L’Homme Libre
L’Homme Libre est un quotidien national français fondé par Georges Clemenceau dit « Le Tigre », édité à Paris, qui paraît de 1913 à 1953.
Le journal a une ligne politique patriote, sociale et républicaine.
Tirage 1914 : 25 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 108 articles 22 dont en première page
1919 : 9 articles 3 dont en première page
Bien qu’il consacre de nombreux articles à l’affaire, le journal en propose un traitement superficiel, préférant conserver une stricte neutralité. Faute d’envoyé spécial sur place, la rédaction se contente de rapporter les moments forts du procès, et notamment la plaidoirie de Me Henri-Robert en 1919.
L’avocat de la défense y développe une thèse singulière : il voit l’ombre de l’Allemagne derrière les zones d’ombre du drame. Selon lui, « le jour où Cadiou voulut se libérer de l’emprise allemande, il signa son arrêt de mort ». C’est sur cette note dramatique, lors d’une péroraison pathétique, que l’avocat adjure le jury de prononcer un verdict libérateur.
Source : BnF Gallica
Table des matières
Toggle12 janvier 1914 – p. 2
La mystérieuse disparition de M. Cadiou
A-t-il été assassiné ?
Brest, 11 janvier. Les recherches entreprises pour retrouver M. Louis Cadiou, administrateur de l’usine de la Grande-Palus, n’ont pas encore abouti, mais certains points intéressants ont été éclaircis. L’affaire importante que M. Cadiou a traitée le 27 décembre est l’achat de l’usine de la Grande-Palus, achat conclu en présence de Me Robert, notaire. Le frère du disparu, M. Jean Cadiou, tanneur à Brest, a affirmé que les rapports entre les deux époux n’ont jamais été altérés par des dissentiments graves. Il est inexact qu’une instance en divorce ait été introduite par le mari. Celui-ci avait annoncé qu’il rentrerait à Paris le 31, par l’express du soir. Mme Cadiou l’attendit en vain à la gare Montparnasse, avec ses deux fils, âgés de 12 et 14 ans ; elle s’inquiéta et pria M. Cloarec, député, d’aviser la police.
La preuve est faite que M. Louis Cadiou a passé à Landerneau la nuit du 29 au 30 décembre. Le matin, la femme de ménage trouva le lit défait, la valise bouclée et la couverture de voyage roulée. M. Cadiou était sorti. Il aurait été vu dans un café dans le courant de la journée ; depuis on a perdu sa trace.
Mme Cadiou pense que son mari, qui avait des ennemis, a été attiré dans un guet-apens et assassiné. Elle a exprimé cet avis à plusieurs reprises. M. Cadiou, frère du disparu, hésite entre l’hypothèse du crime et celle de l’accident. Il fait effectuer des dragages dans la rivière l’Elorne [Elorn], à Landerneau, car il est prouvé que M. Cadiou n’a pas quitté cette ville.
L’usine va être fermée jusqu’à nouvel ordre, la dernière commande de cellulose venant d’être livrée à la poudrerie d’Angoulême.
5 février 1914 – p. 1 et 3
MYSTÈRE ÉCLAIRCI
On retrouve, dans la rivière l’Elorn, le corps de M. Cadiou
Brest, 4 février. Le corps de M. Cadiou, directeur de l’usine de la Grande-Palud, disparu mystérieusement depuis le 1er janvier, a été retrouvé à proximité de l’endroit où, pour la dernière fois, le 31 décembre, M. Cadiou avait été aperçu. Le parquet de Brest s’est transporté sur les lieux.
Une autre version
Brest, 4 février. Mme Cadiou, qui habite Paris, avait reçu d’une somnambule de Lille des détails tellement précis sur la mort de son mari, qu’elle en avait immédiatement avisé son beau-frère, M. Cadiou, tanneur à Brest. Ce dernier se rendit, ce matin, à Landerneau et, en s’aidant, dit-on, des indications fournies par la somnambule, découvrit à 10 heures du matin le cadavre de son frère, enfoui sous cinq centimètres de terre, à 300 mètres de l’usine.
Le cadavre de Cadiou portait deux blessures mortelles, l’une à la tête, l’autre au cou, qui était presque totalement sectionné. Le docteur Rousseau, de Brest, a procédé à l’autopsie.
Il est d’ores et déjà établi que Cadiou a été attiré dans un guet-apens. Le procureur de la République a interrogé de nombreux témoins, mais jusqu’à présent aucune arrestation n’a été opérée, bien que des soupçons très graves pèsent sur une ou deux personnes.
Une pelle recouverte de débris humains a été retrouvée dans l’usine.
Enfin, autre détail à noter, l’ancien directeur de la Grande-Palud était encore ganté.
L’assassinat de M. Cadiou
Quel est le coupable ?
Brest, 4 février. – M. Jean-Marie Cadiou a formellement indiqué au procureur de la République, comme étant l’assassin de son frère, un ingénieur employé à l’usine de la Grande-Palud, sur lequel ses soupçons et ceux de sa famille s’étaient portés dès le premier jour.
Cet ingénieur a été soumis à un interrogatoire prolongé par les magistrats réunis à Landerneau. Il proteste vivement de son innocence.
6 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Landerneau, 5 février. Le parquet de Brest, arrivé ce matin à Landerneau, a opéré une perquisition au domicile de M. Cadiou. Le procureur de la République déclare n’y avoir fait aucune constatation intéressante.
Le parquet se rend au domicile de l’ingénieur Pierre.
L’assassin présumé de M. Cadiou
L’ingénieur Pierre, l’assassin présumé de M. Cadiou, sera transféré demain à la prison Bouguen.
Une perquisition effectuée à son domicile a établi que tout dernièrement il avait commis envers son directeur un acte grave de malveillance.
M. Pierre persiste dans ses dénégations. Au parquet, on croit que M. Pierre aurait un complice.
7 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Brest, 6 février. Les perquisitions opérées à Landerneau jusqu’à une heure avancée de la soirée d’hier ont décidé le parquet à faire transférer l’ingénieur Pierre à la prison du Bouguen à Brest, où il est arrivé ce matin, à neuf heures.
L’assassin présumé de M. Cadiou a été écroué aussitôt. Il conserve tout son sang- froid et continue à se dire innocent.
Dans une perquisition faite à son domicile, on a trouvé le brouillon, d’une lettre adressée au ministre de la guerre, accusant M. Cadiou d’avoir fracturé deux fois un wagon de coton-poudre destiné à la poudrerie d’Angoulême : le fait fut reconnu exact par le ministre et ce fut à la suite de cette dénonciation que l’usine de M. Cadiou fut écartée des, adjudications de l’État.
Les obsèques de la victime ont eu lieu ce matin à Landerneau, au milieu d’une foule considérable.
Le corps a été transporté à Morlaix, où il sera inhumé dans un caveau de famille.
8 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Brest, 7 février. Mme Louis Cadiou est arrivée ce matin à Brest. Elle sera interrogée cet après-midi par M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, et confrontée avec l’ingénieur Pierre et le contremaître Bignard.
On sait que ce dernier a déclaré que le 30 décembre, jour de l’assassinat, il avait vu ensemble, à onze heures un quart d’u matin, M. Cadiou et M. Pierre. A midi moins vingt, M. Pierre revenait seul à l’usine.
Le contremaître a ajouté que l’attitude de l’ingénieur ne présentait rien d’anormal.
« M. Pierre, dit-il, n’aurait pas eu le temps de commettre le crime ; il n’aurait pu décapiter M. Cadiou sans se couvrir de sang ; or, il portait à midi les mêmes vêtements qu’à onze heures, les mêmes d’ailleurs qu’il avait sur lui quand il a été arrêté. Or, je n’ai remarqué sur ceux-ci aucune tache suspecte. »
Les commissaires spéciaux ont fait à la Palud, le relevé des lieux avoisinant l’usine ainsi que de l’endroit où le directeur, M. Cadiou, a été trouvé assassiné.
Ils ont entendu de nouveaux témoignages, entre autres celui de l’encaisseur d’une banque qui, le 31 décembre, s’est présenté trois fois à l’usine, sans rencontrer l’ingénieur, M. Pierre.
Ce dernier affirme, au contraire, n’avoir pas quitté l’usine ce jour-là.
A l’instruction
M. Bidard de Lanoé, juge d’instruction, a confronté cet après-midi l’ingénieur Pierre avec une débitante qui habite près de l’usine. Cette femme a affirmé avoir vu passer M. Cadiou le 30 décembre, vers neuf heures du matin.
L’ingénieur maintient qu’il n’a pas revu son directeur depuis le 29.
Mme veuve Cadiou a été ensuite entendue, sa déposition a duré trois heures, mais elle n’a rien apporté de nature à prouver la culpabilité de M. Pierre. Mme Cadiou a l’impression qu’il est coupable et a agi par haine contre son mari.
Elle a confirmé qu’une consultation de la voyante de Nancy fut prise à son insu par une parente, Mme Sempy [Sainpy], puis elle a appris au juge qu’elle avait reçu le 31 décembre une lettre de M. Pierre, datée de Landerneau, 30 décembre, adressée à M. Cadiou et réclamant une somme d’argent que le directeur avait oublié de lui remettre avant son départ pour Paris. Mme Cadiou affirme que, par cette lettre l’ingénieur a voulu écarter les soupçons, car on sait que le crime a été commis dans la journée du 30. Il semble encore que l’assassin ait voulu faire croire que le vol était le mobile du crime, car ni le portefeuille, ni la montre de la victime n’ont été retrouvés.
Mme Cadiou se trouvait dans un tel état de nervosité et de faiblesse que le juge a renoncé à la confronter avec M. Pierre. L’ingénieur, toujours très calme, a été reconduit à la maison d’arrêt.
10 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Les révélations de Jacques Bossard
Landerneau, 9 février. M. Ménestier [Mennessier], commissaire spécial, s’est rendu, la nuit dernière, à Saint-Divy, où habite le nommé Jacques Bossard, ancien ouvrier de l’usine de la Grande-Palud, qui écrivit au procureur de la République pour lui annoncer qu’il avait des révélations à faire au sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
Jacques Bossard a donné au commissaire spécial le signalement d’un individu, d’allure suspecte, qui aurait eu, dit-il, un long conciliabule avec l’ingénieur Pierre, dans la matinée du 28 décembre.
Bossard a déclaré qu’il vit l’inconnu frapper à la porte de l’ingénieur vers neuf heures du matin. La servante, Julia Juzeau, ouvrit et introduisit immédiatement le visiteur, sans lui demander qui il était ni ce qu’il voulait.
Interrogée ce matin par M. Paulin, commissaire spécial adjoint, Julia Juzeau a affirmé que son maître n’avait reçu aucune visite le 28 décembre.
Mme Pierre est arrivée ce matin à Landerneau et va se rendre à Brest pour demander au juge d’instruction la permission de voir son fils. Un inspecteur de la police spéciale, M. Lemez, et M. Jean Cadiou, frère de la victime, ont effectué des recherches dans le bois avoisinant le lieu du crime, pour retrouver le portefeuille et la montre du directeur de l’usine. On sait que ces objets n’étaient pas dans les vêtements de la victime et que la voyante avait dit qu’ils étaient enfouis près de la fosse où M. Cadiou a été enterré. Les recherches n’ont donné aucun résultat.
Une nouvelle piste
Les commissaires spéciaux qui sont à Landerneau suivent une nouvelle piste, au sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
Un individu, quelques jours après le crime, a payé une facture de 600 francs à un négociant de Landerneau. Ce dernier l’aurait accusé du crime et le débiteur aurait montré une vive émotion sans toutefois se défendre. Cet individu habite près de l’usine et se trouvait dans une situation très gênée.
Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, MM. Legrand, fondateur de l’usine de la Grande-Palud ; Bignard, contremaître de l’usine, et Salliot, ancien comptable. Ces témoins ont fourni des renseignements sur la fondation de la société, sa situation financière et les relations entre MM. Pierre et Cadiou. L’ingénieur était lié avec le directeur par un contrat lui interdisant, en cas de départ de l’usine de la Grande Palud, d’exercer sa profession de chimiste dans l’industrie du blanchiment de coton d’ici quinze ans, en France et à l’étranger, parce que M. Pierre avait appris des procédés spéciaux à l’usine ; cependant, l’ingénieur était engagé dans une industrie similaire du voisinage.
11 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Brest, 10 février. Les charges relevées contre l’ingénieur Pierre devenant plus fragiles, M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, semble orienter son enquête dans une autre voie. Il a mandé aujourd’hui près de lui le docteur Rousseau, médecin légiste. Celui-ci lui a confirmé qu’il n’avait remarqué sur le faux col de Louis Cadiou que quelques petites taches de sang et qu’aucune tâche n’était visible sur les vêtements. Il est donc possible que la terrible blessure de la gorge n’ait été faite qu’après la mort. L’hypothèse d’un crime simulé commence à circuler.
13 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Le juge entend des témoins
Brest, 12 février. M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest ; M. Baron, vétérinaire à Morlaix, et Mme Baron ont affirmé au juge d’instruction avoir vu M. Cadiou arriver à Morlaix, le 31 décembre, par le train de cinq heures du soir.
M. Picquart, propriétaire d’un café, et deux consommateurs, ont reconnu M. Cadiou, au café, dans la matinée du 1er janvier.
Le juge d’instruction a entendu aujourd’hui cinq témoins, ouvriers de l’usine de la Grande-Palud, et des fermiers des environs, qui ont à nouveau affirmé avoir vu MM. Pierre et Cadiou, le 30 décembre à onze heures du matin, quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin.
Confronté avec les témoins, M. Pierre a maintenu la date du 29 décembre, mais il déclare pouvoir se tromper.
14 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Nouvelle autopsie
M. Lescouvé, procureur de la République, vient de recevoir du procureur de République de Brest le télégramme suivant :
« Sur invitation du procureur général, prière de désigner un médecin légiste de Paris pour procéder à une nouvelle autopsie dans l’affaire Cadiou. »
M. Lescouvé a immédiatement désigné le docteur Paul, qui a télégraphié au parquet de Brest pour l’aviser qu’il se tient à sa disposition.
Les commissaires de la brigade mobile continuent leur enquête pour établir si M. Cadiou a été réellement vu à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier.
De leur côté, M. Menuissier [Mennessier], commissaire spécial, et ses adjoints, s’attachent à rechercher le mobile du crime et à savoir si des intérêts n’étaient pas liés à la disparition du directeur de l’usine de la Grande-Palud.
La police spéciale poursuit également ses investigations. Me Raynaud [Reynaud], secrétaire de Me Henri Robert, a pris aujourd’hui connaissance du dossier de l’ingénieur Pierre. Demain. Le juge d’instruction entendra les témoins qui déclarent avoir vu M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix.
L’enquête à Paris
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a commis, hier, M. Valette, commissaire à la Sûreté, aux fins de perquisition chez Mme veuve Cadiou, 85 bis, rue du Cherche-Midi. Le magistrat a trouvé de nombreuses lettres de la victime du drame de la Palud qui, contrairement à ce qui a été dit, démontrent qu’une entente parfaite existait entre le directeur défunt et sa femme. D’autre part, le même magistrat a interrogé Mme veuve Cadiou, sa mère, Mme Richard, et une parente, Mlle Guillemain [Guillemin], celle-là même qui a motivé la découverte du cadavre à la suite de sa visite à la somnambule de Pont-à-Mousson.
Au palais, on garde le plus grand mutisme sur ces diverses opérations.
15 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Un juge de paix aurait reçu des confidences de la victime
Brest, 14 février. – M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, vient, par commission rogatoire, de charger son collègue de Quimper d’interroger M. Le Guiner, juge de paix.
Ce dernier aurait reçu d’intéressantes confidences de M. Cadiou.
Quelques jours avant sa disparition, ce- lui-ci aurait dit à M. Le Guiner :
« Vous n’imaginez pas les luttes que j’ai dû soutenir contre mes ennemis ; mais, maintenant, je les tiens. J’ai contre eux des documents compromettants. Ils me laisseront tranquille bientôt. »
M. Cadiou disparaissait et son ami, se souvenant du propos tenu par lui, en informait la justice.
Les ennemis auxquels M. Cadiou faisait allusion seraient connus.
Le juge d’instruction a entendu la servante de M. Cadiou ; celle-ci a confirmé qu’elle avait vu son maître pour la dernière fois le 30 décembre. Confrontée avec l’ingénieur Pierre, elle a maintenu son affirmation.
Me Henry Raynaud [Paul Reynaud] a déposé des conclusions tendant à la mise en liberté provisoire de M. Pierre.
M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, vient de recevoir mandat de perquisitionner aujourd’hui à Landerneau, au domicile de Julia Juzeau, domestique de l’ingénieur Pierre.
Le docteur Paul procédera mardi matin, à Morlaix, à une nouvelle autopsie du cadavre de M. Cadiou.
17 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Le juge d’instruction refuse la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre
Brest, 16 février. – Le juge d’instruction a rejeté, aujourd’hui, la requête présentée par les avocats de l’ingénieur Pierre.
La contre-autopsie n’étant pas faite, tous les témoins n’ayant pas encore déposé et l’accusé n’ayant pas été interrogé au fond, le juge déclare ne pouvoir mettre celui-ci en liberté provisoire.
Morlaix, 16 février. Quatre nouveaux témoins, interrogés par le juge d’instruction, ont déclaré avoir vu M. Cadiou à Morlaix, le 31 décembre et le 1er janvier. Deux d’entre eux, M. Caramour, maître- couvreur, et M. Cabon, facteur télégraphiste, sont très affirmatifs.
Le cadavre de M. Cadiou sera exhumé demain. Le docteur Paul, médecin légiste, procédera à une nouvelle autopsie.
Les conclusions du docteur Rousseau
Brest, 16 février. Le docteur Rousseau, médecin légiste, a déposé cet après-midi de nouvelles conclusions, desquelles il résulte que Cadiou était revêtu de son manteau, au moment de l’assassinat, et que l’agresseur a dû soutenir une lutte violente contre sa victime.
Un intéressant témoignage
Le parquet ne parait pas attaquer une grande importance aux témoignages des personnes qui prétendent avoir vu Cadiou à Morlaix, postérieurement au 30 décembre.
Un ami intime du défunt, M. Feunteun, a, en effet, déclaré avoir aperçu, le 20 janvier, à Morlaix, un individu ressemblant d’une façon frappante à Cadiou. « Si je n’avais su mon ami mort, a dit M. Feunteun, j’aurais juré m’être trouvé en sa présence. »
C’est donc fort probablement ce sosie de Cadiou que quelques Morlaisiens rencontrèrent le 31 décembre.
Le patron de café qui affirmait avoir vu Cadiou le 1er janvier, est revenu sur sa déposition.
18 février 1914 – p. 1
M. Cadiou fut tué à coups de revolver
C’est ce qu’a établi l’autopsie
Morlaix, 17 février. Le corps de M. Cadiou a été exhumé ce matin, en présence de M. Renaudin, commissaire de police de Morlaix, et transporté à la morgue de l’hospice, où l’autopsie a été faite en présence de MM. Pachot [Fachot], avocat général à Rennes ; Rousseau, médecin légiste à Brest ; Picard, procureur de la République, et Le Clech, juge d’instruction à Morlaix ; Guilmard, procureur de la République, et Bidard de La Noé, juge d’instruction à Brest. Commencée à huit heures, l’autopsie ne s’est terminée qu’à onze heures.
Le docteur Paul a prélevé les viscères et divers organes, notamment une partie de la gorge. On déclare que l’autopsie a donné des résultats inattendus.
Elle a établi que M. Cadiou avait été tué par une balle de revolver, tirée du côté droit, derrière la tête. Le projectile a suivi un trajet oblique, tranchant l’artère carotide de droite.
Le praticien a trouvé la balle logée à la base du crâne.
Il ne peut affirmer si la gorge fut tranchée avant ou après la mort. Dans ce dernier cas, ce ne pourrait être que pour dissimuler la trace du coup de feu.
Une perquisition à Landerneau
Brest, 17 février. – Les membres du parquet ont perquisitionné à Landerneau au domicile de l’ingénieur Pierre ; ils ont saisi une carabine de 6 millimètres et un revolver bull-dog.
Le crime paraît avoir été commis avec un autre revolver appartenant au gardien de nuit de l’usine, qui était absent le 30 décembre. Cette arme était placée sous le matelas du gardien.
M. Cadiou a été tué à bout portant et sans doute dans le bois ; il avait alors un capuchon sur la tête, car une trace de balle a été relevée dans ce vêtement.
19 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Qu’est devenu le revolver de M. Pierre ?
Landerneau, 18 février. Le revolver trouvé dans l’appartement de l’ingénieur Pierre a été présenté, dans la soirée d’hier, à M. Bossard. Le veilleur de nuit l’a reconnu comme étant celui qui fut en sa possession.
Le revolver de 6 m/m acheté par l’ingénieur Pierre en juillet 1913 n’était donc pas destiné au veilleur de nuit. Ce revolver a disparu.
La brigade mobile de Rennes a perquisitionné ce matin chez M. Legrand, ancien maire de Landerneau, fondateur de l’usine de la Grande-Palud, que la rumeur publique désignait comme étant un des ennemis de M. Cadiou. Quelques documents ont été saisis, M. Legrand déclare qu’ils ne présentent aucun intérêt.
D’autre part, le commissaire de police a déclaré avoir marqué lui-même, à la page de Rolla, le volume de Musset remarqué hier chez M. Cadiou.
Brest, 18 février. L’ingénieur Pierre sera extrait demain matin de la prison et comparaîtra devant le juge d’instruction qui doit lui poser la question suivante :
M. Cadiou a été tué par une balle de revolver de 6 millimètres. Où est l’arme de ce calibre que vous avez achetée en juin dernier, et qui n’a pas été retrouvée à votre domicile ?
M. Pierre a déclaré à son avocat qu’il fournirait toutes les explications à ce sujet.
L’instruction
Brest, 18 février. Le juge d’instruction a entendu cet après-midi un notaire de Brest, au sujet de l’usine de la Grande-Palud. Il entend ensuite la somnambule de Nancy, sur les indications de qui fut retrouvé le corps de M. Cadiou.
20 février 1914 – p. 1
QU’EST DEVENU LE REVOLVER DE L’INGÉNIEUR PIERRE ?
Brest, 19 février.
L’ingénieur Pierre a été interrogé ce matin sur la disparition de son revolver.
Il a déclaré l’avoir vendu, en mars 1913, à un voyageur de commerce qu’il ne connaît pas, et sur lequel il ne peut fournir aucune indication.
L’armurier Marie, de Landerneau, déclare avoir vendu à M. Pierre un revolver de 6 m/m, en 1913. L’ingénieur prétend l’avoir acheté un an plus tôt.
La confrontation entre M. Pierre et le gardien Bossard
Brest, 19 février.
La confrontation entre M. Pierre et le gardien Bossard a duré trois heures. Bossard a maintenu sa première déclaration :
« Quand l’ingénieur, a-t-il déclaré, me remit, en juillet, dernier, le revolver de garde, il me dit : « J’en ai un autre. »
En effet, les livres de l’armurier de Landerneau témoignent l’achat d’une arme de 6 millimètres au mois de juin.
M. Pierre croit avoir dit à Bossard : « J’ai une carabine. »
L’accusé conserve un calme extraordinaire.
21 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Audition du frère de la victime
Brest, 20 février. M. Jean-Marie Cadiou, frère du directeur de l’usine de la Grande-Palud, a été entendu ce matin par le juge d’instruction. Il a précisé certains détails relatifs à la lettre que lui envoya une de ses parentes, après avoir consulté une somnambule à Nancy. Cette lettre lui permit de découvrir facilement le lieu où était enterré le cadavre de son frère.
M. J.-M. Cadiou a également fait au juge d’instruction le récit de la découverte du cadavre.
Demain, le juge entendra la somnambule de Nancy.
22 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Le juge entend la somnambule
Brest, 21 février. – M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu, aujourd’hui Mme veuve Hoffmann, Mme veuve Saimpy [Sainpy], Mlle Guillemin et Mme Richard.
Mme Hoffmann, la somnambule de Nancy, se rappelle avoir reçu la visite de Mme Saimpy [Sainpy] le 31 janvier, vers six heures et demie du matin. Endormie par sa marraine, Mme Stockart, elle resta une dizaine de minutes en état d’hypnose et se réveilla les yeux pleins de larmes. Là s’arrêtent ses souvenirs. Elle ignorait l’affaire Cadiou, bornant la lecture des journaux à celle des feuilletons ; elle n’a donc pu se faire une idée de la topographie de la Grande-Palud à l’aide des comptes rendus de la presse.
Mme Hoffmann a ajouté qu’elle avait été atteinte, à l’âge de 12 ans, d’une crise nerveuse qui, a-t-elle dit, détermina sa vocation.
