement en octobre. L’ingénieur Pierre sera défendu par Me Henri Robert.
9 octobre 1919 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU AUX ASSISES DU FINISTÈRE
QUIMPER, 8 octobre. L’ouverture des assises du Finistère aura lieu à Quimper, le lundi 27 octobre. Une seule affaire sera jugée, celle de l’ingénieur Louis Désiré Pierre, accusé du meurtre commis à la Grand’Palud, près de Landerneau, sur M. Louis Cadiou.
Quatre-vingt-dix-huit témoins sont cités. L’affaire prendra environ une semaine.
M. Cazenavette, procureur de la République, soutiendra l’accusation. La défense de l’ingénieur Pierre est confiée à Me Henri Robert, ancien bâtonnier du barreau de Paris.
La veuve de M. Louis Cadiou se porte partie civile. (Havas)
24 octobre 1919 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
QUIMPER, 23 octobre. L’ingénieur Pierre s’est présenté au palais de justice de Quimper hier après-midi. Sur sa demande, il a été écroué. Il manifeste une entière confiance dans l’issue de son procès. (Havas)
26 octobre 1919 – p. 1
UNE HISTOIRE D’AVANT-GUERRE
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’ingénieur Pierre comparaîtra demain, lundi devant les jurés de Quimper
Une dépêche de notre correspondant de Quimper apprenait récemment à nos lecteurs que l’ingénieur Pierre s’était constitué prisonnier quelques jours avant sa comparution prochaine devant la cour d’assises du Finistère. A combien de Français cette brève, information aura-t-elle rappelé une des affaires les plus mystérieuses et les plus émouvantes d’avant la guerre : l’assassinat de M. Cadiou dans les bois de la Grand’Palud ? Au moment où s’engage un débat si passionnant, résumons, en quelques lignes, les données sur lesquelles le jury aura à baser sa conviction.
Une poudrerie franco-boche
L’usine de la Grand’Palud, à la Forest, à trois kilomètres de Landerneau, sur un bras de la rivière l’Elorn, dans une vallée déserte et boisée, fut organisée vers la fin de l’année 1907 par un certain Pierre Teimming [Temming], ingénieur allemand, avec des capitaux allemands, des ouvriers allemands, un directeur allemand, Auguste Greiss, et un prête-nom français, M. Legrand, appointé à 4.000 francs par an. Elle était outillée pour le traitement des cotons employés à la fabrication des poudres de guerre. Elle ne tarda pas à compter au nombre des fournisseurs de l’État française, jusqu’au jour où certaines irrégularités la firent exclure des adjudications.
A ce moment, une société nouvelle fut organisée par M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix. M. Teimming [Temming] restait commanditaire. M. Cadiou choisit comme directeur technique l’ingénieur Pierre. Il se préoccupa ensuite de se débarrasser de ses associés boches. Mais il n’eut pas le temps de les désintéresser entièrement. Il allait en effet trouver la mort dans les circonstances que voici.
Le 30 décembre 1913, l’ancien avoué, qui se préparait à rentrer à Paris après avoir passé dans son pied-à-terre de Landerneau la nuit du 29 au 30, sortait de chez lui, vers 8 heures du matin, après avoir déjeuné d’une tasse de tapioca au lait, vêtu du costume cycliste qu’il portait d’habitude à la campagne., II se dirigea vers l’usine de la Grand’Palud où de nombreux témoins le rencontrèrent entre 9 heures et 11 heures du matin. Vers 11 heures, M. Cadiou et l’ingénieur Pierre sortirent ensemble de l’usine et se dirigèrent dans la direction du bois du Moulin. Pierre rentra seul : personne depuis n’a revu M. Cadiou vivant.
Pendant plus d’un mois, les recherches continuèrent sans succès. Toutes sortes de légendes couraient sur la disparition de l’usinier. Pierre lui-même qui avait déjà donné à son patron de nombreuses preuves de malveillance, répandait le bruit que ce dernier avait dû fuir en Allemagne pour éviter les conséquences de certains tripotages, ou qu’il s’était suicidé. La famille, et au premier rang M. Jean-Marie Cadiou, frère du mort, ne doutait pas de l’assassinat.
La somnambule a parlé
Le 2 février 1914, M. Jean-Marie Cadiou reçut, de sa belle-sœur, une lettre étrange, datée de Nancy. Il y était dit qu’une dame Saimpy [Sainpy], ayant consulté une somnambule lorraine réputée, la femme Hoffmann, avait reçu de la sibylle cet oracle :
« M. Cadiou a été assassiné par un grand châtain, barbu, de 30 à 35 ans, aidé d’un autre, plus petit, qui faisait le guet. On lui a tendu un piège pour l’y faire tomber avec une corde, vers 4 ou 5 heures. Une fois par terre, il a reçu un gros coup au côté droit de la tête, puis un autre dans le dos. Qu’on ne le cherche pas dans l’eau, il n’y est pas, mais dans un talus, près d’un petit bois ou dans un bouquet d’arbres. L’endroit est recouvert d’un peu de terre, à droite d’un moulin, pour cacher le corps. Il sera découvert et l’assassin sera pris. »
Toute la première partie des dires de la somnambule n’était, qu’un tissu de renseignements inexacts, mais la seconde partie se trouva vérifiée avec une exactitude surprenante. Le 4 février, dans un sentier du bois, à 700 mètres de l’usine, à 400 mètres de la raison de Pierre, près du moulin ; le corps de M. Louis Cadiou était découvert, vêtu du costume cycliste dans lequel il avait été vu pour la dernière fois. Il n’avait sur lui ni or ni argent. L’opinion publique ne crut cependant pas un instant au vol. Elle accusa aussitôt l’ingénieur Pierre d’assassinat.
