Manchette du journal Le Petit Journal, édition de janvier 1914

Le Petit Journal est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1863 à 1944. Jugé collaborationniste, il disparaît en août 1944.
Le journal a une ligne politique républicaine et conservatrice.
Il est l’un des quatre plus grands quotidiens français à la veille de la Première Guerre mondiale, avec Le Petit Parisien, Le Matin, et Le Journal.
Tirage 1914 : 850 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 120 articles dont 40 en première page
1919 : 8 articles dont 6 en première page
Le journal évoque l’avancement de l’enquête et les différentes hypothèses (suicide, assassinat, fuite à l’étranger) déjà avant la découverte du corps. L’envoyé spécial et le correspondant écrivent de longs articles denses et complets.

Source :  BnF Gallica

Table des matières

11 janvier 1914 – p. 4

L’ADMINISTRATEUR DÉLÉGUÉ d’une grande usine a disparu mystérieusement depuis quelques jours

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 10 Janvier.
On s’inquiète beaucoup ici de la mystérieuse disparition de M. Louis Cadiou, âgé de 48 ans, ancien avoué à Morlaix et actuellement directeur de l’usine de coton-poudre de la Grande-Palue, située à La
Forest, à deux kilomètres de Landerneau.
M. Louis Cadiou avait, en quittant son étude, pris la direction de cette importante affaire. Il résidait habituellement à Paris, 91 bis, rue du Cherche-Midi, où il occupait un appartement, au quatrième étage, avec sa femme et son enfant, mais il venait très fréquemment à Landerneau, où on l’a vu pour la dernière fois le 28 décembre, dans un compartiment de première classe du train allant à Brignogan, où il avait une propriété.
D’après sa femme, M. Cadiou devait être rentré à Paris le 31 décembre. Or, on l’aurait vu à Morlaix le 1er janvier. Puis on perd complètement ses traces. Que s’est-il passé ? On est réduit à des conjectures.

12 janvier 1914 – p. 4

Il est prouvé que M. Cadiou n’a pas quitté Landerneau
Son usine va être fermée
On cherche son corps dans la rivière

Brest, 11 Janvier.
Les recherches entreprises pour retrouver M. Louis Cadiou, administrateur de l’usine de la Grande-Palus, n’ont pas encore abouti, mais certains points intéressants ont été éclaircis.
L’affaire importante que M. Cadiou a traitée le 27 décembre est l’achat de l’usine de la Grande-Palus, achat conclu en présence de Me Robert, notaire. Le frère du disparu, M. Jean Cadiou, tanneur à Brest, a affirmé que les rapports entre les deux époux n’ont jamais été altérés par des dissentiments graves. M. Cadiou avait annoncé qu’il rentrerait à Paris le 31, par l’express du soir. Mme Cadiou l’attendit en vain à la gare Montparnasse, avec ses deux fils, âgés de 12 et 14 ans ; elle s’inquiéta et pria M. Cloarec, député, d’aviser la police.
La preuve est faite que M. Louis Cadiou a passé à Landerneau la nuit du 29 au 30 décembre. Le matin, la femme de ménage trouva le lit défait, la valise bouclée et la couverture de voyage roulée. M. Cadiou était sorti. Il aurait été vu dans un café, dans le courant de la journée ; depuis, on a perdu sa trace.
Mme Cadiou pense que son mari, qui avait des ennemis, a été attiré dans un guet-apens et assassiné. Elle a exprimé cet avis à plusieurs reprises. M. Cadiou, frère du disparu, hésite entre l’hypothèse du crime et celle de l’accident. Il fait effectuer des dragages dans la, rivière Elorne [Elorn] à Landerneau, car il est prouvé que M. Cadiou, n’a pas quitté cette ville.
L’usine va être fermée jusqu’à nouvel ordre, la dernière commande de cellulose venant d’être livrée à la poudrerie d’Angoulême.

13 janvier 1914 – p. 4

Les sœurs de M. Cadiou admettent le suicide
La police penche vers l’hypothèse du crime

Brest, 12 Janvier.
Le 28 décembre, M. Louis Cadiou était allé rendre visite à ses deux sœurs, qui habitent Cléder. Mlles Cadiou ont déclaré qu’elles avaient été frappées de l’air morose de leur frère. Elles disent qu’il était neurasthénique : sa santé était mauvaise et il s’en montrait très affecté. Leur opinion est qu’il s’est tué.
Tel n’est pas l’avis de la police, qui croit à un crime pour les raisons suivantes :
Un individu ressemblant beaucoup au disparu et vêtu de la même façon que M. Louis Cadiou, lorsqu’il fut vu pour la dernière fois, à Landerneau, s’est promené dans les rues de Morlaix, la journée du 1er janvier et à Saint-Paul-de-Léon [Saint-Pol-de-Léon] le 3, de façon assez ostensible. Depuis, on ne l’a pas revu.
D’autre part, des Morlaisiens qui se trouvaient dans l’express Paris-Brest, le 29 décembre, c’est-à-dire la veille de la disparition du directeur de l’usine de la Grande Palus, ont remarqué deux individus aux allures étranges, montés à contrevoie dans le train, en gare de Versailles, et qui, en arrivant à Morlaix, descendirent du train, également à contrevoie.
Seraient-ce les assassins de M. Cadiou ? Le sosie de Morlaix est-il destiné à égarer les recherches ? C’est ce que la police va tenter d’élucider ; le Parquet de Brest a donné tous les renseignements utiles au Parquet de Morlaix.

15 janvier 1914 – p. 3

On cherche toujours M. Cadiou
On recherche aussi les causes de sa disparition

(Dépêche de notre correspondant)
Morlaix, 14 Janvier.
La disparition de M. Cadiou, de l’usine de la Grande-Palud, quelles que soient les causes qui l’ont motivée, n’est pas encore éclaircie. On a vu que l’hypothèse d’un crime paraissait être écartée, que l’idée d’un suicide n’était guère admise ; enfin, on s’attache beaucoup à la possibilité d’une fuite amenée à la suite de complications financières.
L’enquête du Parquet et les recherches effectuées par la gendarmerie à Landerneau et aux environs n’ont, en effet, donné absolument aucun résultat.
Voici maintenant comment se présenterait l’affaire. Lorsque M. Cadiou prit, en 1909, la direction de l’usine de la Grande-Palud, il succédait au fondateur de l’usine qui venait d’être écarté des adjudications de l’État pour un certain, temps. Les véritables propriétaires, deux industriels allemands, furent donc obligés de se séparer de leur collaborateur et comme celui-ci était, en principe, unique propriétaire de l’affaire, il était également nécessaire affirme-ton, que M. Cadiou parût à son tour, devenir propriétaire de l’usine.
Une société anonyme fut constituée et les statuts furent déposés au greffe de la justice de paix de Landerneau, le 1er mars 1909. Cette société, dans le but d’augmenter ses affaires, fut constituée, affirme-t-on encore, de façon toute particulière, sans toutefois cesser d’appartenir aux deux propriétaires allemands.
Par suite de différentes circonstances, M. Cadiou venait à son tour d’être écarté des adjudications de l’État. La situation de l’usine devenait désastreuse et elle n’avait plus alors qu’à fermer ses portes puisque les manufactures de poudre de l’État constituaient son unique clientèle.

18 janvier 1914 – p. 4

Le mystère qui entoure la disparition de M. Cadiou
RESTE IMPÉNÉTRABLE

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 17 Janvier.
L’affaire de la disparition de M. Cadiou n’a pas fait un pas. Le mystère reste toujours impénétrable et on est toujours réduit aux hypothèses. Mme Cadiou dément que son mari dirigeât une entreprise allemande, et elle a déclaré que son mari était dans une belle situation de fortune et que son ménage était très uni.
Elle se refuse à croire à une fugue ou à un suicide, ou à une fuite à l’étranger, et elle ne voit que deux solutions possibles : crime ou accident.

19 janvier 1914 – p. 4

L’affaire Cadiou est entrée dans la phase judiciaire

Brest, 18 Janvier.
L’affaire Cadiou vient d’entrer dans la phase judiciaire. Une information a été ouverte par le Parquet de Brest et M. Ménissier [Mennessier], commissaire spécial, accompagné de son adjoint et d’un inspecteur, s’est rendu, hier, à la Grand-Palud. Le commissaire spécial a examiné les livres de comptabilité et il a entendu, à l’usine, plusieurs témoignages. Ceux-ci n’ont fait que corroborer les déclarations déjà connues.

Une lettre signée du nom du disparu est parvenue à Brest
Brest, 18 Janvier.
Une lettre, datée de Boulogne-sur-Mer, et signée : « Louis Cadiou », est parvenue ce matin à la mairie de Brest :
« Je ne m’explique-pas, y est-il dit, le bruit fait autour de mon nom depuis quelques jours. Me sentant fatigué, je suis allé prendre du repos à Boulogne. »
Cette lettre ayant été communiquée aussitôt au procureur de la République, ce magistrat a fait appeler le frère du disparu, M. Jean-Marie Cadiou, qui a déclaré :
« La lettre n’émane certainement pas de mon frère. L’écriture est assez bien imitée, mais la signature révèle la fraude. »
Le Parquet de Brest a télégraphié au commissaire spécial de Boulogne-sur-Mer de se rendre à l’adresse indiqué par la lettre, 16, rue des Pipots, et pour s’assurer, s’il s’agit bien de M. Louis Cadiou, si celui-ci se trouve réellement à Boulogne.

Dans la soirée d’hier, l’Agence l’Information a communiqué la dépêche suivante qui semble démontrer qu’il s’agit d’une mauvaise plaisanterie :
Boulogne-sur-Mer, 18 Janvier.
L’adresse figurant sur la lettre datée de Boulogne-sur-Mer et signée Louis Cadiou, parvenue ce matin, à la mairie de Brest, est celle d’un hôtel. Un seul voyageur y est actuellement descendu et son identité ne saurait être contestée.
Jusqu’ici la police boulonnaise ignore tout de l’affaire et n’a reçu aucune instruction pour rechercher si M. Louis Cadiou se trouve bien dans notre ville ou, tout au moins, s ‘a y a séjourné récemment.

5 février 1914 – p. 1 et 4

  M. Cadiou, l’usinier de Landerneau disparu depuis le 30 décembre dernier, a été assassiné
Son corps a été retrouvé, hier matin, dans un ravin, près de son usine de la Grande-Palud
L’INGÉNIEUR, DIRECTEUR DE L’USINE, A ÉTÉ ARRÊTÉ
Une somnambule aurait indiqué l’endroit où était caché le corps

(Dépêches de notre correspondant)
Brest, 4 Février.
M. Cadiou, le directeur de l’usine de la Grande-Palud, près de Landerneau, qui avait disparu depuis le 30 décembre dernier dans des circonstances suspectes, a bien été victime d’un assassinat. On a retrouvé son cadavre, ce matin, à onze heures, dans un fossé bordant un bois.
On se souvient que M. Cadiou, à la tête d’une importante usine où l’on préparait le coton destiné aux poudreries nationales, devait, le 30 décembre, se rendre à Paris rejoindre sa femme. Mais c’est en vain que celle-ci l’attendit à la gare Montparnasse ; M. Cadiou ne devait plus reparaître.
En raison de certains faits intéressant la direction de l’usine beaucoup de personnes crurent que M. Cadiou avait disparu volontairement. Mais, énergiquement, sa famille émit l’hypothèse d’un assassinat ; la situation du directeur était bonne, malgré tous les bruits ; il n’avait aucune raison de s’expatrier et d’abandonner sa famille et une affaire qui marchait.

M. CADIOU AVAIT BIEN ÉTÉ ASSASSINÉ
L’enquête faite à Morlaix et à Landerneau par la police fit connaître que plusieurs individus aux allures suspectes furent remarqués dans ces deux villes ; deux de ceux-ci avaient même été aperçus par les voyageurs du rapide Paris-Brest. Ils étaient montés, à contre-voie, à Versailles, et étaient descendus à Morlaix, également à contre-voie.
Étaient-ce les assassins de M. Cadiou ? C’est sans succès que la police chercha à le démontrer. C’est sans succès aussi que l’on rechercha dans l’Elorn le corps du disparu. Pourtant, l’enquête n’était pas abandonnée, et elle vient d’aboutir à la découverte du cadavre de M. Cadiou. Celui-ci avait bien été assassiné.

LA SOMNAMBULE EXTRA-LUCIDE
Voici dans quelles conditions cette découverte s’est produite. M. Jean-Louis [Jean-Marie] Cadiou, tanneur à Lambézellec, frère du disparu, avait reçu, avant-hier, une lettre d’une parente habitant Nancy et qui disait ceci : « Je viens de consulter une somnambule qui m’a fait la déclaration suivante :
– Cadiou a bien été assassiné par un grand châtain, barbu, de 30 à 35 ans, aidé d’un autre plus petit qui faisait le guet. On lui avait tendu un piège pour le faire tomber, une corde par exemple, vers quatre ou cinq heures.
Une fois à terre, il a reçu un gros coup au côté droit de la tête, puis un autre dans le dos. Mais ce dernier était inutile, le premier l’avait assommé. Qu’on ne le cherche pas dans l’eau, il n’y est pas, mais dans un ravin près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres ; l’endroit est recouvert d’un peu de terre, à droite d’un, moulin pour cacher le corps. Il sera découvert et l’assassin pris ».
Quoiqu’un peu sceptique, M. Jean-Marie Cadiou se livra, hier, toute la journée, à des recherches aux environs de l’usine de la Grande-Palud, et c’est ce matin, à 11 heures, que remuant la terre du ravin en question avec le bout sa canne, il mit le cadavre à jour.
Quoique cette aventure paraisse invraisemblable, il est un fait certain, c’est que le cadavre de M. Cadiou vient d’être découvert dans les conditions exactement déterminées par cette somnambule-extra-lucide : c’est dans un ravin, près d’un petit bois, à droite d’un moulin.

Brest, 4 Février.
Un coup de théâtre vient de se produire. M. Louis Pierre, ingénieur et directeur de l’usine de la Grande-Palud, a été arrêté ce soir.
(Voir la suite en 4e page Dernière Heure)

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Comment l’arrestation de l’ingénieur-directeur de l’usine de la Grande-Palud a été opérée

(Dépêche, de notre correspondant)
Brest, 4 Février.
Comme je vous l’ai dit, on a arrêté ce soir M. Louis Pierre, âgé de 31 ans, ingénieur et directeur technique de l’usine de la Grande-Palud, originaire de Conches (Eure), ancien élève de l’École centrale.
Déjà depuis la disparition de M. Cadiou, il avait été à plusieurs reprises question d’inculper M. Pierre, mais celui-ci, qui connaissait les soupçons que l’on portait sur lui, avait déployé un tel sang-froid que la justice était déroutée, et, aujourd’hui, encore, ce fut lui qui aida le frère de M. Cadiou à déterrer le cadavre et à déshabiller le corps.
M. Pierre n’a montré aucune surprise lorsque le juge d’instruction, ce soir, à huit heures, lui a déclaré qu’il le mettait sous mandat de dépôt, sous l’inculpation d’assassinat.
Deux charges sont actuellement relevées contre l’ingénieur. Celui-ci a déclaré que la dernière fois qu’il a vu M. Cadiou, c’était le 29 décembre ; or, plusieurs, témoins affirment formellement que M. Cadiou et son ingénieur ont été vus ensemble le 30 décembre au matin, et c’est quelques instants après d’entretien entre les deux hommes que M. Cadiou disparut.
Enfin, cet après-midi, une perquisition opérée par MM. Menessier [Mennessier] et Paulin, commissaires spéciaux, dans la remise de la maison où habitait M. Pierre, a fait découvrir une pioche qui portait des traces de sang, et à laquelle quelques cheveux adhéraient encore. L’ingénieur, interrogé, a conservé son même sang-froid et a déclaré que, quelques jours avant, il avait tué un lapin avec cet outil et que c’étaient des poils de la bête qui y étaient restés collés. La pioche a été saisie et va être examinée par un expert.
M. Pierre a été conduit ce soir à la chambre des sûretés de la gendarmerie de Landerneau. Le Parquet retournera demain sur les lieux puis, en présence de l’ingénieur, perquisitionnera au domicile de celui-ci.
Je reviens maintenant sur les opérations du cadavre de l’infortuné usinier.

L’AUTOPSIE
Le cadavre de M. Cadiou a été transporté à l’usine de la Grande-Palud et placé sur une dalle servant à laver le coton. Le corps, après avoir été nettoyé, a été autopsié par le docteur Rousseau, médecin légiste, qui avait accompagné le Parquet.
A la gorge, il y a une plaie horrible et béante, qui a au moins dix centimètres de longueur et qui paraît avoir été faite avec une serpe. Le coup fut porté avec une violence extraordinaire et la carotide a été nettement sectionnée. De plus, M. Cadiou portait une autre blessure au sommet de la tête. Il est probable que l’assassin avait donné un premier coup pour étourdir sa victime, puis il a tranché la gorge. M. Cadiou a été certainement surpris au cours de sa promenade, car il avait encore ses gants.

LA DERNIÈRE MATINÉE DE M. CADIOU
Rappelons, en quelques mots, comment se produisit la disparition. M. Cadiou s’était rendu à la Grande-Palud le 30 décembre, vers 9 heures du matin ; il arrêta les comptes de fin de mois, et manifesta l’intention de partir le soir même pour Paris, pour passer dans sa famille les fêtes du jour de l’an.
Mais avant de quitter l’usine pour rentrer à Landerneau, l’enquête a établi d’après certains témoignages, que M. Cadiou se rendit avec M. Pierre, ingénieur-directeur de l’usine, à un moulin qui se trouve à quelques centaines de mètres de la Grande-Palud ; il était en pourparlers avec le propriétaire du moulin pour acheter ce dernier, car il avait besoin du cours d’eau qui faisait marcher ce moulin pour alimenter son usine. Le marché fut à peu près conclu, et M. Cadiou et son ingénieur quittèrent le moulin vers 11 heures du matin. Ils firent quelques pas ensemble, puis se séparèrent. L’ingénieur devait rentrer à l’usine et M. Cadiou prit la route de Landerneau. C’est à ce moment que l’on perd complètement sa trace.
Le cadavre a été exactement retrouvé, à trois cents mètres de l’usine, et à peu près à même distance du moulin.
La victime était habillée comme le jour de sa disparition, c’est-à-dire d’un costume cycliste et d’un caoutchouc. Le corps était recouvert d’une couche d’environ dix centimètres de terre seulement.
Cette affaire produit une vive impression à Landerneau, et dès que la nouvelle a été connue, ce fut un véritable afflux sur le lieu du crime. Cet endroit avait été admirablement choisi pour dépister toutes les recherches, car c’est une espèce de ravin situé sous bois et dans lequel il est bien rare que quelqu’un pénètre.

AU DOMICILE DE LA VEUVE A PARIS
Un de nos rédacteurs s’est présenté au domicile de Mme Cadiou, 91 bis, rue du Cherche-Midi, à Paris.
C’est Mme Richard, mère de Mme Cadiou, qui l’a reçu dans l’appartement que M. Cadiou occupait avec sa femme et deux enfants âgés de 12 et 14 ans.
– Ma fille n’est pas là, lui dit-elle, elle est allée chercher son plus jeune fils chez des amis, mais je sais pourquoi, vous venez. Je viens de recevoir un télégramme qui me donne la nouvelle que vous veniez m’annoncer, je ne sais rien de plus que vous.
Comme nous quittions la belle-mère de M. Cadiou, une jeune femme élancée, tenant par la main un enfant portant un costume marin, apparut sur le palier. C’était Mme Cadiou et son fils.
Mme Richard lui apprit la nouvelle.
– Enfin, dit Mme Cadiou, je sais à quoi m’en tenir. Qu’on me rende mon mari vivant ou mort, ne cessais-je de dire. Je sais maintenant qu’on me l’a tué. Mon mari avait des ennemis, des gens étaient jaloux de lui, parce que son commerce prospérait. Je me doutais qu’on l’avait assassiné et je faisais effectuer moi-même des recherches. Il fallait bien qu’elles aboutissent.
Mme Cadiou, annonça ensuite à notre rédacteur qu’elle allait faire ses préparatifs de départ pour aller reconnaître, à la Grande-Palud, le corps de son mari.

Dès que nous eûmes appris comme on l’a vu plus haut que M. Louis Pierre, ingénieur et directeur de l’usine de la Grande-Palud, avait été arrêté, nous avons envoyé de nouveau à une heure et quart du matin, un de nos rédacteurs chez Mme Cadiou, 91 bis, rue du Cherche-Midi, pour la mettre au courant de ce fait nouveau.
Mme Cadiou avait consigné sa porte.

6 février 1914 – p. 4

L’assassinat de M. Cadiou
Le frère de la victime accuse formellement l’ingénieur Pierre

(Dépêches de nos correspondants)
Landerneau, 5 Février.
Le frère de la victime, M. Jean [Jean-Marie] Cadiou, accuse catégoriquement l’ingénieur Pierre d’être l’assassin du directeur de l’usine de la Grande-Palud. Voici du reste la déclaration textuelle qu’il m’a faite :
Depuis le début de cette triste affaire mon opinion était faite, le meurtrier de mon malheureux frère ne peut être que l’ingénieur Pierre : tout l’accuse.
Hier matin, quand j’eus découvert le cadavre de Louis, il fut l’un des premiers prévenu et son attitude à ce montent n’a fait que confirmer mes soupçons qui resteront des certitudes, malgré les dénégations possibles de l’intéressé.
Poux moi, Louis a été attiré dans un guet-apens, l’endroit était merveilleusement choisi et loin de tous les regards indiscrets. Mon frère avait à voir des sources qu’il voulait capter, on lui aura assigné, le 30 décembre, un rendez-vous au carrefour voisin et de là, il se sera rendu avec l’ingénieur dans le taillis où je viens de le retrouver.
Le mobile du crime est pour moi très visible : menacé d’être chassé de l’usine, Pierre a voulu faire disparaître mon frère qui le gênait et dont il rêvait sans doute de prendre la place.
M. Jean Cadiou a ajouté que le jour de la disparition de son frère, on a remarqué que, contrairement à son habitude, l’ingénieur Pierre a été absent depuis une heure jusqu’à cinq heures de l’après-midi.
Quant à la révélation extraordinaire faite par la somnambule de Nancy, elle paraît au Parquet trop sensationnelle pour être croyable. Aussi, pense-t-on, et c’est notamment l’opinion des magistrats, que cette histoire de somnambule est un stratagème employé par la famille, afin de soustraire à des représailles possibles le dénonciateur de l’assassin.

LES OBSÈQUES
C’est demain, à dix heures, qu’auront lieu, à Landerneau, les obsèques de M. Cadiou ; l’Inhumation sera faite à Morlaix.

Une visite aux parents de l’ingénieur Louis Pierre
Evreux, 5 Février.
L’ingénieur chargé de la partie technique à l’usine de la Grande-Palud, près de Landerneau, M. Louis Pierre, qui a été arrêté sous l’inculpation de l’assassinat de M. Cadiou, est originaire de Cauge, à six kilomètres d’Evreux. Ses parents sont d’anciens cultivateurs fort aisés et très honorablement connus M. Pierre fut, pendant longtemps, adjoint au maire de la commune et il est encore conseiller municipal. Voici environ quatre ans, les époux Pierre, qui exploitaient une ferme leur appartenant et située au hameau de Branville, se sont retirés et ont abandonné leur exploitation à leur gendre, M. Aubert ; ils habitent une gentille propriété, à cinquante mètres à peine de leur ancienne ferme.
Je me suis rendu à Branville, et j’ai été accueilli très aimablement par M. et Mme Pierre, qui avaient eu connaissance ce matin de l’arrestation de leur fils, par le Petit Journal. Ils n’en paraissent pas très émus.
– On ne prévoyait pas une chose pareille, me dirent-ils, car nous ne pouvions croire qu’on arrêterait notre fils, alors qu’il est innocent. Il est certainement entouré de filets qui se sont resserrés sans qu’il s’en doutât. Pourtant, dans une lettre qu’il nous avait envoyée le 3 Janvier et qui nous est arrivée quatre jours après, il nous disait, en, parlant de la disparition de M. Cadiou : « Certains ont l’air d’insinuer que je pourrais avoir tué M. Cadiou ; je m’en fiche, car c’est trop bête ! »
Les époux Pierre semblent absolument persuadés que leur fils sortira de cette affaire, lavé de toute accusation.
– Nous avons une ferme confiance en notre fils, ajoute la mère d’une voix ferme. C’est cela qui nous soutient.
Les époux Pierre, tout en se refusant à nous montrer des lettres de leur fils, nous disant que chaque fois qu’il leur a écrit il leur parlait de la disparition de M. Cadiou, mais sans vouloir croire à l’assassinat.
– Dans la dernière lettre qu’il nous a envoyée, voici huit jours, remarque M. Pierre, il nous disait qu’il n’avait pas beaucoup de temps à lui parce qu’il était occupé à la liquidation de l’usine. « Mais d’ici peu, ajoutait-il, j’aurai plus de loisirs pour vous écrire, car tout sera terminé. »
Les patents me racontent que depuis que leur fils dirigeait l’usine de la Grande-Palud, c’est-à-dire depuis quatre ans, ils allaient tous les étés passer avec lui deux ou trois mois ; ils ne tarissent pas d’éloges sur leur fils.
– Nous pouvons dire qu’il ne nous a jamais donné que de la satisfaction, disent-ils. Après avoir fait ses études au collège Saint-François-de-Sales, à Evreux, où il eut ses deux baccalauréats, il est entré à l’école Sainte-Geneviève, à Paris, où il a préparé l’École Centrale. Il a eu plus de commodités que d’autres pour arriver parce qu’il a été réformé pour ses yeux ; il est très myope. C’est un garçon sérieux, travailleur, né pensant qu’aux sciences et ne travaillant que la chimie. Jamais il ne nous a causé aucun ennui, ni du côté argent, ni d’autres côtés. En sortant de Centrale, il est entré à Courbevoie dans une fabrique qui a fait de mauvaises affaires. C’est ensuite qu’il est entré à l’usine de la Grande-Palud comme directeur. Il était en très bons termes avec l’administrateur, M. Cadiou, dont il nous parlait cependant comme d’un homme un peu bizarre et original. Il avait avec M. Cadiou un traité de quatre ans qui expirait en février, et nous le pressions de chercher autre chose. De notre côté, car nous sommes vieux, pour le voir il fallait que nous fassions plus de 350 kilomètres chaque année. On voulait aussi le marier de notre côté ; mais il n’en faisait qu’à sa tête et il avait en cachette de nous accepté de rester un an de plus à la tête de l’établissement. Il n’était donc pas fâché avec son directeur, et il regrettait doublement sa disparition, car il nous avait écrit que s’il ne revenait pas il perdrait 1.500 à. 2.000 francs qui devaient lui revenir pour sa participation dans l’affaire.
M. et Mme Pierre rappellent ensuite des souvenirs de leur voyage en Bretagne et nous disent les difficultés qu’avait eues leur fils pour trouver une femme de ménage ; depuis un certain temps, il avait une jeune fille très bien pour tenir son ménage et elle leur avait écrit aussi le 1er janvier. Elle n’était pas de l’avis de l’ingénieur et croyait que M. Cadiou avait été assassiné.

7 février 1914 – p. 1 et 4

L’assassinat de M. Cadiou
Le Parquet a relevé de nouvelles charges contre l’ingénieur

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 6 Février.
L’ingénieur Pierre est arrivé, ce matin, de Landerneau, par le train de 9 heures 7, conduit par les gendarmes de cette brigade. Quoique l’heure de l’arrivée eût été tenue secrète, un certain nombre de personnes en avaient eu connaissance et il y avait foule à la gare à l’arrivée du train.
M. Pierre, qui depuis son arrestation ne s’est pas départi, une seconde, de tout son calme et de son sang-froid, est monté en voiture avec deux gendarmes. Le véhicule s’est d’abord dirigé vers le tribunal où les gendarmes ont déposé au Parquet diverses pièces à conviction, telles que les effets de M. Cadiou et la pioche tachée de sang saisie dans la remise de M. Pierre.
Puis, celui-ci a été conduit à la prison du Bouguen et écroué sous mandat de dépôt du juge d’instruction, sous l’inculpation d’homicide volontaire avec préméditation.
Le juge d’instruction commencera demain à entendre les témoins. Il s’est contenté aujourd’hui de classer les pièces à conviction saisies au cours des différentes perquisitions.
On se rappelle que quelques jours après la disparition de M. Cadiou, le Petit Journal avait relaté que l’usine de la Grande-Palud s’était vue, au moins momentanément, écartée des adjudications de l’État pour la raison qu’un wagon de coton-poudre avait été facturé deux fois à la poudrerie d’Angoulême.
Or, au cours d’une perquisition opérée M. Pierre, on a trouvé un brouillon de lettre adressée au ministre de la Guerre et dans laquelle, l’ingénieur signalait ce fait. L’accusation voit là une preuve des mauvais rapports qui existaient entre l’ingénieur et son directeur.
(Voir la suite en 4e page (Dernière Heure)

L’assassinat de M. Cadiou
LES OBSÈQUES DE LA VICTIME

Brest, 6 Février.
Au milieu d’une énorme affluence ont eu lieu ce matin, à Landerneau, les obsèques de M. Cadiou. Le deuil était conduit par M. Jean-Marie Cadiou, tanneur à Lambézellec, frère du défunt, Mme veuve
Cadiou, qui venait d’arriver de Paris, les deux sœurs de M. Cadiou qui habitent Cléder, MM. Goge, industriel à Landivisiau, beau-frère de Mme Cadiou ; Joncour, avoué à Quimper, son cousin et Bolloch, négociant à Landerneau, chargé de liquider la situation de l’usine de la Grande-Palud.
Après la cérémonie religieuse, à l’église de Saint-Houardon, le corps a été conduit à la gare de Landerneau et a été placé dans le train à midi pour Morlaix où l’inhumation a eu lieu cet après-midi.

LA SOMNAMBULE QUI A ANNONCÉ LE CRIME
On a appris que la personne ayant consulté la somnambule, qui a annoncé que M. Cadiou avait été assassiné, est Mme Saimpy [Sainpy], parente éloignée de Mme Cadiou. Cette personne, qui habite à Pont-à-Mousson, s’était rendue exprès à Nancy pour consulter la pythonisse. Des renseignements au sujet de cette dernière viennent d’être demandés à la police spéciale de Nancy.
Mme Cadiou, après les obsèques de son mari, est restée à Morlaix où elle a l’intention de passer quelques jours. Mais il est fort probable qu’elle va recevoir une convocation pour être entendue le plus rapidement possible par le juge d’instruction.

CHEZ LES PARENTS DE L’INGÉNIEUR PIERRE
Evreux, 6 Février.
Je viens de revoir les parents de l’ingénieur Louis Pierre, qui ont bien voulu me confier la photographie de leur fils pour le Petit Journal. Ils n’ont reçu aucune nouvelle de leur fils et en sont malheureux. Leur attitude est des plus sympathiques ; ils croient fermement, je vous l’ai-dit, à l’innocence de leur enfant.
« Un homme comme lui, disent-ils, ne peut commettre un crime aussi « crapuleux ». Il y a encore dans cette affaire, un côté mystérieux ».
Quelqu’un aurait-il eu intérêt à faire disparaître l’industriel ? Toutes les suppositions sont possibles, et les parents espèrent que les recherches aboutiront à faire jaillir la lumière sur ce crime en faisant éclater l’innocence de leur fils et en ramenant le calme dans cette famille connue si honorablement dans la région.

8 février 1914 – p. 4

ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’ingénieur Pierre est-il innocent ?

Brest, 7 Février.
L’opinion publique éprouva un soulagement lorsque l’ingénieur Pierre fut arrêté, car on crut, au premier moment, que la mort de M. Cadiou allait être éclaircie. Il n’en est, hélas ! rien et la situation semble au contraire s’obscurcir de plus en plus. La population de Landerneau, principalement, est divisée en adversaires et en défenseurs de l’ingénieur Pierre et pour rester conforme à la vérité, nous devons dire que ceux-ci augmentent, d’heure en heure et affirment que la culpabilité de l’ingénieur n’est pas prouvée.
Une charge importante vient de disparaître contre celui-ci. La pioche aux tâches suspectes saisie dans la remise de M. Pierre a été examinée par le docteur Rousseau, médecin-légiste. Il n’y avait pas de sang sur le fer de l’outil, mais de simples taches de rouille. Quant aux poils qui adhéraient à l’extrémité, ils n’ont aucune analogie avec des cheveux humains.
D’autre part, on a examiné également la situation pécuniaire de l’ingénieur. Il est maintenant établi que ce dernier très sobre et très rangé, avait de beaux appointements et que de plus, sa famille qui est, on le sait, dans une situation très aisée, ne l’aurait laissé manquer de rien.

Mme CADIOU A ÉTÉ ENTENDUE PAR LE JUGE D’INSTRUCTION
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a interrogé, cet après-midi, Mme Cadiou. La veuve de la victime a expliqué au juge que le 28 décembre dernier, elle reçut une lettre de son mari ; celui-ci lui disait : « Je vais dimanche (c’est-à-dire le 28) à Cléder voir mes sœurs. Je désire rentrer le plus tôt passible à Paris. Je partirai donc probablement le 29 ou le 30. Mais auparavant je t’aviserai par un télégramme de la date exacte de mon arrivée. »
Mme Cadiou, n’ayant rien reçu le 30, télégraphia à son mari pour lui demander quand il partait ; puis, toujours sans réponse, elle télégraphia le 30 au soir à M. Pierre pour lui demander si son mari était parti. L’ingénieux, ne répondit que le 1er janvier, mais ce retard ne peut lui être imputable, car les dépêches reçues à Landerneau étaient ordinairement téléphonées à l’usine, où le téléphone ne fonctionnant pas ce jour-là, les deux télégrammes, celui adressé à M. Cadiou et celui adressé à M. Pierre ne furent remis que le 1er janvier au matin.
Mme Cadiou commença immédiatement à s’inquiéter. Elle se rendit d’abord à la gare Montparnasse pour demander si son mari n’avait pas été victime d’un accident, puis, le 3 janvier, elle s’adressait au service de la Sûreté en demandant que des recherches fussent effectuées.
Elle a ensuite confirmé la consultation de la somnambule de Nancy, mais a déclaré au juge que cette démarche avait été faite complètement à son insu, et qu’elle n’avait fait que transmettre à son beau-frère, M. Jean-Marie Cadiou, la lettre qu’elle avait reçue de sa parente de Pont-à-Mousson.
Quant à l’accusation formulée contre l’ingénieur Pierre, Mme Cadiou a été moins formelle que son beau-frère ; elle ne s’occupait pas du tout des affaires de l’usine, mais elle a néanmoins ajouté qu’elle avait l’impression que son mari vivait, à Landerneau, dans un milieu qui lui était très hostile.

9 février 1914 – p. 4

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
On a trouvé un nouveau témoin

Brest, 8 Février.
L’instruction a chômé aujourd’hui. Toutefois les commissaires spéciaux se sont rendus à Landerneau pour continuer leur enquête et ont trouvé un nouveau témoin, nommé Bonnefoy, qui a affirmé qu’il avait aperçu M. Cadiou dans la matinée du 30 décembre.
Le juge d’instruction interrogera demain le contremaître Bignard, dont les déclarations, au cours de l’enquête, ont varié à plusieurs reprises.

10 février 1914 – p. 1 et 4

L’homme cadavérique éclaircira-t-il le mystère de l’Affaire Cadiou ?
En tous cas, l’ingénieur Pierre a donné son identité

(Dépêche de notre correspondant)
Landerneau, 9 Février.
On avait beaucoup parlé, ces jours-ci, d’un homme à la pâleur extrême « l’homme cadavérique «, qui aurait été vu, le 28 décembre, tenant un « conciliabule secret » avec l’ingénieur Pierre.
Le juge d’instruction a tenu à élucider, dès ce soir, ce mystère.
Les commissaires spéciaux s’étaient rendus, cet après-midi, à Landerneau, et avaient interrogé le cocher qui avait conduit ce mystérieux personnage le 28 décembre dernier.
Le cocher a déclaré qu’il revenait à vide au moulin, lorsque, sur la route, il fut interpellé par un individu qui avait, en effet, très mauvaise mine et qui lui demanda s’il n’allait pas du côté de la Grande-Palud. Sur sa réponse affirmative, l’inconnu demanda une place et monta dans le char à bancs. L’étranger dit au cocher qu’il était ouvrier chez un entrepreneur de Landerneau et qu’il venait voir M. Pierre pour un travail pressé.
Le juge d’instruction a fait venir, ce soir, à sept heures, M. Pierre et lui a demandé de faire appel à ses souvenirs et de tâcher de se rappeler si, le 28 décembre, il n’avait pas reçu une visite. L’ingénieur, après quelques hésitations, a déclaré qu’en effet, à cette date, il avait reçu un ouvrier menuisier nommé Mazurier, travaillant chez un entrepreneur de Landerneau, et qui était venu sur sa demande pour réparer un sommier qui avait été mal arrangé une première fois.
Le fait, sera contrôlé dès demain.
Le juge a ensuite entendu le contremaître Bignard, qui n’a fait que confirmer ses déclarations : il maintient que, le 30 décembre, : vers onze heures, il a vu MM. Cadiou et Pierre ensemble. L’ingénieur rentra à l’usine à midi moins dix, prit son caoutchouc et repartit chez lui.
M. Bignard déclare toutefois n’avoir rien remarqué d’anormal dans l’attitude et dans le costume de l’ingénieur. Or, on sait que c’est à cette heure, c’est-à-dire entre onze -heures et midi moins dix, que l’accusation place le crime.
Voir la suite en 4e page (Dernière Heure)

L’affaire Cadiou va -t -elle amener une autre arrestation ?

Landerneau, 9 Février.
Les commissaires spéciaux qui sont à Landerneau suivent une nouvelle piste au sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
Un individu, quelques jours après le crime, a payé une facture de 600 francs à un négociant de Landerneau. Celui-ci l’aurait accusé du crime et le débiteur aurait montré une vive émotion, sans toutefois se défendre.
Cet individu habite près de l’usine et se prouvait dans une situation très gênée.
En attendant un grand nombre de personnes sont par trop loquaces et mettent en circulation des versions qui dénotent peut-être beaucoup d’imagination, mais qui sont réellement par trop contradictoires ou fantaisistes pour être prises au sérieux.
La police mobile passe-son temps à vérifier les déclarations faites par les nouveaux témoins. Celle de l’ouvrier Bossard est notamment l’objet de recherches particulières.
D’autre part, un inspecteur de la police spéciale, M. Lemez, et M. Jean Cadiou, frère de la victime, ont effectué des recherches dans le bois avoisinant le lieu du crime, pour retrouver le portefeuille et la montre du directeur de l’usine. On sait que ces objets n’étaient pas dans les vêtements de la victime et que la voyante avait dit qu’ils étaient enfouis près de la fosse où M. Cadiou a été enterré. Les recherches n’ont donné aucun résultat.

LE RAPPORT D’AUTOPSIE
M. le docteur Rousseau, médecin légiste, qui avait pratiqué l’autopsie du cadavre de M. Cadiou, vient de déposer son rapport entre les mains du juge d’instruction.
Il a constaté que pas un des vêtements du mort n’avait subi le moindre dérangement que le corps ne portait, à part la blessure béante de la gorge, aucune trace d’ecchymoses, même très légère, et qu’il faut donc en conclure que M. Cadiou a été assailli d’une façon tellement brutale et soudaine qu’il n’a pas eu le temps ou la force de faire le moindre mouvement pour se dégager de son agresseur.

LA MÈRE DE L’INGÉNIEUR PIERRE N’A PU VOIR SON FILS
La mère de l’ingénieur est arrivée, ce matin, à Landerneau, où elle est descendue dans un hôtel. Mme Pierre est allée, à deux heures, au Parquet de Brest et a demandé à M. Bidart [Bidard]de la Noé, juge d’instruction, l’autorisation de voir son fils, ajoutant que si, un seul instant, elle avait cru à sa culpabilité, elle n’aurait pas effectué ce voyage.
Le juge d’instruction n’a pas pu acquiescer au désir de Mme Pierre, mais il a ajouté néanmoins que, dans deux ou trois jours au plus tard, il pourrait accorder cette autorisation. Mme Pierre est repartie aussitôt pour Landerneau, où elle va attendre l’autorisation qu’elle a sollicitée.
Le juge d’instruction a fait entrer ensuite dans son cabinet M. Legrand, l’ancien maire de Landerneau, dont il a été beaucoup parlé dans cette affaire. M. Legrand a été, en effet, en juillet 1907, le fondateur de l’usine de la Grande-Palud qu’il dirigea pendant deux ans.
C’est en 1909, à la suite de circonstances auxquelles furent mêlées des personnalités de nationalité étrangère qui faisaient partie de l’usine, que M. Cadiou devint administrateur de la Grande-Palud.
M. Legrand n’a pas été interrogé sur le fond de l’affaire elle-même, mais sur la formation et le fonctionnement de la société dont M. Cadiou était l’administrateur. M. Legrand, a quitté le cabinet du juge à cinq heures.

11 février 1914 – p. 4

M. CADIOU a-t-il été vraiment égorgé ?
Le médecin légiste croit que les blessures à la gorge ont suivi la mort

Landerneau, 10 Février.
Ce qu’il y a de remarquable dans l’instruction ouverte contre l’ingénieur Pierre, c’est que, mettant de côté la fameuse contradiction au sujet de la date, du 29 ou du 30 décembre, toutes les charges qu’on avait établies contre l’ingénieur disparaissent et s’écroulent au fur et à mesure qu’elles apparaissent.
C’est ainsi que la piste de l’« homme cadavérique » est abandonnée puisqu’il s’agit de M. Mazurier, cet ouvrier menuisier qui était en relations avec l’ingénieur. Bien d’autres hypothèses disparaissent de la même façon.
Même au point de vue de la fameuse date du 29 ou du 30, un employé de l’usine, nommé Marcon [Marcou], déclare qu’il a bien vu M. Cadiou et M. Pierre ensemble, le 29 et que le 30 M. Cadiou vînt bien à l’usine, mais que l’ingénieur n’arriva ce jour-là qu’après le départ de M. Cadiou. Ce témoignage est confirmé par deux ouvriers, : MM. Morizur et Morvan.
Enfin, le dernier témoin entendu, par le juge d’instruction, est M. Salliot qui, pendant plusieurs années, fut comptable à la Grande-Palud. On avait prétendu que M. Pierre, à plusieurs reprises, avait proféré de violentes menaces à l’égard de son patron, en présence de M. Salliot.
Celui-ci a déclaré que le fait était inexact.
On voit donc, par cet exposé, que l’instruction reste stationnaire.
Le juge d’instruction a lancé encore ce matin plusieurs commissions rogatoires pour apporter quelque lumière sur plusieurs points demeurés obscurs.
Il se pourrait, que l ‘ingénieur Pierre fût relaxé très prochainement si les confrontations avec certains témoins ne prouvent pas sa culpabilité.
Mme Cadiou est repartie pour Paris. Elle ne sera de nouveau entendue à l’instruction que si les événements l’exigent.
Le juge d’instruction n’a entendu aujourd’hui aucun témoin, mais il a classé les dossiers saisis au cours des différentes perquisitions et a envoyé plusieurs commissions rogatoires et procédé à l’examen des vêtements de M. Cadiou.
Le docteur Rousseau, médecin légiste, qui assistait à cet examen, a fait observer au magistrat que la chemise et le col de la victime étaient à peine tachés de sang. Or il est incontestable qu’un homme auquel on tranche la gorge saigne abondamment. Dans ces conditions, on se demande maintenant si on n’est pas en présence d’une mise en scène. Il faudrait toutefois admettre que M. Cadiou ait été étranglé ou étouffé puis qu’une fois mort on lui ait tranché la gorge. L’effusion de sang dans ces conditions, eût été très peu abondante et cela expliquerait alors pourquoi le linge de la victime était peu taché.
Le Parquet s’est rendu immédiatement compte de l’importance de cette constatation et il est fort probable que l’exhumation du cadavre va être ordonnée.
On apprend qu’il y a quatre ans, le meunier du moulin de la Grande-Palud disparut et que, jamais, la cause de cette disparition ne put être établie. Aujourd’hui, alors que toutes les recherches sont concentrées vers le mobile de l’assassinat de M. Cadiou, on se demande s’il n’y aurait pas une certaine relation entre ce crime et la disparition du meunier.
La famille de l’ingénieur Pierre vient de demander à Me Henri Robert de vouloir bien assister l’ingénieur, mais le bâtonnier de Paris n’a pas encore répondu.

12 février 1914 – p. 2

L’ingénieur Pierre attend avec confiance qu’on ait proclamé son innocence

(Dépêche de notre correspondant)
Landerneau, 11 Février.
Le juge d’instruction a levé, ce matin, le secret et a prévenu Mme Pierre qu’elle était autorisée à voir son fils. La mère de l’ingénieur est venue immédiatement à Brest et s’est présentée, à 2 heures à la prison du Bouguen.
Mme Pierre, que j’ai pu voir à la sortie, m’a déclaré qu’elle avait conversé avec son fils, dans le parloir commun et en présence d’un gardien, pendant 20 minutes. Mme Pierre avait apporté du linge de rechange à son fils. Celui-ci reste toujours aussi calme et aussi confiant dans la justice.
Il a ajouté qu’il attendait avec la plus grande patience le moment où son innocence serait reconnue. L’ingénieur a déclaré toutefois à sa mère qu’habitué à beaucoup travailler il s’ennuyait en prison de ne rien faire et que le temps lui semblait long.
Mme Pierre a manifesté le désir de voir son fils tous les jours pendant que durera la détention de ce dernier.
Comme on disait à Mme Pierre que son fils ne tarderait probablement pas à être remis en liberté, en raison du peu de consistance des charges qui pèsent sur lui, elle a répondu :
– J’en serais bien contente, mais j’aimerais mieux qu’il restât enfermé quinze jours de plus et qu’on retrouvât l’assassin. Pour moi, je n’ai jamais douté un seul instant de mon enfant. Je le connaissais trop pour le supposer capable d’un tel forfait. Mais, hélas ! je ne puis faire partager à tout le monde mon intime conviction et je ne serai vraiment délivrée de ce cauchemar que lorsque le coupable aura été découvert.
On se rappelle également qu’au cours des perquisitions opérées chez l’ingénieur Pierre on trouva chez ce dernier un brouillon de lettre destinée, au ministre de la Guerre et portant une grave accusation contre l’usine. Mme Pierre, questionnée à ce sujet a répondu :
– Mon fils ne voulait pas endosser la responsabilité de certains faits qui se passaient à l’usine. Il nous l’avait écrit à différentes reprises, à mon mari et à moi. Il l’avait également dit à son patron, l’avertissant que s’il passait outre il se dégagerait en prévenant le ministre de la Guerre. Il dut exécuter sa menace et ce fut la source d’un dissentiment avec M. Cadiou. Depuis quelque temps, d’ailleurs, celui-ci paraissait me plus en tenir rigueur à mon fils.
Nous devons ajouter, que l’opinion publique qui, au début de l’affaire, avait montré une certaine hostilité à l’égard de l’ingénieur Pierre, a subi maintenant un revirement complet.

