Le Soleil
Le Soleil est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1873 à 1922.
Le journal a une ligne politique monarchiste.
Tirage 1914 : 10 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 96 articles dont 2 en première page
1919 : journal non numérisé
Généralement titrés « Le mystère Cadiou », les articles de l’époque traitent l’affaire avec une retenue et une objectivité notable. Si le suivi chronologique est interrompu en 1919 par l’absence de numérisation des archives, on retiendra un temps fort le 24 mai 1914 : la publication d’une charge virulente de J. Mantenay contre la conduite de l’instruction.
Source : BnF Gallica
Table des matières
Toggle13 janvier 1914 – p. 4
La mystérieuse disparition DE M. CADIOU
On est toujours aux hypothèses
Brest, 12 janvier.
Le 28 décembre, M. Louis Cadiou était al- lé rendre visite à ses deux sœurs qui habitent Cléder. Miles Cadiou ont déclaré qu’elles avaient été frappées de l’air morose de leur frère. Elles disent qu’il était très neurasthénique sa santé était mauvaise et il s’en montrait très affecté. Leur opinion est qu’il s’est tué.
Tel n’est pas l’avis de la police, qui croit à un crime, pour les raisons suivantes : Un individu ressemblant beaucoup au disparu et vêtu de la même façon que M. Louis Cadiou, lorsqu’il fut vu pour la dernière fois, à Landerneau, s’est promené dans les rues de Morlaix, la journée du 1er janvier, et à Saint-Paul-de-Léon, le 3, de façon assez ostensible, Depuis on ne l’a pas revu. D’autre part, des Morlaisiens qui se trouvaient dans l’express de Paris-Brest, le 29 décembre, c’est-à-dire la veille de la disparition du directeur de l’usine de la Grande-Palus, ont remarqué deux individus aux allures étranges, montés à contre-voie dans le train, en gare de Versailles, et qui, en arrivant à Morlaix, descendirent du train, également à contre-voie,
Seraient-ce les assassins de M. Cadiou. Le sosie de Morlaix est-il destiné à égarer les recherches ? C’est ce que la police va tenter d’élucider : le parquet de Brest a donné tous les renseignements utiles au parquet de Morlaix.
19 janvier 1914 – p. 4
La disparition de M. Cadiou
Une lettre
Brest, 18 janvier.
Une lettre, datée de Boulogne-sur-Mer, et signée Louis Cadiou, est parvenue ce matin à la mairie de Brest :
« Je ne m’explique pas, y est-il dit, le bruit fait autour de mon nom depuis quelques jours. Me sentant fatigué, je suis allé prendre du repos à Boulogne. »
Cette lettre ayant été communiquée aussitôt au procureur de la République, ce magistrat a fait appeler le frère du disparu, M. Jean-Marie Cadiou, qui a déclaré :
« La lettre n’émane certainement pas de mon frère. L’écriture est assez bien imitée, mais la signature révèle la fraude. »
Le parquet de Brest a télégraphié au commissaire spécial de Boulogne-sur-Mer de se rendre à l’adresse indiquée par la lettre, 16, rue des Pipots, et de s’assurer, an besoin de la personne de M. Louis Cadiou, si celui-ci se trouve réellement à Boulogne.
Boulogne-sur-Mer, 18 janvier. L’adresse figurant sur la lettre datée de Boulogne-sur-Mer et signée Louis Cadiou, parvenue ce matin, à la mairie de Brest, est celle de l’hôtel Delforge. Un seul voyageur est actuellement descendu dans cet hôtel et son identité ne saurait être contestée.
Jusqu’ici la police boulonnaise ignore tout de l’affaire et n’a reçu aucune instruction pour rechercher si M. Louis Cadiou se trouve bien dans notre ville ou, tout au moins, s’il y a séjourné récemment.
5 février 1914 – p. 4
Mystère éclairci
On retrouve dans l’Elorn le cadavre de M. Cadiou
Brest, 4 février. Le corps de M. Cadiou a été retrouvé ce matin dans l’Elorn, par des mariniers.
On se souvient qu’au début du mois de janvier dernier, M. Cadiou, directeur de l’usine de coton poudre de la Grande Palud, près Landerneau, avait disparu dans des circonstances mystérieuses. Certains témoignages avaient permis de croire à une fugue, d’autres, au contraire, laissaient supposer que M. Cadiou s’était enfui avec la caisse et qu’il s’était tué ensuite.
Or, ce matin, les mariniers qui exploraient la rivière l’Elorn ont aperçu un cadavre qu’ils ramenèrent sur la berge. On ne tarda pas à l’identifier. C’est à proximité de l’endroit où M. Cadiou avait été aperçu pour la dernière fois le 31 décembre que son corps a été retrouvé.
Comment a été retrouvé le corps. – On se trouve en présence d’un crime
Brest, 4 février. Mme Cadiou, qui habite Paris, avait reçu d’une somnambule de Lille des détails tellement précis sur la mort de son mari, qu’elle en avait immédiatement avisé son beau- frère, M. Cadiou, tanneur à Brest. Ce dernier se rendit ce matin, à Landerneau et, si étrange que le fait puisse paraitre, en s’aidant des indications fournies par la somnambule, découvrit, à dix heures du matin, le cadavre de son frère, enfoui sous cinq centimètres de terre, à 300 mètres de l’usine.
Le parquet de Brest, aussitôt prévenu, s’est rendu sur les lieux, à deux heures.,
Le cadavre de Cadiou portail deux blessures mortelles, l’une à la tête et l’autre au cou, qui était presque totalement sectionné. Le docteur Rousseau, de Brest, a procédé à l’autopsie.
Il est d’ores et déjà établi que Cadiou a été attiré dans un guet-apens.
Le procureur de la République a interrogé de nombreux témoins, mais, jusqu’à présent, aucune arrestation n’a été opérée, bien que des soupçons très graves pèsent sur une ou deux personnes.
Une pelle recouverte de débris humains a été retrouvée dans l’usine.
Enfin, autre détail à noter, l’ancien directeur de la Grande-Palud était encore ganté.
Une arrestation
Brest, 4 février. Le procureur de la République a ordonné, ce soir, la mise en arrestation de l’ingénieur P…, qui est inculpé de l’assassinat de M. Cadiou.
M. P…, qui continue à protester de son innocence, sera transféré à Brest demain. Il est âgé de 34 ans et est originaire du département de l’Eure.
6 février 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Landerneau, 5 février.
Le parquet de Brest, arrivé ce matin Landerneau, a opéré une perquisition au domicile de M. Cadiou. Le procureur de la République déclare n’y avoir fait aucune constatation intéressante.
Le parquet se rend au domicile de l’ingénieur Pierre.
La famille de l’ingénieur Pierre
Evreux, 5 février.
C’est au hameau de Branville, commune de Caugé, à 10 kilomètres d’Evreux, qu’habitent les parents de l’ingénieur Pierre, actuellement sous les verrous.
M. Pierre, ancien cultivateur, est conseiller municipal de la commune ; il a été autrefois adjoint au maire.
Les époux Pierre ont appris ce matin, par la lecture des journaux, l’arrestation de leur fils. Malgré les charges accablantes qui paraissent peser sur lui, ils se refusent à croire à sa culpabilité. Cette impression est également celle des habitants de Caugé, qui considèrent le jeune ingénieur comme un garçon de grand avenir, incapable de commettre une mauvaise action.
9 février 1914 – p. 1
La faillite de la somnambule
Eh bien, qu’en dites-vous ? De quoi ?
La somnambule.
Quelle somnambule ?
Mme Camille, dont les révélations si précises ont permis la découverte du cadavre de M. Cadiou ?
Pourrez-vous nier maintenant l’importance et l’utilité des sciences occultes ? En parle-t-on avec assez de mépris ! Il faudra bien en prendre son parti et compter avec la somnambule et la cartomancienne.
?
– Enfin vous avez lu les journaux. Le Soleil lui-même, l’autre jour, publiait une dépêche de Brest, très formelle : toutes les recherches demeuraient vaines, M. Cadiou restait introuvable ; il a suffi des renseignements très circonstanciés envoyés par Mme Camille, pour qu’on trouvât le corps de l’ingénieur enterré à l’endroit même qu’elle avait indiqué.
Mme Camille aurait bien fait de nous apprendre de suite où s’était enfuie la princesse danseuse, avec sa flûte.
Vous n’êtes pas sérieux.
– C’est Mme Camille qui ne l’est pas.
Elle a négligé de vous dire qu’elle est en relations suivies avec Mme Sainby [Sainpy] et que cette dame entretenait une correspondance régulière avec ses amis de Bretagne ; elle a négligé de vous dire que, depuis quelques jours déjà, les gens de la Grand’Palud se doutaient de quelque mystère, pour cette raison bien simple qu’un cadavre enfoui sous quelques centimètres de terre révèle sa présence par une odeur caractéristique.
Et vous-même, vous oubliez ce détail que Mme Camille a vu, dans son sommeil, deux hommes assommer le malheureux Cadiou. Or, les premières constatations prouvent que les criminels ont égorgé leur victime. A cela près…
Voyez-vous ce n’est pas pour rien que Mme Camille s’appelle de son vrai nom veuve Hoffmann : c’est un conte à dormir debout – avec ou sans passes magnétiques. Vous êtes un sceptique.
Non, chère Madame, mais en ces matières, j’en reste à l’hyène et au mage qui, voilà quelques années, firent beaucoup parler d’eux…
G. de Triors.
10 février 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Les révélations de Jacques Bossard
Landerneau, 9 février.
M. Ménestier, commissaire spécial, s’est rendu, la nuit dernière, à Saint-Divy, où habite le nommé Jacques Bossard, ancien ouvrier de l’usine de la Grande Palud, qui écrivit au procureur de la République pour lui annoncer qu’il avait des révélations à faire au sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
Jacques Bossard a donné au commissaire spécial le signalement d’un individu, d’allure suspecte, qui aurait eu, dit-il, un long conciliabule avec l’ingénieur Pierre, dans la matinée du 28 décembre.
Bossard a déclaré qu’il vit l’inconnu frapper à la porte de l’ingénieur vers neuf heures du matin. La servante, Julia Juzeau, ouvrit et introduisit immédiatement le visiteur, sans lui demander qui il était ni ce qu’il voulait.
Interrogée ce matin par M. Paulin, commissaire spécial adjoint, Julia Juzeau a affirmé que son maître n’avait reçu aucune visite le 28 décembre,
M. Pierre va être questionné sur ce point intéressant.
S’il nie, on le confrontera avec Bossard.
Brest, 9 février. L’homme qui est allé chez l’ingénieur Pierre, le 28 décembre, se nomme Mazurier. Il a déclaré qu’il était allé réparer un sommier.
Le long entretien qu’il aurait eu avec Pierre s’expliquerait par ce fait que Mazurier est l’oncle de la servante de l’ingénieur que celui-ci avait l’intention d’épouser.
11 février 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Brest, 10 février. Mise en liberté probable de M. Pierre Mme Cadiou est repartie pour Paris. Elle ne sera de nouveau entendue à l’instruction que si les événements l’exigent.
Le juge d’instruction a lancé ce matin plusieurs commissions rogatoires pour apporter quelque lumière sur plusieurs points demeurés obscurs.
Il se pourrait que l’ingénieur Pierre fût relaxé très prochainement.
Une nouvelle hypothèse
Les charges relevées contre l’ingénieur Pierre devenant de jour en jour plus fragiles, M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, semble orienter son enquête une autre voie. Il a mandé, aujourd’hui, près de lui le docteur Rousseau, médecin-légiste. Celui-ci lui a confirmé qu’il n’avait remarqué sur le faux-col de Louis Cadiou que quelques petites taches de sang, et qu’aucune tâche n’était visible sur les vêtements. Il est donc possible que la terrible blessure de la gorge n’ait été faite qu’après la mort.
L’hypothèse d’un crime simulé commence à circuler.
13 février 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Le mystère s’éclaircit
Brest, 12 février. Il semble se confirmer que M. Cadiou, le 31 décembre, prit le train à Landerneau pour se rendre à Morlaix, et qu’il a été vu le 1er janvier dans cette ville.
Toutes les hypothèses émises jusqu’à ce jour disparaissent alors, et l’enquête suivrait une nouvelle piste.
L’ingénieur Pierre n’est plus au secret
Mme Pierre, mère de l’ingénieur, a reçu mercredi l’autorisation de voir son fils à la maison d’arrêt. C’est dans le parloir commun et en présence d’un gardien, que Mme Pierre a conversé avec son fils pendant vingt minutes. Elle avait apporté pour lui du linge de rechange.
Le prisonnier reste toujours aussi calme et aussi confiant dans la justice ; il attend avec la plus grande patience le moment où son innocence serait reconnue. L’ingénieur a déclaré toutefois à sa mère qu’habitue à beaucoup travailler il s’ennuyait en prison de ne rien faire et que le temps lui semblait long.
Mme Pierre est tout à fait convaincue que son fils n’est pas coupable ; elle le connaît trop a-t-elle dit, pour le croire capable d’un tel forfait.
Étrange coïncidence
On a retiré, mardi, du bassin à flot, le cadavre d’une jeune fille qui paraissait avoir séjourné dans l’eau assez longtemps ; c’est celui d’une jeune dactylographe de la préfecture de Quimper, Mlle Hélène Trézennec, âgée de 25 ans, disparue depuis le 30 décembre, et dont les parents habituent à Brest-Recouvrance, rue de l’Église, 95 ; la disparition de M. Cadiou et celle de la jeune fille offrent-elles une coïncidence ? L’opinion est portée à le croire, mais l’enquête n’a rien encore révélé à ce sujet.
14 février 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
A l’instruction
En vertu d’un mandat de M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, M. Vallet, commissaire de police de sûreté, a perquisitionné hier après-midi chez Mme Cadiou, 85 bis, rue du Cherche-Midi, où il a saisi de nombreuses lettres écrites par M. Cadiou à sa femme, et démontrant que, contrairement à ce qui avait été dit, l’accord le plus par- fait régnait entre les deux époux.
Le magistrat a ensuite entendu Mme Cadiou, sa mère, Mme Richard, et sa tante Mlle Guillemin, sur les relations qu’elles pouvaient avoir eu avec une de leurs amies de Pont-à-Mousson, qui aurait incité la somnambule à faire les déclarations publiques que l’on connaît.
15 février 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Un juge de paix aurait reçu des confidences de la victime
Brest, 14 février. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, vient, par commission rogatoire, de charger son collègue de Quimper d’interroger M. Le Guiner, juge de paix.
Ce dernier aurait reçu d’intéressantes confidences de M. Cadiou.
Quelques jours avant sa disparition, ce- lui-ci aurait dit à M. Le Guiner :
« Vous n’imaginez pas les luttes que j’ai dû soutenir contre mes ennemis ; mais, maintenant, je les tiens. J’ai contre eux des documents compromettants. Ils me laisseront tranquille bientôt. »
M. Cadiou disparaissait et son ami, se souvenant du propos tenu par lui, en informait la justice.
Le docteur Paul, médecin-légiste chargé de la contre-autopsie, arrivera à Morlaix mardi matin.
17 février 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Le juge d’instruction refuse la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre
Brest, 16 février. Le juge d’instruction a rejeté, aujourd’hui, la requête présentée par les avocats de l’ingénieur Pierre.
La contre-autopsie n’étant pas faite, tous les témoins n’ayant pas encore déposé, et l’accusé n’ayant pas été interrogé au fond, le juge déclare ne pouvoir mettre celui-ci en liberté provisoire.
Chez le juge d’instruction
Morlaix, 16 février. Quatre nouveaux témoins, interrogés par le juge d’instruction, ont déclaré avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1 janvier. Deux d’entre eux, M. Caramour, maître couvreur, et M. Cabon, facteur télégraphiste, sont très affirmatifs.
Le cadavre de M. Cadiou sera exhumé demain, Le docteur Paul, médecin-légiste, procédera à une nouvelle autopsie.
Les conclusions du docteur Rousseau
Brest, 16 février. Le docteur Rousseau, médecin légiste, a déposé cet après-midi de nouvelles conclusions, desquelles il résulte que Cadiou était revêtu de son manteau, au moment de l’assassinat, et que l’agresseur a dû soutenir une lutte violente contre sa victime.
Un intéressant témoignage
Brest, 16 février. Le parquet ne parait pas attacher une grande importance aux témoignages des personnes qui prétendent avoir vu Cadiou à Morlaix, postérieurement au 30 décembre.
Un ami intime du défunt, M. Feunteun, a, en effet, déclaré avoir aperçu, le 20 janvier, à Morlaix, un individu ressemblant d’une façon frappante à Cadiou. « Si je n’avais su mon ami mort, a dit M. Feunteun, j’aurais juré m’être trouvé en sa présence. »
C’est donc fort probablement ce sosie de Cadiou que quelques Morlaisiens rencontrèrent le 31 décembre.
Le patron de café qui affirmait avoir vu Cadiou le 1er janvier, est revenu sur sa déposition.
18 février 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
UN COUP DE THEATRE
La victime a été tuée d’une balle de revolver
Morlaix, 17 février.
Le corps de M. Cadiou a été exhumé ce matin à cinq heures et demie, en présence de M. Renaudin, commissaire de police de Morlaix, et transporté à la morgue de l’hospice, où l’autopsie a été faite en présence de MM. Pachot, avocat général à Rennes ; Rousseau, médecin légiste à Brest ; Picard, procureur de la République, et Le Clech, juge d’instruction à Morlaix ; Guilmard, procureur de la République, et Bidard de La Noë, juge d’instruction à Brest. Commencée à huit heures, l’autopsie ne s’est terminée qu’à onze heures.
Le docteur Paul a prélevé les viscères et divers organes, notamment une partie de la gorge. L’autopsie aurait donné des résultats inattendus, très graves, changeant la face de l’affaire et qui ont nécessité un transport de justice immédiat.
Elle a démontré, en effet, que M. Cadiou avait été tué par une balle de revolver, tirée du côté droit, derrière la tête. Le projectile a suivi un trajet oblique, tranchant l’artère carotide de droite.
On trouve un revolver chez M. Pierre
Brest, 17 février. Le parquet a fait, cet après-midi, une nouvelle perquisition au domicile de l’ingénieur Pierre. Les magistrats ont trouvé un revolver de 8 m/m, alors que la balle qui a tué M. Cadiou est du calibre de 6 m/m. On apprit rapidement, d’ailleurs, qu’en juillet 1913, Pierre avait acheté chez un armurier de Landerneau, un revolver destiné au veilleur de nuit Bossard.
Interrogé, ce dernier a déclaré que l’arme n’était plus en sa possession depuis le 19 janvier, date à laquelle il quitta l’usine. Tant qu’il fut en service, il plaça son revolver sous son matelas, et il l’y laissa du 27 décembre au 7 janvier, pendant une absence ; quand il revint, le revolver était encore à sa place ; le 19 janvier, date à laquelle le personnel de l’usine fut licencié, Bossard tira quelques balles sur une cible. Le soir, Pierre vint lui réclamer l’arme ainsi que les douilles vides et les balles non tirées.
Bossard déclara alors : « Je ne suis pas fâché de voir ce revolver autre part que chez moi, car j’avais peur que Pierre ne s’en servit contre moi. »
Au cours d’une perquisition effectuée au domicile de M. Cadiou, à Landerneau, l’attention du substitut Astre fut attirée par un volume de Musset, placé en évidence sur un secrétaire. M. Astre l’ouvrit à la page marquée par un énorme signet : c’était la tirade sur le suicide.
Certains membres du parquet inclinent à penser que Pierre n’est pas étranger à cette mise en scène, car il vint, seul, le 5 janvier, chez M. Cadiou.