Mme veuve Saimpy [Sainpy] habite Pont-à-Mousson. Depuis sa tendre jeunesse les somnambules lui inspirèrent confiance, car elle sait qu’un habitant de Vignot, dans la Meuse, disparu sans laisser de traces, fut retrouvé grâce à l’intervention d’une voyante. Ceci se passait il y a 50 ans. C’est donc tout naturellement que l’idée lui vint d’avoir recours aux bons offices de Mme Hoffmann.
Mme Saimpy [Sainpy] a raconté ensuite au juge comment elle présenta à la somnambule le gant de M. Cadiou, qu’elle s’était procuré. « Après quelques instants de silence, a déclaré le témoin, Mme Hoffmann, endormie, se mit à parler. Voici ses paroles :
« Il est dans le bois ; voilà le moulin, voilà la rivière, voilà la route ; voilà un talus avec des bouquets d’arbres. Il n’est pas dans le fond, mais il est dans le talus, sur le rebord du talus, recouvert de très peu de terre. »
« Je lui demandai, a poursuivi Mme Saimpy [Sainpy], par qui le crime avait été commis ; elle me répondit : Par un grand châtain, barbu, de 30 à 35 ans ; mais il était avec un autre, petit, qui n’a fait que le guet et arranger le corps. Il faisait nuit. Il a été frappé au côté droit avec un gros outil, aussi lourd qu’un marteau. »
Cette consultation a coûté 3 francs à Mme Saimpy [Sainpy].
Mme Saimpy [Sainpy] ne connaît pas la Grande-Palud ; elle n’est jamais allée en Bretagne ; elle n’a qu’un regret, c’est de ne pas avoir consulté la somnambule plus tôt.
Le bruit courait cet après-midi que certaines pièces du dossier de l’affaire Cadiou avaient été dérobées et que les serrures du cabinet du juge d’instruction et de celui du procureur allaient être changées.
Il est exact que les serrures actuelles vont être remplacées par des serrures de sûreté, commandées aujourd’hui même à un serrurier de Brest, mais le juge d’instruction déclare qu’il ne s’agit là que d’une mesure préventive.
« Aucun vol, dit-il, n’a été commis. » Au cours de l’après-midi, le juge d’instruction a entendu Mme Richard, mère de Mme Cadiou, et Mlle Guillemin.
Mme Richard a déclaré que, à l’insu de sa fille, elle a pris une paire de gants ayant appartenu au disparu et les a remis à Mlle, Guillemin, qui les a expédiés à Mme Saimpy [Sainpy]. Ces objets ont permis à la voyante de Nancy de fournir ses extraordinaires révélations.
On n’a pas pu encore élucider de façon certaine, à la suite de quelles circonstances le corps a été découvert.
23 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Brest, 22 février. On donne les détails suivants au sujet de la lettre concernant la seconde autopsie de M. Cadiou et que le docteur Paul trouva lundi dernier en arrivant à Morlaix.
Cette lettre anonyme marquait la déception qu’avait causée la première autopsie, donnait des explications techniques sur la façon, dont il fallait procéder et l’indication précise que, dans la nuque, on trouverait la marque du crime.
On sait qu’une balle fut trouvée dans le cou de M. Cadiou.
La lettre a été donnée par le docteur Paul au parquet général qui l’a transmise à la brigade mobile.
Une prime
Les amis de la famille de l’ingénieur Pierre offrent une prime de 500 francs au voyageur de commerce qui, de passage à Landerneau, a acheté un revolver Hammerless de 6 millimètres à M. Pierre, ingénieur de l’usine de la Grande-Palud.
Cette vente, affirment les membres de la famille Pierre, eut lieu en mars 1913, dans le jardin du moulin.
Le dossier est complet
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a affirmé qu’aucune pièce du dossier de l’affaire Cadiou n’avait disparu. M. Guilhard [Guilmard], procureur de la République, a déclaré de son côté qu’il ne s’agissait pas d’un vol mais d’une indiscrétion : un document aurait été distrait du dossier et remis en place après qu’on en eût pris connaissance.
Une enquête a été ouverte.
24 février 1914 – p. 1 et 2
Réformes en perspective
Les somnambules extra-lucides deviennent de précieuses auxiliaires de la justice, La même voyante qui aurait découvert à distance le cadavre de M. Cadiou, aurait permis de retrouver un autre disparu.
Vous êtes sceptique ? Peut-être l’eussé-je été moi aussi, il y a quelques années. Mais, comment conserver une telle attitude maintenant que le Bergsonisme règne ? Place à l’Intuition.
Les commissaires de police, les agents de la Sûreté, les juges d’instruction sont de braves gens qui cherchent, qui tâtonnent en se servant de leur intelligence, sujette à des défaillances. Tout le sévère appareil des enquêtes, des expertises et des autopsies n’est qu’empirisme où l’erreur se peut glisser. Ces systèmes où la réflexion a trop de part, ont fait leur temps : l’Intuition, vous dis-je. Que ce soit à l’état de veille ou à l’état second, elle est infaillible.
Déjà, il y a quelques années, lorsqu’on chargea des hyènes et des chacals de trouver la trace de l’abbé Delarue, on avait eu le sentiment de ce procédé nouveau. Mais le résultat n’ayant pas été satisfaisant, on y avait renoncé, un peu vite à mon sens. Si l’on avait persisté, on se serait rendu compte que la méthode était bonne, l’application seule laissait à désirer. Aux animaux qui manquent de flair, il suffisait de substituer des cartomanciennes clairvoyantes.
On a fini par y penser. Plus de minutieuses investigations, plus de longs interrogatoires, plus de palais de justice coûteux ! Un peu de marc de café ou quelques cartes remués dans une petite chambre obscure et poussiéreuse et tous les mystères sont éclaircis.
Les milliers de policiers et de juges que nous entretenons à grands frais deviennent donc inutiles : quelques femmes suffisent à les remplacer. Peut-être même, grâce à ces bienfaisantes créatures qui tirent leur inspiration d’En-Haut, pour- rait-on donner satisfaction à M. Lépine et supprimer les sous-préfets. C’est tout un plan de réorganisation administrative et judiciaire qui s’élabore.
Les dieux de M. Arthur Meyer en soient loués ! La « Fédération des gauches » est tirée d’embarras : elle vient enfin de trouver un programme !
Georges Gombault.
L’assassinat de M. Cadiou
Une nouvelle enquête
Brest, 23 février. La police spéciale a recueilli une information suivant laquelle deux cultivateurs de Gouesnou, qui revenaient de la foire, passaient, dans la nuit du 30 au 31 décembre, vers une heure du matin, sur la route du moulin de la Grande-Palud, quand ils aperçurent une lumière à l’endroit où fut trouvé, depuis, le corps de M. Cadiou. Les deux cultivateurs avaient cru voir un feu follet. Une enquête a été immédiatement ouverte.
M. Thévenot est interrogé
Saint-Malo, 23 février. Sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, le voyageur de commerce, M. Thévenot, vient d’être interrogé par le commissaire spécial de la police mobile. Il a déclaré être allé chez M. Pierre, le dimanche 29 juin ou le 6 juillet 1913, avec deux dames. M. Pierre tira des coups de revolver dans son jardin. M. Thévenot ne se servit pas de l’arme et ne put voir le revolver que M. Pierre ne lui proposa pas d’acheter.
Le dossier de la Grande-Palud
Brest, 23 février. – Le juge d’instruction, en présence de M. Legrand, fondateur de l’usine de la Grande-Palud, a levé les scellés et examiné les pièces saisies à son domicile,
Dans ce volumineux dossier se trouvent des documents concernant la fondation de l’usine et des lettres de M. Cloarec, député, avocat conseil de la société, chargé de trouver l’année dernière un acquéreur pour l’usine.
26 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Brest, 25 février. M. Bidard de La Noé, juge d’instruction, a entendu, aujourd’hui, M. Lelièvre, armurier à Brest, qui vendit à Pierre le revolver de 8 millimètres, et M. Vichot, avoué, ami de la famille Cadiou.
Ces deux témoins ont confirmé leurs positions antérieures.
M. Marie, armurier à Landerneau, fille et Julia Juzeau, servante de Pierre sont convoqués pour demain.
Pierre sera confronté avec ces témoins M. Bidard de la Noé, juge d’instruction a pris également connaissance du dossier de l’affaire Cadiou, relatif aux dépositions des personnes qui disent avoir vu le directeur à Morlaix le 1er janvier. Parmi celles-ci figure le témoignage de l’adjudant des pompiers de la ville, qui affirme avoir connu M. Cadiou sur la place de Morlaix après l’aubade que les pompiers vinrent lui donner le 1er janvier. Mais le juge estime que tous ces témoins font confusion, en raison des trois jours de fête de Noël et du Jour de l’An.
27 février 1914 – p. 1 et 2
L’assassinat de M. Cadiou
L’armurier précise la date où l’ingénieur Pierre acheta son revolver
Brest, 26 février. – M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu, cet après- midi, M. Marie, armurier à Landerneau, et la fille de celui-ci. Tous deux ont affirmé, avec preuves à l’appui, que Pierre avait acheté en mai 1913 le revolver de six millimètres disparu. La servante de Pierre a confirmé ces dépositions.
Mis en présence des trois témoins, Pierre a déclaré :
« Puisqu’on me fournit les preuves de mon erreur, je reconnais que j’ai pu me tromper quand je disais que j’avais acheté mon revolver en 1912 ; mais je maintiens que j’ai revendu cette arme à un voyageur de commerce, à une date que je ne puis plus préciser maintenant, car mes souvenirs sont embrouillés. »
Le juge a longuement interrogé Julia Juzeau, la sommant de dire toute la vérité, La servante a protesté de sa sincérité :
« Si je savais quelque chose, a-t-elle dit, je parlerais ; mais je ne puis dire ce que j’ignore. »
La jeune femme a ajouté qu’elle n’avait rien remarqué d’anormal dans l’attitude de Pierre à l’époque où l’on suppose que le crime a été commis. Le 29 décembre Pierre disait que Cadiou était venu à l’usine et qu’il reviendrait le lendemain. Le 30, Pierre déjeuna à midi, comme d’habitude, et manifesta son étonnement de ne pas avoir revu Cadiou. Sous la foi du serment, Julia Juzeau soutient que Pierre n’est pas sorti pendant la nuit du 30 décembre.
En ce qui concerne la vente du revolver au voyageur de commerce, la servante de l’ingénieur ne sait rien. Elle remarqua seulement que, peu de temps après avoir acheté l’arme, Pierre la démonta pour en vérifier le mécanisme qui fonctionnait mal, Ceci vient à l’appui des déclarations antérieures de l’ingénieur à l’instruction :
« Je me suis débarrassé de mon revolver a-t-il dit, parce que je n’en étais pas satisfait.
Les visites de commis voyageurs n’étaient, paraît-il, pas rares à l’usine.
Une lettre de M. Pierre
On sait qu’un groupe d’industriels se proposait, avant la disparition de M. Cadiou, de fonder à Daoulas une usine concurrente à la Grande-Palud. Pierre devait être l’ingénieur de cette nouvelle entreprise. Voici le texte de la lettre, datée du 12 janvier, par laquelle il se dégagea :
Monsieur Rocher,
« J’ai l’honneur, par la présente recommandée, de vous dénoncer le contrat de travail que je vous ai signé avant-hier, 10 janvier. Des scrupules n’empêchent de lui donner suite aucune, tant que la lumière n’aura pas été faite entièrement sur la disparition de mon patron actuel. D’ailleurs, comme vous me l’avez dit samedi même, vous disposez d’un autre ingénieur chimiste et je puis vous recommander mon contremaître Bignard, qui est parfaitement au courant de la fabrication et va se trouver incessamment sans travail.
Je vous prie d’agréer, monsieur, mes empressées salutations.
« Louis PIERRE. »
On procède actuellement à la construction de l’usine de Daoulas.
28 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
La police recherche les balles de 6 millimètres
Brest, 27 février. – MM. Menuissier [Mennessier] et Paulin, commissaires spéciaux, et l’inspecteur Lemez, ont reçu la mission de rechercher dans les arbres de la propriété de l’ingénieur Pierre les balles qu’il a tirées vers juin dernier avec le revolver de 6 millimètres qu’il venait d’acheter à Landerneau.
Ces investigations ont pour but de préciser si ces balles sont semblables à celle qui a tué le directeur, M. Cadiou.
Les recherches d’aujourd’hui n’ont donné aucun résultat.
Dans les premiers jours de la semaine prochaine, Mme Cadiou sera entendue par le juge d’instruction et confrontée avec M. Pierre.
1er mars 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Témoignages contradictoires
Brest, 28 février. Le juge d’instruction a entendu M. Huet-Kerbriant, avocat, et le docteur Proug [Prouff], de Morlaix, amis de M. Cadiou. Ils ont déclaré que le 11 janvier le contremaître de l’usine, M. Bignard, leur avait rapporté que dans la matinée du 30 décembre M. Cadiou eut une vive altercation avec l’ingénieur Pierre et que depuis cette date il ne revit pas on directeur. M. Bignard, interrogé, affirme que cette altercation remonte à plusieurs mois. Les témoins de Morlaix persistent dans leurs déclarations.
3 mars 1914 – p. 2
Voyantes, pythonisses et Correspondances croisées
L’opinion d’un savant
L’affaire Cadiou a attiré l’attention du public sur toutes les histoires de voyantes et de pythonisses, auxquelles certaines gens ajoutent une foi quasi mystique, tandis que la science hésite encore à porter un jugement définitif sur ces phénomènes. Les spécialistes qui se sont laissé interviewer à ce sujet n’ont guère répondu que par des gestes d’embarras ou d’incrédulité sur des faits qu’ils n’avaient d’ailleurs pas été en mesure de contrôler méthodiquement. Aussi n’avons-nous pas cru devoir ajouter à la série de ces déclarations évasives sur le cas précis auquel nous faisons allusion. Mais le docteur Gustave Geley, lauréat de la Faculté de médecine et membre de la Société universelle d’études psychiques, qui fit naguère une conférence curieuse sur la prédiction de l’avenir, a bien voulu nous dire ce qu’il pensait en général de ces faits de double vue.
Il nous a rappelé d’abord l’anecdote que rapportait, le jour même de cette conférence, M. Camille Flammarion, qui la présidait.
« On se trouvait au jour de l’élection de M. Casimir-Perier à la présidence de la République. M. Geley était alors étudiant à Lyon ; il se trouvait avec ses camarades, préparant un examen. Tout d’un coup l’un d’eux est frappé d’une idée qui l’obsède et qui l’empêche de travailler. C’est que M. Casimir-Perier va être élu président de la République par 451 voix. Il fut lui-même très surpris de cette voix intérieure qui lui annonçait un fait semblable. Ceci se passait le matin vers neuf ou dix heures. La journée s’écoula ; les étudiants étaient réunis à trois heures de l’après-midi dans un café, quand ils entendirent au dehors un camelot crier : « Casimir-Perier élu président de la République par 451 voix. » Cet étudiant avait donc annoncé le matin un fait qui n’existait pas encore.
Les « correspondances croisées »
La « correspondance croisée », nous explique-t-il ensuite, car tel est le nom du phénomène qui nous occupe a été observée et définie en Angleterre après la mort de Myers, dont l’influence posthume, disent ses amis et disciples, a créé ce genre de communications médianimiques. Dans l’étude qu’on en a faite, on s’est efforcé d’éliminer, dans la mesure du possible, l’hypothèse télépathique comme explication des connaissances inattendues qui apparaissent dans les messages automatiques des médiums. A cet effet, les messages, au lieu d’être transmis intégralement à un seul médium, le sont par fragments, à plusieurs médiums éloignés les uns des autres, n’ayant pas de rapports entre eux, et parfois ne se connaissant pas. Les fragments de messages isolés sont plus ou moins incohérents, mais rapprochés les uns des autres, ils forment un ensemble à peu près clair et homogène.
Les psychologues anglo-américains prétendent que ces correspondances croisées ne sauraient être attribuées à de simples coïncidences, car celles-ci seraient trop nombreuses, et leurs rapports trop bien établis pour ne relever que du hasard. D’autre part, elles révèlent visiblement une attention directrice qui ressort du texte même du message, et d’avis préalables donnés par le communicateur. Ils écartent également l’hypothèse de la télépathie.
« Pour moi, j’ai fait des expériences avec un spirite convaincu, qui n’est pas médium. Elles me semblent décisives à cet égard. Quand je m’applique à les interpréter, je constate d’abord un fait primordial dont les conséquences philosophiques peuvent être discutées, mais qui s’impose à l’attention. C’est le suivant : tout se passe, dans les correspondances croisées, comme si une intelligence autonome, indépendante des médiums et des expérimentateurs avait pris l’initiative des expériences, les avait préparées, dirigées et réunies. Il me paraît dès lors difficile de les attribuer à la télépathie, qui implique deux agents, l’un actif, l’autre passif, l’un émetteur, l’autre récepteur. Dans les cas auxquels j’ai assisté, les médiums ignoraient l’idée, la nature, le contenu des messages qu’ils écrivaient : ils étaient incapables d’en comprendre isolément le sens et le but. Ils se comportaient littéralement comme deux machines actionnées par une direction unique.
« Restent les explications occultistes ou similaires qui considèrent les personnalités médianimiques comme des êtres à part, en dehors de l’humanité vivante ou posthume, des génies, anges ou démons. Elles ne méritent ni la discussion, ni même l’examen.
« Je me résume : De toutes les hypothèses explicatives, celle que donnent les personnalités elles-mêmes, c’est-à-dire la théorie spirite, est la plus simple, car la plus claire, la plus immédiatement attrayante rien ne prouve qu’elle soit vraie.
« L’hypothèse télépathique se trouve être, à l’analyse rigoureuse, la plus difficile, la plus compliquée, la plus obscure, la moins satisfaisante rien ne prouve qu’elle soit fausse.
« Enfin l’hypothèse d’une véritable création subconsciente est la plus étrange, la plus arbitraire ; il ne s’ensuit pas qu’elle doive être écartée d’emblée.
A. CUINET.
L’assassinat de M. Cadiou
L’instruction interrompue
Brest, 2 mars. – L’instruction de l’affaire Cadiou est interrompue pour quelques jours, le seul juge d’instruction de Brest ayant plusieurs autres affaires à liquider en vue de la prochaine session des assises.
4 mars 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
M. Cadiou aurait été vu à Morlaix le 31 décembre
Brest, 3 mars. – M. Louis Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, a affirmé, en présence de ses collègues, M. Marfille et M. Brous, et de Me de Kerneis, avocat, sa certitude d’avoir salué M. Cadiou à la gare de Morlaix, le 31 décembre dernier, vers quatre heures du soir.
« Si je n’ai pas été plus catégorique dans ma déposition, a ajouté M. Nicolas, c’est que j’ai été intimidé par le juge d’instruction. »
Ce dernier, M. Bidart [Bidard] de la Noë, déclare que M. Nicolas a déposé en toute liberté. « Je m’étonne, a-t-il dit, que ce témoin soit aussi affirmatif aujourd’hui, alors qu’il paraissait hésitant lors de son premier interrogatoire. »
Le juge pense que M. Nicolas a été suggestionné par des amis et par la lecture de certains journaux.
5 mars 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Dans une lettre, M. Nicolas affirme avoir vu la victime le 31 décembre
Brest, 4 mars. M. Louis Nicolas, ancien courtier maritime, adresse à la presse une lettre où il dit avoir déclaré au juge d’instruction, ainsi d’ailleurs qu’aux commissaires spéciaux, qu’il avait la certitude d’avoir vu M. Cadiou à la gare de Morlaix, à l’arrivée du rapide de cinq heures ; que, n’ayant pris le train que deux fois à cette époque, le 27 et le 31, il n’avait évidemment pu voir M. Cadiou qu’un de ces deux jours, « J’avais, en outre, la conviction, ajoute-t-il, que c’était bien le 31 parce que je me souvenais l’avoir salué, alors que le 27 je n’aurais pu le faire, étant encombré de paquets. De plus, je me souvenais également que, le jour où nous avions vu M Cadiou, nous avions, mon associé et moi, fait le voyage de Brest à Morlaix avec un représentant de commerce habitant Brest, mais qui se rendait également à Morlaix comme nous, à l’occasion des fêtes de Noël et du jour de l’an.
« J’avais donc la conviction bien arrêtée que le 31 décembre était le jour où j’avais rencontré M. Cadiou à la gare de Morlaix ; mais il est évident que, devant les événements qui se sont produits depuis, les hypothèses de toute sorte qui ont été émises, et, enfin, devant l’invraisemblance du fait que j’avançais, ma conviction ne me paraissait pas devoir être une certitude.
« Depuis, des déclarations ont été faites par mon frère, et par M. Brussard [Erussard], notaire à Morlaix, desquelles il résulterait que j’aurais donné comme excuse de mon retard à un rendez-vous d’affaires, le 31 décembre, le fait que je me serais attardé à causer avec M. Cadiou, sur le quai de la gare. Je me souviens, en effet, avoir chez M. Brussard [Erussard], prononcé le nom de M. Cadiou, sans qu’il me soit possible de me souvenir des termes de cette phrase. Mais, en tout cas, je suis certain que le jour où j’ai vu M. Cadiou à la gare, je ne me suis pas arrêté pour lui causer ; mais mon associé, M. Lemeiller [Lemeillet], a bien échangé quelques paroles avec lui.
« La conviction du premier jour se trouve donc renforcée par ce fait, et, pour moi, c’est bien le 31 décembre que j’ai vu M. Cadiou à la gare de Morlaix, à six heures du soir. »
Le juge entend de nouveaux témoins
Brest, 4 mars. – M. Bidart [Bidard] de La Noé, poursuivant son instruction, a entendu, aujourd’hui, M. Freunz [Freund], juge, de paix à Landerneau, qui lui a confirmé ses précédentes déclarations, à savoir que le 27 décembre dernier, il avait déjeuné avec M. Cadiou et que ce dernier lui avait manifesté son intention de se rendre les jours suivants à Morlaix pour y voir des amis. Le juge a ensuite entendu le maréchal des logis de gendarmerie Faro, de Landerneau, qui a déclaré que le jour de la découverte du corps de M. Cadiou, il avait été prévenu par le frère de la victime. Il avait interrogé l’ingénieur Pierre, qui avait protesté de son innocence, alors qu’il n’était nullement accusé.
Le maréchal des logis Faro a ajouté qu’il avait vu, pendant la première autopsie, Pierre laver l’imperméable de M. Cadiou, bien que n’ayant nullement été chargé de cette besogne.
6 mars 1914 – p. 1
L’assassinat de M. Cadiou
L’avocat de l’ingénieur Pierre demande sa mise en liberté provisoire
Brest, 5 mars. – Me Feillard, défenseur de l’ingénieur Pierre, a demandé à M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, la mise en liberté provisoire de son client.
L’avocat base sa demande sur les considérants suivants :
« A l’heure actuelle, il n’est plus permis de douter que M. Louis Cadiou était en vie le 1er janvier ; les déclarations très précises de M. Nicolas, juge au tribunal de que corroborent les déclarations du facteur Cabon et de l’adjudant de pompiers Caramour, permettent de l’affirmer.
« Les déclarations de Cabon devant le juge d’instruction de Morlaix sont particulièrement formelles. Il connaissait M Cadiou depuis de nombreuses années et, le 1er janvier, vers neuf heures du matin, c’est bien lui qu’il croisa près du viaduc de Morlaix. Il lui dit : « Bonjour, Monsieur « Cadiou ! » et M. Cadiou lui répondit : « Bonjour, Cabon ! »
« L’adjudant Caramour rencontra l’usinier à la même heure, vêtu d’un costume cycliste, fait également précisé par le facteur Cabon.
« Il est donc certain que M. Cadiou étant en vie le 1er janvier n’a pu être assassiné le 30 décembre, à la Grande-Palud.
« On ne saurait attacher une importance quelconque à l’achat et à la vente du revolver de 6 m/m. Pierre a pu oublier totalement les dates. Un fait est acquis : il était mécontent de son arme et la démontait souvent. Ce point a été prouvé par les déclarations de la servante, Julia Juzeau
« Si Pierre était vraiment le criminel intelligent qu’on a voulu insinuer, il aurait certainement trouvé au sujet de la disparition de son revolver une explication plus vraisemblable qui l’aurait mis à l’abri de tout soupçon.
« On ne saurait non plus attacher beaucoup d’importance à l’attitude de mon client au moment de la découverte du cadavre.
« Aucune de ses déclarations ne peut permettre d’établir la conviction de culpabilité. Il ne reste donc que des soupçons, mais rien que des soupçons.
« Quel mobile aurait donc fait agir Pierre ? La Grande-Palud était arrêtée au moment de la disparition de Cadiou et rien ne peut faire entrevoir pour Pierre un avantage quelconque.
« D’autre part, les révélations de la somnambule de Nancy, la découverte du cadavre, la lettre écrite au docteur Paul depuis l’arrestation de Pierre, tout cela ne semble-t-il pas mystérieux et ne permet-il pas de supposer que la justice s’égare en accusant Pierre et que les vrais coupables sont, à l’heure actuelle, en liberté ?