13 février 1914 – p. 1

M. Cadiou était vivant le 30 décembre

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 12 Février.
Quelque invraisemblable que cela paraisse, il semble établi à présent que M. Cadiou était en vie après le 30 décembre.
Il existe, en effet, à l’heure actuelle, quatre témoignages à ce sujet ; d’abord celui de M. Nicolas, courtier maritime et juge au tribunal de commerce de Brest, qui s’était rendu à Morlaix les 27 et 31 décembre, et qui, faisant appel à tous ses souvenirs, croit maintenant être certain qu’il a vu M. Cadiou en gare de Morlaix le 31 décembre dans l’après-midi.
D’autre part, M. Balan [Baron], vétérinaire, accompagné de sa femme, se trouvait également, à cette date, à la gare, et attendait le train qui se dirigeait vers Landerneau. M. Balan [Baron] déclare que sa femme lui dit en lui montrant un voyageur : « Tiens, regarde donc M. Cadiou comme il a mauvaise mine ! »
M. et Mme Balan [Baron] affirment qu’il ne peut y avoir aucune erreur sur la date, puisque Mme Balan [Baron] n’était pas venue à Landerneau depuis six mois, et qu’elle s’y rendait le 31 pour souhaiter la bonne année à sa mère qui habite cette localité.
Enfin, il existe un quatrième témoignage : celui de M. Picquart [Picard], propriétaire du café de la Terrasse, qui affirme avoir vu M. Cadiou le 1er janvier au matin.
Dans ces conditions, il faudrait faire remonter la disparition de M. Cadiou au 1er janvier. Il reste néanmoins stupéfiant que ce soit à Landerneau qu’on ait retrouvé le cadavre.
Le juge d’instruction a interrogé aujourd’hui plusieurs témoins. Deux dépositions ont été formelles : celle de M. Bonnefoy, cultivateur ; et de M. Dollou [Dolou], chauffeur de l’usine, qui affirment que MM. Cadiou et Pierre sont sortis ensemble de l’usine le 30 décembre, à onze heures et quart,
M. Pierre, confronté avec ces deux témoins, a répondu :
– Tous les faits que l’on me signale sont absolument exacts ; néanmoins, dans ma mémoire, je les place à la date du 29 décembre. Toutefois, devant l’assurance de ces témoins, que je crois certainement de bonne foi, il peut se faire que je me trompe.
M. Pierre vient de prier Me Feillard, avocat à Brest, de l’assister.

14 février 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
On attend la prochaine mise en liberté de l’ingénieur Pierre

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 13 Février.
La Parquet va recueillir, aujourd’hui, officiellement, les témoignages des personnes qui affirment avoir aperçu M. Cadiou à Morlaix, le 31 décembre 1913 et le 1er janvier 1914 et si ces témoignages sont aussi formels qu’ils viennent de l’être aux commissaires de la brigade mobile chargés de l’enquête, il est fort probable que l’ingénieur Pierre ne tardera pas à être remis en liberté.
Voici donc comment, actuellement, on détermine l’emploi du temps du directeur de l’usine de la Grande-Palud, avant sa disparition. M. Cadiou vint à Brest le 27 décembre, il fut invité à déjeuner chez un avoué de notre ville, mais il refusa, car il avait lui-même invité un habitant de Landerneau à déjeuner avec lui dans un hôtel. M. Cadiou, dans l’après-midi, se rendit au tribunal de commerce et y déposa des livres de comptabilité, qui devaient être paraphés, puis il rentra le soir à Landerneau.
Le lendemain dimanche 28, il se rendit à Cléder, ainsi qu’il l’avait écrit à sa femme, pour souhaiter la bonne année à ses deux sœurs, qui habitent dans cette localité. Le 29, M. Cadiou resta toute la journée à Landerneau et alla à l’usine le matin, puis au moulin qu’il voulait acheter. A midi, M. Cadiou rencontra M. Alain de Kerarmur, qui, sachant que l’usinier allait partir pour Paris, le chargea de quelques commissions. M. Cadiou passa donc chez lui la nuit du 29 au 30 ; puis, le 30 au matin, il se rendit à la Palud.
Sa trace devient alors un peu confuse. Plusieurs témoins, disent ; « Nous avons aperçu M. Cadiou et M. Pierre sortant de l’usine, à 11 heures et quart. » Ce fait paraît établi, mais, d’après nos renseignements, M. Cadiou aurait pris à Landerneau le train de 4 h. 19 pour Morlaix. Il aurait donc couché dans cette dernière ville, où trois personnes l’auraient vu le 31, puis le 1er janvier au matin. C’est alors que toute trace disparaît et que l’on retombe dans le mystère.
M. Menuissier [Mennessier], commissaire spécial, et ses adjoints s’attachent à rechercher le mobile du crime et à savoir si des intérêts n’étaient pas liés à la disparition du directeur, de l’usine de la Grande-Palud.
La police spéciale poursuit également ses investigations.
Me Reynaud, secrétaire de Me Henri Robert, a pris aujourd’hui connaissance du dossier de l’ingénieur Pierre. Demain, le juge d’instruction entendra les témoins qui déclarent avoir vu M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix.

UNE NOUVELLE AUTOPSIE VA AVOIR LIEU
M. Lescouvé, procureur de la République du Parquet de la Seine, a reçu du procureur de la République de Brest le télégramme suivant :
Sur invitation du procureur général, prière, de désigner un médecin-légiste de Paris pour procéder à une nouvelle autopsie dans l’affaire Cadiou.
M. Lescouvé a désigné aussitôt le docteur Paul, qui a télégraphié au Parquet de Brest pour l’aviser qu’il se tient à sa disposition.

UNE PERQUISITION A ÉTÉ OPÉRÉE, HIER A PARIS
En vertu d’un mandat de M. Gustave Bidard de la Noé, M. Vallet, commissaire à la police judiciaire, a perquisitionné hier après-midi, au domicile de Mme Cadiou, 85 bis, rue du Cherche-Midi. Il y a saisi de nombreuses lettres écrites par le mari à sa femme et démontrant que l’accord le plus parfait régnait entre les deux époux contrairement à ce qui avait été dit.
On n’a pas retrouvé de lettres de l’ingénieur Pierre. On sait que les lettres qu’il avait adressées à M. Cadiou lors du séjour à Paris de ce dernier ont été versées à l’instruction dès le début de l’affaire.
Le magistrat a entendu ensuite Mme Cadiou, ainsi que sa mère, Mme Richard, et sa tante, Mlle Guillemin, sur les relations qu’elles pouvaient avoir avec une de leurs amies habitant Pont-à-Mousson, laquelle aurait invité la somnambule à faire les révélations que nous avons mentionnées.

15 février 1914 – p. 4

Que sont devenus les documents que M. Cadiou avait sur lui le jour de sa disparition ?

Landerneau, 14 Février,
Voici une hypothèse nouvelle dans la sombre et mystérieuse affaire Cadiou ; celle-ci parait intéressante et mérite d’être isolée du véritable déluge d’histoires plus invraisemblables les unes que les autres qui circulent dans le pays.
Un juge de paix de l’arrondissement de Quimper, grand ami de M. Cadiou, a fait une déposition au juge d’instruction de cette ville et a déclaré ceci :
– Je me suis trouvé avec M. Cadiou, quinze jours ou trois semaines avant la disparition de celui-ci. Cadiou avait l’air très gai et comme je le félicitais de sa bonne humeur, il me répondit :
« Mon pauvre ami ! vous ne sauriez croire tous les ennuis que certaines personnes m’ont créée à Landerneau. J’ai eu terriblement à lutter, mais à présent je suis bien tranquille, je possède maintenant quelques documents très intéressants et qui pourraient fortement compromettre ceux qui s’attaquèrent à moi ».
Le juge de paix a ajouté qu’il n’avait pas poussé la conversation plus loin et qu’il n’avait pas cherché à savoir.de quelles personnes il s’agissait. Mais il a remarqué le ton de sincérité avec lequel parlait M. Cadiou et l’espèce de soulagement qu’éprouvait celui-ci en constatant que, maintenant, il était armé contre ses ennemis.
On se rappelle que lorsque le cadavre fut retrouvé dans le petit chemin du bois de Vacheront, on ne trouva absolument rien dans les poches. Le portefeuille que M. Cadiou avait constamment sur lui avait disparu et, bien plus, on constata que dans la précipitation qu’avait eue l’agresseur à s’emparer de cet objet, il déchira la doublure de la poche et retourna complètement cette dernière. Ce fait n’est-il pas troublant et n’y a-t-il pas lieu de se demander quels étaient ces documents qui étaient depuis peu en possession de M. Cadiou ?
D’autre part, Je juge d’instruction a entendu la servante de M. Cadiou ; celle-ci a confirmé qu’elle avait vu son maître pour la dernière fois le 30 décembre. Confrontée avec l’ingénieur Pierre, elle a maintenu son affirmation.
Me Henry Reynaud a déposé des conclusions tendant à la mise en liberté provisoire de M. Pierre.
Le juge d’instruction examinera la requête, mais ne se prononcera guère avant de connaître les résultats de l’autopsie pratiquée par le docteur Paul.
D’autre part, les commissaires spéciaux ont opéré une perquisition au domicile des parents de Julia Guzeau [Juzeau], la bonne de l’ingénieur. Cette opération n’a pas donné de résultats. Une autre perquisition a été effectuée au Moulin où habitait M. Pierre. Le rasoir de l’ingénieur a été saisi.
Enfin, on annonce de. Morlaix que plusieurs autres témoins viennent d’affirmer avoir aperçu M. Cadiou dans la matinée du 1er janvier.

UN FOU S’EST PRÉSENTÉ AU PARQUET DE LA SEINE EN DISANT M. CADIOU, C’EST MOI
Un individu vêtu comme un ouvrier se présentait hier matin dans les couloirs du Parquet, au palais de Justice, à Paris, et demandait â parler à M. Lescouvé, procureur de la République. Il fut reçu par M.
Bacquart, secrétaire en chef, auquel il fit les déclarations suivantes :
– Je viens vous révéler un fait très important. Le Parquet de Brest a été mystifié dans l’affaire Cadiou ; le corps qu’on a trouvé, grâce à la somnambule, ne peut être celui de M. Cadiou, puisque M. Cadiou, c’est moi !
M. Bacquart n’hésita pas un instant et fit conduire son visiteur à l’infirmerie spéciale du Dépôt.
C’est un malheureux dément qui s’appelle Jean Dufour. Il demeure 150, faubourg Saint-Antoine.

16 février 1914 – p. 1

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Pourquoi les avocats de l’ingénieur Pierre réclament sa mise en liberté provisoire

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 15 Février.
Voici quels sont les motifs qui ont décidé les deux avocats de l’ingénieur Pierre, Mes Reynaud et Feillard, a déposer une demande de mise en liberté provisoire de leur client :
Premièrement, plusieurs témoins affirment avoir vu M. Cadiou à Morlaix, de 31 décembre et même le 1er janvier ; donc M. Cadiou n’avait pas disparu, le 30 décembre, comme le prétend l’accusation.
Deuxièmement, l’accusation portée contre M. Pierre de s’être présenté au domicile de M. Cadiou après sa disparition de ce dernier ne tient pas, puisqu’il est établi que l’ingénieur allait bien pour réparer le téléphone qui était défectueux, ainsi du reste que le constate un rapport du receveur des postes.
Troisièmement, M. Pierre n’avait aucun motif de faire disparaître son patron. Il savait parfaitement que M. Cadiou ne pouvait plus prendre part aux adjudications et que la mesure prise par le ministre entraînait la fermeture de l’usine, mais il n’était pas embarrassé puisque, d’une part, sa mère lui avait trouvé une situation dans une usine de Nantes et que, d’autre part, des propositions avantageuses lui avaient été faites pour rentrer dans une usine de blanchiment de coton qui va se fonder à Daoulas. Donc le mobile du crime échappe.
Le juge d’instruction s’est, on le sait, contenté de prendre la requête et a déclaré qu’il l’examinerait ultérieurement. On ne croit pas, toutefois, qu’une solution intervienne avant que le résultat de l’autopsie du docteur Paul soit connu.

17 février 1914 – p. 1 et 4

On entend toujours des témoins pour l’assassinat de M. Cadiou
La demande de mise en liberté de M. Pierre a été rejetée par le juge d’instruction

Brest, 16 Février.
Le juge d’instruction a entendu, aujourd’hui, M. Lemaillet [Lemeillet], voyageur de commerce à Brest, qui croit avoir aperçu M. Cadiou, à Morlaix, la 31 décembre. Toutefois M. Lemaillet [Lemeillet] n’a pas été absolument affirmatif, car il s’était rendu trois fois dans la semaine à Morlaix.
Le magistrat a rejeté la requête présentée par l’avocat de M. Pierre et tendant à la mise en liberté provisoire de ce dernier. Le juge a donné comme motifs que tous les témoins n’ont pas encore été entendus, que l’inculpé n’a pas été interrogé sur le fond, et que les résultats de la seconde autopsie ne sont pas encore connus.
M. Rouquier, chef de la brigade mobile de Rennes, a quitté Brest, ce matin, pour Morlaix. Il est muni d’un mandat du Parquet pour procéder à l’exhumation du cadavre de M. Cadiou, de façon que tout soit prêt demain matin, à l’arrivée du docteur Paul.
Le procureur de la République, le juge d’instruction et M. Rousseau, médecin légiste, sont partis, ce soir, pour Morlaix, afin d’assister demain à l’autopsie du corps de M. Cadiou.
Le docteur Rousseau a déposé, hier, au Parquet, un long rapport concernant l’examen du manteau de caoutchouc de M. Cadiou. Il a nettement établi que la victime était vêtue de ce manteau au moment de l’attentat et qu’on l’en dévêtit après le crime pour recouvrir son cadavre.

Morlaix, 16 Janvier.
Le juge d’instruction a procédé à l’interrogatoire de quatre témoins nouvellement découverts par la police mobile qui ont formellement déclaré avoir aperçu M. Cadiou, dans les rues de Morlaix, les uns le 31 décembre, les autres le 1er janvier.
Ce sont les époux Prigent, négociants en chaussures et MM. Caramour, maître couvreur, et Cabon, télégraphiste, tous domiciliés à Morlaix.
Les dépositions de MM. Caramour et Caban sont particulièrement catégoriques et affirmatives. D’autres témoins doivent être entendus.

Y aurait-il un sosie de M. Cadiou ?

(Dépêche de l’Agence l’Information)
Brest, 16 Février.
Le Parquet ne parait pas attacher une grande importance aux témoignages des personnes qui prétendent avoir vu M. Cadiou à Morlaix postérieurement au 30 décembre.
Un ami intime du défunt, M. Feunteun, a en effet, déclaré avoir aperçu, le 20 janvier, à Morlaix, un individu ressemblant d’une façon frappante à M. Cadiou. « Si je n’avais su mon ami mort, a dit M.
Feunteum, j’aurais juré m’être trouvé en sa présence. »
Est-ce ce sosie de M. Cadiou que quelques Morlaisiens rencontrèrent le 31 décembre.
Le patron de café qui affirmait avoir vu M. Cadiou le 1er janvier est revenu sur sa déposition.

18 février 1914 – p. 1 et 4

M. Cadiou a été tué d’un coup de revolver
C’est ce qu’a révélé l’autopsie faite, hier, par le docteur Paul, médecin légiste, qui a retrouvé une balle de revolver dans la région postérieure du crâne. La victime a donc été frappée par derrière.

(Dépêche de notre correspondant)
Morlaix, 17 Février.
La deuxième autopsie du couds de M. Cadiou, qui a été faite ce matin par le docteur Paul, médecin légiste, délégué, par le Parquet de la Seine sur la demande du Parquet de Brest, nous réservait une surprise sensationnelle.
Cette opération, commencée à 8 heures, a été terminée à 11 heures. Le Parquet de Brest et celui de Morlaix, ainsi que le docteur Rousseau, médecin légiste de Brest, y assistaient.
Le docteur Paul a conclu à un assassinat à l’aide d’un revolver. Une balle a été trouvée derrière la tête, à la base du crâne, ce qui démontre que la victime a été attaquée par derrière. Le projectile a suivi un trajet oblique, tranchant l’artère carotide droite.
Le docteur Paul ne peut dire si la gorge fut tranchée avant la mort ou après. La lésion fut faite, énorme, affreuse, de 26 centimètres, et sans doute pour dissimuler la trace du coup de feu.
L’opération d’aujourd’hui, on le voit, a une grande importance pour la marche de l’enquête. Elle a établi d’abord la manière dont M. Cadiou a été tué et ensuite que le crime a été commis dehors, en plein air.
En effet, le docteur Paul a découvert, dans le capuchon de la pèlerine en caoutchouc de l’usinier, un trou qui correspond exactement à l’endroit par lequel la balle est entrée dans la tête de M. Cadiou, qui devait avoir mis son capuchon quand, il a été assassiné.
Le coup de revolver fut tiré à bout portant, car la déflagration de la poudre fit fondre le caoutchouc autour du trou.
Le docteur Paul a emporté dans des bocaux la cervelle et les viscères de la victime et il a prélevé, pour l’examiner attentivement, la partie de la peau qui se trouvait autour du trou fait par la balle.
A la suite des révélations de l’autopsie, le Parquet s’est rendu immédiatement à Landerneau, où il a perquisitionné de nouveau au domicile de l’ingénieur Pierre. On y a saisi une carabine dont les balles ne correspondent pas à la balle tirée sur M. Cadiou, et un revolver dont les balles ne paraissent pas avoir non plus de rapport avec ce projectile. Les magistrats ont perquisitionné également au domicile de M. Cadiou, à Landerneau.
Là, on a recueilli des papiers déchirés que l’on va essayer de reconstituer. Puis un recueil de poésies. Dans ce livre, un signet marquait la page d’une poésie de Musset, parlant de suicide. S’agit-il d’une mise en scène préparée par le coupable ?
Mine Cadiou a décidé de se porter partie civile.

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
On en revient à la disparition de l’usinier le 30 décembre

Brest, 17 Février.
Comme Je vous l’ai dit, les résultats de l’autopsie pratiquée ce matin, à Morlaix, par le docteur Paul donnent une nouvelle orientation à l’enquête qui, jusqu’à présent, n’avançait guère, sur l’assassinat de M. Cadiou.
Tout d’abord, les témoins qui avaient dit avoir vu M. Cadiou le 31 décembre ou le 1er janvier sont maintenant beaucoup moins précis. On va donc vraisemblablement en revenir à la thèse de la disparition de l’usinier le 30 décembre.
Ce jour-là, au surplus, le vent était violent et ce put être une raison pour que M. Cadiou mit son capuchon, qu’il avait, on l’a vu, quand il a été frappé, puisque la trace de la balle de revolver y est restée visible.
Le gardien de nuit de l’usine, Brossard, a déclaré que M. Pierre lui avait remis pour ses veilles un revolver et qu’il lui avait rendu l’arme le 20 janvier. Les magistrats cherchent â établir maintenant si ce revolver est celui qui a été retrouvé aujourd’hui chez l’ingénieur et dont les balles, je vous l’ai dit, ne se rapportent pas au projectile qui a frappé M. Cadiou.

19 février 1914 – p. 4

On recherche le revolver qui a servi à l’assassin de M. Cadiou

Landerneau, 18 Février.
La police mobile a retrouvé l’armurier de Landerneau qui vendit un revolver à M. Pierre. Cette arme fut achetée il y a six mois environ.
L’armurier a déclaré aux magistrats que la balle homicide avait pu s’adapter au modèle de revolver qu’il avait vendu.
Cependant, on sait que les balles du revolver saisi chez M. Pierre ne sont pas semblables à celle qui a tué M. Cadiou. Il y a donc là un mystère à éclaircir.
D’autre part, les commissaires spéciaux se sont rendus à Saint-Divy où habite l’ouvrier Bossard, qui a fait la déclaration suivante :
– Lorsque, je rentrai à l’usine de la Grande Palud, en qualité de veilleur de nuit, en juillet 1913, M. Pierre me remit un revolver. C’était une arme de 8 millimètres, n° 46, marque P.P. breveté et portant une couronne. En somme, c’est l’arme qui a été découverte aujourd’hui chez mon patron. Mais je crois que M. Pierre avait un autre revolver et qu’il s’exerçait parfois à tirer des balles sur une cible placée sur le mur de son garage.
Le 16 janvier, l’ingénieur me fit savoir que je devais cesser mes services et, le lendemain matin, après avoir, en compagnie du contremaître Bignard, tiré huit coups de revolver sur une cible fichée dans un tas de charbon, je remis l’arme à M. Pierre.
Le contremaître Bignard, auquel on a montré l’arme qui venait d’être saisie chez l’ingénieur a déclaré, hier, qu’il croyait bien que ce n’était pas la même arme. On s’occupe donc à rechercher le second revolver, celui dont les projectiles seraient analogues à la balle retrouvée dans le crâne de M. Cadiou.

UNE PERQUISITION A BREST
Brest. 18 Février.
MM. Brisset et Le Coz, commissaires de la brigade mobile, se sont présentés, ce matin, à 7 heures, pour perquisitionner au domicile de M. Legrand, ancien maire de Landerneau, fondateur de l’usine de la Grande-Palud.
M. Legrand a déclaré qu’il avait détruit une grande partie des papiers qui concernaient l’usine. Les commissaires ont néanmoins saisi un certain nombre de documents intéressants.
Le juge d’instruction a entendu aujourd’hui un notaire de Brest, et il compte entendre bientôt la somnambule de Nancy sur les indications de qui fut retrouvé le corps de M. Cadiou.
L’ingénieur Pierre sera extrait demain matin de la prison, et comparaîtra devant le juge d’instruction qui doit lui poser la question suivante :
– M. Cadiou a été tué par une balle de revolver de 6 millimètres. Où est l’arme de ce calibre que vous avez achetée en juin dernier et qui n’a pas été retrouvée à votre domicile ?
M. Pierre a déclaré à son avocat qu’il fournirait toutes les explications à ce sujet.

20 février 1914 – p. 1 et 4

L’ingénieur Pierre reconnaît qu’il a eu deux revolvers en sa possession
L’un servait au garde de nuit de l’usine, l’ingénieur prétend avoir vendu l’autre, il y a un an, à un inconnu.

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 19 Février.
Comme je vous l’ai dit, tout l’effort de l’instruction a tendu aujourd’hui à savoir si, le bruit en a couru, l’ingénieur de la Grande-Palud a possédé un autre revolver que celui qu’on a retrouvé chez lui.
Le juge d’instruction a interrogé, ce matin, sur ce point, M. Pierre. Le juge a d’abord demandé à M. Pierre s’il reconnaissait avoir confié un revolver de 8 m/m au veilleur de nuit, Bossard.
– Parfaitement, a répondu l’ingénieur, j’ai remis ce revolver à Bossard, le jour où il est devenu gardien de nuit, c’est-à-dire en juillet 1913 ; voici pourquoi j’avais acheté cette arme ; on avait découvert, en juin de la même année, une tentative de cambriolage du coffre-fort de l’usine et sur les instructions de M. Cadiou je vins à Brest. J’achetai un revolver chez M. Lelièvre, armurier, rue de Siam, au nom de Bignard, car à ce moment il était alors convenu que c’était le contremaître Bignard qui devait effectuer des rondes de nuit armé du revolver en question.
J’achetai en même temps une boîte de 25 balles. Je remis le tout à Bignard, puis, le mois suivant, comme on jugea qu’il était plus pratique et plus prudent d’avoir constamment à l’usine un veilleur de nuit, je remis alors l’arme et les balles à Bossard. Ce dernier me les a rendues, vers la mi-janvier, au moment de la fermeture de l’usine.
On présente alors à l’ingénieur l’arme saisie chez lui ; M. Pierre reconnaît le revolver comme étant celui dont il vient de parler. Le juge demande alors à l’ingénieur s’il n’avait pas eu un autre revolver en sa possession.
– Si, répond Pierre, j’avais acheté, en 1912, à M. Marie, armurier, à Landerneau, un revolver de 6 m/m. Je ne me rappelle pas exactement la date, mais je me souviens parfaitement que j’avais à ce moment, dans mon jardin, une tourelle peinte en blanc sur laquelle je m’exerçais à tirer. J’ai vendu depuis cette tourelle à M. Botcazou, architecte à Landerneau.
– Mais, demande le juge, qu’est devenu ce second revolver ?
– Je l’ai vendu, répond Pierre, à un voyageur de commerce que je ne connais pas. Ce dernier s’était présenté chez moi vers février ou mars 1913, alors que je m’amusais justement à tirer dans mon jardin sur une cible. Le voyageur me fit ses offres de service pour du savon, des huiles et du café. Ces articles ne m’intéressaient pas, puis nous parlâmes de l’arme dont Je me servais et que je trouvais défectueuse, car le cran de sûreté n’était pas sûr. Le voyageur offrit de me l’acheter, je la lui vendis 18 francs, balles comprises. Je n’ai pas demandé le nom de ce voyageur, je ne sais pas non plus à quelle maison il appartient. Il avait environ 28 ans, était plus petit que moi, il était vêtu d’un pardessus sombre et avait une canne. Tout ce que je me rappelle parfaitement, c’est que lorsque j’ai acheté le revolver destiné au veilleur de nuit, c’était après avoir vendu mon premier revolver.
Sur la demande du juge, M. Pierre déclare qu’il était seul, quand il vendit ce revolver. L’interrogatoire s’est alors arrêté.

L’INGÉNIEUR EST EN CONTRADICTION AVEC DES TÉMOINS
Il faut constater que M. Pierre est en contradiction formelle avec deux témoins entendus par le juge d’instruction. L’ingénieur, nous venons de le dire, a déclaré qu’il avait acheté le premier revolver, celui de 6 millimètres, chez M. Marie, armurier à Landerneau, en 1912. Or ce dernier, après avoir vérifié ses livres, déclare que cet achat a été effectué en mai 1913.
L’armurier et sa fille ajoutent qu’ils sont d’autant plus certains de cette date qu’ils possèdent plusieurs points de repère. Ils étaient en deuil d’une parente ; puis M. Pierre leur parla déjà à ce moment de la tentative de cambriolage qui venait d’avoir lieu à la Grande-Palud ; enfin l’ingénieur ajouta, que s’il voulait avoir un revolver, c’était surtout parce qu’il allait sans tarder acheter une automobile.
Ce détail est du reste exact, puisque quelque temps après, M. Pierre avait, en effet, une automobile.
La deuxième contradiction existe dans le témoignage de Bossard, le veilleur de nuit de la Grande-Palud, qui a déclaré que, au mois de juillet, lorsque l’ingénieur lui remit l’arme, en lui expliquant le fonctionnement, M. Pierre lui déclara : « J’ai un autre revolver. » Bossard, confronté avec l’ingénieur, a confirmé sa déclaration.
M. Pierre, tout en conservant le plus grand sang-froid, a alors répondu :
– J’ai dit : « J’avais » un autre revolver, et non : « J’ai un autre revolver. »
M. Pierre a prié Me Feillard, son avocat, de vouloir bien donner à sa déclaration visant la vente de son premier revolver la plus large publicité possible, espérant, a-t-il ajouté, que de cette façon le voyageur inconnu de 1913 se fera connaître.

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Le bruit du suicide de l’ingénieur Pierre a couru, hier, à Brest

(Dépêche de l’Agence Havas)
Brest, 19 Février.
Cet après-midi, tandis qu’on interrogeait l’ingénieur Pierre, le bruit s’est répandu en ville qu’il s’était suicidé. Il n’en est rien, l’ingénieur, très abattu, a quitté le Palais de Justice vers huit heures.

21 février 1914 – p. 1

LE FRÈRE DE M. CADIOU a raconté, hier, au juge d’instruction comment il a découvert le cadavre du directeur de la Grande-Palud

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 20 Février.
Ce matin, le juge d’instruction a entendu M. Jean-Marie Cadiou qui, comme on se le rappelle, retrouva le cadavre de son frère enterré à 300 mètres de l’usine de la Grande-Palud « grâce aux indications de la somnambule » de Nancy.
M. Jean-Marie Cadiou qui paraît, du reste, être de la plus entière bonne foi, n’a pu que confirmer au juge ses déclarations précédentes et a affirmé avec plus de force que jamais que c’est seulement à l’aide de la lettre qui lui fut transmise par sa belle-sœur qu’il se livra aux investigations qui aboutirent à la découverte du cadavre. M. Jean-Marie Cadiou a, du reste, déposé entre les mains du juge d’instruction, non seulement lia lettre qui lui fut adressée par sa belle-sœur, mais également la lettre de cette dernière qui accompagnait la missive révélatrice et qui renfermait quelques réflexions de Mme Cadiou.
D’autre part, le Parquet général de Rennes ne paraît pas absolument convaincu que le crime ait été commis le 30 décembre et il vient d’inviter les commissaires spéciaux de Brest, par l’entremise du procureur de la République de notre ville, de rechercher de nouveau à la gare de Landerneau si, le 30 décembre au soir, on trouve une trace quelconque du départ de M. Cadiou pour Morlaix.
Aujourd’hui, le juge entendra la somnambule de Nancy.

22 février 1914 – p. 2 et 4

LA SOMNAMBULE DE NANCY dont les révélations auraient fait découvrir le corps de M. Cadiou, a été entendue par le juge d’instruction de Brest

Brest, 21 février.
Le juge d’instruction a décidé de consacrer toute sa journée à tenter d’élucider la fameuse histoire de la somnambule.
Le juge avait donc convoqué, ce matin, à son cabinet, Mme veuve Cadiou, Mme Hoffmann, la somnambule de Nancy, Mme Sainpy, Mlle Sainpy et Mme Richard. Toutefois, Mme veuve Cadiou a fait produire un certificat de médecin qui constate que son état de santé très précaire l’empêche de se rendre à Brest en ce moment.
La famille Cadiou n’avait jamais voulu admettre d’autre hypothèse que celle du crime. C’est alors que la belle-mère du frère, de Mme Cadiou, Mme Sainpy, habitant Pont-à-Mousson, qui est une fervente de l’occultisme, prit la résolution de s’adresser à une somnambule qu’elle avait déjà consultée, Mme Camille Simon, veuve Hoffmann, demeurant à Nancy.
Celle-ci demanda alors que l’on mît à sa disposition un objet qui eût touché le disparu. Mme Sainpy s’adressa à Mlle Guillemin, tante de Mme Cadiou, pour lui demander un objet ayant appartenu à l’usinier. Mlle Guillemin n’ayant, pas cet objet sous la main en référa alors à Mme Richard, mère de Mme Cadiou, laquelle depuis la disparition de l’usinier avait quitté son appartement de Morlaix pour venir s’installer chez sa fille, 91 bis, rue du Cherche-Midi, à Paris.
Mme Richard, à l’insu de sa fille, prit alors une paire de gants qui était dans un tiroir et qui avait appartenu à M. Cadiou, porta cette paire de gants chez Mlle Guillemin, laquelle l’expédia aussitôt à Pont-à-Mousson, à Mme Sainpy.
Celle-ci se présenta alors chez la somnambule qui après s’être fait endormir, prononça les paroles suivantes : M. Cadiou a bien été assassiné.
« Le meurtrier est grand, châtain, barbu ; il a de 30 à 35 ans ; il a été aidé par un autre individu plus petit qui faisait le guet ; un piège avait été tendu à M. Cadiou ; il buta dans une corde, tomba et une fois à terre reçut un gros coup sur la tête, à droite, puis un autre dans le dos. Mais ce dernier était inutile, le premier l’avait assommé. Le crime a été commis vers 4 à 5 heures. Il est inutile de chercher le corps de M. Cadiou dans l’eau, il ne s’y trouve pas ; il est à droite du Moulin, au pied d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres ; un peu de terre le recouvre ; il sera découvert et l’assassin pris. »
Mme Sainpy, vivement émue par cette déclaration, nota soigneusement dans sa mémoire les paroles prononcées par la somnambule, puis écrivit à Mme Guillemin en la priant de vouloir bien informer Mme Cadiou. Celle-ci transmit la lettre de Mme Sainpy à son beau-frère, M. Jean-Marie Cadiou.
Celui-ci reçut la lettre le 2 février ; il commença ses recherches le lendemain et, le 4 février, à onze heures du matin, il découvrait, comme on le sait, le cadavre de son frère.
Mmes Sainpy et Hoffmann, la somnambule de Nancy, ont confirmé au juge d’instruction les récits qu’elles avaient faits ces jours derniers et la somnambule a déclaré qu’après être sortie de son état d’hypnose, elle ne pouvait jamais se rappeler les déclarations qu’elle venait de faire.
Le juge a entendu l’après-midi Mme Richard et Mlle Guillemin, mère et tante de Mme Cadiou. Celles-ci se sont bornées à déclarer au juge qu’elles avaient toujours dit la vérité, et sur la demande du magistrat, ont précisé dans quelles conditions et de quelle façon, elles auraient adressé à Mme Sainpy la paire de gants de M. Cadiou.
Le juge a ensuite confronté Mmes Richard et Guillemin avec Mme Sainpy et la somnambule, pour faire préciser quelques points de détail. Rien de nouveau n’est du reste sorti de cette confrontation générale, et les quatre personnes qui y participaient sont tombées pleinement d’accord sur tous les points.

On pose de nouvelles serrures aux portes du Parquet et le bruit a couru que des documents avaient disparu

Brest, 21 Février.
Le bruit a couru que certains documents du dossier de l’affaire Cadiou avaient disparu du cabinet du juge d’instruction et que toutes les serrures des portes du Parquet allaient être changées. Il est exact que l’on va poser huit nouvelles serrures, mais le juge affirme qu’aucun papier n’a disparu.
D’autre part, sur des indications fournies à la police spéciale, le commissaire, M. Paulin, et l’inspecteur Lemez, aidés de plusieurs ouvriers, ont effectué des recherches dans le bois près de d’endroit où a été enfoui le cadavre de M. Cadiou. Des dragages ont été opérés dans le ruisseau longeant le taillis. On recherchait le revolver, instrument du crime, et les outils qui ont servi à l’enfouissement.
Ces recherches sont demeurées sans résultat.

Le voyageur auquel l’ingénieur Pierre a montré son revolver se serait fait connaitre mais il dit n’avoir pas acheté l’arme

Rennes, 21 Février.
Le bruit court à Rennes et on semble pouvoir y ajouter foi, qu’un voyageur de commerce, M. Thévenot, arrivé jeudi à Dinan, s’est reconnu aujourd’hui comme étant la personne à qui M. Pierre, l’ingénieur de la Grande-Palud, a montré son revolver. Ce serait, suivant lui, entre le 1er et le 5 janvier 1913 que le fait se serait produit.
Mais M. Thévenot aurait ajouté qu’il n’avait pas acheté l’arme que lui avait montrée M. Pierre. Il va être entendu par la justice.

23 février 1914 – p. 4

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Il y a des personnes qui en savent long au sujet de l’affaire Cadiou mais elles ne veulent pas parler

Brest, 22 Février.
Il y a un certain nombre de personnes qui, si elles ne connaissent pas l’entière et exacte vérité sur les circonstances dans lesquelles s’est effectué le meurtre de M. Cadiou, sont en possession de renseignements précieux qui faciliteraient grandement la tâche de l’enquête.
Mais ces personnes pour des raisons qui n’apparaissent pas encore d’une façon bien nette, font tout leur possible pour ne pas être mises en cause.
D’autre part, le docteur Paul, lorsqu’il vint à Morlaix pour procéder à l’autopsie de M. Cadiou trouva à son nom, à l’hôtel où il descendît, une longue lettre anonyme de quatre pages. Cette missive contenait d’abord des injures à l’adresse du docteur Rousseau, qui avait pratiqué la première autopsie, puis donnait des détails techniques sur la façon avec laquelle il fallait procéder, ajoutant qu’il aurait fallu découper la nuque et que là seul était le point intéressant.
Le docteur Paul ne porta pas, au premier moment, grande attention à cette lettre ; mais, une fois l’autopsie terminée, il fut frappé de l’exactitude de certains détails et remit alors la missive entre les mains de M. Fachot, avocat général du Parquet de Rennes, qui assistait à l’autopsie.
Le juge d’instruction n’a entendu personne ce matin, mais il a passé néanmoins toute la matinée dans son cabinet pour classer les pièces des dossiers. Un serrurier est venu, ce matin, également au Palais et a posé des serrures de sûreté aux portes du greffe, des cabinets du juge d’instruction et du procureur de la République.
On a prétendu, comme je vous l’ai dit hier, que cette opération, était effectuée parce qu’on avait constaté la disparition de deux, pièces importantes du dossier Cadiou. Le Parquet dément formellement ce bruit et déclare que, depuis déjà huit jours, il avait prié lé serrurier de venir poser des serrures de sûreté.
Les serrures du Palais étaient, en effet, banales et pouvaient être ouvertes à l’aide de la première clef venue. Or, le Parquet a estimé qu’il y a lieu de prendre des précautions, en raison de l’importance de certaines pièces du dossier de l’affaire Cadiou.
Le juge d’instruction n’avait pas encore reçu, ce matin, la lettre du voyageur de commence Thévenot, de Dinan, demandant à être entendu.

UNE NOTE DE LA FAMILLE PIERRE
Enfin, la famille Pierre a communiqué la note suivante :
Les amis de la famille Pierre offrent une prime de 500 francs au voyageur de commerce qui, à son passage à Landerneau, a acheté un revolver système Hammerless du calibre de 6 millimètres, à M. Pierre, ingénieur de l’usine de la Grande-Palud. Ils le prient de se faire connaître immédiatement. Cette vente a eu lieu en mars 1913 dans le jardin du moulin de la Grande-Palud, situé devant l’habitation de l’ingénieur.
Le juge d’instruction avait l’intention de travailler toute la journée sur le dossier de l’affaire Cadiou, mais il vient d’être prévenu qu’un domestique de ferme venait de succomber à Kernoues, près de Lesneven, et que le décès paraissait suspect. Le juge a été obligé de se rendre sur les lieux.

CE QUE DIT M. THÉVENOT LE VOYAGEUR DE COMMERCE
Saint-Malo, 22 Février.
M. Léopold Thévenot, le voyageur de commerce qui serait l’inconnu auquel M. Pierre faisait allusion, étant de passage à Saint-Malo, j’ai pu le voir, à midi, à son hôtel, et voici ce qu’il m’a déclaré :
Passant deux fois par an à Landerneau, j’ai eu l’occasion de faire la connaissance de M. Pierre à l’hôtel du Roch où je l’ai vu notamment en juillet 1913 et en janvier dernier, du 15 au 18, mais à aucune de ces dates, M. Pierre ne m’a montré son revolver, ni me l’a proposé pour l’acheter. Ce que l’on a raconté est donc inexact. Mais comme le signalement donné par M. Pierre du voyageur en huiles correspond au mien, j’ai cru devoir écrire au juge d’instruction de Brest pour lui dire que je me tenais à sa disposition pour déclarer que ce n’était pas à moi que M. Pierre pouvait avoir vendu son revolver.
On voit, par ces déclarations, que le récit de M. Pierre n’est pas prouvé, mais il y a peut-être un autre voyageur qu’on retrouvera.

LA VOYANTE DE NANCY aurait encore fait retrouver un cadavre

Mâcon, 22 Février.
Je vous ai signalé la disparition de M. Chapelant, âgé de 24 ans, commis des Postes, le 9 décembre 1913. Le corps du malheureux était retrouvé quelques semaines après, le 14 février exactement, à Cormoranche (Ain), Or le bruit court que, cinq jours avant la découverte du noyé, un parent de la famille s’était rendu à Nancy auprès de la voyante qui avait indiqué l’endroit où se trouvait le corps de M. Cadiou.
La voyante indiqua au parent de la famille que Charles Chapelant était en Saône et que dans cinq jours on retrouverait son corps. Ces faits se passaient le 9 et, comme nous l’avons dit, le 14, à la date indiquée, on retrouvait le corps à l’endroit qu’avait défini la pythonisse de Nancy.

24 février 1914 – p. 4

L’AFFAIRE CADIOU
L’INSTRUCTION A PORTÉ HIER SUR LES AFFAIRES DE L’USINE

Brest, 23 Février.
Le juge d’instruction a interrogé, aujourd’hui, longuement M. Legrand, ancien maire de Landerneau et fondateur de l’usine de la Grande-Palud, sur la constitution de la société.
Le juge a ouvert, en présence du témoin, les dossiers placés sous scellés, qui avaient été saisis chez lui au cours d’une perquisition et dans lesquels se trouvent plusieurs lettres de M. Cloarec, député de Morlaix.
Ce dernier, qui était avocat conseil de la société de la Grande-Palud, avait écrit, vers le milieu de l’année dernière, à M. Legrand, pour lui demander de trouver acquéreur pour l’usine, car à ce moment M. Cadiou, par suite de son état de santé et de certains ennuis qu’il venait d’éprouver dans la fourniture aux poudreries de l’État, avait pris la résolution de vendre l’usine. Mais n’ayant pas trouvé un prix suffisant, M. Cadiou changea d’avis et résolut alors de rembourser ses actionnaires pour demeurer seul et unique propriétaire de l’usine. Le dépouillement du volumineux dossier saisi chez M. Legrand a été long et ce dernier est resté près de quatre heures chez le juge d’instruction.
L’ingénieur Pierre n’a pas quitté, aujourd’hui, la prison du Bouguen. Il a perdu beaucoup de son assurance et paraît maintenant très affaissé.

UNE LUEUR DANS LA NUIT
Brest, 23 Février.
On racontait que deux marchands de bestiaux de Gouesnou, qui revenaient de la foire de Commana et qui sont passés sur la route de Landerneau, à Brest, entre une heure et une heure et demie du matin, dans la nuit du 30 au 31 décembre, avaient aperçu une lueur à l’endroit où le cadavre de
M. Cadiou a été retrouvé.
M. Paulin, commissaire spécial, s’est rendu à Landerneau, où il a interrogé le marchand de bestiaux, M. Prigent. Celui-ci a déclaré qu’on avait dénaturé les propos qu’il a tenus. Un jour, dans le train, il a entendu quelqu’un qui disait avoir vu une lueur dans le bois de la Palud à la fin de décembre, mais il n’a pu fournir aucune indication sur ce voyageur.
Le Parquet fait actuellement, rechercher dans les bureaux de poste, tous les télégrammes expédiés par les membres de la famille Cadiou, du 24 décembre au 4 février.

LES DÉCLARATIONS DE M. THEVENOT

Saint-Malo, 23 février.
Sut commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, M. Abbé, commissaire de police mobile, vient d’interroger le voyageur Léopold Thevenot, à Saint-Malo.
M. Thevenot a déclaré que le dimanche 29 juin ou 6 juillet 1913, il était allé à la villa du Moulin, chez M. Pierre, avec Mme Le Roch et la nièce de celle-ci.
M. Pierre tira alors dans son jardin des coups de revolver, mais M. Thevenot n’en tira aucun et ne put remarquer le calibre du revolver de l’ingénieur.

25 février 1914 – p. 1 et 4

Le mystère de la Grande-Palud reste entier

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 24 Février.
L’enquête du Parquet de Brest n’a pas fait de grands progrès ces jours-ci ; toutefois le fait qui semble nettement se dégager actuellement c’est qu’il y a au moins une personne qui sait toute la vérité, en plus de l’assassin bien entendu ; c’est cette personne qui a indiqué l’endroit précis où reposait le cadavre et c’est cette même personne qui, devant l’erreur de la première autopsie, s’est chargée d’ouvrir les yeux aux magistrats et au médecin légiste.
Reste à examiner la culpabilité possible de M. Pierre ; il est bien évident que la preuve décisive n’est pas encore établie, malgré les charges dont il est impossible de se dissimuler la gravité.
Mais, disent les partisans de l’innocence de M. Pierre, à quel mobile aurait obéi celui-ci ? Nous avons indiqué l’hypothèse du contrat qui liait l’ingénieur à M. Cadiou.
Quant à la sortie des deux hommes, elle est expliquée par l’exploitation que M. Cadiou voulait faire des sources qui alimentent le moulin. Cette question d’eau préoccupait beaucoup M. Cadiou. Elle est du reste d’une très haute importance, car il arrive fréquemment que des fournitures de coton à nitrer soient refusées par l’État comme contenant, une trop forte proportion de chlore, il faut donc de l’eau aussi pure que possible et ne renfermant aucun élément étranger pour que la légère proportion de chlore tolérée ne soit pas dépassée. Le mystère de la Grande-Palud resté donc entier.

Le mystère de la mort de M. Cadiou
Quels étaient ces six allemands mystérieux ?
Lille, 24 Février.
L’assassinat mystérieux de M. Cadiou a fait naître toutes sortes d’hypothèses plus ou moins audacieuses. En voici une qui ne manque pas d’intérêt, mais que je vous donne sous toutes réserves, comme il convient.
Le bruit court en effet ici, bruit répandu par des Brestois de passage dans notre ville, qu’à la fin de l’année 1913, six Allemands s’étaient rendus à Landerneau pour négocier la vente de la Grande-Palud. Ils s’adressèrent à M. Cadiou, mais l’affaire ne réussit pas ; les six étrangers s’en allèrent et, presque aussitôt, l’industriel disparaissait.
Les six Allemands, au lieu de se rendre directement dans leur pays, passèrent à Calais. Or, on se souvient que deux lettres signées Cadiou furent envoyées au Parquet de Brest, l’une timbrée de Calais, l’autre portant le cachet d’une commune voisine.
Quelques jours après, les voyageurs étrangers s’embarquaient à Calais pour l’Angleterre, d’où, par une nouvelle traversée, ils regagnaient la Belgique, Anvers et Ostende, et de là l’Allemagne.

26 février 1914 – p. 4

L’AFFAIRE CADIOU
Ce que dit l’armurier qui a vendu le revolver de 8 m/m à l’ingénieur Pierre.

Brest, 23 Février.
Le juge d’instruction a interrogé, ce matin, M. Lelièvre, armurier, rua de Siam, à Brest. Ce commerçant a dit que, au mois de mai de l’année dernière, il avait en effet vendu un revolver de 8 millimètres, au nom de Bignard, pour le prix de 24 francs. C’est cette arme qui a été retrouvée au domicile de M. Pierre. Ce dernier avait déclaré qu’il avait acheté un revolver au nom du contremaître Bignard, parce que celui-ci devait s’en servir pour effectuer des rondes de nuit à la suite d’une tentative de cambriolage du coffre-fort de l’usine. Aucune plainte n’avait cependant été déposée à la gendarmerie, à la suite de cette tentative de vol que M. Pierre place au commencement du mois de mai.
Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, Me Vichot, avoué à Brest, ami de la famille Cadiou.
Me Vichot a déclaré que la dernière fois qu’il avait vu Cadiou c’était à Brest, le 27 décembre. Il l’invita même à déjeuner, mais Cadiou refusa en alléguant que lui-même avait un invité avec lequel il devait déjeuner dans un hôtel de la ville.
Le témoin a ensuite donné au juge quelques renseignements sur la situation financière de M. Cadiou.
Le juge interrogera demain Julia Juzeau, la bonne de M. Pierre, et Marie, l’armurier de Landerneau qui vendit un revolver, à l’ingénieur. Puis il confrontera ce dernier avec les deux témoins.

ENCORE LA LUEUR DANS LA NUIT
Les commissaires spéciaux ont continué hier leur enquête au sujet de la lueur mystérieuse qui fut aperçue, une nuit, dans les bois de la Grande-Palud. Le second cultivateur de Gouesnou, M. Herry, interrogé à ce sujet, a déclaré qu’une nuit, revenant de la foire de Commana, son attention ainsi que celle de ses toucheurs de bestiaux qui l’accompagnaient fut attirée par une lueur étrange, mais les deux hommes ne peuvent pas préciser, au juste l’endroit et ne se rappellent pas au juste si c’est en novembre ou en décembre qu’il faut placer ce fait.
On raconte, par ailleurs, que cette lumière-dans la nuit fut aperçue par d’autres cultivateurs qui revenaient de la foire de Commana, laquelle est un marché important de bestiaux, et, que ces passants eurent tellement peur qu’ils se mirent à chanter pour se rassurer mutuellement et qu’ils continuèrent leur chemin.

