Manchette du journal La Dépêche de Brest, édition de janvier 1914

La Dépêche de Brest et de l’Ouest est un ancien quotidien départemental, édité à Brest, qui paraît de 1886 à 1944. Suite aux ordonnances de 1944 sur la presse, La Dépêche de Brest et de l’Ouest a été remplacée à la Libération par Le Télégramme.
Le journal a une ligne politique républicaine et laïque.
Au moment de l’affaire Cadiou, la dépêche de Brest est le journal de référence dans la partie occidentale de la Bretagne.
Tirage 1914 : 30 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 153 articles dont 2 en première page
1919 : 11 articles dont 6 en première page
En 1914, du 5 février avec la découverte du corps à la fin de l’instruction en juin, le journal va publier tous les jours un article sur l’affaire en page 3. Ce sont ainsi plus de 115 articles qui en font un feuilleton quotidien et représentent la couverture la plus importante de l’affaire.

Source : BnF Gallica

Table des matières

11 janvier 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD
M. L. CADIOU, ADMINISTRATEUR DE L’USINE A DISPARU DEPUIS LE 28 DÉCEMBRE

Est-ce un crime ?

L’usine de cellulose pour coton-poudre, dite de la Grande-Palud, située à La Forest, eut, il y a quelques années, son heure de célébrité. Un fait mystérieux la remet aujourd’hui en vedette.
M. Louis Cadiou, administrateur-délégué de cette importante entreprise, a disparu depuis le 28 décembre dernier et toutes les recherches qui ont été faites pour le retrouver sont demeurées vaines.
Voici les faits :
L’usine de la Grande-Palud, fondée avec des capitaux allemands, fut tout d’abord dirigée par M. Greiss, officier de réserve à Stuttgard. A la suite de divers événements, qu’il serait trop long de rappeler ici, M. Greiss était remplacé, en 1909, par M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix.
M. Cadiou résidait habituellement à Paris, 91 bis, rue Cherche-Midi, avec sa femme et son enfant, mais il faisait de fréquents séjours à Landerneau.
On le vit pour la dernière fois à la gare de cette ville, le 28 décembre, prenant le train pour Brignogan, où sa famille possède une propriété.
M. Cadiou était attendu à Paris le 31 décembre. Ne le voyant pas arriver, sa femme, avec laquelle il est en instance de divorce, s’inquiéta, et pria M. Cloarec, député, ami de la famille, d’aviser la police.
Mme Cadiou paraissait en proie à de vives alarmes ; elle craignait, disait-elle, que son mari n’eut été assassiné.
M. Cloarec se rendit immédiatement à la Sûreté générale, qui détacha deux inspecteurs avec mission d’enquêter dans le Finistère. Le parquet de Brest fut également avisé.
Des recherches furent faites à Morlaix, où M. Cadiou à un pied à terre, 8, place Thiers ; à Kéranster, en Ploujean, où il possède une propriété ; à Landerneau, à La Forest. Toutes les investigations restèrent infructueuses.

Les hypothèses

Qu’est devenu M. Cadiou ?
L’hypothèse d’une fugue paraît devoir être écartée. Tous ceux qui connaissent l’administrateur de la Grande-Palud s’accordent à reconnaître qu’il menait une vie régulière.
Les affaires de l’usine sont prospères et l’examen de la comptabilité a établi que toutes les écritures sont en règle. M. Cadiou, qui venait de traiter une affaire, pouvait avoir sur lui au moment de sa disparition une somme de sept à huit mille francs, ce qui est insuffisant pour aller vivre de ses rentes à l’étranger.
L’hypothèse du suicide a quelques partisans. M. Cadiou, dit-on, était neurasthénique ; il était sujet à des crises de dysenterie qui l’affectaient beaucoup. Néanmoins, l’opinion générale est que M. Cadiou n’avait aucune raison sérieuse d’attenter à ses jours.
Reste le crime ou l’accident.
Les appréhensions de Mme Cadiou sont partagées par plusieurs intimes de la famille. L’un d’eux nous a déclaré : « Cadiou avait des ennemis qui lui en voulaient à mort. Je ne serais pas surpris qu’il ait été assassiné. »
Mais de tous les commentaires et racontars, que provoque cette disparition, il est impossible, pour le moment, de dégager une indication sérieuse. L’un prétend avoir aperçu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier. Un autre affirme qu’il était le 2 janvier dans l’express Paris-Brest et suppose qu’il a été assassiné et dévalisé en cours de route. Mais, en ce cas, que serait devenu le cadavre ?
Il y a aussi la déclaration d’un contrôleur du réseau de l’État qui croit se rappeler qu’un permis de circulation au nom de Cadiou lui a été présenté entre Versailles et Paris. Mais ce témoignage est contredit par un autre, d’après lequel M. Cadiou, monté dans le train sans billet, aurait payé sa place avec un billet de mille francs.
En réalité, on ne sait rien de précis, sinon que M. Cadiou est parti le 28 décembre pour une destination inconnue et que, depuis ce jour, on se perd en conjectures.
M. Cadiou, qui est âgé de 48 ans, est de petite taille. Il a les cheveux gris et le teint brun. Le jour où il fut aperçu pour la dernière fois, à Landerneau, il portait un costume de cycliste et des guêtres de cuir fauve.

A l’usine

M. Pierre, directeur technique, de la Grande-Palud, n’a pu nous donner aucun éclaircissement.
A signaler cette conséquence de la disparition de M. Cadiou : les salaires ne peuvent plus être payés, la signature de l’administrateur étant nécessaire pour toucher l’argent en dépôt dans les banques.

Chez Mme Cadiou
Paris, 10 janvier.
Nous nous sommes présentés aujourd’hui à six heures, au domicile de M. Cadiou, à Paris, rue Cherche-Midi.
Nous avons été reçus immédiatement par Mme Cadiou, accompagnée du frère du disparu.
Leur accueil a été extrêmement réservé. Mme Cadiou nous a déclaré nettement qu’elle ne savait rien et qu’elle attendait, elle aussi, des nouvelles de M. Cadiou.
Nous avons fait alors observer à notre interlocutrice, sans insister d’ailleurs plus qu’il ne convenait, que le bruit de la mort ou de la fuite de M. Cadiou courait à Brest et qu’en présence des hypothèses, peut-être fâcheuses, qui allaient s’ensuivre vraisemblablement, il serait utile, dans l’intérêt même de son mari, de ne pas nous cacher ce qu’elle pourrait en dire de rassurant.
Mais Mme Cadiou, qui semblait très émue, n’a pu que nous confirmer son ignorance.

12 janvier 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD
Interview du frère du disparu

Nous avons pu joindre, hier, M. J. Cadiou, tanneur à Kérinou, frère de l’administrateur de l’usine de la Grande-Palud.
M. Cadiou, qui avait lu le matin, dans la Dépêche, l’article concernant la disparition de son frère, s’apprêtait à nous envoyer une lettre précisant certains points et démentant catégoriquement les bruits malveillants qui circulent à Landerneau sur la vie privée de celui que l’on recherche.
« C’est on 1909, nous dit M. J. Cadiou, que mon frère, succédant à M. Legrand, fonda une société française pour exploiter l’usine de la Grande-Palud. Cette affaire prospéra et suscita des jalousies, des haines irréductibles.
« Mon frère, qui était directeur et principal actionnaire, prit toute l’affaire à son compte le 22 décembre 1913. L’acte fut signé le 27 devant Me Robert, notaire à Landerneau.
« Louis avait annoncé à sa femme qu’il rentrerait à Paris le 31 par l’express du soir. Ma belle-sœur, accompagnée de mes neveux, âgés de 12 et 14 ans, élèves au collège Stanislas, se rendit donc à la gare de Montparnasse et fut très étonnée de ne pas voir son mari arriver. Inquiète, elle m’écrivit aussitôt et manda M. Cloarec, ami de la famille, auquel elle fit part de ses appréhensions. Le député de Morlaix se rendit à la sûreté générale et les recherches commencèrent.
« Je n’ai pas vu les inspecteurs chargés de l’enquête et je le regrette, car je les aurais mis en garde, contre les racontars, les bruits malveillants qui circulent à Landerneau et visent la vie privée de mon frère.
« Il est absolument inexact que Louis ait introduit une instance en divorce contre sa femme, la concorde régnait dans le ménage. En voici les preuves. »
Et M. Cadiou tire de son portefeuille trois lettres qui lui furent adressées par sa belle-sœur depuis le 1er janvier. Ces lettres, sont, en effet, rédigées en des termes tels qu’il est difficile d’admettre qu’un dissentiment grave existait entre les époux.
Mme Cadiou sait, elle aussi, que son mari a des ennemis irréductibles et laisse entendre qu’il a pu être victime d’un guet-apens.
Pour M. J. Cadiou, il ne peut y avoir eu qu’accident ou crime. Toutes les autres hypothèses doivent être écartées.
A une, question que nous lui posons, M. Cadiou répond : « Je suis persuadé que mon frère n’a pas quitté les environs de Landerneau. Il s’est rendu, le 27 ou le 28, à Cléder, où habitent mes sœurs. Mais il est revenu à Landerneau et a passé chez lui, rue de Brest, en face de chez Jaouen, le loueur de voitures, la nuit du 29 au 30 décembre. La femme de ménage a trouvé le lit défait ; sa valise était bouclée et sa couverture de voyage roulée. Il s’apprêtait donc à partir.
« Louis est sorti ce matin-là sans son pardessus, en costume de cycliste, et ne s’est pas rendu à l’usine. On l’aurait revu, dans la journée, au Café Parisien. Mais, depuis ce moment, on a complètement perdu sa trace.
« Je persiste à croire qu’il n’a pas quitté Landerneau. Peut-être est-il tombé dans l’Elorn ! »
– Vous ne croyez pas à un suicide ?
– Non. Mon frère ne jouissait pas d’une grande santé, mais n’était pas neurasthénique. Il avait une force de caractère suffisante pour surmonter les petits ennuis de la vie et ses relations de famille et ses affaires ne pouvaient lui occasionner de graves soucis.
« Je vous prie de vouloir bien répéter que la situation financière de l’entreprise de la Grande-Palud est très satisfaisante et que, malgré le désarroi des premiers jours, ouvriers, employés et créanciers ont été réglés.
« M. Bolloch, ancien négociant à Landerneau, a été nommé fondé de pouvoirs de Mme Louis Cadiou et s’occupe actuellement de l’administration de l’usine avec M. Pierre, ingénieur, directeur technique.
La dernière commande a, d’ailleurs, été livrée à la poudrerie nationale d’Angoulême et l’usine va momentanément fermer ses portes.
M. J. Cadiou nous dit encore que, pour lui, il ne peut y avoir que deux hypothèses : accident ou crime. Mais qu’il ne peut se prononcer ni sur l’une, ni sur l’autre, n’ayant, au cours de son enquête personnelle, recueilli aucun indice.
Des recherches ont été entreprises dans l’Elorn. Elles se poursuivront aujourd’hui et jours suivants.

D’autre part, on nous télégraphie de Morlaix :
« Morlaix, 11 janvier.
« On demeure persuadé à Morlaix que M. Cadiou a été victime soit d’un accident, soit d’un crime. Le directeur de la Grande-Palud en était devenu, la veille, le propriétaire. Il avait acheté toutes les actions et versé aux actionnaires une prime de remboursement.
« L’exercice de fin d’année 1913 accusait un bénéfice de 103.000 francs.
« L’usine a une valeur de 300.000 francs. M. Cadiou a à la succursale du Crédit lyonnais de Brest une somme disponible de 135.000 francs, possède en plus pour 160.000 francs d’immeubles sans hypothèques et a une créance sur l’État, pour fourniture de coton poudre de plus de 100.000 francs.
« Son passif ne s’élevant qu’à 94.000 francs ; on voit qu’il n’y a là rien qui ait pu le pousser au suicide.
« De plus, le ménage Cadiou est très uni. Ses enfants, excellents sujets, ne lui donnaient que des satisfactions. »

13 janvier 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grande-Palud
NOTRE ENQUÊTE

Nous avons dit que deux inspecteurs de la brigade mobile de Rennes avaient, à la demande de Mme Cadiou, ouvert une enquête sur la disparition du directeur de l’usine de la Grande Palud. Les investigations de ces détectives n’ont, jusqu’à présent, donné aucun résultat précis. Ils ont, prétend-on, suivi sa trace jusqu’à Morlaix, où il aurait été vu, dans la soirée, au Café de la Terrasse. Mais M. Picard, propriétaire de cet établissement, interrogé à ce sujet, ne se souvient pas du jour où M. Cadiou a consommé chez lui : « Je sais, dit-il, qu’il m’a souhaité la bonne année, mais est-ce le 28, le 29 ou le 30 ? il m’est impossible de le préciser. »
Nous avons, en tout cas, établi, hier, d’une façon irréfutable, que M. Louis Cadiou était à Landerneau dans la matinée du 30. Cette affirmation nous a été donnée par Mme Léost, femme de ménage de M. Cadiou, domiciliée 17, rue de Ploudiry.
C’est chez M. Vincent Bohic que nous avons trouvé Mme Léost : « C’est bien le mardi 30 décembre, nous a-t-elle dit, que j’ai vu M. Cadiou pour la dernière fois. Il était chez lui en costume de cycliste. Lui ayant demandé s’il fallait déposer son pot à lait chez la laitière comme d’habitude, il me répondit : « Oui, car je ne sais pas si je partirai ce soir. En tout cas, voici cinq francs pour vos étrennes, je vous réglerai mon blanchissage à mon prochain passage. »
« M. Cadiou, poursuivit la bonne, ne paraissait nullement préoccupé ; il mit ses souliers de chasse et s’apprêtait à sortir quand je l’ai quitté.
« Le lendemain, quand je me suis présentée pour faire le ménage, le pot à lait était accroché à la poignée de la porte ; le lit n’était pas découvert : M. Cadiou n’avait donc pas passé la nuit chez lui.
– Sa bicyclette et ses valises étaient pourtant dans l’appartement ?
– Oui, sa machine, ses valises, sa couverture de voyage, son linge et ses chaussures de ville étaient dans la chambre, ses deux pardessus et sa peau de bique étaient accrochés ; c’est ce qui me fit croire que M. Cadiou n’avait pas définitivement quitté Landerneau. Un détail m’avait d’ailleurs frappé avant d’entrer : les fenêtres étaient ouvertes et mon patron avait l’habitude de fermer les volets chaque fois qu’il partait en voyage. »
Il est donc établi que M. Cadiou a quitté son domicile le mardi matin, avec l’intention évidente d’y revenir dans la journée. Où s’est-il rendu ? C’est ce que personne ne sait.
Plusieurs personnes ont déclaré avoir vu M. Cadiou se diriger vers son usine dans la matinée du 30. C’est peu vraisemblable, car M. Pierre, le directeur technique, le contremaître et les ouvriers sont persuadés que la dernière visite de l’administrateur à la fabrique date du lundi 29. Ce jour-là, accompagné de l’ingénieur, M. Pierre, il s’est fendu au moulin voisin pour traiter une affaire (l’achat de la propriété) et a rejoint seul Landerneau. Quand, ainsi qu’il avait été convenu, un employé s’est présenté chez lui, au début de l’après-midi, la porte était close.
M. Pierre semble, lui aussi, persuadé qu’il s’agit d’un accident ou d’un crime :
« M. Cadiou, dit-il, passait dans le pays pour un industriel fort riche, et il est possible qu’un malfaiteur l’ait attaqué et jeté dans’ la rivière après l’avoir dépouillé. Mais ce n’est qu’une hypothèse. »

II y a du bruit dans Landerneau
Si le frère et les amis de M. Cadiou s’accordent à dire qu’il ne peut y avoir eu qu’accident au crime, nombreux sont ceux qui, à Landerneau, croient au suicide ou à une fugue de l’administrateur de la
Grande-Palud. Parmi ces derniers se trouvent M. Legrand, ancien fondateur de l’usine. Celui-ci, rencontré au café Armoricain ; nous a rappelé comment il fonda en 1907, la fabrique de la Grande-Palud et les circonstances qui l’amenèrent à céder sa place à M. Cadiou, présenté par M. Cloarec, député de Morlaix.
M. Legrand affirme que la société actuelle est fictive et que la maison allemande Peter Temming est toujours dans la coulisse.
On dit encore bien d’autres choses, mais nous croyons devoir ne pas nous faire l’écho de ces bruits, sur lesquels nous ne possédons aucune preuve.

Suicide ?
M. Louis Cadiou est allé, le 28 décembre dernier, rendre visite à ses sœurs, qui habitent Cléder.
Nous avons demandé à Mlles Cadiou ce qu’elles pensent de la disparition de leur frère.
L’hypothèse du suicide leur paraît la plus vraisemblable. Elles avaient remarqué que M. Cadiou était particulièrement morose le 28 lui qui, en temps normal, n’était pas d’un caractère précisément gai.
M. Cadiou se montrait très affecté, depuis quelque temps, de son mauvais état de santé. Il devenait neurasthénique et il n’y aurait rien d’extraordinaire à ce qu’il ait unis fin à son existence, qui paraissait lui être à charge.

Crime ?
La police est sur une piste qui aboutira peut-être à un résultat intéressant.
Un individu ressemblant au disparu et vêtu comme il l’était le jour où on l’a vu pour la dernière fois à Landerneau, s’est promené à Morlaix le 1er janvier et à Saint-Pol de Léon le 3. Depuis on ne l’a pas revu. D’autre part, des Morlaisiens qui se trouvaient dans l’express de Paris-Brest le 29 décembre dernier, ont remarqué deux voyageurs de mauvaise mine qui sont montes à Versailles à contre-voie, et qui sont descendus à Morlaix également à contre-voie.
Leur aspect était si peu rassurant, que le vide se fit autour d’eux et qu’on les laissa seuls dans leur compartiment.
Seraient-ce les assassins de M. Cadiou, et le sosie de Morlaix et de Saint-Pol de Léon avait-il pour intention de retarder et d’égarer les recherches en faisant croire que M. Cadiou était encore vivant ?
C’est ce que la police recherche, et le parquet de Brest a donné à cet effet tous renseignements utiles au parquet de Morlaix.

Une prime à celui qui fera retrouver M. Cadiou

Paris, 12 janvier.
Mme Cadiou, femme de l’administrateur d’une importante usine, disparu mystérieusement à Landerneau le 30 décembre dernier, a fait savoir à M. Sébille, contrôleur général des recherches à la sûreté générale, qu’elle mettait une somme d’argent importante à sa disposition pour être remise à la personne qui fournirait un renseignement permettant de retrouver son mari.

Nous ferons volontiers parvenir à la famille Cadiou les renseignements qu’on voudra bien nous adresser au sujet de M. Louis Cadiou.

14 janvier 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grande-Palud
NOTRE ENQUÊTE

Le parquet de Morlaix avait été avisé, hier, que deux hommes de mauvaise mine avaient été remarqués, la veille de la disparition de M. Louis Cadiou, dans l’express Paris-Brest, et l’on se demandait si ces individus n’étaient pas les assassins de M. Cadiou.
Enquête faite, il faut abandonner cette piste. Deux marins du yacht Almée, actuellement en congé à Plouézoch, près de Morlaix, ont voyagé avec les individus en question, mais postérieurement à la disparition de M. Cadiou.
Un inspecteur de la brigade mobile va se rendre à Saint-Pol de Léon avec la photographie de M. Cadiou. Il enquêtera au sujet du fameux sosie, que l’on prenait, avant-hier, pour un complice des assassins, mais on peut être certain, dès maintenant, que cette enquête n’aboutira à aucun résultat.
Voici d’ailleurs ce que nous téléphone sur ce point notre correspondant de Saint-Pol de Léon :
Saint-Pol de Léon, 13 janvier.
Le samedi 3 janvier, à midi, à l’hôtel Moderne, un monsieur et une dame déjeunaient ensemble. L’homme, d’un certain âge, grisonnant, de petite taille, élégamment vêtu, pouvait avoir quelque ressemblance au point de vue de l’âge et de la physionomie avec M. Cadiou.
Ce ne pouvait être lui cependant, et voici pourquoi :
1° M. Cadiou était bègue. Or, son prétendu sosie avait une prononciation très nette ;
2° A table, il a bu du vin et du cidre. Or, depuis longtemps, à ses repas, M. Cadiou n’absorbait que des eaux minérales ;
3° M. Cadiou a ici un ami à qui, précisément, il avait annoncé, il y a un mois et demi, sa prochaine visite et, sans nul doute, il ne serait pas venu à Saint-Pol sans lui faire la visite promise ;
4° L’individu en question aurait demandé le chemin pour aller à Penpoul. Il est certain que M. Cadiou, qui a fait ses études au collège de Saint-Pol, connaît, par conséquent, la route pour s’y rendre et n’aurait pas eu besoin de se renseigner.
Il faut donc en conclure que ce n’était pas M. Cadiou.
Restent les suppositions de la police concernant un assassinat et la complicité d’un sosie.
A ce sujet, nous sommes sceptique. Tout dans l’attitude du voyageur de l’hôtel Moderne nous porte à croire qu’on se trouve simplement en présence d’un monsieur qui était en galante compagnie.
En effet, au moment de l’arrivée des pensionnaires de l’hôtel, le couple se tutoyait. Il a cessé de le faire lorsque quelqu’un s’est trouvé là.
M. Cadiou est très connu à Saint-Pol. Tout le monde ici est d’accord pour déclarer que, si un individu lui ressemblant vraiment avait circulé par les rues comme l’a fait le personnage en question, il eût été certainement remarqué. Or, personne n’en parle.
Cette piste, à notre avis, doit donc être abandonnée.

Un certain scepticisme, à l’égard de l’hypothèse du crime, commence à se manifester chez ceux-là même qui ont pour mission de la vérifier. La meilleure preuve en est que la justice ne semble guère se préoccuper de retrouver le cadavre du disparu. Si l’on croyait réellement à sa mort, n’aurait-on pas entrepris des recherches au moins aux alentours de ses divers domiciles ?
Et, pourtant, M. Cloarec député de Morlaix, s’indigne que des journaux osent attacher une importance quelconque aux versions autres que celle admise par lui-même et par la famille Cadiou.
Nous l’avons rencontré, en gare de Morlaix, hier matin, comme il montait dans l’express de Paris, et il ne nous a pas celé qu’il tenait les journaux qui n’admettent pas sans restriction l’hypothèse de l’assassinat pour achetés par les ennemis du disparu.
Quel crime avait-il donc pu commettre l’infortuné M. Louis Cadiou, pour avoir tant d’ennemis attachés à sa perte ? Il aurait suscité autour de lui des haines si violentes qu’un crime même eût été impuissant à les assouvir ; non contents d’avoir tué M. Cadiou, ses ennemis voudraient encore salir sa mémoire et n’hésiteraient pas, pour atteindre ce but, à payer à prix d’or les complaisances de la presse.
Nous noms sommes gardé, depuis le début de cette affaire, d’attacher une importance excessive aux bruits qui ont été mis en circulation au sujet de la relation qu’il pouvait y avoir entre une, mauvaise situation financière de l’usine et la disparition de son administrateur. On nous rendra cette justice que nous ne nous sommes aventurés sur ce terrain glissant qu’avec une prudence extrême.
Aussi n’éprouvons-nous pas le moindre embarras pour faire remarquer à M. Cloarec que sa manie de la persécution l’entraîne à des confusions regrettables.
Mais il faut lui pardonner, par égard pour le sentiment d’amitié désintéressée, qui lui inspire une si vertueuse colère contre ceux qui s’aventurent trop loin, à son gré, dans le mystère de la Grande-
Palud.
Voici, à ce propos, un renseignement, que nous donnerons sans commentaires, laissant à ceux qui connaissent, ou croient connaître, les dessous d’une affaire très compliquée, au moins en apparence, le soin d’en tirer argument.
Une usine analogue à celle de la Grande-Palud est sur le point d’être créée à Daoulas. M. Legrand, qui en est l’un des fondateurs, nous l’a annoncé, ajoutait que M. Goude, député de Brest, avait promis son concours à cette entreprise privée, et avait déjà fait au ministère de la Guerre quelques démarches.

Interview d’une sœur de M. Cadiou
Cléder, 13 janvier.
Mlles Cadiou habitent, à Cléder, la jolie Villa « Sainte-Anne », située à proximité de la gare, à environ cent mètres de l’école Publique des garçons.
L’une des sœurs de M. Cadiou a bien voulu nous recevoir et nous a fourni les renseignements suivants :
« Mon frère était venu à Cléder, il y a environ deux mois. Ses affaires, nous dit-il étaient très prospères, et il était enchanté des résultats obtenus. Nous l’avons revu le 28 décembre dernier. Il était arrivé par le train de midi 10, a déjeuné avec nous et est reparti sur Landerneau par le train de 15 h. 30. Je l’ai accompagné à la gare et, lorsque je l’ai quitté, je n’ai rien remarqué d’anormal dans son attitude. Cette fois, le seul but de sa visite était de nous exprimer ses vœux à l’occasion du nouvel an. Pendant le peu de temps que nous avons passé ensemble, il n’a pas été question d’affaires. Mon frère était d’un caractère concentré. Cependant, il nous a paru moins expansif encore que de coutume. Nous n’y avons pas ajouté d’importance, car nous avons attribué cette nervosité à son état depuis longtemps maladif.
« Tous les bruits qui circulent relativement à des dissentiments de famille – vous l’avez d’ailleurs dit – sont faux. Mon frère était très heureux en ménage. Cette histoire d’instance en divorce est de pure invention. Il aimait beaucoup ses deux enfants, qui lui donnaient toute satisfaction. Sa femme et lui s’écrivaient presque quotidiennement de longues lettres qui, ainsi qu’il nous le disait, il y a quelques jours à peine, ressemblaient plutôt à des journaux. Ce n’est donc pas là qu’il faut chercher la cause de sa disparition. Son intention était de rentrer le 31 décembre à Paris.
– Mais, mesdemoiselles, questionnons-nous, ne croyez-vous pas que cette disparition pourrait être attribuée à la vengeance de quelque ouvrier mécontent ?
– Je ne le pense pas, car mon frère nous avait dit qu’il était très aimé de son personnel.
– Alors, à quoi attribuez-vous ce qui vient de se produire ?
A cette question, Mlle Cadiou nous dit textuellement :
« Mon frère était malade depuis longtemps ; peut-être…, son cerveau… ! » Et, portant les deux mains à ses tempes, elle écarta les bras en un geste, qu’il nous fut facile d’interpréter.
D’après les renseignements que nous avons pu recueillir par ailleurs, il résulterait, en effet, que M. Cadiou ne pouvait plus s’alimenter, depuis un certain temps déjà, que d’une façon peu substantielle.
Serait-ce là la clef du mystère ?

DIVERS SONS DE CLOCHE
Ce que dit M. Legrand
L’envoyé spécial du Petit Parisien relate ce qui suit :
« A cette déclaration optimiste (celle du frère de M. Cadiou), il nous faut opposer celle de M. Legrand, ancien maire de Landerneau :
« Lorsque je résolus, dit M. Legrand, de fonder à Landerneau une usine de fulmi-coton, je fis part de mon projet à M. Berteaux, alors ministre de la Guerre, et lui demandai s’il était disposé à me donner des commandes. Il me répondit par l’affirmative, en me priant de faire l’impossible pour engager un ingénieur allemand, nos voisins d’Outre-Rhin étant, paraît-il, beaucoup plus instruits que nous en pareille matière. J’acceptai : ma société fut formée avec deux tiers de capitaux allemands, souscrits par MM. Theming [Temming], de Buhl, et Falkeman, de Mannheim. Un officier de réserve prussien, M. Greiss, en devint le directeur. Survinrent la catastrophe de la Liberté, succédant à celle de l’Iéna, et le scandale des poudres ! Le successeur de M. Berteaux refusa de nous admettre aux adjudications. M. Falkeman retira ses fonds et nous dûmes nous séparer de M. Greiss. C’est alors que je pensai à réorganiser la société sur de nouvelles bases, afin de pouvoir soumissionner encore. Je m’en ouvris à M. Cloarec, qui me présenta M. Cadiou.
« Nos actions n’étaient pas détachables de la souche avant le mois de mars 1914. M. Theming [Temming] resta notre seul bailleur de fonds effectif, alors que M. Cadiou l’était pour la façade, avec une société formée de parents à lui. Il n’avait pas apporté un centime en 1910. Il eut, avec la poudrerie d’Angoulême, un différend d’ordre extrêmement délicat, qui, réglé seulement cette année, le fit rayer à titre définitif de la liste des soumissionnaires de l’Etat. Il ne voulut pas s’incliner, cependant, et forma une 3e société fictive, dont tout le capital était censé lui appartenir. L’origine des fonds dont il disposait était trop connue, et cette ultime manœuvre ne lui servit de rien.
« Découragé, atteint du délire de la persécution, il a pris, sans aucun doute, la résolution de s’enfuir ou de se tuer, pour ne pas voir s’écrouter lamentablement une affaire qui, dans le passé, avait donné de fort beaux bénéfices. »

Protestation de M. Jean-Marie Cadiou
D’autre part. M. Jean-Marie Cadiou, frère du disparu, nous a adressé la lettre suivante :
« Monsieur le rédacteur en chef de la Dépêche de Brest,
« Un de mes amis vient de me présenter le numéro du jour d’un journal de la région, que je ne lis que fort rarement…
« Comme je connais les sources où ce journal a puisé ses informations, je n’ai qu’un étonnement, c’est qu’il n’ait pas encore découvert plus de monstruosités.
« Depuis la disparition de mon pauvre frère, il a été avancé tant de faussetés que ces nouvelles inventions ne seront, sans doute, pas les dernières.
« Si l’usine de la Palud fut créée par un industriel allemand, sous le couvert d’un honorable citoyen français, que tout le monde connaît à Brest et à Landerneau ; si cette usine, au bout de quelques années, dut, pour ce motif, être cédée, il me semble qu’on n’ait pas trouvé facilement d’hommes assez imprudents pour y engager leurs capitaux, au risque de se faire exclure, comme leurs prédécesseurs, de toutes fournitures militaires.
« Mais je ne veux pas entreprendre, sur ce sujet, une polémique oiseuse. L’entreprise appartient à mon frère et à mon frère seul ; qui en douterait, peut s’adresser à M. Robert, notaire à Landerneau.
« Mon frère serait en Allemagne ! Il est vraiment triste de voir des journaux, soi-disant sérieux, avancer de pareilles énormités Pourquoi ? Ce n’est pas cette erreur qui s’est produite à Angoulême, et que d’un commun accord, les parties ont reconnu, qui peut entacher l’honneur d’un industriel. Quelle est l’administration, quelle est la maison de commerce ou pareille chose ne se soit jamais produite ? Et d’ailleurs, cette confusion a été le fait de la poudrerie seule. La chose a été bien démontrée et ressort même de l’article incriminé.
« Si M. Cadiou avait eu l’intention d’entreprendre le voyage d’Allemagne, il se serait cependant habillé.
Or, il était en tenue de sport, et n’a même pas emporté un pardessus ; il n’était pourtant pas sous le coup d’un mandat d’arrêt.
« Enfin, je termine, en déplorant que, devant une mort malheureusement certaine, les haines ne désarment pas.
« Veuillez agréer, etc.
« Jean-Marie Cadiou »

15 janvier 1914 p. 3 et 6

Le mystère de la Grande-Palud

Plus on essaie d’éclaircir le mystère de la Grande Palud et plus il s’épaissit.
Nous avons envisagé, tour à tour, toutes les hypothèses possibles et imaginables.
1° Le suicide ou la fuite. Nous avons recherché si des dissentiments conjugaux n’avaient pas provoqué la disparition de M. Louis Cadiou et nous avons acquis la preuve que Mme Cadiou était, à la fin de décembre, en excellents termes avec son époux.
Nous nous sommes demandé si M. Cadiou ne s’était pas trouvé en butte à des embarras financiers tels qu’ils auraient pu l’obliger à fuir ou à attenter à ses jours. Deux faits permettaient de le supposer.
En premier lieu M. Cadiou venait d’être exclu des marchés de la guerre et son usine allait être obligée de fermer, faute de commandes.
En outre, il avait à régler une commande de 400.000 tonnes de coton faite à la maison Reiss, de Heidelberg, avant son exclusion des adjudications de l’État.
Sur le premier point nous avons appris que M. Louis Cadiou avait récemment refusé les offres d’achat de son usine, offres qui étaient pourtant avantageuses.
D’autre part M. Cadiou, plusieurs semaines avant sa disparition, était en pourparlers avec la maison Reiss pour la résiliation du marché de 400.000 tonnes de coton. La maison Reiss acceptait de transiger pour 21.000 francs.
Après la disparition do M. Louis Cadiou, le fondé de pouvoirs de Mme Cadiou a obtenu un rabais de 3.000 francs, qui est insignifiant si l’on considère la fortune de M. Cadiou. Ce n’est assurément pas pour 3.000 francs que ce dernier se serait tué ou aurait passé la frontière.
Il y a bien deux télégrammes de Mme Cadiou parvenus à Landerneau le 31 décembre et conçus dans les termes suivants :

Reçu, télégramme Reiss réclamant réponse. Que signifie ton silence.
Signé : MARIE.

Aucune nouvelle de M. Cariou (Cadiou). A-t-il quitté Landerneau.
Signé : Mme CARIOU (Cadiou).

La première de ces dépêches, déposée à dix heures du matin, était adressée à M. Louis Cadiou ; la seconde, déposée à trois heures de l’après-midi, était destinée à M. Pierre, directeur technique de l’usine.
Ces télégrammes montrent que l’affaire Reiss étaient au premier plan parmi les occupations des époux, ce n’est pas douteux. Mais nous laisserons à nos lecteurs le soin d’en tirer toutes les conclusions qui leur passeront par la tête.
Disons en passant que M. Legrand, ancien maire de Landerneau, démentait hier toutes les déclarations qu’il avait faites la veille à nos confrères et à nous – qui n’avions pas voulu en faire état – cinq témoins assistèrent à l’entretien.
En ce qui concerne spécialement, l’hypothèse du suicide, il faut retenir ce fait : le matin du jour de sa disparition, M. Louis Cadiou rendait visite au minotier voisin de l’usine de la Grande Palud, avec lequel il était en pourparlers pour établir une adduction d’eau pure à l’usine. C’était là une occupation qui ne dénotait pas un vif désir d’en finir avec la vie.
2° La fugue. – On ne trouverait personne, même parmi les pires ennemis de M. Cadiou, pour essayer d’accréditer une supposition aussi invraisemblable pour qui connaissait M. Cadiou.
3° L’accident. – Le cadavre n’ayant pas été retrouvé, il faudrait supposer que M. Cadiou est tombé dans la rivière en revenant de l’usine. Ce n’est pas admissible.
4° Le crime. – Quelque invraisemblable que cette hypothèse paraisse, c’est encore celle qui suscite le moins de critiques – à moins que l’on ne suppose que M. Cadiou n’ait été subitement atteint d’aliénation mentale.
En réalité, on ne sait rien, pas plus dans les rédactions de journaux qu’aux parquets de Brest et de Morlaix, et la disparition de M. Cadiou reste aussi mystérieuse qu’au premier jour.

L’opinion à Saint-Pol de Léon

(De notre correspondant particulier)
Saint-Pol de Léon, 14 janvier.
La police semble croire à une fugue et poursuit son enquête sur cette base. Aujourd’hui, un inspecteur de la brigade mobile de Rennes a enquêté à Saint-Pol. Il s’est rendu naturellement à l’Hôtel Moderne. Il s’est surtout attaché à établir l’identité du personnage qui a déjeuné à l’Hôtel Moderne le 3 janvier. Muni d’une photographie de l’ancien avoué, il l’a présentée à différentes personnes, qui ont vaguement reconnu le disparu.
Nous avons, à notre tour, poursuivi nos investigations. Le résultat est conforme à celui que nous avons donné hier. A l’Hôtel Moderne, on n’est pas affirmatif en ce qui concerne la ressemblance de l’hôte du 3 janvier avec celle de la photographie présentée par la police. Les observations que nous avons développées, hier, subsistent entièrement. Il s’en ajoute même d’autres. Le commensal de l’Hôtel Moderne aurait, après déjeuner, traversé la place du Parvis, se dirigeant vers le jardin de L’Évêché. Il aurait ainsi passé devant la demeure d’un de ses amis intimes, risquant d’être connu, sans entrer alors qu’il lui avait écrit, comme nous l’avons fait connaître déjà, qu’il viendrait le voir sans tarder.
De l’avis de tous, cela est inadmissible.
Nous avons fait, à Penpoul, une enquête des plus sérieuses. M. Cadiou y est connu par beaucoup de monde. A cette époque de l’année, les visiteurs y sont rares, et, pour cette raison, un étranger y est vite remarqué.
Nous avons interrogé douaniers, pêcheurs, aubergistes et différentes personnes de cette région sans résultats.
Dans une pension de famille tenue par des parents de la famille Cadiou, la photographie de l’ancien officier ministériel a été présentée par la police. Sans hésitation, les propriétaires ont reconnu leur parent, mais ont déclaré ne l’avoir jamais vu chez elle. Nous n’avons pas de raison de mettre en doute leurs déclarations.

DISS0LUTION DE SOCIÉTÉ

Suivant acte passé devant Me Henri Robert, notaire à Landerneau, le 22 décembre 1913, enregistré.
La Société anonyme de l’usine de la Grande Palud, ayant son siège au lieu de la Grande Palud, commune de La Forest, canton de Landerneau (Finistère), constituée par actes sous signatures privées daté du 1er mars 1909, enregistré le même jour au bureau de Landerneau, f° 31, c. 1re, et demeuré annexé à un acte de déclaration de souscription et de versement reçu le même jour par le dit Me Robert.
A été légalement dissoute et M. Louis Cadiou, propriétaire à Keranster, en Ploujean, fondateur de ladite Société anonyme, est demeuré le seul propriétaire de tout l’actif social, à charge par lui d’acquitter tout le passif de ladite Société.
Une expédition de l’acte du 22 décembre sus énoncé a été déposée à chacun des greffes du tribunal de commerce de Brest et de la justice de paix de Landerneau le 15 janvier courant.
Pour extrait : H. ROBERT.

17 janvier 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande Palud 29 ou 30 ?

Le mystère de la Grande Palud ne fait plus recette. L’opinion publique s’en désintéresse. Nous n’en dirons pas autant du parquet, qui n’a pas à se désintéresser d’une affaire à laquelle il n’a visiblement jamais pris le moindre intérêt.
L’enquête a été menée avec une mollesse et une absence de méthode qui révèlent l’indifférence des chefs. Aussi le résultat est-il brillant.
Depuis plus de quinze jours que la justice est saisie, l’on n’a même pas déterminé, avec certitude, le jour où M. Louis Cadiou se rendit à l’usine pour la dernière fois.
Sur la foi de divers témoignages, dont celui de M. Pierre, ingénieur de l’usine, le rapport de la gendarmerie, parvenu avant-hier seulement au parquet, conclut en faveur du 29 décembre.
Or, on a négligé de recueillir les déclarations du contremaître de l’usine, M. Bignard, le seul qui puisse invoquer un fait précis à l’appui de son opinion : M. Cadiou, nous a dit M. Bignard, est venu à l’usine le jour où l’on a fait les expéditions. Je m’en souviens, car il m’a fait certaines recommandations relatives aux bâches. Je suis presque certain que c’est le 30 décembre, et il serait facile de vérifier l’exactitude de mes souvenirs en consultant les livres.
Quand les consultera-t-on, ces livres ?
M. Pierre, d’après le rapport de gendarmerie, serait certain d’avoir reçu la dernière visite de M. Cadiou le 29 décembre. M. Pierre était moins affirmatif, quand nous allâmes le voir le 12 janvier : il hésitait entre le 29 et le 30.
De son côté, Mme Quéméneur, patronne du débit voisin, opinerait pour le 30.
Aperçoit-on tout l’intérêt que présenterait une certitude sur ce point particulier.
Qu’on se rappelle seulement comment M. Cadiou quitta l’usine. Il revenait avec M. Pierre du moulin voisin. Il était onze heures du matin. Les deux hommes longeaient le petit chemin qui conduit du moulin à l’usine.
Arrivés à la bifurcation, ils se séparent : M. Pierre continue vers l’usine ; M. Cadiou, a déclaré M. Pierre, descend vers la route de Landerneau.
Or :
1° Mme Quéméneur dont la maison est nu débouché du chemin que descendait M. Cadiou, n’a pas vu passer ce dernier. Quelque temps auparavant, elle l’avait vu monter au moulin avec M. Pierre ; mais elle ne le vit pas redescendre.
2° M. Maubihan, employé comme chauffeur à l’usine, habitant 75, rue de Ploudiry, à Landerneau, part tous les matins de chez lui à onze heures, pour prendre son service à la Grande Palud, à midi. Il ne rencontra pas M. Cadiou sur la route.
Le fait que ni Mme Quéméneur, ni M. Maubihan n’ont aperçu M. Cadiou sur le chemin que M. Pierre déclare lui avoir vu prendre, n’a aucune importance si M. Cadiou est venu à l’usine le 29 décembre.
Le témoignage de Mme Léost, femme de ménage, établit, en effet, que M. Cadiou a passé à Landerneau la nuit du 29 au 30.
Mais si la déclaration du contremaître Bignard est confirmée, s’il est établi que c’est bien le 30 au matin que M. Cadiou est venu à la Grande Palud, on conviendra que les circonstances de son départ doivent restreindre singulièrement le champ des investigations.
Mais quand vérifiera-t-on la date, de l’exactitude de laquelle dépend l’orientation des recherches ? Quand consultera-on les livres où, suivant le contremaître Bignard, se trouve la preuve décisive ? Qui secouera la torpeur de dame Justice ?
Nous nous le demandions, hier, à la Grande Palud, tandis que les machines se faisaient une à une, et que M. Pierre, hochant la tête, nous disait : « C’est bien triste, une usine qui se meurt ! »

Une lettre de Mme Cadiou

Nous recevons la lettre suivante :
Monsieur le directeur,
Jusqu’à présent j’avais gardé le silence et je pensais que la presse aurait attendu, avant de porter des accusations, qu’un peu de lumière fût faite sur la disparition de mon pauvre mari, Louis Cadiou.
Je me vois donc dans la nécessité de m’arracher à ma douleur pour défendre sa mémoire et empêcher de salir son nom, celui de mes enfants et le mien.
Les ennemis acharnés qui le poursuivaient de leur haine ne craignent pas de continuer leurs attaques qui, toutes, ont été reconnues fausses et mensongères jusqu’à ce jour, et les autres allégations ne sont pas plus fondées, l’avenir le démontrera sans peine.
D’abord, je proteste énergiquement contre l’affirmation que mon mari dirigeait une entreprise allemande. Sur la plainte d’un de ses concurrents qui soutenait cette thèse, l’honorable M. Sarraut, alors sous-secrétaire d’État à la Guerre, fit appeler M. Cadiou, qui justifia, avec des pièces authentiques au rapport de Me Robert notaire à Landerneau, que la Société de la Grande-Palud n’était composée que d’actionnaires français. Tout fut fait régulièrement ; la situation de fortune de chaque intéressé fut vérifiée très méticuleusement. A la tribune de la Chambre, la déclaration très nette de la fausseté de l’accusation fut faite par M. Sarraut, et l’interdiction qui frappait l’établissement fut levée.
Certains journaux ont cru que l’un des motifs de la disparition de mon mari était le désaccord qui existait entre nous. C’est inexact. Nous avons toujours été très unis ; jamais il n’a été question de divorce et notre vie est suffisamment au grand jour pour détruire toute allégation de ce genre.
On a parlé de situation obérée. C’est aussi inexact ; sans être riches, nous avons les moyens de vivre très largement et c’est pour augmenter nos revenus que mon mari avait, ces jours derniers, remboursé intégralement tous ses actionnaires.
Comment peut-on admettre qu’un homme qui jouit de cette fortune disparaisse, alors surtout que, par acte du 22 décembre 1913 au rapport de Me Robert, notaire à Landerneau, il devenait seul et unique propriétaire de son usine ?
Peut-on supposer un instant que s’il avait fui à l’étranger il ne m’en aurait pas prévenue, qu’il serait parti sans argent, alors qu’il a 135.030 francs déposés au Crédit lyonnais qu’il pouvait emporter, qu’il aurait laissé, dans sa chambre ses vêtements, sa couverture de voyage, ses papiers, ses valises et tous documents ?
Est-ce là le fait d’un homme qui a quelque chose à se reprocher ? Quant à la fugue, elle ne peut même pas être envisagée, son caractère et son état de santé protestent contre cette allégation.
Mon beau-frère et moi, aurions-nous saisi la sûreté générale et la justice si nous avions un seul instant pensé à une fuite à l’étranger ?
II résulte des constatations faites dans son domicile, à Landerneau, que tout indiquait une simple sortie.
Par suite, ma conviction de mon malheureux mari ne peut être attribuée qu’à un accident ou à un crime, mais jamais ni à une fugue, ni à un suicide, ni à une fuite à l’étranger.
J’espère que la justice éclaircira ce mystère pénible.
Veuillez agréer, etc.
M. Cadiou.

18 janvier 1914 – p. 3

L’affaire Cadiou

Landerneau, 17 janvier.
Sur mandat du parquet de Brest, M. Mennessier, commissaire spécial, son adjoint et un inspecteur se sont rendus aujourd’hui à la Grande Palud.
Après avoir recueilli les témoignages du personnel de l’usine et consulté les livres de comptabilité, M. Mennessier a acquis la preuve que la déclaration de Mme Léost, femme de ménage de M. Cadiou, est exacte. M. Cadiou a bien passé à Landerneau la nuit du 29 au 30.
C’est, à l’heure actuelle, tout ce que l’on a pu établir avec certitude.
La brigade mobile et la gendarmerie ont effectué de vaines recherches dans les fourrés et les fondrières qui avoisinent l’usine.

19 janvier 1914 – p. 3

Une lettre signée Louis Cadiou est parvenue, hier, à la mairie de Brest. Est-ce une fumisterie ?

Une lettre portant la signature de M. Louis Cadiou, administrateur de l’usine de la Grande Palud, arrivait hier à la mairie, à l’adresse de « Monsieur l’adjoint au maire de Brest ».
Dans cette lettre, M. Cadiou s’étonnait du bruit fait autour de son nom depuis quelque temps et de tous les racontars que sa disparition avait suscités.
Fatigué il s’était retiré à Boulogne-sur-Mer pour goûter dans la solitude le repos que sa santé exigeait. Il avait l’intention de prolonger son séjour, sa cure, pour ainsi dire, jusqu’à la fin de janvier. En attendant, il était désireux de mettre un terme aux recherches entreprises et demandait, en conséquence, aux autorités de communiquer sa lettre à la presse.
M. Cadiou donnait son adresse, 16, rue des Pipots, à Boulogne-sur-Mer.
La lettre fut immédiatement transmise au parquet, qui avisa le frère du disparu, M. Jean-Marie Cadiou. Ce dernier reconnut l’écriture de son frère, mais pas la signature.
En outre le style était d’une correction douteuse.
Nous avons demandé à M. Cadiou si l’écriture de son frère présentait quelques signes particuliers. Il nous répondit qu’elle était très caractéristique et qu’assurément l’auteur de la lettre avait, voulu l’imiter, car, pour M. Jean-Marie Cadiou, aucun doute n’est possible : la lettre n’émane pas de son frère mais de quelqu’un qui a voulu faire croire à sa présence à Boulogne-sur-Mer.
Qui et dans quel but ?
Pour le savoir, nous avons demandé à l’agence l’Information de vouloir bien faire une enquête à Boulogne-sur-Mer, à l’adresse indiquée par le signataire de la lettre parvenue hier à la mairie de Brest.
L’agence nous a, peu après, transmis le Télégramme suivant :

Boulogne-sur-Mer, 18 janvier.
L’adresse figurant sur la lettre datée de Boulogne-sur-Mer et signée Louis Cadiou, parvenue ce matin à la mairie de Brest, est celle de l’hôtel Delforge.
Un seul voyageur est actuellement descendu dans cet hôtel, et son identité ne saurait être contestée.
Jusqu’ici, la police boulonnaise ignore tout de l’affaire et n’a reçu aucune instruction pour rechercher si M. Louis Cadiou se trouve bien dans notre ville ou, tout au moins, s’il y a séjourné récemment.
Quant au parquet de Brest, sa conviction est que la lettre est l’œuvre d’un fumiste, puisqu’il n’a pas cru devoir la communiquer aux journaux, comme le demandait le signataire.

27 janvier 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande Palud

La famille Cadiou ayant présenté à M. le sous-préfet une demande à l’effet d’obtenir le concours de l’administration dans les recherches à opérer près de l’usine de la Grande Palud et dans l’Elorn, où l’on suppose que se trouve le cadavre de M. Louis Cadiou M. le préfet du Finistère, présent à Brest hier, après en avoir conféré avec M. Sébille contrôleur général des services de recherches à la direction de la sûreté générale, a chargé M. Mennessier, commissaire spécial de procéder aux dites recherches.
M. Mennessier, dès aujourd’hui s’est rendu à Landerneau en compagnie de son adjoint, M. Paulin, commissaire spécial, pour s’entendre avec quelques patrons de barques, dont le concours est nécessaire, pour les sondages à effectuer dans la rivière l’Elorn.
Ces recherches ne pouvant être faîtes qu’à marée basse dureront certainement plusieurs jours.

28 janvier 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

Ainsi que nous l’avons dit dans notre dernier numéro, des recherches ont été entreprises, hier, sous la direction de M. Mennessier, commissaire spécial, et de ses collaborateurs, à l’effet de retrouver le
cadavre de M. Louis Cadiou, que l’on pourrait supposer envasé aux alentours de l’usine de la Grande-Palud ou dans l’Elorn.
Depuis huit heures du matin jusqu’à trois heures de l’après-midi, les commissaires spéciaux, montés dans une barque conduite par l’un des pilotes du port, ont fait procéder, à l’aide de gaffes, à des sondages nombreux, particulièrement dans le voisinage de l’usine et près des barrages constitués par des fagots et destinés à combattre l’envasement.
Ces recherches, bien que minutieusement exécutées, n’ont donné aucun résultat. Néanmoins, elles seront reprises aujourd’hui.

30 janvier 1914 – p. 3

La disparition de M. Cadiou

Avis
Il est rappelé qu’une prime de deux mille francs est offerte par Mme Cadiou à celui qui fournira des renseignements permettant de retrouver l’auteur de l’assassinat de M. Louis Cadiou.

5 février 1914 – p. 3 et 6

LE DRAME DE LA GRANDE PALUD
Le cadavre de M. Cadiou est retrouvé grâce à une somnambule
IL Y A EU GUET-APENS & ASSASSINAT
Arrestation de l’ingénieur

L’étrange affaire qu’on avait intitulée « Le mystère de la Grande-Palud » était déjà presque passée dans le domaine des souvenirs, et l’opinion publique, qui s’en était si fortement émue durant un mois, ne semblait plus guère s’en occuper lorsque hier, au début de l’après-midi, la nouvelle parvint à Brest que l’on venait de retrouver le cadavre de M. Paul [Louis] Cadiou, l’infortuné administrateur de l’usine de blanchiment de coton à nitrer de la Grande-Palud.
Tant de recherches étaient demeurées vaines jusqu’alors qu’on n’y crut guère tout d’abord, mais les renseignements se faisaient plus précis et l’on dut accepter l’affirmation.
La nouvelle était en effet exacte ; un télégramme parvenu au parquet vers une heure, provoquait le brusque départ de MM. Guilmard, procureur de la République ; Bidard de la Noë, juge d’instruction, et Rousseau, médecin légiste.

La disparition
Tous nos lecteurs ont encore présentes à la mémoire les circonstances qui entourèrent la disparition de M. Cadiou. Nous croyons cependant devoir, pour la clarté du récit, les rappeler brièvement :
Le 30 décembre dernier, Mme Léost, femme de ménage de M. Cadiou, se rend chez son maître, à Landerneau. L’administrateur de la Grande Palud a revêtu un complet de sport et s’apprête à sortir ; il est chaussé de souliers de chasse et guêtré.
– Vous partez aujourd’hui lui demande Mme Léost.
– Je n’ai encore rien décidé à ce sujet ; je ne sais si je partirai ce soir. En tout cas, voici cinq francs pour vos étrennes, je vous réglerai mon blanchissage à mon prochain passage.
M. Cadiou sortit. Mais de quel côté se dirigea-t-il ? C’est ce que nous nous sommes efforcés d’établir dès le premier jour de notre enquête.
M. Pierre, ingénieur, que nous interrogeâmes, déclara : « M. Cadiou est venu à l’usine le 29 ou le 30. Mais il m’est impossible de préciser la date. Nous sommes allés ensemble au moulin, puis j’ai reconduit mon patron jusqu’à la route de Landerneau. »
– Quelle heure était-il ?
– Onze heures.
Persuadé, dès ce moment, que M. Cadiou n’avait pas quitté les abords du moulin, nous insistâmes auprès de M. Pierre, le priant de rappeler ses souvenirs, de chercher un point de repère lui permettant de préciser si c’était le 29 ou le 30 qu’il avait accompagné M. Cadiou.
– C’est le 29, nous répondit-il.
M. Bignard, contremaître, fut moins affirmatif : « M. Cadiou, déclara-t-il, est venu à l’usine le jour où l’on a fait les ‘expéditions. Je m’en souviens bien, car il m’a fait certaines recommandations relatives aux bâches. Je suis presque certain que c’est, le 30 décembre. »
Mme Quéméneur, propriétaire d’un débit voisin, était du même avis que M. Bignard. Elle avait aperçu M. Cadiou se dirigeant vers le moulin avec M. Pierre, mais elle ne l’avait pas vu redescendre.
Notre conviction était faite. Et, dès le lendemain, nous laissions entendre que c’était à la Grande Palud et pas ailleurs qu’il fallait chercher le cadavre. Appuyer davantage aurait été faire peser des soupçons sur certaines personnes, notamment sur l’ingénieur, ce qui n’était pas notre rôle.
Nous ne nous étions pas trompé. C’est à 300 mètres du moulin, dans un chemin creux où poussent genêts, bruyères et fougères, que reposait, sous une mince couche de terre, le corps de Paul [Louis] Cadiou.

Une lettre de Mme Cadiou

Le 16 janvier nous recevions de Mme Cadiou – désolée de voir certains journaux porter foi à tous les bruits malveillants qui couraient à Landerneau – la lettre suivante :

Monsieur le directeur,
Jusqu’à présent j’avais gardé le silence et je pensais me la presse aurait attendu, avant de porter des accusations, qu’un peu de lumière fût faite sur la disparition de mon pauvre mari, Louis Cadiou.
Je me vois donc dans la nécessité de m’arracher à ma douleur pour défendre sa mémoire et empêcher de salir son nom, celui de mes enfants et le mien.
Les ennemis acharnés qui le poursuivaient de leur haine ne craignent pas de continuer leurs attaques qui, toutes, ont été reconnues mensongères jusqu’à ce jour, et les autres allégations ne sont pas plus fondées, l’avenir le démontrera sans peine.
D’abord, je proteste énergiquement contre l’affirmation que mon mari dirigeait une entreprise allemande. Sur la plainte d’un de ses concurrents qui soutenait cette thèse, l’honorable M. Sarraut, alors sous-secrétaire d’État à la Guerre, fit appeler M. Cadiou, qui justifia, avec pièces authentiques au rapport de Me Robert, notaire à Landerneau, que la Société de la Grande-Palud n’était composée que d’actionnaires français. Tout fut fait régulièrement : la situation de fortune de chaque intéressé fut vérifiée très méticuleusement. A la tribune de la Chambre, la déclaration très nette de la fausseté de l’accusation fut faite par M. Sarraut, et l’interdiction qui frappait l’établissement fut levée.
Certains journaux ont cru que l’un des motifs de la disparition de mon mari était le désaccord qui existait entre nous. C’est inexact. Nous avons toujours été très unis ; jamais il n’a été question de divorce et notre vie est suffisamment au grand jour pour détruire toute allégation de ce genre.
On a parlé de situation obérée. C’est aussi inexact ; sans être riches, nous avons les moyens de vivre très largement et c’est pour augmenter nos revenus que mon mari avait, ces jours derniers, remboursé intégralement tous ses actionnaires.
Comment peut-on admettre qu’un homme qui jouit de cette fortune disparaisse, alors surtout que, par acte du 22 décembre 1913 au rapport de Me Robert, notaire à Landerneau, il devenait seul et unique propriétaire de son usine ?
Peut-on supposer un instant que s’il avait fui à l’étranger il ne m’en aurait pas prévenue, qu’il serait parti sans argent, alors qu’il a 135.000 francs déposés au Crédit lyonnais qu’il pouvait emporter, qu’il aurait laissé dans sa chambre ses vêtements, sa couverture de voyage, ses papiers, ses valises et tous documents ?
Est-ce là le fait d’un homme qui a quelque chose à se reprocher ? Quant à la fugue, elle ne peut même pas être envisagée, son caractère et son état de santé protestent contre cette allégation.
Mon beau-frère et moi, aurions-nous saisi la sûreté générale et la justice si nous avions un seul instant pensé à une fuite à l’étranger ?
Il résulte des constatations faites dans son domicile, à Landerneau, que tout indiquait une simple sortie.
Par suite, ma conviction absolue est que la disparition de mon malheureux mari ne peut être attribuée qu’à un accident ou à un crime, mais jamais ni à une fugue, ni à un suicide, ni à une fuite à l’étranger.
J’espère que la justice éclaircira ce mystère pénible.
Veuillez agréer, « etc
M. CADIOU.

Dès le 31 décembre, jour où Mme Cadiou attendit en vain son mari à la gare Montparnasse, la femme du directeur de la Grande-Palud crut à un crime et, le 29 janvier, elle nous priait d’insérer l’avis suivant :
Il est rappelé qu’une prime de 2.000 fr. est offerte par Mme Cadiou à celui qui fournira des renseignements permettant de retrouver l’auteur de l’assassinat de M. Louis Cadiou.

Les recherches à Landerneau

Cependant, à Landerneau, on suivait avec intérêt les minutieuses recherches entreprises aux abords de l’usine par MM. Paulin, commissaire spécial adjoint, et Lemez, inspecteur, sous la direction de M. Mennessier, commissaire spécial.
Avec patience, le lit vaseux de l’Elorn fut visité et l’on procédait actuellement à des recherches dans les bois du voisinage. On n’avait encore obtenu aucun résultat. Mais cependant M. Mennessier et ses collaborateurs ne désespéraient pas d’aboutir
Le parquet de Brest, de son côté, avait fait fouiller l’usine de fond en comble sans plus de résultat et, lundi dernier, il était encore venu à Landerneau procéder à une nouvelle enquête.
La police mobile suivait, elle aussi, diverses pistes, ne négligeant rien, vérifiant jusqu’aux moindres racontars. La gendarmerie, enfin, s’efforçait de percer le mystère.
Indépendamment de ces divers auxiliaires de la justice, le frère du disparu, M. Jean-Marie Cadiou, propriétaire de la tannerie de Kérinou, qui n’avait cessé d’affirmer l’assassinat de l’administrateur de la Grande Palud, recherchait le cadavre avec la volonté bien arrêtée de n’interrompre ses investigations que lorsqu’un résultat aurait été obtenu.

Les révélations de la cartomancienne

Lundi dernier, M. Jean-Marie Cadiou recevait une lettre, datée du 31 janvier, écrite par une parente demeurant à Nancy. Cette personne lui faisait savoir que soucieuse de prendre part à l’éclaircissement du mystère qui entourait la disparition, elle s’était adressée à une somnambule extra-lucide qui lui avait répondu ce qui suit :

M. Cadiou a bien été assassiné. Le meurtrier est grand, châtain, barbu. Il a de 30 à 35 ans. Il a été aidé par un autre individu plus petit qui faisait le guet.
Un piège avait été tendu à fil. Cadiou. Il buta dans une corde, tomba et, une fois à terre, reçut un gros coup sur la tête, à droite, puis un autre dans le dos, mais ce dernier était inutile : le premier l’avait assommé.
Le crime a été commis vers Quatre à cinq heures.
Il est inutile de chercher le corps de M. Cadiou dans l’eau. Il ne s’y trouve pas. Il est à droite du moulin, au pied d’un talus, près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres. Un peu de terre le recouvre.
Il sera découvert et l’assassin pris.

M. Jean-Marie Cadiou n’est pas très crédule et demeura quelque peu sceptique. Mais cependant certains détails fournis par la personne consultée ne manquèrent pas de le frapper et il résolut de les vérifier.

La découverte du cadavre

Hier matin, vers 9 h. 30, chaussé de bottes et muni d’un long bâton, le frère du disparu reprenait ses investigations. Comme l’indiquait la somnambule, il s’en fut à droite du moulin dans les bois de M. Vacheron [Vacheront]. Le lieu d’ailleurs parfaitement désert, peuplé d’innombrables arbustes et de broussailles, semé de crevasses, présentait toutes les garanties de sécurité nécessaires à un assassin pour faire disparaître le cadavre de sa victime.
A trois cents mètres du moulin environ il s’engagea dans un étroit chemin profondément encaissé entre deux talus oui est perpendiculairement coupé par un ruisseau large de près de deux mètres. A cet endroit, au pied d’un grand hêtre, il s’aperçut que la terre était meuble. Le bâton sur lequel il s’appuyait s’y enfonça en effet avec la plus grande facilité et, quand il l’en retira, il eut un violent battement de cœur en constatant qu’une parcelle de lainage y avait adhéré.
Brusquement il s’accroupit sur le sol qui était recouvert de feuilles mortes et, de ses ongles, creusa avec ardeur. Ce ne fut pas long ; à quelques centimètres à peine un vêtement émergea. C’était le dos d’un veston cycliste barré d’une ceinture que M. Cadiou reconnut aussitôt. Il se trouvait en présence du cadavre de son frère.
Très vivement ému, pleurant et courant, il s’en revint vers le moulin où il fit part de sa découverte à M. Bignard, contremaître à l’usine : ce dernier, ainsi que M. Louis Dolou, chauffeur au même établissement, se hâtèrent vers l’endroit indiqué et mirent à jour les jambes de leur infortuné patron, qui étaient serrées dans des jambières noires.
Laissant là ses compagnons, M. Jean-Marie Cadiou vint alors à Landerneau afin de prévenir télégraphiquement sa famille et aussi les autorités. Peu après, M. Freund, juge de paix, accompagné de M. Lorjou, commis greffier, se rendaient sur les lieux où la brigade de gendarmerie, sous la direction de son chef organisait aussitôt un service d’ordre.
Cela devenait nécessaire. En effet, il était onze heures moins le quart lorsque le cadavre avait été trouvé et une heure plus tard, de très nombreuses personnes gagnaient déjà les bois de M. Vacheron [Vacheront].
Ce dernier, maire de La Forest, commune sur le territoire de laquelle se trouvait le cadavre, était également accouru.

L’exhumation

Il était trois heures environ quand le parquet de Brest arriva sur les lieux.
Les curieux étaient foule maintenant et on dût les refouler dans le bois afin de procéder à l’exhumation.
M. Pierre, l’ingénieur de l’usine, se trouvant sur les lieux, se mit le premier à l’œuvre, en compagnie d’un de ses assistants, M. Arhan, journalier. Sous la direction de M. le docteur Rousseau, avec des précautions infinies, on mit à jour le cadavre.
L’infortuné M. Cadiou était couché la face contre terre, dans une fosse profonde de 50 centimètres à peine. A ses pieds avait été placé le pardessus caoutchouté dont il s’était muni le jour de sa disparition. Sous la tête on découvrit une vraie mare de sang.
Une civière avait été apportée pour la circonstance et M. Arhan soulevant les épaules et M. Pierre les pieds, le cadavre y fut placé. Puis en cortège, lugubrement, on regagna l’usine.
Des photographes avaient disposé leurs appareils tout près de la fosse, pour prendre de nombreux clichés.

L’autopsie

A l’usine, où tout mouvement s’est éteint depuis la disparition du directeur, et dont les dernières affaires sont réglées par MM. Bolloch, rentier à Landerneau et Pierre, le cadavre fut placé dans une cuve a lavage, dont le fond est fait d’un treillage très fin, puis mis à nu.
Le docteur Rousseau, muni d’un broc, procédait à l’enlèvement de la boue qui adhérait aux chairs.
Une horrible blessure, longue de plus de 16 centimètres, barrait à gauche la gorge de l’infortuné administrateur. Elle était profonde à ce point que quand le praticien versait de l’eau dans la bouche, le liquide s’échappait par la plaie béante.
La jugulaire, le larynx, la carotide, tout avait été tranché et la tête n’était plus retenue au tronc que par une étroite bande de chair. On remarquait que la section n’était pas nette et que l’assassin avait dû s’y reprendre plusieurs fois pour compléter son acte odieux.
Le corps, bien qu’il eût été enfoui depuis 36 jours, était parfaitement conservé. Il fut impossible de relever d’autres traces de violence.
M. Cadiou avait eu la gorge tranchée sans, comme on eût pu le supposer, avoir préalablement été assommé.
M. le docteur Rousseau, poursuivant ses investigations, remarqua que l’estomac était vide, ce qui démontrait que la victime de ce drame avait été assassinée avant le déjeuner.
Dans les vêtements, qu’on dut baigner, pour enlever la boue, il ne fut pas possible de trouver autre chose que des cure-dents et deux mouchoirs. Bien plus, la poche intérieure du veston où devait se trouver le portefeuille, était complètement retournée. L’assassin avait proprement détroussé sa victime.

L’enquête

Quel pouvait être l’assassin ? Avait-il eu des complices ? Graves questions auxquelles les magistrats enquêteurs allaient avoir à répondre. C’était la nouvelle forme du « mystère de la Grande Palud » et non la moins ténébreuse.
Fallait-il rechercher le mobile ? Il pouvait fort bien échapper, car jusqu’à présent, si l’on avait découvert le cadavre, on ne s’expliquait guère l’assassinat.
Il était établi que de sérieux dissentiments divisaient l’administrateur et l’ingénieur de la Grande Palud. D’autre part, tandis que de nombreux témoins affirmaient de la façon la plus catégorique, en se basant sur des faits précis que les deux hommes avaient été vus ensemble le 30 au matin, vers onze heures, quittant l’usine pour se diriger vers le moulin, M. Pierre, l’ingénieur, prétendait au contraire n’avoir point vu son administrateur depuis le 29. Et cela il l’assurait formellement.
Depuis longtemps déjà des soupçons planaient sur lui. C’était en sa compagnie que pour la dernière fois M. Louis Cadiou, portant son imperméable sur le bras, avait été vu. D’autre part il avait une réputation d’homme brutal et cruel. N’avait-il pas un jour déclaré, affirme-t-on, « un homme qui me gêne, je le tue comme une mouche ». Pour être complet, disons qu’il est doué d’une force peu commune.

Arrestation de l’ingénieur Pierre

La maison du moulin, située à 200 mètres environ de l’usine, est habitée par l’ingénieur Louis Pierre, 31 ans, originaire de Conches (Eure). Celui-ci est employé dans l’établissement depuis quatre ans, comme directeur technique. Il s’occupait aussi de la comptabilité avec l’aide de M. Alain Guillou, 24 ans, demeurant à La Roche.
L’immeuble est également habité par une jeune bonne, Mlle Juliette [Julia] Juzeau, 24 ans et par M. Bignard, le, contremaître et sa famille. Nous devons dire que le jour où le crime fut commis, personne ne se trouvait dans la maison.
Tandis qu’on procédait à l’autopsie du cadavre, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, recevait la déposition de M. Jean-Marie Cadiou, dans un des bureaux de l’usine.
Pendant ce temps, M. Guilmard, procureur de la République, saisissait un couteau à lame recourbée, dit de vigneron, trouvé entre les mains de l’ingénieur. Cet objet qui avait attiré l’attention de M.
Paulin, commissaire spécial adjoint, alors qu’on procédait à l’exhumation et qu’il avait fallu couper une ronce gênante, était parfaitement aiguisé.
Vers cinq heures, MM. Mennessier, Paulin et Lemez, qui en cette affaire firent preuve de très grandes qualités, découvraient dans une remise située à quelques pas du moulin, une pioche dont le fer portait de larges taches de sang, rouillé, et où adhéraient encore quelques cheveux.
Quand M. Bidard de la Noë eut fini d’entendre M. Jean Cadiou, il invita l’ingénieur à le suivre au moulin. Pierre, avec la même impassibilité dont il avait fait preuve au cours de l’exhumation et de l’autopsie, accompagna le magistrat.
L’interrogatoire fut long. L’ingénieur se sentait parfaitement soupçonné et cependant son visage ne dénotait pas le moindre trouble. Sans se départir de son extraordinaire sang-froid il continuait d’affirmer que depuis le 29 décembre il n’avait point vu M. Louis Cadiou.

Tout était terminé, les magistrats s’apprêtaient à sortir, et, dans le couloir, la lampe haute, Pierre les éclairait, lorsque M. Bidard de la Noë lui fit savoir qu’il le plaçait sous mandat de dépôt.
« Cela ne me surprend guère », sembla dire l’ingénieur, qui ne s’étonnait pas plus de cela que lorsque quelques instants auparavant on lui avait présenté la pioche découverte dans la remise. « Cet outil, avait-il déclaré, n’a nullement servi comme vous le dites à creuser la fosse de la victime du drame, mais je l’ai employé pour tuer un lapin. »
Pierre a été conduit par les gendarmes à la chambre de sûreté, afin d’y être gardé à vue.
Le parquet, qui a quitté Landerneau à dix heures, y retournera aujourd’hui afin de poursuivre son enquête.

Le cadavre
Après l’autopsie, le cadavre de M. Louis Cadiou a été placé dans un cercueil. En raison des formalités exigées pour le transport d’un corps d’une commune à l’autre, il a dû être conservé à l’usine cette nuit.
L’inhumation se fera à Morlaix ou à Cléder, selon la volonté de la famille.

L’opinion de M. Jean Cadiou
Hier soir, à huit heures, à son retour de Landerneau, M. Jean Cadiou, frère de la victime, nous a fait des déclarations si catégoriques, qu’elles ne laissaient aucun doute sur le sort réservé à l’ingénieur
Pierre.
– Depuis le début de cette triste affaire, nous dit-il, mon opinion était faite. Le meurtrier de mon malheureux frère ne peut être que l’ingénieur Pierre. Tout l’accuse. Ce matin, quand j’ai eu découvert le cadavre de Louis, il fut l’un des premiers prévenus et son attitude à ce moment n’a fait que confirmer mes soupçons, qui resteront des certitudes, malgré les dénégations possibles de l’intéressé. » Pour moi, Louis a été attiré dans un guet-apens. L’endroit était merveilleusement choisi. Il est loin des regards indiscrets. Mon frère avait à voir des sources qu’il désirait capter. On lui aura assigné le 30 décembre un rendez-vous au carrefour voisin et de là il se sera rendu avec l’ingénieur dans le taillis où je viens de le retrouver… M. Pierre est là-bas la terreur de tous et ce matin même une personne refusait de rester seule avec lui pendant que je courais prévenir la gendarmerie de Landerneau.
M. Pierre est très grand et très fort. Il a pu accomplir le crime seul. Peut-être a-t-il des complices ? La suite nous l’apprendra.
A l’aide d’un couteau pareil à celui-ci (et ici M. Cadiou nous montre une lame recourbée dans un manche de bois) il a pu sectionner le cou de mon infortuné frère… Je vous le répète, dès la première heure, mon opinion était faite. D’ailleurs le mobile du crime est visible : menacé d’être chassé de l’usine, M. Pierre a voulu faire disparaître mon frère, qui le gênait et dont il rêvait sans doute de prendre la place. Le jour de la disparition de Louis on a remarqué que, contrairement à son habitude, l’ingénieur a été absent de son bureau depuis une heure jusqu’à cinq heures de l’après-midi.
M. Cadiou nous apprend en outre que Mme Cadiou, veuve de l’administrateur de la Grande Palud, avisée télégraphiquement de la funèbre découverte, a fait connaître que son état de santé ne lui permettait pas actuellement de venir à Brest.

A PROPOS DE LA SOMNAMBULE

Nous avons reçu de Landerneau la lettre suivante :
Monsieur le rédacteur en chef,
Personne ne croit ici à l’histoire de la somnambule.
L’opinion courante est que la famille Cadiou a été prévenue par une tierce personne, qui, en raison des circonstances tient à garder l’anonymat, ce qui se comprend du reste.
Il est infiniment probable, en effet, que si l’ingénieur est bien l’assassin de Cadiou, ses allées et venues, son allure depuis le jour du crime, auront éveillé l’attention des gens qui vivent auprès de lui.
Nous pensons que la vérité sur ce point ne tardera pas à se faire jour et que notre opinion est la bonne.
Veuillez agréer, etc., etc.

AVIS DE DÉCÈS

Mme veuve Louis Cadiou et ses enfants, Mlles Cadiou, M. et Mme Jean-Marie Cadiou et toute la famille ont la douleur de vous faire part du décès de M. Louis Cadiou, à La Palud, en La Forêt, victime d’un lâche attentat.
La date des obsèques sera fixée ultérieurement.

6 février 1914 – p. 3

LE DRAME DE LA GRANDE-PALUD
Perquisition à Landerneau – L’ingénieur Pierre maintenu en arrestation

L’horrible assassinat de M. Louis Cadiou, directeur de l’usine de la Grande-Palud, continue, naturellement, à défrayer toutes les conversations. A Landerneau, où de nombreuses personnes avaient toujours cru au crime, la nouvelle de l’arrestation de l’ingénieur Pierre n’a surpris personne. On s’y attendait.
Pierre ne s’est pas départi, depuis son arrestation, du sang-froid dont il a toujours fait preuve.
« Je comprends parfaitement, a-t-il déclaré, que les soupçons se portent sur moi. Tout m’accuse, je le reconnais. Mais je jure que je suis innocent de la mort de mon patron. »
L’inculpé a passé une nuit très calme là la chambra de sûreté, gardé à vue par les gendarmes, mais il a mangé fort peu mercredi soir et hier.
Pierre, âgé de 31 ans, est grand, bien musclé. Son visage est orné d’une moustache châtain clair. Il porte binocles. Sa voix est douce, très prenante.
« Quand on le voit pour la première fois, nous dit une voisine, on lui donnerait le bon Dieu sans confession. »
L’ingénieur a conservé son costume de travail : casquette de sport, veston, sabots, chemise sans faux-col.

L’arrivée du parquet
M. Guilmard, procureur de la République, Bidard de la Noë, juge d’instruction, et Laurent, commis greffier, sont arrivés à Landerneau hier matin, à 11 h. 30.
Les magistrats, salués à la gare par MM. Freund, juge de paix, et Paulin, commissaire spécial, se sont rendus immédiatement rue de Brest, au domicile de M. Cadiou, où ils ont opéré une perquisition. Cette visite domiciliaire n’a donné aucun résultat ; on n’a trouvé la ni bijoux, ni papiers.
Mme Léost, femme de ménage, a été interrogée. Elle n’a pu que confirmer ce qu’elle a toujours dit :
« J’ai vu mon maître chez lui, le 30 décembre, dans la matinée. Il ignorait s’il partirait le soir, et m’avait recommandé de lui acheter du lait, comme d’habitude. Je ne l’ai pas revu depuis. Lorsque je me suis présentée le lendemain matin, le pot à lait était accroché au bouton de la porte ; le lit n’était pas défait et les persiennes étaient ouvertes. »
Mme Léost a été interrogée sur un autre point, très important, étant, donné l’inculpation pesant sur M. Pierre. Il s’agissait de savoir si ce dernier s’était rendu seul, quelques jours après le crime, au domicile de son patron.
La réponse de Mme Léost a été très nette :
« M. Pierre, dit-elle, s’est, rendu le dimanche 4 janvier chez M. Cadiou, avec un ou deux membres de la famille. Le lendemain, il m’a fait redemander la clef et est allé seul dans d’appartement. Dans quel but ? Je l’ignore. Personne n’avait, à ce moment, parlé de crime, et je n’avais aucune raison de me méfier du directeur technique de l’usine. »
Interrogé sur cette visite, Pierre, sans s’émouvoir, a déclaré que c’était pour réparer le téléphone qu’il s’était rendu chez M. Cadiou. Il a donné, à ce sujet, des explications techniques qui seront soumises à l’examen d’un expert.

A la Grande-Palud

Tandis que les magistrats interrogeaient Mme Léost, le personnel de l’usine se tenait dans un hall, auprès du cercueil de M. Cadiou. La bière, reposant sur deux chaises, avait été recouverte d’un drap blanc. Aucune bougie, mais une lampe à colonne allumée.
Au dehors, sur une haie, on a exposé au soleil le complet de sport et le linge que portait M. Cadiou. Tous ces vêtements, que le médecin légiste a dû découper pour mettre le corps à nu, sont dans un bien piteux état.
L’immeuble habité par l’ingénieur Pierre est désert. Sa bonne, Mlle Juliette [Julia] Juzeau, n’a pas voulu coucher hier soir sous ce toit et s’est rendue chez sa mère, domiciliée rue du Commerce, à Landerneau.
L’appartement a été placé sous la surveillance du garde champêtre, qui y a passé la nuit.

La levée du corps
Vers deux heures, un corbillard vient se ranger dans la cour de l’usine. On y hisse le cercueil, et le convoi, suivi de M. Jean-Marie Cadiou et de plusieurs autres membres de la famille, gagne lentement Landerneau-
Sur la route, baignée de soleil, les nombreux curieux qui se rendent à la Grande-Palud se découvrent : les femmes s’agenouillent et se signent.
Le char funèbre s’arrête peu après devant l’hôtel Sorre. On descend le cercueil et on le place dans l’une des salles du rez-de-chaussée, où il sera veillé toute la journée et toute la nuit, par les proches parents du défunt.
Une première cérémonie aura lieu ce matin vendredi, à 9 h. 30, à Landerneau, puis le corps sera dirigé sur Morlaix où après un service funèbre, il sera inhumé.

Une perquisition au moulin
Les magistrats, après avoir déjeuné dans la petite salle à manger de d’hôtel Sorre, se sont fait conduire en victoria au moulin de la Grande Palud.
L’accusé a été également reconduit chez lui. Pour le soustraire à la vue du public, un break avait été réquisitionné à cet effet. Lorsque Pierre eut pris place sur une banquette, entre deux gendarmes, un brigadier voulut baisser les rideaux de cuir :
« Ne faites donc pas cela, dit l’ingénieur. Pourquoi voulez-vous me cacher ? Il m’est absolument égal que l’on me regarde ! »
La perquisition commença aussitôt, en présence de l’accusé, qui répondit avec douceur à toutes les questions qui lui furent posées par MM. Guilmard et Bidard de la Noë.
Parmi les nombreux papiers saisis figurent des lettres très tendres adressées par Pierre à sa bonne ; une lettre de son père, actuellement domicilié à Branville (Eure) ; des formules chimiques, et le brouillon d’une lettre adressée Pierre à une haute personnalité.
Cette lettre – dont on possède également la réponse – démontre que Pierre nourrissait une véritable haine contre M. Cadiou.
Nous ne pouvons insister davantage sur le caractère de cette pièce, auquel le parquet semble attacher une certaine importance.
M. Guilmard, procureur de la République, observe, on le comprend, une très grande réserve :
« Cette affaire est bien mystérieuse, nous a-t-il dit. Il y a des points qui nous échappent complètement. Mais j’espère bien que les éclaircirons sous peu. »
Le procureur et le juge d’instruction ne portent naturellement pas foi aux révélations de la soi-disant cartomancienne. Ils voudraient bien néanmoins la connaître et ont interrogé à, ce sujet M. Jean-Marie Cadiou. Mais celui-ci a dû se borner à remettre aux magistrats la lettre écrite par la veuve de la victime, et contenant les dires de la somnambule extra-lucide.
Mme veuve Cadiou arrivant ce matin pour assister aux obsèques de son mari, M. le procureur de la République se propose de lui faire demander quelques précisions sur la « voyante » de Nancy.
M. Jean-Marie Cadiou, que nous avons pu joindre hier après-midi, nous a déclaré :
« C’est bien grâce aux indications données par la cartomancienne que j’ai pu retrouver le corps de mon malheureux frère.
– Vous donnez donc, un pouvoir surnaturel aux tireuses de cartes ?
– Je n’y croyais pas autrefois. Mais aujourd’hui je crois.

Pierre est-il coupable ?
M. J. Cadiou a bien déposé, comme nous l’avons dit dans notre dernier numéro, une plainte formelle contre l’ingénieur Pierre.
Nous allons donc, une fois de plus, reparler de la journée du mardi 30 décembre et préciser, cette fois, les accusations formulées contre l’ingénieur.
Si les ouvriers et les voisins ne s’étaient pas, jusqu’à présent, montrés très affirmatifs sur la date de la dernière visite de M. Cadiou à l’usine, c’est qu’ils semblaient redouter l’ingénieur. Celui-ci passe, en effet, à tort ou à raison, pour être brutal, méchant, capable de tout. Le contremaître affirme l’avoir entendu dire, il y a plusieurs mois : « Si le patron veut se passer de mes services, je le f… à l’eau ! »
D’autres affirment l’avoir vu, pour s’amuser, briser les reins d’un chat, crever les yeux d’une poule. Mais ce ne sont là, nous tenons à le répéter, que des racontars dont nous n’avons aucune preuve.
Mais ce qui est certain – le parquet en est aujourd’hui persuadé – c’est que c’est bien le mardi 30 que le crime a été commis. Ce jour-là, à onze heures, neuf personnes ont vu M. Cadiou sortir de l’usine avec son ingénieur. Les deux hommes prennent le chemin du moulin et disparaissent.
Personne ne s’en inquiète. On sait que le directeur de l’usine veut acheter la propriété voisine de la sienne, capter des sources, et sa présence en ces lieux n’éveille aucun soupçon.
Qu’est devenu M. Cadiou ? Est-il entré chez M. Pierre ? A-t-il, au contraire, pris l’un des trois sentiers menant à l’endroit où son corps a été découvert ? Mystère !
M. Pierre rentre à l’usine à midi moins dix. Il est seul. Il sort à nouveau, revient à 1 heure 30 et repart. Où ?
L’usine, pendant ce temps, reste sous la direction du contremaître.
Un accident de machine survient, tout s’arrête, et M. Bignard, ne pouvant employer son personnel, le renvoie une heure et demie plus tôt.
M. Pierre revient vers cinq heures trente : « Ça ne tournait plus, lui dit le contremaître ; j’ai renvoyé les ouvriers. »
– C’est bien, répond l’ingénieur ; j’ai vu quelques-uns d’entre eux se diriger vers Saint-Divy.
M. Pierre n’avait donc pas quitté les environs.
Tous ces faits, on le voit, forment un faisceau de suppositions de nature à troubler un coupable.
Mais M. Pierre ne s’émeut pas. Souriant, il dit : « Ces faits sont exacts, mais ils se placent le lundi 29 décembre. Or, comme M. Cadiou a été vu chez lui le 30 dans la matinée, je ne puis pas être, le coupable.
Plusieurs témoins, nous l’avons dit tout a l’heure, donnent la version contraire ; et, parmi eux, se trouve un enfant, le petit pâtre Goulben [Boulben] : « Je gardais, dit-il, la vache de ma patronne, dans le pré qui borde le chemin conduisant au moulin. J’ai vu M. Cadiou et M. Pierre se dirigeant vers la maison.
– Quel jour ?
– Le mardi.
– Tu en es sûr. Ce n’était, pas le lundi ?
– Non, monsieur, car le lundi c’est dans un autre endroit que je vais garder la vache.
Le fait, contrôlé par M. Paulin, commissaire spécial adjoint, qui fait preuve dans cette enquête d’une très grande activité et d’une réelle compétence, a été reconnu exact.

Dans les bois
Voulant se rendre compte de la topographie du terrain. M. Guilmard, accompagne de M. Paulin, s’est rendu au cours de l’après-midi dans les bois du maire de La Forêt. Ces taillis, où M. Vacheron [Vacheront] lança lundi dernier le sanglier qui fut tué au passage de Plougastel, sont coupés par plusieurs sentiers et c’est à l’extrémité de l’un de ceux-ci, très étroit et peu fréquente, que fut inhumé M. Cadiou.

L’arme du crime
Si Pierre est coupable, quelle a été l’arme du crime ? C’est la question que M. Paulin s’est posée dès le premier jour et qu’il s’est efforcé de résoudre.
L’horrible blessure que M. Cadiou portait à la gorge a certainement été faite avec un instrument tranchant. Mais lequel ? Couteau, faucille serpe ? Tous ces outils se trouvent dans la remise abritant la luxueuse limousine automobile de M. Pierre.
Les regards du commissaire furent tout d’abord attirés par une pioche, sur laquelle se voyaient des traces de sang, et à laquelle adhéraient encore des poils de barbe ou des cheveux.
Mis en présence de cet instrument ayant pu servir au meurtrier pour enterrer sa victime, Pierre répondit avec son calme habituel, que l’outil lui avait servi pour tuer un lapin et que c’était le sang de cet animal qui se voyait sur le manche et le fer de la pioche.
Mlle Julia Juzeau, également interrogée à ce sujet, déclara que c’était un chat que son maître avait enterré.
Il y a là, on le voit, contradiction, mais le premier expert venu pourra trancher ce différent les cheveux humains n’ayant que de lointaines analogies avec le poil du lapin ou du chat.
Guilmard a enfin fait saisir un couteau que Pierre lui avait prêter pour tailler son crayon : c’est une arme à lame en croissant, dit couteau à greffer.
La serviette bourrée de documents, M. Laurent, greffier, quitta la Grande-Palud vers cinq heures et reprit avec le procureur et le juge d’instruction, la route de Landerneau.
La besogne des magistrats n’était pas terminée. Ayant plus d’une heure de libre avant le passage de l’express se dirigeant sur Brest, ils se rendirent chez la bonne de l’ingénieur, Juliette [Julia] Juzeau, âgé de 18 à 20 ans. Le juge d’instruction espérait sans doute que cette jeune fille parlerait, jetterait un peu de lumière sur cette ténébreuse affaire. Il n’en fut rien ; Juliette [Julia] Juzeau ne sait rien…, rien… rien. Après de nombreuses réticences, elle s’est cependant vue dans l’obligation de déclarer qu’elle avait une réelle amitié pour M. Pierre.

Les mobiles du crime
Et maintenant, examinons les mobiles possibles du crime. Quel intérêt M. Pierre avait-il à faire disparaître son patron ? On sait que ces derniers s’arrangeaient « comme chien et chat ». Ce que voulait l’un déplaisait à l’autre. Mais est-ce vraiment là un motif suffisant pour tuer un homme ?
Le vol ? M. Pierre avait peut-être des embarras d’argent. Mais il connaissait admirablement la situation financière de M. Cadiou, et il devait savoir que la somme que son patron avait sur lui était minime : trois ou quatre cents francs au plus.
On sait enfin que M. Cadiou, qui avait appris que des offres avaient été faites à M. Pierre par une société concurrente, avait décidé de se séparer de son collaborateur. Celui-ci aurait même passé un contrat avec un M. R.., et l’aurait résilié quelques jours après la disparition de M. Cadiou. Faut-il en conclure qu’il nourrissait le secret espoir de devenir – M. Cadiou mort – le chef de l’établissement ?
Enfin, a-t-il eu un complice ? La chose est probable, mais pas certaine. Nous ne serions cependant pas étonné si un nouveau coup de théâtre se produisait d’ici peu.
Cette affaire réserve, croyons-nous, des surprises.
Pierre sera transféré, ce matin, par la gendarmerie de Landerneau, à la maison d’arrêt du Bouguen.

La somnambule
Il ne faut point céder que l’histoire de la somnambule et de la lettre révélatrice ne trouve guère plus que des incrédules à Landerneau et ailleurs. S’agirait-il d’une cartomancienne susceptible de rendre des points à Mme de Thèbes, que nul ne consentirait à croire que la découverte du cadavre de l’infortuné Louis Cadiou soit due à l’intervention des sciences occultes.
L’opinion à peu près unanime est, maintenant, celle qu’un correspondant nous donnait hier : c’est que M. Jean-Marie Cadiou a été prévenu par une personne connaissant les êtres de l’usine, ayant pu observer de près les allées et venues de l’ingénieur Pierre et susceptible d’avoir découvert la vérité sans sortir d’un prudent incognito.
Une nouvelle visite au champ du crime nous a confirmé, hier, l’impression très nette qu’il est absolument impossible à un être humain, quel que soit son flair, quelle que soit son ardeur à la recherche, d’avoir été amené au fond du petit chemin qui servait de tombe aux restes ensanglantés de Cadiou, sans y avoir été pour ainsi dire conduit par la main.
L’endroit, au surplus, était merveilleusement, choisi pour soustraire le funèbre dépôt aux regards indiscrets des chercheurs.
Le chemin creux n’était guère fréquenté que par de rares chasseurs, attendu qui aboutit à un ruisseau d’une largeur respectable toujours rempli d’eau, si bien qu’une planche étroite reliant les deux rives, et à moitié pourrie, est nécessaire pour passer d’un bord à l’autre.
Ici, le cadavre était si bien caché, nous le répétons, que la plus extra-lucide des somnambules et la plus experte des cartomanciennes ne l’aurait certes pas aperçu, à moins d’une indication précise donnée par quelqu’un de bien renseigné.
Eh bien ! l’avis de tous est, que cette indication précise a été fournie à la famille Cadiou par X.. Nous pensons que le juge d’instruction devra poser à ce sujet des questions très pressantes à M. Jean-Marie Cadiou, qui n’a aucun intérêt, au contraire à cacher plus longtemps le nom de celui ou de celle qui, soit par l’appât des deux mille francs offerts par la famille, soit par acquit de conscience, est venu lui indiquer le point précis où reposait le malheureux administrateur de la Grande-Palud.
Dans les circonstances actuelles, le témoignage de cet « indicateur » peut être de la plus haute importance et soulever les derniers doutes des magistrats.
Les bruits les plus extraordinaires ne courent-ils pas déjà le pays ? Ne dit-on pas partout, même en citant des noms, que l’assassin n’a pas agi seul, qu’il y a des complices ? N’est-il pas à peu près démontré que pour transporter le cadavre de Cadiou là où il était, l’assassin n’a pu agir seul ?
N’est-il pas certain, enfin, que l’abominable besogne de l’enfouissement n’a pu être accomplie que la nuit, ? S’il est caché du côté du bois, le trou si peu profond où reposait Cadiou peut être parfaitement aperçu de la grande route. Le champ qui borde le ruisseau, du côté de cette route est à découvert : il est fraîchement labouré et ensemencé. Toutes ces circonstances de lieu font que le travail nécessaire pour creuser la tombe provisoire de Cadiou a été fait durant la nuit et que c’est encore au milieu des ténèbres que le cadavre a été porté et non traîné du théâtre même où s’était accomplie, la première partie du drame, jusqu’à son lieu de repos !
La vraisemblance d’une complicité s’impose presque à l’attention des magistrats chargés de faire la lumière en une aussi mystérieuse affaire. Et alors, on aperçoit immédiatement l’importance capitale que peut avoir, de ce chef, la déposition du témoin qui a soulevé le premier coin du voile. Ce témoin, il faut le trouver, parce que, nous le répétons, d’histoire de la cartomancienne ou de la somnambule ne tient pas debout.

Les obsèques
La famille Cadiou fait publier l’avis de convoi ci-dessous :

AVIS DE CONVOI
Mme veuve Louis Cadiou et ses enfants, les familles Cadiou, Richard, Joncour, Zaccone, Lévêque, Guilmin, Inizan, ont la douleur de vous faire part du décès de M. L. Cadiou, industriel à Landerneau, et vous prient d’assister aux cérémonies funèbres, qui auront lieu aujourd’hui vendredi 6 courant à Landerneau, à 9h.30 du matin, et à Morlaix à 2h.30 de l’après-midi.
Le convoi partira de Landerneau, de l’hôtel Sorre, et à Morlaix de la gare.
Il n’y a pas de lettres de faire-part. Le présent avis en tient lieu.

7 février 1914 – p. 3

LE DRAME DE LA GRANDE-PALUD
Autour du crime – Obsèques de M. Cadiou -Transfert à Brest de l’ingénieur Pierre

A aucun moment l’opinion publique ne se passionna autant pour l’affaire de la Grande Palud que depuis la découverte du cadavre de la victime.
En effet, après la disparition de M. Louis Cadiou, toutes les hypothèses, même les plus invraisemblables, furent envisagées. Mais dans chaque groupe où l’on s’essayait à percer le mystère la discussion était bien vivement tranchée par le plus sceptique qui déclarait d’un air entendu : « Soyez tranquille, à l’heure où nous émettons toutes ces suppositions, le disparu se moque de tous et se réjouit dans un endroit où il est inconnu à la lecture des journaux qui s’occupent de lui. »
Et toute, l’affaire s’arrêtait là, chacun admettant que cette explication était peut-être la bonne.
Mais on découvre le cadavre, on arrête l’ingénieur Pierre et cependant d’opinion publique, bien loin de se montrer satisfaite, s’émeut plus que jamais. Que se passe-t-il donc ?
On ne s’explique plus rien maintenant ; pour tous, une seule chose est certaine : c’est que M. Louis Cadiou a été assassiné. Et cela provoque de plus sérieuses perplexités.
On parle de tout, on suppose tout. Chacun interroge et personne ne répond, ou bien l’on formule des hypothèses qu’on s’empresse aussitôt émises de déclarer non fondées dès qu’on y oppose le moindre argument.
L’ingénieur Pierre est-il vraiment le coupable ? Quelles preuves possède-t-on contre lui ? Il est impossible pour le moment, affirme-t-on, d’en relever une seule et l’on passe en revue toute l’affaire.
S’il est coupable, avait-il un complice ?
Certains le jurent avec conviction tandis que d’autres, sans plus de raison, déclarent qu’en somme il pouvait parfaitement agir seul.
A quel mobile a-t-il obéi ? Ici les avis sont très partagés et les imaginations les plus folles se donnent libre cours. Cependant, on finit généralement par déclarer que ce mobile échappe encore.
Rien d’étonnant à cela, dit-on. Pierre est un homme si rusé qu’il sut toujours dissimuler ses désirs. N’a-t-il pas donné la mesure de son caractère au moment de la découverte du cadavre, de l’exhumation, de l’autopsie, de son arrestation même ?
Cependant il a peut-être péché par excès d’impassibilité et on lui reproche à présent son sang-froid en ces diverses circonstances. « Il n’avouera jamais », disent ceux qui sont convaincus de sa culpabilité et on ne pourra le confondre qu’avec l’aide de son complice ou par surprise.
D’autre part, à Landerneau, on nous affirmait hier que Pierre avait, samedi dernier, expliqué à M. Chéenne, un ami de la famille du disparu, qu’il s’était rendu seul au domicile de M. Louis Cadiou pour rechercher les carnets qui devaient lui permettre de rétablir la comptabilité. Or, au commissaire, qui l’interrogeait sur le même fait, Pierre fournit une tout autre explication. C’était, disait-il, pour réparer le téléphone.
On cite un fait qui démontre, aux yeux de ceux qui croient Pierre coupable, l’audace ou l’inconscience de celui-ci. Dans les premiers jours du mois de janvier, l’ingénieur adressait à Paris, à Mme Louis Cadiou, une carte par laquelle il s’excusait de n’avoir pas plus tôt formulé ses meilleurs vœux à l’occasion du nouvel an et y joignait une boîte de bonbons destinés aux enfants.
Ces bonbons n’ont pas été remis à leurs destinataires pour deux raisons : la famille Cadiou, qui affirma dès le premier jour la culpabilité de l’ingénieur, ne voulait pas, dit-on, faire croquer aux enfants des sucreries offertes par l’assassin de leur père ; d’autre part, ces bonbons n’étaient-ils pas empoisonnés ? Une prochaine analyse le démontrera. Cela pourtant semble bien improbable, car quelle que soit la cruauté qu’on puisse attribuer à Pierre, celui-ci est trop intelligent pour commettre un acte semblable, qui causerait sa perte.

L’ingénieur Pierre avait dénoncé son patron

Nous avons dit hier que la copie d’une lettre adressée par Pierre à une haute personnalité politique avait été trouvée dans la corbeille à papier de l’ingénieur. Nous savons, aujourd’hui, que ce personnage est le ministre de la Guerre, auquel M. Pierre faisait connaître que son patron avait facturé deux fois un wagon de coton livré à la poudrerie d’Angoulême, et avait par conséquent perçu le double de ce qui lui revenait.
M. Pierre ajoutait que le coton livré aux Poudreries par l’usine de la Grande Palud, de qualité très inférieure, ne remplissait pas les conditions exigées par le cahier des charges.
Le ministre envoya immédiatement un contrôleur de l’armée à Angoulême. Cet officier enquêta et, à la suite du rapport qu’il adressa à ses chefs, un agent technique de la poudrerie fut révoqué.
M. Cadiou, invité à fournir des explications s’efforça d’établir sa bonne foi : il s’agissait déclara-t-il, d’une simple erreur d’écriture, qu’il était le premier à déplorer.
Le directeur de l’usine de la Grande Palud remboursa naturellement au Trésor la somme indument perçue. Mais l’administration la guerre ne jugea pas cette réparation suffisante et raya définitivement M. Cadiou de la liste des fournisseurs des poudreries.
C’est à la suite de ces faits qu’une société se fonda dans le but de créer à Daoulas une fabrique de blanchiment de coton identique à celle de la Grande Palud. Elle avait à sa tête M. Le Grand [Legrand], de Landerneau et des industriels de Brest.
Des offres avantageuses furent faites par l’un des administrateurs de la nouvelle société à M. Pierre, qui, d’après les uns, n’avait pas encore donné une réponse définitive ; qui, après d’autres, aurait signé
Un contrat qu’il résilia après la disparition de M. Cadiou, comptant devenir le chef de l’usine de la Grande Palud.

La somnambule de Nancy
Il est une autre question qui provoque bien des commentaires ; c’est celle de la consultation donnée par la somnambule extra-lucide de Nancy et qui détermina la découverte du corps de M. Louis Cadiou. Disons tout de suite que la majorité des personnes n’y croient guère.
Voici comment le frère de la victime eut connaissance du fait : la belle-mère du frère de Mme Louis Cadiou, Mme Sainpy, demeurant Pont-à-Mousson, ayant récemment eu affaire à Nancy, y entendit parler d’une somnambule extra-lucide, qu’on lui présentait comme sujet extraordinaire. Elle voulut l’entendre à propos du mystère de la Grande Palud et reçut les déclarations que l’on sait.
Cela l’émut à ce point que, pour ne pas brutalement surprendre Mme Louis Cadiou, elle avisa d’abord une amie de cette dernière, demeurant également à Paris, Mme Guillemain [Guillemin]. Et ce fut ainsi que M. J.-M. Cadiou connut, par sa belle-sœur, les résultats de cette étrange consultation.
Personne, disons-nous plus haut, ne parait croire à cette extraordinaire lucidité et l’on insinue que la voyante n’est peut-être autre chose qu’un complice désireux de conserver l’anonymat par crainte de vengeance.
M. Jean-Marie Cadiou, lui, explique qu’il fut frappé des renseignements précis fournis par la somnambule mais n’y porta véritablement attention que lorsqu’il eut découvert le cadavre et vérifié ensuite les affirmations. Cet endroit il l’avait trouvé surtout par raisonnement. Dans les fourrés voisins, où le sol est sablonneux et rocailleux, il eût été fort difficile de creuser une fosse ; il était donc logique de supposer que l’enfouissement avait eu lieu dans un autre terrain. Et c’est vers cela que tendaient les recherches du frère de la victime, rétrécissant ainsi singulièrement le cercle de ses investigations.

La pioche
M. le docteur Rousseau, qui a examiné la pioche saisie dans la remise de l’ingénieur Pierre, et à laquelle adhéraient des poils, à déclare que ceux-ci ont bien appartenu à un animal ; ils n’ont aucune analogie avec des cheveux humains.
Il n’y a pas non plus de sang sur le fer de l’outil, mais de simples taches de rouille.
Nous croyons savoir que le parquet a donné l’ordre de saisir chez M. Pierre un rasoir en nickel et acier, dont le manche et la lame sont d’une seule pièce.

L’inculpé à Brest
Hier matin, au moment où le prisonnier arrivait en gare de Brest, entre deux gendarmes, afin d’être conduit à la maison d’arrêt, un industriel de Landerneau fut interpellé par lui : « Bonjour M. Vicaire. » dit-il du ton le plus naturel, la main tendue.
M. Vicaire, très peu-flatté de retrouver un homme qu’il connaissait parfaitement en pareille posture, demeura sourd et passa sans broncher.

Au parquet
M. Bidard de la Noë, jugé d’instruction, qui a dû s’occuper hier de l’affaire de la rue Saint-Marc, poursuivra aujourd’hui son enquête. Des témoins seront entendus.

L’accusé
Paris, 6 février.
L’ingénieur Pierre est un ancien élève de l’École centrale, où il est resté du mois d’octobre 1904 au mois d’août 1907. Son passage en cet établissement n’a d’ailleurs laissé qu’un souvenir assez confus dans l’esprit de ses professeurs.
Ce n’était ni une mauvaise nature ni une nature d’élite : un assez bon élève, sans plus. Les notes relevées sur les bordereaux trimestriels n’étaient ni excellentes ni détestables, satisfaisantes, simplement.
M. Louis Pierre était un jeune homme consciencieux, attentif et exact. Sur ces points, aucun reproche à lui faire.
Mais on croit se souvenir – oh ! très vaguement ! – qu’il avait un caractère ombrageux et irritable, que ce grand garçon à carrure d’athlète était prompt à la colère et à la violence.
C’était là – mais ce temps est si loin que la mémoire peut faiblir – son seul défaut apparent.
De Louis Pierre, à l’école, on ne sait rien de plus. En somme, il y passa à peu près inaperçu.

LES OBSÈQUES

A Landerneau
Dans une chambre du rez-de-chaussée, à l’hôtel Sorre, des membres de la famille et des amis de M. Louis Cadiou, l’infortuné administrateur de l’usine de la Grande Palud, avaient veillé toute la nuit. Le corps, qu’après l’autopsie on avait placé dans un cercueil de sapin fabriqué à la hâte, avait été déposé dans une bière plus convenable.
Accompagnée de l’aîné de ses fils, René, âgé de 11 ans, et d’une tante, Mme Cadiou avait quitté Paris la veille au soir, pour arriver à Landerneau par l’express de 6 h. 15. Dans la chambre mortuaire, éclairée par quatre, cierges, elle demeura, en proie à la plus vive émotion, devant le cercueil drapé d’une tenture noire, sur lequel on avait déposé une croix de perles de couleur sombre.
Une heure plus tard, elle remerciait avec effusion son beau-frère, qui venait d’arriver avec sa famille, pour les patientes recherches qu’il avait faites et pour le résultat obtenu.
La cérémonie religieuse avait été fixée à 9 h. 30 et déjà tout au long du quai des curieux formaient une double haie. M. Corre, curé de Landerneau, vint lui-même faire la levée du corps.
Quand le convoi s’ébranle, la foule des amis du défunt, qui s’étaient groupes devant l’hôtel, vient prendre place dans le cortège derrière les membres, de la famille.
Le deuil est conduit par M. Jean-Marie Cadiou et l’un des fils du défunt, René Cadiou, vêtu de l’uniforme du collège Stanislas. Viennent ensuite, les deux jeunes cousins de ce dernier, accompagnés de MM. Joncour, avoué à Quimper, et Goger, industriel à Landerneau, Mme Louis Cadiou, puis à ses côtés sa belle-sœur, Mme Jean-Marie Cadiou, ainsi que les deux sœurs de son infortuné mari, venues de Cléder.
Les cordons du poêle sont tenus par MM. Kérébel, commerçant ; E. Robert, inspecteur d’assurances ; Bolloch, administrateur de l’usine de la Grande Palud ; Y. Soubigou, rentier, tous amis du défunt.
L’assistance est nombreuse. On y remarque : MM. de l’Hôpital, maire, conseiller général ; Ed. Le Bos, adjoint ; Laouenan, conseiller municipal ; Boucher, maire de Plounéventer ; Inizan, maire de Kernoues ; H. Robert, Izenic, Léon, des Déserts, notaires ; Le Fur, ancien maire de Lambézellec ; les docteurs Moreul, Olivier, Pouliquen, Le Bot ; Vichot, Colin, avoués ; Holley, receveur de la Caisse d’épargne ; Riou, receveur des douanes ; Corre, directeur d’école communale ; Le Fraper, Goux,
Ch. Le Bos. A. Le Bos, Vérine, de Rusuman, négociants ; Chéenne, de Dieuleveult Abautret, V. Jacq, Kervenno, etc.
On remarque également la présence de nombreux ouvriers de l’usine, ayant à leur tête le contremaître Bignard et l’aide-comptable Alain Guillou.
Lentement, le cortège suit les quais puis gagne la rue de Fontaine Blanche. Comme on pouvait s’y attendre, ici encore la foule des curieux est très dense.
Il n’est d’ailleurs plus question que de l’horrible et mystérieux drame qui se déroula dans le voisinage.
Un service religieux est célébré à l’église Saint-Houardon, puis le convoi se rend à la gare, où le cercueil est placé dans un wagon sur la porte duquel M. Girardier, commissaire de police, fait apposer les scellés.
Tout aussitôt, les assistants viennent présenter leurs condoléances à la famille, tandis que le fourgon mortuaire est garé pour être accroché au train de 11 h. 40, qui doit l’emmener à Morlaix.

A Morlaix
A 2 H. 30, le convoi funèbre doit se reformer en gare de Morlaix. Ici encore il y a foule ; en effet, le défunt fut avoué dans cette ville, durant plusieurs années. Mme Cadiou est de famille morlaisienne.
La levée du corps est faite par M. le curé Léon, recteur de Cléder, commune natale de l’infortunée victime.
Au deuil viennent se joindre M. Le Goff, caissier à la Caisse d’épargne de Morlaix, et un collégien, neveu de M. Louis Cadiou.
Les cordons du poêlé sont tenus par MM. Ch. Le Febvre [Lefebvre], avocat, ancien maire de Morlaix ; Tilly-Kerveno, avocat ; Croissant, avoué ; Le Guiner, juge de paix à Quimper.
Le char funèbre s’arrête devant le perron de l’église Saint-Martin, où un nouveau service religieux est célébré.
Dans l’assistance on remarque : MM. Hervé, maire de Morlaix ; Caill, maire de Plouzévédé ; Dufour, secrétaire général de la sous-préfecture ; E. Croissant, conseiller municipal ; Briens, ancien conseiller général ; Le Fur, ancien maire de Lambézellec ; Vichot, avoué ; Huet-Kerbriant, avocat ; le docteur Prouff ; Le Fur, vétérinaire ; Duval et Le Maître, pharmaciens ; Bienvenu et Belz, avoués ; Erussard et
Fleury, notaires ; Cartier, greffier du tribunal de commerce ; Ch. Briens, Le Gac, Queinnec, V. Alexandre, Braouézec, négociants ; Guillou, ancien maire de Guiclan ; Troadec, greffier de paix ; Prigent, ancien huissier ; Godeau, greffier au tribunal civil ; Salaun, clerc d’avoué ; de nombreuses personnalités de Cléder, etc…
Le cortège doit se rendre au cimetière Saint-Charles, où aura lieu l’inhumation et pour cela doit traverser toute la ville. Tout au long du chemin la foule, massée sur les trottoirs, se découvre respectueusement.
Au cimetière, devant le cercueil de M. Louis Cadiou, M. Tilly-Kerveno, d’une voix émue, prononce les paroles suivantes :

Mon cher Louis,
Je ne veux pas laisser cette tombe se fermer sans t’adresser un dernier adieu, tant en mon nom personnel qu’en celui des nombreux amis qui te sont restés fidèles et qui garderont toujours de toi le meilleur souvenir.
Triste victime d’un lâche et horrible attentat, tu fus en outre aussi l’objet d’insinuations aussi perfides qu’injustes et que ton passé démentait suffisamment.
Ceux qui t’ont connu comme moi, n’ont pas un seul instant ajouté foi à de telles conjectures. Ta droiture et ta probité nous étaient le plus sûr garant du contraire et nous étions intimement convaincus que tu n’avais pas pu t’écarter jamais du chemin de l’honneur. Les tristes événements de ces jours derniers ont justifié notre conviction.
Puissent ces quelques paroles adoucir l’immense douleur de ton épouse, de tes fils et de toute ta famille.
Adieu, Louis, adieu !
Lentement, les nombreuses personnes qui avaient suivi le convoi se retiraient ensuite après avoir défilé devant la bière.
Mme veuve Louis Cadiou est demeurée dans sa famille avec son fils, à Morlaix, où elle a l’intention de rester plusieurs jours.

REMERCIEMENTS
Mme veuve Louis Cadiou et ses enfants, les familles Cadiou, Richard, Joncour, Zaccone, Lévêque, Guilmin, Inizan, remercient sincèrement les personnes qui ont assisté aux obsèques de M. L. Cadiou, industriel à Landerneau, ou qui leur ont donné des marques de sympathie en cette cruelle circonstance.

CHEZ UNE CARTOMANCIENNE BRESTOISE

L’affaire Cadiou a remis au premier plan de l’actualité des cartomanciennes et les somnambules.
Nous avons pensé que nos lecteurs connaîtraient volontiers l’opinion d’une célébrité du genre. On sait que Mme Entereau, ex-grande cartomancienne brevetée de Paris reçoit tous les jours et par correspondance, 1, rue Kléber, ainsi qu’il résulte d’une annonce que publie la Dépêche.
Nous nous sommes donc rendu, hier, à l’adresse indiquée et comme chez le coiffeur ou le dentiste, nous avons dû patienter longtemps notre tour avant d’être reçu par la maîtresse de céans, car il y avait plusieurs clientes qui attendaient leur tour, ce qui prouve que les sciences occultes sont encore appréciées dans certains milieux brestois.
Si l’on admet qu’une somnambule de Nancy a pu faire découvrir le corps de M. Cadiou et indiquer par correspondance l’endroit où il était caché depuis 30 jours, il n’y a pas de raison pour ne pas admettre aussi que la cartomancienne brestoise puisse donner sur cette affaire des renseignements équivalents.
Le dilemme se présente ainsi qu’il suit : ou les deux devineresses ne devinent rien du tout, ou elles sont capables de percer les plus profonds mystères.
Cela dit nous allons rendre compte de l’entretien que nous avons eu avec Mme Entereau, qui s’est d’ailleurs prêtée de bonne grâce à notre interview.

La somnambule de Nancy
Tout d’abord nous demandons à Mme Entereau son opinion sur l’étonnante lucidité de la somnambule de Nancy, à la science de laquelle on doit, jusqu’ici, la découverte du cadavre. Ce fait vraiment stupéfiant, et qui a sûrement stupéfié quelques sceptiques, ne surprend nullement la cartomancienne brestoise.
« Je ne suis pas somnambule, nous déclara Mme Entereau, mais je n’ai été nullement surprise du résultat de la consultation faite à Nancy près d’une voyante. Cela est très normal.
« Sachez qu’une bonne somnambule endormie et se donnant tout entière au sujet qui l’occupe, non seulement peut indiquer l’endroit précis où se trouve caché une personne – puisque c’est un assassinat qui nous occupe – mais il est en son pouvoir d’indiquer le nom de l’assassin et de ses complices et même leurs adresses.
« Mais, à défaut de somnambulisme, je vais consulter mes cartes, et elles parleront ». Les résultats obtenus durant ma longue carrière me permettent d’espérer que vous serez satisfait de cette consultation. Je dois vous déclarer que je n’ai pas lu les longs comptes rendus des journaux sur l’affaire qui vous intéresse, et que je ne la connais que très vaguement. L’intérêt de cette entrevue n’en sera que plus grand et plus sincère. »

Les cartes « parlent »
Et nous voici tous deux autour d’une table ronde en bois blanc, sur laquelle sont disposés trois jeux de cartes. Un seul de ces jeux est celui que l’on rencontre dans les cafés. Les deux autres jeux, de dimensions différentes, ressemblent à des séries d’images cartonnées qui feraient la joie des bambins.
Nous commençons par le grand jeu. Après avoir consciencieusement battu les cartes, que le client divise en deux lots en se servant de sa main gauche, Mme Entereau les aligne sur la table, face à elle et, songeuse, promène son regard sur la collection d’images. Puis, brusquement :
– Le jour où la personne qui vous intéresse a été enterrée, il pleuvait, ou, pour le moins, le temps était « brouillé ». L’assassin, un homme brun, n’était pas seul pour cette besogne. Je vois deux complices qui faisaient le guet.
Après une pause :
« Ces trois hommes ont rendu visite, avant ou après le crime, à une femme blonde qui habite une maison non loin de l’habitation, de l’usine, de la victime.
« Il (Cadiou) a été tué par un homme brun qui l’approchait, un domestique ou un employé, enfin par quelqu’un sous ses ordres. »
Mme Entereau, promenant l’index droit sur les cartes parlantes, s’arrêtant parfois sur la troisième ou la quatrième, et sautant parfois de la huitième à la treizième, semble avoir épuisé ses recherches sur ce jeu.
Elle prend le deuxième jeu (toujours des images extraordinaires dans la figurine desquelles on aperçoit des mots : attente, espoir, fatalité, bonheur, etc..) et, après les avoir battues et fait couper par la main gauche du visiteur, les aligne sur la table.
En tenant compte des révélations obtenues du premier jeu, Mme Entereau réfléchit en examinant les nouvelles cartes.
– Je vous ai parlé tout à l’heure d’une femme blonde qui réside près de l’usine. Elle reparaît ici, et avec insistance. Je vois également une autre femme, celle du mort cette fois ; des papiers et de l’argent lui ont été volés.
« On retrouvera ces papiers et aussi un objet compromettant qui a été caché dans un petit chemin près de l’endroit où la victime a été enterrée. »
Mais la personnalité du client – représentée par une carte blanche – doit « sortir » au cours des recherches. A deux reprises la cartomancienne bat les cartes, les étale, mais ces tentatives sont infructueuses. Enfin, la troisième coupe est excellente.
– Le mystère qui règne encore sur cette affaire sera bientôt éclairci. Plusieurs personnes connaissent les diverses phases du drame mais ne veulent à aucun prix être mêlées à cette affaire. C’est pourquoi la justice recevra sans tarder des lettres anonymes de ces personnes, qui feront connaître le coupable et les complices.
« C’est cela, il y a toujours les deux hommes qui accompagnent l’assassin. Un de ces complices mourra au mois de juillet prochain.
– Et l’homme actuellement sous les verrous ?
« Un homme est incarcéré, je le sais. Je consulte les cartes à son sujet, mais « elles » ne disent rien sur son innocence ou sa libération. »
Et, pour terminer, nous consultons le troisième jeu, les cartes de café qui, après les opérations préliminaires usuelles, sont alignées. L’homme de loi (roi de pique) voisine avec la victime (valet de pique), et tout près se trouve la veuve (dame de pique).
– Voici l’homme de loi, dit Mme Entereau ; il est sincère et éclaircira bientôt le mystère actuel.
Ce troisième jeu parle également des deux complices, de l’assassin et de la femme blonde, que la victime et l’assassin voyaient et qui était la cause de dissentiments entre les deux hommes.
Les cartes ne « parlant » plus, Mme Entereau nous annonce la fin de la consultation en nous priant de vouloir bien l’informer si, par la suite, les événements concordent avec les révélations de ses « cartes parlantes ».
Nous n’y manquerons pas.
Il est bien entendu que nous ne donnons cette consultation, absolument authentique, que pour montrer jusqu’à quel point on peut accorder créance aux révélations des somnambules ou des cartomanciennes. Nous n’entendons point recommander que l’on prenne tout cela au sérieux. Nous laissons chacun libre d’apprécier à sa guise.

Chez les patents de l’ingénieur Louis Pierre

Au hameau de Branville
Evreux, 6 février.
Au hameau de Branville, situé à six kilomètres d’Evreux et dépendant de la commune de Cauge, comptant deux cent cinquante âmes, habitent, dans une luxueuse maison de campagne, les époux Pierre, père et mère de l’ingénieur de l’usine de Landerneau actuellement sous les verrous. Le père, âgé de 63 ans, propriétaire très aisé, était il y a quelques années, adjoint au maire de la commune, dont il est conseiller municipal ; il a cédé l’importante ferme qu’il exploitait à son gendre, M. Hibert, il y a quatre ans. Toute la famille jouit, à juste titre, de la considération publique, non seulement à Cauge, mais encore à Evreux.
Nous nous sommes rendu, ce soir, vers cinq heures, au domicile des parents de l’ingénieur Pierre. Après des appels réitérés, une femme vient ouvrir une petite porte donnant sur un chemin boueux. C’est Mme Pierre elle-même.
– Vous venez certainement au sujet de mon fils ?
– Oui, madame, lui répondons-nous.
– Eh bien ! entrez.
La mère de l’ingénieur nous conduit dans une vaste salle à manger ornée d’assiettes anciennes et, aimablement, nous présente une chaise, afin que nous puissions causer plus aisément. Son mari se chauffe près de la cheminée, ainsi que son épouse. Il a l’air tout à fait calme et aucun signe de découragement ne se lit sur son visage. Tous deux nous font part que c’est par les journaux qu’ils ont connu l’arrestation de leur fils et la lourde inculpation qui pèse sur lui.
– C’est sans aucune émotion, nous déclare Mme Pierre, que nous avons appris cette étrange nouvelle, car nous avons une ferme confiance en l’innocence de notre fils.
Et Mme Pierre de poursuivre :
– Le 2 ou le 3 janvier, dans une lettre qu’il nous adressait, Louis nous faisait savoir qu’il était suspect aux yeux de la police et qu’un journal de Brest insinuait qu’il était le coupable. Il ajoutait qu’il ne fallait pas s’en tracasser, Cadiou, selon lui, n’ayant jamais été assassiné, mais étant simplement parti de son propre chef.
La mère de l’ingénieur nous conte encore que son fils leur avait écrit être fort ennuyé par toute cette affaire, qui lui faisait perdre près de 2.000 francs de bénéfices.
M. Pierre, d’un signe de tête, approuva tout ce que venait de nous dire son épouse, puis il nous confia que Louis leur avait toujours donné de la satisfaction au cours de ses études. Elève à l’institution Saint-François-de-Sales, à Evreux, il en était sorti avec ses deux baccalauréats, puis, après un an passé à Sainte-Geneviève, à Paris, il entra à l’Ecole centrale. A sa sortie, à 22 ans, ayant été réformé du service militaire par suite de myopie, Louis Pierre devint chimiste dans une usine de Courbevoie, qui fit faillite. Depuis quatre ans, il se trouvait à Landerneau, où ses parents allèrent le voir en octobre et novembre derniers.
– Mon fils, conclut M. Pierre, en nous quittant, aimait passionnément le travail ; il détestait les plaisirs et, de nature plutôt timide, il ne se plaisait que dans son laboratoire.
L’ingénieur Pierre, né à Cauge, en octobre 1882, n’avait pas revu son pays natal depuis cinq ans. Dans sa commune d’origine il passait pour un jeune homme d’avenir, incapable de commettre une mauvaise action.
Les parents auraient désiré que leur fils Louis, qui s’était engagé pour une période de quatre ans seulement à l’usine de Landerneau, revienne dans un centre industriel de Normandie. C’est malgré leurs conseils qu’il signa encore un engagement d’un an avec Cadiou. Un grand nombre d’habitants de Cauge, avec lesquels il nous a été donné de nous entretenir, se refusent à croire à la culpabilité de l’ingénieur Louis, comme on l’appelle familièrement dans le pays.

8 février 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grande-Palud

L’INGÉNIEUR EST-IL COUPABLE ? – L’INSTRUCTION – IMPORTANTE DÉCLARATION DU CONTREMAITRE BIGNARD – LA SOMNAMBULE

Lorsque l’on fut certain, par l’examen du cadavre de M. Louis Cadiou, que de toutes les hypothèses émises depuis un mois, celle du crime seule était justifiée ; lorsque l’arrestation de l’ingénieur Pierre eut été opérée, l’on put croire que la terrible énigme de la ‘Grande Palud allait enfin être résolue.
Quatre jours de patientes investigations d’interrogatoires, de confrontations, n’ont apporté à l’enquête que des présomptions singulièrement fragiles.
Il serait hasardeux, à l’heure qu’il est, de se porter garant de la culpabilité de Pierre.
Ce dernier conserve une bonne humeur inaltérable, affecte une confiance et un sang-froid tels que ses pires détracteurs avouent en être quelque peu démontés.
Par ailleurs l’on sait que l’une des charges principales qui pesaient sur lui a dû être abandonnée. La pioche tachée de sang découverte dans la remise, était tout simplement rongée par la rouille.

L’INSTRUCTION

M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a successivement entendu hier après-midi Mme Quéméneur, l’ingénieur Pierre et Mme Cadiou.

Déposition de Mme Quéméneur
L’interrogatoire de Mme Quéméneur n’a apporté aucune précision nouvelle. Elle s’est bornée à réitérer son témoignage d’après lequel c’est bien le 30 que la victime est venue à l’usine pour la dernière fois. Vers neuf heures du matin, elle vit M. Cadiou gravir le chemin qui mène à l’usine et obliquer vers la gauche, sous le pont.
Mme Quéméneur a ajouté qu’elle avait remarqué, deux ou trois jours avant la découverte du cadavre, des vols de corbeaux au-dessus du petit bois où gisait M. Louis Cadiou. D’autre part, son chien avait hurlé à la mort à deux reprises, ce qui avait éveillé son attention.
Confronté avec Mme Quéméneur, l’ingénieur, qui n’a pas encore fait choix d’un avocat, a persisté dans ses déclarations antérieures. Avec un entêtement souriant il a de nouveau affirmé n’avoir point revu son patron depuis le 29. « S’il est venu à l’usine le 30, dit-il, je ne l’ai pas aperçu. »

Déposition de Mme Cadiou
A trois heures, Mme veuve Cadiou était introduite à son tour dans le cabinet du juge d’instruction. Déposition et interrogatoire se prolongèrent jusqu’à six heures.
Mme Cadiou expliqua tout d’abord à M. Bidard de la Noë la naissance de ses premières inquiétudes.
Dans une lettre datée du 27 décembre, son mari lui faisait part de son intention de rentrer à Paris avant le premier de l’an. A quelle date exactement, il ne le savait encore, ayant quelques affaires à régler. Il annonçait qu’il rendrait visite le lendemain dimanche à ses sœurs de Cléder et qu’il fixerait par lettre ou par télégramme le jour de son retour.
Mme Cadiou attendit vainement un mot de son mari le 29 et le 30 décembre.
Le 31, rien encore. C’est alors qu’elle se décida à lui télégraphier à dix heures du matin : « Que signifie ton silence ? »
Le silence persista. A trois heures de l’après-midi, sérieusement inquiète, Mme Cadiou fît partir un nouveau télégramme, adressé cette fois à l’ingénieur Pierre.
Pour comble de malchance, ce télégramme ne parvint à destination que le lendemain soir. Par suite d’un dérangement dans les appareils l’on ne put téléphoner à la Grande Palud, suivant l’habitude, le contenu du télégramme.
Le lendemain matin seulement, à onze heures, le facteur apportait le télégramme à la Grande Palud ; mais, au lieu de le déposer à l’usine, il le remit à une femme qu’il rencontra au débit Quéméneur, la mère Annette.
La mère Annette prit son temps et ce n’est qu’à cinq heures qu’elle déposait le télégramme au logis de l’ingénieur. Ce dernier se trouvait à Landerneau ; il ne prit connaissance du pli qu’en rentrant, trop tard pour répondre. Il dut attendre le lendemain, 2 janvier.
Mme Cadiou, qui ne pouvait pressentir les tribulations de son infortuné télégramme, patienta jusqu’au 1er janvier. Mais son anxiété croissait d’heure en heure. A la fin, elle n’y tint plus, avisa M. Cloarec, députe de Morlaix : on sait le reste.
Mme Cadiou rappela ensuite, une fois de plus les indices qui l’avaient amenée à redouter un assassinat, sans que ses soupçons, toutefois, se soient portés d’une façon particulière sur l’ingénieur Pierre.
Sur la demande de M. Bidard de la Noë, Mme Cadiou décrivit minutieusement les objets que son mari pouvait avoir sur lui le jour du crime : porte-monnaie, portefeuille, montre, etc.
Sur ce qui concerne la somnambule, Mme Cadiou déclare que Mme Sainpy avait agi à son insu.

Une lettre
Le 31 décembre, parvenait à Paris, à l’adresse de M. Louis Cadiou, une lettre de l’ingénieur Pierre dans laquelle celui-ci disait avoir oublié de réclamer à son patron une certaine somme qui lui était, due.
Pierre demandait que cet argent lui fût adressé à la Grande-Palud.
La lettre était datée du 30, jour de l’assassinat.

Deux télégrammes
Quelques jours plus tard, l’ingénieur télégraphia à son patron, lui demandant des instructions au sujet d’un détail d’administration.
Pierre avait coutume d’agir ainsi ; il n’aimait pas à prendre l’initiative d’une décision.
Ne recevant pas de réponse, il télégraphia une seconde fois, sans plus de succès. Pierre aurait alors témoigné une vive surprise et se serait même rendu au bureau de poste pour s’assurer que ses télégrammes avaient bien été expédiés.
Le bruit de la disparition de M. Cadiou ne s’était pas encore répandu à Landerneau.

Interprétations
A première vue et jusqu’à preuve du contraire, l’envoi de cette lettre et de ces télégrammes sont à la décharge de Pierre.
S’il écrivait, s’il télégraphiait à son patron, c’est qu’il le croyait en vie.
Pierre a-t-il agi par ruse ?
L’affirmer sans démonstration serait faire preuve de partialité et s’engager dans une voie dangereuse. En raisonnant de cette façon l’on arriverait à retourner contre Pierre toutes les présomptions d’innocence dont il pourrait se prévaloir : les poches de Louis Cadiou étaient retournées ; c’est un vol simulé pour détourner les soupçons ; si Pierre a écrit le 30 à Louis Cadiou, s’il lui a télégraphié ensuite, c’était pour donner le change et se préparer une défense, etc., etc.
Ce procédé d’accusation est peu recommandable.

Déclarations du contremaître Bignard
Pourquoi l’ingénieur s’obstine-t-il à nier qu’il s’est trouvé avec Louis Cadiou le 30, alors que neuf témoins affirment que Louis Cadiou s’est rendu à l’usine ce jour-là ?
Peut-être serons-nous demain en mesure de donner à nos lecteurs une explication satisfaisante sur ce point.
En attendant, voici une importante déclaration du contremaître Bignard, que nous avons recueillie hier.
C’est bien le 30 décembre, nous dit-il, que j’ai vu M. Cadiou et M. Pierre ensemble.
Il était alors onze heures quinze.
A midi moins vingt, M. Pierre revenait seul à l’usine.
Il est impossible qu’il ait pu accomplir le crime dont on l’accuse en un temps aussi court. L’on ne tranche pas la gorge d’un homme sans recevoir des éclaboussures de sang.
Or M. Pierre portait à midi les mêmes vêtements qu’à onze heures et je n’ai remarqué sur eux aucune tache suspecte.
Rien d’anormal dans l’attitude de M. Pierre ne m’a frappé.
Nous poursuivrons demain notre enquête.

Inventions et potins
La facilité avec laquelle le populaire accueille les légendes, écrit l’envoyé spécial du Petit Parisien, nous a valu quelques bonnes histoires sur le crime de la Palud. On a notamment raconté qu’un chasseur, blotti dans un taillis, avait assisté à l’assassinat de Cadiou et à l’enfouissement de son cadavre ; il ne se serait décidé à parler qu’au bout d’un mois. Comme cela est vraisemblable ! On a dit également que M. Pierre avait hébergé dans sa maison du Moulin-de-la-Palud, il y a cinq ou six mois, un inconnu miséreux, bien que proprement vêtu. De là à déduire que cet homme était devenu le complice de l’ingénieur, il n’y avait qu’un pas, et ce pas fut vite franchi.
On a prétendu encore que M. Legrand, ancien maire de Landerneau, avait raconté, au café, qu’il savait, depuis trois semaines, où était enterré Cadiou, et qu’il tenait le renseignement de quelqu’un qui avait vu la scène tragique, lui aussi. Ce sont là, semble-t-il, propos sans importance. Il m’a été cependant impossible de vérifier soigneusement le dernier, qui pourrait avoir son intérêt : M. Legrand est absent de Landerneau en ce moment.
Ce qui est certain, c’est que l’ingénieur Pierre et le ménage du contremaître de l’usine de cotons nitrés, M. Bignard, vivent en fort mauvaise intelligence, en apparence du moins, car il faut se garder, devant le mystère que la justice s’efforce, jusqu’ici vainement, d’élucider, d’une affirmation quelconque.

Louis est victime d’une machination, disent les parents de l’ingénieur
Evreux, 7 février.
A une distance à peu près égale de Conches et d’Evreux, formant sur le plateau de Neubourg, riche de ces belles terres normandes, une vaste agglomération de maisonnettes basses, mi-fermes, mi-habitations bourgeoises, le hameau de Caugé semble comme une minuscule oasis perdue dans les champs immenses. C’est dans ce coin paisible qu’est né Louis Pierre, le jeune ingénieur que l’on accuse d’avoir assassiné M. Cadiou. C’est là que son père et sa mère vivent encore leur verte vieillesse, respectés de tous.
Hier matin encore, ils étaient heureux. Après des années d’un rude labeur, ils jouissaient justement d’une belle aisance. Chaque année, le domaine s’augmentait. Leurs enfants ne leur donnaient que satisfaction et joies. Louis était ingénieur, ce titre résonnait à leurs oreilles comme une musique très douce. L’avenir était à Louis Pierre. Sa sœur, mariée depuis six années, ne les avait autant dire pas quittés. Ibert, son mari, était un gars solide, rangé et vigoureux Et pour remplacer l’absent au foyer deux petites filles roses et blondes grimpaient le soir sur leurs genoux ; et voilà qu’hier matin, après le passage du facteur apportant les journaux de Paris, de mauvais bruits ont couru. Les gens des fermes les ont regardés avec un air tout drôle et ils ont entendu la vachère qui disait que « c’était un bien grand malheur qui arrivait à du si bon monde ».
Et puis, pour qu’ils n’apprissent pas la nouvelle par des bouches étrangères, pour atténuer surtout le coup douloureux qui allait bouleverser la sérénité de leur vie, leur fille est venue, qui leur a dit ce qu’elle avait lu, ce qu’avaient imprimé les feuilles publiques.
Comme la nuit était venue depuis longtemps déjà, je heurtai à la demeure de M. Pierre. L’heure avançait et il allait se coucher. Il y eut dans son accueil une grande tristesse, et un pli d’amertume passa sous sa moustache grise.
Doucement, ensemble, nous évoquâmes un passé fait tout entier de bonheur, d’espoir et de légitime orgueil.
De l’école communale au collège Saint-François-de-Salle, à Evreux, et plus tard à Paris, rue Lhomond, aux postes, ce ne sont que des éloges de ce fils qui a toujours honoré et respecté le nom de son père. Après Centrale, dont il suivit les cours pendant trois années, il revint sous le toit paternel prendre un repos qu’il avait bien gagné, et puis il lui fallut chercher sa voie. Ses débuts ne furent pas heureux.

A Courbevoie, il entra dans une usine où l’on fabriquait une substance alimentaire. Le procédé n’eut aucun succès, l’entreprise fit faillite ; c’est alors que des amis communs mirent le jeune ingénieur en relations avec M. Cadiou.
– Ma femme et moi, chaque année, pendant la belle saison, sommes allés le voir là-bas, dans cette Bretagne lointaine, où il ne se plaisait qu’à moitié. Et M. Pierre évoque des visions, revit des tableaux, cite des mots.
Louis, cependant, en avait assez ; son désir était de se rapprocher des siens ; il avait comme une sorte de nostalgie du pays. Ses lettres sont, là, qui l’attestent. Déjà il avait fait des démarches pour trouver une situation soit à Evreux, soit à Rouen, soit même à Paris. Sa décision était bien prise, et ce n’est que sur les instances réitérées de M. Cadiou qu’il consentit à demeurer une année encore à la Grande-Palud.
– Défendre mon fils ! Allons donc, ce serait supposer qu’il peut être coupable ! Et pas un instant, une minute, je ne veux m’arrêter à une semblable hypothèse, l’envisager même. Louis est victime d’une abominable et ténébreuse machination. Il n’a dû être qu’à moitié surpris de ce qui lui arrive, car il se savait soupçonné, menacé même par les gens qui ont intérêt à le perdre. Ne craignant rien, il est resté à son poste, comme c’était son devoir !
« Il y a une justice. Nous avons confiance en elle !
On a beau avoir confiance, on a beau se répéter que toute cette histoire est un affreux cauchemar, qu’une pareille accusation est trop invraisemblable, trop absurde, trop monstrueuse, il y a le doute quand même, l’affolant, l’épouvantable doute ! Et ces deux vieux sont malheureux, bien malheureux !

CHEZ LA VOYANTE DE NANCY

Elle réclame les 2.000 francs promis par Mme Cadiou
Le correspondant du Journal télégraphie :
Nancy, 7 février.
L’affaire Cadiou, qui passionne si profondément la Bretagne, vient d’avoir en Lorraine une répercussion inattendue. La justice s’est préoccupée, en effet, de savoir ce qu’il y a d’exact dans la consultation d’une somnambule extra-lucide qui avait révélé l’endroit où le meurtrier de M. Cadiou avait enfoui le cadavre.
Il apparaissait d’abord que des renseignements avaient été fournis à la famille de la victime, et que, pour détourner l’attention de la justice, on avait imaginé un roman mystérieux où l’intervention des sorcières aurait joué seul un rôle que la gravité des magistrats se garderait bien d’éclaircir.
Or, la somnambule existe ; les faits auxquels elle se trouve mêlée, et qui étaient généralement accueillis avec un scepticisme ironique, sont confirmés d’une manière éclatante.
Voici les résultats de notre enquête personnelle :
Les agences nous informaient, cet après-midi, qu’une dame Saimby ou Saimpy [Sainpy], habitant Pont-à-Mousson, avait interrogé une voyante de Nancy et qu’elle en avait obtenu des indications si précises qu’en proie à une agitation très vive, elle en avait fait part immédiatement aux parents du directeur de la Grande-Palud, avec qui elle entretient depuis longtemps d’étroites relations d’amitié.
Dès que la nouvelle fut connue, on se mit en quête de découvrir Mme Saimpy [Sainpy]. La police ignorait son adresse ; le chef de la quinzième brigade mobile, M. Villon, était seulement instruit de l’affaire par les journaux et il attendait sans impatience la commission rogatoire du parquet brestois qui le chargerait de collaborer à l’instruction en cours.
Une nuée de reporters s’était abattue sur la petite ville. Tant d’investigations furent enfin couronnées de succès. On finit par apprendre que Mme Saimpy [Sainpy] vivait tranquillement chez une amie, Mme Gendarme, dans une modeste maison de la rue Favier. En dépit des questions dont on la pressa, elle refusa de livrer son secret et de dire si, oui ou non, elle devait à une somnambule les renseignements qui guidèrent les recherches.
Nous devions être plus heureux. Le fils de Mme Saimpy [Sainpy] dirige à Nancy, rue des Quatre-Eglises, une épicerie en gros. A coup sûr il avait reçu dernièrement la visite de sa mère ; il devait, par conséquent, être au courant de ses démarches et en connaître même l’extraordinaire résultat. M. Saimpy [Sainpy] fait dans la région un voyage d’affaires. Il rentrera seulement demain soir à son magasin ; mais en son absence un des caissiers a satisfait complaisamment notre curiosité.
– Il est exact, nous dit-il, que Mme Saimpy [Sainpy] mère a consulté, l’autre jour, dans le quartier, une cartomancienne ou une voyante. Elle a même été fort impressionnée- Le patron nous a raconté cela. Nous n’avons pas, sur le moment, attaché une bien grande importance à son récit.
Munis de ce renseignement, nous gravissons les escaliers obscurs des immeubles où mainte pythonisse rend ses oracles, et c’est ainsi qu’à 10 heures du soir nous heurtions l’huis de Mme Camille, 16, rue de l’Équitation. Dès les premières questions, Mme Camille avoue la consultation donnée à une visiteuse qui dissimulait ses inquiétudes, son chagrin, mais mal.
– Cette dame arriva chez moi samedi après-midi sur le coup de 4 heures, nous dit-elle. Je lui demandai si elle désirait m’interroger à propos d’un vol ?
« – Oh ! je voudrais qu’il s’agît seulement d’un vol ; je n’aurais pas tant de peine. Je viens pour une disparition. Si je pouvais savoir, je consolerais peut-être de pauvres gens plongés dans une épouvantable douleur ! »
« La consultation fut relativement courte. Quand elle cessa j’avais les yeux baignés de larmes.
« Mme Saimpy [Sainpy] fut émue.
« – Pourquoi pleurez-vous ainsi ? me dit-elle. »
« Je lui répondis que j’avais assisté, pendant mon sommeil, à un spectacle terrifiant. Mme Saimpy [Sainpy] me raconta alors que je lui avais fait du crime de Landerneau le récit que j’ai lu depuis lors dans tous les journaux, indiquant même le signalement et l’âge de l’assassin, la façon dont M. Cadiou fut frappé, l’endroit où le corps avait été enfin traîné, puis enfoui dans un talus situé à proximité d’un petit bois et du moulin. Ma cliente était absolument atterrée. »
Mme Camille n’a conservé de cette visite qu’un souvenir assez vague.
– Il vient chez moi beaucoup de monde, dit-elle. Depuis vingt-cinq ans j’ai été mêlée sans doute à des affaires intéressantes, mais je ne crois pas qu’il en soit de plus curieuse que celle-ci. Des locataires de la maison m’ont appris ce soir le rôle qu’à mon insu je jouais dans le drame de la Grande-Palud. Puisque la famille de M. Cadiou a promis une prime de deux mille francs à la personne qui ferait découvrir le cadavre, je pense que cette somme me sera acquise sans nulle contestation. Je suis veuve depuis deux ans ; je vis très modestement avec mes deux filles. Deux mille francs seront pour nous une excellente aubaine.
A ce moment une des fillettes s approche de nous et déjà exprime ses désirs. Elle rêve d’une belle robe, et puis il lui faudrait un vélo.
– Tu auras tout cela, lui promet sa mère en plaisantant.
Mme Camille ne tient pas à ce que le public la confonde avec les vulgaires pythonisses qui s’exhibent sur les tréteaux de la foire.
– Depuis vingt-cinq ans, j’exerce honnêtement mon métier. Tous les médecins de la ville me connaissent ; je possède dans ma clientèle toute la noblesse (sic). Beaucoup de personnes m’ont souvent remerciée à la suite de renseignements précieux.
Nous lui demandons comment lui fut révélé le don de double vue. Elle répond :
– A l’âge de treize ans j’avais la danse de Saint-Guy. Je fus soignée à l’hôpital par le savant docteur Bernheim qui fît sur moi de nombreuses expériences d’hypnotisme. Il me présenta ensuite à ses éminents collègues, le docteur Liébault et le professeur Liégeois, qui témoigna dans le procès
Gouffé en 1889. Quelques années plus tôt, lors du congrès scientifique qui se tint à Nancy, vers 1S80, j’avais été déjà présentée à l’illustre assemblée.
« Le docteur Liébault me maintint dans l’état d’hypnose de huit heures du matin à midi. Les expériences auxquelles on se livra dans ces séances ont été consignées dans plusieurs revues. J’ai vécu, depuis cette époque, du métier de somnambule, donnant chaque jour mes consultations dans une maison voisine, chez ma propre marraine. »
Détail particulier, les savants dont Mme Camille cite les noms lui ont gardé leur sympathie, et l’un d’eux l’appelait familièrement sa petite sorcière.

Ce que dit Mme Sampy [Sainpy]
Nancy, 7 février.
Un de nos confrères de l’Est Républicain a pu découvrir, à Pont-à-Mousson, l’adresse de Mme Sampy [Sainpy], qui consulta la somnambule nancéenne sur la mort de M. Cadiou. Voici ses déclarations :
« Ma fille a épousé M. Pichard [Richard], qui est le frère de Mme Cadiou. Toute la famille était dans la plus profonde tristesse depuis la disparition de l’infortuné M. Cadiou, quand je me souvins qu’à deux reprises différentes, pour des affaires de peu d’importance, j’avais déjà consulté une cartomancienne à Nancy et que les renseignements qu’elle m’avait donnés étaient absolument exacts. Je fis donc venir un gant et une cravate avant appartenu à M. Cadiou et, munie de ces objets, je me rendis à Nancy le samedi 31 janvier, par l’express de 9 h. 40 du matin. J’arrivai chez la cartomancienne et, comme j’étais seule, j’entrai de suite dans le salon de consultation.
– Quel est le nom de cette somnambule ? demandons-nous.
– Je ne vous le dirai pas avant qu’elle m’y ait autorisée.
– Ayant donc remis le gant de M. Cadiou à Mme X…, elle me dit aussitôt :
« Ce gant appartient à un monsieur. Ce monsieur est couché dans un endroit très noir. Il est mort assassiné ; il a été attiré dans un guet-apens et frappé de deux coups de marteau ; un à la tête et l’autre dans le dos ; le premier coup était mortel.
« L’assassin est un homme de grande taille, châtain, et porte toute sa barbe. Le crime a été commis alors qu’il faisait nuit, entre quatre et cinq heures du soir. Un autre individu faisait le guet, C’est un homme de taille au-dessous de la moyenne ; il a aidé l’assassin à enfouir le corps sous une très mince couche de terre, près d’un taillis.
– Songez, monsieur, que je n’avais pas dit à la somnambule de quoi il s’agissait. Je dois ajouter que je ne suis jamais allée à Landerneau !
« Émue par cette révélation, je me rendis aussitôt aux « Magasins Réunis », où j’écrivis à la tante de Mme Cadiou, qui habite Paris. Celle-ci prévint le frère et vous savez le reste. »
La voyante à laquelle Mme Sampy [Sainpy] fait allusion est Mme Camille, demeurant à Nancy, rue de l’Équitation, qui s’empresse de confirmer les déclarations de sa cliente.

9 février 1914 – p. 3 et 5

Mystère de la Grande-Palud

DEUX TÉMOIGNAGES NOUVEAUX

MM. Paulin, commissaire spécial, et Lemez, inspecteur, qui poursuivent méthodiquement leur enquête, se sont rendus, hier, à la Grande-Palud.
Au, cours de leurs investigations, ils ont recueilli un témoignage nouveau qui, en raison de sa précision, établit d’une façon décisive cette fois, la présence de M. Louis Cadiou à l’usine, le 30 décembre.
Ce témoignage prouve, en outre, d’une façon formelle que l’ingénieur Pierre, contrairement à ses dénégations, a passé avec son patron une partie de la matinée du 30.
C’est M. Bonnefoy, fermier à la Grande-Palud, qui a donné ces précieuses indications aux commissaires spéciaux.
Une première fois, le 29 décembre, M. Bonnefoy, qui se rendait à foire de Lesneven, rencontra M. Louis Cadiou se dirigeant vers l’usine.
Au moment où il passa près de lui, M. Cadiou adressa une observation à un charretier.
Le lendemain, 30 décembre, M. Bonnefoy se trouvant à la ferme, vit, vers neuf heures du matin, M. Louis Cadiou contourner l’usine et se diriger vers le bureau de l’ingénieur.
Et M. Bonnefoy cite ce détail qu’au moment où M. Louis Cadiou passait devant la ferme, il secoua la neige qui avait adhéré à ses semelles.
Le même jour, à onze heures, M. Bonnefoy, qui descendait d’une propriété qu’il possède à quelques centaines de mètres de l’usine, aperçut, venant de l’usine, sous le pont, M. Louis Cadiou et l’ingénieur.
Et M. Bonnefoy ajoute une précision importante : l’ingénieur Pierre était, à ce moment couvert de sa pèlerine.
Le fermier l’affirme sans hésiter, car il remarqua qu’un coup de vent rabattait le vêtement sur la tête de Pierre, qui dû s’arrêter pour se dégager.
Or, l’on se rappelle que le contremaître Bignard attesta, à plusieurs reprises, que le 30, jour où son patron vint pour la dernière fois à la Grande-Palud, l’ingénieur, parti à 11 h. 20 avec M. Cadiou, revint à son bureau à midi moins le quart, pour y prendre sa pèlerine.
Cette affirmation se trouve infirmée par le témoignage très catégorique et très précis de M. Bonnefoy.
Le contremaître, interrogé à ce sujet, a abandonné ses déclarations antérieures avec une facilité remarquable.
Il ne sait plus maintenant si c’est le 29 ou le 30 qu’il vit M. Cadiou pour la dernière fois.

LES BUCHERONS
Le parquet de Brest, qui ne veut rien négliger de ce qui pourrait contribuer à éclaircir le mystère de la Grande-Palud, a chargé la brigade mobile, par commission rogatoire, de rechercher les bûcherons qui auraient été vus dans le bois le 30 décembre.

Un personnage nouveau entre en scène
Mme Quéméneur, qui tient, à la Grande-Palud, le débit « Au repos des Amis », a été priée, hier, par un ancien ouvrier de l’usine, complètement illettré, d’écrire une lettre particulièrement intéressante.
Cet ouvrier, nommé Jacques Bossard, âgé de 25 ans environ, avise le parquet de Brest qu’il est en mesure d’apporter certains éclaircissements au mystère de la Grande-Palud.
Il demande à être entendu, ce qui ne, saurait tarder à être fait.
Nous avons pu obtenir quelques renseignements sur ce témoin inopiné.
Bossard est célibataire.
Il habite Saint-Divy.
Bossard était embauché à l’usine de la Grande-Palud.
Le 27 décembre, il demanda un congé pour maladie, et ne reprit son travail que le 6 janvier.
Dans l’intervalle, il vint une fois trouver l’ingénieur Pierre à l’usine. Il lui demanda, parait-il, un acompte sur son salaire.
Ceci se passait le 31 décembre.
Est-ce au cours de cette visite que Bossard apprit ce qu’il demande aujourd’hui à révéler ?
Nous ne tarderons pas à le savoir.
Depuis la, fermeture de l’usine, Bossard travaille, à Brest, à bord du Gorbea Mendi,
(Lire la suite en dernière heure.)

La somnambule de Nancy

De Nancy, 7 février, au Journal :
Comme il fallait s’y attendre, les étourdissantes révélations de Mme Camille ont produit tant à Nancy qu’à Pont-à-Mousson, une émotion qui s’est emparée indistinctement de toutes les classes sociales. Ce fut le sujet de toutes les conversations. Tantôt un doux scepticisme accueillait en souriant les oracles sans prestige de la sibylle, tantôt la crédulité des braves paysannes affirmait qu’il y avait beaucoup de vérité dans la consultation qui amena la découverte du cadavre de M. Louis Cadiou.
– Et la preuve, c’est que la justice elle-même dirige ses investigations dans ce sens.
Les apparences donnent raison, il faut en convenir, à cette version. Une dépêche tenant lieu de commission rogatoire n’est-elle pas effectivement parvenue, hier après-midi, au parquet général ? La transmission en fut faite sans hâte à M. Marin, Commissaire de police à Pont-à-Mousson, qui, ce matin, convoqua Mme Anne Saimpy [Sainpy] ; mais celle-ci, bouleversée par la stupéfiante succession des événements qui se précipitent depuis qu’à l’issue de sa consultation elle informa la justice des terribles mystères dont le voile venait de se déchirer, ne put se déranger, et elle en informa M. Marin qui, cet après-midi, se rendit chez elle.
L’impression du magistrat confirma l’opinion des personnes qui ont eu l’occasion d’approcher Mme Saimpy [Sainpy] et de s’entretenir avec elle. Il apprit qu’ayant perdu un chien de race auquel elle tenait beaucoup elle en avait retrouvé assez facilement la trace grâce à une somnambule ; que plusieurs témoignages, des confidences sérieuses, la constatation d’incidents, des circonstances singulièrement étranges avaient peu à peu affermi sa confiance dans les oracles des sorcières.
– Je me rendis samedi à Nancy, dit-elle en ayant soin de prendre une paire de gants portés par la victime de la Grande-Palud, et que je me gardai de toucher à l’intérieur, afin que fût conservé intact le fluide magnétique de M. Cadiou. C’était là une expresse recommandation, une condition sine qua non pour la réussite de nos projets.
« Mme Camille que je n’avais jamais vue auparavant, me demanda s’il s’agissait d’un vol.
« – Non, lui répondis-je, je voudrais avoir des renseignements au sujet de la disparition d’un de mes parents. »
« Et, sans lui donner d’autres explications, je lui remis la paire de gants que j’avais apportée.
« Mme ‘Camille, continua Mme Saimpy [Sainpy], fut à ce moment endormie par une dame âgée qui se trouvait avec elle, et ce que j’entendis alors me troubla profondément.
« – Madame, ce monsieur est couché dans un endroit tout noir !
« – Dans une cave ? demandai-je. Vous devez faire erreur.
« – Il est couché et il est mort. Je le vois dans un bois.
« – Dans un bois ? Vous devez vous tromper, car on a fouillé le bois près duquel il a été rencontré pour la dernière fois et on n’a rien trouvé.
« – Ce n’est pas précisément un bois, c’est un talus sur lequel poussent quelques petits arbres.
« – Près d’un moulin ?
« – Oui, sur le bord d’une route, près d’un moulin ; effectivement, le corps est seulement caché par un peu de terre.
« – Et comment ce monsieur a-t-il été tué ?
« – Il a été attiré dans un guet-apens ; il a été frappé à la tête et dans le dos.
« – Par qui a-t-il été tué ?
« – Par un homme de trente à trente-cinq ans, grand, portant une barbe châtain ; il avait un complice plus petit que lui, qui fit le guet et qui l’aida pour enfouir le cadavre. »
« Ces détails, continua Mme Saimpy [Sainpy], je les envoyai aussitôt à une de mes parentes, qui les communiqua au frère de M. Cadiou, – et vous savez qu’ils permirent de retrouver très vite le corps du malheureux administrateur de l’usine de la Grande-Palud.
« – Ne craignez-vous pas, madame, demanda le commissaire de police, d’avoir, sans le vouloir, guidé un peu les réponses de la somnambule en lui donnant des indications sur la région où disparut M. Cadiou ?
« – Nullement, répondit Mme Saimpy [Sainpy]. J’écoutais, je vous assure, Mme Camille avec la plus grande émotion : ses déclarations me stupéfiaient et m’attristaient. Si je l’interrompis, ce ne fut que pour obtenir davantage de précisions, et rien dans mes paroles ne put lui permettre de situer l’endroit où fut retrouvé M. Cadiou. »
M. Marin ne poursuivit pas davantage son interrogatoire. Au surplus, la bonne foi de Mme Saimpy [Sainpy] est pour tous évidente. Personne, à Mont-à-Mousson, ne se permettrait de suspecter ses dires ; mais ne s’est-elle pas illusionnée sur l’importance des prophéties de la somnambule ? Sans s’en douter, n’a-t-elle pas modifié ses réponses, qui, depuis la découverte du cadavre de M. Cadiou, sont singulièrement angoissantes ?

Chez Mme Camille
Quant à Mme Camille, elle exulte, mais sans vaine fanfaronnade. Nous lui rendîmes visite cet après-midi, mais, comme il ne faut pas troubler les devineresses dans l’exercice de leurs prophéties, nous nous présentâmes chez elle à l’instant où elle achevait ses deux séances quotidiennes de consultations.
Mme Camille, qui s’appelle prosaïquement Mme veuve Hoffmann, s’enorgueillit d’avoir uni jadis sa destinée à celle d’un haut fonctionnaire ; elle garde en conséquence une obligatoire circonspection.
Deux enfants, un garçon de seize ans et une fille de quinze, lui rendent agréable un foyer dont l’occultisme assure la prospérité. Nous gravissons à tâtons un escalier obscur. Mme Camille nous reçoit. Elle est seule avec sa marraine, Mme Stocquart, une octogénaire aux cheveux de neige qui, depuis vingt-quatre ans, la plonge dans le sommeil magnétique.
– Que de visites ! Je n’en puis plus, nous annonce-t-elle dès l’entrée- Figurez-vous que les opérateurs cinématographiques ne me laissent aucun répit, les reporters assiègent ma porte, je suis très fatiguée. On a dit, en manière de plaisanterie, que les rêves de gloire et de fortune m’empêcheraient de dormir, mais j’en ai vu bien d’autres dans ma longue carrière.
L’appartement où nous nous trouvons est simple, d’un confort bourgeois. Çà et là, des bibelots, des gravures, des livraisons de modes ou de voyages qui font prendre patience aux clients, à la timide amoureuse à l’héritier nerveux, au potache inquiet qui viennent solliciter un pronostic heureux ou fatal sur la fidélité de l’être cher, la longévité du vieil oncle, le résultat aléatoire d’un concours.
– Jamais je ne pose de questions, proclame Mme Camille Hoffmann, aux gens qui se présentent. Pour m’épargner des ennuis avec la police je leur demande toujours s’ils désirent se renseigner au sujet d’un vol.
– Pourquoi cela ?
– Certaines personnes, trop confiantes dans mon infaillibilité, pourraient, en me quittant, jurer à des magistrats qu’ils se trompent, que leurs enquêtes sont mal conduites, et cela m’attirerait de nombreux désagréments.
De son propre aveu, la pythonisse proclame ainsi le droit au scepticisme. Pourtant elle cite avec complaisance les occasions qu’elle eut de prouver sa supériorité incontestable sur la concurrence du marc de café, des tarots et des lignes de la main.
– Un officier des troupes coloniales, ayant en poche son billot pour le transatlantique reçut de moi l’assurance qu’à Marseille un contre-ordre ajournerait son voyage. La prédiction se réalisa. Je ne compte plus les personnes qui, après le décès d’un parent, ont retrouvé soit dans la cave, soit dans le grenier, un magot que celui-ci y avait prudemment caché. A la veille d’examens ou d’élections plusieurs candidats ont puisé chez moi ou raffermi leurs espoirs. Mais je reconnais que l’affaire Cadiou a de quoi stupéfier.
Dans l’angle obscur d’où elle suit notre conversation, Mme Stocquart, la vieille marraine, approuve ces paroles. Elle murmure, en dodelinant de la tête : « Oui, c’est extraordinaire. »
On s’étonne ici de l’importance que les magistrats accordent aux consultations de la somnambule.
Mais en vérifiant les déclarations de Mme Camille, la justice ne poursuivrait-elle pas un autre but ?

L’opinion de « l’Intransigeant »
Paris, 8 février.
L’Intransigeant de ce soir publie ce qui suit :
« L’affaire Cadiou semble prendre une tournure nouvelle. On a l’impression que l’instruction bifurque. Sans doute l’opinion publique, ainsi que la presse, ne sauraient être trop prudentes en leurs appréciations Il convient, en tout cas, de ne pas entraver l’œuvre de la justice Mais la justice a, de son côté, le devoir impérieux de ne rien faire à la légère. Il semble qu’on se soit un peu pressé d’emprisonner M Pierre
« Ce n’est pas affaire à nous de rechercher s’il est innocent ou coupable Mais sa défense est si calme, si solide, si logique que l’on ne peut s’empêcher d’être troublé ».
D’autre part, le même journal reçoit de son correspondant à Landerneau la dépêche suivante et qu’il reproduit sous ce titre :

« Quelques rapprochements singuliers »
Je veux vous signaler la conversation que j’eus ce matin avec quelqu’un de bien informé sur toute cette histoire et qui, par de certains points, y fut même mêlé. Elle me paraît suggérer toute une hypothèse nouvelle qu’il ne convient pas de mépriser.
– Avez-vous remarqué, m’a dit mon interlocuteur, qu’il y a dans cette affaire Cadiou quelque chose de plus mystérieux encore que le crime, si c’est possible : la découverte du cadavre. Pendant un mois on a cherché partout. On n’a rien trouvé. Et, tout à coup, avec une sûreté stupéfiante, le frère de la victime, sans hésitation, va droit au lieu même où est enterré Cadiou. C’est extraordinaire.
Plus étrange est l’explication qu’on donne de cette découverte : « Une somnambule nous a renseigné », dit la famille. Et c’est un éclat de rire. On ne croit pas à ces révélations-là. On tente alors de se retourner : « Nous avons voulu éviter les vengeances contre les dénonciateurs. Nous avons inventé la somnambule. » Les dénonciateurs ? Mais dans le pays de l’ingénieur, à la Grande-Palud, à Landerneau, on ne se cachait pas pour l’accuser. Sa propre bonne l’avertit qu’on le soupçonnait. Il a lui-même écrit à ses parents qu’il était soupçonné. Alors ? Il devait y avoir eu vengeance. Elle aurait pu se produire quelques jours après le crime. Et voulez-vous me dire si cette dernière explication est bonne : éviter une vengeance. Pourquoi la justice se transporte-t-elle à Nancy chez Mme Camille ? Ne croyez-vous pas qu’elle voit une corrélation bizarre – et qui pourrait singulièrement éclairer le drame
– entre la découverte du crime et les dires de la somnambule, corrélation qui n’aurait rien de surnaturelle, mais qu’aurait très bien pu amener on ne sait quelle intervention d’un ami, d’un proche. La police ne se dérange pas pour contrôler des phénomènes de l’au-delà. Il semble qu’elle a compris que l’accusation contre l’ingénieur est trop fragile et qu’il faut chercher ailleurs. Elle cherche. Je n’accuse personne, je ne soupçonne personne, je m’intéresse à la vérité. »
Cette conversation m’a paru digne de vous intéresser.

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD

L’HOMME CADAVÉRIQUE

MM. Menessier [Mennessier], commissaire spécial ; Paulin, commissaire adjoint et Lemez, inspecteur, dont il convient de louer le zèle, se sont rendus hier soir à Saint-Divy, où ils ont interrogé Bossard.
Nous avons pu également rencontrer ce dernier, qui nous a fait les déclarations suivantes :
Le dimanche 28 décembre, vers neuf heures du matin, j’étais allé chez- M. Pierre lui demander s’il pouvait m’employer pour la garde de nuit, seul travail que mon état de santé me permettait à ce moment.
J’attendais que l’on m’ouvre, appuyé à la porte de l’escalier qui descend vers le moulin, quand je vis arriver dans la cour un char-à-bancs conduit par un garçon du moulin.
Un homme cadavérique (sic) en descendit. Frappé de son extrême pâleur, je l’examinai attentivement. De petite taille, maigre, il était vêtu comme un ouvrier, portait une pèlerine et était coiffé d’une casquette.
Il gravit l’escalier et frappa à la porte de M. Pierre.
La bonne vint ouvrir et introduisit immédiatement l’inconnu dans la maison, sans lui demander qui il était ni ce qu’il voulait.
J’attendis quelque temps puis je me présentai à mon tour. Je frappai à la porte de la pièce où M. Pierre et l’inconnu étaient enfermés.
M. Pierre ouvrit, examina rapidement mon certificat et me congédia.
Sur le moment, je ne portai pas grande attention à cette visite mais, depuis la découverte du cadavre de mon patron, certains détails me sont revenus et je suis persuadé que si M. Pierre est coupable et s’il a un complice, celui-ci ne peut être que l’homme venu au moulin le dimanche 28.
Je n’avais jamais rencontré cet individu auparavant et je ne l’ai pas revu depuis.
Qu’est-il venu faire chez M. Pierre ?
L’ingénieur ne recevait jamais de visites et n’admettait jamais d’ouvriers chez lui. Il ne pouvait s’agir d’embauchage : M. Pierre ne s’occupait jamais de cela ; il aurait adressé l’homme au contremaître.
Quoi qu’il en soit, j’ai cru de mon devoir de faire cette déclaration dans l’espoir qu’elle pourrait contribuer à venger mon patron.
Telles furent les confidences de l’ancien ouvrier de la Grande-Palud.
Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir sur la personnalité de « l’homme cadavérique » que la police va rechercher immédiatement.

10 février 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grande-Palud

NOTRE ENQUÊTE

La visite du 28 décembre
Les commissaires spéciaux et la gendarmerie ont recherché hier l’homme dont la présence chez l’ingénieur Pierre le 28 décembre au matin, avait éveillé les soupçons de M. Jacques Bossard.
Interrogée le matin, Mlle Julia Juzeau, servante de Pierre, déclara que son maître n’avait reçu aucune visite ce dimanche-là. Si quelqu’un était venu, ce ne pouvait être que le facteur.
Mais, dans le courant de l’après-midi, Mlle Juzeau se rappela que son oncle, M. Mazurier, menuisier au service de M. Belbéoch, était venu deux dimanches de suite chez Pierre pour réparer des sommiers, et notamment le 28.
M. Mazurier nous confirme les dires de sa nièce. Son signalement correspond parfaitement à celui donné par M. Bossard, dont les indications se trouvent ainsi vérifiées, à cela près qu’elles n’ont aucune portée.
Le conciliabule de Pierre et de M. Mazurier s’explique par le lien de parenté qui unit ce dernier à celle que l’ingénieur projetait d’épouser.

Le contrat de l’ingénieur
De bonne heure, M. Jean-Marie Cadiou était parti de Brest en voiture. L’inspecteur Lemez l’accompagnait.
M. Cadiou, qui avait lu dans la Dépêche l’interview d’une voyante brestoise, voulait essayer de nouveau sa chance et rechercher, à l’aide des inspirations de l’Au-delà, le portefeuille et les papiers de son malheureux frère.
Il parcourut en tous sens les abords de la funèbre fosse, mais sans faire la moindre découverte.
Nous le rencontrâmes à Landerneau et, au cours de l’entretien que nous eûmes avec lui, il nous apprit que l’ingénieur Pierre était lié à M. Louis Cadiou par un contrat particulièrement rigoureux.
Une clause de la convention stipulait en effet que si, dans un délai de cinq ans, à partir de la signature, Pierre, pour quelque raison que ce fût, était amené à se séparer de son patron, il lui serait interdit d’offrir ses services à une autre entreprise de blanchiment de coton, et ce, en France et à l’étranger, et pendant un délai de quinze ans.
Nous ne savons pas jusqu’à quel point pareil engagement, même contracté en pleine santé intellectuelle, est valable pour celui qui s’y asservit volontairement ; nous ignorons si l’ingénieur était mieux renseigné que nous. Mais ce que nous savons bien, c’est que Pierre, à la veille de quitter l’usine, avait offert son concours aux industriels qui vont fonder à Daoulas une usine analogue à celle de la Grande-Palud ; qu’il avait même signé un traité conditionnel, qu’il résilia par lettre recommandée dans les premiers jours de janvier.
Légal ou non, le traité signé par Pierre et M. Louis Cadiou existait, et son existence constituait au moins une sérieuse entrave pour l’ingénieur.
Celui-ci crut-il son avenir menacé, sa vie gâchée, par l’obstination de son patron refusant de renoncer au bénéfice de la clause que certains n’hésitent pas à qualifier de léonine ? N’eut-il pas un terrible
Accès de fureur ?
Bornons-nous à signaler cette hypothèse que nous avons entendu formuler par différentes personnes.

Encore les dates !
Et puisque nous parlons de Pierre, signalons en passant la déclaration de M. Marcou, employé à l’usine, qui a bien vu Pierre et son patron ensemble le 29, mais qui affirme que le 30 l’ingénieur n’arriva à son bureau qu’après le départ de M. Cadiou.
Ce témoignage est confirmé par deux ouvriers nommés Morizur et Morvan. Ce dernier se rappelle cependant, sans pouvoir situer son souvenir au 29 ou au 30, qu’aussitôt après la sortie de M. Cadiou, l’ingénieur survint, entra quelques instants dans son bureau et repartit aussitôt.
Il ne nous paraît pas qu’il y ait là de quoi infirmer la déclaration de M. Bonnefoy que nous avons publiée hier.

Les recherches
On nous signale le fait suivant que nous rapportons sous toutes réserves :
Un négociant de Landerneau aurait fait savoir à la police qu’il pouvait fournir de précieuses indications. Voici de quoi il s’agirait : ce négociant était créancier d’un individu habitant dans le voisinage de l’usine pour une somme de 1.600 francs. Le débiteur passait pour insolvable.
Quelques jours après la disparition de M. Cadiou, le débiteur venait verser un acompte de 600 francs.
Surpris, le négociant lui dit à brûle-pourpoint : « Il faut que vous ayez assassiné M. Cadiou pour avoir une pareille somme à votre disposition ! »
L’homme tressaillit, pâlit et se retira sans rien répondre.
Le négociant aurait promis de révéler à la police le nom de son débiteur, le jour où la preuve serait faite que le 30 décembre M. Cadiou a quitté sain et sauf son ingénieur.
Pourquoi cette condition ?
Si invraisemblable que soit cette histoire, la police cherche à l’élucider.
D’autre part, MM. Péron, marchand de nouveautés, et Audren, entrepreneur à Landerneau, revenant en voiture, le 31 décembre, de la foire de Landivisiau, arrivaient vers sept heures moins le quart, rue de la Rive où se trouve le magasin de M. Péron.
Penchés sur le pavé, l’ingénieur Pierre et un inconnu paraissaient chercher quelque chose.
M. Péron s’approcha, et Pierre lui dit, désignant son compagnon : « Il a perdu la clef de sa montre. » Puis, à voix basse : « Il est un peu gâteux. »
M. Péron dit alors à l’inconnu de repasser le lendemain à son magasin, pour prendre sa clef qui serait certainement retrouvée dès qu’il ferait jour.
M. Pierre, ni l’inconnu ne revinrent.
Étant donné qu’une clef de montre vaut cinq centimes dans la plupart des bazars il ne nous paraît pas démontré que la négligence de l’inconnu suffise à prouver qu’il appréhendait d’être remarqué. L’impliquer dans l’affaire Cadiou du seul fait qu’il se trouvait avec Pierre le 31 décembre serait aller vite en besogne.
Il n’y a donc pas lieu d’insister jusqu’à plus ample informé.

L’INSTRUCTION

Pour mener l’instruction d’une affaire comme celle de la Grande-Palud, un magistrat devrait pouvoir s’y consacrer entièrement. Or, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, qui en a la lourde charge, doit, en outre, traiter les innombrables affaires qui intéressent notre parquet. Grâce à son inlassable activité, l’excellent magistrat y parvient cependant.
Hier après-midi, il entendit successivement MM. Legrand, industriel ; Bignard, contremaître à l’usine de la Grande-Palud ; Salliot, ex-comptable de la même usine, actuellement employé chez M. Belhommet.
M. Legrand fournit de longues explications sur la façon dont il fonda l’usine de la Grande-Palud, en juillet 1907, puis comment se forma la société qui lui succéda en 1909. A son avis, la situation financière de M. Cadiou devait être bonne.
Comme, au sujet de la somnambule de Nancy et de la façon dont elle intervint pour faire découvrir le cadavre, on lui rappelait un propos qu’il avait tenu et auquel on avait prêté un sens quelque peu troublant, M. Legrand déclara qu’il ne s’agissait là que d’une plaisanterie. Il ne fallait pas y attacher la moindre importance ; d’ailleurs, lui-même rencontrant à Daoulas M. Bignard, vendredi dernier, lui demanda en riant « s’il n’était pas la somnambule ».
Quant à son opinion sur la culpabilité de l’ingénieur Pierre, il déclare que, comme la plupart des Landernéens, il y crut d’abord et qu’aujourd’hui, avec ses concitoyens l’innocence de l’ingénieur lui semble possible.
Le contremaître Bignard est ensuite entendu. Jusqu’au moment où la bonne, Julia Juzeau, fut employée par l’ingénieur, il s’entendait parfaitement avec celui-ci. Mais cette fille ne tardait pas à prendre sur son maître un grand empire et, dès lors, ce fut la discorde au moulin. C’est ainsi, qu’à l’usine, Pierre, le plus aimablement du monde, traitait les questions de service avec son contremaître, mais au dehors, quand ils se trouvaient dans le jardin qui précède leur maison, il ne répondait même pas au salut de son subordonné.
Deux fois, à la suite de discussions qui mirent aux prises Julia Juzeau et Mme Bignard, l’ingénieur tenta de faire congédier son subordonné.
Celui-ci déclare à nouveau que c’est le 30 décembre qu’il vit pour la dernière fois Pierre et M. Cadiou sortir ensemble de l’usine. Mais on relève une modification dans les heures qu’il indiqua déjà. Il était alors un peu moins de onze heures et l’ingénieur ne revint que vers midi moins dix, prit sa pèlerine au bureau et s’en fut aussitôt.
De cette dernière déposition il résulte que l’absence de Pierre dura une heure environ. Or, précédemment, le témoin avait affirmé qu’il ne s’était pas écoulé plus de 20 minutes entre ces deux moments.
D’autre part, on remarque que le contre-maître se souvient que l’ingénieur était revenu prendre sa pèlerine, alors qu’un fermier voisin, M. Bonnefoy, l’avait vu couvert de ce vêtement quand il sortit avec l’administrateur.
M. Bignard confirme qu’il y a deux ou trois ans il entendit Pierre déclarer, parlant de M. Cadiou :« S’il me renvoie, je le jette à l’eau. »
Lui aussi a compris qu’il s’agissait d’une plaisanterie lorsque M. Legrand lui demanda « s’il était la cartomancienne ».
Il ajoute que le 31 il n’avait pas vu l’ingénieur Pierre de 9 à 10 heures du matin, pas plus qu’au cours de l’après-midi. Le soir Pierre avait dîné à Landerneau chez Mme Juzeau pour terminer l’année.
M. Salliot, comptable, savait que M. Cadiou et son ingénieur ne vivaient pas en bonne intelligence, mais cependant celui-ci ne proféra jamais en sa présence les menaces qu’on avait inexactement rapportées.
Quelques jours avant la découverte du cadavre, le vendredi, Pierre lui disait qu’il croyait à la fuite de l’administrateur en raison de sérieuses pertes d’argent et de nombreuses dettes.
Lors de l’affaire d’Angoulême, quand un wagon de coton fut deux fois payé à l’usine de la Grande-Palud, M. Cadiou avait été dénoncé au ministre de la Guerre. Quelque temps après, l’administrateur avait pu prendre lecture de la lettre de dénonciation, qui était signée Pierre.
M. Salliot déclare que l’ingénieur seul possédait les éléments nécessaires pour dénoncer son patron.
Tandis que M. Bidard de la Noë recevait ces dépositions, on faisait venir le prisonnier afin de l’entendre au sujet de la visite qu’il reçut le 28 décembre.
Après quelques hésitations Pierre, qui recevait parfois des ouvriers venant lui demander de l’embauche ou des acomptes, s’est souvenu qu’en effet, ce jour-là, l’oncle de sa bonne, M. Mazurier, employé chez M. Belbéoch, s’était rendu chez lui pour réparer son sommier. Pour y venir, cet homme avait profité d’une voiture rencontrée en chemin.
Cette affirmation, qui ne paraît pas devoir être mise en doute, sera néanmoins vérifiée par les soins du parquet.

La mère de l’ingénieur
Mme Pierre, la mère de l’ingénieur, est arrivée à Landerneau hier matin où elle est descendue à l’hôtel Le Roch. Dans le début de l’après-midi elle s’est rendue dans notre ville pour demander à M. le juge d’instruction l’autorisation d’aller embrasser son fils à la prison. En raison de la situation actuelle des recherches, ce légitime désir ne put être exaucé. Et Mme Pierre ne pourra voir son fils d’ici trois ou quatre jours.
Comme elle sortait du cabinet de M. Bidard de la Noë, M. Legrand vint la saluer et lui dire qu’il ne croyait nullement en la culpabilité de son fils.
– Moi, monsieur, dit-elle, soyez certain que vous ne me verriez pas ici si le moindre soupçon pouvait effleurer mon esprit. Je vous remercie de votre bonne parole et je demeure convaincue que l’innocence de mon pauvre fils éclatera bientôt aux yeux de tous.

A la prison
Nous avons pu obtenir quelques renseignements sur la façon dont Pierre se comportait à la prison.
Il conserve toujours le même calme et la même attitude passive. Il mange à l’ordinaire et trouve que cette alimentation lui suffit pleinement. Cependant il se plaint du froid de sa cellule et de l’incommodité de sa couche.
De temps en temps, il lit un peu, mais préfère, en compagnie d’une dizaine de détenus, se distraire à la fabrication du filin. Cela peut représenter, dit-il en souriant, un gain de six à sept centimes par jour. Bien entendu, ce travail ne lui est nullement imposé.
Toujours confiant en l’issue de l’instruction ouverte contre lui, Pierre est convaincu que dans une quinzaine de jours au plus il sera remis en liberté.
On nous affirme que Me Henri Robert, du barreau de Paris, a accepté de se charger de la défense de l’ingénieur.

Comment le crime fut-il commis ?
On s’est souvent posé cette question : comment le crime fut-il commis ? Et l’on y a répondu de nombreuses et diverses façons.
M. Cadiou a-t-il été assassiné au moulin ou… ailleurs ? Fut-il ensuite transporté, à l’endroit où on découvrit son cadavre ? Fut-il assassiné à cet endroit même ?
On s’étonne, en ce dernier cas, de n’avoir pas, en raison de la blessure, trouvé de traces de sang dans le chemin.
D’autre part, comment agit l’assassin ? II est bien difficile de se faire une opinion sur ce point. En effet, lorsque le corps fut découvert, on s’aperçut avec étonnement que l’infortuné administrateur ne portait, à part son horrible blessure, aucune trace de violence, aucune ecchymose, que ses vêtements même n’étaient nullement en désordre. Incontestablement, il n’y avait pas eu lutte.
D’autre part, on n’a pu relever qu’une très petite tache de sang sur la chemise de la victime, qui cependant avait eu le cou horriblement sectionné.
D’autre part, il n’y avait point de sang sur les vêtements, le visage où les cheveux. Dès lors, comment expliquer le crime ?
M. Cadiou n’avait-il pas été chloroformé avant d’être tué ? On sait, qu’en ce cas, il eût été impossible, surtout après un aussi long temps, de découvrir des traces de cette manœuvre.
Tout cela n’est que mystère, et Cadiou a emporté dans la tombe le secret de cette horrible et ténébreuse affaire.

La pythonisse de Nancy ne se souvient pas de ce qu’elle a dit
Nancy, 8 février,
(du correspondant du Matin.)
La justice ne croit pas aux devins. Pourtant, c’est par une pythonisse que la famille Cadiou affirme avoir eu la révélation de l’assassinat du directeur de la poudrerie de la Grande-Palud et de l’endroit où son corps avait été enfoui. Mais déjà la justice, dans son scepticisme, envisage une autre hypothèse. Et c’est pourquoi, afin de liquider définitivement celle de la divination, elle a envoyé à Nancy une commission rogatoire aux fins d’interroger Mme Camille.
Mais l’interrogatoire de Mme Camille ne peut, à vrai dire, apporter grande lumière. Ne nous déclarait-elle pas hier :
– Qu’ai-je dit à Mme Saimpy [Sainpy] ? Que lui ai-je révélé ? Je n’en savais rien moi-même avant qu’elle m’en eût instruite, car c’est dans le sommeil hypnotique que je parle, et je ne conserve aucun souvenir des paroles que j’ai prononcées lorsque je suis dans cet état… Ce n’est qu’à mon réveil que
Mme Saimpy [Sainpy] me révéla ce que je venais de lui dire…
Ainsi, le parquet de Brest ne se trouve guère plus avancé qu’auparavant. La famille Cadiou déclarait tenir de la somnambule Camille la révélation des circonstances de l’assassinat. Et voilà que Mme Camille ne peut confirmer ces déclarations, en affirmant qu’elle ne se souvient de rien. Aussi le parquet va-t-il maintenant être obligé de chercher d’un autre côté. Et nombreux sont ceux qui, maintenant, estiment qu’il aura raison.

11 février 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grande-Palud

NOTRE ENQUÊTE A LANDERNEAU

M. Bonnefoy précise
Nous avons revu, hier, M. Bonnefoy, le fermier de la Grande-Palud. Nous voulions lui faire de nouveau préciser son témoignage.
Sans la moindre hésitation M. Bonnefoy nous renouvela ses déclarations. Il a un point de repère certain, qui est la date invariable de la foire de Lesneven : le dernier lundi de chaque mois.
Se rendant à la foire de Lesneven le lundi 29 décembre, M. Bonnefoy rencontra M. Cadiou sur la route. Il le revit le lendemain à l’usine, il en est certain et prêt à l’affirmer sous serment.
Nous avons demandé à M. Bonnefoy pourquoi il n’avait pas parlé plus tôt : « Parce qu’on ne m’a pas interrogé, répondit-il ; mais lorsque la disparition fut connue et que l’on commença à discuter sur les dates, j’ai dit à plusieurs personnes ce que je vous répète aujourd’hui. »
Le fermier était en excellents termes avec l’ingénieur Pierre dont il nous fit l’éloge. « C’était un brave cœur et pas fier. Il savait tout faire et ne se faisait pas prier, quand un ouvrier était dans l’embarras, pour lui donner un coup de main. »
« On ne le remplacera jamais, ajoute M. Bonnefoy, pas plus que M. Cadiou. Tous deux étaient très aimés de tout le personnel. »
De son côté, Pierre reste aussi catégorie que qu’au jour de son arrestation. Il n’invoque pas une défaillance de mémoire. Il est sûr de ne pas avoir vu M. Cadiou le 30.
De ces deux affirmations, l’une est mensongère. Saura-t-on jamais laquelle ?
En effet, la culpabilité de l’ingénieur devient de jour en jour moins évidente. L’homme à la clef de montre n’a pas plus de consistance que « l’homme cadavérique » et les pistes que suit la police aboutissent invariablement à une déception.
La confiance de Mme Pierre est toujours la même ; rien ne saurait abattre le courage de cette femme, qui a une conviction absolue en l’innocence de son fils.

Mme Pierre s’est installée chez son fils

Mme Pierre était hier après-midi à la Grande-Palud, dans la maison où logeait l’ingénieur. Elle venait de laver le linge de son fils et l’étendait dans une pièce du rez-de-chaussée.
« Vous voyez, nous dit-elle, quand nous vînmes le surprendre, je remplace la bonne. Je suis bien assez forte pour le peu de travail qu’il reste à faire maintenant. » Et l’on sentait que cette mère devait trouver au contact des objets appartenant à son fils un adoucissement à son chagrin.
Longuement Mme Pierre nous parla de son fils, s’inquiétant de sa santé, du régime auquel il est soumis, mais se résignant à tout dans l’espoir que l’innocence de l’ingénieur finira par être reconnue : « Car, nous dit-elle, il ne suffit pas de relâcher quelqu’un pour le laver de tout soupçon. Il faudrait que le véritable coupable fut connu. Pour cela, je consentirais à toutes les souffrances ! »
Et tout en causant, Mme Pierre nous apprend une chose fort intéressante au sujet de la lettre adressée au ministère de la Guerre, dont le brouillon fut découvert lors d’une perquisition chez l’ingénieur.
« Mon fils, nous dit Mme Pierre, ne voulait pas endosser la responsabilité de certains faits qui se passaient à l’usine. Il nous l’avait écrit à différentes reprises à mon mari et à moi. Il l’avait également dit à son patron, l’avertissant, s’il passait outre, qu’il se dégagerait en prévenant le ministre de la Guerre. Il dut exécuter sa menace et ce fut la source de son dissentiment avec M. Cadiou. Depuis quelque temps d’ailleurs celui-ci paraissait ne plus en tenir rigueur à mon fils, bien qu’il restât toujours très difficile à satisfaire.
« Je suis bien renseignée, ajoute Mme Pierre, en souriant tristement, car mon fils m’écrivait souvent. Récemment il rédigeait sa lettre à la pension Roch et ses camarades le plaisantèrent en le voyant glisser des fleurs dans l’enveloppe.
« – Tu écris donc à ta fiancée ? lui demanda-t-on ?
« – Mais non, c’est à maman, répondit-il, et il ajouta un post-scriptum pour me raconter l’histoire. »
Mme Pierre espère que le juge d’instruction lui permettra d’embrasser son enfant d’ici à quelques jours.

A BREST

M. Cadiou aurait été égorgé après sa mort
Tandis que les commissaires spéciaux enquêtaient, hier, à Landerneau, MM. Guilmard, procureur de la République, et Bidard de la Noë, juge d’instruction, classaient les pièces du dossier et examinaient à nouveau toutes les hypothèses émises sur la mort de M. Cadiou depuis la découverte du cadavre. Et ce furent, une fois de plus, les déclarations du docteur Rousseau qui attirèrent tout particulièrement leur attention.
En lacérant les vêtements de la victime pour mettre le corps à nu, ce qui frappa le plus le médecin légiste fut la petite quantité de sang maculant le faux-col et la chemise de M. Cadiou. Or, quand on coupe la gorge d’un être humain ou d’un animal le sang jaillit à flot, inondant tout. Comment admettre, dès lors, cette absence de sang sur le linge du défunt ? Une seule version est possible : Cadiou a eu la gorge coupée après que le cœur avait cessé de battre. Mais dans quel but et quels sont alors les causes de la mort ? C’est ce que se demandèrent les magistrats qui, voulant approfondir ce mystère, mandèrent par téléphone M. le docteur Rousseau.
Le médecin légiste se présenta quelques instants plus tard chez le procureur, avec lequel il s’entretint longuement ; puis M. Bidard de la Noë fit demander au greffe les vêtements portés par M. Cadiou le jour où il fut assassiné.
Le complet de sport et le linge du directeur de l’usine de la Grande-Palud ont été passés à l’eau le lendemain de la découverte du corps. Mais les taches de sang se voient encore parfaitement sur le faux-col (aiglon) et la chemise, et sont, comme nous le disons plus haut, peu nombreuses.
II semble donc établi, aujourd’hui, que ce n’est pas l’horrible blessure que portait à la gorge M. Cadiou qui a occasionné la mort. Celui-ci a dû être étranglé ; pas avec les doigts, car des ecchymoses se verraient sur la peau, mais à l’aide d’un morceau d’étoffe, d’une serviette par exemple.

M. Bidard de la Noë a lancé de très nombreuses commissions rogatoires et s’apprête à recueillir de nouvelles dépositions qui, croît-il, n’apporteront pas grande lumière dans cette mystérieuse affaire. Cependant, il ne doit en raison même de l’imprécision de tout ce qu’il fut possible de recueillir jusqu’à présent, pas négliger les moindres détails, même les plus invraisemblables.
Aussi, en dépit du nombre des lettres anonymes qui lui parviennent chaque jour, doit-il tout faire vérifier. Il est vrai de dire que cette volumineuse correspondance émane de personnes qui tiennent plus à faire connaître leur avis sur l’affaire elle-même qu’à fournir des renseignements susceptibles d’éclairer la marche de la justice.
Mme Cadiou, la veuve de l’infortuné administrateur de l’usine de la Grande-Palud, a regagné Morlaix le soir même du jour où elle fut entendue par M. le juge d’instruction, afin de rentrer à Paris le plus tôt possible avec son fils René. Elle ne sera plus tenue de déposer au cours de l’instruction que si des faits nouveaux surgissent.
Jusqu’à présent l’ingénieur Pierre n’a subi aucune confrontation. On sait que le prisonnier a toujours affirmé avec la plus patiente énergie que tous les faits qui s’étaient passés le 30 décembre il les situait, lui, le 29. Or, de nombreux témoins le contredisent et c’est en présence de ceux-ci qu’il doit être placé. Qu’en pourra-t-il résulter ? On ne peut encore le prévoir.
Les charges relevées contre Pierre ne semblent guère suffisantes, affirme-t-on de tous côtés, pour le retenir longtemps encore prisonnier. Mais avant de songer à lui rendre la liberté, l’instruction doit encore vérifier de nombreux points demeurés inexpliqués. On doit aussi entendre de nouveaux témoins et enfin faire la lumière sur les diverses contradictions relevées.
M. Bidard de la Noë a reçu hier matin une paire de gants et une cravate ayant appartenu à M. Cadiou et qui furent remis à la somnambule extra-lucide lors de la fameuse consultation de Nancy. Les dépositions de cette personne et de Mme Saimpy [Sainpy] lui sont également parvenues. Elles sont en tous points conformes à ce que nous avons déjà publié.
Au cours de l’après-midi, M. le juge d’instruction a reçu la visite de M. Bossard, l’ancien employé de l’usine qui, le 28 décembre, avait été frappé de la pâleur d’un ouvrier se rendant chez l’ingénieur.
Par suite de cette indication qu’il avait tenu lui-même à fournir, il avait été mêlé à l’affaire de la façon que l’on sait. Or, cela l’avait quelque peu ennuyé et il avait tenu à venir affirmer à M. Bidard de la Noë, qu’il n’avait pris aucune part à ce drame étrange. Il savait bien que MM. Cadiou et Pierre ne vivaient pas en très bons termes mais c’était là tout ce qu’il savait. On n’eut d’ailleurs pas grande peine à s’en convaincre.