Demain matin, à la première heure, une importante perquisition sera opérée à Landerneau.
19 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
L’enquête sur le revolver
Landerneau, 18 février. Le revolver trouvé dans l’appartement de l’ingénieur Pierre a été présenté, dans la soirée d’hier, à M. Bossard. Le veilleur de nuit l’a reconnu comme étant celui qui fut en sa possession.
Le revolver de 6 millimètres acheté par l’ingénieur Pierre en juillet 1913 n’était donc pas destiné au veilleur de nuit. Ce revolver a disparu.
La brigade mobile de Rennes a perquisitionné ce matin chez Legrand, ancien maire de Landerneau, fondateur de l’usine de la Grande-Palud, que la rumeur publique désignait comme étant un des ennemis de M. Cadiou. Quelques documents ont été saisis. M. Legrand déclare qu’ils ne présentent aucun intérêt.
D’autre part, le commissaire de police a déclaré avoir marqué lui-même, à la page de Rolla, le volume de Musset remarqué hier chez M. Cadiou.
L’examen des papiers saisis
Brest, 18 février. Les commissaires de la brigade mobile, chargés de l’affaire Cadiou, ont commencé l’examen très complet des papiers restés au domicile du directeur de la Grand-Palud.
Au domicile de M. Cadiou, comme à celui de l’ancien maire de Landerneau, chez qui on a perquisitionné ce matin, on aurait constaté que de nombreux documents furent brûlés quelques jours après la disparition de la victime.
La police recherche également la valise de M. Cadiou, dans laquelle se trouveraient des papiers importants. Elle recherche aussi sa bicyclette.
Le frère de M. Cadiou a déclaré que tous les documents que possédait son frère contre les ennemis acharnés à sa ruine sont en sécurité.
Les témoignages
Brest, 18 février. Le témoignage du veilleur de nuit Bossard a été vérifié aujourd’hui par M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial.
Pierre, mis au courant par son avocat, Me Feillard, des diverses découvertes faites au cours de l’autopsie, ne s’est pas départi de son calme et a exprimé le désir d’être entendu le plus tôt possible par le juge d’instruction. Il sera interrogé, demain, par M. Bidard de La Noé, qui a également convoqué pour samedi la somnambule de Nancy, Mme Hoffmann, Mme veuve Cadiou et les deux parentes qui servirent d’intermédiaires pour la consultation de la pythonisse, Mmes Guillemin et Saimpy [Sainpy].
20 février 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
La question du revolver ; la version de M. Pierre
Brest, 19 février. L’ingénieur Pierre, interrogé par le juge d’instruction, reconnaît avoir eu en sa possession un revolver de 6 millimètres et des balles blindées correspondant au modèle de l’arme qui a dû servir à tuer M. Cadiou. M. Pierre déclare avoir vendu cette arme en février ou mars 1913 à un voyageur de commerce dont il ne connait pas le nom. Ce voyageur devait, dit-il, avoir environ 28 ans, il était vêtu d’un pardessus sombre. Il n’avait pas d’échantillons et paraissait représenter des huiles, du savon ou du café. « J’ai vendu mon revolver à cet inconnu, affirme M. Pierre, parce que le cran de sûreté n’était pas en bon état. »
L’armurier Marie, de Landerneau, déclare avoir vendu à M. Pierre un revolver de 6 mm, en 1913.
L’ingénieur prétend l’avoir acheté un an plus tôt.
Une confrontation va avoir lieu.
Demain, l’habitation du moulin sera fouillée de la cave au grenier par une escouade d’inspecteurs de la Sûreté. Samedi, le juge espère entendre à Brest : la somnambule de Nancy, Mme Saimby, de Pont-à-Mous- son, qui consulta, on le sait, la pythonisse ; Mme Guillemin et Mme veuve Cadiou. La venue de la visionnaire de Nancy est attendue à Brest avec curiosité.
Une confrontation
Brest, 19 février. Pierre a été confronté, cet après-midi, avec le veilleur de nuit Bossard, Ce der- nier a maintenu ses allégations ; de son côté, l’ingénieur a maintenu ses dénégations.
A Landerneau, MM. Ménessier et Paulin, commissaires spéciaux, ont fait préciser le témoignage de l’armurier Marie. Celui-ci a établi, à l’aide de ses livres de comptabilité, qu’il a vendu le revolver de 6 m/m à Pierre, en mai 1913.
La fille de l’armurier est également formelle. Ce témoignage est, d’autre part, confirmé par la servante de d’ingénieur.
21 février 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Le frère de la victime chez le juge
Brest, 20 février. Me Feillard, le défenseur de l’inculpé, a déclaré que, contrairement au bruit qui a couru, son client n’est pas le moins du monde abattu et qu’il a conservé tout son calme.
Le prochain interrogatoire aura lieu demain après-midi.
MM. Mennissier [Mennessier] et Paulin, commissaires spéciaux ont pu établir, par une enquête faite à Landerneau, que M. Pierre avait acheté à la même époque deux revolvers, dont l’un en donnant le nom de Bignard, contremaître d’usine.
Les points de repère invoqués par l’ingénieur au sujet de l’achat de son revolver de 6 millimètres sont donc inexacts.
Toute l’attention de la police spéciale tend maintenant à établir le mobile du cri- me et à déterminer s’il existe une complicité.
L’enquête aurait établi que trois personnes avaient intérêt à voir dispara4itre M. Cadiou, c’est donc un point extrêmement intéressant qui est désormais la base de l’instruction.
M. Jean-Marie Cadiou, frère du directeur de l’usine de la Grand-Palud, a été entendu ce matin par le juge d’instruction. Il a précisé certains détails relatifs à la lettre que lui envoya une de ses parentes, après avoir consulté une somnambule à Nancy. Cette lettre lui permit de découvrir facilement le lieu où était enterré le cadavre de son frère.
M. J.-M. Cadiou a également fait au juge d’instruction le récit de la découverte du cadavre.
Demain, le juge entendra la somnambule de Nancy.
22 février 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Les interrogatoires n’apportent aucune lumière
Brest, 21 février. Le juge d’instruction a entendu ce matin successivement Mme Saimpy, parente de Mme Cadiou, et la veuve Hoffmann, la somnambule de Nancy qui indiqua l’endroit où était caché le corps de l’ingénieur.
Mme Hoffmann, la somnambule de Nancy, se rappelle avoir reçu la visite de Mme Saimpy [Sainpy], le 31 janvier, vers 6 h. 1/2 du matin. Endormie par sa marraine, Mme Stockart, elle resta une dizaine de minutes en état d’hypnose et se réveilla les yeux pleins de larmes. Là s’arrêtent ses souvenirs. Elle ignorait l’affaire Cadiou, bornant la lecture des journaux à celle des feuilletons ; elle n’a donc pu se faire une idée de la topographie de la Grand’Palud à l’aide des comptes rendus de la presse.
Mme veuve Saimpy [Sainpy] habite Pont-a-Mousson. Depuis sa tendre jeunesse les somnambules lui inspirèrent confiance, car elle sait qu’un habitant de Vignot, dans la Meuse, disparu sans laisser de traces, fut retrouvé grâce à l’intervention d’une voyante. Ceci se passait il y a 60 ans. C’est donc tout naturellement que l’idée lui vint d’avoir recours aux bons offices de Mme Hoffmann.
Mme Saimpy [Sainpy] a raconté ensuite au juge comment elle présenta à la somnambule le gant de M. Cadiou qu’elle s’était procuré. « Après quelques instants de silence, a déclaré le témoin, Mme Hoffmann endormie, se mit à parler. Voici ses paroles :
« Il est dans le bois : voilà le moulin, voilà la rivière, voilà la route ; voilà un talus avec des bouquets d’arbres. Il n’est pas dans le fond, mais il est dans le talus, sur le rebord du talus, recouvert de très peu de terre. »
« Je lui demandai, a poursuivi Mme Saimpy [Sainpy], par qui le crime avait été commis elle me répondit : « Par un grand châtain, barbu, de 30 à 35 ans mais il était avec un autre petit, qui n’a fait que le guet et arranger le corps. Il faisait nuit. Il a été frappé au côté droit, avec un gros outil aussi lourd qu’un marteau. »
Cette consultation Coûta trois francs à Mme Saimpy [Sainpy].
Mme Saimpy [Sainpy] ne connaît pas la Grand’- Palud elle n’est jamais allée en Bretagne ; elle n’a qu’un regret, c’est de ne pas avoir consulté la somnambule plus tôt.
Le bruit courait cet après-midi que certaines pièces du dossier de l’affaire Cadiou avaient été dérobées et que les serrures du cabinet du juge d’instruction et de celui du procureur allaient être changées.
Il est exact que les serrures actuelles vont être remplacées par des serrures de sûreté commandées aujourd’hui même à un serrurier de Brest, mais le juge d’instruction déclare qu’il ne s’agit là que d’une mesure préventive.
« Aucun vol, dit-il, n’a été commis. »
Cet après-midi, M. Bidart [Bidard] de la Noë a reçu les témoignages de Mme Richard et de Mile Guillemin, mère et tante de Mme Cadiou. Cette dernière qui avait été égale- ment convoquée a répondu que son état de santé ne lui permettait pas de faire le voyage de Paris à Brest.
On affirme ici que les renseignements fournis par la voyante auraient été suggérés par une femme qui connaissait toutes les phases du drame et qui, pour libérer sa conscience, aurait usé de ce subterfuge.
Le voyageur au revolver parle
Rennes, 21 février. Aujourd’hui, à midi, à la table d’hôte de l’hôtel du Bon Coin, à Dinan, M. Léopold Thévenot, âgé de 27 ans, originaire de l’Ariège, voyageurs en huiles et savons, a déclaré, devant de nombreux témoins, être le voyageur auquel l’ingénieur Pierre a fait allusion.
M. Thévenot a affirmé s’être présenté au Moulin de la Grande-Palud entre le 1 et le 5 juillet, et avoir tiré plusieurs balles avec le revolver que Pierre avait en mains. M. Thévenot a ajouté que Pierre n’avait nullement proposé l’acquisition de son arme.
M. Thévenot sera entendu sur commission rogatoire du parquet de Brest.
24 février 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
L’enquête se poursuit
Saint-Malo, 23 février. M. Abbé, commissaire de la police mobile, agissant sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, a recueilli aujourd’hui la déposition du voyageur de commerce Léopold Thévenot.
M. Thévenot a déclaré être allé chez l’ingénieur Pierre, soit le dimanche 29 juin, soit le dimanche suivant, 6 juillet 1913 – il n’a pu préciser et avoir trouvé celui- ci en train de tirer des coups de revolver dans son jardin. M. Thévenot ne tira pas et ne put voir quel était le calibre de l’arme dont se servait Pierre.
Le voyageur de commerce a ajouté que l’ingénieur ne lui avait pas proposé de lui vendre son revolver.
27 février 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Une lettre de l’ingénieur Pierre
Brest, 26 février.
On sait qu’un groupe d’industriels se proposait, avant la disparition de M. Cadiou, de fonder à Daoulas, une usine concurrente à la Grand’Palud. Pierre devait être l’ingénieur de cette nouvelle entre- prise. Voici le texte de la lettre, datée du 12 janvier, par laquelle il se dégagea :
« Monsieur Rocher,
« J’ai l’honneur par la présente recommandée de vous dénoncer le contrat de travail que je vous ai signé avant-hier, 10 janvier. Des scrupules m’empêchent de lui donner suite aucune, tant que la lumière n’aura pas été faite entièrement sur la disparition de mon patron actuel. D’ailleurs, comme vous me l’avez dit samedi même, vous disposez d’un autre ingénieur chimiste, et je puis vous recommander mon contremaître Bignard, qui est parfaitement au courant de la fabrication et va se trou- ver incessamment sans travail.
« Je vous prie d’agréer, Monsieur, mes empressées salutations. Louis PIERRE. On procède actuellement à la construction de l’usine de Daoulas.
L’enquête
Brest, 26 février. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu, cet après-midi, M. Marie, armurier à Landerneau, et la fille de celui-ci. Tous deux ont affirmé, avec preuves à l’appui, que Pierre avait acheté en mai 1913 le revolver de 6 m/m disparu. La servante de Pierre a confirmé ces dépositions.
Mis en présence des trois témoins, Pierre a déclaré : « Puisqu’on me fournit les preuves de mon erreur, je reconnais que j’ai pu me tromper quand je disais que j’avais acheté mon revolver en 1912 ; mais je maintiens que j’ai revendu cette arme à un voyageur de commerce à une date que je ne puis plus préciser maintenant, car mes souvenirs sont embrouillés. »
Le juge a longuement interrogé Julia Juzeau, la sommant de dire toute la vérité. La servante a protesté de sa sincérité. « Si je savais quelque chose, a-t-elle dit, je parlerais, mais je ne puis dire ce que j’ignore. »
1er mars 1914 – p. 5
L’assassinat de M. Cadiou
Dépositions contradictoires
Brest, 28 février. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu, hier après-midi, M. Huet-Kerbriant, avocat à Morlaix, qui fit, le 11 janvier dernier, en compagnie de sa femme et du docteur Prouff, une enquête personnelle à la Grand’Palud.
Le contremaître Bignard aurait, au cours de cette enquête, narré les faits suivants à M. Huet-Kerbriant :
« Le 30 décembre, lorsque M. Cadiou arriva à l’usine, il paraissait de fort mauvaise humeur. Il demanda brusquement au contremaître : « Qu’est-ce qu’il y a de nouveau ? » Bignard, étonné, répondit que rien d’anormal ne s’était passé. Cela va changer, dit alors M. Cadiou, il y aura bientôt du nouveau. » Et, laissant Bignard abasourdi, le directeur de l’usine partit à la recherche de l’ingénieur Pierre. Bignard les aperçut ensemble vers onze heures. Depuis, il n’a jamais revu son patron. »
Mme Huet et le docteur Prouff, qui assistèrent à cette conversation, en confirment le récit.
Le contremaitre, confronté avec ces trois témoins, a déclaré qu’il y avait erreur, et a placé l’incident relaté par l’avocat à quatre ou cinq mois avant la disparition de l’usinier. Mais, M. Huet-Kerbriant, sa femme et le docteur Prouff sont formels :
« Notre souvenir est précis, disent-ils. Bignard nous a raconté la scène comme s’étant passée le 30 au matin, et il a terminé par ces mots, qui ne laissent subsister aucun doute : « Peu de temps après, j’aperçus MM. Cadiou et Pierre sur le chemin du moulin. Je ne devais plus revoir mon patron. »
Une confrontation
Brest, 28 février. Pierre a été introduit à cinq heures dans le cabinet du juge d’instruction. Mis au courant des déclarations de M. Huet-Kerbriant, l’ingénieur a déclaré se souvenir, en effet, d’avoir eu une discussion avec M. Cadiou, mais il ne sait plus à quelle époque.
Le contre-maître Bignard maintient que l’incident révélé par lui à M. Huet s’est produit en juillet ou en août 1913. Il a ajouté qu’il avait été particulièrement surpris de l’arrivée inopinée de M. Cadiou à l’usine, alors que celui-ci, en temps ordinaire, se faisait annoncer par un télégramme. Après sa visite à l’usine, M. Cadiou serra la main de Bignard en lui disant : « Vous, Bignard, vous resterez à l’usine, mais l’ingénieur ne tardera pas à s’en aller… »
L’avocat de Pierre, Me Feillard, croit que les témoins de Morlaix ont mal interprété le récit du contre-maître.
D’après le défenseur, l’altercation qui eut lieu en juillet ou en août entre Pierre et M. Cadiou pourrait s’expliquer, car, à cette époque, Pierre aurait dénoncé à l’ingénieur des poudres et salpêtres, certaines irrégularités de son patron. Cadiou, apprenant la conduite de son ingénieur, arriva furieux à l’usine, et reparti cependant sans avoir sévi, redoutant sans doute de nouvelles révélations.
M. Bidard de la Noé a déclaré qu’il n’attachait pas grande importance à la déposition de M. Huet et de ses amis.
4 mars 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Les contradictions de M. Nicolas
Brest, 3 mars.
M. Louis Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, a affirmé aujourd’hui, en présence de ses collègues, MM. Marfille et Brous, et de Me de Kerneis, avocat, sa certitude d’avoir salué M. Cadiou, à la gare de Morlaix, le 31 décembre dernier, vers quatre heures du soir.
« Si je n’ai pas été plus catégorique dans ma déposition, a ajouté M. Nicolas, c’est que j’ai été intimidé par le juge d’instruction. »
Ce dernier, M. Bidard de La Noë, déclara que M. Nicolas a déposé en toute liberté.
« Je m’étonne, a-t-il dit, que ce témoin soit aussi affirmatif aujourd’hui, alors qu’il paraissait hésitant lors de son premier interrogatoire. »
Le juge pense que M. Nicolas a été suggestionné par des amis et par la lecture de certains journaux.
6 mars 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Brest, 5 mars.
Le juge d’instruction a entendu ce matin la mère de la servante de l’ingénieur Pierre, afin de savoir si sa fille ne lui a rien révélé au sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
Mme Juzeau a affirmé que sa fille ne lui avait rien dit de plus que les déclarations qu’elle a déjà faites.
Brest, 5 mars.
M Feillard, défenseur de l’ingénieur Pierre, a demandé à M. Bidart de la Noë, juge d’instruction, la mise en liberté provisoire de son client.
8 mars 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Nouvelle déposition de M. Nicolas
Brest, 7 mars.
Le juge d’instruction a fait appeler ce ma- tin M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, qui affirmait, ces jours derniers, avoir salué M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix, le 31 décembre, à six heures du soir.
M. Nicolas a maintenu énergiquement ses affirmations et donné au juge ses points de repère.
S’il est vrai que M. Cadiou était à Morlaix le 31 décembre, il n’en est pas moins extraordinaire que toutes les recherches effectuées pour établir où le directeur de l’usine a passé la nuit du 30 au 31 sont restées infructueuses.
Une déclaration de Me Feillard
Brest, 7 mars.
Le défenseur de l’ingénieur Pierre auquel des témoins ont demandé son opinion sur l’état où en est l’affaire de la Grand’Palud, a répondu en ces termes :
« Je ne croyais pas que le juge répondrait aussi vite à ma requête. Je pensais que je devrais attendre au moins plusieurs jours. Des gens d’une honorabilité indiscutable affirment que M. Cadiou vivait bien le 31 décembre et le 1er janvier. C’est là ce qui importe, c’est là ce que nous retenons en premier lieu, parce que nous considérons ensuite qu’on n’a rien, absolument rien trouvé contre mon client. »
Puis Me Feillard, parlant de l’ingénieur, ajoute :
« Son attitude m’encourage ; il est très confiant et espère bien que son innocence éclatera.
« A la prison, il consacre surtout ses instants à penser à ses études de chimie, qui l’intéressent par-dessus tout.
« Comme l’ingénieur Pierre, j’ai bon espoir, et je compte bien que mon client pourra bientôt être rendu à la liberté et à sa famille qui l’attend avec une juste impatience. »
On attend M. Thévenot
Brest, 7 mars. Le magistrat instructeur n’a pas vu encore M. Thévenot, le voyageur de commerce qui est attendu ce soir. En attendant sa venue, M. Bidart [Bidard] de la Noë a fait mettre les scellés sur les pièces saisies au domicile de l’ingénieur Pierre, qui assistait à cette formalité. Les pièces en question pourraient du reste n’intéresser en l’affaire en cours.
Demain matin, à dix heures et demie, l’ingénieur sera à nouveau amené dans le cabinet du magistrat instructeur. Me Feillard, son défenseur, a été convoqué pour la même heure.