Une première autopsie avait été par trop sommaire. Le docteur Rousseau s’était borné à constater une large plaie béante, de 14 centimètres de largeur, à peu près horizontale, au-dessus du maxillaire inférieur, occupant tout le côté gauche du cou. Il avait retrouvé dans l’estomac les restes d’un liquide, paraissant être du lait ou une bouillie à base de lait, telle que Cadiou en avait avalé une dans la matinée du 30 décembre. Mais le 17 février, une autre autopsie pratiquée par le docteur Paul, médecin expert près la cour de Paris, mit au jour la cause réelle de la mort : un projectile d’arme à feu qui avait sectionné, à sa partie supérieure, l’artère carotide.
Ce coup de feu pouvait-il s’expliquer par le suicide ? L’instruction conclut nettement dans le sens de la négative. Elle affirme, que M. Cadiou n’avait, le 30 décembre, aucune raison de se donner la mort.
L’hypothèse du meurtre admise, il était immanquable que l’ingénieur Pierre fût soupçonné. La justice acquit bientôt la preuve qu’un revolver du calibre 6 m/m, système « vélo-dog », avec une boite de 25 cartouches, avait été acheté par l’inculpé à la fin de mai 1913. Pierre ne put fournir à ce sujet aucune explication satisfaisante. Il avait, dit-il, revendu l’arme peu après à un voyageur de commerce de lui inconnu. Pourtant, dans une lettre adressée à l’un de ses amis, il écrivait :
« Je porte souvent sur moi un « rigolot ».
L’accusation en conclut que Pierre ne s’est pas dessaisi de son revolver. Or, le rapport de M. Grivolat, expert, à Saint-Étienne, établit que la balle découverte par l’autopsie est une balle « vélo-dog » de 6 mm, de tout point conforme celles que l’accusé acheta chez l’armurier Marie.
L’alibi
A quels mobiles Pierre aurait-il obéi en commettant un tel crime ? On crut l’avoir trouvé lorsqu’on apprit que M. Cadiou était sur le point de congédier l’ingénieur, qu’il soupçonnait, à bon titre, d’avoir, adressé contre lui au ministère de la guerre de graves dénonciations. Pierre fut mis en état d’accusation.
Il faut reconnaitre que les charges qui pèsent sur lui sont graves. Mais il leur oppose ce que l’acte d’accusation appelle « une diversion habile », ce que la défense, représentée par l’éminent bâtonnier Henri-Robert, qualifiera, d’indiscutable alibi.
Il est admis, de tous que si M. Cadiou a été tué par Pierre, l’assassinat n’a pu, avoir lieu que le 30 décembre, entre 11 heures du matin et midi. Or, plusieurs témoins, affirmeront avoir rencontré M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon. Le ministère public n’a pas ajouté foi à leurs témoignages, sans cependant aller jusqu’à incriminer leur mauvaise foi.
Les débats, qui commenceront demain devant la cour d’assises de ce département seront présidés par M. Cordier, conseiller à la cour de Rennes. Nous avons dit que Me Henri-Robert défendrait l’accusé, lequel est en liberté provisoire depuis le début de la guerre, et a servi comme officier d’artillerie.
Me Maurice Flach se portera partie civile, au nom de la famille Cadiou.
On prévoit que les débats dureront plus d’une semaine.
28 octobre 1919 – p. 1
LE PROCÈS D’UN CRIME VIEUX DE SIX ANS
PIERRE A-T-IL ASSASSINE CADIOU ?
La première audience a été marquée par une rocambolesques déposition d’un charpentier qui prétend avoir assisté au drame
[DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL]
QUIMPER, 27 octobre. Par dépêche.
La première audience de l’affaire Pierre s’est ouverte aujourd’hui à midi, au milieu de l’affluence que l’on devine.
Près de deux heures ont été remplies par la lecture de l’acte d’accusation, dont le Matin a déjà donné la substance, et par l’appel des témoins, au nombre de 98.
Au moment où j’entrai au palais, un nouveau témoin s’y présentait pour être entendu. Si étranges que soient ses dires, je vous les transmets avant même sa comparution. Nous ne sommes pas, en cette affaire, à une invraisemblance près. Quel coup de théâtre si Gabriel Tonnard, charpentier, disait vrai.
– Je connais l’assassin, affirme-t-il. A une date que je ne puis déterminer, je me rendais à pied de Morlaix à Brest. Je croisai sur la route M. Cadiou. Il était en voiture découverte. Il m’offrit une place près de lui. Tout à coup, à un endroit où la route forme un plan incliné couvert de bois taillis, six individus tombèrent sur nous.
