Manchette du journal L'Ouest-Éclair, édition de janvier 1914

L’Ouest-Éclair est un quotidien régional français, édité à Rennes, qui paraît de 1899 à 1944, avec un rayonnement sur tout l’Ouest de la France (Bretagne, Normandie, Anjou, Maine et Poitou). Suite aux ordonnances de 1944 sur la presse, l’Ouest-Éclair a été remplacé à la Libération par Ouest-France.
Le journal a une ligne politique républicaine et démocrate-chrétienne.
Tirage 1913 : 150 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 114 articles dont 34 en première page
1919 : 14 articles dont 6 en première page
Parfois aiguillé par la Brigade Mobile, les envoyés spéciaux ont révélé plusieurs informations qui ont fait avancer l’enquête ou évité des erreurs (au grand dam du juge d’instruction). Début mars 1914, un travail minutieux a notamment permis d’infirmer le témoignage du fermier Bonnefoy ce qui porta un coup à l’instruction. Lors de sa libération en mai, l’ingénieur Louis Pierre remercie dans son discours l’Ouest-Eclair pour le travail accompli.

Source : BnF Gallica

Table des matières

11 janvier 1914 – p. 3

Un directeur d’usine a disparu

C’EST UN ANCIEN AVOUÉ DE MORLAIX
Morlaix, 10 janvier.

On se préoccupe fort en ce moment de ce qu’a pu devenir M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix.
M. Cadiou, 48 ans, originaire de Cléder, avait cédé son étude il y a une dizaine d’années et s’était retiré à Paris avec sa femme et ses enfants. Il s’occupa alors de contentieux et semble avoir fait d’heureuse affaires. Récemment il s’était rendu à Landerneau où il avait à régler une importante affaire avec M. Robert au sujet de la fabrique de coton-poudre dont il était devenu directeur.
D’après Mme Cadiou il devait être rentré à Paris pour le 31 décembre. Il n’a pas reparu.
Une enquête menée par la Sûreté n’a pas donné de résultats bien rassurants.
Le 28 ou le 29 novembre la présence de M. Cadiou est signalée à Morlaix, café de la Terrasse, où il faisait sa correspondance. Rien de plus normal. Mais une autre personne affirme l’avoir vu le 1er janvier également à Morlaix.
D’après une version, M. Cadiou aurait quitté Landerneau avec sept ou huit mille francs sur lui. Il essaya en vain de payer son voyage avec un billet de mille francs. L’employé n’avait pas assez en caisse pour lui rendre la monnaie. En cours de route M. Cadiou fit une deuxième tentative aussi infructueuse. Comment en ce cas le chef de train n’a-t-il donné aucun renseignement sur le voyageur ? D’autre part un individu aurait exhibé un billet de circulation au nom du directeur de l’usine de coton-poudre.
Dans l’incertitude où l’on se trouve, on est en présence de trois hypothèses. Une fugue paraît tout d’abord inadmissible, étant donné le caractère et l’état de santé du disparu ; un accident est encore possible, notamment dans les parages de la Palud, près de la rivière de Landerneau ; enfin un crime en chemin de fer.
Espérons que l’enquête viendra jeter quelque lumière dans cette obscure affaire.
M. Cadiou est de petite taille, de teint brun, les cheveux grisonnants.

12 janvier 1914 – p. 3

LA DISPARITION de l’ancien avoué de Morlaix
11 janvier.

Quelques précisions se sont produites sur le cas mystérieux de M. Cadiou, ancien avoué à Morlaix, directeur de l’usine de coton de poudre de la Grande Palud. Il semble tout d’abord qu’il faille couper court une insinuation tendancieuse émise par un de nos confrères et qui ferait croire à une instance de divorce existante entre les époux Cadiou. Tous les amis de l’ex-avoué, et ils sont nombreux à Morlaix, protestent que le ménage est des plus unis et que les enfants ont reçu la meilleure éducation.
Cela dit, donnons quelques renseignements complémentaires.
M. Cadiou a disparu le mardi 30 décembre 1913. A huit heures du matin, ce Jour, il quittait son domicile, vêtu en cycliste comme il en avait l’habitude ; il se dirigea vers l’Elorn, c’est-à-dire vers son usine. Chez lui, on a trouvé tout en ordre ; rien n’y semblait disposé pour un départ. Il faut donc être très sceptique au sujet de la version du voyage en chemin de fer. La famille s’enquit rapidement des motifs du retard de M. Cadiou, et chargea un ami de s’en informer.
A Brest, la situation du disparu au Crédit Lyonnais présentait une disponibilité de 135.000 francs. M. Cadiou possédait 160.000 fr. d’immeubles exempts de toute hypothèque, et avait un crédit sur l’État de plus de 100.000 francs. Son usine de coton poudre était totalement payée ; la veille même il avait opéré le remboursement avec prime pour 300.000 francs. Le passif accuse seulement 94.000 francs. M. Cadiou jouissait donc à la date du 30 décembre d’une situation de fortune plutôt brillante et ses dispositions étaient bien prises pour assurer la continuation d’affaires en pleine prospérité.
La famille, qui habite 91 bis, rue du Cherche-Midi, écarte donc toute hypothèse de suicide. Nous avons déjà dit que celle d’une fugue était inadmissible. Il reste encore une possibilité d’accident, et plutôt celle d’un attentat criminel.

13 janvier 1914 – p. 3

AUTOUR D’UNE DISPARITION

M. Cadiou dirigeait une entreprise allemande
Le ministère de la guerre s’apprêtait à le poursuivre

Brest, 12 janvier.
(De notre correspondant particulier)
La disparition de M. Cadiou, le directeur de l’usine de la Grande Palud, continue à défrayer toutes les conversations et on se perd en conjectures sur les motifs qui ont pu la causer. Il m’a paru intéressant dans ces conditions de procéder moi-même à une enquête susceptible d’intéresser nos lecteurs.
Les renseignements que j’ai obtenus sont loin de confirmer les hypothèses émises jusqu’ici et mêmes il paraîtrait assez qu’il ne faut point croire ni à une fugue, ni à un crime, ni à un accident.
MAISON ALLEMANDE
Mais d’abord avant de pousser plus loin nos explications, il me faut vous donner quelques renseignements indispensables sur l’usine de la Grande Palud. Vous verrez alors que toute l’affaire s’éclaire d’un jour nouveau.
Voilà quelques années fut fondée près de Landerneau, au lieu dit la Forêt, l’usine de la Grande Palud à laquelle on donna pour mission de fabriquer du colon destiné à être vendu aux administrations françaises de la guerre et de la marine. Un directeur s’installa. Il fut reconnu comme le propriétaire,
Mieux, comme le principal actionnaire de la société de la Grande Palud. En réalité le bailleur de fonds n’était autre que M. Tennise [Temming] le riche industriel allemand de Bull [Buhl] (Haute-Alsace). On comprend assez que cet Allemand ne pouvait s’aboucher avec les ministères de défense nationale.
L’affaire alla ainsi pendant quelque temps, puis à la suite d’une livraison qui ne parut pas suffisante à M. Chéron, alors sous-secrétaire d’État, le pseudo-directeur propriétaire de la Grande Palud fut obligé de se retirer, l’administration des poudres et salpêtres l’ayant écarté des adjudications. L’Allemand Tennise [Temming] avait donc besoin d’un nouveau directeur. Il chargea de lui en trouver un, un député français, M. Cloarec, qui représente à la Chambre la circonscription de Morlaix.
M. Cloarec trouva rapidement l’homme qu’il fallait et le fit agréer. C’était M. Cadiou dont la disparition nous occupe aujourd’hui. Ces événements se placent en juillet 1908. Vous voyez par conséquent comment la légende tombe. Aucun capital n’était nécessaire à M. Cadiou pour racheter la Grande Palud, la société n’étant que fictive.
L’AFFAIRE POTEL
Un acte commercial de M. Cadiou est de la plus haute importance et il semble qu’il fut la cause dominante de cette disparition. Vous allez d’ailleurs en juger.
En 1912, MM. Potel et Cie. industriels à Rouen, furent déclarés adjudicataires d’une certaine quantité de colon à nitrer destiné à la poudrerie d’Angoulême. Ne pouvant assurer la fabrication de toute la matière nécessaire, M. Potel chargea l’usine de la Palud de lui en fournir une certaine proportion. Il en fut fait ainsi et un premier wagon de coton fabriqué à Landerneau fut accepté à Angoulême.
Malheureusement pour les industriels, une erreur se produisit pour l’expédition des quatre wagons qui suivirent et l’on trouva comme bordereau des chargements une feuille d’expédition se rapportant à un envoi destiné à la poudrerie du Moulin-Blanc.
Cette dernière reçut le bordereau se rapportant à l’expédition faite à Angoulême. Le cahier des charges porte que l’adjudicataire devant fabriquer lui-même le produit livré, les quatre wagons en question furent refusés et le premier seul fut payé à MM. Potel, qui en REMBOURSERENT M. Cadiou.

LA VIE DE M. CADIOU
Si vous voulez nous allons maintenant avant d’aborder l’œuvre commerciale de M. Cadiou, examiner ce qu’est exactement sa vie non comme on l’a présentée, mais comme d’irrécusables témoignages la peignent.
En 1905 après une intervention du parquet de Morlaix, le héros de cette histoire fut obligé de céder à M. Beltz sa charge d’avoué.
Depuis cette époque jusqu’au 1er mars 1909, date à laquelle Il prit officiellement possession de son poste de directeur de la Grande Palud. Il vécut à Paris des ressources que lui procurait un cabinet d’affaires. Installé à la Grande Palud, il prit seulement un pied à terre à Landerneau où il ne fait d’ailleurs que de très courts séjours. On le vit successivement loger au Café Américain, à l’hôtel Sorre, à l’hôtel Le Roch, rue de Paris, rue des Bouchers, rue Traverse, et dans beaucoup d’autres lieux encore. Sa femme ne vint que très rarement et dans ces courts passages elle semble plutôt avoir parlé en assez mauvais termes de son mariage à différentes personnes.
D’ailleurs Cadiou qui vivait presque toujours à Paris ne se faisait pas adresser sa correspondance à son domicile conjugal, rue du Cherche-Midi, 91. Il avait prié l’ingénieur de la Grande Palud, directeur technique de l’usine, M. Pierre, de lui envoyer son courrier dans divers hôtels qu’il lui signala.
Il convient encore de signaler que M. Cadiou était encore le représentant de la maison Reiss Heildelberg et qu’il obtint en son nom, mais pour cette firme l’adjudication de sept lots de coton d’essuyage à fournir aux ports de guerre. Deux de ces lots étaient destinés au port de Brest et furent adjugés au prix de 55.60 les 100 kilos. L’adjudication fut ratifiée le 12 décembre dernier et M. Cadiou toucha sur les sommes encaissées par la maison allemande une commission de 5 %.
UN CHARGEMENT PAYE DEUX FOIS
M. Cadiou cependant avait réussi faire comprendre à la poudrerie d’Angoulême que les quatre wagons qu’il avait adressés étaient d’excellente qualité et qu’il y aurait intérêt à les prendre. Comme elle manquait alors de coton à nitrer, elle y consentit et accepta tes quatre wagons. M. Cadiou présenta alors sa note de règlement non datée et y lit figurer cinq wagons bien que le prix du premier lui eut déjà été remboursé par la maison Potel et Compagnie. Cette noie fut payée en 1910.
Des indiscrétions se produisirent en 1913 et au ministère de la guerre on apprit qu’un wagon de coton avait été payé deux fois. Un contrôleur général de l’armée fut envoyé à la poudrerie d’Angoulême et pendant six semaines procédant à une enquête approfondie, mit sur la sellette l’agent technique comptable.
Une première sanction fut prise par le ministère qui décida que M. Paurion, le représentant de M. Cadiou, ne serait plus admis dans la poudrerie.
Le département de la guerre ne s’arrêta pas là. Le 13 septembre 1913, M. Deloncle, conseiller d’État, écrivit à M. Cadiou pour le sommer de lui fournir des précisions sur les raisons qui l’avaient amené à ne pas dater son bordereau de règlement en le mettant en demeure de restituer au Trésor le prix de
5e wagon de coton indûment perçu.
M. Cadiou remboursa aussitôt, éteignant de cette façon l’affaire civile qui risqua de se déclencher contre lui, mais l’affaire n’était pas pour cela définitivement réglée. C’est ce que pensait sans doute le ministère de la guerre, qui écarta M. Cadiou d’une adjudication qui eut lieu à Paris le 12 décembre dernier pour la fourniture de 4.500.000 kilos de coton nitrer.
M. Cadiou avait présente des échantillons, lesquels avaient été adoptés par le laboratoire central d’analyses. Cependant le 10 décembre, il était avisé qu’il était écarté de l’adjudication. L’avis était signé de M. Baral [Barral], directeur du service des poudres.
On assure aujourd’hui que le ministère de la guerre avait pris cette mesure parce que l’action judiciaire n’était pas éteinte contre M. Cadiou.
Bien entendu le commerce est permis avec tout le monde, mais on remarquera que M. Cadiou s’adressait surtout aux Allemands pour des fournitures qui regardaient spécialement la France. On peut croire que ces Allemands, dont il avait servi les intérêts, se sont intéressés à son sort et qu’ils ont pu l’aider à se sauver d’une situation qui risquait de devenir dangereuse, si la justice s’était avisée quelque jour de s’occuper de l’affaire du wagon deux fois payé.
La décision prise par le ministère de la guerre de l’écarter de la dernière adjudication dut le faire réfléchir et on peut être tenté de conclure, comme je l’ai entendu aujourd’hui, qu’il est allé au-delà du Rhin retrouver ses patrons les Tenning [Temming] et autres.

Un autre scandale
Cette disparition et les événements qui l’entourent constituent un scandale retentissant, mais on chuchote dans Landerneau, Morlaix el autres lieux qu’un autre scandale plus grave encore serait sur le point d’éclater.
Des personnages y seraient mêlés et on dit que tous ne sont pas étrangers à l’affaire Cadiou.
Nous serons renseignés bientôt.

14 janvier 1914 – p. 1

M. Cadiou semble avoir prémédité son départ

Brest, 13 janvier. (De notre correspondant particulier.) Je vous ai dit, dans mon précédent article, que les sociétés fondées par Cadiou étaient fictives. Lorsqu’il prit, en 1909, la direction de la Grande-Palud, il succédait au fondateur de l’usine, qui venait d’être écarté des adjudications de l’État pour un certain temps. Les véritables propriétaires de l’usine, deux industriels allemands, M. Temming, de Bull [Buhl], et M. Falk-Mark, de Manniem [Mannheim], avaient été, pour cette raison, obligés de se séparer de leur collaborateur. Cependant, comme ce dernier était, en principe – mais en principe seulement – l’unique propriétaire de l’affaire, il fallait que Cadiou parut, en prenant sa succession, le propriétaire de l’usine.
C’est pour cela qu’il constitua une société anonyme dont les statuts furent déposés au greffe de la justice de paix de Landerneau, le 1er mars 1909. Cette société, bien entendu, n’était que fictive et ne comprenait d’ailleurs, que les membres de la famille Cadiou : Louis Cadiou d’abord, M. Jean Marie Cadiou, son frère, M. Louis Gogé, industriel à Landivisiau, beau-frère de M. Jean Cadiou, les deux sœurs de Cadiou, Mme veuve Richard, sa belle-mère, et M. Richard, son beau-frère. Quelque temps après la constitution de la Société, M. Gogé se retira et fut remplacé par un M. Chevalier. Dans les jours qui suivirent sa retraite de la Société anonyme de la Grande-Palud, M. Gogé aurait fait certaines confidences pour expliquer les raisons de son départ. Je n’insisterai pas, mais elles démontrent, une fois de plus, que la Société était fictive.

CADIOU VEUT SUCCÉDER A LA SOCIÉTÉ FICTIVE
Vous savez, par le récit que j’en ai fait, que le ministère de la guerre n’autorisa pas l’usine de la Grande-Palud à prendre part à l’importante adjudication du 12 décembre dernier. Cependant, dans son intérêt comme dans celui des bailleurs de fonds allemands, il fallait que l’usine produisît. C’est pourquoi, dans les derniers jours de l’année dernière, on apprit que Cadiou allait racheter complètement l’usine en remboursant les actionnaires actuels. Vu la constitution de la Société, l’opération était aisée. Né puisque ses publications légales n’ont jamais été faites.
Vous comprenez maintenant à quel but que Cadiou ou Cadiou et ses patrons se proposaient d’atteindre : avoir un nouveau propriétaire pour la Grande Palud afin d’en continuer l’exploitation. Cadiou avait pensé que c’était la société anonyme qu’il administrait et non lui qui avait été exclue des adjudications de l’administration des poudres et salpêtres et que, par conséquent, le changement de nom annihilerait l’effet désastreux de la mesure prise.
Peut-être, cependant, lorsqu’il disparut, s’était-il aperçu ainsi qu’on le prétend maintenant et comme je l’ai rappelé hier que l’affaire du wagon de coton envoyé à la poudrerie d’Angoulême et deux fois payé n’était pas considéré comme définitivement réglée en haut lieu et que, d’accord avec les propriétaires réels, il s’était éloigné.

LES FAITS DE L’ENQUÊTE
Son départ, d’ailleurs était prémédité puisque toute la comptabilité de l’usine avait été arrêtée, par ses soins, à la fin de l’année dernière. Telle personne qui touche de bien près la Palud, se livre à ce sujet à de grosses confidences. Les précautions nécessaires furent prises, en tout cas, pour que toutes les créances pussent être payées.
Aujourd’hui l’ai continué mon enquête à Landerneau et j’y ai entendu dire beaucoup de choses qui, si elles ne sont pas toutes rigoureusement exactes, attestent bien qu’on n’y croit pas énormément à un crime ou à un suicide. Et c’est ainsi que j’ai su que telle personne avait affirmé publiquement avoir vu Cadiou voilà une quinzaine de jours, justement dans les moments de son départ, en compagnie d’un ingénieur allemand. M. Gréis [Greiss], qui fut le premier directeur technique de la Grande Palus et qui fut obligé de se retirer lorsque les mesures prises par l’administration des poudres et salpêtres frappèrent le fondateur de l’usine. Si cette allégation était prouvée, elle fortifierait singulièrement, évidemment, la version du départ en Allemagne de l’ancien avoué de Morlaix.
D’autre part, on ne manque pas d’être fort surpris en beaucoup d’endroits, et même dans la police, de la précipitation que Mme Cadiou apporta à croire que son mari avait été assassiné.
Cadiou devait rentrer chez lui, à Paris, le 31 décembre. Or, le 1er janvier, il n’était pas de retour, sa femme fit parvenir à la brigade mobile de Rennes un télégramme ainsi conçu « Famille Cadiou, Grande-Palud, très inquiète, craint accident, prière me télégraphier si vous avez nouvelles. Vérifier si valises sont Landerneau, car alors crime. Avisez également Madame, 91. rue Cherche-Midi, Paris ». Une dépêche identique parvint au secrétariat de la mairie de Landerneau le même jour, et le commissaire de police de la ville, alors en congé de trois jours, fut rappelé d’urgence.
La famille d’un commerçant sait très bien que le chef de famille peut être arrêté par ses affaires plus longtemps qu’il le pensait et ne s’alarme pas, surtout ne va pas croire à un assassinat, pour un retard qui n’était alors que de quelques heures.
Ce qui est certain, c’est que le 30 et le 31 décembre dernier, Cadiou était à Brest. Deux dépositions reçues par la police représentent que Cadiou fut vu le 3 janvier 1914 en gare de Plouider.
Ces témoignages émanent de deux agents des chemins de fer M. Danic, mécanicien, et M. Sizun, contrôleur, qui auraient reconnu Cadiou dans un voyageur qui descendait de wagon, mas ils ne savent s’il a alors quitté la gare ou s’il a pris l’embranchement conduisant sur Brignogan. Une femme avait été aperçue près de lui, mais les témoins ne peuvent affirmer qu’elle l’accompagnait bien. S’il en était ainsi, on se trouverait en présence d’une fugue, hypothèse à laquelle certaines personnes que j’ai entendues sont loin de croire. Elles donnent, à l’appui de leurs dires, des raisons précises que je ne puis encore répéter.
La seule hypothèse qui semble, actuellement, gagner toutes les populations de notre région, c’est que Cadiou est parti seul et qu’il avait préparé son départ. On continue toujours à penser qu’il a trouvé, chez ses patrons, un refuge certain.
L’enquête menée à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon a donné des résultats négatifs. Il ne peut être établi que M. Cadiou ait séjourné le 1er janvier à Morlaix ni le 3 à St-Pol-de-Léon.
Les amis de collège du disparu, à propos de l’hypothèse d’une amnésie émise par un confrère, rappellent que M. Cadiou était, parait-il, somnambule au collège.

15 janvier 1914 – p. 1 et 2

En plein mystère

M. CADIOU DEMEURE INTROUVABLE

LANDERNEAU, 14 janvier (de notre envoyé spécial). L’Ouest-Éclair le premier a signalé la disparition de M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix, directeur de l’usine de blanchiment de coton de la Grande Palud.
Cette information n’a pas tardé à faire le tour de la presse ; tous les Journaux s’en occupent depuis quelques jours, mais de l’avis des personnes sans parti pris, de même que l’Ouest-Éclair avait été le seul à parler de l’affaire, de même il est le seul qui ait fourni à ce propos des renseignements complets et irréfutables.
Résumons-nous : 1° M. Cadiou a disparu à la date du 29 décembre 1913 ; 2° la dernière personne qui ait eu avec lui un entretien est M. Pierre, ingénieur technique de l’usine de la Grande Palud ; 3° on est sans nouvelles de Cadiou depuis lors.
II convient ici de faire remarquer à nouveau ce que nos lecteurs savent déjà, à savoir que c’est Mme Cadiou laquelle habite Paris qui a prié la Sûreté générale de rechercher son mari et c’est ici que commence le mystère, car tout dans cette affaire sue le mystère. On le rencontre aussi bien dans les faits qui l’ont marqué, que dans les circonstances qui l’ont suivi.
M. Legrand, ancien maire de Landerneau, ancien directeur de l’usine de la Grande-Palud, a levé pour nous un coin du voile en nous exposant les conditions dans lesquelles il dirigea jadis l’usine de la Grande-Palud et celle qui présidèrent à la venue de M. Cadiou.
« J’étais, dit-il en substance, directeur d’une société « essentiellement allemande », fonctionnant avec des « capitaux allemands », dirigée par M. Greiss, « technicien allemand ».
Tout était donc allemand dans cette affaire et M. Legrand s’y trouvait seulement pour la façade. M. Legrand pensait sans doute en ce qui le concerne qu’il n’avait pas à s’inquiéter de la nationalité de ses patrons. Et puis l’avocat-conseil de cette société allemande n’était-il pas M, Cloarec, député de Morlaix ?

OU APPARAIT M, CADIOU
Or, M. Cadiou succéda à M. Legrand, c’est-à-dire que l’ancien avoué de Morlaix devint, par la grâce de M. Cloarec, dont il était l’alter ego, directeur de l’usine allemande de la Grande-Palud.
Plus de mystère ici donc, M. Legrand ayant bien voulu, nous le répétons, soulever pour nous un coin du voile. Mais ce voile est retombé, et c’est en vain que ceux qui enquêtent sur la disparition de M. Cadiou ont essayé de déchiffrer l’énigme qu’elle recouvre. Car le mystère renait dès que nous retrouvons M. Cadiou.
Mystère sur sa vie privée : les uns affirmant que le directeur de la Grande-Palud était au mieux avec les siens, quand d’autres, au contraire, prétendent invoquer des témoignages pour alarmer que tout pouvait ne pas être parfait de ce côté.
Mystère sur les faits et gestes de M. Cadiou. Dans les jours qui ont précédé son départ, on le voit ici et là taciturne, morose ou, comme à son ordinaire, indifférent, sans émotion apparente, partant à cette heure même où il fait arrêter la comptabilité de l’usine. Le 29, M. Pierre, son ingénieur, le voit dans la matinée. Une heure après M. Cadiou a disparu. Mystère !
A Paris, affirme-t-on, sa famille l’attend ; elle s’inquiète. La sûreté générale est prévenue. Quels sont les résultats de l’enquête ? Les parquets de Morlaix et de Brest, le commissaire de la brigade mobile de Rennes, gardent le mutisme le plus absolu.
Cependant l’Ouest-Éclair, et après lui la presse entrent en campagne et recherchent la vérité. M. Cloarec, député, avocat-conseil de la Société allemande que Cadiou dirigeait, la leur donne. A la gare de Landerneau, à M. Legrand qu’il interroge en présence de M. Joncour, il déclare d’un ton entendu : « Cadiou ? Il a été assassiné ! Il a été assassiné par quelqu’un qui avait intérêt à le faire disparaître C’est une vengeance, et les journaux qui disent le contraire sont vendus à des adversaires !!! »
Pourquoi cette profonde conviction, plus, cette affirmation du député de Morlaix relative à la fin tragique de M. Cadiou ? Ah ! c’est une étrange affaire, vraiment, que cette disparition d’un homme de 50 ans connu de toute la région, ami de plusieurs notabilités. Était-il riche ? Était-il pauvre ? Impossible de répondre à ces questions. On peut fouiller donc la comptabilité de l’usine, étudier les bilans fournis à la presse, le mystère persiste sur ce point comme sur les autres. On sait que l’usine fermera ses portes samedi soir et que le personnel sera sans travail.

LES HYPOTHÈSES
Enfin, voici les hypothèses :
La première est soulevée par la famille : assassinat. C’est un gros mot, mais c’est aussi celui de M. Cloarec, député de Morlaix, avocat-conseil de la Société allemande de la Grande-Palud. Mais l’assassinat laisse des traces. Et puis, pour commettre un crime il faut une main criminelle. Où trouver cette main ? Nous n’étonnerons personne si nous disons que nous entendons prononcer des noms : l’assassin, a-t-on dit, c’est X… ; n’avait-il pas tenu des propos menaçants sur le compte de M. Cadiou ? – L’assassin, nous a-t-on affirmé, c’est A…, n’était-il pas en conflit d’intérêt avec M. Cadiou ? Mais nous n’étonnerons personne non plus en déclarant que nous n’ajoutons fois à aucun de ces racontars. La famille croit à un assassinat. A la police de trouver l’assassin. Mais que fait la police ? Ou plutôt que ne fait-elle pas ?
Deuxième et troisième hypothèse : accident ou suicide ?
Le seul accident demeuré ignoré qui peut être arrivé à M. Cadiou, c’est d’être tombé dans l’Elorn ou dans la rivière de Morlaix, parages qu’il fréquentait. Or, après 15 jours, quand surtout les eaux, sous l’influence de la marée laissent les berges complètement à nu, quand des bateliers nombreux circulent sur ces voies le cadavre aurait été découvert.
Ceci est vrai également pour ce qui est de l’hypothèse d’un suicide par immersion. Faut-il supposer que M. Cadiou, après s’être enfoncé dans un bois voisin, s’est pendu aux branches d’un arbre ? Les chasseurs de bécasses et aussi de renards et de blaireaux n’auraient pas manqué de le trouver.
Quatrième hypothèse : fugue ?
L’opinion est unanime à ne pas les retenir. Rien, en effet, dans les agissements de Cadiou en ces dernières années ne peul aider à l’étayer.
Cinquième hypothèse : la fuite ?
Nous devons à la vérité de dire que c’est la plus vraisemblable malgré l’opinion de M. Cloarec. La famille discute nos dires. C’est son droit.
M. Cloarec pense autrement que nous, c’est également son droit.
Mais c’est votre droit aussi d’avoir une opinion autre que la leur et de la faire connaître. Qui pourrait nous en vouloir ? Ne devrait-on pas souhaiter au contraire que M. Cadiou reparaisse, ne fut-ce que pour confondre ses ennemis. Nous croyons jusqu’à preuve du contraire que si M. Cadiou s’est enfui et que cette fuite pourrait avoir été concertée, préparée et mise à exécution sur le conseil et avec la complicité de personnages dont les noms sont ici sur toutes les lèvres. Cette opinion n’est pas seulement la nôtre. C’est celle de ceux qui avec impartialité et soucieux seulement de faire éclater la vérité s’étaient penchés sur le problème. Ce doit être aussi l’opinion de la police, car on ne signale jusqu’ici aucune recherche pour retrouver soit le cadavre du disparu, soit « si l’on veut épouser les vues de la famille, l’assassin ».
Plus on étudie l’affaire Cadiou, plus on enfonce dans le mystère. Il faudrait pouvoir vérifier tout ce qui se dit, qu’il s’agisse d’affirmations ou de négations. C’est un pouvoir que le journaliste n’a pas toujours, mais les juges des parquets intéressés, mais la sûreté générale et la brigade mobile ? L’opinion publique les attend à l’œuvre.

La photographie de M. Louis Cadiou que nous avons donnée hier, sort des ateliers de la maison de photographie J. Lozach, de Landerneau.

16 janvier 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou
LANDERNEAU, 15 janvier. – On est toujours sans nouvelles de M. Cadiou… Le parquet de Brest est maintenant en possession du procès-verbal de l’enquête ouverte, sur son ordre, par les gendarmes des brigades de Landerneau. Les dépositions recueillies portent sur l’emploi du temps de M. Louis Cadiou pendant les derniers jours de l’année, sur ses relations et son genre de vie habituel. Elles n’apportent, d’ailleurs, aucun fait nouveau.
Les conclusions de notre article d’hier matin demeurent entières. Nous n’avons rien à y changer.

28 janvier 1914 – p. 3

On cherche encore Cadiou
Landerneau, 27 janvier.
(De notre correspondant particulier).
Depuis quelques jours, on n’entendait plus parler de l’affaire Cadiou. Aussi les Landernéens ont-ils été surpris de voir hier matin arriver MM. Menessier [Mennessier], commissaire spécial de la brigade des chemins de fer, Paulin, son adjoint, Arhant, retraité de la marine et Kerhomnès [Keromnès], pilote, qui ont entrepris immédiatement de fouiller la rivière l’Elorn aux environs de l’usine de la Palud.
Ces fouilles, poursuivies dans la journée, n’ont donné aucun résultat. Elles se continueront demain et les jours suivants.
Ces mêmes personnes poursuivront leurs investigations dans les bois environnants afin de voir si le cadavre de M. Cadiou ne s’y trouverait pas.
C’est donc la thèse du crime ou du suicide qui semble pour le moment retenir l’attention de la police.

29 janvier 1914 – p. 7

A la recherche de M. Cadiou

MM. Mennessier, commissaire spécial des chemins de fer, et Paulin, son adjoint, avec Arhant, retraité de la marine, et Keromnès, pilote à Landerneau, ont continué ce matin, à 8 heures, leurs recherches pour retrouver le corps de M. Louis Cadiou, directeur de l’usine de la Grande-Palud, disparu depuis le 30 décembre dernier. Les fouilles se font au moyen de gaffes et ont lieu toujours aux abords de l’usine, principalement aux alentours des fascines placées à cet endroit le long de l’Elorn pour empêcher l’envasement de la rivière. Ces recherches n’ont jusqu’ici donné aucun résultat.
Il serait peut-être intéressant, si l’on envisage l’hypothèse du crime ou du suicide, de faire des fouilles dans le grand bois appartenant à M. Vacheron [Vacheront], situé à la Grande-Palud, entre les routes de la Forest et de Brest et dans les bois environnants. Ce bois est rempli de fondrières et de fourrés où il serait facile de cacher un cadavre. De par son étendue, il faudrait, pour faire la fouille minutieuse de ce bois, disposer de pas mal de monde. A cet effet, le Parquet ne pourrait-il pas demander l’emploi de la troupe ? Le bataillon caserné à Landerneau, disposé en tirailleurs, serait, croyons-nous, en la circonstance, d’un concours très utile.

5 février 1914 – p. 1 et 3

ON RETROUVE LE CADAVRE DE M. CADIOU

Une somnambule aurait indiqué l’endroit précis où il se trouvait !

LANDERNEAU, 4 février. De notre correspondant particulier (par téléphone). Un coup de théâtre vient de se produire dans l’affaire Cadiou : le cadavre du directeur de la Grande-Palud a été retrouvé ce matin, et cela dans des conditions telles que le mystère entourant la disparition se fait plus impénétrable que jamais.
On sait que M. Cadiou n’avait pas été vu depuis le 29 décembre à midi. Les recherches pour le retrouver étaient restées jusqu’ici sans résultat. Or, ce matin, M. Jean Cadiou, frère du disparu, entreprenait seul de nouvelles recherches, aux environs de l’usine de la Grande-Palud. Vers 10 heures et demie, passant dans le bois de M. Macheron [Vacheront], situé à la Forêt, il fut intrigué à la vue d’un peu de terre fraîchement remuée. Il s’approcha de l’endroit et avec un bâton retourna cette terre : il découvrit alors un morceau de drap.
Sa conviction fut immédiatement établie : il se trouvait en présence du cadavre de son malheureux frère !
Vivement, M. Jean Cadiou se dirigea vers le moulin où demeurent l’ingénieur de l’usine, M. Pierre, et le contremaître. M. Picard [Bignard]. M. Cadiou appela le contremaître et lui dit qu’il venait de retrouver son frère. Tous deux se dirigèrent vers le lieu où se trouvait le corps.
M. Pierre qui avait entendu la conversation s’en fut chercher le gardien de l’usine et tous deux suivirent MM. Cadiou et Picard [Bignard].

C’EST BIEN M. CADIOU
M. Picard [Bignard] remua la terre avec ses mains et découvrit le cadavre. Plus de doute c’est bien M. Louis Cadiou, le directeur de l’usine. Le corps était enterré et placé sur le ventre, dans un trou de 30 centimètres de profondeur. Il n’était recouvert, d’une légère couche de terre de 10 centimètres d’épaisseur environ. Cet endroit se trouve dans un sentier profond de 1 m 50 environ qui se trouve au bord du canal amenant l’eau au moulin, à 400 mètres environ du moulin et à 800 mètres de l’usine.
A côté se trouve un bouquet d’arbres où, parait-il, corbeaux et pies se perchaient fré4uernment depuis quelque temps, attirés sans doute par l’odeur du cadavre. Les chiens du voisinage hurlaient également à la mort ces temps derniers.
Quand le cadavre fut reconnu, M. Jean Cadiou, laissant M. Mignard [Bignard] garder le cadavre alla prévenir les autorités.

LE PARQUET SUR LES LIEUX

Bientôt arrivent sur les lieux le maréchal des logis de gendarmerie de Landerneau, puis les magistrats du parquet MM. Guilmard, procureur de la République ; Delanoë [Bidard de la Noë] juge d’instruction ; Rousseau, médecin légiste ; M. Laurent commis greffier.
M. Seyber, capitaine de gendarmerie, arrive une demi-heure après.
A trois heures, commence le déterrement du cadavre. MM. Pierre, ingénieur de l’usine, et Arhant, retraité de la marine, sont chargés de cette délicate opération. Il faut en effet procéder doucement pour ne point toucher le cadavre. A 3 h 20, le corps est retiré. Il est en bon état de conservation. C’est, en effet dans une terre argileuse, qui a la propriété de conserver les corps, que le cadavre était enfoui.
Le cadavre est placé ensuite sur une civière, recouvert d’un drap et transporté il l’usine, où
M. le docteur Rousseau pratique l’autopsie.
La victime porte au côté gauche du cou une profonde et large blessure, occasionnée par un instrument tranchant ; l’artère carotide a été sectionnée. La victime a également reçu un coup de masse derrière la tête ; c’est sans doute le coup qui a été porté le premier. Le coup porté au cou a été donné soit à l’aide d’une faucille ou d’un gros couteau de cuisine, car la blessure est grande.
L’autopsie a pris fin à 5 h. 30. Le corps a été placé dans un cercueil provisoire, dans l’usine, et gardé par quatre ouvriers.

LA SOMNAMBULE
A signaler ce détail : Une cartomancienne de Nancy, consultée par Mme Cadiou, la veuve de la victime, a indiqué d’une façon précise l’endroit où était enterré le cadavre : à quatre cents mètres du moulin, à droite de ce moulin, à côté d’un bouquet d’arbres, au bord d’un bois.
Le cadavre était bien enterré à l’endroit désigné. C’est plus que bizarre.

A MORLAIX
MORLAIX, 4 février. – Pendant que survenait la découverte du cadavre dans l’Elorn, une perquisition avait lieu à Morlaix. M. Ménessier [Ménnessier] et un autre commissaire spécial de Brest se sont rendus, munis de clefs par la famille, à la villa Ker-ar-Ster [Keranster], en Ploujean, une peu plus loin que la villa Kerjanic. Cette villa était depuis bien des années un pied à terre de M. Cadiou. La perquisition n’a donné aucun résultat appréciable.

L’affaire Cadiou
Une arrestation imminente
(De notre correspondant particulier)
Landerneau, 4 février
Nous croyons savoir qu’une personnalité marquante appartenant à l’entourage de M. Cadiou a été priée de se tenir à la disposition de la justice et qu’un mandat de dépôt a été décerné ce soir. Une arrestation sensationnelle serait donc imminente.
On aurait parait-il trouvé au domicile de cette personnalité une serpette tachée de sang.

6 février 1914 – p. 1, 2 et 3

Le mystère de la Grande-Palud
L’ingénieur arrêté est-il l’assassin ?

Landerneau, 5 février. – (De notre correspondant particulier). – L’Ouest-Éclair, en annonçant hier matin la découverte du cadavre de M. Cadiou dans les bois de la Forêt, près Landerneau, laissait entendre que le mystère de la Grande-Palud n’était pas pour cela éclairci. Aujourd’hui et bien que l’arrestation sensationnelle que nous indiquions comme prochaine ait été opérée, le mystère persiste, plus obscur que jamais.
Mais parlons d’abord de cette arrestation, et disons dans quelles circonstances exactes elle fut décidée par le parquet.
Mercredi, lorsque les magistrats de Brest furent arrivés sur les lieux, ils ordonnèrent immédiatement l’exhumation du cadavre.
L’ingénieur de l’usine, M. Louis Pierre, jeune homme de 31 ans, né à Conches (Eure), s’empressa, aidé d’un journalier présent, d’accomplir la funèbre opération. A un moment donné, une ronce gênant ses mouvements, il se releva, prit dans sa poche un couteau de vigneron à lame recourbée et coupa la ronce. Ce geste, banal en soi, avait attiré et retenu l’attention de M. Menessier [Ménnessier], commissaire spécial. Et quand le cadavre, ayant été mis à nu et transporté à l’usine pour l’autopsie eut été lavé et débarrassé de ses souillures de boue quand apparut autour de la gorge l’affreuse blessure, longue de seize centimètres environ qui avait sectionné la carotide, la pensée de
M. Menessier [Ménnessier] se reporta vers le couteau de vigneron aperçu quelques instants auparavant. Et dans un éclair, le commissaire spécial de Brest entrevit l’assassin se servant d’une arme semblable pour tuer sa victime.
Cependant, le docteur Rousseau pratiquait l’autopsie et constatait que le malheureux Cadiou avait été tué avant d’avoir déjeuné. L’estomac était, en effet, complètement vide.
M. Ménessier [Ménnessier], de son côté, continuait ses investigations, aidé des inspecteurs Paulin et Lemez. Dans une remise attenante au Moulin, il trouvait une pioche de terrassier tachée de sang et laquelle adhéraient des cheveux. Cette découverte vint renforcer les soupçons de M. Menessier [Ménnessier], qui en fit immédiatement part à MM. Bidard de la Noë, juge d’instruction, et Guilmard, procureur de la République. Ce dernier ordonnait immédiatement la saisie du couteau aperçu entre les mains de l’ingénieur Pierre.

Dès cet instant, celui-ci fut surveillé de près et l’autopsie étant terminée, il fut invité à suivre les magistrats au moulin, où il dut subir un interrogatoire long et serré.

M. PIERRE EST ARRÊTÉ
M. Pierre ne parut aucunement surpris en apprenant que de graves soupçons pesaient sur lui. Sans doute avait-il prévu la chose depuis longtemps, depuis le jour où des journalistes, venus pour enquêter sur le « mystère de la Grande-Palud » lui avaient demandé brûle-pourpoint si ce n’était pas lui l’assassin de M. Cadiou. Avec énergie et sans la moindre émotion Il protesta – comme il avait protesté alors – contre l’inculpation dont il était l’objet et affirma qu’il n’avait pas revu M. Cadiou depuis le 29 décembre. On sait que sur ce point, M. Pierre a toujours été en contradiction avec différents témoins, notamment Mme Léost, la femme de ménage de M. Cadiou ; Mme Quémeneur, propriétaire d’un débit voisin, et M. Bignard, contremaître de la Grande-Palud, qui donnent la date du 30 décembre comme étant celle à laquelle M. Cadiou est venu pour la dernière fois à l’usine.
A l’Issue de cet interrogatoire, un mandat de dépôt était signé contre l’ingénieur, que les gendarmes de Landerneau écrouaient aussitôt à la chambre de sûreté.

L’enquête continue

LE PARQUET A LA FOREST

Hier jeudi, vers 13 heures 30, au moment même où la dépouille mortelle de M. Louis Cadiou était conduite à Landerneau, le procureur de la République et le juge d’instruction de Brest, M. Bidard de la Noé, arrivaient en auto au château de la Forest. Ils pénétraient dans les appartements de M. Pierre, où celui-ci venait d’être amené par les gendarmes de la brigade de Landerneau.
Une perquisition, qui dura trois heures et demie commença immédiatement. Les magistrats et les inspecteurs de la police spéciale qui les assistaient dans leurs recherches, saisirent un certain nombre de pièces, sur l’intérêt desquelles nous fixera, parait-il, un examen attentif. Mais il semblerait qu’aucun document sérieux n’ait été trouvé.
L’interrogatoire de l’ingénieur a continué précis, serré, mais sans résultat. M. Pierre a opposé à l’effrayante accusation portée contre lui, les plus énergiques et les plus calmes dénégations.
Jamais, à aucun instant, pendant toute l’après-midi comme d’ailleurs la veille, quand il aida à déterrer le cadavre de son patron, comme au moment où le juge d’instruction l’informa qu’il le plaçait sous mandat de dépôt, il ne se départit de son calme.

LES CHARGES QUI PÈSENT SUR M. PIERRE
A 17 heures, le maréchal des logis et un brigadier de la gendarmerie de Landerneau emmenaient, dans le char-a-bancs qui les avaient conduits à Brest, M. Pierre qu’ils reconduisaient à la chambre de sûreté de leur caserne.
Il me fut possible à cet instant où le procureur de la République et le juge d’instruction quittaient la maison de l’ingénieur, de m’entretenir quelques minutes avec eux.
Ils me firent part des dénégations de M. Pierre, me signalant toutefois trois points précis qui, à la vérité, ne constituent pas des charges définitives, mais qui n’en méritent pas moins toute l’attention des magistrats enquêteurs.
Le premier point se rapporte à la date de la disparition de M. Cadiou.
1° M. Pierre affirme, comme nous le disons plus haut, qu’il ne vit pas son patron le 30 décembre, alors que neuf témoins assurent que c’est ce jour-là que l’ingénieur partit avec lui de l’usine pour remonter du moulin vers les sources. M. Pierre place cette promenade le 29 décembre.
2° Les membres au parquet ont recueilli des témoignages précis de gens qui justement, le 30, virent MM. Cadiou et Pierre sortir ensemble de l’usine et se diriger vers le port. Ces témoins déposent que M. Cadiou, en sortant de l’usine, avait sur son bras un vêtement de toile cirée, à capuchon. M. Pierre, d’après leurs dires, aurait insisté, pour que Cadiou mit son capuchon sur sa tête, par crainte du vent, disait l’ingénieur. Ou se demandera aujourd’hui s’il y a lieu de voir dans ces paroles un secret désir de l’ingénieur, que Cadiou ne fut pas reconnu par les gens.
3° La preuve est faite que M. Pierre se rendit seul dans la chambre occupée par M. Cadiou, sur le quai de Landerneau, le lundi qui suivit la disparition du directeur de la Grande-Palud.
La veille, plusieurs témoins, dont M. Jean-Marie Cadiou, de Kérinou, et M. Pierre lui-même, étaient venus dans l’appartement pour tenter d’y trouver quelques papiers susceptibles de donner des indications utiles sur la disparition du directeur de l’usine. La femme qui s’occupait de la chambre, avait proposé à M. Pierre, lorsqu’il revint seul, de l’accompagner, pour l’aider ; l’ingénieur avait refusé
On s’étonne aujourd’hui de sa présence, seul, dans cette maison. Il n’apparaît pas qu’il avait quelque chose d’utile à y faire, bien qu’il explique cette visite par son grand désir de vouloir contribuer à faire la lumière sur cette troublante affaire.

La mise en bière de M. Cadiou
Mercredi soir on avait placé le corps de M. Cadiou dans un cercueil provisoire. Ce matin on l’en retira et on le déposa dans un cercueil plombé.
L’opération terminée, un char funèbre transporta les restes de l’ancien directeur de l’usine de la Grande Palud Landerneau, à l’hôtel Sorre. Sur le quai un cortège se forma à la Forest, 13 heures et demie exactement, pour suivre le corbillard.

Dans l’assistance on remarquait notamment la présence de M. Jean Cadiou, de Keriniou, frère du défunt, ses deux sœurs qui habitent Cléder, de M. Gogé, industriel à Landivisiau, beau-frère de Mme Veuve Cadiou, de M. Joncourt, avoué à Quimper, cousin de Mme veuve Cadiou, de M. Boloch, liquidateur de l’usine, de M. Bignard, chef mécanicien de la Grande Palud, et de quelques autres personnes amies de la famille.

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU.
Les déclarations de la domestique de l’ingénieur
L’histoire de la somnambule

Landerneau 5 février, 9 heures soir.
(De notre correspondant particulier.)
M. Pierre est-il coupable ? C’est évidemment là une question fort difficile à résoudre en ce moment. Les membres du Parquet ne me cachaient pas ce soir que nous étions loin encore d’arriver à la manifestation éclatante de la vérité.
Depuis longtemps déjà, en raison de l’atmosphère de quasi-hostilité entretenue autour de l’ingénieur, il apparaissait que la situation devrait être réglée par la justice. M. Pierre était sourdement accusé, il l’était depuis le jour où disparut M. Cadiou. S’il est innocent, les magistrats le laveront de l’horrible accusation ; il ne pourrait l’être autrement, et il convient de féliciter le procureur de la République et le juge d’instruction d’avoir pris la seule mesure qui convenait.
D’ailleurs les magistrats, avant d’en arriver à ce moyen terme ont tenté l’impossible pour faire la lumière. Les témoins entendus sont nombreux. Les magistrats enquêteurs ont recherché, avec une ténacité digne d’être signalée si des raisons sérieuses pouvaient faire croire à la culpabilité de M. Pierre. Les mobiles qui auraient pu pousser à faire de lui un assassin échappaient à leur compétence et à leur expérience consommée des affaires, comme ils échappaient à tout le monde, et comme à l’heure précise où je vous téléphone, ils échappent encore à tout le monde.
Je suis d’autant mieux placé pour vous parler de l’état d’âme des membres du Parquet qu’une personne qui les approche de très près et dont la sincérité ne saurait être mise en doute, me parlait encore la semaine dernière en m’assurant que rien n’avait été relevé qui pût faire croire à la culpabilité de l’ingénieur. A cet instant d’auteurs on avait écarté au Parquet l’hypothèse d’une fugue, on écartait également celle d’un crime justement en raison de ce fait que les mobiles qui poussaient quelqu’un à l’assassinat n’apparaissait.
Les raisons que l’on donne d’un assassinat possible de Cadiou par M. Pierre trouvent leur source dans des différends d’intérêts. On savait que les deux hommes n’étaient pas d’accord, et on présente maintenant cette version que M. Pierre pouvait espérer succéder à M. Cadiou. Il ne m’est pas possible évidemment de développer des hypothèses qui m’entraîneraient dans des discussions mettant d’autres personnes en cause. L’avenir dira s’il faut y ajouter foi. Tout ce que je puis rapporter à ce sujet c’est que l’on disait M. Pierre sans fortune.
Il serait difficile cependant d’autre part, de croire que l’ingénieur a agi uniquement pour dérober à la victime l’argent qu’elle avait sur lui et qui s’élevait au plus, parait-il, à 500 francs.
Quant aux autres points que les adversaires de l’ingénieur relèvent, ils ne sont que d’un intérêt secondaire.
On s’étonne d’abord que M. Pierre ait accompli lui-même la besogne macabre qui consistait à retirer son patron de la terre où il était enfoui, alors que les ouvriers auraient pu se charger de la besogne.
On dit encore que lorsque le corps de Cadiou fut retrouvé, on vit sur lui le vêtement de toile cirée, signalé plus haut, mais on ne retrouva pas la casquette que portait le défunt, ce qui étonna d’ailleurs. Ce fut M. Pierre qui se chargea d’emporter le vêtement ciré de M. Cadiou pour aller le laver dans l’étang qui alimente en eau l’usine de la Grande Palud. En partant il aurait dit aux personnes présentes de faire attention si rien ne tombait du vêtement. Quelques secondes plus tard il revenait, présentant au procureur de la République et au juge d’instruction la casquette de M. Cadiou, trouvée dans le vêtement.

Je vous rapporte tous ces faits parce qu’on les colporte ici, mais ils ne paraissent pas, comme je le disais tout à l’heure, bien intéressants.

Voici maintenant le dernier fait qu’on rapporte et duquel certains paraissent vouloir tirer argument contre l’ingénieur. Le contrat écrit qui liait M. Pierre à M. Cadiou expirait le 1er mars prochain. En prévision de cette fin de contrat M. Pierre était entré en pourparlers avec M. Legrand, de Landerneau, qui devait et doit fonder à Daoulas une usine concurrente de celle de la Grande Palud.
M. Legrand avait offert à M. Pierre la direction technique de la nouvelle maison, proposition que l’ingénieur avait acceptée en principe, mais à laquelle il devait répondre définitivement le 10 janvier dernier. Or, ce jour-là, postérieur par conséquent à la disparition de M. Cadiou, M. Pierre avisa M. Legrand qu’il ne donnait pas suite aux pourparlers. On s’étonne de cette décision, mais constitue-t-elle cependant une charge ?
« J’ai aussi des souvenirs personnels précis. Je me rappelle, en effet, qu’il y a quelque quinze jours, c’est-à-dire bien après le 10 janvier, et alors que déjà des soupçons se manifestaient, j’allai voir M. Pierre pour m’entretenir avec lui des suites de l’affaire. Il me parla, sans que je l’y engageasse, de la proposition de M. Legrand qu’il avait refusée, et il me donna sur sa décision l’explication que voici :
« Il est impossible que l’usine de la Grande-Palud ne soit pas reprise par quelqu’un, et ce quelqu’un aura avantage à me conserver, peut être utile et je puis espérer que l’on moi qui connais la maison. Mon concours m’en tiendra compte. »
« M. Pierre ne me cacha pas d’ailleurs qu’en agissant de cette façon il jouait avec le hasard, mais qu’il regretterait profondément son geste dans la suite si l’usine n’était pas reprise par quelqu’un.
Je ne sais s’il convient d’interpréter ces paroles comme une charge, mais l’ingénieur peut évidemment dire qu’il n’est pas le seul homme qui ait spéculé sur ces événements, sans cependant être un criminel.

LA DOMESTIQUE DE M. PIERRE
M. Pierre avait à son service une jeune domestique, Mlle Juzeau, dont la mère habite Landerneau où elle gagne sa vie en faisant des ménages et en lavant du linge. Mlle Juzeau, jusqu’à l’arrestation de son patron a vécu dans l’intimité de celui-ci. Il était donc intéressant de savoir si elle avait conçu quelques doutes sur l’honnêteté de son maître. C’est ce que je suis allé lui demander ce matin et je dois dire que la jeune fille assure que l’ingénieur est incapable d’avoir commis l’acte infâme qu’on lui impute. Mlle Juzeau me dit que contrairement à ce que l’on prétend, M. Pierre est un homme charmant, doux et enjoué. Depuis la disparition de M. Cadiou, son caractère ne se modifia d’ailleurs pas. Elle ne croit pas non plus que M. Pierre ait tué son directeur pour le voler ou pour lui succéder. A plusieurs reprises, en effet, il parla devant elle, et bien avant la mort de M. Cadiou, des propositions d’emploi qui lui avaient été faites par M. Legrand. La situation nouvelle qui était offerte devait lui assurer des appointements supérieurs à ceux qu’il avait à la Grande-Palud.
Mlle Juzeau, en présence des rumeurs qui accusaient Pierre fut inquiète, elle me le dit simplement et me rapporta la conversation qu’elle avait eue à ce sujet avec son maître, auquel elle fit part des bruits qui couraient sur son compte. L’ingénieur la rassura en lui disant qu’il n’était pour rien dans cette affaire, qu’elle n’avait rien à craindre, qu’il n’avait rien à se reprocher, que sa conscience était tranquille. Notre conversation se termina par une nouvelle protestation de Mlle Juzeau contre la mesure qui frappe son ancien maître, à l’honnêteté duquel elle croit fermement.
Les magistrats du Parquet de Brest ont jugé utile également d’entendre la jeune fille : ils l’ont fait appeler au commissariat de police de Landerneau.
Après lui avoir fait prêter serment, ils lui demandèrent de dire si quelque fait, de n’importe quel ordre qu’il fût était venu sa connaissance capable d’être interprété comme une charge, contre M. Pierre, et si depuis la disparition de M. Cadiou, son maitre avait changé d’attitude.
Comme elle me le disait quelques heures plus tôt, elle répéta aux magistrats que rien au contraire ne lui permettait de croire que M. Pierre était un criminel, et que d’ailleurs, si elle l’avait jugé ainsi, elle ne serait pas restée à son service, sa conscience ne le lui aurait pas permis. Elle reparla encore de la vie régulière de l’ingénieur qui, a-t-elle dit se couchait chaque soir à 8 h. 30.

POUR ET CONTRE M. PIERRE
Les avis concernant la culpabilité possible de M. Pierre sont partagés, mais la vérité m’oblige à dire que la plus grande partie des gens de Landerneau sont fort impressionnés par les mesures judiciaires prises contre l’ingénieur. Il se trouve pourtant ici quantité de personnes encore que j’ai pu voir et qui m’assurent que leur amitié pour M. Pierre n’a pas diminué. Elles espèrent que le jeune homme sortira de cette effrayante impasse son innocence démontrée.

L’HISTOIRE DE LA SOMNAMBULE
M. J. Cadiou, qui retrouva seul hier le cadavre de son frère, assura que c’était grâce aux indications fournies par une somnambule.
Cette histoire de somnambule extra-lucide ne manque pas d’étonner un peu. Le parquet lui-même ne paraît y ajouter qu’un crédit modéré. Je le sais d’un homme qui fut à même, de par ses fonctions, de suivre pas à pas hier et aujourd’hui les magistrats instructeurs. Voici en tout cas ce que déclara peu près textuellement M. J.-M. Cadiou au procureur de la République et au juge d’instruction :
« Ma belle-sœur, Mme veuve Cadiou, a une cousine Paris qui est l’amie d’une dame demeurant à Nancy. Cette dame, dans le but de rendre service la famille Cadiou, crut devoir prendre l’initiative de consulter une voyante sur le sort qui était advenu au directeur de la Grande-Palud. Ce fut celle somnambule qui indiqua l’endroit précis où avaient été déposés les restes de mon frère. Le renseignement fut envoyé la cousine de Mme Cadiou, laquelle en fit part à Mme Cadiou ; celle-ci enfin m’en avisa et je résolus d’en vérifier immédiatement l’exactitude
Au 20° siècle évidemment, la chose peut paraitre drôle, d’autant plus que le parquet n’a pas pu voir la lettre à laquelle M. J.-M. Cadiou fait allusion, et qu’il n’apparaît pas que l’histoire racontée puisse facilement être contrôlée. Les milieux policiers s’en étonnent aussi et disent qu’on aurait pu les aviser. M. Girardier, commissaire de police de Landerneau, avait en effet proposé, il y a déjà quinze jours, de battre les bois où le cadavre fut découvert.
La famille Cadiou, il faut le reconnaître, depuis la disparition du directeur de l’usine de la Grande Palud, assure que celui-ci avait été assassiné. M. Cloarec, député de Morlaix, le déclara en son nom la sûreté générale de Paris, quelques jours il peine après la disparition du malheureux directeur de la Grande-Palud. Et depuis le même temps, la famille Cadiou affirme que le coupable est M. Pierre.
Il est, nous n’en doutons pas, des motifs sérieux pour porter une accusation aussi grave.

MONSIEUR PIERRE ECROUÉ
Après avoir été conduite à la caserne de la gendarmerie de Landerneau, M. Pierre a été transféré à Brest pour être amené au Bouguen. Le jeune homme, qui est le fils de propriétaires-cultivateurs retirés à Branville, près d’Evreux, sort de l’École Centrale, où il a eu son diplôme d’ingénieur.

7 février 1914 – p. 1, 2 et 3

L’AFFAIRE CADIOU

LE MYSTÈRE PERSISTE

Landerneau, 6 février. (De notre correspondant particulier). Ce matin à neuf heures et demie, M. l’abbé Corre, recteur de Landerneau, a fait la levée du corps de M. Cadiou, déposé, comme je vous le disais hier, à l’hôtel Sorre sur les quais. M. Corre célébra également la messe. Il fut le camarade du défunt au collège de Saint-Pol-de-Léon. L’absoute fut donnée par M. l’abbé Herry, professeur au collège de Bon-Secours, compatriote de l’ancien directeur de la Grande-Palud.
Une foule nombreuse assistait aux obsèques et conduisit le corps à l’église d’où, à l’issue de la cérémonie religieuse, le cortège se rendit à la gare. Le cercueil fut alors déposé dans un wagon pour être conduit il Morlaix, où eut lieu l’inhumation.
Dans l’assistance à Landerneau on remarquait le fils du défunt, lycéen Paris ; M. Jean-Marie Cadiou, de Kérinou, frère du défunt M. Gogé, industriel à Landivisiau, son beau-frère ; M. Joncourt, avoué à Quimper, et cousin de Mme veuve Cadiou ; Mme veuve Cadiou, arrivée un peu plus tôt de Paris ; les deux sœurs de Cadiou qui habitent Cléder ; Mme Jean-Marie Cadiou, des membres de la famille et des amis au nombre desquels se trouvaient MM. L’Hôpital, maire, et Le Bos, adjoint de Landerneau ; MM. Isnic, Tanguy du Désert [des Déserts], Léon, notaires à Landerneau ; Boucher, maire de Plounévender ; Inizan, maire de Kernouès ; Girardier, commissaire de police de Landerneau ; Ollivier, chirurgien dentiste ; Bignard, contremaître de l’usine de la Grande Palud, des paysans, des paysannes des environs de Cléder, fermiers de la famille Cadiou.
Los cordons du poële étaient tenus par M. Boloch, liquidateur de l’usine de la Grande-Palud ; Kerebel, négociant ; Soubigou et Ernest Robert, propriétaires.

M. PIERRE TRANSFÉRÉ A BREST
Le bruit avait couru hier soir que M. Pierre avait été conduit à Brest pour être écroué. L’opération avait bien été décidée par le parquet, mais ce n’est que le matin à 8 h. 35 que le brigadier Poirit et le gendarme Tréhu, de la brigade de Landerneau, montèrent avec l’ingénieur dans le chemin de fer qui l’a conduit vers Brest, où ils arrivèrent très exactement à 9 heures 7. Avant son départ, comme la veille et l’avant-veille. M. Pierre mangea d’excellent appétit. Sur sa demande même, on fit venir ici ses derniers repas de l’hôtel Roch, où il avait coutume de déjeuner et de souper lorsqu’il venait de Landerneau. Il a pendant deux ans pris là sa pension.
Son calme ne le quitta même pas un instant et il tint à se rendre à pied de la caserne à la gare. Il dit même, lorsqu’on lui apporta jeudi soir son souper, qu’il pensait. bien revenir bientôt ici, sa non-culpabilité reconnue.
A Brest, en arrivant place de la Gare. Après sa descente du train, il souhaita naturellement le bonjour, en prononçant même des paroles aimables, à un négociant de Landerneau, M. Vicaire-Levêque, marchand de meubles, qui a également un magasin à Brest.
Pour le soustraire à la curiosité, les gendarmes prirent place avec lui dans une voiture de louage qui les conduisit au parquet où fut visé le mandat de dépôt délivré contre le jeune homme, puis en voiture toujours, ils l’emmenèrent au Bougrien [Bouguen], où il fut écroué.

OU EN EST L’AFFAIRE ?
Je n’oserais vous dire que nous sommes plus avancés aujourd’hui qu’hier.
Partisans et adversaires de la culpabilité de l’ingénieur restent sur leurs positions. Toutefois plusieurs personnes qui d’après leurs dires même crurent fermement que M. Pierre avait accompli l’acte effrayant qu’on lui reproche, se disent beaucoup moins convaincues aujourd’hui.
La police continue ses recherches, prête, m’ont dit ses représentants, à contrôler les déclarations apportées.

J’ai vu ici aujourd’hui notamment M. Menessier [Ménnessier] commissaire spécial à Brest, et l’inspecteur Paulin qui justement fut chargé ces temps derniers de faire des fouilles dans l’Elorn et dans le canal pour voir si le cadavre de M. Cadiou ne s’y trouvait pas.
J’ai appris la venue également de M. Rouquier, commissaire divisionnaire, chef de la brigade mobile de Rennes. M. Rouquier était en effet à 5 heures ce soir en gare de Landerneau. Il ne reste pas inactif et ne se désintéresse pas de l’affaire.
Toutes ces bonnes volontés ne semblent pas encore aujourd’hui avoir apporté le fait nouveau attendu.
Aucun fait précis et capable d’étayer utilement la culpabilité n’a été découvert. On en est toujours aux soupçons et aux racontars.
Il serait heureux que les gens qui savent fassent connaître ce qu’ils savent.
Comme je vous le disais hier, il apparaît qu’en prononçant à l’égard de Pierre la mesure que vous savez les magistrats enquêteurs ont sagement agi.
Les adversaires du jeune homme n’ayant plus à craindre de vengeance, puisque ce mot a été prononcé, n’ont qu’à faire savoir les raisons qui les faisaient l’accuser.
L’examen impartial des charges qui pèsent sur l’ingénieur, charges que le public connaît maintenant, ne semblent pas jusqu’à ce jour suffisantes pour motiver une conviction.
Plusieurs points relevés par l’information et que j’ai rappelés dans mon article d’hier, semblent susceptibles de retenir l’attention ils ne constituent pas pourtant des preuves, à peine des présomptions.

LA PIOCHE SAISIE
Au cours de la perquisition, les magistrats ont saisi une pioche qui paraissait tachée de sang et à laquelle des cheveux semblaient adhérer encore. M. Pierre, prié de s’expliquer, déclara qu’il s’était servi de l’instrument au mois de janvier pour tuer un lapin. De son côté, la bonne affirme qu’elle avait pris également la pioche eu décembre 1913 pour enterrer un chat crevé Les deux dépositions se contredisent-elles comme on a paru le croire ? C’est assez improbable d’après l’examen des dates. En tout cas, la pioche a été portée à Brest et les taches rouges qu’elle présente seront examinées par un chimiste qui dira si elles proviennent de sang humain ou de sang d’animal. Il ne sera pas non plus difficile de savoir si ce sont des cheveux ou des poils qui adhèrent au plat de l’outil.

L’affaire de la Grande-Palud
LES OBSÈQUES DE M. CADIOU

Landerneau 6 février.
(De notre correspondant particulier)
L’indication précise fournie par la somnambule et qui permit à M. Jean-Marie Cadiou, ainsi que l’affirme ce dernier, de découvrir le cadavre de son frère, laisse toujours l’opinion publique incrédule. J’ai eu de nouveaux éclaircissements, si l’on peut parler ainsi, sur cette triste affaire. La voyante en question fut consultée par Mme Sainpy, de Pont-à-Mousson et c’est la lettre qu’écrivit cette dame Sainpy, belle-mère du frère de Mme Cadiou, qui parvint M. Jean-Marie Cadiou par l’intermédiaire des personnes que je vous ai citées.
On me rapporte qu’au moment où le corps de son frère fut sorti de terre, M. Jean-Marie Cadiou déclara aux personnes présente, au nombre desquelles se trouvait M. Pierre, qui n’en fut pas le moins du monde ému :
« La voyante a dit vrai, mon frère se trouvait bien à l’endroit qu’elle avait indiqué, J’ai confiance dans ses autres déclarations et je suis persuadé, comme elle disait, que le coupable sera retrouvé. »
C’était évidemment un bel acte de foi et l’on me rapportait aujourd’hui que la voyante en question avait déjà fourni le moyen de retrouver une personne disparue depuis deux mois et dont le corps avait été déposé dans un cours d’eau.

J’avoue du reste que l’honorable personne qui me signala ce fait ne faisait que répéter ce qu’on lui avait dit, sans pour cela y apporter une conviction personnelle.
Quoi qu’il en soit on commence à se demander pourtant ici qui a bien pu « faire le somnambule ». Des explications paraissent être sur le point d’être fournies ; elles ne l’ont pas été mais ce n’est peut-être que partie remise. Attendons donc les évènements et les mesures qui seront prises pour les provoquer.
Un devin s’il faut s’en rapporter à une débitante voisine de la Grande-Palud, allait bientôt ne plus paraître nécessaire. Et, en effet, cette dame, Mme Quéméneur aurait remarqué depuis quelques jours la présence de nombreux corbeaux dans les arbres de l’endroit ou reposait le corps et les chiens du voisinage hurlait chaque nuit à la mort. D’autre part, les enfants de cette dame se seraient aperçues qu’une odeur nauséabonde se dégageait de cet endroit.
Faut-il penser que de pareilles remarques ont été faites par d’autres habitants du lieu et vinrent sérieusement diminuer le travail de la voyante. Si ce n’est pas exact, c’est en tout cas fort possible, bien que la famille Cadiou persiste toujours dans les mêmes déclarations.

DES BRUITS
On rapportait aujourd’hui, et ceci paraissait constituer une charge grave à l’endroit de M. Pierre, qu’un encaisseur de Landerneau s’était présenté trois fois dans la journée du 31 décembre à l’usine de la Palud et à la maison de l’ingénieur, sans pouvoir rencontrer celui-ci.
Il m’a paru intéressant, en présence de cette déclaration, de procéder à une enquête et je me suis adressé à M. Bignard, contremaître de l’usine, qui m’a formellement déclaré que le 31 décembre, M. Pierre ne s’était pas absenté de La Forest. Ses souvenirs sont précis sur ce point et cette déclaration n’est nullement sujette à caution. D’ailleurs, ce non-paiement de traites s’explique facilement par le fait que M. Cadiou était disparu la veille. Il était impossible de retirer de l’argent des établissements de crédit où il avait de l’argent en dépôt. Ce fut d’ailleurs pour différer les paiements à faire que M. Boloch, ancien négociant de Landerneau, fut nommé liquidateur judiciaire.

Le bruit a circulé aujourd’hui ici que M. Pierre aurait rédigé lui-même, il y a peu de temps, un rapport qu’une autre personne aurait dû faire, et qui était nettement défavorable à M. Cadiou et susceptible de lui porter préjudice dans sa commune. J’ai pu joindre la personne à qui ce travail avait été confié, personne très honorable, je m’empresse de le dire, et qui rit fort de cette histoire assurant que, ce qui paraît très probable, elle n’eut jamais pour cela recours aux bons offices de L’ingénieur.

LA SITUATION DE L’INGÉNIEUR PIERRE
On a présenté tous ces jours-ci M. Pierre comme étant dans une situation pécuniaire médiocre. J’ai recherché aujourd’hui si le fait est exact et j’ai pu à ce sujet obtenir d’utiles et de précieuses indications.
La famille de l’ingénieur est, contrairement à ces dires, dans une situation excellente, on a pu du reste le constater ici, ou chaque année, depuis que le jeune homme est employé à l’usine de la Grande-Palud, ses parents viennent le voir. Au mois de septembre dernier, sa mère lui offrit une belle voiture automobile et ces temps derniers encore elle lui envoya de l’argent dont il pouvait avoir besoin en raison de l’arrêt des comptes de l’usine de la Grande-Palud. Les parents sont d’ailleurs retirés des affaires et ont cédé leur exploitation à leur fille, qui est mariée.
L’explication d’un assassinat pour ces besoins d’argent croule à son tour.
Tout ceci n’est pas fait pour éclaircir le mystère qui plane sur l’assassinat de M. Cadiou. Attendons les événements.

LES OBSÈQUES DE M. CADIOU

(De notre correspondant particulier)
Morlaix, 6 février.

L’annonce faite dans les journaux que les obsèques de la victime du drame de la Grande
Palud auraient lieu à Morlaix à 2 heures 30, avaient attiré bien avant ce moment une véritable foule aux abords de la gare, rue Gambetta, place Emile Souvestre, et sur tout le parcours du cortège funèbre. On y discutait ardemment le pénible problème, incomplètement éclairci encore de l’assassinat de l’ex-avoué de Morlaix.
Le train était entré en gare à midi trente-cinq. A l’heure indiquée le cortège se constitue. Dans L’affluence, très nombreuse, on remarque presque tous les avoués et avocats, des magistrats, des médecins ; MM. Belz, qui a succédé au défunt dans son étude ; docteur Prouff, etc…
Aux quatre coins du corbillard s’avancent MM. Tilly-Kerveno, Ch. Lefebvre, Croissant, Le Guiner, amis personnels de M. Cadiou.
Le deuil est conduit par MM. Jean-Marie Cadiou, son frère, tanneur à Kérinou ; le fils aîné de la victime, en uniforme de collégien ; Le Goff, caissier de la caisse d’épargne, son beau-frère ; Goger, tanneur à Landivisiau ; Joncour, avoué Quimper ; Mmes Cadiou, sa veuve, et belles-sœurs du défunt, et Mlles Cadiou ses sœurs, demeurant à Cléder.
Un office a été-célébré à l’église Saint-Martin par M. le curé-chanoine de Cléder.
Puis le cortège s’est dirigé vers le cimetière Saint-Charles où avait lieu l’inhumation dans le caveau Zaccone. Après les dernières prières, M. Tilly-Kerveno a prononcé l’allocution suivante qui n’a pas été sans provoquer une réelle émotion dans l’assistance :

Mon cher Louis,
« Je ne veux pas laisser cette tombe se fermer sans t’adresser un dernier adieu, tant en mon nom personnel qu’en celui des nombreux amis qui le sont restés fidèles et qui te sont restés fidèles et qui garderont toujours de toi le meilleur souvenir.
Triste victime d’un lâche et horrible attentat, tu fus en outre aussi l’objet d’insinuations aussi perfides qu’injustes et que ton passé démentait suffisamment.
Ceux qui t’on connu comme moi, n’ont pas un seul instant ajouté foi à de telles conjectures. Ta droiture et ta probité nous étaient le plus sur garant du contraire et nous étions intimement convaincus que tu n’avais pu t’écarter du chemin de l’honneur. Les tristes événements de ces jours derniers ont justifié notre conviction.
Puissent ces quelques paroles adoucir l’immense douleur de ton épouse, de tes fils et de toute ta famille.
Adieu Louis, adieu !»

La veuve en larmes serre contre son cœur son fils ainé et remercie M. Tilly de ses paroles amicales. La foule s’écoule ensuite lentement.
Un service religieux sera célébré ce matin samedi, à 7 h. 30, en l’église de Saint-Martin.

REMERCIEMENTS
Mme Vve Louis Cadiou, ses enfants et toute sa famille remercient bien sincèrement les personnes qui ont assisté aux obsèques de
Monsieur Louis CADIOU
ainsi que celles qui leur ont témoigné de la sympathie en ces douloureuses circonstances.

8 février 1914 – p. 1 et 2

Qui a tué Cadiou ?

LES OBSÈQUES DE M. CADIOU

Landerneau, 7 février. (De notre correspondant particulier). C’est de M. Pierre qu’il convient de s’occuper aujourd’hui. C’est lui en effet qui fait maintenant l’objet de toutes les conversations. Le jeune homme, grâce à son attitude calme et aussi au peu d’importance des charges relevées jusqu’ici coutre lui, gagne petit à sa cause la plupart des habitantes de la ville.
Vous savez que la plus grosse charge qui pèse sur Pierre c’est d’avoir été le 30 décembre, avec M. Cadiou, dans les bois de la Forest. M. Pierre, avec la plus vive énergie a toujours soutenu que c’était le 29 que cet événement se place et non le 30. La date de cette promenade a une importance considérable. S’il est prouvé que c’est bien effectivement le 29 que l’ingénieur accompagna son patron, on voit mal ce que l’on retiendra contre lui. Vous allez du reste en juger tout à l’heure.

TÉMOIGNAGES IMPORTANTS ET CONTRADICTOIRES

J’ai voulu une fois de plus obtenir des renseignements précis et je me suis rendu aujourd’hui encore à La Forest où j’ai interrogé les différentes personnes habitant aux environs du château. Un témoignage particulièrement important m’a été fourni par le voisin de M. Pierre, M. Caroff, le minotier.
M. Caroff a en effet vu M. Cadiou et son ingénieur qui venaient lui demander s’il ne pourrait pas leur vendre son moulin dans lequel les deux hommes avaient projeté d’installer des ateliers spéciaux. M. Caroff est sûr que c’est le 29 décembre qu’il reçut leur visite et il parait probable qu’il ne peut guère se tromper. En effet, ce jour-là, il procédait à une expédition de farine pour Plougastel et il a pu, pour cette raison, contrôler exactement ses souvenirs.
Ce fait est précis et établi sur une raison sérieuse.
On sait d’autre part que M. Cadiou a passé à Landerneau la nuit, du 29 au 30 décembre. Le 30 décembre au matin, du reste il donne 5 fr. à sa femme de ménage et lui annonça qu’il lui réglerait sa note de blanchissage il son retour de voyage.
Mme Quéméneur, la débitante de la Forest, près de la Grande-Palud, le vit dans la matinée du 30 décembre également passer devant elle, se dirigeant vers l’usine. Les ouvriers encore le virent à la Grande-Palud ce jour-là.
Il faudrait donc nettement conclure que M. Pierre n’assassina pas M. Cadiou jour où il l’accompagna au moulin, puisque le lendemain M. Cadiou était encore vivant.
On sait que M. Bignard, le contremaître de l’usine de la Grande-Palud, assure, lui, que c’est le 30 qu’il vit M. Cadiou partir avec M. Pierre. Il suivit du regard les deux hommes jusqu’au pont. M. Bignard aurait un motif pour soutenir ses déclarations : ce serait le jour où M. Pierre sortait avec son patron que les machines furent arrêtées par suite d’un accident survenu à une soupape.
La question qui se pose en présence des deux déclarations opposées de M. Caroff et de M. Bignard, c’est de savoir quelles sont les raisons alléguées pour appuyer les souvenirs les plus précis. Sans rien préjuger on peut assurer que les dires de M. Caroff sont à ce sujet fort éloquents, mais eu poussant les choses au pire, en admettant que M. Caroff se soit trompé, que l’indication de ses livres ne soit pas suffisante et que M. Bignard a raison, on doit tenir compte, avant de porter sur M. Pierre une accusation formelle, des faits précis que voici :
1° M. Bignard vit MM. Cadiou et Pierre partir à 11 heures un quart ;
2° Il assure que M. Pierre revint il l’usine à midi moins dix pour prendre un manteau qu’il y avait laissé ;
3° M. Pierre, toujours d’après M. Bignard, descendit de chez lui à la Grande Palud vers 1 heure et demie. Il y travailla quelques instants puis repartit vers sa maison.
4° Vers 5 heures du soir, l’ingénieur s’étant aperçu que les ouvriers quittaient le travail avant l’heure réglementaire, était sorti de son bureau de son habitation pour s’enquérir près de M. Bignard, justement, des motifs de leur départ prématuré. Le contremaitre lui fit connaître l’accident survenu,
5° Enfin Mlle Juzeau a rapporté que son maitre s’était couché ce soir-là comme les autres, à 8 heures et demie.
On ne peut manquer, en réfléchissant à ces déclarations, d’être frappé d’abord du peu de temps, que M. Pierre fut absent de l’usine avant le moment de son déjeuner, et des choses nombreuses qu’il aurait dû faire pendant les trente-cinq minutes dont il aura disposé.
D’abord, il lui fallait accompagner Cadiou jusqu’au-lieu du crime, le tuer et revenir à l’usine. Toutefois, avant de rentrer à la Grande Palud, il lui était indispensable, de se nettoyer d’abord et de changer de vêtement. On sait, en effet que les remarques du Médecin légiste ont amené à cette conclusion que le coup porté au cou de l’industriel qui détermina la mort. Ce coup si violent, qui sectionna la carotide, amena certainement un épanchement de sang.
On a pu constater, d’ailleurs, que M. Cadiou était complètement ensanglanté. Il serait donc illogique de supposer que l’assassin n’ait pas été éclaboussé par le sang de la victime qui lui jaillit à coup sur les mains et sur les vêtements.
S’il est vrai que M. Pierre est le coupable, il a du, son forfait accompli, rentrer chez lui. Même en supposant que personne ne le remarque, on ne peut vraiment vouloir faire de lui un autre Frégoli et lui accorder un don que son tempérament calme et méthodique ne semble pas lui avoir donné. M. Pierre ne pouvait, en 35 minutes, aller jusqu’aux sources assassiner son Directeur, venir se nettoyer et se changer chez lui, puis rentrer ainsi à l’usine. D’ailleurs, en ces 35 minutes, il faut encore compter qu’il lui aurait fallu aller chez Carros [Caroff], avec lequel il s’entretint, ainsi que M. Cadiou, puisque si l’on s’en tient à la version Bignard, on est obligé d’admettre que M. Carros [Caroff] s’est trompé de date. C’est vraiment beaucoup trop. La créance qu’il faut accorder à la charge considérable fournie par le contremaître contre l’ingénieur diminue sensiblement.
Lorsqu’on y réfléchit, d’ailleurs, dans la journée M. Pierre aurait dû s’occuper, sans tarder, d’enterrer le cadavre ; il aurait eu du mal à accomplir cette besogne sans se tacher à nouveau, mais même en supposant que personne, une deuxième fois, ne s’en fût aperçu, on ne voit guère à quel moment le sinistre travail aurait pu être accompli, si l’on confronte les heures de présence l’usine, fournies par M. Bignard lui-même. Enfin, les déclarations de Mlle Juzeau, que rien jusqu’à présent ne permet de suspecter, n’autorisent guère à croire que l’enfouissement du corps ait en lieu la nuit. M. Bignard est certainement de bonne foi, mais il faut pourtant admettre que les heures qu’il donne font fortement réfléchir. Il n’a pas toujours été aussi précis ; à un certain moment même, il ne pouvait assurer si la promenade que firent ensemble M. Pierre et M. Cadiou avait eu lieu le 29 ou le 30.

Le parquet de Brest doit du reste avoir un document qui établit le fait. Pour plusieurs raisons on peut facilement conclura que la principale charge alléguée contre M. Pierre est bien fragile et qu’elle ne suffit guère à le désigner comme le coupable.

Une autre charge s’écroule

C’ÉTAIT DE LA ROUILLE ET DU POIL DE LAPIN
Il y a une autre charge qui pouvait être capitale et qui est définitivement tombée, c’est celle de la pioche tachée de sang et à laquelle adhéraient encore, disait-on, des cheveux.
Comme je vous en informais hier, l’outil a été transporté de la Forest à Brest et dans la journée d’hier le parquet le fit examiner par un expert, M. le docteur Rousseau, médecin-légiste. Le praticien a conclu que c’était de la rouille et non du sang qu’on remarquait sur la partie plate de la pioche et que c’était du poil de lapin qui adhérait et non des cheveux.
La principale pièce à conviction est donc tout simplement bonne à renvoyer dans la remise de M. Pierre, d’où on l’avait tirée.
On est obligé, au sujet des conclusions du Docteur Rousseau, de rappeler les déclarations de l’ingénieur qui se trouvent aujourd’hui confirmées. Lorsqu’on présenta l’outil au jeune homme, en disant qu’il avait pu s’en servir à l’occasion du crime, il répondit simplement que la présence du poil s’expliquait par le fait qu’il avait tué un lapin avec la pioche ; en second lieu, il fit valoir au magistrat instructeur que les taches suspectes qu’on lui signalait provenaient, non pas de sang humain, mais étaient constituées par de la rouille.
« En effet, disait-il, cette pioche était appuyée contre un mur salpêtré et une oxydation spéciale s’est produite. Cette oxydation donne toujours la couleur remarquée. C’est une chose connue en chimie. »
Aujourd’hui on doit conclure que la chimie et les chimistes avaient raison.
Si à bref délai des preuves précises ne sont pas fournies au parquet ou rapportées par les agents qui les recherchent, il sera difficile de savoir sur quoi l’on pourra bien s’appuyer pour maintenir l’arrestation de M. Pierre. Ceci est tellement exact qu’on envisage maintenant ici la prochaine libération du jeune homme. Le parquet ne peut d’ailleurs manquer d’être fixé, puisque des témoins ont été entendus aujourd’hui à l’instruction et que l’information va certainement être poursuivie activement.
On ne croit plus guère obtenir des recherches d’utiles indications, puisque ni les représentants de la police spéciale, ni ceux de la police mobile ne sont venus à Landerneau aujourd’hui. Le dernier renseignement fourni au parquet parait l’avoir été par M. Girardier, commissaire de police de Landerneau, qui signala la déclaration suivant laquelle M. Pierre aurait été absent de l’usine le 31 décembre.
Je vous ai dit hier que cette déposition ne saurait être accueillie que sous toutes réserves puisque M. Bignard a vu, dans cette journée du 31. M. Pierre à l’usine. Son témoignage ne peut être suspect. D’ailleurs le fait parait d’autant plus certain que le personnel de la Grande-Palud fut payé ce jour-
Là.

Mme Cadiou dépose

ELLE N’APPORTE AUCUNE PREUVE CONTRE L’INGÉNIEUR PIERRE
Brest, 7 février. Mme veuve Cadiou a été entendue pendant trois heures. Elle n’a rien apporté de nature à prouver la culpabilité de M. Pierre. Mme Cadiou a l’impression qu’il est coupable et qu’il a agi par haine contre son mari.
Elle a confirmé qu’une consultation de la voyante de Nancy fut prise à son insu par une parente, Mme Saimpy [Sainpy].
Puis elle a appris au juge qu’elle avait reçu le 31 décembre une lettre de M. Pierre, datée de Landerneau, 30 décembre, adressée à M. Cadiou, et réclamant une somme d’argent que le directeur avait oublié de lui remettre avant son départ pour Paris. Mme Cadiou affirme que par cette lettre l’ingénieur a voulu écarter les soupçons, car on sait que le crime a été commis dans la journée du 30.
Il semble encore que l’assassin ait voulu faire croire que le vol était le mobile du crime, car ni le portefeuille ni la montre de la victime n’ont pu être retrouvés.

9 février 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU
Les ténèbres persistent toujours

Brest, 8 février, (De notre correspondant particulier)
Aujourd’hui, dimanche, l’instruction de l’affaire Cadiou a chômé. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, est bien venu bien à son cabinet, mais il n’y a que passé dans la matinée et pour mettre en ordre les pièces de son dossier.
Les interrogatoires de l’ingénieur et des témoins reprendront demain.
La police spéciale n’est pas pour cela restée inactive et les deux inspecteurs Paulin et Chenez se sont rendus cette après-midi à Landerneau, où leur chef, M. le commissaire Menessier [Ménnessier] les avait priés d’aller vérifier certains points contradictoires relevés dans les dépositions reçues. L’opération conduite cependant avec attention, n’a pas donné, parait-il, de résultats appréciables. Ceci ne saurait surprendre, puisque les opérations de police sont rendues particulièrement difficiles par le silence observé par tout le monde.
Comme je vous le disais hier, cette absence de preuves certaines de faits même capables de constituer des présomptions graves, est toute à l’avantage de l’inculpé.
Actuellement on aurait, m’a-t-on dit, deux témoignages à établir que le 30 décembre, M. Pierre accompagna M. Cadiou à l’usine de la Grande-Palud.
Ceci sera vérifié avec, soin, il va de l’intérêt même de l’accusation. Celle-ci, en effet, n’a pas encore réussi à mettre l’ingénieur en opposition avec tous les témoins déposant sur le même fait.
Comme je vous en parlais dans mon dernier article et au sujet du point principal du débat, si plusieurs personnes, au nombre desquelles se trouve un contremaître, M. Bignard, assurent que MM. Pierre et Cadiou allèrent au Moulin le 30 décembre, M. Caroff, le minotier, place cette visite le 29 décembre.
On n’a pas été en effet, sans être frappé de l’impossibilité dans laquelle se trouvait le 29 ou le 30 décembre – comme on voudra – M. Pierre, d’accompagner M. Cadiou chez M. Caroff, puis dans les bois, de l’assassiner, de revenir à la maison, de se nettoyer et de rentrer ensuite à l’usine, cela en 35 minutes. D’autant plus qu’on assure maintenant que ce n’est plus ci midi moins dix, mais à midi moins vingt que l’ingénieur rentra à la Grande Palud. Ce ne serait donc plus en 35 minutes, mais en 25 minutes qu’il aurait fait tout cela.
On serait plutôt tenté de penser sans parti pris que le jeune homme est simplement allé, comme il l’a dit, chez M. Caroff, à la porte de la maison duquel il laissa M. Cadiou.

UNE HYPOTHÈSE QU’ON PARAIT DEVOIR ENVISAGER
Je crois qu’il ne serait pas risqué de dire que l’information, si elle peut admettre enfin, comme elle le prétend, que l’ingénieur s’est rendu au Moulin le 29, vérifiera cette autre hypothèse que M. Cadiou alla peut-être le 30 au château qu’habitait, M. Pierre. On fera valoir que le directeur de l’usine pouvait avoir besoin d’un renseignement ou même que le travail de comptabilité étant terminé, il avisa l’ingénieur qu’il se privait de ses services, lui proposant peut-être de l’indemniser sur le temps restant à courir jusqu’à l’échéance de son contrat.
On exposera qu’il n’est pas invraisemblable de supposer qu’une violente discussion eut lieu entre les deux hommes et que le geste brutal fut accompli. On pourra émettre ensuite cette opinion qu’à la faveur de l’obscurité le cadavre fut emporté par M. Pierre, mais tout cet échafaudage, je vous le répète, ne repose sur rien, du moins si aucun fait nouveau ne vient être acquis.

M. Pierre soutient avec énergie qu’il ne vit pas M. Cadiou le 30 décembre, et fait valoir que cela n’a rien d’extraordinaire, car souvent son patron était à l’usine et il ne le rencontrait pas.

D’ailleurs, il avait transporté chez lui une partie de la comptabilité et il est très admissible qu’il avait pu se livrer dans son bureau à un travail d’écritures quelconque puisque le directeur était à la Grande-Palud.
Les déclarations de M. Bignard, le chef mécanicien, sont sur ce point précises et il m’assura que depuis longtemps déjà M. pierre ne venait plus aussi régulièrement à l’usine qu’autrefois. Son contrat, d’ailleurs, touchait à sa fin et l’ingénieur pouvait commencer à se désintéresser quelque peu du sort de l’exploitation, puisqu’il savait qu’il allait être remplacé par un autre.
En admettant même que M. Cadiou ai donné à M. Pierre son congé, ceci n’impliquerait pas que celui-ci se fut rendu coupable d’un crime. IL savait, en effet, qu’il allait partir. Du reste il est difficile d’admettre cette supposition de renvoi brusque, puisque nulle part jusqu’à présent on en a trouvé trace et il serait bien étonnant que M. Cadiou ne s’en fût ouvert à personne.
Remarquez, d’autre part que le directeur de la Grande-Palud emmena avec Lui son ingénieur chez M. Caroff, dont il voulait acheter le moulin. M. Cadiou avait l’intention d’établir dans cet immeuble des ateliers de fabrication d’ouate de pansement. Si vraiment M. Cadiou avait voulu se séparer brutalement de son collaborateur le 30 décembre, il serait bien étonnant qu’il se fût entouré de son conseil la veille el qu’il l’eût emmené avec lui chez le minotier. Il était d’ailleurs plus constant que cela dans sa ligne de conduite.
Vous vous souvenez qu’à un moment on prétendait que M Pierre et M. Cadiou devaient se rendre dans un bois en sortant de chez M. Caroff pour chercher des sources. J’ai voulu savoir s’il fallait accorder quelque crédit à cette version et j’ai interrogé à ce sujet quelques personnes du pays, notamment le minotier fort bien placé pour avoir une opinion sur ce point. J’ai obtenu partout d’ailleurs la même réponse, que les deux hommes n’avaient pu vouloir se livrer à ce travail, car l’un et l’autre n’ignoraient pas qu’ils auraient perdu leur temps, étant donné qu’il n’y a pas dans le bois de sources pouvant être utilisées. Il est difficile donc de faire état de ce bruit pour en tirer un élément favorable à la thèse de l’accusation.

Je vous ai signalé par ailleurs ces jours derniers qu’un encaisseur avait déclaré s’être présenté trois fois à la Grande-Palud le 31 décembre sans avoir pu être reçu. Le témoin revient maintenant sur sa déposition et dit qu’il vint une fois l’usine, à une heure de l’après-midi. Il ne rencontra que M. Bignard, le contremaitre, qui lui annonça que M. Pierre venait de partir.

10 février 1914 – p. 1 et 3

Est-on enfin sur la piste ?
Quel est le mystérieux personnage qu’a reçu Pierre la veille du crime ?

Un nouveau témoin vient de surgir dans l’affaire Cadiou. Il a écrit hier au procureur de la République, en demandant à être entendu. C’est un nommé Jacques Bossard, 25 ans, soldat colonial réformé, ancien ouvrier de la Grande Palud.
Congédié en même temps que les autres ouvriers de l’usine, au moment de la fermeture de celle-ci, il travaille actuellement au port de Brest, sur les quais.

Voici les déclarations qu’il a faites
Le dimanche 28 décembre, vers neuf heures du matin, j’étais allé chez M. Pierre lui demander s’il pouvait m’employer pour la garde de nuit, seul travail que mon état de santé me permettait à ce moment.
J’attendais que l’on m’ouvre, appuyé à la porte de l’escalier qui descend vers le moulin, quand je vis arriver dans la cour un char-à-bancs conduit par un garçon du moulin.
Un homme cadavérique (sic) en descendit. Frappé d’extrême pâleur, je l’examinai attentivement. De petite taille, maigre, il était vêtu comme un ouvrier, portait une pèlerine et était coiffé d’une casquette.
Il gravit l’escalier et frappa à la porte de M. Pierre.
La bonne vint ouvrir et introduisit immédiatement l’inconnue dans la maison, sans lui demander qui il était ni ce qu’il voulait.
J’attendis quelques temps puis je me présentai mon tour. Je frappai à la porte de la pièce où M. Pierre et l’inconnu étaient enfermés.
M. Pierre ouvrit, examina rapidement mon certificat et me congédia.
Sur le moment, je ne portai pas grande attention à cette visite, mais depuis la découverte du cadavre de mon patron, certains détails me sont revenus et le suis persuadé que si M. Pierre est coupable et s’il a un complice, celui-ci ne peut être que l’homme venu au moulin le dimanche 28.
Je n’avais jamais rencontré cet individu auparavant et je ne l’ai pas revu depuis.
Qu’est-il venu faire chez M. Pierre ? L’ingénieur ne recevait jamais de visites et n’admettait jamais d’ouvriers chez lui. Il ne pouvait s’agir d’embauchage : M. Pierre ne s’occupait jamais de cela ; il aurait adressé l’homme au contremaître.
Quoi qu’il en soit, j’ai cru de mon devoir de faire cette déclaration pour venger mon pourrait contribuer à venger mon patron.

Un inspecteur est parti ce matin à Landerneau avec la mission de contrôler les dires de M. Bouard [Bossard]. Au moment où nous écrivons nous savons seulement que les traces du mystérieux inconnu n’ont pu jusqu’ici être retrouvées.
L’ingénieur Pierre vient d’être amené au cabinet du juge d’instruction, sans doute pour être mis en demeure de s’expliquer sur ce grave témoignage, Il va lui falloir dire quel est le personnage inconnu dont il reçut la visite le 28 décembre et aussi quel fut l’objet de leur entretien.

Brest. 9 février. De notre correspondant particulier. Vers 2 heures j’ai pu joindre dans l’antichambre de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, deux témoins : M. Bignard, qui fut contremaître à la Grande Palud, et Salliot, qui fut comptable dans la même usine, qu’il a quittée depuis un an. Tous deux attendaient que l’interrogatoire de M. Legrand, ancien maire de Landerneau, entendu par M. Bidard de la Noë, ait pris fin.

DÉCLARATIONS DE M. BIGNARD

J’interroge M. Bignard au sujet de la nouvelle publiée par un confrère et suivant laquelle le contremaître serait revenu sur ses précédentes déclarations de dimanche, et aurait dit qu’il ne savait plus exactement si le 29 ou le 31 qu’il avait vu MM. Cadiou et Pierre ensemble.
M. Bignard proteste avec énergie contre les propos qui lui ont été prêtés :
« Jamais je ne suis revenu sur mes déclarations antérieures. J’ai toujours dit et je dis encore, ainsi que vous l’avez annoncé dans votre journal, qu’il me semblait bien que c’était le 30 décembre que j’avais vu M. Pierre et M. Cadiou ensemble, se diriger vers le moulin.
« Je ne pourrais que vous répéter, dit-il encore, tout ce que je vous ai dit déjà. Je savais que MM. Cadiou et Pierre n’étaient pas en très bons termes et qu’il y eut parfois des différents entre eux, mais je ne sais quel rôle M. Pierre eut dans cette affaire et s’il en eut un. »
Finalement il me signale encore que M. Vacheron [Vacheront], propriétaire du bois entourant l’usine, lui a raconté qu’il avait chassé et tué une bécasse dans le sentier même à l’extrémité duquel fut découvert le cadavre, et ce, trois Jours avant cette découverte. Or M. Vacheron [Vacheront] ne remarqua rien d’anormal.

DÉCLARATIONS DE M. SALLIOT

M. Salliot, actuellement comptable chez M. Belhomme [Belhommet], fabricant de bougies à Landerneau, a rempli pendant un certain temps le même emploi à la Grande Palud. Il connaissait fort bien M. Pierre et M. Cadiou. Il a été appelé par le juge d’instruction à seule fin de dire ce qu’il sait sur les bons ou mauvais rapports existant entre l’industriel et l’ingénieur.
L’ancien comptable de la Grande-Palud ne semble pas avoir gardé très bon souvenir de M. Pierre. Pendant longtemps, me dit-il, j’entretins avec M. Pierre de bonnes relations, mais son caractère vint à se modifier, nos relations personnelles ne furent plus aussi bonnes. Si j’ai quitté la Grande-Palud, ce fut en somme à cause de l’ingénieur.
Du reste, d’après M. Salliot, la bonne de l’ingénieur semblait avoir pris beaucoup d’empire sur son maître et supporter difficilement les amis de ce dernier, faisant tout ce qu’elle pouvait pour les éloigner.
M. Salliot, sur ma demande, me confirme que les rapports entre M. Cadiou et l’ingénieur de celui-ci étaient plutôt tendus, leur avis différant souvent.
M. Salliot fait allusion à cette affaire d’un wagon de marchandises dont il a été question déjà, et qui a été payé deux fois à M. Cadiou lequel négligera de s’occuper de cet incident dont on ne parlait plus, quand, au bout de plusieurs années, l’affaire fut dénoncée au ministère de la guerre. On sut que la personne qui avait avisé le ministre était M. Pierre et M. Cadiou ne put, parait-il, croire cela.
Cet incident ne fut pas fait pour remettre les deux hommes d’accord et l’ingénieur ne pouvait plus garder aucun espoir de rester avec M. Cadiou, à l’expiration de son contrat. On sait qu’une nouvelle situation lui était offerte d’autre part.
M. Salliot rappelle qu’au moment de la disparition de M. Cadiou, M. Pierre raconta que celui-ci pouvait avoir des embarras d’argent, étant donné qu’il venait de faire une perte sur un mauvais achat de coton et qu’il avait du rembourser les actionnaires auxquels il venait d’acheter l’usine.
En ce qui concerne le drame même de la Grande-Palud, M. Salliot ne sait rien et ne veut rien préjuger non plus.

Encore une accusation qui s’écroule

Les deux complices étaient deux braves ouvriers

Brest, 9 février. (De notre correspondant particulier.)
La journée de lundi est encore favorable à l’ingénieur ; on lui voyait deux complices, et c’étaient deux braves ouvriers.

C’est Mme Quémeneur, débitante près de l’usine de la Grande-Palud, qui fit savoir hier au parquet qu’un individu soi-disant illettré l’avait priée d’écrire qu’il avait des révélations intéressantes à faire. Cet individu n’était autre que Bossard dont nous avons donné en première pave les déclarations – recueillies vers minuit à Saint-Divy par M. Paulin, commissaire central, et M. Le Nez [Lemez], inspecteur.
Bossard, nous l’avons dit, fut frappé de la présence de l’homme « cadavérique » et crut qu’il s’agissait du complice de M. Pierre dans le meurtre dont ce dernier est accusé.
L’affaire Il fait aujourd’hui un grand tapage et le parquet s’est ému. M. le commissaire Paulin vint dans la matinée à Landerneau et interrogea Mlle Juzeau sur la personnalité de ce mystérieux visiteur. La jeune fille déclara ne se rappeler de rien, et cette absence de mémoire fut rapidement interprétée comme, favorable à la thèse présentée par l’ouvrier Bossard.
La chose pouvait paraître d’autant plus surprenante que le garçon de M. Caroff, M. Le Guen, se rappelait parfaitement avoir, à la date indiquée, amené dans sa voiture un homme répondant au signalement indiqué et qu’il avait rencontré sur la route, plus près de Landerneau que de La Palud.
Mlle Juzeau, par un effort de mémoire, finit par se souvenir de la personnalité de ce mystérieux visiteur. Le fait se produisit à l’instant même où les gendarmes venaient de la quitter. La jeune fille courut après eux, les rejoignit sur le quai, à quelques mètres de sa demeure, tout heureuse d’avoir trouvé que l’homme dont elle cherchait le nom était tout simplement son oncle, M. Mazurier, ouvrier menuisier demeurant au Gaz et employé chez M. Bébéoch [Belbéoch], entrepreneur avenue de la Gare.
Tout de suite les gendarmes lui firent observer que le garçon meunier, M. Le Guen, avait déclaré que l’homme qu’il avait amené en voiture était au service de M. Salaün, qu’il y avait donc contradiction.
Mlle Juzeau leva immédiatement le doute en disant effectivement que son oncle avait travaillé chez M. Salaün.
La chose s’expliquait donc le plus naturellement du monde. Vu reste le signalement fourni de M. Mazurier par Mlle Juzeau coïncidait en tous points avec celui donné par M. Le Guen et aussi à celui fourni par M. Bossard. Mlle Juzeau expliqua ensuite que son oncle était venu chez M. Pierre arranger des sommiers en réparation. It ne pouvait, a-t-elle dit, venir un autre jour, son travail le retenant dans la semaine à Landerneau.
La jeune fille a d’ailleurs déclaré aux gendarmes que son oncle s’était rendu chez M. Pierre en voiture et arriva beaucoup plus tôt qu’elle ne l’attendait, et comme elle s’en étonnait il lui expliqua, la rencontre qu’il avait faite de M. Le Guen. On verra par ailleurs que ces déclarations contrôlées par les gendarmes, s’accordent également, avec celles que M. Pierre a faites aujourd’hui à l’instruction sur la même question.
Le complice à la face cadavérique a donc vécu et la charge que cette complicité aurait pu fournir contre l’ingénieur s’évanouit comme beaucoup d’autres.
D’ailleurs, s’il fallait, donner une preuve, nouvelle de la bonne foi de Mlle Juzeau je dirai qu’après avoir trouvé les gendarmes elle chercha M. Paulin, commissaire spécial, pour lui faire, les mêmes déclarations. Le commissaire étant rentré à Brest où l’appelai son service, la jeune Dlle vint voir M. Girardier, commissaire de police de Landerneau, qui consigna sa déposition. M. Girardier transmit le procès-verbal immédiatement au parquet de Brest.

LA CLÉ DE MONTRE PERDUE

Ce soir, un peu après six heures, un honorable négociant de Landerneau, M. Perron-Manach, venait spontanément déclarer à M. Girardier, commissaire de police de Landerneau, qu’il avait vu, le 31 décembre dernier, vers six heures et demie du soir, M. Pierre et un homme brun, à assez fortes moustaches, aux allures d’ouvrier, dans la rue de la rive. M. Pierre et cet autre homme étaient penchés et semblaient chercher quelque chose, par terre. L’ingénieur, d’ailleurs, allumait constamment des allumettes que le vent éteignait l’une après l’autre. M. Perron-Manach, qui revenait en voiture avec un autre négociant de Landerneau, M. Audrain de la foire de Landivisiau, arrêta son cheval en apercevant l’ingénieur. Il s’enquit de l’objet de leurs recherches. M. Pierre déclara que c’était son compagnon qui avait perdu sa clef de montre.
Très obligeamment, le commerçant saisit la lanterne de sa voiture et éclaira la route. Il n’aperçut rien. Le résultat de ses recherches étant resté vain, il assura M. Pierre et l’individu qui l’accompagnait que le lendemain matin il chercherait l’objet et qu’il le tiendrait à la disposition du propriétaire.
Le lendemain malin, en effet, M. Perron-Manach trouva la clef, mais depuis ce moment il ne revit pas l’homme qui l’avait perdue. A la réflexion, il se rappela que son arrivée avait eu l’air d’émotionner les deux hommes, et il se demanda dans ces conditions si M. Pierre n’était pas ce soir-là avec son complice.
M. Girardier, en présence de cette déclaration, crut utile d’avoir le témoignage de M. Audrain. Il l’envoya chercher, mais le négociant n’arriva par le train que vers six heures et demie. Dès qu’il put être interrogé, il confirma pleinement la déposition de M. Perron-Manach.
M. Girardier dressa un nouveau, procès-verbal qu’il fil envoyer au procureur de la République tout de suite.
Cette rencontre, évidemment bizarre, étant venue ma connaissance, je résolus tout de suite de procéder à une enquête, et je me suis rendu de nouveau chez Mlle Juzeau. Je lui ai rappelé qu’elle m’avait dit précédemment que le 31 décembre elle s’était absentée de la Palud et qu’elle s’était rendue à Brest. Je lui ai demandé à quel moment ce jour-là elle revit son maitre. La jeune fille me répondit très simplement que M. Pierre l’avait rejointe chez sa mère, vers sept heures du soir ; il soupa avec elle et ils repartirent ensemble à la Grande Palud. Je l’ai priée alors de prêcher ses souvenirs et de me dire si ce soir-là M. Pierre lui raconta qu’il était en compagnie d’un homme brun, vers six heures et demie du soir. Après avoir cherché, la jeune fille me déclara spontanément « Oui, parfaitement, je me souviens bien. En arrivant ici mon maître dit que tout près de chez moi, rue de la Rive, il avait trouvé un de ses ouvriers connu sous le nom de Charles, qui cherchait une clé de montre qu’il avait perdue. M. Pierre se mit tout de suite à allumer des allumettes pour lui permettre de retrouver l’objet perdu. A ce moment-là arrivèrent en voiture M. Perron-Manach et M. Audrain, qui l’aidèrent dans ses recherches mais sans rien trouver.
Mlle Juzeau termine son récit en riant et me dit « En voyant son patron auprès de lui, M. Charlet fut pris d’une vive émotion. Ce brave garçon est du reste facile à intimider en raison de son tempérament ».
La déclaration était précise, Mlle Juzeau ignorant forcément les renseignements fournis par les deux commerçants et M. Girardier. Je dirai même que sa déclaration fut définitive, Mlle Juzeau indiqua d’ailleurs une pension où devait se trouver M. Charlet. Je m’y rendis, mais je ne pus rejoindre ce dernier qui depuis la fermeture de la Grande Palud est employé avenue de la Gare, au manoir, en qualité de jardinier.
L’heure trop tardive ne m’a pas permis de rencontrer M. Charlet. Je le ferai demain, mais dès à présent on peut considérer comme acquis le fait que le 31 décembre dernier, M. Pierre n’était pas avec un complice. Voilà donc une autre charge écartée.
Il y en a encore d’autres dans le même cas.
Au moment de l’arrestation de M. Pierre, le Parquet apprit que l’ingénieur s’était rendu seul au domicile de l’industriel. Le fait parut étonnant et l’on pria le jeune homme de s’expliquer, il déclara qu’il s’était rendu chez son patron pour arranger le poste téléphonique qui ne fonctionnait pas. Ce téléphone était relié d’une part la poste et d’autre part avec la Grande Palud. Aujourd’hui un inspecteur de l’administration des Postes, le receveur de Landerneau et deux employés se rendirent chez M. Cadiou où l’on constata que le téléphone avait été réparé. J’ai vu d’ailleurs dans la soirée le receveur des postes de Landerneau qui m’a déclaré qu’il se souvenait parfaitement que M. Pierre était venu lui demander des coupe-circuits pour réparer le téléphone. Les souvenirs du receveur de Landerneau sont précis, et il se rappelle même que M. Pierre lui rendit, après les avoir changés, les plombs brûlés. Ces réparations étaient indispensables puisque, comme je vous l’ai dit tout l’heure, la Grande Palud ne pouvait communiquer avec le bureau de Landerneau que par le poste de M. Cadiou.
Les témoins à l’instruction
Brest, 9 février.
M. Bidard de la Noë a entendu successivement M. Legrand, ancien maire de Landerneau, qui a donné des renseignements sur la constitution d la Société de la Grande-Palud M. Bignard, le contremaître, qui a renouvelé ses précédentes déclarations, et M. Salliot, ancien comptable de l’usine. Ce dernier n’a jamais entendu Pierre proférer des menaces contre M. Cadiou.
L’interrogatoire de Pierre est assez long, M. Bidard de la Noé lui demande des précisions au sujet d’un homme vêtu en ouvrier qui avait dû se présenter chez lui le 28 décembre. L’ingénieur rassemble ses souvenirs, et sa réponse ne se fait pas attendre.

L’homme qui est venu chez lui le 28 décembre, et qui est un ouvrier de M. Pépéoch [Belbéoch], entrepreneur à Landerneau, est un menuisier, nommé Mazurier, oncle de Julia Juzeau. Il venait réparer un sommier. Le signalement qu’en a donné spontanément Pierre correspond bien à celui de l’homme cadavérique. »

11 février 1914 – p. 1 et 3

L’AFFAIRE CADIOU
UN FAIT ACQUIS

LANDERNEAU, 10 février. (De notre correspondant particulier). Au moment où je commence mon courrier, ce soir, mon impression est la même, relativement à l’affaire Cadiou, que celle dont les lecteurs de l’Ouest-Éclair ont pu prendre connaissance ce matin. De plus en plus il apparaît que les charges relevées jusqu’ici contre l’ingénieur Pierre sont insuffisantes pour étayer une aussi grave accusation que celle portée contre lui par la famille Cadiou.
Je ne dis pas que l’ingénieur soit innocent. Ce n’est pas mon rôle, c’est celui des magistrats du Parquet de Brest si telle est leur conviction. Mais ce que je puis dire, parce que les faits le démontrent avec évidence, c’est que rien de définitif n’est encore venu, je ne dis pas prouver la culpabilité de Louis Pierre, mais seulement jeter un doute sur ses affirmations d’innocence.
Tout ce que le jeune ingénieur a déclaré jusqu’ici, soit aux personnes qui l’ont approché depuis la disparition de M. Cadiou, soit aux magistrats qui l’ont interrogé, tout ce qu’il a déclaré a été reconnu exact.
Brièvement, hier, nous avons indiqué quelques-unes des charges apportées contre l’inculpé et qu’une vérification minutieuse a fait s’écrouler. Ce fut le sort, successivement, du « complice », personnage à la mine cadavérique qui n’était que l’oncle de Mlle Juzeau, la bonne de Pierre ; l’histoire de la clef de montre, du téléphone, etc…

TOUJOURS LA DATE DU 30 DÉCEMBRE
On sait que sur ce point M. Bonnefoy est très affirmatif. M. Bignard ne l’est pas moins en sens contraire. Lequel des deux dit vrai ? C’est ce que je me suis demandé, me rappelant que M. Pierre a toujours nié avoir vu son patron ce jour-là.
J’ai procédé à de nouvelles recherches ce soir, et j’ai trouvé un homme qui a travaillé jusqu’à ces temps derniers à la Grande-Palud et dont les dires sont en opposition formelle avec ceux de MM. Bignard et Bonnefoy. Cet homme se nomme M. Marcou et remplissait à l’usine de la Grande-Palud, avant l’accident qui le priva de sa main droite, les fonctions de contremaître de nuit et de chef de presse à l’usine. Depuis cette époque, il était employé au magasin à des travaux divers.
Je l’ai rencontré ce soir dans un débit qu’il tient, près du pont de Landerneau. Ses souvenirs de la journée du 30 décembre sont extrêmement précis, vous allez le voir. Je vais vous répéter fidèlement les déclarations qu’il me fit, de façon à n’en atténuer en aucune manière la gravité :
« Le 29 je n’ai vu M. Cadiou que quelques courts instants au sujet des marchandises. Je ne l’ai plus revu depuis. Le lendemain toute la journée, comme les autres jours j’ai travaillé au magasin. Je n’ai su que quelques jours plus tard la disparition de mon patron. Une de nos camarades, M. Morizur, qui m’avait succédé en qualité de chef de presse et qui habite à Saint-Divy, où il a une ferme me déclara qu’il avait vu Cadiou le 30 décembre. D’après lui – et il est formel sur ce point – mon patron arriva vers 9 heures moins dix à l’usine, vint au bureau et repartit quelques minutes avant 9 heures. Il sortit par une porte placée près du bureau sans passer par les ateliers. Pas plus que moi M. Morizur n’a revu Cadiou à l’usine le 30 décembre à partir de 9 heures. Or, si M. Cadiou était revenu, ou il serait passé par la porte proche du bureau et alors M. Morizur l’aurait vu ou il aurait passé par les ateliers, et moi qui étais dans le magasin je l’aurais certainement vu. Il n’y a pas d’autre porte. L’un de nous deux si le patron était venu, l’aurait certainement aperçu. »

M. Pierre, de son côté n’a pu voir M. Cadiou parce qu’il est arrivé à l’usine un peu après 9 heures, par conséquent un certain temps après le départ de son patron.
M. Morizur est aussi affirmatif que moi. Je dis exactement ce qu’il m’a toujours dit et ce que je sais. Je suis sûr qu’il ne se rétractera pas comme je suis sûr qu’il confirmera la conversation que nous avons eue. Je suis persuadé que, M. Pierre n’a pas vu M. Cadiou le 30 décembre.
D’ailleurs, un autre ouvrier de la Grande-Palud, M. Morvan, qui habile rue des Écoles à Landerneau a bien vu M. Cadiou arriver à l’usine à 9 heures, le 30 décembre et en sortir quelques instants plus tard avant l’arrivée de l’ingénieur.

Ces déclarations sont extrêmement graves et en opposition absolue avec celles de MM. Bonnefoy et Bignard. Ces deux derniers sont loin d’être d’accord sur la question des heures.
Si les dires de M. Marcou, par contre, sont confirmés par ceux de MM. Morizur et Morvan, il y aurait évidemment un fait en faveur de M. Pierre qui affirme qu’il ne vit pas son directeur le 30 décembre.
Comme rien ne prouve qu’à priori on doive suspecter les déclarations de M. Morvan et Marcou, on commence il être sérieusement ébranlé.

L’ASSASSINAT. DE M. CADIOU
Mlle Juzeaux [Juzeau] confirme les déclarations de M. Marcou

(De notre correspondant particulier)
Landerneau, 10 février.
Mlle Juzeaux [Juzeau] que j’ai priée de me reparler de la journée du 30 décembre m’a assuré à nouveau qu’elle n’avait rien remarqué d’anormal ce jour-là dans l’attitude de son maitre qui était venu déjeuner à la même heure que d’habitude.
Il revint ensuite travailler et ne partit qu’à 4 heures et demie du soir pour descendre à la Grande Palud.
« Ce fut même moi qui fut cause, nous dit-elle, que M. Pierre quitta son travail parce que j’avais remarqué que les ouvriers s’en allaient avant l’heure habituelle. M. Pierre pensa tout de suite que c’était un accident de machine et il alla demander des explications à M. Bignard, qui lui confirma le fait et il revint chez lui.
« D’ailleurs, me dit Mlle Juzeaux [Juzeau], M. Pierre croyait que M. Cadiou était parti pour
Paris. Le directeur lui avait annoncé son prochain départ pour Paris, le 29, en sortant de la minoterie Caroff, mais il lui avait promis de le revoir avant de quitter La Forest.
« M. Pierre qui avait même besoin d’un registre que M. Cadiou devait lui apporter le 29, ne l’ayant pas revu l’envoya prendre par un employé dans la chambre du patron.
« M. Pierre continue la jeune fille, ne pouvait pas s’étonner du départ brusque de M. Cadiou qui était coutumier du fait. En effet il disait qu’il ne partirait qu’à un certain moment et il partait plus tôt souvent, et sans que l’on, sache où. »
Les dires de Mlle Juzeaux [Juzeau], on l’a vu d’autre part, sont confirmés par les dires de M. Marcou.

IL SE TROUVAIT MAL A LA VUE DU SANG
Celui-ci se rappelle fort bien qu’au moment où mourut M. Richard, frère de Mme Cadiou, courtier maritime à Landerneau, M. Cadiou ne put être trouvé pendant deux jours. Sa femme lui aurait reproché justement sa négligence, en présence de témoins.
Ce même M. Marcou m’a assuré aujourd’hui que contrairement à ce qu’on prétend, M. Pierre n’était pas brutal et qu’il se trouvait facilement mal. Cet homme a de bonnes raisons pour parler ainsi. En effet, en décembre 1911, lorsqu’il eut la main coupée, M. Pierre fut témoin de l’accident. Ce fut même lui qui arrêta les machines alors lorsqu’il s’aperçut qu’un ouvrier avait la main arrachée, il dut partir immédiatement dans la cour où il se trouva mal. Deux employés de la Grande Palud, durent même lui donner des soins.
A différentes autres reprises, dit M. Marcou, quand des ouvriers furent blessés, il se trouva indisposé : « Le sang me gêne », disait-il.
Le débitant en conclut, et c’est logique, qu’il n’est pas admissible dans ces conditions que
M. Pierre ait coupé le cou à son patron.
UN BRUIT
Un bruit sur lequel je ne puis insister court ici. L’on prétend qu’une personne, qui depuis longtemps affirme que l’ingénieur est coupable, aurait cité un homme qu’elle considère comme le complice. Je puis vous assurer que le complice signalé n’a rien qui le puisse faire suspecter, sinon aux yeux des gens prévenus contre l’ingénieur, à l’innocence duquel il croit.