9 mars 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Une lettre curieuse
Brest, 8 mars.
L’ingénieur Pierre a reçu, dans sa prison, la singulière lettre que voici :
« Blincourt (Oise). Monsieur l’ingénieur,
Il est regrettable, infiniment regrettable, que le secret professionnel m’empêche de vous fournir des précisions qui vous permettraient peut-être de faire éclater l’erreur dont je vous vois victime. Je vous souhaite bon courage et j’espère que votre innocence sera bientôt, reconnue.
« Croyez-moi votre tout dévoué.
« L. BOULIER, « facteur-receveur. » Malgré le peu d’importance que le juge d’instruction semble attacher à cette lettre, le défenseur demande que le facteur Boulier s’il existe soit entendu par commission rogatoire.
L’enquête va être recommencée
Brest, 8 mars. L’instruction de l’affaire Cadiou va être momentanément suspendue. Tout le dossier sera probablement envoyé demain au Parquet général, à Rennes, qui le transmettra à la chambre des mises en accusation, appelée à statuer sur la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre.
Quant à l’enquête, elle va être entièrement recommencée. Cette décision a été prise par M. Bidart [Bidard] de La Noë, à la suite de nouvelles déclarations faites par des témoins de Morlaix, qui affirment avoir vu M. Cadiou dans cette ville, le 31 décembre et le 1er janvier.
11 mars 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
La rétractation du témoin Bonnefoy
Brest, 10 mars.
Le juge d’instruction va entendre une nouvelle fois un des témoins à charge contre l’ingénieur Pierre, le fermier Bonnefoy, qui avait toujours déclaré avoir vu ensemble M. Pierre et M. Cadiou, le 30 décembre, à onze heures du matin, près du Moulin, et qui est revenu sur ses premières déclarations pour affirmer que ce jour-là il était à Landerneau.
13 mars 1914 – p. 4
Le Mystère Cadiou
Serait-ce un suicide simulé ?
Brest 12 mars.
Le Parquet attend l’arrivée du rapport du docteur Paul sur la seconde autopsie de M. Cadiou pour être fixé sur le genre de mort de M. Cadiou. A l’heure actuelle, en effet, certaines personnes se demandent s’il y a eu crime ou suicide avec crime simulé. On déclare qu’il serait possible que l’instruction enquêtât sur la mort de cette jeune dactylographe de Quimper qui passa la nuit du 30 décembre à Morlaix et fut retrouvée dans la rivière le 10 février.
Les lettres de dénonciation de l’ingénieur Pierre
Brest, 12 mars. Voici quelques renseignements relatifs aux lettres de dénonciation adressées par l’ingénieur Pierre au ministère de la guerre :
Pierre a écrit trois lettres :
Dans la première, datée du 3 juin 1913, Pierre, qui ambitionnait d’entrer comme ingénieur dans une poudrerie de l’État, fit ses offres de service à M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres. « Il avait, disait-il, profité de la longue expérience de son prédécesseur allemand dans le traitement des « linters ».
M. Barral répondit en demandant des précisions.
Le 16 juin, Pierre adressa une seconde lettre un peu plus explicite que la première, mais il prît encore la précaution de ne nommer personne, les personnes en cause étant désignées par les lettres B. C.
De nouveau, M. Barral pria l’ingénieur de s’expliquer clairement.
Alors, le 22 juin, Pierre se décida. La lettre qu’il écrivit contenait trois accusations contre Cadiou.
En premier lieu, il racontait en grands détails comment, selon lui, le 25 octobre 1910, un wagon de coton avait été payé par la poudrerie d’Angoulême à Cadiou, après que la maison Potel, de Rouen, en avait déjà perçu la valeur quelques mois auparavant pour le compte de l’usine de la Grand’Palud. « Cadiou, disait Pierre, toucha de ce fait un supplément de 3.977 francs qu’il partagea avec certains employés de la poudrerie dont la complicité avait permis la fraude. »
Pierre se plaignait ensuite que la main- d’œuvre soit insuffisante à la Grand’Palud pour assurer le triage parfait du coton. « Ce coton est de mauvaise qualité, disait-il, il contient une grande quantité de brindilles de bois, de débris de cotonniers que l’opération du blanchiment laisse subsister après un triage imparfait. Or, on sait que les cellules de bois conservent une activité suffisante pour entraîner dans certains cas la décomposition de la poudre. »
Enfin, Pierre dénonçait un nommé B…. employé à la poudrerie d’Angoulême, à qui M. Cadiou faisait les fournitures à la poudrerie. « Cadiou, écrivait-il, envoie à M. B… les numéros des balles de coton sur lesquelles il désire que des prélèvements soient faits ; de cette façon, les fournitures de Cadiou sont toujours conformes an cahier des charges. »
15 mars 1914 – p. 4
Le Mystère Cadiou
La déposition du facteur
Le facteur Boulier a fait vendredi sa déposition devant le juge d’instruction de Clermont (Oise) ; rien n’a transpiré de ses déclarations ; on a pu savoir, pourtant, d’abord qu’il a donné l’identité de l’homme brun qui, d’après lui, s’entretenait, le 4 janvier dernier, dans la salle des pas-perdus de la gare Saint-Lazare, avec M. Cadiou ; cet homme dont le nom, quand on le connaîtra, soulèvera, parait-il, la plus vive curiosité, n’habite pas dans l’arrondissement de Clermont ; ce n’est pas, en tout cas, M. Panhard, maire de Blincourt, notaire à Paris, qui avait été à tort mis en cause ; il faut retenir ensuite que Boulier a déclaré avoir entendu l’homme brun dire à quelqu’un : « Tiens, ce cher Cadiou ! » sans pouvoir préciser cependant si ce Cadiou était bien l’industriel de Landerneau, car il lui tournait le dos ; il y a là une nuance importante; disons aussi que différentes personnes également étrangères à la région ont été mises en cause par le facteur ; les déclarations du témoin ont été immédiatement expédiées à Brest.
Importants témoignages
Morlaix, 14 mars. Deux témoins entendus aujourd’hui, le contremaître M. Bignard et le chauffeur Doulou [Dolou] affirment que c’est bien le 30 décembre, à 11 heures du matin, qu’ils ont vu ensemble M. Cadiou et l’ingénieur Pierre.
Les perquisitions à l’usine
Brest, 14 mars. Les dernières perquisitions faites chez le directeur de l’usine de la Grand’Palud ont démontré que les trois pardessus que possédait M. Cadiou à l’époque de sa mort, étaient dans sa garde-robe.
D’autre part, M. Cadiou lisait habituellement plusieurs journaux chaque jour. Les derniers numéros trouvés dans les poches de ces pardessus portent la date du 28 décembre.
Révélations sensationnelles de Bossard
Brest, 14 mars. On a appris, ce soir, que Bossard, l’ancien gardien de nuit de l’usine de la Grand’- Palud, a tenu certains propos dont la police s’est émue.
Bossard, qui travaillait à bord du vapeur Gorbea-Mendi, en réparations dans le port de commerce, aurait dit à plusieurs de ses camarades, avant la découverte du cadavre :
« Cadiou a été assassiné et son corps est enfoui dans le bois, près du moulin. » Bossard aurait également dit que, lorsqu’il accompagna l’inspecteur de la police spéciale Lemez à travers le bois de La Palud, il passa à deux reprises près de l’endroit où l’on découvrit le cadavre, peu de jours après, mais qu’il se garda bien de faire remarquer l’odeur qui se dégageait. Quand les investigations de la police se dirigèrent du côté de Morlaix, Bossard aurait affirmé à différentes personnes « que la police faisait fausse route », et certaines de ces personnes affirment également que l’ancien gardien, de nuit aurait dit plusieurs fois qu’il n’aurait qu’un mot à dire pour que Pierre soit remis en liberté. » Il aurait même ajouté, s’adressant à ses compagnons de travail sur le bateau en réparations : « Je ne dirai rien, parce que j’en veux à Pierre ; je ne lui pardonnerai jamais… »
Il y a deux jours, Bossard s’est fait régler son compte subitement, sous prétexte qu’il y avait des mouchards à bord.
16 mars 1914 – p. 4
Le Mystère Cadiou
Bossard se rétracte
Brest, 15 mars. Jacques Bossard, que l’on disait disparu, est rentré à son ancien domicile, à Saint-Divy, et voici la réponse qu’il a faite aux gens qui l’interrogeaient :
« Il ne faut pas attacher d’importance aux propos que j’ai tenus à des camarades. Je voulais me payer la tête des magistrats. » (Sic.)
Bossard parait déséquilibré.
Brest, 15 mars. M. Fortin, sénateur du Finistère, a raconté à M. Heslouin, ancien chef du cabinet du préfet du Finistère, qu’un de ses amis prétendait avoir vu M. Cadiou à Paris, le 5 janvier.
17 mars 1914 – p. 4
Le Mystère Cadiou
LE MYSTERIEUX VOYAGEUR
Brest, 16 mars.
Si l’enquête de M. Bidart [Bidard] de la Noë chôme en ce moment par suite du dessaisissement du dossier de l’affaire Cadiou en faveur de la chambre des mises en accusation, les potins, eux continuent à être répandus, les bruits les plus invraisemblables courent dans la région.
Aujourd’hui, ce sont les révélations du facteur de Blincourt qui font l’objet de toutes les conversations.
On sait que M. Joly, juge d’instruction à Clermont (Oise), saisi d’une commission rogatoire, a longuement interrogé M. Boulier, facteur-receveur à Blincourt, qui avait écrit à l’ingénieur Pierre pour lui offrir de fournir aux débats un témoignage favorable à sa cause.
Au cours de sa déposition, ce témoin avait raconté qu’il connaissait un monsieur qui venait assez fréquemment au bureau de poste de Blincourt et qu’il sut être en relations avec le directeur d’une usine bretonne, M. Cadiou.
Il ajoutait que, le 4 janvier dernier, au moment où l’on ne parlait pas encore de la disparition du propriétaire de la Grand’ Palud, il aperçut à la gare Saint-Lazare, le client du bureau de Blincourt qui abordait un monsieur inconnu du facteur en l’interpellant en ces termes : « Tiens, ce cher Cadiou ! »
Or, on apprend aujourd’hui que la personne désignée par M. Boulier, comme ayant serré la main de M. Cadiou, à la gare Saint-Lazare, serait un Allemand, M. Hagen-Chaze [Hazen-Chase], qui était en relations avec M. Panhard, fils du notaire parisien.
Le facteur Boulier était au courant des relations que les trois hommes avaient entre eux par des télégrammes expédiés de Blincourt à M. Cadiou, qui, pendant l’été de 1911, villégiaturait au Touquet.
Boulier affirme savoir en plus que M. Hagen-Chaze [Hasen-Chase] et M. Panhard firent, en janvier 1913, un voyage en automobile dans le Finistère.
M. Hagen-Chaze [Hazen-Chase], qui était en relations d’affaires avec M. Cadiou, serait venu à La Palud en automobile au mois de janvier dernier.
Déclarations de M. Fortin
Brest, 16 mars. Le sénateur Fortin déclare qu’il ne pourra donner, avant deux ou trois jours, le nom de la personne qui aurait vu Cadiou le 4 ou le 5 janvier, à Paris.
« Je veux, dit-il, avant de parler, m’assurer que je n’ai pas été induit en erreur. » D’après Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, l’homme barbu dont parle le facteur Boulier serait un Allemand, nommé Hagen-Chaze [Hazen-Chase], qui passe habituellement l’été au Touquet.
Ce que dit le frère de la victime
Brest, 16 mars. M. Jean-Marie Cadiou déclare n’avoir jamais entendu parler de M. Hagen-Chaze [Hazen-Chase]. D’après lui, trois Allemands seulement sont venus à la Grand’Palud, dans le courant de janvier : c’étaient les représentants des maisons Reiss et Wolf, qui venaient résilier des marchés de coton.
L’un d’eux, nommé Schlessinger, de la maison Reiss, était très lié avec Louis Cadiou : c’est peut-être de lui que veut parler le facteur de Blincourt.
18 mars 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
LE ROMAN DU FACTEUR
Nous avons publié hier les déclarations du facteur Boulier. Celui-ci mettait en cause M. Hazen-Chaze [Hazen-Chase], qui était, disait-il, en relation avec M. Panhard, fils du notaire parisien.
M Marcel Panhard écrit à ce sujet :
« Tout ce que le facteur Boulier raconte en ce qui nous concerne, mes amis et moi, est absolument inexact.
– Mon ami Philippe Hazen-Chase est fixe comme ingénieur à Philadelphie, sa ville natale, et n’est pas revenu en France depuis deux ans ; il est donc impossible qu’il ait rencontré M. Cadiou le 4 janvier 1914.
« Je n’ai jamais connu ce M. Cadiou ; je n’en ai jamais entendu parler par mes amis et je n’ai donc pu avoir le moindre rapport avec lui.
« Je me réserve du reste d’introduire contre Boulier une action à ce sujet, qui viendra se joindre aux nombreuses plaintes que mon père a déjà déposées contre lui ; il est inconcevable que, sous le fallacieux prétexte d’éclairer la justice dans une affaire retentissante, le facteur Boulier vienne par rancune personnelles y mêler mon nom.
« Veuillez agréer, etc.
Marcel PANHARD.
LA FAMILLE HAZEN-CHASE
Brest, 17 mars.
On a retrouvé trace du passage à Brest de Mme Hazen-Chase, de son fils Paul et de sa fille. Ils séjournèrent à Hôtel Moderne, du 19 au 30 août 1911. M. Philippe Hazen-Chase, frère de Paul Hazen-Chase, ancien élève de l’École centrale, voyageait en Amérique à cette époque. M. Panhard fils, vint voir les Hazen-Chase à Brest. Les deux familles sont très liées.
C’est à tort que le facteur de Blincourt a prêté à la famille Hazen-Chase une origine allemande ; Mme Hazen-Chase, fille d’un médecin en chef des hôpitaux de Paris, a épousé un Américain et ses enfants sont Français.
20 mars 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
L’OUVERTURE DU COFFRE-FORT
Landerneau, 19 mars.
En présence de M. Bolloch, administrateur judiciaire de la succession Cadiou, il a été procédé, cet après-midi, à l’ouverture du coffre-fort de l’usine. Cette opération avait été différée jusqu’ici, Pierre étant seul, depuis la mort de M. Cadiou, à connaître le secret de la combinaison.
On a saisi une liasse de 124 traites et reçus datant de 1912, 1913 et 1914.
21 mars 1914 – p. 5
Le Mystère Cadiou
L’auteur des lettres anonymes se fait connaître
Morlaix, 20 mars. M. Salaun, clerc d’huissier à Morlaix, avait été accusé ces jours derniers, par des lettres anonymes envoyées au Parquet, d’avoir dit qu’il avait vu M. Cadiou le 1er janvier.
Convoqué par le juge d’instruction, il nia deux fois avoir tenu les propos incriminés.
Devant ces dénégations, l’auteur des lettres anonymes vient de se découvrir. C’est M. Lefoll, commis principal au bureau des hypothèques de Morlaix.
Il soutient énergiquement que les propos ont été tenus.
Six témoins doivent être entendus aujourd’hui à cet effet et confrontés entre eux.
L’enquête n’avance pas
Morlaix, 20 mars. Les dépositions des témoins et leur confrontation avec MM. Salaun et Lefoll n’ont donné aucun résultat.
22 mars 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Les renseignements de M. Fortin
Brest, 21 mars.
On sait que M. Fortin, sénateur du Finistère, croyait se rappeler qu’un de ses amis avait rencontré M. Cadiou à Paris, dans les premiers jours de janvier.
M. Fortin nous informe aujourd’hui qu’il n’a pas eu confirmation des renseignements qui lui avaient été donnés.
26 mars 1914 – p. 4
Le Mystère Cadiou
Brest, 25 mars.
Il semble qu’on ne peut plus contester la présence de M. Cadiou à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier.
On a appris aujourd’hui que quatre personnes ont vu Cadiou à bicyclette, à Morlaix, le 25 décembre. Ce sont MM. Le Gall commis à l’hospice ; Couloch, ancien pharmacien ; Treanton, sculpteur, et Mlle La Cam, pâtissière.
On se demande ce que Cadiou allait faire à Keranster le matin de Noël, avec un paquet de gâteaux, et on se demande surtout pourquoi il cachait l’emploi de son temps à ses amis et à ses parents.
27 mars 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Témoignages importants
Landerneau, 26 mars. M. Le Meur, entrepreneur à Landerneau, précise que c’est dans la nuit du 27 au 28 janvier, vers deux heures du matin, qu’une forte automobile traversa Landerneau à toute vitesse, se dirigeant vers Brest, et, par conséquent, vers la Grande-Palud. Cette voiture repassa, une heure plus tard, toujours à grande allure.
Le témoignage de M. Le Meur est confirmé par M. Bonnefoy, conseiller municipal ; M. Pierre Louis, plâtrier, et la femme de ce dernier.
D’autre part, Mme Quéré, débitante à Pont-Mesgrall, persiste à affirmer que deux consommateurs ont déclaré, devant elle, que revenant de la foire de Commana, dans la nuit du 27 au 28 janvier, ils passèrent devant La Palud, vers deux heures du matin, et aperçurent une lueur à l’endroit où M. Cadiou devait être retrouvé, huit jours plus tard.
29 mars 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
La mise en liberté rejetée
Le procureur général de la Cour d’appel de Rennes a informé M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, que la chambre des mises en accusation a débouté Pierre de l’opposition qu’il avait formée contre son ordonnance rejetant la demande de mise en liberté provisoire.
L’ingénieur a été aussitôt mis au courant de l’arrêt rendu à ce sujet et dont voici les principaux extraits :
« Considérant que, de l’information, il existe contre Pierre de sérieux indices de culpabilité, que l’affaire n’est pas en état, que le résultat des expertises n’est pas encore connu, qu’il importe, pour arriver à la manifestation de la vérité, de maintenir l’inculpé en état d’arrestation, déboute l’inculpé de son opposition contre l’ordonnance du juge d’instruction. »
Me Feillard a eu une entrevue avec MM. Guilmard, procureur de la République, et Bidard de La Noë : Il est ensuite allé voir l’ingénieur à la maison d’arrêt.
1er avril 1914 – p. 5
Le mystère Cadiou
Disparition d’un dossier
Brest, 31 mars. Le 15 décembre dernier, M. Cadiou adressait au ministre de la guerre une lettre dans laquelle il demandait qu’une enquête soit ouverte pour le justifier des accusations portées contre lui par l’ingénieur Pierre. En vue de cette enquête, M. Cadiou avait constitué, de concert avec un avocat de Brest, un dossier grâce auquel il espérait obtenir sa réhabilitation.
Il fut impossible de retrouver ce dossier quand le contrôleur général Claerbout vint enquêter, à la Grand-Palud, le 15 février. L’avocat qui a collaboré à la constitution du dossier suppose que Pierre, sur le point d’être confondu, l’aurait fait disparaître. Cet avocat n’a pas encore été entendu par le juge d’instruction. Il a demandé à être, auparavant, relevé du secret professionnel par Mme Cadiou.
La demande a été transmise à cette dernière par son avoué, Me Vichot.
Déclarations du frère de la victime
Brest, 31 mars.
M. Jean-Marie Cadiou déclare que le dossier disparu comprenait une cinquantaine de pièces, pour la plupart relatives à l’affaire du wagon d’Angoulême. Ce dossier, dont Pierre connaissait l’existence, était enfermé dans une serviette que Cadiou avait déposée dans son appartement de Landerneau.
La serviette n’a pas été retrouvée.
On rappelle, à ce propos, que, dans les premiers jours de janvier, Pierre pénétra seul dans l’appartement de Cadiou sous prétexte de réparer le téléphone.