Le juge entend la mère de la servante de l’inculpé
Brest, 5 mars. – Le juge d’instruction a entendu, ce matin, la mère de la servante de l’ingénieur Pierre, Mme Juzeau, afin de savoir si sa fille ne lui a rien révélé au sujet de l’assassinat de M. Cadiou. Mme Juzeau a affirmé que sa fille ne lui avait rien dit de plus que les déclarations qu’elle a déjà faites.
7 mars 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
M. Sébille va contrôler l’enquête
Brest, 6 mars. M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires, est arrivé ce matin à Brest. Il a eu une longue entrevue avec le sous-préfet. M. Sébille vient se rendre compte des recherches effectuées par la police spéciale et la brigade mobile au sujet de l’affaire Cadiou et juger si, pour l’éclaircissement de cette affaire, il est nécessaire de faire appel à la sûreté générale de Paris.
Sur la piste de l’indicateur anonyme
Brest, 6 mars. – Le juge d’instruction a commencé aujourd’hui le dépouillement des papiers saisis à l’usine de la Grande-Palud et au domicile de l’ingénieur Pierre ; celui-ci assistait à la levée des scellés.
La police de la brigade mobile serait sur les traces de la personne mystérieuse qui a adressé une lettre anonyme au docteur Paul, avant la contre-autopsie, indiquant au médecin de chercher dans la nuque du cadavre de M. Cadiou.
Opposition au rejet de demande de mise en liberté provisoire
Brest, 6 mars. D’accord avec Me Henri-Robert, qui est chargé de la défense de M. Pierre, Me Feillard, avocat-conseil, va faire opposition à l’ordonnance du juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de la Noë, rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
La chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes devra statuer sur cette opposition.
8 mars 1914 – p. 1
M. Cadiou était-il vivant le 31 décembre ?
M.Nicolas dit : oui ; Mme Zaccone dit : non
Brest, 7 mars. – Le juge d’instruction a fait appeler ce matin M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, qui affirmait, ces jours derniers, avoir salué M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix, le 31 décembre, à six heures du soir.
M. Nicolas a maintenu énergiquement affirmations.
Si réellement M. Cadiou était à Morlaix le 31 décembre, où le directeur de de la Grande-Palud a-t-il passé la nuit du 30 au 31 décembre ?
Mme Zaccone, tante de Mme Cadiou, en- tendue cet après-midi par le juge d’instruction, a confirmé que, chaque fois que son neveu venait à Morlaix, il ne manquait pas de lui faire visite. Or, elle a vu M. Cadiou le 25 décembre pour la dernière fois ; elle est donc persuadée qu’il n’est pas revenu à Morlaix le 31.
Un facteur voudrait proclamer l’innocence de Pierre
Brest, 7 mars. – Me Feillard, avocat de M. Pierre, a eu communication d’une lettre que vient de recevoir l’ingénieur, Cette lettre est signée Boulier, facteur receveur des postes à Blincourt (Oise). Le signataire regrette que le secret professionnel lui interdise de proclamer l’innocence de M. Pierre et, en même temps, d’empêcher une erreur judiciaire dans l’affaire Cadiou.
9 mars 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
On va entendre les deux sœurs de la victime
Brest, 8 mars. En présence des témoignages de plusieurs personnes, qui ont vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix, M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, va tâcher de reconstituer tout l’emploi du temps de M. Cadiou avant sa disparition.
Il commencera demain par entendre les deux sœurs de la victime. M. Cadiou avait été leur rendre visite le 27, à Cléder, localité située à 33 kilomètres de Morlaix.
10 mars 1914 – p. 1
L’assassinat de M. Cadiou
LE FRERE DE LA VICTIME ET M. PIERRE SONT CONFRONTES
Brest, 9 mars.
– Une émouvante confrontation a eu lieu ce matin, devant M. Bidart [Bidard] de la Noé, entre M. Jean-Marie Cadiou et M. Pierre.
Comme ce dernier manifestait à nouveau son intention de dire tout ce qu’il savait sur le fonctionnement de l’usine de la Grand’Palud, Jean-Marie Cadiou l’a accusé de vouloir créer une diversion et a ajouté
« Parlez, dites ce que vous voudrez, salissez une famille, après avoir trahi et dénoncé mon frère.
« Je vous poursuivrai cependant jusque dans vos derniers retranchements. Vous avouerez, ou vos complices vous dénonceront, mais soyez certain que l’heure de l’expiation sonnera pour vous. »
Vous vous trompez, répondit avec assurance M. Pierre, et vous ne pensez pas ce que vous avancez.
– Je suis sûr de ce que je dis, réplique M. Cadiou qui paraissait très surexcité. Pierre est devenu très pâle, mais a conservé son calme, et c’est avec la plus vive énergie qu’il a de nouveau déclaré être innocent.
Devant le peu de résultat de la confrontation, M. Bidart [Bidard] de la Noé a décidé que de nouveau, il mettrait en présence M. Cadiou et M. Pierre, pour éclaircir certains points de détail.
Encore des dépositions contradictoires
Brest, 9 mars. M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu, cet après-midi, Bossard, l’ancien gardien de la Grand’Palud. Celui-ci a déclaré que le 27 décembre, à 7 h. 15 du soir, il avait vu M. Cadiou qui descendait du train venant de Morlaix.
Le juge d’instruction, qui veut établir l’emploi du temps du directeur de la Grand Palud, s’est également occupé de la journée du 28 décembre. Il a entendu Mlle Francine Cam, employée chez un pâtissier de Morlaix, qui lui a dit que ce jour-là, vers neuf heures du matin, M. Cadiou vint lui acheter des gâteaux. M. Lobolloch, de Landerneau, a infirmé cette déposition en déclarant qu’à 9 h. 46, il avait pris le train à Landerneau, en compagnie M. Cadiou, qui se rendait à Cléder.
La déclaration de M. Lobolloch a été confirmée par celle des deux sœurs de M. Cadiou, qui ont déclaré avoir reçu ce jour-là, la visite de leur frère, qui leur fit connaître son intention de se rendre à Paris, le 31.
Le facteur va être entendu
Brest, 9 mars. M. Bidart [Bidard] de la Noë va faire appeler M. Boulier, facteur receveur de Blincourt, qui a écrit à l’ingénieur Pierre une lettre lui annonçant qu’il pourrait faire éclater son innocence, s’il n’était pas retenu par le secret professionnel.
Un démenti
Brest, 9 mars. Un docteur de Morlaix, M. Prouff, qui avait été désigné comme étant l’auteur de la lettre anonyme adressée au docteur Paul, oppose un formel démenti à cette allégation.
11 mars 1914 – p. 1
L’assassinat de M. Cadiou
Un témoin qui revient sur ses déclarations
Brest, 10 mars. Le juge d’instruction va entendre une nouvelle fois un des témoins à charge contre l’ingénieur Pierre, le fermier Bonnefoy, qui avait toujours déclaré avoir vu ensemble M. Pierre et M. Cadiou, le 30 décembre, à onze heures du matin, près du moulin, et qui est revenu sur ses premières déclarations pour affirmer que ce jour-là il était à Landerneau, où il avait conduit un cheval à la commission de remonte italienne.
Brest, 10 mars. Dans sa déposition, le fermier Bonnefoy a dit qu’il avait vu M. Cadiou non pas le 30 décembre, mais le 31, vers neuf heures du matin. A ce moment, M. Cadiou rentrait à l’usine.
Le 31 également, à onze heures du matin, il a aperçu deux personnes vêtues de pèlerines se diriger vers le moulin. Il a eu l’impression que ce pouvait être M. Cadiou et M. Pierre, mais il ne peut l’affirmer.
Le mystère est loin d’être éclairci. Plusieurs nouveaux témoins déclarent avoir vu le directeur de la Grande-Palud à Morlaix le 1er janvier. On affirme que la bicyclette de M. Cadiou n’a pas été retrouvée à son domicile et, d’autre part, on apprend que, le 1er janvier, à sept heures du soir, un voyageur ressemblant étrangement à M. Cadiou fit enregistrer, à Saint-Pol-de-Léon, une bicyclette pour Rennes. On délivra au voyageur un billet de 1ère classe de demi-tarif, billet dont M. Cadiou se servait dans tous ses voyages
Après un mois, on revient donc sur la, piste de Morlaix suivie dès le premier jour par la brigade mobile de Rennes.
12 mars 1914 – p. 1
L’assassinat de M. Cadiou
Le revolver de M. Pierre
Brest, 11 mars. On a dit que la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou, lors de la seconde autopsie, était une balle blindée de nickel, pour browning de 6 m/m 35 et que l’ingénieur Pierre n’avait eu en sa possession qu’un revolver de 6 m/m.
On peut affirmer aujourd’hui que la balle qui a tué M. Cadiou est une balle ordinaire de 6 m/m avec chemise de cuivre ; la trace rouge de cuivre se remarque encore sur le projectile très aplati retrouvé à l’autopsie.
Le revolver que M. Pierre a acheté chez l’armurier Marie, de Landerneau, tirait une balle semblable.
L’ingénieur a dit qu’il avait vendu son arme à un voyageur de commerce, en mars 1913, alors que l’armurier Marie continue d’affirmer que M. Pierre la lui acheta au mois de mai suivant.
Ce voyageur paraît être M. Meslay, représentant d’une maison de Prez-en-Pail (Mayenne).
Les indications fournies par M. Pierre relativement à la vente de son arme sont exactes quant à la profession de l’acheteur et au prix de vente, mais M. Meslay, qui voyage actuellement dans l’Orne et non en Amérique du sud, comme on l’a dit, place son achat en janvier 1912.
13 mars 1914 – p. 2
M. Cadiou se serait-il suicidé et aurait-on simulé un crime ?
Brest, 12 mars. Le parquet attend l’arrivée du rapport du docteur Paul sur la seconde autopsie de M. Cadiou, pour être fixé sur le genre de mort du directeur. A l’heure actuelle, en effet, certaines personnes se demandent s’il y a eu crime ou suicide avec crime simulé. On déclare qu’il serait possible que l’instruction enquêtât sur la mort de cette jeune dactylographe de Quimper, qui passa la nuit du 30 décembre à Morlaix et dont le cadavre fut retrouvé dans la rivière le 10 février.
Les dénonciations de Pierre au ministère de la guerre
Brest, 12 mars. – Voici quelques renseignements relatifs aux lettres de dénonciation adressées par l’ingénieur Pierre au ministère de la guerre :
Pierre a écrit trois lettres.
Dans la première, datée du 3 juin 1913, Pierre, qui ambitionnait d’entrer comme ingénieur dans une poudrerie de l’État, fit ses offres de service à M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres. 11 dénonçait, en termes vagues, les agissements des administrateurs de la Grande-Palud. M. Barral répondit en demandant des précisions. Pierre lui adressa une seconde lettre, dans laquelle il ne désigna les personnes en cause que par des initiales. Ce n’est que le 22 juin que Pierre se décida.
En premier lieu, il racontait en grands détails comment, selon lui, le 25 octobre 1910, un wagon de coton avait été payé par la poudrerie d’Angoulême à Cadiou après que la maison Potel, de Rouen, en avait déjà perçu la valeur quelques mois auparavant pour le compte de l’usine de la Grande-Palud.
Pierre se plaignait ensuite que la main-d’œuvre soit insuffisante à la Grande-Palud pour assurer le triage parfait du coton. « Ce coton est de mauvaise qualité, disait-il. Il contient une grande quantité de brindilles de bois, de débris de cotonniers que l’opération du blanchiment laisse subsister après un triage imparfait. Or, on sait que les cellules de bois conservent une activité suffisante pour entraîner, dans certains cas, la décomposition de la poudre. »
Enfin, Pierre dénonçait un nommé B…. employé à la poudrerie d’Angoulême, qui aurait été complice de Cadiou.
14 mars 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
L’arme introuvable
Brest, 13 mars. Un ami de la famille Cadiou habitant Lambezellec avait signalé au parquet que, quelques jours après la disparition du directeur de l’usine, il avait vu une personne de l’entourage de l’ingénieur Pierre jeter un objet par la fenêtre de la maison de l’ingénieur.
L’instruction, pensant que ce pouvait être le revolver et ne voulant négliger aucun détail, a chargé aujourd’hui le commissaire de la brigade mobile, M. Lecoz, d’effectuer des recherches à l’endroit indiqué. Sept ouvriers de la marine ont été requis à cet effet et ont fouillé le ruisseau vaseux qui borde la maison de l’ingénieur, mais ils n’ont rien découvert.
Un démenti
Brest, 13 mars. Le procureur de la République a reçu une lettre de M. Meslay, représentant de commerce, déclarant formellement n’avoir jamais parlé à M. Simon, armurier à Guingamp, d’un revolver d’occasion acheté à Landerneau, acquisition qu’il n’a d’ailleurs pas faite.
15 mars 1914 – p. 2
Troublantes confidences sur l’affaire Cadiou
L’ouvrier Bossard a parlé
Brest, 14 mars. — L’ouvrier Bossard, qui a fait plusieurs révélations sur l’affaire Cadiou, a quitté, il y a deux jours, le bassin de radoub du port de commerce, où il travaillait à bord d’un navire en réparation.
Ses camarades de travail déclarent que Bossard affirmait que l’ingénieur Pierre est innocent ; qu’il lui suffirait de dire un mot pour le prouver, mais qu’il ne dirait rien par suite d’un ressentiment.
« Cadiou a été assassiné, aurait-il dit, et son corps est enfoui dans le bois, près du moulin. »
Bossard aurait également dit que, lorsqu’il accompagna l’inspecteur de la police spéciale Lemez à travers le bois de la Palud, il passa à deux reprises près de l’endroit où l’on découvrit le cadavre peu de jours après, mais qu’il se garda bien de faire remarquer l’odeur qui se dégageait.
Quand les investigations de la police se dirigèrent du côté de Morlaix, Bossard aurait affirmé à différentes personnes « que la police, faisait fausse route », et certaines de ces personnes affirment également que l’ancien gardien de nuit aurait dit plusieurs fois « qu’il n’aurait qu’un mot à dire pour que Pierre soit remis en liberté ». Il aurait même ajouté, s’adressant à ses compagnons de travail, sur le bateau en réparations : « Je ne dirai rien, parce que j’en veux à Pierre ; je ne lui pardonnerai jamais… »
La date du crime
Brest, 14 mars : – M. Bignard, l’ancien contremaître de l’usine de la Grande Palud, continue à affirmer avoir vu, le 30 décembre, à 11 heures du matin, M. Cadiou et M. Pierre quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin à travers les sentiers du bois.
Les dernières perquisitions faites chez le directeur de l’usine de la Grande-Palud ont démontré que les trois pardessus que possédait M. Cadiou à l’époque de sa mort, étaient dans sa garde-robe. D’autre part, M. Cadiou lisait habituellement plusieurs journaux chaque jour ; les derniers numéros trouvés dans les poches de ces pardessus portent la date du 28 décembre.
On recherche toujours le revolver
Brest, 14 mars. – Les recherches faites pour retrouver le revolver de 6 millimètres avec lequel M. Cadiou a été tué demeurent sans résultat. Il paraît certain que le directeur avait, lui aussi, un revolver. Les premières perquisitions faites à son domicile n’ont rien révélé ; de nouvelles recherches vont être opérées.
16 mars 1914 – p. 2 et 3
L’assassinat de M. Cadiou
Brest, 15 mars.
Les déclarations de l’ouvrier Bossard, le gardien de la Grande-Palud, interrogé la nuit dernière, a déclaré :
« Il ne faut pas attacher d’importance aux propos que j’ai tenus à des camarades. Je voulais me payer la tête des magistrats (sic). »
Bossard paraît déséquilibré.
Les déclarations du facteur Boulier sont arrivées à Brest
Brest, 15 mars. Le procureur de la République a reçu ce matin le dossier du juge d’instruction à Clermont, relatif aux déclarations du facteur Boulier. Des commissions rogatoires vont être lancées aujourd’hui en vue d’entendre la personne signalée par Boulier et qui, le 4 janvier, aurait rencontré M. Cadiou à la gare Saint-Lazare.
ON AURAIT VU M. CADIOU LE 5 JANVIER, A PARIS
Brest, 15 mars. M. Fortin, sénateur du Finistère, a raconté à M. Heslouin, ancien chef de cabinet du préfet du Finistère, qu’un de ses amis prétendait avoir vu M. Cadiou à Paris, le 5 janvier.
17 mars 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Les déclarations de M. le sénateur Fortin et du facteur Boulier
Brest, 16 mars. Le sénateur Fortin déclare qu’il ne pourra donner, avant deux ou trois jours, le nom de la personne qui aurait vu Cadiou le 4 ou le 5 janvier à Paris.
Je veux, dit-il, avant de parler, m’assurer que je n’ai pas été induit en erreur. D’après Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, l’homme barbu dont parle le facteur Boulier serait un Allemand nommé Hagen Chaze [Hazen Chase], qui passe habituellement l’été au Touquet.
M. Hagen Chaze [Hazen Chase], qui était en relations d’affaires avec M. Cadiou, serait venu à La Palud en automobile au mois de janvier dernier.
A ce propos, il paraît établi que le passage de voyageurs allemands dans le Finistère et à Landerneau, dévoilé par le facteur Boulier est exact, mais ce passage est très normal.
Il convient de rappeler également que dans le courant de décembre 1913, l’usine de la Grande-Palud venait d’être exclue par le ministère de la guerre d’un important marché de coton blanchi, alors que M. Cadiou, son directeur, avait commandé, pour cette fourniture, 600 tonnes de déchets de coton à deux maisons allemandes. Deux représentants de l’une de ces maisons, MM. Ely et Schlessinger, vinrent à Landerneau le 10 janvier pour résilier le contrat ; un voyageur de l’autre maison vint le 15 janvier en vue de la même résiliation, mais M. Jean Cadiou et les actionnaires de l’usine n’ont jamais vu MM. Hazen Chase [Hazen Chase] et Panhard dont parle le témoin Boulier.
Ce que dit M. Jean-Marie Cadiou
Brest, 16 mars. – M. Jean-Marie Cadiou déclare n’avoir jamais entendu parler de M. Hagen Chaze [Hazen Chase].
D’après lui, trois Allemands seulement sont venus à la Grande-Palud, dans le courant de janvier : c’étaient les représentants des maisons Reiss et Wolf, qui venaient résilier des marchés de coton.
L’un d’entre eux, nommé Schlessinger, de la maison Reiss, était très lié avec Louis Cadiou : c’est peut-être de lui que veut parler le facteur de Blincourt.
18 mars 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
La famille Hazen-Chase a bien séjourné à Brest
Brest, 17 mars. On a retrouvé trace du passage à Brest de Mme Hazen-Chase, de son fils Paul et de sa fille. Ils séjournèrent à l’hôtel Moderne du 19 au 30 août 1911. M. Philippe Hazen-Chase, frère de Paul Hazen-Chase, ancien élève de l’Ecole centrale, voyageait en Amérique à cette époque. M. Panhard fils vint voir les Hazen-Chase à Brest. Les deux familles sont très liées.
C’est à tort que le facteur de Blincourt a prêté à la famille Hazen-Chase une origine allemande. Mme Hazen-Chase, fille d’un médecin en chef des hôpitaux de Paris, a épousé un Américain, et ses enfants sont Français.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a terminé, enfin, le classement du dossier Cadiou
Brest, 17 mars. – M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a terminé le classement de l’inventaire du dossier de l’affaire Cadiou qui comprend près de 1,400 pièces.
Ce dossier a été envoyé aujourd’hui à la cour d’appel de Rennes. La chambre des mises en accusation de cette cour, statuera sur la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, qui avait été refusée par le juge d’instruction de Brest.
20 mars 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Après plus de trois mois d’attente, on interroge les ouvriers de la Grande-Palud
Brest, 19 mars. – Sur l’ordre de M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, commissaires de la brigade mobile de Rennes ont été chargés d’obtenir des précisions sur divers points de l’enquête concernant l’affaire Cadiou.
Ils ont interrogé une vingtaine d’ouvriers de l’usine de la Grande-Palud, à l’effet de savoir s’ils avaient vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre sortir ensemble le 30 décembre.
Tous ont aperçu le directeur rentrer à l’usine à 9 heures du matin, mais aucun ne l’a vu sortir à 11 heures avec l’ingénieur Pierre.
Ouverture du coffre-fort de la Grand’Palud
Landerneau, 19 mars. – En présence de M. Bolloch, administrateur judiciaire de la succession Cadiou, il a été procédé, cet après-midi, à l’ouverture du coffre-fort de l’usine. Cette opération avait été différée jusqu’ici, Pierre étant seul, depuis la mort de M. Cadiou, à connaître le secret de la combinaison.
On a saisi une liasse de 124 traites et reçus datant de 1912, 1913 et 1914.
21 mars 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Un témoin qui ne veut rien dire
Morlaix, 20 mars. M. Salaun, clerc d’huissier à Morlaix, avait été accusé ces jours derniers, par des lettres anonymes envoyées au parquet, d’avoir dit qu’il avait vu M. Cadiou le 1er janvier.
Convoqué par le juge d’instruction, il nia deux fois avoir tenu les propos incriminés. Devant ces dénégations, l’auteur des lettres anonymes vient de se découvrir. C’est M. Lefoll, commis principal au bureau des hypothèques de Morlaix. Il soutient énergiquement que les propos ont été tenus. Six témoins doivent être entendus aujourd’hui à cet effet et confrontés entre eux.
Morlaix, 20 mars. – Les dépositions des témoins et leur confrontation avec MM. Salaun et Lefoll n’ont donné aucun résultat. M. Lefoll a maintenu ses dires et M. Salaun a persisté à nier avec énergie les propos qui lui sont prêtés.
On cherche la trace d’un macabre colis
Brest, 20 mars. – M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, va faire expédier à M. Grivola [Grivolat], armurier expert à Saint-Étienne, la balle qui tua M. Cadiou, ainsi qu’un revolver et une boîte de cartouches semblables à ceux que Pierre acheta à Landerneau, en mai 1913.
La police mobile a demandé à la gare de Landerneau une liste des colis parvenus à l’adresse de la Grande-Palud, du 3 décembre au 4 février, date de la découverte du cadavre de M. Cadiou.
On espérait, sans doute, trouver trace d’une caisse suspecte ayant peut-être servi à ramener le corps à la Grande-Palud, mais des petits colis de 3 à 5 kilos figurent seuls sur la liste fournie par la gare.
26 mars 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Perquisition infructueuse
Morlaix, 25 mars. M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile de Rennes, a perquisitionné cet après-midi dans la propriété que M, Cadiou possédait à Kéranster.
Quelques lettres et photographies ont été saisies, mais aucune découverte intéressante n’a été faite.
27 mars 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
L’automobile mystérieuse
Landerneau, 26 mars. M. Le Meur, entrepreneur à Landerneau, précise que c’est dans la nuit du 27 au 28 janvier, vers deux heures du matin, qu’une forte automobile traversa Landerneau à toute vitesse, se dirigeant vers Brest et, par conséquent, vers la Grande-Palud. Cette voiture repassa, une heure plus tard toujours à grande allure.
Le témoignage de M. Le Meur est confirmé par MM. Bonnefoy, conseiller municipal ; Pierre Louis, plâtrier, et la femme de ce dernier.
D’autre part, Mme Quéré, débitante à Pont-Mesgrall, persiste à affirmer que deux consommateurs ont déclaré, devant elle, que revenant de la foire de Commana, dans la nuit du 27 au 28 janvier, ils passèrent devant La Palud vers deux heures du matin et aperçurent une lueur à l’endroit où M. Cadiou devait être retrouvé, huit jours plus tard.
29 mars 1914 - p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
L’instruction va être reprise. On va entendre le général Gaudin. Comptabilité disparue
Brest, 28 mars. – La cour d’appel de Rennes retourne, aujourd’hui, au parquet de Brest le dossier de l’affaire Cadiou, après avoir rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre. Dès lundi prochain, le juge d’instruction va continuer son enquête et entendra les témoins de Morlaix qui affirment avoir vu M. Cadiou le 1er janvier à Saint-Pol-de- Léon.
D’autre part, le procureur de la République attend les résultats de la commission rogatoire adressée à Paris aux fins d’entendre le général Gaudin, sur la disparition de certaines fournitures destinées à la poudrerie d’Angoulême.
Les perquisitions faites à l’usine de la Grande-Palud ont établi que toute la comptabilité de M. Cadiou avait disparu depuis 1912.
31 mars 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Pierre et Mme Cadiou vont être confrontés
Brest, 30 mars. Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, a demandé à M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, que la confrontation de sa cliente et de Pierre ait lieu le plus tôt possible. Mme Cadiou, qui est souffrante, se propose d’entrer dans une maison de santé dès que le juge pourra se passer d’elle.
Cette confrontation aura probablement lieu dans une huitaine de jours.
Le juge confrontera ensuite, une seconde fois, M. Jean-Marie Cadiou avec l’inculpé.
1er avril 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Pierre a-t-il fait disparaître un dossier ?