Il fallait donc une preuve du peu de craintes que l’ingénieur a de ce soi-disant complice. Je dirai que ce dernier n’a pas voulu l’accepter depuis la disparition de M. Cadiou pour occuper un poste qu’il avait sollicité auprès de M. Pierre. Le refus de l’ingénieur était basé sur des raisons logiques, mais la logique aurait disparu s’il s’était agi d’un complice. Je sais d’ailleurs que le fait a été signalé à la police, et M. Paulin, qui mène à Landerneau une enquête avec la plus diligente activité, ne manquera pas d’en finir rapidement avec cette nouvelle histoire. Il a d’ailleurs déjà entendu comme témoin l’homme signalé comme complice, et s’il l’avait cru coupable, il aurait fait le nécessaire.
On accuse facilement, mais encore facilement, mais encore faudrait-il donner des précisions.
Elle faisait avec ce dernier et d’autres personnes de sa famille des promenades dans la région : « Jamais je n’aurais pensé, ajoute-t-elle, qu’un tel déboire pouvait nous attendre ici. » Nous parlons des faits qui se sont passés ces temps-ci. J’admire cette femme au visage maintenant douloureux, mais qui n’a pourtant aucune parole de violence contre ceux qui ont accusé formellement son fils à l’innocence duquel elle croit si fermement. C’est à peine si au moment où je la quitte, en lui adressant des paroles d’encouragement, je sens sa rancœur s’exprimer, quand elle me dit que ce furent toutes les insinuations qui furent faites touchant la soi-disant brutalité de son fils, qui lui firent le plus de mal.
« C’est une folie, conclut-elle, il a toujours été très doux. J’attends ici sa libération pour l’emmener avec moi. »

L’ENQUÊTE DE POLICE
Ce matin, M. Paulin, commissaire spécial adjoint, et M. Le Nez [Lemez], inspecteur, sont venus à Landerneau ou ils ont complété leur enquête.
Dans l’après-midi ils revinrent, et recueillirent la déposition de M. Mazurier, l’oncle de Mlle Juzeau, en ce qui concerne l’homme à l’allure cadavérique qu’avait vu M. Bossard chez M. Pierre et qu’il avait pris comme le complice de ce dernier. M. Mazurier a confirmé les dires de sa nièce et de M. Pierre, et a déclaré qu’il avait bien été chez l’ingénieur le 28 décembre, réparer des sommiers. Il confirme encore qu’il avait demandé à M. Le Gues [Guen] le garçon du meunier, de monter avec lui dans sa voiture.
Ce fait est donc définitivement établi comme l’est celui de cet autre complice qui avait été vu le 31 décembre rue de la Rive avec M. Pierre à Landerneau, et qui était tout simplement un ouvrier de l’ingénieur.
Dans l’après-midi, M. Paulin, inspecteur, accompagné de M. Le Nez [Lemez] s’est rendu à l’usine de la Grande-Palud dont il a dressé un plan complet. La police spéciale va pour le moment tout au moins, abandonner l’enquête qui sera poursuivie par M. Le Goz [Lecoz], commissaire de police, attaché à la brigade mobile de Rennes, et M. Brisset, inspecteur de la même brigade ; le commissaire et l’inspecteur se sont rendus dès aujourd’hui à la Grande-Palud et ont visité la région avoisinante, ils ont dès maintenant une idée exacte des lieux, et ont trouvé près de M. Girardier, commissaire de police de Landerneau dont la circonscription borde le théâtre du drame, de fortes et utiles explications.

CHEZ MADAME PIERRE
Dans la soirée, je fus voir Mme Pierre qui est descendue dimanche soir à Landerneau, à l’hôtel Le Roch, où son fils prit longtemps pension. Je dois dire que Mme Pierre trouve du reste dans cet hôtel une atmosphère de sympathie, car les hôteliers, qui connaissent très bien M. Pierre, ne purent jamais croire un seul instant à sa culpabilité, et toute leur confiance en l’ingénieur est demeurée entière.

Mme Pierre, bien que fatiguée, me reçoit avec amabilité, et ne me cache pas la sympathie qu’elle a pour l’Ouest-Éclair. Chez cette femme qui parait jeune – on dirait plutôt une sœur aînée que la mère de l’ingénieur – on retrouve le même air calme de ce dernier. Simplement, sans exclamations vaines, elle me dit toute sa peine. N’eut-elle pas encore hier une amère déception quand s’étant rendue à Brest elle apprit qu’elle ne pourrait voir son fils que sous quelques jours ? Sa tendresse est inquiète et elle souffre de penser que son fils manque sans doute du nécessaire. Aussi suis-je heureux de lui apprendre aujourd’hui que l’ingénieur aura pu faire venir ses repas de la cantine.
Comme je disais à Mme Pierre que son fils sera probablement remis en liberté sous très peu de temps, elle soupire et me répond :
« J’en serais bien contente, mais j’aimerais mieux qu’il resta enfermé quinze jours de plus et qu’on retrouvât l’assassin. Pour moi, je n’ai jamais douté, un seul instant de mon enfant, je le connaissais trop pour le supposer capable d’un tel forfait mais hélas, je ne puis faire partager à tout le monde mon intime conviction, et je ne serai vraiment délivrée de ce cauchemar que lorsque le coupable aura été découvert. »
Mme Pierre m’informe que Me Henri Robert, le grand avocat du barreau de Paris, que les causes intéressantes et justes n’ont jamais laissé indifférent, s’est offert de défendre M. Pierre. Mme Pierre me dit qu’elle va décider de cela avec son fils quand elle le verra. Je lui fais remarquer que le célèbre avocat n’aura sans doute pas à défendre l’ingénieur puisque ce dernier sera probablement relâché.
Mme Pierre me dit encore tout le bonheur qu’elle eut les années précédentes en venant l’été chez son fils.

UN CHIEN PEUT-IL ÊTRE UTILE ?
Un habitant de Landerneau, M. Le Bos, ayant déjà dit que le chien ratier avait le flair suffisant pour retrouver un endroit ou un crime est commis, lorsqu’on le conduit d’abord au point où le cadavre est déposé, avait promis de se livrer aujourd’hui à une expérience à ce sujet. Il devait venir, en effet, avec un chien ratier le conduire à l’endroit où le corps de M. Cadiou fut découvert et le laisser ensuite opérer.
Pour que l’expérience présentât quelque crédit, il eût fallu qu’elle fût faite en présence des magistrats susceptibles de la contrôler. Le hasard ne permit pas, au moment où M. Le Gos était prêt, de joindre les représentants de la police spéciale. Le chien, dans ces conditions, ne fut pas emmené sur les lieux.
La nouvelle des recherches par un chien ayant été connue, un grand nombre de personnes s’étaient rendues sur les lieux, mais leur attente fut vaine.
On avait annoncé encore que la famille de M. Cadiou, se basant toujours sur les déclarations d’une cartomancienne de Brest, allait rechercher cette après-midi le portefeuille du défunt. Il n’en a rien été, pour aujourd’hui du moins.

L’AUTOPSIE DU CORPS DE M. CADIOU
Les bruits les plus divers continuent à circuler ici, mais aucun ne parait fondé. Toutefois il y a un point qui commence à retenir vivement l’attention du public, c’est celui de l’autopsie.
Le cou du directeur de la Grande-Palud ayant été tranché, on en conclut que ce fut la cause déterminante de la mort.
Aujourd’hui, on se demande si cette théorie est bien la bonne, si M. Cadiou a bien eu la carotide sectionnée. Pour appuyer cette nouvelle hypothèse, on fait valoir les points précis que voici ; M. Cadiou fut trouvé la face, contre terre, peu de sang s’était répondu de sa blessure sur le sol, et enfin ses vêtements n’étaient pas tachés. Ce dernier point surtout est troublant. Il parait inadmissible qu’un homme dont on coupe le cou ne soit pas recouvert de sang, quel que soit l’état de sa santé.
Partant de cette remarque, on se demande si M. Cadiou ne fut pas anesthésié d’abord, et transporté mort, ou bien si, sous le coup d’une anesthésie, il fut transporté au lieu où on le trouva courte sur le sol, la face contre terre. A ce moment alors, on lui aurait sectionné la carotide ; peu de sang dans ces conditions se serait répandu. Comme la face était contre le sol, le sang ne s’écoula que peu sur les vêtements où même pas du tout, si le coup de couteau fut donné après la mort.
Toujours en se basant sur le coup de couteau, et après la mort, on pense que l’assassinat put être accompli avec une piqure de poison.
On aurait déjà fait bonne justice de tous ces bruits, si une autopsie complète et une analyse des viscères avait été faite. Il serait peut-être utile d’y procéder sans retard ; on serait ainsi fixé.
Enfin, je vous rapporte qu’on fait remarquer ici que le crime fut peut-être commis assez loin du lieu où le cadavre fut trouvé. Si M. Cadiou avait été anesthésié, s’il avait été empoisonné, si même on l’avait plus simplement tué, il était facile de le déposer dans n’importe quel genre de véhicule, et de l’emmener, même de fort loin, sans éveiller les soupçons. La voiture était facile à dissimuler sur les côtés de la route, très peu fréquentée et le cadavre pouvait être transporté là où il fut trouvé, sans danger.
Enfin, on me faisait observer, et je vous transmets la remarque, qu’il est impossible que le corps de M. Cadiou ait séjourné longtemps à l’endroit où il fut découvert. Un peu plus haut, me dit-on, le sol est bien fait d’argile, mais la composition en change, auprès du ruisseau où fut trouvé M. Cadiou.
Tout est mystère dans cette affaire, mais ce qui est de plus en plus certain, c’est qu’aucune charge nouvelle n’a été relevée jusqu’à présent contre l’ingénieur. Il reste contre lui les dépositions Bonnefoy-Bignard, qui se contredisent sur les heures où il aurait été, contrairement à ses dires, avec M. Cadiou le 30 décembre. Il y par contre le témoignage de M. Marcou, que je vous ai cité, et qui s’appuie sur les deux autres personnes pour affirmer que M. Pierre ne put pas voir M. Cadiou ce jour-là.
Il faut que je vous dise enfin que, hier, deux gendarmes de la brigade de Landerneau interrogèrent le fermier Bonnefoy sur les déclarations qu’’il avait précédemment faites. Si je suis bien renseigné, M. Bonnefoy n’aurait pas osé affirmer, se serait contenté de dire : « J’affirme, je crois ! »
L’enquête, va continuer d’un autre côté. Peut-être nous réserve-t-elle des surprises. Attendons et pensons qu’il ne serait pas extraordinaire que l’innocence de l’ingénieur fut démontrée par la découverte du ou des coupables.

LE COL DE LA VICTIME N’ÉTAIT MÊME PAS TACHE DE SANG !
Le médecin légiste, M. Rousseau, qui a assisté à la découverte du cadavre de M. Cadiou, a confirmé au juge d’instruction son étonnement que seules quelques gouttes de sang tachaient le faux-col de la victime, alors qu’il eut la gorge entièrement sectionnée. De plus aucune trace de lutte n’a été relevée sur le cadavre.

A l’instruction

VA-T-ON REMETTRE PIERRE EN LIBERTÉ ?
Landerneau, 10 février.
Aujourd’hui, M. Bidard de la Noë est bien venu à son cabinet, mais il n’a entendu aucun témoin. D’après les renseignements qui m’ont été donnés au parquet, il ne sera sans doute pas procédé à de nouveaux interrogatoires avant plusieurs jours.
Le bruit courait aujourd’hui qu’aucune charge nouvelle n’ayant été relevée contre l’ingénieur, celui-ci serait remis en liberté d’ici très peu de temps, peut-être même demain.

12 février 1914 – p. 1, 2 et 3

En suivant l’affaire Cadiou l’on se trouve entre deux pistes

Morlaix, 11 février. (Dépêche particulière de l’Ouest-Éclair). Balzac eût appelé cela « une ténébreuse affaire ». On n’y voit goutte, tout au plus en voit-on une, une goutte de sang, ce qui est relativement peu d’ailleurs si l’on considère que c’est tout ce qu’a pu fournir une carotide béante, et l’on y voit surtout toutes les polices mobilisées et enchevêtrée dans la plus inextricable des enquêtes.
Pour jeter quelques idées précises dans l’esprit des lecteurs de l’Ouest-Éclair, et ne fût-ce que pour donner à ce qui va suivre et n’est autre que le résultat d’une enquête patiemment menée sur les lieux, au moins l’apparence de la logique, résumons clairement les faits.
1° C’est le 30 décembre que Cadiou disparut ou du moins que sa famille resta sans nouvelles de lui, alors qu’elle l’attendait impatiemment à Paris. Trois jours après les journaux relataient l’affaire et la commentaient longuement avec passion. La famille et les amis disaient en chœur : « M. Cadiou a été assassiné »
2° Tout le monde ne le pensa pourtant pas et l’Ouest-Éclair, s’appuyant sur ce fait que Cadiou avait été vu le 31 décembre, le 1er janvier et même plus tard à Morlaix ou aux environs, soutint, nos lecteurs s’en souviennent, l’hypothèse de la fuite.
Les jours passèrent et bientôt le public porta sa curiosité à d’autres objets. Seule la famille éplorée de Cadiou rechercha son cadavre, car elle ne douta jamais un seul instant pour elle il y avait eu crime ;
3° Le 4 février éclata le sensationnel coup de théâtre que l’on sait. M. Jean Cadiou, frère de la victime, venait de découvrir dans un bois le cadavre de son frère, la gorge avait été à demi sectionnée par un instrument tranchant et le corps avait été enterré par le ou les criminels. Et ce fut le roman tragique, macabre.
Mais voici que l’affaire se corsa le cadavre avait été découvert grâce aux indications d’une somnambule de Nancy qui n’avait eu pour cela qu’à fermer les yeux. Elle vit le crime ; elle vit les coupables – Ils étaient deux – et en donna le signalement. Tout cela pour 10 francs (encore ne sommes-nous pas sûr du cachet) et Mme Saimpy [Sainpy], qui l’avait consultée, rapporta le fait très fidèlement à son amie, Mme Cadiou. Et ce fut le roman-feuilleton.
Le 4 février, jour de la découverte, tout le monde se dit : « Ce n’était pas une fuite, ce n’était pas une disparition, c’était bien un assassinat. On a bien tué l’usinier Cadiou, le 30 décembre, jours depuis lequel on est sans nouvelles de lui ». Et les soupçons se portèrent, suivis presque aussitôt par les robustes mains des gendarmes, sur la personne de l’ingénieur de la Grande-Palud, M. Pierre. On savait qu’il n’aimait pas M. Cadiou, il y avait trois ou quatre présomptions contre lui. Du 4 février à ces jours derniers, le jeune homme, simplement, posément, les a jetées à terre. Très fidèlement, chaque jour, nous avons tenu les lecteurs de l’Ouest-Éclair au courant de cette lutte victorieuse de l’accusé contre le Parquet, nous n’avons pas à y revenir. Et ç’a été le roman policier.
Roman policier, roman feuilleton, roman tragique, qui nous dira lequel des trois fut le plus navrant ?

CADIOU MOURUT EN 1914
Voici les résultats de mon enquête, téléphonés à la hâte. Ma conviction est que Cadiou a vu l’aube de l’année nouvelle et qu’il l’a souhaitée heureuse à quelques personnes dont les vœux réciproques n’auraient pas été, il faut l’avouer, très efficaces.
Mon confrère, notre correspondant de Brest vous donnera sans doute, en même temps que moi, des renseignements sui l’affaire Cadiou et racontera la lutte des témoins autour de ces dates 30 et 31 décembre. Logiquement, au point de vue policier, le directeur de la Grande-Palud a dû être assassiné un de ces deux jours-là. Si c’est le 30, il le fut par Pierre, si c’est le 31… alors c’est plus ennuyeux, ce n’est peut-être pas par Pierre et il faut chercher ailleurs. Par ce temps-là ce n’est guère drôle.
Le 31 décembre, à 4 h. 1/4, Cadiou se présenta à la gare de Landerneau et il demanda au receveur, M. Rault, qui le reconnut fort bien, un billet de 2e classe à demi tarif pour Morlaix. Il avait une carte de circulation, numérotée 20.132, il la présenta, prit son billet et monta dans le train qui arrivait en gare, le train de 4 heures 19. A 5 heures 27, il descendait à Morlaix.
Il a pris le train à Landerneau, demandera-t-on, le soir du 31 décembre ? Alors, il vivait encore ?
Il semble bien que oui, si nous en croyons le témoignage du receveur M. Rault. Sa déposition fut d’ailleurs recueillie par des agents de la brigade mobile dès les premiers jours de janvier et le rapport de M. Rouquier, chef de la brigade, mettent cette déposition en évidence.
Peut-être, demandera-t-on, eut-il été bon de rechercher à Morlaix dans les vieux billets du 31 décembre, s’il y en avait un de 2e classe à demi tarif Landerneau-Morlaix ? On s’en préoccupa… le 25 janvier, m’a-t-on assuré : les vieux billets étaient détruits.
Le 1er janvier, nous retrouvons M. Cadiou à Morlaix, café de la Terrasse, chez M. Picquart [Picard].
Il me souhaita la bonne année, dit M. Picquart [Picard], je m’en souviens très bien. Je m’en souviens d’autant mieux que nos enfants étaient partis souhaiter la bonne année à des parents.
Qu’est devenu M. Cadiou depuis ce matin du 1er janvier : Mystère.

EST-CE BIEN MYSTÈRE QU’IL FAUT DIRE ?
Peut-être serait-il possible pourtant d’éclairer cette pénombre qui tombe sur Morlaix.
Le 3 janvier, en effet, un individu, se présentait à l’Hotel de l’Univers, à Saint-Pol de Léon, et y demandait à déjeuner. En face de lui, à la même table, il y avait une institutrice, Mme Tanno. Il se trouve que l’individu en question rappelait à peu près, comme âge et comme signalement, la personne de Cadiou.
Les agents de la brigade mobile de Rennes découvrirent cette piste et présentèrent la photographie de Cadiou à la patronne et à la femme de l’hôtel toutes deux le reconnurent pour être celui à qui elles avaient servi à déjeuner.
L’institutrice ne le reconnut pas, mais elle donna le renseignement, suivant :
– L’individu que j’avais en face de moi le 3 janvier avait de grosses touffes de poil à la troisième phalange des doigts.
Cadiou avait-il du poil sur les doigts ?
– Absolument, répondit son ami intime, M. Chevalier, de Landerneau, plus de doute, c’est bien lui qui fut à Saint-Pol de Léon.
– Non, il n’avait pas de poil sur les doigts, dit M. Jean Cadiou, le frère de la victime.
Lequel croire ?
Croire ceux qui déterrèrent le cadavre, sans doute. Eh bien personne, n’a entendu dire qu’on se fût préoccupé de remarquer ce détail, léger en apparence, mais qui peut être très important. On trouva, il est vrai des poils de lapin sur le tranchant d’un outil et ce fut même une des principales présomptions relevées contre Pierre.

Rappelons qu’il n’y a rien d’étrange à ce que M. Cadiou eût été à St-Pol de Léon. Il passait en effet ses vacances, en été à une grève voisine, celle do Paimpaul et s’y plaisait beaucoup. Peut-être, fatigué, absorbé aurai-il voulu le 1er janvier, aller revoir cette plage où, dans le souci de ses lourdes affaires, il avait quelquefois trouvé une trêve.
Précisons aussi que les hôteliers de l’Univers ont précisé que le voyageur qui déjeuna en face de l’institutrice prit, en sortant, la direction de la plage.

ALORS !
Alors quoi ? Est-ce M. Cadiou qui vint à St-Pol de Léon ? Il semble bien qu’on l’ait vu au moins à Morlaix. Il parait en tout cas certain qu’il quitta Landerneau le 31 décembre et ceux qui le virent ne remarquèrent pas qu’il eut la carotide tranchée.
L’enquête continue mais il semble bien qu’à partir d’hier elle a fait un grand pas et qu’elle devra s’orienter sans tarder, dans une nouvelle direction.

LA SOMNAMBULE

Un dernier mot. Les gens que je vois sont pleins d’admiration pour Mme Camille la somnambule de Nancy. On se dit en effet avec quelle précision elle a indiqué l’endroit où le cadavre avait été enterré et avec quel luxe de détails elle raconta la scène du crime.
On remarque surtout que rien ne lui échappa : elle savait que le premier coup reçu par Cadiou dans le derrière de la tête l’avait tué et que le coup de couteau était superflu. Elle l’avait dit.
Les faits confirment son affirmation en effet : si Cadiou fut tué par le premier coup on comprend que la blessure à la gorge n’ait pas produit de sang. La justice ne prêta pas très attention à ce détail tout d’abord, huit jours avant, de Nancy, la somnambule l’avait indiqué. Elle est très forte.

Est-ce une autre piste ?

LES OPÉRATIONS DE LA BRIGADE MOBILE DE RENNES

Landerneau, 11 février. (De notre correspondant particulier.) – Voilà une autre piste qui est envisagée, et nous ne sommes pas loin peut-être de voir les soupçons peser sur une autre personne que sur l’inculpé actuel. Cette piste nouvelle nous la devons à M. Le Coz, commissaire de police, attaché à la brigade mobile de Rennes, et à M. Brisset, inspecteur de la même brigade. Tous deux ont appris que dans le courant de janvier un négociant des environs de la Grande-Palud avait réglé une traite de 600 francs qu’il aurait dû acquitter dans le courant de novembre dernier. Cette somme était payable à M. Chéenne, agent d’assurances à Landerneau et se reportait à une prime d’assurances accident. Lorsque le négociant en question vint s’acquitter de cette dette dans le courant de janvier, M.
Chéenne lui dit en plaisantant : « c’est donc toi qui a tué Cadiou pour avoir tant d’argent maintenant. »
Ce matin, lorsque M. Le Coz et M. Brisset, après avoir vu M. Chéenne, allèrent voir le négociant en question, celui-ci nia d’abord avoir payé la somme dont je parle, après la mort de M. Cadiou. Les policiers ne le laissèrent pas et, cette après-midi, ils revinrent à la charge. Pressé de questions, l’homme reconnut enfin que c’était bien après la mort de M. Cadiou qu’il avait réglé sa prime d’assurance. Cet aveu fut obtenu vers la fin de l’après-midi.

Que faut-il en conclure ? Je ne sais encore, mais la chose parait intéressante.

DEPUIS QUAND LE CADAVRE DE CADIOU ÉTAIT-IL ENTERRÉ ?

(De notre correspondant particulier)
Landerneau, 11 février.
Le commissaire et l’inspecteur de la brigade mobile de Rennes vont prendre sur la nouvelle piste dont nous avons parlé dans une précédente dépêche, tous les renseignements qui conviennent et ne tarderont pas à être fixés sur l’importance qu’il faut y attacher. Elle présente évidemment des points intéressants. Je n’ai pu ce soir voir le négociant qui avait fait aujourd’hui l’objet d’un quasi-interrogatoire. Je sais seulement que ces jours derniers il avait déclaré qu’il n’était pas là le 30 décembre. Le bien fondé de cette déclaration sera bientôt connu.
Je dois ajouter au sujet de la piste qui a été suivie aujourd’hui que M. Girardier, commissaire de police de Landerneau, lorsqu’il avait connu cette histoire de dette payée après la mort de M. Cadiou, avait recherché quel était la personne qui pouvait avoir une créance sur un négociant voisin de la Palud. Il avait ainsi trouvé trois commerçants et un agent d’assurances. M. Girardier avait pu établir qu’il ne s’agissait pas d’un commerçant. Restait l’agent d’assurances. Le commissaire signala le fait à son collègue de la brigade mobile de Rennes qui le vérifia, obtint des précisions et arriva ainsi à la piste que le vous ai signalée. Vous comprendrez à quels scrupules j’obéis en ne vous donnant pas ce soir le nom de la personne en question. Nous verrons cela demain.

M. Pierre a vu sa mère
Mme Pierre a vu son fils aujourd’hui. Au début de l’après-midi M. Girardier, l’aimable commissaire de Landerneau, faisait connaître à Mme Pierre, à l’hôtel Le Roch, qu’il avait à lui remettre une autorisation pour lui permettre d’aller voir son fils au Bouguen, à Brest.
A 2 h. 10, Mme Pierre, accompagnée de M. Le Roch, prenait le train pour Brest. Arrivée dans cette localité, elle se rendit tout de suite au Bouguen, où elle fut admise à voir son fils. Mme Pierre a trouvé l’ingénieur un peu amaigri, mais toujours en pleine possession de soi-même. Elle put s’entretenir avec lui quelques instants. L’ingénieur, une fois plus, affirma à sa mère – qui le croyait d’avance – qu’il était complètement innocent du forfait dont on l’accusait.
M. Pierre ne se plaint pas de la façon dont il est traité en prison, sinon du froid qui règne dans sa cellule. Quant au choix d’un avocat, l’ingénieur n’a pas l’intention d’en prendre un pour l’instant, car il espère que, d’un jour à l’autre, son innocence devant être reconnue, il n’aura aucun jugement subir.
A quatre heures, Mme Pierre revenait à Landerneau.

ENCORE LA DATE
Toute l’affaire en ce qui concerne la culpabilité ou la non-culpabilité de l’ingénieur, roule maintenant sur cette question de savoir si M. Pierre a bien vu ou non M. Cadiou le 30 décembre.
Étant données les explications très nettes qui m’avaient été fournies d ce sujet par M. Marcou, explications que nous avons relatées déjà, j’ai voulu aller jusqu’à Saint-Divy afin d’avoir confirmation par M. Morizur lui-même des propos que lui avait prêtés M. Marcou.
On sait en effet que M. Marcou a certifié que M. Morizur pourrait dire comme lui que M. Cadiou était venu et était parti de l’usine un peu avant neuf heures, le 30 décembre, alors que M Pierre est arrivé seulement après neuf heures à l’usine.
Je viens de voir, à la maison où il travaille maintenant, M. Morvan un des anciens ouvriers de la Grande-Palud qui occupait à l’usine le poste de doseur de produits chimiques pour le premier blanchiment du coton. A cet effet, il était toujours placé au haut des grandes caves, ce qui lui permettait de voir tout ce qui se passait de l’endroit où il se trouvait.
Le nom de M. Morvan m’avait été cité par M. Marcou, dont je vous ai rapporté le témoignage. Je l’ai interrogé ce soir et il se rappelle parfaitement avoir vu M. Cadiou les 29 et 30 décembre. Sur la journée du 30, ses souvenirs sont précis : « M. Cadiou vint, dit-il, à l’usine vers neuf heures. Il n’y resta que peu de temps et il partit ; je ne l’ai pas revu de la journée.
« Quelques minutes après son départ, M. Pierre arriva. Lui non plus ne resta pas longtemps et partit ; je ne sais pas où il est allé, s’il est sorti de l’usine ni s’il a contourné les ateliers pour regagner par derrière la porte près du bureau et, dans ce cas, M. Morizur a dû le voir. »
Il y a évidemment une grande concordance entre ces déclarations et celles de M. Marcou. Le fait parait donc bien établi que M. Cadiou est venu vers neuf heures à l’usine, et qu’il est repartit peu de temps après. Il est certain que M. Pierre n’a pu le voir à ce moment. Si M. Marcou a bien dit ce qui lui a rapporté M. Morizur, l’ingénieur contourna les ateliers de la Grande-Palud et n’en repartit qu’à onze heures.
Je puis ajouter un souvenir personnel et dire que M. Pierre, lorsque je le vis en dernier lieu, me dit qu’il avait passé la matinée du 30 dans son bureau à l’usine. La déclaration de M. Morizur me semble de plus en plus être, au sujet de la culpabilité ou de la non culpabilité de l’ingénieur, le témoin capital.

Le cadavre
M. Morizur, qui était sur les lieux au moment où le cadavre de M. Cadiou fut déterré, a déclaré qu’il fut frappé non seulement du bon état de conservation du corps, mais aussi de l’aspect des vêtements qui n’étaient pas abimés. On eut dit, déclare M. Morizur, que le corps avait été déposé là depuis fort peu de temps.
Et lui aussi m’assure, comme me l’avait déjà dit une autre personne, que le terrain, à l’endroit où se trouvait le cadavre, est sablonneux et souvent recouvert par l’eau, toutes choses qui ne sont pas faites pour conserver les corps.
M. Morizur conclut en rappelant que M. Vacheron [Vacheront] tua une bécasse trois jours avant la découverte du corps, non loin de l’endroit où se trouvait ce dernier, et il s’étonne que ses chiens n’aient pas senti le cadavre pourtant à fleur de terre.

M. Cadiou a été étranglé
LE MÉDECIN LEGISTE L’AFFIRME

Brest, 11 février.
(De notre correspondant particulier)
Interrogé s’il pouvait me dire la cause de la mort de M. Cadiou, M. le docteur Rousseau a déclaré ne pouvoir me donner aucun détail sans autorisation du parquet, mais il a cru cependant pouvoir me donner une partie de ses conclusions :
« LA PLAIE DU COU A ÉTÉ CERTAINEMENT FAITE APRÈS LA MORT, M. CADIOU A ÉTÉ ÉTRANGLÉ. »
– Mais alors, demandons-nous, pourquoi cette plaie énorme ?
– Simplement pour détruire autant que possible les traces de strangulation, et au besoin pour faire croire à un assassinat en plein bois. Rien ne justifiait les autres hypothèses.
– Que pensez-vous de la culpabilité de Pierre ?
– Je n’ai ni à accuser, ni innocenter l’ingénieur, répond le docteur, j’ai simplement le devoir de faire part de mes constatations. Il appartiendra à la justice de les interpréter.

CE QUE L’ON DIT…
On m’assure qu’il n’y aurait pas lieu, jusqu’à ce que l’enquête ouverte par la police mobile ait donné de nouveaux résultats, d’attacher une très sérieuse importance aux opérations faites aujourd’hui au sujet d’un négociant dont je vous ai parlé. Attendons les suites de l’enquête.
D’autre part, le négociant en question a déclaré que la somme de 597 francs qu’il a versée à l’agent d’assurances, provenait d’économies qu’il aurait pu réaliser de par la maladie d’un de ses ouvriers.
Le juge d’instruction a interrogé aujourd’hui un ancien ouvrier de la Grande Palud, M. Magne, habitant rue de Suffren. Son témoignage n’a rien fait connaitre de nouveau.
Le magistrat instructeur interrogera aujourd’hui plusieurs ouvriers de la Grande-Palud et M. Bonnefoy.
Ces témoins seront ensuite confrontés avec M. Pierre.

13 février 1914 – p. 1, 2 et 3

On cherche un assassin MAIS. Y A-T-IL EU ASSASSINAT ?

MORLAIX, 12 février. (Dépêche particulière de l’Ouest-Éclair). Dans mon article d’hier, je crois vous avoir nettement démontré, en me basant sur un ensemble de témoignages qui, s’ils peuvent, pris un à un, être discutés, ne laissent pas que de former, par leur réunion et dans la suite logique et concordante où ils s’échelonnent, une argumentation impressionnante :
1° Départ de Cadiou le 30 décembre par le train de 4 h. 19 en gare de Landerneau. M. Rault, le receveur, se rappelle lui avoir fourni un billet de 2e classe pour Morlaix.
2° Présence de Cadiou, le 1er janvier, au café de la Terrasse, à Morlaix, où il souhaita la bonne année M. Picquart [Picard], le patron.
3o Passage d’un individu à Saint-Pol de Léon, qui pourrait bien avoir été, d’après certains témoignages que nous avons exposés longuement, le directeur de la Grande-Palud lui-même.
Aujourd’hui, de retour à Morlaix, je me suis appliqué à établir la présence de Cadiou dans cette ville plus tard que le fameux 29 décembre, ce jour fatidique qui semble avoir médusé le Parquet de Brest.
Un autre témoignage est venu.

UN PHARMACIEN ET SA FEMME VIRENT CADIOU A MORLAIX

Ce matin même, l’actif commissaire de la brigade mobile que M. Rouquier a envoyé enquêter sur les lieux, a reçu le témoignage de M. Baron, pharmacien à Morlaix, et de Mme Baron.
M. et Mme Baron prirent le train de 3 h. 41 de l’après-midi en gare de Morlaix pour Lesneven. Tous deux affirment avoir vu M. Cadiou à la gare.
Sans doute le Parquet de Brest demanderat-il si ce n’aurait pas été plutôt le 27 ou le 28 puisque logiquement il devait être mort le 30, mais M. Baron répondra :
– Non c’est bien le 31 décembre, car c’est le seul voyage que j’ai fait depuis assez longtemps en compagnie de ma femme, le doute et la confusion ne sont pas possible.
Ce témoignage dont l’importance est énorme a été transmis au juge d’instruction de
Brest. Il semble bien qu’en conséquence M. Pierre devrait être en liberté au moment où paraitront ces lignes.

Le cadavre de la mystérieuse dactylographe
On fait quelque bruit à Morlaix, beaucoup même, autour du cadavre de cette jeune dactylographe que l’on découvrit l’autre jour dans le bassin à flot dans des circonstances que l’Ouest-Éclair a racontées. On fait valoir certaines coïncidences qu’on ne peut s’empêcher de trouver frappantes. Remarquez plutôt :
« La jeune fille dont il s’agit, me dit une personne au courant de l’affaire, était jusqu’à peu près la fin du mois dernier dactylographe. Quelques jours avant le 1er janvier elle fut remerciée par son patron et revint dans sa famille à Brest. Le 30 décembre au soir elle quitta furtivement ses parents. Le 30 décembre à 4 h. 19, M. Cadiou avait quitté Landerneau et était descendu à Morlaix. C’est à Morlaix que la jeune fille descendit également, et alla se présenter le soir, à 10 heures, à l’Hôtel de la Poste où elle passa la nuit.
« Le lendemain ou le surlendemain elle adressait à sa mère une lettre folle dans laquelle elle disait qu’elle voulait se détruire ou bien partir aux colonies. Et elle lui envoyait en même temps la somme de 20 fr.
« Bref, la malheureuse a dû se jeter à l’eau vers le 1er ou le 2 janvier. C’est sans doute ces jours-là que M. Cadiou s’est suicidé, car ma conviction est qu’il s’est suicidé.
« Ce sont, en effet, des coïncidences, faut-il y voir une relation ?

« Ici nous abordons une question particulièrement délicate et grave, mais je puis affirmer que le 20 janvier, ou à peu près, bien avant la découverte des deux cadavres par conséquent, un personnage de Morlaix déclara que, sept ou huit mois auparavant, Cadiou aurait passé la nuit, à l’hôtel de l’Europe avec une jeune fille – une dactylographe. Le témoignage fut enregistré. »
Alors ?
Alors si l’expérience lamentable du parquet de Brest ne nous portait à nous défier des hypothèses, si séduisantes qu’elles soient, nous dirions que Cadiou, fatigué, attristé, démoralisé, s’en alla à Morlaix, qu’il y rencontra peut-être une amie et que tous deux décidèrent de quitter cette vie, dont ils étaient lassés. Mais nous ne le dirons pas.

CE QU’ON DOIT DIRE
Nous dirons seulement ceci :
Il est certain que l’état actuel de l’enquête ne permet plus à qui que ce soit au monde de retenir l’ingénieur Pierre sur les verrous. Ce n’est pas lui l’assassin ou, en tout cas, rien ne permet de le supposer. Il n’est même pas certain qu’il y a eu assassinat.
Il semble prouvé que la première autopsie n’a pas été suffisante et qu’attendre plus longtemps pour en faire une seconde, plus complète, permettrait à l’opinion publique de se défier constamment des résultats de l’enquête, quels qu’ils soient.
Il est temps enfin qu’à partir de cette croisée des chemins que nous signalions hier matin, la justice dirige son enquête dans une autre voie. Nous espérons demain pouvoir l’y suivre pas à pas.

MISE EN SCÈNE
Il va sans dire que l’hypothèse du suicide comporte celle d’une mise en scène : transport du cadavre, blessure à la gorge et enfouissement à l’endroit où l’habile somnambule le découvrit. Tout cela est fantastique, nous le savons, mais dans cette terrible affaire tout ne l’est-il pas ?
Je ne regrette qu’une chose à la fin de cette seconde journée de recherches c’est que la somnambule qui vit l’assassinat de M Cadiou dans le bois, ne l’ait pas vu le 31 décembre sur le quai de la gare de Morlaix.
Oui… mais M. et Mme Baron voient mieux.

Quimper, 12 février. (De notre correspondant particulier). J’ai rencontré hier, vers 1 heure, une personnalité de la préfecture qui a connu la jeune sténographe et à qui j’ai posé la question « Pensez-vous qu’il y a un rapport entre la mort de la jeune fille et celle de Cadiou ? ». Il nous a énergiquement répondu : « Aucune corrélation. La jeune fille était depuis décembre en congé régulier et s’était retirée chez ses parents à Brest ».

On a vu Cadiou le 31 décembre

Il ne reste plus rien contre l’ingénieur Pierre
Landerneau, 12 février.

(De notre correspondant particulier)
M. Le Coz commissaire, et Brisset, inspecteur de la brigade mobile de Rennes, allèrent ce matin à Morlaix, où ils entendirent M. Baron, vétérinaire, et Mme Baron, séparément, et sous la loi du serment.
M. et Mme Baron affirmèrent avoir vu M. Cadiou le 31 décembre, sur les quais de la gare de Morlaix, pendant qu’ils attendaient le train de 15 h. 48 pour Landerneau. Ils allaient à Lesneven souhaiter la bonne année à leur mère.
M. Baron remarqua la mauvaise mine de M. Cadiou. Sa femme répondit que cela n’était pas surprenant, en raison du mauvais état de sa santé. Elle ajouta : « Il a toujours cet air-là »
.4ucune erreur n’est possible. Le mari et la femme n’avaient pas voyagé depuis plusieurs mois ensemble. M. et Mme Baron n’avaient pas parlé plutôt parce qu’on ne les a pas interrogés.

Le commissaire de la police municipale de Morlaix avait reçu déjà la déclaration officieuse de M. Picard, propriétaire du café de la Terrasse, à Morlaix, qui affirme avoir vu M. Cadiou le 1er janvier, lui avoir souhaité la bonne année. Ce témoignage fut porté la connaissance de la brigade mobile.
M. Nicolas, intéressé dans la maison Brard Durand, 125, rue de Paris à Brest, interrogé par un ami de Landerneau, ce matin, téléphoniquement déclara avoir vu à Morlaix M. Cadiou les 27 ou 31 décembre. Il était à Morlaix ces deux jours mais ne se souvent plus lequel.
J’ai pu établir aujourd’hui par des renseignements précis que Cadiou alla à Brest le 27 décembre, par le train de 13 h. 37. Donc ce fut le 31 que Nicolas le vit. J’ai pu établir encore que M. Rault, receveur de la gare de Landerneau délivra à M. Cadiou le billet pour Morlaix, après le 27 décembre. Or, le 28, Cadiou alla à Cléder voir ses sœurs. Il prit à Landerneau le petit train, à 9 h. 48, voyagea avec Mme Crenn, débitante à Landerneau, qui descendit à Ploudaniel. Cadiou continua sur Brignogan.
Le 29, Cadiou, resta à Landerneau.
Le matin il alla à l’usine de La Palud et au moulin Caroff après. A midi il vit M. Alain de Keramur, voyageur de commerce, qui l’avait prié de distribuer des bonbons à des amis de Paris. M. Cadiou coucha à Landerneau dans la nuit du 29 au 30. Le 30 au matin il alla à La Palud. Dans ces conditions ce fut donc après sa visite à La Palud qu’un billet lui fut délivré en gare de Landerneau pour Morlaix, le 30 décembre, et le crois pouvoir affirmer, après enquête, qu’il prit le train de 16 h. 19. Je m’appuie sur les déclarations faites par un employé de la gare à la police mobile.
M. Cadiou vivant encore le 1er janvier, et M. Pierre étant accusé de l’avoir assassiné le 30, l’innocence de ce dernier apparait démontré et il est bien probable qu’un non-lieu va intervenir en sa faveur.

LE SUICIDE DE MORLAIX
Relativement à la corrélation qu’on a voulu établir entre le suicide de la jeune sténographe de Brest et la fin tragique de Cadiou, je puis vous dire que le parquet de Brest n’y attache aucune importance. Les deux faits sont absolument distincts l’un de l’autre, nous a affirmé l’un des magistrats.

Mme PIERRE VA REVOIR SON FILS
Ce matin, Mme Pierre doit revenir à Brest pour se rendre auprès de son fils, auquel elle doit apporter le linge qui lui est nécessaire.
Me Henri Robert, qui a proposé à la famille de M. Pierre ses bons offices, a fait avoir que son rendre et secrétaire, Me Dussart, viendrait à Brest, où il verrait la mère de l’ingénieur.

A l’instruction
LES CONFRONTATIONS

Brest, 12 février.
(De notre correspondant particulier)
Le parquet a entendu successivement MM. Bonnefoy, Morvan, Ivinec, Dolleu, Maubihan. Après l’audition de M. Maubihan, chauffeur à la Grande-Palud, M. Bidart de la Noë a confronté M. Pierre avec chacun des témoins.
C’est avec son calme habituel qu’il a entendu la lecture de leurs déclarations et a répondu aux questions qui lui étaient posées. Il a confirmé les dires de MM. Morvan, Ivinec et Maubihan.
En ce qui concerne M. Bonnefoy, dont la déclaration est formelle, l’ingénieur n’a pas nié les déclarations du fermier, mais il avise que pour lui c’est le 29 décembre et non le 30 que se sont passés les faits cités par ce témoin.
« Je me trompais donc, dit M. Pierre, mais je ne le crois pas. Pour moi, c’est bien le 29 car si M. Cadiou est venu à l’usine le 30, je ne me souviens nullement l’y avoir vu. »
Je dois vous dire que les témoins qui ont été entendus cette après-midi sont tous unanimes à faire la louange de M. Pierre qui a, m’ont-ils dit, un cœur excellent et qui était bon pour les ouvriers.

Jamais nous ne trouverons un patron comme lui, ajoutaient-ils, et M. Bonnefoy notamment exprimait son regret en sortant de chez le juge d’instruction de n’avoir pas serré la main de l’ingénieur.
Tous sont d’accord pour dire qu’ils ne savent que penser, mais qu’ils seraient heureux d’apprendre que l’innocence de M. Pierre est enfin reconnue.
Quant au chauffeur Dollon [Dolou], M. Pierre croit également que les faits qu’il signale se rapportent au 29 décembre et non au 30.
M. Bidard de la Noé ayant demandé à M. Pierre s’il avait choisi un avocat, l’ingénieur n’a pas donné de précision ce sujet.

14 février 1914 – p. 1, 2 et 3

On va exhumer le cadavre de M. Cadiou

« Pour jeter un peu de lumière dans cette, sombre affaire Cadiou, une nouvelle autopsie de la victime est nécessaire » disions-nous les jours derniers. Le procureur général près la Cour de Rennes a été de notre avis et hier soir, nous recevions de notre agence parisienne la dépêche que voici :

PARIS, 13 février. M. Lescouvé, procureur de la République, vient de recevoir du Procureur de la République de Brest le télégramme suivant. « Sur invitation du Procureur général, prière de désigner un médecin légiste de Paris pour procéder à une nouvelle autopsie dans l’affaire Cadiou ».
M. Lescouvé a immédiatement désigné le docteur Paul, qui a télégraphié au Parquet de Brest pour l’aviser qu’il se tient à sa disposition.

Il est probable que la funèbre opération aura lieu sans tarder, car les résultats en seront plus ou moins décisifs selon que le corps de la victime se trouvera ou non en bon état de conservation.

Landerneau, 13 janvier. (De notre correspondant particulier). M. Le Coz, commissaire de la police mobile, et son inspecteur, M. Brisset, ont quitté Landerneau ce matin, se rendant à Morlaix, où ils vont continuer leur enquête. C’est dans cette ville et dans les environs que la vérité parait devoir être découverte. C’est, je n’en doute pas, l’opinion des représentants de la brigade mobile.
Le commissaire et l’inspecteur ont droit à de justes félicitations. En trouvant le témoignage de M. et Mme Baron, de Morlaix, ils ont réduit définitivement à néant la fragile accusation dressée contre l’ingénieur, M. Louis Pierre. Il était temps d’en finir avec cette inculpation, que rien ne justifiait.
Si, au début de cette affaire, on avait pu croire que l’ingénieur était coupable parce qu’il faisait des dépenses qu’on qualifiait d’exagérées, parce qu’il avait une automobile, parce que sa pioche était tachée de sang, on sait depuis longtemps que la famille du jeune homme est riche, que la pioche était oxydée par le salpêtre.
Dans ces conditions, on se demande pourquoi on a retenu l’ingénieur en prison. Je sais bien que plusieurs dépositions ont tendu à établir que le 30 décembre. M. Pierre était avec son patron, mais j’ai trouvé d’autres témoins qui m’ont affirmé que l’ingénieur ne pouvait pas rencontrer son directeur ce jour-là. On connaissait ces témoins en haut lieu : pourquoi s’est-on obstiné à ne pas tenir compte de leurs dépositions ? Voilà un mystère qu’un peu de bonne volonté expliquerait aussi facilement que le mystère de la mort de M. Cadiou.

CADIOU A ÉTÉ ÉTRANGLÉ
A l’heure actuelle, deux choses importent : la première, c’est de remettre immédiatement M. Pierre en liberté, ce qui devrait être fait depuis hier ; la deuxième, c’est de poursuivre l’enquête sans tenir compte des personnalités qui sont mêlées à l’affaire.
Peut-être, si on n’en avait pas tenu compte, serait-on déjà arrivé un meilleur résultat.
Au moment où l’information va être poursuivie, lorsqu’on connaitra la date exacte du départ de M. Cadiou de Morlaix, il faudra tenir compte des faits précis que voici pour arriver à la découverte de la vérité :
1° M. Cadiou a été assassiné il ne s’est pas suicidé. Ceci résulte des déclarations faites à la presse par M. Rousseau, médecin légiste du parquet de Brest. L’industriel a été étranglé, il ne s’est pas pendu
2° Une voiture, quel qu’en soit le genre, qui aurait amené le corps de M. Cadiou à la Grande-Palud, en pleine nuit, avait de nombreuses chances pour ne pas être remarquée ; placée sur un des bas-côtés, avec lanternes ou phares éteints, la voiture était parfaitement dissimulée. D’ailleurs, il ne passe presque personne sur ce chemin ;
3° Le sol, à l’endroit où le corps de M. Cadiou fut découvert, est d’un côté fait d’alluvions, de l’autre de sable ; il est très poreux.
Comme l’eau coule constamment en cet endroit, il est certain que si le corps avait été déposé depuis 36 jours, il aurait été tout boursouflé. Or, on remarquait des boursouflures qu’au-dessus du sein. La mort remontait pourtant à un certain temps, puisqu’on a pu relever des traces de décomposition en plusieurs endroits.

4° La conclusion qui précède se trouve confirmée par le témoignage de plusieurs personnes habitant au village de la Grande Palud, qui assurent qu’il y avait seulement deux ou trois jours que les chiens hurlaient à la mort et que les corbeaux se perchaient sur les arbres voisins.

LA FAMILLE CADIOU ET M. LE DÉPUTÉ CLOAREC

Il faut se rappeler d’autre part que c’est la famille Cadiou et son ami, M. le député Cloarec, de Morlaix, qui ont assuré toujours, et alors même qu’il n’était pas encore mort, que M. Cadiou avait été assassiné. Le 1er janvier, en effet, alors que l’industriel était à Morlaix, M. Cloarec envoyait un télégramme au nom de la famille, disant que l’usinier était tombé sous les coups d’une main criminelle.
Le 8 janvier encore, MM. Cloarec, Jean Marie Cadiou et Joncour, de Morlaix, portaient plainte pour assassinat au parquet de Brest.
Enfin M. Jean-Marie Cadiou, la semaine dernière, découvrit le cadavre de sou frère. En interrogeant ces trois personnes sur les raisons qui motivèrent leur plainte, on pourrait avoir des renseignements de nature à éclairer l’affaire.
Il raconta qu’il avait pu trouver le corps grâce aux explications que lui avait fournies une somnambule de Nancy. La famille Cadiou et le député Cloarec étaient vraiment bien renseignés sur le sort du directeur de la Grande-Palud. Il importe qu’ils fournissent des explications qui permettront de découvrir le coupable. Qu’ils disent ce qu’ils savent, leur intérêt le leur commande. D’autant plus que maintenant ils ne peuvent penser que l’ingénieur – que le ou les coupables avaient tenté de faire assassiner légalement – expiera la faute des autres.
M. Pierre doit être remis en liberté aujourd’hui : que la famille Cadiou permette de trouver qui doit le remplacer en prison. Si ces gens ne parlaient pas, leur responsabilité serait grande.

L’AFFAIRE CADIOU
UNE PERQUISITION AU DOMICILE DE Mme CADIOU

Paris, 13 février.
Sur mandat du juge d’instruction de Morlaix, M. Valet, commissaire à la police judiciaire, a perquisitionné citez Mme Cadiou, 85, rue du Cherche-Midi. Il a saisi de nombreuses lettres provenant du mari mais, contrairement Il ce qui a été dit jusqu’à ce jour, ces documents établissent que le ménage était très uni et que l’accord le plus parfait régnait entre les époux. Aucun document n’a été trouvé relativement à M. Pierre. On sait que M. Cadiou était propriétaire et directeur de son usine. Il a deux enfants qui sont au lycée.
M. Valet a entendu Mme Richard, mère de Mme Cadiou, ainsi qu’une tante. Mlle Guillemain [Guillemin] qui, toutes deux habitant Morlaix, étaient accourues à Paris auprès de leur fille et nièce. On les a interrogées au sujet de la personne amie de la somnambule de Pont-à-Mousson. On n’a rien de nouveau sur cette question. Le résultat de ces opérations a été transmis au parquet de Morlaix.

15 février 1914 – p. 1, 2 et 3

Ceux qui savent parleront-ils ?

Morlaix, 14 février. Dépêche particulière de l’Ouest-Éclair. C’est avec la plus vive satisfaction que les populations du Finistère ont appris ce matin l’intervention du parquet général de Rennes, ordonnant une nouvelle autopsie du cadavre de Cadiou.
Au point où en sont actuellement les choses, devant l’amas d’hypothèses qui de tous côtés se font jour, il était indispensable qu’une base sérieuse, irréfutable fut donnée aux enquêtes en cours.
Nous allons savoir bientôt quelles furent les causes exactes de la mort du propriétaire de la Grande-Palud. Le docteur Paul, l’éminent médecin-légiste du parquet général de la Seine, nous donnera sur ce point des précisions, impatiemment attendus par tout le monde.
Car pour l’instant nous ne savons rien de définitif. Il est possible, avec des arguments d’égale force, de soutenir tour à tour la thèse de l’assassinat ou la thèse du suicide. Le docteur Paul va donc mettre fin à cette incertitude. Mais quel que soit le résultat de ses recherches, il n’en restera pas moins à éclaircir ce qui constitue toujours « Le mystère de la Grande-Palud ».

Car que l’on envisage le meurtre ou le suicide de Cadiou, un fait est dès maintenant acquis, c’est que le drame n’a pas eu pour théâtre le petit chemin creux des bords de l’Elorn, ou l’on retrouva l’autre jour le cadavre. La dépouille de l’ancien avoué de Morlaix ne reposait là que depuis peu de temps. Quelqu’un l’y avait donc amenée. Et c’est à trouver ce quelqu’un que la police devra consacrer tous ses efforts.

Nous ne sommes donc encore qu’au début d’une instruction qui pourra être longue, ou fort courte, selon que ceux qui connaissent la vérité, se résoudront ou non il la faire connaître. Mais l’affaire Cadiou ne fait que commencer. Le « disparu » a été retrouvé, et c’est tout.

Il y a des gens en possession de la vérité. Cela résulte avec évidence de tous les faits venus à notre connaissance depuis la découverte du cadavre. Le roman de la cartomancienne a ouvert bien des yeux qui jusque-là étaient restés fermés. Personne n’a été dupe de cette fumisterie et personne n’a voulu croire non plus que la famille Cadiou et ses amis ajoutaient la moindre créance aux dires des tireuses de cartes.

Malheureusement, parmi ceux qui pourraient jeter un trait de lumière dans les ténèbres enveloppant le décès de M. Cadiou, il en est qui ont intérêt se taire. L’assassin et ses complices, s’il y a eu assassinat ; les personnes ayant simulé le crime et profané le cadavre si c’est en présence d’un suicide que nous nous trouvons.

Ces personnes, dès le début de l’affaire ont voulu donner à l’enquête une orientation devant leur permettre, sans doute, de mener à bien leurs projets.

A côté des affirmations que nos lecteurs connaissent, et qui expliquaient par un crime la disparition de Cadiou, des manœuvres adroites poussaient le parquet de Brest vers l’hypothèse d’une fugue. On se souvient de la fameuse lettre qui fut envoyée de Boulogne. Il y en eu de nombreuses. La plupart étaient saignées du nom de M. Cadiou. Toutes portaient le cachet de bureaux de postes échelonnés le long du chemin de fer du Nord.

Les magistrats de Brest ont relu ces lettres et ils ont été frappés des détails précis qu’elles contenaient. Il n’y a pas de doute, le où les auteurs des lettres en question ont été mêlés de près à l’affaire Cadiou, ils en connaissaient, en tous les cas, les dessous mystérieux et leur but, en les écrivant, était d’aiguiller les recherches de la police sur de fausses pistes.

COMMENT RETROUVER CES INDIVIDUS ?
Évidemment, s’il était possible de retrouver la trace de ces personnages suspects il n’y a pas de doute qu’avant peu la clef de l’énigme serait connue. Mais voilà ! Comment les retrouver ?

On pourrait poser la question à M. Cadiou qui la transmettrait à la cartomancienne de Nancy.

A l’instruction

Aujourd’hui, M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu Mme Léost, de Landerneau, femme de ménage de M. Cadiou ; M. Baron, vétérinaire à Morlaix, et M. Louis Nicolas, négociant à Brest.

J’ai pu voir ces témoins dans l’antichambre du juge.

Mme Léost. La femme de ménage de M. Cadiou me répète ce que l’on sait déjà. Elle vit M. Cadiou, le matin du 30 décembre, un peu avant 9 heures ; l’industriel portait un costume de cycliste, il lui dit qu’il pensait partir en voyage, mais pas sur l’heure. Mme Léost, avec son consentement, prépara le feu et rangea l’appartement comme elle avait coutume de le faire quand M. Cadiou devait revenir dans la journée.

Quand je demande à Mme Léost si M. Cadiou n’aurait pas pu partir en voyage un peu à l’improviste, plus tôt qu’elle ne le supposant, elle me répond que cela l’aurait bien surprise. M. Cadiou ne serait pas parti, me dit-elle, du moins je ne le crois pas, laissant ainsi les volets ouverts et sans s’être vêtu autrement ; il devait partir chez lui pour les fêtes du jour de l’an, et pour cet homme très soigné, méticuleux même, le costume cycliste n’aurait pas été une mise bien recherchée.
En résumé, quand Mme Léost vit le matin du 30 décembre M. Cadiou, son impression fut qu’elle le reverrait avant son départ.

Elle me dit encore que M. Cadiou avait fait arranger à son goût l’appartement qu’il avait à Landerneau, et qu’il ne semblait pas avoir l’intention de le quitter de suite.

Elle ne connaît pas beaucoup M. Pierre, qu’elle a vu seulement deux ou trois fois. Elle me rappelle la visite faite par M. Pierre dans la chambre de M. Cadiou, après la disparition de ce dernier.

On sait que ce point a été élucidé, et que l’ingénieur venait simplement réparer l’appareil téléphonique qui avait été détérioré par suite d’un orage.

MM. NICOLAS ET BARON

J’ai pu connaitre la teneur exacte des dépositions faites au juge d’instruction par MM. Nicolas et Baron.
M. Nicolas a déclaré qu’il se souvenait parfaitement avoir vu M. Cadiou à la gare de Morlaix dans le mois de décembre. Il hésite seulement sur le point de savoir si c’était le 27 ou le 31, ayant été à Morlaix à ces deux moments.
Or, on sait que M. Cadiou était à Brest dans la matinée du 27 décembre. S’il peut être établi qu’il resta dans cette ville l’après-midi, il serait donc définitivement acquis que c’est bien le 31 que M. Nicolas le vit à la gare de Morlaix dans la soirée. Ce point n’est sans doute pas difficile à contrôler, les personnes qui ont pu voir M. Cadiou à Brest le 27 décembre au matin pouvant peut-être donner quelques indications utiles sur l’emploi possible du temps de M. Cadiou dans l’après-midi.
Avant de pénétrer dans le cabinet de M. Bidard de la Noé, M. Nicolas confirmait devant moi que M. Cadiou était d’une faible santé, étant atteint d’une entérite prononcée, ce qui ne lui permettait de prendre que très peu de nourriture.
M. Baron a de son côté déclaré au juge d’instruction que le 31 décembre il se trouvait dans l’après-midi à la gare de Morlaix avec sa femme. Sur cette date du 31, ses souvenirs sont précis, car Mme Baron l’accompagnait, et il y avait plus d’un mois que les deux époux avaient voyagé ensemble.
Interrogé par M. Bidard de la Noé au sujet de la présence de M. Cadiou à la gare de Morlaix, M. Baron a dit : « J’ai vu un homme vêtu en cycliste que j’ai pris pour M. Cadiou. J’ai fait remarquer à ma femme qu’il avait mine mauvaise ; elle m’a répondu : « Il est toujours comme ça. »
Comme on le voit la déclaration de M. Baron, qui jusqu’ici est la plus importante de celles recueillies à Morlaix, est bien conçue dans les mêmes termes que celle qu’il fit aux inspecteurs de la brigade mobile de Rennes à Morlaix avec cette différence – qui est pourtant d’une énorme importance – qu’il dit avoir vu un homme qu’il a pris pour Cadiou, alors qu’il avait été affirmatif. Comment se fait-il que M. Baron ne soit plus aussi sûr de lui ? Il connaissait pourtant bien M. Cadiou.

On sait aussi que M. Cadiou, au moment de sa déposition, avait un costume cycliste. Or, l’individu vu par M. et Mme Baron en avait un aussi. Comme il faut tenir compte des moindres détails, je crois pouvoir faire remarquer que si un costume cycliste n’est pas une rareté, la généralité des hommes sont cependant vêtus autrement. Aussi ne devait-il pas y avoir à la gare de Morlaix quantité d’individus ainsi habillés, ayant l’allure de M. Cadiou.
Une confusion de la part de M. Baron serait assez étonnante. Si l’honorable vétérinaire a cru devoir être moins affirmatif, par un excès de scrupule assez compréhensible, de par les doutes qu’on cru devoir émettre certains journaux à l’égard de son témoignage, il n’en reste pas moins acquis que sa déposition est fort importante, étant donné, je le répète qu’une confusion de M. Baron à l’endroit de M. Cadiou avec un individu qui aurait ressemblé à ce point à ce dernier est parfaitement invraisemblable.
Aujourd’hui, j’ai pu voir Me Paul Reynauld [Reynaud], avocat à la cour d’appel de Paris, gendre et secrétaire de Me Henri Robert, et Me Feillard, avocat à Brest, ancien bâtonnier du barreau de cette ville. Très aimablement, ils m’ont entretenu de la cause qu’ils ont à défendre et je dois dire que leur impression est que l’ingénieur est innocent du crime dont la charge semble peser sur lui.

« J’ai vu M. Cadiou le 1er Janvier »
Ainsi parle, un témoin nouveau, M. Caramoun [Caramour], de Morlaix

Morlaix, 14 février,
(De notre correspondant particulier)
M. Clech [Le Clech], juge d’Instruction, poursuit activement son enquête. Comme nous l’avons dit il a entendu plusieurs témoins, parmi lesquels MM. Le Picard et Baron dont nous avons donné les dépositions devant magistrats de Brest.
Un nouveau témoignage est encore venu renforcer cette opinion que Cadiou était bien Saint-Malo [Morlaix] le 1er janvier. C’est celui de M. Caromoun [Caramour], patron couvreur, qui a vu, le 1er janvier au matin, M. Cadiou, qu’il connaît de longue date, entrer entre 10et 11 heures du matin au Café de la Terrasse, tenu précisément par M. Le Picart [Le Picard], M. Caramour déclare, fait significatif, avoir même salué Cadiou.
Enfin M. Clech [Le Clech] va entendre incessamment un autre témoin qui de sa fenêtre de la rue de l’Auditoire, aurait vu, ainsi que sa femme, Cadiou longer la devanture de M. Goardon. C’était également dans la matinée. La femme du témoin avait observé, comme d’autres témoins d’ailleurs : « C’est M. Cadiou, comme il a vieilli ! Lui comme les autres » répondit le mari.
Il se peut donc que cette troublante question de dates reçoive une prochaine et définitive solution.

N’ÉTAIT-CE PAS M. GUILLOU ?

Brest, 14 février.
(De notre correspondant particulier)
J’apprends l’instant que l’ingénieur Pierre a déclaré ce matin à Me Reynaud, que M. Cadiou, peu de temps avant la disparition mystérieuse de l’usinier, avait donné une pèlerine qu’il possédait à M. Guillou, commis à l’usine, qui est à peu près de la même taille que M. Cadiou.
Ce point sur lequel le n’ai pas de précisions plus grandes à l’heure actuelle, sera important vérifier.
En effet, M. Pierre et M. Guillou travaillant dans le même bureau à la Grande-Palud, sortaient fréquemment ensemble de l’usine l’heure des repas ; étant donné cette fameuse pèlerine, dont le capuchon était peut-être relevé, ne serait-ce pas M. Guillou que l’on aurait vu avec M. Pierre le 30 décembre, au lieu de M. Cadiou, comme on t’a cru ?

IL Y A EU LUTTE ENTRE CADIOU ET L’ASSASSIN
J’ai pu savoir aujourd’hui que M, le docteur Rousseau, médecin légiste du parquet de Brest, avait indiqué dans les conclusions de son rapport au juge d’instruction, sur l’autopsie du cadavre de M. Cadiou, qu’il y avait eu lutte entre l’industriel et son assassin. C’est à la suite de cette lutte que Cadiou a été étranglé. Il a eu le cou coupé, puis a été enterré.

PERQUISITIONS
Cet après-midi à 3 heures 15, M. Ménessier [Ménnessier], commissaire spécial de police, assisté de M. Le Nez [Lemez] inspecteur, s’est rendu au domicile de Mlle Julia Juzeau, à Landerneau, qui fut bonne chez M. Pierre. Il a pratiqué chez elle, en présence de la jeune fille et de sa mère, à une perquisition. L’opération n’a permis de saisir aucun objet important ni aucune pièce intéressante. Le magistrat a tout simplement emporté quatre lettres qui furent adressées ce mois-ci même Julia Juzeau par son frère et sa sœur. Dans cette lettre, le frère et la sœur de la jeune domestique exprimaient la pensée que leur sœur devait être fort ennuyée en raison de la mort de M. Cadiou et de l’arrestation de M. Pierre.
L’opération a pris fin vers quatre heures.
Le magistrat et son inspecteur, accompagnés de M. Paulin, commissaire adjoint, se sont ensuite rendus à La Grande-Palud où ils ont à nouveau perquisitionné au domicile de M. Pierre. Ils n’ont trouvé aucun objet intéressant et se sont contentés d’emporter un rasoir d’acier, à manche d’ivoire, dont l’ingénieur avait l’habitude de se servir pour se raser.
Je vous avais d’ailleurs dit, dans mes notes précédentes, que le parquet, qui avait remarqué le rasoir de l’ingénieur, avait l’intention de le faire saisir.
Je vous avais dit ce moment combien était fragile une accusation qui en est arrivée à saisir de tels objets, d’un usage particulièrement courant. On ne saurait, en effet, suspecter tous les gens qui possèdent des rasoirs.

UNE COMMISSION ROGATOIRE A QUIMPER
Une commission rogatoire aurait été envoyée Quimper ci l’effet de recueillir la déposition d’un juge de paix de cette ville auquel M. Cadiou, son ami, aurait fait certaines confidences. L’Industriel lui aurait parlé de sa situation difficile qu’il espérait pourtant voir s’arranger.
Me Reynaud est reparti ce soir pour Paris. C’est donc Me Feillard qui suivra l’instruction en tenant son collègue au courant.

LES AVOCATS DE L’INCULPE DEMANDENT SA MISE EN LIBERTÉ
Me Paul Reynaud et Me Feillard ont rédigé de concert une demande de mise en liberté provisoire qu’ils ont présentée ce soir à M. Bidard de la Noé, et qui est dûment motivée. Elle porte sur les principaux points suivants :
1° On a tiré argument contre M. Pierre du fait qu’il a déclaré ne pas avoir vu M. Cadiou le 30 décembre, alors que les témoins ont affirmé avoir vu ce jour-là M. Pierre et M. Cadiou ensemble. La défense répond que ce point ne serait être retenu, puisque M. Cadiou a été revu depuis cette date, notamment à Morlaix. Des déclarations ont été faites à ce sujet par MM. Nicolas, le 31 janvier, M. Le Picard, le 10 janvier.
De plus, une enquête faite à Saint-Pol-de-Léon semble absolument démontrer que M. Cadiou s’est trouvé dans cette localité le 3 janvier. Enfin, aujourd’hui, la déclaration de M. Baron, qui semble probante démontre que c’est bien un homme vêtu en costume de cycliste qu’il a vu à la gare de Morlaix, costume que portait M. Cadiou au moment de sa disparition.
2° On a trouvé étrange la visite que M. Pierre fit seul à Landerneau dans l’appartement de M. Cadiou, après la disparition de ce dernier. La défense répond qu’il a été également prouvé, et ceci sur témoignage fourni par M. Buffet, receveur des postes de Landerneau, que l’ingénieur avait été réparer simplement le poste téléphonique, ainsi qu’il l’a déclaré lui-même à la justice.
3° Le mobile qui aurait pu faire agir l’ingénieur.
La défense répond que M, Pierre n’avait aucune raison pour désirer la mort de M, Cadiou. Il ne pouvait pas espérer avoir sa place puisque l’usine devait être fermée, M. Cadiou ne pouvant continuer à fournir le département de la guerre en raison des irrégularités qu’il avait commises. Sa situation était telle qu’il ne pouvait plus fournir non plus l’industrie privée, et il devait avoir à résilier des marchés passés sur des matières premières nécessaires à sa fabrication, ce qui devait lui créer de grosses difficultés.
Pierre était du reste en pourparlers avec d’autres personnes pour avoir une situation nouvelle meilleure que celle qu’il avait, et ceci depuis le 20 décembre.
Le 30 décembre, Pierre n’ayant pas vu Cadiou, il lui écrivit qu’il n’avait pas encore dit aux ouvriers qu’ils allaient être licenciés. Cette lettre, qui prouve bien que l’usine allait fermer ses portes fut d’ailleurs reçue à Paris par Mme Cadiou le lendemain à quatre heures. Le 31 décembre, Pierre ne voyant toujours pas son patron lui écrivit au sujet d’un chèque de deux mille francs que l’industriel devait lui remettre pour le paiement des ouvriers.
En résumé, pour tous ces motifs et d’autres encore, Me Reynaud, représentant Me Henry-Robert, et Me Feillart [Feillard], estimant qu’il n’y a pas contre leur client de présomptions justifiant sa détention, réclament sa mise en liberté provisoire, sur laquelle le Parquet de Brest devra statuer à son retour.

L’EXHUMATION

C’est mardi prochain que l’exhumation du corps de M. Cadiou aura lieu. M. le docteur Paul procédera à cette opération au cimetière de Morlaix.
Mme Pierre est venue samedi à Brest où elle s’est entretenue avec Me Reynaud, secrétaire de Me Henry-Robert et Me Feillart [Feillard] qui doivent soutenir les intérêts de son fils. J’ai pu la voir assez longuement, elle m’a donné quelques précisions au sujet de Julia Juzeau.
« On a l’air d’assurer, me dit-elle, que mon fils tenait à rester dans le pays à cause de sa bonne, cela est si peu exact que Julia Juzeau m’a écrit vers le milieu de janvier, une lettre dans laquelle elle m’informait que mon fils lui avait dit qu’elle serait obligée de chercher une autre place, étant donné qu’il comptait revenir chez moi Branville.
La jeune fille écrivit du reste une autre lettre à sa sœur, qui est à Paris, pour lui demander de lui chercher une place. Cette lettre est restée en route, et elle est actuellement entre les mains d’un fonctionnaire de la police.
Mme Pierre a pu cependant le soir embrasser son fils dans l’antichambre du juge d’instruction quand l’ingénieur fut amené au palais pour être confronté avec Mme Léost dont il ratifia les déclarations.

QUI ENVOYA LES LETTRES DE BOULOGNE ?
Boulogne-sur-Mer, 14 février.

Sur commission rogatoire du parquet de Brest, la police mobile de Lille enquête en ce moment à Boulogne et à Calais. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, désire en effet connaître l’auteur des missives adressées à Brest et à Landerneau avec l’intention évidente de dérouter la justice.

On se rappelle qu’une lettre signée Louis Cadiou a été envoyée de Boulogne le 17 janvier, à l’adresse de M. l’Adjoint au Maire de Brest, dans le but de faire croire que le directeur de l’usine de la Grande-Palud se reposait à l’hôtel Delforge, 18, rue des Pipots, à Boulogne. Nos renseignements particuliers nous permirent aussitôt de déclarer qu’aucun hôte de cet établissement ne pouvait être soupçonné. Un voyageur de l’hôtel, du nom de Lefebvre, qui avait le même âge que M. Cadiou et offrait avec lui quelque ressemblance, put facilement se faire mettre hors de cause.
Quelques jours plus tard, le 21 janvier, une nouvelle lettre signée Bontélouage, secrétaire journaliste, était adressée de Calais cette fois à M. l’Adjoint au Maire de Landerneau. En rapprochant les deux lettres, aucun doute ne pouvait subsister : l’écriture et le papier identiques indiquaient qu’elles provenaient de la même personne. Or, M. Bontélouage est établi marchand de journaux à Calais, rue de la Guyane, et n’est nullement secrétaire journaliste. Pas plus lui que sa femme ne peuvent être soupçonnés. Tous deux ont produit des spécimens de leur écriture, qui ne ressemble en rien à celle des lettres suspectes. Qui donc alors a eu intérêt à les écrire ? Est-ce une fumisterie ? En tout cas, il semble établi que deux personnes au moins s’y sont employées, car, si l’enveloppe et la lettre de Brest sont de la même écriture, l’enveloppe de la lettre envoyée de Landerneau diffère de format et d’écriture. Quoi qu’il en soit, il est d’étranges coïncidences dans cette affaire. L’analogie de l’écriture des lettres avec celle de M. Cadiou, la ressemblance du voyageur de Boulogne avec le directeur de la Grande-Palud sont assez troublantes pour que les recherches soient poussées à fond de ce côté. La police mobile aura fort faire pour déchiffrer celle énigme. La deuxième lettre ayant été déposée dans le train de Calais à Licques, les convoyeurs du parcourt vont être interrogés à ce sujet.

16 février 1914 – p. 2 et 3

L’AFFAIRE CADIOU
Quelques révélations sur le rôle d’une personnalité politique

Landerneau, 15 février. (De notre correspondant particulier). Je m’explique bien que pour le lecteur impartial, l’affaire Cadiou constitue un véritable imbroglio et semble contradictoire, les dépositions s’opposent, les témoins varient dans leurs déclarations, les hypothèses les plus différentes semblent toutes également inacceptables, et de cet enchevêtrement de faits chaque jour plus difficilement contrôlables, de dires que l’imagination dicte autant que le souvenir, tout cela forme un de ces casse-tête chinois, au milieu duquel l’homme le plus avisé s’il n’est pas prévenu à l’avance, se débattra vainement. Tout cela pourtant et les causes auxquelles on doit ce regrettable état de choses peuvent être facilement démêlées.
Je vais l’exposer clairement à nos lecteurs. J’estime qu’après cet exposé, ils pourront me suivre facilement dans l’enquête à laquelle je vais me livrer, pour tenter de soulever un coin du voile qui recouvre toute cette histoire et d’abord y a-t-il eu vraiment un mystère dans toute cette affaire de la Grande-Palud ?
Et s’il existe résulte-t-il de l’assassinat lui-même ou n’est-il pas plutôt la conséquence des méthodes suivies par la justice pour arriver à la manifestation de ce qu’elle a cru être la vérité. Je me rallie pleinement à cette deuxième version, je vois bien un mystère, mais un mystère voulu et qui est dû à un personnage qui, lui, n’est pas mystérieux. Son nom s’inscrit à toutes les pages de l’histoire Cadiou, on le trouve, le nom de cet homme, avant que M. Cadiou soit directeur de la Grande-Palud, on le trouve à l’occasion de la nomination de M. Cadiou au poste de directeur de la Grande-Palud, on le trouve encore depuis, souvent mêlé aux actes commerciaux de l’usine, on le trouve sur les bordereaux de paiement de l’industriel pour des annuités de 100.000 francs.
On le trouve pour être celui qui cria à l’assassinat de M. Cadiou avant même qu’il fût mort, on le trouve le jour de la plainte en assassinat. On le trouve partout. Est-il bien nécessaire de le désigner autrement, et ce personnage en prêtant à la famille Cadiou le poids de l’autorité de son rôle politique, a donné à la version présentée par les parents du défunt un crédit tout spécial.
Qui osera me dire, en effet, que lorsqu’un représentant du peuple, un député connu vient apporter le concours de sa présence à des gens qui viennent porter une plainte en assassinat, qui lui-même porte plainte avec ces gens, qui osera me dire que sa démarche n’a aucune portée si l’on tient compte que l’un des plaignants avait déclaré, je vous le répète, longtemps avant qu’on fût sûr que M. Cadiou ait été assassiné, que l’usinier était tombé sous les coups d’un criminel ?
Je n’ai à la vérité aucun intérêt à laisser dans l’ombre une personnalité qui fait pourtant tout ce qu’elle peut, depuis un certain temps, pour ne pas faire parler d’elle.
Je liens à vous dire tout de suite que je fais allusion à M. Cloarec, député de Morlaix, et je m’appuie sur ce fait précis.
Tout le monde, puisque l’Ouest-Éclair a fait la lumière sur ce point, sait que M. Cloarec présenta aux industriels allemands l’ancien avoué de Morlaix comme étant l’homme de confiance qu’il leur fallait pour prendre la succession de leur directeur écarté des adjudications des poudres et salpêtres. Tout le monde sait aussi M. Cloarec était l’avocat-conseil (?) de la Grande Palud. Tout le monde sait encore que quelques jours après la disparition de M. Cadiou, le député de Morlaix criait à l’assassinat dans toutes les gares, il marqua pendant ces journées son passage par des exclamations répétées. On le vit Morlaix, Landerneau, ailleurs, assurer que son infortuné ami avoué avait été la victime d’un misérable.
On retrouve encore, M. Cloarec à Brest le 8 janvier, et ce jour-là il vint justement au Parquet porter plainte en assassinat au sujet de la mort de Cadiou. Il était accompagné de M. Joncourt, de Morlaix, et de M. J.-M. Cadiou. Or, si vous voulez bien remarquer que M. J-M. Cadiou assure formellement depuis la disparition de son frère, que l’auteur de sa mort est M. Pierre, vous admettrez avec moi que l’opinion de M, J-M. Cadiou était fortement appuyée dans l’esprit du Parquet. Je ne pense rien de plus et je désire qu’on ne voit rien d’autre dans mes paroles que ceci.
La présence de M. Cloarec, député de Morlaix, appuyait fortement les déclarations et les opinions de M. J-M. Cadiou, et on ne peut, à moins de parti-pris, dire que cette présence ne pouvait avoir aucune influence sur l’enquête qui suivit. Voilà, mon avis, la première partie du mystère éclaircie, et je la résume ainsi la plainte que M. Cloarec porta au Parquet de Brest, de concert avec M. Cadiou, lequel affirmait que l’ingénieur était coupable, risque fort de ne pas avoir été étrangère à la marche de l’information, parce que, enfin M. Pierre ne fut pas arrêté sur des preuves, mais sur de fragiles présomptions lesquelles ne pouvaient acquérir la force suffisante pour motiver une si grave mesure que si elles étaient appuyées par une haute autorité.
Ajoutons qu’on s’étonne également qu’on n’ait même pas pris la peine d’interroger celui qui trouva seul le cadavre de son frère et qui raconta qu’il dut sa trouvaille à une somnambule extra-lucide de Nancy ?

L’ENQUÊTE A QUIMPER
Quimper, 15 février. Le juge de paix de Quimper, M. Le Guiner, a été convoqué une première fois à l’instruction vendredi dernier à 5 heures. Mais M. le juge d’instruction se trouvant très occupé en ce moment, a dû remettre une date ultérieure l’exécution de la commission rogatoire. M. Le Guiner n’a donc pas encore déposé et dans ces conditions, en sa qualité de magistrat lui-même, il estime qu’il doit réserver au juge d’instruction la primeur de ses révélations. Ce serait à son avis une incorrection de révéler à la presse ce qu’il n’a pas encore dit au magistrat instructeur. Dans cette condition, il croit qu’il sera entendu demain matin.

L’AFFAIRE CADIOU

CE QUE DISENT M. ET Mme PRIGENT
Morlaix, 15 février.
L’instruction chôme aujourd’hui. Notons toutefois que M. Clech, juge d’instruction, comme nous le faisions prévoir hier, a pu entendre M. et Mme Prigent, commerçants en chaussures, rue de l’Auditoire. Tous deux sont convaincus d’avoir vu passer M. Cadiou sur le trottoir de la rue d’Aiguillon, le long de la devanture de M. Goardon. Ils se rappellent parfaitement avoir remarqué que Cadiou avait beaucoup vieilli. Mais ils se montrent moins affirmatifs sur la question de la date. M. Prigent penche pour le 31 décembre au matin, Mme Prigent inclinerait pour le 1er janvier même.
D’autres témoins ont été interrogés mais ; ils ne connaissent les faits que par les on-dit. Leur déposition est insignifiante.
Les agents de la brigade mobile se sont portés à Locquénolé, au bas de la rivière de Morlaix, et s’y sont livrés des investigations qui n’ont pas produit de résultats appréciables. On sait que Mlle Guillemin, tante de Cadiou possède une petite propriété dans la localité et qu’elle y vient passer l’été chaque année.
La contre-autopsie est fixée à mardi matin.

17 février 1914 – p. 1, 2 et 3

La demande de mise en liberté de M. Pierre est rejetée

Brest, 16 février. De notre correspondant particulier.
Me Feillard a été avisé sans la soirée que la demande de mise en liberté provisoire qu’il avait déposée en faveur de son client a été rejetée pour les raisons suivantes :
1° es témoins à décharge amenés par la défense n’ont pas été entendus ;
2° M. Pierre n’a pas été interrogé sur le fond
3° Une contre-autopsie doit avoir lieu.

M. Feillard estime qu’il ne peut que s’incliner en ce qui concerne le dernier point, mais pour les deux premières, elles lui paraissent insuffisantes pour justifier le refus opposé à sa requête.
Me Feillard a l’intention, aussitôt que le résultat de la nouvelle autopsie sera connu, de formuler, suivant les circonstances, une nouvelle demande de mise en liberté provisoire en faveur de son client.

A L’INSTRUCTION
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu ce matin M. Lemeillet, habitant à Morlaix. On sait que ce témoin était en compagnie de M. Nicolas lors de l’un des voyages faits par ce dernier à Morlaix, voyage au cours duquel les deux hommes aperçurent M. Cadiou à la gare de cette ville. On sait aussi que M. Lemeillet hésitait sur la question de savoir si c’était le 24, le 27 ou le 31 décembre que lui et M. Nicolas avaient vu M. Cadiou à la gare de Morlaix.
Rassemblant ses souvenirs, M. Lemaillet [Lemeillet] a pu préciser au juge que ce ne pouvait être le 24 que M. Nicolas l’avait vu avec lui à la gare de Morlaix, étant donné que ce jour-là, M. Nicolas était revenu de Morlaix à Brest en auto. Donc, c’était le 27 ou le 31. M. Lemeillet ne peut préciser sur une de ces deux dates.

Mme CADIOU A DES ABSENCES DE MÉMOIRE
On se rappelle qu’au cours de l’interrogatoire que lui fit subir le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé, Mme Cadiou déclara qu’elle ne connaissait pas M. Pierre, qu’elle l’avait vu seulement deux ou trois fois. Elle a d’ailleurs confirmé ses déclarations à un de nos confrères.
Or, je suis en mesure de vous dire que Mme Cadiou connaissait le jeune homme ; vous allez du reste en juger.
Du 4 au 14 avril 1909, en effet, Mme Cadiou, son fils et son mari prirent pension en même temps que M. Pierre à l’hôtel Le Roch, sur le quai, à Landerneau. La famille Cadiou prenait un repas à midi et à 7 heures, en même temps que M. Pierre. Elle vit donc Pierre plus de trois fois.
A plusieurs reprises, dans les années suivantes, M. Richard, courtier maritime à Landerneau, frère de Mme Cadiou, se rendit avec M. Pierre déjeuner à Kéranster, en Ploujean, avec la- famille Cadiou, donc avec Mme Cadiou.
Je crois même que depuis M. Pierre allait seul à Keranster voir la famille Cadiou et même qu’il aurait photographié celle-ci.
Vous voyez que tout cela est bien différent de la version donnée par Mme Cadiou. Et pourtant c’est la vérité. Il suffit de consulter les livres de M. Le Roch et l’on est fixé.
Mais pourquoi Mme Cadiou a-t-elle prononcé de pareilles paroles ?
On s’expliquerait assez que dans ces conditions la veuve de l’industriel ne tenait pas à être confrontée avec l’ingénieur Pierre.

LE BOITIER DE MONTRE
MM. Menessier [Ménnessier] et Paulin, commissaires spéciaux, ont entendu ce matin notre confrère M. Bichat, qui avait trouvé un boitier de montre dans la cour de la Grande Palud. Cet objet n’a pas servi à donner un indice intéressant.
Il s’agit en effet d’un vieux bottier de montre d’acier ou de nickel, tout rouillé, en très mauvais état, qui, dit M. Menessier [Ménnessier], devait se trouver sur le chemin bien avant l’affaire de la Grande Palud. Il n’y a donc rien à retenir sur ce point. Si l’on a tenu il vérifier le fait, c’est qu’il avait été dit que M. Cadiou était possesseur d’une montre en acier ou en nickel, mais ce boîtier, trouvé par M. Bichat n’a jamais appartenu à M. Cadiou.

MADAME PIERRE
Mme Pierre a vu aujourd’hui au Bouguen l’ingénieur, qui lui a parlé affectueusement et qui attend avec patience sa libération.
Mme Pierre prie la personne qui lui a adressé une lettre signée Sherlock Holmes de se faire connaitre soit en lui écrivant à l’hôtel Le Roch, à Landerneau, soit en se présentant à cet hôtel.

L’AUTOPSIE
Ce matin, à 5 h. 33, le docteur Paul, médecin-légiste du parquet de la Seine, qui doit procéder à la nouvelle autopsie du corps de M. Cadiou, arrivera à Morlaix.
L’opération aura lieu de très bonne heure.
MM. Menessier [Ménnessier]et Paulin, accompagnés de M. Lemez, inspecteur, se rendront à Morlaix ainsi que le parquet.
MM. les Commissaires spéciaux seront porteurs d’une valise scellée, contenant les effets trouvés sur M. Cadiou au moment de la découverte du corps. Ces vêtements seront examinés par le médecin-légiste.

M. ROUQUIER A BREST
M. Rouquier, commissaire divisionnaire et chef de la brigade mobile de Rennes, est arrivé aujourd’hui à Brest, où il s’est entretenu avec MM. les Magistrats du parquet, leur faisant connaitre les résultats de l’enquête à laquelle procèdent à Morlaix ses collaborateurs, MM. Le Coz, commissaire de police, et
Brisset, inspecteur.

EST-ON EN PRÉSENCE DU CADAVRE DE M. CADIOU ?
Parmi les lettres nombreuses qui nous sont adressées à propos de l’affaire Cadiou, il en est plusieurs qui se posent la question contenue dans le titre ci-dessus. A titre de document nous publions la lettre suivante :
« Monsieur le Rédacteur en chef,
« Ayant vécu plusieurs années dans le quartier de Landerneau et de Morlaix, je me permets de vous signaler une hypothèse toute personnelle relativement à l’affaire Cadiou.
Il me semble probable, en examinant de très près les détails de cette affaire, que le corps qui sera autopsié mardi est bien plutôt celui d’un inconnu que celui de M. Cadiou.
« Ne voyez-vous pas en effet un certain intérêt pour plusieurs personnes, dont lui-même à sa disparition. Je ne saisis pas aussi facilement celui de son assassinat. Par contre je m’explique très simplement l’utilité de faire croire à sa mort.
« Vous allez certainement me prendre pour un détraqué, un liseur de romans policiers : je n’en lis jamais.
« Suivez-moi un instant : si mon hypothèse était fondée, beaucoup de choses, incompréhensibles à l’heure actuelle deviendraient très explicables : la disparition des papiers compromettants, l’enterrement du cadavre, surtout dans un sol éminemment propice à une décomposition superficielle rapide, la position face à terre du corps, le temps mis par la « somnambule » à indiquer le lieu de l’attentat, l’absence de taches de sang sur les vêtements de M. Cadiou, la rapidité extrême de son enterrement et mille autres détails.
« L’autopsie, à défaut d’état de conservation suffisante des traits, pourra venir à l’appui de mon hypothèse dans un cas : celui ou, les vaisseaux sanguins du corps seraient vides de sang. Alors c’est que le corps a été habillé, après coup, des vêtements de M. Cadiou, après assassinat par sectionnement de la carotide.
« De même si le corps indique qu’il v a eu suicide par pendaison, tout porterait à croire (les vaisseaux ayant conservé leur sang), qu’il y a eu également substitution, car on ne se suicide pas généralement avec une paire de gants, et pourquoi toute cette mise en scène d’assassinat, qui serait odieuse, même pour dissimuler la honte d’un suicide ?
« Il pourrait, en résumé, y avoir un intérêt primordial des personnes qui peuvent souhaiter qu’il ne soit pas éclairci :
« Est-on en présence du cadavre de M. Cadiou ? »
Un lecteur

L’AFFAIRE CADIOU

Un télégraphiste parla le Premier Janvier à M. Cadiou

Morlaix, 6 février.
(De notre correspondant particulier.)
Un témoignage catégorique et qui tranche définitivement la question des dates a été recueilli aujourd’hui par M. Clech, juge d’instruction. Il émane de M. Cabon, télégraphiste à Morlaix.

M. CABON EST VENU AFFIRMER SANS RÉTICENCE QUE LE 1er JANVIER IL A VU CADIOU PLACE THIERS.

M. CABON ALLAIT JUSTEMENT PRENDRE LE TRAIN DES C. F. A. POUR PRIMEL. CADIOU ARRIVAIT DE LA PLACE CORNU ET PASSAIT SOUS LE VIADUC, SE DIRIGEANT VERS LA MAIRIE. M CABON LE SALUA D’UN BONJOUR AMICAL, CAR IL LE CONNAISSAIT DEPUIS DES ANNÉES. CADIOU RÉPONDIT PAR UN BONJOUR, CABON » ÉGALEMENT FAMILIER.

De tous les témoins qui affirment avoir vu M. Cadiou à une date postérieure au 30 décembre, M. Cabon est le seul qui ait parlé à M. Cadiou, en le saluant au passage. Aussi son témoignage, à notre sens, est-il le plus important de tous ceux recueillis jusqu’ici. Aucune erreur n’est possible, M. Cadiou ayant répondu haute voix au bonjour de M. Cabon.
Les affirmations de M. Cabon renforcent singulièrement les dépositions de M. Caramour, M. et Mme Prigent et de toutes les personnes qui ont dit leur certitude d’avoir vu Cadiou à Morlaix le 1er janvier
Il apparait de plus en plus que la police doive rechercher Morlaix même le fil qui la conduira vers la vérité.
Qu’a fait Cadiou à Morlaix ?
En quel lieu mystérieux a-t-il trouvé asile, puisqu’il n’a paru, croit-on, ni son pied-à-terre, ni chez ses parents ?
A-t-il quitté Morlaix mort ou vif ?
A quel moment ?
Etc… etc…
Les questions se pressent en foule à l’esprit.
M. Le Clech, juge d’instruction, a reçu aussi les dépositions des témoins de Saint-Pol-de-Léon.
Mlle Tanneau, institutrice, et les autres témoins n’ont apporté aucune lumière dans l’enquête. Leurs dépositions restent imprécises et fuyantes.

AU PARQUET DE QUIMPER
Ce que nous dit M. le juge de paix Le Guiner
Quimper, 16 février.

(De notre correspondant particulier)
En vertu d’une commission rogatoire émanant de son collègue de Brest, le juge d’instruction de Quimper a entendu aujourd’hui M. Joncour, avoué Quimper, cousin de M. Cadiou, et Le Guiner, juge de paix à Quimper, ami intime de M. Cadiou. Interrogés à leur sortie du palais, les deux témoins ont systématiquement refusé de rien communiquer à la presse, le premier prétextant ne rien connaître de l’affaire, le deuxième se retranchant derrière sa qualité de magistrat.

Toutefois, pressé de questions, M. Le Guiner a fini par déclarer que sa déposition avait roulé surtout sur les confidences que M. Cadiou lui avait faites quelques semaines avant sa disparition, lors de son passage à Quimper.
Le juge de paix a d’ailleurs gardé là-dessus le mutisme le plus complet.

Questionné sur le sens mystérieux que l’opinion publique semble donner à cette affaire, le témoin a résumé ainsi son opinion :
« Comment voulez-vous qu’il en soit ainsi ? Le ménage Cadiou, que je connaissais parfaitement était très uni. Sa situation financière n’était pas du tout obérée. Cadiou était d’ailleurs d’une famille très riche, il travaillait uniquement depuis son mariage pour élever dignement ses enfants.
« Évidemment, cette affaire est mystérieuse mais vous pouvez être persuadé que la famille désire ardemment que la lumière soit faite. »

Au sujet de la culpabilité de Pierre, M. Le Guiner n’a pas d’opinion précise, ou du moins il croit ne pas devoir la formuler. Il soutient que Cadiou avait beaucoup d’ennemis à Landerneau ; ils l‘enviaient, parce que ses affaires étaient prospères.
Ce ne peut pas être non plus un crime passionnel, Cadiou étant maladif et atteint d’entérite.
Quant à l’hypothèse du suicide, un esprit sensé ne peut pas l’admettre.
Le juge de paix a terminé en faisant l’éloge de Cadiou, qu’il connaissait depuis son enfance. Il le représente comme un esprit large, un caractère bon, loyal, incapable de la moindre incorrection.

LE MANTEAU DE CAOUTCHOUC

Le docteur Rousseau, médecin légiste, vient de déposer son rapport concernant l’examen du manteau de caoutchouc de M. Cadiou. Il est nettement établi, parait-il, que la victime était vêtue de ce manteau au moment du crime.
On l’en dévêtit après le crime pour recouvrir son cadavre. Mais y eut-il crime ?

ERRATA. Le téléphone nous a fait dire hier que M. le député Cloarec, avocat-conseil de la Société allemande de la Grande-Palud émargeait annuellement au budget de cette société pour cent mille francs. C’est cinq mille francs qu’il fallait lire. Nos lecteurs auront fait d’eux-mêmes la rectification.

18 février 1914 – p. 1, 2 et 3

Sensationnelles déclarations du docteur Paul

CADIOU A ÉTÉ TUÉ D’UN COUP DE REVOLVER

Morlaix, 17 février. (De notre correspondant particulier.) La ville de Morlaix présente ce matin une animation inaccoutumée. On regarde passer non sans curiosité les magistrats des parquets de Rennes, Brest et Morlaix venus assister à la contre-autopsie du corps de M. Cadiou.
C’est hier soir que sont arrivés ici MM. Guilmard, procureur de la République ; Bidard de la Noé, juge d’instruction, et le docteur Rousseau, médecin légiste à Brest. M. Lemez, inspecteur de police spéciale, les accompagnait ; il portait la valise contenant les effets trouvés sur le défunt.
Ce matin, à 5 h. 33, le docteur Paul, médecin légiste, désigné par le Parquet de la Seine, arrivait à son tour à Morlaix ainsi que M. Fachot, avocat général à Rennes, et M. Menessier [Ménnessier], commissaire spécial à Brest.
On avait cru généralement que l’opération médico-légale aurait lieu au cimetière Saint-Charles où l’ancien avoué a été inhumé. Mais il n’en fut rien et il y fut procédé à l’amphithéâtre de l’hospice civil.
Le commissaire de police de la ville, M. Renaudin, et M. Lemez, inspecteur de la police spécial, se rendirent ce matin 5 heures et demie au cimetière pour retirer le cercueil du tombeau de la famille où il reposait. Ils le firent conduire à l’hospice.
Vers 8 heures les magistrats et les commissaires de police, auxquels s’étaient joints le commissaire divisionnaire, M. Rouquier, chef de la brigade mobile de Rennes, les docteurs Roland et Rouf, le capitaine de gendarmerie et les membres du Parquet de Brest, MM. Picard, procureur ; Le Clech, juge d’instruction ; Jézéquel, secrétaire, et Delalande, commis greffier, suivirent le docteur Paul qui allait procéder à l’autopsie, assisté du docteur Rousseau.
Les bruits les plus divers commencèrent à circuler, mais aucune précision n’est encore donnée.
Je sais seulement qu’une déclaration fort importante va être faite, que le parquet va repartir incessamment et que vraisemblablement vont arriver sous peu, par le prochain train, les deux agents de la brigade mobile de Rennes qui continuent l’enquête, le commissaire de police Le Coz et l’inspecteur Brisset.

M. Cadiou fut tué d’un coup de revolver

Landerneau, 2 heures. Dans ma précédente dépêche, je vous ai annoncé que les déclarations sensationnelles allaient peut-être être faites à la suite de la contre-autopsie. M. le docteur Paul a bien voulu, dès qu’il eut terminé son opération, en faire connaître les résultats. Il était 11 heures et demie.
Cependant, pour ne pas gêner le transport de la justice immédiatement décidé, nous primes, mes confrères et moi, l’engagement d’honneur de ne rien dévoiler avant 2 heures sur les renseignements qui nous étaient donnés en présence des magistrats.
L’heure fixée étant maintenant expirée, le vais vous faire connaître ce que j’ai appris ; et cela ne manquera pas de vous surprendre.

M. Cadiou a été tué d’un coup de revolver. La balle, qui a d’ailleurs été retrouvée par le docteur Paul, fut tirée par derrière. Elle atteignit la région de la nuque, du côté droit, suivit un trajet oblique de gauche à droite et d’arrière en avant, sectionnant l’artère carotide droite.

Continuant ses explications, le médecin-légiste déclare qu’il ne pouvait dès à présent faire savoir si la section de la gorge avait été faite avant ou après la mort. Un examen attentif le fixera sur ce point.

Le savant praticien emporte avec lui, à Paris un morceau du cou, qu’il étudiera. Nous serons ensuite fixés. Le docteur Paul emporte également le cerveau, les viscères et les ongles du défunt qui feront encore l’objet de nouveaux examens.
Nous voici loin de la première version ! Il ne s’agit plus d’un étranglement, mais d’un assassinat avec une arme à feu !

D’autre part le coup ayant été tiré par derrière, l’hypothèse du suicide qui n’avait du reste jamais paru acceptable, est définitivement écartée.

M. le docteur Paul parlant de l’examen médico-légal fait remarquer qu’il n’y a pas lieu de trop s’étonner du résultat si différent qu’il avait donné en raison des conditions toutes spéciales et particulièrement mauvaises dans lesquelles fut faite la première autopsie.

TRANSPORT DU PARQUET
En présence du résultat donné par a deuxième autopsie du corps de M. Cadiou et en possession de la balle que leur remit le médecin-légiste, le procureur de la République et le juge d’instruction de Brest décidèrent de se rendre à Landerneau par le train, afin de procéder à de nouvelles perquisitions.

A midi 41 les magistrats du Parquet de Brest, accompagnés des docteurs Paul et Rousseau, de MM. Rouquier, commissaire divisionnaire, Menessier [Ménnessier] , commissaire spécial ; Lemez, inspecteur Le Coz, commissaire de police mobile, montaient dans un wagon de première classe, suivis des représentants de la presse.
Nous voici maintenant parvenus à Landerneau, nous dirigeant vers la Grande-Palud sans doute je vous ferai connaître sans tarder ce qu’aura donné cette nouvelle descente du Parquet.

Trois perquisitions

Landerneau, 17 février. En arrivant à Landerneau, le procureur de la République décide de procéder et de faire procéder immédiatement à trois perquisitions.
Le procureur de la République, le juge d’instruction, les médecins légistes, les commissaires divisionnaires et le commissaire spécial, s’en vont au domicile de l’ingénieur, accompagnés de M. Le Roch, hôtelier à Landerneau, représentant la famille Pierre. M. Astre, substitut du procureur de la République, ne tarde pas d’ailleurs à les rejoindre. Les magistrats ont emporté avec eux la valise contenant les effets de M. Cadiou.

M. Le Coz et son collaborateur, M. Brisset, sont de leur côté chargés d’une perquisition au domicile d’un habitant de Landerneau.
Une troisième perquisition aura lieu ce soir ; elle sera faite par les magistrats du parquet, dès leur retour de la Grande Palud.
Une quatrième est également décidée dans une maison voisine de l’habitation de l’ingénieur. Elle a été confiée à M. Rouquier, commissaire divisionnaire.

M. Cadiou fut tué ayant son capuchon sur la tête
Nous voici maintenant à la Grande Palud. Les magistrats vont procéder à une nouvelle perquisition au domicile de M. Pierre. La raison de cette perquisition, je viens de l’apprendre. Au cours de leur opération chez l’ingénieur, les magistrats avaient remarqué, dans un meuble un revolver à six coups. Il ne contenait plus que quatre cartouches.
En attendant qu’on recherche le revolver, les magistrats font tirer de la valise les vêtements de l’ingénieur pour les examiner.
L’aide du docteur Paul revêt, sur la demande des magistrats, le vêtement ciré de M. Cadiou. Ce ciré porte un capuchon qui s’attache à lui avec des crochets.

En considérant le point du cou où M. Cadiou tut atteint, le procureur de la République, le juge d’instruction, le médecin légiste et les commissaires s’aperçoivent que le capuchon et le col du ciré sont dans cet endroit justement troués et que tout autour du trou le caoutchouc a fondu. Et ce n’est qu’aujourd’hui que l’on fait cette constatation !
On voit que le coup a été tiré à bout portant et que l’industriel, lorsqu’il fut atteint, avait bien son capuchon sur la tête.

NI LE REVOLVER, NI LA CARABINE
Le revolver qu’avaient vu les magistrats est vite retrouvé. Mais un rapide examen démontre bien qu’il ne fut pas l’arme du crime.
La balle retrouvée dans le cou de M. Cadiou est faite d’un alliage dans lequel le nickel entre dans une grande proportion. De plus, elle est longue et mince. Les balles contenues dans le barillet du revolver de M. Pierre sont au contraire plus grosses, plus courtes et en plomb. Une confusion est donc impossible.
Une carabine se trouvait également dans la cuisine du jeune homme, mais la balle trouvée ne s’y adaptait pas.

QU’EST DEVENU LE REVOLVER DE L’USINE ?

Au moment où l’on constatait que le revolver et la carabine de l’ingénieur ne pouvaient être l’arme du crime, l’inspecteur de la police spéciale, M. Lemez, arrive en auto à la Grande Palud. Il fait savoir au procureur de la République qu’au cours de ses recherches il a appris qu’un autre revolver existait à l’usine. Ce revolver était toujours déposé, pendant que la fabrique marchait, dans la chambre du veilleur de nuit.
Mais s’il faut s’en rapporter aux déclarations données par le veilleur de nuit, un nommé Bossard, de St-Divy, l’arme fut remise le 20 janvier à M. Pierre.

Or ce revolver n’a pas été retrouvé au domicile de l’ingénieur. C’est ce que remarquèrent immédiatement les magistrats. Le procureur de la République, en présence de cette remarque, décida de se rendre immédiatement à l’usine et de voir si le revolver n’aurait pas été dans le tiroir où il était généralement déposé. Comme on ne l’y trouvait pas, M. Bignard, l’ancien contremaître, fut prié de venir. Il fut interrogé au sujet des renseignements obtenus de la part de l’ouvrier Bossard. Il confirma pleinement les dires de cet homme et affirma que le revoler de l’usine avait bien été remis à l’ingénieur le 20 janvier dernier. Il assura qu’il connaissait très bien cette arme.
Ceci, en effet, parait exact, puisque M. Bignard tira une balle.
M. Guilmart [Guilmard], procureur de la République, présenta à M. Bignard le revolver trouvé chez l’ingénieur, lui demandant s’il le reconnaissait pour être celui de l’usine. Immédiatement l’ancien contremaître de la Grande-Palud déclara que ce n’était pas celui-là.

Enfin, le parquet interrogea l’armurier de Landerneau qui avait vendu le revolver disparu. Il déclara que l’arme était bien du calibre de 6 millimètres et que la balle ayant tué Cadiou pouvait très bien s’y adapter.

L’AFFAIRE CADIOU
C’était bien un revolver de 6 millimètres

Aucun doute n’était plus possible le revolver trouvé chez l’ingénieur n’était pas celui de l’usine. D’autre part ; cette arme, qui aurait pu se trouver chez M. Pierre n’y était pas. Les magistrats, désireux de savoir si ce revolver introuvable avait le même calibre que celui qui causa la mort de M. Cadiou, se rendirent sans tarder à Landerneau, chez l’armurier qui l’avait vendu. Voici ce que j’ai pu apprendre :

LE REVOLVER DESTINE A L’USINE DE LA GRANDE PALUD FUT VENDU IL Y A SIX MOIS ENVIRON. SON CALIBRE ÉTAIT BIEN DE 6 MILLIMÈTRES. CEPENDANT, LES BALLES QUE CONTENAIT CETTE ARME
ÉTAIENT EN CUIVRE, ALORS QUE CELLE QUI TUA M. CADIOU ÉTAIT NICKELÉE. L’ARMURIER DÉCLARA AUX MAGISTRATS QUE, TOUTEFOIS, LA BALLE HOMICIDE AURAIT PU S’ADAPTER AU REVOLVER
QU’IL AVAIT VENDU.

AU DOMICILE DE LA VICTIME

Les magistrats et les commissaires qui les accompagnaient sont allés dans l’immeuble où habitait M. Cadiou. Ils procédèrent à une nouvelle perquisition. Un certain nombre de papiers furent saisis. Leur importance n’est pas connue.
Je vous ai dit encore que MM. Le Coz et Brisset devaient perquisitionner Landerneau. Cette opération n’a pu avoir lieu, en raison de l’absence de la personne en question. La perquisition faite au domicile d’un homme demeurant au village de la Grande-Palud n’a donné aucun résultat.

DES BRUITS
J’apprends qu’en retournant le revolver de l’usine à M. Pierre, l’ouvrier Bossard aurait adressé à l’ingénieur une lettre qui ne parvint pas à ce dernier. Bossard demeure à Saint-Divy. J’ignore si le fait est exact, en tous cas, ce soir, je n’ai pu le contrôler. Je puis vous dire que l’ouvrier Bossard fut celui qui dénonça comme complice possible de l’ingénieur le personnage à figure cadavérique.

Enfin M. Cloarec se décide à parler
MALHEUREUSEMENT C’EST POUR NE RIEN DIRE

Notre confrère Gil Blas a réussi à interviewer M. Cloarec, député de Morlaix, dont tous les journaux ont écrit le nom ces jours derniers à propos de l’affaire Cadiou. Comme nous avons nous-mêmes laissé entendre à plusieurs reprises que M. Cloarec pourrait bien avoir des choses intéressantes à dire sur le sujet nous nous empressons de reproduire l’article de notre confrère :
Tout d’abord M. Cloarec déclare qu’il se rend parfaitement compte que sa situation est délicate. Mais il ajoute aussitôt, voulant enlever au débat son véritable caractère :
« On cherche à transformer cette affaire en simple campagne électorale, la presse du pays étant de longue date hostile à Cadiou et à ma propre politique.
« Parlons donc exclusivement des circonstances du drame, sans y mêler en aucune façon de tendancieuses considérations politiques. »
M. Cloarec a raison. Parlons du drame de la Grande-Palud. Aussi bien il n’y a que cette question qui importe à notre point de vue. Et le député de Morlaix se trompe grandement s’il s’imagine que nous consacrerions chaque jour plusieurs colonnes de notre journal à sa personnalité, dans le seul but de lui nuire auprès de ses électeurs. Vraiment M. Cloarec s’exagère l’importance de son rôle !
« Le 1er janvier, donc, continue M. Cloarec, je reçus ici, à Paris, un télégramme de Mme Cadiou, me priant d’aller la voir. Immédiatement, et quoique très affligé moi-même de la mort récente de mon fils, je me rendis auprès de la femme de mon ancien ami, rue du Cherche-Midi. Je trouvai celle-ci tout éplorée. Elle me dit son angoisse de n’avoir pas vu rentrer son mari, qu’elle attendait pour les fêtes : « Il m’avait écrit, me dit-elle, qu’il serait sûrement rentré pour le 29 ou le 30 au plus tard. » Nous nous perdîmes en conjectures. Pour éclaircir le mystère, nous télégraphiâmes à la mairie de Morlaix [Landerneau], pour prier qu’on voulût bien vérifier si les deux valises de M. Cadiou étaient toujours dans la chambre de ce dernier. Il faut dire que M. Cadiou avait l’habitude de voyager avec deux valises : l’une contenant son linge, l’autre des papiers très importants. Si les deux valises étaient dans la chambre, il n’y avait plus d’erreur possible : un accident était survenu, car M. Cadiou ne se serait jamais absenté quarante-huit heures sans emporter ses valises.
« Or, la réponse ne se fit pas attendre. Elle était signée simplement Mairie et affirmait que les deux valises n’étaient plus dans la chambre. Or, il fut constaté, ultérieurement que les deux valises n’avaient pas bougé ! D’où vient ce mensonge… ou cette négligence ? Qui a fourni le faux renseignement, est-ce un employé négligent ou un tiers intéressé à ce que l’on pût croire à une fugue de M. Cadiou ?
« D’autre part, quand M. Cadiou partit pour Landerneau, l’adjudication du ministère de la guerre ne l’avait pas admis à soumissionner, cela pour des raisons… inconnues.
« L’administrateur s’étant justifié depuis longtemps auprès de M. Sarraut, sous-secrétaire d’État, des accusations dirigées contre lui, avait exigé la nomination d’un commissaire chargé d’en contrôler la véracité. Ce commissaire devait se rendre prochainement à Landerneau.
« Or, le principal dénonciateur de M. Cadiou, n’était-il pas M. Pierre, son propre employé ? C’est ce qui n’est pas clair et ce qu’il conviendrait de vérifier.

19 février 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU

Le revolver qui a tué est-il celui de Pierre ?

Landerneau, 18 février. (De notre envoyé spécial). « Il y aura certainement du bruit dans Landerneau » Ce dicton, vieux comme les temps où le roi Arthur, Lancelot du Lac, Tristan le Léonnais, le bouillant Amadis et la blonde Yseult remplissaient de leurs bruyantes réunions la petite ville d’où je vous écris ces lignes, ne pèserait-il pas sur elle à la manière d’une prophétie inéluctable ?
De temps à autre, ou effet, Landerneau attire sur elle l’attention du monde par quelque sensationnelle histoire qui lui vaut d’être l’hôtesse de tous les reporters des grands journaux.
Je songe qu’il y a deux ans passés, je vins déjà ici pour l’Ouest-Éclair enquêter sur cette fameuse histoire des poudres, ce duel Louppe-Maissin, exactement comparable, en dépit des procédés plus modernes de combat, au duel des temps reculés dont je vous parlais tout à l’heure. Cette traînée de poudre fit d’ailleurs long feu.
Au cours de cette enquête, le dernier jour, je rencontrai M. Legrand, ancien maire de Landerneau, et je lui demandai de me parler de la fabrique de coton-poudre de l’usine de la Grande-Palud, dont il avait été maintes fois question au cours du débat. On avait déjà dit, et les lecteurs de l’Ouest-Éclair s’en souviennent sans doute, l’attristant secret des subsides allemands. M. Legrand me fit l’éloge de la Grande-Palud et je pus même, grâce à lui, visiter cette usine dont depuis deux ans il n’était plus le directeur.
Il avait été remplacé à ce poste par un petit homme maigre et blond, auquel, au cours de ma visite, je fus présenté : c’était M. Cadiou,
Étrange coïncidence me voici encore dans Landerneau, la petite ville du Finistère, qui trempe ses pieds dans l’Elorn et ses toits dans un ciel pluvieux, enquêtant sur les causes de la mort du directeur de la Grande-Palud, M. Cadiou, et j’ai encore aujourd’hui rencontré M. Legrand, chez qui la justice a justement perquisitionné ce matin pendant deux grandes heures d’horloge.
Mon enquête, pour être exacte, doit être double et même contradictoire.
D’un côté, je dois suivre les faits qui ont particulièrement attiré l’attention du parquet et portent à croire évidemment que M. Cadiou a été assassiné à la campagne, le 30 décembre, d’un coup de revolver tiré à bout portant, par quelqu’un qui marchait derrière lui.
Il me faut d’autre part tenir compte de cet ensemble de témoignage qui nous montrent M. Cadiou quittant Landerneau par le train de 4 h. 19 et séjournant à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier.

Coup de théâtre : Coups de revolver
Évidemment, cette affaire Cadiou fut admirablement mise en scène et nous donnons à mise en scène un sens purement théâtral ; comme il convient dans une pièce où, par de savantes progressions coupées à la fin de chaque acte d’un coup de théâtre passionnant et qui étourdit les spectateurs, l’action s’achemine vers le dénouement.
Mais quel sera ce dénouement ? Nul ne le sait encore et pour ma part, je n’oserais le prévoir, puisqu’il est dit qu’ici toutes les prévisions doivent être déjouées.
Le point culminant du drame aura été la seconde autopsie du cadavre de M. Cadiou par le docteur Paul, de Paris, autopsie qui ne fut décidée, on peut bien le dire, que parce que la presse – qui n’a pas toujours le tort d’être hâtive – força la main à la justice pour qui ce n’est pas toujours une qualité d’être lente.
Ah ! l’étonnement de toutes les polices représentées dans cette salle de la Morgue de Morlaix par leurs dirigeants, lorsque le médecin légiste sentit sa pince, en longeant maxillaire gauche, heurter un corps dur, et qu’il dit « C’est une balle ! »

Ainsi donc, M. Cadiou n’était point mort égorgé comme on l’avait dit d’abord. Il n’était point mort étranglé ainsi qu’il avait été précisé ensuite. Non, une petite balle de maillechort, de 6 millimètres, lui était entrée par la nuque, trouant et brûlant son caoutchouc relevé et avait sectionné la carotide droite.
Le premier jour, après l’autopsie, le Parquet de Brest avait aussitôt cherché un instrument tranchant qui détermina la plaie du cou et saisit chez l’ingénieur Pierre une pioche avec du poil de lapin dessus. Mardi l’après-midi, après la seconde autopsie. Parquet et brigade mobile ont recherché un revolver et la journée d’aujourd’hui sur laquelle je vous transmets ces notes pourrait s’appeler « la journée du revolver ».

OU EST LE REVOLVER QUI M. PIERRE AVAIT ACHETÉ ?

La perquisition faite chez M. Pierre avait révélé l’existence d’un revolver, mais comme une telle arme ne pouvait être suspectée d’avoir été l’instrument du crime, le Parquet ne la saisit pas.
Mardi l’après-midi, aussitôt après l’autopsie, M. Ménessier [Ménnessier] commissaire spécial, et M.
Lemez, inspecteur, se rendirent à la Grande-Palud, suivis bientôt par la foule, que leur arrivée avait mis en émoi, et trouvèrent au domicile de l’ingénieur le revolver en question. Mais ce revolver était du calibre de 8 millimètres. Ce n’était donc point l’arme du crime. Encore une fois, on échouait près du but et la preuve de la culpabilité s’évanouissait dans l’ombre tombante de cette fin de février.
Tout à coup quelqu’un se rappela que un peu auparavant M. Pierre avait acheté un revolver chez un armurier de Landerneau, M. Marie. Au plus vite les policiers se rendirent chez M. Marie et lui demandèrent :
« Avez-vous vendu ces derniers temps un revolver à M. Pierre ? » Et l’armurier, après avoir consulté ses livres, fit cette déclaration évidemment très grave qui renoue brutalement l’accusation du drame sur une main que la justice devra découvrir :
« J’ai vendu un revolver en juillet dernier à M. Pierre, C’était un revolver du calibre de 6 millimètres à balles blindées.
Il s’agissait donc de retrouver ce revolver qui a disparu.

LE VEILLEUR DE NUIT BOSSARD
Or, à la Grande Palud, le veilleur de nuit, depuis quelque temps était armé d’un revolver. C’est même pour lui que M. Pierre, qui en possédait déjà un de 8 millimètres – celui qu’on a retrouvé et qui n’est pas l’arme du crime – en avait acheté un second de 6 millimètres.
Toute la question est de savoir qui avait le revolver de 6 millimètres au moment du crime. Était-ce Bossard ? Ce Bossard qui habite Saint-Divy a eu, à la vérité, une vie assez mouvementée pour que son témoignage doive être soumis à un sérieux examen. Ancien colonial, il fit un voyage à Biribi où l’avait spécialement détaché un Conseil de guerre. Ces détails sont intéressants mais ne doivent pas influer évidemment d’une façon directe et décisive sur le point que nous étudions.
Lors donc que M. Bossard, en juillet dernier, vint à l’usine de la Grande-Palud. M. Pierre, l’ingénieur, lui remit un revolver qui était la garantie du bon accomplissement de ses fonctions de veilleur de nuit. Le 28 décembre M. Bossard resta malade, et il le fut jusqu’au 6 janvier. C’est pendant ce temps que le drame se déroula. Le 6 janvier M. Bossard revint à l’usine où il resta jusqu’au 16. Ce jour-là M. Pierre lui dit qu’il n’avait plus besoin de ses services de veilleur de nuit et lui signifia son congé.
M. Bossard, d’après sa déposition, se disposait à partir et signifiait à l’ingénieur, dans une lettre qui a été saisie mardi, qu’il lui remettait le revolver qui venait de lui, revolver de 8 millimètres, n° 46, marqué D. D., breveté et portant une couronne (tout cela était précisé), ainsi que la boite de 25 cartouches qu’il avait également en dépôt et dont il n’avait pas brûlé une seule cartouche.
Alors, le lendemain 17 janvier, comme il se proposait d’aller reporter le revolver à M. Pierre, il rencontra le contremaître M. Bignard ; ils firent la causette, puis décidèrent d’essayer l’arme. Un carton fut installé sur un tas de charbon et M. Bignard tira une cartouche ; M. Bossard en tira sept. Après quoi le revolver fut remis à M. Pierre, mais non la lettre car, explique M. Bossard, le contenu n’en était plus exact du moment que huit cartouches avaient été brûlées.

Telle est la version de M. Bossard, mais quel est le revolver qu’il posséda jusqu’au 17 janvier ; quel est, par conséquent, celui qui restait à la disposition de M. Pierre ?
C’est ce que je me suis occupé de savoir aujourd’hui.

DE LA POUDRE ET DES BALLES
Je me suis rendu ce matin à la Grande-Palud, où j’ai rencontré M. Bignard. La police n’était pas revenue depuis la veille.
Son enquête restait par conséquent incomplète. Nous nous sommes préoccupés de la compléter.
Il s’agissait de savoir quel était le revolver qu’avait Bossard le 16 janvier et par conséquent quel est celui que possédait M. Pierre.
Dans le mur de la grange attenant à la maison désormais triste et close de l’ingénieur nous découvrons une balle, car le jeune homme tirait souvent dans ce mur pour s’amuser.
C’est une balle en plomb de 8 millimètres.
« je crois, dit M. Bignard, que c’était des balles comme celle-là ». Puis après un instant de réflexion : « En tout cas, ajouta-t-il, les balles étaient un peu graissées ».
Le temps de revenir au grand galop de la voiture chez M. Marie, armurier à Landerneau, et nous apprenons qu’on ne graisse que les balles en plomb.

Les balles en maillechort, les balles de six millimètres et le revolver de six millimètres auraient donc été, d’après ce témoignage, chez M. Pierre, et il ne faut pas se le dissimuler, c’est une grave charge contre lui.
Dans l’après-midi, M. Menessier [Ménnessier], commissaire spécial, et M. Lemez, son adjoint, ont présenté le revolver de 8 millimètres à M. Bignard et un revolver identique à celui qu’on cherchait. M. Bignard a reconnu le premier comme étant celui dont il s’était servi le 16 janvier avec M. Bossard.

Un grave témoignage
CELUI DE Mlle JULIA JUZEAUX [Juzeau]

Dans l’après-midi, nous rencontrons sur le quai où souffle un grand vent froid, Mme Pierre, la mère et la jeune Julia Juzeaux [Juzeau], bonne de l’accusé. Celle-ci, toute jeune, l’air d’un enfant encore, bien que sur ses lèvres minces s’accuse un sourire presque roublard de femme intelligente ; celle-là, en noir, très triste, et dont chaque pas qu’elle fait semble être la montée d’un calvaire.
Nous leur parlons. La mère espère toujours en l’avenir et croit en son fils.

La bonne nourrit pour M. Pierre un attachement qu’il est rare de rencontrer dans une servante elle le défend avec énergie et conviction.
– Avez-vous vu quelquefois son revolver ?
– Oui, mais je n’y ai pas fait attention.
– Et les balles comment étaient-elles ?
Nous présentons à la jeune fille deux balles, l’une en plomb de 8 millimètres, courte et grosse, l’autre en maillechort haute, mince et brillante.

Et la jeune fille sans hésiter montre la balle de 6 millimètres : « Il avait des balles comme celle-là, j’en suis sûre ».