Pierre était-il le seul intéressé à la disparition du dossier ?
M. Jean-Marie Cadiou prétend que certaines pièces étaient de nature à compromettre des usiniers rivaux de son frère.
3 avril 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Brest, 2 avril.
Me Feillard, avocat de Pierre, a obtenu aujourd’hui, pour la première fois, communication du dossier de Cadiou, qui ne comprend pas moins de 900 pièces.
Après avoir pris connaissance des témoignages de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon, Me Feillard a protesté contre les conclusions du procureur général, rejetant la mise en liberté provisoire. Le procureur dit, notamment, qu’aucun des témoins qui prétendent avoir vu Cadiou après le 30 décembre ne lui a adressé la parole, alors qu’il résulte des dépositions figurant au dossier, que MM. Cabon et Le Meiller [Lemeillet], à Morlaix, le Gall, à Saint-Pol-de-Léon, ont parlé à Cadiou.
Me Feillard déclare que la mise en liberté a été rejetée après un examen superficiel du dossier et que l’accusation a fait trop facilement table rase des témoignages précis qui militent en faveur de l’innocence de Pierre.
5 avril 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
L’AUTOMOBILE DANS LA NUIT
Brest, 4 avril.
Les commissaires de la brigade mobile qui s’occupent de l’affaire Cadiou ont commencé leur enquête sur le passage à Landerneau de l’automobile marchant à une vive allure, dans la nuit du 27 au 28 janvier.
M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, précise que, cette même nuit où une lumière fut remarquée dans le bois de la Grand’- Palud, une voiture passa à 1 h. 35 du matin et revint environ une heure après Cette déclaration est confirmée par deux autres témoins.
LES LETTRES DU DOSSIER
Brest, 4 avril.
Dès les premiers jours de l’enquête ouverte à la suite de la disparition de M. Louis Cadiou, le frère de la victime versa au dossier deux lettres écrites par Pierre à son patron, les 30 et 31 décembre 1913.
Ces lettres, la première notamment, sont considérées par l’accusation comme l’une des principales charges contre l’ingénieur. La défense, au contraire, en tire argument en faveur de Pierre.
Voici le texte de ces deux lettres :
« 30 décembre 1913.
« Cher monsieur Cadiou,
« J’ai été un peu surpris de ne pas recevoir par la poste le chèque demandé. J’ai appris, d’autre part, par le facteur, qu’un train avait déraillé sur la grande ligne,
« Le contrôleur (des poudres) a prélevé un échantillon de « linters » comme celui ci-joint, et a défendu de mettre cette balle dans les autoclaves. Faut-il passer outre ? En attendant, nous laisserons cette balle de côté.
« Vers 7 heures, la machine a eu une panne et n’a pu donner sa vitesse que par moments.
« Les ouvriers sont partis à 4 h. 1/2. La panne de la machine provient du bris d’une goupille dans une soupape de la grande chaudière, et il faudra peut-être chômer demain.
« Bien à vous,
« L. PIERRE. 31 décembre 1913.
« Cher monsieur Cadiou,
« Je n’ai pas encore reçu votre chèque de 2.000 francs ; je n’ai reçu non plus aucun courrier.
« La machine était à peine mise en route ce matin, après réparation de la soupape de la chaudière, qu’il est arrivé une seconde panne à la même soupape. Il a fallu tirer les feux et vider à nouveau les chaudières. Bref, le travail n’a commencé qu’à 6 h. 1/2. Je n’ai aucune crainte pour le retour de pareils incidents.
« M. Lamballe m’a donné les 2.000 francs contre reçu, en attendant votre chèque. « Je vous envie ci-joint les divers comptes relatifs à l’inventaire et au bilan. La copie du Journal a commencé ; je pourrai vous l’envoyer vendredi ou samedi.
« Bien à vous,
« L. PIERRE. »
« P. S. – Je n’ai encore rien dit aux ouvriers au sujet de leur prochain licenciement ; je les aviserai que 48 heures à l’avance.
Voici maintenant le télégramme auquel l’accusation attache une grande importance : « 2 janvier 1914.
« Cadiou, 91 bis, rue Cherche-Midi, Paris. « Vos deux télégrammes reçus jeudi soir tard. Téléphone dérangé. Suis également sans nouvelles depuis lundi matin. » Cette dépêche était envoyée par Pierre à Mme Cadiou, en réponse à un télégramme de M. Cloarec, député, demandant des nouvelles de M. Louis Cadiou.
LE CADAVRE DECOUVERT DANS LE BOIS DE LA GRAND’PALUD NE SERAIT PAS CELUI DE M. CADIOU Brest, 4 avril.
Un voyageur de commerce, M. Edouard Roth, demeurant 16, rue de la Passerelle, à Calais, a écrit au facteur Boulier que Louis Cadiou n’est pas mort.
D’après M. Roth, l’usinier aurait pris, le 1er janvier dernier, à Boulogne, le bateau pour l’Angleterre.
C’est un nommé Jean-Yves Lemarec, décédé à la fin de décembre, aux environs de Landerneau, qui aurait été revêtu des vêtements de Cadiou et enterré à la Grand’- Palud.
6 avril 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Les déclarations de M. Pierre
Brest, 5 avril. Me Feillard s’est rendu, cet après-midi, à la prison de Bouguen, où il a fait part à Pierre des arguments que l’accusation tirait de la lettre du 30 décembre.
Pour la première fois, Pierre s’est départi de son calme habituel.
– Qu’on me tienne pour un criminel tant que l’instruction ne sera pas terminée, s’est-il écrié, mais qu’on ne me prenne pas pour un imbécile !…
« J’ai écrit la lettre du 30 décembre dans les circonstances suivantes :
« Avant de me quitter, de 29, à midi, M. Cadiou me dit qu’il avait oublié son carnet de chèques à Landerneau, et qu’il m’enverrait le chèque nécessaire à la paie des ouvriers, soit de Landerneau, soit de Morlaix, où il devait s’arrêter avant de rentrer à Paris. « Le lendemain, je ne reçus par de courrier.
« J’en demandai la raison au facteur, qui m’apprit qu’un déraillement s’était produit sur la grande ligne.
« C’est alors que je rédigeai cette lettre. « J’affirme n’avoir pas vu M. Cadiou le 30 décembre. »
Sur les registres de l’état civil de Landerneau on a constaté que, depuis plusieurs années, aucun individu du nom de Lamarec n’est décédé.
Les informations adressées par le voyageur de commerce Roche au facteur Boulier sont donc de pure fantaisie.
9 avril 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
LA QUESTION DU REVOLVER
Brest, 8 avril.
Ce matin, M. Marie, armurier à Landerneau, a été entendu par le juge d’instruction à qui il a certifié que le revolver qu’on lui a soumis est bien semblable à celui qu’il avait vendu à M. Pierre.
L’ingénieur, introduit dans le cabinet du magistrat, a également certifié que l’arme qu’on lui présentait lui paraissait pareil à celle qu’il avait achetée.
Me Feillard, défenseur de l’inculpé, qui a demandé l’examen de la comptabilité de la Grand Palud, veut établir que les bénéfices déclarés à l’enregistrement par M. Cadiou étaient inférieurs à ceux qui étaient réalisés. Comme c’était ingénieur Pierre qui tenait la comptabilité de l’usine avec M. Cadiou, seul ce dernier qui donnait à son ingénieur des ordres pour ramener les gains au chiffre qui lui convenait, connaissait le total exact des bénéfices. L’ingénieur ayant d’après son contrat un pourcentage d’un et demi sur les bénéfices, ne pouvait le toucher sur la totalité des gains que du vivant de M. Cadiou. La défense tire de ce fait un argument en faveur de l’inculpé car, dit-elle, celui-ci ne pouvait désirer et provoquer la mort de son patron.
Brest, 8 avril.
A la suite de la confrontation de Pierre et de Mme Cadiou, un vif incident s’est produit entre Me Feillard, avocat de l’inculpé, et Me Vichot, avoué de la partie civile.
Me Feillard, se jugeant offensé, a décidé de saisir la Chambre des avoués de cet incident.
10 avril 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
ENVOI DE TEMOINS
Brest, 9 avril.
Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, se jugeant offensé par l’attitude prise à son égard par Me Feillard, avocat de Pierre, lui a adressé ses témoins, MM. Jan, notaire, et le lieutenant Corre.
Me Feillard a choisi comme témoins M. Forgeot, notaire, et M. Bastid, juge au tribunal de commerce, qu’il a chargés de se mettre en rapports avec les représentants de Me Vichot.
UNE EXPERTISE
Brest, 9 avril. Le parquet a chargé le laboratoire de toxicologie de Paris de rechercher s’il n’y avait pas de traces de sang sur les vêtements saisis chez Pierre.
Il est à peu près certain que cette expertise donnera un résultat négatif, car l’inculpé a affirmé à son avocat que le vêtement qu’il portait à l’usine le 30 décembre et qu’il a continué de porter jusqu’au jour de son arrestation est encore en sa possession à la prison. Cette déclaration est confirmée par les témoignages de la servante de Pierre et du comptable Guillou.
Me Feillard se propose de formuler une nouvelle demande de mise en liberté provisoire dès que les rapports des experts seront parvenus au parquet.
11 avril 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
LE CONFLIT ENTRE AVOCATS
Brest, 10 avril.
Les témoins de Me Feillard, avocat de Pierre, et de M. Vichot, avoué de Mme Cadiou, ont décidé qu’il n’y avait pas lieu à rencontre, et que la plainte déposée par M Feillard contre M. Vichot, à la Chambre des avoués, devait être retirée, « aucun des incidents survenus entre leur client, depuis la confrontation du 7 avril, ne pouvant être retenu ».
LES ANTECEDENTS DE L’INGENIEUR
Brest, 10 avril.
M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a interrogé Pierre, cet après-midi, sur ses antécédents.
Né le 24 octobre 1882, au hameau de Branville où ses parents possèdent une exploitation agricole, Pierre apprit à lire à l’école communale de Tangé (Eure). Il continua ses études à l’institution Saint-François de Sales d’Evreux, puis à l’École Sainte-Geneviève à Paris. En 1904, il entra à l’École centrale et en sortit avec le diplôme d’ingénieur. Il débuta dans une usina de produits chimiques de Courbevoie. Pierre gagnait à ce moment 200 francs par mois, mais, bien que désireux d’améliorer sa situation, il refusa un poste à l’étranger, pour ne pas s’éloigner de sa famille.
En mars ou avril 1909, l’association des anciens élèves de l’École centrale le mit en rapport avec M. Cadiou et il entra à la Grand Palud en qualité d’ingénieur-adjoint. Pierre ne gagnait que 250 francs par mois, mais était déjà intéressé dans les bénéfices.
En août 1909, le directeur technique de l’usine, l’Allemand Greiss, partit pour Cologne, et M. Cadiou lui signifia qu’il se trouvait dans l’obligation de se passer de ses services. Greill [Greiss] reçut une indemnité de 10.000 francs, dont la moitié lui fut réglée par les frères Temming. Pierre remplaça Greill [Greiss]. Aux termes de son contrat, ses fonctions étaient les suivantes : surveillance de l’outillage, des approvisionnements, contrôle de la fabrication et tenue de la comptabilité ; ses appointements étaient portés à 300 francs par mois et sa participation aux bénéfices à 1 1/2 %. Ce contrat était valable jusqu’au 28 février 1915 et était renouvelable par tacite reconduction. En cas de départ, Pierre ne pouvait offrir ses services à une usine similaire en France ou aux colonies françaises.
En 1912, Pierre, sur les conseils de ses parents, demanda en mariage une jeune fille de son pays, mais celle-ci refusa de venir habiter la Grand’Palud. C’est à ce moment que le jeune homme songea pour la première fois à reprendre sa liberté dès qu’on lui aurait trouvé un remplacement. Au début de décembre dernier, Cadiou était en pourparlers avec deux ingénieurs qui sollicitaient la direction de l’usine. Il fut convenu que Pierre cesserait ses fonctions en juillet 1914. Cette décision fut prise le jour où le général Gaudin vint à Landerneau.
M. Bidard de La Noë a fait expédier aujourd’hui au laboratoire de toxicologie le complet que Pierre portait le jour de son arrestation. Il parait en effet établi que c’est de ce complet que Pierre était revêtu le 30 décembre.
14 avril 1914 – p. 5
Le mystère Cadiou
UN CONFLIT ENTRE LE PARQUET ET LA PRESSE
Brest, 13 avril.
A la suite de la publication des lettres adressées, le 30 et le 31 décembre, par l’ingénieur Pierre à M. Cadiou, M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République à Brest, a interdit toute communication à la presse. Le Syndicat de la Presse de l’Ouest a l’intention d’adresser une protestation au Garde des Sceaux, en invoquant ce motif que « certains documents, et notamment le texte des dénonciations de Pierre au ministère de la guerre auraient été communiqués par le procureur lui-même, dans un intérêt personnel ».
16 avril 1914 – p. 5
Le mystère Cadiou
CONFRONTATION DE TROIS TEMOINS DE MORLAIX
Brest, 15 avril. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a confronté, ce matin, trois des témoins de Morlaix avec Mme Zaccone, tante de Mme Cadiou.
M. Breanton, antiquaire, affirme avoir rencontré Cadiou à 3 kilomètres de Morlaix le 25 décembre, vers deux heures de l’après-midi. Mme Zaccone maintient que ce jour-là, à l’heure indiquée, M. Cadiou était chez elle.
MM. Caramour et Cabon continuent certifier, en dépit des objections de Mme Zaccone, qu’ils ont croisé M. Cadiou à Morlaix, le matin du 1er janvier.
UNE INFORMATION DE L’OUEST-ECLAIR
Brest, 15 avril. Le journal l’Ouest-Eclair annonçait matin que, suivant des rapports de police qui seraient parvenus au parquet de Brest, il y avait lieu de supposer que M. Cadiou avait trouvé asile chez le député Cloarec après son départ de la Grand’Palud.
M. Bidard de la Noë déclare qu’il n’a pas connaissance de ces rapports.
DECLARATION D’UN ENTREPRENEUR
Brest, 15 avril.
En présence de M. Bodet, avocat, et de M. Delourmel, bibliothécaire-archiviste Je la ville, M. Desrues, entrepreneur charge des travaux de l’usine de blanchiment de coton de Daoulas, a déclaré avoir lu, au début de janvier, trois lettres venues de membres de la famille Cadiou, laissant en- tendre que M. Cadiou s’était suicidé.
M. Desrues affirme que ces lettres sont de nature à démontrer l’innocence de Pierre, en faisant connaître la vérité sur le mystère de la Grand Palud.
La personne qui détient ces lettres, a déclaré M. Desrues, habite Landerneau. Elle hésite à se faire connaître de la justice. Mais j’espère qu’elle finira par céder aux sollicitations des amis de Pierre. »
17 avril 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
L’ENQUETE SUR LES LETTRES
Daoulas, 16 avril.
Les commissaires de la brigade mobile qui s’occupent de l’affaire Cadiou ont procédé à une enquête à Landerneau et à Daoulas au sujet des lettres dont l’existence a été révélée hier par l’entrepreneur Desrues. Ils suivent une piste, et espèrent arriver aujourd’hui à un résultat.
Landerneau, 16 avril. La personne que désignait l’entrepreneur Desrues comme étant en mesure de prouver l’innocence de Pierre au moyen de lettres émanant de Mme Cadiou, est M. Legrand, maire de Landerneau. Ce dernier déclare que toutes les lettres de M. Cadiou qu’il possédait ont été saisies, à l’exception d’une seule qui est à peu près sans intérêt pour l’enquête.
19 avril 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Brest, 18 avril.
M. Bidard de la Noë a entendu ce matin M. Vacheront, maire de la Forest.
M. Vacheront a confirmé plusieurs faits déjà connus. Il a fait en outre deux déclarations intéressantes. Le jour de la découverte du cadavre de M. Cadiou, Pierre, sur la demande du procureur de la République, alla chercher la casquette de la victime, et revint en disant qu’il y avait du sang sur le cuir intérieur. On n’attacha pas, à ce moment, d’importance à cette remarque. M. Vacheront entendit en outre Pierre dire que le caoutchouc de M. Cadiou était déchiré autour du collet. On sait que c’est à cet endroit que le docteur Paul devait relever plus tard la trace du passage de la balle.
Cet après-midi, M. Bidard de la Noë a entendu la déposition de M. Bodet, l’avocat que M. Cadiou était allé consulter au sujet du dossier constitué en vue de justifier l’usinier, en ce qui concernait les accusations de son ingénieur. Me Bodet a déclaré ne pouvoir fournir aucune précision, quant au contenu du dossier, qui on le sait, a disparu.
M. Cloarec mis en cause
Brest, 18 avril. L’affaire Cadiou est entrée dans le domaine électoral. Dans la circonscription de Morlaix, M. Laryer, conseiller général, candidat radical-socialiste, concurrent de M. Cloarec, député sortant, publie dans le journal Le Nouvel Avenir de la Bretagne, un appel aux électeurs, où M. Cloarec est nettement accusé d’avoir transporté le cadavre de M. Cadiou à la Grand’Palud.
Dans toutes les réunions publiques. M. Cloarec est interpellé sur son rôle dans l’affaire Cadiou.
21 avril 1914 – p. 2
Le mystère Cadiou
Brest, 20 avril. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, se propose de convoquer M. Cloarec, député du Finistère, après les élections législatives.
Le magistrat instructeur a déclaré ne pas avoir l’intention de faire procéder à une perquisition au domicile de M. Cloarec, à Roubaix.
22 avril 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
LE ROLE DE M. CLOAREC
Brest, 21 avril.
M. Cloarec, député de Morlaix, définit ainsi son rôle dans la constitution de l’usine de la Grand’Pallud :
« Quand M. Legrand, de Landerneau, voulut créer l’usine de la Grand’Pallud, il vint me demander de lui rédiger un acte de société, me déclarant qu’il avait comme commanditaire M. Temming, demeurant à Buhl (Alsace). L’acte rédigé, il me pria de le communiquer à M. Temming. Ce dernier répondit qu’il ne voyait aucune objection à faire à la rédaction de l’acte, mais qu’il désirait cependant le soumettre à son conseil, un avocat de Colmar. Au cours de l’entrevue que j’eus avec cet avocat, nous tombâmes d’accord sur les clauses du contrat. Là s’est borné mon rôle. Je n’ai été par la suite ni actionnaire de la Grand Palud ni intéressé dans l’affaire.
« Lorsque M. Legrand voulut céder son usine, il vint encore me demander si je ne pourrais pas lui trouver un acquéreur. Je savais qu’à ce moment M. Cadiou cherchait un emploi pour ses capitaux, Désireux de lui rendre service, je le mis en rapport avec M. Legrand. L’entente se fit en dehors de moi. Là s’est encore bornée mon intervention.
« Plus tard, lorsque M. Cadiou fut devenu propriétaire de la Grand’Palud et qu’il se trouva sous le coup d’une dénonciation aux termes de laquelle l’usine marchait avec des capitaux allemands, il me remit pour les transmettre à M. Sarraut, alors sous-secrétaire d’État à la guerre, toutes les pièces de l’acte constitutif de la société prouvant que les actionnaires étaient Français. A ces pièces, était joint un reçu de M. Temming attestant qu’il avait été complètement désintéressé.
« M. Sarraut, interpellé à la Chambre, confirma l’exactitude de ces faits en déclarant formellement à la tribune qu’il s’était assuré que l’usine de la Grand’Palud était entièrement française. (Voir Journal officiel du 9 février 1910).