Deux d’entre eux arrêtèrent le cheval ; un troisième se précipita sur le marchepied et fit feu de son revolver, atteignant M. Cadiou au visage.
Pour moi, le fus enlevé par deux autres bandits vêtus de soutanes, la tête recouverte d’un capuchon ; ils me firent respirer un flacon de je ne sais quoi ; je ne repris mes sens que quelques heures après, à Cléder, chez les sœurs de M. Cadiou,
En me réveillait, le trouvai dans ma poche un sac contenant 20.000 francs en or. Mais j’avais eu le temps de reconnaitre l’assassin : c’est un Corse, nommé Filippi.
La suite des débats nous dira ce qu’il faut penser de cette rocambolesque et si tardive intervention.
Venons à ce qui fut l’essentiel de cette première audience à l’interrogatoire de l’accusé.
Pierre n’a plus la barbe épaisse qui figure sur ses anciens portraits. Moustaches en croc, l’air « officier », les mains croisées entre ses genoux écartés, il a écouté sans broncher la lecture des pièces de forme ; l’œil reste terne sous les lunettes.
Le président. Vous vous appelez Pierre (Louis-Désiré), ingénieur, âgé de 37 ans, autrefois domicilié à la Forest et aujourd’hui à Lyon, 1, rue Saint-Nicolas. Je dois d’abord faire connaître à MM. les jurés votre caractère, vos habitudes sociales, vos mœurs. On vous représente comme sournois, ne regardant jamais en face.
L’accusé. Ma vue est mauvaise, j’y vois mieux en regardant de côté.
Le président. Vous êtes aussi très réfléchi, très calculateur, doué d’une grande force physique vous seriez aussi très brutal.
Le portrait de l’accusé s’achève dans le plus minutieux détail ; on lui reproche même d’avoir « sans nécessité » tué le chat de l’usine. On l’accuse aussi (ceci est plus sérieux) d’avoir dit : « Si Cadiou veut m’embêter, je le fous à l’eau ! »
Me Henri-Robert. Il y a aussi au dossier d’autres renseignements ; ceux-là représentent Pierre comme « serviable, doux et très correct ». Ainsi s’exprime notamment le maire de Landerneau.
L’interrogatoire résume les relations qui existèrent entre Pierre et Cadiou à partir de 1909, date de l’arrivée de l’ingénieur à la Grand’Palud. Une clause spéciale de son traité imposait à Pierre, en cas de départ, l’obligation de ne pas s’occuper pendant quinze ans d’une industrie analogue à celle qu’il aurait abandonnée.
Il gagnait environ 6.000 francs par an. Les affaires de l’usine étaient excellentes. Contrairement à ce qui a été dit, M. Cadiou réalisait des bénéfices qui allèrent jusqu’à 210.000 francs en 1912.
Un fait certain est que l’ancien homme de paille des Allemands, M. Legrand, menait contre M. Cadiou une campagne violente.
Le président reproche à l’accusé de s’y être associé et d’avoir adressé au ministère de la guerre des dénonciations contre son patron. Pierre reconnaît que ses relations avec M. Cadiou étaient « tendues ». Il y a au dossier des pièces établissant que ce dernier voulait congédier son ingénieur.
L’interrogatoire dévie du côté de la politique, terrain brûlant.
Le président. Dans une lettre adressée au Matin, en août 1913, vous attaquiez, outre M. Cadiou, MM. Cloarec et Goude, députés. Pourquoi ?
L’Accusé. Oh ! M. Cloarec avait sûrement touché des pots-de-vin.
Le président. Ça, ce n’est pas le procès ! Vous vous êtes d’ailleurs rétracté à l’instruction.
Les origines du drame ainsi précisées, venons au fait.
Le président rappelle les conditions bien connues dans lesquelles M. Cadiou quitta, le 30 décembre 1913, son logis de Landerneau. De 8 heures à 11 heures, plus de vingt témoins l’aperçurent sur la route ou à l’usine de la Grand’-Palud.
Le président. A l’instruction, vous avez affirmé que votre patron avait dû être assassiné le 29. Or, nous avons la preuve qu’il était à Landerneau et à la Grand’-Palud le 30 au matin. Nous savons quel costume il a revêtu ce jour-là, celui même qui recouvrait son cadavre un mois plus tard. Il avait annoncé son intention de revenir le soir. Il avait déjeuné d’un tapioca au lait. Détail important, on retrouvera du laitage dans son intestin à l’autopsie.
L’accusé. Je n’ai rien à dire là-dessus. Mais je répète qu’il y a des écritures établissant que M. Cadiou n’a pas paru le 30 au bureau. Des écritures, j’insiste, non des souvenirs
Les témoins se trompent
Le président. Et les trois autres témoins qui vous ont vu pénétrer avec Cadiou le 30, à 11 heures, dans le bois où l’on découvrira son corps.
L’accusé. Ils se trompent également.
Pierre ne se rappelle pas quel fut, en cette journée du 30, l’emploi de son temps. Le président indique que plusieurs témoins auraient vu Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon le 31 décembre et le 1er janvier.