Donc il semble bien que M. Pierre avait chez lui le revolver de 6 millimètres de calibre, un revolver analogue à celui qui tua M. Cadiou et qu’on n’a pas retrouvé chez lui, à la perquisition de mardi soir.
Où est ce revolver ? Il faut que l’ingénieur dise clairement ce qu’est devenue cette arme et, l’usage qu’il en a fait, sans hésitation, et s’il se trompe il se trouvera sous le coup d’une accusation très grave et fortement motivée.

M. Pierre s’expliquera

Je crois pouvoir être en mesure de vous annoncer que M. Pierre expliquera, lorsqu’il sera interrogé, ce qu’est devenu le revolver qu’il acheta, chez M. Marie, de Landerneau. Cette affaire est, vous le comprenez, du plus haut intérêt et il pourrait se faire, si je suis lien informé, que l’ingénieur fasse savoir qu’il s’est séparé de son arme depuis deux mois.
Me Feillard, avocat de M. Pierre, s’est rendu ce matin à la prison ; il s’est entretenu avec son client. Il a fait connaître à l’ingénieur les résultats de la contre-autopsie du corps de M. Cadiou par M. le docteur Paul, médecin-légiste du parquet de Brest. Le jeune homme a appris la nouvelle sans être le moins du monde émotionné, avec ce calme et cette assurance de lui-même qui font croire difficilement que les soupçons qui pèsent sur lui sont fondés.
Je crois être en mesure de vous informer que M. Pierre doit être interrogé sans retard par le juge d’instruction.
Cette nouvelle ne manquera pas de causer quelque émotion et confirmera l’opinion de gens qui ont conservé leur amitié à l’ingénieur. Nous serons bientôt fixés sur les résultats de cet interrogatoire puisque, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, M. Pierre sera entendu demain.

L’instruction
Aujourd’hui, M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a reçu la visite de M. Jan, notaire à Brest, qu’il avait convoqué.
M. Jan aurait entendu M. Louis Cadiou, parler plusieurs fois des difficultés qu’il avait avec ses concurrents.
Cependant M. Jan s’est retranché derrière le secret professionnel et a refusé de parler. Sa visite aux magistrats instructeurs s’est bornée à une simple conversation.
Le juge entendra demain l’ouvrier Bossard, ancien veilleur de nuit à La Grande-Palud.

Les opérations de la police
M. Menessier [Ménnessier], commissaire spécial, et M. Lemez, ont enquêté toute la journée d’hier à
Landerneau sans grand résultat.
M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile, et M. Brisset, inspecteur, ont procédé dès ce matin à une perquisition chez M. Legrand, ancien maire de Landerneau, ancien directeur de la Grande-Palud et organisateur, dit-on, d’une usine analogue à celle de la Grande-Palud et qui devait se tenir à Daoulas.
On a encore perquisitionné dans la chambre de M. Cadiou. M. Bolloch, administrateur de la Grande-Palud était présent. Quelques documents relatifs à la situation financière de l’entreprise ont été saisis.

« Rolla » et le commissaire
II faut remarquer cette note d’hier En fouillant dans la chambre de M. Cadiou, les agents aperçurent un volume de Musset. Ils avisèrent qu’une main d’intellectuel avait crayonné quelques vers de Rolla, l’enfant du siècle, le jeune suicidé que Musset chanta. « Plus de doutes se dirent-ils, c’est un malin qui a marqué cette page pour faire croire que M. Cadiou songeait à se suicider !»
L’enquête exacte comporte moins d’astuce et de poésie. Il paraîtrait que l’auteur des coups de crayons suspects n’est autre que le commissaire de police de Landerneau lui-même qui, venu l’un des jours de la semaine dernière, se prit à lire Musset. Ce qui prouve qu’au moins une des perquisitions aura été fructueuse…

M. CADIOU QUITTA-T-IL LANDERNEAU ?
Mais si nombreuses que soient les convictions qui veulent à Landerneau que M. Cadiou n’ait jamais quitté cette ville, il nous faut pourtant tenir compte de l’ensemble des témoignages qui ne laissent pas que d’être inquiétants et qui nous montrent le directeur de la Grande-Palud partant de la gare de
Landerneau le 30 décembre à 4 h. 19 et s’arrêtant à Morlaix.

20 février 1914 – p. 1

Pierre se défend mal
A QUEL MYSTÉRIEUX VOYAGEUR A-T-IL VENDU LE REVOLVER ?

BREST, 19 février. (De notre correspondant particulier.) M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, avait convoqué pour ce matin M. Bossard, de Saint-Divy, ancien veilleur de nuit à l’usine de la Grande-Palud, et avait fait amener au palais de justice l’ingénieur Louis Pierre.
Bossard fut interrogé le premier. Sa déposition porte uniquement sur le revolver qui lui avait été confié par l’ingénieur pour la garde de l’usine. Il reconnut ainsi qu’il l’avait déjà fait que cette arme était du calibre de 8 m/m 10, à balles de plomb. Il expliqua encore, chose que nos lecteurs connaissent déjà, qu’avant de rendre le revolver à M. Pierre, le contremaître et lui s’étaient amusés à tirer un certain nombre de cartouches dans le tas de charbon de la Grande Palud. Il déclara également qu’en plus du revolver une boîte de 25 cartouches lui avait été remise par l’ingénieur. Il rendit à M. Pierre, le 17 janvier, celles des cartouches qui n’avaient pas été brûlées,

M, PIERRE PARLE DU REVOLVER DE L’USINE

La déposition de M. Bossard n’a rien fait connaître de nouveau. Il fallait d’ailleurs s’y attendre. L’interrogatoire de M. Pierre, en revanche, avant que les résultats en fussent connus, a été l’objet des plus vifs commentaires. L’ingénieur avait en effet manifesté le désir d’être mis le plus rapidement possible en présence du juge d’instruction et il s’était déclaré en mesure de préciser ce qu’était devenu son revolver.
Ce fut d’abord au sujet du revolver confié à M. Bossard pour la garde de l’usine que M. Bidard de la Noë pria M. Pierre de s’expliquer.
Le jeune nomme précisa, comme les témoins précédents, que l’arme en question avait été remise à Bossard le jour où ce dernier commença son service de nuit à la Grande-Palud en juillet 1913 M. Pierre exposa ensuite au juge qu’il avait acheté le revolver quelque temps avant l’arrivée de Bossard, chez M. Lelièvre, armurier à Brest, rue de Siam. Il avait acheté ce revolver sur l’ordre de M. Cadiou à la suite de la tentative de cambriolage du coffre-fort de l’usine. L’arme ayant été primitivement destinée à M. Bignard pour faire des rondes de nuit, l’ingénieur l’acheta sous le nom du contremaître et le paya 24 francs environ. M. Pierre déclara que le veilleur lui avait bien rendu le revolver vers la mi-janvier mais il ne sait pas combien de cartouches il lui avait remises sur les 25 qu’il avait données. En effet, dit-il, M. Bossard en avait brûlé un certain nombre et je n’ai pas compté combien il en restait. S’il sait que les balles furent tirées dans un tas de charbon, à l’usine, il ne peut dire à quelle époque se place cet événement.

Prié par le juge d’instruction de faire connaître ce qu’il avait fait du revolver depuis qu’il lui avait été rendu, M. Pierre déclare qu’il le porta quelques jours sur lui dans sa gaine, puis il le plaça dans le tiroir de sa table de travail, dans sa chambre, il précisa même qu’il avait laissé quatre balles dedans, les disposant de façon que le premier coup à partir soit nul. L’ingénieur déclara encore qu’il s’agissait d’une arme de 8 millimètres. Le revolver lui fut présenté et il le reconnut du reste formellement.

Est-ce le revolver de 6 millimètres ?
La première partie de l’interrogatoire terminée, le magistrat instructeur aborde le point beaucoup plus intéressant et parle du revolver qui était la propriété personnelle de l’ingénieur.

Le jeune homme reconnaît sans difficulté qu’en dehors du revolver de l’usine il en avait un autre qu’il acheta, dit-il, avec une boîte de balles pour 27 francs environ chez M. Marie, armurier à Landerneau. Il sait qu’il fit cette acquisition en 1912, mais il ne peut préciser au juste dans quel mois. Il sait seulement qu’il acheta l’arme avant le départ d’une tourelle peinte en blanc qui était dans son jardin et qui est maintenant chez M. Botcazou, architecte paysagiste à Landerneau. Il explique à ce sujet que lorsqu’il se servit pour la première fois du revolver, il se mit près du montant de la tourelle pour cacher son visage, car il n’avait jamais tiré.
En présence de ces déclarations, M. Bidard de la Noë présenta au jeune homme un revolver et une balle blindée de 6 millimètres prêtée comme modèle par M. Marie et que celui-ci déclara absolument semblables à l’arme et aux cartouches qu’il vendit à l’ingénieur. M. Pierre ayant reconnu l’exactitude de la déclaration de l’armurier, fut prié de dire ce qu’il avait fait du revolver. C’était la question attendue. L’ingénieur y répondit immédiatement, mais sans préciser toutefois la personnalité du nouveau propriétaire de l’arme.
Il dit en effet qu’il céda le revolver vers février ou mars 1913, c’est-à-dire avant la tentative de cambriolage du coffre-fort, parce que le cran d’arrêt n’était pas sûr. Il affirme qu’il n’a jamais eu deux revolvers à la fois et c’est ce qui lui fait dire qu’il se débarrassa du sien avant la tentative de cambriolage. Il peut se souvenir qu’il avait vendu le revolver et les balles quinze francs environ.

LE JUGE PRIA M. PIERRE DE NOMMER L’ACQUÉREUR. MAIS LE JEUNE HOMME NE PUT RÉPONDRE NETTEMENT. IL SAIT QUE C’EST UN REPRÉSENTANT DE COMMERCE QUI VENDAIT DE L’HUILE, DU SAVON ET PEUT-ÊTRE DU CAFÉ ET AUQUEL IL AVAIT DIT QUE SES ARTICLES NE L’INTÉRESSAIENT PAS ; IL NE LE CONNAIT PAS ET NE LUI DEMANDA PAS SON NOM.

Ce représentant serait entré dans le jardin de M. Pierre au moment où celui-ci tirait sur un journal fixé à deux bâtons plantés en terre.
Pour préciser ces souvenirs, M. Bidard de la Noë demanda de qu’elle contrée était le représentant de commerce en question. L’ingénieur ne put pas donner plus d’explications, disant qu’il n’avait pas autrement lié conversation avec l’homme. Celui-ci lui parut un peu plus petit et plus jeune que lui, pouvant avoir 28 ans environ, Cet individu portait un pardessus sombre et avait une canne ; il ne sait pas comment il était coiffé, il ne se souvient pas non plus avoir examiné aucun échantillon présenté par cet inconnu.
Enfin, sur une dernière question du juge, l’ingénieur déclara que personne n’était avec lui dans son jardin, lorsque le représentant y vint.
C’est sur cette dernière déclaration que prit fin l’interrogatoire qui continuera cette après-midi.

Et maintenant ?

BREST, 19 février, (De notre envoyé spécial). Mon enquête, vous disais-je hier, pour être scrupuleusement exacte, devrait être double et en quelque sorte contradictoire Il faut songer que M. Cadiou a pu être tué là où fut découvert son cadavre, en plein bois, d’un coup de revolver que lui tira dans la nuque un homme qui marchait derrière lui. C’est le 30 décembre, à 11 heures du matin, que M. Bignard et M. Bonnefoy disent avoir vu M. Cadiou s’engager dans le petit chemin au bout duquel un mois après on devait retrouver son cadavre enfoui dans la terre.
Mais il faut bien tenir compte aussi des témoignages assurément dignes de foi qui prétendent que M. Cadiou fut vu le 30 décembre à Morlaix par différentes personnes de sa connaissance.
Hier, tandis que je serrais d’aussi près que possible la fameuse question du revolver de Pierre, il m’apparaissait bien que là devait résider désormais tout l’intérêt de l’affaire.
Notre excellent collaborateur de Brest continuait de montrer que M. Cadiou avait dû prendre le train de Landerneau le 30 au soir et partir sur Morlaix. Mais il me semble qu’aujourd’hui le cercle des investigations permises s’est singulièrement restreint et afin de jeter un peu de lumière sur les faits que je vais vous exposer, je veux dire qu’à mon sens et jusqu’à un nouveau coup de théâtre, très possible après tout dans une telle affaire M. Cadiou n’a jamais quitté Landerneau, il a bien été tué le 30 décembre, et M. Pierre, s’il n’est pas coupable, est du moins aux prises avec de sérieuses difficultés du côté de l’accusation.

Je vous ai laissé entendre hier que son cas était inquiétant, aujourd’hui il l’est encore plus.
L’affaire Cadiou est désormais simple et se résume en deux lignes :
1° Le directeur de la Grande Palud a été tué par une balle d’un revolver de 6 m/m.
2° Pierre avait un revolver de 6 m/m en sa possession.
Qu’est devenu ce revolver de 6 m/m ? Il dit l’avoir vendu mais ne peut pas désigner nettement l’acheteur.

Pierre
Il y a des gens qui pour parler de Pierre clignent malicieusement des yeux et disent : « C’est un lapin, un type très fort qui a tout vu, tout prévu, tout calculé, mais qui a tué son patron, mais il l’a si bien fait, avec tant d’habileté, que quelques-uns ferment les yeux sur cette contingence pour ne voir en lui que le gaillard, intelligent et têtu, contre qui les forces policières déferlent impuissantes comme les vagues houleuses sur les falaises grisâtres des côtes finistériennes ».

J’ai vu Pierre ce matin à loisir, alors qu’il attendait dans une petite cour attenante au Palais de Justice, le moment de comparaître devant le juge d’instruction. Deux gendarmes veillaient sur sa personne, et son défenseur, Me Feillard, lui parlait.
Pierre a maigri un peu, sa barbe, qu’il ne rase plus a poussé ; il n’a point de col, et derrière l’éternel lorgnon, le regard fixé sur l’interlocuteur à la hauteur de l’estomac, ne donne pas l’impression d’une franchise extrême. Mais la voix est ferme, la parole nette et claire semble n’avoir été faite que pour dispenser des certitudes. Nous lui demandons de ses nouvelles :
– « Je vais bien, nous dit-il, et j’ai confiance.
– Vous n’êtes pas ébranlé par les nouveaux arguments de l’accusation ?
– Pas le moins du monde, j’espère me tirer de ce mauvais pas, je compte d’ailleurs sur la Presse pour cela. »
Nous verrons alors quel secours l’accusé attend des journaux.
En ce moment il est près de 11 heures. Le juge d’instruction appelle l’accusé. M. Pierre se lève souriant. Il monte l’escalier. Les journalistes présents dans la salle des Pas-Perdus regardent silencieusement disparaître la haute silhouette de Pierre, dont le vent agite le pardessus.
C’est la minute décisive et grave. C’est le point culminant de l’affaire Cadiou.
On sait ce qui s’est passé dans le cabinet du juge.
Les déclarations de Pierre présentent en effet des lacunes et soulèvent des contradictions.
1° Il se trouve en contradiction avec l’information de M. Marie, armurier à Landerneau, qui prétend, basé sur ses livres, sur ses souvenirs personnels et les souvenirs de sa famille, n’avoir vendu le revolver en question à M. Pierre qu’en mai 1913. M. Pierre prétend l’avoir acheté en 1912 et revendu en mars dernier.
2° Si. M. Pierre est coupable, il peut avoir intérêt à faire admettre cette thèse, on le comprend bien. Ce commis-voyageur qui arrive ainsi un matin de printemps dans la maison de l’ingénieur, alors que celui-ci n’a aucun besoin d’acheter du savon, de l’huile ou du café, arrive fort à. propos pour tirer une épine du pied de l’accusé. Mais voilà, M. Pierre fera-t-il jamais croire à son existence ? D’aucuns sur ce point ont déjà des doutes.

Ma contre-enquête à Landerneau
Dès que j’eus été mis au courant de la déposition de M. Pierre et compris les deux graves difficultés qu’elle présente, je suis immédiatement revenu sur Landerneau pour vérifier les dires de l’ingénieur par les dires d’autres témoins.

Je me suis d’abord présenté chez l’armurier. C’est sa jeune fille, Mlle Marie, qui m’a fait la déclaration suivante : « C’est bien en 1913 au mois de mai, que nous avons vendu un revolver à M. Pierre ; j’en suis convaincue d’abord par mes livres ».
Et elle me montra un gros cahier qui sera visité tout à l’heure par M. Menessier [Ménnessier], commissaire spécial de Brest. La jeune fille ajoute le détail suivant : « Je ne viens dans le magasin que depuis la mort de maman, c’est-à-dire depuis l’an dernier. Si M. Pierre avait acheté son revolver en 1912 je ne l’aurais point vu ».

Chez Mlle Julia Juzeaux [Juzeau]
Je suis ensuite allé une fois encore chez Mlle Julia Juzeaux [Juzeau], la jeune et intelligente servante de l’ingénieur.
L’Ouest-Éclair a dit ce matin même les graves déclarations qu’elle m’avait faites la veille lorsque je lui présentai les balles de 8 millimètres et de 6 millimètres. Elle montra sans hésiter ces dernières et déclara que son patron n’en avait jamais eu d’autres.
Argument très grave ! s’agissait donc de lui demander aujourd’hui jusqu’à quand elle avait vu des balles dans le tiroir de M. Pierre.
Mais lorsqu’elle m’a vu, elle a coupé mon bel élan d’enquêteur par la déclaration suivante :

« Vous savez, monsieur, je suis femme et par conséquent peu compétente en matière de revolvers et de balles. Je puis très bien me tromper et je me suis sans doute trompée hier. D’ailleurs je ne vous avais rien affirmé. Ne m’interrogez pas sur ces histoires. Le revolver ? Je ne sais rien, je ne suis sûre de rien. Si M. Pierre a vendu son revolver ? Je n’en sais rien ; je suis femme, je suis femme…»

Je m’en vais.
Peu après Mlle Juzeaux [Juzeau], M. Marie, armurier et sa fille sont appelés à la mairie où M. Menessier [Ménnessier] les interroge avec autant de succès que moi pour ceux-ci, sans plus de succès pour celle-là.

Ce matin M. Le Coz, commissaire, et M. Brisset, inspecteur de la brigade mobile, ont encore perquisitionné au domicile de M. Pierre, à la Grande-Palud, sans résultats intéressants.

M. BOSSARD EST ENTENDU

Le juge d’instruction de Brest a entendu M. Bossard ce matin très longuement et les déclarations de l’ancien veilleur de nuit ont été conformes à ce que je vous disais hier et aux déclarations de M. Pierre lui-même. Il reconnaît avoir eu le revolver de huit millimètres pendant qu’il était en service à l’usine, avoir tiré huit balles sur seize dans un tas de charbon, et l’avoir rendu le 17 à M. Pierre, toutes choses qui ne sauraient d’ailleurs avoir d’importance. La question est à l’autre revolver.
Ce soir à 4 heures, MM. Pierre et Bossard ont été confrontés devant le juge d’instruction.

Somnambulisme
Je vous ai dit, hier soir, que le juge d’instruction avait convoqué pour samedi la fameuse somnambule de Nancy, Mme Camille, Mme Saimpy [Sainpy] qui la consulta et Mme Cadiou qui bénéficia, si l’on peut dire, de ces révélations.
Un confrère affirme dans son numéro d’aujourd’hui que M. Bidard de la Noé a entendu la voyante et il donne même la déposition de celle-ci à ce magistrat.

M. Bidard de la Noé a donc vu dans son cabinet une femme qui se trouve à Nancy. Notre confrère l’a entendue et a relaté une déposition qui ne sera faite que samedi ! ! !
Décidément dans cette affaire Cadiou les choses d’un bout à l’autre se passent de la plus extraordinaire façon.

LA PISTE DE MORLAIX
La piste de Morlaix est désormais abandonnée. Personne n’y croit plus à Brest ni à Landerneau, et il nous faut conclure que les témoins de la brigade mobile a entendus se sont trompés de jour. D’ailleurs aucun ne fut bien affirmatif, assure-t-on aujourd’hui.

Quant à la dépêche envoyée le 1er Janvier, à 4 heures, par la Mairie de Morlaix [Landerneau] et dans laquelle on assurait que M. Cadiou avait pris le train deux jours avant avec des bagages, il semble probable que la Mairie la rédigea après une enquête un peu sommaire, « une enquête de Premier Janvier. »

21 février 1914 – p. 1 et 2

IL N’Y A PLUS MYSTÉRIEUX que le coup de la voyante !

(De notre envoyé spécial)
LANDERNEAU, 20 février. Ce vendredi dans l’affaire Cadiou ou plus exactement dans l’affaire Pierre car voici que l’intérêt a passé tout d’un coup du directeur de la Grande Palud, assassiné mystérieusement, à l’ingénieur de cette usine accusé d’être l’assassin – ce vendredi est jour de trêve. Le Juge d’instruction n’a convoqué personne ne s’occupera sans doute que de faits d’importance minime, les policiers feront bien deux ou trois petites perquisitions qui ne sauraient donner le moindre résultat – pensez donc, cinquante jours après ! – Bref, pour l’information, c’est la pause après trois ou quatre jours de rudes étapes.
Je suis revenu à Landerneau, berceau de toute cette affaire et tombeau du mot décisif qui pourrait l’éclairer d’un coup, définitivement. Mais ce mot ne sera pas prononcé…
Je m’en vais donc aujourd’hui revenir, tête reposée, revenir sur certaines particularités de l’affaire Cadiou et vous présenter certains types qui vous aideront à la mieux comprendre.
D’abord Pierre…

L’INGÉNIEUR
Il a quelques jours encore, Pierre nous apparaissait ainsi un homme accusé innocemment d’un crime inexplicable et l’obstination irritante d’une justice qui ne veut pas voir retenait en prison. Mais il était aussi pour nous l’homme intelligent qui commande aux machines, qui les invente, celui qui discipline les morceaux d’acier et leur donne une pensée, il était l’ingénieur, cet ingénieur que Georges Ohnet a chanté sur les tomes et pour qui les notaires ont une admiration sans bornes.
Et le reporter se voyait arrêter dans la rue par « un monsieur bien mis » qui s’accrochait à la boutonnière de son pardessus et parlait ainsi : « Monsieur le journaliste, contre Pierre il n’y a rien à faire.
« D’abord il est innocent et ensuite c’est un habile homme. S’il est coupable, soyez sûr qu’il a tout prévu, tout préparé et que son système de défense sera admirablement agence comme une bonne machine d’usine en quoi rien ne pèche. C’est un sacré type ! »
Et le monsieur bien mis s’en allait porter à d’autres ses apophtegmes et c’est cela qui pendant une huitaine constitua l’opinion publique. Mais le monsieur bien mis était, je le crains, un monsieur très bien mis dedans : d’abord Pierre n’est sans doute pas innocent et puis, auprès sa journée d’hier, l’on peut dire qu’il n’est pas si habile que ça.
Le coup du revolver lui a fait mal. La grossière erreur de date qu’il commet est probante ; ce commis-voyageur auquel il prétend avoir vendu l’arme que le juge d’instruction soupçonne d’avoir été celle du crime, est une personne vraiment trop vague. L’accusé ignore son nom, sa naissance ; il peut seulement dire qu’il représentait de l’épicerie et qu’il avait une canne, ce qui n’est point suffisant.
Et puis, pourquoi s’entête-t-il à dire qu’il a vendu le revolver à une date où il ne l’avait certainement pas encore acheté ?
Le cas de Pierre est actuellement très grave. L’accusation va s’appliquer à démontrer qu’il avait encore son revolver de 6 m/m après le mois de mars 1913, mois où il prétend l’avoir vendu, qu’il l’avait longtemps après, qu’il l’avait tout récemment encore et je crois bien que cette démonstration sera chose assez aisée. Et lorsqu’elle sera faite, il n’y aura pas trop de Me Henri Robert pour défendre l’ingénieur.

LE SUICIDE DE PIERRE
Je roulais toutes ces pensées, jeudi soir, dans mon esprit, lorsque je descendis à Landerneau pour cette contre-enquête auprès de l’armurier, M. Marie, et Mlle Juzeau, la servante de Pierre, dont je vous parlais hier.
Une brave hôtelière m’interrogea :
– Et M. Pierre, me demanda-t-elle, que devient M. Pierre ?
Et songeant au pitoyable interrogatoire du matin et au coup de revolver, je répondis sans hésiter :
– Il s’est suicidé.
Et je partis. Ce fut un beau chahut dans Landerneau, puis à Brest, puis à Morlaix. Deux heures après cet entretien tout le monde parlait du suicide de Pierre et donnait des détails sur ce sensationnel événement.
J’appris à Brest, vers 9 heures que Pierre s’était pendu, un négociant me montra une corde me disant qu’il s’était servi d’une corde comme ça, bref je passai une heure assez mouvementée : je croyais au suicide de Pierre. Vous avez vu ce matin qu’un confrère régional y croyait également.
Et ce matin lorsque l’hôtelière, d’une voix décisive, m’a demandé : « Et Pierre, monsieur le journaliste, et Pierre ? je me suis contenté de lui répondre :
– Il va très bien, Madame, je vous remercie.

BOSSARD
Parmi les personnages qui jouent un rôle dans cette sensationnelle affaire Cadiou il nous faut retenir Bossard. Je vous l’ai présenté dernièrement sous un jour assez défavorable, sous le jour brestois pour ainsi dire car vous savez qu’ici en cette saison la lumière est grise, même dans la rue de Siam, cette cannebière armoricaine que les gens de Brest aiment à qualifier d’unique au monde « mon cher ».
Bossard, vous disais-je avait passé ses jeunes ans dans une maison de correction, ses années de service militaire dans la coloniale et à Biribi. Il me faut rectifier. L’ancien veilleur de nuit n’a jamais été à Biribi. Il avait grande envie de poursuivre les journalistes qui l’ont dit. Nous lui avons expliqué qu’on peut aller à Biribi pour un coup de tête, pour un délit militaire, qui n’entacha pas nécessairement l’honorabilité d’un homme et il s’est rendu à nos arguments.
Bossard, le jour de la seconde autopsie fut soupçonné. J’ai bien cru, nous disait-il, que j’allais être mêlé dans l’affaire. On ne savait pas en effet quel revolver il avait à sa disposition. On faisait justement remarquer qu’il avait été absent de l’usine pour cause de maladie du 26 décembre au 6 janvier. Mais l’enquête démontera que Bossard ne pouvait être soupçonné. Il s’est tiré de cette affaire blanc comme neige et la tête haute.

La piste de Morlaix
Cette fameuse piste de Morlaix, nous fit-elle assez couler d’encre ! Nous y avons cru nous-mêmes et toute la presse avec nous derrière la brigade mobile qui avait recueilli, il faut bien le dire, des témoignages impressionnants. Tout était clair et net, tout concordait, Cadiou était parti le 30 de Landerneau. Il était descendu à Morlaix où des gens affirmaient l’avoir vu, l’avoir salué, lui avoir parlé. Aujourd’hui encore cet après-midi, sur l’ordre du procureur général de Rennes, les spéciaux (c’est ainsi qu’on nomme M. Ménessier [Ménnessier], commissaire spécial et son adjoint) ont étudié à Landerneau l’hypothèse du départ de M. Cadiou pour Morlaix le 30 décembre au soir. Cela n’a rien donné.
La fameuse dépêche adressée par la mairie de Landerneau le 1er janvier à Mme Cadiou et qui spécifiait que le directeur de la Grande Palud était parti pour Morlaix deux jours avant avec ses bagages fut transmise après une enquête un peu trop sommaire. Le témoignage de M. Rault, receveur, est évident et incertain, celui de M. Picard, le cafetier de Morlaix, est nettement contredit par celui du garçon…
Non ; le plus simple est d’avouer que pendant une semaine l’opinion a fait fausse route et il était nécessaire qu’elle fit fausse route. Elle fut d’abord trompée par les données incomplètes et inexactes de la première autopsie. Elle fut fâcheusement égarée par cette fantastique histoire de somnambule dont Mme Camille viendra parler demain matin au juge d’instruction et sur laquelle il est nécessaire que dès maintenant je vous dise un mot.
Le coup de la somnambule
Personne ici pas plus qu’ailleurs, je l’espère, ne croit à l’histoire de la somnambule telle qu’elle nous est présentée. On pense que la famille Cadiou a dû être avertie sinon de l’assassinat, du moins de l’endroit où avait été enterré le cadavre du maître d’usine, par quelqu’un qui ne veut point se découvrir et à qui le secret fut promis. Si c’est là la véritable version – et on avouera que dans l’état actuel de la cause c’est la plus vraisemblable – il faut dire que cet engagement gêne singulièrement l’instruction et crée un malaise dans l’opinion. Le coup de la somnambule, grâce aux défectuosités de la première autopsie, permit les suppositions les plus folles auxquelles personne ne s’attache plus.
Après les lumières de la deuxième autopsie et de l’instruction qui suivit, il n’apparaît plus que comme une machine peut être montée dans un but légitime mais grossièrement montée et dont il faudrait débarrasser la route sur laquelle s’avancent peu à peu les magistrats.
C’est cette pensée qui a fait convoquer ce matin par le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë. L’interrogatoire fut très long, deux heures et demie, mais le frère de la victime n’a fait que confirmer ses précédentes déclarations.
Ma belle-sœur, a-t-il dit en substance, m’a communiqué la lettre de Mme Saimpy [Sainpy] où étaient inscrites les paroles de Mme Camille. C’est basé sur ces renseignements que je me suis mis à la recherche du cadavre et c’est grâce à eux que je l’ai découvert. Je ne puis rien dire davantage, je ne sais que cela. »
En sortant dit cabinet du juge, M. Jean-Marie Cadiou nous a répété la même chose et je dois dire qu’il donne l’impression de la bonne foi la plus entière.
Demain matin Mme Camille, voyante, Mme Saimpy [Sainpy] qui la consulta, Mme veuve Cadiou,
Mmes Guillemin et Zaconne [Zaccone], seront entendues à l’instruction.
Espérons que de ces interrogatoires nom6reux qui s’annoncent comme devant être très long, jaillira enfin la lumière.
Si cette histoire à dormi debout de la somnambule est éclaircie dans le sens que je vous indique, l’affaire Cadiou sera non point terminée mais elle rentrera dans le rang des affaires criminelles. Elle occupera encore une place de choix. Mais elle aura perdu le caractère mystérieux et invraisemblable qui lui valut tant de succès. Elle n’en comportera d’ailleurs pas moins des dessous tenus plus ou moins secrets mais qu’il faudra bien révéler un jour ou l’autre.

Si c’est Pierre…
M. Pierre n’a pas été entendu aujourd’hui par le juge d’instruction. Il a donc pu méditer à loisir sur la nouvelle et subite tournure des choses et préparer les prochains et certainement très graves interrogatoires.
S’il est coupable, ainsi que je vous l’ai dit plus haut, il a failli à sa réputation d’homme malin car l’explication qu’il a donnée pour le revolver est au dessous de tout et a produit une impression déplorable.
Ah ! ce crime, ou en avait fait le crime intellectuel où tout avait été savamment ordonné par une intelligence prévoyante et méticuleuse.
On avait dit, par exemple : « La personne était si habile qu’elle ne négligea rien pour faire croire au suicide de M. Cadiou. Elle avait crayonné sur le volume de Musset des vers de Rolla qui chantent le suicide… »
N’eut-ce pas été un beau réquisitoire. M. l’avocat général eut commencé ainsi :

Regrettez-vous le temps où l’homme sur la terre
Marchait et respirait dans un peuple de dieux,
Où Vénus Astarté, fille de l’onde amère… ?

Mais il semble bien apparaitre que la réalité fut moins poétique. Nous nous trouverions en présence d’un crime prosaïque qui peut avoir la haine ou l’intérêt comme mobile et peut-être les deux sentiments à la fois.

Les démarches de la justice
Cet après-midi, la police spéciale de Brest, est venue à Landerneau et s’est rendue une fois encore à la Grande-Palud. Sa mission est de rechercher aussi activement que possible le revolver de 6 millimètres que possédait M. Pierre et qui, pour le parquet de Brest, a certainement été l’arme avec laquelle M. Cadiou fut tué.
Mais les recherches de M. Menesier [Ménnessier] et de son adjoint M. Lemez ont été vaines jusqu’ici.
Demain elles continueront.

UN EXPERT EXAMINERA LA BALLE QUI TUA M. CADIOU
Le parquet de Brest vient de charger un armurier de Saint-Étienne d’examiner la balle que le docteur Paul, médecin-légiste, trouva dans le cou de M. Cadiou.

L’ENQUÊTE DE LA POLICE
Cet après-midi, les inspecteurs de la brigade mobile, MM. Le Coz et Brisset, sur l’ordre du procureur de la République de Brest, se sont rendus à Ploudiry pour y interroger M. Le Gall, un des quatre ouvriers qui assistait à la première autopsie du cadavre de M. Cadiou.
D’après le procureur de la République, en effet, un de ces ouvriers aurait dit au cours de l’opération :
C’est étonnant qu’on ne songe pas à chercher une balle, M. Cadiou a peut-être été tué d’un coup de fusil.
Le procureur de la République, dit-on, est certain que ce propos fut tenu, mais aucun des ouvriers n’a voulu en accepter la paternité ou même reconnaître qu’il l’ait entendu prononcer.
Le contre-maître Bignard déposa hier dans ce sens. Le Gall cet après-midi a fait des déclarations identiques.
D’autre part hier, la brigade mobile a dû procéder à une enquête de laquelle on avait attendu d’importants résultats, mais elle est restée infructueuse.
Des gens de Morlaix, disait-on, venus en automobile le 10 janvier dernier pour visiter l’usine de la Grande-Palud, auraient déclaré avoir entendu des ouvriers raconter la scène suivante :
Le 30 décembre au matin, M. Cadiou serait entré en coup de vent dans le bureau de l’usine et aurait demandé à Bignard :
« Qu’est-ce qu’il y a de nouveau ici. Où est l’ingénieur ?
Et Bignard aurait répondu :
« Il n’y a rien de nouveau »
« C’est bon, lui dit alors M. Cadiou, s’il n’y a pas de nouveau maintenant, il y en aura tout d l’heure. »
D’après l’enquête de la brigade mobile cette scène s’est réellement passée, mais au mois d’août dernier, ce qui lui enlève toute espèce d’importance.

22 février 1914 – p. 1

A-T-ON RETROUVE A DINAN LE MYSTÉRIEUX VOYAGEUR ?

CELLE QUI A VU NE VOIT PLUS !

DINAN, 21 février. (De notre correspondant particulier) Jeudi dernier 19 février arrivait à Dinan, venant de Guingamp, un voyageur de commerce, M. Léopold Thévenot ou Thévezot, qui descendit à l’Hôtel du Bon Coin, gare de Dinan, tenu par M. Grielle. Il s’inscrivit comme originaire de Le Possoitre (Ariège), âgé de 27 ans. M. Thévenot ou Thévezot est représentant de la maison Rémond Fils, de la Ferre. Cette maison avait envoyé chez M. Bouvier, entrepositaire de Dinan, une caisse d’huile en transit.
Le voyageur descendit une partie chez M. Griel.
A table d’hôte, aujourd’hui samedi, pendant le déjeuner, il raconta qu’après la lecture de l’Ouest-Éclair il se reconnaissait pour le voyageur auquel M. Pierre aurait montré son revolver.

M. Thévenot ou Thévezot déclare formellement avoir tiré avec M. Pierre des balles de revolver, dans le jardin de l’ingénieur, avec lequel il se serait trouvé à une date qu’il place entre le 1er et le 5 janvier. Il a affirmé le fait en présence de MM. Turpinal, voyageur à La Flèche ; Brandily, voyageur chez M.
Chayer, à Rennes ; « mais, a-t-il dit, je ne lui ai jamais acheté et il ne m’en a d’ailleurs pas proposé ».

M. Thévenot ou Thévezot, qui est parti ce soir samedi à Saint-Malo, a écrit au juge d’instruction de Brest, demandant à être entendu par commission rogatoire.
Voici par ailleurs une note que la famille de Pierre nous prie d’insérer :

AVIS Les amis de la famille Pierre offrent ‘une prime de 500 francs au voyageur de commerce, qui, à son passage à Landerneau, a acheté un revolver système Harmnerless, du calibre de six millimètres, à M. Pierre, ingénieur à l’usine de la Grande-Palud.
Ils le prient de se faire connaitre immédiatement. Cette vente a eu lieu en mars 1913, dans le jardin du moulin de la Grande-Palud, situé devant l’habitation de l’ingénieur.

L’instruction
BREST, 21 février (De notre envoyé spécial).
Ainsi que l’Ouest-Éclair le disait ce matin même, il n’y a plus de mystérieux dans l’affaire Cadiou que ce qu’on appelle le coup de la somnambule.
Je vais vous le rappeler en quelques mots pour donner à ce qui va suivre une base précise et claire bien qu’il soit encore dans toutes les mémoires :
Donc on n’avait point revu M. Cadiou depuis le 30 décembre. Toutes les polices de France et de Navarre avaient cherché sans résultat un peu partout et jusqu’au fond de l’Elorn, mais en vain. L’histoire commençait à n’être plus d’actualité. Les esprits se portaient ailleurs et les policiers aussi, pour suivre d’autres affaires plus récentes.
C’est alors qu’à Nancy Mme Camille, veuve Hoffmann, née Simon, voyante de son métier, reçut la visite de Mme Saimpy [Sainpy].
Mme Saimpy [Sainpy] est, dit-on, une fervente de l’occultisme. Elle est en tout cas une amie de Mme Cadiou et touchée par cette infortune, elle songea que là où la brigade mobile de Rennes et la police spéciale de Brest avaient échoué, Mme Camille, une somnambule dont la renommée était venue jusqu’à ses oreilles réussirait peut-être.
Elle alla donc à trouver à Nancy et lui tint à peu près ce langage :
« Madame, je désirerais avoir des nouvelles de quelqu’un qui a disparu dans des circonstances…

– Très bien, madame, répondit Mme Camille. Vous n’avez qu’à m’apporter un objet ayant appartenu au disparu, quelque chose ayant touché sa peau ».
On n’avait que l’embarras du choix. On aurait pu par exemple apporter certain revolver de six millimètres ayant appartenu à l’ingénieur M. Pierre, dont je vous parlais hier. Mais ce revolver a également disparu, et d’ailleurs Mme Saimpy [Sainpy] n’en soupçonnait pas l’existence. Elle écrivit à Mme Guillemin, tante de Mme Cadiou, à l’insu de Mme Cadiou, pour lui demander un objet qui permette à Mme Camille de se prononcer. Mme Guillemin expédia une paire de gants.
La somnambule, aussitôt en possession de ce document s’endormit profondément et alors la vérité qui s’était dérobée à la police lui apparut.

« M. Cadiou, déclara-l-elle, a été assassiné. Le meurtrier est grand, châtain, barbu, il a de 30 à 35 ans. Il a été aidé par un autre individu plus petit qui faisait le guet. Un piège avait été tendit à M. Cadiou, il butta dans une corde et tomba, et une fois terre il reçut un coup sur la tête, à droite, puis un autre dans le dos, mais ce dernier était inutile ; le premier l’avait assommé.

« Le crime a été commis vers 4 ou 5 heures. Il est inutile de chercher le corps de M. Cadiou dans l’eau ; il ne s’y trouve pas. Il est à droite du moulin, au pied d’un talus, près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres ; un peu de terre le recouvre ; il sera découvert et l’assassin pris ».

Ainsi pendant son sommeil parla la voyante Mme Camille. Mme Saimpy [Sainpy], très émue d’une telle révélation, se leva, paya et s’en fut écrire tout de suite à Mme Guillemin ce qu’elle venait d’apprendre. Mme Guillemin mit Mme Cadiou au courant et Mme Cadiou transmit cette déclaration à M. Jean-Marie Cadiou, son beau-frère.
M. Jean-Marie Cadiou était un peu comme je suis aujourd’hui : il ne croyait qu’à moitié aux histoires de somnambules. Il ne parla à personne de la déclaration de Mme Camille, de crainte, me disait-il hier et je traduis « de se faire moquer de sa figure. »
Il partit donc tout seul dans le bois, derrière la Grande-Palud, à la recherche du cadavre, car il ne voulait pas, malgré tout, laisser de côté la moindre chance, si minime fut elle, d’obtenir la vérité. Il avait juré de venger son frère, et c’est ainsi qu’il découvrit le cadavre de Cadiou.
M. Cadiou, je vous le répète, était directeur de la Grande-Palud il est remarquable que s’il n’avait été que contremaître, nous ne serions sans doute pas encore fixés sur son sort, nous ne saurions mêmes pas où est son cadavre, car j’ai cru remarquer qu’à la Grande-Palud le contremaitre ne portait jamais de gants.

Oui, mais…

Je puis vous le dire sans risquer de peiner qui que ce soit, on a le droit d’être somnambule et de donner des consultations.
C’est le moment où jamais de répéter le proverbe « Il n’y a pas de sot métier, il n’y a que de sottes gens ». On a tous le droit de croire aussi aux somnambules, mais le Procureur de la République de Brest et le juge d’instruction eurent raison de faire le raisonnement suivant :

« Où nos policiers ont si magistralement échoué, il n’est pas naturel qu’une femme, même endormie, réussisse. Il n’est pas naturel qu’une femme voie de Nancy une chose qui s’est passée à Landerneau quarante jours auparavant ? La vérité c’est que la famille Cadiou a su, par un témoignage qu’il serait essentiel pour nous d’obtenir, où était le cadavre de celui qu’elle pleure et qu’elle recherche. Il faudra absolument qu’elle nous dise d’où elle obtint des renseignements si précis. Interrogeons donc sur ce point M. Jean Cadiou, Mme veuve Cadiou, Mme Saimpy [Sainpy], Mme Guillemin et Mme Camille elle-même
Ces personnes ont été interrogées aujourd’hui même, sauf Mme Cadiou qu’une indisposition retint à son domicile de la rue du Cherche-Midi à Paris, et M. Jean Cadiou, avait été interrogé la veille.

Je commence par vous dire que ces interrogatoires n’ont donné aucun résultat, que les divers personnages ont répété au juge d’instruction, M. Bidard de la Noé, ce qu’ils avaient dit déjà et raconté l’affaire comme je viens de vous l’exposer.

Celle dont les yeux fermés ont vu Mme Camille est arrivée à Brest ce matin même. A neuf heures elle se présentait au Palais de Justice d’où le Procureur de la République, qui n’est vraiment pas reconnaissant, avait banni ceux qui ont peut-être apporté le plus de lumière dans l’affaire Cadiou : les journalistes.
Cette après-midi, à deux heures, elle a été de nouveau entendue.
Mme Camille je m’excuse de n’être pas galant – n’a plus 20 ans ; elle en parait bien un peu plus du double. Elle est grande. La ligne de son visage pâle et sérieux est belle. Elle dînait en face de moi à l’hôtel en tête à tête avec M. Hoffmann son beau-frère, qui a bien voulu l’accompagner dans un si long voyage. Elle est habillée de coupleurs qui, elles ne sont pas voyantes ; elle est tout en noir.
Un rêve me hantait : J’eus voulus consulter cette somnambule désormais célèbre sur l’âge des trois personnes qui forment le sujet du concours de l’« Ouest-Éclair »; j’aurais gagné les 10.000 francs et j’aurais pu me flatter d’avoir accompli un fructueux reportage. J’ai présenté ma requête à Mme Camille, mais elle s’est déclarée fatiguée, et venu pour une consultation, je n’obtins qu’une rapide interview.

ELLE N’Y VOIT PLUS GOUTTE !

Mme Camille ne se souvient plus de rien, en somme elle s’est contentée de déclarer au juge d’instruction que Mme Saimpy [Sainpy] est venue la trouver et qu’elle se plongea, sur sa demande, dans la lumière éblouissante de l’hypnose. Lorsqu’elle se réveilla, Mme Saumin [Simon] dit ce qu’au cours de son sommeil elle avait raconté et le discours qu’elle venait de faire. C’est tout ce qu’elle peut dire.
– A votre réveil, madame, vous ne vous rappelez plus rien de ce qui s’est passé pendant votre sommeil, ni les réponses que vous avez faites ?
– Non, monsieur.

23 février 1914 – p. 1 et 2

Nous avons retrouvé le mystérieux voyageur

Mme CAMILLE, LA SOMNAMBULE

Saint-Malo, 22 février (De notre correspondant particulier). Le reporter est un peu comme une sentinelle sous les armes, rien ne doit le surprendre il doit s’attendre à tout. C’est dire que ce matin je n’ai pas été autrement surpris, en ouvrant l’Ouest-Éclair, de voir que l’affaire Cadiou devait avoir son écho à Saint-Malo. L’affaire Steinheil eut son épilogue à Saint-Malo, l’affaire Guillotin de Tours aussi. Il n’en pouvait être autrement du mystère de la Grande Palud.
Je me suis donc mis aussitôt en campagne pour retrouver le voyageur en huiles et en savons, Léopold Thevenot, auquel l’ingénieur Pierre aurait vendu le revolver, dont la disparition occupe actuellement la justice et la presse.
J’ai fouillé tous les hôtels et ce n’est que vers midi que j’ai pu trouver M. Thévenot à l’hôtel-restaurant du Rocher de Cancale, tenu par M. de la Ville-Fromoy, place de la Poissonnerie, où il était descendu.
De suite, tout en se tenant sur la réserve laquelle se croient obligées les personnes qui ont quelque chose à la XXXXXXXX. M. Thevenot a bien voulu se mettre à ma disposition.
De l’affaire Cadiou, M. Thévenot, voyageur en huiles, ne sait que ce qu’en ont dit les journaux et aussi ce qu’il en a entendu dire dans le voyage qu’il vient de faire dans la région de Brest et de Landerneau où il a passé le mois dernier.

Les déclarations
Aussi a-t-il été surpris en voyant dans l’Ouest-Éclair qu’il était mis presque directement en cause par l’ingénieur Pierre. Voici ce qu’il nous déclare :
« J’ai connu Pierre lors de mon voyage à Landerneau, ville que je visite deux fois par an. Je l’ai vu à l’hôtel du Roch où je descendais, en particulier en juillet 1913 et en janvier dernier.
Sur ma demande, à l’aide de son livre de route, M. Thevenot précise la date de son dernier séjour à Landerneau. Il y est resté du 15 au 18 janvier 1914. Il a aperçu à XXXXXX l’ingénieur de la Grande Palud, mais comme M. Pierre se trouvait avec d’autres personnes il n’a pu l’entretenir. Donc il n’a pas pu à cette date voir l’ingénieur il encore moins le revolver de M. Pierre.
Je redemande alors à M Thévenot s’il se souvient des circonstances de son voyage à Landerneau au mois de juillet 1913. Il me répond qu’il a dû passer à Landerneau au commencement de juillet 1913, qu’il a vu alors M. Pierre à l’hôtel avec d’autres personnes et qu’il s’est ensuite rendu avec lui à son habitation au moulin.

Réticences
L’ingénieur aurait à cette date, en présence de M. Thévenot, tiré au revolver dans son jardin. Plusieurs personnes, m’ont affirmé que M. Thévenot le leur avait dit au cours d’entretiens récents. Celle version est conforme aux dépositions produites hier à ce sujet par l’Ouest-Éclair. Mais je dois à la vérité de dire que M. Thévenot m’a affirmé de la façon la plus formelle qu’il n’avait pas vu le revolver de l’ingénieur et qu’il n’avait pu par conséquent s’en servir. Quant à l’acheter il n’avait naturellement pas pu y songer.
M. Pierre, ajoute-t-il, ne lui en avant d’ailleurs pas parlé.

M. Thévenot a ajouté qu’il se réservait de parler d’une façon plus explicite devant le juge d’instruction de Brest.
Il lui a écrit, m’a-t-il dit, pour protester contre la confusion que l’ingénieur essaie de créer autour de son nom et lui faire connaître qu’il se tient à sa disposition pour toutes précisions utiles.

Les témoins maintiennent
NOTRE ENQUÊTE A DINAN
DINAN, 22 février. (De notre correspondant particulier). J’ai appris aujourd’hui de source sûre que M. Thévenot, voyageur de la maison Rémond, a essayé vendredi soir de voir le procureur de la République, qu’il ne rencontra pas. L’a-t-il vu depuis, je n’ai pu le savoir.
Toujours est-il qu’il a eu une entrevue avec M. Keraudrun, juge suppléant, auquel il offrit de faire sa déclaration, disant qu’il se reconnaissait, d’après les articles de l’Ouest-Éclair, comme étant le voyageur désigné par M. Pierre.
M. Keraudrun n’étant pas chef de service refusa de recevoir sa déclaration. C’est alors qu’un ami du voyageur, M. Collet-Werner, écrivit sous sa dictée la lettre au juge d’instruction de Brest, dont nous avons parlé hier.

Cette lettre, dont nous n’avons pu nous procurer le texte, M. Collet-Werner étant absent, confirme absolument ce que nous avons dit, à savoir que M. Thévenot n’a pas acheté le revolver de Pierre, mais qu’étant allé faire à ce dernier des offres de service pour des huiles, savons, etc., entre le 1 et le 15 janvier 1914, il eut l’occasion d’essayer en sa compagnie le revolver dans le jardin de l’ingénieur.

UNE AUTRE CONFIRMATION

Enfin, une enquête que nous avons faite aux environs de Rennes a donné des résultats non moins intéressants.
Nous avons pu joindre en effet, hier, à Saint-Laurent, dans la villa où il va se reposer chaque dimanche, M. Brandily, voyageur de commerce, qui, ainsi que nos lecteurs le savent, recueillit samedi, à Dinan, les déclarations de M. Trévenot.

« Le récit de l’Ouest-Éclair est exact en tous points, nous dit-il. C’est bien hier, samedi, en effet, à l’hôtel du « Bon Coin » que je me suis trouvé, tout fait par hasard, en présence de M. Thévenot. Je ne connaissais pas ce collègue, pas davantage non plus M. Turpinal, également présent. Nous attendions le moment de passer à table et la conversation roulait sur un sujet quelconque, sans doute assez banal, quand M. Thévenot nous dit tout à coup qu’il connaissait l’ingénieur Pierre, de la Grande-Palud, accusé du meurtre de M. Cadiou.

– Ah ! vous connaissez Pierre, dîmes-nous ?
– Oui, je le connais, et je vous avouerai même qu’en lisant l’Ouest-Éclair ce matin, je me suis demandé si ce n’était pas à moi que l’inculpé faisait allusion hier devant le juge d’instruction.
Il ajouta :
« Je voyage en effet pour une maison de savons, huiles, cafés, etc… Mon signalement correspond à celui indiqué par Pierre et, enfin, JE SUIS BIEN ALLÉ CHEZ LUI, à la villa du Moulin ».
Et comme nous ne cachions pas l’intérêt que nous prenions à son récit, M. Thévenot poursuivit :
« Ce qui me confirme dans l’idée que Pierre a bien voulu parler de moi, c’est que je me souviens parfaitement avoir, en sa compagnie, dans son jardin, TIRÉ PLUSIEURS BALLES AVEC UN REVOLVER DONT IL SE SERVAIT AU MOMENT OU J’ÉTAIS ARRIVE CHEZ LUI ».
M. Brandily a parfaitement retenu aussi que M. Thévenot déclara voir écrit au juge d’instruction de Brest.

Que conclure ?
Que conclure de tout ceci ?
M. Thévenot a manifestement raconté à de nombreux témoins qui l’affirment avec une unanimité absolue – 1° qu’il a vu le revolver ; 2° que Pierre s’en est servi devant lui ; 3° qu’il l’a lui-même essayé.
Si M. Thévenot a cru devoir nous dire le contraire et faire de graves réticences à notre correspondant malouin, c’est donc :
Ou bien qu’il s’est vanté à table d’hôte ;
Ou bien qu’il se croit tenu de ne pas trop parler aux journalistes.

Cette dernière hypothèse est la vraie. Nous savons en effet de source absolument sûre que la lettre adressée par M. Thévenot au parquet de Brest est en tous points conforme à ce que nous avons dit hier et à ce que nous répétons aujourd’hui.
M. Thévenot a vu le revolver, il a vu Pierre s’en servir. L’a-t-il acheté ?
C’est toute la question qui reste à éclaircir, M. Thévenot le nie, Pierre l’affirmera-t-il ?

Pas de documents volés
Brest, 22 février – De notre correspondant particulier. Aucun fait nouveau n’a encore surgi aujourd’hui susceptible d’apporter un peu de lumière sur cette mystérieuse affaire. Le dimanche est d’ailleurs jour de repos pour les magistrats. Il ne faut donc pas s’étonner que l’instruction et l’enquête aient été interrompues toute la journée.
Il faut cependant vous signaler deux démentis officiels :
Le premier se rapporte à une nouvelle de l’Agence Havas, que nous n’avions donnée que sous les plus expresses réserves et suivant laquelle des documents intéressants l’information auraient disparu du cabinet du juge d’instruction.
Le Parquet et le Sous-Préfet de Brest démentent formellement ce vol dû à l’imagination féconde de quelque farceur.
Il n’est pas vrai qu’on ait du changer des serrures au Palais,

PAS DE BAGUETTE
II est faux aussi que l’on ait retrouvé près de l’usine de la Grande-Palud la baguette du revolver de l’ingénieur Louis Pierre. Cette nouvelle, qui aurait été fort intéressante… si elle avait été exacte, fut lancée dans un restaurant de Brest dans le seul but de divertir les convives.

La famille Pierre nous prie à nouveau de dire qu’elle offre une prime de cinq cents francs au voyageur de commerce qui acheta le revolver de l’ingénieur en février ou mars dernier, dans le jardin de la Grande-Palud.
Elle le prie de se faire connaitre au plus tôt.

24 février 1914 – p. 2 et 3

QUELQU’UN QUI SE CACHE SAIT TOUT
C’est cet inconnu qu’il faut retrouver

Voici une semaine que j’enquête sur ce qui fut et sur ce qu’on nomme encore le mystère de La Grande-Palud. Sans doute toutes les ombres ne sont-elles pas encore dissipées, et l’on compte bien encore cinq ou six détails troublants sur lesquels la justice devra projeter la lumière, mais, quoi qu’il en soit, il m’apparait que le drame, partiellement reconstitué, se dessine assez bien dans la monstruosité de sa forme générale, et je m’en vais aujourd’hui le décrire tel qu’il apparaît désormais à ceux qui, depuis des semaines, l’étudient.

Pierre est-il le coupable ?
L’ingénieur Pierre est-il coupable ? Est-ce lui qui le 30 décembre, tua son directeur d’un coup de revolver tiré à bout portant dans la nuque ? La preuve décisive n’est pas encore établie, la preuve définitive, qui entraînerait toutes les adhésions, c’est l’aveu, et celle-là, je ne crois pas me tromper en disant que nous ne l’obtiendrons jamais de Pierre. Il est de force à tenir tête à toutes les finesses, à toutes les sollicitations, à tous les pièges de l’accusation et à ne s’incliner devant personne, même pas devant l’évidence.
Seulement il n’en reste pas moins qu’il y a contre lui des charges que je vous énumère depuis trois ou quatre jours et dont on ne peut se dissimuler la gravité.
D’abord il y a le revolver de six millimètres que Pierre acheta à l’armurier de Landerneau, M. Marie, en mai 1913, et qu’il prétend avoir acheté un an plus tôt et revendu deux ou trois mois auparavant. C’est une erreur dont on comprend fort bien le but, mais qui, du moment qu’elle est constatée, devient une présomption grave. Et puis il est fâcheux que l’acheteur ait une personnalité aussi vague un commis voyageur en huiles, âgé de vingt-huit ans environ, et qui porte une canne. Il est fort probable que nous ne sommes pas prêts à voir ce voyageur se présenter devant M. Bidard de la Noé.
Il y a bien celui dont l’Ouest-Éclair a signalé dimanche matin la présence ce qui entre parenthèses a causé partout ici une vive émotion mais, ainsi qu’il l’a déclaré ensuite, c’est un voyageur qui vu le revolver mais qui ne l’a pas acheté. Aussi son témoignage, qui peut être intéressant, ne sera-t-il pas décisif.
Il y a donc contre Pierre la brutalité décisive de ce fait ; pour expliquer la disparition du revolver de six millimètres que la justice soupçonne d’avoir été l’arme du crime, il se trompe si grossièrement qu’il est possible de croire qu’il ment.
Et puis il est sorti avec M. Cadiou le 30 décembre, à onze heures du matin, et s’il prétend que c’est le 29, deux hommes, le contre-maître Bignard et le meunier Bonnefoy affirment bien que c’est le 30. Et de cette sortie il est établi que M. Cadiou n’est pas revenu ; je dis que c’est établi car, de l’avis presque unanime ici, la piste de Morlaix, basée sur des témoignages hésitants et contradictoires, et sur de grosses invraisemblances de fait, n’est plus susceptible d’être retenue.
– Mais pourquoi Pierre a-t-il tué son patron, demande-t-on, pour quel motif plausible ?
Voyons si raisonnablement, pour ainsi dire logiquement, M. Pierre pouvait être tenté de tuer M. Cadiou le 30 décembre.

Une hypothèse qui éclaircirait bien des choses
L’usine de la Grande-Palud était une excellente affaire. Des journaux tous ces jours derniers ont relaté l’histoire de sa fondation et que l’or allemand y fut d’abord à la base, mais tous ces détails qui peuvent être intéressants à d’autres points de vue, ne le sont à aucun degré pour celui qui nous occupe un homicide. Je constate simplement que c’était une bonne affaire, puisqu’elle avait rapporté, l’an dernier, à M. Cadiou, la somme de 120.000 francs net. Aussi n’est-il pas étonnant que des hommes aussi experts en affaires que l’ancien maire de Landerneau, M. Legrand, qui fut d’ailleurs avant M. Cadiou directeur de la Grande-Palud et la connaissait donc parfaitement, aient songé à la prendre à leur compte. Des propositions auraient été faites à plusieurs reprises à M. Cadiou (on dit qu’on lui offrit jusqu’à 400.000 francs, mais je n’en garantis pas ce chiffre). M. Cadiou refusa.
C’est alors que le groupe d’hommes d’affaires dont je viens de Vous parler et où figurent des personnalités très connues ici, se décida à installer une usine à Daoulas. Cette usine est actuellement en train de se faire et voici tantôt quinze jours qu’un journal local a annoncé la constitution de la société.
Pierre n’aimait point le directeur de la Grande-Palud, M. Cadiou il passa dans le camp opposé très ouvertement. Presque tous les dimanches il se promenait avec M. Legrand en automobile et nos lecteurs savent que la nouvelle société où on appréciait ses talents d’ingénieur et la compétence qu’il avait certainement dû acquérir à la Grande-Palud, l’engagea comme ingénieur.
Mais vous savez d’autre part que dans le traité qui le liait à M. Cadiou, il était stipulé que Pierre ne devait pas aller, dans le cas où il quitterait la Grande-Palud, dans une usine similaire avant un espace de quinze ans.
C’est là un bien gros intervalle, a-t-on dit, et un tel traité est léonin. Or, les tribunaux cassent généralement les traités léonins.
Celui-ci eût-il été cassé Est-il tellement anormal que le directeur d’une entreprise où il y a des secrets de fabrication, pose à l’ingénieur à qui il va tout confier des conditions très spéciales ?
Pierre ne parait-il pas avoir songé à reprendre sa liberté d’une autre façon ? N’est-ce pas lui qui dénonça son patron au ministère de la guerre et le fit écarter par ce département de toutes les adjudications futures ? M. Cadiou ainsi mis hors de combat, privé de commandes, n’était-ce pas la ruine de la Grande-Palud et pour Pierre la liberté d’aller ailleurs ?
N’était-ce pas, par surcroît, la prospérité de l’usine concurrente où l’ingénieur était engagé, assurée d’avance et par conséquent la quasi certitude pour Pierre d’avoir trouvé une place stable et dans un milieu plus sympathique ?
Qui oserait affirmer que l’ingénieur ne pensait pas toutes ces choses lorsque, sa journée faite, il regagnait tout prêt de l’usine la grande maison où il était installé, dans un décor admirable et où il menait un train de vie qu’il rêvait sans doute de ne jamais changer ?
Or, M. Cadiou, dès qu’il apprit qu’il était écarté de toutes les adjudications de la guerre, se révolta contre une telle défaite industrielle. Il est logique de penser qu’à ce moment il fit appel à son ami et avocat-conseil, M. Cloarec, député influent, ancien avoué comme lui. C’est alors sans doute qu’il fut décidé que M Cadiou rachèterait toutes les actions de la Grande-Palud afin d’en devenir l’unique propriétaire. Puis cette opération faite, M. Cadiou aurait vendu l’affaire à quelqu’un qui n’eut été en réalité que son homme, mais qui eût pu, officiellement, se présenter au ministère de la guerre et dire « Mon prédécesseur, M. Cadiou, a été écarté des adjudications, mais il n’y a aucune raison pour que cette mesure me soit applicable. »
Et de cette manière l’usine de la Grande Palud eut été sauvée.
Mais cette usine sauvée n’était-ce pas un échec pour Pierre infligé par un homme qu’il détestait et sa situation bien compromise ? N’était-ce pas la nécessité de quitter un auquel il paraissait attaché ?
Le 30 décembre au matin, M. Cadiou dit à son ingénieur d’aller avec lui voir le moulin voisin qu’il voulait, disait-il acheter ?
Les deux hommes partirent. Il pleuvait, M. Cadiou avait son capuchon en caoutchouc relevé. Dans le bois où ils s’engagèrent bientôt pour voir certaines sources, il n’y avait qu’un étroit sentier où il ne pouvait passer qu’une personne à la fois. Pierre poliment s’effaça devant son patron.
Que pensa-t-il en voyant marcher ainsi devant lui, occupé d’agrandir et d’améliorer son usine, l’homme qu’il croyait avoir justement abattu pour toujours sur le terrain industriel ? Vit-il son avenir compromis ses rêves brisés, se sentit-il vaincu ? Eut-il une seconde d’aveuglement la seconde qu’il faut pour sortir le revolver qu’on sent au fond de la poche et presser la gâchette ?…
Peut-être, voilà le grand peut-être de l’affaire Cadiou. Et voilà l’explication que donnent du crime ceux qui croient Pierre vraiment coupable et qui connaissent par ailleurs les autours et les dessous de l’affaire.
QUELQUES FAITS TROUBLANTS LA SOMNAMBULE

Lorsque vous exposez à quelqu’un cette façon d’arranger le drame de la Grande Palud, il ne manque pas de vous répondre :
– Oui, mais alors comment expliquez-vous le coup de la somnambule ?
Ce qui revient à dire comment expliquez-vous que Mme Cadiou, Mme Sainpy, peut-être aussi M. Jean-Marie Cadiou aient pu savoir l’endroit où avait été enterré le cadavre du disparu ? Car ils le savaient, puisqu’ils l’ont retrouvé et ce n’est pas par la somnambule qu’ils l’ont su, car une telle hypothèse est grotesque et révoltante. A ce propos, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a-t-il bien fait comprendre, samedi dernier, à la somnambule et au petit cortège de respectables dames qu’il avait convoquées en même temps qu’elle, qu’il est scandaleux de voir d’honnêtes personnes comme elles toutes, se payer aussi froidement la tête de la justice ?

LES LETTRES ANONYMES

Évidemment, quelqu’un connait le mot de l’énigme Cet inconnu, c’est lui dont la vue exacte des faits qui s’étaient passés servit de seconde vue à Mme Camille.
C’est lui qui, trois jours avant la seconde autopsie que devait pratiquer le docteur Paul lui adressait à Morlaix une lettre dans laquelle il lui expliquait dans quel sens diriger ses recherches. Il lui disait de bien dépouiller le cou et de rechercher la balle.
C’est lui qui, à la même date, adressait à l’inspecteur de la brigade mobile Brisset une lettre où étaient contenu tous ces détails et où il était encore ajouté : « Etes-vous bien certain que le sommier que vint réparer chez M. Pierre l’homme cadavérique dont il fut parlé un moment n’ait pas été, pendant quelque temps, le cercueil de M. Cadiou ?
Quel est cet X mystérieux qui a tant vu ?
Un seul mot encore : la famille Cadiou n’aurait-elle pas tout simplement été la première informée, par une lettre anonyme, comme le docteur Paul et l’inspecteur Brisset viennent de l’être de la même façon et toujours aussi mystérieusement.

UNE CHOSE SURE

Dans toute cette affaire, Il n’y a qu’une chose qui soit rigoureusement sûre, mais celle-là l’est bien : il y a quelque part dans ce coin de Bretagne la lettre du docteur Paul fut mise la poste, le 15 février dernier, entre Quimper et Redon quelqu’un qui détient toute la vérité sur l’affaire Cadiou, ou du moins un gros morceau. C’est ce témoin que la justice doit rechercher, et lorsqu’il aura parlé le coupable sera nettement découvert. D’ailleurs la somnambule, c’est-à-dire l’- X encore lui, toujours lui ! – n’a-t-elle pas dit Le coupable sera découvert. »
Cette parole a pour moi un sens profond. Je suis persuadé que la « bouche d’ombre » parlera un jour ou l’autre, à l’heure qu’elle s’est choisie, ou que la police, si elle a du flair, finira peut-être par lui imposer.

L’AFFAIRE CADIOU
Le voyageur a été interrogé

Saint-Malo, 23 février.
(De notre correspondant particulier)
L’Ouest-Éclair a relaté hier et ce matin le nouvel épisode – ne pas lire épilogue – de l’affaire Cadiou que les hasards des déplacements d’un voyageur viennent de situer à St-Malo.
J’ai revu aujourd’hui ce voyageur, M. Léopold Thévenot, auquel l’ingénieur Pierre semble s’être accroché comme à une dernière planche de salut. J’ai bu avec lui le verre de l’amitié et c’est en ami que le me suis à nouveau entretenu avec lui.
C’est vous dire qu’au journaliste M. Thévenot n’a rien voulu dire de plus que ce qu’il m’avait déclaré hier, m’affirmant très catégoriquement qu’il ne pourrait rien dire de plus au juge d’instruction.
Mais M. Thévenot verra-t-il le juge d’instruction de Brest ? Je ne le sais, mais il a vu hier après-midi, M. Abbé, commissaire de la police mobile qui l’a longuement interrogé.
A M. Abbé, M. Thévenot a déclaré que c’était le dimanche 29 juin ou le dimanche 6 juillet 1913 qu’il était allé passer l’après-midi dans le jardin du Moulin avec l’ingénieur Pierre, Mme Le Roch et la nièce de cette dernière. Des circonstances précises de cette après-midi, M. Thévenot qui arrivait de Quimper ne se souvient plus très exactement, néanmoins il a déclaré que Pierre n’avait pas tiré de balles de revolver en sa présence.
M. Thévenot qui en écrivant au juge d’instruction avait voulu dégager sa personnalité peut donc être désormais tranquille.
Les journalistes ne l’importuneront plus, et il pourra en toute tranquillité continuer le placement de ses huiles et savons.
Souhaitons-lui sans rancune qu’il en place beaucoup.

Un peu de lumière !

ÉCLAIRERA-T-ELLE SUFFISAMMENT L’AFFAIRE CADIOU ?

Brest, 24 février. (De notre correspondant particulier.) Voilà qu’une lumière mystérieuse vient d’être signalée à l’attention des magistrats. Ce n’est encore qu’une faible lueur, mais M. Paulin, l’actif commissaire spécial adjoint qui s’est lancée sur la piste indiquée, leur dira aujourd’hui même ce qu’ils peuvent en penser.
Voici très exactement les faits tels que me les a rapportés tout à l’heure M. Parc, négociant à Landerneau, grâce auquel la justice doit d’être instruite d’un fait nouveau qui peut être fort intéressant pour l’enquête en cours.
Samedi dernier, M. Jean Prigent, âgé de cinquante-deux ans, et son fils, M. Louis Prigent, vingt-trois ans, tous deux garçons au service de M. Parc, faisaient ces livraisons à Mme Quéré, débitante au pont de Mesgrall en La Forest.
Au cours de la conversation, la dame leur apprit que des campagnards qu’elle connaît, des trafiquants de bestiaux habitant Guipavas, lui avaient assuré avoir remarqué dans la nuit du 30 au 31 décembre dernier, des lumières s’agiter à l’endroit même où fut découvert plus tard le corps de M. Cadiou. Ces campagnards revenaient de la foire de Commana et ils crurent au premier moment qu’il s’agissait de feux follets ou de lumières employées par des braconniers tendant des collets.
Ce ne fut que lorsque le crime fut connu qu’ils pensèrent avoir vu des lumières dont se servaient les assassins pour l’enfouissement du corps de la victime.
C’est ce qu’ils dirent à Mme Quéré.
Samedi soir, de retour à Landerneau, M. Prigent et son fils mirent leur patron au courant de ce fait, et tout de suite M. Parc écrivit au juge d’instruction de Brest pour l’avertir.
M. Paulin s’est rendu cette après-midi à Guipavas, mais les marchands de bestiaux n’étaient pas chez eux. Ils étaient allés, en effet, à une foire qui a lieu dans une commune voisine, mais ils doivent passer ce soir par Landerneau pour rentrer. Ils seront interrogés dès leur arrivée dans cette ville. Dans quelques heures, je pourrai sans doute vous donner de nouveaux renseignements.
Je dois vous dire que les souvenirs des marchands de bestiaux sont précis.
Je viens de contrôler qu’effectivement la foire de Commana eut bien lieu le 30 décembre [janvier] et Mme Quéré se souvient parfaitement qu’ils l’appelèrent dans la nuit pour qu’elle leur donnât à manger.
D’autre part, un habitant du village de Commana, M. Herry, a entendu les marchands de bestiaux faire la même déclaration.
Cette fois c’est bien la lumière au sens propre du mot qui est apportée dans l’affaire Cadiou, mais cette lumière sera-t-elle suffisante.

25 février 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
Journée de repos

Brest, 24 février.
Il apparaît maintenant que les indications fournies au Parquet de Brest par M. Pare, négociant à Landerneau, ne sont malheureusement pas susceptibles d’aider utilement l’enquête en cours.
Pendant quelques heures lundi, on put fonder sur elles de légitimes espérances, surtout après les déclarations de Mme Quéré. Mais vers la fin de la journée, la déposition de M. Prigent, de Gouesnou, leur portait un coup fatal.
Restait M. Henry, habitant cette même commune de Gouesnou qui avait vu dans la nuit du 30 au 31 décembre, vers 1 heure et demie du matin, des lumières mystérieuses dans les bois de M. Vacheran [Vacheront], à l’endroit même où fut découvert le corps de M. Cadiou.
M. Lemez, inspecteur de la police spéciale, est allé l’interroger aujourd’hui, il n’obtint de lui que des déclarations fort vagues, qui ne semblent même pas à retenir par l’information.
M. Hény a confirmé qu’il avait remarqué de la lumière dans le bois de M. Vacheron [Vacheront], mais que ce n’était pas du côté où fut enfoui le corps du directeur de la Grande Palud, mais sur l’autre versant du coteau.
Comme je vous le disais hier toutes les pistes, tous les renseignements fournis à la police ou obtenus par elle s’évanouissent. Le fait nouveau qui retient pendant quelques heures l’attention et qui semble de nature à permettre de soulever enfin un coin du voile qui recouvre cette affaire est infini le lendemain si ce n’est pas le jour même.
A Brest, l’instruction chôme aujourd’hui, en raison des jours gras. Elle pourrait d’ailleurs chômer pendant quelque temps, par suite des difficultés rencontrées par le Parquet et la police, si quelque événement important et décisif ne vient à surgir.
C’est ce problématique événement qu’il faut attendre maintenant.

26 février 1914 – p. 1 et 3

L’affaire Cadiou

L’instruction se recueille

BREST, 25 février. L’instruction a été très courte aujourd’hui. M. Bidard de la Noé a entendu seulement ce matin M. Lelièvre, armurier rue de Siam, à Brest, au sujet de la vente que ce dernier avait faite à M. Pierre d’un revolver qui est celui que l’ingénieur avait confié au veilleur de nuit, M.
Bossard.
Le juge entendra demain, à deux heures de l’après-midi, M. Pierre, qui sera assisté de son avocat, Me Feillard.

Chez M. Lelièvre
J’ai pu voir cette après-midi M. Lelièvre, qui très aimablement m’a donné des précisions au sujet de la convocation qu’il avait reçue, du juge d’instruction.
« J’ai été même surpris, dit l’armurier, d’avoir été appelé, car je ne pensais pas que l’on put avoir quelque chose à me demander au sujet du revolver que j’ai vendu et pour lequel aucune contestation ne s’est produite.
« Je me suis donc borné, sur la demande de M. Bidard de la Noé, à lui faire voir mon livre de vente, sur lequel figure bien, au mois de juin 1913, une vente faite à M. Bignard et concernant un revolver du calibre de 8 millimètres, à balles de plomb.
M. Lelièvre a bien voulu me dire encore qu’on lui a fait voir une photographie de M. Pierre lui demandant s’il, reconnaissait ce dernier pour être le client qui s’était présenté chez lui au mois de juin 1913.
« Ma foi, me dit l’armurier, je n’ai pu que répondre qu’il eût fallu des circonstances particulières pour que je me souvienne aujourd’hui d’une personne ayant pu se présenter chez moi en juin 1913.
M. Lelièvre me parle de la prudence avec laquelle il agit quand on se présente chez lui pour acheter des revolvers.
« Si ce sont des personnes dont l’allure la mise ou la manière d’être peuvent inspirer des soupçons quelconques, j’aime mieux manquer la vente que de m’exposer à permettre ainsi bien involontairement l’exécution d’un projet pouvant être néfaste.
Du reste, depuis longtemps déjà, j’ai le soin d’inscrire les noms donnés par les clients venus chez moi acheter des armes, et c’est pourquoi j’ai pu me rendre compte sans équivoque possible qu’une vente de revolver avait bien été faite en juin 1913 à un M. Bignard ou au moins à une personne s’étant présentée en son nom ».
M. Lelièvre conclut en disant : « Ce Monsieur, qui m’a dit s’appeler M. Bignard, ne devait rien avoir de suspect, au contraire, il a dû me paraitre digne d’inspirer confiance, puisque, comme vous le savez, je lui ai vendu l’arme qu’il me demandait ».

L’AFFAIRE CADIOU
Confrontations

Brest, 25 février.
Ma précédente dépêche vous a fait connaître que M. Pierre serait entendu demain par le juge d’instruction ; la journée promet d’être, chargée, et la présence de l’inculpé fait penser que des confrontations auront lieu. Ceci est d’autant plus probable que trois personnes de Landerneau ont été convoquées pour la même heure que l’Ingénieur au cabinet du magistrat instructeur, et ces personnes tiennent dans l’affaire un rôle prépondérant.
Il s’agit, en effet, de Mlle Juzeau, la bonne de l’inculpé, de M. Ferdinand Marie, armurier à Landerneau, de la fille de ce dernier, Mlle Julienne Marie, âgée de vingt ans.
Évidemment, on peut attendre énormément de cette journée d’instruction. Ce sera depuis le commencement de l’affaire La deuxième qui soit d’un intérêt certain. Vous vous souvenez que la première fois que l’information sortit un peu du marasme, ce fut jeudi dernier au surlendemain de la contre autopsie de Morlaix. On venait alors d’apprendre que M. Cadiou avait reçu une balle de revolver dans le cou, et que cette balle était justement du même calibre que celles que possédait l’ingénieur.
M. Bidard de la Noë, ce jour-là, interrogea le matin et le soir M. Pierre qui affirma qu’il avait acheté son revolver à la fin de 1912, et qu’il l’avait revendu en février ou mars 1913. Déjà l’information avait recueilli un témoignage qui tendait combattre la version fournie par l’inculpé. C’était celui du veilleur de nuit Bossard.
M. Bossard rapporta en effet que lorsque M. Pierre lui donna pour garder l’usine un revolver du calibre de 8 millimètres, il lui dit :
« J’ai, moi aussi, un revolver ».
M. Pierre nia en partie ce propos et assura qu’il avait tout simplement prononcé ces paroles « J’ai, moi aussi, une arme ».
Confrontés, témoin et inculpé restèrent sur leurs dépositions, et l’ingénieur expliqua qu’en parlant d’arme, il avait tout simplement fait allusion à sa carabine.
Le témoignage de M. Bossard peut être de bonne foi, mais n’est pas pour cela décisif.
Arme ou revolver, lequel des deux mots au juste a été prononcé ?
C’est assez difficile à savoir à sept mois d’intervalle, d’autant plus nue lorsque M. Pierre et M. Bossard parlèrent de revolver, leur conversation était une conversation à bâtons rompus.
On peut dire sans beaucoup s’avancer, que le veilleur de nuit n’avait pas à l’époque dont il s’agit, pour se rappeler les propos qui lui étaient tenus.
Cette journée constitue le premier assaut sérieux livré par l’information à l’inculpé. Le but poursuivi est de faire reconnaître par l’ingénieur que contrairement à ses dires, il avait bien encore en juillet 1913 le revolver dont il avait prétendu s’être débarrassé au mois de février précédent.
Demain encore, le juge reviendra sur le même sujet, mais pourra-t-il établir ce point capital que Pierre avait en sa possession un revolver de 6 millimètres au mois de juillet l’année dernière ?
S’il le fait, c’est-à-dire s’il peut amener l’ingénieur à le reconnaître, il aura fait faire un grand pas à l’affaire.

27 février 1914 – p. 1 et 2

CONFRONTATIONS ÉMOUVANTES
L’armurier maintient que le revolver fut acheté en mai 1913
PIERRE RECONNAIT QU’IL S’EST TROMPÉ

BREST, 26 février (De notre correspondant particulier).
M. Bidard de la Noé a consacré l’après-midi et la soirée d’aujourd’hui à entendre et à confronter avec l’ingénieur Pierre les trois témoins que je vous signalais hier : M. Marie, armurier à Landerneau, sa fille, Mlle Julienne Marie et Mlle Julia Juzeaux [Juzeau], bonne de M. Pierre.

M. MARIE
C’est vers deux heures que M. Marie a été conduit dans le cabinet du juge.
L’armurier a certifié à M. Bidard de la Noé que c’était bien clans le courant de l’année 1913 qu’il avait vendu un revolver du calibre six millimètres à M. Pierre. La vente a été faite dans le courant du mois de mai, ainsi qu’en fait foi le livre de M. Marie.
Mais comme en outre il s’agit d’une vente au comptant les écritures mentionnent simplement l’article de vente, sans que le nom de l’acquéreur soit porté, pas plus que la date exacte du jour où cet achat fut fait. Cependant, il serait assez facile de retrouver à peu près l’époque certaine de la vente, parce que l’article de vente porté sur le livre est précédé et suivi de deux autres ventes faites dans le même mois et portant les dates des jours où elles furent faites.
M. Marie est très catégorique. Il n’a vendu aucun revolver semblable dit calibre 6 dans le courant de l’année 1913. Il ne saurait y avoir de confusion parce qu’il est sûr aussi de ne pas avoir vendu d’arme semblable en 1912.
Les balles vendues avec le revolver étaient en cuivre.

Mlle Marie, interrogée après son père, n’a pu que confirmer les déclarations faites par ce dernier. Elle se souvient parfaitement de la vente faite à M. Pierre en mai 1913, vers trois heures et demie ou quatre heures de l’après-midi, alors qu’elle rentrait de promenade.

La jeune fille ne se souvient pas non plus, et les livres n’en font aucune mention, qu’il ait été vendu un revolver semblable à celui de l’ingénieur en 1912.

M. Marie et sa fille, que nous avons pu voir quelques instants me confirment la déclaration qu’ils ont faite à M. Bidard de la Noé.

Et M. Marie conclut en disant :
« Si je n’étais pas sûr de ce que je dis, croyez bien que je m’abstiendrais, car je ne voudrais pas nuire à M. Pierre, que j’ai vu à Landerneau et qui m’est apparu comme un charmant garçon.

A trois heures et demie, Mlle Juzeaux [Juzeau] a été introduite chez le juge d’instruction, qui l’a interrogée sur, le revolver pendant qu’on allait chercher M. Pierre à la chambre de sûreté pour le confronter avec M. et Mlle Marie.

L’ingénieur reconnaît qu’il s’est trompé

Cette confrontation lui assez longue et dans la soirée, alors que M. et Mlle Marie quittaient le palais de justice, j’ai pu en connaître les résultats.

« Ce fut très simple, dit M. Marie. M. Pierre, en voyant les précisions que j’apportais avec mes livres, a dit avec calme :
Je croyais bien avoir acheté mon revolver en 1912, mais devant les précisions données par M. Marie, je n’hésite pas à reconnaître que j’ai dû me tromper. Ce doit être effectivement en 1913 que j’ai acheté mon arme.
Si j’ai dit le contraire précédemment c’est que je croyais mes souvenirs plus précis ; car je n’avais aucun intérêt à ne pas dire la vérité.

Me Feillard, qui sort à ce moment du tribunal, me confirme ce que vient de me dire M. Marie. Comme je demandais à M. Feillard ce que devient son client, il me confie qu’il est toujours le même.

« Et si certains, me déclare-t-il, veulent dire qu’il a l’air démoralisé, je ne sais où ils prennent cela. Pour moi, il ne change pas et cette après-midi encore il me disait qu’il accepterait de rester, s’il le fallait de longs mois en prison pour que la vérité vienne à être connue.

La demoiselle Juzeaux [Juzeau]

Aussitôt, après la confrontation de M. et Mlle Marie avec l’ingénieur, le juge d’instruction a continué l’interrogatoire de Mlle Juzeaux [Juzeau], qui fut fort long puisque, à sept heures, heure où je vous téléphone, cet interrogatoire n’a pas encore pris fin.

28 février 1914 – p. 3

L’instruction de l’affaire Cadiou

Brest, 27 février.
L’instruction de l’affaire Cadiou a chômé aujourd’hui. Elle reprendra demain. Le magistrat instructeur a en effet convoqué à son cabinet pour neuf heures du matin Mme Le Roch, hôtelière à Landerneau, et pour une heure de l’après-midi, M. Bignard, ancien contremaître de la Grande-Palud. Le juge entendra encore le même jour deux habitants de Morlaix, M. le docteur Prouff et M. Huet-Kerbriant, avocat.
Aujourd’hui MM. Paulin, commissaire spécial adjoint, et Lemez, inspecteur, se sont rendus à la Grande-Palud où ils ont examiné divers endroits pour voir s’ils ne retrouveraient pas de balles blindées semblables à celles que M. Pierre acheta chez M. Marie, à Landerneau. L’opération n’amena aucun résultat, chose qui n’est pas surprenante.
Mlle Julia Juzeaux [Juzeau], bonne de M. Pierre, était avec eux ; elle enleva en leur présence le linge et les vêlements lui appartenant.
M. Le Coz, commissaire de police mobile, et M. Brisset, inspecteur, qui avaient continué à Brest les recherches dont ils sont chargés dans les bureaux de poste, sont arrivés à Landerneau dans la soirée. Ils repartiront aujourd’hui dans la direction de Morlaix.
M. Girardier, commissaire de police, poursuit de son côté ses investigations.
Qu’on le veuille ou non, le doute n’est plus possible, l’affaire Cadiou a fait place à l’affaire Pierre. Adversaires et partisans de l’ingénieur ont pris position sur un terrain difficile : établir la responsabilité ou l’innocence du prévenu. Ce différend, petit à petit, a absorbé tout le reste de l’affaire et il ne s’agit plus maintenant que de l’inculpé.
Si mes renseignements sont justes, il est certain que la journée de demain ne manquera pas d’intérêt au Palais de Justice.

ON VA ENTENDRE LE VOYAGEUR
Saint-Malo, 27 février.
M. Léopold Thévenot, le voyageur en huiles et savons dont les relations d’hôtel avec l’ingénieur Pierre ont fait le bruit que l’on sait dans Landerneau, va paraître une fois encore en scène dans l’affaire Cadiou.
Il vient en effet de recevoir une convocation du juge d’instruction de Brest qui désire l’entendre demain matin samedi.
Nous avons eu l’occasion il y a quelques jours d’élucider le rôle de M. Thévenot. Sa convocation à Brest, qui sera probablement suivie d’une confrontation avec Pierre, aura pour effet d’établir d’une façon certaine si M. Thévenot, voyageur en huiles et savons, est ou n’est pas le voyageur dont a voulu parler l’ingénieur. Mais d’ores et déjà une chose est certaine : si M. Thévenot est ce voyageur, il n’a pas acheté le revolver de Pierre.

1er mars 1914 – p. 1 et 2

Pierre et Cadiou se sont-ils querellés le jour du crime ?

BREST, 28 février. (De notre correspondant particulier). M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu cette après-midi MM. Prouff, docteur Morlaix, Huet-Kerbriant, avocat dans la même ville et la femme de ce dernier.
Ces témoins lui déclarèrent qu’étant allés à la Grand-Palud le 11 janvier, ils y firent une petite enquête personnelle. Ils avaient eu l’occasion de parler à M. Bignard, ancien contremaître de la Grande-Palud.
Ils s’entretinrent naturellement avec ce dernier de la journée du 30 décembre.

D’après leurs dires, M. Bignard leur tint des propos d’après lesquels M. Cadiou serait venu l’usine le 30 décembre au matin. Il avait l’air de très mauvaise humeur et il aurait demandé au contremaître s’il n’y avait rien de nouveau, M. Bignard ayant répondu négativement, M. Cadiou aurait dit d’un air furieux : « Eh bien, il y en aura du nouveau. Où est l’ingénieur ? Puis il serait reparti.
C’est alors qu’un peu plus tard M. Bignard aurait vu M. Pierre et M. Cadiou s’en aller ensemble.
Si l’on s’en tient à cette version, y aurait-il donc eu querelle entre M. Cadiou et son ingénieur le 30 décembre ?

M. Bignard, qui avait aussi été convoqué, par le juge d’instruction, a été entendu également en présence de M. Prouff, de M. Huet-Kerbriant et de Mme Huet-Kerbriant . Il a affirmé au juge que l’incident auquel faisaient allusion les témoins de Morlaix s’était bien produit à la Grande-Palud, mais quatre ou cinq mois avant la disparition de M. Cadiou et non le jour où il vit l’industriel pour la dernière fois. C’est dans ce sens qu’il aurait parlé de cet incident aux témoins le 11 janvier.
Comme M. Huet-Kerbriant sortait du cabinet du juge d’instruction, j’ai pu le voir quelques instants et l’avocat me confirma les déclarations qu’il venait de faire au magistrat instructeur.
« J’étais à la Grande-Palud le 11 janvier dernier, dit-il, avec ma femme et M. Prouff. Nous vîmes M. Bignard. Il est certain, m’a dit M. Huet-Kerbriant, que lorsque l’ancien contre-maître de la Grande-Palud nous parle de l’incident dont il a été question, nous comprimes qu’il s’était produit le 30 décembre.
Nous étions convaincus que M. Bignard ne faisait pas allusion à un fait lointain pouvant, comme il le dit maintenant, remonter à quatre ou cinq mois en arrière. Si nous avions cru qu’il en fut ainsi, nous n’aurions pas fait état des paroles prononcées devant nous, car cela n’aurait eu aucune importance, tandis que dans le cas actuel, nous pensions qu’il pouvait en être autrement.

« Je dois vous dire, ajoute M. Huet de Kerbriant, que M. Bignard a assuré devant nous au juge d’instruction qu’il n’avait pas voulu parler du 30 décembre lorsqu’il fit allusion à l’incident dont je vous entretiens, et j’avoue qu’il avait l’air très sincère. Cependant je ne le suis pas moins en affirmant que M. Bignard tint les propos que je répétais au juge d’instruction ».

Après le départ de M. Prouff, de M. Huet-Kerbriant et de sa femme, l’interrogatoire de M. Bignard se prolongea pendant longtemps encore. Vers cinq heures et demie, M. Pierre qui avait été amené au Palais de Justice était conduit dans le cabinet du juge d’instruction pour être confronté avec M. Bignard. Me Feillard, son avocat, l’assistait.

Le voyageur
Dans la matinée Mme Le Roch, hôtelière à Landerneau, avait été entendue par M. Bidard de la Noé.
On sait que M. Pierre prit pension chez cette dame plusieurs années. Le juge d’instruction désirait interroger Mme Le Roch au sujet de la promenade que cette dernière avait faite chez l’ingénieur à la fin du mois de juin 1913 en compagnie de sa mère, d’une nièce de cette dernière et de M. Thévenot, voyageur de commerce.
Mme Le Roch a confirmé au juge d’instruction ce que nous savons déjà. Les visiteurs qui allèrent chez M. Pierre fin juin 1913 ne firent que passer dans son jardin et ne le virent nullement occupé à tirer des balles de revolver. Le jeune homme leur offrit quelques fleurs. Ils s’en retournèrent sans que dans cette courte visite il eut même été question d’armes.
M. Thévenot est revenu il l’hôtel Le Roch en janvier dernier mais à ce moment il ne vit pas M. Pierre.

3 mars 1914 – p. 1

L’affaire Cadiou
Allons-nous à un non-lieu ?

BREST, 2 mars. De notre correspondant particulier. L’information de l’affaire Cadiou qui chôme depuis samedi dernier ne reparaitra pas avant mercredi prochain.
M Bidard de la Noë, le magistrat instructeur est en effet très fatigué par l’enquête en cours ; il doit d’ailleurs assurer seul l’instruction de tous les procès intéressant le tribunal correctionnel de Brest, puisque malgré les réclamations réitérées du procureur de la République, on ne se décide pas à prévoir pour notre ville un deuxième poste de juge d’instruction cependant indispensable.

L’opinion générale dans le monde du palais, c’est que, à moins d’un événement bien improbable, l’information ouverte contre l’ingénieur Pierre est en fait virtuellement terminée. Les dépositions décisives attendues avec impatience par l’accusation n’ont pas été recueillies et malgré les enquêtes pourtant actives de la police, le mystérieux personnage qui paraît connaître la vérité ne peut être découvert.
Il n’est pas téméraire de dire qu’on ne peut guère espérer de voir désormais ce personnage se présenter spontanément devant la justice. Dans ces conditions et, en raison de l’absence de preuves décisives, l’inculpé parait devoir bénéficier d’un non-lieu.
C’est ce que pense du moins Me Feillard l’avocat de M. Louis Pierre. Le défenseur me disait cet après-midi qu’il ne croit même pas que le juge d’instruction puisse envoyer le dossier à la Chambre des mises en accusation. Il pense non sans raison, qu’il n’y a pas de charges suffisantes contre son client pour motiver sa comparution devant la Cour assises.
M. Thévenot, le voyageur de commerce convoqué par M. Bidard de la Noë sera entendu mercredi, mais son témoignage n’a plus maintenant d’intérêt.

4 mars 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Caen, 3 mars.
(De notre correspondant particulier)
M. Thévenot, voyageur de commerce, recherché pour être confronté avec M. Pierre, était hier à Caen. Après avoir lu dans l’Ouest-Éclair qu’une convocation avait été lancée contre lui par M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, il s’est rendu chez M. le commissaire central de Caen qui l’a renvoyé au procureur de la République. Un entretien a eu lieu au Palais, entretien dont nous n’avons pu savoir exactement la substance, car nous n’avons pu rencontrer M. Thévenot.

A MORLAIX

Après les dépositions faites à Brest par M. Louis Nicolas, juge au tribunal, nous avons cru devoir demander quelques confirmations M. Adolphe Nicolas, constructeur mécanicien à Morlaix.
M. Adolphe Nicolas est le plus catégorique du monde dans ses affirmations. « Il n’y a pas le moindre doute possible, nous dit-il : la rencontre fortuite de Cadiou à six heures et demie, l’entretien de mon frère avec l’ex-avoué et l’affaire que nous traitions par devant notaire sont du 31 décembre ». Il s’étonne et beaucoup ici sont dans le même cas, du peu d’importance que l’enquête attache aux personnes qui ont offert des garanties et des tant il y en a de formelles et faites par des personnes qui ont offert des garanties et des précisions.

5 mars 1914 – p. 1 et 2

M. Cadiou était à Morlaix le 31
PIERRE SERA-T-IL MIS EN LIBERTÉ ?

BREST, 4 mars. Avant de vous parler des dépositions reçues aujourd’hui par le juge d’instruction, il me parait au plus haut point intéressant de vous signaler qu’à la suite d’un incident soulevé par un journal local, un des témoins déjà entendu vient de rédiger une lettre dans laquelle il affirme avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre.
C’est de M. Louis Nicolas, négociant à Brest, rue de Paris, licencié en droit, ancien courtier maritime, qu’il s’agit.
Vous savez que M. Nicolas avait déjà déclaré qu’il avait vu l’ancien directeur de la Grande Palud le 27 ou le 31 décembre mais qu’en raison de certains faits il croyait pouvoir affirmer que c’était le 31 décembre.
Néanmoins, dans le cabinet du magistrat instructeur, il n’osa affirmer d’une façon formelle qu’il ne se trompait pas.

Depuis cette époque M. Nicolas a pu rassembler ses souvenirs et des personnes avec lesquelles il se trouvait à Morlaix ont apporté des précisions qui lui permettent aujourd’hui d’être formel.

C’est là l’esprit des paroles que prononça hier M. Nicolas au tribunal de commerce au cours d’une conversation avec deux avocats, Mes Kernéis et Masseron.
Ces propos, malheureusement, furent rapportés d’une façon inexacte par une tierce personne et on pensa que, intimidé par le juge d’instruction, le témoin n’avait pas dit toute sa pensée. A la vérité, c’est d’un cas de conscience très compréhensible et très respectable qu’il s’agissait. En réponse à l’article énoncé, M. Nicolas adresse la lettre suivante au journal en question.
Cette lettre établit d’une façon formelle, indiscutable, la présence de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre dernier.
La voici

« Monsieur le Rédacteur,
Pour mettre au point les déclarations que j’ai pu faire hier devant un des rédacteurs de votre journal et en même temps établir que l’honorable juge d’instruction de Brest, M. Bidard de la Noé, n’a pas employé à mon adresse de moyens d’intimidation, je vous prie de publier la déclaration suivante
Dès les premiers jours de janvier 1914, quand on a commencé d causer de la disparition de M. Cadiou, je manifestai mon étonnement de ce que l’on fasse dater sa disparition du 29 ou du 30 alors que je l’avais vu à la gare de Morlaix le 31, à l’arrivée du rapide qui quitte Brest à 5 heures.
Mon associé, M. Lemeillet, qui m’accompagnait ce jour-là de Brest à Morlaix, laissa aussi entendre que les dates du 29 et du 30 lui paraissaient peu concorder avec ses souvenirs, à savoir la rencontre qu’il avait faite de M. Cadiou à la gare de Morlaix le 31.
M. Lemeillet en causa notamment à la table d’hôte de l’hôtel Jaouen, à Ploudalmezeau, vers le 20 ou le 25 janvier, et ce propos ayant été rapporté, et les commissaires spéciaux Paulin et Ménessier [Ménnessier] en ayant eu connaissance, nous fûmes interrogés par eux le samedi 31 janvier.
Quelques jours plus tard j’allai voir à ce sujet M. Guilmard, procureur de la République, et je lui répétais ce que nous avions déclaré aux commissaires spéciaux. Il me restait à éclaircir un point qui devait me confirmer dans cette conviction concernant la date, ou la supprimer.
Ayant obtenu ce renseignement, je retournai voir le procureur de la République et lui fis part de ma conviction devenue plus ferme depuis le renseignement qui me manquait.
Le samedi suivant je fus convoqué par le juge d’instruction à qui je ne pus que répéter mes déclarations précédentes, sans que jamais évidemment M. Bidard de la Noé ait en quoi que ce soit influencé mes déclarations.
Or j’avais déclaré ainsi d’ailleurs qu’aux commissaires spéciaux que j’avais la certitude d’avoir vu M. Cadiou à la gare de Morlaix à l’arrivée du rapide de 5 heures ; que n’ayant pris le train que deux fois à cette époque, le 27 et le 31, je n’avais évidemment pu voir M. Cadiou qu’un de ces deux jours.

J’avais en outre la conviction que c’était bien le 31 parce que je me souvenais l’avoir salué et que le 27 je n’aurais pu le faire étant encombré par des paquets.
De plus je me souvenais également que le jour où nous avions vu M. Cadiou, nous avions, mon associé et moi fait le voyage de Brest à Morlaix avec un représentant habitant Brest, mais qui se rendait également à Morlaix comme nous l’occasion des fêtes de Noël et du jour de l’An.

J’avais donc la conviction bien arrêtée que le 31 décembre était bien le jour où j’avais rencontré M. Cadiou à la gare de Morlaix, mais il est évident que devant les événements qui se sont produits depuis, les hypothèses de toutes sortes qui ont été émises et enfin devant l’invraisemblance du fait que j’avançais, ma conviction ne me paraissait plus pouvoir être une certitude.
Depuis, des déclarations ont été faites par mon frère et M. Erussard, notaire à Morlaix, desquelles il résulterait que j’aurais donné comme excuse mon retard un rendez-vous d’affaires le 31 décembre, et je serais resté à causer M. Cadiou sur le quai de la gare.
Je me souviens en effet parfaitement avoir chez M. Erussard prononcé le nom de M. Cadiou, sans qu’il me soit possible de me souvenir des termes de cette phrase, mais en tout cas, le suis certain que le jour où j’ai vu M. Cadiou à la gare, je ne suis pas resté à lui causer, mais mon associé, M. Lemeillet, est bien resté échanger quelques paroles avec lui.
MA CONVICTION DU PREMIER JOUR SE TROUVE DONC RENFORCÉE PAR CE FAIT, ET POUR MOI C’ÉTAIT BIEN LE 31 DÉCEMBRE QUE J’AI VU M. CADIOU A LA GARE DE MORLAIX A SIX HEURES DU SOIR.
Veuillez recevoir, Monsieur, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.
M. NICOLAS,
Juge au Tribunal de Commerce.

ALORS ?

Je ne puis, pour moi qui ai toujours regretté que l’enquête ne fut pas dirigée du côté de Morlaix, que réclamer à nouveau qu’on dirige les recherches définitivement de ce côté. Si pour des raisons qui n’apparaissent plus que de moins en moins le Parquet tient tout de même à suivre l’information qu’il a ouverte contre l’ingénieur Pierre, rien ne l’empêche de mener parallèlement une deuxième enquête.
Ceci apparait de plus en plus nécessaire. L’instruction qui court ne fait plus aucun pas en avant et on ne trouve toujours pas de preuve contre M. Pierre.
Le fait que l’usinier vivait le 31 décembre explique assez bien qu’on ne puisse pas démontrer que l’ingénieur l’a tué le 30.
Ceci autorise l’honorable Me Feillard, défenseur de L’inculpé, à former une nouvelle demande de mise en liberté en faveur de son client. Je crois pouvoir affirmer que cette nouvelle demanda sera déposée cette semaine.

A l’instruction

DÉPOSITION ET CONFRONTATION SANS RÉSULTAT

M. Freund, juge de paix à Landerneau, a été entendu ce matin par M. Bidard de la Noé, juge d’instruction. Il connaissait très bien M. Cadiou. M. Freund, fait que nous avons relaté déjà, a déclaré au juge qu’il avait vu pour la dernière fois le directeur de la Grande-Palud le 27 décembre dernier.
Ce jour-là en effet M. Freund et M. Cadiou déjeunèrent ensemble. M. Cadiou revenait de Brest. Ceci le juge de paix de Landerneau peut l’affirmer.
Mais il ne sait pas où le directeur de la Grande-Palud passa l’après-midi. Les deux hommes avaient pris rendez-vous pour le lendemain dimanche 28, pour l’heure du diner.
M. Cadiou, ce jour-là, alla à Cléder, et lorsque M. Freund se présenta chez lui, il n’était pas encore de retour.
Une confusion se produisit dans l’esprit de la domestique de M. Cadiou. Ne se rappelant pas que son maître avait emprunté la petite ligne de Brignogan, elle crut qu’il avait manqué le train de la ligne de l’État.
M. Freund repartit donc sans avoir vu M. Cadiou et il ne le revit d’ailleurs pas depuis.
M. Freund parla encore du jour où le corps du défunt fut découvert, rappelant les faits que nos lecteurs connaissent et qui n’apprirent rien de nouveau au juge d’instruction. A noter toutefois que M. Freund déclara qu’il ne perdit pas un instant de vue M. Pierre pendant que l’ingénieur exhumait le corps de son patron.
L’ingénieur, on le sait, était alors fortement suspecté, et M. Freund a dit aujourd’hui en substance à ce sujet J’ai toujours eu l’impression que M. Cadiou avait été assassiné et enterré aux environs de l’usine ».
Toutefois le juge de paix de Landerneau a reconnu formellement ce matin même que M. Pierre n’avait à aucun moment paru gêné.
M. Pierre et M. Freund furent confrontés ensemble. M. Pierre en ce qui concerne le récit fait de l’exhumation du cadavre, en reconnut tout le bien fondé.

M. Faro, maréchal des logis
M. Faro, maréchal des logis, chef de brigade de Landerneau, que le juge d’instruction avait convoqué, ne put que rappeler au magistrat l’enquête à laquelle lui et ses hommes procédèrent.
Le maréchal des logis expose qu’il vint lui-même procéder aux constatations d’usage, lorsqu’il fut avisé de la découverte du cadavre. Il fut prévenu, a-t-il dit, par Mlle Quéméneur, âgée de 14 ans, fille de la débitante dont le nom a été déjà plusieurs fois cité, et qui vint à bicyclette sur la demande même de sa mère et de M. J.-M. Cadiou, de Kérinou, frère du mort ; qui venait de faire la lugubre trouvaille. M. J.-M. Cadiou était en voiture.
M. Faro a dit encore au juge d’instruction que M. Pierre avait toujours assuré qu’il était innocent. Parlant de la première déposition qu’il reçut de M. Bignard, le maréchal des logis confirma fait que je vous ai déjà signalé en son temps – que le contremaître de la Grande Palud n’était pas sûr s’il avait vu M. Cadiou la dernière fois le 29 ou 30 décembre. Enfin ce point a eu toute l’attention de la défense, un le comprendra facilement.
Le dernier fait intéressant au sujet duquel le magistrat instructeur interrogea M. Faro avait trait à des paroles prononcées par l’ingénieur le jour où fut découvert le cadavre de M. Cadiou. Comme on s’étonnait en effet de ne pas trouver d’argent sur le défunt on demanda de quelle somme le directeur de la Grande Palud pouvait disposer.
M. Pierre répondit alors qu’il pouvait avoir de 400 à 500 francs sur lui.
M. Faro se rappelait très exactement de ces propos, dont M. Pierre reconnut l’exactitude.
Le jeune homme expliqua d’ailleurs au magistrat, au cours de sa confrontation avec M. Faro, qu’il avait pu parler ainsi, parce qu’il tenait ces renseignements de M. Bolloch, le liquidateur de l’usine. Celui-ci, après avoir établi tous les comptes, avait pu savoir combien d’argent le disparu possédait.
Du reste M. Cadiou ne gardait jamais de sommes importantes par devers lui, il réglait toutes ses dépenses avec des chèques. L’explication des paroles de l’ingénieur est précise.
L’interrogatoire de NI. Faro et la confrontation de M. Pierre est le seul point à retenir de l’instruction d’aujourd’hui, qui n’a apporté par ailleurs aucun fait nouveau.

6 mars 1914 – p. 3

Pour la mise en liberté de Pierre

Brest, 5 mars.
(De notre correspondait particulier)
M. Feillard, défenseur de M. Pierre, a déposé cet après-midi entre les mains de M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, une demande de mise en libellé provisoire de son client, avec ou sans caution.
Hier je vous avais fait prévoir cette démarche de l’avocat qu’autorisent tout à la fois l’absence de preuves contre l’inculpé et les témoignages décisifs de Morlaix, notamment celui de M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest.
Me Feillard rappelle tout d’abord qu’il n’est plus possible de douter, maintenant que M. Cadiou était bien en vie le 1er janvier. Il s’appuie pour parler ainsi sur les déclarations si précises de M. Nicolas, puis du facteur Cabon et de l’adjudant des pompiers Caramour.
Le défenseur examine tour à tour les déclarations de MM. Cabon et Caramour. La déclaration de M. Cabon, devant le juge d’instruction de Morlaix, est particulièrement formelle, dit-il. M. Cadiou connaissait M. Cabon depuis de nombreuses années et le 1er janvier, vers 9 heures du matin, M. Cabon le rencontrait près du viaduc de Morlaix. Il affirme avoir dit à M. Cadiou « Bonjour, M. Cadiou » et ce dernier lui répondit « Bonjour Cabon ».
L’adjudant Caramour, ancien bâtonnier du barreau de Brest, a vu la même heure M. Cadiou, en costume cycliste, costume également indiqué par le facteur Cabon, et Me Feillard se demande dans ses conditions ce qu’il reste des présomptions relevées contre M. Pierre.
Qu’importe, dit-il, que M Cadiou soit venu pour la dernière fois à la Grande Palud le 29 ou 30 décembre, et qu’il ait été vu ou non en compagnie de M. Pierre l’un de ces jours là, puisque nous avons aujourd’hui la certitude qu’il était en vie le 1er janvier et qu’il ne put par conséquent être assassiné le 30 décembre à la Grande Palud.
Le défenseur fait en outre remarquer qu’il ne subsiste plus rien, d’autre part, de la mauvaise humeur qu’aurait manifesté M. Cadiou contre son ingénieur alors de sa dernière visite à la Grande-Palud, puisque les témoins qui ont rapporté cette impression sont formellement contredits par le contremaitre Bignard qui dit que cette mauvaise humeur se serait manifestée eu cours de l’été 1913.
Me Feillard fait également observer qu’il n’y a pas lieu d’attacher une importance quelconque aux explications données par l’ingénieur au sujet de son revolver de six millimètres.
Quel intérêt aurait donc eu M. Pierre, dit l’avocat, à donner un prix inexact et une date inexacte de cet achat, puisqu’il n’a jamais contesté en avoir fait l’acquisition chez M. Marie, armurier à Landerneau.
Pourquoi, dit-il encore, ne pas admettre que les souvenirs de son client étaient imprécis sur ce point. La vente du revolver un de ces voyageurs qui parcourent constamment la campagne n’a rien d’invraisemblable.
M. Pierre était mécontent de son revolver, il le démontait – d’après les déclarations de Mlle Juzeau. Il est donc tout naturel qu’il s’en soit débarrassé, et parce qu’on n’a point encore retrouvé le voyageur – qui est mort ou na pas lu les journaux – il n’en résulte pas que M. Pierre soit de mauvaise toi.
Si M. Pierre a été le criminel intelligent que certains veulent voir en lui, fait observer Me Feillard, il eut pu trouver au sujet de la disparition de son revolver une explication beaucoup plus vraisemblable et que le mettait à l’abri de tous soupçons.
Passant à autre ordre d’idées, le défenseur expose qu’on ne peut attacher de l’importance des gestes de son client au moment de la déconcerte du cadavre. Aucune des déclarations de M. Pierre ne peut permettre d’établir une conviction de culpabilité, et pour terminer sa requête. Me Feillard conclut qu’il ne reste plus contre son client que des soupçons, et rien que des soupçons sans qu’on ait pu découvrir le mobile qui eut pu amener l’ingénieur à commettre cet horrible forfait.

M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre…
A ce sujet nous devons signaler que le commissaire de police mobile M. Le Coz et son inspecteur M. Brisset ont entendu de leur côté les personnes dont les noms ont été cités, qui établissent que l’ancien directeur de la Grande Palud vivait bien le 31 décembre et le 1er janvier.
Il est intéressant de noter ce propos que M. Erussard, notaire, qui attendit M. Nicolas au sujet d’un acte, délivra ce sujet au frère du juge au tribunal de commerce de Brest le dernier reçu de son carnet à souches pour l’année 1913.
Le reçu ne put être délivré qu’à 6 h. 45 du soir, après même la fermeture de l’étude, parce que M. Louis Nicolas était quelque peu en retard. Le négociant fournit en arrivant, comme vous le savez, cette explication qu’il s’était arrêté à causer à M. Louis Cadiou sur le quai de la gare.
Le commissaire Le Coz a vu le talon du reçu délivré par M. Erussard. Il a même consigné le numéro dans soit procès-verbal qui par l’intermédiaire du commissaire divisionnaire, M. Rouquier, est parvenu au Parquet de Brest.
Ceci appuie encore d’une manière formelle les déclarations précise de M. Louis Nicolas.

…et le 1er janvier

A Morlaix aujourd’hui, au cours de mes recherches, j’ai pu voir M. Cabon, facteur des télégraphes.
C’est sur la place Thiers, à huit heures et demie du matin, le 1er janvier, qu’il a vu, dit-il, M. Cadiou. Il allait alors prendre le train de Primel, près de Landerneau. M. Cadiou passa à deux ou trois mètres de lui.
Il était vêtu d’un complet cycliste et avait des bandes molletières. M. Cabon leva sa casquette et lui dit : « Bonjour, M. Cadiou. »
Le directeur de la Grande Palud lui répondit : « Bonjour, Cabon »
Le facteur remarqua que l’usinier baissa la tête et qu’il paraissait préoccupé.
Comme, depuis, M. Cabon a su que M. Cadiou avait un furoncle sur le cou à cette époque, il pense que c’est peut-être cela qui lui faisait baisser la tête.
Comme je demande à M. Cabon s’il est sûr de ne pas se tromper, il me répond qu’il connaissait très bien M. Cadiou qui fut pendant dix ans avoué à Morlaix et auquel maintes fois il porta des dépêches.
« Du reste, me dit M. Cabon, si je m’étais mépris, l’homme que j’avais salué se serait étonné que je lui ai donné un autre nom que le sien. Il m’en aurait fait la remarque. En tout cas si je m’étais trompé il m’aurait répondu : « Bonjour facteur et non Bonjour Cabon ».
Et M. Cabon termine ainsi son intéressante déclaration : « Pour moi, je suis sûr, absolument sûr que c’était bien M. Cadiou que j’ai vu le 1er janvier. Si son assassin venait me dire qu’il l’a tué le 31 décembre, je lui dirais que c’est faux. »
On ne peut être plus précis que M. Cabon et son témoignage comme celui de M. Louis Nicolas appuie singulièrement les résultats de l’enquête forcément rapide de la brigade mobile de Rennes, enquête qu’il importe de faire continuer pour la manifestation de la vérité.

A L’INSTRUCTION
Encore une déposition sans intérêt
En attendant que l’information s’occupe de la piste de Morlaix, on poursuit au palais de justice de Brest l’instruction du procès intenté à M. Pierre.
M. Bidard de la Noé avait convoqué hier matin à son cabinet Mme Juzeaux [Juzeau], ménagère à Landerneau, mère de Mlle Julia Juzeaux [Juzeau], bonne de l’ingénieur, M. Pierre.
Le magistrat instructeur pria Mme Juzeaux [Juzeau] de lui dire si, à un moment quelconque, sa fille ne lui avait pas parlé de l’assassinat de M. Cadiou en lui donnant des détails sur la personnalité du criminel ou les circonstances dans lesquelles le meurtre fut commis. Mme Juzeaux [Juzeau] affirma formellement que jamais Mlle Juzeaux [Juzeau] ne lui avait fait de pareilles confidences.

Aujourd’hui sera entendu M. Thévenot, le voyageur de commerce.

7 mars 1914 – p. 3

PIERRE n’est pas mis en liberté

Brest, 6 mars.
Ce matin, M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a rendu une ordonnance rejetant la demande de mise en liberté provisoire présentée hier par Me Feillard, en faveur de son client, l’ingénieur Pierre.
Voici le texte de cette ordonnance
« Attendu que l’affaire n’est pas en l’état, que les témoins n’ont pas été entendus, que l’inculpé n’a pas été interrogé sur le fond, que tous les scellés n’ont pas été ouverts, que les rapports des experts n’ont pas été déposés, que les investigations sur certains points de leur enquête sont à peine commencées, rejette, etc… »

CE QUE DIT Me FEILLARD
Me Feillard, défenseur de l’ingénieur, que j’ai vu ce soir, m’a fait cette déclaration :
« Je ne croyais pas que le juge répondrait aussi vite à ma requête. Je pensais que je devrais attendre au moins plusieurs jours. Des gens d’une honorabilité indiscutable affirment que M Cadiou vivait bien le 31 décembre et le 1er janvier. C’est là ce qui importe, c’est là ce que nous retenons en premier lieu, parce que nous considérons ensuite qu’on a rien, absolument rien trouvé contre mon client. »
Puis Me Feillard me parle de l’ingénieur :
« Son attitude m’encourage, me dit-il ; il est très confiant et espère bien que son innocence éclatera.
« A la prison, il consacre surtout ses instants à penser à ses études de chimie, qui l’intéressent par-dessus tout.
« Comme l’Ingénieur Pierre, j’ai bon espoir, et je compte bien que mon client pourra bientôt être rendu à la liberté et à sa famille qui l’attend avec une juste impatience.

ON ATTEND M. THEVENOT
Le magistrat instructeur n’a pas vu aujourd’hui encore M. Thévenot, le voyageur de commerce. Le juge espère cependant que le témoin se présentera demain. En attendant sa venue, M. Bidard de la Noé a fait mettre les scellés sur les pièces saisies au domicile de l’ingénieur Pierre, qui assistait à cette formalité. Les pièces en question pourraient du reste n’intéresser en rien l’affaire en cours.
Demain matin, à dix heures et demie, l’ingénieur sera à nouveau amené dans le cabinet du magistrat instructeur. Me Feillard, son défenseur, a été convoqué pour la même heure.

Me HENRI ROBERT ET FEILLARD SE POURVOIENT DEVANT LA CHAMBRE DES MISES EN ACCUSATION DE RENNES
Les défenseurs de l’ingénieur Pierre se sont vivement émus du refus opposé par le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé, à la nouvelle demande de mise en liberté provisoire de leur client.
Me Feillard a échangé aujourd’hui à ce sujet, avec Me Henri Robert, bâtonnier du barreau de Paris, l’autre défenseur de Pierre, un certain nombre de télégrammes. Les deux avocats sont parfaitement d’accord et ils ont décidé ce soir de former opposition à l’ordonnance du juge d’instruction de Brest. M. Bidard de la Noé va donc être dessaisi de l’affaire et ce sera la chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes qui aura à se prononcer.

Sur la piste de l’informateur mystérieux

Brest, 6 mars.
LA POLICE DE LA BRIGADE MOBILE SERAIT SUR LES TRACES DE LA PERSONNE MYSTÉRIEUSE QUI A ADRESSE UNE LETTRE ANONYME AU DOCTEUR PAUL AVANT LA CONTRE-AUTOPSIE, LETTRE INDIQUANT AU MÉDECIN DE CHERCHER DANS LA NUQUE DU CADAVRE DE M. CADIOU.

8 mars 1914 – p. 3

Sur la piste de Morlaix

(De notre correspondant particulier)
Brest, 7 mars.
Les témoins de Morlaix nous donnent du fil à retordre. Il y a un trou noir dans leurs versions. Ce qu’on ne voit pas, c’est où M. Cadiou passa la nuit du 30 au 31 décembre, et du 31 décembre au 1er janvier ».
C’est en ces termes qu’une personne approchant de très près le parquet de Brest s’exprimait ce matin même. Cette phrase est symptomatique, elle indique d’abord que l’information se trouve dans la nécessité de s’occuper d’une piste qui aurait dû retenir depuis longtemps déjà son attention, et elle montre en deuxième lieu que l’instruction a la secrète pensée de trouver quel lieu abrita le directeur de la Grande-Palud pendant deux nuits. Cela permettrait d’établir si la version de Morlaix est la bonne.
Quoiqu’il en soit, c’est de la piste de Morlaix que le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé, s’est occupé dans la journée.
Ce matin il entendit, sur la demande de la défense, M. Nicolas, juge au Tribunal de commerce de Brest. Vous vous souvenez que M. Nicolas, dont je vous ai transmis ces jours derniers les déclarations si précises et si loyales, affirmait formellement qu’il vit pour la dernière fois M. Cadiou le 31. Le magistrat ne fut pas moins formel à l’instruction, il renouvela sous la foi du serment tout ce qu’il avait dit et écrit précédemment à ce sujet. La déposition va être jointe au dossier qui sera envoyé sous peu de jours à la chambre des mises en accusation de Rennes, puisque le défenseur de l’ingénieur a décidé d’interjeter appel de la décision du juge d’instruction de Brest.
Une tante de M. Cadiou fut entendue cet après-midi par M. Bidard de la Noë. Il s’agit d’une dame fort respectable. Mme Zaccove [Zaccone], veuve d’un littérateur connu et pour laquelle l’ancien usinier paraissait nourrir une très vive affection,
Mme Zaccove [Zaccone] rappela au juge que lorsque son neveu venait à Morlaix où elle habite, il lui rendait généralement visite elle est certaine pourtant qu’elle ne le vit pas le 31 décembre.
Mme Zaccove [Zaccone] fut confrontée avec M. Pierre qu’elle vit pour la première fois au commencement du mois de janvier dernier, au moment où la famille Cadiou recherchait le disparu.
Elle était à venue occasion venue à Landerneau avec M. Joncour, industriel à Morlaix.
Cette déposition ne donna aucun résultat. Elle n’en pouvait d’ailleurs pas donner.