L’attitude de Pierre
Pierre, nous l’avons dit, conserve la plus extraordinaire impassibilité à la prison. On nous rapporte à ce sujet que lorsqu’on vint lui annoncer qu’à la suite de démarches faites par son beau-frère à Paris, Me Henri Robert avait accepté de le défendre, l’ingénieur s’en étonna : « Je n’ai nullement besoin d’un défenseur ; mon innocence éclatera d’elle-même. »
Et ce disant, Pierre avait la conviction que sans tarder sa non culpabilité devait être démontrée mathématiquement à la façon dont on trouve la solution d’un de ces théorèmes qu’il travailla au cours de ses études scientifiques.

La police mobile entre en scène
La police mobile vient d’être chargée de coopérer à l’enquête ouverte sur cette mystérieuse affaire. M. Le Coz, commissaire, et M. Brisset, inspecteur, ont commencé leurs recherches hier à La Grande-Palud, accompagnés de M. Girardier, commissaire de police de Landerneau.

Ce que dit M. Jean-Marie Cadiou
Le frère du mort écrit l’envoyé spécial du Matin, n’accuse plus aussi formellement Louis Pierre. Certes il croit en sa culpabilité, mais il est lui-même très impressionné par la fragilité des charges recueillies par la justice. A son avis, si Pierre a tué, il a dû accomplir son crime dans un mouvement de colère.
– Je sais, a-t-il dit, que mon frère, en engageant Pierre à la Grande-Palud, lui avait imposé un contrat valable pour quatre années, qui comportait, entre autres clauses, l’obligation de ne pas s’engager dans une usine similaire, pendant une période de quinze années. Il advint que les deux hommes ne s’entendirent plus et résolurent de se séparer. Pierre devait partir le 1er mars. Mon frère, sans nul doute, voulut maintenir, dans la convention de résiliation, la clause interdisant à l’ingénieur de s’employer, pendant quinze ans, dans une autre usine de blanchiment. Il pensait en effet que son ingénieur avait acquis, à la Grande-Palud, des connaissances techniques appartenant à notre maison. Pierre s’irrita probablement de cette défense et peut-être frappa-t-il, dans un mouvement irréfléchi. Je ne m’explique pas toutefois qu’aucune tache de sang n’ait éclaboussé les vêtements de mon frère, et j’en arrive à croire que le malheureux fut bâillonné, ligoté et égorgé au-dessus d’un récipient, facile à vider ensuite.
Cette version, qu’il était intéressant de recueillir, ne rencontre guère de crédit à Landerneau, où l’on s’étonne que Louis Pierre n’ait pas encore été remis en liberté provisoire.

12 février 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grande-Palud

NOTRE ENQUÊTE

A BREST
Mme Pierre à la prison
Hier matin, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, donnait l’autorisation à Mme Pierre, mère de l’ingénieur détenu à la maison d’arrêt, de rendre visite à son fils. L’entrevue était fixée pour deux heures de l’après-midi. Mais tant était grande l’impatience de cette mère infortunée qu’il était à peine une heure lorsqu’elle gravissait la côte du Bouguen. Elle était accompagnée de M. Le Roch, hôtelier à Landerneau, chez qui, durant de longs mois, l’ingénieur de la Grande-Palud prit ses repas et qui, à aucun moment ne crut à la culpabilité de celui-ci.
Les visiteurs ne sont ordinairement admis à la prison qu’à deux heures. Mais en la circonstance le gardien-chef, M. Couprie, voulut bien faire ouvrir la porte à Mme Pierre quelques instants auparavant. Introduite aussitôt dans le parloir, elle s’aperçut avec amertume qu’il lui serait impossible d’approcher son enfant et de l’embrasser. En effet, la salle est séparée, en deux parties par deux grillages parallèles entre lesquels se tient durant la visite un gardien de la prison.
L’entrevue dura une vingtaine de minutes environ. Profondément troublés, mais ne laissant rien paraître pour ne pas s’attrister réciproquement, la mère et le fils, tout près des barreaux se réconfortaient par des paroles d’espoir.
– Tu le sais, mon fils, disait la mère, à aucun moment je n’ai douté de toi. Victime des circonstances tu devras peut-être encore demeurer de longs jours dans cette prison, mais j’ai pleine confiance et je suis forte ; ton innocence ne saurait manquer d’éclater aux yeux de tous.
Très heureux de revoir sa mère, Pierre émet des suppositions sur la durée possible de son emprisonnement. Il connut un ouvrier à Paris qui avait été arrêté dans des circonstances à peu près semblables et dont la captivité préventive dura trois mois ; mais là il ne s’agissait que d’une tentative d’assassinat et lorsque la victime fut rétablie à force de soins, elle put innocenter le coupable présumé.
L’ingénieur dit ensuite de quelle façon il employait les heures interminables de sa captivité. Il travaille à la confection de filin et trouve que cette occupation n’est pas suffisamment absorbante.
Mme Pierre lui fît enfin remettre du linge et, après quelques nouvelles paroles encourageantes, quitta la prison. Elle regagna ensuite Landerneau, d’où elle a l’intention de revenir fréquemment voir son fils.
Disons à ce propos que c’est par suite d’une erreur que Mme Pierre avait été représentée hier comme lavant du linge au domicile de son fils.
Mme Pierre nous prie de dire qu’elle ne s’est en aucune façon livrée à ce travail. Elle s’est contentée de mettre un peu d’ordre dans les hardes de son infortuné fils.

Au parquet
Aucun nouveau témoin n’a été entendu hier par M. Bidard de la Noë. Seul un voyageur de commerce de notre ville, M. Magne, s’est présenté à son cabinet afin de faire savoir qu’il avait connu l’ingénieur avant, son entrée à l’usine. Mais ses explications n’ont aucun intérêt nouveau.
Le juge d’instruction a encore reçu, hier, de nouvelles lettres anonymes, dont l’une émane de Belgique. Mais celles-là comme les précédentes, n’apportent aucun renseignement intéressant. Il s’agit toujours d’avis personnels, dont le magistrat n’a que faire.
Cet après-midi, plusieurs ouvriers de J’usine de la Grande-Palud, ainsi que le fermier voisin, M. Bonnefoy, seront entendus au sujet de la date à laquelle M. Cadiou fut aperçu pour la dernière fois : le 29 ou Je 30 décembre. Ils devront fournir des explications à ce sujet et seront ensuite mis en présence de l’ingénieur Pierre. Qu’adviendra-t-il de ces confrontations ?

L’examen médico-légal
Nous avons dit, hier, que l’absence de sang sur le linge de M. Cadiou permettait de laisser croire que celui-ci n’avait pas eu le cou coupé étant vivant.
Notre excellent confrère, M. Bichat, du Petit Parisien, qui enquête à Landerneau depuis la découverte du corps, écrit de son côté :
« Voici que maintenant certains détails auxquels on n’avait guère prêté attention lors des constatations reviennent avec insistance à la mémoire de ceux qui se penchèrent les premiers sur la fosse d’où venait d’être exhumée la dépouille mortelle de M. Cadiou. Le malheureux était placé sur
Je ventre, la face enfoncée dans la terre humide, les pieds joints ; les bras, légèrement écartés, ne présentaient aucune contraction ; ses mains gantées ne s’étaient point crispées dans un sursaut d’agonie ; son visage était calme. La bouche était légèrement entrouverte ; la plaie horrible de la gorge n’avait laissé échapper qu’une infime quantité de sang, un verre environ, que le sol très argileux n’avait point laissé filtrer. Le corps commençait à peine à se décomposer, comme s’il n’eût été là que depuis quelques jours ; il convient de dire que le froid rigoureux, l’ensevelissement dans la glaise, qui formait un véritable isolant, expliquent, du moins en partie, cette circonstance.
« Mais un autre problème se pose, celui-ci à peu près insoluble : M. Cadiou avait eu l’artère carotide coupée. D’après le médecin légiste, la vie l’avait abandonné au fur et à mesure de la violente hémorragie consécutive. Or, sur ses vêtements, aucune trace de sang. Sur sa chemise et son faux-col, à peine quelques petites taches ou filets rouges. Cela n’est-il pas étrange ?
« L’opinion publique s’émeut, se livre aux suppositions les plus fantastiques, combine des péripéties qui laissent loin derrière elles les machinations criminelles les plus effroyables. Il conviendrait peut-être, même au prix d’une nouvelle et plus complète autopsie, de calmer ces imaginations. »

Ce que dit le médecin légiste
Dans le but de connaître à ce sujet l’avis du médecin légiste, nous nous sommes rendu, hier, chez M. le docteur Rousseau qui nous a reçu avec son amabilité coutumière.
Questionné sur les causes de la mort de M. Cadiou, le praticien nous répondit :
«. Mon opinion n’a jamais varié. Dès le premier jour j’ai dit aux magistrats : M. Cadiou a été étranglé ; la plaie du cou a certainement été faite après la mort, et sans doute, pour masquer les traces de strangulation, pour faire croire à un assassinat en plein bois.
« Si quelqu’un a dit que M. Cadiou était mort des suites de la section de la carotide ce n’est certainement pas moi ; le procureur de la Républiques et le juge d’instruction n’ont pas fait non plus cette déclaration. Notre doctrine, qui a le mérite d’être basée sur le résultat de l’autopsie, n’a, je le répète, jamais varié.
« Les preuves anatomiques sont éloquentes : il y a eu étranglement, puis section de la gorge, destruction des tissus, arrachement du larynx.
« J’ai fait d’autres constatations, mais je ne puis vous en dire plus, aujourd’hui pour ne pas entraver les recherches de la justice, qui a déjà fort à faire. Tout sera dit au grand jour de l’audience.
– Avez-vous une opinion sur ce crime ? docteur. Croyez-vous l’ingénieur Pierre coupable ?
– Vous me posez là une question à laquelle je ne puis répondre. Je n’ai pas à rechercher le ou les assassins : j’ai fait part de mes constatations aux membres du parquet, c’est à ces magistrats qu’il appartient de les interpréter.

A LANDERNEAU

Une complainte
Un poète, comme il s’en trouve toujours en ces circonstances, a composé sur le mystère de la Grande-Palud la complainte suivante qu’il vend avec une étonnante facilité à Landerneau et aux environs. Nous ne la publions, naturellement, qu’à titre purement documentaire :

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
En La Forest (près Landerneau).
1er COUPLET
Un crime épouvantable
Faisant frémir d’horreur,
Forfait abominable,
A jeté la terreur
A Landerneau, dit-on,
Et dans les environs.
2e COUPLET
Tout le monde le déclare
Qu’il n’y a pas de fugue,
Qu’il y a crime c’est notoire
A l’usine de la Palud.
On est bien près de voir
Découvrir ce crime noir.
3e COUPLET
Une vraie somnambule
Dont le nom est caché
A dit à une brune :
Que vous le découvrerez
Derrière la Palud,
Sur le bord d’un fossé.
4e COUPLET
Avertir la justice
Fut chose très pressée.
Pendant que la victime,
Que les curieux contemplaient
On la nettoie vivement
Pour partir sur-le-champ.
5e COUPLET
Cette pauvre victime,
Dont le nom est connu,
Est venue à Landerneau
Pour acheter la Palud ;
Mais un homme très jaloux
Lui a coupé le cou.
6e COUPLET
Les hommes de la loi
Sont des gens très précieux
Qui ont cru bien voir
L’assassin devant leurs yeux
Et, aussitôt rentré,
Ils l’ont de suite arrêté.
AVIS
Amis, soyez affables,
Toujours très charitables ?
Pour pouvoir fuir le crime,
Être exempt de victime,
Dites à votre cœur

D’écarter tout malheur.
J. BERTHOU

Un point élucidé
MM. Le Coz, commissaire de la brigade mobile, et Brisset, inspecteur, ont résolu hier un problème qui préoccupait depuis quelques jours la police.
M. C…, agent d’assurances à Landerneau, avait raconté à des amis que, dans le courant du mois de décembre, il avait en vain sommé l’un de ses débiteurs de se mettre en règle avec lui. Quelques jours après la disparition de M. Louis Cadiou, le débiteur en question se présentait chez M. C… et acquittait sa dette.
Comme le, client de M. C… n’habite pas loin de l’usine et que le montant de sa dette, environ 600 francs, équivalait à peu, près à la somme que M. Cadiou devait avoir sur lui le jour de l’assassinat, M. C…s’exclama, en matière de plaisanterie : « Il faut que vous ayez tué M. Cadiou pour avoir aujourd’hui cette somme à votre disposition ! » L’autre manifesta, paraît-il, une certaine émotion, que M. C… interpréta comme un indice de culpabilité.
M. C… aurait ajouté : « Je ne dénoncerai la personne que je soupçonne qu’au jour où il sera prouvé judiciairement que M. Cadiou a quitté sain et sauf son ingénieur le 30 décembre. »
Le propos fut rapporté au parquet, sans que l’identité de M C… fut dévoilée. Des recherches furent ordonnées Ainsi que nous le disions en commençant, elles viennent d’être couronnées de succès.
MM. Le Coz et Brisset se présentèrent hier chez M. C… et obtinrent de lui le nom qu’ils désiraient : celui du client suspect.
La demeure de celui-ci est, comme on l’avait dit, voisine de l’usine de la Grande-Palud. Nous nous bornerons, à cette indication, ne voulant pas livrer à la médisance le nom d’un homme qui, manifestement est innocent.
Donc M. Le, Coz, muni de son renseignement, se rendit à la Grande-Palud.
Il y trouva M. X…, auquel il demanda s’il était exact qu’il eut, dans le courant de janvier, acquitté la dette qu’il était hors d’état de payer un mois auparavant.
M. X… déclara tout d’abord qu’il avait payé les 000 francs en décembre, à une date qu’il ne pouvait préciser. En présence de cette dénégation, M. Le Coz crut devoir se reporter au témoignage de M.
C…, lequel, interrogé de nouveau, réitéra ses affirmations avec preuves à l’appui tout au moins en ce qui concerne les dates de sommation et de paiement.
M. Le Coz revint alors chez M. X… qui ne put que se rendre à l’évidence. Mais quand M. X… connut l’interprétation que l’on donnait de la coïncidence du paiement des 600 francs avec la disparition de M. Cadiou, il haussa les épaules et expliqua au policier qu’il avait refusé de régler sa dette à l’échéance, non pas parce qu’il était démuni de fonds, mais parce que M. C… lui devait de son côté une somme de 300 francs environ qu’il ne voulait pas lui verser. M. X… prétendait établir une confusion des deux dettes et ne régler que la différence. M. C…, alléguant certaines raisons, ne voulait rien entendre ; il adressa une sommation à M. X… qui dut s’exécuter mais qui, voici une quinzaine de jours, riposta par une assignation.
Nous avons voulu recueillir nous-même les déclarations de M. X… et, après une longue conversation, nous sortions de chez lui persuadé que sa première négation était due, soit à une défaillance de mémoire, soit à la crainte de voir son nom mêlé à une affaire criminelle.
Notre conviction est d’autant plus fondée que M. C… n’a mis aucun empressement à saisir la police de ses impressions ; il s’est au contraire dérobé à l’entretien d’hier avec tant d’obstination que l’on ne saurait attacher la moindre importance aux paroles imprudentes qu’il a prononcées.

L’élimination
Ainsi, de toutes les enquêtes entreprises pour retrouver l’assassin de M. Cadiou, il n’en est qu’une qui n’ait pas tourné court : celle qui, en l’espace de quelques heures, a abouti à l’arrestation de l’ingénieur Pierre.
Nous avons dit que certaines charges relevées contre ce dernier avaient disparu. Il reste ce fait que Pierre persiste à nier qu’il s’est rencontré le 30 à la Grande-Palud avec M. Cadiou.
Nous disons qu’il nie, parce qu’il ne paraît pas admissible qu’il ait pu oublier cette rencontre et cela pour de multiples raisons : c’est le 30 décembre que les machines se sont arrêtées ; le 30 décembre M. Cadiou que l’on ne voyait pas souvent à l’usine s’y montrait pour la seconde fois dans l’espace de deux jours ; Pierre a rédigé le 30 une lettre à l’adresse de M. Louis Cadiou (qu’il venait de quitter) pour lui réclamer de l’argent.
Pierre ne manquait donc pas de points de repère et il serait impossible de supposer qu’il fût victime de l’imprécision de ses souvenirs.
Quant à admettre que Pierre n’a pas vu M. Cadiou le 30, le nombre et la précision des témoignages recueillis au cours de l’enquête nous l’interdisent.
En conséquence, tant que l’on n’aura pas établi pourquoi l’ingénieur ne veut pas avouer qu’il a rencontré son patron le jour de la disparition il sera fort difficile, même pour ceux qui n’entrevoient pas le mobile d’un crime commis par lui, de croire à son innocence absolue.

Étrange coïncidence
On nous signale de Morlaix que la noyée repêchée avant-hier dans, la rivière, se nomme Yvonne G…
Cette jeune fille, née à Brest le 25 mars 1893, a été reconnue par ses parents, Brestois également, qui avaient lu le signalement que nous donnions hier dans notre chronique régionale.
Mlle G…, sténo-dactylographe à la préfecture de Quimper, était revenue à Brest chez ses parents, le 9 décembre dernier. Elle partit le 29 du même mois pour Morlaix et passa dans un hôtel de cette ville la nuit du 30.
Le lendemain matin, à sept heures, elle quittait l’hôtel, disant qu’elle allait à Rennes.
Depuis, on ne la revit plus.
On ne peut se défendre de rapprocher la date de cette disparition de celle de M. Louis Cadiou, surtout si l’on se souvient de ce propos tenu par l’ingénieur Pierre au commissaire spécial de Brest, qui faisait draguer l’Elorn : « Pour moi, vous devriez chercher dans la rivière de Morlaix. C’est là qu’on retrouvera le cadavre.
Il n’y a probablement là qu’une simple coïncidence. On conviendra qu’elle accentue l’étrangeté du mystère de la Grande-Palud.

13 février 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grande-Palud
NOTRE ENQUÊTE
M. Cadiou a été vu à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier

La brigade mobile recueille d’intéressants témoignages
On se rappelle que, dans les premiers jours de janvier, alors que la police cherchait à déterminer le jour de la disparition de M. Cadiou, diverses personnes affirmèrent avoir vu le directeur de l’usine de la Grande-Palud à Morlaix le 31 décembre.
Nous reproduisîmes ces déclarations. Malheureusement pour l’ingénieur Pierre, les personnes qui les avaient faites furent influencées par la découverte du cadavre et les indices de culpabilité de Pierre. Les apparences condamnaient ce dernier à avoir commis l’assassinat le 30. On douta de l’avoir vu le 31, après en avoir eu la certitude.
MM. Le Coz et Brisset, de la brigade mobile de Rennes, qui reprennent l’affaire en sous-œuvre, ont voulu entendre de nouveau ceux qui avaient dit avoir aperçu M. Cadiou à Morlaix après le 30 décembre. Ils se sont rendus, hier, à Morlaix, et leur enquête n’a pas été infructueuse.
Ils entendirent en premier lieu M. Nicolas juge au tribunal de commerce de Brest. M. Nicolas a pris le train à Morlaix le 27 et le 31 décembre. Il est certain d’avoir rencontré M. Cadiou sur le quai l’un de ces deux jours ; M. Cadiou était à Brest le 27 ; c’est donc le 31 qu’il se trouvait à Morlaix.
Ce témoignage est confirmé par celui de M. Baron, vétérinaire. Le 31 décembre, M. Baron et sa femme prenaient, à Morlaix, le train pour Landerneau. Près d’eux passa M. Cadiou, dont la mauvaise mine attira l’attention de M. Baron. Celui-ci en fit la remarque à sa femme, qui répondit ; « Il est toujours comme ça. »
Mme Baron est encore plus catégorique que son mari. Elle invoque, à l’appui de son assertion la précision de ses souvenirs. Ne voyageant qu’à de longs intervalles, elle ne peut commettre une erreur de date ; elle se rappelle parfaitement qu’elle se rendit, le 31 décembre, chez sa mère, à Morlaix, et que c’est ce jour-là qu’elle vit M. Cadiou. Mme Baron reconnut fort bien M. Cadiou, qui portait ce même costume sportif qu’il avait encore sur lui quand on le retrouva mort.
Enfin, M, Le Picard, patron du Café de la Terrasse, revient à sa première déclaration : M. Cadiou lui a souhaité une bonne année le 1er janvier. M. Le Picard se rappelle maintenant qu’il reçut la visite de ses amis Moreau le même jour. Aucune confusion n’est possible : M. et Mme Moreau ne viennent au café que dans les grandes occasions, et c’est incontestablement le 1er janvier qu’ils sont venus offrir leurs vœux à M. Le Picard.
L’on verra, d’autre part, qu’hier, à l’instruction, l’ingénieur Pierre ne se défendait plus aussi énergiquement d’avoir vu son patron le 30 à l’usine. Il admet une erreur possible de sa part. Si invraisemblable que soit cette défaillance de mémoire, elle ne constitue pas une charge suffisante pour motiver une incarcération.
Morlaix, le 12 février.
M. Le Clech, juge d’instruction, a reçu mission d’interroger toutes les personnes qui auraient vu M. Cadiou à Morlaix postérieurement au 31 décembre. Si l’on ne relève pas autre chose contre Pierre, il
Est à prévoir que sa mise en liberté ne tardera guère.

L’étrange coïncidence
Nous avons relaté, hier, La découverte, dans la rivière de Morlaix, du cadavre de Mie Yvonne G en nous faisant l’écho des bruits qui circulaient au sujet de la coïncidence de la disparition de la jeune fille et de celle de M. Cadiou.
Si étonnante qu’elle soit, il ne s’agit pourtant que d’une coïncidence. La brigade mobile a établi, hier, qu’il n’y a aucune corrélation entre la mort de Mlle G… et l’assassinat de M. Cadiou.
Voici ce que nous télégraphie notre correspondant de Quimper à ce sujet :
« Quimper, 12 février.
« Mlle G… était entrée en mars dernier à la préfecture, en qualité de sténo-dactylographe, à la suite d’un concours. Elle était très laborieuse, travaillait d’une façon parfaite et était estimée de tous à la préfecture.
« Au commencement de décembre, comme elle se plaignait de violents maux de tête depuis quelque temps, elle alla consulter un médecin de la ville, qui, l’ayant reconnue neurasthénique, lui conseilla de se reposer et de se rendre dans sa famille, à Brest. C’est ce qu’elle fit, après avoir obtenu un congé régulier.
« Dans le courant de janvier, Mlle G…, dont la disparition avait été signalée par les parents, n’ayant pas reparu, fut remplacée.
« Ici, les personnes qui ont connu Mlle G… n’ont pas songé un seul instant qu’elle ait pu être mêlée en quoi que ce soit au drame de Landerneau. On pense, comme La Dépêche l’a dit ce matin, qu’il y a une simple coïncidence entre sa disparition et celle de M. Cadiou, survenues à peu près a la même date. »
Mlle G… quitta le domicile de ses parents le 30 décembre, à 14 h. 30 de l’après-midi. Elle passa la nuit dans un hôtel de Morlaix et, au cours d’une crise, se jeta dans la rivière.

L’instruction
Hier après-midi, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, procédait de nouveau à l’interrogatoire de témoins déjà entendus. Il s’agissait de préciser un point particulièrement important de cette affaire : A quel moment avait-on vu pour la dernière fois ensemble l’ingénieur Pierre et M. Cadiou. On conçoit l’intérêt que pouvait avoir une pareille précision si l’on songe que l’arrestation de Pierre fut, pour la plus grande part, motivée par la contradiction qui existe sur ce point entre sa déposition et les affirmations d’ouvriers et de voisins de l’usine de la Grande-Palud.
Donc le juge d’instruction avait convoqué cinq témoins qui, hier après-midi, se réunissaient dans la salle qui précède son cabinet.
C’est M. Bonnefoy, le fermier, dont le logis est situé à cinquante mètres à peine de l’usine, qui est le premier entendu. Il renouvelle avec assurance ses précédentes déclarations et par les détails qu’il a notés fait montre d’une mémoire très grande.
Comme il quittait la Grande-Palud, le 29 décembre pour se rendre à la foire de Lesneven, (et c’est ce qui lui permet de préciser la date) il rencontra près de la chapelle Kerlorette M. Cadiou, qu’il salua. L’administrateur à ce moment interrogeait un charretier pour savoir s’il restait encore à l’usine beaucoup de ballots de coton comme ceux qu’il transportait. Et comme il pleuvait légèrement, il l’invita à couvrir le chargement d’une bâche.
Le lendemain le fermier allait prendre son travail aux champs un peu avant neuf heures du matin, quand il vit venir M. Cadiou, encapuchonné dans son imperméable, qui, avant d’entrer à l’usine, heurta ses chaussures sur une pierre pour se débarrasser de la neige qui y avait adhéré.
A 11 heures moins 10 environ M. Bonnefoy, son travail terminé, revenait chez lui quand il vit ensemble l’administrateur et l’ingénieur qui tournant le dos à l’usine passaient sous le pont du chemin de fer et se dirigeaient vers les routes conduisant à La Forest et au Moulin.
Depuis ce moment il ne vit plus jamais M. Cadiou, mais, aperçut à 1 h. 30 de l’après-midi Pierre revenant à son bureau.
C’est ensuite M. Morvan, ouvrier de l’usine, employé aux cuves à chlore, qui dépose. Il a vu le 30 décembre M. Cadiou quitter l’établissement de la Palud à 9 h. 30 du matin et ne le revit plus.
Pierre, quelques minutes plus tard, vint à son bureau et en sortit aussitôt. Ce jour-là M. Morvan n’aperçut plus l’ingénieur après ce moment.
M. Yvinec était employé aux autoclaves le 30 décembre quand M. Cadiou s’en vint près de lui, sur la plate-forme, entre 9 h. 30 et 10 heures du matin. Il n’y demeura d’ailleurs qu’un très court instant.
M. Dolou, chauffeur, se trouvait sur la porte de la chaufferie le 30 décembre, vers 11 heures du matin quand, pour la dernière fois, il vit l’administrateur qui, en compagnie de l’ingénieur, quittait l’usine.
« Voilà les deux patrons qui s’en vont », lui fit remarquer M. Bignard, le contre-maître.
M. Mobian, chauffeur, venant prendre son service à midi, le 30 décembre, quittait Landerneau à 11 heures. Quand il arriva à l’usine, M. Bignard s’informa près de lui s’il n’avait pas en route rencontré M. Cadiou. M. Mobian répondit négativement.
– C’est bien ce jour-là, affirme-t-il, car au cours de l’après-midi l’accident de chaudière se produisit.
Ces divers témoins ayant été entendus, M. Bidard de la Noë les confronta tour à tour avec l’ingénieur. En présence de celui-ci ils réitérèrent leurs affirmations.
Pierre, comme il le fit jusqu’alors, se contenta de déclarer que tous les faits qu’on lui rappelait étaient exacts, mais s’étaient passés le 29 décembre. Depuis ce moment il ne revit jamais M. Cadiou. C’est le 29 au matin qu’il le quitta pour la dernière fois à l’intersection des chemins conduisant à Landerneau et au moulin.
Malgré ses instances, le juge d’instruction ne put obtenir d’autre résultat de ces confrontations successives et Pierre, vers 6 h. 30, était reconduit à la prison.
Notons que lorsque cabriolet au poignet il fit son apparition flanqué d’un gendarme dans l’antichambre de M. Bidard de la Noë, ses anciens ouvriers, qui s’y trouvaient, le saluèrent respectueusement. Il fut toujours très bon pour eux, nous ont-ils confié, et ils ne croient guère à sa culpabilité.
Nous apprenons que Pierre vient de choisir Me Feillard comme défenseur,

La complainte
Nous avons reçu la lettre suivante :
Landerneau. 11 février 1914.
Monsieur,
Mardi a été chantée en ville de Landerneau une complainte, intitulée le Mystère de la Grande-Palud, complainte signée J. Berthou.
Étant donné la similitude de l’initiale du prénom et le nom écrit de façon identique, plusieurs de mes concitoyens ont cru pouvoir m’en attribuer la paternité.
Je serais très heureux, monsieur le directeur, si vous vouliez bien démentir de la façon la plus formelle, toute participation à cette ineptie.
Recevez, etc., etc.
Jules BERTHOU, rue des Boucheries, 32, Landerneau.

14 février 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grande-Palud
NOTRE ENQUÊTE

MM. Le Picard et Baron ne peuvent affirmer avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre

A MORLAIX
M. Cadiou a été vu à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier, disions-nous hier, en invoquant les témoignages de M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest ; de M. et de Mme Baron, de Morlaix, et de M. Le Picard, patron du Café de la Terrasse, à Morlaix.
A la réflexion, la présence, de M. Cadiou à Morlaix, postérieurement au 30 décembre, nous parut bien improbable, et cela pour diverses raisons. En récapitulant ce que l’on sait des faits et gestes de M. Cadiou pendant la dernière semaine de décembre, on voit M. Cadiou le 25 décembre à Morlaix, le 27 à Brest, le 28 à Cléder, le 29 et le 30 au matin à Landerneau.
Le 31, Mme Léost pénètre dans le pied-à-terre de M. Cadiou, et constate que le lit n’est pas défait.
M. Nicolas d’une part, et M. et Mme Baron d’autre part, aperçoivent M. Cadiou à la gare de Morlaix le 31, vers quatre heures. M. Le Picard le revoit le lendemain à son café.
On ne saurait mettre en doute la bonne foi de ces derniers témoins ; il est cependant impossible de dissimuler l’invraisemblance de leurs assertions. Admettons que M. Cadiou, dont on perd la trace à la
Grande-Palud le 30, à onze heures du matin, ait pu ne rencontrer âme qui vive pendant toute la journée. Où a-t-il passé la nuit. Par quel sortilège le retrouve-t-on, le lendemain après-midi, sur le quai de la gare de Morlaix, où nul ne l’a vu débarquer ? Sous quel toit s’abrite-t-il pendant la nuit du 31 décembre ?
Il n’a couché à Landerneau ni le 30, ni le 31 ; Mme Léost le certifie. Il n’est descendu dans aucun hôtel de Morlaix ; l’enquête a établi qu’il n’est pas allé à sa propriété de Kéranster, où rien, d’ailleurs, n’était disposé pour le recevoir. Le bruit courait, hier, que sa tante, Mme Z…, lui avait peut-être donné asile. Sans accorder grande créance à ce racontar, nous avons tenu, cependant, à nous assurer de son inexactitude et nous avons rendu visite à Mme Z…, qui nous a déclaré n’avoir pas vu son neveu depuis le 25 décembre.
« Comment voulez-vous que je l’aie logé ici ? nous, dit-elle. Je n’avais pas de lit à lui offrir. J’ai bien un lit-cage, qui a servi quelquefois à mon neveu de Quimper, mais jamais à Louis. Jamais, vous entendez bien, jamais Louis n’a couché chez moi. Il aimait ses aises et descendait toujours à l’hôtel. Il n’a pu coucher davantage chez sa belle-mère, Mme Richard, qui est absente et dont l’appartement, fermé à clef, n’est pas habitable en ce moment. A tout hasard, je suis allée voir si Louis n’aurait pas passé par là, mais j’ai trouvé tout en ordre et les meubles couverts comme au départ de Mme Richard.
Et puis, ajoute Mme Z… en s’animant, à quoi rime cette histoire de suicide ? Le juge d’instruction de Morlaix m’a demandé ce matin si mon neveu ne se serait pas tué volontairement. Que prétend-on insinuer par-là ?
« Mon neveu n’avait aucune raison de souhaiter la mort. Quand il est venu me voir, le 25 décembre, il était très gai. Il m’annonça qu’il était, depuis une dizaine de jours, seul propriétaire de l’usine, et me témoigna à plusieurs reprises son contentement, au cours d’un entretien qui se prolongea pendant une bonne partie de l’après-midi. Tous ceux qui connaissent la famille Cadiou vous diront qu’elle jouit d’une grande aisance, et Louis n’était pas plus mal partagé qu’un autre, puisqu’il réalisait, malgré ses charges, d’importantes économies et constituait notamment, au profit de sa femme, une assurance sur la vie de trois mille francs de rente viagère.
« Louis aimait sa femme, ses enfants, qui éprouvaient à son égard une égale affection. Il ne souffrait pas de maux tels qu’il dût en prendre la vie en horreur. Pourquoi, encore une fois, se serait-il suicidé ?
« Le 27, il est allé à Brest solliciter son admission au Cercle des régates. Est-ce le fait, d’un homme qui veut mourir ? »
Il n’apparaît guère, en effet, que M. Cadiou ait manifesté des symptômes de désespérance, et l’on a constaté, au contraire qu’il accomplit, à la veille de sa disparition, des actes sans signification pour tout autre qu’un homme décidé à vivre.
Et puis l’hypothèse du suicide nous entraînerait peut-être un peu loin. Il nous faudrait rechercher le mobile de la simulation du crime et entrer dans des considérations qui ne sont pas de notre domaine. Nous n’écrivons pas un roman feuilleton.
Laissons donc cette dégression et revenons au prétendu séjour de M. Cadiou à Morlaix.
On ne sait où M. Cadiou a couché le 30 ; on ne sait où il a couché le 31. Il ne peut avoir couché à Morlaix, et cependant on le voit à la gare le 31 et au café le lendemain. Première invraisemblance.
En second lieu, pourquoi M. Cadiou, était encore en vie le 1er janvier, ne donna-t-il pas signe de vie à sa femme ? La dernière lettre que Mme Cadiou ait reçue est datée du 27. M. Cadiou y annonce son prochain retour, qu’il confirmera par un prochain courrier. Est-il admissible que l’on trouve M. Cadiou tranquillement attablé dans un café de Morlaix le 1er janvier, alors que depuis cinq jours il n’a pas donné de ses nouvelles à sa famille, avec laquelle il a convenu de passer la fête du nouvel an ? Est-il vraisemblable que M. Cadiou ne prenne même pas la peine de franchir, en ce jour de visites par excellence, les quelques cinquante mètres qui le séparent de la maison de sa tante, alors qu’il n’est pas d’exemple qu’il soit jamais venu à Morlaix sans aller saluer celle qui avait pour lui une affection quasi-maternelle ?
Mais il y a mieux. Au dire de M. Le Picard, M. Cadiou était, le 1er janvier, vêtu d’un pardessus et coiffé d’un chapeau melon. Or Mme Léost affirme que, le 31 au matin, les trois pardessus et le chapeau de son maître étaient à Landerneau, dans la chambre où il n’avait pas couché. Il ne manquait à la garde-robe que le fameux complet cycliste, la pèlerine et la casquette.
An quel lieu M. Cadiou, que l’on prétend avoir aperçu le 31 à Morlaix, accoutré en cycliste, aurait-il pu changer de vêtements ? A Kéranster, il n’avait qu’un vieux veston et un vieux chapeau de paille. A Morlaix, il n’avait rien. Soutiendra-t-on qu’il revint subrepticement, et par deux fois à Landerneau, pour y déposer, le 1er janvier, son complet cycliste et pour l’y reprendre le lendemain après s’être montré au Café de la Terrasse ?
En réalité, il est fort probable que M. Le Picard fait une confusion. Ce n’est pas le 1er janvier qu’il vit M. Cadiou, mais le 25 décembre, jour où M. Cadiou portait précisément un pardessus et un melon.
Nous avons recueilli, à ce propos, la déclaration d’un garçon de café, M. Maudire, qui vit M. Cadiou le 25, faisant sa correspondance et jouant ensuite aux cartes : « Je connais M. Cadiou depuis 1887, nous dit-il. J’ai causé avec lui le 25. Il m’a dit qu’il ne reviendrait pas à Morlaix avant son départ pour Paris. J’étais au café le 1er janvier, et s’il avait été là, je l’aurais certainement remarqué. »
MM. Croissant, avoué, et Victor Alexandre, négociant, confirment ce témoignage. Pour eux, le patron du café se trompe. M. Le Picard n’est du reste pas catégorique : « J’ai la conviction, nous dit-il, que j’ai vu M. Cadiou le même jour que mes amis Moreau, mais je ne pourrais pas l’affirmer sous serment. »
Interrogé aujourd’hui par M. Le Clec’h, juge d’instruction, M. Baron dit que la presse avait exagéré la portée de son témoignage.
Reste M. Nicolas ; néanmoins, la présence de M. Cadiou à Morlaix postérieurement au 30 décembre, comporte de telles invraisemblances, que nous croirions volontiers qu’une personne ressemblant à M. Cadiou se trouvait, le 31, sur le quai de la gare. L’hypothèse a déjà circulé. On nous a même signalé un clerc de notaire dont la silhouette rappellerait beaucoup celle de M. Cadiou. Nous sommes allé demander au sosie du disparu s’il ne se serait pas, par hasard, trouvé, le 31, là où l’on crut voir
M. Cadiou. On nous répondit que cela était fort improbable, mais nous ne pûmes obtenir une certitude.

L’EXHUMATION DU CORPS VA ÊTRE ORDONNÉE

Le docteur Paul, médecin légiste à Paris, procédera à une nouvelle autopsie
Étant donné la nouvelle orientation de l’enquête, et comme il se pose aujourd’hui des questions qui ne se posaient pas le premier jour, M. Guilmard, procureur de la République à Brest, a, sur l’invitation du procureur général, prié M. Lescouvé, procureur de la République à Paris, de vouloir bien désigner un médecin légiste de Paris pour procéder à une nouvelle autopsie.
M. Lescouvé a immédiatement désigné le docteur Paul, qui a télégraphié au parquet de Brest pour l’aviser qu’il se tient à sa disposition.
Nous croyons savoir que M. le docteur Rousseau a été le premier à demander cette nouvelle expertise.
La première autopsie, à laquelle nous avons assisté, dura deux heures. Après un minutieux examen des principaux organes, la boîte crânienne fut mise à nu ; celle-ci étant absolument intacte, le praticien, qui n’avait pas de scie, ne crut pas devoir la briser.

L’instruction
Me Feillard et Raynaud [Reynaud] vont demander la mise en liberté provisoire de l’inculpé
M. Bidard de la Noë n’a entendu, hier, aucun témoin. Il doit recevoir, aujourd’hui, les dépositions de Mme et M. Baron, vétérinaire ; M. Le Picard, propriétaire du café de la Terrasse, à Morlaix ; M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, qui ont déclaré avoir vu M. Cadiou à Morlaix, le
31 décembre.
On sait que M. Pierre avait écrit au juge d’instruction, pour lui faire savoir qu’il choisissait Me Feillard comme avocat. En même temps, le beau-frère du prisonnier avait prié Me Henri Robert de bien vouloir se charger de la défense de son parent.
Hier, tandis que Me Feillard avait un long entretien avec l’ingénieur, Me Raynaud [Reynaud], secrétaire de Me Robert, se présentait au parquet de notre ville pour prendre communication du dossier de l’affaire.
Les deux avocats, qui se sont concertés au cours de l’après-midi, ont l’intention, lorsque l’ingénieur aura été confronté avec les témoins qui doivent être entendus aujourd’hui, de déposer une requête tendant à la mise en liberté provisoire du prisonnier.

Mme Pierre a revu son fils
Mme Pierre, la mère de l’ingénieur de la Grande-Palud, a, de nouveau, hier encore, vers deux heures de l’après-midi, gagné la prison du Bouguen. Elle y est restée un quart d’heure environ.
Comme elle assurait son fils de son inébranlable conviction en sa droiture et en son honnêteté, celui-ci affirma avec force :« Ne te fais pas de chagrin, ma chère mère, mon innocence éclatera bientôt, brusquement ».
Après quelques autres paroles de réconfort, l’entrevue prit lin.

M. Jean-Marie Cadiou jure d’éclaircir le mystère
M. Jean-Marie Cadiou, que nous avons rencontré hier soir, nous a déclaré qu’il soupçonnait toujours avec autant de force l’ingénieur Pierre. Il n’a évidemment aucune preuve, mais de sérieuses présomptions. Dès le premier jour, l’attitude du collaborateur de son frère l’avait frappé. Et il s’étonne encore en songeant qu’au moment où on formulait, devant lui, la terrible accusation qui amena son arrestation,
Pierre n’eut pas le moindre sursaut de révolte, mais se contenta de déclarer le plus tranquillement du monde, comme s’il s’agissait de la plus petite futilité : « Moi, je ne sais pas ce qu’est devenu M. Cadiou ; je ne l’ai pas vu le 30 décembre ».
D’autre part, au moment de l’exhumation du cadavre, alors qu’on recherchait la coiffure de la victime, c’est Pierre qui indiqua : « Elle est peut-être dans l’imperméable ». Et, en effet, la casquette y avait été placée par l’assassin. Cela ne prouve rien, déclare M. J.-M. Cadiou, mais c’est un fait qui mérite de retenir l’attention.
Tandis qu’on, s’apprêtait à pratiquer l’autopsie du cadavre, l’ingénieur, qui se savait pourtant soupçonné, s’empara de l’imperméable et de la casquette, qu’il s’en fut laver dans un bassin voisin. Personne ne l’avait chargé de cette opération, et l’on s’étonna même quand on s’en aperçut.
M. J.-M. Cadiou ne croit pas qu’on ait pu voir son frère à Morlaix le 31 décembre.
« Les personnes qui l’ont déclaré, dit-il se trompent, sûrement. En effet, le 25, il avait passé la journée chez sa tante, Mme Z…, demeurant à Morlaix, et s’était rendu au café de la Terrasse.
« D’ailleurs, comment admettre que le 31 décembre et le 1er janvier trois personnes seulement eussent reconnu mon frère à Morlaix, où il est si connu. Pourtant, il ne se dissimulait guère, puisqu’on prétend qu’il se rendit même au café.
« Je suis certain, affirme notre interlocuteur, que mon pauvre frère a été tué près de l’endroit où on l’a enterré. »
Et M. J.-M. Cadiou nous quitte en jurant qu’il n’aura de repos que le jour où le mystère sera éclairci.

A PARIS
Perquisition chez la veuve de la victime

Paris, 13 février,
Sur mandat de M. Gustave Bidard de la Noë, juge d’instruction, M. Valette, commissaire à la police judiciaire, a perquisitionné, ce matin, chez Mme Cadiou, 85 bis, rue du Cherche-Midi.
Le magistrat a saisi de nombreuses lettres, desquelles il semblerait résulter qu’un accord parfait régnait entre les époux.
D’autre part, on n’a pas trouvé de lettres émanant de M. Pierre.
Cette perquisition infirme les racontars de certaines personnes, tendant à faire passer pour désuni le ménage Cadiou. Chaque fois que l’industriel quittait Paris pour se rendre en Bretagne, afin de surveiller son importante usine, il adressait quotidiennement à sa femme des lettres qui prouvent la tendresse réciproque des deux époux.
Mme Cadiou, dont chaque intervention de la police fait redoubler le chagrin, s’est prêtée de bonne grâce à la perquisition du commissaire.
M. Valette a entendu la mère et la tante de Mme Cadiou au sujet de la mystérieuse découverte du cadavre de l’usinier sur les indications de la somnambule de Nancy, consultée par une dame de leurs amies habitant Pont-à-Mousson. Elles ont déclaré qu’elles ne savent rien de l’intervention de la somnambule.

Ce que dit Mme veuve Cadiou
Paris, 13 février.
Un rédacteur de l’Intransigeant a pu voir aujourd’hui Mme Cadiou, de retour à Paris, et rend compte en ces termes de son entretien :
Mme Cadiou nous a supplié de ne pas donner dans les racontars les plus abracadabrants que l’on colporte de toutes parts. Mme Cadiou se désole de ce que les hypothèses les plus calomniatrices, les plus irréparablement blessantes ont été émises sur son honorabilité.
De taille moyenne, très blonde et pâle, l’air profondément abattu, les yeux où la douleur se mêle à l’amertume de ne pouvoir découvrir l’atroce secret, la veuve de l’administrateur, vêtue d’un peignoir violet, nous fait entrer dans la salle à manger.
Mme Cadiou évoque tristement des souvenirs « On a dit que je vivais séparée de mon mari. Je vous en prie, monsieur, veuillez affirmer le contraire. Mon mari est un ancien avoué et il avait accepté ses fonctions d’administrateur à Landerneau pour augmenter ses revenus. Mais nous avons toujours été très unis toits les deux, vivant en commun dans cet appartement. Mon pauvre mari était souvent appelé au dehors pour ses affaires. Il partait, restait quelques jours absents, puis revenait. Un jour il n’est pas revenu. Voilà tout ce qui constitue pour moi l’affreux mystère.
« M. Cadiou était beaucoup plus souvent ici dans son ménage qu’en tournée. Il était peiné chaque fois qu’il devait se séparer de moi. Il me faisait part des jalousies dont il était l’objet des haines qu’il sentait sourdre contre lui. Cependant jamais il n’a eu l’idée qu’un malheur quelconque pourrait lui arriver.
– Mais pourquoi, madame, n’habitiez-vous pas tous les deux Landerneau, puisque c’était le centre des affaires de votre mari ?
– C’est uniquement à cause de l’éducation de mes deux enfants, âgés de douze et quatorze ans, et qui suivent les cours d’un collège.
– Connaissiez-vous les affaires de votre mari ? Etaient-elles bonnes ?
– Mon mari ne me disait jamais rien du détail de ses entreprises. Cependant, quand nous étions amenés à en parler, il m’assurait toujours en être enchanté. Peu de temps avant sa mort nous avions décidé de prendre un appartement plus luxueux que celui-ci.
– Dites-moi nettement votre impression. Votre mari a été… assassiné ?
– Oui, mille fois oui, assassiné. On a parlé de suicide. Quelle folie ! Comment voulez-vous qu’un homme qui s’est tué s’enterre tout seul ? Or, vous le savez, des témoins formels ont vu le corps de mon mari encore enfoui sous la terre !
Le visage pâle de Mme Cadiou s’anime :
« Mon beau-frère Jean a juré qu’il consacrerait sa vie à éclaircir ce mystère. Il a été d’ailleurs irréprochable à mon égard au cours de toutes ces circonstances malheureuses. Il m’a donné du courage et m’a promis de venger son frère. Et nous voulons espérer qu’un jour prochain la lumière se fera. Déjà on parle de faire une contre-autopsie du corps de mon mari. Mais qu’en résultera-t-il ? Je l’ignore.
– En ce qui vous concerne, madame, vous êtes-vous faite nettement l’accusatrice de M. Pierre, l’ingénieur ? Le connaissiez-vous personnellement ?
– Oui je l’avais vu trois fois. Permettez-moi de me taire à ce sujet. J’ai déclaré au juge d’instruction de Brest tout ce que je pensais de cet ingénieur.
– Ainsi vous avez été interrogée par le juge d’instruction à Brest ?
– Oui, après les obsèques de mon mari. Il y a quelques jours le magistrat m’a longuement questionné et m’a finalement déclaré que j’étais libre de retourner à Paris.
– Avez-vous été au courant, madame, des révélations faites par la somnambule de Nancy ?
– Mais certainement. C’est par elle que le meurtre a été découvert.
– Et vous n’avez pas cherché, vous ou votre beau-frère à interroger de nouveau cette femme pour en savoir plus long ?
– Non. Elle a contribué à la découverte du crime, c’est bien. Quant à dévoiler la personnalité des assassins, c’est une autre affaire ! Et nous comptons sur la seule perspicacité de la justice pour aboutir à ce résultat. Une dernière fois, monsieur, dites bien qu’à ces déclarations se borne l’étendue des choses actuellement acquises et qu’il n’y a rien de plus malheureusement.

15 février 1914 – p. 3

Le Mystère de Grande-Palud
NOTRE ENQUÊTE
Les avocats demandent la mise en liberté provisoire de Pierre

L’instruction
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu hier après-midi plusieurs témoins appelés pour fournir des précisions sur la date de la disparition de M. Cadiou. Cette question de date est, on le sait, celle qui fut le plus, celle qui est encore quelque peu discutée.
Mme Léost, femme de ménage de M. Cadiou, a les souvenirs très précis et fournit force détails. Elle renouvelle d’ailleurs, et confirme ses précédentes déclarations.
Le dimanche 28 décembre, comme chaque fois qu’il voyageait, son maître s’habilla d’un complet veston, se coiffa d’un chapeau melon et prit son pardessus pour se rendre à Cléder, où habitent ses sœurs. Il en revint le soir. Le lendemain elle brossa soigneusement ces vêtements et les rangea à leur place habituelle.
Jamais depuis, ce moment ils ne furent portés et si quelqu’un a cru voir M. Cadiou vêtu d’un costume de ville à Morlaix le 31 décembre ou le 1er janvier, cette personne se trompe.
« Le 30 décembre au matin, déclare Mme Léost, mon patron revêtit son costume cycliste, mit ses jambières, prit sa casquette et son imperméable, enfin les vêtements qu’il portait quand on retrouva son cadavre, et s’en fut à la Grande-Palud. Depuis, je ne l’ai plus revu. »
M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, ne peut préciser si c’est le 27 ou le 31 décembre qu’il rencontra, vers six heures du soir, en gare de Morlaix, M. Cadiou. Lui aussi s’en tient à ses premières déclarations.
M. Baron, vétérinaire, a vu en gare de Morlaix, le 31 décembre, mais à 3 h. 41, quelqu’un qui ressemblait fort à M. Cadiou. Il ne peut préciser.
Mme Baron, étant malade, ne s’est pas rendue à la convocation de M. le juge d’instruction, pas plus d’ailleurs que M. Le Picard, propriétaire du café de la Terrasse, qui télégraphiquement a fait savoir qu’il ne pouvait venir à Brest.
M. Bidard de la Noë a mis en présence l’ingénieur Pierre et Mme Léost. Mes Reynaud et Feillard assistaient à la confrontation.
Pierre, comme toujours, s’est contenté de déclarer qu’il ne vit pas M. Cadiou le 30 décembre. Quant à Mme Léost elle confirma ses précédentes déclarations.
En somme, cette confrontation, comme les précédentes, est demeurée sans résultat

L’autopsie
M. le docteur Rousseau, médecin-légiste, qui procéda à l’autopsie du cadavre de M. Cadiou, a déposé son rapport hier au Parquet. Le praticien conclue à une légère lutte, suivie de strangulation et section du larynx. A son avis, le corps aurait ensuite été transporté sur un court espace.
La nouvelle autopsie qui a été décidée sur la demande même de M. le docteur Rousseau, sera pratiquée par M. le docteur Paul, mardi matin à Morlaix.
M. Allanic, expert-chimiste, appelé à se prononcer sur la nature des polis trouvés sur la pioche ensanglantée découverte dans la remise de l’ingénieur Pierre, vient également de déposer ses conclusions. De ses constatations il résulte que ce sont là des poils de lapin agglutinés dans des plaques de sang.

Une requête de la défense
Nous avons pu joindre, hier soir, Mes Reynaud, gendre et secrétaire de Me Henri Robert, et Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, au moment où ils quittaient le cabinet du juge d’instruction. Les défenseurs, que nous avons interviewés, ont bien voulu nous faire connaître la substance du rapport qu’ils ont déposé entre les mains de M. Bidard de la Noë, et qui tend à faire mettre le prévenu en liberté provisoire.
Mes Reynaud et Feillard s’attachent tout d’abord à démontrer que, même avant l’arrestation de M. Pierre, la thèse de l’accusation – qui consiste à prétendre que M. Cadiou a été vu pour la dernière fois, le 30 décembre, en compagnie de M. Pierre – était contredite par de nombreuses personnes et, notamment, MM. Le Picard, propriétaire du Café de la Terrasse, à Morlaix ; Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest ; Meillet [Lemeillet], voyageur de commerce ; le propriétaire et les domestiques d’un hôtel de Saint-Pol de Léon, et, enfin, par M. Baron, vétérinaire à Morlaix et sa femme.
On reproche également à M. Pierre d’être allé chez M. Cadiou pour réparer un appareil téléphonique. Or, il est prouvé que M. Cadiou lui-même avait prié M. Buffet, le receveur des postes de Landerneau, de faire visiter l’appareil en question. Ce dernier (un rapport administratif du 9 février en fait foi) n’a été remis en état due dans les premiers jours de janvier.
Les avocats s’efforcent également de démontrer que M. Pierre n’avait aucun intérêt à faire disparaître son patron.
Il résulte tout d’abord de lettres versées au dossier que Mme Pierre avait fait des démarches pour faire entrer son fils dans une fabrique de Nantes. Puis, que l’ingénieur était entré en pourparlers avec les administrateurs d’une usine de blanchiment de coton qui se fonde à Daoulas. Des offres très avantageuses furent faites à l’ingénieur qui, le 10 janvier, signa un contrat, qu’il tenta, pour raisons personnelles, de faire résilier ensuite.
Il est enfin prouvé que M. Cadiou ne pouvait plus prendre part aux adjudications du département de la Guerre et que la décision prise à son égard par le ministre entraînait fatalement la fermeture de l’usine de la Grande-Palud, avec résiliation onéreuse de certains marchés conclus avec l’industrie privée.
M. Pierre savait tout cela ; on en trouve la preuve dans une lettre qu’il adressa, le 31 décembre, à Paris, à M. Cadiou, et dans laquelle il lui fait connaître qu’il n’a pas encore avisé les ouvriers de leur prochain licenciement.
« Il résulte de tous ces faits, disent les avocats, que le mobile du crime échappe, et que, la culpabilité de M. Pierre étant loin d’être prouvée, nous vous prions de vouloir bien rendre en sa faveur une ordonnance de mise en liberté provisoire. »
M. Bidard de la Noë a fait connaître aux défenseurs qu’il ne pourrait statuer sur leur requête que mardi prochain.

A MORLAIX
Nous avons exposé, hier, les multiples raisons pour lesquelles il nous paraît invraisemblable que M. Cadiou ait été vu à Morlaix après le 30 décembre.
Et pourtant trois nouveaux témoins ont surgi hier, qui affirment avoir vu M. Louis Cadiou le 1er janvier !
M. Le Clec’h, juge d’instruction, a entendu M. Caramour, patron couvreur, qui a déclaré catégoriquement avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier, entre dix et onze heures du matin. Il l’a vu entrer au café de la Terrasse et l’a salué.
M. Le Picart, interrogé de nouveau, a été moins affirmatif que précédemment. Il est certain d’avoir vu M. Cadiou dans son établissement, mais est-ce le 25, le 26, le 27 décembre ou le 1er janvier ?
De son côté, M. Baron certifie qu’il se trouvait le 31 décembre, vers quatre heures du soir, sur le quai de la gare de Morlaix. Mais est-ce bien de M. Cadiou qu’il remarqua la mauvaise mine ? M. Baron ne saurait l’affirmer.
Mme Baron n’a pas comparu, mais on connaît la précision de la déposition qu’elle fit au commissaire de la brigade mobile Le Coz.
M. Le Clec’h entendra incessamment M. et Mme Prigent qui, de la fenêtre de leur appartement, rue de l’Auditoire, auraient vu M. Cadiou passer le 1er janvier devant le magasin d’un tapissier, M. Goardon. M. et Mme Prigent auraient, comme M. Baron, remarqué la mauvaise mine de M. Cadiou.
Si tardifs qu’ils soient, ces témoignages sont troublants et, s’ils venaient à être confirmés, il semble que le champ des recherches se restreindra singulièrement.
Si vraiment M. Cadiou était encore vivant le 1er, le parquet aura le devoir de passer outre à toutes les considérations étrangères à la recherche de la vérité ; il faudra que l’on retrouve, à Morlaix, ou aux environs, la maison où M. Cadiou passa deux nuits et où, vraisemblablement, il fut assassiné

A QUIMPER
Une commission rogatoire envoyée par M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, à son collègue de Quimper, apportera peut-être un peu de lumière.
Quelque temps avant sa disparition, M. Cadiou aurait confié à un juge de paix, de Quimper, qu’il avait dû soutenir une lutte terrible contre des ennemis qui voulaient l’accabler : « Mais c’est fini, ajoutait M. Cadiou, ils me laisseront tranquille, je les tiens, car j’ai contre eux des documents compromettants. »
Quels sont ces ennemis que M. Cadiou menaçait ainsi de représailles ? N’ont-ils pas voulu supprimer le détenteur du dossier ?

A LANDERNEAU
MM. Ménessier [Ménnessier], commissaire spécial, et Lemez, inspecteur, ont perquisitionné, hier après-midi, chez Mlle Julia Juzeau. Trois lettres émanant du frère et de la sœur de la jeune servante ont été saisies. On ne trouve dans ces papiers que commentaires insignifiants du drame de La Palud.
On a également saisi un « bon » signé de Pierre, avec lequel Mlle Juzeau vint acheter un fourneau à Brest, le 31 décembre.

A SAINT-POL DE LÉON
{De notre correspondant particulier)
Saint-Pol de Léon, 14 février.
Cette énigmatique affaire continue à donner lieu ici à de nombreuses et vives discussions. La question de la date de la disparition de M. Louis Cadiou ayant donné lieu, pendant ces derniers jours, à de vifs débats, nous avons repris nos recherches pour établir, autant que possible, ce qu’avait de fondé l’hypothèse de son passage à Saint-Pol de Léon le 3 janvier. Le résultat de ces nouvelles investigations ne font que confirmer – voire même consolider – nos premiers éléments d’information.
Lorsque nous avons commencé notre enquête à Saint-Pol de Léon, le champ des suppositions était assez vaste. Y avait-il eu accident, crime, fugue, fuite ou suicide ? Il était difficile le répondre affirmativement à l’une ou à l’autre de ces questions. En tout état de cause, notre rôle était de suivre d’abord les indications fournies par la police et de chercher à identifier le personnage qui avait déjeuné, le 3 janvier, à l’Hôtel Moderne, celui que certains persistent actuellement encore à considérer comme ayant été M. Cadiou. Nous croyons avoir établi combien était fragile cette supposition. Nous en avons donné les raisons, que nous résumons :
1° M. Cadiou était bègue : ce défaut de prononciation n’a pas été remarqué chez l’hôte de l’Hôtel Moderne ;
2° Celui-ci a bu du cidre en déjeunant ; or, M. Cadiou était affligé d’une maladie d’estomac qui ne lui permettait d’absorber depuis longtemps que des eaux minérales ;
3° Etant dans d’excellents termes avec deux personnes de la localité, on ne peut admettre qu’il y soit venu sans leur faire une visite, et cela d’autant moins qu’à l’une d’elles il avait écrit peu de temps auparavant qu’il se proposait de la voir prochainement ;
4° Enfin, l’ancien avoué, qui était fort connu à Saint-Pol de Léon et ne pouvait guère y passer inaperçu, n’y a été rencontré par personne. Ces motifs et nos recherches infructueuses à Pempoul, nous avaient fait considérer cette piste comme dépourvue d’intérêt. Notre nouvelle enquête n’a fait que raffermir notre conviction, car à ces objections sont venues s’en ajouter d’autres. D’après les renseignements qui nous ont été fournis, en effet, par Mme Tanneau, institutrice à Lanhouarneau – qui a déjeuné à la table de l’étranger – son voisin avait les cheveux bruns, taillés en brosse, alors que M. Cadiou avait les cheveux plus que grisonnants et était coiffé à plat.
A notre avis, si le voyageur de l’Hôtel Moderne ne s’est pas fait connaître jusqu’à présent, c’est qu’il redoute les ennuis inhérents à toute affaire policière à laquelle on se trouve mêlé. Conclusion : M. Cadiou n’est pas venu à Saint-Pol le 3 janvier.
Il existe, d’ailleurs, un autre détail, qui a son importance. La personne qui se trouvait à cette date à l’Hôtel Moderne était vêtue d’un complet veston, d’un par-dessus foncé et d’un chapeau melon. Si M.
Cadiou a été vu à Morlaix le 1er janvier – comme l’a déclaré M. Le Picard, du Café de la Terrasse, qui, du reste, comme nous l’a rapporté un de nos amis, lui a avoué, jeudi dernier, ne pouvoir l’affirmer de façon absolue – où est ce costume, qu’il aurait quitté de nouveau pour endosser celui d’un cycliste, dont son cadavre a été trouvé revêtu ? Comment sa femme de ménage n’aurait-elle rien remarqué ?
Comment serait-il passé inaperçu à son retour à Landerneau ?

16 février 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

On a l’impression, en évoquant les circonstances bizarres qui entourent la disparition de M. Louis Cadiou, que la famille et les intimes de ce dernier avaient pressenti le crime.
Le 28 décembre, Mme Cadiou reçoit une lettre de son mari ; il est en bonne santé et annonce son prochain retour. Deux jours s’écoulent : pas de nouvelles. Le 31, Mme Cadiou manifeste son inquiétude par les deux télégrammes que l’on connaît et, dès je lendemain, saisit la police de la disparition en donnant l’hypothèse de l’assassinat comme certaine.
M. Cadiou était présenté comme un homme environné d’ennemis acharnés. Quels sont ces ennemis ? Le parquet les connaît et peut-être sera-t-il amené à s’en occuper quand lui parviendront les résultats de la commission rogatoire envoyée par M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, à son collègue de Quimper.
Quelque temps avant sa disparition, M. Cadiou avait dit à un de ses amis, juge de paix à Quimper : « Vous ne pouvez imaginer les luttes que j’ai à soutenir contre mes ennemis. Mais maintenant ils me laisseront tranquilles car je possède des documents qui les mettent à ma merci. »
Ces documents existent encore. Nous tenons du frère du défunt qu’aucun papier d’importance n’a été soustrait au domicile de M. Cadiou. Si ceux que les documents auraient pu compromettre sont pour quelque chose dans l’assassinat, il faut donc convenir qu’ils ont bien mal pris leurs dispositions pour se mettre à l’abri des révélations dont M. Cadiou les menaçait.
Néanmoins, rien ne devant être négligé de ce qui peut amener la découverte de la vérité, nous aimons à croire que le parquet n’hésitera pas à vérifier les bruits qui circulent à ce sujet.

Pièces à conviction
Un de nos confrères de Paris a récemment trouvé, dans la cour de l’usine de la Grande-Palud, un vieux boîtier de montre défoncé et rongé par la rouille.
Comme la montre de M. Cadiou était recherchée par la police spéciale, notre confrère estima que la détention de l’objet qu’il avait découvert pouvait être délictueuse.
Il s’empressa de mettre le boîtier en question à la disposition de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction. Le magistrat décida immédiatement de faire convoquer par un des auxiliaires du commissaire spécial, le journaliste qui sera entendu ce matin à dix heures.
De nouvelles surprises nous seraient réservées dans le même ordre d’idées. Un autre de nos confrères, connu sous le nom de Blanc-Bioux, aurait, paraît-il, trouvé près de la fosse où fut enterré le cadavre de M. Cadiou, un bouton de caleçon qui pourrait avoir appartenu à un des acteurs du drame, et dont il a, jusqu’ici, énergiquement refusé de se dessaisir.
Comme on le voit, dans cette ténébreuse affaire, le comique se mêle au drame.

A Morlaix
Morlaix, 15 février.
M. Clec’h, juge d’instruction, a entendu ‘M. et Mme Prigent, ils ont été tous les deux affirmatifs sauf pour la date. M. Prigent croit que c’est le 31 décembre, au matin, qu’il a vu M. Cadiou passer devant la devanture de M. Goardon, tandis que Mme Prigent dit que c’est le 1er janvier.
Demain lundi le juge d’instruction entendra les témoins de Saint-Pol et de la région et notamment Mlle Tanneau, institutrice.
Les agents de la police mobile se sont livrés à des recherches au bas de la rivière et à Locquénolé, mais sans résultats.
Ici, en ville, au café, au marché, à la musique, il n’est question que de l’affaire Cadiou. L’on ne s’aborde plus qu’avec ces mots : « Qu’en pensez-vous ? A-t-il été assassiné ? S’est-il suicidé ? »
Et naturellement les hypothèses les plus invraisemblables sont émises.
L’autopsie du cadavre de M. Cadiou aura lieu mardi matin et probablement au cimetière Saint-Charles.

« Je suis Cadiou lui-même ! »
Paris, 15 février.
Un monsieur s’est présenté, hier matin, au cabinet du procureur de la République à Paris, demandant à être reçu pour une communication des plus importantes.
M. Bacquet, secrétaire général, le fit entrer et lui demanda de quoi il s’agissait.
– Voilà, dit le visiteur. On cherche de tous côtés des renseignements sur l’affaire Cadiou, Je puis vous en fournir mieux que personne. Je suis Cadiou lui-même. J’ai ressuscité !
Ce malheureux, qui se nomme Jean Legoux et demeure 150, rue Saint-Antoine, a été envoyé à l’infirmerie du Dépôt.

De nombreux Brestois et Landernéens se sont rendus, hier, à la Grande-Palud, où ils ont visité les dépendances de l’usine et le bois où le malheureux Louis Cadiou fut enterré ; la fosse creusée par l’assassin est aujourd’hui pleine d’eau.
Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, s’est également fait conduire, hier, à la Grande-Palud pour se rendre compte de l’état des lieux.

17 février 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
LA DEUXIÈME EXPERTISE MEDICO-LEGALE AURA LIEU AUJOURD’HUI A MORLAIX

L’instruction de cette troublante affaire a encore marqué le pas hier. M. Bidard de la Noë, faute de temps, a dû se borner à entendre M. Le Meillet [Lemeillet], voyageur de commerce, qui se trouvant à Morlaix le 24, le 27 et le 31 décembre, aperçut M. Cadiou. A laquelle de ces dates ? Il ne peut préciser de façon absolue, mais, à certains détails, croit pouvoir établir cependant que ce fut le 31 décembre.
Comme le dit notre confrère du Matin, les péripéties surprenantes qui ont marqué le cours de cette enquête favorisent l’éclosion des rumeurs les plus extraordinaires et il convient de vérifier les unes, de classer purement et simplement les autres.
Dans quelle catégorie faut-il placer l’histoire qui représente M. Cadiou comme détenant dans son domicile de Landerneau des documents susceptibles de gêner un jour certaines personnes de la région ? Ces papiers, enfermés dans une valise, auraient disparu en même temps que leur propriétaire. Il est vraiment assez difficile d’ajouter foi à cette rumeur malaisément contrôlable. Le seul fait qui soit acquis, c’est que trois ou quatre jours seulement après la disparition de M. Cadiou, sa chambre fut fouillée de fond en comble par des amis qui emportèrent les pièces comptables de l’industriel. L’ingénieur Pierre les accompagnait, et le lendemain il revint seul encore pour réparer un appareil téléphonique effectivement dérangé.
Il faut bien se garder de tirer une déduction quelconque de ces visites domiciliaires, car tout, dans cette affaire, se présente sous un jour si étrange que toutes les hypothèses qui semblent tenir le matin s’effondrent le soir même pour renaître le lendemain. Amis, famille, concurrents ont à tour de rôle fait l’objet de suspicions toutes téméraires.
– Ce mystère est un véritable casse-tête, nous a dit le procureur de la République.
C’est bien le mot exact de la situation.

Départ du parquet pour Morlaix
MM. Guilmard, procureur de la République ; Bidard de la Noë, juge d’instruction ; Rousseau, médecin légiste, ont quitté notre ville hier soir, pour assister à la nouvelle autopsie qui doit être pratiquée ce matin par M. le docteur Paul, médecin légiste commis par le procureur de la République de la Seine, à la demande de son collègue de Brest.
Me Feillard, défenseur de l’ingénieur, n’assistera pas à l’autopsie. Il n’y voit aucun intérêt pour son client. On sait, en effet, que l’expertise, qui est contradictoire en matière civile, ne l’est pas en matière criminelle. Pourquoi ?

La requête des défenseurs est rejetée
M. Bidard de la Noë vient de rejeter la requête des défenseurs de Pierre, tendant à obtenir la mise en liberté provisoire de leur client. Ce rejet est basé sur ce que :
1° La plupart des témoins cités par la défende n’ont pas été entendus par le juge d’instruction ;
2° L’inculpé n’a pas encore été interrogé au fond ;
3° Une contre-autopsie ayant été ordonnée, on doit en attendre les résultats.

Un rapport du médecin légiste
M. le docteur Rousseau, médecin légiste, a déposé, hier, au parquet, un rapport détaillé concernant l’examen du manteau de caoutchouc de M. Cadiou. Il a établi nettement, entre autres choses, que l’infortunée victime était vêtue de ce manteau au moment de l’assassinat.
Les boutonnières de la pèlerine de ce vêtement ont été violemment arrachées, ce qui permet de croire que M. Cadiou s’est débattu au moment où il a été attaqué.

A MORLAIX
Nouveau témoignage
Morlaix, 16 février.

Le juge d’instruction, M. Le Clec’h, a entendu, jusqu’à présent, plusieurs personnes, mais parmi leurs dépositions il n’y en a qu’une qui mérite d’être retenue : c’est celle de M. Cabon, télégraphiste, qui a été, comme celle de M. Caramour, patron couvreur claire et précise. Il a déclaré avoir vu, le 1er janvier, sur la place Thiers, au moment où il allait prendre le train de Primel-Lanmeur, M. Cadiou qui, après avoir passé sous le viaduc, se dirigeait vers la mairie.
« Je lui ai dit bonjour, et il m’a répondu : « Bonjour, Cabon ». Je suis sûr de ne m’être pas trompé, car je le connais depuis longtemps. »
Nous devons ajouter que, jusqu’à présent, le parquet de Morlaix n’apporte pas un très grand intérêt aux dépositions des personnes déclarant avoir vu M. Cadiou après le 30 décembre. On demeure en effet persuadé que l’administrateur de la Grande Palud avait un sosie dans la région et l’on cite le cas de M. Feunteun, ami intime de Louis Cadiou, qui a cru apercevoir celui-ci, le 20 janvier, à Morlaix. M. Feunteun, empressons-nous de le dire, n’affirme pas le fait et croit, comme de nombreux Morlaisiens, qu’il existe un individu ressemblant étonnamment à son malheureux ami.
« Si cela continue, dit le Figaro, nous ne sommes pas près d’avoir la solution de l’énigme. Voilà que les témoins de Morlaix, si affirmatifs devant les commissaires de la Sûreté générale, le deviennent beaucoup moins quand on les met en présence du juge d’instruction. On leur fait, en effet, des objections embarrassantes. Les uns disent que M. Cadiou, lorsqu’ils l’ont rencontré, avait un pardessus et un chapeau, les autres son costume de cycliste. On conclut qu’ils doivent se tromper les uns ou les autres – peut-être les uns et les autres – et que c’est à une date antérieure qu’ils ont vu l’industriel. Alors ils hésitent et n’osent plus soutenir leur déclaration première.
« Il y a une autre objection qu’on leur oppose : Mme Léost, la domestique de M. Cadiou, affirme que son maître n’a pas couché dans son domicile la nuit du 30 au 31 décembre. On se demande donc où il aurait pu passer la nuit, puisque, d’après les témoins, c’est seulement le 31 au soir qu’il avait pris le train pour Morlaix.
« De plus, s’il était dans cette ville le 31 décembre et le 1er janvier, il a dû coucher quelque part. Or, on ne trouve pas trace de son passage dans les hôtels, et sa tante qui habite Morlaix dit qu’elle ne l’a pas vu.
« On comprend que tout cela trouble les témoins, qui se demandent maintenant s’ils n’ont pas pris pour M. Cadiou un clerc de notaire qui demeure dans les environs et qui, paraît-il, lui ressemble.
« De son côté, Mme Cadiou fait le raisonnement suivant : « Dans les termes où nous étions, mon mari et moi ; étant donnée l’affection certaine qu’il avait pour sa famille, il n’eût pas, à moins d’un empêchement aussi impérieux qu’imprévu, laissé passer le jour de l’an sans venir nous embrasser. Il avait d’ailleurs annoncé son départ, pour Paris, et il est impossible qu’au lieu de donner suite à ce projet, il se soit amusé à aller se promener sans but à Morlaix ou ailleurs. En tout cas il m’eût écrit pour me prévenir du retard de son voyage, et il ne l’a pas fait. C’est qu’il a été assassiné, et assassiné avant le 31 décembre. »
En attendant, les commentaires vont leur train et l’opinion publique, de plus en plus surexcitée, attend avec une impatience fébrile les résultats de l’autopsie que doit faire M. le docteur Paul, ce matin, à la morgue de l’hospice civil.

A QUIMPER
Quimper 16 février.
Le juge d’instruction de Quimper a reçu, ce matin, la déposition de M. Le Guiner, juge de paix à Quimper, ami personnel de M. Cadiou.
M. Le Guiner a répété au magistrat ce qu’il avait confié à de nombreux amis :
« J’ai rencontré mon ami Cadiou quelques jours avant sa disparition. Il paraissait triste, abattu et ne me cacha pas qu’il avait de gros ennuis ; ceux-ci lui étaient suscités, m’a-t-il dit, par des ennemis irréductibles qui convoitaient sa situation, et menaient contre lui une campagne d’injures et de diffamation.
M. Le Guiner a fait ensuite le plus vif éloge de M. Cadiou, pour lequel il avait une réelle affection.
La déposition du juge de paix de Quimper a été transmise au parquet de Brest.
M. Joncour, avoué, parent éloigné de M. Cadiou, a également été entendu par le juge d’instruction, mais il n’a révélé aucun fait pouvant jeter un jour nouveau sur cette troublante affaire.

« Un gros pétard va éclater » dit l’inspecteur Jaume
Paris, 16 février.
Interviewé par la Presse, l’ancien inspecteur principal Jaume a répondu : « Je lis les journaux de Paris et de la province. Je n’ai pas encore pu me faire une opinion. Tout est bizarre dans cette affaire, depuis le premier jour jusqu’aujourd’hui.
– Mais la somnambule de Pont-à-Mousson, vous l’oubliez, a fait d’intéressantes révélations. C’est grâce à elle si l’on a pu retrouver le cadavre du directeur de l’usine de la Grande-Palud ?
– Laissez-moi donc tranquille avec vos histoires de somnambule ! Et je suis certain que vous êtes comme moi : vous n’y croyez pas.
« Une fois, dans une affaire de disparition comme celle de M. Cadiou, un ingénieur, justement, proposa le concours d’un médium sur lequel il avait un pouvoir extraordinaire. J’assistais à la séance. Le médium nous a raconté que le brave disparu se trouvait à ce moment sur un grand transatlantique, en plein Océan. Le lendemain, mon disparu mourait à Bruxelles : il n’avait jamais pris passage à bord d’un paquebot.
« Si les somnambules avaient quelque intérêt pour la police, il y en aurait un stock qui seraient attitrées dans les services de la sûreté. Si j’allais sur place, je vous dirais que je vais avoir une opinion, car je m’en ferais une. Quoi qu’il en soit, vous pouvez être certain que si le crime a été commis à Morlaix et l’enfouissement à Landerneau, eh bien ! on arrivera à savoir facilement la vérité. Des mystères comme celui-là, ça se débrouille toujours. A mon avis, un gros « pétard » va éclater.
On saura exactement ce qui s’est passé.
« Rappelez-vous donc l’affaire Gouffé. Ça a bien duré huit mois, et on l’a eu tout de même l’assassin. En matière de police, il ne faut pas se décourager. On parlera encore, à Paris, de cette affaire, comme on en parle à Landerneau… »

18 février 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grande-Palud

La contre-autopsie. M. Cadiou a été tué d’un coup de revolver. Une balle blindée de six millimètres lui trancha la carotide. Pierre possédait un revolver de ce calibre. Ce revolver a disparu

Jusqu’à présent, l’enquête relative à l’assassinat de M. Louis Cadiou n’avait donné que des résultats incertains. La police spéciale, la brigade mobile, la gendarmerie, les commissaires locaux, tous ceux que le parquet lançait sur la piste de l’assassin, recueillaient, certes, de précieux renseignements, mais tant d’hypothèses palissaient vraisemblables, tant de rapports s’amoncelaient sur le bureau du juge d’instruction, que la difficulté semblait presque insurmontable de faire le départ entre ce qui avait trait au crime et ce qui y était étranger. La découverte du cadavre de M. Cadiou avait médiocrement éclairci le problème.
Tout d’abord, l’assassinat apparut indiscutable aux yeux de tous puis, à mesure que les charges relevées contre l’ingénieur Pierre semblaient plus fragiles, l’imagination du public revint à ses divagations favorites ; avant-hier encore, la version du suicide et du crime simulé trouvait créance, et certaines personnes hasardaient que, peut-être, le cadavre déterré le 4 février, dans le bois de la Palud, n’était pas celui de M. Louis Cadiou.
Hier s’est produit le fait nouveau, le fait décisif qui coupe court à tous les racontars et donne à l’enquête une orientation sûre. Ce fait, c’est la détermination, par le docteur Paul, de la cause exacte de la mort de M. Cadiou.
Par suite de circonstances indépendantes de sa volonté, le docteur Rousseau n’avait pu se livrer à un examen approfondi du corps de M. Cadiou. Appelé à l’improviste à se rendre à la Grande-Palud pour y pratiquer une autopsie immédiate, le médecin légiste n’eut pas le temps de faire ses préparatifs et ne put emporter que les instruments strictement indispensables.
D’autre part, le maquillage du cadavre était savamment exécuté, et il fallut les échecs successifs de la dernière quinzaine pour que l’on se décidât à rechercher, dans une autopsie nouvelle, l’indication qui permettrait de progresser vers la vérité.
C’est M. Guilmard, procureur de la République, qui prit l’initiative de réclamer une contre-autopsie. Le docteur Paul, le célèbre, médecin légiste, fut commis, et l’on va voir que son intervention ne fut pas inutile.

L’autopsie
Le cercueil de M. Louis Cadiou, qui reposait dans un caveau de famille, au cimetière de Morlaix, était exhumé hier matin, à, six heures, en présence de M. Renaudin ; commissaire de police. Une heure après, le corps de l’ancien administrateur de la Grande-Palud reposait sur une table disposée dans la morgue de l’hôpital.
A 8 h. 30, le docteur Paul, arrivé le matin même de Paris, avec un aide, commençait l’autopsie, à laquelle assistaient MM. Fachot, avocat général à Rennes ; Guilmard et Picard, procureurs de la République ; Bidard de la Noë et Le Clec’h, juges d’instruction ; le docteur Rousseau, médecin légiste ; Rouquier, commissaire divisionnaire des brigades mobiles de Rennes ; Ménessier [Ménnessier], commissaire spécial.
Pendant trois heures, le docteur Paul, penché sur la misérable dépouille, lui demanda son secret.
Le résultat de sa savante et méticuleuse étude provoqua une stupeur générale :
M. Cadiou, que l’on croyait avoir été étranglé, avait été tué d’un coup de revolver à la nuque.
Nulle trace de blessure ne se voyait à l’extérieur, mais, en fouillant dans la tête, le docteur Paul sentit avec sa pince, sous le menton, une résistance qui était provoquée, par une balle blindée de 6 m/m.
Il parvint à reconstituer le trajet, du projectile, dans les tissus. Entré à 7 c/m de l’oreille droite, il obliqua de gauche à droite et trancha l’artère carotide droite. La mort dût être presque immédiate.
Le docteur Paul ne put se prononcer sur la terrible blessure de la gorge. Est-elle antérieure ou postérieure au décès ? C’est un point qui ne pouvait être éclairci sur-le-champ. Le docteur Paul terminera son étude à Paris ; les viscères, la matière cérébrale, les cheveux, les chairs de la nuque et du cou, les ongles de pieds furent prélevés et mis dans des bocaux.
Quel que soit le résultat des analyses auxquelles il va être procédé, il est une constatation essentielle qui, dès maintenant est définitivement acquise : M. Cadiou a été tué à bout portant d’un coup de revolver à la nuque. L’examen de l’imperméable de la victime a en effet confirmé les conclusions de l’autopsie. On a relevé, sur le col et le capuchon de ce vêtement, les traces du passage de la balle ; le coup a été tiré de si près que la déflagration des gaz a fait fondre une partie du caoutchouc.
Au moment où il a été tué, M. Cadiou avait son col et son capuchon relevés. Il est donc à peu près certain qu’il a été tué en plein air.
Pourquoi l’assassin, ayant porté un coup mortel, s’est-il acharné sur sa victime ? Pourquoi l’a-t-il presque décapitée ? Est-ce par férocité ? N’est-ce pas plutôt pour détourner l’attention de la première blessure ? L’assassin, s’étant aperçu que le projectile n’était pas sorti. L’a-t-il recherché pour détruire un indice compromettant ?
De ces trois hypothèses, les deux derrières paraissent les plus vraisemblables.

La recherche du revolver
Quoi qu’il en soit, le parquet de Brest, sans s’attarder à des commentaires oiseux, décida de rechercher immédiatement l’arme du crime et se transporta à la Grande-Palud. On se rappelait en effet que Pierre possédait un revolver qu’on avait négligé de saisir au cours des précédentes perquisitions, rien ne laissant supposer que cette arme pouvait avoir un rapport quelconque avec, le crime.
L’arrivée inopinée des magistrats à Landerneau fit sensation : on courut à leur suite et le propriétaire du champ voisin de la fosse tragique eut fort à faire pour percevoir le décime dont il taxe désormais toute personne désireuse de contempler la petite mare qui fut le premier tombeau de Louis Cadiou.
Le revolver de l’ingénieur fut trouvé sans difficultés. C’est une arme de 8 m/m, à balles de plomb qui ne peut avoir servi à tuer M. Cadiou. Une carabine avec laquelle Pierre s’amusait naguère à abattre des oiselets fut également laissée de côté, comme manifestement impropre au service que l’assassin avait exigé de son arme.
Au moment où la perquisition prenait fin, un inspecteur Lemez se rappela que le veilleur de nuit de l’usine, Jacques Bossard, était détenteur d’un révolver. On apprit, d’autre part, que Pierre avait récemment fait emplette d’un revolver à Landerneau.
MM. Menessier [Ménnessier] et Lemez se rendirent chez M. Marie, armurier, qui consulta ses livres et certifia qu’en juillet dernier il avait vendu à M. Pierre un revolver du calibre 6 m/m, à balles blindées.
Qu’était devenu ce revolver ? Pierre l’avait-il confié à M. Bossard et ce dernier l’avait-il gardé ?
L’importance du témoignage de Bossard n’échappa pas à M. Paulin, commissaire spécial adjoint, qui, apprenant à Brest le résultat de la contre-autopsie, se mit, de sa propre initiative, en quête de l’ancien veilleur de nuit. Il le retrouva et lui fit subir un premier interrogatoire.

Déclarations du gardien de nuit Bossard
Dans la soirée, MM. Ménessier [Ménnessier] et Lemez, revenant de Landerneau, s’arrêtaient à Saint-Divy, où habite M. Bossard, et lui faisaient préciser ses déclarations. Voici ce que nous avons pu apprendre à ce sujet :
Lorsque M. Bossard entra à l’usine de la Grande-Palud en qualité de veilleur de nuit, au mois de juillet 1913, Pierre lui remit un revolver dont il peut encore fournir le signalement : calibre 8 m/m, numéro 46, marqué D D, breveté et portant une couronne. En somme, l’arme qui fut, cet après-midi, découverte au domicile de l’ingénieur, et qu’il reconnaît parfaitement.
Il dissimulait généralement ce revolver et, une boîte de 25 cartouches sous son matelas.
Il apprit, peu de temps après, que Pierre avait acheté un autre revolver et qu’il s’exerçait parfois à en tirer des balles sur une cible placée sur le mur de son garage.
Le 16 janvier, l’ingénieur faisait savoir à M. Bossard qu’il devait cesser ses services. Le soir même, le gardien de nuit rédigeait, à l’adresse de M. Pierre, une lettre dans laquelle il donnait le signalement du revolver qui lui avait été confié, et dont il allait se dessaisir, et faisait remarquer que la boîte de 25 cartouches était encore intacte.
Le lendemain matin, il devait remettre cette lettre à l’ingénieur en même temps que l’arme. Mais il lui prit fantaisie d’essayer le revolver, en compagnie de M. Bignard, contremaître, sur une cible fichée au sommet d’un tas de charbon. Ils brûlèrent huit cartouches ; M. Bossard ne pouvait plus remettre la lettre écrite la veille, dans laquelle il mentionnait que la boîte de cartouches était, intacte. Il ne remit donc, que le revolver.
On peut remarquer qu’il a été impossible de retrouver l’autre arme du calibre de 6 m/m, achetée par Pierre il y a sept mois environ, en remplacement du revolver confié au gardien.
M. Mennessier, en terminant l’interrogatoire, a saisi la lettre qu’adressait, le 16 janvier, M. Bossard à son ingénieur.

Le crime scientifique et intellectuel
« L’assassin de M. Cadiou n’est pas une bête, nous disait hier le docteur Paul. Il a enterré sa victime dans un terrain imprégné, d’eau pour qu’elle se décompose plus vite. »
Cette remarque du docteur Paul caractérise ce crime, qui fut incontestablement le fait d’un homme pourvu d’une certaine instruction. En voici une, nouvelle preuve :
Au cours d’une perquisition qui fut opérée, hier, au domicile de M. Cadiou, à Landerneau, l’attention de M. le substitut Astre fut attirée par un volume de Musset placé en évidence sur un secrétaire.
M. Astre ouvrit le livre à la page que marquait un signet démesuré : la tirade de Rolla sur le suicide.
On suppose que Pierre n’est pas étranger à cette mise en scène, car il vint seul, le 5 janvier, chez M. Cadiou.

Mme Cadiou partie civile
Mme veuve Cadiou se porte partie civile contre l’assassin de son mari.
Me Léon Fleys, avocat à la cour d’appel de Paris, soutiendra ses intérêts.

M. Cloarec, député de Morlaix s’indigne
Paris, 17 février.
Paris-Midi publie l’interview suivante de M. Cloarec, député de Morlaix :
M. Cloarec s’étonne et s’indigne des graves imputations à son égard, pour la plupart sous-entendues, que certains journaux régionaux et parisiens publient.
« Je ne comprends pas, dit-il. Que veut-on dire ? Que c’est moi qui ai tué Cadiou ? C’est admirable. En fait, il ne faut voir là qu’une campagne politique de mes adversaires réactionnaires. Quelques mots mettront, les choses au point : il était naturel que, dès le début, Mme Cadiou vînt me trouver, car je suis le maire et le député du pays et, de longue date, l’ami du défunt. Mais je ne suis pas actionnaire de son usine. Les capitaux ont été rassemblés par sept capitalistes, dont les noms figurent sur l’acte d’association de la société anonyme. Je n’y ai personnellement pas mis un sou et je le regrette, car cette affaire rapportait au moins 20 %. Alors, que veut-on dire ?
« Je ne suis pas le seul parlementaire en relations avec Cadiou. Pourquoi ne nomme-t-on pas le parlementaire du Finistère qui eut précisément des démêles avec lui ?
« En ce qui concerne les fournitures à la Guerre, je ne m’en suis jamais mêlé. Il n’y avait d’ailleurs pas lieu. La Guerre n’est pas un client à qui le fournisseur présente sa facture. Pour le coton, notamment, produit essentiellement hygrométrique, dont le poids varie constamment, les fournitures sont examinées à la réception et une certaine quantité en est toujours rejetée. C’est donc une fable absurde que de prétendre que le ministère des Finances aurait arrêté le paiement d’un cinquième wagon non fourni, ajouté à une fourniture de quatre wagons. Cela est impossible. Ce qui eut lieu, c’est ceci : il y a quelque temps, un M. Pollet, du Havre, demanda du coton à M. Cadiou. Celui-ci lui en donna trois wagons. M. Pollet les adressa directement à Angoulême qui, reconnaissant les cotons de la Grande-Palud, les refusa. Cadiou pria alors Angoulême de les conserver et de les mettre en compte dans sa prochaine et personnelle fourniture.
« En fait, si j’ai mon idée quant à l’assassinat de Cadiou, je ne suis pas juge d’instruction. Je m’étonne pourtant de ceci : Pourquoi Pierre, chimiste aux gages de Cadiou, simple propriétaire d’usine, dénonçait-il les produits qu’il était chargé, lui, de fabriquer excellents ? Pourquoi Pierre quittant Cadiou le 29 décembre, lui demandait-il de l’argent le 30, sachant qu’il ne pouvait encore être arrivé à Paris pour le lui envoyer ?
« Je n’accuse pas Pierre. Je ne demande pas mieux que de croire à son innocence, Je relève des faits. Pour moi Cadiou a été assassiné avant le 1er janvier. Ceux qui croient l’avoir vu après à Morlaix sont, de bonne foi, trompés par les fêtes successives de Noël, un dimanche, le jour de l’An, un dimanche. Rien n’expliquerait sa réserve à Morlaix vis-à-vis de ses parents et de ses connaissances. »
D’autre part, interviewé par le Gil Blas, M. Cloarec a déclaré :
« Comprenez combien ma situation est délicate dans tout ceci ! On cherche d’ailleurs à transformer cette affaire en simple campagne électorale, la presse du pays étant de longue date hostile à Cadiou et à ma propre politique. Parlons donc exclusivement des circonstances du drame, sans y mêler en aucune façon de tendancieuses considérations politiques.
« Le 1er janvier, donc, je reçus ici, à Paris, un télégramme de Mme Cadiou me priant d’aller la voir. Immédiatement et, quoique très affligé moi-même de la mort récente de mon fils, je me rendis auprès de la femme de mon ancien ami, rue du Cherche-Midi. Je trouvai celle-ci tout éplorée. Elle me dit son angoisse de n’avoir pas vu rentrer son mari, qu’elle attendait pour les fêtes : « Il m’avait écrit, me dit-elle, qu’il serait sûrement rentré pour le 29 ou le 30 au plus tard. »
« Nous nous perdîmes en conjectures. Pour éclaircir le mystère, nous télégraphiâmes à la mairie de Morlaix [Landerneau] pour prier qu’on voulût bien vérifier si les deux valises de M. Cadiou étaient toujours dans la chambre de ce dernier. Il faut dire que M. Cadiou avait l’habitude de voyager avec deux valises : l’une, contenant son linge ; l’autre, des papiers très importants. Si les deux valises étaient dans la chambre, il n’y avait plus d’erreur possible : un accident était, survenu, car M. Cadiou ne se serait jamais absenté 48 heures sans emporter ses valises. Or, la réponse ne se fit pas attendre. Elle était signée simplement « mairie » et affirmait que les deux valises n’étaient plus dans la chambre. Il fut constaté ultérieurement que les deux valises n’avaient pas bougé ! D’où vient ce mensonge… ou cette négligence ? Qui a fourni le faux renseignement ? Est-ce un employé négligent ou un tiers intéressé à ce que l’on pût croire à une fugue de M. Cadiou ?
« D’autre part, quand M. Cadiou partit pour Landerneau, l’adjudication du ministère de la Guerre ne l’avait pas admis à soumissionner, cela pour des raisons…inconnues. L’administrateur s’étant justifié depuis longtemps auprès de M. Sarraut, sous-secrétaire d’État, des accusations dirigées contre lui, avait exigé la nomination d’un commissaire chargé d’en contrôler la véracité. Ce commissaire devait se rendre prochainement à Landerneau. Or, le principal dénonciateur de M. Cadiou n’était-il pas M. Pierre, son propre employé ? C’est ce qui n’est pas clair et ce qu’il conviendrait de vérifier. »
Enfin, à un rédacteur de l’Intransigeant, M. Cloarec a déclaré : « Quoi qu’il en soit, ce n’est pas moi, mais le frère de la victime, M. Jean Cadiou, qui a déposé, le 12 janvier, une plainte en assassinat contre X…. Mon rôle s’est donc, borné, dans cette, affaire, à celui d’un ami et d’un conseiller impartial. Que veut-on y voir de plus ? Je l’ignore. Mais il faut prendre garde de ne pas se laisser égarer par des allusions tendancieuses qui émanent des gens intéressés ou non à ma fortune politique.
– Que pensez-vous, monsieur le député, de l’histoire de la somnambule, a demandé notre confrère.
Et le député du Finistère répond :
« Je ne puis que vous répéter ce que m’a dit Mme Cadiou elle-même. Sa mère, Mme Richard, a envoyé, à son insu, une vieille paire de gants et une cravate ayant appartenu à la victime à Mlle Guillemin, qui les fit parvenir elle-même à Mme Saimpy [Sainpy], demeurant à Pont-à-Mousson.
C’est, Mme Saimpy [Sainpy], ainsi qu’on l’a raconté, qui alla consulter la somnambule. Mme Saimpy [Sainpy] rapporta les révélations de cette dernière dans une lettre adressée à Mme Cadiou.
« Mme Cadiou fit alors parvenir cette lettre à son beau-frère Jean. Mais celui-ci y attacha si peu d’importance que ce n’est que plusieurs jours après qu’il vérifia les indications de la somnambule. C’est tout ce que je puis dire et Mme Cadiou elle-même n’en sait pas plus.
« Que l’on cherche parmi les ennemis de M. Cadiou. Que l’on demande au général Gaudin, au ministère de la Guerre, le nom des dénonciateurs de mon ancien ami et que l’on approfondisse de ce côté là, c’est pour moi toute la question. »

19 février 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
OU EST LE REVOLVER DE PIERRE ?

On n’a pas oublié que la journée d’avant-hier fut marquée par un fait très important : la découverte, dans le cou de M. Cadiou, d’une balle blindée de 6 m/m, qui avait tranché l’artère carotide droite et déterminé la mort. Au cours de l’enquête qui suivit, on apprit que Pierre avait à sa disposition deux revolvers, l’un de 8 m/m à balles de plomb, qui fut retrouvé chez lui ; l’autre, de 6 m/m, à balles blindées, que l’on, rechercha vainement. Le veilleur de nuit Bossard, interrogé dans la soirée par M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, reconnut le revolver de 8 m/m pour sien. Il importait de contrôler cet intéressant témoignage. A cet effet, M. Menessier [Mennessier] et l’inspecteur Lemez se rendirent, hier, à la Grande-Palud. Quand ils en repartirent, la preuve était faite que Bossard n’avait pas altéré la vérité.
Le contremaître Bignard a certifié que c’est bien avec le revolver de 8 m/m que lui et Bossard firent des cartons, le 17 janvier, avant que l’arme ne fût restituée à Pierre. Des recherches effectuées dans le tas de houille sur lequel avait été fixée la cible démontrèrent l’exactitude de ce témoignage. Après avoir longtemps fouillé dans le charbon, l’ouvrier Yvinec ramassait une balle de plomb de 8 m/m. Le revolver remis à Pierre le 17 janvier par Bossard, et saisi avant-hier au domicile de Pierre, est donc celui du veilleur de nuit.
Il n’est pas douteux non plus que Pierre gardait chez lui le revolver de 6 m/m à balles blindées. Interrogé de nouveau hier, M. Marie, armurier à Landerneau, a confirmé ses déclarations de la veille. Sa fille a assisté à la vente, mais elle en reporte la date au mois de mai 1913, au lieu du mois de juillet. Ce détail est négligeable ; ce qui l’est moins, c’est le témoignage de Mlle Juzeau, la servante de Pierre. On lui montra, hier, deux balles, l’une de 6 m/m à chemise de cuivre, l’autre de 8 m/m en plomb, et on lui demanda laquelle des deux ressemblait à celles qui chargeaient le revolver de son maître. Sans hésiter, Mlle Juzeau désigna la balle blindée et dit que Pierre avait chez lui des balles semblables. La sincérité de Mlle Juzeau ne saurait être suspectée en l’occurrence.
Cependant, l’examen du mur sur lequel Pierre s’exerçait au tir, ne démontra pas que Pierre se fût servi de balles de 6 m/m. On ne retrouva que des balles de 8 m/m en plomb, vraisemblablement tirées avec le revolver du veilleur, puisqu’elles sont du même calibre. Le contremaître Bignard déclare, du reste, qu’il n’a jamais vu l’ingénieur tirer avec un autre revolver que celui du veilleur. Ce revolver, Pierre savait où le trouver, puisque c’est sur son conseil que Bossard le plaçait sous son matelas. Peut-être le préférait-il à l’autre, dont les balles blindées pouvaient ricocher dangereusement.
Quoi qu’il en soit, il faut maintenant que Pierre s’explique sur la disparition de ce revolver, dont les balles sont, paraît-il, identiques à celle que le docteur Paul retira du cou de M. Cadiou. Cette perspective ne porte pas ombrage à sa bonne humeur. « Il conserve son calme, nous dit son défenseur, Me Feillard, et a même témoigné le désir d’être au plus vite entendu par le juge d’instruction. Je crois que satisfaction lui sera donnée dès demain. »

La somnambule
M. Bidard de la Noë, qui supporte allégrement le poids de l’affaire Cadiou, joint à celui de toutes les autres affaires du tribunal de Brest, a convoqué pour la fin de la semaine la somnambule de Nancy,
Mme Hoffmann. Il priera cette dernière de s’expliquer, avec un peu plus de précision qu’elle ne l’a fait jusqu’alors, sur ses étonnantes facultés de double vision à distance.
Le magistrat entendra également, à une date prochaine, Mme Cadiou et les deux parentes de cette dernière, qui servirent d’intermédiaires pour la consultation de la somnambule : Mmes Saimpy [Sainpy] et Guillemin. Ces comparutions auront probablement lieu samedi prochain.

Perquisitions
Pendant que la police spéciale opérait à la Grande-Palud, MM. Le Coz, commissaire de la brigade mobile, et Brisset, inspecteur, perquisitionnaient à Landerneau.
Ils visitèrent, une fois de plus, le logement de M. Cadiou, puis se rendirent chez M. Legrand, ancien directeur de l’usine de la Grande-Palud. Nous avons demandé à ce dernier quel avait été le résultat de la perquisition. Il nous dit que différents papiers, concernant, exclusivement l’usine, avaient été emportés par les policiers, notamment une correspondance avec les frères Temming, datant de 1907 ; des lettres du député Cloarec et une lettre du député Goude.
Ayant entendu dire que M. Legrand avait, d’accord avec M. Jean-Marie Cadiou, brûlé un certain nombre de documents, nous avons demandé à M. Legrand si ce bruit était fondé. M. Legrand nous répondit qu’il avait reçu, dans le courant de janvier, la visite de M. Jean-Marie Cadiou, qu’accompagnait M. Bolloch. M. Cadiou régla à M. Legrand ce qui lui était encore dû en paiement de sa part de l’usine, 2.500 francs environ. M. Legrand lui remit, en échange, un reçu pour solde de tout compte, et la reconnaissance de dette qu’il tenait de M. Louis Cadiou. C’est ce dernier papier, dont M. Jean-Marie Cadiou n’avait que faire, qui fut jeté par lui au feu. Voilà à quoi se réduit, d’après M. Legrand, l’histoire des documents détruits.
M. Legrand s’est montré affecté de la visite des policiers, et des racontars qu’elle va susciter. « On raconte, nous dit-il, que j’étais en mauvais termes avec M. Louis Cadiou. Or, j’ai remis récemment au juge d’instruction de Brest une lettre datée du 6 août, dans laquelle M. Cadiou me priait de vouloir bien m’occuper de la vente de son usine. Cette lettre commençait par ces mots : « Mon cher monsieur Legrand », et se terminait par une formule amicale.
Nous avions eu, autrefois, quelques chicanes, mais tout cela était oublié depuis longtemps ».
MM. Le Coz et Brisset ont effectué, l’après-midi, une autre perquisition chez une notabilité de Landerneau.

Les rapports des époux Cadiou
Au moment de la disparition de M. Cadiou, certaines personnes répandirent le bruit que les époux Cadiou vivaient en mauvaise intelligence. Voici qui mettra fin aux racontars de ce genre.
Au cours de la perquisition effectuée mardi au domicile de M. Louis Cadiou, à Landerneau, M. Rouquier, commissaire divisionnaire de la brigade mobile de Rennes, saisit les papiers déchirés qui se trouvaient dans le panier du bureau. Il a pu reconstituer, hier, plusieurs lettres adressées par Mme Cadiou à son mari ; ces lettres sont très affectueuses : dans l’une d’elles, notamment, Mme Cadiou exprime son ennui d’être constamment séparée de son mari ; elle attend avec impatience que l’éducation de ses enfants soit terminée pour ne plus le quitter.

Les télégrammes du 1er janvier
On sait que M. Cloarec, député, adressa le 1er janvier, à la mairie de Landerneau, un télégramme demandant des nouvelles de M. Cadiou. « Si les valises sont restées, disait M. Cloarec, M. Cadiou a été assassiné ».
Au reçu de cette dépêche, M. Troadec, secrétaire de mairie, envoya un agent à la gare, avec mission de rechercher si M. Cadiou avait quitté Landerneau. L’agent questionna des employés, qui lui dirent que le receveur, M. Rault, avait délivré, le 30 décembre, à M. Cadiou, un billet pour Morlaix. Les bagages de M. Cadiou avaient été enregistrés. L’agent rapporta le renseignement à M. Troadec, qui expédia, vers quatre heures du soir, à Mme Cadiou, le télégramme suivant, dont nous avons pu avoir communication :
Cadiou, rue Cherche-Midi, 91 bis, Paris. M. Cadiou, parti pour Morlaix mardi dernier, avec colis.
MAIRIE.
Nous avons demandé à M. Rault s’il avait souvenir d’avoir vu M. Cadiou le 30.
M. Rault a été très catégorique. Jamais, à aucun moment, pas plus au début qu’à la fin de janvier, il n’a déclaré avoir délivré un billet à M. Cadiou le 30, pour Morlaix. Il a été interrogé plusieurs fois sur ce point, et sa réponse a toujours été identique : « Il m’est impossible de préciser ».
En conséquence, le télégramme que nous reproduisons ci-dessus est de nul intérêt. Il a été rédigé sur la foi de renseignements inexacts, et ceci n’est pas fait pour nous convaincre de la présence de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre.

20 février 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
La défense de Pierre : il a vendu son revolver à un inconnu avant l’assassinat de M. Cadiou

Pierre, renonçant au délai de 48 heures que, la loi lui octroyait pour délibérer avec son avocat, se montra impatient de se disculper ; on s’attendait donc à une explication tout au moins ingénieuse de la disparition du revolver de 6 m/m et ce fut une surprise générale quand on connut la pauvreté du système défensif auquel l’inculpé s’était arrêté.
Hier matin, à neuf heures, le veilleur de nuit Bossard comparaissait devant M. Bidard de la Noë. Il fut longuement interrogé et confirma les déclarations qu’il nous fit mardi soir à Saint-Divy ; à savoir : 1° qu’un revolver de 8 m/m portant le numéro 46, c’est-à-dire celui retrouvé au domicile de Pierre, lui avait été confié par ce dernier en juillet 1913 quand il prit les fonctions de gardien de nuit à l’usine de la Grande-Palud ; 2° qu’il rendit cette arme à l’ingénieur le 17 janvier ; 3° qu’un jour de ce même mois de juillet Pierre lui déclara qu’il possédait un autre revolver.
Le, juge d’instruction entendait ensuite l’ingénieur qui donna les explications suivantes :
Lorsque Bossard, en juillet dernier, fut embauché comme gardien de nuit à l’usine il lui avait remis un revolver acheté deux mois auparavant chez M. Lelièvre, à Brest, moyennant une somme de 24 francs. Cet achat avait été fait sur les instructions mêmes de M. Cadiou, à la suite d’une tentative de cambriolage du coffre-fort de la Palud.
Ce revolver avait été acheté au nom de Bignard, le contremaître, car, explique l’ingénieur, il ne devait servir que pour la garde de l’usine. Quand Bossard fut congédié, le 17 janvier, il rendit l’arme ainsi qu’une partie des balles qu’on lui avait confiées, Pierre sait en effet que Bossard et Bignard brûlèrent quelques cartouches le 17 janvier.
L’ingénieur déclare ensuite qu’il conserva dans l’une de ses poches, pendant plusieurs jours, ce revolver, puis le déposa dans le tiroir de sa table de travail, située dans sa chambre. Le barillet contenait alors quatre balles.
On présente à Pierre le revolver retrouvé chez lui ; il le reconnaît comme étant celui qui avait été confié à Bossard.
– Mais n’en possédiez-vous pas un autre ? interroge M. Bidard de la Noë.
– J’en avais un autre acheté, en 1912, chez M. Marie armurier à Landerneau, que j’avais payé vingt-sept francs environ avec une boîte de balles.
Et l’ingénieur précise : « Ne connaissant pas cette arme, lorsque je tirai le premier coup, par crainte d’un ricochet, je m’abritai le visage derrière le montant d’une tonnelle située dans mon jardin. Je vendis cette tonnelle peu après à M. Botcazou, architecte paysagiste à Landerneau. »
Comme le juge lui présente un revolver du même modèle que celui qui avait été acheté chez M. Marie, ainsi qu’une balle blindée de six millimètres, Pierre déclare que ces objets sont semblables à ceux qui furent en sa possession.
– Qu’est devenu ce revolver ?
– Je l’ai vendu en février ou mars 1913 à un voyageur de commerce, car le cran de sûreté ne me paraissait pas être suffisant.
Et l’ingénieur explique que ce jour-là, ayant pris pour cible un journal fixé sur deux bâtons fichés en terre dans son jardin, il se servait du revolver quand il reçut la visite d’un voyageur de commerce vendant de l’huile, du savon et du café. Il ne le connaissait nullement et déclara n’avoir aucun achat à effectuer.
C’est à lui que Pierre vendit, pour 15 francs le revolver et les balles qui lui restaient. Il ignore totalement son nom, la maison qu’il représente et même la contrée qu’il habite.
– Je ne le connais nullement, ajouta-t-il, mais il m’a semblé plus jeune et plus petit que moi. Il est âgé d’environ 28 ans, portait un pardessus sombre et était muni d’une canne ; par contre, je n’ai remarqué en sa possession aucun échantillon. Lorsqu’il vint, j’étais seul dans le jardin.
Et Pierre dit ensuite que jamais il n’avait possédé deux revolvers à la fois. En effet, c’est avant la tentative de cambriolage du coffre-fort de l’usine qu’il vendit, affirme-t-il, le revolver de 6 m/m, et ce n’est qu’après cet événement qu’il fit acquisition de l’arme destinée au gardien de nuit.
Au cours de l’interrogatoire, M. Bidard de la Noë montra à Pierre la balle de cuivre trouvée dans la tête de M. Cadiou.
L’inculpé l’examina attentivement, puis : « Je ne croyais pas, dit-il, qu’une balle tirée fût si petite. »
– Ce n’est pas vous qui l’avez tirée ? demanda le juge.
– Oh non s’exclama Pierre.
Cet interrogatoire, qui avait eu lieu en présence de Me Feillard, le défenseur du prisonnier, prenait fin vers une heure.

Confrontation
L’explication fournie par Pierre est de celles qu’un juge d’instruction n’accepte, que sous bénéfice d’inventaire. M. Bidard de la Noë chargea donc MM. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, et Paulin, commissaire spécial adjoint, de se rendre à Landerneau pour y faire préciser certains témoignages, et pendant que cette vérification s’opérait, lui-même confrontait Pierre avec le veilleur de nuit Bossard. Cette confrontation n’a pas duré moins de trois heures. Elle ne s’est pas terminée à l’avantage de l’inculpé.
Bossard refit une déposition identique à celle du matin. Il se rappelle nettement qu’au mois de juillet 1913, quelques jours après que Pierre lui eut remis le revolver de 8 m/m, il lui demanda des éclaircissements sur le fonctionnement de l’arme. Incidemment, Pierre dit quelques mots d’un autre revolver qu’il avait chez lui.
Pierre, qui est assisté de son avocat, Me Feillard, secoue la tête : « Vous vous trompez, dit-il à son ancien ouvrier, je parlais de ma carabine. »
Me Feillard. – Pierre vous a-t-il dit : « J’ai un revolver », ou « J’ai eu un revolver » ?
M. Bossard. Il m’a dit : :« J’ai un revolver. »
Ce fut là le point essentiel de la confrontation. M. Bossard, que nous rencontrâmes peu après, nous confia que la vue de son ancien patron l’avait ému : « J’ai hésité longuement avant de signer ma déposition, nous dit-il. Puis, je me suis mis à pleurer, et j’ai dit que si jamais on me démontre que je me suis trompé, je me tuerais.
« Ça une faisait quelque chose de déposer contre Pierre, ajoute Bossard. Je suis pourtant bien sûr de ce que j’avance. »>
– Quelle raison, demandons-nous, aviez-vous de craindre Pierre ? Vous avez déclaré que vous aviez tenu à décharger votre revolver avant de le lui restituer, par crainte qu’il ne vous tue.
– Eh ! s’exclame Bossard, à ce moment tout le monde dans le pays désignait Pierre comme le coupable. Je n’étais pas plus rassuré que cela.

Pierre ment
Deux affirmations constituent la défense de Pierre : 1° ce n’est pas en 1913 mais en 1912 qu’il a acheté son revolver ; 2° il a vendu son revolver à un inconnu en février ou en mars 1913.
En ce qui concerne le premier point, MM. Menessier [Mennessier] et Paulin ont recueilli hier des témoignages qui démontrent la mauvaise foi de l’inculpé. Le plus formel est celui de l’armurier de Landerneau, M. Marie. Ce dernier a retrouvé sur ses livres mention de la vente d’un revolver de
38 francs au mois de mai 1913. Or : 1° le prix de 38 francs est celui des revolvers semblables à celui que Pierre a acheté, bien que celui-ci le conteste ; 2° M. Marie n’a vendu qu’un revolver de cette série en 1913.
D’autre part, M. Marie et sa fille ont une raison d’être certains que Pierre vint effectuer son achat vers cette époque. M. Marie perdit sa femme en août 1912 ; lui et sa fille se rappellent avoir vendu le revolver au moment où leur deuil, qu’ils portèrent un an, tirait à sa fin.
Ce n’est pas tout encore : la servante de Pierre, Julia Juzeau déclara : « Mon maître m’a dit : je m’achète un revolver parce que je vais avoir une automobile et pour voyager c’est utile. » Pierre n’a son automobile que depuis septembre 1913 ; il l’avait, payée deux mois auparavant.
Mlle Juzeau ne se souvient pas d’ailleurs de la visite de ce voyageur de commerce auquel Pierre prétend avoir vendu son revolver. Pierre essaya, en sa présence, l’arme qu’il venait d’acheter sur des arbres, et non pas sur un journal, mais aucun visiteur ne se présenta ce jour-là.
Bref, il semble bien que le témoignage de M. Bossard, les livres de M. Marie, les souvenirs de ce dernier, ceux de sa fille, et enfin les déclarations de Mlle Julia Juzeau, suffisent à l’accusation pour convaincre Pierre de mensonge.
L’inculpé ment quand il dit n’avoir point vu M. Cadiou le 30 décembre ; il ment pour justifier la disparition de son revolver. En présence de cette attitude, il devient difficile de douter de sa culpabilité.

21 février 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD
L’assassinat de M. Cadiou
La pythonisse de Nancy sera entendue aujourd’hui

On se rappelle les circonstances mystérieuses qui entourèrent la découverte du cadavre de M. Cadiou. A aucun moment, depuis la disparition, la famille n’avait admis d’autre hypothèse que celle du crime. Mais comment démasquer l’assassin alors que les magistrats doutaient, que la presse, à peu près unanime, persistait à chercher dans le passé de M. Cadiou, dans sa vie familiale ou ses embarras financiers, une raison de suicide ou de fuite à l’étranger ?
La belle-mère du frère de Mme Cadiou, Mme veuve Sainpy, qui, au dire de ses amis, est une fervente de l’occultisme, décida d’avoir recours aux bons offices d’une de ces pythonisses que la vue d’une pièce ide cent sous plonge instantanément dans l’hypnose propice aux révélations. Mme Sainpy s’adressa à une voyante de Nancy, Mme Camille Simon, veuve Hoffmann. Celle-ci, malgré la distance qui la séparait de la Grande Palud, ne se récusa pas. Elle demanda seulement qu’on mît à sa disposition un objet ayant appartenu au disparu.
Mme Sainpy fit part à Mlle Guillemin, tante de Mme Cadiou, de l’exigence, en somme modéré, de Mme Hoffmann. Mlle Guillemin, qui habite Paris, en référa à Mme Richard, laquelle, depuis le début de janvier, avait clos son appartement de Morlaix, pour s’établir chez sa fille, Mme Cadiou, 91 bis, rue du Cherche-Midi. Mme Richard entra dans le complot et à l’insu de sa fille s’empara d’une paire de gants du disparu, la porta chez Mme Guillemin, qui, sans tarder, l’expédia à Pont-à-Mousson, à l’adresse de Mme Sainpy. Cette dernière retourna chez Mme Hoffmann et lui remit les gants : et l’inspiration vint, et la voyante parla.

M. Cadiou, dit-elle, a bien été assassiné. Le meurtrier est grand, châtain, barbu. Il a de 30 à 33 ans. Il a été aidé par un autre individu plus petit qui faisait le guet.
Un piège avait été tendu à M, Cadiou. Il buta dans une corde, tomba et, une fois à terre, reçut un gros coup sur la tête, à droite, puis un autre dans le dos, mais ce dernier était inutile ; le premier l’avait assommé.
Le crime a été commis vers quatre à cinq heures.
Il est inutile de chercher le corps de M. Cadiou, dans l’eau. Il ne s’y trouve pas. Il est à droite du moulin, au pied d’un talus, près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres. Un peu de terre le recouvre.
Il sera découvert et l’assassin pris.

Vivement émue, scrupuleusement noté les paroles de l’extra-lucide. Le lendemain, elle avisa Mme
Guillemin, en la priant d’informer avec ménagements Mme Cadiou. Ainsi fut fait et, le 2 février, M. Jean-Marie Cadiou recevait à son tour une lettre par laquelle sa belle-sœur le mettait au courant des renseignements venus de l’Au-delà.
Deux jours plus tard, M. Jean-Marie Cadiou retrouvait le cadavre de son frère, et l’ingénieur Pierre était écroué.
Depuis pas mal d’années, le surnaturel est banni des opérations judiciaires. Aussi, M. Bidard de la Noë crut-il devoir convoquer Mme Hoffmann à son cabinet. Le juge d’instruction répondait en cela à l’attente de l’opinion. Il est, en effet, difficile de se faire à l’idée d’une simple coïncidence entre la réalité et les indications fournies, à un millier de kilomètres de distance, par une professionnelle de l’extra-lucidité. Ces indications sont singulièrement précises en leur imprécision.
M. Cadiou, a bien été assassiné, dit Mme Hoffmann en un moment où il ne se trouvait peut-être pas deux journaux, en France, pour soutenir l’hypothèse du crime. Ceci est déjà remarquable.
Voyez la suite : le meurtrier est grand, châtain, barbu. Il a de 30 à 35 ans. C’est bien le signalement de Pierre, à cela près que l’ingénieur ne laisse pousser sa barbe que depuis son arrestation. Mais il paraît que dans le peuple de Nancy, on dit d’un homme qu’il est barbu dès qu’il porte la moustache.
Voici maintenant comment M. Cadiou a été tué : d’un, gros (sic) coup sur la tête, à droite. C’est exact ; la balle pénétra dans la nuque, à droite.
Nous savons que M. Cadiou a été tué ; nous savons comment le coup a été porté ; nous avons le signalement de l’assassin. Où est donc le cadavre ? Il est inutile de chercher le corps de M. Cadiou dans l’eau. Il ne s’y trouve pas. Il est à droite du moulin, au pied d’un talus, près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres. Un peu de terre le recouvre.
C’est admirable, en vérité. Que l’on arrive de Brest ou de Landerneau, l’endroit où M. Cadiou était enterré est à droite du moulin. Le bouquet d’arbres existe et quelques centimètres de terre, à peine, recouvraient le cadavre.
Et pour terminer cette prophétie, qui ne tarda pas à se réaliser : il sera découvert et l’assassin pris.
Il est concevable que le parquet s’émeuve d’une intervention aussi efficace et cherche à obtenir des éclaircissements. Sur commission rogatoire de M. Bidard de la, Noë, le juge d’instruction de Nancy a déjà interrogé Mme Hoffmann. Celle-ci s’est retranchée, en quelque sorte, derrière le secret professionnel : « A l’état de veille, dit-elle, aucun souvenir du sommeil hypnotique ne subsiste. J’ai tout oublié. »
Nous avons demandé son avis à un médecin de la région, ancien élève de Bernheim, le fameux chef de l’école neurologiste de Nancy, dont Mme Hoffmann fut un des principaux sujets. Notre interlocuteur n’était pas éloigné d’admettre la vision à distance des événements. M. Bidard de la Noë se laissera-t-il convaincre ? Il est permis d’en douter, puisqu’il a tenu à entendre lui-même Mme Hoffmann, en même temps que les trois personnes par l’entremise desquelles les renseignements parvinrent à celui qui devait les utiliser. Celui-ci, M. Jean-Marie Cadiou, a renouvelé hier matin, à M. Bidard de la Noë, ses déclarations antérieures. Il a expliqué comment, il fut amené à l’extrémité de ce chemin creux, à l’endroit où, la face contre terre, reposait son malheureux frère. Il s’est défendu d’avoir distrait quoi que ce fût des papiers du défunt ; il se borna à transporter chez M. Bolloch, administrateur provisoire, les pièces comptables qui se trouvaient dans le logement de M. Louis Cadiou, à Landerneau.
M. Bidard de la Noë interrogera donc aujourd’hui Mme, Hoffmann, Mme Sainpy, Mlle Guillemin et Mme Richard.
Mme Cadiou, excipant d’une indisposition, ne viendra pas.
La police spéciale et la brigade mobile continuent leur enquête. On avait signalé, hier, à MM. Le Coz et Brisset, un propos compromettant d’un habitant de Ploudiry. Il a été impossible de vérifier cette indication, vraisemblablement inexacte.

Un de nos confrères a publié, hier, une interview de Pierre, qui aurait été prise au palais de justice.
Nous tenons à affirmer qu’aucun journaliste n’a tenté d’approcher de Pierre et que l’interview en question est de pure fantaisie.

22 février 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
Vol de documents au parquet de Brest – Est-ce le voyageur de commerce ?
M. Cloarec, « La Libre Parole »

Le bruit courait, hier après-midi, que certaines pièces du dossier de l’affaire Cadiou avaient été dérobées, et que toutes les serrures du cabinet du juge d’instruction et de celui du procureur de la République allaient être changées.
Il est exact que les serrures vont être remplacées par des serrures de sûreté, commandées hier à M. Parisot, serrurier, rue Traverse.
Au Palais, on déclare qu’il ne s’agit que d’une mesure préventive. Aucun vol, dit-on, n’a été commis.
Nous apprenons, de source sûre, que deux pièces du dossier ont disparu.

Pierre aurait dit vrai… en partie
Excelsior publiera aujourd’hui le télégramme suivant :
Dinan, 21 février.
Jeudi dernier, 19 février, arrivait à Dinan (Côtes-du-Nord), venant de Guingamp, un voyageur de commerce, Léopold Thévenot, qui descendit dans un hôtel, où il s’inscrivit comme étant originaire du département de l’Ariège.
Aujourd’hui, à la table de l’hôtel, il se reconnut comme étant le voyageur auquel M. Pierre avait montré le revolver. Il a ajouté qu’il avait tiré avec ce revolver plusieurs balles dans le jardin
du moulin, à une date qu’il place entre le 1er et le 5 janvier.
Par contre, il a affirmé n’avoir pas acheté le revolver.
M. Thévenot a écrit au juge d’instruction de Brest, pour lui demander à être entendu par commission rogatoire.
Nous ne reproduisons ce télégramme que sous toutes réserves.

Une lettre étrange
M. Brisset, inspecteur de la brigade mobile de Rennes, a reçu, hier, une lettre anonyme assez étrange.
Cette lettre porte le timbre Quimper-Redon, 15 février. Elle a donc été expédiée deux jours avant la contre-autopsie pratiquée par le docteur Paul, à Morlaix.
Et pourtant, on y lit cette phrase stupéfiante : La première autopsie a été très mal faite ; il aurait fallu découper la nuque. Là était le point intéressant.

La pythonisse parle
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu, hier, Mme veuve Hoffmann, née Simon ; Mme veuve Sainpy, née Gendarme ; Mlle Guillemin et Mme Richard.
Mme Hoffmann habite Nancy, 14, rue de l’Équitation, et y exerce la profession lucrative, depuis quelque temps, de somnambule. Elle se rappelle avoir reçu la visite de Mme Sainpy le 31 janvier, vers 10 h. 30 du matin. Endormie par sa marraine, Mme veuve Stochard, elle resta une dizaine de minutes en état d’hypnose et se réveilla les yeux pleins de larmes. Là s’arrêtent ses souvenirs Elle ignorait auparavant l’affaire Cadiou, ayant pour habitude de limiter sa lecture des journaux aux feuilletons. Elle n’a donc pu se faire une idée de la topographie de la Grande-Palud à l’aide des comptes rendus de presse. Mme Hoffmann a été atteinte, à l’âge de douze ans, d’une crise de danse de Saint-Guy. C’est, d’après elle, ce qui décida sa vocation.
Mme veuve Sainpy habite Pont-à-Mousson. Depuis sa tendre jeunesse, les somnambules lui inspirent confiance, car elle sait qu’un habitant de Vignot (Meuse), disparu sans laisser de traces, fut retrouvé grâce à l’intervention d’une voyante. Ceci se passait il y a soixante ans.
C’est donc tout naturellement que l’idée vint à Mme Sainpy d’avoir recours aux bons offices de Mme Hoffmann pour éclaircir le mystère de la disparition de M. Cadiou.
Mme Sainpy raconte ensuite au juge qu’elle présenta le gant de M. Cadiou à la somnambule « de façon à ne pas toucher l’intérieur, pour ne pas faire disparaître le fluide » (sic). Après quelques instants de silence, Mme Hoffmann, endormie, se mit à parler et voici ses paroles telles que Mme Sainpy les rapporta au juge d’instruction :
Il est dans le bois… il est dans le bois… Voilà le moulin… voilà la rivière… voilà la route… voilà un talus avec des bouquets d’arbres… il n’est pas dans le fond où est l’eau, mais dans le talus… sur le rebord
du talus, recouvert de très peu de terre.
– Par qui le crime fut-il commis ? demanda Mme Sainpy, haletante.
– Par un grand, châtain, barbu, de 30 à 35 ans, mais il était avec un autre plus petit, qui n’a rien fait que de faire le guet et d’arranger le corps… Il faisait nuit… il a été atteint au côté droit avec un gros
outil, lourd comme un marteau.
Tout cela pour la somme modique de trois francs.
Mme Sainpy ne connaissait pas la Grande Palud ; jamais elle n’est venue en Bretagne ; elle n’a qu’un regret, c’est de n’avoir pas consulté la somnambule plus tôt.
On peut relever une contradiction dans les dépositions de Mme Sainpy et de Mme Hoffmann. Celle-ci prétend ne pas se souvenir des révélations qu’elle lit pendant son sommeil ; elle ne les connut qu’à son réveil, par Mme Sainpy. De son côté, Mme Sainpy déclare qu’elle prit congé de la somnambule aussitôt la consultation terminée, sans lui raconter quoi que ce soit.
Mlle Guillemin et Mme Richard, entendues ensuite, ne fournirent à l’enquête aucun élément qui ne fût déjà connu. Nous avons rappelé, hier, le rôle que ces deux témoins jouèrent dans cette phase particulièrement mystérieuse de l’affaire Cadiou. Nous n’y reviendrons pas.
En fin de compte, l’audition de la somnambule n’amena pas le coup de théâtre que certains escomptaient. Si Mme Hoffmann a un secret, ce que nous n’avons pas le droit de donner pour certain, il est plus que probable que nous ne le connaîtrons jamais – tout au moins par celle qui en est la dépositaire très précieuse.

On cherche le revolver
La police spéciale a recherché, hier, à la Grande-Palud, le revolver disparu. Des sondages ont été effectués dans la vase, au pied de l’usine ; ils n’ont donné aucun résultat.

La politique s’en mêle
Sous le titre : « De l’Or, de la Boue, du Sang, le drame de la Grande-Palud va-t-il révéler un nouveau scandale des poudres » ? La Libre Parole publie d’autre part l’article suivant :
Nous avons reçu d’un correspondant particulièrement bien informé, des renseignements complémentaires intéressants et précis, tant en ce qui concerne les « histoires » de l’usine tragique de la Grande-Palud qu’en ce qui regarde la marche de l’instruction ouverte sur le drame.

M. Cloarec et la fondation de l’usine allemande
Voici tout d’abord quelques indications nouvelles sur le rôle auquel nous avons fait allusion, du député radical Cloarec, dans la fondation de l’usine de blanchiment de coton à la Grande-Palud.
C’est, avec des capitalistes allemands, les Temming, résidant à Buhl (Haute-Alsace), qu’il s’aboucha. Les Temming fournirent les fonds nécessaires à la mise en marche et à l’exploitation de l’industrie, et envoyèrent à l’usine deux ingénieurs allemands. Mais il fallait que l’entreprise eût, nominalement, un directeur français. Ce directeur fut un ami de M. Cloarec, M. Legrand, ancien maire radical de Landerneau. Quant aux commandes, on ne doutait pas d’en obtenir : puisqu’un parlementaire s’intéressait à l’affaire, on aurait les fournitures de la Guerre.
On les eut.
Un beau jour, cependant, l’attention d’un collègue de M. Cloarec à la Chambre fut attirée sur cette situation singulière d’industriels allemands fournisseurs de nos poudreries. M. Goude, ayant recueilli des renseignements, voulut parler de l’histoire à la Chambre. Il signala le rôle de M. Cloarec avec plus d’indiscrétion que de bienveillance. Il accusa le député de Morlaix d’avoir fait le voyage de Colmar et de Buhl, pour ramener les Temming à la Grande-Palud, M. Cloarec ne répondit d’abord rien, et M. Deschanel arrêta l’orateur ; il s’agissait de « questions personnelles » prohibées par le règlement. Puis M. Cloarec, se ravisant brusquement, ouvrit la bouche : il reconnut alors qu’il était allé à Colmar, mais non comme député, distingua-t-il : comme conseil des industriels !
Pourtant, les protestations se renouvelant de divers côtés, M. Cloarec fut invité à prendre des précautions ; sinon, la Guerre aurait pu être obligée de retirer sa clientèle.

La Société Cadiou
M. Cloarec, alors, transforma sa société. M. Legrand, tombé malade, signa un acte de vente de ses actions à M. Cadiou. Particularité remarquable : la nouvelle société fut formée exclusivement de la famille Cadiou : frères, belle-sœur, etc. M. Cadiou, le chef, était un ancien avoué comme M. Cloarec, – et ses parents étaient des propriétaires terriens. Rien ne semblait les prédestiner à s’occuper du blanchiment de coton.
Il fallait un directeur technique. On appela M. Pierre.
Dès l’arrivée de l’ingénieur dans le pays, un fait ne manqua pas d’intriguer les personnes qui eurent l’occasion d’aller à l’usine : ce fut l’existence au service du directeur d’un domestique d’origine inconnue, d’allure mystérieuse, d’instruction apparemment développée. Ceux qui ont approché cet individu, parti depuis, sont disposés à admettre que c’était encore un Allemand, qu’on avait laissé auprès de M. Pierre, soit pour le guider, soit pour le surveiller.
Auprès des Cadiou et de M. Pierre, M. Cloarec gardait un rôle actif dans la nouvelle société : il touchait un traitement annuel de 5.000 francs à titre d’avocat-conseil.

Une concurrence à la Grande-Palud
Des difficultés d’intérêts s’élevèrent-elles entre les administrateurs et le directeur Pierre ? Toujours est-il que ce dernier, on le sait déjà, dénonça un jour, au ministère de la Guerre, M. Cadiou comme ayant livré à la poudrerie d’Angoulême. Le fait fut reconnu exact, et M. Cadiou fut exclu des adjudications pour 1914.
Dans le temps même où se produisaient ces incidents, une usine se fondait à Daoulas, non loin de Landerneau, pour le blanchiment du coton également. A cette entreprise nouvelle sont intéressés des financiers très souples, dont un socialiste unifié. M. Legrand – « redivivus » – est à la tête. M. Pierre a signé un contrat qui l’engage comme ingénieur. Le contremaître de la Grande-Palud a signé un contrat aussi. Quant au matériel, l’achat n’en sera pas ruineux. Tout s’annonce donc bien.

M. Cadiou avait des « ennemis »
Les choses en sont là, lorsque, le 30 décembre, M. Cadiou disparaît. Et on répète des propos tenus par lui : « J’ai des ennemis acharnés, mais je suis armé contre eux ».
Il devait venir à Paris pour des rendez-vous (il serait intéressant de savoir avec qui).
Il n’arrive pas le 31, Mme Cadiou va chercher M. Cloarec qui, tout de suite, se rend à la Sûreté, en annonçant l’assassinat, et qui télégraphie à la mairie de Landerneau : « Veuillez vérifier si valise préparée se trouve chez Cadiou. Si oui, assassinat. Si non, suicide ».
La valise de M. Cadiou contenait évidemment les documents que l’administrateur de la Grande-Palud devait apporter à Paris. Le sort de ces documents ne paraît pas étranger aux préoccupations de
M. Cloarec touchant la valise.
M. Cloarec crie à l’assassinat : « Cadiou, explique-t-il, avait des ennemis ».
Lesquels ? Pourquoi ? M. Cloarec ne le dit pas.

M. Cloarec et l’instruction
Le député, de Morlaix va à Brest, au Parquet, en recommandant la prudence et en demandant à n’être pas mis en cause. Il nie que M. Cadiou puisse être en fuite.
Or, des témoins disent avoir vu M. Cadiou à Morlaix, le 31 décembre et le 1er janvier, postérieurement à la déclaration de M. Cloarec.
Des lettres parviennent, du Nord et de l’Est, au Parquet de Brest – des lettres de l’écriture de M. Cadiou – s’étonnant qu’on fasse du bruit autour de sa disparition.

Qui avait intérêt à « supprimer » M. Cadiou
Pourquoi, malgré tout, croit-on à l’assassinat ? Pourquoi M. Cloarec en a-t-il parlé dès le premier jour ?
Écoutez l’explication qui nous est donnée, et qui n’est nullement invraisemblable :
M. Cadiou n’étant plus utile aux Allemands, puisque l’usine a perdu ses commandes, a été remercié. Il s’est fâché et a voulu se servir de ses papiers. On l’a supprimé. M. Cloarec, qui savait la nature des armes de M. Cadiou, a, tout de suite, pensé qu’un crime avait été commis.
Ils ont tous des petits papiers, d’ailleurs, ceux qui sont mêlés à cette tragédie ! L’ingénieur Pierre, apprenant que Mme Cadiou s’était portée partie civile, n’a-t-il pas tenu ce propos, rapporté par le Petit Parisien d’hier : « Elle a tort ; je pourrais être appelé à faire certaines révélations, et la petite affaire Pierre pourrait devenir la grosse affaire des poudres ».

Les lenteurs et les négligences de l’instruction
On croyait au crime ; donc on a fait faire des dragages dans la rivière de Landerneau. Puis, M. Pierre a dit : « Cherchez plutôt dans la rivière de Morlaix ». On cherche dans la rivière de Morlaix. Enfin, après que l’on a perdu beaucoup de temps, on découvre le cadavre près de l’usine, et l’on nous raconte l’histoire incroyable, grotesque, de la somnambule. Remarquez que, lorsque M. Jean Cadiou a trouvé le cadavre, il était seul, alors que, d’habitude, les gendarmes l’accompagnaient dans ses recherches.
Le procureur ne demanda rien au frère de la victime, rien à M. Cloarec. On croirait qu’il a peur d’en trop apprendre sur le drame.
Les perquisitions, au domicile de Mme Cadiou, ne sont effectuées qu’après un mois d’attente : s’il y avait des papiers à faire disparaître, on en aura eu tout le temps.
Sur cette instruction, menée dans des conditions si bizarres, M. Cloarec se défend d’avoir pesé. Il prétend en avoir été du reste empêché par la mort de son fils. Mauvaise défense : son fils est mort vingt jours après que la plainte en assassinat était déposée, et il est mort subitement : le député de Morlaix n’a donc même pas été appelé auprès de lui par sa maladie.

Silence !
Alors, demandera-t-on, quelle est votre conclusion ?
Notre conclusion ? Tous connaissent de vilaines histoires sur l’usine, sur ses propriétaires, sur son personnel. Tous soupçonnent ou savent la vérité. Aucun ne parlera. Les uns se tairont par peur pour eux-mêmes, les autres par peur de la révélation d’un nouveau scandale des poudres.

Il y a quelques jours M. Cloarec, député, faisait, à notre confrère Paris-Midi, la déclaration suivante : « Je ne suis pas le seul parlementaire en relations avec Cadiou. Pourquoi ne nomme-t-on pas le parlementaire du Finistère qui eut précisément des démêlés avec lui. »
Tout le monde pensa que le parlementaire ainsi désigné par son collègue Cloarec était le député Goude.
Il n’est plus possible d’en douter depuis que le journal du député Goude a publié la riposte suivante, que nous reproduisons à titre de curiosité :
Voici quelques-unes des questions que l’on se pose à Landerneau, à propos de l’affaire Cadiou.
1° Attendu que la victime voyageait assez souvent, sans rendre compte, sans doute, de ses moindres déplacements, pourquoi, dès les premiers jours de janvier, alors que l’assassinat n’était peut-être pas consommé, pourquoi la famille et les amis de la victime ont-ils manifesté une si rapide inquiétude ? Avaient-ils connaissance de certaines menaces et de quelles menaces ;
2° Attendu que M. Cadiou, nommé administrateur de la Grande-Palud, dans les conditions que connaît bien M. Cloarec, avait été exclu des adjudications de l’État ; attendu que sa présence à la tête de l’usine ne pouvait gêner que les personnes amies de la Grande-Palud et intéressées à sa prospérité, pourquoi M. Cloarec, député de Morlaix, parle-t-il avec tant d’insistance des ennemis de M. Cadiou, au risque de lancer l’instruction sur une piste qui pourrait être fausse ;
3° Attendu que le même M. Cloarec donne des interviews à tous les journalistes qui s’adressent à lui, attendu qu’il semble résulter de ce fait que M. Cloarec possède des renseignements pouvant éclairer la justice, sur l’assassinat de son ami Cadiou, pourquoi le député de Morlaix ne demande-t-il pas à être entendu par le juge d’instruction ? Pourquoi ne met-il pas ce magistrat au courant du précieux contenu des valises auxquelles il s’est tant intéressé, par télégrammes adressés à Landerneau et à Morlaix ?
4° Attendu que la justice ne croit pas plus que nous aux somnambules ; attendu, dans ces conditions, que pour la justice, M. Cadiou frère, qui a trouvé si vivement le cadavre de la victime, a eu des indications précises, sur le lieu où se trouvait le cadavre, pourquoi le juge d’instruction ne demande-t-il pas à M. Cadiou frère, de lui dire qui lui a donné ces indications, comment M. Cadiou frère n’a-t-il pas apporté spontanément ce renseignement au juge d’instruction, pour étayer l’accusation actuelle ?
5° Attendu que la justice semble s’intéresser à la façon dont a été créée la Société alors mi-allemande de la Grande-Palud, pourquoi le juge d’instruction, en vertu de son pouvoir discrétionnaire, ne demanderait-il pas, et ne mettrait-il pas à la disposition des avocats, le rapport de M. le contrôleur général Chapelle, rapport établi sur l’ordre de M. Chéron, et qu’il serait facile de se procurer au ministère de la Guerre ?
Nous ne saurions trop attirer l’attention de M. le juge d’instruction, des membres de la famille Cadiou, de M. Cloarec et des avocats des parties en cause sur ces quelques pourquoi, qu’il y aura peut-être lieu de compléter par quelques autres.
L’opinion publique n’admettrait pas qu’un pareil crime restât impuni.

Une lettre de M. Cloarec
M. Cloarec a adressé la rectification suivante à la Libre Parole :
Monsieur le directeur,
A la suite de votre article paru dans le numéro du 20 février de la Libre Parole, relatif à l’affaire Cadiou, je me suis rendu chez le directeur de la Sûreté générale, qui m’a donné l’assurance formelle qu’aucune allusion à ma personnalité n’existait dans le rapport de M. Rouquier, chef de la brigade mobile de Rennes.
Je vous demande donc de rectifier votre erreur.
Veuillez agréer, etc.
Emile CLOAREC,
Député du Finistère.
Il nous parait superflu, dit la Libre Parole, d’ajouter à cette lettre aucun commentaire.

Enfin, on lit dans le Matin :
Le Matin a dit que la police avait cru trouver l’indice d’une ténébreuse machination collective dans les lettres anonymes qui lui parvinrent de la région du nord pendant tout l’intervalle qui sépara la disparition de M. Cadiou de la découverte de son cadavre.
Ces lettres tendaient à égarer la justice et à fortifier l’hypothèse généralement admise de la fuite. Le mystère de cette correspondance n’est pas encore déchiffré, mais, depuis quelques jours, le dossier de l’instruction s’est grossi de bien d’autres papiers : lettres très affectueuses de Mme Cadiou à son mari, dans lesquelles elle parle de Pierre, qu’elle connaissait bien, en termes élogieux ; lettres cordiales de M. Cadiou à son ingénieur ; notes de Pierre, qui travaillait l’allemand et le russe avec acharnement ; enfin, lettres de personnalités politiques.
Les unes sont relatives au groupe qui concurrençait la Grande-Palud. Parmi les autres, on cite une lettre de M. Cloarec et l’on affirmait, au palais de justice de Brest, que le député du Finistère, dans cette missive, conseillait à son ami Cadiou de renoncer à se venger.

Ce que dit M. Cloarec
M. Cloarec, à qui nous avons demandé s’il se souvenait d’avoir écrit semblable chose, nous a déclaré hier :
– On a trouvé des lettres de moi à l’usine ; cela est tout naturel. J’étais l’ami de Cadiou, et nous avions une correspondance assez suivie. Mais que dans ces lettres j’ai déconseillé à Cadiou de se venger, de cela je ne me rappelle pas, ou du moins je fais à ce sujet toutes réserves. Cadiou avait le tempérament le moins vindicatif qui fût.
« Il se peut, toutefois, qu’il ait eu, dans un moment de tracasserie, un mouvement de colère et qu’il m’en ait fait part. Mais pour me souvenir du fait, il faudrait que je me rappelle la teneur complète des lettres dont il est question. Dans tous les cas, je puis affirmer une chose, c’est que je n’ai jamais eu à déconseiller à Cadiou de se venger de Pierre, que je ne connaissais pas. Cadiou, du reste, s’il n’avait pas confiance en Pierre, reconnaissait en son ingénieur de grandes qualités. »

23 février 19134 – p. 3

Le mystère la Grande-Palud

Le voyageur et le revolver. – Cette lettre anonyme est bien singulière ! – Les serrures de la Justice

De nouveau M. Thévenot déclare qu’il n’a pas acheté le revolver de Pierre
Nous disions hier qu’un voyageur de commerce, M. Léopold Thévenot s’était rendu au mois de janvier 1913 à la Grande-Palud, qu’il y avait rencontré l’ingénieur Pierre, mais qu’il n’avait pas été question entre eux de l’achat d’un revolver. Comme M. Thévenot, représentant une maison d’huile de La Fère, disait s’être présenté à l’usine à peu près à l’époque où l’ingénieur prétendait avoir vendu son revolver de six millimètres à un voyageur de commerce venu pour lui offrir de l’huile, du savon
Etc., la déclaration faite par M. Thévenot prenait une grande importance. Nous nous demandions toutefois s’il ne s’agissait pas de propos de table d’hôte et nous n’insérions la nouvelle que sous toutes réserves.
Le télégramme suivant, que nous recevons de Saint-Malo, prouve que notre information d’hier était exacte :
Saint-Malo, 22 février.
Le voyageur de commerce Thévenot, mêlé à l’affaire Cadiou, est arrivé à Saint-Malo hier soir. Nous avons pu le joindre à son hôtel.
– Je me suis trouvé à Landerneau, nous a-t-il dit, vers le mois de juillet 1913. Descendu à l’hôtel Le Roch, j’eus l’occasion d’y rencontrer l’ingénieur Louis Pierre, qui prenait pension dans cet établissement, et nous déjeunâmes à la même table.
L’ingénieur fut un charmant convive. Après le déjeuner, comme le temps était admirable, nous prîmes la Grande-Palud pour but de notre promenade et nous nous y rendîmes, Mme Le Roch, sa nièce, sa fille, l’ingénieur et moi, Pierre nous fit gracieusement les honneurs de son habitation et de son jardin, mais il ne fut jamais question de revolver entre nous, je suis absolument certain de cela.
A nouveau, j’étais de passage à Landerneau an mois de janvier 1914. Au cours de mon rapide séjour, je vis passer Pierre devant l’hôtel. Il était accompagné d’un ami, avec qui nous n’échangeâmes qu’un salut. Nous nous en sommes tenus, ce jour-là, à un coup de chapeau.
J’ajoute que l’ingénieur doit même ignorer mon nom. Il a pu, par contre, se souvenir de ma visite et se rappeler approximativement le produit que je représente.
M. Thévenot a, paraît-il, écrit à M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, demandant à être entendu par commission rogatoire. Hier cette lettre n’était pas encore parvenue à destination.
Il est probable que le magistrat tiendra à entendre lui-même la déposition du voyageur de commerce et à le confronter avec Pierre.
Disons à ce propos que les amis de la famille Pierre offrent une prime de 500 fr. « au voyageur de commerce qui acheta le revolver de Pierre » ; s’il veut bien se faire-connaître.

La lettre anonyme
Nous disions hier que l’inspecteur Brisset, de la brigade mobile, venait de recevoir une lettre anonyme assez étrange.
Cette lettre a été transmise à la brigade mobile de Rennes par M. Fachot, avocat général, qui la tenait lui-même du véritable destinataire, le docteur Paul, médecin-légiste.
C’est en effet ce dernier qui, le 17 février dernier, à son arrivée à Morlaix, trouva à l’hôtel de l’Europe cette inquiétante missive. Quatre pages de papier écolier, couvertes d’unie écriture droite et serrée, étaient contenues dans une enveloppe de carte de visite, grand format. Le timbre de la poste indiquait que la lettre avait été mise au wagon-poste entre Quimper et Redon le 15 février.
Le docteur Paul, interviewé par un rédacteur de la Presse, a déclaré à ce sujet : « A l’hôtel de l’Europe, en arrivant, à Morlaix, je trouvai en effet une lettre à mon adresse. J’en fus assez étonné, ne m’attendant pas du tout à avoir de courrier. Je regardai l’enveloppe. Elle était timbrée de Quimper. Je la décachetai et dès les premières lignes je m’aperçus qu’on attaquait avec beaucoup d’animosité les conclusions de l’autopsie pratiquée par mon confrère, le docteur Rousseau. Je ne voulus pas aller plus loin et je dis à mon collègue, qui justement se trouvait à côté de moi : « Voici une lettre qui vous concerne un peu, mon cher confrère ».
« Et après avoir constaté qu’il s’agissait d’une lettre anonyme, je la remis à M. l’avocat, général. Je n’avais pas à m’en préoccuper. J’avais une mission à remplir beaucoup plus intéressante, beaucoup plus grave ; et je n’y pensai plus.
Dans cette lettre se trouvait une phrase que nous avons reproduite hier, qui attirait l’attention du praticien sur la nuque du cadavre.
M. le docteur Rousseau qui parcourut rapidement les quatre pages, eut l’impression qu’elles avaient été écrites par quelqu’un ayant assisté à la première autopsie. « Une impression de dépit et de mauvaise humeur se dégageait de ces lignes, nous dit-il. On eût dit que l’auteur de la lettre était particulièrement intéressé à ce que la lumière se fit. »
A la fin, se trouvaient quelques considérations sur la façon d’abattre les animaux et de les saigner après les avoir assommés. Le style était correct,
M. Bidard de la Noë a demandé communication de la lettre.

Les serrures de sûreté du parquet
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, affirme qu’aucune pièce du dossier de l’affaire Cadiou n’a disparu.
M. Guilmard, procureur de la République, déclare qu’il ne s’agit pas d’un vol, mais d’une indiscrétion : un document aurait été distrait du dossier et remis en place après qu’on en eut pris connaissance.
Au profit de qui cette indiscrétion aurait-elle été commise ?
Une personnalité touchant de près le parquet donnait pour certain, avant-hier, que deux documents avaient, été volés.
Ce qui est sûr, c’est qu’une enquête est ouverte et que toutes les serrures du parquet vont être changées. Cette précaution anormale n’est pas prise sans motif.
Toutefois nous avons entendu cette autre version au Palais : la police spéciale numérote ses rapports dans l’ordre chronologique à dater du 1er janvier de chaque année. Cet ordre est toujours respecté quel crue soit l’objet du rapport. Il se pourrait qu’un ou deux rapports concernant une affaire quelconque se soient ainsi trouvés intercalés dans la série concernant l’affaire Cadiou.
Ces rapports, étrangers au drame de la Grande-Palud, étant mis dans des dossiers spéciaux, on a pu constater des lacunes dans le foliotage du dossier Cadiou et en conclure que des pièces avaient été dérobées.

Nouvel exploit de la pythonisse de Nancy
Mâcon, 22 février.
On mande que la pythonisse de Nancy aurait accompli un nouvel exploit qui fait grand bruit ici. Consultée le 9 février par un parent d’un jeune commis des postes, disparu depuis le 7 décembre dernier, la voyante aurait révélé que ce jeune homme se serait suicidé en se jetant dans la Saône.
Elle aurait aussi indiqué que le corps du disparu se trouvait en face d’endroits qu’elle détermina du côté de Lyon.
En tout cas, affirma-t-elle, le corps réapparaîtra dans cinq jours. Le parent revint à Mâcon. Cinq jours après, c’est-à-dire le 14 février, on trouvait à Cormoranche, sur le bord de la Saône, le cadavre du commis des postes, que la rivière venait de rejeter.

Les extra-lucides et la polarité humaine

On nous écrit :
On ne parle en ce moment que de somnambulisme. Au sujet de la malheureuse affaire Cadiou, M. E. Geffroy, dans la Dépêche du 13 février faisait cette réflexion : « On nous dit que la somnambule de Nancy est endormie par une dame de 80 ans… Peste ! Voilà une magnétiseuse qui a conservé son pouvoir fluidique bien avant dans la vie ! »
Je ne veux pas rechercher ici si le don de divination de la voyante de Nancy est vrai ou faux. Je sais que l’hypnotisme n’est pas un rêve et je pourrais rappeler l’aventure, ou pour être plus exact, la mésaventure de l’un de nos concitoyens très connu à Brest, à qui son scepticisme, en cette matière, coûta une belle glace de Venise qu’il brisa lui-même, dans le cabinet de consultation médicale de l’un de ses amis, pendant un sommeil hypnotique, auquel il se soumit plutôt par défi que par conviction. L’hypnotiseur est mort depuis quelques années. Ce n’était pas un professionnel. C’était un amateur, un chercheur désintéressé qui aimait à faire profiter la science de ses découvertes. L’hypnotisé existe toujours, mais je ne veux pas en dire davantage pour ne pas commettre d’indiscrétion. Ce que je veux démontrer c’est que l’hypnotisme est bien un fait et que la volonté de l’hypnotiseur peut asservir celle du sujet qui se livre à elle sans restriction.
Comme le dit M. Geffroy, les écoles de Paris et de Nancy ont prouvé la réalité de cet empire de la volonté sur la volonté, mais tout se bornait à la suggestion et Charcot et Bernheim, le premier à Paris, le second à Nancy, n’ont pas cultivé la divination.
Mais dans l’affaire de la somnambule qui avait fait découvrir le cadavre de M. Cadiou, il y a un point d’interrogation. Est-il possible qu’une vieille femme de quatre-vingts ans puisse endormir une personne dans la force de l’âge ? M. Geffroy s’en étonne à juste titre, et ceci m’amène à parler de la polarité humaine, c’est-à-dire de cette prétendue force dégagée par l’homme qui peut avoir, à distance, une action mécanique sur l’un de ses semblables.
Un savant, M. Fayol, nous disait il y a quelque temps le Petit Parisien, aurait inventé un appareil au moyen duquel il peut actionner sans contact, un cylindre d’acier qui tourne, dans le sens des aiguilles d’une montre ou dans le sens inverse, soit qu’il se serve de la main droite ou de la main gauche. En un mot, il fait tourner ce cylindre, sous l’influence des radiations émises par sa main. Et cela a prouvé, déclare l’auteur de l’article que la matière organisée émet des radiations et que le corps humain – matière organisée – n’échappe pas à la règle. Or, en observant ces radiations au moyen de l’appareil Fayol on a vu que leur intensité différait selon l’âge et l’état physique des générations ; que la force vitale diminuait chez un vieillard jusqu’à n’être plus, alors qu’elle augmente chez tout individu entre vingt-cinq et quarante-cinq ans ; alors qu’elle est presque nulle chez un enfant. » Il ressort donc de cet exposé que l’influence de la vieille femme de 80 ans sur la somnambule de Nancy est fort problématique et que M. Geffroy avait raison de s’en étonner.
Toutefois un nouveau point d’interrogation se pose devant les prétentions de l’inventeur de l’appareil en question. Il voit, lui, dans le phénomène de l’extériorisation de sa polarité, la preuve d’une vie propre, de la matière, d’une force émanant d’elle-même et qui n’a rien à voir avec la vie de l’âme. Mais en quoi consiste cette vie propre de la matière ? Il définit la polarité : « Une force ? dégagée, par l’homme qui peut avoir, à distance, une action mécanique sur l’un de ses semblables. » Je ne puis me défendre de remarquer, en passant, que chaque fois que les savants ne peuvent définir la cause d’un effet qu’ils constatent, ils l’attribuent à une de ces forces mystérieuses derrière lesquelles ils ont l’habitude de dissimuler leur ignorance. Ici, par exemple, cette force impulsive qui fait rêver les amateurs du merveilleux, est-elle vraiment le privilège exclusif de la matière organisée ? Non, évidemment, car l’aiguille d’une boussole qui n’est pas une matière organisée, comme le corps humain jouit de la propriété de prendre spontanément la direction du méridien magnétique l’aimant naturel, qui n’est qu’une substance métallique, est doué lui aussi de la propriété d’attirer le fer. Dira-t-on que la boussole et l’aimant, ainsi constitués, possèdent une vie propre que ne connaissent pas les autres minéraux ? Mais, s’il n’y a aucune différence, à cet égard, entre les corps organisés – le corps humain en particulier – et les substances inorganiques que signifie cette vie propre de la matière dont, parle le Petit Parisien ?
Je posais cette question à un vieux camarade, il y a quelque temps et voici ce qu’il me déclara :
« Le fluide magnétique, au moyen duquel on essaie d’expliquer les propriétés des aimants n’est qu’une hypothèse et ce fluide ne paraît exister que dans l’imagination de ceux qui n’ont pas expérimenté comme moi, les effets inexpliqués – par la science – du magnétisme animal.
Intrigué par cette déclaration, faite avec l’accent d’une conviction ferme, basée sur une expérience des plus décisives, j’interrogeai :
« Vous pratiquez l’hypnotisme ? »
« Non, répondit mon homme, mais j’ai assisté, il y a quelques années à l’une de ces expériences de radiations faite de bonne foi par des amateurs, non des professionnels du magnétisme sur une table parlante, car elle ne tourna pas. Les acteurs étaient au nombre de six, différents d’âge et de condition sociale ; animés tout bonnement par un sentiment de pure curiosité. L’opération se fit au plus grand jour, loyalement et sans apprêt. Pas d’évocations, pas de formules cabalistiques : chacun des opérateurs posa légèrement les mains sur un petit guéridon, de manière à l’entourer sans discontinuité. Au bout de quelques minutes la table frémit, des craquements se firent entendre, puis elle leva un pied qui retomba aussitôt.
« Veux-tu parler ? » demanda l’un des opérateurs.
Le pied frappa un coup.
« Qui est là ? » continua le même individu.
Le pied frappa un nombre de coups correspondants à chacune des lettres qui composaient le mot de la réponse. Exemple : pour la lettre M qui est la 13e de l’alphabet, 13 coups et ainsi des autres. Quelqu’un comptait ces coups espacés méthodiquement par séries de lettres. Quand le pied eut cessé de frapper on lut : « Manilius » Nous voulûmes savoir, continua mon interlocuteur, qui était Manilius, mais la table ne répondit pas : ce fut le dictionnaire qui nous apprit que ce personnage était un poète latin du temps d’Auguste. Nous nous regardâmes interrogativement. Un élève de rhétorique, qui avait la manie des vers et des dispositions à l’hypnotisme, avoua qu’il pensait précisément à ce personnage. Mais où la chose devint plus étonnante ce fut de sentir la table se soulever tout à coup en l’air, malgré la pression énergique des douze mains qui essayaient de la retenir, et elle s’agitait en tous sens, comme pour y échapper. Alors un des opérateurs ouvrit la main droite et montra un chapelet qu’il avait subrepticement retiré de sa poche, et posé sur le guéridon, au moment où celui-ci recommençait à bouger. Après cette sorte de crise épileptique, la table resta immobile.
« Eh bien, conclut mon vieil ami, cette force occulte qui faisait mouvoir la table est donc une force intelligente et sensible, puisqu’elle distinguait entre le contact des mains et celui d’un autre objet ? Mais pourquoi l’attouchement d’un chapelet semblait-il exaspérer la table ! N’est-ce pas ici le cas de rappeler le proverbe : « Se démener comme le diable dans un bénitier ! » Etions-nous donc en rapport avec Satan ou l’un de ses suppôts ? Et tous, nous ne pûmes nous défendre de constater que ce fut le contact du chapelet qui rompit la communication, car la table demeura sourde, dans la suite, à toute nouvelle sollicitation. Cette expérience m’a convaincu, dit en terminant mon interlocuteur, que la polarité n’est qu’un leurre, un attrape-nigaud. Les professionnels du magnétisme et du spiritisme sont convaincus que la force inconnue, mais réelle, sensible, qui agit ainsi dans certaines circonstances, n’est pas une propriété de la matière organisée, comme l’avance M. Fayol et l’antipathie de la table pour le chapelet semble confirmer la croyance des catholiques qui attribuent ces effets à une intervention extranaturelle. »
Cinq des acteurs de cette curieuse et émouvante expérience vivent encore : le sixième, un ancien professeur de philosophie, bien connu à Brest, est mort depuis quelques années.
Je livre ce récit véridique et sincère aux réflexions des amis de la vérité qui ne rejettent aucun moyen de faire la lumière ou la véritable cause des choses : « Félix qui potuit rerum cognoscere causas. »
NELAGES

24 février 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Le voyageur de commerce. – La lanterne mystérieuse est une fumisterie. – L’histoire de la somnambule. – M. Cloarec répond à la « Libre Parole » : II ne fut jamais mêlé aux affaires louches

Notre enquête
M. Bidard do la Noë, juge d’instruction, eu hier après-midi un long entretien avec M. Legrand. Tous les papiers saisis au cours de la perquisition opérée récemment chez l’ancien maire de Landerneau ont été l’objet d’un examen attentif. Nous en avons déjà donné la nomenclature : correspondance des frères Temming datant de 1907, lettres du député Cloarec et du député Goude. Ce n’est pas de cet amas de paperasses que jaillira la lumière.
M. Legrand s’est plaint amèrement d’avoir été l’objet d’une suspicion. Il est décidé à mettre un terme aux propos diffamatoires tenus contre lui par certaines personnes.

LE VOYAGEUR DE COMMERCE
Nous avons recherché les traces du passage de M. Thévenot à Landerneau.
M. Léopold Thévenot a fait deux séjours l’hôtel Le Roch, le premier du 22 au 27 Juin 1913.
Le 22 juin était un dimanche. M. Thévenot avait déjeuné à la même table que Pierre ; il ne savait comment passer son après-midi. Pierre proposa une promenade à la Grande-Palud qui fut acceptée. Mme Le Roch, sa fille et sa nièce accompagnèrent les deux hommes. On fit l’inévitable tour du propriétaire, on causa gaiement et les invités prirent congé de leur hôte sans que Pierre eût offert à M. Thévenot de lui vendre, son revolver.
Depuis ce jour, M. Thévenot n’a jamais revu Pierre. Il revint à Landerneau le 16 janvier dernier, à la tombée de la nuit et passa la soirée à l’hôtel. Le lendemain il fit ses affaires. Le 18, qui se trouvait être un dimanche, il alla en automobile à Châteaulin avec M. Le Roch et M. Le Clec’h, de Carantec, coucha à l’hôtel Le Roch et partit définitivement le 19 au matin pour Carantec. M. Le Roch est certain que M. Thévenot ne se rencontra pas avec Pierre.
Voici la déposition de M. Thévenot qui confirme les résultats de notre enquête à Landerneau :

Saint-Malo, 23 février.
Sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, le voyageur de commerce, M. Thévenot, a été interrogé par un commissaire de la brigade mobile. Il a déclaré être allé chez Pierre un dimanche de juin 1913, avec deux dames.
Pierre tira des coups de revolver dans son jardin, M. Thévenot ne se servit pas de l’arme et ne put voir le revolver que Pierre ne lui proposa pas d’acheter.

UNE FAUSSE PISTE
Sur une indication venue de Landerneau, M. Paulin, commissaire spécial adjoint enquêta hier sur les faits suivants :
Au débit tenu par Mme Quéré, au pont de Mesgral, entre Landerneau et Guipavas se trouvaient le 15 février deux cultivateurs de Gouesnou, MM. Prigent et Herry. Ceux-ci, à en croire Mme Quéré, passaient vers une heure du matin, dans la nuit du 30 au 31 décembre, en face de l’endroit où
M. Cadiou avait été enterré. De loin, ils auraient aperçu une lueur qu’ils prirent pour un feu follet. Apprenant plus tard la découverte du cadavre, ils auraient émis cette hypothèse, que la lueur entrevue par eux devait provenir d’un fanal servant à éclairer le criminel occupé à enfouir sa victime.
Interrogé hier soir à Landerneau, M. Prigent a opposé un démenti à la déposition de Mme Quéré. Contrairement à l’affirmation de la débitante M. Prigent n’est pas allé le 30 décembre à la foire de Commana. Il n’a pas quitté Gouesnou de la journée et s’est couché de bonne heure.
En réalité, M. Prigent assista un jour, en Wagon, à la conversation de deux voyageurs dont l’un prétendait avoir vu une lumière se promener dans le bois de la Palud une des dernières nuits de décembre. Il ne connaît aucun de ceux qui se trouvaient ce jour-là dans son compartiment ; il ne peut même pas donner leur signalement.

LE CABINET NOIR
Le parquet fait rechercher dans les bureaux de poste le texte de tous les télégrammes expédiés par les membres de la famille Cadiou du 25 décembre au 4 février.
Nous avons annoncé la nouvelle à M. Jean-Marie Cadiou, qui l’accueillit avec un sourire. « Ça ne m’étonne pas, nous dit-il. Depuis quelque temps on ouvre toutes mes lettres. Les enveloppes qui me parviennent sont décollées, mais les personnes qui se donnent la peine de lire ma correspondance en sont pour leurs frais. La majeure partie de mon courrier est composée actuellement de lettres dans lesquelles on me demande l’adresse de la somnambule de Nancy. J’en reçois des brassées tous les jours et de tous les pays du monde. Je suis débordé, il m’est impossible de répondre. J’ai même reçu de Nice un télégramme avec réponse payée. Son expéditeur devait avoir un problème urgent à soumettre à la voyante ! »
C’est une fatalité ! Quoi qu’elle fasse la justice est invinciblement ramenée vers la somnambule !

Il n’y a pas de somnambule extra-lucide
Donc, il y a un bluff dans l’affaire Cadiou

Nous attirons tout particulièrement l’attention de nos lecteurs sur ce qui suit :
Dès le premier jour, la Dépêche de Brest a protesté, au nom du simple bon sens contre le grossier subterfuge dont il a été fait usage pour masquer le témoin en chair et en os qui indiqua aux intéressés l’emplacement exact où se trouvait le cadavre de Cadiou.
Il nous semble absolument inadmissible qu’à notre époque il pût se rencontrer des gens assez naïfs pour croire aux revenants, aux farfadets et aux histoires de somnambules.
Or, jusqu’à présent, la justice n’a pas encore posé nettement la question sur son véritable terrain. Nous pensons que son premier soin devait être de sommer les tiers d’indiquer clairement la source du précieux renseignement qui leur fut donné.
Mettre en avant la voyante de Nancy, c’est proprement se moquer du monde.
Si l’on en doutait, qu’on lise les déclarations si catégoriques de deux des plus éminents spécialistes de la Neurologie ; elles détruisent de fond en comble le roman enfantin qui fut imaginé pour préserver un témoin authentique des ennuis de la publicité et de quelques autres :

Paris, 23 février.
Le professeur Dejerine, médecin en chef de la Salpêtrière, bien connu pour ses travaux sur les maladies nerveuses, interrogé au sujet de la somnambule de Nancy, déclare :
« La vision à distance n’existe pas. Je suis convaincu que les prétendues découvertes de la voyante de Nancy ne reposent sur aucune base sérieuse, et nous nous trouvons en présence de deux hypothèses : coïncidence ou supercherie.
« La coïncidence même est difficile à admettre. Les somnambules, toujours, se tiennent sur une sage réserve. Elles disent des choses vagues, donnent des indications d’ordre général. Mais, jamais, je n’ai entendu de réponse précise de la part de l’une d’elles.
« Dans l’affaire Cadiou, il semble que certaines personnes au courant des circonstances du drame veuillent renseigner la justice sans se compromettre, sans se faire connaître. Ont-elles choisi ce moyen fort adroit d’ailleurs, d’agir avec la complicité d’une voyante ? C’est possible. La voyante, au contraire, a-t-elle été dupe en quelque sorte ? Lui a-t-on persuadé à son réveil qu’elle avait tenu des propos que jamais elle ne tint ? Pourquoi pas. Néanmoins, je pencherais plutôt pour la première version, car le sommeil hypnotique lui-même ne s’obtient pas toujours aisément, et les exemples de médiums trichant sont innombrables.
« Je me résume. Il n’y a pas de somnambules capables de découvrir une chose ignorée par elles ou par celui qui les interroge. Réminiscence parfois, connaissance surnaturelle jamais. »
M. le professeur Gilbert Ballet, le neurologue bien connu, partage l’opinion de M. Dejerine : « Dans l’état actuel de la science, dit-il, il est impossible d’ajouter foi aux prétendues visions de telle ou telle voyante. Aussi loin que l’on pousse les expériences d’hypnotisme, on ne voit rien de semblable et, pour ma part, je suis persuadé, que ces divinations sont dues à des renseignements très précis communiqués au sujet. »

M. Cloarec et la « Libre Parole »
La Libre Parole a publié dans son numéro du 20 courant, à propos de l’affaire Cadiou, un article dans lequel M. Cloarec député du Finistère, était violemment pris à partie.
On y pouvait, notamment, lire que M. Rouquier, commissaire de la brigade, mobile de Rennes, avait déclaré, dans un rapport adressé à ses chefs, que M. Cloarec avait des intérêts dans toutes les affaires louches de la région qu’il représente.
A la suite de la publication de cet article, le -député du Finistère a dressé au directeur de la Libre Parole la lettre suivante :
« Monsieur le directeur,
« A la suite, de l’article paru dans la Libre Parole du 20 février, je vous ai apporté un démenti que vous avez publié avec empressement, je le reconnais volontiers.
« Je vous ai dit que je ne pouvais vous remettre la réponse de M. Rouquier, directeur de la brigade mobile de Rennes, car il me fallait le temps matériel de la recevoir.

« Voici cette lettre in extenso ;
Rennes, le 21 février 1914.
Monsieur le député,

J’ai l’honneur de vous faire connaître qu’on me communique ce matin seulement la Libre Parole du 20 courant.
Ce journal contient un article sur l’affaire Cadiou, dans lequel on prétend citer une phrase tirée d’un rapport que j’aurais adressé à mes chefs ! C’est un mensonge et une infamie ; je n’ai jamais écrit une telle énormité. Il vous sera facile d’en acquérir la certitude à la direction de la Sûreté générale, et d’ailleurs mon attitude invariable dans le Finistère, où je fus commissaire spécial, vous a toujours démontré que j’en suis incapable.
J’ai tenu, monsieur le député, à protester immédiatement auprès de vous et à vous assurer à nouveau de mon, très sincère et respectueux dévouement.
ROUQUIER.

« Il me semble que c’est clair, les autres allégations contenues dans votre article sont aussi inexactes, et je leur donne à toutes un démenti formel.
« Si des faits précis, comme celui de M. Rouquier, étaient indiqués, je les anéantirais avec la même facilité vous comprendrez, sans doute, qu’il m’est impossible de combattre autrement que par un démenti tous les racontars fantaisistes d’adversaires qui énoncent des faits germés dans leur imagination, trop portée à prendre leurs désirs pour des réalités.
« Je suis persuadé que vous voudrez bien insérer cette rectification à laquelle j’ai droit.
« Emile CLOAREC,
« député du Finistère, »

« L’Humanité » enquête
Le journal l’Humanité a envoyé à Brest un de ses collaborateurs. Et voici la conclusion du premier article de notre confrère :
Pourquoi a-t-on tué M. Cadiou ? Pour supprimer un concurrent gênant, dont l’existence mettait obstacle aux projets de certains industriels associés en vue de constituer un trust ?
Mais le procédé, pour criminel qu’il fût, n’en demeurait pas moins inefficace. La mort violente ou même naturelle du directeur n’entraînait pas la disparition de la société industrielle dont il était simplement l’administrateur. Faire disparaître le fonctionnaire ne pouvait avoir pour résultat de supprimer la fonction, et encore moins les associés qui avaient délégué cette fonction à M. Cadiou. Même en acceptant pour définitive la culpabilité de l’ingénieur Pierre, il est peu logique d’admettre qu’il aurait assassiné dans le but de se libérer d’un contrat qui le liait pour quinze ans encore à la société de la Grande-Palud. M. Cadiou n’était plus, mais la société subsistait et par conséquent le contrat passé avec elle conservait sa pleine valeur.
Donc, si on écarte ces mobiles, on est conduit à envisager d’autres hypothèses explicatives du meurtre. Il m’en a été formulé plusieurs, mais un contrôle sérieux est nécessaire avant même de les exposer.
Aussi, nous verrons demain si l’une de ces versions peut être envisagée plus que les autres comme principale. Raymond FIGEAC.
Et voici maintenant le deuxième article où le même journaliste envisage l’hypothèse très vraisemblable d’un témoin masqué dont on retrouve constamment la main dans cette affaire :
Si le parquet de Brest envisage uniquement la culpabilité de l’ingénieur Pierre, il faut admettre que des indications particulières le poussent à adopter cette seule hypothèse. Donc, en dehors du juge d’instruction et du procureur, il existe au moins une personne connaissant exactement les circonstances et les mobiles du crime.
Qui donc se trouve renseigné de façon aussi précise et pour quelles raisons ce mystérieux indicateur garde-t-il l’anonymat ?
On ne peut songer sérieusement à nier l’existence de ce personnage encore énigmatique. Il ne fait aucun doute, en effet, que ce témoin masqué a marqué son intervention dans toutes les phases de l’enquête judiciaire. Seul, il a pu amener la découverte du cadavre, faite si étrangement par le frère de la victime. A lui doit être attribuée également la décision du procureur général de Rennes, ordonnant, la contre-autopsie confiée au docteur Paul et qui a fait découvrir le projectile meurtrier.
Un document divulgué aujourd’hui apporte la preuve de cette suggestion. Un inspecteur de la brigade mobile de Rennes, chargé de poursuivre l’enquête, avait reçu une lettre portant le timbre de Quimper et de Redon, à la date du 15 février, et signalant que la première autopsie fut mal faite, car il fallait examiner la nuque du cadavre et que là était le point ; intéressant. Or, l’autopsie pratiquée par le docteur Paul eut lieu le 17 février et amena la découverte du coup de feu tiré à la nuque. Rapprochez ce détail des indications données par la somnambule de Nancy et qui désignent également la blessure mortelle comme faite au côté droit de la tôle et par derrière !

25 février 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Entr’acte. – La somnambule mystifiée à son tour. – La question de complicité

On peut distinguer deux phases dans l’histoire déjà touffue du mystère de la Grande-Palud. Ce fut d’abord la période d’incertitude absolue ; les alarmes exprimées par la famille Cadiou ne convainquaient personne ; on admettait volontiers l’hypothèse de la fuite à l’étranger, la version du crime n’était défendue que par une infime minorité.
Le 4 février, coup de théâtre : on découvre le corps de M. Cadiou. Il n’est plus possible de douter de l’assassinat. Les soupçons se portent sur Pierre ; la rumeur publique le désigne : on l’arrête. Depuis, l’enquête a franchi plusieurs étapes : la cause véritable de la mort de M. Cadiou a été établie ; les charges qui pesaient sur l’ingénieur se sont aggravées, bien qu’elles ne constituent pas encore une preuve décisive de culpabilité.
A l’heure actuelle, l’ère des tâtonnements est rouverte. La justice se recueille, contrôle, compare, élimine. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, classe méthodiquement les pièces du dossier et dresse le plan des investigations prochaines. Cette indispensable révision durera quelques jours. M. Bidard de la Noë s’y consacre entièrement. Il a rendu une ordonnance commettant M. Gravolla [Grivolat], de Saint-Étienne, à l’examen de la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou. Tant que les résultats de cette expertise et des diverses commissions rogatoires ne seront pas parvenues au parquet, Pierre ne subira pas de nouvel interrogatoire.
On a l’impression que le deuxième acte du sombre drame de la Grande-Palud vient de prendre fin ; derrière la toile s’élaborent des coups de théâtre ; chacun les pressent. Quand M. le procureur de la République cessera-t-il de répéter aux journalistes qu’ils ignorent le secret de l’affaire ? Quand se décidera-t-il à frapper les trois coups ?
M. le procureur ne paraît pas encore déterminé aux confidences : hier, une équipe d’ouvriers procédait à la posé des nouvelles serrures de sûreté…
Quant à Pierre, il ne s’émeut pas outre mesure de son changement de condition. Il mène au Bouguen une existence paisible et, en apparence, exempte de soucis. Sa qualité de prévenu lui permettait de bénéficier, moyennant une redevance de 0 fr. 755 par jour, du régime de la pistole ; il ne sollicita pas cette faveur ; de même il dédaigne les friandises de la cantine et se contente de l’ordinaire. Il se soumet également de bonne grâce aux corvées : de temps en temps Pierre vide « Jules » comme naguère, à la caserne. Si l’ennui le gagne, il fait du filin.

L’inspecteur Lemez, de la police spéciale, a interrogé, hier, le second des marchands de bestiaux qui, disait-on, avaient aperçu une lueur suspecte à la Grande-Palud, dans la nuit du 30 au 31 décembre.
On sait que l’interrogatoire de M. Prigent avait donné un résultat négatif. Il en fut de même pour celui de M. Allain Herry, de Penhoat, en Gouesnou.
M. Herry se rappelle avoir remarqué une lumière dans le bois de la Palud, une nuit de décembre, mais il ne saurait localiser son souvenir à une date précise. Et puis, de quelle direction venait-elle, cette lumière ? M. Herry ne s’en souvient plus. Son toucheur de bestiaux, M. Guillon, est aussi dans l’impossibilité de fournir des renseignements utiles.

Chacun son tour !
La somnambule de Nancy, dont le rôle dans l’affaire Cadiou reste à éclaircir, vient d’être l’objet d’une mystification assez amusante de la part d’un de nos confrères du Matin. En voici le récit :
Je m’étais dit : Mme Camille Hoffmann, la pythonisse de Nancy, est sans conteste la plus extraordinaire des voyantes passées, présentes et à venir. C’est à sa lucidité que M. Jean-Marie Cadiou doit d’avoir découvert, dans le petit bois du moulin de la Grande-Palud, le corps de son frère assassiné. C’est par elle qu’on a retrouvé dans la Saône, au barrage de Cormoranche, le cadavre du postier Charles Chapeland. Il y a, pour sûr, autre chose à faire avec elle.
Voici quelque dix-huit mois, un beau matin, une autre personne disparut, elle aussi, dont, les aventures et les avatars avaient fait couler pas mal d’encre. Voici dix-huit mois qu’on se demande : « Où diable a-t-elle bien pu passer ? »
Les limiers les plus actifs et les plus déductifs y ont usé leurs semelles et leurs déductions. Toutes les polices du monde y ont perdu leur latin.
Il reste Mme Hoffmann. Oui, parfaitement, Mme Hoffmann, dite Camille…. Et pourquoi pas, après tout ?
Et c’est ainsi que ce soir, congrument muni d’un autographe indiscutable et d’une photographie précieusement enveloppée, j’arrivais rue de l’Équitation et heurtais l’huis de la pythonisse.
Sur le palier où séchaient quelques linges étendus, une aimable odeur de soupe à l’oignon flottait.
L’huis s’entre-bailla. Je me trouvai devant la voyante. Auprès d’elle, deux messieurs en bras de chemise s’employaient à dépouiller un volumineux courrier, où des mandats et des timbres-poste s’éparpillaient.
Cependant, Mme Camille, qui était en caraco, s’excusait :
– Vous venez pour une consultation, n’est-ce pas ?… Mais ce voyage de Brest m’a horriblement fatiguée… Voyez, je n’ai même pas le courage de m’habiller… Et puis, il y a ce courrier – ce courrier qui, depuis quelques jours, m’arrive de tous les points du monde et auquel il faut répondre… Ah ! monsieur, quel métier que le mien !… Repassez donc plutôt demain matin…
– Demain… Attendre à demain, moi qui ai fait des centaines de kilomètres pour venir vous consulter, madame…
J’ajoutai :
– Du reste, je suis bien décidé à ne pas regarder au prix…
Je compris que les dernières hésitations de Mme Camille étaient vaincues. D’ailleurs, cependant qu’un des deux messieurs en bras de chemise s’esquivait discrètement, l’autre joignait ses instances aux miennes.
– Allons, Camille, vous ne pouvez pas refuser à ce monsieur… Faut bien rendre service au monde…
– Bien sûr, bien sûr, condescendit Mme Camille… Eh bien ! alors endormez-moi.
Mme Camille s’assit en face du monsieur en bras de chemise, dont les passes ne tardèrent pas à produire leur indispensable effet soporifique.
– Là, maintenant, ça y est, me dit le magnétiseur… Vous pouvez y aller… Ne craignez pas de l’interroger et de la pousser à fond, au cas qu’elle résisterait… Vous n’avez pas à avoir peur… Elle dort… Quand vous aurez fini, vous n’aurez qu’à m’appeler pour que je la réveille…
Il disparut à son tour. Je restai seul avec la pythonisse…
Soudain, ses lèvres remuèrent. De sa poitrine, une voix caverneuse flua :
– Approchez, ô vous qui êtes venu ici chercher la vérité… Asseyez-vous là, devant moi, et donnez-moi votre main…
J’obéis.
Un tremblement nerveux maintenant agitait la somnambule, qui étreignait mon poignet dans sa main gauche. Bientôt pourtant, le tremblement s’arrêta. La voix caverneuse reprit :
– Ah ! enfin, je vois !… Oh ! comme je vois bien. Oui, je comprends maintenant pourquoi vous êtes venu… Ah ! il faut que cette personne vous intéresse joliment pour que vous ayez fait tant de kilomètres afin de savoir ce qu’elle était devenue…
Un profond soupir fut ma simple réponse, ce qui détermina incontinent une indicible tristesse sur le visage de la pythonisse.
– Ah ! monsieur, pauvre monsieur !
Comme vous avez dû souffrir !… Avez-vous sur vous quelque chose lui ayant appartenu ?…
– Mon Dieu ! madame, j’ai là sa simple photographie et quelques lignes écrites de sa main…
– Alors, sous ma main, là… sous la paume de ma main droite, dite, mettez tout cela…
J’obtempérai. Un soubresaut plus violent secoua Mme Camille, L’étreinte de sa main gauche se resserra.
– Oh ! comme je lis bien en elle, maintenant… Oui, c’est cela… Caractère emporté, mais pas méchante, pas méchante du tout… Un simple coup de tête… Je vous vois aussi avec elle, il y a quelques mois… Vous échangez des mots vifs… Elle vous menace de partir… Elle part… Là, je la vois qui part… Elle est dans le train… Le train roule…
« Il s’arrête près de la mer, dans le Midi… Il y a des montagnes au loin… Elle est triste maintenant ; elle commence une lettre pour vous ; elle regrette d’être partie… Mais elle déchire la lettre, par orgueil… Pourtant elle vous reviendra, elle vous reviendra bientôt… avant deux mois… Je la vois auprès de vous. Vous lui avez pardonné… Elle a une robe rose et une ombrelle bleue. Vous oubliez tous les deux vos chagrins réciproques… Oh ! comme vous êtes heureux à présent… C’est tout… C’est tout ce que je vois aujourd’hui… Oh ! comme je suis fatiguée… fatiguée…
La fin de la phrase se perdit dans un grincement de dents. Je retirai de sa main crispée la photographie et l’autographe grâce auxquels elle avait vu tant de choses. Et je rappelai le monsieur en bras de chemise.
Il s’empressa d accourir. Il tenait à la main une sorte de grand éventail japonais dont il se mit à balayer à grands coups le visage de Mme Camille. La voyante ouvrit les yeux et me regarda en souriant aimablement.
– C’est cinq francs, me dit-elle.
Je payai.
Et comme je descendais l’escalier, le monsieur en bras de chemise qui avait tenu à m’accompagner, concluait :
– J’espère que monsieur a été satisfait. N’est-ce pas qu’elle est étonnante ? Elle voit tout, monsieur, elle voit tout…
Telle fut mon entrevue avec Mme Camille.
Mais, à propos, vous ai-je dit que la photographie si soigneusement enveloppée et les quelques lignes autographes que j’avais confiées à la somnambule étaient de M. Henri Rochette, le fugitif et vagabond financier ?…

La famille Cadiou affirme que Pierre a eu un complice
Un rédacteur du Petit Parisien a interviewé, à Paris un ami de la famille Cadiou, qui a fait les déclarations suivantes :
Les recherches de la justice se sont égarées complètement, à un moment donné, nous a dit cette personne. Pourquoi s’ingénier à attribuer à l’assassinat des mobiles ténébreux ? Pourquoi supposer une sorte de complot, ourdi par des ennemis acharnés de l’usinier : Pourquoi laisser entendre qu’il y eut des raisons politiques en jeu ? De la sorte, les passions s’exaspèrent dans chaque parti, et la recherche de la vérité est paralysée.
On insiste sur la culpabilité probable d’un personnage ayant collaboré naguère avec M. Cadiou. A tout propos on le met en cause, cela bien injustement, à notre avis.
De même, on dit que des Allemands étaient intéressés à la disparition de M. Cadiou. On raconte des histoires de papiers disparus. Et quoi encore ?
Tout cela est de la pure fantaisie.
Le crime a été commis, nous le maintenons, par l’ingénieur Pierre.
Jusqu’à présent, on s’est demandé pour quels mobiles un homme dans la situation de Pierre est devenu un assassin. Tout simplement par intérêt, pour améliorer sa situation. Congédié, il devait quitter le pays, tandis que M. Cadiou supprimé, il devenait l’arbitre de la situation, pouvait faire acheter l’usine à vil prix et en devenir le propriétaire. C’était un échelon énorme que gravissait le petit ingénieur à six mille francs par an. Il ne faut pas oublier que l’usine pouvait donner au-moins 80.000 francs de bénéfice net annuellement.
D’autre part, Cadiou ne se serait pas laissé déposséder. Il se savait exclus des adjudications de l’État, mais était convaincu d’être rétabli sur la liste des soumissionnaires dans un an. Il n’avait donc qu’à fermer l’usine de la Palud pendant une année, licencier son personnel et attendre.
C’est justement ce projet qui faisait obstacle aux visées ambitieuses de Pierre.

Du reste, la culpabilité de Pierre ne fait pas de doute pour nous ; son attitude dès fa découverte du cadavre nous a frappé.
Il y a un détail que personne n’a relaté et que plusieurs témoins peuvent certifier.
Quand le corps de M. Cadiou fut examiné par le parquet à l’endroit même et dans l’état où il avait été découvert, on constata que la victime, en tenue de cycliste, avait sa pèlerine en caoutchouc sur les pieds. Elle était tête nue. Un magistrat demanda :
– Où est dons la casquette que portait
M. Cadiou ?
Et, étourdiment, l’ingénieur Pierre répondit :
– Elle est dans le capuchon.
Effectivement, on l’y trouva.
Comment Pierre le savait-il ?
Maintenant, il faut aller jusqu’au bout de notre pensée.
Pierre n’a pas commis le crime seul. Il a eu un complice, soit actif, soit passif. Il a été secondé par quelqu’un dans l’accomplissement de sa tâche criminelle, ou bien quelqu’un a facilité son crime par une neutralité complaisante.
Ce qui est certain, c’est qu’il y a au moins une personne à Landerneau, en dehors de Pierre, qui sait la vérité sur l’assassinat.
Pourquoi la justice ne cherche-t-elle pas ce complice, au lieu de perdre son temps à examiner des pistes fantaisistes ?
Qu’elle resserre le cercle de ses investigations autour de Pierre et elle aura la clef du mystère.
Telles sont les déclarations que nous a faites une personne à qui rien des démarches de la famille Cadiou n’est étranger.
Nous les publions à titre documentaire, et sans les commenter.

26 février 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

L’INSTRUCTION

M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a entendu hier matin M. Lelièvre, armurier à Brest, qui confirma sa première déposition. Le 11 juin 1913, M. Lelièvre vendit à Pierre le revolver de 8 millimètres qui fut saisi, à la Grande-Palud lors de la perquisition consécutive à la découverte de la balle dans le cou de M. Cadiou. Pierre acheta cette arme au nom du contremaître Bignard ; à qui, dit l’inculpé, le revolver était destiné. On sait que M. Bignard ignorait que Pierre se fût ainsi servi de son nom ; n’apprécie que médiocrement le procédé : « Si M. Cadiou avait été tué par une balle de 8 millimètres, dit-il, voyez quelle aurait été ma situation aujourd’hui ! »
M. Lelièvre a vendu le revolver 18 fr. ; on sait que Pierre prétend l’avoir payé 24 francs. Tous ces détails sont connus.
L’après-midi, M. Vichot, avoué et ami de la famille Cadiou, a eu un long entretien avec le juge d’instruction. La conversation a porté notamment sur l’emploi du temps de M. Cadiou pendant la journée du 27 décembre. On sait, en effet, que M. Cadiou vint à Brest ce jour-là, qu’il fit une démarche au tribunal de commerce et sollicita son admission au Cercle des régates. Il alla ensuite chez M. Vichot pour retirer un dossier. Mme Vichot voulut le retenir à déjeuner ; il déclina l’invitation alléguant qu’il avait promis à M. Freund, juge de paix à Landerneau, de déjeuner avec lui. Effectivement, M, Cadiou déjeuna à Landerneau.
N’alla-t-il pas passer l’après-midi à Morlaix ? M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, déclare : « J’ai vu M. Cadiou à la gare de Morlaix, vers quatre heures de l’après-midi, le 27 ou le 31 décembre. »> N’est-ce pas plutôt le 27 que le 31 ?
Nous avons exposé les raisons pour lesquelles il semble tout à fait invraisemblable que M. Cadiou ait été vu, à Morlaix, postérieurement au 30 décembre. Le fait que M. Cadiou n’a passé à, Brest que la matinée du 27 annihile à peu près le témoignage de M. Nicolas. Au surplus, M. Bidard de la Noë ayant pris connaissance des dépositions recueillies par M, Le Clec’h, juge d’instruction à Morlaix, a constaté que la conviction des témoins n’était pas fortement assise. L’affirmation de Mme Baron, par exemple, sur laquelle la défense paraissait pouvoir fonder quelque espoir, est d’une valeur contestable. Mme Baron n’a pas vu personnellement : M. Cadiou ; son mari, en retard, la rejoignit sur le quai de la gare au moment où le train allait s’ébranler ; une fois en wagon il lui dit avoir-entrevu M. Cadiou, soit dans une salle d’attente, soit sur le quai – il ne s’en souvient plus à l’heure actuelle – et avoir remarqué sa pâleur. C’est alors que Mme Baron répondit : « Il est toujours comme ça. » M. Baron, s’il ne croit pas se tromper de date, peut, étant donné qu’il courait pour ne pas manquer son train, s’être trompé sur la personne. Nous avons raconté qu’un ami de M. Cadiou, M. Feunteun, avait rencontré, dans le courant de janvier, sur un quai de Morlaix, un cycliste qui ressemblait au disparu d’une façon surprenante. C’est peut-être ce sosie qui se trouvait le 31 décembre à la gare de Morlaix.
Il y a bien M. Cabon, sous-agent des P.T.T. qui prétend avoir salué M. Cadiou le 1er janvier à Morlaix et avoir échangé quelques mots avec lui ; il y a bien M. Caramour, adjudant de la compagnie de sapeurs-pompiers de Morlaix, qui est certain d’avoir vu M. Cadiou le 1er janvier, parce qu’il a pour point de repère la visite que la musique des sapeurs-pompiers lui fit à cette date ; mais la présence de M.
Cadiou dans cette ville après le 30 décembre comporte de telles invraisemblances que le parquet de Brest ne peut se résoudre à l’admettre. Si M. Cadiou avait passé à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier, dit-on, ce n’est pas cinq, mais cinq cents personnes qui viendraient aujourd’hui certifier sa présence. On croit volontiers que les témoins font une confusion, très explicable du reste, en raison des trois jours de fêtes successifs : Noël, dimanche 28, et 1er janvier.