Brest, 31 mars. Le 15 décembre dernier, M. Cadiou adressait au ministre de la guerre une lettre dans laquelle il demandait qu’une enquête soit ouverte pour le justifier des accusations, portées contre lui par l’ingénieur Pierre. En vue de cette enquête, M. Cadiou avait constitué, de concert avec un avocat de Brest, un dossier grâce auquel il espérait obtenir sa réhabilitation.
Il fut impossible de retrouver ce dossier, quand le contrôleur général Claerbout vint enquêter à la Grande-Palud, le 15 février. L’avocat qui a collaboré à la constitution du dossier suppose que Pierre, sur le point d’être confondu, l’aurait fait disparaître. Cet avocat n’a pas encore été entendu par le juge d’instruction. Il a demandé à être, auparavant, relevé du secret professionnel par Mme Cadiou.
La demande a été transmise à cette dernière par son avoué Me Vichot.
M. Jean-Marie Cadiou déclare que le dossier disparu comprenait une cinquantaine de pièces, pour la plupart relatives à l’affaire du wagon d’Angoulême. Ce dossier, dont Pierre connaissait l’existence, était enfermé dans une serviette que Cadiou avait déposée dans son appartement de Landerneau.
La serviette n’a pas été retrouvée.
On rappelle, à ce propos, que, dans les premiers jours de janvier, Pierre pénétra seul dans l’appartement de Cadiou sous prétexte de réparer le téléphone.
Pierre était-il le seul intéressé à la disparition du dossier ?
M. Jean-Marie Cadiou prétend que certaines pièces étaient de nature à compromettre des usiniers rivaux de son frère.
Le procureur de la République, après avoir conféré avec le procureur général de la cour d’appel de Rennes, va continuer l’instruction de l’affaire Cadiou, dès que le dossier sera de retour de la chambre des mises en accusation.
Mme Cadiou sera convoquée pour être confrontée avec l’ingénieur.
Divers témoins de la Grande-Palud, qui ont rétracté leurs premiers témoignages, et qui innocentent ainsi M. Pierre, seront de nouveau entendus.
2 avril 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Pierre proteste contre l’accusation d’avoir dérobé un dossier
Brest, 1er avril. En attendant sa prochaine confrontation avec Mme Cadiou, M. Pierre conserve dans sa prison le plus grand calme et proteste avec énergie contre le vol des documents de l’usine, dont il accuse la famille Cadiou.
II importe de signaler que si M. Pierre a lavé le manteau en caoutchouc dont le cadavre du directeur était recouvert, lorsqu’on le trouva dans le bois, cet acte, qui pouvait être une charge contre l’ingénieur a été accompli sur la demande des magistrats instructeurs, en raison de l’état du manteau, qui était recouvert de boue.
Il est établi que l’on aperçut une lumière dans le bois de la Grande-Palud
Brest, 1er avril. Il est établi maintenant que c’est bien dans la nuit du 27 au 28 janvier que deux marchands de bestiaux aperçurent une lumière dans le bois de la Grande-Palud.
Si cette lumière a été celle qui servit à l’enfouissement de M. Cadiou, l’assassinat du directeur de l’usine ne saurait plus être placé le 30 décembre ; d’autre part, on se souvient que M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, affirme que, dans cette nuit du 27 au 28 janvier dernier, une automobile a passé et repassé devant chez lui à une heure d’intervalle.
3 avril 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Le défenseur de Pierre va demander l’audition de nouveaux témoins
Brest, 2 avril. L’avocat de M. Pierre a pris connaissance du dossier de l’affaire Cadiou et des conclusions du procureur général rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
Dans ces conclusions, il semble qu’on ait négligé les témoignages du 7 mars affirmant que M. Cadiou était, le 1er janvier, à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon.
La défense attache une grande importance à ces déclarations et, comme l’accusation fixe au 30 décembre l’assassinat de M. Cadiou, elle va demander au juge d’instruction d’entendre ces nouveaux témoins.
4 avril 1914 - p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Un nouvel interrogatoire de Pierre
Brest, 3 avril. M. Pierre a subi un nouvel interrogatoire en présence de Me Feillard, avocat.
Avant de soumettre à une expertise la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou, et un échantillon de revolver, le juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de la Noë, a demandé à M. Pierre si ce revolver était semblable à celui qu’il avait acheté à Landerneau et revendu à un voyageur de commerce inconnu.
L’inculpé, avec un grand calme, a reconnu la similitude du modèle.
Interrogé ensuite sur le costume qu’il portait le 30 décembre et qui, dit-on, n’aurait pas été retrouvé, M. Pierre a déclaré ne pas s’en rappeler parce qu’il se servait, à l’usine de nombreux vêtements usagés.
Cinq costumes qui ne portent aucune trace ont été saisis à son domicile,
Une confrontation « sensationnelle »
Mme Cadiou sera confrontée avec Pierre, mardi prochain.
5 avril 1914 – p. 1 et 3
L’assassinat de M. Cadiou
Les lettres sur lesquelles est basée l’accusation contre Pierre
Brest, 4 avril. Dès les premiers jours de l’enquête ouverte à la suite de la disparition de M. Louis Cadiou, le frère de la victime versa au dossier deux lettres écrites par Pierre à son patron, les 30 et 31 décembre 1913.
Ces lettres, la première notamment, sont considérées par l’accusation comme l’une des principales charges contre l’ingénieur, parce que celui-ci, en les écrivant, aurait voulu se créer un alibi. En effet, si comme Pierre l’affirme, il a quitté son directeur à l’usine de la Grande-Palud après la journée du 29 décembre, pensant qu’il rentrait à Paris, il ne pouvait s’attendre à recevoir le lendemain le chèque réclamé.
Dans sa lettre du 31 décembre, M. Pierre dit à M. Cadiou que s’il n’a toujours reçu aucun argent, cela tient sans doute à un déraillement sur la ligne de Brest.
C’est Mme veuve Cadiou qui a reçu ces deux lettres, et dans la matinée du 1er janvier elle signalait à la Sûreté générale la disparition de son infortuné mari.
(La suite en Dernière Heure),
L’AFFAIRE CADIOU
(Suite)
Si l’accusation voit dans ces lettres de graves présomptions à l’égard de Pierre, la défense y trouve, au contraire, la preuve de son innocence.
Voici maintenant le télégramme auquel l’accusation attache une grande importance :
« 2 janvier 1914.
« Cadiou, 91 bis, rue Cherche-Midi, Paris. « Vos deux télégrammes reçus jeudi soir tard. Téléphone dérangé. Suis également sans nouvelles depuis lundi matin. »
Cette dépêche était envoyée par Pierre à Mme Cadiou, en réponse à un télégramme de M. Cloarec, député, demandant nouvelles de M. Louis Cadiou.
L’automobile mystérieuse
Brest, 4 avril. – Les commissaires de la brigade mobile qui s’occupent de l’affaire Cadiou ont commencé leur enquête sur le passage à Landerneau de l’automobile marchant à une vive allure, dans la nuit du 27 au 28 janvier.
M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, précise que, cette même nuit, où une lumière fut remarquée dans le bois de la Grande-Palud, la voiture passa à 1 h. 35 du matin et revint environ une heure après.
Cette déclaration est confirmée par deux autres témoins.
M. Cadiou est-il mort ?
Brest, 4 avril. Un voyageur de commerce, M. Edouard Roth, demeurant 16 rue de la Passerelle, à Calais, a écrit au facteur Boulier que Louis Cadiou n’est pas mort.
D’après M. Roth, l’usinier aurait pris, le 1er janvier dernier, à Boulogne, le bateau pour l’Angleterre.
C’est un nommé Jean-Yves Lamarec, décédé à la fin de décembre, aux environs de Landerneau, qui aurait été revêtu des vêtements de Cadiou et enterré à la Grand’ Palud.
6 avril 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Pierre proteste.
Lamarec n’a jamais existé
Brest, 5 avril. Me Feillard s’est rendu, cet après-midi, à la prison du Bouguen, où il a fait part à Pierre des arguments que l’accusation tirait de la lettre du 30 décembre.
Pour la première fois, Pierre s’est dé- parti de son calme habituel.
« Qu’on me tienne pour un criminel tant que l’instruction ne sera pas terminée, s’est-il écrié, mais qu’on ne me prenne pas pour un imbécile !
« J’ai écrit la lettre du 30 décembre dans les circonstances suivantes :
« Avant de me quitter, le 29, à midi, M. Cadiou me dit qu’il avait oublié son carnet de chèques à Landerneau et qu’il m’enverrait le chèque nécessaire à la paye des ouvriers, soit de Landerneau, soit de Morlaix, où il devait s’arrêter avant de rentrer à Paris.
« Le lendemain, je ne reçus pas de courrier.
« J’en demandai la raison au facteur, qui m’apprit qu’un déraillement s’était produit sur la grande ligne.
« C’est alors que je rédigeai cette lettre. « J’affirme n’avoir pas vu M. Cadiou le 30 décembre. »
Sur les registres de l’état civil de Landerneau, on a constaté que, depuis plusieurs années, aucun individu du nom de Lamarec n’est décédé. Les informations adressées par le voyageur de commerce Roche au facteur Bourlier [Boulier] sont donc de pure fantaisie.
8 avril 1914 – p. 1
LE MYSTERE DE LANDERNEAU
PIERRE CONFRONTÉ AVEC Mme CADIOU
Brest, 7 avril, Cet après-midi, l’ingénieur Pierre a été confronté avec Mme Cadiou. Auparavant, la veuve de directeur de la Grande-Palud a été entendue par le juge. Sa déposition a duré quatre heures.
Mme Cadiou a confirmé que son mari a quitté Paris pour se rendre à Landerneau, le 18 décembre, en disant à ses enfants qu’il reviendrait le 1er janvier ; il lui écrivit presque tous des jours ; sa dernière lettre était datée du 27 décembre et l’informait qu’il rentrerait probablement le mardi 30.
Le 31 décembre, Mme Cadiou commença à être inquiète, et le 1er janvier elle télégraphiait à M. Cloarec, un ami de la famille ; celui-ci lui conseillait de faire des démarches à la Sûreté générale.
Le témoin ignorait la consultation prise par sa tante chez une somnambule.
Mme Cadiou déclare ne pas être au courant des affaires de son mari, mais elle l’entendit souvent dire, en parlant de l’usine : cette affaire me tuera ; il n’avait pas confiance dans M. Pierre et cherchait un autre ingénieur pour le remplacer. Elle ajoute que son mari voyageait toujours avec deux valises, dont une renfermait les papiers importants de l’usine. Ces deux valises, comme on le sait, n’ont pas été retrouvées.
L’ingénieur Pierre a été mis en présence de Mme Cadiou, aussitôt après la déposition de cette dernière ; il n’a pas fait opposition à ce que la veuve, qui s’est portée partie civile, soit entendue sous la foi du serment.
M. Pierre, en conservant tout son calme, a protesté contre l’accusation de Mme Cadiou. Il a juré ne rien connaître du crime et il a ajouté :
« J’en suis aussi affligé que vous. »
Sur une demande de l’avocat, portant sur l’intérêt que M. Pierre pouvait avoir à tuer M. Cadiou, la veuve a répondu : « Sans doute, par haine, puisque l’ingénieur avait déjà dénoncé son patron. » L’ingénieur a protesté et il a expliqué qu’il avait fait sa dénonciation, parce qu’il trouvait sa responsabilité engagée devant les malfaçons de marchandises dont beaucoup étaient livrées en cachette et en fraude.
Mme Cadiou a traité de « lâche, celui qui, a-t-elle dit, accuse ainsi un mort ». La confrontation a pris fin sur pénible incident.
Au cours de la confrontation de M. Pierre et de Mme Cadiou, l’ingénieur a dit que les livres témoigneraient des fraudes commises par le directeur, s’ils n’étaient pas détruits ; la comptabilité de 1913, toutefois, a été saisie, et Me Feillard, avocat de M. Pierre, en a demandé communication pour établir que les bénéfices réels de l’usine ont été de 120.000 francs, alors que les livres portent 108.286 francs.
M. Pierre n’avait donc pas intérêt à faire disparaître M. Cadiou, puisqu’il devait toucher un pourcentage d’environ 1.800 francs sur la différence entre ces deux sommes de bénéfices.
Les dénonciations de Pierre étaient fondées
Le général Gaudin, entendu sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction à Brest, a déclaré que les fraudes d’Angoulême, révélées par Pierre, ont été reconnues exactes. A la suite de la dénonciation de Pierre, un contrôleur général des poudres fut envoyé à la Grande-Palud. Pierre formula alors de nouvelles accusations contre Cadiou, mais certaines de ces accusations étaient trop vagues pour être vérifiées. Il a été établi, cependant, par un agent du service des poudres, que l’usine de la Grande-Palud mettait de côté le mauvais coton pour le fournir à l’Etat et que des ordres avaient été donnés pour que le bon coton fût fourni à l’industrie privée.
« C’est pour ces raisons, ajoutées à d’autres, a déclaré le général Gaudin, que l’usine de la Grande-Palud fut évincée de l’adjudication du 2 décembre dernier. »
10 avril 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Me Vichot envoie ses témoins à Me Feillard
Brest, 9 avril. Me Vichot, avoué Mme Cadiou, l’avoué de celle-ci, Me Vichot atittude prise à son égard par Me Feillard avocat de Pierre, lui a adressé ses témoin MM. Jan, notaire, et le lieutenant Corre. Voici à la suite de quelles circonstance cet incident a eu lieu :
Après la confrontation de M. Pierre et Mme Cadiou, l’avoué de celle-ci, Me Vichot a reproché à l’avocat de M. Pierre, Me Feillard, d’avoir manqué de correction envers Mme Cadiou dans le cabinet du juge d’instruction, ce qui, au surplus, a été déclaré inexact par le juge lui-même.
Le défenseur ayant adressé à Me Vichot une lettre jugée par ce dernier offensant c’est alors que l’avoué de Mme Cadiou envoyé ses témoins à M Feillard, qui constitué les siens.
Me Feillard, avocat de Pierre, a choisi comme témoins Me Forgeot, notaire, M. Bastid, juge au tribunal de commerce qu’il a chargés de se mettre en rapport avec les représentants de M Vichot.
On attend les résultats d’une expertise
Brest, 9 avril. – Le Parquet a chargé laboratoire de toxicologie de Paris de chercher s’il n’y avait pas de traces sang sur les vêtements saisis chez Pierre. Il est à peu près certain que cette expertise donnera un résultat négatif, car l’inculpé a affirmé à son avocat que le vêtement qu’il portait à l’usine le 30 décembre et qu’il a continué de porter jusqu’au jour de son arrestation est encore en sa possession à la prison. Cette déclaration est confirmée par les témoignages de la servante de Pierre et du comptable Guillou. Me Feillard se propose de formuler une nouvelle demande de mise en liberté dès que les rapports des experts seront parvenus au Parquet.
11 avril 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Pierre est interrogé sur ses antécédents
Brest, 10 avril. M. Bidart [Bidard] de la Noé juge d’instruction, a interrogé Pierre, cet après-midi, sur ses antécédents. Né le 24 octobre 1882, au hameau Branville, où ses parents possèdent une exploitation agricole, Pierre apprit à lire l’école communale de Tangé (Eure). Il continua ses études à l’institution Saint-François-de-Sales d’Evreux, puis à l’École Sainte-Geneviève, à Paris. En 1904, il entra l’école Centrale et en sortit avec le diplôme d’ingénieur. Il débuta dans une usine de produits chimiques de Courbevoie. Pierre gagnait à ce moment 200 francs par mois, mais, bien que désireux d’améliorer sa situation, il refusa un poste à l’étranger, pour ne pas s’éloigner de sa famille. En mars ou avril 1909, l’Association des anciens élèves de l’École centrale le mis en rapport avec M. Cadiou et il entra à la Grande-Palud en qualité d’ingénieur. Pierre ne gagnait que 250 francs par mois, mais était déjà intéressé dans les bénéfices.
En août 1909, le directeur technique l’usine, l’Allemand Greiss, partit pour Cologne et M. Cadiou lui signifia qu’il trouvait dans l’obligation de se passer ses services. Greiss reçut une indemnité de 10.000 francs dont la moitié lui fut réglé par les frères Temming. Pierre remplaça Greiss, Aux termes de son contrat, ses fonctions étaient les suivantes : surveillance l’outillage, des approvisionnements, contrôle de la fabrication et tenue de comptabilité ; ses appointements étaient portés à 300 francs par mois et sa participation aux bénéfices à 1 1/2 %. Ce contrat était valable jusqu’au 28 février 1915 et était renouvelable par tacite reconduction. En cas de départ, Pierre ne pouvait offrir ses services à une usine similaire France ou aux colonies françaises. En 1912, Pierre, sur les conseils de ses parents, demanda en mariage une jeune fille de son pays, mais celle-ci refusa venir habiter la Grande-Palud. C’est à ce moment que le jeune homme songea pour la première fois à reprendre sa liberté des qu’on lui aurait trouvé un remplaçant. A début de décembre dernier, Cadiou était en pourparlers avec deux ingénieurs qui sollicitaient la direction de l’usine. Il fut convenu que Pierre cesserait ses fonctions en juillet 1914. Cette décision fut prise jour où le général Gaudin vint à Landerneau.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a fait expédier, aujourd’hui, au laboratoire de toxicologie, le complet que Pierre portait le jour de son arrestation. Il paraît en effet établi que c’est de ce complet que Pierre était revêtu le 30 décembre.
L’incident entre les défenseurs
Brest, 10 avril. – Les témoins de Me Vichot déposée par Me Feillard contre Me V avoué de Mme Cadiou, ont décidé qu’il n’y avait pas lieu à rencontre, et que la plainte déposée par Me Feillard contre M. Vichot, à la chambre des avoués, devait être leurs clients, depuis la confrontation retirée, « aucun des incidents survenus le 7 avril, ne pouvant être retenu ».
12 avril 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Déposition de la servante de la victime
Brest, 11 avril. Le juge d’instruction a entendu Mme Leost, domestique de M. Cadiou.
Cette servante déclare que, le matin du 30 décembre, M. Cadiou lui annonça son prochain départ pour Paris et lui donna ses étrennes.
Quand elle revint le lendemain, comme à l’ordinaire, pour faire le ménage, elle constata que son maître n’avait pas couché chez lui, et elle en conçut qu’il était parti, la veille, pour Paris.
14 avril 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Un incident entre le Parquet et la presse de Brest
Brest, 13 avril. A la suite de la publication des lettres adressées, le 30 et le 31 décembre, par l’ingénieur Pierre à M. Cadiou, M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République à Brest a interdit toute communication à la presse.
Le syndicat de la presse de l’Ouest a l’intention d’adresser une protestation au garde des sceaux, en invoquant ce motif que « certains documents, et notamment le texte des dénonciations dé Pierre au ministère de la guerre auraient été communiqués par le procureur lui-même, dans un intérêt personnel ».
16 avril 1914 – p. 1
L’assassinat de M. Cadiou
Ceux qui ont vu M. Cadiou après le 31 décembre
Brest, 15 avril. – M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a confronté ce matin trois des témoins de Morlaix avec Mme Zaccone, tante de Mme Cadiou.
M. Breanton, antiquaire, affirme avoir rencontré Cadiou à 3 kilomètres de Morlaix, le 25 décembre, vers deux heures de l’après-midi. Mme Zaccone maintient que ce jour-là, à l’heure indiquée, M. Cadiou était chez elle.
MM. Caramour et Cabon continuent à certifier, en dépit des objections de Mme Zaccone, qu’ils ont croisé M. Cadiou à Morlaix, le matin du 1er janvier.
Brest, 15 avril. D’autres témoins de Morlaix ont été entendus par le juge d’instruction.
M. Legall, receveur de l’hospice, a déclaré avoir salué M. Cadiou le 1er janvier, à sept heures du soir, à la gare de Saint-Pol-de-Léon. Le directeur de l’usine de la Grande-Palud avait, suivant le témoin, une bicyclette. Il était vêtu d’un costume cycliste, coiffé d’une casquette et portait sur le bras une pèlerine en caoutchouc.
Le fils de M. Legall, élève à l’École de santé de Bordeaux, et Mlle Graff, de Saint-Pol, qui accompagnaient M. Legall, ont fait la même déclaration.
Une importante déclaration
En présence de M. Bodet, avocat, et de M. Delourmel, bibliothécaire-archiviste de la ville, M. Desrues, entrepreneur chargé des travaux de l’usine de blanchiment de coton de Daoulas, a déclaré avoir lu, au début de janvier, trois lettres venues de membres de la famille Cadiou, laissant entendre que M. Cadiou s’était suicidé,
M. Desrues s’est refusé à toute autre confidence, « par crainte, dit-il, d’avoir des ennuis ». On croit savoir néanmoins que ces lettres émaneraient de M. Louis Cadiou et de la femme de ce dernier.
M. Desrues affirme que ces lettres sont de nature à démontrer l’innocence de Pierre, en faisant connaître la vérité sur le mystère de la Grande-Palud.
« La personne qui détient ces lettres, a déclaré M. Desrues, habite Landerneau. Elle hésite à se faire connaître de la justice. Mais j’espère qu’elle finira par céder aux sollicitations des amis de Pierre. »
Une information de l’« Ouest-Eclair »
Le journal Ouest-Eclair annonçait ce matin que, suivant des rapports de police qui seraient parvenus au parquet de Brest, il y avait lieu de supposer que M. Cadiou avait trouvé asile chez le député Cloarec après son départ de la Grande-Palud.
M. Bidart [Bidard] de la Noë déclare qu’il n’a pas connaissance de ces rapports.
17 avril 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Les lettres de Mme Cadiou
Landerneau, 16 avril. La personne que désignait l’entrepreneur Desrues comme étant en mesure de prouver l’innocence de Pierre au moyen de lettres émanant de Mme Cadiou, est M. Legrand, maire de Landerneau. Ce dernier déclare que toutes les lettres de M. Cadiou qu’il possédait ont été saisies, à l’exception d’une seule qui est à peu près sans intérêt pour l’enquête.
Un nouveau témoignage
Brest, 16 avril. – M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, s’est rendu aujourd’hui à Landerneau pour entendre le témoignage de M. Dekeramur qui, gravement malade, ne pouvait répondre à la convocation du juge.
M. Dekeramur affirme que, le 29 décembre, son ami Cadiou lui dit qu’il partait le lendemain pour Paris. Il le chargea de faire un petit achat destiné à une parente de Landerneau.
Ce témoignage prouve que M. Cadiou en quittant la Grande-Palud avait l’intention de gagner directement Paris, sans s’arrêter à Morlaix.
18 avril 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Nouvelles dépositions
Brest, 17 avril. M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu aujourd’hui le chef de bataillon Hauquette, commandant d’armes à Landerneau. L’officier lui a déclaré que, sur les instances de la famille Cadiou, M. Lebolloch, ami de la famille, lui avait demandé, dans le courant de janvier, de faire organiser par les soldats des battues dans les bois en vue de retrouver le cadavre n’eurent pas lieu en raison de marches et de manœuvres et par suite du défaut de toute réquisition.
Le juge d’instruction a également entendu un témoin qui affirme qu’il avait les clefs du hangar où le directeur de l’usine abritait ses deux bicyclettes, et que M. Cadiou ne s’en est pas servi depuis la fin d’octobre.
19 avril 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Le dossier du directeur de la Grand’Palud
Brest, 18 avril. Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, M. Bodet, avocat, qui a certifié que, dans le courant de septembre, M. Cadiou est venu le consulter au sujet d’une dénonciation dont il était l’objet au ministère de la guerre. Le directeur de la Grand’Palud lui a montré un volumineux dossier renfermant les pièces qui devaient prouver son innocence. Mais l’avocat n’en a pas pris connaissance, attendant que le dossier soit entièrement constitué.
On sait que ces documents ont disparu et n’ont pas été retrouvés.
Déclarations intéressantes
M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu aussi M. Vacheront, maire de la Forest.
M. Vacheront a confirmé plusieurs faits déjà connus. Il a fait en outre deux déclarations intéressantes. Le jour de la découverte du cadavre de M. Cadiou, Pierre, sur la demande du procureur de la République.
22 avril 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
M. Cloarec et l’usine de la Grand’ Palud
Brest, 21 avril. M. Cloarec, député de Morlaix, définit ainsi son rôle dans la constitution de l’usine de la Grand’Palud :
« Quand M. Legrand, de Landerneau voulut créer l’usine de la Grand’Palud, il vint me demander de lui rédiger un acte de société, me déclarant qu’il avait comme commanditaire M. Temming, demeurant à Buhl (Alsace). L’acte rédigé, il me pria de le communiquer à M. Temming. Ce dernier répondit qu’il ne voyait aucune objection à faire à la rédaction de l’acte, mais qu’il désirait cependant le soumettre à son conseil, un avocat de Colmar. Au cours de l’entrevue que j’eus avec cet avocat, nous tombâmes d’accord sur les clauses du contrat. Là s’est borné mon rôle. Je n’ai été par la suite ni actionnaire de la Grand’Palud ni intéressé dans l’affaire.