ON ENTEND ENFIN M. THEVENOT
A six heures hier soir. M. Thévenot, voyageur de commerce, qu’on recherchait depuis plusieurs jours, est enfin arrivé à Brest.
Il s’est rendu tout de suite au cabinet du juge d’instruction, M. Bidard de la Noë ne s’illusionnait pas d’ailleurs sur l’intérêt de sa déposition, mais il désirait en finir avec ce témoignage.
M. Thévenot déclara au juge, comme nous le savions, qu’il alla seulement chez M. Pierre en juin dernier, au cours d’une promenade qu’il faisant aux environs de Landerneau en compagnie de Mme Le Roch, hôtelière, de la mère de Mme Le Roch et d’une nièce de cette dernière.
Tous quatre cueillirent des fleurs dans le jardin de l’ingénieur où ils ne restèrent du reste que quelques instants. Il ne fut à aucun moment question du revolver ni d’offre de marchandises,
M. Pierre, de son côté, assura le juge que M. Thévenot avec lequel il fut confronté disait absolument la vérité.
Le témoin, que j’ai pu voir à sa sortie du Palais de Justice, m’a dit qu’il avait dû faire huit cents kilomètres pour se rendre à la convocation du juge et cela pour arriver à ce résultat une déposition et une confrontation sans intérêt.

9 mars 1914 – p. 2 et 4

L’affaire Cadiou et les manuels d’histoire

Jamais l’on ne vit tant de discoureurs sur pistes ! Toute la journée j’en vois qui sont pour la piste de Landerneau et j’en vois qui défendent la piste de Morlaix. Vous avez compris que le vous parle de l’affaire Cadiou, laquelle est toujours et de plus en plus d’actualité.
Vous comprendrez bien que je n’ai point un avis définitif sur la valeur de chacune d’elle. On me dit qu’il n’en va pas ainsi des différentes polices et qu’elles ont leur siège fait. Elles feraient peut-être mieux de faire celui de l’assassin mais comme je comprends que, faute de mieux, dans cette criminelle affaire, chacune d’entre elles ait mis sa propre idée en état d’arrestation, il est quelquefois bon d’avoir des idées arrêtées !
Des gens qui semblent pécher par l’excès contraire, ce sont les témoins. Ils se contredisent eux-mêmes ou mutuellement avec un ensemble remarquable et quasi harmonieux : je dirais que c’est à n’y plus rien comprendre, si, précédemment, on y avait compris quelque chose.
Seulement lorsque je vois qu’à deux mois de distance, il est impossible de savoir si, tel jour, un homme vivait ou non, s’il était à Morlaix, ou Landerneau, je songe aux chers enfants qui apprennent l’histoire de Philippe-Auguste et celle de beaucoup d’autres : toutes histoires qui ne sont que des tissus… d’affirmations. Pauvres petits !

S’ils étaient conscients et organisés comme leurs papas, ils devraient marcher en masse sur le ministère de l’Instruction publique et dire au locataire actuel Comprenez la leçon de l’affaire Cadiou et supprimez des programmes la leçon d’histoire.

PAN.

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 8 mars.
L’instruction s’est occupée aujourd’hui de mettre en ordre les différentes pièces du dossier de l’information qu’il a ouverte contre M. Louis Pierre au sujet de l’assassinat de M. Cadiou. Ce travail est rendu indispensable puisque le dossier devra être transmis à la Chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Rennes. Demain le magistrat instructeur entendra les deux sœurs de la victime, Mlles Cadiou, habitant Cléder, arrondissement de Morlaix.
Il n’est pas sans intérêt, alors que l’instruction nous en laisse le loisir, de comparer les arguments qui à l’heure actuelle militent pour et contre l’inculpé.

Pour Pierre
Plusieurs témoins disent : M. Cadiou n’a pu dire tué le 30 décembre 1913, à la Grande-Palud, puisque nous l’avons aperçu le 31 du même mois, voire le 1er janvier, à Morlaix.
Les témoins sont :
M. Louis Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, qui dit avoir salué M. Cadiou le 31 décembre sur le quai de la gare de Morlaix.
M. Auguste Nicolas, frère du précédent confirme les dires de M. Louis Nicolas, il se rappelle parfaitement que son frère, en pénétrant dans le cabinet du notaire, lui dit « Tiens, je viens de voir M. Cadiou à la gare. »
M. Le Meillé [Lémeillet], lui, ne peut préciser si c’est à la date du 27 ou du 31 décembre qu’il entama une brève conversation avec M. Cadiou. Ce qu’il peut affirmer, c’est que cette conversation fut tenue et qu’il faut s’en rapporter, pour déterminer le jour exact, aux précisions fournies par MM. Nicolas.

M. Cabon, facteur-télégraphiste Morlaix, a déclaré qu’il avait rencontré M. Cadiou le 1er janvier 1914, vers 9 heures du matin, quai du Viaduc. Au « Bonjour, monsieur Cadiou » qu’il lança à l’industriel, celui-ci répondit par ces mots : « Bonjour Cabon ! ».
M. Caramour, adjudant des pompiers de Morlaix, affirme qu’il a vu M. Cadiou le 1er janvier, à Morlaix, un peu avant ou un peu après neuf heures.
Pierre alors ne pourrait être coupable, car d’une part, présence de M. Cadiou à Landerneau ou à la Grande-Palud n’a été constatée par personne, le 31 décembre 1913, non plus que le 1er janvier 1914 ou les jours suivants et que, de l’autre, Pierre, aux mêmes dates se trouvait soit à Landerneau, soit à la Grande-Palud.

Contre Pierre
L’ingénieur de la Grande-Palud possédait un revolver de 6 millimètres dont les balles étaient absolument semblables la balle trouvée dans la gorge de M. Cadiou.
Lorsque les magistrats perquisitionnèrent au domicile de Pierre l’arme demeura introuvable.
Questionné sur la disparition de cette arme, Pierre raconta l’histoire d’un voyageur de commerce dont il ignore et les attributions exactes et le nom, qui lui aurait acheté l’arme au mois de février ou mars 1913. Or, il est maintenant prouvé que Pierre, au cours de son récit, s’est trompé.
1° Sur les deux dates d’achat et de vente, janvier ou février 1912, dit Pierre, pour la date d’achat ; mai 1913 établit de façon irréfutable M. Marie, armurier à Landerneau, qui vendit l’arme à l’ingénieur. Et ce dernier témoignage est confirmé par les déclarations de la fille aînée de M. Marie (qui assista à la vente), par les dépositions du contremaître Bignard, de Mlle Julia Juzeau, bonne de M. Pierre par celle aussi de M. Le Roch, hôtelier à Landerneau et ami intime de Pierre.
Dès lors, le revolver acheté en mai n’a pu être revendu en mars.
Dans la matinée du 30 décembre 1913, date à laquelle M. Cadiou fut aperçu pour la dernière fois avec Pierre, et ce par plusieurs témoins dont deux notamment, MM. Bonnefoy, fermier, et Bignard, contremaitre, sont formels dans leurs déclarations l’administrateur de la Grande-Palud portait un pardessus dit macfarlane, muni d’un capuchon, lequel était relevé sur la tête.
Lorsque l’on découvrit le corps de la victime, ce pardessus était roulé au pied du cadavre. De plus, le capuchon, à l’endroit du col, montrait un trou fait par le passage d’une balle de revolver du calibre 6 : celle-là même qui fut retrouvée dans la nuque de M. Cadiou.
M. Bonnefoy affirme, en outre, que le 30 décembre 1913, lorsque Pierre et M. Cadiou cheminaient de conserve, il vit les deux hommes s’engager dans un chemin qui monte à travers bois au-dessus du moulin. Or, ce chemin mène au sentier au bas duquel – à trois cents mètres environ de la demeure de Pierre – fut enseveli le corps de M. Cadiou.

10 mars 1914 – p. 1, 2 et 3

Le chapitre des lettres
A-t-on découvert le mystérieux correspondant du docteur Paul ?

L’affaire Cadiou semble depuis trois ou quatre jours entrer dans une phase nouvelle : on reparle de la piste de Morlaix et d’aucuns, à distance, lui attribuent une certaine importance. Un fait nouveau s’est en effet produit, un témoignage net et précis d’un homme à qui il n’est pas possible de refuser sa confiance, M. Louis Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest. Il déclare en effet avoir vu M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix le 31 décembre – l’avoir salué.
Et M. Louis [Auguste] Nicolas, frère du précèdent, confirme que certain jour où son frère et lui se rencontrèrent à Morlaix, dans le cabinet du notaire, M. Auguste [Louis] Nicolas l’aborda en ces termes : « Tiens, je viens de voir M. Cadiou ». E.M. Le Meillé [Lémeillet] ajoute que ce jour-là il accompagnait le juge au tribunal de commerce et que, resté derrière lui sur le quai de la gare, il parla à M. Cadiou.
Et quel jour était-ce ? L’acte officiel qui réunissait les deux frère Nicolas chez un notaire, intervient alors : il est daté du 31 décembre. Donc M. Cadiou aurait vécu le 31 décembre…
Et alors interviennent les autres témoignages, ceux de MM. Cabon, facteur télégraphiste, qui le 1er janvier, salua M. Cadiou :
« Bonjour, monsieur Cadiou… – Bonjour Cabon » – de M. Caramour, lieutenant de pompiers, qui le même jour vit M. Cadiou, vers 9 heures du matin ; du patron de café. etc…
Bref, certains se demandent encore si M. Cadiou a bien été tué le 30 décembre, à Landerneau, avant midi. N’oublions pas que c’est sur cette date et cette heure que le Parquet de Brest a basé toute son enquête.

UNE PREMIÈRE LETTRE
D’autre part voici que Pierre, l’accusé, vient de recevoir dans sa prison une lettre dont voici le libellé

« Monsieur l’Ingénieur,
« Il est regrettable, infiniment regrettable, que le secret professionnel m’empêche de vous fournir des précisions qui vous permettraient peut-être de faire éclater l’erreur dont je vous vois victime. Je vous souhaite bon courage, et j’espère que votre innocence sera bientôt re-
« Croyez-moi votre tout dévoué,
L. Boulier,
Facteur-receveur à Bincourt [Blincourt] (Oise)

On crut tout d’abord à une fumisterie mais on se trompait, le facteur Boulier existe et voici comment, d’après un confrère parisien, qui l’a interrogé, M. Boulier explique sa missive :

L’envoi de ma lettre à M. Pierre, dit-il, n’a d’autre but que de lui permettre de la remettre à son défenseur, afin que celui-ci demande au juge d’instruction de m’entendre.
« J’ai la conviction que M. Pierre est innocent ; je ne puis pas dire que les précisions que j’apporterai au juge lui feront abandonner ses poursuites contre l’ingénieur, mais j’espère toutefois qu’elles lui permettront de le remettre en liberté et aiguilleront ses recherches d’un autre côté.
« Il n’y a ni crime passionnel ni crime crapuleux. Il faut chercher dans les relations immédiates de M. Cadiou, du côté de l’affaire des poudres.
« – Mais, lui dis-je, est-ce que ce ne serait pas là une opinion que vous vous seriez faite à la lecture des journaux ?
« – Non répondit-il, soyez persuadé que si je me suis avancé, ce n’est pas sans preuves. Je déplore la publicité qui a été donnée à ma lettre, car les intéressés sont maintenant en éveil, et peuvent aujourd’hui se mettre sur la défensive ce qu’ils n’auraient pas fait si le secret avait été gardé.
« – Connaissez-vous quelqu’un de la famille ou de l’entourage de M. Cadiou ?
« – Non, je ne connais personne mais le nom lui-même ne m’est pas inconnu.
« – C’est donc que vous avez eu entre les mains un document qui portait ce nom, un télégramme peut être expédié de votre bureau ?
« – Je ne puis vous répondre sur ce point ; je suis, je vous l’ai dit tenu par le secret professionnel.
« Puis la conversation tourne ; Mme Boulier, qui assiste à l’entretien, parle à deux ou trois reprises des automobiles qui sillonnent la route et on voit sur sa figure le désir de se libérer d’un secret cependant son mari ne la perd pas des yeux et il est certain qu’elle ne dira rien.

« Blincourt est un petit pays, sur la route nationale numéro 17 qui conduit à Lille : faut-il chercher une piste de ce côté ? Faut-il penser que des automobilistes se sont arrêtés là pour envoyer un télégramme, ou pour téléphoner et que le receveur aura entendu prononcer le nom de Cadiou ou entendu une conversation ?

J’AI UNE PREUVE
« – Mais, ai-je encore demandé, pourquoi avoir tant attendu, si vous savez quelque chose ?
« – C’est que je voulais savoir si la preuve de ce que je sais existait encore ; or j’ai actuellement cette preuve.
« Sans cesse, dans la conversation, reviennent ces idées de l’entourage de M. Cadiou », de l’affaire des poudres, des automobiles qui sillonnent la route. Mais il n’est pas possible d’arracher leur secret aux deux époux ».
Ainsi parle le facteur des postes. Il est probable que le secret professionnel qui lui clôt la bouche sera prochainement levé et que M. Boulier pourra à loisir éclairer la justice. D’ici là ceux qui croient fermement à l’innocence de Pierre et ont confiance en la piste de Morlaix pourront espérer un subit revirement des choses.

UNE DEUXIÈME LETTRE

On se souvient d’autre part de cette lettre mystérieuse qui fut adressée au docteur Paul, à Morlaix, avant la seconde autopsie et de celle que reçut à Landerneau l’inspecteur de la brigade mobile M. Brisset : les deux missives indiquaient que la première autopsie n’avait pas été faite dans des conditions satisfaisantes et qu’il fallait examiner soigneusement le cou, couper les cheveux, relever les chairs, etc. – détails techniques pour ainsi dire et qui indiquaient un homme renseigné sinon sur le drame lui-même, du moins sur la façon dont la première autopsie avait été faite et celle dont on eut dû la faire.
Les deux lettres étaient de la même main. On croit avoir découvert le mystérieux correspondant du docteur Paul, ce serait un médecin du pays. Comme il faut qu’un expert examine les écritures il nous semble qu’il serait prématuré de parler d’une façon plus précise. Celui que l’on soupçonne – si l’on peut employer ce mot – n’assistait pas cependant à la première autopsie, il est vrai qu’un autre put le renseigner sur ce point.
Voici ceux qui assistaient à cette opération en dehors du docteur Rousseau et des magistrats du parquet de Brest : M. Freund, juge de paix de Landerneau ; M. Jean-Marie Cadiou, M. Vacheron [Vacheront], maire de la Forest, propriétaire du bois dans lequel avait été enfoui le cadavre ; un beau-frère de M. Cadiou habitant Cléder, et le docteur Quédec, de Landerneau.

L’AFFAIRE CADIOU
Le témoin Bonnefoy s’est trompé. Il n’a pas vu M. Pierre avec M. Cadiou sur le chemin du moulin

Lanterneau, 9 mars. (De notre correspondant particulier)

C’est en proie à la plus vive émotion que je vous télégraphie. Je viens, en effet, au cours d’une enquête très précise d’établir que le principal témoin à charge contre M. Pierre, le fermier Bonnefoy de la Grande Palud, a fait devant M. le juge d’instruction une déposition erronée.
Il n’a pas vu, en effet M. Pierre avec M. Cadiou le 30 décembre dernier vers 11 heures du matin. II ne pouvait pas les voir d’ailleurs pour la bonne raison qu’il était lui-même à Landerneau à l’heure précise que je vous signale. Il l’a reconnu.

UNE FAMILLE INQUIÈTE
J’apprenais cette après-midi que Mme Bonnefoy était fort chagrine depuis quelque temps et qu’elle avant confié son ennui à plusieurs femmes. Elle avait dit à celles-ci textuellement ceci :
Mon mari a tort de ne pas vouloir reconnaitre qu’il s’est trompé. Il n’a pas vu M. Cadiou avec M. Pierre le 30 décembre à 11 heures du matin, puisqu’il était parti ce jour-là vert 8 heures à Landerneau. Il conduisait un étalon qu’il voulait vendre à la commission de remonte Italienne.
Il ne rentra d’ailleurs à la maison qu’à cinq heures du soir. J’ai dit à mon mari qu’il se trompait. Ma sœur et toute ma famille le lui ont dit mais iI n’ose plus se rendre auprès du juge d’instruction pour le prévenir qu’il fait erreur.

LA COMMISSION DE REMONTE ITALIENNE OPÉRA BIEN LE 30 DÉCEMBRE
Dès mon arrivée à Landerneau, cet après-midi, je me suis rendu à L’hôtel Demelun, à l’extrémité de la rue de la Gare. J’ai eu la bonne fortune de trouver Mme et Mlle Demelun, personnes affables, qui voulurent bien se mettre tout de suite à ma disposition.
« C’est bien le 30 décembre, me dirent-elles, que la commission de remonte opéra d’abord ici lorsqu’elle revint pour la deuxième fois à Landerneau. La première fois elle était venue en octobre ou novembre. Le 30 décembre, la commission examina les étalons. C’était M. Chantavril qui demeure ici même, qui examinait et présentait les animaux amenés.
Mme Demelun, que j’interroge sur la venue possible à Landerneau de M. Bonnefoy, dit qu’elle ne peut préciser, mais elle m’offre d’envoyer chercher M. Chantavril, qui pourra peut-être, espère-t-elle, mieux préciser.
M. Chantavril, qui jouit à Landerneau d’une réputation méritée, et à la compétence duquel les marchands de chevaux rendent hommage, a bien voulu se rendre auprès de moi, dans la salle du Café de l’Hôtel Demelun, où je l’attendais.

M. Chantavril connait parfaitement M. Bonnefoy de vue. Il m’a fait de lui un très exact portrait. Il ne se rappelle pas lui avoir acheté un cheval pour le compte de la commission de remonte italienne ; mais il me confirme que cette commission commença ses travaux le 30 décembre, à Landerneau.
« Il se pourrait, dit-il, que je n’aie pas vu M. Bonnefoy si nous ne lui avons pas pris son cheval, mais s’il est venu, quelqu’un doit bien s’en souvenir. Je vais faire appeler mon garçon Yves Guillou. Nous allons voir.
M. Yves Guillou se présente poliment devant son patron. Son air reflète la sincérité et l’honnêteté la plus scrupuleuse. Il attend qu’une question lui soit posée.
« Vous souvenez-vous, demande M. Chantavril que lorsque la commission de remonte vint à Landerneau le 30 décembre le fermier Bonnefoy de la Grande-Palud avait amené son cheval ?

M. Guillou déclare textuellement « Je me souviens parfaitement que lorsque la remonte Italienne vint, M. Bonnefoy me dit une après-midi qu’il avait fait voir son étalon à M. Leguen. Je crois que c’était le 30 décembre ».

M. Chantavril m’explique alors que M. Leguen est son courtier et qu’il habite Plougar.
La vérité approche. Nous ne la tenons pas encore suffisamment précise.
Mais Mme Demelun se rappelle alors parfaitement que lorsqu’il vient à Landerneau, M. Bonnefoy à l’habitude de se rendre chez son voisin M. Prigent. Ce monsieur Prigent est un hôtelier dont la cour est séparée par un mur mitoyen de celle de l’hôtel Demelun. Ce détail est de la plus haute importance.
M. Prigent que je fais appeler est fort précis. Il sait très bien que la commission de remonte commença à opérer le 30 décembre à Landerneau. Il sait encore que M. Bonnefoy vint amener son étalon. Cet étalon, comme M. Yves Guillou l’affirme de son côté, est de la couleur « cape de mort ». Il ne se souvient plus exactement de la date du jour où M. Bonnefoy vint mais il sait que c’était un jour où la commission commença ses travaux, après l’heure primitivement fixée. Il peut le préciser parce que ce jour-là M. Bonnefoy qui attendit plus longtemps qu’il ne l’avait pensé fut obligé de déjeuner chez lui.

« M. BONNEFOY, DIT-IL, ÉTAIT AVEC SON BEAU-FRÈRE, M. AUTRET QUI HABITE AVEC LUI LA GRANDE-PALUD, ET C’EST LE CHEVAL DE M. AUTRET QU’IL AVAIT AMENÉ.

« Je me souviens parfaitement qu’après avoir déjeuné un peu après midi et demi, MM. Autret et Bonnefoy montèrent avec une échelle sur le mur qui sépare ma cour de celle de M. Demelun. Ils y montèrent en même temps que M. Suenen, étalonnier à Plouescat, près de Landivisiau. S’ils allèrent sur le mur, c’était pour voir les étalons présentés à la remonte italienne.
En effet, M. Chantavriel [Chantavril] faisait trotter les chevaux dans le long couloir qui sépare mon mur du paddock et la maison Demelun, mais comme j’avais peur que ces bêtes ne fussent effrayées par leur présence, je les ai priés de descendre pour ne pas empêcher les étalons de courir. Ils le firent d’ailleurs de bonne grâce, et ils ne partirent de Landerneau que dans la soirée, presqu’à la nuit.

VOUS DIRE LA DATE EXACTE A LAQUELLE CET ÉVÈNEMENT SE PLACE, JE NE LE PUIS, MAIS JE CROIS QUE C’EST LE 30 DÉCEMBRE.

J’avais vu le même jour M. Salaün, un fermier habitant près de la route de Saint-Thonan, amener lui aussi un étalon.
Cette précision apportée par M. Prigent, que M. Bonnefoy et son beau-frère M. Autret durent déjeuner à l’auberge, ravisèrent les souvenirs de M. Chantavril, qui dit alors que le 30 décembre, lorsque la mission de remonte italienne commença ses travaux, elle arriva en retard à Landerneau parce qu’un accident de chemin de fer se produisit aux environs du Mans ce jour-là.

M. SALAUN PRÉCISE
M. Salaun, le fermier cité par M. Prigent était justement à Landerneau aujourd’hui. J’ai pu le joindre et lui ai demandé s’il était bien venu à Landerneau le 30 décembre.
« J’y suis allé, me dit-il, je crois que c’était le 30, mais que je ne puis certifier que c’était le premier jour de la remonte italienne. Ce que je sais encore c’est que ce jour-là il y avait eu un accident de chemin de fer. »
Le doute n’était plus possible, mais M. Chantavril et Mme Demelun me font encore remarquer, qu’après les déclarations d’Yves Guillou, il n’est guère possible de se tromper. M. Guillou a dit, en effet, que c’était M. Leguen qui examina le cheval de M. Bonnefoy. Or, le 31 décembre, M. Leguen était parti dans l’après-midi avec la commission de remonte italienne pour Saint-Pol-de-Léon.
Ce ne pouvait donc être ce jour-là qu’il examina le cheval de M. Bonnefoy, ce ne pouvait être que la veille, le 30 décembre.

L’enquête à la Grande Palud
En compagnie de M. Le Roch, hôtelier à Landerneau, je me suis rendu tard dans la soirée au village de la Grande-Palud, chez M. Autret, beau-frère de M. Bonnefoy. Celui-ci nous a déclaré :

« JE ME SUI RENDU A LANDERNEAU LE JOUR OU EST ARRIVÉE LA COMMISSION ITALIENNE. J’ÉTAIS AVEC MON BEAU-FRÈRE BONNEFOY ; NOUS SOMMES PARTIS LE MATIN, CROYANT, COMME ON L’AVAIT ANNONCE, QUE. LES TRAVAUX DE LA COMMISSION COMMENCERAIENT DE BONNE
HEURE. MAIS LA COMMISSION ARRIVA EN RETARD, PARCE QU’IL Y AVAIT EU UN ACCIDENT DE CHEMIN DE FER. NOUS AVONS MANGE AU DÉBIT PRIGENT, ET NOUS NE SOMMES REPARTIS QUE LE SOIR. »

La confirmation était précise ; c’était donc le jour où la commission italienne arriva à Landerneau le 30 décembre, le jour même où il y eut un accident de chemin de fer.
Les parents de M. Autret et ses sœurs qui assistent à l’entretien me disent alors que le fermier s’est trompé, mais que certainement il ne l’a pas fait exprès.
« Il ne s’est plus rappelé, ajoutent-ils, de la date de son voyage à Landerneau ce qui n’est pas étonnant car lorsque le juge d’instruction l’interrogea il y avait longtemps que tout cela s’était passé.
Le garçon du meunier Caroff qui assiste à notre entretien apporte une nouvelle précision : « Le jour où la commission italienne arriva à Landerneau je suis allé livrer du son à M. Champsavril [Chantavril] pour les bêtes achetées. J’ai travaillé toute la matinée au moulin et je suis parti vers 4 heures pour Landerneau. En arrivant au bout de la route j’ai rencontré Autret et Bonnefoy qui revenaient de Landerneau, et je suis resté quelques instants à causer avec eux.

LE GARÇON MEUNIER M’INDIQUE ALORS QUE LE 29 DÉCEMBRE A SON RETOUR DE PLOUGASTEL OU IL ÉTAIT ALLÉ LIVRER DE LA FARINE IL ENTENDIT DIRE A SON PATRON QUE M. CADIOU ÉTAIT VENU AU MOULIN AVEC M. PIERRE PARCE QUE L’USINIER VOULAIT ACHETER CET IMMEUBLE.

Cette déposition est très importante puisqu’elle confirme les dires de l’ingénieur en ce qui concerne la journée du 29.

L’aveu de M. Bonnefoy
Ce soir, à dix heures, au débit Prigent, à Landerneau, j’ai pu voir le fermier Bonnefoy.

« JE ME SUIS TROMPE, AVOUE-T-IL ; JE N’AI PAS PU VOIR M. CADIOU LE 30 DÉCEMBRE, PUISQUE, JE ME LE RAPPELLE MAINTENANT, J’ÉTAIS A LANDERNEAU CE JOUR-LA. C’EST BIEN EN EFFET LE JOUR OU LA COMMISSION ITALIENNE EST ARRIVÉE. »

Bonnefoy ajoute qu’il était parti de la Grande-Palud entre huit heures et demie et neuf heures du matin, avec son beau-frère Autret. A mi-chemin, il rencontra le domestique de M. Vacheron [Vacheront] , maire de la Forest. Auffret [Autret] monta dans la voilure que ce dernier conduisit, cependant que Bonnefoy poursuivait la route à pied.
Bonnefoy ajoute que depuis plusieurs jours, il croyait bien qu’il s’était trompé le jour où il déposa devant le juge d’instruction, et à ce propos il avait demandé à M. Prigent quel jour la commission italienne était venue à Landerneau.

M. Bonnefoy qui semble très ennuyé de son erreur continue « J’AI VU M. CADIOU DANS LA MATINÉE DU 30 MAIS C’ÉTAIT AVANT 9 HEURES. IL RENTRAIT DE L’USINE ET MOI J’ALLAIS DONNER A BOIRE A MES CHEVAUX. JE SUIS BIEN SUR MAINTENANT QUE JE NE L’AI PAS VU AVEC M. PIERRE A 11 HEURES. CE JOUR LA JE N’AI PAS VU LES DEUX HOMMES ENSEMBLE. OUI JE ME SUIS BIEN TROMPE ! »

C’en est donc fait. La déposition de M. Bonnefoy, le principal témoin à charge contre M. Pierre tombe et une enquête à la gare de Landerneau nous a confirmé, au surplus que ce jour-là se produisit bien un léger accident de chemin de fer cause du retard de la mission italienne.
Et maintenant vous allez voir qu’on ne tardera pas à retrouver le mystérieux voyageur qui acheta le revolver de 6 mm. à l’ingénieur.

A l’instruction

Brest. 9 mars,
M. Bidard de la Noé a consacré la journée à l’instruction de l’affaire Cadiou.
Il a d’abers entendu M. Bossard, ancien gardien de nuit de l’usine de la Grande-Palud.

M. BOSSARD DÉPOSE
M. Bossard lui a. déclaré que le soir du 27 décembre, à la gare ce Landerneau il avait vu M. Cadiou, au moment où celui-ci descendait d’un train venant de Morlaix. M. Bossard a expliqué dans quelles conditions il était à la gare ce jour-là. Le 27 décembre il souffrait d’un lumbago et sur le conseil de
M. Pierre il avait quitté la Palud vers 5 h. 45 du soir pour aller consulter M. le docteur Tanguy, quai de Cornouailles.
Il s’arrêta en plusieurs endroits dans la ville et se rendit ensuite chez le docteur. Celui-ci était absent. M. Bossard sortit déclarant qu’il allait revenir.
Tout tranquillement il se rendit à la gare où il parla avec la bibliothécaire, Mme Nicolas, qu’il connaissait très bien.
Vers 7 h. 15, au moment où il s’apprêtait à partir, il vit arriver le train de Morlaix, et quelques instants après M. Cadiou paraissait. Il était vêtu d’un pardessus sombre et coiffé d’un chapeau melon M. Bossard s’effaça pour le laisser passer, et s’aperçut que M. Cadiou ne le voyait pas. M. Cadiou descendit le boulevard de la Gare, et rentra chez lui, rue de Brest.
M. Bossard se rendit alors chez le docteur.

Pierre confronté avec M. Jean Cadiou
La déposition de M. Bossard étant terminée, on procéda à une confrontation entre M. Jean-Marie Cadiou, frère du défunt, et l’ingénieur Pierre. On donna lecture à M. Pierre des déclarations faites par, M. Jean-Marie Cadiou, l’une en date du 20 janvier, et l’autre en date du 4 février.
Dans celle du 20 janvier, M. Cadiou parle des démarches qu’il fit pour retrouver le cadavre de son frère, de ses soupçons sur M. Pierre, des lettres qu’il écrivit au procureur de la République ;
Dans sa déclaration du 4 février, J.-M. Cadiou parle de la découverte du cadavre. Il raconte que ses soupçons se confirmèrent sur M. Pierre dont il remarqua l’attitude.
M. Pierre n’a fait aucune objection aux déclarations de M. Jean-Marie Cadiou.
M. J.M. Cadiou prenant la parole lui dit :
« Vous avez eu une conduite abominable pour mon frère, alors que vous étiez son employé. Vous le dénonciez en le salissant par des accusations que vous saviez fausses. Vous avez menti cette fois comme vous mentez toujours. »
L’ingénieur répondit à M. J.-M. Cadiou que s’il voulait il pourrait dire bien des choses…
M. J.-M. Cadiou : « Pourquoi ne les dites-vous pas ? C’est encore pour nous en laissant peser des soupçons sur nous par vos réticences Si vous savez quelque chose, parlez. Nous ne demandons qu’à le savoir puisque nous recherchons la vérité. Je crois que je finirai bien par vous arracher un aveu, mais le-crois aussi que si je vous apportais une preuve irréfutable vous mentiriez encore ! »
Pierre s’est défendu avec énergie, répondant qu’il était absolument innocent du crime que M. J.-M. Cadiou semblait lui reprocher, disant qu’il n’avait pas tué M. Louis Cadiou et que tôt ou tard son innocence éclaterait.

En ce qui concerne la dénonciation à laquelle M. J.-M. Cadiou faisait allusion, Pierre a affirmé qu’il n’en était pas l’auteur.
On remarqua que l’inculpé était pâle quand il sortit de chez le Juge. Cependant il convient de dire qu’il est, très fatigué par son séjour en prison, et l’on ne sait au juste s’il faut mettre sa pâleur sur le compte de son émotion ou de sa fatigue.

11 mars 1914 – p. 1, 3 et 7

LE MYSTÈRE CADIOU
Des deux pistes, laquelle est la bonne ?

Il est nécessaire, dans cette fantastique affaire Cadiou, pour qui veut la suivre avec autant de sécurité que possible, de mettre ses idées en ordre tous les huit jours. Elle est si compliquée, en effet, et les bouts de vérité que l’on découvre s’enchevêtrent si intimement avec l’erreur que l’on songe, en suivant l’enquête, à ces labyrinthes que l’on rencontre encore dans quelques propriétés, en Bretagne, et d’où une fois que l’on y est engagé, il devient presque impossible de sortir tant leur dédale fut habilement compliqué.
L’information essentielle de la journée de lundi fut donnée par l’Ouest-Éclair et c’est celle-ci : M. Bonnefoy, fermier à la Grande-Palud, et l’un des principaux témoins à charge contre Pierre s’est trompé. Il n’a pas vu Pierre et M. Cadiou sortir ensemble le 30 décembre, à 11 heures du matin.

D’autre part, voici qu’on nous apporte un nouveau témoignage d’après lequel M. Cadiou aurait été à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier, à 7 heures du soir. Le témoin serait un certain M. Le Gall, commis à l’hospice civil de Morlaix.

En un mot, la journée de lundi semble avoir ébranlé la piste de Landerneau – Cadiou assassiné dans le bois le 30 décembre – et confirmé celle de Morlaix Cadiou assassiné on ne sait diable où, conservé on ne sait où et comment transporté mystérieusement à l’endroit où on le découvrit, allez voir quand et par qui ?…

Pour que nos lecteurs ne s’égarent pas trop, nous croyons utile de leur mettre sous les yeux le tableau suivant qui, à l’heure actuelle, résume assez fidèlement la situation et la valeur des deux pistes où l’enquête peut s’engager.

Piste de Landerneau

M. Bonnefoy, fermier à la Grande Palud. Ce témoignage, qui était un des plus formels, doit être désormais écarte. M. Bonnefoy avait, on le sait, déclaré avoir vu le 30 décembre, à 11 heures, MM. Cadiou et Pierre s’en allant ensemble dans la direction du moulin en suivant le sentier où le cadavre fut plus tard retrouvé.
Or, M. Bonnefoy a reconnu hier qu’il s’est trompé ; il en a fait la déclaration formelle au correspondant de l’Ouest-Éclair. Il n’a pas pu voir MM. Cadiou et Pierre le 30 décembre à la Grande-Palud, pour l’excellente raison qu’il était lui-même ce jour-là à Landerneau.
Mais il reste d’autres témoignages, mais précis, mais formels.

Mme LÉOST, femme de ménage de M. Cadiou. Le 30 au matin, M. Cadiou, en se levant, donnait 5 francs à la femme de ménage pour ses étrennes en lui disant : « Ce soir, Je partirai pour Paris ».

M. BIGNARD, contre-maître de la Grande-Palud. Le 30 décembre, à 11 h. 15 du matin, il vit MM. Cadiou et Pierre sortir ensemble et à midi moins vingt, il vit M. Pierre revenir seul.

M. DULOUP [DOLOU], chauffeur à l’usine. Le 30, vers 11 heures du matin, il vit MM. Pierre et
Cadiou sortir ensemble et se diriger vers le pont du chemin de fer.

M. MAUBIHAN, chauffeur à l’usine, quittait chaque jour son domicile de Landerneau à 11 heures pour venir reprendre son travail à la Grande-Palud. Le 30, il ne rencontra pas M. Cadiou sur la route de Landerneau. Si celui-ci, en quittant Pierre, était parti dans cette direction, le chauffeur Maubihan l’eut certainement aperçu.

Mme QUEMENEUR, aubergiste, vit MM. Cadiou et Pierre quitter ensemble la Grande-Palud, à 11 heures du matin, le 30 décembre.

BOULBEN, pâtour, vit les deux hommes s’engager dans la route qui conduit au moulin, un mardi. Le 30 décembre. La veille. Jour qu’indique Pierre, un lundi, il n’eût pas été dans le champ d’où il les aperçut.

Piste de Morlaix

Nous écartons comme par trop douteux le témoignage du Receveur de la Gare, qui prétendait avoir donné un billet de 2e classe pour Morlaix à M. Cadiou, le 30 décembre, à cinq heures du soir.

M. BARON, vétérinaire, et Mme Baron, déposèrent avoir vu M Cadiou à Morlaix, le 31 décembre, à 3 h. 35, sur le quai de la gare. Ils s’en firent la remarque.

M. NICOLAS, juge au Tribunal de Commerce de Brest, vit M. Cadiou à la gare de Morlaix, le 31 décembre, à 6 heures du soir.

M. CABON, facteur télégraphiste, aurait salué M. Cadiou le 1er Janvier, à 8 heures et demie du matin.
– Bonjour M. Cadiou
– Bonjour Cabon

M. PICARD patron du café de la Terrasse avait tout d’abord cru s’être entendu souhaiter la bonne année, le 1er janvier, par M. Cadiou, et il l’affirma. Mais son garçon, M. Maudire, affirmait en même temps que c’était une erreur. Témoignage annulé. Cependant…

M. CARAMOUR, patron couvreur et lieutenant de pompiers, dit avoir vu M. Cadiou entrer au café de la Terrasse, le 1er janvier, entre 10 heures un quart et 11 heures et demie. En tous cas les clients qui étaient dans la salle à cette heure ne le virent pas.

Les époux PRIGENT, rue de l’Auditoire, crurent voir, l’un dit le 1er janvier, l’autre affirme que c’est le 1er décembre, M, Cadiou passer dans la rue.

A SAINT-POL-DE-LÉON

M. LE GALL commis à l’hospice civil de Morlaix, affirme avoir vu et salué à Saint-Pol-de-Léon, le 1er janvier, à 7 heures du soir. M. Cadiou, qui tenait sa bicyclette à la main et semblait marcher dans la direction de Roscoff.

M. Le Gall était accompagné par son fils, M. LE GALL, étudiant en médecine, et ni M. GRAFF, négociant.

Telles sont les deux pistes.
La première, celle de Landerneau, est celle où le Parquet et la police de Brest se sont résolument engagés ; la brigade mobile de Rennes eut toujours un faible pour la seconde.
Cadiou vivant le 31 décembre et le 1er janvier, ce serait admirable, ce serait l’inconnu et le roman-feuilleton, les anxiétés et les émotions les plus troublantes, bref, cela nous ramènerait aux temps héroïques et romantiques du crime, à celui de la Diligence de Lyon.

Le revolver de Pierre ne serait pas l’arme du crime

Brest, 10 mars (De notre correspondant particulier)
Les faits précis que voici se dégagent de mon enquête aujourd’hui. Je tiens à vous en donner les résultants avant de vous conter par le menu les multiples démarches que j’ai dû faire toute la journée.
Vous verrez que, comme le témoignage nouveau et formel que j’obtins hier du fermier Bonnefoy, ils sont marqués du plus vif intérêt :
Le revolver que possédait M. Pierre ne pouvait pas tirer la balle qui tua M. Cadiou ;
M. Pierre parait bien avoir dit la vérité en assurant qu’il vendit son revolver à un voyageur, qui lui offrit de l’huile et du savon.
Enfin pour terminer le rapide examen je vous dirais que l’émotion causée au palais par Les nouvelles affirmations de M. Bonnefoy a été très vive. La brigade mobile s’est rendue à la Palud et a recueilli les dépositions de toutes les personnes que je vous ai citées dans mon article d’hier, lesquelles ont confirmé les déclarations qu’elles m’avaient faites.
Le juge d’instruction a maintenant les pièces qui sont jointes au dossier de L’affaire.

Question de calibre
Nos lecteurs se rappellent qu’au jour de la contre-autopsie à Morlaix du corps de M. Cadiou on découvrait dans le cou du défunt une balle qu’on dit être Ia cause du décès. Cette balle avait une chemise de nickel. Ce sont bien là les déclarations qu’on fit d’abord à la presse. Un examen rapide de la balle fit penser qu’elle était du calibre de 6 millimètres et c’est sur cette constatation – rapide – qu’on basa de nouvelles charges contre l’ingénieur. On apprit en effet que M. Pierre possédait un revolver de 6 millimètres à balles blindées également. La défense et l’accusation discutent depuis cette époque sur ce point de savoir si M. Pierre avait ou n’avait pas cette arme à l’époque du crime.
Avant d’examiner ce point, j’ai cru indispensable de voir si vraiment l’arme de M. Pierre pouvait avoir tiré la balle homicide. Le résultat de mes investigations est des plus troublants. Il en résulte en effet que le revolver en question n’aurait pas pu contenir la balle qui tua M. Cadiou. Le revolver qu’acheta M. Pierre à M. Marie, armurier à Landerneau, était une arme sans chien, destinée par conséquent à tirer la balle vélo-dog. On nomme ainsi une balle spéciale très allongée, dont le calibrage particulier est d’environ 6 millimètres. Sur demande ces balles sont faites d’un calibrage plus petit et qui correspondant à peu près à 5 millimètres.
L’arme de M. Pierre était du modèle courant, c’est-à-dire d’environ six millimètres.
Ce point est acquis depuis longtemps déjà, et résidu des déclarations que fit à la justice et à la presse M. Marie, armurier. M. Marie a dit du reste à un de ses voisins, M. Moreul, pharmacien à Landerneau, près du pont, que le revolver qu’il avait vendu à M. Pierre était du même modèle que celui qu’il lui vendit, à lui-même (à M. Moreul). Or, M. Moreul a bien une arme tirant la balle courante vélo-dog, c’est-à-dire de six millimètres.
La balle trouvée dans le cou de M. Cadiou n’était pas une vélo-dog, elle était faite d’un alliage où domine le nickel ces balles sont communément appelées balles à chemise de nickel ; elles sont destinées aux pistolets automatiques ou semi-automatiques, genre browning ; leur calibrage ne correspond jamais à un nombre de millimètres exactes et la balle à chemise de nickel qui se rapproche le plus du calibre de 6 millimètres est de 6 millimètres 35.
Or, la balle à chemise de nickel, comme autre particularité, est courte.

SI L’ON COMPARE LES DEUX BALLES, LA VELO-DOG, DU MODÈLE DE CELLES DONT SE SERVAIT M. PIERRE ET CELLE DONT FUT TUE M. CADIOU, ON EST FRAPPE DE LA DIFFÉRENCE DU CALIBRAGE DE 6 MILLIMÈTRES ET 6 MILLIMÈTRES 35, DES RÉSERVOIRS A CARTOUCHES.

M. Moreuil le pharmacien, donc je vous ai parlé tout à l’heure et que j’ai rencontré ce matin me certifia que la balle blindée de 6 mm. 35, par conséquent semblable à celle qui tua l’ancien directeur de la Grande Palud, ne rentre pas dans son revolver semblable en tous points à celui de l’ingénieur
Pierre. Il parla de ce fait à M. Marie, armurier, qui lui déclara qu’il est impossible de tirer des balles blindées à chemise de nickel de 6 mm. 35 dans des revolvers destinés aux balles vélo-dag de 6 mm. environ.

Ce que dit un armurier
Afin d’étager encore plus solidement mon argumentation, j’ai interrogé aujourd’hui diverses personnes très versées dans les questions des armes. Toutes m’ont fait les mêmes déclarations. Au nombre de ces personnes je citerai M. Lelièvre, armurier à Brest, rue de Siam et rue Jean-Macé, qui vendit justement le revolver à balles de plomb du calibrage anglais de 390 (supérieur à 87) qui fut remis par M. Pierre au veilleur de nuit Bossard, pour la garde de la Grande-Palud. M. Lelièvre a été très précis et me dit comme toutes les personnes que j’ai antérieurement consultées :

« ON NE PEUT METTRE DE BALLES BLINDÉES A CHEMISE DE NICKEL DE 6 m/m 35 DANS DES REVOLVERS DÉNOMMES VELO-DOGS. LESQUELS CORRESPONDENT A SIX MILLIMÈTRES JUSTE ».

Par conséquent M. Pierre n’a pu tirer avec le revolver qu’il acheta chez M. Marie, la balle qui tua M. Cadiou.
Dans ces conditions, que l’on retrouve ou qu’on ne retrouve pas la personne à laquelle l’ingénieur dit avoir vendu le revolver, l’affaire n’aurait au point de vue de l’instruction en cours aucune importance, puisqu’on ne se trouverait pas en présence de l’arme du crime.

Le voyageur qui acheta le revolver serait connu
Ainsi donc, l’Ouest-Éclair a obtenu les aveux de M. Bonnefoy, le principal témoin à charge contre l’ingénieur Pierre, aveux desquels il résulte que le fermier de la Grande-Palud s’est trompé quand il a affirmé avoir vu MM. Cadiou et Pierre ensemble le 30 décembre. Ce point est définitivement acquis.
D’autre part, l’enquête faite hier par notre collaborateur de Brest sur la question du calibrage du révolter parait démontrer que l’arme de l’ingénieur n’a pu tirer la balle retrouvée dans le cou du cadavre de M. Cadiou.
Pierre a-t-il donc constamment dit la vérité et faut-il croire qu’il est vraiment innocent du crime dont on l’accuse ?
Voici un fait nouveau, non moins sensationnel que les précédents, qui tendrait à le laisser supposer.
Si nous sommes bien renseignés et nos lecteurs nous rendront cette justice que dans cette affaire Cadiou nous n’avons pas failli à notre réputation d’exactitude et de prudence – LE NOM DU MYSTÉRIEUX VOYAGEUR DE COMMERCE AUQUEL L’INGÉNIEUR PIERRE AURAIT VENDU SON REVOLVER SERAIT CONNU.
Ce nom, dès aujourd’hui, nous pouvons le donner. Il s’agit d’un M. Meslay, actuellement dans l’Amérique du Sud et qui, à l’époque indiquée par Pierre, voyageait en Bretagne pour le compte d’une maison de Pré-en-Pail (Mayenne), qui doit, si nos informations sont exactes, être la maison Taupin-
Broux-Meslay.
Voici comment la police mobile aurait retrouvé la trace de M. Meslay.
Il y a quelque temps se présentait au commissariat de Landerneau une personne qui déclara qu’un armurier de Janzé (Ille-et-Vilaine), actuellement à Guingamp, M. Simon, aurait reçu en février 1912 ou 1913 la visite d’un voyageur de commerce qu’il connaissait. Ce voyageur lui avant montré un revolver « qu’il venait d’acheter, déclara-t-il, aux environs de Landerneau à un individu qu’il ne connaissait pas. »
– Ai-je fait une bonne affaire ? avait-il demandé M. Simon, en déclarant avoir payé le revolver 14 ou 18 francs.
– Très bonne affaires, l’arme vaut dans les 40 à 45 francs, avait répondu l’armurier.
Entendu par les inspecteurs de la brigade mobile, M. Simon aurait confirmé les déclarations. Nous saurons aujourd’hui si la chose est exacte.

Un témoignage discuté
Au cours de l’interrogatoire qu’il subit hier, M. Bossard déclara au juge d’instruction que le 27 décembre dans la soirée, il avait eu une conversation fort intéressante avec un autre ouvrier de l’usine, M. Marcou, qui tient un débit à Landerneau. C’est dans cet établissement que l’entretien en question aurait eu lieu.
A cette époque, une crise de travail était redoutée à l’usine de la Grande Palud. On savait qu’une maison concurrente se montait à Daoulas. Pour M. Bossard, l’ingénieur de la future usine était M. Pierre, et le témoin dit au magistrat instructeur « M. Marcou me confia qu’il en savait long et qu’il y aurait bientôt du changement, que M. Cadiou s’en irait très probablement, mais il ne savait pas encore par qui il serait remplacé ».
Et M. Marcou aurait ajouté, d’après les dires de M. Bossard « Quant à moi, je deviendrai probablement contre-maître ».
M. Marcou proteste énergiquement contre les paroles de M. Bossard et il a adressé aujourd’hui même à un journal qui publia les déclarations de M. Bossard, une lettre dans laquelle il dément avec énergie les propos qu’on lui prête et qu’il dit n’avoir jamais tenus.
C’est ce matin que j’ai vu M. Marcou, dont je vous ai parlé à plusieurs reprises depuis le début de L’affaire Cadiou et dont les dires ne se sont jamais modifiés.
M. Marcou se souvient très bien qu’il vit le gardien Bossard le 2î décembre. M. Bossard lui déclara qu’il sortait de chez le pharmacien Moreul, où il avait acheté des remèdes pour soigner un lumbago dont il souffrait.
M. Moreul est justement le voisin de M. Marcou et c’est ce qui fit surtout que M. Bossard entra chez ce dernier avec lequel il avait travaillé pendant toute la journée.
M. Marcou se rappelle, en effet, parfaitement que M. Bossard avait demandé vers 5 heures du soir un billet d’assurance pour aller consulter un médecin. Ce lumbago provenait, disait-il, d’un effort fait à la gare quelques jours plus tôt en chargeant dans des wagons des balles de coton. Les souvenirs de M. Marcou au sujet de l’entretien qu’il eut ce jour-là avec le gardien Bossard sont absolument précis.
« Nous savions, dit-il, que l’usine serait fermée bientôt, puisqu’elle devait être écartée des adjudications.
Nous parlions avec M. Bossard de la possibilité pour la maison d’obtenir des commandes de l’industrie privée.
Nous en vînmes à faire allusion à M. Pierre et au contremaitre Bignard et à cette occasion, j’ai fait moi-même remarquer que les deux hommes, qui ne semblaient pas alors en très bonnes relations, ne pouvaient rester tous deux ensembles si l’usine continuait fonctionner.
M. Bignard ne savait du reste pas encore si son contrat lui serait renouvelé puisque cette formalité, si elle avait dû s’accomplir, se serait produite au mois de juillet.
Continuant notre conversation, nous avons dit alors, pensant que les vrais bailleurs de fonds de la Grande-Palud étaient toujours des industriels allemands, que l’usine serait peut-être vendue en principe du moins, encore une fois ce qui aurait permis à la maison sous le nom d’une autre personne, de prendre part aux adjudications de l’État. Mais, encore une fois, nous observâmes que le contre-maître et l’usinier ne pouvaient pas rester ensemble.
M. Marcou affirme qu’à aucun moment il ne lui question de M. Cadiou ni de son successeur éventuel « Cela, dit-il, je vous l’affirme formellement, et je me dispose à adresser au journal qui a XXXXXXXX les assertions de M. Bossard un démenti absolu.
Si M. Bossard a tenu les propos qu’on lui prête, il n’a pas dit la vérité.
Et continuant notre entretien, M. Marcou me fait remarquer que M Bossard, qui affirme maintenant qu’il vit le 27 décembre, à 7 h. 15 du soir, M. Cadiou descendre du train venant de Morlaix, ne lui en parla pas. Ce fait est extraordinaire, car si vraiment ce veilleur de nuit de la Grande-Palud avait vu quelques instants plus tôt son patron, il n’aurait pas manqué d’en faire la remarque à son camarade, M. Marcou.
Et M. Marcou conclut en disant que pour lui il n’est pas possible qu’après être parti de l’usine à 6 heures moins le quart, s’être fait raser, avoir causé à la femme d’un ouvrier, être allé chez le docteur Tanguy une première fois et avoir attendu quelque temps et s’être rendu à la gare de Landerneau, M.
Bossard ait pu voir arriver le train de 7 h. 15. Il est sur aussi que si M. Bossard était parti de la gare de Landerneau à 7 h. 15, était allé chez le docteur Tanguy et était revenu chez le pharmacien, où il aurait attendu les médicaments, il n’aurait pas pu être chez lui à 8 heures moins le quart
M. Marcou précise d’ailleurs et me dit que lorsque la pendule de son débit marqua huit heures, M. Bossard fil remarquer qu’il aurait dû prendre à cet instant son service alors qu’il était là depuis plus d’un quart d’heure.

C’était plutôt à Brest
Il existe une déposition officielle reçue le 4 ou le 5 janvier dernier par un inspecteur de la brigade mobile de Rennes et qui tend à établir contrairement aux dires de M. Bossard, que M. Cadiou était à Brest et non à Morlaix dans l’après-midi du 27. C’est celle d’un employé de la gare de Landerneau. Cet employé déclare formellement et lui non plus n’a pas varié depuis l’époque de son témoignage, qu’il se souvenait parfaitement avoir délivré à M. Cadiou un billet pour Brest dans les derniers jours de décembre 1913.
Cet employé d’une bonne foi et d’une honorabilité incontestable peut situer exactement cet événement.
C’est, a-t-il dit, le jour même ou dans les jours qui suivirent ma rentrée de congé. Or, je suis rentré de Paris le 27 décembre, et c’est ce jour-là que j’ai repris mon service.
Ce témoin ne délivra dans l’après-midi que des billets pour Brest, et cela seulement aux trains de 13 h. 37 et 13 h. 50.
Or, si l’on remarque que le 28 M. Cadiou passa La journée à CLéder, que le 29 il était à l’usine le matin et à Landerneau l’après-midi.
C’est cet après-midi là qu’il vit un de ses amis, M. de Keramor, lequel le chargea d’emporter des bonbons à Paris, qu’il était la Grande Palud le 30 au matin et qu’il disparut le soir ; on est obligé de convenir que c’est dans l’après-midi du 27 qu’il alla à Brest. Ce fait est d’autant plus probable que M. Cadiou, qui déjeuna à Landerneau avec M. Freund, juge de paix, et un notaire de Fouesnant, quitta ses deux amis à une heure, c’est-à-dire suffisamment tôt pour aller prendre l’un des deux trains de 13 h. 37 et 13 h. 50.
M. Cadiou, qui était déjà allé à Brest le matin même, pouvait parfaitement avoir besoin d’y retourner le soir.
En tout cas, ce fut dans l’après-midi qu’il y alla, comme son emploi du temps l’indique. Il faut donc conclure que M. Bossard s’est trompé.
M. Cadiou ne pouvait être à la fois à Brest et à Morlaix le même jour, or, il est certain qu’il était à Brest.
Les déclarations de Bossard ne suffisant certainement pas à diminuer la portée des témoignages si précis de M. Nicolas et des témoins de Morlaix, dont la bonne foi est au moins aussi certaine.

M. Bonnefoy confirme notre enquête
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a lu avec surprise les renseignements donnés par XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX témoignage donné par le fermier Bonnefoy, témoignage qui détruit complètement celui qu’il avait donné précédemment.
Le juge d’instruction a exprimé son étonnement de voir M. Bonnefoy revenir sur les déclarations qu’il avait faites sous la foi du serment aux magistrats instructeurs, comme du reste aux commissaires spéciaux qui étaient XXXXXXXXXXXX Grande Palud.
Le juge, d’ailleurs, a maintenu des procès-verbaux authentiques M. Le Coz, commissaire de police mobile, et M. Brisset inspecteurs se sont rendus aujourd’hui à la Grande-Palud, où ils ont interrogé le fermier Bonnefoy. M. Autret, son beau-frère, Mlles Auffret, ses belles-sœurs, toutes ces personnes leur XXXXXXXXXXXX déclarations précises que je vous ai télégraphiées.
Mais M. Bonnefoy, ce fait est à noter, assure avec énergie le commissaire de police mobile, qu’il n’avait jamais été formel sur le point de savoir si c’était bien le 30 qu’il avait vu deux hommes aller de l’usine vers le pont. Il pense maintenant que c’était le 31 et encore il ne peut dire quels étaient ces deux hommes. « J’étais à une soixantaine de mètres d’eux, je ne puis savoir qui c’était. D’ailleurs, j’ai vu bien d’autres fois passer des gens par là sans que je sache qui c’était. »
Mais nous ne pouvons regretter qu’une chose, c’est que M. Bonnefoy ne se soit pas expliqué aussi clairement plus tôt.
Les autres personnes, dont je vous ai cité les noms hier et qui établissent bien la présence de Bonnefoy à Landerneau le 30 décembre, ont été également entendues et ont maintenu leurs déclarations. Nous ne pouvons que nous féliciter d’avoir obtenu cet éclaircissement indispensable.
M. Boulier, facteur receveur à Blincourt, dans l’Oise, qui télégraphia à M. Pierre dans la prison pour lui dire qu’il le savait innocent et qu’il pouvait établir sa non-culpabilité, a demandé à être entendu. Son témoignage, si ses dires s’appuient sur des choses précises, peut avoir une très grande valeur. M. Bidard de la Noé a envoyé à ce sujet une commission rogatoire à son collègue de Clermont, qui entendra le facteur.
Les vêlements que portait M. Cadiou lorsqu’il fut assassiné ont été envoyés aujourd’hui au docteur Paul, qui les réclamait depuis longtemps déjà.
Demain on notifiera à M. Pierre le rejet de sa demande de mise en liberté provisoire.

L’enquête à Morlaix
Morlaix, 10 mars.
M. Le Gall, commis à l’hospice civil, a fourni d’importantes précisions sur ses deux séjours à Saint-Pol-de-Léon. Il y était le 28, en famille, et cette fois Mme Graff vint le reconduire jusqu’à la gare mais ce jour-là il n’y a rien à signaler
C’est le 1er janvier qu’accompagné de M. Graff il vit à la gare M. Cadiou, tout près du mur, tourné du côté de Roscoff, et qu’il lui dit bonjour.
M Le Gall dans la suite a cru devoir écrire à son fils, élevé de l’école de médecine navale de Bordeaux, pour savoir si ses souvenirs étaient bien d’accord sur ce point. M. Le Gall fils répondit qu’il n’y avait aucun doute sur la date, que le 1er janvier, vers sept heures du soir, il avait bien eu rencontre de M. Cadiou sur le quai de la gare de Saint-Pol-de-Léon M Le Gall a lui aussi remarqué la mauvaise mine de M. Cadiou ; mais c’était une assez vieille connaissance pour qu’aucune erreur lie fut possible sur la personne.
Après la déposition de M. Le Gall vint celle de M. Graff négociant à Saint-Pol, qui confirme celle de M. Le Gall. Le 1er, janvier au soir, à la gare, M. Le Gall a bien salué un monsieur que lui ne connaissait pas, et qui lui fut désigné comme étant M. Cadiou.
Mardi après-midi, M Le Clec’h, juge d’instruction, avait convoqué à son cabinet Mlle Quémeneur, belle-fille de M. Graff ; M. Saillour, commis de l’hospice M. Coulloch, ancien pharmacien, qui le 25 décembre, dans une promenade faite en compagnie de M. Le Gall à Keranroux, vit M Cadiou, que d’ailleurs il ne connaissait pas, mais dont M. Le Gall lui dit le nom, enfin la famille de M. Le Gall, demeurant venelle aux Prêtres. Les dépositions des familles Graff et Le Gall ont purement et simplement confirmé celle de M. Le Gall. C’est bien le 1er janvier à 7 heures du soir que celui-ci a vu M. Cadiou à la gare de Saint-Pol de Léon.

UNE ÉTRANGE LETTRE
M. Cabon, employé aux télégraphes de Morlaix, qui, comme on le sait, a témoigné d’avoir vu M. Cadiou à Morlaix, place Thiers, le 1er janvier au matin, vient de recevoir une lettre de menaces de la part d’un certain Bernard et datée de Nantes.
L’écriture est contrefaite et la signature entourée de fioritures d’un goût douteux.
M. Cabon est allé montrer cette lettre à M. Lellec’h [Le Clec’h] juge d’instruction. Peut-être est-elle l’œuvre d’un lecteur passionné des journaux qui tient lui aussi sa « piste » et abomine tout ce qui vient l’en détacher.
Voici la lettre en question reproduite telle quelle

Nantes, 8 mars 1914.
Monsieur le Facteur,
Allez-vous dire combien l’avocat de l’assassin Pierre vous a acheté pour faire un faux témoignage ?
Non, n’est-ce pas C’est scandaleux. Le public est écœuré de voir qu’en payant on vous fait faire un faux ; mais prenez garde, cela porte malheur.
Il y a une justice immanente et plus tard vous serez confondu.
BERNARD

Qu’est devenue la bicyclette ?
On se demande depuis quelques jours ce qu’est devenue la bicyclette de M. Cadiou. On prétendait aujourd’hui qu’elle vient d’être retrouvée à Landerneau, mais on affirme par ailleurs qu’elle ne l’a pas encore été.

La « petite mare » de M. Cloarec

M. le député Cloarec en a de bien bonnes. Nous voulons dire que ses plaisanteries ne manquent pas de gaité car, à moins de supposer qu’il est le moins intelligent des hommes supposition offensante que nous ne ferons pas on ne peut considérer la lettre qu’il vient de publier et où il met en cause
M. Trémintin, conseiller général de Plouescat, que comme une simple farce.
Le nom de M. le député Cloarec a été mêlé aux péripéties de l’affaire Cadiou. L’Ouest-Éclair a parlé de lui ; d’autres journaux de Bretagne ou de Paris ont également prononcé son nom. Ce qu’on a dit de lui n’allait d’ailleurs pas bien loin, puisqu’aussi bien il ne s’agissait de rien de plus que de solliciter de sa part quelques renseignements que l’on jugeait pouvoir être utiles à l’instruction. Dès le début de l’affaire, M. Cloarec avait déclaré « M. Cadiou a été assassiné par les réactionnaires ». C’était une opinion. Pourquoi le Parquet n’eût-il pas interrogé l’homme qui venait de la formuler ? Un interrogatoire n’a rien d’infamant.
D’autre part ; M. Cloarec devant être au courant des développements et des difficultés de l’entreprise de la Grande-Palud, puisqu’il en était l’avocat-conseil, paraissait assez bien placé pour donner son avis. Nous n’avons, quant à nous, rien dit de plus et nous ne comprenons pas encore pourquoi M. Cloarec nous veut malemort de notre attitude.
Ceci posé, nous estimons qu’après s’être mis si fort en colère, M. le député Cloarec exagère la note burlesque lorsqu’il finit d’apercevoir dans les dires des journaux à son sujet des arrière-pensées électorales et, plus encore, un véritable complot contre son écharpe. Il est permis d’aimer les contrastes, mais à vouloir les forcer, on risque de se rendre un peu ridicule. Hier M. Cloarec se fâchait aujourd’hui, il nous offre prématurément une représentation de mi-carême. On ne peut, en effet, qualifier autrement l’accusation qu’il lance contre M. Trémintin d’être « l’auteur et l’inspirateur » des propos tenus sur le député de Morlaix par les journaux qui se sont occupés de l’affaire Cadiou.
Sur la foi de gens mal informés et qui avaient peut-être un intérêt immédiat ou lointain à lancer cette nouvelle, M. Cloarec s’est imaginé qu’il aurait pour concurrent, dans la 2e de Morlaix, M. Trémintin. La peur qu’il en a ressentie l’a affolé et c’est ainsi qu’il faut sans doute expliquer la lettre à laquelle nous faisons allusion.
Quoi qu’il en soit et quelque jugement que l’on porte sur les mobiles qui ont inspiré à M. Cloarec ce « topo » ridicule, la loyauté nous fait un devoir d’affirmer qu’à aucun moment M. Trémintin ne nous a fourni aucun renseignement, ni écrit, ni oral, sur l’affaire de la Grande-Palud.
Et ce qui nous incline à interpréter la lettre de M. le député Cloarec comme une simple farce d’arrondissement, c’est que lui-même ne pouvait ignorer qu’en effet M. Trémintin est demeuré complètement étranger aux enquêtes menées par les journaux sur cette mystérieuse affaire.

12 mars 1914 – p. 1, 2 et 3

TENONS-NOUS LE BOUT DE L’ÉCHEVEAU ?
Le voyageur est retrouvé
Le revolver n’a pas tué

Une fois de plus c’est, une information donnée par l’« Ouest-Éclair » qui domine toute la journée d’hier.
La découverte du mystérieux voyageur de commerce ayant acheté un revolver à l’ingénieur Pierre est confirmée.
En effet, notre correspondant de Guingamp, qui a pu obtenir un entretien de M. Simon, armurier, nous adresse à ce propos le télégramme suivant :

Guingamp, 11 mars. M. Félix Simon habite rue du Pot-d‘Argent, et son magasin se trouve situé 11, rue des Carmélites.
Je me suis présenté à lui. M. Simon travaillait à son étau. Informé du but de ma visite, il se mit gracieusement à ma disposition et commence en ces termes :
« Le samedi 28 février, en lisant votre journal, il m’est venu à l’esprit certains faits qui se seraient passés lorsque j’étais installé à Janzé (llLe-et-Vilaine), rue Nantaise. Je rassemblai mes souvenirs et fus bientôt convaincu que ma mémoire ne me faisait pas défaut. J’appelai alors un de mes voisins. M. Dumont, cordonnier, auquel je racontai les faits, afin de pouvoir certifier mes doutes, nous cherchâmes tous deux parmi des vieilles factures et j’acquis bientôt la preuve que je ne m’étais pas trompé.
Je mis immédiatement M. le Juge d’Instruction de Brest au courant par une lettre que je lui adressai. Je me rendis aussi dans la soirée du samedi au commissariat de police de Guingamp pour y faire ma déposition, mais ne put voir M. Le Commissaire. Celui-ci, prévenu de ma visite, vint d’ailleurs chez moi le lendemain, dimanche 1er mars, accompagné d’un agent, et reçut ma déposition.
En voici au surplus la substance :
Dans le courant du mois de janvier 1912, un mercredi, jour de marché à Janzé, je reçus la visite d’un voyageur en huiles minérales, M. Meslay, voyageant pour le compte de la maison Taupin. Broux et Meslay, de Pré-en-Pail (Mayenne), dont il me dit être associé, ainsi que l’indiquait la raison sociale.
Il me fit ses offres de services et comme je lui faisais remarquer que je ne pouvais m’occuper de lui à cause du marché, il me répondit que venant de Brest et de Landerneau il ignorait qu’il y avait marché ce jour là, sinon il aurait retardé sa venue à Janzé.

TOUT EN CAUSANT AVEC CE VOYAGEUR, JE NETTOYAIS UN REVOLVER DE CALIBRE DE 6 m/m DIT VELO-DOG, A BARILLETS LONGS POUR BALLES BLINDÉES.
LE VOYAGEUR S’APPROCHA ET APRÈS AVOIR REGARDÉ LE REVOLVER QUE JE TENAIS A LA MAIN IL ME DEMANDA : « COMBIEN VENDEZ-VOUS CES REVOLVERS, 38 FRANCS ?» – NON, LUI DIS-JE. DE 28 à 32 FRANCS, SELON QUE L’ON PREND LA GAINE ET LES BALLES AVEC. » A CE MOMENT, M. MESLAY SORTANT DE LA POCHE GAUCHE DE SON PALETOT UN REVOLVER, ME DIT QU’IL VENAIT DE L’ACHETER LA VEILLE A LANDERNEAU POUR UN PRIX DE 14, 16 OU 18 FRANCS, JE NE ME RAPPELLE PAS EXACTEMENT.
CE REVOLVER M’A PARU EN TOUT POINT SEMBLABLE A CELUI QUE JE NETTOYAIS ET COMME JE DEMANDAIS AU VOYAGEUR DE ME LE MONTRER POUR, L’EXAMINER, IL LE REMIT DANS SA POCHE EN ME DISANT QU’IL ÉTAIT CHARGE.
Nous traitâmes ensuite une commande d’huiles et sortîmes pour prendre l’apéritif : deux autres personnes, dont un de mes ouvriers, se joignirent à nous et, tout en parlant de choses et autres, M. Meslay nous fit savoir qu’il était la veille à Landerneau, où il avait RATE UNE AFFAIRE.

Je n’ai plus revu M. Meslay et ce n’est qu’au mois de mai ou juin suivant que j’appris par un voyageur de la même maison que M. Meslay avait retiré ses fonds de la société et se trouvait actuellement en Amérique.

JE CERTIFIE QUE MES SOUVENIRS NE ME TROMPENT PAS ET, DES A PRÉSENT, JE PUIS DIRE QUE CES FAITS SE SONT PASSÉS DU 20 AU 27 JANVIER 1912 ; SI J’AVAIS UN CALENDRIER 1912 SOUS LA MAIN, JE VOUS DIRAIS EXACTEMENT LA DATE.

Vendredi dernier, j’ai reçu la visite d’un agent de la Sûreté auquel j’ai remis des lettres et factures de la maison Meslay, après lui avoir répété ce que je viens de vous raconter.
D’ailleurs, ma déposition justifie les dires de M. Pierre, qui a toujours déclaré avoir vendu le revolver en 1912.
« Je ne sais si elle a grande valeur mais je m’appuie sur des preuves certaines ainsi qu’en témoignent les lettres et factures datées que j’ai remises l’agent de la Sûreté ».
M. Simon termina ainsi l’entretien en déclarant qu’il serait heureux si sa déclaration apportait un peu de lumière dans cette ténébreuse affaire.

Est-ce M. Meslay ?
Le voyageur auquel M. Pierre a vendu son revolver, disions-nous hier est actuellement dans l’Amérique du Sud. Nous avions des raisons particulières de parler ainsi, bien qu’étant convaincu que M. Meslay habitait à quelques heures de chemin de fer de nos bureaux.
Mais il ne fallait pas donner l’éveil à certaines susceptibilités de la police qui gardait jalousement un secret… devenu aussi le nôtre.
Dès la première heure hier matin nous entrions en conversation téléphonique avec la maison Taupin-Broux-Meslay, de Pré-en-Pail. Fort aimablement, nous fûmes renseignés aussi complètement que les circonstances le permettraient sur M. Meslay.
Quelques instants plus tard, notre correspondant d’Alençon se présentait de notre part chez M. Broux, de la même maison, où il s’entendait dire que M. Meslay voyageait aux environs et qu’il ne rentrerait qu’à la fin de la semaine.
Mais nous avions chargé notre représentant à Argentan de rechercher dans les hôtels de cette ville le passage de M. Meslay et dans l’après-midi nous retrouvions la trace de ce dernier.
Enfin, à 7 heures du soir, dans un hôtel d’Alençon, nous rencontrions M. Meslay.
II venait de lire notre journal.
« JE ME SOUVIENS PARFAITEMENT AVOIR RENCONTRE A JANZÉ M. SIMON, L’ARMURIER DONT VOUS PARLEZ. ET CELA A DEUX REPRISES. MAIS JE N’AI FAIT AFFAIRE AVEC LUI QU’UNE SEULE FOIS, EN JANVIER 1912.

C’est sans doute ce jour-là que vous lui avez montré le revolver acheté à Landerneau ?
– JE NE LUI Al JAMAIS FAIT VOIR AUCUN REVOLVER ET ENTRE NOUS, IL NE FUT PAS QUESTION DE REVOLVER.
VOUS AVEZ POURTANT LU CE QUE DÉCLARE M. SIMON ?
– OUI, MAIS M. SIMON SE TROMPE. JE NE DOUTE PAS DE SES AFFIRMATIONS CONCERNANT LA VISITE D’UN VOYAGEUR LUI AYANT MONTRE UN REVOLVER, ACHETÉ AUX ENVIRONS DE LANDERNEAU, MAIS JE NE SUIS PAS CE VOYAGEUR.
M. Meslay s’est montré catégorique dans ses dénégations. Il a ajouté :

« Certainement. M. Simon fait une erreur de nom. Il ne s’agit pas de moi. Peut-être un autre voyageur du nom de Meslay, travaille-t-il habituellement en Bretagne, et dans ce cas, c’est à lui que se rapportent les faits dont parle l’armurier de Guingamp, mais, encore une fois, il ne s’agit pas de moi ».

Nous ne pouvions que nous incliner devant des affirmations aussi précises, songeant, à part nous, qu’elles n’étaient pas de nature à éclaircir la ténébreuse affaire Cadiou, au contraire. Comme nous quittions Meslay, celui-ci nous déclara :
Je suis prêt, pour prouver ma bonne foi, à accepter une confrontation avec M. Simon devant le juge d’instruction de Brest.
M. Meslay est rentré directement à Pré-en-Pail hier soir, où l’attendait, nous a-t-on affirmé une volumineuse correspondance, scellée de cachets officiels.

Le revolver de Pierre n’a pas tué Cadiou
BREST, 11 mars. (De notre correspondant particulier). La justice est facétieuse et elle ne perd pas une occasion de manifester le caractère de pince-sans-rire qu’on lui connaît depuis longtemps. Elle a choisi la journée d’aujourd’hui pour signifier à l’ingénieur Pierre que sa demande de mise en liberté provisoire était rejetée.
C’est d’aujourd’hui que d’une façon à peu près certaine, vous allez le voir, on peut affirmer que le revolver de M. Pierre n’est pas l’arme du crime, aujourd’hui où le magistrat instructeur a pu lire à l’aise les procès-verbaux de M. le commissaire de police mobile Le Coz, certifiant d’une façon authentique les sensationnelles rétractations que j’ai pu obtenir de M. Bonnefoy.

UNE PRÉCISION DU DOCTEUR PAUL
L’Ouest-Éclair ayant interrogé le docteur Paul, qui fit l’autopsie de Cadiou et qui affirme avoir pris le calibre de la balle extraite du corps de la victime, m’avait adressé ce matin le télégramme suivant :

« DOCTEUR PAUL AFFIRME QUE BALLE FAIT SIX MILLIMÈTRES JUSTE. PRÉCISEZ CE POINT ».

Je suis en mesure de préciser et de vous dire que les déclarations de M. le docteur Paul vont nous fournir une nouvelle preuve de ce que l’Ouest Eclair a annoncé hier, à savoir que le revolver de M. Pierre ne pouvait pas être l’arme du crime.
Vous allez d’ailleurs en juger.
Je vous ai apporté hier des déclarations précises qu’avait faites l’armurier, M. Marie, de Landerneau, et celles non moins précises de M. Lelièvre, armurier à Brest, rue Jean-Macé.
Je vous ai dit, d’après M. Marie lui-même, que le revolver qu’avait M. Pierre était un revolver sans chien genre Hammerless, du modèle courant, et absolument semblable à celui que possède M. Moreul, pharmacien à Landerneau. M. Moreul a également acheté son revolver chez M. Marie. Je vous ai dit tout cela et je vous ai rappelé également que M. Moreul n’avait pu mettre dans son revolver, lorsqu’il l’essaya ces temps derniers, une balle blindée, à chemise de nickel. M. Marie lui expliqua qu’effectivement ce n’était pas possible. Les revolvers de MM. Moreul et Pierre sont destinés à tirer des balles vélo-dog, dont le calibre est de 6 millimètres à peu près. Or le calibrage des balles blindées connues généralement sous le nom de balles de 6 millimètres, est de 6 m/m 35, si on tient compte de la douille.
Il est impossible, absolument impossible de mettre avec sa douille une balle blindée de 6 m/m 35 dans un revolver propre à tirer des balles vélo-dog, ou calibrage d’environ 6 millimètres.
Je vous ai dit encore que la balle vélo-dog se fait au calibrage de 6 millimètres généralement et, sur demande, au calibrage de 5 millimètres. Les balles à chemise de nickel qu’on trouve dans le commerce sont aux calibrages de 6 m/m 35, 7 m/m 65 et 9 millimètres.
Je m’étais borné hier à vous faire remarquer que, puisque la chemise de la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou était en nickel, elle n’avait pu être tirée par le revolver de M. Pierre.

L’avis d’un troisième armurier
Je vais poursuivre maintenant mon argumentation, grâce aux excellents renseignements que vient de me donner M. Legoff, armurier à Brest, 86, rue de Siam. M. Legoff, après avoir confirmé tout ce qui précède, a bien voulu m’expliquer que le calibrage d’une balle est donné par la mesure prise sur la douille. Mesurée alors, la balle vélo-dog donne exactement 6 m/m 1, et la balle à chemise de nickel 6 m m 35, ce que nous avons dit.
Cependant, me fait remarquer M. Legoff, il convient d’observer que le calibrage, ainsi donné est, à la vérité, le calibrage de l’arme qui a tiré la balle, parce que la douille a une certaine épaisseur.
Le véritable calibrage de la balle n’est pas celui indiqué sur les catalogues, mais celui de la cartouche tirée. Il s’obtient en mesurant la partie cylindrique de la balle sorte de la douille. M. Legoff a mesuré au pied à coulisse la partie cylindrique de la balle vélo-dog et la balle à chemise de nickel. J’ai pu constater avec lui qu’on obtient pour la balle vélo-dog 5 millimètres et demi exactement et pour la balle à chemise de nickel 6 millimètres juste.

SI VOUS VOULEZ BIEN REMARQUER QUE LE DOCTEUR PAUL AFFIRME QUE LA BALLE QU’IL TROUVA DANS LE CORPS DE M. CADIOU MESURE EXACTEMENT SIX MILLIMÈTRES, COMME VOUS ME L’AVEZ TÉLÉGRAPHIÉ. VOUS CONCLUREZ AVEC MOI QU’AUCUN DOUTE N’EST PLUS POSSIBLE

Il n’y a pas d’autre balle que la balle chemise de nickel du calibre marqué 6 m/m 35 sur les catalogues qui mesure juste 6 millimètres lorsqu’elle est séparée de sa douille.

1° La balle qui tua M. Cadiou et qui mesurait 6 millimètres ne peut provenir que d’un calibrage de 6 millim. 35 ;
2° Le revolver forme Hammerless que possédait M. Pierre et qui tirait les balles vélo-dog ne pouvait pas tirer les balles de 6 milIim. 35.

Un quatrième armurier
Ce point m’a encore été confirma aujourd’hui même à la maison d’arme Tagut, rue de Siam, 9, à Brest.
Grâce l’obligeance de M. Legoff, j’apprends encore qu’on ne peut se méprendre sur le caractère de l’arme qui tira la balle qui tua M. Cadiou.
LES SEULES ARMES OUI TIRENT LES BALLES BLINDÉES, DIT L’ARMURIER, SONT LES PISTOLETS AUTOMATIQUES OU SEMI-AUTOMATIQUES ET LES REVOLVERS SPÉCIALEMENT CHAMBRÉS POUR CES BALLES.

Mais lorsque les revolvers sont chambrés pour des balles à chemises de nickel, ils ne peuvent plus tirer de balles vélo-dog en cuivre rouge et lorsque les revolvers sont chambrés pour la balle en cuivre rouge, ils ne peuvent plut tirer de balles à chemines de nickel.
Nos lecteurs qui voudront s’en rendre compte pourront en faire facilement l’expérience. Ils verront que la balle vélo-dog sort des barillets de revolver tirant la balle de nickel, arrêtant ainsi leur marche, et qu’elle ne rentre pas dans les réservoirs de pistolets automatiques ou semi-automatiques. Ils verront d’autre part que les balles à chemise de nickel ne rentrent pas dans les revolvers tirant les balles vélo-dog.
Proportionnellement à sa longueur, la balle de nickel est plus lourde que la balle vélo-dog. Celle-ci est toute en cuivre rouge alors que la balle à chemise de nickel est à l’intérieur remplie de plomb serti dans la chemise. Cette dernière est faite d’un alliage composé exactement de laiton, de zinc et de nickel. Le détail de sa composition a son importance, parce que l’on comprend facilement qu’un pareil alliage, en raison du laiton et du zinc qu’il contient est très oxydable.
L’accusation ne se désagrège pas, comme un confrère le dit avec condescendance, elle semble s’effondrer.

AFFAIRE CADIOU – L’INSTRUCTION CHÔME

Brest, 11 mars.
(De notre correspondant particulier)

Ce matin, on a extrait M. Pierre du Bouguen pour ramener au Palais de Justice vers dix heures, et demie. En présence de son avocat, il lui fut notifié par le juge d’instruction, M Bidard de la Noé, que la demande de mise en liberté provisoire qui avait été formulée en sa faveur par la défense était rejetée.
M. Pierre s’est immédiatement pourvu devant la chambre des mises en accusation, laquelle on a envoyé le dossier, et qui devra se prononcer en dernier ressort.
Mme Pierre est venue ce matin à Brest pour voir son fils, mais comme M. Pierre était au Palais de Justice, M. Bidard de La Noé a bien voulu ménager une entrevue l’ingénieur et sa mère dans son cabinet.
M. Pierre et Me Feillard remercièrent vivement M. le juge de son attention.
M. le commissaire de police mobile Le Coz et son inspecteur, M. Brisset, se sont rendus aujourd’hui à Morlaix où ils avaient l’intention de vérifier le témoignage de M. Le Gall, commis à l’Hospice de Saint-Pol-de-Léon, qui a déclaré avoir vu M. Cadiou le 1er janvier, alors que lui-même était en compagnie de son fils, étudiant en médecine.
On se souvient que M. Le Gall salua l’ancien directeur de la Grande-Palud en lui disant : « Bonjour, M. Cadiou ».
Son fils lui demanda quel était ce monsieur et M. Le Gall répondit :
« C’est un ancien avoué de Morlaix ».
Comme M. Le Gall avait déposé devant le juge d’instruction, MM. Le Coz et Brisset n’eurent pas à l’entendre.

A Morlaix
Morlaix, 11 mars.
M. le docteur Prouff, un instant visé par un journal comme étant l’auteur de la lettre anonyme adressée au docteur Paul, a été mercredi après-midi, interrogé par le commissaire spécial. Il a de nouveau certifié que jamais il n’a écrit de sa vie une lettre anonyme. Comme ami de Cadiou et de la famille, il s’est occupé de l’affaire et est même allé, comme l’ont relaté les quotidiens, en compagnie de Me Huet Kerbriant, avocat à Morlaix, faire une enquête à la Grande-Palud. Mais il n’en sait pas plus que qui que ce soit sur la question.
La lettre anonyme lui est montrée. L’écriture est très visiblement différente de celle de l’honorable docteur-médecin. Aucune présomption ne saurait subsister et la parole de M. Prouff est amplement suffisante pour dissiper le moindre doute.

ET LA BICYCLETTE
Mme Zaccone affirme qu’au 4 janvier, lors de sa visite à Landerneau avec M. Joncour, elle vit les deux bicyclettes de M. Cadiou dans leur garage habituel.
La police s’occupe de suivre cette bicyclette mystérieuse jusqu’à Rennes, sinon jusqu’au Mans.

Cadiou était-il à Rennes le 2 janvier ?
Pour ceux qui suivent la piste de Morlaix, il sembla absolument acquis à l’heure actuelle que M. Cadiou était à la gare de Landerneau le 1er janvier dernier, et qu’il y prit le train de 7 h. 13. Cela résulte des témoignages formels de MM. Le Gal [Gall] père et fils et de M. Graff.
M. Cadiou avait à la main sa bicyclette. Il était le seul voyageur ayant une bicyclette.
Tous les employés de la gare présents à cette heure confirment sur ce point les dires de MM. Le Gall et Graff.
Or – et cela est extrêmement important – il n’y eut dans toute la journée du 1er janvier, au départ de Saint-Pol-de-Léon, qu’une seule bicyclette mise aux bagages, et ce fut précisément ce train de 7 h. 13 que prit M. Cadiou, seul voyageur – nous le répétons – ayant une bicyclette.
Le directeur de la Grande Palud serait monté dans ce train, en deuxième classe. Le facteur-receveur lui délivra un billet à demi-tarif, sur présentation d’une carte d’abonnement
Pour quelle destination étaient et le billet et le bulletin de bagage ? Pas d’erreur possible encore sur ce point. La comptabilité de la gare de Saint-Pol fait foi que le voyageur – en l’occurrence M. Cadiou – et la bicyclette seraient A DESTINATION DE RENNES.
Reste à savoir maintenant si l’ex-avoué de Morlaix aurait accompli ce voyage en entier. Nous avons tenté d’obtenir hier sur ce point une certitude et à cet effet nous nous sommes adressé à M. Mouillefarine, chef de gare principal à Rennes et M. Froger, chef de gare adjoint. Très aimablement ces messieurs se sont mis à notre disposition. Nous aurions voulu retrouver, à défaut du billet de seconde classe délivré à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier à M. Cadiou le bulletin de bagage de la bicyclette.
En possession de ce bulletin, portant l’indication « Saint-Pol-de-Léon, un voyageur avec bicyclette », nous pouvions affirmer que M. Cadiou, parti le 1er janvier à 7 h. 13 du soir de Saint-Pol, était descendu en gare de Rennes le lendemain 2 janvier, au train de minuit 53…
Et nous suivions ainsi la victime du drame de la Grande-Palud dans toutes ses étapes vers sa fin tragique :
1er janvier : le matin, Morlaix (nombreux témoignages), le soir Saint-Pol-de-Léon (nombreux témoignages).
2 janvier : Rennes (billet ou bulletin de bagages).
3 janvier : probablement Rennes ou Paris.
4 janvier : Paris, gare Saint-Lazare (s’il faut en croire le témoignage du postier Boulier).
Mais, malgré nos recherches, nous n’avons pu retrouver la trace du bulletin de bagages (bicyclette sans plaque et pour cause. Ce bulletin est actuellement à Paris au service du contrôle, avec tous les bulletins reçus à la gare de Rennes pendant le mois de janvier.
Il serait facile, croyons-nous, et nous ajoutons il serait du plus grand intérêt de compulser le paquet de bulletins, ficelé avec soin, du 2 février 1914. Si l’on y trouvait celui délivré à M. Cadiou la preuve que nous voulions faire serait acquise.
A la justice de se livrer à ces recherches. C’est son rôle.

Le témoignage de Bossard
A propos de la déposition de M. Bossard, dont nous avons dit hier la fragilité, le Temps publiera aujourd’hui la note suivante :
« Au sujet de la déclaration de M. Bossard, qui affirme avoir vu Cadiou descendre à Landerneau à 7 heures 15 du train de Morlaix, j’ai reconstitué l’itinéraire et l’emploi du temps du témoin. En tenant pour vrai son départ de la Grande-Palud à 6 heures et quart il lui est presque impossible d’avoir vu Cadiou dans les circonstances qu’il indique, mais il suffit d’une différence de quinze à vingt minutes pour que sa version soit plausible.
On me signale également que Bossard aurait tenu des propos assez graves à des ouvriers travaillant à bord du Gorba-Mendi :
« Je n’aurais qu’un mot à dire pour faire mettre Pierre en liberté », aurait-il déclaré.
Il a répété les mêmes paroles chez M. Guerrier, rue Fautras.
Ajoutons que la brigade mobile de Rennes a recueilli le témoignage d’un employé de la gare de Landerneau, affirmant que dans les derniers jours de décembre, il avait délivré à M. Cadiou des billets pour Brest. Or, cet employé ne donne des billets pour cette ville, et seulement pour elle, qu’aux trains de 13 h. 37 et de 13 h. 50. Donc, si l’on tient compte de l’emploi du temps de M. Cadiou, qui le 27 au matin est à Brest, le 28 toute la journée à Cléder, le matin du 29 à la Grande-Palud, le soir du même jour à Landerneau et le 30 au matin à l’usine, il en ressort que le seul moment où l’usinier aurait pu se rendre à Brest serait le 27 après-midi. Le témoignage de Bossard se trouve donc singulièrement infirmé.

13 mars 1914 – p. 2 et 3

M. Meslay a-t-il pu acheter le revolver de Pierre ?
L’Armurier le croit Le voyageur le nie

Guingamp, 12 mars. (De notre correspondant particulier.) Dès huit heures ce matin je me suis présenté à nouveau chez M. Félix Simon, auquel J’ai fait part des dénégations de M. Meslay, le voyageur qui se présenta chez lui en janvier 1912. M. Simon en était au courant par la lecture de l’Ouest-Éclair.
M. Meslay, dit-il, demande une confrontation, je suis prêt et je vous certifie que j’arriverais facilement à le confondre. La conversation entre lui et moi, rapportée par l’Ouest-Éclair de ce matin, est très exacte. D’ailleurs, et cela peut vous intéresser, nous n’étions pas seuls. J’avais alors à mon service, comme ouvrier mécanicien, un jeune homme de Rennes, Emile Maugeon, qui doit encore habiter cette ville, avec sa mère tenant débit rue nationale ; il travaillait dans le magasin pendant notre conversation et je ne doute pas qu’il doit s’en rappeler.
Je fis à M. Meslay une commande d’une caisse d’huile et de six bidons de graisse.
Ce voyageur nie m’avoir montré un revolver, mais pourquoi voulez-vous que je l’eusse dit autrement ? C’est justement cette circonstance qui m’a fait croire qu’il y avait une relation quelconque entre l’achat de son revolver et l’affaire de la Grande-Palud.
M. Meslay ne nie pas avoir fait affaire avec moi, mais il ne l’a fait que cette seule fois, j’avais appris à ce moment que quelques mois auparavant Il se serait présenté chez divers autres commerçants de la ville, notamment chez M. Lamy, bourrelier.

Comme je demande s’il s’agit bien de M. Meslay, M. Simon me répond :

JE SUIS SÛR QUE LE VOYAGEUR S’APPELAIT M. MESLAY, LES LETTRES ET FACTURES QUE J’AI REMISES A LA SURETÉ EN FONT D’AILLEURS FOI. JE PUIS AUSSI VOUS EN DONNER LE SIGNALEMENT EXACT : C’EST UN PETIT TRAPU BRUN, AYANT LES YEUX ENFONCES ET PARLANT UN PEU DU BOUT DE LA LANGUE, D’UNE QUARANTAINE D’ANNÉES ENVIRON.

Il m’a semblé aussi que ce Monsieur se servait plutôt de sa main gauche, j’ai fait cette remarque quand il tira son revolver de la poche extérieure de son paletot.
Chez M. Judéaux, débitant, chez lequel nous nous rendîmes pour prendre l’apéritif, je remarquai encore que le voyageur bourrait sa pipe de la main gauche.
Vous voyez que mes souvenirs sont fidèles. Si je vous ai dit hier que M. Meslay devait se trouver actuellement en Amérique, c’est sur la réponse évasive que me fit le nouveau voyageur, maigre, cheveux bouclés, qui se présenta chez moi en mai ou juin suivant.
Je demande ensuite à M. Simon s’il est aussi affirmatif sur la date du passage de M. Meslay à Janzé.
C’était un mercredi, jour de marché à Janzé, le. 25 ou le 26 janvier.

Prenant un calendrier de 1912, je remarque que le mercredi Sr trouvait être le 24 Janvier.
C’est donc ce jour là dit M. Simon.
Je vous disais, de plus, qu’au café M. Meslay me dit être arrivé à Janzé par le train de 9 h. 45 du matin, venant de Rennes ; il était arrivé dans cette ville la veille au soir venant de Brest et Landerneau.
Encore une fois je vous déclare que si une confrontation a lieu entre M. Meslay et moi, je me fais fort de lui rappeler sa visite à Janzé, ainsi que l’incident du revolver dans mon magasin.

M. Simon termine l’entretien en disant :
Je ne dis pas que le revolver que me montra le voyageur est celui de M. Pierre, mais ce sont les coïncidences de dates qui m’ont frappé.
Plusieurs journaux ont dit que j’avais déclaré que le revolver que me fit voir le voyageur ne fonctionnait pas, cela est faux puisque M. Meslay le remit dans sa poche « parce qu’il était chargé ».

A PRE-EN-PAIL

Pré-en-Pail, 12 mars- (De notre envoyé spécial). Aussitôt que nous sûmes que M. Meslay, négociant à Pré-en-Pail, avait été désigné par M. Simon, de Guingamp, comme étant peut-être le voyageur qui avait acheté le revolver de M. Pierre, nous nous sommes rendu au lieu-dit en automobile.

M. Meslay, très honorablement connu et très estimé sur la place d’Alençon, est depuis 1911 associé à la maison Taupin-Broux et Meslay. Il n’avait pas l’habitude d’aller en Bretagne. Cette tournée est faite habituellement par un voyageur, M. Dannap.
Quand nous nous présentons à l’usine d’huiles Taupin, Broux et Meslay, nous sommes reçu par M. Broux, co-associé et Pinson, comptable, qui par un coup de téléphone de l’administration de l’Ouest-Eclair avaient déjà été mis au courant.
C’est ce matin seulement que M. Meslay étant rentré à Pré-en-PaiI, nous avons pu le voir nous-mêmes. Il nous a très volontiers accordé un long entretien.
Quoi qu’en dise M. Simon, l’accent de M. Meslay est très pur, il ne parle pas du tout du bout de la langue. D’autre part il n’est pas brun, il est utilement blond, de taille moyenne, est d’un commerce charmant et rit beaucoup de l’aventure qui lui arrive.
Il ne peut que nous répéter ce qu’il a dit la veille à notre collègue de l’Ouest-Éclair.
– Je vous répète, nous dit-il, que mes relations avec M. Simon se résument en ceci : En janvier 1912, je suis allé trouver M. Simon à Janzè, je lui ai fait mes offres de services, à ce moment il n’avait pas de revolver à la main, il n’était pas dans son jardin mais bien dans son atelier. Il ne fut à aucun moment question de revolver. J’ai été peut-être un quart d’heure avec lui et c’est la seule fois que je le visitai.
Une deuxième fois Je passai bien à Janzé, la veille de l’Ascension 1912, mais je ne suis pas allé chez M. Simon.
– Et pourquoi cela monsieur ?
– C’est que la commande prise par M. Simon n’eût pas de suite.
– Et M. Pierre ?
– Je n’ai jamais été à Landerneau, je n’ai jamais eu de relations avec M. Pierre, je n’ai jamais eu de revolver en ma possession, je n’ai Jamais tiré sur des tas de charbons comme on l’a dit. »

« Le Parquet de Brest, nous dit encore M. Meslay, a téléphoné à mon adresse en demandant si j’étais à mon domicile, c’était le 11. Il m’a dit de ne pas répondre à la convocation de la police mobile de Rennes.

Ce que nous dit l’ex-ouvrier de M. Simon
Nous avons vu hier à Rennes, à son domicile, 10, rue Nationale, M. Maugeon, qui fut autrefois l’employé de M. Simon à Janzé et qui travaille actuellement chez M. Thuau, fondeur. Nous lui avons demandé son avis sur ce nouvel incident de l’affaire Cadiou où tout d’un coup il se trouve mêlé.
– En effet, nous dit-il, j’ai vu hier dans l’Ouest-Éclair que M. Simon, mon ancien patron, faisait une révélation sensationnelle au sujet du revolver et qu’il mettait la police sur une piste qui peut être celle du mystérieux voyageur de commerce.
– Oui, M. Simon dit qu’un certain M. Meslay, voyageur de commerce, lui a montré un revolver qu’il disait avoir acheté à Landerneau la veille. Il paraîtrait que vous auriez été avec eux prendre une consommation dans le débit voisin.
– Oui, nous répond le jeune homme, c’est possible. Mais remarquez que cela remonte à deux ans déjà en janvier 1912 et le dois vous avouer que je ne me rappelle pas du tout de cette rencontre. Mais nous en voyions tant de voyageurs !

– M. Simon a-t-il une bonne mémoire ?
– Une mémoire excellente. J’ai même remarqué très souvent qu’il observe à fond les gens et qu’il se les rappelle sans jamais se tromper. Sous ce rapport je lui accorde toute ma confiance. Tout ce que je puis vous dire c’est que M. Simon est fin homme extrêmement sérieux et incapable de mentir. Je suis persuadé d’autre part qu’il lui est difficile de se tromper sur un tel sujet.
– Et vous, avez-vous une bonne mémoire ?
– Oui, j’ai une très bonne mémoire également.
Ainsi nous parla M. Maugeon. Sa déposition, sans appuyer celle de M. Simon, lui donne une singulière portée, car il est évident que le jeune homme qui est très sincère accorde à son ancien patron la plus complète confiance.

ON CHERCHE Un autre revolver et un autre voyageur
(De notre correspondant particulier)
Brest, 12 mars.
Il est indispensable que le parquet de Brest fasse examiner au plus tôt la balle qui fut trouvée dans le cou de M. Cadiou par le docteur Paul, le jour de la contre-autopsie de Morlaix.
Sur la foi de gens touchant d’assez près le parquet de Brest, on avait pu croire que cette balle avait été envoyée à Saint-Étienne afin d’y être soumise ci l’examen d’un expert. M. le docteur Paul lui-même en était persuadé, il nous l’a d’ailleurs dit, mais il n’en est rien. Vous comprenez bien que cette affaire est d’importance, puisque je vous ai démontré, au cours de mes articles précédents, qu’un revolver du genre Hammerless, chambré pour la balle velo-dog, ne pouvait en aucun cas tirer la balle à chemise de maillechort, et que sorties de leur douille, les balles velo-dog ne mesuraient plus que 5 m/m exactement, et la balle ci chemise de nickel 6 m/m juste.
Deux faits précis doivent fixer l’attention :
Le jour de l’autopsie de Morlaix, on me déclara, ainsi qu’aux autres journalistes, que la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou paraissait être une balle à chemise de maillechort, et pour bien préciser, on nous expliqua que le maillechort était un alliage où dominait le nickel. Dans la soirée de ce même jour, la police, sur l’ordre du Parquet de Brest, se rendit chez M. Maire [Marie], armurier à Landerneau, qui avait vendu un revolver à M. Pierre, et lui demanda de lui montrer quelles balles l’ingénieur avait achetées. M. Maire, sans hésiter, fit voir les balles à armature de cuivre rouge (balles vélo-dog).
En présence de ce fait, les policiers prièrent M. Marie de leur dire si, dans la suite, M. Pierre n’avait pas fait chez lui l’acquisition de balles à chemise nickelée.
L’armurier répondit que non, parce qu’il ne tient pas cet article.
Les représentants de la police lui posèrent alors cette question : « Est-ce que dans le revolver que vous avez vendu à l’ingénieur on pouvait tirer des balles nickelées du même calibre que les balles en cuivre rouge ? »
Comme on lui parlait du même calibrage, M. Marie ne réfléchit pas que les calibres des balles courantes de maillechort et de cuivre rouge sont absolument différents et répondit que c’était possible.
A la réflexion, il se rendit compte qu’évidemment il s’était mépris. Sa réponse n’est d’ailleurs en aucune façon à retenir : la conversation n’était intéressante qu’en ce sens, que la police cherchait à établir que M. Pierre, avait fait l’acquisition de balles à armature de nickel.
Ces recherches étaient la suite logique du reste des déclarations faites dans la matinée à Morlaix.
Deuxième fait à retenir : l’affirmation du docteur Paul qui dit qu’après avoir extrait la balle du cou de M. Cadiou, il la mesura à l’aide d’un pied à coulisse (qu’il a toujours sur lui lorsqu’il fait des autopsies) et qu’il trouva qu’elle mesurait exactement 6mm.
Il parait bien probable que la balle, dans ces conditions, n’était pas en cuivre rouge, mais bien en maillechort. Cette conclusion a beaucoup d’importance actuellement, parce qu’elle entraînerait une mise en liberté forcée.

On cherche le revolver
Nous apprenons que sur l’ordre du parquet de Brest, des recherches vont être faites demain aux environs de l’usine de la Grande Palud et autour du domicile de l’ingénieur Louis Pierre ; on en fera aussi près de l’endroit où fut trouvé le cadavre de M. Cadiou en vue de retrouver le revolver qui tua l’usinier.
Ces recherches seraient motivées par ce fait qu’un parent de l’ancien directeur de la Grande Palud aurait déclaré au parquet que le jour de la découverte du corps il aurait vu jeter un objet dont il n’a pas distingué la forme, par la fenêtre du bureau.

Il y a Meslay et Meslay
MAIS PENDANT QUE JE VOUS PARLE DES RECHERCHES QUI VONT ÊTRE ENTREPRISES POUR RETROUVER LE REVOLVER, JE DOIS VOUS DIRE QUE LES RÉSULTATS DE MON ENQUÊTE PERSONNELLE ME PERMETTENT D’AFFIRMER QU’IL Y A TOUT LIEU D’ESPÉRER QU’ON RETROUVERA SOUS PEU LE VOYAGEUR QUI ACHETA LE REVOLVER A M. PIERRE. CE NE SERAIT PAS M. MESLAY, D’ALENÇON, MAIS UN AUTRE REPRÉSENTANT DE COMMERCE DU MÊME NOM. DE CETTE HOMONYMIE SERAIT RESULTÉE LA CONFUSION.

Deux témoignages à charge disparaissent encore

J’ai été en mesure, lundi soir, de vous annoncer la sensationnelle rétractation du fermier Bonnefoy, que j’avais obtenue le jour même. Ce fait était de la plus haute importance puisqu’il détruisait l’un des éléments de l’accusation. M. Bonnefoy était l’un des principaux témoins à charge.
Il y en avait encore quelques autres et vous en avez donné très exactement la liste dans le numéro de l’Ouest-Éclair de mercredi.
J’entends bien parler des témoins qui disaient avoir vu ensemble M. Pierre et M. Cadiou le 30 décembre, vers 11 heures du matin.
Ces quatre témoins étaient M. Bignard, le contre-maître de l’usine M. Doulou, chauffeur ; Mme Quémeneur, aubergiste à la Grande-Palud, et le pâtour Boulben.
Je viens de recueillir au cours d’une nouvelle enquête, les rétractations précises du pâtre Boulben et de Mme Quémeneur.

LE PÂTRE BOULBEN
Ce pâtre est un enfant qui eut 13 ans le 7 juillet dernier. Il s’appelle Pierre Boulben et non Goulben ou Goulven, comme on l’a dit précédemment.

Il habite chez sa mère, rue Bélérit, 2, à Landerneau, et il est au service de Mme Queméneur, aubergiste à la Grande-Palud.

PREMIÈRE DÉPOSITION

Afin de ne rien changer aux termes d’une déclaration que l’enfant aurait fait à la fin de janvier ou au commencement de février, au représentant de la police spéciale, je vous donne ci-dessous le texte même de son témoignage publié par un confrère de Brest le vendredi 6 février.
« Plusieurs témoins, nous l’avons dit tout à l’heure, donnent la version contraire et parmi eux se trouve un enfant, le petit Paul Goulben [Pierre Boulben] :
« Je gardais, dit-il, la vache de ma patronne dans le pré qui borde le chemin conduisant au moulin. J’ai vu M. Cadiou et M. Pierre se dirigeant vers la maison.
– Quel jour ?
– Le mardi.
– Tu en est sûr, ce n’était pas le lundi ?
– Non, monsieur, car le lundi c’est dans un autre endroit que je vais garder les vaches. »
Le fait, contrôlé par M. Paulin, commissaire spécial adjoint qui fait preuve dans son enquête d’une très grande activité et d’une réelle compétence, a été reconnu exact. »

LA RÉTRACTATION

Or, aujourd’hui, en présence de Mme Quéméneur, sa patronne, la fille de Mme Quéméneur, de plusieurs consommateurs qui étaient dans le débit, de M. Balcon, notre excellent correspondant de Landerneau, le jeune garçon m’a fait textuellement la déclaration que voici :

« JE VOUS JURE, MONSIEUR, QUE LE MARDI 30 DÉCEMBRE 1913 JE N’AI PAS VU ENSEMBLE M. PIERRE ET M. CADIOU. JE VOUS AFFIRME D’AILLEURS QUE JE N’AI JAMAIS DIT, COMME VOUS M’ASSUREZ QU’ON ME L’A FAIT DIRE, QUE JE LES AVAIS VUS CE JOUR-LA ENSEMBLE. »

Il est bien exact que j’ai passé toute ma matinée du 30 décembre dans le pré qui fait l’angle du chemin qui conduit de la maison de ma patronne au pont, et de celui qui mène de l’usine à l’habitation de M. Pierre. J’étais là depuis un peu après huit heures et j’y suis resté jusque vers onze heures, instant où l’on m’appela pour aller déjeuner.
De cela je suis certain. J’ai bien vu M. Cadiou entre huit heures et neuf heures du matin. Il était seul et venait de la route de Landerneau. Il passa sous le pont pour se rendre à l’usine.
« J’ai vu M. Cadiou entre huit et neuf heures du matin ; il était seul et venait de la route de Landerneau, et passa sous le pont pour se rendre à l’usine. Je suis sûr que je ne l’ai pas vu revenir. Je suis sûr aussi que jusqu’à l’heure du déjeuner je n’ai pas vu M. Pierre descendre de chez lui pour aller à la Grande-Palud. D’où j’étais placé, je voyais parfaitement les gens qui passaient sur les deux chemins.
Et comme je demande à l’enfant comment il se fait que dans ces conditions il avait déclaré antérieurement qu’il avait vu M. Pierre avec M. Cadiou, il me répondit très exactement : « JE VOUS JURE QUE JE N’AI JAMAIS DIT CELA, ET JE NE POUVAIS PAS LE DIRE PUISQUE JE NE L’AVAIS PAS VU. »
Ce témoignage est très formel et s’il fallait l’appuyer par une déclaration d’une autre personne, je rappellerais la déclaration qui m’a été faite aujourd’hui à ce sujet par Mme Quéméneur, déclaration que voici :
« Je m’étonne qu’on ait prétendu que mon jeune pâtre avait vu M. Pierre avec M. Cadiou le 30 décembre, puisque je suis bien certain qu’il n’a jamais dit cela. Il a toujours affirmé le contraire et je suis sûre qu’il ne ment pas.

Mme QUÉMÉNEUR
Le nom de cette dame Quéméneur dont je viens de parler a été maintes fois cité depuis le début de l’affaire.
Ce que je puis vous dire maintenant c’est qu’elle a été citée à tort à de nombreuses reprises et Mme Quéméneur s’en montre assez mécontente. La chose est d’autant plus compréhensible qu’on lui a prêté des propos qu’elle n’a jamais tenu et qu’elle ne pouvait avoir tenus.
On a dit en effet qu’elle avait vu M. Pierre et M. Cadiou ensemble le 30 décembre, à onze heures du matin, et cette affirmation l’avait fait classer au nombre des quatre derniers témoins à charge dont je vous rappelai la liste à propos du petit Boulben.
Pour rester dans les limites de la vérité, je dois reconnaitre que Mme Quéméneur, avec laquelle je me suis bien souvent entretenu, n’a jamais prononcé devant moi de pareilles paroles.
A la date du 5 février dernier, après avoir rappelé que M. Bignard avait vu le 30 décembre M. Pierre avec M. Cadiou, ce même confrère de Brest dont je vous parlais tout à l’heure affirma que Mme Quéméneur était du même avis que l’ancien contremaître de l’usine de la Grande Palud.
Voici d’ailleurs textuellement ce qu’il disait :
« Mme Quéméneur, propriétaire d’un débit voisin, était du même avis que M. Bignard.
Elle avait aperçu M. Cadiou se dirigeant vers le moulin avec M. Pierre, mais elle ne l’avait pas vu redescendre. »

Mme Quéméneur à laquelle je rappelais tout cela cette après-midi, après avoir interrogé le pâtre en sa présence, me dit que c’est absolument faux et elle me déclara en présence des personnes citées plus haut :

« J’Al VU M. CADIOU LE 30 DÉCEMBRE, VERS 9 HEURES DU MATIN, VENANT DE LA ROUTE DE LANDERNEAU. IL A PASSÉ DEVANT CHEZ MOI POUR SE RENDRE A L’USINE. JE NE L’AI PAS REVU DEPUIS ET JE NE L’AI PAS APERÇU AVEC M. PIERRE. TOUT CE QU’ON A RACONTE DE CONTRAIRE
A CELA EST ABSOLUMENT INEXACT.
JE VOUS ASSURE QUE JE SUIS TOUTE PRÊTE A EN TÉMOIGNER QUAND ON VOUDRA.

Et quand je quitte Mme Quéméneur elle me répète une fois de plus : « Il est infiniment regrettable qu’au sujet de cette affaire on ait prêté à mon pâtre et à moi-même des paroles que le n’ai jamais prononcées et que nous ne saurions avoir dites puisqu’elles seraient contraires la vérité ».
Le témoignage de M. Bonnefoy est bien mort ; ceux du pâtre et de Mme Quéméneur succombent à leur tour.

14 mars 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU Encore un témoignage qui s’effondre
M. Le Fur n’a pas vu Pierre se débarrasser d’un revolver

Brest, 13 mars.
[De notre correspondant particulier.)
Les nouvelles et sensationnelles révélations apportées aujourd’hui par l’Ouest-Éclair ont ému encore une fois vivement l’opinion publique, qui n’a pas manqué de remarquer en effet l’attitude bizarre du Parquet de Brest, attitude signalée par notre confrère de Guingamp au sujet de la demande transmise téléphoniquement à M. Meslay.
On est persuadé que M. le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé, ne négligera rien pour faire la lumière, mais pour arriver à ce résultat, il faudrait que les policiers soient en mesure de lui fournir tous les éléments nécessaires, et on ne saurait se dissimuler qu’ils n’y parviendront jamais dans les conditions actuelles.
Aujourd’hui nos confrères des journaux de Paris se sont rendus au débit Quéméneur, où ils ont pu à leur aise constater que toutes les déclarations de l’aubergiste et de son pâtre que nous avons publiées hier à nos lecteurs étaient rigoureusement exactes, seul le parquet de Brest n’a pas cru devoir faire recueillir les dépositions importantes, si précises des deux témoins. En effet, c’est d’autant plus nécessaire que le dossier va être transmis à la Chambre des mises en accusation. La Chambre a besoin de former son opinion sur des renseignements précis. L’interrogatoire de ces deux personnes est donc indispensable.
On espère ici que la décision des hauts magistrats de la cour de Rennes interviendra rapidement et qu’elle permettra sous peu de reprendre l’enquête sur de nouvelles bases. D’ici ce temps-là, sans doute, des faits nouveaux ne manqueront pas de se produire.

A la recherche du revolver
Sur l’ordre du parquet de Rennes, M. le commissaire de police Le Coz et son inspecteur Brisset, tous deux de la brigade mobile de Rennes, assistés de M. Girardier, l’actif commissaire de police de Landerneau, ont fait procéder ce matin à des fouilles aux environs de l’usine de La Grande-Palud.
Ces recherches avaient pour but de retrouver le revolver qui aurait servi à tuer M. Cadiou…

M. Lefur n’a pas vu jeter d’arme
Pour établir son opinion, le parquet s’était basé sur le témoignage de M. Lefur, beau-frère de M. J.-M. Cadiou, tanneur à Kérinou, lequel aurait déclaré avait-on dit d’abord qu’il avait vu jeter le revolver ou un objet lui ressemblant, par la fenêtre du bureau, le jour de la découverte du cadavre.
Les opérations de la brigade mobile ont commencé à 8 heures pour prendre fin vers midi moins le quart, elles n’ont d’ailleurs donné aucun résultat, ce qui du reste n’a surpris personne.
Elles ont été faites pourtant avec un soin méticuleux par une équipe de cantonniers requis spécialement par le commissaire de police.

PENDANT QU’AVAIENT LIEU LES OPERATIONS, M. LEFUR QUI ÉTAIT LUI-MÊME A LA GRANDE PALUD, FUT APPELÉ AU COURS D’UNE CONVERSATION A PARLER DE SES DÉCLARATIONS, ET JE L’ENTENDIS DIRE TEXTUELLEMENT QUE JAMAIS II N’AVAIT PRONONCÉ LES PAROLES QU’ON LUI PRÊTAIT, ET IL EXPLIQUE AINSI L’INCIDENT :
LE JOUR DE LA PREMIÈRE AUTOPSIE, SON ATTENTION FUT ATTIRÉE PAR LE BRUIT D’UNE FENÊTRE S’OUVRANT ET SE REFERMANT PRESQUE AUSSITÔT. INSTINCTIVEMENT, IL SE DÉTOURNA ET VIT TOMBER QUELQUE CHOSE PAR LA FENÊTRE DU BUREAU DE L’USINE. MAIS JAMAIS IL NE CRUT QUE CE FUT UN REVOLVER. IL PENSAIT MÊME QUE C’ÉTAIT TOUT AUTRE CHOSE QU’UNE ARME.

M. LEFUR RACONTA LE FAIT A SON BEAU-FRÈRE, J.-M. CADIOU, LEQUEL LE FIT CONNAITRE AU PARQUET, ET ON FUT INCITE A CROIRE QU’IL S’AGISSAIT DU REVOLVER QUI DONNA LA MORT A L’ANCIEN USINIER.

Encore une somnambule !
Une personne de Landerneau qui tient à garder l’anonymat a reçu plusieurs cartes postales venant de Suisse et dans lesquelles on faisait allusion à la mort de M. Cadiou et à l’innocence de M. Pierre. Ces deux cartes portent le timbre-poste de Sainte-Ursanne.
La première, en date du 3 mars, représente une rue du Doubs ; elle parvint le 10 mars à Landerneau. Au dos de la carte les lignes suivantes étaient écrites :
« La Bosse, ou la Séraphine, ici hors de pair comme voyante, connue dans toute l’Europe centrale, ne croit pas que M. Pierre ait fait le coup. Pour elle M. Cadiou a été assassiné à Morlaix par des Brestois notables dont un polytechnicien, dans une maison du quai de Léon qu’elle prétend montrer et reconnaître sur des cartes postales.
« Nous sommes sous l’eau.
« Amitiés.
« D. R. »

La deuxième de ces cartes postales timbrées du 11 mars est arrivée le 13. Elle représente l’église de Saint-Ursanne. On lit sur cette carte le texte que voici :
« D’après ce qu’on m’a raconté ce matin la Grande Maîtresse des songes du prince de Brémoncour aurait bien pu être influencée par des propos d’auberge d’un ingénieur allemand de Mannheim voyageant pour les produits chimiques et semblant très au fait du mystère de la Grande-Palud, et qui prétendait que c’est de Pierre qu’on voulait se débarrasser et que la mort de M. Cadiou a été causée par un déplorable malentendu. »
Et cette carte est toujours signée : « D. R. »
Elle se termine par ces mots : « Pierre, victime des Allemands. »

L’armurier Simon maintient sa déclaration
M. Simon ne peut croire que le voyageur de la Maison Taupin, Broux et Meslay qu’il reçut te 21 janvier 1912 n’est pas celui qui voyage actuellement dans la Mayenne, pour le compte de cette même maison.
« M. Meslay, dit-il, reconnait avoir fait affaire avec moi à Janzé pour le compte de sa maison de Pré-en-Pail. N’ayant fait affaire avec cette maison qu’une seule fois, c’est donc lui qui vint chez moi le jour du marché de Janzé, c’est-à-dire le mercredi 24 janvier. Je vous l’ai déjà dit, nous négociâmes, en présence de mon ouvrier Maugeon, une commande d’huiles et de six boites de graisse.
Cet incident du revolver, je m’en rappelle comme si c’était hier ! Le voyageur se trouvait là, moi je nettoyais des revolvers, me trouvant d’un côté de ma vitrine, et mon ouvrier travaillait de l’autre côté, à la réparation d’une bicyclette ».
Et M. Simon entra alors dans une foule de détails qui démontrent un parfait souvenir.
En terminant M. Simon nous déclare qu’il serait heureux d’avoir une photographie de M. Meslay, car il pourrait alors avoir une nouvelle preuve que c’est bien ce voyageur qui lui parla du revolver acheté à Landerneau. »
M. Simon aura aujourd’hui même satisfaction, car nous lui avons fait parvenir une photographie très nette de M. Meslay, que nous publions d’ailleurs en première page.
M. le docteur Quédec, de Landerneau, signalé par la presse comme ayant assisté à la première autopsie du corps de M. Cadiou nous prie de dire que cette information est inexacte. Il a assisté à l’exhumation du cadavre, mais non à l’autopsie.

15 mars 1915 – p. 1, 2 et 3

Le facteur a-t-il établi que M. CADIOU était à Paris le 4 janvier ?

Paris, 14 mars. Lorsque M. Bidard de La Noë, juge d’instruction à Brest, apprit par les journaux qu’un sieur Boulier, facteur-receveur des postes Blincourt (Oise), se faisait fort de prouver qu’une notabilité de ses amis avait abordé, le 4 janvier 1914, M. Cadiou, alors que ce dernier traversait la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare, le magistrat manqua choir de son haut. Ce n’était donc point assez qu’on ait aperçu l’administrateur de la Grande-Palud, le 31 décembre, à Morlaix, et, le 1er janvier, à Saint-Pol-de-Léon, il fallait encore qu’un nouveau témoin vint affirmer que le défunt se trouvait à Paris le 4 janvier. Et M. Bidard de la Noé, dont les nuits sont peuplées de cauchemars, ne s’endort plus sans que des craintes terribles ne l’assaillent. « Pourvu, pense-t-il, pourvu que l’on ne démontre pas, demain matin, que M. Cadiou est encore en vie ? »
Néanmoins, par acquit de conscience, et quoique peu enclin aux innovations, M. Bidard de la Noé a prescrit, par commission rogatoire, à M. Joly, juge d’instruction à Clermont, qu’il ait à entendre les graves révélations que M. Boulier ne pouvait manquer de faire à la justice. Donc, hier, M. Joly, durant trois heures d’horloge – de quatre heures du soir à sept heures, pour être précis – a ouï le facteur-receveur de Blaincourt [Blincourt].
Quels propos furent échangés entre les deux hommes ? Quels faits graves M. Boulier porta à la connaissance du magistrat ? et quel est le nom du monsieur barbu qui salua M. Cadiou, à la gare Saint-Lazare ? C’est ce que ni M. Boulier ni M. Joly n’ont voulu divulguer. Pour expliquer son mutisme, l’un prétendit qu’il était lié par le secret professionnel l’autre qu’il devait la primeur de ces révélations à M. Bidard de La Noé.