M, Bidard de la Noë a convoqué pour demain M. Marie, l’armurier de Landerneau, chez qui Pierre acheta en mai 1913 le revolver de 6 millimètres que l’on n’a pas retrouvé ; Mlle Marie et Mlle Julia Juzeau. Il est probable que ces témoins seront confrontés avec l’inculpé.

Le Petit Journal publiait, hier, le télégramme suivant
Lille, 24 février.
L’assassinat mystérieux de M. Cadiou a fait naître toutes sortes d’hypothèses plus ou moins audacieuses. En voici une qui ne manque pas d’intérêt, mais que je vous donne sous toutes réserves, comme il convient. Le bruit court, en effet, ici, bruit répandu par des Brestois de passage dans notre ville, qu’à la fin de l’année 1913 six Allemands s’étaient rendus à Landerneau pour négocier la vente de la Grande-Palud. Ils s’adressèrent à M. Cadiou. Mais l’affaire ne réussit pas. Les six étrangers s’en allèrent et, presque aussitôt, l’industriel disparaissait.
Les six Allemands, au lieu de se rendre directement dans leur pays, passèrent à Calais. Or, on se souvient que deux lettres signées Cadiou, furent envoyées au parquet de Brest, l’une timbrée de Calais, l’autre portant le cachet d’une commune voisine. Quelques jours après, les voyageurs étrangers s’embarquaient à Calais pour l’Angleterre, d’où, par une nouvelle traversée, ils regagnaient la Belgique, Anvers et Ostende, et de là l’Allemagne.
Nous ne pouvons ni confirmer ni infirmer cette information, mais nous pensons que le correspondant du Petit Journal fait allusion à la visite, que les représentants de la maison Reiss, d’Heidelberg, firent, en janvier, à M. Bolloch, liquidateur des affaires de M. Cadiou. Ces agents, au nombre de deux, négocièrent les conditions de résiliation du marché de coton que M. Cadiou avait passé avec leur maison. On aboutit à une transaction dont nous avons déjà parlé.

27 février 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Pierre ne conteste plus la date d’achat du revolver de six millimètres. Intéressante déposition de Mlle Juzeau. Une lettre. Mme Cadiou accepte d’être confrontée avec l’inculpé.

M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a consacré son après-midi d’hier à l’audition de M. Marie, armurier à Landerneau ; de la fille de ce dernier et de Mlle Julia Juzeau. Pierre a été successivement confronté avec chacun des témoins.
Le premier, M. Marie, est introduit dans le cabinet du juge. Il réitère les déclarations qu’il fit à la police spéciale. Il se rappelle nettement « comme si c’était hier » qu’il vendit à Pierre, en 1913, un revolver de six millimètres à balles de cuivre. En consultant, ses livres, il a précisé son souvenir et constaté que la vente datait du mois de mai 1913. « Je n’ai, dit M. Marie, aucun intérêt à charger Pierre. Je n’éprouve à son égard aucun sentiment de malveillance, mais je suis bien obligé de dire la vérité sans m’arrêter à cette considération que mon témoignage peut entraîner des conséquences fâcheuses pour l’inculpé, »
Mlle Marié fait une déposition identique à celle de son père.
Pierre ne prit pas ombrage de ces démentis. Imperturbable il s’inclina devant les faits et modifia instantanément ses positions de défense : « Puisqu’on me fournit des preuves de mon erreur, dit-il, je reconnais que j’ai pu me tromper quand je disais avoir acheté an on revolver en 1912. Mais je maintiens que j’ai revendu cette arme à un voyageur de commerce. A quelle date ? Je ne saurais maintenant le préciser. Ma mémoire, infidèle pour l’époque de l’achat, l’est également pour celle de la vente. Tous mes souvenirs se brouillent. Je retiens néanmoins ceci : c’est que je n’ai jamais eu deux revolvers à la fois. Par conséquent, lorsque j’ai acheté le revolver de huit millimètres à Brest, le 11 juin 1913, je n’avais plus en ma possession le revolver de six millimètres. »
Ainsi, le 11 juin, Pierre s’était déjà défait de l’arme qu’il détenait depuis le mois précédent. Cette allégation s’accorde admirablement avec la déposition que fit ensuite Mlle Julia. Juzeau. Celle-ci questionnée tout d’abord sur la date d’acquisition du revolver de six millimètres, fournit quelques indications fondées sur des souvenirs personnels. L’achat en 1913 ne fait pas de doute pour elle. Pierre acheta le revolver après la tentative de cambriolage du coffre-fort et quelque temps avant d’entrer en possession de son automobile. Elle ne vit Pierre s’en servir qu’une seule fois ; il venait de l’acheter et l’essayait sur des arbres. Sans doute fut-il mécontent du fonctionnement, car elle le surprit, peu de jours après, fort occupé à examiner les pièces de l’arme qu’il avait démontée. Depuis, elle n’a jamais revu le revolver de son maître.
On le voit, les déclarations de Mlle Juzeau viennent à l’appui de celles de l’ingénieur. « Si j’ai acheté mon revolver en mai 1913, dit Pierre, je ne l’ai conservé qu’un mois et je m’en suis débarrassé parce que je n’en étais pas satisfait. »
« Je n’ai vu ce revolver que deux-fois entre les mains de mon maître, assure Mlle Juzeau. C’était à quelques jours d’intervalle. Depuis, je ne sais ce que cette arme est devenue. Elle a pu être vendue comme le dit M. Pierre, car il n’était pas rare que des commis-voyageurs vinssent à l’usine. »
M. Bidard de la Noë interrogea longuement Mlle Juzeau, multipliant les questions, usant de toutes les ressources de son expérience. Tour à tour persuasif et brutal, il tenta de provoquer la révélation qui éclaircirait le mystère. La jeune femme, impassible, ne déviait pas de la ligne qu’elle disait tracée par sa conscience. Sommée à plusieurs reprises de dire toute la vérité, elle protesta de sa sincérité : « Si je savais quelque chose, dit-elle, je parlerais. Mais je ne puis dire ce que j’ignore. »
Une seule fois, elle se départit de son calme. Ce fut quand le juge, brusquement, demanda : « C’est vous qui avez aidé à transporter le cadavre dans le bois ? »
Mlle Juzeau sursauta et s’indigna d’un pareil soupçon. Jamais elle ne se serait pliée à une telle complicité. Du reste, de quel droit fait-on une supposition de ce genre quand la culpabilité de Pierre n’est pas prouvée ; quand elle, sa servante et son amie, croit désespérément à son innocence.
« S’il avait commis un assassinat le 30 décembre, s’écria-t-elle, n’aurais-je rien remarqué ? » ; Elle affirme que l’attitude de Pierre fut constamment normale. Le 29 décembre, il lui dit que M. Cadiou était venu à l’usine et qu’il s’était encore annoncé pour le lendemain. Le 30, Pierre déjeuna à l’heure habituelle, à midi : « M. Cadiou n’est pas venu, dit-il, c’est drôle. »
Sous la foi du, serment, Mlle Juzeau certifie que Pierre n’est pas sorti pendant la nuit du 30 au 31.
Avant d’entrer dans le cabinet du juge, Mlle Juzeau s’était trouvée en présence de Pierre et lui avait tendu la main : « Ayez du courage, mademoiselle, avait dit l’ingénieur.
– C’est à vous d’en avoir, monsieur, répondit Mlle Juzeau. Et ce furent les seules paroles qu’ils purent échanger.
Le prisonnier n’a, pas fait mauvaise impression à la jeune femme, mais elle lui fait grief de laisser pousser sa barbe qui le vieillit. Elle ne le trouve pas abattu : « Il a l’air joyeux », dit-elle – ce qui est légèrement exagéré. En réalité, il prend son mal en patience et se fait à l’idée de passer encore des mois en prison pourvu qu’en fin de compte, son innocence soit reconnue.

Une lettre de Pierre
On sait que Pierre s’était engagé, vis-à-vis du groupe d’industriels qui fonde à Daoulas une usine de blanchiment de coton ; voici le texte de la lettre par laquelle il se délia :
Landerneau, 12 janvier.
Monsieur Rocher,
J’ai l’honneur, par la présente recommandée, de vous dénoncer le contrat de travail que je vous ai signé avant-hier, 10 janvier.
Des scrupules m’empêchent de lui donner suite aucune, tant que la lumière n’aura pas été faite entièrement sur la disparition de mon patron actuel. D’ailleurs, comme vous, me l’avez dit samedi même, vous disposez d’un autre ingénieur chimiste, et je puis vous recommander mon contremaître, M. Bignard, qui est parfaitement au courant de la fabrication ; et va se trouver incessamment sans travail.
Je vous prie d’agréer, monsieur, mes empressées salutations,
L. PIERRE,

Mme Cadiou se porte partie civile
Peu de temps après l’arrestation de Pierre, Mme Cadiou manifesta l’intention de se constituer partie civile. L’ingénieur, quand il eut connaissance de ce projet, témoigna d’une certaine mauvaise humeur :
– Eh bien, s’écria-t-il, la petite affaire
Pierre va devenir le gros scandale des poudres.
La menace fit-elle impression ? En tout cas, la constitution de partie civile ne fut pas immédiatement effective, et cela donna lieu à des commentaires.
La vérité est que le retard n’était pas le fait de Mme Cadiou, mais celui du parquet de Brest. Les magistrats, qui font rechercher tous les télégrammes expédiés depuis deux mois par la famille de la victime, qui pénètrent le secret des correspondances de M. Jean-Marie Cadiou, se montrèrent assez hostiles à l’intervention au procès de la veuve de l’usinier. Ils exigèrent le versement, à titre de provision, d’une somme supérieure à 5.000 francs.
Me Léon Fleys, du barreau de Paris, qui défend les intérêts de Mme Cadiou, protesta. S’appuyant sur la jurisprudence, il démontra que si l’on pouvait exiger une provision de la partie civile dans une instruction concernant, un délit, il ne doit pas en être de même en matière criminelle. La répression d’un crime intéressant l’ordre public, la justice doit fatalement engager les frais de procédure et elle n’a pas à demander à la partie lésée qu’elle l’en couvre par avance.
L’avocat parisien fit observer à M. Guilmard, qui semblait l’ignorer, que le versement de la provision n’était même pas exigible dans l’instruction d’une affaire correctionnelle lorsque l’initiative de la poursuite a été prise par le ministère public.
Finalement, Me Fleys offrit, à titre de transaction, une provision de 2.000 francs, qui fut acceptée, et Me Vichot, avoué à Brest, représentant la famille Cadiou, se constituait, d’une façon définitive, partie civile hier après-midi dans le cabinet du juge d’instruction.

Mme Cadiou à Brest
Mme. Cadiou, qui habite Paris et qui n’avait pu se rendre samedi dernier, pour raison de santé, à la convocation du magistrat instructeur, vient de faire savoir à M. Bidard de la Noë qu’elle était maintenant en état de supporter la fatigue d’un voyage à Brest. Elle sera donc, d’ici peu de jours, entendue et mise en présence de l’ingénieur.
L’inculpé aura, au cours de cette confrontation, à s’expliquer sur une lettre qu’il adressait de Landerneau, le 30 décembre, à M. Cadiou, à Paris, pour lui réclamer le montant de ses appointements.
Or, l’industriel – dix témoins l’affirment – se trouvait en compagnie de son ingénieur à la Grande-Palud, le 30 au matin. Pourquoi Pierre éprouvait-il le besoin d’écrire, dès l’après-midi, à son patron ? Il avait dû formuler verbalement sa réclamation le matin ; il savait que M. Cadiou lui accorderait satisfaction dès son retour à Paris. Si donc il n’a -pas attendu, c’est qu’il avait intérêt à donner le change, à laisser croire que l’usinier avait quitté la Grande-Palud, alors qu’il avait une raison péremptoire de penser le contraire.

28 février 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
La journée du 27 décembre. – On recherche les balles au moulin. – L’enquête se poursuivra aujourd’hui. – La mystification continue

Les piles de dossiers s’accumulent sur le bureau de M. Bidard de la Noë. Malgré son désir de débrouiller à bref délai l’écheveau de l’affaire Cadiou, le juge d’instruction dut, hier, consacrer sa journée à liquider une partie de son arriéré. Il est scandaleux que l’on n’ait pas encore trouvé moyen d’adjoindre un suppléant à M. Bidard de la Noë. La lenteur désespérante de l’instruction tient à cette négligence administrative.

M. Cadiou est allé à Morlaix le 27 décembre
M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, disait : « J’ai vu M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix, soit le 27, soit le 31 décembre ». Tant que l’on crut que M. Cadiou avait passé à Brest toute la journée du 27, il pouvait paraître certain que c’était le 31 que M. Cadiou se trouvait à Morlaix. Mais on apprit, l’autre jour, que M. Cadiou était rentré à Landerneau le 27 pour y déjeuner, après avoir décliné l’invitation de M. Vichot. On verra, en lisant les déclarations que nous fit, hier, M.
Freund, juge de paix, à Landerneau, que M. Cadiou est bien allé à Morlaix le 27.
Voici ce que nous a dit M. Freund ;
« C’est bien en effet le 21 décembre que j’ai vu pour la dernière fois mon malheureux ami. II m’avait donné rendez-vous à l’hôtel Raould, où il mangea de fort bon appétit. Il paraissait très gai. Nous causâmes notamment de questions de droit. Cadiou, qui était ancien avoué, ambitionnait d’être nommé juge suppléant à Landerneau. Il s’en était ouvert plusieurs fois devant moi. Il me déclara qu’il était enchanté de voir arriver la fin de l’année, qu’il allait le jour même se rendre de Morlaix pour voir ses amis et repartir, le 30 au soir, pour Paris, où l’attendait sa famille.
« Cadiou me donna alors rendez-vous pour le lendemain soir. Nous devions dîner au même hôtel, mais il ne vint pas et je ne l’ai plus revu. A l’hôtel où nous avions l’habitude de prendre nos repas, il ne reparut plus. »
M. Freund nous a affirmé qu’à aucun moment M. Cadiou ne lui fit connaître ses embarras avec l’ingénieur Pierre. Il se montrait, au contraire, enchanté de la marche des affaires de l’usine, et particulièrement heureux d’avoir acquis récemment toutes les actions de la société.
Telles furent les déclarations du juge de paix de Landerneau, dont la conviction, dès les premiers jours de janvier, fut que son ami avait été assassiné et que le corps serait retrouvé, un jour ou l’autre, aux environs de l’usine.

A la Grande-Palud
M. Paulin, commissaire spécial adjoint, et l’inspecteur Lemez, sont allés hier à la Grande-Palud. Mme Pierre et Mlle Julia Juzeau les accompagnaient.
Mlle Juzeau désigna le tas de bois sur lequel Pierre essaya son revolver de six millimètres, et des recherches furent entreprises dans le but de retrouver l’une des balles tirées. Il peut être intéressant, en effet, de comparer la balle qui tua M. Cadiou à celles que l’ingénieur avait en sa possession avant le crime. A la tombée de la nuit, les investigations furent interrompues.
Mme Pierre prit, dans la maison de son fils, quelques vêtements, qu’elle lui portera aujourd’hui à la prison. De son côté, Mlle Juzeau emporta ses effets. Au moment où les deux femmes franchissaient pour la dernière fois la barrière du jardin, Mlle Juzeau se retourna et considéra longuement la rustique demeure qui abrita son bonheur : « Adieu, maison que j’ai tant aimée… » murmura-t-elle.
Mais vite elle se ressaisit, et ajouta vivement : « J’espère bien y revenir ».
Mme Pierre et Mlle Juzeau sont arrivées à Brest hier soir.

L’instruction
M. Bidard de la Noë a convoqué pour aujourd’hui M. Thévenot, voyageur de commerce, et M. Le Roch, hôtelier à Landerneau, chez qui M. Thévenot avait pris pension lors de ses deux séjours, en juin 1913 et janvier 1914.
Pierre sera mis en présence de M. Thévenot, et dira si c’est ce dernier qu’il a entendu désigner comme l’acheteur de son revolver.
Le juge entendra également, cet après-midi, MM. Huet-Kerbriant, avocat, et le docteur Prouff, tous deux de Morlaix. Ces témoins se sont rendus le 11 janvier dernier à la Grande-Palud, et y ont entendu certains propos que M. Bidard de la Noë voudrait leur faire préciser. Le contremaître Bignard sera entendu sur le même sujet.
Mme Cadiou devait arriver à Brest lundi prochain, avec son avocat, Me Fleys, mais le juge l’a priée de différer son voyage, sa présence étant inutile en ce moment.
Me Vichot, avoué, nous a déclaré qu’en se portant partie civile, Mme Cadiou avait eu spécialement l’intention de se réserver la faculté de veiller à ce que l’instruction ne néglige rien de ce qui peut contribuer à faire connaître la vérité. Mme Cadiou se propose, en outre, de réclamer des dommages-intérêts.

Contrairement à ce qu’un journal a annoncé, Me Feillard n’a pas demandé au juge d’entendre comme témoin M. Cloarec, député de Morlaix.
Me Feillard attend que la famille Cadiou ait précisé son accusation contre Pierre. Alors, s’il estime que cela soit favorable aux intérêts de son client, il priera M. Bidard de la Noë de vouloir bien convoquer
M. Cloarec.

LA FABLE DE LA SOMNAMBULE

Encore un savant qui proteste
Après les professeurs Dejerine et Gilbert Ballet, qui ont vivement protesté, au nom de la science et du bon sens, contre la mystification de la somnambule dans l’affaire de la Grande-Palud, voici, d’après notre confrère le Petit Parisien, l’opinion du docteur Bérillon, spécialiste également en cette matière.
Pas plus que ses collègues, M. Bérillon ne croit aux voyantes.
Voici, d’ailleurs, le récit de notre confrère :
Après nous avoir déclaré qu’il ne croyait pas à la vision à distance des somnambules et que leur prétendue divination n’avait rien de scientifique, le docteur Bérillon, le distingué psychothérapeute, auquel nous demandions son opinion au sujet des déclarations de Mme Camille Hoffmann, la voyante de Nancy, ajouta :
– Le métier de somnambule est généralement exercé par des gens peu cultivés, mais doués d’intuition et dont la puissance intellectuelle s’est portée vers l’analyse des faits. Ce sont des observateurs de détails et la minutie de leur esprit leur fait attacher de l’importance à des choses auxquelles d’autres ne font pas attention.
Ayant constaté la faculté qu’ils possèdent, ils tâchent d’en tirer parti.

Bavardage révélateur
Les voilà donc en présence d’une personne qui les interroge. Cette personne est arrivée avec l’intention de ne rien dire, elle a pris la résolution de laisser parler la voyante et de garder le silence, Mais par un phénomène très fréquent, à l’aide de questions adroitement posées, la somnambule délie la langue de son client, surtout de sa cliente, et c’est du bavardage inconscient du visiteur que découlent les pronostics des diseuses de prédictions.
Quant aux erreurs qu’elles commettent, elles sont sans nombre.
Un jour, chez moi, pour éprouver une de ces voyantes, je plaçai, à son insu, un billet de cinq cents francs sous une enveloppe.
Après avoir palpé le papier, la bonne dame me dit qu’il y avait cent francs sous l’enveloppe. C’était, en effet, une probabilité ; le billet de cent francs étant plus courant que celui de cinq cents francs, sa perspicacité la conduisait à cette conclusion que j’avais mis le premier de ces billets de banque et non le second. Ce en quoi elle se trompait.
Le don d’observation de ces personnes peut être accru par l’hypnotisme, ou mieux par le demi-sommeil, car dans cet état, l’attention est plus soutenue, moins éparpillée. C’est pourquoi on dit : la nuit porte conseil. Ce n’est pas, à proprement parler, la nuit qui porte conseil, mais l’isolement dans lequel on se trouve favorise la méditation et le travail d’analyse personnelle.
Le docteur Bérillon, professeur à l’école de psychologie, traitant ses malades par les méthodes hypnotiques, il nous paraissait intéressant de lui demander s’il n’existait aucun rapport entre l’état auquel il soumettait ses sujets, pour les guérir par suggestion, et les transes qu’affectent certaines somnambules.
– Celles qui font métier de voyantes, nous répondit le docteur Bérillon, ne sont pas sous l’influence hypnotique, mais se mettent en état hypnoïde. Elles obtiennent ainsi un isolement de l’esprit leur permettant de se recueillir et de choisir, dans la situation qu’elles supposent devoir intéresser leur cliente, la solution la plus logique entre toutes, celle par conséquent qui répond le mieux et le plus à tous les cas généraux.
Comme la solution logique a beaucoup de chance d’être exacte, elles arrivent à se tromper un peu moins que le commun des mortels, et c’est ainsi que s’établit leur réputation.

Un fait personnel
Au moment où l’on attendait la mort du pape Léon XIII, une somnambule que j’ai connue était très consultée par des personnes désireuses de savoir la date exacte de cet événement considérable pour la chrétienté.
La voyante m’a révélé elle-même le truc qu’elle employait dans ses prédictions.
A ceux qui venaient la consulter le 15, elle annonçait, la mort du pape pour le 20 du même mois ; à ceux qui se présentaient le 16, elle faisait prévoir le décès pour le 21 ; à ses clients du 17, elle disait que le moment fatal arriverait le 22 et ainsi de suite.
Or, que se passa-t-il ? Ceci : comme la mort de Léon XIII était imminente, la somnambule n’eut pas longtemps à attendre la réalisation de sa prétendue prophétie, et tous ceux auxquels elle avait donné la date exacte du décès proclamèrent la science de la voyante et chantèrent ses louanges. Quant aux autres, comme on n’aime pas à se vanter d’avoir été dupé, ils se turent et ne ternirent pas ainsi de leur protestation la réputation de la devineresse.
Ajoutez aux qualités naturelles de perspicacité et d’observation de celles qui exercent ce métier qu’elles sont, en général, assez psychologues, et l’on comprendra pourquoi elles arrivent parfois à faire des prédictions qui se rapprochent de la vérité.
Dans l’affaire Cadiou, la voyante n’a pu dire que ce qu’elle a appris, et dans les affaires criminelles l’on ne remplacera pas de sitôt les juges d’instruction par des somnambules, mêmes si elles se déclarent extra-lucides.
Ainsi donc, encore une fois, voici une autorité scientifique qui vient protester contre la fable de la somnambule de Nancy.
Est-il admissible que la justice persiste à ne pas faire la lumière complète et à ne pas mettre en œuvre tous les moyens dont elle dispose pour obliger les mystificateurs à dire la vérité, toute la vérité !

1er mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
Journée morne. – Témoignages sans intérêt. – M. Thévenot se fait désirer. – M. Cloarec et la Grande-Palud

Des six témoins que M. Bidard de la Noë, Juge d’instruction, avait convoqués pour hier, un seul n’est pas venu – mais c’était le plus intéressant.
Comme tous les voyageurs de commerce, M. Thévenot voyage et la lettre du juge d’instruction adressée à Rennes, alors que le destinataire se trouvait à Saint-Malo, n’est pas parvenue à temps. M. Thévenot sera donc cité ultérieurement.
Privé du témoin principal, le juge s’est contenté, pendant la matinée d’hier, de la déposition de Mme Le Roch, de Landerneau.
Mme Le Roch a refait au juge la déclaration que la police spéciale, la brigade mobile, le commissaire de police de Landerneau, la gendarmerie et une vingtaine de journalistes ont déjà recueillie un certain nombre de fois. Nos lecteurs n’ont certainement pas oublié que M. Thévenot, fit à Landerneau deux séjours désormais historiques : l’un en juin 1913, l’autre en janvier 1914, et qu’au cours du premier l’ingénieur Pierre lui fit visiter son petit domaine, mais ne lui proposa l’achat d’aucun revolver.
Le greffier, M. Laurent, nota avec résignation ces renseignements, et ce fut tout pour le matin.
L’après-midi comparurent M. et Mme Huet-Kerbriant, M. le docteur Prouff et le contremaître Bignard au sujet d’un entretien qu’ils avaient eu le 11 janvier dernier.
M. Huet-Kerbriant, avocat à Morlaix et ami de la famille Cadiou, s’était rendu avec sa femme et son ami à la Grande-Palud, dans l’espoir d’y trouver quelque indice susceptible de faciliter les recherches. Il questionna longuement M. Bignard et retint notamment ceci : « Un jour, aurait dit le contremaître, M. Cadiou arriva à l’usine à l’improviste. Il était environ huit heures du matin. M. Cadiou paraissait fort agité. Il m’interpella en me demandant s’il y avait du nouveau à l’usine. Surpris, je crus que M. Pierre s’était plaint de mes services et je le dis à mon patron ; mais celui-ci m’interrompit : « Ce n’est pas de vous qu’il s’agit, me dit-il, mais de moi. On me l’a dit à Paris. » Là-dessus M. Cadiou me quitta, non sans avoir ajouté sur un ton irrité : « Vous, Bignard, vous resterez à l’usine, mais l’ingénieur ne tardera pas à en sortir. » M. Cadiou revint peu après avec M. Pierre et, pendant près d’une heure, ils discutèrent avec animation dans le magasin. Je les revis ensemble une dernière fois, vers onze heures, sur le chemin du moulin. »
– Je suis certain, dit M. Huet-Kerbriant, que M. Bignard nous a rapporté cet incident comme s’étant produit le 30 décembre. J’en suis certain pour deux raisons : en premier lieu parce que M. Bignard termina son récit en disant : « Depuis, je n’ai plus revu M. Cadiou » ; et ensuite parce que je n’ai précisément attaché d’importance à cette altercation que parce qu’elle avait eu lieu le jour même de la disparition. J’ai eu aussitôt le désir de voir Pierre, mais nous ne pûmes le rencontrer. Dans le pays on me dit qu’il commençait à témoigner de l’ennui quand on le questionnait. Il se sentait soupçonné.
Mme Huet-Kerbriant et M. le docteur Prouff firent une déposition identique.
– Vous faites erreur, répondit M. Bignard. Vous avez mal interprété mes paroles. L’incident en question date du mois de juillet ou du mois d’août 1913. Le 30 décembre, je n’ai rien remarqué d’anormal.
Il est fort probable que M. Bignard a raison. Il dut, en effet, y avoir une dispute à l’époque qu’il indique. Pierre venait de dénoncer à l’inspecteur général des poudres et salpêtres Barral les irrégularités commises par son patron. Ce dernier, apprenant à Paris qu’il avait été trahi, veut une explication immédiate, arrive furieux à l’usine… et en repart sans avoir sévi. Pourquoi cette indulgence alors qu’il venait de proférer, en présence du contremaître, une menace contre l’ingé-
Nieur ? Probablement parce que Pierre était en mesure de se défendre, il n’avait encore qu’une demi-trahison sur la conscience…
Introduit à son tour dans le cabinet de M. Bidard de la Noë, l’inculpé reconnut qu’il avait eu à diverses reprises des discussions avec M. Cadiou. En décembre 1913, notamment, il tenta d’empêcher le renvoi de plusieurs ouvriers. Une autre fois – mais ceci date de deux ou trois ans – Pierre, recevant une lettre de M. Cadiou, la déchira nerveusement : « S’il m’embête, dit-il, je le f… à l’eau! »
« Ce propos ne tirait pas à conséquence » disait hier l’inculpé.
Quant à la discussion de l’été dernier, Pierre ne se la rappelle pas. C’est du moins ce qu’il déclara au juge.
A sept heures, la confrontation prenait fin. La lumière n’avait pas encore jailli !

M. Cloarec et la Grande-Palud
On lit dans l’Humanité :
Avant même qu’elle ne fût fondée, l’entreprise de blanchiment de coton de Landerneau avait eu comme inspirateur et comme conseil M, Cloarec. Depuis, les voyages qu’il entreprit à Colmar jusqu’à la démarche qu’il fit le 2 janvier auprès du préfet du Finistère, pour caractériser les causes de la disparition de M. Cadiou, le député de Morlaix a été, en fait, le véritable directeur de l’entreprise. Aux capitalistes étrangers qu’il avait intéressés dans l’affaire, d’autres sont venus s’adjoindre et ont collaboré, en des proportions différentes, à l’installation comme au fonctionnement de l’usine. Mais, en réalité, M. Cloarec est resté l’âme agissante et remuante de l’entreprise. C’est lui qui, tout à tour, suivant les événements, constitue ou modifie la composition des sociétés administratives de la Grande-Palud.
Au début, il intervient pour obtenir le concours de personnalités influentes à Landerneau. A défaut de l’aide d’un ancien maire, il obtient le consentement d’un autre industriel, M. Legrand, qui, lui aussi, a rempli les fonctions de premier magistrat municipal. La direction de M. Legrand ne donna pas les résultats attendus, non point par la faute du directeur, mais du fait môme de la nationalité des actionnaires, des industriels allemands, les Temming, qui ont fourni les premiers capitaux, et auprès desquels M. Cloarec s’en fut négocier à Colmar la création de l’usine de la Grande-Palud. Le ministère de la Guerre refuse d’autoriser la société à prendre part aux adjudications pour la fourniture des cotons.
On remplace M. Legrand par M. Cadiou, que rien de particulier ne désignait spécialement pour remplir les fonctions de directeur d’une entreprise industrielle. Mais M. Cadiou est un collègue, un ami de M. Cloarec : il est, lui aussi, avoué à Morlaix, et des intérêts communs lient les deux hommes.
Legrand disparaît donc. Cadiou lui succède à la tête de la société, escorté de tous les membres de sa famille, qui sont inscrits dans l’acte constitutif de la nouvelle société comme fournissant les capitaux nécessaires au fonctionnement de la Grande-Palud. On espère que grâce à cette modification nominale, l’exclusion officielle qui frappait la société Legrand ne subsistera plus. Mais cet espoir ne tarde pas à être déçu à son tour.
Pour des raisons de divers ordres, entre autres l’installation insuffisante de l’usine, qui ne possédait pas de hangars appropriés au séchage des cotons – et aussi parce que le ministère est avisé que, sous la raison sociale Cadiou et Cie, se dissimulaient toujours les réels propriétaires des actions de la Grande-Palud M. Cadiou est, à son tour, frappé d’interdiction. Une affaire de fraude dans la vente d’une commande officielle, faite de gré à gré – il s’agit d’un chargement compté et payé deux fois – achève de ruiner les espérances de la société.
Il faut donc opérer une troisième modification. Et M. Cloarec songe alors à mettre en vente l’usine de la Grande-Palud, en même temps qu’à substituer à l’ensemble des actionnaires un seul et unique propriétaire, contre lequel les concurrents ne pourront pas élever le grief d’être de nationalité allemande et de représenter des capitaux étrangers.
Pour réaliser ce premier dessein, celui de la vente de la Grande-Palud. M. Cloarec s’adresse à l’ancien directeur, M. Legrand. Une correspondance est échangée à ce sujet entre les deux hommes et, dans une lettre versée au dossier du parquet de Brest, le député de Morlaix explique à M. Legrand que M. Cadiou est disposé à vendre son usine, parce qu’il était en lutte avec des ennemis très puissants, acharnés à le perdre et à ruiner son entreprise.
Nous exposerons demain à quels résultats aboutirent les deux tentatives.
Raymond Figeac

2 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
« Vox populi ». – Un record de lenteur. – Encore les témoignages de Morlaix. – La piste de Saint-Pol de Léon

Nous avons voulu revoir le bois de la Grande-Palud, nous mêler aux promeneurs et noter leurs impressions. La voix populaire est parfois la voix du bon sens ; nous écoutâmes donc les propos qu’inspirait, aux badauds la vue du chemin creux où l’assassin acheva, il y a deux mois, son œuvre criminelle. Et voici ce que l’on disait :

« M. Cadiou a été tué dans le bois et à proximité du lieu où il a été retrouvé. L’examen du capuchon prouve que le crime a été commis dehors ; c’est vers le bois que les témoins du 30 décembre virent
Pierre et M. Cadiou diriger leurs pas ; les sentiers qui rayonnent dans le voisinage de la fosse se prêtent admirablement à un meurtre : ils sont encaissés, peu fréquentés en temps normal et suffisamment éloignés de toute habitation pour que la détonation d’un revolver se perde dans le vent ; d’autre part, il était prudent d’enfouir le corps là où le coup avait été porté : les risques que comportait le transport du cadavre auraient effrayé l’homme le plus déterminé.
« Mais se demandait-on, sous quel prétexte Pierre entraîna-t-il M. Cadiou en ce lieu désert ?
« Peut-être, dit quelqu’un, n’y eût-il pas préméditation. Voyez la situation de Pierre le 30 décembre. L’usine va fermer faute de commandes. Lui, l’ingénieur, perd son emploi. Une entreprise concurrente lui ouvre ses portes : c’est une chance, mais ce n’est pas un dédommagement, et Pierre peut se croire en droit d’en exiger un de M. Cadiou. Son contrat lui garantit un travail bien rémunéré pendant une période qui n’est pas encore venue à expiration. Le contrat ne peut plus être appliqué par suite de la fermeture de l’usine : qui est responsable ? Celui qui a commis des irrégularités ou celui qui les a dénoncées ? Nous sommes au 30 décembre, ne l’oubliez pas. Le patron vient pour la dernière fois à l’usine ; le soir même il rentre à Paris pour plusieurs mois. Si l’ingénieur a des griefs, il doit les faire valoir sur-le-champ. Demain il sera trop tard. Et Pierre qui, sans doute, diffère depuis quelques jours cette explication qu’il prévoit orageuse, se décide.
« Il demande un entretien à M. Cadiou. Un même désir de ne pas laisser surprendre le secret de leur discussion doit amener les deux hommes : Pierre s’attend à de vifs reproches ; M. Cadiou a un vulnérable et il lui suffit que Pierre et la direction des poudres et salpêtres le connaissent. Dans l’usine, trop d’oreilles indiscrètes sont aux aguets. Le directeur et l’ingénieur sortent ; ils arrivent sous le pont du chemin de fer : trois chemins s’offrent à eux. L’un conduit au débit de Mme Quéméneur, l’autre au moulin ; instinctivement ils prennent le troisième, qui conduit au bois. Là ils pourront causer librement. Et ils causent, et la conversation s’anime, tourne à la discussion violente, des paroles de haine sont échangées. M. Cadiou menace. N’est-il pas le maître ? Pierre n’est-il pas lié pour quinze ans par une clause draconienne de son contrat ? La légalité de cette clause est contestable mais, pour l’instant, elle existe et l’on ne raisonne pas dans la colère !
« Tout en se disputant, ils avancent ; le sentier se rétrécit ; M. Cadiou passe le premier. Pierre, le colosse qui soulève par jeu d’énormes morceaux de roc, voit devant lui la silhouette débile du patron détesté, qui prétend l’asservir. Une colère terrible anéantit en lui tout jugement : il tue.
« Le meurtre accompli, l’esprit méthodique du mathématicien reparaît. Il s’agit de se dérober au châtiment ; l’essentiel est de se ménager un alibi. Pierre dissimule provisoirement le cadavre sous des broussailles, revient en hâte se montrer à l’usine, déjeune à midi, puis tranquille en apparence, se met à bêcher son jardin : cela détend les nerfs et permet de combiner.
« A la tombée de la nuit Pierre va faire une promenade dans le bois. A son retour, il est plus calme que jamais. La face contre terre, au bord, du ruisseau chantant, l’ennemi dort son dernier sommeil. Si jamais on le retrouve, c’est un rôdeur que l’on accusera : M. Cadiou a eu, la gorge tranchée par un mauvais couteau – les chenapans de grand’route n’ont pas de revolver – et on lui a volé sa montre. »
Plusieurs groupes se sont formés aux alentours de la fosse, pleine d’une eau jaunâtre : chacun a son discoureur. Il y a des variantes dans la façon d’exposer la culpabilité de Pierre, mais personne ne discute cette culpabilité. Il semble que ce soit un fait acquis, malgré la fragilité des charges relevées par l’accusation.
On sait que Pierre n’a contre lui que des présomptions, mais on le croit coupable parce qu’il est logique qu’il le soit. Et ce pendant, qui oserait le condamner à l’heure actuelle ?
Les ombres de la nuit descendent lentement sur le bois dont le pittoresque sauvage s’accentue. Les promeneurs prennent le chemin de Landerneau. La plupart d’entre eux font un crochet pour traverser le jardin de l’ingénieur, qu’ils mettent au pillage. Nous avons rencontré, au retour, un notable Brestois qui brandissait fièrement sa part de butin : un bouquet de feuillage : « Cela vient de chez Pierre ! » disait-il à qui voulait l’entendre.

M. Bidard de la Noë a travaillé hier toute la journée ; mais il n’a pu s’occuper de l’affaire Cadiou ; il ne s’en occupera pas davantage aujourd’hui. La prochaine session des assises n’est pas éloignée ; il faut bien déblayer et l’on sait que le seul et unique juge d’instruction de Brest doit s’occuper indifféremment d’un vol de mouchoir ou d’une cause célèbre.
On annonce, pour mercredi, la comparution de M. Thévenot, voyageur de commerce, qui a enfin été touché par la convocation de M. Bidard de la Noë.

Un journal régional publiait hier le télégramme suivant, daté de Morlaix :
« Samedi, MM. Le Coz et Brisset, commissaire et inspecteur de la brigade mobile de Rennes, se trouvaient à Morlaix. Ils ont interrogé M. Adolphe Nicolas, constructeur mécanicien à Morlaix, frère de M. Louis Nicolas, juge au tribunal de Brest, dont il a été si souvent question. En voici le motif :
« Vous savez que M. Louis Nicolas n’a pas affirmé d’une façon catégorique quel jour il avait vu M. Cadiou à la gare : ou du 27 ou du 31 décembre. On peut affirmer maintenant d’une façon certaine et absolue que c’est le 31 décembre.
« Ce jour-là, MM. Nicolas frères avaient rendez-vous chez M. Erussart, notaire à Morlaix, avec un négociant de notre ville. Il s’agissait d’un acte notarié d’une somme de 38.000 francs. Le rendez-vous était fixé pour six heures ou 6 h. 10 du soir c’est-à-dire immédiatement après l’arrivée du train venant de Brest, qui entre en gare de Morlaix à six heures du soir.
« Or, ce jour-là, M. Louis Nicolas, arrivant chez le notaire avec un peu de retard, vers 6 h. 15, s’excusa d’avoir fait attendre. Il donna comme excuse de son retard la conversation qu’il venait d’avoir à la gare, avec son ami Cadiou, ancien avoué.
« Ce point est clair, précis et catégorique, Me Erussart et Me Adolphe Nicolas assurent que cette conversation a été tenue. Quant au négociant, il dit ne pas se rappeler quel propos a été tenu. Il affirme toutefois qu’en arrivant M. Louis Nicolas a présenté des excuses.
« On possède donc désormais la preuve irréfutable de la présence de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre, avec un point de repère indéniable, l’acte Paris-Nicolas frères. »
Notre confrère a négligé l’essentiel, qui était de questionner M. Louis Nicolas lui-même.
M. Louis Nicolas a déclaré à différentes reprises qu’il avait bien aperçu M. Cadiou à la gare de Morlaix, soit le 27, soit le 31 décembre, mais qu’il ne lui avait pas adressé la parole.
Quant à la piste de Saint-Pol de Léon, de joyeuse mémoire, il en sera encore question une fois, mais ce sera la dernière. On croit en effet connaître la personne qui déjeuna en face de l’institutrice. Cette personne, qui est de Plouescat, a paraît-il certains points de ressemblance avec l’ancien directeur de la Grande Palud. Elle sera incessamment interrogée.

3 mars 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grande-Palud
L’INSTRUCTION EST INTERROMPUE

Nous devancions les événements quand nous disions hier que M. Thévenot, voyageur de commerce, avait été enfin touché par la convocation du juge d’instruction. Nous apprenons que M. Thévenot venait de quitter Saint-Malo quand l’agent de police porteur de la lettre de M. Bidard de la Noë se présenta à l’hôtel où descend habituellement le voyageur de commerce.
M. Thévenot est parti pour Caen, à moins que ce ne soit pour Cherbourg. On n’est pas très fixé sur ce point et M. Bidard de la Noë commence à se demander s’il entendra jamais cet insaisissable témoin. Il se le demande sans appréhension car, au fond M. Bidard de la Noë ne doit pas être fâché d’en être quitte, pour quelques jours, avec l’affaire Cadiou. Il a du travail par-dessus la tête, quantité d’affaires en retard, qu’il va se hâter de liquider pendant le répit que lui ont ménagé les circonstances.
Et puis, peut-être va-t-on se décider à lui adjoindre un collègue, un collègue qui ne grèverait pas trop le budget national, un collègue 500 francs par an. M. Thibon, le nouveau préfet du Finistère, recevant hier les magistrats dut convenir qu’à Brest « la qualité remplace la quantité ». Le président, M. Gauducheau, saisit la balle au rebond et mit le représentant du gouvernement au courant des difficultés avec lesquelles M. Bidard de la Noë se trouve aux prises.
Les prétentions de M. Gauducheau sont modestes. Qu’on lui envoie un juge suppléant auquel on confiera, moyennant une indemnité de 500 francs par an, l’instruction des affaires sans importance, et il se charge d’assurer la marche normale et régulière de l’appareil judiciaire.
M. Thibon, qui n’a pas un cœur de tigre, fut attendri et promit « de faire son possible ».

Au Bouguen, Pierre transforme du filin en étoupe. L’ennui le gagne. Il regrette l’usine, sa cascade écumante et le ronron des machines. Cela se devine à son air abattu, quand il ne se croit pas observé. Mais dès qu’il sent un regard posé sur lui, Pierre reprend son attitude placide et l’on se demande si l’on ne rêvait pas tout à l’heure quand on se figurait surprendre une impression dans ces gros yeux indifférents et mornes.
Pour tous ceux qui l’ont approché, policiers, magistrats, journalistes, pour ses amis même, il reste indéchiffrable. Ses plus déterminés partisans ont parfois un doute : comment ne s’indigne-t-il pas, s’il est innocent ? Quoi, cet homme n’est pour rien dans le crime dont on l’accuse et pas un cri de révolte ne lui échappe ! On lui dit : « C’est vous qui avez commis cet acte monstrueux » et un sourire niais est sa seule protestation ! Qui comprendrait une telle apathie de la part d’un homme en butte à la plus injuste et à la plus infamante des accusations ?
Ceux qui le croient coupable disent : « Il est bien fort », et eux aussi s’étonnent. Pierre, énigme vivante, synthétise toute l’affaire.

4 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
De surprise en surprise. – Un témoin timide. – Protestation de M. Bidard de la Noë. – L’instruction est loin d’être close. – Le greffier ne veut pas en assumer les frais

Hier après-midi, en présence de Mes Masseron et Kernéis, avocats, et de ses collègues, MM. Marfille et Bréus, M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, faisait la déclaration suivante :
On a dit que j’étais allé à Morlaix le 27 et le 31 décembre 1913, et que je ne savais à laquelle de ces deux dates j’avais rencontré M. Cadiou à la gare. Il est vrai que j’ai quelque peu hésité, mais cela tenait à ce que te juge d’instruction m’avait intimidé.
A l’heure actuelle, je suis absolument certain d’avoir vu M. Cadiou le 31 décembre, sur le quai de la gare de Morlaix ; je réponds de l’exactitude de mon souvenir, parce que j’ai salué M. Cadiou.
Or, le 27 décembre, j’avais les mains encombrées ; je portais un violoncelle et divers paquets, ce qui me mettait dans l’impossibilité de porter, la main à mon chapeau.
On comprendra facilement que ce témoignage, sensationnel autant que tardif, nous ait causé un certain étonnement. Jusqu’à présent, M. Nicolas n’avait été rien moins que catégorique. « Je suis allé à Morlaix, en chemin de fer, le 27 et le 31 décembre, disait-il, et c’est l’un de ces deux jours que j’aperçus M. Cadiou. Lequel exactement, je ne saurais le préciser, mais je présume que c’est le 31, puisque M. Cadiou, se trouvant le 27 à Brest, ne pouvait être en même temps à Morlaix ».
On apprenait, ces jours derniers, que M. Cadiou, après avoir passé la matinée du 27 à Brest, avait déjeuné à Landerneau avec M. Freund, juge de paix. Rien ne s’opposait à ce qu’il se fût rendu, l’après-midi, à Morlaix, et, de ce fait, la déposition de M. Nicolas perdait tout intérêt.
Soudain, M. Nicolas qui, peu de temps auparavant, plaisantait son associé, M. Leimeillé [Lemeillet], quand celui-ci prétendait avoir parlé à M. Cadiou le 31, à Morlaix, M. Nicolas lui-même devient subitement affirmatif et rejette sur le juge d’instruction la responsabilité de son revirement.
M. Bidard de la Noë ayant été mis en cause, nous allâmes lui demander son avis. Nous posâmes la question sans ménagement.
– Est-il vrai, monsieur le juge, dîmes-nous d’une voix sévère, que vous vous soyez rendu coupable d’une tentative d’intimidation sur la personne d’un témoin de l’affaire Cadiou, en l’espèce M. Nicolas, juge au tribunal de commerce ?
M. Bidard de la Noë nous regarde, regarde son greffier, nous regarde encore, cligne des yeux :
– Vous dites ?
Nous répétons la question, en y ajoutant tous les éclaircissements nécessaires car, visiblement, le juge commence à craindre d’être l’objet d’une plaisanterie déplacée. Mais, à mesure que nous parlons, nous voyons son visage se détendre, et c’est par un bel accès d’hilarité qu’il accueille notre conclusion.
– Alors, c’est sérieux ? nous dit-il. Me voilà accusé d’influencer les témoins ? Je ne m’attendais à une sottise de ce genre !
Et M. Bidard de la Noë prend son greffier à témoin : « Demandez à M. Laurent si les gens qui entrent ici n’y déposent pas dans le plein exercice de leur liberté. Il en a été pour M. Nicolas comme il en fut et comme, il en sera pour tous ceux qui sont appelés à témoigner dans mon cabinet. M. Nicolas m’a fait sa déclaration comme il l’entendait, et ses paroles ont été consignées au procès-verbal, signé de lui, après que lecture lui en ait été faite.
« J’ai simplement demandé à M. Nicolas, comme je le demande à tous les témoins, s’il était bien sûr de ce qu’il avançait. S’il considère cela comme une pression, c’est qu’il n’est pas difficile à impressionner. »
M. Bidard de la Noë hausse les épaules : « Quel intérêt ai-je à ce que M. Cadiou ne soit pas allé à Morlaix le 31 décembre ? A la vérité, je considère comme tout à fait invraisemblable la présence de M. Cadiou à Morlaix après le 30 décembre, car aucun de ceux qu’il devait aller voir n’a reçu sa visite, et je ne m’explique pas où il, aurait passé la nuit du 30 au 31.
« Mais je ne prends pas parti dans la querelle qui divise la brigade mobile et la police spéciale, sur cette question de Morlaix, et si l’on me prouve que je me suis trompé, je suis prêt à faire amende honorable. Mon devoir est de recueillir impartialement tous les renseignements qui peuvent aider à éclaircir le mystère, et je crois m’en acquitter en conscience. »
– Est-il vrai, demandons-nous, que vous soyez à la veille de rendre une ordonnance de non-lieu en faveur de Pierre ? Un journal l’annonçait ce matin.
De nouveau, l’étonnement se peint sur les traits du juge d’instruction : « Jamais il n’a été question de cela. Comment pourrais-je statuer sur le cas de Pierre avant d’avoir entendu tous les témoins, avant de connaître le résultat des expertises et analyses en cours ? L’instruction n’est pas près d’être close, et je suis actuellement dans l’impossibilité de vous dire comment elle se terminera ».
L’instruction va être longue, a dit M. Bidard de la Noë. Voilà qui n’est pas pour plaire à M. Pradère-Niquet, greffier du tribunal civil, car la désignation d’un juge suppléant chargé de l’instruction devient à peu près inévitable, et M. Pradère-Niquet appréhende cette nomination, que M. Bidard de la Noë appelle de tous ses vœux.
Nous avons dit qu’un juge suppléant n’émargerait que pour une somme annuelle de 500 francs. Mais le commis-greffier qui l’assistera touchera cent francs par mois, 1.200 francs par an, que M. Pradère-Niquet devra déduire des bénéfices de sa charge. M. Pradère-Niquet est bien inquiet !

Encore un voyageur de commerce
M. Simon, armurier à Guingamp, est allé déclarer au commissariat de police qu’en janvier 1912, alors qu’il était établi à Janzé (Ille-et-Vilaine), un voyageur de commerce lui montra un revolver de six millimètres « provenant de Landerneau ».
La déposition de M. Simon a été transmise à Bidard de la Noë.
Il ne s’agit évidemment pas du revolver de Pierre, acheté en mai 1913 seulement.

M. SEBILLE A RENNES
Paris, 3 mars,
M. Sébille, contrôleur général des recherches, va prendre la direction de l’enquête relative à l’affaire Cadiou.
M. Sébille est parti pour Rennes, où il va conférer avec M. Rouquier, directeur de la brigade mobile.

Au pays des lutins et des korrigans. – La fabrication des poudres de guerre. – Les Allemands en Bretagne. – Les vicissitudes et les transformations d’une usine

Paris, 3 mars.
On lit dans le Temps :
C’était au plus fort de l’hiver de 1913-1914, qui fut rude. Ce matin-là, M. Jean-Marie Cadiou, tanneur-corroyeur à Brest, chassé de son lit par l’insomnie, était descendu plus tôt qu’à l’heure habituelle dans sa salle à manger. Tandis que sa femme surveillait la préparation du petit déjeuner, taillant de longues tartines de pain et étalant sur chacune d’elles une petite motte de beurre frais, il regardait pensif, le front collé contre les vitres, les ouvriers passer dans la rue, se hâtant vers l’arsenal, le capuchon de la pèlerine relevé sur la tête, pour se garantir du « crachin » qui dégoulinait du ciel embrumé. Seul, le crépitement des bûches flambant dans la cheminée troublait le silence. Quelqu’un souleva le marteau de la porte et frappa deux coups. C’était le facteur qui, après avoir frotté ses brodequins sur le seuil pour détacher la boue, entra en coup de vent, déposa sur la table un paquet de lettres et de journaux, salua d’un familier : « Bonjour, m’sieur Cadiou ? Rien de nouveau m’sieur
Cadiou ? » et disparut sans attendre la réponse.
Mme Cadiou s’était emparée fiévreusement de la correspondance et la tendait à son mari.
– A quoi bon ! lit le tanneur, avec un geste découragé. Aujourd’hui sera comme hier, et demain comme aujourd’hui.
Pour comprendre ce découragement, il faut savoir que le frère du tanneur brestois, M. Louis Cadiou, directeur de l’usine de la Grande-Palud, à Landerneau, avait disparu le 30 décembre et que, depuis lors, on n’avait pu trouver ses traces. Toutes les hypothèses possibles et imaginables avaient été envisagées : la fugue amoureuse, la fuite devant la déconfiture imminente, la séquestration, l’accident, ne crime. Les journaux s’étaient mêlés de l’affaire, épaississant le mystère par mille ragots contradictoires. Les passions politiques avaient soufflé, et il s’était formé deux camps : celui des accusateurs et celui des défenseurs. Quant au parquet, mal renseigné par des policiers rivaux et jaloux, il flottait sans direction précise, entre trois ou quatre versions sans fondement.
Cependant, M. Jean-Marie Cadiou avait quitté la fenêtre pour s’asseoir devant la table, où le café noir fumait maintenant dans les tasses de Quimper. Négligemment, il faisait sauter les bandes des journaux, déchirait les enveloppes, promenait un regard sur les lettres. Tout à coup, il ricana :
« Allons, bon ! Voici que les somnambules s’en mêlent, à présent. Il ne manquait plus que ces escroqueuses pour compliquer les choses et, le plus fort, c’est que c’est Mme Sainpy qui nous amène ce renfort ! »
– Lis toujours, insista doucement Mme Cadiou.
Mme Sainpy, une parente par alliance, fixée en Lorraine, envoyait une consultation qu’elle était allée demander, moyennant la modique somme de deux francs, à une cartomancienne de Nancy. Mais, chose curieuse, au lieu de se borner à des confidences vagues et à des déclarations ambiguës, la voyante avait indiqué, avec une précision singulière, un point de la banlieue de Landerneau où se trouvait enfoui le corps de M. Louis Cadiou, assassiné.
Ces précisions laissaient fort sceptique le tanneur brestois. Néanmoins, comme il avait juré de ne rien négliger pour percer le mystère, il chaussa ses bottes de chasse au marais, s’enveloppa dans son grand manteau à pèlerine, s’arma d’un solide penn-bas à bout ferré et pointu, et partit à grandes enjambées vers la, gare. Deux heures plus tard, il découvrait, au point précis indiqué par la pythonisse, le cadavre de son malheureux frère. Et, aussitôt, des paysans lui racontèrent que, passant près de là dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, ils avaient vu des « helernos » danser au bord du ruisseau.
Mais ce n’était pas tout : la voyante de Nancy avait encore donné le signalement de l’assassin, de sorte que la lumière semblait venir de l’au-delà. Après la somnambule les feux follets et les korrigans. Eh bien ! il ne restait plus qu’à suivre ce fil conducteur pour trouver le coupable…
C’est probablement en ces termes que, dans vingt ans, commencera le romancier populaire qui voudra tirer un feuilleton du drame de Landerneau. Incontestablement, il y a là matière d’un roman émouvant dans cette affaire, que les lecteurs du Temps connaissent depuis deux mois par les notes de notre correspondant brestois. On y trouve des sorcières, des lutins, des policiers, des espions, des traîtres, enfin tous ces personnages qu’un bon dramaturge sait mettre en action sur la scène de l’Ambigu. Il n’est pas jusqu’au décor du drame lui-même, qui ne contribue puissamment à passionner le public : ce pays de Léon, dont la lande s’étend de la rivière de Brest vers les côtes déchiquetées de
Plougastel et où, la nuit venue, au bruit de la chanson du vent qui pleure à travers les ajoncs, korrigans, farfadets, djins, brownies et tous les esprits malins de la vieille Armorique dansent leurs diaboliques sarabandes.
Pour l’instant, on est loin d’être fixé, sinon sur la personnalité de l’assassin de M. Louis Cadiou, du moins sur ses complices et sur le mobile du crime, et il semble que les magistrats chargés de l’instruction, détournés à chaque instant de cette mission par les multiples affaires d’un parquet encombré, engorgé, chercheront encore de longs jours avant de reconstituer solidement et indiscutablement le drame de Landerneau, à moins que par la voix d’une sorcière, par l’apparition rétrospective d’un « helernos », ou simplement sous les traits d’un témoin bien vivant et bien renseigné, le hasard ne finisse par mettre la justice sur la voie. Pourtant, on n’est plus tout à fait en plein mystère et, si l’en ne peut dire : « Voilà le criminel, voilà son mobile », on peut, en ramassant, en coordonnant tout ce que l’enquête a permis d’établir de certain jusqu’à ce jour, camper les grandes lignes de l’affaire et réduire le champ des hypothèses. C’est ce que j’ai essayé de faire pour les lecteurs du Temps. Seulement, pour donner plus de clarté à cet exposé, il me paraît indispensable de consacrer un préambule à l’histoire de l’usine de la Grande-Palud. Cela me permettra de présenter les personnages dans le décor même où le drame s’est déroulé.

En 1907, l’industrie du blanchiment du coton, notamment pour la fabrication des poudres de guerre, était représentée à Landerneau par une seule usine qui, d’ailleurs, existe encore, l’usine de Traon-Elorn, dont le directeur était M. Dumont. Or, la région paraissait propice à cette industrie : outre qu’on y trouve en assez grande abondance de l’eau pure, du terrain et de la main-d’œuvre, la proximité des poudreries bretonnes du Moulin-Blanc et de Pont-de-Buis (rendues célèbres par les démêlés de leurs directeurs ennemis, MM. Louppe et Maissin), la proximité de la mer, d’autre part, permettait une réduction notable des frais généraux, et en particulier des frais d’arrivage de la matière première de transport du produit manufacturé (coton blanchi destiné aux hôpitaux et aux fabriques de poudre de guerre).
Ces conditions favorables n’avaient pas échappé à beaucoup de capitalistes bretons, et c’est ainsi qu’en 1907 un M. Legrand, qui fut maire radical-socialiste de Landerneau, alla trouver M. Cloarec, député de Morlaix, et lui demanda de rédiger un acte de société pour la création et l’exploitation d’une usine de blanchiment de coton à l’ancien moulin de la Grande-Palud, à deux kilomètres de Landerneau. Rien de plus naturel d’ailleurs : M. Cloarec, ancien avoué et encore avocat, se trouvait tout désigné à un de ses compatriotes pour la confection de cet acte, en échange de quoi d’ailleurs il devait recevoir des honoraires.
M. Legrand, en l’espèce, s’associait avec MM. Theming [Temming], de Buhl, et Falkemann, de
Manneheim, ces derniers apportant les capitaux. Pourquoi MM. Theming [Temmin] et Falkemann ? M. Legrand l’explique en disant qu’ayant fait part de son projet de création d’une usine à M. Berteaux, le ministre de la Guerre lui aurait dit : « C’est une excellente idée mais allez voir chez les
Allemands en ce qui concerne l’industrie chimique dont vous me parlez. Ils sont plus forts que nous et nous ne pouvons qu’apprendre auprès d’eux. »
Quoi qu’il en soit, et M. Theming [Temming] ayant approuvé l’acte de société rédigé par M. Cloarec à la demande de M. Legrand, on entra dans la voie d’exécution et la direction technique de la nouvelle usine fut confiée à un ingénieur allemand, M. Greiss.
La société était, croyons-nous, une société en participation, et l’acte rédigé sous seing privé. Le plus clair des bénéfices escomptés par MM. Theming [Temming], Legrand et autres devait résulter de la fourniture de coton blanchi aux poudreries du Moulin-Blanc, de Pont-de-Buis, d’Angoulême et d’ailleurs après soumissions aux marchés d’adjudication. Mais les choses n’allèrent pas très bien. Il paraît que des concurrents jaloux (et non des plus éloignés) dénoncèrent l’usine de la Grande-Palud au ministère de la Guerre comme étant une maison allemande qui fabriquait de mauvais produits et faisait courir les plus grands dangers à notre marine par la fourniture de matières défectueuses et par toute une série de fraudes et de collusions. Toujours est-il qu’en 1909 l’administration signifia à M. Legrand qu’il était exclu des marchés d’adjudication pour trois années parce qu’il n’avait pas fourni à une poudrerie du coton absolument conforme à l’échantillon qu’il avait présenté au laboratoire avant d’être admis à soumissionner.
Là-dessus les capitalistes allemands s’émurent et M. Falkemann retira les fonds qu’il avait mis dans l’affaire. M. Theming [Temming], lui, resta, et l’ingénieur Greiss aussi. On essaya de faire revenir l’administration sur sa décision. M. Legrand, notamment, était allé voir M. Chéron, alors sous-secrétaire d’Etat, qui avait refusé, à la suite d’une enquête, d’approuver un marché de 175 tonnes passé avec la Grande-Palud. Et l’ancien maire de Landerneau, interprétant la décision de M. Chéron, a dit depuis lors à ce sujet : « J’étais allé voir le sous-secrétaire d’État. Il me fit poser longtemps dans son antichambre, puis me fit signifier son refus de me recevoir. Mécontent, je m’exprimai en termes très vifs dans l’antichambre ministérielle sur le compte de M. Chéron. Mes paroles durent être rapportées à l’intéressé, d’où présumai-je, son hostilité à mon égard »,
Il apparaît plus probable que l’exclusion pour trois ans des marchés prononcée contre M. Legrand fut une pénalité encourue par l’adjudicataire pour une fourniture incorrecte, et aussi le résultat de dénonciations précises portées à l’administration sur la composition, la gestion et la fabrication de la Grande-Palud.
Quoi qu’il en soit, il fallait aviser. M. Legrand, exclu, c’était le plus clair des marchés d’écoulement fermés à l’usine bretonne. Alors le directeur de l’usine s’en alla retrouver M. Cloarec, qui avait rédigé son acte de société, et le mit au courant de la situation et de son désir de passer la main à quelqu’un. A ce moment-là, un ami du député du Finistère, qui avait été jadis, comme avoué, son confrère à Morlaix, et venait de se séparer de M. Ganet, maire de Sèvres, avec lequel il avait géré pendant plusieurs années, à Paris, un cabinet de contentieux, cherchait un emploi pour ses capitaux et une situation pour lui-même.
M. Cloarec mit les deux hommes en présence et ceux-ci traitèrent. Par un acte passé chez Me Robert, notaire à Landerneau, le 1er mars 1909, la société de la Grande-Palud fut transformée en société anonyme, au capital de 256.500 francs.
M. Theming [Temming] n’en faisait plus partie mais, incomplètement désintéressé, il conservait une créance sur l’affaire. M. et Mme Legrand recevaient pour leurs apports une somme de 20.000 francs. Quant aux nouveaux actionnaires, c’étaient M. Louis Cadiou, qui prenait la direction de l’usine, et plusieurs membres de sa famille. L’affaire ainsi modifiée comprenait l’usine, son agencement, les linthers (matière première, coton brut de deuxième qualité) et les marchandises fabriquées.
M. Louis Cadiou conserva l’Allemand Greiss comme ingénieur, mais il lui adjoignit un ancien élève de l’école centrale, à lui désigné par un office de placement parisien, M. Pierre. Et la Grande-Palud reprit son activité. Mais presque aussitôt la campagne de dénonciations dirigée contre cet établissement reprit également son cours. On signalait à l’administration le danger que faisait courir à la sécurité de notre marine l’admission aux adjudications de coton d’une usine fonctionnant avec des capitaux allemands sous la direction technique d’un Allemand (M. Greiss était effectivement officier dans la landwehr). Informé de ces accusations, M. Louis Cadiou n’hésita pas : comme le jeune ingénieur Pierre s’était mis au courant du blanchiment du coton par le système allemand, il congédia M. Greiss. En outre, il produisit devant M. Sarraut, qui avait succédé à M. Chéron comme sous-secrétaire d’Etat, des pièces notariées établissant que M. Theming [Temming], ayant été écarté de l’entreprise, celle-ci était désormais la propriété de la famille Cadiou. Et la Grande-Palud put à nouveau soumissionner aux adjudications de l’Etat.
En fait, M. Theming [Temming] avait continué de fournir du coton à M. Louis Cadiou et de lui prêter la main aux échéances difficiles. Mais à la fin de 1910 ce créancier ayant été complètement désintéressé par le nouveau directeur, les relations entre la Grande-Palud et son premier commanditaire avaient cessé. L’usine marchait maintenant normalement avec les capitaux de la famille Cadiou, sous la direction administrative de M. Louis Cadiou et sous la direction technique de l’ingénieur Pierre. Et il faut admettre qu’elle marchait bien puisque au cours de l’exercice 1913 le chiffre des bénéfices avait atteint 119.000 francs (pour un capital engagé de 256.500 francs).
Les choses allaient ainsi sans trop d’encombre quant au mois de décembre dernier un incident se produisit. Le 12 devait avoir lieu la plus importante des adjudications de l’année pour la fourniture de coton blanchi aux poudreries nationales. En prévision de ce marché M. Louis Cadiou avait acheté de la matière première pour 250.000 francs environ à deux fournisseurs de Heidelberg et de Stuttgart. Entre temps il avait produit des échantillons de sa fourniture éventuelle qui avaient été reconnus acceptables par le laboratoire des poudres et salpêtres dirigé par M. Barral. Il se préparait à soumissionner quand le 10 il reçut du général Godin une lettre l’informant que, en vertu de l’article 2 des conditions générales, on ne pouvait lui délivrer le certificat permettant de se présenter à l’adjudication du 12. En vain des précisions furent demandées sur les motifs de cette décision. Le général se retrancha derrière le secret professionnel.
Alors M. Louis Cadiou écrivit au ministère de la Guerre pour demander une enquête. En outre, M. Cloarec, son vieil ami, alla trouver le sous-secrétaire d’État et lui dit : « Jusqu’à présent j’ai tenu M. Cadiou pour un honnête homme. Je vous demande instamment de faire procéder à un examen minutieux de sa gestion et de sa fabrication car je tiens à savoir si oui ou non cet homme a forfait à l’honneur. »
M. Maginot venait seulement de prendre ses fonctions. Il n’était pas au courant des affaires de poudre. Néanmoins il promit de faire procéder à une enquête par M. Vieille, l’inventeur de la poudre sans fumée et par le contrôleur Claerbout. M. Cadiou se montra enchanté de cette décision : « Enfin, dit-il, je vais pouvoir me disculper ! »
On a su plus tard que parmi les griefs retenus par l’administration contre la Grande-Palud l’un d’eux résultait de dénonciations adressées au ministère par M. Pierre, le propre ingénieur de M. Cadiou.
Cet ingénieur avait prétendu que son patron s’était fait payer deux fois un wagon de coton blanchi fourni à la poudrerie d’Angoulême. J’aurai probablement à tirer au clair cette affaire d’Angoulême. Mais pour le moment j’ai hâte de pousser jusqu’au bout l’histoire de la Grande-Palud.
Au cours de l’été dernier, agacé par la jalousie de certains concurrents et par les difficultés qui renaissaient dans son commerce avec la Guerre, M. Louis Cadiou avait laissé entendre qu’il céderait volontiers son usine à qui lui en offrirait un prix suffisant (450.000 francs environ). Il avait même autorisé M. Legrand – dont il a été question plus haut – à chercher un acquéreur.
M. Legrand s’était abouché avec M. Rochet et quelques capitalistes de Brest ou des environs. Ceux-ci avaient formé un groupe et ce groupe avait offert à M. Cadiou, devant Me Jan, notaire brestois, 300.000 francs, à la condition que le vendeur prendrait 100.000 francs d’actions libérables de la nouvelle société. Mais M. Cadiou resta sur ses positions : c’était 450.000 francs, dont 200.000 francs comptant, ou rien. D’ailleurs, vers la fin de l’année il avait dit à son frère et à un de ses amis : « Je ne veux plus entendre parler de M. Legrand ».
Enfin, par un acte enregistré le 27 décembre dernier, il désintéressait tous les membres de sa famille qui formaient association avec lui et devenait le seul propriétaire de la Grande-Palud. Le 30 il était assassiné.
Fernand Momméja

5 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
M. Nicolas affirme avoir vu M. Cadiou la 31 décembre à Morlaix. Il l’écrit et le signe. – La Journée au Palais

M. L. Nicolas, ancien courtier maritime, juge au tribunal de commerce, licencié en droit, nous adresse la lettre suivante qui fixe d’une façon définitive son témoignage en ce qui concerne la présence de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre 1913 c’est-à-dire le lendemain du jour où, d’après le parquet, le directeur de la Grande-Palud aurait été assassiné, dans le petit bois du moulin, par l’ingénieur Pierre.

Brest, 4 mars.
Monsieur, le rédacteur en chef de la Dépêche de Brest
Monsieur le rédacteur,
Pour mettre au point la déclaration que j’ai pu faire, hier, devant l’un des rédacteurs de votre journal, et en même temps établir que l’honorable juge d’instruction de Brest, M. Bidard de la Noë, n’a pas employé à mon adresse de moyens d’intimidation, je vous prie de publier la déclaration suivante :
Dès les premiers jours de janvier 1914, quand on a commencé à causer de la disparition de Cadiou, j’ai manifesté mon étonnement de ce que l’on fasse dater sa disparition au 29 ou au 30, alors que je l’avais vu à la gare de Morlaix le 31, à l’arrivée du rapide qui quitte Brest à cinq heures.
Mon associé, Lemeillet, qui m’accompagnait ce jour-là de Brest à Morlaix, laissa aussi entendre que les dates des 29 et 30 lui paraissaient peu concorder avec ses souvenirs, à savoir la rencontre qu’il avait faite de M. Cadiou, à la gare de Morlaix, le 31.
Lemeillet en causa notamment, à la table d’hôte de l’hôtel Jaouen, à Ploudalmézeau, vers le 20 ou le 25 janvier, et ces propos ayant été rapportés, et les commissaires spéciaux, MM. Paulin et Ménessier [Mennessier] en ayant eu connaissance, nous fûmes interrogés par eux le samedi 31 janvier.
Quelques jours plus tard, j’allai voir à ce sujet M. Guilmard, procureur de la République, et lui répétai ce que nous avions déclaré aux commissaires spéciaux.
Il me restait à éclairer un point qui devait me confirmer ma conviction concernant la date, ou la supprimer. Ayant obtenu ce renseignement, je retournai voir M. le procureur de la République, et lui fis part de ma conviction, devenue plus ferme depuis le renseignement qui me manquait.
Le samedi suivant, je fus convoqué par le juge d’instruction, à qui je ne pus que répéter mes déclarations précédentes, sans que jamais, évidemment, M. Bidard de la Noë ait, en quoi que ce soit, influencé ma déclaration.
Or, j’avais déclaré, ainsi d’ailleurs qu’aux commissaires spéciaux, que j’avais la certitude d’avoir vu M. Cadiou à la gare de Morlaix à l’arrivée du rapide de cinq heures ; que, n’ayant pris le train que deux fois à cette époque, le 27 et le 31 je n’avais évidemment pu voir M. Cadiou qu’un de ces deux jours.
J’avais, en outre, la conviction que c’était bien le 31, parce que je me souvenais l’avoir salué, et que le 27 je n’aurais pu le faire, étant encombré de paquets.
De plus, je me soutenais également que le jour où nous avions vu M. Cadiou, nous avions, mon associé Lemeillet et moi, fait le voyage de Brest à Morlaix avec un représentant habitant Brest, mais qui se rendait également à Morlaix comme nous, à l’occasion des fêtes de Noël et du jour de l’an.
J’avais donc la conviction bien arrêtée que le 31 décembre était bien le jour où j’avais rencontré M. Cadiou à la gare de Morlaix ; mais il est évident que devant les événements qui se sont produits depuis, les hypothèses de toutes sortes qui ont été émises, et enfin devant l’invraisemblance du fait que j’avançais, ma conviction ne me paraissait plus pouvoir être une certitude.
Depuis, des déclarations ont été faites par mon- frère et par M. Erussard, notaire à Morlaix, desquelles il résulterait que j’aurais donné comme excuse à mon retard à un rendez-vous d’affaires ; le 31 décembre, le fait que je serais resté causer à M. Cadiou sur le quai de la gare ; je me souviens, en effet, parfaitement avoir, chez M. Erussard, prononcé le nom de M. Cadiou, sans, qu’il me soit possible de me souvenir des termes de cette phrase ; mais, en tous cas, je suis certain que le jour où j’ai vu M. Cadiou à la gare, je ne suis pas resté lui causer ; mais mon associé Lemeillet est bien resté échanger quelques paroles avec lui.
Ma conviction du premier jour se trouve donc renforcée par ce fait, et pour moi c’est bien le 31 décembre que j’ai vu M. Cadiou à la gare de Morlaix, à six heures du soir.
Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.
L. NICOLAS,
Juge au tribunal de commerce.

L’INSTRUCTION

Audition de MM. Freund, juge de paix, et Faro, maréchal des logis de gendarmerie

M. Bidard de la Noë qui, ces jours derniers, avait surtout dû s’occuper de l’expédition des diverses affaires qui doivent être portées au rôle des assises pour la session prochaine d’avril, a repris, hier, l’instruction du drame de la Grande-Palud. Le juge a entendu successivement M. Freund, juge de paix à Landerneau, et le maréchal des logis de gendarmerie Faro, commandant la brigade de Landerneau.
M. Freund a confirmé les déclarations qu’il nous avait précédemment faites et que nous avons déjà reproduites.
Le 27 décembre, il déjeuna avec M. Cadiou à l’hôtel Raould, à Landerneau. L’administrateur de l’usine de la Grande-Palud lui parut très gai et se montrait particulièrement heureux d’avoir acquis les actions de la société. Il manifesta l’intention d’aller voir ses amis à Morlaix et de repartir ensuite pour Paris, où il était attendu par sa famille.
Enfin, M. Cadiou quitta M. Freund en lui donnant rendez-vous pour le lendemain soir, dans le même hôtel, où ils devaient diner.
Depuis ce jour, jamais le juge de paix de Landerneau ne revit son ami. Celui-ci, en effet, le jour du rendez-vous, s’était rendu à Cléder pour faire visite à ses sœurs.
En présence du juge d’instruction, M. Freund tint à déclarer qu’il avait toujours eu l’impression que M. Cadiou avait été assassiné aux environs de l’usine et qu’on y aurait découvert son corps.
M. Bidard de la Noë entendit ensuite le maréchal des logis de gendarmerie Faro, qui fit savoir de quelle façon il avait été amené à s’occuper de cette affaire.
Le 4 février, vers 11 h. 15 du matin, une fillette, la petite Quéméneur, venait à bicyclette à la gendarmerie faire savoir que M. Jean-Marie Cadiou avait découvert le cadavre de son frère, enterré près du moulin. Peu après, le propriétaire de la tannerie de Kérinou se présentait lui-même au maréchal des logis pour lui faire connaître les circonstances de cette découverte.
M. Faro se rendit aussitôt à l’endroit indiqué. Il y rencontra l’ingénieur Pierre et le contremaître Bignard. Il interrogea le premier, qui déclara n’avoir pas vu son patron depuis le 29 décembre. Puis, comme il insistait et se faisait accusateur, Pierre se défendit d’avoir pris part au crime.
Le maréchal des logis fut frappé du calme de l’ingénieur. En effet, malgré la gravité de l’accusation portée contre lui, celui-ci répondit avec une tranquillité parfaite, comme s’il eut été question d’une quelconque affaire sans importance.
Un peu plus tard, lorsqu’en présence des membres du parquet, on procédait à l’exhumation du cadavre, il remarqua la même impassibilité chez cet homme, qu’on désignait déjà comme étant l’assassin, et qui, cependant, prenait la part la plus active à cette opération.
Enfin, au moment où, à l’usine, on pratiquait l’autopsie, l’ingénieur, sans mot dire, et bien que personne ne l’eut prié d’agir ainsi, s’empara de l’imperméable de M. Cadiou et, sous prétexte d’en enlever la boue, s’en fut le plonger dans un bassin voisin.
Ce faisant, Pierre atteignit son but ; il fit disparaître la boue ; mais le sang qui maculait ce vêtement, et dont on retrouva plus tard les traces, disparut également en partie.
Le maréchal des logis a, comme plusieurs autres personnes, entendu rapporter un propos tenu par Pierre, affirme-t-on, au moment de l’exhumation. Alors qu’on avait retrouvé l’imperméable placé en paquet aux pieds du cadavre, on n’apercevait pas la coiffure : « Elle doit se trouver là », aurait dit Pierre, en désignant le manteau ; et, effectivement, on y découvrit la casquette de M. Cadiou. Mais M. Faro n’a pas, lui-même, entendu prononcer ces paroles, et l’on va maintenant rechercher les personnes qui les perçurent à ce moment.
Enfin, M. Bidard de la Noë mit en présence les deux personnes qu’il venait d’entendre et l’ingénieur. Celui-ci, toujours aussi calme, a maintenant une tout autre tournure. Sa barbe, qu’il laissait pousser hirsute depuis son arrestation, est à présent soignée et il a quitté sa tenue de jardinage pour revêtir une tenue plus élégante.
Comme bien l’on pense, en raison de l’importance secondaire de ces témoignages, la confrontation demeura sans résultat. Pierre, se contenta de déclarer qu’il n’avait rien à dire contre les dépositions de MM. Freund et Faro.

Mme Cadiou ne pourra pas prêter serment
Me Causeur, huissier, a notifié à Pierre la constitution de partie civile par Mme Cadiou, qui a choisi Me Vichot comme avoué.
Nous avons demandé à Me Feillard ce qu’il pensait de cette constitution de partie civile, et très aimablement le défenseur de Pierre nous a répondu :
« Je suis le premier à m’incliner devant la douleur de Mme Cadiou, mais je comprends difficilement qu’elle vienne se porter accusatrice dans une affaire toujours si troublante, et dans laquelle les faibles présomptions recueillies avec soin par le parquet paraissent s’effondrer l’une après l’autre.
« On pourra, d’autre part, regretter cette constitution de partie civile, car Mme Cadiou, qui aurait pu apporter des renseignements intéressants sur les révélations de la somnambule, ne pourra plus, désormais, être entendue sous la foi du serment. »

L’ÉNIGME
La disparition de M. Cadiou. – Des hypothèses et de vaines recherches. – Des accusations et des racontars. – Où l’on entre dans le merveilleux : les révélations de la sorcière. Découverte du cadavre. – Où il apparaît que M. Cadiou fut assassiné.

Paris, 4 mars.
On lit dans le Temps :
Le piéton qui, sortant de Landerneau, se dirige vers Brest, aperçoit à sa gauche l’Elorn, la rivière qui se jette dans l’estuaire, mais dont la marée montante refoule périodiquement les eaux jusqu’aux quai de la petite cité. Au bout de trois kilomètres il passe sous le chemin de fer au débouché d’une gorge que la voie franchit sur un pont. Halte ! C’est ici, selon toute vraisemblance, que s’est déroulé le drame de la Grande-Palud.
La ligne du chemin de fer coupe le paysage en deux parties : à droite, du côté nord, une gorge dont un ruisseau, affluent de l’Elorn, dessine, le thalweg ; à droite, vers le sud la vallée de l’Elorn avec ses golfes minuscules, que l’eau comble à marée haute. Sous le pont du chemin de fer deux passages : le premier, pour la route de Landerneau à Brest ; le second, pour le ruisseau et pour un chemin d’accès à l’usine de la Grande-Palud, celui-ci dominant celui-là de la hauteur d’un mur de soutènement surmonté d’un parapet.
Donc, à gauche de la voie, c’est la Grande-Palud aux fondations de laquelle tes eaux de l’Elorn viennent affleurer quand le flux les soulève et, à côté, c’est la ferme du père Bonnefoy, le plus actif des cultivateurs de la région. A droite, deux collines étranglent le ruisseau et la route de Brest. De la route on voit en pleine façade le moulin de M. Caroff et la maison contiguë, dont le deuxième étage était occupé par le contremaître Bignard, de la Grande-Palud, et sa femme, et le rez-de-chaussée et le premier étage par l’ingénieur Pierre et sa servante, Julia Juzeau : deux bâtisses hautes, grises, percées de petites fenêtres, rappelant assez exactement les grandes masures trouées de meurtrières de certaines villes corses. Au-dessus du moulin, un bois couvre la pente de taillis où fraternisent le bouleau, l’orme et le chêne. Un canal de dérivation sud force l’orée ce bois, amenant une eau claire sur la grande roue noire et des chemins strient la forêt en long et en large. L’un d’eux aminci en sentier creux, descend jusqu’au canal : notez-le bien celui-là, car c’est dans cul-de-sac qu’on déterra le cadavre de M. Cadiou.
Il paraît qu’à la belle saison le site est ravissant : un nid de verdure où l’on n’entend que le gazouillis des oiseaux, le murmure des sources et le chant de la cascade tombant sur la roue du moulin. En hiver, il m’a paru sinistre : un vent glacial fouettait les branches dépouillées, les labours avaient revêtu une teinte noirâtre et c’est à peine si, de loin en loin, un merle osait devant moi voler d’un taillis à l’autre, comme une flèche. En tous cas, voilà le décor.
Maintenant que vous êtes repérés topographiquement, voyons le drame.

Dans les derniers jours de décembre, comme on le sait, M. Louis Cadiou s’était rendu seul propriétaire de l’usine, désintéressant les membres de sa famille, ses coassociés (ainsi qu’il s’en était réservé le droit pendant cinq ans, à dater du jour où il avait pris possession de la Grande-Palud).
L’administration de la Guerre l’avait écarté de l’importante adjudication du 12, mais il n’était pas, pour cela, exclu systématiquement et définitivement des marchés futurs ; et, d’ailleurs, les poudreries nationales ne constituaient pas sa seule clientèle. Il avait d’importantes commandes en perspective, par exemple dans le port de Brest. En somme, l’affaire continuait. Et, la preuve, c’est que des propositions avaient été faites pour capter toute l’eau des sources, et que le meunier Caroff ayant répondu : « Alors qu’est-ce qui me restera pour fonctionner », le directeur de la Grande-Palud avait envisagé l’éventualité de l’achat du moulin. Le 29 décembre, il se rendit même avec l’ingénieur Pierre chez M. Caroff pour demander l’adresse du propriétaire, le commandant en retraite Huchard [Uchard]. Il est vrai qu’en attendant, M. Cadiou avait un autre souci : celui de résilier le marché de coton passé avec les deux fournisseurs d’Heidelberg et de Stuttgart, marché devenu inutile par suite de l’exclusion de l’usine de l’importante adjudication du 12 décembre. Et cette résiliation était rendue onéreuse par ce fait que, depuis la conclusion du marché, le cours du coton avait baissé de cinq francs. Le fournisseur de Stuttgart ne paraissait pas intransigeant. Mais celui d’Heidelberg – la maison Reiss – montrait des dents plus longues (il a consenti, depuis lors, à transiger à 21.000 francs, et l’autre à 12.000) : c’était, pour la Grande-Palud, une pilule amère, mais non une catastrophe.

Le propriétaire de la Grande-Palud, pendant les longs séjours qu’il faisait en Bretagne, habitait dans une maison de Landerneau. Mais, dès qu’il avait des loisirs, il regagnait Paris, où sa femme dirigeait l’éducation de ses deux jeunes fils, René, âgé de 14 ans, et Guy, de 12 ans, tous deux élèves du collège Stanislas. Il devait donc passer en famille les vacances du jour de l’an. Sa femme l’attendait le 31 décembre, au premier train du matin.
Or, le 31 décembre au matin, M. Louis Cadiou ne parut pas au domicile conjugal. Inquiète, Mme Cadiou lui télégraphia : Reçu télégramme Reiss (c’était le fournisseur d’Heidelberg avec qui on était en voie de résiliation) réclamant réponse. Que signifie ton silence ? – Marie. »
Et, n’ayant pas reçu de réponse, elle envoya à l’ingénieur Pierre cette dépêche à trois heures de l’après-midi. « Aucune nouvelle de Cadiou. A-t-il quitté Landerneau ? – Mme Cadiou.
L’ingénieur fit savoir qu’il n’avait pas vu son patron depuis le 29.
Le 1er janvier, M. Louis Cadiou ne parut pas davantage à Paris. Affolée, sa femme prévint un ami de la famille, M. Cloarec. Celui-ci télégraphia au secrétaire de la mairie de Landerneau, M. Troadec, pour lui demander si M. Cadiou avait quitté Landerneau emportant des bagages, ou si ses valises étaient restées chez lui. Le secrétaire de la mairie répondit : « Cadiou parti Morlaix mardi dernier avec colis. »
Or, il y avait là une erreur : l’agent de police de Landerneau, envoyé par M. Troadec le premier jour de l’an à la gare, avait posé ex-abrupto et sur un ton détaché, la question à un homme d’équipe, lequel avait répondu au petit bonheur et sans précision. Mais, en réalité, le chef de gare, questionné plus tard, déclara qu’il ne se rappelait pas avoir délivré, le jour indiqué, un billet pour Morlaix à M. Cadiou et qu’aucun colis n’avait été enregistré pour lui.
D’ailleurs, Mme Cadiou n’était pas au terme de ses inquiétudes. Elle venait de, recevoir entre temps une lettre de l’ingénieur Pierre, datée du 30 décembre, 14 heures, Landerneau, adressée à M. Cadiou, et où il était dit en substance : « Vous avez oublié en partant de donner à la petite caisse l’ordre de me remettre de l’argent. Nous n’avons pas payé les ouvriers et j’ai des payements personnels à effectuer. Je vous prie de me faire tenir 2.000 francs. »
Ici une parenthèse : on payait les ouvriers avec un chèque signé du directeur, et qu’un huissier escomptait, quitte à aller se faire payer à aller se faire payer à la banque où la Grande-Palud avait un dépôt.
Peu après, Mme Cadiou devait d’ailleurs recevoir du même ingénieur Pierre une seconde lettre, où ce dernier disait à peu près ceci : « J’ai réfléchi à la question dont vous m’avez entretenu ; le licenciement des ouvriers. »
Les lettres de l’ingénieur Pierre – la première au moins – sans compter son télégramme, indiquaient que M. Louis Cadiou n’avait point paru à la Grande-Palud depuis le 29 décembre. Où était-il donc passé ?
A dater de ce moment les ténèbres s’épaississent autour de M. Louis Cadiou. On écrit au préfet du Finistère, on écrit au parquet de Brest, on offre 500 francs au sous-préfet pour qu’il fasse opérer des recherches par la police spéciale. Un beau matin, les journaux signalent la disparition du directeur de la Grande-Palud. Et les commentaires d’aller leur train : cherchez la femme ! Cherchez l’argent ! Regardez par ci, regardez par là !
Un jour, on retire de l’eau le corps d’une dactylographe bretonne, qui s’est suicidée dans une crise de neurasthénie. Voilà l’explication ! Mais il est établi que M. Cadiou n’a jamais connu cette jeune femme… Hum ! En tout cas c’est du côté de la famille qu’il faut chercher ! Or, il est établi par une correspondance toute récente que M. Cadiou est bon mari et bon père, que Mme Cadiou est bonne épouse et bonne mère… Hum !! Alors c’est qu’il est parti en Allemagne pour livrer certains secrets de fabrication intéressant la défense nationale, le misérable !!…
Je n’insiste pas. II faudrait quatre colonnes du Temps pour récapituler les hypothèses ou les racontars qui ont défrayé la chronique bretonne durant les trois premières semaines de janvier. Ce fut insensé ! d’autant plus insensé que certains journaux, emportés par la passion politique, mêlaient à ces histoires de brigands des noms de personnalités, appelant contre « tous les criminels » le secours de la justice, des gendarmes et de la loi.
Puis on découvrit des pistes. Des reporters ramassèrent des boutons de culotte près de la ferme du père Bonnefoy. Un coiffeur trouva un boîtier de montre sous un orme, une lettre anonyme dénonça au parquet comme fauteur du crime un député, un juge de paix, un joueur de clarinette et deux femmes masquées (dont l’une âgée d’environ 33 ans).
Il y eut une piste qu’on appela la « piste de Morlaix », sans doute par analogie avec la « piste des lévites » de l’affaire Steinheil. Mais celle-ci paraissait plus sérieuse. Il s’agissait de témoins qui avaient vu M. Louis Cadiou à Morlaix le 31 décembre et même le 1er janvier. Or – le parquet croit l’avoir établi depuis lors – le 31 décembre M. Cadiou, tué d’une balle de revolver, dormait son dernier sommeil près du moulin de la Grande-Palud, sous quarante centimètres de boue.
Mais n’anticipons pas, comme disent les disciples de Ponson du Terrain, n’anticipons pas sur les événements. Entre temps, d’ailleurs, la police et la gendarmerie cherchaient : on battait les buissons, on explorait les fourrés, on questionnait à droite et à gauche, on draguait ruisseaux et rivières.
– Cherchez plutôt dans la rivière de Morlaix ! disait l’ingénieur Pierre, après avoir insinué à tort que la veille de sa disparition son patron se trouvait dans une situation financière embarrassée. On alla réveiller des gens à deux heures du matin, dans leur lit, pour leur poser des questions précises.

Cependant le parquet, après d’inévitables tâtonnements, avait réussi à circonscrire le champ des hypothèses. Il avait découvert dans un établissement de crédit de la région un compte personnel du disparu, s’élevant à 135,000 francs (deux mandats de la Guerre encaissés en décembre par cette banque avaient produit près de 100.000 francs), et dans un autre établissement parisien un dépôt d’une dizaine de mille francs : ce qui ruinait l’hypothèse d’une fuite d’industriel aux abois.
Des renseignements précis sur la santé, les mœurs et le caractère de M. Louis Cadiou avait détruit l’hypothèse d’une fugue amoureuse, d’autant plus que les lettres adressées par le directeur de la Grande-Palud à sa femme témoignaient d’une affection profonde et sincère. J’ai eu sous les yeux la dernière en date, qui doit être du 23 décembre : « Ma chérie », écrivait M. Cadiou. Et ce sont quatre pages affectueuses, où l’intimité même des détails montre jusqu’à l’évidence combien l’ancien avoué aimait sa femme et ses enfants. Ici il se préoccupe avec sollicitude de son aîné, qui doit assister à la Saint-Charlemagne. Là, il multiplie les conseils pour qu’on aide le cadet à mettre sur pied un compliment du jour de l’an qu’il adressera à son professeur d’anglais.
Plus loin, il manifeste quelques inquiétudes sur les relations qui se nouent de plus en plus étroites entre Mme Cadiou et une femme, dont la conduite a fait jaser quelques bavards. Mais il ajoute que ces bavards, avant de calomnier autrui, feraient peut-être mieux de regarder attentivement autour d’eux.
Enfin, il consacre trente lignes à un furoncle : « Ce matin, explique-t-il en substance, j’ai constaté qu’un petit furoncle avait poussé sur mon cou. J’ai appliqué dessus des compresses émollientes. Mais ce léger accident m’empêche de mettre un faux-col et je ne pourrai par suite aller à Brest cet après-midi ».
Tout cela dénote chez l’auteur de la lettre une quiétude d’esprit qui contrasterait singulièrement avec l’état mental d’un homme acculé au suicide. Non, décidément, on ne pouvait raisonnablement s’arrêter qu’à l’hypothèse d’un assassinat ou à celle d’un accident. Et depuis quelque temps le parquet avait en sa possession certains documents qui incitaient à faire passer la première avant la seconde. Seulement, pour s’engager dans cette voie, il fallait retrouver le corps et établir les causes précises de la mort.

Un coup de théâtre ne devait pas tarder à se produire. Un éclair dans la nuit. Mais ici nous entrons dans le merveilleux. Le 2 février, M. Jean-Marie Cadiou, frère du disparu, recevait une lettre de Mme
Sainpy, de Pont-à-Mousson, sa parente par alliance, puisque sa fille a épousé M. Richard, le frère, de Mme Cadiou. Dans cette lettre, datée du 31 janvier, Mme Sainpy expliquait qu’elle était allée consulter une somnambule de Nancy, Mme Camille, et que celle-ci, plongée dans le sommeil hypnotique, lui avait fait sur la disparition de M. Louis Cadiou les révélations suivantes : « M. Cadiou a bien été assassiné. Le meurtrier est grand, châtain, barbu. Il a de 30 à 35 ans. Il a été aidé par un autre individu plus petit, qui faisait le guet. Un piège avait été tendu à M. Cadiou. Il buta dans une corde, tomba, et une fois à terre, reçut un gros coup sur la tête, à droite, puis un autre dans le dos, mais ce dernier était inutile : le premier l’avait assommé.
« Le crime a été commis vers quatre à cinq heures. Il est inutile de chercher le corps de M. Cadiou dans l’eau : il ne s’y trouve pas. Il est à droite du moulin, au pied d’un talus, près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres. Un peu de terre le recouvre. Il sera découvert et l’assassin pris. »
Ici je laisse la parole au tanneur brestois :
« Tout d’abord je n’attachai aucune importance à ces sornettes. Cependant, un peu plus tard, ayant reçu de Mme Sainpy un télégramme où elle me demandait avec insistance de suivre la piste indiquée par la voyante, je partis pour Landerneau, sans conviction. Muni d’un bâton à bout pointu, je commençai près du moulin à suivre le canal sur sa rive gauche, en remontant Tous les trois ou quatre mètres, je fichais mon pieu dans le sol pour savoir si je ne rencontrerais pas de la terre molle. Je parcourus ainsi 300 mètres, mais sans résultat. Et je me disais : « Inutile d’aller plus loin. Si le corps de mon frère est enterré ici, les chiens des chasseurs de bécasse et des chasseurs de sangliers l’auraient bien flairé. Pourtant, qui sait ? La couche de givre qui a recouvert la terre a peut-être intercepté toute odeur. » Et je revins sur mes pas.
« Soudain, dans un cul-de-sac, au point précis où un petit sentier creux, à demi-caché par les branches, se heurte au talus du canal, mon bâton rencontra une résistance. Je le retirai et constatai que deux ou trois poils ou filaments adhéraient à la pointe. Nouveau coup de sonde, même résultat. Intrigué, je grattai la terre : un morceau d’étoffe parut. Un homme était enfoui là : c’était mon frère.
« Je courus comme un fou donner l’alarme et on téléphona au parquet de Brest. De tous côtés on accourait. Un peu plus tard, un propos singulier me fut tenu. Comme le contremaître Bignard et l’ingénieur Pierre arrivaient, celui-ci suivant celui-là, je manifestais l’intention d’aller au-devant des magistrats. Mais Bignard me dit : « Non ! Non ! Ne me laissez pas seul avec Pierre. Il me tuerait aussi ! » Nul témoin n’a entendu cette prière. Je ne puis donc en faire état en justice. Mais je vous jure que ce propos m’a bien été tenu. »
Vers midi, le parquet arriva et l’on commença à déterrer le corps. L’ingénieur Pierre manifesta à cette occasion une activité fébrile : « On eût dit qu’il ne voulait pas rester une seconde immobile, m’a raconté un témoin de cette scène. Il fouillait la terre avec un outil, avec ses mains, écartant les ouvriers, plus désignés que lui pour faire cette besogne manuelle. Enfin, le cadavre apparut, abominablement enchâssé dans un moule de vase. Il était tête nue et la pèlerine à capuchon était roulée sur les pieds.
– Où est la casquette ? demanda un des magistrats.
– Elle doit être dans la pèlerine, répondit l’ingénieur.
Un autre témoin m’a déclaré avoir entendu : « Elle est dans la pèlerine ».
Quoi qu’il en soit, la casquette fut bien retrouvée dans la pèlerine. Le cadavre fut transporté sur une civière jusqu’à l’usine de la Grande-Palud, où on le lava dans une grande cuve, après quoi le docteur
Rousseau, médecin légiste, procéda à l’autopsie. Il est hors de doute que cette opération délicate fut faite dans les conditions les plus mauvaises. D’abord, le praticien travaillait dans une pièce prenant par une petite fenêtre un jour insuffisant. Ensuite, il opérait sur le rebord de la cuve et non sur une table de dissection. Enfin, dans la précipitation du départ, il avait oublié sa scie.
Le corps de M. Louis Cadiou portait une blessure de 16 centimètres barrant la gorge. A gauche, les chairs étaient déchiquetées. La carotide avait été tranchée. Mais, de toute évidence, la blessure n’était pas nette. Le médecin conclut que M. Cadiou avait été égorgé avec un couteau. L’estomac était à peu près vide : on y recueillit seulement un peu de bouillie blanchâtre, qui paraissait être du tapioca. Cela indiquait que la victime avait été tuée après son petit déjeuner du matin et avant son déjeuner de midi. Enfin, dans les poches du costume cycliste que portait M. Louis Cadiou, on trouva de cure-dents et deux mouchoirs.
Le soir, les journaux annoncèrent à grand fracas que le directeur de la Grande, Palud était mort égorgé. Or, comme on le verra demain, M. Louis Cadiou était bien mort, mais il n’avait pas été égorgé.
Fernand MOMMEJA.

6 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
Le fermier Bonnefoy maintient son témoignage : il a vu M. Cadiou et son ingénieur le 30. – L’instruction. – Me Feillard demande la mise en liberté provisoire de son client

Le bruit courait, hier, que le fermier Bonnefoy, qui s’était montré si formel dans ses dépositions, tant au cours de l’enquête qu’à l’instruction, n’était plus aussi affirmatif, et cela nous parut être un nouveau coup de théâtre dans cette affaire si fertile en surprises. En effet, ce témoignage, le plus précis peut-être qu’on eut pu recueillir, constituait la plus importante des charges relevées contre Pierre
M. Bonnefoy, on s’en souvient, avait déclara : « J’ai rencontré M. Cadiou sur la route de la Palud à Landerneau, le 29 décembre au matin, alors que je me rendais à une foire des environs. Le lendemain, vers neuf heures, je le vis venir à l’usine. Deux heures plus tard, comme je revenais des champs, j’aperçus sous la voûte du chemin de fer M. Cadiou, accompagné de Pierre ; ils semblaient se diriger vers le chemin du moulin. »
On comprend l’intérêt cette affirmation quand on songe que le fermier est le témoin qui, pour la dernière fois, aperçut M. Cadiou en compagnie de l’ingénieur. Il devenait donc nécessaire de contrôler le propos qui nous était parvenu.
A l’hôtel Le Roch, à Landerneau, Mme Pierre, mère de l’ingénieur, nous reçoit et nous fait immédiatement savoir qu’en sa présence, mardi dernier, alors qu’elle se trouvait au moulin, Bonnefoy s’était montré fort imprécis. Il avait déclaré qu’en somme il pouvait s’être trompé le matin du 30, lorsqu’il avait cru voir M. Cadiou et Pierre, d’autant plus qu’il ne les avait aperçus que de dos et encapuchonnés au moment où il neigeait et où, précisément, ils passaient à l’endroit le plus sombre sous la voûte.
Quelques instants plus tard, nous étions à la Grande-Palud. L’endroit est maintenant calme et désert.
On nous dit que le mystérieux drame fut un malheur pour bien des gens. À l’usine, on employait de nombreux garçons de ferme des environs. Ceux-ci, pour la plupart chargés de famille, avaient joyeusement accepté d’y travailler moyennant un salaire de 3 fr. 50 environ par jour, alors qu’ils n’étaient guère pavés plus de 300 francs par an par les fermiers. Brusquement congédiés, ils ne trouvent pas à s’employer à cette époque où les travaux agricoles sont à peu près nuls. Et l’on nous cite de nombreux ouvriers de l’usine, pères de plusieurs tentants, chez qui règne actuellement la plus noire misère.
Mais voici M. Bonnefoy qui, Justement, s’apprête à quitter l’ancienne abbaye qui lui sert de logis, pour se rendre à la foire de La Roche. Notre venue ne l’étonne guère ; il a tant vu de personnes et subi de si nombreux interrogatoires depuis le début de cette malheureuse affaire !
Nous lui posons quelques questions, auxquelles il répond avec son amabilité coutumière, puis, nous passons rapidement au sujet qui nous intéresse. Pas de doute possible, de quelque façon qu’on s’y prenne, M. Bonnefoy n’en demeure pas moins aussi affirmatif qu’à la première heure : c’est bien M. Cadiou qu’il vit en compagnie de Pierre dans la matinée du 30. Il les vit de dos, mais ne s’y trompa pas pour cela, d’autant moins que M. Cadiou n’avait pas, à ce moment, son capuchon sur la tête.
A Landerneau, on nous apprit au retour que Pierre était convaincu que ce matin-là il avait quitté l’usine en compagnie du jeune comptable, M. Guillou. Or, celui-ci, qui est de la môme corpulence que M. Cadiou, possédait une pèlerine caoutchoutée du même genre que celle portée par l’administrateur de la Grande- Palud. Ne pouvait-il pas y avoir eu confusion ?
Pour le savoir, nous avons cherché M. Guillou et nous l’avons rejoint chez le notaire dont il est actuellement le clerc.
« Je possède, en effet, nous dit-il, une pèlerine du même genre que celle de M. Cadiou et je ne me souviens pas si je quittai l’usine en compagnie de l’ingénieur le 30 au matin, mais je puis vous affirmer qu’au moment où je sortis j’avais ma bicyclette ; car je m’en servais par tous les temps. »
Cette déclaration mettait définitivement fin à toute espèce de doute. En effet, M. Bonnefoy n’avait pas vu de bicyclette entre les mains du compagnon de Pierre et cet objet ne pouvait évidemment pas demeurer inaperçu.
C’est donc une fois de plus un dérivatif de l’enquête, au cours de laquelle tout fut contesté, qui demeure sans résultat.

L’instruction
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu hier la mère de Mlle Julia Juzeau, la jeune bonne de l’ingénieur. Ce fut un interrogatoire de pure forme, Mme Juzeau ignorant absolument tout de cette affaire.
Le juge d’instruction entendra aujourd’hui ou demain M. Thévenot, le voyageur de commerce qui se rendit un jour avec Pierre à la Grande-Palud.

Me Feillard réclame la mise en liberté de Pierre
Me Feillard, défenseur de l’ingénieur Pierre, vient de demander à M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, la mise en liberté provisoire de son client. L’honorable avocat base cette demande sur des considérants que nous reproduisons en substance :
A l’heure actuelle, il n’est plus permis d’en douter. M. Louis Cadiou était en vie le 1er janvier.
La déclaration si précise de M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, corroborée par les déclarations du facteur Cabon et de l’adjudant de pompier Caramour permettent de l’affirmer.
La déclaration de Cabon devant le juge d’instruction de Morlaix est particulièrement formelle ; il connaissait M. Cadiou depuis de nombreuses annexes, et le 1er janvier, vers neuf heures du matin il l’a rencontré près du viaduc de Morlaix. Il affirme avoir dit à M. Cadiou. « Bonjour, monsieur Cadiou » et que ce dernier lui a répondu : « Bonjour, Cabon ».
L’adjudant Caramour à la même heure, a rencontré M. Cadiou en costume de cycliste, costume également indiqué par le facteur Cabon.
Que reste-t-il dans ces conditions des faibles présomptions relevées contre Pierre ? Qu’importe que Cadiou soit venu pour la dernière fois à la Grande-Palud le 29 ou le 30 décembre et qu’il ait été vu ou non en compagnie de M. Pierre l’un de ces jours, puisqu’aujourd’hui nous avons la certitude qu’il était en vie le 1er janvier et qu’il n’a pu être assassiné le 30 décembre à la Grande-Palud.
Il ne subsiste plus rien d’autre part de la mauvaise humeur qu’aurait manifesté M. Louis Cadiou contre son ingénieur lors de sa dernière visite à la Grande-Palud, puisque les témoins qui ont rapporté cette impression sont formellement contredits par le contremaître Bignard qui prétend que cette mauvaise humeur se serait manifestée au cours de l’été 1913.
Doit-on attacher une importance quelconque aux explications données par l’ingénieur Pierre sur la vente de son revolver de 6 millimètres. Quel intérêt avait donc l’ingénieur qui n’a jamais contesté avoir effectué l’achat d’un revolver de 6 millimètres chez l’armurier Marie, à donner un prix inexact et une date inexacte de cet achat ?
Pourquoi ne pas admettre que ses souvenirs étaient imprécis sur ce point.
La vente de son revolver a un de ces voyageurs qui parcourent constamment la campagne n’a rien d’invraisemblable. Pierre était mécontent de son revolver, il le démontait suivant la déclaration de
Mlle Julia Juzeau. Il est donc très naturel qu’il s’en soit débarrassé, et parce qu’on n’a point encore retrouvé le voyageur (qui est mort ou n’a pas lu les journaux) il n’en résulte pas que Pierre soit de mauvaise foi.
Si Pierre avait, été le criminel intelligent que certains veulent voir en lui il eut pu trouver au sujet de la disparition de son revolver une explication beaucoup plus vraisemblable et qui de mettait à l’abri de tous soupçons.
On ne peut d’autre part attacher de l’importance à l’appréciation des gestes de mon client, au moment de la découverte du cadavre. Aucune de ses déclarations ne peuvent permettre d’établir une conviction de culpabilité.
Que reste-t-il donc en l’état ? Des soupçons et rien que des soupçons, sans qu’on ait pu découvrir le mobile qui eut pu amener mon client à commettre cet horrible forfait.
L’usine était arrêtée, et la disparition de Cadiou ne permet pas de laisser entrevoir pour l’ingénieur un avantage quelconque.
D’autre part, les révélations de la somnambule, la découverte du cadavre, la lettre écrite au docteur Paul, depuis l’arrestation de mon client, tout cela ne semble-t-il pas mystérieux et ne permet-il pas de supposer que la justice s’égare en accusant Pierre, et que les coupables sont à l’heure actuelle en liberté ?

LA POUDRE PARLE…
Arrestation de l’ingénieur Pierre. – Premières contradictions. – Les témoins de Landerneau contre les témoins de Brest

Paris, 5 mars,
On lit dans le Temps :
M. Cadiou fut tué d’un coup de revolver. L’accusation se précise. Donc, le 4 février, on arrêtait l’ingénieur Pierre à l’adresse de qui la foule avait fait entendre des murmures pendant l’exhumation du corps, et que le frère de la victime avait accusé formellement. L’homme protesta de son innocence. Au cours d’une perquisition opérée à son domicile, on découvrit une pioche tachée de sang et au fer de laquelle adhéraient encore quelques poils : « Ce sont les poils d’un chat que j’ai tué et enterré », expliqua le prisonnier. On saisit encore sur lui un couteau à petite lame recourbée, mais nullement tachée de sang. Enfin, le commissaire spécial Paulin ramassa, au fond d’une corbeille à papier, roulée en boule, une lettre du ministère de la Guerre en réponse aux dénonciations de l’ingénieur contre son patron. Jusqu’alors ce qu’on avait relevé de plus sérieux à la charge de Pierre, c’était une contradiction entre son dire et plusieurs témoignages concordants, au sujet du jour où M. Cadiou était venu pour la dernière fois à la Grande-Palud. Tant que la « piste de Morlaix » avait été considérée comme la bonne, tant qu’on avait tenu pour indiscutables les déclarations des deux ou trois personnes qui prétendaient avoir vu l’usinier dans cette localité le 31 décembre et même le 1er janvier, l’ingénieur Pierre avait pu être, considéré comme absolument étranger à la disparition de M. Cadiou. Mais la découverte du corps à quelques pas du moulin rendait plus fragile cette piste. Si M. Cadiou était allé réellement à Morlaix le 31 décembre ou le 1er janvier, de deux choses l’une : ou bien il était revenu à Landerneau, où on l’avait assassiné, ou bien il avait été tué du côté de Morlaix et son cadavre transporté secrètement en voiture au moulin de la Grande-Palud, pour y être enfoui. Or, M. Cadiou n’était pas revenu vivant à Landerneau, puisque personne ne l’y avait revu depuis le 30 décembre. Quant à la seconde hypothèse, son invraisemblance apparaissait manifeste.
Mais il y avait plus. Voici que des témoins dignes de foi affirmaient à présent qu’ils avaient vu le directeur de la Grande-Palud à Landerneau dans la matinée du 30 décembre : on l’avait vu chez lui, où il avait donné ses étrennes à Mme Léost, sa femme de ménage, en disant qu’il partirait le soir pour Paris ; un peu plus tard, on l’avait vu sur la route de Landerneau à la Grande-Palud, puis dans l’usine à la chaufferie et aux autoclaves ; un peu après onze heures, on l’avait aperçu sortant de l’usine et franchissant le passage sous le chemin de fer avec l’ingénieur Pierre, et quelqu’un précisait même qu’à ce moment, pour se protéger contre une rafale du vent, qui soufflait avec violence, il avait relevé sur sa tête le capuchon de sa pèlerine. Et, enfin, un jeune pâtre avait vu les deux hommes s’engager dans le chemin qui monte à travers bois au-dessus du moulin Caroff.
A midi moins vingt, l’ingénieur était bien revenu à l’usine, mais seul. Quant à son patron, on ne le revit plus à Landerneau.
Eh bien ! à rencontre de tous ces témoignages précis et concordants Pierre s’obstinait à prétendre qu’il avait, vu M. Cadiou, pour la dernière fois, le 29 décembre. H y avait donc là une première contradiction qui justifiait dans une certaine mesure les soupçons du parquet, un jour, comme, le juge d’instruction mettait l’inculpé face à face avec les témoins, l’ingénieur sembla hésiter : « Après tout, fit-il observer, j’aurais parfaitement pu voir M. Cadiou le 30, en admettant que mes souvenirs m’aient trahi. Mais cela ne prouverait pas que je l’aie assassiné. »
– En effet, répliqua le magistrat, mais vous oubliez que le 30 décembre, à deux heures de l’après-midi, vous avez écrit à M. Cadiou. Si vous l’aviez vu ce matin-là, c’est donc que vous vouliez vous créer une sorte d’alibi.
Pour le moment, je ne puis analyser tous les témoignages recueillis par le parquet. Je me borne à résumer les principaux pour jalonner mon exposé. Plus tard, j’entrerai dans les détails et nous verrons s’il est possible de reconstituer l’emploi du temps de M. Louis Cadiou dans les dernières heures de sa vie.
Notre confrère rappelle ensuite qu’une deuxième autopsie fut faite par le docteur Paul, à Morlaix, et que celui-ci trouva une balle dans le cou de la victime ; puis, après avoir parlé des vaines recherches effectuées pour retrouver le revolver de six millimètres, que possédait Pierre, il ajoute :
Depuis la contre-autopsie, l’ingénieur Pierre ne s’est pas départi de son sang-froid. Ce n’est point un émotif ni un sensible. Comme ses gestes, toutes ses paroles sont calculées. Il se défend, me disait quelqu’un qui le touche de près, avec la précision d’un joueur qui manie des pions sur un échiquier. En outre, comme il ne regarde jamais ses interlocuteurs en face, ne levant jamais les yeux plus haut que l’estomac de la personne qui lui parle il est difficile de surprendre sur son visage le reflet de ses émotions intérieures. Je l’ai examiné l’autre jour, quand on lui a présenté Julia Juzeau. Il l’a pourtant bien aimée, Julia Juzeau. Il en avait fait sa maîtresse dans l’isolement de la Grande-Palud, et je vous montrerais son sentiment s’il m’était possible de reproduire ici les lettres qu’il lui écrivait il y a deux ans, pendant une courte absence qu’elle avait faite, lettres qui commencent par ces mots :
« Mon petit mimi !! Mon petit loulou !! » Que dis-je ? Des projets de mariage n’avaient-ils pas été ébauchés entre eux ? Eh bien, l’autre soir, en apercevant la jeune femme, c’est à peine si l’ingénieur a levé les yeux jusqu’à son corsage : « Ayez du courage, mademoiselle », lui a-t-il dit d’une voix blanche. Et Julia Juzeau a répondu : « C’est à vous d’en avoir, monsieur. »
Fernand MOMMEJA

7 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
Le juge d’instruction rejette la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur
Me Henri Robert et Me Feillard vont faire opposition à l’ordonnance rendue par M. Bidard de la Noë

L’enquête marqué le pas. Des résultats ont été obtenus, des faits ont été établis. Mais pouvaient-ils être considérés comme suffisants ? Évidemment non, d’autant plus que tout ce qui, jusqu’alors, était tenu comme parfaitement certain, est mis en doute.
Quelle est donc la cause de ces revirements. C’est ce qui actuellement, captive l’attention. Et chacun recherche, suppose, échafaude des hypothèses même les plus invraisemblables.
Un bruit circule actuellement, qui paraît trouver créance. Il s’agit de celui concernant le mystérieux personnage qui ne cessa de manifester une parfaite connaissance des moindres faits du drame depuis les premiers jours. Personne n’a cru à l’extraordinaire histoire de la somnambule, et la plupart des personnes qui ont quelque peu suivi l’affaire, ont pensé qu’une indiscrétion avait été fournie par ce personnage pour permettre de découvrir le cadavre de M. Cadiou.
Chose plus troublante encore peut-être : deux lettres, conçues en termes choisis, avaient été, nous l’avons dit, adressées : l’une à M. le docteur Paul avant la contre-autopsie et l’autre à M. Brisset, inspecteur de la brigade mobile de Rennes, au même moment. Ces deux lettres, qui n’ont d’ailleurs pas été versées au dossier, étaient d’une même écriture et portaient cette phrase stupéfiante : « Il faut découper la nuque de Cadiou : là est le point intéressant. »
Le mystérieux correspondant avait probablement tenu à donner cette indication à deux personnes, craignant, sans doute, qu’une des lettres ne fut égarée.
Ces faits, de la plus haute importance, ont été vivement commentés et constituent maintenant le leitmotiv de toutes les conversations, qui ont pour sujet cette tragique affaire.
Quelqu’un, qui a de très graves raisons de ne point se faire connaître, n’ignore rien du mystère de la Grande-Palud. Il pourrait, comme la plus élémentaire prudence le lui indique, n’en rien laisser paraître et, cependant, il ne craint pas, par instants, de jeter une vague lumière dans les ténèbres.
Quels mobiles le font donc agir ainsi ?
C’est ce qu’on a recherché avec passion, et voici ce que de très nombreuses personnes croient pouvoir soutenir :
L’assassin de M. Cadiou, ou son complice, se repentant amèrement du crime commis s’est confessé à un prêtre. Dès lors, ce dernier se trouvait placé dans la plus épouvantable des situations. D’un côté il avait le devoir sacré de ne pas violer le secret de la confession ; de l’autre, pouvait-il laisser plus longtemps accuser du plus horrible des forfaits un innocent, sur qui les portes de la prison s’étaient maintenant refermées ?
Et ceux qui parlent ainsi, convaincus de l’innocence de Pierre, montrent ce prêtre hésitant devant une pareille responsabilité et s’efforçant de concilier à la fois son devoir de prêtre et les exigences de sa conscience en cette occurrence.
Il ne peut employer qu’un moyen, mais s’en servir avec une extrême prudence : faire savoir par lettres anonymes que le coupable est en liberté. Et, pour cela, il fournit les indications les plus précises sur les différentes phases du drame.
Hâtons-mous de déclarer que nous ne donnons cette version qu’à simple titre documentaire.

La mise en liberté de Pierre est refusée
Nous avons fait connaître, hier, les considérants sur lesquels se basait Me Feillard pour réclamer la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre. Sans notifier cette requête à la partie civile, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, l’a rejetée sur conclusions conformes du parquet.
Cette ordonnance est basée sur les attendus :
1° Que l’affaire n’est pas en état ; 2° que tous les témoins n’ont pas été entendus ; 3° que l’inculpé n’a pas été interrogé sur le fond ; 4° que les scellés n’ont pas été ouverts ; 5° que les rapports des experts n’ont pas été déposés et que les investigations visées dans la requête sont à peine commencées.
D’accord avec Me Henri-Robert, Me Feillard va faire opposition à l’ordonnance du juge d’instruction rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre.
C’est donc la Chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Rennes qui va être saisie de l’incident.

A l’instruction
Hier, M. Bidard de la Noë n’a entendu aucun témoin. Le magistrat a simplement procédé, en présence de Pierre, à la levée des scellés et au numérotage des papiers qui furent saisis tant au domicile du prisonnier qu’à l’usine.
Le voyageur de commerce Thevenot sera sans doute entendu aujourd’hui.

M. Sébille à Brest
M. Sébille, contrôleur général du service des recherches est arrivé à Brest hier matin. Bien qu’il voyageât dans le plus strict incognito, nous sommes parvenus à le joindre, mais ce magistrat nous a déclaré que, contrairement à ce qu’on supposait, il ne s’occupait nullement de l’affaire Cadiou.
Nous croyons cependant savoir que M. Sébille s’est longuement entretenu de « l’Affaire » avec M. Julien-Sauve, sous-préfet.

LE MYSTÉRIEUX INDICATEUR
Après tant d’autres, notre excellent confrère, M. de Feuquière du Petit Parisien, s’étonne que l’on ne recherche pas « l’esprit » qui a fait connaitre à la somnambule de Nancy l’endroit où était enterré M. Cadiou.
« A peine a-t-on quitté la gare et foulé le sol toujours mouillé de Brest, écrit-il que « l’Affaire » vous prend, car ici c’est « l’Affaire », simplement, et tout de suite, vous entrez dans cette ambiance pour n’en plus sortir. L’« Affaire » s’empare de votre cerveau, l’enveloppe et l’étreint comme un véritable casse-tête chinois qu’elle est.
« Il vous faut la subir, et vous ne sauriez y échapper. Dans la rue, les gens qui s’abordent en parlent ; au café, le nom de Cadiou domine le bourdonnement des conversations. C’est Cadiou par-ci, Cadiou par-là, Cadiou partout. Chacun a son opinion et la soutient avec une âpreté peu commune, qui montre à quel point les esprits sont surchauffés.
« Pierre a ses partisans et aussi ses adversaires. Il y a ceux qui sont convaincus de son innocence ; il y a ceux qui croient à sa culpabilité, et puis, aussi, il y a ceux qui doutent. Ce sont les plus nombreux : ils estiment avec raison que si, à la vérité, il existe contre l’ingénieur tout un ensemble de faits discutables qui ne sont pas en sa faveur, la preuve matérielle de sa culpabilité n’est pas faite. Le procureur de la République et le juge d’instruction du parquet de Brest peuvent avoir conscience d’avoir fait leur devoir ; il n’en reste pas moins évident que l’opinion publique n’est pas satisfaite. Il suffit de circuler une heure dans la ville pour s’en convaincre.
Et d’ailleurs, le drame de la Grande-Palud, par la situation sociale des personnages qui s’y trouvent directement ou indirectement mêlés, par l’étrangeté qui s’attache à la découverte du cadavre de M.
Louis Cadiou, et enfin par cette intervention quelque peu suspecte de la somnambule de Nancy, a dépassé de beaucoup, depuis longtemps déjà, un intérêt ordinaire de clocher. Le mobile qui aurait armé le bras de Pierre contre son patron échappe encore complètement, et des circonstances mêmes du crime nous ne savons presque rien, ou si peu de choses !
Dans la coulisse, un homme est là, voile d’ombre et de mystère, qui, maître des gens et des choses, a été un guide vers le petit bois où Cadiou avait été mis en terre.
C’est sans doute ce fantôme qui aura inspiré cette bonne Mme Camille, dont la mémoire s’envole dès qu’elle n’est plus en communication avec l’au-delà. D’aucuns penseront que M. Bidard de la Noë n’a pas prêté suffisamment d’attention à cet auxiliaire occulte autant que précieux.
Sans lui, cependant, le juge en serait resté à son erreur première, et plus que jamais, croirait à une fugue de M. Cadiou. Ne serait-ce que pour lui exprimer sa reconnaissance d’avoir éclairé la justice, qui en a encore grand besoin, et le prier d’aller jusqu’au bout, M. Bidard de la Noë devrait bien faire rechercher cet indicateur vraiment trop modeste.
« Je gagerais volontiers que « l’esprit » – il faut bien parler ainsi, puisque nous sommes dans le domaine du merveilleux – qui a révélé avec une si étonnante précision le tumulus sous lequel était couché M. Cadiou est le même qui a pris la peine d’écrire au docteur Paul ; il a montré qu’il était renseigné, et qu’il l’était bien.
« L’indication donnée était d’une étonnante précision, a dit le docteur Paul. L’auteur de la lettre anonyme était affirmatif et précis. Il savait ! Et cela encore n’a pas troublé la sérénité du parquet ni stimulé le zèle de policiers jaloux et rivaux.
« Une main a tracé ces lignes, cependant, de même qu’une voix, par le canal de la somnambule de Nancy, a inspiré M. Jean-Marie Cadiou. Et l’on ne fait rien, et l’on ne cherche pas quelle est cette puissance des ténèbres, dont la double intervention a été à chaque fois comme un éblouissement, un jet de lumière, fusant très haut et éteint aussitôt ! … »

Le patron et l’ingénieur
Pierre arrive à la Grande-Palud. – Sa situation matérielle. – Où l’on voit que les relations se tendent entre le patron et l’ingénieur. – Un groupe veut acheter la Grande-Palud. – Il ne peut réussir et décide de créer une usine à côté. – Pierre accepte, puis refuse d’être l’ingénieur du groupe.

Paris, 6 mars.
On lit dans le Temps :
L’ingénieur Pierre, ancien élève de l’école centrale, issu d’une modeste famille de Normandie, avait été embauché à l’usine de la Grande-Palud par M. Louis Cadiou pour seconder l’Allemand Greiss à la direction technique. Intelligent, laborieux, il s’était mis rapidement au courant du blanchiment des linters de coton par le système allemand, de sorte qu’il se trouva tout désigné lorsque Greiss dut partir, pour le remplacer dans ses fonctions. Son contrat du début fut alors remplacé – le 6 septembre 1909 – par un traité aux termes duquel il recevait des appointements annuels de 3.600 francs, bonifiés par une part de 1,5 % sur les bénéfices. Ce traité était valable jusqu’au 28 février 1915, et une clause stipulait que s’il quittait la Grande-Palud, Pierre ne pourrait entrer dans une usine similaire pendant une durée de quinze ans. Cause léonine, ont dit certains hommes de loi, et que les tribunaux, au cas d’un procès, n’auraient point admise. Je ne sais. En tout cas, clause formelle, claire, précise, signée par les deux parties.
On estime que bon an mal an, l’ingénieur gagnait de 5.000 à 6.000 francs au service de M. Cadiou. Il habitait à 300 mètres de l’usine, le rez-de-chaussée et le premier étage de l’immeuble qui fait corps avec le moulin Caroff et avait à sa disposition un jardin et un garage pour automobile. Une jeune Bretonne, dont la mère demeure à Landerneau, Julia Juzeau, était entrée à son service et, bientôt, comme je l’ai expliqué, était devenue sa maîtresse.
Je rappelle pour mémoire que l’appartement du deuxième étage était occupé par le contremaître Bignard et sa femme, et que celle-ci vivait en mésintelligence avec Julia Juzeau : plus d’une fois les deux voisines avaient fait retentir les échos du vallon de compliments réciproques dénués de mansuétude et d’aménité.
De quelle nature étaient les rapports de M. Louis Cadiou avec l’ingénieur ? Excellents au début, ils s’étaient tendus depuis quelques mois. Un avocat de Morlaix ayant procédé à une enquête à Landerneau sur la disparition du directeur de la Grande-Palud, avait rapporté en ces termes un propos que lui aurait tenu le contremaître Bignard : « Le matin du 29 décembre, M. Cadiou entra en coup de vent, à l’usine et demanda M. Pierre. Comme on lui répondait que celui-ci n’était pas encore arrive, directeur manifesta une vive colère : « Je le paye pourtant assez cher pour qu’il soit à son poste aux heures réglementaires. Et il partit à grandes enjambées dans la direction de la maison de
L’ingénieur.
Le contremaître Bignard a rectifié : « La scène a bien eu lieu, a-t-il précise, mais c’était au cours de septembre ou d’octobre. Mais il n’y a pas que ce mouvement de mauvaise humeur – détail assez anodin en somme – pour établir que les relations entre Pierre et son patron s’étaient tendues. Il y a des membres de la famille et des amis de M. Cadiou à qui celui-ci avait dit à plusieurs reprises :
« Pierre est un ingénieur intelligent et un excellent chimiste, mais je n’ai pas confiance en lui. J’ai certainement chez moi quelqu’un qui me trahit. Est-ce lui ? Je ne puis le certifier, mais j’ai des raisons de le penser. » A quoi le propriétaire de la Grande-Palud faisait-il allusion quand il parlait d’un « traître » à ses côtés ? Probablement aux dénonciations dont il était l’objet au ministère de la
Guerre, dénonciations qui avaient eu – c’était du moins sa conviction – pour résultat de le faire écarter de l’importante adjudication du 12 décembre. En tout cas ses soupçons étaient justifiés car, comme on le verra plus tard, Pierre avait bien au moins à trois reprises dénoncé son patron au service des poudres. Les révélations faites par l’ingénieur à l’administration étaient-elles conformes à la vérité ?
M. Cadiou s’était-il vraiment rendu coupable des actes dont son collaborateur l’accusait ? Ceci est une autre affaire que j’examinerai en son temps. Pour le moment, je retiens que M. Louis Cadiou se méfiait de son chimiste. Ce qui semblerait confirmer cet état d’esprit, c’est que d’un commun accord le patron et l’ingénieur avaient envisagé leur séparation amiable pour les premiers jours de mars et, qu’en prévision de cette séparation, la famille de Pierre s’était enquise pour lui d’une place de chimiste du côté de Nantes.
Mais, en dehors de ces démarches, Pierre avait entamé des négociations avec un groupe de capitalistes bretons et j’appelle sur ce point l’attention du lecteur. J’ai déjà raconté qu’au cours de l’été dernier, probablement au mois d’août, M. Louis Cadiou avait déclaré à plusieurs de ses amis, et notamment à M. Cloarec, que fatigué des anicroches qui survenaient dans ses relations avec la Guerre, anicroches provoquées par les accusations de concurrents jaloux ou la perfidie de collaborateurs infidèles, il vendrait volontiers l’usine de la Grande-Palud. Il avait même confié à M. Legrand, son prédécesseur à la tête de l’usine, le soin de rechercher des acquéreurs. M. Legrand s’était donc mis en quête et, bientôt, il avait avisé M. Cadiou qu’un groupe, dont faisaient partie
M. Rocher et quelques autres Bretons de la région, se trouvait disposé à acheter la Grande-Palud. Une entrevue eût même lieu chez un notaire brestois, mais on ne s’entendit pas sur le prix : le groupe offrant 300.000 francs à la condition que le vendeur en laisserait 100.000 dans l’affaire et M. Cadiou s’obstinant à exiger 400.000 francs au moins, dont une bonne partie comptant.
En passant, je rappelle que par un acte daté du 27 décembre, le directeur de la Grande-Palud avait désintéressé ses parents co-associés et s’était rendu seul maître de l’usine.
Après la disparition de M. Louis Cadiou, son frère tenta de reprendre les pourparlers avec MM. Legrand, Rocher et consorts, mais sans succès. D’ailleurs, le groupe avait décidé de créer une société et de fonder une usine à Daoulas. Ce projet était-il sincère ? – Non, assure le frère de M. Louis Cadiou. C’était simplement un moyen de faire pression sur le propriétaire de la Grande-Palud. – Oui, affirment
M. Rocher et ses partenaires, car les prétentions de M. Louis Cadiou avaient été exagérées et nous estimions qu’à côté de la Grande-Palud une usine créée à Daoulas pouvait parfaitement travailler et prospérer.
Quoi qu’il en soit, le 3 février, le groupe fit dresser chez Me Goasguen, notaire au village de Bervin [Berven], un acte de société « pour le blanchiment de coton et autres », sans désignation du lieu d’exploitation. En tout cas, il faut admettre que le terrain nécessaire avait déjà été acheté ou le fut aussitôt après, car l’un des membres du groupe a affirmé dernièrement que les travaux avaient commencé à Daoulas le 7 février, le lendemain des obsèques de M. Louis Cadiou.
Que penser de l’acte dressé par Me Goasguen ?
– C’était un acte fictif déclarent des amis de M. Cadiou. Le groupe n’avait pas réuni les fonds nécessaires.
– C’était un acte loyal et sincère, protestent MM. Legrand et Rocher. Et, de fait, rien ne permet de douter de leur parole.
Mais l’ingénieur Pierre, demandera-t-on, qu’avait-il à voir dans ces négociations et dans cette entreprise ? Attendez. Pour faire marcher une usine il fallait un ingénieur chimiste. Or, le 10 février [janvier], le groupe Legrand-Rocher passait avec Pierre un contrat en vertu duquel celui-ci acceptait de devenir l’ingénieur de la société à former, moyennant des appointements annuels de 4.800 francs, plus une part dans les bénéfices de 1 % jusqu’à 100.000 fr. ; 1,5 % de 100.000 à 200.000 fr. ; 2 % au-delà de 200.000 francs. En outre, l’ingénieur devait être logé, chauffé, éclairé. Un dédit de 1.000 francs était stipulé en cas de rupture de contrat. C’était une situation beaucoup plus avantageuse que celle de chimiste à la Grande-Palud. Or, le 12 janvier, deux jours plus tard, Pierre, reprenant sa parole, écrivait à M. Rocher :
« Landerneau, 12 janvier.
« Monsieur Rocher,
« J’ai l’honneur, par la présente, recommandée, de vous dénoncer le contrat de travail que je vous ai signé avant-hier, 10 janvier. Des scrupules m’empêchent de lui donner suite aucune, tant que la lumière n’aura pas été faite entièrement sur la disparition de mon patron actuel. D’ailleurs, comme vous me l’avez dit samedi même, vous disposez d’un autre ingénieur chimiste, et je puis vous recommander mon contremaître, M. Bignard, qui est parfaitement au courant de la fabrication et va se trouver incessamment sans travail.
« Je vous prie d’agréer, monsieur, mes empressées salutations.
« L. PIERRE. »

Au cours d’une perquisition, on a saisi au domicile de l’ingénieur le brouillon de cette lettre. Il portait, raturées deux fois, des phrases qui ne figurent pas dans le texte envoyé à M. Rocher : « J’ai été étourdi… J’ai agi étourdiment… »
A quelle époque remonte l’origine des pourparlers engagés entre MM. Legrand, Rocher et Pierre ? C’est ce qu’il serait intéressant de fixer. En tout cas, ce qui est certain, c’est que depuis quelques temps des dissentiments ont éclaté entre MM. Legrand et Rocher, d’une part, et, d’autre part, un propriétaire des environs de Landerneau qui, lors des négociations pour l’achat de la Grande-Palud, avait laissé entendre qu’il mettrait 200.000 francs dans l’affaire, « ces 200.000 francs, a expliqué ce dernier à un de ses amis, je ne les avais pas sous la main, mais mes parents les eussent mis à ma disposition. Seulement, avant de m’engager, je voulais voir les livres de comptabilité de la
Grande-Palud, pour me rendre compte des bénéfices. Or, jamais MM. Legrand et Rocher n’ont voulu que je voie M. Cadiou, ni ses livres. Comme ils me disaient qu’il fallait 500.000 francs pour créer l’entreprise et la mettre en route, je pensais qu’on voulait se tailler à mes dépens une forte commission. D’ailleurs, je n’ai pas caché que bien des choses me paraissaient obscures dans cette affaire et que, s’ils voulaient parler, MM. Legrand et Rocher pourraient les tirer au clair. J’ai même reçu à ce propos la visite de l’un d’eux, qui m’adressa de vifs reproches. J’ai répondu que j’avais la conscience tranquille. »
Et M. Rocher de déclarer de son côté : « La prétention émise par ce monsieur de prendre connaissance de la comptabilité de la Grande-Palud était exorbitante. Comment admettre que le premier venu, sous prétexte qu’il veut acheter une usine, mais sans prendre à ce sujet le moindre engagement, a le droit de pénétrer tous les secrets du vendeur ? Quant à l’insinuation relative au prélèvement d’une commission importante sur les fonds à souscrire, je la repousse comme mensongère, et je suis d’autant plus surpris qu’elle a été lancée par un homme à qui j’ai rendu maint service d’ordre intime. En tout cas, moi aussi, j’ai la conscience tranquille et, s’il le faut, je le prouverai en intentant un procès à celui qui a voulu ainsi me diffamer.
De tout cela, ne retenons que le contrat de Pierre et sa résiliation presque immédiate.
Fernand MOMMÉJA.

8 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
M. Lemeillet confirme les déclarations de M. Nicolas

L’INSTRUCTION
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu, hier matin, Mme Zacone [Zaccone], tante de Mme Cadiou, domiciliée à Morlaix.
Mme Zacone [Zaccone]a déclaré avoir vu son neveu, pour la dernière fois, le 25 décembre : « Il était très gai, a-t-elle dit. Il m’annonça qu’il était, depuis une dizaine de jours, seul propriétaire de l’usine, et me témoigna à plusieurs reprises son contentement, au cours d’un entretien qui se prolongea pendant une bonne partie de l’après-midi.
« Le dimanche 28, il devait déjeuner chez moi, mais j’ai appris, depuis, qu’il s’était rendu à Cléder, où habitent ses sœurs. »
Mme Zacone [Zaccone] ne sait pas autre chose.
M. Bidard de la Noë a également entendu M. Louis Nicolas, juge au tribunal de commerce, qui a déclaré, une fois de plus, avoir la conviction d’avoir rencontré M. Cadiou, le 31 décembre, en gare de Morlaix.
Enfin, à la fin de l’après-midi, M. Thévenot, qui voyage pour une maison d’huiles de Salon (Bouches-du-Rhône), a été introduit dans le cabinet du juge.
– Je me suis trouvé à Landerneau a-t-il dit, vers le mois de juillet 1913. Descendu à l’hôtel Le Roch, j’eus l’occasion d’y rencontrer l’ingénieur Louis Pierre, qui prenait pension dans cet établissement, et nous déjeunâmes à la même table.
« L’ingénieur fut un charmant convive, après le déjeuner, comme le temps était admirable, nous prîmes la Grande-Palud pour but de notre promenade et nous nous y rendîmes, Mme Le Roch, sa nièce, sa fille, l’ingénieur et moi ; Pierre nous fit gracieusement les honneurs de son habitation et de son jardin, mais il ne fut jamais question de revolver entre nous, je suis absolument certain de cela.
« A nouveau, j’étais de passage à Landerneau au mois de janvier 1914. Au cours de mon rapide séjour, je vis passer Pierre devant l’hôtel. Il était accompagné d’un ami, avec qui nous n’échangeâmes qu’un salut. Nous nous en sommes tenus, ce jour-là, a un coup de chapeau.
« J’ajoute que l’ingénieur doit même ignorer mon nom. Il a pu, par contre, se souvenir de ma visite et se rappeler approximativement le produit que je représente. »
L’ingénieur Pierre, appelé, déclara, en effet, que ce n’était pas à M. Thévenot qu’il avait vendu son revolver.
« Le voyageur qui a acheté mon arme, a-t-il ajouté, est plus petit, plus mince que M. Thévenot. »
La confrontation a pris fin aussitôt : il était 7 h. 15.

LA PISTE DE MORLAIX
Un des faits nouveaux surgis dans le mystère qui entoure toujours l’assassinat de M. Cadiou consiste, dit le Matin, dans les précisions singulièrement détaillées apportées par un juge au tribunal de commerce de Brest, M. Nicolas.
M. Nicolas, au cours de précédentes déclarations, avait dit :
– Je suis allé à Morlaix le 27 et le 31 décembre. Or, un de ces deux jours-là – et je crois bien que c’est le 31 décembre – j’ai rencontré M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix…
Pourtant, on le sait également, un des principaux arguments de l’accusation portée contre l’ingénieur Pierre était la fixation de la date du 30 décembre, entre onze heures et midi, comme celle où M. Cadiou avait été aperçu pour la dernière fois – précisément en compagnie de l’ingénieur.
D’où, entre autres chefs d’accusation, cette conclusion : c’est donc bien Pierre qui l’a fait disparaître.
Mais cet argument on en conviendra, perdait singulièrement de sa valeur s il était établi qu’après avoir été vu une dernière fois le 30 décembre, en compagnie de l’ingénieur Pierre. M. Cadiou avait été revu le lendemain, seul cette fois, à la gare de Morlaix.
D’où l’émoi causé par la déclaration de M. Nicolas qui, pourtant, montrait encore quelque hésitation sur la date exacte à laquelle il avait rencontré, à Morlaix, M. Cadiou.

Une déclaration précise
Mais, entre-temps, une autre déclaration se produisait, celle du frère de M. Nicolas.
Celui-ci disait :
– Je me souviens que le 31 décembre, vers six heures du soir, j’avais rendez-vous avec mon frère dans l’étude de Me Erussart, notaire à Morlaix, pour signer un acte notarié, lequel, ainsi qu’on peut le constater, porte, bien cette date du 31 décembre. Mon frère arriva avec quelques minutes de retard au rendez-vous et, en arrivant, nous dit :
– Tiens, je viens de voir M. Cadiou à la gare.
Cette déclaration permit alors au juge au tribunal de commerce de Brest de préciser ses souvenirs.
– Oui, en effet, déclare-t-il maintenant, c’est bien le 31 décembre que j’ai rencontré M. Cadiou, et je me souviens fort bien d’avoir prononcé son nom en arrivant à l’étude de Me Erussart. J’arrivais à Morlaix en compagnie de mon associé, M. Lemeillet… J’ai salué M. Cadiou, je m’en souviens aussi, en lui disant :
– Bonjour, monsieur Cadiou !
« Et je m’éloignai, car j’étais pressé d’arriver chez Me Erussart, tandis que mon associé s’approchait de M. Cadiou, et je crois même, commençait à converser avec lui… Mais de ce dernier détail, M. Lemeillet seul, qui est en ce moment en voyage, pourrait apporter l’affirmation… Oui, c’est bien le 31 décembre que j’ai rencontré M. Cadiou à Morlaix. »
Et M. Nicolas ajoute :
– D’ailleurs, ce ne peut être le 27, car ce jour-là j’avais les mains embarrassées par des paquets et par mon violoncelle… Je n’aurais donc pu, n’ayant pas les mains libres, donner au directeur de la Grande-
Palud le salut que je me souviens très nettement lui avoir donné…

Une conversation de quelques minutes
C’est à la suite de ces déclarations que nous avons tâché de rencontrer l’associé de M. Nicolas.
Nous avons pu le joindre vendredi soir, par téléphone, à Lannion, où il se trouve en ce moment. Voici quelle fut notre conversation avec lui :
– Je suis allé à Morlaix, nous a-t-il déclaré, le 27, puis le 31 décembre dernier… Je me souviens très bien avoir rencontré, à mon arrivée dans cette gare, M. Cadiou, de qui je m’approchai et avec qui je m’entretins quelques minutes de différentes choses… M. Cadiou était en costume cycliste… Mon associé, M. Nicolas, qui m’accompagnait, salua de son côté M. Cadiou, puis s’éloigna, car il était pressé, ayant rendez-vous chez son notaire, Me Erussart.
– Mais, demandons-nous à M. Lemeillet, pouvez-vous affirmer que c’est le 31 décembre que cette rencontre eut lieu ?
– Seul, nous répondit M. Lemeillet, mon associé peut fixer la date de cette rencontre, car lui a un point de repère – celui du rendez-vous qu’il avait chez son notaire. Comment voulez-vous que moi je puisse, à plus de deux mois de distance, me souvenir si ce rendez-vous était fixé pour le 27 ou le 31 ?… M. Nicolas, seul, ainsi que la date apposée sur l’acte notarié signé par lui et son frère, peuvent apporter à ce sujet une précision indiscutable…
Or, on vient de le voir, il est indiscutable que c’est bien le 31 décembre que Me Erussart reçut chez lui MM. Nicolas frères.
D’autre part, l’enquête a cherché en vain à établir que M. Cadiou avait pu se rendre à Morlaix à la date du 27 décembre. Malgré toutes les recherches, on n’a pu retrouver trace, ce jour-là, du passage à Morlaix de M. Cadiou.
Et tout cela, on en conviendra, est fort troublant.

NOTRE ENQUETE
M. Lemeillet complète les déclarations de M. Nicolas
M. Cabon affirme avoir vu M. Cadiou le 1er janvier

On avait dit : plusieurs témoins déclarent avoir vu M. Cadiou le 31 décembre ou le 1er janvier, mais ne se sont-ils pas mépris. Et l’on affirmait que le clerc d’un notaire de cette ville ressemblait étonnamment à l’administrateur de l’usine de la Grande-Palud.
Pour ne rien négliger, M. Le Clech, juge d’instruction à Morlaix, confronta tous les témoins qu’il entendit sur cette question avec le clerc désigné et tous furent unanimes à déclarer qu’ils ne s’étaient pas trompés : M. Cadiou, qu’ils connaissaient, parfaitement, ne pouvait être confondu avec la personne mise en leur présence.
Donc, sur ce point, plus de doute : la question du sosie doit être définitivement écartée.
A quel moment la victime du drame de la Grande-Palud avait-elle été aperçue à Morlaix. Voilà ce qu’il fallait dégager des déclarations imprécises de la plupart des témoins.
M. Prigent, marchand de chaussures, rue de l’Auditoire, connaissait M. Cadiou tout particulièrement, car il avait travaillé en sa compagnie, durant plusieurs années chez M. Kernéis, avoué. Comme il se trouvait près de sa fenêtre en compagnie de sa femme, il le vit passer rue d’Aiguillon, se dirigeant vers la rue de Paris.
– Il a bien vieilli, remarqua Mme Prigent.
– Bah ! répondit son mari, comme les autres tout simplement.
Cette réflexion seule fixa leur souvenir.
Mais tandis que M. Prigent situe cet instant le 1er janvier, entre neuf et dix heures du matin, sa femme prétend, au contraire, que cela se passait vers cinq heures du soir le 31 décembre. Et ils n’osent, par suite, rien affirmer.
M. Baron, vétérinaire, rue de Brest, ne veut plus rien dire. Il ne se retranche pas, lui, comme le notaire, derrière le secret professionnel, mais il a selon sa propre expression, « un bœuf sur la langue ». Il fut à ce point importuné par les divers interrogatoires qu’il subit et les nombreuses interviews auxquelles il fut soumis que, si le viaduc s’écroulait à ses pieds, il soutiendrait désormais n’avoir rien vu.
Cependant, il nous est loisible de nous reporter à ses déclarations. Le 31 décembre, vers 3 h. 30, il traversait la gare de Morlaix pour prendre le train de Lesneven, quand il aperçut M. Cadiou. Comme il rejoignait sa femme qui le devançait, il lui dit : « Je viens de voir Cadiou. Il a l’air bien préoccupé, »
– C’est son habitude, répondit Mme Baron.
Mais ici encore on se trouve en présence d’une déclaration qui, après avoir été formelle, devint fort imprécise.
On fit grand état de la déposition de M. Caramour, maître couvreur, demeurant 20, rue Ange de Guernisac. Or, voici ce qu’il nous a déclaré :
« J’ai vu M. Cadiou, place Thiers vers dix heures du matin. Je l’ai salué, parce que c’est un de mes clients ; puis il est entré au Café de la Terrasse. En ce moment-là, je causais avec, deux personnes qui m’ont demandé qui était ce monsieur. Je leur ai répondu que c’était M. Cadiou. Mais ces personnes, je ne peux plus me rappeler qui elles sont, et je ne puis préciser si c’est le premier janvier ou un autre jour que je l’ai salué. Ce que je sais, c’est qu’une lettre anonyme a été envoyée à la police, lettre probablement écrite par ces deux personnes, dans laquelle on dit que j’ai vu M. Cadiou, place Thiers, le 1er janvier. Si ces personnes qui ont causé avec moi place Thiers voulaient se faire connaître – ce que je désire ardemment – elles m’aideraient peut-être à préciser.
Sans leur secours, il m’est impossible d’affirmer que c’est bien le 1er janvier, ou un autre jour, que j’ai vu le directeur de l’usine de la Grande-Palud. »
Enfin, après la lettre si catégorique de M. Nicolas, voici la première déclaration nette et précise qui nous est faite : c’est celle du facteur des télégraphes Cabon. Pour lui, pas de doute possible. Le 1er janvier, vers 8 h. 30 du matin, comme il traversait la place Thiers pour prendre le train qui devait le conduire à Lanmeur, où il avait à réparer le téléphone du docteur Guillemot, il aperçut près du kiosque à musique l’administrateur de la Grande-Palud.
Ce dernier, vêtu d’un costume de cycliste, venait de passer sous le viaduc pour se diriger vers la mairie. Un salut fut échangé et quelques paroles lancées au passage.
– Bonjour, M. Cadiou.
– Bonjour, Cabon.
M. Cabon affirme qu’aucun doute n’existe dans son souvenir ; d’ailleurs, il s’en est déjà rapporté, pour vérification, à la note de service qui est la constatation administrative de son voyage à Lanmeur ce jour-là.
Enfin, il y a les deux déclarations troublantes de MM. Nicolas et Lemeillet.
Nous avons déjà publié la première. En compagnie de son associé, M. Nicolas s’était rendu à Morlaix le 27 et le 31 décembre, par l’express quittant Brest à cinq heures. Il avait la certitude d’avoir vu M.
Cadiou à la gare un de ces jours-là ; le 31, croit-il, car il se souvient l’avoir salué, ce qu’il n’aurait pu faire le 27, ayant les bras chargés de paquets.
De plus. M. Nicolas avait, le 31, rendez-vous chez Me Erussard, notaire à Morlaix, et il aurait dit, en entrant, qu’il venait d’apercevoir M. Cadiou, avec qui son associé était resté causer un instant.
Nous avons pu joindre, hier soir, M. Lemeillet, qui nous confirma avoir voyagé avec M. Nicolas le 27 et le 31 décembre. Un de ces deux jours, il a rencontré sur le quai de la gare de Morlaix M. Cadiou, avec qui il est resté un court instant.
– Comme je connaissais fort bien Mme Cadiou, qui fut ma voisine durant toute ma jeunesse, nous déclare M. Lemeillet, je demandais à l’administrateur de l’usine de la Palud des nouvelles de sa famille. Il me répondit. Puis, après m’avoir posé une question semblable, me quitta. Ce fut là toute notre conversation.
« J’ai eu l’impression, à ce moment, que M. Cadiou, qui était vêtu en cycliste, attendait une personne venue par le même train que moi ou examinait les wagons pour y trouver place, car les voyageurs étaient nombreux. »
– En ce dernier cas, constatons-nous, il faudrait admettre qu’il allait prendre la direction de Paris ?
– Cela est possible, nous dit notre interlocuteur, mais me semble peu probable, car M. Cadiou n’aurait pas entrepris un aussi long voyage en tenue de cycliste.
M. Lemeillet nous dit, en terminant, que seul, son associé peut déterminer exactement la date de cette rencontre, car son rendez-vous chez le notaire lui permet de préciser ses souvenirs.
Me Erussart [Erussard], chez qui nous nous sommes ensuite présenté, s’est retranché derrière le secret professionnel. Il n’a d’ailleurs jamais voulu se prêter à une interview sur cette affaire, estimant qu’il ne lui appartient pas de faire connaître les faits qui se sont passés dans son cabinet. Cependant, on nous a déclaré qu’au moment où le notaire avait été entendu par la justice, il avait déclaré que le 31 décembre il avait été question, devant lui, d’un ancien avoué de Morlaix, dont le nom lui était inconnu.
Me Erussart [Erussard], en effet, étranger à la région, est installé depuis peu dans cette ville.
Enfin, de tout cela, que, reste-t-il ? Il est établi que le 25 décembre M. Cadiou se rendit à Morlaix, qu’il passa l’après-midi chez sa tante, Mme Zaccone, et, qu’au début de la soirée, en compagnie de plusieurs amis, il joua aux cartes au café de la Terrasse.
Le 27, on se souvient qu’il déjeuna à Landerneau, en compagnie de M. Freund, juge de paix, avec qui il demeura jusqu’à 2 h. 30 environ.
Le soir, il coucha dans cette même ville, chez, lui, ainsi que l’affirme sa femme de ménage, Mme Léost. Ce jour-là, on ne le vit point à Morlaix pas plus au café de la Terrasse, où il rencontrait ses amis, que chez sa tante, à laquelle il rendait visite chaque fois qu’il faisait le voyage.
MM. Nicolas et Lemeillet n’étant allés que le 27 et le 31 à Morlaix, il apparait donc que c’est bien à cette dernière date que M. Cadiou a été vu par eux.
Ajoutons cependant, qu’hier encore, M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République, déclarait ne pas pouvoir croire à la piste de Morlaix.

L’ingénieur Pierre
L’ingénieur est toujours aussi calme. Il a passé, hier, la journée dans la geôle du palais de justice, en compagnie de Troadec, l’assassin de Dirinon.
Pierre a reçu, le 28 février, une lettre assez curieuse. En voici le texte :

Blincourt, le 27 février.
Monsieur l’ingénieur,
Il est regrettable, infiniment regrettable, que le secret professionnel m’empêche de vous fournir des précisions qui vous permettraient peut-être de faire éclater l’erreur dont je vous crois victime.
Je vous souhaite bon courage, et j’espère que votre innocence sera bientôt reconnue.
Croyez-moi votre tout dévoué.
BOULIER,
facteur-receveur des postes,
Blincourt (Oise).

M. Boulier se trompe, quand il dit que le secret professionnel ne lui permet pas de dire ce qu’il sait. Les agents des postes sont, en effet, par leur profession même, dépositaires des secrets qu’on leur confie, sous la sanction contenue dans l’article 378 du Code pénal. Mais cette obligation de garder et d’observer la foi du secret des lettres ne saurait les dispenser du devoir imposé par le Code d’instruction criminelle, qui oblige toute personne à fournir son témoignage devant le juge d’instruction et devant les tribunaux de répression. La jurisprudence de la cour de cassation est formelle en ce sens.

9 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
LA PISTE DE MORLAIX
Notre enquête
27 ou 31 ?

M. Cadiou fut-il vu à Morlaix le 27 ou le 31 décembre ? Telle est, en l’état actuel des recherches, la question primordiale qui doit être résolue.
Cette question est primordiale, en effet, car s’il est prouvé que l’administrateur de la Grande-Palud était vivant le 31 décembre, les présomptions graves qui amenèrent l’arrestation de Pierre disparaissent en partie et, dès lors, il faudrait peut-être songer à mettre l’ingénieur en liberté provisoire.
La minutieuse enquêté à laquelle nous nous sommes livré avant-hier, à Morlaix, nous a permis d’établir l’imprécision de la plupart des témoins qui prétendirent avoir rencontré dans cette ville l’infortunée victime du drame qui nous occupe, après le 30 décembre.
Il y a bien M. Cabon qui nous affirma l’avoir salué le 1er janvier, place Thiers, et qu’aucun doute ne pouvait exister dans son souvenir ; mais il nous aurait été facile, en nous rapportant à de précédentes déclarations faites par lui également, de relever quelques petites contradictions. Nous ne voulons pas douter de la bonne foi de l’honorable témoin, pas plus qu’il ne doute lui-même de son souvenir, mais ne pourrait-on pas admettre qu’il s’agit d’un phénomène d’auto-suggestion ? Car enfin, M. Cabon, seul, affirme avoir vu M. Cadiou le 1er janvier, c’est-à-dire un jour où celui-ci n’aurait évidemment pas manqué d’aller présenter ses souhaits à la tante qu’il chérissait tant.
D’autre part, cette coutume d’échanger des souhaits avec les personnes qu’on rencontre, eût évidemment précisé les souvenirs des amis et connaissances de M. Cadiou.
Arrêtons-nous surtout aux déclarations de MM. Nicolas et Lemeillet.
M. Nicolas a maintenant la certitude d’avoir vu M. Cadiou à la gare de Morlaix le 31 décembre, à l’arrivée de l’express de 6 h. 8. Pour l’affirmer, il se base surtout sur un propos qu’il aurait tenu en arrivant chez un notaire où son frère l’attendait, et sur la date de ce rendez-vous.
Quant à M. Lemeillet, il ne peut préciser. Il s’est entretenu un court instant avec M. Cadiou le 27 ou le 31 décembre, mais il lui est impossible de s’en rappeler davantage.
Il faut donc rapprocher ces deux témoignages et croire avec M. Nicolas que la rencontre s’est produite le 31, ou admettre que les points de repère du témoin sont bien vagues pour fixer définitivement son souvenir, et douter.
Pour élucider ce point, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, aurait résolu de s’efforcer de rétablir, heure par heure, l’emploi de M. Cadiou durant les derniers jours de décembre.
Or, nous avons eu, hier après-midi, la bonne fortune de rencontrer M. Bossard, l’ancien gardien de nuit de l’usine, au moment où il traversait la place de la Liberté. Toujours aimable et souriant, il voulut bien répondre à nos questions.
Évidemment, la partie actuellement intéressante du mystère, celle dont il vient d’être question plus haut, nous occupa tout de suite. Et ce fut pour nous un étonnement, mêlé du plus vif intérêt, que d’entendre notre interlocuteur nous déclarer avoir rencontré, le soir du 27 décembre, à la gare de Landerneau, M. Cadiou au moment où il descendait du train venant de Morlaix.
Cela, on le conçoit, facilitait grandement nos recherches. On savait que la victime du drame, s’était rendu le 25 à Morlaix, qu’elle y avait vu plusieurs amis. Mais, le 27, personne ne l’y avait remarquée, sinon MM. Nicolas et Lemeillet, si l’on admet une confusion de dates.
D’autre part, on ignorait l’emploi du temps de M. Cadiou le 27 depuis le moment où il avait quitté M. Freund, juge de paix, après le déjeuner, jusqu’au soir.
Nos questions se firent plus pressantes et M. Bossard précisa :
« Lorsque je travaillais à l’usine, j’étais en pension à la ferme de M. Bonnefoy, et, comme j’étais employé toute la soirée et la nuit, je ne pouvais me rendre à Landerneau que dans la journée. Or, le 27 décembre, comme je souffrais d’un lumbago, sur le conseil de l’ingénieur, je quittais La Palud vers 5 h. 45 du soir pour aller consulter M. le docteur Tanguy, demeurant quai de Cornouailles.
« En arrivant à Landerneau, une demi-heure plus tard, je me fis raser chez M. Bourhis, route de Paris. Sortant de chez le coiffeur, je fis la rencontre de Mme Bourlès, femme de l’un des ouvriers de l’usine, qui me demanda si Yves, son mari devait être payé un des premiers et s’il allait bientôt venir. Ce jour-là, un samedi, on payait, en effet, les ouvriers.
« Je vous fournis tous ces détails, nous dit M. Bossard, afin que vous puissiez vous convaincre de la fidélité de mes souvenirs.
« Je me rendis ensuite chez le docteur, à ce moment absent, et après avoir quelque peu attendu, je sortis en déclarant que j’allais revenir. Tout tranquillement je gagnais la gare et je liais conversation avec la bibliothécaire, Mme Nicolas, que je connais parfaitement.
« Vers 7 h. 15, au moment où je m’apprêtais à sortir, je vis arriver le train de Morlaix et, un moment après, M. Cadiou, que tous les employés connaissaient, quittait le quai en passant par la partie réservée à l’enregistrement des bagages, tandis que les autres voyageurs se pressaient à la petite porte de sortie.
« Mon patron était vêtu d’un pardessus sombre, coiffé d’un chapeau melon et portait sous le bras gauche une boîte de carton blanc de 25 centimètres de côté environ. Je m’effaçais pour le laisser passer et, bien qu’il fût à quelques centimètres de moi seulement, il ne me vit pas.
« Devant moi, à une vingtaine de mètres, M. Cadiou descendit le boulevard de la gare, et je m’étonnais de le voir entrer chez lui, rue de Brest, car je croyais qu’il habitait encore rue de Traverse.
« Je me rendis ensuite chez le docteur. Il était alors 7 h. 45 et, après une courte attente, je fus examiné et exempté de travail pour huit jours.
« Enfin, après avoir fait acquisition des médicaments ordonnés à la pharmacie Moreul, où je me souviens m’être pesé, et une assez longue station dans un débit, je rentrais à l’usine.
« Comme vous le voyez, termine M. Bossard, tous ces faits sont précis en ma mémoire et je ne puis me tromper. »
Evidemment, devons-nous constater, les précisions ne manquent pas ; et si nous nous reportons a d’autres déclarations, nous voyons également qu’elles ne sont pas, du moins dans les grandes lignes, en contradiction avec celle-ci.
Le 27, M. Freund quitta M. Cadiou vers deux heures. Celui-ci pouvait prendre le train, de 2 h. 31, ou même de 4 h. 19 pour Morlaix. C’est ainsi que dans cette dernière gare, à l’arrivée de l’express, à 6 h. 8, M. Lemeillet pouvait rencontrer l’administrateur de La Palud, attendant peut-être le départ du convoi suivant, à 6 h. 39, pour débarquer enfin à 7 h. 15 à Landerneau.
Remarquons cependant, et cela n’est pas sans intérêt, que MM. Nicolas et Lemeillet virent M. Cadiou vêtu en cycliste, tandis que M. Bossard déclare l’avoir vu dans une autre tenue.
Quelle conclusion tirer de cette nouvelle déposition ? Une seule, et la plus sage, croyons-nous. S’armer de patience et laisser faire les événements, sans pour cela apporter moins d’activité dans les recherches. Ainsi, peut-être un jour la lumière se fera sur cette ténébreuse affaire.

L’INSTRUCTION
M. Bidard de la Noë a traité, hier, diverses affaires indépendantes de celle de la Grande-Palud. Le magistrat a encore reçu un très grand nombre de lettres anonymes provenant de Nancy, Paris, Oran,
Bruxelles, etc., prouvant le retentissement de ce drame mystérieux et l’intérêt qu’on y attache.
Ces lettres ne présentent aucun intérêt. Ce sont des correspondants qui éprouvent le besoin de faire connaître leur opinion sur l’affaire, d’exprimer des critiques ; des spirites même, qui entrèrent en communication avec le monde des esprits, et croient pouvoir désigner l’assassin et ses complices.
M. Bidard de la Noë entendra aujourd’hui les sœurs de M. Cadiou, afin d’établir si, le 28, elles reçurent la visite de leur frère. On sait que la factrice d’un pâtissier de Morlaix affirme avoir vendu des gâteaux, ce même jour, à l’administrateur de la Grande-Palud. Elle sera également entendue.
C’est encore là l’une des innombrables contradictions relevées au cours de l’instruction.

Devant la Chambre des mises en accusation
Nous avons dit que, d’accord avec Me Henri Robert, Me Feillard allait faire opposition à l’ordonnance du juge d’instruction rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre.
C’est donc la chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes qui va être saisie de l’incident.
Le Nouvelliste de Bretagne a voulu savoir dans quel délai l’affaire pourrait être appelée devant la chambre des mises en accusation. Voici ce que l’on a déclaré au Palais :
« Il faut d’abord que le juge d’instruction de Brest transmette au parquet général de Rennes la requête des avocats de Pierre, et tout le dossier de l’affaire. Le procureur général dressera ensuite son réquisitoire, qu’il fera parvenir avec le dossier à la chambre des mises en accusation, qui alors désignera parmi ses membres un rapporteur.
« Le rapport prêt, la chambre se réunira et, délibérant en secret, en dehors du procureur général, se prononcera sur l’opportunité de la mise en liberté provisoire. »
L’incident ne sera donc pas clos avant une quinzaine de jours.
Ajoutons, à titre de renseignement, que la chambre des mises en accusation est ainsi composée :
MM. Saiget, président ; Allain, Frélaut-Ducours, Merlel-Bussy et Le Huérou-Kérisel, conseillers.

L’auteur de la lettre anonyme
L’auteur de la lettre anonyme adressée au docteur Paul le matin même de la deuxième autopsie du cadavre de M. Cadiou était très activement recherché par MM. Le Coz et Brisset, de la brigade mobile. Or, il nous revient que ces recherches ne sont pas demeurées vaines et que certaines constatations ont permis de découvrir le mystérieux personnage.
Les termes de la lettre adressée au docteur Paul, comme de celle reçue par M. Brisset, dénotaient, nous l’avons dit, un correspondant instruit. On y relevait des expressions techniques. Ce correspondant anonyme serait, affirme-t-on, un docteur très connu de la région.

Chez M. Jean-Marie Cadiou
M. de Feuquières, envoyé spécial du Petit Parisien, a interviewé M. Jean-Marie Cadiou.
« Le frère du directeur de la Grande-Palud, écrit-il, est un homme de 40 ans environ, à la physionomie ouverte, aux yeux clairs et doux. Avec sa taille bien prise et sa moustache haut troussée, on le prendrait volontiers pour un ancien officier de cavalerie. Sa voix chaude, que soulignent des gestes énergiques, est sympathique, comme tout l’ensemble de sa personne.
« – On m’a assuré, lui dis-je, que vous croyiez à la somnambule de Nancy ; mais j’ai soutenu le contraire ; ai-je bien fait ?
« Il me fixa, étonné, et, souriant, répondit :
« – Mais certainement !…
« – Alors, d’où proviennent les indications contenues dans la lettre que vous avec reçue de Mme Cadiou, votre belle-sœur ?
« M. Jean-Marie Cadiou eut un geste vague :
« – C’est un point à éclaircir avec tant d’autres et si, dès le début, moi qui me suis toujours efforcé de découvrir la vérité, je ne m’étais heurté à une opinion préconçue, il y a longtemps que l’on ne pataugerait plus comme on le fait encore à présent…
« M. Jean-Marie Cadiou est convaincu de la culpabilité de Pierre, mais il reconnait cependant que la preuve matérielle fait défaut.
« – Et le mobile, demandai-je, selon vous, quel est-il ?
« – Ah ! le mobile ! Si on m’avait écouté, on l’aurait trouvé dès le début, dans une correspondance qu’il aurait fallu saisir tout de suite et qui, aujourd’hui, vous pensez bien, a été détruite. Maintenant, il est trop tard. Pierre est un garçon froid, et sa volonté est sans bornes. C’est une force, il l’a prouvé. Il en donne encore un exemple frappant par son attitude. Avec cela, ambitieux, économe jusqu’à l’avarice. Sa nature affinée de paysan normand a guidé tous les actes de sa vie.
« Le congé que mon frère lui avait signifié l’avait tout d’abord laissé indifférent. M. Louis Cadiou était aux prises avec de grosses difficultés : jalousie de concurrents, pourparlers laborieux avec l’administration de la Guerre. L’été dernier, fatigué et même écœuré de cette lutte incessante, il avait manifesté l’intention de céder la Palud. Pierre rayonnait. Son ami, M. Legrand, prédécesseur de mon frère, engagea des pourparlers avec des capitalistes de Brest. Sur une mise à prix de 450.000 francs, l’affaire fut sur le point d’être conclue. Une somme de 300.000 francs fut offerte à M. Louis Cadiou, avec cette condition qu’il prendrait pour 100.000 francs d’actions dans la nouvelle société.
« Si la combinaison avait abouti, Pierre, au lieu de sortir de la Palud, y rentrait comme directeur technique, avec des appointements en conséquence. Elle échoua, par suite de l’exigence de mon frère, qui maintint le chiffre de 450.000 francs dont 200.000 francs comptant. Le rêve de Pierre s’écroulait !
« Vous m’objecterez qu’une autre situation lui était offerte ; mais l’usine de Daoulas est encore en construction ; et puis, ce n’était pas la même chose. »
Son patron disparu, Pierre pouvait-il prendre sa place ? M. Jean-Marie Cadiou le croit volontiers ; il ne voit pas quel argument sérieux on aurait pu lui opposer. C’est sur ces considérations et des faits matériels d’un autre ordre que M. Jean-Marie Cadiou s’appuie pour considérer Pierre comme l’assassin de son frère.

LE MYSTÉRIEUX CORRESPONDANT CONTINUE

Comme le docteur Paul et le commissaire Brisset, le maître tanneur de Kérinou a, lui aussi, reçu sa lettre anonyme : l’événement est récent puisqu’il remonte à huit jours à peine.
Ce correspondant inconnu, dit-il, me commentait les deux autopsies ; il ne m’apprenait rien de nouveau, et je me demandai à quel sentiment il avait obéi. »
Cette lettre, M. Jean-Marie Cadiou l’a déchirée et en a jeté les morceaux au vent. C’est dommage. Il eût été au moins de quelque intérêt d’en comparer l’écriture avec celle des autres, dont l’auteur est toujours introuvable.
M. Jean-Marie Cadiou n’est pas très éloigné d’admettre la possibilité d’une complicité. Il se demande avec tout le monde quel est cet être, homme ou femme, acteur, témoin ou confident, qui, sachant tout du drame, a servi d’intermédiaire entre la voyante de Nancy et Mme Cadiou, et qui doit ressembler au savant indicateur du docteur Paul comme un frère.
Il est inutile de vous dire que, de Brest à Morlaix, sans excepter Landerneau, chacun cherche à percer le voile toujours impénétrable dont s’enveloppe l’énigmatique personnage qui inspira l’oracle de Nancy.
« C’est bien simple, expliquent les bonnes gens : l’homme ténébreux dont le rôle occulte dans l’affaire s’est manifesté de façon si troublante et si positive est un complice. Pris de remords, il est allé s’agenouiller dans l’ombre du confessionnal et a tout raconté.
« Le prêtre ne pouvait trahir son secret, mais il a voulu dans la mesure du possible, que la vérité soit connue de la justice. On a cherché une combinaison et on l’a facilement trouvée. Mme Camille est une personne discrète et si peu exigeante !
« La première autopsie causa quelques désarroi. La justice encore allait s’égarer. Des lettres arrivèrent à temps pour la ramener dans le droit chemin. »
Cette explication n’est pas plus mauvaise qu’une autre. Peut-être même est-ce la bonne.
En tout cas, elle a le mérite d’être bien bretonne et, faute de mieux, elle satisfait beaucoup de gens.

Que dit l’accusé ? Rien, il attend les évènements
De l’Éclair :
Dans sa geôle, l’accusé Pierre déclare simplement, paraît-il, « qu’il attend son heure, et alors, dit-il, tout s’éclairera ».
Pourquoi ne parle-t-il pas dès maintenant ? Qu’attend-il ? Quelle force occulte le bâillonne, alors que les témoins Nicolas, Cabon et Caramour ayant affirmé avoir vu Cadiou le 31 décembre, lui fournissent une si belle occasion de libérer à la fois sa conscience et son corps ; de recouvrer ainsi, sur le champ, toute sa liberté ?
A sa mère, qui ne doute pas de lui, elle, la pauvre femme, il s’est contenté de répondre : « Je n’ai jamais eu de chance, tu le sais. »
Il est innocent, il le proclame et, se posant ainsi en victime volontaire, il attend son heure.
Quelle heure ; où sonnera-t-elle ; et quand ?
Mais alors, dans ce cas, on est vraiment en droit de se demander les raisons de ce sacrifice, aussi mystérieuses que semblent l’être les raisons du parquet de Brest, à vouloir que dans l’affaire de la Grande-Palud (je ne dis pas l’assassinat), lui seul, Pierre, soit le coupable ?
Pour qui se sacrifierait-il ainsi, cet innocent, aussi largement ?
Pour un homme, une femme, ou encore, pour mieux assurer le triomphe et l’assouvissement d’une vengeance éloignée, peut-être plus éclatante ? Tout est possible et supposable à l’heure présente, dans ce drame qui apparait, jusqu’à ce jour, si extraordinairement incompréhensible, si extravagant !…

OU PIERRE RENIE SON PATRON

Les griefs de l’administration contre la Grande-Palud, – Les intérêts allemands engagés à Landerneau. – Les petits bénéfices de M. Temming. – L’incident d’Angoulême. – Comment un wagon de coton fut payé deux fois. – L’ingénieur Pierre accuse secrètement de fraude M. Louis Cadiou.

Paris, 8 mars.
On lit dans le Temps :
Deux considérations paraissent avoir pesé sur l’esprit de l’administration des poudres et salpêtres quand elle exclut M. Louis Cadiou de l’importante adjudication du 12 décembre dernier : les intérêts allemands engagés dans l’usine de la Grande-Palud et le fait particulier qu’on a appelé « l’incident d’Angoulême ». Cela, les fonctionnaires responsables ne l’ont pas dit explicitement. On m’assure même que, convoqué par M. Maginot à la suite de la visite de M. Cloarec, demandant des explications au sujet de la décision prise contre l’usinier de la Grande-Palud, le général Gaudin se borna à répondre : « Il faudra qu’on choisisse entre M. Cadiou et moi. » Mais cela saute aux yeux de quiconque a feuilleté le dossier des difficultés survenues entre la Guerre et la Grande-Palud :
D’abord, que les Allemands aient eu de gros intérêts engagés dans l’affaire, cela ne paraît pas douteux. J’ai montré qu’au début, de 1907 à 1909, M. Legrand – le premier directeur – avait été tout simplement le représentant de MM. Temming et Falkemann. J’ai expliqué qu’ensuite, lorsque M. Cadiou avait pris la succession de M. Legrand, M. Temming n’avait été complètement désintéressé. Dans les statuts de la nouvelle société, qui furent déposés au greffe de la justice de paix de
Landerneau, on trouve même, en regardant de très près, des clauses bizarres.
Voici les noms des souscripteurs avec le montant de leurs versements : MM. Louis Cadiou, à Ploujean, 81.500 fr. ; Jean Cadiou, à Lambézellec, 12.500 fr. ; Louis Gogé, à Landivisiau, 12.500 fr. ; François Cadiou, à Cléder, 7.500 fr. ; Mmes Anne Cadiou, à Cléder, 7.500 fr. ; Marie Cadiou, à Cléder, 7.500 fr. ; veuve Richard, à Morlaix, 5.000 fr. ; M. Henri Richard, à Landerneau, 2.500 fr. Total : 136.500 fr.
Le capital était fixé à 256.500 francs, divisé en 513 actions de 500 francs.
On lit à l’article 11 : « Les titres définitifs sont extraits d’un registre à souche, revêtus d’un numéro d’ordre, du timbre de la société et de la signature du président du conseil d’administration. Ils sont au porteur et resteront attachés à la souche pendant un délai de cinq années. Toutefois, le détachement sera de droit si l’actionnaire veut constituer un nantissement par un dépôt dans une maison de banque, soit de Paris, soit du département du Finistère. En ce cas, il devra remettre au président du conseil d’administrations le double du certificat de dépôt. »
A cela des ennemis de M. Cadiou objectent : « Si les actions sont libérées par les possesseurs, elles sont leur pleine propriété, et alors pourquoi un nantissement ? »
Plus loin, on lit : « les dividendes de toute nature sont valablement payés au porteur du certificat de propriété. Ce certificat est extrait d’un registre à souche revêtu du timbre de la société et de la signature du président du conseil d’administration. Tous les frais résultants du transfert des titres sont à la charge de l’acquéreur. »
Et certains de demander : « Puisque les titres sont au porteur, comment peut-il y avoir lieu à frais de transfert ? »
Peu importe, d’ailleurs ! Il est hors de doute qu’au moins jusqu’en 1911, M. Temming conserva des intérêts dans l’affaire. En outre, comme fournisseur de matière première à l’usine, il touchait de l’État allemand la prime à l’exportation des linters (environ 10% ad valorem), ce qui permettait à M. Louis Cadiou de fabriquer à un prix moindre que ses concurrents français.
Tout cela l’administration le savait et ne le voyait pas d’un bon œil. Mais, ensuite, il y eut – et ceci fut jugé plus grave – l’incident d’Angoulême.

Voyons ce que fut au juste cet incident. Vers 1910, la maison Potel, de Rouen, ayant pris en commande un certain nombre de lots de coton blanchi, et ne pouvant, par ses seuls moyens les fabriquer tous, demanda à l’usine de la Grande-palud de lui venir en aide. M. Cadiou aurait donc expédié à la poudrerie d’Angoulême, et pour le compte de la maison Potel, six wagons de marchandises provenant de Landerneau. En l’absence du directeur, les épreuves de réception furent faites. Mais au moment de la remise de la facture administrative, on s’aperçut que contrairement aux clauses et aux conditions générales du marché, la marchandise avait été indûment livrée par M. Cadiou et non par le véritable adjudicataire : la maison Potel. Alors, l’usinier de la Grande-Palud fut avisé que le coton était refusé à la maison Potel. Mais que, comme il avait été réceptionné, on le lui gardait en compte à lui, Cadiou. Toutefois, sur les six wagons, un avait été payé à la maison Potel, parce que celle-ci avait reçu chez elle une partie de la marchandise provenant de la Grande-pamud et l’avait réexpédiée directement de ses magasins à Angoulême. De sorte qu’en somme, M. Cadiou avait en garage à la poudrerie d’Angoulême un lot de cinq wagons. Plus tard, quand il fut de nouveau adjudicataire de la poudrerie, on mit à son compte, par erreur, six wagons et non cinq, et on le paya en conséquence. Un wagon avait donc été payé à la fois à la maison Potel et à la Grande-Palud.
L’irrégularité fut dénoncée à la Guerre. Une enquête fut ordonnée et M. Cadiou dut rembourser le trop-perçu (environ 4.000 francs).
De qui émanait la dénonciation ? De l’ingénieur Pierre. Et je dirais tout à l’heure dans quelles circonstances celui-ci intervint.
Après l’incident, M. Louis Cadiou fut encore admis à faire des offres et, le 15 octobre, dans une adjudication de gré à gré, il obtint deux lots. Mais quand vint l’adjudication du 12 décembre, on ne lui délivra pas son certificat, et la maison Potel fut également écartée.
M. Cloarec, questionné à propos de cette affaire, m’a déclaré : « Je ne connais pas les détails de ce qu’on a appelé l’incident d’Angoulême ». Mais je crois qu’en cette circonstance, M. Louis Cadiou fut de bonne foi, car les bordereaux de paiement étaient établis par les seuls agents de la poudrerie. D’ailleurs, la preuve qu’il fut de bonne foi, c’est qu’il approuvé ma démarche quand j’allai demander au sous-secrétaire d’État à la Guerre, au mois de décembre, de prescrire une enquête sur la comptabilité et sur la fabrication de la Grande-Palud.
Par contre, un homme qui a été mêlé de très près aux adjudications de poudre, m’a dit en propres termes : « M. Louis Cadiou avait agi sciemment. Il avait même manœuvré de façon à induire la poudrerie en erreur. La preuve, c’est que la partie de sa comptabilité concernant cet incident a disparu et que le contrôleur Claerbout, envoyé l’autre jour en mission auprès de M. Le Bolloch, liquidateur de la Grande-Palud, n’a pu trouver de documents.

Et maintenant, revenons aux dénonciations de l’ingénieur Pierre. Le 3 juin 1913, Pierre, écrivait au ministère de la Guerre puisqu’il se passait des choses répréhensibles à la Grande-Palud et, qu’en « bon Français », il était disposé à dénoncer notamment certaine fraude. Certes, cette fraude lui avait rapporté 14 fr. 35, puisqu’il touchait une prime sur les bénéfices, mais il ne voulait pas s’en rendre complice par son silence.
« Envoyez vos renseignements », lui répondit-on du ministère de la Guerre.
Le 16 juin, il écrivit à l’administration une seconde lettre, où il exposait le mécanisme de la fraude d’Angoulême, mais sans citer encore de noms : les personnes étaient désignées par les initiales A.B.C. Nouvel appel du ministère, réclamant des précisions. Alors, le 20 juin, Pierre découvrit le pot aux roses : j’entends par là qu’il expliqua avec des noms, des dates, des chiffres, enfin tous les détails utiles de l’incident d’Angoulême.
D’après lui, l’affaire avait été savamment machinée par son patron qui, dans son bordereau d’expédition, avait fait figurer les numéros des wagons déjà mis en réserve à la poudrerie. Seuls, les poids avaient changé. La fraude avait rapporté environ 4.000 francs au directeur de la Grande-Palud, lequel en avait ristourné la moitié à des complices touchant de près à la poudrerie.
En terminant, l’ingénieur suppliait l’administration de ne point le découvrir tant qu’il serait à Landerneau. Et l’on a retrouvé dans sa corbeille à papier, roulé en boule, l’accusé de réception de sa lettre par le ministère de la Guerre.
Dans une prochaine chronique, quand j’aurai à présenter les arguments et les documents qui plaident en faveur de l’innocence de l’ingénieur, je soulignerai l’explication qu’il donne de ces dénonciations : « J’avais été informé, par un contrôleur de la Guerre, qu’en cas de fraude commises par la Grande-Palud, on me considérerait comme complice du principal coupable. Je voulais me mettre à couvert, en disant toute la vérité. D’ailleurs, je n’en voulais nullement à mon patron et, la preuve, c’est que la veille de sa disparition j’avais fait à Nice, une commande de fruits confits pour ses enfants. »
Fernand MOMMEJA

10 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Confrontation de Pierre avec Jean-Marie Cadiou. – La lettre anonyme de Morlaix. – Le docteur Prouff proteste. – Deux témoins affirment avoir vu Cadiou le 1er janvier à Saint-Pol de Léon. – M. Cloarec se fâche et fait des appels du pied. – L’enquête du « Temps »

L’INSTRUCTION

L’emploi du temps de M. Cadiou

Mous avons dit, hier, que M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, allait s’efforcer d’établir l’emploi du temps de M. Louis Cadiou depuis le 27 décembre dernier.
On sait que ce jour-là, dans la matinée, l’industriel vint à Brest. Il se rendit au tribunal de commerce, où il fit signer des livres, eut un entretien avec Me Vichot, avoué, et repartit pour Landerneau.
M. Cadiou déjeuna à l’hôtel Raould avec Freund, juge, de paix. Mais que fit-il ensuite ?
La déclaration du gardien de nuit Bossard, que nous avons fait connaître hier, semble bien établir qu’il se rendit à Morlaix.
Jacques Bossard a répété, devant M. Bidard de la Noë ce qu’il nous avait dit la veille :
« Le samedi 27 janvier [décembre], souffrant d’un lumbago, je me suis rendu à Landerneau dans le but de consulter le docteur Tanguy. A 7 h. 15, je causais avec la bibliothécaire de la gare, lorsque le train venant de Morlaix entra en gare. Mon patron descendit de wagon et passa devant moi. Il était vêtu d’un pardessus foncé et coiffé d’un chapeau melon noir ; il portait sous le bras une petite boîte en carton. »
Bossard est si précis, il appuie ses dires sur tant de points de repaires qu’il difficile d’admettre qu’il se trompe.

Une conversation intéressante
L’ancien gardien de nuit de la Grande-Palud ajouta qu’il suivit son patron jusqu’à son domicilie. Il entra ensuite dans un débit, où il rencontra M. Marcou, également employé à l’usine.
On prévoyait déjà une crise à ce moment. On savait qu’une usine concurrente se montait à Daoulas et que l’ingénieur Pierre avait de fréquents entretiens avec M. Legrand.
Bossard se montra inquiet ; Marcou déclara qu’il en savait long, et dit : « il y aura certainement du changement dans la boîte ; M. Cadiou s’en ira très probablement ; je ne sais pas par qui il sera remplacé. Quant à moi, je deviendrais très probablement contremaitre. »
Pierre fut alors appelé. Mis au courant de la déposition que venait de faire Bossard, il déclara qu’il n’avait jamais fait de confidences à Marcou.
Bossard parla enfin d’une lettre qu’il vit sur le bureau de l’ingénieur, et dans laquelle M. Cadiou faisait connaître à Pierre son mécontentement d’avoir été exclu des marchés de l’armée. L’industriel ajoutait qu’il avait été dénoncé au Général Gaudin : on avait fait connaitre à celui-ci que la Grande-Palud fournissait un excellent coton à l’industrie privée et des déchets à la poudrerie d’Angoulême.
Le dénonciateur, on le sait, était l’ingénieur Pierre.
La lettre en question n’a pas été retrouvée par les magistrats.

Le 28
Mlle Françoise Cam, employée chez M. Quéméneur, pâtissier à Morlaix a ensuite été entendue : « M. Cadiou, a-t-elle dit, m’a acheté des gâteaux secs le dimanche 28, vers neuf heures du matin. »
Cette déposition a été contredite aussitôt par M. Le Bolloch, de Landerneau, et les deux sœurs de la victime.

M. Le Bolloch a, en effet, pris le train le dimanche 28, à 9 h. 48 du matin, à Landerneau, avec M. Cadiou. Le premier se rendait à Lesneven où avait lieu la fête de l’arbre de Noël des enfants des écoles laïques, et le second à Cléder. Il ne peut y avoir aucun doute à ce sujet.
Les déclarations de M. Le Bolloch ont été confirmées par les deux sœurs de M. Cadiou. Leur frère est arrivé à Cléder à midi 10. Il a passé chez elles toute la journée et a repris le soir le train pour Landerneau.
Mlle Cam, appelée à nouveau, a dû reconnaître devant les preuves indiscutables apportées par M. Le Bolloch et Mlles Cadiou, qu’elle se trompait de date : c’est sans doute le dimanche précédant la Noël qu’elle a servi M. Cadiou.

Le 29
Le 29, M. Cadiou se rendit à la Grande-Palud, Pierre le reconnait. Il eut un long entretien avec son ingénieur et le meunier Caroff.

Le 30
Le 30, neuf témoins affirment avoir vu M. Cadiou à la Grande-Palud avec son ingénieur, vers onze heures du matin. Pierre déclare que ces témoins font erreur.

Le 31
Le parquet a cru jusqu’à présent, que M. Cadiou avait été assassiné le 30. Mais M. Nicolas, négociant à Brest, et son associé, M. Lemeillet, ont la conviction d’avoir aperçu l’industriel le 31, à 6 h. 8, sur le quai de la gare de Morlaix.
M. Baron, vétérinaire, et sa femme, avaient déclaré, de leur côté, avoir vu M. Cadiou le 31 à 3 h.30 de l’après-midi, dans la même gare.

Le 1er janvier
Le 1er janvier, M. et Mme Prigent, le maître couvreur Caramour et le facteur télégraphiste Cabon auraient également vu M. Cadiou à Morlaix.
M. Cabon affirme plus que jamais. Nous avons, en effet, reçu de lui la lettre suivante, sous pli recommandé :
Monsieur le rédacteur en chef,
Je viens de lire dans la Dépêche de Brest d’aujourd’hui 9 mars, que vous avez l’air de mettre en doute ma précision d’avoir vu M. Cadiou sur la place Thiers, à Morlaix, le 1er janvier 1914, à 8 h. 30, à cinq minutes près.
Je maintiens formellement ce que j’ai dit précédemment, et je défie qui que ce soit de me prouver le contraire.
Morlaix, le 9 mars 1914.
L. CABON
Facteur surveillant des P.T.T. à Morlaix

Enfin, hier, un nouveau témoin, M. Le Gall, commis à l’hospice civil de Morlaix, a fait la déclaration suivante :
Le 1er janvier, je me rendais à la gare de Saint-Pol de Léon avec mon fils, élève à l’école navale du service de santé. M. Graff, négociant, nous accompagnait à la gare, où nous devions prendre le train quittant Saint-Pol pour Morlaix à 7 h. 13 du soir.
La première personne que je vis fut M. Cadiou. Il me salua et dit : « Bonjour, monsieur Le Gall. » J’ai répondu : « Bonjour, monsieur Cadiou. »
– Qui est ce monsieur ? me demanda mon fils.
– C’est M. Cadiou, ancien avoué à Morlaix.
Je me souviens parfaitement que M. Cadiou tenait le guidon de sa bicyclette des deux mains.
Enfin, M. Le Gall cite ce détail, qui prouve qu’il est absolument sûr de ce qu’il dit : « L’avant de la bicyclette de M. Cadiou était tourné du côté de Roscoff. »

Confrontation émouvante
Dans la matinée, une confrontation des plus émouvantes avait eu lieu dans le cabinet du juge d’instruction, entre M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, et l’ingénieur Pierre.
M. Bidard de la Noë interrogea d’abord M. Cadiou sur la lettre qui lui fut adressée par sa belle-sœur, et dans laquelle cette dernière le priait de faire de nouvelles recherches en suivant les indications données par la somnambule de Nancy.
M. Cadiou répondit qu’il suivit scrupuleusement les indications de Mme Camille et découvrit le corps de son frère après une heure de recherches.
Ses soupçons se portèrent immédiatement sur l’ingénieur Pierre. Il savait, en effet, que celui-ci avait dénoncé son frère au général Gaudin et que, depuis, les deux hommes vivaient en très mauvaise intelligence.
L’après-midi, Pierre s’employa à déterrer le cadavre et, à plusieurs reprises, M. Jean-Marie Cadiou ne put s’empêcher de dire, en le désignant : « Voilà l’assassin ! »
Lorsque M. Jean-Marie Cadiou eût terminé sa déposition, Pierre fut introduit dans le cabinet du juge, où lecture lui fut donnée des déclarations du tanneur.
L’ingénieur protesta à nouveau de son innocence, menaçant de révéler tout ce qu’il savait sur les agissements de son ancien patron.
« Mais faites-le donc, s’écria, fort en colère, M. Cadiou, Voilà assez longtemps que vous nous menacez. Vous avez trahi mon frère ; vous voulez maintenant essayer de déshonorer la famille. Mais parlez donc, lâche ! »
M. Bidard de la Noë calma le témoin. Celui-ci reprit, cependant, en s’adressant à Pierre, qui baissait les yeux : « Ah ! vous essayez de créer une diversion. Vous obtiendrez peut-être ainsi une mise en liberté provisoire, mais vous n’échapperez par au châtiment qui vous attend. J’ai juré que mon frère serait vengé. Je tiendrai ma parole. »
Pendant toute cette scène, Pierre, dont le visage était livide, n’a pas répliqué. Et c’est la tête basse, paraissant très déprimé, qu’il a quitté le parquet pour reprendre place dans la geôle du palais.

Après la somnambule voici le secret du facteur
Nous avons publié une lettre adressée à l’ingénieur Pierre, par un receveur des postes de Blincourt, petite localité du département de l’Oise. Celui-ci, qui s’appelle Boulier, déclarait que, s’il était libéré du secret professionnel, il pensait pouvoir apporter la preuve de l’innocence de Pierre.
« Comment cet homme, lit-on dans le Journal, isolé dans une bourgade voisine de Paris, pouvait-il être documenté sur l’affaire Cadiou, et quel pouvait être son secret ? Nous sommes allés le lui demander.
« Le facteur-receveur, tout ému de la publicité donnée à sa lettre, se drape derrière le secret professionnel et semble décidé à ne rien dire de plus que ce qu’il a écrit. Cependant, sur promesse qu’on ne dira rien, il finit par répondre à quelques questions.