– Leurs dépositions, dit-il, sont d’importance inégale. Nous les entendrons. Autre charge. N’avez-vous pas dit, dans certaines circonstances, je tuerais un homme comme une mouche.
L’accusé (d’une voix douce). Je le dirais encore maintenant.
Après avoir insisté sur l’émotion très vive ressentie par Pierre au moment de la découverte du cadavre et sur « son attitude embarrassée », le président arrive à la charge la plus grave qui pèse sur l’inculpé : comment Pierre explique-t-il qu’il ait eu en sa possession un revolver identique à celui qui servit au crime, des balles non seulement de même fabrication, mais présentant les mêmes défauts, tous exceptionnel ainsi que l’établit le rapport de l’expert Grivolat ?
L’accusé. Je maintiens avoir cédé en février 1913 le revolver, acheté par moi chez l’armurier Marie, de Landerneau, à un voyageur dont je ne sais pas le nom.
Le président. Cependant, en novembre, vous écriviez à votre ami Faucon : « Je porte sur moi un rigolo ».
L’accusé. J’ai écrit cela pour faire le fanfaron.
Dans un résumé de tous points semblable – comme le remarque Me Henri-Robert – à ceux que prononçaient ses prédécesseurs avant la loi de 1882, le président résume les charges résultant de ce long interrogatoire.
Me Maurice Flach, au nom de Mme veuve Cadiou, partie civile, pose ensuite à l’accusé quelques questions embarrassantes.
Me Henri-Robert se lève.
– Pour moi, dit-il, je n’ai qu’une chose à ajouter : c’est après avoir recueilli toutes les charges énumérées si complètement par M. le président, que les magistrats, dès 1914 ont mis Pierre en liberté provisoire (Mouvements).
Sur ces mots, l’audience est levée et renvoyée à demain 9 heures.
29 octobre 1919 – p. 1 et 2
L’AFFAIRE CADIOU
Les premiers témoins défilent
La plupart d’entre eux avouent que leurs souvenirs sont un peu confus
[DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL]
QUIMPER, 28 octobre Par dépêche.
Au début de cette seconde, journée, Mme Cadiou, partie civile, qu’accompagne son jeune fils, prend place auprès de Me Flach, son avocat.
Le défilé des témoins commence aussitôt, et tout de suite, de la bouche de Me Joncour, avoué, de celle même de M. Mennessier, commissaire spécial à Brest, qui fut chargé de l’enquête sur le crime, nous entendons tomber une phrase qui reviendra souvent : « Mes souvenirs sont un peu confus, vous comprenez, après six ans. »
Le témoin a enquêté sur tous les faits du procès présence de Cadiou à la Grand’-Palud, le 30 décembre recherches, découverte du corps, saisie du revolver et des balles ; il n’ajoute que cette déclaration :
– Pierre avait partie liée avec MM. Legrand et Rocher, concurrents et même ennemis de M. Cadiou.
M. Legrand, on le sait, était l’homme de l’ingénieur allemand Teimming [Temming], fondateur de l’usine, et qui, par tous les moyens, cherchait à s’y maintenir.
Il eût été très intéressant d’entendre à ce moment M. Legrand. Mais ce témoin si critiqué est malade, un certificat médical l’affirme. Lecture est donnée de sa déposition devant le magistrat instructeur.
Oui, dit alors M. Legrand, j’ai été le fondateur de la Grand’-Palud ; j’avais pour commanditaires MM. Teimming [Temming] et Falch Marck, de Mannheim. Mes envieux m’ont obligé à vendre l’affaire. Plus tard, quand M. Cadiou dégoûté lui aussi par des campagnes analogues, exprima l’intention de passer la main à d’autres, j’essayai de constituer une nouvelle société. Je n’y réussis pas. Je vous affirme que je ne sais rien par ailleurs.
A noter encore deux phrases :
La première société de la Grand’-Palud était occulte puisque j’étais seul en nom. Il est vrai que J’ai menacé M. Cadiou de faire connaître le caractère mi-allemand de la société.
Autre lecture. M. Rocher, associé de M. Legrand, mort aujourd’hui, a déclaré : « Quand je fondai avec Legrand l’usine de Daoulas qui devait concurrencer celle de la Grand-Palud, nous voulûmes engager Pierre comme ingénieur ; il nous promit qu’il serait libre le 1er mars 1914. »
M. Jean, notaire à Brest, rapporte un propos suggestif de M. Cadiou.
M. Jan. Cadiou me montra un jour un dossier volumineux ; il me dit : « Si l’on connaissait ces pièces, il m’arriverait malheur. »
Mme veuve Cadiou, partie civile, est entendue sans prestation de serment. Déposition émouvante en raison de la qualité du témoin mais qui ne précise rien. Mme Cadiou proteste contre les bruits diffamatoires qui coururent sur son intimité conjugale, bruits dont Pierre se serait fait l’auteur.
Le président. Vous savez, madame, que des témoins affirment avoir vu votre mari à Morlaix le 1er janvier.
Le témoin. Ils se trompent.