Cependant, il importe de mentionner que le juge d’instruction parait attacher une certaine importance aux dires du facteur-receveur ; ces dires ont trait 1° à la présence à Paris, le 4 janvier dernier, de l’industriel aujourd’hui défunt ; 2° aux relations certaines qui existaient entre le monsieur barbu et l’administrateur de la Grande-Palud (ce qui tendrait à démontrer qu’il ne pouvait s’agir d’un autre Cadiou) ; 3° à la correspondance qui aurait été échangée bien après la date il laquelle le Parquet place la mort de l’industriel entre ce dernier et le mystérieux monsieur barbu.
Afin que cette affaire soit définitivement tirée au clair, divers témoins, dont M. Joly posséderait actuellement les noms, seront interrogés et la correspondance dont il est fait mention ci-dessus sera saisie.
On se souvient que nous avons établi que M. Cadiou avait bien pu passer à Rennes le 2 janvier. Peut-être se rendait-il à Paris ?

LE MYSTÈRE CADIOU

Brest, 14 mars.
(De notre correspondant particulier).
Plusieurs journalistes parisiens, et un de nos confrères de Brest, sans doute dans l’espoir d’obtenir une rétractation, se sont rendus aujourd’hui à Daoulas chez M. Bignard, ancien contremaître de la Grande-Palud et à Landerneau, chez M. Dolou, ancien chauffeur de la même usine, les deux témoins à charge que possède encore le parquet de Brest.
Leurs démarches sont restées vaines : MM. Bignard et DoIou persistèrent dans leurs déclarations.

ET LA BICYCLETTE ?

L’affaire de la bicyclette qu’avait M. Cadiou à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier dernier, bicyclette signalée par M. Legall [Le Gall], employé à l’hospice de Morlaix, préoccupe toujours l’opinion publique.
On sait que M. Simon, de Landerneau, qui était chargé de l’entretien des deux machines de l’ancien usinier, affirme que les bicyclettes n’ont pas été sorties depuis le mois d’octobre dernier.
Plusieurs déclarations que j’ai recueillies d’autre part tendraient à prouver au contraire que M. Cadiou ramena une de ces machines à Morlaix au mois de novembre 1913 et qu’il fit encore une promenade avec cette bicyclette au mois de décembre 1913.
M. Simon a été interrogé à ce sujet par M. Le Coz, commissaire de police. Il a maintenu ses déclarations, à savoir que les bicyclettes ne sont pas sorties depuis le mois d’octobre.
Mme Léost, ancienne femme de ménage de M. Cadiou, ne peut de son côté apporter aucune précision utile,

A L’INSTRUCTION

A Brest, l’instruction est interrompue et Me Feillard, un des défenseurs de M. Pierre, prépare la requête de mise en liberté provisoire qu’il présentera sous peu de jours à la Chambre des mises en accusation en faveur de son client.
Pour l’édification de deux confrères qui ont tenté par des manœuvres peu confraternels d’expliquer l’insuffisance de leurs informations, je vous répète que c’est moi, en présence de M. Le Roch, qui m’a accompagné sur ma demande expresse, étant donné que je voulais avoir un témoin – et non M. le
Roch en ma présence, comme on l’a dit – qui ai obtenu la rétractation du fermier et les témoignages de sa famille. J’avais même, et seul, quelques heures plus tôt, reçu au cours de mon enquête dans différentes maisons de Landerneau de telles précisions que M. Bonnefoy ne pouvait plus persister dans son ancienne déposition. C’est d’ailleurs ce qu’il a parfaitement compris.

QUI ÉTAIENT CES GENS ?

Morlaix, 14 mars.
Le bruit circule en ville qu’une dame, habitant place Thiers, qui est très honorablement connue ici et dont nous avons d’ailleurs le nom, serait disposée à raconter à l’instruction une scène qui se déroula sous ses fenêtres dans la nuit du 30 décembre au 1er janvier.
Un homme et une femme se querellaient vivement et la dame en question ayant écoute la discussion par sa fenêtre ouverte, entendit entre autres choses la femme dire avec violence : « Au reste, j’en ai assez, il faut que cela finisse ! »
On se demande ici si l’homme ainsi houspillé n’était pas M. Cadiou et on se pose la question de savoir qui pouvait être la femme.

Le voyageur et le revolver
Guingamp, 14 mars.
En possession d’une photographie, de M. Meslay, le voyageur de Pré-en-Pail, notre correspondant s’est rendu chez M. Simon ; à peine l’avait-il regardé que M. Simon s’écria : « Ce Monsieur n’a aucune ressemblance avec le voyageur qui se présenta chez moi en janvier 1912 ; celui que vous me présentez a une grande ressemblance avec M. Bougleu, fabricant de saucissons à Rennes. »
La conversation s’engagea ensuite :
« C’est pourtant la photographie de M. Meslay, actuellement voyageur de la maison Taupin-Doux et Meslay.
– Ce n’est pas lui, encore une fois, qui s’est présenté chez moi, à Janzé !
– Ce M. Meslay déclare pourtant avoir fait une affaire avec vous en janvier 1912 ?
– Je n’ai fait qu’une seule affaire avec cette maison, et le voyageur qui se présenta chez moi, n’a rien de ressemblant avec celui que vous me présentez ; il ne peut donc dire avoir traité une affaire avec moi.

– Il l’affirme dépendant !
– Il se trompe sûrement !
– Mais comment avez-vous su que le voyageur qui vint chez vous s’appelait Meslay ?
– Comme le vous l’ai dit, je dus refuser la commande à sa réception, et à la suite de ce refus, je reçus une lettre signée Meslay, venant de la maison Taupin, Droux et Meslay.
– Ce n’est donc pas au moment de votre conversation que le voyageur se nomma ?
– Ah cela non ! mais il y a un moyen très simple de savoir le nom de ce voyageur : la maison de Pré-en-Pail doit bien être en mesure de dire lequel de ses voyageurs lui donna une commission à cette époque.
– Il se pourrait qu’il y ait confusion de nom
– Je n’en sais rien, mais n’ayant fait affaire avec cette maison qu’une fois, je puis vous certifier que la photographie que vous me présentez n’est pas celle du voyageur de Janzé. »

Qu’est devenu Bossard ?
Brest, 14 mars.
L’ouvrier Bossard, qui a fait plusieurs révélations sur l’affaire Cadiou, a quitté il y a deux jours le bassin de radoub du port de commerce où il travaillait à bord d’un navire en réparations. Ses camarades de travail déclarent que Bossard affirmait que l’ingénieur Pierre est innocent et qu’il lui suffirait de dire un mot pour le prouver, mais qu’il ne dirait rien par suite d’un ressentiment. Ses camarades ajoutent qu’avant la découverte du cadavre de M. Cadiou, Bossard disait déjà qu’il y avait eu crime. Bossard manifestait l’intention de partir au Canada et, à cet effet, il apprenait l’anglais.

16 mars 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
M. Bossard n’était pas bien loin
Nous l’avons rejoint et interviewé

Brest, 15 mars.
J’ai eu la chance de voir M. Bossard, de Saint-Divy, l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud. J’ai eu quelque peine à le joindre, et plusieurs voyages à son domicile étaient restés vains. Ce soir au café
Le Hir, sur les quais de landerneau, je l’ai enfin rencontré. Avec la meilleure bonne grâce et je pourrais même dire avec la plus vive joie, Bossard s’est prêté à mon interview. Ce pauvre garçon qui parait de la plus grande honnêteté, et qui certainement – il le parait du moins – s’en voudrait de parler contre sa conscience, commence tout d’abord par déplorer le bruit fait autour de son nom.
Ce que je voudrais, me dit-il, c’est que l’on me laisse travailler en paix, qu’on ne me dérange pas tout le temps. On veut me faire dire un tas de choses et on me prête quantité de propos que je n’ai jamais tenus. Tout cela est inutile et faux. De l’affaire Cadiou je ne connais rien de plus que ce que tout le monde sait. Ce que je puis dire, c’est que le cadavre de M. Cadiou a été trouvé à peu de distance de la demeure de M. Pierre, et je n’étais même pas là au moment de l’opération. J’ai appris depuis que mon ancien patron avait été tué d’un coup de revolver, mais je ne sais pas à qui appartenait l’arme, qui l’a tué et qui s’en est servi.
« Je ne sais pas non plus qui a enfoui le cadavre et à quelle époque a eu lieu l’enfouissement.
« Dans le cabinet du juge d’instruction, j’ai eu la seule attitude qu’un honnête homme doit avoir. J’ai dit seulement ce que je savais.

M. BOSSARD N’A PAS DE PREUVES DE LA CULPABILITÉ DE PIERRE

Vous savez, me dit-il, que j’ai dit au juge d’instruction que vers le mois de juin 1913, M. Pierre m’avait confié qu’il avait un revolver. A la confrontation, M. Pierre a soutenu qu’il m’avait dit qu’il avait une arme. C’est sur ce point-là seul que je pouvais éclairer la justice. Il est vrai qu’à plusieurs personnes, j’ai dit que l’ingénieur n’est pas innocent du crime dont on l’accuse, mais pour baser mon opinion, je me suis simplement appuyé sur les déclarations des autres et sur ce fait que le cadavre avait été découvert dans le bois de la Grande-Palud.
« Qu’on ne cherche pas à tirer quelque chose de plus de moi, on n’y parviendra pas, ce n’est pas possible.

PROPOS DÉNATURÉS

J’en viens maintenant à parler à M. Bossard de l’accusation qu’il aurait portée contre un débitant de Landerneau, M. Marcou, également ancien ouvrier de la Grande-Palud, lequel, d’après ses dires, aurait su à l’avance que M. Cadiou allait être assassiné.
« Je n’ai pas voulu dire cela, dit Bossard, je me suis borné à rappeler une conversation que j’ai eue avec M. Marcou, le 27 décembre dernier, en sortant de chez M. Moreul, pharmacien.
« Ce jour-là, M. Marcou m’a dit que dit que du changement ne tarderait pas à survenir dans l’usine. On me dit ensuite que Marcou avait simplement voulu faire allusion à la nécessité dans laquelle allaient se trouver des gens qui seraient les propriétaires réels dc la Grande-Palud, a remplacer le patron par un autre, qui aurait pu prendre part aux adjudications de l’État, desquelles M. Cadiou avait été exclu. C’est très possible, je ne savais absolument rien de cela, ignorant si l’usine appartenait à M. Cadiou ou à d’autres ».
Un autre point attire ma curiosité, j’en fais part à Bossard et je lui rappelle que ses camarades de travail ont assuré qu’il avait tenu ce propos : « Un mot de moi et Pierre est libre »

« C’est faux, me dit Bossard, j’ai dit seulement que celui qui sait – dans le cas où Pierre serait le coupable – n’avait qu’à parler, car la mise en liberté ne serait pas accordée. J’ai dit que ceux qui connaissent quelque chose n’ont qu’à causer, ce serait pour le bien de tous.
J’en viens maintenant à interroger Bossard sur les recherches qu’il fit ces jours derniers, en compagnie de M. l’inspecteur de police spécial Lemez, dans les bois de la Grande-Palud, pour retrouver l’arme du crime.
Je rappelle à Bossard qu’on lui a prêté des propos d’après lesquels il aurait affirmé qu’il avait vu en songe où se trouvait le revolver homicide.
Bossard s’amuse fort de pareils racontars et me dit que s’il a pu croire que le revolver était à proximité du lieu où avait été découvert le corps de M. Cadiou, s’est seulement parce qu’il pensa que le meurtrier l’avait peut-être caché là.
Bossard me fait remarquer que d’autres personnes ont certainement pensé la même chose, que de telles paroles n’avaient rien d’extraordinaire et que ces suppositions étaient très logiques.
Il me dit bien que le 17 janvier, avec les représentants de la police spéciale et alors qu’ils cherchaient déjà le corps de M. Cadiou, il avait cru remarquer qu’une odeur de putréfaction parvenait de la cour du moulin voisin. C’est là où se sont bornées toutes ces confidences.
Au sujet des lettres de Mme Cadiou que Bossard aurait vu sur le bureau de Pierre, l’ancien ouvrier de la Grande-Palud s’indigne et il me jure qu’il n’en a jamais vu et trouve qu’on exagère en avançant de tels faits absolument faux.

BOSSARD NE SONGE PAS A PARTIR
Bossard me parle de lui et s’étonne qu’on l’ait représenté comme ayant abandonné son travail, il ne s’est pas fait régler aux Gorbea-Mendi et c’est si vrai, me dit-il, que demain, s’il ne fait pas mauvais temps, j’y retournerai.
« On m’a représenté comme désirant me rendre au Canada et un a dit que c’était pour cela que j’apprenais l’anglais. C’est inexact.
« J’ai commencé apprendre l’anglais en 1911, à l’hôpital maritime, ou j’étais en traitement. J’ai continué depuis, mais je n’ai pas l’intention de me rendre à l’étranger. »
Bossard me dit en terminant :
« Je n’en veux pas à M. Pierre, la colère, la haine et la calomnie sont bannis de mon cœur. Je n’ai aucune raison de vouloir porter préjudice à mon ancien ingénieur, qui à plusieurs reprises s’est montré particulièrement bon pour moi. Je ne sais rien, dites-le bien, qui puisse faire éclater son innocence, mais je ne sais rien non plus qui puisse prouver sa culpabilité. »
« C’est aussi vrai que c’est vrai que je n’ai jamais fait partie de la bande des bandits tragiques. »
Effectivement, dans plusieurs endroits, on avait représenté Bossard comme étant affilié à la bande Bonnot, Garnier et Cie.
Bossard, au moment où je le quitte me montre deux lettres, l’une qui est adressée à un confrère de Brest, pour le prier de rectifier des propos absolument faux qu’il a prêtés à l’ancien ouvrier de la Grande-Palud, et pour rétablir la vérité, cette vérité comme je vous l’ai dit plus haut, que Bossard ne sait rien.
Une deuxième lettre est adressée à M. Bidard de la Noé. Bossard exprime au magistrat son désir d’être enfin laissé tranquille et de vivre en paix, n’ayant plus rien à faire connaître qui puisse être utile à l’enquête
Celle interview de Bossard était d’autant plus nécessaire que dans divers journaux on prêtait à ce pauvre garçon des phrases et une attitude qui sont loin de plaider en sa faveur et qui sont également loin de refléter la vérité.
Bossard n’est pas un témoin ; il est regrettable qu’on l’ait considéré comme tel :

Un sénateur aurait vu M. Cadiou le 5 janvier

Brest, 15 mars.

On assure qu’un sénateur du Finistère aurait déclaré à un de ses amis, qu’il avait rencontré M. Cadiou à Paris le 5 janvier (Havas).

17 mars 1914 – p. 2 et 3

LE MYSTÈRE CADIOU OU IL EST QUESTION
du prince de Brémoncourt et de l’Archidruide des Gaules !

Vitré, 16 mars. De notre correspondant particulier. Il est écrit sans doute que tout le monde dira son mot dans l’affaire Cadiou. Nous étions loin de penser que le drame de Landerneau ferait couler de l’encre à Vitré. Mais les hasards sont si grands, les rapprochements si inattendus et les coïncidences si bizarres !
Nous avions lu dans l’Ouest-Éclair du 14 mars, deux cartes postales ayant trait au mystère Cadiou. Le lendemain, un vulgaire prospectus tombe entre nos mains, exerçait assez longtemps notre patience et nous arrivions à des conclusions si frappantes, que nous n’hésitions pas à les livrer à la presse.
Donc dans l’Ouest-Éclair du 14 mars, deux cartes postales sont livrées à la publicité. Leur contenu n’est encore que la révélation d’une soi-disant somnambule qui sera amnésique quand on l’interrogera, la personne qui les envoie signe prudemment de deux initiales.
Voici le texte des deux cartes :
La première, en date au 3 mars, représente une vue du Doubs ; elle parvint le 10 mars à Landerneau. Au dos de la carte les lignes suivantes étaient écrites :

« La Bosse, ou la Séraphine, ici hors de pair comme voyante, connue dans toute l’Europe centrale, ne croit pas que M. Pierre ait fait le coup. Pour elle, M. Cadiou a été assassiné à Morlaix par des Brestois potables dont un polytechnicien, dans une maison du quai de Léon qu’elle prétend montrer et reconnaître sur des cartes postales.
« Nous sommes sous l’eau.
« Amitiés.
« D. R. »

La deuxième de ces cartes postales timbrées du 11 mars est arrivée le 13. Elle représente l’église de Saint-Ursanne. On lit sur cette carte le texte que voici
« D’après ce qu’on m’a raconté ce matin la Grande Maîtresse des songes du prince de Brémoncour aurait bien pu être influencée par des propos d’auberge d’un ingénieur allemand de Mannheim voyageant pour les produits chimiques et semblant très au fait du mystère de la Grande-Palud, et qui prétendait que c’est de Pierre qu’on voulait se débarrasser et que la mort de M. Cadiou a été causée par un déplorable malentendu.
Et cette -carte est toujours signée : « D. R. »
Elle se termine par ces mots : « Pierre, victime des Allemands. »
Nous admettons a priori que celui qui a écrit les cartes des 3 et 10 mars, est au courant de l’affaire de la Grande-Palud, qu’il connaît Landerneau, les environs de Landerneau, peut-être la famille Cadiou et qu’il occupe une situation lui permettant de fréquenter la même société que Pierre et Cadiou.
La première, datée du 3 et parvenue le 10 nous parle d’une voyante connue dans toute l’Europe centrale. La deuxième carte timbrée du 11 est arrivée le 13. Elle contient ces mots qui sont à retenir : Grande Maîtresse des songes du prince de Brémoncourt. La première carte représente une vallée du Doubs, la deuxième représente l’église de Sainte-Ursanne : les deux sont signées D. R.
Tous les mots ou les membres de phrase que nous avons soulignés prouvent clairement que nous sommes en présence d’un homme qui est dans l’Europe centrale, dans les environs de Sainte-Ursanne et qu’il doit avoir des relations avec Je prince de Brémoncourt.
Nous allons présenter ce dernier aux lecteurs de l’Ouest-Eclair.

LE PRINCE DE BREMONCOURT

Il y a plusieurs années, un éleveur de la Suisse allemande, demeurant à Saint-Ursanne, fit une de ces fortunes colossales et insolentes qui lui permirent d’acheter d’immenses propriétés foncières à Brémoncourt, dans les environs Le monde est aisément jaloux de la réussite d’autrui ; il se console comme il peut de ce qu’il appelle les injustices et les folles préférences du sort ; quand il ne peut faire autrement, il a recours au ridicule. C’est ce qui eut lieu dans la circonstance.
Par dérision, il baptisa l’éleveur enrichi du nom de prince. Ce dernier, loin d’être froissé, accepta ce titre avec empressement et reconnaissance et désigna l’ensemble de ses propriétés sous le nom de : « Principauté de Brémoncourt » Inutile de faire remarquer que c’est un parvenu très fier de son mérite.
Pour ramasser tant d’écus, cet homme déployait une grande activité, brassait largement et rondement les affaires, quand tout à coup sa nouvelle dignité de « Prince » ne lui permet plus de faire le maquignon, même en gros. Vous ne pouvez pas exiger cependant qu’un homme comme le « Prince » moisisse dans l’inaction. Il était lié pour agir.
Alors il chercha ce qu’il pourrait bien faire.
On le mit au courant de quelques vastes projets économiques, et il s’appliqua, ou plutôt il employa ses rentes à les réaliser.
Mais on ne bâtit pas un pont ou un canal comme on élève un étalon : il lui fallait des hommes compétents pour l’aider. Il en trouva.

DES RELATIONS DU PRINCE DE BREMONCOURT

Nous avons sous les yeux un document, une espèce de prospectus, qui vient directement de la principauté de Brémoncourt. Cette pièce est datée du 22 novembre 1913. C’est une convocation pour un congrès qui doit se tenir à Saint-Ursanne le 1er avril 1914, pour étudier la question du « Doubs navigable ». Nous y relevons ce passage, qui nous semble du plus haut intérêt dans l’affaire qui nous occupe :
« Le Prince a daigné désigner, comme Présidents d’honneur du Congrès, avec les quatre chefs d’État participants ;
L’ingénieur R Gelpke, de Bâle ;
M. le sénateur Audiffred ;
L’archidruide de toutes les Gaules, à Saint-Ursanne.
Voilà un archidruide, ou plutôt l’Archidruide de toutes les Gaules (car il n’y en a qu’un) à Saint-Ursanne. Il est nommé Président d’honneur d’un congrès par le Prince, on étudiera dans ce congrès la question de la navigabilité du Doubs ; la carte du 3 mars représente une vallée du Doubs ; celle du 10, l’église de Saint-Ursanne la grande maîtresse des songes du Prince fait des révélations transmises à Landerneau.
Certes, ces transmissions ne sont pas faites par l’ingénieur Geipke, ni par le sénateur Audiffred, mais l’Archidruide de toutes les Gaules pourrait bien… Étudions-le un peu.

L’ARCHIDRUIDE DE TOUTES LES GAULES, A SAINT-URSANNE
Il y a un demi-siècle environ, naquit à Landerneau, d’une famille de commerçants riches, un enfant que le destin devait éloigner de la vie vulgaire et des sentiers battus. Il grandit dans sa ville natale, excursionna dans le Léon, connut et fréquenta la famille Cadiou que sa famille connaissait et, fréquentait. On nous a même affirmé qu’il y avait des liens de parenté entre les deux familles. Cherchant sa voie et doué d’une vive intelligence, d’une de ces intelligences qui ont le don du pressentiment, il entra à l’école des Hautes Études Orientales et devint, très jeune encore Consul de France à Canton. Il aborda la littérature, les sciences économiques, conçut de vastes projets que les polytechniciens réalisèrent à sa place quand l’occasion se présenta, rentra dans son pays et voyagea. Il parcourut La Bretagne, la France, l’Europe central et quelques régions du Nord. Parlant et écrivant couramment plusieurs langues dont le français, le breton, l’Allemand remuant, agité et combinant toujours de vastes projets dans sa tête, il étendit le cercle de ses relations. II y a quelque seize ans, il se tourna vers la politique et se présenta comme candidat fédéraliste dans une circonscription d’Ille-et-Vilaine. Il échoua.
Il écrivit en Breton, signa Enez Heussa (Ile d’Ouessant), et prit le titre pompeux d’Archidruide de toutes les Gaules.
Entre temps, il s’occupait de mille projets, entre autres de Brest-Transatlantique et de la Navigabilité du Doubs.
C’est alors qu’il connut le Prince de Brémoncourt, qui cherchait à dépenser son activité et son argent dans des travaux de grande envergure. Ils se lièrent de goûts et d’amitié et notre ancien consul fit la navette entre Saint-Ursanne et Landerneau.
Enfin, si nous considérons les initiales qui servent de signature aux cartes postales des 3 et 10 mars, nous remarquons que l’une répond à son titre universitaire et l’autre à son nom de famille.
Que faut-il conclure de toutes ces coïncidences de tous ces rapprochements frappants ? Dirons-nous c’est lui qui a écrit les cartes ? » Nous ne le pouvons pas, mais on nous permettra quand même d’avoir de fortes présomptions.
Cet homme, en effet, n’est-il pas bien placé, de par ses relations à Landerneau et à Saint-Ursanne, pour connaître d’un côté ce qui s’est passé dans son pays natal, et, de l’autre profiter de son séjour en Suisse pour dévoiler ce qu’il sait. Et cette vue du Doubs, et cette vue de l’Église, et cette somnambule du Prince, et ce congrès, etc.… nous n’en finirions pas.
Nous ne voulons pas désigner plus clairement la personne que nous visons, bien que dans la circonstance, nous ne l’accusons de rien qu’un honnête homme ne puisse avouer et qui n’est peut-être, tout compte fait qu’une fumisterie monumentale.

Le mystère Cadiou

ÉTAIT-IL A PARIS LES 4 ET 5 JANVIER ?
Landerneau, 16 mars.
Vous savez que ces temps derniers un facteur-receveur, M. Boutier, de Blincourt (Oise) écrivit à la maison d’arrêt de Brest à M. Pierre pour lui faire savoir qu’il croyait à son innocence et qu’il pourrait lui-même en donner probablement la preuve s’il n’était pas lié par son secret professionnel. Cette lettre parvint à la connaissance des magistrats du parquet de Brest, qui envoyèrent une commission rogatoire au juge d’instruction de Clermont, à l’effet d’entendre M. Boulier.
Ce que dit le facteur au magistrat de Clermont était resté jusqu’à ce jour inconnu, puisqu’en dépit des sollicitations des journalistes, le facteur-receveur était resté impénétrable. On savait seulement qu’à la date du 4 janvier 1914, il avait aperçu la gare Saint-Lazare, à Paris, un homme qu’il connaissait fort bien pour avoir l’habitude de le voir au bureau de Blincourt. Il s’apprêtait à le saluer lorsque ce dernier s’avança vers un autre homme qui arrivait, en lui disant « Tiens, ce cher Cadiou ! »
M. Boulier voulut bien dire encore que ce client de Blincourt adressait souvent des correspondances Landerneau à l’industriel de la Grande -Palud.
Sans satisfaire la curiosité des interviewers, M. Boulier aiguillonna cependant leur désir de savoir en leur disant que s’il leur faisait connaître la profession de l’individu dont il avait dévoilé le nom au juge d’instruction de Clermont, ils seraient fort surpris. Il dit même qu’il fallait voir dans la mort de M. Cadiou la suite de l’affaire des poudres.

AUJOURD’HUI J’APPRENDS DE BONNE SOURCE QUE CE MYSTÉRIEUX HOMME SE NOMME HAGEN-CHASE. C’EST UN ALLEMAND, QUI DIRIGE UNE INDUSTRIE A PARIS. TRÈS SOUVENT, D’APRÈS MES RENSEIGNEMENTS, IL SE RENDAIT A BLINCOURT EN AUTOMOBILE AVEC M. PANHARD FILS. MM. HAGEN-CHASE ET PANHARD SE RENDIRENT EN AUTO EN JANVIER DERNIER DANS LE FINISTÈRE.

Ce dernier renseignement joint à ceux que nous possédons déjà incitera peut-être à donner à l’enquête une direction que jusqu’à ce jour on avait hésité à lui faire prendre.

M. Cadiou était-il à Paris le 5 janvier ?

Se trouvant en chemin de fer une de ces dernières nuits avec M. Heslouin, ancien chef de bureau de M. Collignon, préfet du Finistère, M. Fortin, sénateur du Finistère et maire de Ploudalmézeau, aurait confié à son compagnon de voyage qu’un de ses amis aurait vu Paris M. Cadiou le 5 janvier dernier.
Interrogé ce matin à ce sujet, M. Fortin a confirmé avoir tenu le propos qu’on lui prête.
Toutefois il ne tenait pas directement le renseignement de l’homme qui avait vu M. Cadiou. La nouvelle lui était parvenue par l’intermédiaire de quatre ou cinq personnes.
Il a promis de demander des précisions à son ami.

M. Meslay est interrogé par le juge d’instruction de Mayenne

Mayenne, 16 mars,
(De notre correspondant particulier)
M. Meslay a été convoqué samedi dernier dans la soirée par voie d’huissier pour être interrogé ce matin à huit heures par le juge d’instruction de Mayenne. Il est arrivé de Pré-en-Pail par le train de 7 h. 10. Dans l’interrogatoire, qui n’a duré qu’une demi-heure, M. Meslay a confirmé au juge d’instruction les déclarations faites la semaine dernière notre correspondant d’Alençon.
Il n’est jamais allé Landerneau, il ne connaît pas du tout M. Pierre. M. Simon a dû faire erreur. M. Meslay a bien été chez M. Simon pour affaires, mais il n’a jamais été question de revolver. M. MesLay avec lequel j’ai eu l’occasion de parler, est parti ce soir même à destination de Gorron.

L’histoire de la bicyclette ne s’éclaircit pas
Landerneau, 16 mars.
M. Velly et non Simon, comme on l’avait dit hier, à qui M. Cadiou avait confié le soin de s’occuper de ses bicyclettes, m’a affirmé aujourd’hui qu’il avait dit toute la vérité et tout ce qu’il sait au sujet de cette affaire.
« Je me chargeais, me dit-il, à mes moments perdus, de l’entretien des bicyclettes du directeur de la Grande-Palud. Au mois d’octobre dernier, j’ai nettoyé les deux machines et les ai mises dans le hangar de la maison, attachées au mur avec une corde.
« Depuis ce temps-là, personne n’y a touché, le nœud est toujours tel que je l’ai fait.
« Au cours de mon dernier voyage, M. Cadiou m’avait même prié de monter les deux bicyclettes au grenier, par crainte qu’elles ne s’abîment dans la remise. C’est ce que j’aurais fait si sa mort n’était pas survenue. »
Ce n’est donc pas de ce côté qu’il faut chercher. La lumière cependant ne peut pas manquer de se faire bientôt.

19 mars 1914 – p. 3

L’affaire Cadiou
LES OUVRIERS AFFIRMENT N’AVOIR PAS VU CADIOU APRÈS LE 30 DÉCEMBRE

Brest, 18 mars.
(Par dépêche de notre correspondant particulier)
M. le Commissaire de police de la brigade mobile Le Coz et son inspecteur M. Brisset, tous deux de la brigade mobile de Rennes, ont entendu aujourd’hui quinze anciens ouvriers de la Grande-Palud qui ont été interrogés au sujet de la dernière visite de Cadiou à l’usine. Tous les quinze ont été formels et ont déclaré que Cadiou était bien venu entre huit heures et demie et neuf heures du matin le 30 décembre, et qu’il n’y était resté que quelques minutes.
L’un d’eux a pu même préciser qu’il avait vu M. Cadiou monter les degrés d’une échelle pour regarder les autoclaves. Tous m’ont également affirmé que M. Pierre ne vint pas à l’usine, dans la matinée. Onze d’entre eux purent même préciser que l’ingénieur entra dans les ateliers ou le bureau de la Grande-Palud, vers midi moins dix, et qu’il en repartit presque aussitôt. Ils se souviennent parfaitement qu’il y avait plusieurs heures que Cadiou était parti.
Ils affirment qu’ils n’ont pas revu leur patron depuis le 30 décembre, à 9 heures du matin. Tous les ouvriers de l’usine vont d’ailleurs être interrogés. Les opérations continueront demain et les jours suivants.

Bignard s’est-il trompé ?
La relation des dépositions du témoin Bignard devant la justice et les interviews qui lui ont été prises ont appris au public tout d’abord que l’ancien contremaître ne se rappelait plus si c’était le 29 ou le 30 décembre qu’il avait vu M. Cadiou avec son ingénieur puis qu’il était sûr que c’était le 30.
Ce fut le 29 janvier qu’il fut entendu pour la première fois par le juge d’instruction. Ce jour-là, il déclara au magistrat textuellement ceci : « Je crois pouvoir affirmer que c’était le 30 ».
Le 6 février, sur les quais de Landerneau et alors qu’il était questionné par les représentants de la presse en présence de M. Legrand, maire de la ville, il répondit, toujours au même sujet.
« La dernière fois que j’ai vu M. Cadiou, il était avec M. Pierre. C’était le 29 ou le 30 décembre, je ne me souviens plus au juste. Je crois plutôt que c’était le 30. Mais je ne suis pas sûr.
Je suis que le 30 il y a eu un accident de machine, mais ceci ne précise pas complètement mes souvenirs. »
Dans le courant de février, vers le 9 dudit mois, ensuite vers le 20, M. Bignard fut à nouveau entendu par M. Bidard de la Noé. Ces deux fois-là il fut très précis et il déclara nettement que la dernière fois qu’il avait vu M. Cadiou, celui-ci était en compagnie de M. Pierre et que c’était bien le 30 décembre.
Depuis quelque temps déjà M. Bignard avait déclaré que la mémoire de ces événements lui était parfaitement revenue et qu’il basait ses souvenirs sur l’arrêt de la machine survenu le 30 décembre. Il a d’ailleurs définitivement persévéré dans cette attitude.
C’est le 4 février, le jour même de la découverte du cadavre, que le maréchal-des-logis de gendarmerie interrogea M. Bignard pour la première fois.
Le contremaître lui fit d’abord le récit de son départ vers le point où était enfoui le corps de son patron, après que M. Jean-Marie Cadiou l’eut prévenu qu’il venait de retrouver la dépouille mortelle de son frère.
M. Bignard ajouta textuellement ceci : « Personnellement, je n’ai pas vu M. Cadiou depuis le jour où il a quitté l’usine avec M. Pierre, à onze heures du matin, le 29 ou le 30 décembre dernier, je ne puis préciser exactement le jour.
Le lendemain 7 février, M. Bignard confirma, en tous points aux gendarmes les déclarations qu’il leur avait faites la veille. Trois fois encore depuis cette époque il assura aux représentants de la brigade de Landerneau et à leur chef qu’il ne pouvait dire si c’était le 29 ou le 30 qu’il avait vu M. Cadiou avec
M. Pierre.

LE 29 OU LE 30 ?

Le 7 février, le 19 février et le 24 février, dans le débit Quéméneur, en présence de Mme Quéméneur, le maréchal des logis Faro pria à nouveau Bignard de rappeler ses souvenirs et de dire lequel des deux jours, du 29 ou du 30, il avait vu l’usinier et son ingénieur vers 11 heures. Le contremaître affirma encore qu’il était incapable de préciser.
On lui fit alors observer qu’il y avait eu le 30 décembre un accident de machine, que ce fait était susceptible de fixer ses idées.
Bignard répondit que la machine ne lui rappelait rien du tout.
Continuant d’interroger Bignard on lui posa cette question : « Comment se fait-il dans ces conditions que vous ayez dit aux différents journalistes qui vous ont interrogé que c’était le 30 décembre que vous avez vu ensemble les deux hommes ? »
Il répondit, et je cite ces propres paroles : « Ce que j’ai dit aux journalistes n’a pas d’importance ; ils m’interrogent de temps en temps, je ne sais pas au juste ».
Comme on le voit les déclarations que Bignard fit à la gendarmerie n’ont jamais varié. Il y a tout lieu de les retenir puisque M. Bignard a affirmé lui-même que l’arrêt de la machine sur lequel il se basait pour répondre à l’instruction et aux journalistes ne lui rappelle absolument rien.
Faut-il en déduire que lorsqu’il vit M. Cadiou avec M. Pierre pour la dernière fois les deux hommes se rendaient bien au moulin comme il l’avait dit d’abord ?

La personne qui, le 1er janvier dernier a fait enregistrer à la gare de Saint-Pol-de-Léon, au train de 7 h. 13 du soir une bicyclette à destination de Rennes, est priée de se faire connaître dans l’intérêt de l’enquête, à M. le commissaire divisionnaire chef de la brigade mobile, rue d’Échange, 10, à Rennes.

20 mars 1914 – p. 2 et 3

Deux enquêtes
Eh eh monsieur, m’écrit un correspondant facétieux à qui l’affaire Caillaux n’a pas fait perdre de vue l’affaire Cadiou, que pensez-vous de M. le juge d’instruction Bidard de la Noé ? Il pleut sur lui un déluge de critiques comme il pleuvait sur son grand-père le patriarche Noë…
Plaisanterie déplacée et de mauvais goût. Remarquez que ceux qui critiquent le juge d’instruction de Brest ne lui reprochent pas de n’avoir pas retrouvé le coupable – c’est secondaire – ils lui reprochent de n’avoir pas leur théorie à eux, Dupont, Durand et Dubonnet, sur l’affaire Cadiou et de ne pas faire ce qu’ils feraient sa place. Évidemment c’est un tort très grave, car ainsi que l’a dit le bon fabuliste « il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde » mais décemment M. Bidard de la Noë le peut-il ? Songez qu’il court actuellement 1.296 hypothèses sur le mystère Cadiou et que ma concierge n’a pas encore dit son dernier mot. Lorsqu’elle l’aura dit nous serons à 2.000.
Considérons, ô lecteurs ! que le juge d’instruction de Brest est tout seul et qu’il aboutira peut-être, malgré tout, à la vérité.
Remarquons, d’autre part, que la Chambre vient de nommer une commission d’enquête pour démêler l’affaire Rochette – une commission de trente-trois membres – et que cette commission, en vertu d’une coutume parlementaire qui fait loi, n’aboutira certainement à rien. Allez et soyez bons pour les juges d’instruction.

PAN.

L’AFFAIRE CADIOU

L’armurier Marie s’est trompé

Brest, 19 mars.
(Par dépêche de notre correspondant spécial)
La journée d’aujourd’hui a été marquée par un fait assez bizarre une déclaration de M. Marie, armurier à Landerneau, qui affirme maintenant que le revolver qu’il a remis lui-même au juge d’instruction n’est pas absolument semblable à celui qu’il a vendit M. Pierre.
M. Bidard de la Noé, on le sait, avait prié M. le Marie de lui confier une arme identique à celle dont l’ingénieur avait fait l’acquisition. L’armurier s’empressa, de déférer au désir du magistrat. Ce matin, l’armurier, à qui on présenta à nouveau l’objet que l’information désirait acheter, déclara qu’il s’apercevait qu’il s’était trompé.
Ceci pouvait à juste titre surprendre, puisque M. le Juge d’instruction l’avait prié, lorsqu’il l’entendit, de lui dire s’il ne faisait pas erreur… M. Marie ainsi que sa fille avaient été absolument formels. L’armurier a donné un autre revolver, qui cette fois serait le bon.
La différence entre les deux modèles réside en ceci :
Le premier était muni d’une baguette ordinaire, le deuxième possède une baguette automatique.
M. Marie ne peut fournir d’ailleurs aucune précision sur la date à laquelle il eut le lot de revolver au nombre desquels se trouvait celui qu’il vendit à M. Pierre.
Il lui est donc impossible de dire quel était le numéro de cette arme et son année de fabrication.
Comme vous voyez, les précisions manquent. Je crois d’ailleurs savoir que M. Le Coz, commissaire de police mobile, a reçu une déclaration de M. Marie, et qu’il a dressé un procès-verbal qui sera transmis art parquet de Brest.

L’OUVERTURE DU COFFRE-FORT DE L’USINE

Cette après-midi, M Le Coz, commissaire de police mobile, assisté lie M. Brisset, inspecteur, s’est rendu à la Grande Palud, où il a procédé, en présence de M. Bolloch, le liquidateur de l’usine, à l’ouverture du coffre-fort. M. Pierre avait donné, la veille, le mot de la combinaison permettant le fonctionnement de la serrure.
Rien d’intéressant ne fut d’ailleurs trouvé dans le coffre-fort, qui contenait seulement des effets de commerces réglés ; les traites et billets à ordre de 1912 et 1913 et de janvier 1914 ont été placés en liasses et mis sous scellés.
Au commissariat de police de Landerneau, MM. Le Coz et Brisset ont poursuivi l’interrogatoire des anciens ouvriers de la Grande-Palud.
Comme ceux de la veille, les témoins ont déclaré formellement, à l’exception d’un seul qui n’avait pas vu M. Cadiou depuis le 29 décembre, qu’ils aperçurent leur patron pour la dernière fois le mardi 30 décembre, de huit heures et demie à neuf heures du matin.
Quelques-uns d’entre eux ont vu l’ingénieur dans la matinée du 30 décembre, et ils savent qu’il était près de midi.

LE CADAVRE DE M. CADIOU N’ÉTAIT PAS RIGIDE
Toutes les personnes qui assistèrent a l’exhumation du corps de M. Cadiou furent frappées par ce fait que le corps du défunt n’était pas rigide et qu’on faisait mouvoir les membres avec une extraordinaire facilité.
On sait pourtant que généralement, deux ou trois heures après la mort, une raideur absolue gagne le cadavre.

ENCORE UNE PISTE.

Ce matin il a été transmis au procureur général de Rennes une nouvelle lettre anonyme parvenue dans un des petits parquets du ressort.
Cette lettre parait provenir d’Alger. Mais elle est écrite de telle façon qu’elle a été très difficile à déchiffrer.
Au Parquet général, on se montre au reste très réservé à ce sujet.
Mais nous croyons savoir cependant que l’auteur de cette lettre y cite, les noms de trois personnes qui, selon lui, auraient perpétré l’assassinat de M. Cadiou.
Cette lettre va être envoyée au juge d’instruction de Brest.
M. Plédy, procureur général, examine en ce moment le dossier de l’affaire avant de le soumettre à la Chambre des mises en accusation.

25 mars 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

TOUS LES OUVRIERS ONT ÉTÉ ENTENDUS

Brest, 24 mars.
(De notre correspondant particulier)
M. Le Coz, commissaire de police mobile, assisté de M. Gouéguen [Guéguen], inspecteur à la brigade de Rennes, et accompagné de M. Girardier, commissaire de police de Landerneau, s’est rendu aujourd’hui à Saint-Divy et à Saint-Thonan. Il a interrogé onze anciens ouvriers de la Grande-Palud.
Les témoignages recueillis concordent parfaitement avec ceux des autres ouvriers déjà entendus, à l’exception de ceux du veilleur de nuit Bossard, dont le nom a été maintes fois cité depuis le débat de l’affaire, mais qui n’a pu fournir, sur la question du 29 et du 30 décembre, aucune précision puisqu’il ne travaillait pas à cette époque-là.
Les dix autres témoins savent que le 29 et le 30 décembre, M. Cadiou vint à l’usine vers huit heures et demie du matin et qu’il sortit des ateliers quelques instants plus tard.
Sur les dix ouvriers interrogés deux seulement ont vu M. Pierre le 30 décembre, l’un vers 11 heures et demie du matin ; l’autre vers 4 heures et demie du soir. Aucun ne l’a vu avec M. Cadiou.
Tout l’ancien personnel de la Grande-Palud a été interrogé à cinq ou six unités près.
Les ouvriers restant à entendre habitent des localités différentes et leur audition, si elle doit être faite, demandera assez de temps eu raison des distances. En tout cas leur témoignage ne semble pas devoir apporter de faits nouveaux.

26 mars 1914 – p. 5

A propos de l’affaire Cadiou
L’affaire Bidard de la Noë

La Chambre des mises en accusation ne s’est pas encore réunie pour étudier le dossier de l’affaire Cadiou ; c’est aussi important et difficile que la mobilisation générale que de réunir la Chambre des mises en accusation. Croyez-vous que les magistrats qui la composent n’ont que cela à faire ? Aussi en attendant leur décision qui ne saurait venir sensiblement plus tard que Pâques ou que la
Trinité, faisons un peu d’histoire ancienne.
Dans un almanach breton – une sorte d’annuaire – qui paraissait à Rennes avant la Révolution, dans celui de l’année 1782 exactement, on trouve sous la rubrique Gens du roi, parmi les attachés au Présidial de Rennes – ce Présidial qui vient d’être restauré en même temps que le reste de l’Hôtel de Ville et qui fut inauguré ce précédent dimanche de la Mi-Carême par le vin d’honneur que la municipalité offrit aux étudiants :
Bidard de la Noë, avocat du roi…
Un ancêtre sans doute de celui sur qui toute la France a les yeux : un ancêtre qui connut, peut-être la tourmente révolutionnaire, mais ils n’ont pas eu à étudier l’affaire Cadiou, le veinard…

Ainsi que nous le disons ci-dessus la Chambre des mises en accusation ne s’est pas encore réunie pour étudier le dossier de l’affaire Cadiou, mais elle ne s’est pas moins réunie hier matin, à 10 heures, au Palais, pour d’autres occupations.
Comme on le sait, elle était ainsi compo MM. Saiget, président ; Allard, Frélant-Ducours, Mériel-Bussy, Lehuéron-Kérisel, conseillers ; Blondel, substitut, et Borel, greffier.
Elle tint une séance très courte au cours de laquelle elle prononça le renvoi devant les assises de diverses affaires de son ressort.
Mais il n’a été à aucun moment question de l’affaire Cadiou, dont l’étude du dossier n’est pas encore terminée.

28 mars 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
LE POURVOI DE PIERRE EST REJETÉ

Brest, 27 mars.
La Chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Rennes a, dans son audience du 26 mars 1914, rejeté la demande de mise en liberté provisoire formée par l’ingénieur Louis Pierre.
Voici le texte de l’arrêt de la Chambre :
« Conformément aux conclusions du procureur général, la Chambre des mises en accusation considérant que de l’information il résulte contre Louis Pierre de sérieux indices de culpabilité, que l’affaire n’est pas en état ; que le résultat des expertises ordonnées n’est pas encore connu, il importe pour arriver à la manifestation de la vérité, de maintenir l’arrestation de l’inculpé.
La Cour déboute l’inculpé de son opposition ».
Me Feillard, l’un des défenseurs de l’ingénieur, a appris aujourd’hui à son client la décision de la Chambre de mise en accusation. M. Pierre n’a manifesté aucune surprise.

TOUJOURS DES FAUSSES ALLÉGATIONS
M. Le Coz, commissaire de police mobile, assisté de M. Guéguen, inspecteur de la brigade mobile de Rennes, a poursuivi hier et aujourd’hui chez Les différents notaires de Landerneau son enquête à l’effet d’établir si réellement, comme le bruit en a couru, Mme veuve Cadiou avait essayé de vendre l’usine de la Grande-Palud.
On disait, en effet, que peu de temps après la disparition de son mari, Mme Cadiou s’était rendue chez un ou plusieurs notaires de Landerneau.
Ceux qui lancèrent ce bruit, oubliaient à la vérité que les enfants de M. Cadiou sont mineurs, ce qui ne permet pas à leur mère de disposer des biens d’héritage.
Quoiqu’il en soit, le commissaire de police a acquis la certitude que Mme Cadiou n’avait pas fait les démarches que l’on disait et il a même à ce sujet recueilli des dépositions formelles et sous la foi du serment de Me Robert, le notaire de la famille Cadiou.
M. Le Coz a été chargé de voir quel crédit il fallait accorder aux allégations contenues dans plusieurs lettres anonymes parvenues ces jours derniers au parquet de Brest relativement à l’affaire en cours.
Aucun détail important ne parait donc intéressant.

30 mars 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 23 mars.

M. Guilmart [Guilmard], procureur de la République de Brest, se rendra lundi matin Rennes, où il s’entretiendra avec le procureur général qui l’a mandé pour s’entretenir avec lui de l’affaire Cadiou.

1er avril 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

UN AVOCAT POSSÈDERAIT UN DOSSIER DE CADIOU

Brest, 31 mars.
On assure qu’un avocat de Brest est en possession d’un dossier rédigé par M. Cadiou et comprenant cinquante pièces démontrant, parait-il le non-fondé des dénonciations de l’ingénieur Pierre.
Le 15 septembre le directeur de la Grande-Palud adressa au ministère de la Guerre une lettre et des documents qui devaient le réhabiliter. Ce dossier a disparu et le contrôleur général de l’armée, M. Clerdout, qui le 15 février enquêta à la Grande-Palud n’en trouva aucune trace. L’avocat connaît seul le contenu même du dossier mais il déclare être lié par le secret professionnel. Il refuse de parler avant d’avoir l’autorisation de Mme Cadiou. M. Vichot, avoué de Mme Cadiou a demandé à celle-ci de délier l’avocat du secret professionnel.
On annonce d’autre part que Mme Cadiou va bientôt dire confrontée avec l’ingénieur Pierre.

3 avril 1914 – p. 3

LE DOSSIER DE L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 2 avril.
Me Feillard que j’ai pu voir ce soir m’a fait connaître qu’il avait pu prendre communication aujourd’hui de tout le dossier de l’affaire Cadiou qui est enfin revenu à Brest. Ce dossier, a-t-il déclaré, contient plus de 900 pièces et cependant il faut croire qu’il est encore insuffisant car j’ai été étonné du peu de cas que l’accusation faisait des déclarations si importantes des témoins de Morlaix.
On sait que la Chambre des mises en accusation a rejeté le pourvoi qui avait été formé par les avocats de M. Pierre en vue de la mise en liberté provisoire rejetée antérieurement par le Parquet de Brest. Les conclusions qui motivèrent le rejet du pourvoi, furent prises par le procureur général de Rennes le 23 mars, c’est-à-dire le jour même où M. Feillard s’était rendu Rennes pour soutenir la requête présentée en faveur de M. Pierre.
Nous apprenons que pour prendre ses conclusions, le procureur général n’a voulu tenir compte que des faits qui s’étaient produits jusqu’au 7 mars, date à laquelle la requête a été présentée, c’est-à-dire que le témoignage de M. Grall, commis à l’hospice de Morlaix qui affirma avoir vu M. Cadiou à Saint-Pol-de-Léon le 22 janvier, témoignage qui ne fut donné que le 9 mars, a été de ce fait négligé.
Le procureur général déclare dans ses conclusions que les témoignages invoqués par la défense pour démontrer que M. Cadiou était vivant le 31 décembre et le 1er janvier ne peuvent être retenus, mais qu’il parait certain que les témoins qui ont fourni des renseignements à ce sujet sont de bonne foi. Ils se sont trompés ou ils ont commis des confusions.

4 avril 1914 – p. 3

Le mystère de l’affaire Cadiou
UNE LETTRE ANONYME

Brett, 3 avril.
(De notre correspondant particulier)
Une lettre anonyme avait été ces jours derniers adressée au juge d’instruction de Brest. Dans cette épître on faisait part au magistrat instructeur qu’un ancien ouvrier de la Palud semblait fort triste depuis la disparition de son patron. On en concluait que l’homme en question devait avoir quelque chose sur la conscience.

Cette lettre qui n’est en aucune façon à retenir, est l’œuvre d’un fumiste. Son auteur a pu être connu, c’est un nommé Burel, habitant à Saint-Divy et travaille au Moulin-Blanc. L’homme qui était visé par lui est un nommé B…, un très brave homme. C’est ce qu’a démontré l’enquête de la police faite à ce sujet.
M. Pierre, au cours de sa conversation avec son avocat, a déclaré qu’il avait à maintes reprises remarqué la présence d’individus suspects à la Grande-Palud. Certains de ces derniers, qui affectaient l’allure de miséreux lui ont paru souvent, dit-il, n’être que de faux mendiants.
L’ingénieur avait dit d’ailleurs que l’on pourrait auprès de sa domestique, trouver confirmation de ce qu’il avançait.
J’ai voulu à ce sujet avoir le témoignage de Mlle Julia Juzeaux [Juzeau] qui m’a dit textuellement :
« Très souvent venaient à la Grande-Palud, à la porte de M. Pierre, des voyageurs, des trimardeurs et des mendiants. Ces derniers étaient parfois très insolents et avaient des mines peu recommandables. L’un d’eux une fois menaça de mettre le feu à la maison.

L’AUTO MYSTÉRIEUSE

L’activité des représentants de la brigade mobile trouve actuellement à s’employer utilement relativement à de nouvelles indications, et semble du moins assez bizarre.
Des témoignages qui paraissent parfaitement indiscutables, celui de Mme Lespagnol, du Pont-Neuf, celui du garçon de ferme Jean Miossec, dit Petit-Jean, âgé de 17 ans, garçon chez M. Kerjan, à Pen-ar-Run, en Lambézellec, nous apprennent, en effet, que dans la nuit du 27 au 38 janvier, des lumières mystérieuses furent remarquées dans le bois de la Grande-Palud, à l’endroit où quelques jours plus tard on retrouva le corps de M. Cadiou. Dans cette même nuit du 27 au 28 janvier, le passage d’une auto marchant à une allure excessive fut remarqué à Landerneau. On pense qu’il y a lieu de rapprocher les faits et de conclure que c’est en cette nuit que la dépouille mortelle de l’usinier fut ramenée à La Forest.
J’ai continué aujourd’hui mon enquête relativement au passage à Landerneau de cette voiture mystérieuse.
Voici très exactement rapportées les déclarations que j’ai recueillies à ce sujet.
D’abord celle de M. Bonnefoy, conseiller municipal, demeurant au Petit-Paris, frère du fermier de la Grande-Palud.
« Vers deux heures du matin, j’ai bien entendu une auto allant dans la direction de Brest à une vitesse effrayante. Elle est repassée devant chez environ vue heure après, toujours à la même allure. La date exacte, je ne pourrai la préciser, je sais seulement que c’était en janvier et qu’il faisait très froid. Ni à l’aller ni au retour, la machine n’a corné. Ma femme comme moi a entendu la voiture ».

Voici maintenant ce que m’a dit Mme Louis Pierre, femme d’un plâtrier, femme de ménage de M. Lemeur :
« A Ia fin de janvier, vers deux heures du matin, j’ai entendu une auto qui suivait la direction de Brest et qui marchait à une allure excessive. Elle est repassée une heure plus tard environ.
Je ne puis préciser exactement la date de cet évènement mais je sais que c’était du 20 au 28. »
Jean-Marie Cariou, du Pigeon-Blanc, route de Brest, fait une déclaration absolument identique à celle de M. Bonnefoy.
Enfin, M. Lemeur, entrepreneur, est formel, il affirme que dans la nuit du 28 janvier, qui suivit le jour de la foire Comana [Commana], il entendit la voiture.
M. Lemeur a très peu de sommeil et ne dormait pas. Il a pu préciser que c’est à 1 h. 35 du matin que la machine passa pour la première fois et il dit qu’elle revint une heure après environ.

A l’instruction

M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a interrogé cet après-midi M. Pierre, à qui il a présenté le revolver que M. Marie, armurier à Landerneau, et remis au juge comme étant semblable à celui vendu à l’ingénieur. M. Pierre a dit que c’était à peu près le modèle du revolver qu’il avait acheté. Il lui a semblé cependant qu’il y avait une légère différence entre l’arme fournie par l’armurier de Landerneau et celle qu’il avait achetée.
Cette différence consisterait dans la baguette, qui est dans le revolver fourni par M. Marie.
M. Pierre ne se souvient pas bien si la baguette de son revolver était automatique ou non, mais en manipulant l’arme qui lui était présentée, il a pu dire qu’en tous cas, le ressort de son revolver était beaucoup plus doux que celui du modèle fourni au Parquet.
M. Pierre a été interrogé sur l’emploi de son temps pendant les journées du 1er et du 2 janvier.
En ce qui concerne le 1er janvier, l’ingénieur, en rassemblant ses souvenirs, a pu se rappeler qu’il avait déjeuné à l’hôtel Le Boloch. Il croit avoir reçu à l’hôtel la visite de M. Joncourt, de Morlaix ; cependant, il n’a pu préciser si c’est bien ce jour-là on le 4 qu’il vit M. Joncourt. Dans la soirée, il retourna à la Grande-Palud.
En ce qui concerne le 2 janvier, il travailla pendant toute la journée à la Grande-Palud.
De son côté, Mlle Juzeau ayant, parait-il, l’intention de quitter Landerneau, ayant trouvé un emploi ailleurs, avait fait savoir ce détail au juge d’instruction, en lui demandant s’il jugerait encore nécessaire de l’interroger avant son départ. M. Bidard de la Noé avait convoqué la jeune fille à son cabinet pour cet après-midi.
Elle aussi fut interrogée sur l’emploi du temps de Pierre les 1er et 2 janvier. Elle ne put que confirmer ce que son patron avait dit.
Le juge d’instruction interrogea ensuite Mlle Juzeau sur les vêtements qui avaient pu être portés par Pierre les 29, 30 et 31 décembre.
La jeune fille répondit, qu’elle croyait se souvenir qu’il s’agissait de vêtements d’un vert noir. Interrogée à ce sujet. M. Pierre n’a pu préciser ses souvenirs. Il fait remarquer qu’il avait plusieurs effets de rechange pour faire son travail ; il mettait tantôt l’un, tantôt l’autre, et il lui serait très difficile, de dire sans crainte d’erreur quel vêlement il avait les 29, 30 et 31 décembre.
D’ailleurs, a-t-il dit, tous mes vêtements étaient à la Grande-Palud au moment de mon arrestation, il serait facile de constater qu’il n’en manquait aucun.
Il semble bien, d’après ce qu’a dit Mlle Juzeau, que les vêtements verts-noir auxquels la jeune fille a fait allusion, vêtements qui auraient été portés par Pierre, les 29, 20 et 31 décembre seraient justement ceux que l’ingénieur avait au moment de son arrestation et qu’il conserva en prison.
Cette après-midi finalement. M. Bidard de la Noé, eu présence de M. Boloch, liquidateur judiciaire de la Grande-Palud, a ouvert les scellés apposés sur certains documents.
C’est mardi prochain que Pierre sera confronté avec Mme Cadiou.

5 avril 1914 – p. 3

PIERRE A-T-IL VOULU SE CRÉER UN ALIBI ?

Brest, 4 avril.
Le procureur de la République est en possession des lettres des 30 et 31 décembre 1913, adressées à Paris par l’ingénieur Pierre à M. Cadiou, lui demandant une somme de deux mille francs pour payer les ouvriers de l’usine.
L’accusation voit dans cette lettre une charge contre M. Pierre qui, en lui écrivant, aurait voulu se créer un alibi.
Mais si, comme Pierre l’affirme, il a quitté son directeur à l’usine de la Grande-Palud, après la journée du 29 décembre, pensant qu’il rentrait à Paris, il ne pouvait s’attendre à recevoir le lendemain le chèque réclamé.
Dans sa lettre du 31 décembre, Pierre dit à M. Cadiou que s’il n’a reçu aucun argent, cela tient sans doute à un déraillement sur la ligne de Brest
C’est Mme Cadiou qui a reçu ces deux lettres et qui, dans la matinée du 1er janvier, signala à la sûreté générale la disparition de son infortuné mari.
Si l’accusation voit dans ces lettres de graves présomptions l’égard de M. Pierre, la défense y a trouvé au contraire la preuve de son innocence.

6 avril 1914 – p. 1, 2 et 3

COUP D’ŒIL RÉTROSPECTIF sur l’affaire Cadiou

BREST, 5 avril. Depuis le 4 février dernier, c’est-à-dire depuis deux mois et un jour exactement, l’ingénieur Pierre est sous les verrous, accusé d’un forfait abominable, le meurtre de M. Louis Cadiou, son ancien patron, disparu un mois plus tôt. Tout ceci est bien vieux déjà et n’intéresserait plus l’opinion publique depuis longtemps si l’information ouverte avait donné des résultats. Mais, hélas pour rester dans les limites de la vérité, il convient de dire qu’on ne sait toujours rien de plus. Procureur et juge d’instruction n’ont rien pu établir du meurtre qu’ils supposent, ni des mobiles exacts qui l’auraient entraîné, ni des conditions dans lesquelles il se serait déroulé, pas plus qu’ils n’ont pu découvrir l’arme du crime, l’argent, les papiers, les bijoux volés au défunt, pas plus encore qu’ils ne savent pourquoi la gorge du cadavre fut coupée. Le lieu du crime, le jour et l’heure de l’enfouissement du corps leur sont inconnus. Bien plus, ils ne savent même pas comment M. Cadiou a été assassiné. Cependant, on peut affirmer que tout a été mis en œuvre par l’accusation pour ne laisser aucun de ces points dans l’ombre. Le résultat négatif des recherches a une cause, et cette cause gît justement dans la seconde hypothèse supposée par le parquet de Brest pour échafauder l’invraisemblable roman dont on voudrait que Pierre fît tous les frais. Et voilà ce qu’est cette hypothèse que les magistrats ont pris charge de démontrer.
La dernière fois qu’on vit M. Cadiou, ce fut le 30 décembre 1913, 11 heures du matin. Il était avec l’ingénieur Pierre. L’ingénieur Pierre a donc tué M. Cadiou à 11 heures du matin, le 30 décembre.
La déduction qui conduit des prémices à la conclusion d’une telle proposition est simpliste, elle est aussi fragile. Mais si l’on veut bien noter que les données de l’équation que se pose le parquet sont fausses et qu’il le redoute pour le moins s’il n’en est pas convaincu on ne s’étonnera plus que M. Guilmart [Guilmard] et M. Bidart de la Noë n’aient pas encore fait la preuve qui leur tient pourtant tant au cœur. L’instruction a pris une mauvaise direction, mieux elle est faussée. Il est indispensable, pour le renom de la justice et la manifestation de la vérité, qu’elle soit remise dans la bonne voie. Un vaste champ d’exploitation s’ouvre devant les magistrats instructeurs, les points de repère sont nombreux et les gens qualifiés pour aider l’enquête ne manqueront pas si l’on veut. Il leur suffit de vouloir et de prendre les mesures qui s’imposent.
Le 30 décembre 1913, un peu avant 8 heures et demie du matin. M. Louis Cadiou quitta son domicile, à Landerneau, et se rendit à la Grande-Palud où il arriva un peu avant 9 heures. Il ne fit que passer dans les ateliers et repartit quelques minutes plus tard. Tout cela est établi d’une façon indiscutable : l’heure de son départ de Landerneau par le témoignage de Mme Léost, sa femme de tournée, sa promenade à l’usine par Mme Quéméneur, l’aubergiste et le pâtre Boulben, qui le virent, la première passer devant chez elle, se dirigeant vers le pont, le deuxième passer sous le pont. Le pâtre gardait à cet instant les vaches de sa patronne dans une prairie voisine.
Tous deux placent la chose entre 8 heures et demie et 9 heures du matin. L’heure d’arrivée de l’industriel l’usine et son temps de passage à l’établissement sont certifiés par les nombreuses dépositions concordantes des ouvriers qui virent tous, à quelques rares exceptions près, M. Cadiou ce jour-là. Ils donnent même cette précision qu’à son arrivée les lumières étaient allumées et qu’elles n’étaient pas éteintes quand il partit. Depuis sa sortie de l’usine, à 9 heures, tout le monde affirme qu’on ne le revit ni à la Forest ni à Landerneau, sauf deux hommes, le contre-maître Bignard et le chauffeur Dolou, qui assurent qu’ils le virent partir de l’usine a onze heures avec M. Pierre. Aucun ouvrier, comme je l’ai dit, n’a pourtant revu M. Cadiou depuis 9 heures, ni dans le bureau ni dans l’atelier. Aucun ouvrier n’a non plus vu M. Pierre à la Grande-Palud avant 11 heures et demie. Le fait allégué par Bignard et Dolon [Dolou] perd, dans ces conditions, tout son intérêt. L’un des deux témoignages, d’ailleurs, celui de Bignard pour préciser, est discutable a plus d’un point de vue. On sait, en effet, que contrairement à ce qu’il prétendit devant le juge d’instruction et devant les commissaires de police, il a assuré les gendarmes, à quatre ou cinq reprises différentes, qu’il ne pouvait pas dire si c’était le 29 ou le 30 qu’il avait vu M. Cadiou avec M. Pierre. Au début de l’affaire, il avait affirmé que le jour où les deux hommes étaient ensemble, ils se rendirent chez le meunier Caroff. Or cet incident est bien du 29. M. Bignard, d’ailleurs, s’en enquis auprès du garçon de M. Caroff. M. Yves Guillon, qui me confirme le fait, et c’est à partir de cet instant qu’on le vit baser ses souvenirs sur l’arrêt, des machines survenu effectivement le 30 au soir. Les noms de trois autres personnes qui affirmaient ou auraient affirmé avoir vu ensemble l’usinier et son ingénieur, le 30 décembre, vers 11 heures du matin, avaient été retenus : c’étaient ceux de M. Bonnefoy, le cultivateur Mme Quéméneur, la débitante et le petit Boulben, le pastour. Bonnefoy s’est rétracté. Mme Quéméneur et son pâtre ont affirmé qu’on leur avait prêté des propos qu’ils n’avaient jamais tenus. Les trois dépositions tombent donc.
De son coté, Pierre a assuré qu’il avait quitté M. Cadiou pour la dernière fois le 29 décembre, vers 11 heures et quart, 11 heures et demie, quand il sortit avec lui de chez le meunier. Il passa, a-t-il dit et ses paroles sont corroborées par celles de Mlle Julia Juzeau, sa bonne la matinée du 30 dans son jardin et à réparer son automobile. Si on l’a vu près du pont, vers 11 heures du matin, c’est, croit-il, qu’il avait rencontré, en se rendant à la Palud, le comptable. M. Alain Guillon[Guillou], qui devait venir de quitter son bureau, et qu’il accompagna un moment, ainsi qu’il le faisait très souvent : M. Guillon [Guillou] ayant la même taille que M. Cadiou et portant un capuchon que lui avait donné ce dernier, la confusion était très facile pour M. Dolon [Dolou].

LA LETTRE DE PIERRE A CADIOU
Le 30 décembre au soir, M. Pierre écrivit à M. Cadiou, à Paris, pour lui demander un chèque permettant de régler le personnel au mois. L’accusation voit dans cette lettre une charge grave pour M. Pierre. A ses yeux, l’ingénieur n’aurait écrit que pour détourner ses soupçons.
De son côté le jeune homme affirme qu’il écrivit à M. Cadiou parce que ce dernier lui avait annoncé la veille qu’il partirait à Paris le jour même ou le 30. Ne l’avant pas revu il croyait qu’il était parti.

LA FAMILLE CADIOU CROIT A L’ASSASSINAT
M. Cadiou, parait-il, devait rentrer à Paris le 31 décembre. Ce jour-là la famille, ne le voyant pas, télégraphia à Pierre pour lui demander des renseignements. L’enquête a montré qu’à la faveur du mauvais temps, des retards considérables avaient été amputés dans la transmission télégraphique et que, de plus, la dépêche qui avait été confiée à une personne qui n’en avait pas compris l’importance possible, ne fut remise à M. Pierre que le 2 janvier.

Le 1er janvier, se trouvant forcément sans réponse de l’ingénieur, Mme Cadiou fit télégraphier au maire de Landerneau par le député Cloarec, de Morlaix, qui annonça que l’usinier avait été assassiné si les valises étaient encore dans sa chambre. Depuis ce jour, la famille Cadiou affirme que M. Cadiou a été tué et que c’est Pierre l’assassin, et Mme Cadiou s’est portée partie civile au procès.

LA SOMNAMBULE
Les recherches entreprises un peu partout pour retrouver le corps de M. Cadiou demeurèrent vaines. Enfin, le 4 janvier [février], alors qu’il était seul, M. Jean-Marie Cadiou, tanneur à Kérinou, en Lambézellec, trouve le corps de son frère enfoui dans les bois de M. Vacheront. Prié de s’expliquer sur la façon dont il avait découvert le cadavre, il exhiba une lettre de Mme Cadiou, laquelle la tenait d’une parente par l’intermédiaire d’une autre parente, Mme Saimpy [Sainpy], qui serait allée consulter Mme Camille Hoffmann, une somnambule extra-lucide de Pont-à-Mousson. Cette somnambule, pendant son sommeil, aurait fait le récit que l’on sait. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu M. Jean-Marie Cadiou, Mme veuve Cadiou, Mme Saimpy [Sainpy] et
Mme Hoffmann qui lui ont affirmé que la fantastique histoire qu’ils avaient racontée était sérieuse. M. Bidard les a laissé partir sans rien obtenir de plus d’eux,

LA CAUSE DE LA MORT

La première autopsie du corps du défunt fit conclure que la mort avait été causée par un coup de couteau ou de rasoir porté à la gorge. La deuxième, celle pratiquée à Morlaix, fit penser que le décès était survenu à la suite d’un coup de revolver tiré dans le cou. Entre temps, on avait supposé que M.
Cadiou avait été étranglé. Maintenant, ce qui est connu des travaux du docteur Paul et du laboratoire de toxicologie de Paris, permet plutôt de penser que l’industriel succomba des suites d’un empoisonnement. Successivement et suivant l’idée du jour, le Parquet de Brest vit dans un couteau forme serpette que possédait l’ingénieur et dans le revolver que celui-ci avait eu, l’arme du crime. Aucune trace suspecte n’a été remarquée ni sur le rasoir, ni sur le couteau de M. Pierre. D’autre part, le jeune homme affirme qu’il vendit son revolver longtemps avant la disparition de M. Cadiou, mais l’accusation lui répond qu’il ment parce qu’il ne connaît pas le nom de l’acheteur de l’arme. Toutefois, et alors que la police enquêtait au sujet du revolver, le procureur de la République de Brest pria télégraphiquement un armurier de Guingamp qui paraissait susceptible de donner d’intéressantes indications, de ne pas répondre à la convocation de la brigade mobile de Rennes. Une pelle appartenant à M. Pierre et présentant des taches rougeâtres fut soumise à un examen chimique qui démontra qu’il ne s’agissait pas de sang mais de décomposition de rouille par le salpêtre. Ce que l’ingénieur avait d’ailleurs dit.

UN RESSENTIMENT

On a évoqué contre l’inculpé qu’il avait écrit au ministère de la guerre pour dénoncer son patron. L’accusation trouve dans ces pages l’assurance de la haine que Pierre nourrissait contre Cadiou. En revanche, l’ingénieur dit qu’il avait obéi à sa conscience et sa mère a reçu de lui une lettre dans laquelle il l’entretient de cette affaire, l’assurant qu’il saurait faire son devoir. La famille Cadiou le rend responsable de ce fait que la Grande-Palud fut écartée des adjudications des poudres et salpêtres.

LES LUEURS MYSTÉRIEUSES

Bossard, l’ancien ouvrier de la Grande-Palud, fit à de nombreuses reprises parler de lui et ses paroles, qui dont toutes à la charge du prévenu, sont rapidement controuvées. Cependant, il a permis de retrouver un jeune homme et une femme qui aperçurent, dans la nuit du 28 janvier, une lueur mystérieuse à l’endroit où, plus tard, fut retrouvé le corps de M. Cadiou. Seulement Bossard, lorsqu’il parla, croyait qu’il s’agissait de la nuit du 30 au 31 décembre.
C’est dans cette nuit du 28 janvier que M. Le Meur, entrepreneur à Landerneau, perçut le passage, à 1 h. 55 la première fois, et une heure après la seconde, d’une automobile mystérieuse marchant à une allure folle. Ses paroles semblent confirmées par les déclarations de plusieurs de ses voisins. En rapprochant ces faits de cette constatation qui fut faite par tous ceux qui assistèrent à l’autopsie de Landerneau que le cadavre de M. Cadiou n’était certainement pas celui d’un homme ayant séjourné plus d’un mois dans la terre, on trouve que les affirmations des personnes qui prétendent que le corps avait été récemment apporté la prennent une force toute spéciale.

CE QUI SE RETIENT

Depuis son arrestation, M. Pierre est resté toujours aussi calme et a toujours affirmé qu’il était innocent. Ces protestations ne furent pas bruyantes, mais le propre de son caractère, c’est le calme le plus parfait.
Le lecteur impartial ne manquera pas de conclure, avec moi, que dans tout l’exposé qui précède, il n’y a rien qui puisse être interprété comme une preuve, même une présomption de culpabilité à la charge de l’ingénieur.
Au contraire, les faits suivants se défendent d’eux-mêmes : La famille Cadiou et M. Cloarec ont crié à l’assassinat dès le 1er janvier 1914 ; M. Jean-Marie Cadiou a trouvé seul le cadavre de son frère, il a prétendu que c’était grâce une somnambule et ses déclarations ont été confirmées par d’autres membres de sa famille ; les parents du défunt se sont promis la perte de Pierre qu’ils rendent responsable des ennuis survenus à l’usinier ; Mme Cadiou s’est portée partie civile au procès. Enfin, le juge d’instruction ne s’est pas ému de l’attitude de la famille et, dans un autre ordre d’idées, il convient de voir si une automobile n’apporta pas vers fin janvier, la dépouille mortelle dans le bois de la Palud.

La piste de Morlaix

Depuis le début de l’affaire, ces témoignages de Morlaix trouvent, dans le parquet de Brest, un milieu hostile, un adversaire d’autant plus irréductible que son système sera frappé à mort le jour où ils seront admis. Cet instant est proche, qu’on le veuille ou non, et aux recherches jusqu’ici poursuivies et qui vont bientôt s’effondrer sous le ridicule, devront en succéder d’autres. Il ne faut plus attendre parce que le public, énervé, finirait par croire qu’un intérêt a commandé que celles-là furent faites pour éviter d’entreprendre celui-ci. Mais procédions par ordre.
On sait que plusieurs personnes de Morlaix ont vu M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier. Le 31 décembre au soir, c’était M. Louis Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, négociant, licencié en droit, ancien courtier maritime, et son associé, M. Le Merjet [Lémeillet]. Les souvenirs des deux hommes, qui parlèrent sur les quais de la gare de Morlaix à M. Cadiou qu’ils connaissaient bien, sont appuyés par M. Nicolas, constructeur à Morlaix, frère du précédent, et M. Erussart, notaire. On sait que ce jour-là, en effet, était dressé un acte notarié à la requête de M. Nicolas jeune et que M. Nicolas aîné en était témoin. Celui-ci arriva en retard et s’excusa disant qu’il avait été retardé par M. Cadiou. M. Nicolas frère et M. Erussart se rappellent parfaitement de cela, et le notaire a même fourni à la police le talon du reçu qu’il délivra constatant sa passation d’acte au 31 décembre.

M. et Mme Baron furent aussi formels lorsqu’ils déposèrent sous la foi du serment. Eux aussi se trouvaient, d’après leur déposition, sur les quais de la gare de Morlaix, le 31 décembre lorsque M. Baron vit M. Cadiou, il fit à sa femme la remarque qu’il avait mauvaise mine. Les souvenirs des époux étaient appuyés sur ce fait que c’était la seule fois qu’ils allaient en chemin de fer ensemble depuis plusieurs mois, et que, ce jour-là, ils se rendaient souhaiter la bonne année à la mère de Mme Baron.
Le 1er janvier, sous le viaduc de Morlaix, le facteur Cabon vit M. Cadiou et le salua par son nom. M. Cadiou répondit en disant : « Bonjour Cabon ». Le facteur appuie sa mémoire sur un télégramme officiel qu’il allait porter à quelque distance de la ville.
Le même jour, et peu de temps après, M. Caramour, adjudant des pompiers, auquel ses sapeurs venaient de souhaiter la bonne année, ce qui fixe ses souvenirs, vit M. Cadiou sur la place Thiers, où lui-même se trouvait.
Les époux Prigent, qui demeurent près du viaduc, ont, eux aussi, vu M. Cadiou à Morlaix. Cependant l’un affirme que c’est le 31 décembre, l’autre est certain que c’est le 1er janvier.
Que l’on place cet incident au 31 décembre ou au 1er janvier, cela n’a aucune importance et renforce, de toute façon, les autres, témoignages.
Enfin, à Saint-Pol-de-Léon, le 1er janvier, dans la soirée, M. Le Gall, chef du bureau de l’hospice, à Morlaix, a vu M. Cadiou et lui a parlé.
Avec M. Le Gall se trouvaient M. Grall, de Saint-Pol, Mlle Grall, fille du précédent, et M. Lefoll [Le Gall] fils, élève à l’école du service de médecine navale de Bordeaux.
Quand tous quatre se furent éloignés de l’industriel, M. Grall [Le Gall] fils demanda quel était l’homme avec qui son père venait de s’entretenir et ce dernier lui répondit : « C’est M. Cadiou, un ancien avoué de Morlaix, qui dirige maintenant une usine auprès de Landerneau ». MM. Le Gall père et fils M. et Mlle Grall, ont été entendus et ont fait une déposition identique.
Toute erreur de date est impossible, ainsi que me l’a fait remarquer M. Le Gall, que j’ai vu plusieurs fois ces jours derniers. « En effet, m’a-t-il dit, si le dimanche précédent nous étions bien allés à Saint-Pol, M. Grall ne nous conduisit pas le soir à la gare, parce que, s’étant rendu à un baptême dans une localité voisine, le même jour, il était très fatigué et ce fut Mme Grall qui nous accompagna. Il faut convenir, dans de pareilles conditions, que le doute n’est pas possible.

Il faut noter que toutes les personnes dont je viens de citer les noms ont vu M. Cadiou habillé en cycliste et que MM. Le Gall père et fils, M. et Mlle Grall ont remarqué qu’il avait une bicyclette.

DEUX AUTRES TÉMOINS

Sans compter les gens qui ne se sont pas encore fait connaitre cela pour des raisons qui n’apparaitront que trop clairement lorsque j’aurai donné tout le résultat de mon enquête – il y a lieu de se demander si le témoignage de deux autres personnes ne peut pas être considéré comme fort intéressant. Le premier, c’est celui de M. Dufour, secrétaire de la sous-préfecture de Morlaix. M. Dufour, que j’ai vu cet après-midi même, m’a répété la déposition qu’il avait faite devant le juge d’instruction de Morlaix. Il y a plus de vingt ans qu’il connait M. Cadiou, il le tutoie et peut, par conséquent, facilement le reconnaître, même à 50 mètres et en le voyant de dos.
« J’étais, m’a-t-il dit, sur la place Thiers, et je vis subitement, par derrière, à une distance à peu près égale à celle-ci (M. Dufour me montre alors un point éloigné de moins de 50 mètres), un homme dont la démarche et l’air fatigué, maladif, me frappèrent. Il était vêtu en cycliste et se trouvait près du kiosque. Je ne lui ai pas vu la tête, mais c’était bien son air ». M. Dufour ne peut, en revanche, a-t-il dit au juge, situer exactement la rencontre au jour de l’an ou au 28 décembre.
L’autre témoignages, et qui fit quelque bruit lorsque son auteur se rétracta, c’est celui de M. Le Picart [Le Picard], propriétaire du café de la Terrasse à Morlaix. M. Le Picart [Le Picard], il l’a affirmé dans sa déposition, avait vu M. Cadiou dans sa salle de café, le 1er janvier, seulement l’industriel avait un pardessus et un chapeau. M. Le Picart [Le Picard], quand il déposa, se souvenait lui avoir souhaité la bonne année et se rappelait même quelle table il occupait. Si M. Le Picart [Le Picard] devint moins affirmatif, a-t-il dit, c’est qu’on lui répéta sans cesse qu’il devait se tromper. Tout le monde m’assure que je fais erreur, a-t-il fini par dire, c’est que j’ai dû me tromper ». Et M. Le Picart [Le Picard], depuis ce moment, ne sait plus rien du tout.

LE MYSTÈRE CADIOU
Dépositions contradictoires

Brest. 5 avril.
Pour étayer l’accusation et prouver implicitement que M. Cadiou a été assassiné le 30 décembre, on affirme que le parquet fait état d’une déposition, assez troublante d’ailleurs, si elle s’est produite, de la femme de ménage de M. Cadiou. Celle-ci a déclaré que le 28 et le 29 décembre elle avait remis à son maître un litre de lait qui fut consommé par le directeur de la Grande-Palud. Le 30 décembre, M. Cadiou absorba du tapioca au lait. Or on a retrouvé, lors de la première autopsie, trace de cet aliment dans l’estomac de la victime. Le 31 décembre, la femme de ménage déposa à la porte de M. Cadiou un litre de lait également qui est resté inemployé.

Mais revenons à la piste de Morlaix. On sait que l’accusation, si elle avait eu à se préoccuper du témoignage de M. Le Picard, aurait fait remarquer, comme cela se produisit d’ailleurs, que M. Cadiou n’aurait pu porter que son costume cycliste le 1er janvier et que par conséquent il n’aurait pu être au café de la terrasse en chapeau et en pardessus, ainsi que M. Picard l’avait affirmé.

L’accusation se trompe et ce fait est intéressant parce qu’il prouve que quelque part à Morlaix. M. Cadiou disposait d’une garde-robe. En effet, on sait que le 25 décembre M. Cadiou se présenta chez sa tante, Mlle Zaccone, un peu après midi et qu’il était vêtu d’un pardessus, qu’il portait un chapeau.
Or le matin même il était à bicyclette sur le chemin de la rivière ; il fut rencontré par plusieurs personnes, d’abord par Mme G. propriétaire aux Ecluses, qui se rendait à l’église. M. Cadiou se dirigeait en sens inverse et Mme G. pensa même qu’il se rendait à sa propriété de Keranster. Cette dame connaissait parfaitement M. Cadiou et sa famille.
« Le lundi du reste, dit-elle, j’avais vu M. Cadiou passer devant chez moi avec ce même costume ».

Le jour de Noël lorsqu’il la rencontra, M. Cadiou la salua ; c’est ce qui fit que Mme G… remarqua M. Cadiou.

Le même jour, vers dix heures du matin, M. Le Gall, de l’hospice civil, qui se trouvait avec M. Coulloch et son fermier auprès de la rivière également croisa M. Cadiou qui se dirigeait vers Ploujean. M. Cadiou était à bicyclette, vêtu de ce costume cycliste. Il mit pied à terre et parla avec M. Le Gall. M. Coulloch, s’il ne peut se rappeler la date exacte de cet incident, confirme en tous points le reste de la déclaration de M. Le Gall.

Une autre personne dont j’ignore le nom avait vu également M. Cadiou à bicyclette en costume cycliste venant de la direction de Ploujean et se rendant à Morlaix. Ceci se passait entre neuf et dix heures du matin et fait supposer qu’après avoir rencontré Mme G…, M. Cadiou revint sur ses pas. Il se rendit à pâtisserie de la place Thiers où il fit l’emplette d’un gâteau. M. Le Gall le remarqua un peu plus tard sur le guidon de sa machine.
Ceci correspond encore aux déclarations de Mlle Le Cam, employée à la pâtisserie en question, et qui se souvient parfaitement que vers cette date du 25 – elle croyait que c’était le 28, mais les dépositions concordantes de plusieurs personnes ont montré que ce ne pouvait être que le jour de Noël – elle vendit des gâteaux à M. Cadiou, qui était en costume cycliste et qui la pria de lui faire un paquet suffisamment solide pour le fixer à sa bicyclette.

De tout ceci résulte qu’il est parfaitement acquis que M. Cadiou avait quelque part à Morlaix des vêtements de rechange et une bicyclette, puisqu’il n’avait pas fait usage depuis le mois d’octobre de ses deux machines de Landerneau.

Mlle ZACCONE

Mlle Zaccone, dont je viens de vous parler, a joué dans toute cette affaire un rôle prépondérant. Cette personne, qui était la tante de M. Cadiou, habite place Thiers, 14, à Morlaix.
Mlle Zaccone, dans ses déclarations, avait exposé au magistrat instructeur deux choses qui réduisaient à néant les témoignages des autres personnes de Morlaix.
Elle avait en effet affirmé d’abord que son neveu Louis Cadiou., qui avait pour elle la plus vive affection, ne venait jamais à Morlaix sans aller la voir. Ensuite, ce qui était beaucoup plus grave, que son neveu avait été à Morlaix le 1er janvier et qu’il aurait été rencontré Place Thiers par MM. Calvez et Caramour, vers neuf heures du matin, qu’elle l’aurait certainement vu parce qu’elle avait été à sa fenêtre dans cette matinée de huit à dix heures.
Vous allez voir ce que valent ces deux affirmations.

D’abord, je vous ai dit tout à l’heure que M. Cadiou était venu chez Mlle Zaccone le 25 décembre un peu après-midi, vers une heure peut-être. Il était en pardessus et portait un chapeau. En arrivant il dit à sa tante qu’il venait d’arriver par le train de Landerneau alors qu’il avait passé toute la journée à Morlaix et qu’il avait accompli à bicyclette de mystérieuses tournées ainsi que l’établissent les témoignages de Mme G…, de M. Le Gall, de M. Coulloch, de Mlle Le Cam et d’une autre personne.
Il faut donc conclure que M. Cadiou ne venait pas précisément chez sa tante à tous ses voyages à Morlaix et qu’il y avait des choses qu’il tenait à lui cacher. Il pouvait parfaitement en être ainsi à la fin de décembre et au commencement de janvier. Des personnes dignes de foi affirment le contraire.

Mais j’en viens à un point beaucoup plus délicat : à la déclaration formelle de Mlle Zaccone d’avoir été sa fenêtre de 8 à 10 heures du matin le 1er janvier.
Mon enquête m’avait montré et avait établi en mon esprit la certitude que Mlle Zaccone s’était trompée. Je me rendis donc hier dans la matinée place Thiers, chez les deux sœurs Mlle Levesque, qui occupent le premier étage de l’immeuble. Chez ses demoiselles, on trouvera quand on voudra la preuve éclatante que ce que j’avance et la vérité.

Cependant, une des deux sœurs m’explique l’impossibilité dans laquelle elle se trouve de se livrer à des confidences. Elle me dit textuellement ceci : « Nous sommes très liées avec la famille Cadiou, et pour des raisons d’amitié que vous comprenez, je ne puis rien dire avant d’avoir été interrogée par la justice et la police. »
Ce scrupule était trop parfaitement respectable pour que j’insiste. D’ailleurs j’avais déjà appris de source certaine ce que pouvaient dire les demoiselles Levesque.
Voici exactement quelles seront les grandes lignes de leur déposition quand on voudra bien les entendre.
Le 1er janvier Mlle Zaccone partit vers huit heures pour se rendre à la messe. Elle revint vers neuf heures. Elle entra chez les demoiselles Levesque et s’entretint avec leur grand’mère. Elle quitta cette dame pour rentrer chez elle à dix heures juste. Donc de huit à dix heures du matin Mlle Zaccone n’était pas à sa fenêtre et son neveu pouvait parfaitement passer sur la place sans qu’elle le vît.

Les dépositions de MM. Cabon et Caramour pour être infirmées, reprennent de leur valeur et le témoignage de Mlle Zaccone sombre définitivement. Je suis en mesure de dire encore que Mlles Lévêque ont reproché depuis à Mlle Zaccone son témoignage devant le juge d’instruction mais qu’elles n’obtinrent aucune explication ; malgré leurs efforts la conversation dévia.

Pour terminer, je veux vous signaler que certains témoins de Morlaix auraient l’intention, si l’on s’obstinait à ne pas tenir compte de leur témoignage, d’adresser en signe de protestation une pétition au garde des sceaux.

8 avril 1914 – p. 3

Mme Cadiou est confrontée avec Pierre

Brest. 7 avril (Par dépêche de notre correspondant particulier). La confrontation tant attendue de Mme Cadiou avec Pierre a eu lieu aujourd’hui. En aucune façon d’ailleurs elle n’a fait faillir la lumière. Mme Cadiou est restée dans le rôle que se donne sa famille, d’accuser l’ingénieur. Quant à Pierre, il a continué à nier avec énergie ne pas être l’auteur du crime qu’on lui impute. Il a crié qu’il n’était pas le coupable.
Ce fut la première des deux déclarations importantes qu’il fit aujourd’hui.
La deuxième se rapporte à la fabrication de la Grande-Palud qu’il dit défectueuse, passée en fraude et livrée en cachette.
Mme Cadiou protesta, affirma l’honnêteté de son mari et reprocha Pierre sa conduite.
Mme Cadiou fut entendue deux fois aujourd’hui par M. le Juge d’instruction Bidard de la Noé, ce matin pendant fort peu de temps, et cette après-midi très longuement. Ce fut après ces deux auditions qu’eut lieu la confrontation.
Dans la matinée, Mme Cadiou reproduisit en la complétant, sa déposition antérieure.
Elle reconnut qu’elle avait connu Pierre à Landerneau en 1909, l’année même où son mari prit La direction de l’usine de la Grande-Palud. Les époux Cadiou et leur fils prirent alors pension une dizaine de jours arec Pierre à l’hôtel Le Roch. « Depuis, dit-elle, Pierre rendit visite à mon mari, à la propriété de Kéranstec [Keranster], en Ploujean, où même en l’été 1912 il nous photographia. »

Mme CADIOU NE CONNAISSAIT PAS LA SITUATION DE SON MARI

Cette après-midi, Mme Cadiou n’a pu donner au juge d’instruction aucune explication précise sur la marche des affaires de son mari, desquelles elle ne s’occupait pas. Cependant elle croit que sa situation financière était bonne. Elle savait que M. Cadiou avait des ennuis, mais elle ne peut fournir aucun renseignement sur le point de savoir si réellement il avait constitué un dossier contre ses adversaires.
Interrogée sur la question de la lettre de bonne année que l’ingénieur avait écrite à son mari, Mme Cadiou déclare qu’elle avait remis cette pièce ainsi que tous les documents à M. Boloch, de Landerneau, liquidateur de l’usine de la Grande-Palud.
Cette lettre, sur la demande de la défense, le magistrat instructeur la fera verser au dossier.
Un autre point fort intéressant, c’était de savoir s’il fallait étonner que Pierre ait envoyé des bonbons aux enfants de M. Cadiou ; or, des réponses faites à ce sujet à l’instruction par la femme de l’ancien usinier, il résulte que Pierre avait chaque année au jour de l’an l’habitude d’agir ainsi.
Il est à noter que Mme Cadiou s’étant portée partie civile, ne pouvait être entendue qu’à titre d’indication ; cependant Pierre déclara au juge qu’il ne voyait pas d’inconvénients à ce qu’elle soit entendue comme témoin.
Mme Cadiou, dans ces conditions, a été autorisée à prêter serment.

La confrontation

Lorsque Pierre fut introduit dans le cabinet du juge où se trouvait Mme Cadiou, il ne manifesta aucune émotion ; le juge pria alors le témoin de parler du dernier départ de Paris de son mari et des événements qui suivirent et dont il eut connaissance. Le témoin fit alors connaître que M. Cadiou prit le train de 8 heures du soir, le 18 décembre, à destination de Landerneau. Avant son départ, il avait informé ses enfants qu’il ne viendrait pas à Noël, qu’il rentrerait seulement au premier de l’an.

Presque journellement M. Cadiou écrivit à sa femme, assure celle-ci, cependant elle ne peut pas fournir les lettres qu’elle n’a pas conservées, la dernière était en date du 27 décembre. Mme Cadiou la reçut le 28.
Le directeur de la Grande-Palud lui annonçait qu’il arriverait à Paris le mardi 30 décembre, mais que cela n’était pas certain encore. Le 31 ne voyant pas son mari revenir, elle fut prise de crainte et prévint le 1er janvier, croit-elle, sa famille et M. Cloarec, député de Morlaix, lequel lui télégraphia de faire faire immédiatement des démarches près de la Sûreté générale.
Continuant son récit, Mme Cadiou fit connaitre alors que son mari devait être, en costume de ville, alors qu’il avait un complet cycliste.
Le magistrat instructeur n’oublie pas de faire allusion à la question de la somnambule, mais le témoin à nouveau affirma que rien n’était dissimulé derrière cette affaire qui n’est que l’expression de l’exacte vérité.
Mme Cadiou parla ensuite des deux valises jaunes de son mari et que celui-ci emportait dans ses voyages. Une de ces valises contenait des papiers importants. Mme Cadiou continua en rappelant la santé délicate du défunt, disant que celui-ci était atteint depuis sept années d’une entérite chronique et qu’il était obligé de se nourrir presque exclusivement de laitage.
Mme Cadiou assura d’autre part que la clef du domaine de Keranster était déposée chez Mme Zaccone, à Morlaix et que son mari n’avait pas de double clef, qu’il lui eut donc fallu aller prendre la clef chez sa tante s’il avait voulu aller à sa propriété.
Le témoin parla ensuite de la situation pécuniaire de son mari, qu’elle croit bonne, mais qu’elle ne connaissait pas exactement, ne s’occupant pas des affaires commerciales, ainsi qu’on l’a lu plus haut.
Elle sait cependant que M. Cadiou avait les ennuis et qu’il répétait souvent qu’il mourrait de ses tracas.
Cependant, dit-elle, son mari lui avait parlé de lettres reçues de M. L… et dont il aurait pu se servir contre ce dernier.
« M. Pierre, dit-elle, n’avait plus la confiance de son patron. D’ailleurs il devait partir et des pourparlers étaient engagés avec d’autres ingénieurs. »
Pour Mme Cadiou, les témoins de Morlaix font erreur car certainement à son sens son mari ne se serait pas arrêté dans cette ville la laissant dans l’inquiétude. Enfin elle ne croit pas que Pierre pouvait recevoir une lettre de son mari le 31 décembre.

VIVE DISCUSSION

Celle déclaration amena une réplique formelle de Pierre. Celui-ci protesta avec énergie contre l’accusation de Mme Cadiou qui, dit-il, veut le faire passer pour l’assassin de son mari, alors qu’il est aussi peiné qu’elle de sa mort affreuse.
Les répliques alors se croisèrent assez vives entre le jeune homme et Mme Cadiou.
Celle-ci se récria qu’il est cependant tout seul susceptible d’expliquer ce qui s’est passe puisqu’il était sur les lieux.
Mais Pierre affirma à nouveau et jura qu’il ne connaît rien, et que s’il savait quelque chose, il s’empresserait d’en informer la justice.
Pierre reprit alors ses explications, et le dialogue s’orienta sur la question de la lettre du 30 et du chèque que l’ingénieur attendait de son patron.
« Le 29 décembre, dit le jeune homme, M. Cadiou avait dit qu’il ne pouvait lui remettre un chèque parce qu’il n’avait pas son carnet sur lui, mais qu’il le lui enverrait par la poste, soit de Landerneau, soit de Morlaix. »
Et Pierre fit connaître à ce sujet, et parce que la famille Cadiou ne veut pas croire au voyage de l’usinier à Morlaix, que M. Cadiou lui avait dit qu’il avait des réparations à faire faire à Keranster. Mais Mme Cadiou observa à nouveau que Mme Zaccone avait seule la clé, et que son mari aurait dû la lui demander, alors que cette dame Zaccone affirme qu’il n’en a rien été.
L’ingénieur fit remarquer de son côté que à plusieurs reprises, il avait reçu de son patron différentes choses de Morlaix.
Pour Mme Cadiou, ces envois n’avaient été faits qu’en été et pendant les séjours de la famille à Ploujean.
Enfin Pierre expliqua que si dans la lettre du 30 décembre il avait indiqué qu’un train avait déraillé, c’était afin que son patron ne s’émût pas du retard survenu s’il avait envoyé le chèque.

POURQUOI PIERRE AURAIT-IL TUE CADIOU ?

Me Feillard, défenseur de l’ingénieur, posa alors cette question très précise, la seule enfin qui constituait le fond de la confrontation : « Quel intérêt M. Pierre pouvait-il avoir à tuer M. Cadiou ? »
La veuve de l’ancien usinier dut alors avouer qu’elle n’en sait rien, mais elle dit que c’était sans doute par haine que le jeune homme agi.
L’instant était forcément délicat et Mme Cadiou, pour expliquer ce qu’elle dit penser, remarqua que puisque Pierre avait dénoncé son patron, il n’aurait pas dû recevoir des appointements de lui.
Pierre répliqua que s’il a avisé l’administration militaire c’est parce qu’il trouvait que la façon dont l’État était servi n’était pas correcte, et qu’en raison du contrat qui le liait à l’usine, sa responsabilité personnelle était engagée.
Mme Cadiou lui faisant observer qu’il aurait dû prévenir son mari et prendre de lui-même les mesures qui s’imposaient.
Pierre répondit qu’il n’était que de nom seulement le directeur technique de la Grande-
Palud et qu’on mettait sa disposition des matières qui ne convenaient pas.
Aux assertions purement techniques du jeune homme, le témoin ne pouvait naturellement rien opposer mais il est certain qu’à son sens son mari agissait honnêtement.
Cette réponse provoqua de la part de Pierre une deuxième et grave réplique. Il assura qu’une assez grande quantité de coton était passée en fraude et livrée en cachette, et que les livres de commerce en témoigneraient s’ils n’avaient pas été détruits.
Cette phrase provoqua une explosion d’indignation violente chez Mme Cadiou.
Elle dit que c’était une lâcheté que d’accuser un homme qui ne pouvait pas se défendre et des enfants orphelins.
Pierre n’en maintint pas moins ses paroles.
La confrontation prit fin sur ce vif dialogue et l’ingénieur quitta le cabinet du juge. Il était près de sept heures.

L’INSTRUCTION VA CONTINUER

Demain, le juge d’instruction entendra à nouveau M. Marie, armurier à Landerneau.
M. Bidard de la Noé n’a pas fixé encore la date de la confrontation à laquelle il procèdera entre Pierre, et M. Jean-Marie Cadiou.
On ne peut d’ailleurs attendre quelque chose de celle opération. Comme il l’a fait précédemment et le fait encore, M. Jean-Marie Cadiou accusera l’ingénieur qui continuera à nier.
Me Feillard de son côté va provoquer certaines opérations qui peuvent être du plus grand intérêt.
Il demandera notamment l’examen de la comptabilité de l’usine, ceci afin de démontrer, ainsi que son client l’a plusieurs fois déclaré, que les bénéfices réels de la Grande-Palud n’étaient pas accusés dans leur totalité lors des inventaires.
Il demandera encore que l’on entende les personnes de Morlaix que l’Ouest-Éclair a citées.

9 avril 1914 – p. 1 et 3

PIERRE AVAIT-IL INTÉRÊT A TUER M. CADIOU ?

Brest, 8 avril.
Un crime a toujours un mobile. C’est ce que pensait Me Feillart en demandant hier à Mme Cadiou quel intérêt M. Pierre aurait pu avoir à tuer son mari. Le défenseur veut d’ailleurs montrer qu’au contraire son client ne pouvait que souhaiter que son patron vécût, et c’est pour établir ce point que Me Feillard a demandé au juge l’examen de la comptabilité de l’usine.
On sait depuis longtemps que le contrat de travail de M. Pierre prévoyait en faveur de ce dernier des mensualités de trois cents francs et un pourcentage de un et demie sur les bénéfices. Or, il apparaîtrait que les bulletins de déclaration de M. Cadiou à l’enregistrement étaient inférieurs aux chiffres réalisés réellement.
Des renseignements qu’a pu se procurer Me Feillard, il résulte en effet que pour l’année commerciale 1er mars 1912-28 février 1913, l’exploitation de la Grande-Palud donna un bénéfice net de 210.000 francs, alors que 108.000 francs seulement furent accusés sur le bulletin officiel. Pour la période du 1er mars 1913-fin 1913, un gain de 119.000 francs fut réalisé.

Or l’ingénieur Pierre dit – et il montra à ce sujet à ceux qui lui rendirent visite avant son arrestation un document – que M. Cadiou se disposait à annoncer une somme fort inférieure. En appliquant à la différence des sommes en question le pourcentage de un et demi, on trouve que l’ingénieur perdait en apparence quinze mille francs. Or, pour qu’il ne perdit pas cet argent, il fallait que M. Cadiou, qui seul avec lui s’occupait de la direction de la comptabilité, la lui remit lui-même.

Les héritiers de M. Cadiou, ignorant forcément les mystères de la comptabilité de la Grande-Palud et ne pouvant se référer qu’à des pièces précises n’auraient pu donner au jeune homme les quinze mille francs qui lui étaient légitimement dus.
M. Pierre n’ignorait pas cela. Titulaire d’une créance importante qu’il ne pouvait sérieusement justifier et que seul connaissait M. Cadiou, il avait tout intérêt à ce que celui-ci vécût.
Telle est la thèse de la défense.

L’AFFAIRE CADIOU ENCORE L’AUTO MYSTÉRIEUSE

Brest, 8 avril.
(Par dépêche de notre correspondant partic.)
Les déclarations de M. Le Meur, entrepreneur à Landerneau, de sa femme de ménage, de M. Bonnefoy, de M. Cariou, ont appris que la voiture automobile dont nous avons parlé avait traversé la ville une allure folle, au cours d’une nuit de janvier.
M. Le Meur a pu préciser la date et les heures exactes de cet événement, la nuit qui suivit le jour de la foire de Commana, à 1 h. 45 du matin, lorsque la voiture se dirigea vers Brest, une heure plus tard lorsqu’elle revint vers Morlaix.

Or, la foire de Commana avait eu lieu le 27 janvier Cet incident fut rapproché de la remarque que fit Mme Lespagnol et un jeune homme travaillant à Lambézellec, qui vit cette même nuit, du 27 au 28 janvier, une lumière mystérieuse à l’endroit où quelques jours plus tard on devait découvrir le corps de M. Cadiou.

On se demande, en conséquence, s’il ne faut pas croire que M. Le Meur et ses voisins ont entendu la voiture qui transportait la dépouille mortelle de l’ancien usinier et que si Mme Lespagnol et le jeune homme qui l’accompagnait n’avaient pas, de loin, assisté à l’enfouissement de Cadiou.

Ces jours derniers on annonça qu’il y avait eu erreur et que l’automobile entendue par M le Meur était montée par plusieurs jeunes gens de Brest qui faisaient une promenade matinale.

Aujourd’hui. M. Balcon, notre correspondant de Landerneau, a pu rejoindre les jeunes automobilistes, qui se montrent fort désolés de l’aventure. C’était pour s’amuser qu’ils avaient dit en riant que c’était leur passage qu’on avait remarqué le 27 janvier.
« A la vérité, ont-ils affirmé, c’était le 24 ou le 25 décembre que nous avons fait la promenade.

Il est à noter du reste que s’il s’était agi de leur voiture, M. Le Meur se serait rendu compte que la machine suivait d’abord la direction de Morlaix et qu’elle serait repartie ensuite vers Brest, alors que c’était le contraire qui s’est produit.

La question reste donc entière et il est urgent que la brigade mobile, qui ne trouve guère à occuper son activité intelligente, soit chargée de retrouver la voiture.

EN VUE DE L’EXAMEN DE LA BALLE
Ce matin, M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu à nouveau M. Marie, l’armurier de Landerneau, qui vendit un revolver à Pierre.
On se souvient que M. Marie avait d’abord remis au juge un revolver qu’il disait semblable en tous points à celui acheté par l’ingénieur et que un mois plus tard il avait déclaré qu’il avait fait erreur.
M. Marie remit alors une autre arme à M. Le Coz, commissaire de police mobile, en assurant cette fois qu’il ne se trompait pas. Avant d’envoyer à l’armurier de Saint-Étienne, qu’il a commis, le revolver et la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou laquelle est toujours au Palais de Justice de Brest contrairement à ce qu’on pouvait croire – M. Bidard de la Noé a demandé à M. Marie d’assurer nouveau qu’il ne se trompait pas en ce qui concerne le modèle du revolver.
A ce sujet il faut remarquer que la différence entre les deux genres d’armes n’est pas considérable. Elle existe seulement dans la baguette, celle du revolver d’abord présenté par M. Marie n’était pas automatique, la seconde l’était.
Pierre ne peut fournir aucune précision sur ce point, mais il croit que M. Marie a raison et qu’il s’agissait d’un revolver à baguette automatique. L’armurier affirme le fait.
Une confrontation a eu lieu entre les deux hommes à ce sujet. Elle fut le seul événement intéressant de la journée.
L’Instruction, qui devait continuer dans l’après-midi, n’a pu être reprise, le magistrat instructeur ayant été occupé par d’autres affaires.

10 avril 1914 – p. 3

UN DUEL dans l’affaire Cadiou
Me Vichot envoie ses témoins à Me Feillard

Brest, 9 avril.
(Par dépêche de notre correspondant particulier]. Me Vichot, avoué conseil de Mme Cadiou, a envoyé aujourd’hui ses témoins à Me Feillard, défenseur de Pierre. Me Feillard, en présence de ce fait, a, de son côté prié deux de ses amis de prendre la défense de ses intérêts. Les quatre témoins, MM. François Jan, notaire, et Léon Coue, capitaine d’artillerie coloniale, pour Me Vichot, et MM.
Fargeot, notaire, et Charles Bastit, négociant, ancien président du tribunal de commerce de
Brest, pour Me Feillard, se rencontreront demain matin, à 10 heures. Voici quelle a été la cause de cet incident :
Me Vichot parlant de la confrontation de Mine Cadiou avec Pierre avoua que le défenseur de ce dernier, Me Feillard, eut à l’égard de son client une telle altitude que M. le Juge d’instruction, Bidard de la Noë, du le rappeler à l’ordre.
Interrogé à ce sujet, le magistrat instructeur déclara que le fait allégué n’était pas exact, et qu’à aucun moment il n’avait dû prendre les mesures qu’on lui prêtait.
M. Bidard de la Noë a dit que Mme Cadiou avait trouvé que Me Feillard portait trop de vivacité à la défense de Pierre « mais ce n’est, a-t-il ajouté, que l’impression de Mme Cadiou ».
Me Feillard saisit la Chambre des Avoués d’une plainte contre Me Vichot, appuyant ses dires d’un témoignage rappelant les déclarations de M. le Juge d’instruction et d’une autre pièce établissant qu’il avait à se plaindre d’une conversation qu’il avait eue avec l’officier ministériel ; en même temps Me Feillard écrivait à Me Vichot pour l’aviser de la démarche qu’il avait faite près de la Chambre des Avoués et pour le prier en même temps de faire connaître au conseil de l’ordre des avocats les faits auxquels il avait fait allusion au cours de la conversation dont nous parlons plus haut.
C’est à la suite de cette lettre que Me Vichot envoya ses témoins au défenseur de Pierre.
J’ai vu ce soir Me Feillard : « Je m’en serais voulu, me dit-il de prononcer à l’égard de Mme Cadiou qui venait d’être frappée d’une peine si cruelle, d’inconvenantes paroles. Je n’aurais pas voulu non plus et je n’en ai pas le droit, intervenir dans les interrogatoires du juge d’instruction. »
Au Palais où Me Feillard, ancien bâtonnier du barreau de Brest, compte de nombreuses sympathies, l’incident a causé une émotion assez vive.

L’instruction
Mme ZACCONE SE RÉTRACTE

Aujourd’hui l’instruction de l’affaire Cadiou a chômé, elle reprendra demain dans l’après-midi. Pierre sera interrogé et une confrontation aura lieu.
M. Bidard de la Noé a reçu d’autre part le résultat d’une commission rogatoire dont il avait chargé son collègue de Morlaix, M. Le Clech.
M. Le Clech a, le 7 courant, entendu successivement les demoiselles Levêque, habitant Morlaix, place Thiers, et leur voisine Mme Zaccone, tante de M. Cadiou.
Ces opérations que l’Ouest-Éclair avait seulement provoquées en faisant connaître à ses lecteurs l’erreur qui s’était glissée dans la déposition précédente de Mme Zaccone, ont donné le résultat que nous en attendions.
Mme Zaccone dut reconnaître qu’elle ne resta pas à sa fenêtre le 1er janvier, de 8 à 10 heures du matin, pour les raisons que nous avons précédemment exposées.
Ainsi s’écroule le seul argument que le parquet général et le parquet de Brest pouvaient opposer aux témoignages si précis de nombreuses personnes qui ont vu M. Cadiou le 31 décembre 1913 et le 1er janvier 1914, à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon. Plusieurs de ces témoins d’ailleurs lui ont parlé contrairement à ce qui avait été officiellement prétendu.

11 avril 1914 – p. 1 et 3

FUMISTERIE ! LE CHIFFONNIER DE CALAIS N’A JAMAIS ÉCRIT AU MAIRE DE LANDERNEAU

Nous avons eu hier un instant d’émotion. Un nouveau coup de théâtre allait-il se produire dans l’affaire Cadiou ? Ce que venait de nous apprendre notre correspondant de Brest, dans une brève conversation téléphonique pouvait nous le donner à penser. Il ne s’agissait rien de moins, en effet, que de la découverte du voyageur de commerce resté jusqu’ici introuvable, auquel l’ingénieur, s’il faut l’en croire, aurait vendu le revolver avec lequel il est accusé d’avoir tué Cadiou.
M. le Maire de Landerneau avait reçu d’un voyageur de commerce de Calais – toujours cette région du Nord – du nom de Réveillaud une lettre l’informant qu’il était le personnage ayant acheté le revolver de Pierre. Réveillaud ajoutait que s’il ne s’était pas fait connaitre plus tôt, c’est qu’une maladie le retenait depuis trois mois à la chambre et qu’il n’avait eu connaissance du drame de la Grande Palud que ces jours derniers, par la lecture des journaux.
Et le « voyageur de commerce », ayant fait ces graves déclarations avait fait suivre sa signature de son adresse rue des Fours à chaux, Calais.
Nous flairâmes de suite la fumisterie, mais notre devoir d’informateur n’en était pas moins de vérifier les allégations contenues dans la lettre au maire de Landerneau. Immédiatement nous donnions des ordres à notre agence parisienne et une heure plus tard nous recevions la réponse. La voici :

Le service de la sûreté générale connaît la piste que vous a signalée votre correspondant de Brest. Des renseignements qu’il vient de recevoir, il résulte que l’on se trouve une fois de plus en présence d’une fumisterie. Il existe bien, à Calais, non pas rue des Fours à chaux, mais dans une rue voisine, un nommé Louis Réveillaud. Mais celui-ci n’exerce pas la profession de voyageur de commerce : il se contente modestement de vendre et acheter des chiffons.
Il est aidé dans ce commerce par Albert Réveillaud, son frère.

Quelques minutes plus tard nous avions confirmation de cette nouvelle par notre confrère Le Matin dont le correspondant de Calais avait interviewé les frères Réveillaud.
Ceux-ci ont déclaré qu’ils n’avaient jamais écrit au maire de Landerneau et qu’ils entendaient parler de l’affaire Cadiou pour la première fois !…
Il reste donc toujours à retrouver le mystérieux voyageur de commerce. Aussi attendons-nous à entendre parler prochainement d’une nouvelle piste ! Le règne des fumistes n’est pas près de prendre fin.

Il n’y aura pas duel

Ce matin, à 10 heures, les témoins de Me Vichot, avoué conseil de Mme Cadiou, et ceux de Me Feillard, avocat, défenseur de l’ingénieur Pierre, se sont réunis, ainsi qu’il en avait été décidé hier. L’entrevue fut des plus courtoises et la seule décision qui s’imposait fut prise d’un commun accord. Il fut décidé, en effet, qu’il n’y avait pas lieu à rencontre.
Voici d’ailleurs le procès-verbal de la séance :
« L’an 1914, le 10 avril, les témoins de Me Vichot, avoué, et ceux de Me Feillard, avocat se sont réunis après examen des causes de cette réunion. M. Léon Corre, capitaine d’artillerie coloniale, et M. François Jan, notaire à Brest, témoins de Me Vichot, ont affirmé :
« 1° Que leur client n’avait jamais dit que durant la confrontation de Mme Cadiou et de M. Pierre, Me Feillard avait été l’objet d’un rappel à l’ordre de la part de M. le Juge d’instruction.
« 2° Que jamais il n’avait dit quoique ce fut pouvant porter atteinte à l’honorabilité professionnelle de Me Feillard ».

A la suite de ces affirmations, les quatre témoins soussignés ont d’un commun accord reconnu :
1° Aucun des incidents survenus entre leur client depuis la confrontation du 7 ne pouvait être retenu ;
2° Que la plainte déposée par Me Feillard contre Me Vichot à la Chambre des avoués devait être retirée ;
3° Il n’y aura en conséquence pas lieu à rencontre.
Le procès-verbal porte les signatures de MM. Cones, Jean, Forgeot, Bastit.
Le résultat de l’entrevue qui fut connu peu de temps après la séance, a été accueilli au Palais avec une vive satisfaction.
J’ai vu ce soir Me Feillard qui a reçu dans la journée de nombreux témoignages de sympathie.
« J’avais donné à mes témoins, me dit-il, pleins pouvoirs pour agir au mieux de mes intérêts, me soumettant à l’avance à la décision qu’ils prendraient la sentence est rendue, je l’accepte. »
L’incident est donc définitivement réglé.

L’AFFAIRE CADIOU
PIERRE RACONTE SA VIE AU JUGE D’INSTRUCTION

Brest, 10 avril.
(De notre correspondant particulier)
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a interrogé cet après-midi Pierre sur ses antécédents.
Le jeune homme, qui était assisté de son défenseur, Me Feillard, fit savoir qu’il était né le 24 octobre 1882 au hameau de Branville, commune de Caugé (Eure), où ses parents exploitaient une propriété agricole. Son beau-frère, M. Ibert et sa sœur, continuèrent l’exploitation.
Élève de l’école communale de Caugé, il entra comme interne à l’institution libre de l’enseignement secondaire de Saint François-de-Sales à Evreux. Il quitta cette institution après avoir obtenu son diplôme de bachelier.
Il entra ensuite à l’école Sainte-Geneviève à Paris où il obtint son baccalauréat sciences. Il resta trois ans à Sainte-Geneviève. Dans les deux dernières années il a préparé l’examen de l’École Centrale d’où il est sorti en juillet 1907 sans avoir obtenu son diplôme.
Il est alors resté chez ses parents quelques mois et il les aida dans leur exploitation agricole. Il revint à Paris pour y travailler. Il loua une chambre, 77, rue Saint-Maur. Pierre s’occupa de suivre les cours du Conservatoire des Arts et Métiers. A ce moment il trouva un emploi à Courbevoie en qualité de chimiste, sur les indications de l’Association des anciens élèves de Centrale, dans une société en liquidation d’industrie chimique,
Le liquidateur désirait savoir ce que l’on pouvait retirer de l’usine. Pierre n’avait rien demandé pour débuter, mais le liquidateur lui donna 200 francs par mois. L’ingénieur resta deux mois et demi dans cette maison. Quand il sortit il retourna chez ses parents, puis revint encore à Paris. II s’occupa alors de photographie. En juin 1908, il passa un examen et obtint son diplôme d’ingénieur. Puis il revint à l’exploitation agricole de ses parents, muni de son diplôme.
Quelque temps après Pierre retourna à Paris, rue Saint-Maud, 27. Dans les quelques mois qui ont précédé son entrée à la Grande Palud, Il a donné des leçons à des camarades en retard dans leurs études.
C’est au mois de mai de mars au d’avril 1909 qu’il entra à l’usine de la Grande Palud. Pendant quelques jours il descendit à l’hôtel Raoult, puis pris pension un an à l’hôtel Le Roch.

SON ENTRÉE A LA GRANDE-PALUD

Au sujet de son entrée à la Grande-Palud, Pierre a rappelé que M. Cadiou lui avait fait des conditions provisoires, qu’il avait acceptées. Elles étaient les suivantes : 250 fr. par mois et 3/4 % sur les bénéfices.
Ce n’est qu’au mois de septembre 1909 que des conditions définitives furent arrêtées par un contrat rédigé par M. Cadiou lui-même et sur lequel l’ingénieur ne fit aucune observation.

En ce mois de septembre 1909, un prédécesseur, M. Greis [Greiss], était parti. Il avait dû quitter l’usine à cause de sa qualité d’étranger. Jusqu’à présent, Pierre n’avait été que l’ingénieur adjoint, sous les ordres de M. Greis [Greiss]. C’est à la fin de juillet 1909 que M. Greis [Greiss] s’en alla en congé à Cologne chez les parents de sa femme. Pendant qu’il était à Cologne, on lui fit savoir qu’il ne pourrait plus revenir à la Grande-Palud. Pierre croit que le congé définitif a été donné à M. Greis [Greiss] par M. Temming, qui avait encore des intérêts à l’usine de la Grande-Palud.

M. Greis [Greiss] a dû obtenir, au moment de son départ, une indemnité de 10.000 francs.
Aux termes du traité passé entre MM. Cadiou et Pierre, l’ingénieur avait la direction de l’usine de la Grande-Palud. Il avait 300 francs par mois et 1,5 % sur les bénéfices nets.

Pierre a déclaré que quelquefois on arrondissait la somme pour indemnité et frais de caisse. Mais cette somme ne fut jamais supérieure à 40 francs par an. Ce traité devait finir le 28 février 1915. Il était renouvelable par tacite reconduction à défaut du préavis de six mois. Aux termes de ce traité, Pierre s’était engagé au cas où il quitterait l’usine à ne pas s’occuper pendant quinze ans en France ou aux Colonies françaises, de l’industrie du blanchiment du coton ou d’une industrie similaire s’y rattachant.

D’après l’ingénieur, cette clause ne pouvait recevoir d’application que s’il partait volontairement, mais non s’il était congédié. C’est pourquoi au moment de l’entente relative ce départ. M. Cadiou n’éleva aucune objection en ce qui concerne cette clause.

PIERRE VOULAIT QUITTER CADIOU
C’est en 1912 que pour la première fois Pierre parla à M. Cadiou de son intention de quitter son usine. Il avait demandé en mariage une jeune fille de son pays, mais celle-ci ne voulut jamais consenti à venir à la Grande Palud.
L’ingénieur avait fait savoir à M. Cadiou, qu’il ne demandait pas mieux que de s’en aller avant l’expiration de son contrat ; l’industriel y consentit à condition qu’il lui trouve un remplaçant.
Dans le mois de février 1912, M. Cadiou se mit en rapports arec un ingénieur d’une Société anonyme de la Haute-Marne.
Ce dernier écrivit à Pierre pour lui demander des renseignements sur l’importance de l’usine, sa situation, sa proximité d’une ville. Il lui disait que M. Cadiou lui avait écrit pour lui proposer le poste.
Pierre croit que M. Cadiou n’eut pas réussi à lui trouver facilement un remplaçant à cause de la situation modeste qui était faite à l’ingénieur de la Grande-Palud.
En juillet 1913, le départ de Pierre avait été fixé pour le mois de mars 1914. M. Cadiou, à celle époque était en pourparlers avec deux ingénieurs, l’un de Grenoble, l’autre d’une papeterie située dans une autre région que Pierre ne se rappelle pas.
Un samedi, M. Cadiou s’était rendu Rennes pour voir un de ces derniers. Au mois de décembre dernier, il avait été convenu que le départ de Pierre, sur la demande de M. Cadiou, ne devait avoir lieu qu’au mois de juillet 1914.
Après la disparition de M. Cadiou, le 10 janvier 1914, Pierre passa un contrat avec M. Rocher, pour une nouvelle urine en création à Daoulas. La situation devait être bien meilleure puisqu’il devait avoir 4.800 francs de fixe, 1 pour cent jusqu’à 100.000 fr. ; 1 et demi pour cent jusqu’à 200.000 Fr., et deux pour cent à partir de 200.000 francs.
A la date du 12 janvier 1914, c’est-à-dire deux jours après la signature du contrat, l’ingénieur qui avait réfléchi adressa à M. Rochel [Rocher] la lettre suivante :
« J’ai l’honneur par la présente recommandée de vous dénoncer le contrat de travail que je vous ai signé avant-hier 1er janvier.
« Des scrupules m’empêchent de lui donner aucune suite tant que la lumière n’aura pas été faite sur la disparition de mon patron actuel. D’ailleurs comme vous me l’avez dit samedi même, vous disposez d’un autre ingénieur chimiste et je puis vous recommander mon contremaître Bignard, qui est parfaitement au courant de la fabrication et va se trouver incessamment sans travail.
« Je vous prie d’agréer, Monsieur, mes empressées salutations.
« PIERRE ».