« Lorsque M. Legrand voulut céder son usine, il vint encore me demander si je ne pourrais pas lui trouver un acquéreur. Je savais qu’à ce moment M. Cadiou cherchait un emploi pour ses capitaux. Désireux de lui rendre service, je le mis en rapport avec M. Legrand. L’entente se fit en dehors de moi. Là s’est encore bornée mon intervention.
« Plus tard, lorsque M. Cadiou fut devenu propriétaire de la Grand Palud et qu’il se trouva sous le coup d’une dénonciation aux termes de laquelle l’usine marchait avec des capitaux allemands, il me remit pour les transmettre à M. Sarraut, alors sous-secrétaire d’État à la guerre, toutes les pièces de l’acte constitutif de la société prouvant que les actionnaires étaient Français. A ces pièces était joint un reçu de M. Temming attestant qu’il avait été complètement désintéressé. « M. Sarraut, interpellé à la Chambre, confirma l’exactitude de ces faits en déclarant formellement à la tribune qu’il s’était assuré que l’usine de la Grand’- Palud était entièrement, française. (Voir Journal officiel du 9 février 1910).
« Le Gaulois, qui veut bien faire acte de loyauté en ne mettant en doute ni mon honorabilité, ni ma probité, ni mon désintéressement, qualifie mon intervention d’imprudence. Quelle imprudence y avait-il à conseiller un industriel français dans la rédaction d’un acte au point de vue purement juridique ? En quoi le patriotisme le plus formaliste peut-il s’effaroucher de mon intervention survenue dans les circonstances que je viens de relater ?
« On me permettra d’arrêter là des explications qui, prolongées, ressembleraient à un plaidoyer dont je n’ai nul besoin, fort de ma bonne foi en toute cette affaire. »
Propos étranges
Brest, 21 avril. M. Rousseau, médecin légiste, avait déclaré que, à l’issue de la première autopsie du cadavre de M. Cadiou, quelqu’un lui avait dit : « Cadiou n’aurait-il pas été tué par un coup de feu ?
Sur mandat de M. Bidart [Bidard] de la Noë, M. Lecoz, commissaire de la brigade mobile, a retrouvé l’auteur de ce propos : c’est le fermier Bonnefoy, de la Grand’Palud.
23 avril 1914 – p. 1 et 2
Le veilleur de nuit de la Grande-Palud s’est décidé à parler
Une déposition sensationnelle
Brest, 22 avril. L’ancien veilleur de nuit Bossart [Bossard] est allé trouver spontanément, cet après-midi, M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, et lui a fait la déclaration suivante :
« Le 31 décembre, vers quatre heures et demie, je me rendais de Saint-Divy à l’usine, par le bois. A l’intersection du chemin principal et du sentier à l’extrémité duquel le corps de M. Cadiou devait être retrouvé le 4 février, je remarquai dans la neige des traces de pas. Intrigué, je les suivis. Elles m’amenèrent jusqu’au bout du sentier. A l’endroit où elles s’arrêtaient, il n’y avait pas de neige, mais sur la terre, fraîchement remuée, avaient été amoncelées des feuilles, comme pour dissimuler quelque chose.
« Ignorant à ce moment, la disparition de M. Cadiou, je ne poussai pas plus loin mes investigations. Quelques jours plus tard, mon successeur Marcou, ami de Pierre, m’apprenait la disparition du directeur de la Grande-Palud, avec une joie évidente. Il se voyait déjà contremaître. L’opinion générale était alors que M. Cadiou avait fui en Allemagne.
« Le 17 janvier, l’inspecteur Lemel [Lemez], de la police spéciale, me pria de l’aider à exécuter des recherches dans les bois. Pierre, qui paraissait assez inquiet, nous accompagna jusque sous le pont du chemin de fer. A la sortie de l’usine, il nous donna des indications qui nous éloignaient de l’endroit où se trouvait le cadavre de M. Cadiou. « Prenez, nous dit-il, l’allée de sapins qui monte vers le bois : elle vous conduira à l’étang. C’est là que M. Cadiou devait aller voir des sources. »
« Je ne suivis pas ces conseils et je conduisis l’inspecteur Lemel [Lemez], où j’avais vu la terre remuée le 31 décembre. Là, le vent m’apporta une odeur de viande pourrie. Très troublé, je m’éloignai. Nous ne trouvâmes rien ce jour-là, mais je voulais à toute force éclaircir le doute horrible qui m’était venu, et le lendemain dimanche, je revins seul, cette fois, dans le sentier. Vous peindre ma stupeur serait impossible ! A deux pas de moi, la partie postérieure d’une tête humaine apparaissait à fleur de terre, Je crus que j’allais mourir d’épouvante !
« J’eus cependant la force de recouvrir de terre les débris humains qu’un animal avait sans doute mis à jour, et, fou de terreur à l’idée que l’on pourrait me voir à l’endroit où gisait le corps de mon patron, je pris la fuite.
« Pierre, a ajouté Bossart [Bossard], devait être obsédé par l’idée de son forfait. Il paraissait abattu et, par moment, inconscient de ses actes. J’en fis un jour la remarque au contremaître Bignard. « Pierre, me dit- il, n’est plus le même homme. » Je le craignais sans en concevoir la raison ; c’est pourquoi, le 17 janvier, j’ai eu le soin de décharger mon revolver avant de le lui remettre. »
M. Bidart [Bidard] de la Noë ayant reproché à Bossart [Bossard] de n’avoir pas parlé plus tôt, l’ancien veilleur de nuit à répondu qu’il avait eu peur. « On a reproché à Jean- Marie Cadiou d’avoir retrouvé seul le cadavre de son frère ! Que n’aurait-on dit de moi ?… Si je me suis décidé à dire la vérité, c’est parce que je voyais que les témoignages de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon égaraient la justice. »
Est-ce le veilleur de nuit qui informa la famille Cadiou
Brest, 22 avril. M. Bossart [Bossard] ayant, d’après sa déposition, découvert le cadavre de M. Cadiou le 18 janvier, on est tout naturellement amené à supposer que c’est lui qui renseigna la famille Cadiou. Craignant d’être inquiété si l’on savait qu’il avait trouvé seul le corps de son patron et ne voulant pas cependant garder par devers lui ce terrible secret, il aurait exigé, avant de parler, l’engagement d’honneur qu’on ne trahirait pas sa confiance. La famille Cadiou aurait alors organisé la mise en scène de la somnambule.
M. Jean-Marie Cadiou à qui j’ai soumis, ce soir, cette hypothèse, m’a formellement déclaré que si les choses se sont passées de cette façon, ce dont il doute fort, nul ne l’en avait avisé.
« Je ne sais rien d’autre de ce que j’ai dit dès le premier jour, a-t-il ajouté. C’est sur les indications de la somnambule que j’ai retrouvé mon malheureux frère, La somnambule a-t-elle été renseignée par une tierce personne ? Il m’est impossible de fournir aucune indication à ce sujet. La seule chose que je puisse affirmer, c’est que dans toute cette affaire j’ai toujours agi avec franchise. »
24 avril 1914 – p. 1
Un coup de théâtre à la Grande-Palud
LE VEILLEUR DE NUIT BOSSARD EST ARRETE
Brest, 23 avril. M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, a procédé, ce matin, à quatre heures, à l’arrestation du veilleur de nuit Bossard, qui fit hier au juge d’instruction la déposition sensationnelle que l’on sait.
Les motifs de l’arrestation de Bossard
Brest, 23 avril. Quand M. Menessier [Mennessier], porteur d’un mandat d’arrêt et d’un mandat de perquisition, s’est présenté à Saint-Divy, au domicile de l’ancien veilleur de nuit Bossard, celui-ci, apprenant qu’on venait l’arrêter, se mit à rire. « Alors, dit-il. Bidart [Bidard] de la Noé croit que c’est moi le coupable ? Elle est bien bonne ! »
M. Menessier [Mennessier] procéda immédiatement à une perquisition. Il saisit un certain nombre de papiers sur lesquels Bossard avait noté au jour le jour ses impressions et ses remarques sur l’affaire Cadiou.
Nous avons demandé à M. Bidard de la Noé ce qui avait motivé l’arrestation de Bossard.
« Je reproche à Bossard, répond le juge, d’avoir gardé si longtemps pour lui un secret d’une telle gravité. Son attitude bizarre permet d’ailleurs de supposer qu’il en sait beaucoup plus long que ce qu’il a dit jusqu’ici. Voilà pourquoi j’ai tenu à m’assurer de sa personne. »
Bossard, qui a été conduit au Parquet, subira cet après-midi un premier interrogatoire.
M. Jean-Marie Cadiou a déclaré que l’arrestation de Bossard ne l’avait pas surpris. Il pense qu’une autre arrestation ne saurait tarder, mais il refuse de s’expliquer davantage.
Bossard est considéré par tous ceux qui l’ont approché comme presque complètement déséquilibré.
Bossard est inculpé de complicité d’assassinat
Brest, 23 avril. M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction, a inculpé Bossard de complicité d’assassinat et du délit de recel de cadavre,
Interrogé de cinq heures à sept heures, Bossard a été mis en demeure de s’expliquer sur la provenance de divers objets saisis chez lui : une montre démontée, deux chaînes de montre, un lorgnon, deux porte-mines, douze balles de gros calibre, etc…
Le juge lui a également demandé de fournir l’emploi de son temps dans les journées des 30 et 31 décembre. Les indications données par Bossard à ce sujet vont être vérifiées.
A propos de la somnambule
Vesoul, 23 avril. Sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, M. Barbier, commissaire de police à Vesoul, a interrogé M. Richard, employé des postes, beau-frère de M. Cadiou, sur l’intervention de la somnambule de Nancy et la présence de M. Cadiou à Morlaix, le 27 décembre dernier.
Les expertises confiées à M. Grivollat [Grivolat]
Saint-Étienne, 23 avril. M. Grivollat [Grivolat], directeur du musée de Saint-Étienne, vient d’être chargé de diverses expertises relatives à l’affaire Cadiou. Il a mission d’examiner notamment la balle que le médecin légiste découvrit dans le cou de M. Cadiou ; un revolver semblable à celui acheté par l’ingénieur Pierre ; une quantité de munitions diverses ; une balle trouvée le 18 février dans un tas de charbon à l’usine de la Grande-Palud ; le revolver saisi le 17 février sur la table du bureau de l’inculpé ; quatre cartouches chargées de plomb déposées dans une enveloppe jaune qui fut trouvée dans le garage de l’ingénieur Pierre.
25 avril 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Bossard est confronté avec l’inspecteur Lemaire [Lemez]
Brest, 24 avril. M. Bidart [Bidard] de la Noë a confronté ce matin le gardien de nuit Bossard avec l’inspecteur de la sûreté Lemaire [Lemez].
Ce dernier a rappelé que le 17 janvier, alors qu’il procédait avec Bossard, à une battue dans le bois de la Grande-Palud, l’ancien veilleur de nuit s’était sauvé au moment où Lemaire [Lemez] approchait du chemin où fut enterré M. Cadiou. Bossard, tapi dans un taillis, était resté sourd à tous les appels.
Bossard a reconnu aujourd’hui s’était enfui et n’avait pas répondu quand on l’avait appelé, mais il n’a pu fournir aucune explication plausible de son attitude bizarre.
L’inspecteur a alors raconté le que 12 mars, il était retourné avec Bossard a la Grande-Palud. Bossard avait prétendu qu’il pouvait retrouver le revolver de Pierre. Ses recherches ayant été infructueuses, l’inspecteur dit à Bossard : « Ou bien vous vous moquez de la justice, ou vous avez quelque chose que vous ne voulez dire. » Bossard répondit : « Je connais la vérité. Je suis certain de la culpabilité de Pierre, mais je ne veux pas parler, de peur d’être traité comme complice. »
Bossard a d’abord nié ce propos, puis a prétendu l’avoir tenu pour plaisanter. La confrontation a pris fin à midi et demi.
Bossard se rétracte
Brest, 24 avril. Le juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de la Noë, a fait subir, cet après-midi, à Bossard, un interrogatoire qui s’est prolongé pendant quatre heures.
Le veilleur de nuit a rétracté toutes ses déclarations antérieures. Il nie avoir aperçu, le 17 janvier, la tête du cadavre de M. Cadiou,
Quant à l’odeur nauséabonde qu’il disait provenir de l’endroit où fut enterrée la victime, il déclare qu’elle venait de la cour d’une ferme voisine, fait reconnu d’ailleurs exact par l’inspecteur Lemaire [Lemez].
On croit que Bossard a obéi à une sorte d’hallucination ; le juge l’a toutefois maintenu en état d’arrestation, en attendant d’être fixé sur la provenance de certains objets saisis à son domicile.
26 avril 1914 – p. 1
L’assassinat de M. Cadiou
Le parquet et la presse de Brest
Brest, 25 avril. M. Guilmard, procureur de la République, a interdit à M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, de recevoir les journalistes sans son autorisation.
Le capitaine de gendarmerie Feyler a reçu l’ordre de faire respecter cette consigne.
Les objets saisis au domicile de Bossard
Brest, 25 avril. Certains objets saisis au domicile de Bossard, tels que montres, lorgnon, mouchoir brodé, ont été expédiés à Paris, à la demande du juge d’instruction, pour être présentés à Mme Cadiou, qui dira s’ils ont appartenu à son mari.
M. Bidart [Bidard] de la Noë va également s’efforcer d’établir l’emploi du temps de Bossard les 30 et 31 décembre.
30 avril 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Instruction secrète
Brest, 29 avril. M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu ce matin un nouveau témoin dont il a refusé de faire connaître le nom. A la suite de cette audition, le juge d’instruction s’est immédiatement transporté à la Grande-Palud.
Sur l’ordre du procureur, toutes les portes du palais de Justice ont été closes.
Un nouveau témoignage
Brest, 29 avril. Le juge d’instruction a reçu aujourd’hui, à Landerneau, le témoignage d’une lavandière, nommée Hémery, qui est persuadée d’avoir rencontré, le 30 décembre dernier, vers trois heures de l’après-midi, MM. Pierre et Cadiou en- semble, dans le bois de la Grande-Palud. L’ingénieur sera confronté vendredi avec cette lavandière.
M. Pierre a-t-il recacheté le télégramme de Mme Cadiou ?
Brest, 29 avril. Le juge d’instruction a reçu de Landerneau une nouvelle déclaration selon laquelle Pierre reçut, le 1er janvier, un télégramme de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari. Il en prit connaissance en présence de sa voisine, Mme Grall. Or, le lendemain, celle-ci retrouvait dans le courrier de l’ingénieur le même télégramme cacheté que Pierre lut devant elle en simulant l’étonnement.
L’ingénieur ne répondit que le 2 janvier, à la dépêche de Mme Cadiou, qu’il n’avait aucune nouvelle de son directeur.
1er mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Le témoignage de Mme Emery [Hemery]
Brest, 30 avril. On annonce de Landerneau que le témoignage de Mme Emery [Hemery], recueilli hier par M. Bidart [Bidard] de la Noë est contredit par deux personnes qui ont fait ce matin leur déclaration au commissaire de police de Landerneau.
Landerneau, 30 avril.
Les deux témoins entendus aujourd’hui par M. Girardier, commissaire de police de Landerneau, qui ont infirmé complètement le témoignage de la femme Hémery sont MM. Bouguen, conseiller municipal de Landerneau, et Perron, retraité de la marine. Il convient d’ajouter que la femme Hemery se montre beaucoup moins affirmative aujourd’hui qu’hier.
Les excentricités de Bossard
Brest, 30 avril. Bossard, l’ancien gardien de l’usine de la Grande-Palud, qui, la suite de ses déclarations au sujet l’assassinat de M. Cadiou, a été incarcéré, a été puni de cellule à la suite de quelques excentricités. Il a fait savoir aujourd’hui qu’il pouvait donner de nouveau renseignement au procureur de la République sur le crime.
Amené devant le juge d’instruction, il protesté de son innocence ; M. Bidart [Bidard] la Noé l’a fait reconduire en prison.
2 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
L’achat de poisons fait par Pierre
Brest, 1er mai, M. Bidart [Bidard] de la Noé s’est occupé aujourd’hui de tirer au clair une démarche faite, au mois de janvier, par Pierre auprès d’un de ses amis, pharmacien à Bois-Colombes, lui demandant 700 grammes de feuilles de datura et de belladone. La lettre par laquelle l’ingénieur demandait ce service avait été saisie au cours de la perquisition opérée à son domicile.
Pierre a répondu que ces médicaments étaient destinés à soigner un des ouvriers qui était atteint d’un asthme.
Un juge de paix est interrogé
Brest, 1er mai. M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu ce matin M. Duval, greffier de la justice de paix de Rostrenen. M. Duval assista le 10 janvier à la signature du contrat aux termes duquel M. Pierre devenait ingénieur dans la nouvelle usine de Daoulas.
On sait que M. Pierre a résilié lui-même ce contrat, deux jours après, car il voulait être fixé sur la disparition de M. Cadiou.
L’ingénieur Pierre a été extrait de prison et le juge d’instruction lui a fait part de la déposition de Mme Emery [Hemery]. L’ingénieur a certifié qu’il ne s’était jamais rendu avec M. Cadiou dans la partie du bois signalée par la lavandière.
Les objets saisis chez Bossard
M. Vallette, commissaire de police attaché à la direction de la police judiciaire, s’est rendu hier matin chez Mme Cadiou, rue du Cherche-Midi, à Paris, et lui a présenté les objets saisis chez le veilleur de nuit Bossard. Mme Cadiou n’a reconnu aucun d’eux comme ayant appartenu à son mari.
Confrontation
Brest, 1er mai. La confrontation de la femme Emery [Hemery], de MM. Bouguen et Perron, avec Pierre, a eu lieu cet après-midi. Elle n’a donné aucun résultat.
3 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
L’ingénieur Pierre est malade
Brest, 2 mai. Le juge d’instruction de Brest devait entendre ce matin M. Grouez, contrôleur de la poudrerie du Moulin- Blanc, et M. Prigent, encaisseur à Landerneau, qui ne trouva pas l’ingénieur Pierre chez lui quand il se présenta à son domicile dans l’après-midi du 30 décembre ; mais ces deux témoins n’ont pu être entendus par le juge.
L’ingénieur Pierre avait été extrait de prison pour la confrontation et conduit dans une cellule du palais ; mais, en raison de son état maladif, Me Feillard, son avocat, a obtenu qu’il fût reconduit, à midi, à la prison.
5 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Un nouveau témoin est entendu. Un juge d’instruction suppléant sera nommé
Brest, 4 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu ce matin M. Prigent, garçon de recette, à Landerneau, qui se présenta pour un encaissement, le 31 décembre, et ne trouva personne, ni à la Grande-Palud, ni au domicile de Pierre. Ce dernier sera interrogé sur l’emploi de son temps.
D’autre part, le parquet vient d’être avisé officieusement qu’à la suite des démarches faites par le procureur de la République, un décret va paraître prochainement, nommant un juge suppléant à l’instruction. De cette façon, M. Bidart [Bidard] de la Noë va pouvoir se consacrer entièrement à l’affaire Cadiou.
Mise en liberté provisoire de Bossard
Brest, 4 mai. – M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a interrogé à nouveau Bossard, cet après-midi. Celui-ci a répété que ses prétendues révélations étaient inventées de toutes pièces.
Aucune charge sérieuse n’ayant pu être relevée contre lui, l’ancien veilleur de nuit a été remis en liberté provisoire. Il reste néanmoins inculpé de complicité d’assassinat et de recel de cadavre.
Le juge d’instruction a entendu Marie Leost, femme de ménage de M. Cadiou, qui a rapporté, mais sans aucune précision, qu’elle avait entendu dire que MM. Pierre et Cadiou auraient été vus ensemble le 30 décembre.
Demain le juge entendra M. Cloarec, député.
La Grande-Palud mise en vente
La Dépêche de Brest publiera demain l’annonce suivante :
A vendre, très prochainement, l’importante usine de blanchiment de la Grande-Palud, près Landerneau.
Mme Pierre, très affaiblie par les épreuves douloureuses qu’elle a subies, a dû s’aliter.
6 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Le cas de Bossard
Brest, 5 mai. Dès la nouvelle de la mise en liberté provisoire de Bossard, plusieurs ouvriers, qui travaillaient avec l’ancien veilleur de nuit à bord du Gorbea-Mendi, ont adressé à M. Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, des lettres dans lesquelles ils affirment que Bossard, dans les premiers jours de son arrivée à bord du navire en réparations, leur montra, quelque temps après la découverte du cadavre de M. Cadiou, quatre billets de cent francs et acheta une bicyclette d’une valeur de 160 francs.
Le juge d’instruction va convoquer ces Ouvriers pour les confronter avec Bossard.
Déclarations de M. Cloarec
Brest, 5 mai. M. Cloarec, député, a été entendu ce matin par M. Bidart [Bidard] de la Noë. Il s’est borné à répéter au juge d’instruction les déclarations qu’il a déjà faites concernant son rôle dans la constitution de l’usine de la Grande-Palud et à expliquer de nouveau comment il fut amené à croire à l’assassinat de M. Cadiou.
Confronté avec l’ingénieur Pierre, au sujet de la lettre adressée par ce dernier à un journal parisien, M. Cloarec lui a mandé si l’ingénieur avait entendu insinuer que lui, Cloarec, avait touché des pots-de-vin dans l’affaire d’Angoulême. Pierre a répondu négativement.
M. Cloarec a fait une déclaration qui détruit les témoignages des habitants de Morlaix qui avaient dit que la maison du député, étant inhabitée aux environs du 1er janvier, ils avaient vu cependant de la lumière et que M. Cadiou avait pu y passer la nuit.
M. Cloarec a affirmé que sa domestique était dans sa propriété à cette date et que M. Cadiou ne s’y présenta pas.
Pierre est interrogé et confronté
Brest, 5 mai. – M. Bidart [Bidard] de la Noë a confronté, cet après-midi, Pierre avec un ancien ouvrier de l’usine, nommé Marcou, qui s’était fait le plus fidèle défenseur de l’inculpé.
Marcou a confirmé ses déclarations antérieures et a affirmé qu’il avait la vive conviction de l’innocence de Pierre. Il a terminé en demandant au juge la permission de serrer la main de son ancien ingénieur, autorisation qui lui a été accordée.
Après avoir entendu le jardinier Grall, qui porta à l’usine, le 1er janvier, deux télégrammes de Mme Cadiou, le juge a demandé à Pierre l’emploi de son temps le 31 décembre. On sait que M. Prigent, encaisseur de la Banque de France, se présenta le 31 décembre, à une heure et demie, chez Pierre, et constata son absence.
Pierre a déclaré que ce jour-là il déjeuna rapidement, sa bonne étant allée à Brest pour acheter un fourneau. Il sortit vers une heure et quart et alla se promener au bord de l’Elorn, à un endroit où on lui avait dit que les martins-pêcheurs abondaient. Le lieu visité par Pierre se trouve très éloigné de l’endroit où a été découvert le cadavre de M. Cadiou.
Les dénonciations de Pierre
Brest, 5 mai. L’inspecteur général des poudres Barral, entendu par le juge d’instruction, a dit qu’après les lettres de dénonciation de M. Pierre signalant au ministère de la guerre les malfaçons dans le blanchiment du coton, il fut chargé d’une enquête sur l’usine de la Grande-Palud. La plupart des dénonciations furent reconnues exactes.
L’inspecteur général déclare en outre qu’à la suite de l’exclusion du 12 décembre des adjudications de l’État, une démarche fut faite près du général Godin par M. Cloarec, député.
L’instruction touche-t-elle à sa fin ?
Brest, 5 mai. – M. Bidart [Bidard] de la Noë qui, depuis la nomination d’un juge suppléant, s’occupe exclusivement de l’affaire Cadiou, compté terminer l’instruction avant la fin du mois, et, sans doute, lais sera-t-il à la chambre des mises en accusation le soin de statuer sur le sort de M. Pierre.
D’autre part, M. Feillard a prié le procureur de la République de demander aux experts de fournir leurs rapports dans le plus bref délai, après quoi, suivant leurs conclusions, l’avocat sollicitera la mise en liberté de son client.
7 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Un nouveau témoignage
Brest, 6 mai. – M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a recueilli, cet après- midi, un témoignage nouveau, celui de l’ouvrier Kervenstin. Ce dernier certifie que le 30 décembre, vers neuf heures du matin, l’ingénieur Pierre et M. Cadiou sont montés ensemble sur la plate-forme des autoclaves. Le témoin est certain de ne pas se tromper sur la date, car le 29 il était absent de l’usine. Il affirme, d’autre part, que les nommés Guiganton, Kerdoncuff, Quémérour, Godec, Baot et Bernard sont en mesure de confirmer ses dires.
Ce témoignage, on le voit, est en contradiction formelle avec ceux de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon, L’ingénieur Pierre se borne à déclarer que Kervenstin se trompe.