« Le Gaulois, qui veut bien faire acte de loyauté en ne mettant en doute ni mon honorabilité ni ma probité, ni mon désintéressement, qualifie mon intervention d’imprudence. Quelle imprudence y avait-il à conseiller un industriel français dans la rédaction d’un acte au point de vue purement juridique ? En quoi le patriotisme le plus formaliste peut-il s’effaroucher de mon intervention survenue dans les circonstances que je viens de relater ?
« On me permettra d’arrêter là des explications qui, prolongées, qui prolongées, ressembleraient à un plaidoyer dont je n’ai nul besoin, fort de ma bonne foi en toute cette affaire. »
23 avril 1914 – p 4
Le mystère Cadiou
Une nouvelle déposition de l’ancien veilleur de nuit
Brest, 22 avril. L’ancien veilleur de nuit Bossart est allé trouver spontanément, cet après-midi, M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, et lui a fait une déclaration dont voici l’essentiel :
« Le 17 janvier, l’inspecteur Lemez, de la police spéciale, me pria de l’aider à exécuter des recherches dans les bois. Pierre, qui paraissait assez inquiet, nous accompagna jusque sous le pont du chemin de fer. A la sortie de l’usine, il nous donna des indications qui nous éloignaient de l’endroit où se trouvait le cadavre de M. Cadiou.
« Je ne suivis pas ces conseils et je conduisis l’inspecteur Lemez où j’avais vu la terre remuée le 31 décembre. Là, le vent m’apporta une odeur de viande pourrie. Très troublé, je m’éloignai. Nous ne trouvâmes rien ce jour-là, mais je voulais à toute force éclaircir le doute horrible qui m’était venu et, le lendemain dimanche, je revins seul, cette fois, dans le sentier. Vous peindre ma stupeur serait impossible ! A deux pas de moi, la partie postérieure d’une tête humaine apparaissait à fleur de terre. Je crus que j’allais mourir d’épouvante !
« J’eus cependant la force de recouvrir de terre les débris humains qu’un animal avait sans doute mis à jour, et, fou de terreur à l’idée que l’on pourrait me voir à l’endroit où gisait le corps de mon patron je pris la fuite.
« Pierre, a ajouté Bossart [Bossard] ; devait être obsédé par l’idée de son forfait. Il paraissait abattu et, par moments, inconscient de ses actes. J’en fis un jour la remarque au contremaître Bignard. « Pierre, me dit-il, n’est plus le même homme » Je le craignais sans en concevoir la raison : c’est pourquoi, le 17 janvier, j’ai eu le soin de décharger mon revolver avant de le lui remettre. »
M. Bidart [Bidard] de La Noé ayant reproché à Bossart [Bossard] de n’avoir pas parlé plus tôt, l’ancien veilleur de nuit a répondu qu’il avait eu peur.
« On a reproché à Jean-Marie Cadiou d’avoir retrouvé seul le cadavre de son frère Que n’aurait-on dit de moi ? Si je me suis décidé à dire la vérité, c’est parce que je voyais que les témoignages de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon égaraient la justice. »
24 avril 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
ARRESTATION DU VEILLEUR DE NUIT
Brest, 23 avril.
M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, a procédé ce matin, à 4 heures, à l’arrestation du veilleur de nuit Bossard en raison de sa déposition d’hier.
Quand M. Menessier [Mennessier], porteur d’un mandat d’arrêt et d’un mandat de perquisition, s’est présenté à Saint-Divy, au domicile de Bossard, celui-ci, apprenant qu’on venait l’arrêter, se mit à rire. « Alors, dit-il, M. Bidard de la Noë croit que c’est moi le coupable ? Elle est bien bonne ! »
Les commissaires spéciaux Ménessier [Mennessier] et Paulin, ont opéré une perquisition dans la chaumière où habitent Bossard et sa mère, à Saint-Divy.
L’ancien gardien de l’usine avait consacré de longs mémoires au drame de la Grand’Palud et y avait noté ses réflexions, Nous avons demandé à M. Bidard de la Noë ce qui avait motivé l’arrestation de Bossard.
« Je reproche à Bossard, répond le juge, d’avoir gardé si longtemps pour lui un secret d’une telle gravité. Son attitude bizarre permet d’ailleurs de supposer qu’il en sait beaucoup plus long que ce qu’il a dit jusqu’ici. Voilà pourquoi j’ai tenu à m’assurer de sa personne. »
Bossard, qui a été conduit au parquet, subira cet après-midi un premier interrogatoire.
M. Jean-Marie Cadiou a déclaré que l’arrestation de Bossard ne l’avait pas surpris. Il pense qu’une autre arrestation ne saurait tarder, mais il refuse de s’expliquer davantage.
Bossard est considéré par tous ceux qui l’ont approché comme presque complètement déséquilibré.
LE PREMIER INTERROGATOIRE
Brest, 23 avril. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a inculpé Bossard de complicité d’assassinat et du délit de recel de cadavre.
Interrogé de cinq heures à sept heures, Bossard a été mis en demeure de s’explique sur la provenance de divers objets saisis chez lui : une montre démontée, deux chaines de montre, un lorgnon, deux portes mine, douze balles de gros calibre, etc.
Le juge lui a également demandé de fournir l’emploi de son temps dans les journées des 30 et 31 décembre.
Les indications données par Bossard à ce sujet vont être vérifiées.
ENCORE LA SOMNAMBULE
Vesoul, 23 avril. Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest, M. Barbier, commissaire de police de Vesoul, a interrogé ce soir M. Richard, employé des postes, beau-frère de Cadiou, au sujet de l’intervention de la somnambule de Nancy et de la présence de Cadiou à Morlaix, le 27 décembre.
LES EXPERTISES CONFIEES A M. GRIVOLLAT
Saint-Étienne, 22 avril.
M. Grivollat [Grivolat], directeur du musée de Saint-Étienne, vient d’être chargé de diverses expertises relatives à l’affaire Cadiou. Il a mission d’examiner notamment : la balle que le médecin légiste découvrit dans le cou de M. Cadiou ; un revolver semblable à celui acheté par l’ingénieur Pierre une quantité de munitions diverses une balle trouvée, le 18 février, dans un tas de charbon à l’usine de la Grand’- Palud le revolver saisi le 17 février sur la table du bureau de l’inculpé ; quatre cartouches chargées de plomb déposées dans une enveloppe jaune qui fut trouvée dans le garage de l’ingénieur Pierre.
25 avril 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
BOSSARD EST CONFRONTE AVEC L’INSPECTEUR LEMAIRE [Lemez]
Brest, 24 avril.
M. Bidard de la Noë a confronté ce matin le gardien de nuit Bossard avec l’inspecteur de la sûreté Lemaire [Lemez].
Ce dernier a rappelé que le 17 janvier, alors qu’il procédait avec Bossard à une battue dans le bois de la Grand’Palud, l’ancien veilleur de nuit s’était sauvé au moment où Lemaire [Lemez] approchait du chemin où fut enterré M. Cadiou. Bossard, tapi dans un taillis, était resté sourd à tous les appels.
Bossard a reconnu aujourd’hui qu’il s’était enfui et n’avait pas répondu quand on l’avait appelé, mais il n’a pu fournir aucune explication plausible de son attitude bizarre.
L’inspecteur a alors raconté que, le 12 mars, il était retourné avec Bossard à la Grand’Palud. Bossard avait prétendu qu’il pouvait retrouver le revolver de Pierre. Ses recherches ayant été infructueuses, l’inspecteur dit à Bossard : « Ou bien vous vous moquez de la justice, où vous avez quelque chose que vous ne voulez pas dire. » Bossard répondit : « Je connais la vérité. Je suis certain de la culpabilité de Pierre, mais je ne veux pas parler, de peur d’être traité comme complice. »
La confrontation a pris fin à midi et demie.
BOSSARD SE RETRACTE
Brest, 24 avril. Bossard est revenu aujourd’hui, sur ses déclarations. Il a commencé par prétendre que ce n’était pas lui qui avait découvert le cadavre de M. Cadiou, le 18 janvier, mais un journalier de Ploudiry, nommé Le Gall. Mis en présence de ce dernier, Bossard ne l’a pas reconnu et a dit qu’il s’agissait d’un autre Le Gall.
Finalement, Bossard a dit au juge d’instruction que puisqu’on l’avait inculpé, il démentait toutes les assertions contenues dans sa déposition de mercredi dernier. Désormais, il ne dira plus rien.
Ce changement d’attitude a plongé M. Bidart [Bidard] de La Noë dans une grande perplexité. Bossard a-t-il inventé de toutes pièces les révélations qui ont provoqué son arrestation ? Actuellement, il est impossible de se prononcer.
A Saint-Divy, Bossard a la réputation d’un garçon travailleur, mais déséquilibré. L’avocat de Pierre, Me Feillard, pense que les faits révélés par Bossard n’ont existé que dans son imagination. Quoi qu’il en soit, il n’est pas question de remettre Bossard en liberté. Le juge d’instruction va faire procéder à un certain nombre de vérifications. Il doit notamment expédier à Paris, les objets saisis chez Bossard ; ils seront présentés à Mme Cadiou qui dira s’ils ont appartenu à son mari.
Me Feillard est persuadé que la mise en liberté de son client sera accordée dès que les résultats de l’expertise en cours seront parvenus au parquet de Brest.
26 avril 1914 – p. 2
Le mystère Cadiou
LE MUTISME A L’EGARD DE LA PRESSE
Brest, 25 avril.
M. Guilmard, procureur de la République, a interdit à M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, de recevoir les journalistes sans son autorisation.
Le capitaine de gendarmerie Feyler a reçu l’ordre de faire respecter cette consigne.
27 avril 1914 – p. 2
Le mystère Cadiou
SAISIE D’UNE LETTRE DE L’INGENIEUR PIERRE
Sur une commission rogatoire, M. Vallet, commissaire de la police judiciaire, a saisi dans les bureaux de notre confrère le Matin, une lettre adressée le 26 août 1913 par l’ingénieur Pierre à ce journal.
Dans cette missive, dont nous donnons sous les plus expresses réserves les principaux passages, l’ingénieur porte contre son ancien patron de graves accusations.
Il affirme que M. Cadiou s’est fait payer deux fois des fournitures de coton par la poudrière d’Angoulême, et il ajoute :
« J’ai prêté, sans le savoir, mon concours à ces agissements délictueux. Pour réparer ma faute, j’ai discrètement mis les autorités compétentes au courant des choses ; une enquête très sérieuse a été faite ; elle a établi des culpabilités, mais elle en a établi de trop Comme diverses personnalités (dont M. Cloarec, député) sont atteintes indirectement par cette affaire de concussion, je crains qu’elle ne soit résolue par des pots-de-vin.
« J’estime qu’il est de mon devoir, en pareil cas, de vous demander de bien vouloir éclairer le peuple français pour que justice se fasse. »
Et l’ingénieur déclare en terminant que l’on trouvera des informations auprès de MM. Paurion, à Angoulême, et Goude, député de Brest.
Le Matin déclare, à propos de cette lettre, qu’il a demandé à MM. Cloarec et Goude, députés mis en cause par l’ingénieur, s’ils désiraient répondre aux allégations de celui-ci. Il ajoute que MM. Cloarec et Goude ont alors réservé leur réponse.
29 avril 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Nouveau témoignage
Brest, 28 avril. M. Bidard de la Noë continue ce matin l’instruction de l’affaire Cadiou pour fixer un point intéressant de l’enquête.
Il avait été dit que le cadavre de M. Cadiou n’avait pu être enfoui le 1er février, car à cette date un sanglier avait labouré la terre à l’endroit où la fosse avait été creusée. Il aurait donc dû déterrer le cadavre.
Le juge a entendu M. Maubian, piqueur du propriétaire du bois de la Grand Palud. Le témoin a déclaré qu’il avait vu, le 1er février, des traces de pas de sanglier près du ruisseau mais à un mètre de l’endroit où a été retrouvé le cadavre du directeur. La fosse n’était pas labourée et ne présentait rien d’anormal. Des feuilles mortes recouvraient l’endroit où a été découvert M. Cadiou.
30 avril 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Nouveaux témoignages
Brest, 29 avril.
M. Bidard de la Noë a entendu ce matin un nouveau témoin dont il a refusé faire connaître le nom.
A la suite de cette audition, le juge d’instruction s’est immédiatement transporté à la Grand Palud.
Sur l’ordre du procureur, toutes les portes du palais de justice ont été closes.
M. Bidart de la Noé a recueilli à Landerneau la déposition d’une femme Hemery, qui affirme avoir rencontré Pierre et Cadiou ensemble, dans le bois de la Grand Palud, le 30 décembre, à 3 heures de l’après-midi.
Le juge, qui parait attacher une grande importance à ce témoignage, confrontera la femme Hemery avec Pierre, vendredi.
1er mai 1914 – p. 5
Le mystère Cadiou
Témoignages contradictoires
Brest, 30 avril.
Mme Emery [Hemery], qui a déclaré avoir rencontré M. Cadiou et M. Pierre au cours de l’après-midi du 30 décembre, dans le bois de la Grand’Palud, va être confrontée avec l’ingénieur.
Mme Emery [Hemery] a deux points de repère pour fixer sa rencontre au 30 décembre. C’est tous les mardis qu’elle va ramasser dur pois dans la forêt et le 30 était un mardi. En outre elle se rappelle parfaitement que le jour où elle vit ensemble le directeur et l’ingénieur était la veille ou l’avant-veille du jour de l’an.
On sait que la domestique de l’ingénieur, Julia Juzeau, a toujours affirmé que son maitre a passé l’après-midi du 30 à jardiner.
D’autre part, on annonce de Landerneau que le témoignage de Mme Emery [Hemery] est contredit par deux personnes qui ont fait ce matin leur déclaration au commissaire de police de Landerneau.
2 mai 1914 – p. 2
Le mystère Cadiou
Les objets saisis chez Bossard
En vertu d’une commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire à la police judiciaire, s’est présenté hier matin chez Mme Cadiou, rue du Cherche-Midi. Le commissaire lui a présenté les objets saisis chez Bossard, le veilleur de nuit de la Grand’Palud, soit une montre, une chaine, divers portemonnaie, des rasoirs et un lorgnon.
Mme Cadiou n’a reconnu aucun de ces objets comme ayant appartenu à son mari.
L’ingénieur Pierre interrogé
Brest, 1er mai.
M. Bidard de la Noë a entendu ce matin M. Duval, greffier de la Justice de paix à Rostrenen. M. Duval assista le 10 janvier à la signature du contrat aux termes duquel M. Pierre devenait ingénieur à la nouvelle usine de Daoulas.
On sait que M. Pierre a résilié lui-même ce contrat, deux jours après, car il voulait être fixé sur la disparition de M. Cadiou.
L’ingénieur Pierre a été extrait de prison et le juge d’instruction lui a fait part de la déposition de Mme Emery [Hemery]. L’ingénieur a certifié qu’il ne s’était jamais rendu avec M. Cadiou dans la partie du bois signalée par la lavandière.
5 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
La déposition du garçon de recette
Brest, 4 mai.
M. Bidard de la Noë a entendu ce matin M. Prigent, garçon de recette à Landerneau, qui se présenta pour un encaissement, le 31 décembre, et ne trouva personne, ni à la Grand Palud, ni au domicile de Pierre. Ce dernier sera interrogé sur l’emploi de son temps. Bossard sera interrogé cet après-midi, et pense-t-on, remis en liberté. Bossard était le seul soutien de sa mère, âgée de 74 ans, qui se trouve dans le dénuement le plus complet.
D’autre part, le parquet vient d’être avisé officieusement qu’à la suite des démarches faites par le procureur de la République, un décret va paraître prochainement, nommant un juge suppléant à l’instruction. De cette façon, M. Bidard de la Noë va pouvoir se consacrer entièrement à l’affaire Cadiou.
Mise en liberté provisoire de Bossard
Brest, 4 mai. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a interrogé à nouveau Bossard, cet après- midi. Celui-ci a répété que ses prétendues révélations étaient inventées de toutes pièces.
Aucune charge sérieuse n’ayant pu être relevée contre lui, l’ancien veilleur de nuit a été remis en liberté provisoire. Il reste néanmoins inculpé de complicité d’assassinat et de recel de cadavre
Le Dépêche de Brest publiera demain l’annoncé suivante :
« A vendre, très prochainement, l’importante usine de blanchiment de la Grand’- Palud, près Landerneau. »
Mme Pierre, très affaiblie par les épreuves douloureuses qu’elle a subies, a dû s’aliter.
6 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Nouvelle inculpation contre Bossard
Brest, 5 mai.
Dès la nouvelle de la mise en liberté provisoire de Bossard, plusieurs ouvriers, travaillant avec l’ancien veilleur de nuit à bord du Gorbea-Mendi, ont adressé des lettres à Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, dans lesquelles ils affirment que Bossard, dans les premiers jours de son arrivée à bord du navire en réparation, leur montra, quelque temps après la découverte du cadavre de M. Cadiou, quatre billets de 100 francs et acheta une bicyclette d’une valeur de 160 francs.
Le juge d’instruction va convoquer ces ouvriers pour les confronter.
En attendant, Bossard se dit maintenant convaincu de l’innocence de Pierre. Il, a déclaré à sa sortie de prison :
« Si j’ai cru, pendant un certain temps, à la culpabilité de Pierre, c’est parce que j’avais vu qu’on l’avait arrêté, mais comme j’ai été arrêté moi aussi, qui n’avais rien fait, je ne crois plus du tout qu’il soit coupable. »
Bossard a parlé ensuite de sa vie en prison, où il s’ennuyait beaucoup et où il était, dit-il, mal nourri.
C’est une véritable déception pour lui que d’apprendre que sa mise en liberté n’est que provisoire et qu’il reste à la disposition de la justice.
La déposition de M. Cloarec
Brest, 5 mai. M. Cloarec, député du Finistère, a été entendu ce matin par le juge d’instruction auquel il a déclaré qu’il ne s’occupait plus depuis longtemps de l’affaire de la Grand’-Palud.
L’ingénieur Pierre, appelé sur ces entrefaites et questionné sur ce qu’il savait de l’intervention de M. Cloarec, a reconnu que c’était à tort qu’il avait mêlé à cette affaire le nom du député.
« Si j’ai mis cette personnalité en avant dans une lettre rendue publique, a-t-il dit, c’est simplement parce que je savais que M. Cloarec était un ami de M. Cadiou et je dois bien ajouter que mon opinion était surtout faite de déductions. »
Émouvante confrontation
Brest, 5 mai. M. Bidard de La Noë a confronté, cet après-midi, Pierre avec un ancien ouvrier de l’usine, nommé Marcou, qui s’était fait le plus fidèle défenseur de l’inculpé. Marcou a confirmé ses déclarations antérieures et a affirmé qu’il avait la vive conviction de l’innocence de Pierre. Il a terminé en demandant au juge la permission de serrer la main de son ancien ingénieur, autorisation qui lui a été accordée.
Après avoir entendu le jardinier Grall qui porta à l’usine, le 1er janvier, les deux télégrammes de Mme Cadiou, le juge a demandé à Pierre l’emploi de son temps le 31 décembre. On sait que M. Prigent, encaisseur de la Banque de France, se présenta le 31 décembre à une heure et demie chez Pierre et constata son absence.
Pierre a déclaré que ce jour-là il déjeuna rapidement, sa bonne étant allée à Brest pour acheter un fourneau. Il sortit vers une heure un quart et alla se promener au bord de l’Elorn, à un endroit où on lui avait dit que les martins-pêcheurs abondaient. Le lieu visité par Pierre se trouve très éloigné de l’endroit où a été découvert le cadavre de M. Cadiou.