27 février 1914 – p. 5

LA MORT DE M. CADIOU

Brest, 26 Février.
On se rappelle qu’au sujet des deux revolvers qui furent en sa possession, M. Pierre donna l’explication suivante :
– J’avais acheté en 1912 à M. Marie, armurier à Landerneau, un revolver de 6 millimètres. C’est cette arme que je vendis, en février ou mars 1913, à un voyageur de commerce inconnu. Puis, à la suite de la tentative de cambriolage du coffre-fort de l’usine, j’achetai, le 11 juin 1913, un second revolver de 8 millimètres, chez M. Lelièvre, armurier à Brest.
Mlle Julienne Marie, déclara que lorsqu’elle vendit cette arme, elle était encore en deuil de sa mère, ce qui correspond à cette date et elle ajoute que lorsque M. Pierre fit l’acquisition de cette arme, il parla de la nécessité d’être armé en raison des attaques qui pouvaient se produire à l’usine.
En résumé, l’accusation reproche à M. Pierre d’avoir acheté deux revolvers presque en même temps, l’un de 6 millimètres, à Landerneau, l’autre de 8 millimètres, à Brest. Quant à Julia Juzeau, tout ce qu’elle peut affirmer c’est qu’elle a vu un revolver entre les mains de M. Pierre, en juillet et que sur sa demande l’ingénieur fit partir une cartouche devant elle.
A la suite de ces interrogatoires, M. Bidard de la Noé a confronté M. Pierre avec les trois témoins.
L’ingénieur a répondu :
– Puisqu’on me fournit les preuves de mon erreur, je reconnais que j’ai pu me tromper quand je disais que j’avais acheté mon revolver en 1912 : mais je maintiens que j’ai revendu cette arme à un voyageur de commerce à une date que je ne puis plus préciser maintenant, car mes souvenirs sont embrouillés.
Le jugé a ensuite confronté de nouveau M. Pierre avec sa bonne. Celle-ci, légèrement émue, a demandé au juge l’autorisation de serrer la main à son ancien patron. L’ingénieur a paru très touché de cette marque de sympathie, mais a conservé toujours son même sang-froid.

28 février 1914 – p. 4

LA MORT DE M. CADIOU

Brest, 27 Février.
Le juge d’instruction n’a entendu aujourd’hui aucun, témoin, mais il a convoqué pour demain à son cabinet MM. Huet, avocat, et Prouff, médecin à Morlaix, tous deux amis de M. Cadiou, qui, vers le 15 janvier, se rendirent à la Grande Palud et procédèrent à une enquêté personnelle sur la disparition de l’industriel.
Au cours de cette enquête, MM. Huet et Prouff interrogèrent le contremaitre Bignard et obtinrent de ce dernier des réponses qui ne sont pas conformes à celles qu’il fit ensuite au juge d’instruction.
Ce magistrat a également convoqué pour demain le voyageur de commerce Thévenot, qui, à Dinan, a déclaré avoir vu un revolver entre les mains de M. Pierre

1er mars 1914 – p. 4

On a évoqué, hier une vieille discussion entre M. Cadiou et l’ingénieur Pierre

Brest,28 Février.
Le 11 janvier dernier, Me Huet, avocat, et le docteur Prouff, médecin à Morlaix, tous deux amis de M. Cadiou, vinrent à la Grande-Palud poux faire une enquête personnelle sur la disparition de l’usinier. Ils s’adressèrent au contremaître Bignard et lui demandèrent quels étaient les rapports que M. Cadiou avait avec son ingénieur.
Le contremaitre Bignard raconta alors le fait suivant :
– Un jour, M. Cadiou, fort en colère, me demanda où se trouvait Pierre. Je répondis que l’ingénieur n’était pas encore arrivé. M. Cadiou qui paraissait très énervé, prononça alors quelques paroles dont je ne compris pas bien le sens, mais qui se terminaient ainsi : « J’en ai appris de belles, à Paris ». Je demandai immédiatement à M. Cadiou s’il était mécontent de moi, si quelqu’un s’était plaint à lui. Il me répondit aussitôt : « Ce n’est pas à vous que j’en veux, Bignard ; vous resterez à l’usine, mais quant à l’ingénieur, je vous en réponds, il n’y restera plus longtemps ».
Pierre arriva sur ces entrefaites. Les deux hommes se rendirent dans un endroit un peu écarté et eurent ensemble une longue discussion que Je n’entendis pas.
MM. Huet et Prouff disaient ceci :Bignard, en nous faisant ce récit, a placé cette scène le 30 décembre dernier.
– Non ! répond Bignard, j’ai dit, au contraire, que cette scène avait eu lieu dans le cours de l’été, au mois d’août, je crois.
Une confrontation a eu lieu dans le cabinet du juge.
Pierre, en alléguant qu’il ne voulait pas se rendre complice de fraudes, avait écrit, en juin dernier, à M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres, pour lui dénoncer certaines malfaçons qui, d’après lui, se produisaient à l’usine. Ce fut quelque temps après, c’est-à-dire en juillet ou août, que M. Cadiou, qui se trouvait alors à Paris, eut connaissance de cette dénonciation, il prit alors immédiatement le train, arriva furieux à Landerneau et eut avec l’ingénieur l’explication orageuse dont il s’agit.
Pierre reconnaît ce fait, mais ajoute que, par la suite, toutes les difficultés s’étaient aplanies entre lui et son patron.

5 mars 1914 – p. 4

L’assassinat de M. Cadiou
L’ingénieur Pierre a été confronté, hier, avec deux témoins

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 4 Mars.
L’enquête sur l’assassinat.de M. Cadiou se heurte chaque jour à de nouvelles contradictions.
Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Freund juge de paix à Landerneau, qui prend pension dans un hôtel où M. Cadiou venait souvent et qui entretenait avec ce dernier les meilleures relations, M. Freund a déclaré ceci :
« Le 27 décembre, M, Cadiou m’avait invité à déjeuner ; il s’était rendu à Brest dans la matinée, mais il prit le train de 11 heures pour rentrer à temps. Nous déjeunâmes ensemble et je quittai l’industriel vers 8 heures car, à cette heure, je devais présider un conseil de famille, M. Cadiou me donna alors rendez-vous pour le lendemain soir, à 7 heures. Le lendemain, qui était le dimanche 28, M. Cadiou se rendit à Cléder, pour souhaiter la bonne année à ses sœurs, et comme je l’attendais avant de me mettre à table, la bonne de l’hôtel vint prévenir que le train avait une heure de retard. Je me mis donc à table et mangeai seul ; M. Cadiou ne vint pas ce soir-là à l’hôtel, mais cela n’étonna personne, car on savait que l’industriel, qui souffrait beaucoup d’une maladie d’estomac, se contentait de prendre fréquemment chez lui du lait et des biscuits. Donc, en résumé, je n’ai pas revu M. Cadiou depuis le 27 décembre après-midi. ».
Le juge d’instruction questionna ensuite M. Freund pour savoir si, au cours de cette entrevue, M. Cadiou manifesta l’intention de se rendre à Morlaix dans le cours de l’après-midi du 27.
M. Freund a répondu qu’en effet, M. Cadiou lui avait parlé d’un voyage qu’il devait faire à Morlaix, mais il croit que c’était quelques jours auparavant et que ce voyage avait déjà être effectué.
Il n’existe donc aucun témoin pouvant affirmer formellement que M. Cadiou s’est rendu à Morlaix le 27 décembre.
D’autre part, le juge d’instruction vient de recevoir une lettre d’un armurier de Guingamp, qui déclare se rappeler qu’au commencement de 1912, un voyageur de commerce lui proposa à vendre un revolver de 6 millimètres que, disait-il, il venait d’acheter à Landerneau.
Le juge a ensuite entendu le maréchal des logis de gendarmerie de Landerneau qui, en attendant l’arrivée du Parquet, procéda, le 4 février, aux premières constatations, lorsque de cadavre de M. Cadiou fut découvert. La gendarmerie fut prévenue vers 11 heures et demie, d’abord par une fillette de 14 ans, la petite Quéméneur, dont la mère tient le débit qui se trouve en face de l’usine de la Grande-Palud et qui était, venue à bicyclette ; puis quelques minutes après, par M. Jean-Marie Cadiou, qui arrivait en voiture pour prévenir également les gendarmes. Ces derniers se rendirent immédiatement sur les lieux.
L’ingénieur Pierre confronté avec M. Freund, n’a soulevé aucune objection à la déposition de ce dernier. Le juge a ensuite confronté M. Pierre avec le maréchal des logis et a fait préciser à celui-ci dans quelles conditions l’inculpé fut amené à aider à la toilette du corps de M. Cadiou. On se rappelle’ que c’est l’ingénieur qui prit le pardessus en caoutchouc du défunt et alla laver soigneusement le vêtement à une fontaine. Ce fait parut anormal à certains témoins.
D’autre part, les magistrats s’étant inquiétés de la coiffure de M. Cadiou, il paraîtrait que M. Pierre répondit spontanément : « Elle se trouve dans la poche du vêtement », C’était en effet exact et on recherche des témoins qui ont entendu tenir ce propos à l’ingénieur.
M. Louis Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, qui a affirmé avoir vu M. Cadiou à Morlaix, le 31 décembre, explique dans la lettre suivante, qui m’est communiquée ce soir, les raisons qui lui permettent cette affirmation :
« Dès les premiers jours de janvier 1914, quand on a commencé à causer de la disparition de M. Cadiou, j’ai manifesté mon étonnement de ce que l’on fasse dater cette disparition du 29 ou du 30 alors que je l’avais vu à la gare de Morlaix le 31, à l’arrivée du rapide qui quitte Brest à 5 heures.
« Mon associé Lemeiller [Lemeillet], qui m’accompagnait ce jour-là de Brest à Morlaix, laissa aussi entendre que les dates du 29 et du 30 lui paraissaient peu concorder avec ses souvenirs : à savoir la rencontre qu’il avait faite de M. Cadiou à la gare de Morlaix, le 31. Lemeiller [Lemeillet] en causant notamment à la table d’hôte de l’hôtel Jaouen, à Ploudalmezeau, vers le 20 ou le 25 janvier, et ses propos ayant été rapportés, et les commissaires spéciaux en ayant eu connaissance, nous fûmes interrogés par eux le samedi 31 janvier. Quelques jours plus tard, j’allai voir à ce sujet le procureur de la République et lui répétai ce que nous avions déclaré aux commissaires spéciaux. Il me restait à éclaircir un point qui devait me confirmer dans ma conviction concernant la date, ou la supprimer, Ayant obtenu ce renseignement, je retournai voir le procureur de la République et lui fis part de ma conviction devenue plus ferme devant le renseignement qui me manquait.
« Le samedi suivant, je fus convoqué par le juge d’instruction, à qui je ne pus que répéter mes déclarations précédentes, sans que, évidemment, M. Bidart [Bidard] de la Noë ait, en quoi que ce soit, influencé ma déclaration,
« Or, j’avais déclaré, ainsi d’ailleurs qu’aux commissaires spéciaux, que j’avais la certitude d’avoir vu M. Cadiou à la gare de Morlaix, à l’arrivée du rapide de cinq heures ; que, n’ayant pris le train que deux fois à cette époque, le 27 et le 31, je n’avais évidemment pu voir M. Cadiou qu’un de ces deux jours, j’avais, en outre, la conviction, que c’était bien, le 31, parce que je me souvenais l’avoir salué, alors que le 27 je n’aurais pu le faire, étant encombré de paquets. De plus, je me souvenais également que, le jour où nous prions vu M. Cadiou, nous avions, mon associé et moi, fait le voyage de Brest à Morlaix avec un représentant de commerce habitant Brest, mais qui se rendait également à Morlaix comme nous, à l’occasion des fêtes de Noël et du Jour de l’An.
« J’avais donc la conviction bien arrêtée que le 31 décembre était le jour où j’avais rencontré M. Cadiou à la gare de Morlaix ; mais il est évident que, devant les événements qui se sont produits depuis, les hypothèses de toute sorte, qui ont été émises, et, enfin, devant l’invraisemblance du fait que j’avançais, ma conviction ne me paraissait pas devoir être une certitude.
« Depuis, des déclarations ont été faites par mon frère et par M, Erussard, notaire à Morlaix, desquelles il résulterait que j’aurais donné comme excuse de mon retard à un rendez-vous d’affaires, le 31 décembre, le fait que je me serais attardé à causer avec M. Cadiou, sur le quai de la gare. Je me souviens, en effet, avoir chez M. Erussard prononcé le nom de M. Cadiou sans qu’il me soit possible de me souvenir des termes de cette phrase, Mais, en tout cas, je suis certain que le jour où j’ai vu M. Cadiou à la gare je ne me suis pas arrêté pour lui causer, mais mon associé, M. Lemeilleur [Lemeillet], a bien échangé quelques paroles avec lui.
« Ma conviction du premier jour se trouve donc renforcée par ce fait et, pour moi, c’est bien le 31 décembre que j’ai vu M. Cadiou à la gare de Morlaix, à six heures du soir. »

6 mars 1914 – p. 3 et 4

L’assassinat de M. Cadiou
L’avocat de l’ingénieur Pierre a demandé, hier, la mise en liberté de son client

Brest, 5 Mars.
Me Feillard, avocat de M. Pierre, a formulé ce soir une demande de mise en liberté de son client. Me Feillard déclare ceci :
– A mon avis, il n’est plus permis de douter que M. Louis Cadiou était en vie le 1er janvier. La déclaration si précise de M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, corroborée par les déclarations du facteur Cabon et de l’adjudant pompier Caramour, permettent de l’affirmer. La déclaration de M. Cabon devant le juge d’instruction de Morlaix est particulièrement formelle. Il connaissait M. Cadiou depuis de nombreuses années et le 1er janvier, vers neuf heures du matin, il l’a rencontré près du viaduc de Morlaix. Il affirme avoir dit à M. Cadiou : « Bonjour M. Cadiou’ », et que ce dernier lui a répondu : « Bonjour Cabon ». L’adjudant Caramour affirme à la même heure avoir rencontré M. Cadiou en costume cycliste, costume également indiqué par M. Cabon.
L’avocat considère que, dans ces conditions, il n’existe plus aucune présomption contre M. Pierre et que le fait d’avoir vu ce dernier, en compagnie de M. Cadiou le 29 ou le 30 décembre, n’offre plus aucun intérêt.
L’ingénieur n’a jamais contesté, dit-il encore, avoir effectué, l’achat d’un revolver de 6 millimètres chez l’armurier Marie. Son défenseur croit à la revente de cette arme ; elle lui paraît absolument naturelle, puisque Julia Juzeau a déclaré que le revolver fonctionnait mal et que l’ingénieur voulait s’en débarrasser ; il croit donc que si M. Pierre avait été le criminel intelligent que certains veulent voir en lui, il eût pu trouver, au sujet de la disparition de son revolver, une explication beaucoup plus vraisemblable et qui le mettait à l’abri de tous soupçons. Enfin, l’avocat estime que les révélations de la somnambule pour la découverte du cadavre et la lettre écrite au docteur Paul depuis l’arrestation de son client semblent très mystérieuses.
Ce matin, le juge d’instruction avait entendu la mère de Julia Juzeau, la bonne de l’ingénieur Pierre, laquelle habite à Landerneau et chez laquelle sa fille se rendait fréquemment. Le juge a adjuré cette femme, sous la foi du serment de lui déclarer si sa fille ne lui avait jamais raconté que quelque chose d’anormal se fût passé à la Grande-Palud.
Mme Juzeau a juré qu’elle disait la vérité et qu’elle n’avait connu l’affaire que par ce qui en avait été publié.
La constitution de partie civile de la part de Mme Cadiou, signifiée par M. Causeur, huissier à Brest, qui a fait connaître que Mme Cadiou se portait partie civile et qu’elle avait choisi pour avoué Me Vichot, qui aurait pu apporter des renseignements intéressants sur les révélations de la somnambule, aura pour effet qu’elle ne pourra plus désormais être entendue sous la foi du serment.

De nouvelles recherches sont faites sur l’affaire Cadiou

Brest, 5 Mars.
M. Sébille, contrôleur général du service des recherches judiciaires, qui a pris la direction des recherches dans l’affaire Cadiou a passé la journée d’aujourd’hui à Landerneau et à l’usine de la Grande-Palud ; il sera demain à Brest.

7 mars 1914 – p. 1 et 4

L’assassinat de M. Cadiou
Le juge d’instruction a rejeté la demande de mise en liberté de l’ingénieur Pierre

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 6 Mars.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, formulée pour la seconde fois par son avocat, Me Feillard.
Le motif invoqué par le juge d’instruction, pour rejeter la demande de mise en liberté déposée par Me Feillard, en faveur de l’ingénieur Pierre, est que les témoins affirmant la présence de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre, n’ont pas tous été entendus et que, d’autre part, le juge n’est pas encore en possession du rapport du Dr Paul, le médecin légiste de Paris, sur la’ contre-autopsie.
D’accord avec Me Henri-Robert, Me Feillard, défenseur de l’ingénieur Pierre, va faire opposition à l’ordonnance du juge d’instruction, rejetant la demande de mise en liberté provisoire de son client. La chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes va être saisie de l’incident.
Le juge a, ce matin, en présence de l’avocat et de l’inculpé Pierre, ouvert les scellés et pris connaissance des documents saisis chez ce dernier et à l’usine de la Grande-Palud.
Tout l’intérêt de l’affaire Cadiou réside actuellement dans la question de savoir, d’une façon certaine et définitive, si l’ingénieur était bien à Morlaix le 31 décembre ou le 1er janvier. La brigade mobile de
Rennes a obtenu ces précisions :
Il ne peut y avoir aucune contestation sur la date à laquelle M. Nicolas s’est rendu, chez Me Erussard, notaire à Morlaix. Ce dernier qui délivra un reçu au sujet d’un acte au négociant brestois a montré le talon de son carnet à souches. Ce talon est non seulement daté du 31 décembre, mais, de plus, comme une erreur de date est toujours possible, il se trouve être le dernier reçu délivré par le notaire en 1913. On sait, en effet, que M. Nicolas, qui était attendu à cette étude à l’arrivée du train de Brest, c’est-à-dire vers 6 heures 15, n’arriva qu’à 6 heures 30, en disant qu’il venait de saluer M. Cadiou sur le quai de la gare.
Voici une autre précision recueillie près de M. Cabon, facteur des postes et télégraphes, qui a affirmé avoir vu M. Cadiou le 1er janvier, à Morlaix.
Je remarquai, a-t-il dit, que l’usinier avait la tête baissée et paraissait préoccupé. Depuis j’ai appris qu’à cette époque, M. Cadiou avait un furoncle au cou et j’ai compris pourquoi il tenait la tête baissée. Je suis certain de ne pas me tromper car je connaissais parfaitement M. Cadiou, qui fut avoué pendant dix ans à Morlaix et auquel je portais fréquemment des télégrammes. Du reste, si je m’étais mépris, l’homme que j’ai salué se serait étonné que je lui aie donné un autre nom que le sien, il m’en aurait fait probablement la remarque et, en tout cas, il m’aurait répondu : « Bonjour, facteur » et non : « Bonjour, Cabon ». Je suis donc absolument sûr, que c’est bien M. Cadiou que j’ai vu le 1er janvier et si son assassin venait me dire qu’il l’a tué le 31 décembre, je lui répondrais qu’il ment.
Comme on le voit, cette déclaration est formelle et catégorique et, d’autre part, cependant, si l’on admet comme vraie cette hypothèse de la présence de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier, on entre en plein dans le domaine de l’invraisemblable, car comment imaginer qu’alors que M. Cadiou aurait été assassiné soit à Morlaix soit ailleurs, son cadavre ait été retrouvé à quelques centaines de mètres de l’usine. On ne voit pas du tout l’intérêt que le criminel aurait eu à transporter ainsi le cadavre, et enfin il est acquis que M. Cadiou n’est pas revenu à Landerneau.

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
On serait sur la piste de la personnalité mystérieuse qui a écrit au docteur Paul

Brest, 6 Mars.
Comme je vous l’ai dit, les dépositions nouvelles mettent à une rude épreuve la perspicacité du juge d’instruction.
C’est évidemment pour démêler cet écheveau si embrouillé que M. Sébille, directeur du contrôle général des recherches à la Sûreté générale, va s’occuper de diriger en personne l’enquête policière, ainsi que je vous l’ai dit hier.
M. Sébille est arrivé ce matin à Brest. Il a eu aussitôt une longue entrevue avec le sous-préfet.
Enfin, on affirmait ce soir que la police de la brigade mobile serait sur les traces de la personne mystérieuse qui a adressé une lettre anonyme au docteur Paul, avant la contre-autopsie, indiquant au médecin de chercher dans la nuque, du cadavre de M. Cadiou.

8 mars 1914 – p. 1, 2 et 4

L’assassinat de M. Cadiou
M. Cadiou n’est pas venu à Morlaix après le 25 décembre a déclaré une tante de l’usinier
 » Je l’y ai vu le 31  » affirme de nouveau un autre témoin

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 7 Mars.
Ainsi que je vous l’avais fait prévoir, Me FeilIard, avocat de l’ingénieur Pierre, a fait opposition aujourd’hui à l’ordonnance du juge rejetant la demande de mise en liberté qu’il avait présentée en faveur de son client.
Le juge a longuement entendu ce matin M. Louis Nicolas, courtier maritime à Brest et juge au tribunal de commerce de cette ville. M. Nicolas a été absolument affirmatif, et a déclaré que le 31 décembre, ayant pris, à Brest, le train de 5 heures du soir, qui arrive à Morlaix à 6 heures, il salua, à cette dernière heure, M. Cadiou, qui se trouvait sur le quai de Morlaix.
M. Nicolas se sert comme point de repère du fait qu’en arrivant chez Me Erussard, notaire, où il avait rendez-vous à six heures 15, pour traiter une affaire avec son frère et un négociant morlaisien, il raconta à ces trois personnes qu’il venait de rencontrer M. Cadiou. Le juge d’instruction a enregistré les déclarations de M. Nicolas.
Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, Mme Zaccone, habitant Morlaix et qui est la sœur de la mère de Mme Cadiou. Cette dame entretenait d’étroites relations d’amitié avec l’usinier, qui était son neveu par alliance, et M. Cadiou ne manquait jamais d’aller la voir chaque fois qu’il allait à Morlaix.
Or, M. Cadiou alla voir Mme Zaccone le 25 décembre pour la dernière fois, et lui fit part à ce moment de son intention de partir prochainement pour Paris, où il voulait aller rejoindre les siens pour les fêtes du Jour de l’An. Mme Zaccone n’a pas revu l’industriel depuis, et elle en conclut que M. Cadiou n’est pas revenu à Morlaix depuis le 25 décembre, car, ajoute-t-elle, je suis certaine qu’il serait venu me voir.

LA QUESTION DU REVOLVER DE 6 MILLIMÈTRES
Une autre audition très attendue a eu lieu aujourd’hui, et elle n’a, pas donné de résultat appréciable.
M. Léopold Thévenot, voyageur de commerce pour une maison d’huiles de Salons, est en effet arrivé ce soir à Brest et s’est présenté immédiatement au cabinet du juge d’instruction.
M. Thévenot, dont la déposition a été très courte, n’a fait que confirmer ses déclarations précédentes.
« Au mois de juin dernier, dit-il, j’étais resté, pour mes affaires, plusieurs jours à Landerneau, et j’étais descendu à l’hôtel Le Roch, où M. Pierre prenait pension. Nous liâmes connaissance, et le dimanche 23 juin, ne sachant que faire de notre après-midi, nous nous rendîmes, Mme Le Roch, une de ses nièces et moi à la Grande-Palud. M. Pierre ne s’y trouvait pas à notre arrivée, mais il vint nous rejoindre quelques minutes après. Il nous fit les honneurs de son jardin et nous offrit même des fleurs que nous emportâmes. A aucun moment il ne fut question de revolver. Seulement, quand, je lus dans les journaux que M. Pierre déclarait qu’il avait vendu son revolver à un voyageur en huiles et que le signalement de ce dernier correspondait au mien, je me suis décidé à parler. »
M. Pierre a été alors introduit dans le cabinet du juge et confronté avec M. Thévenot. L’ingénieur a déclaré qu’il reconnaissait parfaitement le voyageur comme lui ayant parlé à diverses reprises, mais, que ce n’était pas du tout de lui qu’il s’agissait lorsqu’il avait parlé de l’acheteur de son revolver de 6 millimètres. « Ce dernier a-t-il ajouté, était à peu près du même âge que M. Thévenot, mais plus petit que lui ».
M. Pierre a du reste reconnu que la déposition de M. Thévenot était exacte en tous points.

ENCORE UNE LETTRE
D’autre part, une lettre signée du facteur-receveur des postes de Blincourt (Oise) est parvenue à M. Pierre. Le correspondant dit qu’il connaît des choses très intéressantes sur l’affaire, mais que malheureusement, le secret professionnel par lequel il est lié l’empêche ide fournir des précisions.
M. Pierre a remis cette lettre, qui est signée Boulière [Boulier], entre les mains de son avocat, qui va s’occuper de vérifier l’authenticité de cette missive.
Me Feillard, comme du reste tous les magistrats qui s’occupent de l’affaire Cadiou, reçoit tous les jours des lettres anonymes, mais dont la plupart sont l’œuvre de fumistes ou de détraqués.
La police mobile recherche toujours activement l’auteur de la lettre anonyme adressée au docteur Paul. Ce mystérieux correspondant en avait d’ailleurs écrit une autre, conçue dans des mêmes termes, indiquant également la manière de pratiquer l’autopsie du corps de M. Cadiou ; cette lettre, de la même écriture que l’autre, avait été mise à la poste, comme elle, sur la ligne de Vannes à Quimper.
Ces deux lettres montrent bien que leur auteur est très au courant des dessous de la mystérieuse affaire de Grande-Palud.

Le drame de la Grande-Palud
L’enquête va reprendre avec une nouvelle activité

Brest, 7 Mars.
M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires, a quitté Brest pour Rennes, après avoir fait une minutieuse enquête sur les opérations de la police spéciale de Brest et des inspecteurs de la brigade mobile dans l’affaire Cadiou.
M. Sébille a donné mission aux nouveaux commissaires de la brigade mobile de Rennes d’éclaircir le drame de la Grande-palud concurremment avec la police spéciale de Brest.

9 mars 1914 – p. 1 et 4

L’AFFAIRE CADIOU
M. Boulier, le facteur, a confirmé à nos correspondants qu’il sait des choses intéressantes
S’il pouvait parler…
L’enquête va être entièrement recommencée

On a vu hier, que l’ingénieur Pierre avait reçu une lettre du facteur-receveur des postes de Blaincourt [Blincourt], dans laquelle son correspondant bénévole informait l’inculpé qu’il savait des choses fort intéressantes sur l’affaire Cadiou.
Nous avions prié nos correspondants locaux de s’informer si la lettre reçue par l’ingénieur Pierre dans sa prison et signée Boulier était authentique. Voici les télégrammes qu’ils nous nous ont adressés à ce sujet :
Clermont-de-l’Oise, 8 Mars.
J’ai fait une enquête : c’est bien M. Boulier, facteur-receveur à Blaincourt [Blincourt], canton de Clermont, qui a adressé une lettre à l’ingénieur Pierre, à Brest. M. Boulier, que j’ai vu, affirme que ses révélations pourraient aider la justice si Je juge d’instruction le convoquait et si ses chefs le déliaient du secret professionnel. Mais il s’est refusé à en dire davantage.
A son tour, notre correspondant de Creil est allé, hier, rendre visite au facteur-receveur et nous a télégraphié œ qui suit :
Creil, 8 Mars.
Je suis allé à Blaincourt [Blincourt] voir M. Boulier, le facteur-receveur, et lui ai demandé en quoi consistaient les révélations qu’il avait à faire au juge d’instruction dans l’affaire Cadiou.
– « Je suis lié par le secret professionnel, m’a-t-il répondu, et il ne m’est possible de rien dire. J’ai écrit à l’ingénieur Pierre, que je crois innocent, espérant que son avocat me ferait donner les renseignements qui permettront aux -juges de suivre une autre piste. Il est regrettable que ma lettre ait été divulguée. Croyez-moi, ce que j’avance n’est pas né dans mon imagination ; mais je pourrais donner des indications si précises qu’il sera facile de les contrôler et d’en reconnaître la véracité, si je suis délié du secret professionnel.
« Il appartient au juge d’instruction de faire lever ce secret et de recevoir mes déclarations. »
Il serait en effet tout à fait désirable que M. Boulier fût mis à même de parler s’il a réellement des révélations à faire. Le mystère de la Grande-Palud reste trop épais pour qu’on néglige aucun élément d’information et, de plus, le fait que M. Boulier croit à l’innocence de l’ingénieur Pierre donne encore plus de prix à la communication qu’il promet.
M. Boulier est à Blaincourt [Blincourt] depuis quatre ans ; il avait exercé précédemment à Chantilly.
Il a servi au 1er régiment d’infanterie de marine à Cherbourg, et a fait les campagnes du Tonkin et de Chine ; il porte la médaille de Chine. Né à Dieppe en 1875, il est marié et père-de trois enfants.

(Dépêche de l’Agence l’Information)
Brest, 8 Mars.
L’instruction de l’affaire Cadiou va être momentanément suspendue. Tout le dossier sera probablement envoyé demain au Parquet général, à Rennes, qui le transmettra à la Chambre des mises en accusation appelée à statuer sur la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre.
Quant à l’enquête, elle va être entièrement recommencée. Cette décision a été prise par M. Bidart [Bidard] de La Noé, à la suite de nouvelles déclarations faites par des témoins de Morlaix, qui affirment avoir vu M. Cadiou dans cette ville, le 31 décembre et le 1er janvier.

L’AFFAIRE CADIOU
A-t-on vu l’industriel le 31 décembre ?

Brest. 8 Mars.
Le Parquet de Brest avait jusqu’à présent considéré assez dédaigneusement l’enquête de la brigade mobile de Rennes, qui tendait à démontrer que M. Cadiou n’avait pas été assassiné le 30 décembre, pour la bonne raison qu’il se trouvait en vie le 31 et peut-être même le 1er janvier. Il est certain que quelques-uns des témoignages apportés sur ce point sont un peu imprécis et laissent planer le doute fut cette version. Mais, par contre, la déclaration que M. Nicolas, a faite au juge est tellement nette, que c’est maintenant vers la piste de Morlaix que l’instruction va être dirigée. M. Nicolas avait donné en plus, au juge la précision suivante :
– Les deux fois que je fis le voyage de Brest à Morlaix, c’est-à-dire le 27 et le 31 décembre, j’étais accompagné de mon associé, M. Lemeillet. Je me suis contenté de saluer M. Cadiou, parce que le jour où je le vis, j’avais un rendez-vous d’affaires urgent chez Me Erussard, notaire, mais mon associé, qui n’avait pas les mêmes motifs que moi pour se presser, me quitta à la descente du train et resta à causer avec M. Cadiou.
M. Lemeillet, qui était en voyage est rentré hier soir à Brest, et voici ce qu’il dit :
– J’ai en effet accompagné M. Nicolas à Morlaix les 27 et 31 décembre, et un de ces deux soirs, je ne me rappelle plus, par exemple, au juste lequel, j’ai rencontré M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix. Comme je connaissais fort bien Mme Cadiou, qui fut ma voisine durant toute ma jeunesse, je demandai à l’administrateur de la Grande-Palud des nouvelles de sa famille. Il me répondit, puis après m’avoir posé une question semblable, me quitta. Ce fut là toute notre conversation J’ai eu à ce moment l’impression que M. Cadiou, qui était vêtu en cycliste, attendait une personne venue par le même train que moi. Il fallait examiner les wagons avant d’y trouver place, car les voyageurs étaient nombreux. Enfin, ajoute M. Lemeillet, quant à la date de cette rencontre, c’est mon associé seul qui peut la déterminer, car son rendez-vous chez son notaire lui permet de préciser ses souvenirs.
On sait que, sur ce point, M. Nicolas a effectivement précisé. Enfin, il y a encore, en plus d’autres témoins qui affirment avoir vu M. Cadiou ce jour-là ou le lendemain à Morlaix. Un point intéressant à contrôler est le suivant. On fait un grief à M. Nicolas d’avoir, au début, beaucoup hésité à déterminer la date à laquelle il avait vu M. Cadiou. Sa première déclaration, confirmée pleinement par M. Lemeillet, avait été celle-ci : « Je suis certain d’avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 27 ou le 31. »
Il est donc particulièrement intéressant de rechercher si M. Cadiou s’est rendu à Morlaix le 27 décembre.

10 mars 1914 – p. 1 et 2

« Je vous forcerai à avouer que vous êtes l’assassin » a dit, hier, le frère de M. Cadiou à l’ingénieur Pierre

(Dépêches de nos correspondants)
Brest 9 Mars
Il y a eu aujourd’hui, dans le cabinet du juge d’instruction une confrontation dont l’intérêt et le pathétique dominent les autres incidents de la journée.
Le juge avait longuement interrogé M. Jean-Marie Cadiou, frère de l’usinier de la Grande-Palud, et lui avait fait préciser dans quelles conditions il avait mené son enquête personnelle, qui lui fit découvrir l’endroit où était enterré le cadavre de son frère. M. Jean-Marie Cadiou a confirmé ses précédentes déclarations. Le juge l’a ensuite questionné sur l’attitude que Pierre eut au moment où on lui apprit que le corps de l’usinier venait d’être découvert dans un bois.
Le juge d’instruction a alors décidé de confronter l’ingénieur avec M. Jean-Marie Cadiou.
Cette confrontation a été dramatique. Le juge a d’abord lu la déclaration de M. Jean-Marie Cadiou ainsi que celle qu’il avait faite précédemment et dans laquelle il accusait formellement l’ingénieur d’être l’assassin de son frère, Pierre a alors renouvelé sa menace de dire tout ce qu’il savait sur le fonctionnement de l’usine de la Grande-Palud. M. Jean-Marie Cadiou a eu alors un sursaut d’indignation.
– Mais, dites-le, tout ce que vous savez, s’est-il écrié, et dites-le vite, qu’on en finisse avec cette histoire. Vous avez été pris maintes fois en flagrant délit de mensonge par mon frère. Vous avez trahi ce dernier en le dénonçant au ministre de la Guerre. Maintenant, que ferez-vous de plus ? Vous allez essayer de salir une famille, et puis après ? Ce sera peut-être une diversion, mais cela n’empêchera pas qu’un jour ou l’autre, je vous acculerai de si près dans vos derniers retranchements que vous serez forcé d’avouer que vous êtes l’assassin. Vous n’êtes peut-être pas le seul coupable, mais justement, si vous ne vous décidez pas à avouer, ce sont vos complices, qui parleront, et alors l’heure du châtiment arrivera pour vous !
Il était midi et demi lorsque le juge mit fin à cette émouvante confrontation. Pierre est sorti du cabinet du juge pâle comme un mort ; néanmoins, il ne s’est pas départi un seul Instant de son calme habituel.
Ayant été, avisé que des témoins avaient vu M. Cadiou sur le quai de la gare de Saint-Pol-de-Léon, le 1er janvier, à sept heures du soir, je me suis rendu dans cette localité pour vérifier l’exactitude du fait. J’ai acquis la certitude de cette information.
Ces témoins, très catégoriques, sont MM. René Le Gall, secrétaire de l’économat de l’hospice de Morlaix, son fils, étudiant à l’École de Médecine navale, et Hermann Graff, expéditeur de légumes, à Saint-Pol-de-Léon. Leurs témoignages ont ceci de particulièrement intéressant qu’ils affirment avoir vu M. Cadiou en costume de cycliste, tenant en main sa bicyclette, dont aucun témoin n’a jamais parlé et que l’on n’a pas encore retrouvée.

L’AUTEUR DE DEUX LETTRES ANONYMES
D’un autre côté, on a découvert l’auteur des deux lettres anonymes adressées, deux jours avant la deuxième autopsie, l’une au docteur Paul, le médecin légiste de Paris, l’autre à M. Brisset, inspecteur de la brigade mobile.
L’auteur de ces deux lettres est un homme très connu à Morlaix, et touchant au corps médical. Il va être appelé au Parquet pour fournir les explications nécessaires.
D’autre part, j’ai pu rencontrer quelqu’un qui connaît le contenu de la lettre au docteur Paul.
Vous vous rappelez que lorsqu’il en fut question, on affirma que son auteur avait pour ainsi dire tracé sa besogne au médecin légiste et lui aurait dit : « Procédez de telle et telle manière, cherchez ici et non là, » pour terminer en indiquant : « Cherchez donc dans la nuque ; il doit y avoir un projectile ». Eh bien, je suis en mesure de vous affirmer que ce sont là de purs racontars. Le correspondant du docteur Paul n’a jamais parlé du projectile à découvrir dans la nuque, et pour cause. Pour admettre, en effet, qu’il fût au courant de cette particularité « capitale », il faudrait admettre que la lettre émanait de l’assassin ou d’un de ses complices. Or, il n’y a rien de tel.
Le correspondant du docteur Paul se répandait en des critiques assez vives contre la manière dont la première autopsie avait été pratiquée. Il se permettait, dans l’intérêt de la justice, de formuler son avis et de donner certaines indications, non certes comme quelqu’un qui serait trop bien au courant ; mais comme un homme de l’art qui expose sa manière de voir.
Ce point frappa les magistrats et les policiers chargés de découvrir l’auteur de la lettre anonyme ; à relire de près cette lettre, on eût dit, en effet, qu’il avait assisté à la première autopsie. On fit une enquête et on put établir qu’aucune des personnes qui y avaient assisté ne pouvait être mise en cause, mais qu’une d’elles avait pu en parler à un de ses amis, au courant des choses médicales, lequel se trouva d’autant plus à l’aise pour donner son opinion, qu’il n’était en rien mêlé à l’enquête.
Et c’est ainsi qu’on fut amené à découvrir l’auteur de cette lettre.

UN NOUVEAU TÉMOIGNAGE SUR LA QUESTION DU 27 DÉCEMBRE
Je vous ai dit qu’un des points les plus importants à élucider en ce moment était de savoir si M. Cadiou s’était rendu à Morlaix le 27 décembre. Jusqu’ici, personne ne l’avait affirmé. Mais subitement un témoin est venu, hier soir, s’en porter garant. Ce témoin n’est du reste pas un inconnu dans l’affaire. II y a joué un rôle important. C’est le veilleur de nuit Bossard qui, après avoir parlé de « l’homme cadavérique », mit les magistrats sur la piste du deuxième revolver. Bossard déclare :
– Comme j’étais employé toute la soirée et la nuit à la Grande-Palud, je ne pouvais me rendre à Landerneau que dans la journée. Or, le 27 décembre, comme je souffrais d’un lumbago, sur le conseil de l’ingénieur, je quittai la Palud, vers 5 h. 45 du soir, pour aller consulter le docteur Tanguy, quai de Cornouailles. Je me fis raser en arrivant à Landerneau ; puis je me rendis chez le médecin. Ce dernier étant absent, je sortis en déclarant que je reviendrais bientôt ; je me dirigeai alors vers la gare et je liai conversation avec la bibliothécaire, Mme Nicolas, que je connais.
A 7 h. 15 arriva le train de Morlaix et, un moment après M. Cadiou que tous les employés connaissaient bien quittait le quai de la gare en passant par la partie réservée à l’enregistrement des bagages, tandis que d’autres voyageurs se pressaient à la petite porte de sortie. Mon patron était vêtu d’un pardessus sombre, coiffé d’un chapeau melon et portait sous le bras gauche une boîte de carton blanc de 25 centimètres de largeur environ. Je m’effaçai pour le laisser passer et bien qu’il fût
à quelques centimètres de moi seulement, il ne me vit pas.
Je me rendis ensuite chez le médecin : il était alors 7 h. 45. Il m’examina et m’exempta de travail pour huit jours. »
Malgré le luxe de précision qui entoure cette déposition, elle est discutable. Il y a d’abord un point important à retenir, MM Nicolas et Lemeillet affirment qu’ils ont vu M, Cadiou en costume de cycliste sur le quai de la gare de Morlaix. Or, Bossard dit que son patron avait un pardessus. D’autre part, il va falloir faire préciser à quelle heure M. Cadiou aurait pu partir pour Morlaix, dans l’après-midi du 27. Il y a deux trains pour. Morlaix, le premier à 2 h. 30. ; le deuxième à 4 h. 19. M. Cadiou ayant quitté M. Freund, juge de paix, vers 2 heures, la question se pose de savoir si l’industriel a eu le temps d’aller à la gare prendre le train de 2 h 30. Quant au second train ; il part de Landerneau à 4 heures 19 pour arriver à Morlaix à 5 h. 24. Or, comme M. Cadiou, pour rentrer à Landerneau à 7 h. 15 aurait dû prendre le train à Morlaix à 6 h. 39 et qu’il se trouvait déjà sur le quai de la gare à 6 h. 8, heure à laquelle l’auraient vu MM. Nicolas et Lemeillet, M. Cadiou serait allé à Morlaix pour y passer juste, une demi-heure, le temps, compris entre 5 h. 24 et 6 h. 8, la chose paraît invraisemblable.
Le veilleur de nuit Bossard a confirmé ce matin, au juge, cette déclaration.

M. BOULIER VA ÊTRE ENTENDU PAR LA JUSTICE
C’est par le Petit Journal que Me Feillard, avocat de M. Pierre, a appris, ce matin, que la lettre d’un facteur receveur des postes du département de l’Oise n’était pas l’œuvre d’un fumiste, mais qu’au contraire, le signataire se mettait à la disposition de la justice pour donner des renseignements intéressants. Me Feillard s’est rendu aussitôt chez le juge d’instruction et lui a communiqué la dépêche de votre correspondant de Clermont. Le juge a décidé, en principe, d’entendre le facteur receveur, mais il a réservé sa réponse sur le point de savoir s’il le ferait venir à Brest, ou s’il enverrait une commission rogatoire au parquet de Clermont.

LE FACTEUR-RECEVEUR de BLINCOURT MAINTIENT QU’IL EST A MÊME DE PROUVER L’INNOCENCE DE M. PIERRE
Clermont-de-l’Oise, 9 Mars.
Je viens d’avoir une nouvelle conversation avec le facteur-receveur Boulier, de Blincourt.
A l’heure actuelle, il n’a encore reçu aucune nouvelle du Parquet de Brest ou du Parquet de Clermont.
Comme je lui demandais s’il avait prié son directeur de le délier du secret professionnel, il me répondit qu’il attendait d’être convoqué par le juge d’instruction.
Il m’a déclaré qu’il craignait que le bruit fait autour de sa lettre ne donnât l’éveil aux intéressés.
D’après ce que j’ai cru comprendre, car M. Boulier reste impénétrable, si l’on attend trop longtemps pour l’entendre, ses révélations perdront beaucoup de leur intérêt. Il m’a répété malgré tout qu’elles suffiraient à disculper l’ingénieur Pierre.
Enfin, il est exact que M. Boulier ne connaît pas la Grande-Palud, ni M. Pierre, ni la famille Cadiou.

11 mars 1914 – p. 1 et 4

Bonnefoy, l’un des témoins, a encore modifié, hier, ses précédentes déclarations relatives à l’affaire Cadiou

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 10 Mars
L’affaire Cadiou devient absolument fantastique.
Juge d’instruction, procureur de la République, commissaires spéciaux paraissent absolument désorientés.
Un fait réellement important et qui était en faveur de l’inculpé s’était produit hier. On sait que la base principale de l’accusation est celle-ci : M. Cadiou et Pierre sont sortis ensemble, le 30 décembre, à 11 heures et quart du matin, de l’usine de la Grande-Palud et se sont dirigés vers les bois de M. Vacheront, maire de Laforest [La Forest]. Deux témoins étaient absolument affirmatifs et apportaient même des précisions sur des points de détail. C’étaient MM. Bignard, contremaître de l’usine de la Grande-Palud, et Bonnefoy, fermier à la Grande-Palud. Or, hier, la femme de Bonnefoy déclarait que son mari n’avait pas pu voir ensemble Pierre et M. Cadiou le 30 décembre à 11 heures du matin puisque ce jour-là Bonnefoy était allé depuis 9 heures du matin à Landerneau et n’était rentré que le soir à la Grande-Palud.
M. Bonnefoy lui-même corroborait ainsi cette « rétractation ».
« J’ai vu M. Cadiou dans la matinée du 30 décembre, mais c’était avant 9 heures. Il rentrait à l’usine et moi j’allais donner à boire à mes chevaux. Je suis bien sûr maintenant qu’à 11 heures, je n’ai pu voir M. Cadiou et M. Pierre ensemble puisqu’en effet, j’étais à Landerneau à cette heure-là. »
Or, Bonnefoy interrogé ce matin à, non seulement confirmé sa rétractation de la veille, mais il a rendu la situation plus obscure, encore si cela est possible.
Bonnefoy déclare, en effet, maintenant ceci :
Le 29 décembre je partis de bonne heure pour Lesneven où avait lieu une foire et je revins tard dans la soirée. Donc, ce jour-là, je ne vis ni Pierre ni M. Cadiou. Le 30 décembre, vers 8 heures 45, au moment où je sortais de ma ferme, j’aperçus M. Cadiou qui rentrait à l’usine. Quelques instants après je partis pour Landerneau où j’allais présenter un cheval à la commission de remonte italienne et je ne rentrai que le soir vers 5 heures. Mais alors, le 31 décembre, me trouvant dans un champ vers 11 heures du matin, je vis sortir de l’usine deux personnes vêtues de manteaux avec pèlerine et qui dans mon idée, devaient être M. Cadiou et Pierre.
Donc la scène que j’ai déjà décrite se passa bien comme je l’ai dit, mais je suis certain maintenant que ce n’est pas le 30 décembre mais bien le 31.
Or, personne n’a vu M. Cadiou à Landerneau le 31 décembre et, d’autre part, il est établi que. L’industriel n’a pas couché chez lui dans la nuit du 30 au 31. Alors le mystère s’épaissit de plus en plus.

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

Brest, 10 Mars.
On attend toujours la convocation du facteur Boulier qui affirme pouvoir prouver que le directeur de la Grande-Palud était à Paris le 4 janvier dernier.