Le juge entend un contrôleur des poudres
Brest, 6 mai. M. Goas, contrôleur des poudres, chargé notamment du contrôle de l’usine de la Grande-Palud, a été entendu ce matin par le juge d’instruction.
Il a déclaré que, le 26 octobre, il eut à signaler à l’administration la qualité du coton livré par la Grande-Palud aux poudreries de l’État.
Dans le courant du mois de décembre, a-t-il ajouté, il s’est entretenu avec M. Cadiou des difficultés que celui-ci avait avec l’administration de la guerre et de sa dernière exclusion des marchés.
M. Goas avait des rapports journaliers avec l’ingénieur Pierre. Il l’a vu rentrer à l’usine à onze heures et demie du matin, le 29 ou le 30, ou le 31 décembre, il ne peut préciser.
L’ingénieur lui a appris que, le 2 janvier, il avait reçu un télégramme de Mme Cadiou, demandant des nouvelles de son mari qui n’était pas arrivé à Paris.
Contradictions
Brest, 6 mai. La déclaration du témoin Kervenstin est contredite par l’ouvrier Guiganton qui, dans sa déposition à la brigade mobile, a déclaré que M. Cadiou était monté seul sur la plate-forme des autoclaves, le 30 décembre, à neuf heures du matin.
D’autre part, l’ouvrier Guyader affirme qu’il a vu M. Cadiou, se dirigeant vers l’usine, un peu avant onze heures.
Kervenstin maintient ses dires et ajoute qu’à onze heures il a vu M. Cadiou et Pierre sortant de l’usine.
8 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Le rapport du médecin légiste
Brest, 7 mai. Le rapport du docteur Paul est parvenu ce matin au Parquet de Brest. La contre-autopsie avait eu lieu le 17 février ; le rapport est daté du 4 mai.
Le docteur Paul expose d’abord les raisons pour lesquelles sa tâche a été particulièrement difficile. « Le corps, dit-il avait longtemps séjourné dans l’eau. La peau était ridée ; les cheveux et les ongles se détachaient. Or, on sait qui si un corps se conserve mieux dans l’eau que dans l’air, la putréfaction est, au contraire, accélérée dès que le corps est retiré de l’eau, et ceci explique pourquoi le docteur Rousseau déclara, lors de la première autopsie, que la conservation du corps était satisfaisante, alors que nous devions constater treize jours plus tard, un état de putréfaction avancé. En outre, le fait que les plaies étaient lavées rendait impossible certaines constations. »
Le docteur Rousseau avait déclaré que la mort de M. Cadiou avait été provoquée par strangulation et par traumatisme cervical, et que les plaies du cou étaient postérieures à la mort.
Le docteur Paul n’est pas de cet avis. Voici ses conclusions :
« 1° L’état de putréfaction très avancé du cadavre ne permet pas de préciser la date, et, à plus forte raison, l’heure à la- quelle M. Cadiou est mort.
« 2° Outre les plaies de plusieurs coups de couteau sur la face latérale gauche du cou, relevées par le docteur Rousseau, nous avons constaté une plaie dans la région droite de la nuque. Cette plaie a été causée par un coup de feu tiré quand le capuchon de M. Cadiou était relevé.
« 3° La mort est due à une hémorragie interne consécutive aux lésions produites par la balle qui trancha les vaisseaux sanguins du côté droit du cou.
« 4° Les plaies par coups de couteau purent constituer une hémorragie, mais la putréfaction empêche de voir si ces plaies ont été faites ante ou post mortem.
« 5° Le couteau saisi sur Pierre a pu faire la plaie du cou, mais il est impossible de l’affirmer, aucune trace de sang n’a été relevée sur la lame et la plaie ne présente aucune caractéristique.
« 6° Sous les réserves que nous impose la putréfaction dans laquelle nous avons trouvé le cadavre, les blessures relevées sur le corps de M. Cadiou présentent ‘e caractère de blessures criminelles. »
Pierre et M. Cadiou étaient-ils ensemble le 30 décembre ?
Brest, 7 mai. L’ingénieur Pierre continue à affirmer qu’il n’a pas visité les autoclaves avec M. Cadiou, le 30 décembre. Entre les 17 et 27, ils sont montés plusieurs fois ensemble à l’atelier. Il croit se rappeler que la dernière fois a été le samedi 27, jour où l’on a nettoyé le coton d’une autoclave, tandis que M. Cadiou examinait les livres de comptabilité.
Un nommé Broudin a déclaré, au contraire qu’il avait vu M. Cadiou arriver vers 8 heures et demie et repartir une demi-heure après. Broudin sortit pour voir où allait M. Cadiou et il le vit sous le pont du chemin de fer, qui s’en allait tout seul.
Le juge confrontera demain matin Pierre avec M. Jean-Marie Cadiou.
Le contremaître Bignard, qui a déjà déclaré qu’il avait vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou le 30 décembre, sera de nouveau entendu demain par le juge d’instruction.
D’autre part, contrairement au témoignage de l’ouvrier Kervistin, qui a déclaré avoir vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre ensemble, le 30 décembre, un ancien ouvrier de la Grande-Palud, nommé Morvan, affirme que, ce jour-là, le directeur et l’ingénieur ne sont pas montés aux autoclaves.
« Je travaillais, dit Morvan, dans le grand atelier où ces machines se trouvent. J’ai bien vu M. Cadiou sortir le 30, vers 9 heures et demie. Peu de temps après, M. Pierre est arrivé. Il est resté quelques instants à son bureau. A différentes reprises, dans le courant du mois, MM Pierre et Cadiou sont montés ensemble aux autoclaves. Je ne peux pas préciser la date, mais je suis sûr que ce n’était ni le 29, ni le 30. »
Morvan va être appelé devant le juge d’instruction.
Le cas de Bossard
Brest, 7 mai. Bossard, le gardien de nuit de la Grande-Palud, a été appelé au cabinet du juge d’instruction pour s’expliquer sur la dénonciation de plusieurs de ses camarades de travail à bord d’un bateau, qui ont affirmé qu’il leur avait montré dans les premiers jours de janvier plusieurs billets de cent francs.
Bossard s’est élevé avec véhémence contre cette déclaration, qu’il attribue à un acte de vengeance d’un nommé Manach avec lequel il est en mauvais termes. Bossard et Manach seront confrontés samedi prochain.
9 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Les racontars de Bossard
Brest, 8 mai. Le coureur cycliste Laurent, actuellement employé comme mécanicien à bord du Gorbea-Mendi, où travaillait Bossard, déclare que le jour où il fut embauché, c’est-à-dire le 29 janvier, Bossard lui tint le propos suivant :
« Il y a quelque temps, je suis allé dans le bois de la Palud avec l’inspecteur Lemez, à la recherche du cadavre de M. Cadiou. Je longeais le ruisseau, alors que M. Lemez longeait le haut du bois. Dans un chemin creux, nous nous sommes re- joints à l’endroit où je savais que M. Cadiou avait l’habitude d’aller voir le débit du ruisseau. J’ai senti une odeur de cadavre, mais la terre était couverte de neige et je n’ai rien dit. Si j’étais méchant pour Pierre, comme il l’a été pour moi, je pourrais le faire pincer. »
L’intérêt de ce propos de Bossard est qu’il a été tenu le 29 janvier, c’est-à-dire six jours avant que M. Jean-Marie Cadiou ne retrouve son frère.
Laurent sera confronté demain matin avec Bossard.
Les confrontations
M. Bidart [Bidard] de la Noë a confronté ce matin le contremaître Bignard, M. Jean-Marie Cadiou et Pierre.
M. Bignard maintient que c’est le 30 décembre, vers onze heures un quart, que Pierre et M. Cadiou quittèrent ensemble l’usine.
Pierre déclare que Bignard se trompe.
M. Jean-Marie Cadiou prétend que Bignard lui dit, le jour de la découverte du corps de son frère : « Ne me laissez pas seul avec le cadavre : si Pierre revenait et me trouvait là, il me tuerait. »
Bignard affirme que ses paroles ont été mal interprétées. Il craignait de rester se trouvait seul, pensant que l’assassin peut être caché dans les environs. Il n’a jamais eu peur de Pierre.
Le même jour, Mme Bignard rencontra M. Jean-Marie Cadiou à sa sortie du bois et lui demanda :
« Est-ce bien votre frère que l’on a retrouvé ? »
Sur une réponse affirmative, elle poussa un soupir de soulagement et dit : « Quand j’ai vu tout ce mouvement, j’ai cru que mon mari venait d’être assassiné ! » Le juge demandera cet après-midi à Mme Bignard ce que signifiaient ces paroles.
La déposition de Mme Bignard
Brest, 8 mai. Mme Bignard, appelée cet après-midi devant le juge, déclare qu’au moment de Noël, elle était absente de l’usine. Quand elle rentra à la Grande-Palud, dans les premiers jours de janvier, son mari lui apprit la disparition du directeur, qu’il avait vu le 30 décembre pour la dernière fois.
Le 4 février, elle vit, à onze heures du matin, M. Jean Cadiou arriver dans le bois pour commencer ses recherches, puis quelque temps après, quand le cadavre fut découvert, elle rencontra l’ingénieur Pierre, très pâle, qui venait chercher des outils à l’usine.
Mme Bignard ajoute que, depuis deux ans, l’ingénieur vivait en mésintelligence avec Julia Juzeau.
10 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Une commission rogatoire à Paris
Sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire de police judiciaire, s’est rendu hier matin chez M. Eck, avocat consultant, 36, rue Vivienne, chez qui M. Cadiou s’était rendu en novembre 1913.
M. Cadiou était venu le consulter sur les moyens qu’il faudrait employer pour racheter des actions de la Société de la Grande-Palud afin d’être seul propriétaire de l’usine.
D’autre part, M. Vallet s’est rendu à la banque Allard, place de la Bourse, où, à la même époque, M. Cadiou était venu faire un dépôt de 100.000 francs en espèces au crédit de la « Dresdner Bank » filiale de Nuremberg.
Bossard et Laurent ont été confrontés
Brest, 9 mai. Le gardien de nuit Bossard a été interrogé contradictoirement, ce matin, avec le coureur cycliste Laurent et les ouvriers Manach et Lavalette.
Cette confrontation n’a amené la révélation d’aucun fait nouveau.
Les racontars de Bossard
Brest, 9 mai. – Deux ouvriers du Gorbea-Mendi, le navire sur lequel a travaillé Bossard, ont été confrontés avec l’ancien veilleur.
L’un d’eux, M. Manach, a affirmé que, dès le lendemain de son arrivée à bord, le 26 janvier, Bossard a parlé de son intention de partir pour le Canada. Sur la remarque qui lui était faite que les frais de voyage étaient élevés, Bossard répondit qu’il avait de l’argent et montra au témoin quatre billets de cent francs dans son porte-monnaie. Bossard a déclaré aujourd’hui en riant que c’était des billets de loterie.
Le second témoin, M. Lavalette, a certifié ces propos de Bossard : « Un mot me suffirait pour faire mettre l’ingénieur Pierre en liberté. »
Bossard a expliqué aujourd’hui qu’il avait dit : « Avec un mot, celui qui connaît l’affaire pourrait faire mettre M. Pierre en liberté. »
Avant de quitter le cabinet du juge d’instruction, Bossard a tenu à donner l’emploi de son temps le 29 et le 30 décembre. Il a été reconnu exact qu’il a quitté Saint-Divy, le 29 dans l’après-midi pour se rendre à Brest, où il a repris le train le lendemain à deux heures.
Bossard a été remis en liberté provisoire. Le juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de la Noë, a retrouvé parmi les objets et papiers saisis chez Bossard, quelques billets de loterie renfermés dans un portemonnaie ; ce sont ces billets que, par plaisanterie, Bossard a montré à Manach.
Un témoin qui a vu M. Cadiou le 1er janvier
Brest, 9 mai. M. Guillemet, facteur aux chemins de fer armoricains à Morlaix, est venu confirmer aujourd’hui la déclaration qu’il a faite précédemment à la brigade mobile.
Le 1er janvier dernier, alors qu’il faisait une manœuvre du train en partance pour Saint-Pol-de-Léon, vers une heure et demie de l’après-midi, il a aperçu M. Cadiou aux environs de la gare.
M. Guillemet est absolument certain de la date de cette rencontre ; il connaissait M. Cadiou depuis longtemps car, ayant été clerc d’avoué, il allait souvent à son étude.
Le témoignage formel de M. Guillemet, comme ceux de tous les autres témoins de Morlaix, détruit complètement les bases de l’accusation.
12 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Nouvelle confrontation de l’ingénieur Pierre et de M. J.-M. Cadiou
Brest, 11 mai. Ce matin, l’ingénieur Pierre et M. Jean-Marie Cadiou ont été de nouveau mis en présence par M. Bidart [Bidard] de la Noë. Cette confrontation a été très animée.
Pierre a renouvelé ses accusations contre son ancien patron.
M. J.-M. Cadiou manifesta son indignation, mais Pierre lui conseilla de se taire : « Vous n’avez pas le droit de me démentir, dit-il, vous le complice de toutes les irrégularités commises par votre frère. »
M. J.-M. Cadiou était le président du conseil d’administration de l’usine et, d’après les dires de Pierre, « il n’assistait jamais aux séances du conseil et n’était qu’une personne interposée destinée à masquer les propriétaires réels de l’usine, qui étaient Allemands. »
Pierre reparla du wagon d’Angoulême, « que M. Cadiou se fit, dit-il, payer deux fois », et déclara avoir conservé, caché dans un endroit qu’il indiqua, un copie de lettres prouvant les fraudes et la complicité d’un employé de la poudrerie, nommé P…. qui aurait touché une commission de 1.800 francs.
M. Jean-Marie Cadiou déclara que les paroles de Pierre, inspirées par la haine, ne reposaient sur aucun fondement.
Déposition de trois ouvriers de la Grande-Palud
Brest, 11 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a entendu, cet après-midi, trois ouvriers de l’usine de la Grande-Palud qui ont vu M. Cadiou arriver au bureau le 30 décembre, à 7 heures et demie du matin, c’est-à-dire plus tôt que d’habitude, et repartir vers 9 heures.
Ces ouvriers ignorent si M. Pierre a rencontré le directeur, Mme Pierre qui, souffrante, n’avait pas vu son fils depuis un mois, a pu l’embrasser aujourd’hui dans le cabinet du juge.
L’examen des vêtements de Pierre
Brest, 11 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noë n’a pas encore reçu le rapport de M. Kohn-Abrest, du laboratoire de toxicologie ; il a été avisé par son collègue M. Roty, juge d’instruction à Paris, que le directeur du laboratoire de toxicologie n’avait pas terminé ses recherches ; jusqu’à présent, il n’a pas relevé de tâches de sang sur les vêtements de Pierre.
Est-ce la fin de l’instruction ?
Brest, 11 mai. L’instruction de l’affaire Cadiou est sur le point de prendre fin le juge d’instruction qui n’a plus que quelques ouvriers de l’usine de la Grande-Palud à entendre, espère recevoir prochaine ment les derniers rapports des experts, pouvoir renvoyer. Pierre devant les assises pendant la session de juillet.
13 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Pierre ne demandera pas sa mise en liberté provisoire
Brest, 12 mai. Pour ne pas prolonger l’instruction de l’affaire Cadiou, Me Feillard a renoncé à demander la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, d’autant plus que, l’instruction pouvant être close à la fin du mois, son client pourra comparaître devant les assises à la session de juillet.
L’ingénieur conserve un grand calme ; il déclare qu’il est persuadé que le jury reconnaîtra son innocence.
Le juge entend six ouvriers de la Grande-Palud
Brest, 12 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu cet après-midi six autres ouvriers de l’usine de la Grande-Palud. Tous ont vu M. Cadiou arriver à son bureau de bon matin le mardi 30 décembre et le quitter vers 9 heures. Un seul de ces ouvriers affirme que M. Cadiou et M. Pierre sont partis ensemble le 30 décembre vers 11 heures du matin.
M. Pierre soutient que le 30 décembre il est arrivé à l’usine à 9 heures et demie, après le départ du directeur qu’il n’a pas rencontré et que c’est le 29 décembre qu’il a vu M. Cadiou pour la dernière fois.
14 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Une confrontation
Brest, 13 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a confronté, cet après- midi, M. Le Bos, brasseur à Landerneau, avec le fermier Bonnefoy.
Ce dernier, on s’en souvient, après avoir affirmé qu’il avait vu Pierre et Cadiou ensemble, le matin du 30, s’était rétracté. M. Bonnefoy a rappelé comment il avait été amené, à reconnaître son erreur.
« Mme Pierre, a-t-il déclaré, n’a exercé aucune pression sur moi. Dans les premiers jours de mars, elle est venue chez moi avec Julia Juzeau et m’a demandé si j’étais sûr d’avoir vu son fils avec M. Cadiou le 30 décembre. « Cela est très grave, m’a-t-elle dit, et il faut bien réfléchir avant de lancer une telle affirmation. Mais, ajouta-t-elle, si cela est vrai, n’hésitez pas à le dire. Il y a un coupable dans cette affaire. Il faut le découvrir. » M. Bonnefoy a maintenu sa rétractation.
Deux ouvriers de l’usine, interrogés ensuite, n’ont apporté aucun fait nouveau. D’autres ouvriers seront entendus demain.
15 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
L’usine de la Grande-Palud et les capitaux allemands
Brest, 14 mai. La question de savoir si l’usine de la Grande-Palud continua de fonctionner avec des capitaux allemands, lorsque M. Cadiou succéda en 1909 à M. Legrand, est aujourd’hui résolue.
La famille Cadiou le contestait ; l’ingénieur Pierre l’affirmait. Or, la preuve de l’exactitude des renseignements donnés par l’inculpé figure actuellement au dossier. On a, en effet, retrouvé trace, dans le copie de lettres de l’usine, d’une lettre datée du 12 novembre 1913, dans laquelle M. Cadiou annonçait aux frères Temming qu’il allait leur faire parvenir une somme de 163,000 francs, représentant le reliquat des capitaux qu’ils lui avaient confiés.
Les derniers témoignages des ouvriers de l’usine
Brest, 14 mai. – M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a reçu aujourd’hui les derniers témoignages des ouvriers de la Grande-Palud. Plusieurs ont vu M. Cadiou arriver à l’usine vers huit heures du matin et repartir avant neuf heures.
L’ingénieur Pierre est arrivé vers neuf heures et demie ; il est donc fort possible qu’il n’ait pas rencontré son directeur dans cette journée du 30 décembre.
Le juge d’instruction a confié à M. Gaulhergue, ingénieur des ponts et chaussées, le soin de dresser les plans de l’usine de la Grande-Palud, de la maison de l’ingénieur et des lieux où le cadavre de M. Cadiou a été retrouvé.
16 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
A propos de l’exhumation du corps de M. Cadiou
Brest, 15 mai. – M. Bidart [Bidard] de la Noë a recueilli, cet après-midi, une déposition qui a causé tout d’abord une certaine sensation.
Le docteur Quédec, de Landerneau, qui assistait à l’exhumation du cadavre de M. Cadiou, déclara que lorsqu’on souleva la tête du mort, quelques gouttes de liquide ayant l’apparence de sang tombèrent de la face.
Plusieurs médecins, interrogés sur le point de savoir si un corps enterré depuis 36 jours pouvait saigner, firent une réponse négative. Il semblait donc résulter de la déposition du docteur Quédec que M. Cadiou n’était pas mort depuis longtemps quand on le retrouva.
Mais le docteur Rousseau fournit l’explication suivante, qui est plausible :
« M. Cadiou, dit-il, reposait la face contre le sol et son visage était recouvert d’une couche de glaise si épaisse que la plaie du coup ne devint visible qu’après avoir été lavée à grande eau. Dans la petite poche argileuse qui s’était formée dans le sol, à l’endroit où la tête reposait, un peu de sérosité rougeâtre, qui avait coulé de la plaie, était restée. La face, qui était baignée dans ce liquide, en retint une partie, et il n’est pas surprenant que des gouttelettes en soient tombées au moment où l’on soulevait la tête.
« Prétendre que M. Cadiou venait d’être enterré est une sottise. Le corps était relativement bien conservé, pour diverses raisons que j’ai, exposées dans mon rapport. Mais il est évident que le corps avait longuement macéré dans l’eau : la peau était ridée, les ongles et les cheveux se détachaient. Ce sont là des indices qui ne permettent pas d’avoir une hésitation. »
Quelques témoignages
Le juge a entendu ensuite Me Lamballe, huissier à Landerneau, qui déclara avoir avancé à Pierre, le 31 décembre, les 2.000 francs pour la paye des ouvriers, et M. Le Bos, adjoint au maire de Landerneau, qui assista, le 4 février, à l’exhumation du cadavre.
La Ligue des Droits de l’Homme saisie du cas de Pierre
L’association des anciens élèves de l’école Centrale a saisi la Ligue des Droits de l’Homme du cas de l’ingénieur Pierre. Le comité central a demandé des renseignements sur l’affaire à M. Hanlauer, président de la section brestoise.
17 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
L’expertise de l’armurier
Brest, 16 mai. – On se montre très surpris, au parquet de Brest, de l’information venue de Saint-Étienne, d’après laquelle M. Grivolla [Grivolat], armurier-expert, demanderait confirmation du fait que le revolver soumis à son examen est bien conforme à celui que possédait Pierre. Le certificat de l’armurier Marie et le procès-verbal des déclarations de l’inculpé ont, en effet, été communiqués à M. Grivolla [Grivolat]. Jusqu’à présent, M. Bidart [Bidard] de la Noé n’a pas été officiellement informé du résultat de l’expertise.
Deux témoignages
Le juge d’instruction a entendu, ce matin, M. Boteraou, dessinateur, qui déclare avoir acheté la tonnelle derrière laquelle s’abrita Pierre pour essayer son revolver dans la seconde quinzaine de mai 1913. Ce témoignage concorde avec celui de l’armurier Marie, d’après lequel Pierre aurait acheté son revolver dans le courant du mois de mai.
M. Lecorre, retraité de la marine, vient ensuite certifier que les fioles de belladone et de datura reçues par Pierre, en janvier dernier, lui étaient bien destinées.
Vers une nouvelle piste
M. Bidart [Bidard] de la Noé a convoqué, cet après-midi, M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest.
On se rappelle que M. Nicolas prétend avoir rencontré M. Cadiou à la gare de Morlaix, le soir du 31 décembre. S’il est confirmé que la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou n’a pas été tirée par le revolver de Pierre, c’est sur la piste de Morlaix que les investigations vont de nouveau se porter.
Un non-lieu probable
En tout cas, il est probable qu’un non-lieu en l’état interviendra en faveur de Pierre ; mais on ne se montre pas disposé, au parquet, à lui accorder un non-lieu définitif.
Une confrontation
Brest, 16 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noë a confronté, cet après-midi, M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, avec Mme Vichot.
Le 7 février dernier, lendemain des obsèques de Cadiou, M. Nicolas avait téléphoné à Mme Vichot. Celle-ci déclare que M. Nicolas, au cours de cette conversation, lui affirma s’être trompé en disant qu’il avait aperçu M. Cadiou à Morlaix, le 31 décembre.
Devant le juge, M. Nicolas a maintenu son affirmation et a déclaré que Mme Vichot avait mal interprété ses paroles, et que c’était bien le 31 décembre, sur le quai de la gare de Morlaix, qu’il avait vu Cadiou.
« Ce jour-là, a-t-il ajouté, j’étais avec un voyageur de commerce, nommé Mortolec. »
19 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Déclarations de l’expert armurier
Saint-Étienne, 18 mai. M. Grivollat [Grivolat], expert armurier, a déclaré ceci :
« Deux pistolets m’ont été soumis, dont l’un, de 8 millimètres, servit au gardien de l’usine de la Grande-Palud, et ne peut entrer en ligne de compte. Quant au pistolet que l’on me certifie conforme à celui que possédait l’ingénieur Pierre, il est pourvu de cinq rayures, alors que la balle meurtrière n’en comporte que quatre ».
Cette déclaration n’implique pas que l’armurier Marie n’ait pas dit la vérité. Le détail des rayures a pu, en effet, lui échapper.
D’autre part, M. Grivollat [Grivolat] a écrit au fabricant de Liège pour lui demander comment il rayait ses canons de revolver. Le fabricant lui a répondu qu’il rayait le plus généralement à quatre, mais quelquefois à cinq, ce qui fait que, actuellement, on ne peut préjuger des conclusions de M. Grivollat [Grivolat], dont le rapport ne sera déposé que dans une quinzaine.
Le parquet a reçu un télégramme de M. Grivollat [Grivolat], armurier expert à Saint-Étienne, par lequel celui-ci l’informe que ses conclusions ne seront pas déposées avant huit jours.
Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, ayant eu connaissance du bruit suivant lequel M. Grivollat [Grivolat], expert-armurier à Saint-Étienne, aurait déclaré que la balle qui a tué M. Cadiou n’est pas du même calibre que le revolver soumis à son expertise, a adressé à M. Grivollat [Grivolat] le télégramme suivant : « Au nom de la liberté humaine, je vous supplie de télégraphier d’urgence vos conclusions au juge d’instruction. ».