Il y a quelques jours, M. Bidard de La Noë a entendu M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres. Ce dernier a confirmé tout ce que Ton savait au sujet des dénonciations de Pierre. Il a ajouté qu’à la suite de l’exclusion de M. Cadiou de l’adjudication du 12 décembre, M. Cloarec, député de Morlaix, avait fait auprès de lui une démarche infructueuse en faveur de M. Cadiou.
7 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Audition d’un contrôleur des poudres
Brest, 6 mai. Le juge d’instruction a procédé aujourd’hui à l’audition de M. Goas, contrôleur des poudres et salpêtres, spécialement chargé du contrôle d’un certain nombre d’usines, notamment de la Grand’Palud.
Ce témoin, se plaçant à un point de vue technique, a déclaré que le coton fourni par M. Cadiou aux poudreries était de teinte rouge et de qualité très inférieure.
« Ces constatations ne sont pas nouvelles, a ajouté M. Goas ; je les ai relatées dans plusieurs rapports à l’inspiration desquels je dois à la vérité de le reconnaitre M. Pierre était complètement étranger. »
M. Goas a déclaré que, le 26 octobre, il a eu à signaler à l’administration la qualité du coton livré par la Grand’Palud aux poudreries de l’État. Dans le courant du mois de décembre il s’est entretenu avec M. Cadiou des difficultés qu’il avait avec l’administration de la guerre et de sa dernière exclusion.
Il avait des rapports journaliers avec l’ingénieur Pierre. Il l’a vu rentrer à l’usine à onze heures et demie du matin, le 29, 30 ou 31 décembre, sans pouvoir préciser. L’ingénieur lui a appris que, le 2 janvier, il avait reçu un télégramme de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari qui n’était pas arrivé à Paris.
Nouveaux témoignages
Brest, 6 mai.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a recueilli, cet après-midi, un témoignage nouveau, celui de l’ouvrier Kervestin. Ce dernier certifie que le 30 décembre, vers 9 heures du matin, l’ingénieur Pierre et M. Cadiou sont montés ensemble sur la plate-forme des autoclaves. Le témoin est certain de ne pas se tromper sur la date, car, le 29, il était absent de l’usine. Il affirme, d’autre part, que les nommés Guiganton, Kerdoncuff, Quéméneur, Gadec, Baot et Bernard sont en mesure de confirmer ses dires.
Ce témoignage, on le voit, est en contradiction formelle avec ceux de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon. L’ingénieur Pierre se borne à déclarer que Kervenstin se trompe.
La déclaration du témoin Kervestin est contredite par l’ouvrier Guiganton qui, dans sa déposition à la brigade mobile, a déclaré que M. Cadiou était monté seul sur la plate-forme des autoclaves, le 30 décembre à 9 heures du matin.
D’autre part, l’ouvrier Guyader affirme qu’il a vu M. Cadiou se dirigeant vers l’usine, un peu avant 11 heures.
Kervestin maintient ses dires et ajoute qu’à 11 heures, il a vu M. Cadiou et Pierre sortant de l’usine.
Morlaix, 6 mai.
M. Le Clech, juge d’instruction à Morlaix, a interrogé aujourd’hui M. Walbott, négociant, au sujet de la ressemblance de M. Blanc, agent d’assurances avec Cadiou. D’après M. Walbott, cette ressemblance était très réelle et était accrue encore du fait que M. Blanc porte souvent en costume cycliste.
8 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
LE RAPPORT DU DOCTEUR PAUL
Brest, 7 mai.
Le rapport du docteur Paul est parvenu ce matin au parquet de Brest. La contre-autopsie avait eu lieu le 17 février, le rapport est daté du 4 mai.
Le docteur Paul expose d’abord les raisons pour lesquelles sa tâche a été particulièrement difficile.
« Le corps, dit-il, avait longtemps séjourné dans l’eau. La peau était ridée ; les cheveux et les ongles se détachaient. Or, on sait que si un corps se conserve mieux dans l’eau que dans l’air, la putréfaction est, au contraire, accélérée dès que le corps est retiré de l’eau, et ceci explique pourquoi le docteur Rousseau déclara, lors de la première autopsie, que la conservation du corps était satisfaisante, alors que nous devions constater, treize jours plus tard, un état de putréfaction avancé. En outre, le fait que les plaies étaient lavées rendait impossibles certaines constatations. »
Le docteur Rousseau avait déclaré que la mort de M. Cadiou avait été provoquée par strangulation et par traumatisme cervical, et que les plaies du cou étaient postérieures à la mort.
Le docteur Paul n’est pas de cet avis.
Voici ses conclusions :
« 1° L’état de putréfaction très avancé du cadavre ne permet pas de préciser la date, et, à plus forte raison, l’heure à laquelle M. Cadiou est mort ;
« 2° Outre les plaies de plusieurs coups de couteau sur la face latérale gauche du cou, relevées par le docteur Rousseau, nous avons constaté une plaie dans la région droite de la nuque. Cette plaie a été causée par un coup de feu tiré quand le capuchon de M. Cadiou avait relevé ;
« 3° La mort est due à une hémorragie interne consécutive aux lésions produites par la balle qui trancha les vaisseaux sanguins du côté droit du cou ;
« 4° Les plaies par coups de couteau purent constituer une hémorragie, mais la putréfaction empêche de voir si ces plaies ont été faites ante ou post mortem.
« 5° Le couteau saisi sur Pierre a pu faire la plaie du cou, mais il est impossible de l’affirmer, aucune trace de sang n’a été re- levée sur la lame et la plaie ne présente aucune caractéristique.
« 6° Sous les réserves que nous impose la putréfaction dans laquelle nous avons trouvé le cadavre, les blessures relevées sur le corps de M. Cadiou présentent le caractère de blessures criminelles. »
DEPOSITIONS CONTRADICTOIRES
Brest, 7 mai.
M. Bidard de la Noë a entendu cet après-midi quatre ouvriers de l’usine, dans l’espoir qu’ils pourraient confirmer la déposition faite hier par Kervestin, mais aucun d’eux n’a vu, le matin du 30 décembre, M. Cadiou et Pierre ensemble.
Un nommé Broudin a déclaré, au contraire, qu’il avait vu M. Cadiou arriver vers huit heures et demie, et repartir une demi-heure après.
Broudin sortit pour voir où allait M. Cadiou et il le vit sous le pont du chemin de fer, qui s’en allait seul.
Le juge confrontera demain matin Pierre avec M. Jean-Marie Cadiou.
Il entendra également M. et Mme Bignard, samedi matin.
Bossard, qui est venu aujourd’hui se plaindre des accusations portées contre lui par un nommé Manach, son camarade de chantier, sera entendu contradictoirement avec ce dernier.
Manach prétend que Bossard était, dans les premiers jours de janvier, en possession d’une somme de 300 francs, dont il serait fort en peine d’expliquer la provenance. Bossard déclare qu’il n’a jamais eu pareille somme à sa disposition.
9 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
UN PROPOS DE BOSSARD
Brest, 8 mai
Le coureur cycliste Laurent, actuellement employé comme mécanicien à bord du Gorbea-Mendi, où travaillait Bossard, déclare que le jour où il fut embauché, c’est-à-dire le 29 janvier, Bossard lui tint le propos suivant :
Il y a quelque temps, je suis allé dans le bois de la Palud, avec l’inspecteur Lemez, à la recherche du cadavre de M. Cadiou. Je longeais le ruisseau, alors que M. Lemez longeait le haut du bois. Dans un chemin creux, nous nous sommes rejoints à l’endroit où je savais que M. Cadiou avait l’habitude d’aller voir le débit du ruisseau. J’ai senti une odeur de cadavre, mais la terre était couverte de neige et je n’ai rien dit. Si j’étais méchant pour Pierre, comme il l’a été pour moi, je pourrais le faire pincer. »
L’intérêt de ce propos de Bossard est qu’il a été tenu le 29 janvier, c’est-à-dire 6 jours avant que M. Jean-Marie Cadiou ne re trouve son frère.
Laurent sera confronté demain matin avec Bossart [Bossard].
UNE CONFRONTATION
Brest, 8 mai.
M. Bidard de la Noë a confronté, ce matin, le contre-maître Bignard, M. Jean-Marie Cadiou et Pierre.
M. Bignard maintient que c’est le 30 décembre, vers 11 heures 1/4, que Pierre et M. Cadiou quittèrent ensemble l’usine.
Pierre déclare que Bignard se trompe. M. Jean-Marie Cadiou prétend que Bignard lui dit, le jour de la découverte du corps de son frère : « Ne me laissez pas seul avec le cadavre : si Pierre revenait et me trouvait là, il me tuerait ».
Bignard affirme que ses paroles ont été mal interprétées. Il craignait de rester seul, pensant que l’assassin se trouvait peut- être caché dans les environs. Il n’a jamais eu peur de Pierre.
Le même jour, Mme Bignard rencontra M. Jean-Marie Cadiou à sa sortie du bois et lui demanda :
« Est-ce bien votre frère que l’on a retrouvé ? »
Sur une réponse affirmative, elle poussa un soupir de soulagement et dit : « Quand j’ai vu tout ce mouvement, j’ai cru que mon mari venait d’être assassiné ! »
Le juge a demandé, cet après-midi, à Mme Bignard, ce que signifiaient ces paroles.
AUDITION DE NOUVEAUX TEMOINS
Brest, 8 mai. M. Bidard de La Noë a entendu, cet après-midi, la femme du contremaitre Bignard. Mme Bignard a raconté au juge qu’elle avait passé les fêtes de Noël et du Jour de l’An à Brest, chez sa mère, et qu’elle ignorait par conséquent ce qui avait pu se passer à cette époque à la Grand Palud.
Rentrée dans les premiers jours de janvier, Mme Bignard trouva son mari très ennuyé :
« M. Cadiou est venu deux fois à l’usine, disait-il, le 29 et le 30 décembre. Je comptais le revoir pour lui demander de s’occuper de me trouver une place. Il n’est pas revenu. »
Le matin du 4 février, Mme Bignard, qui revenait de laver du linge, rencontra, vers onze heures, Pierre, pâle et courant vers l’usine.
« Que se passe-t-il ? » demanda-t-elle à sa fille.
« On a retrouvé le cadavre de M. Cadiou », répondit cette dernière.
C’est ainsi que Mme Bignard apprit la découverte du cadavre.
La femme du contremaitre ne sait rien de plus. Elle prétend n’avoir pas tenu le propos que lui a prêté M. Jean-Marie Cadiou.
10 mai 1914 – p. 2
Le mystère Cadiou
Opérations judiciaires à Paris
Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire à la police judiciaire, s’est rendu chez M. Eck, avocat consultant, 36, rue Vivienne. Dans le courant du mois de novembre dernier, M. Cadiou avait consulté cet avocat sur les moyens qu’il lui faudrait employer pour racheter les actions de la Société de la Grand’Palud. Ce rachat d’actions l’aurait fait seul propriétaire de l’usine.
D’autre part, M. Vallet s’est rendu à la banque Allard, place de la Bourse, où, dans le courant de novembre, M. Cadiou avait fait un dépôt de 100.000 francs en espèces, au crédit de la Dresdner Bank, de Nuremberg.
11 mai 1914 – p. 3
Le mystère Cadiou
L’expertise des vêtements de Pierre Déclarations de Me Feillard
Brest, 10 mai.
On attend, au parquet, le rapport du médecin-légiste. Le défenseur de l’ingénieur Pierre croit cependant savoir que quelques taches ont été relevées sur les vêtements de l’inculpé soumis à l’expertise. Mais Me Feillard ne voit dans ce fait aucune preuve de la culpabilité de son client.
Il explique que l’ingénieur, quand il lui arrivait de se blesser, essuyait le sang sur ses vêtements. En outre, le jour où le contremaître Marcou eut le bras coupé à l’usine, une certaine quantité de sang rejaillit sur l’ingénieur.
Le défenseur conclut donc que, si le rapport de l’expert relève des traces de sang, il conviendra d’établir si ces taches sont de fraiche date ou de date déjà ancienne.
12 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Nouvelle confrontation de l’ingénieur Pierre et de M. J.-M. Cadiou
Brest, 11 mai.
Ce matin, l’ingénieur Pierre et M. Jean-Marie Cadiou ont été de nouveau mis en présence par M. Bidard de la Noë. Cette confrontation a été très animée.
Pierre a renouvelé ses accusations contre son ancien patron.
M. J.-M. Cadiou manifesta son indignation, mais Pierre lui conseilla de se taire : « Vous n’avez pas le droit de me démentir, dit-il, vous, le complice de toutes les irrégularités commises par votre frère. » M. J.-M. Cadiou était président du conseil d’administration de l’usine, et, d’après les dires de Pierre, « il n’assistait jamais aux séances du conseil et n’était qu’une personne interposée destinée à masquer les propriétaires réels de l’usine, qui étaient Allemands ».
Pierre reparla du wagon d’Angoulême, que M. Cadiou fit, dit-il, payer deux fois », et déclara avoir conservé, caché dans un endroit qu’il indiqua, un copie de lettres prouvant les fraudes et la complicité d’un employé de la poudrerie, nommé F…. qui aurait touché une commission de 1.800 francs.
M. Jean-Marie Cadiou déclara que les paroles de Pierre, inspirées par la haine, reposaient sur aucun fondement.
L’examen des vêtements de Pierre
Brest, 11 mai.
M. Bidard de la Noë n’a pas encore reçu le rapport de M. Kohn-Abrest, du laboratoire de toxicologie ; il a été avisé par son collègue, M. Roty, juge d’instruction à Paris, que le directeur du laboratoire de toxicologie n’avait pas terminé ses recherches ; jusqu’à présent, il n’a pas relevé de tâches de sang sur les vêtements de Pierre.
Clôture prochaine de l’instruction
Brest, 11 mai. L’instruction de l’affaire Cadiou est sur le point de prendre fin le juge d’instruction, qui n’a plus que quelques ouvriers de l’usine de la Grande-Palud à entendre, espère recevoir prochainement les derniers rapports des experts, et pouvoir renvoyer Pierre devant les assises, pendant la session de juillet.
Me Feillard ne demandera pas à nouveau la mise en liberté provisoire de Pierre. Il attendra la clôture de l’instruction pour solliciter la libération définitive de son client.
Il se peut, d’ici là, que Pierre se décide à rendre public le mémoire qui, d’après lui, doit faire éclater un nouveau scandale des poudres.
14 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Une confrontation
Brest, 13 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a confronté, cet après-midi, M. Le Bos, brasseur à Landerneau, avec le fermier Bonnefoy.
Ce dernier, on s’en souvient, après avoir affirmé qu’il avait vu, Pierre et Cadiou ensemble, le matin du 30, s’était rétracté. Bonnefoy a rappelé comment il avait été amené à reconnaître son erreur.
« Mme Pierre, a-t-il déclaré, n’a exercé aucune pression sur moi. Dans les premiers jours de mars, elle est venue chez moi avec Julia Juzeau et m’a demandé si j’étais sûr d’avoir vu son fils avec M. Cadiou le 30 décembre. Cela est très grave, m’a-t-elle « dit, et il faut bien réfléchir avant de lancer une telle affirmation. » Mais, ajouta- t-elle, « si cela est vrai, n’hésitez pas à le dire ». Il y a un coupable dans cette affaire. « Il faut le découvrir. »
M. Bonnefoy a maintenu sa rétractation. Deux ouvriers de l’usine, interrogés ensuite, n’ont apporté aucun fait nouveau.
D’autres ouvriers seront entendus demain.
15 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Les commanditaires de l’usine étaient Allemands
Brest, 14 mai. La question de savoir si l’usine de la Grande-Palud continua de fonctionner avec des capitaux allemands lorsque M. Cadiou succéda, en 1909, à M. Legrand, est aujourd’hui résolue.
La famille Cadiou le contestait ; l’ingénieur Pierre l’affirmait. Or, la preuve de l’exactitude des renseignements donnés par l’inculpé figure actuellement au dossier. On a, en effet, retrouvé trace, dans le copie de lettres de l’usine, d’une lettre datée du 12 novembre 1913, dans laquelle M. Cadiou annonçait aux frères Temming qu’il allait leur faire parvenir une somme de 163.000 francs, représentant le reliquat des capitaux qu’ils lui avaient confiés.
16 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
A PROPOS DU RAPPORT MEDICAL
Brest, 15 mai. M. Bidart [Bidard] de La Noé a recueilli, cet après-midi, une déposition qui a causé tout d’abord une certaine sensation.
Le docteur Quédec, de Landerneau, qui assistait à l’exhumation du cadavre de M. Cadiou, déclara que lorsqu’on souleva la tête du mort, quelques gouttes de liquide ayant l’apparence de sang tombèrent de la face.
Plusieurs médecins, interrogés sur le point de savoir si un corps enterré depuis 36 jours pouvait saigner, firent une réponse négative. Il semblait donc résulter de la déposition du docteur Quédec que M. Cadiou n’était pas mort depuis longtemps quand on le retrouva.
Mais le docteur Rousseau fournit l’explication suivante, qui est plausible :
« M. Cadiou, dit-il, reposait la face contre le sol et son visage était recouvert d’une couche de glaise si épaisse que la plaie du cou ne devint visible qu’après avoir été lavée à grande eau. Dans la petite poche argileuse qui s’était formée dans le sol, à l’endroit où la tête reposait, un peu de sérosité rougeâtre, qui avait coulé de la plaie, était restée. La face, qui était baignée dans ce liquide, en retint une partie, et il n’est pas surprenant que des gouttelettes en soient tombées au moment où l’on soulevait la tête.
« Prétendre que M. Cadiou venait d’être enterré est une sottise. Le corps était relativement bien conservé, pour diverses raisons que j’ai exposées dans mon rapport. Mais il est évident que le corps avait longuement macéré dans l’eau : la peau était ridée, les ongles et les cheveux se dé- tachaient. Ce sont là des indices qui ne permettent pas d’avoir une hésitation. »
Le juge a ensuite entendu M. Lamballe, huissier à Landerneau, qui déclare avoir avancé à Pierre, le 31 décembre, les 2.000 francs pour la paye des ouvriers, et M. Le Bos, adjoint au maire de Landerneau, qui assista, le 4 février, à l’exhumation du cadavre.
L’Association des Anciens élèves de l’École Centrale a saisi la Ligue des Droits de l’Homme du cas de l’ingénieur Pierre. Le Comité central a demandé des renseignements sur l’affaire à M. Haulauer, président de la section brestoise.
17 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Brest, 16 mai.
On se montre très surpris au parquet de Brest de l’information venue de Saint-Étienne, d’après laquelle M. Grivolla [Grivolat], armurier-expert, demanderait confirmation du fait que le revolver soumis à son examen est bien conforme à celui que possédait Pierre.
Deux témoignages
Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Boteraou, dessinateur, qui déclare avoir acheté la tonnelle derrière laquelle Pierre s’abrita pour essayer son revolver dans ta seconde quinzaine de mai 1913. Ce témoignage concorde avec celui de l’armurier Marie, d’après lequel Pierre aurait acheté son revolver dans le courant du mois de mai.
M. Lecorre, retraité de la marine, vient ensuite certifier que les fioles de belladone et de datura reçues par Pierre en janvier dernier, lui étaient bien destinées.
Vers une nouvelle piste
M. Bidard de la Noë a convoqué cet après-midi M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest.
On se rappelle que M. Nicolas prétend avoir rencontré M. Cadiou à la gare de Morlaix le soir du 31 décembre. S’il est confirmé que la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou n’a pas été tirée par le revolver de Pierre, c’est sur la piste de Morlaix que les investigations vont de nouveau se porter.