CE N’ÉTAIT PAS LES BONS VÊTEMENTS
Les vêtements de Pierre avaient été envoyés à Paris afin que le laboratoire de toxicologie les examina et vit s’ils ne portaient pas de traces de sang.
L’expérience n’a donné aucun résultat.
Pierre ayant été informé de ces travaux a spontanément fait savoir que les vêtements que l’on a soumis à l’examen d’un expert n’étaient pas ceux qu’il portait le 30 décembre, jour auquel le Parquet de Brest fixe la mort de Cadiou.
Les vêtements qu’il portait ce jour-là sont ceux qu’il a à la prison.
Ces vêtements ont, en conséquence, été saisis aujourd’hui et vont être envoyés à Paris.

12 avril 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 11 avril.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu aujourd’hui M. Alain Guillou, ancien veilleur de l’usine de la Grande Palud et Mme Léost, l’ancienne femme de ménage de M. Cadiou. Les deux témoins ont confirmé leurs dépositions antérieures.

15 avril 1914 – p. 3

Autour de l’affaire Cadiou

Brest, 14 avril.
(De notre correspondant particulier)
Bien qu’on ne sache pas si M. Cadiou a été assassiné puisque les travaux de M. le docteur Paul, médecin légiste, ne nous ont pas encore fixés sur ce point – on garde à la prison du Bouguen, depuis plus de deux mois, l’ingénieur Louis Pierre qu’on accuse d’être le meurtrier…
Si l’on admet qu’au jour de la découverte du cadavre de l’ancien directeur de la Grande-Palud on put croire à un crime, il faut admettre, également, que les présomptions réunies à grand’peine contre Pierre pour motiver son arrestation étaient eu nombre restreint et d’une fragilité extrême. Depuis, avec beaucoup de mal, on trouva contre le jeune homme les dépositions du fermier Bonnefoy, du contremaître Bignard, de Mme Quéméneur, du pâtre Boulben, de M. Le Fur, de Mme Zaccone. Heureusement, nous pûmes, après une enquête rendue très difficile par ce fait qu’on avait fait déposer plusieurs de ces gens sous la foi du serment, montrer qu’aucun de ces témoignages n’était sérieux. Bonnefoy et Mme Zaccone s’étaient trompés ; Mme Quéméneur, son pâtre et M. Le Fur n’avaient pas tenu les propos qu’on leur avait prêtés ; M. Bignard avait fait des dépositions tellement contradictoires qu’elles n’avaient plus aucune valeur.

SILENCE !

Pierre, est toujours en prison et l’on tente de bâillonner la presse. Le procureur général vient, en effet, d’interdire toute communication aux journalistes relativement à l’affaire Cadiou, Bien entendu, M. Guilmard, procureur de la République à Brest, a renchéri et il vient de défendre au commissaire central et à ses collaborateurs, les commissaires de quartier, de donner le moindre renseignement à la presse. Il n’est même plus question de la fameuse affaire de la Grande-Palud, la mesure est générale. De cette manière, pense-t-on sans doute au Parquet, l’opinion publique ne sera pas émue.

CEPENDANT LA PRESSE PEUT PARLER
Ce que la presse peut faire, c’est de rendre le public juge des procédés qu’elle connaît et quelle n’a tus, jusqu’à présent, que par égard pour un magistrat.
Voyez cette affaire Cadiou. Des gens honorables, un magistrat consulaire, des négociants, un chef de bureau de l’hospice civil de Morlaix, d’autres encore, ont vu M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon. Leur témoignage est décisif. Cependant, que dit-on d’eux ? Qu’ils ne savent pas ce qu’ils disent – et encore nous employons un euphémisme parce que nous pourrions rappeler que les épithètes d’alcooliques et d’hallucinés ne leur ont pas été ménagées.
Les bases d’accusation s’écroulent, le procureur de la République et ses collaborateurs crient plus fort à la culpabilité de Pierre. Il parait que M. Guilmard, d’ailleurs, affectionne plus particulièrement les causes où la culpabilité, des prévenus est le plus difficile à établir. De cette façon, se dit-il, je puis être sûr que j’ai fait ce qu’aucun autre n’aurait fait à ma place, ce qui prouve que j’ai, sur tous les autres magistrats une supériorité que nul n’osera me contester.
Et il est certain, nous aimons à le croire, que tout autre procureur de la République ne se serai pas obstiné à maintenir en état d’arrestation un homme contre lequel, jusqu’ici, aucune charge sérieuse n’a été relevée.
Comment pourrait-on admettre, en bonne et saine logique, que l’ingénieur eût pu tuer le 30 décembre quelqu’un qui vivait encore le 1er janvier ? Pour soutenir le contraire il faut croire aux phénomènes de survie, ce qui s’explique assez de la part d’hommes qui « avalent » sans broncher la rocambolesque histoire de la somnambule extra-lucide. Nous ne ferons pas pourtant à de hauts magistrats l’injure de croire qu’ils donnent dans de pareils pièges.

LE VÉRITABLE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD

Depuis trop longtemps on le voit dans la mort de M. Cadiou, l’heure de remettre les choses en place a sonné.
Par des rapports de police, on sait au Parquet de Brest, en quelle maison de Morlaix M. Louis Cadiou a pu trouver asile à l’époque du 1er janvier. Si nous n’avons jamais fait allusion à cette question, c’est que nous ne voulons pas gêner l’enquête. Aujourd’hui, nous nous rendons parfaitement compte que nous pouvons parler sans crainte, certains que nous sommes que nous ne gênerons rien du tout.
Dès le début de l’affaire, quoiqu’un avait fait allusion la nécessité de procéder à une perquisition en cette maison, mais celui qui avait qualité pour ordonner l’opération demandée et qui connaissait les vues de son procureur, se récria bien vite : « Y pensez-vous ? un tel personnage !» Et de fait, il s’agissait d’un parlementaire, M. Cloarec, député de Morlaix.
Cependant, cette visite s’imposait. On sait, en effet, que l’on raconte un peu partout, à Morlaix, que c’est chez son ami, M. Cloarec, que M. Cadiou descendait, que c’est chez lui qu’il couchait, que c’est chez lui encore qu’il changeait de vêtement et déposait sa bicyclette et, chose beaucoup plus importante, que c’est chez lui toujours qu’il passa plusieurs nuits au début de 1914.
Il y a, à ce sujet, des précisions. On sait, en effet, qu’à cette époque M. Cloarec était à Paris et que sa domestique était en congé dans sa famille. Personne, donc, n’aurait dû se trouver dans la maison : or, il y avait quelqu’un, et ce quelqu’un-là, dit-on non sans apparence de raison ne pouvait être que M. Louis Cadiou qui avait l’habitude de venir. XXXXXXXXXXXXXXXXXXX mystérieuse qui fut remarquée dans la nuit du 1er au 2 janvier, et postérieurement à cette date, dans les appartements inhabités de M. Cloarec. Les conditions dans lesquelles sera conduite cette affaire sont bien entendu inconnues. Espérons qu’elles seront de nature à faire éclater la vérité.

UNE ENQUÊTE BIEN TARDIVE

Peut-on encore trouver chez M. Cloarec la trace du passage de M. Cadiou, voilà, ce que nous ignorons, mais ce qui ne nous parait guère probable eu raison du temps écoulé.
Une enquête va être faite sur la lumière

PUBLICATION REGRETTÉE MAIS INDISPENSABLE

Je sais qu’en haut lieu on s’est plaint de la publication de pièces de procédure. La chose est peut-être exacte, mais nous qui ne nous sommes pas rendus coupables du fait reproché à des confrères, nous pouvons, en toute impartialité, dire ce que nous pensons. Et c’est ceci : un article du code a subi peut-être quelque violence, mais Pierre a été interrogé sur la lettre qu’il écrivit le 30 décembre à son patron. Or, si nous sommes bien renseignés – et nous le sommes – cette question devait être réservée pour la Cour d’assises. C’était le suprême et le seul point dont l’accusation pouvait se servir en prenant le prévenu au dépourvu.
Je sais que ce que nous disons est extraordinaire, mais c’est la vérité. Une façon de procéder aussi profondément regrettable a échoué. Nous nous en félicitons et tous ceux qui ont au cœur le souci de la légalité s’en réjouiront avec nous.
Mais d’ailleurs, le procureur de la République de Brest est-il vraiment autorisé à reprocher à la presse la publication de certaines pièces du dossier ? C’est ce que nous ne croyons pas, puisque lui-même, a communiqué à plusieurs journalistes parisiens qu’il croyait sans doute susceptibles de lui être utiles, certaines parties du dossier en question et peut-être même la totalité du dossier. Au sujet de ce fait encore, on a rapporté des précisions.

M. GUILMARD NE S’ÉMEUT PAS DES ERREURS RÉPÉTÉES DES TÉMOINS A CHARGE

Tout autre magistrat que M. Guilmard se serait ému des erreurs répétées des témoins à charge. M. Guilmard, lui, n’a pas bougé. De l’avis de l’un de ses collaborateurs, qui se contente de refléter fidèlement sa pensée, si des gens qui n’avaient pas dit la vérité se sont rétracte, c’est que la famille de Pierre « leur a donné de l’argent pour faire la noce ».
Ce n’est pas flatteur, mais les paroles que nous rapportons n’en ont pas moins été prononcées. On s’étonne pourtant qu’elles l’aient été dans un palais de justice.
Je sais que l’on pourrait faire remarquer à M. le Procureur de la République Guilmard qu’une enquête de police aurait pu établir ce que l’enquête des journalistes a montré, mais je sais aussi que ce ne sont pas là les enquêtes que l’on confie aux commissaires et aux inspecteurs de la brigade mobile. S’ils ne sont pas arrivés au résultat désirable, ce n’est pas de leur faute, c’est uniquement ce qu’on ne le leur a pas permis.
Mais il est un point que M. le Procureur de la République pouvait faire éclaircir sans le concours de la police : il a trait à la dernière déposition de Mme Cadiou. On sait que la veuve de l’ancien usinier a déclaré que, émue de l’absence de son mari, elle prévint, le 1er janvier sa famille et M. Cloarec, député de la disparition de son époux. Elle ajouta que M. le député Cloarec lui télégraphia, de
Morlaix, le même jour, d’aviser la sûreté générale de Paris, vers 11 heures du matin, au maire de Landerneau, et voici, in-extenso, le texte du télégramme en question :

« Paris. Maire Landerneau. Famille Cadiou Grande-Palud très inquiète craint accident prière me télégraphier si avez nouvelles. Vérifiez si ses valises sont Landerneau car alors crime. Avisez également Madame 91 bis rue Cherche-Midi Paris. Cloarec. »

Cette dépêche, qui fut envoyée avec réponse payée, parvint à Landerneau vers une heure de l’après-midi. M le Procureur Guilmart [Guilmard] le sait fort bien, puisqu’il l’a fait saisir vers fin février dernier, par la police spéciale. Cette pièce est au dossier et elle est, comme on l’a vu, en opposition avec le récit de Mme Cadiou.
Une erreur se produit facilement et est très compréhensible, mais la justice a le devoir de ne pas les laisser passer. Cette affaire à laquelle, on peut, à première vue, n’attacher qu’une importance secondaire, présente quand on y réfléchit, un très gros intérêt. Si, en effet, on admet que M. Cloarec était à Morlaix le 1er janvier, il faut admettre aussi qu’il aurait su que M. Cadiou était chez lui à cette date-là et on est obligé de conclure que M. Cloarec n’ayant pas vu M. Cadiou, celui-ci n’était pas à Morlaix. Tandis que, M. Cloarec s’étant trouvé comme nous l’avons dit, le 1er janvier à Paris, il n’y a rien d’étonnant qu’il ne sache pas si, le même jour, M. Cadiou était chez lui à Morlaix.
C’est exactement l’histoire de Mme Zaccone. Que cette dame ait ou n’eut pas été à sa fenêtre le 1er janvier, de 8 à 10 heures du matin, le fait, en soi, n’a aucune importance.
A la vérité, cependant, la chose avait un extrême intérêt puisqu’elle détruisait les témoignages de MM. Cabon, Caramour et autres. Nous avons le droit, dans de pareilles conditions, de nous émouvoir de la négligence par trop regrettable de M. le Procureur de la République Guilmard.
Bornons là, pour aujourd’hui, nos citations. Nous nous ferons d’ailleurs un devoir d’en continuer la publication si le chef du Parquet de Brest, qui ne comprend pas toujours très bien ce que son intérêt personnel lui commande, nous oblige à employer notre activité uniquement au sujet de l’affaire
Cadiou. C’est justement la connaissance de tous les faits que nous avons pu apprendre qui le chagrine et qui le rend de si méchante humeur.

16 avril 1914 – p. 1, 2 et 3

L’AFFAIRE CADIOU Mauvaise journée pour l’accusation

Brest, 15 avril. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu aujourd’hui un certain nombre de témoins de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon.
On sait que le magistrat instructeur voulait se faire une opinion personnelle au sujet des dépositions reçues par son collègue de Morlaix et par la brigade mobile.
M. Bidard de la Noé doit avoir maintenant une opinion parfaitement faite. M. Cabon, facteur ; M. Caramour, entrepreneur et adjudant à la compagnie des sapeurs-pompiers ; M. Tréhanton, sculpteur, ont dans la matinée maintenu leurs dépositions antérieures, c’est-à-dire que MM. Cabon et Caramour ont affirmé à nouveau qu’ils avaient vu M. Cadiou le 1er janvier dans la matinée sur la place Thiers, à Morlaix. M. Tréhanton a répété qu’il avait vu M. Cadiou le 25 décembre au café de la Terrasse.
Dans la soirée, M. Le Gall père, chef de bureau à l’hospice civil de Morlaix, M. Le Gall, fils du précédent, élève à l’École de santé maritime de Bordeaux, M. Graff, négociant en primeurs à Saint-Pol-de-Léon, et sa fille, Mlle Graff, ont de leur côté assuré qu’ils avaient vu l’ancien directeur de la Grande-Palud le 1er janvier, à sept heures du soir, à Saint-Pol-de-Léon.

UN DÉTAIL INTÉRESSANT

La déposition de M. Le Gall père présente en outre des points intéressants. Il est établi, comme nous l’avons dit précédemment, que M. Cadiou disposait Morlaix de vêtements de rechange. En effet, le jour de Noël, M. Le Gall, accompagné de M. Calloch, ancien fermier, rencontra M. Cadiou sur le bord de la rivière de Morlaix. M. Cadiou était à bicyclette et portait un costume cycliste ; il descendit de machine et vint serrer les mains de M. Le Gall. Il était alors moins de onze heures. Or, à midi et demi, M. Cadiou, vêtu cette fois d’un pardessus et coiffé d’un chapeau, vint voir sa tante, Mme Zaccone, à laquelle il assura qu’il arrivait de Landerneau par le train.
Aujourd’hui encore Mme Zaccone a maintenu cette déclaration devant le Juge d’instruction de Brest.
M. Bidard de la Noé confronta alors M. Le Gall et Mme Zaccone qui n’ont pu que reproduire chacun leur déposition. Ce qui prouve bien que M. Cadiou entre 11 heures et midi et demi avait endossé de nouveaux vêtements.
Il est donc maintenant établi que M. Cadiou disposait quelque part à Morlaix d’appartements où il déposait ses affaires.
Mme Zaccone a confirmé qu’elle s’était trompée en disant qu’elle était restée à sa fenêtre de 8 h. à 10 h. du matin le 1er janvier.
M. Le Gall au sujet de sa visite à Saint-Pol a rappelé au magistrat instructeur qu’il ne pouvait confondre les dates puisque le 25 décembre M Graff ne put pas l’accompagner à la gare. L’échange de paroles qu’il eut avec M. Cadiou et qu’il rappela avec M. Bidard de la Noé est confirmé par M. Le Gall fils et par M. et Mlle Graff.
M. Le Gall fils se rappelle même qu’il demanda à son père qui était l’homme qui lui avait parlé.
Quant à M. et Mlle Graff, tous deux ont entendu en partie les quelques mots prononcés par MM. Cadiou et Le Gall.
Ajoutons même que M. Graff, au moment du départ du train, vit M. Cadiou dans la salle d’attente de la gare. Et pour en finir avec la relation de ces interrogatoires qui présentent un haut intérêt mais qui n’ont trait qu’à des faits que nous avons rapportés depuis longtemps déjà, nous dirons que M. Le Gall en quittant le cabinet du juge répéta encore :
« Je vous affirme, M. de la Noé, que M. Cadiou vivait le 1er janvier, à 7 heures du soir. Ce qu’il devint après je l’ignore, ce n’est pas de mon ressort, mais au moment que je vous indique, il vivait bien ».

Un nouveau témoin à décharge
C’est un jeune homme qui vit M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier.
A la longue liste de ces personnes connues qui ont vu M. Cadiou à Morlaix le 1er Janvier, un nouveau nom est maintenant à ajouter, c’est celui de M. Jean Guillemet, âgé de 25 ans, dont la mère habite Morlaix, rue de Ploujean, 20.
Ce témoignage, parfaitement spontané, n’a pu être fait plus tôt. Il se rattache d’ailleurs à l’histoire douloureuse que voici :

UNE FAMILLE DANS LA PEINE

Le premier janvier dernier, vers deux heures du soir, les gendarme venaient sur la place Thiers procéder à la gare du funiculaire à l’arrestation d’un employé des Chemins de fer armoricains, Jean Guillemet. La raison de cette arrestation, qui n’intéresse guère mon récit, c’est que Jean Guillemet, dont les appointements étaient relativement minimes et les charges matérielles très lourdes, avait pris dans la caisse une somme d’ailleurs peu élevée qu’il ne put restituer lorsque son acte fut découvert.
L’instruction de l’affaire suivit son cours normal. Le jeune homme fut déféré à la cour d’assises, mais la session ne devant s’ouvrir que le 27 courant, il fut mis en liberté provisoire le 22 mars dernier, en raison de son excellent passé et de l’honorabilité de sa mère.
De retour la maison maternelle, le 22 mars dernier, Jean Guillemet s’entretint dans la soirée avec sa mère et son frère, des événements survenus depuis son arrestation et que sa détention à la prison de Morlaix l’avait empêché de connaître.
A un moment, sa mère lui dit :
« Tiens, tu sais, M. Cadiou l’ancien avoué a été assassiné, il paraît que c’est son ingénieur qui s’est rendu coupable du crime. »
Comme son fils lui demandait à quel moment était survenu le meurtre, Mme Guillemet répondit
« C’est le 30 décembre dernier.
Et alors spontanément, le jeune homme dit :
« Tu fais erreur, maman, certainement, si M. Cadiou a été tué, ce ne peut être que plus tard que cela, parce que moi je l’ai vu le 1er janvier, 20 minutes peut-être avant que les gendarmes viennent m’arrêter. »
On comprend que Mme Guillemet et son fils aient trouvé intéressant ce que disait Jean Guillemet, et qu’ils aient demandé de nouvelles précisions. « Comment as-tu pu le voir ? lui dirent-ils, où étais-tu, où était M. Cadiou ? « C’est bien simple, répondit le jeune homme. J’étais de service à la gare, je devais donner le départ du train de Primel qui quitte Morlaix vers 13 h. 40. Je m’occupais de la manœuvre du convoi lorsque j’aperçus M. Cadiou devant moi. Il était en costume cycliste et se dirigeait vers les quais. Je suis parti avec mon train que je conduisais sur la bonne voie, et je suis revenu avec lui pour prendre l’aiguillage. »
« En revendant à la gare, j’ai croisé M. Cadiou qui poursuivait son chemin, toujours dans la même direction. J’ai vu suffisamment de fois M. Cadiou, pour être sûr que je ne me trompe pas ; d’ailleurs je ne peux pas me méprendre sur la date et sur l’heure ; J’ai vu l’ancien avoué avant le départ du train de Primel ; j’ai été arrêté tout de suite après ».

Le mystère Cadiou,

Brest, 15 avril.
(De notre correspondant particulier)
C’est Mme Guillemet qui ce matin chez elle, à Morlaix, nous a rapporté tout ce que nous publions d’autre part, touchant le témoignage touchant le témoignage de son fils.
La pauvre femme, en proie à un chagrin que l’on s’explique aisément nous dit que son fils est retourné se constituer prisonnier lundi dernier, à Quimper, mais que, avant son départ, il est allé aviser son avocat de ce qu’il savait au sujet de M. Cadiou, afin que la justice pût en être informée. Et comme nous demandons à Mme Guillemet si son fils ne fait pas erreur et s’il connaissait suffisamment M. Cadiou pour affirmer qu’il ne s’était pas trompé, Mme Guillemet répond :
« Mais c’est impossible, pensez donc que mon enfant, lorsqu’il sortit de l’école à treize ans, entra comme petit clerc chez M. Kernéis, avoué, place au Docin.
Il resta 15 mois en cette étude, puis il fut agréé chez M. Poileu, notaire, rue des Fontaines, où il passa deux ans. Dans les deux études il fut chargé de porter des plis chez M. Cadiou, qui était alors avoué à Morlaix et qu’il connaissait bien. Toute erreur, vous le voyez, est impossible.
En quittant Mme Guillemet nous nous rendons chez l’avocat de son fils. Le défenseur nous confirme que son client avait tenu à lui faire part de ce qu’il savait au sujet du prétendu assassinat de M. Cadiou le 30 décembre dernier : « Il est exact, dit-il, que M. Jean Guillemet m’a avisé avant de se rendre à Quimper qu’il avait vu M. Cadiou sur la place Thiers le 1er janvier peu de temps avant son arrestation. Il m’a d’ailleurs par écrit confirmé le fait, afin que je puisse utilement faire connaître son témoignage dans l’intérêt de la vérité. »

Quelqu’un saurait que M. Cadiou s’est suicidé
Landerneau, 15 avril. (Par dépêche de notre correspondant particulier.) Un bruit court suivant lequel une personne de Landerneau posséderait trois lettres qui attesteraient que M. Cadiou s’est suicidé. Ces lettres auraient été vues par un entrepreneur de Brest. Nous espérons que toutes les recherches nécessaires seront faites immédiatement, afin de savoir ce qu’il y a de fondé dans ce bruit.

LES OPÉRATIONS DE LA POLICE MOBILE
M. Le Coz, commissaire de police mobile et son inspecteur continuent à Landerneau les recherches qu’ils ont été chargés d’effectuer par le Parquet de Brest, au sujet des lettres anonymes qui seraient compromettantes pour M. Pierre.
Jusqu’à ce jour, les recherches opérées n’ont donné aucun résultat.

17 avril 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU LE JUGE D’INSTRUCTION SE TRANSPORTE A LANDERNEAU

(Par dépêche de notre correspondant particulier)

Brest, 16 avril.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, accompagné de son greffier M. Laurent, s’est transporté aujourd’hui à Landerneau. Le magistrat s’est d’abord rendu à la caserne du détachement du 118e d’infanterie où il a eu dans la salle des rapports un assez long entretien avec le commandant Hanquitte. Rien n’a transpiré de cette entrevue dont les causes sont inconnues.

Le magistrat instructeur a entendu également M. Alain de Keramour, qui lui a rappelé que M. Louis Cadiou vint chez lui le 29 décembre dans l’après-midi et lui annonça qu’il partirait le lendemain 30 pour Paris. M. de Keramour, comme nous l’avons déjà dit, pria M. Cadiou dès son arrivée à Paris d’envoyer de sa part des bonbons à plusieurs personnes de Landerneau. Cet envoi devait être fait dès le 31 et arriver le 1er janvier à destination.
L’accusation croit trouver dans ce témoignage l’assurance que M. Cadiou n’avait pas l’intention de s’arrêter à Morlaix.
Enfin le juge d’instruction s’est occupé encore cette après-midi des bicyclettes de M. Cadiou et aurait entendu plusieurs autres personnes. Toutes ces dépositions d’ailleurs n’auraient pas présenté un grand intérêt.

ET LES LETTRES ?

Nous avions signalé hier qu’un entrepreneur de Brest avait déclaré dans la journée qu’un de ces amis habitant Landerneau détenait trois lettres susceptibles d’apporter quelques éclaircissements à la mort mystérieuse de M. Cadiou. L’entrepreneur en question qui cet M. Desrues, était occupé aujourd’hui à un chantier de construction qu’il dirige à Daoulas lorsque M. Le Coz, commissaire de police mobile, vint l’interroger au sujet des propos qu’il avait tenus. Les réponses que fit l’entrepreneur au magistrat sont bien moins précises que les propos qu’on lui avait prêtés. Il ne semble pas qu’il faille attacher à ceci jusqu’à nouvel ordre une quelconque importance.

M. CLOAREC RÉPOND

A la suite de notre article du 15 courant, M. Emile Cloarec, député, fait afficher sur les murs de Morlaix la réponse suivante :
« Réponse à la presse de mauvaise foi. Les journaux réactionnaires m’invectivent et me diffament.
« Ils distillent leur venin ; ils jettent leur bave. L’Ouest-Éclair publie aujourd’hui un article sur l’affaire Cadiou. C’est une pure infamie. Du 20 décembre 1913 au 7 janvier 1914. je n’ai pas quitté Paris. M. Cadiou n’est jamais venu chez moi.
« Je donne à toutes les attaques de ces journaux et à celles de l’ « Ouest-Éclair en particulier, le démenti le plus énergique et le plus formel.
« L’auteur de l’article anonyme paru le 15 avril dans ce dernier journal est un menteur.
« Emile Cloarec. »

M. Cloarec emploie de bien gros mots pour qualifier l’attitude d’un journaliste qui n’a fait cependant que dire la vérité. Il est vrai que nous sommes en période électorale et ceci explique – sans les excuser – bien des écarts de langage.

M. Cloarec n’est pas content. Est-ce notre faute s’il fut si souvent question de lui au cours de l’instruction de l’affaire Cadiou ;
M. Cloarec affirme que du 20 décembre 1913 au 7 janvier 1914, il n’a pas quitté Paris. C’EST EXACTEMENT CE QUE NOUS AVONS DIT. Nous avons même tiré argument de ce fait pour infirmer une partie de la déposition de Mme Cadiou devant le juge d’instruction de Brest.
La veuve de l’ancien usinier a déclaré que, émue de l’absence de son mari, elle prévint, le 1er janvier, sa famille et M. Cloarec, député, de la disparition de son époux, lui télégraphia de Morlaix, le même jour d’aviser la Sûreté générale.
Aux dires donc de Mme Cadiou, M. Cloarec était à Morlaix le 1er janvier. Or, la dépêche dont nous avons donné le texte, dépêche adressée de Paris le 1er janvier au maire de Landerneau, par M. Cloarec, prouve que Mme Cadiou a commis une erreur. Le député de Morlaix était bel et bien à Paris au 1er, janvier et non à Morlaix. Nous avons toujours dit cela. Aussi nous nous demandons pourquoi M. Cloarec nous reproche d’être d’accord avec lui sur ce point ?
Il est vrai de dire que M. Cloarec ajoute « que M. Cadiou n’est jamais venu chez lui ». M. Cloarec est-il bien sûr de ce qu’il avance ?
Comment peut-il en être certain, puisque, de son propre aveu, il fut absent de Morlaix du 20 décembre au 7 janvier ? Ainsi que la fameuse somnambule, M. Cloarec aurait-il le don de double-vue ? Peut-il, de Paris, voir ce qui se passe dans sa propriété de Morlaix ? On nous permettra d’en douter.
Aussi n’avons-nous rien à retirer de ce que nous avons dit. Libre à M. Cloarec de prendre des airs de matamore et, à la veille des élections, d’essayer de donner le change a l’opinion publique. Celle-ci ne sera pas dupe.

18 avril 1914 – p. 3

On sait que des vêtements qui, croyait-on, avaient été portés par l’ingénieur Pierre le jour de l’assassinat de M. Cadiou, furent soumis dernièrement à l’expertise du docteur Paul, médecin légiste. Or, le docteur Paul, qui assistait ce matin à l’exécution de Prigent à Versailles, a déclaré à un de nos confrères qu’il venait d’être avisé que les vêtements soumis à son examen ne sont pas ceux que l’ingénieur Pierre portait le jour présumé.

19 avril 1914 – p. 3

OU ÉTAIT LE CADAVRE DE CADIOU LE 1er FÉVRIER ?

UN TÉMOIN DÉCLARE QU’IL N’ÉTAIT PAS CE JOUR-LA A L’ENDROIT OU IL FUT DÉCOUVERT LE 4 FÉVRIER

(Par dépêche de notre correspondant particulier)
Brest, 18 avril.
L’honorable M. Vacheron [Vacheront], maire de La Forest et propriétaire des bois de la Grande Palud, a été entendu aujourd’hui par M. Bidard de la Noé, juge d’instruction.
Sa déposition revêt un caractère d’extrême importance, puisqu’elle établit que le 1er février le corps de M. Cadiou ne se trouvait pas à l’endroit où son frère le découvrit le 4 du même mois.
M. Vacheront expliqua au juge d’instruction que son jardinier Maubihan, qui lui sert de piqueur, est passé le 1er février à l’endroit même où le cadavre fut retrouvé. M. Maubihan remarqua justement ce jour-là qu’à cet endroit même un sanglier avait un peu labouré le terrain. Afin de se rendre compte si l’animal, dont il voulait retrouver la trace, reviendrait le lendemain, il nivela le sol.
De son côté, M. Vacheront avait chassé presque tous les jours, soit seul, soit avec des amis, dans les mêmes parages. Il était passé avec son chien à environ dix mètres du lieu où fut déposée la dépouille mortelle de l’ancien directeur de la Grande Palud.
Si un sanglier a labouré le sol le 1er février, il n’est pas logique de supposer qu’il n’ait pas déterré le cadavre, puisque trois jours plus tard il a suffi à M. M. Cadiou de gratter légèrement la terre avec son bâton et ses ongles pour mettre découvert les vêtements de son frère.
Il n’est pas moins logique non plus de supposer que M. Maubihan, jardinier-piqueur de M. Vacheront, qui nivela le sol également le 1er février, n’ait pas avec son outil accroché les habits du défunt.
De leur côté les chiens qui passèrent à moins de dix mètres auraient certainement été attirés par l’odeur du cadavre.
On doit nécessairement inclure que le 1er février le corps de M. Cadiou n’était pas encore à l’endroit où il fut trouvé trois jours plus tard.
D’ailleurs le témoignage de M. Vacheront se trouve singulièrement renforcé par ce fait que moins de 24 heures après l’ouverture du tombeau provisoire de l’ancien usinier, la fosse était remplie d’eau alors que quand elle fut ouverte, le sol était absolument sec et que les habits du mort n’étaient pas même humides.
La fosse était donc vide depuis bien peu de temps pour qu’aucune infiltration ne se fût encore produite, surtout en terrain d’alluvions, par conséquent absolument poreux, et de nature certainement à amener une décomposition très rapide d’un cadavre, ce qui n’était pas le cas pour le corps de M. Cadiou.
En terminant fa déposition M. Vacheron [Vacheront] a rappelé qu’il avait assisté aux opérations judiciaires qui avaient suivi la découverte du cadavre de M. Cadiou. Il se souvient parfaitement que lorsqu’on déshabilla le corps, il entendit quelqu’un, soit le procureur de la République, soit le Juge d’instruction, dire qu’il s’étonnait de ne pas retrouver la casquette du directeur de la Grande-Palud.
M. Vacheront rappela qu’alors l’ingénieur Louis Pierre, qui se trouvait, près de lui, dit que le couvre-chef était peut-être bien dans le manteau. M. Pierre n’affirmait pas, mais suggérait simplement une possibilité.
L’ingénieur alla ensuite laver le ciré avec M. Haran. Quand il revint, il rapportait la casquette trouvée à l’intérieur du vêlement.
Le jeune homme fit à ce moment remarquer qu’il y avait du sang sur le vêlement. M. Vacheront se souvient également qu’à un moment donné quelqu’un vint dire que M. Pierre demandait qu’on constatât que le manteau était déchiré.

21 avril 1914 – p. 7

A PROPOS DE L’AFFAIRE CADIOU
A un lecteur. Nous prions celui de nos lecteurs qui, lundi matin, nous a apporté un fait intéressant relativement à la mystérieuse affaire Cadiou, de vouloir bien repasser dès qu’il le pourra à nos bureaux, 36, rue de Siam. La plus grande discrétion lui est promise.

23 avril 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

(Par dépêche de notre correspondant particulier)
Brest, 22 avril.
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu aujourd’hui M. Robert, agent d’assurances, frère du notaire de Landerneau. Le magistrat instructeur demanda au témoin de préciser les propos qu’il aurait tenus au cours d’une conversation qu’il eut avec M. Freund, juge de paix de Landerneau, et suivant lequel une demande devait être présentée à l’autorité militaire afin de faire procéder à des recherches dans les bois de la Grande-Palud.
M. Robert répondit qu’effectivement, il avait bien tenu ces propos, mais la découverte du corps de Cadiou empêcha de donner suite au projet.
La déposition du témoin n’a fait connaître aucun fait nouveau.

PERQUISITION SANS RÉSULTAT
M. Le Coz, commissaire de police mobile, a aujourd’hui, sur l’ordre de M. Bidard de la Noë juge d’instruction à Brest, procédé à une nouvelle perquisition à la Grande-Palud, et particulièrement au domicile de l’ingénieur Pierre.
L’opération n’a donné aucun résultat, seules des correspondances particulières de M. Pierre ont été saisies.

24 avril 1914 – p. 1,2 et 3

COUP DE THÉÂTRE !
Bossard, le veilleur de nuit de la Grande-Palud est arrêté

BREST, 23 avril. (De notre correspondant particulier.) Une nouvelle arrestation vient de survenir au sujet de la mystérieuse affaire Cadiou, c’est celle de l’ouvrier Jacques Bossard, âgé de 24 ans, ancien veilleur de nuit à la Grande-Palud. Le mandat qui avait été délivré hier par M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a été exécuté ce matin même 4 heures par MM. Menessier [Ménnessier], commissaire spécial ; Paulin, commissaire adjoint, et Lemez, inspecteur, qui ont trouvé le jeune homme chez sa mère où il habite à Saint-Divy.
Là une perquisition a été immédiatement pratiquée et de nombreux papiers ont été saisis. Ils se rapportent, un certain nombre du moins, aux impressions de Bossard depuis la disparition de M. Cadiou. Des coupures de journaux ayant trait au même sujet ont été également saisies.
L’opération terminée, les policiers ont fait prendre place à Bossard dans leur auto et l’ont conduit au violon du Palais de Justice où il a été déposé, à la demande de M. Bidard de la Noé qui l’interrogera cette après-midi vers 3 ou 4 heures.
Bossard a déclaré au commissaire et à l’inspecteur de police que M. Bidard de la Noé, faisait erreur et qu’il n’était pour rien dans la mort de M. Cadiou.

POURQUOI ON A ARRÊTÉ BOSSARD
La mesure prise par le magistrat instructeur a été motivée par des déclarations par trop sensationnelles qu’a faites à l’inspecteur même l’ouvrier Bossard. Voici en effet ce qu’il avait dit :
« Le 31 décembre 1913, vers 4 h. 30 de l’après-midi, je me rendais à Saint-Divy à l’usine par le bois, selon mon habitude.
« Une épaisse couche de neige recouvrait le sol.
« Arrivé au carrefour des sentiers, je remarquai des empreintes de pas sur la neige. Comme on ne circulait guère dans le bois, à cette époque de l’année, je fus intrigué, et poussé par je ne sais quel sentiment de curiosité, je suivis la piste. Elle m’amena jusqu’à l’extrémité de ce chemin creux qui, un mois plus tard, devait être minutieusement décrit dans la presse mondiale.
« Les traces s’arrêtaient à deux mètres du ruisseau et, chose étrange, elles aboutissaient à un petit espace que la neige semblait avoir épargné. Je m’expliquais d’autant moins ce phénomène que nul abri naturel ne le rendait vraisemblable. Aux alentours, tout était blanc.
« Étonné, je m’approchai et constatai qu’en cet endroit la terre, fraîchement remuée, avait été dissimulée sous un amoncellement de feuilles mortes.
« Grandement surpris, je ne songeai pas cependant à poursuivre mes investigations j’ignorais à ce moment que M. Cadiou avait disparu.
« Le 17 janvier, M. Lemez, inspecteur de la police spéciale, vint à l’usine et demanda à M. Bignard, le contremaître, de lui donner pour guide un homme connaissant bien les environs. On me proposa cette mission que j’acceptai volontiers.
« M. Lemez me dit de couper un bâton et de sonder le terrain dans le jardin de M. Pierre. Pendant que je me livrais à ce travail, l’ingénieur sortit de chez lui et je vis tout de suite qu’il n’était qu’à demi-rassuré.
« Tout en causant, M. Lemez et M. Pierre sortirent du jardin. Je les suivais à distance.
« Arrivé près du pont du chemin de fer, l’ingénieur nous montra l’endroit où lui et M. Cadiou s’étaient séparés le 29 décembre, ce dernier, descendant vers Landerneau. M. Pierre retournant à l’usine. « Je ne l’ai pas revu depuis » nous dit-il.
« Soudain, M. Pierre s’adressa directement à moi et m’exposa un plan méthodique de recherches dans le bois. Je notai que ses indications tendaient à nous éloigner du chemin où j’avais remarqué, le 31 décembre, des traces de pas : « Prenez l’allée de sapins qui monte vers les bois, nous dit-il. Elle vous conduira à un étang où abondent les truites. C’est là que M. Cadiou devait se rendre pour examiner des sources. »
« Nous n’allâmes pas si loin, M. Lemez pensait qu’il fallait commencer par les alentours du moulin plutôt que d’aller voir s’il y avait réellement des truites dans l’étang. Je ne devais pas tarder à acquérir la preuve que les soupçons de M. Lemez étaient justifiés.
« Nous arrivâmes au fameux chemin creux. Je le suivis jusqu’à l’extrémité et, là, je fus brusquement pris à la gorge par une odeur nauséabonde de chairs en putréfaction. Très troublé, je m’éloignai.
« Il faut vous dire que je me souciais guère de retrouver moi-même le cadavre de mon patron. Qui sait si l’on ne m’aurait pas accusé d’être l’auteur du crime C’est tout juste si on ne l’a pas fait pour le propre frère de la victime. Que n’aurait-on pensé de moi !
« Bref, je gardai mes réflexions pour moi et ne dis rien à M. Lemez de ce que j’avais senti. Nous continuâmes nos recherches, sans résultat, jusqu’à la tombée de la nuit.
« Une fois seul, l’idée que M. Cadiou était peut-être enfoui au bout du chemin creux m’obséda à tel point que je résolus d’en avoir le cœur net.
« Le lendemain, qui se trouvait être un dimanche, je retournai au chemin creux.
« Vous peindre mon horreur serait impossible ! A deux pas de moi, la partie postérieure d’une tête humaine apparaissait à fleur de terre !
« Je crus que j’allais mourir d’épouvante. J’eus cependant la force de recouvrir de terre cette tête de cadavre qu’un animal avait doute mise à jour et, fou de terreur à l’idée que l’on pourrait me voir l’endroit où gisait mon patron assassiné, je pris éperdument la fuite !

LA CULPABILITÉ DE PIERRE

« Dès ce jour, conclut M. Bossard, ma conviction fut faite.
« Mon infortuné patron avait été tué le 30 décembre et enterré, soit immédiatement, soit dans la nuit suivante. Les constatations que j’ai faites le 31 décembre et le 18 janvier le prouvent irréfutablement.
« Du reste, l’attitude de M. Pierre m’avait paru très suspecte. Il devait être hanté par l’idée de son forfait. Il était abattu et semblait, par moments, inconscient de ses actes. J’en ai fait la remarque un jour au contremaitre Bignard : « M. Pierre, lui dis-je, n’est plus le même homme. »
« M. Pierre m’inspirait à cause de cela une certaine crainte. C’est pourquoi, lorsque j’ai quitté l’usine le 17 janvier, j’ai eu le soin de décharger mon revolver avant de le lui remettre.
« Pour toutes ces raisons, je n’ai jamais ajouté foi aux témoignages de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon et, quand j’ai vu qu’on se mettait à les prendre en considération, je me suis décidé, coûte que coûte à parler pour que la justice ne s’égare pas. »

QUELLE INCULPATION PÈSERAIT SUR BOSSARD

Ce matin, au Palais de Justice de Brest, on déclarait qu’on ne savait pas encore quelle inculpation exacte pesait sur l’ouvrier Bossard ; peut-être celle de complicité d’assassinat, disait-on, si les faits allégués par l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud sont reconnus exacts, ou peut-être celle d’outrages à un magistrat si l’on établit qu’il a menti.

CE QU’EST L’OUVRIER BOSSARD
Depuis longtemps déjà Bossard fait parler de lui et nous avons été amenés à plusieurs reprises à le présenter nos lecteurs.
Comme nous l’avons dit, sa jeunesse a été quelque peu mouvementée et on a de sérieuses raisons pour croire que son imagination un peu trop vive, l’empêche souvent de jouir pleinement de toutes ses facultés mentales. Le nouveau prévenu lit beaucoup. Il achète des journaux et ne semble pas parfaitement s’assimiler tous les faits qui retiennent son attention et desquels il se fait du reste une idée fausse.

Sa pensée, relativement à l’affaire Cadiou, semble avoir été particulièrement sollicitée et il paraitrait assez qu’il eût le désir de faire parler de lui.

LE RÔLE DE BOSSARD

Depuis l’arrestation de Pierre, l’ouvrier Bossard, à l’endroit duquel l’ingénieur fit preuve cependant à plusieurs reprises de la plus grande bonté, n’a pas perdu une occasion de charger son ancien chef. On le vit successivement s’employer à vouloir faire avouer M. Pierre qu’il possédait bien un revolver ; à établir que M. Nicolas, juge d’instruction au tribunal de commerce de Brest, s’était trompé à susciter de nouveaux témoignages susceptibles d’accabler l’inculpé.
Entre temps, il assura cependant à ses camarades de travail, à bord du Gorbea-Mendi, que Pierre était innocent du crime dont on l’accusait et qu’un mot de lui suffirait pour faire remettre l’ingénieur en liberté.
Il a déclaré à d’autres personnel et écrivit même à M. Bidard de la Noé qu’à la vérité il ne savait rien de susceptible d’éclairer la justice.
On se rappelle sans doute de toutes ces histoires que nom avons relatées en leur temps et qui ont toutes tourné à la confusion de Bossard.

La piste de Morlaix DE NOUVEAUX TÉMOIGNAGES VONT-ILS SE PRODUIRE ?

Nous avons reçu de Morlaix hier la lettre suivante que des renseignements particuliers nous autorisent à considérer comme étant très importante :
« J’AI SUIVI AVEC ATTENTION L’AFFAIRE CADIOU : J’AI PRIS CONNAISSANCE DES TÉMOIGNAGES DES DIVERSES PERSONNES QUI ONT ÉTÉ ENTENDUES, TANT A MORLAIX QU’A BREST. MAIS JE SUIS SURPRIS DE CONSTATER QUE PARMI CES TÉMOINS NE FIGURENT PAS M. ET Mme PRIGENT, COMMERÇANTS, RUE DE L’AUDITOIRE, QUI POURTANT AVAIENT FAIT DES DÉCLARATIONS INTÉRESSANTES, CONCERNANT LA PRÉSENCE DE M. CADIOU A MORLAIX LE 1er JANVIER »

Nous sommes persuadés que M. le Juge d’instruction voudra entendre sans tarder M. et Mme Prigent.

Les expertises

Saint-Étienne 23 avril. M. Grivollat [Grivolat], directeur de la manufacture de Saint-Étienne, vient d’être chargé de vérifier les expertises relatives à l’affaire Cadiou. Il a mission d’examiner notamment la balle que le médecin légiste découvrit dans le cou de M. Cadiou ; un revolver semblable à celui acheté par l’ingénieur Pierre ; une quantité de munitions ; une balle trouvée le 18 février dans un tas de charbon à l’usine de la Grande-Palud ; le revolver saisi le 17 février sur la table du bureau de l’inculpé ; 4 cartouches chargées de plomb déposées dans une enveloppe jaune qui fut trouvée dans le garage de l’ingénieur Pierre.

L’AFFAIRE CADIOU Les révélations de Bossard

Brest, 23 avril.
(Par dépêche de notre correspondant particulier.)
C’est à 7 h.1/2 ce soir que Jacques Bossard est sorti du cabinet de M. Bidard de la Noë où il se trouvait depuis 3 heures environ. Le magistrat instructeur lui a demandé s’il voulait choisir un avocat pour l’assister dans son interrogatoire. Bossard a répondu qu’il ne voulait prendre aucun défenseur, se sentant susceptible de s’expliquer sans avocat.
M. Bidard de la Noé l’a prié de s’expliquer sur la présence des nombreux objets trouvés à son domicile, notamment des montres démontées, des chaînes de montres, des rasoirs, des balles de revolver de fort calibre.
Le jeune homme a déclaré avoir acheté tout cela à diverses époques. A noter en passant que les balles en question sont d’un calibre bien supérieur à celles trouvées dans le cou de M. Cadiou. Le juge d’instruction a gardé encore une longue liste de lettres et de coupures de journaux, trouvées au domicile du nouveau prévenu.
M. Bidard de la Noé a rappelé à Bossard les déclarations qu’il avait faites la veille. Le jeune homme, sans les nier absolument, a cherché à revenir sur ses propres paroles.
Bossard a été prié de fournir l’emploi de son temps pendant les journées du 29, 30 et 31 décembre 1913. On sait que c’est le 27 qu’il quitta l’usine à la suite d’un accident de travail. S’il remarqua, a-t-il dit, des traces de pas dans la neige le 31, alors qu’il ne travaillait pas, c’est que ce jour-là il était revenu à l’usine pour toucher sa paye. Les dires de Bossard, en ce qui concerne les journées précitées, seront contrôlés.
A la fin de l’interrogatoire, M. Bidard de la Noé a prévenu Bossard qu’il le maintenait en état d’arrestation sur l’inculpation de complicité d’assassinat et de recel de cadavre.
La dernière prévention qui constitue le délit prévu par l’article 359 du Code pénal, est puni d’un emprisonnement de 6 mois à 2 ans et d’une amende de 50 à 400 francs. Le recel de cadavre dans la circonstance se trouve établi par ce fait, que Bossard aurait connu l’endroit où se trouvait le corps, qu’il n’en aurait rien dit, et que de plus, il aurait dissimulé la tête sous de la terre.
Ou ne manqua pas de remarquer à sa sortie du cabinet du juge que Bossard était beaucoup moins joyeux que quand, comme témoin, il venait apporter à M. Bidard de la Noé, des déclarations, grâce auxquelles il voyait son nom inséré dans tous les grands quotidiens.

L’INSPECTEUR LEMEZ VA ÊTRE ENTENDU
M. le Juge d’instruction se propose d’entendre demain, vendredi, M. Lemez, inspecteur de police spéciale. On sait en effet que Bossard a déclaré que c’était lorsqu’on faisait des fouilles dans le bois de la Forest, le 17 janvier dernier, avec M. Lemez, qu’il remarqua que des odeurs nauséabondes se dégageaient du sentier où, plus tard, on devait trouver le corps de M. Cadiou.
Bien entendu, comme il l’avait dit lui-même, Bossard n’avait pas prévenu M. Lemez.
C’est sans doute ce que ce dernier dira au magistrat instructeur.

Bossard a été interné
Bossard, dont les déclarations sont si sensationnelles, ne paraît pas jouir, ainsi que je vous l’ai dit déjà, de la plénitude de ses facultés mentales.
A Brest, où il était connu, j’ai procédé ce soir à une enquête, au cours de laquelle j’ai en effet appris ceci.
Bossard est né à Kersaint, en Plabennec (Finistère). Il passa la plus grande partie de son existence à Saint-Divy où Il habite encore.
Il s’engagea au 2e d’infanterie coloniale. Au mois d’août 1911, comme il était atteint de troubles mentaux, on l’interna à l’hôpital maritime de Brest où il resta en observation jusqu’au mois de janvier 1912. Dans cet établissement il donna à maintes reprises de nouvelles et nombreuses preuves du peu d’équilibre de ses facultés. C’est ainsi que quand il sut un matin, à 6 heures et demie, qu’il allait être évacué sur Quimper à l’asile départemental d’aliénés, après avoir mangé, il profita d’un moment d’inattention d’un infirmier pour grimper sur le toit et le long du paratonnerre.
Pendant plusieurs heures, Bossard se promena ainsi d’une toiture sur une autre, refusant de descendre malgré les exhortations des médecins, de l’adjudant principal et des infirmiers.

Enfin, à 3 heures et demie de l’après-midi, comme il restait toujours sourd à tous les appels, on envoya chercher les marins pompiers qui braquèrent leurs lances sur le jeune homme, afin de le forcer à descendre.
Pour lui permettre de quitter sans danger l’endroit périlleux où il se trouvait, on ouvrit la fenêtre d’un dortoir, par laquelle il se résolut enfin à sauter.
Il fut alors dirigé sur l’asile départemental d’aliénés de Quimper où il resta un certain temps, il fut ensuite réformé définitivement par In commission militaire de la ville.
Tout ceci établit surabondamment qu’on ne peut jusqu’à nouvel ordre attacher une grande importance aux déclarations de M. Bossard. Son imagination a pu être vivement sollicitée par l’affaire Cadiou dans laquelle il paraîtrait assez qu’il a voulu jouer un rôle lui permettant de faire parler de lui.
La promenade de Bossard sur le toit de l’hôpital fut relatée à l’époque par un journal qui même publia une gravure montrant l’endroit où se trouvait le jeune homme.

DES CONTRADICTIONS

Je vous ai déjà signalé quelques contradictions dans le récit fait par Bossard. Voici maintenant deux points qui semblent en opposition formelle avec ses déclarations :
Bossard prétend qu’il fut attiré le 17 janvier par l’odeur de putréfaction qui se serait dégagée à son avis du cadavre de M. Cadiou.
Or lorsque le 4 février la dépouille mortelle de l’ancien usinier fut exhumée, tous les assistants constatèrent que le cadavre ne dégageait aucune odeur. En second lieu on peut assurer, et ceci d’après les déclarations de M. Vacheront, maire de la Forest, que Bossard n’a pas pu trouver, et à fleur de terre, à la date qu’il indique ; la tête de M. Cadiou puisque le 1er février un sanglier laboura le sol à cet endroit sans cependant déterrer le cadavre et que le même jour M. Maubihan laboura le sol sans accrocher les vêtements du défunt.

25 avril 1914 – p. 3

Les surprises de l’affaire Cadiou

Brest, 24 avril.
Ce matin, Bossard a été extrait de la prison du Bouguen et amené au Palais de Justice. A 9 heures, M. Bidard de la Noé reprit son interrogatoire deux heures plus tard le magistrat instructeur confrontait l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud avec M. l’inspecteur de police spéciale Lemez. La confrontation porta surtout sur les recherches que Bossard effectua à deux reprises différentes avec M. Lemez, la première fois le 17 janvier, la deuxième fois le 13 mars.
Le 17 janvier, comme les lecteurs le savent, il s’agissait de retrouver le corps de M. Cadiou. Bossard, s’il fallait en croire les déclarations sensationnelles qu’il fit ces jours derniers, aurait remarqué au cours de ces investigations qu’une odeur nauséabonde se dégageait du sentier où l’on devait retrouver plus tard le cadavre de son patron. On sait aussi que s’il ne dit rien à l’inspecteur Lemez, ce fut, a-t-il prétendu du moins, parce qu’il craignait d’être inquiété. On sait encore que le lendemain il revint seul sur les lieux et aperçut à fleur de terre toujours d’après ses propres déclarations la tête de M. Cadiou.
Il faut remarquer encore qu’on a fait état depuis de ce fait que Bossard s’éloigna à plusieurs reprises de M. Lemez, qu’il le perdait de vue.
Le 13 mars. M. Lemez revint dans les bois de la Forest avec Bossard. Cette fois il s’agissait de retrouver le revolver avec lequel M. Pierre eut pu tuer M. Cadiou. Bossard, en effet et nous avons relaté cela en son temps avait prétendu avoir vu en songe l’endroit où l’arme était cachée.
Pendant toute la journée, l’inspecteur dut assister aux recherches.
Les recherches de MM. Lemez et Bossard ne donnèrent aucun résultat.
Dans la soirée, M. Lemez qui pouvait juste titre considérer que l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud s’était moqué de la justice, se fâcha et fit part à Bossard de ses réflexions. Bossard lui dit à peu près textuellement ceci :
« Je vous assure. M. Lemez, que ce que je connais de l’affaire, c’est que c’est bien M. Pierre qui a tué M. Cadiou ; je sais quand mon patron a été tué, quand il a été enterré, mais je ne dis rien par peur d’être soupçonné ».
En présence du juge d’instruction, M. Lemez rappelle tous ces faits aujourd’hui à Bossard, lequel fut amené à faire deux déclarations importantes et vraisemblablement vraies. Il le conduisit tout doucement à avouer qu’il ne connait rien et qu’il n’a agi ainsi que pour se faire remarquer.
Il apparaîtrait qu’il serait certainement dans la vérité quand il aura fait des aveux.

LA CONFRONTATION

Bossard commença par assurer au magistrat qu’il n’avait pas le 13 mars affirmé à M. Lemez qu’il connaissait toute l’affaire Cadiou. Pourtant, pressé de questions, il dut reconnaître qu’il avait tenu les propos rapportés, mais il ajouta qu’il l’avait fait en plaisantant.
S’il fit cette déclaration en riant à M. Lemez, c’est qu’elle n’était pas exacte c’est donc qu’il ne savait rien, ce qui apparaît assez vrai du reste.
Cette première déclaration réduit à néant déjà la fameuse déclaration que Bossard fit avant-hier dans le cabinet de M. Bidard de la Noë et qui motiva son arrestation. Mais il ne s’en tint pas là.
Les précisions apportées par M. Lemez permirent à M. Bidard de la Noë de se rendre compte que ce n’était pas dans le sentier où fut déposé la dépouille mortelle de Cadiou que Bossard remarqua que des odeurs nauséabondes se dégageaient, mais bien à mi-distance de ce sentier et du moulin voisin.
Le magistrat instructeur s’aperçut facilement que les odeurs en question provenaient justement de la cour du moulin où se trouve un grand nombre de poules et ont été apportées à Bossard par le vent.

Ceci prouve que Bossard n’avait pu croire le 17 janvier à la présence d’un cadavre dans le sentier, puisque c’était ailleurs que son odorat avait été affecté.
Par conséquent, il n’avait pu être conduit à revenir le lendemain et à découvrir à fleur de terre la tête de M. Cadiou, laquelle, comme nous l’avons déjà dit hier, était enfouie à presque 10 centimètres dans le sol.
La confrontation permit encore de remarquer que, si à plusieurs reprises M. Lemez s’aperçut notamment le 17 janvier, que Bossard s’éloignait de lui, c’était uniquement parce que, à ce moment, l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud s’avançait sous bois pour voir s’il ne trouverait pas quelque chose sous les branches, pendant que l’inspecteur restait dans les sentiers.
On avait dit, en effet, qu’à un moment donné, Bossard était resté presque une demi-heure sans répondre aux appels de l’inspecteur.
A la vérité, Bossard répondit environ dix minutes après, et aujourd’hui il affirme au juge que s’il n’avait pas répondu plus tôt, c’est parce qu’il n’avait pas entendu les appels de M. Lemez, qui était à ce moment à une assez grande distance de lui.
La confrontation prit fin vers midi ½. Loin d’apporter quelques faits nouveaux, elle ne tenait qu’à prouver que Bossard, peut-être inconsciemment, s’était quelque peu moque de la justice.

BOSSARD EST INTERROGÉ

Vers 3 h. ½ de l’après-midi, M. le juge d’instruction a repris l’interrogatoire de Bossard, interrogatoire qui parait devoir devenir très difficile, parce que l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud, auquel la détention paraît peser déjà, est devenu beaucoup moins loquace.
A Me Feillard qu’il vit pendant quelques instants, il dit en effet : « Lorsque j’étais considéré comme témoin, je voulais bien dire tout ce que je savais, mais puisque l’on m’arrête, que l’on me suspecte, je ne dirai plus rien du tout. »
Et de fait, le magistrat instructeur ne put tirer de lui aucune explication précise.
Visiblement, Bossard paraît au contraire décidé à revenir sur tout ce qu’il a dit. Il a formellement signifié au juge du reste, qu’il ne voulait plus rien dire.
Cependant, il lui a fait une déclaration du plus haut intérêt, et c’est la seule – je crois pouvoir être en mesure de l’affirmer – qui a vraiment paru digne d’intérêt aujourd’hui à M. Bidard de la Noé.
Bossard, en effet, lui a dit qu’il était sujet à des hallucinations – on s’en doutait bien un peu. Nous avons d’ailleurs fait remarquer dans l’Ouest-Éclair depuis longtemps déjà, ce que valait la parole de Bossard, peut-être donnée de bonne fois mais sujette à caution.
Le magistrat instructeur s’en rend si bien compte qu’il ne parait disposé maintenant qu’à faire vérifier certaines réponses que lui fit Bossard, et à faire rechercher la provenance des objets saisis chez l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud.
Après quoi, vraisemblablement Bossard sera rendu à la liberté. M. le Juge d’instruction ne semble pas disposé, en effet, à punir Bossard pour outrages.
Cependant si M. Bidard de la Noé n’a pas l’intention de tenir rigueur à Bossard du travail supplémentaire qu’il lui a occasionné, il pourra toutefois retenir contre lui les fausses déclarations.
M. Bidard de la Noé va voir d’ailleurs si ces fausses déclarations sont réellement le fait d’hallucinations ou si, plutôt, elles n’ont pas été provoquées par toute autre cause.
On ne peut qu’applaudir au désir du juge d’instruction, mais il reste seulement à espérer que Bossard, s’il a subi des influences étrangères, comprendra enfin, au Bouguen, qu’il doit, pour une fois, dire la vérité s’il veut être libéré.

CE N’EST PAS MOI, C’EST M. LE GALL
Bossard qui, comme je vous l’ai dit, cherche depuis son incarcération à se rétracter avait dit jeudi à M. Bidard de la Noé qu’il n’était pas tout seul à connaître la présence de Cadiou dans le bois de M. Vacheront voulant peut-être faire croire par là qu’en avançant ce qu’il avait dit, il n’avait fait que répéter ce qu’il avait appris d’une autre personne et il cita un nom d’un habitant de la région de Landerneau, un M. Le Gall, journalier, qui aurait entendu dire par une autre personne ce que Bossard a lui-même, rapporté. M. Bidard de la Noé voulant vérifier ce fait, fit venir aujourd’hui à son cabinet l’homme signalé par Bossard, qu’il avait convoqué télégraphiquement. Le témoin fut plutôt surpris quand il connut les propos que Bossard lui prêtait. Il affirma au juge qu’il n’avait jamais entendu parler de rien.
Bossard fut mis alors au courant de la réponse de M. Le Gall, il s’en tira facilement en assurant que lorsque M. Le Gall qu’on lui présentait, n’était pas celui duquel il avait voulu parler.
Il ne fournit aucune indication d’ailleurs, et pour cette bonne raison sans doute, que sa déclaration n’est pas exacte qui put permettre de retrouver « le M. Le Gall ».

LES LECTEURS DE L’« OUEST-ÉCLAIR » PRIVES D’UNE LETTRE DE BOSSARD
Au nombre des pièces saisies chez Bossard se trouvent deux lettres que l’ancien veilleur de nuit adressait à des journaux. L’une de ces lettres était destinée à l’« Ouest-Éclair ».
Nos lecteurs vont être privés de la prose de Bossard, que seul M. Bidard de la Noé connaîtra.
L’interrogatoire de Bossard a pris fin ce soir à 6 heures et demie.

30 avril 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
LE JUGE D’INSTRUCTION A LANDERNEAU

Brest, 29 avril.
(Par dépêche de notre correspondant)
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, s’est rendu aujourd’hui à Landerneau, où il a entendu M. Abibin, facteur qui dessert la Forest, relativement au courrier destiné à M. Cadiou et remis généralement à M. Pierre.
Il a interrogé également le facteur auxiliaire Quéméneur.
Enfin, M. Bidard de la Noé a entendu la concierge du château de Kerlavan [Kerlaran ?]. Cette dernière reçut, on le sait, le télégramme adressé à l’ingénieur par Mme Cadiou. Dans ce télégramme, la femme de l’ancien directeur de la Grande-Palud demandait au jeune homme si son mari était encore à Landerneau. La dépêche qui avait été d’abord retardée dans sa transmission par suite de ruptures de fils télégraphiques ne fut remise à M. Pierre par la concierge du château à Kerlavan [Kerlaran], que le lendemain soir du jour où il parvint à la Forest. L’ingénieur ne put y répondre que le 2 janvier.

Un témoignage important
D’autre part, le juge d’instruction a reçu aujourd’hui, à Landerneau, le témoignage d’une lavandière nommée Hémery, qui est persuadée d’avoir rencontré le 30 décembre dernier, vers trois heures après-midi, MM. Pierre et Cadiou ensemble dans les bois de la Grande-Palud. L’ingénieur sera confronté vendredi avec celle lavandière.

1er mai 1914 – p. 3

Le mystère Cadiou
AUTOUR DU TÉMOIGNAGE DE Mme HEMERY

Landerneau, 30 avril.
(De notre correspondant particulier)
On suit qu’hier M. Bidard de la Noé s’est transporté à Landerneau pour y recueillir le témoignage d’une dame Hémery, qui lui a assuré avoir rencontré le 30 décembre, vers 3 heures et demie du soir, M. Cadiou avec M. Pierre dans les bois de la Forest.
Aujourd’hui, à la lecture des journaux relatant cette déposition, deux honorables habitants de Landerneau, M. Bouguen, charcutier et conseiller municipal, rue de Ploudiry, et M. Perron, retraité de la marine, rue Neuve, se sont rendus Chez M. Girardier, commissaire de police de Landerneau.
Ceux-ci déclarèrent que Mme Hémery leur avait fait à eux des déclarations très différentes de celles qu’elle avait faites devant le magistrat instructeur.
Le commissaire s’empressa d’avertir le Parquet de Brest qui convoqua télégraphiquement M.M. Perron et Bouguen pour cet après-midi. Tous deux furent entendus vers 3 heures et demie par le juge d’instruction.
A Landerneau, nous avons pu voir alors qu’ils rentraient chez eux, MM. Bouguen et Perron.
M. Bouguen nous raconté ce qui suit :
« Un jeudi du mois de mars dernier, je ne sais plus au juste lequel, après m’être rendu avec ma fille au cimetière porter des fleurs sur la tombe de mon fils décédé, nous eûmes l’idée d’aller voir l’endroit où le corps de Cadiou avait été trouvé dans le bois de la Grande Palud. Chemin faisant, nous avons rencontré la femme Hémery demeurant rue des Coucheries [Boucheries]. Cette femme me salua, me demanda de mes nouvelles, et en arriva à me parler de l’affaire Cadiou. Elle me fit remarquer qu’un jour, elle avait rencontré M. Cadiou avec M. Pierre.
« Comme je lui demandais à quelle date elle avait fait cette rencontre, elle me dit que c’était le lundi 29 décembre et qu’il était environ 3 h. 1/2.
« Cette femme m’expliqua qu’elle était allée chercher du bois mort, quand elle vit les deux hommes, qui parlaient de source. Elle leur demanda s’ils étaient les propriétaires du bois et si elle pouvait ramasser du bois mort. Ils répondirent que La Forest ne leur appartenait pas, mais qu’elle avait parfaitement le droit de prendre du bois mort, à condition toutefois de ne pas enlever du bois vert. »
En terminant, M. Bouguen nous affirme à nouveau que la femme Hémery lui a bien dit que c’était le lundi 29 décembre et non le mardi, qu’elle avait rencontré dans le bois M. Cadiou avec son ingénieur.
En sortant de chez Bauguen [Bouguen], nous nous sommes rendu chez M. Perron, qui à son tour nous refit la déposition qu’il avait faite quelques heures plus tôt dans le cabinet de M. Bidard de la Noé.
« Un jeudi, au mois de mars, dit-il, je ne sais plus lequel, je me promenais avec un de mes amis, M. Le Corre. Nous nous trouvions entre la nouvelle et l’ancienne route de Brest, revenant du boire de la Palud, lorsque nous avons rencontré la femme Hemery, demeurant, rue des Boucheries.
« Mon ami continua sa route et je restai quelques instants avec cette femme.
« La femme Hémery, après m’avoir demandé quelques sous me dit qu’elle avait vu une après-midi, vers 3 heures et demie, MM. Cadiou et Pierre ensemble dans les bois de la Forest et le dialogue suivant s’engagea entre nous :
Mme Hémery. Moi, je les ai vus ensemble un jour, ces Messieurs-là.
M. Perron. Si c’était le 30 décembre, vous devez avoir vu quelque chose.
Mme Hémery. Non, c’était quelques jours avant.
« J’ai laissé la femme Hémery s’éloigner et j’ai rejoint mon ami. Un peu plus loin, j’ai trouvé M. Bouguen avec sa fille ».

Ce matin, en lisant le récit des journaux relativement aux dépositions de la femme Hémery, je me suis souvenu parfaitement qu’elle m’avait fait à moi des confidences très différentes des déclarations qu’elle fit au juge d’instruction le jour où j’ai rencontré M. Bouguen.
Je voulus me rendre chez celui-ci pour connaître la date exacte de notre rencontre, justement M. Bouguen venait chez moi pour me demander la même chose.
« La conversation que j’ai eue avec M. Bouguen nous a démontré que j’avais rencontré la femme Hémery une demie heure après que lui-même et sa jeune fille l’avaient vue.
« Cependant, le récit qu’elle fit à chacun de nous était différent puisqu’elle dit à M. Bouguen que c’était le 29 qu’elle avait vu Pierre et Cadiou, tandis qu’à moi-même, elle me dit que c’était quelques jours avant le 30.

DES CONFRONTATIONS
Les déclarations de MM. Bouguen et Perron étant en contradiction formelle avec celles de Mme Hémery, le juge d’instruction a décidé de confronter ensemble demain vendredi MM. Bouguen, Perron et Mme Hémery,

CE QU’EST Mme HEMERY

Mme Annette Hémery, demeurant rue des Boucheries, 11, est âgée de 55 ans environ.
Je l’ai pu voir ce soir chez elle. Elle était en compagnie de sa fille et du mari de cette dernière. Toute la famille se montre surprise de la publicité faite cette affaire, et la fille de Mme Hémery m’a dit textuellement :
Nous ne comprenons pas pourquoi l’on fait tant état de ce qu’a dit ma mère : Je sais qu’elle a vu MM. Pierre et Cadiou, mais elle ne peut pas préciser la date. Et sa fille continue : « C’est Mme Quéméneur, la débitante, qui a affirmé que ma mère avait vu M. Cadiou et M. Pierre le 30 décembre. Ce n’est pas ma mère. »
Mais comme je fais observer que Mme Quéméneur ne peut savoir à quelle date cette rencontre a eu lieu, la fille de Mme Hémery m’explique que quand, dans les premiers jours de janvier, on parla de la disparition de M. Cadiou, sa mère, en passant chez Mme Quéméneur dit qu’elle avait vu ensemble MM. Pierre et Cadiou peu de temps auparavant. Mme Quéméneur en conclut que c’était le 30 décembre le jour où elle-même vit M. Cadiou pour la dernière fois.
Cette imprécision sur la date de la rencontre me fait poser à Mme Hémery, par sa fille, en langue bretonne, cette question très précise : « Etes-vous sûre que c’était la semaine même du premier de l’An que vous avez vu MM. Cadiou et Pierre. N’était-ce pas la semaine précédente, celle de Noël ?
Mme Hémery répond qu’elle n’en sait rien, qu’il lui est impossible de le dire.
Il me faut ajouter que, contrairement à ce qu’ont dit certains journaux, la femme Hémery m’a assuré qu’elle ne sait pas si M. Cadiou avait ou n’avait pas de capuchon les jour où elle le vit dans le bois de la Palud avec M. Pierre.
Elle explique dans le langage imagé que voici quels habits avait l’ancien usinier : « Il portait, me dit-elle, de grandes bottines (jambières) ; il avait un paletot de chasseur avec quelque chose derrière (paletot de cycliste avec patte dans le dos) ; il avait des mitaines sur les mains (gants).

A L’INSTRUCTION
Le juge d’instruction a convoqué pour demain vendredi à 2 heures, Mme Boinet, tenancière du buffet de la gare à Landerneau. Cette dame a entendu Mme Hémery dire qu’elle avait croisé un jour dans le bois de la Palud, MM. Cadiou et Pierre.
Mme Boinet n’a pas entendu la femme Hémery dire à quelle date se plaçait cet événement.

2 mai 1914 – p. 3

Le mystère Cadiou
Pierre est confronté avec Mme Hémery

Brest, 1er mai.
L’accusation avait pu fonder quelque espoir sur la journée d’aujourd’hui.
En premier lieu, on voulait se servir contre Pierre des déclarations de la femme Hémery.
En second lieu le juge voulait prouver Pierre sa culpabilité en lui démontrant qu’il avait fait venir chez lui à la Grande Palud des plantes toxiques.

LA MATINÉE DE M. BIDARD DE LA NOÉ
M. Bidard de la Noé avait convoqué ce matin à son cabinet M. Tural, juge de paix de Rostrenen. Le magistrat se présenta devant le juge mais on s’aperçut qu’il y avait eu erreur et que ce n’était pas lui qu’on voulait entendre, c’était M. Duval, greffier de paix, que M. Bidard de la Noé voulait interroger.
M. Duval se présenta d’ailleurs au palais dans la matinée et son interrogatoire put avoir lieu. M. Duval expliqua que s’étant marié avec une demoiselle Duhamel, de Landerneau, il avait été amené à faire la connaissance de M. Legrand, ancien maire de cette ville, qui l’avait intéressé pour une certaine somme à la constitution de l’usine de Daoulas.
Le 10 janvier, M. Duval se trouvait avec M. Legrand et M. Rocher lorsque Pierre signa le contrat de travail que l’on sait et qu’il dénonça deux jours plus tard.
Ce sont les seuls renseignements que le greffier put donner au juge.

LES FEUILLES DE BELLADONE ET DE DATURA

Le 28 février dernier, au domicile de Pierre, on a saisi une lettre adressée à l’ingénieur par un de ses amis, pharmacien à Bois-Colombes, M. Faucon.
Dans cette lettre le pharmacien faisait connaitre à Pierre qu’il lui envoyait sur sa demande sept grammes de feuilles de belladone et de datura.
L’accusation avait pensé que l’ingénieur avait l’intention de se servir de ces plantes toxiques soit pour se suicider s’il avait eu des remords, soit pour tenter de faire disparaitre M. Cadiou.
Lorsque Pierre fut introduit ce matin vers onze heures dans le cabinet du juge, et qu’on lui eut fait part en présence de son avocat, Me Feillard, de la saisie de la lettre en question et de l’interprétation qu’on lui donnait, l’ingénieur fournit l’explication que voici :
M. Le Corre, retraité de la marine, que Pierre avait connu à l’hôtel Le Roch, à Landerneau est atteint d’emphysème très caractérisé. Pour atténuer les violentes douleurs que lui cause son malaise, il fait un usage aussi constant que possible de cigarettes de belladone et de datura.
Cependant comme il consommait une quantité trop considérable de cette substance toxique, les pharmaciens refusent de lui en délivrer, même avec une ordonnance du médecin.
Pierre, désireux d’apporter quelque soulagement et de faire plaisir au malade, avait écrit le 2 janvier 1914 à cet ami, M. Faucon, le pharmacien de Bois-Colombes pour lui demander de lui envoyer tout ce dont il pourrait disposer de belladone et de datura.
Le jeune homme expliqua à ce sujet au juge qu’étant très lié avec M. Faucon, il avait l’habitude d’échanger des étrennes avec lui chaque année.
Aussi lorsqu’il écrivit à son ami il lui dit textuellement « Je vous demande de m’envoyer de feuilles de datura et de belladone comme cadeau de jour de l’an. »
D’ailleurs, un examen nouveau de la lettre de M. Faucon, a montré que celle-ci portait un post-scriptum auquel on avait négligé de prêter attention et qui prouve bien que Pierre a dit la vérité.
Ce post-scriptum est à peu près conçu en ces termes « Dis à ton ami de faire attention en faisant ses cigarettes, parce que ces substances sont très toxiques.

En terminant son explication Pierre a dit au magistrat instructeur qu’il avait remis belladone et datura à M. Le Corre, dès qu’il les avait reçues.
Une enquête personnelle à Landerneau prouve bien qu’il a dit la vérité.

LE TÉMOIGNAGE DE Mme HEMERY
La première partie de l’interrogatoire terminée, M. Bidard de la Noé aborda un deuxième point relatif à la déposition de la femme Hémery qui a dit avoir rencontré MM. Pierre et Cadiou au-dessus du moulin Caroff, dans le bois de la Grande-Palud, le mardi 30 décembre, vers 3 heures précises de l’après-midi.
L’ingénieur a affirmé formellement qu’il n’était jamais allé se promener avec M. Cadiou à cet endroit, à aucun moment et que la femme Hémery s’était certainement trompée.
Pierre fit même remarquer au juge que s’il avait intérêt à constater la rencontre possible avec Mme Hémery, le 29 ou le 30 décembre, il n’en avait aucun à nier si l’on place cette rencontre à une date antérieure.
« Or, dit-il, ni le 30 décembre, ni le 29, je n’ai à aucun moment été avec M. Cadiou à cet endroit et par conséquent je n’ai pas pu y rencontrer la femme dont vous me parlez. »
Pierre, rassemblant ses souvenirs, a dit au magistrat que dans le bois de la Grande-Palud, il y a quelques mois, il vit une femme accompagnée de son mari qui coupait du bois vert avec une faucille, bois qu’elle déposait ensuite dans une charrette que les deux époux avaient avec eux.
Pierre leur fit remarquer qu’ils ne devaient pas continuer à prendre du bois vert et qu’ils devaient se contenter du bois mort. Cependant l’ingénieur a dit qu’il devait s’agir d’une femme Falchen et non d’une femme Hémery.
A midi et demie, l’ingénieur Pierre quitta le cabinet du juge, après avoir affirmé à nouveau très énergiquement qu’il avait vu la dernière fois M. Cadiou le lundi 29 décembre, à 11 heures un quart du matin, et qu’il sortait à ce moment avec son patron du moulin Caroff.

Les confrontations

M. Bidard, de la Noé a confronté la femme Hémery avec trois habitants de Landerneau, M.M. Bouguen, Perrou et Mme Boinet, ainsi que Pierre.
M. Bouguen, conseiller municipal et charcutier à Landerneau, rue de Plouay, a rappelé aujourd’hui comme il l’avait dit hier, qu’un jeudi, au mois de mars dernier, il avait rencontré la femme Hémery qui lui avait assuré ce jour-là avoir vu M. Pierre et Cadiou ensemble dans les bois de la Palud, le lundi 29 décembre, vers 2 heures ou deux heures et demie de l’après-midi.
Lecture fut donnée à la femme Hémery de la déclaration de M. Bouguen mais quand le magistrat instructeur lui demanda ensuite à quel moment exactement elle plaçait sa rencontre avec l’ingénieur et le directeur de la Grande-Palud, elle répondit que c’était le mardi 30 décembre.
M. Bouguen lui rappela à nouveau la conversation qu’il avait eue avec elle et qu’eue ne nia pas à ce moment. Elle dit même au juge :
« Puisque M. Bouguen dit que c’est le lundi, marquez que c’est le lundi si vous voulez ».
Pareilles imprécisions pouvaient suffire au témoin, mais la justice ne pouvait s’en contenter, c’est ce que M. Bidard de la Noé fit observer la femme Hémery.
M. Bouguen joignait du reste ses efforts à ceux du magistrat pour prier la femme Hémery de préciser.
La femme Hémery se recueillait un instant et finit par dire :
« C’est le mardi que j’ai vu M. Cadiou avec M. Pierre. »
M. Bouguen, en présence de cette attitude, fit observer au magistrat que ce que dit maintenant la femme Hémery est absolument contraire à ce qu’elle lui avait dit à lui-même, car sans cela il ne se serait pas dérangé. Il ajoute même ceci :
« Si Mme Hémery m’avait dit au mois de mars qu’elle avait vu Pierre et Cadiou dans le bois de la Grande-Palud le 30 décembre, je vous aurais prévenu depuis longtemps déjà, car ceci aurait été alors de nature à faire éclater la vérité, mais il en était tout autrement. »

M. Perron, retraité de la marine, habitant rue Neuve, à Landerneau, fit connaître ensuite au juge, en présence de la femme Hémery, que cette dernière lui avait fait savoir le jour même où elle avait parlé à M. Bouguen, que ce n’était pas le 30 décembre, mais quelques jours avant qu’elle avait vu dans les bois de la Grande-Palud Pierre et Cadiou ensemble.
La femme Hémery commença par dire que ce qu’avançait M. Perron n’était pas vrai puisqu’elle ne se rappelait plus.
Enfin elle ajouta :
« Je ne sais pas la date exacte de ma rencontre avec M.M. Pierre et Cadiou, je sais que c’était un mardi : Mme Quéméneur m’a dit que c’était le jour où dans la matinée, elle avait vu M. Cadiou passer devant chez elle pour la dernière fois, et M. Freund juge de paix, m’a dit que ce mardi-là c’était le
30 décembre. »
Avant de sortir de chez M. Bidard de la Noé, M. Perron rappela au magistrat, comme l’avait d’ailleurs fait M. Bouguen, que jeudi, après la lecture des journaux qui relataient la déposition de la femme Hémery, il avait tenu à être entendu, parce qu’il savait cette déposition inexacte.
Enfin Mme Boinet, tenancière de la buvette de la gare, à Landerneau, fut introduite à son tour dans le cabinet du magistrat.
Mme Boinet a fait une déposition absolument identique à celle de M. Perron. Elle a fait connaitre au juge que la femme Hémery lui avait affirmé qu’elle avait vu MM. Cadiou et Pierre ensemble dans le bois de la Palud quelques jours avant le 30 décembre.

PIERRE EST ENTENDU

L’ingénieur pierre fut ensuite introduit dans le cabinet du juge et confronté à son tour avec les témoins.
Pierre reprenant l’explication fournie ce matin à M. Bidard de la Noé, dit à nouveau au juge que la femme Hémery s’est trompée, et que ceci est d’autant plus certain que jamais il n’est allé avec Cadiou au-dessus du moulin.
Dix minutes plus tard la femme Hémery quittait le Palais de Justice, Pierre était reconduit à la prison.
Demain samedi M. Bidard de la Noé entendra M. Gouez, contrôleur à la poudrerie du Moulin Blanc, et Prigent, encaisseur à Landerneau.
Ainsi que nous l’avons déjà dit, on sait qu’on attribue à l’ingénieur Pierre la paternité d’un rapport défavorable à l’usine de la Grande Palud et présenté sous la signature de M. Gouez, et que M. Prigent qui avait une traite à encaisser le 31 décembre à la Grande Palud ne trouva pas l’ingénieur chez lui quand il se présenta à son domicile dans l’après-midi. C’est sur ces deux points sans doute que porteront les interrogatoires du juge d’instruction.

LES FEUILLES DE BELLADONE

A Landerneau où je me suis rendu aujourd’hui je n’ai pu voir M. Le Corre pour lequel l’ingénieur a dit avoir fait venir de Bois-Colombes des feuilles de belladone et de datura. Cependant j’ai pu rencontrer des amis de M. Le Corre qui m’ont affirmé qu’en effet dans le mois de janvier M. Le Corre leur avait dit que grâce à un de ses amis il avait eu le toxique dont il avait besoin lequel provenait de chez un pharmacien d’un autre pays.
M. Le Corre n’avait pas voulu dire le nom de l’homme auquel il faisait allusion, mais s’était rendu parfaitement compte, aux paroles prononcées, qu’il s’agissait de l’ingénieur Pierre.
La quantité de feuilles qu’il avait reçues correspond d’ailleurs parfaitement à celle annoncée dans la lettre du pharmacien de Bois-Colombes.
M. Le Corre avait dit même que pour éviter des ennuis possibles a son obligeant ami et au pharmacien, il avait détruit les étiquettes de l’envoi et les cachets.

L’ENQUÊTE A PARIS

Paris, 1er mai. Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noé, chargé de l’instruction à Brest de l’affaire Cadiou, M. Vallet, commissaire de police, s’est présenté chez Mme Cadiou, rue du Cherche-Midi, et lui a présenté différents objets saisis chez le veilleur de nuit Bossard.
Mme Cadiou n’a pas reconnu ces objets comme ayant appartenu à son mari.

5 mai 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU Bossard est mis en liberté provisoire

Brest, 4 mai.
(Par dépêche de notre correspondant particulier.)
Cette après-midi, M. Bidard de la Noé a fait amener à son cabinet Jacques Bossard, l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud. Il avait été arrêté le 23 avril dernier à la suite de la déclaration retentissante que l’on sait. Le juge, une dernière fois, a procédé à l’interrogatoire du prévenu, cherchant à lui faire préciser ses précédentes déclarations. Bossard, que son séjour au Bouguen a rendu sage, est revenu sur tout ce qu’il avait dit antérieurement.
Il affirme maintenant par conséquent qu’il n’avait pas trouvé le 1S janvier le cadavre de M. Cadiou dans les bois de la Forest. En présence de cette attitude qui ne faisait d’ailleurs que confirmer ce que Bossard avait dit la semaine passée, la magistrat instructeur s’est décidé de remettre le jeune homme en liberté provisoire. Cette décision s’appuie sur cet autre fait que les différents objets trouvés au domicile de l’ancien veilleur de nuit au cours de la perquisition faite chez lui par les commissaires spéciaux, n’ont pas été reconnus par Mme Cadiou comme ayant appartenu à la victime.
Toutefois, M. Bidard de la Noé, à qui le rôle de Bossard ne parait sans doute pas trop clair, malgré tout, n’a pas mis en liberté définitivement celui-ci, il s’est contenté de le mettre en liberté provisoire en laissant cependant peser sur lui l’inculpation de recel de cadavre.
A 5 heures et demie ce soir, la voiture cellulaire reconduisait Bossard à la prison pour l’accomplissement des formalités de levée d’écrous.
Une heure plus tard, Bossard tenant à la main un paquet de vêtements que sa mère lui avait apporté la veille, sortait du Bouguen et se rendait à la gare où il prenait le train de 7 h. 5 pour regagner Saint-Divy, où il habite avec sa mère.

Une interview de Bossard
Au bas de la côte rapide qui conduit à la prison du Bouguen j’ai attendu ce soir Bossard près de la maison d’arrêt où il était depuis douze jours pensionnaire. Je ne tarde pas à le voir apparaître avec son paquet de hardes, chaussé toujours de ses mêmes pantoufles qu’il avait prises précipitamment lorsque, dans la nuit du 23 au 24 avril, on vint l’arrêter.
Bossard ne parait pas avoir pris du bon côté son temps de détention XXXXX joie certaine d’être libéré n’efface pas encore l’ennui que lui a causé son incarcération. Puis il m’a dit qu’il avait bien espéré qu’on le remette en liberté puisqu’il se sait innocent.
La conversation me conduit à lui causer une très vive déception, en lui apprenant en effet, que contrairement à ce qu’il croyait, il n’est pas mis définitivement en liberté, mais simplement en liberté provisoire, et que le juge d’instruction retient toujours contre lui l’inculpation de complicité et de recel de cadavre.
Bossard d’abord ne me croit pas, et comme j’insiste, il se persuade peu à peu de ce que je lui annonce. Il en parait tout chagriné. Avec animation, il me répète à nouveau qu’il n’a aidé en rien à l’accomplissement du crime, et ceci l’amène à faire cette révélation
« Si j’ai cru pendant un certain temps à la culpabilité de Pierre, c’est parce que j’avais vu qu’on l’avait arrêté, mais comme j’ai été arrêté moi aussi qui n’avais rien fait, je ne crois plus du tout qu’il soit coupable. »
Je ne cherchais pas à obtenir de Bossard une nouvelle et sensationnelle déclaration. Pourtant je voulais tout de même lui demander si celte réflexion qu’il avait faite que l’ingénieur était le meurtrier de Cadiou n’était pas basée sur une autre base que sur les mesures prises par le parquet de Brest et sur la proximité de l’habitation de l’inculpé avec le lieu où l’on avait découvert le cadavre.
« Non, me dit-il, ce sont ces seuls faits qui m’avaient conduit à croire que M. Pierre n’était pas innocent. Mais je vous le répète, j’ai maintenant changé d’avis. «

J’interroge ensuite Bossard sur sa prétendue trouvaille du corps dans le bois de la
Grande-Palud, le 18 janvier. Et je lui demande quand il fut sincère si c’est le 22 avril en affirmant les faits ou si c’est aujourd’hui en les niant. Et Bossard dit : « Aujourd’hui encore j’ai tout nié devant M. Bidard de la Noé. J’ai tout rétracté. Je ne sais plus rien. Je veux vivre tout à fait en dehors de cette affaire mystérieuse qui m’a causé tant d’ennuis. »
Et de Bossard je ne puis rien tirer de plus. On avait trouvé étonnant le luxe inusité de précautions que Bossard avait prises pour remettre à Pierre le revolver qui lui avait été confié pour assurer la garde de l’usine.
Ce soir je lui en ai fait la remarque, lui faisant observer que son attitude en cette affaire contribuait beaucoup à faire croire qu’il avait de sérieuses raisons de redouter son ingénieur.
« Ce n’était pas, me dit-il, parce que j’avais peur de M. Pierre que j’ai écrit la lettre dans laquelle je donnais des précisions sur l’arme. C’était tout simplement pour ma sécurité personnelle, parce que je ne voulais pas qu’un jour quelqu’un eut pu croire que j’avais restitué une arme qui n’était pas la bonne. »
M. Bossard me parle ensuite de sa vie à la prison, où il s’ennuyait beaucoup. Il se plaint fort de l’ordinaire de la maison.
« Pour absorber de pareils repas, il faut avoir faim, dit-il, et ne pas tomber d’inanition. »
A la maison d’arrêt il n’a pas pu parler à Pierre qui, dit-il, n’était pas dans le même atelier que lui. Si j’ai bien compris ses paroles il l’aurait cependant aperçu une fois.
Enfin Jacques Bossard qui me parle de ses petites aventures du Bouguen m’explique qu’un jour il fut fortement réprimandé pour avoir chanté avec trois autres détenus. Et comme je lui fais remarquer qu’on a prétendu qu’il avait tout brisé dans sa cellule, Bossard me répond que le fait était faux. Il avait manifesté par des chants son impatience. Il me dit qu’à plusieurs reprises, notamment hier, il a écrit à M. Guilmard, procureur de la République, et à M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, pour réclamer son élargissement, rien ne motivant à ses yeux son incarcération.
Enfin au moment où le train qui devait le ramener vers sa mère s’ébranla, Jacques Bossard m’exprime qu’à son sens l’ingénieur Pierre, au sujet duquel il a maintenant changé d’avis et dont l’innocence lui parait certaine, ne peut être condamné.
Mais le convoi déjà s’éloigne et Bossard semble toujours énigmatique. Je ne puis savoir ce qui lui donne à croire que l’ingénieur ne peut être condamné.

BOSSARD N’EN A PAS FINI AVEC LA JUSTICE

Me Feillard, défenseur de Pierre, que j’ai vu ce soir, m’a dit que lui-même avait réclamé l’élargissement de l’ancien veilleur de nuit, les faits allégués contre lui pour le maintenir en prison ne permettant pas de baser sa culpabilité.
Me Feillard pourtant va demander au parquet de Brest de faire faire une enquête auprès des ouvriers du Gorbea Mendi avec lesquels Bossard a travaillé jusqu’à ces temps derniers comme on sait.
Nous avons rapporté Il y a un peu plus d’un mois que J. Bossard avait dit à plusieurs reprises à ses camarades de chantiers qu’un mot de lui suffirait pour faire remettre Pierre en liberté. L’honorable défenseur va demander que tous les ouvriers qui ont entendu ce propos soient entendus par le juge d’instruction et confrontés avec l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud.
Ce soir j’ai revu plusieurs ouvriers du Gorbea Mendi qui m’ont à nouveau affirmé le fait. L’un d’eux, Louis Manach, mécanicien, rue Colbert, m’a même assuré que Bossard dans les premiers jours de son arrivée à bord du Gorbea Mendi, le deuxième ou le troisième jour, lui avait montré quatre billets de 100 francs que Bossard dit provenir de ses économies. Ses compagnons furent d’autant plus frappés de ce fait que Bossard avait dans le même moment acheté une bicyclette d’une valeur de 160 à 180 francs.
C’est toujours à peu près vers le même moment que Bossard manifesta l’intention de partir au Canada. On se souvient que le jeune homme a déclaré depuis qu’il n’avait jamais eu la pensée de s’expatrier et qu’il avait nié avoir tenu relativement à l’ingénieur Pierre les propos qu’on lui a prêtés.
Je dois dire que M. Manach et M. Laurent, un autre ouvrier du Gorbea Mendi, sont très affirmatifs et manifestent le désir d’être entendus au plus tôt par le juge d’instruction, regrettant que cet interrogatoire n’ait pas eu lieu plus tôt. Leur interrogatoire serait du plus haut intérêt ; il s’impose sans nul doute.

A L’INSTRUCTION

Ce matin M. Bidard de la Noé a entendu M. Prigent, encaisseur à Landerneau, qui le 31 décembre, vers 1 heure de l’après-midi, se présenta au domicile de Pierre pour faire encaisser une traite tirée sur l’usine de la Grande-Palud. A ce moment l’ingénieur était absent. L’encaisseur se rendit successivement au moulin Caroff et à l’usine, puis revint une demi-heure plus tard chez Pierre où il ne trouva pas encore ce dernier.
Ce sont ces faits que M. Prigent a rappelé ce matin au juge.
On se rappelle à ce sujet que le 31 décembre, Mlle Julia Juzeaux [Juzeau], bonne de l’ingénieur, était à Brest, et l’on sait que dans l’après-midi Pierre était allé à Landerneau.
Le juge a entendu encore dans la soirée Mme Léost, ancienne femme de ménage de M. Cadiou.
Demain mardi, M. Bidard recevra la déposition de M. Cloarec, député de Morlaix qu’il a convoqué pour dix heures.
M. Pierre sera amené au palais de justice vers onze heures. Son avocat a été convoqué pour la même heure, en vue d’une confrontation possible.

6 mai 1914 – p. 3

M. Cloarec précise son rôle dans l’affaire Cadiou

Brest, 5 mai.
M. Cloarec, député de Morlaix, qui a été entendu ce matin par le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé, fut ensuite confronté avec l’ingénieur Pierre.
Le député de Morlaix a affirmé – comme on s’en doutait – qu’il ne connaissait rien de la mort de M. Cadiou. Il fut prévenu, a-t-il dit, par la veuve du défunt, à laquelle il conseilla les démarches que l’on sait ; si dans les premiers jours il se montra convaincu que M. Louis Cadiou était tombé sous les coups d’un assassin, c’est parce qu’il ne le croyait pas susceptible à se laisser aller à une fugue.
M. Cloarec a ajouté qu’il connaissait M. Cadiou depuis longtemps et qu’il était son ami. Il a relaté dans quelles conditions M. Cadiou avait pris la direction de l’usine de la Grande-Palud.
Au sujet des affaires frauduleuses reprochées à M. Cadiou, M. Cloarec ne sait rien ; il affirme toutefois qu’il ne s’est jamais entremis pour faire accepter par le ministère de la Guerre les marchandises défectueuses de l’usine de la Grande-Palud.
M. Cloarec, était rentré à dix heures dans le cabinet du juge d’instruction. Une heure un quart après, on le confronta avec l’ingénieur Pierre, assisté de son défendeur, Me Feillard. L’ingénieur rappelle que M. Cloarec touchait à l’usine de la Grande Palud des annuités de 5.000 francs, qui représentaient, parait-il, ses honoraires d’avocat-conseil.
M. Pierre, en présence de M. Cloarec, fut interrogé sur la lettre qu’il adressa l’année dernière à notre confrère, le journal le « Matin » relativement à l’affaire du wagon d’Angoulême payé deux fois par l’État.
Dans cette lettre, M. Pierre disait que différentes personnes, pourraient donner des explications utiles à ce sujet. M. Pierre qui n’avait jamais vu M. Cloarec a déclaré aujourd’hui qu’il n’avait jamais voulu dire que le député de Morlaix a touché des pots de vin.
Cependant si M. Pierre avait cru pouvoir mettre M. Cloarec en cause, c’est parce que son patron lui avait dit, à plusieurs reprises, que le député de Morlaix était, son ami et qu’il lui avait rendu des services.
Vers midi et demi, la confrontation prenait fin. Accompagné de M. Bidard de la Noé. Le députe Cloarec quittait quelques instants plus tard le palais de justice de Brest.

LA DÉPOSITION DE M L’INSPECTEUR BARRAL

L’inspecteur général des poudres et salpêtres, M. Barral, a été également entendu par M. Bidard de la Noé. Il a déclaré au magistrat qu’après la lettre de dénonciation provenant de l’ingénieur Pierre et qui parvint au ministère de la Guerre. Il fut chargé de procéder sur place à une enquête qui établit qu’en grande partie les faits énoncés étaient exacts. A la suite de cette enquête, comme on le sait, M. Cadiou ne fut pas admis à soumissionner à l’importante adjudication de coton à nitrer qui eut lieu le 12 décembre 1913 à Paris. C’est alors, expliqua l’inspecteur général Barral, que M. Cloarec, député de Morlaix, alla trouver le général Gaudin, directeur du service des poudres et salpêtres, pour intervenir en faveur de Louis Cadiou afin que celui-ci fut admis à soumissionner.
Le général Gaudin pria le député de Morlaix de s’adresser au sous-secrétaire d’État à la Guerre. Et tout cela prouve bien que M. Cloarec s’intéressait à la Grande Palud beaucoup plus qu’il ne le prétend. Aurait-il eu un intérêt à le cacher ?

L’HISTOIRE DES TÉLÉGRAMMES EST ENFIN RÉGLÉE

Désireux d’en finir avec l’histoire des télégrammes expédiés par Mme Cadiou les 30 et 31 décembre et auxquels l’ingénieur Pierre ne répondit, pour les raisons qu’on sait, que le 2 janvier M. Bidard de la Noé a entendu aujourd’hui deux anciens ouvriers de la Grande-Palud, MM. Marcou et Grall.
M. Marcou a rappelé au juge que le 2 janvier au matin, en arrivant dans le bureau de l’ingénieur, à l’usine, il avait remarqué sur la table deux dépêches pliées, mais il ignore si elles avaient été ouvertes on non.

Dans la matinée du 2 janvier, Pierre répondit aux deux télégrammes et pria M. Marcou de porter la réponse télégraphique au bureau de poste de Landerneau.
Comme l’appareil de la Grande-Palud ne marchait pas. Pierre donna même à M. Marcou deux sous pour tâcher d’obtenir la communication dans le cas où le circuit aurait pu à nouveau fonctionner.
M. Marcou remit la dépêche au bureau de poste, mais il ne put obtenir la communication téléphonique avec la Grande Palud. Le receveur des postes lui donna deux plombs (coupe-circuit) pour permettre à l’ingénieur de réparer l’appareil téléphonique placé dans la chambre de M. Cadiou à Landerneau et par lequel l’usine de Grande Palud se trouvait en communication avec le réseau des Postes.
M. Grall est le mari de la femme qui remit le 1er janvier au soir à Pierre les télégrammes de Mme Cadiou. M. Grall a rappelé qu’en recevant les dépêche, l’ingénieur avait dit : « Sapristi, il va falloir que je retourne à Landerneau ». Pierre n’y retourna cependant pas le soir même ; personne ne conteste plus le fait aujourd’hui. L’affaire est donc définitivement réglée. Elle ne fournit d’ailleurs aucune indication utile, susceptible d’éclairer un peu le mystère qui plane toujours sur la mort de M. Cadiou.
La déposition de M. Marcou a établi cependant, comme l’avait d’ailleurs dit Pierre, que celui-ci se rendit dans la chambre de son patron à Landerneau pour une raison plausible, puisqu’il allait réparer l’appareil téléphonique. Ce point avait déjà été acquis grâce au receveur des postes de Landerneau.

PIERRE CHERCHAIT UN MARTIN-PÊCHEUR ?

Après le départ de M. Marcou et de M. Grall, M. Bidard de la Noé a interrogé Pierre sur l’emploi de son temps dans la journée du 31 décembre 1913.
Cet interrogatoire était motivé par la déposition qu’avait faite M. Prigent, encaisseur à Landerneau. On sait en effet que M. Prigent avait déclaré s’être rendu le 31 décembre vers une heure moins cinq au domicile de l’ingénieur Pierre sans l’avoir rencontré. Il alla alors au moulin Caroff, puis il revint au domicile de Pierre où celui-ci n’était pas encore arrivé.
Pierre a dit au juge aujourd’hui que sa bonne étant allée le 31 décembre à Brest, il avait déjeuné un peu plus tôt que de coutume.
Son repas terminé il se rendit au-delà de la ferme de la Grande-Palud, de l’autre côté de la voie du chemin de fer, vers la propriété de M. Vacheron [Vacheront], jusqu’à un endroit connu sous le nom de la « cale Radiguet ».
Il voulait voir en effet si l’hiver avait amené des oiseaux. Il avait appris par les ouvriers de la Grande Palud que l’année précédente on avait pris à cet endroit un martin pêcheur ; et Pierre cherchait un oiseau de même espèce.
Sa promenade terminée, l’ingénieur se rendit à l’usine, puis partit après pour Landerneau, où il passa la soirée avec sa bonne et la famille de celle-ci.

TOUJOURS BOSSARD

Sur la demande de Me Feillard, le juge d’instruction va ouvrir d’urgence une enquête relativement aux propos tenus par Bossard, aux ouvriers du Gorbéa-Mendy, suivant laquelle un mot de lui suffirait pour faire remettre Pierre en liberté.
Le juge d’instruction a décidé également d’entendre les ouvriers auxquels Bossard, ainsi que l’Ouest-Éclair l’a annoncé, aurait montré 4 billets de 100 francs, dans les premiers jours de l’année, lorsque Bossard était à bord du Gorbéa-Mendy.

LES RAPPORTS DES EXPERTS

Me Feillard a prié également ce soir M. Guilmard, procureur de la République à Brest, et M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, de vouloir bien demander aux experts qui ont été commis par le Parquet, de faire parvenir d’urgence leurs conclusions.
On sait que ces rapports sont en effet attendus depuis longtemps, notamment celui du docteur Paul.
Dès que ces pièces seront parvenues à Brest. Me Feillard formera une demande de mise en liberté définitive eu faveur de son client.
Pour faire cette demande, il faut en effet que les rapports des experts soient parvenus, puisque la chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes avait refusé la mise en liberté provisoire, en se basant notamment sur ce fait que les travaux des experts n’étaient pas encore terminés.
On avait annoncé hier que Mme Léost, l’ancienne femme de ménage de Cadiou, avait été entendue par le juge d’instruction.
La raison de cette déposition avait été tenue cachée, mais on savait cependant qu’il s’agissait d’un nouveau témoin à charge.
Aujourd’hui, après une rapide enquête, j’ai pu savoir enfin que Mme Léost avait dit au juge d’instruction ceci :
Ces temps derniers, Mme Léost, en sortant du palais de justice de Brest, se rendit chez Mme Jeannin, épicière, rue d’Aiguillon, et elle en vint naturellement à parler de l’affaire Cadiou. Au cours de la conversation, Mme Jeannin lui dit qu’une personne qu’elle connaissait et qui était la nièce d’un habitant de Landivisiau lui avait dit que sa tante connaissait une femme susceptible d’apporter au Parquet de Brest la preuve de la culpabilité de Pierre.
Cette femme, à laquelle l’habitante de Landivisiau faisait allusion, aurait vu M. Cadiou sortir avec Pierre le 31 décembre, vers 11 heures, de l’usine de la Grande-Palud, et un certain temps après, elle aurait aperçu l’ingénieur qui revenait seul. Cette dame de Landivisiau ne connaissait pas le nom de la dame à laquelle elle faisait allusion, mais elle savait qu’elle habitait près du pont de la Grande-Palud, à l’angle de la route de Brest et de Landerneau, et du chemin qui conduit à l’usine et au moulin.
Ceci montre qu’il s’agissait de Mme Quéméneur, l’aubergiste, une erreur s’était donc produite. Erreur basée sur des racontars. Mme Quéméneur a, elle-même, formellement démenti en disant au juge, d’instruction qu’elle avait vu M. Cadiou pour la dernière fois à 9 heures du matin, le 30 décembre, il était seul.

7 mai 1914 – p. 1 et 3

L’affaire Cadiou Pierre n’est pas l’auteur du rapport sur les poudres

BREST, 6 mai. Le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, a entendu M. Goas, 50 ans, contrôleur du service des poudres et salpêtres, habitant à Landerneau, hôtel Le Roch, et chargé plus particulièrement de la surveillance de l’usine de la Grande-Palud et de Traon-l’Elorn.
La déposition de M. Goas confirme pleinement ce qu’avait dit antérieurement l’ingénieur Pierre.
M. Goas a déclaré au magistrat instructeur qu’il avait eu des rapports journaliers avec M. Pierre parce qu’il se rendait le matin et le soir à la Grande-Palud. Il connaissait également Louis Cadiou qu’il avait aperçu en décembre dernier une fois derrière le vitrage du bureau de l’usine.
Il ne peut préciser exactement la date. Dans le même mois il parla également une fois à l’ancien usinier, mais il semble qu’il ignore exactement le lieu de cette entrevue. M. Goas sait qu’au cours de la conversation qu’il eut avec M. Cadiou, ce dernier l’entretint des difficultés qu’il avait avec l’administration des poudres et salpêtres.
M. Goas expliqua à M. Bidard de la Noë qu’il avait été obligé de se rendre compte que le coton employé à la Grande-Palud était de qualité inférieure à celle des autres usines. Il avait même avisé de ce fait Louis Cadiou, lui disant qu’il se trouvait contraint de faire mettre de côté certaines balles parce que le coton qu’elles contenaient était trop rouge et tombait souvent en poussière.
C’est le 26 ou le 27 octobre 1913 que dans un rapport officiel, M. Goas signala tous ces faits au ministère de la Guerre.
M. Goas a affirmé sous la foi du serment que, contrairement à ce qui a été prétendu, c’est lui seul qui a rédigé le rapport en question et non l’ingénieur Pierre, injustement mis en cause.
Le témoin sait que M. Cadiou ne fut pas admis à soumissionner à l’importante adjudication qui eut lieu le 12 décembre 1913 à Paris mais il ne peut dire si c’est le rapport qu’il adressa au ministère de la Guerre sur le fonctionnement de l’usine de la Palud qui détermina cette décision.
M. Goas sait que M. Cadiou a eu connaissance du rapport qu’il avait adressé aux poudres et salpêtres, parce que l’ancien usinier lui en parla.
Répondant à une question du magistrat instructeur, le témoin déclare qu’à la fin de décembre 1913, le 29, le 30 ou le 31 – il ne peut préciser – il vit un matin, vers 11 h. ½, M. Pierre qui se rendait à l’usine, portant des registres sous son bras. L’ingénieur avait sa pèlerine, dont le capuchon était relevé.
A la fin de sa déposition, M. Goas a signalé au juge que dès janvier 1914 M. Pierre lui avait dit qu’il avait reçu de Mme Cadiou un télégramme lui annonçant que son patron n’était pas rentré à Paris.
M. Goas, qui connaît très bien M. Pierre, n’a fourni sur lui que de très bons renseignements.

Une confrontation

Vers midi, l’ingénieur Louis Pierre fut amené dans le cabinet de M. Bidard de la Noé, où en présence de M. Goas on lui donna lecture de la déclaration de ce dernier.
M. Pierre, qui était assisté de son avocat, reconnut exacte en tous points la déclaration de M. Goas.
Il a affirmé à son tour, comme il l’avait déjà dit, qu’il n’était pas l’auteur du rapport que M. Goas avait adressé le 26 ou le 27 octobre 1913 à l’administration des poudres et salpêtres sur l’usine de la Grande Palud.
Pas plus que M. Goas, il ne peut dire exactement lequel des trois jours – 29, 30 ou 31 décembre – il se rendit l’usine avec des registres sous son bras vers 11 h. ½, parce que tous les jours à cette heure-là il allait à la Grande Palud.
La confrontation prit fin vers 12 h.

Un grave témoignage charge contre l’ingénieur Pierre

Brest, 5 mai.
(Par dépêche de notre correspondant particulier).
Un grave témoignage à charge a été apporté aujourd’hui à l’accusation par un ancien ouvrier de la Grande-Palud. Jean-Marie Kervesteir [Kervestin], actuellement cultivateur à Saint-Divy et âgé de 36 ans.
Cet homme prétend en effet qu’il vit le mardi 30 décembre MM. Pierre et Cadiou ensemble, une première fois vers neuf heures du matin, une dernière fois vers onze heures et demie. A ce dernier moment, les deux hommes seraient partis ensemble.
Le mardi 30 décembre, dit M. Kervestein [Kervestin], j’ai travaillé toute la journée aux autoclaves.
Vers neuf heures et demie du matin, MM. Pierre et Cadiou sont venus ensemble sur la plate-forme. Pierre a pris une petite autoclave et à onze heures et demie, M. Kervestein [Kervestin] a dit qu’il se trouvait sur le petit quai situé devant l’usine.
Il vit MM. Pierre et Cadiou sortir ensemble de l’usine par la grande porte donnant sur la rivière. Le témoin se rappelle que M. Cadiou était vêtu d’un costume cycliste et qu’il avait des guêtres jaunes. Il ne se rappelle pas s’il avait un caoutchouc sur le dos ou s’il le portait sur le bras.
Pendant l’après-midi M. Kervestein [Kervestin] est retourné travailler aux autoclaves ; il n’a pas revu Pierre que le soir à cinq heures.
Confronté avec ce témoin, Pierre a dit qu’entre le 17 et la fin du mois de décembre il était monté deux ou trois fois aux autoclaves avec M. Cadiou. Il a dit que ce n’était pas le 30 décembre qu’il avait pris une autoclave ; il assure que c’est un autre jour de la semaine précédente, probablement le samedi, jour où M. Cadiou vint à l’usine s’occuper des comptes d’inventaires.
Autant que Pierre peut s’en souvenir, c’est pendant que M. Cadiou établissait ses règlements de comptes qu’il alla chercher une petite autoclave qui contenait du coton qu’il lava lui-même trois quarts d’heure.
LE TÉMOIN A MAINTENU SA DÉCLARATION. Il DIT ÊTRE PARFAITEMENT SUR QUE C’EST LE 30 DÉCEMBRE QU’IL A VU MM. PIERRE ET CADIOU ENSEMBLE ET QUE C’EST CE JOUR-LA QUE M. PIERRE PRIT UNE PETITE AUTOCLAVE.
Pour baser ses souvenirs, le témoin dit avoir un point de repère. Il affirme qu’il était la veille à la foire de Lesneven. C’était donc le lundi 29. Il avait demandé à cet effet une permission à l’usine. Il convient de rapprocher ce témoignage de la déclaration du contremaître Bignard qui a affirmé formellement que M. Pierre revint à l’usine le 30, vers midi moins dix.

TROIS AUTRES TÉMOIGNAGES

Le juge a entendu trois autres témoins, anciens ouvriers de l’usine.
Le premier, Térénan Léoqué a déclaré que le 29 il vit M. Cadiou qui se rendait au bureau ; il était seul. Le 30 décembre M. Léoqué vit M. Cadiou venir l’usine de très bonne heure. Il ne l’a pas vu sortir. Vers 11 heures ayant eu besoin de sortir, il vit M. Cadiou sous la voûte du pont, Il était seul.
M. Léoqué a dit se rappeler que M. Cadiou n’avait pas de capuchon sur le dos ; il ne sait pas s’il en avait un sur le bras.
Le témoin a déclaré en terminant que si Pierre est venu à l’usine le 30 au matin il ne l’a pas vu. Il ne l’a d’ailleurs pas aperçu dans l’après-midi non plus,
Dans la soirée le juge a entendu M. Guyader qui a dit avoir vu ensemble dans la matinée du 29 M. Cadiou et Pierre au bureau.
Un autre ouvrier de l’usine M. Coulommiers, a été entendu après M. Guyader.
M. Coulommiers, dans la quinzaine de décembre, fut employé au laveur blanc, près du séchoir, où il vit presque toujours M. Cadiou, notamment les 26, 27, 29 et 30 décembre. Le 29 il aperçut vers midi MM. Pierre et Cadiou ensemble. Il vit M. Cadiou le 30 et se souvient que ce jour-là, en arrivant, l’usinier déclara que le coton était sale. M. Cadiou, resta cinq ou six minutes dans l’atelier mais le témoin ne peut dire s’il est allé ensuite au bureau un peu plus tard. M. Coulommiers et M. Cadiou sortirent de l’usine mais il n’a pas vu ensemble ce jour-là M. Cadiou et M. Pierre.
Confronté avec le témoin, M. Pierre dit qu’il avait passé effectivement le 29 décembre devant le laveur blanc.
Et il a affirmé une fois de plus que c’est ce jour-là pour la dernière fois qu’il vit M. Cadiou à l’usine.
Vers 7 heures du soir, le juge termina cet interrogatoire qu’il reprendra demain.

LE TÉMOIGNAGE D’UN OUVRIER

Je me suis rendu ce soir à Landerneau, où j’ai vu M. Morvan, ancien ouvrier de la Grande Palud, habitant actuellement à Landerneau, derrière la gare, auprès de la rue des Écoles.
M. Morvan travaillait à l’usine de la Grande Palud dans le grand atelier, celui-là même dans lequel se trouvent les autoclaves.
Pour assurer son travail M. Morvan devait se placer au sommet d’une cuve, de deux ou trois mètres de hauteur ; il se trouvait par conséquent au niveau des autoclaves, dont il n’était séparé que par une distance de 5 à 6 mètres seulement.
La vue de M. Morvan n’était masquée par rien. Lui aussi aurait donc pu voir MM Cadiou et Pierre.
Voici exactement ce que dit M. Morvan :
« J’ai bien vu effectivement M. Cadiou le 30 décembre vers 9 heures du matin. Il sortit de l’usine par la porte de la passerelle, auprès du séchoir. Peu de temps après M. Pierre est arrivé par la même porte et alla au bureau. L’ingénieur ne resta pas longtemps et sortit toujours par la même porte. Je n’ai pas revu de la journée M. Cadiou ni M. Pierre. J’affirme formellement que je n’ai pas vu M. Cadiou et M. Pierre ensemble. Par conséquent je ne les ai pas vus aux autoclaves.
De la place que j’occupai, je n’aurais pas manqué de les voir s’ils y étaient allés.
A différentes reprises dans le courant du mois, j’ai bien vu MM. Pierre et Cadiou monter ensemble aux autoclaves, mais je ne me souviens pas de la date. Je suis sûr que ce n’était pas le 30 décembre ni le 29. Ces temps derniers, j’ai vu M. Kerdoncuff, ancien ouvrier de la Grande-Palud, qui travaille au laveur noir c’est-à-dire entre les cuves de Morvan et les autoclaves de Kervestein [Kervestin]. Il m’a déclaré formellement que le mardi 30 il n’a pas vu M. Cadiou à l’usine. »
On a vu néanmoins plus haut que M. Kervestein [Kervestin] est absolument formel. Il est possible qu’il ait aperçu MM. Cadiou et Pierre à un moment où M. Morvan était occupé.

UN SOSIE DE M. CADIOU

Morlaix, 6 mai. M. Le Clec’h, juge d’instruction à Morlaix, a entendu mercredi matin 6 mai M. Walbott, commerçant, rue d’Aiguillon. Il s’agissait d’établir quelle ressemblance existait entre M, Blanc, agent d’assurances, domicilié à Morlaix depuis quelques mois, et M. Louis Cadiou.
D’après la réponse de M. Walbott, il y a bien une certaine ressemblance entre M. Blanc et le défunt usinier, mais de là à inférer que M. Blanc ressemble à M. Cadiou, il y a de la marge.
M. Blanc, parait-il, sortait assez fréquemment en cycliste ; c’est peut-être une des raisons qui ont pu pousser à le prendre parfois pour M. Cadiou.

8 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE CADIOU Les ouvriers de la Grande-Palud sont entendus

Brest, 7 mai.
De notre correspondant particulier)
Le juge d’instruction a continué aujourd’hui l’interrogatoire des anciens ouvriers de l’usine de la Grande-Palud.
Quatre d’entre eux ont été interrogés par le magistrat instructeur. Tous les quatre travaillaient dans le même atelier que Kervestein [Kervestin], tout près de lui, et cependant ils ont fait des dépositions en opposition formelle à la sienne.
Ceci est d’autant plus intéressant à noter que Kervestein [Kervestin] avait affirmé hier que tous les quatre parleraient dans le même sens que lui. Il n’en a rien été. Voici d’ailleurs le résumé des témoignages qu’ils ont apportés au juge :

M. KERBOUL

M. Jean-Marie Kerboul, 52 ans, remplissait à l’usine de la Grande-Palud les fonctions de chef du séchoir.
« Le 30 décembre, dit-il, j’ai vu M. Cadiou arriver à l’usine. Il est reparti avant 10 heures. J’ai vu M. Pierre s’en aller de l’usine vers midi, et M. Cadiou était parti depuis plusieurs heures déjà.
« Dans la matinée du 30 décembre, M. Cadiou se rendit au bureau. Il n’y resta que quelques minutes et partit après. J’affirme formellement que je n’ai pas vu M. Cadiou et M. Pierre ensemble le 30 décembre. »

M. BROUDIN

M. Auguste Broudin était employé au batteur ».
« Le 30 décembre, dit-il, j’ai vu M. Cadiou arriver à l’usine. Il était environ 8 h. 30. La lumière était encore allumée. Mon patron entra au bureau où il n’y avait personne il sortit dix minutes environ après. Il vint au batteur et au séchoir et partit ensuite.
« Et comme à ce moment j’étais sorti du magasin, j’ai vu M. Cadiou qui sortait de l’usine et qui s’en allait en passant sous le pont du chemin de fer. »

M. SIMON

Les deux dépositions qui précèdent infirment déjà complètement celle de M. Kervestein [Kervestin]. Celle de M. Simon fait plus, puisqu’elle reporte au lundi 29 décembre un fait que M. Kervestein [Kervestin] plaçait le 30.
Voici d’ailleurs ce que dit M. Simon
« Le 29 décembre, MM. Pierre et Cadiou sont venus ensemble aux autoclaves. Le lendemain 30 décembre, M. Cadiou vint à l’usine dans la matinée. Il était seul. Il se rendit au bureau. Je ne les ai pas vu sortir et je ne les ai pas revus depuis. Ce jour-là j’ai vu M. Pierre à l’usine vers midi.