M. Cadiou (Jean-Marie), frère du mort, rappelle l’incident fameux de la somnambule de Nancy.
Je suivis, dit-il, ses indications je fis le tour du bois, fouillant partout, et c’est en revenant à mon point de départ que, du bout de mon bâton, je ramenai des débris de vêtements. Je fouillai la terre avec mes mains. A 30 centimètres environ de profondeur, le cadavre apparut. Affolé, je courus chez
Pierre ; il fut lui-même très ému, devint pale comme un mort et se mit à courir vers l’usine. Il aida ensuite à l’exhumation.
Au début de l’audience de l’après-midi, Me Maurice Flach soulève un incident.
– Les journaux, dit-il, sont pleins des soi-disant révélations d’un témoin de la dernière heure, le nommé Tonnard. Si invraisemblables qu’elles paraissent, je demande que Tonnard soit entendu.
Le procureur de la République Cazenavette.
– Croyez-vous que son état mental soit rassurant pour nous ?
Le président. N’importe, il sera cité.
On reprend l’audition des témoins de la Grand-Palud, de la Forest, et des environs. Nous savons déjà qu’ils sont une trentaine d’accord pour affirmer que Cadiou passa à l’usine la matinée du 30 décembre.
Paraît ensuite il la barre un témoin qui se présente en ces termes :
– Ernest Robert, frère de Me Henri Robert.
Le bâtonnier de Paris est très flatté, mais s’étonne.
On s’explique. M. Ernest Robert a pour frère un honorable notaire de Landerneau. C’est le seul Henri Robert qu’il connaisse. Comme directeur d’assurances, il fut au courant des affaires financières de Cadiou, elles étaient excellentes.
Mme Léost, femme de ménage de Cadiou, affirme que ce dernier n’avait fait dans son appartement de Landerneau aucun préparatif de départ. Après sa mort, Pierre pénétra seul dans l’appartement. Aurait-il fait disparaitre certains papiers dont il a été parlé ? L’accusation le soutiendra.
Suivent de nombreux témoins qui répètent ce qu’ont dit les précédents. Certains, par leur ignorance totale du français, prolongent en vain les débats.
Cependant, sur cette question capitale : « Cadiou est-il revenu à l’usine le 29 ou le 30 décembre ? », beaucoup hésitent ou même se contredisent. Et nous revenons au refrain : « Il y a si longtemps ! »
L’audience est levée à 18 heures et renvoyée à demain matin.
30 octobre 1919 – p. 1 et 2
Cadiou a-t-il été vu après le 30 décembre ?
Les témoins ne sont pas d’accord sur ce point essentiel
[De notre envoyé spécial]
Quimper, 29 octobre, Par dépêche.
L’audience est ouverte à 10 heures.
M. Le Coz, commissaire, de police à Brest, rend compte des résultats de l’enquête menée par lui après le crime. M. Le Coz a entendu les mêmes témoins que le jury écouta, hier, mais nombreux sont ceux qui ont perdu la mémoire ou modifié leurs déclarations. Le commissaire entendit ensuite les témoins de l’alibi, ceux qui viendront ce soir, ou demain, affirmer que M. Cadiou se trouvait à Morlaix le 31 décembre et à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier.
Leurs dires n’ont point convaincu M. Le Coz. Le jury saura bien apprécier leur crédibilité.
Voici de nouveaux ouvriers de la Grand’Palud. Plusieurs ont aperçu Cadiou à l’usine, le 30 au matin, mais ils n’ont pas vu Pierre en compagnie de son patron. Trois seulement certifient cette circonstance essentielle pour l’accusation : les deux hommes sont sortis ensemble dans la direction du moulin. Ces témoins sont MM. Kervesten, Bignard et Delon [Dolou].
Le contremaître Bignard est le plus explicite. Il a vu Pierre quitter l’usine avec Cadiou. Il l’a vu rentrer seul à midi moins 5.
Le président. Avez-vous entendu Pierre proférer des menaces contre M. Cadiou ?
Le témoin. Oui. Pierre me dit un jour : « Si je suis obligé de m’en aller, je flanquerai Cadiou à l’eau ! »
Il disait aussi : « Moi, je tuerais un homme comme une mouche !» Il était brutal et emporté.
Mlle Guillemin est la personne qui envoya, d’accord avec Mme Saimpy [Sainpy], à Mme Hoffmann, la somnambule de Nancy, des gants et une cravate ayant appartenu à Cadiou, objets nécessaires pour entrer en communication avec les mânes du disparu.
Le président. On a prétendu que cet épisode de la somnambule était une comédie organisée pour découvrir le corps là où l’on savait qu’il était caché.
Le témoin. Oh non ! monsieur, je ne me serais pas prêtée à une telle comédie.
Le président interrompt ici le défilé des témoins. Il tient à donner lecture d’une lettre anonyme datée de Rennes qu’il vient de recevoir.
« Monsieur, dit la lettre, je me tuerai demain. Avant de mourir je tiens à vous dire que j’ai diné avec Cadiou la veille de sa mort. Il me confia qu’il allait se suicider à cause de l’état désespéré de ses affaires. »
Cela est signé Cloarec, mais il y a déjà tant de lettres anonymes ou signées de faux noms en ce procès ! Celle-ci ne produit vraiment aucune émotion. On écoute avec bien plus d’intérêt Mme Saimpy [Sainpy], qui raconte sa visite à Mme Hoffmann.