12 mars 1914 – p. 1 et 4

La balle retrouvée dans le cou de M. Cadiou n’aurait pu être tirée avec le revolver de Pierre
Telle est la thèse de la défense

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 11 Mars.
La brigade mobile, qui mène son enquête d’une façon très active, croit maintenant être sur la trace du voyageur mystérieux qui acheta à M. Pierre le revolver de 6 millimètres que ce dernier possédait.
M. Simon, armurier à Guingamp, vient en effet de déclarer qu’en 1912 ou 1913, il reçut la visite d’un voyageur de commerce, qu’il connaissait, et qui lui montra un revolver qu’il venait d’acheter déclara-t-il, aux environs de Landerneau, a un individu qu’il ne connaissait pas. « Ai-je fait une bonne affaire ? demanda-t-il à M. Simon. J’ai payé ce revolver 14 ou 18 francs. » M. Simon ne se rappelle pas au juste le chiffre ; mais il se souvient parfaitement qu’il répondit : « Très bonne affaire. L’arme vaut de 40 à 45 francs. » M. Simon a donné le nom du voyageur en question ; il se nomme M. Meslay, voyageant en Bretagne pour le compte d’une maison de Pré-en-Pail (Mayenne). Par exemple, ce qui, n’est pas fait pour hâter l’enquête, c’est que ce voyageur se trouve actuellement en Amérique du Sud.
D’autre part, les défenseurs de l’ingénieur Pierre prétendent qu’il n’est pas même besoin de rechercher ce voyageur, mais que l’expertise démontrera, que la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou ne pouvait en aucune façon être tirée par le revolver de l’ingénieur Pierre. L’arme de ce dernier, disent-ils, était un revolver sans chien, destiné par conséquent à tirer une balle spéciale, très allongée, dont le calibrage particulier est d’environ 6 millimètres. Ce point est acquis par la déclaration de M. Marie, armurier à Landerneau, qui vendit cette arme. Or, la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou n’était pas une balle de cette sorte, elle était faite d’un alliage où domine le nickel ; ces balles sont communément appelées balles à chemise de nickel. Elles sont destinées aux revolvers et pistolets automatiques ; leur calibrage ne correspond jamais à un nombre de millimètres exact et la balle à chemise de nickel qui se rapproche le plus du calibre de 6 millimètres est de 6 millimètres 35.
Une expérience vient d’être faite par M. Moreul, pharmacien à Landerneau, qui possède un revolver semblable à celui qui fut vendu à l’ingénieur Pierre. Or, M. Moreul certifie qu’une balle blindée de 6 millimètres 35, par conséquent semblable à celle qui tua M. Cadiou, ne peut pas entrer dans son revolver. Il est, du reste, certain qu’une expertise, qui sera confiée à un spécialiste de Saint-Étienne, va déterminer ce point.
Il a son importance !
(Voir la suite en 4e page (Dernière Heure)

L’assassinat de M. Cadiou
La question de la balle et la date d’achat du revolver sont remises sur le tapis

Brest, 11 Mars.
Le Juge d’instruction affirme que la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou et une balle en cuivre de 6 millimètres et non, comme l’assurent certains défenseurs de M. Pierre, une baille nickelée de 6 millimètres 35. D’autre part, M. Simon, armurier de Guingamp, interrogé par commission rogatoire, déclare c’est en janvier 1912 qu’un voyageur lui a montré un revolver acheté à Landerneau, alors que M. Marie, armurier dans cette dernière ville, confirme que c’est en mai 1913 seulement qu’il vendit cette arme. Il ne peut donc être question du même revolver.
L’ingénieur Pierre a été amené ce matin dans le cabinet du juge d’instruction, où il a fait opposition devant la chambre des mises en accusation du refus de sa mise en liberté provisoire. Cette circonstance va forcément provoquer un arrêt assez long de l’instruction.

L’acheteur du revolver de M. Pierre est à Alençon !
Rennes, 11 Mars.
M. Meslay, le voyageur de commerce qui aurait montré à M. Simon, armurier à Guingamp, le revolver qu’il aurait acheté à l’ingénieur Pierre, a été retrouvé à Alençon. Il a dit ne pas se souvenir de ce fait ni d’avoir parlé d’une affaire semblable à M. Simon.
Celui-ci cependant, maintient ses déclamations.

L’homme brun de la gare Saint-Lazare est très blond
Le facteur Boulier affirmait, hier, que M. Cadiou avait été vu à Paris, le 4 janvier dernier, et à l’appui de ses dires il citait le nom d’un notaire de la capitale qui, ce jour-là, sur le quai de la gare Saint-Lazare, aurait dit à l’usinier : « Au revoir M. Cadiou ! »
Nous avons pu joindre, dans la soirée d’hier, le notaire parisien dont parlait le facteur Boulier :
– Ah ! – nous a-t-il dit en riant un homme brun, de haute taille, a serré la main au directeur de la Grande-Palud, le 4 janvier ? Et cet homme, c’est moi, à ce que raconte le facteur Boulier !
Laissez-moi vous dire, d’abord, que je n’ai jamais vu M. Cadiou, ensuite que je suis blond, et même très blond, comme vous pouvez le voir, et que je n’étais pas à Paris le 4 janvier, mais que je chassais chez des amis.
M. Boulier, qui est le facteur de ma commune, ne m’aime pas beaucoup ; c’est sans doute pour cela qu’il a mêlé mon nom à cette affaire.
Je crois qu’il a abusé de la crédulité publique. Il ne sait pas grand’chose, je n’ose pas dire rien du tout, mais il est content de parler pour que l’opinion publique s’occupe de lui. Il a essayé de se rendre intéressant. Je lui souhaite de ne pas s’être rendu ridicule.
Sur ces mots, nous quittons notre interlocuteur qui rit tout seul dans sa barbe qui est blonde.

13 mars 1914 – p. 1 et 4

Le Parquet de Brest se demande maintenant si M. Cadiou ne se serait pas suicidé et si, ultérieurement, il n’y aurait pas eu simulation de crime

Ce qu’on dit à Brest
Cette fais nous serions à la veille d’un formidable coup de théâtre.
M. Cadiou n’aurait pas été assassiné ! Il se serait suicidé et le crime aurait été simulé.
On lira plus loin la dépêché que nous avons reçue à ce sujet.
La version qui tend de plus en plus à s’accréditer auprès du Parquet de Brest est la suivante :
M. Cadiou, à la suite de chagrins intimes ou de soucis d’affaires, aurait mis fin à ses jours, à une date non encore déterminée.
Comme il avait contracté une assurance sur la vie et qu’une clause stipulait qu’en cas de mort volontaire de l’industriel, le contrat serait nul, des personnes intéressées auraient décidé, pour ne pas perdre le bénéfice de l’assurance, de mettre tout en œuvre pour faire croire à un assassinat.
C’est alors qu’aurait été effectuée la macabre mise en scène.
On croit que M. Cadiou s’est tranché la gorge. Mais il serait également possible qu’il se fût pendu : en ce cas, on lui aurait tailladé le cou pour faire disparaître les traces de strangulation.
Puis, pour que l’hypothèse d’un guet-apens trouvât plus de créance, une balle de revolver – celle que le docteur Paul découvrit en opérant la contre-autopsie du cadavre – aurait été tirée dans la nuque de l’industriel suicidé.
Le corps aurait été ensuite enseveli clandestinement à l’endroit où il fut retrouvé, grâce à la divination suspecte d’une somnambule de Nancy. On se rappelle que la découverte du cadavre fut faite par le frère du défunt, dans un fossé en bordure du bois qui s’élève à proximité du moulin, où habite l’ingénieur Pierre.
Voici la dépêche qu’a publiée l’Agence Havas au sujet de la nouvelle hypothèse :
Brest, 12 Mars.
Le Parquet attend l’arrivée du rapport du docteur Paul sur la seconde autopsie de M. Cadiou, pour être fixé sur le genre de mort de M. Cadiou.
A l’heure actuelle, en effet, certaines personnes en arrivent à se demander s’il y a eu crime ou suicide avec crime simulé.
On déclare qu’il serait possible que l’instruction fît une enquête sur la mort de cette jeune dactylographe de Quimper, qui passa la nuit du 30 décembre à Morlaix et fut retrouvée dans la rivière le 10 février.
Tels sont les bruits d’hier et l’on voit qu’ils sont sensationnels. Il va sans dire que nous ne les reproduisons qu’à titre documentaire et sous les plus expresses réserves. On lira, d’autre part, ce que pense Mme Cadiou, la veuve de l’industriel assassiné… ou suicidé.

LE FACTEUR BOULIER VA ÊTRE ENTENDU
Clermont-de-l’Oise, 12 Mars.
Enfin, M. Boulier, le facteur receveur de Blincourt, va livrer son secret : il sera entendu demain par M. Joly, juge d’instruction à Clermont, sur commission rogatoire du Parquet de Brest. M. Boulier est convoqué pour quatre heures.

Ce que dit la veuve
Les dernières révélations de l’enquête sur le mystère de Landerneau détruisant la plupart des affirmations apportées jusqu’ici par la famille Cadiou, une visite à la veuve de l’usinier s’imposait.
Depuis le commencement de cette angoissante affaire, Mme Cadiou n’avait jamais voulu donner son opinion.
Elle a consenti, hier, à faire une exception pour le Petit Journal.
Quand nous nous présentons, nous voici sous l’œil méfiant d’une jeune servante qui se résigne difficilement à nous annoncer.
Un bruit de vaisselle remuée, de couteaux, de fourchettes nous indique qu’on est à table. Il y a là plusieurs personnes, des parents, des amis, sans doute.
Nous voici maintenant dans un petit salon contigu à la salle à manger.
Soudain une porte s’ouvre ; une jeune femme paraît, d’une taille élancée, l’air un peu sec et résolu ; elle est suprêmement jolie, bien, que son visage soit ravagé par la douleur et les larmes.
– Quoi, monsieur, vous-êtes journaliste ! nous dit-elle.
– Oui, madame… Le Petit Journal !
Mme Cadiou devient alors sympathique et nous dit :
– Ah ! pas d’interview ! pas d’interview !
C’est alors que noms faisons part à Mme Cadiou de la plus récente version qui court sur la mort de son mari :
– On affirme que M. Cadiou s’est suicidé pour des causes ignorées, mais qu’une personne Intéressée a, pour cacher ce suicide, tiré sur le cadavre la balle retrouvée dans les muscles du cou.
– Mais c’est une ineptie, une bêtise de plus racontée par on ne sait qui, mon mari n’a pu se suicider ; lorsqu’on veut se suicider on ne reste pas enveloppé d’un lourd manteau, avec un capuchon sur la tête ; et puis M. Cadiou n’avait nulle raison de le faire.
Pourquoi s’acharne-t-on ainsi sur moi ? Que veut-on dire en affirmant que mon mari était appuyé sur sa bicyclette sur le quai de la gare de Saint-Pol-de-Léon ?
Nulle main mystérieuse n’est venue raccrocher la bicyclette pour cette seule raison que depuis l’été dernier nos bicyclettes n’ont pas été sorties une seule fois de leur hangar. Vous n’ignorez pas le temps affreux qu’il a fait depuis le début de l’hiver, et notamment aux approches du mois de janvier. Nous n’étions pas des gens de sport pour courir les routes à bicyclette par cette température si rigoureuse.
Du reste, ce n’est pas la dernière légende qui va se créer autour de cette malheureuse affaire !…
– En effet, madame ! mais on parle maintenant de l’intérêt que pourraient, avoir certaines personnes à écarter l’hypothèse du suicide en raison d’assurances contractées à leur profit ?
– Ah ! nous y voilà !… dit Mme Cadiou, les assurances ! d’abord il n’y en a qu’une et elle est loin de représenter les 40.000 francs par an que gagnait mon mari !…
– Quoi qu’on puisse dire, je vous affirme que je défendrai mon mari jusqu’au bout, que je ne permettrai aucune atteinte à sa mémoire et que je poursuivrai sans arrêt ni défaillance le châtiment des assassins quels qu’ils soient !
Mme Cadiou nous reconduit, jusqu’à l’ascenseur.
– Je n’ai jamais fait de déclarations à un journaliste depuis le début de cette malheureuse affaire. Je vous en prie, ne racontez pas ce que je viens de vous dire !
Franchement, pouvait-on garder le silence, alors qu’on ouvre son journal pour lire, chaque matin, la suite de ce roman si angoissant ?
Voir en 4e page : Nos autres dépêches sur l’affaire Cadiou.

L’AFFAIRE CADIOU
LES DÉNONCIATIONS DE L’INGÉNIEUR

Brest, 12. Mars.
Les commissaires spéciaux de la brigade mobile se sont rendus à la Grande-Palud et ont opéré des fouilles aux alentours de la fosse où fut trouvé le cadavre de M. Cadiou. Le gardien de nuit Bossard avait déclaré que, dans un rêve, il avait vu l’assassin de M. Cadiou enfouir son revolver près de la fosse. Bossard a eu moins de succès que la somnambule de Nancy et on n’a rien trouvé ; cela a peut-être mieux valu.
D’autre part, Bossard, en présence du démenti que lui a infligé l’ancien contremaître Marcou, s’est fâché tout rouge. Il vient d’écrire à un particulier une longue lettre de protestation.
Voilà quelques renseignements relatifs aux lettres de dénonciation adressées par l’ingénieur Pierre au ministère de la Guerre :
Pierre a écrit trois lettres :
Dans la première, datée du 3 juin 1913, Pierre, qui ambitionnait d’entrer comme ingénieur dans une poudrerie de l’État, fit ses offres de service à M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres. « Il avait, disait-il, profité de la longue expérience de son prédécesseur allemand dans le traitement des « linters ».
Il continuait en ces termes :
« Dans un autre ordre d’idées, veillez en bon Français à e qu’une même fourniture de coton ne soit pas payée à des fournisseurs différents. J’ai été contraint par mon patron de prendre ma part, dans un bénéfice illégitime,
Gagnant péniblement ma vie, j’ai toujours reculé ou moment de signaler le fait à M. Vieille. Je puis tout préciser, car je crois qu’il faut bien un peu se sacrifier pour sa patrie. Toutefois, je voudrais être sûr que la catastrophe ne m’atteigne pas dans mon gagne-pain. Je vous serais reconnaissant de ne pas divulguer cette lettre tant que je serais à Landerneau. »
M. Barral répondit en demandant des précisions.
Le 16 juin, Pierre adressa une seconde lettre un peu plus explicite que la première, mais il prit encore la précaution de ne nommer personne, les personnes en cause étant désignées par les lettres A, B, C.
De nouveau, M. Barral pria l’ingénieur de s’expliquer clairement.
Alors, le 22 juin, Pierre se décida. La lettre qu’il écrivit contenait trois accusations contre Cadiou.
En premier lieu, il racontait en grands détails comment, selon lui, le 25 octobre 1910, un wagon de coton avait été payé par la poudrerie d’Angoulême à Cadiou, après que la maison Potel, de Rouen, en avait déjà perçu la valeur quelques mois auparavant pour le compte de l’usine de la Grande-Palud. « Cadiou, disait Pierre, toucha de ce fait un supplément de 3.977 fr. qu’il partagea avec certains employés de la poudrerie dont la complicité avait permis la fraude ».
Pierre se plaignait ensuite que la main d’œuvre fût insuffisante à la Grande-Palud pour assurer le triage parfait du coton.
« Ce coton est de mauvaise qualité, disait-il. Il contient une grande quantité de brindilles de bois, de débris de cotonniers que l’opération du blanchiment laisse subsister après un triage imparfait. Or, on sait que les cellules de bois conservent une activité suffisante pour entraîner dans certains cas la décomposition de la poudre. »
Enfin, Pierre dénonçait un nommé B…. employé à la poudrerie d’Angoulême, à qui M. Cadiou faisait les fournitures à la poudrerie. « Cadiou, écrivait-il, envoie à. M. B… les numéros des balles de coton sur lesquelles il désire que des prélèvements soient faits ; de cette façon, les fournitures de Cadiou sont toujours conformes au cahier des charges. »

14 mars 1914 – p. 1 et 4

LE JUGE ET LES COMMISSAIRES

L’affaire Cadiou, en attendant qu’elle soit définitivement tirée au clair, fait apparaître combien défectueuse est encore l’organisation de la police judiciaire dans les départements.
Chaque jour, on voit le juge d’instruction et le procureur de la République de Brest plus empêtrés que la veille dans un fouillis de témoignages contradictoires. Des témoins qui avaient fait telle déclaration sur laquelle s’échafaude l’accusation se rétractent ; d’autres apparaissent qu’on n’avait pas entendus, ou qui ne l’avaient pas été dans les formes qui permettent de tenir une déposition pour définitive. Ces témoins, qui détiennent peut-être une parcelle de la vérité, on n’a pas toujours pris le soin de fixer leurs souvenirs dans un texte incontestable. On les a fait plus bavarder qu’on ne les a fait déposer, au sens juridique du mot En bavardant, les uns se sont entraînés à en dire plus qu’ils n’en savaient réellement ; les autres à douter de ce qu’ils avaient attesté au premier moment. De très bonne foi, ils se laissent suggestionner ou se suggestionnent eux-mêmes. Quand ils emportent leur témoignage, il est, pour beaucoup, corrompu par le travail de leur propre imagination et par les suppositions, les explications, les commentaires qu’ils ont entendu faire autour d’eux sur les détails de cette obscure affaire de la Grande-Palud.
Il n’est pas toujours possible au juge de les confronter avec eux-mêmes en opposant aux déclamations amplifiées qu’ils font au bout de six semaines les déclarations qu’ils auraient faites au lendemain de la découverte du corps de la victime, si alors on les avait interrogés dans les formes prescrites par le Code d’instruction criminelle.

Pourquoi la justice se trouve-t-elle dans ce gâchis ? Parce que l’enquête de police judiciaire, l’enquête des auxiliaires du Parquet a manqué d’unité.
Le Parquet de Brest étend sa juridiction sur une population de plus de 200.000 habitants. Le juge d’instruction (il n’y en a qu’un !) a donc beaucoup d’occupations. S’il n’en a pas plus qu’un juge d’instruction de Paris, dont le cabinet est ordinairement encombré de cinquante à soixante dossiers, il n’en a pas moins. Mais le ressort du tribunal de Brest est autrement étendu que le ressort du tribunal, de la Seine, et les magistrats parisiens sont bien autrement outillés que les magistrats de province.
A Paris, le juge d’instruction dispose d’autant de commissaires de police qu’il veut en employer. Il a pour exécuter ses mandats, les commissaires de police judiciaire et tous les commissaires chefs de districts. Celui de ces auxiliaires du procureur de ta République qu’il a mis en campagne pour la découverte du coupable et des témoins est libre de se mouvoir, dans toute l’étendue du ressort du tribunal, Paris et sa banlieue. Il peut passer d’un quartier dans un autre et même dans la banlieue sans se heurter à la compétence rivale d’un collègue. Il arrive même que les agents de la Sûreté générale qui n’appartiennent pas à la préfecture de police opèrent à Paris quand les y amène la recherche de l’auteur d’un crime commis dans un département.

« Le droit de suite » que nous avons sur territoire marocain à la frontière algérienne contre les maraudeurs, il appartient, à Paris, à tout commissaire de police, qu’il soit de la ville ou de l’État, quand il est porteur du mandat régulier d’un Parquet. L’esprit de corps, qui faisait de la Sûreté générale et de la préfecture moins deux émules que deux concurrentes aigrement hostiles, s’est presque effacé devant l’intérêt public. Les deux administrations continuent peut-être à ne pas s’entraider, mais elles ont cessé de se contrecarrer.
Dans les départements, il n’en est pas de même, quoique le personnel de la police ne relève que d’une seule administration, celle de la Sûreté générale. Considérons le cas du Parquet de Brest et considérons-le à propos de l’affaire Cadiou seulement.
L’affaire se passe à Landerneau, où il y a un commissaire de police ; elle est instruite à Brest, où il y a des commissaires de police ; enfin elle a une ramification jusqu’à Morlaix, où il y a encore un commissaire de police. Voilà donc trois commissaires au moins qui sont mis en mouvement sur la même piste ou sur les sentiers adjacents, trois commissaires qui n’ont pas de rapports hiérarchiques entre eux, dont chacun a pu se faire de l’affaire une idée à lui. Dès le commencement il y en a un, dit-on, qui croit à l’innocence de l’ingénieur Pierre ; d’autres qui croient, au contraire, à sa culpabilité. Chacun de ces auxiliaires de la justice va nourrir le dossier de rapports écrits ou oraux de nature à fortifier son système. Le juge reçoit des renseignements qui se contredisent ou qui sont incomplets. Comme à n’a pas peut-être d’expérience d’aussi grandes affaires, comme il a plutôt celle des « broutilles », il est hésitant d’abord puis il adopté un des systèmes, celui des commissaires avec lesquels il est en rapports le plus fréquemment, qui peuvent donc exercer autrement que par des envois de procès-verbaux et de rapports une influence sur son esprit. Peu à peu il en vient à écarter, comme par la question préalable, tout ce qui affaiblirait la thèse qu’il a faite sienne. Tel éclaircissement qu’il pourrait obtenir facilement, il néglige de le rechercher, non parce qu’il ne veut pas arriver à la vérité, mais parce qu’il a la conviction qu’il connaît déjà la vérité.
Ainsi, il y a dans le cabinet du juge, depuis plus de quinze jours, une balle de revolver, celle qui a tué M. Cadiou, il y aurait eu à demander à un expert si le projectile meurtrier avait pu sortir de l’arme que l’ingénieur reconnaît avoir eue en sa possession et qu’il dit avoir vendue. Cette expertise n’a pas été faite encore. Elle a paru inutile parce que les déductions de certains commissaires de police ont fait dans l’esprit du juge la conviction que l’homme accusé était l’homme coupable. Ces commissaires ont-ils donc des raisons particulières d’envoyer cet homme à l’échafaud ? Ils n’en ont aucune. Mais, ils ne veulent pas s’être trompés. Ils veulent d’autant moins renoncer à leur système que le système contraire est celui d’un collègue dans une autre ville du ressort, d’un concurrent. Veut-on qu’ils reconnaissent que ce concurrent a été plus clairvoyant qu’eux ? Voudriez-vous que les commissaires n’eussent pas les mêmes faiblesses que tant d’autres hommes ?
Est-il un remède à ce mal de la police judiciaire dans les provinces françaises ? Peut-être. Nous avons depuis quelques années des brigades mobiles qui sont à la disposition des Parquets pour les grandes enquêtes et, dans l’affaire Cadiou nous avons vu apparaître il y a quelques jours le chef de la brigade mobile de Rennes et peut-être même un commissaire supérieur envoyé de Paris. Mais, quand ces spécialistes de la police judiciaire, ces vrais agents de la Sûreté départementale, sont arrivés, le mal était fait déjà. Déjà Brest, Landerneau, Morlaix s’étaient engagés sur des pistes divergentes. Avant de refaire l’information de police, les chefs de la brigade mobile ont à défaire ce qui avait été fait avant eux. On ne se trouverait pas dans cet embarras si dès qu’une affaire judiciaire paraît devoir présenter des difficultés, les Parquets étaient tenus de requérir immédiatement l’aide de la brigade mobile régionale et, si tous les commissaires de police de villes où ils auraient à opérer des recherches étaient placés temporairement sous les ordres du chef de cette brigade. Ainsi l’information aurait dans les départements l’unité qu’elle a à Paris.
Une objection peut être faite, celle-ci : on ne sait qu’une affaire est embrouillée que lorsqu’on n’a pas pu la débrouiller, avec les moyens ordinaires dont dispose le juge d’instruction.
Faudrait-il donc charger la police mobile de toutes les enquêtes ? Elle n’y suffirait pas. Certainement, elle ne suffirait pas à faire la besogne courante de toutes ces polices municipales de France. Mais, dans le cas qui nous occupe, il fut certain dès la découverte du cadavre de M. Cadiou, qu’on ne se trouvait pas en présence d’une « affaire courante » mais d’une affaire exceptionnelle.
Si la loi voulait que les brigades mobiles régionales, fussent substituées aux polices locales, et placées à leur tête chaque fois qu’un grand crime est découvert, le chef de la brigade de Rennes serait, dès le lendemain de l’exhumation du corps de M. Cadiou, venu se mettre à la disposition du juge qui aurait été obligé de lui confier l’information. Les commissaires de Brest, de Landerneau, de Morlaix, auraient reçu de ce chef son impulsion unique. Les opérations policières auraient été combinées – et peut-être la justice brestoise ne se trouverait-elle pas dans la position assez peu enviable où nous la voyons aujourd’hui.
Organiser le service de Sûreté dans les départements sera une des tâches du ministre de l’Intérieur après les élections.

M. Jean-Marie Cadiou persiste à croire l’ingénieur Pierre coupable
Comment selon lui, aurait été commis le crime

Brest, 13 Mars.
M. Jean-Marie Cadiou qui, sur les indications de la somnambule de Nancy, a retrouvé le cadavre de son frère dans le bois de la Grande-Palud, reste indifférent devant les témoins qui se rétractent et qui disent aujourd’hui n’avoir pas vu MM. Pierre et Cadiou ensemble, le 30 décembre, à onze heures du matin, après l’avoir affirmé il y a quelques semaines.
La piste suivie par ceux qui affirment avoir rencontré M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier, à Morlaix, ne l’émeut pas davantage.
M. Jean-Marie Cadiou persiste dans son idée que M. Pierre peut avoir un ou des complices, mais qu’il est coupable. Sa thèse, admise d’ailleurs par plusieurs magistrats de l’instruction est la suivante :
Le 29 décembre, à l’usine, M. Cadiou met ses papiers en ordre et fait ses préparatifs pour partir à Paris où l’attend sa femme.
L’usine ne fonctionne plus ; le personnel va être licencié le 31 et le directeur fait part à son ingénieur de la fermeture de l’établissement.
Mais le contrat de Pierre avec M. Cadiou n’expire que dans dix-huit mois. Des explications sont demandées et remises au lendemain. MM. Pierre et Cadiou se retrouvent le 30 décembre vers dix heures du matin à l’usine. L’entretien ne peut avoir lieu devant les ouvriers et vers onze heures, pour parler plus librement tous les deux entrent dans le bois environnant la Grande-Palud. Une vive altercation se produit entre le directeur et l’ingénieur, celui-ci n’admettant pas son renvoi de l’usine, celui-là faisant peser toute la responsabilité de la fermeture sur Pierre qui l’a dénoncé et l’a fait écarter des adjudications de l’État.
La discussion devient tragique et, dans la solitude du bois, Pierre abat Cadiou d’un coup de revolver.
Telle est la thèse que soutient M. Jean-Marie Cadiou.

LA PISTE DE LA DACTYLOGRAPHE
Brest. 13 Mars.
L’affaire Cadiou, si embrouillée, si mystérieuse, va-t-elle se compliquer encore par l’affaire, également énigmatique, de la mort de la jeune dactylographe trouvée noyée dans un bassin du port de Morlaix ?
C’était une Brestoise, Hélène Gauezennec, employée à la préfecture du Finistère.
On se demande maintenant pourquoi cette jeune fille s’est rendue à Morlaix – uniquement, semble-t-il, pour se suicider – et pourquoi, en quittant l’hôtel, elle déclara qu’elle allait prendre le train pour Rennes. D’autre part, on s’étonne de l’insignifiance de l’état de décomposition du corps et le docteur Rolland lui-même, dans ses constatations, détermina que l’immersion remontait à quelques jours.
Or, si on admet que la jeune fille se noya le 31 décembre, le cadavre demeura 41 jours dans l’eau. On se rappelle enfin que la même constatation a été faite pour le cadavre de M. Cadiou et que nombreux sont les gens qui ne veulent pas admettre que le cadavre est resté 36 jours sous une mince couche de terre.
Enfin, on se souvient que M. Pierre, avant qu’on ait retrouvé le corps de M. Cadiou, avait dit un jour à ceux qui faisaient des recherches dans l’Elorn : « On ferait mieux de chercher dans la rivière de Morlaix. »

LE FACTEUR BOULIER A ÉTÉ INTERROGÉ
Clermont (Oise), 13 Mars.
M Boulier, le facteur-receveur de Blincourt, a été entendu aujourd’hui à Clermont, au palais de justice, par M. Joly, juge d’instruction, au sujet de l’affaire Cadiou.
Sa déposition, a duré trois heures. De nombreux documents ont été mis sous les yeux du juge. J’ai pu savoir que plusieurs personnes sont mises en cause et que la déposition de M. Boulier devra être contrôlée par d’autres témoignages. M. Boulier déclare n’avoir jamais parlé d’un notaire parisien. Le dossier a été transmis, ce soir, au juge de Brest.

15 mars 1914 – p. 4

LE MYSTÈRE de la Grande-Palud
Pendant que chôme l’instruction on continue à se livrer au jeu des hypothèses
EN ATTENDANT LE RAPPORT DU DOCTEUR PAUL

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 14 Mars,
L’instruction de l’affaire Cadiou est forcément arrêtée momentanément par suite de l’opposition faite par M. Pierre devant la chambre des mises en accusation.
Il est bon de rappeler que l’enquête commença sur la disparition de l’usinier, dès les premiers jours de janvier, et a examiné les diverses hypothèses qui avaient pu motiver la disparition de M. Cadiou. On a examiné tour à tour le crime et l’accident et, bien entendu, le suicide.
Avant de recommencer ce jeu des énigmes, il faut attendre le résultat de l’enquête médico-légale que l’on a confiée au docteur Paul.
Le praticien continue en ce moment l’examen des tissus musculaires qu’il a prélevés autour du cou de M. Cadiou. Il s’agit pour lui de déterminer si ces tissus présentent des symptômes de réaction vitale, cela seul lui permettra de savoir si les blessures de la gorge sont antérieures ou postérieures à la mort. On espère également que, d’après l’état des cellules, le docteur Paul pourra fixer un point qui est extrêmement important, celui de savoir à quelle époque M. Cadiou a été tué, puisque maintenant on n’a plus aucune donnée exacte sur la date du crime.

LES PARDESSUS DE M. CADIOU ET SON REVOLVER
Nous devons pourtant, sur ce point, signaler une précision qui est la suivante : M. Cadiou, vivant en célibataire à Landerneau, achetait beaucoup de journaux ; il avait chez lui trois pardessus dont les poches furent trouvées bourrées de journaux. Or la dernière date relevée sûr ceux-ci est celle du 28 décembre, c’est-à-dire le jour où il voyageait pour aller voir ses sœurs à Cléder. Il semble donc bien établi par ce point que M. Cadiou ne toucha à aucun de ses pardessus après le 28 décembre.
Or il faisait très froid et l’usinier était plutôt frileux ; il n’aurait certainement pas laissé une longue période sans éprouver le besoin de se couvrir davantage.
Un autre bruit fantaisiste, qui a pris également naissance, on ne sait où est que le cadavre trouvé dans le bois de la Grande-Palud n’est pas celui de M. Cadiou. Mais non seulement M. Jean-Marie Cadiou a reconnu le cadavre de son frère, mais de nombreuses personnes parmi lesquelles plusieurs ouvriers de l’usine qui se trouvaient là au moment de l’exhumation n’ont pas eu l’ombre d’une hésitation. Le cadavre, comme nous l’avons déjà, dit, était très bien conservé ; les vêtements étaient bien ceux de M. Cadiou, et enfin, ce dernier portait au doigt une alliance qui est entre les mains du juge d’instruction, et qui porte à l’intérieur la date du mariage de l’usinier et les noms de Cadiou et de Richard.
Enfin, un nouveau point est à élucider. Certaines personnes prétendent que M. Cadiou avait un revolver, et au cours de la perquisition minutieuse opérée chez lui, on n’a pas trouvé trace de cette arme. Il ne se trouvait, pas non plus sur le cadavre, puisqu’on se rappelle que rien, même ses clefs, qui ne le quittaient jamais, n’a été retrouvé sur M. Cadiou.
La famille, et particulièrement Mme Cadiou, vont être interrogées sur ce point.
Les recherches continuées, d’autre part, par la police, pour retrouver le revolver avec lequel M. Cadiou aurait été tué, restent toujours sans résultat.

LE CONTREMAITRE BIGNARD N’A PAS CHANGÉ D’AVIS
Il semblait d’abord établi par l’enquête que MM. Cadiou et Pierre avaient ensemble quitté l’usine de la Grande-Palud, le 30 décembre, à 11 heures du matin et les deux témoignages les plus affirmatifs sur ce point étaient ceux du fermier Bonnefoy et du contremaître Bignard.
On sait que le premier est revenu sur sa déposition. Dans ces conditions, il était intéressant de savoir si la conviction du contremaître Bignard n’était pas ébranlée. Ce dernier, que j’ai pu rejoindre, ce matin, surveille les travaux de construction de la nouvelle usine de Daoulas, où il a été embauché sur la recommandation de M. Pierre.
Bignard maintient formellement sa déposition et affirme que le 30, vers 11 heures du matin, il vit M. Cadiou et son ingénieur quitter l’usine ensemble. Bignard indique même l’endroit où il se trouvait et ajoute que, comme point de repère, il se base sur un accident de machine qui se produisit dans la même journée, et qui l’obligea à renvoyer le personnel, vers 4 heures de l’après-midi.
M. Pierre se trouvait, à ce moment, dans son jardin, et sa bonne, Julia Juzeau, lui fit à ce moment la remarque que les ouvriers sortaient de l’usine plus tôt que d’habitude. Au même moment arrivait un ouvrier envoyé par le contremaître Bignard et qui venait prier l’ingénieur de passer à l’usine pour examiner l’accident qui venait de se produire. M. Pierre se rendit, en effet, immédiatement, à la Grande-Palud.
On signale d’autre part que l’ouvrier Bossard, qui a fait à plusieurs reprises des révélations sur l’affaire Cadiou, a quitté, il y a deux jours, le bassin de radoub du port de commerce, où il travaillait à bord d’un navire en réparation.
Ses camarades de travail déclarent que Bossard affirmait que l’ingénieur Pierre est innocent, qu’il lui suffirait de dire un mot pour le prouver, mais qu’il ne dirait rien par suite d’un ressentiment. Ils ajoutent qu’avant la découverte du cadavre de M. Cadiou, Bossard disait, déjà qu’il y avait eu crime. Bossard aurait, un moment, manifesté l’intention de partir au Canada.

16 mars 1914 – p. 1 et 4

M. Cadiou aurait été vu à Paris le 5 janvier !

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 15 Mars.
Il est dit que chaque jour amènera un élément imprévu dans cette étrangle affaire Cadiou qui, pourtant, n’a pas besoin, de ces quotidiennes et contradictoires nouvelles pour demeurer incompréhensible.
Après les témoins qui ont déclaré avoir vu M. Cadiou le 31 décembre, après le facteur receveur de Blincourt qui assure l’avoir rencontré le 4 janvier à la gare Saint-Lazare, voici une nouvelle affirmation qui se produit et recule au 5 janvier La dernière rencontre qui fut faite de l’usinier de la Grande-palud.
M. Fortin, sénateur du Finistère, rentrant cette nuit de Paris avec M. Heslouin, ancien chef de cabinet du préfet du Finistère, aurait, en effet, déclaré celui-ci qu’un de ses amis venait de lui affirmer qu’il avait rencontré M. Cadiou à Paris, le 5 janvier.
Cette affirmation viendrait donc en quelque sorte confirmer celle du facteur Boulier. Et c’est une nouvelle piste qui s’offre aux magistrats.
J’ai pu retrouver ce matin Bossard, l’ancien veilleur de nuit de l’usine de la Grande-Palud, qui, disait-on, avait dit connaître « bien des choses » sur le drame de Landerneau.
Après avoir quitté, comme on le sait, le chantier du Gorbea-Mendi ; il était retourné à St-Divy. Il n’avait pas du tout l’intention de s’en aller au Canada, comme le bruit en avait couru.
Bossard ne veut plus rien dire, il déclare maintenant que ce n’est que momentanément qu’il a quitté son travail et qu’il compte le reprendre dans quelques jours. Il affirme également n’avoir pas tenu les propos que ses compagnons lui ont attribués : « En tout cas, déclare-t-il, je ne m’en souviens plus ! »

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
LA DÉPOSITION DU FACTEUR BOULIER

Brest, 15 Mars.
La déposition du facteur Boulier, de Blincourt, transmise par le juge d’instruction de Clermont-de-l’Oise, est arrivée, ici, ce matin. Le facteur, après avoir donné seulement un signalement assez détaillé de la personne qui aurait causé à M, Cadiou, le 4 janvier, s’est décidé, sur une pressante question du juge, à livrer le nom de cette personne. Cette piste va être soigneusement vérifiée, mais néanmoins au Parquet, on ne semble pas attacher une grande importance à cette déclaration.
Des commissions rogatoires vont être lancées aujourd’hui en vue d’entendre la personne signalée par Boulier et qui, le 4 janvier aurait rencontré M. Cadiou à la gare Saint-Lazare.
Le juge et son greffier ont passé toute la journée d’aujourd’hui à classer les pièces du dossier, qui sont déjà au nombre d’un millier. Le juge espère pouvoir envoyer le dossier à Rennes, demain soir.

17 mars 1914 – p. 4

Le dossier de l’Affaire Cadiou a été envoyé à Rennes

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 16 Mars.
Le volumineux dossier de l’affaire Cadiou soigneusement emballé est parti, ce soir, à l’adresse du procureur général de Rennes qui va le transmettre à la Chambre des mises en accusation laquelle décidera s’il y a lieu ou non de mettre M. Pierre en liberté provisoire.
Cette décision ne sera pas toutefois connue avant une dizaine de jours, car on estime qu’il faudra au moins ce laps de temps pour permettre au conseiller rapporteur d’étudier tout le dossier et de rédiger son rapport.
Le juge d’instruction vient d’élucider un autre point que nous avions signalé, il y a quelques jours. Plusieurs personnes avaient, en effet, affirmé que M. Cadiou avait un revolver et cette arme n’avait pas été retrouvée à son domicile.

19 mars 1914 – p. 4

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

Brest, 18 Mars.
Les seuls renseignements que j’ai pu recueillir ici sur les faits racontés par le facteur Boulier, sont les suivants :
Mme Hazen Chase, sa fille et son fils Paul vinrent à Brest au d’août 1911. Ils descendirent à l’hôtel Moderne et y séjournèrent du 19 au 30. Au cours de ce séjour, M. Marcel Panhard leur rendit visite. Il arriva de Paris en automobile pour passer 48 heures, à l’hôtel des Voyageurs, et depuis, on ne l’a plus revu. La famille Hazen Chase devant faire l’ouverture de la chasse. Il n’y a là rien qui ait trait à l’affaire Cadiou.

20 mars 1914 – p. 1 et 4

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Un correspondant anonyme a désigné trois personnes qui auraient participé à l’assassinat de M. Cadiou

(Dépêche de notre correspondant)
Rennes, 19 Mars.
Les lettres anonymes n’ont pas manqué depuis la découverte du corps de M. Cadiou ; comme cela, se produit lors de toutes les affaires sensationnelles, des pistes nombreuses et fantaisistes ont été indiquées à la justice, qui, par, acquit de conscience, les a fait vérifier sans y attacher autrement d’importance.
Il n’en est pas de même, paraît-il, d’une lettre adressée par un correspondant anonyme à un Parquet du ressort de la cour de Rennes. Par certaines particularités, cette missive a paru digne de retenir l’attention.
Cette lettre paraît provenir d’Alger. Mais elle est écrite de telle façon qu’elle est très difficile à déchiffrer. Il est plus que probable, que cela tient, à ce que son auteur a pris de grandes précautions afin que l’on ne puisse savoir de qui émanent ces révélations. Quoi qu’il en soit les magistrats à qui elle était adressée ont cru devoir transmettre cette lettre au procureur général de Rennes, M. Flédy, et ce seul fait indique qu’elle n’a pas semblé, dès l’abord, l’œuvre d’un vulgaire mauvais plaisant.
Bien que l’on se montre très réservé à ce sujet au Parquet général, je crois pouvoir dire que dans cette lettre on cite les noms de trois personnes qui auraient participé à l’assassinat de M. Cadiou.
Les vérifications nécessaires vont être faites et nous serons bientôt fixés sur la créance que mérite cette dénonciation.
Le procureur général examine en ce moment le dossier de l’affaire, qu’il a reçu du Parquet de Brest, avant de le soumettre à la chambre des mises en accusation.

M. PIERRE A ACHETÉ UN REVOLVER EN 1913

(Dépêche de l’Agence Havas)
Brest, 19 Mars.
Une nouvelle enquête a établi que M. Pierre a bien acheté un revolver à Landerneau, en 1913 et non en 1912.
Cet achat, a eu lieu dans le courant du mois de mai 1913, après une tentative d’effraction du coffre-fort de l’usine et quelques jours après le cambriolage du château de Bon-Repos avoisinant le bois de la Grande-Palud.

L’AFFAIRE CADIOU
Le juge a fait recommencer point par point l’enquête policière
On veut entendre tous les ouvriers de l’usine

Brest, 19 Mars.
Pendant que le dossier de l’affaire Cadiou se trouve devant la chambre des mises en accusation de la cour de Rennes, le juge d’instruction a, nous, l’avons dit, décidé de reprendre complètement l’enquête, point par point.
Les opérations ont commencé, hier, et les commissaires Le Coz et Brisset, de la brigade mobile de Rennes, ont entendu une quinzaine des ouvriers qui, au mois de décembre dernier, travaillaient à l’usine de la Grande-Palud. Sur un point, tous sont formels : c’est que M. Cadiou est bien venu à l’usine le 30 décembre, au matin, entre 8 heures et demie et 9 heures ; plusieurs affirment que M. Cadiou n’est resté que peu de temps, ce jour-là, à l’usine. Un des ouvriers précise ses souvenirs en disant qu’il se rappelle que M. Cadiou avait monté sur une échelle pour regarder les autoclaves.
Presque tous déclarent que dans le commencement de la matinée du 30, ils n’ont pas vu l’ingénieur Pierre à l’usine et qu’il n’arriva que quelques minutes avant midi.
Du reste, ces auditions de témoins vont se poursuivre, car, au 30 décembre, l’usine de la Grande-Palud occupait une cinquantaine d’ouvriers ; tous vont être interrogés un à un, même ceux qui ont quitté la région depuis lors. Les commissaires ont également recueilli la déposition du comptable de l’usine, M. Alain Guillou ; ce dernier a dit qu’il arriva le 30, un peu après 9 heures, et que ce jour-là, il ne vit pas M. Cadiou : « Je l’ai vu pour la dernière fois le 29, vers 8 heures et demie du matin, a-t-il ajouté. M. Cadiou vint dans mon bureau, approuva les comptes d’inventaire, et quitta l’usine vers onze heures. En partant, M. Cadiou me pria de passer chez lui à Landerneau, entre midi et une heure, pour y prendre des registres. J’exécutai l’ordre donné, mais je ne trouvai personne. Le lendemain matin, c’est-à-dire le 30, je me rendis à nouveau chez mon patron, vers 8 heures, mais il n’y avait personne. »
D’autre part, la brigade mobile a communiqué la note suivante :
La personne qui, le 1er janvier dernier, a fait enregistrer à la gare de Saint-Pol-de-Léon, au train de 7 heures 13 du soir, une bicyclette à destination de Rennes, est priée de se faire connaître, dans l’intérêt de l’enquête, à M. le commissaire divisionnaire, chef de la treizième brigade mobile, rue de l’Échange, à Rennes.

LE CORPS DE M. CADIOU A-T-IL ÉTÉ RAMENÉ A LA GRANDE-PALUD ?
Enfin, si l’on admet que M. Cadiou était vivant après le 30 décembre, comme d’autre part, il est reconnu qu’il n’est pas revenu après cette date à Landerneau, on est donc obligé de conclure que M. Cadiou, aurait été assassiné ailleurs, et que son cadavre a été ramené à la Grande-Palud.
On semble maintenant s’orienter de ce côté. Et voici, à ce sujet, une déposition intéressante.
Mime Pierre Louis, femme d’un plâtrier, habitant rue de la Tour-d’Auvergne, à Landerneau, s’était levée une nuit pour donner quelques soins à son bébé. Il était deux heures du matin. Tout à coup, une automobile passa en trombe sous ses fenêtres. Mme Pierre Louis ouvrit sa croisée, mais l’automobile était déjà loin. Or, environ une heure après, l’automobile repassa à la même vitesse. La première fois, l’automobile venait, de la direction de Morlaix et se dirigeait vers Brest, ou, si l’on veut, vers la Grande-Palud, En revenant, l’auto allait en sens inverse, Mme Pierre Louis ne peut pas préciser exactement la date à laquelle ce fait s’est produit ; mais elle affirme que c’est le 28, le 29 ou le 30 janvier. On sait que le cadavre de M. Cadiou a été découvert le 4 février.
On rapproche cette déclaration du fait suivant : un chauffeur de Brest a raconté qu’après avoir conduit des clients à Morlaix vers la fin de janvier, il regagnait son garage dans la nuit. Or, aux environs de la Grande-Palud, le chauffeur aperçut une automobile arrêtée sur la route. Deux hommes se trouvaient à côté de la voiture. Croyant à une panne, le chauffeur stoppa pour offrir ses services. Mais l’un des individus lui ordonna, sur un ton menaçant, de continuer son chemin. On recherche le chauffeur qui aurait raconté cette histoire.

LE COFFRE-FORT DE L’USINE DE LA GRANDE-PALUD A ÉTÉ OUVERT HIER
Landerneau, 19 Mars.
En présente de M. Belloch [Bolloch], administrateur judiciaire de la succession Cadiou, il a été procédé, hier après-midi, à l’ouverture du coffre-fort, de l’usine. Cette opération avait été différée jusqu’ici.
On a saisi une liasse de 124 traites et reçus datant de 1912, 1913 et 1914.

21 mars 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE de la Grande-Palud
Une confrontation entre témoins a eu lieu au sujet de la présence de M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier

Morlaix, 20 Mars.
En présence de contradictions, le juge d’instruction de Morlaix a confronté aujourd’hui MM. le Foll, commis principal au bureau des hypothèques, qui affirmait que M. Salaün, clerc d’huissier, lui aurait tenu des propos affirmatifs au sujet de la présence à Morlaix de M. Cadiou le 1er janvier, et M. Salaün qui a nié avoir tenu ces propos.
M. Salaün aurait dit à M. Le Foll, d’après celui-ci, qu’au moment où deux de ses filles, dont l’une est la filleule de Mme Zaccone, se rendaient le matin du 1er janvier chez la tante de M. Cadiou, pour lui exprimer leurs vœux de nouvel an, il aurait vu M. Cadiou sur la place Thiers.
La confrontation n’a donné aucun résultat, ni apporté aucune lumière nouvelle. M. Salaün a nié de nouveau et M. Le Foll a maintenu ses affirmations. Aucun des autres témoins entendus n’a apporté d’éclaircissement.

22 mars 1914 – p. 1

Le mystère de la Grande-Palud
Une certitude négative ; si le corps de M. Cadiou a été enfermé, il n’est pas arrivé à Landerneau par chemin de fer

Brest, 21 Mars.
Le juge d’instruction a reçu, hier, le revolver certifié identique à celui que l’ingénieur Pierre avait acheté au mois de mai 1913, à M. Marie, armurier à Landerneau. Cette arme, ainsi qu’une boîte de cartouches servant à la charger et la balle trouvée dans, le cou de M. Cadiou, vont être expédiées à M. Grivola [Grivolat], expert à Saint-Étienne. On attend beaucoup du résultat de cette expertise, dont l’importance n’échappera à personne.
Les commissaires de la brigade mobile vont continuer leurs investigations par Roscoff et Saint-Pol-de-Léon, pour tâcher enfin de savoir ce que pouvait faire M. Cadiou, dans cette dernière gare le soir du 1er janvier. À la rigueur, M. Cadiou a pu prendre le train pour Roscoff, mais dans quel but ?
D’autre part, pour le cas où le cadavre de M. Cadiou serait arrivé à Landerneau dans une malle ou un colis quelconque, des recherches viennent d’être effectuées à la gare de cette ville. Mais, dans l’espace compris entré le 30 décembre, jour de la disparition de M. Cadiou et le 4 février, date de la découverte du cadavre, il n’est arrivé à Landerneau, à l’adresse de la Grande-Palud, que des colis dont le plus lourd ne pesait pas plus de 10 kilos.