SON PASSE
« Donnons d’abord sur lui quelques détails biographiques. Boulier commence par convenir qu’il n’a jamais habité le Finistère.
« Il est né à Dieppe en 1875 ; il est marié et père d’un jeune garçon actuellement au collège de Dieppe et de deux bambins. Nommé facteur-receveur à Blincourt le 1er juin 1908, il était auparavant gardien du bureau de Chantilly et avait été facteur à Sotteville-les-Rouen.
« Il a servi au 1er régiment d’infanterie coloniale à Cherbourg ; il a fait dix ans de service, dont sept au Tonkin, en trois séjours ; il a participé à l’expédition de Chine et a obtenu la médaille commémorative de la campagne.
« Il était secrétaire d’état-major colonial, attaché à l’état-major du général Dodds. Il eut, dit-il, maintes fois l’occasion de défendre des camarades en conseil de guerre et fit lever des punitions qu’ils avaient encourues.

« JE VEUX ÊTRE ENTENDU »
« Quant à l’affaire Cadiou, il dit avoir des précisions qu’il se dispose de communiquer au juge d’instruction, si du moins celui-ci le convoque.
« – L’envoi de ma lettre à M. Pierre, dit-il, n’a eu d’autre but que de lui permettre de la remettre à son défenseur, afin que celui-ci demande au juge d’instruction de m’entendre.
« J’ai la conviction que M. Pierre est innocent ; je ne puis pas dire que les précisions que j’apporterai au juge lui feront abandonner ses poursuites contre l’ingénieur, mais j’espère toutefois qu’elles lui permettront de le remettre en liberté et aiguilleront ses recherches d’un autre côté.

« CHERCHEZ AILLEURS «
« Il n’y a ni crime passionnel ni crime crapuleux. Il faut chercher dans les relations immédiates de M. Cadiou, du côté de l’affaire des poudres.
« – Mais, lui dis-je, est-ce que ce ne serait pas là une opinion que vous vous seriez faite à la lecture des journaux ?
« – Non, répondit-il, soyez persuadé que, si je me suis avancé, ce n’est pas sans preuves. Je déplore la publicité qui a été donnée à ma lettre, car les intéressés sont maintenant en éveil et peuvent aujourd’hui se mettre sur la défensive, ce qu’ils n’auraient pas fait si le secret avait été gardé.
« – Connaissez-vous quelqu’un de la famille ou de l’entourage de M. Cadiou ?
– Non, je ne connais personne ; mais le nom lui-même ne m’est pas inconnu.

DEMI-CONFIDENCES
« – C’est donc que vous avez eu entre les mains un document qui portait ce nom, un télégramme peut-être expédié de votre bureau ?
« – Je ne puis vous répondre sur ce point ; je suis, je vous l’ai dit, tenu par le secret professionnel.
« Puis la conversation tourne ; Mme Boulier, qui assiste à l’entretien, parle à deux ou trois reprises des automobiles qui sillonnent la route et on voit sur sa figure le désir de se libérer d’un secret ; cependant son mari ne la perd pas des yeux et il est certain qu’elle ne dira rien.
« Blincourt est un petit pays, sur la route nationale numéro 17 qui conduit à Lille : faut-il chercher une piste de ce côté ? Faut-il penser que des automobilistes se sont arrêtés pour envoyer un télégramme, ou pour téléphoner et que le receveur aura entendu prononcer le nom de Cadiou ou entendu une conversation ?

« J’AI UNE PREUVE »
« – Mais, ai-je alors demandé, pourquoi avoir tant attendu, si vous savez quelque chose ?
« – C’est que je voulais savoir si la preuve de ce que je sais existait encore ; or j’ai actuellement cette preuve.
« Sans cesse, dans la conversation, reviennent ces idées de « l’entourage de M. Cadiou », de l’affaire des poudres, des automobiles qui sillonnent la route. Mais il n’est pas possible d’arracher leur secret aux deux époux. »

La lettre sur l’autopsie
D’autre part, M. Paul Eriot, envoyé spécial du Journal, écrit :
On se souvient que le docteur Paul, qui fut chargé de la contre-autopsie du corps de M. Cadiou, reçut à Morlaix, avant de commencer cette opération, une lettre anonyme, dans laquelle on lui conseillait de porter toute son attention sur le cou du directeur de la Grande-Palud.
Tout d’abord, on n’attacha pas une très grande importance à cette lettre, qui débutait par des critiques adressées au médecin ayant pratiqué la première autopsie, mais plus tard, après la découverte de la balle, on relut avec soin cette missive et l’on s’aperçut que son auteur était non seulement instruit, mais qu’il possédait aussi des connaissances médicales ; certains termes employés l’attestaient.
« Qui donc avait pu écrire cette lettre ?
« L’auteur de la lettre anonyme connaissait-il la présence du projectile ? Ce ne fut pas l’avis des magistrats. Mais pourquoi le correspondant mystérieux conseillait-il au docteur Paul de bien examiner le cou de M. Cadiou ? On supposa que la lettre pouvait émaner d’une personne ayant assisté à la première autopsie. Il était intéressant de la connaître et M. Rouquier, commissaire divisionnaire, chef de la brigade mobile de Rennes, fut chargé d’enquêter à cet égard.
« On put établir d’une façon précise qu’à la première autopsie assistaient, en dehors du docteur Rousseau, des magistrats du parquet de Brest, M. Freund, juge de paix de Landerneau ; M. Jean-Marie Cadiou ; M. Vacheron [Vacheront], maire de La Forest propriétaire du bois dans lequel avait été enfoui le cadavre ; un beau-frère de M. Cadiou, habitant Cléder, et le docteur Quédec, de Landerneau.
« Aucun de ces témoins n’avait écrit la lettre remise au docteur Paul, mais l’un d’eux, peut-être à son insu, avait pu inspirer son auteur. C’est ce que pensa M. Rouquier. Il chargea donc un de ses commissaires, M. Le Coz, de rechercher le mystérieux et angoissant correspondant du docteur Paul. Les efforts du policier furent, paraît-il, heureux, puisque l’on assure que l’on a la certitude que la fameuse lettre anonyme a été écrite par un médecin ami de la famille Cadiou et très connu dans la région, où il occupe une très belle situation.
« Le rapport de la police mobile est parvenu aujourd’hui au parquet de Brest avec l’original de la lettre. Le juge d’instruction tiendra certainement à faire la lumière complète sur cet incident qui a vivement ému l’opinion publique. »
Les indications données par plusieurs de nos confrères étaient si précises, que de nombreuses personnes ont reconnu l’honorable docteur Prouff, le chirurgien si connu dans le Finistère.
Persuadés que la brigade mobile avait, en la circonstance, fait fausse route, nous avons prié M. Mauviel, notre correspondant à Morlaix, de vouloir bien interviewer le chirurgien visé.
M. le docteur Prouff, arrivé le matin même de Paris, a reçu fort aimablement notre correspondant, il s’est naturellement étonné de la suspicion qui a pesé sur lui et a ajouté : « Je ne puis vous répondre qu’une chose : je n’ai jamais écrit une lettre anonyme dans ma vie. Si j’avais su quelque chose, étant ami de la famille Cadiou, je me serais empressé d’en informer la justice.
« Accompagné de Me Huet-Kerbriant, je me suis rendu à la Grande-Palud, où nous avons fait une enquête personnelle. La Dépêche a, d’ailleurs, eu l’occasion de le dire, puisque nous avons été entendus par M. Bidard de la Noë le juge d’instruction de Brest. Là, s’est borné mon rôle dans l’affaire Cadiou.

LE TEXTE DE LA LETTRE
Voici les principaux passages du texte de la fameuse lettre anonyme :
A raison ou à tort, le médecin légiste devait faire des recherches et procéder par élimination. Par conséquent, à cet effet, raser la tête de la victime, chercher l’ecchymose, disséquer, lever la peau du crâne pour trouver l’épanchement sanguin, suivre celui-ci jusqu’au point déterminant de l’assommement (sic.)
Le médecin légiste ne paraît pas, tout d’abord, avoir tenu suffisamment compte de la section du cou, de son caractère, de nature, de son action.
Il ne paraît pas s’être assuré ni avoir établi si cette plaie était ante ou post mortem, si elle avait intéressé la carotide correspondante et déterminé l’hémorragie ou la mort.
Le cadavre était-il exsangue ?
La plaie était-elle superficielle ou profonde ? L’a-t-il explorée et disséquée ?
La plaie indiquait-elle une saignée faite à chaud ou une tentative de saignée faite à froid ?
Dans le premier cas, l’opération était comme résultat identique à ce qui se pratique chez des animaux de boucherie, chez lesquels la saignée suit immédiatement l’assommement : l’animal est saigné à chaud après assommement et les viandes sont exsangues.
Dans le second cas, la section ne pouvait donner de résultats et la plaie n’avait été faite que par ignorance de son effet négatif. Ou alors, avec une connaissance de cause, et pour égarer les recherches en attirant l’attention sur ce point.
Quant à expliquer, comme le fait actuellement le médecin légiste, que cette plaie unilatérale avait eu pour objet de masquer la strangulation, masquée par une serviette, ce n’est pas admissible. Son unilatérabilité s’y oppose.
D’ailleurs, l’étude attentive de la peau, des tissus sous-cutanés des régions cervicales laryngiennes et celle de la trachée des bronches, si elle a été pratiquée comme il convient, suffisait à établir la strangulation, quel qu’ait été le moyen employé.

LES PIÈCES A CONVICTION
Les vêtements de la victime, la poche tachée de sang trouvée dans la remise de l’ingénieur et le couteau de jardinier de Pierre ont été placés, hier après-midi, dans une longue caisse en sapin.
Cette caisse sera expédiée aujourd’hui au docteur Paul, à Paris.

Une lettre affolante…
Nous découpons dans le dernier numéro de l’Éclaireur du Finistère la lettre suivante, qui vaut bien son pesant d’or :
Paris, le 3 mars 1914.
Monsieur le rédacteur en chef,
De passage à Morlaix, samedi, on m’a communiqué le numéro de La Résistance, reproduisant une question de l’Ouest-Éclair, et j’ai remarqué qu’on m’accusait de toucher 5.000 francs par an comme avocat de M. Cadiou.
J’oppose à pareille assertion un formel démenti.
Je profite de cette occasion pour déclarer très hautement que j’entends ne pas être obligé de subir d’interrogatoires de journalistes à l’imagination plus ou moins fertile et d’une bonne foi douteuse.
Quand on attaque, on apporte la preuve de l’allégation.
Je n’entends pas faire l’honneur à des adversaires sans vergogne de répondre à toutes leurs infamies et de discuter quotidiennement les calomnies que leur suggère leur esprit haineux ; j’agis toujours en face et à visage découvert.
Donc, il est bien entendu que, si de nouveaux articles tendancieux et mensongers sont écrits contre moi, j’en rendrai responsable mes concurrents à l’élection prochaine.
Ils désavoueront ou ils m’en rendront raison.
Si j’avais la mentalité des auteurs des articles qui ont soulevé l’indignation de tout homme qui se respecte, je pourrais affirmer (mais je ne le dis pas, malgré le bruit public), que l’auteur et l’inspirateur de ces attaques est l’un de mes futurs adversaires qui a déclaré se dévouer pour obéir à son parti ; qu’en pense-t-il ?
Allons, monsieur Trémintin, un peu de courage, nous ne sommes pas en justice de paix.
Veuillez agréer, etc.
Emile CLOAREC.

Nous prions nos lecteurs de croire que cette lettre est parfaitement authentique. Le pauvre M. Trémintin n’a plus qu’à se bien tenir. Mais que diable vient-il faire dans cette galère de la Grande-Palud ? Il nous le dira, sans doute, quelque jour, et ce sera fort réjouissant.

LES CHARGES DE L’ACCUSATION

Un coup d’œil en arrière. – Les derniers jours de M. Cadiou. – L’emploi de son temps. – Relevé des charges qui pèsent sur l’inculpé. – Comment l’accusation croit pouvoir reconstituer la scène du crime

Paris, 9 mars.
On lit dans le Temps :
Les lecteurs du Temps connaissant maintenant les pièces du procès, celles du moins – documents ou témoignages – que l’instruction judiciaire a fait apparaître depuis deux mois, l’heure me semble venue de ramasser tout cela et d’en dégager, d’une part les charges qui pèsent sur l’ingénieur
Pierre, d’autre part les faits qui militent en faveur de son innocence.
Aujourd’hui je m’occuperai uniquement des charges. Et tout d’abord il importe de savoir quel fut l’emploi du temps de M. Louis Cadiou dans les derniers jours de décembre. Cela, soit qu’il ait été contrarié dans ses recherches par les témoins de Morlaix, soit faute de renseignements, le parquet ne l’a pas établi, à l’heure où j’écris, d’une façon complète. Et c’est une lacune fort regrettable.
En somme, que sait-on de précis ? On sait qu’aux environs de Noël le directeur de la Grande-Palud alla voir ceux de ses parents qui habitent Morlaix. Le 27 il vient à Brest et se rend au tribunal de commerce pour retirer ses livres de comptes, livres paraphés pour 1914 et qu’il emporte avec lui. Dans la même matinée, il va demander son admission au Cercle des régates, après quoi il va chez Me Vichot, avoué, où il décline une invitation à déjeuner. Et il repart pour Landerneau. Là il déjeune avec son ami Freund, le juge de paix.
Voici d’ailleurs la déposition circonstanciée qu’a faite ce magistrat : « C’est bien, en effet, le 27 décembre que j’ai vu pour la dernière fois mon malheureux ami. Il m’avait donné rendez-vous à l’hôtel Raould où il mangea de fort bon appétit. Il paraissait très gai. Nous causâmes notamment de questions de droit. Cadiou, qui était ancien avoué, ambitionnait, d’être nommé juge suppléant à Landerneau. Il s’en était ouvert plusieurs fois devant moi. Il me déclara qu’il était enchanté de voir arriver la fin de l’année, qu’il allait le jour même se rendre à Morlaix pour voir ses amis et repartir le 30 au soir à Paris, où l’attendait sa famille. Cadiou me donna alors rendez-vous pour le lendemain soir. Nous devions dîner au même hôtel, mais il ne vint pas, et je ne l’ai plus revu. A l’hôtel où nous avions l’habitude de prendre nos repas, il ne reparut plus. Je puis ajouter qu’au cours de notre déjeuner mon ami Cadiou se montra enchanté de la marche des affaires de l’usine, et particulièrement heureux de s’en être rendu le seul propriétaire. »
Ici un point reste obscur : M. Cadiou est-il allé à Morlaix dans l’après-midi du 27, ainsi qu’il l’avait annoncé à M. Freund. On n’en sait rien. Les deux convives de l’hôtel Raould se sont levés de table à deux heures et l’express de Morlaix passe à Landerneau à 2 h. 31 Donc M. Cadiou a pu prendre le train. Mais à Morlaix ses parents ne l’ont pas vu ce jour-là. M. Nicolas, il est vrai, avait déclaré, au début, l’avoir aperçu à la gare de cette ville, mais depuis lors il a précisé, affirmant qu’un concours de circonstances lui permettait d’écarter la date du 27 pour ne retenir que celle du 31. Enfin, dans la soirée du 27, le gardien de nuit Bossard, de la Grande-Palud, a vu son directeur à la gare de
Landerneau au moment de l’arrivée du train qui part, de Morlaix à 6 h. 39. Et c’est tout.
Il est donc encore impossible de dire au juste si M. Cadiou est allé à Morlaix dans l’après-midi du 27. Tout ce que l’on sait de certain, c’est qu’il a couché chez lui, à Landerneau, dans la nuit du 27 au 28. Le 28 il s’est rendu à Cléder, chez sa sœur. Arrivé à midi, il est reparti à 15 h. 30 pour Landerneau, et le soir, rentré tard, il a couché chez lui.
Le 29 au matin il s’est rendu à l’usine de la Grande-Palud et il s’est entretenu longuement avec Pierre. Les deux hommes sont allés ensemble au moulin voisin pour demander au meunier Caroff l’adresse de son propriétaire, le commandant en retraite Huchard [Uchard]. Le soir, M. Cadiou a couché chez lui, à Landerneau. Le 30 au matin il est retourné, quoi qu’en dise Pierre, à la Grande-Palud, où on l’a vu avec l’ingénieur. Depuis le 30 décembre, à 11 heures du matin, personne n’a revu l’usinier, sauf les témoins de Morlaix, dont j’ai indiqué les dépositions dans une précédente lettre.
Voyons maintenant les charges que l’accusation met au compte de l’inculpé :
Relations tendues entre le patron et l’ingénieur. – La tension des relations entre M. Cadiou et Pierre aurait été révélée objectivement par le personnel de l’usine (déclaration du contremaître Bignard), par la correspondance de M. Cadiou, par ses déclarations à ses parents et à ses amis (je me défie de Pierre). Et, enfin, par les dénonciations adressées par l’ingénieur à M. Barral, directeur du laboratoire des poudres et salpêtres.
Les premières hypothèses de Pierre sur la disparition. – Après la disparition de M. Cadiou, l’ingénieur se serait efforcé d’accréditer l’hypothèse d’une fuite ou d’un suicide, en insinuant, devant le parquet, que la situation de la Grande-Palud était obérée et que l’usinier avait trompé ses co-actionnaires. Le procureur de la République crut même à l’exactitude de ses renseignements et il ne fallut rien de moins que la révélation de l’existence du compte personnel du disparu au Crédit lyonnais pour l’inciter à orienter ses recherches d’un autre côté.
Le dernier entretien du patron et de l’ingénieur. – Pierre a toujours soutenu qu’il avait vu son patron pour la dernière fois le 29 décembre. Or, dix témoins affirment catégoriquement avoir vu les deux hommes ensemble dans la matinée du 30. La contradiction est jugée d’importance, car elle subsiste, même si M. Cadiou a été vu vivant le 31.
Pierre et le groupe Legrand. – Le contrat passé le 10 janvier et rompu le 12, par lequel Pierre avait accepté de passer avec avantages sérieux au service du groupe Legrand, futur concurrent de la Grande-Palud, indique que, depuis quelques jours et probablement depuis les pourparlers de
M. Cadiou avec ce groupe, Pierre avait envisagé son départ de la Grande-Palud. Ou plutôt il avait envisagé – puisque le groupe Legrand avait cherché tout d’abord à acquérir la Grande-Palud – sa promotion comme directeur aux lieu et place de M. Cadiou.
La découverte du cadavre. – Quand on déterra le cadavre de M. Cadiou, alors que le frère de la victime et d’autres témoins désignaient Pierre comme l’assassin, on remarqua que l’ingénieur ne pouvait garder un instant l’immobilité et qu’il déployait une activité fébrile pour travailler lui-même de ses propres mains à l’exhumation du corps.
Pierre et la partie civile. – Avant la contre-autopsie, alors qu’il était question de rendre une ordonnance de non-lieu en faveur de l’inculpé, alors que certaines personnes projetaient même de lui offrir un banquet à sa sortie de prison, alors, enfin, qu’il voyait poindre l’aube de sa libération, Pierre apprit soudain que Mme Cadiou avait l’intention de se porter partie civile : « Ah ! s’écria-t-il, ils veulent se porter partie civile ! Eh bien, ce ne sera pas de ma faute si la petite affaire Pierre devient la grosse affaire des poudres. » Ne voulait-il pas, par cette menace, intimider le juge et obtenir tout de suite une ordonnance de non-lieu.

La dernière charge : le revolver le couteau
D’abord le couteau. Après la découverte du cadavre, au cours d’une perquisition, on découvrit chez l’ingénieur un couteau à lame recourbée et courte comme un outil de jardinier. Or les entailles relevées dans le cou de la victime sont très étroites. Elles pourraient avoir été faites avec ce couteau, qui aurait dû être remis depuis longtemps au docteur Paul.
Ensuite le revolver. On sait qu’il est établi que M. Cadiou fut tué par une balle de revolver 6 m/m et que Pierre, après des dénégations a dû reconnaitre qu’il avait eu en sa possession un revolver du même calibre. C’est l’arme qu’il prétend avoir vendue à un commis voyageur inconnu.
En présence de ces éléments, le parquet croit pouvoir reconstituer ainsi le crime. Le 30 décembre, à 1 heures du matin, M. Cadiou et Pierre sortent de l’usine et s’engagent dans un chemin qui monte à travers bois. Ils causent avec animation, se disputent probablement. M. Cadiou, pour se préserver du vent, a relevé son capuchon sur sa tête. Les deux hommes arrivent au point où le chemin se rétrécit en un sentier qui descend vers un canal. A ce moment la dispute atteint son paroxysme. L’usinier passe devant. Resté derrière, l’ingénieur lui tire un coup de revolver à bout portant. M. Cadiou s’écroule sur le sol : la mort a été instantanée.
Aussitôt Pierre revient à l’usine. Le lendemain l’ingénieur envoie sa servante, Julia Juzeau, à Brest, pour acheter du linge. D’autre part, ses voisins et co-locataires, le meunier Caroff, le contremaitre et Mme Bignard, sont absents. Après le déjeuner, resté seul, Pierre revient dans le petit chemin ; avec son couteau à petite lame recourbée il déchiquette le cou pour rechercher la balle, indice révélateur possible, mais le projectile n’apparait pas, car il s’est glissé dans le maxillaire opposé.
D’ailleurs la nuit vient, le temps presse.
Alors Pierre abandonne les recherches, se munit d’une pioche, creuse un trou peu profond, enfouit le cadavre et s’en retourne chez lui pour faire disparaître le revolver et les cartouches compromettantes. Le soir, à sept heures, l’ingénieur apparut, souriant au café de Landerneau…
Fernand MOMMEJA

11 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Les contradictions de M. Bonnefoy. – Cadiou vivait encore le 1er Janvier. – Une lettre de M. Marcou. – Le docteur Paul scrute les débris du Cadavre. – Quant au facteur de Blincourt, il en a de bien bonnes !

C’est le sort de toutes les enquêtes tardives de ne rassembler que des témoignages sujets à caution. Depuis le début de l’instruction, quantité de gens ont été entendus ; la plupart ont été hésitants dès le premier interrogatoire, tous le sont devenus à la longue. Il s’en était trouvé dans le nombre, dont les déclarations avaient été exceptionnellement catégoriques : c’étaient les témoins à charge.
A mesure que les jours s’écoulaient sans apporter la preuve décisive de la culpabilité de Pierre, la gravité de la responsabilité qu’ils assumaient leur apparut ; leur crainte de contribuer à la condamnation d’un innocent s’accrut à mesure que le temps enlevait de la précision à leurs souvenirs et leur inspirait des doutes : un à un ils se rétractèrent. Ajoutez à cela les affirmations contradictoires établissant péremptoirement que M. Cadiou se trouvait à la fois, chez ses sœurs de Cléder et dans la boutique d’un pâtissier de Morlaix ; que ce même phénomène d’ubiquité fut constaté le 1er janvier à Morlaix par MM. Caramour et Cabon, à Saint-Pol de Léon, par MM. Le Gall père et fils et par M. Graff, tandis que d’autres témoignages semblaient prouver, non moins péremptoirement que M. Cadiou était mort depuis le 30 décembre. Vous aurez alors une idée incomplète des difficultés avec lesquelles M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, se trouve aux prises.
En réalité l’édifice de présomptions laborieusement échafaudé par l’accusation se désagrège. Il est, depuis hier, réduit à sa plus simple expression.
L’auteur principal de cet écroulement – le mot, n’est pas trop fort – est M. Bonnefoy, le fermier de la Grande-Palud. Et voici comment : Si une demi-douzaine de personnes avaient aperçu M. Cadiou se dirigeant vers son usine le 30 décembre au matin, entre 8 h. 30 et neuf heures, deux seulement certifiaient que l’ingénieur Pierre et son directeur s’étaient rencontrés et s’étaient promenés ensemble. De ces deux témoins, le contremaître Bignard et le fermier Bonnefoy, un seul, le second, apportait une certitude que l’on considérait comme une des plus fortes assises de l’accusation.
Hier matin, interrogé par MM. Le Coz, commissaire de la brigade mobile de Rennes ; Girardier, commissaire de police de Landerneau, et Brisset, inspecteur, M. Bonnefoy est revenu complètement sur sa première déposition.
« Le 29 décembre, a-t-il dit, me rendant à Landerneau pour y prendre le train de 9 h. 40 qui devait me conduire à la foire de Lesneven, j’ai rencontré M. Cadiou à la hauteur de la chapelle de Kerloret. M. Cadiou se dirigeait vers la Grande-Palud.
« Dans la matinée du 30 décembre, vers 8 h. 45, je sortais de la ferme pour aller chercher un bridon oublié dam un de mes champs, quand, j’aperçus M. Cadiou qui pénétrait dans l’usine par la passerelle. Cinq minutes après, j’étais de retour. Mon cousin, M. Louis Autret, m’attendait. Nous partîmes aussitôt pour Landerneau, où nous devions présenter un étalon à la commission de remonte italienne. Les membres de cette commission, retardés par un accident de chemin, de fer, n’arrivèrent pas à l’heure prévue. L’examen des chevaux ne se fit pas dans des conditions normales faute de temps et nous rentrâmes là la ferme, mon cousin et moi, sans avoir pu présenter l’étalon que nous avions amenés. Il était environ cinq heures quand nous arrivâmes. Depuis neuf heures du matin nous étions partis. Je me suis donc trompé quand j’ai déclaré que j’avais vu M. Pierre et M. Cadiou le 30 décembre, à onze heures du matin. »
La présence de M. Bonnefoy à Landerneau, le 30 décembre, aux heures indiquées par lui, est certifiée par différents habitants de Landerneau.
Mais, puisque ce ne pouvait être le 30 décembre que M. Bonnefoy avait aperçu le directeur de l’usine et, l’ingénieur sous le pont du chemin de fer, quel jour était-ce donc ?
Quand nous lui avons posé la question, hier après-midi, le fermier de la Grande-Palud nous a répondu :
– Le 31 décembre.
Cette énormité était dite avec un flegme tel que nous ne pûmes réprimer un sourire. M. Bonnefoy en perdit un peu de son assurance. Il voulut, alors s’expliquer et son explication ne fut pas exempte d’un certain embarras. Il s’agissait, en effet, d’une nouvelle rétractation. Après avoir affirmé, sous serment, qu’il avait vu M. Cadiou et Pierre ensemble et qu’il les avait vus le 30 décembre, à onze heures du matin, M. Bonnefoy revient successivement sur ses deux allégations. Ce n’est plus le 30 décembre que se place la rencontre, et la rencontre elle-même n’a peut-être pas eu lieu. Hier après-midi, M. Bonnefoy cherchait des formules pour exprimer son incertitude : « Dans son idée », les deux personnes qu’il vit sous le pont du chemin de fer devaient être M. Cadiou et Pierre étaient-ce bien ces derniers ? Ils en avaient bien l’apparence, mais, à distance, il est permis de se tromper et M. Bonnefoy a peut-être confondu la silhouette du patron de l’usine avec celle du comptable, lequel possède une pèlerine analogue à celle que portait M. Cadiou et avait, en outre, l’habitude de quitter son travail vers onze heures du matin.
Quoi qu’il en soit, il n’est pas possible de faire état du premier témoignage de Bonnefoy. Reste celui du contremaitre Bignard, mais ce dernier a tellement varié depuis le début de l’affaire, qui il est prudent de ne considérer aucune de ses déclarations comme décisive.
On pouvait tenir pour certain, il y a deux jours, que M. Cadiou était allé à l’usine le 30 et qu’il y avait rencontré Pierre.
Il reste aujourd’hui que M. Cadiou est allé à l’usine le 30, qu’on l’a vu s’y rendre, mais qu’on ne l’a pas vu en revenir. Ceci est encore suffisamment grave, puisque c’est sur ce seul indice que Pierre été arrêté le jour de la découverte du cadavre. On ne connaissait pas, à ce moment la cause véritable de la mort de M. Cadiou, et nul ne se souciait de la de la disparition du revolver de 6 millimètres, que tout le monde ignorait du reste.

M. Cadiou était à Saint-Pol de Léon le 1er janvier
Voici ce que nous télégraphie à ce sujet notre correspondant de Saint-Pol de Léon :

DÉCLARATIONS DE M. GRAFF
Saint-Pol de Léon, 10 mars.
La dépêche a rendu compte d’un nouveau témoignage qui vient de surgir, celui de M. Le Gall, commis à l’hospice civil de Morlaix, qui aurait vu M. Cadiou le 1er janvier, à sept heures du soir, à la gare de Saint-Pol de Léon.
Nous avons demandé à M. Graff, négociant en primeurs, quartier de la gare, à Saint-Pol, qui accompagnait M. Le Gall, de vouloir bien nous fournir quelques renseignements à ce sujet. Très aimablement, M. Graff se met à notre disposition : « Le 1er janvier, nous dit-il, M. Le Gall et son fils, élève à l’école navale du service de santé, avaient passé l’après-midi à la maison. Le soir, je les reconduisis à la gare, ou ils devaient prendre le train de 7 h, 13, pour rentrer à Morlaix. Sur le quai, je vis M. Le Gall saluer un monsieur qui était accolé au bâtiment de la gare, près d’une bicyclette. Je fis de même, quoique je ne connusse pas la personne en question. Je remarquai que ce monsieur était en costume de cycliste, coiffé d’une casquette grise et portait sur le bras une pèlerine noire en caoutchouc. A une question de son fils, M. Le Gall répondit : « Comment tu ne connais pas M. Cadiou, ancien avoué à Morlaix ? »
« Mais, demandons-nous à M. Graff, êtes-vous bien sûr que c’était le 1er janvier ? MM. Le Gall ne sont-ils pas venus chez vous avant cette date ? »
« Plusieurs fois, avant et après, nous répondit notre interlocuteur, mais c’est la seule fois où je les reconduisis à la gare. »
Comme nous nous étonnions que M. Le Gall soit resté si longtemps sans parler, M. Graff s’exclama : « Ah ! c’est qu’il ne tenait pas plus que moi à être mêlé à cette affaire ; nous n’avons ni l’un ni l’autre de temps à perdre. Si le fait est venu à s’ébruiter, c’est parce que dernièrement, au cours d’une conversation à Morlaix, l’affaire Cadiou ayant, été incidemment évoquée, M. Le Gall a parlé de cette rencontre devant Me Hische, avocat qui, à son tour, en a entretenu M. Picard, procureur de la
République. »
En tout cas, la présence d’un voyageur muni d’une bicyclette le 1er janvier au soir à la gare de Saint-Pol de Léon ne paraissant pas douteuse, il était intéressant de se renseigner. Nous avons donc continué notre enquête à la gare. A peine avions-nous informé M. Le Stum, l’aimable et toujours obligeant facteur-mixte de la grande vitesse, du but de notre visite, qu’il nous donnait satisfaction, car des recherches venaient d’être effectuées à ce sujet, sur la demande d’un commissaire de la brigade mobile de Rennes. Voici ce que nous avons appris :
Dans la journée du 1er janvier, une seule bicyclette a été mise aux bagages, et c’est précisément au train de 7 h. 13 du soir. Elle a été enregistrée à destination de Rennes, sur présentation d’un billet de classe à demi-tarif délivré sur le vu d’une carte spéciale.
Le soir, après 17 h. 7, il ne passe plus à la gare de Saint-Pol que deux trains de voyageurs se dirigeant, l’un sur Morlaix, à 19 h. 13 et l’autre sur Roscoff, à 19 h. 39. L’attitude du voyageur appuyé au bâtiment de la gare, à côté de sa machine, laisse naturellement supposer qu’il attendait l’un de ces deux trains. Ce n’était pas celui allant sur Roscoff, puisque, dans cette journée il n’a été enregistré à la gare de Saint-Pol aucune bicyclette pour cette direction. C’était donc celui de Saint-Pol à Morlaix, le train de 19 h. 13. On conviendra que le transport d’un vélo par ce train permet d’admettre cette hypothèse. Or, nous l’avons dit, le vélo en question étant à destination de Rennes, il est évident que son propriétaire devait se diriger aussi sur cette ville. Alors ?… Alors, si nous ne connaissions pas M. Le Gall, homme sérieux et réfléchi, vieux Morlaisien ayant fort bien connu M. Cadiou, nous resterions « a <perplexe.
Voici, d’autre part, les résultats de l’enquête à Saint-Pol de l’envoyé spécial du Matin :
C’est à un chef de bureau de l’hospice de Morlaix, M. Le Gall, qu’est due la révélation définitive qui confirme, sans discussion possible cette fois, les déclarations apportées jusqu’ici par d’autres témoins et auxquelles la justice, malgré l’unanimité de ces témoignages, n’avait pas voulu ajouter foi.
C’est au chef du parquet de Morlaix que M. Le Gall apporta aujourd’hui sa catégorique affirmation. Un négociant de Saint-Pol de Léon, Graff vint à son tour l’appuyer de son témoignage.
Ce que M. Le Gall déclara au juge d’instruction, il voulut bien me le répéter ce soir.
Voici son récit :
« A la fin de décembre dernier, mon fils, qui est élève à l’école du service de santé de la marine à Bordeaux, vint passer les fêtes de Noël et du jour de l’an à Morlaix. Mon fils est fiancé à Mlle Graff, de Saint-Pol de Léon…
« Le 28 décembre, accompagné de ma femme, de mon fils et de mes autres enfants, nous allâmes passer l’après-midi chez M. Graff. Trois jours plus tard, le 1er janvier, je retournai faire visite à M. Graff, accompagné cette fois-ci seulement de mon fils.
« Ce soir-là, à sept heures, mon fils et moi, revenions à la gare de Saint-Pol, où nous devions reprendre le train de 7 h. 13 pour Morlaix. M. Graff et sa fille avaient tenu à nous reconduire jusqu’à la station…
« Au moment où j’arrivais sur le quai, je vis M. Cadiou adossé au mur de la gare, en bordure du quai, à cinq ou six mètres de la salle d’attente. Il avait devant lui sa bicyclette sur laquelle il appuyait les mains. M. Cadiou était vêtu d’un complet cycliste et coiffé d’une casquette grise… Il n’avait pas de caoutchouc jeté sur les épaules. Peut-être ce vêtement était-il roulé sur sa machine… En tout cas, je ne le remarquais pas… »
« Au moment où je passais devant M. Cadiou, que je connais depuis vingt ans, il m’aperçut et me dit le premier :
« – Bonjour Le Gall.
« Je répondis en le saluant :
« – Bonjour, monsieur Cadiou.
« Mais comme j’étais en compagnie de Mme et de Mlle Graff je ne voulus pas les quitter par politesse, et ne m’arrêtai pas pour converser avec M. Cadiou.
« Un moment après mon fils me demanda :
« – Quel est donc ce monsieur que tu viens de saluer ?
« Je répondis :
« – C’est M. Cadiou, l’ancien avoué de Morlaix…
« Le train de Morlaix allait partir. J’y montai avec mon fils, après avoir pris congé de M. et de Mlle Graff… En arrivant à Morlaix nous trouvâmes ma femme et ma fille qui étaient venues au-devant de nous à la gare…
« Quelques jours plus tard, poursuivit M. Le Gall, j’apprenais la disparition de M. Cadiou, puis, plus tard encore, la découverte de son cadavre, les résultats de l’autopsie, l’arrestation de Pierre. Je dois dire que j’ignorais jusqu’au nom de celui-ci. C’est à ce moment que je me rappelai la rencontre de l’industriel à Saint-Pol de Léon… Mais tout d’abord l’idée que cette rencontre avait eu lieu le 1er janvier ne me vint pas à l’esprit… Cependant à la réflexion, un premier souvenir se fixa en moi qui ne tarda pas à m’obséder… Quand j’avais rencontré Cadiou à la gare de Saint-Pol il avait sa machine devant lui ; or, personne ne parlait de la disparition de sa bicyclette… Pendant plusieurs jours, en vain, je fouillai ma mémoire afin de me préciser la date exacte de notre rencontre. J’en parlai à ma femme. La vérité se fit peu à peu…
« Lors de ma première visite à M. Graff, à Saint-Pol de Léon, le 28 décembre, j’étais avec toute ma famille, et M. Graff, occupé par son commerce, n’avait pu venir nous accompagner à la gare… C’est Mme Graff qui nous reconduisit. Par contre, le 1er janvier, ma famille était restée à Morlaix… J’étais seul avec mon fils, et le soir de ce jour-là ce furent M. Graff et sa fille, je vous l’ai dit par ailleurs, qui nous reconduisirent à la gare. C’est même, je vous l’ai dit également, la présence de M. Graff qui m’empêcha de m’entretenir avec M. Cadiou, autrement que pour répondre rapidement au bonjour qu’il m’avait donné… Cet ensemble de circonstances constituait déjà de quoi étayer une certitude…
« Dès lors, je fus tenaillé par cette idée que je connaissais des faits de nature à orienter les recherches de la justice et susceptibles d’apporter un peu de lumière dans la mystérieuse affaire… Mais tant d’autres témoins, qui étaient venus affirmer, eux aussi, avoir rencontré par ailleurs M. Cadiou, avaient été tournés en ridicule, avaient vu traiter leurs déclarations d’absurdes, que j’hésitais encore, que j’attendais toujours pour faire connaître ce que je savais… Pourtant mon obsession augmentait… Je décidai de recueillir encore de nouvelles précisions avant d’apporter un témoignage qui ne pût être mis en doute… J’écrivis à Bordeaux, à mon fils, et lui demandai s’il se souvenait de notre rencontre avec M. Cadiou… Il arriva à Morlaix en permission, à l’occasion des jours gras, et me donna verbalement sa réponse. Pour lui non plus, et pour les mêmes raisons que moi, il ne pouvait se tromper sur la date. Il me répondit, simplement :
« – Papa, il n’y a pas de doute possible… C’est le 1er janvier que nous avons rencontré M. Cadiou… Nous n’étions que nous quatre, M. et Mlle Graff, toi et moi, alors que le 28 décembre, au contraire, maman et ma sœur étaient avec nous… »
« Ma femme, d’autre part, qui était au courant de la situation et de mes angoisses, me lit remarquer à son tour que le jour où elle vint à Saint-Pol de Léon, au moment où nous prenions le train de 7 h. 13, la gare était encombrée de voyageurs, pour la plupart des soldats venus en permission à l’occasion des jours de fête… Le 1er janvier, au contraire, il n’y avait sur le quai que trois ou quatre personnes, dont M. Cadiou.
« Au surplus, de son côté, M. Graff, qui avait appris comme tout le monde les circonstances exposées par certains témoins, de la disparition de M. Cadiou, à une date primitivement fixée au 30 décembre, s’était souvenu lui aussi de la rencontre de Saint-Pol de Léon. Lui aussi, sans m’avoir fait part de ses propres obsessions, avait rassemblé ses souvenirs. Il était derrière moi, à la gare de Saint-Pol, au moment où M. Cadiou et moi avions échangé un bonjour… Il s’était rappelé qu’il n’était, venu m’accompagner à la gare que le soir du 1er janvier… Par conséquent M. Cadiou n’avait pu être assassiné le 30 décembre, dans le petit bois où l’on disait l’avoir vu s’éloigner avec l’ingénieur Pierre…
« Bref, vendredi dernier, M. Graff, qui était en voyage à Morlaix, vint me rendre visite. Il me parla de ce dont lui aussi s’était souvenu. Et il ajouta :
« – Je ne pouvais garder ce souvenir qui m’obsédait…. J’en ai parlé aujourd’hui à mon avocat… Il m’a donné le conseil d’aviser le procureur de la République.
« C’est ainsi, termina M. Le Gall, que M. Graff et moi sommes allés exposer aujourd’hui au parquet de Morlaix ce que nous savions et que nous avons fait dans tous ses détails, avec toutes ses précisions, le récit que je viens de vous répéter… »

Ce que dit le fils de M. Le Gall

« Bordeaux. 10 mars.
Nous avons pu, ce soir, joindre à l’école de médecine navale, à Bordeaux, le fils de M. Le Gall, et, nous lui avons demandé s’il se souvenait avoir rencontré M. Cadiou à Saint-Pol de Léon le 1er janvier dernier.
La réponse de M. Le Gall fils fut d’une précision absolue.
« Le 1er janvier, nous dit-il, j’étais allé faire mes visites de nouvel an à Saint-Pol de Léon avec mon père. Le soir, nous nous trouvions à la gare de Morlaix pour prendre le train de 7 h. 13, lorsque nous croisâmes un monsieur qui tenait, une bicyclette à la main. Il dit à mon père :
« – Bonjour, monsieur Le Gall.
« Je ne connaissais pas ce monsieur qui venait de nous saluer. Aussi je demandai à mon père :
« – Quelle est celte personne ?
« Mon père me répondit :
« – C’est M. Cadiou, l’ancien avoué de Morlaix…
« Et il ne fut pas autrement question de l’industriel à ce moment ? A cela, strictement, se bornent mes souvenir. Lorsque l’affaire a éclaté, mon père m’a demandé si j’avais gardé le souvenir de cette rencontre. Je lui ai répondu ce que je viens de vous déclarer… »
Alors, que signifiaient ces mystérieux voyages ?
Voilà donc des témoignages définitifs, décisifs, contre lesquels aucune contradiction ne semble pouvoir prévaloir.
Et il est. bien établi maintenant, qu’outre l’impossibilité de fixer la date de l’assassinat de M. Cadiou au 30 décembre, le directeur de la Grande-Palud, ainsi que nous le laissions pressentir hier, effectua en dehors de Landerneau de mystérieux déplacements dont il se gardait bien de prévenir ses amis et sa famille.
Quel était le but de ces voyages ? A quel rendez-vous insoupçonné allait l’industriel ?…
On peut espérer qu’une plus complète unité de direction donnée à l’enquête parviendra à établir la nature de ces rendez-vous.
Et c’est par là peut-être qu’arrivera enfin la petite lueur qui permettra de faire éclater toute la vérité et de dissiper les ombres épaisses qui, jusqu’ici, avaient enveloppé la tragique énigme.

Au parquet de Morlaix
Morlaix, 10 mars.
M. Le Clec’h, juge d’instruction, a entendu aujourd’hui Mlle Quéméneur, belle-fille de M. Graff et fiancée de M. René Le Gall, étudiant en médecine : Mme Le Gall et Mlle Le Gall. Tous ces témoins, ainsi que M. Graff, qui avait été entendu hier soir, sont d’accord sur la date du 1er janvier.
MM. Saillour et Couloch, ancien pharmacien, ont également été entendus, au sujet d’une date antérieure sur la présence de M. Cadiou au bas de la rivière de Morlaix.
La gendarmerie a fait, aujourd’hui, une enquête au bas de la rivière et au Bruly, sur la présence de M. Cadiou dans ces parages, le 31 décembre et le 1er janvier. Elle n’a donné aucun résultat.

Une menace
M. Cabon, facteur surveillant des P.T.T., a reçu ce matin la lettre suivante :
Nantes, 8 mars.
« Monsieur le facteur,
« Allez-vous dire combien l’avocat de l’assassin Pierre vous a acheté pour faire un faux témoignage ?
« Non, n’est-ce pas ? C’est scandaleux.
Le public est écœuré de voir qu’en vous payant on vous fait, faire un faux : mais prenez garde, cela porte malheur.
« Il y a une justice immanente, et plus tard vous serez confondu.
« Signé : BERNARD. »
Cette lettre a été remise par le facteur Le Cabon à M. Le Clec’h, juge d’instruction.

Le docteur Quédec n’assista pas à l’autopsie
Nous avons reçu la lettre suivante :
« Landerneau, 10 mars.
Monsieur le rédacteur en chef,
« Je vous serais bien obligé de vouloir bien démentir dans votre prochain numéro l’information inexacte parue dans la Dépêche d’aujourd’hui 10 mars, d’après laquelle j’aurais assisté à la première autopsie du corps de M. Cadiou.
« J’ai assisté à l’exhumation du cadavre, et suis reparti aussitôt, après.
« Je n’ai pas assisté à l’autopsie.
« Veuillez agréer, etc., etc.
« Docteur QUÉDEC. »

A la Grande-Palud
MM. Le Coz, Girardier et Brisset se sont rendus, hier, chez l’ingénieur Pierre, et ont saisi les vêtements de ce dernier. Ces vêtements vont être soumis à une analyse dans le but de déterminer s’ils sont tachés de sang.

Une lettre de M. Marcou
Nous avons reçu la lettre suivante :
« Landerneau, 10 mars.
« Monsieur le rédacteur en chef,
« Je dis dans votre numéro de ce jour :
« Une conversation intéressante. Bossard se montra inquiet. Marcou déclara qu’il en savait long et qu’il y aura du changement dans la boîte. M. Cadiou s’en ira, très probablement, etc. »
« Veuillez, je vous prie, démentir catégoriquement les propos tenus par M. Bossard, et dont il m’attribue la paternité. A aucun moment, il ne fut question de M. Cadiou et je pense bien que M. Bossard reconnaîtra son erreur, car je ne pensais nullement à la date du 27 pour la disparition de M. Cadiou. Que M. Bossard prenne ses paroles pour lui personnellement et non pour moi. Libre à lui de faire autant de dépositions qu’il le voudra, mais en son nom personnel. Car je puis vous l’affirmer, je ne sais personnellement rien sur le crime, et sur cette question je n’ai absolument rien à me reprocher. Moi aussi, je crois à l’innocence de M. Pierre, et j’affirme qu’à aucun moment, il ne m’a fait de confidences à ce sujet. Mais puisque M. Bossard parle ainsi, il y a un fait à noter :
Dans la première quinzaine de janvier, lorsque les gendarmes sont venus enquêter à l’usine, à leur vue, M. Bossard prit la fuite et resta caché dans la brousse pendant trois heures, et ceci tous les ouvriers de l’usine peuvent l’affirmer.
« Dans l’espoir, monsieur le rédacteur, que vous voudrez bien insérer la présente, recevez mes bien sincères salutations.
« Henri MARCOU, ex-ouvrier à la Grande-Palud, 19, rue du Pont, Landerneau (Finistère).

M. Cadiou aurait été vu le 4 janvier à Paris
LE RÉCIT DE M. BOULIER
M. Boulier, le facteur-receveur de Blincourt (Oise), a fait à un rédacteur du Petit Parisien le récit suivant :
« Je me trouvais le 4 janvier dernier, vers une heure de l’après-midi, dans la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare. Je venais de prendre au guichet des lignes de Normandie un billet pour Dieppe.
Ce ticket était destiné à mon jeune fils, que je reconduisais au collège de cette ville.
« Comme il restait à peine une demi-heure avant le départ du train, je pris la résolution de déjeuner avec mon enfant au buffet même de la gare. Nous nous dirigions du côté où il est installé, lorsque en haut d’un grand escalier d’accès je vis venir vers moi quelqu’un que je connais très bien. Je me portai à sa rencontre, mais il ne m’avait point aperçu. Il allait, la main tendue vers un monsieur petit, brun, âgé d’une quarantaine d’années, vêtu d’un pardessus sombre et coiffé d’un chapeau melon, qu’il salua de ces mots, que j’entendis très distinctement : « Bonjour mon cher Cadiou ! »
« Je passai sans prêter autrement attention à ces paroles. Ce n’est que plus tard, lorsque je lus les articles concernant la disparition de l’industriel, qu’elles me revinrent en mémoire. Et je me souviens alors que, l’interlocuteur de M. Cadiou m’avait, à l’occasion de mon service, à Blincourt, entretenu de ses relations avec celui-ci et de l’usine de la Grande-Palud.
« Au fur et à mesure que les jours passaient, je m’étonnai de son silence. J’entendis néanmoins jusqu’à ce que ma conscience se révoltât. Voilà pourquoi je n’ai pas parlé plus tôt.
« On se demande aussi pour quelle raison je n’ai pas encore fait connaître le nom du personnage grand, châtain, barbu – le signalement complet de l’assassin de M. Cadiou, fourni par la somnambule de Nancy – que j’aperçus en conversation avec le directeur de la Grande-Palud, et pour quelle raison je me retranche derrière le secret professionnel : tout, simplement parce que, par déférence pour mes chefs, et aussi eu égard à cette circonstance que c’est dans l’exercice de mes fonctions que j’ai connu ce monsieur, je ne veux le nommer qu’à mon directeur ou au juge d’instruction de Brest, s’il leur plaît de m’entendre. »
Nous avons dit que M. Bidard de la Noë allait convoquer prochainement à son cabinet le facteur-receveur. On ne tardera donc pas à savoir quelle créance il importe d’accorder à ces révélations.
Le Petit Parisien ajoute : « Ancien colonial, décoré de la médaille de Chine, pourvu de diplômes universitaires, politicien militant, candidat malheureux au conseil général, jadis conseiller municipal de la petite commune où il réside, M. Boulier a la manie d’intervenir dans toutes les affaires locales. Il le fait parfois hors de propos. Il ne faudrait pas en conclure que ses dires d’aujourd’hui soient négligeables et ne méritent pas d’être pris en considération. »

LES TRAVAUX DU DOCTEUR PAUL
Paris, 10 mars.
Cependant qu’à Brest l’instruction continue son lent travail, à Paris le docteur Paul poursuit dans son laboratoire ses expertises. Il a déclaré aujourd’hui à un reporter :
« J’ai là en ce moment des fragments de la peau de la tête de M. Cadiou. Je vais en faire l’examen histologique. Cela ne nous donnera pas le nom du coupable, mais cela nous permettra d’établir, en rapprochant tous les faits entre eux, certaines dates encore mal établies par l’instruction.
« Je vais en outre examiner le couteau de l’ingénieur. Peut-être y trouverons-nous quelques traces de sang. Même après lavage, même après ce long espace de temps, s’il y a ou du sang sur ce couteau nous le saurons. De même pour la pioche, que je n’ai pas encore eue en ma possession.
« Enfin, les vêlements que portait M. Cadiou vont m’arriver demain et leur examen me permettra peut-être des découvertes intéressantes. Dans quinze jours seulement mon rapport sur tout cela sera terminé et pourra aider, je l’espère, la justice. »

Interview de Me Fleys avocat de Mme Cadiou
Paris, 10 mars.
La Liberté a interviewé Me Fleys, l’avocat de la partie civile. L’avocat n’a pas voulu donner son opinion sur l’affaire même, qu’il ne connaît pas encore suffisamment, puisqu’il n’eut jamais communication du dossier, mais il a parlé du rôle joué par lui jusqu’ici et des démarches qu’il compte faire bientôt auprès du procureur général de Rennes.
« J’ai demandé au parquet de Brest, a dit Me Fleys, l’autorisation de prendre connaissance du dossier. Elle m’a été formellement refusée. La loi lui en donne le droit. Il est même assez intéressant de constater, à cette occasion, que l’inculpé et son défenseur, peuvent à tout instant consulter le dossier de l’instruction, tandis que cette faculté est interdite à l’avocat de la partie civile. C’est là évidemment une lacune de la loi de 1897, qui s’est préoccupée d’assurer les droits de la défense et n’a pas songé à ceux de la partie civile. Pour réparer cet oubli, les parquets autorisent souvent la communication du dossier au défenseur de la partie civile. A Paris c’est d’un usage constant.
– Comment expliquez-vous, mon cher maître, le refus du parquet de Brest ?
– Je ne l’explique pas. Je me contente de faire des hypothèses. Contient-il des documents qu’on ne veut pas faire connaître à l’avocat de la famille Cadiou ? Se propose-t-il, chose incroyable, de diriger l’accusation dans un autre sens ? J’attends que ce dossier soit transmis à Rennes pour faire une démarche auprès du procureur général.
« Vous savez que Pierre a fait opposition à l’ordonnance du juge qui refuse sa mise en liberté provisoire. A cette occasion nous devons fournir un mémoire pour nous opposer à cette mise en liberté. Nous est-il possible de formuler nettement cette opposition si nous ignorons les pièces que contient le dossier ? Si le procureur général ne m’accorde pas l’autorisation d’en prendre connaissance, je rédigerai le mémoire sans conclusion. Je me contenterai de protester contre les refus des parquets de Brest et de Rennes. »
Au sujet de la direction imprévue que prend l’affaire, Me Fleys ne pouvait pas faire connaître l’opinion de sa cliente. Il s’est borné à dire : « Nous sommes stupéfaits de ces témoignages multiples, qui se produisent un mois et demi après l’arrestation de l’ingénieur Pierre. Je ne doute pas de la bonne foi des témoins, mais pourquoi ne se firent-ils pas connaître plus tôt ? »
Dans le courant de cette semaine, Me Fleys partira pour Rennes, où il fera les démarches utiles à la rédaction de son mémoire.

12 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Balles de cuivre et de nickel. – Le voyageur de commerce. – Les bicyclettes de M. Cadiou. – Le songe de M. Bossard et sa réplique

Un de nos confrères lançait hier une nouvelle sensationnelle : le revolver de Pierre, le revolver que l’on recherche en vain ne pouvait pas être l’arme du crime.
La balle trouvée dans le cou de M. Cadiou est du calibre 6 m/m 35 ; elle a une chemise de nickel. Le revolver de Pierre était du calibre 6 m/m et les balles dont, l’ingénieur se servait avaient une chemise de cuivre. Donc, 1° la balle homicide n’était pas du même type que celle achetée par Pierre chez M. Marie ; 2° elle n’aurait pu être tirée avec le revolver de Pierre.
Si notre confrère avait pris la peine d’interviewer le docteur Paul le jour de la contre-autopsie, si, avant d’allumer son pétard, notre confrère avait consulté M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, actuellement détenteur de la fameuse balle, peut-être aurait-il résisté à l’envie de provoquer dans le public une émotion qui devait être de courte durée.
Le docteur Paul venait de terminer la contre-autopsie, quand il nous déclara : « J’ai mesuré la balle qui trancha la carotide de M. Cadiou : c’est une balle de 6 m/m. Je l’ai examinée : c’est une balle à chemise de cuivre. »
Bien que notre souvenir fut très précis, nous avons voulu qu’une voix autorisée le confirmât. Nous nous rendîmes donc au parquet, où on nous certifia que la balle découverte par le docteur Paul est bien en cuivre rouge et du calibre 6 m/m.
Ajoutons que toute confusion est impossible. La balle nickelée de 6 m/m 35 est sensiblement plus grosse que la balle de cuivre ; sa forme n’est pas la même. Pour s’en convaincre, il suffit de juxtaposer les deux projectiles : la différence est évidente.

Le même confrère reprenait hier une déposition que nous avions signalée dans notre numéro du 4 mars, celle de M. Simon, armurier à Guingamp.
En janvier 1912, disions-nous, M. Simon, qui était alors établi à Janzé (Ille-et-Vilaine), reçut la visite d’un voyageur de commerce qui lui montra un revolver qu’il venait d’acheter à Landerneau. M.
Simon ignorait le nom du voyageur, mais il se rappelait qu’il appartenait à la maison Taupin-Broux-Meslay.
Ayant lu dans les journaux que l’ingénieur Pierre prétendait avoir vendu son revolver au représentant d’une maison d’huiles, M. Simon crut de son devoir d’aviser la justice de la confidence qui lui avait été faite par le voyageur de la maison Taupin-Broux-Meslay qui fournit précisément de l’huile à l’industrie. Il fit donc sa déclaration au commissariat de police et écrivit, en outre, à M. Bidard de la Noë, juge d’instruction. Dans sa lettre à ce dernier il soulignait la date janvier 1912.
Or, comme il est établi, jusqu’à nouvel ordre, par les témoignages de l’armurier Marie et de sa fille, que Pierre acheta son revolver en mai 1913, il paraît certain qu’il ne l’a pas revendu en janvier 1912, c’est-à-dire plus d’un an avant de l’avoir lui-même acquis.

Voici du reste le télégramme que nous recevons de Rennes :
Rennes, 11 mars.
M. Simon, armurier à Guingamp, mis en cause à propos d’une déclaration qu’il aurait faite devant le commissaire de police de cette ville, déclaration relative au revolver de M. Pierre, acheté par un voyageur de commerce du nom de Meslay, a confirmé aujourd’hui cette déclaration :
« Tout en causant avec ce voyageur, a dit M. Simon, je nettoyais un revolver du calibre de 6 millimètres, dit velo dog, à barillet long pour balles blindées. Le voyageur s’approcha et, après avoir regardé le revolver que je tenais à la main, il me demanda : « Combien vendez-vous ce revolver, 30 francs ? »
« Non, lui dis-je, de 28 à 32 francs, selon que l’on prend la gaine et les balles avec. »
« A ce moment, M. Meslay sortit de la poche de son paletot un revolver et il me dit qu’il venait de l’acheter aux environs de Landerneau pour le prix de 14, 16 ou 18 francs. Je ne me rappelle pas exacte ment. Ce revolver m’a paru en tous points semblable à celui que je nettoyais. Et comme je demandais au voyageur de me le montrer pour l’examiner, il le remit dans sa poche en me disant qu’il était chargé.
« Je certifie que mes souvenirs ne me trompent pas et, dès à présent, je puis vous dire que ces faits se sont passés entre le 22 et le 27 janvier 1912. Si j’avais un calendrier de 1912 sous la main, je vous dirais exactement la date. »
II est probable qu’il y a confusion dans l’esprit de M. Simon, l’armurier, car le voyageur en question, M. Meslay, retrouvé aujourd’hui à Alençon, dit ne pas se souvenir d’avoir montré un revolver, ni d’avoir parlé d’une affaire semblable à M. Simon, de Guingamp.

La question du revolver perd, du reste, une grande partie de son importance du fait que le nombre des témoins de Morlaix et de Saint-Pol de Léon va croissant.
On en comptait hier dix-huit qui ont rencontré M. Cadiou le 31 décembre ou le 1er janvier, soit à Morlaix, soit à Saint-Pol de Léon ; certains d’entre eux connaissaient M. Cadiou de longue date et lui souhaitèrent le bonjour : ils ne se sont donc pas trompés sur la personne ; quant à la date, tant de précisions sont apportées que le doute est inadmissible – jusqu’au jour où l’exemple du fermier Bonnefoy deviendra contagieux.
Il est donc superflu de chercher à justifier Pierre en publiant des informations erronées. La balle qui tua M. Cadiou est semblable à celles qui chargeaient le revolver de Pierre. Cette constatation était très grave quand on admettait que M. Cadiou n’avait pas quitté la Grande-Palud le 30 décembre ; elle est insignifiante si M. Cadiou se trouvait le soir du 1er de l’an sur le quai de la gare de Saint-Pol de Léon.

On sait que M. Le Gall aperçut à Saint-Pol de Léon M. Cadiou appuyé sur le guidon de sa bicyclette. Plusieurs personnes ayant été informées de ce détail par la presse se demandèrent ce que la bicyclette était devenue.
Nous avons constaté nous-même hier que les deux bicyclettes de M. Cadiou sont accrochées dans la remise d’où, à en croire gérant de la maison, elles n’ont pas bougé depuis le mois d’octobre dernier.
Elles sont en effet couvertes de poussière et de moisissure. D’autre part Mme Zaccone, tante de M. Cadiou, disait hier à notre correspondant de Morlaix que les bicyclettes se trouvaient au garage le 4 janvier dernier.
Quelle bicyclette avait donc M. Cadiou le 1er janvier ?

Appelé hier matin dans le cabinet du juge d’instruction, l’ingénieur Pierre a eu une longue entrevue avec sa mère, qui l’a encouragé, lui disant que son innocence ne tarderait certainement pas à être reconnue.
Pierre a déclaré qu’il ne souffrait pas du régime de la maison d’arrêt, mais il s’est plaint d’être obligé de demeurer des journées entières dans la geôle du palais de justice, cachot humide et froid, où on l’enferme fréquemment avec un grand nombre d’autres détenus.
Pierre a fait opposition à l’ordonnance du juge d’instruction rejetant la demande de mise en liberté provisoire formulée par ses défenseurs, puis il a été reconduit en voiture à la prison.
M. Bidard de la Noë a passé son après-midi à classer et à étiqueter toutes les pièces du dossier, qu’il expédiera dans deux ou trois jours à la chambre des mises en accusations, à Rennes.

L’inspecteur Le Mez [Lemez], de la police spéciale, n’a pas été chargé hier de rechercher qui avait renseigné la somnambule. Mais on l’a invité à vérifier ce qu’avait vu en songe le gardien de nuit Bossard. Celui-ci, qui semble vouloir depuis quelques jours se payer la tête des magistrats, avait en effet déclaré avoir vu, dans un rêve, l’assassin de Cadiou enfouir un revolver près de la fosse où fut enterré M. Cadiou.
Le procureur de la République ne croit naturellement ni aux somnambules ni aux songes. Mais il a pensé que Bossard en savait peut-être beaucoup plus long qu’il ne le dit, et il avait prié M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, de faire effectuer des recherches à l’endroit indiqué.
Accompagné de Bossard et d’un manœuvre l’inspecteur Le Mez [Lemez] s’est donc rendu hier à la Grande-Palud, où des fouilles ont été opérées aux abords de la fosse. Mais ces recherches, comme celles qui eurent lieu au même endroit, il y a une quinzaine de jours, n’ont donné aucun résultat.
Voici maintenant la lettre que nous adresse M. Bossard en réponse à celle de M. Marcou, que nous avons publiée hier. Nous en respectons scrupuleusement la forme :

Brest, le 11 mars 1914
A Monsieur le rédacteur en chef,
Monsieur le rédacteur,
Je suis très étonné de voir M. Marcou nier les propos dont je suis plus que certains de m’avoir tenus. D’ailleurs, il fallait s’y attendre. M. Marcou dit ne rien savoir, nous verrons bien. Il peut croire à l’innocence de M. Pierre, mais j’ai le droit de causer et de me taire. Et puisque M. Marcou me force de causer, et bien je causerais, dussais-je être l’objet de toutes les malversations. S’il ne savait rien, pourquoi, alors, m’ordonnait-il de conserver le secret de cette conversation. M. Marcou savait donc quelque chose, et il nie.
Attendons-nous à quelques surprises, et l’on verra si réellement M. Marcou ne sait rien. La justice tâtonne en ce moment, elle ne le fera pas longtemps. Je dirais ce que je sais avoir entendu.
Je soutiens et affirme que les propos tenus par M. Marcou et qui sont sur ma déposition du 9 mars, m’ont été dits chez lui le 27 décembre 1913, vers 8 h. 15 du soir, dont M. Marcou ne reconnaît pas la paternité. Il faudra bien pourtant qu’il la reconnaisse, malgré lui. Si M. Pierre ne lui fit aucune confidence au sujet de la disparition de M. Cadiou, d’où puisait-il les propos qu’il me disait émaner d’une personne compétente. Alors que peut-on penser de sa (rétraction).
C’est donc moi qui a tué M. Cadiou ; à l’entendre on le dirait, puisque je me sauve devant les gendarmes, Il me fait rire. Cela se peut que je me suis sauvé devant les gendarmes, et j’ai des raisons assez bien assises pour motiver cette escapade, et lui sait pourquoi, et il ne le dit pas.
Voici pourquoi j’ai parti :
Le vendredi 16 janvier, M. Auguste Broudin me disait que les gendarmes venaient me chercher et qu’ils étaient entrés au bureau. En entendant ces mots, je ne fis ni une ni deux, je pris mon paletot et partit en courant ; il était dix heures environ et suis revenu vers 11 h. 30. Je ne suis donc pas rester trois heures comme le prétend M. Marcou mais 1 h. 30.
Le 18 août, j’ai subi les violences de deux hommes, je porte plainte et je trouve le moyen d’attraper quand même seize francs d’amande. J’ai trouvé ce jugement inique, ayant été frappé et je n’avais fait que me défendre. J’ai toujours dis que jamais je ne payerais un centime. Je pensais qu’il fallait mieux subir la contrainte par corps.
J’avais eu 40 jours pour payer et ce délai finissait le 4 janvier. Aussi, m’attendant à être arrêter, je me tenais toujours sur le (qui vive). Et même avant, lorsque je voyais un gendarme, je croyais à chaque instant qu’il allait m’arrêter.
Je me sauvais parce que j’aurais eu honte d’être emmener, menottes en main, à la prison étant très connu à Landerneau.
Et si les gendarmes, venus à la Grande-Palus pour enquêter, étaient venus pour me prendre, je me serais rendu moi-même au tribunal pour demander l’autorisation d’aller en prison.
Quelques jours après les gendarmes sont revenus à l’usine, et ma foi, j’ai résisté, car j’avais une belle frousse, et je n’étais pas plus rassuré que cela.
Les gendarmes le savait que j’étais parti et M. le brigadier me dit : « Pourquoi vous êtes-vous sauvé l’autre jour, vous n’avez pourtant commis aucun assassinat. »
Je répondis : Ayant à subir une contrainte, je m’étais sauvé pour ne pas être emmener en prison par eux.
M. le brigadier me dit encore ensuite ; que lorsque l’on viendrait m’arrêter, je ne pourrais m’échapper, et si je tentais de le faire une balle aurait tôt fait de m’arrêter.
Je lui dit : « Cela ne me ferait rien d’aller en prison pourvu que j’aille seul. »
M. le brigadier : « Si l’on venait vous arrêter, vous marcheriez devant nous, et vous iriez tout seul à la caserne, il n’y a qu’aux criminels ou voleurs qu’on met les menottes. »
Moi : « Et bien lorsque l’on viendras m’arrêter, je ne me sauverais pas. »
M. le brigadier : « D’ailleurs, Bossard a toujours eu la frousse des gendarmes, et cela motivait son escapade. » Dans cette escapade j’avais déchiré mon pantalon aux ronces artificielles, j’étais un peu trop pressé pour passer avec ménagement.
Voilà tout simplement ce : Il y a un fait à noter que M. Marcou fait illusion.
Ainsi voulant dissiper le doute qui plane sur moi d’après cette lettre, que vous auriez M. le rédacteur l’amabilité d’insérer, étant remis en cause une fois encore.
Veuillez agréer, monsieur le rédacteur en chef l’assurance de ma profonde reconnaissance.
BOSSARD (Jacques), Saint-Divy, par Landerneau (Finistère).

Nous recevons la lettre suivante :
Morlaix, le 11 mars 1914.
Monsieur le directeur,
J’ai l’honneur de vous prier de vouloir rectifier le passage de votre journal du 11 courant, où il est dit : « M. Le Gall a parlé de cette rencontre devant Me Hisché, avocat, qui à son tour en a entretenu M. Picard, procureur de la République ».
C’est M. Graff et non M. Le Gall, qui a parlé de l’affaire devant Me Hisché.
Prière de vouloir bien rectifier dans ce sens.
Veuillez agréez, etc.
Signé : LE GALL.

A MORLAIX
CE QUE DIT Mme ZACCONE

Mme Zaccone, la tante de l’infortuné administrateur de la Grande-Palud, est absolument convaincue que son neveu fut victime d’un complot perpétré et exécuté à Landerneau.
M. Cadiou, dont elle fait le plus vif éloge, avait des ennemis implacables dans son entourage et en souffrait beaucoup. « Il a été la victime de leur cupidité », affirme l’honorable dame. Pour elle, le crime eut lieu le 30 décembre et toutes les personnes qui affirment avoir rencontré M. Cadiou depuis cette date sont victimes de l’imprécision de leurs souvenirs. Tel est, d’après elle, le cas de MM. Le Gall et Graff, qui crurent le voir le 1er janvier à la gare de Saint-Pol de Léon, appuyé sur sa bicyclette. « Or, lorsque je me rendis à Landerneau le 4 janvier, ajoute Mme Zaccone, afin d’opérer des recherches pour retrouver mon pauvre Louis, je pus constater que ses deux bicyclettes se trouvaient accrochées dans son garage, l’une au-dessus de l’autre.
« Il est encore un témoignage formel, dont je ne puis m’empêcher de douter. C’est celui de M. Cabon. Je ne doute évidemment pas plus que pour les précédents témoins de sa bonne foi. Mais jugez vous-
même : « Le 1er janvier, dit M. Cabon, entre 8 h. 30 et 8 h. 40, je traversais la place Thiers pour prendre le train qui devait me conduire là Lanmeur, quand j’aperçus M. Cadiou qui venait de passer sous le viaduc pour se diriger vers la mairie. »
– Eh bien, moi-même, reprend Mme Zaccone, je me trouvais à cette heure-là à la fenêtre que voici (et notre interlocutrice nous invite à nous placer devant une de ses fenêtres située près du viaduc, d’où l’on domine toute la place Thiers), et j’y demeurais jusqu’à 9 h. 45. J’attendais alors Mlle Barbe Kerbrat, une ancienne employée que j’affectionne beaucoup, et qui, ce matin de 1er janvier, devait me faire visite. Je l’attendis jusqu’à 9 h. 45 sans abandonner cette place, et pourtant je ne vis pas passer mon neveu. D’ailleurs, je dois vous dire que, s’il s’était trouvé ce jour-là à Morlaix, il n’eut pas manqué de venir me voir.
« D’autre part, à 8 h. 30 également, ma bonne se trouvait sur le frottoir, devant ma maison, guettant la venue de ma laitière. Elle non plus ne vit pas M. Cadiou quelle connaît cependant parfaitement. »
Enfin Mme Zaccone nous rappelle que le directeur de la Grande-Palud ne coucha pas à Landerneau durant la nuit du 30 au 31 décembre, c’est-à-dire celle qui suivit sa disparition ; et bien qu’on prétende l’avoir vu à Morlaix les deux jours suivants il a été impossible de retrouver trace de son passage dans les divers hôtels de la ville, malgré une minutieuse enquête faite à cet effet.
Puis nous prenons congé de notre aimable interlocutrice, qui formule le plus vif désir de voir enfin les coupables confondus.

Propos d’un Parisien

Je tiens à déclarer que je n’ai pas rencontré M. Cadiou le 31 décembre dernier, non plus que le 1er janvier. Du moins, je le crois…
Je serais, en effet, bien embarrassé s’il me fallait dire qui j’ai rencontré tel jour, à telle heure, il y a trois mois ou même il y a une semaine.
Encore si l’affaire n’avait pas d’intérêt, je me souviendrais peut-être… Mais quand il s’agit de la tête d’un homme, je comprends fort bien que la mémoire se trouble et qu’après avoir cru dur comme fer qu’on a rencontré M. Cadiou le 30 décembre, on se demande soudain avec inquiétude si c’est bien vrai.
C’est l’histoire de la lettre mise à la poste. Si cette lettre est banale, vous êtes bien certain d’avoir écrit l’adresse exacte ; mais si, au contraire, elle est très importante, vous vous dites aussitôt après l’avoir jetée dans la boîte :
– Sapristi, je crois que je n’ai rien écrit sur l’enveloppe !…
Aussi je les trouve inquiétants, ces interrogatoires d’accusé ou de témoins sur des questions de dates et d’heures.
Prenez dix personnes au hasard et demandez-leur :
– Quel jour sommes-nous ?
Plusieurs hésiteront et, d’ailleurs, se tromperont… Et des magistrats iront, de longs mois après, leur demander ce qu’ils faisaient le 17 juin, à 5 heures du soir !…
Edifier des enquêtes judiciaires et baser des culpabilités sur des distinguos de calendrier, cela me paraît diablement dangereux. Napoléon lui-même, à Sainte-Hélène se trompait de date quand il parlait d’Iéna ou de Wagram : ces événements furent cependant plus marquants que le passage de M. Cadiou à Landerneau. – CLÉMENT VAUTEL. (Le Matin.)

A propos de l’affaire Cadiou

On lit dans l’Intransigeant :
Il serait regrettable, infiniment regrettable, alors que l’innocence de M. Pierre ne fait aucun doute pour ceux qui s’attachent à pénétrer le mystère (et alors surtout que sa patience dans l’épreuve est inaltérable), que l’on apprit soudain soit son suicide, soit sa disparition accidentelle par quelque mal subit. Évidemment, le séjour de la prison n’est pas gai et il y a beaucoup d’épidémies. Mais ce serait fâcheux… infiniment fâcheux, et ça n’arrêterait rien. – (SÉVERINE.)

LA DÉFENSE

La réfutation des griefs de l’accusation. – Les témoins de Morlaix contre les témoins de Landerneau. – Comment Pierre sort du dilemme où prétendait l’enfermer le parquet. – La défense prend l’offensive et pose à son tour des questions.

Paris, 11 mars.
On lit dans le Temps :
Dans une précédente lettre, j’ai énuméré les charges que l’accusation fait peser à l’heure actuelle sur l’ingénieur Pierre. Je dois maintenant examiner tout ce qui est à la décharge de l’ingénieur. Pour commencer, voyons comment Pierre réfute les griefs formulés contre lui par le parquet.
Relations tendues entre le patron et l’ingénieur. – Pour montrer que Pierre nourrissait des sentiments d’hostilité à l’égard de son patron, on a invoqué un geste de mauvaise humeur de M. Cadiou à son égard, des déclarations du même M. Cadiou à ses parents et à des amis, et, enfin, des dénonciations de l’ingénieur.
Le geste de mauvaise humeur du directeur de la Grande-Palud qui, un matin, n’avait pas trouvé son collaborateur à son poste, geste déjà lointain, constitue une présomption vraiment anodine pour qu’on s’y arrête.
Quant aux déclarations de M. Cadiou à ses parents et à ses amis (je me méfie de Pierre), elles ne prouveraient qu’une chose, en admettant qu’elles soient exactes : c’est que le patron soupçonnait son ingénieur. Elles ne prouveraient nullement que Pierre détestait M. Cadiou. D’ailleurs, dans les derniers jours de décembre, Pierre avait fait une commande d’étrennes pour les enfants de son patron.
Restent les dénonciations : l’ingénieur les explique par ce fait qu’il voulait simplement se prémunir contre l’accusation de complicité avec M. Cadiou dans l’affaire d’Angoulême.
Les premières hypothèses de Pierre sur la disparition. – Pierre avait tout d’abord émis l’opinion que M. Cadiou se trouvait dans une situation obérée : opinion assez naturelle en somme, puisque à la fin de l’année les pourparlers à fin de résiliation du marché de 250.000 francs de coton passé avec les fournisseurs de Stuttgart et d’Heidelberg, n’allaient pas tout seuls.
L’ingénieur avait dit aussi que M. Cadiou aurait trompé ses co-actionnaires sur le chiffre des bénéfices réalisés en 1913, affirmation exacte si ; comme on le prétend, le directeur de la Grande-Palud avait atténué sur ses livres le chiffre des bénéfices pour éviter une bonne partie des droits à percevoir par le fisc.
Le dernier entretien du patron et de l’ingénieur. – Contrairement aux assertions de l’inculpé, une dizaine de témoins ont juré que M. Cadiou était bien venu à l’usine dans la matinée du 30 décembre et plusieurs d’entre eux ont ajouté qu’ils l’avaient vu causer avec l’ingénieur. Or, l’un de ces derniers, le fermier Bonnefoy, a rectifié sa première déposition : s’il a vu M. Cadiou à la Grande-Palud le 30 au matin, il ne l’a pas vu avec Pierre.
Au surplus, en admettant même que l’inculpé se trompe et qu’il se soit entretenu ce jour-là avec son patron, cela ne prouve pas qu’il l’ait assassiné, surtout si les témoins qui prétendent avoir aperçu M.
Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol de Léon le 31 décembre et le 1er janvier ne se trompent pas.
Pierre et le groupe Legrand. – De ce que Pierre passa le 10 janvier un contrat avec le groupe Legrand, qui avait essayé d’acheter la Grande-Palud et qui, n’ayant pas réussi, avait formé le projet de fonder une usine concurrente, on prétend déduire qu’il avait convoité à un moment donné la situation de son patron. Cette déduction ne serait admissible que si Pierre n’avait, pas motivé la rupture de ce contrat en disant qu’il ne pouvait décemment passer au service du groupe tant qu’on ne serait pas fixé sur la disparition de M. Cadiou.
D’ailleurs, de l’aveu même du frère de l’usinier et de ses amis, est-ce que le directeur de la Grande-Palud et son collaborateur n’avaient pas décidé amiablement de se séparer au premier jour ?
La découverte du cadavre. – On a fait grief à Pierre d’avoir manifesté « une activité fébrile » pour l’exhumation du cadavre. S’il s’était tenu à l’écart, n’aurait-on pas interprété dans le même sens son indifférence ?
Pierre et la partie civile. – Apprenant que Mme Cadiou avait l’intention de se porter partie civile, l’inculpé aurait proféré cette menace : « Alors ce ne sera pas de ma faute si la petite affaire Pierre devient la grosse affaire des poudres ».
Eh bien, après ? La constitution de la partie civile tendait à galvaniser l’ardeur de la justice s’efforçant d’établir la culpabilité de l’ingénieur. Celui-ci n’était-il donc pas fondé à répondre du tac au tac, alors qu’il se proclamait innocent, et que, d’autre part, il avait des armes contre M. Cadiou ?
Le revolver. – C’est le point faible de la défense : Pierre a fini par dire : « Eh bien ! oui, j’ai eu un revolver de 6 m/m, mais je l’ai vendu à un commis voyageur que je ne connais pas et que je n’ai pas revu ».
– Explication insuffisante, dit le parquet.
Quant au défenseur de Pierre, il dira :
« Comment admettre que Pierre, homme froid, réfléchi, ne laissant rien au hasard, n’ait pas préparé une explication plus claire, si celle qu’il donne n’était pas la vérité ? » Et il dira aussi qu’à l’heure actuelle la police est sur la piste du commis voyageur acheteur du revolver.
Négligeant les témoignages de la « piste de Morlaix », et ne retenant que ceux de Landerneau, le parquet de Brest croit pouvoir reconstituer le crime comme je l’ai dit : assassinat de M. Cadiou dans le bois le 30, à 11 h. 30 ; enfouissement du corps dans l’après-midi du 31.
Oui, mais que devient cette hypothèse si les témoins étayant la « piste de Morlaix » disent vrai ? Que devient cette hypothèse si, par exemple, M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, a vu M. Cadiou en chair et en os le 31 décembre à Morlaix ; si, le même jour, M. Baron l’a vu aussi à la gare ; si le télégraphiste Cabon a échangé avec lui un « bonjour », le matin du 1er janvier ; si le soir du même jour M. Le Gall, chef du bureau des hospices de Morlaix, l’a aperçu appuyé sur sa bicyclette a la gare de Saint-Pol de Léon ?
Négligez, si vous voulez, la déclaration erronée de la pâtissière Francine Cam, celui des époux Prigent, qui ne sont pas d’accord sur la date, celle du facteur Boulier, de Blincourt : il reste toujours M. Nicolas, M. Cabon, M. Baron et M. Le Gall ! Qu’un témoin se soit trompé, que deux témoins même aient été victimes d’une superposition de souvenirs, on peut l’admettre. Mais quatre ?
On dira que, du côté de Landerneau, le fermier Bonnefoy s’était trompé et que, du côté de Morlaix, les témoins peuvent s’être trompés également. C’est possible. Mais tant qu’ils subsistent, les témoignages de Morlaix et de Saint-Pol de Léon contrarient la version de l’assassinat de M. Cadiou par Pierre, car celui-ci, resté à Landerneau, n’a pu assassiner le 30 un homme qui était vivant le 31 et n’a pu assassiner le 31 décembre ou le 1er janvier, à Landerneau, un homme qui ces jours-là se promenait entre -Morlaix et Saint-Pol de Léon.
Puis enfin il faut un mobile. Pourquoi l’ingénieur Pierre aurait-il assassiné son patron.
L’accusation dit : il est impossible de trouver en dehors de Pierre une personne qui ait un intérêt quelconque à la disparition du directeur de la Grande-Palud.
– Qu’en savez-vous ? ripostent les défenseurs de l’ingénieur. Le parquet s’accroche au désir qu’avait pu avoir Pierre, sollicité par le groupe Legrand, de succéder à son patron à la tête de la Grande-
Palud. Mais pardon ! C’est un désir qu’on lui prête, rien de plus.
Et M. Pierre dira : « Si j’employais vis-à-vis de la famille Cadiou le même système de raisonnement qu’elle emploie vis-à-vis de moi, je pourrais insinuer qu’elle avait beaucoup plus d’intérêt que moi-même à la disparition de l’usiner. Celui-ci n’avait-il pas contracté au profit de sa femme et de ses enfants deux assurances : une de 20.000 francs, l’autre d’une rente viagère de 3.000 francs ?
« Et si je vais plus loin, sans toutefois accuser d’assassinat les parents de l’usinier, ne pourrais-je pas à mon tour envisager l’hypothèse du suicide de M. Cadiou et de l’intervention de la famille logeant dans la tête du cadavre une balle de revolver pour accréditer la version d’un assassinat et toucher ensuite les primes d’assurances ? »
D’ailleurs, que de choses bizarres en cette affaire ! La lettre anonyme recommandant au docteur Paul de chercher dans la nuque du cadavre était conçue en termes vagues. On peut la négliger à la rigueur. Mais la consultation de la somnambule, elle, était précise ! Et qui donc a renseigné la somnambule ? De qui Mme Saimpy [Sainpy] s’est-elle fait l’intermédiaire auprès de cette sorcière ? Évidemment, ni le procureur, ni le juge d’instruction, n’ont cru à la fable de la pythonisse. Alors, à qui fera-t-on admettre que les moyens de coercition manquaient à ces magistrats pour contraindre la voyante et sa cliente mussipontaine à dire catégoriquement de quel témoin elles tenaient des renseignements si précis ? Et la bicyclette donc ? M. Cadiou en possédait une. Un témoin prétend même l’avoir vu appuyé sur cette machine à la gare de Saint-Pol de Léon. Cette bicyclette on l’a retrouvée au garage du directeur de la Grande-Palud. Qui l’a ramenée là ?
Fernand MOMMÉJA.

13 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
Les lettres que Pierre écrivait contre son patron. – Les bruits qui courent à Morlaix. – Le facteur de Blincourt a eu le cafard. – Le point intéressant est relevé de nouveau par l’« écho de Paris »

Les dénonciations de Pierre
Paris, 12 mars.
Voici quelques renseignements relatifs aux lettres de dénonciation adressées par l’ingénieur Pierre au ministère de la Guerre.
Pierre a écrit trois lettres.
Dans la première, datée du 3 juin 1913, Pierre, qui ambitionnait d’entrer comme ingénieur dans une poudrerie de l’État, fait ses offres de service à M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres. Il a, dit-il, profité de la longue expérience de son prédécesseur allemand dans le traitement des linters. Puis il continue en ces termes :
Dans un autre ordre d’idées, veillez, en bon Français, à ce qu’une même fourniture de coton ne soit pas payée à des fournisseurs différents.
J’ai été contraint, par mon patron, de prendre ma part dans un bénéfice illégitime. Gagnant péniblement ma vie, j’ai toujours reculé au moment de signaler le fait à M. Vieille. Je puis tout préciser, car je crois qu’il faut bien un peu se sacrifier pour sa patrie.
Toutefois, je voudrais être sûr que la catastrophe ne m’atteigne pas dans mon gagne-pain. Je vous serai reconnaissant de ne pas divulguer cette lettre tant que je serai à Landerneau.
Veuillez agréer, etc.
Signé : L. PIERRE.

Par retour du courrier, M. Barral demande des précisions.
Le 16 juin, Pierre rédigé une deuxième lettre un peu plus explicite que la première. Mais il prend encore la précaution de ne nommer personne. Les gens en cause sont désignés par des lettres : A., B., C…
De nouveau M. Barral prie l’ingénieur de s’expliquer clairement. Alors, le 22 juin, Pierre se décide. La lettre qu’il écrit contient trois accusations contre M. Cadiou.
En premier lieu, Pierre exposé la fraude d’Angoulême.
Le 26 avril 1910, M. Potel, de Rouen, a livré à la poudrerie d’Angoulême 112 balles de coton dont Pierre donne les numéros. Ces balles remplissaient cinq wagons. L’un de ces wagons fut expédié de Rouen, les quatre autres de Landerneau. Le tout avait été fabriqué à la Grande-Palud pour le compte de la maison Potel, adjudicataire d’une fourniture qu’elle n’avait pas eu le moyen d’effectuer.
A la suite d’une réclamation de M. Dumons, directeur de l’usine de Traon-Elorn, le coton non expédié de Rouen fut refusé, le wagon en provenance de Rouen fut accepté et payé à M. Potel. Les quatre wagons refusés restèrent plusieurs mois dans les magasins de la poudrerie.
Le 25 octobre 1910, l’usine de la Grande-Palud annonçait à la poudrerie d’Angoulême l’envoi de cinq wagons dont le poids et les numéros coïncidaient exactement avec ceux de la livraison de M. Potel. Les cinq wagons furent inscrits comme étant entrés à la poudrerie le 15 octobre 1910, alors qu’ils y étaient arrivés effectivement les 15,16 et 17 avril. Le bordereau d’expédition était daté du 25 octobre. Ces cinq wagons furent acceptés et payés. En réalité, il n’y en avait que quatre : ceux qui avaient été présentés sous le nom de M. Potel et qui avaient été refusés en avril.
Le wagon dont M. Potel avait déjà perçu la valeur fut payé une seconde fois à M. Cadiou. Celui-ci encaissa indûment une somme de 3.977 francs qu’il partagea avec certains employés de la poudrerie dont la complicité avait permis la fraude. Pierre eut également sa part du bénéfice frauduleux : quatorze francs environ.
Voilà pour le premier point.
Pierre se plaint ensuite que la main d’œuvre soit insuffisante à la Grande-Palud pour assurer un triage parfait du coton. Ce coton est de qualité inférieure. Il contient une grande quantité de brindilles de bois, de débris de cotonniers que l’opération du blanchiment laisse subsister après un triage imparfait. Or, dit-il, les cellules de bois conservent une activité suffisante pour entraîner, dans certains cas, la décomposition de la poudre.
Donc M. Cadiou fournit à l’État du coton à nitrer qui contient un germe de décomposition. Comment ne s’en aperçoit-on pas dans les poudreries ? Il n’y a donc aucun contrôle ? Ceci fait l’objet du troisième paragraphe de la lettre.
Pierre dénonce un nommé P…, employé à la poudrerie d’Angoulême qui était à la solde de M. Cadiou. Quand ce dernier effectuait une livraison à Angoulême, il envoyait à M. P… les numéros des balles de coton sur lesquelles il désirait que les prélèvements fussent faits.
De cette façon les fournitures de M. Cadiou étaient toujours conformes au cahier des charges – même quand elles ne l’étaient pas.
Le petit pâtre se rétracte
Le petit pâtre Goulven [Boulben] a imité, hier, l’exemple du fermier Bonnefoy. Il est revenu sur son premier témoignage.
Ce n’est plus le 30 qu’il a vu M. Cadiou monter à l’usine, mais le 29. Demain ce sera le tour de Mme Quéméneur et ainsi de suite. Cette contagion s’explique aisément. Elle n’a d’ailleurs pas d’importance puisque dix-huit personnes disent avoir vu M. Cadiou vivant le 31 décembre et le 1er janvier.

IL N’EST BRUIT A MORLAIX…
A Morlaix, comme partout ailleurs, surtout cette ville où M. Louis Cadiou était si connu, il n’est question, chaque fois que se forme un groupe de personnes, que de l’affaire de la Grande-Palud.
Au café, ce n’est plus sur un jeu d’échecs ou sur un damier que l’on voit anxieusement penchés les vieux amis qui s’y rencontrent mais sur les journaux qu’ils ont parcouru avidement et dont ils se servent pour établir l’hypothèse qui leur est chère.
Actuellement, après avoir soutenu toutes choses, mêmes les plus 4 invraisemblables, ceux-là qui discutaient avec le plus d’acharnement, semblent ne plus être en contradiction et admettre ce qu’il est convenu d’appeler « la nouvelles piste ».
Nouvelle ? Elle ne l’est guère cependant car on s’y intéressa déjà un moment. Mais ce moment fut court car dans cette ténébreuse affaire comme un clou chasse l’autre, une hypothèse est bien vite abandonnée pour faire place à une autre qui paraît plus vraisemblable.
Aujourd’hui, après avoir tout examiné et n’avoir rien découvert, chacun se recueille et tente, pour paraître le mieux renseigné, de fournir l’explication du mystère. C’est ainsi que l’on rappelle maintenant l’affaire de la jeune dactylographe de la préfecture du Finistère et, rapprochant quelques faits et quelques dates on affirme qu’il faudrait diriger les recherches de ce côté pour découvrir la clef du mystère de la Palud. Hélas ! nous croyons bien qu’il n’y a là encore que mirage !

Rappelons brièvement les faits :
Le 30 décembre, une jeune Brestoise, Mlle Hélène G…, qui, employée comme dactylographe à la préfecture du Finistère, jouissait d’un congé pour raisons de santé depuis le 9 du même mois, quittait brusquement sa famille.
Le soir même, vers dix heures, elle se rendait à l’hôtel de la poste, rue de Brest, à Morlaix et y prenait une chambre. Aussitôt elle se couchait après avoir échangé quelques paroles banales avec la propriétaire.
Le lendemain matin, à 6 h. 30, la jeune fille quittait l’hôtel en déclarant qu’elle allait prendre le train à 7 heures pour Rennes. A aucun moment elle ne manifesta la moindre excitation nerveuse. Bien au contraire, elle fit connaître ce détail avec le plus grand calme et quitta l’hôtel.
Depuis lors on ne la revit plus. Sa mère, qui reçut d’elle une lettre datée de Morlaix 30 décembre et conçue en termes étranges, se rendit deux jours plus tard dans cette ville pour effectuer elle-même des recherches, ne put retrouver sa trace.
Or, dans la matinée du 10 février comme le vapeur Edouard Corbière exécutait une manœuvre dans le bassin de Morlaix, entre le pont et les écluses, le corps d’une jeune fille fut ramené à la surface par le remous de l’hélice.
C’était le cadavre de Mlle Hélène G.., La jeune fille, qui était soigneusement gantée et avait encore sa voilette sur le visage, ne portait aucune blessure. M. le docteur Rolland, qui fut commis par le parquet de Morlaix pour l’examiner, déclara qu’elle avait séjourné quelques jours dans l’eau et que le décès était dû à l’immersion.
M. Picard, l’actif procureur de la République, attira tout particulièrement l’attention du praticien sur l’examen de ce cadavre, car déjà l’on affirmait que cette affaire était liée à celle de la Grande-Palud.
Mais il ne fut possible de relever aucune trace de lutte ni aucune ecchymose sur le cadavre.
Dans ces conditions, le permis d’inhumer fut aussitôt délivré.
On ne parla guère de cette affaire alors, car aussitôt après on procédait à la contre-autopsie du cadavre de M. Cadiou, qui retint l’attention de tous en raison de la découverte inattendue qu’elle permit de faire. Maintenant que l’émotion causée par cette découverte s’est calmée, il en est de nouveau question.
On a conclu à un suicide, dit-on, mais pourquoi cette jeune fille se serait-elle rendue à Morlaix pour se livrer à un acte de désespoir ? Il lui était si facile de se noyer à Brest, qu’on ne comprend pas une semblable complication dans un pareil acte.
D’autre part il faut remarquer que Mlle G… n’avait pas, quand on découvrit son cadavre, la mise d’une personne qui s’est vêtue dans un moment de surexcitation, pour aller se jeter à l’eau. Bien au contraire, elle avait soigneusement fixé sa voilette et s’était gantée. Elle semblait ainsi être tombée dans la rivière par surprise.
Y avait-il eu crime ou accident ? Accident ? on n’y croit guère, car la jeune fille en quittant l’hôtel de la Poste, avait déclaré spontanément : « Je vais prendre le train de sept heures pour Rennes. »
Or, elle avait juste le temps nécessaire pour se rendre à la gare. Et l’on ne peut supposer ainsi qu’elle eût la fantaisie de s’écarter du chemin pour aller faire une promenade sur les quais à cette heure matinale
Surpris par ces diverses constatations on rapproche maintenant des dates et des faits. Mlle G… quittait brusquement ses parents sans qu’ils eussent pu soupçonner cette fugue le 30 décembre. Or, le même dur, M. Cadiou disparaissait.
D’autre part, alors qu’elle manifestait l’intention de se rendre à Rennes, M. Cadiou, déclarent des témoins, faisait, le 1er janvier, à Saint-Pol de Léon, enregistrer sa bicyclette pour cette même ville.
Et l’on doute même que Mlle G… ait été noyée le 31 décembre.
En effet, explique-t-on, lorsqu’on retrouva son corps on s’étonna de l’insignifiance relative de la décomposition ; ce que M. le docteur Rolland détermina en disant que l’immersion remontait à quelques jours. On remarque également qu’au bout d’une dizaine de jours, d’ordinaire, un cadavre remonte à la surface ; or, celui de la dactylographe, si l’on admet qu’elle fut noyée le 31 décembre demeura immergé durant 41 jours.
Et l’on souligne encore : Si, après un temps aussi long, le corps de la jeune fille n’était pas décomposé, celui de M. Cadiou qui, dit-on, demeura 36 jours sous terre ne l’était pas davantage.
A ce sujet, on rappelle un propos tenu par l’ingénieur Pierre alors que nul ne savait encore ce qu’était devenu son patron : « Cherchez dans la rivière de Morlaix. »
Est-ce là pure coïncidence ? demande-t-on ?
Très vraisemblablement oui. Mais les plus folles suppositions sont permises dans une affaire qui dépasse en imprévu tout ce que les feuilletonnistes les plus experts ont jamais pu imaginer !

LES RÉVÉLATIONS DU FACTEUR
Paris, 12 mars.
Le facteur-receveur de Blincourt (Oise), M. Boulier, dont la lettre à l’ingénieur Pierre souleva une légitime curiosité, consent maintenant à se montrer moins réservé ; mais il est à craindre, comme nous l’avons fait prévoir le premier jour, que ses révélations n’aient pas la portée que, tout d’abord on eût été enclin à leur attribuer.
On se rappelle que M. Boulier nous avait dit ceci : « Le 4 janvier de cette année, j’ai vu, à la gare Saint-Lazare, une personne que je connais saluer, sur le quai M. Cadiou. Je l’ai fort bien entendu prononcer le nom de l’usinier. Je me décide à parler parce que ce témoin, que je ne veux pas désigner encore, s’obstine à rester muet. »
Hier, M. Boulier nous a enfin nomme l’inconnu auquel il reproche son silence prolongé ; c’est un honorable officier ministériel, installé au centre de Paris, que le facteur de Blincourt connaît, en effet, fort bien puisqu’il le poursuit depuis longtemps de son inimitié. Ce seul fait suffirait déjà à jeter une certaine suspicion sur les dires de Boulier ; mais il y a de plus que la parole de la personne ainsi mise en cause ne saurait être douteuse ; or l’officier ministériel en question affirme n’avoir point vu M. Cadiou, ni le 4 janvier, ni aucun autre jour.

L’ÉTAT DE L’ENQUÊTE MÉDICO-LÉGALE

Paris, 12 mars.
Nous avons vu, hier soir, le docteur Paul, à qui nous avons demandé quelques renseignements sur l’état présent de l’enquête médico-légale.
L’éminent praticien continue l’examen des tissus musculaires qu’il a prélevés autour du cou de M. Cadiou. Il s’agit, pour lui, de déterminer si ces tissus présentent des symptômes de réaction vitale ; cela seul lui permettra de savoir si les blessures sont antérieures ou postérieures à la mort.
En outre, il espère pouvoir établir, d’après l’état des cellules, certaines dates que l’instruction n’a pu encore fixer de façon précise.
Ce sont là des opérations fort délicates, qui demanderont encore une dizaine de jours.
Quant aux viscères du malheureux industriel, ils sont actuellement au laboratoire de toxicologie. Le docteur Kohn-Abrest a pu déterminer qu’ils ne contenaient pas trace d’arsenic. Mais la présence d’autres poisons ne pourra être déterminée que par des réactions assez longues. Là encore, il ne faut pas escompter un résultat immédiat.
Le docteur Paul a reçu de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, une lettre l’avisant de l’expédition des vêtements de M. Cadiou, ainsi que du couteau-serpette et de la pioche trouvés chez l’ingénieur
Pierre. Ces derniers objets seront examinés minutieusement pour savoir s’ils portent des traces de sang humain.
Le résultat de ces diverses opérations sera consigné par le docteur Paul dans un rapport volumineux, qui ne pourra être déposé chez le juge avant une quinzaine au plus tôt.

Saint-Étienne, 11 mars.
J’ai pu trouver, ce matin, dans son cabinet, au palais des Arts, M. Grivolat, le distingué directeur des musées d’armes de Saint-Étienne, auquel j’ai demandé des renseignements sur l’expertise dont le bruit court qu’il sera chargé, relativement à l’assassinat de M. Cadiou.
« Mais, m’a répondu M. Grivolat, je ne sais officiellement rien encore du rôle que je puis être appelé à jouer comme expert dans cette affaire ! Mon nom a été agité à ce propos, officieusement, c’est tout ce que je sais ; je n’ai encore reçu ni la balle qu’on retrouva dans la tête de M. Cadiou, ni la commission rogatoire me chargeant judiciairement de l’expertise. Tout cela doit passer de parquet à parquet, de juge d’instruction à juge d’instruction.
« Il y a lieu de supposer, cependant, que je serai prié d’intervenir, car j’ai reçu, la semaine dernière, de M. le docteur Charles Paul, médecin expert près le tribunal de la Seine, la lettre suivante :
« Mon cher collègue,
« Je suis particulièrement heureux de demander au juge d’instruction de Brest de vous commettre pour examiner la balle que j’ai retrouvée dans l’affaire Cadiou. »
En terminant, le docteur Paul félicite M. Grivolat de la haute compétence dont il a fait preuve dans les retentissantes expertises, dont il a été chargé par divers parquets, notamment dans les affaires de
Bezons, de Pégomas et du docteur Bringues.
Dès que la commission rogatoire du parquet de Brest et la balle retrouvée dans la tête de M. Cadiou seront arrivées à Saint-Étienne, M, Grivolat commencera son examen.

A propos de la somnambule
L’Écho de Paris publie les judicieuses réflexions que voici :
On a répété à l’envi que l’affaire était mystérieuse. C’est vrai : mais elle cessait de l’être dès l’instant qu’une somnambule avait permis de découvrir le cadavre.
M. Jean-Marie Cadiou avait le droit de croire à cette somnambule ; le juge d’instruction n’en avait pas le droit.
M. Bidard de la Noë, qui est un charmant homme et qui occuperait avec distinction un poste de conseiller à la cour, ne devait pas laisser, en bon juge d’instruction, repartir la voyante de Nancy sans avoir obtenu d’elle les renseignements les plus formels et les plus circonstanciés. C’était le point essentiel de l’enquête. Pour y avoir manqué, il a favorisé le mystère, et a contribué à développer cette atmosphère de surnaturel qui convient tout à fait au caractère breton, mais ne convient pas à la justice. Il devait, en outre, obliger Mme Cadiou à subir une confrontation avec l’accusé Pierre. Je sais tout ce que pouvait avoir de pénible pour une veuve une pareille entrevue ; mais Mme Cadiou ne connaissait-elle pas l’ingénieur, alors qu’elle prétendait justement l’ignorer ? C’est un point qu’il eût pu être utile d’éclaircir. Pour avoir laissé fuir ces deux occasions de faire peut-être jaillir des parcelles de vérité, l’enquête est entrée dans une ère de contradictions et de défaillances, et l’accusation elle-même se désagrège peu à peu.
Ces deux points sont les deux plus importants. Or, ce sont précisément ceux qui ne dépendent ni de la vigilance ni de l’activité du journaliste. Il n’est pas admissible qu’un personnage mystérieux détienne la vérité comme une liqueur secrète, et la distille à son gré par somnambules ou par lettres anonymes. Il faut le forcer à vider son flacon d’un seul coup, soit en le contraignant à se démasquer, soit en relâchant l’inculpé. C’est une de ces deux solutions que la justice doit choisir.
Or, elle ne paraît s’arrêter ni à l’une ni à l’autre.
En effet, signification a été, on le sait, faite à Pierre, hier, du refus de sa mise en liberté provisoire. Il a signé aujourd’hui un pourvoi contre cette ordonnance, ce qui lui a valu de venir au greffe et d’être enfermé ensuite toute la journée dans le cachot contigu au palais de justice. C’est un endroit fort inconfortable et froid et Pierre, pour se réchauffer, en a fait, plusieurs heures durant, le tour à petits pas, silencieux et digne, tel le fauve captif.
Gérard BAUER

14 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
Toujours les histoires de brigands. – On recherche le revolver. – Mme Cadiou proteste

L’opinion publique qui, de favorable à Pierre, lui était devenue hostile au lendemain de la contre-autopsie, lui est de nouveau propice. Les témoignages recueillis cette semaine à Saint-Pol de Léon expliquent et justifient ce revirement.
Quant au mystère, il reste entier. L’espoir que la découverte de la balle dans le cou de M. Cadiou avait fait concevoir au parquet de Brest ne paraît pas en voie de réalisation. On ne croit plus à la culpabilité de Pierre, et l’on revient aux hypothèses les plus saugrenues, et l’on reprend les pistes abandonnées…
Avant-hier les Morlaisiens reparlaient d’une relation possible entre la mort de la sténo-dactylographe de Quimper et celle de M. Cadiou. Nous avons fait justice, naguère, de cette supposition sans fondement.
Hier on lançait à Brest une nouvelle sensationnelle. Le cadavre retrouvé dans le bois de La Palud et charcuté successivement par deux médecins-légistes n’était pas celui de M. Cadiou.
Nous avons informé M. Bidard de la Noé du bruit qui courait.
Le juge d’instruction nous répondit que le cadavre exhumé sur les indications de la somnambule de Nancy portait à un doigt une alliance qui fut reconnue par Mme Cadiou comme étant celle de son mari. La date du mariage et les noms de Cadiou et de Richard sont gravés à l’intérieur de la bague, laquelle est actuellement dans le tiroir du juge.
Pendant ce temps, des confrères bien intentionnés, mais insuffisamment documentés, dénaturent certains témoignages pour se donner ensuite les gants de les rétablir avec une perspicacité et un flair qu’on ne nous laisse pas ignorer. Sherlock Holmes n’est pas mort !
En fait, l’enquête judiciaire aboutit à un amoncellement de paperasses ; celle des journalistes à un fleuve d’encre. Mais de lumière, point.

Vaines recherches
Le commissaire de police Le Coz, de la brigade mobile, et l’inspecteur Brisset, ont fait rechercher, hier, à marée basse, dans le lit de l’Elorn, par une équipe de manœuvres de l’arsenal, le revolver de Pierre. M. Le Fur, parent de M. Jean-Marie Cadiou, avait en effet déclaré avoir vu, le 4 février, pendant qu’on faisait l’autopsie de M. Cadiou, jeter un objet brillant par l’une des fenêtres du bureau de Pierre ; cet objet serait tombé dans la vase qui se trouve au pied de l’usine. Ces recherches, comme les précédentes, sont demeurées infructueuses.

Mme Cadiou ne veut pas admettre l’hypothèse d’un suicide
ELLE AFFIRME L’ASSASSINAT
Paris, 13 mars.
Mme Cadiou, qui réside toujours à Paris, se montre violemment indignée qu’on puisse un instant admettre l’hypothèse que son mari se serait suicidé pour des causes ignorées et qu’une personne intéressée aurait, pour cacher ce suicide, tiré sur le cadavre la balle retrouvée dans les muscles du cou.
– Mais c’est une ineptie, a-t-elle dit un rédacteur du Petit Journal, une bêtise de plus racontée par on ne sait qui. Mon mari n’a pu se suicider. Lorsqu’on veut se suicider, on ne reste pas envelopper d’un lourd manteau avec un capuchon sur la tête. Et puis M. Cadiou n’avait nulle raison de le faire.
« Pourquoi s’acharne-t-on ainsi sur moi ? Que veut-on dire en affirmant que mon mari était appuyé sur sa bicyclette sur le quai de la gare de Saint-Pol de Léon ? Nulle main mystérieuse n’est venue raccrocher la bicyclette pour cette seule raison que depuis l’été dernier nos bicyclettes n’ont pas été sorties une seule fois de leur hangar.
« Du reste, ce n’est pas la dernière légende qui va se créer autour de cette malheureuse affaire ! N’a-t-on pas dit que certaines personnes pourraient avoir intérêt à écarter l’hypothèse du suicide, en raison assurances contractées à leur profit. Et bien ! d’abord, il n’y a qu’une assurance, et elle est loin de représenter les 40.000 francs par an que gagnait mon mari.
« Quoi qu’on puisse dire, je défendrai mon mari jusqu’au bout. Je ne permettrai aucune atteinte à sa mémoire, et je poursuivrai sans arrêt, ni défaillance, le châtiment des assassins, quels qu’ils soient ! »
Très bien, mais ce qui serait intéressant, pour atteindre ce but que tout le monde désire, ce serait de connaître le nom du témoin occulte qui a renseigné la fameuse somnambule sur le lieu de la sépulture de Cadiou.
Dès le premier jour, la Dépêche de Brest a déclaré que l’histoire de la somnambule était une fumisterie. Tout le monde, aujourd’hui, est d’accord sur ce point.
Donc, que cesse la mystification, et le mystère cessera. Le coupable sera châtié. Tout sera pour le mieux.

L’opinion d’un Père jésuite
Saint-Malo, 13 mars.
Ayant appris que l’ingénieur Pierre, qui, comme on sait, sort de l’école centrale, et a été élevé dans un collège de Jésuites, à Paris, avait eu pour professeur un missionnaire diocésain, qui prêche actuellement le carême à la cathédrale de Saint-Malo, M. l’abbé Jégot, nous nous sommes rendu au presbytère pour demander à l’ancien professeur de Pierre son impression sur l’accusation portée contre l’ingénieur de la Grande-Palud.
M. l’abbé Jégot nous a déclaré très catégoriquement qu’il ne croyait pas Pierre capable d’un pareil forfait.
« Quand il était au collège, Pierre, nous dit-il, était d’une nature très renfermée. Caractère très froid, il n’avait pas l’exubérance ordinaire des jeunes gens. Sa conscience le guidait avant tout. Aussi suis-je intimement persuadé que s’il ne se défend pas plus énergiquement contre l’accusation qui pèse sur lui, c’est parce qu’il a la conscience tranquille et n’a rien à se reprocher. C’est du moins mon opinion personnelle. Libre à d’autres de penser autrement. »
Tel est le jugement de M. l’abbé Jégot sur son ancien élève Pierre.
S’il n’apporte pas de preuves de l’innocence de l’ingénieur de la Grande-Palud, du moins explique-t-il l’attitude de Pierre au cours de l’instruction, attitude de l’homme qui, se sachant innocent, reste froid et indifférent en présence de ses détracteurs.
Aussi avons-nous cru intéressant de rapporter cette conversation de M. l’abbé Jégot, dont Pierre fut l’élève et qui eut maintes fois l’occasion d’observer, le caractère du jeune homme.

LA PHOTOGRAPHIE DE M. CADIOU

Notre confrère Jean Darène, du Nouvelliste de Bretagne, publie le compte rendu d’une visite qu’il fit, jeudi, à la Grande-Palud, en compagnie de M. Roch, de Landerneau, ami fidèle et défenseur déterminé de l’ingénieur Pierre.
Après avoir constaté que c’est à M. Roch et « à lui seul » qu’est dû le coup de théâtre de la rétractation du fermier Bonnefoy, notre confrère raconte que l’ingénieur possédait une grande photographie de Mme Cadiou et que cette photographie a disparu.
Voici, du reste, le récit de Jean Darène sur cet incident étrange :
« Nous redescendons vers le moulin et, avant de quitter la maison, j’avise une bicyclette laissée dans le corridor.
« – Celle de Pierre ?
« – Oui, me répond. M. Roch.
« – Et l’automobile ?
« – Je l’ai emmenée à Landerneau, après avoir refermé moi-même la porte du garage. Il n’y a que moi qui ai la clef, ET CEPENDANT JE SUIS SÛR QUE QUELQU’UN EST VENU DEPUIS, ET EST ENTRÉ DANS LE
GARAGE. Je m’en suis aperçu tout à l’heure en ouvrant la porte à votre confrère de Paris pour lui permettre de se livrer à son aise là la recherche des balles de revolver. Je jurerai que quelqu’un est venu, je sais comment j’ai refermé la porte, comment j’ai placé le cadenas. Qui diable a pu, venir ici et dans quel but ?
« – Rien, n’a cependant disparu ni dans le garage, ni dans la maison ?
« – Rien… QUOIQUE JE NE PUISSE PLUS REMETTRE LA MAIN, ET C’EST MA FOI DRÔLE, SUR UNE GRANDE PHOTOGRAPHIE DE Mme CADIOU, QUE PIERRE POSSÉDAIT, que j’ai vue il n’y a pas très longtemps encore, et que je ne puis retrouver. »

A CLERMONT
Clermont, 13 mars.
Le juge d’instruction de Clermont (Oise), a entendu, aujourd’hui, le facteur receveur Boulier, de Blincourt, qui a fait connaître qu’un officier ministériel, qu’il connaît, avait serré la main, devant lui, le 4 janvier, à M. Cadiou, à la gare Saint-Lazare, à Paris.
Nous croyons savoir qu’à la suite de la déposition faite par M. Boulier, des perquisitions ont été ordonnées.

15 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Où Bossard rentre en scène. – Le facteur Boulier. – Chez Juliette [Julia] Juzeau

La question du 30
Un certain nombre de témoins affirmaient avoir vu M. Cadiou à l’usine le 30 décembre ; trois prétendaient avoir vu M. Cadiou et Pierre ensemble ce jour-là à onze heures du matin : le fermier Bonnefoy, le contremaître Bignard et le chauffeur Dolou.
Le fermier Bonnefoy s’étant rétracté, nous avons voulu savoir si MM. Bignard et Dolou ne seraient pas tentés d’imiter son exemple. Nous les avons vus hier, ils persistent dans leurs déclarations antérieures.

Le revolver
Le bruit courait hier à Brest que M. Marie, armurier à Landerneau, avait vendu en 1913 un revolver de 6 m/m à un commerçant, M. René Outin.
Nous nous sommes rendu à Landerneau où M. Marie nous a montré ses livres. Le revolver de M. Outin est un browning ; il lui a été vendu en mars 1912.

Que pourrait révéler M. Bossard ?
M. Bossard, l’ancien gardien de nuit de la Grande-Palud, s’était embauché, après la fermeture de cet établissement, sur les travaux du Gorbea Mendi, au bassin de radoub du port de commerce. Dès ce moment déjà, alors qu’on n’avait pas encore découvert le corps de l’usinier, M. Bossard entretenait ses camarades de travail du mystérieux drame et se disait parfaitement renseigné.
C’est ainsi qu’il affirmait qu’il y avait eu crime et que le corps devait être enfoui dans le bois voisin du moulin. « Un jour, disait-il, comme j’avais été chargé de guider les recherches de la police spéciale, l’odeur qui se dégageait sous la neige du petit sentier, où l’on retrouva plus tard le corps de M. Cadiou, me frappa, mais Je ne le fis point remarquer. »
Alors qu’on commençait à s’occuper de ce qu’on appela la piste de Morlaix, l’ancien gardien de nuit déclarait à ses camarades qu’il était absolument inutile de chercher de ce côté, car c’était là faire fausse route.
Comme on s’étonnait de l’entendre apporter de pareilles affirmations, M. Bossard faisait savoir qu’il « n’avait qu’un seul mot à dire pour que l’ingénieur fut remis en liberté ».
Pierre est innocent, disait-il, je puis le prouver, mais je ne le ferai pas, car je lui en veux et ne lui pardonnerai jamais. » Et Bossard, qui ne faisait pas connaître la cause de son ressentiment, s’attirait les reproches indignés de ses collègues.
L’un d’eux, nous affirme-t-on, fut un jour à ce point exaspéré par cette attitude qu’il, voulut le jeter dans le bassin par-dessus bord.
Ces propos, tenus devant de très nombreux ouvriers, furent vivement commentés et ne demeurèrent pas inconnus de la police spéciale. C’est ainsi qu’il y a trois jours Bossard était interrogé par M. Lemez, inspecteur, mais déclarait qu’il ne parlerait pas.
Le lendemain, prétextant qu’il y avait des mouchards à bord, il se faisait régler et quittait définitivement le chantier. Ses camarades s’en montrent surpris et rappellent qu’il s’efforçait depuis quelque temps d’apprendre la langue anglaise, afin de s’en aller au Canada.
Les compagnons de travail de Bossard rappellent également que celui-ci leur affirmait entre autres choses que, tandis qu’il veillait la nuit à l’usine, il s’était introduit dans le bureau de l’ingénieur et y avait pris lecture de lettres adressées à ce dernier par Mme Cadiou.
Nous avons voulu entendre Bossard lui-même, mais il nous a été impossible, hier, de le joindre. Les propos qui furent tenus, en présence de la plupart des ouvriers employés, au Gorbea Mendi, nous ont été certifiés exacts, et plus d’un, qui s’indigna lorsque l’ancien veilleur de nuit affirmait pouvoir prouver l’innocence de Pierre et qu’il ne le ferait point, se déclare désireux d’être confronté avec Bossard.

Le visiteur mystérieux
Nous reproduisons hier un passage du Nouvelliste de Bretagne faisant allusion à une visite mystérieuse qui aurait eu lieu à la Grande-Palud.
M. Le Roch avait constaté que le cadenas de la remise de Pierre avait été ouvert et replacé à l’envers.
Nous apprenons que le visiteur ou plutôt les visiteurs mystérieux ne sont autres que MM. Paulin, commissaire spécial, et Lemez, inspecteur, qui, le 27 février, ouvrirent la remise en question. Mais quand il s’agit de la refermer, il fallut faire appel au concours de l’ouvrier Postec, lequel parvint à refermer le cadenas. Mais il avait négligé de le remettre exactement dans la position qu’il occupait auparavant.
De là les inquiétudes de M. Le Roch.

A MORLAIX

Morlaix, 14 mars.
M. Louis Nicolas a reçu une lettre anonyme. Elle a été transmise au parquet de Brest qui la joindra aux autres.
D’autre part, M. Le Clec’h, juge d’instruction, a reçu aussi une lettre anonyme qui, de prime abord, semblait apporter un sérieux document à l’instruction. Mme Zaccone, tante de M. Louis Cadiou, y était clairement désignée comme ayant altéré la vérité. Son neveu Cadiou était, disait-on dans la lettre, chez elle le 1er janvier ; et l’on ajoutait que M. Salaün, clerc, d’huissier chez M. Cariou, devait bien le savoir. Ses deux jeunes filles devaient aller ce jour-là souhaiter la bonne année à Mme Zaccone.
M. Salaün, interrogé ce soir par M. Le Clec’h, juge d’instruction, a réduit à néant cette nouvelle invention. Sa fille Françoise, âgée de 16 ans, est bien allée chez Mme Zaccone souhaiter la bonne année, mais le 31 décembre après-midi, et elle n’a pas vu M. Cadiou, qu’elle connaissait très peu.
Son autre sœur, Mlle Rose, âgée de 20 ans, n’est pas allée chez Mme Zaccone depuis deux ans.

LE FACTEUR BOULIER
Ainsi que la Dépêche de Brest l’annonçait hier, le facteur Boulier a été interrogé jeudi par le juge d’instruction de Clermont (Oise).
Voici les déclarations de Boulier au juge :
« Avant que l’on parlât de la disparition de M. Cadiou, a dit M, Boulier, je connaissais un monsieur qui venait assez souvent au bureau de poste de Blincourt, soit pour téléphoner, télégraphier ou émettre des mandats. Je sus ainsi le nom, la profession et l’adresse de ce personnage, et j’appris qu’il était en relations avec un M. Cadiou, directeur d’une usine située non loin de Brest, appelée la Grande-Palud. Je devais apprendre, toujours au cours de l’exercice de mes fonctions, que ce monsieur était très lié avec M. Cadiou.
« Le 4 janvier dernier, alors que l’on ne parlait pas de la disparition de l’usinier de Landerneau, me trouvant dans le hall de la gare Saint-Lazare, j’aperçus mon client de Blincourt. Je me disposais à le saluer, quand je le vis aborder un homme qui me tournait le dos et auquel il dit en tendant la main : « Tiens, ce cher Cadiou ! »
« Ce M. Cadiou était-il M. Cadiou, le directeur de la Grande-Palud ? Je ne saurais le dire.
« Mais je ne me trompe pas ; je ne fais aucune confusion, j’ai consulté mes archives postales, des registres des originaux de télégrammes : l’homme brun qui, le 4 janvier, à la gare Saint-Lazare prononça ces mots que j’ai nettement perçus :
« Tiens, ce cher Cadiou », était en relations fort amicales avec M. Louis Cadiou, directeur d’usine à Landerneau.
« Si j’ai tardé si longtemps à dévoiler tous ces détails, c’est que je craignais de m’attirer des reproches de mes chefs hiérarchiques. »
Le plus grand secret a été gardé au sujet de l’identité de « l’homme brun ». Pourtant je sais que la personne désignée par M. Boulier n’habite point l’Oise. Elle vient assez souvent dans la région de
Blincourt, soit pour y villégiaturer, soit pour chasser chez des amis. On dit que « l’homme brun » résiderait à Paris.
J’ai vu le facteur-receveur de Blincourt à sa sortie du cabinet du juge d’instruction.
– Je ne puis vous, dévoiler le nom de « l’homme brun ». Sachez que si je vous disais seulement quelle profession il exerce, cela exciterait encore davantage votre curiosité. Je puis vous dire pourtant que la personne que j’ai nommée au juge n’est pas, comme le bruit en a couru ici, M. Panhard, maire de Blincourt, notaire à Paris.
« Je n’ai accusé qui que ce soit, j’ai soulagé ma conscience ! »

On attend les résultats d’une analyse chimique !
« Jamais peut-être, de mémoire de magistrat et de journaliste, écrit l’envoyé spécial du Petit Parisien, instruction judiciaire ne fut aussi furieusement battue en brèche : chaque jour, c’est un assaut nouveau que les « pierristes » donnent aux « cadiousards » ; ils se ruent contre le dossier dont M. de la Noë collectionne maintenant les pièces, avec l’ardeur que donnent les convictions sincères. En toute impartialité, il me faut reconnaître que les « pierristes » gagnent du terrain et, si la semaine prochaine le procureur de la République n’est pas en mesure de fournir la preuve matérielle de la culpabilité de l’ingénieur, beaucoup de « cadiousards », qui hésitent encore, se rallieront à eux.
« Cette preuve incertaine et si impatiemment désirée, M. Guilmard l’attend d’une expertise chimique, à laquelle il fait procéder en grand mystère. Si elle confirme ses soupçons, le résultat sera, paraît-il, foudroyant, et écrasera d’un seul coup tous les partisans de l’innocence de Pierre. Acceptons-en donc l’augure.
« En attendant, on aurait pu, il me semble rendre à Pierre la liberté, en accueillant favorablement sa demande que justifie un doute qui va toujours en s’accentuant. Le parquet ne risquait pas grand-chose ; il se serait honoré en faisant montre d’un esprit de justice en même temps que de haute impartialité.
« Il n’a pas cru devoir agir ainsi, et on ne peut que le regretter. Les conseillers de la chambre des mises en accusation, eux, sont au-dessus des passions et ne subissent pas l’ambiance : sans doute estimeront-ils, quand ils auront pris connaissance du dossier, que les charges qui, jusqu’à présent, ont été relevées contre le jeune ingénieur de la Palud, ne sont pas suffisantes pour maintenir un homme pendant des mois encore sous les verrous. »

Juliette [Julia]Juzeau
Quand je me présente, Juliette [Julia] se lève et va se mettre un tablier propre.
– C’est encore un journaliste, mademoiselle. Vous en avez vu beaucoup ?
– Plus que j’espère en voir, répond-elle aussitôt.
Le ton n’est pas désagréable ; la jeune fille demeure debout, achevant de boutonner son tablier.
– Que voulez-vous me demander ? reprend-elle.
– Pas grand’chose, quelques précisions seulement. Est-ce que M. Pierre connaissait Mme Cadiou ?
– Oui, monsieur, il m’en a parlé à plusieurs reprises, mais comme il m’aurait parlé d’une autre personne.
– Il y avait chez lui une photographie de Mme Cadiou. Où l’avait-il mise ?
– Avec d’autres, dans son laboratoire.
– Mme Cadiou n’est jamais venue au moulin ?
– Non, du moins pas que je sache.
– M. Pierre écrivait-il souvent ?
– Oui, mais c’était scientifique. Quant à ses lettres, il ne me les confiait pas et les mettait lui-même à la poste.
– Je vous remercie, mademoiselle.
Il y a un silence, pendant lequel la jeune fille m’observe, s’apprêtant à répondre au moindre questionnaire, mais je ne questionne plus. Je la regarde à mon tour. Elle a répondu avec sincérité et elle a l’attitude calme de quelqu’un sûr de son fait. Elle ne sait pas grand’chose. Elle demeure toujours debout, le dos appuyé à la petite commode ; quand elle fait un mouvement, le meuble s’entr’ouvre, légèrement ébranlé.
Ainsi, c’est là la femme qui remplit la vie sentimentale de l’accusé, qui fut sa servante et sa compagne, à qui il songeait à associer sa vie et à laquelle il ne confia jamais le secret de ses désirs ou de ses ambitions.
« Il est impossible, reprend-elle tout à coup, et sans que je l’interroge, que M. Pierre ait fait une pareille chose. Je l’aurais su, et vous pensez bien que si je l’avais su j’aurais eu peur et que je l’aurais dit. Et puis, on a affirmé deux choses inexactes. On a raconté qu’à l’instruction il n’avait pas osé me regarder en face. Ce n’est pas vrai ; il m’a regardé dans les yeux, fixement. Il n’avait pas de raison de ne pas le faire. Comme on a dit aussi qu’il m’avait envoyée à Brest acheter du linge, le 31 décembre. Ce n’est pas la vérité. Je suis allée à Brest, et de mon plein gré ; j’avais des empiètes à y faire, notamment l’achat d’un cadeau de jour de l’an pour ma petite nièce. Non ! M. Pierre ne m’a pas envoyée à Brest exprès. »
Juliette Juzeau se tait à nouveau. Elle est très affirmative, mais pas indignée.
Pour changer de conversation, je lui demande son âge : « Devinez ? » me dit-elle, coquette ; et comme je la rajeunie : « Je suis plus vieille, répond-elle. J’aurai vingt-cinq ans d’ici peu. Ah ! c’est une année dont je me souviendrai ; je ne l’oublierai jamais ! – M. Pierre vous aimait beaucoup ? » Elle ne répond pas directement. « Il était très doux, mais très discret. Bien des fois il me parlait sans me regarder, le soir surtout. Alors je lui disais : C’est à moi que vous parlez ? » Il ne me regardait pas. Regardez-moi ! » Et la voix de Juliette [Julia] devient un peu rageuse. « Regardez-moi, je suis là. Il ne me regardait pas. Il semblait alors comme dans un rêve, préoccupé. Non ! mais vous savez, il pensait souvent à des choses compliquées, de la chimie, que sais-je, moi ? »
La porte s’ouvre, et la mère de Juliette [Julia] Juzeau paraît. C’est une vieille Bretonne aux cheveux blanchissants. Elle me regarde d’un œil méfiant, de l’œil d’une mère qui, depuis des semaines, défend sa fille contre les accusations de la malignité villageoise.
Je me retire. Je n’ai rien appris de sensationnel, mais je n’espérais rien découvrir qui le fût. Du moins ai-je quelques renseignements qui vont me permettre de continuer mon enquête, à moins qu’avant peu on ne nous ait livré la vérité tout entière. On affirme, en effet, en haut lieu, que les hommes de loi, notamment le procureur de la République, détiennent des preuves palpables de la culpabilité de l’accusé et le secret de l’affaire ; mais pourquoi ce magistrat le garde-t-il par devers lui comme un talisman ? Pourquoi laisse-t-il l’instruction languir, l’accusation se désagréger, les imaginations se donner libre cours ? Il serait maladroit, mais plaisant, que ce procureur ait caché si longtemps ses réserves. Il y aurait à Brest quelques augures confondus et quelques journalistes de moins. Je n’espère pas tant de la justice du Finistère.
Écho de Paris. – Gérard BAUER.

Le mort vivant
Nous recevons la communication suivante :
Depuis quelques jours, un nouveau bruit vient ajouter au trouble de l’affaire Cadiou : on doute maintenant de l’identité du cadavre, beaucoup regrettent qu’on ne l’ait pas photographié, et se demandent si les quelques personnes, connaissant le disparu, qui ont assisté à l’autopsie, sont bien sûres de l’avoir reconnu.
Cette nouvelle supposition rappelle une bien drôle aventure qui se déroula à Brest il y a quelque trente ans.
Il y avait à cette époque (comme il y en a encore), un brave ouvrier maçon, bon travailleur, pas méchant, mais aimant trop lever le coude. Ce défaut provoquait bien des scènes dans le ménage.
Un lundi de paye, notre homme arriva comme de coutume à la maison « vent dessus, vent dedans » et fut accueilli comme il le méritait par la ménagère ; drapé dans sa dignité, il prit la chose au tragique et s’écria ; « C’est bien, j’en ai assez, je veux en finir, je vais me f… à l’eau. – Mais va donc, si tu es un homme, il y a assez longtemps que tu le dis », répliqua la brave femme, persuadée au fond qu’il n’en ferait rien. Et l’homme s’en fut, claquant la porte.
Plusieurs jours s’écoulèrent. Le maçon ne parut ni à la maison ni au travail et la malheureuse s’inquiétait, se reprochant déjà la mort de « son homme ». Un beau matin le bruit se répandit qu’on avait trouvé un noyé en rade : Pas de doute c’était « le sien » et de fait elle reconnut son époux dans le cadavre ; elle fit venir immédiatement tous ses parents de la campagne et l’enterrement eut lieu.
Le convoi passait place de Portes, il allait franchir nos anciennes portes voûtées et les ponts-levis, les hommes recueillis suivaient le cercueil porté à bras, ils tenaient leurs chapeaux larges à la main, les femmes, encapuchonnées dans leurs mantes, récitaient des chapelets.
Un homme, vêtu en ouvrier, regardait passer le cortège avec curiosité, y reconnaissant des membres de sa famille ; il pensa que quelqu’un des siens était décédé et que son devoir était de l’accompagner à sa dernière demeure, mais comme sa tenue ne lui permettait pas de figurer parmi les autres, il prit à suite à distance.
On arriva au cimetière de Brest, tous les braves gens pleuraient, l’ouvrier s’approcha et demanda à l’une des femmes qui se lamentait plus que les autres : « Piou zo maro ? (qui est mort ?) Celle-ci, pétrifiée, lança à celui qu’elle reconnaissait pour son mari : « Te eo penmorc’h lous ! » (c’est toi, sale cochon !)
Tous les assistants étaient atterrés. Superstitieux ; nos campagnards se demandaient si, nouveau Lazare, le cousin venait de sortir du cercueil.
Enfin on s’expliqua, le maçon avait tiré une bordée et sa femme, persuadée qu’il était noyé, l’avait reconnu dans le cadavre d’un autre.
Légalement, le poivrot était mort, bien mieux, il avait assisté à son enterrement et pour le faire revivre, pour qu’en droit il redevint le mari de sa femme et le père de ses enfants, il fallut un jugement.
L’histoire méritait d’être racontée ; elle est peut-être de circonstance.

16 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Jacques Bossard ne sait rien. – M. Cadiou aurait été vu à Paris le 5 janvier. – Les témoins à charge. – Ce que dit M. Jean-Marie Cadiou. – Les conclusions du docteur Paul sont attendues avec impatience

Nous avons fait connaître, dans notre dernier numéro, les propos tenus par M. Bossard devant un très grand nombre d’ouvriers, employés comme lui à bord du vapeur en réparation au bassin du radoub, le Gorbea Mendi Bien que tous ces témoins fussent très affirmatifs, nous avons voulu entendre lui-même l’auteur de ces propos.
Il ne nous fut possible de le rencontrer que chez sa mère, à Saint-Divy, hier matin, vers deux heures, c’est-à-dire en pleine nuit de pluie et de tempête.
Mme Bossard et son fils habitent à l’entrée de cette bourgade une toute petite maisonnette couverte en tuiles. La municipalité de l’endroit, confiante en l’éclat des rayons lunaires, n’a pas cru devoir créer un service d’éclairage et l’obscurité la plus complète règne lorsque nous heurtons du poing la porte de celui que nous voulons entendre.
Quelques minutes d’attente, puis une voix chevrotante nous crie : « Bossard n’est pas là. » Cela ne nous satisfait point, car il nous faut savoir si l’ancien gardien de nuit a pris la fuite par crainte des interrogatoires qu’il pourrait subir après les déclarations faites à M. Lemez, inspecteur de police spéciale.
Nous insistons pour entretenir un court instant Mme Bossard qui, en grommelant, nous invite à attendre. Nous patientons une vingtaine de minutes, puis la porte s’ouvre et, toute petite, la maîtresse de la maison, s’éclairant d’une lampe, nous déclare, dans un langage où les expressions bretonnes sont les plus nombreuses, que son fils a disparu depuis la veille. Elle s’en était aperçue en revenant du travail, mais cela ne semble guère l’inquiéter.
La bicyclette de M. Bossard est dans la pièce. A l’un des angles du lit-clos nous remarquons sa casquette et son veston, et, en présence de l’attitude de la mère, nous concluons que le jeune homme, réveillé par le ronflement sonore de l’automobile qui nous conduisait, s’est caché, afin de n’avoir point à subir un interrogatoire qui pourrait être gênant.
L’ancien employé de la Grande-Palud a, en effet, reçu plusieurs visites dans les mêmes conditions et à une heure aussi tardive depuis le début de l’affaire et plus d’une de ses dépositions furent ainsi recueillies par la police spéciale qui, pressée par les événements, se voyait contrainte d’agir ainsi.
Aussi, sans nous arrêter aux affirmations de Mme Bossard, nous hélons son fils, afin de lui faire connaître des faits qui l’intéressent tout particulièrement. Mais cette tentative demeure vaine et nous devons nous retirer.
Quelques instants plus tard le moteur de l’automobile ronflait de nouveau et le véhicule reprenait la route de Brest. Dans l’ombre, au pied de la maison que nous venions de visiter, nous nous étions tapis
En silence et, lorsqu’au détour du chemin le bruit de notre voiture s’éteignit, une voix mâle s’éleva derrière la porte : M. Bossard questionnait sa mère.
Un éclat de rire, le nôtre, lui répondit : « Bossard, vous êtes un farceur ! pourquoi vous cacher ainsi ? »
Cette fois la porte s’ouvre aussitôt et celui que nous voulions rencontrer tente de nous prouver qu’il revenait de Landerneau à l’instant même. Mais nous n’en sommes pas moins convaincus du contraire, d’autant plus que notre interlocuteur est parfaitement au courant des propos tenus par nous durant ce qu’il appelle son absence.
Tout d’abord, nous lui faisons connaître les paroles rapportées par ses camarades de travail et nous provoquons ses plus vives protestations. Il n’a pas quitté le travail au Gorbea Mendi ; la preuve, c’est qu’il doit y retourner bientôt. D’autre part, il ne veut avoir dit qu’un seul mot de lui suffirait pour démontrer l’innocence de Pierre, car, bien au contraire, il est convaincu de la culpabilité de celui-ci.
Il ne possède pas de preuves lui permettant d’asseoir son opinion. Mais, cependant, il a remarqué, lorsqu’il travaillait à la Grande-Palud, certains faits qui lui ont-permis de se former une conviction. Mais il ne dira rien : il ne veut rien dire, car, lorsqu’il fait une déclaration, plusieurs journaux dénaturent ses expressions et le ridiculisent.
Oh ! Il ne vise pas la Dépêche qui, seule, voulut bien reproduire sa réponse à M. Marcou, mais il est maintenant décidé à se taire.
Comme nous lui rappelons que nombreux sont les ouvriers qui l’entendirent formuler diverses accusations, M. Bossard proteste. Cependant, il reconnaît avoir lu durant son service de nuit, dans le bureau de l’ingénieur, des lettres adressées à celui-ci par M. Cadiou et desquelles il résultait que les deux hommes devaient aller examiner l’emplacement de sources dans le bois en vue de leur captation.
Il déclare également qu’avant la découverte du cadavre de l’usinier, il avait la conviction que celui-ci avait été assassiné, puis enterré dans le bois. En opérant des recherches avec M. Lemez, il avait, un jour, été frappé de l’odeur qui s’échappait du petit chemin, où l’on retrouva plus tard l’infortunée victime.
Enfin, M. Bossard, qui est plein de réticences quand on lui pose clairement la question : « Avez-vous quelque chose d’intéressant à révéler ? Pouvez-vous fournir une indication pouvant aiguiller les recherches ? » nous parle de la culpabilité de l’ingénieur, et nous donne connaissance de la lettre suivante – dont nous respectons scrupuleusement la forme et l’orthographe – qu’il lui a adressée :

Brest, le 10 mars 1914, mardi.
A Monsieur Pierre, en prévention à la prison de Brest.
Monsieur Louis Pierre,
Vous devez être étonné qu’un ancien ouvrier de votre usine et mis gardien de nuit par votre bienveillance, soit aussi méchant contre vous. Vous vous dites que c’est par vengeance que j’ai causé ; au contraire, j’ai causé dans votre intérêt, quoique je me trouve un peu en contradiction avec vous. Cela n’a aucune importance si vous êtes innocent et, vous êtes le seul à le savoir. Parlez sans crainte et, si vous êtes réellement innocent, vous sortirez bientôt.
Je parle un peu contre vous, mais, si avec le temps j’apprenais quelque chose, soyez persuadé que je dirais tout. L’on me dirait peut-être : comment se fait-il que vous soyez aussi bien renseigné. Pourquoi ce retard ? A ces gens-là je dirais tout simplement que, si je sais quelque chose, que je suis libre de parler et de me taire si cela me plaît.
J’ai, moi aussi, été soupçonné d’avoir tué ou participé à tuer M. Cadiou ; si j’avais été arrêté, c’est alors que l’assassin aurait ri et de bon cœur.
Je ferais tout mon possible pour vous, si vous êtes innocent : il est préférable de laisser cinquante coupables en liberté que de condamner un innocent,
La liberté est, dit-on, chose sacrée ; je ne le vois pas, on est si peu sûr d’être libre le lendemain.
En France l’habiascorpous devrait existait comme en Angleterre, et ainsi on ne verrait pas, quelquefois, des arrestations arbitraires (la vôtre l’est-elle).
Vous avez bien remarquer que ce n’est par haine que j’ai causé, car je me sens incapable d’une telle, lâcheté, indigne d’un homme libre, qui profita, lorsque, son ennemi et dans l’impossibilité de lui nuire, pour l’abattre complètement. Non, M. Pierre, j’ai trop bon cœur, et je ne puis oublier que vous fûtes mon bienfaiteur, et que dans votre malheur, soyez certain que je pense toujours à vous. Je dis, comme certaine personne, que je n’aurais du repos que lorsque votre innocence (si vous l’êtes) est reconnue. Si vous êtes innocent, n’ayez aucune crainte de ce que l’on dit : Ayez confiance en votre étoile. Hier, je vous assure, qu’après notre confrontation qui doit vous laisser quelques impressions de (calme), puisque, vous êtes sorti en souriant, j’ai failli avoir le faut le cœur de vous voir tendre la main du gendarme qui vous mis le fer, comme la chose la plus simple du monde. Horreur. Quelle fatalité.
Je termine cette lettre déjà trop longue pour vous faire savoir que j’ai parlé sans haine ni colère.
Veuillez agréer, monsieur Pierre, mes sincères salutation !
BOSSARD (Jacques-Marie), Saint-Divy, par Landerneau (Finistère).

Nous pouvons conclure en souhaitant qu’une confrontation ait lieu entre les ouvriers du Gorbea Mendi et M. Bossard, d’autant plus que tous manifestent vivement ce désir. Et l’on pourra ainsi se rendre compte si l’ancien gardien de nuit veut se divertir aux dépens des magistrats devant lesquels il déposa si souvent, ou s’il est vraiment capable Je faire une révélation quelconque.

Les propos de M. Bossard
Nous avons pu joindre, hier, des ouvriers du Gorbea Mendi, à qui nous avons fait connaître les dénégations de M. Bossard relatives aux propos tenus par lui. Ils ont vivement protesté en se déclarant prêts à citer autant de témoins qu’il sera nécessaire, car le nombre de ceux qui s’entretinrent avec l’ancien gardien de nuit est très grand.
Tous maintiennent formellement les déclarations qu’ils nous ont faites, et que nous avons reproduites.

M. Cadiou était-il à Paris le 5 janvier ?
Au cours de l’avant-dernière nuit, M. Fortin, sénateur du Finistère, revenait de Paris en compagnie de M. Heslouin, ancien chef de cabinet de M. Collignon, préfet du Finistère. Durant le trajet, le parlementaire fit savoir à son compagnon qu’un de ses amis, le 5 janvier, avait rencontré à Paris M. Cadiou.
En raison de l’heure tardive à laquelle nous est parvenue cette nouvelle, il nous a été absolument impossible de la contrôler. C’est ce que nous nous réservons de faire aujourd’hui, M. le sénateur Fortin étant depuis hier à Ploudalmézeau.

Ce qu’on dit au parquet
On déclare depuis quelque temps que M. Guilmard, procureur de la République, possède la preuve matérielle de la culpabilité de Pierre. Nous avons voulu être renseigné à ce sujet et nous sommes en mesure d’affirmer que rien de semblable n’est exact.
On attend au parquet de très intéressantes révélations de l’examen des vêtements de M. Cadiou, ainsi que du rapport de M. le docteur Paul, mais il n’est pas d’autre mystère,

Le facteur Boulier
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a reçu hier, le dossier relatif aux déclarations du facteur Boulier qui déposa devant le juge d’instruction de Clermont (Oise).
Des renseignements qui nous sont parvenus, il résulterait que Boulier aurait fait des dépositions qui permettraient de douter de sa parfaite lucidité d’esprit. Néanmoins, on procède actuellement à la vérification des faits qu’il a fait connaître.

Le rapport du docteur Paul
On s’étonne, paraît-il, dans les milieux médicaux, du retard que subit le dépôt au rapport du docteur Paul, au sujet ne contre-autopsie.
L’éminent praticien aurait argué de la difficulté où il se trouve de faire vite, en raison de l’état de décomposition avancée du cadavre quand il lui fut livré, après l’exhumation.
La besogne, en effet, ne semble pas aisée. Toutefois, comme le parquet attend vraisemblablement avec une impatience que tout le monde partage les résultats de la deuxième autopsie, résultats dont l’importance est capitale au point de vue de l’instruction, il serait à désirer que le rapport du docteur Paul fût livré le plus tôt possible aux magistrats.
Alors peut-être, la lumière commencera-t-elle à jaillir du fond des ténèbres qui l’obscurcissent encore. C’est le 17 février que fut effectuée la contre-autopsie.
Faut-il vraiment un mois entier pour conclure ?

LES TÉMOINS A CHARGE

Ils sont deux : Doulou [Dolou] et Bignard
L’envoyé spécial du Petit Parisien s’est rendu à Daoulas et a questionné Doulou [Dolou] et Bignard. Voici les résultats de l’enquête de notre confrère :

DOULOU [DOLOU]
Sous la pluie qui, ce malin, fait rage, en contre-bas de la route de Kermolec, que domine un calvaire, Louis Doulou [Dolou], l’ancien chauffeur de la Grande-Palud, la fourche en main chargeait du fumier sur une charrette ; aux travaux de la ferme il préférerait l’usine et son métier, mais quand on a femme et enfant on n’a pas le choix, et la vie a d’impérieuses nécessités. Doulou [Dolou] est un solide gars au parler rude et franc. On pourra l’attaquer et lui tendre des pièges peu lui importe ; il ne se dédira pas.
– Alors, vous êtes sûr. bien sûr d’avoir vu Cadiou et Pierre, le 30 décembre, sortir de l’usine ?
– Absolument certain.
– Et, quelle heure était-il ?
– Onze heures environ.
Je crus devoir insister :
– Réfléchissez ! Il en est temps encore ; vous vous rendez compte, n’est-ce pas, que cette précision que vous donnez de l’heure constitue une charge si sérieuse contre Pierre, qu’elle pourrait entraîner une condamnation.
Sans hésiter. Doulou [Dolou] m’assura :
– C’est la vérité, je ne puis cependant cas dire autre chose !
Et il m’expliqua :
– J’étais à la chaufferie, sur le pas de la porte ; je regardais au loin sur la route ; ayant tourné la tête, j’aperçus Cadiou. D’où venait-il, par où avait-il passé, je ne saurais le dire. A un moment donné, il s’inclina légèrement pour ramener à lui sa pèlerine, qu’un coup de vent, venait d’enlever. Pierre l’accompagnait. Tous deux allaient s’engager sous la voûte du chemin de fer.
Encore je répétai :
– Il était onze heures ?
– Oui, onze heures, je le jure.
Tranquille, il reprit, sa fourche et, du fumier humide, une buée acre et chaude monta qui, tout entier, l’enveloppa.

BIGNARD
Bignard, son ancien contremaître, n’est pas moins affirmatif, et il est, en outre, beaucoup plus précis. Depuis deux mois bientôt, Bignard a quitté la maison du moulin Karoff [Caroff]qu’il partageait avec Pierre. Il est maintenant installé à vingt kilomètres de la Grande-Palud, au village de Daoulas, qui prendra de l’importance quand l’usine de blanchiment de coton, dont on trace l’emplacement, entrera en activité. A première vue, Bignard donne l’impression d’un Méridional ; il a le teint basané, les yeux sombres, les cheveux gras, noirs et bouclés, la taille large et courte ; une grosse moustache donne de la rudesse à, sa physionomie, dont l’ensemble est agréable.
Comme je venais de le faire avec Doulou [Dolou], j’attirai toute son attention sur cette fameuse date du 30 décembre, et surtout sur la question de l’heure.
– Oui, je sais ; mais sur ces deux points mes souvenirs ne me trompent pas. Quand on a dépassé la voûte du chemin de fer et que l’on entre dans l’usine, vous avez remarqué, à gauche, un escalier de bois qui conduit à l’atelier où l’on manipule le chlore. Je me trouvais là quand M. Cadiou passa. Je levai ma casquette, et il me rendit mon salut. Il venait de la direction de la chaufferie, qu’il devait avoir côtoyée. Il avait alors sa pèlerine sur le bras. Pierre marchait à sa droite. Un ouvrier m’interpella à ce moment et me demanda une serpillière ; je montai au magasin la lui chercher et, machinalement, mes regards se portèrent sur la fenêtre : pour la seconde fois, je revis alors M. Cadiou ; il avait revêtu sa pèlerine, dont le capuchon pendait ; il avait, dépassé le pont et marchait à petits pas, tout droit dans la direction du moulin ; Pierre, en veston, sans rien sur les épaules, était toujours à son côté.
Onze heures allaient sonner.
Bignard continua :
– A midi moins dix, Pierre revint : il entra au bureau, prit sa pèlerine et partit.
« A une heure et demie, il fit encore une rapide apparition et rentra chez lui.
« Le soir vers cinq heures, j’envoyai Postec, l’un de mes hommes, le chercher pour le prévenir qu’un accident de machine m’obligeait à suspendre le travail. Postec le rencontra à la limite de son jardin ; il avait aperçu les ouvriers qui quittaient l’usine et venait pour savoir ce qui se passait. »
Bignard s’informa si M. Cadiou ne reviendrait pas : le contrat de trois aimées qui le liait à son directeur expirait, et il désirait, lui parler pour savoir à quoi s’en tenir. Pierre le rassura et l’engagea à attendre. Il ne sut lui dire s’il reverrait M. Cadiou le lendemain, et la conversation se continua dans le calme et avec une bonne humeur parfaite ; pas l’ombre d’un soupçon ne traversa alors l’esprit du contre-maître. Quelle force de volonté, quelle maîtrise de soi-même ! Ce Pierre est vraiment un homme extraordinaire !

L’opinion de M. Jean-Marie Cadiou
Notre confrère, M. Gérard Bauer, a rendu visite à M. Jean-Marie Cadiou. Voici le reçu de cette visite :
J’ai dit, dès le début de cette enquête, quel souci d’impartialité me guidait. Je ne m’en dépars pas. C’est une des raisons qui m’ont déterminé, après avoir vu la servante-maîtresse de Pierre, à entendre un de ceux qui accusent le plus ardemment l’ingénieur, j’ai nommé M. Jean-Marie Cadiou, frère du mort.
Au surplus, cette démarche était nécessaire. N’est-ce pas M. Jean-Marie Cadiou qui, aiguillé et servi par les révélations de la somnambule, découvrit là où il était le cadavre de l’ancien avoué ? M. Jean-Marie Cadiou a l’allure honnête et simple d’un commerçant de province, ce qu’il est. II est brun et une moustache abondante met une barre dans sa figure. Quand il vous parle, il vous regarde bien en face. Mais il est ardent et nerveux. On sent qu’il a le plus vif désir de venger son frère mort et d’accabler l’accusé. Quoi de plus légitime ?
Dès que je me suis trouvé en sa présence, je lui ai dit franchement ceci :
Monsieur, je fais une enquête impartiale, mais je m’efforce de la circonscrire sur deux points précis : 1° la découverte inattendue du cadavre après des révélations somnambulesques ;
2° la volonté exaucée de votre belle-sœur de ne pas être confrontée avec l’accusé. Vous plaît-il de me répondre sur ces deux points ?
– Volontiers, monsieur, je vais vous répondre.
– Procédons donc par ordre. Commençons par un fait que j’ai éclairci moi-même. Votre belle-sœur prétendait ne pas connaître Pierre ; or, elle le connaissait, Le saviez-vous ?
– Ma belle-sœur, à vrai dire, ne connaissait pas Pierre. Si elle l’a vu, ce ne fut que par hasard et en tout cas d’une façon très espacée.
– Pourtant il est allé à plusieurs reprises, le dimanche, dans sa propriété de Ploujean.
– Rarement, très rarement. Vous pensez bien que mon frère n’avait guère souci d’amener dans son foyer un individu dont il avait toutes raisons de se méfier.
Votre belle-sœur vous a-t-elle donné la raison qui l’a déterminée à refuser une confrontation avec l’inculpé ?
– Ma belle-sœur, monsieur, n’a pas refusé. C’est le juge d’instruction, en voyant son état de légitime émotion, qui a différé cette entrevue. »
J’ouvre ici une parenthèse. Comme je n’ai aucune raison de douter des affirmations de M. Jean-Marie Cadiou, je me permets de faire remarquer à nouveau, au sujet de son affirmation, combien l’instruction, dirigée de haut par le procureur de la République, fut menée bénévolement. C’était la sollicitude même. Je continuai ensuite en disant à M. Cadiou :
– Excusez-moi de vous poser une dernière question sur ce premier point. Puisque vous savez quel homme était Pierre, croyez-vous qu’il eût été capable d’un amour contenu, aggravé par l’éloignement, le refus ou le silence, un amour exaspéré jusqu’au crime, jusqu’à l’aveu écrit même d’un crime ?
M. Jean-Marie Cadiou est demeuré un instant silencieux. Nous étions assis l’un devant l’autre dans un café, et il maniait nerveusement, pendant toute cette interview, le manche de son parapluie. Il me répondit :
– Je comprends votre pensée, monsieur. Elle est ingénieuse et expliquerait évidemment bien des choses. Mais je ne crois pas qu’on doive s’y arrêter. Si quelqu’un eût possédé la preuve écrite du crime, il l’aurait livrée à la justice.
– Ce n’était qu’une hypothèse. Voulez-vous que nous parlions de la seconde question. Je vais la résumer en une forme concrète et précise : sont-ce les révélations de la somnambule qui vous ont permis de retrouver le cadavre ?
– Non, monsieur.
– Pourtant, c’est à la suite de ses déclarations que vous vous êtes rendu là où vous avez trouvé le corps ?
– Je cherchais depuis plusieurs jours dans ces fourrés. Je n’ai pas voulu abandonner mes recherches et je les ai continuées. Il s’est trouvé que les déclarations de la pythonisse étaient en partie exactes. Mais si elles ont pu m’inciter à continuer mes investigations, elles ne m’ont pas servi du moins à repérer la cachette précise.
– Vous attribuez donc votre succès au hasard ?
– Au hasard et à la méthode, oui, monsieur.
– L’endroit était pourtant assez difficile à découvrir quand on était dans le bois, et le bois est très vaste ?
– Il se rétrécit à cet endroit et le champ de mes recherches s’en trouvait limité davantage.
J’ai alors demandé à M. Jean-Marie Cadiou son avis sur le crime. Il m’a parlé de Pierre en termes abondants et farouches. Il lui croit des complices et m’a même cité des noms. Toutes choses qu’il m’est impossible de reproduire.
– A quoi attribuez-vous, ai-je encore demandé à M. Cadiou, cette façon un peu sommaire d’enterrer un cadavre ? L’ingénieur ne possédait-il pas des moyens- plus certains ou plus scientifiques de faire disparaître le corps ? L’eau, la vase, les autoclaves ?
– Je crois que Pierre voulait transporter le cadavre à Morlaix.
J’avoue que je ne m’attendais pas à cette réponse. Je demandai quelques explications à M. Cadiou.
– Oui, Pierre avait dit dès le commencement : « Cherchez à Morlaix », et je crois qu’il avait l’intention d’y porter le corps. Rien ne lui eût été plus facile : le cadavre avait été placé à un endroit au moins aussi rapidement accessible de la route que du bois. Il suffisait de traverser un petit ruisseau et un champ ; son automobile pouvait attendre au bas, sur la route, et dès lors rien de plus facile que de transporter ce corps maigre et petit.
J’avançai à M. Cadiou que ce projet eut été, audacieux, compliqué et imprudent pour un criminel. Il me répondit, qu’il était, au contraire, réalisable. Je pris soin de ne pas le contredire et notre entretien prit, fin.
Le lecteur peut tirer de ces déclarations les conclusions qu’il lui plaît de faire, pour moi je n’ai pas d’avis. J’en aurais peut-être un si j’avais eu à ma disposition les moyens du juge d’instruction et je crois qu’à l’heure présente, en dépit d’une charge grave, je ne laisserais pas Pierre en prison. Le malheureux, qui claque des dents et souffre d’une violente éruption, demeure, malgré tout, silencieux et calme et semble endormi dans un rêve sans fin.

L’enquête de M. de Maizière
Notre distingué confrère de Maizière, du Gaulois, qui, depuis de longues années, fut mêlé aux événements de la vie bretonne, soit à l’époque déjà lointaine de la grande misère des pêcheurs, soit durant les journées palpitantes de l’exécution des décrets Combes à Saint-Méen, au Folgoët, à Ploudaniel, est revenu chez nous à propos de l’affaire Cadiou.
Le premier chapitre de l’enquête que M. de Maizière adresse au Gaulois contient des aperçus nouveaux que nous croyons intéressant de signaler. Voici, d’abord, son opinion sur les magistrats chargés de l’instruction :
J’ai, à deux reprises, longuement causé avec le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë ; il m’a ouvert tout son dossier, fait part en toute franchise de sa conviction et aussi de ses appréhensions ; et de ces deux conversations, j’ai emporté la certitude d’avoir rencontré non pas le magistrat de roman-feuilleton, acharné contre son accusé, décidé coûte que coûte à faire triompher une thèse personnelle, résolu par tous moyens à mener jusqu’au bout, une affaire incertaine. Bien au contraire. M. Bidard de la Noë m’est apparu comme l’homme le plus sincère, le plus méticuleux, le plus enclin au doute salutaire, et je veux ici reproduire l’aveu qu’il me fit :
– Je crois que Pierre est coupable, me disait-il, mais je ne demande qu’à me tromper ; le jour où j’aurais conscience d’avoir commis une erreur, je me ferais gloire de la reconnaître.
J’ai vu le procureur de la République. Lui aussi m’a dit :
– Il y a des présomptions graves contre Pierre, mais il faut attendre. J’ai des soupçons que je crois fondés, mais pas d’avis, d’opinions fermes.
J’ai visité les lieux du crime, sites romantiques et pittoresques, dont la description ne peut trouver place ici. J’ai interrogé des témoins ; j’ai vu l’avocat ; j’ai vu la mère, Mme Pierre, la pauvre malheureuse maman, à bout de souffrance et de détresse ; et après toute cette enquête menée de bonne foi, sans parti pris, sans attendrissement, j’ai cette impression : Il est à la rigueur possible que Pierre soit coupable, car tout est possible, mais on ne m’a pas montré qu’il fût coupable, il n’y a pas contre lui charges suffisantes, comme dit le jargon judiciaire.
M. de Maizière a voulu voir Mme Pierre, et il nous dit ses impressions :
Je l’ai vue deux fois, hier à Landerneau, et aujourd’hui à Brest, où elle est venue me trouver, faisant appel à mon influence, que la pauvre femme exagère. Elle m’a demandé de répéter ceci :
– Monsieur, m’a-t-elle dit, cette somnambule de Nancy, qu’une alliée de la famille Cadiou est allée voir pour obtenir des renseignements sur le lieu où il serait possible de retrouver le cadavre, n’a pu fournir des précisions que parce qu’on les lui a indiquées. La personne qui les a fournies connaissait les circonstances du crime, donc l’assassin. Cette somnambule n’a fait que répéter une leçon. Obtenez qu’elle dise de qui elle la tient. Qu’on lui fasse comprendre qu’en refusant de s’expliquer, en alléguant contre toute vraisemblance la faculté de divination, elle se rend elle-même complice du crime dont elle rejette la responsabilité sur un innocent. Monsieur, je vous en conjure, faites arrêter la somnambule.
Après avoir reçu la visite de Mme Pierre, j’ai été voir un avocat, Me Feillard, et je lui ai prudemment demandé s’il voyait un inconvénient quelconque à ce qu’il soit déféré au désir de Mme Pierre. Me Feillard m’a répondu : « Aucun…. je ne demande que cela, mais le parquet ne m’écoute pas… »
Je me suis donc de nouveau rendu auprès du juge d’instruction et du procureur de la République. A tous deux, j’ai demandé : « Pourquoi n’arrêtez-vous pas la somnambule et vous prêtez-vous à cette parodie d’une sorcière se retranchant derrière le secret du sommeil hypnotique ? « L’un et l’autre ont, paru assez embarrassés et m’ont déclaré – ce qui en droit, est d’ailleurs inexact – qu’ils étaient dessaisis et que la chambre des mises en accusation de Rennes devait prochainement statuer sur une demande de mise en liberté provisoire présentée par M. Pierre.

En voilà assez, et que le juge et le procureur me permettent respectueusement de leur dire que je me charge de lever leurs scrupules de droit, la formule est simple ! Un peu de chantage ne messied pas en faveur d’une mère, qui, elle, est innocente. La somnambule parlera, ou gare la casse pour le parlementaire sus-mentionné ! Encore une fois, je ne prétends pas que M. Pierre est innocent, mais s’il est coupable, au moins on dira pourquoi. On a fait à Mme Pierre le reproche de ne pas suffisamment pleurer dans une pareille infortune. « En effet, lui ai-je dit, pourquoi ne pleurez-vous pas ? ». Elle m’a répondu :
– Oh ! monsieur, je ne peux plus…

Questions à M. Cloarec
On lit dans la Résistance, journal de Morlaix :
Quelle est la personne suffisamment, au courant du droit et de la procédure, qui a conseillé à Mme Cadiou de se porter partie civile avant qu’elle eût témoigné dans l’affaire, sous la foi du serment. Car certainement Mme Cadiou aurait ignoré, si on ne le lui aurait appris, que grâce à ce simple artifice de procédure (la constitution de partie civile), elle ne pouvait plus être témoin. Or, nous savons pertinemment qu’elle ne s’est adressée à Me Fleys qu’après avoir accepté l’idée de se porter partie civile.
Quel fut donc son vrai conseiller juridique ?
Des témoignages impossibles à infirmer prouvent que Cadiou vivait encore au moins le 1er janvier. M. J.-M. Cadiou, très impressionnable et crédule, croit le contraire. Libre à lui. Mais le parquet, la police spéciale ou mobile que croient-ils et pourquoi ne croient-ils pas ce qu’ils voient ?
Pour le moment, le parquet n’attend plus, ne veut plus attendre un peu de lumière que du rapport du docteur Paul, rapport qui ne sera pas déposé avant huit ou dix jours !
Pierre a le temps de commencer la rédaction de ses mémoires pour occuper ses loisirs.
Nous demandons aussi : comment cela se fait-il que l’Éclaireur, journal de M. Cloarec, s’évertue à vouloir que Pierre soit coupable, alors que la Dépêche elle-même écrivait hier :
« L’espoir que la découverte de la balle dans le cou de M. Cadiou avait fait concevoir au parquet de Brest ne paraît pas en voie de réalisation. On ne croit plus à la culpabilité de Pierre. »
En ce qui nous concerne, notre réponse sera brève :
La Dépêche de Brest, en tout cela, ne recherche que la vérité. Elle laisse à d’autres le soin des machiavéliques hypothèses.

17 mars 1914 – p. 3

L’affaire Cadiou continue à alimenter les conversations. Mais l’opinion publique est versatile ; nous disions, il y a quelques jours, qu’elle était redevenue favorable à Pierre ; nous avons constaté hier, de nombreuses défections parmi ses partisans de la veille.
On se, dit que les charges qui ont motivé l’arrestation de l’ingénieur subsistent malgré la rétractation du fermier Bonnefoy. Trois témoins affirmaient avoir vu M. Cadiou et Pierre ensemble, le 30 décembre, à onze heures du malin : il en reste deux, et voilà tout. Quant à Mme Quéméneur et à son pupille, le pâtre Goulben [Boulben], ils maintiennent leur déposition ; ils ont vu M. Cadiou monter à l’usine le 30, vers neuf heures du matin, ils n’ont jamais dit autre chose – la preuve en figure au dossier – et n’ont pas eu, par conséquent, à se rétracter.
Donc, le chauffeur Dolou et le contre-maître Bignard ont vu M. Cadiou et son ingénieur devisant, de compagnie, dans la matinée du 30 décembre. Voilà la première charge.
La seconde résulte de la disparition du revolver, bien plus encore que de la découverte, d’une balle d’un calibre correspondant dans le cou de la victime. Si Pierre avait conservé son revolver chez lui, qui aurait pu prouver que la balle actuellement détenue par M. Bidard de la Noë ne provenait pas d’une autre arme ? Le revolver n’ayant pas été trouvé, l’accusation considère que l’ingénieur a pris la précaution plus qu’inutile de s’en débarrasser.
Restent les témoignages de Morlaix et de Saint-Pol de Léon. Les derniers paraissaient indiscutables ; on commence, pourtant, à les discuter. C’est, dit-on, toujours dans des gares que l’on voit M. Cadiou et jamais il n’y prend de billets ! Regarde-t-il passer les trains ?
Ni sur le registre de la gare de Morlaix ni sur celui de Saint-Pol de Léon, on ne trouve trace d’un billet délivré à M. Cadiou après le. 30 décembre. M. Cadiou, qui possédait une carte de demi-tarif, devait assurément l’utiliser, et s’il l’avait utilisée le 1er janvier à Morlaix et à Saint-Pol de Léon, on verrait sur les registres de ces deux gares mention d’un billet de demi-place délivré sur présentation d’une carte numérotée, celle de M. Cadiou ; on retrouverait également au service du contrôle, à Paris, les billets délivrés, portant au dos le numéro de la carte de M. Cadiou.
On ne retrouve rien de tout cela, et trois personnes affirment qu’elles ont vu M. Cadiou le 1er janvier, à Saint-Pol de Léon, appuyé sur une bicyclette qui n’avait pas quitté la remise de Landerneau depuis trois mois !
Voilà quelques-unes des raisons pour lesquelles on n’accueille pas, sans un certain scepticisme, les déclarations de témoins dont la bonne foi ne saurait, cependant, être suspectée.
Le dossier de l’instruction sera expédié aujourd’hui à Rennes. Il y a plusieurs jours que M. Laurent, greffier, s’évertue à en coter les pièces dont le nombre ne serait pas inférieur à un millier.
Mille procès-verbaux d’où l’on ne saurait faire jaillir une étincelle. Combien en faudra-t-il pour que l’on obtienne la lumière ?
En tout cas, M. Bidard de la Noë se trouve dans l’impossibilité d’interroger Pierre, puisque chaque interrogatoire doit être précédé de la communication de la procédure à Me Feillard. La procédure va séjourner à Rennes pendant une quinzaine de jours.

Les révélations du facteur
Voici l’essentiel de la déposition du facteur Boulier.
Le 4 janvier, M. Boulier accompagnait à la gare Saint-Lazare, à Paris, son fils qui prenait le train de Dieppe. Pendant qu’il attendait sur le quai, il aperçut un Allemand, M. Hazen-Chase, qui alla serrer la main d’un homme de petite taille : « Bonjour, mon cher Cadiou », dit l’Allemand.
M. Boulier connaissait M. Hazen-Chase pour l’avoir rencontré à diverses reprises à Blincourt. M. Hazen-Chase a pour ami M. Marcel Panhard
, fils du maire de la commune. Il passa quelques jours chez ce dernier en 1911.
M. Boulier affirme que M. Hazen-Chase était en relation avec M. Cadiou, car, lors de son séjour à Blincourt en 1911, l’Allemand adressa à M. Cadiou, au Touquet (Pas-de-Calais), un télégramme annonçant son arrivée, ainsi que celle de M. Marcel Panhard.
La même année, MM. Hazen-Chase et Marcel Panhard firent un voyage en automobile dans le Finistère.
M. Boulier déclare, en outre, qu’une personne, dont il s’est engagé à ne pas révéler l’identité, lui a fait savoir que M. Marcel Panhard s’est brouillé avec son père en janvier 1914. A la suite de ce dissentiment, M. Panhard serait parti pour le Finistère avec M. Hazen-Chase, dans une automobile louée à l’Automobile-Club.
Si M. Boulier a retenu le nom de M. Cadiou, c’est qu’il est ancien colonial et connaît l’annamite. Or, en cette langue « cadoul » signifie « petit bâton ». Quel rapport y avait-il entre M. Cadiou et un petit bâton, c’est ce que nous ne nous chargerons pas d’expliquer.
Du reste, l’opinion générale est que M. Boulier a le « cafard ». On suppose également que son intervention dans l’affaire Cadiou n’est peut-être pas étrangère à des préoccupations personnelles. Le facteur de Blincourt n’est pas, en effet, en excellent termes avec M. Panhard.
Quoi qu’il en soit, M. Boulier n’est pas pris au sérieux En janvier 1913, trois Allemands seulement sont venus à la Grande-Palud : MM Hély et Schlessinger représentant la maison Reiss, de Heidelberg ; M. Wolff fils représentant la maison Wolff, de Stuttgard. Tous trois venaient pour négocier la résiliation de marchés de coton. Quant à M. Hazen-Chaze [Hazen Chase], M. Jean-Marie Cadiou et les amis de la famille ont entendu prononcer son nom hier pour la première fois.

Déclaration de M. Fortin
Nous avons pu joindre hier M. Fortin, sénateur du Finistère, actuellement à Ploudalmézeau.
M. Fortin s’est refusé à révéler le nom de celui de ses amis qui aurait rencontré M. Cadiou à Paris dans les premiers jours de janvier. M. Fortin verra cet ami dans deux ou trois jours et, s’il n’a pas été induit en erreur, il ira faire sa déposition au juge d’instruction.

Le revolver de M. Cadiou
Un commissaire aux délégations judiciaires s’est présenté hier chez Mme Cadiou, à Paris, et lui a demandé si son mari avait un revolver.
Mme Cadiou remit alors au magistrat un vieux revolver rouillé et poussiéreux du calibre de huit millimètres. «il y a plusieurs années, dit-elle, que cette arme était au fond d’un tiroir. »

Coïncidence
Un officier d’infanterie coloniale nous contait hier qu’il y a quelques années un crime fut commis aux environs d’Hanoï clans les circonstances suivantes :
Un Italien, qui avait tué un compatriote d’un coup de revolver à la nuque, lui trancha ensuite la gorge pour faire croire à un assassinat commis par un indigène.
Après plusieurs mois de recherches infructueuses, l’arme du crime fut retrouvée dans un tronc d’arbre.
Il y a des coïncidences bizarres.

Une lettre de Bossard
Nous avons reçu la lettre suivante :
Saint-Divy, le 15 mars 1914, dimanche.
Monsieur le rédacteur en chef,
Étant remis en cause par votre journal, à propos de l’affaire Cadiou, d’avoir tenu à des camarades de travail, des propos, que je sais n’avoir pas tenus surtout dans ce sens. Je n’ai jamais dit que je (n’avais qu’un mot à dire et que Pierre serait remis en liberté). Le 17 janvier, j’ai fait des recherches avec l’inspecteur, M. Lemez, pour retrouver le cadavre de M. Cadiou. J’ai fait remarquer à M. Lemez que j’avais senti une forte odeur de putréfaction, cette odeur provenait de la cour du moulin. Je n’ai jamais dit que Pierre était innocent, j’ai toujours fait entendre, sans accuser Pierre, qu’il était le meurtrier de Cadiou, et plusieurs personnes vous l’affirmeront.
Donc pourquoi me mettre toujours en cause ; veut-on que je sois l’assassin (libre au juge) de ce crime auquel je suis complètement étranger.
On dit : II est pourtant certain que vous savez quelque chose, ou bien de deux choses l’une, ou vous savez quelque chose ou vous ne savez rien. De tout cela, rien dire est le meilleur moyen de n’être pas embêter par qui que ce soit. Quel ressentiment ais-je donc contre Pierre pour le faire maintenir en prison. Aucun ?
Pour quelle raison donc : « J’en veux à Pierre et je ne lui pardonnerait jamais ». Je l’ignore. Mais quand à être rancunier, je ne le suis pas. La colère, la haine, la calomnie sont bannies de mon cœur. De tout cela Pierre doit s’estimer heureux. Sur le bateau se trouve donc quelque fort des halles pour parler : qu’on voulait me jeter par dessus bord. Celui là, je crois aurait du fil à retordre. Il est très fort de la langue, mais quand au reste…
… Personne ne m’a reproché mon attitude vis a vis de Pierre, alors pourquoi, maintenant que je suis parti, que tout le monde m’accable et sans cause. Un seul a inventé ça, et tout a couru sur le bateau, maintenant tout le monde sait et dira que c’est moi qui est tenu ces propos. On verra ?
Ce n’est pas d’aujourd’hui que j’apprends l’anglais, je l’apprenais à l’hôpital maritime en 1911. Alors, à les entendre je préparais ma fuite depuis longtemps. Qu’irais-je faire au Canada, et même que j’aille, je suis libre et rien ne me retient, si ce n’est les fonds.
Maintenant voici le bouquet. J’ai lu des lettres de Mme Cadiou, adressées à Pierre. C’est de plus en plus fort. Demain ce sera autre chose.
Je ne me suis pas fait régler, comme on le prétend, J’ai fait semblant de le faire, et j’ai bien fait ainsi, je vois que parmi les camarades de travail il s’en trouve de très « obligeants ». Je ne puis prouver l’innocence de Pierre. Je tiendrais tête à l’orage, qui menace, car fort de mon innocence, je puis le braver en toute conscience.
Tous peuvent venir témoigner et être confrontés avec moi, que cela ne me ferait absolument rien. Il y a des gens qui parlent (ab-irato), moi, jamais.
Puisque les propos les plus malveillants sont tenus sur mon compte, je vous serais bien reconnaissant, monsieur le rédacteur, d’insérer la présente lettre.
Veuillez agréer, monsieur le rédacteur en chef, mes sincères salutations.
Jacques-Marie BOSSARD,
Saint-Divy, par Landerneau (Finistère).

Le rapport sur la contre-autopsie
De l’Écho de Paris :
Il devient évident qu’un malaise de plus en plus grand plane sur toute cette affaire et que le malaise s’aggrave de jour en jour du fait que l’instruction se trouve forcément entravée, le juge n’étant pas encore en possession du rapport sur la contre-autopsie. Il y aura cependant un mois demain qu’elle a eu lieu. Je n’oserais pas, dans ces circonstances, avancer qu’elle ne pourra pas tenir tout ce qu’on en attendait. Ce retard prolongé, qui paraît anormal à tous, provoque dans le public des commentaires peut-être désagréables, mais à coup sûr justifiés. Il y a, en effet, si on se place au point de vue de la culpabilité de Pierre, une question à laquelle il importait de répondre au plus tôt, c’est celle de savoir si la balle a été tirée avant ou après la mort. Cette question est capitale, nos lecteurs comprendront pourquoi. Huit jours, au grand maximum, suffisaient pour résoudre le problème ; si l’expert n’a pas de certitude sur ce point maintenant, il n’en aura jamais évidemment.
Une autre question d’une extrême importance aussi et qu’on semble négliger à tort depuis quelque temps, est celle de savoir si le cadavre était exsangue ? C’est là une constatation à laquelle la contre-autopsie permettait de répondre immédiatement. Les examens de laboratoire n’apporteront aucune lumière sur cette question qui, pourtant, ne semble pas encore résolue. Tant que ces deux points ne seront pas clairement élucidés, l’instruction sera forcément hésitante et les magistrats chargés de l’information ne pourront prendre parti entre le crime ou le suicide, deux hypothèses également possibles à l’heure actuelle. Il faut cependant prendre parti la marche de l’instruction doit s’inspirer du résultat de l’autopsie ; le contraire ne peut avoir lieu à aucun prix.

Une autre affaire Cadiou
Chamonix, 16 mars.
On a découvert, vendredi soir circonstances assez singulières, le cadavre de M. Knecht, qui avait mystérieusement disparu le 23 novembre dernier. Vendredi soir, Mme Knecht et sa nièce, qui faisaient es recherches près d’un hôtel, découvrirent la casquette du disparu, à proximité de la route départementale ou elle semblait avoir été déposée récemment. Plusieurs personnes de Chamonix, accompagnées par la gendarmerie, se rendirent sur les lieux le soir même et surveillèrent les alentours durant toute la nuit. A huit heures, samedi matin, M. Mosser aperçut les pieds du cadavre qui émergeaient de la neige à la base d’un rocher haut d’environ trente mètres, situé à quelque distance du lieu où la casquette avait été découverte. La position du corps laisserait supposer que le malheureux, trompé l’obscurité, se serait égaré et aurait traversé de gros tuyaux amenant l’eau à une usine électrique. Il serait ainsi arrivé au bord du précipice, dans lequel il serait tombé.
M. Bouvier, juge de paix de Chamonix, qui s’est transporté sur les lieux, émet des doutes sur cette thèse, estimant que M. Knecht n’aurait pu traverser seul ces tuyaux, ce qui laisserait supposer qu’il aurait été précipité en cet endroit par des mains criminelles. En conséquence, il a interdit que le corps soit déplacé, bien qu’il soit en état de décomposition avancée. Il a mandé le parquet de Bonneville, qui s’est rendu aujourd’hui sur les lieux.

18 mars 1914 – p. 3

Le Mystère de La Grande-Palud
Les révélations du facteur Boulier

M. Henri Panhard, notaire à Paris, maire de Blincourt, mis en cause par le facteur receveur Boulier, a fait les déclarations suivantes :
– Tout ce que raconte M. Boulier est de la démence. Croyez bien que je n’attendais pas moins de lui. Depuis plusieurs années, le facteur receveur de Blincourt est mon adversaire politique ; il cherche par tous les moyens d’abord à faire parler de lui et ensuite à mêler mon nom à ses extravagances.
« En déclarant avoir aperçu, le 4 janvier dernier, M. Philippe Hazen-Chaese [Hazen Chase] dans le bail de la gare Saint-Lazare, M. Boulier se trompe, car M. Philippe Hazen-Chaese [Hazen Chase], qui est ingénieur à Philadelphie, n’a pas quitté l’Amérique depuis la fin de 1910, soit depuis près de quatre ans…
« Mon fils Marcel, alors qu’il n’avait pas encore accompli son service militaire, était un ami intime de M. Philippe Hazen-Chaese[Hazen Chase]. A sa sortie de l’école centrale des arts et manufactures, le jeune Américain avait, résolu de faire le tour du monde. Mon fils Marcel décida de l’accompagner. En 1910, les deux jeunes gens vinrent villégiaturer à Blincourt, puis ils partirent pour leur randonnée.
« En juin 1911, mon fils quitta M. Hazen-Chaese [Hazen Chase] au Japon. L’Américain gagna directement, l’Amérique, où il s’installa comme ingénieur. Mon fils rentra à Paris le 10 juillet et, quelques mois plus tard, partit pour le régiment.
« Nous sommes restés en relations très amicales avec la famille de M. Hazen-Chaeze [Hazen Chase]. Il y a quelques jours, la mère de l’ingénieur américain nous donnait de longues nouvelles de son fils qui, je vous le répète, n’est pas venu en France depuis 1910.
« M. Boulier est donc victime d’une grosse erreur en affirmant avoir vu M. Hazen-Chaese [Hazen Chase] le 4 janvier à Paris.
« M. Boulier se trompe, également en déclarant qu’en 1911 M. Hazen-Chaeze [Hazen Chase], accompagné de mon fils Marcel, vint en son bureau à Blincourt, En 1911, M. Hazen-Chaeze [Hazen Chase] voyageait au Japon, où les deux jeunes gens se sent vus pour la dernière fois au mois de juin de cette même année.
« M. Hazen-Chaese [Hazen Chase] ne s’occupait pas d’affaires. Jamais je ne l’ai entendu prononcer le nom de M. Cadiou.
« L’histoire de l’automobile louée par mon fils et par M. Hazen-Chaese [Hazen Chase] est inventée de toutes pièces.
« M. Boulier, avec quelques petites indications exactes, a forgé un véritable roman : mon fils avait un ami américain, cet ami vint, un mois à peine, villégiaturer à Blincourt en 1910, mon fils a visité à cette époque la Belgique, toute la côte normande, notamment Touquet-Plage, voilà les seuls détails sur lesquels M. Boulier a échafaudé ses fameuses « révélations ».
A l’Auto-Mutuelle Association, rue Pergolèse, on nous a déclaré :
– Nous ne louons pas d’automobiles et nous ne connaissons ni M. Hazen-Chaese [Hazen Chase], ni M. Marcel Panhard.
Les déclarations de M. Panhard ont été communiquées au facteur Boulier, qui a fait la réponse suivante :
– M. Panhard dit que je suis fou, c’est une opinion. J’affirme avoir vu le 4 janvier M. Philippe Hazen-Chaese [Hazen Chase] accoster une personne dans le hall de la gare Saint-Lazare, en disant : « Tiens, ce cher Cadiou !

M. Philippe Hazen-Chaese [Hazen Chase] n’est pas Allemand, comme le prétend le facteur de Blincourt, Sa mère est Française. C’est la fille d’un médecin en chef des hôpitaux de Paris. Elle a épousé un Américain, M. Hazen-Chaese [Hazen Chase], mais ses parents sont Français.
En ce qui concerne le voyage en Bretagne dénoncé par M. Boulier comme ayant un rapport probable avec la mort de M. Cadiou, voici ce que nous avons appris hier :
Mme Hazen-Chaese [Hazen Chase], sa fille et son fils Paul vinrent à Brest au mois d’août 1911 ; ils descendirent à l’hôtel Moderne et y restèrent du 19 au 30. Au cours de ce séjour, M. Marcel Panhard leur fit visite.
Venu de Paris en automobile, il passa 48 heures à l’hôtel des Voyageurs, où on ne l’a jamais revu depuis.
Le 30 août, la famille Hazen-Chaese [Hazen Chase] quitta Brest pour Blincourt, où M. Paul Hazen-Chaese [Hazen Chase] devait faire l’ouverture de la chasse.
Voilà sur quelles bases l’imagination vindicative du facteur politicien édifia le roman qui a défrayé la chronique pendant une semaine !

Coup de théâtre en perspective
Paris, 17 mars.
Le directeur du laboratoire de toxicologie a reçu, hier soir, venant de Brest, les vêtements de M. Cadiou et ceux de l’ingénieur Pierre, ainsi que divers objets ayant été touchés par la victime et l’inculpé. Le résultat de l’expertise sera immédiatement transmis au magistrat instructeur.
Si nos renseignements sont exacts, il faut s’attendre à un nouveau coup de théâtre.

Le dossier
Le volumineux dossier de l’affaire de la Grande-Palud, qui ne comprend pas moins de 1.200 pièces, ayant été classé par M. Bidard de la Noë, a été adressé, hier, à la chambre des mises en accusation à Rennes. Le magistrat s’est vu contraint d’en faire plusieurs paquets qu’il a soigneusement recommandés à l’administration des postes.
Souhaitons qu’aucun d’eux ne s’égare, car cela ne serait point fait pour éclaircir cette ténébreuse affaire.

19 mars 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grande-Palud
L’automobile mystérieuse

On affirme que M. Cadiou se trouvait le soir du 1er janvier à la gare de Saint-Pol de Léon. Personne n’oserait prétendre qu’il soit revenu vivant à la Grande-Palud après le 30 décembre ; comment l’y a-t-on ramené mort ?
Plusieurs hypothèses peuvent être envisagées. En voici une qui nous a été suggérée hier à Landerneau.
Une nuit de la fin de janvier, vers deux heures du matin, Mme Pierre Louis, femme d’un plâtrier, habitant rue La Tour d’Auvergne, à Landerneau, s’était levée pour donner quelques soins à son enfant. Elle allait, se recoucher, quand le grondement lointain d’une automobile attira son attention. Elle prêta l’oreille. Quelques secondes plus tard l’auto passait en trombe.
Mme Pierre Louis, maugréant contre les « écraseurs » qui traversent les villes à l’allure d’un express, ouvrit précipitamment sa fenêtre, mais l’auto était déjà loin.
Mme Pierre Louis, commentant l’incident avec son mari, se recoucha. Environ une heure après l’auto repassait à la même vitesse.
La première fois l’auto se dirigeait vers Brest ou, si l’on préfère, vers la Grande-Palud ; elle reprit ensuite la route de Morlaix.
M. Pierre Louis ne travaille pas régulièrement à Landerneau, et cette circonstance permet de fixer approximativement la date du passage de l’auto mystérieuse. M. Pierre Louis a passé une partie du mois de janvier à Landivisiau ; il est rentré chez lui le 20 et en est reparti le 4 février, le jour même où M. Jean-Marie Cadiou retrouvait son frère. « C’est, dit M. Pierre Louis, quelques jours avant le 4 février que l’auto est passée. »
Sa femme précise. Elle est certaine que ce n’est ni l’un des deux premiers, ni l’un des deux derniers jours de la semaine, car du linge séchait à sa fenêtre : le lundi et le mardi, le linge est au lavoir ; le samedi et le dimanche, il est sec. C’est donc le 28, le 29 ou le 30 janvier que l’auto mystérieuse a traversé Landerneau.
M. Le Meur, entrepreneur, qui habite également une maison en bordure de la route, confirme la déclaration des époux Pierre Louis. Lui aussi a entendu par deux fois le bolide traverser la ville endormie, mais il ne saurait dire en quelle nuit de la fin janvier.
A la Grande-Palud, on ignore l’incident. Mme Quemeneur dormait ; M. Grall, jardinier, dormait, ainsi que sa femme ; et ils dormaient profondément selon leur habitude : « Jamais disent-ils, nous ne sommes éveillés par les bruits de la route. » Quant au moulin, il est trop éloigné et sa roue trop bruyante pour que le sommeil de ses habitants soit troublé par le ronflement d’un moteur. Il faut du reste remarquer que ni Mme Pierre Louis, ni M. Le Meur n’étaient endormis quand l’automobile passa.
Un rapprochement s’impose entre les déclarations que nous venons de rapporter et l’histoire qui circula le mois dernier, mais que personne n’a pu vérifier jusqu’à présent : un chauffeur de Brest, après avoir conduit des clients à Morlaix, regagnait son garage tard dans la nuit. Le mois de janvier tirait précisément à sa fin. A la Grande-Palud, le chauffeur aperçut une automobile arrêtée sur le bord de la route, en face du lieu où M. Cadiou devait être découvert quelques jours plus tard. Deux hommes se tenaient à côté de la voiture.
Croyant à une panne, le chauffeur stoppa pour offrir ses services ; mais l’un des individus lui intima l’ordre de passer son chemin. Le ton était si menaçant que le chauffeur obtempéra sans se faire prier.
Il avait eu le temps d’apercevoir une forme humaine étendue dans l’auto arrêtée.
Il va sans dire que nous ne reproduisons le récit du chauffeur que sous les plus expresses réserves. Mais l’hypothèse d’un transport du cadavre de M. Cadiou, précédant de peu de jours l’exhumation du 4 février, n’est pas pour déplaire aux nombreuses personnes qui se sont étonnées qu’un corps enterré depuis plus d’un mois fut aussi peu décomposé que celui de M. Cadiou. Et c’est, pourquoi nous le soumettons aujourd’hui à nos lecteurs ; les bases en sont bien fragiles, mais, sait-on jamais ?

On entend des témoins
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a chargé M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile, de recevoir le témoignage de tous les ouvriers de l’usine. Il s’agit de savoir si quelqu’un d’autre que le contre-maître Bignard ou le chauffeur Dolou a vu M. Cadiou avec Pierre le 30 décembre.
Une vingtaine d’ouvriers ont été entendus hier. Presque tous ont aperçu M. Cadiou à l’usine le 30, vers neuf heures du matin. Aucun ne le revit ensuite. Certains, qui travaillaient à l’entrée de l’usine, disent que Pierre et M. Cadiou n’auraient pu sortir ensemble à leur insu.
D’autres dépositions seront recueillies aujourd’hui. On ouvrira également, à deux heures de l’après-midi, le coffre-fort de l’usine.

Une lettre de Mme Cadiou
L’Écho de Paris a reçu, la lettre suivante :
Paris, 15 mars.
Monsieur,
Si votre correspondant de Brest a entrepris de me faire sortir de mon silence, il vient d’y réussir.
Je me dois, en effet, je dois à mes enfants de ne pas laisser passer sans une protestation révoltée ce que j’ai lu ces jours derniers dans l’Écho de Paris.
Votre correspondant croit avoir relevé contre moi deux faits :
1° J’aurais déclaré ne pas connaître M. Pierre, alors que je le connaissais parfaitement ;
2° J’aurais refusé d’être confrontée avec lui.
De cette double constatation, votre correspondant ne craint pas de tirer, par voie d’insinuations, les conclusions les plus infamantes pour moi.
Aux insinuations, je n’ai rien à répondre ; ce sont des insinuations.
A la double assertion de faits, j’oppose un double et formel démenti :
1° Je connaissais M. Pierre aussi peu que possible. Je n’ai jamais, pour reprendre une expression de votre rédacteur, « cohabité » avec lui à Landerneau, ni ailleurs ; je l’ai reçu trois fois en trois ans à notre propriété de Ploujean ; invité par mon, mari à déjeuner, il est venu le matin pour repartir l’après-midi. Et c’est tout.
C’est à ces courtes visites que se sont bornées nos relations. Ai-je besoin de dire que je n’ai jamais écrit à M. Pierre ? Et qu’il ne m’a pas davantage écrit à moi-même ? Toute affirmation contraire est un mensonge.
2° Je n’ai jamais refusé d’être confrontée avec M. Pierre. J’ai été entendue par M. le juge d’instruction le lendemain des obsèques de mon malheureux mari, étant encore dans toute l’émotion de l’affreuse découverte. Si le juge n’a pas cru devoir me mettre, ce jour-là, en présence de M. Pierre, il n’y a que votre correspondant pour le blâmer de cette « sollicitude ». Dès que j’ai appris par la suite que le juge désirait me confronter avec l’accusé, je me suis empressée de me mettre à sa disposition. Est-ce ma faute si je n’ai pas encore été convoquée ?
Voilà pour le fait.
A mon tour, je conclus :
Je n’ai, monsieur, aucune raison de ménager M. Pierre. Je me suis constituée partie civile sans me laisser émouvoir par des menaces de révélations et de scandales qui devaient être vaines puisqu’elles ne se sont pas produites. Je n’ai d’ailleurs reçu de lui, même pour les repousser, ni hommage, ni confidence. J’ignore malheureusement tout du crime dont on l’accuse, sauf ce que l’instruction en a révélé. J’attends simplement que sa culpabilité soit prouvée. Je pense seulement – et j’espère n’être pas seule à penser – que la question reste posée, que vos enquêtes n’en avanceront pas la solution, qu’il appartient à la justice seule de la chercher et qu’elle manquerait à son devoir en désespérant sitôt de la trouver.
J’ose espérer, monsieur, que « l’impartialité » de vos informations vous permettront de publier cette lettre à la place où elle doit l’être.
Veuillez croire à mes sentiments distingués.
M. CADIOU.