D’autre part, on télégraphie de Saint-Etienne que M. Grivollat [Grivolat] n’ayant pas établi son rapport, déclare opposer un dé- menti formel aux conclusions qui pourraient lui être attribuées.
Un incident
Brest, 18 mai. Me Feillard, avocat de Pierre, ayant demandé communication du dossier, a été avisé ce matin que toutes les pièces avaient été remises hier à Mes Fleys et Vichot, avocat et avoué de Mme Cadiou, partie civile, qui en prennent copie.
En signe de protestation, Me Feillard n’assistera pas au prochain interrogatoire de Pierre.
20 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
A propos des propositions d’achat de la Grande-Palud
Brest, 19 mai. – Le juge d’instruction a entendu M. Rocher, directeur d’une usine de blanchiment de coton de Daoulas. Le témoin a déclaré qu’avant de fonder son usine, et sachant que M. Cadiou désirait céder la Grande-Palud, il avait offert à ce dernier une certaine somme pour l’acheter, mais M. Cadiou exigeait une somme supérieure. Par un contrat signé le 10 janvier, l’ingénieur Pierre fut nommé directeur de l’usine de Daoulas, mais, deux jours après, l’ingénieur résilia le traité, parce que, disait-il, M. Cadiou ayant disparu, il ne voulait pas quitter sa place avant que son directeur fût retrouvé.
La déposition du receveur des postes de Landerneau
Brest, 19 mai. – M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, met au point son dossier. Il a entendu aujourd’hui M. Buffet, receveur des P. T. T. à Landerneau, qui a confirmé que le 31 décembre, M. Pierre a reçu un télégramme de Mme Cadiou, demandant des nouvelles de son mari. L’ingénieur répondit par une dépêche, le 1er janvier, qu’il était sans nouvelles de son directeur.
Le 4 janvier, M. Pierre demanda à M. Buffet des plombs pour réparer le téléphone dans la maison de M. Cadiou, à Landerneau.
On sait que l’ingénieur alla immédiatement chercher les clefs chez Mme Leost, femme de ménage de M. Cadiou, et pénétra seul dans l’appartement du directeur.
21 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
La question du revolver
Brest, 20 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noë a commencé l’interrogatoire définitif de l’ingénieur Pierre, en présence de son avocat Me Feillard.
Cet interrogatoire a été consacré à la question du revolver.
L’ingénieur a déclaré qu’il ne se rappelle pas la date exacte à laquelle il a acheté l’arme à Landerneau, mais il a affirmé l’avoir vendue à un représentant de commerce inconnu de passage à la Grande-Palud.
La disparition des dossiers de la Grande-Palud
Brest, 20 mai. L’interrogatoire de M. Pierre a continué par l’explication de sa présence chez M. Cadiou les 4 et 5 janvier pour réparer le téléphone du directeur. Il est établi que l’appareil ne fonctionnait pas et que M. Pierre a demandé des plombs au receveur, des télégraphes pour le réparer.
L’ingénieur affirme qu’il a vu dans l’appartement de M. Cadiou les deux valises qui n’ont pu être retrouvées et dont une devait contenir le dossier rassemblé par l’usinier pour confondre ses adversaires.
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, accuse formellement M. Pierre d’avoir fait disparaître les documents.
L’ingénieur proteste de son innocence ; il déclare qu’il connaissait les pièces rassemblées par M. Cadiou qui étaient, toutes, sans importance, les documents compromettants relatifs à l’affaire d’Angoulême ayant été détruits.
Enquête secrète
Brest, 20 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a envoyé ce soir une commission rogatoire sur laquelle on a gardé le secret, pour éclaircir un point de l’affaire Cadiou.
L’interrogatoire reprendra samedi.
23 mai 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Le juge entend toujours des témoins
Brest, 22 mai. Le juge d’instruction a fait appeler, ce matin, dans son cabinet, la mère de Bossard qui a été vue dernièrement en possession d’une montre dont la provenance devait être éclaircie.
On sait que M. Cadiou, quand il a été assassiné, était porteur d’une montre qui n’a pas été retrouvée. L’enquête a établi que la montre de M. Cadiou était en acier et que celle de Mme Bossard est en argent. Elle a été achetée par Bossard à son beau-frère, en janvier dernier.
L’emploi du temps de Bossard qui était à Brest les 29 et 30 décembre a été également confirmé par sa mère.
Le juge d’instruction a entendu l’armurier de Landerneau qui affirme que le revolver soumis à l’expertise de M. Grivollat [Grivolat] est du même modèle que celui qu’il a vendu à l’ingénieur Pierre.
A propos d’une lettre de la victime
Brest, 22 mai. – M. Guilmard, procureur de la République, a reçu ce matin la lettre suivante :
« Paris 19 mai 1914. « J’ai l’honneur de signaler à votre attention les faits suivants :
« 1° Il existe à l’Association amicale des anciens élèves de l’École centrale, dont les bureaux sont situés 1, rue de Stockholm, à Paris, une lettre écrite par M. Cadiou, relative à son ingénieur, M. Pierre, membre de cette association, qui a été placé par elle à l’usine de la Grande- Palud.
« 2° Dans le courant de l’année dernière, M. Cloarec, député du Finistère, est venu en personne dans les bureaux de l’association et y a eu une conversation relative à l’usine de la Grande-Palud. « Veuillez agréer, etc.
« Signé : Charles HALPHEN,
« Professeur au collège Chaptal. »
A la réception de cette lettre, le procureur de la République a fait adresser par M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, une commission rogatoire afin de recevoir toutes explications utiles de M. Neveu, président de l’Association des anciens élèves de l’École centrale.
Encore le revolver de Pierre
Brest, 22 mai. Par commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noë, diverses lettres de Pierre ont été saisies chez M. Faucon, pharmacien à Bois-Colombes. L’une de ces lettres, datée du 18 novembre 1913, a retenu particulièrement l’attention du juge. Elle se termine, en effet, par ces mots :
« Depuis que j’ai été victime d’un vol de cent soixante francs chez moi, je porte toujours mon rigolo sur moi. »
On se rappelle que Pierre avait toujours prétendu avoir vendu son revolver au dé but de 1913. La lettre trouvée chez M. Faucon prouverait que Pierre avait encore son revolver au mois de novembre 1913. Pierre, interrogé à ce sujet, a répondu qu’il avait voulu plaisanter avec son ami, qu’il n’avait jamais été victime d’un vol.
24 mai 1914 – p. 1 et 3
L’AFFAIRE CADIOU
Pierre va être mis en liberté provisoire
Brest, 23 mai.
Mme Pierre a été avisée ce matin par Me Feillard, avocat de son fils, que M. Guilmard, procureur de la République, venait de notifier à la partie civile son intention de mettre Pierre en liberté provisoire.
Brest, 23 mai. Il se confirme que l’ingénieur Pierre serait mis lundi prochain en liberté provisoire. Le juge d’instruction dit qu’il lui est impossible de terminer l’instruction assez à temps pour que la chambre des mises en accusation puisse statuer sur le renvoi de l’affaire aux assises de juillet, ce qui augmenterait de trois mois la détention de l’ingénieur.
L’avocat déclare qu’il est persuadé que la mise en liberté provisoire de son client sera prochainement suivie d’un non-lieu.
M. Guilmard, procureur de la République à Brest, a demandé la mise en liberté de Pierre à la suite du rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris, qui conclut qu’il n’y a pas de sang sur les vêtements de l’inculpé.
Le rapport du chimiste-légiste sera déposé le 28 courant, au parquet de la Seine, ainsi que celui de l’armurier-expert Grivollat [Grivolat].
L’assassinat de M. Cadiou
L’ancienne bonne de Pierre est interrogée
Sur commission rogatoire du Parquet de Brest, M. Vallet, commissaire de police judiciaire, a fait interroger la jeune Maria Juzot [Julia Juzeau], l’ancienne bonne de M. Pierre, actuellement à Paris, pour savoir si elle était au courant d’un vol commis au préjudice de l’ingénieur avant le 13 novembre. Elle a répondu qu’elle ignorait ce vol. On lui a demandé alors l’emploi du temps de M. Pierre le 31 décembre. La jeune bonne étant à Brest ce jour-là a dit qu’elle ne pouvait donner la moindre indication.
Nouvel interrogatoire de Pierre
Brest, 23 mai. Pierre a été interrogé, cet après-midi, sur la situation financière de l’usine au moment de la disparition de M. Cadiou.
On sait que l’ingénieur avait répandu le bruit que son patron avait dû s’expatrier pour échapper à sa mauvaise situation. Or, l’examen de la comptabilité de la Grande-Palud révéla, au contraire, que les affaires de l’usine étaient assez prospères. L’exploitation avait rapporté, en effet, 208.000 francs en 1912 et 120.000 francs en 1913.
– Vous ne pouviez pas ignorer cela, a dit le juge à Pierre.
Pierre a répondu qu’il n’était nullement au courant de la situation, qu’il savait que l’usine était exploitée avec des capitaux allemands et qu’il avait cru que les bénéfices étaient perçus par M. Cadiou pour le compte des commanditaires.
Le cas de Bossard
Brest, 23 mai. L’ancien veilleur de nuit, Bossard, accusé de complicité dans l’assassinat de M. Cadiou et de recel de cadavre a été interrogé cet après-midi.
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, l’a confronté avec plusieurs témoins.
L’emploi du temps de Bossard dans la journée du 30 décembre établissant qu’il n’était pas ce jour-là à la Grande-Palud a été vérifié et reconnu exact.
Il est probable que dans quelques jours, Bossard, qui est en liberté provisoire, bénéficiera d’une ordonnance de non-lieu.
26 mai 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
L’INGÉNIEUR PIERRE EST MIS en liberté provisoire
Brest, 25 mai. Le juge d’instruction a repris ce matin l’interrogatoire de l’ingénieur Pierre.
L’inculpé a été appelé à fournir des explications sur ses dénonciations contre son directeur. Il a énergiquement déclaré que la matière première employée à l’usine était de mauvaise qualité.
D’autre part, l’ingénieur affirme qu’il a toujours été en bons termes avec son directeur, ce qui est prouvé, ajoute-t-il, par une lettre que lui a écrite en novembre 1913 M. Cadiou, et ainsi conçue : « Mon cher Pierre, veuillez réduire la main-d’œuvre. Bien à vous, Cadiou. »
Brest, 25 mai. – Dans l’après-midi, le juge d’instruction, a interrogé M. Pierre pendant quatre longues heures, sur l’emploi de son temps, le 30 décembre.
Le juge lui a fait remarquer qu’une trentaine d’ouvriers avaient vu M. Cadiou à l’usine dans la matinée du 30 décembre, et qu’il était invraisemblable qu’il ne l’eût pas aperçu. L’ingénieur a affirmé n’avoir pas vu le directeur ce matin-là.
Pierre est libre
M. Pierre a quitté le cabinet du juge d’instruction à sept heures et il a été reconduit à la prison du Bouguen pour la levée de l’écrou,
L’ingénieur a franchi la porte de la prison à sept heures et demie.
M. Pierre a embrassé longuement sa mère, qui attendait, en automobile, pour emmener son fils à Landerneau. Il était détenu depuis 110 jours.
Déclarations de Pierre
Brest, 25 mai. M. Pierre, en quittant la prison, a fait les déclarations suivantes : « Je remercie la presse qui, par ses investigations minutieuses, a empêché plusieurs erreurs de témoignage et m’a fait enfin rendre à la liberté après quatre mois de détention.
« Je suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père malade.
« J’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour les gardiens qui m’ont toujours traité avec beaucoup de ménagements. J’ai rencontré dans mes codétenus de nombreux déshérités de la vie ; leur infortune m’a aidé à supporter la mienne.
« J’ai beaucoup réfléchi et aussi un peu travaillé ; ce fut pour moi un réconfort. « Maintenant, je vais attendre près des miens, à Landerneau, la fin de mon cauchemar ; avec mon dévoué défenseur, devenu pour moi un grand ami, je vais rechercher par tous les moyens en mon pouvoir la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour.
« Celui qui a enterré mon ancien patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait que l’on retrouvât son cadavre par l’odeur qui devait fatalement un jour ou l’autre se dégager. Voilà pour moi, ce qui est certain.
« On a dit, si crime il y’a, que ce crime était un crime intellectuel. Allons donc !… Mais je ne veux pas porter mes soupçons sur personne, sans avoir des preuves.
« Je vais prendre un peu de repos, respirer l’air frais des champs, auquel j’étais si habitué et qui m’a tant manqué.
« Encore une fois, merci à tous ceux qui ont songé à moi dans mon triste sort. »
27 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Confrontation générale à la Grande-Palud
Brest, 26 mai. Vendredi matin aura lieu à l’usine de la Grande-Palud une confrontation générale de tous les ouvriers avec l’ingénieur Pierre.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a terminé son interrogatoire en voulant faire avouer à M. Pierre que lui, qui avait dénoncé son directeur, devait lui conserver grande animosité.
L’ingénieur a prouvé le contraire au juge par ce fait que, le 30 décembre, croyant M. Cadiou parti pour Paris, il lui avait adressé ses vœux de nouvel an et lui avait dit qu’il n’oubliait pas ses enfants auxquels il faisait l’envoi de bonbons.
En quittant le cabinet de M. Bidart [Bidard] de la Noë, avec son avocat, Me Feillard, M. Pierre a, une nouvelle fois, protesté de son innocence, puis il est reparti pour Landerneau avec sa mère.
Pierre chez le juge d’instruction
Brest, 26 mai. Pierre a été interrogé, cet après-midi, par M. Bidart [Bidard] de la Noë. Le juge a repris un à un tous les arguments de l’accusation. Pierre, selon son habitude, a discuté tranquillement. Il a donné pourtant quelques signes d’impatience quand M. Bidart [Bidard] de la Noë, exposant sa thèse, en est venu à lui dire :
Vous avez entraîné Cadiou dans le bois, sous un prétexte quelconque. Vous l’avez abattu d’un coup de revolver et quand il a été à terre, comme il remuait encore, vous lui avez tranché la gorge avec votre couteau.
C’est une abomination, s’est écrié Pierre. Je n’ai jamais levé la main sur personne. Je serais incapable de commettre l’horrible forfait dont vous m’accusez. L’interrogatoire a pris fin à six heures et demie.
28 mai 1914 – p. 3
L’instruction contre Pierre va être close
Brest, 27 mai. – M. Bidart [Bidard] de la Noë déclare que l’instruction de l’affaire Cadiou sera terminée au début de la semaine prochaine. L’audition des témoins est terminée et Pierre ne sera plus interrogé qu’une fois. Quant aux rapports d’experts, on compte qu’ils parviendront vendredi au parquet.
Le juge n’a pas l’intention de reprendre la piste de Morlaix, à laquelle il n’attache aucune importance. Une même ordonnance statuera sur le cas de Pierre et de Bossard.
L’opinion générale est que l’ingénieur sera renvoyé devant les assises, conformément au désir exprimé par l’intéressé et par la partie civile. Quant à Bossard, il fera probablement l’objet d’une ordonnance de non-lieu en ce qui concerne l’inculpation de complicité d’assassinat. Peut-être sera-t-il poursuivi correctionnellement pour recel de cadavre.
29 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Le rapport de M. Kohn-Abrest
Brest, 28 mai. Voici les conclusions du rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris :
1° Il existe sur le manche et le fer de la pioche des taches de rouille, mais aucune trace de sang ;
2° Sur le couteau saisi sur Pierre le jour de la découverte du cadavre, on ne relève aucune trace de sang ;
3° Il n’existe rien de suspect sur les vêtements de Pierre ;
4° Des taches de sang ont été relevées sur le côté gauche du faux col et de la chemise de M. Cadiou, ainsi que sur la casquette.
M. Kohn-Abrest ajoute :
« Comme le cadavre était enfoui dans un sol détrempé par la pluie, du sang a pu disparaître, entraîné par le ruissellement des eaux, mais il est impossible d’évaluer cette quantité de sang qui, croyons-nous, fut assez faible.
« Il existe enfin des éraflures et des entailles sur les vêtements de M. Cadiou. Elles peuvent avoir été faites par la pioche trouvée chez l’inculpé, mais leur origine est cependant trop discutable pour qu’on puisse en tirer conclusion. »
M. Allanic, chimiste à Brest, qui fit la première expertise le 5 février, maintient qu’il existait des traces de sang sur la pioche, mais il ne peut déterminer s’il s’agissait de sang humain.
M. Bidart [Bidard] de la Noe est parti ce soir pour Paris.
30 mai 1914 – p. 1 et 3
Le photographe présidentiel
Tout contribue à empêcher le mystère Cadiou de s’éclaircir. Aujourd’hui, c’est le président de la République lui-même qui, sans le vouloir, met des bâtons dans les roues de la justice.
Voici ce que disait hier un de nos confrères du matin :
« M. Bidart [Bidard] de la Noë a demandé un photographe de la brigade mobile qui, à l’aide de son appareil de précision, pourra fixer tous les jeux de physionomie de M. Pierre, au cours de la tragédie reconstituée.
« Mais le photographe est occupé à autre chose de moins tragique. Il est retenu à Saint-Brieuc et à Rennes par le voyage présidentiel. Il lui est donc impossible de répondre immédiatement à la convocation de M. Bidart [Bidard]de la Noë.
Est-ce pour s’amuser que ce photographe de la brigade mobile (?) suit M. Poincaré ? Nous n’avions jamais entendu dire que le cortège présidentiel traînait derrière lui son photographe ordinaire, et que celui-ci, pour voyager en paix, priait les magistrats d’attendre patiemment son retour.
L’assassinat de M. Cadiou
Le mémoire de Pierre sur la question des poudres
Brest, 29 mai. Pierre a déclaré aujourd’hui que son fameux mémoire sur la question des poudres contenait principalement un exposé des procédés en usage à l’usine de la Grande-Palud.
« M. Cadiou, a dit Pierre, utilisait des linters de qualité inférieure. Cette mauvaise matière première était travaillée dans des conditions déplorables, faute d’un outillage et d’un personnel suffisants. Il en résultait que M. Cadiou fournissait aux poudreries un coton qui, une fois filtré, risquait de s’enflammer spontanément. Pour faire accepter ses fournitures, M. Cadiou s’était assuré à la poudrerie d’Angoulême, notamment, certaines complicités. »
Pierre prétend que le contrôle est insuffisant dans les poudreries et que n’importe quel fournisseur peut renouveler les agissements délictueux et dangereux de Cadiou.
1er juin 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
L’enquête d’Angoulême
Brest, 31 mai. Le procureur de la République a reçu le rapport sur l’enquête d’Angoulême, au sujet d’un blessé qui pouvait être M. Cadiou et qui aurait été trans- porté à la fin de décembre en automobile à Brest. Cette enquête, qui ne reposait que sur de simples propos tenus en ville, n’a donné aucun résultat ; elle a été faite par le commissaire spécial d’Angoulême.
Le juge d’instruction procédera prochainement à une confrontation générale à la Grande-Palud, des ouvriers de l’usine et de M. Pierre.
4 juin 1914 – p. 1
L’assassinat de M. Cadiou
Les conclusions de l’expert
Saint-Étienne, 3 juin. – A l’heure actuelle, le rapport d’expertise de M. Grivollat [Grivolat], directeur des musées et bibliothèques de Saint-Étienne, doit être entre les mains du juge d’instruction de Brest, M. Bidart [Bidard] de la Noé,
M. Grivollat [Grivolat], dégagé du secret professionnel a bien voulu nous confier les conclusions de son rapport. Il ressort du travail très minutieux soumis à sa compétence que :
1° La balle qui tua M. Cadiou est bien réellement une balle de revolver velo-dog, provenant de la Cartoucherie française à Paris ;
2° Cette balle est en tous points conforme à celle vendue par l’armurier Marie, de Landerneau, à l’ingénieur Pierre, comme à celle remise par ce même armurier à l’instruction ;
3° Cette balle ne peut être confondue avec d’autres balles de fabrication analogue, et encore moins avec des balles de pistolet automatique de 6 m/m 35, qui ont un revêtement ou blindage en laiton nickelé, alors que le blindage des cartouches de velo-dog est en cuivre rouge ;
4° Le crime a été commis à l’aide d’un revolver velo-dog et non d’un autre genre de revolver ou de pistolet, parce que le velo-dog seul possède un barillet suffisamment long pour tirer la munition, dite « velo-dog », qui mesure 33 millimètres, douille et balle comprises ;
5° D’après la déclaration de M. Debouxtey, fabricant belge, fournisseur de l’armurier Marie, il résulte que ces velos-dogs sont plus ordinairement à 4 rayures, et que la concordance des quatre rayures relevées sur la balle du crime pourrait parfaitement provenir d’un velo-dog fabriqué par cet armurier, attendu que la plupart des autres fabricants français, belges ou espagnols, rayent le velo-dog à 5 ou 6 rayures.
6° Que la particularité du cercle signalée à l’extrémité du blindage de la balle qui tua M. Cadiou concorde parfaitement avec le même cercle relevé sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que cet armurier a certifié conformes à celles vendues par lui à l’ingénieur Pierre en mai 1913. Ce cercle, sorte de strie circulaire, est attribué par l’expert à l’imperfection de l’outil servant à l’emboutissage du blindage.
M. Grivollat [Grivolat] a essayé d’obtenir, de la Cartoucherie française, des renseignements sur cette particularité très caractéristique, à laquelle il attache une grande importance. Mais le directeur technique de cette manufacture n’a pu lui fournir aucune indication.
Telles sont, en substance, les réponses faites par l’expert aux demandes de la commission rogatoire.
5 juin 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
L’expertise de M. Grivollat [Grivolat]
Brest, 4 juin. M. Guilmard, procureur de la République, a déclaré que l’expert armurier Grivollat [Grivolat] a remarqué sur la balle qui tua M. Cadiou une rayure spéciale correspondant à un défaut constaté dans la matrice de la fabrique fournissant l’armurier Marie, de Landerneau.
Saint-Étienne, 4 juin. – M. Grivollat [Grivolat] a fait au correspondant de l’Information les déclarations suivantes :
« Si je n’apporte que des présomptions de nature à impressionner diversement les jurés, c’est que j’ai manqué d’éléments pour faire la preuve.
« Dans les affaires de Bezons, docteur Brengues, Chiapale et autres, il m’avait été possible de me prononcer nettement, de faire la preuve, j’insiste sur le mot. Tel n’est pas le cas dans cette troublante affaire Cadiou ; je ne possède pas l’arme du crime, mais seulement la balle meurtrière, qu’il ne m’a même pas été permis de confronter avec un projectile absolument identique tiré par le même pistolet. »
13 juin 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Est-ce une fumisterie ?
Brest, 12 juin. Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, a reçu de Rouen une lettre signée Le Goff, se disant ancien ouvrier de l’usine de la Grande-Palud.
Le Goff affirme que M. Cadiou s’est suicidé le soir du 2 janvier avec un revolver acheté chez un armurier de Morlaix. Il désigne une personne qui, avec le concours de deux ouvriers ennemis de Pierre, organisa la mise en scène et enterra le corps de M. Cadiou dans la nuit du 4 au 5 janvier.
La lettre donne des précisions sur le voyage à Saint-Pol-de-Léon. M. Cadiou aurait passé par Henvic et Carantec, où Le Goff l’aurait rencontré le 1er janvier, à 3 h. 40.
Landerneau, 12 juin. Il y a bien eu, à la Grande-Palud, un ouvrier nommé Le Goff, mais il a quitté l’usine depuis plus de dix-huit mois.
L’ingénieur Pierre déclare que la lettre reçue par son défenseur, Me Feillard, rédigée en un style très correct, n’émane certainement pas de Le Goff.
Il s’agit vraisemblablement d’une fumisterie.
Brest, 12 juin
L’armurier désigné par Le Goff dans la lettre qu’il a adressée à Me Feillard, se nomme Marie, comme l’armurier de Landerneau, et habite place Thiers, à Morlaix.
Cet armurier a déclaré qu’il n’avait jamais vendu de revolver à M. Cadiou.
17 juin 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Perquisition et saisie
Landerneau, 16 juin. Les recherches entreprises par M. Rouquier, commissaire divisionnaire de la brigade mobile de Rennes, pour retrouver les balles de 6 millimètres tirées par Pierre, ont eu lieu ce matin, en présence de l’ingénieur et de son avocat, et ont donné un résultat négatif.
M. Rouquier a procédé chez l’hôtelier Leroch à la saisie de trois copies de lettres de l’usine de la Grande-Palud, dont l’un contenait la preuve de fraudes commises au préjudice de la poudrerie d’Angoulême.
Le commissaire divisionnaire entendra aujourd’hui le courrier de Plougastel, qui possède un revolver acheté chez l’armurier Marie.
On dit, mais cette nouvelle doit être accueillie sous réserves, que le procureur général près de la cour d’appel de Rennes, viendrait assister demain à la confrontation générale de l’ingénieur Pierre et des ouvriers de l’usine.