Un non-lieu probable
En tout cas, il est probable qu’un non- lieu en l’état interviendra en faveur de Pierre ; mais on ne se montre pas disposé, au parquet, à lui accorder un non-lieu définitif.
Une confrontation
M. Bidard de la Noë a confronté cet après-midi M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, avec Mme Vichot.
Le 7 février dernier lendemain des obsèques de Cadiou, M. Nicolas avait téléphoné à Mme Vichot. Celle-ci déclare que M. Nicolas, au cours de cette conversation, lui affirma s’être trompé en disant qu’il avait aperçu M. Cadiou à Morlaix, le 31 décembre.
Devant le juge, M. Nicolas a maintenu son affirmation et a déclaré que Mme Vichot avait mal interprété ses paroles, et que c’était bien le 31 décembre, sur le quai de la gare de Morlaix, qu’il avait vu Cadiou.
« Ce jour-là, a-t-il ajouté, j’étais avec un voyageur de commerce, nommé Mortelec. »
19 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Un incident
Brest, 18 mai. Me Feillard, avocat de Pierre, ayant demandé communication du dossier, a été avisé ce matin que toutes les pièces avaient été remises hier à Mes Fleys et Vichot, avocat et avoué de Mme Cadiou, partie ci- vile, qui en prennent copie.
En signe de protestation, Me Feillard n’assistera pas au prochain interrogatoire de Pierre.
Les déclarations de M. Grivollat [Grivolat]
Saint-Étienne, 18 mai. M. Grivollat [Grivolat], expert armurier, a déclaré ceci :
« Deux pistolets m’ont été soumis, dont l’un, de 8 millimètres, servit au gardien de l’usine de la Grand’Palud, et ne peut entrer en ligne de compte. Quant au pistolet que l’on me certifie conforme à celui que possédait l’ingénieur Pierre, il est pourvu de cinq rayures, alors que la balle meurtrière n’en comporte que quatre. »
Cette déclaration n’implique pas que l’armurier Marie n’ait pas dit la vérité. Le détail des rayures a pu, en effet, lui échapper.
M. Grivollat [Grivolat], expert-armurier dans l’affaire Cadiou, a déclaré en outre :
« Mon rapport aura certainement pour conséquence l’élargissement de Pierre, contre lequel je ne relève aucune preuve de culpabilité. »
D’autre part, M. Grivollat [Grivolat] a écrit au fabricant de Liège pour lui demander comment il rayait ses canons de revolver. Le fabricant lui a répondu qu’il rayait le plus généralement à quatre, mais quelquefois à cinq, ce qui fait que, actuellement, on ne peut préjuger des conclusions de M. Grivolat. M. Grivollat [Grivolat] a informé le parquet de Brest qu’il déposerait son rapport dans huit jours.
20 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Nouvelle déposition
Brest, 19 mai. Le juge d’instruction a entendu M. Rocher, directeur d’une usine de blanchiment de coton de Saoulas. Le témoin a déclaré qu’avant de fonder son usine, et sachant que M. Cadiou désirait céder la Grand’- Palud, il avait offert à ce dernier une certaine somme pour l’acheter, mais M. Cadiou exigeait une somme supérieure.
Par un contrat signé le 10 janvier, l’ingénieur Pierre fut nommé directeur de l’usine de Daoulas, mais, deux jours après, l’ingénieur résilia le traité, parce que, disait-il, M. Cadiou avait disparu et il ne voulait pas quitter sa place avant que son directeur soit retrouvé.
Le dossier est revenu
Brest, 19 mai.
M. Rocher devait être ensuite confronté avec Pierre, mais celui-ci n’a pas été amené au parquet, en raison de la décision prise par Me Feillard de ne pas assister son client, pour protester contre la non communication du dossier qui avait été remis à la partie civile. Cette dernière a rendu le dossier aujourd’hui à midi.
Me Feillard a l’intention de poursuivre l’affaire, de façon à bien fixer les droits de la partie civile en matière criminelle.
21 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Brest, 20 mai. Le juge d’instruction et Me Feillard observent une extrême réserve sur l’interrogatoire subi aujourd’hui par Pierre. On sait cependant que l’inculpé n’a pu répondre clairement à toutes les questions.
Le juge va faire contrôler certaines allégations par commission rogatoire. L’interrogatoire reprendra samedi.
Me Fleys explique l’emploi des capitaux allemands
Brest, 20 mai. Me Fleys, avocat de la partie civile dans l’affaire Cadiou, interrogé sur l’ensemble du dossier, a prononcé un ardent plaidoyer en faveur de l’usinier de la Grand Palud.
« Je n’ai, affirme-t-il, rien trouvé pouvant justifier les accusations portées par Pierre contre Cadiou. Le seul fait précis qui existe est le wagon de coton payé deux fois par la poudrerie d’Angoulême. »
L’avocat ajoute que les fournitures de la Grand’Palud ne furent jamais trouvées mauvaises par le général Gaudin, et que Cadiou a été rayé temporairement des fournisseurs de l’État simplement parce qu’il n’avait pas effectué dans l’usine les modifications matérielles réclamées par le ministère de la guerre.
Enfin, en ce qui concerne les capitaux allemands, Me Fleys déclare que lorsque Cadiou prit la direction de l’usine, en 1909, la majorité des actions était entre les mains des frères Temming. D’ailleurs Cadiou n’avait pas une mise de fonds suffisante pour se libérer entièrement ; il demanda un délai de cinq ans pour rembourser les capitaux allemands et le dernier versement avant été effectué en octobre 1913, Cadiou était donc devenu l’unique propriétaire de la Grand’Palud.
La question du revolver
Brest, 20 mai. M. Bidard de La Noë a commencé l’interrogatoire définitif de l’ingénieur Pierre, en présence de son avocat, M. Feillard.
Cet interrogatoire a été consacré à la question du revolver.
L’ingénieur a déclaré qu’il ne se rappelle pas la date exacte à laquelle il a acheté l’arme à Landerneau, mais il a affirmé l’avoir vendue à un représentant de commerce inconnu de passage à la Grand’- Palud.
23 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Mme Bossard mère à l’instruction
Brest, 22 mai.
Le juge d’instruction a fait appeler ce matin, dans son cabinet, la mère de Bossard qui a été vue dernièrement en possession d’une montre dont la provenance devait être éclaircie.
On sait que M. Cadiou, quand il a été assassiné était porteur d’une montre qui n’a pas été retrouvée. L’enquête a établi que la montre de M. Cadiou était en acier et que celle de Mme Bossard est en argent. Elle a été achetée par Bossard à son beau-frère en janvier dernier.
L’emploi du temps de Bossard, qui était à Brest les 29 et 30 décembre a été également confirmé par sa mère.
Déclaration de l’armurier
Brest, 22 mai.
Le juge d’instruction a entendu l’armurier de Landerneau qui affirme que le revolver soumis à l’expertise de M. Grivolat est du même modèle que celui qu’il a vendu à l’ingénieur Pierre.
Une lettre de M. Cadiou
Brest, 22 mai. M. Guilmard, procureur de la République, a reçu ce matin la lettre suivante :
« Paris, 19 mai 1914. « J’ai l’honneur de signaler à votre attention les faits suivants :
« 1° Il existe à l’Association amicale des anciens élèves de l’École Centrale, dont les bureaux sont situés 1, rue de Stockholm, à Paris, une lettre écrite par M. Cadiou, relative à son ingénieur, M. Pierre, membre de cette association, qui a été placé par elle à l’usine de la Grand’Palud.
« 2° Dans le courant de l’année dernière, M. Cloarec, député du Finistère, est venu personne dans les bureaux de l’Association et y a eu une conversation relative à l’usine de la Grand’-Palud.
«Veuillez agréer, etc…
« Charles HALPHEN,
« Professeur au Collège Chaptal. » A la réception de cette lettre, le procureur de la République a fait adresser par M. Bidart [Bidard] de La Noé, juge d’instruction, une commission rogatoire afin de recevoir toutes explications utiles de M. Neveu, président de l’Association des anciens élèves de l’École Centrale.
Saisie de lettres de l’ingénieur Pierre
Brest, 22 mai. Sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de La Noé, diverses lettres de Pierre ont été saisies chez M. Faucon, pharmacien à Bois-Colombes. L’une de ces lettres, datée du 18 novembre 1913, a retenu particulièrement l’attention du juge. Elle se termine, en effet, par ces mots :
« Depuis que j’ai été victime d’un vol de 160 francs chez moi, je porte toujours mon rigolo sur moi. »
On se rappelle que Pierre avait toujours prétendu avoir vendu son revolver au début de 1913. La Lettre trouvée chez M. Faucon prouverait que Pierre avait encore son revolver au mois de novembre 1913. Pierre, interrogé à ce sujet, a répondu qu’il avait voulu plaisanter avec son ami, qu’il n’avait jamais été victime d’un vol et qu’il n’avait plus son revolver à la fin de 1913.
Cette explication n’a pas satisfait M. Bidart [Bidard] de La Noé, qui a chargé un de ses collègues parisiens de demander à Julia Juzeau si elle se rappelait un vol de 160 francs qui aurait été commis au préjudice de Pierre.
Mme Pierre prétend que son fils a dû faire allusion à un vol commis chez ses parents, à Dambreville, précisément en novembre 1913. Deux livrets de caisse d’épargne, dont un appartenant à Pierre, avaient été dérobés et, par une lettre qui figure au dossier, Mme Pierre en avait avisé son fils. Ce dernier aurait alors raconté l’incident à M. Faucon sur le ton de la plaisanterie.
24 mai 1914 – p. 1
AU JOUR LE JOUR
Du colonel du Paty de Clam à M. Bidart [Bidard] de la Noë
Les amis de M. Pierre, qu’on accuse d’avoir tué M. Cadiou et qui est depuis tant de mois sous les verrous (le Soleil a souvent parlé de cette affaire) – les amis de M. Pierre pensaient un peu naïvement que les dreyfusards connus, tels MM. Jean Jaurès et Clemenceau, prendraient fait et cause pour le malheureux ingénieur, fonderaient des journaux et organiseraient des meetings. Il est certain que l’affaire était de nature à passionner des gens qui font profession de soutenir les opprimés contre les oppresseurs, mais les partisans de Dreyfus n’ont point bougé. Peut-être suivent-ils l’exemple de M. Doumergue – lequel a déclaré à la tribune qu’il ne lisait jamais les journaux, – et ignorent-ils l’affaire Cadiou.
A défaut de ces hauts personnages du régime, de modestes conseillers généraux (ceux du Var) viennent de déclarer qu’ils étaient « péniblement impressionnés par la troublante affaire de l’ingénieur Pierre ». Qui donc, parmi les gens simplement impartiaux, n’éprouverait pas le même trouble ?
On se trouve en présence d’un accusé qui, depuis de longs mois, n’a cessé de protester avec énergie de son innocence et contre lequel on n’a produit, somme toute, aucun fait décisif. D’autre part, l’instruction ne semble pas avoir été conduite avec beaucoup d’impartialité… « Donnez-moi cinq lignes d’un homme et cela me suffira pour le faire pendre », disait Laubardemont ; mais M. M. Bidart [Bidard] de la Noë, le juge d’instruction, qui s’obstine à considérer M. Pierre comme coupable et qui le traque avec tant d’acharnement, n’a même pas « cinq lignes » écrites par le malheureux. Il n’a rien ! Hier encore, M. Kohn-Abrest, chef du laboratoire de toxicologie, a constaté qu’on n’avait relevé aucune trace de sang sur les vêtements du prétendu meurtrier, ni sur sa pioche, ni sur ni sur son couteau ! M. Bidart [Bidard] de la Noë persiste.
Le Conseil général du Var estime donc que « les pouvoirs accordés aux juges d’instruction sont trop étendus et qu’ils peuvent provoquer la ruine matérielle et morale de citoyens victimes d’erreurs judiciaires. » En conséquence, l’assemblée en question a émis le vœu que ces pouvoirs exorbitants fussent modifiés, notamment en ce qui concerne le droit accordé à ces magistrats d’infliger une incarcération prolongée à de présumés coupables.
Certes, ce vœu part d’un bon naturel, mais ce n’est là, hélas ! qu’une manifestation platonique. Il faudrait qu’un garde des Sceaux, digne de sa haute mission, eût le courage d’agir. Malheureusement, les ministres ne songent qu’à ménager les parlementaires pour conserver leur portefeuille et ils se soucient peu des malheureux injustement emprisonnés ce qui ne les empêche pas, d’ailleurs, de lancer, le jour de la fête dite nationale, un couplet en l’honneur des « vainqueurs » de la Bastille et de flétrir le régime des lettres de cachet.
La lettre de cachet ! Mais il y en a toujours, il y en a plus que jamais, et le moindre juge d’instruction peut en signer tant qu’il veut, de son autorité privée et sans en référer à ses chefs. C’est égal : le juge d’instruction Bidart [Bidard] de la Noë a plus de chance que le colonel du Paty de Clam, lequel fut si copieusement injurié et calomnié par les dreyfusards. On voit que l’ingénieur Pierre n’est pas juif.
J. Mantenay.
26 mai 1914 – p. 4
LE MYSTERE CADIOU
L’INGÉNIEUR PIERRE MIS EN LIBERTÉ
Ses déclarations
Brest, 25 mai. Pierre a été remis en liberté, ce soir, à 8 heures. Sa mère, quelques amis et son avocat, Me Feillard, l’attendaient à la sortie de la maison d’arrêt.
Pierre est aussitôt parti en automobile pour Landerneau, où il est arrivé à neuf heures. Deux à trois cents personnes massées devant l’hôtel Leroch, où il est descendu, ont fait à l’ingénieur une chaude ovation.
Pierre a fait communiquer à la presse la déclaration suivante :
« Je remercie la presse qui, par ses investigations minutieuses, a empêché plusieurs erreurs de témoignages et m’a enfin fait rendre à la liberté, après quatre mois de détention.
« Je suis heureux pour ma pauvre mère qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père malade, pour tous mes parents et mes amis qui n’ont pu croire un seul instant à ma culpabilité.
« Il paraît que mon affaire a fait couler beaucoup d’encre. Je n’ai pas encore lu un seul journal.
« J’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour mes gardiens qui m’ont toujours traité avec beaucoup de ménagements. J’ai rencontré dans mes co-détenus beaucoup de malheureux, de nombreux déshérités de la vie. Leur infortune m’a aidé à supporter la mienne. J’ai beaucoup réfléchi et aussi un peu travaillé. Ce fut pour moi un réconfort. Maintenant, je vais attendre près de ma mère, à Landerneau, la fin de mon cauchemar.
« Je vais, avec le concours de mon dévoué défenseur, Me Feillard, qui est devenu pour moi un ami, rechercher par tous les moyens en mon pouvoir, la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour.
« Celui qui a enterré mon ancien patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait qu’on trouve son cadavre par l’odeur qui devait s’en dégager un jour ou l’autre. Voilà ce qui est certain.
« On a dit : si crime il y a, c’est un crime intellectuel. Allons donc ! Que M. Jean-Marie Cadiou explique donc autrement que par des révélations de somnambule comment il put, en si peu de temps, retrouver le corps de son pauvre frère.
« Je ne veux toutefois porter mes soupçons sur personne sans avoir de preuves certaines.
« Je vais avoir enfin la liberté de prendre un peu de repos, de respirer l’air pur des champs qui m’a tant manqué et parmi lesquels j’ai tant vécu !
« Encore une fois, merci à tous ceux qui ont songé à moi en mon triste sort. »
Le dernier interrogatoire
Brest, 25 mai. L’ingénieur Pierre a subi ce matin un interrogatoire au cours duquel il a porté contre M. Cadiou de très graves accusations.
« Si je me suis décidé, a-t-il dit, à dénoncer l’industriel au ministre compétent, c’est parce que nous nous trouvions à la veille du passage d’un contrôleur et qu’il m’importait essentiellement de dégager ma responsabilité personnelle. J’avais prévenu mon patron ; à maintes reprises, je lui avais fait savoir que je parlerais s’il ne prenait pas la résolution de fournir un coton de meilleure qualité. M. Cadiou n’avait nulle- ment tenu compte de mes avertissements. Il continua ses malfaçons et il alla même, pour s’assurer l’impunité, jusqu’à soudoyer certains agents de la poudrerie d’Angoulême. »
D’autre part, l’ingénieur affirme qu’il a toujours été en bons termes avec son directeur, ce qui est prouvé, ajoute-t-il, par une lettre que lui a écrite en novembre 1913 M. Cadiou, et ainsi conçue : « Mon cher Pierre, veuillez réduire la main-d’œuvre. Bien à vous, Cadiou. »
Les conclusions du procureur de la République relatives à la mise en liberté sont basées sur le retard qui sera apporté à la clôture de l’instruction, l’expert Grivolat demandant de nouveaux renseignements sur les rayures du revolver vendu à l’ingénieur Pierre par l’armurier de Landerneau.
27 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Déposition de Bossard
Brest, 26 mai. Le juge d’instruction a entendu ce matin à nouveau le témoin Bossard, le veilleur de nuit de la Grand Palud, qui a déclaré main- tenir ses premières déclarations.
Maintenez-vous, lui a demandé le magistrat, votre rétractation concernant la dé- couverte du cadavre de M. Cadiou ?
Après un instant d’hésitation, Bossard a répondu par l’affirmative.
Pierre chez le juge d’instruction
Brest, 26 mai. Pierre a été interrogé, cet après-midi, par M. Bidart [Bidard] de la Noë.
Le juge a repris un à un tous les arguments de l’accusation. Pierre, selon son habitude, a discuté tranquillement. Il a donné pourtant quelques signes d’impatience quand M. Bidart [Bidard] de la Noë, exposant sa thèse, en est venu à lui dire : « Vous avez entraîné Cadiou dans le bois, sous un prétexte quelconque. Vous l’avez abattu d’un coup de revolver et quand il a été à terre, comme il remuait encore, vous lui avez tranché la gorgé avec votre couteau. »
« C’est une abomination, s’est écrié Pierre. Je n’ai jamais levé la main sur personne. Je serais incapable de commettre l’horrible forfait dont vous m’accusez. » L’interrogatoire a pris fin à six heures et demie.
Confrontation générale à la Grand Palud Brest, 26 mai. Vendredi matin aura lieu à l’usine de la Grand’Palud une confrontation générale de tous les ouvriers avec l’ingénieur Pierre.
28 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
L’état de l’instruction
Brest, 27 mai. M. Bidard de La Noé déclare que l’instruction de l’affaire Cadiou sera terminée au début de la semaine prochaine. L’audition des témoins est terminée et Pierre ne sera plus interrogé qu’une fois. Quant aux rapports d’experts, on compte qu’ils parviendront vendredi au parquet.
Le juge n’a pas l’intention de reprendre la piste de Morlaix à laquelle il n’attache aucune importance. Une même ordonnance statuera sur le cas de Pierre et de Bossard.
L’opinion générale est que l’ingénieur sera renvoyé devant les assises, conformément au désir exprimé par l’intéressé et par la partie civile. Quant à Bossard, il fera probablement l’objet d’une ordonnance de non-lieu en ce qui concerne l’inculpation de complicité d’assassinat. Peut-être sera-t-il poursuivi correctionnellement pour recel de cadavre.
29 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Le rapport du laboratoire de toxicologie
Brest, 28 mai. Voici les conclusions du rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du Laboratoire de toxicologie de Paris :
1° Il existe sur le manche et le fer de la pioche des taches de rouille, mais aucune trace de sang ;
2° Sur le couteau saisi sur Pierre le jour de la découverte du cadavre, on ne relève aucune trace de sang ;
3° Il n’existe rien de suspect sur les vêtements de Pierre ;
4° Des taches de sang ont été relevées sur le côté gauche du faux-col et de la chemise de M. Cadiou, ainsi que sur la casquette.