Le facteur insiste
Malgré les déclarations très nettes de M. Panhard, le facteur Boulier ne se tient pas pour battu. Hier, il nous a adressé la lettre suivante ;
« Blincourt, 16 mars.
« Monsieur le directeur,
« J’affirme, et quand j’affirme c’est sur l’honneur :
« J’ai vu l’homme grand et brun, le 4 janvier 1914, vers treize heures, dans la salle des Pas-perdus de la gare Saint-Lazare, à Paris.
« J’ai entendu le même jour, au même lieu et à la même heure, cet homme interpeller un autre homme de petite taille par ces mots : « Tiens, ce cher Cadiou ! »
« Ceci, c’est la vérité. Les commentaires de M. Jean-Henri Panhard ne prévaudront pas contre elle.
« Que l’homme ainsi entrevu soit le condisciple de l’ingénieur Pierre à l’école libre Sainte-Geneviève et à l’École centrale, ou son sosie, peu importe. Il a parlé. Donc il existe.
« Votre tout dévoué,
« BOULIER. »

M. Marcel Panhard proteste
D’autre part, M. Marcel Panhard nous a adressé la protestation suivante :
« Monsieur le directeur,
« Usant de mon droit de réponse, je tiens à protester avec la dernière énergie contre les allégations absolument mensongères et fantaisistes du facteur Boulier, parues dans le dernier numéro de votre journal.
« Tout ce qu’il raconte en ce qui me concerne et concerne mon ami est absolument inexact.
« Mon ami Philippe Hazen Chaze est fixé, comme ingénieur, à Philadelphie, sa ville natale, et n’est pas revenu en France depuis deux ans : il est donc impossible, qu’il ait rencontré M. Cadiou le 4 janvier 1914.
« Je n’ai jamais connu M. Cadiou ; je n’en ai jamais entendu parler par mes amis et je n’ai donc pu avoir le moindre rapport avec lui.
« Je me réserve, du reste, d’introduire contre Boulier une action à ce sujet, qui viendra se joindre aux nombreuses plaintes que mon père a déjà déposées contre lui. Il est inconcevable que, sous la fallacieux prétexte d’éclairer la justice dans une affaire retentissante, le facteur Boulier vienne, par rancune personnelle, y mêler notre nom.
« Veuillez agréer, monsieur le directeur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.
« Marcel PANHARD »

20 mars 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

Le revolver

Le jour de la contre-autopsie, M. Ménessier [Ménnessier], commissaire spécial, se rendit chez M. Marie, armurier à Landerneau et lui demanda un revolver semblable à celui que Pierre avait acheté en mai 1913. M. Marie présenta à M. Ménessier [Ménnessier] deux revolvers Hammerless de 6 millimètres. M. Ménessier [Ménnessier] en emporta un qu’il remit à M. Bidard de la Noë, juge d’instruction.
Hier, le juge avait chargé M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile de Rennes de faire certifier par M. Marie, la similitude du revolver vendu à Pierre et du modèle conservé comme pièce à conviction. Muni de ce dernier, M. Le Coz se rendit donc chez l’armurier Marie qui constata une légère différence entre les deux armes : le revolver de Pierre avait une baguette automatique, alors que le modèle de l’instruction a une baguette ordinaire. Mais les deux armes sont de la marque Hammerless et l’une et l’autre se chargent avec des balles velo-dog de 6 millimètres à chemise de cuivre.
M. Le Coz se fit alors remettre un revolver à baguette automatique, une boîte de cartouches, recueillit la déclaration de M. Marie et, cette formalité remplie, alla entendre une demi-douzaine d’ouvriers de la Grande-Palud qu’il avait convoqués la veille.

Les dates
Tous ont vu M. Cadiou à l’usine le 30, vers 8 heures du matin.
L’un d’eux, M. Loaec, raconte qu’en passant à 8 h. 30 devant le bureau de l’ingénieur, il vit M. Cadiou seul et feuilletant un registre. Quand il revint, une vingtaine de minutes plus tard, M. Cadiou s’en allait, toujours seul.
Les ouvriers qui n’ont pas encore été interrogés le seront lundi au plus tard.
En ce qui concerne la date d’achat du revolver de 6 millimètres, voici un témoignage, reçu hier matin par M. Bidard de la Noë, qui confirme celui de M. Marie et de sa fille.
M. Crenn rapporte qu’il se rendit le 17 mai 1913 à la Grande-Palud, à la suite d’un cambriolage qu’il avait constaté au château de Bon-Repos dont il avait la garde.
M. Crenn mit l’ingénieur Pierre au courant de la découverte qu’il venait de faire et le pria de vouloir bien lui permettre de téléphoner à M. Houdart, médecin-oculiste à Brest, Pierre acquiesça au désir de
M. Crenn et, pendant qu’il attendait la communication, lui raconta que deux ou trois jours auparavant, il avait relevé sur le coffre-fort de l’usine des traces de pesées qui révélaient le passage de visiteurs dénués de scrupules.
C’est donc bien dans la première quinzaine de mai 1913 qu’une tentative de vol avec effraction a été commise à l’usine.
Or, M. Marie que nous avons revu hier, est formel. Quand Pierre vint acheter son revolver, il tint ce propos : « Il me faut une bonne arme, car, il y a quelques jours, des cambrioleurs sont venus à l’usine. »
La date de mai 1913 portée sur les livres de M. Marie est donc exacte.

Le coffre-fort
En présence de M. Bolloch, liquidateur judiciaire, M. Le Coz, commissaire de brigade mobile, a procédé hier à l’ouverture du coffre-fort de l’usine.
Cette opération, dira-t-on, est un peu tardive. Cela tient sans doute à ce que, depuis la mort de M. Cadiou, l’ingénieur était seul à connaître le secret de la combinaison, et peut-être ne s’en avisa-t-on pas tout de suite.
Quoi qu’il en soit, on a saisi, classé, ficelé, scellé et emporté une liasse de 130 traites et reçus des années 1912, 1913 et 1914. Cela ne fera qu’une chemise de plus dans le cabinet de M. Bidard de la Noë.

L’auto mystérieuse
Aux témoignages de M. Le Meur, entrepreneur, et Louis, plâtrier, concernant le passage d’une automobile une nuit de la fin janvier, on peut ajouter ceux de MM. Bonnefoy, conseiller municipal, habitant route six, c’est-à-dire à l’entrée de la ville, et Cariou, débitant à l’auberge du Pigeon blanc.
M. Bonnefoy dit aussi que c’est vers deux heures du matin que l’auto passa à une vitesse vertigineuse.
Place Saint-Julien, M. Nicolas, chauffeur chez M. Belhommet et patron du restaurant des Trois-Piliers, se rappelle également qu’au cours d’une nuit de janvier, une auto, venant du quai, montant la rue de Brest à toute allure, s’arrêta un instant près de chez lui, puis repartit vers Brest – ou la Palud.

Une lettre du facteur
Le Journal des Débats a, reçu la lettre suivante, en réponse à une interview de M. Panhart [Panhard], publiée par divers journaux :
Blincourt, le 11 mars 1913.
Monsieur le gérant,
Je constate simplement qu’il (M. Panhard) est en contradiction avec son fils Marcel, sur la durée de l’absence du territoire français de M. Philippe Hazen-Chase. Le notaire parisien a déclaré, en effet, que M. Philippe Hazen-Chase n’est plus en France depuis plus de 41 mois, alors que son fils déclare, aujourd’hui, que M. Philippe Hazen-Chase n’est pas revenu en France depuis deux ans.
Je constate aussi le silence impressionnant de M. Jean-Henri Panhard et de M. Marcel Panhard sur l’existence de M. Paul Hazen-Chase, celui-là même que j’ai connu à Blincourt, où il villégiaturait avec
Mme Hazen-Chase, sa mère, et Mlle Hazen-Chase, sa sœur, et dont les agences viennent de télégraphier le séjour à Brest pendant le mois d’août 1911.
Je constate enfin l’ignorance volontaire de l’Auto-mutuelle-association, relativement à M. Marcel Panhard, alors que je possède les preuves de la matérialité des rapports existant entre l’Auto-mutuelle-association et M. Panhard.
Ceci étant posé, je tiens à vous faire part d’une opinion personnelle : vous savez qu’une lettre anonyme a été adressée à M. le docteur Paul, médecin légiste, et que cette lettre était frappée du timbre à date de la ligne de Vannes à Quimper. J’exprime le vœu que l’enquête judiciaire se déplace et qu’elle explore toutes les îles de l’arrondissement de Quimper jusques et y compris l’île Garo.
Je vous prie de vouloir bien insérer cette lettre dans votre plus prochain numéro.
Votre tout dévoué,
BOULIER.
Notre confrère dit qu’il a supprimé au début de cette lettre une phrase.

21 mars 1914 – p. 3

LE MYSTERE DE LA GRANDE-PALUD

M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a reçu, hier, le revolver certifié identique à celui que Pierre avait acheté en mai 1913, par M. Marie, armurier à Landerneau.
L’arme, la boîte de cartouches velo-dog et la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou vont être incessamment expédiées à M. Grivolla [Grivolat], armurier-expert à Saint-Étienne. On saura enfin, officiellement, à quoi s’en tenir sur cette balle qui, à l’heure actuelle, provoque encore des discussions entre Pierristes et Cadiousards. Les premiers soutiennent que son enveloppe est de nickel, les seconds qu’elle est de cuivre : ni les uns ni les autres ne l’ont vue. Mais ceux qui ont eu la balle en main, qui ont pu l’examiner à loisir, donnent raison aux Cadiousards, bien qu’ils ne soient pas plus Cadiousards que Pierristes.

M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile de Rennes, entendra demain et après-demain les ouvriers de l’usine de la Grande-Palud qui n’ont pas encore déposé.
D’autre part, les investigations vont être reprises dans la région de Morlaix, Saint-Pol de Léon et Roscoff. On se demande, en effet, ce que M. Cadiou pouvait bien faire à la gare de Saint-Pol de Léon, le soir du 1er janvier.
Le train de 7 h. 13, le dernier à destination de Morlaix allait partir. M. Cadiou n’a pas dû le prendre puisque, quelques minutes avant le départ, il stationnait sur le quai, appuyé à une bicyclette (?) qu’il n’avait pas fait enregistrer. Du reste, M. Le Gall ne le vit pas à l’arrivée à Morlaix.
Le dernier train pour Landerneau était parti depuis longtemps ; à 7 h. 39 passait un train conduisant à Roscoff. M. Cadiou est-il parti ce soir-là pour la cité des choux-fleurs ? Attendait-il tout simplement un voyageur par le train que prirent M. Le Gall et son fils ? Où dîna-t-il ? Où coucha-t-il ?
Autant d’hypothèses que la police mobile va s’efforcer de contrôler ; autant de problèmes que l’on risque fort de ne jamais résoudre – à moins que M. Le Gall ne s’avise, après le fermier Bonnefoy, que rien n’est plus aisé à commettre qu’une erreur de date.
Pour l’instant, M. Le Gall est catégorique et il faut tenir compte de son témoignage, malgré les invraisemblances qui l’affaiblissent. Voilà pourquoi on a demandé à la gare de Landerneau une liste complète des colis parvenus à l’adresse de la Grande-Palud, du 30 décembre au 4 février, date de la découverte du cadavre.
Si M. Cadiou a été tué ailleurs qu’à la Grande-Palud, il faut bien qu’on l’y ait ramené. Certains pensent que l’assassin ou ses complices transportèrent la victime en automobile. D’autres se souviennent de l’affaire Gouffé et ne reculent pas devant les suppositions hardies. Le criminel serait un type dans le genre d’Eyraud et c’est dans une chapelière que ce pauvre M. Cadiou aurait voyagé pour la dernière fois.
La liste des colis destinés à la Grande-Palud a été dressée hier : le plus lourd pèse dix kilos. A moins d’admettre que. M. Cadiou n’ait été transporté en détail pour être ensuite reconstitué par des moyens insoupçonnés, il faut donc renoncer à l’hypothèse du transport par voie ferrée.
Reste l’automobile, mais personne ne veut y croire, même parmi les Pierristes.
Alors ? ? ?

Alors, attendons dimanche, car, dimanche, le célèbre magnétiseur Pickmann [Pickman] arrivera à Landerneau, et nous avons lu sur le prospectus que l’on distribuait hier, que la reconstitution d’un crime figurait parmi les attractions.
Nous aimons à croire que M. Pickmann [Pickman] ne se permettrait pas de reconstituer à Landerneau un autre crime que celui de la Grande-Palud. Ce serait faire aux administrés de M. de L’Hôpital une concurrence déloyale.

22 mars 1914 – p. 4

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD
Témoins malgré eux

A Lesneven
Dans notre numéro du 16 mars, nous rapportions une conversation que M. Fortin, sénateur du Finistère, avait eue, dans l’express Paris-Brest, avec M. Heslouin, ancien chef de cabinet du préfet du Finistère.
M. Fortin avait entendu dire qu’un de ses amis avait rencontré M. Cadiou à Paris, dans les premiers jours de janvier. Soucieux d’aider la justice à éclaircir le mystère de la Grande-Palud, M. Fortin se proposait de demander à son ami confirmation du bruit qui courait et de l’engager à se faire connaître, dans le cas où sa déposition présenterait quelque intérêt.
Interviewé par nous, M. Fortin n’avait pas voulu révéler l’identité de son ami.
Ce dernier, nous l’avons appris hier matin, est un pharmacien de Lesneven, M. Roudaut, auquel nous sommes allé faire visite sans tarder. M. Roudaut n’en a pas paru outre mesure charmé. Nous l’avons rassuré de notre mieux, lui donnant l’assurance que personne ne songeait à l’impliquer dans l’assassinat de M. Cadiou.
Un peu réconforté par les bonnes paroles que nous lui prodiguions avec abondance, M. Roudaut finit par convenir qu’il avait fait un voyage à Paris dans la seconde semaine de janvier.
– C’est alors que vous avez rencontré M. Cadiou ?
– C’est faux.
– Pourtant, vous avez dit à plusieurs personnes que vous aviez aperçu M. Cadiou sur le boulevard des Italiens.
– C’est un bruit qui court ici. Tout Lesneven vous dira que j’ai vu mon condisciple Cadiou à Paris, mais c’est inexact.
– Enfin, ce bruit, où a-t-il pris naissance ?
M. Roudaut hésite, nous jette un coup d’œil méfiant, puis : « Eh bien ! voilà : quand je revins de Paris, je rencontrai dans le train des amis, qui me demandèrent si je savais où était Cadiou. A cette époque, le cadavre n’avait pas encore été retrouvé, et l’on se perdait en conjectures. Je répondis donc en plaisantant : « Je l’ai vu plusieurs fois ! » Je voulais m’amuser, et ne me doutais guère que l’on prendrait mes paroles au sérieux.
« Vous pensez bien, ajoute M. Roudaut, que si j’avais réellement rencontré Cadiou, j’aurais depuis longtemps fait ma déclamation au juge d’instruction. ».
M. Roudaut paraît pénétré de ce qu’il dit. Nous jugeons inutile de prolonger le supplice de l’interview, et nous prenons congé. Évidemment persuadé qu’il s’en tire à bon compte, M. Roudaut nous reconduit avec son plus gracieux sourire.

A Morlaix

Morlaix, 21 mars.
M. Salaun, clerc d’huissier à Morlaix, avait été accusé, ces jours derniers, par des lettres anonymes envoyées au parquet, d’avoir dit que M. Cadiou était chez sa tante de Morlaix, Mme Zaccone, le 1er janvier.
Convoqué par le juge d’instruction, il nia deux fois avoir tenu les propos incriminés.
Devant ces dénégations, l’auteur des lettres anonymes vient de se découvrir. C’est M. Le Foll, commis principal au bureau des hypothèques de Morlaix. Il soutient énergiquement que les propos ont été tenus.
M. Salaun déclare que l’une de ses filles a bien souhaité la bonne année à Mme Zaccone le 31 décembre, et non le 1er janvier, mais qu’elle n’a pas vu M. Cadiou. Quant à sa seconde fille, elle n’est pas allée chez Mme Zaccone depuis deux ans au moins.
Trois témoins, cités à la requête de M. Le Foll comme ayant entendu M. Salaun dire que ses filles avaient vu M. Cadiou chez Mme Zaccone le 1er janvier, ont été interrogés par M. Le Clec’h, juge d’instruction.
Ils ont affirmé que M. Salaun n’avait jamais tenu les propos qu’on lui prête.

A Landerneau
Depuis plusieurs jours on prétend, dans certains milieux, que Mme Cadiou vint le 4 janvier chez Me Robert, notaire à Landerneau, pour lui demander s’il lui serait possible de négocier la vente de l’usine de la Grande-Palud.
Nous avons demandé à Me Robert ce qu’il y avait de vrai dans ces racontars. Me Robert nous a déclaré qu’il avait vu pour la première fois Mme Cadiou aux obsèques de son mari ; c’est en cette pénible circonstance qu’elle lui fut présentée. il ne la connaissait pas auparavant ; il ne l’a pas revue depuis.
Jamais il n’a été question, depuis la disparition de M. Cadiou, de mettre l’usine en vente.

23 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
La pythonisse de Nancy fait encore parler d’elle

Nîmes, 22 mars.
Le parquet d’Uzès vient de décider de reprendre l’instruction du mystérieux assassinat de Pont-Saint-Esprit. La veuve de la victime, Mme Borrély, a fourni, en effet, au magistrat chargé de l’enquête, des indications nouvelles, et lui a demandé d’entendre plusieurs témoins dont les dépositions, affirme-t-elle, permettront de découvrir la vérité sur la fin tragique de son mari.
Mme Borrély ajoute d’autant plus d’importance à la reprise de l’enquête, que les indications qu’elle a données au juge d’instruction lui ont été suggérées par Mme Camille, la pythonisse de Nancy, désormais célèbre par son intervention dans l’affaire Cadiou.
Malgré l’origine étrange de ces renseignements, le parquet, saisi de plusieurs faits nouveaux, a décidé de les élucider par un supplément d’information.

Le célèbre magnétiseur Pickman, qui a procédé hier soir, à Landerneau, devant un public nombreux, à d’intéressantes expériences de transmission de pensée et d’hypnotisme, a été amené incidemment à
donner son avis sur la voyante de Nancy.
M. Pickman a été catégorique : « On ne devine pas, a-t-il dit. Il est impossible de deviner. Tous ceux qui prétendent avoir le don de divination sont des imposteurs.
« On pourrait se demander, du reste, pourquoi cette prétendue somnambule de Nancy s’est contentée d’indiquer l’emplacement du cadavre de M. Cadiou. Pourquoi ne désigne-t-elle pas aussi l’assassin ? Cela simplifierait énormément les opérations judiciaires. »
Des applaudissements et des rires accueillirent cette déclaration.

24 mars 1914 – p. 4

Le Mystère De la Grande-Palud
Me Feillard à Rennes. – Le contremaître Bignard maintient sa déposition

L’enquête est interrompue, au moins en ce qui concerne le parquet.
Me Feillard, qui a déposé une demande de mise en liberté provisoire en faveur de l’ingénieur Pierre, demande repoussée par M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a fait, on le sait, appel de cette décision. Me Feillard a eu, hier, à ce sujet, un long entretien avec le procureur général près la cour de Rennes ; le sympathique avocat a chaleureusement plaidé la cause de son client.
Il est probable qu’aucune décision ne sera prise avant une dizaine de jours ; il est possible même que la chambre des mises en accusation ne se prononce pas avant que les résultats des diverses analyses et expertises en cours ne soit connu. Il paraît, en effet, raisonnable que l’on attende les rapports du docteur Paul, médecin légiste, et de M. Grivolla [Grivolat] armurier expert à Saint-Étienne.
M. Bidard de la Noë profite du répit que les circonstances lui accordent pour liquider un certain nombre d’affaires en suspens depuis la découverte du cadavre de M. Cadiou. M. Bidard de la Noë a actuellement 120 individus à l’instruction, et tous ne sont pas disposés à lui faciliter la tâche. Se décidera-t-on enfin à nommer un juge suppléant ?

Les commissaires de la brigade mobile Le Coz et Gloaguen se sont rendus, hier, à Daoulas, où ils ont soumis le contre-maître Bignard à un nouvel interrogatoire.
M. Bignard a maintenu les termes de sa première déposition.
Il persiste à affirmer que M. Cadiou et Pierre se sont rencontrés le 30 décembre. M. Bignard les a vus ensemble vers onze heures du matin ; il est sûr de les avoir reconnus ; il est certain de ne pas commettre une erreur de date.

25 mars 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

UNE LETTRE DU FACTEUR BOULIER
Nous avons reçu une longue, très longue lettre du facteur-receveur de Blincourt.
M. Boulier proteste de la pureté de ses intentions ; sa déposition n’a pas été inspirée par un sentiment d’animosité à l’égard de M. Panhard, mais par un scrupule de conscience.
M. Boulier continue en ces termes :
« Si je n’ai pas parlé plus tôt de la rencontre de l’homme grand et brun qui, le 4 janvier 1914, a interpellé en ma présence un homme de petite taille, par ces mots : « Tiens ! ce cher Cadiou », c’est que je ne voulais pas m’exposer à une nouvelle campagne diffamatoire comme celle que j’ai dû supporter pendant dix mois, l’année dernière, et qui n’a cessé qu’après la condamnation de son auteur.
« C’est que, ainsi que je l’ai déclaré dans ma déposition, je ne voulais pas mettre en cause la famille Panhard.
« J’ai conservé, de mon passage dans l’infanterie coloniale, les qualités qui font de cette arme, glorieuse entre toutes, une arme d’élite. Lorsque ma conscience m’oblige à prendre position sur telle ou telle question, je le fais franchement, toujours du détriment de mes intérêts, mais je n’ai jamais attaqué un adversaire par derrière. Il fallut qu’un homme fût en prison au sujet de la mort de M. Cadiou, que cet homme fût le condisciple, à l’école libre Sainte-Geneviève et à l’école centrale, de M. Hazen-Chase, pour que je me décidasse à déposer sur la rencontre du 4 janvier 1914, à la gare Saint-Lazare, à Paris.
« Que j’aie été abusé par la ressemblance de l’homme ainsi entrevu avec M. Hazen-Chase, c’est possible, très possible, d’autant plus que je n’ai pu l’identifier sur-le-champ.
« Mais je suis certain de la fidélité de ma mémoire lorsque j’affirme que M. Hazen-Chase a accompagné M. Marcel Panhard, dans son tour du monde, et que, contrairement aux allégations de M. Jean-Henri Panhard, ils sont revenus ensemble à Blincourt, puis à Brest. Je suis certain de la fidélité de ma mémoire, quand j’affirme que l’Auto-Mutuelle Association connaît parfaitement M. Marcel Panhard, contrairement à son allégation. Quant au télégramme adressé à M. Cadiou, au Touquet Paris-Plage, et dont vous parlez dans votre article, je suis très catégorique à ce sujet. Il a bel et bien été adressé à M. Cadiou. Maintenant, ce destinataire était-il l’usinier de la Grande-Palud ? Je ne puis pas l’affirmer.
« Je conclus : Il est singulier que M. Jean-Henri Panhard ose écrire, relativement à ma déposition, pour demander mon internement. Il est étrange que M. Marcel Panhard ose m’intenter une action judiciaire à cette occasion. Mais, quelles que soient les conséquences de leur intervention, je ne m’en soucie pas. J’ai juré de dire la vérité, rien que la vérité, de parler, sans haine et sans crainte. J’ai parlé.
« Votre tout dévoué,
« BOULIER. »

L’ENQUÊTE DE LA BRIGADE MOBILE
M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile de Rennes, a entendu, hier, cinq témoins, tous anciens ouvriers de la Grande-Palud.
Aucune des dépositions recueillies n’a apporté d’indications nouvelles.
L’enquête à laquelle la brigade mobile vient de se livrer a eu pour résultat de confirmer la présence de M. Cadiou à l’usine le 30 décembre au matin. La plupart des ouvriers l’ont vu entre huit et neuf heures. Le contremaître Bignard et le chauffeur Dolou persistent à affirmer que leur patron passait sous la voûte du chemin de fer en compagnie de Pierre, vers onze heures.

LA DEMANDE DE MISE EN LIBERTÉ PROVISOIRE
C’est probablement aujourd’hui que commenceront, devant la chambre des mises en accusation, les débats provoqués par la demande de mise en liberté provisoire formulée au nom de l’ingénieur
Pierre par Me Feillard, avocat.
La chambre, qui siégera à huis clos, sera composée de MM. Saiget, président ; Allain, Frélaut-Ducours, Merlet-Bussy et Le Huérou-Kérisel, conseillers.
Tous ceux qui vont être appelés à statuer sur le sort de l’inculpé Pierre prendront personnellement connaissance du volumineux dossier de l’instruction.
L’arrêt sera rendu dans un délai qu’il serait difficile de préciser.

26 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
II se confirme que M. Cadiou était vivant le 1er Janvier. – Une promenade à bicyclette. – Quelques étrangetés. – Nouvelle perquisition à Kéranster

Il devient de plus en plus difficile de contester la présence de M. Cadiou à Saint-Pol de Léon le 1er janvier.
Nous avons revu, hier, M, le Gall, sa femme et leurs trois filles et, après un entretien assez prolongé, au cours duquel certaines particularités de l’enquête nous furent ou révélées ou précisées, nous eûmes la conviction que M. Le Gall ne s’était pas trompé.
Nous connaissons les raisons pour lesquelles M. Le Gall n’a pas parlé plus tôt ; nous savons qu’il eut à surmonter d’assez vives appréhensions et que la crainte de nuire à des êtres chers fut la seule cause de son hésitation. M. Le Gall était certain d’avoir rencontré M. Cadiou le soir du premier de l’an, à la gare de Saint-Pol de Léon ; il savait qu’il lui faudrait parler un jour ou l’autre ; cette perspective le préoccupait pour des raisons tout à fait personnelles ; il a passé outre le jour où sa conscience lui dit qu’il n’avait plus le droit de différer une révélation utile à la manifestation de la vérité.
Nous ne reviendrons pas sur les précisions que M. Le Gall, son fils et M. Graff fournirent à l’instruction, et par lesquelles ils établirent qu’ils ne pouvaient commettre d’erreur ni sur la date, ni sur la personne. Nous nous contenterons de détruire la principale objection que soulevaient ces témoignages.
Sur le quai de la gare de Saint-Pol de Léon, M. Cadiou s’appuyait sur une bicyclette. Or, disait-on, les deux bicyclettes de M. Cadiou étaient remisées à Landerneau depuis le mois d’octobre ; elles étaient restées suspendues à leur crochet depuis cette époque pour la raison que M. Cadiou, malade, avait dû renoncer à un sport qu’il pratiquait pourtant avec modération.
Inclinons-nous aujourd’hui devant les faits :
1° M. Cadiou avait à sa disposition une troisième bicyclette ;
2° M. Cadiou s’est promené sur cette troisième bicyclette le 25 décembre 1913 au matin ;
3° Rien ne s’oppose, par conséquent, à ce qu’il s’en soit encore servi le 1er janvier 1914.
Rien n’est plus simple que de justifier ces trois affirmations.
Le matin de Noël, M. Le Gall, accompagné de M. Couloch, ancien pharmacien à Lorient, s’était rendu à pied au Bas de la Rivière : c’est une des promenades favorite des Morlaisiens.
Au retour, les deux amis firent une rencontre dont ils ne pouvaient alors soupçonner l’importance.
A un détour du quai de Tréguier, ils aperçurent M. Cadiou, qui s’apprêtait à enfourcher une bicyclette ; M. Cadiou les vit et les attendit pour leur souhaiter le bonjour.
Puis il s’éloigna dans la direction de sa propriété de Kéranster. M. Couloch avait remarqué, assujetti au guidon, un paquet qui ressemblait singulièrement à un paquet de gâteaux.
L’observation de M. Couloch devait être fondée puisque, on s’en souvient, Mlle Le Cam, pâtissière à Morlaix, avait, un matin de la fin de décembre, vendu des friandises à M. Cadiou, friandises qu’il fit attacher au guidon de sa bicyclette.
M Le Gall place avec certitude la rencontre au jour de Noël qui, en ce qui le concerne, fut marqué par l’arrivée à Morlaix de son fils, élevé du service de santé de la marine, et par deux promenades au
Bas de la Rivière : l’une le matin, avec M. Couloch seulement, l’autre avec toute la famille Le Gall, qui fut d’ailleurs mise au courant de la rencontre de la matinée.
Si ces témoignages concordants ne suffisaient pas, on y pourrait joindre celui de M. Tréanton, sculpteur à Morlaix, et celui d’un ami de M. Le Gall, qui se réserve d’intervenir si besoin est.
Donc, M. Cadiou pédalait le matin de Noël vers son cottage de Kéranster.
Quel était son but ? Et pour qui les chatteries ?
Un de ses amis nous dit qu’il déjeunait volontiers de gâteaux.
Pourquoi M. Cadiou, arrivant ensuite vers une heure de l’après-midi chez sa tante, Mme Zaccone, dit-il qu’il descend à l’instant du train de midi 48, venant de Landerneau ?
Pourquoi M. Cadiou, après avoir terminé l’après-midi au café, se retire-t-il vers six heures, en annonçant à ses amis qu’il doit dîner à Landerneau, alors que M. Feunteun, négociant, le retrouve, trois heures plus tard, à la gare de Morlaix ?
Pourquoi, en un mot, M. Cadiou cachait-il l’emploi de son temps ?
Pourquoi ces allures mystérieuses quelques jours avant la disparition ?
La perquisition qui a été faite hier à Kéranster, par MM. Le Coz, commissaire de la brigade mobile de Rennes ; Renaudin, commissaire de police de Morlaix, et Gloaguen, inspecteur, n’a pas apporté grande lumière.
Quelques papiers, à peu près dénués d’intérêt, ont été saisis.

27 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

L’automobile mystérieuse reparaît
Nous avons déjà parlé de l’automobile mystérieuse passant et repassant à toute vitesse dans les rues de Landerneau, une nuit de la dernière semaine de janvier. Nous avons rapporté, ici, sans y attacher grande importance, les témoignages de M. Le Meur, entrepreneur ; de M, Bonnefoy, conseiller municipal, et de M. et Mme Pierre Louis. Ces quatre personnes avaient entendu l’automobile et manifesté leur étonnement de ses allées et venues, mais elles ne pouvaient fixer leur souvenir à une date précise.
Hier après-midi, M. Le Meur s’est rendu au commissariat de police de Landerneau pour y faire une déclaration intéressante.
M. Le Meur est, en effet, en mesure d’affirmer que c’est dans la nuit du 27 au 28 janvier qu’est passée l’automobile. S’il a hésité jusqu’à présent, c’est pour la raison suivante :
M. Le Meur avait la conviction que les passages successifs de l’automobile s’étaient produits au cours de la nuit qui suivit la foire de Commana. Mais on lui avait affirmé que cette foire a lieu le troisième mardi de chaque mois, alors qu’elle est uniformément fixée au quatrième. Le 20 janvier, troisième mardi, M. Pierre Louis était absent de Landerneau. Et pourtant, lui aussi, avait entendu l’automobile.
M. Le Meur resta donc indécis jusqu’à ce qu’il apprît, qu’il avait été induit en erreur au sujet de la date de la foire. Le quatrième mardi de janvier, c’est-à-dire le 27, M. Pierre Louis était rentré à Landerneau. La conviction de M. Le Meur se changea en certitude, et il crut de son devoir d’aviser la police d’un fait oui pouvait la guider dans ses investigations.
Un détail convaincra nos lecteurs que le passage de l’automobile en question avait quelque chose d’anormal : M. Le Meur prit, en effet, la peine de pointer les heures à l’aller et au retour, 1 h. 55 et 3 h. 10.
Une heure un quart, c’était plus qu’il n’en fallait pour aller à la Grande-Palud enfouir un cadavre à trente centimètres de profondeur.
D’autre part, Mme Quéré, débitante à Pont-Mesgrall, persiste, à affirmer qu’elle a entendu deux consommateurs dire qu’en revenant de la foire de Commana ils passèrent vers deux heures, dans la nuit du 27 au 28 janvier, devant le bois de la Grande-Palud ; ils prétendaient avoir aperçu une lueur à l’endroit où M. Cadiou devait être retrouvé huit jours plus tard.
On a vainement recherché ces deux consommateurs.
Quoi qu’il en soit, la coïncidence des dates est curieuse et mérite d’être signalée. D’autant plus que l’hypothèse du transport du cadavre en automobile, la nuit, est une des moins invraisemblables que l’on puisse imaginer depuis que la présence de M. Cadiou à Saint-Pol de Léon, le soir du 1er janvier, est un fait établi.
On sait aussi que la plupart de ceux qui assistèrent à la première exhumation de M. Cadiou s’étonnèrent que le corps ne fût pas dans un état de décomposition plus avancé ; beaucoup de gens sont persuadés que le cadavre a été enterré à une date plus récente qu’on ne le croit généralement.
Il faut espérer que nous ne tarderons pas à être renseignés sur ce dernier point, M. Guilmard, procureur de la République, ayant été avisé que le docteur Paul ne tarderait pas à lui adresser son rapport.

La troisième bicyclette de M. Cadiou
On recherche la bicyclette dont M. Cadiou s’est servi le 25 décembre et le 1er janvier.
On a retrouvé, à Kéranster, une bicyclette de femme, mais M. Le Gall déclare que celle qu’avait M. Cadiou le jour de Noël était une bicyclette d’homme paraissant presque neuve.

L’ÉGALITÉ DEVANT LA LOI !
On lit dans le Figaro :
M. Pierre, accusé d’avoir assassiné M. Cadiou, mais contre lequel il n’y a aucune preuve, à peine quelques vagues présomptions de culpabilité, a été tenu longtemps au secret. Il n’a pu voir sa mère, accourue pour embrasser son fils, que dans le parloir de la prison, pendant quelques brefs instants, et après que cette entrevue eut été refusée deux fois. Il est soumis aux interrogatoires les plus sévères ; ne connaît les charges qu’on s’efforce de réunir contre lui que par ce que veut bien lui en dire le juge d’instruction et ce que peut lui en faire connaître son avocat…
On comparera cette situation à celle d’une autre « inculpée » dont le crime est patent, et d’ailleurs avoué ; et qui n’a pas été un seul instant au secret ; a pu recevoir dans sa « pistole » aménagée confortablement, son mari, des amis, avec qui il lui a été loisible de combiner son système de défense ; qui est respectueusement invitée à raconter les circonstances et les mobiles de son crime plutôt qu’interrogée ; qui a déjà pu faire entendre des témoins à décharge…
Et l’on se demande ce qu’est devenue cette belle chose que nos aïeux furent si fiers d’avoir instituée et qui s’appelait l’égalité devant la loi !

28 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
LA DEMANDE DE MISE EN LIBERTÉ PROVISOIRE DE PIERRE EST REPOUSSÉE EN APPEL

La Chambre des mises en accusation avait à se prononcer sur la demande de mise en liberté provisoire formée par l’ingénieur Pierre, demande que M. Bidard de la Noë avait repoussée comme prématurée.
Par l’arrêt qu’on lira ci-dessous, la Chambre de Rennes a sanctionné la décision du juge d’instruction :
Considérant que de l’information il résulte contre Pierre de sérieux indices la culpabilité ;
Que l’affaire n’est pas en état ;
Que Je résultat des contre-expertises ordonnées n’est pas encore connu ;
Qu’il importe, pour amener la manifestation de la vérité, de maintenir l’inculpé en état d’arrestation ;
Déboute l’inculpé de son opposition à l’ordonnance du juge d’instruction de Brest.

M. Bidard de la Noë va donc rentrer en possession de la procédure, dont il avait dû se dessaisir, et reprendre l’instruction interrompue.
A l’heure actuelle, deux charges principales sont relevées contre Pierre :
1° Une balle de six millimètres en cuivre a été retrouvé dans le cou de M. Cadiou et, jusqu’à plus ample informé, la justice considère que ce projectile a provoqué la mort ;
2° L’explication que Pierre fournit au sujet de la disparition de son revolver de six millimètres est suspecte.
Il y a, en outre, des présomptions morales.
D’autre part, il est établi que M. Cadiou était vivant le soir du 1er janvier, et qu’il se trouvait à Saint-Pol de Léon.
Comment concilier la présence de M. Cadiou à Saint-Pol de Léon et la découverte postérieure du cadavre à la Grande-Palud, voilà le problème qui s’impose aujourd’hui à l’attention de M. Bidard de la
Noë.
Le premier soin de la police devrait être de rechercher la bicyclette dont M. Cadiou s’est servi le 25 décembre et le 1er janvier ; d’entreprendre, dans la région de Saint-Pol de Léon, une série d’investigations méthodiques, grâce auxquelles on finirait peut-être par connaître la raison des allées et venues de M. Cadiou à la veille de sa disparition.
Et la question de la somnambule ? La considère-t-on comme tranchée ? Va-t-on laisser cette respectable voyante méditer en paix sur la crédulité de la magistrature ? Elle refuse de livrer son secret, soit. Va-t-on renoncer à le surprendre ? La police n’est-elle bonne qu’à recueillir les confidences bénévoles ?
Saint-Pol de Léon-Morlaix, le revolver, la somnambule : tels seront les titres que le futur romancier de l’affaire Cadiou inscrira en tête de ses chapitres principaux.

Il y a Cadiou et Cariou
On lit dans le Journal :
M. Cadiou n’était décidément pas à Paris le 4 janvier, et le facteur de Blincourt, M. Boulier, qui croyait l’avoir vu à cette date dans le hall de la gare Saint-Lazare, a dû commettre à la fois une confusion de nom et une confusion de personne.
M. Boulier prétend, on le sait, qu’il avait rencontré le 4 janvier, vers une heure de l’après-midi, à la gare Saint-Lazare, un étranger, M. Hazen-Chase, qu’il connaissait pour l’avoir déjà vu à Blincourt. De cette personne le facteur fournissait un signalement ; c’était, disait-il, un grand barbu, brun ou châtain foncé. Il ajoutait qu’au moment où il allait saluer l’étranger, celui-ci se dirigea la main tendue et, disant ces mots : « Tiens ! ce cher Cadiou ! » vers un second personnage, brun, de taille moyenne, en pardessus et chapeau melon.
Or, nous croyons savoir que l’homme grand, brun, barbu, en qui le facteur pensa reconnaître M. Hazen-Chase, n’est autre que M. Rolland, agent d’affaires, 6, place Clichy. Ce dernier était, en effet, le 4 janvier, vers une heure de l’après-midi, dans le hall de la gare Saint-Lazare. Il devait y retrouver un de ses amis, M. Cariou – et non Cadiou – qui est brun, de taille moyenne et qui portait ce jour-là un par-dessus et un chapeau melon.
Quand il aperçut son ami, M. Rolland alla au-devant de lui et s’écria : « Bonjour, mon cher Cariou ! » ou bien : « Tiens ! ce cher Cariou ! » M. Boulier crut entendre Cadiou et c’est cette confusion de nom venant après la confusion de personne, qui lui fit, de très bonne foi d’ailleurs, échafauder sa troublante histoire.
Pourquoi ce fait ne fut-il pas révélé dès que surgit la déposition du facteur ? M. Rolland nous l’a expliqué hier.
– Je n’étais pas alors certain, dit-il, de m’être trouvé le 4 janvier, à l’heure indiquée, dans le hall de la gare Saint-Lazare. Mais, en compulsant ma correspondance, j’ai remis la main sur une lettre d’un hôtelier des Mureaux qui nous fixait précisément rendez-vous à M. Cariou et à moi le 4 janvier, à une heure de l’après-midi, à la gare Saint-Lazare dans la salle des Pas-Perdus. Il ne doit pas être douteux, dans ces conditions, que nous soyons, mon ami et moi, la cause involontaire de la méprise du facteur.
Détail curieux ; M. Rolland, que voilà mêlé d’une façon indirecte et seulement épisodique à l’affaire Cadiou, est presque originaire lui-même de la Grande-Palud, puisqu’il est né et a encore sa famille dans la ville toute voisine : Landerneau.
Raoul SABATIER.

Les objets saisis chez l’ingénieur
Paris. 27 mars.
Lors de l’arrestation de l’ingénieur Pierre on avait saisi, au cours de la perquisition opérée à son domicile, un couteau et une pioche qui portaient des taches suspectes. Les deux objets furent confiés, pour déterminer la nature de ces taches, à l’expertise de M. Kokne [Kohn-Abrest], chef du laboratoire toxicologique, qui a remis aujourd’hui son rapport.
Il résulte de l’examen auquel il s’est livré, qu’il n’y avait de sang ni sur la pioche, ni sur le couteau et que les taches qui avaient attiré l’attention des magistrats enquêteurs sont des taches de rouille.

29 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
Les dénonciations

Le Matin publie l’article suivant :
Maintenant que la chambre en accusation de Rennes a rejeté la demande de mise en liberté provisoire formulée par l’ingénieur Pierre, l’enquête judiciaire semble sur le point de prendre une orientation toute nouvelle sur laquelle le parquet de Brest fait, jusqu’à plus ample informé, grand mystère.
Voici du moins, malgré la discrétion observée jusqu’ici, les quelques indications que j’ai pu recueillir.
Pour expliquer le crime dont fut victime M. Cadiou, une seule hypothèse semblait plausible : discussion survenue entre l’industriel et l’ingénieur au sujet du traité qui liait celui-ci à la Grande-Palud et qu’il songeait à rompre ; colère de Pierre ; puis le geste fatal et irrémédiable.
Cette hypothèse était à coup sûr – l’ingénieur Pierre étant considéré comme l’assassin – la plus facile, la plus simple, celle qui dispensait de toute spéculation psychologique, qui écartait d’emblée l’examen compliqué des autres contingences.
Mais n’y avait-il pas d’autres hypothèses qui, pourtant, méritassent d’être envisagées ?…
Telle est la question que vient de se poser enfin le parquet de Brest.
Et voici que son attention se trouve brusquement attirée sur un détail négligé jusqu’ici par l’instruction : celui d’une coïncidence, d’une simple coïncidence. Mais cette coïncidence pourrait bien, avant peu, devenir, dans le mystère encore inéclairci, le principal facteur d’où serait susceptible de jaillir la vérité.
Et cette coïncidence est celle des énigmatiques circonstances où l’industriel devait trouver la mort avec certains événements qui s’étaient déroulés quelques jours auparavant dans la vie même de l’industrie de la Grande-Palud.
Ces événements étaient d’importance puisqu’ils comportaient l’exclusion définitive de Cadiou des marchés du ministère de la Guerre et le refus catégorique qui lui avait été signifié de prendre part, le 12 décembre dernier, à l’importante adjudication de fournitures de cotons destinées aux poudreries de l’État.
Deux considérations principales avaient dicté cette détermination : d’une part, les difficultés surgies entre le ministère de la Guerre et la Grande-Palud au sujet des intérêts allemands engagés dans cette industrie ; d’autre part, un incident à la suite duquel M. Cadiou avait été accusé de s’être fait payer deux fois un wagon de coton blanchi livré à la poudrerie d’Angoulême.
C’est à l’ingénieur Pierre, on le sait, que le ministère de la Guerre devait en partie la révélation de ces faits, et d’autres plus graves encore – révélations que Pierre avait justifiées en invoquant comme raison son patriotisme.
Or dans le courant du mois de décembre, de nouvelles dénonciations étaient parvenues au ministère de la Guerre contre M. Cadiou.
Si les faits allégués contre lui étaient vrais, il était hors de doute que d’autres que lui avaient pris part à des agissements coupables qu’il n’ignorait pas, et pour lesquels il pouvait être un témoin gênant.
C’est sur ces entrefaites que l’industriel disparut brusquement.
Et lorsque le contrôleur de l’armée, désigné par le ministère de la Guerre pour vérifier sur place les faits allégués dans les dénonciations arriva à la Grande-Palud, il éprouva quelque stupeur devant la constatation de ces faits. Cette stupeur, il ne la cela point dans le rapport qu’il remit au ministère de la Guerre. En outre, plusieurs documents – notamment ceux relatifs à certaines fournitures destinées à la poudrerie d’Angoulême – avaient disparu. Qui donc, alors, avait eu intérêt à leur disparition, conjointement à celle de l’industriel ?
Telle est l’angoissante question que se pose maintenant la justice, mise au courant des résultats de l’enquête du ministère de la Guerre.
Sur commission rogatoire du parquet de Brest, M. Valette, commissaire de police judiciaire à la préfecture de police de la Seine, s’est fait remettre par le général Gaudin, directeur des poudres au ministère de la Guerre, les diverses lettres de dénonciation qui étaient parvenues contre l’usine de la Grande-Palud et les a transmises au juge d’instruction de Brest.
D’autre part, une nouvelle commission rogatoire va être adressée à Paris aux fins d’entendre le général Gaudin et d’obtenir communication du dossier de l’enquête menée par le ministère de la Guerre à la Grande-Palud.
On déclare, au parquet de Brest, ne connaître en fait de dénonciations, que les trois lettres adressées par Pierre à M. Barral, lettres que nous avons analysées à cette place.
Il est exact que le général Gaudin sera entendu sur commission rogatoire et que communication sera demandée du dossier de l’enquête menée à la Grande-Palud par le ministère de la Guerre.
Enfin, le Parquet a recueilli, paraît-il, certains renseignements qui démontreraient la culpabilité de l’ingénieur Pierre. Ces renseignements ne figurent pas encore au dossier.

La troisième bicyclette
Nous avons recherché hier, à Morlaix, si M. Cadiou n’avait pas loué, dans cette ville, la bicyclette dont il s’est servi le 25 décembre et le 1er janvier. Nous avons visité successivement tous les loueurs. Presque tous connaissaient M. Cadiou ; aucun d’eux ne l’a vu. Sur les registres de location, nous avons pu constater qu’aucune sortie de bicyclette n’était notée, ni pour la Noël ni pour le 1er de l’an.
M. Kergoat, marchand de cycles, nous a déclaré que M. Cadiou était un de ses fidèles clients et qu’il se serait certainement adressé à lui s’il avait eu besoin d’une bicyclette. M. Cadiou s’est présenté pour la dernière fois à M. Kergoat au mois d’août 1913.

Les propos de table d’hôte
Sur un renseignement donné par M. Yves Le Febvre, juge de paix à Plouescat, un inspecteur de la brigade mobile de Rennes a interrogé M. Louis T…, représentant de commerce, demeurant à Plounevez-Lochrist, au sujet d’un propos tenu par lui dans un hôtel de Quimper.
Avec les indications fournies par M. Louis T…, l’inspecteur se mit à la recherche de Mlle B…, demeurant Morlaix. Il finit par la découvrir : ce fut pour reconnaitre que les suppositions de M. Louis T… étaient sans fondement.

30 mars 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

II fallait s’y attendre : le mystère de la Grande-Palud est devenu un sujet d’émotion populaire, et, devançant le roman-feuilleton, la complainte s’est emparée de ce mélodrame, auquel rien ne manque en fait d’imprévu et de fantastique.
Nos chanteurs des places publiques exécutaient, hier, devant la foule attentive, une de ces mélopées naïves où sont retracées à grands traits les phases du drame.
Nous reproduisons ci-dessous les « paroles de Ferdy » qui se chantent, avec accompagnement de guitare et d’accordéon, sur l’air « Rêve de poitrinaire ».
I
C’est entre Brest et Landerneau
Qu’un drame étrange,
(Mystérieux comme un tombeau)
Qu’il faut qu’on venge
Le trente décembre dernier
Dix-neuf cent treize
Vit disparaître un usinier
Quel noir malaise

II
Pendant plus d’un mois l’on chercha
Mais point de trace
En vain partout l’on ne trouva
Rien d’efficace
Lorsqu’on apprit tout à coup
D’une somnambule
L’endroit où git M. Cadiou,
Sans préambule.

III
C’est, ait-elle, près du Moulin
Sous peu de terre,
Que l’enfouit son assassin
Alors son frère
Se rend tout près d’un petit bois
Cherche sans trêve
S’aperçoit que dans un endroit,
Le terrain lève.

IV
Il fouille. Il appelle. A ses cris,
Vite on arrive,
Bientôt l’on retire enfoui
Emotion vive,
Le corps du malheureux Cadiou
La gorge ouverte.
Qui donc lui a tranché le cou ?
Ça déconcerte !
V
On arrête l’ingénieur
De son usine.
Malgré son calme extérieur
Tout l’incrimine,
Il a contre lui l’opinion
Pour lui s’aggravent
Hélas, toutes les présomptions
Des faits très graves

VI
Sur le cadavre d’abord l’on fait
Une autopsie,
Qui ne prouva rien que l’on sait,
L’on apprécie,
Que la seconde fut bien mieux
C’est une balle
Qui a causé au malheureux,
L’issue fatale.

VII
Or, l’ingénieur possédait
De ce calibre,
1 Un revolver dont il jouait
Quant il fut libre,
Mais depuis son arrestation
Profond mystère,
Il n’est plus en la possession
De monsieur Pierre

VIII
S’il est coupable alors il faut
Prompte justice,
Avec le concours du bourreau
Sans artifice,
Mais si l’on craignait quelque erreur
Ce s’rait terrible,
Evitons cet affreux malheur
Si c’est possible.

Cela se vend très bien pour dix centimes. Le papier est, du reste, illustré de clichés représentant l’ingénieur Pierre entre deux gendarmes, à côté de Mme Cadiou et de la barbe légendaire de Me Feillard, lequel s’emploie avec tant d’ardeur à la découverte de la vérité.

La Grande-Palud était dirigée par des Allemands
Après la complainte populaire, voici la politique qui, elle aussi, dit son mot dans cette affaire extraordinaire.
Nous trouvons dans le journal le Bas-Breton, de Châteaulin, une lettre signée de M. A. Louppe, candidat à la députation dans la première circonscription. Répondant à M. Daniélou, qui a publié un article violent contre lui, M. Louppe met en cause M. Maissin et déclare que sur l’ensemble des questions posées à la commission d’enquête, réunie lors de l’affaire des poudres, la septième à la charge de M. Maissin était la suivante :
7° Avoir contribué à l’installation à La Forêt, près de Landerneau, de l’usine, de linters de La Palud, dirigée effectivement par une maison allemande…
Il est ainsi établi, par un document officiel, que l’usine de la Grande-Palud, fut la propriété des Allemands avant d’être celle de M. Cadiou, et qu’elle était effectivement dirigée par des Allemands.
Nous disions hier que le général Gaudin serait prochainement entendu à ce sujet.

L’instruction
M. Guilmard, procureur de la République, se rendra aujourd’hui à Rennes pour conférer avec le procureur général. Il est probable qu’à la suite de cette entrevue un juge suppléant sera adjoint à M. Bidard de la Noë. Ce dernier pourra ainsi se consacrer tout entier à l’instruction si complexe de l’affaire Cadiou.
Le premier soin du juge, dès qu’il sera rentré en possession de son dossier, sera d’entendre les témoins de Morlaix et de Saint-Pol de Léon.
M. Bidard de la Noë tient en effet à se faire une opinion personnelle sur le crédit qu’il convient d’accorder à des témoignages dont on ne saurait se dissimuler l’importance.

31 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande -Palud

L’INSTRUCTION
Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, s’est rendu hier au cabinet de M. Bidard de la Noë. Il a exposé au juge que la santé de Mme Cadiou laissait à désirer et qu’elle souhaitait vivement que sa confrontation avec Pierre ne fût pas différée davantage. Mme Cadiou a, en effet, l’intention de de retirer dans une maison de santé, où elle séjournera jusqu’à sa guérison, dès que le juge pourra se passer d’elle.
M. Bidard de la Noë donnera satisfaction à Mme Cadiou dans la mesure du possible. Il espère pouvoir la convoquer dans le courant de cette semaine.
Pierre, confronté avec Mme Cadiou, sera ensuite mis une seconde fois en présence de M. Jean-Marie Cadiou.
On attend toujours, au parquet, le résultat de l’examen des vêtements de Pierre, ainsi que le rapport du docteur Paul.
Quant à la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou et au revolver certifié semblable à celui de Pierre par l’armurier Marie, M. Grivolla [Grivolat], armurier-expert à. Saint-Étienne, ne les recevra pas avant quelques jours. Les exigences de la procédure ont provoqué ce retard. Il faut, en effet, que le revolver saisi chez M. Marie soit présenté à Pierre avant d’être expédié à l’expert. Mais M. Bidard de la Noë n’a plus le droit d’interroger Pierre, depuis qu’il a été momentanément dépossédé de son dossier. Il lui faut attendre que la procédure revienne de la chambre des mises en accusation.
M. Guilmard, procureur de la République, qui s’est rendu, au parquet général hier, rentrera à Brest aujourd’hui.
Nous tenons de bonne source que le procureur général, après avoir étudié le dossier, est convaincu do la culpabilité de Pierre. C’est le procureur général lui-même qui a requis contre la demande de mise en liberté provisoire ; c’est le procureur général en personne, qui occupera le siège du ministère public quand Pierre comparaîtra devant les assises.

Pourquoi l’ingénieur Pierre n’a pas été rois en liberté
On lit dans le Petit Parisien :
Pourquoi la chambre des mises en accusation a-t-elle repoussé la demande de mise en liberté provisoire formulée par les avocats de l’ingénieur Pierre en faveur de celui-ci ? Cette décision est d’une extrême gravité, puisqu’elle comporte implicitement le renvoi de Pierre devant la Cour d’assises du Finistère, sous l’inculpation d’assassinat de M. Cadiou. Nul ne songerait à supposer que les conseillers rennais aient pu la prendre à la légère. Il est cependant intéressant de noter que chacun a personnellement retenu et étudié durant plusieurs jours le dossier de de ce qu’on appelait le mystère de la Grande-Palud. Tous y ont découvert de menus détails qui soigneusement notés et rapprochés les uns des autres, les ont amenés à croire à la culpabilité de Pierre.
MM. Guilmard et Bidard de la Noë ont sans doute appris cela avec un certain étonnement, car rien dans les rapports que le premier d’entre eux adressait au procureur général, ne permettait de croire qu’ils fussent bien sûrs de leur fait. Qu’ils retrouvent le revolver qui servit à tuer M. Cadiou, la montre ou le portefeuille que l’industriel avait sur lui au moment de sa mort, alors, paraît-il, leur œuvre sera complète, l’ensemble des charges qui pèsent dès maintenant sur Pierre sera complet. Ces charges, les voici telles qu’a bien voulu me les exposer ; l’un de ceux qui connaissent le mieux le dossier plus complexe en apparence qu’en réalité de l’affaire Cadiou.

LA DATE DU CRIME
Si maître de lui qu’il soit, l’ingénieur a deux lacunes dans son système de défense. Ces lacunes se rapportent l’une et, l’autre à des questions de dates. La première a trait à son ultime entrevue avec son directeur. Il la situait tout d’abord, sans vouloir en démordre, au 29 décembre. La seconde se rapporte à l’achat du revolver de six millimètres tirant, des balles à chemise de cuivre, arme qui selon toute vraisemblance, fut celle du crime. On sait qu’il prétendit, au début, l’avoir acheté en 1912, alors que l’armurier Marie est certain de le lui avoir vendu en 1913. Sentant qu’il s’est placé ainsi sur un terrain dangereux, il ne fournit plus, dans ses derniers interrogatoires, que des réponses évasives toutes les fois qu’on lui parle de ces dates.
M. Cadiou a bien été tué le 30 décembre. La chose est établie par la déposition formelle du contre maître Bignard qui, seul – le fermier Bonnefoy ne fut jamais précis à l’instruction – le voit partir ce jour-là, vers onze heures du matin, en compagnie de Pierre. Depuis ce moment, personne ne rencontre le directeur de la Grande-Palud.
En passant notons que les affirmations des témoins de Morlaix ou d’autres villes, qui prétendent fournir la preuve que M. Cadiou a été aperçu vivant le 31 décembre et dans les premiers jours de janvier, se détruisent d’elles-mêmes. Toutes sont vagues. Elles mentionnent que l’industriel a été aperçu de loin. L’accord n’a pu se faire sur les vêtements qu’il portait. Nul ne lui a parlé, sauf les amis qu’il a pu rencontrer au moment des fêtes de Noël, où il voyagea à travers le pays de Léon. Dans l’esprit de ceux-ci, il est parfaitement compréhensible qu’une confusion se soit produite.
Plus encore que les déclarations de Bignard, une série de tout petit Incidents, d’apparence négligeable, montre que l’assassinat remonte au 30 décembre.
Mme Léost, la femme de ménage qu’emploie M. Cadiou à Landerneau, lui fait porter les 28, 29, 30 et 31 le lait de son petit déjeuner ; les 28 et 29 l’industriel boit celui-ci après l’avoir fait tiédir sur une lampe à alcool ; le 30, il prépare lui-même du tapioca dans une casserole que Mme Léost est appelée à récurer par la suite. Or, à la première autopsie, on trouva dans l’estomac de M. Cadiou du tapioca au lait en décomposition. Et le 31 la bouteille de lait reste intacte à la porte de l’appartement de la rue de Brest.
Il est de plus pratiquement, impossible que M. Cadiou ait été assassiné ailleurs que dans le petit bois où il fut, enterré. Toutes les hypothèses de suicide et de crime simulé, de transport du cadavre d’un lieu distant de plusieurs kilomètres de l’endroit où il fut retrouvé ne résistent pas à l’examen.

L’INTÉRÊT DE PIERRE
Pierre avait-il intérêt à faire disparaître son patron ? Oui, répond le dossier. L’ingénieur était lié à M. Cadiou par un traité lui interdisant de travailler dans une entreprise similaire à celle de la Grande-Palud pendant quinze années. Quelques semaines avant le drame, il fut question de fermer l’usine. Le contrat, se trouvait résilié de plein droit en toutes ses clauses. Pierre, à ce moment, entra en pourparlers avec M. Legrand. Il fut question du rachat, de l’usine. On lui offrit de fort beaux appointements. Pierre se prit à faire des rêves d’or. Et, tout à coup, M. Cadiou changea d’avis. Il racheta les actions de la Société de blanchiment des cotons, parla d’agrandir son entreprise, d’acheter le moulin proche. C’était la ruine des espérances de Pierre, qui, dans un moment de colère insurmontable, alors que M. Cadiou l’avait peut-être lui-même emmené sous-bois pour y examiner des sources, lui tira une balle tandis qu’il le suivait à travers les fourrés.
L’autopsie du docteur Paul, étant donné l’état de décomposition des lambeaux de chair qu’il avait emportés aux fins d’examen, ne lui a pas permis d’établir scientifiquement si l’horrible blessure que portait M. Cadiou à la gorge avait été faite avant ou après la mort. Cependant, nous croyons savoir que le distingué praticien incline à supposer que l’industriel ayant peut-être crié ou s’étant, débattu après avoir reçu le coup de revolver, son assassin, affolé, l’aura achevé à l’aide d’un couteau ou d’un instrument tranchant quelconque qu’il avait à sa portée.
Les dernières phases du lugubre drame sont faciles à reconstituer.
Pierre prémédita-t-il son crime ? Eut-il un ou des complices ? Aucun des documents du dossier ne permet de le supposer.

L’HISTOIRE DE LA SOMNAMBULE
Venons-en maintenant la troublante histoire de la somnambule de Nancy. L’interrogatoire de Mme Siampy [Sainpy] qui la consulta montre pleinement qu’il ne s’agit eu l’espèce que d’une facétie : Mme Saimpy [Sainpy] était une cliente assidue de la pythonisse qui jouait d’elle avec un rare brio. Mme Saimpy [Sainpy] ne connaissait pas la Grande-Palud, mais elle avait lu dans les journaux la description de l’usine et des environs. Lorsqu’elle se trouva en face de la voyante, celle-ci sut lui arracher adroitement tous les détails qu’elle, désirait connaître. Ainsi dans la déposition de Mme Saimpy [Sainpy] on trouve, entre tant d’autres, ces phrases : « Mme Camille me demanda s’il n’y avait pas une maison, à proximité de l’usine et des bois. » « Ce n’est pas une maison, c’est un moulin », lui répondis-je.
Et voilà comment survient le moulin.
Plus loin Mme Saimpy [Sainpy] interroge : « Faut-il chercher le corps dans l’eau ? »
– Non, répond la somnambule, qui sait que depuis longtemps le corps aurait surnagé s’il avait été jeté dans l’Elorn ; il faut chercher ailleurs dans la terre. »
Tout cela n’est pas très précis, cependant Mme Saimpy [Sainpy] en fait la lettre qui guidera M. Jean-
Marie Cadiou, lettre remplie de détails faux dont on a jamais parlé et de quelques approximations très vagues dont, il a seulement été fait état par les journalistes.
Puisque nous avons cité le nom de M. Jean-Marie Cadiou, la justice me dit, à son propos, qu’une seule chose : « Il est regrettable que, par crainte des moqueries dont il eut été l’objet, si l’on put appris qu’il recherchait le cadavre de son frère sur les indications d’une somnambule, il soit allé seul dans les bois le jour où il fit sa triste découverte. »
Il est important d’ajouter qu’à cette argumentation que nous avons tenue à exposer complètement, les défenseurs de Pierre opposent des dénégations absolues et qu’ifs ne désespèrent pas de faire éclater son innocence.
Le dossier de l’affaire Cadiou renferme, paraît-il, une réhabilitation à peu près complète de celui-ci. Il fut bon mari et bon père, fournisseur consciencieux, mais, peut-être, mal servi, des poudreries de l’État. Ces affirmations résultent d’une volumineuse correspondance saisie un peu partout à ses différents domiciles et dont une partie, celle relative aux marchés de l’armée, ne sera peut-être pas produite, en raison de son caractère d’intérêt national, aux débats des assises.
Nous croyons nécessaire de faire deux remarques au sujet de l’article reproduit ci-dessus :
En premier lieu, M. le docteur Rousseau ne s’est jamais prononcé sur la nature exacte de la bouillie blanchâtre retrouvée dans l’estomac de M. Cadiou lors de la première autopsie. C’était, à coup sûr, un laitage, peut-être même du tapioca.
Qui pourrait affirmer que cette bouillie a été absorbée le 30, alors qu’il est établi que M. Cadiou se nourrissait presque exclusivement de laitages ?
D’autre part, certains des témoignages de Morlaix et de Saint-Pol de Léon sont loin d’être imprécis. A Saint-Pol de Léon, notamment, c’est M. Cadiou qui a révélé sa présence à M. Le Gall, en lui souhaitant le bonsoir. Et M. Le Gall n’est allé à Saint-Pol de Léon que deux fois : le 28 décembre et le 1er janvier. Le 28 décembre, son ami, M. Graff, assistait à un baptême à Carantec ; le 1er janvier, M. Graff était à Saint-Pol de Léon ; il accompagna MM. Le Gall père et fils à la gare, et tous trois affirment, sous la foi du serment, que c’est ce jour-là, parce que ce ne peut être un autre jour, qu’ils virent M. Cadiou sur le quai et lui rendirent son salut.
Ces témoignages comportent de grandes invraisemblances : c’est un prétexte insuffisant pour les écarter de prime abord. La suite de l’enquête nous apprendra peut-être que la présence de M. Cadiou à Saint-Pol de Léon le 1er janvier n’est pas inconciliable avec la culpabilité de Pierre.

1er avril 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Un fait nouveau
M. Cadiou, accusé par son ingénieur d’avoir fraudé l’État, lésé dans ses intérêts et dans son honneur, avait, dans les premiers jours de décembre dernier, pris ses dispositions pour se disculper.
Il prit conseil d’un avocat de Brest et constitua un dossier qui, dans son esprit, devait suffire à le laver d’accusations imméritées. Le 15 décembre, il adressait au ministre de la Guerre une lettre par laquelle il sollicitait l’ouverture d’une enquête. Cette enquête devait porter sur les prétendues révélations de Pierre et les circonstances qui avaient amené l’administration de la Guerre à refuser à M. Cadiou le permis de soumissionner pour la dernière adjudication de coton blanchi.
Le 15 février, M. le contrôleur général des poudres Claerbout, chargé de l’enquête, arrivait à Landerneau ; mais on chercha vainement les documents préparés par M. Cadiou pour sa justification.
Ces documents, M. Cadiou les avait rassemblés dans une serviette déposée dans son appartement de Landerneau. Quelqu’un s’était donc introduit chez M. Cadiou pour y soustraire le dossier. Qui avait intérêt à ce que le contenu du dossier ne fut pas dévoilé ? Et, d’abord, de qui était-il question dans ce dossier ?
L’avocat brestois auquel M. Cadiou s’était adressé n’a pas encore voulu parler. Il se considère comme tenu à la discrétion tant qu’il n’aura pas été délié du secret professionnel par la veuve de son client.
Me Vichot, avoué, vient d’écrire à ce sujet à Mme Cadiou, qui ne saurait s’opposer à ce que l’avocat divulgue des faits qui, suivant toute vraisemblance, sont à l’honneur du défunt,
Mme Cadiou, qui sera convoquée par M. Bidard de la Noë dès que ce dernier sera rentré en possession de la procédure, pourra peut-être également fournir quelques indications sur le dossier disparu. M. Cadiou avait, en effet, à différentes reprises, entretenu sa femme de son désir d’être réhabilité et des moyens qu’il comptait employer pour arriver à ses fins.
Enfin, M. Jean-Marie Cadiou avait eu, lui aussi, connaissance du dossier constitué par son frère. Il a lu la lettre adressée au ministre de la Guerre, lettre où figurait la nomenclature des pièces que M. Cadiou se proposait de produire à l’appui de son affirmation.
« Ce dossier, nous disait-il hier, contenait une cinquantaine de pièces, la plupart relatives à l’affaire du wagon d’Angoulême. Certaines d’entre elles pouvaient, je crois, compromettre ou, tout au moins, gêner un certain nombre d’ennemis de mon frère. En tout cas, les allégations mensongères de Pierre étaient réduites à néant. C’est pourquoi je ne serais pas éloigné de croire que c’est lui, l’ingénieur, qui, par crainte de voir le débat tourner à sa confusion, s’est approprié les preuves de sa félonie. Rappelez-vous que, dans les premiers jours de janvier, il a pénétré seul dans l’appartement de mon frère, sous prétexte d’y réparer le téléphone….
– Pierre connaissait donc l’existence du dossier ?
– Mon frère lui en avait certainement parlé, car il avait eu avec lui de fréquentes discussions au sujet des lettres de dénonciation. Pierre se défendait de les avoir écrites, mais mon frère n’était pas dupe de ses protestations. On l’avait renseigné. »

Les premières conclusions du Dr Paul
L’HYPOTHÈSE DU POISON
Paris, 31 mars.
Le docteur Paul, chargé de l’autopsie de M. Cadiou, n’est pas encore en mesure de pouvoir fournir son rapport et de conclure sur le crime de la Grande-Palud. Un de nos confrères a pu joindre, ce matin, l’éminent médecin légiste, et c’est en ces termes qu’il lui a parlé :
« Malgré toute mon attention, malgré tous les examens microscopiques et chimiques pratiqués sur les lambeaux de chair provenant de la gorge de M. Cadiou, je me trouve dans l’impossibilité de démontrer scientifiquement si la blessure que portait M. Cadiou à la gorge fut faite avant ou après sa mort. Ce point important me sera difficile à établir étant donné l’état de décomposition du cadavre.
« Toutefois, j’ai de fortes raisons de supposer que les blessures relevées autour du visage de M. Cadiou ont été faites après coup, c’est-à-dire après le coup de revolver tiré par l’assassin. J’ai cru déjà devoir faire cette déclaration à M. Guilmart [Guilmard], procureur de la République à Brest.
« Je ne puis, toutefois, vous fournir aucune précision avant une dizaine de jours. Et voici pourquoi : M. Kohan-Brest [Kohn-Abrest], directeur du laboratoire de toxicologie, qui pratique les réactions nécessaires sur les viscères de la victime, peut trouver, d’ici là une substance toxique. Une telle découverte bouleverserait alors toutes les hypothèses émises sur le meurtre de M. Cadiou. Ce que j’avance n’est pas impossible. Je ne puis vous en dire plus long pour l’instant.
« Dès que M. Kohan-Brest [Kohn-Abrest] m’aura transmis son expertise, je transmettrai mon rapport au juge d’instruction et, cette fois, je pourrai conclure fermement et utilement. »

Une lueur dans la nuit
Nous avons fait hier la rencontre de M. Bossard, l’ancien gardien de nuit de l’usine de la Grande-Palud. Comme bien l’on pense, M. Bossard, qui fut un des principaux témoins de l’affaire, s’y intéresse encore très vivement. C’est ainsi qu’ayant appris, il y a quelques jours, que des tourneurs de bestiaux avaient aperçu une lumière dans le bois de La Palud, au cours de la nuit du 30 décembre, il adressa à M. Bidard de la Noë une lettre, dont nous extrayons ce qui suit :

Brest, le 23 mars 1914, lundi.
A Monsieur le juge d’instruction,
Monsieur le juge,
J’ai appris, hier, et cela spontanément que trois personnes avaient vu de la lumière à l’endroit exact où fut trouvé M. Cadiou (dans la nuit du 30 du 31 décembre 1913). Ces personnes (dont j’ai les noms), venaient de la foire de Commana. Elles furent surprises d’y voir de la lumière, ne s’expliquant pas pourquoi.
Ces personnes, si, je ne me trompe pas, avaient cette nuit là, 19 bêtes de cornes, allant à Brest. Il pouvait être alors 24 heures et demie.
L’une d’entre elles fit cette remarque, et voulait aller s’enquérir de ce qui se passait dans le bois. Mais à ce moment là, la lumière s’éteignit subitement, cette personne n’alla pas plus loin. Une autre personne lui avait fait remarquer qu’il courait grand risque : que c’étaient peut-être des bandits ou des voleurs ; et toutes continuèrent leur chemin, en devisant sur cette (mystérieuse lumière). Ceci a été dit devant plusieurs personnes, dignes de foi, qui étaient présentes à ce moment là, etc., etc.
Jacques-Marie BOSSARD,
Saint-Divy, par Landerneau,
(Finistère).

Très intéressé par cette indication, nous voulûmes obtenir quelques précisions. Obligeamment, M. Bossard nous confia que Mme Lespagnol, demeurant au Pont-Neuf, était l’un des témoins de la scène relatée par lui.
Quelques instants plus tard nous nous mettions en quête de la personne désignée.
Il ne nous fut possible de la joindre, après avoir suivi de nombreux chemins encaissés et tortueux, qu’au lavoir situé près de Stangalar, où elle blanchissait un énorme tas de linge. Mme Lespagnol, en effet, est mère de sept enfants et doit travailler sans relâche pour faire vivre sa nombreuse famille. C’est pourquoi elle exerce le rude métier des toucheurs de bestiaux.
« Le jour de la foire de Commana, nous dit-elle, en décembre, j’avais été chargée, ainsi qu’un jeune toucheur connu sous le nom de Petit-Jean, de conduire à Gouesnou et Lambézellec, dix-neuf bêtes à cornes achetées par plusieurs bouchers. Nous nous étions arrêtés pour souper, à Landerneau, chez Mme Prigent.
« Vers minuit, poussant nos vaches, nous quittions le débit pour suivre la route de Brest. Il faisait alors un temps épouvantable ; la pluie et le vent faisaient rage. Il était environ minuit 45, lorsque, à quelques centaines de mètres du moulin de la Grande-Palud, dans le bois, à l’endroit où l’on découvrit le cadavre de M. Cadiou, nous eûmes la surprise d’apercevoir une lumière.
« Cela était d’autant- plus étrange qu’à cette heure de la nuit, en raison surtout du mauvais temps, on ne pouvait guère s’expliquer la présence de quelqu’un en cet endroit. Aussi, déjà quelque peu impressionnée par le bruit du vent soufflant en rafales dans le bois, j’invitais mon compagnon à se hâter.
« C’est -peut-être un feu follet, disais-je, craignant instinctivement cette chose mystérieuse pour moi comme pour tous les campagnards.
« – Un feu follet, se récria Petit-Jean, nullement crédule, je vais bien vous faire voir, moi, que cela n’en est pas et, pour vous le prouver, je vais y aller tout de suite.
« Ce disant, le jeune homme, qui avait prononcé ces mots d’une voix forte, monta sur le talus en brandissant son bâton. A ce moment, comme si le porteur du fanal avait perçu le défi, la lumière s’éteignit brusquement.
« Comme notre troupeau s’égaillait, je rappelai Petit-Jean qui avait été aussi surpris que moi par cette scène et, non sans crainte, nous reprîmes notre chemin en devisant sur l’incident. »
Il devenait, après aine affirmation aussi nette, particulièrement intéressant, de faire préciser la date. C’était, nous déclarait Mme Lespagnol, le jour de la foire de Commana, en décembre. Or, cette foire ayant lieu le dernier mardi de chaque mois, le voyage avait été effectué le 30 décembre. D’ailleurs notre interlocutrice n’était pas, depuis trois mois, retournée à Commana.
Nous avons pu retrouver ensuite le compagnon de Mme Lespagnol, Jean Miossec, 17 ans, garçon de ferme chez M. Kerjean, à Pen-ar-Run, en Lambézellec. Le jeune homme se rappelle parfaitement les moindres détails de la scène, mais il la place en janvier.
Pour lui cela se passait le 27 janvier, car, à l’époque du premier jour de l’an, il était employé chez M. Prigent, marchand de bestiaux à Lambézellec, et ne voyageait pas.

Une histoire de vache
En présence de cette contradiction nous avons tenu à revoir Mme Lespagnol, qui a persisté dans sa première déclaration, se basant surtout sur le fait qu’hier, pour la troisième fois, elle n’était pas retournée à la foire de Commana.
Pourtant, elle nous fit connaître un détail utile : cette nuit là, une vache s’était égarée et était retournée chez le cultivateur qui l’avait vendue. Pour la ravoir, la propriétaire, Mme Bellec, marchande de bestiaux à Lambézellec, avait adressé une lettre à ce cultivateur. N’en avait-elle pas conservé une copie ?
Nous nous sommes présenté la nuit dernière chez Mme Bellec, à la Villette, en Lambézellec, et nous lui avons demandé s’il lui était possible de préciser la date de l’incident signalé par Mme Lespagnol.
Mme Bellec est de l’avis de Jean Miossec ; elle croit que c’est à la foire de janvier qu’une vache fut achetée pour son compte à Commana. Elle ne peut toutefois le certifier.
« Allez voir Mme Théoden, débitante à Lambézellec, nous dit-elle. C’est elle qui a écrit pour moi à M. Ollivier Bothorel, à Botmeur. C’est ce dernier qui avait vendu la vache et c’est chez lui qu’elle était retournée après avoir échappé à Mme Lespagnol. Mme Théoden se rappellera peut-être à quelle époque elle a rédigé la lettre. »
Peu après nous étions chez Mme Théoden qui, de très bonne grâce, nous ouvre sa porte et répond à nos questions. Malheureusement, les souvenirs de Mme Théoden, que nous avons réveillée en sursaut, ne sont pas très nets. Elle va chercher un de ses voisins, M. Lescop, qui est au courant de l’affaire, mais de ce concours de bonnes volontés ne jaillit qu’une lumière approximative.
Mme Théoden croit avoir écrit la lettre à la fin de janvier, mais elle ne veut rien affirmer encore. Il faut lui laisser le temps de rassembler ses idées et d’interroger un certain nombre de ceux que la fugue de la vache avait intéressés.
Quant à la lettre, il n’y a pas apparence que l’on remette jamais la main dessus ; elle a, en effet, été adressée à M. Ollivier Thomas, maire de Bonheur [Botmeur], par Commana (Finistère), et son destinataire ne l’a jamais reçue.

Il eut été intéressant pour l’enquête de retrouver celte lettre, que Mme Théoden avait pris la précaution de dater. Peut-être l’administration des postes la lui renverra-t-elle un jour.
Quoi qu’il en soit, il reste ceci :
Mme Lespagnol et le jeune Miossec ont remarqué, la nuit, une lueur suspecte à l’endroit précis où M. Cadiou devait être retrouvé.
Cette lueur brillait, soit dans la nuit du 30 au 31 décembre, soit dans la nuit du 27 au 28 janvier.
Dans le premier cas, c’est l’hypothèse de ceux qui placent l’assassinat de M. Cadiou au 30 décembre qui se trouve confirmée ; dans le second, les témoignages de MM. Le Meur, Bonnefoy et Pierre Louis, relatifs au passage de l’automobile mystérieuse, prennent une singulière importance.
M. Le Meur, entrepreneur à Landerneau, affirme, on s’en souvient, que c’est dans la nuit de janvier oui suivit la foire de Commana, c’est-à-dire dans la nuit du 27 au 28 janvier, qu’une automobile passa, et repassa devant chez lui à une heure un quart d’intervalle.

2 avril 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

C’EST DANS LA NUIT DU 27 JANVIER QU’UN FANAL BRILLAIT DANS LE CHEMIN CREUX

Nous disions hier qu’un toucheur et une toucheuse de bestiaux, M. Miossec et Mme Lespagnol, avaient aperçu, soit dans la nuit du 30 décembre, soit dans la nuit du 27 janvier, la lueur d’un fanal brillant dans le chemin creux où M. Cadiou dormait son dernier sommeil.
Les deux témoins étaient d’accord sur un point : C’est en revenant de la foire de Commana qu’ils distinguèrent une lumière suspecte. Mais Mme Lespagnol prétendait qu’il s’agissait de la foire de décembre, alors que son jeune compagnon affirmait qu’il était à cette époque au service d’un fermier, M. Prigent, qui ne l’avait jamais fait voyager. M. Miossec quitta son patron dans le courant de janvier et n’alla à la foire de Commana que dans le courant de ce mois.
Nous nous sommes rendu hier chez M. Prigent. Ce dernier habite, sur le territoire de la commune de Bohars, une ferme isolée d’un accès difficile.
M. Prigent était absent, mais sa femme voulut bien nous donner le renseignement que nous étions venu chercher.
Mme Prigent certifie que le jeune Miossec était encore à son service le 1er janvier ; elle se rappelle nettement lui avoir donné ses étrennes.
D’autre part, Mme Théoden, débitante à Lambézellec, nous assura qu’elle avait rédigé la lettre de Mme Bellec le lendemain ou le surlendemain de la fuite de la vache. Avant d’écrire l’adresse, Mme Théoden se renseigna sur la localité indiquée par Mme Bellec, auprès d’un ouvrier travaillant sur un chantier voisin. Or cet ouvrier n’a été embauché que dans la seconde quinzaine de janvier.
Aucun doute n’est possible, par conséquent : c’est dans la nuit du 27 au 28 janvier que quelqu’un se livrait à un travail mystérieux à l’endroit où M. Cadiou devait être retrouvé une semaine plus tard.

LE DOSSIER DISPARU
Nous avons demandé à Me Feillard ce que son client disait de l’accusation de vol de documents portée contre lui.
– Il proteste énergiquement, nous répondit l’avocat, et souhaite vivement que celui de mes confrères qui est en mesure de s’expliquer sur la nature du dossier de M. Cadiou, le fasse en toute liberté. En ce qui le concerne, Pierre le déliera volontiers du secret professionnel.
L’avocat que M. Cadiou avait consulté, au moment où il procédait à la constitution de son dossier, est Me Bodet.
Me Bodet refuse naturellement de se prêter à l’interview.

LA DÉFENSE DE PIERRE
Me Feillard nous ayant dit que Pierre conservait un calme absolu, nous lui demandâmes si l’ingénieur persistait dans son système de défense.
– Pourquoi voulez-vous qu’il en change ? répondit l’avocat. Pierre dit la vérité. Il se préoccupe seulement de démontrer l’inanité de certains faits allégués contre lui.
« Je vous citerai cet exemple : on a reproché à Pierre d’avoir lavé les vêtements de M. Cadiou le jour de la découverte du cadavre. Eh bien, Pierre m’a dit que, pendant l’autopsie, une personne d’un groupe formé par les commissaires spéciaux et le juge de paix de Landerneau, le pria de faire laver le ciré de M. Cadiou. C’est alors que Pierre a pris le paquet de vêtements et est allé le nettoyer avec précaution, pour employer son expression.
« Pendant qu’il se livrait à cette opération avec l’aide d’un nommé Arhan, un gendarme vint à passer et Pierre lui remit la casquette de M. Cadiou, sur laquelle apparaissaient des traces de sang, que la boue avait, dissimulées jusque-là.
« En ce qui concerne son emploi du temps le 30 décembre, Pierre vient de se rappeler qu’il rencontra vers onze heures du matin, le comptable, M. Guillou, qui sortait de la chaufferie. Il échangea quelques mots avec lui.
« Enfin Pierre et sa servante ont à plusieurs reprises remarqué de faux mendiants qui rôdaient à proximité du moulin et paraissaient épier toutes les allées et venues. Ils avaient même l’air, dit Pierre, de noter la disposition des lieux. »

LES PROCHAINES CONFRONTATIONS
Le dossier de l’affaire Cadiou n’a quitté Rennes qu’hier. M. Bidard de la Noë ne pourra donc convoquer Mme Cadiou que pour la semaine prochaine.
La confrontation de M. Jean-Marie Cadiou et de l’inculpé aura lieu à une date ultérieure.

3 avril 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
Me Feillard proteste contre les conclusions du procureur général rejetant la demande de mise en liberté provisoire

Le retour du dossier
Impatiemment, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, attendait le retour du dossier de l’affaire de la Grande-Palud, dont il avait dû se dessaisir afin que la Chambre des mises en accusation de Rennes pût l’examiner et statuer sur la demande de mise en liberté provisoire présentée par les défenseurs de Pierre. Privé de son dossier, le magistrat était réduit à l’impuissance. Il avait dû interrompre complètement l’instruction depuis un mois.
Il y a quelque huit jours on annonçait que le volumineux amas de procès-verbaux et de pièces diverses qui, au nombre de 1.400 environ, constituent le dossier avait été expédié de Rennes. Depuis lors on l’attendait.
Comme on ne voyait rien venir, on éprouva, d’abord quelque inquiétude puis, les courriers se succédant sans toujours rien apporter, ce fut une véritable crainte : Avait-il disparu ?
Enfin, et ce fut pour tous un profond soulagement, hier matin, à 11 h, 21, un facteur chef des P. T. T., pliant sous le faix de deux énormes paquets contenant le dossier au complet, franchissait la grille du palais de justice. Il s’en fut les déposer soigneusement sur le bureau do M. Guilmard, procureur de la République.
Ce magistrat avisait aussitôt M. Bidard de la Noë, qui, en compagnie, de son secrétaire, M. Laurent, vint en prendre livraison. Chacun portant son paquet, ils regagnèrent leur bureau et, maintenant, les précieux documents reposent sur l’une des tablettes de l’armoire de M. le juge d’instruction.
L’instruction va-t-elle reprendre son cours ? Déjà hier, Me Feillard a pu examiner à nouveau le dossier, afin que l’ingénieur Pierre, son client, put être entendu.

Déclarations de Me Feillard
Me Feillard a consacré son après-midi d’hier à l’étude du dossier de l’affaire Cadiou. Nous avons rencontré le sympathique défenseur de Pierre au moment où il sortait du palais et nous lui avons demandé si ses investigations dans les paperasses amassées depuis deux mois, sous la haute direction de M. Bidard de la Noë, avaient été fructueuses.
« C’est la première fois, nous dit Me Feillard, que j’ai pu obtenir communication de toutes les pièces du dossier.
« Je m’empresse d’ajouter que je n’incrimine en rien l’honorable juge d’instruction, qui est le magistrat le plus consciencieux et le plus aimable. Jusqu’à ce jour, les pièces du dossier étaient éparses : il y eu avait dans le cabinet du procureur de la République ; les commissaires enquêteurs en détenaient aussi quelques-unes par nécessité.
– Eh bien, maintenant que vous avez eu tous les éléments de l’instruction à votre disposition, quelle est votre impression ?
Sans hésiter, Me Feillard réplique : « Je ne vous dissimulerai pas la profonde stupéfaction que j’éprouve à la suite de l’examen auquel je viens de me livrer. Malgré tout mon respect pour le distingué procureur général de Rennes qui, le 23 mars, quand je me suis présenté à sou cabinet pour solliciter, d’accord avec Me Henri Robert, la mise en liberté provisoire de notre client, m’a réservé le meilleur accueil, je trouve que véritablement l’accusation fait trop facilement table rase des témoignages si précis qui font disparaître la culpabilité de Pierre, pour ne s’en tenir qu’à des faits paraissant depuis longtemps démentis.
– Ces témoignages ont donc été écartés ?
– Jugez-eu vous-même : notre requête de mise en liberté provisoire est datée du 7 mars. La déposition si importante de M. Le Gall, devant le juge d’instruction de Morlaix est du 9 mars.
« Le procureur général, dans ses conclusions qui devaient tant impressionner la Chambre des mises en accusation, puisqu’il est exceptionnel qu’en matière criminelle le ministère public et l’organe de l’instruction soient en désaccord – du moins en province – LE PROCUREUR GÉNÉRAL, DIS-JE, N’A VOULU FAIRE ÉTAT QUE DES DÉCLARATIONS DES TÉMOINS ANTÉRIEURES AU 7 MARS, ÉLIMINANT AINSI LA DÉPOSITION FORMELLE DE M. LE GALL, qui affirme avoir parlé à M. Cadiou le 1er janvier, à Saint-Pol de Léon, en présence de plusieurs témoins également formels dans leurs dépositions.
« Il est vrai que l’accusation fait bon marché des dépositions des témoins qui ont vu M. Cadiou postérieurement au 30 décembre.
« M. le procureur général ne déclare-t-il pas dans ses conclusions : qu’il paraît certain que ces témoins, dont la bonne foi n’est pas discutée, se sont trompés et qu’ils ont commis des confusions ; que notamment l’erreur commise par M. Cabon paraît démontrée ; que la personne vue le 1er janvier sur la place de Morlaix par MM. Cabon et Caramour n’est pas M. Cadiou ; QU’AUCUN DES AUTRES TÉMOINS DONT LA DÉCLARATION EST INVOQUÉE N’A PARLÉ A LA PERSONNE QUI A ÉTÉ PRISE POUR M. CADIOU.
« Ces conclusions sont décevantes pour ceux qui ne recherchent que la lumière dans cette troublante affaire.
« Alors qu’il est établi par la déposition de M. Cabon qu’il a rencontré M. Cadiou sur la place de Morlaix le 1er janvier ; qu’il l’a abordé en lui disant : « Bonjour M. Cadiou » et que ce dernier lui a répondu : « Bonjour Cabon » ;
« Alors que M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, certifie que son associé, M. Lémeillet, a parlé le 31 décembre, à la gare de Morlaix, à M. Cadiou – renseignement qu’il sera facile de contrôler en priant M. Lémeillet de répéter à l’instruction ce qu’il a déjà dit à tous ses amis et aux journalistes ;
« Alors que MM. Caramour et Le Gall sont si précis, l’accusation déclare que tous se trompent et ne tient aucun compte de leurs affirmations.
« PERSONNE, DIT LE PROCUREUR GÉNÉRAL, N’A ADRESSÉ LA PAROLE A M. CADIOU APRÈS LE 30 DÉCEMBRE.
« IL SUFFIT D’OUVRIR LE DOSSIER POUR ACQUÉRIR LA CONVICTION QUE TROIS TÉMOINS LUI ONT PARLÉ PLUS OU MOINS LONGUEMENT.
« Il est intéressant de rappeler, d’autre part, qu’à la date du 10 janvier 1914, d’après les renseignements de la police mobile, le passage de M. Cadiou à Morlaix avait été déjà signalé. M. Nicolas, pour ne citer que lui avait, dans la première semaine de janvier, fait à Me Vichot, avoué, la déclaration qu’il devait renouveler ultérieurement devant M, Bidard de la Noë. »
Et Me Feillard conclut énergiquement : « On est certain que M. Cadiou était en vie le 1er janvier à sept heures du soir ; on est certain qu’il n’est pas revenu ensuite vivant à la Grande-Palud et il est établi que Pierre n’a quitté l’usine ni en décembre, ni en janvier. Comment admettre, alors que Pierre puisse être l’assassin ? Où aurait-il tué ?
« Il est vrai, ajoute Me Feillard, avec un sourire, que dans notre droit criminel, l’accusation, en dépit de l’inviolabilité théorique de la liberté humaine, ne veut jamais avouer ses erreurs.
« La mise en liberté provisoire qui, à ses yeux, constitue un non-lieu provisoire, n’est accordée à un inculpé que lorsque, par un renversement singulier de la preuve, il a établi sa parfaite innocence ou la culpabilité d’autrui. »

4 avril 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
LA REPRISE DE L’INSTRUCTION. – LES VÊTEMENTS DE PIERRE. – Mme SERA A BREST MARDI

M. Bidard de la Noë a repris, hier, l’instruction de l’affaire Cadiou.
Il a entendu, en premier lieu, M. Bolloch, administrateur judiciaire de la succession Cadiou, en présence duquel un certain nombre de scellés, sans grand intérêt, ont été ouverts. Questionné au sujet de l’enquête faite le 15 février, par le contrôleur général des poudres Claerbout, M. Bolloch ne put fournir aucune précision. A défaut du dossier disparu, toutes les pièces comptables furent mises à la disposition de M. Claerbout. Celui-ci se livra à un examen méticuleux, mais fut très sobre de commentaires. M. Bolloch eut cependant l’impression que l’opinion du contrôleur général n’était pas défavorable à la cause de M. Cadiou.
Mlle Julia Juzeau succéda à M. Bolloch dans le cabinet du juge d’instruction.
M. Bidard de la Noë demanda à la jeune femme quel fut l’emploi du temps de Pierre le 1er et le 2 janvier. Cette simple question révèle un changement d’orientation sensible dans la marche de l’instruction : on n’écarte plus, a priori, l’hypothèse de l’assassinat postérieur au 30 décembre.
Mlle Juzeau déclara que Pierre avait déjeuné, le 1er janvier, à l’hôtel Roch ; il passa l’après-midi à Landerneau et ne rentra chez lui que le soir. Le lendemain, Pierre n’a pas quitté la Grande-Palud, et
Mlle Juzeau ne l’a pour ainsi dire pas perdu de vue.
– Pouvez-vous me dire, demanda le juge, comment Pierre était vêtu le 30 et le 31 décembre ?
– Je crois pouvoir me rappeler, répondit Mlle Juzeau, que M. Pierre portait à ce moment un complet gris-vert, mais il ne m’est pas possible de l’affirmer.
« Du reste, ajouta-t-elle, il vous sera facile de vous renseigner auprès de M. Pierre lui-même. »
– Je n’y manquerai pas, répliqua le magistrat.
Effectivement, aussitôt après le départ de Mlle Juzeau, Pierre était introduit, et la même question lui était posée. Mais l’inculpé fut encore plus imprécis que son ancienne servante ; sa garde-robe comprenait une demi-douzaine de complets usagés, qu’il revêtait indifféremment pour travailler. Il lui est impossible de décrire celui qu’il avait sur lui le 30 ou le 31 décembre.
M. Bidard de la Noë aurait pourtant bien voulu recueillir un renseignement certain, car l’idée lui est venue que, parmi les vêtements actuellement soumis à l’analyse, ne figure peut-être pas le plus intéressant, le seul intéressant : le vêtement porté le jour où l’on suppose que le crime a été commis. Tous les habits que Pierre avait laissés à la Grande-Palud ont été emballés dans une caisse scellée et expédiés au laboratoire de toxicologie de Paris, mais on ne s’est pas préoccupé de savoir si le complet du 30 décembre – date fatidique – partait avec les autres. Il est un peu tard pour réparer cet oubli.
Si les souvenirs de Mlle Juzeau sont exacts, et nous le croirions volontiers, car ils nous ont été confirmés par l’ancien comptable de l’usine, M. Guillou, Pierre portait, à la fin de décembre, le même complet que le jour de son arrestation : c’est-à-dire que le veston et le pantalon qu’il eût fallu envoyer au laboratoire seraient actuellement à la prison du Bouguen.
Quant au revolver saisi par la police mobile chez l’armurier Marie, Pierre l’a reconnu conforme au sien. M. Grivolla [Grivolat], l’expert de Saint-Étienne choisi par M. Bidard de la Noë, ne tardera pas à être mis à même de se prononcer.
M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile de Rennes, s’est rendu hier après-midi au parquet de Brest. Il a rendu compte à M. Guilmard, procureur de la République, du résultat de ses recherches, lequel est négatif. Aucun des renseignements anonymes que M. Le Coz avait reçu mission de vérifier n’était fondé. La bicyclette dont M. Cadiou s’est servi le 25 décembre et le 1er janvier reste introuvable, ainsi, d’ailleurs, que l’automobile mystérieuse.
M. Le Coz est reparti pour Landerneau, avec l’inspecteur Gloaguen. Il va s’efforcer d’élucider le nouveau problème qui s’est imposé à l’attention de M. Bidard de la Noë : comment Pierre était-il habillé le 30 et le 31 décembre 1913 ?
La confrontation de Mme Cadiou et de l’inculpé aura lieu mardi prochain.

On sait que la date d’enfouissement du cadavre de M. Cadiou est fortement discutée. Peut-être ne serait-il pas inutile d’interroger à ce sujet Mme Pascal Page, qui a remarqué, une quinzaine de jours avant la découverte du corps, des vols de corbeaux évoluant au-dessus du funèbre chemin.
Depuis le 4 février, les corbeaux se sont éloignés.

UNE LETTRE DE Me VICHOT
« Brest, le 3 avril 1914.
« Monsieur le rédacteur en chef de la Dépêche de Brest,
« J’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien accueillir la petite rectification que voici :
« D’après les déclarations de Me Feillard, reproduites par la Dépêche en date de ce jour « M. Nicolas, pour ne citer que lui, avait, dans la première semaine de janvier, fait à Me Vichot, avoué, la déclaration qu’il devait renouveler ultérieurement devant M. Bidard de la Noë. »
« Je suis obligé de constater que cette assertion contient une double inexactitude :
« 1° M. Nicolas ne m’a fait aucune déclaration relative à l’affaire Cadiou dans les premiers jours de janvier, mais bien dans les premiers jours de février.
« 2° M. Nicolas ne m’a nullement affirmé d’une façon catégorique qu’il avait vu M. Cadiou le 31 décembre 1913.
« Il m’a dit qu’il était allé à Morlaix le 27 et le 31 décembre 1913, qu’il inclinait, pour diverses raisons, à penser que c’était à cette dernière date qu’il avait vu M. Cadiou, mais qu’il ne pouvait l’assurer et il admettait qu’il ait pu se tromper.
« J’ai cru bon de dissiper dès à présent un malentendu et de rétablir les faits tels qu’ils se sont passés à ma connaissance.
« Veuillez agréer, etc., etc.
« VICHOT. »

5 avril 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
L’automobile mystérieuse ne transportait que des cadavres de bouteilles. – Deux lettres de Pierre. – Les arguments de l’accusation et de la défense

Nous savons, depuis hier, à quoi nous en tenir sur la mystérieuse automobile qui fit tant de bruit dans Landerneau une nuit de janvier dernier.
On se rappelle que plusieurs personnes, habitant en bordure de la route de Paris à Brest, racontèrent que leur attention avait été mise en éveil par les allées et venues nocturnes d’une automobile que personne n’avait pu retrouver jusqu’à ce jour. Leurs déclarations, reproduites par la presse, provoquèrent une vive sensation : beaucoup de gens purent affirmer, sans choquer la vraisemblance, que M. Cadiou, assassiné ailleurs qu’à la Grande-Palud, avait été transporté dans le petit bois et enfoui, par les conducteurs de l’automobile mystérieuse, là où il devait être découvert le 4 février. Il y a quelques jours, les témoignages de Mme Lespagnol et du bouvier Miossec, recueillis par nous, venaient renforcer cette hypothèse. Il faut l’abandonner aujourd’hui.
L’automobile mystérieuse appartient à M. X…, propriétaire de Magic-Photo, 60, rue du Château, à Brest.
Le dimanche 25 janvier, M. X… passa joyeusement la soirée avec quelques jeunes amis. Vers onze heures, une randonnée en auto fut décidée. Où aller ? On opta pour Landerneau.
Arrivés à destination, les jeunes gens tentèrent vainement de se faire admettre au Café armoricain. Mme Arnaud, qui tient cet établissement, était couchée, et fit la sourde oreille. Mais, un peu plus loin, un estaminet restait ouvert ; M. X… et ses compagnons y firent une station assez prolongée. Après quoi ils remontèrent en voiture et, pour se divertir un peu aux dépens de ces Landernéens qui, à leurs yeux, avaient le tort considérable de se coucher avant l’aube, ils entreprirent de réveiller toute la ville.
L’automobile de M. X… étant passablement bruyante quand elle marche à échappement libre, les jeunes gens estimèrent que de parcourir successivement toutes les rues en quatrième vitesse suffirait à tirer les habitants de leur sommeil. Cette fantaisie fut exécutée à la lettre. On sait quelles en furent les suites.
Nous avons pu joindre, hier, M. X… et trois de ceux qui l’accompagnèrent dans son expédition : les heures qu’ils nous indiquèrent concordent avec celles que l’on nous donna à Landerneau. Sur ce qui concerne la date, il n’est point de contestation possible. M. Le Meur, entrepreneur à Landerneau, était allé spontanément déclarer au commissariat de Landerneau que l’automobile mystérieuse était passée dans la nuit du 27 au 28 janvier. La police mobile a établi que M. Le Meur s’est trompé ; en effet, l’un de ceux que l’automobile éveilla, M. Pierre Louis, plâtrier, ne se trouvait pas à Landerneau à la date indiquée par M. Le Meur.
D’ailleurs, l’un des camarades de M. X… est en mesure de prouver que la joyeuse partie, à laquelle le sort facétieux réservait une place, dans l’affaire Cadiou, a bien eu lieu dans la nuit du 25 au 26 janvier.

Une lettre de M. Nicolas
Nous recevons la lettre suivante :
Brest, le 4 avril 1914.
Monsieur le rédacteur en chef de la Dépêche de Brest
Monsieur,
C’est avec un certain étonnement que je lis dans la Dépêche de ce jour une lettre de Me Vichot me concernant.
Mon souvenir est très précis : c’est dans le courant de janvier, et certainement avant la découverte du cadavre de M. Cadiou, qu’en parlant à Me Vichot, je lui ai déclaré que j’avais rencontré M. Cadiou à la gare de Morlaix le 31 décembre 1913.
La seconde fois où j’ai donné à Me Vichot le même renseignement, c’est le jour où Mme Cadiou a été entendue par le juge d’instruction.
Pour rétablir l’exactitude des faits, je tenais à vous apporter cette attestation.
Veuillez agréer, je vous prie, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.
NICOLAS.

Les lettres de Pierre
On trouvera ci-dessous, le texte de deux documents auxquels la défense et l’accusation attachent une importance égale, mais avec des tendances évidemment opposées.
Ce sont les deux lettres adressées à M. Cadiou par l’ingénieur, l’une le 30, l’autre le 31 décembre 1913. Elles ont été remises, dans les premiers jours de janvier, par M. Jean-Marie Cadiou, au commissaire de police de Landerneau, qui les a transmises au parquet de Brest.
Voici ces lettres :

30 décembre 1913.
Cher monsieur Cadiou,
J’ai été un peu surpris de ne pas recevoir par la poste le chèque demandé. J’ai appris d’autre part par le facteur qu’un train avait déraillé sur la grande ligne.
Le contrôleur a prélevé un échantillon de linters comme celui ci-joint et a défendu de mettre cette balle dans les autoclaves.
FAUT-IL PASSER OUTRE ?
En attendant, je laisserai cette balle de côté.
Vers deux heures, la machine a eu une panne et n’a pu donner sa vitesse que par moments. Les ouvriers sont partis à 4 h. 30.
La panne de la machine provient du bris d’une goupille dans une soupape de la grande chaudière. Il faudra peut-être chômer demain.
Bien à vous,
L. PIERRE.

31 décembre 1913.
Cher monsieur Cadiou,
Je n’ai pas encore reçu votre chèque de 2.000 francs.
Je n’ai reçu non plus aucun courrier.
La machine était à peine mise en route, ce matin, après la réparation de la soupape de la chaudière, qu’il est arrivé une seconde panne à la même soupape. Il a fallu tirer les feux et vider à nouveau les chaudières. Bref, le travail n’a commencé qu’à 10 h. 30. Je n’ai aucune crainte pour le retour de pareil incident.
M. Lamballe m’a donné les 2.000 francs, contre reçu, en attendant votre chèque.
Je vous envoie ci-joint copie de divers comptes relatifs à l’inventaire et au bilan. La copie du journal est commencée. Je pourrai vous l’envoyer vendredi ou samedi.
Bien à vous,
L. PIERRE.
P.-S. – Je n’ai encore rien dit aux ouvriers au sujet de leur prochain licenciement. Je ne les aviserai que 48 heures d’avance.

Au parquet de Brest on a l’opinion bien arrêtée que ces lettres établissent la mauvaise foi de Pierre.
L’ingénieur, dit-on, peut invoquer maintenant une défaillance de mémoire et dira qu’il ne se rappelle plus la visite que son patron lui fit le 30 décembre. Il soutiendra difficilement qu’il avait oublié, au moment où il écrivit sa lettre du 30 décembre, qu’il avait vu M. Cadiou quelques heures auparavant.
Pierre, le jour même du crime, cherchait à se ménager une preuve que M. Cadiou n’était pas revenu à l’usine depuis le 29 décembre. Le télégramme suivant, daté du 2 janvier, trahit la même préoccupation :
Cadiou. 91 bis, rue du Cherche-Midi, Paris,
Vos deux télégrammes reçus jeudi soir tard. Téléphone dérangé. Suis également sans nouvelle depuis lundi 29 midi.
PIERRE.

Cette dépêche répondait à celles de Mme Cadiou et de M. Cloarec, député.
D’autre part, au début de la lettre du 30 décembre, Pierre s’étonne que son patron ne lui ait pas adressé le chèque de 2.000 fr. nécessaire pour payer les ouvriers. Ce chèque, il s’attendait à le recevoir de Paris, puisqu’il est tenté d’expliquer le retard par un retard sur la grande ligne.
En admettant, suivant la version de Pierre, que M. Cadiou soit parti pour Paris le 29 au soir et qu’il ait envoyé le chèque aussitôt son arrivée, Pierre ne pouvait espérer le recevoir avant le 31 au plus tôt. La surprise qu’il témoigne est donc difficilement explicable.
Quant à la phrase relative au prélèvement opéré par l’ingénieur de la poudrerie de Pont-de-Buis, on considère qu’elle n’a d’autre but que de justifier les accusations portées contre M. Cadiou en laissant entendre que des pratiques peu honorables étaient en usage à l’usine.
La seconde lettre était destinée à confirmer l’impression que devait produire la première.
Voilà pour l’accusation.

La défense s’indigne que l’on prête un tel machiavélisme à l’inculpé. Elle fait valoir que la rencontre de M. Cadiou et de Pierre, le 30 décembre, n’est guère admise actuellement que par suite du témoignage du contremaître Bignard.
Or, le contremaître Bignard, comparaissant le 29 janvier devant M. Bidard de la Noë, faisait la déclaration suivante : Je crois, sans pouvoir l’affirmer, que c’est le mardi 30 décembre que j’ai vu M. Cadiou pour la dernière fois.
Ce n’est qu’après l’arrestation de Pierre que le contremaître devint affirmatif.
On fait remarquer que l’écriture des lettres est ferme, que dans celle du 31, sur une feuille spéciale, Pierre avait inscrit ses vœux de bonne année à l’adresse de M. Cadiou et des siens ; que le même jour
Pierre faisait une commande de bonbons pour les enfants de son patron.
Dans ce calme, que l’accusation trouve monstrueux, la défense voit l’indice d’une conscience tranquille.

Nous recevons le télégramme suivant :
Paris, 4 avril.
Le facteur Boulier a reçu de M. Edouard Roche, voyageur de commerce, demeurant à Calais, 16, rue de la Passerelle, une lettre dans laquelle il prétend que M. Cadiou n’est pas mort.
Le 1er janvier, assure-t-il, M. Cadiou a pris le bateau à Boulogne, pour l’Angleterre.
C’est un nommé Jean-Yves Lamarec, décédé à la fin de décembre, aux environs de Landerneau, qui a été revêtu des effets de Cadiou et enterré à la Grande-Palud.

6 avril 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Pierre se fâche. – Le facteur de Blincourt a été mystifié

Nous avons publié hier deux lettres écrites par Pierre à M. Cadiou le 30 et le 31 décembre ; nous avons dit l’importance que l’accusation attache à ces documents et nous en avons exposé les raisons.
Pierre n’ayant pas encore été interrogé sur ce point, on ignorait, jusqu’à présent, les explications qu’il serait en mesure de fournir. Nous pouvons aujourd’hui renseigner nos lecteurs, grâce à l’obligeance de Me Feillard, qui a bien voulu nous faire le récit de l’entrevue qu’il a eue hier avec son client.
Mis au courant par Me Feillard de la façon dont le parquet de Brest interprète les lettres du 30 et du 31, Pierre s’est récrié. Pour la première fois, depuis le début de sa détention, il a laissé paraître une certaine irritation.
« C’est vraiment bête cette explication ! s’est-il exclamé. Qu’on me tienne pour un criminel tant que l’instruction ne sera pas terminée, soit ; mais qu’on me prenne pour un imbécile ou un crétin, non !
« Voici comment j’ai été amené à écrire ces lettres :
« Vous savez ou vous ne savez pas que M. Cadiou m’adressait fréquemment des chèques. Naguère, quand j’avais besoin d’argent pour l’usine, mon patron déposait un chèque dans sa boîte à lettres de Landerneau, et le comptable, M. Guillou, allait l’y chercher. Il y a quelque temps, je fis remarquer à M. Cadiou que bien que les chèques fussent à mon ordre, il était imprudent de les laisser traîner à la disposition du premier venu. M. Cadiou se rendit à mes raisons et prit l’habitude de me faire parvenir les chèques par lettre quand il ne pouvait me les remettre de la main à la main.
« Le 29 décembre au matin, M. Cadiou vint me voir. Entre autres choses je lui dis que je n’avais pas de quoi régler les ouvriers. M. Cadiou me répondit qu’il m’enverrait un chèque, soit de Landerneau, soit de Morlaix, où il avait l’intention de s’arrêter avant de rentrer à Paris ; s’il ne me le donna pas tout de suite, c’est qu’il avait oublié son carnet chez lui, à Landerneau.
« M. Cadiou me quitta vers midi : je ne devais plus le revoir. S’il est revenu le lendemain, comme on le prétend, je ne l’ai pas rencontré.
« Le 30, donc, je ne reçus pas le chèque annoncé, et comme une partie du courrier manquait, je demandai au facteur la cause de ce retard. Il me dit qu’un train avait déraillé sur la grande ligne. Je supposai que cet accident avait désorganisé le service postal et je crus devoir aviser mon patron que son chèque ne m’était pas parvenu. Voilà tout !
« Avouez qu’ils ont une piètre idée de mon intelligence ceux qui, me croyant coupable, se sont figurés que j’aurais pu commettre l’énormité qu’ils me prêtent gratuitement. Je sais aussi bien que vous que
M. Cadiou ne devait arriver au plus tôt, à Paris, que le 30 ; je ne pouvais par conséquent m’attendre à recevoir le chèque avant le 31, s’il me l’expédiait de Paris. Si je me suis étonné dès le 30, c’est que M. Cadiou m’avait annoncé l’envoi de Morlaix, comme je viens de vous le dire.
« Vous voyez que la « charge accablante » se réduit à peu de chose ! »

La mystification de Calais
Calais, 5 avril.
M. Roche, qui est effectivement voyageur de commerce, et habite 16, rue de la Passerelle, est un ancien organiste, âgé de soixante-dix ans et très estimé de son entourage.
M. Roche fut stupéfait d’apprendre qu’on lui prêtait des déclarations au sujet de M. Cadiou et affirma n’avoir jamais écrit la lettre reçue par M. Boulier. Il ne connaît pas le directeur de la Grande-Palud et ignore tout de l’affaire de Landerneau.
« Cette lettre est certainement, conclut-il, l’œuvre d’un mauvais plaisant qui s’est servi de mon nom. »
Nous avons constaté hier à Landerneau que nul individu du nom de Lamarec n’était décédé dans la localité depuis plusieurs années.

7 avril 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

Paris, 6 avril,
Paris-Midi publié sur l’affaire Cadiou un article où, après avoir rappelé d’après le Matin la coïncidence de l’assassinat de M. Cadiou avec son exclusion définitive des marchés de la guerre, il cite cet article de l’œuvre.
« Il y a déjà quelques années, dit l’œuvre, sur cette terre bretonne qui semble pourtant à l’abri des incursions d’outre-Rhin, des Allemands sont venus s’installer. Ils ont monté une usine. Avec cette imperturbable audace qui les caractérise, ils se sont mis à fabriquer du coton-poudre pour nos canons, pour nos cuirassés. Sans une objection, le ministre de la Guerre les a agréés pour ses fournisseurs habituels. Cependant le scandale de cette situation se révèle. Les Allemands comprennent qu’il leur faut prendre une façade française. Précisément ils ont sous la main un petit avoué de Morlaix qui a quelques économies. Avec le concours de trois ou quatre parents complaisants, il reprendra la suite de leurs affaires. Bien habile celui qui démêlera si la nouvelle raison sociale n’est qu’un masque, derrière lequel se dissimule l’ancienne société.
« La manufacture Cadiou – qui en douterait – est bien française ! II y a là quelques parlementaires influents pour s’en porter garants auprès du ministre de la Guerre. Et les commandes affluent. M.
Cadiou s’enrichit.
« Mais voilà qu’on relève des sabotages criminels dans les livraisons de la Grande-Palud. L’léna saute. La Liberté saute. Deux contrôleurs de l’armée viennent à la Grande-Palud. Ils rédigent un rapport qui se trouve aux archives de la rue Saint-Dominique et où il y a des choses effarantes. La situation de M. Cadiou est quelque peu compromise. Mais M. Cadiou a des amis. Ils font démarches sur démarches. Ils sont députés. On les écoute. Ceux qui dans la coulisse sont les maîtres de M. Cadiou commencent à s’inquiéter de toutes ces histoires. Ils sentent que la maison brûle. En hommes pratiques ils déménagent. Entendez par là qu’ils installent ailleurs une autre entreprise dont la réputation sera vierge. Il ne reste plus qu’à faire passer les commandes du ministre de la Guerre à la nouvelle usine. On sait que l’ingénieur Pierre s’y employa.
« Voici donc Cadiou trahi par les siens, honni par le ministre de la Guerre qui est son seul client. Il est ruiné. Il n’a plus rien à espérer. Mais il peut chercher à se venger. Il sait d’où sont partis les coups qui le frappent. Il connaît d’autant mieux ses ennemis d’aujourd’hui qu’ils furent pendant longtemps ses affidés. Il détient tous leurs secrets. Il n’a rien à perdre en les dévoilant. Mais quelle sûre, quelle retentissante vengeance !
« Quelques semaines à peine s’écoulent et M. Cadiou est assassiné. En même temps que M. Cadiou se volatilisent tous les papiers qu’il avait en sa possession.
« – L’affaire Cadiou ne « sortira » pas ! déclarait l’autre jour un personnage informé. Ce nouveau scandale éclabousserait trop de monde… On ne peut pas livrer à la publicité l’histoire des poudres… »
« C’était au ministère de la Guerre qu’on disait cela. »
Paris-Midi conclut ainsi :
« D’une enquête faite par nous, il résulte qu’en effet au ministère de la Guerre on est au courant des démêlés de M. Cadiou avec ses ennemis. D’autre part, plusieurs députés, qui furent les intimes du propriétaire de la Grande-Palud, possèdent des renseignements qui pourraient aider la justice. Pourquoi les cachent-ils et qu’attendent-ils pour éclairer M. Bidard de la Noë ? Ceux qui savent parleraient, s’ils ne craignaient pas un scandale ? »

La confrontation d’aujourd’hui
Mme Cadiou est arrivée hier soir à Brest, accompagnée de Mme Vichot. Elle est descendue chez cette dernière.

La confrontation de Mme Cadiou et de l’ingénieur Pierre était prévue depuis longtemps. On se rappelle que M. Bidard de la Noë l’avait différée, lors du dernier voyage de Mme Cadiou à Brest, pour épargner à celle-ci une épreuve que son état de nervosité compréhensible aurait rendue particulièrement pénible. Récemment, Mme Cadiou faisait prévenir le juge d’instruction qu’elle se tenait à sa disposition ; elle invoquait même des raisons de santé pour être convoquée à brève échéance ; le juge déféra à son désir.
Mme Cadiou sera donc entendue ce matin par M. Bidard de la Noë, qui lui demandera de vouloir bien renouveler ses déclarations antérieures. Le juge profitera également de la présence de Mme Cadiou pour tâcher d’obtenir quelques renseignements sur la composition du dossier que le directeur de la Grande-Palud avait constitué en décembre 1913 en vue de sa réhabilitation, dossier qui a disparu, on le sait.
Mme Cadiou sera également interrogée sur la nature de certains papiers que détenait son mari, et que l’on pouvait avoir intérêt à détruire.
Enfin, Mme Cadiou sera priée de verser au dossier la lettre de bonne année que Pierre adressa à son patron le 31 décembre.
L’après-midi, Pierre sera mis en présence de Mme Cadiou et lecture lui sera donnée de la déposition faite, le matin, par la veuve de la victime. L’inculpé sera invité à faire toutes les observations qu’il jugera utiles à sa défense. Il aura également à préciser certains points.
Pierre sera assisté de son avocat, Me Feillard.

La lettre du 30
Nous avons dit hier comment Pierre expliquait sa lettre du 30, considérée par l’accusation comme une charge grave.
La version de l’inculpé est accueillie au parquet avec scepticisme. On fait observer que Pierre a été questionné à diverses reprises, avant son arrestation, sur les intentions que M. Cadiou aurait pu lui manifester et qu’à aucun moment, dans les réponses de Pierre, il n’a été fait allusion à un arrêt à Morlaix.
On persiste à considérer que la lettre du 30 traduit le souci que l’ingénieur avait de se ménager un alibi. « Pierre, nous dit-on, est au regret d’être tenu pour un imbécile ; qu’il se rassure. Les plus hautes intelligences sont sujettes aux distractions. »

8 avril 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande -Palud
Les griefs du service des poudres contre M. Cadiou : déposition du général Gaudin. – Mme Cadiou confrontée avec Pierre

Paris, 7 avril.
Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, le général Gaudin, directeur du service des poudres et salpêtres, a été appelé à témoigner dans l’affaire de la Grande-Palud.
Le général a déclaré que la dénonciation de l’ingénieur Pierre, relative à la fraude d’Angoulême, a été reconnue fondée par un contrôleur chargé d’enquêter à l’usine de la Grande-Palud.
En présence de ce contrôleur, Pierre porta de nouvelles accusations contre son directeur, mais il n’apportait, à l’appui de ses dires, aucune précision.
Il a été établi cependant, par un agent du service des poudres, qu’à l’usine de la Grande-Palud, on réservait, en vertu d’ordres donnés par le directeur, les mauvais cotons pour les fournitures de l’État, les meilleurs étant destinés aux commandes de l’industrie privée.
« C’est pour ce motif, ajouté à d’autres, a dit en terminant le général, que le permis de soumissionner, avait été refusé à M. Cadiou.
« L’enquête continue et toutes les responsabilités ou complicités seront établies. ».’

DÉPOSITION DE Mme CADIOU
« Cette affaire me tuera ! » avait dit le directeur de l’usine
M. Bidard de la Noë, a entendu hier, pour la seconde fois, Mme Cadiou.
Introduite à neuf heures du matin dans le cabinet du juge, la veuve de l’ancien directeur de la Grande-Palud dut interrompre sa déposition une heure plus tard, M. Bidard de la Noë ayant été dans l’obligation de s’occuper du drame de la rue Louis Pasteur. Repris à deux heures, l’interrogatoire se prolongea jusqu’à cinq heures.
D’une façon générale, Mme Cadiou se borna à renouveler ses déclarations antérieures. De nouveau elle énuméra les raisons de ses premières craintes : en quittant Paris, le 18 décembre, M. Cadiou avait dit à ses fils qu’il ne lui serait pas possible de passer avec eux le jour de Noël, mais qu’il rentrerait certainement pour le premier de l’an.
Mme Cadiou recevait presque quotidiennement des nouvelles de son mari. Dans sa dernière lettre, datée du 27 décembre, il écrivait : Rentrerai-je mardi (le 30), je n’en sais rien encore. Dès que je serai fixé, je t’enverrai un télégramme.
Le 31 décembre Mme Cadiou s’étonna du silence de son mari et lui télégraphia à Landerneau, le matin, à neuf heures.
A trois heures de l’après-midi, n’ayant reçu aucune réponse, elle adressa une dépêche à Pierre : nous avons expliqué, à nos lecteurs par suite de quel concours de circonstances l’ingénieur ne répondit que le 2 janvier ; il disait n’avoir pas revu M. Cadiou depuis le 29 décembre à midi.
Entre temps, Mme Cadiou avait pris peur, avisé ses parents de Morlaix et M. Cloarec, député, lequel prévint la police. Toutes les recherches demeurant infructueuses, le parquet de Brest fut saisi, le 9 janvier, d’une plainte régulière.
– Les investigations continuèrent, dit M. Bidard de la Noë et enfin, le 4 février, M. Jean-Marie Cadiou découvrait le cadavre, sur les indications d’une somnambule. N’avez-vous rien à dire sur l’intervention décisive de cette dernière ?
– Quelle explication pouvez-vous attendre de moi sur ce point ? répondit Mme Cadiou. Je ne connais pas cette personne ; je n’ai pris sur elle aucun renseignement et je ne vois dans l’efficacité de sa consultation qu’un effet du hasard. Vous perdriez votre temps à chercher des dessous là où il n’y en a pas.
Le juge crut inutile d’insister.
– Comment, demanda-t-il, avez-vous été amenée à penser immédiatement à l’assassinat.
– Aucune autre hypothèse ne résistait à l’examen. Depuis sept ans mon mari était atteint d’une entérite qui avait ruiné sa santé. Son estomac ne tolérait plus que le thé très léger et les laitages. Cet état maladif suffisait à écarter de mon esprit toute supposition de fugue.
« D’autre part, si j’ignorais le détail de sa situation financière, je savais qu’elle était florissante. Je ne pouvais croire, en conséquence, que mon mari avait fui à l’étranger pour se soustraire à des ennuis d’argent.
« En revanche, je me rappelais un pressentiment de mon mari, aujourd’hui réalisé, hélas ! Un jour qu’il se montrait particulièrement affecté par les difficultés que des ennemis implacables s’ingéniaient à lui susciter, mon mari eut cette parole de découragement : Cette affaire me tuera. Je n’y attachai pas d’importance sur le moment, mais, plus tard, je m’en souvins et mes inquiétudes en furent accrues.
– Connaissiez-vous le contenu du dossier que M. Cadiou avait constitué en vue de sa réadmission aux adjudications de la Guerre ? N’y avait-il pas dans ce dossier des pièces compromettantes pour certaines personnes ?
– Je ne m’occupais que de l’éducation des enfants et mon mari ne me tenait pas au courant de tout ce qu’il faisait. Il possédait des lettres de M. Legrand, qu’il aurait pu utiliser contre celui-ci, mais je ne sais pas exactement en quoi consistait l’arme que mon mari disait avoir à sa disposition. Je ne crois pas, du reste, que cette correspondance ait figuré dans le dossier.
– Et Pierre, quels étaient ses rapports avec M. Cadiou ?
– Mon mari n’avait plus confiance en lui. Très affecté de son exclusion de l’adjudication du 2 décembre, il soupçonnait Pierre de l’avoir desservi auprès du service des poudres. Il devait se séparer de lui en mars 1914 et s’était déjà préoccupé de lui trouver un remplaçant.
– Aviez-vous vu Pierre souvent ?
– Deux fois seulement. Nous avons passé huit jours avec lui, en 1909, à l’hôtel le Roch, à Landerneau. En 1912, il vint nous voir à Kéranster. C’est alors qu’il me photographia avec mes enfants.
– Quelle impression vous fit-il ?
– Il me parut timide.
– M. Cadiou pouvait-il avoir une somme importante sur lui à la fin de décembre ?
– Je pense qu’il devait avoir environ 2.000 francs.

La confrontation
A cinq heures, Pierre, encadré de deux gendarmes, pénétrait dans le cabinet de M. Bidard de la Noë. Il salua le jugé, s’inclina gauchement devant Mme Cadiou, qui ne broncha pas, et s’assit à côté de son avocat, Me Feillard. Les sièges étaient disposés de telle sorte que l’inculpé voyait Mme Cadiou de profil. La confrontation devait durer une heure ; Mme Cadiou n’échangea pas un regard avec celui qu’elle considère comme l’assassin de son mari.
Le juge annonça tout d’abord à Pierre que Mme Cadiou, s’étant portée partie civile, n’avait pu être entendue qu’à titre de renseignement. « Voyez-vous un inconvénient, lui demanda-t-il, à ce que
Mme Cadiou prête serment et prenne ainsi la qualité de témoin ?
– Aucun, répondit Pierre, car je ne désire que la manifestation de la vérité.
Lecture fut donnée à l’inculpé de la déposition de Mme Cadiou et il fut invité à présenter toutes les observations qu’il jugerait utiles à sa défense.
– Je proteste, dit Pierre, contre la terrible accusation portée contre moi. La famille Cadiou voudrait me faire passer pour l’assassin de mon ancien directeur. Je suis incapable d’avoir commis un pareil forfait, qui m’affecte autant qu’il peut affecter Mme Cadiou elle-même. Je ne sais malheureusement rien qui puisse aider la justice, sans quoi je m’empresserais de parler.
– Vous étiez pourtant sur les lieux, fit observer Mme Cadiou.
– D’autres y étaient aussi, qui n’en savent pas plus long que moi. L’enquête judiciaire est mon seul espoir : c’est d’elle que j’attends la preuve de mon innocence.
– Ce n’est pas votre lettre du 30 décembre qui contribuera à vous innocenter, dit brusquement M. Bidard de la Noë.
– Elle s’explique pourtant facilement, riposta l’inculpé. Le 29 décembre M. Cadiou m’avait dit qu’il m’enverrait le chèque soit de Landerneau, soit de Morlaix, où il comptait s’arrêter avant de rentrer à Paris.
M. Cadiou. – Mon mari ne devait pas s’arrêter à Morlaix.
Pierre. – Pardon, madame, il m’avait dit qu’il avait certains travaux à faire effectuer à Kéranster.
Mme Cadiou. – Il n’y est pas allé. La clef de notre propriété est chez Mme Zaccone, et Mme Zaccone n’a pas vu mon mari.
Pierre. – Je n’affirme pas qu’il s’y soit rendu ; je dis seulement qu’il m’en avait témoigné l’intention. Je n’avais pas à m’en étonner. M. Cadiou avait toujours sur lui un carnet de chèques sur le Crédit lyonnais de Brest ; il s’en est fréquemment servi pour m’envoyer de l’argent quand il se trouvait à Morlaix.
« Quant au déraillement auquel j’ai fait allusion, je ne savais pas où il s’était produit. Si j’en ai parlé c’était dans le but de bien spécifier que je ne considérais pas encore le chèque comme perdu. Je pensais que ma lettre du 30 arriverait à Paris au plus tard en même temps que M, Cadiou. »
– Enfin, dit Me Feillard en s’adressant à Mme Cadiou, pourriez-vous m’indiquer, madame, le profit que Pierre pouvait retirer de l’assassinat de votre mari ?
– M. Pierre haïssait mon mari. Vous savez aussi bien que moi qu’il s’est évertue à lui nuire. Il a trahi sa confiance, tout en continuant à toucher des appointements qu’il aurait dû avoir la pudeur de refuser.
Pierre. – J’ai agi selon ma conscience, qui me commandait de mettre les intérêts de la défense nationale au-dessus de ceux de mon patron.
« Les procédés de M. Cadiou engageaient ma responsabilité d’ingénieur et d’honnête homme.
Mme Cadiou. – Si des incorrections ont été commises, c’est vous le principal coupable. C’est vous, le directeur technique de l’usine, qui aviez la haute main sur la fabrication, dont mon mari ignorait le premier mot. Il fallait lui parler, le mettre en garde, le conseiller.
Pierre. – Je l’ai fait, mais il ne m’a pas écouté. En réalité je n’avais que le titre de directeur technique ; M. Cadiou exerçait sur tous mes actes un contrôle rigoureux. Jamais je n’ai pu obtenir la qualité de matière première que je jugeais nécessaire ; jamais l’opération du triage n’a été effectuée suivant mes indications.
« D’ailleurs, M. Cadiou avait auprès du syndicat des ouates et cotons une réputation d’âpreté au gain qu’il s’est faite tout seul.
Mme Cadiou. – C’est faux ! On avait proposé à mon mari la présidence de ce syndicat !
« Et puis, comment voulez-vous que je réponde à tout cela, maintenant que mon mari est mort. Je ne sais pas le défendre moi. Mais j’avais assez confiance en lui pour affirmer aujourd’hui qu’il était incapable d’agir de mauvaise foi.
Pierre. – Il était d’une bonne foi relative. Voyez par exemple les bénéfices de l’exercice 1912-1913 déclarés à l’enregistrement. Ils s’élèvent à 108.286 fr. 27 pour un capital de 256.000 francs. Que l’on me communique les livres de comptabilité et je prouverai que les bénéfices déclarés sont inférieurs aux bénéfices réels.
Mme Cadiou. – Vous êtes un lâche ! Vous calomniez un mort et vous vous efforcez de salir le nom de ses orphelins ! »
La confrontation prit fin sur ces mots.
Comme on a pu le voir, des répliques assez vives avaient été échangées.
Pierre sortit le premier ; imperturbable il tendit aux gendarmes le poignet pour qu’on lui passât le cabriolet.
Quelques instants plus tard Mme Cadiou, voilée de deuil, traversait rapidement l’antichambre de l’instruction et gagnait sa voiture, autour de laquelle une centaine de curieux s’étaient attroupés.

9 avril 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

M. Bidard de la Noë a dû interrompre hier l’instruction de l’affaire Cadiou, ses fonctions l’ayant appelé à s’occuper du drame de la rue Pasteur. Le juge s’est borné, dans la matinée, à recueillir pour la forme, la déclaration que M. Marie, armurier à Landerneau, avait déjà faite à la brigade mobile. En présence de l’inculpé, M. Marie a certifié que le revolver de 6 millimètres, actuellement en possession de M. Bidard de la Noë, est semblable à celui que Pierre avait acheté en mai 1913.
L’expertise de la balle va enfin avoir lieu !

A la suite de la confrontation de Mme Cadiou et de Pierre un différend s’est produit entre Me Feillard et Me Vichot.
La Chambre des avoués va être appelée à statuer.

Nous avons dit que Me Bodet avait été consulté par M. Cadiou en décembre dernier, au sujet du dossier que le directeur de la Grande-Palud avait constitué pour se justifier des accusations de Pierre.
M. Bidard de la Noë a convoqué Me Bodet pour vendredi. Nous sommes en mesure d’annoncer que la déposition de l’avocat ne présentera aucun intérêt.
Me Bodet ignore le contenu du dossier ; il n’en a pas lu une pièce. Tout ce que peut affirmer Me Bodet, c’est que le dossier existait : M. Cadiou le lui a en effet montré, mais sans le sortir de sa serviette.
L’entretien de Me Bodet et de M. Cadiou ne dura que quelques minutes.

10 avril 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

Les expertises. – Rétractation de Mme Zaccone. – La demande de mise en liberté provisoire va être renouvelée. – Un duel en perspective

L’accusation et la défense s’accordent pour s’étonner de la durée anormale des expertises effectuées à la requête de M. Bidard de la Noë.
Que résultera-t-il de ces examens laborieux ? Peu de chose probablement.
Nous tenons d’une personne touchant de près le docteur Paul que les chairs prélevées sur le cadavre de M. Cadiou le 17 février, étaient dans un tel état de putréfaction, qu’il devenait presque impossible d’y faire d’utiles observations. Il est donc fort probable que les conclusions du docteur Paul ne fourniront à l’enquête aucun élément nouveau.
D’autre part nous avons déjà dit que parmi les vêtements expédiés au laboratoire de toxicologie de Paris, aux fins d’analyse, ne devait pas figurer le complet porté par Pierre le 30 décembre.
L’inculpé, questionné sur ce point par son avocat, a en effet confirmé les déclarations que Mlle Julia Juzeau et M. Guillou, ancien comptable de l’usine, nous avaient faites.
Les vêtements que Pierre avait sur lui le 30 décembre sont ceux qu’il portait le plus souvent à l’usine ; il les avait encore le jour de son arrestation et ils se trouvent actuellement au Bouguen.
Par conséquent, en admettant, suivant la thèse de l’accusation, que Pierre ait commis le crime le 30 décembre, il est certain que l’on ne relèvera pas de taches de sang sur les habits soumis à l’analyse.

Morlaix, 9 avril.
Mme Zaccone, tante de Mme Cadiou, demeurant à Morlaix, 16, place Thiers, a été de nouveau interrogée par M. Le Clec’h, juge d’instruction.
Mme Zaccone, qui prétendait être restée à sa fenêtre de huit à dix heures du matin, 1er janvier, a reconnu qu’elle avait confondu le premier de l’an avec le dimanche 28 décembre.
Le matin du 1er janvier, Mme Zaccone a quitté sa fenêtre à neuf heures moins le quart, pour aller faire visite à des voisines, les demoiselles Levesque. L’entretien dura une heure environ.
La rétractation de Mme Zaccone présente un certain intérêt. Mme Zaccone prétendait en effet que sa présence à sa fenêtre le 1er janvier, à l’heure où MM. Caramour et Cabon affirmaient avoir rencontré M. Cadiou sur la place Thiers, détruisait toute l’importance de ces témoignages. « Si M. Cadiou était passé là où on dit l’avoir vu, disait Mme Zaccone, je l’aurais certainement aperçu moi-même. Je ne pouvais pas ne pas le voir. »

La défense considérant que les témoignages de Morlaix et de Saint-Pol de Léon conservent toute leur force probante, se propose d’adresser à M. Bidard de la Noë une nouvelle demande de mise en liberté provisoire, aussitôt que le résultat des expertises judiciaires sera parvenu au parquet de Brest.

Une bicyclette ayant été enregistrée à Saint-Pol de Léon, le soir du 1er janvier, à destination de Rennes, on s’était demandé si ce n’était pas là la troisième bicyclette de M. Cadiou, vainement recherchée jusqu’ici.
Une objection était faite à cette hypothèse : M. Cadiou voyageait avec une carte à demi-tarif ; or le propriétaire de la bicyclette avait pris à Saint-Pol de Léon un billet à plein tarif.
Dans un seul cas il devenait explicable que M. Cadiou eut payé place entière : celui où sa carte cessait d’être valable le 31 décembre.
Nous nous sommes assurés, hier, que la carte de M. Cadiou, n° 20.132-A, n’est périmée que depuis le mois de février.

Me Feillard ayant adressé une plainte au président de la Chambre des avoués contre Me Vichot, et ayant communiqué à ce dernier copie de cette plainte, Me Vichot s’est jugé offensé.
Me Vichot a prié deux de ses amis, MM. Jan, notaire, et Corre, capitaine d’artillerie, de demander à Me Feillard réparation par les armes.
Me Feillard a immédiatement constitué comme témoins MM. Forgent, notaire, et Bastit, ancien président du tribunal de commerce.
Les témoins des deux parties se sont réunis une première fois hier soir.
Une seconde entrevue aura lieu ce matin à dix heures.

On lit dans les Archives d’électricité médicale :
Un crime sensationnel et dont l’imbroglio tracasse encore les esprits de toute noire région, a été perpétré à Landerneau, il y a deux mois et demi environ. Il s’agit de l’affaire Cadiou, ce patron d’usine disparu subitement le 30 décembre et, dont on ne retrouva le corps qu’un mois plus tard, enterré dans un chemin creux, près d’un ruisseau.
Le cadavre présentait, dans la région du cou, une plaie béante faite à l’aide d’un instrument tranchant et qui eût suffi à expliquer la mort. Cependant, le premier expert, notre confrère le Dr Rousseau, de Brest, reconnut les caractères d’une plaie post mortem et dut chercher ailleurs la véritable cause de la mort. Un ensemble de signes suspects lui firent conclure à une strangulation ou à un traumatisme indéterminé de la région du cou.
Quelque temps après, une contre-expertise fut demandée et le Dr Paul, le médecin légiste de Paris, procéda à une deuxième autopsie.
Après deux heures de travail, le spécialiste n’avait encore rien trouvé pouvant apporter une lumière nouvelle à l’enquête, quand, soudain, en prélevant dans le cou de petits fragments de muscles destinés à des recherches de laboratoire (recherches au microscope de lésions musculaires par compression), le Dr Paul sentit sous sa pince un corps dur : c’était une balle de revolver de 6 millimètres.
La balle, que l’on ne recherchait pas, faillit donc passer inaperçue comme la première, fois.
Nous savons tous, d’ailleurs, combien il est difficile de retrouver dans l’organisme un corps étranger aussi petit, surtout en ne se servant que des moyens d’investigation en usage avant 1895. Mais depuis cette époque nous avons les rayons X (!!). Qui s’en douterait ?
Nous avons cru intéressant de vous signaler ce fait. On pensera peut-être comme nous que, dans les affaires particulièrement compliquées, il y aurait lieu de recourir à un mode d’exploration bien utile et auquel on ne semble pas penser.

11 avril 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

La jeunesse de Pierre
M. Bidard de la Noë a voulu connaître, hier, le passé de l’ingénieur Pierre. L’inculpé, qu’assistait Me Feillard, a satisfait de son mieux la curiosité du juge. De son récit, un peu monotone, nous ne retiendrons que les points essentiels.
Louis Pierre est né le 24 octobre 1882 au hameau de Branville, commune de Caugé (Eure). Ses parents sont gens aisés et jouissent de cette considération bien assise qu’inspire aux campagnards la possession d’un grand domaine bien cultivé.
C’est dans ce milieu, où la simplicité des mœurs et l’économie domestique sont tenues pour les plus essentielles des vertus familiales, que s’épanouit la prime jeunesse de Louis Pierre.
A cinq ans, on envoie petit Louis à l’école communale de Caugé. Déjà se révèlent ses goûts studieux ; l’instituteur le considère, à juste titre, comme son meilleur sujet ; petit Louis ne fait jamais l’école buissonnière ; il ne déchire jamais son fond de culotte ; son cartable sous le bras, il s’achemine tous les matins vers l’école, et nulle tentation, si séduisante soit-elle, ne saurait le faire dévier de la route que sa raison d’enfant lui assigne.
A onze ans, Louis Pierre quitte le hameau où il coula tant d’heureux jours. On le met en pension à l’Institution Saint-François de Salles d’Evreux. C’est un changement complet d’existence ; Louis Pierre s’en accommode avec une placidité qu’il conservera désormais en toutes circonstances.
Louis Pierre travaille : c’est un bon élève, consciencieux et discipliné. Il a pour l’étude un penchant désintéressé. Un jour, on le mène à Caen, avec un troupeau de camarades candidats, comme lui, au baccalauréat. Louis Pierre est parmi les élus. Il ne s’en soucie guère. Il ne se souvenait même plus, hier, de quel diplôme il devint titulaire : sciences ou lettres ? Pierre, qui est inculpé d’assassinat, s’est efforcé de préciser pour ne pas aggraver son cas : il croit bien être bachelier ès-lettres, mais il ne s’aventurerait pas à le certifier.
De l’Institution d’Evreux, Louis Pierre passa à l’école Sainte-Geneviève, à Paris. Il y séjourna trois ans, conquit avec indifférence un second diplôme de bachelier, et se fit admettre, en 1904, à l’École centrale.
Il en sort en 1907 avec le titre d’ingénieur des arts et manufactures, laissant après lui le souvenir d’un garçon froid, d’intelligence moyenne.
Il va se reposer à Branville, puis revient à Paris, en quête d’une situation. Il se fait admettre comme chimiste dans une usine de Courbevoie que l’on était en train de liquider. Deux mois plus tard, il abandonne ces fonctions instables et maigrement rémunérées et demande à l’Association des anciens centraux de le caser : il pose cette condition qu’il n’ira pas à l’étranger. En attendant, il retourne chez ses parents et s’occupe en donnant des soins à l’exploitation agricole.
Les offres avantageuses tardant à se produire, Louis Pierre regagne Paris. Plusieurs mois s’écoulent pendant lesquels il « bricole » : s’improvise photographe ou donne des répétitions de mathématiques à des camarades.
Enfin, en mars ou avril 1909, l’Association le met en rapport avec M. Cadiou – rendant ainsi à Pierre, et peut-être aussi à M. Cadiou, un fichu service.
Pierre est engagé comme ingénieur-adjoint ; il ne gagne que 250 francs par mois, mais touche déjà une part de bénéfices.
En août 1909, le directeur technique de l’usine, l’Allemand Greiss, part pour Cologne en congé. Quelques jours après, M. Cadiou lui signifie qu’il se trouve dans l’obligation de se passer de ses services. On connaît les motifs de ce renvoi. Greiss touche une indemnité de dix mille francs, dont la moitié lui est réglée par les frères Temming.
Pierre succède à Greiss. Aux termes de son traité, signé le 6 septembre 1909, les fonctions de Pierre sont les suivantes : surveillance de l’outillage, des approvisionnements, contrôle de la fabrication, tenue de la comptabilité. Les appointements de l’ingénieur sont portés à 300 francs par mois ; il touche 1 1/2 % des bénéfices nets portés sur les livres à la fin de chaque exercice.
Le traité, valable jusqu’au 28 février 1915, était renouvelable par tacite reconduction à défaut d’un préavis de six mois.
En cas de départ, Pierre ne pouvait offrir ses services à une usine similaire, pas plus aux colonies qu’en France.
En 1912, sur le conseil de ses parents, Pierre demanda en mariage une jeune fille de son pays, mais celle-ci refusa de venir habiter la Grande-Palud.
C’est à ce moment que Pierre songea, pour la première fois, à se séparer de M. Cadiou ; il annonça à ce dernier qu’il reprendrait volontiers sa liberté dès qu’on lui aurait trouvé un remplaçant. M. Cadiou s’en préoccupa ; il écrivit notamment à un ingénieur habitant la Haute-Marne.
Au début de décembre dernier, M. Cadiou étant en pourparlers avec deux ingénieurs qui sollicitaient la direction de son usine, il fut convenu que Pierre s’en irait en juillet 1914.
Coïncidence : cette décision fut prise le jour où le général Gaudin vint à Landerneau.
Quand Pierre eut ainsi esquissé les grandes lignes de sa vie, il leva sur M. Bidard do la Noë son regard paisible, mais il l’abaissa bien vite, étant d’un naturel timide.
Penché vers lui, le « curieux » avait surpris le coup d’œil, et Pierre avait rougi comme une jeune fille.

L’expertise des vêtements
M. Bidard de la Noë a fait expédier, hier, au laboratoire de toxicologie, le complet que Pierre portait le jour de son arrestation.
Il paraît en effet établi, comme nous le disions hier, que c’est de ce complet que Pierre était revêtu le 30 décembre.

Une affaire réglée
Nous avons dit hier que Me Vichot, avoué de Mme Cadiou avait envoyé ses témoins à Me Feillard, avocat de Pierre.
On nous communique le procès-verbal suivant :
L’an 1914, le 10 avril, les témoins de Me Vichot, avoué, et ceux de Me Feillard, avocat, se sont réunis.
Après examen des causes de cette réunion :
M. Corre (Léon), capitaine d’artillerie coloniale, et Me Jan (François), notaire à Brest,
Témoins de Me Vichot, ont affirmé :
1° Que leur client n’avait jamais dit qu’en la confrontation de Mme Cadiou et de M. Pierre du 7 de ce mois. Me Feillard avait été l’objet d’un rappel à l’ordre de la part de M. le juge d’instruction ;
2° Que jamais il n’avait dit quoi que ce fût pouvant porter atteinte à l’honorabilité professionnelle de Me Feillard.
A la suite de ces affirmations, les quatre témoins soussignés ont, d’un commun accord, reconnu :
1° Qu’aucun des incidents survenus entre leurs clients depuis la confrontation du 7 ne pouvait être retenu ;
2° Que la plainte déposée par Me Feillard contre M » Vichot à la chambre des avoués devait être retirée ;
3° Qu’il n’y avait en conséquence pas lieu à rencontre.
Les témoins de Me Vichot :
JAN, CORRE.
Les témoins de Me Feillard :
FORGEOT, BASTIT.

Le facteur Cabon
Notre confrère Jean Darène, du Nouvelliste de Bretagne, a interrogé à nouveau le facteur Cabon, de Morlaix, qui prétend avoir aperçu Cadiou le 1er janvier, au matin :
Il était à ce moment 8 h. 30 ou 8 h. 40.
– Comment était vêtu M. Cadiou ? demande le journaliste.
– Il avait un veston, une casquette, un pantalon cycliste et des jambières d’une couleur beaucoup plus foncée que celle du pantalon. Sa démarche était lourde. Il se dandinait plus que d’habitude et faisait des pas très courts. C’est même sa démarche particulière qui de loin m’avait mis en éveil et attiré mon attention sur lui.
– A quel endroit l’avez-vous exactement rencontré ?
– Sur le côté ouest de la place Thiers, à 15 ou 20 pas du kiosque de musique. Il passait à deux mètres environ de la rangée intérieure des arbres et arrivait en droite ligne du côté du viaduc.
– N’avez-vous pas pu commettre une erreur de date ?
– Jamais de la vie ! J’allais, je vous le répète, à Lanmeur pour une réparation de fils téléphoniques. J’avais un rouleau de fil de fer disposé en bandoulière sur mes épaules et j’allais prendre le train du matin. D’ailleurs, les livres de service font foi de mon déplacement. De plus, je n’étais pas allé depuis longtemps à Lanmeur et n’y suis pas retourné depuis. Je maintiens et j’affirmerai toujours avoir vu M.
Cadiou sur la place Thiers à Morlaix le 1er janvier 1914, entre 8 h. 30 et 8 h. 40.
– Auriez-vous pu vous tromper sur la personne ?
– Ah ! cela, non ! Je connaissais trop bien M. Cadiou et depuis fort longtemps pour m’être trompé et avoir pris une autre personne pour lui. L’assassin (si assassinat il y a) viendrait-il me dire lui-même : « Vous vous trompez Cabon ? J’ai occis M. Cadiou le 30. » Je répondrai aussitôt : « Non, non, monsieur l’assassin, vous faites erreur, vous vous trompez de jour vous-même, car j’ai salué M. Cadiou sur la place Thiers le 1er janvier, à 8 h. 30. Vous n’avez donc pas pu le tuer avant. »
– La plupart des témoins de Morlaix se plaignent d’avoir reçu la visite de parents ou amis de la famille Cadiou dans le but de les faire revenir sur leurs précédentes déclarations. Avez-vous reçu vous-même de ces visites-là ?
– Je mentirais si j’affirmais avoir reçu des visites intéressées à domicile. Toutefois, je puis vous déclarer que, me trouvant en ville pour mon service, j’ai été maintes et maintes fois pris à parti et l’objet de tentatives du genre que vous m’indiquez. Les principales m’ont été formulées : 1° Par un gros négociant ayant occupé à Morlaix de hautes fonctions municipales ; 2° Par un autre important négociant, l’inventeur du sosie ; 3° Par un chauffeur, dont le nom du patron s’est trouvé mêlé à l’affaire, etc.
On aura beau vouloir me tourner et me retourner et tenter de me faire dire le contraire, je maintiendrais toujours mes déclarations, car mes affirmations sont l’expression de l’exacte vérité.

Du Cri de Paris :
« On n’a pas encore dit exactement comment l’usine de M. Cadiou avait été exclue des adjudications de l’administration des poudres au ministère de la Guerre. Des rapports de police très précis informèrent, il y a quelques années, l’administration que l’usine Cadiou était allemande, par son origine et par les fonds engagés dans l’affaire. On chercha donc le moyen d’empêcher cette maison de prendre part aux adjudications, mais on se trouva fort embarrassé, parce qu’on ne voulait pas dire officiellement la vraie raison de cette exclusion.
« Les pièces du sieur Cadiou étant en règle, la commission d’adjudication ne put faire autrement que de l’admettre à concourir. Mais le marché, soumis au ministre, resta longtemps sans conclusion. M. Sarraut, alors sous-secrétaire d’État à la Guerre, refusait de donner son adhésion. Le Cri de Paris raconta même, à cette époque, comment le pauvre sous-secrétaire d’État se déclarait « empoisonné par cette p… d’affaire ». A la fin, il ne put résister aux sollicitations des députés qui avaient pris M. Cadiou sous leur protection, et il approuva le marché.
« Quelques mois après, M. Cadiou demanda à prendre part à une nouvelle adjudication. Mais, cette fois, le ministre avait pris ses précautions, et changé tout exprès le règlement des adjudications. Les concurrents avaient à produire les mêmes pièces qu’autrefois, mais, de plus, ils devaient présenter une autorisation de soumissionner accordée par le ministre lui-même. On aurait pu, à vrai dire, se contenter de ce dernier document.
« Quand M. Cadiou demanda l’autorisation nécessaire, un rapport officiel déclara que les installations de la Grande-Palud n’étaient pas satisfaisantes et que, par suite, cette usine ne pouvait être admise à soumissionner ». Le ministre n’eut qu’à approuver ce rapport, et la commission put, sans aucune difficulté, exclure M. Cadiou de l’adjudication. Les susceptibilités allemandes étaient respectées : c’est tout ce que demandait notre gouvernement,
« Qui a tué M. Cadiou ? Rien ne prouve, jusqu’ici, que ce soit M. Pierre. Il y a deux mois qu’il est en prison, et on refuse encore de le mettre en liberté provisoire. En France, l’accusé est présumé coupable. C’est à lui de prouver son innocence. Le juge d’instruction, qui le garde à sa disposition, est maître absolu de sa victime. Il peut maintenir l’accusé sous les verrous indéfiniment, sans raison, par amour-propre, pour ne pas avouer qu’il s’est trompé. Il n’encourt, du reste, aucune espèce de responsabilité, et si jamais il le relâche, il ne lui devra aucune espèce d’excuse ou d’explication. Il aura le droit de lui dire, d’un ton sévère : « Allez, mais ne recommencez pas ! »

12 avril 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
Confrontation de Mme Léost et de M. Guillou

M Bidard de la Noë n’a pas cédé, hier aux sollicitations du soleil printanier ; M. Bidard de la Noë n’est pas allé à la campagne ; il a travaillé toute la journée. Le matin, il s’est occupé du drame de la rue Louis Pasteur ; l’après-midi, il a confronté Mme Léost, l’ex-femme de ménage de M. Cadiou, et M. Guillou, l’ancien comptable de l’usine.
L’entrevue fut longue, mais elle no produisit aucun résultat : les deux témoins restèrent sur leurs positions.
Rappelons brièvement leurs dépositions : le 31 décembre 1913, vers huit heures du matin, Mme Léost se présentait au domicile de M. Cadiou, à Landerneau, pour y faire le ménage. Tout indiquait que M. Cadiou n’avait pas couché là ; le lit n’était pas défait et, au bouton de la porte, était accroché, intact, le pot de lait que l’on apportait chaque matin à M. Cadiou pour son petit déjeuner. Les persiennes étaient ouvertes.
Mme, Léost pensa que son maître était reparti pour Paris, donna un coup de balai à l’appartement, ferma les volets et se retira une demi-heure environ après son arrivée.
Voici maintenant ce que dit M. Guillou : « Le jour où je vis M. Cadiou pour la dernière fois, c’est-à-dire le 29 décembre, si mes souvenirs sont exacts, je me rendis, vers 1 h. 30 de l’après-midi, à son domicile de Landerneau, pour y prendre des registres de comptabilité dont M. Pierre avait besoin pour établir le bilan. M. Cadiou était absent. Le lendemain matin, le 30 par conséquent, en sortant de chez moi, je retournai chez M. Cadiou ; je frappai sans obtenir de réponse. Je redescendis et, dans la rue, levant les yeux vers les fenêtres, je remarquai que les volets étaient ouverts. Il pouvait être à ce moment huit heures environ.
« J’allai à la gare demander si des colis étaient arrivés pour l’usine. Au retour, je passai de nouveau devant la maison de M. Cadiou : les volets étaient fermés. »
M. Bidard de la Noë espérait, par cette confrontation, amener M. Guillou à reconnaître que c’était le 31 au matin et non pas le 30, qu’il s’était présenté chez M. Cadiou sans le trouver ; d’où l’on aurait pu conclure que le témoin s’était également trompé en prétendant avoir vu M. Cadiou pour la dernière fois le 29 décembre.
Mais M. Guillou maintint intégralement ses déclarations précédentes. Il a la conviction de n’avoir pas vu son patron le 30 décembre.

Me Bodet, indisposé, n’a pu se rendre, hier, à la convocation de M. Bidard de la Noë.

La casquette de M. Cadiou
Morlaix, 11 avril.
Le commissaire de la brigade mobile de Rennes, M. Le Coz, et M. Ollivier, inspecteur, se trouvaient jeudi à Morlaix, pour procéder à l’achat d’une casquette semblable ou presque, à celle dont était coiffé M. Cadiou le 1er janvier. A cet effet, ils se rendirent chez M. Briens, chapelier, rue d’Aiguillon, en compagnie du facteur téléphoniste Cabon. Ce dernier était chargé de choisir dans le stock de la chapellerie celle se rapprochant le plus de la casquette de M. Cadiou, tant par la forme que par la couleur. Son choix se porta sur une casquette qu’il déclara être presque identique.
Une fois le choix fait, cette casquette fut présentée à M. Le Gall. Celui-ci confirma et déclara à son tour que cette casquette ressemblait beaucoup à celle portée par M. Cadiou le soir du 1er janvier. Un procès-verbal fut établi et signé par les deux témoins. La casquette a été mise sous scellés pour être envoyée au parquet de Brest, où elle sera confrontée avec celle trouvée dans la pèlerine de M. Cadiou le jour de la découverte du cadavre du directeur de l’usine de la Grande-Palud.

13 avril 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

M. Bidard de la Noë a fait expédier hier à M. Grivolla [Grivolat], professeur à l’école professionnelle d’armes de Saint-Étienne, le revolver saisi chez M. Marie, armurier à Landerneau, et reconnu semblable à celui que Pierre avait acheté en mai 1913.
M. Grivolla [Grivolat] dira si la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou a été tirée par un revolver du type qui lui est soumis.

Les témoins de Morlaix et de Saint-Pol de Léon vont être entendus cette semaine par M. Bidard de la Noë, qui tient, en toute impartialité, à se faire une opinion personnelle sur la valeur de leurs dépositions.
On sait que ces témoignages ont, pour la défense, une importance considérable.

14 avril 1913 – p. 3

L’ÉNIGME DE LA GRANDE PALUD
M. le procureur Guilmard en connaît le fin mot

C’est M. Guilmard, procureur de la République à Brest, qui, depuis bientôt quatre mois, a assumé la haute direction de l’enquête relative à l’assassinat de M. Cadiou.
M. Guilmard était particulièrement qualifié pour endosser cette lourde responsabilité. M. Guilmard n’est pas un débutant : il a trente ans de magistrature et sa bonne étoile lui a déjà valu, il y a quelques années une affaire retentissante : l’affaire de Spa, qui eut son dénouement devant les assisses du Pas-de-Calais. « C’était bien plus compliqué que l’affaire Cadiou, disait l’autre jour M. Guilmard. J’avais quatre inculpés au lieu d’un et leur culpabilité n’était pas mieux établie que celle de Pierre.
« J’ai obtenu quatre têtes », ajoutait-il non sans complaisance.
C’est une garantie.
M. Guilmard a, en effet, une volonté opiniâtre. Il n’est pas de ces hommes qui se laissent influencer par le raisonnement. Il ne prend conseil que de lui-même et s’abandonne aveuglément à son inspiration.
Quand la Dépêche de Brest annonça, le 11 janvier dernier, que M. Cadiou avait disparu, M. Guilmard ne s’émut guère : « Laissez-moi donc tranquille avec toutes vos histoires de crime, disait M. Guilmard.
J’ai sur M. Cadiou des renseignements particuliers ; il s’est enfui en Allemagne pour échapper à des embarras financiers. »
Fort de sa conviction, M. Guilmard ordonna, pour la forme, quelques recherches. Il se garda bien toutefois de faire apposer les scellés sur l’appartement de M. Cadiou ; un magistrat inexpérimenté aurait pris cette précaution, mais M. Guilmard n’est pas un magistrat inexpérimenté. A M. Jean-
Marie Cadiou, affirmant avec énergie que son frère avait été assassiné, M. Guilmard répondait ironiquement : « Montrez-moi le cadavre. »
Le 4 février, M. Jean-Marie Cadiou présentait à M. Guilmard le cadavre demandé.
M. Guilmard ne manifesta aucun étonnement ; peut-être même ne fut-il pas étonné ; un magistrat expérimenté ne s’étonne jamais.
M. Guilmard jeta un coup d’œil sur le corps de M. Cadiou ; l’opinion de M. Guilmard fut faite sur-le-champ ; Pierre était l’assassin.
Pour acquit de conscience, M. Guilmard autorisa le docteur Rousseau à autopsier rapidement la victime. Pour que cette opération fut faite dans les règles, il eût fallu transporter le corps à l’hôpital de Landerneau. Cela devenait inutile du moment que M. Guilmard était persuadé de la culpabilité de Pierre. On déposa le cadavre dans une cuve de l’usine : le docteur Rousseau procéda à la dissection dans la pénombre, plié en équerre, la tête à la hauteur des genoux. A distance respectueuse, son mouchoir sous les narines, M. Guilmard s’impatientait.
Quelqu’un hasarda : « Peut-être faudrait-il prélever une certaine quantité de la terre sur laquelle le cadavre a suinté. II serait intéressant d’analyser cette terre. »
M. Guilmard lança au donneur de conseils un regard qui signifiait : « Me prenez-vous pour un blanc-bec ? J’ai 30 ans de magistrature et j’ai obtenu quatre têtes dans l’affaire de Spa. »
Dès le premier moment, dis-je, M. Guilmard considérait Pierre comme sa proie. Il ne faut pas tomber dans l’exagération et laisser entendre que M. Guilmard a du génie, alors que chacun sait qu’il n’en a point. C’est déjà beau d’être un magistrat expérimenté. Donc, M. Guilmard avait une raison de croire à la culpabilité de Pierre.
Rendons hommage à la vérité : il en avait deux.
La première, c’est que sur une pioche trouvée dans la remise de Pierre, on avait relevé des taches suspectes. La gravité de cette constatation était renforcée, aux yeux de M. Guilmard, par l’absence, sur le corps de la victime, de toute blessure susceptible d’avoir été faite à l’aide de cet outil. C’était là une complication dont il se flattait de triompher.
D’autre part, M. Guilmard avait remarqué entre les mains de Pierre un couteau à lame courbe. Pierre étant le criminel, le couteau de Pierre était forcément l’arme du crime. M. Guilmard parvint à s’en emparer à l’aide d’un subterfuge dont nul ne contestera l’originalité : « J’ai cassé mon crayon, dit-il à Pierre. Voudriez-vous me prêter votre couteau pour le tailler ? »
– Avec plaisir, dit Pierre.
M. Guilmard prit le couteau, s’éloigna d’un air distrait, puis avec un clin d’œil à l’adresse d’un reporter qui feignait une admiration respectueuse, M. Guilmard mit la pièce à conviction dans son gousset.
M. Guilmard était si content de son larcin qu’il ne prit pas garde que l’on procédait au lavage à grande eau des vêtements de M. Cadiou.
L’autopsie terminée, M. Guilmard fit procéder à l’arrestation de Pierre.
Depuis, l’instruction marque le pas. En pratiquant la contre-autopsie réclamée par la presse, le docteur Paul découvrit une balle de six millimètres, mais cette balle a fait un stage de deux mois au parquet avant d’être envoyée à l’expert. On ignore encore officiellement si elle a pu être tirée par le revolver que possédait Pierre.
M. Le Clec’h, juge d’instruction à Morlaix, et la brigade mobile, ont recueilli des témoignages établissant d’une façon formelle que M. Cadiou était encore vivant le 1er janvier, à sept heures du soir. Mais M. Guilmard les écarte a priori : « Toute la ville de Morlaix, dit-il, m’affirmerait avoir vu M. Cadiou après le 30 décembre, que je n’en croirais rien. Tous ces gens-là se trompent. Je vais perdre huit jours pour le leur démontrer et voilà tout ! »
Ceux qui n’ont pas entendu de leurs oreilles ces paroles prononcées sur un ton péremptoire, ignoreront toute leur vie ce qu’est un magistrat réellement expérimenté et sûr de son fait.
Le juge d’instruction exerce une fonction subalterne ; avec le concours de la police, il doit trouver des preuves à l’appui de la conception de M. Guilmard. C’est cette conception qui domine l’affaire, c’est elle qui doit triompher, mais M. Guilmard ne se soucie pas d’y contribuer personnellement.
M. Guilmard aime mieux se promener à la campagne. La semaine dernière, il a visité Roscoff, l’île de Batz et Camaret. Au bruit berceur des flots, les soucis professionnels de M. Guilmard s’envolent comme des mouettes.
Au retour d’une de ces excursions, je demandai à M. Guilmard ce qu’il pensait des lettres que Pierre avait adressées le 30 et le 31 décembre à M. Cadiou.
– Je sais qu’elles existent, dit M. Guilmard, mais je ne les ai jamais lues.
Pour épargner à l’excellent homme des recherches fastidieuses dans le dossier, je lui offris une copie des lettres en question, M. Guilmard en prit connaissance avec intérêt.
Il n’y attacha pas autrement d’importance sur le moment. Mais quand il apprit le lendemain, par la Dépêche de Brest, que le procureur général considérait la lettre du 30 comme une charge écrasante pour Pierre, M. Guilmard fut profondément vexé et il prit des mesures exceptionnelles destinées à prévenir les indiscrétions futures.
J’aime à croire que ces mesures sont applicables à M. Guilmard lui-même. M. Guilmard n’a certainement pas oublié qu’il communiqua différentes pièces du dossier à deux de nos confrères influents qui avaient su s’intéresser à M. Guilmard fils, dans un moment où ce dernier venait de perdre le poste qu’il occupait avec distinction à la préfecture de la Gironde. A l’un de nos confrères, notamment, M. Guilmard fit lire les trois lettres de dénonciation écrites par Pierre au ministère de la Guerre, lettres reliées par un fil et scellées d’un grand cachet rouge.
Si M. Guilmard se réserve désormais le monopole des communications à la presse, il n’aura plus le temps de ciseler ces réquisitoires, énergiques et spirituels à la fois, dont il régale, chaque semaine, les habitués des audiences correctionnelles. Car, sous des dehors un peu frustes, M. Guilmard cache l’âme d’un Démosthène.
En homme qui sent fortement sa supériorité, M. Guilmard est d’un abord plutôt difficile. Au Palais, on l’appelle le sanglier.
M. Guilmard, qui est originaire des Ardennes, trouve que ce surnom fleure la vieille noblesse d’une lieue. Voilà pourquoi il s’efforce de le justifier.
Marcel COUDURIER.

15 avril 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Les témoins de Morlaix

M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, entendra aujourd’hui MM. Caramour, maître couvreur ; Tréanton, antiquaire, et conseiller municipal ; Le Cabon, agent des postes, tous trois de Morlaix.
M. Tréanton a vu M. Cadiou se promener à bicyclette le matin de Noël.
M. Caramour et M. Le Cabon ont rencontré M. Cadiou dans la matinée du 1er janvier, à Morlaix.

16 avril 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande – Palud

Mauvaise Journée pour l’accusation. – Encore un X…. – La présence de M. Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol de Léon confirmée par un témoignage nouveau

La journée d’hier n’a pas été fameuse pour l’accusation. M. le procureur Guilmard, qui se flattait d’anéantir en se jouant les témoignages de Morlaix et de Saint-Pol de Léon, a dû éprouver une amère déception. Non seulement les témoins convoqués par M. Bidard de la Noë ont énergiquement confirmé leurs dépositions antérieures, mais un nouveau témoin, surgi à l’improviste, est venu à son tour certifier la présence de M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier.
En outre – et c’est le fait le plus intéressant de la journée – nous avons appris que la justice était sur le point d’être saisie de trois lettres dont le contenu est, paraît-il tout à fait favorable à la cause de Pierre.
M. X…, qui nous a révélé l’existence de ces lettres, est amené, par les exigences de sa profession, à voyager fréquemment. Au cours d’un de ses déplacements dans la région, un de ses amis lui fit lire trois lettres, émanant, l’une de l’ancien directeur de la Grande-Palud, les deux autres de Mme Cadiou.
M. X… fut littéralement stupéfait par cette lecture. La mort de M. Cadiou cessait d’être mystérieuse et les charges actuellement dressées contre Pierre s’écroulaient.
M. X… fut littéralement stupéfait par ces lettres si importantes à M. Bidard de la Noë. « C’est ton devoir, lui dit-il, Tu as à ta disposition la preuve de l’innocence d’un homme, injustement accusé d’une infamie ; il faut qu’elle soit connue de tous ; il faut que tu parles. »
Mais le détenteur de ces lettres demanda un délai pour des raisons particulières.
Nous avons longuement causé hier avec M. X… qui s’est montré très catégorique sur l’importance des lettres en question : « Leur publication, nous dit-il, ouvrira des horizons nouveaux ; l’innocence de
Pierre sera démontrée et, du même coup, l’on saura à quoi s’en tenir sur le mystère de la Grande-Palud. Je connais des gens qui éprouveront une certaine surprise !
– Ces lettres étaient-elles adressées à la personne-qui les a aujourd’hui en sa possession ?
– Oui, à elle-même.
– Cette personne était donc très liée avec M. Cadiou et avec sa femme pour en recevoir de telles confidences ?
Notre interlocuteur fait un geste évasif : « Je ne puis rien vous dire. Je me suis engagé sur l’honneur à ne pas révéler un secret qui n’est pas le mien ; mais vous pouvez être certain que je ne négligerai aucune occasion d’engager mon ami à parler ; je l’ai presque décidé et j’ai lieu de croire qu’il finira par céder à mes sollicitations. Pour moi, avant la fin de la semaine, un coup de théâtre se produira !
– Les lettres ne seraient-elles pas l’œuvre d’un fumiste ?
– Impossible. D’ailleurs, celui qui les a reçues connaissait parfaitement l’écriture de M. et de Mme Cadiou, et il n’aurait pas été dupe d’une imitation.
– De quand datent-elles ?
– Des premiers jours de janvier.
La bonne foi de M. X… ne saurait être mise en doute. Il a lu les lettres, estime qu’elles ont trait à des faits d’une gravité exceptionnelle et souhaiterait, en conséquence, que la justice ne les ignorât pas plus longtemps. Malheureusement, un engagement d’honneur lui ferme, la bouche jusqu’à nouvel ordre.

M. Bidard de la Noë a entendu successivement, hier matin, MM. Caramour, Tréanton, Cabon et Mme Zaccone.
Tous ont persisté dans leurs affirmations.

MM. Caramour et Cabon ont maintenu, malgré les objections de Mme Zaccone, qu’ils avaient rencontré M. Cadiou le matin du 1er janvier.
M. Tréanton a répété qu’il avait aperçu M. Cadiou le 25 décembre, sortant du bac du Bas de la Rivière, à deux heures de l’après-midi, c’est-à-dire en un moment où M. Cadiou devait se trouver chez sa tante Zaccone, au dire de celle-ci.
De même, l’après-midi. MM. Le Gall père et fils, Mlle Marie Quéméner et M. Graff ont réitéré, pour la cinquième ou la sixième fois, les assertions que M. le procureur Guilmard ne peut encaisser.
M. Cadiou était bien vivant le soir du 1er janvier. Tous ces témoins sont de bonne foi et leur précision est telle que toute erreur de leur part devient très improbable, pour ne pas dire impossible.

Voici l’information que nous recevrons de Morlaix :
Morlaix, 15 avril.
Depuis quelque temps, nous savions qu’il existait un autre témoin qui avait vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier.
La mère du témoin, Mme Guillemet, demeurant rue Saint-Melaine, n° 20, nous avait prié de n’en pas parler encore, de patienter jusqu’au 15 avril, car il s’agissait de son fils, M. Jean Guillemet, 24 ans, qui était poursuivi pour le vol à la gare des marchandises des chemins de fer armoricains, vol commis fin décembre dernier, et que la Dépêche a relaté en son temps. M. Guillemet était employé à la compagnie comme chef de train auxiliaire.
Celte affaire étant maintenant réglée, Mme Guillemet ne voit plus d’inconvénient à déclarer ce qu’elle sait.
M. Jean Guillemet, quand sa mère lui avait montré la Dépêche du 20 janvier, où l’on parlait de l’assassinat de M. Cadiou le 30 décembre à Landerneau, dit à sa mère, en haussant les épaules : « Allons donc, est-ce qu’ils ont tous la berlue ! M. Cadiou était à Morlaix le 1er janvier, et voici dans quelles circonstances je l’ai vu : Le 1er janvier, à treize heures et demie, j’étais monté sur le marchepied du train se dirigeant vers la gare de Morlaix-Funiculaire, pour prendre le départ sur un trajet de 50 mètres environ ; je reconnus, place Cornic, un monsieur habillé en cycliste se dirigeant place Thiers. « Tiens, me dis-je, voilà un ancien avoué que je connais ; mais c’est le vieux Cadiou ! » (M. Guillemet ayant été employé chez M. Poilleu, notaire, et M. Kernéis, avoué à Morlaix, connaissait très bien M. Cadiou.)
M. Guillemet ne saurait se tromper sur la date : à peine son train était-il arrivé place Thiers, les gendarmes lui mettaient la main au collet.

M. le procureur Guilmard a manifesté toute la journée une certaine agitation.
A différentes reprises, il a fait irruption dans le cabinet de M. Bidard de la Noë au moment où celui-ci procédait à l’audition des témoins. M. le procureur Guilmard entendait sans doute affirmer ainsi l’indépendance absolue de l’instruction à l’égard de l’accusation.

M. le procureur Guilmard est allé, hier soir, dans le monde. Dans un coin du fumoir, il daigna entretenir de ses ambitions le maître de la maison.
« J’aimerais assez, dit-il, requérir moi-même contre Pierre, aux assises. Le procureur général peut s’en fier à moi : celui qui a requis contre Poincaré peut bien requérir contre Henri Robert !
– Vous avez requis contre le président de la République ?
– Il ne l’était pas encore. Il plaidait à Caen, où j’étais avocat général, et j’ai obtenu contre son client, un automobiliste qui avait écrasé le lieutenant-colonel Croiset, une condamnation à 200.000 francs de dommages-intérêts !
– Bigre ! et M. Poincaré ne vous en a pas tenu rigueur ?
– C’est un homme charmant, il est resté mon ami.
M. le procureur Guilmard ayant terminé son cigare, lâcha son confident pour aller flirter dans les salons.
Un invité qui avait entendu sans le vouloir M. le procureur Guilmard relater son haut fait – le plus beau succès de sa carrière après la quadricéphale affaire de Spa – réprima un sourire.
– Qu’avez-vous ? lui demanda-t-on.
– Je connais très bien l’affaire Croiset dont on parlait tout à l’heure. Elle est classique pour les assureurs. Aussi suis-je en mesure de compléter le récit du procureur. Celui-ci n’a négligé qu’un détail : c’est que la Cour d’appel ne fit que confirmer le jugement de première instance, lequel accordait déjà les 200.000 francs de dommages-intérêts à la partie civile. »
Ah ! les amis !

17 avril 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande – Palud
Une lettre de M. Cadiou : elle ne démontre, malheureusement, rien du tout

Il y a des gens qui se piquent d’être mieux renseignés que quiconque et qui s’en vantent alors même qu’ils ignorent tout du sujet qui les préoccupe.
C’est dans cette catégorie d’incorrigibles bavards qu’il convient de ranger le M. X… dont nous avions fidèlement reproduit, notre numéro d’hier, les sensationnelles déclarations.
M. X… prétendait, on s’en souvient, qu’un habitant de Landerneau avait en sa possession trois lettres de M. et de Mme Cadiou, lesquelles étaient de nature à démontrer l’innocence de Pierre.
En nous demandant avant-hier quel pouvait être le mystérieux détenteur des trois lettres, nous avions été amené à rendre visite à M. L… une notabilité landernéenne qui, par sa situation, aurait pu se trouver au courant de bien des secrets petits et gros.
M. L… s’était prêté de bonne grâce à l’interview mais nous avait déclaré que M. X… n’avait certainement pas pu le désigner comme susceptible d’apporter à la justice un élément décisif de vérité.
Hier nous acquîmes à Daoulas la certitude que le détenteur des lettres – si lettres il y avait – était bien M. L…
Nous retournâmes donc chez ce dernier, qui nous accueillit par un rire sonore.
« Je vous ai vu venir ; tenez, la fameuse lettre, la voilà ! » Et il sortait un papier de son portefeuille.
– La lettre ? Mais, il y en a trois !
– Il n’y en a qu’une, je vous dis. Après votre départ, hier, je me suis rappelé qu’il me restait une lettre de M. Cadiou et je me suis douté que c’était de moi que l’on avait voulu parler. Vous allez vous-même juger de la valeur du document que je possède. »
Et M. L… nous tendit la lettre dont on trouvera le texte plus loin.
Voici dans quelles circonstances M. Cadiou fut amené à écrire à M. L…
A la fin d’octobre 1913, M. L…, qui fut jadis intéressé dans l’usine de la Grande-Palud réclamait à M. Cadiou communication des livres de l’ancienne société. Il s’agissait du règlement d’une créance de M.
. L… dont M. Cadiou contestait le montant.
M. Cadiou répondit comme suit :

Paris, 2 novembre 1913.
Monsieur L…
J’ai pris connaissance de votre lettre me demandant copie des livres de la Grande-Palud.
Ces livres sont devenus la propriété de la société actuelle.
Il appartient à celle-ci d’en disposer et par suite d’en donner ou d’en refuser les extraits.
Je ne sais d’ailleurs si ces livres n’ont pas été détruits. Je vous fixerai sur ces divers points à mon prochain voyage à Landerneau cette, semaine.
Veuillez agréer, etc.
L. CADIOU.

Cela ne faisait pas l’affaire de M. L…, qui protesta et avec d’autant plus de vivacité que, quelques jours plus tard, le 8 novembre exactement, une lettre de Pierre venait lui apprendre que les livres de l’ancienne société existaient encore ; M. Cadiou désirait seulement ne pas s’en dessaisir et, à cet effet il avait recommandé à son ingénieur de soutenir que la comptabilité était détruite si M. L… venait la lui réclamer.
Justement indigné, M. L… invoqua la loi qui interdit, pendant un délai de dix ans, la destruction des pièces comptables. Il finit par triompher de la résistance de M. Cadiou.
La créance dont M. L… voulait trouver la justification dans les livres lui fut réglée vers le 20 janvier par le liquidateur, M, Bolloch et par M. Jean-Marie Cadiou.
C’est à cette occasion qu’un certain nombre de papiers furent détruits d’un commun accord par les deux parties.
Et c’est tout. Il faut être imaginatif, avouons-le, pour dégager de cette lettre de M. Cadiou, un argument favorable ou non à la cause de Pierre.

CONTRADICTIONS
(De notre correspondant particulier)
Saint-Pol de Léon, 16 avril.
D’après plusieurs journaux, M. Le Gall, chef de bureau de l’hospice de Morlaix, qui aurait rencontré M. Cadiou le soir du 1er janvier sur le quai de la gare de Saint-Pol de Léon, lui aurait parlé. Or, le mois dernier, lorsque nous avons interrogé M. Graff, négociant à Saint-Pol, qui accompagnait M. Le Gall à la gare le soir de cette rencontre, il nous a formellement déclaré que M. Le Gall avait simplement salué M. Cadiou, mais ne lui avait pas adressé la parole. Que lui-même, qui ne connaissait pas l’ancien avoué, avait suivi l’exemple de son compagnon. C’était à la suite de ce simple geste que M. Le Gall avait dit à son fils, qui lui demandait quelle était la personne qu’il venait de saluer, que son père avait répondu : « C’est M. Cadiou, ancien avoué à Morlaix. »
Cependant, M. Le Gall, dans sa déposition du 15 avril, devant M. Bidard de la Noë, aurait déclaré qu’il y avait ou échange de paroles entre M. Cadiou et lui. M. Le Gall fils, M. Graff et Mlle Quéméner, sa belle-fille, auraient confirmé le fait. Ces deux derniers témoins auraient même entendu en partie les quelques mots prononcés par MM. Cadiou et Le Gall. Enfin, M. Graff, au moment du départ du train, aurait même vu M. Cadiou.
Il nous paraît surprenant que cette déclaration ait été réellement faite à M. Bidard de la Noë, car, il y a quelques jours seulement – le 6 avril, à 8 h. 45 du matin, pour préciser – nous avons vu M.
Graff et lui avons demandé si M. Le Gall avait parlé à M. Cadiou.
– Non, nous répondit catégoriquement et sans hésitation M. Graff, qui nous avait déclaré, en outre, lors de notre première interview, qu’après le départ du train le voyageur à la bicyclette ne se trouvait plus sur le quai de la gare et qu’il ne l’avait pas revu.
Nous ajouterons que malgré nos recherches à Saint-Pol et dans les environs, il n’a pas été trouvé d’autres traces du passage de M. Cadiou. Dans les principaux hôtels de Saint-Pol et de Roscoff, on y a vu peu ou pas de touristes le 1er janvier. Aux gares de Roscoff, Plouescat et Cléder, il n’a été enregistré aucune bicyclette pendant toute cette journée. A la gare de Saint-Pol, il y en a eu deux, une à destination d’Henvic-Carantec à 14 h. 21, et l’autre pour Rennes à 19 h. 13. Diverses raisons nous portent à croire que cette dernière n’appartenait pas à M. Cadiou.

L’INSTRUCTION
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, ne pouvant convoquer à son cabinet M. Alain de Kéramur, qui est domicilié à Landerneau et dont le mauvais état de santé ne peut permettre actuellement un déplacement, s’est rendu lui-même au chevet du malade hier matin.
M. de Kéramur avait fait la rencontre de M. Cadiou, le 29 décembre et le directeur de l’usine de la Grande-Palud lui fit savoir qu’il devait se rendre à Paris le lendemain. M. de Kéramur en profita pour prier son ami de bien vouloir faire un achat de bonbons fins chez un confiseur qu’il lui désignait et de les expédier aussitôt à Landerneau à Mlle X…
M. Cadiou y consentit et affirma que ce cadeau de nouvel an serait rendu à destination le 1er janvier, car il se proposait de l’expédier le jour même de son arrivée à Paris, c’est-à-dire le 31 décembre.
M. de Kéramur a pleinement confirmé ses précédentes déclarations en présence de M. Bidard de la Noë. Or, ce témoignage est loin d’être dépourvu d’intérêt. En effet, il démontre la ferme intention de M. Cadiou de quitter Landerneau le 30 au soir, pour gagner directement Paris.

18 avril 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grande-Palud

Interrogé par M. Bidard de la Noë, le chef de bataillon Hanquette, commandant le détachement du 118e de ligne caserné à Landerneau, a déclaré que M. Bolloch, liquidateur de la succession Cadiou, lui avait demandé, dans le courant de janvier, de faire effectuer des battues dans le bois de la Grande-Palud.
Le commandant Hanquette avait répondu que ses hommes ne seraient pas disponibles avant la fin des marches-manœuvres et, qu’en tout cas, il ne pouvait déférer au désir de la famille Cadiou, exprimé par M. Bolloch, sans une réquisition du parquet de Brest.
On sait que l’intervention de la somnambule de Nancy devança celle de l’armée.

Il n’y a pas de contradictions entre M. Le Gall et M. Graff
M. Graff, à la suite de l’article paru sous le titre « Contradictions » à la rubrique de Saint-Pol de Léon, nous prie d’insérer la note suivante :
« Ayant vu dans la Dépêche de ce jour qu’il y avait contradiction entre M. Le Gall et moi, je m’empresse de vous informer qu’en fait de contradictions il n’y a rien du tout.
« Je répète à nouveau ma déposition devant le juge d’instruction de Morlaix et celui de Brest : « Il n’y a pas eu de conversation entre M. Le Gall et M. Cadiou. Voici ce qui s’est passé : le 1er janvier, à sept heures du soir, lorsque j’arrivai sur le quai, M. Le Gall fils et ma fille marchaient devant M. Le Gall père ; moi, je suivais à deux ou trois pas en arrière. Je vis M. Le Gall saluer un monsieur qui venait en sens inverse. J’ai entendu alors le monsieur, qui m’était inconnu, dire : « Bonjour Le Gall ». Il faut de la bonne volonté pour appeler cela une conversation, moi j’appelle cela un échange de « bonjours » de vive voix. »

19 avril 1914 – p. 3

« IL Y A DU SANG DANS LA CASQUETTE », DISAIT PIERRE

M. Bidard de la Noë a recueilli hier deux dépositions : celle de M. Vacheront, maire de La Forest, et celle de Me Bodet, avocat au barreau de Brest.
La seconde fut ce que nous avions laissé prévoir qu’elle serait. Me Bodet a déclaré qu’il ignore complètement le contenu du dossier que M. Cadiou lui montra le jour où il vint le voir. Me Bodet ne se rappelle même pas la date exacte de cette visite ; c’était, croit-il, au mois d’août ou au mois de septembre 1913.
Mais la déposition de M. Vacheront fut en plusieurs points beaucoup plus intéressante.
M. Vacheront rappela d’abord qu’en novembre 1913 M. Cadiou lui fit part de son désir d’acquérir des sources. Des pourparlers furent entamés. M. Cadiou devait prendre une décision définitive à la fin de l’année. M. Vacheront ne devait pas le revoir.
Quant à Pierre, M. Vacheront avait eu l’occasion d’apprécier sa serviabilité ; il avait l’air « en-dessous » ajouta néanmoins M. Vacheront.
Le 1er février, M. Maubian, piqueur de M. Vacheront, releva les traces du passage d’un sanglier à l’endroit où le cadavre de M. Cadiou devait être découvert trois jours plus tard. Le piqueur effaça les traces avec l’intention de revenir le lendemain pour voir si le sanglier serait repassé, mais l’animal fut signalé dans une autre partie du bois et M. Maubian n’eut pas à retourner dans le chemin creux.
« Je chassais presque tous les jours, seul ou avec des amis », dit encore M. Vacheront.
« Dans le courant de janvier, mes chiens me conduisirent dans le chemin creux, à une dizaine de mètres du ruisseau et, par conséquent, de la fosse. Je ne remarquai rien d’anormal dans leur attitude. »
Si le cadavre se trouvait là, à ce moment, comment se fait-il que les chiens n’aient rien senti ?
Mais voici qui est étonnant :
Pendant, nue l’on déshabillait le corps de M. Cadiou, le 4 février, M. Vacheront entendit soit le procureur de la République, soit le juge d’instruction, demander où était la casquette de la victime.
– La casquette se trouve peut-être dans le manteau, dit Pierre. Je vais voir.
Pierre alla donc chercher la casquette. Quand il revint, il déclara à plusieurs personnes qu’il y avait du sang à l’intérieur de la casquette et, plus précisément, à la partie postérieure du cuir ; c’est-à-dire à l’endroit qui correspondait à la plaie causée par la balle.
M. Vacheront est formel ; il a entendu lui-même Pierre faire part de sa remarque à qui voulait l’entendre.
Que reste-t-il dès lors de cet argument de l’accusation : Pierre a tranché la gorge du cadavre pour induire la justice en erreur sur la cause de la mort et détourner l’attention de la blessure de la nuque ?
Si Pierre avait eu intérêt à ce que la balle ne fut pas découverte, aurait-il signalé lui-même des maculatures sanglantes qui devaient fatalement amener le médecin légiste à examiner la nuque du cadavre ?
Mais on ne prêta à la remarque de Pierre qu’une attention distraite. Tous les assistants étalent hypnotisés par l’énorme plaie de la gorge…
Ceci est également caractéristique : M. Vacheront a vu Pierre laver le manteau de M. Cadiou avec l’aide d’un nommé Haranh. M. Vacheront est certain que quelqu’un est venu de la part de Pierre prévenir les magistrats que le caoutchouc était déchiré.
Comment, à la suite de cette indication, ne procéda-t-on pas à un examen attentif du manteau ? Comment ne s’aperçut-on pas que le collet était troué ?
Que de négligences sont ainsi révélées au cours de l’enquête !

M. Bidard de la Noë consacrera sa matinée d’aujourd’hui à une révision du dossier. Il établira également son emploi du temps pour la semaine prochaine.
Le juge se propose de faire comparaître devant lui la plupart des ouvriers de l’usine que la brigade mobile a interrogés récemment.

POLICIER ? OU FUMISTE ?
Saint-Pol de Léon, 18 avril.
La police, avec une persévérance digne d’un meilleur sort, suit toujours la piste de Saint-Pol. Quelques-uns de ses agents circulent sans relâche dans les environs sans jamais voir percer de ce côté le moindre rayon lumineux.
Est-ce l’un d’eux qui serait réellement l’auteur des propos que nous venons de recueillir ? Nous n’oserions l’affirmer. En tout cas, voici le fait.
Jeudi dernier, vers midi, entrait dans un café de Saint-Pol de Léon, un homme de grande taille, brun, correctement vêtu, ayant beaucoup de ressemblance avec notre aimable commissaire de police. M. Teyssier. Trompée par cette ressemblance, la propriétaire de l’établissement, en servant à l’étranger la consommation demandée, crut avoir affaire au commissaire de Saint-Pol de Léon et s’enquit de son prédécesseur ; Elle s’aperçut bientôt de sa méprise et s’en excusa. Mais, comme on va en juger, ce fut le point de départ d’une conversation des plus singulières. Le personnage en question, qui se trouvait seul dans la salle, après avoir décliné la qualité qui lui avait été un instant attribuée, déclara appartenir tout de même à la police. Il se dit attaché à la police secrète et envoyé pour recommencer une enquête mal faite par un de ses collègues – dont il indiqua le nom – au sujet de la ténébreuse affaire Cadiou. Il arrivait, disait-il, de Roscoff et devait passer plusieurs jours dans la région. La police, affirma-t-il à son interlocutrice, est fixée à présent sur l’affaire de la Grande-Palud. Le coupable est connu, mais on ne peut l’arrêter avant la fin de ce mois. A ce moment, un client entrait, l’individu se tut et ne reprit plus l’entretien. Mme X… ne put donc savoir quelles étaient les raisons qui interrompaient le cours de la justice.