Le président. Alors, madame, vous avez confiance en des somnambules ?
Le témoin, d’un ton piqué. Mais, monsieur, c’est mon droit !
Toute la question est de savoir si Mme Saimpy [Sainpy] n’a pas mis elle-même, par les termes dans lesquels elle l’interrogeait, Mme Hoffmann sur la voie des indications si précises que connaissent nos lecteurs. Mme Saimpy [Sainpy] proteste. Ce furent des oracles spontanés.
Mais voici la devineresse elle-même. C’est une personne d’une grande dignité. C’est aussi un éminent détective, quelque chose comme le Sherlock Holmes de l’au-delà. Qu’on ne lui demande pas de s’occuper de vols vulgaires, elle ne travaille que dans la recherche de l’assassinat. Cependant, à la demande du président : « Quelle est votre profession ? » Il elle répond avec modestie « Somnambule ». Un instant on se demande s’il ne faudra pas l’endormir pour lui, rendre sa lucidité.
Il y a si longtemps. dit-elle. Je ne me souviens plus très bien.
Elle se rappelle seulement qu’elle fut, selon sa coutume, endormie par sa marraine, âgée de 82 ans.
Quand je me réveillai, dit-elle. J’avais des larmes plein les yeux, mais je ne me souviens jamais de ce que j’ai vu en état de sommeil. Je ne sais, de mes propres révélations, que ce que ma cliente m’a raconté.
Le président. Personne ne vous avait fourni des renseignements sur le crime de la Grand’-Palud ?
Le témoin. Oh ! personne.
Il ne reste plus à entendre que les témoins de l’alibi, les experts et Tonnard.
Le premier des témoins de l’alibi est Mme Pierre, née Julia Juzaud [Juzeau], femme de l’accusé, jadis sa domestique.
– Je ne doute pas, dit-elle, de l’innocence de mon mari ; je sais qu’il était en mauvais rapports avec M. Cadiou, mais il ne demandait qu’à se séparer de son patron.
Après la comparution, à laquelle renoncent l’accusation et la défense, d’un certain Bossard, ancien gardien de l’usine, aliéné (encore un !), qui fut un moment suspect d’avoir été le complice de Pierre, M. Nicolas, de Morlaix, dépose :
– J’ai la certitude d’avoir vu M. Cadiou à la gare de Morlaix, vers 18 heures : je l’ai simplement salué, je ne lui ai rien dit. Mon associé, M. Le Meiller [Lemeillet], qui m’accompagnait, est resté avec lui et lui a parlé.
Me Henri-Robert. Je tiens à faire remarquer que les souvenirs de M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, étaient d’abord imprécis. Le témoin ne savait pas exactement la date à laquelle il avait rencontré Cadiou. Il se rappelait seulement avoir ce jour-là signé une pièce en l’étude de Me
Erussard, notaire. On a vérifié, l’acte est du 31 décembre.
M. Nicolas. En effet, je n’ai rendu qu’une visite à Me Erussard.
M. Le Meiller [Lemeillet] confirme la déposition précédente. Il ne peut préciser la date à laquelle il s’est entretenu, à la gare de Morlaix, avec M. Cadiou. Mais très énergiquement il confirme ce qui vient d’être dit par M. Nicolas. L’entretien a eu lieu le jour où ce dernier se rendit chez le notaire Erussard.
Me Erussard, notaire, dépose :
Le 31 décembre, dit-il, j’avais rendez-vous dans mon étude, à Morlaix, avec M. Louis Nicolas. Il arriva en retard vers 18 h 40. Il nous dit pour s’excuser, qu’il avait attendu son associé, lequel causait avec M. Cadiou. En ce qui concerne la date, pas d’erreur possible ; mes livres en font foi.
M. Paris confirme le témoignage du notaire. C’est avec ce témoin que contractait M. Nicolas par devant Me Erussard.
M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice de Morlaix a rencontré Cadiou le 1er janvier à Saint-Pol-de-Léon.
Le témoin. II arrivait avec sa bicyclette. Je lui dis « Bonjour, Cadiou ». Il me répondit : « Bonjour, Le Gall. »
Le président. Comment expliquez-vous que personne parmi les amis de Cadiou, à Morlaix, ne l’ait rencontré le 1er janvier ?
Le témoin. Je n’ai pas à l’expliquer. J’ai vu Cadiou, j’en suis certain, je le jure.
M. René Le Gall, médecin de la marine, fils du précédent témoin, confirme la déposition de son père
Je ne connaissais pas, dit-il, le monsieur à qui parlait mon père. Mon père me dit : « C’est M. Cadiou ». J’affirme que cette rencontre s’est produite le 1er janvier.
Même affirmation de Mme Le Gall et de Mlle Quéméneur, qui accompagnaient à la gare de Morlaix MM. Le Gall père et fils. Toutes deux ont entendu les deux répliques : « Bonsoir, Le Gall ! Bonsoir, Cadiou ! »
Deux témoins ont encore rencontré M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier. M. Cabon, facteur, lui a adressé la parole. M. Cadiou répondit : « Bonjour Cabon ! »
Pour apprécier la portée de ce témoignage, il convient de rappeler que tout le monde est d’accord sur un point : si Pierre est l’assassin, de Cadiou, le crime n’a pu avoir lieu que le 30 décembre. On reparle ensuite de Tonnard. Tonnard n’est pas venu.