M. CADIOU N’A PAS ÉTÉ VU A PARIS LE 5 JANVIER
On se rappelle qu’il y a quelques jours, M. Fortin, sénateur du Finistère, voyageant avec M. Heslouin, ancien chef de cabinet du préfet du Finistère, avait déclaré à ce dernier qu’une personne avait aperçu M. Cadiou à Paris le 5 janvier. M. Fortin, que nous avions vu le lendemain, nous avait confirmé cette conversation, en ajoutant toutefois qu’il ne tenait ce propos, que de deuxième ou troisième bouche et qu’il allait vérifier la source de ce renseignement avant d’en faire part au juge d’instruction.
Or, M. Fortin nous fait savoir aujourd’hui, après enquête, qu’il n’a pas eu confirmation des renseignements qui lui avaient été donnés et que la personne dont il était question était bien allée à Paris dans les premiers jours de janvier, mais qu’elle n’y avait pas vu M. Cadiou.

23 mars 1914 – p. 4

L’AFFAIRE de la Grande-Palud

Brest, 22 Mars.
La personne qui avait dit avoir va M. Cadiou à Paris, le 5 janvier, est maintenant connue, c’est M. Roudaut ; pharmacien à Lesneven. Ce dernier a raconté qu’il s’était, en effet, rendu à Paris vers le milieu du mois de janvier.
« Quand je revins, a-t-il ajouté, je rencontrai dans un train, des amis. Sachant que M. Cadiou était un de mes anciens condisciples, ils me demandèrent si je savais où il était. A cette époque, le cadavre n’avait pas encore été retrouvé et l’on se perdait en conjectures. Je répondis donc en plaisantant :
« Je l’ai vu plusieurs fois ». Je voulais m’amuser et ne me doutais guère que l’on prendrait mes paroles, au sérieux. Vous pensez bien que si j’avais réellement rencontré M. Cadiou, j’aurais depuis longtemps déjà fait ma déclaration au juge d’instruction.
« Mais je ne pouvais vraiment pas me douter, je vous le répète, au moment où j’ai tenu ces paroles, de l’importance qu’on a, depuis, voulu leur prêter, ni qu’elles parviendraient aux oreilles d’un élu.
C’est une des personnes qui avaient entendu ce propos qui l’avait pris au sérieux et répété, il y a quelques jours, à M. Fortin, sénateur.
D’autre part, on avait prétendu que Mme Cadiou était venue, le 4 janvier, chez M. Robert, notaire à Landerneau, pour lui demander de vouloir bien négocier la vente de l’usine de la Grande-Palud. M. Robert a déclaré qu’il avait vu pour la première fois, Mme Cadiou aux obsèques de son mari, c’est-à-dire le 6 février. Il ne la connaissait pas auparavant et ne l’a jamais revue depuis. C’est donc encore un faux bruit.
Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, se rendra demain à Rennes, pour déposer devant la chambre des mises en accusation un mémoire pour appuyer la requête qu’il avait adressée au juge d’instruction de Brest, au sujet de la mise en liberté provisoire de son client.
On ne sait encore ici si la Chambre des mises en accusation examinera immédiatement ce mémoire pour rendre son arrêt dans le courant de la semaine prochaine ou si elle ajournera sa décision.

24 mars 1914 – p. 4

L’AFFAIRE DE LA GRANDE-PALUD

(Dépêche de notre correspondant)
Rennes, 23 Mars.
La police mobile a été avisée que, le 2 janvier dernier, M. Jean-Marie Cadiou, frère du directeur de la Grande-Palud, se présenta plusieurs fois dans un café de la ville, où il est connu, pour demander s’il n’était pas arrivé de télégramme pour lui. Mais aucune dépêche ne parvint à son adresse.
On recherche à quoi pouvait avoir trait le télégramme attendu.

25 mars 1914 – p. 4

Le mystère de la Grande-palud
Les charges relevées par le Parquet contre l’ingénieur Pierre sont confirmée par la contre-enquête policière

Brest, 24 Mars.
Les commissaires de la brigade mobile, continuant leur enquête, se sont rendus hier à Daoulas, où travaille actuellement le contremaître Bignard et ont longuement interrogé ce dernier, qui a maintenu formellement les termes de sa première déposition, c’est-à-dire, que le 30 décembre vers 11 heures du matin M. Cadiou et Pierre étaient sortis ensemble de l’usine. Bignard ajoute qu’il est certain du fait et qu’il est également sûr de ne pas commettre une erreur de date. Il résulte donc de la contre-enquête opérée par la brigade mobile que les deux chefs d’accusation que te Parquet avait retenus contre l’ingénieur Pierre sont absolument confirmés.

27 mars 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE de la Grande-Palud
L’ingénieur Pierre est maintenu en détention par la chambre des mises en accusation de Rennes

(Dépêches de nos correspondants)
Rennes, 26 Mars.
La chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes était, on le sait, saisie de la demande de mise en liberté provisoire introduite par l’ingénieur Pierre, repoussée par le juge d’instruction qui informe sur l’affaire Cadiou.
Cette chambre a rendu, ce soir un arrêt qui maintient la détention de l’inculpé.

On reparle de l’automobile qui traversa Landerneau la nuit
Landerneau, 26 Mars.
On se rappelle qu’il fut, au cours de l’enquête, question d’une automobile qui, disait-on, aurait pu ramener le corps de M. Cadiou à l’endroit où il fuit découvert.
M. Le Meur, entrepreneur à Landerneau, précise que c’est dans la nuit du 27 au 28 janvier, vers deux heures du matin, qu’une forte automobile traversa Landerneau à toute vitesse, se dirigeant vers Brest, et, par conséquent, vers la Grande-Palud. Cette voiture repassa, une heure plus tard, toujours à grande allure.
L’hypothèse de l’assassinat de M. Cadiou, loin de Landerneau, et de son transport dans une automobile près du moulin, devient de moins en moins invraisemblable, si l’on se rappelle que le cadavre, quand il a été retrouvé dans le bois, le 5 février, ne paraissait être enterré que depuis quelques jours.

28 mars 1914 – p. 2

LE MYSTÈRE de la Grande-Palud

Une bicyclette de femme a été trouvée, dans la villa de M. Cadiou près de Morlaix

(Dépêche de notre correspondant).
Brest, 27 Mars.
Le Petit Journal annonçait, hier, qu’une perquisition avait été opérée à la villa de Keranster, près de Morlaix, qui appartenait à M. Cadiou. Au cours de cette perquisition, les commissaires de la brigade mobile ont découvert une bicyclette de femme et on s’est aussitôt demandé si ce n’était pas là la troisième machine de l’usinier. Mais M. Le Gall, chef de bureau de l’hospice civil de Morlaix, qui a vu M. Cadiou le jour de Noël à bicyclette questionné sur ce point, a déclaré que M. Cadiou avait une bicyclette d’homme, paraissant presque neuve. Ce n’est donc pas la machine retrouvée à Keranster.

29 mars 1914 – p. 4

Le parquet de Brest reprendra demain l’enquête sur l’affaire Cadiou

Brest, 28 mars.
La cour d’appel de Rennes retourne aujourd’hui, au Parquet de Brest, le dossier de l’affaire Cadiou, après avoir rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre.
Dès lundi, le juge d’instruction va continuer son enquête et entendra les témoins de Morlaix, qui affirmant avoir vu M. Cadiou le 1er janvier à Saint-Pol-de-Léon.
D’autre part, le procureur de la République attend les résultats de la commission rogatoire adressée à Paris, aux fins d’entendre le général, Gaudin, sur la disparition de certaines fournitures destinées à la poudrerie d’Angoulême.
Les perquisitions faites à l’usine de la Grande-Palud ont établi que toute la comptabilité de M. Cadiou avait disparu depuis 1912.

31 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

(Dépêche de l’Agence l’Information)
Brest, 30 Mars.
Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, a demandé à M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, que la confrontation de sa cliente et de l’ingénieur Pierre ait lieu le plus tôt possible. Mme Cadiou, qui est souffrante, se propose d’entrer dans une maison de santé dès que le juge pourra se passer d’elle.
Cette confrontation aura probablement lieu dans une huitaine de jours.
Le juge confrontera ensuite, une seconde fois, M. Jean-Marie Cadiou avec l’inculpé.

1er avril 1914 – p. 4

L’instruction va reprendre sur le mystère de la Grande-Palud

Brest, 31 Mars.
Le procureur de la République, après avoir conféré avec le procureur général de la cour d’appel de Rennes, va continuer l’instruction de l’affaire Cadiou, dès que le dossier sera de retour de la chambre des mises en accusation.
Mme Cadiou sera convoquée pour être confrontée avec, l’ingénieur.
Divers témoins de la Grande-Palud, qui ont rétracté leurs premiers témoignages, et qui innocentent ainsi M. Pierre seront de nouveau entendus.

2 avril 1914 – p. 4

Le corps de M. Cadiou aurait-il été transporté à la Grande-Palud dans la nuit du 27 au 28 janvier ?

Brest, 1er Avril,
L’instruction de l’affaire Cadiou a repris et déjà elle a remis en valeur des faits intéressants : le témoignage des deux témoins qui ont vu une lumière près de la Grande-Palud, celui de ceux qui ont vu M. Cadiou, à Morlaix, le 1er janvier et qui n’ont pas rétracté leurs déclarations, au contraire. Tous ces faits vont-ils donner un peu de lumière ?
Va-t-elle aussi donner un peu de clarté, cette question nouvelle que l’on va aborder, la recherche du dossier constitué par M. Cadiou pour se défendre des accusations de malfaçon qu’on lui imputait et qui l’avaient fait exclure des adjudications de la Guerre ? Le contrôleur chargé de l’enquête officielle n’a jamais pu retrouver au domicile de l’industriel, à Landerneau, ce dossier qui contenait des pièces importantes. Qui l’a enlevé ? Qui avait intérêt à ce que les documents disparussent ?
Ce qu’il faut aussi remarquer dans la déclaration de Mme Spagnol [Lespagnol] et de son neveu Miossec, c’est qu’ils ne sont pas tout à fait d’accord sur la date de l’apparition de la mystérieuse lueur qu’ils ont vue près de la Grande Palud.
En effet, Mme Spagnol [Lespagnol] place ce fait le jour de la foire de décembre, c’est-à-dire le 30, tandis que son neveu affirme que cela s’est passé le jour de la foire de janvier, c’est-à-dire le 27.
Comme l’on faisait appel à leurs souvenirs, ils ont trouvé un point de repère pour retrouver la date : c’est que cette même nuit, une des vaches que les deux toucheurs conduisaient s’échappa du troupeau et retourna chez le cultivateur qui l’avait vendue, où du reste elle fut retrouvée quelques jours après.
Cette bête échappée avait été achetée par Mme Bellec, cultivatrice à Lambézellec, et c’est celle-ci qui a fait confirmer la date du 27 janvier. Donc, malgré la divergence de leurs déclarations, on peut presque affirmer que cette dernière date est la bonne, et cela est troublant, puisque c’est au cours de cette même nuit qu’on entendit la fameuse auto introuvable.
Faut-il en conclure que c’est dans la nuit du 27 au 28 janvier que le cadavre de M. Cadiou a été transporté à l’endroit où il était retrouvé le 4 février ?

3 avril 1914 – p. 1

L’ingénieur Pierre persiste dans son système de défense

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 2 Avril.
Au sujet du dossier appartenant à M. Cadiou et qui a disparu, Me Feillard déclare que M. Pierre proteste énergiquement contre l’accusation de vol de documents portée contre lui. « Il souhaite vivement a ajouté l’avocat que celui de mes confrères qui est en mesure de s’expliquer sur la nature du dossier de M. Cadiou le fasse en toute liberté et en ce qui le concerne M. Pierre le déliera volontiers du secret professionnel. Me Feillard, à qui on demandait si l’ingénieur persistait dans son système de défense, a répondu ceci :
– Pourquoi voulez-vous qu’il en change ? Pierre dit la vérité. Il se préoccupe seulement de démontrer l’inanité de certains faits allégués contre lui. Je vous citerai cet exemple : On a reproché à Pierre d’avoir lavé les vêtements de M. Cadiou, le jour de la découverte du cadavre. Eh bien ! Pierre m’a dit que pendant l’autopsie, une personne d’un groupe, formé par les commissaires spéciaux et le juge de paix de Landerneau, le pria de faire laver le ciré de M. Cadiou. C’est alors que Pierre a pris le paquet de vêtements et est allé le nettoyer avec précaution, pour employer son expression.
Pendant qu’il se livrait à cette opération avec l’aide d’un nommé Arhan, un gendarme vint à passer et Pierre lui remit la casquette de M. Cadiou sur laquelle apparaissaient des traces de sang que la boue avait dissimulées jusque-là.
En ce qui concerne son emploi du temps, le 30 décembre, Pierre vient de se rappeler qu’il rencontra, vers 11 heures du matin, le comptable, M. Guillou, qui sortait de la chaufferie. Il échangea quelques mots avec lui. Enfin, Pierre et sa servante ont à plusieurs reprises remarqué de faux mendiants qui rôdaient à proximité du moulin et paraissaient épier toutes les allées et venues.
Ils avaient même l’air, dit M. Pierre, de noter la disposition des lieux.
Le dossier de l’affaire Cadiou étant arrivé, M. Bidard de la Noé va interroger les témoins qui affirment avoir vu M. Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon postérieurement au 30 décembre.

4 avril 1914 – p. 4

Le Mystère de la Grande-Palud
L’INGÉNIEUR PIERRE A ÉTÉ ENTENDU HIER PAR LE JUGE D’INSTRUCTION
(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 3 Avril.
L’instruction sur la mort de M. Cadiou a recommencé aujourd’hui.
Le juge d’instruction, a fait amener à son cabinet M. Pierre. Il lui a présenté un revolver de 6 m/m fourni par M. Marie, armurier à Landerneau, chez qui il en avait acheté un. L’ingénieur a dit qu’il avait eu une arme semblable ; ce revolver va donc être envoyé à l’expert à Saint-Étienne, qui déterminera si la balle qui a tué M. Cadiou s’y rapporte.
L’ingénieur a été appelé ensuite à donner l’emploi de son temps pendant les journées du 1er et du 2 janvier, puis il a été interrogé sur le vêtement qu’il portait les 29 et 30 décembre ; sur ce dernier point, il a déclaré qu’ayant quatre vêtements usagés qu’il mettait tour à tour pour aller à l’usine, il ne pouvait préciser. Sa domestique a eu à répondre à la même question ; elle a dit, sans rien affirmer, que son maître portait un complet vert, le seul justement qui n’ait pas été examiné.
Mme Cadiou sera confrontée mardi prochain avec l’inculpé.
Les commissaires de la brigade mobile ont rendu, compte, aujourd’hui, au procureur de la République, de leurs dernières enquêtes relatives à l’affaire Cadiou. Tous les ouvriers de l’usine ont été entendus. Aucun n’a vu le directeur après la matinée du 30 décembre.

5 avril 1914 – p. 4

Le Mystère de la Grande-Palud
DEUX LETTRES ET UN TÉLÉGRAMME DE M. PIERRE

Brest, 4 Avril.
Le procureur de la République est en possession de deux lettres des 30 et 31 décembre 1913, adressées à Paris par l’ingénieur Pierre à M. Cadiou et lui disant qu’il n’a pas reçu le chèque de 2.000 fr. qu’il attendait.
L’accusation voit dans ces lettres une charge contre M. Pierre, qui, en les écrivant, aurait voulu se créer un alibi.
Dans sa lettre du 31 décembre, M. Pierre dit à M. Cadiou que s’il n’a toujours reçu aucun argent, cela tient sans doute à un déraillement sur la ligne de Brest.
C’est Mme veuve Cadiou qui a reçu ces deux lettres et, dans la matinée du 1er janvier, elle signalait à la Sûreté générale la disparition de son, infortuné mari.
Si l’accusation voit dans ces lettres de graves présomptions à l’égard de Pierre, la défense y trouve, au contraire, la preuve de son innocence.
Voici maintenant le télégramme adressé par M. Pierre à Mme Cadiou le 2 janvier :
« Cadiou, 91 bis, rue Cherche-Midi, Paris.
« Vos deux télégrammes reçus jeudi soir tard. Téléphone dérangé. Suis également sans, nouvelles depuis lundi matin. »
Cette dépêche était envoyée par l’ingénieur en réponse à un télégramme demandant des nouvelles de M. Cadiou.

6 avril 1914 – p. 4

L’AFFAIRE CADIOU
Qu’on me prenne pour un criminel dit l’ingénieur Pierre mais non pour un imbécile !

Brest, 5 Avril.
Me Feillard s’est rendu, cet après-midi, à la prison du Bouguen, où il a fait part à Pierre des arguments que l’accusation tirait de la lettre du 30 décembre, dont le Petit Journal parlait, hier, et dans laquelle l’ingénieur écrivait à M. Cadiou, à Paris, qu’il n’avait pas reçu le chèque de 2.000 francs qu’il attendait.
Pour la première fois, Pierre s’est départi de son calme habituel.
– Qu’on me tienne pour un criminel tant que l’Instruction ne sera pas terminée, s’est-il écrié, mais qu’on ne me prenne pas pour un imbécile !
J’ai écrit la lettre du 30 décembre dans les circonstances suivantes :
Avant de me quitter, le 29, à midi, M. Cadiou me dit qu’il avait oublié son carnet de chèques à Landerneau, soit qu’il m’enverrait le chèque nécessaire à la paye des ouvriers, soit de Landerneau, soit de Morlaix, où il devait s’arrêter avant de rentrer à Paris,
Le lendemain je ne reçus pas de courrier.
J’en demandai la raison au facteur, qui m’apprit qu’un déraillement s’était produit sur la grande ligne.
C’est alors que je rédigeai cette lettre.
J’affirme n’avoir pas vu M. Cadiou le 30 décembre.
D’autre part voici encore une légende détruite ; c’est celle de l’automobile mystérieuse qui traversa les rues de Landerneau à toute allure, au cours d’une des nuits de la fin de janvier. Cette automobile appartient tout simplement à un jeune commerçant brestois qui habite rue du Château, et qui le dimanche 25 janvier, passa joyeusement la soirée avec trois camarades.
Enfin, c’est avec une certaine stupéfaction que l’on vient d’apprendre que le facteur Boulier réapparaissait en scène, en affirmant avoir reçu une lettre dans laquelle le signataire, M. Roche, prétendait que M. Cadiou n’était pas mort et s’était rendu en Angleterre et que le cadavre retrouvé était celui d’un habitant de Landerneau, nommé Lemarec. C’est pourtant le seul fait du mystère de la Grande-Palud qui ne peut, hélas ! être discuté, car l’identité du cadavre découvert, le 4 février, dans le bois de la Grande-Palud, ne fait l’ombre d’un doute pour personne.

7 avril 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
QUE FAISAIT M. CADIOU A MORLAIX ?

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 6 Avril.
On se rappelle qu’il semble établi par les témoignages de M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice de Morlaix, de M. Coulloch, ancien pharmacien à Lorient et d’une troisième personne que M. Cadiou fut aperçu en costume cycliste, le matin du jour de Noël, entré neuf et dix heures, venant à bicyclette de la direction de Ploujean et se rendant à Morlaix.
Ces dépositions sont corroborées par celle de Mlle Le Camp [Le Cam], employée dans une pâtisserie, place Thiers, à Morlaix, et qui, le matin, avait vendu des gâteaux à M. Cadiou. Ce dernier, on s’en souvient, était en costume cycliste et avait prié qu’on lui fit un paquet assez solide afin de pouvoir
l’attacher au guidon de sa machine. Or, ce même jour de Noël, M. Cadiou se présenta entre midi et une heure chez sa tante, Mme Lacasse [Zaccone], disant qu’il venait d’arriver par le train de Landerneau.
M. Cadiou était alors en pardessus et portait un chapeau. Il faudrait alors admettre que M. Cadiou avait à Morlaix même des vêtements de rechange et une bicyclette, puisqu’il n’avait pas fait usage depuis octobre, de ses deux machines de Landerneau. C’est donc du côté de Morlaix que les investigations de la brigade mobile vont se porter de nouveau.
Les témoins de cette dernière ville sont, du reste, fort mécontents : ils prétendent qu’on ne tient pas assez, compte de leur témoignage et ils parlent même d’adresser, soit au procureur général de Rennes, soit au garde des Sceaux, une protestation motivée.

8 avril 1914 – p. 1 et 2

La veuve de M. Cadiou et l’ingénieur Pierre ont été confrontés hier

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 7 Avril.
Mme Cadiou est arrivée, hier soir, à Brest, accompagnée de Mme Vichot qui était ailée la chercher à Paris. Mme Cadiou est toujours, en effet, dans un état de santé assez précaire et ce voyage l’a beaucoup fatiguée. Elle est descendue chez M. Vichot qui est en même temps son avoué et un ami de la famille Cadiou.
Mme Cadiou, accompagnée de Me Vichot, s’est rendue, ce matin, à 9 heures, chez le juge d’instruction. Celui-ci lui a d’abord lu la déposition qu’elle avait faite le 7 février, c’est-à-dire le lendemain de l’enterrement de son mari et lui a demandé si, en raison de l’émotion qu’elle éprouvait à ce moment, elle n’avait rien omis d’intéressant dans sa déposition. Mme Cadiou n’a pu que confirmer ce qu’elle avait récemment déclaré.
Elle a insisté particulièrement sur un point qui lui a semblé assez étrange. On a raconté, en effet, que l’ingénieur Pierre, à l’époque du Premier de l’An, avait envoyé des bonbons à Paris aux enfants Cadiou. Ce fait semblerait assez naturel si M. Pierre avait eu l’habitude de faire cette chose tous les ans. Mais Mme Cadiou déclare qu’elle fut fort surprise de recevoir ce colis, car, c’était la première fois que M. Pierre agissait de la sorte.
Le juge d’instruction allait continuer son interrogatoire, lorsque à dix heures, on est venu le chercher pour procéder aux constatations d’un crime commis cette nuit. M. Bidart [Bidard] de La Noë s’est excusé près de Mme Cadiou et a ajourné la suite de l’interrogatoire et la confrontation avec l’ingénieur Pierre.
Mme Cadiou a été rappelée dans le cabinet du juge d’instruction, au commencement de l’après-midi. Elle a affirmé qu’elle n’était pas au courant des affaires de son mari, mais elle l’entendit souvent dire, en pariant de l’usine :
– Cette affaire, me tuera.
M. Cadiou, a-t-elle dit encore, n’avait pas confiance dans M. Pierre et cherchait un autre ingénieur pour le remplacer. Elle a ajouté que son mari voyageait toujours avec deux valises, dont une renfermait les papiers importants de l’usine. Ces deux valises, comme on le sait, n’ont pas été retrouvées.

LA CONFRONTATION
Aussitôt qu’elle eut terminé sa déposition qui, en tout, a duré quatre heures, l’ingénieur Pierre a été mis en présence de Mme Cadiou qui, on le sait, s’est portée partie civile. Il n’a pas fait opposition à ce qu’elle soit entendue sous la foi du serment.
Toujours calme, il a juré ne rien connaître du prime ;
– J’en suis aussi affligé que vous, a-t-il dit.
Sur une demande de l’avocat, portant sur l’intérêt que M. Pierre pouvait avoir à tuer M. Cadiou, la veuve répondu :
– Sans doute par haine, puisque l’ingénieur avait déjà dénoncé son patron.
L’ingénieur a protesté et il a expliqué qu’il avait fait sa dénonciation parce qu’il trouvait sa responsabilité engagée « devant les malfaçons de marchandises dont beaucoup étaient livrées en cachette et en fraude ».
Mme Cadiou, a traité de lâche « celui qui, a-t-elle dit, accuse ainsi un mort »
Mais M. Pierre a répondu que les livres témoigneraient des fraudes commises par le directeur, s’ils n’étaient pas détruits ; la comptabilité de 1913 toutefois a été saisie et Me Feillard, avocat de M. Pierre, en a demandé communication, pour établir que les bénéfices réels de l’usine ont été de 120.000 francs, alors que les livres portent 108.286 francs.
M. Pierre n’avait donc pas intérêt à faire disparaître M. Cadiou, puisqu’il devait toucher un pourcentage d’environ 1,800 francs sur la différence entre ces deux sommes de bénéfices.
La confrontation a pris fin à six heures du soir.

DÉPOSITION OU GÉNÉRAL GAUDIN
Le général Gaudin, entendu sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction à Brest, a déclaré que les fraudes d’Angoulême révélées par Pierre ont été reconnues exactes. A la suite de la dénonciation de Pierre, un contrôleur général des poudres fut envoyé à la Grande-Palud. Pierre formula alors de nouvelles accusations contre Cadiou, mais certaines de ces accusations étaient trop vagues pour être vérifiées. Il a été établi cependant, par un agent du service des poudres, que l’usine de la Grande-Palud mettait de côté le mauvais coton pour le fournir à l’État et que des ordres avaient été donnés pour que le bon coton fut fourni à l’industrie privée.
« C’est pour ces raisons, ajoutées à d’autres, a déclaré le général Gaudin, que l’usine de la Grande-Palud fut évincée de l’adjudication du 2 décembre dernier. »

9 avril 1914 – p. 4

L’AFFAIRE CADIOU

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 8 Avril.
Avant d’envoyer à l’expert-armurier la balle qui a tué M. Cadiou et le revolver qui l’a tirée, le juge d’instruction a entendu, ce matin, sous la foi du serment, l’armurier Marie, de Landerneau, et lui a présenté un échantillon du revolver.
L’armurier a déclaré, que c’était bien une arme du même modèle qu’il avait vendue à l’ingénieur Pierre. L’inculpé a fait une déclaration analogue.

10 avril 1914 – p. 1

Le Mystère de la Grande-Palud
Un échange de témoins
La comptabilité de l’Usine

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 9 Avril.
Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, se jugeant offensé par l’attitude prise à son égard par Me Feillard, avocat de M. Pierre, lui a adressé ses témoins, MM. Jan, notaire, et le lieutenant Corre.
Me Feillard avait saisi la chambre des avoués de propos tenus par Me Vichot au sujet de l’attitude du défenseur de l’inculpé pendant la confrontation avec Mme Cadiou.
De son côté, Me Feillard a choisi comme témoins Me Forgeot, notaire, et M. Bastit, juge au tribunal de commerce.
Par l’examen de la comptabilité de la Grande-Palud, Me Feillard se propose de démontrer : d’abord, tout ce qui se passait à l’usine, ensuite que M. Pierre n’avait aucun intérêt à voir disparaitre M. Cadiou et voici pourquoi :
– On sait, dit-il, que le contrat de Pierre prévoyait des mensualités de 300 francs et un pourcentage de un et demi sur les bénéfices de l’usine. Or il apparaît clairement que les bulletins de déclarations de M. Cadiou à l’enregistrement sont inférieurs aux chiffres réellement réalisés. Citons un exemple : il résulte que pour l’année commerciale, mars 1912 à mars 1913, l’exploitation de la Grande-Palud donna un bénéfice de 210.000 francs, alors que la déclaration faite à l’enregistrement pour la période allant du 1er janvier 1912 au 1er janvier 1913 comporte seulement un bénéfice de 108.000 francs.
L’ingénieur Pierre savait parfaitement que M. Cadiou avait déclaré un chiffre de bénéfices inférieur au chiffre réel, mais il était entendu que pour ne pas le léser, M. Cadiou devait, lui verser de la main à la main une somme de quinze cents francs, représentant le pourcentage de un et demi pour cent sur les cent mille francs de bénéfices non déclarés à l’enregistrement.
Or, M. Cadiou disparu et ses héritiers ignorant les mystères de la comptabilité de l’usine, il en résultait que M. Pierre n’aurait pas pu toucher cette créance que M. Cadiou était seul à connaître et à pouvoir acquitter.
Telle est du moins la version du défenseur de M. Pierre.
Le juge d’instruction a convoqué pour demain Me Bodet, avocat à Brest, qui, en décembre dernier, avait été consulté par M. Cadiou au sujet du dossier que l’usinier avait constitué pour se justifier des dénonciations adressées au ministère de la Guerre. Nous croyons toutefois savoir que cette déposition ne présentera pas grand intérêt, Me Bodet ignore le contenu du dossier. Il sait seulement qu’il existe, car M. Cadiou le lui a montré, mais sans le sortir de la serviette dans laquelle il était renfermé.

11 avril 1914 – p. 1 et 4

L’ingénieur Pierre raconte sa vie

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 10 Avril.
L’ingénieur Pierre a été interrogé aujourd’hui par le juge. II a raconté toute sa vie.
Passons sur les années de jeunesse. À noter, seulement que l’inculpé ne sait plus au juste s’il passa le baccalauréat ès lettres ou ès sciences.
M. Pierre arriva, à la Grande-Palud en mai 1909. À ce moment, l’ingénieur était M. Greiss dont l’origine allemande venait de soulever des difficultés au point de vue des fournitures à l’État. M. Pierre ne fut accepté à ce moment qu’à titre provisoire. Il avait 250 francs par mois et 75 centimes pour cent des bénéfices.
L’ingénieur Greiss partit en congé en Allemagne au mois d’août, M. Cadiou le pria de ne plus revenir et lui offrit une indemnité de 10.000 francs pour cette rupture de contrat. Cette somme fut acceptée et versée à M. Greiss, en deux échéances, dont, l’une fut payée directement par M. Cadiou et l’autre par la maison Temming, qui était en compte avec l’usine de la Grande-Palud.
C’est alors que le 6 septembre 1909, M. Pierre passa un traité avec M. Cadiou. Il devenait directeur technique, avec la surveillance de l’outillage et le contrôle de la fabrication ; ses appointements étaient de 300 francs par mois, plus un et demi pour cent sur les bénéfices. Ce traité était valable pour cinq ans et demi et devait, par conséquent, expirer le 28 février 1915.
Dès 1912, M. Pierre voulut quitter l’usine, il devait alors épouser une jeune fille ; il demanda alors à M. Cadiou de lui chercher un remplaçant.
M. Cadiou fit en effet des démarches et des pourparlers furent engagés avec divers ingénieurs ; mais ces démarches n’aboutirent pas et finalement M. Pierre resta.
Ajoutons au sujet de son contrat que M. Pierre, s’engageait, s’il quittait l’usine de la Grande-Palud, à ne pas entrer dans une usine de blanchiment de coton en France ou aux colonies pendant une période de quinze ans.
Quant au traité, qui expirait en février 1915, il devait être dénoncé au moins six mois à l’avance, sinon il était renouvelable, de plein, droit. M. Pierre avait donc pris les devants puisque dès 1912 il voulait partir.
L’ingénieur a déclaré qu’il patienta, mais que finalement, l’année dernière, il manifesta fermement son intention de quitter la Grande-Palud. Ce départ devait d’abord avoir lieu en mars 1914 mais, à la suite de la visite que le général Gaudin fit à la Grande-Palud, en décembre dernier, l’ingénieur déclara qu’il consentait à retarder son départ jusqu’en juillet 1914.
L’interrogatoire, qui avait été plutôt un monologue, s’est arrêté là.

Le Mystère de la Grande-Palud
Il n’y aura pas de duel pour l’affaire Cadiou

Brest, 10 Avril.
Les témoins de Me Feillard, avocat de M. Pierre, et ceux de Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, ont décidé qu’il n’y avait pas lieu à rencontre, et que la plainte déposée par Me Feillard contre Me Vichot, à la chambre des avoués, devait être retirée « aucun des incidents survenus entre leurs clients, depuis la confrontation du 7 avril, ne pouvant être retenu ».

LE VOYAGEUR A LA BICYCLETTE
Brest 10 Avril.
On se rappelle qu’une bicyclette avait été enregistrée à Saint-Pol-de-Léon, le soir du premier janvier, à destination de Rennes, et on s’était demandé si cette machine n’était pas la bicyclette de M. Cadiou, puisque, à sept heures du soir, celui-ci avait été vu en gare de Saint-Pol, appuyé sur le guidon d’une bicyclette.
La brigade mobile a, en vain, recherché ce voyageur et du reste, une objection vient d’être présentée à cette hypothèse que ce fût M. Cadiou. Celui-ci voyageait, en effet, avec une carte de demi-tarif. Or, le propriétaire de la bicyclette avait pris, à Saint-Pol, un billet plein tarif. Il devenait explicable que M. Cadiou eût payé place entière, c’était au cas où sa carte aurait cessé d’être valable le 31 décembre, mais des recherches viennent d’être effectuées et il en résulte que la carte de M. Cadiou n’était périmée qu’au mois de février.
Il faut donc en conclure que M. Cadiou n’est pas le voyageur qui, le soir du premier janvier, fit enregistrer à Saint-Pol, une bicyclette pour Rennes. D’autre part, la défense, estimant que les témoignages de Morlaix conservent toute leur force, se propose d’adresser au juge d’instruction une
nouvelle demande de mise en liberté provisoire aussitôt que le résultat des expertises judiciaires sera parvenu au Parquet de Brest.

12 avril 1914 – p. 1 et 4

Une histoire de casquette prend de l’importance dans l’affaire Cadiou

(Dépêche de notre correspondant)
Morlaix, 11 Avril.
Pour asseoir avec certitude la valeur des témoignages de MM. Cabon et Le Gall, et vérifier l’exactitude de leurs dires, deux inspecteurs de la brigade mobile de Rennes ont été chargés d’établir les bases d’une confrontation assez amusante. En effet, ils ont emmené avec eux, chez un des principaux chapeliers de notre ville, le facteur télégraphiste Cabon. Dans le stock des coiffures du magasin, ils l’ont invité à choisir une casquette, autant que possible identique à celle dont était coiffé M. Cadiou, le 1er janvier, au moment où il le rencontra sur la place Thiers, à Morlaix.
Consulté quelques instants plus tard, M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice, déclara que la casquette choisie par M. Cabon était presque pareille à la coiffure portée par M. Cadiou le soir du 1er janvier, en gare de Saint-Pol-de-Léon. Un procès-verbal fut dressé.
En conséquence, la coiffure ainsi choisie va être rapprochée de celle trouvée dans la pèlerine de M. Cadiou, lors de la découverte du cadavre, dans le bois de la Grande-Palud. Si cette comparaison quelque peu bizarre en apparence donne les résultats qu’on en attend, les recherches devront s’orienter définitivement sur la piste de Morlaix.

Le Mystère de la Grande-Palud
M. CADIOU ANNONÇA LE 30 DÉCEMBRE A SA DOMESTIQUE SON DÉPART POUR PARIS
Brest, 11 Avril.
Le juge d’instruction a entendu Mme Léost, domestique de M. Cadiou.
Cette servante déclare que le matin du 30 décembre, M. Cadiou lui annonça son prochain départ pour Paris et lui donna ses étrennes.
Quand elle revint le lendemain, comme à l’ordinaire, pour faire le ménage, elle constata que son maître n’avait pas couché chez lui et elle en conclut qu’il était parti, la veille, pour Paris.

13 avril 1914 – p. 4

Le Mystère de la Grande-Palud

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 12 Avril.
Quoique ce fut aujourd’hui le dimanche de Pâques, M. Bidart [Bidard] de la Noé est venu ce matin à son cabinet et a travaillé sur le dossier de l’affaire Cadiou. Le magistrat, en ouvrant son courrier a trouvé, comme du reste de façon quotidienne, quelques lettres anonymes émanant de fumistes ou de déséquilibrés et donnant des renseignements fantaisistes sur la façon dont le crime a été commis.
Le juge vient enfin de commettre officiellement M. Grivolat, fabricant d’armes à Saint-Étienne et professeur à l’école professionnelle de cette ville pour examiner la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou. Le revolver et les cartouches provenant de chez M. Marie, armurier à Landerneau et certifiés conformes par celui-ci à l’arme vendue à M. Pierre en mai dernier.
Le colis renfermant l’arme et les projectiles part aujourd’hui.
Le juge a envoyé ce matin plusieurs convocations à Morlaix et entendra cette semaine les témoins de cette ville qui affirment avoir vu M. Cadiou les 31 décembre et 1er janvier.

15 avril 1914 – p. 4

LE MYSTÈRE de la Grande-Palud

Brest, 14 Avril.
Le juge d’instruction vient d’adresser une commission rogatoire pour avoir communication de la lettre envoyée par M. Pierre en août 1913 à un journal de Paris dans laquelle l’ingénieur divulguait les fraudes commises à l’usine de la Grande-Palud.

16 avril 1914 – p. 3 et 4

Le Mystère de la Grande-Palud
M. CADIOU VIVAIT LE 1ER JANVIER DES TÉMOINS CONTINUENT, DU MOINS, A L’AFFIRMER

Brest, 15 Avril.
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a confronté, ce matin, trois des témoins de Morlaix avec Mme Zaccone, tante de Mme Cadiou.
M. Bréanton, antiquaire, affirme, avoir rencontré Cadiou à 3 kilomètres de Morlaix, le 25 décembre, vers 2 heures de l’après-midi. Mme Zaccone maintient que, ce jour-là, à l’heure indiquée, M. Cadiou était chez elle.
MM. Caramour et Cabon ont continué à certifier, en dépit des objections de Mme Zaccone, qu’ils ont croisé M. Cadiou à Morlaix, le matin du 1er janvier. M. Cabon a rappelé qu’il lui avait dit : » Bonjour. M. Cadiou », à quoi l’industriel répondit : « Bonjour Cabon. »
Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, M. Le Gall chef de bureau à l’hospice civil de Morlaix, qui a confirmé sa première déposition devant le juge d’instruction de cette dernière ville. M. Le Gall a été absolument affirmatif, et a déclaré que le 1er janvier, à 7 heures du soir, à la gare de Saint-Pol-de-Léon, il vit M. Cadiou appuyé sur sa bicyclette ; M. Le Gall, qui connaissait l’industriel de longue date, le salua, ce dernier répondit à son salut, et le fils de M. Le Gall, qui est élève à d’École de santé de la marine de Bordeaux, demanda alors à son père : « Qui est donc ce monsieur que tu viens de saluer ? » M. Le Gall père, répondit : « C’est M. Cadiou. »
Le juge a ensuite entendu M. Le Gall fils, qui se trouve en ce moment dans sa famille, en congé de Pâques, et qui a pleinement confirmé le témoignage de son père.
Enfin, deux antres témoins, Mlle Quemeneur, fiancée de M. Le Gall fils, et M. Graff, négociant à Saint-Pol-de-Léon, beau-père de cette dernière, qui étaient venus conduire au train MM. Le Gall père et fils, ont été entendus ensuite par le juge. Ils ont tous deux déclaré qu’ils ne connaissaient pas M. Cadiou, mais qu’ils avaient parfaitement entendu la question que le fils Le Gall avait posée à son père et la réponse que fit ce dernier.
En résumé, tous les témoins de Morlaix, entendus aujourd’hui, ont pleinement confirmé leurs déclarations précédentes et affirmé énergiquement avoir vu, M. Cadiou soit à Morlaix, soit à Saint-Pol-de-Léon, le 1er janvier.

ON REPARLE DU SUICIDE
En présence de M. Bodet, avocat, et de M. Delourmel, bibliothécaire-archiviste de la ville, M. Desrues, entrepreneur chargé des travaux de l’usine de blanchiment de coton de Daoulas, a déclaré avoir lu, au début de janvier, trois lettres venues de membres de la famille, Cadiou, laissant entendre que M. Cadiou s’était suicidé.
M. Desrues affirme que ces lettres sont de nature à démontrer l’innocence de Pierre, en faisant connaître la vérité sur le mystère de la Grande-Palud.
« La personne qui détient ces lettres, a déclaré M. Desrues, habite Landerneau. Elle hésite à se faire connaître de la justice. Mais j’espère qu’elle finira par céder aux sollicitations des amis de Pierre. »

CE QUE CONTIENDRAIT UN RAPPORT DE POLICE
Brest, 15 Avril.
Un journal régional affirme, ce matin, que le Parquet de Brest est en possession d’un rapport de police qui établit que M. Cadiou aurait, passé quelques nuits, fin décembre et commencement de janvier, dans la villa que M. Cloarec, député de Morlaix, possède aux environs de cette ville.
Cette affirmation ajoute que des voisins, qui savaient que M. Cloarec et toute sa famille étaient absents, aperçurent une lumière dans la nuit du 1er au 2 janvier. Au Parquet, on dément formellement cette affirmation et on assure que jamais on n’a vu un rapport en ce sens.

Les avocats de l’ingénieur Pierre vont demander sa mise en liberté provisoire

(Dépêche de l’Agence Fournier)
Brest, 15 Avril.
A la suite des confrontations qui ont eu lieu aujourd’hui dans le cabinet du juge d’instruction au sujet de la présence de M. Cadiou à Morlaix à la date du 1er janvier, les avocats de M. Pierre vont faire une nouvelle demande de mise en liberté provisoire de leur client.

17 avril 1914 – p. 4

Le Mystère de la Grande-Palud
Un nouveau témoin a vu M. Cadiou le 1er janvier

Morlaix, 16 Avril,
Un nouveau témoin déclarant avoir vu M. Cadiou, à Morlaix, le 1er janvier, vers 1 heure et demie, vient de se faire connaître ; c’est M. Jean Guillemet, 25 ans, ancien employé des chemins de fer armoricains, qui déclare avoir vu M. Cadiou sur la place Cornic, au moment où, auprès de la gare de Morlaix-Funiculaire, il faisait manœuvrer le train pour le départ de 1 h. 40.
Il est impossible à ce témoin de commettre une erreur de date, puisqu’il fut appréhendé par la gendarmerie, quelques minutes après cette rencontre, et conduit en prison au sujet d’un vol dans lequel il était impliqué. Depuis cette époque, étant en prison préventive, il avait tout ignoré de l’affaire.
Naguère, ayant été mis en liberté provisoire, M, Guillemet a connu les faits et a raconté ce qu’il connaissait. C’est le motif de son tardif témoignage.
On a dit que M. Desrues, entrepreneur à Brest, avait déclaré avoir lu trois lettres qui se trouvaient en possession, d’une tierce personne et qui semblaient établir que M. Cadiou s’était suicidé. Il résulte de l’enquête à laquelle s’est livré M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile, que la personne en question est M. Legrand, ancien maire de Landerneau, qui, le 2 novembre 1913, avait reçu de M. Cadiou une lettre au sujet d’un règlement de créance sui laquelle l’ancien maire et l’usinier n’étaient pas d’accord. On sait du reste qu’une perquisition avait été opérée chez M. Legrand et que toutes les lettres de M. Cadiou avaient été saisies, sauf toutefois la lettre en question, que M. Legrand, par mégarde, avait conservée dans son portefeuille. La déclaration de M. Desrues n’apporte donc aucun élément à l’enquête.

18 avril 1914 – p. 4

LE MYSTÈRE de la Grande-Palud

Brest, 17 avril.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, s’est rendu de nouveau aujourd’hui à Landerneau. Il tenait à élucider d’une façon définitive l’histoire des bicyclettes de M. Cadiou.

LES BICYCLETTES DE M. CADIOU
On sait, en effet, que l’usinier avait deux machines à Landerneau ; son bail ne lui donnait pas droit au hangar qui existait dans la cour de l’immeuble, mais par complaisance, M. Delille, qui était locataire du magasin, et qui avait la jouissance de ce hangar l’autorisait à y renfermer ses bicyclettes. Toutefois, ce hangar était toujours fermé à clé et chaque fois que M. Cadiou voulait se servir d’une de ses machines, il devait demander la clé à M. Delille. Or, ce dernier est absolument formel et déclare que depuis la fin octobre M. Cadiou n’avait jamais demandé la clé du hangar et que par conséquent, depuis cette époque, il ne s’était jamais servi des deux bicyclettes enfermées dans cet endroit. Ce témoignage est du reste confirmé par le garçon de M. Delille qui, moyennant une légère rétribution, s’occupait de l’entretien et du nettoyage des deux bicyclettes et qui n’a pas eu à effectuer cette opération depuis fin octobre.
Il est donc nettement établi que si M. Cadiou a été vu à bicyclette fin décembre ou au commencement de janvier, ce n’est pas sur une des machines de Landerneau.

LA BRIGADE MOBILE N’A PAS TROUVE TRACE DU PASSAGE DE M. CADIOU A SAINT-POL-DE-LEON
A la suite de la déposition absolument affirmative de M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice civil de Morlaix, le Parquet de Brest vient de charger la brigade mobile de rechercher de nouveau les traces du passage de M. Cadiou à Saint-Pol-de-Léon et aux environs.
Tous les hôteliers de Roscoff et de Saint-Pol-de-Léon viennent d’être interrogés ; aucun voyageur dont le signalement correspond à celui de M. Cadiou n’a été aperçu aux environs du 1er janvier. On n’y a vu à cette époque que quelques rares touristes.

19 avril 1914 – p. 4

Le Mystère de la Grande-Palud
L’avocat de M. Cadiou n’a pas pris connaissance du dossier formé par l’industriel pour se défendre contre ses ennemis.

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 18 Avril.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction a reçu, aujourd’hui, la déposition de Me Bodet, avocat à Brest.
Ce dernier a déclaré qu’en juillet ou août dernier il reçut la visite de M. Cadiou. L’industriel lui raconta qu’il voulait se défendre contre des accusations qui avaient été lancées contre lui – il s’agissait du wagon de coton à nitrer facturé deux fois à la poudrerie d’Angoulême, – et que, dans cette intention, il avait commencé à constituer un dossier. M. Cadiou sortit, en effet, une liasse de papiers de sa serviette et les fit voir à l’avocat, mais ce dernier, qui était très pressé, ne prit pas connaissance des documents et conseilla simplement à M. Cadiou de revenir le voir lorsque le dossier serait complètement constitué.
Me Bodet ne revit ensuite M. Cadiou qu’une seule fois. C’était le 27 décembre. On sait, en effet, que l’industriel était venu passer à Brest la matinée, qu’il y fit plusieurs courses et qu’il se rendit notamment au tribunal de commerce, où il venait chercher, un livre de comptabilité qui avait été soumis au visa. MM. Badet et Cadiou se serrèrent la main, mais il ne fut pas question du dossier.
Le juge a également entendu M. Vacheront, propriétaire des bois de la Grande-Palud et maire de La Forest. M. Vacheront a déclaré qu’au mois de novembre il était entré en pourparlers avec M. Cadiou pour vendre à ce dernier certaines sources qui se trouvaient sur ses propriétés et qui devaient donner à l’usine un débit d’eau supplémentaire. Ces pourparlers devaient reprendre fin décembre, mais on sait que c’est à cette époque que survint la disparition de l’usinier.

(Dépêche de l’Agence Havas)
Brest, 18 Avril.
M. Vacheront, maire de la Forest, près de Landerneau, qui a assisté à la découverte du cadavre de M. Cadiou dans le bois de la Grande-Palud, et qui a été entendu aujourd’hui par le juge d’instruction, a déclaré qu’aussitôt après l’exhumation de M. Cadiou, vêtu d’un costume cycliste, les magistrats cherchèrent la casquette et l’ingénieur Pierre leur dit qu’elle se trouvait dans le capuchon de la pèlerine qui recouvrait le cadavre où, en effet, on la trouva.
Deux autres déclarations faites par l’ingénieur Pierre ont été révélées par le maire de la Forest.
L’ingénieur Pierre fit remarquer aux personnes qui assistaient aux préparatifs de la première autopsie que la pèlerine de M. Cadiou était trouée et que la casquette avait des tracés de sang.
La défense voit dans ces déclarations la preuve, de la franchise et de l’innocence de l’ingénieur ; l’accusation y chercherait, au contraire, des arguments contre M. Pierre.