LE RÔLE DE M. CLOAREC
Paris, 18 avril.
L’Intransigeant publie la dépêche suivante :
« Landerneau, 18 avril.
« Nous vous avons signalé, hier, d’après un familier de la famille Cadiou, une hypothèse qui n’est pas dénuée de fondement : celle du suicide. Elle prend corps quotidiennement.
« Aujourd’hui à Brest on ajoute : « M. Cadiou a dû passer la nuit du 30 au 31 à Morlaix, dans la maison de M. Cloarec, député de cette ville, qui serait à même, si on l’interrogeait un peu sérieusement, de fournir des indications intéressantes sur l’hospitalité qu’il offrait à l’ingénieur quand celui-ci venait à Morlaix.
« M. Cloarec n’était pas chez lui le 30 décembre. C’est un fait. Mais cela peut ne pas empêcher M. Cadiou d’avoir couché dans la maison du député. Certains ne disent-ils pas qu’on a vu une lumière dans la demeure de M. Cloarec cette nuit-là ? Ce sont là des affirmations qui ont leur valeur et il est étrange que M. Bidard de la Noë, qui interroge tous les jours des gens sans importance, n’ait pas questionné le député qui, non seulement sait maints détails sur la vie de l’usinier, sur la fabrique de la Grande-Palud, sur les soucis que pouvait avoir M. Cadiou, mais sur les derniers instants du défunt. »

LE CANDIDAT ET LA JUSTICE

M. Cloarec et l’affaire Cadiou. – Les Allemands et nos poudres de guerre. Pour 500 francs !

De l’envoyé spécial du Gaulois :
M. Caillaux n’est pas le seul candidat dont les intérêts électoraux soient joints à l’instruction d’une affaire criminelle en cours. M. Cloarec, député radical de Morlaix, lui aussi devra répondre à quelques reproches qu’il est aujourd’hui permis de préciser relativement à son rôle dans cette mystérieuse affaire Cadiou que nos lecteurs connaissent et qui est à la veille de prendre les proportions d’un scandale.
Hâtons-nous de dire dès le début qu’il ne saurait être en aucune façon question de rendre M. Cloarec en quoi que ce soit responsable de la disparition et surtout de l’assassinat de M. Cadiou. Il n’en est pas moins vrai qu’il devra fournir des explications sur la part qu’il a prise à la constitution, à l’organisation et au fonctionnement de sociétés allemandes qui successivement ont eu pour but l’exploitation de l’usine de la Grande-Palud.
A Brest, d’où je reviens, on affirme que contrairement au système de l’accusation, M. Cadiou n’a pu être assassiné par l’ingénieur Pierre, dans la matinée du 30 décembre dernier, entre onze heures et midi, puisqu’il a été vu à Morlaix les jours suivants par des témoins dignes de foi, dont quelques-uns déclarent lui avoir parlé ; mais on ajoute que M. Cadiou a très certainement dû passer la nuit du 30 au 31, à Morlaix, dans la maison de son ami M. Cloarec, le député, qui serait à même de fournir de précieuses indications à la justice. Il demeure entendu qu’à cette date M. Cloarec n’était pas à Morlaix, mais cette circonstance, assure-t-on, ne s’opposerait pas à ce que M. Cadiou ait pu pénétrer dans une maison où il avait l’habitude de se considérer comme chez lui et y passer une nuit pendant laquelle on aurait remarqué qu’une fenêtre était éclairée, en l’absence de l’occupant habituel.
Au dire des mêmes personnes, dont nous ne nous portons pas garant, M. Cloarec étant l’homme d’affaires, le conseiller et l’ami de M. Cadiou, il est infiniment probable que si une perquisition avait été ordonnée dès les premiers jours, dans la maison de Morlaix, elle aurait amené la découverte de dossiers intéressants relatifs à l’exploitation de l’usine de la Grande-Palud, que M. Cloarec avait organisée et dont il connaissait mieux que quiconque la situation financière.
On va se décider à faire procéder tardivement à cette perquisition, mais il serait puéril d’attendre de cette mesure quelque effet utile, M. Cloarec ayant eu largement le temps, s’il lui a plu, de faire disparaître tous dossiers susceptibles d’être considérés comme compromettants.

L’heure reste cependant propice à demander à M. Cloarec quelle part précise il a prise dans la constitution des deux sociétés qui ont été successivement formées pour l’exploitation de l’usine, sous les directions de MM. Legrand et Cadiou ; pour lui demander encore s’il ignorait que les sociétés qu’il aidait à former, et dont le but était de fournir à nos poudreries nationales des cotons blanchis pour la confection des poudres de guerre – étaient des sociétés allemandes dont on dissimulait illégalement les intérêts exclusivement allemands, sous des apparences françaises.
Il est d’autant plus indispensable de faire apparaître toute lumière sur ce point, que dans une pièce officielle que j’ai sous les, yeux, la commission d’enquête nommée à la suite de l’explosion de la Liberté affirme, dans ses conclusions prises à l’unanimité – et cela dans le paragraphe 7 – que l’usine de la Palud « est effectivement dirigée par une maison allemande ».
Ne semble-t-il pas nécessaire qu’à la veille des élections, on sache si, oui ou non, le député sortant de l’arrondissement, M. Cloarec, s’est employé, au profit de son ami M. Cadiou, à masquer, sous des apparences françaises, une société allemande qui se trouvait ainsi, grâce à un subterfuge légal, avoir la paradoxale mission de fournir de matériaux – plus tard reconnus défectueux – les poudreries françaises.
Je ne prétends en aucune façon insinuer que M. Cloarec ait tiré profit matériel de sa maladroite complaisance – s’il l’a commise ; je prie qu’on ne me fasse pas dire que M. Cloarec a touché de l’argent allemand pour fournir à des poudreries nationales françaises des matériaux dont la malfaçon a occasionné la perte de la Liberté. Il ne me vient pas un instant à la pensée de formuler, même contre un radical, une si odieuse accusation. Je dis seulement que M. Cloarec a pu se montrer, comme député, d’une remarquable impéritie, et qu’il est peut-être inutile ou même dangereux de le renommer.
Une chose reste hors de doute, c’est que l’usine de la Grande-Palud était une usine allemande. Il importe de savoir quelle part M. Cloarec, ancien avoué, député, ami de M. Cadiou, a prise à la constitution des trois actes de sociétés, successifs, sous lesquels elle a fonctionné, jusqu’au jour très voisin de celui du crime, où M. Cadiou a manifesté l’intention de devenir seul propriétaire.

Il y avait lieu également d’interroger un contremaître de l’usine, M. Marcou, qui dut subir l’amputation d’un bras, à la suite d’un accident ; il fut soigné par l’ingénieur Pierre, et nommé, après sa guérison, à l’emploi moins actif de chef du triage.
Ce M. Marcou, qui habite Landerneau m’a déclaré, de la façon la plus formelle en m’autorisant à me servir de son témoignage :
1° Que l’usine, sous la direction de M. Cadiou, était restée allemande, quoique d’apparence française, et que le fait apparaissait aux vieux ouvriers qui étaient au courant de la marche des affaires, si incontestable, que, lors de la disparition du directeur, le 31 décembre, tous avaient pensé qu’il devait être en Allemagne, où il avait eu l’occasion de se rendre à diverses reprises ;
2° Que, comme chef du triage, il avait reçu l’ordre formel de faire deux parts des cotons traités à l’usine : de réserver, pour être vendus à l’industrie privée qui s’en sert pour la fabrication de l’ouate, ceux reconnus bons et d’envoyer aux poudreries nationales ceux reconnus défectueux ; que Pierre, au courant de cette étrange disposition, la réprouvait, et que telle avait été l’une des causes qui l’avaient déterminé à prévenir le ministre de la Guerre d’irrégularités dont il n’entendait pas être rendu responsable.
De tout cela et du rôle de M. Cloarec particulièrement, j’ai ouvertement parlé, ces jours derniers, avec M. le juge d’instruction Bidart [Bidard] de la Noë. Il m’a affirmé que le nom de M. Cloarec n’apparaissait pas dans les actes de société, ce qui m’a permis de rendre hommage à la naïveté du magistrat.
Il ne s’agit pas de savoir si M. Cloarec a été partie à l’acte. Il est évident que non. Le curateur exclusivement allemand de la société de la Palud restant incontestable, il s’agit de savoir chez qui, par qui, sur les conseils de qui l’acte destiné à donner le change a été rédigé. M. Cloarec, encore une fois, dut-il être convaincu d’imprudence que je n’y verrai pour ma part que la nécessité pour les électeurs de ne pas le réélire, sans qu’aucune autre sanction puisse intervenir, sa probité et son honneur n’étant pas en jeu.
Le juge m’a déclaré qu’il allait s’occuper de cette question, qui est intimement liée à son instruction puisqu’elle est de nature à faire comprendre le motif de la dénonciation de Pierre. Mais je n’ai pas grand espoir, car le magistrat a aussitôt ajouté qu’il était littéralement débordé par la profusion des affaires en cours. Il y en a plus de cent, paraît-il. Or, M. Bidard de la Noë, seul juge d’instruction dans une ville de l’importance de Brest, ne peut suffire à pareille tâche. Il l’avoue sans difficulté et est le premier à déplorer la lenteur apportée à l’instruction de l’affaire Cadiou.
Voici plus de deux mois que l’ingénieur Pierre est sous les verrous, sans que l’enquête apporte autre chose que des témoignages en sa faveur. Cependant on le garde parce que le juge n’a pas le temps d’en finir. C’est là la vérité et aussi le scandale.
Lors d’un précédent séjour à Brest, le procureur de la République, M. Guilmard, m’avait déjà signalé cette lamentable situation, et comme je lui demandais :
– Mais pourquoi ne vous adressez-vous pas au procureur général et au premier président de la cour de Rennes, qui délégueraient peut-être un second juge du siège pour aider ce pauvre M. Bidard de la Noë ?
– Impossible, me répondit-il. Les juges chargés de l’instruction, touchant à Brest un supplément annuel d’appointements de 500 francs. Le budget de la justice, qui est voté, ne paierait pas cette dépense pour un second juge ; où prendrait-on les 500 francs ?
On pourrait peut-être ouvrir une souscription !
Ainsi donc, pour 500 francs qui manquent au budget d’un tribunal aussi important que celui de Brest, un brave homme de juge reste écrasé sous le poids de dossiers qu’il n’a même pas le temps d’ouvrir, et un accusé – qui pourrait bien être lui aussi un brave homme – reste en prison sans qu’on ait le temps de faire procéder aux investigations judiciaires les plus urgentes et les plus utiles !
Le procureur, d’ailleurs, en prend son parti, parce qu’il est intimement convaincu de la culpabilité de Pierre. Si vous le pressez, il vous dira qu’il ne sait pas trop pourquoi… mais que c’est son impression.
G. DE MAIZIERE.

20 avril 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Landerneau, 19 avril.
Le bois de la Grande-Palud est aujourd’hui paré de toutes les grâces du printemps.
On ne reconnaît plus le site dont la beauté sauvage semblait prédestinée à toutes les tragédies.
C’est le renouveau : des couples enlacés errent dans les sentiers ombreux : violettes et primevères ont tapissé le chemin creux ; le piétinement des badauds a réduit la fosse si exiguë naguère qu’il semblait qu’un enfant y eut été à l’étroit : c’est la petite mare où les oiseaux vont boire.
Le ruisseau chante ; une brise embaumée balance les ajoncs ; les oiseaux, ivres de lumière, lancent à l’écho des pépiements d’allégresse : la Nature s’éveille dans la joie.
Mais si vous revenez sur vos pas, vers l’usine ; quand vous apercevez ces bâtiments à l’abandon, la cour déserte, la haute cheminée sans panache, alors vous sentez une singulière mélancolie s’insinuer en vous.
Tout près, la maison de Pierre avec ses volets clos se dresse comme l’image de l’épisode le plus tragique peut-être de cette sombre aventure : l’innocence victime de la fatalité.
Une famille passe, et l’on entend cette phrase : « Il n’empêche que son revolver a disparu ! »
Oui, mais est-ce suffisant ?

21 avril 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
M. CLOAREC SERA INTERROGÉ APRÈS LES ÉLECTIONS

M. Bidard de la Noë n’a entendu, hier, aucun témoin.
Il se propose de convoquer M. Cloarec, député, aussitôt que la période électorale aura pris fin.
Si aucun fait nouveau ne se produit, le juge n’ordonnera aucune perquisition au domicile de M. Cloarec, à Morlaix. M. Bidard de la Noë considère, en effet, jusqu’à nouvel ordre, que tous les bruits qui ont couru sur les visites clandestines de M. Cadiou, dans les appartements du député, sont dénués de fondement.
D’autre part, M. le procureur Guilmard commence à s’étonner de ne pas recevoir le rapport du médecin légiste.
« Il y a un mois, disait-il hier à un de nos confrères, j’ai reçu une lettre du docteur Paul. Il m’annonçait son rapport pour la semaine suivante, Rien n’est venu. Je me demande ce qui se passe.
En tout cas, j’ai conseillé à Me Feillard de ne former aucune demande de mise en liberté provisoire, tant que les conclusions du docteur Paul ne seront pas connues.
« Pierre doit rester en prison jusqu’à ce que le résultat des expertises et des analyses soit connu.
« Après, on verra ! »

22 avril 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
Une lettre de M. Cloarec

Nous avons reçu la lettre suivante :
Morlaix, le 20 avril 1914.
Monsieur le rédacteur en chef,
Très occupé par la période électorale, je n’ai eu l’occasion de prendre qu’aujourd’hui connaissance de l’article du Gaulois que vous reproduisez dans la Dépêche du dimanche 15 avril.
Je fais appel à votre courtoisie pour vouloir bien insérer la réponse suivante à cet article.
Veuillez agréer, etc.
E. Cloarec

Voici maintenant] les explications de M. Cloarec :
Le Gaulois me demande de préciser quel a été mon rôle dans la constitution de l’usine de la Grande-Palud.
N’ayant rien à me reprocher et, par suite, rien à cacher, je n’éprouve aucune difficulté pour donner satisfaction au Gaulois, aussi bien qu’à toute la presse réactionnaire, qui, dans une intention qu’il serait difficile de considérer comme bienveillante, ne voit dans toute cette affaire que l’occasion de porter préjudice auprès de ses électeurs, au candidat républicain de la première circonscription de Morlaix.
Mon rôle dans la constitution de l’usine de la Grande-Palud, le voici dans toute sa simplicité :
Quand M. Le Grand [Legrand], de Landerneau, voulut créer l’usine de la Grande-Palud, il vint me demander de lui rédiger un acte de société, me déclarant qu’il avait comme commanditaire, M. Temming, demeurant à Buhl (Alsace).
L’acte rédigé, il me pria de le communiquer à M. Temming. Ce dernier répondit qu’il ne voyait aucune objection à faire à la rédaction de l’acte, mais qu’il désirait cependant le soumettre à son conseil, un avocat de Colmar.
Au cours de l’entrevue que j’eus avec cet avocat, nous tombâmes d’accord sur les clauses du contrat.
Là s’est borné tout mon rôle : Je n’ai été, par la suite, ni actionnaire de la Grande-Palud, ni intéressé dans l’affaire.
Lorsque M. Le Grand [Legrand] voulut céder son usine, il vint encore me demander si je ne pourrai pas lui trouver un acquéreur. Je savais qu’à ce moment M. Cadiou cherchait un emploi pour ses capitaux. Désireux de lui rendre service, je le mis en rapport avec M. Le Grand [Legrand]. L’entente se fit en dehors de moi.
Là s’est encore bornée mon intervention.
Plus tard, lorsque M. Cadiou fut devenu propriétaire de la Grande-Palud, et qu’il se trouva sous le coup d’une dénonciation aux termes de laquelle l’usine marchait avec des capitaux allemands, il me remit pour les transmettre à M. Sarraut, alors sous-secrétaire d’Etat à la Guerre, toutes les pièces de l’acte constitutif de la société, prouvant que les actionnaires étaient Français.
A ces pièces était joint un reçu de M. Temming, attestant qu’il avait été complètement désintéressé.
M. Sarraut, interpellé à la Chambre, confirma l’exactitude de ces faits, en déclarant formellement à la tribune qu’il s’était assuré que l’usine de la Grande-Palud était entièrement française. (Voir Journal officiel du 9 février 1910.)
Le Gaulois veut bien faire acte de loyauté en ne mettant pas en doute ni mon honorabilité, ni ma probité ni mon désintéressement, mais il qualifie mon intervention d’imprudente.
Quelle imprudence y avait-il à conseiller un industriel français dans la rédaction d’un acte au point de vue purement juridique ?
En quoi le patriotisme le plus formaliste peut-il s’effaroucher de mon intervention survenue dans les circonstances que je viens de relater ?
On me permettra d’arrêter ici des explications qui, prolongées, ressembleraient à un plaidoyer dont je n’ai nul besoin, fort de ma bonne foi en toute cette affaire.
E. CLOAREC.

Nous ne relèverons qu’une inexactitude dans la lettre de M. Cloarec.
M. Cloarec prétend que l’entente entre M. Cadiou et M. Legrand se fit en dehors de lui. Ce n’est pas tout à fait ainsi que les choses se sont passées.
Quand M. Legrand eut été éliminé de l’adjudication d’Angoulême (fin 1908), il apparut clairement que la conception de M. Berteaux, ancien ministre de la Guerre, n’avait pas l’agrément de son successeur.
Les ministres se suivent, mais ne se ressemblent que rarement. M. Legrand devait disparaître et, avec lui, la combinaison franco-allemande approuvée par M. Berteaux, mais répudiée par M. Chéron.
M. Legrand ne se fit pas d’illusions. Après une tentative infructueuse au ministère de la Guerre, où M. Cloarec ne réussit même pas à lui obtenir une audience, M. Legrand comprit qu’il devait céder la place à un autre plus habile à masquer les réalités qui offensent le patriotisme. S’adressa-t-il à M. Cloarec, ou M. Cloarec lui offrit-il ses bons offices ?
M. Cloarec affirme, que c’est M. Legrand qui vint le trouver.
Toujours est-il que M. Cloarec vint à Landerneau en janvier 1909 et qu’il présenta M. Cadiou non seulement à M. Legrand, mais aussi aux frères Temming, lesquels ne s’en étaient remis à personne du soin de veiller sur leurs intérêts. La présence des frères Temming à Landerneau est, du reste, signalée dans le fameux rapport du contrôleur général Chapelle.
Là ne s’est pas bornée l’intervention de M. Cloarec.
M. Cloarec assista M. Cadiou jusqu’à la signature de l’acte provisoire de cession. C’est M. Cloarec lui-même qui apporta l’acte en question à M. Legrand, alité et gravement malade. M. Cloarec ne quitta
Landerneau que lorsque tout fut réglé.
Au moment de la cession, le capital de l’entreprise était allemand pour les deux tiers.
Ces deux tiers furent-ils intégralement remboursés ? Il est permis d’en douter pour les raisons que nous avons déjà longuement exposées à cette place même.
Quel était, notamment, cet actionnaire récalcitrant qui, en septembre 1913, refusait de se laisser désintéresser par M. Cadiou au moment où ce dernier venait de témoigner l’intention de vendre l’usine ? M. Cadiou offrait cependant de rembourser à 800 francs les actions de 500 francs !
M. Cloarec fut-il induit en erreur sur la nature de l’acte à la rédaction duquel il présida ? Tant de simplicité nous surprendrait de la part d’un ancien avoué.

L’instruction
M. Bidard de la Noë a entendu, cet après-midi, M. Magne, agent de publicité, demeurant 19, rue Suffren.
M. Magne a connu Pierre à la Grande-Palud, il y a un an environ. Pierre lui a laissé le souvenir d’un garçon sournois et cruel. Il se vanta, paraît-il, devant M. Magne, d’avoir écartelé des chats.
L’enquête de la brigade mobile a établi que Pierre ne s’était pas livré à ce cruel passe-temps. Tout ce qu’on peut lui reprocher, dans cet ordre d’idées, c’est d’avoir tué d’un coup de carabine un chat appartenant au contremaître Bignard. Encore doit-on dire que l’ingénieur s’était mis d’accord avec le propriétaire de l’animal avant de procéder à cette exécution.
M. Bidard de la Noë avait convoqué, pour quatre heures, M. le docteur Rousseau, médecin légiste, avec l’intention de lui faire préciser le propos tenu en sa présence, par un inconnu, le jour de la première autopsie de M. Cadiou : « Peut-être a-t-il été tué d’un coup de feu ».
Mais M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile de Rennes, devança le témoin. Il avait, en effet, retrouvé, dans la matinée, la personne qui avait émis l’hypothèse du coup de feu : c’est le fermier Bonnefoy.
M. Bonnefoy explique ses paroles de la façon suivante : on chasse beaucoup dans le bois de la Palud, et rien ne s’opposait à ce que M. Cadiou ait été victime d’un accident de chasse.
Cette explication prête à rire. Elle n’en est pas moins sincère, et M. Bidard de la Noë en est persuadé.

Les viscères de M. Cadiou ne contenaient aucun toxique
Paris, 21 avril.
M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, qui fut chargé d’examiner les viscères de M. Cadiou, vient de terminer ses travaux. Il va faire parvenir au parquet de Brest son rapport, dans lequel il conclut qu’aucun toxique ne se trouvait dans les viscères de la victime, comme l’avait laissé supposer, d’ailleurs, le rapport du docteur Paul, qui pratiqua l’autopsie.
Le directeur du laboratoire de toxicologie est encore loin d’avoir terminé la mission qui lui a été confiée par le parquet de Brest. C’est ainsi qu’il lui reste à examiner le couteau, la pioche et les vêtements de Pierre, ainsi que ceux de M. Cadiou.
M. Kohn-Abrest a reçu, hier, les vêtements que Pierre portait le jour où l’assassinat de M. Cadiou aurait été commis.

Colloque plat, mais authentique
– Ça! jusques à quand cette affaire
Cadiou durera-t-elle, ô dieux !
Pour ma part, elle m’indiffère ;
Mais j’en trouve le cours odieux.

– Je trouve votre indifférence,
Quant à moi, de fort mauvais ton.
Eh ! quoi ! vous, citoyen de France,
Vous n’aimez point le feuilleton !

– Mais celui-ci, trop fantastique,
Vraiment, se prolonge à l’excès !
Des grands faits de la politique
Il détourne tons les Français !

– Eh ! là ! vous n’allez pas prétendre
Que Doumergue en serait l’auteur ?
– Eh ! pourquoi non ? De cet esclandre
Est-il donc pas bon profiteur ?

– Vous exagérez. – J’exagère ?
Je vous gage deux millions
Qu’on parlera de cette affaire
Jusqu’après les élections !

Alors d’une façon banale,
On la clora, bon gré mal gré ;
Et vous verrez qu’en fin finale,
Ce Pierre sera décoré.
(Cri de Paris.) Doc.

23 avril 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Révélations sensationnelles de M. Bossard. – M. Cadiou était enterré le 31 décembre. – M. Bossard a découvert son cadavre le 18 janvier

Hier matin, après avoir communiqué quelques balivernes aux journalistes, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, déclarai : « Ma journée est finie, tout au moins en ce qui concerne l’affaire Cadiou. Je n’entendrai plus aucun témoin avant après-demain. »
Il n’en fallait pas davantage pour mettre notre attention en éveil.
A trois heures de l’après-midi, nous revenions donc au Palais.
Dans l’antichambre de l’Instruction, M. Bossard, l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud, attendait patiemment l’heure de comparaître.
Sa déposition, d’une gravité exceptionnelle, nos lecteurs la trouveront ci-dessous tout au long.
Disons tout de suite, pour rendre hommage à la vérité, que ce n’est pas M. Bidard de la Noë qui nous en communiqua le texte. M. Bidard de la Noë, tout à l’émotion d’avoir enfin recueilli un témoignage intéressant, éprouvait le désir explicable d’en savourer seul la primeur. Il supplia même l’un des substituts de M. le procureur Guilmard de trouver un moyen d’éloigner les journalistes pour que M. Bossard put sortir sans être vu.
Désireux de ne pas contrister l’excellent juge, nous prîmes le parti d’aller faire un petit tour sur le cours Dajot.
Vers la fin de la journée, quand nous fûmes en possession des déclarations de M. Bossard, nous allâmes faire une visite de courtoisie à M. Bidard de la Noë et nous excuser de la liberté que nous avions prise de nous renseigner malgré lui.
Et maintenant, laissons parler M. Bossard.

Des pas dans la neige
« Le 31 décembre 1913, vers 4 h. 30 de l’après-midi, je me rendais de Saint-Divy à l’usine par le bois, selon mon habitude.
« Une épaisse couche de neige recouvrait le sol.
« Arrivé au carrefour des sentiers, je remarquai des empreintes de pas sur la neige. Comme on ne circulait guère dans le bois, à cette époque de l’année, je fus intrigué et, poussé par je ne sais quel sentiment de curiosité, je suivis la piste. Elle m’amena jusqu’à l’extrémité de ce chemin creux qui, un mois plus tard, devait être minutieusement décrit dans la presse mondiale.
« Les traces s’arrêtaient à deux mètres du ruisseau et, chose étrange, elles aboutissaient à un petit espace que la neige semblait avoir épargné. Je m’expliquais d’autant moins ce phénomène que nul abri naturel ne le rendait vraisemblable. Aux alentours, tout était blanc.
« Étonné, je m’approchai et constatai qu’en cet endroit la terre, fraîchement remuée, avait été dissimulée sous un amoncellement de feuilles mortes.
« Grandement surpris, je ne songeai pas répondant à poursuivre mes investigations : j’ignorais à ce moment que M. Cadiou avait disparu.
« Je ne devais apprendre la grande nouvelle que quelques jours plus tard, par l’intermédiaire de M. Marcou, l’ami de Pierre, qui ne dissimulait pas une satisfaction évidente : il se voyait déjà contre-maître !
« Comme bien l’on pense, la disparition du patron faisait l’objet de toutes les conversations. L’opinion générale était que M. Cadiou s’était enfui en Allemagne avec une femme ou avec la caisse. Pourquoi en Allemagne ? Simplement parce que l’on croyait que l’usine appartenait aux Allemands.

Une tête à fleur de terre !
« Le 17 janvier, M. Lemez, inspecteur de la police spéciale, vint à l’usine et demanda à M. Bignard, le contremaître, de lui donner pour guide un homme connaissant bien les environs. On me proposa cette mission que j’acceptai volontiers.
« M. Lemez me dit de couper un bâton et de sonder le terrain dans le jardin de M. Pierre. Pendant que je me livrais à ce travail, l’ingénieur sortit de chez lui et je vis tout de suite qu’il n’était qu’à demi-rassuré,
« Tout en causant, M. Lemez et M. Pierre sortirent du jardin. Je les suivais à distance.
« Arrivé près du pont du chemin de fer, l’ingénieur nous montra l’endroit où lui et M. Cadiou s’étaient séparés le 29 décembre, ce dernier descendant vers Landerneau, M. Pierre retournant à l’usine.
« Je ne l’ai pas revu depuis », nous dit-il.
« Soudain, M, Pierre s’adressa directement à moi et m’exposa un plan méthodique de recherches dans le bois. Je notai que ses indications tendaient à nous éloigner du chemin où j’avais remarqué, le 31 décembre, des traces de pas : « Prenez l’allée de sapins qui monte vers les bois, nous dit-il. Elle vous conduira à un étang où abondent les truites. C’est là que M. Cadiou devait se rendre pour examiner des sources. »
« Nous n’allâmes pas si loin. M. Lemez pensait qu’il fallait commencer par les alentours du moulin plutôt, que d’aller voir s’il y avait réellement des truites dans l’étang. Je ne devais pas tarder à acquérir la preuve que les soupçons de M. Lemez étaient justifiés.
« Nous arrivâmes au fameux chemin creux. Je le suivis jusqu’à l’extrémité et, là, je fus brusquement pris à la gorge par une odeur nauséabonde de chairs en putréfaction. Très troublé, je m’éloignai.
« Il faut vous dire que je ne me souciais guère de retrouver moi-même le cadavre de mon patron. Qui sait si l’on ne m’aurait pas accusé d’être l’auteur du crime ? C’est tout juste si on ne l’a pas fait pour le propre frère de la victime. Que n’aurait-on pensé de moi !
« Bref, je gardai mes réflexions pour moi et ne dis rien à M. Lemez de ce que j’avais senti. Nous continuâmes nos recherches, sans résultat, jusqu’à la tombée de la nuit.
« Une fois seul, l’idée que M. Cadiou était peut-être enfoui au bout du chemin creux m’obséda à tel point que je résolus d’en avoir le cœur net.
« Le lendemain, qui se trouvait être un dimanche, je retournai au chemin creux.
« Vous peindre mon horreur serait impossible ! A deux pas de moi, la partie postérieure d’une tète humaine apparaissait à fleur de terre !
« Je crus que j’allais mourir d’épouvante. J’eus cependant la force de recouvrir de terre cette tête de cadavre qu’un animal avait sans doute mise à jour et, fou de terreur à l’idée que l’on pourrait me voir à l’endroit où gisait mon patron assassiné, je pris éperdument la fuite !

La culpabilité de Pierre
« Dès ce jour, conclut M. Bossard, ma conviction fut faite.
« Mon infortuné patron avait été tué le 30 décembre et enterré, soit immédiatement, soit dans la nuit suivante. Les constatations que j’ai faites le 31 décembre et le 18 janvier le prouvent irréfutablement.
« Du reste, l’attitude de M. Pierre m’avait paru très suspecte. Il devait être hanté par l’idée de son forfait. Il était abattu et semblait, par moments, inconscient de ses actes. J’en ai fait la, remarque un jour au contremaître Bignard : « M. Pierre, lui dis-je, n’est plus le même homme. »
« M. Pierre m’inspirait à cause de cela une certaine crainte. C’est pourquoi, lorsque j’ai quitté l’usine le 17 janvier, j’ai eu soin de décharger mon revolver avant de le lui remettre.
« Pour toutes ces raisons, je n’ai jamais ajouté foi aux témoignages de Morlaix et de Saint-Pol de Léon et, quand j’ai vu qu’on se mettait à les prendre en considération, je me suis décidé, coûte que coûte à parler pour que la justice ne s’égare pas. »

Et la somnambule ?
M. Bossard, ayant découvert le cadavre de M. Cadiou le 18 janvier, on est tout naturellement amené à supposer que c’est lui qui renseigna la famille Cadiou.
Craignant d’être inquiété si l’on savait qu’il avait trouvé tout seul le corps de son patron, mais ne voulant pas cependant garder par devers lui ce terrible secret, M. Bossard aurait exigé, avant de parler, l’engagement d’honneur qu’on ne trahirait pas sa confiance. Fidèle à la parole donnée, la famille Cadiou aurait organisé la mise en scène de la somnambule.
M. Jean-Marie Cadiou, à qui nous avons soumis cette hypothèse, nous a formellement déclaré que si les choses se sont passées de cette façon – ce dont il doute fort – nul ne l’en a avisé.
« Je ne sais rien d’autre que ce que j’ai dit le premier jour, nous déclare-t-il. C’est sur les indications de la somnambule de Nancy que j’ai retrouvé mon malheureux frère.
« La somnambule a-t-elle été renseignée par une tierce personne ? Il m’est impossible de vous fournir une indication à ce sujet. La seule chose que je puis affirmer, c’est que, dans toute cette affaire, j’ai toujours agi avec franchise et loyauté. »

Déposition de M. Robert
Hier matin, M. Bidard de la Noë avait entendu M. Robert, représentant de commerce à Landerneau, qui avait confirmé la déposition du commandant Hanquette.
M. Robert déclare, en outre, que Pierre, dans les premiers jours de janvier, avait exprimé devant lui l’opinion que M. Cadiou avait dû se suicider ou partir en Allemagne.

24 avril 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande -Palud
Bossard, inculpé de complicité d’assassinat et de recel de cadavre, a rejoint Pierre au Bouguen. – Motifs de cette arrestation. – Saisie d’objets suspects

« Mon vieux Bossard, disions-nous un jour à l’ancien gardien de nuit de la Grande-Palud, tu parles trop pour quelqu’un qui ne sait rien. Tu finiras par te faire coffrer ! »
Le pauvre diable a éprouvé hier à ses dépens la justesse de cette prédiction. La veille il avait fait à M. Bidard de la Noë les sensationnelles révélations que nous reproduisions dans notre dernier numéro.
Quelques heures plus tard on lui mettait la main au collet.
Mais procédons par ordre.
Avant-hier soir à cinq heures Bossard, fier comme Artaban, sortait du cabinet du juge d’instruction muni d’un bon de 3 fr. 60 montant de son indemnité de déplacement. Il prenait l’apéritif, dînait tranquillement et, pour occuper sa soirée, se rendait à la réunion électorale de la Brestoise. Juché au sommet du grand portique Bossard parut prendre un plaisir extrême à la joute oratoire qui avait lieu sur l’estrade. A onze heures, il descendait de son perchoir, enfourchait sa bécane et partait pour Saint-Divy.
A minuit il était couché. « Une automobile est venue vers onze heures, lui avait dit sa mère. On a frappé en t’appelant, mais j’ai répondu que tu n’étais pas rentré. »
« Ce doit être quelque reporter » ; s’était dit Bossard et, paisiblement il s’endormit.
Pendant que Bossard prenait ainsi d’innocentes distractions, un complot se traînait contre lui.
M. le procureur Guilmard avait eu avec le juge d’instruction un long entretien, à la suite duquel M. Menessier [Ménnessier], commissaire spécial, fut convoqué d’urgence.
Dans la soirée M. Menessier [Ménnessier] prévenait ses collaborateurs, le commissaire-adjoint Paulin et l’inspecteur Lemez, de se tenir à sa disposition pour opérer au point du jour l’arrestation du sieur Bossard (Jacques-Marie), né le 6 août 1891 à Kersaint-Plabennec, actuellement domicilié sur le territoire de la commune de Saint-Divy. Le mandat d’amener portait les mentions suivantes : complicité d’assassinat et recel de cadavre.
A deux heures et demie les commissaires spéciaux quittaient Brest. Une heure plus tard leur auto stoppait à Saint-Divy, à quelque distance de la chaumière où Bossard dormait du sommeil du juste. Le soleil n’était pas encore levé : les policiers attendirent.
A quatre heures précises M. Ménessier [Ménnessier] frappait à la porte de Bossard. II fallut une vingtaine de minutes d’appels pour obtenir signe de vie. Enfin la voix de Bossard se fit entendre :
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Ouvrez !
– Bon, une minute !
Quelques instants après la porte s’entrebâillait et Bossard montrait sa face inquiète : « Qu’est-ce qu’il y a ? » répétat-il.
On lui dit d’avancer. Il se décida alors à sortir. A peine avait-il posé le pied sur le seuil que M. Paulin d’un côté et M. Lemez de l’autre, l’empoignaient et lui passaient les menottes, tandis que M. Menessier [Ménnessier] exhibait son mandat d’amener.
– Rentrons maintenant, dit M. Menessier [Ménnessier]. Nous devons encore nous acquitter d’une mission avant de repartir.
– Quoi ? demanda Bossard.
M. Menessier [Ménnessier] lui tendit un mandat de perquisition dûment signé de M. Bidard de la Noë.
Bossard qui, jusqu’alors avait conservé une attitude de bête traquée, éclata d’un gros rire : « Comme ça, s’écria-t-il, M. Bidard croit que c’est moi le coupable ! Elle est bien bonne ! Fouillez partout si le cœur vous en dit ! »
On se serait passé de son autorisation.
En fait l’étroit logis fut bouleversé de fond en comble, tandis que l’un des policiers poussait l’indiscrétion jusqu’à retourner les poches de son prisonnier. Bossard n’eut de répit qu’après avoir été palpé sur toutes les coutures.
Un certain nombre d’objets que M. Menessier [Ménnessier] estima de nature à intéresser le juge d’instruction furent empilés dans une valise, ainsi que les nombreux cahiers sur lesquels Bossard avait noté au jour le jour les réflexions que lui inspiraient les divers épisodes de l’affaire Cadiou.
Quand tout eut été ouvert, retourné, sondé, vidé, mis sens dessus dessous, l’infortuné Bossard fut invité à prendre place dans le taxi-auto qui avait amené ses persécuteurs. Peu après il rentrait en prisonnier dans cette ville de Brest où il avait goûté si souvent les voluptés, parfois un peu âcres, de la gloire. Grandeur et décadence de Jacques-Marie Bossard ?
Après une courte station au commissariat spécial, Bossard, encadré de ses deux gardes-du-corps, était conduit au violon du parquet où on l’abandonna à ses méditations jusqu’à cinq heures du soir.
A ce moment seulement M. Bidard de la Noë put s’occuper de lui.
Informé de la double inculpation qui pesait sur lui, Bossard écarquilla les yeux mais n’émit aucun son. Le juge prit la peine de lui expliquer que la complicité d’assassinat, considérée comme crime est jugée par la cour d’assises, alors que le recel de cadavre est réservée aux tribunaux correctionnels.
Tiens, dit Bossard, une supposition que vous vous trompiez jusqu’au bout en ce qui me concerne, j’aimerais autant, si va ne vous faisait rien, la cour d’assises. Là au moins c’est pile ou face, tandis qu’avec les magistrats on est sûr d’être nettoyé » !
Bossard est un homme averti.
Je vais vous interroger, dit M. Bidard de la Noë. Je vous informe auparavant que vous êtes libre de ne me répondre qu’en présence d’un avocat.
– Je n’ai pas besoin d’avocat, fit l’autre. Je saurai bien me défendre tout seul.
– Soit !
Et pendant deux heures d’horloge le juge multiplia les questions, interrogeant Bossard sur l’emploi de son temps le 30 et le 31 décembre, la provenance des objets saisis chez lui, etc… L’ancien veilleur de nuit déployait toute sa faconde et trouvait réponse à tout. Ses déclarations furent soigneusement notées ; on procédera incessamment à leur vérification.
En attendant, pour en avoir trop dit au « curieux », quand personne ne lui demandait rien, Bossard, le joyeux garçon qui conserverait le sourire même en vous coupant le cou, Bossard, la providence des reporters en mal de copie, est écroué au Bouguen.

Les charges qui pèsent sur Bossard
La nouvelle de l’arrestation de Bossard s’était répandue hier comme une traînée de poudre. Peu de gens s’en montraient surpris. C’est, en effet, une opinion assez répandue que les juges doivent emprisonner les témoins pour leur arracher des confidences qu’ils ne donneraient pas de plein gré. Et l’on suppose que Bossard en sait beaucoup plus long qu’il n’en a dit.
On se rappelle, en effet, un incident bizarre qui se produisit le 17 janvier, au cours de la battue que fit l’inspecteur Lemez dans le bois de La Palud.
Pierre, comme nous le disions hier, avait conseillé à M. Lemez de diriger ses investigations du côté de l’étang. M. Lemez aima mieux chercher aux alentours du moulin et il semble que cette préférence ne fut pas approuvée sans réserve par Bossard. Et voici ce qui peut le laisser croire :
A deux reprises, M. Lemez avait remarqué que Bossard cherchait à l’entraîner dans la direction indiquée par Pierre.
Obstinément, le policier ramenait Bossard vers la lisière du bois. En suivant le ruisseau M. Lemez parvint au sentier dans lequel M. Cadiou était enseveli ; il héla Bossard qu’il venait de perdre de vue ; n’obtenant pas de réponse il se mit à sa recherche en renouvelant ses appels.
Il lui fallut vingt-cinq minutes pour retrouver Bossard, tapi dans un taillis, à une cinquantaine de mètres seulement de l’endroit d’où M. Lemez l’avait appelé, à portée de la voix par conséquent. Bossard était blême.
– Pourquoi ne veniez-vous pas ? demanda le policier.

– Je n’avais pas entendu, bégaya l’autre.
Le trouble de Bossard n’échappa pas à M. Lemez, qui ne manqua pas d’en aviser ses chefs au retour de son expédition.
Il y a aussi l’histoire du revolver de 8 m/m remis par Bossard à Pierre avec des précautions inusitées. On s’étonne que Bossard se soit donné la peine d’écrire une lettre à Pierre, comme s’il avait voulu se créer une preuve écrite de la restitution ; on remarque que Bossard spécifia dans cette lettre que le revolver, dont il donnait la marque et le numéro, était de 8 m/m et l’on se demande pourquoi il la déchira aussitôt après l’avoir fait lire au contremaître Bignard.
C’est le soir du 17 janvier que Bossard dit avoir rendu son revolver : « M. Pierre, dit-il, quelques jours plus tard, est venu me voir dans ma chambre le soir de la battue du 17 janvier. Il m’a demandé le revolver de l’usine ; je le lui ai donné mais j’avais pris auparavant la précaution de le décharger.
« J’avais peur que Pierre ne me fasse subir le même sort qu’à M. Cadiou, »
Ajoutez à tout ce qui précède certaines étrangetés des révélations d’avant-hier et vous saurez pourquoi M. Bidard de la Noë a cru devoir inculper Bossard de complicité d’assassinat.
Quant au recel de cadavre, c’est Bossard qui s’en est accusé lui-même en prétendant qu’il recouvrit de terre la tête de M. Cadiou, le 18 janvier, au lieu d’aller chercher les gendarmes.

Le mouchoir déchiré et le cure-ongles
Nous avons dit que divers objets avaient été saisis sur la personne de Bossard et à son domicile. La liste en est variée : une montre démontée, deux chaînes de montre, douze cartouches de revolver de gros calibre, un binocle, une perruque de femme, deux porte-mines, deux rasoirs, un canif, un cure-ongles, une paire de boutons de manchettes et, enfin, un mouchoir fin dont les initiales avaient été arrachées.
De tout ce bric-à-brac, c’est le mouchoir déchiré et le cure-ongles qui retiennent particulièrement l’attention de M, Bidard de la Noë.
– Vous vous nettoyez souvent les ongles ? demanda négligemment le juge à Bossard ?
– Oh ! dit l’inculpé, je ne me servais guère de mon cure-ongles que le dimanche.
– On l’a cependant trouvé dans vos vêtements de travail…
Bossard haussa les épaules et, sur une autre question, désigna le commerçant chez lequel il avait fait l’achat somptuaire qui intriguait le juge.
– Et le lorgnon ?
– Je le portais à bicyclette pour préserver mes yeux de la boue.
– Tiens, tiens…
Quant au mouchoir, il n’en a pas été question dans l’interrogatoire d’hier. M. Bidard de la Noë le tient sans doute en réserve pour porter un coup décisif à l’inculpé.
Le juge n’est pas, en effet, éloigné d’admettre que certains des objets trouvés en la possession de Bossard ont appartenu à M. Cadiou. Comment ont-ils passé de la poche de ce dernier dans celle de l’ancien veilleur de nuit, c’est ce que l’on recherchera si le témoignage de Mme Cadiou vient confirmer la supposition de M. Bidard de la Noë. Il est, en effet, probable que seule Mme Cadiou sera en mesure de reconnaître les objets ayant appartenu à son mari.

L’opinion de M. Jean-Marie Cadiou
M. Jean-Marie Cadiou n’a pas été surpris de l’arrestation de Bossard. Depuis longtemps il s’y attendait.
Le frère de l’ancien directeur de la Grande-Palud est persuadé que si Bossard a joué un rôle dans l’accomplissement du crime, c’est celui de complice forcé. Le hasard dut l’amener sur le lieu de l’assassinat au moment où Pierre se préparait à enterrer sa victime. Pierre aurait alors profité de la pusillanimité de son subordonné pour l’obliger à collaborer à l’enfouissement du cadavre.
Craignant que la vérité ne fut découverte Bossard se serait efforcé de la rendre invraisemblable : pour ne pas être remarqué il se serait mis en évidence et aurait fait tous ses efforts pour paraître un auxiliaire zélé de la justice. Mais il fallait mesurer ses paroles. Bossard qui en est incapable, fut pris à son propre piège.

Les expertises
Saint-Étienne, 23 avril.
M. Grivollat [Grivolat], directeur du musée de Saint-Étienne, vient d’être chargé de diverses expertises relatives à l’affaire Cadiou. Il a mission d’examiner notamment : la balle que le médecin légiste découvrit dans le cou de M. Cadiou. Un revolver semblable à celui acheté par l’ingénieur Pierre, une quantité de munitions diverses, une balle trouvée le 18 février dans un tas de charbon à l’usine de la Grande-Palud, le revolver saisi le 17 février sur la table du bureau de l’inculpé, quatre cartouches chargées de plomb déposées dans une enveloppe jaune qui fut trouvée dans le garage de l’ingénieur Pierre.

25 avril 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Tout ce que j’ai raconté, c’est de la blague », dit Bossard
ON LE GARDE NÉANMOINS EN PRISON

A dix heures et demie, hier matin, le panier à salade amenait Bossard au palais de justice. L’ancien veilleur de nuit n’avait rien perdu de sa gaîté, et c’est le sourire aux lèvres qu’il fut introduit dans le cabinet de M. Bidard de la Noë, où se trouvait déjà l’inspecteur Lemez.
Ce dernier venait de subir un interrogatoire prolongé, au cours duquel il avait rappelé l’incident du 17 janvier que connaissent déjà nos lecteurs. L’inspecteur Lemez accuse Bossard de s’être tenu systématiquement éloigné, au cours de la battue, de l’endroit où M. Cadiou était enseveli ; Bossard savait donc déjà à quoi s’en tenir.
Mis au courant de la déposition du policier, l’inculpé protesta. Il ignorait, le 17, que M. Cadiou avait été tué ; le chemin creux de la Grande-Palud ne lui inspirait, à ce moment, aucune appréhension, et il n’avait aucune raison de le fuir. M. Lemez se trompe ; si Bossard n’a pas répondu à ses appels, c’est qu’il ne les a pas entendus ; les recherches prescrites par l’inspecteur l’avaient entraîné trop loin.
Bossard fut ensuite invité à s’expliquer sur un propos tenu également en présence de l’inspecteur Lemez le 12 mars.
Bossard avait avisé la police qu’il était en mesure de retrouver, dans le bois de la Palud, le revolver de Pierre. Un songe l’avait renseigné. La justice, qui admet parfois le pouvoir surnaturel des somnambules, ne saurait se montrer plus sceptique à l’égard des visionnaires. Il fut donc décidé que Bossard irait chercher le revolver là où il pensait le trouver, et que l’inspecteur Lemez raccompagnerait. Ainsi fut fait.
Sous le regard attentif du policier, Bossard creusa un grand trou dans un des sentiers du bois ; les esprits s’étaient probablement moqués de lui : il ne trouva rien.
L’inspecteur Lemez lui reprocha vivement son insuccès. « De deux choses l’une, dit-il ; ou bien vous vous moquez de la justice, ou vous savez quelque chose que vous ne voulez pas révéler. »
« Eh bien, oui ! aurait brusquement répondu Bossard. Je connais la vérité. Je sais que M. Cadiou a été tué le 30 décembre, aux environs de l’usine. Mais je ne parle pas, de peur d’être traité comme un complice de l’assassin.
– Reconnaissez-vous avoir dit cela ? demanda M. Bidard de la Noë.
– C’est faux ! s’écria Bossard.
Mais l’inspecteur Lemez intervint et reprocha à l’inculpé de mentir effrontément.
Sans se démonter, Bossard eut un gros rire : « J’ai dit ça pour plaisanter », fit-il.
On ne put en tirer autre chose.

La rétractation
Dès avant-hier, Bossard « avait cherché, suivant l’expression de M. Bidard de la Noë, à revenir sur ses déclarations de mercredi ».
Pressé de questions, l’inculpé avait fini par laisser entendre que ce n’était pas lui personnellement qui avait découvert le cadavre de M, Cadiou le 18 janvier, mais un journalier de Ploudiry nommé Le Gall, lequel s’était vanté d’avoir trouvé, dans le bois, le crâne de M. Cadiou (sic).
Convoqué d’urgence, M. Le Gall fut confronté, hier après-midi, avec Bossard. M. Le Gall ne tarda pas à être mis hors de cause. Dès son entrée, Bossard avait été pris d’un accès d’hilarité : « C’est pas lui, disait-il, c’est un autre Le Gall. »
Du coup, M. Bidard de la Noë faillit se fâcher.
– Où habite-t-il alors, votre Le Gall ? demanda-t-il, irrité.
– Je ne sais pas.

– Vous disiez qu’on le trouverait à Ploudiry.
– Je me suis trompé.
Voyant qu’il était inutile d’insister, le juge renvoya M. Le Gall et entreprit de nouveau Bossard sur ses révélations de mercredi.
Après s’être dérobé plus ou moins habilement aux questions que M. Bidard de la Noë eut la patience de renouveler pendant plus d’une heure, Bossard prit le parti de ne plus répondre du tout.
– J’ai bien voulu parler comme témoin, dit-il. Mais puisque vous m’inculpez, je ne dirai plus rien. Inutile d’insister : vous ne m’arracherez pas une parole.
« Et d’abord, tout ce que j’ai raconté, c’est de la blague !
– De la blague !
– Oui, de la blague : je n’ai pas vu de traces dans la neige ; je n’ai pas vu la tête de M. Cadiou.
Bossard s’en tint à ce système jusqu’à la fin de l’interrogatoire.

Le changement d’attitude de Bossard a plongé M. Bidard de la Noë dans un abîme de perplexité.
Bossard a-t-il inventé de toutes pièces les révélations qui ont provoqué son arrestation ? A-t-il dit seulement une partie de la vérité et se rétracte-t-il maintenant pour qu’on ne le poussa pas dans ses derniers retranchements ? Est-il simplement déséquilibré ?
Actuellement, il est impossible de se prononcer : M. Bidard de la Noë en convient sans fausse honte.

A Saint-Divy, où nous nous sommes rendu hier, Bossard est tenu pour un garçon travailleur et sérieux. Il ne fréquente pas le cabaret, et remet à sa vieille mère la presque totalité de sa paye. « Depuis son retour du régiment, dit-on, il a eu une conduite irréprochable. »
Bossard, qui est plutôt loquace de son naturel, se rendait parfois, le soir, chez ses voisins. L’affaire Cadiou faisait naturellement les frais de la conversation. On remarqua que Bossard, partisan irréductible de l’innocence de Pierre au moment de l’arrestation de ce dernier, changea d’opinion dans le courant de janvier. Il haussait les épaules quand on approuvait devant lui les témoignages de Morlaix et de Saint-Pol de Léon.
– Allons donc ! disait-il. M. Cadiou ne pouvait être vivant le 31 décembre, puisqu’il a été tué la veille, à la Grande-Palud. Tous ceux qui prétendent l’avoir vu plus tard se trompent.
Ce revirement ne serait-il pas la conséquence de la macabre découverte du 18 janvier ?
Quant à l’avocat de Pierre, Me Feillard, il reste persuadé que la cause à laquelle il s’est dévoué est excellente. Il considère que Bossard ne peut être pris au sérieux et que la mise en liberté provisoire de Pierre sera accordée dès que le résultat des expertises en cours-sera parvenu au parquet de Brest.
Quoi qu’il en soit, Bossard n’est pas encore sur le point de reprendre sa place au chantier du Gorbea-Mendi. Avant que les portes du Bouguen ne s’ouvrent devant lui, le juge tient à faire procéder à un certain nombre de vérifications. Il va, notamment expédier à Paris les objets saisis chez Bossard. Ils seront présentés à Mme Cadiou, qui dira s’ils ont appartenu à son mari.
Il faut également que l’on établisse l’emploi du temps de Bossard, le 30 et le 31 décembre. Sa mère affirme qu’il a couché chez elle ces deux jours-là. Mais, dans la journée, s’est-il livré à des occupations tellement exceptionnelles qu’on puisse, après quatre mois écoulés, en retrouver la trace ?

On interroge, à Vesoul le beau-frère de M. Cadiou
Vesoul, 24 avril.
Sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, M. Barbier, commissaire de police à Vesoul, a. interrogé M. Richard, employé des postes, beau-frère de M. Cadiou, sur l’intervention de la somnambule de Nancy et la présence de M. Cadiou à Morlaix, le 27 décembre dernier.

26 avril 1914 – p. 3

La chienne du procureur

M. le procureur Guilmard se défie de plus en plus des journalistes. Il se défie également de M. Bidard de la Noë, contre lequel il vient de prendre une mesure vexatoire. Désormais, nul reporter ne pourra pénétrer dans le cabinet du juge sans une autorisation expresse de M. le procureur Guilmard.
M. le procureur Guilmard en a ainsi décidé. C’est une décision qui ne sera jamais appliquée, parce qu’elle ne peut pas l’être, mais, enfin, c’est une décision tout de même. On fait ce qu’on peut.
M. le procureur Guilmard, qui avait, hier, le caractère ouvrier, a également rédigé une note de service à l’adresse de M. Feyler, capitaine de gendarmerie. Cette note aussi nous concerne : elle ordonne aux gendarmes d’exercer aux abords du cabinet de M. Bidard de la Noë une surveillance rigoureuse ; les journalistes devront être tenus à distance.
Comme il n’y a pas de gendarmes dans l’antichambre du juge, quand il n’interroge pas d’inculpés, M. le procureur Guilmard a eu recours à un moyen de fortune pour assurer l’isolement absolu de M. Bidard de la Noë.
Il a délégué des pouvoirs de police a sa chienne, petit animal hargneux, qui répond au doux nom de Maximum.
L’entrée en fonctions do Maximum a été marquée, hier, par une série d’incidents. Maximum ne distingue pas, en effet, un journaliste à première vue. Elle s’en prend indifféremment à quiconque est assez téméraire pour s’aventurer dans les couloirs du palais.
A 10 h. 15 du matin, elle plantait ses crocs dans le postérieur du secrétaire de police F…
A 10 h. 35, elle tentait de renouveler son exploit aux dépens du… pantalon de M. Pradère-Niquet, greffier en chef, qui descendait paisiblement l’escalier. Irrité de cette brusque agression, M. Pradère-Niquet gratifia Maximum d’un coup de canne.
M. le procureur Guilmard, qui était entrain de satisfaire un besoin personnel dans un petit local voisin, accourut aux hurlements de sa chienne. S’il n’avait été procureur, M. Guilmard aurait fait un malheur. Mais M. Guilmard est procureur et procureur expérimenté. Il se contint ; une personne qui le rencontra quelques instants plus tard nous a dit que son regard était « chargé d’éclairs ».
A 11 h. 12, M. Robert L…, 23 ans, qui avait une communication urgente à faire à M. Bidard de la Noë, fut assailli à son tour par Maximum.
M. L… lui lança un coup de pied, aggravé de l‘épithète de « chien d’ivrogne ! »
M. L… eut mieux fait de se taire. Une porte s’ouvrit avec fracas, et M. le procureur Guilmard, le visage écarlate, apparut :
– A qui vous adressez-vous ? demanda M. le procureur Guilmard, sur un ton qui n’annonçait rien de bon.
– A cette salle bête qui en veut à mes mollets !
– C’est ma chienne, monsieur, répliqua dignement M. le procureur Guilmard.
« Je ne suis pas un ivrogne, monsieur ! Je suis procureur de la République, et vous aurez à répondre de vos paroles devant les tribunaux compétents.
Mais M. L…, qui est un des plus brillants sujets de la Faculté de droit de Rennes, ne perdit pas le nord.
– Puisque c’est ainsi, dit-il, j’ai l’honneur de vous prévenir, monsieur le procureur, que je vais requérir contre vous l’application de l’article 475, paragraphe 7, du Code pénal.
« Cet article, vous ne l’ignorez pas, monsieur le procureur, punit d’une amende ceux qui ne retiennent pas leurs chiens lorsqu’ils attaquent ou poursuivent les passants, quand même il n’en serait résulté aucun mal ni dommage
– Encore quelque journaliste ! grommela M. le procureur Guilmard.
Puis il siffla sa chienne et s’enferma avec elle.
On ne revit pas Maximum de la journée.

Ce que pense la famille Cadiou des révélations de Bossard

Paris, 25 avril.
Nous avons pu joindre, hier, à Paris, un ami de la famille Cadiou, qui n’ignore rien de la suite donnée à l’affaire par la partie civile.
– L’arrestation de Bossard, nous dit cette personne, ne signifie pas que cet homme est l’assassin. Nous persistons à affirmer que celui-ci n’est, autre que l’ingénieur Pierre. Cependant, il se peut que Pierre ait été aidé, soit par des complices effectifs, soit par des officieux complaisants dont le silence voulu a égaré ou plutôt retardé, jusqu’à présent, les recherches de la justice. Il faut en finir. Il faut que ceux qui « savent » se décident à dire toute la vérité. Bossard est de ceux-là. Une fois sous les verrous – son arrestation est justifiée par ses dernières déclarations – il comprendra que l’heure n’est plus aux réticences, aux racontars, aux bavardages. Ce qu’il connaît, il doit le dire au juge. Si sa dernière version est issue d’un cerveau malade, si, au contraire, elle est exacte, le juge d’instruction a besoin d’être fixé, dans les deux cas.
– Ce matin, on annonçait que M. Jean-Marie Cadiou, qui, d’ailleurs, semble admirablement informé, désignait un troisième complice, dont le rôle est demeuré dans l’ombre jusqu’ici. Quel est ce personnage ?
– C’est un habitant de Landerneau, qui eut affaire à l’usine de la Grande-Palud.
Je ne veux pas vous le désigner plus clairement aujourd’hui. Demain, sans doute, vous serez fixé.
— Nous savons de qui vous parlez, et nous ne le nommerons pas tant que la justice n’aura pas laissé tomber sa main sur lui. Alors, il a participé au crime ?
– Son rôle précis, nous ne le connaissons pas, mais l’homme a secondé Pierre soit en lui prêtant la main, soit en l’aidant par son silence.
– Et la somnambule de Nancy, que vient-elle faire dans tout cet imbroglio ?
– Oui, je sais. C’est le grand argument des défenseurs bénévoles de Pierre. Je puis vous certifier que Mme Saimpy [Sainpy] a eu d’elle les indications qu’on a publiées et que M. Jean-Marie Cadiou a utilisées pour la découverte du cadavre de son frère. Certes, la somnambule a posé, elle-même, des questions qui ont facilité sa tâche… ultra-lucide. Cependant, ce n’est qu’après l’avoir vue qu’on a trouvé le point de départ de l’accusation contre Pierre.
En ce qui concerne l’inculpé, vous avouerez, nous dit notre interlocuteur, que son attitude est décourageante pour ses partisans.
Pas un cri de révolte ! Pas une exclamation, un mot venu du cœur !
Il ergote sur des minuties. Il menace de révélation. Sommé de parler, il se tait.
Enfin, il sollicite sa mise en liberté en vue d’un non-lieu. On dirait qu’il a peur du jury. Pourquoi se soustraire à un débat public ?
Si Pierre, déclaré non coupable, est acquitté, il pourra passer partout la tête haute, tandis qu’un non-lieu laisserait planer un doute. Pourquoi veut-il éviter le grand jour de la cour d’assises ?…
Ainsi s’exprime la famille Cadiou.

L’expertise de la balle
Saint-Étienne, 25 avril.
Le parquet de Saint-Étienne vient de recevoir, par commission rogatoire du parquet de Brest, mandat de charger M, Grivolat, conservateur des musées de Saint-Étienne, de diverses expertises relatives au mystère de la Grande-Palud.
M. Grivolat qui, on le sait, fut expert juridique dans l’affaire du docteur Brengues, dans l’attentat de Bezons, et nombre d’autres affaires, aura à examiner : 1° la balle de revolver trouvée dans le cou de
M. Louis Cadiou ; 2° un revolver semblable à celui de M. Pierre ; 3° une boîte de 25 cartouches à balles semblables à celles achetées par M. Pierre ; 4° une boîte de 25 cartouches semblables à celles achetées par l’ingénieur en même temps que le revolver ; 5° une balle trouvée le 18 février dans un tas de charbon, à l’usine de la Grande-Palud ; 6° un revolver saisi le 17 février sur la table-bureau de M. Pierre ; 7° une cartouche retirée du barillet de ce dernier revolver ; 8° quatre balles de plomb trouvées dans une enveloppe jaune ramassée dans le garage de M. Pierre ; 9° une boîte de 250 cartouches et 14 autres cartouches Flobert, saisies le 17 février au domicile de M. Pierre.

27 avril 1914 – p. 5

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

A la vue du sang, Pierre s’évanouissait

Nous avons rencontré hier un ami de Pierre qui lui est resté fidèle dans l’infortune, car il considère que l’ingénieur est actuellement victime d’une effroyable erreur judiciaire.
« Que d’infamies, nous dit-il, ont été colportées sur le compte de ce malheureux garçon !
« On l’a représenté comme un individu sournois, cruel, capable de toutes les trahisons.
« Si vous le connaissiez comme je le connais depuis sa tendre enfance, vous ne pourriez admettre sa culpabilité, si impressionnantes que puissent être les apparences.
« Pierre est d’un caractère très calme. Il reste toujours maître de lui-même. On lui en a fait grief alors que la pondération passe généralement pour une qualité.
« On a prétendu qu’il manquait de franchise, qu’il ne laissait jamais surprendre son regard. J’ai connu des gens qui vous le plantaient, leur regard, dans les yeux et qui étaient les plus grands fourbes que la terre ait porté. L’aplomb n’implique pas la sincérité, pas plus que la timidité n’est un indice d’hypocrisie.
« Pierre est foncièrement timide, mais il est franc ; alors qu’il était encore à l’âge où le mensonge est faute vénielle, je l’ai vu profondément affecté parce qu’on le soupçonnait d’avoir altéré la vérité.
« Il a eu une jeunesse studieuse ; jamais il ne se laissait entraîner au café ; il ne boit pas d’alcool et ne fume pas : il a la passion de l’étude et de l’étude désintéressée ; n’avait-il pas entrepris d’apprendre la langue russe quelque temps avant son arrestation ?
« Quant à sa prétendue cruauté elle n’a jamais existé que dans l’imagination de ceux qui ont travaillé à sa perte.
Pierre a une horreur maladive du sang. Dans sa jeunesse, il prenait un plaisir évident à donner des soins aux domestiques de sa famille quand ils étaient malades. Il administrait les médicaments avec une certaine adresse et déjà ses parents caressaient l’espoir d’en faire un médecin. Mais il fallut renoncer à ce projet. La sensibilité de Pierre était telle qu’il ne pouvait tolérer la vue d’une plaie.
« Vous faut-il des faits ?
« Le 1er novembre 1910, un ouvrier de l’usine, M. Marcou eut la main déchiquetée par une machine.
« Cédant à sa première impulsion, Pierre s’empressa auprès du blessé et parvint à arrêter l’hémorragie. Soudain, pris d’une faiblesse, il blêmit et alla s’affaisser dans la cour du fermier voisin de l’usine.
« L’année suivante, à l’hôtel Le Roch, M. Collart, receveur de l’enregistrement, se blessa accidentellement avec un couteau, en présence de. Pierre,
« Ce dernier lui fit un pansement, mais aussitôt après il s’évanouit.
« Et l’on accuse ce malheureux qui perd le sens à la vue d’une blessure, d’avoir tranché la gorge de M. Cadiou, après l’avoir tué d’un coup de revolver !
« Pourquoi ne fait-on pas une enquête sur ses antécédents ? M. Guilmard lui-même, est homme qui incarne l’impitoyable partialité du ministère public, finirait par comprendre que ses foudres s’égarent sur un innocent.
« Mais il semble que l’on, se refuse à faire la lumière, que des ordres soient donnés pour que l’enquête ne sorte pas des limites qu’une volonté redoutée lui assigne.
« J’ai l’impression que l’on se doute en haut lieu de la personnalité du véritable coupable, mais qu’on entrave les investigations qui pourraient avoir pour résultat de le démasquer. »

L’avis du beau-frère de M. Cadiou
Vesoul, 26 avril.
M. Richard, agent mécanicien des postes et télégraphes à Vesoul, beau-frère de M. Cadiou, se dérobe à toute interview. J’ai réussi cependant à connaître son sentiment sur cette affaire.
Il affirme que sa belle-mère, Mme Saimpy [Sainpy], qui habite Pont-à-Mouson, s’est rendue chez la somnambule de son propre mouvement. Il affirme également que la somnambule n’avait été mise au courant de l’affaire par aucune autre personne, et qu’avant d’être consultée, elle ne connaissait pas plus la famille Cadiou que l’endroit du crime, encore moins l’emplacement de l’usine de la Grande-Palud.
D’autre part, M. Richard est persuadé que son beau-frère Cadiou ne se trouvait pas, le 27 décembre, à Morlaix ni à Saint-Pol de Léon. A son avis, si M. Cadiou avait séjourné, à cette date, à Morlaix et à Saint-Pol de Léon, il en aurait profité pour rendre visite à Mme Zaccone, avec laquelle il était lié d’amitié. Il a invoqué à ce sujet une conversation qui aurait eu lieu à Brest, entre sa sœur, Mme Cadiou, et la femme de l’avoué de celle-ci, relativement à une communication téléphonique, conversation qui semblerait indiquer la non-présence de M. Cadiou.
M. Richard est absolument convaincu, comme la famille Cadiou, de la culpabilité de Pierre.

Une curieuse lettre de l’ingénieur Pierre au « Matin » est désormais à la disposition de la justice

M. Vallet, commissaire de police, attaché à la direction de la police judiciaire à la préfecture de police, avait été chargé par M. Bidard de la Noë, juge d’instruction du parquet de Brest, de saisir une lettre adressée au Matin par l’ingénieur Pierre, le 26 août de l’année dernière.
Avant de remettre cette lettre, qui était personnelle, et estimant qu’en la circonstance, nous étions liés par le secret professionnel, nous avons pris l’avis de Me Feillard, avocat de l’ingénieur.
Au cours d’une conversation téléphonique que nous avons eue avec Me Feillard, celui-ci nous a pleinement autorisé à communiquer à la justice une lettre qu’il estime utile à la défense de son client. Cette autorisation, il nous l’a confirmée le jour même par télégramme.
C’est ainsi que nous avons remis hier à M. Vallet la lettre que nous avait adressée l’ingénieur Pierre et dont voici le texte :

La Grande-Palud, le 26 août 1913.
Monsieur le rédacteur en chef,
J’ai conservé quelques numéros du Matin relatifs au scandale des poudres et à l’usine allemande de la Grande-Palud. Depuis cette époque, j’ai percé le secret de cette usine, dont je suis devenu le directeur technique. Les Allemands fournissaient du coton de bonne qualité pour alors ; maintenant, la qualité est la même, mais par des truquages d’écritures le directeur de l’usine de la Grande-Palud, M. L. Cadiou, s’est fait payer deux fois quelques fournitures de coton, quitte à rémunérer les employés de la poudrerie d’Angoulême, ses complices. Les étrangers agissaient honnêtement, mais c’étaient des Allemands. Le Français qui leur a succédé vaut-il mieux ?
J’ai prêté, sans le savoir, mon concours à ces agissements délictueux. Pour réparer ma faute, j’ai discrètement mis les autorités compétentes au courant des choses ; une enquête très sérieuse a été faite ; elle a établi des culpabilités, mais elle en a établi de trop. Comme diverses personnalités (dont M. Cloarec, député), sont atteintes indirectement par cette affaire de concussion, je crains qu’elle ne soit résolue par des pots-de-vin.
J’estime qu’il est de mon devoir, en pareil cas, de vous demander de bien vouloir éclairer le peuple français pour que justice se fasse.
Vous trouverez les meilleures informations auprès :
1° De M. A. Paurion, entrepreneur de déchargement à Angoulême-Sillac (poudrerie) ; comme il est presque illettré, c’est lui qu’on essaie de transformer en bouc émissaire ;
2° De M. Goude, député de Brest, qui se tait pour ménager certains intérêts privés (!)
3° Je serais heureux de m’entretenir avec un de vos rédacteurs, sur rendez-vous discrètement pris au préalable.

M. Paurion a divulgué cette affaire pour se disculper ; je m’étonne que la presse ne s’en soit emparée déjà. Tâchez cette fois de ne pas laisser le meilleur morceau à l’Action.
Je vous prie de m’excuser de la liberté que j’ai prise de vous écrire et d’agréer, monsieur, mes bien sincères salutations.
L. PIERRE,
Ingénieur E. C. P. au manoir de la Grande-Palud, près Landerneau (Finistère).

A l’époque où elle nous parvint, la lettre qu’on vient de lire ne nous avait pas semblé concluante et nous n’y donnâmes aucune suite.
Depuis, c’est-à-dire au cours de l’affaire Cadiou, nous avons demandé à MM. Cloarec et Goude, députés, mis en cause par Pierre, s’il leur convenait de répliquer aux allégations de l’ingénieur. MM. Cloarec et Goude ont réservé leur réponse, que nous sommes, bien entendu, tout prêts à insérer. En ce qui concerne M. Paurion, il nous a été impossible de le joindre.

29 avril 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Encore le sanglier. – Prochain interrogatoire de M. Cloarec. – Un arrêt de la cour de Rennes

Il a été encore question de sanglier, hier, dans le cabinet de M. Bidard de la Noë.
M Vacheront, maire de La Forest, avait raconté que son piqueur, M. Maubian, avait relevé le 1er février des traces de sanglier à l’endroit où M. Cadiou devait être retrouvé plus tard.
Désireux de déterminer avec précision le rôle du sanglier en question, le juge a entendu hier matin le piqueur Maubian.
D’après M. Maubian, le sanglier a passé à proximité de la fosse de M. Cadiou et non pas exactement au-dessus.
Il est donc impossible de tirer de la constatation de M. Maubian aucune conclusion sur la présence ou l’absence du cadavre ce jour-là.
M. Bidard de la Noë n’a pas voulu faire connaître le nom de deux autres témoins qu’il devait entendre ce matin pour la première fois.
Il s’agit d’un facteur de Landerneau et d’une femme des environs de la Grande-Palud. Le juge paraît attacher une certaine importance à ces dépositions prochaines.
Une déposition intéressante aussi, et qui ne tardera guère à être recueillie, c’est celle de M. Cloarec, député de Morlaix.
M. Bidard de la Noë avait convoqué M. Cloarec, il y a une dizaine de jours, mais le député avait demandé un délai, alléguant que sa campagne électorale ne lui permettait pas de disposer d’une après-midi.
Le juge s’était rendu à ces raisons, mais maintenant que M. Cloarec est réélu, il a l’intention de le convoquer incessamment.
M. Bidard de la Noë posera d’abord à M. Cloarec une question générale. Il lui demandera d’exposer tous les faits qu’il connaît relativement à l’affaire Cadiou ; puis il l’interrogera sur plusieurs points importants, notamment sur les accusations portées par Pierre contre M. Cadiou.
Le juge voudrait en effet savoir si M. Cadiou, au courant des dénonciations dont il avait été l’objet auprès du ministre de la Guerre, en connaissait l’auteur. L’accusation considère en effet la trahison de
Pierre comme l’une des causes de la discussion qui aurait mis M. Cadiou et son ingénieur aux prises le matin du 30 décembre et qui se serait terminée dans le sang.
Quant à Bossard ; il ne sera pas interrogé d’ici à quelques jours. M. Bidard de la Noë veut attendre que les objets suspects saisis chez l’ancien veilleur de nuit et expédiés avant-hier matin à Paris, aient été présentés à Mme Cadiou.
Même si aucun de ces objets n’avait appartenu au directeur do la Grande-Palud, il est douteux que la mise en liberté de Bossard soit prochaine. Le juge a été très impressionné par la précision des révélations qui provoquèrent l’arrestation de Bossard et bien que ce dernier soit revenu sur ses dires et déclare maintenant n’avoir raconté que des « blagues », le juge reste persuadé qu’il est en mesure de fournir un certain nombre de renseignements sur l’assassinat de M. Cadiou. Il ne le relâchera donc que lorsqu’il aura perdu tout espoir de le faire parler.
En attendant, Pierre reste sous les verrous et cette détention prolongée, en l’absence de preuve décisive de culpabilité suscite des commentaires passionnés. Il n’est pas jusqu’aux magistrats qui ne se laissent entraîner à prendre position dans la discussion. On raconte à ce sujet une anecdote typique.
L’an dernier, un mécanicien de Plabennec, M. Donval, vendait un moteur à M. Le Hir, propriétaire d’une scierie mécanique à La Forest.
N’étant pas satisfait de la machine, M. Le Hir refusa de la payer. Son créancier l’assigna devant le tribunal de commerce de Brest qui, sur le rapport d’un expert donna tort à M. Le Hir et le condamna à régler sa dette.
Sur appel de M. Le Hir, l’affaire est venue avant-hier devant la cour d’appel de Rennes.
M. Le Hir produisit un rapport officieux établi jadis en sa faveur par l’ingénieur Pierre.
Repoussant les conclusions de l’expert, la cour entra dans les vues de l’ingénieur, aujourd’hui inculpé d’assassinat et, annulant le jugement du tribunal de Brest, alloua 100 francs de dommages-intérêts à M. Le Hir.
Aux yeux des gens bien-informés, cet arrêt confirme l’antagonisme que l’on dit exister au sujet de l’affaire Cadiou entre les conseillers de la chambre criminelle et ceux de la chambre civile. Les premiers ont adopté l’opinion du procureur général, c’est-à-dire la thèse de la culpabilité. Les seconds sont partisans déterminés de Pierre.
Celui-ci mène dans sa prison une vie paisible. Un de ses compagnons, qui vient d’être libéré, le tient pour un homme charmant et serviable dont l’occupation préférée consiste à enseigner l’arithmétique et la grammaire à ses codétenus.

30 avril 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Encore un témoignage sensationnel : l’après-midi du 30 décembre M. Cadiou aurait été vu avec son ingénieur dans le bois de La Palud

M. Bidard de la Noë était avisé, hier matin par M. Freund, juge de paix à Landerneau, qu’un témoignage nouveau et d’une importance capitale venait de se produire.
Mis au courant de cette communication, M. le procureur Guilmard, pensa tout de suite à dépister les journalistes. Il engagea M. Bidard de la Noë à se rendre auprès du témoin, au lieu de le convoquer à Brest. « Et surtout, lui dit-il, arrangez-vous de façon à ne pas être vu ! »
M. Bidard de la Noë, accompagné de son fidèle greffier, M. Laurent prit donc le train de 10 h. 52 pour Landerneau.
Nous en fûmes aussitôt informé et, nous nous présentions peu après au Palais pour demander la raison de ce transport de justice inattendu, nous comprîmes que des événements graves ou présumés graves se préparaient : M. le procureur Guilmard – sans doute pour ne pas éveiller notre attention – avait fait fermer toutes les portes à clef.
Nous prîmes le premier train pour Landerneau. Là, nous apprenons que le témoin déniché par M. Freund est une paysanne, Mme Emery [Hémery], demeurant 11, rue des Boucheries. Nous allâmes la voir et voici le compte rendu de notre conversation :
– Pouvez-vous nous répéter, madame, ce que vous avez déclaré tout à l’heure à M. Bidard de la Noë ?
Mme Emery [Hémery] ne s’embarrasse pas de détails et, sans ménagement, elle nous résume sa déposition en cette phrase lapidaire :
Le 30 décembre, à 3 h. 30 de l’après-midi, j’ai rencontré M. Cadiou et M. Pierre dans le bois de la Grande-Palud.
– Bigre I En êtes-vous bien sûre ?
– Absolument certaine.
– Pourquoi ne l’avez-vous pas dit plus tôt ?
– On ne m’a rien demandé.
– Où les avez-vous rencontrés ?
– Dans le bois. Je revenais de ramasser des branches mortes. La nuit commençait déjà à venir, il grêlait et je me dépêchais de rentrer, quand j’aperçus M. Cadiou et M. Pierre qui venaient vers moi en causant.
« En arrivant près d’eux, j’entendis prononcer le mot de « sources ». Je leur souhaitai le bonjour. M. Pierre m’arrêta et me dit qu’il ne fallait pas couper de bois vert. Je répondis que je n’emportais que du bois mort, et je continuai mon chemin.
« Je déposai ma charge de bois au débit de Mme Quéméneur, et je rentrai à Landerneau.
– Mais qu’est-ce qui vous fait croire que c’est le 30 décembre que vous avez fait cette rencontre ?
– C’est toujours le mardi que je vais ramasser du bois et le 30 décembre était un mardi. Je me rappelle, en outre, que le jour où je vis M. Cadiou et M. Pierre ensemble était la veille ou l’avant-veille du jour de l’an.
« J’ai un autre point de repère : quand je retournai à la Grande-Palud la semaine suivante, je m’arrêtai au débit Quéméneur. Le bruit de la disparition de M. Cadiou commençait à se répandre et, naturellement, j’échangeai quelques mots à ce sujet avec Mme Quéméneur. Je lui racontai ma rencontre dans le bois : « Tiens, me dit-elle, c’est aussi ce jour-là que j’ai vu M. Cadiou pour la dernière fois. Mais c’était le matin, et il se dirigeait vers l’usine. »
– M. Cadiou et l’ingénieur avaient-ils l’air de se disputer ?
– Non, ils causaient tranquillement. Il était question de sources dans leur conversation, comme je vous le disais tout à l’heure.
– Vous dates qu’il tombait de la grêle. M. Cadiou avait-il son capuchon relevé ?
– Oui, j’ai remarqué qu’il avait son capuchon sur la tête.
Il va sans dire que nous ne nous portons pas garant de l’exactitude des souvenirs de Mme Emery [Hémery]. Mais nous comprenons que M. Freund et, après lui, M. Bidard de la Noë, aient été vivement impressionnés par une déposition qui vient singulièrement renforcer la thèse de l’accusation.
Deux objections peuvent être faites à la déclaration de Mme Emery [Hémery] : en premier lieu, elle est tardive et, par suite, sujette à caution. Il n’est si bonne mémoire qui ne bronche et, quand la tête d’un homme est en jeu, il est prudent de ne faire état que sous bénéfice d’inventaire de souvenirs vieux de quatre mois.
On se demande, d’autre part, à quoi M. Cadiou a bien pu employer son temps de onze heures du matin à trois heures et demie de l’après-midi. Le contremaître Bignard l’aperçoit avec Pierre sous du chemin de fer vers onze heures. Mme Emery [Hémery] rencontre les deux hommes dans le bois quatre heures et demie plus tard.
Comment se fait-il que personne n’ait vu M. Cadiou dans l’intervalle ? Et où a-t-il déjeuné ? Car il a déjeuné, puisque lors de la première autopsie, M. le docteur Rousseau a trouvé dans l’estomac de la victime un reste de laitage.
Il faudrait admettre que M. Cadiou, ayant l’intention d’aller voir des sources l’après-midi, demanda l’hospitalité à son ingénieur et déjeuna chez lui d’une tasse de lait. Il évitait ainsi de retourner inutilement à Landerneau.
Que penser alors des affirmations de Mlle Julia Juzeau, prétendant n’avoir pas vu M. Cadiou le 30 décembre et certifiant que Pierre bêcha tout l’après-midi les plates-bandes de son jardin ?
Ou Mme Emery [Hémery] se trompe, ou Mlle Julia Juzeau a altéré la vérité pour disculper son maître.
Dans l’espoir d’apporter un peu de lumière dans cette obscurité, M. Bidard de la Noë va procéder incessamment à une série de confrontations.
La première, qui aura lieu vendredi, mettra en présence Pierre et Mme Emery [Hémery].
Si cette confrontation donné les résultats escomptés par le juge, il est probable que Mlle Julia Juzeau, qui se trouve actuellement à Paris, sera convoquée prochainement.

Un point à éclaircir
On se rappelle que Mme Cadiou, inquiète d’être sans nouvelles de son mari depuis le 27 décembre, adressa successivement deux télégrammes à la Grande-Palud le 31 décembre. Le premier, déposé à dix heures du matin, était pour M. Cadiou ; le second, déposé à trois heures de l’après-midi, était pour Pierre.
Pierre ne répondit que le 2 janvier, et l’on expliquait ce retard de la façon suivante :
En temps normal, les télégrammes destinés à l’usine étaient téléphonés du bureau de Landerneau. Mais le 31 décembre, le téléphone fonctionnait mal, et les deux dépêches de Mme Cadiou ne furent pas transmises.
Le facteur auxiliaire Quéméner les emporta le lendemain matin avec les lettres. Vers neuf heures, il arrivait à la Grande-Palud, frappait en vain à la porte de Pierre et, pensant que ce dernier était absent, laissait les télégrammes et le courrier à une voisine, Mme Grall, la priant de porter le tout à l’usine quand Pierre serait revenu.
Mme Grall, disait-on, ne s’était acquittée de la commission que tard dans la soirée, et Pierre n’avait pu répondre que le lendemain.
La vérité est tout autre. Mme Grall, que nous avons vue hier, a remis les télégrammes à Pierre le 1er janvier, vers quatre heures et demie du soir. Pierre les a ouverts en sa présence, a pris un air étonné : « Tiens, dit-il, il va falloir que je retourne à Landerneau tout de suite. »
Non seulement il n’alla pas à Landerneau, mais le lendemain, 2 janvier, M. Marcou se trouvant dans le bureau de Pierre au moment où il prenait connaissance du courrier, remarqua qu’il décachetait les deux télégrammes. De nouveau Pierre montra un visage où se peignait la surprise. Il tendit les télégrammes à Marcou et rédigea aussitôt la réponse que l’on connaît
« Suis comme vous sans nouvelles depuis lundi. » — c’est-à-dire depuis le 29. C’est M. Marcou qui alla porter cette réponse au bureau de poste de Landerneau.
Pourquoi cette comédie ? Pierre après avoir témoigné l’intention de répondre aux télégrammes de Mme Cadiou dès leur réception voulut-il se réserver quelques heures de réflexion ? Organisa-t-il la petite mise en scène du lendemain pour se ménager, en la personne de M. Marcou, un témoin qui pourrait à l’occasion contredire Mme Grall et certifier que les télégrammes de Mme Cadiou ne furent ouverts que le 2 janvier au matin ?
Autant de points que M. Bidard de la Noë a pour mission d’éclaircir.

1er mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

Le témoignage de Mme Emery [Hémery] n’a aucune valeur. – Celui d’une religieuse qui prétend avoir vu
M. Cadiou le 1er janvier n’en a probablement pas davantage. – Bossard s’ennuie et casse le matériel.

Après avoir entendu, avant-hier Mme Eméry [Hémery] qui lui fit la grave déposition que l’on connaît, M. Bidard de la Noë s’était rendu dans le bois de la Palud pour repérer exactement l’endroit où M. Cadiou et Pierre avaient été rencontrés l’après-midi du 30 décembre.
Au retour de cette expédition, M. Bidard de la Noë coupa dans un taillis un petit morceau de bois de trois centimètres de longueur qu’il amenuisa soigneusement à l’une de ses extrémités. Il glissa cette cheville dans son gousset et, tout guilleret, revint à Landerneau. Son greffier, M. Laurent, pliant sous le faix des dossiers, avait peine à le suivre.
A quelles fins mystérieuses M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, exerçant les fonctions de sa charge, avait-il pris la peine de tailler lui-même une cheville de bois ?
Lecteurs, nous ne vous ferons pas languir davantage : la cheville de M. Bidard de la Noë était destinée à un usage professionnel et, en quelque sorte, judiciaire. Depuis hier, elle symbolise, pour les initiés, l’inviolabilité du cabinet de M. Bidard de la Noë : grâce à un artifice ingénieux, cette cheville condamne la porte de M. Bidard de la Noë plus efficacement qu’une serrure de sûreté.
Donc, M. Bidard de la Noë, à l’abri des importuns, méditait en paix la déposition de Mme Emery [Hémery], quand un télégramme de M. Girardier, commissaire de police de Landerneau, vint troubler sa quiétude.
« Deux Landernéens, disait ce télégramme, contestent l’exactitude des souvenirs de Mme Emery [Hémery]. Cela paraît sérieux. »
La foudre éclatant sur la tête innocente de M. Bidard de la Noë ne l’eut pas bouleversé davantage. La vérité lui échappait une fois de plus ; de nouveau le château de cartes de l’accusation s’écroulait : tout était à recommencer !
Avant de recommencer, il fallait liquider la question Emery [Hémery]comme on avait liquidé la question Bossard – à l’emprisonnement près. C’est à cette tâche ingrate que M. Bidard de la Noë consacra son après-midi. Convoqués télégraphiquement, les deux témoins de M. Girardier furent entendus à trois heures de l’après-midi.
Le premier, M. Bouguen, conseiller municipal de Landerneau, déclara qu’il y a un mois environ, Mme Emery [Hémery] lui avait affirmé avoir rencontré dans le bois Pierre et M. Cadiou ensemble, le 29 décembre.
Le second, M. Perron, retraité de la marine, donna, une autre version : Mme Emery [Hémery] lui avait raconté qu’elle avait croisé Pierre et M. Cadiou un mardi, mais dix à douze jours avant la fin de décembre. Pour prix, du renseignement, Mme Emery [Hémery] avait réclamé à M. Perron 0 fr. 50 « pour prendre la goutte ».
L’un et l’autre témoin furent d’avis qu’il n’y avait pas lieu de tenir compte de la déposition faite avant-hier par Mme Emery [Hémery]. L’imprécision de ses souvenirs, ses déclarations contradictoires ne permettent pas de la considérer comme un témoin digne de foi.
M. Bidard de la Noë boira le calice jusqu’à la lie : il confrontera ce matin Mme Emery [Hémery], MM. Bouguen et Perron avec Pierre.
Et il ne sera plus jamais question de Mme Emery [Hémery], dite la mère Annette, dite encore « La Fumée ».

Encore un témoignage à sensation
La justice a dû s’occuper d’un certain nombre de propos de table d’hôte, depuis le début de cette étrange affaire. Voici, pour changer, un propos tenu chez le perruquier.
M. Duot, couvreur à Landerneau, se faisait raser hier chez M. Degauchy, coiffeur.

En présence de M. Albert Le Meur il affirma que sa fille, religieuse à Morlaix, avait rencontré M. Cadiou dans cette ville le 4 janvier !
C’est un peu moins fort que la déclaration du facteur de Blincourt, mais c’est encore bien.

La colère de Bossard

Bossard s’ennuie au Bouguen. Tant que M. Bidard de la Noë s’est occupé de lui, il a pris son mal en patience ; car, dès qu’il peut discourir devant un auditeur complaisant, Bossard est heureux.
Réduit à se parler à lui-même, Bossard est tombé dans l’hypocondrie. Puis, avant-hier, il a été pris d’une crise de fureur et il s’en est pris au matériel mis gracieusement à sa disposition par l’administration pénitentiaire.
Les gardiens sont intervenus et Bossard a été mis au cachot. Il a pleuré, mais les murs du Bouguen étouffent, eux aussi, les sanglots. Alors Bossard, qui commence à connaître la psychologie des magistrats du parquet de Brest, a eu une idée géniale.
Il a écrit à M. le procureur Guilmard qu’il était disposé à dire tout.
Tout alla bien pour commencer. Le succès de la ruse dépassait toute espérance. Extrait de son cachot, Bossard fut conduit devant M. Bidard de la Noë.
– Qu’avez-vous à dire ? demanda ce magistrat plein d’espoir.
– J’ai à dire, répondit l’autre, que j’en ai assez d’être bouclé. Je suis mal nourri, je m’embête, ma mère doit être plongée dans la misère. Il faut que vous me lâchiez.
Le visage du juge s’était rembruni.
– C’est tout ?
– Je trouve que c’est assez, en ce qui me concerne.
Déconfit, sans vouloir le laisser paraître, M. Bidard de la Noë apposa sa griffe sur un petit carré de papier où le sort de Bossard était inscrit en pattes de mouche, et Bossard fut rendu aux gendarmes.
Une heure après, le malheureux Bossard remis au cachot se laissait tomber, découragé, sur sa paille humide.
« Cela t’apprendra, murmura la voix intérieure, à renseigner les magistrats. »

La déposition de M. Cloarec
M. Cloarec, député de Morlaix, sera entendu mardi par M. Bidard de la Noë.

2 mai 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Où il est question de « datura stramonium ». – Confrontation de Mme Emery [Hémery] et de Pierre. – L’inculpé affirme qu’il n’est jamais allé dans le bois avec M. Cadiou

Beaucoup de gens se demandaient ce qui avait pu pousser M. Bidard de la Noë à faire rechercher si M. Cadiou n’avait pas été empoisonné. Nous sommes maintenant en mesure de les renseigner.
Hier matin, en effet, M. Bidard de la Noë se faisait amener Pierre et, lui tendant une lettre, demanda :
– Reconnaissez-vous ceci ?
Pierre prit le papier, y jeta un coup d’œil puis, sur un ton étonné, répondit :
« C’est une lettre de M. Faucon, pharmacien à Bois-Colombes. M. Faucon est un de mes amis intimes. »
– Le ton de la lettre prouve, en effet, que vous êtes très liés, dit le juge. Mais pourriez-vous me dire dans quel but vous aviez demandé à M. Faucon les 700 grammes de feuilles de datura stramonium et de la belladone dont il vous annonçait l’envoi au début de janvier ?
Avant de répondre, Pierre esquissa un sourire :
– Les feuilles de datura, dit-il, ne sont pas qu’un poison, monsieur de juge. Roulées en cigarettes, elles constituent un médicament fréquemment employé par les asthmatiques.
« Un des pensionnaires de l’hôtel Le Roch, M. Le Corre, retraité de la marine, est sujet à des crises d’asthme. Dans l’intention de lui être agréable, je voulus lui procurer un remède à son mal.
« Je pensai tout naturellement à m’adresser à M. Faucon. Celui-ci est un de mes vieux camarades, et nous avons l’habitude d’échanger des cadeaux au jour de l’An.
« Cette année, je lui demandai de m’envoyer des feuilles de datura et de belladone que je destinais à M. Le Corre. J’ai voulu rendre service à ce dernier, qui est aussi mon ami.
« Je pense qu’il n’y a pas de mal à çà, conclut Pierre avec, une nuance d’ironie. »
Les explications très claires de l’inculpé ont achevé de convaincre M. Bidard de la Noë que M. Cadiou n’avait pas été empoisonné. Le rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, avait d’ailleurs établi que les viscères de M. Cadiou ne contenaient aucun toxique.
Et puis, n’est-on pas persuadé, au parquet, que M. Cadiou a été assassiné le 30 décembre ? L’empoisonner ensuite eût été en quelque sorte superfétatoire.

Les déclarations de Mme Emery [Hémery]
L’après-midi, M. Bidard de la Noë a entendu contradictoirement Mme Emery [Hémery] et MM. Bouguen, conseiller municipal à Landerneau, et Perron.
En rapprochant ses souvenirs des racontars du débit Quéméneur, Mme Emery [Hémery] a acquis, par une suite de déductions plus ou moins logiques, la conviction que c’était bien le 30 décembre, vers 3 h. 30 de l’après-midi, qu’elle rencontra M. Cadiou et Pierre dans le bois- de la Palud.
MM. Bouguen et Perron opposent à Mme Emery [Hémery] ses propres contradictions. Nous les avons exposées hier. Nous n’y ajouterons que ce propos tenu par l’une des filles de Mme Emery [Hémery] : « Je ne comprends pas que l’on tienne compte de ce que raconte ma mère. D’abord, elle connaît mal le français, et puis elle n’a pas beaucoup de suite dans les idées. »
Vers cinq heures, Pierre était mis en présence de Mme Emery [Hémery], et lecture lui était donnée de la déposition qu’elle venait de faire.
– Tout cela est faux, dit Pierre. Jamais je ne suis allé dans le bois avec M. Cadiou.
« Je ne puis l’y avoir accompagné le 30, puisque je l’ai quitté pour la dernière fois la veille, à 11 h. 15 et pas une seule fois, auparavant, nous n’étions allés nous promener ensemble dans cette direction.
– Alors, dit le juge, le récit de Mme Emery [Hémery]est inventé de toutes pièces, puisque vous n’admettez même pas qu’elle puisse se tromper de date ?
Pierre fit un geste évasif.
« Mme Emery [Hémery], dit-il, ne devait pas éprouver grande sympathie pour moi. Je lui avais souvent reproché de couper du bois vert. Tandis que M. Cadiou était très bon pour elle ; chaque fois qu’il la rencontrait, il lui donnait des sous.
– Est-ce exact ? demanda le juge à Mme Emery [Hémery].
– C’est vrai, répondit-elle, M. Cadiou était un brave homme.
Vous maintenez toutes vos déclarations ?
– Oui.
– Et vous, Pierre, vous persistez à prétendre que jamais vous n’êtes allé dans le bois avec M. Cadiou ?
– C’est la vérité. Je ne puis dire autre chose. Rien ne me serait plus facile, pour me mettre à couvert, que de vous dire que c’est un autre jour que le 30 que je me suis promené avec M. Cadiou…
– Cela ne vous mettrait pas à couvert, interrompit le juge. Votre insistance à affirmer que vous n’êtes pas allé une seule fois dans le bois avec votre patron, laisserait supposer que c’est précisément le 30 que vous y êtes allé.
– Toutes les hypothèses sont permises, répliqua placidement l’inculpé.
A 5 h 30, la confrontation était terminée.

M. Bidard de la Noë a également entendu hier trois autres témoins. Deux d’entre eux, Mme Boinet, gérante du buffet de la gare de Landerneau, et M. Duval, greffier de paix, ne savaient pas grand’chose.
Le troisième, M. Tonal, juge de paix à Rostrenen, ne savait rien du tout. Il n’a pas encore compris à l’heure actuelle, pourquoi on l’a dérangé.

Pierre est malade
La robuste constitution de Pierre s’accommode mal du régime pénitentiaire. L’ingénieur s’est considérablement affaibli en ces derniers temps.
On craint qu’il ne tombe malade.
Son avocat lui a appris, ce matin, l’arrestation de Bossard.
« Il y a peut-être lien de chercher de ce côté, dit Pierre, d’un air pensif. Bossard n’est pas aussi fou qu’on le dit. Il se peut qu’il sache bien des choses. Je n’ai pas oublié de quelles extraordinaires précautions il s’entoura pour me restituer son revolver de veilleur. »

Mme Cadiou ne reconnaît pas les objets saisis chez Bossard
Paris, 1er mai.
En vertu d’une commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire de police aux délégations judiciaires, s’est présenté ce matin chez Mme Cadiou, rue du Cherche-Midi.
Le magistrat lui a présenté les objets saisis chez Bossard, le veilleur de nuit de la Grande-Palud, récemment arrêté.
Mme Cadiou n’a reconnu aucun de ces objets comme ayant appartenu à son mari,

« Pierre est innocent » déclare Julia Juzeau
Paris, 1er mai.
Si M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction à Brest, désire obtenir de nouveaux éclaircissements de l’ancienne bonne de l’ingénieur Pierre, il pourra le faire aisément. Que les magistrats enquêteurs se rassurent : Julia Juzeau ne songe pas à les priver de la collaboration de ses souvenirs, ni à compliquer, par une maligne disparition, une affaire si embrouillée et une instruction si difficile. Elle a bien quitté Landerneau, mais uniquement parce que la vie lui était devenue trop dure ; elle est en service à Paris et toute prête à répondre soit à une convocation, soit à une commission rogatoire du juge, si l’une ou l’autre est estimée nécessaire.
Après s’être éloignée de Landerneau, la pauvre fille était venue directement à Paris demander un asile provisoire à sa sœur, qui habite Paris, faubourg Saint-Martin. Elle espérait trouver rapidement un emploi, car elle est active et courageuse à la besogne : elle comptait sans l’équivoque célébrité attachée à son nom. Trois places successivement lui furent offertes : elle dut les quitter chaque fois, au bout de deux ou trois jours, quand fut percé le petit mystère de sa personnalité. Seules ces circonstances navrantes l’ont empêchée de faire parvenir au parquet de Brest son adresse définitive. Mais elle va pouvoir enfin fixer M. Bidart [Bidard] de la Noë sur son sort, jusqu’ici si incertain, car, depuis six jours, elle est bonne chez un gros négociant du Sentier, qui a décidé de la garder à son service.
C’est là qu’hier matin nous l’avons rencontrée. Nous voulions obtenir d’elle la primeur des explications qu’elle sera vrai semblablement appelée à fournir au sujet du tardif témoignage de Mme Emery [Hémery], puisque celui-ci contredit en partie, comme on sait, sa propre déposition. Très aimablement, avec une énergie, une netteté et des accents de sincérité qui impressionnent, elle nous a longuement répondu :
« Il est impossible, nous dit-elle, que Mme Emery [Hémery] ait rencontré M. Pierre et M. Cadiou dans les conditions qu’elle rappelle. Je persiste aussi formellement qu’au début de l’enquête à affirmer, en effet, que mon maître n’a pas quitté son domicile au cours de l’après-midi du 30 décembre.
Après le déjeuner, qu’il prit seul, l’ingénieur sortit de la maison pour aller au jardin ; à trois heures, il rentrait dans sa chambre et devait y rester jusqu’au soir. Plusieurs détails m’ont permis de fixer absolument ce point. Comme j’étais ce jour-là dans la chambre de M. Pierre, occupée à brosser ses habits à la fenêtre, je vis passer les ouvriers de l’usine qui avaient abandonné les ateliers bien plus tôt que d’habitude à la suite d’un accident de machine. Surprise, je regardai une pendule. Il était 4 h. 30. Ce fait fut reconnu exact. Eh bien, je suis certaine que M. Pierre se trouvait dans la chambre depuis plus d’une heure. Tout cela, je l’ai déjà raconté maintes reprises à l’instruction ; je ne pourrai que le répéter une fois de plus.
« Pour moi, Mme Emery [Hémery]commet une erreur de date. Elle venait souvent à la Grande-Palud faire sa provision de bois. Je crois qu’à plusieurs occasions M. Pierre lui adressa même de vives observations parce qu’elle coupait des branches vertes pour faciliter et activer son travail. Le souvenir qu’elle évoque doit se rattacher à une rencontre antérieure. Ne semble-t-il pas bizarre, du reste, qu’elle puisse, en raison de la fréquence de ses visites au bois de la Grande-Palud, déterminer avec un tel luxe de précisions la date de l’une d’elles ?
« Et ce n’est pas tout !… L’on s’étonne – avec raison, ce me semble – du long retard que Mme Emery [Hémery] a apporté à sa sensationnelle déposition. Pourtant, elle en connaissait l’importance, la valeur. Le parquet, et tout le pays, là-bas, ne disputent-ils pas depuis quatre mois sur cette date du 30 décembre et la présence de M. Cadiou ce jour-là à la Grande-Palud !… Comment se fait-il qu’elle ait si longtemps attendu pour fournir à la justice de si précieuses indications ? Je ne suis pas la moins stupéfaite. Les circonstances m’ont mise à deux reprises en présence de Mme Emery [Hémery] ; jamais, pourtant, elle n’a fait allusion devant moi à cette rencontre du 30 décembre. Je me rappelle même que le jour de la découverte du cadavre de M. Cadiou, elle aida les policiers à couper les broussailles autour de la fosse. L’occasion était excellente, pour elle dès ce moment, puisque la question si obscure de la date de la dernière visite de l’industriel à son usine se posait déjà, de faire état de ses souvenirs. Pourquoi s’en est-elle abstenue ?
« Je vous ai déclaré que le témoin devait confondre. Je ne veux pas médire mais que l’on se renseigne à Landerneau ! Que l’on voie si Mme Emery [Hémery], une sexagénaire un peu bavarde dont la mémoire peut aussi avoir des défaillances bien naturelles, n’y passe pas pour aimer un tantinet les commérages et les cancans ! »
Et là-dessus notre interlocutrice, une petite brune, dont la figure éveillée s’anime encore de la vivacité de grands yeux noirs, conclut avec une décision un peu passionnée :
– Il en sera, en définitive, de cette déposition comme de beaucoup d’autres : elle s’effondrera à l’épreuve de la confrontation et il n’en restera qu’une contradiction de plus. Il ne peut en être autrement, car, seul, Pierre a dit la vérité : il est innocent !

3 mai 1914 – p. 3

La brigade mobile de Rennes abandonne la partie

Les commissaires de la brigade mobile de Rennes ont quitté Landerneau il y a quelques jours.
On s’est un peu étonne de ce départ subit. L’enquête ouverte depuis plusieurs mois a eu pour principal résultat de grossir le dossier dont M. Bidard de la Noë a la garde. Quelques points de détail ont été élucidés, mais le problème reste entier. La brigade mobile renonce-t-elle à l’espoir de le résoudre ?
Il est nécessaire de préciser : la brigade mobile n’abandonne la partie que parce qu’on ne la lui laisse pas jouer à son gré.
La brigade mobile invoque divers griefs contre le parquet de Brest.
D’une façon générale elle lui reproche un manque de confiance.
Une personne bien informée nous disait, hier : « On n’a laissé aux policiers aucune initiative. Le parquet a constamment entravé leur action, tantôt en leur interdisant d’aller enquêter en certains lieux, tantôt en les privant de renseignements qui auraient pu les aider dans leurs investigations.
– Pour quelle raison ?
– C’est bien simple. Au parquet de Brest, on écarte systématiquement toute hypothèse qui n’implique pas la culpabilité de Pierre. La brigade mobile s’obstinait à chercher du côté de Morlaix. Il n’en fallait pas davantage pour indisposer le parquet, qui avait peut-être des motifs particuliers pour assigner à l’enquête des limites précises.
« On peut prétendre que la partialité dans l’accusation est le moindre défaut des parquets, quels qu’ils soient. On ne saurait contester que celui de Brest a plusieurs fois dépassé la mesure.
« La brigade mobile avait reçu l’ordre, un mois avant son départ, de ne plus bouger de Landerneau. Là, on l’employait à des vérifications sans intérêt. Toutes les lettres anonymes que les fumistes s’amusaient à adresser à M. Bidard de la Noë étaient transmises aux policiers, qui perdaient un temps précieux à suivre des pistes fantaisistes. Un jour on les envoya chercher le revolver de Pierre dans la maison d’un facteur : « Le revolver est sous l’escalier intérieur », leur avait-on dit. Les policiers firent leur perquisition en s’excusant ; leur tâche fut tôt exécutée : il n’y avait pas d’escalier dans la maison.
« Une autre fois, on leur permit d’aller à Morlaix perquisitionner à Kéranster, mais on négligea de leur faire part des témoignages recueillis quinze jours auparavant par M. Le Clec’h, juge d’instruction, et qui étaient de nature à donner un objet précis aux recherches.
« Bref, la brigade mobile demande qu’on lui laisse une plus grande initiative. Il est impossible de mener sérieusement une enquête dans les conditions imposées jusqu’ici par le parquet.

L’instruction
Pierre, qui souffre d’une forte grippe, a été inutilement amené hier matin au palais. M. Bidard de la Noë devait le confronter avec deux témoins qui ne sont pas venus : M. Gouez, contrôleur à la poudrerie du Moulin-Blanc, et M. Prigent, encaisseur à Landerneau.
M. Gouez est l’auteur d’un rapport défavorable à l’usine de la Grande-Palud et l’on soupçonne Pierre de l’avoir inspiré.
M. Prigent a vainement frappé chez Pierre l’après-midi du 31 décembre. Personne ne lui répondit.
Ces deux témoins seront de nouveau convoqués.
M. Bidard de la Noë a donc consacré sa journée à l’examen d’une partie du dossier. Il a reçu encore une lettre de Bossard, qui proteste de son innocence et réclame sa mise en liberté.
M. Bidard de la Noë et M. le procureur Guilmard s’occuperont de lui demain. Ils verront s’il y a lieu de maintenir l’inculpation de complicité d’assassinat et de recel de cadavre.
Si les magistrats se décidaient pour l’affirmative, nous aimons à croire qu’ils consentiraient à soumettre Bossard à un examen mental.
Si le pauvre diable avait un avocat, il y a longtemps que M. Bidard de la Noë serait saisi d’une demande en règle.

4 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD
La vieille mère de Bossard meurt de faim

Bossard était le seul soutien de sa vieille mère. Travailleur ponctuel, il quittait tous les matins à six heures sa misérable chaumière de Saint-Divy et se rendait à bord du Gorbea Mendi, où il était considéré comme un excellent ouvrier.
Chaque samedi il remettait à sa mère à sa mère le montant intégral de sa paye. Bossard ne fréquente pas le cabaret, il ne boit jamais d’alcool, mais il aime à pérorer et, comme tous les beaux parleurs, il tient à être écouté.
Ancien employé de l’usine de la Grande-Palud, Bossard se crut particulièrement qualifié pour résoudre le problème de l’assassinat de M. Cadiou. Bossard a en effet une haute idée de ses capacités ; il voulut la justice d’embarras.
Une première fois il intervint en signalant à M. Bidard de la Noë « l’homme cadavérique ». Ceci se passait en février, on était encore sous l’impression de l’arrestation de Pierre ; le drame de la Grande-Palud passionnait l’opinion.
Du jour au lendemain Bossard se trouvait appelé à jouer un grand premier rôle. La presse s’empara de ses déclarations ; on découvrit deux jours après qu’elles n’étaient pas justifiées.
Mais Bossard avait eu son heure de célébrités ; les grands journaux avaient reproduit ses paroles et publié sa photographie. Cette gloire éphémère l’enivra et quand le silence se fut fait sur son nom,
Bossard n’eut plus qu’une préoccupation : remonter sur les planches et tenir de nouveau le monde suspendu à ses lèvres.
A partir de ce moment l’affaire Cadiou lui appartient : il collectionne les coupures de journaux, les commente, note sur des carnets ses observations quotidiennes et devançant les événements, se vante, à qui veut l’entendre, d’avoir sur l’insoluble mystère des lumières particulières.
Il ne remarque pas les regards défiants que l’on commence à lui jeter : il multiplie les demi-confidences, fait parler les autres pour qu’on parle de lui, discute, ergote, réfute et surtout, affecte un air d’importance que l’on qualifie bientôt de suspect.
A la longue, on se lasse d’attendre des révélations qui ne se produisent jamais. Bossard sent que l’attention de ses auditeurs fléchit ; on ne croit plus en lui ; on le gouaille ; on ne le prend plus au sérieux.
Bossard veut raffermir sa réputation par un coup de maître et, de son piédestal, dominer l’univers étonné. Il faut que le génie de Bossard s’impose une fois pour toutes.
L’opinion réclame la clef du mystère : elle l’aura. Bossard ne sait rien, mais son imagination est fertile.
Le 22 avril Bossard fait une déposition sensationnelle.
Le 23 avril, au point du jour, il est arrêté.
Tout d’abord les inconvénients de sa nouvelle situation lui ont échappé. Sacrifier sa liberté pour acquérir une réputation lui semblait normal. Une vanité puérile s’étalait sur sa face épanouie.
Depuis, Bossard a perdu le sourire. Il s’est souvenu de sa vieille maman, toute seule maintenant dans la masure de Saint-Divy. Qui subviendrait à ses besoins maintenant qu’on le retenait en prison ?
Bossard s’est rétracté : « Tout ce que je vous ai raconté, a-t-il dit, c’est des blagues. J’en ai assez d’être bouclé. Ma mère va périr de misère. Relâchez-moi. »
– Nous verrons cela, répondit M Bidard de la Noë.
C’était tout vu : Bossard resta au Bouguen. L’autre jour il a été pris d’un accès de rage ; il a crié son désespoir et fait un peu de casse. On l’a mis au cachot.
Pendant ce temps la pauvre mère Bossard a épuisé ses maigres ressources. Hier matin, voyant que son fils ne revenait pas, elle décida d’aller le retrouver.
II y a une douzaine de kilomètres de Saint-Divy à Brest. C’était beaucoup pour ses vieilles jambes. Courageusement la mère Bossard se mit en chemin, emportant son dernier croûton de pain.
Elle arriva à Brest défaillante. On lui indiqua la prison du Bouguen ; mais une consigne inflexible lui en interdit l’entrée.
La mère Bossard eut beau exhiber une recommandation du maire de Saint-Divy, invoquer ses soixante-quatorze ans, sa détresse physique et morale, on ne lui permit pas d’embrasser son p’tiot.
Un procureur eut été attendri : le gardien-chef de la prison ne le fut pas.
M. Bidard de la Noë sera-t-il plus pitoyable ?
Il lui appartient de mettre un terme à une comédie qui dégénère en drame.

M. Duhot, conseiller municipal de Landerneau, nous prie de dire qu’il n’a pas tenu les propos qu’on lui a prêtés.
Aucun membre de sa famille n’est en mesure de fournir des renseignements relatifs à l’affaire Cadiou.

5 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

Bossard en liberté provisoire. – Mise en vente de l’usine

Nous avons dépeint la triste situation dans laquelle se trouvait la mère Bossard du fait de l’arrestation de son fils.
M. Bidard de la Noë a compris qu’il était inutile de prolonger la détention de ce dernier. Il l’a interrogé longuement hier après-midi et, après que Bossard eût de nouveau attesté le ciel que ses prétendues révélations n’étaient que des « blagues », il le mit en liberté provisoire.
– Mais vous devez vous tenir à ma disposition, lui dit le juge. N’oubliez pas que vous restez inculpé de complicité d’assassinat et de recel de cadavre. Je n’ai pas encore rendu d’ordonnance de non-lieu.
– L’essentiel, répondit Bossard, est que vous me relâchiez. Ma mère serait morte si vous m’aviez gardé plus longtemps.
Bossard, tout à la joie de sa liberté reconquise, paraissait se soucier de son inculpation autant que de sa première culotte.
Ramené au Bouguen pour la formalité de la levée d’écrou, l’ancien veilleur de nuit fut libéré quelques heures plus tard.
Il s’est juré de ne plus intervenir désormais dans les affaires criminelles.
Dans la matinée, M. Bidard de la Noë avait entendu M. Prigent, représentant de la Banque de France à Landerneau.
M. Prigent, qui s’était présenté à l’usine le 31 décembre vers une heure de l’après-midi, frappa vainement à la porte de l’ingénieur. Celui-ci n’était ni chez lui, ni à son bureau.
Dans un prochain interrogatoire, le juge demandera à Pierre d’exposer l’emploi de son temps le 31 décembre.
M. Cloarec, député de Morlaix, sera entendu ce matin à dix heures.

Mme Pierre, très affaiblie par les épreuves auxquelles elle a été soumise ces temps derniers, a dû s’aliter.
Elle a prié M. Le Roch d’aller voir son fils à sa place.

On annonce la prochaine mise en vente de l’usine de la Grande-Palud.

Par décret paru à l’Officiel d’hier, M. Miniac, juge suppléant au tribunal de première instance de Brest, est chargé temporairement des fonctions de l’instruction au dit tribunal, concurremment avec M. Bidard de la Noë.

Les déclarations de M. Duhot
Nous recevons la lettre suivante :
Monsieur le rédacteur en chef,
Je vous serai très obligé d’insérer à la place habituelle du « mystère de la Grande-Palud », la réponse suivante à celle de M. Duhot, parue dans votre journal du 4 mai 1914.
Je vous répète les propos que M. Duhot a tenus chez M. Decauchy, coiffeur, quai du Léon, à Landerneau, relatifs à l’affaire Cadiou.
Ma fille qui est institutrice libre à Pleyber-Christ, connaît une religieuse à Morlaix qui aurait vu M. Cadiou le 4 janvier 1914, visitant son établissement (je crois qu’il s’agit d’un hospice, sans être certain).
« Ma fille lui aurait demandé : « Vous ne vous trompez pas. – Non, répondit la religieuse. Je connais parfaitement M. Cadiou pour l’avoir soigné et je ne puis me tromper. »
A cela M. Decauchy répondit : « Puisque ta fille la connaît, elle devrait dire son nom et ne pas laisser condamner un innocent. »
Si M. Duhot met en doute la présente déclaration, nous nous tenons à trois témoins pour la lui confirmer.
Veuillez agréer, etc.
Albert LE MEUR, entrepreneur.

6 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

Déposition de M. Cloarec. – Le 31 décembre Pierre cherchait des martins-pêcheurs

Ceux qui attendaient de la déposition de M. Cloarec quelque révélation sensationnelle éprouveront, à la lecture de ces lignes, une déception cruelle.
M. Cloarec n’a rien dit qu’on ne sût déjà.
On connaissait ses interventions successives dans les affaires de l’usine de la Grande-Palud. Sur la demande de M. Bidard de la Noë, M. Cloarec les rappelle brièvement.
C’est M. Cloarec qui rédigea l’acte de la société Legrand-Temming.
M. Legrand, dit M. Cloarec, connaissait mon passé d’avoué et d’avocat. Il était tout naturel qu’il me demandât de le conseiller. Il me pria de me rendre à Colmar pour discuter avec l’avocat de M. Temming les conditions du traité à intervenir.
« J’allai donc à Colmar m’entretenir avec cet avocat. J’agissais à ce moment, en qualité d’avocat et non de député. M’étant mis d’accord avec l’avocat de la maison Temming, je rendis compte de ma mission à M. Legrand. Mon rôle s’arrêta là.
« Je n’ai été, par la suite, ni actionnaire de l’usine, ni intéressé dans l’affaire.
« Lorsque M. Legrand voulut céder son usine, il vint encore me demander si je ne pourrai pas lui trouver un acquéreur, je savais qu’à ce moment M. Cadiou cherchait un emploi pour ses capitaux. Désireux de lui rendre service, je le mis en rapport avec. M. Legrand. L’entente se fit en dehors de moi.
« Là s’est encore bornée mon intervention.
« Plus tard, lorsque M. Cadiou fut devenu propriétaire de la Grande-Palud, et qu’il se trouva sous le coup d’une dénonciation aux termes de laquelle l’usine marquait avec des capitaux allemands, il me remit, pour les transmettre à M. Sarraut, alors sous-secrétaire d’État à la Guerre, toutes les pièces de l’acte constitutif de la société, prouvant que les actionnaires étaient Français.
« A ces pièces était joint un reçu de M. Temming, attestant qu’il avait été complètement désintéressé.
« M. Sarraut, interpellé à la Chambre, confirma l’exactitude de ces faits, en déclarant formellement à la tribune qu’il s’était assuré que l’usine de la Grande-Palud était entièrement française.
« Le Journal officiel du 9 février 1910 en fait foi. »
M. Cloarec explique ensuite comment il fut amené à penser, dès le 1er janvier, que son ami Cadiou avait été assassiné. Tous ces détails sont connus.
On introduisit Pierre et on l’interrogea sur le passage de sa lettre au Matin, qui concerne M. Cloarec.
– Cette lettre, dit Pierre, avait trait à l’affaire d’Angoulême. Je n’ai pas voulu dire que M. Cloarec a reçu des pots-de-vin à cette occasion, car je ne le pensais pas.
« Si j’ai dit que diverses personnalités et notamment M. Cloarec, étaient mêlées à cette histoire, c’est parce que je savais que M. Cadiou était très lié avec M. Cloarec.
« M. Cadiou m’avait dit que M. Cloarec lui avait rendu des services, mais il ne m’a jamais confié qu’il avait eu recours à ses bons offices à propos de la fraude d’Angoulême.
« Je reconnais, conclut Pierre, que j’ai prononcé à tort le nom de M. Cloarec. »
Si M. Cloarec ne s’entremit pas en faveur de M. Cadiou, lorsqu’on reprocha à ce dernier de s’être fait payer deux fois par l’Etat un même wagon de coton, il est une démarche qu’il ne saurait se défendre d’avoir tentée.
C’est dans la déposition de M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres, qu’elle se trouve signalée.
Entendu il y a quelques jours, M. Barral confirma que les dénonciations de Pierre avaient été reconnues en majeure partie justifiées, et que c’était pour ce motif que M. Cadiou n’avait pas été admis à l’adjudication du 12 décembre.
« A la suite de cette exclusion, ajouta M. Barral, M. Cloarec alla plaider la cause de M. Cadiou auprès du général Gaudin. Mais celui-ci ne voulut rien entendre et renvoya le député au sous-secrétaire d’État à la Guerre. »
Ces dessous d’une industrie intéressant la défense nationale n’ont, avec l’assassinat de M. Cadiou, qu’un rapport lointain. Il n’est pourtant pas indifférent de les faire connaître.
Avant de prendre congé de M. Bidard de la Noë, M. le député Cloarec réclama son indemnité de déplacement, soit 124 francs.
Bossard, qui n’est pas député et paie sa place en chemin de fer, n’avait touché que 3 fr. 60. Il est vrai qu’il fut ensuite logé et nourri aux frais de la princesse pendant onze jours.

L’après-midi, M. Bidard de la Noë a confronté M. Marcou avec Pierre.
M. Marcou, qui est resté le fidèle défenseur de Pierre, a confirmé ses déclarations antérieures. Il conserve la conviction intime que son ancien ingénieur est innocent et, pour bien montrer qu’il lui a gardé toute son estime, il demanda au juge l’autorisation de lui serrer la main. M. Bidard de la Noë ne s’opposa pas à cette petite manifestation de sympathie.
Après avoir entendu M. Grall, jardinier, qui alla, en compagnie de sa femme, porter à Pierre, le 1er janvier, les deux télégrammes de Mme Cadiou, le juge demanda à Pierre son emploi du temps du 31 décembre.
On sait que M. Prigent, encaisseur de la Banque de France, se présenta le 31 décembre, à 1 h. 30, chez Pierre, et qu’il constata son absence.
– Ce jour-là, dit Pierre, ma bonne était allée à Brest pour acheter un fourneau et je déjeunai rapidement.
« Je sortis, vers 1 h. 15, pour me promener. J’allai dans la direction de la ferme et pris un chemin qui me conduisit au bord de l’Elorn à un endroit que l’on appelle « la cale Radiguet ».
« Un ouvrier de l’usine qui avait attrapé là un martin-pêcheur, m’avait dit que ces oiseaux fréquentaient en grand nombre ces parages. Je voulais contrôler l’exactitude du renseignement. »
A noter que le cale Radiguet est très éloignée du chemin où M. Cadiou fut enfoui.

Une épicière qui exerce son commerce aux environs du Palais a avisé M. Bidard de la Noë qu’une dame se trouvant actuellement dans la Charente-Inférieure, entendit raconter chez une de ses parentes de Landivisiau qu’une personne habitant la Grande-Palud, en bordure de la grand’route, aurait vu M. Cadiou et Pierre ensemble le 30 décembre.
De ce commérage, M. Bidard de la Noë n’espère pas grande lumière. A tout hasard, il a envoyé au parquet de Morlaix une commission rogatoire, afin que l’on recherche la parente de Landivisiau.
La parente de Landivisiau, quand on l’aura retrouvée, dira évidemment qu’elle a entendu désigner Mme Quéméneur, la célèbre débitante de la Grande-Palud, laquelle n’a plus rien à dire depuis longtemps.

Me Feillard, estimant que les experts en prennent à leur aise, a prié hier M. Bidard de la Noë de rappeler à M. Grivolla [Grivolat] et, principalement au docteur Paul, qu’il se trouve à la prison du Bouguen un certain ingénieur Pierre, dont leur négligence prolonge singulièrement la détention.
Me Feillard se propose, en effet, de demander l’élargissement de son client aussitôt que les conclusions des experts seront connues.

M. Bidard de la Noë interrogera aujourd’hui un certain nombre d’anciens ouvriers de l’usine qui ont vu M. Cadiou le matin du 30 décembre.
Cette enquête, on s’en souvient, a été faite par la brigade mobile.

7 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

Deux nouveaux témoins à charge se révèlent

M. Bidard de la Noë a consacré son après-midi d’hier à l’audition de quatre anciens ouvriers de la Grande-Palud : MM. Kervesten [Kervestin], Yves Guyader, Ténénan Léoquet et Louis Couloigner.
Le juge était déjà en possession des dépositions de tous les ouvriers de l’usine, recueillies par les soins de la brigade mobile, mais il avait estimé prudent de recommencer l’enquête lui-même.
Les précisions qu’il a obtenues hier ne lui feront pas regretter de s’être imposé une tâche fastidieuse.
On n’a pas oublié que d’interminables discussions s’engagèrent, au début de l’affaire, sur le point de savoir si M. Cadiou était venu ou non à l’usine le 30 décembre.
La présence de M. Cadiou à la Grande-Palud dans la matinée du 30 fut rapidement établie par les témoignages concordants de Mme Quéméneur et de la plupart des ouvriers. Pierre ne s’en était guère ému : « Il est possible, disait-il, que mon patron soit venu ce jour-là, mais je ne l’ai pas rencontré. »
A rencontre de cette assertion de l’inculpé, l’accusation ne disposait depuis la rétractation du fermier Bonnefoy, que du témoignage de M. Bignard. Le contre-maître certifiait que M. Cadiou et Pierre étaient sortis ensemble de l’usine vers onze heures du matin.
– M. Bignard se trompe, répondait obstinément Pierre. Il confond le 29 avec le 30, ou bien il a pris le comptable Guillou qui, de loin, a un peu la silhouette de M. Cadiou, pour ce dernier.
Hier, deux témoignages nouveaux sont venus corroborer celui du contremaître Bignard.
Le 30 décembre, vers neuf heures du matin, M. Kervesten [Kervestin] se trouvait avec un de ses camarades, nommé Guiganton, sur la plateforme des autoclaves, quand M. Cadiou et Pierre arrivèrent, échangèrent quelques mots au sujet du fonctionnement des appareils et se retirèrent.
Vers onze heures, M. Kervesten [Kervestin], qui était alors dans la cour de l’usine, aperçut M. Cadiou et Pierre qui s’en allaient dans la direction du pont du chemin de fer.
C’est à la même heure et au même endroit que le contremaître Bignard voit le directeur et l’ingénieur cheminant de compagnie.
D’autre part, M. Yves Guyader déclare qu’un peu avant onze heures il vit M. Cadiou sous la voûte du chemin de fer, venant vers l’usine, sans doute pour y chercher Pierre puisque, quelques instants plus tard, les deux hommes sortent ensemble.
M. Cadiou était vêtu en cycliste. Ses jambes étaient guêtrées de cuir fauve. Il neigeait.
M. Ténénan Léoquet et M. Louis Couloigner ont vu M. Cadiou le matin, de bonne heure à l’usine. Il était seul. Ils ignorent s’il a rencontré ensuite Pierre.
Tous ces témoins sont sûrs que leur mémoire est fidèle. On leur a opposé à cette affirmation du comptable Guillou : « Le 29 décembre M. Cadiou et M. Pierre sont partis tous deux du bureau vers onze heures moins le quart, c’est-à-dire à peu près à l’heure où M. Bignard se figure qu’il les a vus le lendemain. M. Bignard ne confond-il pas le 29 et le 30 ? »
En ce qui concerne M. Kervesten [Kervestin], la confusion est impossible. Le 29 décembre, M.
Kervesten [Kervestin] était à la foire de Lesneven.
Pierre a été confronté successivement avec les quatre ouvriers : il s’est borné à répondre qu’ils se trompaient.
– M. Cadiou, dit-il, n’est pas venu au bureau le 30. Je suis bien monté avec lui deux ou trois fois aux autoclaves, mais pas le 30. Je n’ai pas revu M. Cadiou depuis le 29.
M. Kervesten ayant dit au juge que plusieurs de ses camarades qui travaillaient le 30 dans le voisinage des autoclaves avaient dû voir comme lui M. Cadiou et Pierre, nous avons recherché ce que les ouvriers désignés, MM. Kerdoncuff, Quéméneur, Godec, Baot et Bernard avaient déclaré à la brigade mobile.
Tous ont vu M. Cadiou seul vers neuf heures ; aucun n’a vu Pierre avec lui.
Bien mieux : M. Guiganton, qui se trouvait avec M. Kervesten [Kervestin] sur la plateforme des autoclaves, prétend que M. Cadiou n’était pas accompagné de l’ingénieur lorsqu’il vint se rendre compte du fonctionnement des appareils.
M. Bidard de la Noë se propose d’interroger prochainement tous ces ouvriers, dont les dépositions n’ont peut-être pas été enregistrées avec toute la précision voulue.
Le défenseur de Pierre, Me Feillard, est persuadé que M. Kervesten [Kervestin] se trompe de date : « Pierre, dit-il, n’aurait pas écrit à M. Cadiou le 30 décembre s’il l’avait vu ce jour-là.
« Et puis, ajoute-t-il, a-t-on déjà oublié les témoignages de Morlaix et de Saint-Pol de Léon ? Quel intérêt y a-t-il à prouver la présence de M. Cadiou à l’usine le 30 décembre, alors qu’une quinzaine de dépositions établissent que le crime n’a pu être commis avant le 1er janvier au soir ?»
A ce propos, on nous signale de Morlaix que M. Le Clec’h, juge d’instruction, a interrogé hier M. Walbott, commerçant, rue d’Aiguillon, au sujet de la ressemblance de M. Blanc, agent d’assurances, avec M. Cadiou.
M. Blanc, qui a en effet certains traits communs avec M. Cadiou, n’habite Morlaix que depuis quelques mois. Il est souvent vêtu en cycliste.
Peut-être est-ce lui le sosie que l’on a vainement cherché jusqu’ici.

Déposition du contrôleur des poudres Goas
Dans la matinée, M. Bidard de la Noë avait entendu M. Goas, contrôleur des poudres, chargé de la surveillance des usines de la Grande-Palud et de Traon-Elorn.
M. Goas avait des rapports journaliers avec Pierre. En décembre 1913 il eut une conversation avec M. Cadiou, qui lui fit part de ses difficultés avec l’administration de la Guerre.
« La qualité du coton employé à la Grande-Palud, a dit M. Goas, était bien inférieure à celle des autres usines. A plusieurs reprises j’ai été forcé d’interdire l’emploi de balles de coton de mauvaise qualité.
« Dans le courant d’octobre, j’ai dû signaler à mes chefs que le bon coton était réservé aux commandes de l’industrie privée, alors que le mauvais était destiné aux fournitures des poudreries.
– Ce rapport n’a-t-il pas été inspiré par Pierre ? demanda le juge.
– En aucune façon. J’en prends toute la responsabilité. J’ignore d’ailleurs s’il provoqua l’exclusion de l’adjudication du 12 décembre dont M. Cadiou se plaignit comme d’une injustice. Tout ce que je sais c’est que j’eus encore, par la suite, à éliminer certaines balles de coton. »
M. Goas ajouta qu’un des trois derniers jours de décembre il vit Pierre entrer à l’usine avec des registres sous le bras. Était-ce le 29, le 30 ou le 31 ? M. Goas ne s’en souvient pas.
Pierre, mis au courant des faits relatés par M. Goas, en reconnut l’exactitude. Il ne se rappelle pas quel jour il apporta des registres à l’usine.

8 mai 1914 – p. 3

BOSSARD N’A PAS DIT QUE DES « BLAGUES »

Conclusions du docteur Paul : « M. Cadiou est mort d’une hémorragie provoquée par la balle et peut-être aussi par les coups de couteau ; M. Cadiou a vraisemblablement été assassiné. »

Le 22 avril Bossard venait à l’improviste annoncer à M. Bidard de la Noë qu’il savait depuis le 18 janvier, où M. Cadiou avait été enfoui.
Dès le 31 décembre, disait-il, il avait été sur le point de découvrir le cadavre. En suivant des traces de pas dans la neige il avait été conduit jusqu’à l’extrémité du chemin creux et avait remarqué que la terre était fraîchement remuée. Mais Bossard ignorait à ce moment la disparition de son patron.
Le 17 janvier, effectuant des recherches dans le bois avec l’inspecteur Lemez, il avait senti, dans le voisinage du chemin creux, une odeur de « viande pourrie » (sic.).
Le lendemain il revint seul et aperçut la nuque de M. Cadiou qui affleurait le sol. Épouvanté il la recouvrit de terre et prit la fuite.
Telles furent, dans leurs grandes lignes, les révélations de Bossard.
On sait que, pour avoir voulu rendre service à M. Bidard de la Noë, Bossard fut arrêté le 23 avril au point du jour. On le fit d’abord jeûner pendant 24 heures pour lui apprendre à se mêler de ses affaires.
Le lendemain Bossard à qui notre régime pénitentiaire inspirait déjà une répulsion caractérisée, songea à reconquérir sa liberté si inconsidérément sacrifiée.
Il raisonna : « Puisqu’on m’a emboîté, sous prétexte que j’en savais trop, il y a des chances pour qu’on me relâche dès qu’on sera persuadé que je ne sais rien. »
Et sans plus attendre il se rétracta.
Cela ne faisait pas l’affaire de M. Bidard de la Noë, mais Bossard, après avoir disposé ses batteries sur des positions qu’il jugeait inexpugnables refusait d’en déloger. Il résista à tous les assauts. Par des interrogatoires successifs, le juge s’efforça de le faire changer de tactique : ses tentatives échouèrent.
Le 4 mai Bossard était renvoyé à ses chères études.
L’ancien veilleur de nuit a-t-il réellement menti le 22 avril ?
Nous avons recueilli hier un témoignage qui établit d’une façon à peu près certaine que Bossard a dit la vérité.
M. Laurent, 30 ans, coureur cycliste bien connu dans la région, est mécanicien à bord du Gorbea Mendi depuis le 29 janvier. Le hasard en fit, dès le jour de son embauche, le compagnon de travail de Bossard.
Les deux hommes causèrent et, suivant l’usage, ce fut Bossard qui fit tous les frais de la conversation. M. Laurent qui, jusqu’alors, ne s’était guère intéressé à l’affaire Cadiou, fut renseigné en détails.
Au cours de son récit, Bossard fit cette déclaration, que M. Laurent devait se rappeler, par la suite, non sans étonnement :
« Il y a quelque temps, dit Bossard, je suis allé dans le bois de La Palud, avec l’inspecteur Lemez, à la recherche du cadavre de M. Cadiou.
« Je longeais le ruisseau alors que M. Lemez fouillait le haut du bois.
« Dans un chemin creux où nous nous sommes rejoints et où je savais que M. Cadiou avait l’habitude d’aller voir le débit du ruisseau, j’ai senti une odeur de cadavre.
« Mais la terre était couverte de neige et je n’ai rien dit.
« Si j’étais méchant pour Pierre comme il l’a été pour moi, ajouta Bossard, je pourrais le faire baiser » (sic).
L’intérêt de ce propos de Bossard est qu’il a été tenu le 29 janvier, c’est-à-dire six jours avant que M. Jean-Marie Cadiou ne retrouve son frère.
Que Bossard ait imaginé un roman après la découverte du cadavre, soit ! Mais personne n’admettra que la constatation si précise, rapportée à M. Laurent, ait pu être inventée le 29 janvier, alors qu’elle devait être reconnue exacte une semaine plus tard.
M. Laurent ne se trompe pas de date. Il certifie que les paroles stupéfiantes que nous reproduisons ci-dessus ont été prononcées le jour où il a travaillé pour la première fois à bord du Gorbea Mendi ; il est facile de vérifier la date d’admission de M. Laurent au Gorbea Mendi ; on verra que c’est bien le 29 janvier.
Nous avons d’ailleurs rencontré Bossard hier dans les couloirs du Palais. Bossard venait se plaindre à M. Bidard de la Noë d’une dénonciation dont il avait été l’objet de la part d’un de ses camarades, M. Manach.
– Pourquoi, nous demanda-t-il, avez-vous raconté que j’avais dit des « blagues » au juge.
– Mais nous n’avons fait que reproduire expression que vous avez vous-même employée.
Bossard haussa les épaules, puis, avec un sourire indéfinissable : « Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. Je pourrais bien aujourd’hui voir commettre un crime sous mes yeux. Sûr que je ne dirais rien. Il ne fait pas bon se frotter à la justice : ça ne m’arrivera plus. »
M. Manach, qui est également employé à bord du Gorbea Mendi a prétendu que Bossard était, dans les premiers jours de janvier, en possession de trois billets de cent francs dont il serait fort en peine d’expliquer la provenance.
Bossard déclare qu’il n’a jamais eu pareille somme à sa disposition.
M. Laurent confirme ce que dit Bossard ; il n’a jamais vu de billets de banque entre les mains de ce dernier ; jamais il n’a entendu ses camarades manifester les mêmes soupçons que M. Manach.
Bossard sera confronté samedi matin avec M. Manach et avec M. Laurent.

Le rapport du docteur Paul
Le 4 février, M. Jean-Marie Cadiou découvrait le cadavre de son malheureux frère et, quelques heures plus tard, le docteur Rousseau, médecin-légiste, procédait à l’autopsie dans les conditions défavorables que l’on sait.
Les conclusions du docteur Rousseau furent que la mort de M. Cadiou avait été provoquée par strangulation ou par traumatisme cervical ; la plaie du cou était postérieure à la mort.
A la suite d’une campagne de presse, le parquet se décida à ordonner une contre-autopsie. Elle eut lieu le 17 février et fut pratiquée par le docteur Paul de Paris.
En disséquant méticuleusement le cadavre, le docteur Paul fit la trouvaille qui allait constituer pour Pierre une charge nouvelle : celle de la balle de 6 millimètres. Ce résultat de la contre-autopsie soulevait un certain nombre de problèmes. M. Cadiou avait-il succombé aux suites de la blessure de la nuque ou celle de la gorge ? Cette dernière était-elle réellement postérieure à la mort ? A quelle date le crime remontait-il ? Et d’abord, y avait-il eu crime ?
Pour répondre à ces diverses questions, le docteur Paul dut entreprendre une série d’études sur diverses parties du cadavre qu’il avait prélevées et emportées à Paris.
Le rapport du docteur Paul, daté du 4 mai, n’est parvenu qu’hier matin au parquet de Brest. Il était accompagné d’une note d’honoraires de 472 francs.
Ce rapport ne comprend pas moins de 79 pages. Il ne contient, en revanche, aucune révélation sensationnelle.
Le docteur Paul expose d’abord les raisons pour lesquelles sa tâche fut particulièrement ardue.
« Le corps, dit-il, avait longuement séjourné dans l’eau : la peau était ridée, les cheveux et les ongles se détachaient. Or, on sait, en médecine légale, que si un corps se conserve mieux dans l’eau que dans l’air, la putréfaction est au contraire accélérée dès que le corps est retiré de l’eau. C’est ce qui explique pourquoi le docteur Rousseau déclara, lors de la première autopsie, que la conservation du corps était satisfaisante alors que nous devions constater treize jours plus tard un état de putréfaction avancée.
« En outre, le fait que les plaies avaient été lavées rendait impossibles certaines constatations. »
Le docteur Paul, après avoir déclaré que M. Cadiou n’a pas été étranglé, conclut en ces termes :
1 ° L’état de putréfaction très avancée du cadavre ne permet pas de préciser la date et, à plus forte raison, l’heure à laquelle M. Cadiou est mort.
2° Outre la plaie de plusieurs coups de couteau sur la face latérale gauche du cou, relevée par le docteur Rousseau, nous avons constaté une plaie de la région droite de la nuque. Cette plaie avait été causée par un coup de feu tiré quand le capuchon de M. Cadiou était relevé.
3° La mort est due à une hémorragie interne consécutive aux lésions produites par la balle qui trancha les vaisseaux sanguins du côté droit du cou.
4° La plaie par coups de couteau a pu contribuer à cette hémorragie, mais la putréfaction empêche de voir si cette plaie a été faite ante ou post mortem.
5° Le couteau saisi sur Pierre a pu faire la plaie du cou, mais il est impossible de l’affirmer. Aucune trace de sang n’a été relevée sur la lame et la plaie ne présente aucune caractéristique.
6° Sous les réserves que nous impose l’état de putréfaction dans lequel nous avons retrouvé le cadavre, les blessures relevées sur le corps de M. Cadiou présentent le caractère de blessures criminelles.
On le voit, le docteur Paul reste dans l’imprécision. Il n’est guère affirmatif que sur un point : la mort de M. Cadiou est due à une hémorragie. Quant aux causes de cette effusion de sang, s’il est aisé de les soupçonner, il est impossible de les déterminer avec exactitude.
M. Cadiou a-t-il été assassiné ? Le docteur Paul le croit sans pouvoir l’affirmer.
Attendons-nous à une prochaine demande de mise en liberté en faveur de Pierre.

L’instruction
M. Bidard de la Noë a entendu hier après-midi quatre ouvriers de l’usine : MM. Kerboul, Broudin, Simon et Bellec. Il les a confrontés avec Pierre.
Le juge espérait obtenir confirmation de la déposition faite la veille par M. Kervesten [Kervestin]. Cet espoir a été déçu. Aucun des ouvriers interrogés hier n’a vu ensemble M. Cadiou et Pierre dans la matinée du 30.
Ils ont tous vu M. Cadiou arriver seul à l’usine vers 8 h. 1/2, pénétrer dans le bureau de l’ingénieur, où personne ne se trouvait encore, et y allumer l’électricité ; une dizaine de minutes plus tard, M. Cadiou sortait du bureau, après avoir soigneusement éteint la lumière, et allait jeter un coup d’œil sur le travail des ouvriers. On le vit successivement dans toutes les parties de l’usine : aux autoclaves, aux séchoirs, etc…
Vers neuf heures, M. Cadiou quittait l’usine. M. Broudin, qui se trouvait à ce moment dehors, eut la curiosité de regarder de quel côté M. Cadiou s’éloignait.
Il le vit sous le pont du chemin de fer qui s’en allait seul.
Pas un des quatre témoins d’hier ne revit M. Cadiou.
Quant à Pierre, il n’arriva d’après eux à son bureau que vers midi moins le quart.
Ce matin, M. Bidard de la Noë confrontera Pierre avec M. Jean-Marie Cadiou et avec M. et Mme Bignard.

Pourquoi l’ingénieur Pierre n’est-il pas en liberté provisoire ?
LE PROFESSEUR LE POITTEVIN S’EN ÉTONNE

Paris, 7 mai.
On lit dans le Petit Parisien :
Ainsi que nous le disions hier, la détention abusivement prolongée de l’ingénieur Pierre, inculpé d’avoir assassiné le directeur de l’usine de la Grande-Palud, pose un grave problème d’intérêt général : celui du respect de la liberté individuelle. Il s’agit de savoir si les pouvoirs d’un juge d’instruction peuvent être si forts qu’un inculpé contre qui aucune charge formelle n’a été relevée soit maintenu en prison aussi longtemps qu’il plaira au magistrat.
Nous sommes allé poser cette question a un juriste particulièrement versé dans la connaissance du droit criminel, a M. Le Poittevin, titulaire de la chaire a la Faculté de droit. L’éminent professeur a bien voulu nous faire les déclarations suivantes :
« Je ne connais de l’affaire Cadiou que ce qu’en ont publié les journaux. Mais, à m’en tenir aux relations qu’ils ont données de l’instruction, il me semble que la culpabilité de M. Pierre n’apparaît pas si évidente qu’il ne puisse bénéficier d’une mise en liberté provisoire. Voilà mon appréciation personnelle. Je vous la communique pour ce qu’elle vaut et en vous faisant observer qu’il est possible que le juge instructeur de Brest possède des éléments d’information que nous ne connaissons pas.
« Maintenant, pour ce qui est des pouvoirs des juges en matière d’instruction criminelle, je vous rappellerai qu’ils sont limités par le droit donné à l’inculpé de faire appel de leur décision auprès de la chambre des mises en accusation. Cette faculté, qui primitivement ne pouvait être utilisée que dans des cas restreints, fut étendue vers 1865 dans le sens le plus large. Dans le cas qui nous intéresse, vous savez que l’inculpé a usé du droit de faire appel de la décision du juge d’instruction le maintenant en prison. La Chambre des mises en accusations a rejeté sa demande. Il lui reste toujours la faculté de la renouveler au cas où la marche de l’instruction lui apporterait de nouveaux éléments en sa faveur ou détruirait des charges ou des présomptions invoquées contre lui.
– Mais, demandons-nous à notre interlocuteur, ne pensez-vous pas que sur ce point notre législation puisse être réformée dans un sens plus libéral ?
– A la vérité, reprit M. Le Poittevin, je vous dirai que je ne vois guère qu’une chose à modifier : les mœurs et les habitudes de notre magistrature. Pour ma part, lorsque dans mon cours j’en arrive à cette question, je me prononce en faveur de l’usage le plus large de la mise en liberté provisoire. Dans l’affaire Cadiou j’estime que le juge d’instruction pourrait, sans danger, mettre l’inculpé en liberté provisoire, quitte, comme cela se fait en Angleterre, à lui faire verser une caution. La caution, dont le principe, comme vous le savez, est inscrit dans notre code, n’est pas à mon gré assez souvent employée. Et cependant puisque le magistrat est maître et peut la fixer au chiffre qu’il lui plaît, il dispose là d’un moyen efficace de tenir l’inculpé à sa disposition.
« D’autres modalités, ajouta le distingué professeur, ont été proposées à l’exemple de plusieurs législations étrangères. On a songé à imposer au juge d’instruction l’obligation d’avoir à renouveler son mandat d’arrêt lorsque, à l’expiration d’un certain laps de temps, l’inculpé est toujours en prévention. Ainsi le magistrat aurait son attention attirée sur la situation de l’inculpé. Sans doute il resterait libre de maintenir sa décision première, mais l’inculpé pourrait alors, comme en l’état actuel, se pourvoir devant la Chambre des mises en accusation.
« Un autre système a été encore envisagé. Ce serait de confier au tribunal du lieu, réuni en chambre de conseil, le droit d’examiner le dossier lorsque un certain temps écoulé l’inculpé serait toujours incarcéra. Ces réformes qui, à mon sens, seraient heureuses, n’ont jamais été débattues qu’entre juristes. Elles dorment dans des cartons et je ne saurai vous dire quand elles en sortiront. »
Sur ces dernières paroles prit fin notre entretien avec le distingué professeur de droit criminel.

9 mai 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
Le cercle vicieux

L’enquête traîne en longueur. On s’en était déjà aperçu ; on s’en aperçoit de plus en plus.
La sempiternelle question du 30, que l’on discute depuis plus de trois mois n’est pas encore tranchée ; aucun des témoins entendus jusqu’à ce jour n’a pu fournir soit à l’accusation, soit à la défense, un argument sans réplique.
C’est le 30 décembre que M. Cadiou est venu pour la dernière fois à l’usine, certifiait le fermier Bonnefoy. Mais le fermier Bonnefoy s’est rétracté.
Le bruit courait hier qu’il allait revenir à ses premières déclarations. De grâce, qu’il n’en fasse rien. A quoi bon créer une nouvelle complication dont personne ne saurait tirer profit
« C’est bien le 30 décembre », affirme aujourd’hui M. Bignard. Mais dans son interrogatoire du 29 janvier, le contremaître employait une formule qui autorisait tous les doutes : « Je crois, sans en être certain disait-il, que c’est le 30 décembre. »
Depuis, la conviction de M. Bignard s’est raffermie. La nôtre s’est ébranlée.
M. Kervistin confirme la déposition de M. Bignard. Mais M. Kervistin trouve pour la contredire M. Marcou, M. Guillou et la plupart des ouvriers de l’usine.
Il faudrait des témoins nouveaux pour départager les anciens : malheureusement tous les habitants de la Grande-Palud sans en excepter les paralytiques, les sourds, les aveugles et les enfants en bas-âges ont comparu successivement et à plusieurs reprises devant tout ce que l’ordre judiciaire compte de représentants assermentés.
En désespoir de cause, M. Bidard de la Noë recommence inlassablement son enquête. Il tourne avec résignation dans le cercle qu’un sort contraire lui a tracé.
Quand il a épuisé la longue liste des témoins qui ont vu ou qui n’ont pas vu M. Cadiou le 30, M. Bidard de la Noë la reprend au début. Tient-il la persévérance pour la première des vertus et la pratique-t-il dans l’espoir qu’on lui en tiendra compte dans un monde meilleur ?
Donc M. Bidard de la Noë avait convoqué hier M. Bignard, Mme Bignard et M. Jean-Marie Cadiou.
Tous trois furent interrogés contradictoirement. Pierre, assisté de son avocat, Me Feillard, était présent à la confrontation.
Une fois de plus M. Bignard répéta qu’il avait vu M. Cadiou et Pierre quitter ensemble l’usine le matin du 30, vers 11 h. 15. Une fois de plus Pierre opposa un démenti courtois à son ancien contre-maître.
Puis M. Bignard eut à s’expliquer sur une phrase compromettante que lui prête M. Jean-Marie Cadiou.
Quand ce dernier eut retrouvé le cadavre de son frère, le 4 février, il courut à l’usine et en ramena M. Bignard. Comme on ne venait pas assez vite à leur aide, au gré de M. Jean-Marie Cadiou, ce dernier voulut retourner à l’usine. M. Bignard l’aurait, à ce moment, conjuré de ne pas l’abandonner.
« Ne me laissez pas seul, aurait dit M. Bignard. Si Pierre venait il me tuerait peut-être aussi. »
Le contremaître prétend que ses paroles ont été mal interprétées.
– J’étais très ému, expliqua-t-il au Juge, et j’eus, je l’avoue, un moment de faiblesse. C’est alors que je priai M. Cadiou de rester près de moi : j’éprouvais, en présence du cadavre, une certaine appréhension, comme si l’auteur du crime avait pu se tenir caché aux environs. Mais M. Pierre ne m’a jamais inspiré de frayeur. Je ne soupçonnais pas alors qu’il put être le coupable.
M. Jean-Marie Cadiou maintient néanmoins les termes de sa déposition.
Quant à Mme Bignard, elle a passé les fêtes de Noël et du premier de l’an chez sa mère, Mme Anselme, demeurant à Lambézellec. Elle ignore par conséquent ce qui a pu se passer à cette époque à la Grande-Palud.
Rentrée dans les premiers jours de janvier, Mme Bignard trouva son mari très ennuyé : « M. Cadiou est venu deux fois ici, lui dit-il, le 29 et le 30 décembre. Je comptais le revoir et lui demander de s’occuper de me trouver une place, mais il n’est pas revenu. »
Le contrat du contremaître Bignard venait en effet à expiration le 1er janvier.
Le matin du 4 février, Mme Bignard lava du linge dans la cour du débit Quéméneur. Vers onze heures, elle regagnait son logis, quand elle rencontra Pierre qui, très pâle, se dirigeait en courant vers l’usine. Il devait être établi plus tard que Pierre allait chercher des outils.
– Que se passe-t-il ? demanda Mme Bignard à sa fille.
– On a retrouvé le corps de M. Cadiou, répondit la petite.
C’est ainsi que Mme Bignard apprit la tragique nouvelle. La femme du contremaître ne sait rien de plus.
Sur une question du juge, elle déclara qu’elle et son mari vivaient en mésintelligence avec Julia Juzeau, mais que leurs rapports avec Pierre étaient excellents.

Bossard prépare sa défense
Depuis sa mise en liberté, Bossard essaie de se justifier de l’accusation de complicité d’assassinat qui pèse encore sur lui.
Servi par une mémoire où s’incrustent les détails les plus insignifiants, Bossard est parvenu à reconstituer son emploi du temps du 29 et du 30 décembre.
Le 29 décembre, à 3 h. 30, Bossard quitte Saint-Divy. Il se rend à pied à Guipavas où vers cinq heures, il prend l’autobus qui le conduit à Brest. Après avoir dîné chez Mlle Marie, crêpière rue Kéravel, il va passer la nuit chez M. Baron, restaurateur rue Monge.
Le lendemain, Bossard se lève de bonne heure. Dès six heures il est dehors. Il flâne dans les rues. Vers neuf heures, il achète des vêtements chez M. Roubaud, rue Suffren. Il se rend ensuite chez M. Chevassu, horloger, et fait emplette d’un réveille-matin.
A midi, il déjeune chez la crêpière de la rue Kéravel. A 1 h. 42, il prend le train pour La Forest. En route il cause avec un abbé auquel il fait lire un monologue intitulé : « Tartarin à la chasse au lion ».
Bossard descend à La Forest et regagne Saint-Divy à pied. En chemin il croise une voisine, Mlle Billant.
Toutes ces Précisions ont été reconnues exactes par les policiers chargés de les contrôler.
La crêpière de la rue Kéravel a reconnu Bossard ; elle se rappelle que lorsqu’il vint déjeuner le 30, il déposa près de son couvert la boîte du réveille-matin qu’il venait d’acheter.
M. Chevassu déclare que Bossard est bien venu lui acheter un réveille-matin le 30 vers onze heures.
Bossard est, en outre, en possession d’une lettre de Mlle Billant attestant qu’elle l’a bien rencontré rentrant à Saint-Divy l’après-midi du 30.
Quant au prêtre, en compagnie duquel il a voyagé jusqu’à La Forest, Bossard espère qu’il se fera connaître.
Il est à remarquer que, passée la matinée du 30, Bossard ne croit plus à la nécessité d’invoquer un alibi.
A son avis, pour ne pas être inquiété, il suffit d’établir que le 30 au matin on se trouvait partout ailleurs qu’à la Grande-Palud. L’idée que le crime a pu être commis en un autre lieu ne lui vient même pas à l’esprit.
Jusqu’à un certain point, Bossard est donc converti aux conceptions de M. le procureur Guilmard.
Bossard conteste, en partie, l’exactitude du propos rapporté par le coureur cycliste Laurent : Bossard n’a jamais eu qu’à se louer de Pierre et il ne l’a pas taxé de méchanceté.
D’autre part, Bossard prétend n’avoir pas vu Laurent le 29 janvier, n’ayant pas travaillé ce jour-là. C’est à une autre date qu’il a dit avoir senti une odeur de cadavre dans le chemin creux.
M. Laurent maintient intégralement les déclarations que nous avons publiées hier. Il a la certitude de ne commettre aucune erreur.
Ce matin, Bossard sera confronté avec M. Laurent et avec ses deux détracteurs : MM. Manach et Lavalette. On sait comment ceux-ci expliquent leurs soupçons. Bossard estime que MM. Manach et Lavalette essaient de le perdre par ressentiment d’anciennes querelles.

Le prétendu sosie de M. Cadiou
Morlaix, 7 mai.
Nous avons annoncé que M. Le Clec’h, juge d’instruction, avait interrogé M. Walbott, négociant, au sujet de la ressemblance de M. Blanc, agent général d’assurances, avec M. Cadiou.
Nous avons rendu visite à M. Blanc et voici le compte rendu de notre entrevue :
D. – Vous avez appris sans doute qu’on prétend qu’il existe une grande ressemblance entre vous et M. Cadiou ? Vous a-t-on pris quelquefois pour ce dernier ?
R. – Je suis très surpris d’avoir été ainsi mis en cause, mais depuis mon arrivée à Morlaix, qui remonte au mois de septembre dernier, je n’ai encore rencontré personne m’ayant pris pour M. Cadiou.
D. – Vous a-t-on salué quelquefois par mégarde en vous disant : « Bonjour, M. Cadiou ! » ?
R. – Pareille salutation ne m’a jamais été adressée par qui que ce soit.
R. – Voyagez-vous souvent ?
R. – Certes, oui. Un agent d’assurances, vraiment soucieux des intérêts de son portefeuille, vous ne devez pas l’ignorer, est tenu à des déplacements continuels. Mes tournées, je les fais ordinairement à bicyclette.
D. – Quel costume avez-vous dans vos pérégrinations ?
R. – Généralement, je voyage avec une tenue de cycliste et une pèlerine caoutchoutée.
D. – Vous rappelez-vous si, le premier janvier, vous avez passé sur la place Thiers en tenue cycliste ?
R. – Je ne puis vous répondre sur ce point d’une façon précise. J’en ai aucun souvenir. Mais je ne crois pas, ayant l’habitude, les jours de fête, de n’être jamais vêtu en costume cycliste.
D. – Etes-vous allé à Saint-Pol de Léon le 1er janvier ?
R. – Cela non. Je puis vous donner sur ce point une assurance formelle et catégorique.
La tenue cycliste de M. Blanc et peut-être sa taille seraient seuls à retenir pour expliquer une confusion peu probable. M. Blanc est un homme vigoureux et respirant une excellente santé, tandis que M. Cadiou était chétif.
M. Cadiou avait dépassé la cinquantaine, tandis que M. Blanc a à peine 34 ans.

L’astrologue prédit sa mise en liberté
Me Feillard a reçu la lettre suivante :
7 mai 1914.
Maître,
Selon le Matin du 11 avril 1914, votre client, M. l’ingénieur Louis Pierre, serait né le 24 octobre 1882. Cette date est en contradiction avec les renseignements communiqués par sa famille, d’où il résulte que les coordonnées natales doivent être 4 octobre 1882, 19 h. 30(7 h. 30 après-midi), hameau de Branville-Caugé (Eure).
Je pense qu’il n’y a là qu’une erreur typographique, néanmoins il est regrettable qu’on publie des indications erronées, alors que leur exactitude est indispensable, à l’érection du thème de nativité en vue de l’étude des influences astrales qui agissent sur le sujet.
Ainsi que je l’ai écrit à la famille Pierre, l’horoscope du 4 octobre me paraît tout à fait en rapport avec le tempérament du sujet (du moins tel qu’on peut le dégager des extraordinaires invraisemblances de l’instruction) et particulièrement avec sa destinée. Celui du 24 octobre, chose curieuse, serait sensiblement dans la même tonalité, mais accentuerait beaucoup les influences maléfiques, rendrait le tempérament plus violent (la lune se trouvant dans le Bélier au lieu d’être dans l’Ecrevisse et ferait sans doute le sujet plus actif que passif. Cela est très important).
Toutefois, le champ des maisons astrologiques VIe et XIIe est tellement vaste pour l’heure et le lieu de naissance, les signes du Scorpion et du Taureau y dominent de telle façon que s’explique parfaitement l’atmosphère mystérieuse dont l’affaire s’enveloppe comme d’un impénétrable voile.
L’Orient et la maison I étant dans les gémeaux, le natif a pour dominateur Mercure, qui, conjoint, à Mars, dans le signe du Scorpion, indique la vocation pour la chimie, la médecine, la mécanique, les explosifs, etc.
Le milieu du ciel (situation dans le monde) étant dans le Verseau, Saturne en est le maître. Mais cette planète maléfique se trouve dans une région néfaste du Taureau, en XIIe maison (prisons).
D’autre part Mars, l’autre maléfique, est dominateur de la maison XIIe (prisons), et sa conjonction avec Mercure, qui représente le natif confirme d’une façon formelle le présage d’emprisonnement à l’époque où, par direction, l’Orient vient en aspect du maître de la XIIe, c’est-à-dire entre 30 et 31 ans.
Sans insister sur les autres influences qui corroborent ces notes fondamentales, l’horoscope est donc déjà suffisamment intéressant.
Si l’on recherche les causes du drame et si l’on examine la progression des planètes au cours de l’instruction, ce thème devient alors tout à fait impressionnant,
Les aspects qui nuisent directement au su- jet sont ceux de :
1° Mars (chimie, armes à feu, etc.), maître des prisons ;
2° Uranus en maison Ve (amours, spéculations) ;
3° La lune (avec atténuation, étant, signifiée par position) indirectement.
Saturne en XIIe est en opposition de vénus en VIe (serviteurs, employés) dans les signes venimeux (trahisons, accusations sournoises, etc.).
C’est pourquoi j’ai dit à la famille que le personnel subalterne paraissait mériter un examen approfondi et quelles influences féminines étaient en général plus nuisibles qu’utiles au sujet.
Le soleil, significateur d’évolution, est en mauvais aspect avec Saturne Vénus, lune, Jupiter, et situé à la pointe de la VIe maison (serviteurs, emplois, maladies).
La santé se trouve compromise par le fait que Vénus, dominatrice des maladies, est en opposition de Saturne, dans le Taureau (affection de la gorge, phtisie, etc.,XXXXXroidissement, myopie).
Les influences favorables émanant de Jupiter, le grand bénéfique, en exaltation, dans une maison de fortune, en bon aspect avec la conjonction de Mercure et Mars, inspirant le sentiment de la justice, la noblesse du caractère, l’élévation de l’esprit, et de la lune, qui adoucit le tempérament.
Ce sont deux puissants correctifs, heureusement, mais qui ont bien de la peine à contrebalancer les effroyables significations de la destinée, contre laquelle s’acharnent tant de rancunes jalouses et de basses vengeances.
Depuis l’année 1912, Saturne, revenu à sa position natale, agit sournoisement, puis évolue jusqu’en juin 1914 dans le champ de la première maison. Depuis juillet 1913 jusqu’en mai 1914, Mars éveille les énergies latentes de Saturne, de Jupiter et de la lune. Uranus, qui a touché en janvier 1913 la pointe du milieu du ciel, atteint actuellement le 11e degré du Verseau, dans le champ de la Xe maison.
Le jeu combiné des influences astrales est donc indéniable et provoque la réalisation des présages :
Transits du 29, 30, 31 décembre 1914. – Mars de transit est en conjonction de la lune natale, la lune de transit est au milieu du ciel.
Transits du 4 février, vers onze heures du matin. – Lune de transit en conjonction de Saturne natal (or, la lune, située en IIIe maison du thème, maison de voyages et de liberté, précise, alors, par son contact avec Saturne, la journée de l’arrestation), tandis que Saturne de transit est à 11 degrés 16 des gémeaux, en relation exacte d’aspect avec le soleil, et que 07 est à 6 degrés 8 du Cancer, en aspect exact avec Mercure de nativité.
Transits du 17 février, le matin (contre-autopsie). – La lune, passe en conjonction de Venus natale et en opposition de Saturne natal, sur les derniers degrés du Scorpion ; le soleil et Vénus conjoints passent en quadrature de Saturne natal. Saturne de transit est au même degré que précédemment.
Transits du 9 mars et du 7 avril (confrontation M. Cadiou frère). – Mercure de transit passe en opposition d’Uranus natal.
Mercure, ayant rétrogradé, se retrouve exactement au même point le 7 avril (confrontation Mme Cadiou). De plus, Vénus est en opposition de Mars.
Enfin, le 28 avril (confrontation Hémery). Vénus passe sur Saturne.
Du 15 au 20 mai courant, les transits principaux sont les suivants :
Soleil t. conjonctions, Saturne natal ;
Mercure t. conjonctions, Saturne natal ;
Vénus en maison première.
Il faut donc prévoir vraisemblablement, pour cette période, une orientation plus précise des événements, ce qui ne sera pas trop tôt, avouons-le, car tous les gens de bonne foi souhaitent ardemment la fin d’un pareil cauchemar.
Veuillez agréer, maître, l’expression de mes sentiments très distingués.
R. BLIN.
Voilà qui contribuera certainement à éclaircir le mystère !

10 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
L’instruction

Aucun témoignage nouveau n’a été recueilli hier.
M. Bidard de la Noë a confronté, dans la matinée, M. Bossard avec MM. Laurent, Manach et Lavalette.
M. Laurent a maintenu tous les termes de la déclaration que nous avons reproduite. Bossard persiste à affirmer qu’il n’a pas adressé la parole à M. Laurent le 29 janvier ; il reconnaît lui avoir raconté la scène du 17 janvier, mais après la découverte du cadavre.
M. Manach déclare qu’à la fin de janvier Bossard s’est vanté près de lui d’avoir bien joué son rôle pour être réformé après neuf mois de service. Bossard voulait émigrer au Canada ; à cet effet, il apprenait l’anglais.
– Mais il faut de l’argent pour aller au Canada, fit observer M. Manach.
Bossard aurait alors montré quatre billets de cent francs pliés dans un portemonnaie.
Ce porte-monnaie a été saisi : les prétendus billets de banque sont des billets de loterie.
M. Lavalette confirme la déposition de M. Manach en ce qui concerne l’intention témoignée par Bossard de gagner le Canada. Bossard aurait également laissé entendre à M. Lavalette qu’il n’était pas en peine pour effectuer ce voyage coûteux.
L’explication fournie à ce sujet par Bossard est plausible : il a voulu dire que l’entreprise qui l’embaucherait prendrait les frais de déplacement à sa charge.
Bossard a pris pour avocat Me Ollivier-Henry.
L’après-midi on entendit M. Guillemet, employé des chemins de fer armoricains. On sait que M. Guillemet prétend avoir aperçu le 1er janvier, vers 1 h. 30, M. Cadiou passant place Thiers, à Morlaix.
M. Guillemet, qui a été clerc dans une étude de cette ville, connaissait très bien M. Cadiou.
M. Guillemet répéta textuellement les déclarations qu’il lit à M. Le Clec’h, juge d’instruction à Morlaix.
Enfin, Mme Corcuff, fille de Mme Emery, qui assista à la première déposition de sa mère recueillie par M. Freund, juge de paix à Landerneau, certifie que Mme Emery a été très affirmative : c’est bien le dernier mardi de décembre, vers trois heures de l’après-midi, qu’elle dit avoir rencontré Pierre et Cadiou dans le bois.
Mme Corcuff croit à la fidélité des souvenirs de sa mère.

La situation financière de M. Cadiou
Paris, 9 mai.
Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction près le parquet de Brest, M. Vallet, commissaire de la police judiciaire, s’est transporté ce matin chez un avocat consultant parisien, directeur de contentieux, qui, l’année dernière, fut en relations d’affaires avec M. Cadiou.
En novembre 1913, M. Cadiou était venu le consulter pour les formalités qu’entraînait le rachat que M. Cadiou voulait réaliser de toutes les actions de la Grande-Palud. L’avocat consultant a confirmé ces renseignements à M. Vallet, qui s’est rendu ensuite dans une banque du quartier de la Bourse. Cet établissement avait reçu de M. Cadiou, fin novembre 1913, une somme de 100.000 francs au crédit d’une banque allemande. Cette somme fut en partie utilisée depuis par cette dernière banque.
M. Vallet a transmis immédiatement le résultat de son enquête au parquet de Brest.

Le rapport de M. Kohn-Abrest
Paris, 9 mai.
C’est aujourd’hui que M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, remettra à M. Roty, doyen des juges d’instruction, un rapport ayant trait à la mystérieuse affaire Cadiou.
Par commission rogatoire, M. Kohn-Abrest avait été chargé par le juge d’instruction de Landerneau d’examiner la garde-robe de l’ingénieur Pierre, celui qu’on accuse d’être le meurtrier de Cadiou. Les recherches, les comparaisons, les analyses, auxquelles s’est livré le directeur du laboratoire de toxicologie, ont été très laborieuses et ont duré près de six semaines.
Au Palais, le bruit courait hier que les conclusions du rapport de l’expert allaient orienter l’enquête sur une voie nouvelle.

11 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

Mlle Julia Juzeau, questionnée sur ses rapports avec le ménage Bignard, a fait à un de nos confrères du Petit Parisien les déclarations suivantes :
M. Pierre m’avait interdit de prêter à Mme Bignard, ainsi que je l’avais fait jusque-là, les ustensiles de cuisine.
Aussi lui devint-il bientôt odieux, ainsi que moi-même.
Le jour de la disparition de M. Cadiou, Mme Bignard s’écria que Pierre en pouvait bien être la cause. Et quand on découvrit le cadavre elle triompha, déclarant bien haut que l’assassin ne pouvait être que mon patron. Elle souffrait, ajoutait-elle, de coucher sous le même toit que lui. Nous habitions, en effet, la même maison.
– Avez-vous vu comme il était pâle ? disait-elle à tout le monde, en parlant de l’ingénieur.
« Or, j’affirme à nouveau que celui-ci avait son visage ordinaire. »
Et la petite bonne ajouta, énergique :
J’ai été la bonne de Pierre et son amie. J’ai été associée à sa vie. J’étais placée mieux que quiconque, s’il avait tué M. Cadiou, pour surprendre son horrible secret. Or, je le répète, je n’ai jamais constaté de changement dans ses habitudes ou son caractère.
Je l’ai dit à M. Bidart [Bidard] de la Noë, alors même que ce magistrat, parlant de me « ramasser » – il employa ce mot même – avait retours à la menace. Ne me reprocha-t-il pas d’avoir pris part au crime et participé au recel du cadavre ? je le répète, aujourd’hui que je suis hors de son cabinet, pour moi, Pierre est innocent et victime d’une cabale.
Il n’y a, contre lui, que des « ragots », recueillis un peu partout. Mais pas un témoignage décisif n’a été produit.
Mlle Juzeau nous confie :
Je ferai tout pour sauver M. Pierre. Et je dirai, s’il le faut, aux jurés, comment j’ai été torturée par le juge ; il m’a reproché d’abord ma liaison avec M. Pierre, puis a été obligé de me relâcher, alors que, si mon ancien patron était coupable, je ne saurais l’ignorer, ayant été sa compagne, de tous les instants.
Je montrerai quelle est la valeur de certaines déclarations sur lesquelles l’instruction s’étend complaisamment.
Inutile de dire que M. Bidard de la Noë se défend d’avoir eu à l’égard de Mlle Juzeau une attitude incorrecte.
Indiscret par profession, le juge dut évidemment poser à l’ancienne amie de Pierre des questions auxquelles il lui fut très pénible de répondre. Il se peut que la pauvre fille ait ainsi enduré une torture morale ; mais on ne saurait faire grief à M. Bidard de la Noë de la lui avoir infligée.
Mlle Juzeau le dit elle-même : « Si mon ancien patron était coupable je ne saurais l’ignorer, ayant été sa compagne de tous les instants. »
Convaincu de la culpabilité de Pierre, M. Bidard de la Noë se trouvait naturellement amené à soupçonner Mlle Juzeau de complicité. Il est compréhensible qu’il l’ait soumise à un interrogatoire serré avant de renoncer à l’inculper elle aussi.
Nous n’approuvons pas : nous expliquons.

Le rapport de M. Kohn-Abrest
Nous avons dit hier que M. Kohn-Abrest avait terminé l’examen des vêtements de Pierre.
Le rapport du directeur du laboratoire de toxicologie n’est pas encore parvenu au parquet de Brest.
Nous croyons cependant savoir que M. Kohn-Abrest n’a fait aucune découverte sensationnelle.
Me Feillard déclarait hier qu’il ne serait pas étonné qu’on ait trouvé des taches de sang sur certains vêtements de son client. Celui-ci s’est, en effet, blessé en plusieurs occasions, alors qu’il donnait un coup de main à ses ouvriers.

En outre, le complet qu’il portait le jour de l’accident survenu à M. Marcou doit être couvert de maculatures sanglantes.

12 mai 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
Pierre comparaîtra probablement devant les assises de juillet

L’instruction de l’affaire Cadiou tire à sa fin. M. Bidard de la Noë aura bientôt recueilli les dernières dépositions des anciens ouvriers de l’usine : après quoi l’audition des témoins sera terminée.
Aussitôt que les rapports de MM. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris, et Grivolla [Grivolat], armurier-expert lui seront parvenus – et il y a lieu d’espérer que cela ne tardera guère – le juge procédera à l’interrogatoire définitif de Pierre.
M. Bidard de la Noë estimant qu’en dépit des témoignages de Morlaix et de Saint-Pol, des charges très graves subsistent contre l’inculpé, n’envisage pas, en l’état actuel de l’instruction, la possibilité de rendre une ordonnance de non-lieu. Comme il n’est pas à prévoir, d’autre part, que les rapports d’experts fournissent au juge des éléments d’appréciation nouveaux, on peut dès maintenant annoncer que Pierre sera renvoyé devant la chambre des mises en accusation.
On sait de quels sentiments peu bienveillants la Cour de Rennes est animée à l’égard de Pierre. La comparution de ce dernier devant les assises est donc assurée ; il est même probable que ce seront les jurés de la session de juillet qui auront à se prononcer.
Dans l’intérêt de son client, Me Feillard a en effet renoncé à la nouvelle demande de mise en liberté provisoire qu’il avait manifesté l’intention de former. Cette demande aurait eu le sort des deux premières et la prévention de Pierre aurait été prolongée de tout le temps que la Cour aurait mis à statuer.
Me Feillard attendra la clôture de l’instruction pour solliciter la libération définitive de Pierre.
Le juge la repoussera, pour la raison que nous donnons plus haut, mais il y a de fortes chances pour que le jury l’accorde.
Alors on constatera que le mystère de la Grande-Palud est resté aussi impénétrable qu’au premier jour.

Le rapport de M. Kohn-Abrest
Les vêtements de Pierre ne portent nulle trace de sang. M. Cadiou n’était pas encore mort quand son assassin lui trancha la gorge

Nous avons publié un résumé de la teneur du rapport de l’expertise confiée au docteur Paul. C’est, jusqu’ici, le seul qui soit parvenu au parquet de Brest. M. Bidard de la Noë n’a pas encore reçu les rapports des deux autres experts. Le premier est celui de M. Kohn-Abrest, chargé d’examiner le couteau de Pierre, la pioche saisie dans le hangar de l’ingénieur, les vêtements de celui-ci et les vêtements de M. Cadiou. Le second est celui de M. Grivolla [Grivolat], à qui a été confié, on le sait, l’examen de la balle trouvée par le docteur Paul lors de la contre-autopsie.
Le rapport de M. Grivolla [Grivolat] ne pourra pas être remis avant une quinzaine de jours. Par contre, celui de M. Kohn-Abrest parviendra dans deux ou trois jours à M. Bidard de la Noë. M. Kohn-Abrest en a prévenu le parquet de Brest par une lettre qu’il a remise à M. Roty, doyen des juges d’instruction de la Seine, lequel l’a fait parvenir à Brest.
Dans cette lettre, M. Kohn-Abrest donne un résumé des principaux points de son rapport. De ce résumé, il résulte :
1° Que le couteau de l’ingénieur Pierre (on le savait déjà) ne porte ni sur la lame ni dans les interstices, qui ont été minutieusement examinés par l’expert en toxicologie, aucune trace de sang.
2° Même conclusion pour la pioche saisie dans le hangar de Pierre, laquelle portait certaines traces rougeâtres. On avait cru que ces taches n’étaient autres que des taches de sang humain. L’examen de M. Kohn-Abrest a réduit à néant cette supposition. Les traces sont tout simplement des traces de rouille et la pioche ne porte aucune trace de sang.
3° L’examen des vêtements de l’ingénieur Pierre. Tous ces vêtements ont été minutieusement examinés et analysés jusque dans les plus petits replis de leurs doublures. Les conclusions de M. Kohn-Abrest sont également formelles : sur aucun de ces vêtements on ne peut relever des traces de sang.
Enfin 4° l’examen des vêtements que portait M. Cadiou, lorsque le cadavre fut découvert. Si les conclusions relatives aux trois points précédents sont négatives, par contre celles ayant trait à ce quatrième point sont particulièrement intéressantes. En effet, l’examen spectroscopique effectué par M. Kohn-Abrest a permis de relever sur tout le côté gauche du veston de M. Cadiou – c’est-à-dire immédiatement au-dessous de la plaie qu’il portait à la gorge – de longues traînées de sang. En même temps des traces semblables ont été relevées sur la partie de sa casquette placée immédiatement au-dessus de la blessure produite dans la partie postérieure de la nuque par la balle de revolver. Mêmes traces également à l’intérieur du capuchon.
Ces constatations, on le conçoit, prennent une particulière importance, puisqu’elles permettent d’établir que M. Cadiou, après avoir été blessé par la balle de revolver tirée par derrière, n’était pas encore mort lorsque son assassin lui coupa la gorge. Dans le cas contraire, en effet, le sectionnement de la gorge n’aurait déterminé aucun épanchement de sang.
Ainsi s’écroule l’hypothèse d’après laquelle ce sectionnement de la gorge de M. Cadiou aurait été fait post mortem, soit pour dissimuler les traces de strangulation, soit pour rechercher dans les chairs la balle de revolver tirée dans la nuque et la faire disparaître. Et cette découverte témoigne, d’autre part, de l’acharnement dont fit preuve l’assassin.

L’INSTRUCTION
Confrontation de M. Jean-Marie Cadiou et de Pierre
Hier matin, Pierre a été de nouveau confronté avec M. Jean-Marie Cadiou.
M. Jean-Marie Cadiou a d’abord rappelé que son frère, à la suite de son exclusion de l’adjudication du 12 décembre dernier, avait constitué un dossier de défense, dossier qui n’a pas été retrouvé.
Sur une question de M. Bidard de la Noë, M. Jean-Marie Cadiou déclare que si son frère n’avait pas laissé le dossier en question à Landerneau, il devait l’avoir sur lui au moment du crime.
D. – Votre frère était bien seul propriétaire de l’usine ?
R. – Certainement. Par délibération du mois d’octobre 1913, la dissolution de la société avait été décidée par les actionnaires. Mon frère, devenu seul maître de l’usine, devait fabriquer, en outre, du coton pour les poudreries, de l’ouate pour l’industrie privée. C’est dans ce dessein qu’il avait voulu capter les eaux du moulin Caroff.
D. – M. Cadiou savait-il que Pierre l’avait dénoncé au ministère de la Guerre ?
R. – Oui, et il avait demandé lui-même, en décembre 1913, qu’une enquête soit ouverte sur les faits répréhensibles qu’on lui imputait à tort.
D. – D’autres pièces que celles contenues dans le dossier constitué par M. Cadiou pour sa justification n’ont-elles pas aussi disparu ?
R. – Malgré mes recherches et celles de M. Bolloch, il a été impossible de retrouver les lettres concernant l’incident d’Angoulême.
Pierre. – Tout le dossier relatif à cette affaire a été détruit par M. Cadiou à la fin d’août 1913.
« Il n’en est resté qu’une copie de lettres commencé du temps de M. Greiss, que j’ai conservé pour établir, le cas échéant, que les bordereaux incriminés au sujet du maquillage des balles de coton n’étaient pas mon œuvre, mais bien celle du complice de M. Cadiou, du contremaître P…, de la poudrerie d’Angoulême.
« On trouvera une copie de lettres dans un placard de ma chambre, à la Grande-Palud. »
M. Jean-Marie Cadiou – Tout cela est faux. C’est la haine qui inspire toutes vos paroles. Non content d’avoir tué mon frère, vous voulez encore salir sa mémoire.
Pierre. – Ce que je dis est si vrai que M. Cadiou est allé lui-même à Angoulême pour s’entendre avec M. P… et que ce dernier a reçu environ 1.800 francs pour sa part du wagon payé deux fois.
« Le versement fait à M. P… figure sur les livres de la société comme moins-value à une adjudication. »
M. Jean-Marie Cadiou ayant alors vivement reproché à l’inculpé d’avoir cherché à nuire à son patron par tous les moyens, Pierre devint agressif.
– Si j’ai dénoncé M. Cadiou, dit-il, c’est que je ne voulais pas être dénoncé par ses procédés frauduleux.
« Vous vous mettez bien facilement en colère ! Savez-vous seulement ce qui se passait à l’usine ?
« Votre frère ne vous disait rien. Vous étiez nominalement président du conseil d’administration, mais, en fait, on ne vous voyait jamais.
« Contesterez-vous que la société fondée avec votre concours et celui de vos parents avait pour but de masquer la personnalité des propriétaires réels de l’usine ?
« Allez-vous prétendre ignorer que votre frère n’était à la Grande-Palud que le représentant d’une maison allemande ?
Votre frère n’était pas plus propriétaire de l’usine que vous. Tous les capitaux étaient allemands ! »
La discussion s’envenimant, M. Bidard de la Noë y coupa court en demandant à M. Jean-Marie Cadiou son opinion sur les témoignages de Morlaix et de Saint-Pol de Léon.
– Tous ces témoins se trompent, affirma M. Jean-Marie Cadiou. Ils ont été suggestionnés. Mon frère n’avait aucun pied-à-terre à Landerneau et s’il avait dû entretenir une liaison, ce n’est pas à Morlaix qu’il serait allé. Il savait fort bien que tout le monde l’y aurait reconnu.
« On n’a pas pu le voir à bicyclette. Il n’avait pas d’autre machine que celle qui se trouve dans la remise de Landerneau et il ne se servait de celle-ci que l’été pour aller de Landerneau à l’usine ou de Morlaix à Kéranster.
« D’autre part mon frère ne serait pas allé à Morlaix et à Saint-Pol de Léon sans aller rendre visite aux parents et aux amis qu’il a dans ces deux villes. »
Sur quoi la confrontation prit fin.

La question du 30
L’après-midi, M. Bidard de la Noë entendit trois ouvriers de l’usine, les nommés Pierre Postic, Ténénan Bourhis et Jean-Marie Bellec.
Tous trois ont déclaré avoir vu M. Cadiou à l’usine le 29 décembre dans les circonstances sur lesquelles tout le monde est d’accord.
M. Bourhis raconta, ce qui fut confirmé par les deux autres témoins, que le mardi 30 M. Cadiou arriva à l’usine vers 7 h. 30.
A 8 h. 30, M. Bourhis, qui était allé dans le magasin faire chauffer sa soupe, aperçut M. Cadiou seul dans le bureau de M. Pierre ; il en sortit presque aussitôt. Ce n’est qu’une vingtaine de minutes plus tard que l’ingénieur arriva.
Pierre, qui assistait à l’interrogatoire, soutient que ces ouvriers commettent la même erreur que leurs camarades précédemment entendus. « Si M. Cadiou était venu à l’usine le 30, dit-il, Guillou me l’aurait certainement dit. »
Neuf autres ouvriers sont convoqués pour aujourd’hui.

Le rêve de Bossard
Lors de l’interrogatoire qui précéda sa mise en liberté provisoire, Bossard déclara, comme nous l’avons dit, que pas plus le 31 décembre que le 18 janvier il n’était allé dans le bois de la Grande-Palud.
Le juge lui ayant demandé comment il avait été amené à imaginer ses prétendues révélations – si tant est qu’il les ait imaginées, – Bossard répondit :
« J’ai rêvé cela. Il y a un mois environ, j’ai vu dans un rêve cinq chiens morts sur la grève du Château, à Brest.
« L’un de ces chiens avait la tête ensanglantée.
« La nuit suivante, j’ai rêvé à M. Cadiou, mais je revoyais aussi les chiens et la tête ensanglantée était devenue celle de M. Cadiou.
« Je n’étais d’ailleurs pas bien sûr de mon fait, ajouta Bossard, sérieux comme un pape, et j’aurais voulu attendre jusqu’au 15 mai, car je voulais réfléchir avant de faire ma déclaration.
– Mais enfin, dit M. Bidard de la Noë, sérieux lui aussi, quand vous vous êtes réveillé, vous avez bien dû voir que rien de tout cela n’était vrai ?
– Bien sûr, fit l’autre, narquois. »

Bossard, dans l’intention de prouver la mauvaise foi de son camarade Manach, a demandé à son patron le certificat suivant, qu’il nous demande de publier :
Je soussigné F. Sauvion, constructeur mécanicien au port de commerce, certifie que M. Bossard n’a pas travaillé le 29 janvier 1914.
M. Manach n’a pu voir M. Bossard dans le mois de janvier, M. Bossard ayant été embauché le 26 janvier 1914. M. Manach ayant été blessé le 19 janvier et n’a repris son travail que le 2 février 1914.
Il ne reste donc plus rien des accusations portées contre Bossard par M. Manach.

13 mai 1914 – p. 3

MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

L’instruction sera close dans une dizaine de jours

Bidard de la Noë a entendu hier huit anciens ouvriers de l’usine : MM. Morvan, Cavaloc, Loaec, Bernard, Kerdoncuff, Baot, Godec et Guiganton.
Tous ont vu M. Cadiou à l’usine, le matin du 30 décembre avant huit heures, mais M. Cadiou était seul.
Il est reparti vers neuf heures, sans avoir rencontré Pierre.
M. Bidard de la Noë a convoqué pour ce matin un ouvrier et, pour l’après-midi les époux Bonnefoy.
On se rappelle que le fermier Bonnefoy après avoir prétendu qu’il avait aperçu M. Cadiou avec son ingénieur le matin du 30 décembre, s’est rétracté, affirmant qu’il ne se trouvait pas à la Grande-Palud le 30 décembre.
Le juge n’a plus que deux ouvriers à entendre. Il lui faudra ensuite une huitaine de jours pour faire une révision du dossier. Le dernier interrogatoire de Pierre durera environ deux jours. Après quoi l’instruction sera close.
Au moment où le fermier Bonnefoy est appelé devant le juge d’instruction, il est intéressant de rappeler la déposition que ce témoin a faite, le 10 mars dernier, devant MM. Le Coz, commissaire de la brigade mobile de Rennes ; Girardier, commissaire de police de Landerneau, et Brisset, inspecteur :
Le 29 décembre, a-t-il dit, me rendant à Landerneau pour y prendre le train de 9 h. 40 qui devait me conduire à la foire de Lesneven, j’ai rencontré M. Cadiou à la hauteur de la chapelle de Kerloret. M. Cadiou se dirigeait vers la Grande-Palud.
Dans la matinée du 30 décembre, vers 8 h. 45, je sortais de la ferme pour aller chercher un bridon oublié dans un de mes champs, quand j’aperçus M. Cadiou qui pénétrait dans l’usine par la passerelle. Cinq minutes après, j’étais de retour. Mon cousin, M. Louis Autret, m’attendait. Nous partîmes aussitôt pour Landerneau, où nous devions présenter un étalon à la commission de remonte italienne. Les membres de cette commission, retardés par un accident de chemin de fer, n’arrivèrent pas à l’heure prévue. L’examen des chevaux ne se fit pas dans des conditions normales, faute de temps, et nous rentrâmes à la ferme, mon cousin et moi, sans avoir pu présenter l’étalon que nous avions amené. Il était environ cinq heures quand nous arrivâmes. Depuis neuf heures du matin nous étions partis. Je me suis donc trompé quand, j’ai déclaré que j’avais vu M. Pierre et M. Cadiou le 30 décembre, à onze heures du matin.
La présence de M. Bonnefoy à Landerneau, le 30 décembre, aux heures indiquées par lui, était certifiée par différents habitants de Landerneau.
Mais, puisque ce ne pouvait être le 30 décembre que M. Bonnefoy avait aperçu le directeur de l’usine et l’ingénieur sous le pont du chemin de fer, quel jour était-ce donc ?
Quand nous lui posâmes la question, le fermier de la Grande-Palud nous répondit :
– Le 31 décembre.
Le fermier Bonnefoy variera-t-il à nouveau aujourd’hui devant le juge d’instruction ?
Nous le saurons ce soir.
Et cette déposition est d’importance capitale.
Avec celle de Bignard, la première déposition du fermier constituait l’une des plus lourdes charges contre Pierre.
On conçoit, dès lors, l’intérêt qui s’attache au témoignage de Bonnefoy.

14 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

Le fermier Bonnefoy maintient les termes de sa rétractation

Nous annoncions, il y a quelques jours, que M. Bidard de la Noë n’avait pas tout à fait renoncé à l’espoir de démontrer au fermier Bonnefoy qu’il se trouvait bien à la Grande-Palud le matin du 30 décembre et qu’il avait eu tort, par conséquent, de se rétracter.
M. Bidard de la Noë s’était laissé dire qu’un brasseur de Landerneau, M. Camille Le Bos, serait peut-être à même de l’aider à réaliser ce dessein. Il avait donc convoqué, hier, M. Le Bos, en même temps que M et Mme Bonnefoy.
En prévision du cas où M. Le Bos réussirait à convaincre M. Bonnefoy d’avoir consciemment ou involontairement altéré la vérité, le juge s’était aussi fait amener Pierre, lequel passa tout l’après-midi au violon du palais, dans l’attente d’une confrontation qui ne devait pas avoir lieu.
M. Bonnefoy resta inébranlable et, de fait, la déposition de M. Le Bos n’était pas pour l’ébranler. En voici l’essentiel, d’après M. Bonnefoy :
M. Camille Le Bos connaissait très bien M. Cadiou, camarade de collège d’un de ses frères. Ancien avoué, M. Cadiou n’avait, en matière industrielle, que des connaissances rudimentaires ; aussi avait-il fréquemment recours, quand il se trouvait dans l’embarras, à la compétence de M. Le Bos. Cependant, les deux hommes n’étaient pas si liés que chacun fut au courant des affaires de l’autre : par exemple, M. Cadiou n’avait jamais fait part à M. Le Bos des difficultés qu’il éprouvait dans ses rapports avec l’administration de la Guerre ; M. Le Bos ignorait également que M. Cadiou eût été l’objet d’une dénonciation de son ingénieur.
En décembre 1913, M. Le Bos n’eut pas l’occasion de rencontrer M. Cadiou ; il n’apprit la disparition de ce dernier que vers le 8 ou le 9 janvier, c’est-à-dire à l’époque où la presse s’empara de l’affaire. A Landerneau, les commentaires allaient leur train : un jour de la première quinzaine de janvier, M. Le Bos entendit quelqu’un prononcer lies paroles surprenantes. Qui ? Il ne se le rappelle pas. En quel lieu ? Il ne s’en souvient guère…
« M. Cadiou, disait-on, a été tué. Il a été tué par Pierre, et enterré à proximité du moulin. »
Le 4 février, M. Camille Le Bos n’assista pas à l’exhumation du cadavre ; mais le soir, vers huit heures, il se rendit, accompagné de quelques amis, à la Grande-Palud.
Obligeamment, M. Bonnefoy prit un fanal et s’offrit pour guider M. Le Bos jusqu’à la fosse.
Chemin faisant, M. Bonnefoy raconta à M. Le Bos qu’il avait vu M. Cadiou pour la dernière fois le 30 décembre. M. Cadiou était arrivé de bonne heure à l’usine, par un temps « à ne pas mettre un chien dehors ». Il faisait si froid, que M. Bonnefoy, qui était allé aux champs, en revint plus tôt que d’habitude. Vers onze heures, en regagnant sa ferme, il apercevait M. Cadiou et Pierre sous le pont du chemin de fer, s’en allant dans la direction du moulin.
– Etes-vous bien sûr de ce que vous avancez là ? demanda M. Le Bos.
– Si j’en suis sûr ! s’exclama l’autre. Aussi vrai qu’il était tout à l’heure couché le nez contre terre, je l’ai vu avec Pierre à onze heures.
M. Bonnefoy devait être aussi affirmatif quatre jours plus tard, quand la police spéciale vint l’interroger pour la première fois. Et c’est ce qui enlève tout intérêt au témoignage de M. Le Bos.
Si M. Bonnefoy avait tenu le propos en question dans les premiers jours de janvier, il eût été intéressant de le lui rappeler aujourd’hui, en lui faisant observer que, contrairement au vin, les souvenirs ne s’améliorent pas en vieillissant.
Mais, entre deux déclarations faites d’après de menus souvenirs, vieux, par surcroît, de trente-quatre à trente-huit jours, il est difficile de ne pas balancer : la rétractation vaut indifféremment pour l’une ou pour l’autre.
Du reste, M. Bonnefoy ne conteste pas l’exactitude de la conversation rapportée par M. Le Bos. Cette conversation a bien été tenue. M. Bonnefoy a bien vu M. Cadiou arriver le matin et secouer la neige de ses semelles en s’appuyant, de sa main gantée, à la passerelle qui donne accès à l’usine.
Mais, à ce moment, le fermier prenait déjà ses dispositions pour aller présenter un étalon à la commission de remonte italienne, à Landerneau. Quelques instants plus tard, il partait en compagnie de son beau-frère, M. Autret. En route, il rencontra M. Pierre de Kérabel.
M. Bonnefoy a rappelé comment il avait été amené à reconnaître son erreur, sur les instances de son beau-frère Autret, de M. Chanvril, marchand de chevaux, et de M. Prigent, hôtelier.
« Mme Pierre, dit-il, n’a exercé aucune pression sur moi.
« Dans les premiers jours de mars, elle est venue chez moi avec Julia Juzeau, et m’a demandé si j’étais sûr d’avoir vu son fils avec M. Cadiou le 30 décembre.
« Ceci est grave, me dit Mme Pierre, et pourrait faire condamner mon fils aux assises.
« Mais, ajouta-t-elle, si cela est vrai, il faut continuer à le dire.
« Il faut un coupable en cette affaire. »
M. Bonnefoy maintient donc intégralement les termes de sa rétractation. Sa femme confirma ses dires.
Deux ouvriers de l’usine, interrogés d’autre part, MM. Thomain et Postec, n’ont rien appris de nouveau au juge.
D’autres ouvriers, probablement les derniers, sont convoqués pour cet après-midi.