18 juin 1914 – p. 1
L’assassinat de M. Cadiou
La reconstitution du drame
Landerneau, 17 juin. MM. Guilmard, procureur de la République ; Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction ; Rouquier, chef de la brigade mobile de Rennes ; Haverna, chef du service photographique de la Sûreté générale, et de Goulhezre, ingénieur des ponts et chaussées, se sont transportés, ce matin, à la Grande-Palud en vue de dresser un plan destiné éventuellement au jury.
Les ouvriers ont été placés aux endroits d’où ils prétendent avoir vu M. Cadiou le matin du 30 décembre.
Le fermier Bonnefoy représentait M. Cadiou. Tous ont été photographiés à plu- sieurs reprises.
M. Pledy, procureur général près la cour d’appel de Rennes, est arrivé cet après-midi, à trois heures, pour assister à la suite des opérations.
L’ingénieur Pierre et son avocat étaient présents.
Un nouveau témoignage s’est produit, qui vient à l’appui des déclarations de l’ingénieur Pierre. M. Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, a affirmé avoir rencontré Cadiou sur le quai Léon, le 30 décembre, vers dix heures et demie du matin.
La reconstitution du drame organisée par le parquet de Brest est terminée.
Déclaration de l’avocat de Pierre Brest, 17 juin. Au sujet du rapport de l’expert-armurier Grivollat [Grivolat], M. Feillard, avocat de Pierre, a fait les déclarations suivantes :
Si, dans ses conclusions, l’expert croit pouvoir apporter à la justice quelques présomptions à la charge de Pierre, il résulte cependant des termes du rapport que la preuve ne peut être péremptoire.
« Le rapport de M. Grivollat [Grivolat] dit en effet :
« Nous affirmons bien que la balle qui a tué M. Cadiou est de même fabrication que celle remise par l’armurier Marie. C’est une balle blindée velo-dog de cartoucherie française. Mais cette fabrication est répandue partout : on la trouve chez tous les armuriers et de même que « cette munition s’utilise par centaines de milliers annuellement, il se trouve aussi une cinquantaine de fabricants français, belges, espagnols qui font le revolver velo-dog à barillet long.
« Si nous avions eu une balle tirée par ce même pistolet criminel, nous aurions pu apporter une certitude, mais nous ne trouvons rien dans les pièces à conviction qui puisse ajouter un peu de lumière et fournir à l’instruction une preuve éclatante. »
Lettres saisies au domicile de Pierre
Landerneau, 17 juin. M. Rouquier, chef de la brigade mobile, a saisi quatre copies de lettres au domicile de l’ingénieur Pierre. L’une d’elles, adressée le 26 octobre 1910 par l’ingénieur à M. Cadiou, confirme les déclarations de M. Pierre à l’instruction au sujet d’un wagon de poudre qui aurait été livré à la poudrerie d’Angoulême par suite d’un nouvel arrangement des bordereaux.
19 juin 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
L’instruction ne sera pas close avant un mois
Brest, 18 juin. – M. Guilmard, procureur de la République, a déclaré que l’instruction de l’affaire Cadiou ne sera pas close avant un mois. M. Bidart [Bidard] de la Noé a de nouveaux témoins à entendre, notamment M. Bonnefoy, conseiller municipal, qui prétend avoir rencontré M. Cadiou à Landerneau, le 30 décembre, à dix heures et demie du matin.
Le juge d’instruction devra ensuite dépouiller les trois copies de lettres de l’usine, saisis chez l’hôtelier Leroch, et interroger Pierre sur les conclusions de l’armurier Grivolat.
Ce n’est qu’alors que le dossier pourra être communiqué au procureur aux fins de réquisitoire et que le juge pourra rendre son ordonnance.
20 juin 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
La déposition de l’ancien directeur de la poudrerie d’Angoulême
Toulouse, 19 juin, M. Vincent, commissaire aux délégations judiciaires, a interrogé M. Bonnefous, ancien directeur de la poudrerie d’Angoulême, actuellement directeur de la poudrerie de Toulouse.
M. Bonnefous, qui connut M. Cadiou et le considérait comme un excellent homme, reconnaît cependant que le directeur de l’usine de la Grande-Palud lui fit payer deux fois quatre mille francs le montant d’un wagon de coton, mais qu’il le remboursa aussitôt.
M. Bonnefous dit ne pas connaître l’ingénieur Pierre et ignorer la nature de ses relations avec M. Cadiou.
23 juin 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
L’alibi de Bossard
Brest, 22 juin. M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a confronté cet après-midi, l’ancien veilleur de nuit Bossard avec l’abbé Fertil, vicaire à Crozon. Celui-ci a reconnu avoir pris à Brest, le 30 décembre dernier, le train à 1 h. 42 et avoir voyagé avec Bossard, lequel descendit à la Forest.
L’alibi de Bossard se trouve ainsi vérifié.
24 juin 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Un témoin à décharge
Brest, 23 juin. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a entendu M. Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, dernier témoin dans l’affaire Cadiou.
M. Bonnefoy est persuadé qu’il a rencontré M. Cadiou, le 30 décembre, vers onze heures du matin, sur le quai de Landerneau. Il l’a salué. Il avait l’air préoccupé.
Ce nouveau témoignage viendrait à l’encontre de l’accusation. Les seules charges contre l’ingénieur Pierre seraient la vente du revolver à un voyageur de commerce resté inconnu, ainsi que les déclarations de Bignard et Dollou [Dolou] qui maintiennent que MM. Pierre et Cadiou ont quitté ensemble l’usine, le 30 décembre, à dix heures du matin.
27 juin 1914 – p. 1
L’assassinat de M. Cadiou
L’instruction sera close aujourd’hui
Brest, 26 juin. – M. Bidart [Bidrd] de la Noé, juge d’instruction, doit clore demain l’instruction de l’affaire Cadiou par un dernier interrogatoire de l’ingénieur Pierre, et la communication à l’inculpé des rapports du docteur Paul, qui examina le cadavre de M. Cadiou ; de M. Kohn-Abrest, chargé de l’expertise des vêtements de la victime, et de M. Grivolat, qui procéda à l’examen de la balle meurtrière.
Le classement des 3.000 pièces du dossier commencera immédiatement.
28 juin 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Les rapports des experts sont communiqués à Pierre
Brest, 27 juin. Le juge d’instruction a donné lecture à l’ingénieur Pierre, en présence de son avocat, des rapports des experts. Paul, Kohn-Abrest et Grivollat [Grivolat]. M. Pierre a fait quelques observations sans importance. Il continue à protester de son innocence.
Au cours de l’instruction, l’ingénieur Pierre avait déclaré que l’ancien secrétaire du laboratoire des poudres, M. Henry, renseignait Cadiou sur les prix minima des adjudications. Une commission rogatoire avait alors été lancée, à l’effet d’interroger M. Henry, mis à la retraite le 15 décembre 1913 ; mais, le 6 mai dernier, celui-ci se suicidait en se précipitant sous un train en gare d’Ivry.
Une deuxième commission rogatoire vise M. Labite-Robert, président du syndicat des ouates et cotons. Questionné sur ses rapports avec M. Cadiou, M. Labite- Robert déclara que « le directeur de la Grande-Palud était mal vu par ses collègues, à cause des bruits qui couraient sur ses accointances avec les Allemands ». Il a ajouté que, le 26 décembre dernier, il avait déjeuné à Landerneau avec M. Cadiou. Au cours du repas, M. Cadiou lui exprima ses regrets d’avoir acheté toutes les actions de la Grande-Palud.
Une troisième commission rogatoire concerne le président du syndicat de la papeterie de France, qui a déclaré que, le 17 mai 1913, M. Cadiou lui avait écrit pour lui demander un ingénieur, ajoutant que celui qu’il employait était fiancé et devait lé quitter, mais que, néanmoins, cet ingénieur resterait à la Grande-Palud jusqu’à ce que son remplaçant soit au courant.
La défense conclut, de ce témoignage, que les rapports entre M. Cadiou et M. Pierre étaient excellents.
Les revolvers vendus par l’armurier Marie
Brest, 27 juin. L’enquête judiciaire vient d’établir que l’armurier Marie, de Landerneau, a acheté, en 1909 et 1912, cinq revolvers Hammerless, système automatique de 4 et 5 rayures. Un de ces revolvers aurait été vendu à M. Pierre ; un autre a été versé à l’instruction ; le troisième a été vendu à un courrier de Plougastel.
On va rechercher les détenteurs des deux autres armes.
4 juillet 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
L’instruction est close, mais le juge continue à entendre des témoins
Brest, 3 juillet. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a reçu le témoignage de cinq habitants de Landerneau. Leurs dépositions viennent à l’encontre de celle de M. Bonnefoy, qui avait déclaré avoir rencontré M. Cadiou sur les quais de Landerneau, le 30 décembre, à huit heures du matin.
Les cinq témoins affirment que M. Bonnefoy leur avait déclaré avoir vu M. Cadiou un jour de décembre où il y avait beaucoup de monde à Landerneau, mais sans préciser la date.
Confronté avec ces témoins, M. Bonnefoy a reconnu qu’il ne pouvait apporter aucune précision.
5 juillet 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Reconstitution photographique
Brest, 4 juillet. – M. Havernat, commissaire spécial de la Sûreté générale, chef du service photographique au ministère de l’intérieur, est revenu à Landerneau et a photographié l’ingénieur Pierre à l’endroit où le contremaître Bignard affirme l’avoir vu quitter l’usine avec M. Cadiou, le 30 décembre.
7 juillet 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Trois nouveaux témoins sont entendus
Landerneau, 6 juillet. Sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noé, trois témoins ont été entendus ce matin par M. Freund, juge de paix de Landerneau, relativement au genre de vie de l’ingénieur Pierre.
La mise en vente de la Grande-Palud
Landerneau, 6 juillet. L’usine de la Grande-Palud a été mise à prix aujourd’hui à 200.000 francs, en l’étude de Me Henri Robert, notaire à Landerneau. Aucune enchère ne s’est produite.
La maison de campagne de Keranster a été adjugée 19.000 francs à M. Jean-Marie Cadiou.
9 juillet 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Le parquet demande le renvoi de Pierre devant les assises.
Brest, 8 juillet. Le procureur de la République a transmis aujourd’hui à M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, son réquisitoire définitif au sujet de l’affaire Cadiou et ses conclusions tendant à renvoyer l’ingénieur Pierre devant la cour d’assises du Finistère.
10 juillet 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
L’ingénieur Pierre est renvoyé devant les assises
Brest, 9 juillet. – M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a terminé aujourd’hui son ordonnance, qui renvoie l’ingénieur Pierre, accusé de l’assassinat de M. Cadiou, devant la chambre des mises en accusation.
Les déclarations des témoins qui ont vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble, le 30 décembre, la découverte du cadavre, près du domicile de l’ingénieur, la balle meurtrière, qui appartenait au revolver acheté par l’ingénieur Pierre, arme qui n’a pu être retrouvée ; la disparition de dossiers importants que possédait M. Cadiou, la mésintelligence entre l’ingénieur et son directeur, sont les principales bases de l’accusation.
24 juillet 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
On procède à des perquisitions
Angoulême, 23 juillet. Le parquet d’Angoulême s’est transporté hier à Sillac et à la poudrerie nationale, pour enquêter au sujet de l’affaire Cadiou.
Les perquisitions opérées chez M. Paurion et M. Aubinaud, employés à la poudrerie et anciens représentants de M. Cadiou, ont amené la saisie d’une grande quantité de lettres qui ont été transmises au parquet d’Angoulême.
8 juin 1919 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Rennes, 7 juin. L’affaire Cadiou qui, de décembre 1913 jusqu’à la guerre, fit couler tant d’encre, aura son dénouement à la session d’assises du Finistère qui se tiendra à Quimper en octobre prochain.
On sait que l’ingénieur Pierre, accusé d’avoir assassiné l’industriel Cadiou Louis, a été récemment démobilisé. Il est toujours à Paris, en liberté provisoire.
24 septembre 1919 – p. 2
L’affaire Cadiou
L’affaire Cadiou, qui fit couler tant d’encre en 1914, aura bientôt son dénouement devant la cour d’assises du Finistère. Le parquet général de Rennes vient, en effet, de l’inscrire au rôle de la prochaine session.
23 octobre 1919 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Quimper, 22 octobre. M. Pierre, ingénieur à l’usine de la Grand-Palud, près de Landerneau, a reçu aujourd’hui notification de l’arrêt de renvoi et de l’acte d’accusation le concernant. Il a subi l’interrogatoire prescrit et a déclaré renoncer à se pourvoir en cassation contre l’arrêt de renvoi. Il a jusqu’à samedi pour se constituer prisonnier.
27 octobre 1919 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
C’est aujourd’hui, devant la cour d’assises de Quimper, que sera jugé l’ingénieur Pierre, accusé d’être l’assassin de son patron, M. Cadiou.
C’est une affaire assez mystérieuse qui va remettre en évidence certaines poudres de guerre, que les Allemands employaient avant 1914.
De l’avis même du docteur Paul, cette affaire est passionnante.
Résumons les faits :
A trois kilomètres de Landerneau, en 1907, M. Pierre Temming, ingénieur allemand, avec des capitaux d’outre-Rhin et la collaboration d’ouvriers et d’ingénieurs boches, fondait une usine de coton-poudre.
L’État français jugea utile de faire des commandes à cette usine, mais peu avant la guerre le commandes cessèrent ; aussi bien pour masquer leurs agissements, les membres allemands de la Société avaient décidé de donner à un Français la direction de l’usine.
C’est alors que, soucieux de défendre les intérêts de son pays, M. Cadiou s’adjoignit comme directeur technique M. Pierre.
Son idée était d’éliminer les éléments ennemis qui figuraient encore dans les services de l’usine.
L’enquête a démontré que MM. Cadiou et Pierre étaient en parfait désaccord. Le 30 décembre 1913, M. Cadiou disparaissait. Pendant un mois les recherches furent vaines. Mais une somnambule parla, et les renseignements de celle-ci reconnus en partie exacts, amenèrent un supplément d’enquête, qui fit découvrir le cadavre de M. Cadiou ; une première autopsie ne renseigna guère la justice. Mais, le 17 février, une antre autopsie pratiquée par le docteur Paul mit au jour la cause réelle de la mort un projectile d’arme à feu avait sectionné l’artère carotide. Il ne s’agissait plus d’un suicide.
L’ingénieur Pierre fut soupçonné ! L’accusation fournit contre lui des faits précis, que la défense récuse ; cette affaire est angoissante. Des témoins affirmeront, paraît-il, qu’ils ont vu M. Cadiou le 31 décembre A Morlaix. Il ne pourrait donc avoir été assassiné le 30… Enfin, l’accusé, qui fut pendant la guerre officier d’artillerie, s’est constitué prisonnier. Ce n’est guère le fait d’un coupable. Attendons les débats pour être éclairés.
Me Henri-Robert défendra l’accusé, Me Maurice Flach sera partie civile.
28 octobre 1919 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Un charpentier, Gabriel Taunard [Tonnard], a fait, Saint-Pol-de-Léon, une troublante révélation tendant à innocenter l’ingénieur Pierre. D’après cette déposition ; Cadiou aurait été assassiné, sur la route de Morlaix à Brest par cinq individus qui arrêtèrent sa voiture et le tuèrent à coups de revolver.
Que vaut cette déposition ? Les débats qui commencent devant la cour d’assises du Finistère nous l’apprendront bientôt.
29 octobre 1919 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
Quimper, 28 octobre. – L’audience est ouverte à neuf heures, devant une salle comble. Les premiers témoins sont entendus. MM. Robert, notaire à Landerneau, et Joncour, avoué à Quimper, déposent sur les relations qui existaient entre l’ingénieur Pierre et M. Cadiou, M. Mennessier, commissaire spécial à Brest, retrace l’enquête à laquelle il a procédé sur cette affaire retentissante. A ce moment arrive Mme Cadiou, accompagnée de son fils, âgé de 14 ans. Elle prend place à côté de son avocat, Me Floch.
M. Legrand, l’ancien homme de paille des Allemands, prédécesseur de M. Cadiou à l’usine, est malade. Il est donné lecture de sa déposition, narrant la commandite allemande à l’usine, signalant les difficultés qu’il eut avec M. Cadiou et ses pourparlers avec l’ingénieur Pierre. Lecture est également donnée de la déposition de M. Cloarec, député, décédé, qui mit en rapport M. Legrand avec M. Cadiou pour l’achat de l’usine.
Un vif mouvement de curiosité dans la salle : Mme Cadiou comparaît à la barre. Comme partie civile, elle ne prête pas serment. Elle explique comment elle fut amenée à accuser l’ingénieur Pierre, avec lequel elle n’eut jamais que des rapports très indifférents et qui ne lui inspira jamais confiance, déclare-t-elle. L’ingénieur Pierre suit avec attention la déposition de Mme Cadiou.
M. Jean-Marie Cadiou vient ensuite retracer les circonstances dans lesquelles fut découvert le cadavre de son frère. L’ingénieur Pierre n’apporte aucune observation à la déposition du témoin.
Il est probable que le verdict sera rendu vendredi prochain.
30 octobre 1919 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
TROISIEME AUDIENCE
Quimper, 29 octobre. On attend la déposition de M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile à Rennes, qui fut chargé des premières recherches, notamment pour établir si Cadiou avait été vu avec Pierre le 29 et le 30 décembre. Les témoignages qu’il recueillit à ce sujet furent des plus contradictoires. Ce fut lui qui recueillit des témoignages de personnes prétendant avoir vu Cadiou jusqu’au 20 janvier ; l’une d’elles lui répondit : « Sur ma conscience, j’ai vu Cadiou le 10 janvier 1914. »
Les témoins Kerbestin et Bignard affirment avoir vu Cadiou et Pierre ensemble, à l’usine, le 30 décembre.
Les dépositions sont en général ternes et réveillent à peine la curiosité du public.
TEMOIGNAGES CONCORDANTS
Quimper, 29 octobre. Le facteur Cabon apporte à la barre un témoignage extrêmement énergique et précis. Il déclare avoir également vu Cadiou le 1er janvier à huit heures du matin et affirme qu’il ne peut se tromper.
M. Caramour, couvreur, dit qu’il a fait la même rencontre aux mêmes endroits et même jour. Ce sont là des dépositions de grande importance. Celles qui suivent n’ont pas la même précision, mais n’infirment pas les précédentes.
On a l’impression que l’accusation s’effondre devant la maîtrise toujours avertie et prompte à la riposte de l’honorable défenseur de Pierre.
L’audience est levée à 18 h. 30.
Elle sera reprise demain matin à 9 heures, sur demande de Me Flach, avocat de la partie civile.
31 octobre 1919 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
Derniers témoignages
Quimper, 30 octobre. Il reste à entendre une dizaine de témoins. Le docteur Rousseau, médecin légiste à Brest qui fit la première autopsie de la victime, tient à faire connaître les conditions défectueuses et défavorables dans lesquelles il opéra.
M. Rivolat [Grivolat] a expertisé la balle qui a tué Cadiou et le revolver de Pierre. Il conclut que cette balle a pu être tirée par le revolver de Pierre.
M. Rouquier, chef de la brigade mobile à Rennes, fit, sur l’ordre de la Sûreté générale, opérer les premières recherches, sur la disparition de Cadiou. Il lui fut donné de constater que dans la région de Morlaix l’opinion publique était favorable à Pierre et que la version du suicide de Cadiou dominait. De toutes ces dépositions, M. R. Rouquier ne croit pas à la culpabilité de Pierre.
Le point de vue du plaignant
Quimper, 30 octobre.
L’audience est reprise à 14 heures, au milieu d’une affluence considérable, qui se presse aux abords du palais.
Pierre demeure impassible et ne se départira pas de cette attitude qui lui est accoutumée durant le véritable réquisitoire que prononce emphatiquement Me Flach, avocat de la partie civile, qui ne peut dé- nier l’existence de capitaux allemands dans l’usine de la Grand’Palud ; son argumentation tendant à prouver la culpabilité de l’accusé paraît fragile et creuse. Me Flach prononce l’éloge de la victime et discute les témoignages de Morlaix avec une minutieuse subtilité, qui ne semble pas impressionner le jury. Le défenseur affirme que tous ces témoins ont été suggestionnés et hantés, que seuls ceux favorables à l’accusation connaissent la vérité et il termine en adjurant le jury de condamner Pierre, « auteur certain » du crime.
Réquisitoire
Cet incident clos, l’audience est suspendue pendant vingt minutes, et dès sa reprise, Me Cazenavette, procureur de la République, ministère public, entame son réquisitoire par l’éloge du caractère du juge, M. Bidard de la Noé, et de la sincérité de ses procédés.
L’instruction, par la suite, ne dit rien que n’ait déjà dit la partie civile et que nous ne sachions.
Demain, plaidoirie de Me Henri Robert et, probablement, dans la matinée : verdict.
La voyante et… les aveugles
On peut douter de tout sauf de ceci : sans les indications de Mme Hoffmann, somnambule extra-lucide, il n’y aurait pas de procès Pierre à Morlaix, car on n’aurait sans doute jamais trouvé le cadavre de M. Cadiou assassiné puis enfoui sous trois pouces de terre.
C’est un fait. On peut ne pas croire à l’hypnotisme, on peut le railler, on peut le persifler, on ne peut pas ne pas connaître que ce qui est. Mais il n’est pas moins certain qu’on ne s’explique pas du tout pourquoi ce qui est. La dormeuse elle-même est incapable de renseigner là-dessus le tribunal. Elle ne se rappelle de rien ce en quoi elle ressemble d’ailleurs à tous les autres témoins de l’affaire pour qui cinq ans de guerre semblent avoir été l’équivalent d’une heure de sommeil hypnotique.
Pourtant Mme Hoffmann a sur les autres té- moins une supériorité. C’est qu’il aurait suffi de l’endormir pour qu’elle se… réveillât. Tout simplement. Pourquoi ne l’a-t-on pas fait ? A-t-on craint de manquer de respect à la justice ou bien de faire de la réclame à la voyante ? On a eu tort. Je le dis comme je le pense. Du moment qu’elle a pu faire retrouver le cadavre, peut-être aurait-elle pu faire retrouver l’assassin. Et puisqu’on emploie le flair des chiens policiers pour la recherche des malfaiteurs, je ne vois pas bien pourquoi on n’emploierait pas le fluide de la somnambule. Prétendrait-on par hasard que l’on est plus fixé sur la réalité du premier que sur celle du second ?
La vérité c’est que nous ne savons rien et que nous nous contentons de cela ce qui n’est pas flatteur pour notre curiosité. S’il y a des faits et des phénomènes troublants autour de nous, et nul ne le conteste, il n’y en a pas de plus troublant que cette indifférence de notre science, que cette paresse de notre re- cherche devant ces énigmes qui ne sont peut- être des énigmes que parce que nous nous contentons d’en sourire pour nous dispenser de les percer…
JACQUES BARTY.
1er novembre 1919 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre est acquitté
LA PLAIDOIRIE
Quimper, 31 octobre. Depuis sept heures, un nombreux public est littéralement tassé dans l’étroite salle des assises. On remarque plusieurs notabilités de la ville et notamment le préfet. Comme de coutume, l’élément féminin domine.
C’est, de toute évidence, la plaidoirie de l’éminent bâtonnier de Paris qui attire ce monde. On sait que Me Henri-Robert ne parlera pas plus d’une heure.
Il est 8 h. 15 : les avocats, les jurés et l’accusé font successivement leur entrée.
Et le réquisitoire reprend. Il ne constitue qu’un long développement de l’argumentation de la partie civile et n’ajoute aucun fait nouveau à ceux contenus dans l’acte d’accusation.
Au cours de l’après-midi, Me Henri-Robert prononça la prestigieuse plaidoirie qu’on attendait.
Une émouvante plaidoirie
Quimper, 31 octobre.
Après avoir réhabilité le caractère de l’ingénieur Pierre par la lecture des déclarations de ses amis et des chefs qui l’eurent sous leurs ordres, Me Henri-Robert, avec sa lumineuse et précise éloquence, s’emploie à démolir les faits relevés dans l’accusation, et c’est un jeu pour lui que d’en mettre en relief toutes les faiblesses. Il atteste solennellement la fragilité du témoignage humain qu’il découvre dans l’incertitude montrée par les anciens ouvriers de l’usine Cadiou.
Me Henri-Robert découvre la main de l’Allemagne dans les causes mystérieuses du drame. « Le jour, dit-il, où Cadiou voulut se libérer de l’emprise allemande, il signa son arrêt de mort », et, dans une pathétique péroraison, l’avocat de la défense adjure le jury de rendre un verdict libérateur…
L’ingénieur Pierre alors se lève et dit solennellement : « Je jure, devant Dieu et sur la tête de mon enfant, que je suis innocent. »
Enfin, après vingt minutes de délibération, le jury a rendu un verdict négatif. En conséquence, M. Pierre est acquitté.