– On le recherche, annonce le procureur de la République Cazenavette.
Mais voici que Me Henri- Robert et Me Maurice Flach sont unanimes à déclarer :
– Tonnard, nous n’en parlerons même pas !
Encore un ballon dégonflé !
31 octobre 1919 – p. 1
Les derniers incidents de l’affaire Cadiou
L’EXPERTISE DES SOULIERS DU MORT
Un intermède fantaisiste : la déposition rocambolesque du témoin Touchard [Tonnard]
[DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL]
Quimper, 30 octobre. Par dépêche.
Grâce à la décision prise, sur la demande des jurés qui veulent fêter la Toussaint en famille, de siéger matin et soir, le procès Pierre aura marché vite. Demain au plus tard, le jury en aura dit le dernier mot.
Ce matin, un intermède a mis le public en joie. Tonnard est retrouvé ! Tonnard est à la barre ! Tout de suite nous allons être fixé.
J’ai, dit-il, rencontré M. Cadiou sur la route de Morlaix à Brest. Il m’a pris dans sa voiture. A un moment, six bonhommes sont arrivés l’un d’eux a tiré sur M. Cadiou. Il y avait deux prêtres : l’un, gros et rouge, que je ne connaissais pas ; l’autre qui était sûrement M. Léon, le recteur de Cléder. Celui-ci a enlevé son masque et m’a saisi les mains. C’est lui qui m’a fait respirer du chloroforme. J’ai repris mes sens un peu plus tard chez Mlles Cadiou, à Cléder.
En rentrant chez moi, je vis un homme qui me dit : « Si tu parles, on te tuera », et j’ai trouvé dans ma poche un sac qui contenait 20.000 francs en louis d’or. On les a comptés chez ma tante.
Le président. Je me demande, messieurs, si c’est la peine d’insister ?
Assentiment général. Gabriel Tonnard fait le salut militaire et se retire, poli, calme et convaincu.
Me Parsgau [Parscau] du Plessis, avocat à Morlaix, rapporte certains faits de nature à faire croire que l’instruction fut menée avec une rare partialité.
Les experts défilent ensuite le docteur Rousseau, le docteur Paul, le chimiste Kohn-Abrest. On connaît déjà leurs conclusions.
Il y a coton et coton
Un seul détail inédit mais gravé est donné par le docteur Rousseau. Les souliers du mort, dit cet expert, au moment où il fut déshabillé pour l’autopsie portaient encore des débris de coton.
Le procureur Cazenavette souligne aussitôt l’importance de cette révélation. Si Cadiou au moment de sa mort avait aux pieds des débris de coton, la preuve serait faite que le malheureux sortait de l’usine. Ce colon ne venait sûrement pas de Morlaix. (Grosse émotion.)
On extrait d’une caisse les chaussures litigieuses. Des fibres de coton adhèrent encore au cuir.
Me Henri-Robert. Si l’on doit faire état de l’incident, je crois qu’il conviendrait d’ordonner un supplément d’information.
Mais la cour passe outre aux débats.
On voit Me Henri-Robert prendre un air soucieux et se plonger dans son dossier.
il en sortira tout l’heure avec une exclamation de joie.
– J’ai trouvé ! s’écrie-t-il, au grand-étonnement du docteur Paul, interrompu dans une démonstration technique.
Qu’a donc découvert l’habile bâtonnier ?
Une petite phrase dans le rapport du chimiste Kohn-Abrest.
« J’ai, relate cet expert, nettoyé les chaussures qui m’étaient soumises avec un tampon d’ouate. »
– Maintenant, conclut Me Henri-Robert, je suis tranquille, et vous, messieurs les jurés, aussi.
Gageons toutefois que nous entendrons reparler coton.
L’audience de la matinée s’est terminée par une dernière surprise. Un bon curé grisonnant paraît à la barre. C’est l’abbé Léon, recteur de Cléder, tout à l’heure mis en cause par Tonnard. Le curé est sans rancune.
Tonnard, dit-il, m’a écrit pour me demander de l’argent. Je le crois déséquilibré.
– Moi aussi, acquiesce le président. Excusez-nous de vous avoir dérangé.
L’avant-dernier témoin entendu, M. Kohn-Abrest donne pleine satisfaction à la défense. Prenant en main les chaussures de Cadiou :
Ces fibres, affirme-t-il, proviennent de l’ouate dont je me suis servi pour nettoyer ces brodequins.
Il ne reste plus à entendre que M. Grivolat, l’expert armurier, lequel démontre la similitude absolue du projectile retrouvé par le docteur Paul dans le cadavre de Cadiou et des balles achetées par l’accusé.
L’audience est ensuite suspendue.
A 14 heures, la cour rentre en séance. Me Maurice Flach a la parole au nom de Mme veuve Cadiou, partie civile.