M. Kohn-Abrest ajoute :
« Comme le cadavre était enfoui dans un sol détrempé par la pluie, du sang a pu disparaître, entraîné par le ruissellement des eaux, mais il est impossible d’évaluer cette quantité de sang qui, croyons-nous, fut assez faible.
« Il existe enfin des éraflures et des entailles sur les vêtements de M. Cadiou. Elles peuvent avoir été faites par la pioche trouvé chez l’inculpé, mais leur origine est cependant trop discutable pour qu’on puisse en tirer une conclusion. »
M. Allanic, chimiste à Brest, qui fit la première expertise, le 5 février, maintient qu’il existait des traces de sang sur la pioche, mais il ne peut déterminer s’il s’agissait de sang humain.
M. Bidart [Bidard] de La Noë est parti ce soir pour Paris.
30 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Une nouvelle piste.
L’enquête dans la Charente
Brest, 29 mai.
L’instruction va être suspendue plusieurs jours par suite d’une absence de Me Feillard. Le juge va du reste se rendre à Paris pour répondre à une demande d’explications du ministre de la justice.
La chancellerie veut, en effet, avoir des renseignements sur la manière dont l’instruction a été conduite afin de permettre au garde des sceaux de répondre à l’interpellation qu’on doit lui poser à la Chambre.
Mais si l’instruction chôme à Brest, elle semble s’orienter vers la Charente. En effet, à la suite de certaines indiscrétions ayant un caractère compromettant, une enquête est ouverte dans cette région sur commission rogatoire du parquet de notre ville.
Elle aurait pour but d’établir les points suivants : serait-il exact que M. Cadiou serait venu à Angoulême dans le courant du mois de décembre ? Et un blessé aurait-il été transporté à cette époque en automobile d’Angoulême à Brest ?
Un mot encore du rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris ; comme nous le faisions prévoir, il est tout à fait favorable à l’accusé ; aucune trace de sang sur la manche et le fer de la pioche ou du couteau appartenant à Pierre, aucune sur ses vêtements.
Si les conclusions de M. Grivolat, l’autre expert, chargé d’examiner la balle extraite du cou de M. Cadiou et le type de revolver qui se serait trouvé en possession de l’ingénieur sont également en faveur de ce dernier, tout se terminera par un non-lieu.
L’ingénieur Pierre fait de graves révélations au sujet des poudres
Brest, 29 mai. Pierre a déclaré, aujourd’hui, que son fameux mémoire sur la question des poudres contenait principalement un exposé des procédés en usage à l’usine de la Grand’- Palud.
« M. Cadiou, a dit Pierre, utilisait des linters de qualité inférieure. Cette mauvaise matière première était travaillée dans des conditions déplorables, faute d’un outillage et d’un personnel suffisants. Il en résultait que M. Cadiou fournissait aux poudreries un coton qui, une fois nitré, risquait de s’enflammer spontanément. Pour faire accepter ses fournitures, M. Cadiou s’était assuré à la poudrerie d’Angoulême, notamment, certaines complicités. »
Pierre prétend que le contrôle est insuffisant dans les poudreries et que n’importe quel fournisseur peut renouveler les agissements délictueux et dangereux de M. Cadiou.
4 juin 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
CONCLUSIONS DE M. GRIVOLLAT
Saint-Étienne, 3 juin.
A l’heure actuelle, le rapport d’expertise de M. Grivollat [Grivolat], directeur des musées et bibliothèques de Saint-Étienne, doit être entre les mains du juge d’instruction de Brest, M. Bidard de la Noë.
M. Grivollat [Grivolat], dégagé du secret professionnel, a bien voulu nous confier les conclusions de son rapport. Il ressort du travail très minutieux soumis à sa compétence, que :
1° La balle qui tua M. Cadiou est bien réellement une balle de revolver velo-dog, provenant de la cartoucherie française à Paris ;
2° Cette balle est en tous points conforme à celle vendue par l’armurier Marie, de Landerneau, à l’ingénieur Pierre, comme à celle remise par ce même armurier à l’instruction ;
3° Cette balle ne peut être confondue avec d’autres balles de fabrication logue, et encore moins avec des balles de pistolet automatique de 6 m/m 35, qui ont un revêtement ou blindage en laiton nickelé, alors que le blindage des cartouches de velo-dog est en cuivre rouge ;
4° Le crime a été commis à l’aide d’un revolver velo-dog, et non d’un autre genre de revolver ou de pistolet, parce que le velo-dog seul possède un barillet suffisamment long pour tirer la munition dite « velo-dog », qui mesure 33 m/m, douille et balle comprises ;
5° D’après la déclaration de M. Debouxtay, fabricant belge, fournisseur de l’armurier Marie, il résulte que ces velo-dogs sont plus ordinairement à 4 rayures, et que la concordance des 4 rayures relevées sur la balle du crime pourrait parfaitement provenir d’un velo-dog fabriqué par cet armurier, attendu que la plupart des autres fabricants français, belges ou espagnols rayent le velo-dog à 5 ou 6 rayures.
6° Que la particularité du cercle signalée à l’extrémité du blindage de la balle qui tua M. Cadiou concorde parfaitement avec le même cercle relevé sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que cet armurier a certifié conforme à celles vendues par lui à l’ingénieur Pierre en mai 1913. Ce cercle, sorte de strie circulaire, est attribué par l’expert à l’imperfection de l’outil servant à l’emboutissage du blindage.
M. Grivollat [Grivolat] a essayé d’obtenir de la cartoucherie française, des renseignements sur cette particularité très caractéristique à laquelle il attache une grande importance. Mais le directeur technique de cette manufacture n’a pu lui fournir aucune indication.
Telles sont, en substance, les réponses faites par l’expert aux demandes de la commission rogatoire.
LA LETTRE DU DOCTEUR ORGEAS
Bruxelles, 3 juin. Un journal français annonçait ce matin qu’un docteur Orgéas, habitant 79, rue des Alexiens, à Bruxelles, avait écrit au garde des sceaux, à Paris, pour lui faire connaitre qu’il est en mesure de faire la lumière sur les dessous de l’affaire de la Grande-Palud.
Le docteur Orgéas est un Français qui habite Bruxelles depuis plusieurs années et qui a l’habitude, à chaque grande affaire criminelle, d’inonder les journaux belges de lettres dans lesquelles il déclare détenir la vérité et connaître les coupables. C’est ce qu’il fit, notamment lors de l’affaire du Vésinet : il écrivit, à cette occasion, de nombreuses lettres à la presse belge et à M. Perrussel, procureur de la République à Versailles.
5 juin 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Importante constatation
Brest, 4 juin. M. Guilmard, procureur de la République, a déclaré que l’expert-armurier Grivolat a remarqué sur la balle qui tua M. Cadiou une rayure spéciale correspondant à un défaut constaté dans la matrice de la fabrique fournissant l’armurier Marie, de Landerneau.
Une déclaration de M. Grivolat
Saint-Étienne, 4 juin. M. Grivolat a fait au correspondant de l’Information les déclarations suivantes : « Si je n’apporte que des présomptions de nature à impressionner diversement les jurés, c’est que j’ai manqué d’éléments pour faire la preuve.
« Dans les affaires de Bezons, docteur Brenguès, Chiapale et autres, il m’avait été possible de me prononcer nettement, de faire la preuve j’insiste sur le mot. Tel n’est pas le cas dans cette troublante affaire Cadiou ; je ne possède pas l’arme du crime, mais seulement la balle meurtrière, qu’il ne m’a même pas été permis de confronter avec un projectile absolument identique tiré par le même pistolet. »
11 juin 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Brest, 10 juin. L’instruction de l’affaire Cadiou ne sera reprise que la semaine prochaine.
Les assises du Finistère étant fixées au 6 juillet ingénieur Pierre ne pourra comparaître qu’à la session d’octobre, à moins que, d’ici là, il ne bénéficie d’un non-lieu.
12 juin 1914 – p. 2
LA VÉRITÉ sur les affaires Cadiou et Alliot
Le docteur J. Orgeas a adressé à M. le ministre de la justice la lettre suivante :
Monsieur le Garde des sceaux,
Le 28 mai 1914, je me suis porte partie civile dans l’affaire Cadiou, conformément aux dispositions des articles 63, 66, 67 et 70 du Code d’instruction criminelle, pour les motifs exposés dans ma plainte.
Le 2 juin 1914, je me suis porté partie civile dans l’affaire Alliot, pour les motifs exposés dans ma plainte.
Par les documents que je possède et par les dépositions des témoins que j’ai à faire entendre, je suis en mesure d’amener des révélations sensationnelles, qui feront la lumière la plus éclatante sur les dessous de des deux ténébreuses affaires.
Je possède plusieurs lettres récentes de M. J.-C. Alliot, lesquelles doivent servir de fil conducteur, permettant d’arriver rapidement à la manifestation de la vérité et à la découverte des assassins.
Moi-même j’ai adressé à M. Alliot plusieurs lettres recommandées, qui ont laissé des traces sur les registres de la poste, à Paris.
La nuit même où M. Alliot a été assassiné, à Clermont-Ferrand, j’ai failli moi-même être assassiné à Bruxelles. Les assassins de Clermont-Ferrand et les auteurs de la tentative d’assassinat de Bruxelles, dont l’un est connu de moi, appartiennent à la même bande.
C’est pourquoi j’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien rappeler à MM. les juges d’instruction de Brest et de Clermont-Ferrand, les articles 63, 66, 67, 70 et 71 du code d’instruction criminelle, l’article 506 du code de procédure civile, l’article 4 du code civil et l’article 185 du code pénal.
Veuillez agréer, etc
Dr J. ORGEAS
13 juin 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
UNE LETTRE PARLANT DE SUICIDE
Brest, 12 juin.
Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, a reçu de Rouen une lettre signée Le Goff, se disant ancien ouvrier de l’usine de la Grand Palud.
Le Goff affirme que M. Cadiou s’est suicidé le soir du 2 janvier avec un revolver acheté chez un armurier de Morlaix. Il désigne une personne qui, avec le concours de deux ouvriers ennemis de Pierre, organisa la mise en scène et enterra le corps de M. Cadiou, dans la nuit du 4 au 5 janvier.
La lettre donne des précisions sur le voyage à Saint-Pol-de-Léon, M. Cadiou aurait passé par Henvic et Carantec, où Le Goff l’aurait rencontré le 1er janvier, à 3 h. 40.
C’est une fumisterie
Landerneau, 12 juin. Il y a bien eu, à la Grand Palud, un ouvrier nommé Le Goff, mais il a quitté l’usine depuis plus de 18 mois.
L’ingénieur Pierre déclare que la lettre reçue par son défenseur, Me Feillard, rédigée en un style très correct, n’émane certainement pas de Le Goff.
Il s’agit vraisemblablement d’une fumisterie.
17 juin 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Landerneau, 16 juin.
Les recherches entreprises par M. Rouquier, commissaire divisionnaire de la brigade mobile de Rennes, pour retrouver ‘es balles de 6 mm tirées par Pierre, ont eu lieu ce matin, en présence de l’ingénieur et de son avocat, et ont donné un résultat négatif.
M. Rouquier a procédé chez l’hôtelier Leroch à la saisie de trois copies de lettres de l’usine de la Grande-Palud, dont l’un contenait la preuve de fraudes commises au préjudice de la poudrerie d’Angoulême. On dit, mais cette nouvelle doit être accueillie sous réserves, que le procureur général près la cour d’appel de Rennes, viendrait assister demain à la confrontation générale de l’ingénieur Pierre et des ouvriers de l’usine.
18 juin 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
On photographie la scène du crime
Landerneau, 17 juin. MM. Guilmard, procureur de la République ; Bidard de la Noé, juge d’instruction ; Rouquier, chef de la brigade mobile de Rennes ; Haverna, chef du service photographique de la Sûreté générale, et de Geslhezre, ingénieur des ponts et chaussées, se sont transportés ce matin à la Grande-Palud en vue de dresser un plan destiné éventuellement au jury.
Les ouvriers ont été placés aux endroits d’où ils prétendent avoir vu M. Cadiou le matin du 30 décembre.
Le fermier Bonnefoy représentait M. Cadiou. Tous ont été photographiés à plusieurs reprises.
M. Pledy, procureur général près la cour d’appel de Rennes, arrivera cet après-midi à trois heures pour assister à la suite des opérations, qui seront probablement reprises demain.
L’ingénieur Pierre et son avocat étaient présents.
Un nouveau témoin
Landerneau, 17 juin. Un nouveau témoignage s’est produit, qui vient à l’appui des déclarations de l’ingénieur Pierre. M. Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, a affirmé avoir rencontré Cadiou sur le quai Léon, le 30 décembre, vers 10 heures 1/2 du matin.
« M. Cadiou, a ajouté le témoin, avait l’air très absorbé. »
M. Bonnefoy est très catégorique dans déclarations.
19 juin 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Brest, 18 juin.
M. Guilmard, procureur de la République, a déclaré que l’instruction de l’affaire Cadiou ne sera pas close avant un mois. M. Bidard de la Noé a de nouveaux témoins à entendre, notamment M. Bonnefoy, conseiller municipal, qui prétend avoir rencontré M. Cadiou, à Landerneau, le 30 décembre, à dix heures et demie du matin.
Le juge d’instruction devra ensuite dé- pouiller les trois copies de lettres de l’usine, saisis chez l’hôtelier Leroch, et interroger Pierre sur les conclusions de l’armurier Grivolat.
Ce n’est qu’alors que le dossier pourra être communiqué au procureur aux fins de réquisitoire et que le juge pourra rendre son ordonnance.
20 juin 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Toulouse, 19 juin.
M. Vincent, commissaire aux délégations judiciaires, a interrogé M. Bonnefous, ancien directeur de la poudrerie d’Angoulême, actuellement directeur de la poudrerie de Toulouse.
M. Bonnefous, qui connut M. Cadiou et le considérait comme un excellent homme, reconnait cependant que le directeur de l’usine de la Grande-Palud lui fit payer deux fois quatre mille francs le montant d’un wagon de coton ; mais qu’il le remboursa aussitôt.
M. Bonnefous dit ne pas connaître l’ingénieur Pierre et ignorer la nature de ses relations avec M. Cadiou.
23 juin 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
L’alibi de Bossard
Brest, 22 juin. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a confronté cet après-midi l’ancien veilleur de nuit Bossard avec l’abbé Fertil, vicaire à Crozon. Celui-ci a reconnu avoir pris à Brest, le 30 décembre dernier, le train à 1 h. 42 et avoir voyagé avec Bossard, lequel descendit à la Forest.
L’alibi de Bossard se trouve ainsi vérifié.
Audition de nouveaux témoins
Brest, 22 juin.
Le juge d’instruction a entendu de nouveaux témoins dans l’affaire Cadiou.
Le nommé Lebot, employé de chemin de fer, a affirmé avoir entendu Bignard dire, dans un débit de boissons, qu’il n’était pas certain que ce fût le 30 décembre qu’il vit MM. Pierre et Cadiou sortir ensemble de l’usine.
Le chauffeur Bignard, un des témoins à charge contre l’ingénieur Pierre, a reconnu qu’il avait exprimé ce doute, mais, néanmoins, il a déclaré qu’après réflexion, il maintenait la date du 30 décembre.
24 juin 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Brest, 23 juin.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu M. Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, qui a confirmé avoir rencontré M. Cadiou à Landerneau le 30 décembre, à 10 heures et demie du matin.
27 juin 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Clôture de l’instruction
Brest, 26 juin. M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, doit clore demain l’instruction de l’affaire Cadiou par un dernier interrogatoire de l’ingénieur Pierre et la communication a l’inculpé des rapports du docteur Paul, qui examina le cadavre de M. Cadiou, de M. Kohn, de Brest, chargé de l’expertise des vêtements de la victime, et de M. Grivolat, qui procéda à l’examen de la balle meurtrière.
Le classement des 3,000 pièces du dossier commencera immédiatement pour être soumis à la Chambre des mises en accusation.
28 juin 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Les rapports sont en faveur de l’ingénieur Pierre
Brest, 27 juin.
M. Bidart [Bidard] de La Noé a présenté, cet après-midi, à l’ingénieur Pierre, qui était assisté de son défenseur, Me Feillard, trois rapports d’experts.
Pierre, qui connaissait le sens de ces rapports depuis hier, a déclaré n’avoir aucune objection nouvelle à formuler.
Le juge a ensuite communiqué à Pierre les résultats de trois commissions rogatoires.
La première concerne M. Henry, ancien secrétaire du Laboratoire des Poudres, qui fut rayé des contrôles. C’est par des indiscrétions de M. Henry que M. Cadiou avait pu obtenir des prix maxima aux adjudications. M. Henry ne peut être interrogé, car il s’est suicidé le 10 mai dernier, à Ivry, en se jetant sous un train.
La deuxième commission rogatoire vise M. Labite-Robert, président du Syndicat des Ouates et Cotons. Questionné sur sas rapports avec M. Cadiou, M. Labite-Robert déclara que « le directeur de la Grande- Palud était mal vu par ses collègues, à cause des bruits qui couraient sur ses accointances avec les Allemands ». Il a ajouté que, le 26 décembre dernier, il avait déjeuné à Landerneau avec M. Cadiou. Au cours du repas, M. Cadiou lui exprima ses regrets d’avoir acheté toutes les actions de la Grande-Palud.
La troisième commission rogatoire concerne le président du Syndicat de la Papeterie de France, qui a déclaré que, le 17 mai 1913, M. Cadiou lui avait écrit pour lui demander un ingénieur, ajoutant que celui qu’il employait était fiancé et devait le quitter, mais que, néanmoins, cet ingénieur resterait à la Grande-Palud jusqu’à ce que son remplaçant soit au courant.
La défense conclut, de ce témoignage, que les rapports entre M. Cadiou et Pierre étaient excellents.
7 juillet 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Témoins de moralité
Landerneau, 6 juillet. Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, trois témoins ont été entendus ce matin par M. Freunt, juge de paix de Landerneau, relativement au genre de vie de l’ingénieur Pierre.
Vente de l’usine
Landerneau, 6 juillet. L’usine de la Grand’Palud a été mise à prix aujourd’hui, à 200.000 francs, en l’étude de Me Henri Robert, notaire à Landerneau. Aucune enchère ne s’est produite.
La maison de campagne de Keranster a été adjugée 19.000 francs, à M. Jean-Marie Cadiou.
9 juillet 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Pierre est renvoyé devant la Chambre des mises en accusation
Brest, 8 juillet. M. Guilmard, procureur de la République, a terminé son réquisitoire, qui conclut au renvoi de l’ingénieur Pierre devant la chambre des mises en accusation.
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a rédigé une ordonnance, conforme, parait-il, aux conclusions du procureur.
12 juillet 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou
Brest, 11 juillet. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a rendu, aujourd’hui, son ordonnance, renvoyant l’ingénieur Pierre devant la Chambre des mises en accusation.
Le veilleur de nuit Bossard, inculpé de complicité d’assassinat, bénéficie d’un non- lieu.
24 juillet 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Angoulême, 23 juillet. Le parquet d’Angoulême s’est transporté hier à Sillac et à la poudrerie Nationale, pour enquêter au sujet de l’affaire Cadiou.
30 juillet 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
L’INGENIEUR PIERRE RENVOYE EN COUR D’ASSISES
Rennes, 29 juillet.
La Chambre des mises en accusation, réunie cet après-midi, pour statuer sur le cas de l’ingénieur Pierre, a décidé son renvoi devant la Cour d’assises du Finistère, sous l’accusation d’assassinat.