20 avril 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grande-Palud

Brest, 19 Avril.
Au cours de son interrogatoire, M. Vacheront, le propriétaire des bois de la Grande-Palud, a fourni quelques explications sur divers points intéressants.
Le maire de La Forest est un grand chasseur et au mois de janvier dernier, soit seul soit avec des amis, il, chassa presque tous les jours dans les bois de la Grande-Palud.
– Un jour même, a-t-il, ajouté, dans le courant de janvier, mes chiens me conduisirent dans le chemin creux, où l’on retrouva, le 4 février, le cadavre de Cadiou. J’étais à ce moment à une dizaine de mètres du ruisseau et, par conséquent, à une distance encore moindre de la fosse. Or, je ne remarquai rien d’anormal dans l’attitude de mes chiens.
Enfin le 1er février, M. Maubihan, piqueur de M. Vacheront, releva les traces du passage d’un sanglier à l’endroit où le cadavre de M. Cadiou devait être découvert. Trois jours plus tard, le piqueur effaça les traces avec l’intention de revenir voir le lendemain si le sanglier avait repassé par le même chemin, mais l’animal fut signalé quelques heures après dans une autre partie du bois et le piqueur ne revint pas dans le chemin creux.
La défense estime que cette déposition est tout à fait favorable à M. Pierre.
« En effet, dit-elle, si un sanglier a labouré le sol, le 1er février, il n’est pas illogique de supposer qu’il ait déterré le cadavre, puisque trois jours plus tard il a suffi à M. G. Cadiou de gratter légèrement la terre avec son bâton dit ses ongles pour mettre à découvert les vêtements de son frère.
Il n’est pas moins logique non plus de supposer que M. Maubihan, qui nivela le sol, également le 1er février, ait pu, avec son outil accrocher les habits du défunt. De leur côté, les chiens qui passèrent à moins de dix mètres, auraient certainement été attirés par l’odeur du cadavre. On doit nécessairement conclure que le 1er février le corps de M. Cadiou n’était pas encore à l’endroit où il fut trouvé trois jours plus tard. »

21 avril 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grande-Palud
M. Cloarec, député du Finistère, sera entendu par le juge d’instruction.

Brest, 20 Avril.
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, se propose de convoquer M. Cloarec, député du Finistère, après les législatives.
Le magistrat instructeur a déclaré ne pas avoir l’intention de faire procéder à une perquisition au domicile de M. Cloarec, à Morlaix.

24 avril 1914 – p. 1 et 4

Bossard, l’ex-veilleur de nuit de la Grande-Palud
A ÉTÉ ARRÊTÉ HIER MATIN

{Dépêche de notre correspondant)
Brest, 23 Avril.
Un fait curieux vient de se produire dans l’affaire Cadiou ; Bossard, l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud, dont les dépositions avaient, à plusieurs reprises, aiguillé l’enquête sur différentes pistes ; qui, à plusieurs reprises, s’était contredit, allant même jusqu’à démentir parfois ses allégations ; qui, un jour où le Parquet le recherchait, disparut pendant quelques jours du chantier maritime où il travaillait aux réparations du vapeur Gorbea-Mundi [Mendi] ; qui, enfin, la veille, encore avait fait de graves révélations au juge d’instruction ; Bossard, qui, durant ce mystère de la Grande-Palud, paraissait avec la figure d’un original, a été arrêté ce matin, à quatre heures, par M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial.
Voici ce qu’avait raconté exactement, Bossard, hier soir, au juge d’induction :
– Le 31 janvier, vers 4 heures et demie, j’arrivais de Saint-Divy et je me dirigeais vers l’usine à travers bois pour aller prendre mon service, lorsque, dans un sentier, j’aperçus les traces de pas dans la neige. Intrigué, je suivis ces pas et j’arrivai alors au bois du sentier dans lequel fut retrouvé le corps de
M. Cadiou. La terre, dans cet endroit, avait été fraîchement remuée. Il n’y avait pas de trace de neige et des feuilles mortes avaient été amoncelées.
Toutefois, j’ignorais absolument la disparition de M. Cadiou et je ne portai pas grande attention à ce fait. Mais, lorsque l’inspecteur Lemez de la police spéciale, commença ses investigations autour de la Grande-Palud et qu’il me pria de l’aider dans ses recherches, je me rappelai alors la particularité qui m’avait frappé. C’était le 17 janvier.
Je sortis de l’usine avec l’inspecteur Lemez et l’ingénieur Pierre. Ce dernier nous indiqua comme point de recherche un étang que M. Cadiou devait examiner, toujours pour la question d’alimentation d’eau de son usine. Or, ce point nous éloignait totalement de l’endroit.
Une fois que M. Pierre nous eut quittés, je repris mon idée première et je conduisis l’inspecteur dans le sentier en question. Nous ne trouvâmes rien, mais je fus néanmoins frappé par une odeur nauséabonde.
Voulant en avoir le cœur net, je retournai seul, le lendemain, 18 janvier, et au bout du sentier, j’aperçus la partie postérieure d’une tête, humaine qui sortait de terre. Il semblait que c’était un animal qui, en grattant le sol, avait commencé à mettre à jour le cadavre. Je jetai quelques poignées de terre pour cacher la tête que je venais d’apercevoir et je m’enfuis épouvanté.
Le juge d’instruction a reproché vivement à Bossard d’avoir attendu si longtemps pour faire cette déclaration. Bossard répondit qu’il avait eu peur qu’on l’incriminât et que s’il s’était décidé à faire cette révélation, c’était parce que les témoins de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon menaçaient d’égarer la justice, en déclarant qu’ils avaient aperçu M. Cadiou postérieurement au 30 décembre

COMMENT BOSSARD FUT ARRÊTÉ
Bossard était resté à Brest et avait assisté à une réunion électorale qui ne se termina qu’aux environs de minuit. Il enfourcha alors sa bicyclette et regagna Saint-Divy.
M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, et MM. Paulin, commissaire adjoint, et Lemez, inspecteur, munis d’un mandat d’arrêt et d’un mandat de perquisition, prirent une automobile, à deux heures et demie, et arrivèrent une heure après à Saint-Divy. Ils attendirent toutefois l’heure légale, c’est-à-dire quatre heures du matin, avant de pénétrer au domicile de Bossard.
Bossard, qui vint ouvrir la porte, fut avisé immédiatement qu’il était mis en état d’arrestation. Il ne protesta aucunement, et c’est en souriant qu’il déclara aux commissaires :
– Ah ! M. Bidart [Bidard] de la Noë croit que c’est moi le criminel. Eh bien ! il se trompe joliment !
Une perquisition fut ensuite opérée, et les magistrats saisirent d’assez nombreux cahiers et petits carnets. Bossard qui, comme on le sait, est un original, avait toujours eu l’habitude de noter par écrit ses impressions journalières, et depuis le commencement de l’affaire Cadiou, il redoublait de zèle dans cette tâche. Maintenant, tout cela est un peu en désordre et pas mal diffus, mais il est possible néanmoins qu’en rapprochant et en coordonnant toutes ces notes éparses, on puisse trouver quelque chose d’intéressant. Tous ces papiers ont été remis ce matin au juge d’instruction.
Bossard, qui a été transféré à Brest, a déclaré regretter ses révélations d’hier, qui lui ont valu son arrestation, aujourd’hui.
En tout, cas, il nie énergiquement qu’il ait participé à l’assassinat de M. Cadiou.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a inculpé Bossard de complicité d’assassinat et du délit de recel de cadavre.
Le juge lui a demandé également de fournir l’emploi de son temps dans les journées des 30 et 31 décembre. Les indications données par Bossard à ce sujet vont être vérifiées.

BOSSARD ET LA FAMILLE CADIOU
L’opinion publique, qui s’était tant inquiétée de l’intervention de la somnambule de Nancy, s’est demandée, aussitôt qu’elle apprit la déposition de Bossard, si ce n’était pas ce dernier, tout simplement, qui avait averti la famille Cadiou, en exigeant toutefois que le secret fût gardé.
M. Jean-Marie Cadiou, que nous avons pu rejoindre dans la soirée, déclare qu’il ignorait complètement le secret de Bossard.
« Je ne sais-rien d’autre que ce que j’ai dit le premier jour, a-t-il ajouté. C’est sur les indications de la somnambule de Nancy que j’ai retrouvé mon malheureux frère. Lia somnambule a-t-elle été renseignée par une tierce personne ? Il m’est impossible de vous fournir une indication à ce sujet. La seule chose que je puis affirmer c’est que, dans toute cette affaire, j’ai toujours agi avec franchise et loyauté.

Le Mystère de la Grande-Palud
LES EXPERTISES CONFIÉES A. M. GRIVOLLAT [GRIVOLAT]

Saint-Étienne, 23 Avril.
M. Grivollat [Grivolat], directeur du musée de Saint-Étienne, vient d’être, on le sait, chargé de diverses expertises relatives, à l’affaire Cadiou. Il a mission d’examiner notamment : la balle que le médecin légiste découvrit dans le cou de M. Cadiou ; un revolver semblable à celui acheté par l’ingénieur Pierre ; une quantité de munitions diverses ; une balle trouvée le 18 février dans un tas de charbon à l’usine de la Grande-Palud ; le revolver saisi 17 février sur la table du bureau de l’inculpé ; quatre cartouches chargées de plomb déposées dans une enveloppe jaune qui fut trouvée dans le garage de l’ingénieur Pierre.

L’INTERVENTION DE LA SOMNAMBULE
Vesoul, 23 Avril.
Sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction à Brest, M. Barbier, commissaire de police de Vesoul, a interrogé, ce soir, M. Richard, employé des postes, beau-frère de M. Cadiou, au sujet de l’intervention de la somnambule de Nancy et de la présence de M. Cadiou à
Morlaix, le 27 décembre.

25 avril 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grande-Palud
Que valent les accusations du veilleur de nuit Bossard ?…

(Dépêche de notre correspondant).
Brest, 24 Avril.
L’arrestation de l’ancien veilleur de nuit Bossard a mis en relief la figure originale de cet ouvrier qui, à plusieurs reprises, est intervenu dans l’affaire Cadiou, détenteur, disait-il de graves nouvelles. En réalité, il faisait beaucoup de bruit autour de choses sans grande importance, allant même quelquefois jusqu’à les dénaturer.
Bossard, à chaque fois qu’il intervint dans l’affaire de la Grande-Palud, montra une certaine hostilité à l’ingénieur Pierre.
La première fois qu’on entendit parler de lui, c’est lorsqu’il déclara qu’un individu suspect, à la mine « cadavérique », pour employer l’expression exacte du veilleur de nuit, avait été reçu par M. Pierre, le 25 décembre. Ce point fut élucidé par la suite et on établit que ce personnage mystérieux était un ouvrier qui venait réparer un matelas.
La seconde intervention de Bossard fut pour déclarer que M. Pierre avait eu deux revolvers en sa possession. Le fait fut reconnu exact. On se rappelle que l’ingénieur Pierre avait confié un revolver à Bossard qui rendit ce revolver le 17 janvier avec un luxe de précautions extraordinaires. Il écrivit à M. Pierre en spécifiant la marque, le numéro et le calibre de l’arme.
Enfin, il ne faut pas oublier que Bossard a été enfermé dans un asile d’aliénés et que beaucoup de personnes ne prennent pas ses déclarations au sérieux.

Bossard a été confronté avec l’inspecteur Lemez
Ce matin, le juge a entendu l’inspecteur Lemez, qui, s’était fait accompagner de Bossard au cours de la battue qu’il opéra, le 17 janvier, dans les bois de la Grande-Palud. L’inspecteur a déclaré que, ce jour-là, Bossard avait eu une attitude très embarrassée. Confronté avec M. Lemez, l’ouvrier reconnut que les faits rapportés par l’inspecteur étaient exacts.
Enfin, Bossard a été interrogé sur le point suivant : il adressa, il y a quelques jours, une lettre au procureur de la République dans laquelle il disait qu’il avait à faire des révélations très importantes, mais qu’il ne pourrait les faire qu’après la date du 15 mai. Le procureur ne tint pas compte bien entendu de cette restriction et convoqua immédiatement Bossard.
Le juge d’instruction a donc demandé au veilleur de nuit quelles étaient les raisons importantes qui l’obligeaient à remettre ces révélations à la date du 15 mai. Bossard a refusé de répondre sur ce point.
Bossard avait mis en cause un habitant de Ploudiry, nommé Le Gall, qui lui aurait dit qu’un de ses amis avait aperçu un crâne humain à fleur de terre dans le bois de la Grande-Palud.
Le juge d’instruction avait convoqué pour aujourd’hui ce témoin qui s’est montré fort surpris et a déclaré n’avoir jamais dit ni même entendu dire quoi que ce soit d’approchant.
Bossard a prétendu alors qu’il s’agissait d’un autre Le Gall.

28 avril 1914 – p. 4

Le MYSTÈRE de la GRANDE-PALUD
LE RAPPORT DU DIRECTEUR DU LABORATOIRE DE TOXICOLOGIE

Brest, 27 Avril.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a reçu, ce matin le rapport du directeur du laboratoire de toxicologie sur les viscères du cadavre de M. Cadiou.
L’expertise conclut que la mort du directeur de l’usine ne peut être attribuée à un empoisonnement.

29 avril 1914 – p. 4

Le Mystère de la Grande-Palud

Brest, 28 Avril.
M. Bidart [Bidard] de la Noë, après quelques jours d’interruption, vient de reprendre l’instruction de l’affaire Cadiou. Toutefois, sur quatre témoins qu’il avait convoqués pour ce matin, un seul s’est présenté ; c’est M. Pierre Maubian, piqueur de M. Vacheront, maire de La Forest.
Il a déclaré que le 1er février, passant dans le chemin où fut découvert, trois jours après, le cadavre de M. Cadiou, il avait aperçu, au bord du ruisseau, les traces d’un sanglier. On sait du reste que ces animaux aiment les endroits humides. M. Maubian effaça soigneusement les traces du passage de la bête, de façon à bien se rendre compte le lendemain si le sanglier était revenu au même endroit. Mais l’animal se rendit dans une autre partie du bois. Il fut tué le lendemain et le piqueur ne revint pas dans le petit chemin.
L’intérêt de cette déposition était le suivant : on prétendait que le sanglier avait labouré la terre à l’emplacement où se trouvait le cadavre de M. Cadiou et que, par conséquent, si ce dernier s’y était trouvé à la date du 1er février, l’animal aurait mis le cadavre au jour. M. Maubian a, au contraire, déclaré que le sanglier n’avait nullement labouré la terre, mais qu’il avait simplement passé dans le chemin, laissant des traces légères. M. Maubian a ajouté qu’à ce moment il ne s’était aperçu de rien d’anormal, la terre n’avait pas été labourée. Il n’y avait aucune trace de pas aux alentours et il lui a semblé que depuis assez longtemps le sentier n’avait pas été fréquenté.
Le juge a reçu aujourd’hui la lettre de M. Pierre saisie à Paris, et il a expédié dans cette ville les objets provenant de chez Bossard, et qui doivent être présentés à Mme Cadiou, pour voir si celle-ci les reconnaît comme ayant appartenu à son mari.

30 avril 1914 – p. 4

Le Mystère de la Grande-Palud
Le juge d’instruction s’est transporté, hier, à Landerneau où il a reçu des témoignages importants.

Brest, 29 Avril.
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction s’est rendu, aujourd’hui à Landerneau, pour vérifier le renseignement suivant, qui lui avait été fourni par M. Freund, juge de paix à Landerneau.
Ce magistrat, poursuivant son enquête sur l’affaire Cadiou, avait appris que Mme Hémery, laveuse de linge à Landerneau, s’étant rendue le 30 décembre dans les bois de la Grande-Palud pour y ramasser du bois mort, avait fait la rencontre de MM. Pierre et Cadiou, vers trois heures de l’après-midi. On comprend facilement l’importance de ce témoignage. Aussi le juge s’empressa-t-il, non seulement d’interroger Mme Hémery, mais de se rendre avec cette dernière dans le bois de la Grande-Palud, sur le lieu même où avait eu lieu la rencontre.
Mme Hémery a été absolument affirmative pour déclarer qu’en effet, vers la fin de décembre, elle avait rencontré M. Cadiou avec M. Pierre, à l’endroit qu’elle désignait. Mais elle a été toutefois moins catégorique au sujet de la date. Elle croit bien néanmoins que c’était un mardi qu’eut lieu cette rencontre, et il y a lieu de remarquer que le 30 décembre était un mardi.
Le juge a invité Mme Hémery à venir dans son cabinet vendredi et il la confrontera avec l’ingénieur Pierre. Ce dernier sera questionné sur les motifs de sa présence avec M. Cadiou à cette date dans le bois de la Grande-Palud.
M. Bidard de la Noë a ensuite recueilli un nouveau témoignage, lequel est en contradiction avec les témoignages déjà entendus au sujet de la remise à M. Pierre, le 1er janvier, de deux télégrammes expédiés par Mme Cadiou, qui manifestait déjà une certaine inquiétude de ne pas avoir vu son mari rentrer à Paris.
M. Pierre avait déclaré qu’il n’ouvrit les deux télégrammes que le 2 janvier au matin et qu’il s’empressa d’y répondre immédiatement. Ce témoignage est, du reste, confirmé par le contremaître Marcou.
Mais maintenant le facteur du télégraphe déclare que, par l’intermédiaire d’une porteuse, il fit remettre la première dépêche au domicile de M. Pierre, vers 4 heures de l’après-midi, le 1er janvier. L’ingénieur ouvrit alors le télégramme devant la porteuse et dit avec un air ennuyé : « Tiens, je vais être obligé de retourner à Landerneau. »
Le juge se demande alors pour quel motif l’ingénieur, connaissant le contenu d’au-moins une des dépêches, fit semblant, le lendemain matin, devant M. Marcou, d’ignorer complètement le libellé du télégramme en question, et il se propose d’interroger M. Pierre à ce sujet.

1er mai 1914 – p. 4

Le Mystère de la Grande-Palud
LE TÉMOIGNAGE DE Mme HÉMERY EST CONTREDIT

(Dépêche de l’Agence l’Information)
Brest, 30 Avril.
On annonce de Landerneau que le témoignage de Mme Hémery, recueilli hier par M. Bidart [Bidard] de la Noë, est contredit complètement par deux personnes qui ont fait, ce matin, leur déclaration à M. Girardier, commissaire de police de Landerneau.
Ces deux témoins sont MM. Bouguen, conseiller municipal de Landerneau, et Peyron, retraité de la marine.
M. Bouguen a d’éclairé que Mme Hémery lui avait dit, le mois dernier, que c’était le 29 décembre qu’elle avait rencontré M. Cadiou et M. Pierre dans le bois de la Grande-Palud.
A M. Peyron, elle dit quelque temps après que cette rencontre avait eu lieu quatre ou cinq jours avant le 1er janvier.
Si cette rencontre entre le directeur et l’ingénieur n’est plus fixée au 30 décembre, par là même tombe la déclaration de Mme Hémery et aussi l’une des plus fortes charges contre l’ingénieur Pierre.

BOSSARD A DEMANDÉ A ÊTRE ENTENDU
Brest, 30 Avril.
Bossard, l’ancien gardien de l’usine de la Grande-Palud, qui a été incarcéré, a été puni de cellule à la suite de quelques excentricités. Il a fait savoir aujourd’hui au procureur de la République qu’il pouvait donner de nouveaux renseignements sur le crime.
Amené devant le juge d’instruction, il a protesté simplement de son innocence ; M. Bidard de la Noë l’a fait reconduire en prison.

2 mai 1914 – p. 4

LE MYSTÈRE de la Grande-Palud
NOUVEL INTERROGATOIRE DE L’INGÉNIEUR PIERRE

Brest, 1er mai.
Le juge d’instruction a longuement interrogé, ce matin, l’ingénieur Pierre, en présence de Me Feillard. L’ingénieur a déclaré que jamais il ne s’était rendu dans l’endroit du bois de la Grande-Palud qui fut désigné par Mme Hémery. Il se rappelle toutefois que, dans le courant de décembre, traversant un jour seul le bois, il fit remarquer à une femme que sous prétexte de ramasser du bois mort elle coupait des branches vertes avec une faucille.
M. Pierre a enfin ajouté que c’est le 29 décembre, à 11 heures et quart du matin, qu’il quitté M. Cadiou et que, depuis ce moment, il ne revit jamais plus l’usinier.
M. Pierre a été également interrogé sur le point suivant : Au cours d’une perquisition qui fut faite chez lui, on trouva une lettre dans laquelle il était question d’un envoi de feuilles de datura et de belladone. Voici la réponse de l’ingénieur :
– J’avais fait connaissance, à Landerneau, d’un retraité de la Marine, M. Le Corre, qui était asthmatique. Comme ce brave homme n’était pas riche et ne pouvait pas se soigner comme il aurait fallu, j’écrivis à un de mes amis, M. Faucon, pharmacien à Bois-Colombes, et je lui demandai de m’expédier une certaine quantité de feuilles de belladone et de datura qui devaient servir à faire des cigarettes antiasthmatiques.
Cette explication sera du reste facile à vérifier. Le juge avant de faire entre M. Pierre dans son cabinet, avait interrogé M. Duval, greffier de la justice de paix, à Rostrenen, qui ayant des intérêts dans l’usine de blanchiment de coton qu’on construit actuellement à Daoulas, avait assisté le 10 janvier, à la signature du contrat que M. Pierre avait passé avec la nouvelle société. Cette déposition qui a été du reste reconnue comme exacte par M. Pierre, n’a rien appris de bien nouveau.

LA CONFRONTATION DE L’INCULPE AVEC Mme HÉMERY
M. Pierre a été confronté cet après-midi avec Mme Hémery.
Mme Hémery, qui, au début, ne paraissait pas très sûre de sa mémoire, est devenue subitement très affirmative et elle maintient formellement que c’était bien le 30 décembre, à 3 heures de l’après-midi, qu’elle a vu M. Pierre et M. Cadiou dans le bois de la Grande-Palud. L’ingénieur s’est vivement élevé contre cette affirmation et a déclaré, comme il l’avait déjà fait le matin à l’instruction, que non seulement ni le 29, ni le 30 décembre, mais que jamais il ne s’était rendu avec M. Cadiou dans cette partie du bois. Mme Hémery et M. Pierre sont donc en complet désaccord.
Il paraît résulter de quatre autres témoignages que la déposition de Mme Hémery ne doit être acceptée que sous les plus expresses réserves.
L’état de santé de l’ingénieur Pierre est loin d’être bon. Il avait bien supporté sa détention au début, mais maintenant il a beaucoup maigri et pâli.

UNE RELIGIEUSE AURAIT VU M. CADIOU LE 4 JANVIER
Le Parquet vient encore de recueillir un nouveau témoignage, lequel n’est pas fait pour apporter la lumière et simplifier les choses.
M. Duot, couvreur à Landerneau, a déclaré, hier, devant deux témoins, que sa fille, religieuse à Morlaix, avait rencontré M. Cadiou dans cette ville, le 4 janvier.
Le juge d’instruction a décidé d’entendre, mardi prochain, M. Cloarec, député de Morlaix.

NOUVELLE DEMANDE DE MISE EN LIBERTÉ PROVISOIRE
(Dépêche de l’Agence Havas)
Brest, 1er Mai.
L’expertise du laboratoire de toxicologie n’ayant donné aucun résultat, et la plupart des charges contre M. Pierre étant détruites par de nombreux témoignages, Me Feillard, avocat de l’ingénieur, va formuler une nouvelle demande de mise en liberté provisoire en faveur de son client.

Mme CADIOU N’A PAS RECONNU LES OBJETS SAISIS CHEZ BOSSARD
Sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, M. Vallet, commissaire à la direction de la police judiciaire, s’est présenté, hier matin, chez Mme Cadiou, rue du Cherche-Midi, à Paris, à laquelle il a présenté différents objets qui avaient été saisis chez Bossard.
Mme Cadiou n’a pas reconnu ces objets comme ayant appartenu à son mari.

3 mai 1914 – p. 4

LE MYSTÈRE de la Grande-palud
DE NOUVEAUX TÉMOINS DOIVENT ÊTRE ENTENDUS

Brest, 2 Mai.
Le juge d’instruction de Brest, devait entendre ce matin M. Grouez [Goas], contrôleur de la poudrerie du Moulin-Blanc, et M. Prigent, encaisseur à Landerneau, qui ne trouva pas l’ingénieur Pierre chez lui quand il se présenta à son domicile dans l’après-midi du 30 décembre ; mais ces deux témoins n’ont pu répondre à la convocation du juge.
L’ingénieur Pierre avait été extrait de prison pour la confrontation et conduit dans une cellule du palais ; mais en raison de son état de santé maladif, Me Feillard, son avocat, a obtenu qu’il fût reconduit à midi à la prison.

4 mai 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grande-Palud
LE PARQUET DE BREST RESTE DANS L’EXPECTATIVE

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 3 Mai.
Le cadavre de M. Cadiou, on s’en souvient, a été découvert le 4 février. Il y a donc aujourd’hui exactement trois mois que l’on est définitivement fixé sur la cause de la disparition du directeur de la Grande-Palud.
Or, après beaucoup de contradictions, de tergiversations et de rétractations d’un certain nombre de témoins, l’instruction de l’affaire ne paraît pas avoir fait un pas pendant ces trois mois. Le seul document qui pourra peut-être apporter un peu de lumière est le rapport que le docteur Paul déposera, à la suite de la contre-autopsie qu’il fit à Morlaix, le 17 février.
D’autre part, on vient d’apprendre que les commissaires de la brigade mobile de Rennes, qui se tenaient en permanence à Landerneau depuis le début de l’affaire, avaient brusquement quitté cette localité en manifestant un certain découragement.
La brigade mobile se plaignait amèrement, disait-on, qu’on ne lui laissait aucune initiative et alors qu’elle aurait voulu continuer ses investigations du côté de Morlaix, on écartait, au Parquet de Brest, toute hypothèse qui n’impliquait pas la culpabilité de M. Pierre.
La brigade mobile, ajoutait-on, avait du reste reçu, il y a un mois l’ordre de ne pas quitter Landerneau et, pendant ce laps de temps, elle a été occupée à vérifier toutes les dénonciations, la plupart œuvres de fumistes ou de mystificateurs, qui parvenaient au Parquet de Brest.
Toutefois, on déclare au Parquet que ces allégations sont complètement inexactes.
– Le siège de la brigade mobile, dit-on, était bien en effet à Landerneau. D’abord parce qu’il nous semblait que c’était là que l’on devait recueillir les renseignements les plus intéressants et ensuite parce que nous avions besoin de correspondre à un point déterminé avec la brigade mobile ; mais, à aucun moment, les commissaires attachés à ce service n’ont été gênés, dans leurs investigations et leurs recherches. La brigade mobile a quitté, il est vrai, Landerneau, mais ce n’est que momentanément.
On a vérifié actuellement tous les points intéressants signalés au Parquet et, d’autre part, quelques affaires importantes qui viennent de se produire en Bretagne, notamment à Guingamp, rendent nécessaire la présence sut place des commissaires de la brigade mobile. Plus tard, s’il y a lieu, ils reviendront dans la contrée s’occuper de l’affaire Cadiou.

5 mai 1914 – p. 1 et 2

PIERRE OU PAUL ou les lenteurs de la Justice

Je ne connaissais pas M. Cadiou. Je ne connais pas M. Pierre. Et je ne connais pas non plus M. Bidart [Bidard] de la Noë, la somnambule de Nancy, la concierge de Landerneau, le cantonnier du chemin 127. Je n’ai pas le moindre intérêt dans l’usine de la Grande-Palud. Je n’ai jamais été au service de l’accusé, il n’a jamais été au mien. Bref je suis capable de juger cette affaire sans haine et sans crainte, avec, une ignorance à peu près égale à celle du juge et qui garantit mon impartialité. Eh bien, si j’étais juge d’instruction je commencerais par mettre l’ingénieur Pierre en liberté. Ou du moins je finirais par là. Après quoi l’ingénieur Pierre ayant recouvré la liberté, de ses mouvements, j’essaierais de retrouver la liberté de mes esprits.
Et je ne fais pas ici le procès de M. Bidard de la Noë, magistrat dont je ne suspecte ni l’indépendance, ni l’intelligence, ni le zèle. Je ne critique pas ses méthodes. Je ne l’accuse même pas de parti pris. Je crois que le meilleur moyen d’aboutir, pour un juge d’instruction, est encore de faire une hypothèse, puis de la vérifier, s’il le peut.
En tous cas il n’importe ! Ce contre quoi j’élève la voix, c’est contre la manière dont la justice française comprend l’instruction.
Elle s’imagine que l’acte primordial et nécessaire doit être d’arrêter quelqu’un. Elle veut avoir un prévenu sous les verrous. Elle ne consent d’exception que pour les banquiers. Elle se trompe.
La plupart du temps, dès que le prévenu est sous les verrous la lumière est sous le boisseau. En l’incarcérant on le met à l’abri de ses imprudences, de ses fautes, de ses vices qui le dénonceraient un jour et le perdraient Désormais, il a le temps de réfléchir, un avocat à sa disposition, la presse pour le guider. Libre, mais habilement surveillé, il n’aurait lien de tout cela, et l’occasion aidant, il se trahirait. Voilà pour le prévenu coupable.
Quant au prévenu innocent, j’avoue qu’il y a moins d’inconvénients pour l’instruction à le garder, mais M. Bidart [Bidard] de la Noë m’accordera bien qu’il y en a pour lui-même. L’ingénieur Pierre, depuis quatre-vingt-dix jours, vit sur la paille humide, attendant, espérant peut-être une preuve, un semblant de preuve qui permettrait au juge de l’expédier devant les jurés. Plus cette preuve se fait attendre, plus M. Pierre a des chances d’être innocent. Moins il en a d’être libéré.
Je trouve la chose excessive et j’ose le dire. Pourvu que M. Bidart [Bidard] de la Noë ne me convoque pas à Landerneau. Dieu sait quand je reviendrais !

Le MYSTÈRE de la GRANDE-PALUD
LE VEILLEUR DE NUIT BOSSARD A ÉTÉ MIS EN LIBERTÉ PROVISOIRE

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 4 Mai,
Le juge d’instruction a reçu, ce matin, la commission rogatoire envoyée à Paris au sujet des objets saisis chez Bossard.
Celui-ci a été, dans l’après-midi, conduit devant M. Bidart [Bidard] de la Noë. Il a persisté à déclarer qu’il n’avait pas découvert le cadavre de M. Cadiou et que c’était parce qu’il était sujet à des hallucinations qu’il avait raconté cette histoire.
Le juge a alors dit au veilleur de nuit qu’il maintenait provisoirement son inculpation mais que néanmoins il allait lever le mandat d’écrou et le faire mettre en liberté provisoire.
A l’annonce de cette nouvelle, Bossard a manifesté une joie très vive.
Il a quitté la prison dans la soirée.

UN JUGE SUPPLÉANT A ÉTÉ NOMME AU PARQUET DE BREST
D’autre part, le Parquet vient d’être avisé qu’à la suite des rapports adressés par le procureur de la République, le ministre de la Justice était décidé à nommer à Brest un juge suppléant, chargé de l’instruction. C’est M. Miniac, juge suppléant au tribunal de Brest, qui va être pourvu à ce poste et, de cette façon, M. Bidart [Bidard] de la Noë va pouvoir se consacrer entièrement à l’affaire Cadiou.
Le juge a entendu ce matin. M. Prigent, encaisseur à Landerneau. Celui-ci, ayant trois traites, à toucher, se présenta le 31 décembre à l’usine de la Grande-Palud, où il ne trouva personne. Il se rendit alors au Moulin, ou il savait qu’habitait l’ingénieur Pierre, et frappa chez ce dernier.
Personne ne répondit. Il était alors une heure de l’après-midi. On sait que Mlle Julia Juzeau était allée passer à Brest la journée du 31 décembre. M. Pierre avait déclaré qu’il déjeuna seul au Moulin et le
Parquet veut voir une contradiction dans ce fait qu’il était absent vers une heure alors que l’encaisseur se présenta chez lui.

6 mai 1914 – p. 1 et 4

Ce n’est plus la liberté provisoire c’est la mise hors de cause que réclame pour Pierre son avocat

DÉPOSITION DE M. CLOAREC
(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 5 Mai.
Le juge, a entendu, ce matin, M. Cloarec, député de Morlaix, qui a déclaré ceci :
– Voici tout simplement quel fut mon rôle dans la constitution de l’usine de la Grande-Palud. Quand M. Legrand voulut créer cette usine, il vint me demander de lui rédiger un acte de société, me déclarant qu’il avait comme commanditaire M. Temming, demeurant à Buhl (Alsace).
L’acte rédigé, il me pria de le communiquer à M. Temming. Ce dernier répondit qu’il ne voyait aucune objection à faire à la rédaction de l’acte, mais qu’il désirait cependant le soumettre à son conseil, un avocat, de Colmar. Au cours de l’entrevue que j’eus avec cet avocat, nous tombâmes d’accord sur les clauses du contrat. Là s’est borné mon rôle. Je n’ai été par la suite ni actionnaire de la Grande-Palud, ni intéressé dans l’affaire. Lorsque M. Legrand voulut céder son usine, il vint encore me demander si je ne pourrais pas lui trouver un acquéreur. Je savais qu’à ce moment M. Cadiou cherchait un emploi pour ses capitaux. Désireux de lui rendre, service, je le mis en rapport avec Legrand, mais l’entente se fit en dehors de moi.
Une fois cette déclaration reçue, le juge a fait entrer dans son cabinet l’ingénieur Pierre et il a interrogé celui-ci, en présence de M. Cloarec, sur les termes de la lettre que M. Pierre avait adressée à Paris et qui fut saisie, il y a quelques jours, et dans laquelle M. Cloarec était mis en cause.
M. Pierre a d’abord, déclaré qu’il ne connaissait nullement M. Cloarec et que c’était la première fois qu’il se trouvait en sa présence. Puis il a ajouté que sa lettre avait trait à l’histoire du wagon de poudre d’Angoulême facturé deux fois, et qu’il n’avait pas voulu dire autre chose.
Il a reconnu enfin que c’est à tort qu’il a mêlé M. Cloarec à cette affaire.
Le juge d’instruction a conservé ensuite M. Pierre presque toute la journée dans son cabinet.
Interrogé, hier soir, à sa sortie de prison, Bossard a déclaré qu’il ne voulait plus entendre parler de l’affaire Cadiou, parce que cette dernière lui avait occasionné trop d’ennuis. Toutefois, les désirs de Bossard ne seront pas exaucés de sitôt, car Me Feillard, tout en ayant été le premier à demander au juge d’instruction l’élargissement de l’ancien veilleur de nuit, a l’intention de faire préciser certains points dans lesquels Bossard joue un rôle important.
Bossard, qui travaillait, en effet, depuis quelque temps aux réparations du vapeur italien Gorbea-Mendi, avait à plusieurs reprises, déclaré à ses compagnons de travail qu’un mot de lui suffirait pour faire remettre Pierre en liberté.
Me Feillard a été avisé ce soir que, sur sa demande, le juge allait ouvrir immédiatement une enquête sur les faits relevés par les compagnons de travail de Bossard à bord du Gorbea-Mendi, dont nous parlons, plus haut.
Enfin, l’avocat a déclaré que, dès que les rapports d’experts seraient parvenus au Parquet de Brest, il avait l’intention de demander, non pas l’élargissement provisoire de son client, mais bien sa mise hors de cause de façon définitive.
M. Guilmard, procureur de la République a promis à l’avocat qu’il allait immédiatement écrire au docteur Paul et à M. Grivola [Grivolat], expert à Saint-Étienne, pour leur demander de presser leur travail et d’expédier leurs rapports le plus tôt possible.

Le Mystère de la Grande-Palud
L’INGÉNIEUR PIERRE A EXPOSÉ L’EMPLOI DE SON TEMPS PENDANT LA JOURNÉE DU 31 DÉCEMBRE
Brest, 5 Mai.
Le premier point qui a été élucidé et sur lequel tout le monde maintenant se trouve d’accord, est l’histoire du télégramme expédié par Mme Cadiou le 1er janvier au matin.
Ce télégramme fut remis à M. Pierre à quatre heures de l’après-midi par M. Grall, mari de la porteuse de dépêches de Landerneau. L’ingénieur Pierre ouvrit le télégramme mais le replia ensuite et le mit avec son courrier, et c’est cela qui fit croire le lendemain, au contremaître Marcou, que M. Pierre n’avait pas encore pris connaissance du télégramme en question.
M. Marcou, confronté avec M. Pierre, a voulu, avant de quitter le cabinet du juge, serrer la main de l’ingénieur ; il est parti en lui souhaitant bon courage et en disant qu’il était persuadé de son innocence.
Le juge s’est ensuite occupé de l’emploi du temps de M. Pierre pendant la journée du 31 décembre. On sait, en effet, que, ce jour-là, un encaisseur se présenta à une heure de l’après-midi au domicile de l’ingénieur et n’y trouva pas ce dernier.
Voici la réponse de M. Pierre :
– Je me rappelle parfaitement que le 31 décembre, mon amie Julia Juzeau était partie, le matin, de bonne heure, pour Brest. Je déjeunai donc seul et très rapidement.
Je ne puis indiquer à quelques minutes près le moment où je sortis, mais je me rendis à la ferme de la Palud, propriété de M. Vacheront, qui se trouve aux bords de l’Elorn.
J’avais entendu dire que lorsque l’hiver était rigoureux, on trouvait des martins-pêcheurs qui venaient se réfugier dans cet endroit et j’avais bien envie d’avoir un de ces oiseaux.
Je fis donc un tour puis je revins comme d’habitude à l’usine. Si l’encaisseur ne m’a pas trouvé chez moi, c’est qu’alors mon déjeuner fini, je venais de partir pour faire cette petite promenade.
L’ingénieur Pierre a alors été ramené en prison.
Enfin Bossard, questionné sur les raisons qui ont établi sa conviction de la culpabilité de Pierre, a répondu que maintenant il croyait à l’innocence de ce dernier.

L’INSPECTEUR GÉNÉRAL DES POUDRES ET SALPÊTRES A DÉPOSÉ DEVANT LE JUGE
M. Bidart [Bidard] de la Noé, après le départ de M. Pierre, a reçu la déposition de M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres, qui a déclaré que, à la suite des lettres dénonciatrices de l’ingénieur, il avait été chargé par le ministre de la Guerre d’ouvrir une enquête.
L’inspecteur général Barral reconnut qu’une partie des faits allégués par l’ingénieur étaient exacts et c’est alors que fut prise la mesure écartant l’usine de la Grande-Palud de l’adjudication de fulmi-coton qui devait avoir lieu, le 12 décembre.
L’inspecteur général a ajouté qu’il savait que, à la suite de cette mesure, une démarche avait été faite par M. Cloarec, député, près du général Gaudin. Ce dernier renvoya le parlementaire au sous-secrétaire d’État à la Guerre.

7 mai 1914 – p. 4

Le Mystère de la Grande-Palud

Brest, 6 Mai.
Le juge a entendu, cet après-midi, les ouvriers de la Grande-Palud, qui affirment que M. Cadiou est venu à l’usine le 30 décembre au matin.
Mais l’un d’eux, nommé Kervistin [Kervestin], a soutenu avoir vu, à deux reprises, dans la matinée de ce jour, M. Pierre s’entretenir avec M. Cadiou. Tous deux auraient quitté l’usine, vers onze, heures, et se seraient dirigés vers le pont du chemin de fer.
Confronté avec ce témoin, M. Pierre a dit qu’il devait se tromper, de date et que la scène avait dû se passer quelques jours auparavant.

8 mai 1914 – p. 2

Le Mystère de la Grande-Palud
Le rapport d’autopsie du docteur Paul est parvenu, hier, au Parquet de Brest.

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 7 Mai.
Le Parquet a reçu, aujourd’hui, le rapport du docteur Paul. Ce document comporte 80 pages.
Le docteur Paul déclare dans ses conclusions que l’état de putréfaction très avancée du cadavre ne permet pas de fixer la date du décès.
Le docteur Rousseau avait estimé que la plaie du cou avait été faite après la mort et avait attribué cette dernière à la strangulation ou à un traumatisme cervical, tandis que le docteur Paul pense que le décès n’est dû à aucune de ces deux causes. Il ajoute que la plaie relevée à la facé latérale gauche du cou avait été faite par plusieurs coups de couteau et que la paie du côté droit de la nuque provient d’une arme à feu : elle fut mortelle et occasionna la rupture des vaisseaux sanguins du cou. Le praticien ne peut indiquer si la plaie du cou a été faite avant ou après la mort.
Le couteau qui fut trouvé en possession de M. Pierre a pu faire la plaie en question, mais néanmoins il est impossible de l’affirmer.
Enfin le médecin légiste conclut en disant que, sous les réserves qu’inspire l’état de putréfaction du cadavre, il y a lieu d’écarter l’hypothèse d’un suicide.
Le juge d’instruction a continué à entendre, cet après-midi, les ouvriers de l’usine de la Grande-Palud.
Il résulte de ces dépositions que M. Cadiou est bien venu à l’usine, dans la matinée du 30 décembre, et qu’il en est reparti seul. Le contremaître Bignard, qui est en contradiction avec eux, sera entendu aujourd’hui, ainsi que sa femme, et M. Pierre sera confronté avec M. Jean-Marie Cadiou.
Enfin le veilleur de nuit Bossard est venu dans le cabinet du juge protester contre les bruits malveillants qui ont couru sur son compte.

9 mai 1914 – p. 2

Le Mystère de la Grande-Palud
L’INGÉNIEUR PIERRE A ÉTÉ CONFRONTÉ AVEC LE CONTREMAITRE BIGNARD

Brest, 8 Mai.
Le juge d’instruction a entendu, ce matin, le contremaître Bignard. La déposition de celui-ci a été formelle et il déclame que c’est bien le. 30 décembre, à 11 heures du matin qu’il vit MM. Pierre et Cadiou sortir ensemble de l’usine et se diriger vers le moulin. Bignard a ajouté que le matin, vers 8 heures et demie, il avait vu M. Cadiou arriver à l’usine et qu’enfin vers midi moins le quart, M. Pierre revint également seul. M. Bignard, confronté avec M. Pierre, a maintenu entièrement les termes de sa déposition.
A une question de Me Feillard, M. Bignard a répondu qu’il avait trouvé comme point de repère que le jour où il vit M. Cadiou pour la dernière fois, un incident s’était produit le matin à l’usine.
Le juge a ensuite confronté le contremaître Bignard et Jean-Marie Cadiou pour élucider le point suivant : Le 4 février, lorsque M. Jean-Marie Cadiou découvrit le cadavre de son frère, il courut immédiatement au moulin et appela Bignard pour lui faire part de sa macabre découverte.
Puis M. Cadiou, voulant aller prévenir la gendarmerie, pria le contremaître de rester auprès du corps.
Bignard aurait alors tenu le propos suivant : « Ne me laissez pas seul avec le cadavre, car si M. Pierre revenait et me trouvait là, il serait capable de me tuer ! »
M. Jean-Marie Cadiou a maintenu devant le juge que ce propos avait été tenu, alors que Bignard déclare que ce n’est pas du tout cela qu’il a dit, mais bien : « Ne me laissez pas seul avec le cadavre, car il peut y avoir dans le bois quelqu’un de caché qui serait capable de me faire un mauvais coup. »
Enfin, une troisième confrontation a eu lieu entre MM. Pierre et Bignard, à propos de faits de second plan.
Mme Bignard, appelée ensuite devant le juge, a déclaré qu’au moment de Noël elle était absente de l’usine. Quand elle rentra à la Grande-Palud, dans les premiers jours de janvier, son mari lui apprit la disparition du directeur, qu’il avait vu le 30 décembre pour la dernière fois.

L’EXAMEN DES VÊTEMENTS A PARIS
M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, vient de terminer l’expertise des vêtements de l’ingénieur Pierre, et remettra son rapport aujourd’hui à M. Roty, doyen des juges d’instruction.
Nous croyons savoir que les conclusions du rapport de cette expertise, qui a demandé un très long travail, seront de nature à impressionner fortement le juge instructeur.

10 mai 1914 – p. 4

Le Mystère de la Grande-Palud

Bossard qui, quoique mis en liberté provisoire reste, comme on le sait, inculpé de complicité d’assassinat vient d’adresser au juge d’instruction un long mémoire pour se disculper de cette accusation et avec un grand luxe de détails il a donné l’emploi de son temps le 29 et 30 décembre.
Le juge a entendu, hier, divers témoins au sujet de la présence de M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier ou le 30 décembre, dans le bois de la Grande-Palud, où on l’aurait vu avec l’ingénieur Pierre.
Sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de le Noë, juge d’instruction chargé de l’affaire Cadiou, M. Vallet, commissaire à la police judiciaire, s’est rendu, hier, chez M. Eck, avocat consultant, 36, rue Vivienne, chez lequel M. Cadiou s’était rendu dans le courant de novembre 1913 à l’effet de le consulter sur les moyens qu’il lui faudrait employer pour racheter les actions de la Société de la Grande-Palud. Ce rachat d’actions l’aurait laissé alors seul propriétaire de l’usine.
D’autre part, M. Vallet s’est rendu à la banque Allard, place de la Bourse, à laquelle, dans le courant de novembre, M. Cadiou était venu faire un dépôt de 100.000 francs en espèces, au crédit de la « Dresdner bank filiale de Nuremberg ».

12 mai 1914 – p. 3

Le MYSTÈRE de la GRANDE-PALUD
L’INGÉNIEUR PIERRE A ÉTÉ DE NOUVEAU CONFRONTÉ AVEC M. J.-M. CADIOU

Brest, 11 Mai.
Ce matin, l’ingénieur Pierre et M. Jean-Marie Cadiou ont été de nouveau mis en présence par M. Bidard de la Noë. Cette confrontation a été très animée.
M. Pierre a renouvelé ses accusations contre son ancien patron. M. Jean-Marie Cadiou manifesta son indignation, mais M. Pierre lui conseilla de se taire : « Vous n’avez pas le droit de me démentir, dit-il, vous, le complice de toutes les irrégularités commises par votre frère. »
M. Jean-Marie Cadiou était président du conseil d’administration de l’usine, et, dit M. Pierre, « il n’assistait jamais aux séances du conseil et n’était qu’une personne interposée destinée à masquer les propriétaires réels de l’usine, qui étaient Allemands ».
Pierre reparla du wagon d’Angoulême, « que M. Cadiou se fit, dit-il, payer deux fois, » et déclara avoir conservé, caché dans un endroit, qu’il indiqua, un copie de lettres prouvant les fraudes et la complicité d’un employé de la poudrerie, nommé P…. qui aurait touché une commission de 1.800 francs.
M. Jean-Marie Cadiou déclara que les paroles de Pierre, inspirées par la haine, ne reposaient sur aucun fondement.
M. Bidard de la Noë a entendu, cet après-midi, trois ouvriers de l’usine de la Grande-Palud, qui ont vu M. Cadiou arriver au bureau le 30 décembre, à sept heures et demie du matin, c’est-à-dire plus tôt que d’habitude, et repartir vers neuf heures.
Ces ouvriers ignorent si M. Pierre a rencontré le directeur.
Mme Pierre qui, souffrante, n’avait pas vu son fils depuis un mois, a pu l’embrasser aujourd’hui dans le cabinet du juge.

L’EXAMEN DES VÊTEMENTS DE PIERRE
M. Bidard de la Noë n’a pas encore reçu le rapport de M. Kohn-Abrest, du laboratoire de toxicologie ; il a été avisé par son collègue, M. Roty, juge d’instruction à Paris, que le directeur du laboratoire de toxicologie n’avait pas terminé ses recherches.
Jusqu’à présent, il n’a pas relevé de taches de sang sur les vêtements de Pierre.