Une lettre de Claude Farrère
Paris, 13 mai.
L’lntransigeant publie la lettre suivante, adressée à son directeur par M. Claude Farrère :
« Mon cher directeur et ami,
« J’ai suivi comme vous l’étrange affaire Cadiou avec une curiosité que la marche – au moins boiteuse – de l’instruction s’est chargée de tenir en haleine. Je n’ai garde de vous donner une réplique superflue sur la merveilleuse facilité que le Code maintient aux juges d’instruction, successeurs de droit divin de feu Louis XIV d’emprisonner sur lettre de cachet qui bon leur semble. Mais je voudrais appeler l’attention du public sur un point qu’on a tort, ce me semble, de laisser dans l’obscurité.
« Si j’ai bien compris l’affaire… (ai-je bien compris ? …. C’est tellement extraordinaire que je sois alors quasi seul à pousser un cri d’alarme ? …) le point initial de la piste qu’on a suivie pour inculper l’ingénieur Pierre, c’est ceci : que l’usine fournissait aux poudreries de l’État du coton de rebut et que Pierre, manquant à tous ses devoirs de complice, dénonça le fait à l’État ? …. non sans prévenir ultérieurement d’ailleurs son patron… Mais peu importe… Est-ce bien ça ? C’est que si c’est ça… Moi soussigné Farrère, j’étais à Toulon en 1909 quand sauta l’léna – cent vingt-deux morts – et j’y étais encore quand sauta la Liberté en septembre 1911 – deux cent vingt morts – total : trois cent quarante-deux assassinés par les fournisseurs de coton de rebut,
« C’est d’avoir dénoncé un fournisseur de coton de rebut qu’on en veut à Pierre ? Non, n’est-ce pas ? Et ce n’est pas Pierre, c’est le fournisseur qu’il est question de guillotiner, n’est-ce pas ?…
« Cordialement,
« Claude FARRÈRE. »

15 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

Jusqu’en novembre 1913, l’usine fut commanditée par les Allemands

On sait qu’en 1909, M. Legrand, directeur de la Grande-Palud pour le compte MM. Temming et Falkemann, se trouvait dans l’obligation de céder la place à M. Cadiou, lequel lui avait été présenté par le député Cloarec.
Par un acte passé chez Me Robert, notaire à Landerneau, le 1er mars 1909, la société de la Grande-Palud fut transformée en société anonyme au capital de 256.500 francs.
MM. Temming n’en faisaient plus partie, mais, incomplètement désintéressés, ils conservaient une créance sur l’affaire. M. Legrand recevait pour apport une somme de 20 000 francs. Quant aux nouveaux actionnaires, c’étaient M. Louis Cadiou, qui prenait la direction de l’usine, et plusieurs membres de sa famille. L’affaire ainsi modifiée comprenait l’usine, son agencement, les linters (matière première, coton brut de deuxième qualité) et les marchandises fabriquées.
M. Louis Cadiou conserva l’Allemand Greiss comme ingénieur, mais il lui adjoignit un ancien élève de l’école centrale, à lui désigné par un office de placement parisien : Pierre. Et la Grande-Palud reprit son activité. Mais presque aussitôt la campagne de dénonciation dirigée contre cet établissement reprit également son cours. On signalait à l’administration le danger que faisait courir à la sécurité de notre marine l’admission aux adjudications de coton d’une usine fonctionnant avec des capitaux allemands sous la direction technique d’un Allemand (M. Greiss était effectivement officier dans la landwehr). Informé de ces accusations, M. Louis Cadiou n’hésita pas : comme Pierre s’était mis au courant du blanchiment du coton par le système allemand, il congédia M. Greiss. En outre, il produisit devant M. Sarraut, qui avait succédé à M. Chéron comme sous-secrétaire d’État, des pièces notariées établissant que MM Temming, ayant été écartés de l’entreprise, celle-ci était désormais la propriété de la famille Cadiou. Et la Grande-Palud put à nouveau soumissionner aux adjudications de l’État.
MM. Temming avaient-ils été réellement remboursés ?
Les termes inusités de certaines clauses permettaient de suspecter la sincérité des statuts de la société Cadiou.
On lit, en effet, à l’article 11 : « Les titres définitifs sont extraits d’un registre à souche, revêtus d’un numéro d’ordre, du timbre de la société et de la signature du président du conseil d’administration. Ils sont au porteur et resteront attachés à la souche pendant un délai de cinq années. Toutefois, le détachement sera de droit si l’actionnaire veut constituer un nantissement par un dépôt dans une maison de banque, soit de Paris, soit du département du Finistère. En ce cas, il devra remettre au président du conseil d’administration le double du certificat de dépôt. »
Ce nantissement n’avait de raison d’être que si les souscripteurs, en l’espèce les membres de la famille Cadiou, n’avaient pas libéré leurs actions.
Plus loin, on lit : « Les dividendes de toute nature sont valablement payés au porteur du certificat de propriété. Ce certificat est extrait d’un registre à souche revêtu du timbre de la société et de la signature du président du conseil d’administration. Tous les frais résultant du transfert des titres sont à la charge de l’acquéreur. »
Les actions souscrites par les parents de M. Cadiou étaient au porteur et il n’y a pas lieu à transfert pour les titres au porteur. Il y avait donc, en outre, des actions nominatives. A qui appartenaient-elles ?
Lors de sa dernière confrontation avec M. Jean-Marie Cadiou, Pierre affirma qu’en fondant en 1909 une société d’apparence française, M. Louis Cadiou n’avait eu d’autre but que de masquer la nationalité des commanditaires réels : MM. Temming.
Il est aujourd’hui démontré que Pierre n’a pas altéré la vérité. L’usine a fonctionné avec des capitaux allemands jusqu’à la fin de l’année dernière.
Aux copies de lettres de l’usine on a, en effet, retrouvé une correspondance du 12 novembre 1913, par laquelle M. Cadiou annonçait aux frères Temming l’envoi prochain d’une somme de 163.000 francs, représentant le reliquat des capitaux qu’ils lui avaient été confiés.
En sorte que, par une singulière ironie, c’est précisément à l’époque où l’usine de la Grande-Palud devenait française qu’elle fut écartée des adjudications de l’État, comme elle l’avait été une première fois du temps de M. Legrand.

L’instruction
M. Bidard de la Noë a entendu hier trois anciens ouvriers de l’usine : MM. Kervran, Morizur et Cevaër.
Ils ont vu M. Cadiou à l’usine le matin du 30, mais Pierre n’était pas avec lui à ce moment.
Le juge a convoqué pour aujourd’hui Me Lamballe, huissier à Landerneau, et M. Boteraou.
C’est ce dernier qui acheta la tonnelle derrière laquelle Pierre prétend s’être abrité pour essayer son revolver de six millimètres.
La date d’achat de la tonnelle permettrait de fixer approximativement la date d’achat du revolver, et cela serait fort intéressant si l’armurier Marie n’avait déjà prouvé par ses livres qu’il vendit l’arme en mai 1913.

Morlaix, 14 mai.
M. Le Clec’h, Juge d’instruction, a entendu Mlle Duhot, institutrice libre à Pleyber-Christ.
Mlle Duhot déclare qu’elle n’a jamais tenu le propos qui lui a été prêté à Landerneau. Aucune religieuse de Morlaix ne lui a dit avoir rencontré M. Cadiou le 4 janvier.

M. Chanvril, marchand de chevaux à Landerneau, nous prie de dire qu’il n’a jamais adressé la parole à M. Bonnefoy.

16 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

Du sang dans la fosse

M. Bidard de la Noë a recueilli, hier, un témoignage qui a produit tout d’abord une certaine sensation.
M. le docteur Quédec, de Landerneau, qui assista, le 4 février, à l’exhumation de M. Cadiou, déclare que lorsqu’on souleva tête du cadavre, quelques gouttes d’un liquide, ayant l’apparence du sang, s’échappèrent de la plaie du cou. Dans la fosse, à l’emplacement où la tête s’était moulée, il y avait également une certaine quantité de sang.
Plusieurs médecins, interviewés sur le point de savoir si un corps enterré depuis trente-six jours pouvait encore saigner, firent une réponse négative.
Il semblait donc résulter de la déposition du docteur Quédec, que M. Cadiou n’était pas mort depuis longtemps quand on le retrouva.
Mais M. le docteur Rousseau, médecin légiste, voulut bien nous donner l’explication suivante :
« M. Cadiou, dit-il, reposait la face contre le sol, et son visage était recouvert d’une couche de glaise si épaisse, que la plaie du cou ne devint visible qu’après avoir été lavée à grande eau.
« Dans la petite poche argileuse qui s’était formée dans le sol, à l’endroit où la tête reposait, un dépôt de sérosité rougeâtre, provenant du suintement de la plaie, s’était formé.
« La face, qui baignait dans ce liquide, entretint une partie, et il n’est pas surprenant que des gouttelettes en soient tombées au moment où l’on relevait le corps. »
Nous faisons alors remarquer au docteur Rousseau que des amis zélés de Pierre ne manqueraient pas de s’emparer de la déposition du docteur Quédec, prétexte excellent pour revenir à la version de l’assassinat commis peu de temps avant le 4 février.
– C’est insoutenable, s’écrie notre interlocuteur. Le cadavre était relativement bien conservé, pour diverses raisons que j’ai exposées dans mon rapport : température basse, fait que M. Cadiou se nourrissait exclusivement de laitages, ce qui empêcha certaines fermentations, etc.
« Mais il était évident que le corps avait longuement macéré dans l’eau : la peau était ridée, les ongles et les cheveux se détachaient. C’étaient là des indices auxquels il était impossible de se tromper. »

M, Bidard de la Noë a également entendu, hier, Me Lamballe, huissier, et M. Le Bos, adjoint au maire de Landerneau.
M. Lamballe, correspondant d’un établissement de crédit à Landerneau, déclara avoir souvent avancé de l’argent à l’usine.
Le 31 décembre, notamment, il fit à Pierre une avance de 2.000 francs dont ce dernier avait besoin pour la paye des ouvriers.
M. Le Bos rappelle qu’il assistait à l’autopsie du 4 février et qu’il entendit Pierre dire, en réponse à une question de M. Bidard de la Noë, que la casquette de la victime « se trouvait peut-être dans la pèlerine ».

L’Association des anciens élèves de l’École centrale a saisi la Ligue des Droits de l’Homme du cas de l’ingénieur Pierre.
Le comité central a demandé des renseignements sur l’affaire à M. Hanauer, président de la section brestoise.

17 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD

L’expertise de la balle

Nous avons reçu, hier, de Saint-Étienne, le télégramme suivant :
Saint-Étienne, 16 mai.
M. Grivolla [Grivolat], armurier-expert, est sur le point de terminer l’expertise qui lui a été confiée par le parquet de Brest.
Nous croyons savoir que M. Grivolla [Grivolat] ne pourra répondre catégoriquement à la question qui lui a été posée. La balle qui tua M. Cadiou est bien du même calibre que le revolver fourni par l’armurier Marie, mais les rayures du projectile ne correspondent pas, parait-il, à celles du canon de l’arme.
M. Grivolla [Grivolat] va demander au parquet de Brest de lui confirmer la similitude absolue du revolver soumis à l’expertise et de celui que Pierre possédait.
Cette nouvelle a causé au parquet une surprise assez vive. Du résultat des études de M. Grivolla [Grivolat], on ne sait rien, mais ce dont on est certain, c’est d’avoir transmis à l’expert le procès-verbal des déclarations faites le 8 avril, à l’instruction, par l’armurier Marie et l’inculpé.
Ces déclarations sont catégoriques.
M. Marie dit ceci : « Le revolver que j’ai vendu le 19 mars à M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile de Rennes, sur la demande du parquet de Brest, est absolument semblable à celui que j’ai vendu à Pierre : c’est un revolver Hammerless à cartouches longues dites velo-dog de 6 millimètres. Il provient d’un achat fait par moi en 1912 à la maison Debouxtay, 449, rue Saint-Edouard, à Liège. »
De son côté, Pierre a reconnu le revolver qui lui a été présenté le 8 avril pour identique à celui qu’il avait acheté chez M. Marie.
On voit que M. Bidard de la Noë avait pris toutes les précautions nécessaires pour qu’aucun doute ne pût subsister.
Aussi la demande de M. Grivolla [Grivolat] ne s’explique-t-elle guère.
On ne se montre pas disposé, au parquet, à faire bénéficier l’inculpé d’un non-lieu, même s’il se confirmait que la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou n’a pu être tirée par le revolver de Pierre. On considère que d’autres charges subsistent qui justifient le renvoi devant les assises.

L’instruction
Différents témoins ont été entendus hier.
En premier lieu, M. Botéraou, horticulteur, a déclaré avoir acheté la tonnelle derrière laquelle Pierre s’abrita pour essayer son revolver, le 22 ou le 23 mai 1913. Cette déposition concorde avec les renseignements fournis par les livres de l’armurier Marie et avec la date du cambriolage à la suite duquel Pierre décida l’achat de l’arme.
M. Le. Corre, retraité de la marine, confirma les assertions de Pierre concernant la commande de belladone et de datura de janvier dernier. M. Le Corre est sujet à des crises d’asthme, et c’est pour lui rendre service que Pierre se fit adresser, par son ami le pharmacien de Bois-Colombes les feuilles en question destinées à être roulées en cigarettes.
Enfin, M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, a été confronté avec Mme Vichot.
Mme Vichot prétend que M. Nicolas l’avisa qu’il avait commis une erreur en affirmant avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre.
M. Nicolas soutient que Mme Vichot a mal interprété ses paroles. Il maintient que c’est le 31 décembre au soir, et non le 27, qu’il rencontra M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix. M. Nicolas était venu, ce jour-là, à Morlaix dans le même compartiment que M. Mordellec, voyageur de commerce.
Demain, quatre ouvriers de l’usine seront entendus.

18 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD

Les statuts de la Société Cadiou
Nous avons reçu la lettre suivante :
Landerneau, 16 mai.
Monsieur le rédacteur en chef,
A plusieurs reprises, certains journaux, et notamment la Dépêche de Brest, ont parlé de l’acte constitutif de la Société anonyme de la Grande-Palud, passé, le 1er mars 1909, devant Me Robert, notaire à Landerneau.
Bien que ce fût inexact, je m’étais abstenu jusqu’ici de rectifier cette assertion.
Mais à la suite de votre article paru dans le numéro d’hier, il n’en saurait être ainsi, alors qu’on y parle des « termes inusités de certaines clauses permettant de suspecter la sincérité des statuts de la Société Cadiou »,
Vos lecteurs sont en droit de penser que ces « clauses inusitées » sont mon œuvre et d’en tirer des déductions peu avantageuses pour ma réputation et mon honorabilité.
Je viens donc mettre les choses au point :
Les statuts dont il s’agit ont été rédigés entre les parties intéressées, par acte sous signatures privées, établi en quatre exemplaires, à la date du 1er mars 1909 ; je n’ai été appelé, ni de près ni de loin, à leur rédaction.
J’ai simplement été requis de déposer pour minute un des exemplaires de cet acte sous signatures privées.
Ce dépôt pour minute se définit ainsi :
« C’est la remise qu’une personne fait à un notaire de pièces ou d’un acte sous signatures privées pour que ces documents soient placés et conservés au rang des minutes de l’étude. »
De ce dépôt, simple formalité de conservation de pièces, à la rédaction des statuts d’un acte de société, il y a loin, comme vous le voyez.
Je vous prie d’insérer la présente lettre dans l’un de vos plus prochains numéros.
Veuillez agréer, etc.
Henri ROBERT,
Notaire à Landerneau,
Président de la chambre des notaires de l’arrondissement de Brest.

L’instruction
Me Fleys, avocat à la Cour d’appel de Paris, qui soutient les intérêts de Mme Cadiou, est arrivé hier matin à Brest.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a mis le dossier à sa disposition.
Aucune lettre de M. Grivolla [Grivolat] n’est parvenue au parquet.

Les vices de l’instruction
On lit dans la France :
Il y a plus de cent jours que l’ingénieur Pierre attend avec résignation que M. Bidard de la Noë ait relevé une charge décisive. M. Bidard de la Noë joue de malheur : l’activité qu’il dépense se retourne contre lui ; il s’agite, dirait-on, au centre d’un labyrinthe où le fil d’Ariane se casse à tout instant. Il le renoue patiemment, mais les voies où il s’engage ne le mènent à aucune issue et, quand il a cru apercevoir dans le lointain une lueur, c’est pour retomber aussitôt dans de plus épaisses ténèbres.
Il ne nous appartient pas de juger ce juge : nous avons cru simplement que l’on pouvait tirer de son cas des considérations générales et nous avons demandé à un certain nombre de magistrats de Paris et de province quelles étaient les causes de cette impuissance, ou de cette malchance dont encore une fois, M. Bidard de la Noë ne saurait être rendu personnellement responsable.

Le Juge d’instruction n’est pas libre
« Sujétion trop rigoureuse ! Toute initiative interdite ! » Telle est la première plainte que nous avons recueillie au cours de notre enquête. Le juge d’instruction estime excessive la dépendance dans laquelle le tient le parquet. Il voudrait être préposé à un libre arbitrage entre l’avocat de l’inculpé et l’avocat de la société.
L’instruction préparatoire se trouve confiée aux efforts combinés, et qui peuvent devenir contradictoires, de deux magistrats : le procureur de la République et le juge d’instruction, dont le premier requiert, tandis que l’autre fait exécuter toutes les mesures propres à la découverte de la vérité. Le premier peut seul engager des actes de procédures ; le second ne peut procéder qu’à des actes d’instruction et il a seul qualité pour cela. Le principe que le Code a voulu sauvegarder est celui de la séparation des pouvoirs mais ces pouvoirs séparés, s’ils viennent à se contrarier, gênent singulièrement la marche de l’information. On voit, paraît-il fréquemment de tels conflits. Des inculpés seraient volontiers relâchés par le juge, qui demeurent en prison parce que le procureur en a décidé ainsi.
L’article 57 du Code d’instruction criminelle dispose que « les juges d’instruction seront, quant aux fonctions de police judiciaire, sous la surveillance du procureur général » ; et l’article 61, que « hors les cas de flagrant délit, le juge d’instruction ne fait aucun acte d’instruction ou de poursuite qu’il n’ait donné communication au procureur de la République, qui pourra, en outre, requérir cette communication à toutes les époques de l’information ». Pour décerner un mandat d’arrêt, également pour donner mainlevée d’un mandat d’arrêt ou de dépôt, c’est toujours le réquisitoire ou les réquisitions du procureur qui déclenchent le juge.
Celui-ci n’est donc, en quelque sorte, qu’un substitut du procureur. Dans le secret de son cabinet, il déplore cette dépendance : elle lui apparaît comme une conception napoléonienne que le Code a maintenue.
Il est bon d’ajouter que c’est le procureur de la République qui note son subordonné, de même que le procureur général peut noter un conseiller, un président de chambre. N’y a-t-il pas là un abus ?
Les magistrats du siège ne devraient dépendre, pour leur avenir, que du premier président et les juges d’instruction de la chambre des mises en accusation.

Il y a des auxiliaires insuffisants
On reconnaît, dans ce premier grief, ce désir d’émancipation qui, au lendemain d’une affaire retentissante, agite encore les prétoires. Mais les juges d’instruction formulent d’autres vœux : ils voudraient pouvoir faire plus de fond sur les auxiliaires que la loi leur fournit.
Trop souvent d’abord, et avec une entière impunité, les témoins les trahissent. Le Code a permis que les dépositions des témoins, au cours de l’instruction préalable, n’aient qu’un caractère provisoire. Le magistrat ne les reçoit qu’à titre de renseignements. Les faux témoins ont beau jeu. Mais, à côté de ceux qui mentent par complaisance ou haine intéressée, il y a les autres, bien plus nombreux qui, en toute bonne foi, se trompent, multiplient les affirmations contradictoires, reviennent le lendemain sur leurs dires de la veille, accusent le greffier d’avoir falsifié leur déposition, se démentent avec rage. L’affaire Cadiou, précisément, en a montré une belle collection et ils n’ont pas peu contribué à jeter M. Bidard de la Noë dans les plus rudes perplexités. Il serait expédient de faire subir un examen médical aux témoins : combien se révéleraient hystériques, irresponsables, inconscients, accessibles à toutes les suggestions !

L’opinion de Max Dearly
Nous avons demandé au plus fantaisiste des acteurs ce qu’il pensait de la plus fantaisiste des causes célèbres.
M. Max Dearly a longuement réfléchi, puis, brusquement :
– L’affaire Cadiou, dit-il, je m’en f…, mais ce dont je ne me f… pas c’est qu’on m’ait f… une matinée de cinéma au théâtre quand je devais y jouer le soir !

19 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

L’expertise de la balle

Le Matin publiait hier le télégramme suivant :
« Saint-Étienne, 17 mai.
« M. Grivolat n’a pas encore déposé son rapport, mais nous avons vu ce soir un de ses amis auquel il a exprimé sa stupéfaction de ce que le juge d’instruction lui ait soumis une telle balle et un tel revolver, parce qu’il saute aux yeux qu’une pareille balle n’a jamais pu entrer dans ce revolver ni en sortir. Donc, sans connaître la conclusion officielle, on connaît la conclusion certaine, à savoir que ce n’est pas le revolver de l’ingénieur Pierre qui a tué M. Cadiou. »
Avisé, Me Feillard, sentant toute l’importance que la confirmation officielle d’une pareille nouvelle aurait pour son client, adressa immédiatement à M. Grivolat le télégramme suivant :
« Dans l’intérêt de la liberté humaine, je vous supplie de télégraphier d’urgence au juge d’instruction de Brest les conclusions de votre expertise. »
Vers six heures, Me Feillard recevait de l’armurier expert de Saint-Étienne une dépêche l’informant que le rapport ne serait pas prêt avant une huitaine de jours.
« N’accordez qu’un crédit limité, ajoutait M. Grivolat, aux indiscrétions qui ont pu être commises. »
Donc, M. Grivolat, sans opposer un démenti formel à l’information de notre confrère, laisse entendre qu’elle est erronée, tout au moins en partie.
Nous croyons savoir que le calibre de la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou correspond bien à celui de l’arme certifiée identique au revolver disparu de Pierre.
Mais, alors que le canon du revolver vendu par l’armurier Marie ne comporte que trois rayures, on trouve trace de quatre rayures sur la balle.

L’instruction
M. Bidard de la Noë a entendu aujourd’hui cinq ouvriers de l’usine : MM. Bellec, Jean Kervistin [Kervestin], Goulven, Yves Marchadour et Guillaume Quéméneur.
« Les deux premiers étaient absents de l’usine le matin du 30 décembre. Les trois autres n’ont pas vu Pierre et M. Cadiou ensemble.
Le juge entendra aujourd’hui M. Rocher.

L’opinion de Me Fleys
Me Fleys, avocat de Mme Cadiou, à bien voulu nous recevoir hier.
Me Fleys estime, après lecture du dossier, que l’affaire doit avoir son dénouement devant les assises : « Il est souhaitable, dit-il, aussi bien dans l’intérêt de l’inculpé que pour le bon renom de la famille Cadiou, que des débats au grand jour aient lieu.
« Un non-lieu n’innocenterait pas Pierre. Quant à la famille Cadiou, il importe qu’elle soit lavée des accusations qui ont été portées contre elle. »

Un incident
Un incident s’est produit hier matin entre la défense et l’accusation.
Me Feillard ayant été avisé que Pierre serait interrogé ce matin, s’était rendu au palais pour prendre communication de la procédure qui, aux termes de l’article 10 de la loi du 8 décembre 1897, « doit être mise à la disposition du conseil la veille de chacun des interrogatoires ».
Informé que le dossier avait été remis la veille à Me Fleys, avocat de la partie civile, en l’étude de Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, Me Feillard, estimant qu’il y avait là une infraction à la loi sur l’instruction, a immédiatement protesté. Il a déclaré, en outre, à M. Bidard de la Noë qu’il n’assisterait pas à l’interrogatoire du lendemain et que son client, mis par lui au courant de l’incident, refuserait de répondre aux questions qui lui seraient posées.
Le juge décida alors de renoncer à l’interrogatoire qui devait avoir lieu aujourd’hui.
Me Feillard déclare que le précédent créé par le parquet de Brest est contraire aux droits de la défense.
« La seule garantie d’une bonne justice, dit-il, c’est l’égalité des justiciables devant la loi. Pourquoi deux poids et deux mesures ?
« Tous les auteurs sont d’accord pour reconnaître que la partie civile n’a pas le droit d’exiger qu’il lui soit donné communication de la procédure au cours de l’information. C’est notamment l’avis de M.
Albanel, juge d’instruction au tribunal de la Seine.
« En effet, la communication de la procédure à la partie civile présente, dans certains cas, les plus sérieux inconvénients. »
Me Feillard s’étonne aussi qu’un dossier aussi volumineux que celui de l’affaire Cadiou ait pu sortir du palais de justice, alors qu’il n’est même pas inventorié.
Me Feillard a conclu en ces termes :
« Il eût été si facile d’éviter un conflit en demandant l’avis de la défense sur cette communication exceptionnelle à la partie civile
« Mais, bien que juridiquement le juge d’instruction soit l’arbitre entre l’accusation et le prévenu, combien son rôle, en fait, est défiguré quand, comme dans l’espèce, il fait alliance avec le ministère public et la partie civile pour ne voir dans le prévenu qu’un coupable envers et contre toutes appréciations impartiales des faits révélés par l’enquête
« Soyons patients, la justice du peuple rendra en toute liberté son verdict, car devant le jury nous établirons, dans notre indépendance, les responsabilités. »

Un témoignage inexact
Morlaix, 18 mai.
Sur commission rogatoire de M. Le Clec’h, juge d’instruction, le juge de paix de Landivisiau a entendu Mme Hameury, qui, avait déclaré un témoin, aurait, vu, le 30 décembre dernier, MM. Cadiou et Pierre ensemble. Mme Hameury a déclaré n’avoir jamais vu M. Cadiou et M. Pierre dans les conditions indiquées.

20 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

L’expertise de la balle

Saint-Étienne, 19 mai.
Nous avons pu voir M. Grivolat, le directeur du musée de Saint-Étienne, dans son cabinet, où de fort intéressantes œuvres d’art voisinent avec des armes et des munitions, pièces à conviction envoyées par divers parquets de France et soumises à l’expertise.
– Je n’ai pas, dit-il, terminé mon rapport, et je ne le déposerai que dans une dizaine de jours. Or, le résultat actuel de mes expertises ne peut être interprété en faveur de l’inculpé. Mes conclusions, en réalité, loin de l’innocenter, pourront, constituer, une présomption de plus si, d’ici la semaine prochaine, l’instruction ne me fait point parvenir d’autres pièces. C’est tout ce que je puis déclarer à présent.
« On a dit avant-hier que la balle découverte dans le corps de M. Cadiou portait quatre rayures et que le revolver servant de pièce de comparaison avait un canon avec cinq stries. C’est exact. Mais il ne faut pas ajouter à cette dissemblance plus d’importance qu’elle n’en mérite et je l’expliquerai dans mon rapport.
« Si j’avais en ma possession le revolver même que Pierre acheta à l’armurier Marie, j’aurais pu établir de façon évidente si la balle qui tua Cadiou avait été tirée par cette arme. J’aurais même pu indiquer, peut-être, l’orifice précis du barillet dans lequel elle se trouvait, ainsi que je viens de le faire pour un assassinat commis à Charleville. Malheureusement le revolver acheté par Pierre, et que celui-ci dit avoir revendu à un voyageur de commerce, n’a pu être retrouvé. Mon expertise reposera sur de bien faibles éléments et je ne pourrai me montrer aussi affirmatif que je le fus dans d’autres affaires criminelles, comme par exemple l’affaire Brengues, à Nice, les exploits des bandits de
Pégomas, l’assassinat du receveur des postes de Bezons, etc. »
Comme nous prenions congé, M. Grivolat ajouta :
– Mes travaux se confinent plus particulièrement dans la question de la détermination de la qualité de la balle. II y a, en effet, diverses fabrications. Plusieurs fabricants ont des cartouches pour velo-dogs, et il est très important, à mes yeux, de déterminer l’origine de cette cartouche ; c’est cette détermination qui peut fixer l’examen de chaque balle par l’inspection de ses moindres parties, arrière-calibre ou sertissage, qui peut me servir à établir, avec la balle qui a servi au crime, un parallèle de nature à éclairer utilement la justice. »

Liège, 19 mai.
C’est M. Dieudonné-Duboustaix, fabricant d’armes, établi 449, rue Saint-Léonard, à Liège, qui expédia, le 3 mai 1912, à M. Marie, l’armurier de Landerneau, les deux revolvers velo-dog, dont l’un devait être vendu, par la suite, à l’ingénieur Pierre, et dont l’autre se trouve, en ce moment, entre les mains de l’expert de Saint-Étienne.
Nous sommes allés trouver, ce soir, M. Dieudonné-Duboustaix, et nous lui avons soumis les difficultés en présence desquelles se trouve, à l’heure actuelle, M. Grivolat. Nous lui avons demandé :
– Quel est, le nombre des rayures des revolvers velo-dog, fabriqués dans vos ateliers ?
– Cela dépend de l’ouvrier à qui on a confié le travail du canon, nous a répondu M. Dieudonné-Duboustaix. Nous possédons ici deux matrices : l’une à quatre rayures, et l’autre à cinq. Par conséquent, nous avons, dans une même fabrication, et dans une même série de revolvers velo-dog, des armes à quatre rayures et d’autres à cinq.
– Vous souvenez-vous d’une expédition que vous fîtes de revolvers semblables à M. Marie, armurier à Landerneau ?
M. Dieudonné-Duboustaix, ayant recherché dans ses livres, répondit :
– Voici la trace, de la dernière expédition de revolvers velo-dog faite à M. Marie. Elle est du 3 mai 1912. A cette date j’ai, en effet, expédié deux revolvers velo-dog à cet armurier.
– Ces revolvers étaient-ils à quatre ou à cinq rayures ?
– Je ne saurais vous le dire. Et mon magasinier lui-même, je crois, serait bien en peine de vous répondre sur ce point, étant donné qu’il y a plus de deux ans que cet envoi a été fait.
– Peut-être pourriez-vous dire au moins si ces deux revolvers envoyés à M. Marie comportaient chacun le même nombre de rayures.
– Ordinairement, répond le fabricant, lorsque nous expédions des armes, nous les prélevons toujours sur le même stock, c’est-à-dire un stock provenant de la main du même ouvrier. Ils ont tous alors par conséquent le même nombre de rayures. Mais il peut arriver aussi que dans un envoi, le magasinier se trompe et prenne les revolvers dans deux stocks différents.

L’instruction
M. Bidard de la Noë a entendu hier matin M. Rocher, fondateur de l’usine de blanchiment de coton de Daoulas.
M. Rocher a rappelé qu’il avait engagé Pierre comme directeur technique le 10 janvier et que, deux jours plus tard, par une lettre que nous avons publiée, Pierre résiliait son contrat.
Tous ces détails sont connus depuis longtemps.
L’après-midi, le juge avait convoqué le receveur des postes de Landerneau.
Le receveur a confirmé les renseignements fournis à l’instruction au sujet des télégrammes adressés le 31 décembre à M. Cadiou et à Pierre par Mme Cadiou.

Une lettre de Me Fleys

Nous recevons la lettre suivante :

Brest, 19 mai.
Monsieur le directeur.
Dans votre numéro de ce jour, à propos de l’affaire Cadiou, et sous la rubrique « Un incident », vous vous faites l’écho de l’étonnement qu’aurait ressenti mon distingué confrère, Me Feillard, en apprenant que M. le juge d’instruction m’avait communiqué le dossier de son enquête. Dans une interview qu’il vous a donnée, mon confrère insiste sur le caractère exceptionnel de cette mesure.
Je ne peux pas ne pas m’étonner à mon tour.
Sans doute, la loi de 1897, qui a organisé la procédure de l’instruction criminelle, a donné tous les droits à la défense et n’en a donné aucun à la partie civile. Elle a oublié de conférer à l’avocat de celle-ci la faculté d’exiger, quand il lui plaît, la communication du dossier. Je dis que c’est un oubli et fort regrettable, car à défaut de cette faculté la lutte n’est point égale entre la défense et l’accusation. L’affaire Cadiou en demeurera un mémorable exemple.
Le législateur de 1897 n’est pas allé, toutefois, jusqu’à interdire au juge d’instruction de communiquer le dossier à la partie civile. Cette communication, pour n’être pas obligatoire, n’en est donc pas moins absolument régulière. En fait, elle est dans les usages constants de tous les parquets. Je n’ai jamais, pour ma part, rencontré un juge qui me la refusât, sans excepter l’honorable M. Albanel, dont l’autorité a été invoquée en faveur de la thèse contraire.
Alors, je ne comprends pas bien une si vive émotion. M. Bidard de la Noë m’a permis de voir le 17 mai, et pendant deux jours, le dossier que mon confrère voit, s’il lui plaît, quotidiennement depuis trois mois. Il semble que ce soit moi qui devrais me plaindre. Pas du tout ! C’est la défense qui se plaint et qui s’étonne, il est écrit décidément qu’elle se plaindra et s’étonnera de tout.
Je voudrais tout de même la rassurer sur un point : aucune pièce n’a disparu du dossier. Quand j’ai examiné un dossier, toutes les pièces y sont, après comme avant.
Veuillez agréer, monsieur le directeur, l’expression de mes sentiments très distingués.
Léon FLEYS,
Avocat à la Cour de Paris.

21 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

L’interrogatoire définitif de Pierre

M. Bidard de la Noë a entrepris, hier, de « cuisiner » sérieusement l’ingénieur Pierre. Reprenant une à une les charges qui pèsent sur l’inculpé, le juge a soumis ce dernier à un interrogatoire méthodique et prolongé.
Le matin, M. Bidard de la Noë questionna Pierre sur la disparition du revolver de 6 m/m. L’inculpé se borna, paraît-il, à réitérer ses affirmations antérieures.
Nous croyons cependant savoir que l’attention du juge a été appelée sur un point nouveau. Une commission rogatoire a été envoyée qui fournira peut-être à l’enquête une indication précieuse.
La réserve habituelle est observée au parquet à ce sujet.
L’après-midi fut consacrée à la question du téléphone. On se rappelle que Pierre, accompagné de Mme Zaccone et de M. Joncour se rendit le 4 janvier chez M. Cadiou, à Landerneau.
Le lendemain, sous prétexte de réparer le téléphone, Pierre retournait seul dans l’appartement de son patron.
L’accusation n’admet pas l’explication fournie par l’inculpé. On le soupçonne d’avoir dérobé chez M. Cadiou des documents d’autant plus mystérieux qu’on ne sait pas au juste s’ils ont jamais existé.
– Ces papiers, a dit le juge, se trouvaient dans une des valises de M. Cadiou.
On ne les a pas retrouvés. C’est vous, Pierre, qui les avez volés.
– Qu’en aurais-je fait, Seigneur ! s’exclama Pierre. De quels documents pouvais-je avoir intérêt à m’emparer ?
« En août ou septembre 1913, M. Cadiou a fait un tri dans les archives de l’usine et il a emporté un certain nombre de pièces d’un intérêt exclusivement commercial, exception faite pour la correspondance relative à l’affaire d’Angoulême ; M. Cadiou devait désirer la disparition de cette correspondance, mais que m’importait à moi ?
« J’ai bien remarqué les valises le 4 janvier, ainsi que les bicyclettes dans la remise.
– Le lendemain les valises étaient-elles toujours là ?
– Je n’y ai pas fait attention.
L’interrogatoire a été interrompu à 6 h. 30. Il sera repris samedi.

La montre de Bossard
Avant-hier M. Bidard de la Noë était informé du fait suivant :
Le jour où Mme Bossard vint à Brest pour voir son fils, elle s’arrêta dans une maison de la rue Amiral-Linois, où on la réconforta d’un café.
Tout en causant, Mme Bossard sortit une montre de la poche de son jupon : « Je l’apporte à mon fils, dit-elle. Et elle ajouta, faisant allusion à une perquisition récente : « Heureusement qu’on ne l’a pas trouvée. »
C’est peut-être la montre de M. Cadiou, avait-on dit au juge.
Ce n’est pas la montre de M. Cadiou.
La montre de M. Cadiou était en acier et celle de Mme Bossard est en argent. Cette montre a été achetée par Jacques Bossard à son beau-frère François, il y a quatre mois. Elle a été payée 20 francs.

22 mai 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grande-Palud

L’INSTRUCTION

Hier, jour de fête, M. Bidard de la Noë n’a entendu aucun témoin : il a étudié son dossier.
Aujourd’hui, Mme Bossard viendra s’expliquer sur la provenance de la montre que l’on supposa être celle de M. Cadiou.
Nous avons dit dans notre dernier numéro que cette montre avait été vendue à Jacques Bossard par son demi-frère François Bossard, journalier à Guipavas. Aucun doute ne saurait être admis à ce sujet.
Demain, reprise de l’interrogatoire définitif de Pierre.

23 mai 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

UNE PRÉSOMPTION NOUVELLE CONTRE PIERRE

Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, différentes lettres de Pierre ont été saisies chez M. Faucon, pharmacien à Bois-Colombes.
L’une d’elles, datée du 18 novembre 1913, a retenu particulièrement l’attention du juge. Elle se termine, en effet, par ces mots :
Depuis que j’ai été victime d’un vol de 160 francs chez moi, je porte toujours mon rigolo (sic) sur moi.
On se rappelle que Pierre a toujours prétendu avoir vendu son revolver au début de 1913.
La lettre saisie chez M. Faucon prouvait que Pierre avait encore son revolver en novembre 1913.
Pierre, interrogé à ce sujet, a répondu qu’il avait voulu plaisanter avec son ami, qu’il n’avait jamais été victime d’un vol et qu’il n’avait plus de revolver à la fin de 1913.
Cette explication n’a pas satisfait M. Bidard de la Noë, qui a chargé un de ses collègues parisiens de demander à Mlle Julia Juzeau si elle se rappelle qu’un vol de 160 francs ait été commis à la Grande-Palud au préjudice de Pierre.
Mme Pierre prétend que son fils a dû faire allusion à un vol commis à Dambreville, où habitent ses parents, précisément en novembre 1913.
Deux livrets de caisse d’épargne, dont un appartenait à Pierre, avaient été dérobés, et, par une lettre qui figure au dossier, Mme Pierre en avait avisé son fils.
Pierre aurait alors, par plaisanterie, annoncé à son ami Faucon que, depuis le vol, il portait toujours un revolver sur lui.
Quoi qu’il en soit, en considère au parquet la lettre de Pierre comme une nouvelle présomption de culpabilité.

Papiers déchirés
Voici qui serait en revanche à la décharge de Pierre. Parmi les papiers saisis dans la corbeille de M. Cadiou à Landerneau, on a trouvé une carte déchirée au dos de laquelle on lit ces mots :
« Mon cher ami je pars ce matin pour Paris. »
On a également retrouvé un projet de télégramme ainsi conçu :
« Arriverai demain soir Paris. »
Ni la carte ni le télégramme n’ayant été expédiés, la défense en conclut que M. Cadiou, après avoir eu l’intention de rentrer à Paris le 1er janvier, changea d’avis et différa son départ.

Une lettre
M. le procureur Guilmard a trouvé hier matin sur son bureau la lettre suivante :
« Paris, 19 mai.
« J’ai l’honneur de signaler à votre attention les faits suivants :
« 1° Il existe à l’Association amicale des anciens élèves de l’École centrale, dont les bureaux sont 1, rue de Stockholm, à Paris, des lettres écrites par M. Cadiou relatives à son ingénieur, M. Pierre, qui est membre de cette association et a été placé par elle à l’usine de la Grande-Palud.
« 2° Dans le courant de l’année dernière, M. Cloarec est venu en personne dans les bureaux de cette association, et il y a eu une conversation relative à l’usine de la Grande-Palud.
« Veuillez, etc.
« Charles HALPHEN,
« Professeur au collège Chaptal. »

Dès la réception de cette lettre, M. le procureur Guilmard a fait adresser à Paris, par M. Bidard de la Noë, une commission rogatoire afin de recevoir toutes explications utiles de M. Neveu, président de l’Association des anciens centraux.

L’instruction
M. Bidard de la Noë a demandé, aujourd’hui, à Me Robert, notaire à Landerneau, des précisions sur l’acte constitutif de la société anonyme de la Grande-Palud, passé le 1er mars 1909, entre les membres de la famille Cadiou et MM. Peter Temming, de Buhl (Alsace).
« Les statuts dont il s’agit, a répondu Me Robert, ont été rédigés entre les parties intéressées, par acte sous signatures privées, établi en quatre exemplaires, à la date du 1er mars 1909 ; je n’ai été appelé ni de près ni de loin, à leur rédaction.
« J’ai simplement été requis de déposer pour minute un des exemplaires de cet acte sous signatures privées.
« Ce dépôt pour minute se définit ainsi : C’est la remise qu’une personne fait à un notaire de pièces ou d’un acte sous signatures privées pour que ces documents soient placés et conservés au rang des minutes de l’étude. »
De ce dépôt, simple formalité de conservation de pièces, à la rédaction des statuts d’un acte de société, il y a loin, comme vous le voyez. »
Le juge d’instruction a entendu ensuite la mère de Jacques Bossard. Cette femme, venue récemment à Brest pour embrasser fils, alors sous les verrous, avait fait voir une montre à une amie, disant :
« Heureusement que la police n’a pas trouvé cette montre chez moi ; on l’aurait certainement emportée. »
Le parquet, mis au courant de cette conversation, crut qu’il s’agissait de la montre de M. Cadiou et convoqua la mère de l’ancien veilleur de nuit. Celle-ci n’a eu aucune peine à démontrer que la montre question n’avait jamais appartenu à l’industriel de la Grande-Palud. La montre de ce dernier était en acier et celle de Mme Bossard en argent.
L’après-midi, M. Bidard de la Noë a entendu le charretier Le Roy, de la Grande-Palud, avec lequel M. Cadiou causa le jour sa dernière visite à l’usine. M. Le Roy n’a pu dire si cette conversation avait eu lieu le 29 ou le 30 décembre. Il ne s’en souvient pas.
Le dernier témoin entendu a été M. Autret qui a entièrement confirmé la déposition de M. Bonnefoy, son beau-frère.

Mme Cadiou défend la mémoire de son mari
Paris, 22 mai.
Avec une dignité à laquelle il sied de rendre hommage, Mme Cadiou, jusqu’à présent, avait gardé le silence. Et la discrétion, en ces jours si douloureux que la jeune femme a vécus, est plus qu’une qualité, c’est presque une vertu.
Mais aujourd’hui que l’instruction est près d’être close et que son avocat a reçu communication du dossier, Mme Cadiou rompt le silence qu’elle s’était imposé. Elle parle. Oh ! non pour attaquer ni pour accuser. Ce n’est point l’heure. Elle parle, mais pour défendre la mémoire de celui qui n’est plus et qui lui est toujours si cher.
Mais, qui pourrait croire que dans cette jeune femme qui est là devant nous, cette jeune femme aux traits si délicats et si fins, et dont les yeux sont si clairs et si doux, il y ait tant de volonté et d’énergie ?
Elle est si pâle sous ses vêtements de deuil, elle est si menue, si frêle et paraît si débile, si faible !
Mais non (regardez : ses yeux brillent et s’animent ; écoutez : sa voix ne tremble pas. Elle parle avec force : c’est le devoir qui lui dicte ses paroles :
– Je m’étais fait une règle jusqu’à ce jour, nous dit Mme Cadiou, de ne rien communiquer à la presse – et les plus extravagantes indiscrétions de la défense n’ont pu me faire départir de cette attitude – tant que mon avocat, tenu à l’écart de l’instruction, n’a pu voir le dossier. Aujourd’hui, Me Léon Feys [Fleys] a vu la procédure. Il rapporte de Brest une impression très nette et, sur un point du moins, je me reconnais le droit de vous dire quelle est cette impression.
Je tiens à laver la mémoire de mon mari des accusations au moins téméraires que M. Pierre a portées contre lui. Je procède par ordre :
On a dit, en premier lieu, que mon mari n’était à l’usine de la Grande-Palud que l’homme de paille d’une maison allemande. Les faits protestent contre une pareille interprétation.
Lorsqu’au mois de janvier 1909, avec une centaine de mille francs versés par lui ou par les membres de sa famille. M. Cadiou a acquis de M. Legrand l’usine de la Grande-Palud, il n’a, évidemment, pas pu rembourser intégralement la maison allemande qui en était propriétaire. Il est resté, pour une somme considérable, le débiteur de cette maison. Mais il s’est réservé le droit de la rembourser en cinq ans. Et, effectivement, il l’a remboursée en cinq ans. A-t-on jamais vu un homme de paille se débarrasser ainsi des gens dont il n’est que le préposé ? La vérité est que M. Cadiou a fait d’une maison allemande une maison française. Il en est vraiment bien récompensé…

L’AFFAIRE DES « FRAUDES »
Je continue. La grosse accusation portée contre mon mari est d’avoir livré sa meilleure marchandise à l’industrie privée, en réservant le rebut pour l’État. C’est absurde ! car il suffit de vous dire que la fourniture faite à l’industrie privée ne représentait pas un vingtième du chiffre d’affaires de la Grande-Palud. Mais ce n’est pas seulement absurde : c’est formellement démenti par le général Gaudin qui, à une question précise qui lui a été posée sur ce point, a formellement répondu que les livraisons de M. Cadiou avaient toujours été conformes aux exigences de l’administration, sans quoi, d’ailleurs, elles auraient été refusées.
Qu’a donc fourni M. Pierre à l’appui de son accusation ? Seulement deux lettres émanées, je crois, de la poudrerie d’Angoulême.
Dans ces lettres, on fait observer à M. Cadiou qu’on a trouvé dans un ballot de coton deux bois d’allumettes, d’ailleurs sans phosphore ; qui pourrait sérieusement imputer à M. Cadiou personnellement cette petite négligence ? Qui en est le véritable coupable ? N’est-ce pas exclusivement l’ingénieur technique ?
Reste l’imputation précise contre mon mari de s’être fait payer un wagon d’abord expédié à la poudrerie d’Angoulême, pour le compte de M. Postel, et déjà payé à ce M. Postel. Le fait matériel est exact. Mais il résulte du dossier que le ministère de la Guerre ne semble pas avoir cru à une fraude : il a demandé à M. Cadiou des explications que celui-ci a données. C’est M. Cadiou qui a, sollicité une enquête, et cette enquête allait avoir lieu quand il est mort.
Il n’y a donc jamais eu d’instruction contradictoire ; jamais l’accusateur n’a été invité à préciser ses accusations devant l’accusé. La disparition de M. Cadiou est arrivée bien à point pour éviter à M. Pierre l’ennui de prendre à front découvert la responsabilité de son accusation.
Laissez-moi vous dire, enfin, que si M. Cadiou a été rayé de la liste des fournisseurs de la Guerre, au mois de décembre 1913, c’est uniquement parce qu’il n’avait pas apporté à son matériel certaines modifications demandées par l’administration. Cette exclusion ne devait être que temporaire, M. l’inspecteur général Barral l’a déclaré.
Qu’y avait-il en tout cela qui pût froisser le patriotisme de Pierre au point d’en faire un délateur honteux – et prudent ? Je ne le vois pas.
Je vois seulement une chose, c’est que, quelques mois après avoir dénoncé mon mari, ce même M. Pierre entrait en relations avec M. Legrand qui, lui, fut, bien avant que mon mari l’eût acquise, le préposé de la maison Temming, à la tête de l’usine de la Grande-Palud. Je ne le dis que parce que M. Legrand en a convenu loyalement lui-même. Cela, M. Pierre le savait, n’est-ce pas ? Et cela ne l’empêche pas, au mois de décembre 1913, de se mettre en relations avec M. Legrand et de lui engager ses services. Quelle logique !
A ce propos, permettez-moi de relever une erreur qui s’est glissée dans un des derniers numéros du Petit Parisien. Votre correspondant a dit, je crois, qu’au moment de la disparition de mon mari, M. Cadiou et M. Pierre avaient, d’un commun accord, résilié leur contrat. C’est absolument inexact.
Je sais que mon mari, qui soupçonnait, sans en être sûr, les relations de M. Pierre songeait à ne plus renouveler son contrat. Mais rien n’indique qu’il ait entendu lui donner la liberté d’engager ses services à un concurrent immédiat et voisin.
Une clause du contrat stipulait que, pendant quinze ans, après son expiration, M. Pierre ne pourrait s’engager dans aucune entreprise similaire. Je suis convaincue que mon mari n’a jamais renoncé à se prévaloir de ce droit qu’il tenait de cette clause. La disparition de M. Cadiou, ici encore, est intervenue très opportunément pour M. Pierre.
Voilà, monsieur, ce qui éclaterait au grand jour de la cour d’assises. C’est vous dire que je tiens à voir ce grand jour se lever. J’ai su que Me Feillard le désirait aussi. Puisque nous le désirons tous, j’espère qu’aucune intervention ne viendra contrecarrer ce désir commun.
Ainsi parla Mme Cadiou. Elle parla sans haine, sans colère, comme aussi sans faiblesse.
(Petit Parisien.)

24 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD

Pierre sera mis demain en liberté provisoire

M. le procureur Guilmard a déposé, hier matin, entre les mains de M. Bidard de la Noë, des conclusions inattendues. M. le procureur Guilmard demandait au juge d’instruction d’accorder à Pierre la mise en liberté provisoire, que Me Feillard avait vainement sollicitée par deux fois.
M. Bidard de la Noë n’a fait aucune objection.
Conformément à la loi, les conclusions de M. le procureur Guilmard ont été notifiées hier soir, à cinq heures, à Me Vichot, avoué de Mme Cadiou. Celle-ci a le droit de faire opposition devant la chambre des mises en accusation, dans un délai de 24 heures.
En conséquence, si avant ce soir la partie civile n’a pas manifesté l’intention de s’opposer à la mesure prise par le parquet de Brest, les portes du Bouguen s’ouvriront demain devant l’ancien ingénieur de la Grande-Palud. Pierre, qui reste inculpé jusqu’à plus ample informé, devra se tenir à la disposition de M. Bidard de la Noë ; il lui sera, par conséquent, interdit de quitter Brest.
Le revirement du parquet de Brest n’a pas été sans provoquer quelque surprise, et certains ont laissé entendre que le Garde des Sceaux ne devait pas y être étranger.
M. le procureur Guilmard donne l’explication suivante de sa décision :
« Le rapport de M. Kohn-Abrest tardant à me parvenir, je lui ai demandé télégraphiquement quelques indications sur les résultats de son expertise. M. Kohn-Abrest m’avisa qu’il ne pourrait déposer son rapport au parquet de la Seine avant jeudi, mais, en même temps, il m’informa qu’il n’avait relevé aucune tache de sang sur les vêtements de Pierre.
« C’est ce qui m’a permis de déférer au désir que m’avait manifesté Me Feillard de voir son client en liberté. »
D’autre part, M. Bidard de la Noë déclare qu’il ne s’est pas opposé à la mise en liberté provisoire, en raison de l’impossibilité où il se trouve de terminer l’instruction avant la fin du mois : « Pour que Pierre pût comparaître devant les assises de juillet, il eût fallu que mon dossier fût envoyé à Rennes le 1er juin. Imposer à Pierre un supplément de trois mois de détention préventive me paraît inutile en l’état actuel de l’enquête. »
Le dévoué défenseur de Pierre, Me Feillard, s’empressa d’annoncer la bonne nouvelle à la mère de l’inculpé. « Il était temps d’en finir, dit-elle, avec le sourire mélancolique de ceux qui ont beaucoup souffert. J’allais être obligée de partir. Mon mari est tombé malade, et son état réclame mes soins. »
Quant à Pierre, il ne manifesta aucune émotion. Ce bizarre garçon éprouva naturellement une certaine allégresse qui se traduisit, par des remerciements à l’adresse de son avocat, mais la joie qui devait faire bondir son cœur n’apparut pas sur ses traits impassibles.
« Alors, dit-il tranquillement, il faut que j’attende lundi ? J’ai eu de la patienté jusqu’ici. Quelques jours de plus à passer en prison, ce n’est pas une affaire ! »

L’instruction
Pierre a été interrogé, hier après-midi, sur la situation financière de l’usine.
Au moment de la disparition de M. Cadiou, l’ingénieur avait répandu le bruit que son patron s’était expatrié pour échapper aux conséquences d’une situation obérée.
L’examen de la comptabilité révéla, au contraire, que les affaires de M. Cadiou étaient très prospères : l’usine avait rapporté 208.000 francs en 1912, et 120.000 francs en 1913.
– Vous ne pouviez ignorer cela, dit le juge. Dans, quel intérêt avez-vous altéré la vérité ?
– Je n’étais pas au courant de la situation exacte de l’usine, répondit l’ingénieur. Je savais qu’elle fonctionnait avec des capitaux allemands ; je pensais que les bénéfices étaient perçus par M. Cadiou, pour le compte des propriétaires réels dont il n’était que le représentant.
Pierre sera interrogé de nouveau demain.
Au début de l’après-midi, Bossard avait été confronté avec le logeur qui l’hébergea dans la nuit du 29 au 30 décembre, et avec une crêpière de la rue Kéravel. Les témoins n’ont pu confirmer avec précision les déclarations de l’ancien veilleur de nuit. Ils se rappellent bien l’avoir vu à la fin de l’année dernière, mais ils ne sauraient dire à quelle date.
Bossard était assisté de Me Ollivier-Henry.

Interrogatoire de Mlle Juzeau
Paris, 23 mai.
La police a interrogé, cet après-midi, Mlle Juzeau, qui fut au service de l’ingénieur Pierre à la Grande-Palud et qui se trouve actuellement en service à Paris.
Le magistrat lui a demandé si elle était au courant du vol d’un livret de caisse d’épargne commis au préjudice de Pierre, avant le 13 novembre.
Mlle Juzeau a répondu par la négative. Le commissaire lui a demandé, en outre, si elle se rappelait ce que fit l’ingénieur Pierre dans la journée du 31 décembre.
Elle lui a répondu qu’elle était à Brest ce jour-là et que, par conséquent, elle ne pouvait rien dire à ce sujet.

Un vœu du conseil général de l’Aube
Troyes, 23 mai.
Sur la proposition de M. Paul Meunier, le Conseil général de l’Aube a émis le vœu que la Chambre des députés « modifie d’urgence et dans le sens du projet libéral voté par le Sénat, les dispositions du Code d’instruction criminel qui concernent les pouvoirs du juge d’instruction, afin que l’exercice de ces pouvoirs soit strictement limité, à l’exclusion de toute mesure de police arbitraire ou abusive, à la recherche intelligente de la vérité. »

Une interpellation
Paris, 23 mai.
M. Paul Meunier, député de l’Aube, annonce qu’il interpellera le Garde des Sceaux sur la façon dont l’enquête de l’affaire Cadiou a été menée,

La partie civile ne fait pas opposition
Paris, 23 mai.
Me Fleys, avocat de Mme Cadiou, déclare que celle-ci ne s’opposera pas à la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre.

25 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD

Ce soir, Pierre sera libre

Pierre sera conduit ce matin, à 10 h. 30, devant M. Bidard de la Noë qui lui fera subir un nouvel interrogatoire.
L’inculpé sera mis en liberté le soir.

Paris, 24 mai.
Nous lisons dans l’Intransigeant, sous la signature de M. Claude Farrère :
Mon cher directeur et ami,
La lettre du 13 mai à vous adressée, en laquelle je vous exprimais ma stupeur de voir retenu avec tant de rigueur et d’illogisme un prévenu très probablement innocent de l’assassinat dont on l’accuse, mais sûrement coupable d’avoir dénoncé (et sans cachotteries) un fabricant de mauvais coton pour poudres B, m’a valu trente ou quarante lettres, dont une seule (anonyme et d’un français qui fleure à vingt pas l’odeur et l’idiotisme allemands) me prodigue injures et menaces.
Les vingt-neuf ou trente-neuf autres (anonymes aussi, mais d’un langage moins-métis) sont au contraire laudatives, et je prends la liberté de vous en adresser l’échantillon que voici, d’autant plus intéressant qu’à n’en pouvoir douter sincère et documenté tout de bon :

« Paris, le 15 mai 1914.
« A monsieur Farrère, Paris,
« Monsieur,
« Je voudrais vous exprimer quelle joie m’a causée la lecture de votre lettre adressée à l’Intransigeant, et reproduite par l’Éclair. J’ai assisté, mêlé à la foule, aux funérailles des marins de la Liberté.
« Un ami toulonnais, qui les suivait d’un balcon du boulevard de Strasbourg, et qui fut avec moi témoin de l’inexplicable panique dont le cortège fut, à deux reprises, bouleversé, me confia son impression, que je n’ai pas eu de peine à partager. J’ai cru voir les fantômes irrités des 230 victimes se jetant soudain au milieu de cette foule inconsciente et semant le désarroi dans le cortège du chef de l’État, de ces ministres et de ces politiciens responsables de la catastrophe, responsables de l’amoindrissement de notre République devenue en fait, tout le démontre chaque jour, une sorte de colonie allemande.
« Il n’est pas étonnant que ses magistrats couvrent à tout prix, couvrent d’instinct les agissements criminels de cette fabrique de Landerneau coupable d’avoir, sous la direction d’un ingénieur allemand
– qui n’est pas l’ingénieur Pierre ! – servie par des capitaux allemands sous le couvert de prête-noms, assistés d’un député du Parlement, fabriqué ces poudres qui flambent et explosent toutes seules, ces poudres de l’léna, de la Liberté qui déciment notre flotte et massacrent nos marins. Encore une fois, monsieur, je ne puis dire combien je vous remercie.
« Un ingénieur de… »
Je laisse naturellement à mon correspondant la responsabilité de ses affirmations, mais j’étais, comme lui, aux funérailles de la Liberté, et je me souviens fort bien de la panique dont il parle. Je l’ai moi-même relatée, non sans dégoût, dans la Revue de Paris d’alors. Et, d’honneur ! deux cent trente fantômes se ruant sur la foule, le cortège et l’escorte, n’auraient pas semé plus de terreur que je n’en vis parmi ces parlementaires qui arrachaient leurs insignes, ces fonctionnaires qui piétinaient enfants et femmes et ces soldats de deux ans… pouah ! qui jetaient, leurs armes… Il n’y eut plus, cinq minutes durant, à faire tête au péril – un péril fabuleux et inexistants – que les deux sections de matelots anglais qui, de par l’Entente Cordiale, suivaient les deux compagnies de cercueils français.
Cordialement :
Claude FARRERE

26 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD

Pierre est libre depuis hier soir

« Pierre est innocent » répétait obstinément Me Feillard depuis l’arrestation de son client. « Vous verrez, ajoutait-il, qu’on finira par lui rendre justice. »
L’innocence de Pierre n’a pas encore été judiciairement reconnue, mais cela ne saurait tarder. L’instruction va traîner une quinzaine de jours encore, quelques témoignages insignifiants seront recueillis et d’accord avec M. le procureur Guilmard, M. Bidard de la Noë rendra l’ordonnance de non-lieu que les gens bien renseignés affirment être déjà signée.

Dès hier matin une animation inusitée régnait aux abords du palais de justice. Les curieux stationnaient patiemment devant les grilles, dans l’espoir d’entrevoir Pierre pendant ses allées et venues entre la geôle et le cabinet du juge.
Celui-ci n’a pas laissé grand loisir à son inculpé pendant la dernière journée de captivité : deux heures d’interrogatoire le matin, quatre l’après-midi. Il fut question des dénonciations et de la date de la dernière visite de M. Cadiou à l’usine. De ces sujets rebattus il était malaisé de tirer un argument nouveau.
Pierre réitéra ses précédentes allégations au sujet des fraudes qu’il accuse M. Cadiou d’avoir commises. « Si j’ai dénoncé mon patron, dit-il, c’est parce que j’avais appris qu’une enquête du contrôle général était à la veille de s’ouvrir au sujet de l’affaire d’Angoulême. J’ai voulu dégager ma responsabilité. »
M. Cadiou employait une matière première de qualité inférieure ; la préparation du coton était défectueuse, les procédés commerciaux incorrects : tels sont les principaux reproches que l’ingénieur adresse à son ancien patron. « Peu de temps avant sa disparition, dit-il, il m’écrivit une lettre pour m’ordonner de réduire au strict minimum le personnel déjà insuffisant de l’usine. M. Cadiou ne songeait qu’à gagner de l’argent I »
Puis on reparla du 30, de la présence ou de l’absence de M. Cadiou à l’usine ce jour-là. Mais on ne souffla mot du voyage de M. Cadiou à Saint-Pol de Léon le 1er janvier, ce qui eût été pourtant plus intéressant.
Enfin, à 7 h. 30 la voiture cellulaire sortait du palais, emmenant Pierre au Bouguen pour la levée d’écrou. Quelques centaines de curieux s’étaient attroupés. Des applaudissements témoignèrent que Pierre avait reconquis l’opinion publique.
M. le procureur Guilmard, tel un capitaine dont le « bateau » sombre, quitta le Palais le dernier.

A la porte du Bouguen, une automobile attendait Pierre.
Mme Pierre et les deux fidèles amis de son fils, M. et Mme Le Roch, étaient là.
Quand la voiture cellulaire apparut en haut de la côte, Mme Pierre se dressa et, abandonnant toute contrainte, se mit à envoyer des baisers à son fils. La voiture pénétra dans la prison, dont la lourde porte se referma. Elle se rouvrit bientôt et Pierre, suivi de Me Feillard, apparut souciant, un énorme ballot de journaux sous le bras.
Mme Pierre, radieuse, se précipita à leur rencontre. Longue étreinte de la mère et du fils ; des mains se tendent vers ce dernier, qui salue et remercie à la ronde.
Me Feillard brusque le mouvement. On part. Arrêt chez l’avocat et présentation de Pierre aux journalistes. Après entente avec Me Feillard, Pierre communique la déclaration suivante :

« Je remercie la presse qui, par ses instigations minutieuses de mon affaire, a empêché plusieurs erreurs de témoignage et m’a enfin fait rendre à la liberté.
« Je suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père malade, pour tous mes parents et mes amis, qui n’ont pu croire un seul instant à ma culpabilité.
« Il paraît que mon affaire a fait couler beaucoup d’encre ; je n’ai pas encore lu un seul journal ; j’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour mes gardiens, qui m’ont toujours traité avec beaucoup de ménagements ; j’ai rencontré dans mes co-prévenus beaucoup de malheureux, de nombreux déshérités de la vie.
« Leur infortune m’a aidé à supporter la mienne. J’ai beaucoup réfléchi et aussi un peu travaillé : ce fut pour moi un réconfort.
« Maintenant, je vais attendre près de ma mère, à Landerneau, la fin de mon cauchemar.
« Je vais, avec le concours de mon dévoué défenseur, Me Feillard, qui est devenu pour moi un grand ami, rechercher par tous les moyens en mon pouvoir la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour. Celui qui a enterré mon ancien patron sous une couche de terre aussi superficielle, voulait que l’on retrouve son cadavre par l’odeur qui devait fatalement s’en dégager un jour ou l’autre.
« Voilà ce qui est certain ; on a dit : si crime il y a, que ce crime était un crime intellectuel, allons donc ; que M. J.-M. Cadiou explique donc autrement que par des révélations de somnambule comment en si peu de temps il a pu retrouver le corps de son pauvre frère.
« Je ne veux toutefois porter mes soupçons sur personne sans avoir de preuves certaines.
Je vais enfin pouvoir prendre un peu de repos ; encore une fois, merci à tous ceux qui ont songé à moi dans mon triste sort. »
A huit heures et demie, Pierre montait dans son auto avec sa mère et M. et Mme Le Roch et partait pour Landerneau.
Une demi-heure plus tard on arrivait à Landerneau. Sur le pas des portes les gens attendaient le retour de « Monsieur Pierre ». Des acclamations retentissent : « Vive Pierre ! Vive monsieur Pierre ! »
Devant, l’hôtel Le Roch deux à trois cents personnes sont massées et quand l’auto s’arrête c’est d’une véritable ovation que Pierre est l’objet. Chacun veut lui serrer la main, le féliciter et l’assurer de sa sympathie. Il se réfugie dans l’hôtel ; on le poursuit : c’est alors un interminable défilé. On se croirait à la sacristie un jour de mariage !
Enfin Pierre réussit à s’esquiver et à gagner la salle à manger. II déplie sa serviette avec une satisfaction évidente. « Je leur ai brûlé la politesse, dit-il. Ce n’est pas que j’aie très faim, mais j’ai besoin de prendre quelque chose de chaud.
– Il faut vous réconforter, intervient M. Le Roch, paternel.
– Je n’en ai pas envie ce soir, répond Pierre, et il ajoute avec un rire enfantin : « Ce n’est pas mon heure, au Bouguen on dînait à quatre heures ».
La conversation roule naturellement sur l’Affaire, dont Pierre déclare ignorer les détails. « Il faudra que je me mette au courant, dit-il, et que je lise les journaux qu’on ne laissait pas parvenir jusqu’à moi. »
– Vous avez maigri, fait observer quelqu’un.
– Le régime n’était pas trop dur, répond paisiblement Pierre. Évidemment ce n’était pas très confortable. Ainsi, on nous avait privés de couteaux depuis qu’un prisonnier avait essayé de se trancher la gorge. Nous en étions réduits à aiguiser les manches de nos cuillers sur des baleines de corset. Ça coupait, mais ce n’était guère pratique.
« Quant à l’air, je n’en manquais pas. Je vous réponds qu’il y a du vent là-haut et que les ardoises volent quand il souffle. Sous ce rapport j’étais assez favorisé.
– Vous avez un heureux caractère. Comment avez-vous pu rester maître de vous au point de ne jamais crier au juge votre indignation ?
– Tout d’abord j’ai été suffoqué d’être pris pour un assassin et pendant longtemps j’ai eu l’impression d’avoir la tête vide. Mes idées s’envolaient et je perdais tous mes moyens de défense.
« Puis je me suis un peu ressaisi et j’ai été alors très chagriné d’entendre des témoins affirmer le contraire de ce qui, pour moi, était la vérité. Très sincèrement je faisais des efforts de mémoire, j’essayais de contrôler mes souvenirs et j’en arrivais toujours à conclure que j’étais clans le vrai alors que les autres se trompaient.
« Ah c’est dur de se savoir innocent, d’avoir la certitude que les faits qui vous accusent sont inexistants et de ne pouvoir le démontrer.
« Quand je me suis vu dans cette terrible situation, je me suis dit qu’il ne fallait pas m’emballer et rester au contraire bien maître de ma pensée. Comment aurais-je pu me défendre autrement. On est en mauvaise posture pour discuter quand on se met en colère !
– Et votre barbe, interrompt un convive, j’espère que vous allez la faire tomber.
– J’en garderai peut-être un petit bout, dit Pierre.
Et la conversation continua, familière et bonne enfant.
Au dessert on vida une coupe de champagne à la santé de M. le procureur Guilmard.

Déclarations de M. J.-M. Cadiou
M. Jean-Marie Cadiou a appris avec stupéfaction la libération de Pierre.
« L’ordre de levée d’écrou n’a certainement pas été donné par le procureur de la République, nous a-t-il dit, mais par quelqu’un de bien plus haut placé.
« J’ai néanmoins confiance. Cette affaire n’est pas terminée ; un jour ou l’autre, on connaîtra la vérité. Un crime aussi épouvantable ne peut demeurer impuni.
Apprenant les déclarations faites par Pierre à sa sortie de prison, M. Jean-Marie Cadiou s’est écrié : « C’est cela ; il m’accuse maintenant. Il voudrait que j’aille sans doute le remplacer au Bouguen. C’est vraiment amusant ! »

27 mai 1914 – p. 3

L’instruction

Bossard a été, de nouveau, entendu hier matin par M. Bidard de la Noë qui désirait que l’ancien veilleur de nuit lui rappelât ce qu’il avait fait le 30 décembre.
Bossard, qui était assisté de son avocat, Me Ollivier-Henry, s’est prêté de bonne grâce à un interrogatoire prolongé, au cours duquel il s’est borné à renouveler ses premières déclarations.
L’après-midi, Pierre, rasé de frais, a comparu à son tour.
M. Bidard de la Noë a repris un à un tous les arguments de l’accusation.
Nos lecteurs les connaissent. Nous n’y reviendrons pas.
Pierre, selon son habitude, discute tranquillement avec le juge. Il donna pourtant quelques signes d’impatience quand M. Bidard de la Noë, exposant sa thèse, en vint à dire : « Vous avez entraîné M. Cadiou dans le bois sous un prétexte quelconque. Vous l’avez abattu d’un coup de revolver et quand il a été à terre, comme il remuait encore, vous lui avez tranché la gorge avec votre couteau. »
– C’est une abomination ! s’écria Pierre. Je n’ai jamais levé la main sur personne. Je serais incapable de commettre l’horrible forfait dont vous m’accusez.
L’interrogatoire prit fin à 6 h. 30.
Rien n’est changé, sauf que le dossier compte un long et fastidieux procès-verbal de plus.

28 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

La fin de l’instruction. – Pierre ira-t-il aux assises ?. – La question des poudres. – Vente de l’usine

L’instruction de l’affaire Cadiou sera terminée au début de la semaine prochaine. M. Bidard de la Noë nous l’a déclaré hier.
« Je procède en ce moment, nous dit le juge, à la mise au point du dossier. J’attends encore quelques renseignements sans grand intérêt, mais il ne me reste plus aucun témoin à entendre.
– Vous n’interrogerez plus Pierre ?
– Si, mais probablement une seule fois.
– Et les rapports d’experts ?
– Le procureur de la République a été avisé par M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris, que le rapport de ce dernier serait déposé demain jeudi au parquet de la Seine. Je le recevrai donc après-demain. Celui de M. Grivollat [Grivolat] me parviendra vers la même date.
– Etes-vous certain que les vêtements portés par Pierre le 30 décembre se trouvaient parmi ceux qui ont été soumis à l’examen de M. Kohn-Abrest ?
– Malheureusement non. Comment pourrions-nous en être sûrs ?
– Alors l’expertise ne sera pas décisive ? M. Bidard de la Noë eut un geste évasif et garda le silence.
– Et la piste de Morlaix ? demandons-nous. N’allez-vous pas, si un non-lieu intervenait en faveur de Pierre, reprendre les investigations de ce côté ?
Le magistrat haussa les épaules : « D’abord, dit-il, il n’est rien moins que certain que Pierre soit appelé à bénéficier d’un non-lieu. Depuis deux jours on a une tendance dans le public à vouloir en faire un grand méconnu. On se figure qu’une libération provisoire est un gage d’innocence. C’est un tort, Pierre reste inculpé d’assassinat et je considère toujours les charges qui pèsent sur lui comme très graves.
« Vous me parlez de la piste de Morlaix. Ne l’a-t-on pas suivie suffisamment. Toutes les personnes qui ont vu ou cru voir M. Cadiou à Morlaix ou à Saint-Pol de Léon après le 30 décembre, ont déposé au moins deux fois. Mon collègue de Morlaix, M. Le Clec’h, les a entendus. Je les ai ensuite convoqués à mon tour. Que voulez-vous faire de plus ? Il serait superflu, je crois, de recueillir une troisième fois les mêmes témoignages.
« Ces témoignages comportent d’ailleurs de telles invraisemblances continue M. Bidard de la Noë, en haussant le ton, que je ne puis me résoudre à y ajouter foi. Je ne doute pas de la sincérité des témoins, mais je suis persuadé qu’ils se trompent. M. Cadiou, s’il avait encore été vivant le 1er
Janvier, n’aurait pas laissé sa femme sans nouvelles depuis le 27 décembre.
« Si, suivant une hypothèse qui a été émise, Mme Cadiou avait reçu une lettre de son mari, lettre dont la justice n’aurait pas eu connaissance, elle ne se serait pas affolée le 31 et n’aurait pas prévenu la police de la disparition de son époux. Et puis, où ce dernier aurait-il couché après le 30 ; où aurait-il mangé ; où aurait-il changé de vêtements puisqu’on prétend l’avoir vu tantôt en costume cycliste, tantôt en tenue de ville ?
« Et cette bicyclette sur laquelle il s’appuie le soir du 1er janvier à la gare de Saint-Pol de Léon, où l’a-t-il prise, puisque les deux machines qu’il possède n’ont pas bougé depuis octobre de la remise de
Landerneau ? »
Nous interrompons ici M. Bidard de la Noë pour lui rappeler que plusieurs habitants de Morlaix affirment avoir rencontré le matin de Noël M. Cadiou à bicyclette sur la route de Ploujean. M. Cadiou paraissait se diriger vers sa propriété de Kéranster.
L’un des témoins, M. Le Gall, employé à l’hospice de Morlaix, remarqua sur le guidon un paquet de gâteaux que M. Cadiou venait d’acheter dans une pâtisserie de la place Thiers. M. Le Gall et la personne qui l’accompagnait causèrent avec M. Cadiou qui, à leur vue, était descendu de sa machine. Aucune confusion n’était donc possible. Il est donc démontré que M. Cadiou avait le 25 décembre à sa disposition une bicyclette qui, d’après M. Le Gall, était à peu près neuve. Cette bicyclette n’a pas été retrouvée. Ne saurait-on admettre qu’elle a été déposée précieusement dans la retraite mystérieuse ou M. Cadiou a élu domicile du 30 décembre au 1er janvier. Nous avons posé la question au juge, qui l’a éludée.
– Ces témoins se trompent peut-être de date, dit-il. Au surplus, il ne m’appartient pas d’apprécier leurs dépositions. La Chambre des mises en accusation se prononcera s’il y a lieu. Ma tâche à moi consiste à recueillir impartialement tous les renseignements utiles à la manifestation de la vérité. Là se borne mon rôle et il tire à sa fin en ce qui concerne l’affaire Cadiou.
– Donc, monsieur le juge, une orientation nouvelle de l’enquête n’est pas à prévoir ?
– Non, l’instruction est virtuellement terminée, à moins qu’un fait nouveau ne surgisse d’ici à quelques jours, mais je ne le crois pas.
– Et Bossard ?
– Son cas sera réglé en même temps que celui de Pierre. Une même ordonnance statuera sur leur sort à tous deux. »
Nous croyons savoir que l’ancien veilleur de nuit bénéficiera d’un non-lieu pour ce qui est de la complicité d’assassinat. L’inculpation de recel de cadavre sera peut-être retenue.

M. Hanauer, président de la section brestoise de la Ligue des Droits de l’Homme a été chargé par le comité central d’exprimer à M. Bidard de la Noë le vœu que Pierre soit renvoyé devant, les assises.
C’est le désir de l’inculpé et aussi celui de la partie civile. Tous deux réclament le débat public.
Informé de la démarche qui allait être faite près de lui, M. Bidard de la Noë a déclaré qu’il n’avait pas à faire état de l’opinion des tiers appartenant ou non à la Ligue des Droits de l’Homme.
« Un magistrat, dit-il, juge en son âme et conscience, et ne relève que de lui-même. »
Comme Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, Me Feillard, l’avocat de Pierre, souhaite vivement la comparution de son client devant les assises.
– Cela nous permettra, dit Me Feillard, de redresser certaines erreurs. Un exemple : on a représenté Pierre comme un être haineux, cherchant lâchement à nuire à son patron en trahissant sa confiance.
C’est contraire à la vérité. Pierre a dénoncé M. Cadiou pour dégager sa propre responsabilité. Devait-il se laisser compromettre par des agissements qu’il avait réprouvés ouvertement ?
« Vous avez su qu’au cours d’un de ses derniers interrogatoires, Pierre avait laissé échapper une révélation susceptible de compromettre un employé de la poudrerie du Moulin-Blanc. Il le regrette aujourd’hui. Il m’a dit : « J’aurais dû me montrer plus discret. Les paroles que j’ai prononcées vont peut-être attirer des ennuis à un pauvre homme auquel je n’ai personnellement rien à reprocher ».
« Vous voyez, continue Me Feillard, à quel point Pierre est sensible. C’est un excellent cœur. On a dénaturé ses actes dans le dessein de l’accabler. On voulait renforcer la thèse de l’accusation en le rendant antipathique.
« Pierre, ajoute Me Feillard, est en possession d’armes redoutables dont il a jusqu’à présent refusé de faire usage pour sa défense. Il pourrait faire connaître des faits tels que le scandale des poudres recommencerait, s’il parlait. Et cependant il se tait. »
On sait, en effet, que Pierre a confié à Me Feillard un long mémoire qui contient des révélations sensationnelles sur la qualité du coton employé dans les poudreries, et sur les fraudes commises à l’occasion des fournitures.

L’usine de la Grande-Palud sera mise en vente le 6 juillet prochain, en l’étude de Me Henri Robert, notaire à Landerneau. La mise à prix est de 200.000 francs. On compte déjà une dizaine d’acquéreurs éventuels.

29 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

Le rapport de M. Kohn-Abrest

M. Guilmard, procureur de la République, a reçu, hier matin, le rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris, qui fut chargé par le parquet de Brest d’examiner les vêtements de l’ingénieur Pierre et ceux de M. Cadiou, ainsi que la pioche trouvée dans le garage de l’ingénieur.
Les conclusions de M. Kohn-Abrest peuvent se résumer ainsi :
1° Il existe sur le manche et le fer de la pioche des taches de rouille, mais aucune trace de sang ;
2° Sur le couteau saisi sur Pierre par M. Guilmard, le jour de la découverte du cadavre, on ne relève aucune trace de sang ;
3° Rien de suspect sur les vêtements de Pierre.
L’expert a, par contre, relevé des traces de sang sur le côté gauche du faux-col et de la chemise de M. Cadiou.
Des traces de sang se voient également à l’intérieur de la casquette.
M. Kohn-Abrest ajoute :
« Comme le cadavre était enfoui dans un sol détrempé par la pluie, du sang a pu disparaître, entraîné par le ruissellement des eaux, mais il est impossible d’évaluer cette quantité de sang qui, croyons-nous, fut assez faible.
« Il existe enfin des éraflures et des entailles dans les vêtements de M. Cadiou ; elles peuvent avoir été faites par la pioche trouvée chez l’inculpé ; mais leur origine est cependant trop discutable pour que l’on puisse tirer une conclusion de leur présence. »

« Il y avait du sang sur la pioche », dit M. Allanic
M. Guilmard ayant déclaré que le rapport de M. Kohn-Abrest était en complète contradiction avec celui de M. Allanic, chimiste à Brest, qui fut le premier chargé d’examiner la pioche, il nous a paru intéressant d’aller interviewer M. Allanic.
– J’ai lu, nous a-t-il dit, le rapport de mon éminent confrère, dont l’autorité est indiscutable et indiscutée, et je m’incline devant ses conclusions. Je persiste, néanmoins, à maintenir les termes de mon rapport : en février, lorsque la pioche me fut remise, il existait des traces de sang sur le fer de l’outil ; j’en suis sûr. Mais, contrairement à ce que l’on a prétendu, je n’ai jamais dit qu’il s’agissait de sang humain. J’ai écrit, au contraire : « J’ai découvert du sang sur le fer de la pioche, mais les ressources de mon laboratoire ne me permettant pas d’affirmer s’il s’agit de sang humain ou de sang animal, il y aurait lieu de faire procéder à une autre expertise. » C’est donc à ma demande que l’outil en question a été adressé à M. Kohn-Abrest.
MM. Guilmard et Bidard de la Noë ne cachent pas le désappointement que leur a causé la lecture du rapport du directeur du laboratoire de toxicologie, dans lequel ils croyaient trouver la preuve certaine de la culpabilité de Pierre : « Si les conclusions de M. Grivolla [Grivolat] ne sont pas plus précises, a dit M. Guilmard, ce sera forcément-le non-lieu, et pourtant… » ‘

Ce que dit M. Jean-Marie Cadiou
M. Jean-Marie Cadiou est toujours persuadé de la culpabilité de Pierre, mais il a l’impression que l’affaire va être étouffée par crainte que l’inculpé ne fasse des révélations susceptibles de rouvrir le scandale des poudres.
– Vous savez assez, nous dit-il, que le procureur de la République et le juge d’instruction sont convaincus que mon frère a été assassiné par Pierre pour ne point douter qu’ils n’ont relâché ce dernier qu’à regret.
« La mise en liberté provisoire de Pierre a été décidée en haut lieu, et M. Bidard de la Noë n’a été que l’instrument de cette décision.
« J’en vois une preuve dans ce fait que Pierre a été relâché au lendemain du jour où une charge nouvelle était relevée contre lui, celle de la lettre saisie chez le pharmacien de Bois-Colombes. J’en vois une seconde preuve dans la façon dont les conclusions du procureur étaient rédigées :
Considérant qu’il y a lieu de procéder à de nouvelles recherches concernant l’arme du crime, disait le procureur, concluons à la mise en liberté provisoire de l’inculpé.
« Pas un mot de plus. Cela n’indique-t-il pas que ces conclusions n’étaient qu’une simple formalité destinée à masquer la pression venue de la chancellerie ?
« Au surplus, je me souviens d’un incident qui s’est produit le jour de ma dernière confrontation avec Pierre.
« Me Feillard intervint soudain dans la discussion et nomma un fonctionnaire du ministère de la Guerre, que Pierre était, disait-il, en mesure de compromettre sérieusement.
« Pour moi, dit en terminant M. Jean-Marie Cadiou, on va tout faire pour empêcher la vérité de se manifester. Mais moi, qui n’ai pas peur d’un scandale qui ne rejaillirait pas sur la mémoire de mon frère, je ferai tous mes efforts pour traîner Pierre aux assises.
« On verra alors si un président habile ne réussira pas à le dépouiller de son assurance factice en le mettant en présence de ses contradictions et des invraisemblances de son système de défense. »

L’affaire Cadiou et le scandale des poudres
Nous avons eu, hier, une longue conversation avec un ancien ingénieur des poudres, très documenté sur l’usine de la Grande-Palud.
« Il se peut, nous a-t-il dit, que Pierre soit à même de révéler des faits scandaleux. J’en connais suffisamment moi-même pour vous donner l’assurance que les fournitures de l’usine aux poudreries étaient loin d’être bonnes. »
Nous avons prié notre interlocuteur de bien vouloir s’expliquer, et voici ce qu’il nous a autorisé à publier, nous demandant seulement de ne pas révéler son nom :
« C’est à M. Maissin, alors directeur de la poudrerie nationale du Moulin-Blanc, que M. Peter Temming fit pour la première fois ses offres de service. M. Temming, voyant l’Etat allemand abandonner de plus en plus l’emploi des déchets de coton appelés linters, dont les dangers étaient reconnus, avait pensé à offrir aux Français une marchandise dont les Allemands ne voulaient plus.
« Il s’adressa donc à M. Maissin, qui l’aboucha avec M. Legrand, à ce moment maire de Landerneau. Ceci se passait en 1904. Un an s’écoule en pourparlers.
« En 1905, M. Maissin commande à M. Legrand, devenu représentant attitré de la Maison allemande Peter Temming 50 000 kilos de linters blanchis destinés à des essais. La preuve de la livraison existe au tribunal de Brest, la perception des droits de douane ayant provoqué un procès. Ces cotons ne furent jamais utilisés. Ils se trouvaient encore à la fin de 1912 au magasin de Mesgalon, dépendant de la poudrerie du Moulin-Blanc. Ils furent ensuite vendus par ordre ministériel.
« Pourquoi ne furent-ils pas transformés en poudre ? Parce qu’ils ne répondaient pas aux conditions du cahier des charges, pourtant encore bien larges à cette époque. Un rapport élogieux fut cependant établi en faveur de ces cotons, qui furent représentés comme supérieurs aux cotons français et anglais. Ce rapport fut communiqué à M. Berteaux, ministre de la Guerre, et aussitôt M. Legrand, accompagné de M. Cloarec, député du Finistère, vint proposer au ministre de construire une usine destinée à la fabrication de ces cotons inconnus en France. Comme garantie pour les capitaux à engager dans l’entreprise, M. Legrand demandait un marché de 500 tonnes de coton par an, pendant cinq ans, au prix de 120 à 125 francs les cent kilos.
« La promesse fut accordée. Des traces de la démarche de MM. Legrand et Cloarec existent encore au ministère, à la 6e direction, celle des poudres et salpêtres. Nanti de cette promesse de marché, représentant au bas mot un bénéfice de plus d’un million et demi, M. Legrand chercha pendant un an un endroit propice à l’établissement de l’usine projetée. Il finit par se décider pour la Grande-Palud.
« Entre temps, M. Maissin avait été envoyé en disgrâce dans le Nord et le ministère Clemenceau avait refusé de prendre à son compte l’engagement de M. Berteaux. M. Bérard, directeur du service des poudres et salpêtres, informa M. Legrand, par ordre du ministère, de l’impossibilité de ratifier un pareil marché.
« M. Peter Temming fils et M. Greiss, officier de la Landwehr, s’installent à l’hôtel Raould, à Landerneau, et président à la construction et à l’aménagement de l’usine de la Grande-Palud. En quelques mois tout est prêt.
« Nous voici à la fin de 1907. M. Temming rentre en Allemagne. M. Greiss reste comme directeur. Des adjudications ont lieu. La nouvelle usine y participe et y enlève les plus grosses fournitures. Cependant l’article 12 du cahier des clauses et conditions générales imposées aux titulaires de tous les marchés de la Guerre du 16 février 1903, dit expressément ceci : Les préposés ou les représentants de l’entrepreneur doivent être Français et agréés par l’administration.
« Malgré ce texte précis, l’administration confie de grosses fournitures à un officier de l’armée prussienne.
« En 1908, l’usine de la Grande-Palud prend part à une adjudication de déchets de coton type numéro 1 de provenance française, à fournir à la poudrerie d’Angoulême. Elle enlève une fourniture de 50.000 kilos. Cette usine n’est pas outillée pour produire cette variété de coton, qui est la matière exclusivement employée autrefois avant l’admission des cotons allemands et dont la préparation nécessite un outillage spécial que l’usine de la Palud ne possède pas.
« L’officier allemand Greiss a tôt fait de composer un mélange hétérogène de linters, d’éboulures de bobines de filatures, d’écheveaux embrouillés, etc., et de donner à ce mélange frauduleux l’apparence physique des déchets de coton type numéro 1, dont il doit fournir 50.000 kilos.
« Peu lui importe qu’au point de vue de la composition chimique un pareil mélange, formé de deux natures différentes de cellulose, soit défectueuse. Peu importe à l’Allemagne que la poudre française soit un mélange dangereux d’éléments disparates. Ce n’est pas sur les cuirassés allemands qu’elle sera embarquée.
« Mais M. Greiss avait compté sans la probité et la perspicacité d’un jeune ingénieur des poudres, M. Derazé, chargé officiellement par le ministre de la Guerre d’aller visiter l’usine de la Palud. M. Derazé constata l’étrange cuisine à laquelle on se livrait à la Grande-Palud et rédigea un rapport qui attira à M. Legrand l’exclusion des adjudications pour un temps indéterminé. Quant à M. Derazé, pour avoir voulu empêcher le sabotage de nos poudres de guerre, il fut déplacé sur l’intervention de la haute influence politique qui entourait l’usine de la Grande-Palud de sa protection patriotique et désintéressée.
« Malgré les multiples démarches dont il fut l’objet, M. Chéron, sous-secrétaire d’Etat à la Guerre, ne rapporta pas la mesure prise contre M. Legrand. On décida alors de débarquer ce dernier et de le remplacer par une société anonyme d’apparence bien française. M. Cloarec s’entremet et M.
Cadiou constitue la société anonyme avec le concours de sept membres de sa famille et de celle de sa femme, auxquels il demanda non pas de l’argent, mais la complaisance d’une signature.
« Ceci a été établi récemment d’une façon formelle. M. Chéron, mis au courant de la nouvelle situation, laissa la société Cadiou participer aux adjudications, mais ne ratifia aucun des marchés que les bas prix pratiqués par elle auraient dû faire attribuer.
« En juin 1909, M. Chéron quitte la Guerre. Son successeur, moins soupçonneux, se laisse circonvenir. On trouve le biais d’une adjudication de coton à nitrer de toutes provenances, où tous sont admis, nationaux et étrangers. Ce système dangereux, abandonné depuis plusieurs années, enlevait au service des poudres le moyen d’entourer des garanties nécessaires la fabrication de la matière première de ses fulmi-cotons. Le retour à ce système dangereux, après la catastrophe de l’léna, provoqua d’ailleurs une vive campagne de presse.
« L’adjudication eut lieu le 14 août 1909. L’usine allemande fit les offres les plus basses, et M. Cadiou aurait été déclaré adjudicataire séance tenante, sans une protestation que firent tous les soumissionnaires. L’approbation ministérielle fut néanmoins accordée après trois mois d’hésitations et de démarches de M. Cadiou et de ses protecteurs.
« L’usine allemande triomphait et aussi ses détestables procédés.
« Le mémoire de Pierre, conclut notre interlocuteur, ne peut contenir que des faits analogues à ceux que je viens de vous exposer brièvement. Au cours des années qu’il passa à la Grande-Palud, Pierre a certainement surpris bien des secrets, et à ce titre la publication de son mémoire présenterait un grand intérêt. »

30 mai 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

UNE INTERVIEW DE PIERRE :
Pourquoi nos poudres s’enflamment spontanément

« J’ai l’impression, disait hier M. Jean-Marie Cadiou que Pierre a été remis en liberté par ordre de la chancellerie parce que l’on craint qu’il ne fasse des révélations susceptibles de rouvrir le scandale des poudres. »
M. Jean-Marie Cadiou faisait ainsi allusion au mystérieux mémoire que Pierre confia dans les premiers jours de sa détention à son avocat, Me Feillard, et que ce dernier a toujours refusé de livrer à la publicité.
Nous sommes allés trouver Pierre cet après-midi et nous lui avons demandé s’il était exact que son mémoire pût compromettre des tiers et notamment un haut fonctionnaire du ministère de la Guerre.
Voici les graves déclarations que l’ancien ingénieur de la Grande-Palud nous a faites.
« Le mémoire dont vous me parlez, dit-il concerne surtout les procédés qui étaient en usage à l’usine de M. Cadiou. Je vais vous les décrire. Vous tirerez ensuite de mon exposé les enseignements qu’il comporte.
« En premier lieu, M. Cadiou employait une mauvaise matière première. Il utilisait les linters dont le moindre défaut est de se présenter en lots non homogènes. Les linters sont des déchets de coton imprégnés de substances grasses, provenant d’usines diverses, en général d’usines américaines.
Ce sont surtout des maisons allemandes qui font le commerce en gros des linters. Mais elles en fournissent moins que par le passé aux poudreries de leur pays, les inconvénients des linters ayant été reconnus.
« Il y a des linters de qualités plus ou moins inférieures. M. Cadiou les achetait au plus bas prix.
« C’était déjà une raison pour que les produits de son usine fussent mauvais. Ce n’était pas la seule. Le blanchiment des linters s’opérait, en effet à la Grande-Palud dans des conditions défavorables l’outillage étant défectueux et le personnel insuffisant.
« Le coton brut, tel qu’il arrivait à l’usine, devait d’abord être trié ; c’est-à-dire qu’une équipe d’ouvriers était chargée de retirer à la main les grosses impuretés et notamment les brindilles de bois qui constituent un principe de décomposition.
« Pendant longtemps ce tri a été fait à même le sol, sur la terre et ce n’est qu’en 1913, sur l’intervention d’un contrôleur des poudres, que M. Cadiou s’est décidé à faire effectuer les travaux nécessaires pour que cette opération puisse avoir lieu proprement.
« Cela ne veut pas dire que tout se passa normalement à partir de 1913, car il est une réforme que M. Cadiou ne s’est jamais résolu à faire : c’est d’augmenter le nombre de ses ouvriers. Avec ceux dont je disposais, il était impossible de faire consciencieusement le tri. La preuve en est qu’une même fourniture fut renvoyée à trois reprises par la poudrerie du Moulin-Blanc et dut être triée trois fois avant d’être acceptée.
« Enfin M. Cadiou avait recours à des moyens frauduleux pour faire admettre ses fournitures. A la poudrerie d’Angoulême principalement, il avait à sa solde un magasinier nommé Paurion qui se chargeait de faire accepter le coton bon ou mauvais.
Le moyen employé était simple. M. Cadiou faisait marquer d’un signe convenu celle des balles sur laquelle il voulait que le prélèvement fût fait pour le contrôle, d’ailleurs illusoire dans la plupart des cas.
Paurion a été cassé l’an dernier, mais il devait avoir des complices, car il était complètement illettré, alors que ses petits arrangements avec M. Cadiou exigeaient qu’il sût écrire.
– Vous dites que le contrôle était souvent illusoire à la poudrerie d’Angoulême ?
– Pas seulement à Angoulême !

En somme, M. Cadiou n’a fait que profiter d’un état de choses regrettable qui permet à tous les fournisseurs d’imiter son exemple.
« Ce qui est terrible, c’est l’insuffisance du contrôle dans les poudreries. On peut ainsi fournir à l’État pour ses poudres des éléments de fabrication détestables sans que ceux qui ont mission d’exercer la surveillance s’aperçoivent de quoi que ce soit
– En quoi consiste, d’après vous, cette insuffisance ?
– Une fois que les linters inférieurs dont je vous ai parlé ont été travaillés, ils présentent le même aspect physique que le bon coton dont ils ont, par surcroît, certaines propriétés chimiques. Un jour, pour m’amuser, j’ai montré au contrôleur Goas, du Pont-de-Buis, du coton pourri (sic) et j’ai parié de lui faire subir une transformation telle qu’à la sortie des appareils on ne pourrait le distinguer du bon coton. J’ai gagné mon pari au grand étonnement de M. Goas.
« Le malheur, c’est que les épreuves de réception dans les poudreries ne sont pas concluantes. On ne fait pas assez d’analyses chimiques, et c’est plus que fâcheux. Les dangers des linters de mauvaise qualité se révèlent après la nitration. Le fulmi-coton ainsi fabriqué risque de s’enflammer spontanément. Un accident de cette sorte s’est produit l’an dernier au Moulin-Blanc.
– Et naguère à bord de la Liberté ?
Pierre fit un geste évasif.
A mon avis, dit-il, il serait prudent de procéder dans les poudreries à une révision générale de toutes les fournitures. Il faudrait surtout bien surveiller la réfrigération des soutes à bord des navires de guerre.
– Un ancien directeur de poudrerie a pourtant dit que les cotons blanchis par l’usine de la Grande-Palud n’étaient pas mauvais.
– Il y a eu des hauts et des bas. C’est surtout à partir de 1912 que la fabrication a laissé à désirer, M. Cadiou avait besoin d’argent. Il voulait racheter l’usine aux Allemands.
– Cet ancien avoué ne devait rien connaître à la fabrication ?
– C’est cependant sur ses ordres que je blanchissais du mauvais coton dans des conditions défectueuses. Il ne pouvait l’ignorer : je lui écrivais constamment pour réclamer tantôt le perfectionnement de l’outillage, tantôt une augmentation du personnel. Mais M. Cadiou n’avait souci que de réduire les frais de main-d’œuvre. Nous passâmes toute une journée, montre en main, à contrôler le travail des ouvriers. Je voulais lui prouver l’impossibilité d’obtenir un meilleur rendement. Néanmoins, à la fin de 1913, je recevais une lettre m’invitant à diminuer le nombre des ouvriers.
M. Cadiou ne pensait qu’à gagner de l’argent.
– A quel mobile avez-vous obéi en le dénonçant ?
– Je voulais dégager ma responsabilité. J’étais directeur technique et je craignais qu’on ne m’imputât un jour des actes répréhensibles auxquels je m’étais toujours opposé dans la mesure de mes moyens.
– Ainsi votre mémoire ne contient rien qui soit de nature à inquiéter certaines personnes de l’administration de la Guerre ?
– Non, tout est relatif à la Grande-Palud et aux moyens employés par M. Cadiou pour faire accepter des cotons qui auraient dû être refusés. Cela présente un intérêt général néanmoins.
– Certes, tout ce que vous venez de me dire est grave.
Cela ne paraît pas être l’avis de Pierre qui, négligemment, prononce cette phrase inquiétante : « Cela s’est toujours passé de la même façon pour les poudres. Il n’y a rien de nouveau. »
Nous posons encore à l’ingénieur quelques questions, mais la conversation dévie.
– Je l’ai échappé belle, dit Pierre. Dans la première période de l’enquête, quand j’ai vu que les charges s’amoncelaient sur ma tête ; j’ai cru que j’étais perdu.
« Ces gens qui prétendaient m’avoir vu avec M. Cadiou le matin du 30 décembre, alors que j’étais certain qu’il n’était pas venu puisque ce jour-là je lui avais écrit à Paris ; cette balle, l’impossibilité de retrouver l’acheteur de mon revolver, tout cela constituait contre moi un effroyable faisceau de présomptions.
« Que pouvais-je répondre pour ma défense ? Tout conspirait contre moi. Personne ne se rappelait m’avoir vu le 30 au moment où le parquet admettait que le crime avait été commis.
« Et cette pioche couverte de taches rouges que l’on vint me présenter le jour de mon arrestation ! J’eus un éblouissement. Je crus que c’était du sang et que c’en était fait de moi. Dans un éclair de lucidité, je pensai que ce pouvait être de la rouille à laquelle le salpêtre de la remise aurait donné une coloration plus vive et j’étendis les mains pour m’en assurer, mais les policiers qui se trouvaient près de moi m’empoignèrent le bras.
« J’ai été content de voir aujourd’hui dans les journaux que je ne m’étais pas trompé.
– Quelles étaient vos distractions à la prison ?
– Je faisais des mathématiques,
– Lisiez-vous les journaux ?
Pierre éclate de rire : « Non heureusement pour moi on me l’interdisait !
« J’étudierai tout cela la semaine prochaine, ajoute-t-il, quand je serai un peu remis. Il faudra aussi que j’aille faire un tour chez moi. Il paraît que tout y est sens dessus dessous. On a tout pris, sauf quelques papiers relatifs à M. Cloarec. C’est étonnant.
Nous prenons congé de Pierre.
– Votre calme imperturbable, disons-nous, vous a nui auprès du public. On a été surpris que vous n’ayez pas eu un mouvement de révolte contre vos accusateurs.
– Ceux qui me connaissent bien, répond placidement Pierre, ne se sont pas étonnés. J’ai toujours été très calme et l’occasion était mauvaise pour sortir de mon caractère. Je ne ressentais du reste aucune colère. J’étais suffoqué et chagriné. »
Pierre a un heureux caractère.

Bossard nous écrit qu’il ne veut pas d’un non-lieu.
Il tient, lui aussi, à comparaître devant les assises, pour obtenir du jury une réparation éclatante.

Encore un canard
Plusieurs journaux ont reproduit le télégramme suivant :
Angoulême, 29 mai.
A la suite de propos compromettants qui auraient été tenus par des personnes qui furent en relations d’affaires avec Cadiou, une enquête vient de s’ouvrir à Angoulême.
Nous croyons savoir qu’on cherche notamment à établir s’il est exact que Cadiou, qui venait quelquefois à Angoulême, y serait venu fin décembre dernier et s’il est exact qu’un chauffeur d’automobile aurait chargé à cette époque, dans les environs de la poudrerie d’Angoulême, un étranger blessé qu’il aurait transporté de nuit en Bretagne.
C’est au mois d’octobre que M. Cadiou est allé à Angoulême.
Quant à l’incident de l’étranger blessé, c’est au mois de mai dernier qu’il s’est produit.

31 mai 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

LES DÉCLARATIONS DE L’INGÉNIEUR PIERRE

M. Jean-Marie Cadiou ne s’est pas ému des déclarations de l’ingénieur Pierre que nous avons publiées dans notre dernier numéro : « Tout cela, dit-il n’est qu’un tissu d’inexactitudes malveillantes. Mon frère blanchissait le coton que l’on blanchit dans toutes les usines semblables à celle de la Grande-Palud. Quand ses fournitures étaient conformes au cahier des charges, on les acceptait ; mais quand elles étaient défectueuses, on les refusait. Il ne bénéficiait pas d’un traitement de faveur.
« Quant à M. Paurion, c’était le représentant attitré de mon frère à Angoulême. C’est lui qui négociait avec, le directeur de la poudrerie en cas de contestation, c’est lui qui réexpédiait les lots refusés à la Grande-Palud ou qui leur faisait subir sur place les transformations nécessaires quand il y avait lieu. Je ne crois pas que M. Paurion ait été employé à la poudrerie à l’époque où il était l’agent de mon frère.
« Pierre fait preuve d’un certain aplomb quand il prétend d’améliorer son outillage. C’est lui l’ingénieur, qui apportait une mauvaise volonté manifeste à réaliser les perfectionnements que mon frère voulait apporter dans la fabrication. Il agissait ainsi pour faire refuser les fournitures ; c’est ainsi qu’il servait son patron.
« Quant au personnel il était suffisamment nombreux. Mon frère a bien écrit à la fin de 1913 à Pierre de réduire les frais de main-d’œuvre. L’exclusion de l’adjudication faisait prévoir une période de chômage et il était normal de licencier la partie du personnel qui allait se trouver sans travail. »
M. Jean-Marie Cadiou a reçu de Bruxelles une lettre dont l’auteur paraît être un fumiste. Le signataire, le docteur Orgeas, demande à être entendu par M. Bidard de la Noë : il veut faire des révélations et se porter partie civile au procès si Pierre est renvoyé aux assisses !

1er juin 1914 – p. 3

 

Le mystère de la Grande-Palud

Les fournitures de M. Cadiou

Le Matin a reçu de son correspondant d’Angoulême le télégramme suivant :
M. Pierre ayant déclaré que l’usine de la Grande Palud s’était livrée à des malfaçons dans les fournitures à la poudrerie d’Angoulême, de graves bruits circulent. Des accusations sont formulées. On raconte qu’une fourniture de coton ayant été refusée, ce coton, après un stage dans une grange et un maquillage spécial, aurait été ensuite accepté.
On parle aussi d’une balle de coton qui aurait été distraite et cachée au moment des fréquentes explosions de turbines, pour dissimuler un témoin compromettant de la cause des explosions.
On affirme, en outre, que des substituions auraient été faites dans des envois de coton.
Dans ces conditions, une enquête judiciaire, venant après l’enquête administrative déjà faite, est possible pour démontrer l’intérêt qu’il faut attribuer aux révélations de M. Pierre.

2 juin 1914 – p. 4

Le mystère de la Grande-Palud

Les déclarations de l’ingénieur Pierre

On connait les accusations portées par l’ingénieur Pierre contre son ancien patron, M. Cadiou, et les critiques qu’il adresse au service des poudres. Nous avons soumis ces critiques à M. Thibaudeau, directeur de la poudrerie du Pont-de-Buis, qui dirige actuellement par intérim la poudrerie du Moulin-Blanc
M. Thibaudeau ne nous a pas dissimulé qu’il attache fort peu d’importance aux propos tenus par Pierre : « Monsieur Pierre, dit-il, est encore fort jeune. Il a fait à l’usine de la Grande-Palud l’apprentissage du blanchiment des cotons, mais il n’a pu y acquérir de connaissances approfondies sur la fabrication des cotons poudres. »
M. Thibaudeau sourit : « Monsieur Pierre, dit-il, ne fait pas autorité en la matière. Il existe une commission des poudres composée d’hommes d’une compétence éprouvée. Si Monsieur Pierre a conçu un programme de réformes intéressant, qu’il le soumette donc à cette commission. Le meilleur accueil lui sera réservé.
– Pierre prétend que le contrôle est mal assuré dans les poudreries ?
– Je vous répète que Pierre n’en sait rien. Les ingénieurs ne sont pas nombreux, il est vrai. Nous ne sommes que trente-six actuellement, mais nous faisons ce qu’il faut pour que le service n’ait pas à souffrir de l’insuffisance de personnel. J’ai été chargé de plusieurs missions à l’étranger et j’ai acquis la certitude que nous en étions exactement au même point, en France, que les nations voisines. Dans toutes les poudreries du monde on se trouve en présence des mêmes problèmes, des mêmes difficultés. Certaines poudres ont des qualités dont les nôtres sont dépourvues, mais ces avantages sont compensés par des inconvénients, dont nos poudres sont exemptes. Dans l’ensemble, il n’y a pas de différence.
« En ce qui concerne le contrôle des fournitures, on fait dans les poudreries françaises autant d’analyses que dans les poudreries étrangères. Nous avons par surcroît organisé un contrôle de la fabrication, dont la nécessité n’est pas démontrée.
« D’une façon générale, je puis vous affirmer que les mauvaises fournitures sont impitoyablement refusées : demandez donc aux adjudicataires de coton si leurs lots sont acceptés sans contrôle. Vous verrez ce qu’ils vous répondront. »

4 juin 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

L’expertise de la balle

Nous avons reçu le télégramme suivant :
Saint-Étienne, 3 juin.
M. Grivollat [Grivolat], conservateur des musées de Saint-Étienne, chargé par le parquet de Brest d’expertiser la balle qui tua M. Cadiou, a adressé son rapport au juge d’instruction, M. Bidard de la Noë.
D’après les conclusions de son rapport, la balle meurtrière est une balle veto dog de 6 m/m. sortant d’une maison française et conforme à celle vendue par l’armurier Marie à l’ingénieur Pierre.
Cette balle, dit l’expert, ne peut être confondue avec d’autres balles de fabrication analogue et encore moins avec des balles de pistolets automatiques, d’un système étranger, du calibre de 6 m/m 35.
« Le crime, ajoute-t-il, fut commis avec un revolver velo dog, et non avec une autre arme ».
Analysant la particularité d’une rayure circulaire existant à l’extrémité du blindage de la balle qui tua M. Cadiou, M. Grivollat [Grivolat] dit que cette rayure circulaire concorde avec la même particularité relevée sur quelques unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie et que celui-ci certifia conformes à celles vendues par lui à l’ingénieur Pierre en mai 1913.

Nous avons communiqué cette dépêche à l’ingénieur Pierre qui, sans apparence d’embarras, nous a déclaré qu’il n’était pas expert et n’avait pas qualité pour discuter les conclusions de M. Grivollat [Grivolat].
Pierre exprima le regret qu’on n’ait pas retrouvé dans son jardin une des balles de 6 m/m qu’il y avait tirées. « Si M. Grivollat [Grivolat] avait été en possession d’une de ces balles, dit Pierre, il aurait pu se prononcer avec plus de certitude. »
Au parquet, on déclare n’avoir pas reçu le rapport de M. Grivollat [Grivolat].

5 juin 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD

Le rapport de l’expert-armorier défavorable à Pierre

Le Petit Parisien publie le télégramme suivant de son correspondant de Saint-Étienne :
Conformément à sa promesse, M. Grivollat [Grivolat], conservateur des musées de Saint-Étienne, et expert nommé par le juge d’instruction de Brest pour expertiser la balle qui tua M. Cadiou, a bien voulu me recevoir pour me confier, en substance, les conclusions du rapport qu’il a rédigé sur cette passionnante et mystérieuse affaire.
– A l’heure actuelle, m’a dit M. Grivollat [Grivolat], mon rapport doit être entre les mains de M. le juge d’instruction de Brest. Je puis donc aujourd’hui vous résumer mes conclusions.
Tout d’abord, et quoique le directeur de la Cartoucherie française à Paris n’ait pas pu se prononcer sur l’identification de la cartouche velo-dog soumise par moi à son examen la semaine dernière, je vous déclare que cette cartouche a été prise dans une boîte complète de 25 cartouches déposées à l’instruction par l’armurier Marie, de Landerneau, et que cet armurier a certifiées conformes aux cartouches velo-dog vendues par lui à M. Pierre, en mai 1913.
La boîte qui la contenait était revêtue de l’étiquette bleue de la Cartoucherie française ; donc, pas d’erreur de ce côté, d’autant plus que j’avais d’autres moyens d’identification de cette cartouche, quand bien même elle n’aurait pas été extraite de la boîte portant la marque de la maison où elle fut fabriquée.
Ce qu’il m’importait de connaître et ce que j’ai vainement sollicité du directeur de la Cartoucherie française, c’est la production d’un petit cercle à l’extrémité du dé de blindage, cercle ou plutôt imperfection produite par l’outil au moment de l’emboutissage du dé.

Troublantes constatations
Or, la balle meurtrière de M. Cadiou porte également ce cercle, et elle provient de la Cartoucherie française : j’en fais la démonstration dans mon rapport.
Donc, la balle du crime et la balle de comparaison sortent de la même fabrique : la Cartoucherie française ; et toutes deux présentent la même particularité ; le cercle produit à l’emboutissage.
Ce qui explique, en outre, mes autres conclusions, c’est que cette balle ne peut pas être confondue avec d’autres balles de fabrication analogue, et cela je le prouve par des chiffres, des mensurations exactes et le caractère distinctif des cartouches de chaque fabrication.
Cette balle à blindage de cuivre rouge ne peut pas être confondue non plus avec des balles de pistolets automatiques du calibre de 6 millimètres 35, parce que ces projectiles sont à blindage de cuivre jaune ou de laiton, et que, de plus, elles ne peuvent entrer dans un revolver velo-dog de six millimètres.
Le crime n’a pu être commis qu’avec un revolver velo-dog et non par le moyen d’un autre genre de revolver ou de pistolet, parce qu’il n’y a que les velo-dog dont le barillet soit assez long pour tirer cette munition longue de 35 millimètres, douille et balle comprises.

La question des rayures
On a voulu trouver dans la différence des cinq rayures du revolver velo-dog remis par l’armurier Marie à l’instruction et certifié conforme à celui que cet armurier a vendu à Pierre, la preuve de l’innocence de l’ingénieur, parce que la balle meurtrière de M. Cadiou porte la trace de quatre rayures seulement.
Mais il résulte de mon expertise, et notamment des renseignements fournis par le fabricant belge, M. de Bouyxtet, que, le plus généralement, ses velo-dogs sont à quatre rayures, quoique quelquefois aussi à cinq, ce qui explique parfaitement que M. Marie, l’armurier, tout en certifiant les deux armes semblables, ignorait les détails intérieurs de l’âme des revolvers qu’il vendait.
Cette constatation des quatre rayures de la balle, jointe à la déclaration de M. de Bouyxtet, constitue, au contraire, une présomption en faveur de l’inculpation, présomption d’autant plus forte que la plupart des fabricants de revolvers velo-dogs – français, belges et espagnols – font leurs armes à cinq et six rayures, et que la manière des quatre rayures est l’exception dans cette fabrication et semble plutôt être employée plus particulièrement par le fabricant belge, M. de Bouxtet.
M. Grivollat [Grivolat] interrompt ici ses explications pour justifier, modèles d’armes et de munitions en main, le bien fondé des assertions qui figurent dans son rapport. Puis, revenant à ce dernier :

Conclusions
– En résumé, et pour conclure, me dit l’honorable expert, il s’agissait pour moi de démontrer :
1° Que la balle meurtrière de M. Cadiou est bien réellement une balle velo-dog de la Cartoucherie française ;
2* Que cette balle est en tous points conforme à celle vendue par l’armurier Marie à l’ingénieur Pierre ;
3° Que cette balle ne peut être confondue avec d’autres projectiles de fabrication analogue, et encore moins avec des balles de pistolets automatiques Webley, Browning, Sterp, etc., du calibre de 6 millimètres 35 ;
4° Que le crime a été commis à l’aide d’un revolver velo-dog et non au moyen d’un autre genre de revolver ou pistolet ;
5° Que, d’après la déclaration du fabricant de Bouyxtet, il résulte que ses velo-dogs sont le plus ordinairement à quatre rayures, et que la concordance des quatre rayures relevées sur la balle du crime pourrait parfaitement provenir d’un velo-dog de la fabrication de cet armurier, attendu que la plupart des autres fabricants rayent leurs velo-dogs à cinq et à six rayures ;
6° Que la particularité signalée à l’extrémité du dé de blindage de la balle Cadiou concorde parfaitement aussi avec la même particularité relevée sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que cet armurier a certifiées conformes à celles vendues par lui à l’inculpé Pierre, en mai 1913.
C’est après avoir pris note de ces importantes conclusions, qui ne constituent qu’un résumé succinct de celles de son rapport, que j’ai quitté M. Grivollat [Grivolat]. Et le sourire particulier avec lequel il me reconduisit, semblait dire : « M. Bidard de la Noë, le juge d’instruction de Brest, a pu trouver long le temps que j’ai mis à me prononcer ; mais il se rendra certainement compte, aujourd’hui, qu’on ne saurait mettre trop de temps à une étude aussi ardue et aussi complexe, de laquelle peut dépendre la manifestation de la vérité. »,

D’autre part, M. Grivollat [Grivolat] a fait au correspondant de l’agence l’Information, les déclarations suivantes :
Si je n’apporte que des présomptions de nature à impressionner diversement les jurés, c’est que j’ai manqué d’éléments pour faire la preuve. Dans les affaires de Bezons, docteur Brengues, Chiapale et autres, il m’avait été possible de me prononcer nettement, de faire la preuve. J’insiste sur le mot.
Tel n’est pas le cas dans cette troublante affaire Cadiou. Je ne possède pas l’arme du crime, mais seulement la balle meurtrière, qu’il ne m’a même pas été permis de confronter avec un projectile absolument identique tiré par le même pistolet.

7 juin 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD

La fin de l’instruction

M. Bidard de la Noë qui était allé à Paris passer quelques jours, rentrera à Brest demain. Il reprendra aussitôt l’instruction interrompue : ce sera pour la terminer.
Le rapport de l’expert-armurier Grivollat [Grivolat] est parvenu au Parquet. M. Bidard de la Noë en prendra connaissance dès son retour ; il procédera ensuite aux derniers interrogatoires de Pierre.
Après quoi, tandis que le greffier, M. Laurent, accomplira la besogne ingrate, mais indispensable, qui consistera à inventorier, dans les règles, les trois mille et quelques pièces du dossier, le juge délibérera sur la décision importante qu’il lui va falloir prendre dans le plus bref délai : Pierre sera-t-il renvoyé devant les assises ? Bénéficiera-t-il d’un non-lieu ?
Chacun se pose ces questions, sauf peut-être le principal intéressé, qui ne paraît pas autrement affecté de la situation incertaine où il se trouve actuellement. Il a cependant exprimé le vœu d’avoir à s’expliquer devant le jury sur certains reproches qui lui ont été adressés. La famille Cadiou souhaite également le débat public ; il n’est pas jusqu’à Bossard qui ne s’émeuve à l’idée qu’il n’aura peut-être pas à comparaître en accusé dans la salle des assises de Quimper, si exiguë pour une si grande cause.
M. Bidard de la Noë se trouve donc en posture singulière : les deux inculpés se trouvant d’accord avec la partie civile pour réclamer de la justice un traitement de rigueur.
Il serait piquant que le juge ne se laissât pas fléchir et qu’il renvoyât dos à dos ces deux criminels par persuasion.
Quoi qu’il en soit, à moins d’un coup de théâtre de la dernière heure, il est probable que la mort de M. Cadiou restera aussi mystérieuse à la fin de l’instruction qu’elle l’était au début.
Le montant des frais de justice s’élèvera à six mille francs environ.

La mauvaise qualité des cotons provoque-t-elle l’altération des poudres ?
CE QUE DIT M. DANIEL BERTHEL0T

On lit dans le Journal :
L’impureté des matières premières utilisées pour la fabrication des poudres de guerre modernes, ou même la simple imperfection de leur choix, peut-elle être la cause d’altérations aboutissant vite à l’inflammation spontanée ? Telle est l’angoissante question que des événements récents ont à nouveau posée.
Pour l’absolue sécurité de nos armements, il importe qu’une réponse, claire, décisive, dégagée de toute considération tirée d’ailleurs que des lois de la chimie et de l’expérimentation, lui soit donnée. Nous l’avons demandée à M. Daniel Berthelot, qui, depuis plusieurs années déjà, étudie l’action des agents physiques sur les explosifs, et dont le nom seul est une absolue garantie de compétence et d’impartialité.
– Je ne puis, nous dit-il, que confirmer les résultats exposés il y a déjà deux ans par le Journal, et j’en suis particulièrement heureux : la poudre B, puisque c’est elle qui est en cause, est la meilleure des poudres de guerre moderne. Mais, bien entendu, la bonne poudre B ! Or il est impossible d’avoir une poudre convenable si ses constituants sont, aussi peu que ce soit, défectueux. Mon père, dont on peut bien invoquer l’autorité lorsqu’on parle d’explosifs, avait coutume de dire : « Rien ne ressemble autant à la chimie que la cuisine : avec l’une comme avec l’autre on n’obtient des résultats satisfaisants qu’avec des matières premières irréprochables. »
« II était d’accord en cela avec l’aimable président du club des Cent, M. Louis Forest, qui soutenait il y a huit jours à peine la même, opinion.
« Cette nécessité s’impose au suprême degré lorsque le produit que, l’on veut préparer est un explosif, c’est-à-dire un composé qui, par essence, par définition, ne cherche qu’une occasion de libérer la formidable énergie qu’il renferme.
« Examinons le cas spécial de la poudre B. Elle est constituée par du coton-poudre ou nitrocellulose à l’état, colloïdal.
« Sa base essentielle, c’est donc le coton-poudre. Et comme celui-ci est lui-même du coton trempé dans un mélange d’acide nitrique et d’acide sulfurique, c’est le coton que nous trouvons comme matière première essentielle de notre explosif de guerre.
« Le coton tel qu’il est produit par la plante n’a aucune qualité absorbante ; trempé dans un liquide, il en sort mouillé seulement à la surface. Cela tient aux matières grasses naturelles qu’il renferme, il faut l’en débarrasser, le rendre hydrophile, et c’est là une opération de grande importance. De là dépendra en effet la façon dont le coton se nitrera par la suite dans les bains. Si l’hydrophilisation est bonne, le bain acide pénétrera également dans les fibres, les modifiera de façon semblable, donnera, en un mot, un produit, homogène, et conséquemment une poudre ayant le maximum possible de fixité.
« Si l’opération est mal faite, au contraire, la nitration se fera aussi mal, inégalement et la poudre obtenue recèlera certaines parties totalement dissemblables à ce qu’elles devraient être : on aura augmenté dans d’énormes proportions son instabilité.
« Or, – et c’est ici l’important, – seules les excellentes qualités de coton s’hydrophilisent bien, et même, parmi elles, il est un choix à faire. Ainsi on ne peut employer des qualités, cependant, réputées, comme le Jumel d’Égypte et le Seal Island, parce que la trop grande finesse de leurs fibres s’oppose à une bonne préparation. Le coton du Brésil est trop laineux. Le coton des Indes a des fibres trop friables. Restent les variétés dites : Texas, Allensed, Mobile, Benders, Middling et quelques autres. Et encore on doit les choisir à fibres aussi propres et aussi peu colorées, que possible : les poils courts, non mûrs, ceux qui se trouvent à la base des graines, doivent être rejetés. Avec un choix aussi minutieux seulement, on aura l’assurance d’obtenir un coton-poudre bien nitré. C’est là le point essentiel. Une fibre mal nitrée se décompose toujours. Les vapeurs acides qu’elle produit sont d’abord absorbées par la poudre environnante, puis, sous l’influence de l’humidité atmosphérique, il y a production d’acide nitrique, la réaction s’emballe, et c’est à ce moment que l’inflammation spontanée est possible.
« Les Anglais prennent pour le choix de leurs cotons toutes les précautions que j’ai indiquées ; ils n’ont, pas d’accidents.
« Aussi, lorsque j’entends dire que, peut-être, des poudres ont été faites avec des cotons provenant de déchets industriels sales et graisseux ou avec des cotons hydrophiles ayant servi à des pansements et imprégnés, en conséquence, des médicaments et des produits chimiques les plus divers, je me demande si cela peut être bien vrai, et j’ose espérer que c’est là une amusante fantaisie. S’il en était autrement, auteurs et complices seraient d’impardonnables criminels.
« Dans tous le cours de la fabrication des poudres à nitrocellulose, il faut éviter minutieusement, l’introduction de la moindre parcelle de corps étrangers autres que ceux qui doivent constituer l’explosif. Ainsi une particule, même minime, de fer, provoque une oxydation au point du brin de poudre où elle vient se poser. Les Anglais – qu’il faut toujours citer en matière de fabrication du coton-poudre – n’ont pas hésité à supprimer absolument toute trace de fer dans les salles où se fait la manipulation. Les treillages, les tamis, les montures des portes et des fenêtres elles-mêmes sont en bronze ou en cuivre. A-t-on pris chez nous les mêmes précautions ?
« Quoi qu’il en soit, le doute ne saurait être permis : à la base même de la fabrication des poudres de guerre doit se trouver un choix impeccable, rigoureux de la matière première.
« Mais c’est là pure question de surveillance sérieuse et de contrôle effectif. Car, s’il est possible, de donner à de mauvais cotons l’apparence extérieure de cotons neufs et convenables, pareille fraude ne peut échapper à un examen attentif. Une analyse chimique simple et rapide permet d’être fixé sans le moindre aléa sur la qualité d’un coton. Il ne faut certes pas plus d’une heure pour savoir à quoi s’en tenir. Les poudreries de l’État n’auraient donc aucune excuse si, par des essais répétés et multipliés jusqu’à l’excès, elles ne s’assuraient pas de la parfaite qualité des matières qu’on leur livre.
« Il ne s’agit de rien moins que de la vie de nos soldats et de la sûreté de nos moyens de défense nationale.
« L’enjeu n’en vaut-il pas la peine ? »

10 juin 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD

M. Bidard de la Noë, rentré de Paris, va reprendre l’instruction de l’affaire Cadiou.
Hier après-midi, les représentants des intérêts de Mme Cadiou : Me Vichot, avoué ; Me Robert, notaire, et M. Bolloch, liquidateur, avaient pris rendez-vous avec l’ingénieur Pierre et Me Feillard pour procéder, d’un commun accord, au tri des papiers qui se trouvaient encore à la Grande-Palud, au domicile particulier de l’ingénieur.
Pierre avait en effet tenu à ne pas retourner dans sa maison avant que cette opération n’ait eu lieu. Il a conservé ses papiers personnels et remis à M. Bolloch tous ceux qui étaient relatifs à l’usine.

13 juin 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Encore un mystificateur

Me Feillard reçoit quotidiennement des lettres de gens qui prétendent lui révéler les circonstances exactes de la mort de M. Cadiou. L’une d’elles retint l’attention de l’avocat : elle était signée « Le Goff, ancien ouvrier de la Grande-Palud ».
Le Goff contestait les conclusions de l’expert Grivollat [Grivolat] et disait être en mesure de prouver que M. Cadiou s’était tué le soir du 2 janvier avec un revolver de 6 m/m, acheté en 1913 chez un armurier demeurant place Thiers, à Morlaix.
Le signataire ne donnait pas d’adresse. On pouvait lui écrire poste restante à Rouen.
L’ingénieur Pierre à qui Me Feillard communiqua la lettre, déclara qu’effectivement il avait eu autrefois un ouvrier nommé Le Goff sous ses ordres. Il ne se rappelle pas exactement à quelle époque il quitta la région ; il croit que son départ remonte à 18 mois au moins.
L’ingénieur ne pense pas que la lettre reçue par Me Feillard émane de ce Le Goff : « Elle est trop bien écrite », dit-il.
D’autre part notre correspondant de Morlaix nous informe que l’armurier désigné par le soi-disant Le Goff n’a jamais vendu de revolver à M. Cadiou.
Il paraît évident que la lettre reçue par Me Feillard émane d’un fumiste.

16 juin 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Nouvelle perquisition chez Pierre

L’enquête relative à l’affaire Cadiou va prendre une nouvelle activité.
Ce matin, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, et M. Rouquier, commissaire divisionnaire de la brigade mobile de Rennes se transporteront à la Grande-Palud pour y procéder à une nouvelle perquisition au domicile de l’ingénieur Pierre.
Cette opération a notamment pour but de rechercher des balles de revolver de six millimètres. Si l’une de ces balles était retrouvée, elle serait immédiatement expédiée à M. Grivollat [Grivolat], l’expert-armurier de Saint-Étienne, qui la comparerait à celle retrouvée dans le cou de M. Cadiou.
Demain aura lieu la confrontation générale de Pierre et des ouvriers qui se trouvaient à l’usine le matin du 30 décembre.

17 juin 1914 - p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD

On cherche des balles

L’enquête relative à l’affaire Cadiou reprend de l’activité dans le moment même où on la croyait terminée. Le parquet estimant que le rapport de l’expert Grivolat ajoute une charge très grave à celles que l’accusation avait déjà relevées contre l’ingénieur Pierre a ordonné de nouvelles recherches. Son désir serait de fournir à l’expert une balle tirée par Pierre avec son revolver de 6 m/m. Il serait en effet très intéressant de la comparer avec celle qui tua M. Cadiou.
C’est dans cette fin que M. Rouquier, commissaire divisionnaire de la brigade mobile de Rennes, avait été chargé de renouveler dans le jardin de Pierre les investigations entreprises sans succès par la police spéciale et les inspecteurs de la brigade mobile.
M. Rouquier avait amené avec lui deux inspecteurs : MM. Doudier et Gloaguen.
A dix heures, Me Feillard et son client rejoignaient à la Grande-Palud M. Rouquier et ses collaborateurs. Pierre indiqua l’emplacement où se trouvait la tonnelle derrière laquelle il s’abrita pour essayer le revolver qu’il venait d’acheter à l’armurier Marie. Il désigna l’endroit où, de deux piquets et d’un journal, il avait improvisé une cible.
Les policiers examinèrent méticuleusement le tronc des arbres voisins, les murs et la porte de la remise, fouillèrent dans des tas de planches et de charbon, le tout en vain.
On se rendit alors dans la maison de l’ingénieur et l’on vida une fois de plus placards et tiroirs si souvent bouleversés depuis ce 4 février qu’un calendrier, oublié le jour de l’arrestation, évoque pour tous les visiteurs. Les recherches ne donnèrent aucun résultat.
M. Rouquier donna alors le signal du départ. L’habitation fut refermée et tout le monde revint à Landerneau où le commissaire devait continuer sa mission chez M. Le Roch.
Ce dernier était en effet dépositaire de trois copies de lettres de l’usine que M. Rouquier était chargé de saisir. Sur l’une de ces copies de lettres on trouve trace d’une correspondance, datant d’octobre
1910, échangée entre Pierre et M. Cadiou au sujet de bordereaux qu’il s’agissait de truquer pour faire admettre à Angoulême une fourniture défectueuse.
Cette fourniture avait été refusée au mois d’avril 1910. Pour la faire accepter comme fourniture nouvelle M. Cadiou avait imaginé de changer sur les bordereaux le poids des balles.
Aujourd’hui, confrontation générale de Pierre avec les ouvriers de l’usine qui travaillaient le matin du 30 décembre.
Le parquet espère beaucoup de cette mise en scène.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, assistera à la confrontation.

18 juin 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD

Ne bougeons plus ! – Un témoignage nouveau. – L’accident du procureur général. – Le rapport de l’expert-armurier

En vue de la comparution éventuelle de l’ingénieur Pierre devant les assises, le parquet avait décidé de faire procéder à une reconstitution photographique des allées et venues de M. Cadiou à l’usine de la Grande-Palud, le matin du 30 décembre.
Ce projet a été mis à exécution hier. Dès neuf heures du matin, M. le procureur Guilmard se trouvait sur les lieux. Il était accompagné de MM. Bidard de la Noë, juge d’instruction ; Rouquier, chef de la brigade mobile de Rennes ; de Goulhezre, ingénieur des ponts et chaussées ; Haverna, chez du service photographique de la sûreté générale ; Girardier, commissaire de police de Landerneau ; Boudier et Gloaguen, inspecteurs de la brigade mobile de Rennes, etc., etc…
Pierre et son avocat, Me Feillard arrivèrent peu après en automobile.
Des gendarmes, postés à toutes les issues, interdisaient aux curieux l’accès de la cour de l’usine. Les témoins, dont les noms suivent, avaient été convoqués : MM. Guyader, Léoquet Ténénan, Broudin,
Bonnefoy, Kervistin [Kervestin], Bignard, Dolou et Mme Hémery, plus connue sous le nom de « mère la fumée ».
Tous ont affirmé à l’instruction avoir vu M. Cadiou à l’usine le matin du 30 décembre, soit seul, soit en compagnie de son ingénieur. Il s’agissait, hier, de faire préciser ces dépositions en les illustrant, pour ainsi dire, de façon à pouvoir présenter aux jurés, sous une forme sensible, des déclarations qui, en général, ne pèchent pas par excès de clarté.
Les témoins furent donc placés, à tour de rôle, à l’endroit d’où ils avaient vu M. Cadiou. Ce dernier, personnifié tantôt par un policier, tantôt par une personne de bonne volonté, était censé se tenir à l’emplacement désigné par le témoin. Quand tout était au point, M. Bidard de la Noë, secondé par M. de Goulhezre, mesurait avec un décamètre la distance qui séparait le témoin de… feu M. Cadiou. Puis le photographe de la sûreté générale prenait deux clichés, et l’on passait au suivant.
Pour les trois premiers témoins, le cérémonial se déroula à l’intérieur de l’usine. M. Guyader se trouvait aux cardes, vers 8 h. 30, quand il vit M. Cadiou traverser la salle et entrer au bureau. MM. Léoquet, Ténénan et Broudin confirment ce témoignage en le complétant : le premier, qui était sorti de l’usine vers onze heures, aperçut M. Cadiou à quelques mètres du pont du chemin de fer et se dirigeant vers l’usine, puis retournant soudain sur ses pas, comme pour réparer un oubli. Quant à M. Broudin, il vit vers neuf heures moins le quart M. Cadiou sortir de l’usine et s’éloigner dans la direction du pont.
M. Bonnefoy consentit alors à jouer le rôle de l’infortuné Cadiou. Il alla se planter à l’endroit indiqué par M. Ténénan – pour être précis : à cinq mètres de l’arbre le plus rapproché du pont – et il attendit patiemment que M. Haverna fut parvenu à mettre son appareil au point. Il se posa successivement de dos, de face, de profil, on lui fit retirer sa casquette, on lui ordonna de se recouvrir. Comme ça n’allait pas encore, on le pria de lever les bras et de les agiter. M. Bonnefoy fit ainsi le manœuvrier-signaleur pendant une dizaine de minutes. Enfin, après un intermède, dont un troupeau de vaches effarées fit les frais, le photographe parvint à ses fins.
On fit répéter à M. Bonnefoy qu’il avait vu M. Cadiou venir à l’usine avant neuf heures ; on mesura approximativement la distance qui devait à ce moment séparer les deux hommes et l’on alla déjeuner.

A une heure, l’auto de la brigade mobile, pilotée par l’inspecteur Boudier, partait pour Morlaix, d’où elle devait ramener M. Plédy, procureur général à Rennes, et son substitut, M. Blondel. M. Haverna et son adjoint avaient pris place dans la voiture.
On attendait le procureur général à trois heures. Il arriva avec une demi-heure de retard dans une auto de louage de Landerneau. Seul, M. Haverna l’accompagnait.
On apprit alors qu’entre Saint-Thégonnec et Landivisiau, à cinq kilomètres de cette dernière localité, l’auto de la brigade mobile était entrée en collision avec le char-à-bancs d’un paysan. Personne n’avait été blessé, mais l’auto, sérieusement endommagée, avait dû être laissée sur place.
Grâce à l’obligeance d’un touriste, M. Jourdan, actuellement en villégiature à Primel, qui vint à passer sur le lieu de l’accident et s’offrit aussitôt pour transporter les sinistrés dans son automobile, le procureur général et le photographe purent gagner rapidement Landerneau, puis la Grande-Palud. Quant à M. Blondel et aux inspecteurs, ils restèrent à Landivisiau.
Sans s’attarder à des commentaires superflus, on reprit le cours de la reconstitution.
En premier lieu, M. Kervistin [Kervestin] déclara avoir vu M. Cadiou et Pierre ensemble, à deux reprises : sur la plate-forme des autoclaves vers neuf heures, sur le quai vers onze heures.
Puis on monta au logement qu’occupait naguère M. Bignard, pour voir si l’on aperçut réellement de la fenêtre le chemin menant au moulin où le contremaître prétend avoir vu de dos Pierre et M. Cadiou. Des branches qui, depuis décembre, avaient le temps de se garnir de feuilles, formaient un écran qu’on abattit. Malgré cela, on ne découvrait qu’un des bas-côtés du chemin, et c’est là qu’on dût placer côte à côte Pierre et l’ouvrier représentant M. Cadiou, pour que le photographe pût opérer. Sur la demande de Me Feillard, cette particularité fut mentionnée au procès-verbal. Pierre avait fait observer qu’on évite généralement de marcher sur les bords du chemin, où la boue s’amoncelle en hiver.
Ce fut ensuite le chauffeur Dolou qui certifia que le 30 décembre, vers onze heures, M. Cadiou et Pierre sortaient ensemble de l’usine par la porte de la passerelle.
Après quoi, le groupe des magistrats, des policiers et des gendarmes, renforcé d’un certain nombre de curieux, suivit la mère La Fumée dans le bois.
La mère La Fumée, qui ne paraissait pas médiocrement fière du rôle qu’elle avait assumé, montra le chemin où, d’après elle M. Cadiou et Pierre se promenaient l’après-midi du 30 décembre.
Les sceptiques n’étaient pas rares dans l’assistance. Il ne manquait pas de gens pour s’étonner du crédit accordé par la justice à la déposition d’un être aussi falot que la mère La Fumée. « On ne compte plus ses contradictions, disait quelqu’un. A moi, elle m’a dit que c’était le 29 décembre, à d’autres elle a dit le 30, à d’autres encore le 31. Aujourd’hui, elle s’en tient au 30 mais demain son opinion changera. »
Les lazzis ne furent pas épargnés à la mère La Fumée ; comme elle a une langue bien pendue, elle ne s’en affecta pas outre mesure.
A six heures, M. Bidard de la Noë entreprenait la rédaction de son dernier procès-verbal.
Il resta le dernier sur la brèche.

Nous avons entendu, hier, M. Bonnefoy, conseiller municipal à Landerneau, dont le témoignage n’a jamais été recueilli par la justice, bien qu’il présente une certaine importance.
M. Bonnefoy nous a fait la déclaration suivante : « A la fin de décembre, un jour qu’une commission de remonte étrangère opérait à Landerneau, j’ai rencontré M. Cadiou sur le quai de Léon. Il était vêtu en cycliste et marchait, la tête baissée, avec un air tellement absorbé que je ne le saluai pas, contrairement à mon habitude. Il était, à ce moment, dix heures et demie. Quant au jour, je ne puis le préciser qu’en rapprochant cette rencontre de la présence à Landerneau de la commission de remonte. Tâchez donc de savoir si plusieurs commissions étrangères sont venues à Landerneau en décembre. »
Nous avons pris nos renseignements à l’Hôtel Demelun, où descendent toutes les commissions de remonte.
La commission de remonte italienne est arrivée le 30 décembre. C’est la seule qui soit venue à Landerneau dans le courant de ce mois.
C’est donc le 30 décembre que M. Bonnefoy a, rencontré M. Cadiou.
La défense considère que ce témoignage détruit ceux de MM. Bignard, Dolou et Kervistin [Kervestin]. Il paraît, en effet, difficile que M. Cadiou, s’étant promené à 10 h. 30 à Landerneau, ait été vu une demi-heure plus tard sortant de l’usine de la Grande-Palud avec Pierre.
Le témoignage de M. Bonnefoy corrobore les déclarations de Pierre, qui maintient n’avoir pas vu M. Cadiou depuis le 29 décembre.

Voici la conclusion du rapport de l’expert armurier Grivollat [Grivolat]; nos lecteurs verront qu’elle est loin d’être formelle :
Nous affirmons bien que la balle qui a tué M. Cadiou est de même fabrication que celle remise par l’armurier Marie.
C’est une balle blindée velo-dog de cartoucherie française. Mais cette fabrication est répandue partout. On la trouve chez tous les armuriers et, de même que cette munition s’établit par centaines de mille annuellement, il se trouve aussi une cinquantaine de fabricants français, belges, espagnols qui font le revolver velo-dog à barillet long.
Si nous avions eu une balle tirée par ce même pistolet criminel, nous aurions pu apporter une certitude. Mais nous ne trouvons rien dans les pièces à conviction puisse ajouter un peu de lumière et fournir à l’instruction une preuve éclatante.

19 juin 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Encore un mois d’instruction

M. Guilmard, procureur do la République, déclare que l’instruction de l’affaire Cadiou ne sera pas terminée avant un mois.
M. Bidard de la Noë a de nouveaux témoins à entendre, notamment M Bonnefoy, conseiller municipal, qui affirme avoir rencontré M. Cadiou le 30 décembre, vers 10 h. 30 du matin, à Landerneau.
Le juge a en outre à dépouiller les trois copies de lettres de l’usine saisis chez l’hôtelier Le Roch et à interroger Pierre sur les conclusions du rapport Grivollat [Grivolat].
Il faudra ensuite inventorier et coter le dossier qui sera communiqué au procureur pour la rédaction du réquisitoire. Ce n’est qu’après l’accomplissement de toutes ces formalités que M. Bidard de la Noë pourra rendre son ordonnance.

20 juin 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Toulouse, 19 juin.
Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest, M. Vincent, commissaire aux délégations judiciaires, a interrogé M. Bonnefous, ancien directeur de la poudrerie d’Angoulême, actuellement directeur de la poudrerie de Toulouse.
M. Bonnefous a confirmé ce qui a été révélé à l’instruction relativement aux lettres anonymes attribuées à l’ingénieur Pierre. M. Bonnefous a reconnu que M. Cadiou lui avait fait payer deux fois une somme de 4.000 francs, prix de wagons de coton, mais que le directeur de la Grande-Palud Lui avait remboursé l’indu lorsqu’il le lui avait réclamé.
M. Bonnefous a ajouté qu’il considérait M. Cadiou comme un excellent homme, mais qu’il ne connaissait pas l’ingénieur Pierre, et qu’il ignorait la nature des relations qui existaient entre M. Cadiou et l’ingénieur.

23 juin 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

L’instruction

M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu, hier, plusieurs témoins.
Le plus important était M. l’abbé Jean Fertil, prêtre libre à Crozon, qui fut confronté l’après-midi avec l’ancien veilleur de nuit Bossard.
On sait que ce dernier, mis en demeure de fournir l’emploi de son temps pendant la matinée du 30 décembre, raconta qu’il était venu coucher à Brest la veille et n’était rentré à Saint-Divy que le 30 après-midi. Il disait avoir pris le train de 1 h. 42 à la gare de Brest et avoir voyagé, jusqu’à La Forest, en compagnie d’un prêtre, avec lequel il avait lié conversation.
M. l’abbé Fertil, qui avait effectivement fait le trajet de Brest à La Forest dans le même compartiment que Bossard, à la date et à l’heure indiquées par celui-ci, s’empressa, après lecture des journaux, d’avertir M. Bidard de la Noë qu’il se tenait à sa disposition pour lui fournir tous renseignements utiles à l’enquête.
M. Bidard de la Noë convoqua donc le prêtre, qui lui confirma point par point le récit de Bossard. Mis en présence de l’ancien veilleur de nuit, M. l’abbé Fertil le reconnut immédiatement pour le voyageur loquace qui avait tenu à lui faire lire le monologue intitulé « Tartarin chez les lions ».
L’alibi invoqué par Bossard est donc vérifié, et il est probable que l’inculpation de complicité d’assassinat qui pèse encore sur lui ne tardera pas à être abandonnée par le juge.

Dans la matinée, M. Bidard de la Noë avait interrogé le fermier Autret, lequel, disait-on, avait assisté, caché dans son lit clos, à une intéressante conversation du contremaître Bignard et du chauffeur Dolou. M. Autret a démenti purement et simplement ce bruit.
Le juge a ensuite confronté le contremaître Bignard avec M. Le Bot.
M. Le Bot eut, dans le courant de février, au débit Quéméneur, une conversation avec M. Bignard, au cours de laquelle le contremaître lui parut hésitant sur la date à laquelle M. Cadiou était venu à l’usine pour la dernière fois.
M. Bignard reconnaît avoir quelque peu balancé entre le 29 et le 30, mais après avoir réfléchi et précisé ses souvenirs, il n’éprouve plus le moindre doute : c’est bien le 30 décembre, vers onze heures, qu’il vit M. Cadiou et l’ingénieur Pierre s’éloigner ensemble vers le moulin Carof [Caroff].

26 juin 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu, hier matin, encore un nouveau témoin, M. Laurans, courrier de Daoulas à Landerneau. M. Marie, l’armurier de Landerneau, avait, en effet, déclaré avoir vendu, à cette personne, une arme absolument semblable à celle dont Pierre avait fait acquisition, et il s’agissait de contrôler cette affirmation.
M. Laurans a rappelé qu’il y a près de deux ans, comme il conduisait son attelage, des individus, qu’il rencontra en chemin, tentèrent de l’assaillir. Il résolut, quand il fut hors d’atteinte, de se munir d’une arme pour se défendre en pareille occurrence. Et c’est ainsi, qu’en arrivant à Landerneau, il avait fait achat, chez M. Marie, d’un revolver d’une valeur de 38 francs.
Le témoin a présenté cette arme à M. Bidard de la Noë, qui a pu constater qu’il s’agissait d’un revolver en tous points semblable à celui de l’ingénieur Pierre et provenant de la même fabrique.

28 juin 1914 – p. 3

Les résultats des commissions rogatoires

L’ingénieur Pierre et son avocat, Me Feillard, se sont rendus, hier après-midi, à la convocation de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction. Ce dernier a donné lecture à l’inculpé des rapports d’experts, qui sont au nombre de trois : MM. Grivollat [Grivolat], professeur à l’école d’armurerie de Saint-Étienne ; le docteur Paul, médecin légiste, et Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris.
Pierre, après avoir renouvelé ses protestations d’innocence, a fait quelques observations de détail, sans grande importance.
Le juge lui a alors donné communication des résultats de certaines commissions rogatoires, dont le secret avait été gardé jusqu’à ce jour.
Au cours d’un de ses interrogatoires, Pierre avait mis en cause M. Henry, secrétaire du laboratoire des poudres et salpêtres. D’après l’ingénieur, M. Cadiou était très lié avec M. Henry, et c’est grâce aux indications que ce dernier lui fournissait bénévolement qu’il parvenait à supplanter ses concurrents dans les adjudications de coton.
Le juge aurait bien voulu faire poser à ce sujet quelques questions à M. Henry, qui avait été rayé des contrôles de l’activité et mis à la retraite le 15 décembre 1913 ; mais la commission rogatoire qu’il envoya à cet effet arriva trop tard à destination. Le 6 mai 1914, en effet, M. Henry s’était suicidé à Ivry, en se jetant sous un train.
La défense fait observer que la date de ce suicide coïncide avec l’époque de la campagne de presse qui préluda à la libération de Pierre.
Une deuxième commission rogatoire concernait M. Labite-Robert, président du syndicat des ouates et cotons, 168, faubourg Saint-Denis, à Paris.
M. Labite-Robert a été interrogé sur les rapports de M. Cadiou avec ses collègues, les fabricants de coton. Il a déclaré que ces rapports étaient loin d’être cordiaux, pour diverses raisons : le caractère fermé de M. Cadiou d’abord, puis les bruits fâcheux qui circulaient sur ses accointances avec les Allemands. « Les membres de notre syndicat, a dit M. Labite-Robert, observaient à l’égard de M. Cadiou une grande retenue. »
Le président du syndicat des cotons a encore raconté que se trouvant le 26 décembre dernier à Landerneau, il déjeuna à la même table que M. Cadiou.
Au cours de la conversation, M. Cadiou exprima ses regrets d’avoir racheté toutes les actions de la Grande-Palud. Quelques jours auparavant il avait été, on s’en souvient, exclu d’une adjudication de coton.
Enfin, le président du syndicat des papeteries de France, interrogé également sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, a rapporté que, le 17 mai 1913, M. Cadiou lui avait demandé en service, de lui trouver un remplaçant à son ingénieur.
« Celui-ci, disait M. Cadiou, est sur le point de me quitter pour se marier, mais il restera à l’usine le temps nécessaire pour mettre son successeur au courant de la fabrication. »
La défense tire argument de cette déclaration, d’après laquelle Pierre paraissait être en excellents termes avec son patron, dans un moment où il se disposait pourtant à se séparer de lui.

30 juin 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Une requête de Me Feillard

Me Feillard, faisant valoir que l’expertise de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris, n’avait révélé aucune tache suspecte sur les vêtements de Pierre, a demandé à M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, de vouloir bien faire restituer à l’ingénieur la garde-robe saisie chez lui.
Nous croyons savoir qu’il ne sera pas donné suite à cette demande.
Me Feillard a également transmis au juge d’instruction une lettre de M. Pourion [Paurion], employé à la poudrerie d’Angoulême, trouvée par Pierre dans les papiers de l’usine.
Dans cette lettre datée de décembre 1910, M. Paurion fixait à M. Cadiou un rendez-vous à Paris.

1er juillet 1914 – p. 4

Le mystère de la Grande-Palud

L’instruction de l’affaire Cadiou est maintenant terminée. Le très volumineux dossier a été remis, hier matin, à M. Guilmard, procureur de la République, par M. Bidard de la Noë, juge d’instruction. On y avait joint les photographies prises le 17 juin à la Grande-Palud et qui constituent un véritable album composé par M. Haverna, chef des services photographiques du ministère de l’Intérieur. C’est la reproduction photographique de ce que les témoins déclarent avoir vu.
Le procureur de la République va maintenant dresser son réquisitoire pour la Chambre des mises en accusation.
Nous croyons pouvoir dire que l’affaire, sera convoyée devant les assises. M. le procureur général Plédy soutiendra lui-même I ’accusation. On sait que l’ingénieur Pierre sera défendu par Me Feillard et Henri-Robert.

2 juillet 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Hier matin, en présence de l’ingénieur Pierre et du défenseur, Me Feillard, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a procédé à une dernière formalité. Il s’agissait de rompre les scellés qui avaient été apposés sur les trois copies de lettres saisis récemment au domicile particulier de l’ingénieur. Ces livres, on s’en souvient, contiennent la correspondance relative à l’affaire du wagon de coton payé deux fois par la poudrerie d’Angoulême.
Après examen, ils seront définitivement versés au dossier.

4 juillet 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

M. Guilmard, procureur de la République, remettra probablement aujourd’hui à M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, son réquisitoire concernant l’affaire Cadiou.
Le juge a recueilli, cette semaine, les dépositions des derniers témoins. Il a entendu notamment M. et Mme Le Moign, M. et Mme Cavalloch et Mme Le Roux, tous de Landerneau et les a confrontés avec M. Nicolas Bonnefoy, conseiller municipal, ce dernier leur ayant tenu des propos qui ne concordaient pas avec ses déclarations à l’instruction.
Il résulte do cette confrontation que M. Bonnefoy ne peut plus affirmer avoir rencontré M, Cadiou le 30 décembre, vers 10 h. 30 du matin, à Landerneau.
M. Bidard de la Noë a également convoqué M. Bolloch, liquidateur de la succession Cadiou, qui lui a remis divers papiers commerciaux.

7 juillet 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Landerneau, 6 juillet.
Aujourd’hui a eu lieu, à Landerneau, une tentative de vente, par Me Robert, notaire, de l’usine de la Grande-Palud, sur la mise à prix de 200.000 francs. Aucune surenchère n’a été portée.
Par- contre, la maison de campagne de Kéranster, en Ploujean, a été adjugée 19.000 francs à M. Jean-Marie Cadiou.
Ce matin, M. Freund, juge de paix à Landerneau, avait, sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, entendu trois témoins relativement à la façon de vivre de l’ingénieur Pierre.

10 juillet 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

MM. Guilmard, procureur, de la République, et Bidard de la Noë, juge d’instruction, ont accompli le dernier acte de l’instruction de cette mystérieuse affaire de la Grande-Palud : le réquisitoire définitif, concluant au renvoi de l’inculpé, l’ingénieur Pierre, devant la Chambre des mises en accusation.
Les deux magistrats se basent pour cela principalement sur les témoignages du contremaître Bignard et de l’ouvrier Dolou, ainsi que sur les affirmations d’une vingtaine d’autres ouvriers de l’usine qui déclarent avoir vu M. Cadiou dans la matinée du 30 décembre. La façon mystérieuse dont l’ingénieur se débarrassa de son revolver constitue également un argument pour l’accusation. On retient encore comme présomptions l’enfouissement du cadavre de la victime à proximité de l’habitation de Pierre et les dissentiments qui existaient entre celui-ci et son patron.
Le réquisitoire du procureur, ainsi que l’ordonnance du juge d’instruction seront tout probablement, aujourd’hui, communiqués par Me Tromeur, huissier, à Me Vichot, avoué de la partie civile, ainsi qu’à l’ingénieur Pierre.
C’est la Chambre des mises en accusation qui devra décider s’il y a lieu de traduire l’inculpé, en cour d’assises ou de rendre, en sa faveur, un non-lieu.

12 juillet 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

L’ingénieur Pierre est renvoyé devant la Chambre des mises en accusation. – Bossard bénéficie d’un non-lieu

M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, vient de clore définitivement l’instruction de l’affaire Cadiou qui, depuis les premiers jours de l’an, retient toute son activité. Ce magistrat a, en effet, rendu son ordonnance concluant au renvoi, devant la chambre des mises en accusation, de l’ingénieur Pierre et à un non-lieu en faveur de Bossard, l’ancien gardien de nuit de la Grande-Palud, qui était prévenu de complicité d’assassinat et de recel de cadavre.
Nous ne reviendrons pas sur les charges retenues contre Pierre, les ayant déjà longuement exposées et commentées.
Quant à Bossard, nos lecteurs se rappellent comment il fut inculpé en cette affaire. Après avoir témoigné sur divers faits, il s’avisa un jour de déclarer qu’il avait vu à fleur de terre, à l’endroit où l’avait enfoui l’assassin, le cadavre de M. Cadiou, bien avant que le frère de la victime l’eût retrouvé.
Il plaçait cette sinistre vision le 18 janvier, alors que la découverte du corps par M. Jean-Marie Cadiou n’avait eu lieu que le 4 février.
Après l’extraordinaire révélation de la somnambule de Nancy, cette déposition si tardive parut non moins bizarre et l’on crut devoir inculper Bossard de complicité d’assassinat, car on ignorait encore l’emploi de son temps durant la journée présumée être celle du crime, et de recel de cadavre, car il déclarait avoir, recouvert le corps de l’usinier d’une certaine quantité de terre au lieu d’aviser la justice de sa macabre découverte.
Mais Bossard put fournir l’emploi détaillé de sorti temps durant les 30 et 31 décembre et, comme on l’avait arrêté, revint sur sa sensationnelle révélation, affirmant qu’il avait menti.
Dès lors, il devenait impossible de retenir contre lui la moindre présomption de culpabilité. C’est ce qui a déterminé le non-lieu qui vient d’intervenir.

14 juillet 1914 – p. 1 et 2

Le Mystère de la Grande-Palud

Historique d’une enquête de six mois et ses conclusions
Par M. Guilmard Procureur de la République
Par M. Bidard de la Noë Juge d’instruction

Voici les deux documents officiels qui renvoient l’ingénieur Pierre devant la chambre des mises en accusation et accordent un non-lieu à son co-inculpé Jacques Bossard :

Le réquisitoire définitif de M. le procureur Guilmard

Le procureur de la République près le tribunal de première instance de Brest, vu les pièces de la procédure criminelle instruite contre :
1°, Pierre (Louis-Désiré), né le 4 octobre 1882, ingénieur, demeurant à Landerneau, en liberté provisoire ;
2°, Bossard (Jacques-Marie), né le 6 août 1891, journalier, demeurant à Saint-Divy, en liberté provisoire.
En ce qui concerne Bossard,
Attendu qu’il n’en résulte pas contre le sus-nommé charges suffisantes :
1°, D’avoir, à La Forêt, le 30 décembre 1913, avec connaissance, aidé ou assisté l’auteur de l’homicide volontaire commis sur la personne de M. Cadiou dans les faits qui l’ont préparé ou facilité, ou dans ceux qui l’ont consommé ;
2°, D’avoir, au même lieu, le 18 juin 1914, recélé ou caché le cadavre de M. Cadiou homicide. Requiert qu’il plaise à M. le juge d’instruction déclarer n’y avoir lieu à suivre contre le sus-nommé et ordonner sa mise hors de cause.
En ce qui concerne Pierre : attendu qu’il en résulte contre le sus-nommé charges suffisantes d’avoir, à La Forêt, le 30 décembre 1913, volontairement commis un homicide sur la personne de M. Cadiou, et ce, avec préméditation. (Crime prévu par les art. 295, 296, 297 et 302 du Code pénal.)
Vu l’article 133 du Code d’instruction criminelle :
Requiert qu’il plaise à M. le juge d’instruction déclarer que ce fait est de nature à être puni de peines effectives et infamantes, que la prévention est suffisamment établie, en conséquence ordonner que les pièces d’instruction, le procès-verbal constatant le corps du délit et un état des pièces servant à conviction seront transmis, sans délai, à M. le procureur général près la cour d’appel de Rennes, pour être ensuite procédé ainsi que de droit.
Au parquet, à Brest, le 8 juillet 1914.
Le procureur de la République,
Signé : GUILMARD.

L’ordonnance de M. Bidard de la Noë
Nous, Gustave Bidard de la Noë, juge d’instruction près le tribunal de première instance de l’arrondissement de Brest, soussigné,
Vu le réquisitoire de M. le procureur de la République en date du 8 juillet 1914 ;
Vu aussi les pièces de la procédure criminelle suivie contre les nommés :
1°, Pierre (Louis-Désiré), âgé de 31 ans, ingénieur, demeurant à la Grande-Palud, en la commune de La Forêt, en liberté provisoire, inculpé d’assassinat ;
2°, Bossard (Jacques-Marie), âgé de 22 ans, manœuvre, demeurant à Saint-Divy, en liberté provisoire, inculpé de complicité d’assassinat et de recel de cadavre.
Attendu que de l’information il résulte les faits suivants :

LA DISPARITION
Le 1er mars 1909, M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix, fonda une société anonyme pour l’acquisition et l’exploitation de l’usine de la Grande-Palud, en la commune de La Forêt (Finistère), usine qui avait été créée par un industriel allemand, Peter Temming, de Buhl (Haute-Alsace), pour le blanchiment et la préparation des cotons à nitrer destinés aux poudreries. Il congédia l’ingénieur allemand, M. Greiss, qui dirigeait alors cette usine et le remplaça par un ingénieur français, Louis Pierre, qui sortait de l’École centrale des arts et manufactures et qui alla s’installer dans une dépendance du moulin de la Grande-Palud, voisine de l’usine. Quant à M. Louis Cadiou, il continua à demeurer à Paris avec sa femme et ses deux fils ; il ne prit à Landerneau qu’un pied à terre où il résidait lorsqu’il allait, en sa qualité de directeur de la société, se rendre compte du fonctionnement de l’usine. C’est ainsi que, le 18 décembre 1913, il partit pour Landerneau afin de s’occuper de ses affaires. Il devait, ainsi qu’il l’avait formellement promis à sa femme et déclaré à diverses personnes, rentrer chez lui, à Paris, le 31 décembre au plus tard, pour passer avec sa famille les fêtes, du Nouvel An, mais il n’arriva pas.
Le mercredi 31 décembre, voyant qu’il n’était pas de retour et qu’il ne lui avait pas écrit depuis le 27 du même mois, Mme Cadiou, inquiète, lui télégraphia à Landerneau pour connaître le motif de son silence ; ce télégramme resta sans réponse. Elle télégraphia alors dans l’après-midi à l’ingénieur Pierre, qui ne lui répondit pas le jour même et ne reçut le télégramme de Mme Cadiou que le lendemain dans la soirée. Le 1er janvier, son mari ne rentrant pas davantage à son domicile et ne donnant pas non plus de ses nouvelles, elle fut affolée et adressa dès son réveil, des télégrammes à ses belles-sœurs, Mlles Cadiou à Cléder ; à son beau-frère, M. Jean-Marie Cadiou, à Lambézellec, et à son cousin, M. Joncour, avoué à Quimper, pour leur faire part de son inquiétude ; mais ceux-ci ne purent lui dire ce qu’était devenu son mari. De son côté, un ami de ce dernier, M. le député Cloarec, télégraphia à la mairie de Landerneau, qui sans vérifier et sur des renseignements erronés, répondit que M. Cadiou était parti pour Morlaix le 30 décembre avec ses bagages.
Le 2 janvier, Mme Cadiou reçut enfin de Pierre un télégramme en réponse à celui qu’elle lui avait adressé l’avant-veille ; cet ingénieur lui déclarait qu’il n’avait pas vu son patron depuis le 29 décembre.
Elle fut alors convaincue que son mari avait été victime d’un attentat et se rendit à la sûreté générale à Paris pour le faire rechercher et, le 9 janvier 1914, M. Jean-Marie Cadiou porta plainte au parquet de Brest contre inconnu pour assassinat de son frère.

LES PREMIÈRES INVESTIGATIONS

Les recherches faites pour découvrir M. Louis Cadiou demeuraient toujours infructueuses, bien que l’enquête eût établi que celui-ci avait été vu pour la dernière fois à Landerneau le 30 décembre. La presse et Pierre tout le premier colportaient sur son compte les bruits les plus défavorables, inventant les hypothèses les plus invraisemblables et les plus contradictoires, alors que cependant sa situation pécuniaire, celle de la société anonyme de la Grande-Palud, les rapports affectueux existant entre les époux Cadiou qui vivaient très unis et l’état de santé de cet ancien avoué démontraient que sa disparition ne pouvait être attribuée ni à une fugue, ni à une fuite, ni à un suicide.
Bientôt les soupçons se portèrent sur l’ingénieur Pierre, qui fut même mis au courant des accusations portées contre lui.
L’enquête avait, en effet, établi que M. Louis Cadiou avait couché chez lui pendant la nuit du 29 au 30 décembre, que sa femme de ménage l’avait trouvé un peu après huit heures du matin, le 30 décembre, dans son appartement de la rue de Brest à Landerneau, vêtu de son, costume cycliste, les jambes entourées de ses molletières en cuir jaune et, en un mot, prêt à partir ; que peu d’instants après, plusieurs personnes l’avaient vu se rendre à l’usine de la Grande-Palud, que, de plus, deux ou trois témoins l’avaient aperçu, ce jour même, vers onze heures du matin, quittant cette usine en compagnie de son ingénieur, et que c’était, à partir de ce moment qu’on ne savait plus ce qu’il était devenu. Interrogé, Pierre avait déclaré qu’il avait vu son patron pour la dernière fois le lundi 29 décembre, vers onze heures et demie du matin, lorsqu’après être allé avec lui au moulin de la Grande-Palud, il l’avait quitté près du pont de l’usine, sur le chemin allant de la route de Landerneau à La Forêt. Depuis, il a persisté dans ses allégations, bien qu’au cours de l’information un très grand nombre d’autres témoins soient venus affirmer d’une façon formelle qu’ils avaient vu M. Cadiou à l’usine dans la matinée du 30 décembre et que l’un de ceux-ci certifie qu’il a aussi, lui, rencontré l’ingénieur et son patron ensemble, à cette même date, vers onze heures du matin.
On ne comprenait pas les dénégations de Pierre alors que la présence de M. Louis Cadiou dans son usine, le matin du 30 décembre, ne pouvait être mise en doute. On savait aussi que cet ingénieur avait déjà proféré certaines menaces à l’égard de son patron et qu’il avait dit notamment un jour, en parlant de celui-ci : « S’il me renvoie, je le f… à l’eau »

LA DÉCOUVERTE DU CADAVRE

Les accusations contre Pierre s’accentuèrent lorsque, le 4 février 1914, M. Jean-Marie Cadiou découvrit le cadavre de son frère enfoui dans le bois de la Grande-Palud, sous une très faible couche de terre, au bas d’un petit sentier en cul de sac, presque au bord du canal conduisant l’eau au moulin et à environ 400 mètres de l’habitation de Louis Pierre.
Le cadavre de M. Louis Cadiou, couché sur le ventre, était revêtu du même costume cycliste et des mêmes guêtres en cuir jaune que la victime portait lorsqu’elle avait quitté, l’usine avec son ingénieur le 30 décembre 1913, vers onze heures du matin, en prenant précisément, la direction du domicile de Pierre et du moulin en même temps que du bois. Le corps était nu-tête et avait les mains gantées et les pieds chaussés de gros brodequins ; sur la cuisse droite était déposé, roulé en boule, le caoutchouc dont était, aussi vêtu M. Cadiou en quittant l’usine le 30 décembre. La poche intérieure de la veste était retournée et à moitié arrachée ; le vêtement de caoutchouc était déchiré en plusieurs endroits et avait une agrafe et des boutons arrachés. On ne trouva dans les vêtements du mort ni montre ni porte-monnaie, ni argent, ni portefeuille, ni clefs, ni papiers.
Une première autopsie, à laquelle procéda M. le docteur Rousseau, permit de constater au côté gauche du cou de M. Louis Cadiou une large plaie béante de 14 centimètres de longueur ; la carotide était sectionnée : les bords de cette horrible plaie présentaient des encoches ou reprises qui démontraient que le meurtrier s’était repris à plusieurs fois pour couper la gorge de sa victime. Une petite ecchymose se voyait également au cuir chevelu. L’estomac contenait un produit semi-liquide qui paraissait être du lait ou une bouillie claire à base de lait. Or, le 30 décembre, avant d’aller à l’usine, M. Louis Cadiou avait pris un laitage.

L’ARRESTATION DE PIERRE

Tout le monde désigna aussitôt l’ingénieur comme étant l’assassin de son patron. Pierre fut arrêté. Il était évident que M. Cadiou avait été tué le 30 décembre, après être sorti de l’usine de la Grande-
Palud avec son ingénieur. Personne ne l’avait vu revenir à Landerneau où il n’était pas allé déjeuner à l’hôtel, et où on ne l’a plus revu depuis. Il n’était certainement pas non plus retourné dans sa chambre depuis qu’il était parti pour la Grande-Palud dans la matinée du 30 décembre, car la dame Léost, sa femme de ménage, avait constaté le lendemain matin que M. Cadiou n’avait pas mis les pieds dans son appartement depuis qu’elle y avait tout rangé la veille, que le lit n’était pas défait et que personne n’y avait couché. Tous les vêtements se trouvaient à leur place et le feu qu’elle avait préparé n’avait pas été allumé. Cet appartement était resté depuis dans le même état. Les valises et la couverture de voyage de M. Cadiou se trouvaient également dans la chambre, son carnet de chèques qu’il emportait dans tous ses déplacements, avait été découvert dans le bureau de son pied à terre à Landerneau. Tout cela démontrait qu’il n’était pas encore parti pour rentrer à Paris, où pourtant il avait bien l’intention d’arriver la veille du 1er janvier ainsi qu’il l’avait déclaré, le 29 décembre, à son ami M. de Kéramur.

LES TÉMOINS DE MORLAIX

Certains témoins sont venus prétendre avoir vu M. Louis Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix et à Saint-Pol de Léon et même le 4 janvier à Paris ; mais on ne saurait attacher une grande importance à certains témoignages qui sont imprécis ou contradictoires et qui ne peuvent supporter une discussion approfondie, d’autant plus qu’on a vainement recherché à l’endroit où, à Morlaix, où aux environs, cet ancien avoué, qui était très connu dans cette région, avait des effets d’habillement de rechange et une bicyclette à sa disposition, et où il aurait couché et pris ses repas.

LA CONTRE-AUTOPSIE DU DOCTEUR PAUL

La première autopsie n’ayant pas été complète, M. le docteur Paul, médecin légiste à Paris, fut commis pour procéder à une nouvelle autopsie du cadavre de M. Louis Cadiou qui avait été inhumé à Morlaix. Cette seconde autopsie, qui eut lieu le 17 février 1914, amena la découverte de la cause réelle de la mort du directeur délégué de la société de la Grande-Palud. M. le docteur Paul découvrit, eu effet, contre la face interne de l’angle de la mâchoire inférieure, du côté droit, une balle blindée du calibre six millimètres. Ce projectile, après avoir pénétré dans la nuque, avait sectionné l’artère carotide tout à fait à sa partie supérieure et occasionné des lésions et une hémorragie qui avaient entraîné la mort. Ce même médecin expert constata que ce coup de revolver avait été tiré à une courte distance et alors que M. Cadiou portait relevé sur sa tête le capuchon de son caoutchouc, car sur la partie postérieure du capuchon et sur le col du caoutchouc on remarque des trous qui ont été faits par le passage de la balle ; sur la face extérieure du capuchon le caoutchouc a été brûlé tout autour du trou par la déflagration des gaz de la poudre. L’information ayant établi que Pierre avait en sa possession un revolver Hammerless dit velo-dog à cinq coups du calibre de 6 millimètres pour balles blindées et une boîte de balles semblables à celle trouvée dans le cou de M. Cadiou, cet ingénieur fut mis en demeure d’avoir à faire connaître ce qu’étaient devenus ce revolver et ces balles que des perquisitions faites à son domicile n’avaient pu faire découvrir.

LE REVOLVER DE PIERRE

Il prétendit tout d’abord qu’il avait acheté le dit revolver avec les balles en 1912 chez M. Marie, armurier à Landerneau et qu’il l’avait revendu en février ou mars 1913, c’est-à-dire plusieurs mois avant de l’avoir réellement acheté, à un voyageur de commerce dont il n’a pu donner ni le nom ni le domicile et sur lequel il n’a pu fournir aucune indication pouvant permettre de le découvrir. M. Marie et sa fille ayant prouvé et affirmé que c’était en mai 1913 seulement et non au cours de l’année 1912 que Pierre avait acheté chez eux le revolver en question, celui-ci reconnut que les affirmations de
M. et Mlle Marie devaient être exactes, mais il soutient avoir cédé lui-même ce revolver au voyageur de commerce dont il avait parlé, peu de jours après l’avoir acheté et avant l’acquisition faite également par lui, sous le nom de Bignard, le 11 juin 1913, chez M. Lelièvre, armurier à Brest, d’un revolver du calibre 8 millimètres, qu’il avait confié au gardien de nuit de l’usine, le sieur Jacques Bossard, et que celui-ci me lui a rendu qu’au milieu du mois de janvier 1914, après la fermeture de l’usine de la Grande-Palud. Or, d’une lettre adressée par Pierre le 18 novembre 1913 à un de ses amis, le sieur Faucon, pharmacien à Bois-Colombes, il résulte que quelques semaines avant l’assassinat de M. Cadiou, l’ingénieur Pierre, contrairement à ses allégations, portait encore sur lui un revolver qui ne pouvait être que le revolver du calibre de 6 millimètres acheté par lui chez l’armurier Marie. De plus, malgré le grand retentissement qu’a eu cette affaire et la prime annoncée par la famille du prévenu, le commis-voyageur auquel Pierre prétend avoir vendu ce revolver ne s’est pas fait connaître.

L’EXPERTISE GRIVOLAT

M. Grivollat [Grivolat], expert armurier à Saint-Étienne a été chargé d’examiner la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou ; on lui a soumis également le revolver et les balles de comparaison fournis à l’instruction par l’armurier Marie, de Landerneau.
Du rapport de cet expert il résulte que la balle qui a tué M. Cadiou est une balle en tous points conforme aux balles que M. Marie a vendues à Pierre en mai 1913 avec, un revolver velo-dog de la maison Debouxtay, de Liège, et qu’un certain nombre de concordances permettent d’établir que c’est bien le revolver vendu par l’armurier Marie à cet ingénieur qui a servi à commettre le crime.
On a trouvé également en la possession du prévenu un couteau serpette dont les lames paraissaient avoir récemment été repassées. MM. les docteurs Rousseau et Paul ont déclaré que ce couteau avait bien pu faire la plaie large et profonde que portait au cou le cadavre de M. Cadiou.

LES DÉNONCIATIONS DE PIERRE

Depuis quelque temps, les rapports entre l’administrateur délégué de la société de la Grande-Palud et son ingénieur étaient assez tendus, car M. Cadiou soupçonnait ce dernier de l’avoir trahi et de l’avoir dénoncé au ministère de la Guerre à propos d’un wagon de coton fourni à la poudrerie d’Angoulême et qui, par suite d’une erreur ou d’une fraude avait été payé deux fois. Les soupçons de M. Cadiou étaient fondés. Pierre avait en effet, les 3, 16 et 23 juin 1913, adressé contre son patron trois lettres de dénonciation à M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres au ministère de la Guerre. M. Cadiou se trouvait à Plombières avec sa femme et ses enfants, lorsqu’il eut connaissance de ces dénonciations. Il se rendit en toute hâte à Landerneau et il eut au commencement d’août 1913, une explication avec son ingénieur.
Ce dernier écrivit en outre, le 26 août 1913, au journal Le Matin pour essayer de faire faire par ce journal une campagne contre l’usine de la Grande-Palud, mais sa tentative échoua.
C’est à ce moment qu’en présence de tous les ennuis qu’on lui suscitait, M. Cadiou songea à vendre son usine et engagea même dans ce but des pourparlers par l’intermédiaire de M. Legrand, ancien directeur de la Grande-Palud, avec plusieurs capitalistes à la tête desquels se trouvaient M. Rocher et le dit M. Legrand. Mais ces pourparlers n’aboutirent pas et ces financiers se décidèrent alors à construire une usine concurrente à Daoulas et sollicitèrent Pierre d’entrer à leur service en lui faisant des conditions plus avantageuses. De son côté, M. Cadiou se détermina à se rendre seul propriétaire de l’usine de la Grande-Palud. Il remboursa toutes les actions de ses coassociés ainsi que la part de fondateur de M. Legrand.
Il fut exclu de l’adjudication qui a eu lieu au ministère de la Guerre le 12 décembre 1913, mais cette mesure ne le découragea pas, car il obtint du ministère de la Guerre qu’une enquête contradictoire serait faite sur les causes qui avaient motivé son exclusion. Le 22 décembre 1913, il fit dresser par Me Robert, notaire à Landerneau, l’acte constatant la dissolution de la société anonyme de l’usine de la Grande-Palud et le remboursement par lui de toutes les actions. Il était en pourparlers avec M. Vacheront, maire de La Forêt, pour acheter des sources nécessaires au blanchiment des cotons et il songeait même à acquérir le moulin de la Grande-Palud pour donner plus d’extension à son industrie et pouvoir faire des livraisons à l’industrie privée ; le 29 décembre il était même allé avec son ingénieur faire une démarche près du sieur Caroff, meunier en vue de l’acquisition de ce moulin.

LE MOBILE DU CRIME

Entre temps il avait correspondu avec divers ingénieurs pour chercher un remplaçant à Pierre dont il voulait se séparer. Ce dernier avait accepté d’entrer comme directeur technique dans la nouvelle usine de blanchiment que MM. Rocher et Legrand et leurs associés voulaient construire à Daoulas. Mais il ne pouvait le faire qu’avec le consentement de M. Cadiou avec lequel il était, engagé jusqu’au 28 février 1915 et avec lequel il avait passé un contrat qui lui interdisait pendant quinze ans, en quittant l’usine de la Grande-Palud, d’entrer dans toute entreprise similaire en France et dans les colonies françaises. Ce consentement, M. Cadiou ne l’aurait jamais donné ; Pierre le savait bien. C’est, dans ces circonstances que M. Louis Cadiou a été lâchement et traîtreusement assassiné d’un coup de revolver titré à bout portant, dans la nuque. Quelques jours après, c’est-à-dire le 10 janvier 1914,
Louis Pierre signa le traité avec la nouvelle société de blanchiment de Daoulas. Mais, après réflexion, il se ravisa, et, le 12 janvier, il écrivit à M. Rocher pour lui dire de considérer comme nul et non avenu ce contrat, Louis Pierre n’a pas été condamné jusqu’ici.
Certaines déclarations faites par le sieur Jacques Bossard, ouvrier et gardien de nuit à l’usine de la Grande-Palud avaient fait, croire que ce dernier s’était rendu complice de l’assassinat commis sur la personne de M. Louis Cadiou, mais l’information n’a relevé aucune charge contre lui.

CONCLUSIONS

Attendu que de ces faits ne résultent pas de charges suffisantes contre Bossard (Jacques-Marie) : 1°, d’avoir à La Forêt, le 30 décembre 1913, en tout cas depuis moins de dix ans avec connaissance, aidé ou assisté l’auteur de l’homicide volontaire commis sur la personne de M. Cadiou dans les faits qui l’ont préparé ou facilité ou dans ceux qui l’ont consommé ; 2°, d’avoir, au même lieu, dans le courant du mois de janvier 1914, sciemment recèle ou caché le cadavre de M. Cadiou, homicidé ;
Vu l’article 128 du Code d’instruction criminelle, disons qu’il n’y a lieu à suivre contre Bossard (Jacques-Marie) de ces chefs de l’inculpation. Mais attendu que de ces mêmes faits résultent des charges suffisantes contre Pierre (Louis-Désiré) d’avoir à La Forêt, le 30 décembre 1913, en tout cas depuis moins de dix ans, volontairement commis un homicide sur la personne de Cadiou (Louis) ; et ce, avec préméditation, fait qui constitue le crime prévu et réprimé par les articles 295 296, 297 et 302 du Code pénal ; vu l’article 133 du Code d’instruction criminelle,
Déclarons suffisamment établie contre Pierre (Louis-Désiré) la prévention du fait ci-dessus spécifié ; et attendu que ce fait est de nature à être puni d’une peine effective et infamante, ordonnons que les pièces de la procédure, le procès-verbal constatant le corps du délit et un état des pièces servant, à conviction seront transmis, sans délai, à M. le procureur général près la Cour d’appel de Rennes, pour être par lui requis ce qu’il appartiendra.
Fait en la Chambre d’instruction à Brest, le 10 juillet 1914.
Le juge d’instruction,
BIDARD DE LA NOE.

17 juillet 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Nous avons déjà dit que l’instruction de l’affaire de la Grande-Palud était close et publié l’exposé des motifs qui accompagnait l’ordonnance renvoyant l’ingénieur Pierre devant la Chambre des mises en accusation et faisant profiter l’ancien veilleur de nuit Bossard d’un non lieu.
Le classement du volumineux dossier ne s’est terminé qu’hier seulement et, en grand mystère, M. le procureur Guilmard l’a fait transporter en de nombreux paquets au bureau central de la poste pour l’adresser à la Chambre des mises en accusation à Rennes.
Souhaitons que ces pièces précieuses parviennent toutes à destination car il n’est nullement besoin de leur disparition pour compliquer une affaire rendue déjà si ténébreuse.

28 juillet 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud

Une information judiciaire contre un ouvrier de la poudrerie d’Angoulême

On lit dans le Matin :
Angoulême, 27 Juillet.
Depuis huit jours, M. Pradines, juge d’instruction, a ouvert une information judiciaire contre un ouvrier de la poudrerie d’Angoulême, M. Porrion [Paurion]. M. Porrion [Paurion] est, un personnage dont il fut maintes fois question au cours des différentes enquêtes auxquelles donna lieu la mort mystérieuse de M. Cadiou. C’est M. Porrion [Paurion] que M. Pierre désignait comme le complice des malversations de son patron dans la lettre de dénonciation que le jeune ingénieur de la Grande-Palud a adressée au ministère de la Guerre. M. Pierre faisait également allusion à M. Porrion [Paurion] dans la lettre qu’il envoya le 26 août 1913 au Matin concernant la question des poudres. On sait que cette lettre, à la demande de Me Feillard, avocat de l’ingénieur, fut mise par le Matin à la disposition de la justice le 26 avril dernier. Or, le 21 juillet, le juge d’instruction a opéré une perquisition au domicile de M. Porrion [Paurion] route de Brest. Le même jour, deux opérations identiques ont été effectuées simultanément par la police à la poudrerie d’Angoulême, dans le bureau de M. Aubineau, comptable, et chez un menuisier, M. Lacoste, voisin de M. Porrion [Paurion]. La justice a saisi chez l’ouvrier de la poudrerie une énorme quantité de correspondance et dans le bureau de M. Aubineau une lettre de M. Cadiou. La perquisition opérée chez M. Lacoste n’a donné aucun résultat. Autour de ces opérations, les magistrats angoumois tiennent à garder le plus profond silence. Tout ce qu’ils peuvent dire, c’est qu’ils ont opéré, non pour la cour de Rennes, mais pour leur propre compte, non dans le but de percer le mystère qui entoure la mort du directeur de la Grande-Palud, mais pour rechercher les auteurs de malversations qui leur furent signalées à la charge d’un tiers à l’occasion de la livraison à la poudrerie d’Angoulême de fournitures nécessaires à la fabrication de la poudre. Le, tiers non désigné, c’est M. Porrion [Paurion]. Bien que directement intéressé dans la question, M. Porrion [Paurion] se montre moins réservé que la justice. M. Porrion [Paurion] est un homme de cinquante ans. Il était jusqu’à ces jours derniers ouvrier à la poudrerie d’Angoulême. Il joignait à cette qualité celle de représentant d’un certain nombre de fournisseurs de coton. De plus, il avait fondé une entreprise de déchargement de nitrate à l’usage de la poudrerie.

CE QUE DIT M. PORRION
« L’assassinat de M. Cadiou, m’a dit M. Porrion [Paurion], n’a rien de commun avec les poursuites qui me sont intentées ; cependant, il en est la cause indirecte. Depuis 21 ans, je travaille à la poudrerie : en outre, d’accord avec mes chefs, je représentais ici un certain nombre de fournisseurs, notamment M. Cadiou. Le cahier des charges veut en effet que les fournisseurs de la poudrerie aient pour le règlement des petits différends un représentant sur place. Antérieurement à la gestion de M. Cadiou j’avais représenté son prédécesseur de la Grande-Palud. Je vous le répète, rien ne s’y opposait administrativement. De plus, pour augmenter mes ressources, j’avais, toujours d’accord avec l’administration, fondé une entreprise pour le déchargement des nitrates. C’était mon droit. Tout cela, y compris mon salaire d’ouvrier, me rapportait environ 500 francs par mois. Pendant de nombreuses années, je près mener de front, au prix de beaucoup de fatigue, mon travail et mes deux entreprises.
« A la suite des dénonciations dont M. Cadiou fut l’objet, une circulaire ministérielle interdit aux ouvriers de la poudrerie de représenter les fournisseurs. On me mit alors en demeure de choisir entre ma représentation et mon emploi. Je sacrifiai la représentation. Dernièrement, une circulaire m’a mis dans l’obligation d’abandonner ou mon poste d’ouvrier ou mon entreprise de déchargement. Comme j’avais fait pour cette entreprise des frais considérables, notamment l’achat d’un monte-charge que l’administration ne voulait pas me rembourser, j’ai abandonné mon poste à la poudrerie, et je continue à y travailler pour mon compte, comme entrepreneur de déchargement de nitrate.

Les rapports de M. Cadiou
« Vous n’ignorez pas que lorsque M. Cadiou se trouva en lutte avec de puissantes rivalités commerciales pour le faire exclure des marchés de la guerre, on employa contre lui la calomnie. Dénoncé au ministère de la Guerre par son ingénieur, M. Pierre, ses rivaux obtinrent gain de cause. La Grande Palud fut écartée des marchés. Quelques jours après, M. Cadiou disparaissait, mystérieusement assassiné. Aujourd’hui, je suis atteint par le choc en retour. A la suite des dénonciations et de l’enquête dont j’ai été l’objet, une plainte a été déposée contre moi, par qui ? je ne le sais pas exactement, mais probablement par le ministère de la Guerre. On m’y représente comme m’étant à différentes reprises, tant pour M. Cadiou que pour d’autres fournisseurs, livré à des truquages indignes pour faire accepter des cotons refusés par la commission. Je ne cherche pas à me défendre pour l’instant contre cette accusation. Je démontrerai ma bonne foi devant le juge d’instruction. Dernièrement, la justice a opéré chez moi une perquisition. Elle a saisi une correspondance volumineuse que je ne cherchais pas à cacher, échangée entre moi et différents commerçants que je représentais. On a opéré une perquisition chez mon voisin, M. Lacoste, qui m’avait loué une remise pour entreposer des cotons. Bien entendu, cette opération n’a donné aucun résultat. M. Lacoste n’était pour rien dans mes affaires. Enfin, on a cru devoir fouiller le bureau du comptable de la poudrerie ou je faisais mes écritures. On a trouvé chez lui une lettre de M. Cadiou. Elle date des environs du 10 septembre dernier. En réponse à une lettre de moi dans laquelle je l’avisais que je ne le représentais plus à la poudrerie d’Angoulême, M. Cadiou me demandait de lui trouver un représentant. Il m’annonçait alors son intention de venir à la poudrerie quelques jours après. C’est tout ce que je peux vous dire. Vous voyez donc que l’affaire qui occupe le parquet aujourd’hui n’a rien de commun avec l’assassinant de M. Cadiou. »
Le parquet n’a pas encore procédé au dépouillement des pièces saisies au cours des perquisitions. Cette opération n’aura lieu qu’au début de la semaine prochaine. On ne compte pas y trouver de pièces ayant trait à la mort de M. Cadiou. Cependant, il est certain que si les magistrats trouvaient dans les objets saisis des documents intéressants le parquet de Brest, ils s’empresseraient de les lui transmettre.

3 septembre 1914 – p. 2

ANNONCES LEGALES

Études de Me Edouard Vichot, avoué à Brest, 24, rue de Siam, et de Me Robert, notaire à Landerneau.
VENTE par licitation judiciaire, en l’étude et par le ministère de Me Robert, notaire à Landerneau, le mardi 15 septembre 1914, à deux heures de l’après-midi.
DÉSIGNATION :
LOT UNIQUE
En la commune de La Forest, sur le bord de la grève, dans l’anse de Beuzit

1° LE TERRAIN
sur lequel se trouvait édifié, l’ancien moulin de la Grande Palus ;

2° L’USINE
actuelle, composée en partie des anciens bâtiments dudit moulin et comprenant deux édifices parallèles et jumelés qui contiennent :
Grand magasin avec presse, bureau en annexe, logement de veilleur, salle de machine, machine et chaufferie, salle de blanchiment de coton, ayant autoclaves, laveries, séchoirs et appareils divers.
Cours d’eau, étang, vannes, chaussée, petit jardinet, issues et dépendances, sans aucune exception ni réserve ; de plus, le quai qui borne l’anse de Beuzit.
Le tout paraissant figurer au plan cadastral de ladite commune de La Forest, section B, sous les numéros 440, 441, 442 et 438 p.
Borné : au sud, par chemin de servitude menant à la rivière et séparant les bâtiments de l’usine de l’ancienne propriété Richard, ci-après décrite.
A l’est, par la rivière l’Elorn, et, au-delà de l’usine, par la digue de retenue des eaux, le terrain de la retenue s’étendant jusque sous le pont du chemin de fer de l’Ouest-Etat.
Au nord, par le pont de la route de la Forest.
A l’ouest, par le chemin de servitude commun aux propriétés riveraines, passant sous la voûte du chemin de fer pour aboutir à la rivière ;

3° Les Bâtiments et dépendances
ayant jadis appartenu à la famille Richard, et vendus suivant procès-verbal d’adjudication sur licitation judiciaire, dressé par Me Jouanne, notaire à Landerneau, le 1er août 1909, et ainsi décrits :
a) Un bâtiment de longère formant deux maisons distinctes, séparées par un mur de refend avec étage (l’une de ces maisons subsiste et sert de forge et d’atelier, l’autre a été détruite et son emplacement sert de parc à charbon) avec un terrain parallèle à toute la longueur du pignon midi de ces édifices, sur une longueur de 10 mètres :
b) Dans la cour, au nord de l’édifice dit L’Abattoir, un terrain de 7 mètres de longueur à partir de l’encoignure est de la dite maison en droite ligne et en longueur, à partir de cette encoignure, jusqu’à la porte d’entrée de cet abattoir, soit quatre mètres cinquante centimètres environ ; une écurie derrière la maison et soue à porcs, le tout avec circonstances et dépendances sans aucune exception ni réserve ;

IV. – Sur le bord de l’Anse

UN TERRAIN
contigu au domaine maritime d’une part et à la propriété de l’ancienne Société anonyme de la Grande Palus d’autre part cédé par M. Le Jeune, propriétaire riverain, suivant acte sous seings privés en date du 14 septembre 1912, déposé le même jour au rang des minutes de Me Robert, notaire à Landerneau, sur lequel l’ancienne Société anonyme n’avait aucun droit jusqu’alors et sur laquelle elle a, depuis, fait construire un magasin pour les cotons.
Sur la mise à prix de : Deux cent mille francs ci 200.000 fr.
Et même au-dessous de cette misa à prix.
Cette vente a lieu en vertu d’un jugement rendu par le Tribunal civil de Brest, le 29 juillet 1914.
ENTRE :
Mme Hortense-Marie-Louise Richard, sans profession, veuve de M. Louis-François-Marie Cadiou, demeurant à Paris, rue du Cherche Midi, n° 91 bis.
Demanderesse ayant Me Vichot pour avoué et élisant domicile en son étude, sise à Brest, 24, rue de Siam.
ET :
M. Jean-Marie Cadiou, tanneur, demeurant à Kérinou, en Lambézellec, agissant en sa qualité de subrogé-tuteur, faisant fonctions de tuteur, conformément à l’article 420 du code civil, des mineurs René-Henri-Louis et Jacques-Guy-Marie Cadiou, issus du mariage de Mme Hortense-Marie-Louise Richard avec feu M. Louis-François-Mario Cadiou,
Défendeur ayant Me Guillou pour avoué et élisant domicile en son étude, sise à Brest, 21, rue du Château.
L’adjudication aura lieu de la manière accoutumée, en présence de M. Bolloch, subrogé-tuteur ad-hoc des mineurs Cadiou ou lui dûment appelé.
Le cahier des charges, clauses et conditions auxquelles il sera procédé à cette adjudication, est déposé en l’étude de Me Robert, notaire à Landerneau, où l’on peut en prendre connaissance.
S’adresser, pour tous renseignements, à Me Robert, notaire chargé de la vente ; à Me Vichot, avoué poursuivant, et à Me Guillou, avoué colicitant,
E. VICHOT.
Enregistré, à Brest, le 14 août 1914, folio 79, case 9. Reçu : un franc quatre-vingt-huit centimes, décimes compris.
8915 Signé : BILLAUDEAU.