M. BELLEC

M. Yves Bellec, qui était employé aux essoreuses, toujours dans le même atelier, apporte une déclaration semblable à celle de M. Simon. En ce qui concerne le 30 décembre, il dit ceci :
« Le 30 décembre, j’ai vu M. Cadiou aller au bureau vers 9 heures du matin. Il n’y resta que quelques minutes et partit. Je n’ai pas vu ensemble Pierre et Cadiou le 30 décembre. »

Tous les ouvriers de l’usine apportent ta même déclaration.
On sait que le mois dernier, M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile de Rennes, sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, avait déjà entendu tous les anciens ouvriers de la Grande-Palud.
Il convient de noter à ce sujet que huit de ces hommes entendus hier et aujourd’hui par le magistrat instructeur, ont fait identiquement les mêmes déclarations que devant le commissaire de police mobile. La défense a pu prendre enfin connaissance des dépositions de tous les autres ouvriers ; ils sont absolument formels sur ce point capital : « Personne, à part Kervestin, n’a vu Pierre et Cadiou ensemble dans la matinée du 30 décembre ».
La plupart des ouvriers ont vu M. Cadiou ce matin-là, vers 9 heures ; ils assurent qu’il repartit quelques minutes après il ne revint pas à l’usine et tous pour la plupart parmi ceux qui virent le 30 décembre au matin M. Pierre, affirment que l’ingénieur vint à l’usine vers midi moins dix et qu’il en repartit presque aussitôt. A noter dans ces déclarations une qui est particulièrement à retenir, c’est celle de M. Yves Guiganton, âgé de 29 ans, journalier, demeurant au Moulin du Roual, en Dirinon cette déclaration fut faite le 19 mars dernier, et voici ce que dit M. Guiganton :
« Le 30 décembre, je travaillais aux autoclaves c’est la dernière fois que j’ai aperçu M. Cadiou ; il est venu vers 9 heures du matin à l’échelle des autoclaves.
« Il est sorti ensuite de l’usine, il était seul. M. Pierre n’était pas avec lui, je n’ai d’ailleurs pas vu l’ingénieur ce matin-là. »

CONFRONTATION

Pierre a été confronté avec tous les témoins, et comme eux, il a déclaré formellement qu’il n’avait pas vu Cadiou dans la matinée du 30 décembre ; il a affirmé à nouveau avec énergie qu’il vit son patron pour la dernière fois le 29 décembre, et qu’il le quitta vers onze heures un quart du matin, près du moulin Caroff.
Me Feillard assistait son client au cours des confrontations qui ont eu lieu.
M. le juge d’instruction Bidard de la Noé entendra demain M. Bignard, l’ancien contremaitre de la Grande-Palud, ainsi que Mme Bignard et M. J.-M. Cadiou, tanneur à Kérinou, en Lambézellec, père [Frère] de la victime.
L’ingénieur sera confronté avec les témoins. Son défenseur, Me Feillard, l’assistera.

Bossard à l’instruction

M. Bidard de la Noé, sur demande de Me Feillard, a chargé M. Orteu, commissaire central de la ville de Brest, d’ouvrir une enquête sur le fait signalé par des ouvriers du « Gorbea-Mendi », relativement à Bossard.
Le juge voulait établir si vraiment Bossard a dit qu’un mot de lui suffirait à faire mettre Pierre en liberté.
Le magistrat voulait savoir également si Bossard avait bien montré quatre billets de 100 francs dans les premiers jours de son arrivée à bord du « Gorbea-Mendi ».
Bossard, qui s’est rendu compte de la gravité des faits allégués à ce sujet, s’est rendu aujourd’hui chez le juge d’instruction. M. Bidard de la Noé, qui l’a interrogé vers cinq heures et demie, lui a demandé quel mot de lui suffirait pour faire mettre Pierre en liberté, il lui a demandé encore les 400 francs qu’il montra à ses camarades de travail.
Bossard nia, comme il l’avait d’ailleurs fait déjà, avoir tenu les propos qu’on lui prête, et il explique ainsi ses paroles :
« J’ai voulu dire que si quelqu’un connaît quelque chose de favorable à Pierre, il n’a qu’un mot à dire pour que l’ingénieur soit remis en liberté. »
Le juge trouva cette explication insuffisante, tenta d’avoir de nouvelles précisions, mais en vain. Bossard maintient énergiquement sa déclaration.

Bossard a d’autre part nié avoir montré quatre billets de 100 francs à ses camarades de travail. Il assure n’avoir jamais eu cette somme à sa disposition. Il demande d’ailleurs à être confronté avec M. Louis Manach, qui a rapporté le fait. Le juge ne manquera pas de lui donner satisfaction et samedi matin, en effet, il procédera à la confrontation entre les deux hommes.
Bossard, que j’ai pu voir ce soir dans les couloirs du Palais de Justice, m’a donné, relativement aux propos qu’on lui prête et aux 400 francs qu’il aurait possédés, les explications qu’on a lu plus haut, mais il a déclaré cependant qu’aujourd’hui lui-même il s’était rendu chez M. Manach. Bossard lui reprocha d’avoir parlé dans le sens que l’on sait, et il le pria même, dit-il, de faire très attention à ce qu’il dira devant le juge d’instruction.
Bossard annonce, d’ailleurs, que ces paroles ne firent pas une très grosse impression sur Manach, qui se contenta de lui répondre :
« Je sais ce que j’ai à dire au juge. »
Attendons donc la confrontation de samedi de Bossard et Manach, et le résultat de l’enquête faite par le commissaire central Orteu.

Les conclusions du docteur Paul

Aujourd’hui est enfin parvenu au Parquet de Brest le rapport attendu depuis plusieurs mois de M. le docteur Paul, médecin légiste qui procéda à la contre-autopsie du cadavre de M. Cadiou.
Cette opération fut rendue très pénible en raison de l’état de putréfaction avancé du cadavre.
Pour cette raison, d’ailleurs, l’éminent praticien ne put fournir aucune conclusion précise et les faits qu’il signale ne sont pas de nature à éclairer la justice.
Bien mieux, ils permettent à peine à l’information de classer la grave inculpation de meurtre qu’elle avait fait peser sur l’ingénieur Pierre.
Dès le début de ses conclusions, le docteur Paul fait remarquer que l’état de putréfaction très avancé du corps ne permet pas de dire la date du décès.
Parlant de la première autopsie du cadavre, le docteur Paul s’exprime ainsi :
« M. le docteur Rousseau avait déclaré que les plaies du cou, produites par un instrument tranchant, avaient été faites après la mort et que M. Cadiou était mort par strangulation ou traumatisme cervical. Le docteur Paul déclare qu’il n’y a pas eu strangulation. La plaie relevée sur la face latérale gauche du cou a été faite par plusieurs coups de couteau. La plaie faite par projectile d’arme à feu ayant atteint M. Cadiou à la région droite de la nuque, a été faite pendant que le défunt portait relevé sur sa tête un capuchon de caoutchouc. La mort est due à des lésions consécutives à la balle qui a atteint un vaisseau sanguin du côté droit du cou. »
La putréfaction a empêché de constater si la plaie provenant du coup de couteau avait été faite avant ou après la mort.
A ce sujet le docteur Paul fait observer que le couteau de M. Pierre a pu faire la plaie, mais qu’il est impossible de l’affirmer en l’absence de caractéristiques suffisantes. Tout autre couteau, dit le docteur Paul, aurait pu produire la même plaie.
Enfin M. le docteur Paul conclut en disant : « Sous les réserves qui nous sont imposées par l’état de putréfaction du corps, les blessures relevées présentent le caractère de blessures criminelles. »

CE QUE DIT UN JURISCONSULTE

Un de nos confrères parisien a interviewé un jurisconsulte parisien, M. Poidevin, qui professe à la Faculté de droit.
Dans cette interview, que le journal en question publiera aujourd’hui vendredi, M. Poidevin fait remarquer que la longue détention préventive de l’ingénieur Pierre ne peut se comprendre qu’à la seule condition que le juge d’instruction de Brest dispose dans son dossier d’une pièce établissant de façon formelle la culpabilité de l’ingénieur.
S’il en était autrement, M. Poidevin ne comprend pas qu’on ait agi comme on l’a fait à l’égard de Pierre. M. Poidevin a déclaré à ce sujet qu’en droit français la mise la liberté provisoire sous caution offre au magistrat instructeur des garanties suffisantes pour lui permettre de ne pas garder indéfiniment, sans preuves certaines, les prévenus en prison.
M. Poidevin a ajouté qu’une réforme s’impose dans notre code : que l’on devrait obliger les juges d’instruction à renouveler le mandat d’arrêt. A son sens, le tribunal du lieu devrait confirmer ces mandats et statuer sur les demandes de mise en liberté, qui seraient formées en faveur des délinquants.

9 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE CADIOU
Le contremaître Bignard maintient ses premières déclarations

Brest, 8 mai.
(Par dépêche de notre correspondant particulier.)
M. le juge d’instruction Bidard de la Noé avait convoqué ce matin son cabinet Bignard, l’ancien contremaître de l’usine de la Grande-Palud, et M. J.-M. Cadiou, frère du défunt. Le juge a confronté M. Bignard et M. Cadiou. Il voulait établir que le contremaitre pensait le jour de la découverte du corps de son patron que Pierre était l’assassin.
Il voulait en deuxième lieu interroger Bignard à nouveau afin de faire préciser à celui-ci que c’était bien le 30 décembre, à 11 heures du matin, qu’il avait vu partir ensemble de l’usine MM. Cadiou et Pierre.
M. Bidard de la Noë, lorsque J.-M. Cadiou et Bignard entrèrent dans son cabinet, rappela à l’ancien contremaitre les déclarations faites par M. J.-M. Cadiou, au sujet de la découverte du corps de son frère.
M. J.-M. Cadiou, rappela le juge, est allé vous chercher quand il a trouvé le corps de son frère ; il revint avec vous dans le sentier tragique et vous pria de rester près du corps, pendant qu’il allait prévenir la brigade de gendarmerie de Landerneau.
Vous lui avez alors dit en substance : « Je vous en prie, ne me laissez pas seul, parce que Pierre pourrait me tuer. »
« Je n’ai pas dit cela, M. le juge, répond vivement Bignard. J’ai dit seulement à M. J.-M. Cadiou de ne pas me laisser seul près du cadavre, parce que quelqu’un aurait pu être caché dans les bois et me faire un mauvais parti parce que j’aurais été seul. »
M. J.-M. Cadiou a maintenu sa déclaration antérieure, mais M. Bignard n’en a pas moins affirmé que M. Cadiou s’est trompé.
Le juge d’instruction a prié ensuite M. Bignard de lui dire s’il persistait à assurer qu’il vit le 30 décembre à 11 heures du matin M. Cadiou et Pierre partir ensemble de l’usine.
Bignard déclare qu’il était sûr d’avoir vu ce jour-là son patron et l’ingénieur quitter l’usine ensemble, à l’heure indiquée.
Comme l’avait dit antérieurement Bignard, Pierre et Cadiou se dirigeaient vers le moulin.
Pierre se trouvait dans le cabinet du magistrat instructeur pendant que M. Bignard déposait. Il était assisté de son avocat Me Feillard. L’honorable défenseur en entendant la déclaration du témoin, posa à M. Bignard la question très précise que voici :
« Comment pouvez-vous avoir la certitude de ce que vous témoigniez aujourd’hui puisque le 29 janvier dernier, vous avez déclaré à M. le juge de paix lui-même :
« Je crois, sans pouvoir l’affirmer, que c’était le 30 décembre que M. Pierre et Cadiou partirent ensemble.
Si j’ai cette certitude, répond Bignard, c’est que j’ai un point de repère. Je me rappelle parfaitement que le dernier jour où M. Cadiou vint à t’usine, il y arriva vers 8 h. 30 du matin ; or, dans la journée, un charretier qui assurait le transport des marchandises de l’usine me dit que vers 8 h. 30 il avait rencontré M. Cadiou qui venait de Landerneau à l’usine, après de l’ancienne chapelle de la Grande-Palud, connue sous le nom de chapelle de Kerlorette. Comme il pleuvait, une bâche avait été mise sur la voiture M. Cadiou, jugeant sans doute qu’elle protégerait insuffisamment le chargement, en fit l’observation au charretier qui était, je crois, un nommé Autret.
« Je suis sûr que c’est ce jour-là que j’ai vu MM. Cadiou et Pierre ensemble pour la dernière fois. »

DÉPOSITIONS CONTRADICTOIRES
Or, si M. Bignard est formel sur la date du 30, des dépositions antérieures d’autres témoins semblent confirmer cette date. En effet, M. Bonnefoy, l’ancien fermier de la Grande-Palud, a déposé le 8 février que le 29 décembre 1913, se rendant à la foire de Lesneven, il avait croisé dans la matinée M. Cadiou qui allait à l’usine. Au moment où il passait près de lui, M. Cadiou adressa une observation à un charretier.
Quatre jours plus tard, devant M. Bidard de la Noé, Bonnefoy précisait son témoignage et déclarait que, comme il croisa M. Cadiou près de la chapelle de Kerlorette, le 29, l’usinier interrogea un charretier pour savoir s’il restait encore à l’usine beaucoup de balles de coton comme celles qu’il transportait.
Comme il pleuvait légèrement, Cadiou invita alors le charretier à couvrir le chargement avec une bâche.
Bonnefoy n’a pu se méprendre sur la date de la foire, qui a toujours lieu le dernier lundi du mois.
On sait que le témoignage de Bonnefoy en ce qui concerne la journée du 30 décembre était erroné, le fermier l’a d’ailleurs reconnu, mais il a formellement affirmé, et sur ce point-là ses dires sont confirmés par tous les membres de sa famille que le 29 décembre il était bien à la foire de Lesneven.
Aucun doute à ce sujet n’est possible. C’est lieu ce jour-là que M. Cadiou a fait une observation au charretier qui transportait du coton.
D’ailleurs Bignard a toujours affirmé que lorsque les deux hommes partirent ensemble ils se dirigèrent vers le moulin. Or il a été acquis par l’enquête que c’est le lundi 29 décembre au moulin.
Tout concourt donc bien à démontrer que le très important témoignage à charge de Bignard est entaché d’erreur. Il convient de dire à ce sujet que Bignard redoutant peut-être lui-même de se méprendre, a affirmé à cinq reprises différentes aux gendarmes de la brigade de Landerneau, notamment au maréchal des logis Faro, les 4, 5, 7, 19 et 24 février, qu’il ne pouvait préciser exactement si c’était le 29 ou le 30 qu’il avait vu son patron avec l’ingénieur pour la dernière fois.
A M. Yves Guillou, le garçon de M. Caroff, il demanda d’abord quelle date MM. Pierre et Cadiou étaient allés ensemble au moulin. Yves Guillou répondit que c’était le 29 décembre 1913.
La confrontation de Pierre avec M. Bignard et avec M. Jean-Marie Cadiou n’a donné aucun résultat. L’ingénieur a affirmé, comme il l’avait fait déjà, qu’il a vu pour la dernière fois son patron le lundi 29 décembre et qu’il l’a quitté vers onze heures un quart du matin.
Contrairement à ce qui s’était passé, lors d’une précédente confrontation de l’ingénieur avec le frère de la victime, M. Jean-Marie Cadiou n’a fait preuve aujourd’hui d’aucun esprit violent à l’égard de l’inculpé, et il ne l’a pas appelé comme il l’avait fait précédemment l’assassin de son frère.
L’instruction, suspendue vers 3 heures et demie, a été reprise vers quatre heures. M. Bidard de la Noé a entendu alors Mme Bignard, femme du contremaître.
Celle-ci n’a pu apporter aucune déclaration intéressante. Elle s’est bornée à dire qu’elle partit l’an dernier passer les fêtes de la Noël chez sa mère et qu’elle ne revint chez elle que dans le mois de janvier. Elle ne connaît rien des événements qui se déroulèrent le 29 et le 30 décembre à la Palud. Elle peut dire seulement qu’à cette époque là elle était fort ennuyée parce que le contrat de son mari arrivait à expiration.
Mme Bignard a dit au juge qu’elle ne parlait pas depuis longtemps à Mlle Maria Juzeaux [Julia Juzeau], bonne de l’ingénieur.
Puis elle en vint à la journée du 4 février dernier, celle ou fut découvert le corps de M. Cadiou, à 11 heures du matin. Ce jour-là elle lavait à l’étang voisin de chez Mme Quéméneur. Elle vit Pierre qui se rendait à l’usine et qui, assure-t-elle, était très pâle.
Mme Ancel, mère de Mme Bignard, entendue ensuite par le juge d’instruction, ne connaît du drame que ce qu’elle a entendu raconter par sa fille.
Pierre a été confronté avec les deux femmes, mais l’opération n’a donné aucun résultat.
Lundi prochain, M. Bidard de la Noë entendra à nouveau M. Jean-Marie Cadiou qu’il confrontera avec Pierre.

BOSSARD VA ÊTRE ENTENDU DE NOUVEAU

Demain matin, samedi, vers 10 heures, M. Bidard entendra contradictoirement M. Jacques Bossard, de Saint-Divy, et trois ouvriers du Gorbea-Mendi : Louis Manach, Lorent et Lavalette. Au premier M. Bossard aurait montré quatre billets de 100 francs ; au deuxième il aurait dit le 29 janvier qu’en faisant des fouilles dans le bois de la Palud, avec l’inspecteur de police spéciale Lemez, il avait senti une odeur de putréfaction dans le sentier où plus tard on découvrit le corps de M. Cadiou. Au troisième, ainsi qu’aux précédents d’ailleurs il aurait déclaré qu’un mot lui suffirait pour faire mettre Pierre en liberté.
M. Bossard que j’ai vu ce soir me déclare à nouveau que tous les propos qu’on lui prête, tous les faits allégués contre lui sont dénués de fondement. C’est ce qu’il a dit d’ailleurs hier au magistrat instructeur et c’est ce qu’il lui dira demain.

L’EMPLOI DU TEMPS DE BOSSARD
M. Jacques Bossard sur qui pèse toujours l’inculpation de complicité d’assassinat, veut en finir avec toutes les accusations portées contre lui et il m’a fait part ce soir de l’emploi de son temps pendant les dernières journées de décembre. Voici très exactement ce qu’il m’a dit à ce sujet :
« Le 27 décembre au soir je me rendis a Landerneau où je me suis fait visiter par un médecin, car j’avais été blessé au cours de mon travail. J’ai passé la nuit du 27 au 28 à la Palud comme de coutume.
Le lendemain matin, 28, M. Pierre me dit qu’il me faudrait interrompre mes fonctions. Le soir venu, cependant, je retournai à la chambre que j’occupais à l’usine, à l’effet de prendre mes affaires.
M. Pierre ne me vit pas. J’avais des clefs qui me permettaient d’entrer. Je passai cette nuit-là encore, c’est-à-dire la nuit du 28 au 29, à la Grande-Palud. Je suis reparti lundi matin de très bonne heure, le 29 décembre pour Saint-Divy. M. Pierre ne m’a pas vu partir. J’ai passé toute la journée chez moi et dans la soirée, vers quatre heures, je me suis rendu à pied à Guipavas par la route du château de la Haie.
A Guipavas, je pris l’autobus et suis venu à Brest. J’ai passé toute ma soirée dans cette ville. »
Bossard cite alors plusieurs maisons de commerçants où il s’est rendu pour effectuer différents achats.
« Le lendemain matin, mardi 30, je me suis promené dans Brest.
Ce n’est que le lendemain soir 31 décembre, vers 5 heures, que je me suis rendu à la Grande-Palud pour toucher ma paie. J’étais loin de la Palud comme vous le voyez entre 9 heures et 11 heures du matin le 30 décembre.
Nous avons interrogé différentes personnes qui nous ont confirmé que ces affirmations leur paraissaient exactes.
Bossard ne veut pas s’en tenir à tous les témoignages qui précèdent. Il cherche une déposition qui, à son avis, établira d’une façon définitive son innocence. C’est celle d’un prêtre qui prit place avec lui, le 30 décembre à 1 h. 42 dans un compartiment de 3e classe à la gare de Brest. Le prêtre, dit Bossard, était assis en face de lui. Auprès du prêtre se trouvait un jeune homme qui lisait un journal et descendit à Kerhuon. Dans le wagon, se trouvait encore une femme avec deux enfants. En cours de route, Bossard fit voir au prêtre un monologue. Le prêtre le lui rendit en souriant. On arriva à la station de la Forest, où Bossard descendit. Avant de quitter le wagon, il fit voir au prêtre une maison bordant la ligne de chemin de fer et habitée par M. l’abbé Vicaire. Près de Rody, son réveil se mit à sonner.
Bossard espère que le prêtre se souviendra en voyant ces détails et il le prie, au cas où cet article lui tomberait sous les yeux, d’écrire à « M. Jacques Bossard à Saint-Divy ».
Mlle Brillant, qui avait rencontré Jacques Bossard sur la route de la Forest à Saint-Divy, a écrit aujourd’hui au juge d’instruction pour lui confirmer qu’elle avait vu Bossard le 30 décembre à l’endroit qu’il a indiqué, elle en est sûre.

10 mai 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
Les témoignages de Bossard

Brest, 9 mai.
(De notre correspondant particulier)
Ce matin le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé, a entendu contradictoirement M. Jacques Bossard et trois ouvriers du Gorbea Mendi : MM. Manach, Laurent et Lavalette, auxquels l’ancien veilleur de nuit de la Grande Palud aurait fait des confidences relativement, à la mort mystérieuse de M. Louis Cadiou.
La confrontation a donné un résultat en ce sens qu’elle a établi qu’à la vérité il convient de considérer définitivement que M. Jacques Bossard ne sait rien qui puisse intéresser la justice au sujet du procès en cours.
Il apparait très clairement toutefois que le jeune homme a dû à plusieurs reprises se faire passer aux yeux de ses camarades de travail pour un homme fort bien renseigné et seul susceptible de faire jaillir la lumière.
M. Bossard voulait tenir un premier rôle dans l’affaire, son tempérament imaginatif le servit et il en vint à conter les histoires qu’on sait.
Cela lui valut d’ailleurs d’aller pendant douze jours réfléchir à la prison sur les inconvénients qu’il y a à pousser trop loin la plaisanterie lorsqu’on s’adresse aux magistrats.
La déposition de M. Manach n’a pas présenté d’ailleurs la gravité que pouvaient faire croire les propos tenus par le témoin ces jours derniers.
On pensait en effet que Jacques Bossard avait montré à M. Manach quatre billets de cent francs.
L’affaire se réduit à ceci :
Alors qu’il était à bord du Gorbea-Mendi, l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud ouvrit son portemonnaie, et M. Manach vit dedans plusieurs papiers présentant l’aspect de billets de banque. M. Manach se méprit et crut qu’il s’agissait, de coupures de la Banque de France, et il demanda à Jacques Bossard si c’étaient des billets de cinquante francs ou de cent francs. Bossard aurait pu dire simplement la vérité en répondant qu’il s’agissait de billets de tombola.
Il préféra, en laissant, son camarade dans l’erreur, passer pour un individu très riche, et il lui affirma gravement que c’étaient des billets de cent francs.
Ce matin, comprenant que son rôle d’homme fortuné n’était pas susceptible d’en imposer au magistrat instructeur, Bossard avoua la vérité, ajoutant même que jamais il n’avait eu en sa possession la somme qu’on avait dit.
Le juge ne pouvait douter de la sincérité de ses déclarations, parce qu’au nombre des papier, saisis chez M. Jacques Bossard se trouvaient justement les billets de loterie qui avaient créé la confusion.
Introduit ensuite dans le cabinet de M. Bidard de la Noé, M. Laurent fit savoir au juge que lorsque le 29 janvier il prit son travail à bord du Gorbea-Mendi, il vit Bossard et lui parla du drame de la Grande-Palud.
Comme M. Laurent, qui n’habitait pas Brest antérieurement, déclarait à M. Bossard qu’il ne connaissait rien de cette affaire, le jeune homme s’en étonna et, avec volubilité, il lui donna des détails circonstanciés.
Il ne manqua pas de lui dire que la justice avait compté sur lui pour l’aider à faire la lumière, et qu’il avait même, eu compagnie de M. Lemez, inspecteur de police spéciale, procédé à des recherches dans le bois de la Grande-Palud pour retrouver le corps de son patron qui, à cette époque, n’avait pas encore été découvert.
M. Bossard a dit à M. Laurent qu’au cours de ses recherches il avait remarqué au bas du bois une odeur nauséabonde qui l’avait intrigué.
Rapprochant ces propos des paroles que Bossard prononça postérieurement, M. Laurent avait été fondé à croire qu’en réalité l’ancien veilleur de nuit de la Grande Palud connaissait bien l’endroit où reposait la dépouille mortelle de l’ancien usinier.
Ce n’est pas la première fois que cette question d’une odeur nauséabonde du bois de la Grande-Palud est soulevée.
Au lendemain de l’arrestation de Bossard et au cours de la confrontation qui eut lieu entre ce dernier et l’inspecteur de police spécial M. Lemez, la chose avait été très facilement expliquée. On s’était rendu compte que les mauvaises odeurs en question provenaient tout simplement de la cour du moulin, où se trouvent des poules. Il se rapportait à la déclaration qu’avait faite Bossard à MM. Manach, Laurent et Lavalette, et suivant laquelle un mot de lui suffirait pour faire remettre Pierre en liberté.
Les trois ouvriers ont formellement maintenu ce matin que ce propos avait bien été tenu par Bossard.
Mais celui-ci se bornant à redire ce qu’il avait déjà raconté ces jours derniers aux représentants de la justice, déclara au juge que ses camarades se trompaient et qu’il avait tout simplement expliqué que si quelqu’un savait la vérité celui-là n’avait qu’un mot à dire pour faire remettre Pierre en liberté.
Le juge d’instruction ne put obtenir aucune explication de Jacques Bossard, et comme il se rendait bien compte que le jeune homme s’était tout simplement vanté en affirmant qu’il connaissait quelque chose dans l’affaire, M. Bidard de la Noé l’admonesta assez sévèrement en lui faisant comprendre qu’on ne se rit pas des magistrats comme il l’a fait.
Le rôle de Bossard est donc maintenant à peu près terminé dans l’affaire de la Grande Palud.
M. Bidard de la Noé l’a autorisé à aller prendre ce matin, au commissariat spécial, les nombreux papiers qui avaient été saisis à son domicile. Bossard n’y manqua pas, et cette après-midi, vers 5 heures, il est allé chercher ses papiers, qu’il a déposé dans un grand panier qu’il avait emporté spécialement ce matin à cet effet à Saint-Divy.
L’affaire de Bossard se trouve donc à peu près close.
Nous apprenons que dans l’après-midi Bossard a prié Me Ollivier-Henry de bien vouloir se charger de ses intérêts.

LES TÉMOINS DE MORLAIX

Cette après-midi, M. le juge d’instruction Bidard de la Noé a entendu N. Henry Guillemet, de Morlaix, dont l’« Ouest-Éclair » a publié le mois dernier les déclarations.
M. Guillemet a formellement affirmé que le 1er janvier dernier, il avait vu M. Cadiou, vers 1 heure de l’après-midi, près du viaduc, alors qu’il faisait manœuvrer un train. Le témoin vit deux fois, à peu de minutes d’intervalle, l’ancien directeur de la Grande Palud qu’il connaissait parfaitement.
On se souvent des dépositions que fit la semaine dernière une habitante de Landerneau, Mme Hémery. Ses dépositions intéressèrent l’accusation tout d’abord mais furent tout de suite infirmées par les déclarations de MM. Bouguen et Perron. La fille de Mme Hémery, Mme Corcuff, a été entendue aujourd’hui par le juge, elle ne sait personnellement rien de l’affaire en cours et elle s’est bornée à dire quelle avait assisté à l’interrogatoire de sa mère par M. Freund, juge de paix de Landerneau.
Lundi prochain, comme nous l’avons dit dans notre précédent numéro, M. Bidard de la Noé entendra J.M. Cadiou qu’il confrontera avec M. Pierre.

COMMISSION ROGATOIRE A PARIS

Paris, 9 mai.
Deux opérations judiciaires ont eu lieu ce matin à Paris. Elles concernent le projet qu’avait M. Cadiou de racheter la Grande-Palud.
Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noé, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire de police judiciaire, s’est rendu ce matin chez M. Eck, avocat consultant, 36, rue Vivienne, chez qui M. Cadiou s’était rendu en novembre 1913. M. Cadiou était venu le consulter sur les moyens qu’il faudrait employer pour racheter des actions de la Société de la Grande Palud afin d’être le seul propriétaire de l’usine.
D’autre part, M. Vallet s’est rendu à la Banque Allard, place de la Bourse, où à la même éposque M. Cadiou était venu faire un dépôt de 100.000 francs en espèces au crédit de la « Dresdner Bank » filiale de Nuremberg.

12 mai 1914 – p. 3

PAS DE SANG sur les vêtements de Pierre

Brest, 11 mai.
Me Feillard, défenseur de M. Pierre, avait prié ces temps derniers le parquet de Brest de vouloir bien hâter le dépôt du rapport des experts.
Le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé, a donné satisfaction à l’honorable défenseur et a fait demander à M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire municipal de toxicologie de Paris, de lui faire connaître au plus tôt le résultat de ses travaux. M. Kohn-Abrest s’est empressé de déférer au désir du magistrat et dès samedi il remettait à M. Roty, doyen des juges d’instruction à Paris un avant-rapport concernant les expériences auxquelles il s’était livré sur les vêtements de Louis Pierre.
Le directeur du laboratoire de toxicologie fait connaître que son analyse, très laborieuse, qui n’a pas duré moins de six semaines, lui a permis de constater qu’aucune trace suspecte n’existait sur les vêtements qu’on lui avait soumis.
Ce rapport est parvenu lundi matin à M. Bidard de la Noé qui en a communiqué les conclusions à Me Feillard. Celui-ci s’en montré très satisfait. Le rapport est en effet extrêmement favorable à l’ingénieur Louis Pierre puisqu’il établit que les vêtements que le jeune homme portait le 30 décembre 1913, jour supposé du crime pour l’accusation, ne présentaient aucune trace de sang.
M. Kohn-Abrest fait savoir qu’il va continuer ses travaux et qu’il donnera, aussitôt qu’il le pourra, ses conclusions relatives aux vêtements que portait M. Pierre.

PIERRE SE DÉFEND

Ce matin, le juge d’instruction a confronté ensemble MM. Jean-Marie Cadiou et Pierre.
Le juge voulait connaître ce qu’il y avait lieu de penser au sujet de l’affaire du wagon de coton d’Angoulême, wagon qui fut payé deux fois par l’administration de la Guerre.
M. Pierre a maintenu que les faits étaient exacts et il apporta des précisions à ce sujet.
Il déclara que des pots de vin avaient été distribués. Et il cita l’agent technique Paurion, surveillant de la poudrerie (révoqué depuis pour ces faits) qui toucha plus de 1.800 fr.
« Ce cadeau, dit l’ingénieur, fut marqué sur les livres par un jeu d’écritures et cette somme fut portée en compte sous le libellé moins-value pour adjudication. »
M. Jean-Marie Cadiou ayant protesté contre les paroles du jeune homme, l’ingénieur répliqua : « Pourquoi protestez-vous ; vous ne connaissez rien de cette affaire. Vous étiez bien le président du conseil d’administration de la Société anonyme de la Grande-Palud, mais vous ne veniez jamais à l’usine. Vous ne saviez pas ce qui s’y passait. D’ailleurs, derrière cette Société anonyme de la Grande-Palud se cachaient tout simplement des capitaux allemands. »
L’ingénieur continua ses explications en disant que d’accord avec M. Louis Cadiou, il avait brûlé l’an dernier tous les papiers se rapportant à l’affaire d’Angoulême.
« Cependant, dit-il, je ne savais pas ce que l’avenir réservait et que cette histoire quelque jour aurait pu renaitre de ses cendres. J’ai tenu à me couvrir et garder une pièce qui établit parfaitement que je ne suis responsable en rien de ce qui s’est passé. Chez moi on trouvera en effet une copie de lettres sur lequel sont portées des indications précises établissant d’une façon indiscutable toute l’affaire d’Angoulême et que tout ce que l’on a dit au sujet du wagon de coton est rigoureusement exact. »
Le juge d’instruction sur les indications fournies par M. Pierre, va faire prendre la copie de lettres signalé par l’ingénieur qui l’examinera.
La fin de la confrontation a été marquée par un dialogue assez vif mais toutefois dépourvu de violence entre MM. Pierre et Jean-Marie Cadiou.
« C’est vous, a dit le frère du défunt, qui êtes l’assassin. »
Vous mentez, repartait vivement l’ingénieur qui se départit du calme dont il fit preuve si longtemps en pensant qu’on reconnaîtrait facilement son innocence. Vous savez bien que je n’ai pas tué votre frère, et que je ne suis pas le coupable. »
La confrontation prit fin sur ces mots.

M. PIERRE N’ÉTAIT PAS AVEC CADIOU LE 30 DÉCEMBRE

M. le juge d’instruction a entendu cette après-midi trois anciens ouvriers de la Grande-Palud, MM. Bourhis, Bellec et Postic. M. Bourhis déclara qu’il vit M. Cadiou les 29 et 30 décembre.
« Le 30 décembre, a-t-il dit, mon patron entra à l’usine vers 7 heures et demie du matin, il passa par la porte donnant sur la passerelle. Vers 8 heures et demie, comme je me rendais au magasin pour faire chauffer ma soupe, j’aperçus M. Cadiou seul dans le bureau, il n’y resta que cinq ou dix minutes et quitta ensuite l’usine. Je ne l’ai pas revu depuis. J’affirme que ce matin-là M. Cadiou n’était pas avec M. Pierre
MM. Bellec et Postic ont déposé dans le même sens que M. Bourhis. Eux aussi n’ont pas vu M. Cadiou avec Pierre dans la matinée du 30 décembre, et ils déclarent formellement que l’usinier était parti quand l’ingénieur arriva à l’usine.
La défense fait remarquer que des témoignages confirment parfaitement la déposition de M. Allain Guillou, l’ancien comptable de la Grande-Palud, qui déclara qu’il alla à l’usine le 30 décembre vers 9 heures du matin ; à ce moment il n’y avait personne dans le bureau, et M. Guillou ne le vit du reste pas de la journée.
Demain mercredi, huit anciens ouvriers de la Grande-Palud seront entendus par M. Bidard de la Noé, qui les confrontera avec l’ingénieur Pierre

LE RÊVE DE BOSSARD

On a connu aujourd’hui la déposition que fit le 4 courant Bossard devant M. le juge d’instruction, et qui lui valut le jour même en liberté provisoire. Bossard déclara en effet revenant sur toutes ses déclarations antérieures, que le 31 décembre 1913, il ne passa pas par le bois de la Palud, et que par conséquent il ne put y remarquer de traces de pas dans la neige, et qu’il ne put pas ce jour-là découvrir la tête du défunt dans le sentier tragique.
Mais comme M. le juge d’instruction lui demandait pourquoi il avait raconté toutes ces histoires que l’on sait, Bossard raconta l’histoire que voici :
« J’ai rêvé de cela il y a environ un mois, une nuit dans un songe, j’ai vu cinq chiens morts sur la grève du Château, l’un d’eux avait la tête ensanglantée ; la nuit suivante j’ai rêvé à M. Cadiou et j’ai revu les chiens, tout d’un coup la tête de l’un de ces chiens se changera en celle de M. Cadiou.
– Mais lui demanda le juge, vous voyiez bien que c’était là un rêve. Pourquoi faites-vous état de tout cela ?
– Oui, je sais bien que ce n’était qu’un rêve, réplique Bossard, aussi j’ai écrit pour demander à être entendu par vous le 15, mais seulement parce que jusqu’à ce moment-là, j’aurais eu le temps de me rendre compte si vraiment il y avait lieu pour moi d’attacher de l’importance à ce que j’avais rêvé.

13 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE CADIOU
LES OUVRIERS DE L’USINE DÉFILENT DEVANT LE JUGE D’INSTRUCTION
Brest, 12 mai.
(Par dépêche de notre correspondant particulier.) Le juge d’instruction Bidard de la Noé a continué aujourd’hui d’entendre un certain nombre d’ouvriers de la Grande-Palud. Ces auditions successives qui ont employé durant toute la journée le magistrat, n’ont présenté, à la vérité, aucun intérêt nouveau. M. Morvan, dont nous avons publié ces jours derniers encore les déclarations et qui était employé aux cuves, a rappelé au juge qu’il avait vu Cadiou le mardi 30 décembre, entre 8 heures et demie et 9 heures du matin, que l’usinier à ce moment-là quittait les ateliers par la porte de la passerelle, et M. Morvan ajouta qu’il n’avait pas revu son patron depuis, et que quand il l’aperçut pour la dernière fois, l’ingénieur n’était pas avec lui.
MM. Cavaloc et Lodec, qui furent interrogés ensuite, apportèrent des dépositions semblables en tous points à celle de M. Morvan. Eux aussi virent M. Cadiou quitter seul l’usine de la Grande-Palud vers 9 heures du matin le mardi au décembre, pour une direction inconnue. Ils affirment également que M.
Pierre n’était pas avec son patron.
MM. Bernard et Kerdoucuff qui travaillaient aux autoclaves avec M. Kervestin, dont un se rappelle les déclarations, ont affirmé, contrairement aux dires de ce dernier, que M. Pierre ne vint pas avec M. Cadiou le mardi 30 décembre dans la matinée aux autoclaves.
D’après ces témoins l’événement rapporté par M. Kervestin doit se placer au lundi 29 décembre.
Tous deux ont bien vu M. Cadiou dans la matinée du 30, ils le virent quitter l’usine et ils affirment qu’il était seul.
M. Guéganton, employé également aux autoclaves, a fait une déclaration semblable à celles de MM. Bernard et Kerdoncuff. Il ajoute qu’il ne vit M. Pierre à aucun moment de la journée du 30 décembre.
M. Godec a vu M. Cadiou dans la matinée du 30 décembre, entre 8 heures et demie et 9 heures du matin, et il affirme que l’ingénieur n’était pas avec lui.
Enfin M. Bast n’a pu donner aucun renseignement utile. Il ne se souvient pas avoir vu Pierre et Cadiou ni le 29, ni le 30 décembre. Ce qui semble ressortir de ces déclarations c’est que M. Cadiou quitta l’usine de la Grande-Palud le 30 décembre, vers 9 heures du matin, qu’il était seul à ce moment-là, et qu’il ne revint pas.
Confronté aujourd’hui avec les témoins, l’ingénieur Pierre a déclaré qu’il ne vit pas M. Cadiou le 30 décembre et il s’étonne même que ce matin-là l’usinier soit venu à la Grande-Palud, aucun ouvrier ne lui en ayant alors fait part.
Demain mercredi le juge entendra encore deux anciens ouvriers de l’usine, MM. Thomassin et Postec.
Il entendra également M. Le Pors et les époux Bonnefoy.
La longue liste des témoins commence à s’épuiser et le magistrat instructeur, qui est possesseur d’un dossier très volumineux, pense que d’ici quelques jours il n’aura plus de dépositions à recueillir, à moins que des faits nouveaux ne surgissent. Pendant une huitaine de jours ensuite, M. Bidard de la Noé examinera le dossier, après quoi il procédera à l’interrogatoire de l’inculpé sur le fond. Cette opération sera sans doute assez longue et prendra au moins deux ou trois jours.

14 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE CADIOU
LE FERMIER BONNEFOY EST ENTENDU

Brest, 13 mai.
(De notre correspondant particulier)
Ces jours derniers, j’ai pu interroger une personnalité touchant de très près le parquet de Brest.
Tous les faits révélés par l’enquête, lui ai-je dit, sont favorables à l’ingénieur Louis Pierre, et les quelques graves témoignages à charge relevés contre lui au début, sont maintenant tombés. Cependant, le juge d’instruction le maintient toujours en prison.
On me répondit
« On ne disposait contre Pierre de rien de plus que ce que vous savez, mais il pourrait se faire que quelques-uns de ces graves témoignages de l’accusation que vous croyez totalement tombés paraissent à nouveau. Supposez, me dit-on, que le fermier Bonnefoy, revenant sur ses rétractations, affirme à nouveau qu’il vit M. Cadiou avec M. Pierre le 30 décembre, à 11 heures du matin, et voyez par là combien les témoignages du contre-maître Bignard, celui de l’ouvrier Kervistin, ainsi que celui du chauffeur Dollou, prendraient d’importance.
« Évidemment, si le fermier maintient qu’il était bien dans la matinée du 30 décembre à Landerneau, la fragile déposition de M. Bignard et celles de MM. Kervistin et Dollou si vivement contredites, perdent définitivement tout leur intérêt, mais je dois vous le répéter, on n’a pas perdu au palais l’espoir de voir le fermier Bonnefoy, répéter ce qu’il avait dit au début de l’enquête. Un témoin doit paraitre sous peu, et lorsqu’il aura été confronté avec le fermier Bonnefoy, le résultat cherché par l’accusation ne manquera sans doute pas de se manifester. »
J’ai pu avoir la certitude que ce que m’avait dit mon interlocuteur relativement à l’idée qu’on avait au parquet de Brest de voir le fermier Bonnefoy revernir sur ses rétractations était fondé.
Hier, en effet, le juge d’instruction, en faisant allusion au fermier qu’il avait convoqué pour aujourd’hui laissait entendre qu’il ne fallait peut-être pas croire encore que Bonnefoy ne reviendrait pas, partiellement tout au moins, sur ses déclarations antérieures.
« Je sais bien, disait le juge, qu’un procès-verbal de la brigade mobile enregistre les rétractations de Bonnefoy, je ne discute pas la sincérité de ce procès-verbal, mais il faut attendre à demain pour savoir que penser ».
Maintenant, on peut affirmer que cet espoir ne pouvait être fondé. L’accusation à ce sujet est définitivement disparue.
Le fermier Bonnefoy a été entendu dans la soirée d’aujourd’hui et il a formellement déclaré qu’il était parti le 30 décembre, vers 8 heures du matin à Landerneau, avec son beau-frère, M. Autret, en compagnie duquel il allait présenter à la remonte italienne un étalon qu’il désirait vendre.
Bonnefoy rappela au juge qu’il ne revint que vers 5 heures du soir et qu’en conséquence, il était sûr de ne pas avoir vu M. Pierre avec M. Cadiou à 11 heures du matin la Grande-Palud.

BONNEFOY CONFRONTE AVEC LE BAS
En présence de déclarations si formelles du fermier fut introduit dans le cabinet du juge M. Camille Le Bas, de Landerneau, un ami de la famille Cadiou et qui avait d’ailleurs été un camarade de collège de M. Louis Cadiou. C’est à M. Lebas qu’on faisait allusion quand on me disait qu’on disposait de quelqu’un susceptible de ramener Bonnefoy à ses premières déclarations.
« Le 4 février, dit M. Le Bas, dans le cabinet du juge, je me suis rendu à la Grande-Palud lorsque j’ai appris que le corps de mon ami Cadiou venait d’être découvert par son frère. J’ai trouvé sur les lieux plusieurs personnes, notamment le fermier Bonnefoy, de la Grande-Palud.
« Bonnefoy m’assura que le 30 décembre, vers 11 heures du matin, il avait vu l’usinier avec son ingénieur quitter l’usine et passer sons la voûte du pont. C’est pour cela que j’ai demandé à être entendu parce que j’estimais que mon témoignage était de nature à rappeler les souvenirs de M. Bonnefoy et à lui faire voir que les déclarations si précises qu’il m’avait faites sont en contradiction absolue avec ses rétractations.
Mais le fermier ne se laissa pas déconcerter.
« Lorsque je vous ai dit ce que vous rappelez, dit M. Bonnefoy à M. Le Bas, je ne croyais pas m’être trompé, je ne me souvenais pas que c’était le 30 décembre que j’étais allé à Landerneau avec mon beau-frère, pour présenter un cheval à la remonte italienne.
« Mes souvenirs me sont revenus très précis à la suite d’une conversation que j’ai eue avec un rédacteur de l’Ouest-Éclair qui vint chez moi le lundi 9 mars dernier, après avoir fait à Landerneau une enquête complète sur ce que j’avais fait dans la journée du 30. Les faits si précis qu’il me signala me troublèrent, j’eus peur de m’être trompé et immédiatement je me rendis chez M. Prigent, chez M. Demelun et chez M. Chanvril, qui me confirmèrent évidemment que c’était bien le 30 décembre que j’étais venu à Landerneau. Le doute pour moi n’était plus possible, et je me suis rappelé d’ailleurs que le 30 décembre, devant la chapelle de Kerlorette, j’ai vu M. Pierre de Kérébel. Je ne puis faire erreur.
« Ma famille se souvient parfaitement de tout ce que j’avance, et j’affirme formellement que je m’étais trompé au début de l’affaire, et que mes rétractations sont frondées.
« Je n’ai pas pu voir M. Pierre avec M. Cadiou ensemble à 11 heures du matin le 30 décembre, puisque je n’étais pas là.

LES ÉPOUX BONNEFOY S’ÉTAIENT TROMPES

L’affaire Bonnefoy est donc maintenant complétement terminée et l’on ne peut que rendre hommage à la loyauté des époux Bonnefoy qui, se rendant parfaitement compte de l’ennui que leur cause cette histoire n’en ont pas moins tenu dire la vérité quand ils se sont aperçus de leur erreur.
A la fin de son interrogatoire, M. Bonnefoy a d’ailleurs déclaré spontanément à M. Bidard de la Noé qu’à son avis il était inadmissible que M. Cadiou pût aller le 30 décembre se promener dans les bois de la Palud. Ce jour-là, dit-il en substance, il faisait très froid. M. Cadiou était très frileux, sa santé ne lui permettait nullement d’aller se promener dans les bois par une température aussi rigoureuse.
Il convient de dire qu’au cours de leur déposition chez le juge d’instruction, M. et Mme Bonnefoy ont déclaré que quelques jours avant que le fermier revienne sur ses déclarations premières, ils avaient reçu la visite de la mère de l’ingénieur.
Celle-ci leur avait fait remarquer toute la gravité du témoignage apporté par M. Bonnefoy. Cependant M. et Mme Bonnefoy ont tenu à ajouter que Mme Pierre leur dit textuellement que s’ils étaient sûrs de ne pas se tromper ils devaient maintenir leurs déclarations la vérité seule important.

M. PIERRE N’EST PAS CONFRONTE

L’accusation pensait que M. Bonnefoy pourrait revernir à sa première déclaration, en raison du témoignage de M. Le Bos.
Le juge d’instruction avait fait amener à son cabinet l’ingénieur Louis Pierre pour le confronter, le cas échéant avec le fermier. Mais comme il. Bonnefoy maintient qu’il n’avait pas vu ensemble l’ingénieur et l’usinier le 30 décembre, il n’y avait plus lieu à confrontation et M Pierre en fut quitte pour passer la journée au violon du Palais de Justice.

LA DÉPOSITION DE BIGNARD

La déposition de M. Bonnefoy réduit à bien peu de chose les charges que l’on peut retenir encore contre l’inculpé.
Au nombre de ces témoignages se trouve notamment celui du contremaître Bignard, dont on connait les variations successives.
Nous avons fait remarquer justement ces jours derniers que M. Bignard basait ses souvenirs pour affirmer que c’était bien le 30 qu’il vit partir ensemble MM. Pierre et Cadiou, sur ce fait qu’un charretier avait été réprimandé dans la même journée par M. Cadiou devant la chapelle de Kerlorette.
En voulant ainsi préciser, M. Bignard a tout simplement, disions-nous, prouvé qu’il s’était trompé.
Pour affirmer ce fait, nous nous basions sur le témoignage apporté par le fermier Bonnefoy au début de l’enquête.
Aujourd’hui, à l’instruction, le fermier, en maintenant ses déclarations, a affirmé formellement que le lundi matin. 29 décembre, alors qu’il se rendait à la foire de Lesneven, il avait salué M. Cadiou qui faisait remarquer à un charretier transportant un chargement de coton provenant de l’usine, que sa voiture n’était pas couverte.
C’est donc bien le 29 que se place le départ de MM. Pierre et Cadiou, événement que, par erreur M. Bignard a situé le 30.
D’ailleurs, M. Yves Guillou, garçon de M.Caroff, désire être entendu par le juge d’instruction relativement au témoignage de M. Bignard.
M. Yves Guillou veut déposer que le contremaître, qui était certain que quand il vit M. Pierre et M. Cadiou partir ensemble pour la dernière fois, les deux hommes se rendaient bien au moulin, lui a demandé justement quel jour exactement l’ingénieur et l’usinier s’étaient rendus chez le meunier Caroff son patron.
M. Yves Guillou répondit à M. Bignard que c’était le lundi 29 décembre.
Cette déposition présentera la plus grande importance. Elle établira bien, en effet, que M. Bignard vit pour la dernière fois M. Cadiou et M. Pierre ensemble le jour où les deux hommes se rendirent au moulin et que c’était ce jour-là, c’était le 29 décembre et non le 30. Ceci expliquerait en même temps toutes les variations du contremaitre. L’erreur en ce qui concerne M. Bignard étant acquise, il y aurait lieu de remarquer que le dernier des témoins charge, le chauffeur Dollon [Dolou], qui dit avoir vu M. Pierre et M. Cadiou ensemble le 30 décembre, n’a pour baser ses souvenirs que ce fait qu’il vit les deux hommes ensemble le même jour que Bignard les aperçut.
La déposition de M. Bignard tombe ; il en sera fatalement de même de celle de M. Dollon [Dolou]. Le fait paraît maintenant certain.

A L’INSTRUCTION

Le juge avait convoqué pour aujourd’hui deux anciens ouvriers de la Grande-Palud, MM. Thomain et Postec. Le premier n’a pas pu répondre la convocation du magistrat.
Quant au second, M. Postec, il a déclaré que le 29 et le 30 décembre il n’avait vu ni M. Pierre ni M. Cadiou.
Demain jeudi, M. Bidard de la Noé entendra encore plusieurs ouvriers de la Grande-Palud.

UNE LETTRE

Paris, 13 mai.
L’Intransigeant publie ce soir la lettre suivante que lui a adressée M. Claude Farrère :
« Mon cher Directeur et Ami,
« J’ai suivi comme vous l’étrange affaire Cadiou avec une curiosité que la marche au moins boiteuse de l’instruction s’est chargée de tenir en haleine. Je n’ai garde de vous donner une réplique superflue sur la merveilleuse facilité que le Code maintient aux juges d’instruction, successeurs de droit divin de feu Louis XIV, d’emprisonner sur lettre de cachet qui bon leur semble, mais je voudrais appeler l’attention du public sur un point qu’on a tort, ce me semble, de laisser dans l’obscurité.
« Si j’ai bien compris l’affaire (bien compris ? c’est tellement extraordinaire que je sois alors quasi seul à pousser un cri d’alarme) le point initial de la piste qu’on a suivie pour inculper l’ingénieur Pierre, c’est ceci : que l’usine fournissait aux poudreries de l’État du coton de rebut et que Pierre manquant à tous les devoirs de complice dénonça le fait à l’État (non sans prévenir ultérieurement son patron, mais peu importe). Est-ce bien ça ? C’est que si c’est ça, moi soussigné Farrère, j’étais à Toulon en 1909 quand sauta l’Iéna (cent vingt-deux morts), et j’y étais encore quand sauta la Liberté en septembre 1911 (deux cent vingt morts), total trois cent quarante-deux assassinés par les fournisseurs de coton de rebut. C’est d’avoir dénoncé un fournisseur de coton de rebut qu’on en veut à Pierre Non, n’est-ce pas ? et ce n’est pas Pierre, c’est le fournisseur qu’il est question de guillotiner, n’est-ce pas ?
« Cordialement.
Claude Farrère

15 mai 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 14 mai.
Trois anciens ouvriers de la Grande-Palud ont été entendus aujourd’hui par M. Bidard de la Noë. Ce sont MM. Morizur, Sever et Kervrant.
Tous trois ont déclaré qu’ils virent M. Cadiou le 30 décembre, vers 8 heures et demie du matin, qu’il quitta peu de temps après l’usine, qu’il était seul et qu’ils ne le revinrent pas depuis.
Ils affirment que l’ingénieur Pierre n’était pas avec M. Cadiou ce matin-là. Leurs dépositions confirment en somme ce qu’ont dit la presque totalité des anciens ouvriers de M. Cadiou. Ils assurent formellement que M. Pierre n’était pas avec son patron dans la matinée du 30 décembre à la Grande-Palud. Les trois ouvriers entendus aujourd’hui ont été confrontés avec Pierre.
Le magistrat instructeur a envoyé en différents endroits des commissions rogatoires qui ont pour but de contrôler quelques points de détail.
Aucun fait intéressant ne peut être attendu de ce côté.
Pendant quelques jours l’ingénieur Louis Pierre ne sera pas amené au Palais de justice, l’audition des témoins que le juge désirait confronter avec lui étant à peu près épuisée.
M. Bidard de la Noé a commis aujourd’hui M. de Goulhezre, 3, place Etienne Dolet, à Brest, sous-ingénieur des ponts et chaussées, pour dresser un plan de l’usine, du village et des bois de la Grande Palud.
Le magistrat instructeur a reçu un rapport de M. Menessier [Ménnessier], commissaire spécial à
Brest. Le commissaire spécial signale qu’à la date du 12 novembre 1913, M. Cadiou écrivit à M. Temming, l’industriel allemand de Bühl, dans la Haute-Alsace, pour lui annoncer l’envoi d’une somme de 163.000 francs, reliquat des capitaux allemands engagés dans l’affaire.
On ne sait pas exactement si cette somme a été réglée, mais il parait probable que le versement des 100.000 francs que fit M. Cadiou à Paris dans une banque allemande à la fin de l’année dernière se rapporte à cette affaire.
Le commissaire spécial signale aussi qu’une lettre à une date postérieure au 12 novembre fut encore écrite par M. Cadiou à M. Temming.
Dans cette lettre, l’usinier disait qu’il conviendrait de régulariser sa situation (situation connue des Allemands et de M. Cadiou), par un acte authentique.

L’INSTRUCTION A MORLAIX

Morlaix, 14 mai.
M. Le Clec’h, juge d’instruction, a interrogé dans son cabinet, jeudi après-midi, Mlle Duhaut, institutrice libre à Pleyber-Christ. On sait que M. Duhaut, son père, entrepreneur à Landerneau, avait tenu, parait-il, chez un barbier, un propos d’après lequel sa fille aurait vu M. Cadiou le 4 janvier. M. Duhaut ne fut pas très affirmatif sur ce point dans la suite. Quant à Mlle Duhaut, elle déclara ne connaître l’affaire Cadiou que comme tout le monde, par les journaux. Quant à elle, personnellement, elle n’est pour rien dans le propos qui la concerne. Elle n’a jamais vu M. Cadiou à la date indiquée ni dans aucune circonstance intéressant la cause.

16 mai 1914 – p. 3

QUAND CADIOU FUT-IL ASSASSINÉ ?
LE DOCTEUR QUEDEC NE CROIT PAS A LA DATE DU 30

Brest, 15 mai.
(Par dépêche de notre correspondant)
On sait que le Parquet de Brest place l’assassinat de M. Cadiou à la date du 30 décembre 1913.
Or, une nouvelle déposition apportée aujourd’hui à M. Bidard de la Noé par M. le docteur Etienne Quédec, médecin à Landerneau, tendrait à démontrer que l’assassinat est postérieur à cette date.
M. le docteur Quédec qui, en effet, le 4 février dernier, s’était rendu dans les bois de la Grande-Palud en apprenant la découverte du corps de l’ancien usinier, a déclaré qu’il crut apercevoir lorsque la tête du défunt fut soulevée que quelques gouttes de sang tombèrent dans la fosse. Il remarqua également qu’à l’endroit où la tête reposait il y avait du sang qui lui parut rouge.
De l’avis de médecins autorisés, il est constant que si l’on s’était trouvé en présence d’un cadavre enterré depuis longtemps, le sang n’eut pu paraitre rouge.
En deuxième lieu, si l’on s’était trouvé en présence d’un décès de date déjà ancienne, la plaie aurait produit un suintement et non pas des gouttes apparentes.
Il faudrait donc en conclure que le corps de M. Cadiou n’était pas depuis longtemps à l’endroit où il fut trouvé et que la mort était récente. Pourtant. M. le docteur Tuédec [Quédec] a dit au magistrat instructeur qu’un chirurgien de Brest, M. Pouliquen, lui a déclaré que la présence du sang dans la fosse semblait indiquer que le crime a été commis dans l’endroit même où reposait le corps.
D’autres médecins consultés sur ce même sujet n’ont pas en revanche mis une opinion formelle.
M. Le docteur Quédec, au cours de sa déposition a dit à M. Bidard de la Noé, que le 8 janvier au soir, dans un café, à Landerneau, il avait rencontré ensembles MM. Boloch, liquidateur de l’usine, Jean-Marie Cadiou, Pierre et deux allemands.

M. LAMBALLE

M. Bidard de la Noé a entendu ensuite M. Lamballe, huissier à Landerneau, correspondant du Crédit Lyonnais.
M. Lamballe a déclaré que très souvent il payait des chèques à M. Cadiou et qu’il les faisait rembourser ensuite par le Crédit Lyonnais, où l’usinier avait un compte ouvert.
Le 31 décembre, Pierre n’ayant pas d’argent pour régler le personnel au mois, M. Lamballe lui avança sur simple reçu la somme de 2.000 francs qui lui était nécessaire.
M. Le Bos adjoint au maire de Landerneau, fut ensuite entendu.
M. Le Bos, adjoint au maire de Landerneau, entendu ensuite, a déclaré comme il l’avait d’ailleurs déjà dit, qu’il se trouvait le 4 février dernier dans les bois de la Grande Palud. Il sait qu’on s’inquiéta en constatant que la casquette du défunt avait disparu et que l’ingénieur Pierre dit qu’elle était peut-
être dans le ciré. La phrase était dubitative. L’ingénieur n’émettait qu’une supposition.
On n’a pas encore reçu au parquet de Brest le rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris.
On attend toujours également celui de M. Grivolla [Grivolat], armurier de Saint-Étienne.
Me Feillard, défenseur de M. Pierre, attend l’arrivée de ces pièces pour présenter s’il y a lieu une demande de mise en liberté définitive de son client.

17 mai 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 16 mai.
(Dépêche de notre correspondant particulier)
Une dépêche venue de Saint-Étienne annonçait aujourd’hui que M. Grivola [Grivolat], expert armurier chargé d’examiner la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou et de dire si elle provenait d’un revolver semblable à celui acheté par l’ingénieur Pierre à l’armurier de Landerneau, déclare qu’il n’est pas absolument certain que la balle ait pu être tirée par le revolver en question. Si le calibre est bien le même, les rayures intérieures du canon semblent être dissemblables. Avant de se prononcer définitivement, M. Grivola [Grivolat] demande au parquet de Brest d’obtenir de l’armurier Maire [Marie], de Landerneau, la confirmation que le revolver acheté autrefois par l’ingénieur Pierre était bien de la même fabrication que le revolver soumis à l’expertise et en tous points semblable.
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, déclare qu’il n’a reçu, jusqu’à ce jour, qu’une communication de M. Grivola [Grivolat].
Quoi qu’il en soit, il parait bien improbable que M. Maire [Marie], qui a affirmé à plusieurs reprises, sous la foi du serment, que le revolver qu’il remettait à la justice était semblable en tous points à celui qu’il vendit à Pierre, revienne sur sa parole.

LA VENTE DE LA TONNELLE

M. Bidard de la Noë a entendu aujourd’hui M. Botréaou, horticulteur à Landerneau, à qui l’ingénieur Pierre vendit l’an dernier une tonnelle qu’il avait dans ton jardin.
On sait en effet que Pierre a déclaré au cours de l’instruction que quand il essaya pour la première fois le revolver qu’il acheta chez M. Marie, il se cacha derrière une tonnelle, n’ayant jamais tiré avec un revolver.
L’armurier Marie affirmait qu’il vendit l’arme en question à Pierre an mai 1912, le magistrat instructeur voulait voir si à cette époque l’ingénieur avait encore la tonnelle. M. Botéraou l’a assuré aujourd’hui que ladite tonnelle lui fut livrée le 22 ou le 23 mai 1913.
Cette après-midi, M. le juge d’instruction a confronté Mme Vichot, femme de l’avoué de Brest, avec M. Nicolas, négociant, juge au tribunal de commerce dans la même ville.
Cette confrontation était motivée par ce fait que Mme Vichot assure que M. Nicolas n’avait pas toujours été aussi précis quant à la rencontre qu’il fit de M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix, le 31 décembre 1913.
Le lendemain des obsèques de M. Cadiou, dit en substance Mme Vichot à M. Nicolas dans le cabinet du juge, et pendant que Mme Cadiou était au Palais de justice, vous avez téléphoné à mon mari qui était absent, c’est moi qui vous ai répondu et vous m’avez dit que vous ne pouviez pas assurer que
c’était bien le 31 décembre que vous aviez rencontré l’ancien directeur de la Grande-Palud, que vous pensiez même que c’était le 27 de ce mois.
C’est exact, répondu M, Nicolas, mais j’hésitais alors entre le 27 ou le 31 décembre, je cherchais des points de repère que j’ai trouvé depuis.
« Le jour où j’ai vu M. Cadiou, je suis allé chez Me Erussard où mon frère traitait une affaire. J’y suis arrivé en retard et je me suis excusé, Me Erussard se rappelle de tout cela. Le reçu qu’il délivra à mon frère ce jour-là est bien daté du 31 décembre 1913. Le talon du reçu montre d’ailleurs que ce fut le dernier détaché par Me Erussard en 1913.
« Du reste, poursuit M. Nicolas, pendant que mon associé M. Le Meyer allait parler à M. Cadiou, j’ai salué ce dernier, ce qui prouve bien que j’avais les mains libres ; je n’aurais pu le faire le 27 décembre, puisque ce jour-là j’étais embarrassé ; je portais en effet mon violon et de nombreux bagages. Le doute n’est pas possible : j’ai vu M. Cadiou le 31 décembre 1913. »
Lundi prochain, M. le juge d’instruction Bidard de la Noë reprendra l’interrogatoire des anciens ouvriers de la Grande-Palud et fera à cette occasion confronter l’ingénieur.

19 mai 1914 – p. 3

L’avocat de Pierre se plaint d’entraves à la liberté de la défense

Brest, 18 mai.
Un incident est survenu ce matin entre Me Feillard, défenseur de l’ingénieur Louis Pierre et le parquet de Brest.
L’honorable défenseur qui avait été convoqué pour demain mardi avec son client, s’est rendu aujourd’hui vers midi au Palais de Justice pour prendre connaissance du dossier.
Le code dispose que l’avocat de l’inculpé doit avoir communication de toutes les pièces de l’enquête dans les 24 heures précédant tout interrogatoire.
Le parquet a déclaré à Me Feillard qu’il n’avait plus le dossier, lequel avait été transporté chez Me Vichot, avoué de la partie civile, pour être communiqué à Me Fleys, avocat de la famille Cadiou.
Me Feillard a très vivement protesté non pas parce que l’on communiquait le dossier à la partie civile, bien que jusqu’à présent on n’avait jamais toléré à Brest que la procédure sortit du palais, mais parce qu’il n’était pas possible d’en prendre connaissance.
Me Feillard a d’ailleurs fait remarquer qu’il ne lui avait jamais été possible, lui défenseur de l’inculpé et qui devait par conséquent être le premier informé, d’obtenir communication de toutes les pièces de l’information. Dans des conditions semblables Me Feillard a déclaré au parquet qu’il n’assisterait pas demain mardi, en signe de protestation, à l’interrogatoire de M. Pierre. Il est certain que l’ingénieur, en l’absence de son défenseur, refusera de répondre aux questions qui lui seront posées.

A L’INSTRUCTION

Le juge d’instruction a entendu cet après-midi quatre anciens ouvriers de l’usine de la Grande-Palud, MM. Quéméneur, Jean Kervistin, Goulven-Bellec et Yves Marchadour.
MM. Kervistin et Bellec ont dit qu’ils avaient passé la matinée du 30 décembre à la gare de Landerneau à faire des expéditions. Par conséquent ils ne pouvaient pas savoir si dans le même jour M. Cadiou était venu à l’usine.
M. Quéméneur sait bien qu’il a vu M. Cadiou le 29 ou le 30 mars [décembre], il ne se souvient pas lequel des deux jours.
Enfin M. Marchadour déclare qu’il ne se rappelle plus rien.
Ces témoignages n’ont par conséquent, aucun intérêt, mais le juge d’instruction désire entendre tout l’ancien personnel de la Grande-Palud, afin de ne négliger aucune source d’information.
Demain, quelques autres ouvriers de l’usine seront encore interrogés.

La balle entrait-elle dans le revolver

Des dépêches parvenaient ici ce matin, annonçant que M. Grivolla [Grivolat], expert armurier à Saint-Étienne, commis pour examiner la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou, a déclaré à un de ses amis, bien qu’il n’ait pas fait parvenir son rapport à la justice, qu’il avait été fort étonné qu’on ait soumis à son examen un tel revolver et une telle balle, étant donné qu’il saute aux yeux qu’une pareille balle n’a pu entrer dans le revolver en question.
Donc, sans connaître les conclusions officielles de l’expert, on connaît un fait précis et certain, à savoir que ce n’est pas le revolver de Pierre qui a tué M. Cadiou.
Le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé, affirme qu’il n’a rien reçu de M. Grivolla [Grivolat].
En présence de la nouvelle qu’on vient de lire, Me Feillard, défenseur de M. Pierre, a adressé à M. Grivolla [Grivolat] à Saint-Étienne, la dépêche que voici : « Ému par déclarations presse vous supplie dans intérêt liberté humaine, envoyer télégraphiquement au juge d’instruction de Brest vos conclusions affaire Pierre. Prière me télégraphier si envoyez renseignements au juge qui me les communiquera. Salutations empressées. Feillard, avocat. »

UN TÉLÉGRAMME DE M. GRIVOLLA [Grivolat]

Lundi soir, M. Bidard de la Noé et Me Feillard ont reçu de M. Grivolla [Grivolat], de Saint-Étienne, un télégramme dans lequel l’expert leur dit qu’il remettra son rapport dans une huitaine.
Ce qui est intéressant à noter, c’est que M. Grivolla [Grivolat] ne dément pas les informations données. Il se contente de prier le magistrat instructeur et le défenseur de ne lui accorder qu’un délai.

20 mai 1914 – p. 3

Les poudres de la Grand Palud et la catastrophe de l’léna

Brest, 19 mai.
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, n’a pas entendu aujourd’hui d’ouvriers de la Grande Palud. Le juge, qui classe en ce moment son volumineux dossier et qui tient à bien en faire préciser tous les points, a entendu dans la matinée M. Rocher, industriel, actionnaire de l’usine de blanchiment de coton qui se construit en ce moment à Daoulas et à laquelle est intéressé également M. Legrand, ancien maire de Landerneau.
M. Rocher a rappelé simplement que M. Pierre fut amené au commencement du mois de janvier dernier à passer un contrat qui le faisait ingénieur de la nouvelle usine de Daoulas dans des conditions plus avantageuses que celles qu’il avait obtenues à la Grande Palud.
M. Rocher a rappelé également que quelques jours plus tard M. Pierre dénonçait son contrat par une lettre que nous avons publiée et dans laquelle l’ingénieur disait qu’il jugeait de son devoir de ne prendre aucun engagement nouveau tant qu’il ne serait pas fixé sur la disparition de M. Cadiou.
Dans l’après-midi. M. Bidard de la Noé a entendu M. Buffet, receveur des postes à Landerneau, qui lui a confirmé que les 30 et 31 décembre 1913 étaient arrivées à la poste de Landerneau deux dépêches de Mme Cadiou, dépêches qui furent remises à l’ingénieur Pierre le 1er janvier au soir par Mme Grall.
M. Buffet a confirmé également qu’il avait remis le 2 janvier à M. Marcou pour M. Pierre deux plombs (coupe-circuits) devant servir à l’ingénieur à réparer le téléphone placé dans la chambre de M. Cadiou à Landerneau. Tout ceci n’apporte rien de nouveau. Il s’agit simplement de la confirmation de faits connus depuis longtemps déjà.
L’instruction continuera demain.

21 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE CADIOU
L’ingénieur Pierre se défend

Brest, 21 mai.
(Par dépêche de notre correspondant particulier).
M. le Juge d’instruction Bidard de la Noé a procédé aujourd’hui à deux longs interrogatoires de l’ingénieur Pierre, qui était assisté de son défenseur, Me Feillard. Les questions du magistrat instructeur ont porté sur les deux points suivants :
D’abord sur la question du revolver, ensuite sur les visites que fit l’ingénieur dans la chambre de M. Cadiou après la disparition de ce dernier.
Sur le premier point, l’ingénieur a déclaré maintenir complètement ce qu’il avait déjà dit, à savoir qu’il avait bien vendu son revolver à un représentant de commerce qu’il ne connaissait pas ; 2° sur le deuxième point, Pierre a fourni des explications que l’on connait déjà et que voici succinctement résumées.
La première fois, le 4 janvier, le jeune homme alla dans l’appartement de son patron en compagnie de M. Le Joncourt, avoué à Quimper, et de Mme Zacconne, de Morlaix il était environ midi. Le poste téléphonique ne marchant pas l’ingénieur changea cinq plombs que le receveur des postes M. Buffet lui avait fait remettre le jour précédent par l’ouvrier Marcou.
Les réparations terminées, il voulut s’assurer du bon fonctionnement de l’appareil en sonnant au bureau de poste de Landerneau qui lui répondit. Il ne put en revanche voir si la deuxième partie du circuit marchait bien parce que personne ne se trouvait alors à l’usine. Ce ne fut que le lendemain lorsqu’il voulut, de l’usine, demander la communication au bureau de poste de Landerneau, qu’il s’aperçut que la première partie du secteur entre la Grande Palud et l’appartement de M. Cadiou par conséquent, ne fonctionnait encore pas. Ses dires à ce sujet sont confirmés par ce fait que J.-M. Cadiou voulut téléphoner à Pierre, à l’usine dans cette même matinée du 5 janvier et qu’il ne put avoir la communication avec lui.
En présence de cet état de chose, J.-M. Cadiou télégraphia au jeune homme de réparer d’urgence le téléphone, c’est ce qui fit que M. Pierre se rendit à nouveau dans l’appartement de son patron.
Cette partie de l’interrogatoire était motivée par ce fait, que des membres de la famille Cadiou, notamment J.-M. Cadiou, affirment que l’ingénieur Pierre déroba certaines pièces d’un dossier que l’industriel aurait constitué en vue de se laver des accusations qui pesaient sur lui, relativement à l’affaire d’Angoulême. Ces papiers étaient déposés dans l’une des valises en cuir jaune du défunt.

LA QUESTION DES FAMEUX DOSSIERS

MI. Pierre reconnut que le dimanche 4 janvier, il vit bien deux valises dans la chambre de M. Cadiou, mais il ne sait pas en revanche si elles y étaient encore le lendemain, il n’a pas fait attention. L’ingénieur a protesté en revanche avec énergie contre l’accusation que J.-M. Cadiou a fait peser sur lui, et a déclaré qu’il ne s’est pas emparé des papiers de son patron et qu’il n’en a jamais eu l’intention.
Pourquoi d’ailleurs aurais-je pris ces papiers, a-t-il dit en substance au magistrat instructeur ?
« M. Cadiou ne pouvait rien posséder d’intéressant, la seule chose susceptible de le disculper c’était les pièces comptables de la poudrerie d’Angoulême ; or, mon patron ne pouvait les avoir.
« Du reste, tous les papiers, ainsi que je vous l’ai dit précédemment, qui se rapportaient à l’affaire d’Angoulême, ont été détruits par M. Cadiou. »
Ce n’était d’ailleurs pas de ceux-là, à beaucoup près, dont il pouvait se servir pour se disculper.
De l’usine Cadiou il avait emporté en août ou septembre 1913 un certain nombre de pièces mais uniquement des pièces de comptabilité relatives aux résultats généraux de l’entreprise et n’ayant aucun rapport avec les affaires de la poudrerie.
Il convient de dire qu’on ne sait pas au juste en quoi consistent ces pièces dont parle toujours la famille Cadiou. Personne ne les a vues. Elles devaient disculper l’usinier, affirment ses parents.
Me Bodet, avocat de Brest, que M. Cadiou était venu consulter à deux reprises différentes l’année dernière, a déclaré formellement que M. Cadiou ne lui a jamais montré de dossier. Seul M. Jean-Marie Cadiou et ses parents affirment que l’industriel avait constitué un dossier contre ses adversaires et que ce dernier était déposé dans deux valises de cuir jaune déposées dans la chambre à Landerneau.
Seuls encore ils ont vidé ces valises et déclarent maintenant qu’elles ne contenaient rien quand ils les ont ouvertes.
En somme sur ce point l’information ne dispose de rien de bien précis.

Où est la montre de Cadiou ?

LE BRUIT COURT CE SOIR QU’ON AURAIT TROUVE AUJOURD’HUI CHEZ Mme BOSSARD, MÈRE DE BOSSARD, L’ANCIEN VEILLEUR DE NUIT DE LA GRANDE PALUD, LA MONTRE DE M. CADIOU.
L’HEURE AVANCÉE NE NOUS PERMET PAS DE SAVOIR SI LE FAIT EST EXACT.
Une rapide enquête que nous avons faite dans la soirée nous permet d’affirmer que Mme Bossard n’a jamais possédé la montre de Cadiou et les bruits qui courent à ce sujet sont dénués de fondement.

22 mai 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
LES TÉMOINS DE MORLAIX

Brest, 21 mai.
(De notre correspondant particulier)
Je suis allé aujourd’hui interviewer M. et Mme Prigent, négociants Morlaix, rue de l’Auditoire.
« Vous savez, m’a dit Mme Prigent, que mon mari et moi nous avons toujours été certains qu’aux environs du jour de l’an nous avons aperçu M. Cadiou. Nous nous rappelons parfaitement que mon mari, après avoir terminé à son bureau dans le magasin, ses écritures, vint me retrouver auprès de la fenêtre derrière le comptoir et tous deux nous regardâmes un certain temps dans la rue d’Aiguillon.
« A un moment donné M. Cadiou vint à passer et tous deux nous remarquâmes en même temps son air fatigué.
« Cependant dans l’esprit de l’un de nous une confusion se produisit. En effet alors que personnellement je croyais avoir aperçu M. Cadiou passer rue d’Aiguillon le mercredi 31 décembre entre 4 et 5 heures du soir, mon mari pensait au contraire que cet événement se passait le lendemain 1er janvier, entre 9 et 10 heures du matin.
« Pour étayer mes souvenirs, je n’ai personnellement rien de précis si ce n’est que je sais parfaitement qu’il s’agissait du dernier jour de l’année 1913 ou du premier jour de l’année 1914. Je suis absolument formelle à ce sujet et les occupations que j’ai eues à cette époque me permettent d’affirmer que c’est bien l’un de ces deux jours où que je vis l’ancien directeur de la Grande Palud.
Mon mari lui, en revanche, a des points de repère. Il se souvient parfaitement que dans les derniers jours de l’année 1913, il fut très occupé par ses travaux d’écriture, qu’il ne termina que dans la matinée du 1er janvier 1914. C’est vers 9 heures du matin qu’il en finit avec sa comptabilité et il se rappela très nettement que c’est une fois ses occupations terminées qu’il vint me rejoindre auprès de la fenêtre.
« Si pour rester dans les limites de la vérité, je dois dire qu’a l’heure actuelle encore il ne m’est pas possible de dire formellement si c’est le 31 décembre ou le 1er janvier que j’ai vu M. Cadiou, il me semble bien en réfléchissant que ce doit être plutôt le 1er janvier, parce que les explications que me donne mon mari sont très précises et qu’il ne me semble pas qu’il puisse se tromper. D’ailleurs, je me rends parfaitement compte que si M. Cadiou était passé devant chez nous à environ à 5 heures du soir, l’obscurité ne nous aurait pas permis de le distinguer. De plus il y quelqu’un qui est susceptible de préciser exactement quel jour j’ai vu M. Cadiou.
« Ce quelqu’un-là, c’est ma fille, Mlle Marie Prigent, qui est âgée de 19 ans. Ma fille se rappelle parfaitement que le 1er janvier quand mon mari et moi nous montâmes déjeuner, j’ai dit en me mettant à table, textuellement ceci : Ce matin, nous avons vu passer M. Cadiou devant la maison et nous avons été frappés de sa mauvaise mine.
« Les souvenirs de ma fille sont très précis. A de nombreuses reprises nous avons parlé du passage de M. Cadiou à Morlaix vers le 1er janvier. Ma fille n’a jamais varié dans ses déclarations. Ses dires, d’ailleurs, sont confirmés par ceux de mon mari
Je demande alors à Mme Prigent si elle et son mari n’ont pas pu se méprendre et prendre une autre personne pour M. Cadiou.
Non, dit-elle, nous avons toujours connu M. Cadiou et il nous était absolument impossible de faire erreur. Les vêtements qu’il portait sont bien ceux qu’il avait encore sur lui quand on retrouva son cadavre dans le bois de la Palud. »
« Pour nous notre conviction est inébranlable et nous sommes douloureusement impressionnés en pensant qu’on accuse un homme de l’avoir tué le 30 décembre alors que postérieurement à cette date, nous sommes sûrs de l’avoir vu bien vivant. Nous ne pouvons que regretter que le juge d’instruction de Brest n’ait pas cru devoir nous entendre. »

23 mai 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
L’instruction continue

Brest, 22 mai.
Le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé, a entendu aujourd’hui plusieurs personnes, Bossard, ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud d’abord Mme Bossard, mère de Jacques Bossard, habitant Saint-Divy, à laquelle il désirait demander des explications relativement à la montre qu’on avait vue en sa possession et qu’on avait dit être celle de M. Louis Cadiou.
Ainsi que nous l’avions annoncé ces jours derniers, Mme Bossard a déclaré au magistrat instructeur qu’il s’agissait d’une montre en argent que son fils lui avait offerte au mois de janvier et qu’il avait achetée à un de ses parents. La montre de M. Cadiou était en nickel. Aucune confusion n’est donc possible.
D’autre part, Mme Bossard a confirmé les dires de son fils en ce qui concerne l’emploi du temps de ce dernier dans la journée du 29 au 30 décembre 1913.
« Le 29 décembre, dit-elle, mon fils, qui était revenu dans la matinée de la Grande-Palud, se rendit le soir à Brest d’où il ne revint que le lendemain, 30 décembre, à la fin de l’après-midi.

AUTRES TÉMOINS

Le juge a ensuite entendu M. Marie, armurier à Landerneau. Bien qu’aucun rapport ne soit encore parvenu au Parquet de Brest de M. Grivolla [Grivolat], expert à Saint-Étienne, le magistrat instructeur a cru devoir prendre l’initiative de demander à. M. Marie si le revolver soumis a l’expertise était bien en tous points semblable à celui qu’il avait vendu à l’ingénieur Louis Pierre. M. Marie a déclaré formellement qu’il avait bien donné à la justice une arme semblable à celle acquise par l’ingénieur. Toutefois M. Marie ne peut dire si le canon du revolver qu’il vendit à M. Pierre portait quatre ou cinq rayures.
Puis M. Robert, notaire, à Landerneau donna au juge d’instruction des renseignements sur la constitution et la dissolution de la Société anonyme de la Grande-Palud dont il avait reçu les actes. Il expliqua au juge d’instruction ce qu’il savait des conditions dans lesquelles ces actes furent passés.
Dans l’après-midi, M. Bidard de la Noé a entendu M. Leroy, camionneur au service de M. Autret, entrepreneur de transports à Landerneau. Cette audition était notifiée par ce fait que Bignard se souvient que le jour où il vit M. Cadiou pour la dernière fois, ce dernier, qui venait à l’usine, avait adressé des observations sur la route au charretier Le Roy.
M. Le Roy se souvient parfaitement de l’incident auquel M. Bignard fait allusion, il sait qu’il s’est passé dans les derniers jours de décembre 1913 mais il ne sait pas exactement lequel.
Un autre témoin déjà entendu, le fermier Bonnefoy, qui avait relaté également l’altercation entre M. Cadiou et le camionneur avait pu en fixer également la date parce que c’était le jour où il se rendait au marché de Lesneven. Et c’était bien le lundi 29 décembre et non le mardi 30.
On se souvient que ces jours derniers le docteur Etienne Quédec, médecin à Landerneau, avait déclaré qu’ayant remarqué du sang dans la fosse le jour où l’on exhuma la dépouille mortelle de M. Cadiou du bois de la Grande-Palud, il fit part de cette remarque à M. le docteur Pouliquen, chirurgien à Brest.
Il lui aurait dit que la présence de ce sang indiquerait que le crime avait été commis à l’endroit même où le cadavre avait été découvert.
Entendu aujourd’hui par le juge d’instruction, le docteur Pouliquen a déclaré qu’il ne pouvait en aucune façon affirmer que la présence du sang dans la fosse impliquerait que le crime avait été commis dans le bois de la Grande Palud et qu’il pouvait parfaitement en être autrement.
Cette opinion est d’ailleurs celle des différentes autorités médicales consultées à ce sujet.
Pour terminer sa journée, le juge d’instruction a entendu M. Autret, fermier à la Grande-Palud, beau-frère de M. Bonnefoy, qui a confirmé en tous points les déclarations de ce dernier en ce qui concerne ses dires pour la journée du 30 décembre.
Il a rappelé à ce sujet que M. Bonnefoy et lui partirent vers 9 heures du matin de la Grande-Palud pour se rendre à Landerneau et ne revinrent que dans la soirée. Il était donc impossible que M. Bonnefoy vit ensemble l’ingénieur Louis Pierre et M. Cadiou vers 11 heures du matin le 30 décembre.
Demain le magistrat instructeur reprendra l’interrogatoire de M. Pierre, qui sera assisté de son défenseur, Me Feillard.

24 mai 1914 – p. 3

L’ingénieur Pierre va être mis en liberté

Brest, 23 mai
Samedi matin, le bruit courait à Brest que Pierre était mis en liberté provisoire. Vers midi, d’ailleurs, des dépêches privées venues de Paris et inspirées du ministère de la justice en apportaient la confirmation.
D’ailleurs, à la même heure, M. Guilmard, procureur de la République, faisait mander à son cabinet Me Feillard, défenseur de l’ingénieur et l’avisait, en présence de M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, qu’il prenait des conclusions tendant à la mise en liberté de son client. Dans la journée même, les conclusions étaient signifiées à Me Vichot, avoué de la partie civile, qui, aux termes de la loi, doit faire connaitre son avis.
Il s’agit d’ailleurs de formalités, les conclusions du chef de parquet entraineront des conclusions conformes du magistrat instructeur.
Les formalités seront accomplies lundi.
Dans la soirée, M. Bidard de la Noé rendra son ordonnance M. Pierre sera donc mis en liberté dès lundi soir.
Le magistrat instructeur fera connaitre au jeune homme qu’ayant encore besoin de lui parce que l’information en cours n’est pas terminée, il le prie de demeurer à Brest pendant un certain temps encore.

Mme PIERRE APPREND LA BONNE NOUVELLE

Ce matin, dès que j’ai su que M. le Procureur de la République avait pris des conclusions tendant à la mise en liberté de l’ingénieur, je me suis rendu près de Mme Pierre, la mère du jeune homme qui était justement venue aujourd’hui à Brest pour le voir.
Mme Pierre dès qu’elle connut l’excellente nouvelle ne manqua pas de manifester une joie bien compréhensible. Elle s’est montrée très heureuse de penser que son fils pourrait enfin sortir de prison où sa santé assez délicate risquait de se compromettre
Mme Pierre a toujours cru à l’innocence de son fils qu’elle sait parfaitement incapable d’accomplir l’acte horrible qu’on lui prêtait. Elle espère que bientôt sa non-culpabilité sera définitivement reconnue, et que l’ingénieur enfin lavé de l’accusation qu’on faisait peser sur lui pourra reprendre l’existence calme qu’il a toujours menée.
Comme son fils d’ailleurs, Mme Pierre est fatiguée et sa santé déjà fragile s’était vivement ressentie des soucis que lui causait l’arrestation de son fils.

PIERRE EST AMENÉ A L’INSTRUCTION

Ce soir, vers 4 heures, le juge d’instruction a fait amener à son cabinet M. Pierre qui était assisté de Me Feillard. Il a pu voir sa mère qui l’a tendrement embrassé.
L’audition de l’ingénieur a pris plus le caractère de la déposition d’un témoin que de l’interrogatoire d’un inculpé.
M. Bidard de la Noë a en effet demandé à M. Pierre des renseignements concernant la marche de l’usine et les bénéfices réalisés.
Lundi M. Pierre sera à nouveau amené au palais de justice, puis après avoir été à nouveau entendu par le magistrat instructeur, il sera reconduit au Bouguen pour l’accomplissement des formalités de levée d’écrou. Après quoi il sera rendu à la liberté.

LES SOSIES DE CADIOU

Morlaix, 23 mai.
On sait l’importance donnée par l’instruction à la question des sosies de M. Cadiou, qui auraient en diverses circonstances halluciné les témoins de Morlaix en leur faisant apparaitre une vaine image de l’homme qui fut assassiné. L’autre jour c’était M. Le Blanc, agent d’assurances, qui était entendu sur commission rogatoire et confronté avec M. Walbott, entrepreneur de camionnage, qui nia toute ressemblance troublante entre M. Le Blanc et l’ex-usinier. Aujourd’hui c’est M. Le Bars, clerc chez Me Erussard, notaire place Emile-Souvestre, dont le nom a été prononcé au moment de la déposition de MM. Nicolas et Lemeillet. M. Le Bars a donc été à son tour entendu sur commission rogatoire par M. Le Clech, juge d’instruction. Il s’agit maintenant du fameux costume cycliste et de la bicyclette mystérieuse.
– Étiez-vous costumé en cycliste les 25, 28, 30 et 31 décembre 1913 et le 1er janvier 1914 ?
– Non. Les 25 et 28 je portais mes effets du dimanche, les 30 et 31 mes effets ordinaires de tous les jours.
– Vous avez eu un costume de cycliste ?
– J’ai un pantalon de cycliste, mais il y a 18 mois que je ne l’ai pas porté.
– Et le 1er janvier, n’étiez-vous pas à St-Pol-de-Léon ?
– Le 1er janvier, j’étais à Lannion.
– Et votre bicyclette ?
– Je n’en ai plus depuis longtemps.

UNE COMMISSION ROGATOIRE

Paris, 23 mai.
Ce matin en vertu d’une commission rogatoire de M. Bidard de la Noé, M. Jannette, secrétaire de M. Valet, commissaire de la direction de la police judiciaire a entendu Mlle Juzeau, l’ancienne domestique de l’ingénieur Pierre à la Grande Palud.
Après avoir quitté l’ingénieur, Mlle Juzeau était venue se placer à Paris. Interrogée au sujet du vol d’un livret de caisse d’épargne contenant 160 fr. et qu’ait été dérobé à son ancien maître avant le 13 novembre dernier. Elle a répondu qu’elle ignorait ce fait.
Invitée à préciser l’emploi du temps de Pierre pendant la journée du 31 décembre, elle a déclaré qu’elle ne pouvait fournir aucune indication utile à la recherche de la vérité dans cette troublante affaire, car elle était à Brest ce jour-là.
Le procès-verbal de sa déposition a été transmis au magistrat instructeur.

25 mai 1914 – p. 3

La mise en liberté de Pierre

Brest, 24 mai.
Ce matin, le Parquet de Brest a fait notifier à Me Feillard, l’avocat de Pierre, que M. client une ordonnance lui accordant sa mise en liberté provisoire. L’ingénieur devrait être rendu en liberté vingt-quatre heures après la signification de l’ordonnance, c’est-à-dire dans la matinée de demain lundi. Cependant en raison des interrogatoires que le juge projette pour demain, il est probable que M. Pierre ne sera libéré que dans la soirée. Me Feillard, qui a défendu avec tant de dévouement la cause de son client, ne cache pas la joie qu’il’ éprouve en voyant que l’ingénieur va pouvoir quitter la prison.

UNE IMPORTANTE CONFIRMATION

M. Bidard de la Noé a fait interroger hier samedi par les gendarmes des brigades de Landerneau M. Yves Le Roux, 26 ans, cultivateur à Poulvan ; commune de Paneran [Pencran]. Cet interrogatoire était motivé par ce fait, que M. Bonnefoy, fermier à la Grande Palud, affirme que le 29 décembre 1913, un peu avant 9 heures du matin, il avait rencontré sur la route de Landerneau en se rendant
à la foire de Lesneven, M. L. Cadiou, qui avait eu une altercation avec un charretier conduisant un chargement de coton provenant de la Grande-Palud. Cette altercation se produisit devant l’ancienne chapelle de Kerlorette.
Cette déposition de Bonnefoy démontre que le témoin Bignard s’est trompé, et que le départ de M. Cadiou avec M. Pierre de l’usine de la Grande-Palud se place le 29 et non le 30 décembre 1913.
On sait en effet que Bignard affirme que la dernière fois qu’il vit ensemble l’ingénieur et l’usine c’était le jour où Cadiou fit une observation d’un charretier près de la chapelle de Kerlerette.
M. Bidard de la Noé a voulu savoir si vraiment le fermier Bonnefoy était allé à Lesneven. M. Le Roux, de Penbran [Pencran], a fait la déclaration suivante aux gendarmes :
« Le 29 décembre 1913, je suis allé à la foire de Lesneven où j’ai acheté une pouliche. M. Bonnefoy, cultivateur, qui se trouvait à cette foire, était venu avec moi pour acheter l’animal, il m’a donné des conseils au sujet du prix d’acquisition. J’ai pris ce jour-là le train à Landerneau à 9 h. 48 pur me rendre à Lesneven, j’ai quitté celui-ci à Lesneven vers 4 heures du soir ».
Il est donc bien établi maintenant que M. Bonnefoy est parti le 29 décembre, vers 9 heures, à la foire de Lesneven.
Sa déposition conserve toute son importance et établit formellement la confusion faite par M. Bignard.

BOSSARD EST ENTENDU

Brest, 24 mai.
Lorsqu’au commencement du mois, Jacques Bossard fut rendu à la liberté, mon premier soin fut de lui demander l’emploi de son temps dans les journées des 29 et 30 décembre 1913. C’était là en effet un point intéressant puisque l’accusation voit en lui un complice de l’auteur de l’assassinat de M. Cadiou.
Ainsi que nous l’avons dit, Bossard me déclara entre autres choses qu’il avait passé la nuit du 29 au 30 décembre chez M. Baron, restaurateur et logeur rue Monge. Cette déclaration confirme celle concernant le reste de l’emploi de son temps pendant les deux jours en question et parait en réalité tout à fait vraisemblable.
Le juge d’instruction a pensé qu’il convenait qu’à son tour il vérifiât l’emploi du temps de Bossard.
A cet effet il avait convoqué hier à son cabinet Jacques Bossard, qu’il confronta avec M. Baron. Bossard était assisté de l’avocat qu’il choisit récemment, Me Ollivier Henry qui, pour la première fois, suivait l’instruction de l’affaire.
Bossard a maintenu ses déclarations antérieures, affirmant que dans la nuit du 29 au 30 décembre, il avait couché chez M. Baron.
M. Baron a dit lui aussi qu’il se souvenait parfaitement que dans les derniers jours de décembre 1913, M. Bossard était venu un soir chez lui au moment où il fermait sa maison. Et il a ajouté qu’en raison même de cette circonstance il n’avait pas pensé à inscrire le nom de Bossard sur son livre de logeur.
Ce qui fait qu’aujourd’hui il ne peut préciser à quel jour exactement se place la venue de Bossard. Toutefois, cette date est postérieure au 21 décembre 1913, parce que ce jour-là M. Bossard était déjà venu chez M. Baron et son nom figure sur le registre.
La bonne de M. Kermeleguin, crêpière, rue Keravel, 38, une demoiselle Louise, a été également entendue par M. Bidard de la Noë. Cette audition a été motivée par ce fait que M. Bossard a déclaré que dans la matinée du 30 décembre, vers 11 heures, il avait mangé des crêpes chez Mme Kermeleguin et que c’était Mlle Louise qui l’avait servi.
Cette dernière se souvient que Jacques Bossard est venu à la crêperie une matinée un peu après 11 heures dans un des tout derniers jours de 1913.
Elle se rappelle encore que Jacques Bossard avait sous le bras une boite, et l’on sait que l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud affirme que cette boite contenait un réveil qu’il avait acheté quelques instants plus tôt à la maison Chevassu, rue de Siam.
A ce sujet on se rappelle qu’à la maison Chevassu on nous a déclaré formellement qu’un réveil du prix indiqué par Bossard, 2 fr. 20, a bien été vendu le 30 décembre vers 11 heures du matin et que ce fut le seul réveil de ce prix vendu dans le moment.
Du reste le juge d’instruction se propose d’entendre Bossard mardi prochain. M. Ollivier Henry, que j’ai pu voir ce soir à sa sortie du cabinet du juge espère que dans peu de jours son client bénéficiera d’un non-lieu définitif.

26 mai 1914 – p. 3

Pierre a été mis en liberté
CE QU’IL NOUS A DÉCLARÉ

Brest, 25 mai.
Aujourd’hui, M. Bidard de la Noé a fait subir à l’ingénieur Louis Pierre deux longs interrogatoires. Dans la matinée, de 10 heures et demie à midi, il l’a interrogé sur les lettres qu’il avait adressées au ministre de la Guerre et dans lesquelles il dénonçait son patron.
« Si j’ai dénoncé M. Cadiou, déclare M. Pierre, c’est que je ne voulais pas personnellement encourir des responsabilités, d’ailleurs je l’avais prévenu de mon intention. Lorsqu’en 1912 survint l’histoire du wagon de coton d’Angoulême, je craignis de me voir quelque jour pris dans les bruits qui pouvaient survenir. Le procédé d’ailleurs ne me plaisait pas, j’en informais M. Cadiou et je lui déclarais que si le fait se renouvelait je me trouverais dans l’obligation de prévenir la direction des poudres et salpêtres.
« M. Cadiou ne tint aucun compte de mes paroles. En janvier, février et mars 1913, il continua des manœuvres auxquelles je ne voulais en aucune façon m’associer. C’est alors que j’écrivis à M. le Contrôleur général Barral ; ma lettre n’eut aucune suite et comme je me rendis parfaitement compte qu’elle ne serait pas prise en considération, j’ai voulu rendre le fait public. J’ai fait connaitre la continuation du sabotage des objets destinés à la défense nationale.
« Ce n’est par haine mais bien par loyauté et par crainte de me voir compromis dans une mauvaise action que j’ai parlé.
Au cours de l’interrogatoire, M. Pierre a déclaré qu’il ferait connaître des faits utiles à sa cause et qu’il n’avait tus jusqu’à ce jour que parce que, à son avis, ils n’avaient pas trait directement à l’affaire en cours, et qu’il risquait de mettre plusieurs personnes en cause.
Le juge d’instruction insistant près de lui, au sujet de la direction des opérations de la Grande-Palud, l’ingénieur déclara qu’au mois de septembre dernier, M. Cadiou lui avait fait connaître qu’il avait versé une certaine somme au chef magasinier d’une poudrerie voisine, afin que ce fonctionnaire majora de 400 kilos la quantité de coton fournie par la Grande-Palud.
M. Pierre a fourni des noms et des dates en exprimant le regret d’être obligé de le faire et en disant qu’il aurait agi tout autrement si on ne l’y avait pas contraint.
Dans l’après-midi, le magistrat instructeur a interrogé l’ingénieur sur l’emploi de son temps dans les journées des 39 et 30 décembre et sur les déclarations fournies à ce sujet par le contremaitre Bignard, le chauffeur Dolon [Dolou] et l’ouvrier Kerviatin [Kervestin].
Me Feillard qui assistait son client a trouvé en feuilletant le dossier une lettre en date du 30 décembre 1913, qui prouve bien que l’ingénieur était en fort bons termes avec son patron.
M. Pierre a d’ailleurs de son côté déclaré spontanément au juge d’instruction qu’il n’était nullement en mauvais rapports avec son patron ainsi qu’on l’a prétendu.
M. Pierre sera entendu à nouveau demain, à 2 heures et demie, par M. Bidard de la Noé.

LA MISE EN LIBERTÉ DE PIERRE

Vers 7 heures et demie du soir, l’interrogatoire terminé, les gendarmes escortaient l’ingénieur jusqu’à la cour intérieure du Palais de justice, où il devait monter dans la voiture du service pénitentiaire pour se rendre à la maison d’arrêt, en vue d’accomplir la formalité de levée d’écrou.
Une foule considérable qu’on peut évaluer à cinq ou six cents personnes était massée dans la rue Voltaire et la rue d’Aiguillon, afin de voir M. Pierre sortir du Palais de justice et partir sur la prison.
Lorsqu’il descendit les degrés de l’escalier qui conduit à la première cour du Palais, une ovation se produisit, ovation qui recommença lorsque la voiture qui emmenait le jeune homme vers le Bouguen apparut dans la rue.
Des cyclistes et automobilistes escortèrent l’attelage jusqu’à la maison d’arrêt, où il arriva une demi-heure plus tard environ.
Me Feillard, qui avait précédé son client au Bouguen de quelques minutes, assistait à la formalité de la levée d’écrou et à la remise à l’ingénieur de toute la correspondance parvenue à celui-ci pendant sa longue détention.
Vingt minutes plus tard M. Pierre et son défenseur sortirent de la prison applaudis tous deux par une foule nombreuse.
M. Pierre prit place avec sa mère et deux amis dans l’auto que ses parents lui offrirent l’année dernière et que sa mère avait amenée spécialement pour le prendre.
L’ingénieur qui manifestait la plus grande joie d’être rendu à la liberté, joie partagée par sa mère et les nombreux amis connus et inconnus qui se trouvaient là, se rendit tout de suite chez son avocat où l’avaient suivi les représentants de la presse.

DÉCLARATIONS DE L’INGÉNIEUR PIERRE

Dans le cabinet de Me Feillard, M. Pierre serra la main des nombreux représentants de la presse.
Interrogé sur les pensées qu’avait fait naître dans esprit sa libération, le jeune homme déclara textuellement ceci, que je transcris fidèlement :
« Je remercie la presse qui par ses investigations minutieuses dans mon affaire a empêché plusieurs erreurs de témoignages et m’a enfin fait rendre à la liberté après quatre mois de détention ».
« Je remercie particulièrement l’Ouest-Éclair qui a défendu si chaleureusement ma cause.
« Je suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père malade, pour mes parents et ces amis qui n’ont pu croire un seul instant à ma culpabilité.
« J’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour mes gardiens. Ils m’ont traité avec beaucoup de ménagements. J’ai rencontré dans mes co-prévenus beaucoup de malheureux, de nombreux déshérités de la vie. Leur infortune m’a aidé à supporter la mienne. J’ai beaucoup réfléchi et aussi un peu travaillé ; ce fut pour moi un réconfort.
« Maintenant, je vais attendre près de ma mère, à Landerneau la fin de mon cauchemar. Je vais, avec le concours dévoué de mon défenseur, Me Feillard, devenu pour moi désormais un grand ami, rechercher par tous les moyens en mon pouvoir la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour.
« Celui qui a enterré mon patron sous une couche de terre aussi superficielle, voulait qu’on retrouvât son cadavre par l’odeur qui devait fatalement s’en dégager un jour ou l’autre.
« Voilà ce qui est certain. On a dit : si crime il y a, c’est un crime d’intellectuel. Allons donc ! Que Jean-Marie Cadiou explique autrement que par des révélations de somnambule comment en si peu de temps il a pu retrouver le corps de son pauvre frère ! Je ne veux toutefois porter mes soupçons sur personne sans avoir de preuve.
« Je vais enfin avoir un peu de repos, respirer l’air pur des champs qui m’a tant manqué, des champs au milieu desquels j’ai si longtemps vécu.
« Encore une fois, merci à tous ceux qui ont songé à mon triste sort. »
Après avoir encore une fois serré la main aux journalistes présents, M. Pierre remonta dans son auto et partit pour Landerneau.

UN ACCUEIL CHALEUREUX A LANDERNEAU

A Landerneau, on attendait avec impatience le retour de l’ingénieur Pierre, retour qui avait été annoncé pour 7 heures ou 7 heures et demie du soir.
Depuis 6 heures à peu près un millier de personnes environ stationnaient sur la route de Brest à Landerneau et sur les quais devant l’hôtel Le Roch où l’on savait que le jeune homme allait descendre.
L’interrogatoire s’étant prolongé plus longtemps qu’on ne le pensait ce n’est que vers 8 h. 30 qu’arriva la voiture ramenant M. Pierre et sa mère. Des bravos et des cris de joie saluèrent son arrivée et M. Pierre ne put descendre de voiture qu’à grand peine pour entrer dans la salle de l’hôtel où il se fit réconforter quelque peu, n’ayant pas mangé depuis 9 heures du matin. La salle de l’hôtel était littéralement envahie par une foule sympathique qui manifesta vivement sa joie.
Son repas terminé l’ingénieur sortit au bras de sa mère et remercia les nombreuses personnes venues applaudir à son retour et auxquels il serra les mains. Il fit ensuite une promenade dans la coquette cité landernéenne.
De nombreux télégrammes de sympathie lui sont parvenus de tous les coins de la France ; l’un d’entre eux émane de M. Mougeot, ancien ministre.

27 mai 1914 – p. 3

Le DUEL BIDARD-PIERRE
L’avantage reste à l’ingénieur

(De notre correspondant particulier)
Brest, 26 mai.
M. le juge d’instruction a entendu aujourd’hui Jacques Bossard, l’ancien veilleur de nuit de la Grande Palud et l’ingénieur Pierre.
C’est ce matin que Bossard est venu au Palais de Justice où l’on ne semble pas avoir perdu l’espoir de lui voir faire à nouveau quelqu’une de ces déclarations sensationnelles si chères à la thèse de l’accusation.
Bossard pourtant n’a rien dit d’intéressant, mais il a continué par ses réticences, à laisser supposer qu’il savait bien des choses. Toutefois il semble que Bossard escompte un non-lieu définitif. En attendant, se sentant toujours accusé, il se garde bien de se compromettre par quelques paroles importantes, qui pourraient à nouveau lui valoir un séjour au Bouguen.
Le juge lui a fait connaître qu’un apprenti marin du nom de Moënner, âgé de 14 ans, actuellement à bord de l’ « Armorique », a déclaré qu’à la date du 4 janvier dernier, Bossard lui a fait certaines déclarations permettant de croire qu’il avait de nombreux renseignements concernant la mort mystérieuse de M. Cadiou. Bossard a nié formellement que le fait rapporté par Maënner ait eu lieu le 4 janvier ; il se place pour lui au mois de février.
Bossard profita de cette occasion pour dire au juge qu’il ne fallait tenir aucun compte des racontars qu’il avait fait aux témoins, ainsi que de toutes les déclarations que d’autres personnes lui ont prêtées.

L’INTERROGATOIRE DE PIERRE

M. Pierre est venu aujourd’hui de Landerneau à Brest, en compagnie de sa mère et de M. Le Roch. A 2 heures et demie, il s’est rendu dans le cabinet du juge d’instruction, en compagnie de son défenseur, Me Feillard. Cet interrogatoire qui parait devoir être un des derniers que le magistrat fera subir à M. Pierre, s’est prolongé jusqu’à plus de 6 heures du soir.
Il n’a présenté aucun autre intérêt que de montrer une fois de plus que le parquet de Brest est parfaitement décidé, contre toute logique, à faire table rase des témoignages de Morlaix et de Saint-Pol de Léon, et à placer toujours la mort de M. Cadiou au mardi 30 décembre, à 11 heures du matin, dans les bois de la Palud.
L’interrogatoire a porté sur tous les points précédemment étudiés. Le juge d’instruction semblait en quelque sorte vouloir prouver que le crime ne pouvait avoir été commis en aucun autre lieu, à une autre heure, qu’à ceux indiqués par le parquet et qu’aucune autre personne, autre l’ingénieur Louis Pierre, ne pouvait avoir intérêt à faire disparaître M. Cadiou.
M. Pierre a montré dans ses réponses une très grande fermeté, et a protesté avec indignation contre les paroles du magistrat.
– Vous étiez lié, a dit M. Bidard de la Noé, à M. Cadiou par un contrat qui prévoyait que si vous quittiez son service, vous ne pourriez pas, avant quinze années, travailler dans une usine similaire.
La disparition de M. Cadiou pouvait seule vous libérer de cette clause. Or, vous désiriez entrer à l’usine de Daoulas qui devait être une concurrente de la Palud.
– Mais non, répondit l’ingénieur Pierre. Mon contrat ne me gênait pas pour entrer à l’usine de Daoulas, cette dernière en effet, m’avait-on affirmé, ne devait nullement concurrencer la Grande-Palud. Je savais même que le Syndicat national des fabricants de coton s’était entendu avec M. Legrand et M. Rocher afin que ceux-ci traitent des matières différentes. L’usine de Daoulas devait en effet s’occuper du lin et des étoupes alors que la Grande-Palud travaillait les cotons. D’ailleurs
M. Rocher m’avait dit que s’il y avait quelques difficultés il se chargeait d’arranger les choses. Il ne pouvait à mon avis y en avoir aucune. »
M. Pierre expliqua ensuite que les lettres qu’il écrivit à M. Cadiou fournissaient la preuve qu’il n’avait pas tué son patron. Il exposa qu’il avait besoin d’un chèque pour régler le personnel au mois et il affirma que M. Cadiou lui avait bien dit qu’il s’arrêterait à Morlaix avant d’aller à Paris.
« J’avais si peu, dit-il ensuite, d’animosité envers M. Cadiou que le 30 décembre j’ai envoyé un mandat de 9 francs à M. Nègre, confiseur à Grasse pour qu’il expédie une boite de bonbons aux enfants de l’usinier. J’écrivis en même temps à mon patron pour lui dire que je n’oubliais pas sa famille et ceci parce que je craignais qui mon cadeau n’arrivât en retard. C’est M. Guillou qui porta dans l’après-midi le mandat-poste à Landerneau.

LES PRÉSOMPTIONS

Le juge montre ensuite les raisons qui ont porté l’accusation à le croire coupable :
1° Le docteur qui fit la première autopsie trouva dans l’estomac de M. Cadiou, trois-quarts de verre d’un liquide semblant être du lait caillé, alors que M. Cadiou avait bien pris du lait le 30 décembre au matin ;
2° L’usinier ne pouvait pas laisser sa famille dans l’inquiétude sur son sort ;
3° Ses deux bicyclettes n’étaient pas sorties du garage.
4° Ses grosses chaussures ne lui permettaient pas d’aller à bicyclette.
5° Il était parti sans son carnet de chèques, ce qu’il ne faisait jamais.
6° Il ne s’était pas occupé d’une échéance de 40.000 francs qui tombait dans les premiers jours de l’année.
M. Pierre répondit que M. Cadiou n’avait pas à se tourmenter sur ce dernier point sa couverture en banque était suffisante.
Pour la question du lait il dit que M. Cadiou s’alimentait toujours de laitage à cause de sa santé.
Il ne comprend pas par contre qu’il n’ait pas pris son carnet de chèques sur lui, ni qu’il n’ait pas prévenu sa famille de son voyage à Morlaix peut-être, dit-il, avait-il des raisons d’agir ainsi.
Le juge expliqua ensuite à son avis les causes du drame dans les bois de la Palud : discussion, fureur de Pierre qui au paroxysme de la colère dut porter un coup par derrière à son patron puis dut le tuer d’un coup de revolver.
Pierre répondit qu’il était trop sensible pour commettre un pareil acte. Jamais il n’a même levé la main sur quelqu’un « Je jure, dit-il, en terminant, que je ne suis pas le meurtrier de M. Cadiou ».
L’ingénieur parla enfin du silence que lui promit le contrôleur Barral, silence qui empêchait par conséquent M. Cadiou de connaître ses lettres.
L’ingénieur quitta ensuite le Palais de Justice avec Me Feillard pour aller rejoindre sa mère et ses amis avec lesquels il retourna à Landerneau.
Vendredi matin M. Bidard de la Noé ira sans doute à la Grande-Palud où il entendra M. Bonnefoy, le pâtre Boulben et peut-être d’anciens ouvriers de l’usine.

28 mai 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
UN RAPPORT D’EXPERT EN FAVEUR DE PIERRE

Brest, 27 mai.
La journée n’a pas été bonne aujourd’hui pour le parquet de Brest. A son arrivée au Palais de Justice, M. le juge d’instruction Bidard de la Noé, a d’abord trouvé le rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris, qui a enfin terminé l’examen des vêtements de M. Cadiou et de l’ingénieur Louis Pierre, et de divers objets saisis chez M. Pierre, notamment la pioche, le couteau et le rasoir.
L’expert déclare d’une façon formelle qu’il n’a trouvé aucune trace de sang sur les vêtements de l’ingénieur, pas plus que sur la pioche, ni sur te couteau, ni sur le rasoir.
Sur les vêtements de M. Cadiou, il a remarqué par contre des traces de sang, il ne saurait d’ailleurs en être autrement en raison des blessures que l’ancien usinier portait.
Le rapport est donc sur ce point favorable à M. Pierre.
Dans la journée, le juge a été obligé de faire prévenir le fermier Bonnefoy et le pâtre Boulben, de la Grande-Palud, ainsi que divers ouvriers de l’usine, de ne pas se déranger vendredi prochain, l’opération judiciaire qu’il avait projetée ne pouvant avoir lieu. La raison de cette nouvelle décision du juge serait, dit-on, motivée par ce fait que M. Bidard de la Noé, qui désirait faire prendre par la brigade mobile de Rennes différentes photographies indiquant quelle place plusieurs témoins occupaient dans les journées du 29 et 30 décembre, n’a pu obtenir ce qu’il avait sollicité. On sait en effet qu’en raison de l’attitude prise leur égard par le parquet de Brest qui refusa de tenir compte des témoignages qu’ils apportaient de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon, les commissaires et les inspecteurs de la police mobile ne veulent plus s’occuper du procès en cours.
Enfin, des demandes d’explications sont parvenues au Parquet de Brest du ministère de la justice. On désire en effet à la chancellerie savoir, afin de permettre au garde des sceaux de répondre à l’interpellation que va lui poser à la tribune de la Chambre M. le député Paul Meunier, pour quelles raisons le magistrat instructeur et le procureur de la République de Brest ont fait subir une longue détention à l’ingénieur Louis Pierre, contre lequel aucune charge sérieuse n’avait été relevée.
La réponse aux demandes faites par le ministère de la justice prendront un certain temps, et il faut s’attendre pendant quelques jours à ce que l’instruction chôme. Vraisemblablement, l’information ne sera pas reprise avant mardi prochain.

29 mai 1914 – p. 3

LE RAPPORT DE M. KOHN-ABREST

Brest, 28 mai.

(De notre correspondant particulier.)
Ce matin, au greffe du tribunal civil de Brest, on a reçu du laboratoire de toxicologie de Paris les vêtements de M. Cadiou et aussi le couteau, le rasoir et la pioche ainsi que divers objets appartenant à l’ingénieur et qui avaient été soumis à l’expertise de M. Kohn-Abrest. Les résultats de cette expertise, comme nous l’avons annoncé hier, étaient arrivés mercredi matin au Parquet. Les conclusions que nous avons indiquées dans leurs grandes lignes n’ont rien appris d’intéressant.
Au cours de son rapport, M. Kohn-Abrest signale toutefois qu’au bas du pantalon de M. Cadiou il a remarque un accroc. Cet accroc a dû être fait, à son avis, par le meurtrier avec l’instrument dont ce dernier dut se servir pour enfouir le cadavre. A titre de comparaison, M.Kohn-Abrest fit avec la pioche de M. Pierre deux autres accrocs dans le pantalon de M. Cadiou puis les rapprocha de celui relevé précédemment. L’expérience ne fut pas concluante et ne put établir en aucune façon que la pioche de M. Pierre avait touché le pantalon de M. Cadiou. Tout autre outil aurait pu en faire autant.

4 juin 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

LE RAPPORT DE L’ARMURIER-EXPERT

Brest, 3 Juin.
Aujourd’hui est parvenu au Parquet de Brest le rapport de M. Grivollat [Grivolat], armurier à Saint-Étienne, qui a été chargé d’examiner la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou et de la comparer aux balles et aux revolvers semblables à l’arme et aux cartouches qui furent vendues à M. Pierre.
Le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé, actuellement en congé à Paris, où l’on prétend même qu’il s’est rendu pour fournir à la chancellerie des explications qui lui ont été demandées d’urgence sur l’affaire eu cours, ne prendra connaissance du rapport Grivollat [Grivolat] que demain à son retour à Brest.
M. Guilmard, procureur de la République a confirmé à Me Feillard, défenseur de l’ingénieur, l’arrivée du rapport de l’expert armurier, mais il a refusé de lui donner connaissance des conclusions.
On ne sait donc rien quant présent sur ce rapport attendu anxieusement depuis si longtemps. Cependant une dépêche est parvenue aujourd’hui à Brest de Saint-Étienne.
Elle émanerait d’un journaliste stéphanois qui aurait communiqué en même temps cette nouvelle Paris. Je vous transmets cette dépêche titre documentaire :
« Saint-Étienne, 3 juin.
« M. Grivollat [Grivolat], que j’ai interrogé ce matin, déclare que la balle trouvée dans le cou de
M. Cadiou et qui fut soumise à son examen est une balle velo-dog de 6 m/m 35 sortie d’une maison française et conforme à celles vendues par l’armurier Marie à l’ingénieur Louis Pierre.
« Cette balle, dit M. Grivollat [Grivolat], ne peut se confondre avec d’autres balles d’une façon analogue et encore moins avec une balle de pistolet automatique d’un système étranger du calibrage de 6 m/m 35. La balle a été tirée avec un revolver velo-dog et non avec une une autre arme ».
M. Grivollat [Grivolat] dit en terminant qu’il a remarqué la particularité d’une rayure circulaire à l’extrémité du blindage de la balle.
Cette rayure circulaire concorde avec les mêmes particularités relevées sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie et que celui-ci certifia conforme à celle vendue par lui à l’ingénieur Louis Pierre en mai 1913. »
Nous avons dans l’Ouest-Éclair fait remarquer il y a quelque temps déjà que la balle velo-dog courante avec sa douille est d’un calibrage de 6 millim. et que la balle blindée avec sa douille a un calibrage de 6 mill. 35. Ces modèles de balles sont toujours du même calibrage. Par conséquent, si l’expert fait remarquer qu’il s’agissait d’une balle velo-dog, il n’aurait pas pu dire qu’elles sont d’un calibrage de 6 millim. 35. Par contre, si la balle avait été d’un calibrage de 6 mill. 35, il n’aurait pas dit qu’il s’agissait d’une balle velo-dog.
Ou il s’agit d’une balle en maillechort d’un calibrage de 6 millim. 35, qui par conséquent ne pouvait être tirée dans le revolver de M. Pierre, ou il s’agit d’une balle velo-dog d’un calibrage de 6 millim. juste qui pouvait celle-là être tirée par le revolver de l’ingénieur.
Quant à la rayure si vraiment elle a bien été remarquée à l’extrémité du blindage, il s’agit d’une balle en maillechort parce que dans le velo-dog la rayure beaucoup moins accentuée se trouve placée à mi-distance entre l’extrémité du blindage, à la base, et l’extrémité du cône de choc.
On ne peut en somme rien conclure avant que des précisions aient été données sur le rapport de M. Grivollat [Grivolat]. Le langage prêté à celui-ci ne peut avoir été tenu par lui.
La question de la grosseur de la balle a évidemment une Importance capitale. S’il s’agit d’une balle blindée, le dernier grief relevé, car l’accusation contre M. Pierre s’effondre définitivement, l’armurier Marie ayant en effet a plus de dix reprises différentes affirmé qu’il avait vendu à M. Pierre un revolver
Hammerless provenant d’une maison d’armes de Belgique et tirant la balle velo-dog.

10 juin 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 9 juin.
(De notre correspondant particulier)
Depuis sa mise en liberté, M. Pierre n’était pas retourné à son domicile à la Grande-Palud. On sait qu’en effet, avec sa mère, il a pris pension à l’Hôtel Le Roch, à Landerneau.
Aujourd’hui, pour la première fois, il s’est rendu son ancienne demeure. Il était accompagné de Me Feillard, son honorable défenseur.
A la Grande-Palud, l’avocat et l’ingénieur se sont rencontrés avec Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, M. Boloch, liquidateur de l’usine et M. Robert, notaire à Landerneau, chargé des intérêts de la famille de l’ancien usinier.
D’un commun accord, il avait été décidé que cette après-midi il aurait été procédé à l’inventaire des papiers de l’usine qui se trouvaient au domicile de M. Pierre. L’opération n’a donné lieu aucun incident. L’acte a été dressé par M. Robert.
En rentrant dans son ancien logement, l’ingénieur Louis Pierre n’a manifesté aucune émotion, et il a aidé de son mieux à l’opération qui avait été demandée par la partie civile et à laquelle son défenseur et lui avaient déféré avec la meilleure grâce.
L’ingénieur, qui s’est maintenant complètement ressaisi, étudie avec son défenseur les différents points de l’enquête dirigée contre lui et prépare sa défense. Comme il l’a toujours fait, il continue à protester de son entière innocence, et il a la certitude que l’on reconnaitra qu’il n’est pas coupable de l’acte criminel qui lui est reproché.
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, est rentré hier soir à Brest, venant de Paris. II s’est rendu au Parquet ce matin, et a compulsé son volumineux dossier.
Aucun interrogatoire ne paraît prévu pour cette semaine.