13 mai 1914 – p. 2 et 4

Le MYSTÈRE de la GRANDE-PALUD

L’INSTRUCTION DE L’AFFAIRE CADIOU TOUCHE A SA FIN

Brest, 12 Mai.
Le juge à entendu, ce matin, trois autres ouvriers de l’usine, nommés Morvan, Cavaloc et Loec [Loaec], qui ont confirmé les déclarations faites hier par leurs collègues, c’est-à-dire qu’ils ont vu MM. Pierre et Cadiou ensemble, le 29 décembre, et M. Cadiou seul, quelques instants, le 30 décembre au
Matin.
Le fermier Bonnefoy et sa femme seront entendus demain.
L’instruction de l’affaire Cadiou tire du reste à sa fin. Le juge va entendre encore quelques témoins. Sur les trois rapports que le juge d’instruction avait confiés à des experts, celui du docteur Paul, ainsi que nous l’avons dit, est déjà arrivé au Parquet. Il reste à recevoir le rapport toxicologique du docteur Kohn, qui ne peut tarder à arriver et, enfin, le rapport de M. Grivola [Grivolat], expert à Saint-Étienne, que l’on attend dans une quinzaine de jours.
C’est alors que M. Bidart [Bidard] de la Noë procédera à l’interrogatoire définitif de M. Pierre, et l’on considère d’ores et déjà comme certain que ce dernier sera renvoyé devant la chambre des mises en accusation, qui rendra une ordonnance de comparution devant la cour d’assises du Finistère.
On pense que l’affaire pourrait venir à la session de juillet, si rien d’extraordinaire ne se produit d’ici là. Du reste, pour ne plus retarder l’instruction, Me Feillard a renoncé à formuler une nouvelle demande de mise en liberté provisoire de son client.
Il va attendre la clôture de l’instruction pour solliciter la libération définitive de M. Pierre.

Le Mystère de la Grande-Palud
LE JUGE D’INSTRUCTION ENTEND TOUJOURS DES TÉMOINS,

Brest, 12 Mai.
M. Bidart de, la Noé, juge d’instruction, a entendu cet après-midi, six autres ouvriers de l’usine de la Grand’Palud. Tous ont vu M. Cadiou arriver à son bureau de bon matin, le mardi 30 décembre, et le quitter vers 9 heures. Un seul de ces ouvriers affirme que M. Cadiou et M. Pierre sont partis ensemble le 30 décembre, vers 11 heures du matin.
M. Pierre soutient que le 30 décembre il est arrivé à l’usine à 9 heures et demie, après le départ du directeur, qu’il n’a pas rencontré, et que c’est le 29 décembre qu’il a vu M. Cadiou pour la dernière fois.

14 mai 1914 – p. 4

Le Mystère de la Grande-Palud
LA RÉTRACTATION DU FERMIER BONNEF0Y

Brest, 13 Mai.
M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction a de nouveau entendu le fermier Bonnefoy qui, au début, avait affirmé que c’était le 30 décembre, à onze heures du matin, qu’il avait vu MM. Cadiou et Pierre sortir ensemble de l’usine. Cette grave déclaration était certainement la plus importante de toutes, car Bonnefoy était complètement indépendant et son témoignage ne pouvait être, en aucune sorte, entaché de partialité.
Or, le 10 mars dernier, le fermier Bonnefoy se rétracta devant le commissaire de la brigade mobile, affirmant que le 30 décembre il était absent de Landerneau.
Une enquête fut ouverte et la présence de Bonnefoy à Landerneau, le 30 décembre, aux heures indiquées, fut certifiée par différents habitants de Landerneau. Le fermier Bonnefoy a maintenu, devant le juge d’instruction, la déposition qu’il fit au commissaire de la brigade mobile.
Devant la rétractation du fermier Bonnefoy, M. Bidard de la Noë a renoncé à la confrontation du témoin avec M. Pierre.
Dès lors il ne reste plus à l’accusation que le témoignage du contremaitre Bignard qui, seul parmi tout le personnel de l’usine, continue à affirmer avoir vu MM. Cadiou et Pierre partir ensemble le 30 Décembre, à 11 heures du matin.

15 mai 1914 – p. 4

Le Mystère de la Grande-Palud

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 14 Mai.
L’ingénieur Pierre, qui était fortement grippé il y a quelques jours, va maintenant beaucoup mieux. Il se plaint toujours de sa longue détention, mais il a déclaré à son avocat qu’il préférait rester en prison quelque temps encore en attendant sa comparution devant la cour d’assises, que de bénéficier d’un non-lieu qui pourrait laisser planer chez beaucoup de gens un doute sur son innocence, qu’il continue à proclamer.
Quant au témoignage de Bonnefoy, on considère maintenant au Parquet de Brest qu’il est sincère et que la rétractation faite par le fermier ne doit plus guère être discutée.
Les derniers témoignages des ouvriers de la Grande-Palud ont été reçus aujourd’hui. Plusieurs ont vu M. Cadiou le 30 décembre avant neuf heures, mais aucun ne l’a aperçu avec l’ingénieur Pierre.
Le juge d’instruction vient de charger M. de Goulhezre, ingénieur des ponts et chaussées, à Brest, de dresser un plan détaillé de l’usine et du bois de la Grande-Palud, ainsi que du moulin où habitait l’ingénieur Pierre.
Si, comme on le suppose au Parquet, l’ingénieur est renvoyé devant la cour d’assises, cet état des lieux sera remis aux jurés qui siégeront dans l’affaire.

UNE LETTRE DE M. CADIOU
M. Bidard de la Noë a fait, aujourd’hui, une constatation intéressante. En compulsant le copie de lettres de l’usine de la Grande-Palud, le juge d’instruction a trouvé trace d’une lettre que M.
Cadiou écrivait le 12 novembre 1913 aux frères Famminy [Temming], et dans laquelle il annonçait à ces derniers un prochain envoi d’une somme de 163.000 francs, reliquat des capitaux allemands engagés dans l’usine.
Au Parquet, on en tire cette conclusion que l’affaire, sous la direction de M. Cadiou, a fonctionné pendant plusieurs années avec des capitaux étrangers.

16 mai 1914 – p. 4

Le Mystère de la Grande-Palud
DES TÉMOINS ONT ENCORE ÉTÉ ENTENDUS

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 15 Mai.
Le juge d’instruction a entendu encore trois autres ouvriers de l’usine de la Grande-Palud : Kervran, Morizur et Cevaer.
Ils ont vu, comme leurs collègues, M. Cadiou à l’usine le matin du 30 décembre ; mais M. Pierre n’était pas avec lui à ce moment.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a recueilli d’autre part, aujourd’hui, une déposition qui paraît très intéressante.
Le docteur Quedec, de Landerneau, qui assista à l’exhumation du cadavre de M. Cadiou, a déclaré que lorsque le corps fut soulevé de la fosse il crut voir tomber quelques gouttes de sang de la blessure béante que M. Cadiou avait à la gorge.
Le médecin n’a pas voulu toutefois être absolument affirmatif sur ce point qui, s’il était reconnu exact, aurait cependant une grande importance car de l’avis de tous les médecins, il n’est pas possible qu’au bout de trente-six jours un cadavre inhumé dans la terre puisse encore avoir du sang. Tout au plus peut-il rester quelques sérosités rosâtres. On remarqua du reste à ce moment que le fond de la fosse dans laquelle reposait M. Cadiou, la face contre terre, était humecté légèrement, mais ou ne pensa pas à ce moment à opérer un prélèvement de cette terre, ce qui eût pu pourtant élucider ce point intéressant.
Ajoutons que le docteur Rousseau, médecin légiste, fournit à ce sujet l’explication suivante :
– M. Cadiou, dit-il, reposait la face contre le sol et son visage était recouvert d’une couche de glaise si épaisse que la plaie du cou ne devint visible qu’après avoir été lavée à grande eau. Dans la petite poche argileuse qui s’était formée dans le sol, à l’endroit où la tête reposait, un peu de sérosité rougeâtre, qui avait coulé de la plaie, était restée. La face, qui était baignée dans ce liquide, en retint une partie, et il n’est pas surprenant que des gouttelettes en soient tombées au moment où l’on soulevait la tête.
Prétendre que M. Cadiou venait d’être enterré est une sottise. Le corps était relativement bien conservé, pour diverses raisons que j’ai exposées dans mon rapport. Mais il est évident que le corps avait longuement macéré dans l’eau : la peau était ridée, les ongles et les cheveux sa détachaient. Ce sont là des indices qui ne permettent pas d’avoir une hésitation.
Le juge a entendu ensuite M. Le Bos, adjoint au maire de Landerneau, qui assistait également à l’exhumation dans le bois de la Grande-Palud et qui entendit le propos tenu par l’ingénieur Pierre. Ce dernier, on le sait, comme on ne trouvait pas la casquette de M. Cadiou, dit : « Mais elle est peut-être dans le capuchon du caoutchouc » ce qui fut reconnu exact. M. Pierre a du reste parfaitement reconnu avoir tenu ce propos en ajoutant que, dans son idée, c’était une simple supposition qu’il venait de faire.

19 mai 1914 – p. 4

Le Mystère de la Grande-Palud
UNE PROTESTATION DE Me FEILLARD

Brest, 18 Mai.
Me Feillard, l’avocat de l’ingénieur Pierre, s’est présenté ce matin, au Parquet et, ainsi que la loi l’y autorise, a demandé communication de l’affaire. On lui a répondu qu’il était impossible de lui donner satisfaction car le dossier se trouvait depuis hier matin, entre les mains de M. Fleys, du barreau de Paris, qui est l’avocat de la partie civile et qui l’a emporté chez Me Vichot, avoué, pour en prendre
Connaissance.
Me Feillard a vivement protesté en déclarant qu’il n’avait jamais pu avoir en sa possession le dossier entier et, que ce n’est que par bribes qu’il avait eu connaissance des pièces qu’il contient. Me Feillard a ajouté que dans ces conditions il n’assisterait pas demain à la confrontation qui devait avoir lieu entre son client et un témoin convoqué pour cette date.
Me Feillard a adressé à M. Grivollat [Grivolat], l’expert de Saint-Étienne, le télégramme suivant : « Au nom de la liberté humaine, je vous supplie de télégraphier d’urgence vos conclusions au juge d’instruction. »

M. GRIVOLLAT [Grivolat] N’A PAS ENCORE ÉTABLI SON RAPPORT
Saint-Étienne, 18 Mai.
M. Grivollat [Grivolat], directeur du musée de Saint-Étienne, chargé par le Parquet de Brest d’expertiser la balle retrouvée sur le cadavre de M. Cadiou, n’a pas encore établi son rapport et déclare opposer un démenti formel aux conclusions qui pourraient lui être attribuées.

22 mai 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grande-Palud

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 21 Mai.
Le bruit avait couru, hier, que Mme Bossard, mère de l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud, était en possession d’une montre qui avait échappé aux investigations policières et que cette montre pourrait bien être celle de M. Cadiou qui, comme on le sait, n’a jamais été retrouvée. Renseignements pris, ce bruit ne présente aucune consistance. La montre de M. Cadiou était en acier et celle de Mme Bossard est en argent.
Le juge d’instruction, en prévision de l’interrogatoire définitif de M. Pierre, avait préparé un long questionnaire écrit et très serré dans la forme, M. Pierre, qui avait été mis par son avocat au courant de la récente intervention de la partie civile, avait eu alors un mouvement de révolte. « Puisque c’est comme cela, avait-il dit à M. Feillard, je vais déclarer au juge que maintenant, je ne répondrai plus à aucune de ses questions tant que les rapports des experts ne seront pas arrivés. »
Mais cette résolution n’a pas duré et, à peine, arrivé dans le cabinet du juge, M. Pierre a commencé à donner toutes les explications que le magistrat instructeur lui demandait.

23 mai 1914 – p. 1

Le Mystère de la Grande-Palud
Le chef du laboratoire de toxicologie de Paris n’a relevé aucune trace de sang sur les vêtements de M. Pierre, ni sur sa pioche ni non plus sur son couteau !

M. Roty, doyen des juges d’instruction, a reçu, hier après-midi, de M. Kohn-Abrest, chef du laboratoire de toxicologie, son rapport complet au sujet de l’examen des effets de M. Cadiou et de l’ingénieur Pierre, dont il avait été chargé par le Parquet de Brest.
Ce document ne comporte pas moins de cinquante pages.
M. Kohn-Abrest a relevé des traces de sang sur des vêtements de M. Cadiou ; mais il n’en a relevé aucune sur ceux de l’ingénieur.
De plus, l’examen du couteau et de la pioche de M. Pierre n’a permis aucune trace suspecte : les seules taches relevées sur ces objets sont bien des taches de rouille.
Ce rapport sera transmis aujourd’hui à M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction à Brest.

24 mai 1914 – p. 1 et 4

L’INGÉNIEUR PIERRE serait mis bientôt en liberté provisoire

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 23 Mai.
Je suis en mesure de vous annoncer une nouvelle qui va causer une grosse émotion : c’est que le Parquet lui-même va prendre, lundi soir, après l’interrogatoire définitif de M. Pierre, l’initiative d’introduire une demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
Il est vrai que cette demande va être communiquée, ainsi que la loi l’exige, à la partie civile. Mais, pour le cas où cette dernière s’y opposerait, on croit que le juge d’instruction passera outre et se rangera à l’avis du Parquet et il est possible, dans ces conditions, disent plusieurs personnes au Palais, qu’un non-lieu ne tardera pas à suivre cette mesure.
Toutefois, on déclare au Parquet que, si cette mesure est prise, c’est parce que l’instruction de l’affaire n’est pas assez avancée pour permettre la comparution de l’ingénieur devant la session de juillet aux assises et qu’on veut lui éviter une détention supplémentaire de trois mois.
Me Feillard a appris cette nouvelle, cet après-midi, à son client. M. Pierre a accueilli l’annonce de sa prochaine mise en liberté avec le même calme et le même sang-froid qu’il avait montré lors de son arrestation.

Le Mystère de la Grande-Palud
LA DOMESTIQUE DE M. PIERRE A ÉTÉ INTERROGÉE A PARIS
Sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noë, M. Vallet, commissaire à la police judiciaire, a entendu, hier matin, Mme Juzeaux [Juzeau], bonne de l’ingénieur Pierre.
L’interrogatoire avait pour but d’obtenir des précisions sur le vol donc l’ingénieur fut victime le 19 novembre dernier, et sur l’emploi du temps de M. Pierre dans la journée du 31 décembre 1913.
Sur le premier point, Mme Juzeaux [Juzeau] a dit ne rien se rappeler. Quant à la journée du 31 décembre, elle a affirmé qu’à cette époque elle se trouvait à Brest et non à Landerneau.

25 mai 1914 – p. 1

L’INGÉNIEUR PIERRE sera remis aujourd’hui en liberté provisoire mais il ne pourra quitter Brest sans l’autorisation du juge

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 24 Mai.
Le juge a repris hier-après-midi l’interrogatoire de l’ingénieur Pierre, qui va être mis en liberté provisoire. Il l’a longuement questionné sur la situation financière de l’usine. L’ingénieur a reconnu que cette dernière était excellente et que, par conséquent, la disparition de M. Cadiou n’avait jamais pu être attribuée à des embarras financiers.
Le juge a ensuite interrogé Bossard en présence de son avocat. Le veilleur de nuit a fourni des explications sur l’emploi de son temps les 30 et 31 décembre.
On continue à vérifier les assertions de Bossard qui, du reste, paraissent exactes.
M. Fleys, avocat de Mme Cadiou, ayant déclaré que celle-ci ne s’opposerait pas à la mise en liberté provisoire de l’ingénieur et d’autre part, le procureur de la République étant d’accord avec le juge d’instruction, la mise, en liberté de l’ingénieur sera donc demain soir un fait accompli. Toutefois M. Pierre devra se tenir pendant un certain temps à la disposition du juge et il lui sera interdit de quitter Brest sans autorisation de ce dernier.

26 mai 1914 – p. 1

L’ingénieur Pierre a été mis en liberté hier soir, à Brest

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 25 Mai.
Comme je vous l’avais dit, et conformément aux conclusions du procureur de la République, l’ingénieur Pierre a été mis ce soir, en liberté provisoire.
C’est à sept heures et demie que, les formalités de levée d’écrou accomplies, l’ingénieur de la Grande-Palud sortit de la prison.
Il monta, en compagnie de sa mère, dans une automobile qui le conduisit chez Me Feillard, son défenseur. Pierre ne demeura que quelques instants chez son avocat.
L’ingénieur, toujours accompagné de sa mère, remonta ensuite dans son automobile qui le conduisit directement à Landerneau.
En arrivant à Landerneau, M. Pierre a été l’objet d’une véritable ovation de la part de trois cents ou quatre cents personnes qui se trouvaient devant son hôtel et ont crié : « Vive Pierre ! » à l’arrivée de l’ingénieur.
Dans la matinée, le juge d’instruction avait repris l’interrogatoire de M. Pierre et lui avait parlé de lettres de dénonciations que ce dernier avait adressées contre son patron au ministère de la Guerre.
L’interrogatoire a repris à trois heures, et c’est à six heures que M. Pierre était reconduit au Bouguen pour les formalités de la levée d’écrou.

UNE DÉCLARATION DE M. PIERRE
Avant de quitter Brest, l’ingénieur Pierre avait fait la déclaration suivante :
– Je remercie la presse qui, par ses investigations minutieuses dans mon affaire, a empêché plusieurs erreurs de témoignage et m’a enfin fait rendre la liberté. Je suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père, malade, pour tous mes parents et mes amis, qui n’ont pu croire un seul instant à ma culpabilité. Il paraît que mon affaire a fait couler beaucoup d’encre. Je n’ai pas encore lu un seul journal. J’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour mes gardiens, qui m’ont toujours traité avec beaucoup de ménagements. J’ai rencontré dans mes co-prévenus beaucoup de malheureux, de nombreux déshérités de la vie ; leur infortune m’a aidé à supporter la mienne. J’ai beaucoup réfléchi, et aussi un peu travaillé ; ce fut pour moi un réconfort. Maintenant je vais attendre près de ma mère, à Landerneau, la fin de mon cauchemar.
Je vais, avec le concours de mon dévoué défenseur, Me Feillard, qui est devenu pour moi un grand ami, rechercher par tous les moyens en mon pouvoir la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour. Celui qui a enterré mon ancien patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait que l’on retrouvât son cadavre par l’odeur qui devait fatalement s’en dégager un jour ou l’autre. Voilà ce qui est certain. On a dit : Si crime il y a, que ce crime était un crime intellectuel. Allons donc ! Que l’on explique donc autrement que par des révélations de somnambule comment, en si peu de temps, on a pu retrouver le corps de M. Cadiou.
Je vais enfin pouvoir prendre un peu de repos, respirer l’air pur des champs qui m’a tant manqué. Encore une fois merci à tous ceux qui ont songé à moi dans mon triste sort.
M. Pierre habitera pendant quelque temps à l’hôtel, à Landerneau, car il a promis au juge d’instruction de ne pas retourner à son domicile tant qu’en présence d’un représentant de la famille Cadiou il n’y aura pas eu un inventaire des papiers qui se trouvent au domicile de l’ingénieur et parmi lesquels il peut s’en trouver quelques-uns intéressant le fonctionnement de l’usine.
Ajoutons que de nombreuses personnes s’étaient portées soit devant le Palais de Justice, soit devant la prison du Bouguen, et que la sortie de l’ingénieur fut accueillie par des marques de sympathie.

27 mai 1914 – p. 1 et 3

L’ingénieur Pierre a été interrogé comme prévenu libre

(Dépêche de notre correspondant)
Brest. 26 Mai.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a interrogé M. Pierre cet après-midi sur les motifs qui l’avaient poussé à écrire à son patron, à la date du 30 décembre alors qu’il est établi par de nombreux témoins que M. Cadiou était venu le matin même à l’usine.
– C’est justement, a répondu l’ingénieur, la preuve que je ne savais pas que M. Cadiou était venu à la Grande-Palud, car sans cela je ne suis pas assez dépourvu d’intelligence pour écrire à quelqu’un que j’aurais quitté quelques instants auparavant, et qui n’aurait pas eu le temps d’être arrivé à Paris.
Le juge a ensuite accusé brusquement M. Pierre d’être le meurtrier de son patron.
– C’est vous, lui a-t-il. dit, qui sous un prétexte quelconque, avez conduit M. Cadiou dans le bois. Une discussion très vive a éclaté entre vous, très probablement au sujet du contrat qui vous interdisait d’entrer pendant quinze ans dans une usine similaire, contrat que M. Cadiou voulait faire observer. Alors, au paroxysme de la colère, vous avez tiré un coup de revolver sur lui ; il est tombé et, voyant qu’il n’était pas mort, vous lui avez tranché la gorge avec votre couteau.
M. Pierre a alors, peut-être pour la première fois, protesté avec une violente énergie :
– C’est une abomination, s’est-il écrié. Jamais je n’ai levé la main sur personne.
Enfin, l’ingénieur, en terminant, a déclaré que son patron s’arrêtait fréquemment à Morlaix quand il rentrait à Paris, et qu’il avait la conviction que, le 30 décembre, c’est cela qui s’était produit.

Le Mystère de la Grande-Palud
L’ingénieur Pierre a fait connaître à notre correspondant de Brest ses impressions de détenu.

(Dépêche, de notre correspondant)
Brest, 26 Mai.
J’ai pu avoir, ce matin, un court entretien avec M. Pierre, qui se disposait à venir à Brest pour répondre à l’invitation du juge d’instruction qui l’avait convoqué pour trois heures.
M. Pierre déclare encore ignorer presque tous les détails de l’affaire.
– Il va falloir que je me mette au courant, dit-il, et que je lise les journaux qu’on ne laissait pas parvenir jusqu’à moi.
L’ingénieur parle ensuite du régime de la prison.
– Évidemment, ce n’était pas très confortable. Ainsi on nous avait privés de couteaux depuis qu’un prisonnier avait essayé de se trancher la gorge ; nous en étions réduits à aiguiser les manches de nos cuillers sur des baleines de corset ; ça coupait, mais ce n’était guère pratique.
Je demande à l’ingénieur quelles furent ses impressions lorsqu’il se vit arrêter.
Tout d’abord, a-t-il répondu, je fus suffoqué d’être pris pour un criminel, et pendant plusieurs jours j’eus l’impression d’avoir la tête complètement vide, mes idées s’envolaient et tous mes moyens de défense disparaissaient ; puis, peu à peu, je me suis ressaisi, mais alors j’ai éprouvé de grandes déceptions en entendant des témoins affirmer le contraire de ce qui, pour moi, était l’expression de la vérité.
Très sincèrement, je faisais des efforts de mémoire, j’essayais de contrôler mes souvenirs et j’en arrivais toujours à conclure que j’étais dans le vrai, alors que les autres se trompaient.
Ah ! que c’est dur de se savoir innocent, d’avoir la certitude que les faits qui vous accusent sont inexistants et de ne pouvoir le démontrer. Quand je me suis vu dans cette terrible situation, je me suis dit qu’il ne fallait pas « s’emballer » et rester au contraire bien maître de ma pensée.
L’ingénieur Pierre a déclaré ensuite qu’il éprouvait un vif sentiment de satisfaction de pouvoir enfin se reposer, car sa santé commençait à s’ébranler.

UN INTERROGATOIRE DE BOSSARD
Ce matin, le juge a longuement interrogé Bossard en présence de son avocat, Me Henry Ollivier. L’ex-veilleur de nuit a été questionné sur l’emploi de son temps pendant les journées des 29 et 30 décembre, et sur la provenance des objets qui furent trouvés à son domicile au cours d’une perquisition.
Enfin, le juge a demandé à Bossard s’il maintenait ses rétractations au sujet de la découverte du cadavre de M. Cadiou. Bossard a eu une seconde d’hésitation, mais, enfin, a répondu affirmativement.

28 mai 1914 – p. 4

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
L’ingénieur Pierre ne sera plus interrogé qu’une fois

Brest, 27 Mai.
M. Bidart [Bidard] de La Noë déclare que l’instruction de l’affaire Cadiou sera terminée au début de la semaine prochaine. L’audition des témoins est terminée et M. Pierre ne sera plus interrogé qu’une fois. Quant aux rapports d’experts, on compte qu’ils parviendront vendredi au parquet.
Le juge n’a pas l’intention de reprendre la piste de Morlaix, à laquelle il n’attache aucune importance. Une même ordonnance statuera sur le cas de M. Pierre et de Bossard.

29 mai 1914 – p. 1 et 2

Le Mystère de la Grande-Palud
Faut-il chercher à Angoulême, la clef du mystère ?

(Dépêches de nos correspondants)
Angoulême, 28 Mai.
L’instruction de l’affaire Cadiou semble s’orienter vers la Charente. En effet, à la suite de certaines indiscrétions ayant un caractère compromettant, une enquête est ouverte dans notre région sur commission rogatoire du Parquet de Brest.
Elle aurait pour but d’établir les points suivants : serait-il exact que M. Cadiou serait venu à Angoulême dans le courant du mois de décembre ? Et un blessé aurait-il été transporté à cette époque en automobile d’Angoulême à Brest ?

Ce que dit le rapport de l’expert, M. Kohn-Abrest
Brest, 28 Mai.
Voici la conclusion du rapport de M. Kohn-Abrest au sujet de l’examen des vêtements de M. Cadiou :
« Du sang était répandu vers la gauche, sur le faux-col et sur la chemise, à l’emplacement de l’épaule gauche. Du sang se trouvait également à l’intérieur de la casquette ; mais comme le cadavre était enfoui dans un sol détrempé par la pluie, du sang a pu disparaître, entraîné par le ruissellement des eaux. Mais on ne peut savoir si cette quantité de sang est importante ; il semble toutefois qu’elle fut assez faible.
Il existe des éraflures et des entailles dans les vêtements de M. Cadiou, mais leur origine est trop discutable pour que leur présence permette de tirer une conclusion. »
Comme on le voit par ce résumé, le rapport de M. Kohn-Abrest est assez vague en ce qui concerne l’examen des vêtements de M. Cadiou. Il est beaucoup plus affirmatif sur les vêtements de M. Pierre et sur la pioche appartenant à ce dernier.
Mais nous devons dire que sur ce point le docteur Kohn-Abrest, qui déclare n’avoir trouvé que des taches de rouille sur le fer et sur le manche de la pioche est en contradiction formelle avec le premier expert commis à Brest, et qui était le pharmacien Allanic, lequel en examinant la pioche, le 5 février, constata que des hématies existaient sur le fer. Toutefois, il déclara que, ne possédant pas les instruments suffisants, il ne pouvait pas affirmer si ces globules étaient du sang humain ou du sang animal.
C’est du reste à la suite de ce rapport de M. Allanic qu’une contre-expertise fut décidée.
Quant aux éraflures et entailles constatées dans les vêtements de M. Cadiou et de la présence desquelles l’expert ne veut tirer aucune conclusion, celui-ci fait simplement remarquer dans le corps du rapport qu’elles pourraient avoir été faites par la pioche soumise à son expertise, l’extrémité du fer s’adaptant en effet aux ouvertures constatées dans les vêtements, mais que toutes les pioches étant identiques, il n’est pas possible de déduire que c’est l’instrument qui lui fut présenté qui a fait ces entailles.

L’instruction va subir un temps d’arrêt
Le juge d’instruction avait manifesté l’intention de convoquer pour demain, à l’usine de la Grande Palud, un certain nombre des ouvriers qui y travaillaient à la fin de l’année dernière. Le juge voulait faire préciser à ces ouvriers la place qu’ils occupaient, le 30 décembre de façon à établir si de l’endroit où ils se trouvaient, ils avaient pu facilement observer l’arrivée et le départ de M. Cadiou mais le juge avait besoin pour cette constatation du photographe de la brigade mobile, or ce dernier ne peut quitter Rennes en ce moment, en raison du voyage présidentiel et cette opération judiciaire devra donc être remise à une date ultérieure.
L’instruction va, du reste, être suspendue plusieurs jours, par suite d’une absence de Me Feillard. Le juge d’instruction profitera de cette période d’accalmie pour répondre aux demandes d’explications qui sont parvenues au parquet de Brest, du ministère de la Justice.
On désire, en effet, à la chancellerie, obtenir des détails sur la manière dont l’instruction a été menée, afin de permettre au garde des Sceaux, de répondre, à l’interpellation qu’on doit lui poser à la tribune de la Chambre.
M. Bidart [Bidard] de la Noë, interrogé sur le point de savoir si un non-lieu interviendrait bientôt en faveur de M. Pierre, a répondu que rien n’est moins certain et qu’il convient de rappeler que, quoique libre, il reste inculpé.
Le juge, questionné ensuite sur la valeur qu’il attribuait aux dépositions des témoins de Morlaix, a déclaré que ces témoignages comportaient de telles invraisemblances qu’il ne pouvait se résoudre à y ajouter foi, bien que ne doutant pas de la sincérité des témoins qui, à son avis, doivent se tromper.

30 mai 1914 – p. 3 et 4

Le Mystère de la Grande-Palud

Brest, 29 Mai.
On déclare au Parquet n’avoir aucune nouvelle de l’information venant d’Angoulême et annonçant en fin décembre le départ d’un blessé mystérieux en automobile pour Brest.
Il est établi que M. Cadiou s’est rendu à Angoulême à plusieurs reprises, mais il apparaît de l’examen de sa correspondance que le dernier voyage de l’usinier dans cette ville a eu lieu au mois d’octobre.
On fait du reste remarquer au Parquet, que l’emploi du temps de M. Cadiou a été établi pendant tout le mois de décembre et que l’usinier jusqu’au jour de sa disparition était en bon état de santé.

Le Mystère de la Grande-Palud

Brest, 29 Mai.
M. Pierre a déclaré aujourd’hui que son mémoire sur la question des poudres contenait principalement un exposé des procédés en usage à l’usine de la Grande-palud.
Pierre prétend que le contrôle est insuffisant dans les poudreries et que n’importe quel fournisseur peut renouveler les agissements dangereux condamnés.

31 mai 1914 – p. 3

Me HENRI-ROBERT est un apôtre de la renaissance physique

Me Henri-Robert, bâtonnier de l’ordre des avocats s’est décidément attaché à la culture physique., Il l’a défendue dernièrement à la Sorbonne, avec le talent et la persuasion qu’on lui connaît.
Il s’en va maintenant à Alger, exposer le projet que poursuit la Ligue des collèges d’athlètes et des stades municipaux.
Il s’agit de fonder dans la capitale de l’Afrique du Nord un établissement où les enfants des écoles et des lycées pourront bénéficier de l’enseignement de la méthode naturelle qui a donné à Lorient et à Reims des résultats devant lesquels on ne peut que s’incliner.
Faire triompher partout la cause des exercices corporels éducatifs, donner à la culture du corps sa place à côté de la culture de l’esprit, c’est un beau dessein et il faut admirer l’homme qui y consacre sans compter, son temps, et son talent.
La conférence organisée sous les auspices de M. Galand ne peut que remporter un très vif succès.

1er juin 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grande-Palud

(Dépêches de notre correspondant)
Brest, 31 Mai.
M. Jean-Marie Cadiou, qui, comme on le sait, fut président du conseil d’administration de la Société de la Grande-Palud, proteste contre les déclarations de M. Pierre au sujet des procédés frauduleux qui, au dire de ce dernier, auraient été employés dans cette usine.
Il ajoute que son frère se servait pour blanchir les cotons de procédés employés dans les usines similaires et que la Grande-Palud n’a jamais bénéficié d’un régime de faveur. M. Jean-Marie Cadiou vient de recevoir, de Bruxelles, une lettre signée : « Docteur Orgéas ». Ce dernier demande à être entendu par le juge d’instruction auquel il veut faire des révélations. Il déclare, en outre, vouloir se porter partie civile si M. Pierre est renvoyé devant les assises. On croit bien se trouver, une fois de plus, en présence d’une plaisanterie.

LA PISTE D’ANGOULÊME
Brest, 31 Mai.
Le procureur de la République a reçu le rapport sur l’enquête d’Angoulême, au sujet d’un blessé qui pouvait être M. Cadiou et qui aurait été transporté à la fin de décembre, en automobile à Brest. Cette enquête, qui ne reposait que sur de simples propos tenus en ville, n’a donné aucun résultat ; elle a été faite par le commissaire spécial d’Angoulême.
Le juge d’instruction procédera prochainement à une confrontation générale à la Grande-Palud des ouvriers de l’usine et de M. Pierre.

2 juin 1914 – p. 6

Le Mystère de la Grande-Palud

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 1er Juin.
Au cours de l’enquête menée dans l’affaire Cadiou, le juge d’instruction avait appris qu’un certain nombre d’ouvriers bûcherons, avaient été occupés à abattre des arbres dans le bois de la Grande-Palud et que ce travail avait duré jusqu’au 26 décembre, c’est-à-dire qu’il ne cessa que quatre jours avant la disparition de M. Cadiou.
Ces ouvriers, une fois leur tâche terminée, se dispersèrent un peu de tous côtés, mais le Parquet chargea la brigade mobile de surveiller discrètement tous ces bûcherons pour savoir si aucun d’eux ne se livrerait à des dépenses exagérées. Cette surveillance fut longue et les derniers rapports viennent seulement de parvenir au Parquet. Ils sont, du reste, absolument négatifs et ne permettent de porter aucun soupçon contre les bûcherons qui travaillaient dans le bois de la Grande-Palud, à la fin de l’année dernière.
On déclare, du reste, au Parquet qu’on n’avait pas grande confiance dans cette piste, mais que c’était pour ne rien négliger et pour envisager le cas où le crime eût eu le vol pour mobile. On se rappelle, en effet, qu’au moment de la découverte du cadavre de M. Cadiou, on s’aperçut que la montre et le porte-monnaie de ce dernier avaient disparu et que, de plus, le portefeuille avait été arraché avec une telle violence, que la poche intérieure du veston qui contenait l’objet fut trouvée retournée et déchirée.
On n’a jamais pu établir, d’une façon exacte la somme que M. Cadiou avait sur lui au moment de sa mort, mais Mme Cadiou a déclaré que son mari avait l’habitude d’avoir toujours au moins quatre ou cinq cents francs sur lui, dans son portefeuille ; ce n’était, du reste, là qu’un minimum, et comme M. Cadiou devait le jour même laisser de l’argent à l’ingénieur Pierre pour la paye du personnel, il n’y aurait rien d’étonnant à ce que l’usinier eût à ce moment sur lui les deux mille francs qui devaient servir à cet usage.
On fait du reste remarquer au Parquet que si le mobile du crime eût été le vol, le meurtrier se fût simplement contenté de prendre la montre, le porte-monnaie et le portefeuille, mais ne se serait très probablement pas embarrassé du trousseau de clefs de M. Cadiou, car, ajoute-t-on, il ne faut pas oublier qu’en plus des objets qui se trouvaient sur l’usinier, on a constaté ensuite, au cours de l’enquête, que deux dossiers appartenant à M. Cadiou ont disparu au domicile de ce dernier.
Le premier de ces dossiers, dont il a été beaucoup parlé, était composé des pièces que l’usinier avait réunies pour présenter sa défense au ministère de la Guerre, contre les accusations qui avaient été portées contre lui. Le deuxième, dont il n’a jamais été question jusqu’ici, était un dossier tout à fait personnel à l’usinier et dont on a pu constater la disparition par la présence de certaines lettres qui posaient des questions ou demandaient des renseignements et l’absence des missives contenant les réponses correspondantes.
En résumé, le Parquet demeure convaincu que le vol de l’argent de M. Cadiou ne fut que la simulation et que c’est dans un autre motif qu’il faut chercher le mobile du crime.

4 juin 1914 – p. 1

Le Mystère Je la Grande-Palud
La balle qui tua M. Cadiou dit l’expert, est identique à celles vendues à M. Pierre.

(Dépêche de l’Agence Havas)
Saint-Étienne, 3 Juin.
M. Grivollat [Grivolat], conservateur des musées de Saint-Étienne, chargé par le Parquet de Brest d’expertiser la balle qui tua M. Cadiou, a adressé son rapport au juge d’instruction, M. Bidard de la Noë.
D’après les conclusions de son rapport, la balle meurtrière est une balle de velo-dog de 6 millimètres 35, sortant d’une maison française et conforme à celle vendue par l’armurier Marie à l’ingénieur Pierre.
Cette balle, dit l’expert, ne peut être confondue avec d’autres balles de fabrication analogue, et encore moins avec des balles de pistolets automatiques d’un système étranger, du calibre de 6 millimètres 35. Le crime, ajoute-t-il, fut commis avec un revolver velo-dog et non avec une autre arme.
Analysant la particularité d’une rayure circulaire existant à l’extrémité du blindage de la balle qui tua M. Cadiou, M. Grivollat [Grivolat] dit que cette rayure circulaire concorde avec la même particularité relevée sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que celui-ci certifie conformes à celles vendues par lui à l’ingénieur Pierre, en mai 1913.

13 juin 1914 – p. 4

L’AFFAIRE de la GRANDE-PALUD

Brest, 12 Juin.
Me Feillard, avocat de M. Pierre, vient de recevoir une lettre signée Le Goff, ouvrier d’usine, poste restante à Rouen, dans laquelle celui-ci déclare qu’il habitait auparavant rue de Brest, à Landerneau, et affirme être en mesure d’apporter des révélations sensationnelles dans l’affaire Cadiou. D’après lui, l’usinier, après s’être rendu à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier, se serait suicidé le lendemain. Un crime aurait été simulé et l’inhumation du cadavre dans le bois de la Grande-Palud aurait eu lieu dans la nuit du 5 au 6 janvier.
Le prétendu Le Goff ajoute que, marchandant un revolver chez un armurier, place Thiers, à Morlaix, ce dernier lui aurait déclaré que l’année dernière il avait vendu une arme semblable à un industriel habitant Landerneau et Paris, lequel était très satisfait après l’essai qu’il en fit, en rentrant chez lui.
Nous devons ajouter que le défenseur de M. Pierre né semble pas attribuer une grande importance à ces déclarations ; mais comme ces dernières donnent de certaines précisions sur quelques points qui n’ont jamais été éclaircis, des recherches ont été faites pour retrouver la trace du signataire de la lettre en question. Elles sont restées vaines, et on a toute raison de croire que l’on se trouve en présence d’un mystificateur.
D’autre part, l’armurier désigné a dit n’avoir jamais vendu de revolver à M. Cadiou.

18 juin 1914 – p. 1

Pour une fois qu’elle a voulu aller vite la justice est restée en panne

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 17 Juin.
De nouvelles opérations judiciaires avaient lieu, aujourd’hui, aux environs de l’usine de la Grande-Palud, et M. Blondel, procureur général de Rennes, avait manifesté le désir d’y assister.
Aussi l’automobile de la brigade mobile avait-elle été mise à sa disposition pour le transporter de Morlaix à Landerneau. La justice, on l’a dit souvent, n’a pas l’habitude de marcher vite. Et ce n’est pas l’affaire Cadiou qui viendra infirmer le dicton. Pour une fois qu’elle a voulu être rapide, elle n’a vraiment pas eu de chance.
En effet, entre Landivisiau et Saint-Thégonnec, l’auto est entrée en collision avec une charrette conduite par un cultivateur qui dormait sur son siège. Le choc a été terrible. ll n’y a heureusement pas eu d’accident de personnes. Mais les deux véhicules ont été mis en piteux état. L’automobile de la brigade mobile devra subir un millier de francs de réparations.
Le procureur de la République de Brest a dû attendre sur la route le passage d’une autre voiture pour se faire conduire à Landerneau, où il est arrivé avec deux heures de retard.
Le procureur général Blondel est resté sur les lieux de l’accident et s’est occupé de faire remorquer la voiture avariée à Landivisiau.

22 juin 1914 – p. 5

Le MYSTÈRE de la GRANDE-PALUD

Brest, 21 Juin,
Le juge d’instruction continue à recevoir les renseignements qu’il avait demandés dans diverses directions sur l’affaire Cadiou.
D’autre part, il va également, cette semaine, s’occuper du cas de Bossard, l’ex-veilleur de nuit de l’usine de la Grande-Palud. On sait, en effet, que ce dernier, tout en étant en liberté, est toujours inculpé. Un nouveau témoin va du reste être interrogé au sujet du cas de Bossard.
Ce dernier avait donné un emploi méticuleux de son temps pendant toute la matinée du 30 décembre, qu’il avait passée à Brest. Bossard ajoutait qu’il avait repris à 1 h. 42, te train pour rentrer à La Forest, et il donnait comme détail qu’en chemin de fer il était entré en conversation avec un ecclésiastique qui était assis à côté de lui et qu’il avait même fait lire à ce dernier un monologue. Cet ecclésiastique, qui est vicaire à Crozon, vient de se faire spontanément connaître et a demandé à être entendu. Le juge l’a convoqué pour demain.

UN DÉMENTI
Laval, 21 Juin.
Sur commission rogatoire du Parquet de Morlaix, le juge d’instruction de Château-Gontier a interrogé, hier soir, un voyageur d’une maison de cette ville, indiqué comme ayant rencontré M. Cadiou à Morlaix dans les trois ou quatre premiers jours de janvier 1914.
Ce voyageur a dit au juge qu’il n’avait pas rencontré M. Cadiou à quelque époque ou en quelque lieu que ce fût.

27 juin 1914 – p. 4

Le MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
L’INGÉNIEUR PIERRE PRENDRA AUJOURD’HUI CONNAISSANCE DES DIVERS RAPPORTS

Brest, 26 Juin.
Le juge d’instruction a convoqué pour demain après-midi l’ingénieur Pierre et son avocat, Me Feillard, pour leur donner officiellement connaissance des rapports du docteur Paul, de l’expert Kohn, à Brest [Kohn-Abrest], et de l’expert Grivola [Grivolat].
Ce sera la dernière fois que le juge fera venir l’ingénieur Pierre à son cabinet. Il n’y a plus actuellement de témoins à interroger et on compte que, les premiers jours du mois prochain, on pourra commencer le classement des pièces du dossier.

28 juin 1914 – p. 2 et 4

Le Mystère de la Grande-Palud
Le juge d’instruction a mis l’ingénieur Pierre au courant des rapports des experts et des commissions rogatoires

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 27 Juin.
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, en présence de Me Feillard, a donné connaissance à M. Pierre des rapports du docteur Paul, de M. Kohn-Abrest et de l’armurier Grivolat. Les conclusions de ces trois rapports sont déjà connues.
M. Pierre, tout en continuant à protester de son innocence, n’a présenté que quelques observations sans importance. Le juge lui a ensuite communiqué les résultats de quelques, commissions rogatoires qui avaient été expédiées de divers côtés.
M. Pierre avait déclaré au cours de ses Interrogatoires que des indiscrétions avaient été commises au sujet du prix fourni pour- les adjudications de la guerre ; il avait nettement accusé M. Henry, alors secrétaire au laboratoire des poudres, d’être l’auteur de ces indiscrétions. M. Henry fut mis à la retraite à la date du 15 décembre 1913. Une commission rogatoire fut envoyée pour l’interroger, mais elle n’arriva pas à temps, car, le 6 mai dernier, l’ancien secrétaire du laboratoire des poudres se suicidait en se jetant sous un train, à Ivry.
La seconde commission rogatoire avait été envoyée pour entendre M. Robert Labitte, président du syndicat des ouates et cotons ; ce dernier aurait déclaré que M. Cadiou n’était pas très bien vu de ses collègues. M. Robert Labitte vint le 26 décembre à Landerneau ; il déjeuna avec M. Cadiou, et celui-ci lui fit part des regrets qu’il avait d’être devenu acquéreur de toutes les actions de la Grande-Palud, alors surtout qu’il venait d’être écarté des adjudications du 12 décembre.
Enfin, le président du syndicat de la papeterie française a été également entendu et a déclaré que M. Cadiou lui avait écrit, en mai 1913, en lui demandant de lui trouver un ingénieur, ajoutant que celui qui se trouvait à son usine allait le quitter pour se marier, mais que, néanmoins, il resterait encore un certain temps à la Grande Palud pour mettre son successeur au courant. La défense voit là la preuve que de bons rapports existaient à cette époque entre M. Pierre et M. Cadiou.

Le MYSTÈRE de la GRANDE-PALUD
LES CINQ REVOLVERS

Brest, 27 Juin.
L’enquête judiciaire vient d’établir que l’armurier Marie, de Landerneau, a acheté entre 1909 et 1912 cinq revolvers système automatique de 4 et 5 rayures. Un de ces revolvers aurait été vendu à M. Pierre ; un autre a été versé à l’instruction, le troisième a été vendu à un courrier de Plougastel.
On va rechercher les détenteurs des deux autres armes.

10 juillet 1914 – p. 4

L’AFFAIRE DE LA GRANDE-PALUD

Brest, 9 Juillet.
M. Guilmard, procureur de la République, vient de communiquer à M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, le réquisitoire définitif qu’il a rédigé au sujet de l’affaire du drame de la Grande-Palud.

12 juillet 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Une ordonnance de non-lieu a été signée en faveur de M. Bossard

Brest, 11 Juillet.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a ce soir signé une ordonnance de non-lieu en faveur de Jacques Bossard, l’ancien veilleur de nuit de l’usine de la Grande-Palud. Bossard, qui avait été arrêté, avait été ensuite laissé en liberté provisoire. L’ordonnance du juge d’instruction lui a été immédiatement notifiée.

18 juillet 1914 – p. 2

L’Affaire de la Grande-Palud

(Dépêche de notre correspondant)
Brest, 17 Juillet.
L’instruction de l’affaire Cadiou étant définitivement close et l’ordonnance de M. Bidard de la Noé, juge d’instruction ayant été signifiée aux intéressés, le dossier qui ne contient pas moins de 3.000 pièces, vient d’être envoyé ce matin à la chambre des mises en accusation, à Rennes.

24 juillet 1914 – p. 6

L’AFFAIRE CADIOU
UNE ENQUÊTE DU PARQUET D’ANGOULÊME

(Dépêche de l’Agence l’Information)
Angoulême, 23 juillet.
Le parquet d’Angoulême s’est transporté hier à Sillac et à la Poudrerie nationale, pour enquêter au sujet de l’affaire Cadiou.
Les perquisitions opérées chez M. Paurion et M. Aubinaud, employés à la Poudrerie et anciens représentants de M. Cadiou, ont amené la saisie d’une grande quantité de lettres qui ont été transmises au Parquet d’Angoulême.

30 juillet 1914 – p. 1

L’ingénieur Pierre est renvoyé devant les Assises

(Dépêche de notre correspondant)
Rennes, 29 Juillet.
La chambre des mises en accusation de la cour de Rennes s’est réunie aujourd’hui pour statuer sur le cas de l’ingénieur Pierre, inculpé de l’assassinat de M. Cadiou, directeur de l’usine de la Grande-Palud.
Elle a renvoyé l’ingénieur devant les assises du Finistère.

31 octobre 1914 – p. 4

L’affaire Cadiou ne passera devant les assises du Finistère qu’après la guerre, l’ingénieur Pierre étant mobilisé.