14 novembre 1914 – p. 2

Bossard s’est engagé. – Bossard, ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud, dont il fut si souvent parlé au cours de l’instruction de l’affaire Cadiou, nous écrit qu’il vient de s’engager au 1er régiment de dragons.

5 janvier 1915 – p. 1

LA SOMBRE AFFAIRE

Un écho paru dans les feuilles du jour a ramené tout naturellement notre souvenir vers la sombre affaire qui, durant de longs mois, l’an dernier, tint en suspend la curiosité publique et provoqua dans le monde entier une singulière émotion. Le docteur Paul, l’éminent légiste, nous dit-on, est maintenant à Dunkerque. L’excellent praticien, si l’on en croit le Nord Maritime, faillit être capturé dans la Somme avec le personnel d’une de nos ambulances.
Excellent praticien, certes, le docteur Paul montra qu’il l’était le jour où ayant été commis par le parquet aux fins d’autopsie du corps de l’industriel Cadiou, il découvrit, le 17 février, dans la tête de la victime du drame mystérieux, une balle de revolver dont le calibre et la composition donnèrent lieu à des expertises innombrables mais dont jusqu’à présent il a été parfaitement impossible de déterminer la provenance criminelle.
Le docteur Paul concluait bientôt que Cadiou avait succombé à un coup de feu tiré à bout portant. Depuis cette affirmation appuyée sur des expériences de laboratoire, l’instruction n’a pas fait un pas. L’ingénieur Pierre est resté sous le coup d’une accusation d’assassinat qui lui aurait valu sa comparution devant les assises si la guerre n’avait éclaté, et après un acquittement prévu, l’affaire eut été classée.
Mais l’ouverture des hostilités a suspendu l’action de la justice. L’ingénieur Pierre s’est engagé ; il sert, nous dit-on, dans l’artillerie et, ces jours derniers, l’indéchiffrable et stupéfiant Bossard nous écrivait sa joie d’avoir été incorporé, lui, ancien marsouin, dans un beau régiment de dragons ! Entre temps, M. Emile Cloarec, député de Morlaix, dont le nom fût mêlé à l’enquête et qui fut un des premiers à s’inquiéter de la disparition de Cadiou après le 31 décembre 1913, succombait aux suites d’une longue maladie. Combien de ceux qui, soit en qualité de témoins, soit à quelque autre titre furent mêlés au mystère de la Grande Palud auront disparu le jour où l’affaire sera enfin appelée à l’audience !
Et ce n’est pas cela, certes, qui aidera dame Thémis, déjà si gênée dans ses entournures, à démêler l’écheveau formidablement embrouillé des faits de la cause. Impossible de rêver rien de plus compliqué que ce drame où il semble qu’un sort malin se soit plu à rendre absolument impossible toute solution raisonnable. Par surcroît, au moment où l’accusé allait pouvoir peut-être démontrer son innocence, à l’heure où les portes de la cour d’assises allaient s’ouvrir comme pour laisser pénétrer quelque lumière dans cette obscurité, voilà qu’éclate la guerre et que tout est remis aux calendes grecques, remis peut-être à tout jamais car il n’est pas impossible que l’ingénieur Pierre soit tué au feu, pas plus qu’il n’est prouvé que Bossard ne recevra pas, un de ces jours, quelque mauvais coup de banderole qui le mettra hors d’état de parler…
Aussi bien n’avons-nous point l’intention de rouvrir les polémiques d’autrefois sur la question de savoir si Pierre est ou n’est pas l’assassin, si Cadiou ne succomba pas sous les coups d’un assassin de passage, si, contre toute vraisemblance, il ne se suicida pas pour s’enterrer ensuite sans le secours d’aucun homme vivant, s’il fut aperçu roulant à bicyclette huit jours après sa mort et s’il n’alla point, quinze jours après son trépas, en partie fine dans un petit cottage des environs de Morlaix avec une demoiselle dont le cadavre fut bientôt retrouvé au fond du canal… Ces choses terrifiantes relèvent du roman-feuilleton et ne sont point notre lot.
Ce que nous devons retenir, pour la suite, et pour l’édification de la postérité, c’est ce que nous appellerons le côté allemand du mystère. A ce point de vue, aucun doute n’est possible. Il est prouvé, il est établi que l’usine de la Grande Palud fondée avec des capitaux en grande partie allemands, fut gérée et exploitée par des Allemands jusqu’au jour où le scandale étant trop énorme, il fallut bien remplacer la société française. Avant la guerre, ce détail paraissait déjà gros à tous ceux qui s’intéressèrent au drame de la Grande Palud, mais maintenant, il n’est pas exagéré de dire que tout français conscient et réfléchi doit trouver la chose énorme. Qu’une société allemande ait pu venir installer à vingt kilomètres de la place forte de Brest une fabrique de matières premières destinées aux poudres de guerre françaises, voilà qui paraîtra à nos neveux mille fois plus extraordinaire que l’impénétrable et mystérieuse affaire du meurtre de Cadiou ! Ceux qui, en d’autres temps, prêtèrent une main complaisante à l’organisation de cette entreprise, appartenaient sans doute à la catégorie de ces esprits forts et clairvoyants qui considéraient la guerre comme impossible et qui, afin de rendre cette impossibilité plus grande encore, introduisaient l’ennemi dans la place.
Dieu préserve la France désormais de cette engeance !
Louis COUDURIER.

3 juin 1919 – p. 2

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUS

Sera-t-il enfin éclairci ce mystère qui fit couler tant d’encre durant les six mois qui précédèrent la guerre ? La lumière des débats apportera-t-elle quelque clarté dans ce sombre drame, sur quoi vinrent se greffer les chapitres les plus divers et les plus inattendus, tout comme dans le plus embrouillé des romans à surprises ?
Nos lecteurs se souviennent encore du fait principal de cette affaire qu’on intitula le Mystère de la Grande-Palus.
M. Cadiou, directeur de l’usine de blanchiment de coton située, près de Landerneau, disparaissait brusquement fin de décembre 1913. En février 1914, son cadavre était retrouvé enfoui dans un bois voisin. Il avait la gorge largement ouverte et avait reçu une balle de revolver dans la nuque.
L’ingénieur Pierre, accusé de ce crime, fut arrêté, puis, peu de temps avant la mobilisation, remis en liberté provisoire. Mobilisé dans un régiment d’infanterie de Vincennes, il fut ensuite affecté à la poudrerie de Toulouse, puis à une section automobile, où il fut nommé brigadier. Il se trouve actuellement aux environs de Lyon.
On nous affirme aujourd’hui que l’ingénieur Pierre comparaîtra devant les assises du Finistère le 28 juillet prochain.

2 juillet 1919 – p. 3

ASSISES DU FINISTÈRE
L’Affaire Cadiou

L’affaire Cadiou vient d’être définitivement fixée aux assises de la session d’octobre.
L’accusé, l’ingénieur Pierre, a choisi comme défenseur Me Henri Robert, ancien bâtonnier de l’ordre des avocats de Paris.

3 octobre 1919 – p. 3

ASSISES DU FINISTÈRE

Voici la liste dos jurés appelés à siéger au cours de la 4e session du Finistère qui s’ouvrira à Quimper le lundi 27 octobre prochain, à midi sous la présidence de M. Cordier, conseiller à la Cour d’appel de Rennes :
Jurés titulaires : MM. Caron, bijoutier, Quimper ; Silliau, propriétaire, Lanmeur ; Callec, propriétaire, Hanvec ; Rivier, cultivateur, Kernével ; Brunet, négociant, Brest ; Cloarec, couvreur, Guipavas ; Chevalier, négociant, Saint-Pol de Léon ; Billant, boulanger, Plougastel-Daoulas ; Lacroix, cultivateur, Querrien ; Jézéquel, minotier, Plouigneau ;
MM. Pernez, cultivateur, Plonéïs ; Thomas, chef guetteur, retraité, Plogoff ; Dufour, commis principal, retraité, Brest ; Pichon, cultivateur, Quimerch ; Kervarec, commis principal de la manufacture des tabacs, Morlaix ; Pennec, cultivateur, Trégourez ; Portier, cultivateur, Rédéné ; Foll, 1er maître retraité, Guilers (Brest) ; Bariou, maire, Meilars ; Dambiel, briquetier, Gouesnach.
MM. Arnault de la Ménardière, Brest ; Rocher, négociant, Scrignac ; Morvézen, commerçant, Névez ; Le Lay, menuisier, Tréboul ; Le Forestier de Quillien, propriétaire, Landerneau ; Heydon, commerçant, Douarnenez ; Normand, retraité de la marine, Audierne ; Cariou, cultivateur, Tréouergat ; Beurier, mécanicien, Douarnenez ; Donval, commis principal, Saint-Marc ;
MM. Pondaven, propriétaire, Milizac ; Pichon, receveur principal, Douarnenez ; de Kervasdoué, propriétaire, Saint-Renan ; Perros, agent principal en retraite, Lambézellec ; Le Gat, retraité, Landerneau ; Berrou, propriétaire, Fouesnant.
Jurés suppléants : MM. Le Cardiner, chef de division en retraite, à Quimper ; Morvan, boucher à Quimper ; Hervéet, retraité des chemins de fer, à Quimper ; Mauduit, agent général d’assurances, à Quimper.

On sait que c’est au cours de cette session que sera jugé l’ingénieur Pierre, inculpé de l’assassinat de M. Cadiou, propriétaire et directeur de l’usine de la Grande Palue, près Landerneau.

18 octobre 1919 – p. 2

ASSISES DU FINISTÈRE

Affaire Cadiou
Nous avons déjà fait connaître que Mme veuve Cadiou se portera partie civile dans ce procès sensationnel.
C’est Me Floch, du barreau de Paris, qui est chargé de soutenir ses intérêts.

23 octobre 1919 – p. 1

LE DRAME DE LA GRANDE-PALUD

Le cinquième acte

Quand en juin 1914, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest, transmit à la Chambre des mises en accusation le volumineux dossier de l’affaire Cadiou, un point paraissait à peu près établi : c’était que M. Louis Cadiou était mort assassiné. Tout le reste, date du crime et personnalité de l’assassin, demeurait dans le domaine de l’hypothèse. Quatre mois de détention, d’interrogatoires, de confrontations, n’avaient pas affaibli la défensive de l’ingénieur Pierre, que l’on avait dû libérer provisoirement, faute d’une raison suffisante pour prolonger son incarcération.
Cependant, le renvoi de Pierre en cour d’assises fut ordonné et le procès aurait été appelé à la session d’octobre 1914, si la guerre n’était survenue : « Mon plus grand désir, maintenant, déclarait Pierre le 25 mai 1914, à sa sortie du Bouguen, c’est d’être jugé et qu’à la lumière des débats mon innocence soit reconnue. » Ce vœu, au moins en ce qui concerne la comparution devant le jury, est sur le point d’être exaucé. Pierre, accompagné de sa femme, Julia Juzeau, est arrivé hier à Quimper où, conformément à la loi, il va se constituer prisonnier. Le procès s’ouvrira le lundi 27 octobre. Pierre n’éprouve aucune inquiétude sur l’issue de ce qu’il considère comme la dernière station de son calvaire. Il a confié ses intérêts à Me Henri Robert, qui sera secondé par Me Feillard, bâtonnier de l’ordre des avocats de Brest. C’est, on s’en souvient, Me Feillard qui assista Pierre pendant l’instruction et obtint sa mise en liberté provisoire.

Le dossier contient trois documents fondamentaux : le rapport du docteur Paul, médecin-légiste chargé de la contre-autopsie ; celui de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire municipal de Paris, chargé d’examiner le couteau de Pierre, ses vêtements et ceux de M. Cadiou ; celui de M. Grivollat [Grivolat], armurier-expert. Leurs conclusions ne sont pas très catégoriques.
Le docteur Paul, après avoir exposé les raisons pour lesquelles il lui est impossible de préciser la date de la mort de M. Cadiou, ajoute : « Outre la plaie de plusieurs coups de couteau sur la face latérale gauche du cou, relevée par le docteur Rousseau, nous avons constaté une plaie de la région droite de la nuque. Cette plaie avait été causée par un coup de feu, tiré quand le capuchon de M. Cadiou était relevé. La mort est due à une hémorragie interne, consécutive aux lésions produites par la balle, qui trancha les vaisseaux sanguins du côté droit du cou. – La plaie par coups de couteau a pu contribuer à cette hémorragie, mais la putréfaction empêche de voir si cette plaie a été faite ante ou post mortem. – Le couteau saisi sur Pierre a pu faire la plaie du cou, mais il est impossible de l’affirmer. Aucune trace de sang n’a été relevée sur la lame et la plaie ne présente aucune caractéristique. – Sous les réserves que nous impose l’état de putréfaction dans lequel nous avons retrouvé le cadavre, les blessures relevées sur le corps de M. Cadiou présentent le caractère de blessures criminelles. »
M. Kohn-Abrest est plus affirmatif. L’examen spectroscopique des vêtements de M. Cadiou a permis de relever sur le côté gauche du veston, c’est-à-dire au-dessous de la plaie de la gorge, de longues traînées de sang. Des traces analogues ont été retrouvées sur la partie de la casquette en contact avec la nuque. Mêmes constatations dans le capuchon. Il en résulte que M. Cadiou vivait encore quand on lui coupa la gorge. L’hypothèse du sectionnement opéré postérieurement à la mort, dans le but de maquiller le cadavre ou de rechercher la balle afin de la faire disparaître, n’est donc pas fondée.
Sur les vêtements de Pierre, pas une tache suspecte.
Enfin, l’expert Grivollat [Grivolat] peut bien démontrer que la balle retrouvée dans le cou de M. Cadiou a été tirée par un revolver semblable à celui que M. Marie, l’armurier à Landerneau, avait vendu à Pierre, mais il ne saurait s’avancer davantage : « Si je n’apporte, dit-il, que des présomptions de nature à impressionner diversement les jurés, c’est que j’ai manqué d’éléments pour faire la preuve. Dans les affaires de Bezons, docteur Brengues, Chiapale et autres, il m’avait été possible de me prononcer nettement, de faire la preuve, j’insiste sur le mot. Tel n’est pas le cas dans cette troublante affaire Cadiou. Je ne possède pas l’arme du crime, mais seulement la balle meurtrière, qu’il ne m’a pas été permis de confronter avec un projectile absolument identique tiré par le même revolver. »
Pas de preuve ! C’est une circonstance à considérer, avant d’envoyer un homme à la guillotine.

Quelles charges ont été retenues contre Pierre ?
En résumé, voici : l’accusation récuse tous les témoins qui soutiennent que M. Cadiou était vivant après le 30 décembre 1914 [1913] : ceux qui l’ont vu ont été dupes d’une ressemblance ; ceux qui lui parlé se trompent de date.
Cet obstacle écarté, l’accusation admet que M. Cadiou a été vu pour la dernière fois, à son usine, le 30 décembre, vers 11 heures du matin, alors qu’il s’engageait avec Pierre dans le chemin qui conduit au bois où le cadavre devait être retrouvé. A midi, Pierre revient seul. Qu’a-t-il fait de son patron ? Assez de témoins confirment la présence de M. Cadiou à l’usine, ce jour-là, pour que ce point ne soit pas contestable et ce serait très grave s’il était prouvé que M. Cadiou ne se promenait pas à Morlaix le 1er janvier.
Est-ce bien prouvé ?
Le revolver : Pierre n’a fourni aucune explication satisfaisante de la disparition de son revolver, dont le calibre et les caractéristiques coïncident fâcheusement avec l’arme dont s’est servi le criminel.
L’intérêt : Pierre était en pourparlers avec le groupe Legrand-Rocher et Cie, qui lui offrait une situation plus avantageuse que celle qu’il avait à la Grande-Palud. Mais, Pierre était lié par son traité avec M. Cadiou, pour un an encore, et une clause stipulait que Pierre, quittant son patron, ne pourrait entrer dans un établissement semblable au sien avant l’expiration d’un délai de 15 ans. En outre, Pierre avait adressé au ministère de la Guerre des lettres où il desservait M. Cadiou ; celui-ci avait eu vent de cette trahison ; il cherchait à se renseigner, et Pierre n’avait d’autre moyen de l’en empêcher, que de le tuer.
C’est tout.

Il y a autre chose : il y a les étranges confidences du veilleur de nuit Bossard aux ouvriers du Gorbea Mendi, quelques jours avant que la somnambule de Nancy n’eût fourni à M. Jean-Marie Cadiou des indications sur le lieu où le corps de son frère était enfoui ; il y a les révélations spontanées du même
Bossard à l’instruction, sa rétractation quand il eut été arrêté ; il y a la lettre anonyme reçue par le docteur Paul à Morlaix, le matin de la contre-autopsie ; il y a la déposition de Mme Lespagnol qui aperçut, dans la nuit du 27 au 28 janvier la lueur d’une lanterne dans le bois de la Grande-Palud, à l’endroit précis où le cadavre allait être retrouvé quelques jours plus tard ; il y a les dépositions de M. et Mme Pierre Louis, de M. Bonnefoy, de M. Le Meur, habitants de Landerneau qui, dans cette même nuit du 27 au 28 janvier, remarquèrent les allées et venues d’une puissante automobile qui, à son premier passage, se dirigeait vers Brest, c’est-à-dire, si l’on veut, vers la Grande-Palud et, à son retour, vers Morlaix. M. Le Meur prit la peine de pointer les heures : 1 h. 55 et 3 h. 10, juste le temps de creuser une fosse de trente centimètres de profondeur, a-t-on dit.
Mais tout cela, c’est du roman.
Aux assises, on n’a pas l’habitude d’interroger les témoins sur des balivernes.
– Témoin Autret, dira le président, vous jurez de dire toute la vérité, rien que la vérité. Levez la main droite, la droite je vous dis, et dites : « Je le jure ». Bien. Vous étiez charretier à la Grande-Palud il y a six ans, n’est-ce pas. Est-ce le 29 ou le 30 décembre 1914 [1913] que vous avez rencontré, à 9 h. 45,
M. Cadiou sur la route de La Forest à Landerneau, et qu’il vous a fait remarquer que votre bâche traînait par terre ?
Non, ça, ce n’est pas du roman.

MARCEL COUDURIER.

27 octobre 1919 – p. 2, 3 et 4

COUR D’ASSISES DU FINISTÈRE

L’AFFAIRE CADIOU

Audience du lundi 27 octobre

Quimper, 27. — Le procès de l’ingénieur Pierre a commencé aujourd’hui, à midi. La salle est comble. Les représentants de presse parisienne et régionale sont au grand complet.
M. le greffier donne lecture de l’acte d’accusation, qui rappelle les faits de cette cause célèbre et sensationnelle entre toutes.
L’audience est présidée par M. le conseiller Cordier.
M. Cazenavette, procureur de la République, occupe le siège du ministère public
Voici l’accusation qui pèse contre l’ingénieur Pierre :

L’usine de la Grande Palud
L’usine de la Grande-Palud à La Forest, à trois kilomètres de Landerneau, a été organisée, à la fin de l’année 1907, sur un bras de la rivière l’Elorn, dans une vallée déserte et couverte de bois.
Le véritable maître de l’entreprise était, M. Pierre Temming, ingénieur à Büll [Bühl] (Allemagne), qui présida à l’installation faite par des ouvriers allemands amenés par lui. M. Temming retourna en Allemagne au mois de mars 1908 confiant la direction de l’usine à un ingénieur allemand, M. Auguste Greiss, de Stuttgard. L’usine était outillée pour le traitement et le blanchiment des cotons employés à la fabrication des poudres de guerre. Sa situation, sur un bras de mer, à proximité d’une grande ligne de chemin de fer, était particulièrement avantageuse, puisqu’elle permettait l’accès à peu de frais des matières premières, le rejet de la fabrication, ainsi que le transport des marchandises. M. Legrand était le prête-nom de M. Temming. Il reconnaît qu’il touchait, pour remplir ce rôle, 4.000 francs par an.
C’est dans ces conditions que l’usine de la Grande-Palud fut admise à prendra part, le 12 mai 1908, à une adjudication de 250 000 kilos de coton à nitrer pour la poudrerie nationale du Moulin-Blanc et que M. Legrand obtint la fourniture de 150.000 kilos. Mais la presse française connut et dénonça la situation exceptionnelle de cette usine fonctionnant avec des capitaux et des agents allemands pour le compte de nos poudreries nationales. M. Legrand fut exclu des adjudications pour le compte de l’État. L’usine ne pouvait plus fonctionner dans ces conditions. Ses propriétaires cherchèrent alors une combinaison nouvelle.
L’usine fut vendue et une société organisée par M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix. Elle fut constituée le 10 mars 1909 au capital de 250.000 [256.500] francs, divisé en 513 actions de 500 francs. M. Louis Cadiou, qui avait, souscrit pour 81 500 francs, était administrateur de l’usine.
Les autres actions étaient prises par divers membres de la famille Cadiou. M. Temming était resté intéressé dans l’usine comme commanditaire. M. Cadiou s’adjoignit comme directeur technique l’ingénieur Pierre qui, concurremment avec l’ingénieur allemand Greiss, dirigea les travaux jusqu’au départ de ce dernier, en avril 1909. A cette date. M. Greiss se retirait contre une indemnité de 30.000 francs.

La nouvelle société
La nouvelle Société, enfin libérée des étrangers, sinon de leurs capitaux, obtenait, alors plusieurs fournitures pour les poudreries et réalisait des bénéfices considérables. D’après l’ingénieur Pierre, ces bénéfices importants en 1911 se seraient élevés à 185.000 francs en 1911, à 119.000 francs en 1913. Cette prospérité ne pouvait manquer de susciter des jalousies et des inimitiés.
D’après M. Legrand, quand la première Société fut dissoute, M. Temming lui aurait promis que la Société nouvelle serait admise à soumissionner et réaliserait des bénéfices, on lui verserait 4.000 francs comme auparavant. Cette promesse n’aurait pas été tenue et M. Legrand ne cache pas qu’il en fut très irrité. Il reconnait qu’il a souvent menacé M. Cadiou de révéler le caractère mi-allemand de la nouvelle Société si les Temming ne tenaient pas leur promesse. M. Legrand avait confié à M. Cloarec, alors député du Finistère, aujourd’hui décédé, son désir de se venger.
Ces attaques et ces menaces avaient découragé M. Cadiou, dont la santé était précaire, lorsqu’en juillet 1913, il apprit qu’il avait été dénoncé au ministère de la Guerre comme ayant usé de manœuvres frauduleuses pour se faire payer deux fois un wagon de coton envoyé à la poudrerie d’Angoulême. Six wagons avaient été expédiés à cette poudrerie par un M. Potel, industriel à Rouen. Cette marchandise, excellente du reste, avait été refusée parce que, contrairement au cahier des charges, elle venait non de l’usine de l’adjudicataire, M. Potel, mais de celle de M. Cadiou, qui avait traité avec. M. Potel. Un des wagons ayant été employé fut payé à M. Potel, les autres restèrent à Angoulême pour le compte de M. Cadiou et furent définitivement agréés à la suite d’un marché dans lequel M. Cadiou était adjudicataire. L’usine de la Grande-Palud obtint le paiement des six wagons, alors qu’elle avait déjà reçu le prix du wagon Potel. Les ennemis de M. Cadiou, et notamment Pierre, ont prétendu que ce résultat avait été obtenu par des moyens frauduleux. M. Cadiou a toujours protesté de sa bonne foi, reconnaissant qu’une erreur avait été commise, erreur dont les effets ont été réparés par un remboursement. M. Cadiou, certain disait-il, de démontrer son innocence, avait lui-même demandé une enquête qui allait être faite lorsque sa mort et la disparition du dossier ont rendu toute enquête impossible.
Ces attaques Incessantes découragèrent, à ce moment, M. Cadiou, qui, sur les conseils de M. Cloarec se rapprocha de M. Legrand et essaya de vendre l’usine de la Grande-Palud à une Société nouvelle, M. Legrand devant recevoir une forte commission. Mais le prix demandé, 450.000 francs, ne fut pas accepté et l’affaire ne réussit pas.
C’est à ce moment que M. Cadiou résolut d’avoir toute sa liberté et de se débarrasser de ses commanditaires allemands. Le 12 novembre 1913, il écrivait à M. Temming pour lui faire connaître qu’il le rembourserait complètement de la manière suivante : 100.000 francs fin novembre 1913, 56.592 francs fin janvier 1914, 6.858 francs fin avril 1914. M. Cadiou a donc été assassiné au moment où il allait être débarrassé de toute commandite étrangère. Et c’est à ce moment que, par une singulière ironie du destin, il était écarté des adjudications du ministère de la Guerre.
Cette exclusion, temporaire, du reste, dit le général Barrai, était motivée par les défectuosités de l’installation de l’usine. Il est certain que les dénonciations portées en juin 1913 avaient contribué à impressionner défavorablement le ministère de, la Guerre. On reprochait à M. Cadiou des fournitures défectueuses. Cette décision causait immédiatement un grave préjudice à M. Cadiou. Ce dernier, en prévision des adjudications de décembre, avait, en effet acheté des cotons à des maisons allemandes.
Pour résilier les marchés il devait, subir des pertes importantes. Il a été payé 21.000 francs à la maison Reiss et 15.000 francs à la maison Wolff.

Les difficultés de la situation
Avisé de la décision du ministre de la Guerre, M. Cadiou prenait immédiatement les mesures rendues nécessaires par cette décision. Le 13 décembre il écrivait à Pierre pour l’aviser de ce qui se passait et lui dire qu’il faudrait diminuer la main-d’œuvre et les frais d’exploitation. Le 17 décembre, il venait lui-même à la Grande-Palud pour étudier sur place les difficultés, la situation et les mesures à prendre. Il parle de licencier provisoirement le personnel de l’usine. Cette dernière n’était pas, en effet, outillée pour fournir les industries privées. Ces circonstances pouvaient déterminer M. Cadiou, découragé et malade, à se débarrasser de l’usine comme le souhaitait M. Legrand. M. Cadiou acté d’énergie. Il racheta les actions possédées par divers membres de sa famille afin d’être le seul maître de l’usine et, pour établir les bases de cette opération, il demanda à Pierre l’inventaire de 1913. C’est à ces travaux d’inventaire, terminés le 26 décembre 1913, que M. Cadiou et Pierre, s’occupèrent pendant le séjour de M. Cadiou à la Grande-Palud, du 17 au 30 décembre.
M. Cadiou devait rentrer à Paris le 31 décembre pour fêter en famille les fêtes de la nouvelle année. Il avait dit à plusieurs personnes, notamment à Pierre, son intention de partir dans la journée du 30 décembre. Le 29 décembre, dans la matinée, Pierre accompagnait son patron au moulin Caroff, que
Cadiou voulait acheter, montrant bien ainsi son intention de développer son industrie de rester le maître.

La journée du 30 décembre
Le 30 décembre, M. Cadiou qui a passé chez lui, à, Landerneau la nuit du 29 au 30, part vers huit heures du matin, après avoir préparé lui-même et bu une tasse de tapioca au lait. Il est vêtu du costume cycliste avec, lequel il était habillé lorsqu’on l’a retrouvé enfoui, le 4 février 1914, dans le petit bois du moulin. Il ne pense pas à son départ définitif : il a gardé son costume de cycliste, qu’il ne met généralement que pour, aller à l’usine. Il ne fait aucun préparatif de départ. Il ne prend pas un carnet de chèques qui a été trouvé dans sa chambre. Il ne ferme pas les contrevents de son appartement. Il avertit qu’il ne partira que le soir ou le lendemain.
En quittant sa chambre, M. Cadiou s’est dirigé vers l’usine, distante de trois kilomètres. Sur la grande route, il est rencontré par le sieur Autret, charretier de l’usine, à qui il fait une observation à propos d’une bâche qui couvre mal le chargement. Près de l’usine, il est vu par une aubergiste, Mme Quéméner, et un petit pâtre, le jeune Boulbin [Boulben]. Le fermier Bonnefoy, dont les bâtiments touchent la cour de l’usine, voit M. Cadiou arriver un peu avant neuf heures et pénétrer dans l’usine par la passerelle en bois installée au-dessus du bief du ruisseau. Vingt-six ouvriers de l’usine témoingnent avoir vu M. Cadiou circulant dans l’usine de neuf à onze heures du matin, dans la matinée du 30 décembre.
Ces témoins ne se trompent pas. Ils sont certains qu’ils ont vu M. Cadiou et Pierre, le 30 décembre, car ce jour-là, eut lieu à la machine de l’usine un accident qui a nécessité une cessation de travail. Kervelin [Kervestin] précise et prouve qu’il n’a pas travaillé à l’usine le 29 décembre et que, par conséquent, il n’a pu voir M. Cadiou et l’ingénieur que le 30 décembre. Il est établi que M. Cadiou et l’accusé ont l’usine, ensemble, le 30 décembre, vers 11 heures du matin. Il est établi, en outre, que le même jour, 30 décembre, vers midi moins dix, cinq ouvriers de l’usine : Broudin. Simon, Kerborel, Bignard, Morvan ont vu Pierre revenir seul à l’usine pour chercher son manteau. A midi, Pierre était rentré chez lui pour le déjeuner.

La disparition de Cadiou
Depuis ce moment, personne n’a vu M. Cadiou, dont le cadavre a été retrouvé, le 4 février dans un sentier du bois, à 700 mètres environ de l’usine et à 400 mètres environ de la maison de Pierre.
Les recherches faites pour retrouver M. Cadiou restèrent longtemps sans résultat. Enfin, le 4 février, vers 10 h. 1/2 du matin, M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, qui, depuis la disparition de son frère, avait mis toute son activité à le rechercher, le retrouvait dans le bois du moulin à 400 mètres environ du moulin Caroff, au bas d’une sorte, de sentier en cul de sac, qui aboutit au canal du moulin qu’on ne peut point franchir. Il convient de remarquer qu’il ne s’agit pas, à dire vrai, d’un sentier, car personne ne passe par là, mais d’un terrain en pente, dénudé par l’action des ruisseaux qui se forment dans le bois, au moment des pluies. L’endroit, très couvert par des taillis et de jeunes arbres, était très bien choisi pour recéler un cadavre.
M. Jean-Marie Cadiou était convaincu, comme la plupart des amis et des parents du disparu que M. Cadiou avait été tué et que son cadavre devait être caché dans le bois. Pierre, au contraire, affirmait avec persistance que M. Cadiou avait dû fuit en Allemagne pour éviter les conséquences de l’affaire d’Angoulême, ou qu’il s’était suicidé, ou qu’il avait été victime d’un accident.
Il disait au témoin Bignard que M. Cadiou avait pu tomber près de Morlaix, dans la rivière qui borde sa propriété. A un autre témoin, il confiait que M. Cadiou était dans de mauvaises affaires et que certainement il était parti sans rembourser les actionnaires de la Société, et pourtant Pierre a avoué qu’il savait que son patron était au-dessus de ses affaires.
A M. Joncour, il disait qu’il croyait à un acte de désespoir déterminé par l’état maladif de M. Cadiou. A son coiffeur de Landerneau, Pierre confia que M. Cadiou devait vivre bien tranquillement en Allemagne.
Le 4 janvier 1914, Pierre écrivait au directeur du Crédit Lyonnais à Brest qu’il était sans nouvelles de son patron, qui avait été écarté de la dernière adjudication pour motifs graves. Pierre profitait du reste, de toutes les occasions pour diffamer M. Cadiou qui, pourtant, il le reconnaît, n’avait eu que des bontés pour lui.
Malgré les renseignements tendancieux donnés par Pierre, on continuait à rechercher le cadavre de M. Cadiou dans les environs de la Grande-Palud. M. Bollc’h, administrateur de l’usine, avait même fait les démarches auprès d’un commandant du 118e de ligne pour qu’un peloton de 25 hommes aidât à faire des recherches sérieuses et méthodiques dans le bois de la Grande-Palud. Ces recherches avaient été faites lorsque le 2 février 1914, M. Jean-Marie Cadiou reçut une lettre de sa belle-sœur, à laquelle était jointe une lettre d’une dame Saimpy [Sainpy], disant qu’elle avait consulté une somnambule de Nancy, la femme Hoffmann, et rendant compte de la consultation : « M. Cadiou a bien été assassiné par un grand, châtain, barbu, de 30 à 35 ans, aidé d’un autre plus petit qui faisait le guet. On lui avait tendu un piège pour le faire tomber, comme une corde, vers quatre ou cinq heures. Une fois par terre, il a reçu un gros coup au côté droit de la tête puis un autre dans le dos ; mais ce dernier était inutile, le premier l’avais assommé. Qu’on ne le cherche pas dans l’eau, il n’y est pas, mais dans un talus, près d’un petit bois, ou dans un bouquet d’arbres. L’endroit est recouvert d’un peu de terre. Il sera découvert et l’assassin sera pris. »

Comment Cadiou fut-il tué ?
Nous verrons que M. Cadiou n’a pas été assommé, mais tué d’une balle de revolver ; qu’il n’a reçu aucun coup dans le dos. L’examen des lieux montre que le corps n’a pas été trouvé dans un talus, près d’un bouquet d’arbres ou d’un petit bois. Le seul renseignement utile est que le corps a été trouvé près d’un moulin (à 400 mètres). Il est facile de se rendre compte que les seules précisions utiles données par la somnambule lui ont été fournies, comme cela arrive toujours en pareil cas, par la personne qui demandait la consultation. Mme Saimpy [Sainpy] savait par les journaux qu’on cherchait le cadavre près du moulin, dans un petit bois.
Les renseignements donnés par Mme Saimpy [Sainpy] ont eu cependant ce résultat d’exciter l’activité de M. Jean-Marie Cadiou et de le déterminer à faire de nouvelles recherches dans la partie du bois où il semblait que le cadavre devait être caché. Il n’est pas étonnant que ces recherches aient abouti.
Le parquet de Brest, immédiatement averti de la découverte, se transporta sur les lieux. Le corps avait été laissé dans la position où on l’avait découvert. Le derrière de la tête, le dos et l’extrémité des pieds étaient seuls apparents, il fut dégagé avec la plus grande précaution, sous la direction du docteur Rousseau, médecin-légiste, par l’ingénieur Pierre et un ouvrier qui s’était offert pour ce travail. M. Cadiou était couché sur le ventre, nu-tête, habillé du costume cycliste avec lequel il avait été vu pour la dernière fois le 30 décembre, les mains gantées, les pieds chaussés de gros brodequins, des jambières en cuir jaune. On remarquait un peu de sang et de liquide rosé au fond du trou formé par la tête dans la terre glaise ; un vêtement en caoutchouc roulé en boule avait jeté sur la jambe droite.
A ce moment, l’opinion publique désignait l’ingénieur Pierre comme l’assassin. Il avait été gardé à vue et lui, si calme d’habitude, paraissait en proie à une agitation extraordinaire, cherchant d’abord à s’éloigner, puis se précipitant pour laver le caoutchouc de M. Cadiou, comme s’il avait craint qu’on y trouvât une tache suspecte. Comme le juge d’instruction demandait où était la casquette de M. Cadiou, Pierre faisait immédiatement l’observation qu’elle était peut-être dans le manteau.

Les autopsies
La première autopsie ne fut pas concluante. Le docteur Rousseau, qui n’avait pas apporté les instruments nécessaires, n’avait pu ouvrir le crâne et n’avait pas remarque le petit trou formé par le passage d’une balle de 6 millimètres dans le cou. Il n’avait constaté qu’une large plaie béante de 14 centimètres de largeur, à peu près horizontale, au-dessous du maxillaire inférieur, occupant tout le côté gauche du cou. Le larynx était complètement sectionné à sa partie supérieure. Cette plaie présentait trois reprises en encoches très vieilles.
L’homme de l’art crut pouvoir conclure, à ce moment, à la mort déterminée par une strangulation dissimulée par la plaie du cou ou à un traumatisme cervical. Mais il était évident que cette autopsie avait été incomplète et qu’elle ne donnait par conséquent que des résultats incertains. L’exhumation du cadavre de M. Cadiou qui avait été enterré à Morlaix, fut ordonnée, et une nouvelle autopsie fut pratiquée le 17 février, par le docteur Paul, médecin expert près la Cour de Paris. Le savant praticien découvrit la cause réelle de la mort.
Contre la face interne de l’angle de la mâchoire inférieure était tapi, la pointe en avant, un projectile d’arme à feu. L’artère carotide avait été sectionnée à sa partie supérieure et on trouvait dans les masses musculaires un sillon indiquant très nettement le trajet de la balle, trajet qui venait de la nuque. L’expert trouva dans cette région une petite plaie arrondie, très nette de quatre millimètres de diamètre, qui était l’orifice de l’entrée de la balle. Le trajet entre cet orifice externe et le point où a été retrouvée la balle était presque horizontal, nettement oblique, d’arrière en avant et légèrement de gauche à droite.
La balle était une balle blindée de six millimètres. En examinant les vêtements, l’expert retrouva sur la face postérieure et externe du capuchon du vêtement en caoutchouc un trou régulièrement arrondi, de quatre millimètres, dont les bords, avaient pris un aspect terne et mat, résultat de la brûlure du caoutchouc par la déflagration du gaz de la poudre.
Les conclusions de l’expert furent que M. Cadiou avait succombé à une hémorragie consécutive aux lésions produites par la balle, qui avait atteint le vaisseau sanguin du côté droit du cou et que cette plaie avait atteint la région droite de la nuque pendant que la victime portait relevé sur la tête, le capuchon de son caoutchouc. Quant à la plaie par coups de couteau, elle avait pu contribuer à cette hémorragie mortelle, mais l’état de putréfaction du cadavre, le 17 février, 48 jours après la mort, ne permettait pas de constater de façon certaine si cette blessure avait été faire avant ou après la mort.
Les blessures par arme à feu et par instrument tranchant étaient concomitantes. Il est certain que les blessures relevées sur le corps de M. Cadiou avaient un caractère criminel.

Les déductions
On a trouvé au domicile de Pierre, dans le tiroir du bureau de sa chambre, un revolver à cinq coups, calibre huit millimètres. Ce revolver avait été acheté, le 10 juin 1913, à l’armurier Lelièvre, de Brest, par Pierre prenant faussement le nom de Bignard, et avait été remis au veilleur de nuit Bossard pour sa sécurité personnelle.
Ce revolver n’est pas celui du crime, qui est un revolver de six millimètres. Mais, lorsque fut découverte la balle qui a tué M. Cadiou, on fit des recherches chez les armuriers du pays et on apprit que Pierre, qui n’en avait, pas parlé, avait acheté chez M. Marie, armurier à Landerneau, fin mai 1913, un revolver du calibre six millimètres, système velo-dog, avec une boîte de 25 cartouches de la Cartoucherie française.
Lorsqu’on a demandé à l’accusé ce qu’était devenu ce revolver, il a menti.
Pourquoi ces mensonges ?
« J’ai acheté, dit Pierre, ce revolver en 1912, 27 francs, chez M. Marie et je l’ai revendu en février ou mars 1913 à un voyageur de commerce pour 15 francs. Je ne connais pas ce voyageur, je ne sais pas son nom, ni quelle maison il représente : je crois qu’il vend de l’huile et du savon. Il est plus petit que moi. Il parait âgé de 28 ans ; il avait un pardessus et une canne ; je ne sais comment il était coiffé.
Plus tard, le 20 mai 1914, Pierre interrogé à nouveau et mis en présence des livres de l’armurier Marie, ne put plus nier avoir acheté le revolver fin mai 1913. On lui fait l’objection qu’il n’a pu vendre, en mars 1913, un revolver acheté en juin 1913 ; il explique alors qu’il l’a revendu très peu de temps après l’avoir acheté.
On lui objecte que cette explication n’est pas vraie ; que le 18 novembre 1913, il a encore son revolver puisqu’il écrit ce jour-là, à son ami Faucon : « Je ne suis pas encore remis de ma surprise de m’être fait voler 260 francs récemment, chez moi. Depuis, je porte souvent un rigolo. »
« Oui, j’ai écrit cela, dit l’ingénieur ; j’ai souvent écrit des choses où il n’y avait rien de vrai ; c’était pour dire quelque chose ! »
Ainsi Pierre ne peut sortir de son mensonge. Il est prouvé qu’il ne s’est pas dessaisi de son revolver.
Or, le rapport de M. Grévolet [Grivolat], armurier de Saint-Étienne, établit que : 1° la balle Cadiou est une balle velo-dog, cartoucherie française ; 2° que cette balle est de tous points conforme à celle vendue par l’armurier Marie à Pierre ; 3° cette balle ne peut être confondue avec d’autres balles de fabrication analogue, et encore moins avec des balles de pistolets automatiques du calibre six millimètres.
Enfin, remarque intéressante, à l’extrémité du blindage de la balle Cadiou, on voit une marque particulière et cette marque, qui parait provenir d’un défaut de sertissage accidentel, se trouve également sur quelques-unes des balles remises par l’armurier Marie, comme pièces à conviction.
Le revolver qui a servi au crime était à quatre rayures. Or, le canon du revolver de comparaison présenté à l’expert était à cinq rayures ; mais le fabriquant, M. Duboutoy, raye indifféremment à quatre ou cinq rayures, alors que les autres fabricants rayent à cinq ou six. Aussi l’expert, conclut-il qu’il croit à la propulsion de la balle du crime par le velo-dog vendu à l’accusé par l’armurier Marie, en mai 1913.
Cette opinion devient une certitude quand on rapproche les constations de l’expert des dénégations mensongères de Pierre.

Pourquoi Pierre aurait assassiné ?
Ainsi, Pierre était avec M. Cadiou au moment du crime et il avait l’arme meurtrière. Il avait en sa possession un couteau suspect, dont la lame très aiguisée a pu, d’après les deux médecins-légistes, MM. les docteurs Rousseau et Paul, faire les lésions constatées à l’autopsie.
On a dit qu’il n’avait aucun intérêt au meurtre de son patron. Il s’était mis, au contraire, par une attitude mensongère et déloyale, dans une impasse d’où seule la disparition de M. Cadiou pouvait le faire sortir. L’ingénieur Pierre était engagé avec M. Cadiou jusqu’au 23 février 1915, mais un article de leur traité lui interdisait, pendant 15 ans, d’entrer dans une entreprise similaire.
Cependant, M. Cadiou n’avait plus et à juste titre confiance dans son ingénieur. Il soupçonnait sa trahison. Il avait été averti que les dénonciations adressées au ministère étaient signées du nom de Pierre ; mais Pierre lui avait juré qu’il était innocent. Pourtant, c’était bien Pierre qui avait écrit à M. Barral, inspecteur général des poudres au ministère de la Guerre, trois lettres de dénonciation, les 3, 16 et 23 juin 1913, pour signaler les agissements de M. Cadiou, qui aurait réussi à se faire payer deux fois un wagon de coton destiné à la poudrerie d’Angoulême.
Le but poursuivi par Pierre est connu. On a déjà expliqué que M. Legrand, l’ancien directeur de la Grande-Palud, n’avait pas accepté sans protestations d’avoir été évincé de l’affaire qu’il avait créée et qu’après avoir menacé M. Cadiou de révélations inquiétantes sur le caractère mi-allemand de la nouvelle société pour le décourager et le déterminer à céder son industrie dans des conditions avantageuses pour les acquéreurs. Il avait dû, en présence des résistances de M. Cadiou, se résigner à la construction d’une usine concurrente, à Daoulas.
Pierre connaissait ces projets ; il y était intéressé, puisqu’il devait entrer comme ingénieur dans la combinaison nouvelle, avec des appointements supérieurs.
Il reconnaît qu’il voyait M. Legrand. Il avoue qu’il l’a mis au courant de l’affaire du wagon d’Angoulême. Il était en correspondance avec lui. Ces lettres de juin ; 1913, une lettre au journal le Matin du 26 août 1913, par laquelle Pierre cherchait à organiser une campagne de presse contre son patron, n’avaient pas d’autre but, que d’affoler M. Cadiou, qu’on savait malade, et le déterminer à céder à vil prix une affaire excellente.
Les ennemis de M. Cadiou crurent au succès de leur entreprise quand ils apprirent que, par décision du 6 décembre 1913, M. Cadiou était écarté des adjudications du ministère de la Guerre. Pour eux, M. Cadiou était mis dans la nécessité de ne plus conserver la direction de la Grande-Palud.
Aussi Pierre perd-il toute prudence.
Le 13 décembre, M. Cadiou lui écrit pour l’aviser de la grave décision prise contre lui et de son découragement.
Cette lettre est reçue le 14 décembre. Immédiatement, le 14 décembre, Pierre accepte, au mépris de son traité avec M. Cadiou, d’entrer comme ingénieur technique dans la nouvelle société fondée par MM. Legrand, Rocher et autres.
Le complot paraissait avoir réussi ; mais M. Cadiou se ressaisit. Il obtient du ministère de la Guerre une enquête contradictoire sur les causes qui ont motivé son exclusion. Cette enquête va révéler la dénonciation et la félonie de Pierre.
M. Cadiou arrive à la Grande-Palud le 17 décembre. Il fait dresser par le notaire de Landerneau l’acte constatant la dissolution de l’ancienne Société de la Grande-Palud et le remboursement de tous les actionnaires. Il va se débarrasser de la commandite allemande. Le 29 décembre, il va avec Pierre voir le moulin Caroff, qu’il veut acheter ; le 30, il part à 11 heures pour aller, avec Pierre, probablement voir les sources Vacheront qu’il veut capter pour l’usine. Il doit partir le soir même pour Paris.
Si Pierre le laisse partir, c’est l’enquête imminente du ministère de la Guerre qui va révéler le rôle odieux du dénonciateur ; c’est l’impossibilité de réaliser son désir de devenir l’ingénieur de la nouvelle Société Legrand, l’ancien prête-nom de M. Temming. Jamais M. Cadiou ne lui permettra, au mépris des clauses de son engagement, de devenir l’ingénieur de son ennemi M. Legrand.
Pierre est seul dans un bois avec M. Cadiou : personne ne peut le voir, ni l’entendre. M. Cadiou est devant lui dans le chemin, ne devinant pas le geste de son ennemi.
Pierre a un revolver ; la, mort du patron le libère des difficultés et des dangers accumulés par sa trahison. La pensée du crime l’assaille. Il ne la repousse pas. Il tire. M. Cadiou tombe mais il remue encore ; trois coups de couteau lui ouvrent la gorge.
Le drame se passe à 400 mètres de la maison de Pierre ; l’assassin peut facilement, sans attirer l’attention de personne, creuser dans la terre glaise, probablement le 31 décembre, la fosse qui doit recéler le cadavre.
Pierre s’est trouvé seul, le 31 décembre, à la Grande-Palud ; aucun ouvrier ne l’a vu, l’après-midi, à l’usine. Sa maîtresse, Julia Juzeau, était à Brest. Invité à donner l’emploi de son temps le 31 décembre, il raconte qu’il a été se promener sur les bords de la rivière, à la recherche de martins-pêcheurs. Il faisait un temps épouvantable et la neige tombait.
Le 10 janvier 1914, Pierre, sûr que son patron ne reviendra pas, que personne ne pourra lui imposer l’exécution de son traité avec M. Cadiou, signe son engagement avec la société Legrand. Il est vrai que le 12 janvier, craignant peut-être d’avoir commis une imprudence et pressentant un danger, il écrit qu’on ne doit pas compter sur lui. Toutes ces circonstances, les constatations de la procédure, les affirmations des témoins, les mensonges de l’accusé ne permettent pas de douter de la culpabilité de celui-ci.
On l’a compris.

Les alibis de Cadiou
Aussi a-t-on tenté une diversion habile et a-t-on essayé d’établir l’alibi de la victime. Si on en croit quelques témoins, Cadiou n’a pas été tué le 30 décembre par Pierre, puisque des témoins l’ont vu, le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix et à Saint-Pol de Léon. Il paraît facile de montrer que ces témoins, dont la bonne foi n’est pas discutée, se trompent. Il est probable que quelques-uns ont obéi à cette force de l’imagination qui, dans les affaires auxquelles la presse donne de la publicité, pousse certaines personnes à faire les dépositions les plus déconcertantes.
Au moment de la disparition de M. Cadiou, on le voyait partout. Il n’est pas étonnant que quelques témoins aient cru le voir à Morlaix.
Mais, pour apprécier la valeur de ces témoignages, il ne faut pas perdre de vue qu’ils sont d’abord invraisemblables.
Comment M. Cadiou aurait-il pu être le 31 décembre, à Morlaix ? A la Grande-Palud, on ne le voit pas après 11 heures, le 30 décembre, lorsqu’il part pour le bois avec Pierre. Ce jour-là, il n’est pas revenu dans sa chambre. Il n’a pas quitté, comme il en avait l’habitude, les gros brodequins qu’il prenait pour aller à la Grande-Palud. Il est retrouvé, le 4 février, dans la fosse avec les vêtements qu’il portait dans la matinée du 30 décembre. Il ne s’est pas servi de ses deux bicyclettes, remisées dans son garage à Landerneau, alors que des témoins l’ont vu à Morlaix et à Saint-Pol avec une bicyclette.
Il serait parti sans prévenir personne, ni ses employés, ni sa femme de ménage, sans prendre ses vêtements de ville dont il était toujours revêtu quand il quittait Landerneau. II les mettait même pour aller dîner à l’hôtel de Landerneau.
Il aurait quitté Landerneau pour Morlaix pour revenir à Saint-Pol de Léon, où il n’avait rien à faire, alors qu’il était impatiemment attendu à Paris par sa femme et ses enfants. Il ne les aurait, pas avisés de ce voyage par dépêche. Il serait parti sans son carnet de chèques qu’il avait toujours sur lui, dit Pierre alors qu’il devait donner 2.000 francs à celui-ci pour la paye des ouvriers ; qu’il devait payer un chèque de 46.800 francs le 3 janvier 1914 ; qu’il devait payer son loyer le 1er janvier, à Paris, et remettre à sa femme l’argent nécessaire pour le paiement des dépenses de maison et la pension des enfants et qu’il devait, le 31 décembre, à Paris, faire un achat pour le compte de son ami, M. de Keremeur.
C’est surtout dans les gares ou aux environs des gares qu’on croit voir M. Cadiou. Le 31 décembre, M. Bacon, vétérinaire à Morlaix, prenait avec sa femme le train de 15 h. 41 pour aller à Landerneau. Il était en retard et courait. En traversant la salle d’attente, à Morlaix, il a aperçu quelqu’un qu’il a pris pour M. Cadiou et il a dit à sa femme : « Tiens, voici M. Cadiou, vois comme il a mauvaise mine. » Sa femme répondit : « Il est toujours comme cela ! »
Le même jour, à la même gare de Morlaix. M. Nicolas, négociant à Brest, arrivait de Brest par le train de 18 h. 8. Il aurait vu sur le quai de la gare M. Cadiou, qu’il connaissait depuis longtemps, en costume de cycliste. Les souvenirs de M. Nicolas ont été souvent imprécis. Il a même téléphoné à Mme Vichot qu’il avait vu M. Cadiou le 27 décembre. Il a ensuite donné cette précision qu’il était sûr de la date parce que, ce jour-là, il avait signé un acte chez le notaire. Il est vrai qu’en arrivant en retard chez ce notaire il dit pour s’excuser qu’il avait rencontré M. Cadiou et qu’il lui avait parlé puis il a été ensuite obligé de reconnaître qu’il l’avait simplement salué, sans lui parler.
Tous ces témoins ont remarqué que M. Cadiou était vêtu d’un complet cycliste gris ou tirant sur le gris (un témoin dit pointillé noir et bien coiffé d’une casquette grise, un peu large), écusson, et qu’il portait des jambières en bas.
Or, M. Cadiou n’a pas de costume de couleur, ni de casquette semblable. Il a des molletières en cuir jaune. Son costume est gris verdâtre à rayures. Ces témoins ce sont tous trompés.

Les imprudences de Pierre
Pierre a commis une autre imprudence, il n’a pas découvert dans la chambre, de M. Cadiou, à Landerneau, le dossier secret qu’il avait formé pour se défendre contre les attaques dont il était l’objet.
Or, Pierre pénètre seul, sans témoin au domicile de M. Cadiou, et seul il avait intérêt à la disparition de ce dossier. Un première fois, le 4 janvier, Pierre était entré dans l’appartement avec la femme de ménage, Mme Léost, M. Joncour et Mme Laconne [Zaccone], qui étaient venus vérifier si M. Cadiou n’était pas dans l’appartement. Pierre avait profilé de cette visite pour changer les plombs du téléphone. La réparation, facile du reste, avait été bien faite, que l’accusé avait pu téléphoner immédiatement avec M. Jean-Marie Cadiou à Lambézellec.
Cependant, le lendemain, 5 janvier, Pierre se fait encore remettre la clef, sous le prétexte d’une nouvelle réparation. Il pénètre seul dans l’appartement de M. Cadiou, où il est resté environ un quart d’heure. Or, quand M. Bolloc’h, après sa nomination comme administrateur provisoire, a voulu prendre possession des papiers de l’usine, en présence de M. Jean-Marie Cadiou, président du conseil d’administration, il a trouvé vide une serviette qui renfermait le dossier des pièces de défense fournies par M. Cadiou. Ce dossier n’a pu être retrouvé.
Le 31 décembre. Pierre tente une dernière ruse, qui donne toute la mesure de son hypocrisie. Il envoie ses souhaits de prospérité et de santé à l’homme qu’il a tenté de ruiner et qu’il a tué et enterré.
Ainsi, tout concourt à accuser Pierre : sa présence sur les lieux du crime au moment où il est commis, la détention de l’arme meurtrière, son intérêt. Il n’a, pour se défendre que ses explications, et elles sont mensongères.
Pierre appartient à une famille honorable. Il a fait des études supérieures. Son acte criminel n’en est que plus odieux.
Telle est l’accusation portée contre Pierre.
Les débats qui s’ouvrent aujourd’hui feront-ils la lumière ?

28 octobre 1919 – p. 1 et 2

COUR D’ASSISES DU FINISTÈRE
L’AFFAIRE CADIOU
La première audience
L’ACTE D’ACCUSATION. – LA DÉPOSITION EFFARANTE DU TÉMOIN TONNARD. – L’ATTITUDE DE L’ACCUSÉ

(De notre envoyé spécial)
Quimper, 27. – Cette affaire Cadiou, qui a le privilège d’occuper à elle seule le rôle de la session d’assises qui vient de s’ouvrir à Quimper, nous avait déjà ménagé quelques surprises lors de l’instruction : la découverte du cadavre sur l’intervention extra-lucide de la respectable Mme Camille, l’arrestation de Pierre, la contre-autopsie du docteur Paul, les témoignages de Morlaix, les révélations du veilleur de nuit Bossard ; autant de coups de théâtre que le hasard fit toujours surgir à temps pour renouveler le pathétique de l’enquête.
Enfin, après plus de cinq ans écoulés, on pensait que la source en était tarie. Pas du tout et voici l’extraordinaire et rocambolesque déposition que le commissaire de police de Saint-Pol de Léon a recueillie :
Il s’agit d’un nommé Gabriel Tonnard, 45 ans, charpentier, né à Cléder, demeurant à la Madeleine, à Saint-Pol de Léon.
Ce dernier, interrogé le 8 octobre dernier par M. Cudenne, commissaire de police à Saint-Pol de Léon, a fait la déposition suivante :
« Un jour, je ne me souviens pas de la date, je me trouvais à Morlaix où je devais m’embarquer pour Le Havre ; mais ayant dépensé plus que je ne croyais, il ne me resta plus assez d’argent pour payer mon voyage.
« Je pris donc la décision de me rendre à pied à Brest, où j’étais certain de trouver un emploi sur un bateau en partance pour Dunkerque ou Le Havre.
« En cours de route, bien après Landivisiau, je fus interpellé par M. Cadiou qui se rendait à Brest dans une petite voiture qu’il conduisait, lequel me voyant à pied, m’invita à monter près de lui, ce que je fis.
« Nous avons donc parlé du pays et de mon oncle Olivier Tonnard, décédé, qui avait travaillé chez Cadiou, à Cléder, en qualité de charpentier.
« M’ayant connu très jeune, il me proposa de ne plus naviguer et de me prendre à son service comme domestique, me disant que je serais plus heureux avec lui. Il me fit part qu’il se rendait chez son frère à Brest, qu’il m’emmenait avec lui et que je reviendrais également avec lui en voiture.
« Nous nous sommes arrêtés un instant dans une auberge, puis nous avons continué notre route. Tout à coup, arrivant à un endroit de la route où le terrain sur notre droite formait un plan incliné garni de taillis, surgirent six hommes dont deux se jetèrent aux brides du cheval et l’arrêtèrent, lui faisant faire demi-tour sur la gauche. Un autre, que je crois être un Corse nommé Philippi et que j’ai connu au Havre, se trouvait sur ma droite. Il portait un revolver et tira un coup de feu sur Cadiou qui s’affaissa. Un autre, grand, maigre, barbe noire, mise élégante, vêtu d’une jaquette ou d’une redingote noire, se tenait sur le côté de la route et s’écria :
« – Surtout, pas d’imprudence, ne tuez pas Joseph !
« J’ai cru qu’il me prenait pour un autre. Je vis également deux individus vêtus de l’habit de prêtre dont l’un portait sur la tête un capuchon qui lui couvrait entièrement le visage.
« L’autre était gros et rouge de figure. Le premier monta sur la voiture, enleva son capuchon dont il me couvrit la tête.
« J’avais eu le temps de reconnaître M. Léon, recteur de Cléder, puis j’entendis une voix dire :
« – Le recteur de Ploujean, soyez prudent.
« Pendant qu’un prêtre me tenait les bras, l’autre me mit sous le nez un flacon et, à partir de ce moment, je ne me souviens de rien jusqu’à l’instant où je suis revenu à moi. Je me trouvais alors chez les sœurs de Cadiou, au petit chalet Sainte-Anne, à Cléder. J’étais étourdi et me demandais ce qui s’était passé. Je fus soudain pris de peur et voyant une porte ouverte je m’enfuis. Près de la mairie, je vis un des deux individus qui avait sauté à la bride du cheval au moment du crime, s’approcher de moi et me dire :
« – Malheur à toi si tu parles, tu as de quoi vivre.
« Épouvanté, je courus à Créach-Avel, chez ma tante, la veuve Tonnard, qui ne me reconnut pas tout d’abord, car elle ne m’avait pas vu depuis des années
« Je m’aperçus que mes habits d’ouvrier avaient été remplacés par un costume neuf foncé. Dans la poche droite, je trouvai une bourse de toile blanche, contenant des louis de 20 francs. Une voisine entra et compta vingt mille francs d’or.
« Toujours avec l’idée qu’on voulait me tuer, je partis au Havre. Je revins chez ma sœur, à Saint-Pol, quelques mois après et j’épousai la fille de ma tante de Cléder, le 2 juin 1914. Je continuais à ressentir les mêmes effets, provoqués par je ne sais quoi que j’avais ressenti déjà après avoir respiré le flacon, lors du crime. Je suppose qu’on devait me faire respirer ou boire quelque chose qui paralysait ma mémoire. Plus tard, je résolus de quitter ma femme ; je naviguai puis, sur ma demande, je fus mobilisé aux ateliers de la flotte à Rochefort. Un jour, dans la ville, je fus interpellé par un individu qui me dit :
« – Vous savez tout sur l’affaire Cadiou et, si vous causez, malheur à vous ! »
« A partir de ce moment, c’était je crois en 1916, la mémoire me revint et j’affirme que je dis l’exacte vérité. Je dois ajouter qu’un jour que je partais de Cléder où j’avais passé une permission, sur la route de la gare, j’ai été interpellé par une femme qui m’a dit être Mlle Cadiou et qui me promit de me récompenser plus tard si je gardais le silence. J’avais parlé à M. Fauque, notaire à Cléder, qui me conseilla d’attendre. Troadec, débitant à Cléder, me conseilla d’aller trouver le procureur. »
Les renseignements fournis sur Tonnard sont excellents. Très renfermé, il dit un jour à sa sœur qui lui demandait à quoi il pensait continuellement :
« Tu le sauras un jour ; tout ce que je puis te dire, c’est qu’il n’est jamais arrivé à un homme ce qui m’est arrivé à moi. »
Ce témoin tardif n’avait pas été cité par l’accusation ; c’est dire que les magistrats n’attachent pas grand intérêt à son récit et l’on conçoit qu’ils n’éprouvent pas le besoin de compliquer inutilement leur tâche. Mais la défense a demandé que Gabriel Tonnard fût invité à venir s’expliquer à la barre, et il sera fait suivant son désir.
Voilà donc une audience intéressante en perspective.
D’autre part, le docteur Rousseau, qui autopsia Cadiou à la Grande-Palud, quelques heures après que le corps eût été déterré, se propose de faire remarquer à la Cour qu’il n’a jamais été tenu compte d’un fait assez grave qu’il signala jadis au parquet de Brest.
L’autopsie terminée, un ouvrier s’approche de lui et, le prenant à part, lui demande s’il n’a pas trouvé trace d’un coup de feu.
L’ouvrier parut étonné de la réponse négative qui lui fut faite.
Jusqu’à quel point était-il renseigné ?
C’est un point qu’on n’a jamais essayé d’élucider. Il serait peut-être temps de réparer cette négligence.

LA PREMIÈRE AUDIENCE
La première audience est ouverte à midi, sous la présidence de M. le conseiller Cordier.
M. Cazenavette, retranché derrière un empilement de dossiers, soutiendra l’accusation.
Pierre est introduit.
Grand garçon, gauche, timide, clignant sous ses lunettes, il est pâle et fort embarrassé de sa personne.
On le serait à moins.
Il se frotte machinalement les mains en promenant son regard hésitant sur tous ces visages tournés vers lui, car la salle est comble naturellement.
Pendant que l’on procède aux formalités rituelles, on désigne, dans le public, les témoins notoires.
Jean-Marie Cadiou et la somnambule de Nancy, qui jurera tout à l’heure de dire toute la vérité (ciel, qu’allons-nous apprendre !)
Julia Juzeau, aujourd’hui Mme Pierre, etc., etc.
Le sort désigne pour statuer sur le cas de Pierre, Guillaume-Joseph Bariou, maire de Meilars, qui sera chef du jury, avec Guillaume Bochet, Lacroix, Hervé Callec, Pierre-Marie Pichon, Gabriel Kervarec,
Normand, Joseph Portier, Mathieu Bérou, Alfred Beurrier, Pascal Lelay, Philippe Le Gac et, comme jurés supplémentaires, Joseph Bihan et Yves-Marie Jézéquel.

Allocution du président

Le président leur fait une petite allocution pour les engager à se méfier de l’imagination des journalistes et à ne tenir compte que de ce qu’ils entendront au cours des débats.
Puis le greffier lit l’acte d’accusation.

L’ACTE D’ACCUSATION
L’usine de la Grande Palud

L’usine de la Grande-Palud à La Forest, à trois kilomètres de Landerneau, a été organisée, à la fin de l’année 1907, sur un bras de la rivière l’Elorn, dans une vallée déserte et couverte de bois.
Le véritable maître de l’entreprise était M. Pierre Temming, ingénieur à Bull [Bühl] (Allemagne), qui présida à l’installation faite par des ouvriers allemands amenés par lui. M. Temming retourna en Allemagne au mois de mars 1908, confiant la direction de l’usine à un ingénieur allemand, M. Auguste Greiss, de Stuttgard. L’usine était outillée pour le traitement et le blanchiment des cotons employés à la fabrication des poudres de guerre. Sa situation, sur un bras de mer, à proximité d’une grande ligne de chemin de fer, était particulièrement avantageuse, puisqu’elle permettait l’accès à peu de frais des matières premières, le rejet de la fabrication, ainsi que le transport des marchandises. M. Legrand était le prête-nom de M. Temming. Il reconnaît qu’il touchait, pour remplir ce rôle, 4.000 francs par an.
C’est dans ces conditions que l’usine de la Grande-Palud fut admise à prendre part, le 12 mai 1908, à une adjudication de 250.000 kilos de coton à nitrer pour la poudrerie nationale du Moulin-Blanc et que M. Legrand obtint la fourniture de 150.000 kilos. Mais la presse française connut et dénonça la situation exceptionnelle de cette usine fonctionnant avec des capitaux et des agents allemands pour le compte de nos poudreries nationales. M. Legrand fut exclu des adjudications pour le compte de l’État. L’usine ne pouvait plus fonctionner dans ces conditions. Ses propriétaires cherchèrent alors une combinaison nouvelle.
L’usine fut vendue et une société organisée par M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix. Elle fut constituée le 10 mars 1909 au capital de 250.000 [256.500] francs, divisé en 513 actions de 500 francs. M. Louis Cadiou, qui avait souscrit pour 31 500 francs, était administrateur de l’usine. Les autres actions étaient prises par divers membres de la famille Cadiou. M. Temming était resté intéressé dans l’usine comme commanditaire M. Cadiou s’adjoignit comme directeur technique l’ingénieur Pierre qui, concurremment avec l’ingénieur allemand Greiss, dirigea les travaux jusqu’au départ de ce dernier, en avril 1909. A cette date, M. Greiss se retirait contre une indemnité de 30.000 francs.

La nouvelle société
La nouvelle Société, enfin libérée des étrangers, sinon de leurs capitaux, obtenait alors plusieurs fournitures pour les poudreries et réalisait des bénéfices considérables. D’après l’ingénieur Pierre, ces bénéfices importants en 1911 se seraient élevés à 185.000 francs en 1912, à 119.000 francs en 1913. Cette prospérité ne pouvait manquer de susciter des jalousies et des inimitiés.
D’après M. Legrand, quand la première Société fut dissoute. M. Temming lui aurait promis que, lorsque la Société nouvelle serait admise à soumissionner et réaliserait des bénéfices, on lui verserait 4.000 francs comme auparavant. Cette promesse n’aurait pas été tenue et M. Legrand ne cache pas qu’il en fut très irrité. Il reconnaît qu’il a souvent menacé M. Cadiou de révéler le caractère mi-allemand de la nouvelle Société si les Temming ne tenaient pas leur promesse. M. Legrand avait confié à M. Cloarec, alors député du Finistère, aujourd’hui décédé, son désir de se venger.
Ces attaques et ces menaces avaient découragé M. Cadiou, dont la santé était précaire, lorsqu’en juillet 1913, il apprit qu’il avait été dénoncé au ministère de la Guerre comme ayant usé de manœuvres frauduleuses pour se faire payer deux fois un wagon de coton envoyé à la poudrerie d’Angoulême. Six wagons avaient été expédiés à cette poudrerie par un M. Potel, industriel à Rouen. Cette marchandise, excellente du reste, avait été refusée parce que, contrairement au cahier des charges, elle venait non de l’usine de l’adjudicataire, M. Potel, mais de celle de M. Cadiou, qui avait traité avec M. Potel. Un des wagons ayant été employé fut payé à M. Potel, les autres restèrent à Angoulême pour le compte de M. Cadiou et furent définitivement agréés à la suite d’un marché dans lequel M. Cadiou était adjudicataire. L’usine de la Grande-Palud obtint le paiement des six wagons, alors qu’elle avait déjà reçu le prix du wagon Potel. Les ennemis de M. Cadiou, et notamment Pierre, ont prétendu que ce résultat avait été obtenu par des moyens frauduleux. M. Cadiou a toujours protesté de sa bonne foi, reconnaissant qu’une erreur avait été commise, erreur dont les effets ont été réparés par un remboursement. M. Cadiou, certain, disait-il, de démontrer son innocence, avait lui-même demandé une enquête qui allait être faite lorsque sa mort et la disparition du dossier ont rendu toute enquête impossible.
Ces attaques incessantes découragèrent, à ce moment, M. Cadiou, qui, sur les conseils de M. Cloarec, se rapprocha de M. Legrand et essaya de vendre l’usine de la Grande-Palud à une Société nouvelle, M. Legrand devant recevoir une forte commission. Mais le prix demandé, 450.000 francs, ne fut pas accepté et l’affaire ne réussit pas.
C’est à ce moment que M. Cadiou résolut d’avoir toute sa liberté et de se débarrasser de ses commanditaires allemands. Le 12 novembre 1913, il écrivait à M. Temming pour lui faire connaître qu’il le rembourserait complètement de la manière suivante : 100.000 francs fin novembre 1913, 56.592 francs fin janvier 1914, 6.856 francs fin avril 1914. M. Cadiou a donc été assassiné au moment où il allait être débarrassé de toute commandite étrangère. Et c’est à ce moment que, par une singulière ironie du destin, il était écarté des adjudications du ministère de la Guerre.
Cette exclusion, temporaire, du reste, dit le général Barral, était motivée par les défectuosités de l’installation, de l’usine. Il est certain que les dénonciations portées en juin 1913 avaient contribué à impressionner défavorablement le ministère de la Guerre. On reprochait à M. Cadiou des fournitures défectueuses. Cette décision causait immédiatement un grave préjudice à M. Cadiou. Ce dernier, en prévision des adjudications de décembre, avait, en effet, acheté des cotons à des maisons allemandes. Pour résilier les marchés, il devait subir des pertes importantes. Il a été payé 21.000 francs à la maison Reiss et 15.000 francs à la maison Wolff.

Les difficultés de la situation
Avisé de la décision du ministre de la Guerre, M. Cadiou prenait immédiatement les mesures rendues nécessaires par cette décision. Le 13 décembre il écrivait à Pierre pour l’aviser de ce qui se passait et lui dire qu’il faudrait diminuer la main-d’œuvre et les frais d’exploitation. Le 17 décembre, il venait lui-même à la Grande-Palud pour étudier sur place les difficultés de la situation et les mesures à prendre. Il parlait de licencier provisoirement le personnel de l’usine. Cette dernière n’était pas, en effet outillée pour fournir les industries privées. Ces circonstances pouvaient déterminer M. Cadiou, découragé et malade, à se débarrasser de l’usine comme le souhaitait M. Legrand. M. Cadiou fit acte d’énergie. Il racheta les actions possédées par divers membres de sa famille afin d’être, seul maître de l’usine et, pour établir les bases de cette opération, il demanda à Pierre de faire l’inventaire de 1913. C’est à ces travaux d’inventaire, terminés le 26 décembre 1913, que M. Cadiou et Pierre s’occupèrent pendant le séjour de M. Cadiou à la Grande-Palud, du 17 au 30 décembre.
M. Cadiou devait rentrer à Paris le 31 décembre pour fêter en famille les fêtes de la nouvelle année. Il avait dit à plusieurs personnes, notamment à Pierre, son intention de partir dans la journée du 30 décembre. Le 29 décembre, dans la matinée, Pierre accompagnait son patron au moulin Caroff, que M. Cadiou voulait acheter, montrant bien ainsi son intention de développer son industrie et d’en rester le maître.

La journée du 30 décembre
Le 30 décembre, M. Cadiou, qui a passé chez lui, à Landerneau, la nuit du 29 au 30, part, vers huit heures du matin, après avoir préparé lui-même et bu une tasse de tapioca au lait. Il est vêtu du costume cycliste avec lequel il était habillé lorsqu’on l’a retrouvé enfoui, le 4 février 1914, dans le petit bois du moulin. Il ne pense pas à son départ définitif ; il a gardé son costume de cycliste, qu’il ne met généralement que pour aller à l’usine. Il ne fait aucun préparatif de départ. Il ne prend pas un carnet de chèques qui a été trouvé dans sa chambre. Il ne ferme pas les contrevents de son appartement. Il avertit qu’il ne partira que le soir ou le lendemain.
En quittant sa chambre, M. Cadiou s’est dirigé vers l’usine, distante de trois kilomètres. Sur la grande route, il est rencontré par le sieur Autret, charretier de l’usine, à qui il fait une observation à propos d’une bâche qui couvre mal le chargement. Près de l’usine, il est vu par une aubergiste, Mme Quéméner, et par un petit pâtre, le jeune Boulbin [Boulben]. Le fermier Bonnefoy dont les bâtiments touchent la cour de l’usine, voit M. Cadiou arriver un peu avant neuf heures et pénétrer dans l’usine par la passerelle en bois installée au-dessus du bief du ruisseau. Vingt-six ouvriers de l’usine témoignent avoir vu M. Cadiou circulant dans l’usine de neuf à onze heures du matin, dans la matinée du 30 décembre.
Le témoignage de trois de ces ouvriers est particulièrement intéressant. Kervertin [Kervestin] a vu, le
30 décembre, vers 9 h. ou 9 h. 30 du matin, M. Cadiou et Pierre monter ensemble aux autoclaves et redescendre ensemble quelques instants après. Vers 11 heures du matin, le même témoin a vu M. Cadiou et Pierre sortir ensemble de l’usine. Quelques instants plus tard, le contremaître Bignard, qui se dirigeait vers la chaufferie et la forge, voit M. Cadiou et Pierre passer près de lui. Il appelle l’attention du chauffeur Dolon [Dolou] sur le départ de son patron et Dolon [Dolou] voit, en effet, M. Cadiou couvert de sa pèlerine en caoutchouc s’en aller avec l’ingénieur dans la direction du pont du chemin de fer. Bignard, qui était monté aussitôt dans l’atelier au-dessus de la forge, aperçoit par la fenêtre Cadiou et Pierre s’engager sous la voûte du chemin de fer, la dépasser et se diriger vers le chemin qui conduit dans la direction du bois du moulin de la Grande-Palud où a été trouvé le cadavre de M. Cadiou.
Ces témoins ne se trompent pas. Ils sont certains qu’ils ont vu M. Cadiou et Pierre, le 30 décembre, car, ce jour-là, eut lieu à la machine de l’usine un accident qui a nécessité une cessation de travail. Kervelin [Kervestin] précise et prouve qu’il n’a pas travaillé à l’usine le 29 décembre ; que, par conséquent, il n’a pu voir M. Cadiou et l’ingénieur que le 30 décembre. Il est donc établi que M. Cadiou et l’accusé ont quitté l’usine ensemble, le 30 décembre, vers 11 heures du matin. Il est établi, en outre, que, le même jour, 30 décembre, vers midi moins dix, cinq ouvriers de l’usine : Broudin, Simon, Kerborel, Bignard, Morvan, ont vu Pierre revenir seul à l’usine pour chercher son manteau. A midi, Pierre était rentré chez lui pour le déjeuner.

La disparition de Cadiou
Depuis ce moment, personne n’a vu M. Cadiou, dont le cadavre a été retrouvé, le 4 février, dans un sentier du bois, à 700 mètres environ de l’usine et à 400 mètres environ de la maison de Pierre.
Les recherches faites pour retrouver M. Cadiou restèrent longtemps sans résultat. Enfin, le 4 février, vers 10 h. 1/2 du matin, M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, qui, depuis la disparition de son frère, avait mis toute son activité à le rechercher, le retrouvait dans le bois du moulin à 400 mètres environ du moulin Caroff, au bas d’une sorte de sentier en cul de sac, qui aboutit au canal du moulin qu’on ne peut point franchir. Il convient de remarquer qu’il ne s’agit pas, à dire vrai, d’un sentier, car personne ne passe par là, mais d’un terrain en pente, dénudé par l’action des ruisseaux qui se forment dans le bois, au moment des pluies. L’endroit, très couvert par des taillis et de jeunes arbres, était très bien choisi pour recéler un cadavre.
M. Jean-Marie Cadiou était convaincu, comme la plupart des amis et des parents du disparu que M. Cadiou avait été tué et que son cadavre devait être caché dans le bois. Pierre, au contraire, affirmait avec persistance que M. Cadiou avait dû fuir en Allemagne pour éviter les conséquences de l’affaire d’Angoulême, ou qu’il s’était suicidé, ou qu’il avait été victime d’un accident.
Il disait au témoin Bignard que M. Cadiou avait pu tomber, près de Morlaix, dans la rivière qui borde sa propriété. A un autre témoin, il confiait que M. Cadiou était dans de mauvaises affaires et que certainement il était parti sans rembourser les actionnaires de la Société, et pourtant Pierre a avoué qu’il savait que son patron était au-dessus de ses affaires.
A M. Joncour, il disait qu’il croyait à un acte de désespoir déterminé par l’état maladif de M. Cadiou. A son coiffeur de Landerneau, Pierre confia que M. Cadiou devait vivre bien tranquillement en Allemagne.
Le 4 janvier 1914, Pierre écrivait au directeur du Crédit Lyonnais à Brest qu’il était sans nouvelles de son patron, qui avait été écarté de la première adjudication pour motifs graves. Pierre profitait, du reste, de toutes les occasions pour diffamer M. Cadiou qui, pourtant, il le reconnaît, n’avait eu que des bontés pour lui.
Malgré les renseignements tendancieux donnés par Pierre, on continuait à rechercher le cadavre de M. Cadiou dans les environs de la Grande-Palud. M. Bolloc’h, administrateur de l’usine, avait même fait des démarches auprès d’un commandant du 118e de ligne pour qu’un peloton de 25 hommes aidât à faire des recherches sérieuses et méthodiques dans le bois de la Grande-Palud. Ces recherches avaient été faites lorsque, le 2 février 1914, M. Jean-Marie Cadiou reçut une lettre de sa belle-sœur, à laquelle était jointe une lettre d’une dame Saimpy [Sainpy], disant qu’elle avait consulté une somnambule de Nancy, la femme Hoffmann, et rendant compte de la consultation : « M. Cadiou a bien été assassiné par un grand, châtain, barbu, de 30 à 35 ans, aidé d’un autre plus petit qui faisait le guet. On lui avait tendu un piège pour le faire tomber, comme une corde, vers quatre ou cinq heures. Une fois par terre, il a reçu un gros coup au côté droit de la tête, puis un autre dans le dos ; mais ce dernier était inutile, le premier l’avait assommé. Qu’on ne le cherche pas dans l’eau, il n’y est pas, mais dans un talus, près d’un petit bois, ou dans un bouquet d’arbres. L’endroit est recouvert d’un peu de terre (à droite d’un moulin) pour cacher le corps. Il sera découvert et l’assassin sera pris. »

Comment Cadiou fut-il tué ?
Nous verrons que M. Cadiou n’a pas été assommé, mais tué par une balle de revolver ; qu’il n’a reçu aucun coup dans le dos. L’examen des lieux montre que le corps n’a pas été trouvé dans un talus, près d’un bouquet d’arbres, ou d’un petit bois. Le seul renseignement utile est que le corps a été trouvé près d’un moulin (à 400 mètres). Il est facile de se rendre compte que les seules précisions utiles données par la somnambule lui ont été fournies, comme cela arrive toujours en pareil cas, par la personne qui demandait la consultation. Mme Saimpy [Sainpy] savait par les journaux qu’on cherchait le cadavre près du moulin, dans un petit bois.
Les renseignements donnés par Mme Saimpy [Sainpy] ont eu cependant ce résultat d’exciter l’activité de M. Jean-Marie Cadiou et de le déterminer à faire de nouvelles recherches dans la partie du bois où il semblait que le cadavre devait être caché. Il n’est pas étonnant que ces recherches aient abouti.
Le parquet de Brest, immédiatement averti de la découverte, se transporta sur les lieux. Le corps avait été laissé dans la position où on l’avait découvert. Le derrière de la tête, le dos et l’extrémité des pieds étaient seuls apparents. Il fut dégagé avec la plus grande précaution, sous la direction du docteur Rousseau, médecin légiste, par l’ingénieur Pierre et un ouvrier qui s’était offert pour ce travail. M. Cadiou était couché sur le ventre, nu-tête, habillé du costume cycliste avec lequel il avait été vu pour la dernière fois le 30 décembre, les mains gantées, les pieds chaussés de gros brodequins, de jambières en cuir jaune. On remarquait un peu de sang et de liquide, rosé au fond du trou formé par la tête dans la terre glaise ; un vêtement en caoutchouc roulé en boule avait été jeté sur la jambe droite.
A ce moment, l’opinion publique désignait l’ingénieur Pierre comme l’assassin. Il avait été gardé à vue et lui, si calme d’habitude, paraissait en proie à une agitation extraordinaire cherchant d’abord à s’éloigner, puis se précipitant pour laver le caoutchouc de M. Cadiou, comme s’il avait craint qu’on y trouvât une tache suspecte. Comme le juge d’instruction demandait où était la casquette de M. Cadiou, Pierre faisait, immédiatement l’observation qu’elle était peut-être dans le manteau.

Les autopsies
La première autopsie ne fut pas concluante. Le docteur Rousseau, qui n’avait pas apporté les instruments nécessaires, n’avait pu ouvrir le crâne et n’avait pas remarqué le petit trou formé par le passage d’une balle de 6 millimètres dans le cou. Il n’avait constaté qu’une large plaie béante de 14 centimètres de largeur, à peu près horizontale, au-dessous du maxillaire inférieur, occupant tout le côté gauche du cou. Le larynx était complètement sectionné à sa partie supérieure. Cette plaie présentait trois reprises en encoches très vieilles.
Les vêtements du mort ne paraissaient présenter aucune trace de sang, à l’exception d’une petite tache sur le faux-col. La poche intérieure du vêtement était retournée et à moitié arrachée. Pas de clés, pas de montre, pas de porte-monnaie, pas d’argent, pas de portefeuille. On n’avait laissé que doux mouchoirs marqués à l’initiale C et à l’annulaire de la main gauche une alliance en or. L’estomac était à peu près vide ; il contenait environ trois quarts de verre d’un liquide paraissant être du lait caillé par la pepsine, ou une bouillie à base de lait.
L’homme de l’art crut pouvoir conclure à ce moment, à la mort déterminée par une strangulation dissimulée par la plaie du cou ou à un traumatisme cervical. Mais il était évident que cette autopsie avait été incomplète et qu’elle ne donnait par conséquent que des résultats incertains. L’exhumation du cadavre de M. Cadiou, qui avait été enterré à Morlaix, fut ordonnée et une nouvelle autopsie fut pratiquée, le 17 février, par le docteur Paul, médecin expert près la Cour de Paris. Le savant praticien découvrit la cause réelle de la mort.
Contre la face interne de l’angle de la mâchoire inférieure était tapi, la pointe en avant, un projectile, d’arme à feu. L’artère carotide avait été sectionnée à sa partie supérieure et on trouvait dans les masses musculaires un sillon indiquant très nettement le trajet de la balle, trajet qui venait de la nuque. L’expert trouva dans cette région une petite plaie arrondie, très nette, de quatre millimètres de diamètre, qui était l’orifice de l’entrée de la balle. Le trajet entre cet orifice externe et le point où a été retrouvée la balle était presque horizontal, nettement, oblique, d’arrière en avant et légèrement de gauche à droite.
La balle était une balle blindée de six millimètres. En examinant les vêtements, l’expert retrouva sur la face postérieure et externe du capuchon du vêtement en caoutchouc un trou régulièrement arrondi, de quatre millimètres, dont les bords avaient pris un aspect terne et mat, résultat de la brûlure du caoutchouc par la déflagration du gaz de la poudre.
Les conclusions de l’expert furent que M. Cadiou avait succombé à une hémorragie consécutive aux lésions produites par la balle, qui avait atteint le vaisseau sanguin du côté droit du cou, et que cette plaie avait atteint la région droite de la nuque, pendant que la victime portait, relevé sur la tête, le capuchon de son caoutchouc. Quant à la plaie par coups de couteau, elle avait pu contribuer à cette hémorragie mortelle, mais l’état de putréfaction du cadavre, le 17 février, 48 jours après la mort, ne permettait pas de constater de façon certaine si cette blessure avait été faite avant ou après la mort.
Les blessures par arme à feu ou par instrument tranchant étaient concomitantes. Il est certain que les blessures relevées sur le corps de M. Cadiou avaient un caractère criminel.
Ces constatations excluent l’hypothèse d’un suicide qui avait été admise par quelques personnes, et du maquillage du cadavre pour permettre à la famille de toucher les primes d’assurance sur la vie souscrites par M. Cadiou. La direction horizontale, de la balle, tirée de gauche à droite, ne permet pas de penser que M. Cadiou ait pu tirer lui-même le coup de revolver. Le coup a été tiré non pas sur la peau même, mais à travers un capuchon. Cette circonstance paraît exclusive du suicide.
Pour les coups de couteau au côté gauche du cou, leur profondeur, leur direction d’avant en arrière excluent également la possibilité d’une mort volontaire. Lorsqu’enfin on retient la concomitance de la blessure par arme à feu et des blessures par instrument tranchant, l’hypothèse d’un suicide doit être définitivement rejetée.
Ces constatations matérielles dispensent de tout autre raisonnement. Cependant, on peut remarquer que M. Cadiou n’était pas, le 30 décembre, dans un état d’esprit pouvant faire croire à un suicide. L’exclusion des fournitures du ministère de la Guerre qui venait de le frapper était provisoire. Sa situation financière était bonne. A la fin de décembre 1913, le compte de M. Cadiou au Crédit Lyonnais se balançait en sa faveur par 135.000 francs. Au 30 avril 1914, l’actif de l’usine était de 72.000 francs. M. Cadiou possédait, en outre, des immeubles non hypothéqués. Il venait de réaliser son très vif désir de se débarrasser de toute commandite étrangère. Il se proposait d’acheter le moulin Caroff et les sources Vacheront. Il voulait organiser son usine pour la fabrication des cotons pharmaceutiques. Le 27 décembre, il faisait des démarches pour se faire admettre au Cercle des régates à Brest. Le même jour, il disait à M. de Kéramer sa joie d’aller retrouver sa femme et ses enfants.
Le suicide doit donc être écarté.
Il est évident que M. Cadiou a été assassiné.
Il est démontré que le crime a été commis le 30 décembre 1913, entre 11 heures et midi. Le cadavre n’a pas été traîné ; les vêtements n’étaient pas en désordre ; le sang trouvé dans la fosse montre que le corps a été caché dans la terre à peu de distance de l’endroit où le meurtre a été commis. A 11 heures, on voit M. Cadiou s’éloigner avec Pierre dans la direction du bois où son corps a été retrouvé.
Il est vêtu d’un costume cycliste, coiffé d’une casquette presque noire, chaussé de brodequins avec des guêtres jaunes. C’est avec ce même costume qu’il est trouvé dans la fosse. Il part avec Pierre, le capuchon de son manteau relevé ; ce capuchon est troué par la balle qui l’a tué. Il quitte son domicile, à Landerneau, à huit heures du matin, après avoir absorbé une tasse de tapioca au lait. On trouve dans l’estomac, au moment de l’autopsie, une bouillie laiteuse qui paraît être le tapioca absorbé le matin.

Les déductions
Ne peut-on pas déduire de ces constatations que M. Cadiou a été assassiné le 30 décembre avant le déjeuner de midi ?
On l’a vu, à 11 heures du matin, partir avec Pierre.
Pierre revient seul à midi.
Qu’a-t-il fait de M. Cadiou ?
N’est-il pas intéressant de noter que la maison de Pierre est à 400 mètres du lieu de l’enfouissement et que facilement il pouvait, sans éveiller l’attention, s’absenter de chez lui, creuser une fosse et faire disparaître toutes les traces du meurtre ? On comprend que Pierre, cheminant dans le sentier du bois avec son patron, l’ait laissé passer devant par déférence et ait profité de cette situation pour faire le geste homicide, sans éveiller l’attention et la défiance de M. Cadiou. Mais encore faut-il démontrer que Pierre possédait le revolver qui a donné la mort.
On a trouvé au domicile de Pierre, dans le tiroir du bureau de sa chambre, un revolver à cinq coups, calibre huit millimètres, Ce revolver avait été acheté, le 10 juin 1913, à l’armurier Lelièvre de Brest, par Pierre prenant faussement le nom de Bignard, et avait été remis au veilleur de nuit Bossard pour sa sécurité personnelle.
Ce revolver n’est pas celui du crime, qui est un revolver de six millimètres. Mais, lorsque fût découverte la balle qui a tué M. Cadiou, on fit des recherches chez les armuriers du pays et on apprit que Pierre, qui n’en avait pas parlé, avait acheté chez M. Marie, armurier à Landerneau, fin mai 1913, un revolver du calibre de six millimètres, système velo-dog, avec une boîte de 25 cartouches de la Cartoucherie française.
Lorsqu’on, a demandé à l’accusé ce qu’était devenu ce revolver, il a menti.
Pourquoi ces mensonges ?
« J’ai acheté, dit Pierre, ce revolver, cri 1912, 27 francs, chez M. Marie et je l’ai revendu, en février ou mars 1913, à un voyageur de commerce pour 15 francs. Je ne connais pas ce voyageur, je ne sais pas son nom, ni quelle maison il représente ; je crois qu’il vend de l’huile et du savon. Il est plus petit que moi. Il paraît âgé de 28 ans : il avait un pardessus et une canne ; je ne sais comment il était coiffé. »
Plus tard, le 20 mai 1914, Pierre, interrogé à nouveau et mis en présence des livres de l’armurier Marie, ne put plus nier avoir acheté le revolver fin mai 1913. On lui fait l’objection qu’il n’a pu vendre, en mars 1913, un revolver acheté en juin 1913 : il explique alors qu’il l’a revendu très peu de temps après l’avoir acheté.
On lui objecte que cette explication n’est pas vraie ; que le 18 novembre 1913, il a encore son revolver, puisqu’il écrit ce jour-là, à son ami Faucon : « Je ne suis pas encore remis de ma surprise de m’être fait voler 260 francs récemment, chez moi. Depuis, je porte souvent un rigolo. »
« Oui, j’ai écrit, cela, dit l’ingénieur : j’ai souvent écrit des choses où il n’y avait rien de vrai : c’était pour dire quoique chose ! »
Ainsi Pierre ne peut sortir de son mensonge. II est prouvé qu’il ne s’est pas dessaisi de son revolver.
Or, le rapport, de M. Grévolet [Grivolat], armurier de Saint-Étienne, établit que : 1° la balle Cadiou est une balle velo-dog, cartoucherie française ; 2° que cette balle est de tous points conforme à celle vendue, par l’armurier Marie à Pierre ; 3° cette balle ne peut, être confondue avec d’autres balles de fabrication analogue, et encore moins avec des balles de pistolets automatiques du calibre de six millimètres.
Enfin, remarque intéressante, à l’extrémité du blindage de la balle Cadiou, on voit une marque particulière, et cette marque, qui parait provenir d’un défaut de sertissage accidentel, se trouve également, sur quelques-unes des balles remises par l’armurier Marie comme pièces à conviction.
Le revolver qui a servi au crime était quatre rayures. Or le canon du revolver de comparaison présenté à l’expert était à cinq rayures ; mais le fabricant, M. Duboutoy, raye indifféremment à quatre ou cinq rayures, alors que les autres fabricants rayent, à cinq ou six. Aussi, l’expert conclut-il qu’il croit à la propulsion de la balle du crime par le velo-dog vendu à l’accusé par l’armurier Marie, en mai 1913.
Cette opinion devient une certitude quand on rapproche les constatations de l’expert des dénégations mensongères de Pierre.

Pourquoi Pierre aurait assassiné ?
Ainsi, Pierre était avec M. Cadiou au moment du crime et il avait l’arme meurtrière. Il avait en sa possession un couteau suspect, dont la lame très aiguisée a pu, d’après les deux médecins-légistes, MM. les docteurs Rousseau et Paul, faire les lésions constatées à l’autopsie.
On a dit qu’il n’avait aucun intérêt au meurtre de son patron. Il s’était mis, au contraire, par une attitude mensongère et déloyale, dans une impasse d’où seule la disparition de M. Cadiou pouvait le faire sortir. L’ingénieur Pierre était engagé avec M. Cadiou jusqu’au 23 février 1915, mais un article de leur traité lui interdisait, pendant 15 ans, d’entrer dans une entreprise similaire.
Cependant, M. Cadiou n’avait plus et à juste titre confiance dans son ingénieur. Il soupçonnait sa trahison. Il avait été averti que les dénonciations adressées au ministère étaient signées du nom de Pierre ; mais Pierre lui avait juré qu’il était innocent. Pourtant, c’était bien Pierre qui avait écrit à M. Barral, inspecteur général des poudres, au ministère de la Guerre, trois lettres de dénonciation, les 3, 16 et 23 juin 1913, pour signaler les agissements de M. Cadiou, qui aurait réussi à se faire payer deux fois un wagon de coton destiné à la poudrerie d’Angoulême.
Le but poursuivi par Pierre est connu. On a déjà expliqué, que M. Legrand, l’ancien directeur de la Grande-Palud, n’avait pas accepté sans protestations d’avoir été évincé de l’affaire qu’il avait, créée et qu’après avoir menacé M. Cadiou de révélations inquiétantes sur le caractère mi-allemand de la nouvelle société pour le décourager et le déterminer à céder son industrie dans des conditions avantageuses pour les acquéreurs, il avait dû, en présence des résistances de M. Cadiou, se résigner à la construction d’une usine concurrente, à Daoulas.
Pierre connaissait ces projets ; il y était intéressé, puisqu’il devait entrer comme ingénieur dans la combinaison nouvelle, avec des appointements supérieurs.
Il reconnaît qu’il voyait M. Legrand. Il avoue qu’il l’a mis au courant de l’affaire du wagon d’Angoulême. Il était on correspondance avec lui. Ces lettres de juin 1913, une lettre au journal le Matin du 26 août 1913, par laquelle Pierre cherchait, à organiser une campagne de presse contre son patron, n’avaient pas d’autre but que d’affoler M. Cadiou, qu’on savait malade, et le déterminer à céder à vil prix une affaire excellente.
Les ennemis de M. Cadiou crurent au succès de leur entreprise quand ils apprirent que, par décision du 6 décembre 1913, M. Cadiou était écarté des adjudications du ministère de la Guerre. Pour eux, M. Cadiou était mis dans la nécessité de ne plus conserver la direction de la Grande-Palud.
Aussi Pierre perd-il toute prudence.
Le 13 décembre, M. Cadiou lui écrit pour l’aviser de la grave décision prise contre lui et de son découragement.
Cette lettre est reçue le 14 décembre. Immédiatement, le 14 décembre, Pierre accepte, au mépris de son traité avec M. Cadiou, d’entrer comme ingénieur technique dans la nouvelle société fondée par MM. Legrand, Rocher et autres.
Le complot paraissait avoir réussi ; mais M. Cadiou se ressaisit. Il obtient du ministère de la Guerre une enquête contradictoire sur les causes qui ont motivé son exclusion. Cette enquête va révéler la dénonciation et la félonie de Pierre.
M. Cadiou arrive à la Grande-Palud le 17 décembre. Il fait dresser par le notaire de Landerneau l’acte constatant la dissolution de l’ancienne Société de la Grande-Palud et le remboursement de tous les actionnaires. Il va se débarrasser de la commandite allemande. Le 29 décembre, il va avec Pierre voir le moulin Caroff, qu’il veut acheter ; le 30, il part à 11 heures pour aller, avec Pierre, probablement voir les sources Vacheront, qu’il veut capter pour l’usine. Il doit partir le soir même pour Paris.
Si Pierre le laisse partir, c’est l’enquête imminente du ministère de la Guerre qui va révéler le rôle odieux du dénonciateur ; c’est l’impossibilité de réaliser son désir de devenir l’ingénieur de la nouvelle Société Legrand, l’ancien prête-nom de M. Temming. Jamais M. Cadiou ne lui permettra, au mépris des clauses de son engagement, de devenir l’ingénieur de son ennemi M. Legrand.
Pierre est seul dans un bois avec M. Cadiou ; personne ne peut le voir, ni l’entendre. M. Cadiou est devant lui dans le chemin, ne devinant pas le geste de son ennemi.
Pierre a un revolver ; la mort du patron le libère des difficultés et des dangers accumulés par sa trahison. La pensée du crime l’assaille. Il ne la repousse pas. Il tire. M. Cadiou tombe mais il remue encore ; trois coups de couteau lui ouvrent la gorge.
Le drame se passe à 400 mètres de la maison de Pierre ; l’assassin peut facilement, sans attirer l’attention de personne, creuser dans la terre glaise, probablement le 31 décembre, la fosse qui doit receler le cadavre.
Pierre s’est trouvé seul, le 31 décembre, à la Grande-Palud ; aucun ouvrier ne l’a vu, l’après-midi, à l’usine. Sa maîtresse, Julia Juzeau, était à Brest. Invité à donner l’emploi de son temps le 31 décembre, il raconte qu’il a été se promener sur les bords de la rivière, à la recherche de martins-pêcheurs. Il faisait un temps épouvantable et la neige tombait.
Le 10 janvier 1914, Pierre, sûr que son patron ne reviendra pas, que personne ne pourra lui imposer l’exécution de son traité avec M. Cadiou, signe son engagement avec la société Legrand. Il est vrai que le 12 janvier, craignant peut-être d’avoir commis une imprudence et pressentant un danger, il écrit qu’on ne doit pas compter sur lui. Toutes ces circonstances, les constatations de la procédure, les affirmations des témoins, les mensonges de l’accusé ne permettent pas de douter de la culpabilité de celui-ci.
On l’a compris.

Les alibis de Cadiou
Aussi a-t-on tenté une diversion habile et a-t-on essayé d’établir l’alibi de la victime. Si on en croit quelques témoins, Cadiou n’a pas été tué le 30 décembre par Pierre, puisque des témoins l’ont vu le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix et à Saint-Pol de Léon. Il paraît facile de montrer que ces témoins, dont la bonne foi n’est pas discutée, se trompent. Il est probable que quelques-uns ont obéi à cette force de l’imagination qui, dans les affaires auxquelles la presse donne de la publicité, pousse certaines personnes à faire les dépositions les plus déconcertantes.
Au moment de la disparition de M. Cadiou, on le voyait partout. Il n’est pas étonnant que quelques témoins aient cru le voir à Morlaix.
Mais, pour apprécier la valeur de ces témoignages, il ne faut pas perdre de vue qu’ils sont d’abord invraisemblables.
Comment M. Cadiou aurait-il pu être le 31 décembre, à Morlaix ? A la Grande-Palud. On ne le voit pas après 11 heures, le 30 décembre, lorsqu’il part pour le bois avec Pierre. Ce jour-là, il n’est pas revenu dans sa chambre. Il n’a pas quitté, comme il en avait l’habitude, les gros brodequins qu’il prenait pour aller à la Grande-Palud. Il est retrouvé, le 4 février, dans la fosse avec, les vêtements qu’il portait dans la matinée du 30 décembre. Il ne s’est pas servi de ses deux bicyclettes, remisées dans son garage à Landerneau, alors que des témoins l’ont vu à Morlaix et à Saint-Pol avec une bicyclette.
Il serait parti sans prévenir personne, ni ses employés, ni sa femme de ménage, sans prendre ses vêlements de ville dont il était toujours revêtu quand il quittait Landerneau. Il les mettait même pour aller dîner à l’hôtel de Landerneau.
Il aurait quitté Landerneau pour Morlaix pour revenir à Saint-Pol de Léon, où il n’avait rien à faire, alors qu’il était impatiemment attendu à Paris par sa femme et ses enfants. Il ne les aurait pas avisés de ce voyage par dépêche. Il serait parti sans son carnet de chèques qu’il avait toujours sur lui, dit Pierre, alors qu’il devait donner 2.000 francs à celui-ci pour la paye des ouvriers ; qu’il devait payer un chèque de 46.800 francs le 3 janvier 1914 ; qu’il devait payer son loyer le 1er janvier, à Paris, et remettre à sa femme l’argent nécessaire pour le paiement des dépenses de maison et la pension des enfants et qu’il devait, le 31 décembre, à Paris, faire un achat pour le compte de son ami. M. de Keremeur.
Certains témoignages sont d’une fantaisie extraordinaire. M. Tréanton antiquaire à Morlaix, prétend avoir rencontré, le 25 ou le 28 décembre, vers 2 h. 15 de l’après-midi. M. Cadiou au lieu-dit Le Bruly, au bas de la rivière de Morlaix et s’être entretenu quelques-instants avec lui. Ce témoin se trompe. Le 25 décembre, M. Cadiou était à 1 h. 39, chez sa tante, qu’il a quittée à 4 heures pour aller au Café de la Terrasse. La même observation s’applique au témoignage d’une demoiselle Cam, employée dans une pâtisserie de Morlaix, qui affirmait avoir, servi des gâteaux à M. Cadiou, le 28 décembre, vers dix heures du matin. A cette heure et ce jour, M. Cadiou était dans le train des chemins de fer du Finistère, partant à 9 h. 48 de Landerneau, pour se rendre à Cléder chez sa sœur, où il était resté toute la journée.
C’est surtout dans les gares ou aux environs des gares qu’on croit voir M. Cadiou. Le 31 décembre, M. Bacon, vétérinaire à Morlaix, prenait avec sa femme le train de 15 h. 41 pour aller à Landerneau. Il était en retard et courait. En traversant la salie d’attente, à Morlaix, il a aperçu quelqu’un qu’il a pris pour M. Cadiou et il a dit à sa femme : « Tiens, voici M. Cadiou, vois comme il a mauvaise mine. » Sa femme répondit : « Il est toujours comme cela ! »
Le même jour, à la même gare de Morlaix, M. Nicolas, négociant à Brest, arrivait de Brest par le train de 18 h. 8. Il aurait vu sur le quai de la gare M. Cadiou, qu’il connaissait depuis longtemps, en costume de cycliste. Les souvenirs de M. Nicolas ont été souvent imprécis. Il a même téléphoné à Mme Vichot qu’il avait vu M. Cadiou le 27 décembre. Il a ensuite donné cette précision qu’il était sûr de la date, parce que ce jour-là, il avait signé un acte chez un notaire. Il est vrai qu’en arrivant en retard chez ce notaire il dit pour s’excuser qu’il avait rencontré M. Cadiou et qu’il lui avait parlé. Il a été ensuite obligé de reconnaître qu’il l’avait simplement salué, sans lui parler.
Les témoignages de M. et. Mme Prigent n’ont aucune précision et se contredisent.
M. Le Cabon, facteur des télégraphes, croit avoir croisé M. Cadiou, vers 8 h. 1/2, sur la place Thiers, aux environs de la gare. Ce dernier l’aurait salué en lui disant : « Bonjour, Cabon. » Sur cette même place Thiers, M. Caramour croit, avoir vu M. Cadiou vers dix heures du matin, au café de la Terrasse, où personne ne l’a vu, mais où est entré à ce moment, un M. Blanc qui ressemble à M. Cadiou.
Encore près de la gare des chemins de fer armoricains, un sieur Guillemot aurait vu pendant vingt minutes, le 1er janvier, entre une heure et deux heures de l’après-midi. M. Cadiou. II l’a reconnu parce qu’il était petit clerc lorsque M. Cadiou était avoué. Or, M. Cadiou a cédé sa charge en 1903.
Tous ces témoins ont remarqué que M. Cadiou était vêtu d’un complet cycliste, gris ou tirant sur le gris (un témoin dit pointillé noir et bleu), coiffé d’une casquette grise, un peu large, avec écusson, et qu’il portait des jambières en drap.
Or, M. Cadiou n’a pas de costume de cette couleur, ni de casquette semblable. Il a des molletières en cuir jaune. Son costume est brun verdâtre à rayures. Ces témoins se sont donc trompés.
Enfin, M. Le Gall, receveur de bureau à l’hospice de Morlaix, qui le 1er janvier, à la gare de Saint-Pol de Léon, prenait le train de 19 h. 13 pour rentrer avec son fils, crut voir sur le quai de la gare M. Cadiou en costume de cycliste avec une pèlerine grise, que M. Cadiou n’a jamais possédée, tenant en main une bicyclette, il est passé devant lui et l’a salué.
Il a été établi qu’un inconnu avait fait enregistrer par ce train une bicyclette et avait pris un billet pour Rennes. Ce voyageur n’était certainement pas M. Cadiou, qui voyageait à demi-tarif. Mais une circonstance infirme complètement la valeur de ce témoignage. M. Le Gall croit avoir rencontré, le 25 décembre, vers dix heures du matin, M. Cadiou circulant à bicyclette, à une certaine distance de Morlaix, sur le chemin du bas de la rivière. Il lui aurait dit : « Vous allez dans le bas de la rivière ? » Le cycliste lui aurait répondu : « Oui. »
Ce n’était pas M. Cadiou qui, dans la matinée du 25 décembre, était encore à Landerneau, vêtu de ses habits de ville, avec lesquels il a été vu toute l’après-midi du 25 décembre à Morlaix. M. Le Mallet croit, du reste, avoir vu M. Cadiou, vêtu en cycliste, entrer à 10 h. 30 du matin, au café de la Terrasse, où personne ne l’a vu.
D’autres témoins, dont l’erreur a été reconnue, avaient même vu M. Cadiou après le 1er janvier. Un de ses amis, M. Ferrutem, qui le connaît beaucoup, a cru le voir, le 20 janvier, sur le quai de Trégurn. Il a facilement constaté qu’il se trompait. Si M. Cadiou était venu à Morlaix et à Saint-Pol de Léon, le 1er janvier, il aurait été vu par ses nombreux amis. Il n’est reconnu que par des personnes qui ne l’ont pas vu depuis plusieurs années. Aucune ne cause avec lui et ne peut, par conséquent, donner de certitudes. Enfin, on ne peut pas expliquer comment, si M. Cadiou a été vu le 1er janvier à Morlaix avec un costume qu’il ne possédait pas et a été tué dans cette ville ou dans les environs, son corps a pu être retrouvé à quarante kilomètres dans les bois de la Grande Palud avec son costume ordinaire et ganté. Pour croire à la réalité des dépositions des témoins, il faut croire non seulement à l’invraisemblance, mais à l’absurde.
Pierre a, lui aussi, essayé de faire croire que M. Cadiou avait pu quitter Landerneau et, comme la date du 30 décembre était dangereuse pour lui, il le fait partir le 29.
Pour établir cette date du 30 décembre, il écrit à l’adresse de M. Cadiou une lettre qui a la prétention d’être habile et qui est devenue singulièrement compromettante.
Dans cette lettre, il s’étonne de ne pas avoir reçu par la poste un chèque de 2.000 francs dont il a besoin pour faire la paye des ouvriers et il donne cette explication qu’il a appris par le facteur qu’un train aurait déraillé sur la grande ligne et que c’est là, sans doute, la cause du retard.
Or, il était impossible que ce chèque parvînt à la Grande-Palud dans la matinée du 30 décembre, puisque M. Cadiou, en admettant qu’il fût parti de Landerneau le soir du 29 décembre, ne pouvait arriver à Paris que le 30 au matin. Mais il n’est pas douteux que M. Cadiou était à l’usine dans la matinée du 30, puisqu’il s’y est rencontré avec Pierre. La lettre du 30 décembre ne peut s’expliquer que par la préoccupation qu’a Pierre, dans la soirée du 30 décembre, après le crime, d’établir qu’on n’a pas pu le voir dans la matinée avec son patron.

Les imprudences de Pierre
Pierre a commis une autre imprudence. On n’a pas découvert dans la chambre de M. Cadiou, à Landerneau, un dossier secret qu’il avait formé pour se défendre contre les attaques dont il était l’objet.
Or, Pierre pénètre seul, sans témoins, au domicile de M. Cadiou, et seul il avait intérêt à la disparition de ce dossier. Une première fois, le 4 janvier, Pierre était entré dans cet appartement avec la femme de ménage, Mme Léost, M. Joncour et, Mme Laconne [Zaccone], qui étaient venus vérifier si M. Cadiou n’était pas mort dans l’appartement. Pierre avait profité de cette visite pour changer les plombs du téléphone. La réparation, facile du reste, avait été si bien faite, que l’accusé avait pu téléphoner immédiatement avec M. Jean-Marie Cadiou, à Lambézellec.
Cependant, le lendemain, 5 janvier, Pierre se fait encore remettre la clef, sous le prétexte d’une nouvelle réparation. Il pénètre seul dans l’appartement de M. Cadiou, où il est resté environ un quart d’heure. Or, quand M. Bolloc’h, après sa nomination comme administrateur provisoire, a voulu prendre possession des papiers de l’usine, en présence de M. Jean-Marie Cadiou, président du conseil d’administration, il a trouvé vide une serviette qui renfermait le dossier des pièces de défense réunies par M. Cadiou. Ce dossier n’a pu être retrouvé.
Le 31 décembre, Pierre tente une dernière ruse, qui donne toute la mesure de son hypocrisie. Il envoie ses souhaits de prospérité et de santé à l’homme qu’il a tenté de ruiner et qu’il a tué et enterré.
Ainsi, tout concourt à accuser Pierre : sa présence sur les lieux du crime au moment où il est commis, la détention de l’arme meurtrière, son intérêt. Il n’a, pour se défendre, que ses explications, et elles sont mensongères.
Pierre appartient à une famille honorable. Il a fait des études supérieures. Son acte criminel n’en est que plus odieux.

Les jambes croisées, Pierre a écouté le début de ce document avec un vague sourire.
A plusieurs reprises, il esquissa un geste de protestation, notamment quand on l’accusa d’avoir diffamé un patron qui n’avait eu que des bontés pour lui.
La lecture est longue.
Pierre a l’air de s’en désintéresser.
Il redevient attentif au passage relatif au revolver et exprime, par sa mimique, que l’avis du ministère public et le sien, ça fait deux.
En définitive, Pierre est accusé de meurtre. Pourquoi pas d’assassinat, puisque l’acte d’accusation tend à établir la préméditation ? C’est un mystère de plus dans cette histoire compliquée.
A la demande du président, Pierre décline ses noms et prénoms.
Il a 37 ans. Il est né à Caugé (Eure). Il est d’une famille de cultivateurs très honorables.
Mobilisé, il ne quitta pas Paris de toute la guerre. Puis, libéré, il se fixa à Lyon.

On procède à l’appel de 104 témoins.
Quelques-uns manquent à l’appel, notamment Legrand, qui invoque, avec certificat médical à l’appui, une crise d’arthritisme.
Me Floch, avocat de la partie civile, exige une contre-visite.
« Je comprends, dit-il, que Legrand soit gêné d’avoir à comparaître ici ; mais c’est un témoin important, et son excuse doit être vérifiée. »
Mme Cadiou, souffrante, n’arrivera que demain.
Le président fait connaître que l’on entendra d’abord les témoins qui auront à parler de la situation financière de l’usine, puis ceux qui aideront à déterminer la date de la dernière visite de Cadiou à la Grande-Palud, puis les experts et, enfin, les témoins de Morlaix.

L’interrogatoire de Pierre
Ensuite commence l’interrogatoire de l’accusé.
– Il importe d’abord, dit le président, de faire connaître le caractère de Pierre. D’après différents témoignages, Pierre serait sournois ; il est froid, peu communicatif.
« Il calcule tout au millième », a dit un témoin. Il est vigoureux et s’en vante. Il est brutal, emportés. « Moi, je tuerais un homme comme une mouche », a-t-il déclaré un jour. Il a tenu d’autres propos compromettants : « Si Cadiou veut me renvoyer, je le flanquerai à l’eau. »
A cette peinture pou séduisante de son client, Me Henri Robert, qui est au banc de la défense avec Me Feillard, oppose les renseignements excellents fournis par le maire de La Forest, le maire de Caugé, son adjoint, un instituteur et le secrétaire général de l’Association des anciens élèves de
L’École centrale.
Me Floch riposte en lisant une lettre où Pierre écrit à son ami Faucon : « Comme tu le sais, il n’y a que l’argent qui m’intéresse… »
L’incident est clos.
Le président reprend, un à un, les arguments de l’accusation, les commente et les discute avec Pierre, qui se défend du reste, avec une maladresse attendrissante.
C’est l’historique de l’usine, les dénonciations de Pierre, la question du 30 décembre, toutes choses qui ont été dites et redites à satiété.
La lutte est inégale entre le magistrat qui a les pièces de l’instruction sous les yeux et Pierre, réduit à ses souvenirs. « Ce n’est pas un interrogatoire, c’est un réquisitoire », s’écrie Me Henri Robert, venant au secours de son client qui patauge.
Enfin, l’interrogatoire est terminé. Prochaine séance demain matin, à neuf heures.
En siégeant deux fois par jour, on espère que le verdict sera rendu samedi.
Marcel COUDURIER.

29 octobre 1919 – p. 1 et 2

Assises du Finistère
L’AFFAIRE CADIOU

DEUXIÈME AUDIENCE
Le défilé des témoins

(De notre envoyé spécial)

Quimper, 28. – On avait quelque peu bâillé, hier, au cours de l’entretien du président Cordier et de l’ingénieur Pierre. C’est que les événements qui faisaient l’objet du dialogue n’avaient pas le charme de l’inédit et que Pierre n’est pas un causeur étincelant. On compte sur les témoins pour ranimer ce débat languissant.

Me ROBERT
Le premier qui s’avance est Me Robert, notaire à Landerneau, qui entretint avec M. Cadiou des relations d’amitié et dressa pour lui différents actes relatifs à l’usine. Il l’ait l’éloge de M. Cadiou, homme sérieux, honnête, intelligent, et estime à 250.000 ou 300.000 francs l’actif de sa succession.
Il n’a jamais ajouté foi aux bruits de suicide, de fugue ou de fuite en Allemagne mis en circulation au moment de la disparition de M. Cadiou.

Me JONCOUR
Me Joncour, avoué à Quimper, cousin germain de la victime, raconte qu’il reçut le 1er janvier 1914 un télégramme où Mme Cadiou s’inquiétait de ne pas avoir de nouvelles de son mari. Me Joncour alla exprimer son appréhension à Pierre, qui lui dit que M. Cadiou avait dû se rendre à Lyon. Quelques jours après, Me Joncour alla avec Pierre, Mme Léost et Mme Zaccone visiter l’appartement de M. Cadiou à Landerneau. Il recommanda à Mme Léost de fermer l’appartement et de n’y laisser entrer personne. Ce jour-là, Pierre fit une allusion aux difficultés financières de M. Cadiou et aux ennuis qu’il avait avec le service des poudres :
« Il a été dénoncé par un ouvrier du Moulin-Blanc, dit-il, et je lui ai conseillé de changer de raison sociale pour pouvoir participer plus facilement aux adjudications de la guerre. »
L’accusation voit dans cette suggestion une indication du projet qu’aurait conçu Pierre de se substituer à son patron.

M. MENESSIER [MENNESSIER]
M. Ménessier [Ménnessier], commissaire spécial, déclare que bien avant le crime son service avait eu à s’occuper de l’usine de la Grande-Palud en raison de son origine allemande. Il résume son enquête personnelle et celle de ses subordonnés après la disparition de M. Cadiou, tout en faisant remarquer que ses souvenirs sont effacés et qu’il ne saurait entrer dans les détails.
Le président Cordier lit un procès-verbal de M. Ménessier [Ménnessier], duquel il résulterait qu’au cours d’une entrevue entre MM. Legrand et Fabre, ancien parfumeur, demeurant au Rody, M. Legrand aurait dit qu’il fallait se débarrasser de Cadiou par tous les moyens. C’est peu après que Pierre envoyait sa dénonciation.

M. LEGRAND EST HORS D’ÉTAT DE SE DÉPLACER
On n’aura pas le plaisir d’entendre M. Legrand déposer ; d’après un nouveau certificat médical, il est hors d’état de se déplacer avant un mois.
M. Cazenavette donne lecture des procès-verbaux de l’instruction. C’est l’historique de la fondation de l’usine et des pourparlers de cession entre MM. Cadiou et le groupe Legrand-Rocher, qui n’aboutirent pas, comme on sait.
M. Legrand nie le propos qui lui est attribué par M. Fabre. Il n’a jamais dit qu’il fallait supprimer Cadiou.
On lit une déposition d’un Wurtembergeois nommé Richard Schlessinger, qui précisa jadis que les deux principaux ennemis de M. Cadiou à Landerneau furent MM. Dumont, ancien directeur de la filature de Traon-Elorn, et Legrand ; puis une autre déposition de feu Rocher, relative au contrat signé par Pierre avec les rivaux de M. Cadiou, contrat qui engageait Pierre à partir du mois de mars 1914.
Le président Cordier remarque que bien que Pierre eût dénoncé ce contrat après le crime, il ne fut jamais question de lui faire payer le dédit qui avait été stipulé.

M. PRAT
M. Prat, ancien directeur du Crédit Lyonnais à Brest, confirme que la situation financière de M. Cadiou était très bonne.

LA DÉPOSITION DU DÉPUTÉ CLOAREC
Puis M. Cazenavette lit une déposition du député Cloarec, décédé, qui est un exposé des démarches faites au ministère de la guerre par ce député pour le compte de M. Cadiou. En 1910 notamment. M. Cloarec, induit en erreur par Cadiou, affirma à M. Sarraut que l’usine de la Grande-Palud était entièrement française et constituée avec des capitaux exclusivement français. A la même époque, M. Cloarec eut un entretien avec M. Maginot, sous-secrétaire d’État à la guerre, qui lui dit que des soupçons très graves pesaient sur M. Cadiou et qu’une enquête était ordonnée.
M. Cloarec répondit qu’il se désintéresserait de M. Cadiou si des irrégularités étaient relevées à sa charge et il insista pour que l’enquête fût poussée activement.

M. JAN
Me Jan, notaire à Brest, déclare que M. Cadiou avait constitué un dossier pour sa défense, celui qui a disparu, et que M. Cadiou dit un jour que si certaines personnes venaient à connaître le contenu de ce dossier, il lui arriverait malheur.

M. DUVAL
On entend M. Duval, greffier de la justice de paix de Rostrenen, qui fut du groupe Legrand-Rocher. Lecture est donnée des dépositions de MM. Potel et Bonnafous au sujet de l’affaire d’Angoulême, incident qui remonte à 1910 et fut dénoncé en 1913 par Pierre, qui devait pourtant savoir, à un moment, que la bonne foi de Cadiou ne pouvait être incriminée.

M. BARRAL
C’est M. Barral, inspecteur général des poudres en retraite, qui comparait ensuite. Il reçut, en juin 1913, la dénonciation de Pierre et provoqua une enquête discrète qui suivit son cours et dont il ignore officiellement le résultat.

M. FREUND
Avec M. Freund, le sympathique juge de paix de Landerneau, on revient au crime. En effet, M. Freund est le magistrat qui procéda aux premières constatations lors de la découverte du cadavre, le 4 février. Il dit que Pierre n’a pas été impressionné par la vue du corps de Cadiou. Trois centimètres de terre à peine recouvraient le corps.

Mme CADIOU
Mme Cadiou dépose : la dernière lettre de son mari lui est parvenue le 27 décembre 1913. II annonçait son retour prochain et le confirmerait par télégramme. N’ayant rien reçu le 31, Mme Cadiou s’inquiéta et télégraphia à Pierre, qui ne répondit pas. Le 1er janvier, de plus en plus alarmée,
Mme Cadiou télégraphia à tous ses parents, à des amis, prévint la sûreté, etc. C’est M. Cloarec qui se chargea de la plupart des démarches. La réponse de Pierre ne parvint que le 2 janvier. M. Cadiou avait fait part à sa femme des soupçons que lui inspirait Pierre et il avait manifesté l’intention de le renvoyer « J’ai mal placé ma confiance », disait-il.
Mme Cadiou dit que jamais son mari n’avait manqué de passer le 1er janvier en famille et son silence, ce jour-là, fut pour elle la plus sûre présomption de sa mort.

M. Jean-Marie CADIOU
M. Jean-Marie Cadiou a commencé à s’inquiéter de la disparition de son frère le 3 janvier. Il raconte les premières recherches dans l’Elorn, les fouilles dans le bois. Il soutient que c’est sur les indications de la somnambule qu’il trouva la bonne piste et la suivit jusqu’au petit sentier au bout duquel reposait la victime.
Il décrit le trouble de Pierre : « Pierre a pâli », affirme-t-il : « Il a rougi », dit un autre ». A-t-il pâli ou rougi ? On ne saura jamais.
M. Vichot, avoué à Brest, ami de la famille Cadiou, fait l’éloge do la victime. Il est persuadé que les témoins de Morlaix se trompent.

M. TONNART
Le témoin Tonnard comparaîtra probablement demain. Au début de l’audience de l’après-midi, Me Floch, avocat de la partie civile, demande si Tonnard, dont l’existence lui a été révélée ce matin par la presse, a été cité par le ministère public. Sur réponse négative de M. Cazenavette, l’avocat insiste pour que Tonnard soit convoqué d’urgence.
« Beaucoup de bruit, dit-il, a été fait autour de cette déposition, que l’on représente comme un coup de théâtre de nature à changer la face de l’affaire. Messieurs les jurés lisent les journaux, il importe que l’incident soit publiquement vidé et qu’aucun doute ne subsiste dans leur esprit. »
Mais Tonnard met en cause de nombreuses personnes. Les convoquera-t-on également ? Va-t-on recommencer l’enquête sur une nouvelle base ?
« Nous verrons, conclut Me Floch, après la comparution du témoin. On pourrait d’ailleurs, dès maintenant, faire rechercher s’il ne s’est pas produit d’évasion dans les maisons d’aliénés de la région. »
M. Cazenavette répond que des renseignements ont été pris sur Tonnard et qu’il n’a jamais été interné.
Finalement, il est décidé que Tonnard sera convoqué télégraphiquement.

M. VACHERONT
Cet incident clos, M. Vacheront, maire de La Forest, vient dire qu’il a toujours considéré Pierre comme un garçon serviable. A la demande de l’accusé, il dit que le chemin qui passe devant le moulin de la Grande-Palud peut conduire aux sources que Cadiou se proposait d’acheter.
Ce n’est pas ce témoin qui dévoilera le mystère ni les suivants. M. Le Guiner, juge de paix à Quimper, ami de Cadiou, fut mis par lui au courant des machinations tramées par ses concurrents ; il connaissait, lui aussi, l’existence du fameux dossier disparu.
– Mais, s’écrie Pierre, je n’ai jamais nié que Cadiou eût un dossier secret.
M. Salliot, qui fut comptable à la Grande-Palud avant le crime, ne sait rien d’intéressant. Il rapporte des propos entendus à Landerneau après la disparition de Cadiou.
A ce sujet, Me Floch prie le président de demander à Pierre si oui ou non il a dit, le 1er février 1914, que Cadiou était en mauvaises affaires et qu’il était parti sans avoir remboursé ses commanditaires.
Pierre avoue sans difficulté.

M. de LANGAVENT
Un ingénieur, M. Clere de Langavent, a été mis en rapport en 1913 avec Cadiou, par l’intermédiaire de l’Association des Anciens élèves de l’École centrale. Cadiou cherchait un remplaçant à Pierre. Rendez-vous fut pris au buffet de Rennes, mais cette entrevue n’eut pas de suite, de Langavent ayant eu connaissance des bruits qui couraient sur les relations de Cadiou avec des Allemands.
Le témoin ne se souvient pas de la date exacte de la proposition de Cadiou.
Le procureur lit la déposition de M. de Keramur, qui établit que Cadiou ayant terminé ses affaires le 29 décembre, comptait partir le lendemain « par le premier rapide qu’il pourrait prendre. »

Mme LEOST
Puis c’est Mme Léost, la femme de ménage de M. Cadiou, qui renouvelle ses déclarations antérieures.
Reconnaîtrait-elle les vêtements de Cadiou ?
– Oui.
On ouvre le panier aux pièces à conviction et l’on étale sur les marches la défroque de la victime. On présente une casquette à Mme Léost.
– Est-ce la casquette de Cadiou ?
– Non !
– Et celle-ci ?
– Non plus.
Une troisième casquette est extraite des flancs de l’inépuisable panier ; ce n’est pas encore celle-là.
Alors ? Cette fois le panier est vide. Qu’est devenue la casquette de Cadiou ? Va-t-on ordonner un supplément d’information ? Le président enchaine. On respire.
La visite que l’on reproche à Pierre d’avoir faite seul au domicile de Cadiou est évoquée. Un point est contesté : les volets de l’appartement étaient-ils fermés le matin du 30 décembre ? Le comptable Guillou l’affirme ; Mme Léost rappelée à la barre, est sûre que le 30 les volets étaient ouverts.
Quelle mémoire ! Encore un mystère !

29 OU 30 ?
M. Guillou n’a pas vu Cadiou à l’usine le matin du 30 décembre ; cependant, au dire d’un autre témoin, Cadiou serait allé au bureau du comptable ce matin-là. Ce n’est pas aujourd’hui qu’on les mettra d’accord.
Est-ce le 29 ou le 30 décembre que la présence de Cadiou a été constatée pour la dernière fois ? Grave question. Plusieurs témoins, pour la plupart ouvriers de l’usine, essaient de préciser. Après six ans, ils ne convaincront personne.
Mme Quéméneur, débitante à la Grande-Palud, a failli devancer M. Jean-Marie Cadiou et découvrir le cadavre. Sa nièce avait remarqué des corbeaux qui croassaient au-dessus du bois et le chien de Mme Quéméneur hurlait à la mort, en regardant avec insistance, paraît-il, vers le bois.
Ce quadrupède serait-il somnambule ?
Le témoin Dolou, chauffeur de l’usine, a noté qu’un jour Pierre se promenait rêveur en poussant un caillou du pied.
Était-ce du pied droit ou du pied gauche ? Énigme.
A quatre heures, l’audience est suspendue.
A la reprise, les témoins sont successivement invités à dire s’ils ont vu Cadiou à l’usine le 30.
L’un d’eux, Morvan, ne parle pas français.
Pendant que l’on cherche un interprète, Couloigner dépose : il a vu Cadiou le 30.
L’interprète est là.
On rappelle Morvan, mais ce n’est plus le même. Celui-là ne sait pas le Breton.
On envoie l’huissier à la recherche du premier Morvan.
L’huissier revient et annonce que Morvan est mort. (Sensation.)
On s’explique.
Le Morvan qui ne savait pas le français s’était présenté à la place de feu son père.
Au tour de Leoquet. Il a peut-être vu Cadiou le 30, mais il n’en est pas certain.
Guyader est dans le même cas.
Broudin a complètement perdu la mémoire.
Bellec ne sait pas grand’chose.
Simon aurait peut-être pu apporter une contribution modeste aux débats, mais, lui aussi, a oublié les particularités de la journée du 30 décembre 1913.
Voici Kerboul, Maubian, Postec, Bourhis, Kerdoncuff, Godec, Morvan, Olivier.
La lueur n’a pas jailli.
L’audience est levée.

En résumé, quatre témoins disent avoir vu Pierre et Cadiou ensemble le 30 et dix-huit ont vu Cadiou seul ce même jour.
Demain, un mort parlera devant le jury, c’est M. Le Coz, commissaire do la brigade mobile de Rennes, dont, le décès avait été annoncé le matin et qui a fait son apparition l’après-midi dans la salle des pas-perdus, au grand effroi des personnes superstitieuses,
Marcel COUDURIER.

Une lettre de M. Troadec
Nous avons reçu, hier, la lettre suivante :
Cléder, 28 octobre 1919.
Monsieur le rédacteur en chef,
J’ai l’honneur de protester, pour mon cas personnel, contre la déposition de Gabriel Tonnard, au sujet de l’affaire Cadiou :
Tonnard (que je n’ai jamais conseillé), vint un jour me dire qu’il connaissait la vérité sur la mort de M. Louis Cadiou.
Comme ami de la famille Cadiou, sans vouloir obtenir de Tonnard des renseignements qui m’auraient laissé d’ailleurs complètement sceptique, je lui répondis que cette affaire était du ressort de la justice.
C’est tout le conseil.
Veuillez agréer, monsieur le rédacteur, mes salutations empressées.
TROADEC, débitant, Cléder

30 octobre 1919 – p. 1 et 2 et p. 1 édition du soir

Assises du Finistère
L’AFFAIRE CADIOU

TROISIÈME AUDIENCE
Le défié des témoins

(De notre envoyé spécial)
Quimper, 29. – Cinquante-six témoins ont été expédiés hier.
S’ils défilent aussi vite aujourd’hui, nous aurons le verdict vendredi soir.
Le premier qui comparait est M. Le Coz, commissaire de police de la brigade mobile de Rennes.
Sa déposition est extrêmement importante, car elle éclaire d’un jour singulier les procédés de l’instruction.

LE COMMISSAIRE LE COZ
Le président. – Faites votre déposition, Le Coz.
R. – Je suis intervenu dans cette affaire le 9 février 1914 sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest
« J’ai d’abord été chargé d’établir si c’était le 29 ou le 30 décembre 1913 que Cadiou et Pierre ont été vus ensemble à l’usine. La plupart des témoins affirmèrent que c’était le 29. Les mêmes, la quasi-unanimité, certifièrent que le 30, Cadiou était venu de bonne heure à l’usine alors que les lampes n’étaient pas encore éteintes et qu’il en partit au moins une heure avant l’arrivée de Pierre.
« Cependant, 3 témoins : Bignard, Dobou [Dolou], et Kervestin déclarèrent avoir vu Pierre et Cadiou quitter ensemble l’usine le 30, au matin.
« Leur témoignage était corroboré par le fermier Bonnefoy. Mais j’ai acquis, bientôt, la certitude que Bonnefoy avait quitté la Grande-Palud le 30, à 8 heures du matin, pour conduire un cheval à la commission de remonte italienne à Landerneau et qu’il n’en était revenu qu’à 5 heures du soir.
« Bonnefoy n’avait donc pu voir Cadiou et Pierre ce jour-là à l’usine. Il reconnut, d’ailleurs, qu’il s’était trompé.
« Je fus ensuite chargé de rechercher si, postérieurement au 30 décembre, Cadiou avait été vu ailleurs qu’à Landerneau. Je fis des recherches à Morlaix. Un employé de la gare de Landerneau m’ayant déclaré que Cadiou avait pris le train à Landerneau le 30 après-midi pour Morlaix, je découvris un premier témoin intéressant qui était M. Baron, vétérinaire à Morlaix, puis un second. Pour les détails, il faudra se reporter aux procès-verbaux que je fis à cette époque, car mes souvenirs se sont effacés.
« On me demanda aussi de faire une enquête sur les conditions dans lesquelles le revolver de Pierre avait pu disparaître. Un M. Le Fur ayant prétendu avoir vu jeter un objet d’une fenêtre de l’usine dans la rivière, des fouilles furent entreprises sous ma direction qui ne donnèrent aucun résultat.
« Après la contre-autopsie du docteur Paul, j’eus à rechercher l’auteur de deux lettres anonymes parvenues à Morlaix le jour de la contre-autopsie, l’une à l’adresse de mon collaborateur l’inspecteur Brisset. Ces lettres me semblèrent avoir été rédigées par un praticien et le docteur Rousseau fut de mon avis. Ne voyant qu’un médecin qui s’était intéressé à l’affaire Cadiou : le docteur Prouff de Morlaix, qui était venu à la Grande-Palud, le 13 janvier, et avait eu un entretien avec Bignard, je rassemblai quelques spécimens de l’écriture du docteur Prouff et je constatai des ressemblances entre son écriture et celle des lettres anonymes.
« Le docteur Prouff ayant nié, je demandai une expertise. J’ignore si elle a eu lieu. »
M. le commissaire Le Coz dit ensuite qu’il eut à opérer des perquisitions, des saisies de lettres, télégrammes et documents divers.
Il rappelle le témoignage troublant de Mme Lespagnol, cette toucheuse de bestiaux qui, dans la nuit du 27 au 28 janvier, aperçut une lueur dans le bois de la Grande-Palud. Puis il cause des habitants de Landerneau qui, la même nuit, et à la même heure, notèrent le passage d’une automobile puissante allant d’abord vers la Grande-Palud et en revenant une demi-heure plus tard.
M. Le Coz a également recherché ce sosie de Cadiou dont il avait été question au moment des témoignages de Morlaix. Il n’a trouvé qu’un témoin : Feunteun ou Kerfeunteun de Morlaix, qui prétendit avoir rencontré, vers le 20 janvier, une personne ressemblant étonnamment à Cadiou.

Me HENRI ROBERT QUESTIONNE
Me Henri Robert. – Je désirerais poser deux questions au témoin. M. le commissaire de police qui vient de déposer avec la plus grande clarté avait, nous a-t-il dit commencé une enquête à Morlaix. Voudrait-il me dire s’il a pu faire une enquête approfondie, ou, si, à un moment donné, ses recherches n’ont pas été interrompues ?
M. Le Coz. – Je suis entré dans l’affaire le 9 janvier ; j’ai travaillé sans entraves jusqu’au 19 février.
Me Henri Robert. – N’avez-vous pas reçu un ordre ?
M. Le Coz. – J’ai reçu l’ordre de n’agir que suivant des instructions limitatives.
Me Henri Robert. – N’avez-vous pas reçu une lettre de M. Guilmard, procureur de la République à Brest ?
Le témoin hésite, puis il porte la main à sa poche.
– Si M. le président le permet, dit-il, je vais donner lecture de cette lettre.
Le président. – La loi s’y oppose.
Me Henri Robert. – C’est parfait. Nous constatons, et nous en tirerons parti, que jusqu’au 19 février, M. Le Coz a pu mener son enquête librement et qu’à partir de cette date il n’a plus agi qu’en vertu d’instructions précises.
M. Le Coz. – Voici : à partir du 19 février, quoique muni d’une commission rogatoire générale, j’ai agi sur notes limitatives émanant soit du procureur de la République, soit du juge d’instruction.
Le président, – Mais cela est normal. C’est le juge d’instruction qui doit diriger l’enquête.
Me Henri Robert. – Je constate et j’attire l’attention de MM. les jurés sur ce point qu’à partir du 19 février Le Coz n’avait plus ni indépendance, ni liberté.
Sur une question de Me Henri Robert, M. Le Coz reconnaît que l’inspecteur Brisset qui s’était rendu à Pré-en-Pail, où il pensait trouver le voyageur de commerce acheteur du revolver de Pierre, reçut téléphoniquement l’ordre d’arrêter son enquête.
Après cette déposition, qui fait une vive impression sur l’assistance, le défilé des témoins de l’usine recommence : MM. Bonnefoy, Guéganton, Bignard. Toujours la question du 30.
– Elle n’est pas si importante qu’on le croit, messieurs les jurés, s’écrie Me Henri-Robert, car nous vous démontrerons bientôt que le 31 décembre Cadiou était encore vivant. (Sensation.)
M. le docteur Prouff n’apporte aucun fait nouveau. Me Huet, avocat à Morlaix, non plus.

ET L’ON REPARLE DE LA SOMNAMBULE
Mlle Guillemin, sœur de Mme Richard laquelle est la mère de Mme Cadiou, a envoyé à Mme Saimpy [Sainpy] deux gants et une cravate ayant appartenu au disparu pour aider la somnambule de Nancy à découvrir dans son marc de café le secret de la fosse. C’est Mlle Guillemin qui reçut ultérieurement de Mme Saimpy [Sainpy] la confidence de la somnambule et qui la transmit à M. Jean-Marie Cadiou.
Le président. – On a dit que cette histoire do somnambule avait été machinée par la famille Cadiou qui savait que le corps était dans le bois.
Le témoin. – C’est faux.
Mme Saimpy [Sainpy], de Pont-à-Mousson, lui succède. C’est Mme Saimpy [Sainpy] qui a consulté la somnambule. Elle raconte l’entrevue en ces termes :
« Ennuyée de voir que les recherches n’aboutissaient pas, je me suis décidée, à la fin de janvier, à consulter Mme Hoffmann. Je lui ai apporté la paire de gants que m’avait fait parvenir Mlle Guillemin et je la lui ai mise pliée dans les mains. Mme Hoffmann, qui était endormie, nie dit :
« C’est un homme.
« – Où est-il ?
« – Il est couché dans un endroit tout noir.
« – Est-ce une cave ?
« – Non, il est assassiné ; il est dans le bois.
« – Vous devez vous tromper ? Il ne peut être dans le bois où on l’a vainement cherché. Regardez dans l’eau.
« – Si, il est dans le bois. Il y a un talus et des bouquets d’arbres. Il est enterré près d’un de ces bouquets. »
– Voilà, conclut Mme Saimpy [Sainpy]. Et, en quittant la somnambule, je lui ai dit : « Puissiez-vous avoir raison ! »
Le président. – Alors, vous croyez aux somnambules ?
Le témoin. – C’est mon droit.
Le président donne lecture de la déposition faite par Mme Saimpy [Sainpy] à l’instruction et constate certaines variantes qui laissent supposer que, inconsciemment, Mme Saimpy [Sainpy] a fourni des indications à la pythonisse.
Le président. – On a envisagé l’hypothèse d’un suicide et insinué que l’histoire de la somnambule avait été imaginée par la famille Cadiou pour que le corps fût retrouvé de manière à faire admettre qu’il y avait eu crime.
Le témoin. – Oh ! Quelle horreur !
Le président. – Auriez-vous prêté la main à une telle machination ?
Le témoin. – Non, je le jure !

LA PYTHONISSE
Mme Hoffmann, la plus célèbre des extra-lucides de la Meuse, est introduite. Elle jure de dire la vérité sans haine et sans crainte.
– Votre profession ? demande le président.
– Somnambule, répond-elle.
Malheureusement, Mme Hoffmann n’est lucide qu’endormie. A l’état de veille, elle ne se souvient de rien.
Le président essaie cependant de lui tirer quelques indications :
– Qui vous a endormie ?
Le témoin. – Ma marraine.
Le président. – Quel âge avait-elle à cette époque ?
Le témoin. – 82 ans.
Le président. – Elle a conservé son fluide bien longtemps. Alors vous ne vous rappelez rien de ce que vous avez dit à Mme Saimpy [Sainpy] ?
Le témoin. – Non. Mais en me réveillant j’avais les yeux pleins de larmes.
Le président. – Vous avez bon cœur.
Me Henri Robert. – Pour que Mme Hoffmann recouvre la mémoire, si on l’endormait ?
Le président. – Je n’ai pas le talent voulu.
Me Floch. – Avant de s’endormir, Mme Hoffmann ne pose-t-elle pas des questions à ses clients ?
Réponse. – Non, jamais.
L’audience est suspendue à midi.

L’audience est reprise à deux heures.
LE MARÉCHAL DES LOGIS FARO
Le maréchal des logis Faro de Landerneau. 74e témoin, a fait les premières constatations lors de la découverte du corps de Cadiou.
Pierre lui avait dit que Cadiou devait avoir environ 500 francs sur lui. Cette somme ne fut pas retrouvée sur le cadavre.
Pierre était très calme. Il ne montra aucun trouble quand on l’arrêta.

M. LE BOS
M. Le Bos, adjoint au maire de Landerneau, assista à l’exhumation de Cadiou à la Grande-Palud, puis à l’autopsie.
Il remarqua une ecchymose à la nuque et, à l’intérieur de la casquette de Cadiou, une tache de sang qui correspondait à l’ecchymose.
Cotte coïncidence lui parut étrange. Il la signala à M. Bidart [Bidard] de la Noë et s’étonna qu’on n’ait pas tenu compte de son observation à ce moment,
M. Le Bos a vu Pierre laver lui-même la casquette et le caoutchouc.
Pierre, intervenant. – J’ai peut-être commencé à laver la casquette, mais ce n’est pas moi qui ai continué.
Me Henri Robert. – Pierre s’est-il caché pour cette opération ?
Le témoin. – Non.
Me Henri Robert. – Je vous remercie.

Mme PIERRE
Mme Pierre, née Julia Juzeau, comparait ensuite.
« J’ai dit à l’instruction tout ce que je savais, dit-elle. Mes souvenirs ne sont plus précis. Je ne puis que confirmer mes déclarations antérieures. »
Le président lui pose plusieurs questions :
– A quelle heure Pierre allait-il à l’usine habituellement ? Avait-il un revolver ? Dans quelles circonstances l’acheta-t-il ? A quelle époque acheta-t-il son automobile ?
Mme Pierre ne se souvient de rien.
Pendant que le président et Me Henri Robert échangent quelques mots, Mme Pierre regarde son mari.
Celui-ci baisse la tête.
Bignart [Bignard], rappelé à la barre, déclare que Pierre venait à l’usine à des heures irrégulières.
Mme Pierre se retire et va s’asseoir dans un coin de la salle.

L’ARMURIER MARIE
M. Mairie, armurier à Landerneau, rapporte la scène de l’achat du revolver de six millimètres : « En mai 1913, dit-il, Pierre vint-à mon magasin et me dit : « Je viens vous acheter un revolver, un bon.
Des cambrioleurs se sont introduits chez moi la nuit dernière. Je veux m’armer pour ma sécurité. » « Je lui ai présenté plusieurs à choisir. Il a pris un velo dog de six millimètres. L’arme était en bon état et garantie.
Pierre, intervenant. – Le cran de sûreté fonctionnait mal. C’est pourquoi j’ai vendu le revolver.
Le président. – C’est parce qu’il était dangereux que vous vous en êtes défait.
Me Floch. – Le voyageur de commerce s’est peut-être tué avec.
Me Henri Robert. – Le voyageur de commerce, on n’a même pas essayé de le trouver. L’inspecteur Brisset a fait des recherches et il s’est arrêté par ordre.

LE VEILLEUR BOSSARD
On appelle Bossard, l’ancien veilleur de nuit qui, un moment, fut inculpé de complicité de meurtre et bénéficia d’une ordonnance de non-lieu.
Mais la défense, la partie civile et l’accusation se mettent d’accord pour renoncer à son audition.
« Le témoin, dit Me Floch, n’offrant aucune garantie pour la manifestation de la vérité. »
Signalons, en passant, que Bossard a largement fait son devoir pendant la guerre et qu’il a été réformé pour blessure.

LES TÉMOINS DE MORLAIX

On passe aux témoins de Morlaix.
En premier lieu, M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, a toujours eu la conviction d’avoir vu Cadiou à la gare de Morlaix le 31 décembre, vers 18 heures, et cette conviction est devenue une certitude quand M. Nicolas eut confronté ses souvenirs avec ceux de M. Erussard, notaire à Morlaix, et M. Le Meillet [Lemeillet].
On discute longuement et assez vivement les déclarations de ces trois témoins.
Comment soutenir la culpabilité de Pierre, s’ils disent vrai ?
« Je ne conteste pas, dit Me Floch, que M. Nicolas ait cru voir Cadiou à Morlaix. Je démontrerai qu’il s’est trompé sur l’identité de Cadiou. »
Me Henri Robert, rappelant la réception peu cordiale qui fut réservée par M. Bidart [Bidard]de la Noë à la déposition de M. Nicolas, déclare :
« Je n’ai jamais vu une instruction conduite comme le fut celle-là. Quand un témoin faisait une déposition favorable à l’inculpé, on prenait des renseignements sur lui comme sur un malfaiteur. »
Le président. – Vous outragez les magistrats !
Me Henri Robert. – Pardon, je constate un fait qui est exact.
L’intérêt des témoignages précédents, c’est qu’il ne semble pas qu’il puisse y avoir de confusion de dates, attendu que les témoins affirment avoir rencontré Cadiou le jour où une pièce notariée que l’on a conservée fut passée par M. Nicolas et M. Paris, en l’étude de Me Erussard. Or, cette pièce est datée du 31 décembre.
M. Paris, quincaillier à Morlaix, confirme.
Bien mieux ! M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice de Morlaix, a rencontré Cadiou le 1er janvier, vers 7 heures du soir, sur le quai de la gare de Saint-Pol de Léon. Cadiou avait sa bicyclette à la main, et se dirigeait vers la queue de train de Morlaix.
Il croisa Le Gall et lui dit : « Bonjour, Le Gall. » Le témoin répondit : « Bonjour, Cadiou. »
Le Gall soutient ses dires avec une conviction impressionnante.
Pour lui, aucun doute n’est admissible. Cadiou était vivant le soir du 1er janvier 1914.
Le docteur René Le Gall, médecin de marine, confirme la déposition de son père.
Les dépositions de Mme Le Gall, de Mlle Quéméneur, sont identiques.
M. Cabon, facteur des télégraphes, a rencontré Cadiou le 1er janvier, à 8 heures du matin, place Thiers à Morlaix.
Cadiou lui dit : « Bonjour, Cabon.»
Cabon, qui connaissait Cadiou depuis 20 ans, est sûr de ce qu’il avance.
La date est certaine.
Le matin de la rencontre, Cabon avait une réparation à effectuer à Lanmeur. Le fait a été vérifié.
M. Le Picard, patron du « Café de la Terrasse » à Morlaix, avait d’abord cru se rappeler que M. Cadiou était venu à son café l’après-midi du 1er janvier et qu’il y avait écrit deux heures durant ; mais à la réflexion, il s’est rétracté.
Le couvreur Caramour croit avoir vu Cadiou entrer au « Café de la Terrasse » à Morlaix, le 1er janvier, vers dix heures du matin.
Il l’a dit à sa femme en rentrant chez lui et celle-ci en témoigne.
Le centième témoin, faisons une croix, se nomme Prigent, ancien commerçant à Brest, demeurant à Morlaix. Lui aussi a vu Cadiou à Morlaix le matin du 1er janvier.
Mme Prigent de même.
Baron a vu Cadiou le 31 décembre, toujours à Morlaix ; Tréanton, Hamon, Roger, Balboch, Le Feunteun, autres Morlaisiens ; Collier, inspecteur des chemins de fer de l’Etat à Brest, n’apprennent rien de neuf.
L’audience est levée à dix-huit heures.

LE TÉMOIN TONNARD
Le témoin Tonnard est arrivé ce soir. Il comparaîtra demain, ainsi que le recteur de Cléder, mis en cause par l’étonnant charpentier.
L’audition des témoins sera terminée pour midi.
Marcel COUDURIER.

L’AFFAIRE CADIOU
Le témoignage de TONNART est écarté
Quimper, 30. – Le témoin Tonnart entendu au début de l’audience a refait exactement le récit que nous avons publié. L’accusation, la défense et la partie civile se sont mis d’accord pour ne pas retenir ce témoignage.
« Ce n’est pas la première personne a qui cette affaire ait tourné la tête » dit le président.

31 octobre 1919 – p. 1 et 2

Assises du Finistère
L’AFFAIRE CADIOU

QUATRIÈME AUDIENCE
Le défilé des témoins

Tonnard est entendu et renvoyé à son extravagante rêverie

(De notre envoyé spécial)
Quimper, 30. – Faut-il reparler du charpentier Tonnard ? Sur l’ordre du président on amène à la barre, au début de l’audience, un individu d’une quarantaine d’années au sombre regard. Il est vêtu en ouvrier, porte le large pantalon de velours de sa corporation, et son aspect général ne comporte aucune particularité remarquable. Il parle. C’est en des termes identiques le récit consigné au procès-verbal du commissaire de police de Saint-Pol de Léon que je vous ai télégraphié lundi. On l’écoute patiemment.
Le président. – C’est tout ce que vous savez ?
Tonnard. – Oui.
Le président. – Messieurs, vous connaissiez la déposition de Tonnard. Vous avez désiré le voir. Vous avez eu satisfaction. Je pense que vous estimerez comme moi que nous pouvons en rester là. Ce malheureux n’est pas le seul à qui cette affaire ait tourné la tête. (Approbation.)
Me Henri Robert. – Nous sommes tout à fait de votre avis, monsieur le président.
Sur quoi, Tonnard est renvoyé à son extravagante rêverie.

LE RECTEUR DE CLEDER
Le recteur de Cléder, accusé par Tonnard d’avoir participé à l’assassinat de Cadiou, avait été cité. Il comparaît.
Le président. – Monsieur l’abbé, vous avez été mêlé d’une façon très regrettable à cet incident. Connaissez-vous Tonnard ?
Le témoin. – Je ne le connais pas. Il m’a écrit une fois pour me demander de l’argent. On dit qu’il est plus ou moins déséquilibré.
Le président. – Je suis tout à fait désolé qu’on vous ait dérangé. Mais il fallait bien que vous fussiez là pour répondre aux accusations portées contre vous.

LE DOCTEUR ROUSSEAU
Un incident
Le docteur Rousseau, médecin légiste, est introduit. C’est lui, on s’en souvient, qui fit la première autopsie de Cadiou, opération dont le résultat ne fut pas concluant. Le docteur Rousseau en expose les raisons.
Le docteur Rousseau. – Messieurs, une erreur a été commise. Il faut que vous sachiez pourquoi. Quand le concierge du tribunal de Brest est venu m’annoncer que le corps de Cadiou avait été retrouvé et que je devais immédiatement me rendre à Landerneau, je me trouvais à mon cabinet de consultation. Je congédiai immédiatement mes malades et fis mes préparatifs, qui durèrent exactement dix minutes. Par un hasard malheureux, ma domestique, qui avait nettoyé le matin les instruments de ma trousse, ne les avait pas tous remis en place. Je ne m’en aperçus pas dans la précipitation du départ, et c’est avec un matériel des plus rudimentaires que je dus accomplir ma mission. En outre, il était tard quand le corps de la victime fut transporté à l’usine et j’y voyais à peine. Je n’insiste pas. Je tenais seulement à vous faire connaître dans quelles conditions incommodes je me suis trouvé.
Le docteur Rousseau raconte alors l’exhumation du cadavre, son transport à l’usine sur une civière, et décrit les diverses phases de l’autopsie.
Au cours de son exposé, le témoin est amené à dire qu’ayant examiné, quelques jours après l’autopsie, les chaussures de Cadiou, qui avaient été déposées au greffe du tribunal de Brest, il remarqua sur le cuir des bribes de coton. Il en prit note. Mais, n’attachant pas d’importance sur le moment à ce détail, il négligea de le faire figurer dans le rapport qu’il adressait peu après au juge d’instruction.
L’avocat général. – Mais ce détail a une importance capitale. Il démontre irréfutablement que Cadiou a été assassiné fort peu de temps après avoir marché sur les débris de coton qui jonchaient le sol de son usine. On ne me fera pas admettre que Cadiou ayant fait sa dernière visite à l’usine le 30, ait pu se promener à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier sans que la poussière de coton attachée à ses chaussures soit tombée ! S’il y avait du coton sur les chaussures de Cadiou mort, c’est que Cadiou a été tué le 30 décembre.
Cette intervention du ministère public produit une assez vive impression, d’autant plus que les chaussures en question, qui figurent parmi les pièces à conviction, présentent en effet des traces très nettes de coton. Les jurés le constatent alors.
Mais il est écrit quelque part que tous les coups de théâtre de l’affaire Cadiou sont destinés à faire long feu. M. Kohn Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de la préfecture de police, est mis en présence des chaussures.
M. Kohn Abrest. – Mais ces filaments que vous voyez là peuvent provenir du coton avec lequel j’ai frotté les chaussures pour prélever les substances qui les recouvraient, substances que je devais analyser. J’ai signalé dans mon rapport que l’on trouverait des traces d’ouate, notamment sur la pioche, et j’ai pris soin de spécifier leur origine.
Me Henri Robert. – Voilà comment on essaie de faire condamner un innocent !
Le docteur Rousseau. – Pardon, mon examen est antérieur à celui de M. Kohn Abrest, Les bribes de coton que j’ai vues ne peuvent donc pas être des résidus de l’expertise de M. Kohn Abrest. Je suis prêt à déposer mes notes de 1914, qui feront foi, je l’espère. Je le demande instamment.
Le docteur Paul. – M. Kohn Abrest et moi, nous nous sommes livrés à un examen extrêmement attentif des vêtements de Cadiou. Nous les avons scrutés pendant des journées, entières. S’il y avait eu du coton sur les chaussures, il ne nous aurait pas échappé et nous l’aurions signalé.
Me Henri Robert. — Le rapport de M. Kohn Abrest est muet à ce sujet.
Une discussion confuse s’engage. Plusieurs hypothèses sont proposées. La plus vraisemblable est que les fibres remarquées par le docteur proviennent de l’emballage des chaussures après l’autopsie. Elles furent enveloppées, alors que le cuir était imprégné d’eau, dans un papier ou une toile, dont des parcelles purent adhérer au cuir.
Après cet incident assez chaud, le docteur Paul rend compte de la contre-autopsie de Morlaix, et MM. Kohn Abrest et Grivolat de leurs expertises respectives.

M. Rouquier et ses subordonnés déposent

L’INTERVENTION DE M. CLOAREC
M. Rouquier, commissaire divisionnaire, chef de la brigade mobile de Rennes, relate les investigations auxquelles ses subordonnés se sont livrés sous sa direction. Il confirme que leur action a été limitée par le juge d’instruction de Brest et termine, en disant qu’il ne croit pas à la culpabilité de Pierre.
M. Brisset, commissaire de police, déclare qu’en janvier 1914, alors qu’il n’était qu’inspecteur de la brigade mobile de Rennes, on le chargea d’entreprendre des recherches à Morlaix, au sujet d’une automobile qui aurait servi au transport du corps de Cadiou. M. Renaudin, commissaire, de police de Morlaix, lui conseilla d’être prudent, le député Cloarec ayant notifié au commissaire Le Coz qu’il lui serait agréable que l’enquête s’éloignât de Morlaix.
Rappelé à la barre, M. Le Coz reconnaît le fait. Un jour, M. Cloarec le fit venir chez lui et, après lui avoir fait jurer de garder le secret sur leur conversation, lui raconta l’histoire de l’usine de la Grande-Palud, les machinations des rivaux de Cadiou et, finalement, l’engagea à agir de façon « à boucler, le plus tôt possible, le trio Legrand, Rocher et Goude » et M. Cloarec ajouta : « D’ailleurs, je vais en parler à M. Bidard de la Noë. »
M. Parscau du Plessis, avocat, vient dire qu’il a eu connaissance, par les commissaires de la brigade mobile, de la pression exercée sur eux par le juge d’instruction.
L’audition des témoins est terminée.
L’audience est suspendue jusqu’à deux heures.

Me FLACH
A la reprise de l’audience, à deux heures, la parole est donnée à Me Flach, avocat de la partie civile, Mme Cadiou.
Il explique l’intervention de sa cliente, qui outre son désir, bien compréhensible, de réduire à néant les calomnies de Pierre en ce qui la concerne, a juré de venger son mari et de réhabiliter sa mémoire.
« C’est pour elle, dit-il, un devoir aussi sacré que pour chacun de nous de fermer les yeux de nos morts. »
Éloquente et adroite plaidoirie, dont la première partie contient la justification de Cadiou, faussement présenté comme, un agent de l’Allemagne, indirectement responsable des catastrophes causées par la poudre B, et, la seconde, un réquisitoire passionné contre Pierre, fourbe, calomniateur et assassin.

LE RÉQUISITOIRE
A cinq heures, après une courte suspension d’audience, M. Cazenavette, procureur de la République, prend la parole. Il commence par décerner un éloge aux magistrats de l’instruction, auxquels les critiques ont été dispensées avec autant de libéralité que d’injustice.
M. Bidard de la Noë, notamment, a fait tout son devoir et il est mort à la tâche. Il eût été plus équitable de reconnaître que l’affaire Cadiou était délicate entre toutes et son instruction particulièrement difficile, L’acte d’accusation qui sert de conclusion à la procédure énumère en quelques pages vigoureuses et concises les charges accumulées contre Pierre.
« Je crois, dit M. Cazenavette, à la culpabilité de Pierre et j’espère que ceux qui ne partagent pas ma conviction voudront bien me faire l’honneur de ne pas supposer que c’est une opinion de circonstance. »
Le procureur admet que la mise en liberté provisoire, qui n’a pas été suivie d’une ordonnance de non-lieu, constitue en faveur de la défense un argument très sérieux. Il ne s’explique pas cette mesure, mais elle n’ébranle pas sa conviction.
Nous entendons une fois de plus l’historique des origines allemandes de l’usine Cadiou. Ce passage du réquisitoire n’est pas tendre pour Legrand, qui « pour une aumône de 4.000 francs, servit de prête-nom à nos ennemis. » Il est en revanche sympathique à Cadiou « homme honnête et loyal, père de famille tendre pour ses enfants » et dont le principal souci dès qu’il se fut substitué à Legrand, fut d’évincer les commanditaires allemands et l’ingénieur allemand Greiss. Pour se débarrasser de ce dernier, il eut à payer un dédit de 30.000 francs.
Ce sacrifice, délibérément consenti, est une preuve de la résolution prise par Cadiou de purifier la Grande-Palud de toute ingérence étrangère.
L’usine était prospère, Cadiou gagnait une centaine de mille francs par an. Pourquoi Pierre tenta-t-il d’accréditer successivement : d’abord, que son patron était en déficit, puis qu’il diminuait son bénéfice uniquement pour nuire à la réputation de l’homme qu’il détestait ?
Les menées de la « bande à Legrand »
Pour débouter Cadiou de l’entreprise qu’on lui enviait, sont décrites en détail. « Campagne sournoise et lâche », dit le procureur, dont Pierre allait être le principal agent.
Cadiou ne devait pas tarder à apprendre qu’il avait un ennemi dans sa maison. Il eut avec Pierre une explication violente, à la suite de laquelle il faillit céder et accepta d’entrer en pourparlers de vente.
L’accord ne put se faire.
Après, vint l’exclusion temporaire des adjudications de la guerre, due aux dénonciations de Pierre. Ce dernier a prétendu avoir obéi à un mobile patriotique, parce que sa conscience lui reprochait de servir dans une entreprise qui fonctionnait avec des capitaux allemands. Or, en novembre 1913, il avait signé un traité qui l’engageait vis-à-vis do Legrand, homme de paille notoire des frères Temming.
II a argué de ce que Cadiou réservait aux poudreries les cotons de rebut, ce qui a été reconnu faux.
Les accusations de malfaçons frauduleuses n’ont jamais pu être précisées. Elles doivent être rangées comme les autres au nombre des calomnies de Pierre.
Quant à l’usine, de Daoulas, pas de doute, c’était une entreprise rivale destinée au blanchiment des linters.
C’étaient bien des causes de découragement pour Cadiou ; mais Cadiou était Breton, têtu et persévérant. Il accepte la lutte, il va réagir, confondre ses ennemis, rembourser intégralement les Allemands. Il constitue son dossier de défense qui va le justifier au ministère. Il va renvoyer Pierre ; il a confiance et le dit à de nombreux amis qui en ont témoigné à l’instruction.
Stupeur, déception du groupe Legrand et de Pierre.
L’audience est levée.
Demain matin, à 8 h. 30, fin du réquisitoire, plaidoirie de Me Henri Robert et verdict.
Marcel COUDURIER.

1er novembre 1919 – p. 1 et 2

PIERRE est ACQUITTÉ

(De notre envoyé spécial)
LE RÉQUISITOIRE

Quimper, 31. – L’audience est ouverte à 8 h. 30. M. Cazenavette, procureur de la République, reprend son réquisitoire au point où il l’avait interrompu hier soir :
« J’ai arrêté mes explications, dit-il, au moment où je venais d’établir la situation prospère de Cadiou, sa confiance absolue en l’avenir et son projet arrêté de venir retrouver sa famille le 1er janvier.
« Nous arrivons aux journées qui ont précédé le crime. Le 27 décembre, qui était un samedi, Cadiou est allé incontestablement à Brest, puisque son ami, Me Vichot, a reçu sa visite. La tournure de la conversation permit à Me Vichot d’apprécier la parfaite quiétude d’esprit de Cadiou, qui, manifesta le désir d’être admis au cercle des régates.
« Cadiou revint coucher à Landerneau. Le 28 décembre, Cadiou part de Landerneau par le train de 9 h. 48. Il va consacrer son dimanche à ses sœurs de Cléder. M. Bolloch voyage avec lui jusqu’à Lesneven. Cadiou repart de Cléder à 15 h. 30. C’est ce même jour que Cadiou écrit à Me Vichot pour lui demander de patronner son admission au cercle des régates ; c’est ce même jour qu’il écrit à sa femme la dernière lettre que celle-ci ait reçue, lettre où il disait : « Je rentrerai lundi ou mardi.
Je t’annoncerai mon arrivée télégraphiquement. » Ce qui indique bien sa volonté d’être à Paris le 1er janvier.
« Nous voici au 29 décembre. Journée importante. Nous touchons au drame. A 9 heures, Cadiou va visiter le moulin Caroff en compagnie de Pierre, visite qui correspond au plan conçu par Cadiou d’étendre son affaire soit par l’achat du moulin à cause du débit de l’eau, soit par l’achat des sources Vacheront. L’explication inévitable entre Cadiou et son ingénieur n’a pas encore eu lieu.
« A 11 h. 30, les deux hommes se séparent. C’est la séparation définitive, prétend Pierre contre toute vraisemblance. S’il en avait été ainsi, si Cadiou n’avait plus compté revoir Pierre, il lui aurait certainement donné des instructions pour gérer l’usine en son absence. Par suite de l’exclusion des adjudications de la guerre, des mesures spéciales devaient être prises. Il y avait la question de la paye des ouvriers, d’autres encore. A aucun moment, Pierre ne s’est expliqué sur ce point. Je suis donc fondé à dire que ces instructions n’ont pas été données et que la séparation du 29 n’a pas été définitive.
« A 13 heures, le même jour, le comptable Guillou se serait présenté au domicile de Cadiou à Landerneau et il n’y aurait pas trouvé Cadiou. Pierre s’est basé sur cette déclaration pour dire que son récit de séparation définitive était exact. Or, à 13 h. 37, Cadiou prenait le train de Brest et il a voyagé avec M. Bolloch. Rien de surprenant par conséquent à ce qu’on ne l’ait pas trouvé chez lui à 13 heures.
« Cadiou est rentré à Landerneau par le train du soir, assez tôt pour rendre visite à son vieil ami de Kéramur, à qui il venait annoncer son départ imminent. J’insiste sur ce souci de Cadiou d’être correct, même vis-à-vis des étrangers, car c’est un des arguments que j’invoquerai pour nier que Cadiou ait pu se trouver à Morlaix le 1er janvier sans faire visite aux parents qu’il avait dans cette ville. « Je vais partir le 30, dit Cadiou à M. de Kéramur, par un des premiers express. »
« Nous arrivons à la journée du 30. A 8 heures, Guillou de nouveau serait vainement venu frapper à la porte de l’appartement, de Landerneau. Son absence est expliquée par la femme de ménage, Mme
Léost qui déclara que Cadiou sortait tous les matins avant son petit déjeuner pour aller acheter des journaux. Guillou revint plus tard. Mais alors Cadiou était sur la route de l’usine. Il était sorti de chez lui vers 8 h. 30, après avoir absorbé une bouillie légère de tapioca. Il avait annoncé à Mme Léost qu’il prendrait le train du soir pour Paris. Il était revêtu de son costume de travail, ce complet cycliste tant de fois décrit et qu’il échangeait contre des vêtements de ville chaque fois qu’il quittait Landerneau.
« Sur le chemin de l’usine, il rencontre à 8 h. 45 le charretier Autret. Il neige. Le chargement est mal couvert ; Cadiou arrête Autret et fait mettre la bâche en place. La date est certaine. Elle a été contrôlée sur le registre de la gare. Il n’y a pas eu d’expédition le 29 décembre.
« Un instant plus tard, c’est Mme Quéméneur qui voit Cadiou se diriger vers l’usine. Et sa déclaration est corroborée par celle du pâtre Boulben. Puis, c’est le fermier Bonnefoy qui voit Cadiou franchir la passerelle du bief à 9 h. 45. Il voit Cadiou secouer avant d’entrer à l’usine la neige de ses chaussures.
« Vingt-six ouvriers ont vu Cadiou à l’usine le, 30. Ils ont été formels et concordants à l’instruction, ayant pour point de repère l’accident survenu à la machine, qui arrêta le fonctionnement de l’usine. A l’audience, quelques-uns ont été flottants. C’est compréhensible : six années se sont écoulées, et je ferai remarquer que ces flottements sont une indiscutable preuve de la sincérité des témoins.
« Je suis d’accord avec la défense sur un point : trente témoins établissent que Cadiou était à la Grande-Palud le 30 et ils ne l’ont pas vu avec Pierre. Mais un ouvrier a vu les deux hommes arriver à l’usine à cinq minutes d’intervalle. C’est le témoignage de Morvan. Et trois autres, Bignard, Dolou et Kervestin, les ont vus ensemble. Pierre ne conteste plus que son patron est venu à l’usine le 30. Est-il admissible qu’il ne l’ait pas rencontré ?
« Cadiou est sur son départ. Il a donné à son ingénieur des instructions indispensables. Il veut avoir une explication avec lui au sujet de la dénonciation. Il faut qu’il laisse l’argent pour la paye. Mais si Pierre n’était pas venu de lui-même à l’usine, Cadiou l’aurait envoyé chercher.
D’ailleurs, nous avons des témoignages irrécusables. C’est Dolou qui voit Cadiou arriver vers 9 heures ; c’est Bignard qui, vers 11 heures, signale à Dolou : « Tiens, voilà le grand patron qui s’en va. » Dolou regarde et voit Cadiou s’en allant avec son capuchon sur la tête. Avec Cadiou il y a Pierre. Les deux hommes se dirigent vers le pont du chemin de fer.
« A 11 h. 45, Bignard voit Pierre revenir seul. A 17 heures, la machine dont Dolou a la surveillance subit une avarie qui arrête le travail. Les livres de l’exploitation sont formels. C’est bien le 30 décembre.
« Le troisième témoin, c’est Kervestin qui, le 29 décembre, dernier lundi du mois, se trouvait à la foire de Landerneau où on l’a vu : « C’est le 30 décembre, dit-il, que j’ai repris mon travail, et c’est ce jour-là, à 11 heures du matin, que j’ai vu Pierre et Cadiou se dirigeant ensemble vers le bois.
« Pierre a toujours affirmé qu’il n’avait pas vu Cadiou à l’usine le 30. Il a même nié, d’abord, que Cadiou fût venu. Puis, en présence des témoignages, il a dit : « Il est venu, mais je ne l’ai pas vu. » Quant à ceux qui disent avoir vu les deux hommes ensemble le 30, ce sont, dit-il, des ivrognes.
Insulte bien inutile.
« J’ai donc le droit de dire, continue M. Cazenavette, que Cadiou est, venu à l’usine le 30. J’ai le droit de dire que Pierre et Cadiou se sont rencontrés. J’ai le droit de dire qu’ils sont sortis ensemble, allant vers le bois, et que Cadiou était vêtu, guêtré, encapuchonné, tel qu’on l’a retrouvé.
« Cinq témoins ont vu Pierre revenir seul à 11 h. 45. A partir du moment où Cadiou est entré dans le bois avec Pierre, il est supprimé pour tous les habitants de la région. Ils ne le reverront plus que mort, et vêtu comme lorsqu’il est entré dans le bois. Je suis donc fondé à croire que Cadiou a été tué par Pierre, le 30 décembre, entre 11 heures et 11 h. 45. »
Le procureur expose ensuite les diverses raisons que Cadiou avait de rentrer à Landerneau : « Il fallait qu’il change de vêtements, qu’il déjeune, qu’il prenne son carnet de chèques. Il n’est pas parti à bicyclette, puisque les deux machines qu’il possédait ont été retrouvées dans leur garage. D’ailleurs, le temps était affreux.
« L’hypothèse de l’assassinat à Morlaix et du transport du cadavre en automobile ne résiste pas à l’examen. Si Cadiou avait été tué à Morlaix, il y avait un moyen bien simple de se débarrasser de son corps, et beaucoup moins dangereux qu’un transport en automobile : c’était de le jeter à la rivière, avec un pavé comme lest. »
Le procureur reconstitue comme suit la scène du crime : « Cadiou, qui tenait à s’expliquer nettement avec son ingénieur, et qui prévoyait que l’entrevue serait orageuse, ne voulut pas que des échos de la discussion pussent parvenir jusqu’aux ouvriers. Il pria Pierre de sortir avec lui et prit la direction du bois, imprudence qui devait lui être fatale. Cadiou ayant informé Pierre de sa décision de se séparer de lui, Pierre aurait répondu : « Soit, j’ai une autre situation en vue. J’ai été pressenti par le groupe Legrand. » Cadiou aurait alors invoqué la clause du contrat qui interdisait à Pierre de se mettre au service d’une entreprise de blanchiment de coton pendant 15 ans, et ce veto aurait, dit le procureur, déchaîné le geste homicide.
« Pierre, voyant son projet s’écrouler, a été saisi d’un vertige meurtrier et a abattu Cadiou à ses pieds. Stupeur du meurtrier, puis retour à la raison. Il s’agit de donner le change, de cacher le crime. Pierre, qui est très vigoureux, empoigne le corps par le caoutchouc, qui se déchire en plusieurs endroits, et transporte le corps dans le cul-de-sac où il devait être retrouvé. Est-ce à ce moment que les coups de couteau furent portés ? Il ne m’appartient que de faire une hypothèse. Je pense que l’égorgement a dû précéder le retour de Pierre à l’usine. Pierre a voulu maquiller le cadavre et détourner l’attention de la blessure faite par la balle, d’ailleurs peu apparente. En outre, il a dépouillé Cadiou de tout ce qu’il avait sur lui : montre, portefeuille, clefs, ne laissant que l’alliance et un mouchoir, de façon à faire croire au crime d’un vagabond.
« Dira-t-on que cette hypothèse est d’imagination pure ? Discutons-la. » Et M. Cazenavette discute à nouveau les rapports des experts, trouvant ses meilleurs arguments dans le rapport du docteur Rousseau, dont il fait l’éloge le plus vif. Il décrit ensuite la scène de l’enfouissement tel qu’il se l’imagine, les appréhensions de Pierre, ses précautions pour faire croire que Cadiou était parti la veille, ses menées dans Landerneau, où il suscite des rumeurs calomnieuses.
Pendant ce temps, la famille Cadiou s’inquiète, prévient la police. On enquête sans succès. Puis, c’est l’intervention de la somnambule, la découverte du cadavre.
Le procureur attache une grande importance à la déposition faite hier par le docteur Rousseau. Il considère que le fait que des bribes de coton adhéraient aux chaussures de Cadiou est un fait capital qui démontre l’inexactitude des témoignages de Morlaix.
Nous ne reproduirons pas ici tous les autres motifs que le ministère public a de croire à la culpabilité de Pierre, les faits de la cause ont été exposés ici à diverses reprises et si souvent commentés que le moins averti des habitants de cette région connaît l’affaire dans ses détails les plus infimes.
Quant aux témoignages de Morlaix, sans mettre, en doute la bonne foi des personnes qui les ont portés, le procureur est intimement convaincu de leur inexactitude. Les témoins se trompent de date ou ils ont été dupes d’une ressemblance.
Ce long réquisitoire, qui constitue un cours complet et raisonné de l’affaire Cadiou, prend fin à 11 h. 45. En terminant, M. Cazenavette a demandé aux jurés de rendre un verdict affirmatif. Mais il y a peu de constater qu’il n’a rien dit pour l’obtenir qui fut contraire à l’impartialité la plus scrupuleuse, et que chaque fois lui arriva d’émettre une opinion personnelle et hypothétique, il a pris soin d’en avertir le jury.
L’audience est suspendue.

LA DÉFENSE
Me Henri Robert
L’audience est reprise à 13 h. 45. La salle est absolument comble. Le public déborde dans le prétoire, envahit les marches du tribunal. On se presse. On s’écrase pour entendre la plaidoirie de Me Henri Robert.
Le président. – Maître, vous avez la parole.
Me Henri Robert. – Messieurs de la cour, messieurs les jurés, je viens demander un effort à vos attentions lassées par d’interminables débats. Il a fallu à mes éminents contradicteurs huit heures d’horloge pour vous démontrer la culpabilité de Pierre. Quand on a besoin de tant de temps pour démontrer la culpabilité d’un homme, c’est que l’accusation repose sur une base bien fragile.
« Messieurs, je serai moins long, et j’espère qu’une heure suffira pour que ma tâche soit accomplie. Il est dans notre code pénal un principe qui est l’honneur de la justice : c’est qu’en tout état de cause le doute profite à l’accusé. Ce doute, il existe. Mais je compte aller plus loin et vous apporter la preuve de l’innocence de Pierre.
L’affaire Pierre sera terminée ce soir : l’affaire Cadiou continuera.
« Il est, en faveur de l’accusé, un argument qui me paraît capital et que mon éminent contradicteur, M. le procureur de la République, a très loyalement mis en lumière au début de son réquisitoire : c’est que vous allez juger Pierre cour la seconde fois. Pierre a été jugé une première fois par le juge d’instruction de Brest et par ce procureur que nous avons vu, emporté par son zèle justicier, intervenant à tout moment au cours de l’enquête : il a été jugé, car en mai 1914, alors que l’instruction était terminée, alors que le docteur Paul avait déposé son rapport, alors que les experts Kohn Abrest et Grivolat avaient fait connaître les conclusions de leurs expertises, alors que toutes ces charges qui devaient accabler Pierre étaient réunies, les magistrats de Brest ont mis Pierre en liberté provisoire. Avez-vous jamais vu dans une affaire criminelle où un homme est accusé d’un crime abominable des magistrats le libérer, à moins qu’ils ne soient poussés à cette mesure par un doute, à moins qu’ils ne soient bien persuadés que rien ne les autorise à prolonger une détention sans cause ?
« Pierre va être jugé pour la seconde fois. Dans quelles conditions ? Songez, messieurs les jurés, que pendant cinq ans et demi cet homme a été libre. Il s’est marié. Il a eu un enfant, il en attend un autre.
Songez qu’avant la guerre, à sa libération, le passage à la frontière était libre. Songez que s’il avait été coupable son premier acte eût été de mettre une barrière entre lui et ses juges et de se réfugier à l’étranger. Il est resté. Et quand la justice lui a fixé un rendez-vous, quand elle lui a dit : « L’heure est venue », cet homme est venu se mettre à sa disposition. A l’heure dite, il était là ? Est-ce là le fait d’une conscience troublée ?
« Messieurs les jurés, ce serait une monstruosité de condamner cet homme. De le condamner à quoi ? Personne n’a osé vous en parler. C’est une deuxième faiblesse qui va me permettre de démolir l’édifice laborieusement édifié par l’accusation.
« Après avoir mis Pierre en liberté provisoire, les magistrats de Brest, assaillis par les doutes, ne l’ont inculpé que de meurtre. Ils n’ont pas osé l’accuser d’assassinat. Ainsi, messieurs les jurés, les magistrats préjugent de votre verdict. Ils ont libéré Pierre.
Mais les magistrats n’étaient pas seuls à avoir une opinion : il y avait la police. Depuis 32 ans que je plaide, je le dis sans coquetterie, je n’ai jamais vu un commissaire de police divisionnaire – je fais allusion à M. Rouquier, à la loyauté de qui je rends ici hommage – je n’ai jamais vu, dis-je, un policier venir déclarer spontanément à la barre : « J’ai fait une enquête. Je croyais à la culpabilité de l’accusé.
Maintenant, sous la foi du serment, je n’y crois plus. »
« Messieurs les jurés, tout vous invite au doute et à l’hésitation. M. le procureur de la République a dit : « Je fais des hypothèses. C’est un droit que je conteste au ministère public. Des preuves, des certitudes, oui ; des hypothèses, jamais. On n’envoie pas un homme au bagne avec des hypothèses !
« D’ailleurs, je ne suis pas inquiet sur le sort de Pierre. Pendant le long calvaire que fut pour lui l’instruction de 1914, Pierre a été assisté par le plus habile et la plus dévoué des défenseurs, j’ai nommé Me Feillard, qui a bien voulu prendre place près de moi au cours de ces débats. C’est à Me Feillard que Pierre a dû sa libération, et c’est encore Me Feillard qui m’a convaincu de l’innocence de Pierre, conviction que je m’efforce de faire passer dans votre cœur, messieurs les jurés. Me Feillard n’était pour moi qu’un confrère ; il est devenu mon ami.
« Voyons d’abord qui est Pierre. On l’a représenté comme un fourbe, un méchant, un délateur. Et, depuis le commencement de ce procès, il ne s’est pas passé de jour que je n’aie reçu de ses camarades de promotion de l’école centrale des témoignages de la plus fidèle sympathie. Je vous citerai le témoignage de M. Vacheront, qui déclare que Pierre est serviable et que son caractère est doux ; je vous citerai celui de l’adjoint au maire de Caugé, la petite commune de l’Eure où Pierre, fils d’honnêtes cultivateurs comme vous, messieurs les jurés, a passé son enfance.
« L’adjoint déclare qu’il jouissait de l’estime et de la considération de tous : le maire dit qu’il était très sérieux et qu’il ne pensa qu’à gagner sa vie le plus tôt possible pour ne plus être à charge à ses parents. L’instituteur dit que son extérieur ne prévenait pas en sa faveur ; qu’il était gauche et très myope, qu’il avait reçu une éducation religieuse très développée, qu’il était très pieux et que même à l’âge adulte – j’attire votre attention sur ce point – ses scrupules religieux étaient restés très vifs. Notez ceci, messieurs les jurés, et souvenez-vous de l’attitude de Pierre au moment de la découverte du corps de Cadiou. On demande un homme de bonne volonté pour déferrer le cadavre. Qui se précipite ? Pierre. N’est-ce pas un signe éclatant d’innocence pour qui connaît la répulsion des criminels pour le corps de leur victime ?
« On prend des renseignements sur Pierre à l’école centrale, à l’école des arts et métiers. Ils sont excellents. Pas une note discordante. La concierge de Paris elle-même dit que c’était le modèle des locataires.
« Qu’a-t-il fait pendant la guerre ? Je vous ai dit qu’il était atteint d’une incurable myopie. Cependant, il s’est présenté dans un bureau de recrutement de Paris dès le 2 août 1914, refusé. Il va dans un autre quartier, refusé. Il fait une tentative en province, refusé. Enfin, au mois d’octobre, on était devenu moins exigeant ; il réussit à se faire admettre dans le service automobile.
« Fut-il mauvais soldat ? Sans être sollicité, de lui-même, son commandant m’a écrit à la nouvelle du procès, que Pierre était un homme de grande conscience, d’une conduite irréprochable, et deux capitaines qui l’eurent sous leurs ordres m’ont également fait savoir que pendant la guerre Pierre servit admirablement.
« Messieurs les jurés, je ne veux pas vous noyer dans les détails. Je comprends que mes honorables contradicteurs aient cru devoir puiser dans le dossier tous les arguments qu’ils pouvaient en extraire. Quand on n’a rien, on n’abandonne rien. C’est ce qu’on appelle l’économie de la pauvreté. Moi, je suis plus à l’aise et je me bornerai à semer quelques idées directrices dans vos esprits impartiaux. Vais-je revenir sur l’histoire des chaussures qui portaient des traces de coton ? Vous avez entendu le chimiste Kohn Abrest. Il n’a pas vu de coton. Vous avez entendu le docteur Paul, il n’a pas vu de coton. M. Guilmard, ce procureur dont la vigilance est notoire, a examiné lui-même les souliers de Cadiou. Croyez-vous que s’il y avait aperçu la plus minime bribe de coton il se serait abstenu de la recueillir et d’en faire la base d’une accusation nouvelle ? »
Non, M. le bâtonnier ne se noie pas dans les détails. Vous venez de lire avec quelle désinvolture il a écarté ce qu’il a appelé l’histoire des chaussures. Il’ a soufflé dessus et le coton s’est envolé. L’histoire du revolver, l’autre histoire du 30 décembre, ont été escamotées avec une égale dextérité, et Bignard, flanqué de Kervestin, disparurent tels des muscades sous un gobelet. En une demi-heure le compte était réglé. Un quart-d’heure consacré aux témoins de Morlaix. C’est fini. Non. Me Henri Robert pose une question : « Mais alors, qui a tué Cadiou ? Ce n’est pas mon rôle de le dire. Cependant, je dois faire remarquer que Cadiou a été tué juste au moment où il a voulu se libérer de l’emprise allemande. Pas de doute, il a payé de sa vie le tardif désir de ne plus être l’esclave des Allemands. Cadiou était environné d’ennemis : la bande Temming, la bande Legrand. Je ne nomme pas l’assassin, je n’accuse personne, je défends. Puisque l’accusation veut des hypothèses, voilà celle que je me permets de lui offrir… »
Puis, se tournant vers le jury, les bras tendus, Me Henri Robert s’écrie : « Si vous avez seulement un doute, ne chargez pas vos consciences du poids effroyable d’une erreur judiciaire. Revenez avec un verdict conforme à la raison et à la justice. Messieurs les jurés du Finistère, j’ai confiance en votre verdict libérateur. »
La plaidoirie de Me Henri Robert a duré exactement une heure, comme il l’avait promis. Pierre, qui l’a écoutée jambes croisées et tête basse, sans un mouvement, sans lever une fois les yeux, se drosse, et, de sa voix inexpressive, au port d’armes, le petit doigt sur la couture du pantalon, fait cette brève déclaration : « Je jure par devant Dieu, sur la tête de mon enfant, que je suis innocent. Je n’ai rien à ajouter. »
Le président Cordier lit alors l’unique question à laquelle tes jurés vont avoir à répondre : « Pierre (Louis) est-il coupable d’avoir à Landerneau, le 30 décembre 1913, volontairement donné la mort à Cadiou ? »
La délibération du jury est brève. Vingt minutes après la suspension d’audience, à 16 h. 15, il rapporte un verdict négatif, qui est accueilli par des applaudissements nourris.
Pierre est introduit. Me Feillard se retourne et lui dit : « Vous êtes acquitté, Pierre. »
« Ah, bien ! » répond l’autre, sans même tenter de grimacer un sourire. Quel drôle de type. Enfin, le voilà innocent. Où est le coupable ? Disons, si vous le voulez, la suite au prochain numéro, et mettons au bas de ce premier épisode, en guise de point final, un grand point d’interrogation.
Marcel COUDURIER.

Prévoyant une affluence de journalistes au procès Pierre, M. Pontillon, directeur des P. T. T. du Finistère, avait pris des dispositions spéciales pour assurer une transmission rapide des télégrammes. Un bureau télégraphique et téléphonique avait été installé au palais de justice par M. Quatreboeuff, directeur du service électrique. Ce service spécial était assuré par M. Gandon et Mmes Guillot et Le Gallo.
Les membres de la presse ont été unanimes à reconnaître que leur tâche a été grandement facilitée par l’empressement et le zèle du personnel du palais de justice et du personnel du bureau central de Quimper.

Une réclamation des jurés
Les soussignés, membres du jury criminel pour la session d’octobre, ayant appris que l’indemnité journalière qui leur est allouée n’est pas supérieure à six francs, chiffre fixé par une loi datant de plusieurs années avant la guerre.
Considérant que cette indemnité, qui pouvait à l’époque où elle a été fixée, désintéresser les jurés des frais qu’entraînaient, leur séjour au chef-lieu du département, est aujourd’hui très insuffisante, attendu que le prix de la vie a atteint des proportions très élevées, au moins trois fois supérieures à celui d’avant-guerre.
Considérant en outre, qu’une loi récente a augmenté cette indemnité, dont le taux ne sera connu qu’après la publication du règlement d’administration publique, demandent à bénéficier des avantages de la nouvelle loi et invitent très respectueusement M. le président de la cour d’assises à transmettre la présente demande à M. le ministre de la Justice.
(Suivent les signatures).