Ma cliente, dit-il, a un double devoir défendre la mémoire de son mari, que Pierre n’a pas craint de diffamer, sinon devant le jury, au moins pendant l’instruction de l’affaire, et puis affirmer, crier bien haut sa conviction persistante : Pierre est l’assassin de Cadiou !
Telles sont les deux thèses que Me Maurice Flach développe avec autant d’habileté que d’énergie.
Vers 17 heures, M. Cazenavette, procureur de la République, prend son tour la parole. Ce magistrat a deux soucis défendre la justice des critiques acerbes dont elle fut l’objet au sujet de l’instruction, et démontrer la culpabilité de l’accusé. Il a brillamment rempli une partie de sa tâche. Il ne la terminera que demain.
II appartenait au ministère publie d’insister plus que ne pouvait le faire la partie civile sur les origines boches de l’usine de la Grand’Palud.
Pour une aumône de 4.000 francs par an, précise-t-il un Français s’est trouvé qui prêta son nom à l’ennemi. J’ai nommé M. Legrand. Complicité ! non, mais inconcevable légèreté ! Quant à M. Cadiou, aucun reproche à lui faire au point de vue national : non seulement il ne collabora pas avec l’ennemi, mais il fit tout pour l’exclure de l’usine. M. Cadiou était, un honnête homme ; personne ne me démentira.
L’association de Pierre et de Legrand à un moment où ce dernier disait tout haut : « Il faut que Cadiou disparaisse, par tous les moyens » paraît à l’orateur étrangement suspecte. C’est alors qu’éclate entre l’ingénieur et son patron le conflit qui poussera le premier au crime. L’orateur reprend, à dater de ce moment, toutes les charges que nous connaissons déjà.
L’audience est levée à 18 h. 15 et renvoyée à demain 8 h. 30.
1er novembre 1919 – p. 1
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Pierre est acquitté
Avant le verdict, l’ingénieur avait protesté avec émotion de son innocence
[DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL]
Quimper, 31 octobre. Par dépêche.
Ce matin, dès 8 h. 30, M. Cazenavette prend la parole pour terminer son réquisitoire. Nous en avons entendu peu d’aussi impartiaux.
Si l’orateur garde « l’impression personnelle » que Pierre est coupable, il ne s’étonne pas qu’en présence de tant d’obscurités et tant de contradictions de bons esprits aient conçu une opinion contraire.
Il n’en résume pas moins avec force toutes les charges résultant du dossier.
Quelle sera la sanction ?
Pierre, rappelons-le, est poursuivi non pour assassinat, mais pour meurtre simple.
La peine serait donc, au maximum, les travaux forcés à vie, au minimum cinq ans de réclusion.
Les derniers mots de l’orateur sont écoutés de tous avec émotion.
– Il y a, messieurs, dans la salle ou aux environs, une veuve et un orphelin. Il y a aussi la femme d’un homme qui encourt une condamnation grave. Pour les uns comme pour les autres, je prie le public d’écouter le verdict qui va être rendu, quel qu’il soit, en silence et avec respect.
L’audience est suspendue à midi.
Il est 14 heures environ lorsque Me Henri-Robert se lève au banc de la défense. On connait sa manière brève, et redoutable. Un poilu disait derrière moi : « Il plaide comme un char d’assaut ! » Grand simplificateur, l’avocat de Pierre ne s’attardera pas à l’infini détail, d’un dossier si touffu. Il a l’argument décisif : l’alibi attesté par des témoins dont le ministère public lui-même reconnaît l’intelligence et la loyauté.
Me Henri-Robert. Messieurs les jurés, l’affaire Pierre sera terminée ce soir ; je dis l’affaire Pierre et non l’affaire Cadiou. Celle-là continuera. La justice a dix ans pour rechercher le vrai coupable. Quant à l’accusé d’aujourd’hui, sa cause n’a-t-elle pas été déjà jugée et décidée en sa faveur ?
Lorsque les magistrats de Brest, librement, spontanément, ont en 1914 mis Pierre en liberté, ils ont par cela même avoué le doute qui obsédait leurs consciences.
La défense ne s’est permis qu’une hypothèse : était-il donc si invraisemblable d’admettre d’autres coupables que l’ingénieur ?
Me Henri-Robert cite ici le mot du député Cloarec : « Cadiou a été tué par des ennemis politiques. »
Si l’on rapproche ce mot du propos tenu par M. Legrand, le prête-nom du Boche Temming : « Il faut que Cadiou disparaisse par tous les moyens », ne peut-on pas se demander si la main de l’Allemand n’est pas dans le crime ?
Cadiou, s’écrie l’orateur, a sans doute payé de sa vie sa résolution ferme et déjà en partie réalisée de ne plus être l’associé, c’est-à-dire l’esclave des Allemands !
Lorsque Me Henri-Robert se rassied, Pierre se lève à son tour ; il est pour la première fois visiblement ému :
– Messieurs les jurés, dit-il, je jure devant Dieu et sur la tête de mon enfant que je suis innocent.
A 15 heures, le jury entre dans la chambre de ses délibérations.
Un quart d’heure plus tard, il rentre en séance. L’ingénieur Pierre est acquitté.
Malgré l’avis donné par le président, des applaudissements éclatent, bruyants et répétés. Et ce fut la fin de ce long procès.