29 mars 1919 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre nous dit qu’on n’a pas trouvé parce qu’on n’a pas voulu
On se rappelle dans quelles conditions naquit et se développa avant la guerre l’« affaire Cadiou », à la suite de la découverte du corps de M. Cadiou, usinier breton, mort tragiquement à la Grande-Palud, et de l’arrestation de l’ingénieur de l’usine, M. Pierre.
Celui-ci fut mis en liberté, aucune preuve de sa culpabilité n’ayant été apportée à l’instruction. Là-dessus, la guerre survint, l’ingénieur mobilisé, fit son devoir de Français. On annonce d’autre part que
l’ « affaire » va reprendre et que le procès pourrait revenir en juillet, aux assises du Finistère.
Nous avons pu joindre l’ingénieur Pierre à l’hôtel où il est descendu aussitôt après sa démobilisation et voici ce qu’il nous a dit :
– Laissez-moi d’abord vous parler des prétendues mal façons de l’usine de la Grande-Palud, car il semble bien que ce soit là le point de départ de cette tragique affaire. Donc, à mon avis, il n’y a pas eu, à proprement parler, de malfaçon dans la fabrication des poudres. Le mot malfaçon est assez élastique et souvent employé improprement. Par exemple, si vous demandez à deux constructeurs d’automobiles de vous fournir des moteurs de 250 HP et que l’un vous donne un moteur de
280 chevaux, tandis que le second vous livrera des appareils faisant strictement la force stipulée au contrat, l’accuserez-vous de malfaçon ?
Non, n’est-ce pas. C’est un peu ce qui s’est passé à la Grande-Palud.
« D’autre part, les matières premières qui nous étaient fournies n’étaient certainement pas aussi parfaites qu’elles auraient dû l’être, etc.
« Mais ce n’est pas là qu’est le mystère, quoiqu’à l’époque on ait beaucoup épilogué sur ces questions.
« Pour moi, une seule chose reste à éclaircir : c’est la façon dont l’enquête a été faite.
« Constamment j’ai pu constater que des policiers ou certains fonctionnaires chargés de cette enquête aiguillaient leurs recherches dans un sens et que brusquement, contre leur volonté, ils abandonnaient la pista sur laquelle ils étaient. Pourquoi ?
« Si on le leur demandait, ils répondaient évasivement. La vérité c’est qu’ils avaient reçu des ordres. Mais qui donnait ces ordres ; qui empêchait les enquêteurs de rechercher la vérité là où ils croyaient la trouver ?
« Un homme a été le pivot de tout cela, qui du reste, est mort peu de temps avant la guerre, M. X… ; c’est lui qui a dirigé toute l’enquête, mais ce n’est pas lui qui donnait les ordres aux policiers ni aux fonctionnaires ; il ne pouvait, tout au plus, que les suggérer.
« Mais aujourd’hui, la lumière complète doit se faire, il faut qu’on sache à quels intermédiaires M. X… avait recours et sur qui il avait suffisamment d’influence pour faire abandonner telle ou telle piste ou faire marcher sur telle ou telle autre.
« Moi-même, j’ai le plus grand intérêt à le savoir. Aussi suis-je heureux que l’affaire soit reprise pour être tirée au clair. »

9 octobre 1919 – p. 2

L’affaire Cadiou aux assises du Finistère

Quimper, 8 Octobre. Le rôle des assises du Finistère pour la quatrième session est définitivement établi.
L’ouverture aura lieu à Quimper le lundi 27 octobre. Une seule affaire sera jugée, cette de l’ingénieur Pierre-Louis Désiré, accusé du meurtre de la Grande-Palude, près de Landerneau, sur Louis Cadiou. 98 témoins sont cités. L’affaire prendra environ une semaine. M. Cazenavette, procureur de la République, soutiendra l’accusation. La défense de l’ingénieur Pierre est confiée à Me Henri-Robert, ancien bâtonnier du barreau de Paris. La veuve de Louis Cadiou se porte partie civile.

26 octobre 1919 – p. 1

L’ingénieur Pierre comparait demain devant le jury du Finistère
Le mystère de la Grande-Palud va-t-il enfin s’éclaircir ?
L ‘usine de la Grande Palud avait été installée par les Boches.

Tout le monde se rappelle encore le retentissement qu’eut au début de 1914, la fameuse affaire de la Grande Palud. Un directeur d’usine, M. Louis Cadiou, disparaissait mystérieusement. On le recherchait en vain depuis des semaines. Quarante-huit jours après la disparition, M. Jean-Marie Cadiou, retrouvait le cadavre de son frère à demi enterré dans un petit taillis désert à 700 mètres de l’usine. L’usinier avait été tué d’une balle derrière la tête et avait eu la gorge tranchée.
Tout dans cette affaire qui semble véritablement une tranche de roman-feuilleton, était bien fait pour exciter la curiosité publique. On y voit d’abord les menées allemandes pour s’emparer d’une importante usine traitant les cotons employés à la fabrication des poudres de guerre ; il n’y manque même pas l’intervention de la pythonisse, la somnambule extralucide qui, à plusieurs centaines de kilomètres, désigne l’endroit exact où l’on retrouve en effet le cadavre de la victime !
Mais, rappelons rapidement les faits de cette cause célèbre qui aura son dénouement cette semaine devant les assises du Finistère.
Dans le creux d’une vallée solitaire aux pentes boisées, sur la petite rivière l’Elorn, s’élève à 3 kilomètres de Landerneau, l’usine de la Grande Palud. Les Allemands avaient installé eux-mêmes l’usine ; un ingénieur allemand la dirigeait.
Les capitaux étaient en grande partie allemands. On conçoit tout le danger que présentait pour la défense nationale une usine qui, travaillant pour l’armée, était alors entre les mains de nos ennemis d’hier.
Un scandale éclata. L’État retira toutes ses commandes et les Allemands durent céder la place.
M. Louis Cadiou, ancien avoué constitua, en 1909, une nouvelle société et prit comme collaborateur immédiat M. Pierre, ingénieur, avec un contrat expirant en 1915. L’usine dès lors marchait bien ; les bénéfices augmentaient chaque année. Survint un incident dont on voulut se faire une arme contre M. Cadiou. Un wagon de coton expédié par l’usine de la Grande Palud à la poudrerie d’Angoulême, fut par erreur payé deux fois à M. Cadiou. Une dénonciation au ministère de la Guerre prétendait que le second paiement avait été obtenu par des manœuvres frauduleuses.
Le dénonciateur dit l’accusation, était l’ingénieur Pierre, mais sous le coup de cette accusation, M. Cadiou avait lui-même demandé une enquête.
L’enquête allait, aboutir quand M. Cadiou disparut. C’était le 30 décembre 1913.
Ce jour-là, plus de trente, témoins, des ouvriers, des habitants du pays ont vu M. Cadiou sortir de l’usine à onze heures du matin en compagnie de l’ingénieur Pierre. Tous voient le directeur partir avec les mêmes vêtements que ceux qu’il portait quand on retrouva son cadavre. Une heure après, cinq ouvriers constatent le retour de l’ingénieur Pierre. Cette fois, il était seul.
Ce fut le 4 février que M. Jean-Marie Cadiou, sur les suggestions d’une somnambule de Nancy – qui d’ailleurs avait lu dans les journaux, toutes les suppositions qu’on faisait sur la disparition – retrouva le cadavre de son frère.

Les charges contre l’ingénieur
Voici les charges que l’enquête prétend relever contre l’ingénieur Pierre. Il y a d’abord le témoignage de ceux qui ont vu l’ingénieur partir avec son patron et revenir seul. Quand on lui apprend la découverte du cadavre, Pierre est en proie à une grande agitation ; il lave avec précipitation le caoutchouc qu’on vient de retirer de dessus le corps. Alors que tout le monde, avant la découverte, croyait à la mort du directeur, l’ingénieur racontait volontiers que M. Cadiou s’était enfui en Allemagne ou qu’il s’était suicidé.
Une charge paraît plus sérieuse. En perquisitionnant on avait trouvé chez Pierre un revolver de 8 millimètres, alors que la balle qui a tué Cadiou était du calibre de 6 millimètres. Oui, mais on apprend bientôt que l’ingénieur avait acheté en 1913 un revolver-de 6 millimètres à Landerneau. Questionné, Pierre dit avoir revendu ce revolver à un inconnu peu de temps après l’avoir acheté.
Et maintenant, quel aurait pu être l’intérêt au meurtre ? M. Pierre – dit l’acte d’accusation – avait été sollicité d’entrer dans une usine concurrente, à Daoulas, et à des appointements importants, mais une clause de son traité avec M. Cadiou lui interdisait, pour une période de 15 ans, d’entrer dans une entreprise similaire. M. Cadiou disparu, le traité n’existait plus et le 10 janvier 1914, en effet, c’est-à-dire dix jours après la mort de son patron, l’ingénieur Pierre signe l’engagement qui lui avait été offert. Après réflexion cependant, il se ravisa et écrivît pour que ce contrat fut considéré comme nul. L’ingénieur Pierre s’engagea au début de la guerre, au 13e d’artillerie et fut versé ensuite dans les services d’automobiles.
Ajoutons, ce qui n’est pas fait pour éclaircir l’affaire, qu’une quinzaine de témoins affirment avoir vu M. Cadiou le 1er janvier 1914 à Morlaix et à Saint-Pol. On comprend l’importance de ces témoignages pour la défense.
A cinq ans de distance, les débats publics vont-ils jeter enfin la lumière sur cette affaire encore enveloppée de mystère ?
Les débats dureront plusieurs jours. Le bâtonnier Henri Robert présentera la défense de M. Pierre et Me Maurice Flach assistera Mme Vve Cadiou, partie civile.

28 octobre 1919 – p. 1 et 2

Le procès Cadiou est commencé
Comment l’ingénieur Pierre apparaît à l’audience

(De l’envoyé spécial du Petit Journal)
Quimper, 27 Octobre. Cette première audience ne fut qu’un lever de rideau. Point d’éclats. Un président scrupuleux procédant d’une façon méticuleuse à l’interrogatoire serré de l’accusé, l’ingénieur Pierre ; sa voix est douce, mais le ton n’exclut pas l’autorité. Quant à Pierre, il a dû décevoir plus d’un des curieux venus pour l’entendre. Incolore, hésitant, terne dans ses réponses, il n’apparaît pas comme un prévenu décidé à prouver son innocence avec des sursauts de vigueur et d’âpreté. A le voir, à l’entendre, il apparaît plutôt comme un doux. Et comme l’accusation le représente violent, haineux, autoritaire, on se prend à penser qu’il faut à cet homme – si le ministère public dit vrai -, de bien grandes forces de dissimulation. Il parle souvent par proverbes ; 1 dit : « Mieux vaut se faire craindre… » ou encore : « Il faut savoir faire d’une pierre deux coups… »
Mais il a parfois des mots durs, mots que le président qualifie de « malheureux »
Quand le président lui reproche d’avoir dit : « Je tuerai un homme comme une mouche ! » Pierre ne craint pas d’affirmer : « Je le répète encore… » Et, devant un jury de braves paysans bretons, le président a raison de dire : « Pierre, prenez garde ! vous avez des mots malheureux ! »
Pour le reste, Pierre affirme toujours que les témoins « font erreur ». C’est son système.

Pierre, calme et un peu effacé
Midi sonne. Tout le monde est là, magistrats, jurés, avocats et la presse. L’enceinte réservée au public est bondée. Un timbre fait retentir les échos du Palais. L’ingénieur Pierre, précédé d’un gendarme, paraît à son banc. L’accusé, vêtu, simplement, d’un complet gris foncé, s’assoit et croise ses mains sur ses genoux. Le front haut, les moustaches tombantes, les yeux légèrement fuyants derrière les lunettes d’acier, les lèvres charnues, tel apparaît, dans un portrait rapidement brossé, l’ingénieur Pierre. L’ensemble constitue une personnalité un peu effacée et cette impression s’affirme quand on entend l’accusé répondre d’une voix blanche, sans chaleur, mais d’un ton calme à l’interrogatoire d’identité.
M. Cordier, conseiller à la cour d’appel de Rennes, préside. Le siège du ministère public est occupé pair M. Cazenavette, avocat général. Enfin, Me Henri-Robert, avocat de l’ingénieur, et Me Flach, avocat de la partie civile, s’assoient devant l’accusé. Mme veuve Cadiou, grande/brune, très jeune sous le long voile des veuves, est là, tout contre le box où Pierre est assis.
Les jurés, au premier rang desquels on remarque de riches propriétaires bretons, dont le large feutre s’adorne de rubans de velours et de boucles étincelantes, prêtent serment. Le greffier lit le long acte d’accusation. Pendant toute cette lecture, l’accusé reste impassible, sauf de rares mouvements de dénégation. Le reste du temps, il promène ses yeux atones sur la saille, sur les jurés, et fixe parfois une peinture placée au fond du prétoire. Cette toile représente l’ange qui annonce le jugement dernier.
On procède à l’appel des témoins, il y en a cent sept, dont quatorze sont morts pendant la guerre. Le président fait prévoir que les débats dureront une huitaine de jours. Puis, il commence l’interrogatoire de l’accusé, et, pour l’édification des jurés, il se livre à une étude serrée du caractère de l’ingénieur.
Pierre rectifie d’une voix molle et nonchalante :
– Je suis brusque, tout au plus.
– Vous êtes également très violent en paroles. Vous n’avez pas craint de dire à un de vos ouvriers : « Je tuerais un homme comme une mouche. » Avez-vous tenu ce propos ?
Pierre ne le nie pas, mais ajoute sentencieusement : « Il vaut mieux se faire craindre… »
– … Que de se faire aimer, ajoute le président Enfin, il y a cette phrase qu’a rapportée un ouvrier qui fréquentait avec vous un cabaret qui avait cette charmante enseigne : « l’Œil crevé » : « Si Cadiou veut me renvoyer, je le fous à l’eau. »
Puis l’interrogatoire insiste sur la question de la dénonciation par Pierre de son directeur, qui toucha deux fois, par erreur, le prix d’un même wagon de coton. Cette dénonciation eut lieu en 1913 et le fait remontait à 1910. Or, au moment de la dénonciation, dit l’accusation, Pierre intriguait pour faire céder l’usine Cadiou à deux associés, lesquels s’étaient engagés avec l’ingénieur de la Grande-Palud.

Quand vit-on M. Cadiou pour la dernière fois ?
L’accusation et l’ingénieur sont d’accord pour reconnaître que M. Cadiou quitta la Grande-Palud le 29 décembre, à midi.
Qu’a dit Pierre, au cours de son interrogatoire avant qu’on ait découvert le cadavre le 4 février 1914 ? L’ingénieur répondit que son directeur avait bien pu être attaqué par des rouliers, le 29, en quittant son usine, car « mon patron avait reçu des lettres de menaces ».
Or, des témoignages formels, reçus plus tard, affirment que M. Cadiou coucha le 29 décembre à Landerneau. Il n’a donc pu disparaître que le 30. Mais, ce jour-là, Pierre jure que le directeur n’est pas venu à son usine. Il y a cependant vingt-six témoins qui déclarent avoir vu M. Cadiou, le 30, à la Grande-Palud.
D.- Comment conciliez-vous ces contradictions ?
H. – Les témoins font erreur et se trompent d’un jour.

La découverte du cadavre
Le président aborde la découverte du cadavre de M. Cadiou. Il signale l’agitation de l’accusé quand on lui apprend que le cadavre vient d’être retrouvé ; il accourt sur les lieux en manches de chemise, malgré le froid qui pince. Aux gendarmes qui l’interrogent, Pierre répond précipitamment : « Ce n’est pas moi l’assassin ! »
Le point le plus important de tout ce débat est certainement celui du revolver.
D. – Vous avez donné le signalement d’un voyageur a qui vous auriez vendu un revolver de six millimètres et M. Cadiou a été tué avec une arme de ce calibre. Or, un voyageur répondant à ce signalement s’était présenté chez vous. Interrogé, il a nié avoir acquis votre revolver. Pourquoi avez-vous menti ?
R. – J’ai vu, en effet, ce voyageur comme j’en voyais beaucoup d’autres et j’ai pu faire une confusion.
Au cours de cette première audience, un peu terne, une courte passe entre le président et Me Henri-Robert vient relever l’intérêt du débat. D’une réponse de Pierre, le président déduit ces mots : « Il résulte que… » Le bâtonnier se dresse :
— Vous n’avez pas le droit de dire d’une réponse de mon client : « Il résulte que… » C’est aux jurés, sur l’esprit de qui vous n’avez pas le droit de peser, de faire eux-mêmes les déductions qu’ils jugent convenables.
C’est sur cette affirmation de principe, faite d’une voix chaude et vibrante, que se termine cette première audience. Pour hâter la discussion, les jurés et la défense ont demandé des séances du matin, ce qu’accorde le président Marius Alix.

29 octobre 1919 – p. 1

Les premiers témoins du procès Cadiou
LA VEUVE ET LE FRÈRE
ON ENTENDRA TONNARD
Un interprète breton souvent nécessaire
Cadiou était-il à l’usine le 30 décembre ?

(De l’envoyé spécial du Petit Journal)
Quimper, 27 Octobre. Les audiences de cette seconde journée sont ternes, tout comme est gris le jour triste qui tombe dans le prétoire. On attendait beaucoup des positions de Mme Cadiou et de Jean-Marie Cadiou. Elles n’ont cependant pas réussi à passionner le débat, comme certains l’espéraient. La défense, d’ailleurs, a comme tactique de ne discuter aucun des témoignages et il y en eut plus de 60. Me Henri-Robert intervient rarement.
La seule physionomie de cette journée tient dans la difficulté de conduire des débats avec des témoins qui ne parlent et ne comprennent point le français. Il faut avoir recours à l’interprète breton et encore faut-il arracher les paroles aux témoins. Et puis, la plupart d’entre eux déclarent ne plus se souvenir de grand’chose : il s’est écoulé tant d’années depuis l’affaire, que les mémoires sont obscurcies et beaucoup de témoins contredisent même leurs déclarations faites à l’instruction. Car tous les débats n’ont roulé que sur l’unique point de savoir si M. Cadiou était ou non à La Palud le 30 décembre 1913.
Et il faut convenir que la lumière ne se fait pas éclatante à la suite de ces audiences difficiles et embrouillées.
On s’entasse quand même dans la salle pour suivre le procès. Quant à l’accusé, il garde son attitude effacée ; il semble absent.

Le notaire de M. Cadiou dépose
C’est M. Robert, notaire à Brest, qui ouvre la série des témoignages. Notaire de M. Cadiou, le témoin vient affirmer que les affaires de son client étaient prospères, et il ajoute que M. Cadiou s’est souvent plaint devant lui des agissements de l’ingénieur, qui intriguait contre son patron. « Pierre m’espionne, m’a dit M. Cadiou », déclare M. Robert.
Puis, viennent MM. Joncourt, avoué, Menessier [Mennessier], commissaire spécial. A six ans de distance, les témoins ont des souvenirs confus. M. Menessier [Mennessier], cependant, rapporte que, le 3 août 1913, M. Cadiou avait versé pour solde de tout compte, à l’allemand Teimming, la somme de 163.000 francs. Le président, s’adressant alors à l’accusé, lui dit. :
« Vous ne pouvez plus prétendre que votre ancien directeur était dans une situation critique au moment de sa disparition. »
M. Legrand, le fondateur de la Grand-Palud, dont on lit la déposition, déclare que M. Cadiou a fait tous ses efforts pour se libérer des capitaux allemands qui étaient dans l’affaire.
Le procureur général lit encore la déposition d’un Allemand, dont il donne ainsi l’adresse : « Bochie ». On rit. Il faut dire que M. le procureur Cazenavette est un poilu, portant la croix de guerre à plusieurs palmes.
Un autre témoin est décédé, c’est M. Rocher, un des associés de la nouvelle société. M. Cloarec, ancien député du Finistère, est mort pendant la guerre. Le procureur lit sa déposition.
M. Jean, notaire à Brest, vient dire que M. Cadiou avait constitué un dossier qui devait confondre tous ses accusateurs, puisqu’on faisait courir le bruit de malfaçons auxquelles il se serait livré. M. Cadiou dit au notaire : « Si l’on savait que j’ai là ce dossier, il m’arriverait malheur ». On sait que ce fameux dossier a disparu après la mort de M. Cadiou.

Les soupçons de Mme Cadiou
Le président appelle Mme Cadiou. L’attention redouble dans la salle. Mme Cadiou, s’étant portée partie civile, ne prête pas serment. La voix un peu tremblante au début, la veuve du directeur explique la vie de son mari et dit que l’existence était devenue pour lui intolérable aux côtés de son ingénieur. « J’ai eu la conviction, dès le 1er janvier 1914, qu’il était arrivé malheur à mon mari, car il ne m’eût jamais laissée l’attendre sans m’avoir prévenue par télégramme ».
D. – Avez-vous eu des soupçons sur quelqu’un ?
R. – Ils étaient confus. Cependant j’ai trouvé très étrange que l’ingénieur à toutes mes sollicitations pour obtenir des éclaircissements sur la disparition de mon mari, opposât le mutisme. J’ai reçu de lui un seul télégramme le 21 janvier. Ce fut tout.

Le frère de la victime
La déposition de Mme Cadiou est très courte, et tout aussitôt on appelle M. Jean-Marie Cadiou, qui découvrit le cadavre de son frère dans le bois de la Grande-Palud. Le témoin raconte comment, à l’aide d’une canne pour sonder le terrain, il trouva, à vingt centimètres, le corps de M. Cadiou.
– Je revins en hâte à l’usine et j’informai l’ingénieur de ma découverte. Il s’affola. Je le priai cependant d’aller sur les lieux du crime avec l’ouvrier Bignard. L’ouvrier refusa en me disant qu’il craignait de subir le même sort que mon frère.
Le témoin déclare que, lors de sa confrontation avec Pierre, celui-ci pâlit affreusement. Le juge d’instruction le relate dans son procès-verbal. Me Henri-Robert se dresse alors.
– Pâlir n’est pas une preuve de culpabilité et je vous prouverai que cela peut aussi bien être une preuve d’innocence.
Et le défilé des témoins continue, monotone, sans imprévu, sans détails saillants. On entend successivement un banquier, qui dit que le compte de M. Cadiou se soldait en 1913 avec un avoir de 135.000 francs. La situation était donc florissante. Viennent ensuite deux avoués, un ancien greffier et un ouvrier, qui n’apprennent rien de nouveau.

On entendra M. Tonnard qui aurait vu assassiner M. Cadiou par des bandits
Au début de l’audience de l’après-midi, Me Floch, avocat de la partie civile, fait allusion à l’effarante déposition faite hier par le charpentier, Gabriel Tonnard, de Saint-Pol-de-Léon, à un commissaire, de police.
M. Cadiou, a-t-il dit, a été victime de bandits, qui l’auraient assassiné sur la route de Brest. Tonnard, qui accompagnait le directeur de la Grande-Padud – ayant été invité par lui, au passage, à monter dans sa voiture – fut lui-même assailli. » Me Floch demande l’assignation urgente de Tonnard. Il en est ainsi ordonné.
Voici un témoin qui met la gaîté dans la salle : c’est M. Ernest Robert, agent d’assurances. Avec une franche rondeur, il profite de la publicité des débats pour faire delà réclame pour une maison de courroies. La salle, tout à fait déridée, rit avec entrain. Le président, gagné lui-même, est pris d’une douce hilarité. On a toutes les peines à faire retirer le témoin qui tient à sa réclame.
Après cet intermède joyeux, on revient aux choses sérieuses. M. Le Guiner, juge de paix, vient confirmer l’existence du fameux dossier qui a disparu. Les rapports, ajoute le témoin, étaient très tendus entre Pierre et M. Cadiou.
C’est au tour de M. Salliot, comptable de la Grande-Palud. Ses souvenirs sont imprécis. Il répond constamment : « C’est bien possible » ou « Je ne me rappelle plus ». Cependant, M. Salliot affirme que Pierre lui a dit : « M. Cadiou a fait de mauvaises affaires, c’est pourquoi il a pris la fuite. »
– Pierre, avez-vous tenu ce propos ?
– L’ingénieur se contente de répondre :
– C’est possible.
Voici maintenant les témoins qui ont vu M. Cadiou à la Grande-Palud le 30 décembre 1913, M. de Keramur, Mme Léost, femme de ménage de M. Cadiou. On sait que l’accusé affirme que le directeur n’était pas venu à l’usine ce jour-là.

La casquette de M. Cadiou a disparu
On fait ouvrir le panier renfermant les pièces à conviction. Surprise ! On ne retrouve pas la casquette que M. Cadiou portait, quand il fut assassiné. Qu’est-elle devenue ? Le président ordonne qu’on la fasse rechercher.
Devant les affirmations de Mme Léost, le président pose cette question à Pierre :
– Maintenez-vous votre déclaration de n’avoir pas vu votre directeur le 30 décembre ?
La réponse de l’ingénieur est moins affirmative. II dit qu’il peut faire erreur.
Puis c’est le lent défilé des témoins qui, tous, sont d’accord sur cette date du 30 décembre. Ils ont bien vu M. Cadiou après chaque témoignage. Pierre, qui semble presque indifférent à ces débats, qui n’ont encore soulevé aucune émotion, répond d’une voix éteinte : « Je n’ai rien à dire. »
Marius Alix.

30 octobre 1919 – p. 1 et 2

L ‘AFFAIRE CADIOU reste aussi mystérieuse après trois jours de débats
On entend la somnambule qui indiqua où était le cadavre

(De l’envoyé spécial du Petit Journal)
Quimper, 29 Octobre. Aujourd’hui l’intérêt des débats s’est soudainement relevé. Je veux dire qu’à défaut de fait nouveau éclatant ou de déposition réellement capitale, les débats n’ont pas traîné, avec la même langueur et la même monotonie que précédemment. Ils ont été coupés par des incidents tour à tour graves et comiques qui mirent de l’émotion ou de la gaîté dans le prétoire.
D’abord un témoin grincheux interpella vivement le président, qui devint rouge dans sa robe pourpre. Mme Pierre, femme de l’accusé, s’attira l’attention bienveillante de la salle. Mais surtout il y eut la déposition de la voyante de Nancy. Cette grande cause criminelle s’agrémenta pour un instant d’un véritable intermède, vaudevillesque. Je ne crois pas que le prestige des sibylles sorte très accru de l’incident. La somnambule n’a-t-elle pas dit en voyant le gant de M, Cadiou : « Ça, c’est un gant d’homme ! »
– Évidemment, vous êtes extra-lucide, fit remarquer sérieusement le président.
La petite leçon de divination et de seconde vue dura sur ce ton folâtre un bon quart d’heure.
Jamais procès n’aura enregistré plus de démentis. Ils se succèdent presque régulièrement à chaque déposition. C’est une crise générale de mémoire. Un témoin dit : « J’ai vu M. Cadiou le 1er janvier 1914, à 10 heures, au café de la Terrasse, à Morlaix. On fait venir le patron du café, M. Lepicard, qui jure, que M. Cadiou n’est pas venu ce jour-là. On n’y entend plus rien.

Pierre discute et fait des mots
L’audience d’aujourd’hui débute par l’audition d’un témoin important, M. Lécos [Le Coz], commissaire de la police mobile à Rennes, qui fit une enquête sur la présence de M. Cadiou à La Palud le 30 décembre. M. Lécos [Le Coz] est très affirmatif :
– La quasi-unanimité des témoignages que j’ai recueillis sont formels. M. Cadiou, à ma conviction, était bien présent à son usine le jour fatidique, le 30 décembre.
Le témoin rechercha également les sosies de M. Cadiou. Il en trouva un à Morlaix. A ce moment, Me Henri-Robert pose cette question à M. Lécos [Le Coz].
– Votre enquête a-t-elle été libre, indépendante ?
– Jusqu’au 19 février 1914, mon enquête fut complètement libre. Passé cette date, je n’ai plus agi que d’après les instructions limitatives du Parquet.
Me Henri-Robert prend acte de cette déclaration et dit qu’il en tirera toutes tes conséquences à déduire dans sa plaidoirie.
C’est ensuite le défilé de témoins au costume, pittoresque, larges gilets de velours, grands feutres enrubannés. La rude langue bretonne retentit dans le prétoire. Plus on avance dans ces débats et plus les témoins se contredisent. Vraiment, la tâche des jurés pour démêler la vérité n’est pas facile et l’on conçoit que toutes ces hésitations puissent servir les intérêts de la défense.
Le contremaître Bignard est très affirmatif : « Pierre et Cadiou ont quitté l’usine ensemble, se dirigeant vers le bois où l’on devait retrouver le second assassiné. Pierre revint seul. » C’est là un des plus importants témoignages de l’accusation, car ce fut à Bignard que Pierre avoua « qu’il flanquerait M. Cadiou à l’eau ».
Sentant bien le danger de ce témoignage, pour la première fois, l’ingénieur Pierre le discute contradictoirement avec le témoin, qui demeure aussi catégorique. Bignard, invité à donner son impression sur le caractère de l’accusé déclare :
« Il était très brutal et m’a dit un jour : « J’aime mieux être boucher que mouton ».
Un instant, Pierre fait un jeu de mots.
M. Jean-Marie Cadiou avait expliqué :
« C’est moi qui ai découvert le corps de mon frère ». Bignard vient dire que le cadavre du directeur était enseveli sous six centimètres de terre.
– Vous voyez bien, s’écrie triomphant l’accusé, que le corps n’avait pas été découvert par Jean-Marie Cadiou.

Mme Saimpy [Sainpy]
Mais on arrive au fait qui intrigua le plus l’opinion publique, l’histoire de la somnambule de Nancy, qui indiqua où se trouvait le cadavre de M. Cadiou. C’est Mme Saimpy [Sainpy] qui la consulta. Elle vient déposer. Le président demande :
– Alors, madame, vous croyez aux somnambules ?
– C’est mon droit. J’ai présenté à la pythonisse une cravate et des gants que m’avait envoyés Mme Richard, mère de Mme Cadiou. La somnambule reconnut que c’étaient des gants d’homme. (Tout le monde rit.) La voyante me décrivit l’endroit où, était le corps. C’était dans un grand trou noir.
– Mais n’était-ce pas, de la part de la famille Cadiou, un stratagème pour faire découvrir le cadavre sans compromettre personne ?
– Je jure que j’étais de bonne foi en consultant la voyante.

Et voici la somnambule
Enfin, voici la voyante elle-même. Elle est vêtue de fourrures et son extérieur décèle une personne aisée. Le président en profite pour remarquer que cette affaire fit certainement au témoin une réclame énorme. C’est le commencement d’un intermède joyeux qui coupe la sérénité de ces longs débats. Mais on a une désillusion, Mme Hoffmann déclare qu’ « elle ne se rappelle plus rien ». C’est un désappointement général.
– Quand je ne suis pas en sommeil, je ne me souviens plus de ce que j’ai dit en état d’hypnose.
Me Henri-Robert :
– Si on l’endormait ?
Le président :
– Je n’en ai malheureusement pas le pouvoir.
Un rire général secoue l’assistance.
D. – Qui vous a endormi ?
R. – Ma marraine, âgée de 86 ans.
Le président :
Tous mes compliments, votre marraine a conservé son fluide bien longtemps.
Bref, Mme Hoffmann ne peut rien dire.
Après la suspension d’audience, à deux heures, un témoin qui assista à la découverte du cadavre, M. Lebos, adjoint au maire de Landerneau, fait une importante déclaration qui, pour la première fois, oblige l’accusé à s’infliger un demi-démenti. M. Lebos assure que lorsque le corps du directeur fut ramené à l’usine, il vit l’ingénieur prendre la pèlerine et la casquette de M. Cadiou pour aller les laver dans un ruisseau.
Pierre, – C’est un ouvrier, nommé Hareng, qui lava la pèlerine.
Le témoin. – C’est faux. C’est vous-même qui avez procédé à l’opération.
Alors, moins affirmatif, l’accusé fait cette concession
– J’ai commencé le lavage, l’ouvrier l’a terminé.

La femme de l’accusé
Un mouvement d’attention s’affirme dans l’auditoire. C’est que Mme Pierre, femme de l’accusé, fait son entrée. Manteau vert, toquet gris, hautes bottes jaunes, Mme Pierre, assez grande, arrive avec assurance. Le président la fait asseoir. On croit qu’elle va faire une longue déposition, mais elle répond, elle aussi, qu’elle ne peut plus se souvenir de rien. Cela abrège beaucoup les débats.
On reparle du revolver, avec M. Marie, qui vendit à l’ingénieur l’arme qu’on n’a jamais retrouvée chez Pierre. M. Marie apporte cette précision intéressante :
– J’ai vendu une arme de 6 mm à l’ingénieur avec garantie de trois ans.
Le président. – Mais vous avez dit, Pierre, que vous aviez revendu cette arme à un voyageur inconnu parce qu’elle fonctionnait mal. Or, l’armurier vient de nous dire qu’il vous avait garanti le revolver, vous pouviez donc le faire réparer sans le vendre.
Pierre ne répond rien.

Le veilleur Bossard
Mais voici un témoin peu commode : c’est Bossard, le veilleur de l’usine, qui fut un instant inculpé dans l’affaire. Bossard parla beaucoup autrefois, trop même, va dire le président qui, avant de donner la parole au témoin, rappelle ses antécédents judiciaires. Alors le veilleur se fâche tout rouge et dit qu’il n’est pas venu là pour se voir reprocher son passé, puis il part en, maugréant ouvertement.
C’est maintenant le défilé des témoins qui ont vu ou cru voir M. Cadiou le 31 décembre, alors que l’instruction fixe la disparition de la victime au 30 décembre.
M. Le Gall certifie qu’il a vu M. Cadiou le 1er janvier, à 7 heures du soir sur le quai de la gare de Saint-Pol-de-Léon, M. Cadiou avait une bicyclette à la main, dit le témoin, mais Me Flach remarque que les recherches faîtes à la gare n’ont amené la découverte d’aucun enregistrement de bicyclette fait à l’aide d’un permis demi-place, M. Cadiou ne voyageant qu’avec ce coupon.
Marius Alix.

31 octobre 1919 – p. 1 et 2

AU PROCÈS CADIOU
UNE HISTOIRE DE COTON
On ne fera pas état des racontars de Tonnard
APRÈS LES EXPERTS LE RÉQUISITOIRE

(De l’envoyé spécial du Petit Journal)
Quimper, 30 Octobre. Audiences chargées, journée remplie. D’abord un gros incident survenu dans l’a matinée a fait planer un grand émoi, l’anxiété même, pendant un long moment sur toute l’assistance. On crut fort un instant que sur la demande de Me Henri-Robert, l’affaire allait être renvoyée pour supplément d’enquête.
Un témoin ne venait-il pas affirmer qu’aux chaussures de la victime adhéraient encore des filaments de coton ? L’avocat général, avec beaucoup d’à-propos, saute sur cette déclaration, qui apportait la preuve que M. Cadiou sortait bien de son usine quand il fut tué, car le sol des cours de la fabrique était toujours semé de déchets cotonneux. Le président, Me Robert, l’avocat général sont fort émus par cette révélation et l’on voit les gros souliers de chasse circuler entre les mains des jurés et avocats. Mais ce ne fut qu’une fausse alerte, car l’incident, peu après, s’expliqua. On respira surtout.
Me Henri-Robert dit : « J’ai eu chaud ! »

Le roman de M. Tonnard
Après la déception de notoires témoignages d’hier, certains se promettaient beaucoup des prétendues révélations que devait produire M. Tonnard. Mais ce faux coup de théâtre a fait long feu et le mystère demeure entier, après comme avant cette mélodramatique histoire.
C’est par ce témoignage que l’audience commence et la liquidation n’en est pas bien longue. Avec M. Tonnard, on entre en plein roman. Le témoin s’avance dans le prétoire. C’est un charpentier de la campagne, il entre en faisant le salut militaire, et fait le récit de l’agression dont il aurait été, lui aussi, victime sur la route de Morlaix à Brest.
– J’étais dans la voiture de M. Cadiou quand six individus parmi lesquels se trouvaient deux ecclésiastiques, dont l’un était roux, assaillirent la voiture à coups de revolver. Je fus empoigné. On me passa un flacon sous le nez puis je fus emmené à Cléder chez une de mes tantes. Quand je me réveillai, je trouvai sur moi une somme de 20.000 francs en or.
Le président fait remarquer toute l’invraisemblance d’un tel récit, dont une enquête rapide n’a absolument rien laissé subsister. Le témoin est manifestement auto-suggestionné, car il répète mot à mot l’histoire qu’il raconta au commissaire de police. Devant cette réminiscence évidente d’un sombre drame de cinéma, la cour, le procureur de la République et la défense renoncent d’un commun accord à poursuivre l’audition du témoin, qui séjourna quelque temps dans un asile d’aliénés.

La déposition du docteur Rousseau
C’est maintenant le tour des experts. Le docteur Rousseau, qui pratiqua le premier l’autopsie du corps de M. Cadiou, constata que le manteau de la victime avait été arraché. Il portait des déchirures faites violemment, ce qui prouve qu’on a dépouillé le corps après la mort.
Mais voici que le témoignage du docteur Rousseau soulève un gros incident. Le docteur déclare : « J’ai découvert des fibres de coton encore adhérentes aux chaussures ».
Cette affirmation fait bondir le procureur de la République :
– Mais c’est très grave, ce que vous venez de dire, docteur. Cela réduirait à néant les dires des témoins qui affirment avoir vu M. Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol. En effet, ces fibres de coton prouveraient, au contraire, que M. Cadiou sortait bien de son usine quand il fut assassiné.
Cette déclaration imprévue fait courir un frisson d’émotion. On se demande si elle ne va pas tout d’un coup fournir une arme accablante à l’accusation. Le président donne l’ordre de sortir les chaussures des pièces à conviction. Les jurés examinent les souliers. Coup de théâtre ? Les fibres de coton sont encore très apparentes. Alors, Me Henri-Robert, qui sent tout le danger que peut présenter pour son client cette preuve nouvelle, déclare :
– Cela est en effet très grave, mais comme les chaussures ont été expédiées au parquet de Brest, après avoir été enveloppées à la Palud, dans des papiers pouvant contenir des traces de coton, je vais demander une contre-enquête et une remise de l’affaire.
Vous pensez combien cette nouvelle tournure que menace de prendre l’affaire provoque une vive sensation.

La démonstration du docteur Paul
Avant de liquider ce gros incident, on entend le docteur Paul, médecin légiste à Paris. Pour un instant avec cette personnalité bien connue, on se croirait à l’audience d’une affaire très parisienne. Le témoignage est intéressant en ce sens que le docteur Paul démontre, contrairement à ce qu’ont prétendu certains témoins, qui croient au suicide, que M. Cadiou a bien été assassiné, et cela d’après la position même des blessures de la gorge et de la blessure par balle, faite d’arrière en avant de la gorge.

C’était de l’ouate
M. Kohn Abrest, chimiste, qui succède au docteur Paul, vient apporter, au cours de sa déposition, l’explication des traces de coton relevées sur les chaussures de la victime. Ce fut M. Kohn Abrest qui procéda à l’examen des vêtements de M. Cadiou et, pour voir si les souliers portaient les traces de sang, il les lava avec des tampons d’ouate. Voilà l’explication et un long « ah » s’élève de l’assistance.
Puis le docteur Rousseau revient à la barre et affirme qu’avant l’expertise du chimiste, il trouva les fibres de coton et il a mentionné le fait sur un carnet de notes quotidiennes qu’il offre de soumettre à la Cour.
L’expert- armurier apporte cette affirmation importante : La balle qui a tué Cadiou porte les mêmes particularités que celles relevées sur les balles possédées par M. Marie, lequel vendit le revolver et les cartouches à l’ingénieur Pierre ».

Un commissaire croit à l’innocence
Le chef de la brigade mobile à Rennes, M. Rouquier, qui mena l’enquête sur l’assassinat de M. Cadiou, retrace toutes les péripéties de cette enquête. Il dit que ses auxiliaires lui ont souvent déclaré avoir été gênés par des interventions de certains magistrats. M. Rouquier termine sa déposition en disant que, d’après ce qu’il sait de l’affaire, il croit à l’innocence de l’accusé. Le commissaire de police Brisset lui succède. Il met en cause M. Lecos [Lecoz], commissaire de la brigade mobile, qui lui dit un jour : « Si j’ai un conseil à te donner, c’est de ne pas continuer cette affaire. »
M. Lecos [Lecoz], mis ainsi en cause, est rappelé à la barre et dit qu’il eut un jour une entrevue avec un député qui, après lui avoir fait jurer de ne rien révéler de l’entretien, ajouta : « Vous ne trouverez rien du côté de la Grande Palud. Cherchez donc du côté d’un certain groupement. C’est là qu’est le nœud de toute l’affaire. »

Le réquisitoire commence
L’après-midi, Me Flach plaida pour la partie civile ; il le fit en termes éloquents. Mais le gros morceau de la journée fut le commencement du réquisitoire. Pour une fois l’avocat général a l’oreille de l’assistance, non pas parce qu’il accuse Pierre, mais bien parce qu’il a des dehors très sympathiques. Grand, la figure fine et ouverte, un front vaste, M. Cazenavette manie la parole avec une grande aisance. Point d’émotion dans la voix dont le timbre est un peu sec et le procureur laisse tomber ses arguments, qui sont tranchants. M. Cazenavette est un dialecticien redoutable et mi analyste sévère. Pierre écoute avec toujours le même calme, dans lequel il semble comme tige. Sa physionomie ne trahit aucun sentiment.
Et pourtant le ministère public a dit :
« – Je commence par dire que ma conviction en la culpabilité de Pierre est formelle, entière, totale, elle n’est pas de surface, comme pourraient croire ceux qui diront que cette opinion m’est imposée par les devoirs de ma charge. »
A. six heures, l’audience est levée. Le réquisitoire continuera ce matin.
Marius Alix.

1er novembre 1919 – p. 1

L’ingénieur Pierre est acquitté

(De l’envoyé spécial du Petit Journal)
Quimper, 31 Octobre. Il n’y a plus d’affaire Cadiou, ou tout au moins, il n’y a plus d’affaire Pierre. Les jurés ont rendu leur verdict. L’ingénieur est acquitté. Il avait, après l’émouvante plaidoirie de Me Henri-Robert, juré une dernière fois qu’il était innocent « devant Dieu et sur la tête de son enfant » Et le jury, après tant de jours, tant d’années d’angoisses, a rendu M. Pierre à la liberté.

La fin du réquisitoire
L’intérêt suscité par cette dernière audience était tel que dès sept heures du matin, la salle est comble. Tout Quimper est là. Le banc même de l’accusé est envahi par la foule. N’y a-t-il pas l’irrésistible attrait d’une plaidoirie comme peut-être Quimper n’en entendra jamais plus ?
C’est un tournoi d’éloquence. Déjà la veille, la parole à la fois facile et forte de Me Flach, l’avocat de la partie civile, Mme Cadiou, avait fait impression. Aujourd’hui, à la reprise, dès huit heures et demie, l’avocat-général M. Cazenavette, continue le réquisitoire qu’il avait commencé dans l’après-midi d’hier.
Et toujours méthodique, précis, très soucieux de bien analyser tous les témoignages accusateurs, le ministère public parte sans fatigue et sans lasser l’auditoire, tant on suit son réquisitoire bien composé et ordonné. Et puis, dans le langage grave du magistrat fleurissent çà et là des mots imagés, réminiscence de la vie de poilu que mena le procureur-soldat.
Le procureur détruit, avec des arguments troublants, la thèse de l’alibi qui montre M. Cadiou le 1er janvier à Morlaix, le 2 à Saint-Pol.
Ces quelques témoins se trompent de bonne foi, car leurs déclarations sont invraisemblables. Comment M. Cadiou, ancien avoué à Morlaix aurait-il circulé dans cette ville sans avoir été rencontré par plus de trois personnes alors que tout le monde le connaît en ville, qu’il a là des parents qu’il n’est, pas allé voir et qu’enfin il n’a couché ni déjeuné nulle part, tu à Morlaix ni à Saint-Pol, où aucun débitant ne l’a remarqué ?
Le crime est le dernier épisode d’une haine arrivée à son paroxysme entre patron et employé, dit M. Cazenavette.
Le procureur ramasse enfin ses arguments, après cinq heures de réquisitoire, et termine en disant, dans un mouvement oratoire, « que tous les mensonges de Pierre sont inconciliables avec une conscience pure. » L’audience est suspendue.

Me Henri-Robert parle
On attend maintenant la plaidoirie du bâtonnier Henri-Robert, « le prince de la parole », comme a dit le procureur de la République. On se serre, on s’installe, on s’étouffe, on assure sa chaise, en un mot on s’apprête à ne rien perdre du régal oratoire.
Me Henri-Robert, dès une heure et demie, est à son banc. Deux heures sonnent. Le défenseur ajuste son binocle. Tout de suite il dit :
– Il a fallu sept heures à l’accusation pour tenter d’établir la culpabilité de mon client. C’est que la preuve de cette culpabilité est bien difficile à faire. Je mettrai, moi, sept fois moins de temps pour vous prouver son innocence. Quand toutes les charges semblaient accabler mon client, les magistrats de Brest ont, en mai 1914, mis l’ingénieur Pierre en liberté provisoire. Pendant cinq ans, Pierre est libre. En a-t-il profité pour mettre la frontière entre lui et la justice de son pays ?
Tout, messieurs les jurés, vous invite au doute et à l’hésitation, car – se tournant vers le ministère public – vous apportez des hypothèses, mais pas la preuve irrésistible, irréfutable. Or, le doute, reprend Henri-Robert, en s’adressant au jury, vous interdit de condamner.
Puis le bâtonnier montre qui est Pierre, sur qui les meilleurs renseignements sont fournis par ses anciens condisciples et ses chefs pendant la guerre. Il débarrasse la discussion des incidents imprécis de tout ce procès et s’efforce de prouver que Pierre et Cadiou ne se sont pas vus le 30 décembre 1913.
La parole est chaude, nuancée, vibrante. Tout le monde est suspendu à ce verbe qui vous charme et vous caresse.
Pendant toute la durée de cette plaidoirie, Pierre baisse la tête, les yeux fixés sur ses mains.

« Je jure que je suis innocent »
Qui pouvait avoir intérêt à tuer M. Cadiou ? se demande l’avocat, oui présente l’affaire sous cette forme nouvelle.
Cadiou a été tué à l’heure précise où il était arrivé à se libérer de l’emprise allemande. II va rembourser complètement ceux qui tenaient la Grande-Palud, usine située, « par hasard » tout près de la ligne de chemin de fer qui relie Paris à Brest.
Les Allemands sentent que leurs sombres projets, dirigés contre notre pays, vont leur échapper. Ils se sont vengés sur la personne du directeur patriote.
Et dans une péroraison élevée, Me Henri-Robert demande l’acquittement, à l’unanimité, de son client.
A ce moment, l’ingénieur Pierre se dresse. Il étend la main dans un geste raide, automatique, et il dit :
– Par devant Dieu et sur la tête de mon enfant, je jure que je suis innocent.
Le jury se retire dans la chambre des délibérations.
Vingt minutes après il rentre, rapportant un verdict d’acquittement.

M. Pierre acquitté nous dit ses impressions
Quand le président lui lit le verdict qui va lui rendre la liberté, Pierre ne bronche pas ; pas un muscle de son visage ne bouge.
Mis en liberté aussitôt, il accourt rejoindre sa femme, qui pleure dans ses bras.
Dès que l’ingénieur Pierre eut été rendu à la liberté, quelques instants après le prononcé du verdict, nous l’abordons. Il nous dit :
« Vous savez que je ne parle pas beaucoup. Tout ce que je puis dire, c’est que je comptais bien sur mon acquittement. J’avais foi en la justice.
Nous lui demandons ses projets.
– Je vais aller me reposer avec ma femme en Bretagne, puis chez mes parents en Normandie. Auparavant, je vais aller passer quelques jours à Paris. »
Sur ces mots, M. Pierre rejoint sa femme et je laisse l’ingénieur à ses effusions.
Marius Alix.