13 juin 1914 – p. 3

Le mystère Cadiou Autour d’une lettre mystérieuse
EST-CE ENCORE UNE MYSTIFICATION ?

Brest, 12 juin.
(Dépêche de notre correspondant particulier)
A la fin de la semaine dernière, Me Feillard, défenseur de M. Pierre, reçut une lettre dans laquelle on disait que M. Cadiou s’était suicidé le 2 janvier au soir avec un revolver qu’il avait acheté autrefois à Morlaix, et que sa dépouille mortelle avait été enterrée par deux anciens ouvriers de l’usine, bien connus pour la haine qu’ils professaient à l’endroit de l’ingénieur. Ces ouvriers, disait-on, auraient été payés pour accomplir cette macabre besogne.
Le signataire de la lettre disait s’appeler Le Goff, être ouvrier d’usine à Rouen, et avoir habité Landerneau, rue de Brest.
Les explications qu’il fournissait permettaient de croire qu’il avait travaillé à l’usine de la Grande-Palud. Toutefois le style et l’écriture ne paraissaient pas être ceux d’un homme astreint à une besogne manuelle.
En terminant, le correspondant inconnu de Me Feillard demande à ce dernier de ne pas livrer à la publicité les faits qu’il lui fait connaître.
Or le défenseur de Pierre ayant reçu depuis le début de l’affaire de très nombreuses lettres
fantaisistes n’attachait qu’une importance relative à cette nouvelle communication.
Toutefois comme il s’agirait, disait-on, d’un ancien habitant de Landerneau, il crut de son devoir de s’assurer si récemment un individu nommé Le Goff avait bien habité à l’endroit indiqué, se réservant le cas échéant de le faire interroger, s’il y avait lieu, par le juge d’instruction.
C’est pourquoi lundi dernier en se rendant à la Grande-Palud assister à l’inventaire des papiers de M. Cadiou, Il se trouvait encore chez son client. Me Feillard pria un habitant de Landerneau, ami de la famille Pierre, de procéder discrètement aux recherches nécessaires.
L’enquête particulière qui fut faite par la personne qu’il en avait chargée ne donna pas à la vérité de résultats définitifs. Cependant une indiscrétion se produisit et la lettre en question fut publiée aujourd’hui.
En tout cas, rien ne prouve jusqu’ici qu’on ne se trouve une fois de plus en présence d’une mystification.
L’enquête très impartialement faite aujourd’hui par M. Balcon, notre correspondant de Landerneau, prouve qu’il n’y a jamais eu dans cette ville, rue de Brest, un homme du nom de Legoff.
En revanche, notre correspondant a retrouvé à Landerneau les traces d’un individu du même nom, rue de Ploudiry. Ce dernier, après avoir travaillé à la poudrerie du Moulin-Blanc, a été employé à la Grande-Palud. Il quitta Landerneau et alla habiter aux environs de Paris.
S’il y a entre les résultats de cette enquête et les dires du correspondant inconnu de Me Feillard certains rapprochements, Il n’y a pas concordance absolue. Il n’est en effet pas possible de croire qu’un homme se trompe sur le nom de la rue dans laquelle il habita. La plus grande réserve s’impose.

Notre enquête à Morlaix
Morlaix, 12 juin. (De notre correspondant particulier.) M. Le Goff, dans sa lettre à Me Feillard, reprend une des nombreuses hypothèses émises au sujet de la mort de M. Cadiou et produit des précisions troublantes au sujet du revolver encore mystérieux : canon rayé, calibre 6 m/m, barillet à bascule,
longueur 15 centimètres, poids 280 grammes, portée 150 mètres, etc. Ledit revolver aurait été acheté à Morlaix, place Thiers. Suit une anecdote qui semble pleine de vraisemblance.
Nous n’avons pas manqué de nous rendre chez M. Marie, armurier, place Emile-Souvestre ; car il n’y a pas d’armurier place Thiers mais la place Emile-Souvestre est toute proche, et l’erreur est excusable.
A la lecture de l’article en question. M. Marie nous dit n’avoir aucune souvenance d’une conversation pareille tenue avec un client. Il n’est d’ailleurs pas dans ses habitudes de parler de façon aussi inconsidérée dans son magasin. Donc, sur ce point, peu de renseignements à retenir de la lettre signée Le Goff. Mais nous en venions aux précisions et nous pesons les revolvers qui répondent au type indiqué au cours de la fameuse affaire.
Et nous constatons ces faits : le velo-dog de 6 mm. pèse 265 grammes ; le velo-dog tirant balles browning de 6 mm.35 pèse 240 grammes ; enfin le browning de Saint-Étienne, indiqué par Le Goff, a un poids de 350 grammes. Rien ne correspond aux chiffres mentionnés.

17 juin 1914 – p. 3

Le mystère de la Grande-Palud
DES OPÉRATIONS JUDICIAIRES

Brest, 16 juin.
M. Rouquier, commissaire divisionnaire, chef de la brigade mobile de Rennes, assisté de deux inspecteurs, MM. Gloaguen et Boudier, et accompagné de M. Girardier, commissaire de police de Landerneau, s’est rendu aujourd’hui à la Grande-Palud où sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, M. Bidard de la Noé, il a procédé à diverses opérations.
M. Pierre et son défenseur. Me Feillard, avaient été convoqués. Ils donnèrent au commissaire divisionnaire les explications que ce dernier leur avait demandées.
Le but principat des opérations judiciaires était des recherches dans les arbres, dans le jardin et principalement dans la remise et sur les portes de celle-ci, des balles que M. Pierre aurait pu tirer autrefois avec le revolver de 6 millimètres qu’il avait acheté chez M. Marie, armurier à Landerneau.
M. Rouquier avait amené avec lui un menuisier de Landerneau, M. Jestin, chargé de couper le cas échéant les parties de poteau d’arbre dans lesquelles la présence d’une balle velo-dog aurait été remarquée. Il n’eut d’ailleurs, pas à intervenir. Toutes les opérations pourtant minutieuses des représentants de la brigade mobile de Rennes sont demeurées sans résultat. Tous les arbres furent examinés avec le plus grand soin, ainsi que les ventaux de la porte de la remise et le sol de cette dernière.

A PROPOS DE L’AFFAIRE GRIVOLAT

M. Grivollat [Grivolat], l’expert armurier de Saint-Étienne, commis par le parquet de Brest, a déclaré que la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou paraissait semblable aux munitions vendues à l’ingénieur par l’armurier Marie et qu’elle semblait avoir, été tirée par un revolver Hammerless à quatre rayures. M. Grivollat [Grivolat] a fait remarquer que la maison de Belgique qui fournit à M. Marie des revolvers Hammerless comme celui acquis car l’ingénieur, fabrique également ce genre d’armes à quatre rayures. Le parquet considère que les déclarations de l’expert présentent un certain caractère de gravité pour l’ingénieur qui possédait un révolter et des balles paraissant semblables à l’arme et aux cartouches dont se servit le meurtrier de M. Cadiou.
L’expert Grivollat [Grivolat] avait encore signalé dans son rapport que la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou présentait à son extrémité une certaine défectuosité paraissant provenir de l’emboutissage. Cette remarque s’appliquerait à une certaine partie des munitions livrées par la maison de laquelle provenaient les balles vendues à M. Pierre. Le parquet prend note encore de cette déclaration qui n’a du reste pas été confirmée par la maison de fabrication.
Ni les recherches ni la perquisition opérée dans la maison n’ayant donné de résultat, on n’a pu reconnaître si les balles de M. Pierre présentaient la caractéristique signalée par M. Grivollat [Grivolat].

UNE LETTRE INTÉRESSANTE

Dans les copies de lettres que M. Rouquier lui a remis aujourd’hui, M. Bidard de la Noé pourra trouver copie d’une lettre fort intéressante adressée le 26 octobre 1910 par M. Pierre à M. Cadiou, et dont voici la teneur :
Je ne fais que d’achever les bordereaux demandés par M. Paurion. Par suite du nouvel arrangement des poids, il y aura pour nous un excédent de 250 kilogrammes en plus du poids porté aux expéditions (aux mois d’avril et mai). Le wagon 11 balles = 3.000 kilos n° 1604 à 1614 est donc dans une bonne situation. D’autre part, la lettre de M. Potel, ci-jointe est peu rassurante… (Suivent des explications personnelles).
Cette lettre établit que M. Pierre a dit la vérité en racontant à l’instruction l’histoire du wagon de poudre livré à la poudrerie d’Angoulême.

18 juin 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
L’enquête de la justice continue à la Grande-Palud

BREST, 17 juin. Les opérations judiciaires commencées hier à la Grande-Palud se sont continuées aujourd’hui pendant toute la journée. Cette fois, elles étaient dirigées par MM. Bidard de la Noé, juge d’instruction à Brest, Guilmard, procureur de la République, et Rouquier, commissaire divisionnaire, chef de la brigade mobile de Rennes.
Il s’agissait de procéder à différentes constatations, de prendre des photographies et de dresser un plan des lieux.
Les anciens ouvriers de l’usine ont été priés de dire quelle place ils occupaient lorsque le 30 décembre 1913 ils virent M. Cadiou pour la dernière fois. On demanda à ces ouvriers de se placer aux endroits exacts où ils se trouvaient ce jour-là.
Le fermier Bonnefoy, de la Grande-Palud, qui s’était mis à la disposition du Parquet, occupa les différentes places où s’était tenu M. Cadiou, au dire des témoins. Les scènes ainsi obtenues furent photographiées par un photographe de la Sûreté générale venu exprès de Paris, sous le contrôle d’un commissaire spécial de Paris également, M. Haverna, directeur du service photographique au ministère de l’Intérieur.
Dans la matinée, trois anciens ouvriers de l’usine de la Grande Palud ont été successivement entendus. Le premier, M. Guyader, prit place au batteur où il était employé et d’où il vit, suivant sa déclaration M. Cadiou entrer vers 8 h. 30 à l’usine. Des photographies furent prises, puis un autre ouvrier, M. Ténénan Leoquet fut appelé, ainsi que M. Broudin, de Pentran [Pencran], et le fermier Bonnefoy.
Successivement, on a entendu le contremaître Bignard, le chauffeur Dollon [Dolou], l’ouvrier Kervistin [Kervestin] et la femme Hémery, de Landerneau. Tous les quatre ont maintenu leurs déclarations antérieures.
On sait d’autre part que M. Pierre nie formellement les propos rapportés par les trois témoins.
La femme Hémery de son côté, malgré les témoignages de MM. Bouguen et Perron, qui détruisent absolument sa déposition, a continué à prétendre qu’elle avait rencontré le 30 décembre dans les bois de la Grande Palud MM. Pierre et Cadiou ensemble, vers 3 heures et demie du soir.
Les quatre témoins ont donné indications sur la place qu’ils occupaient dans les différents endroits d’où ils avaient vu M. Cadiou le 30 décembre.

UNE DÉCLARATION SENSATIONNELLE

Les différentes opérations qui ont été effectuées aujourd’hui à la Grande-Palud ont établi une fois de plus l’intention formelle du Parquet de situer au 30 décembre vers 11 heures du matin le moment de l’assassinat de M. Cadiou par Pierre que l’on s’obstine toujours à considérer comme le coupable.
Voici que de nouvelles déclarations, sensationnelles celles-là, vont faire crouler définitivement, si elles sont reproduites devant le juge d’instruction, la thèse si difficilement échafaudée par l’information.
C’est M. Nicolas Bonnefoy, frère du fermier de la Grande-Palud, conseiller municipal à Landerneau, habitant rue de Brest, au service de M. Le Coniac, rue de Ploudiry, qui l’a faite.
Me Feillard, défenseur de M. Pierre, ayant eu connaissance de certains propos du plus haut intérêt attribués à M. Nicolas Bonnefoy, a fait interroger ce dernier aujourd’hui.
Voici en substance ce qu’a déclaré M. Bonnefoy :
« Un jour où la remonte italienne fonctionnait à Landerneau, à la fin de décembre dernier, j’ai croisé M. Louis Cadiou, vers 10 heures et demie du matin, devant la maison de commerce de M. Postic, mercier, quai de Léon, à Landerneau. M. Cadiou paraissait très préoccupé et fixait le sol. Je l’ai aperçu alors que j’étais à 25 pas de lui. Je ne l’ai pas perdu de vue et j’ai même dû quitter le trottoir et descendre sur la chaussée pour dépasser l’usinier. Je connaissais parfaitement M. Cadiou. Je ne l’ai pas salué ce jour-là parce qu’il paraissait très préoccupé. »
M. Chanvril, marchand de chevaux à Landerneau, qui suivit toutes les opérations de la remonte italienne, a été interrogé aussitôt après qu’eurent été recueillies les déclarations du conseiller municipal. Ce ne pouvait donc être avant cette date que M. Nicolas Bonnefoy rencontra M. Cadiou. C’est donc au plutôt le 30 décembre qu’il l’a rencontré.

20 juin 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU A TOULOUSE

Toulouse, 19 juin.
M. Bonnafous, ancien directeur de la poudrerie d’Angoulême, directeur de la poudrerie de Toulouse, interrogé sur commission rogatoire, a confirmé que M. Cadiou avait fait payer deux fois un wagon de coton commandé par la poudrerie d’Angoulême. Il dut rembourser au directeur de cette poudrerie 4.000 francs, prix du wagon déjà payé.

28 juin 1914 – p. 3

DANS QUATRE JOURS L’INSTRUCTION SERA CLOSE

Brest, 27 juin.
(De notre correspondant particulier).
Cette après-midi, M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a donné connaissance à M. Pierre des rapports des experts. L’ingénieur, qui était assisté de son défenseur, Me Feillard, a présenté différentes observations. Il a à nouveau protesté énergiquement de son innocence. L’information de cette longue affaire est maintenant virtuellement terminée. Le magistrat instructeur va classer les nombreuses pièces de son volumineux dossier. Ce travail lui prendra trois ou quatre jours.
Une fois qu’il sera terminé, M. Bidard de la Noë rendra son ordonnance. D’ores et déjà on sait que Je juge d’instruction renverra le dossier devant la chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Rennes, laquelle de cette façon se trouvera appelée à statuer sur le sort de M. Pierre. Le dossier complet sera adressé au Parquet général avant le 14 juillet prochain.

L’AFFAIRE HENRI

On sait que M. Pierre avait déclaré que M. Cadiou obtenait différents renseignements sur les prix maxima des adjudications par un M. Henri, secrétaire du laboratoire des poudres. Le juge d’instruction voulut faire interroger ce M. Henri vers la fin du mois de mai dernier. La commission rogatoire demeura sans effet, car on apprit alors que M. Henri avait été rayé des contrôles et mis à la retraite le 15 décembre 1913. Le mois de mai dernier du reste il se suicidait en se jetant sous un train en gare d’Ivry-sur-Seine. La mise à la retraite de M. Henri et son suicide survenant dans les jours mêmes de la liberté de M. Pierre, constituent des faits dignes de retenir l’attention en raison des accusations qui avaient été portées contre le défunt par l’ingénieur Pierre.

CE QUE DIT LE PRÉSIDENT DU SYNDICAT DES OUATES ET COTON

M. Robert, président du syndicat des ouates et cotons, a été interrogé en vertu d’une commission rogatoire adressé par M. Bidard de la Noé.
M. Robert a dit qu’il connaissait M. Cadiou. Il a dit que ce dernier était très mal vu de ses collègues en raison de son allure renfermée. Les membres du syndicat ayant entendu dire que le directeur de la Grande-Palud trafiquait avec l’Allemagne, observaient pour cette raison la plus grande réserve à son endroit. M. Robert dîna avec M. Cadiou à Landerneau le 26 décembre dernier. M. Cadiou lui fit alors part de ses regrets d’avoir racheté toutes les actions de son usine parce qu’il avait été exclus le 12 du même mois des adjudications.
Le dossier de l’affaire Cadiou contient même des preuves que l’ancien directeur de La Grande-Palud écrivit, le 17 mai 1913, au président du Syndicat de la Papeterie, pour lui demander s’il ne pourrait pas lui faire trouver un ingénieur, le sien devant le quitter très prochainement parce que la fiancée de ce dernier, disait-il, ne voulait pas venir habiter Landerneau.
D’autre part, une maison belge indiquait dans un relevé que le 3 mai 1913, M. Marie reçut deux des armes en question avec baguette automatique, sûreté automatique, trempe jaspée, système automatique. Le 22 décembre 1913, M. Marie reçut encore trois armes du même genre, trempe jaspée, baguette automatique. Sur les cinq revolvers, M. Marie en a présenté un au juge d’instruction, lequel fut soumis à l’examen de M. Grivollat [Grivolat] qui déclara qu’il portait cinq rayures dans l’âme. Un autre a été vendu à M. Laurent, courrier de Plougastel. Celui-ci ne porte que quatre rayures dans l’âme. Deux des revolvers livrés ne comportant pas le même nombre de rayures, il serait intéressant de savoir à quelle livraison appartenant l’arme vendue à M. Pierre.

30 juin 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 29 juin.
Me Feillard, l’avocat de M. Pierre, a remis ce matin à M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, une lettre trouvée dans les papiers de l’ingénieur et qui avait été adressée par l’agent technique Paurion, de la papeterie d’Angoulême à M. Cadiou.
Dans cette lettre, M. Paurion donnait rendez-vous à M. Cadiou, à Paris, et l’assurait, en l’assurant de tout son dévouement.
La défense, en produisant cette pièce, a voulu établir que, comme l’aurait dit M. Pierre, des relations commerciales liaient l’ancien directeur de la Grande-Palud et M. Paurion.
Me Feillard a, d’autre part, adressé une requête au magistrat instructeur lui demandant d’autoriser son client à rentrer en possession des vêtements et du linge, lui appartenant, et qui ont été saisis. L’honorable défenseur fait remarquer que sa demande est motivée par ce fait que les vêtements et le linge de M. Pierre ont été soumis à l’expertise de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire municipal de toxicologie de Paris, lequel les a examinés sans y relever rien de suspect.

3 juillet 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 2 juillet.
(Par dépêche de notre correspondant partie.)
On n’en a pas encore fini avec les surprises de l’affaire Cadiou. On pouvait croire et c’était l’avis de M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, qu’aucun nouveau témoignage ne surgirait plus, et voilà que cinq personnes viennent de se présenter spontanément devant la justice. La raison de leur démarche c’est que ces cinq personnes ont appris par les comptes rendus des journaux, que M. Nicolas Bonnefoy, conseiller municipal, avait, le 17 juin dernier, déclaré que le premier jour où une remonte étrangère avait opéré en décembre à Landerneau, il avait vu M. Cadiou sur le quai de Léon, vers dix heures du matin. Comme le premier jour où vint, en 1913 la commission de remonte étrangère à Landerneau était le lundi 30 décembre, il fallait donc en conclure que c’était ce jour-là, à dix heures du matin, que M. Nicolas Bonnefoy avait vu pour la dernière fois M. Cadiou.
Or M. Bonnefoy avait tenu à plusieurs de ses amis un langage tout à fait différent. Il leur avait dit en effet qu’il avait vu M. Cadiou sur le quai de Léon entre 7 heures et demie et 8 heures du matin, un jour au mois de décembre 1913 où il y avait beaucoup de monde à Landerneau.
Les cinq personnes en question sont les époux Le Moign, horloger ; les époux Cavalloch et Mme Le Roux. Ces personnes jugèrent de leur devoir d’aviser hier M. Freund, juge de paix de Landerneau, et Guardier, commissaire de police, qui à leur tour prévinrent le parquet de Brest.
En présence des indications qui lui étaient fournies, M. Bidard de la Noé convoqua les cinq témoins et M. Bonnefoy.
L’audition de ces différentes personnes a eu lieu cette après-midi.
Les époux Le Moign, Cavallech et Mme Le Roux ont maintenu ce qu’ils avaient dit précédemment au juge de paix et au commissaire de police.
Confronté avec eux, M. Nicolas Bonnefoy n’a pu apporter aucune précision. Il n’a d’ailleurs pas démenti les paroles des témoins qui sont tous de ses amis. Il reconnait qu’il ne pouvait affirmer qu’il avait vu M. Cadiou le jour où une commission de remonte était à Landerneau, il sait seulement qu’une animation inaccoutumée régnait dans la ville ce jour ; et cependant il croit que ce n’est pas à 7 ou 8 heures du matin qu’il fit la rencontre du directeur de la Grande-Palud, mais plus tard.

4 juillet 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 3 juillet.
Ce matin, M. Haverna, commissaire spécial de la Sûreté générale, chef du service photographique au ministère de l’Intérieur, accompagné de M. Girardier, commissaire de police de Landerneau et assisté de M. Mathieu, inspecteur photographe à la Sûreté générale, s’est rendu à la Grande-Palud, où il a fait prendre différentes vues. M. Louis Pierre, sur la demande du commissaire spécial, s’étant rendu volontairement à son ancienne habitation. Une photographie fut prise le représentant à l’endroit où le contremaître Bignard a prétendu l’avoir vu partir avec M. Cadiou le 30 décembre 1913.
Le gardien de l’usine, M. Postec, s’est placé à côté de l’ingénieur pour tenir la place supposée par M. Cadiou. Les différentes photographies qui furent prises aujourd’hui seront placées au dossier de l’affaire.
Commencées vers sept heures et demie du matin, les opérations prirent fin vers midi.

7 juillet 1914 – p. 3

AUTOUR DE L’AFFAIRE CADIOU
L’USINE DE LA GRANDE PALUD N’A PAS TROUVÉ D’ACQUÉREUR

Brest, 6 juillet.
Me Robert, notaire à Lanterneau, a procédé cette après-midi à la vente aux enchères de biens immeuble dépendant de la succession de M. Louis Cadiou. L’usine de la Grande-Palud fut mise à prix à 200.000 fr., mais elle ne fut pas adjugée, aucune enchère n’ayant été portée. Quant au domaine de Keranster, en Ploujean, près de Morlaix, il fut adjugé 19.000 francs à M. Jean-Marie Cadiou, frère du défunt, sur mise à prix de 15.000 francs.
L’instruction ouverte contre l’ingénieur Pierre, et dont la première partie doit se clore par l’ordonnança du juge, n’est pas encore en droit virtuellement terminée.

9 juillet 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 8 juillet
Le procureur de la République a transmis aujourd’hui à M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, son réquisitoire définitif au sujet de l’affaire Cadiou, et ses conclusions tendant à renvoyer l’ingénieur Pierre devant la cour d’assises du Finistère.

10 juillet 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 9 juillet.
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a terminé aujourd’hui son ordonnance renvoyant l’ingénieur Pierre, accusé de l’assassinat de M. Cadiou, devant la chambre des mises en accusation.
Les déclarations des témoins qui ont vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble le 30 décembre, la découverte du cadavre près du domicile de l’ingénieur, la balle meurtrière qui s’adaptait au revolver acheté par l’ingénieur Pierre, arme qui n’a pas pu être retrouvée, la disparition de dossiers importants que possédait M. Cadiou, la mésintelligence entre l’ingénieur et son directeur, sont les principales bases de l’accusation.

12 juillet 1914 – p. 3

L’INGÉNIEUR PIERRE ET L’OUVRIER BOSSARD AUX ASSISES

Paris, 11 juillet. M. le Juge d’instruction Bidard de la Noë a clos son instruction dans l’affaire Cadiou. L’ingénieur Pierre est envoyé devant les assises ainsi que l’ouvrier Jacques Bossard. Le premier est inculpé d’assassinat et le deuxième de complicité.

24 juillet 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
ON PERQUISITIONNE A ANGOULÊME

Angoulême, 23 juillet
Une perquisition a été effectuée aujourd’hui à la Poudrerie nationale et chez MM. Paurion et Aubussaud, anciens employés de M. Cadiou. Une volumineuse correspondance a été saisie.
Des perquisitions opérées chez des personnes en relations avec M. Paurion sont restées sans résultat.

9 avril 1919 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
Aucun fait nouveau

Il y a cinq ans, l’opinion publique était passionnée par un drame mystérieux, celui de la Grande-Palud. La guerre vint, déplaçant l’intérêt de toute chose, mais à Paris, une veuve veillait sur la mémoire de son mari se portant partie civile, elle a réveillé l’affaire, qui est sur le point de revoir le jour.
Il n’y a aucun fait nouveau le dossier est prêt et passera ainsi du cabinet du procureur général à la Cour d’Assises du Finistère. Verra-t-il la session de juillet ou celle d’octobre ? nul ne le sait encore il faut d’abord rechercher les témoins beaucoup d’entre eux sont morts.
Il est intéressant de faire l’historique du mystère de la Grande-Palud.
Le 31 décembre 1913, M. Cadiou, ancien avoué à Morlaix, directeur de l’usine de fulmicoton de la Grande-Palud, près Landerneau, devait rentrer à son domicile à Paris. Dès le 1er janvier au matin, sa femme ne le voyant pas rentrer, télégraphie à la brigade mobile de Rennes, lui faisant part de ses craintes que son mari ne fût assassiné. Le 3, M. Cloarec, député de Morlaix, ami de l’ingénieur [l’usinier], déclare à tout venant que « Cadiou a été assassiné par ses ennemis politiques ». Le 4, la femme du disparu, recevant le cadeau annuel de bonbons que l’ami de la famille, M. Pierre, ingénieur, sous les ordres de son mari, avait coutume d’envoyer en présent à ses enfants, les refuse en s’écriant : « Ils sont empoisonnés il veut se défaire des fils après avoir assassiné le père. »
Cependant, Il pouvait y avoir tout aussi bien accident, suicide ou fuite.
Le 11 janvier 1914, l’Ouest-Éclair, le premier dans la presse, mentionne la disparition mystérieuse. Du 11 au 16, toutes les explications sont tour à tour examinées. On reconnaît d’un commun accord que la situation de l’usine était mauvaise, qu’une poursuite était en cours contre son directeur, que l’entreprise était montée avec des capitaux allemands, enfin que le ministère de la guerre avait décidé d’écarter MM. Cadiou et consorts de toute adjudication nouvelle, acculant ainsi l’usine à une fermeture. Fuite chez les Allemands ou suicide, telles étaient les deux explications alors les plus plausibles.
M. Cloarec répondait à cela : « La presse est payée par les réactionnaires. »
L’affaire semble enterrée.

Un coup de théâtre
Le 4 février, coup de théâtre M. Jean-Marie Cadiou, frère du directeur de l’usine, trouve le cadavre du disparu dans un bois situé à 50 mètres de l’usine. Ayant été enfoui dans la terre glaise, il est dans un état de conservation parfait. Au cou, il porte une large blessure, faite par une lame semi-circulaire.
Le cadavre est déterré devant les membres du Parquet. L’ingénieur Pierre aide à débarrasser le corps de son ancien directeur. A un moment, pour couper une ronce, il se sert d’un petit couteau recourbé ; à son domicile, d’autre part, un policier aperçoit une bêche sanglante cela suffit l’ingénieur Pierre est arrêté.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, ne tarde pas à apprendre que Pierre avait été aperçu aux côtés de Cadiou le jour que celui-ci avait été vu, croyait-on, pour la dernière fois. Cela ne fit qu’accentuer sa conviction : Pierre est l’assassin.
Comment Jean-Marie Cadiou avait-il découvert son frère ? Ce n’était pas un simple hasard ; une cartomancienne de Nancy consultée par sa belle-sœur, avait désigné très exactement l’endroit où Louis Cadiou serait découvert.
L’autopsie fut faite par le docteur Paul, qui, le 17 février, concluait à cette constatation nouvelle : Cadiou fut tué par une balle de revolver ; il est vrai qu’il avait découvert également sur le cou du malheureux des traces très nettes de strangulation par pendaison. Or, Pierre avait eu un revolver du calibre exact de la balle découverte dans le cou de la victime. Il déclara l’avoir vendu à un voyageur de commerce bien avant le crime. Ce voyageur, on le chercha un peu partout à Guingamp, à Saint-Malo, à Pré-en-Pail, peine perdue.

Le charges
Les témoins étaient en cette affaire divisés en deux camps mais toute la discussion reposait sur deux points principaux :
1° Le 30 décembre au matin, Pierre sortit-il avec Cadiou de l’usine ? Oui, affirment quatre témoins ; non, soutiennent quatorze autres, qui ajoutent : le 30, M. Cadiou sortit seul et c’est le 29 que M. Pierre revit pour la dernière fois son directeur.
2° L’accusation soutient que M. Cadiou mourut le 30 décembre dans la matinée, mais le soir même il fut vu en gare de Landerneau, le 31, à 15 heures, en gare de Morlaix, le 1er janvier, au café de la Terrasse, en cette ville, le 2 janvier à Saint-Pol-de-Léon.
Se basant sur ces faits, Me Feillard, avocat de Pierre, demanda trois fois la mise en liberté de son client : le 14 février, 5 mars et 8 avril : il ne l’obtint que le 25 mai 1914.
Le 10 juillet M. Bidard de la Noé signait son ordonnance.
Aujourd’hui, Me Henri Robert a remplacé Me Feillard dans la défense de Pierre.

24 septembre 1919 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Ainsi que l’Ouest-Éclair l’avait fait pressentir, l’ingénieur Pierre comparaîtra devant la Cour d’assises du Finistère à la prochaine session qui s’ouvrira le 27 octobre à Quimper.

5 octobre 1919 – p. 2

Vers le dénouement de l’affaire Cadiou

Toucherions-nous à l’épilogue de l’affaire Cadiou ? La comparution de l’ingénieur Pierre devant les assises du Finistère le 27 octobre prochain, est désormais décidée.
Que d’encre, l’assassinat de l’ancien directeur de la Grande-Palud ne fit-il pas couler ! Que de discussions passionnées, d’hypothèse multiples ! Il y avait déjà bien des éléments dans ce drame mystérieux, on en accumula d’autres encore, on y fit entrer jusqu’à de la politique, et nous y voyons une tireuse de cartes remplir un rôle d’importance.
Au moment où l’on songeait à l’ouverture de la session pendant laquelle la justice allait prononcer sou arrêt, la guerre éclata, déplaçant tous les intérêts.
Cinq ans se sont passés, on avait oublié l’ingénieur Pierre, mobilisé dans une usine quand, aussitôt l’armistice, Mme veuve Cadiou qui s’était portée partie civile, s’entremit et sollicita un prompt règlement de ce procès d’une longueur peu commune.
A vrai dire, aucun fait nouveau n’était intervenu. Le 9 avril dernier, l’Ouest-Éclair en rappelant succinctement les faits, fit connaitre à ses lecteurs que ces faits allaient reprendre incessamment le premier plan de l’actualité.

Les faits
Le 31 décembre 1913, M. Cadiou quittait son usine de la Grande-Palud pour se rendre près de sa femme à Paris. Celle-ci ne devait jamais le revoir. Est-ce un pressentiment qui la fit, dès le lendemain, écrire à la police mobile, télégraphier à ses amis, dire partout que son mari avait été assassiné ? Elle n’en avait pourtant aucun indice.
Ce n’est que le 11 janvier 1914 que, Cadiou n’étant pas retrouvé, l’Ouest-Éclair parla de cette mystérieuse disparition. Toutes les hypothèses furent envisagées du 11 au 16. Puis, le 4 février, premier coup de théâtre, le cadavre du directeur est retrouvé dans un bois près de l’usine. Une corde qu’il porte autour du coup fait d’abord songer à une strangulation. Le 17 février, second coup de théâtre, le médecin légiste chargé de l’autopsie déclare avoir retrouvé une balle de revolver ayant certainement entrainé la mort.
Le 4 février, l’ingénieur Pierre, attaché à la Grande-Palud, avait été vu aidant les travailleurs, dégager le corps de son chef. En main, il avait un couteau à manche recourbé, tout de suite le magistrat instructeur pensa que cet instrument avait servi pour faire une blessure au malheureux directeur, blessure qui avait un aspect caractéristique. D’autre part, une bêche sanglante fut trouvée au domicile de Pierre. Enfin, Cadiou se promenait avec Pierre la dernière fois qu’on le vit.
Tels furent les premiers éléments de l’inculpation.
Depuis il y en eut d’autres.
Mais bien des témoins affirmèrent avoir aperçu le directeur de la Grande-Palud les 1er, 2 et 3 janvier !
Se basant sur ces faits. Me Feillard demanda à trois reprises la mise en liberté de son client, en prison depuis le début de février. Il ne l’obtint que le 25 mai.

Pierre devant les Assises
La Chambre des mises en accusation avait renvoyé l’affaire devint jury du Finistère en juillet 1914. On pouvait se demander aujourd’hui si le Parquet général n’allait pas éprouver quelques difficultés à retrouver tous les témoins, au nombre d’une centaine. Il les recueillit tous, sauf deux !
Au Parquet, on a la conviction profonde de la grande valeur des charges pesant sur Pierre.
C’est M. le président Cordier qui va présider la session prochaine des Assises du Finistère. Il a déjà merveilleusement étudié son dossier, s’est rendu sur les lieux du drame et est bien armé pour mener les débats avec la haute valeur qui est son fait. D’autres affaires aussi importantes, qui lui furent naguère confiées, nous en sont un sûr garant.
M. le procureur de la République de Quimper soutiendra l’accusation.
Me Henri Robert présentera la défense de Pierre, il sera assisté d’un secrétaire.
L’Ouest-Éclair sachant quel intérêt ses lecteurs portèrent à ce drame, se fera un devoir d’en suivre l’épilogue avec sa précision coutumière, ne négligeant rien pour tenir le public au courant des débats, par un compte rendu aussi impartial qu’il se pourra.

9 octobre 1919 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU AUX ASSISES DU FINISTÈRE

Quimper, 8 octobre. Le rôle des Assises du Finistère pour la 4e section est définitivement établi. L’ouverture aura lieu à Quimper le lundi 27 octobre, comme nous l’avons déjà annoncé. Une seule affaire sera jugée, celle de l’ingénieur Pierre Louis Désiré, accusé du meurtre de la Grande Palud près de Landerneau sur Louis Cadiou. On sait que 98 témoins sont cités. L’affaire prendra environ une semaine.
M. Cazenavette, procureur de la République, soutiendra l’accusation ; la défense de l’ingénieur Pierre est confiée à Me Henri Robert, ancien bâtonnier du barreau de Paris. La veuve de Louis Cadiou se porte partie civile.

23 octobre 1919 – p. 3

Dans la Région
L’AFFAIRE CADIOU
Pierre va se constituer prisonnier

C’est lundi 27 octobre que commenceront devant les assises du Finistère les débats de l’affaire Cadiou. Aux termes de la loi, tout accusé bénéficiant de la liberté provisoire, doit se constituer prisonnier dans un délai minimum de deux jours avant sa comparution.
Pierre a déjà accompli les préliminaires de cette formalité, ainsi que nous l’apprend la dépêche suivante
QUIMPER, 22 octobre. Notification de l’arrêt de renvoi et de l’acte d’accusation a été faite aujourd’hui à l’ingénieur Pierre qui s’est présenté au Parquet. Un dernier interrogatoire a été subi par lui et il a déclaré renoncer à se pourvoir en Cassation contre l’arrêt de renvoi en Cour d’assises. Pierre a jusqu’à samedi pour se constituer prisonnier.
Près de six ans se sont écoulés depuis le drame de la Grande-Palud et pourtant il n’a rien perdu de l’intérêt que lui donnent son caractère mystérieux, la qualité des personnages et tout un ensemble de détails troublants.
Les faits, on se les rappelle M. Louis Cadiou, un homme de 41 ans, ancien avoué à Morlaix et directeur de l’usine de la Grande-Palud, près Landerneau, disparait à la date du 30 décembre 1913. Différentes conjectures sont émises sur la cause de cette disparition. Fugue, suicide ou crime ? Une plainte est déposée par sa femme, Mme Cadiou, habitant 91 bis, rue du Cherche-Midi, Paris. De vaines recherches sont entreprises, quand le 4 février, M. Jean Cadiou, frère du disparu, retrouve le cadavre de celui-ci dans un bois avoisinant la Grande-Palud. Le mort porte une affreuse blessure à la tête.
C’est alors qu’on arrête l’ingénieur de la Grande-Palud, sur lequel pensaient déjà des soupçons, Louis Pierre, aujourd’hui âgé de 37 ans. Celui-ci lutta pied à pied contre l’accusation dont il était l’objet, ne se laissant abattre par aucune des charges que l’enquête rassemblait contre lui, en démolissant quelques-unes, contestant les autres, et ne cessant pas de se proclamer innocent.
La justice réfuta ses dénégations et retint contre lui la prévention d’assassinat qui devait l’amener devant les assises du Finistère en 1914. Mais la guerre éclata. Pierre qui avait été mis en liberté provisoire fut mobilisé ; beaucoup de témoins le furent également et l’on décida de surseoir au procès jusque la fin des hostilités.
Le procès sera donc évoqué lundi devant le Jury tel qu’il aurait dû l’être cinq ans plus tôt. L’affaire se présente sous le même aspect sans qu’il soit survenu un fait nouveau de nature à la modifier, aucun supplément d’information n’ayant d’ailleurs eut lieu.
Il va sans dire que si du côté de l’accusation, on est demeuré convaincu de la culpabilité de Pierre, les défenseurs de celui-ci ont conservé une foi entière en son innocence ; pour eux, l’argumentation de la justice comporte des faiblesses, et la démonstration du crime dont Pierre serait l’auteur n’est nullement faite ; outre qu’ils invoquent le défaut de preuve contre l’accusé, certains découvrent
dans le drame de la Grande-Palud des bizarreries qui les amènent à envisager des hypothèses d’après lesquelles l’ingénieur serait la victime d’une machination.
Histoires fantaisistes, répliquent les magistrats qui ne se sont jamais laissés ébranler dans leur conviction.
Ce n’est pas nous qui chercherons à faire revivre toutes les anciennes controverses, pas plus que nous ne soulèverons de nouvelles discussions contre les résultats de l’information. Le sort de Pierre est entre les mains du jury, tous les éléments d’appréciation seront versés aux débats qui vont se dérouler ; tous les moindres détails seront minutieusement étudiés, accusateurs et défenseurs de Pierre opposeront leurs thèses et en développeront les arguments. Espérons qu’il jaillira suffisamment de lumière du choc des faits qui seront exposés pour éclairer les coins les plus ténébreux de cette étrange affaire et pour permettre aux juges de l’ingénieur d’y voir clairement. Quant à nous, nous n’avons pas à intervenir pour émettre un avis.
Nous avons seulement un rôle d’informateur à remplir ; nous ne nous en départirons pas.

24 octobre 1919 – p. 3

Pour suivre les débats de l’affaire Cadiou

UN EXPOSE DES FAITS

Nous disions hier que nous n’entendions pas nous substituer à la justice en nous livrant à une enquête contradictoire sur l’affaire Cadiou qui doit avoir son dénouement la semaine prochaine devant les Assises du Finistère. Renseigner nos lecteurs, tel est notre rôle.
Nous le remplirons aujourd’hui en leur exposant aussi brièvement et aussi clairement que possible les faits d’après les données contenues dans l’ordonnance de renvoi devant la Chambre des mises en accusation.

LES FAITS

A la fin de l’année 1907 était créée à la Grande-Palud, près Landerneau, une entreprise dont le chef était un Allemand. M. Pierre Teimming [Peter Temming]. Il s’agissait d’une usine travaillant au traitement et au blanchiment des cotons employés à la fabrication des poudres de guerre. M. Teimming [Temming] avait choisi un Français, M. Legrand, comme prête-nom. En mai 1908, l’usine fut admise à participer à une adjudication pour le compte de nos poudreries nationales, quand la presse dénonça son origine allemande. M. Legrand fut exclu des adjudications pour le compte de l’État.
L’établissement ne pouvant continuer à fonctionner dans de pareilles conditions, fut alors acquis en 1909 par une société anonyme formée par M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix.
M. Cadiou était âgé de 41 ans, originaire de Cléder (Finistère), et habitait Paris, 91 bis rue du Cherche-Midi, avec sa famille.
M. Teimming [Temming] restait comme commanditaire mais l’ingénieur allemand. M. Greiss, qui dirigeait rétablissement, fut remplacé par un ingénieur français, M. Louis Pierre, ancien élève de l’École centrale des Arts et Manufactures, qui établit son domicile dans une dépendance de l’usine. M. Legrand ne faisait pas partie de la nouvelle combinaison.
Comme nous le notons plus loin, M. Cadiou eut pas mal d’ennuis, auxquels Pierre n’était pas étranger.
Dans le courant de décembre, M. Cadiou se rendit de Paris à la Grande-Palud ; il comptait y passer plusieurs jours, et devait rentrer le 31 décembre à Paris. Ce jour-là, Mme Cadiou, ne voyant pas revenir son mari, adressa un télégramme à Pierre, pour le prier de lui expliquer ce retard : elle n’eut pas de réponse. Le 1er janvier 1914 s’écoula, sans que M. Cadiou donnât signe de vie. Mme Cadiou télégraphia alors à plusieurs membres de sa famille en Bretagne, mais aucun ne put la renseigner. En même temps, M. Cloarec, député du Finistère, ami de M. Cadiou, télégraphiait à la mairie de Landerneau, qui répondit que celui-ci était parti pour Morlaix le 30 décembre avec ses bagages ; le renseignement était d’ailleurs erroné.
Enfin, le 2 janvier, l’ingénieur Pierre prévenait Mme Cadiou qu’il n’avait pas vu son patron depuis le 29 décembre. Mme Cadiou s’empressa d’informer la Sûreté générale à Paris et le 9 janvier, M. Jean-Marie Cadiou déposait une plainte contre inconnu pour assassinat de son frère. Une enquête fut aussitôt ouverte ; elle ne donna aucun résultat.

On trouve le cadavre de M. Cadiou
Le 4 février 1914, coup de théâtre M. Jean Cadiou, frère du disparu, entreprenait dans la matinée des recherches aux environs de l’usine de la Grande-Palud. Il passait dans le bois de M. Macheron [Vacheront], situé à la Forêt, quand il remarqua un peu de terre fraîchement remuée. Il retourna la terre ; un morceau de drap apparut. Il alla immédiatement à l’usine prévenir de la découverte qu’il venait de faire. MM. Pierre Picard et le gardien de l’usine partirent avec M. Cadiou vers les lieux désignés on enleva un peu de terre et l’on reconnut le cadavre de M. Cadiou qui était couché sur le ventre, dans un trou de 30 centimètres.
Le Parquet de Brest, mandé aussitôt, était l’après-midi sur les lieux et Pierre lui-même aidait à l’exhumation du corps. Au cours de son travail, il se servait pour couper des ronces d’un couteau serpette que l’on supposera plus tard avoir servi à l’accomplissement du crime.

Pierre est arrêté
A la suite de cette découverte, Pierre était arrêté.
Quels faits motivaient donc cette arrestation ?
L’accusation relève contre Pierre l’animosité qu’il nourrissait à l’égard de M. Cadiou. L’ingénieur n’avait-il pas adressé, les 3, 16 et 23 juin 1913, contre son chef, trois lettres de dénonciation à M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres, au ministère de la Guerre, à propos d’un wagon de coton fourni à la poudrerie d’Angoulême et qui avait été payé deux fois ? A ce sujet, M. Cadiou avait eu une explication avec l’ingénieur en août 1913. Puis Pierre avait tenté de déchaîner une campagne de presse contre l’usine de la Grande-Palud.
A la suite de ces événements, M. Cadiou, qui s’en montrait affecté, avait songé à céder son usine à M. Legrand mais la combinaison ne réussit pas. Il avait résolu alors de renoncer aux commanditaires allemands et en avait prévenu M. Teimming [Temming] ; il avait racheté les actions détenues par divers membres de sa famille et à cet effet il avait prié Pierre de faire l’inventaire de 1913. Celui-ci était occupé à cette opération pendant le séjour de M. Cadiou à la Grande-Palud, du 17 au 30 décembre 1913.
De son côté, l’ancien directeur, M. Legrand voyant échouer la combinaison qu’il escomptait, avait décidé de fonder une usine concurrente à Daoulas, offrant à Pierre de le prendre à son service. Mais ce dernier était lié par ses engagements avec M. Cadiou, engagements qui l’empêchaient d’accepter toute fonction d’ingénieur en France et dans les colonies pendant un délai de quinze ans.
Or, après la disparition de M. Cadiou, dès le 10 janvier 1914, Pierre signait un traité avec la nouvelle société de Daoulas ; il se rétractait d’ailleurs le 12.
Contre Pierre sont retenues également des contradictions. Il avait dit n’avoir pas vu M. Cadiou depuis le 29 décembre, à 11 h. ½ du matin or, de très nombreux témoins affirment que M. Cadiou était à l’usine dans la matinée du 30 décembre ce jour-là, trois d’entre eux ont vu Pierre et M. Cadiou ensemble et le contremaître Bignard les a aperçus se dirigeant vers le chemin conduisant au bois où a été retrouvé le cadavre. Vers midi moins dix, Pierre est revenu seul à l’usine.
On n’a pas revu M. Cadiou depuis ce moment, déclare l’accusation, qui écarte les dépositions de plusieurs témoins assurant avoir vu M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix et Saint-Pol-de-Léon, et même le 4 janvier à Paris. D’après les conclusions de la justice, ces témoignages ne correspondent pas avec la vraisemblance et sont démentis par les faits.

L’AUTOPSIE DU CADAVRE

Une première autopsie du corps de M. Cadiou avait été faite par M. le docteur Rousseau, qui constata au cou de la victime une plaie, large de 14 centimètres, dont les bords présentaient des encoches semblant indiquer que l’on s’était repris à plusieurs fois pour frapper. Le couteau-serpette trouvé en la possession de Pierre fut considéré comme ayant pu être l’arme du crime et le médecin conclut que M. Cadiou avait été égorgé.
Cependant, ce premier examen médical ne fut pas jugé suffisant, et M. le docteur Paul, médecin légiste, fut commis pour autopsier à nouveau le corps, qui fut exhumé à cet effet le 17 février 1914.
Cette seconde opération amena une découverte qui modifiait totalement les premières conclusions. En effet, le docteur Paul retira de la face interne de la mâchoire intérieure une balle blindée du calibre 6 millimètres. Le projectile avant tout d’abord pénétré dans la nuque avait sectionné l’artère carotide et déterminé la mort. D’après le médecin, ce coup de revolver avait été tiré à courte distance et alors que M. Cadiou portait relevé sur la tête, le capuchon de son caoutchouc, au col duquel se remarquait un trou produit par le passage de la balle. Or, celle-ci était du même calibre qu’un revolver dont Pierre était possesseur.
Interrogé, celui-ci dit avoir acquis dans le courant de l’année 1912, chez M. Marie, armurier à Landerneau, un revolver du calibre 6 millimètres, mais ajouta l’avoir revendu en 1913 à un voyageur de commerce dont il ignorait le nom, et avoir acheté, sous le nom de Bignard, le 11 juin de la même année, un revolver de 8 millimètres chez M. Lelièvre, armurier à Brest.
Or, M. Marie, l’armurier de Landerneau contredit Pierre sur la date de l’acquisition du revolver de 6 m/m ; il affirme, ainsi que sa fille, que l’ingénieur avait effectué cet achat en 1913 et non en 1912. Pierre reconnut qu’il s’était trompé, persistant toutefois à affirmer qu’il avait cédé le revolver peu de jours après l’avoir acheté à un voyageur inconnu. Celui-ci fut recherché une prime ; fut offerte par la famille de l’ingénieur pour le faire découvrir : le voyageur ne se révéla jamais. M. Grivollat [Grivolat], expert armurier à Saint-Étienne, chargé d’examiner la balle homicide, la déclara en tous points conforme à celles vendues par M. Marie à Pierre en mai 1913.
Tels sont les faits relevés par l’accusation à la charge de Pierre et sur lesquels porteront les débats. Contestés par l’ingénieur dans la conclusion qu’en tire la justice pour établir contre lui la prévention d’assassinat, ils donneront lien, il faut s’y attendre à une discussion serrée entre la défense et le ministère publique.
On sait que Me Henry Robert assistera l’accusé à la barre et que c’est M. le Procureur de la République de Quimper. M. Cazenavette, qui occupera le siège du ministère public.
Enfin Me Floch, du barreau de Paris soutiendra les intérêts de Mme Cadiou, qui se porte partie civile.
Une belle joute oratoire accroitra encore l’intérêt de ce procès sensationnel.

Pierre est écroué

Quimper, 23 octobre. (De notre correspondant particulier) L’accusé Pierre s’est présenté à la maison d’arrêt dans la soirée de mercredi. Il venait de Lyon, où il occupait un emploi et avait passé par Landerneau, où habite encore sa femme, puis par Brest, où il avait tenu à s’entretenir avec son avocat.
Très calme en apparence, très correct, il s’est mis aussitôt à inspecter l’appartement qui lui était destiné à la prison et, comme l’éclairage électrique lui semblait défectueux, il l’a rectifié en un tour de main.
Il est à la pistole et se fait servir ses repas d’un hôtel voisin.

25 octobre 1919 – p. 3

AVANT LE PROCÈS DE QUIMPER
L’histoire de la voyante

Nos lecteurs qui se rappellent les principales phases de l’affaire Cadiou pour les avoir lues en 1914 dans l’Ouest-Éclair où elle fut longuement exposée pendant toute la durée de l’enquête auront été sans doute surpris que le récit que nous avons publié hier ne comportât pas la moindre allusion à la somnambule de Nancy, Mme Camille, dont il fut tant question. C’est que nous nous en sommes tenu à photographier, sinon dans son texte, du moins dans sa substance, l’ordonnance de renvoi du magistrat instructeur devant la Chambre de mise en accusation ; or cette ordonnance est muette sur l’intervention de la somnambule.
Nous avons noté cette omission, ayant bien l’intention de la réparer, et c’est ce que nous allons faire aujourd’hui ; constatons d’ailleurs que si l’ordonnance de renvoi ne parle pas de Mme Camille, cela ne veut pas dire que la justice s’en désintéresse. Le témoignage de la voyante a en effet été recueilli au cours de l’instruction et il sera entendu au cours du procès.

C’est M. Jean Cadiou qui plus d’un mois après la disparition de son frère, le 4 février 1914, avait découvert le cadavre de celui-ci dans un petit bois. On ne fut pas sans concevoir quelque étonnement sur les conditions de cette découverte ; il paraissait tout au moins étrange que le hasard seul eut guidé M. Cadiou dans ses recherches. Il fut donc sollicité de s’expliquer et M. Cadiou raconta à quelles inspirations il avait obéi. Une somnambule de Nancy, Mme Hoffmann, dite Mme Camille, avait, au cours d’une consultation, révélé à Mme Sainpy l’endroit où était enterré le cadavre. Mme Sainpy avait alors transmis le résultat de sa consultation à Mme Cadiou qui l’avait communiqué à
son beau-frère.
Voici ce qu’avait appris la voyante :
« M. Cadiou a bien été assassiné par un grand châtain, barbu, de 30 à 35 ans, aidé d’un autre plus petit qui faisait le guet. On lui avait tendu un piège pour le faire tomber, comme une corde, vers 4 ou 5 heures.
Une fois par terre il a reçu un gros coup au côté droit de la tête puis un autre dans le dos mais ce dernier était inutile, le premier l’avait assommé. Qu’on ne le cherche pas dans l’eau ; il n’y est pas, mais dans un talus près d’un petit bois ou dans un bouquet d’arbres. L’endroit est recouvert d’un peu de terre (à droite d’un moulin) pour cacher le corps. Il sera découvert et l’assassin sera pris. »
Sur la foi de ces déclarations, M. Cadiou avait entrepris les investigations qui avaient abouti à la découverte du corps. Mme Camille fut invitée à comparaître devant M. le Juge d’instruction qui l’interrogea mais elle ne fit aucune déclaration intéressante ; elle se rappelait bien avoir donné une consultation à Mme Sainpy, mais ignorait totalement la nature des renseignements qu’elle avait pu fournir pour cette raison qu’une fois réveillée elle ne se souvenait jamais de ce qu’elle avait dit pendant son sommeil.
Nous enregistrons cette intervention, sans vouloir nous prononcer sur les garanties qu’elle présente. Notons seulement qu’étant donné son caractère troublant, elle ne peut que contribuer au mystère dont on entoure le drame de la Grande-Palud.

26 octobre 1919 - p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
LES CHARGES contre l’ingénieur Pierre

C’est donc demain que sera évoquée devant les assises du Finistère l’affaire Cadiou. Pierre, l’ingénieur de la Grande-Palud aura à répondre du crime d’assassinat et, comme il l’a toujours fait, il se proclamera innocent. Nous avons exposé les faits, nous abstenant d’en dégager une conclusion qu’il appartient seulement à la justice d’émettre. Sur la valeur des charges pesant contre Pierre, les avis sont partagés les uns les jugent des plus graves, les autres en dénoncent la fragilité. Nous les résumons ici pour nos lecteurs qui apprécieront :
L’accusation relève contre Pierre :
1° Son animosité contre Cadiou. Les 3, 16 et 23 juin 1913, il adressa au ministère trois lettres de dénonciation contre son chef.
2° Son intérêt à faire disparaître M. Cadiou.
Pierre avait été sollicité par M. Legrand pour entrer dans une fabrique concurrente avec un traitement supérieur, mais ses engagements avec M. Cadiou l’en empêchaient.
3° Les événements du 30 décembre 1913 : Ce jour-là, Pierre et M. Cadiou sont vus ensemble se dirigeant vers le petit bois où plus tard sera retrouvé le cadavre ; Pierre revient seul à l’usine ; M. Cadiou ne reparaît plus.
4° Les résultats de l’autopsie le matin du 30 décembre, M. Cadiou avait bu une tasse de tapioca au lait ; dans l’estomac de la victime, on a retrouvé des traces de lait.
5° L’histoire du revolver : Une balle du calibre 6 millimètres a tué M. Cadiou ; Pierre possédait un revolver du calibre 6 millimètres que l’on n’a pas retrouvé et qu’il dit avoir vendu à un voyageur inconnu. Cette balle possédait un défaut de sertissage que l’on a remarqué sur plusieurs des balles qui ont été fournies comme pièces à conviction par M. Marie, l’armurier chez qui furent achetés le revolver et les balles possédés par Pierre.
6° La disparition d’un dossier de chez M. Cadiou M. Cadiou avait constitué un dossier pour répondre aux attaques dont il était l’objet ; ce dossier était compromettant pour Pierre. On sait qu’après la disparition de M. Cadiou, Pierre a pénétré seul dans la chambre de celui-ci à Landerneau, et qu’il a eu toutes facilités pour prendre le dossier.
Tel est le faisceau d’arguments contre lequel Pierre aura à se défendre. Il n’y manquera pas et nous pouvons nous attendre à des débats mouvementés.

27 octobre 1919 – p. 1 et 2

L’AFFAIRE CADIOU

QUIMPER, 26 octobre. (De notre envoyé spécial) Dans quelques heures, Pierre sera devant ses juges. Nous avons rappelé à nos lecteurs les principaux détails de l’affaire afin de leur permettre d’en suivre plus facilement les débats, dont l’Ouest-Éclair publiera chaque jour un compte-rendu. Ceux-ci, nous avons dit, seront présidés par M. Cordier, conseiller à la Cour de Rennes, qui a apporté à l’étude du volumineux et complexe dossier un soin méticuleux ; il possède donc une parfaite connaissance des faits. Sachant d’autre part les hautes qualités qui font de M. Cordier un de nos plus distingués magistrats, nous sommes assurés que ce procès sera dirigé avec toute la compétence et toute l’impartialité nécessaires.
M. Cordier aura pour assesseurs MM. de Baudre, président du tribunal de Quimper, et Alavoine, juge au tribunal de Quimper. M. Cazenavette, procureur de la République occupera le siège du ministère public : au banc de la défense sera Me Henri-Robert ; Me Floch du barreau de Paris, représentera la partie civile.
On compte 98 témoins ; il devait y en avoir davantage, mais quelques-uns sont morts sur les champs de bataille et d’autres n’ont pu être retrouvés.
Quelle sera la durée des débats ? Il est certain que si la Cour ne tient qu’une seule audience chaque jour, ils ne pourront être terminés pour la Toussaint, et pourtant on conçoit le désir de ceux qui seront retenus par l’affaire d’être libres à l’occasion des fêtes. A cet effet, tiendra-t-on des audiences matin et soir ? Cette solution sera peut-être envisagée.
Une affluence considérable est prévue aux audiences ; on viendra de Morlaix, de Landerneau, pour assister à l’épilogue de ce drame qui passionne l’opinion publique.
Mais combien pourront prendre place dans l’étroite enceinte de la Cour d’assises ? M. Cordier a prévu un important service d’ordre pour éviter que l’œuvre de la justice ne soit troublée par les bruits de la foule. Ce procès comporte assez d’éléments susceptible, de provoquer des incidents qui animeront les audiences, sans que s’y ajoutent les rumeurs extérieures.

28 octobre 1919 – p. 1 et 2

L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre a comparu devant ses juges

QUIMPER, 27 octobre (De notre envoyé spécial). Dans le décor bien simple de la salle des assises de Quimper a débuté aujourd’hui le procès de l’ingénieur Pierre, le dernier acte d’un drame dont le dénouement était attendu depuis cinq ans. Ces débats ne manquent pas de troubler la quiétude de la paisible cité qui va recueillir les derniers échos de cette retentissante affaire.
La curiosité agite les esprits. Chacun émet son opinion sur le cas de Pierre : Est-il innocent ? est-il coupable ? Une sorte de fièvre surexcite les populations et devant tant d’émoi s’efface l’impression de calme et de douceur qui se dégage habituellement du paysage de la vallée de l’Odet.
Ils sont nombreux ceux qui projettent d’assister à l’audience seulement pour voir Pierre. Mais il y a peu de place pour beaucoup de monde.
L’audience d’ouverture est fixée à midi. Bien avant l’heure, la salle, de dimensions restreintes, à laquelle des draperies rouges tendues le long des murs donnent un air solennel, s’anime des allées et venues de tous.
Les jurés, les témoins, les journalistes, envahissent la partie qui leur est réservée. Au fond, le public s’entasse derrière la balustrade.
Voici Me Henri Robert qui prend place à la barre assisté de Me Feillard, du barreau de Brest. Ce XXXXXX le sait, les défenseurs de l’accusé. Devant eux se tiennent Me Flach, avocat du barreau de Paris et Me Soudy, avoué à Quimper, qui représentent la partie civile. Un piquet du 116e assure le service d’ordre.
On remarque, au pied du bureau où siège la Cour, quantité de pièces à conviction : d’abord les effets de la victime, puis une pioche, un couteau de poche, un panier contenant des effets saisis au domicile de l’accusé, ainsi que d’autres effets, l’alliance de la victime, ses boutons de manchettes, deux revolvers, une boite ce cartouches semblables à celles trouvées, des douilles de cartouches un revolver saisi au domicile de Cadiou, une carabine Flobert, ainsi que quantité de scellés contenant des lettres divers, des télégrammes, etc.

L’ACCUSÉ

Soudain, un mouvement se produit dans la salle, c’est l’ingénieur Pierre, l’accusé, que quatre gendarmes introduisent. Il est venu à pied de la maison d’arrêt au Palais, ayant refusé la voiture qu’on lui proposait.
Vêtu d’un costume simple, Pierre donne dès le premier abord l’impression d’un homme parfaitement calme.
Les cheveux châtains, le visage rond avec une petite moustache tombante qui ombre les lèvres. Pierre lance il travers ses lunettes un regard oblique. Il s’assoit et parcourt des yeux l’ensemble de la salle ; on le sent vraiment tout à fait maître de lui.
Il est midi quand la Cour fait son entrée, composée du président, M. Cordier, conseiller à la Cour de Rennes, qu’assistent
MM. Baudre, président du tribunal de Quimper, Alavoine, juge, et Tanguy, avocat, assesseur suppléant.
M. Cazenavette, procureur de la République, prend place au siège du ministère public.
Le président déclare la session ouverte, et il est aussitôt procédé aux formalités préliminaires, qui consistent d’abord dans l’appel des jurés et la constitution du jury appelé à siéger. Sont désignés comme jurés titulaires :
Jurés titulaires MM. Barlou, président du jury ; Boscher, Lacroix, Callec, Pichon, Kervarec. Normand, Portier, Verrou, Beurrier, Lelay, Legac.
Jurés suppliants MM. Billand, Jézéquel.
Pierre a alors toute son attention concentrée sur les juges que lui désigne le sort.
M. Cordier adresse une courte allocution aux membres du jury, les priant d’oublier toute l’émotion, toute la passion soulevée par l’affaire de la Grande-Palud et d’être uniquement pénétrés du devoir qui leur incombe pour une œuvre de Justice. Puis chacun d’eux prête le serment d’usage.
M. Marzin donne alors lecture de l’acte d’accusation qui relate les faits reprochés à l’accusé. Les ayant longuement exposés ici dans notre numéro du 24 octobre, nous ne les reproduirons pas. Pendant toute cette lecture des pièces résumant les charges relevées contre lui, l’accusé garde un masque impassible. Par instants pourtant, il fait de la tête des gestes de dénégation en réponse aux accusations qui sont énumérées.
Puis c’est le long appel des témoins, qui sont au nombre de 107. On remarque Jean-Marie Cadiou, frère de la victime ; Mme Pierre, née Julia Juzeau, la femme de l’accusé, après avoir été sa domestique et sa maîtresse ; Mme veuve Cadiou, femme de la victime, ne répond pas à l’appel de son nom, elle ne viendra que demain. Quelques autres témoins font également défaut.

L’INTERROGATOIRE
PIERRE RÉVÈLE SON CARACTÈRE

Alors l’interrogatoire commence. Il est 1 h. 40.
– Accusé, votre nom ? demande le président.
D’une voix tranquille qu’il conservera pendant toute la durée de l’interrogatoire, l’accusé répond Pierre Louis-Désiré, 37 ans, né à Conches (Eure), ingénieur, habitant, 1.rue Saint-Nicolas, à Lyon, marié et père d’un enfant.
Le président tient alors à définir le caractère de Pierre
D. Vous êtes sournois et ne regardez jamais en face.
R. J’ai une maladie d’yeux qui m’en empêche.
D. J’ajouterai que vous ne répondez jamais en face. « C’est un homme, a dit de vous un témoin, qui calcule tout au millième ». Vous êtes violent également.
R. C’est vrai.
D. On cite le cas d’un chat que vous avez tue par plaisir.
R Non, M. le Président, je ne l’ai pas tué par plaisir, il mangeait au détriment de mon garde-manger. (Rires.)
D. N’avez-vous pas dit que tous tueriez un homme comme une mouche ?
R. C’est possible. Il veut mieux se faire craindre que de se taire aimer.
D. Vous avez dit encore : Si Cadiou veut me renvoyer, je le f… à l’eau.
R. Je ne m’en souviens pas.
M. Cordier relève encore les habitudes vulgaires de Pierre, qui fréquente des gens n’ayant pas le même rang social que lui, malgré l’éducation soignée que lui donna sa mère.
Me Henri Robert intervient à ce moment et prie M. Cordier de faire connaitre non seulement les renseignements défavorables à l’accusé, mais encore ceux qui lui sont favorables : « Votre impartialité, M. le Président, dit-il, vous en fait un devoir ».
Me Henri Robert est aussitôt autorisé par M. Cordier, à lire certains témoignages qui présentent Pierre comme un brave homme simple et serviable.
Le président poursuit par quelques renseignements sur la jeunesse de Pierre, qui sortit du collège Saint-François à Evreux avec le diplôme de bachelier ès-sciences et entra ensuite à l’École centrale.

L’ENTRÉE DE PIERRE CHEZ M. CADIOU
D. C’est le 1er septembre 1909 que vous avez contracté un engagement avec M. Cadiou comme ingénieur de l’usine de la Grande Palud. Votre contrat expirait en 1915. Il vous interdisait d’entrer dans toute industrie similaire à l’usine de la Grande Palud pendant une durée de 15 ans. Vous gagniez 3 600 fr. avec participation aux bénéfices. Que vous rapportaient ces bénéfices ?
R. 1.500 francs.

M. Cordier rappelle alors les origines de l’usine de la Grande Palud, fondée en 1907 pour le blanchiment des cotons employés à la fabrication des poudres, par un Allemand Tiemming [Temming] qui prit comme prête-nom M. Legrand.
En 1908 la presse ayant dénoncé l’origine allemande de la Grande Palud, celle-ci fut écartée des adjudications de l’État. L’usine ne pouvait continuer à fonctionner dans ces conditions ; elle fut vendue en 1909 à M. Louis Cadiou, qui constitua une nouvelle société avec Tiemmning [Temming] comme commanditaire. Pierre remplaça l’ingénieur allemand Greiss.
D. Quels étaient les bénéfices de l’usine, demande le président à l’accusé.
R. Je ne m’en souviens pas.

OU L’ON PARLE D’ALLEMANDS !

D. D’après vos propres aveux, ces bénéfices qui étaient au début de 30.000 francs ont atteint la somme de 185.000 francs. Aussi on ne comprend pas que vous ayez raconté, après la mort de M. Cadiou, que celui-ci s’était suicidé parce que la situation de l’usine était mauvaise.
P. Je noterai que si la situation financière de M. Cadiou était si prospère, il y a lieu de s’étonner qu’à chaque échéance il demandât de l’argent aux Allemands.
D. Mettez-vous donc toujours d’accord avec vous-même.
R. J’ai dit que M. Cadiou avait de l’argent, mais pas assez pour faire face aux charges considérables de l’usine.
Le président rappelle ensuite la campagne engagée contre Cadiou.
D. En quels termes étiez-vous avec lui, demande M. Cordier ?
R. En 1913, je voulais quitter l’usine.
D. Vouliez-vous partir, ou voulait-on vous renvoyer ?
R. Je voulais partir.
D. Jusqu’à ce moment-là, vos relations éraient bonnes avec M. Cadiou ?
R. Elles étaient correcte, c’est tout.

UNE DÉNONCIATION

D. Une lettre de dénonciation a été adressée en juillet au ministère de la guerre contre Cadiou à propos d’une livraison de coton à la poudrerie d’Angoulême payée deux fois en 1910 à M. Cadiou ; c’est vous qui en êtes l’auteur. Pourquoi avez-vous écrit cette lettre ?
R. Avant de quitter l’usine je tenais à bien dégager ma responsabilisé, et puis je voulais faire œuvre de Français.
D. Pourquoi avez-vous attendu trois ans pour faire votre révélation ?
R. Au début J’ai ri du tour joué à l’administration. Par la suite je me suis reproché mon silence.
D. Je constante que vos lettres de dénonciation coïncident avec les campagnes engagées contre M. Cadiou par M. Legrand, ancien directeur de la Grande Palud.
R. J’ignorais totalement cette campagne.
D. Vous saviez bien que si un wagon a été payé deux fois à M. Cadiou, c’est par suite d’une erreur et non par suite d’une faute.
R. Oui, mais l’erreur a permis une faute dont on a profité et je ne voulais pas que cette faute m’incombe.
A ce moment se place un incident.
M. Cordier invoquant une pièce de l’instruction, Pierre réplique avec énergie : « L’instruction fut une horreur ».
M. Cordier. Je vous interdis de parler en ces termes de la Justice.
Me Henri Robert. Nous avons le droit d’apprécier ce qu’a fait l’instruction et ce qu’elle n’a pas fait.
M. Cordier lit une seconde lettre de dénonciation adressée par Pierre à la presse et dans laquelle l’accusé met en cause M. Cloarec député de Morlaix, et M. Goude, député de Brest. Pierre explique avoir cité ces deux personnalités politiques parce qu’il estimait qu’elles pouvaient avoir des choses intéressantes à révéler.
L’audience suspendue à 15 h. 15 reprend à 15 h. 30.

AUTOUR D’UNE DATE

M. Cordier aborde alors les faits mêmes, c’est-à-dire le crime reproché à Pierre. Tout d’abord il trace un rapide portrait de la victime. M. Cadiou, âgé de 41 ans. Il avait bon domicile à Paris, rue du Cherche-Midi, où il habitait avec sa femme et ses enfants. Il était très attaché aux siens et exprimait souvent la peine qu’il éprouvait à s’en séparer.
Le 17 décembre 1913. Il se rendu à la Grande-Palud, comptant revenir à Paris le 31 décembre ou le 1er janvier 1914.
Puis la discussion s’engage sur la date du 30 décembre jour que l’information fixe pour être celui du crime commis par Pierre.
Ce jour-là, interroge M. Cordier, M. Cadiou se rendit à l’usine dans la matinée. Est-ce vrai ?
Pierre répond : « Il est possible qu’il y soit venu, mais je ne l’ai pas vu ce jour-là. Je l’ai vu le 29 décembre pour la dernière fois.
D. Vous savez que 36 témoins vous contredisent, affirmant avoir vu le 30 décembre M. Cadiou à l’usine. Vous seul ne l’auriez donc pas vu ? Bien plus, trois témoins déclarent formellement que le 30 décembre, vous êtes sorti avec M. Cadiou de l’usine à 11 heures du matin. Ils donnent ce détail qu’il avait son capuchon relevé.
R Je suis sorti le 29 décembre, mais pas le 30, avec M. Cadiou Les témoins intervertissent les dates.
Le président signalant plusieurs témoignages à charge, Pierre riposte : « un homme ne dit pas la vérité pour cette seule raison qu’il est témoin et qu’il a prêté serment. Vous connaissez le proverbe : Errare humanum est.
D. Cadiou n’étant pas rentré à paris à la date prévue Mme Cadiou voue adresse un télégramme le 31 décembre, vous demandant ce qu’il est devenu. Vous ne l’avez reçu que le 1er janvier, il avait subi du retard. Pourquoi n’y avez-vous répandu que le 2 janvier ?
R. Le télégramme de Mme Cadiou m’étant parvenu avec un retard, je n’y attachai guère d’importance, pensant que dans l’intervalle M. Cadiou avait pu rentrer.
D. Vous êtes allé seul dans l’appartement de M. Cadiou au début de janvier. Or, un dossier que celui-ci avait constitué contre ses adversaires et qui devait être déposé chez lui a disparu.
Pierre réplique : « Qui vous dit que dossier était déposé chez M. Cadiou ? Personne ne l’a vu.
Le président signale alors toutes les mystifications successives auxquelles donna lieu la disparition de M. Cadiou. C’est une lettre qui vient de Boulogne et dont le signataire dit être M. Cadiou. Une autre lettre révèle la présence du disparu au Havre. Une autre lettre révèle la présence du disparu au Havre. Une dit qu’il s’est suicidé à Rouen. On compte 300 lettres anonymes versées au dossier.
Le président fait allusion à l’intervention de la somnambule de Nancy, Mme Saimpy [Sainpy], au sujet de laquelle il émet des réserves. C’est sur la foi de cette révélation que M. Jean-Marie Cadiou, entreprenant des recherches découvrit le cadavre de son frère le 4 février 1914 dans le petit bois, situé à 400 mètres du moulin de Caroff.
D. Pierre, quand vous apprenez la découverte du cadavre, vous êtes agité ému ; pourquoi cette attitude ?
R. C’est tout naturel que cette nouvelle m’ait surpris, émotionné.
D. Vous vous êtes rendu sur les lieux. Comme des gendarmes vous posaient des questions, avant que la moindre accusation ait été portée contre vous, vous vous êtes de suite écrié : « Ce n’est pas moi ».
R. Je savais que beaucoup me désignaient comme l’assassin.
D. Vous avez pris le caoutchouc que portait le cadavre, et vous vous êtes empressé de le nettoyer. Pourquoi ?
R. Je ne l’ai pas fait de mon propre mouvement, quelqu’un m’en avait chargé.
Ainsi qu’on le voit, Pierre a une réplique à tout. Quand il ne nie pas, il explique. Par instants, la discussion est très serrée, très âpre, et Pierre, généralement calme, hausse le ton, devient énergique.

APRÈS L’AUTOPSIE

Le président parle ensuite des résultats de l’autopsie. Une première opération fut pratiquée par le docteur Rousseau, médecin-légiste, qui conclut que M. Cadiou avait été égorgé. Il portait en effet une large plaie au cou.
Mais deux lettres anonymes parvenaient au parquet, dénonçant l’insuffisance de l’examen médical. La justice en tint compte et le docteur Paul médecin-légiste à Paris fut commis pour procéder à une nouvelle autopsie. Celle-ci révéla la présence à la face interne de la mâchoire inférieure de la victime la présence d’une balle du calibre de 6 millimètres. Donc, M. Cadiou, outre qu’il avait été frappé d’un coup de couteau, avait reçu un coup de revolver. On sait que Pierre possédait un revolver de 6 millimètres qu’on n’a pas retrouvé et que celui-ci dit avoir vendu en 1913 à un voyageur de commerce inconnu.
Le président demande à Pierre s’il persiste dans ses déclarations.
R. Parfaitement. J’ai fourni toutes les indications susceptibles de guider les recherches en vue de retrouver le voyageur. Si j’avais pu mieux le désigner, je l’aurais fait.
Le président note que la balle retrouvée sur le cadavre de Cadiou présente une défectuosité qui se remarque sur les balles livrées par M. Marie l’armurier de Brest, chez qui Pierre acheta son revolver.
Ce détail est impressionnant, observe M. Cordier.
Puis le président insiste sur l’intérêt que pouvait avoir Pierre à la disparition de M. Cadiou. Sollicité d’une part par MM. Legrand et Rocher d’entrer comme ingénieur à l’usine concurrente que ceux-ci fondaient à Daoulas, d’autre part empêche, par les engagements qui le liaient à M. Cadiou, d’accepter cette proposition, Pierre ne pouvait que profiter de la mort du directeur de la Grande Palud.
L’interrogatoire est terminé.
Me Flach et Henri Robert engagent un court échange d’observations. Il est 6 heures et demie. L’audience est levée.
Les débats reprendront demain matin à 9 heures.

A la fin de notre compte rendu, nous tenons à exprimer notre reconnaissance à M. le président Cordier, qui a pris toutes les dispositions propres à faciliter la tâche de la presse. Félicitons également l’administration des Postes pour la parfaite organisation du service télégraphique et téléphonique assuré par un personnel actif et dévoué.

29 octobre 1919 – p. 1 et 2

L’AFFAIRE CADIOU
L’AUDITION DES TÉMOINS

QUIMPER, 28 octobre. (De notre envoyé spécial)
Terminé hier sur l’interrogatoire de l’accusé, les débats ont repris ce matin à 9 heures par l’audition des témoins. Nous avons dit que l’on en comptait 107. Parmi eux en figurera un nouveau qui ne fut pas entendu au cours de l’instruction close en 1914 pour cette raison qu’il s’est révélé durant le mois d’octobre courant. Il s’agit du nommé Gabriel Tonnard, âgé de 45 ans, charpentier à Cléder qui le 8 octobre dernier seulement a raconté au commissaire de police de St-Pol-de-Léon, que M. Cadiou avait été assassiné par six individus sur la route de Morlaix à Brest. Cette déposition, assez abracadabrante, qui reproduit une version déjà servie il y a cinq ans, et jugée fantaisiste à cette époque, ne modifiera pas sans doute le cours de l’affaire.
Celle-ci, on a pu le voir, s’est déroulée pendant la première audience sans incident notable, sans coup de théâtre, ce qui paraît avoir déçu le public, venu peu nombreux ce matin. Cela ne signifie pas que la population de Quimper s’en désintéresse. On en parle beaucoup en ville, et pour être impartial, disons que l’impression qui s’en dégage jusqu’à présent est plutôt favorable à l’ingénieur Pierre. Sans que je le questionne, un garçon d’hôtel qui parait s’intéresser beaucoup au procès, se fait l’écho de l’opinion qu’il a recueillie.
Pierre me dit-il, il sera acquitté, c’est sûr.
D. Vous vaticinez ? lui dis-je.
R. Oui, je suis vacciné.
D. Mais non, je vous demande si vous avez le don de prédire comme Mme Saimpy [Sainpy], la somnambule de Nancy.
R. Je ne suis pas somnambule, Monsieur mais je n’ai pas besoin de dormir et de fermer les yeux pour y voir clair. Moi, je vous dis que Pierre sera acquitté
Avant la fin de la semaine, nous serons sans doute fixés sur la valeur de cette opinion.

LE DÉFILÉ COMMENCE

Mais revenons à l’audience. On remarque à côté de Me Flach, son avocat, Mme veuve Cadiou. Le fils de la victime est également présent.
Voici Pierre qui prend place à son banc. Il a conservé sa même physionomie sereine, qu’éclaire par instant un imperceptible sourire, comme un reflet de confiance.
Le défilé des témoins commence. Les premiers entendus fournissent des renseignements sut l’usine de la Grande Palud.
C’est tout d’abord, M. Robert, notaire à Landerneau, un ami de M. Cadiou dont il fait l’éloge. Il s’est occupé de ses intérêts qui, dit-il, étaient prospères.
D. Avez-vous cru au suicide de M. Cadiou ? interroge le président.
R. Oh, non, jamais.
Le témoin n’a rien à dire sur le compte de Pierre. Il rapporte seulement cette observation qu’il a recueillie de différentes personnes qui s’étonnaient que Pierre ait pris aussi peu de précautions pour inhumer le cadavre de M. Cadiou, alors qu’en sa qualité de chimiste il disposait de tant de moyens pour le faire disparaître.
M. Joncour, avoué à Quimper, se borne à rappeler quelques conversations qu’il eut avec M. Cadiou et avec Pierre sur la situation de l’usine et sur le désaccord qui existait entre le directeur et l’ingénieur.
M. Menessier [Ménnessier], commissaire spécial à Brest, expose les résultats de son enquête sur l’affaire Cadiou. Il cite ce propos attribue à M. Legrand qui projetait d’acheter l’usine de la Grande Palud : « Il faut que M. Cadiou disparaisse par n’importe quel moyen ». M. Legrand avait une grande confiance dans Pierre, auquel, il comptait conserver la direction de l’usine.
Me Flach prie M. Menessier [Ménnessier] de rappeler l’enquête à laquelle il se livra sur les origines de la Grande Palud.
D. Jusqu’à quel moment avez-vous retrouvé les traces de l’ingérence allemande dans l’affaire de la Grande Palud, demande l’avocat ?
R. Jusqu’en novembre 1913,
Me Henry Robert approuve, visiblement heureux de cette constatation.

LE CONCURRENT DE LA GRANDE PALUD

M. Legrand, ancien directeur de la Grande Palud, et prête-nom de l’allemand Teinming [Temming], avant que M. Cadiou ne devint directeur, ne se présente pas à l’audience, étant retenu par la maladie. M. le procureur donne lecture de son témoignage. Celui-ci- a trait aux négociations engagées en 1913 avec Cadiou par M. Legrand, qui voulait racheter l’usine. Cette combinaison n’ayant pas abouti, M. Legrand songea, avec M. Rocher, à créer une usine à Daoulas et fit des offres à Pierre qui accepta. M. Legrand nie avoir tenu les paroles rapportées plus haut par M. Menessier [Ménnessier]. On a tout simplement dénaturé le sens d’une conversation qu’il tenait avec M. Rocher. M. Legrand reconnaît avoir menacé de divulguer la participation allemande à l’usine de la Grande Palud au cas où M. Teinming [Temming] ne tiendrait pas ses engagements envers lui. Il en fut toujours dissuadé par M. Cloarec député de Morlaix.
On lit également la déposition de M. Rocher, qui est décédé, et qui, avec M. Legrand, combina le projet de rachat de la Grande-Palud, et plus tard la création de l’usine de Daoulas.
M. Prat, sous-directeur de banque à Brest, se borne à fournir des renseignements sur la situation financière de M. Cadiou.
Lecture est alors donnée du témoignage de M. Cloarec député de Morlaix, décédé. Celui-ci était très lié avec M. Cadiou, qui lui signala les ennuis que lui créaient ses adversaires. M. Cloarec intervint auprès du ministère pour M. Cadiou. On lui objecta alors les accusations dont était l’objet le directeur de la Grande-Palud. M. Cloarec n’insista pas, ne voulant pas soutenir un homme qui aurait commis des actes répréhensibles ; il prévint M. Cadiou, qui se déclara en mesure de se justifier. M. Cloarec proteste en terminant contre les insinuations dont il fut l’objet et qui visaient à atteindre en lui l’homme politique,

Un point important

M. Jan, notaire à Brest, M. Duval, ancien commis greffier à Brest, parlent du contrat conclu par Pierre avec M. Legrand et M. Rocher. A ce propos, l’accusé affirme qu’il ignorait que la nouvelle usine dans laquelle il allait entrer pût être similaire à celle de la Grande-Palud. On ne lui avait jamais révélé qu’elle était destinée à traiter les cotons : « Si je l’avais su, dit l’ingénieur, je n’aurais pas accepté l’offre de M. Legrand. »
Ce point est très important Pierre, ignorant en effet qu’il s’agissait d’une industrie similaire, n’était plus lié par son contrat avec M. Cadiou Il n’avait par conséquent aucun intérêt à le faire disparaître.
M. Freundt, juge de paix à Landerneau, s’est rendu le 4 février 1914 sur les lieux où venait d’être découvert le cadavre de M. Cadiou. Il posa quelques questions à Pierre, qui lui répliqua : « Est-ce que vous me soupçonneriez ? Il a vu Pierre aller à un ruisseau voisin laver le caoutchouc de la victime.

La déposition de Mme Vve Cadiou

L’huissier appelle Mme veuve Cadiou. Un mouvement d’attention se produit et la femme de la victime, qui est assise auprès de son avocat, se lève. De mise simple, Mme Cadiou ne fait aucune déclaration sensationnelle. Elle se borne à rappeler que, privée de nouvelles de son mari après le 30 décembre 1913, elle pressentit aussitôt qu’un malheur était arrivé et c’est pourquoi elle télégraphia à tous ses parents. Elle ne tarda pas à avoir la conviction que son mari était assassiné.
Le président demande à Mme Cadiou :
« Vous saviez que votre mari et Pierre étaient en désaccord ? »
R. Oui, Monsieur le président, la vie était intenable entre eux depuis juillet 1913.
D. On a répandu des bruits au sujet de la mésentente qui aurait régné dans votre ménage ?
R.- Oh ! c’est absolument faux, nous étions très unis.
M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, succède à sa belle-sœur. Il rappelle dans quelles conditions il retrouva, le 4 février, le cadavre de son frère dans le petit bois de la Grande-Palud.
Le président interroge : « Ce sont les révélations de la somnambule qui vous ont guidé ?
R. J’ai toujours eu la conviction que le corps de mon frère était aux abords de la Grande-Palud et c’est toujours de ce côté que mes investigations se sont portées.
D. Vous avez observé l’attitude de Pierre en présence du cadavre de votre frère ?
R. Oui. Il paraissait perdre contenance.
M. Cadiou n’n sait pas davantage.
Quelques autres témoins précisent des points de détail, et l’audience est levée à 11 heures 45.

M. GABRIEL TOUNARD SERA CITÉ

A 2 heures de l’après-midi, les débats débutent par une intervention de Me Flach [Floch], qui insiste pour l’audition du nouveau témoin, M. Tounard, dont nous parlons au début de ce compte rendu, et qui n’a pas été cité.
Le ministère public fait droit à la demande de l’avocat de la partie civile : « Je le convoquerai déclare le procureur de la République. Cela nous permettra tout au moins de nous rendre compte s’il n’est pas la victime de quelque trouble mental. »

A-t-on vu M. Cadiou le 30 décembre ?

Les témoins qui défilent ensuite sont ceux qui affirment avoir vu Cadiou la 30 décembre. Tout d’abord Mme Léost, sa femme de chambre. Elle dit que M. Cadiou a quitté sa chambre le mardi 30 décembre au matin, après avoir déjeuné de tapioca au lait. Il était vêtu de son costume cycliste, le même que portait le cadavre.
D. Vous êtes sûre de la date ?
R. Oh oui. bien sûre.
D. M. Cadiou vous avait dit de préparer son feu pour son retour ?
R. Oui. Il n’est pas revenu.
On présenta au témoin les effets que portait Cadiou quand son corps fut retrouvé notamment la casquette. Mme Léost ne la reconnait pas pour être celle qu’avait M. Cadiou le 30 décembre (mouvement de surprise).
M. Guillou, ancien comptable à l’usine n’a pas vu M. Cadiou le 30 décembre. On le confronte avec le témoin précédent, mais il maintient sa déclaration.
M. Autret, charcutier à Landerneau, a croisé M. Cadiou dans la matinée du 30 décembre.
M. Pierre Boublin [Boulben], la veuve Quéméneur débitante, témoignent le même fait.
M. Louis Dolou, chauffeur, a vu dans la matinée, du mardi 30 décembre, vers 11 heures. M. Cadiou et Pierre sortir de l’usine. Il est catégorique, mais l’ingénieur ne l’est pas moins pour riposter que ce jour-là il n’est pas sorti avec M. Cadiou, qu’il n’a pas vu. « Le témoin est sans doute de bonne foi ajoute-t-il, mais il fait erreur sur la date.

LES TÉMOINS SE CONTREDISENT

M. Yvinec, journalier à l’usine de M. Cadiou, a vu celui-ci le 30 décembre. C’était un mardi, il l’avait vu la veille, le 29, un lundi ; il se le rappelle très bien. Le lundi, M. Cadiou avait son caoutchouc sur le bras, il ne l’avait pas le mardi (D’autres témoins soutiennent pourtant que le mardi Cadiou avait son caoutchouc, le caoutchouc qui fut retrouvé sur le cadavre. Il y a donc contradiction).
M. Couloignier, cultivateur, fait une déposition analogue à la précédente, sauf en ce qui concerne le caoutchouc que M. Cadiou portait, d’après lui, le 30 décembre.
On a recours à un interprète pour traduire les dépositions de plusieurs témoins qui ne savent que le breton. Ce sont MM. Lioquet, Guyauer, Broudun, Bellec, Simon, Kerboul, Mobian, Postec, Bourhis, Kerdoncuff, Cavaloc, Godec, Morvan. Ce sont tous des ouvriers de la Grande-Palud. Est-ce le 29 ou le 30 qu’ils ont vu M. Cadiou à l’usine, et l’ont-ils vu avec Pierre le 30 ? Telles sont les questions qu’ils sont appelés à résoudre. Ils sont beaucoup moins précis qu’ils ne l’ont été au cours de l’instruction. Ils se contredisent même, la mémoire leur faisant défaut, ce qui s’explique au bout de six ans.
Ce furent les derniers témoins entendus à cette audience, assez monotone du reste, qui s’acheva à 6 heures.
Il reste une cinquantaine de dépositions. Aujourd’hui, on entendra notamment la voyante de Nancy Mme Hoffmann et non Mme Saimpy [Sainpy], comme nous l’a fait dire hier une erreur. Une petite séance de spiritisme ne manquera pas de donner un intérêt tout spécial aux débats, qui, contre l’attente de beaucoup, furent peu animés jusqu’à présent.
Audience ce matin à 10 heures.

30 octobre 1919 – p. 1 et 2

L’AFFAIRE CADIOU
LES TÉMOINS DE LA DÉFENSE

Quimper, 29 octobre. (De notre envoyé spécial).
Chambrée peu garnie A l’audience de ce matin, qui s’ouvre à 10 heures. Et pourtant cette audience ne sera pas dénuée d’intérêt.
Pierre fait son entrée serre la main de ses défenseurs, et toujours placide considère de son regard atone la salle.
A la requête de Me Henri Robert, on fait appeler M. Le Coz, commissaire de la police mobile, qui n’avait pas été cité plus tôt, car on le disait mort. Or, M. Le Coz est bel et bien vivant, et sa déposition le sera également, au point de produire sensation.
M. Le Coz fut désigné le 9 février 1914, pour s’occuper de l’affaire Cadiou. Le commissaire a recueilli le témoignage de M. Baron, vétérinaire à Morlaix, qui lui a assuré avoir vu Cadiou le 31 décembre ou le 1er janvier à Morlaix.

Une déposition sensationnelle

M. Baron, dit le témoin, était formel pour l’une de ces deux dates et sa femme, Mme Baron, confirme le fait.
M. Le Coz note encore ceci : Mme Lespagnol, cultivatrice a vu dans la nuit du 27 au 28 janvier 1914, une lumière à l’endroit où quelques jours plus tard on retrouvait le cadavre de M. Cadiou. Elle crut à un feu follet. Le petit pâtre qui l’accompagnait, voulant s’en rendre compte, monta sur le talus de la route. Au même instant la lumière s’éteignit
Me Henri Robert. Monsieur le commissaire, n’avez-vous pas reçu l’ordre, le 19 février, alors que vous procédiez librement à votre enquête pour la manifestation de la vérité, n’avez-vous pu reçu l’ordre de n’agir que d’après les prescriptions du Parquet de Brest ?
Le Témoin. J’ai en effet reçu la consigne de n’obéir qu’aux instructions qui me seraient données.
Me Henri Robert. C’est entendu, vous n’aviez plus la même liberté, la même indépendance.
M Flach. Je prierai le témoin de me dire s’il avait le sentiment que l’on portait atteinte a son indépendance.
R. Je répète qu’à partir du 19 février, j’ai agi avec des pouvoirs limités.
Me Flach. Messieurs les jurés retiendront et apprécieront.
Ensuite reprend le défilé des témoins, que
Retenons celle de l’ouvrier Kervestin, qui affirme avoir vu le 30 décembre Cadiou et Pierre sortir ensemble à 11 heures du matin. Il précise : « C’était le lendemain de la foire et ce jour-là il y avait une avarie la machine de l’usine. Cet événement n’a pu se produire le 29, car je ne suis pas allé à l’usine ce jour-là. J’étais à la foire ».
Me Feillard. Comment se fait-il que le témoin ait déclaré au cours de l’instruction à M. Le Coz qu’il avait passé à l’usine dans la matinée du 29 ?
Le ministère public. Il est possible que les souvenirs du témoin aient été imprécis à ce moment-là.
Et Pierre de répliquer : Comme ils le sont aujourd’hui quand il dit m’avoir vu le 30 avec M. Cadiou.
Le contremaitre Bignard comparait à son tour à la barre. Lui aussi assure que M. Cadiou et Pierre sont sortis ensemble de l’usine le 30 décembre. C’est également lui qui a entendu Pierre menacer de fiche à l’eau Cadiou s’il était renvoyé de l’usine.
Me Henri Robert. Je tiens à présenter une observation au sujet des dates du 29 et eu 30 décembre et à prévenir dès maintenant MM. les jurés qu’elles n’ont aucune importance, puisque nous établiront plus tard que M. Cadiou était encore vivant le 31 décembre (Mouvement d’émotion).
M. le docteur Prouff, de Morlaix, est interrogé au sujet de la lettre anonyme qui avait dénoncé l’insuffisance de l’autopsie du docteur Rousseau, et lui fut attribuée. Le docteur Prouff s’en défend avec un calme qui est la meilleure preuve de sa loyauté.

L’HISTOIRE DE LA VOYANTE

Enfin on arrive à l’histoire de la voyante. L’auditoire devient particulièrement attentif et dans l’audience de la salle on sent passer comme un fluide d’intérêt passionné, communiqué par l’évocation de cette séance de somnambulisme.
Voici d’abord Mlle Guilmier, de Paris. C’est la sœur de Mme veuve Richard, belle-mère de M. Cadiou. A ce titre, elle était liée avec Mme Saimpy [Sainpy], de Nancy, qui était elle-même en relations avec la famille Cadiou.
Dans le courant de janvier 1914 elle reçut une lettre de Mme Saimpy [Sainpy], la priant de lui envoyer des objets ayant appartenu à M. Cadiou, pour les remettre à une somnambule. Mlle Guilmier prévint Mme Richard, qui confia à sa sœur des gants et une cravate de M. Cadiou. Ceux-ci furent alors transmis par Mlle Guilmier à Mme Saimpy [Sainpy]. On lit une déclaration de Mme Richard, aujourd’hui décédée, qui confirme en tous points le précèdent témoignage.
Mme Saimpy [Sainpy] est introduite à son tour.
D. Vous croyez aux somnambules ? interroge M. Cordier, l’air septique.
R. Ma foi, oui, répond le témoin. C’est mon droit.
Mme Saimpy [Sainpy] rend compte alors de sa consultation chez la voyante, Mme Hoffmann. Celle-ci étant endormie, Mme Saimpy [Sainpy] lui soumit les gants et la cravate de M. Cadiou.
Ces objets appartiennent à un homme, vaticina Mme Hoffmann.
Le Président. Il faut être extra-lucide pour trouver cela (Rires).
Puis la somnambule, l’air inspiré, continua : « M. Cadiou a bien été assassiné par un grand châtain, barbu, de 30 à 35 ans, aidé d’un autre plus petit, qui faisait le guet. On lui avait tendu un piège pour le faire tomber, comme une corde, vers 4 ou 5 heures. Une fois par terre, il a reçu un gros coup au côté de la tête, puis un autre dans le dos mais ce dernier était inutile, le premier l’avait assommé. Qu’on ne le cherche pas dans l’eau il n’y est pas, mais dans un talus près d’un petit bois, dans un bouquet d’arbre. L’endroit est recouvert d’un peu de terre (à droite d’un moulin), pour cacher le corps. Il sera découvert, et l’assassin sera pris.
Ainsi dépose Mme Saimpy [Sainpy].
Le Président. On a prétendu que toute cette histoire avait été inventée par la famille Cadiou, qui savait où se trouvait le cadavre, et qui pour expliquer sa facile découverte, avait eu recours a un subterfuge.
Mme Saimpy [Sainpy] indignée. Oh non ; je ne me serais pas prêtée à une semblable comédie.

La somnambule ne sait rien !

L’huissier appelle Mme Hoffmann. C’est la somnambule, son entrée excite la curiosité du public, et pourtant Mme Hoffmann est une personne bien simple, qui ne se distingue par aucun caractère particulier. Son témoignage est des plus banal. Elle ne sait rien. Tout ce qu’elle se rappelle, c’est que
Mme Saimpy [Sainpy] est venue la consulter. Sa grand’mère, âgée de 82 ans, la plongea dans le sommeil.
Pour vous communiquer le fluide ! Interrompt le président.
R. Oui, et c’est tout et que je me rappelle.
D. Mais quelles révélations avez-vous faites ?
R. Oh je n’en sais rien, je ne me rappelle jamais ce que j’ai dit, quand je suis endormie. Je me souviens seulement qu’à mon réveil, j’étais en larmes et que Mme Saimpy [Sainpy] me dit : « Puissiez-vous avoir dit la vérité ! »
Avant de suspendre l’audience, le président donne lecture d’une lettre qui vient de lui parvenir et qui est signée Cloarec : « Dans une heure je vais mourir, déclare l’auteur de cette lettre, et je tiens à faire savoir que Cadiou avait l’intention de se suicider. »
Encore une mystification.
Sur ce l’audience est suspendue à midi 15.

LA DÉPOSITION DE Mme PIERRE

Elle est reprise à 2 heures. Après quelques témoignages sans intérêt, Mme Pierre, née Julia Juzeau, est introduite. C’est la femme de l’accusé, et son témoignage ne manquera pas de produire une certaine émotion.
Mme Pierre prévient d’abord la Cour que ses souvenirs sont assez Imprécis au bout de six ans.
Le Président. Je vais vous les rappeler. Vous étiez domestique et l’amie de Pierre au moment où les événements se sont produits.
R. C’est exact.
D. Votre mari avait un revolver en 1913.
R. C’est possible, mais cela m’intéressait bien peu.
D. Pierre vous a-t-il fait part de la vente de son revolver ?
R. Oui je l’ai entendu dire qu’il l’avait cédé à un voyageur.
C’est tout ce que sait Mme Pierre, qui se retire pour faire place à M. Marie, armurier à Brest [Landerneau] à qui Pierre acheta son revolver en 1913. L’ingénieur avait d’abord donné comme date l’année 1912, et s’était rétracté ensuite.
LE PRÉSIDENT. Pierre, pouvez-vous expliquer cette erreur de date.
R. Parfaitement, j’étais dans un état pitoyable après mon arrestation. Très troublé, j’ai donné une date inexacte, que j’ai rectifiée par la suite. Le fait seul que j’ai indiqué chez qui j’avais acheté mon revolver prouve ma bonne foi.
…Bossard ! appelle l’huissier.
C’est un gardien de nuit de la Grande-Palud qui a été très intimement lié à l’affaire, puisqu’il fut impliqué à certain moment dans les poursuites.
Le Président l’interpelle à brule-pourpoint : « Vous avez raconté un tas d’histoires. Vous avez prétendu que c’était vous qui aviez découvert le cadavre de M. Cadiou et que vous l ‘aviez recouvert de terre. »
Bossard n’est pas du tout satisfait de cet accueil, et il se fâche : « Je ne suis pas venu ici peur me faire insulter, aussi je préfère m’en aller ». Et il s’en va. La salle rit de l’incident.

Ceux qui ont vu Cadiou après le 30 décembre

Maintenant nous allons entendre toute une série de témoins de la défense qui affirment avoir vu Cadiou après le 30 décembre. C’est M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Morlaix [Brest], qui est catégorique. II affirme avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre au soir, le lendemain du jour auquel l’accusation fixe le crime. Il a salué M. Cadiou sur le quai de la Gare et lui a parlé. Il se base pour fixer cette date sur ce fait que le même jour il a signé une pièce comptable chez Me Erussard, notaire.
M* Henri Robert. J’attire l’attention sur la valeur de ce témoignage émanant d’un homme dont l’opinion doit faire autorité.
Le Président insiste : C’était bien le 31 décembre ?
Le témoin Oui j’en suis absolument sûr.
La déposition de M. Le Meillet [Lemeillet], négociant à Morlaix est encore plus troublante Ce témoin n’a pas seulement vu Cadiou le 31 décembre, mais il a échangé ce jour-là quelques paroles avec lui, sur le quai de la gare de Morlaix.
Me Henri Robert signale alors les lacunes de l’instruction, qui n’a pas tenu compte de ces dépositions. Mais les termes de la défense ne conviennent pas à M. le Président, qui la rappelle à plus d’égards envers la justice.
Me Henri Robert. Je n’outrage personne, je constate un fait.
M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice de Morlaix, a vu Cadiou à 7 heures et demie du soir à la gare de Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier, Cadiou le salua de ces mots : « Bonjour, Le Gall ». Et le témoin répondit : « Bonjour, Monsieur Cadiou ». Cadiou était vêtu d’un costume cycliste.
Le président. Vous avez bien reconnu le directeur de la Grande-Palud ?
R. Je jure que c’était lui ! Je le jure ! (sensation).
M. Le Gall, officier de marine, fils du précédent, qui accompagnait son père, parle dans le même sens.
Mme Le Gall se rappelle que son mari lui fit part de sa rencontre avec M. Cadiou le 1er janvier. Mlle Quéméner confirme toutes ces déclarations.

M. CADIOU AVAIT-IL UN SOSIE ?

Après une suspension d’audience, M. le président Cordier donne lecture d’une lettre du capitaine Blanc, qui fut considéré contint le sosie de M. Cadiou. Malade, il ne peut se présenter à l’audience. Le capitaine Blanc affirme dans sa lettre qu’on ne l’a jamais confondu avec M. Cadiou.
M. Le Cabon, facteur des télégraphes, qui est entendu ensuite, a vu, à 8 heures 20 du matin, à Morlaix, M. Cadiou, qui portait un costume cycliste. Comme les précédents témoins, il est formel. « Je n’ai pas pu me tromper, appuie-t-il.
M. Caramour, couvreur, a vu M. Cadiou entrer le 1er janvier au café des Terrasses à Morlaix. Il est contredit par M. Le Picart, propriétaire du café, qui ce jour-là, n’a pas reçu la visite de M. Cadiou. Qui a raison ?
Il y a encore M. Prigent, commerçant à Morlaix, qui a vu Cadiou le 1er janvier.
M. Baron, vétérinaire, l’a croisé le 31 décembre sur le quai de la gare de Morlaix. Il dit à sa femme : « Tiens, voilà M. Cadiou, comme il a mauvaise mine !»
Comme on semble contester ce témoignage, M. Baron insiste : « Je suis sûr que c’est M. Cadiou que j’ai rencontré. »
Le procureur lit les déclarations de quelques témoins. On renonce à l’audition de Mlle Cadiou, tante de la victime.
M. Walhoch [Walbott] donne son impression, que le capitaine Blanc était facile à confondre avec M. Cadiou. Il a vu M. Blanc le 1er janvier à Morlaix.
M. Le Feuteum connaît également des personnes qui ressemblaient à M. Cadiou. Il s’est mépris lui-même, bien qu’il connût le directeur de la Granite-Palud.

LE FAIT NOUVEAU

Après entente entre l’accusation et la défense, on se déclare prêt à renoncer à l’audition du nommé Tonnard, ce nouveau témoin qui a raconté que Cadiou aurait été assassiné par les recteurs de Ploujean et de Cléder. Si Tonnard répond la convocation qui lui a été adressée, on l’entendra, sinon on passera outre aux débats. C’est dire le peu de cas que l’on fait de cette tardive et incroyable révélation.
Il est midi et demi, et l’audience est levée
Cette journée, la troisième, est la plus intéressante. La déposition du commissaire, M. Le Coz, celles des témoins de Morlaix jurant avoir vu Cadiou après le 30 décembre, ont produit une vive impression et la foule la traduisait en commentaires favorables pour Pierre.
La note caractéristique fut donnée par la comparution de la pythonisse, qui paraît n’avoir constitué qu’une agréable diversion, aucune des parties n’y ayant attaché d’importance.
Aujourd’hui jeudi s’achèvera l’audition des témoins, et l’on entendra la plaidoirie de Me Flach, représentant Mme Cadiou. Il parait certain que le verdict sera rendu vendredi.
Aujourd’hui, audience à 9 heures du matin.

31 octobre 1919 – p. 1 et 2

L’AFFAIRE CADIOU

M.CAZENAVETTE COMMENCE SON RÉQUISITOIRE

Quimper, 30 octobre (De notre envoyé spécial). A cette audience du matin, assez fertile en incidents, on va en finir avec l’audition des témoins.
Mme Cadiou, absente hier, est aux côtés de Me Flach. On signale dans les couloirs la présence de Tonnard, ce témoin de la dernière heure dont les racontars sont appréciés comme ils le méritent par l’opinion publique.
Pierre est introduit 9 heures. La Cour fait son entrée.
M. Jean Darène, journaliste, est le premier appelé. Il est invité par Me Flach à dévoiler la source à laquelle il a puisé certains renseignements qu’il a publiés. M. Jean Darène se retranche derrière le secret professionnel.
Tonnard entre à son tour, l’air gauche, la face stupide. C’est un charpentier de Cléder âgé de 45 ans. Sans le moindre embarras avec une précision de détails qui serait troublante si Ion n’était déjà fixé sur l’état mental de ce malheureux, le témoin donne libre cours à son imagination.
En janvier 1914, sur la route de Morlaix à Brest, il a rencontré M. Cadiou qui l’invita à prendre place avec lui dans sa voiture. A un moment donné, des hommes surgirent du talus. Il reconnut parmi eux les recteurs de Ploujean et de Cléder. D’un coup de revolver, l’un d’eux tua le directeur de la Grande-Palud. « Quant moi, ajoute le témoin, on m’a mis un tampon sous le nez, et je me suis endormi. Lorsque je me suis réveillé, jetais chez Mlle Cadiou. Un homme m’a dit : « Si tu parles, je te tue ! » Et il me remit un sac contenant 20.000 francs en or. »
Le Président. Je crois qu’il est inutile d’insister. Tout le monde est fixé sur le crédit qu’il convient d’accorder à cette histoire.
M. l’abbé Léon, recteur de Cléder, mis en cause par Tonnard, se présente à la barre, mais la Cour renonce à son audition, et s’excuse qu’on lui ait infligé un déplacement inutile.

UN INCIDENT

M. de Parseau [Parscau], avocat à Morlaix, dépose dans un sens favorable à la thèse des témoins de Morlaix qui ont vu M. Cadiou le 1er janvier : « J’ai conviction que si l’instruction avait été orientée du côté de la piste de Morlaix, dit ce témoin, on aurait établi que M. Cadiou n’avait pas été tué le 30 décembre à Landerneau, mais en janvier à Morlaix ».
M. de Parseau [Parscau] émettant une critique sur l’information de Brest, le Président l’interrompt.
Me Henri Robert. Laisser le témoin parler librement
Le Président. C’est mon droit de diriger les débats et de faire respecter la justice.
M. Henri Robert. Ce n’est pas diriger les débats que d’intervenir dans la déposition d’un témoin.
M. de Parseau [Parscau] ajoute qu’il n’a nullement l’intention d’outrager les magistrats. Il constate seulement que l’instruction n’a pas suffisamment tenu compte des témoigna de Morlaix : « On aurait dû enquêter auprès de M. Cloarec et on ne l’a pas fait. »
Le président réplique que cette enquête a eu lieu.
Me Henri Robert. Le témoin pourrait-il nous dire ce que lui répondirent les agents de la brigade mobile quand il leur fournit des indications sur le passage de M. Cadiou à Morlaix après le 30 décembre ?
Le Témoin. Les agents de la brigade mobile m’objectèrent que leur action était entravée par les ordres émanant du Parquet (mouvement).
M. le docteur Rousseau, médecin légiste à Brest qui procéda à la première autopsie, vient en exposer les résultats.

BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN

A ce moment se produit un incident. Le docteur Rousseau apprend qu’aux chaussures que portait le cadavre, adhéraient des traces de coton.
M. Cazenavette. J’arrête le témoin. Voilà un fait nouveau qui n’a pas été consigné au dossier. Si les chaussures de M. Cadiou portaient des traces de coton, celui-ci ne pouvait provenir que de l’usine, et alors s’effondrent les témoignages qui prétendent que M. Cadiou est allé à Morlaix le 1er janvier. On ne s’expliquerait pas en effet que trois jours après le départ de M. Cadiou de l’usine, des déchets de colon soient demeurés adhérents à ses chaussures.
Une longue discussion s’engage alors sur la question de savoir si ce coton est un vestige du passage de M. Cadiou dans l’usine, ou si sa présence doit au contraire s’expliquer par ce fait qu’au moment de l’autopsie, le cadavre de M. Cadiou fut transporté à l’usine de la Grande-Palud.
Me Henri Robert. Il importe que la lumière soit faite entièrement, et dans ces conditions, je demande le renvoi de l’affaire.
Cette proposition provoque un vif émoi. L’épilogue du drame da la Grande-Palud va-t-il une fois de plus être retardé ? Mais un nouvel échange d’explications réduit l’incident à de moindres proportions. Me Henri compulsant le dossier, y découvre en effet qu’on a nettoyé les chaussures de la victime avec des tampons d’ouate.
M. le docteur Paul, médecin légiste à Paris, communique les constatations qu’il fit lors de la très remarquable autopsie à laquelle il procéda.
M. Kohn-Abrest, expert chimiste, fut commis pour examiner les effets que portait la victime. Avec lui reprendra la discussion sur les déchets de coton adhérents aux chaussures de M. Cadiou. M. Kohn-Abrest dit qu’il a bien nettoyé celles-ci avec des tampons d’ouate. On lui présente la paire de brodequins qui figure parmi les pièces à conviction. Il y relève en effet des traces d’ouate provenant, dit-il, du nettoyage opéré par lui.
M. le docteur Rousseau intervient pour déclarer que c’est avant l’expertise de M. Kohn-Abrest qu’il a remarqué des déchets de coton et que ceux-ci ne pouvaient provenir du nettoyage. D’autre part il ajoute qu’il n’a fait cette observation qu’au greffe de Brest.
Me Henri Robert. Par conséquent après que les chaussures avaient été manipulées et emballées pour être transportées à Brest.
Enfin M. le docteur Paul, et M. Kohn-Abrest répliquent que malgré leur examen des plus méticuleux, cette présence de coton ne s’est jamais révélée à eux.
M. Grivolat, armurier, transmet les résultats de son expertise qui porta sur la balle retrouvée sur le cadavre de M. Cadiou, laquelle correspond absolument au calibre et au type du revolver 6 m/m acheté par Pierre chez M. Marie. M Grivolat conclut en déclarant que ses constatations constituent une charge contre Pierre.

Pierre marque un nouveau point

M. Rouquier, le distingué commissaire divisionnaire, chef de la brigade mobile de Rennes, résume en termes très clairs tous les renseignements assez contradictoires que recueillirent ses inspecteurs au cours de leur enquête. Par quelques gens du pays, le crime de la Grande Palud fut attribué à des adversaires politiques ; d’autres envisagèrent l’hypothèse d’un suicide. La brigade mobile suivit plusieurs pistes successivement. Et M. Rouquier, ayant terminé son impartial exposé, dit : « Mon impression, lorsque j’eus centralisé les rapports de tous mes inspecteurs, c’est qu’il paraissait difficile de conclure à la culpabilité de Pierre. »
Cette déclaration, formulée d’un ton tranquille, n’en provoque pas moins une émotion d’autant plus vive, qu’elle émane d’un représentant de l’autorité judiciaire. Et Me Henri Robert, en une brève Intervention, oppose l’impartialité de M. Rouquier à l’attitude du parquet de Brest.

L’intervention de M. Cloarec

Enfin nous allons entendre le dernier témoin. M. Bricet [Brisset], inspecteur de la brigade mobile. Il signale ce fait qu’au cours de son enquête à Morlaix, le commissaire de police de cette ville, M. Renaudin, l’avait dissuadé de continuer ses investigations en le prévenant que M. Le Coz, également inspecteur de la brigade mobile qui avait voulu précédemment opérer d’après les témoignages de Morlaix, en avait été détourné par M. Cloarec, député.
Le président invite alors M. Le Coz, qui a déjà déposé hier à s’expliquer.

M. Le Coz confirme la déposition de M. Bricet [Brisset]. Il est exact que M. Cloarec, après lui avoir commandé un secret absolu, sur son intervention, l’a détourné de la piste de Morlaix et qu’il l’a engagé à chercher du côté de Brest, où, d’après le député de Morlaix, « il aurait pu boucler un groupe d’hommes… ».
Cette révélation sur l’intervention de M. Cloarec clôt l’audition des témoins, et l’audition est suspendue à 11 h. 3/4.

Me Flach, avocat de la partie civile, affirme la culpabilité de Pierre

Dès midi, la foule afflue aux abords du Palais. Cette audience doit être consacrée à la plaidoirie de Me Flach, avocat de la partie civile, et la population de Quimper est curieuse d’assister aux premières passes de la joute oratoire qui va s’engager. Bien avant meure à laquelle doivent reprendre les débats, la salle est absolument comble, et pour endiguer le flot populaire on est obligé de constituer un barrage.
A 2 heures, l’huissier annonce la Cour. Le président donne la parole à Me Flach.
Celui-ci met d’abord le jury en garde contre les errements de l’opinion publique. Toutes les campagnes dirigées contre M. Cadiou, et qui ont pour objet de fausser l’œuvre de la justice, doivent être écartées. Les juges de Pierre n’ont à retenir qu’un fait, le crime de l’ingénieur de la Grande-Palud.
Je dis le crime de l’ingénieur de la Grande-Palud, dit Me Flach, car ma conviction profonde que l’assassin de M. Cadiou, il est là devant vous, c’est Pierre ».
L’avocat de la partie civile s’attaque ensuite à justifier M. Cadiou de toutes les accusations portées contre lui. Puis abordant le drame, lui-même, après avoir détruit successivement l’hypothèse d’un suicide et celle d’un complot de famille, il reprend tous les arguments de l’accusation pour établir la culpabilité de Pierre.
Les témoins de Morlaix qui ont vu M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier, Me Flach les déclare sujets à caution. Non, M. Cadiou n’est pas allé à Morlaix. Il a été tué le 30 décembre : Il a été tué à l’endroit où son cadavre a été retrouvé et il a été tué par Pierre avec qui il est sorti de l’usine, à 11 heures du matin, ainsi que l’affirment plusieurs ouvriers qui les ont vus ensemble. Pierre a assassiné son patron d’un coup de revolver. Il s’est servi de ce revolver qu’il dit avoir vendu à un voyageur demeuré introuvable, malgré les recherches effectuées, malgré les primes offertes, malgré le retentissement mondial de cette affaire dont ce voyageur aurait bien dû avoir l’écho.
Et l’avocat indique le mobile qui a fait agir l’ingénieur, dont les lettres de dénonciation et les propos menaçants prouvent l’animosité à l’égard de M. Cadiou.
Me Flach termine en faisant appel à la justice du jury, qui ne doit pas laisser s’implanter cette opinion qu’il suffit de nier pour être innocenté.
« Pierre est coupable, proclame-t-il. Il ne faut pas qu’à la faveur de ses dénégations, cet assassin sorte la tête haute et le regard impudent de la salle des assises. »
A l’issue de cette plaidoirie. Me Henri Robert pose une question à M. le docteur Paul pour savoir s’il est possible au bout d’un mois de reconnaître dans l’estomac d’un cadavre du tapioca au lait.
Me Henri Robert. M. Cadiou avait mangé du tapioca au lait le 30 décembre. L’accusation se base sur les constatations du docteur Rousseau pour déclarer que l’estomac de la victime contenait du tapioca au lait au moment de l’autopsie. Cette constatation est-elle possible ?
M. le docteur Paul ne le croit pas.
L’honorable docteur Rousseau tient alors à faire remarquer qu’il a dit, non pas que l’estomac de M. Cadiou contenait du tapioca au lait, mais que « le mélange qu’il a analysé pouvait être du tapioca au lait ».

Le réquisitoire

Après une suspension d’audience, M. le procureur de la République Cazenavette a la parole pour son réquisitoire.
Il est une formule consacrée qu’on applique habituellement à l’avocat de l’accusé et qui est ainsi conçue : « Maître Un Tel assume la lourde tâche de la défense. » Transposons cette formule pour qualifier le rôle du ministère public. M. Cazenavette la reprend d’ailleurs lui-même pour son compte XXXX son exorde :
« Pierre, dit-il, a d’innombrables partisans qui proclament son innocence. Je veux entrer en lutte contre eux avec la conviction personnelle qu’ils se trompent et que l’accusé est bien l’assassin de M. Cadiou. »
Le procureur entreprend alors l’historique de la Grande Palud, dont il rappelle les origines allemandes à une époque où le Boche s’insinuait partout en France. Quelle bonne affaire pour l’Allemagne qu’elle ait réussi, par l’intermédiaire de l’ingénieur Teinming [Temming] à mettre la main sur une usine de fournitures de notre marine ! Mais la presse révèle cette ingérence allemande, et c’est alors qui M. Cadiou achète l’usine. Et le magistrat montre la marche de la Grande-Palud sous la direction de M. Cadiou, souligne sa situation prospère, malgré les difficultés, les embarras que suscite une campagne à laquelle participe Pierre. Cette campagne, M. Cazenavette l’examine minutieusement. Il en dénonce le caractère calomnieux, et ayant réhabilité M. Cadiou, il montre le rôle odieux joué par Pierre.
Il est 6 h. 10. M. Cazenavette interrompt alors son réquisitoire, qui constitue un beau morceau d’éloquence, et qu’il terminera demain matin vendredi.
L’audience est renvoyée demain matin, à 8 heures et demie.
On compte que les débats s’achèveront au cours de cette matinée et que le verdict pourra être rendu avant midi.

1er novembre 1919 – p. 1 et 2

L’AFFAIRE CADIOU

PIERRE EST ACQUITTÉ LE MYSTÈRE SUBSISTE

Quimper, 31 octobre. (De notre envoyé spécial). Nous touchons enfin à l’issue de ce long procès, dont l’intérêt progressif, accru par une série d’incidents et de révélations, porta à son paroxysme la curiosité de la population quimpéroise, qui se pressait chaque jour plus nombreuse dans l’enceinte du prétoire. A l’intérêt de l’affaire s’ajoute aujourd’hui celui de l’audition de Me Henri Robert, qui équivaut pour la ville de Quimper à une première de gala.
La Cour avait annoncé l’ouverture de l’audience pour 8 heures 30. Dès 7 heures du matin la salle était déjà prise d’assaut par l’élite de la société, et à 8 heures quand se présente le piquet d’infanterie qui assure le service d’ordre, il lui faut interdire l’accès du Palais assiège par la foule.

LE MINISTÈRE PUBLIC DEMANDE UNE CONDAMNATION

A 8 heures 30, comme au théâtre pour le lever du rideau, le timbre annonce la reprise des débats, M. Cazanavette [Cazenavette], procureur de la République continue son réquisitoire interrompu hier. Avec un grand luxe de détails, le ministère public reconstitue la journée du 30 décembre “le jour du crime“ Il s’appuie sur les témoignages recueillis pour affirmer que ce jour-là M. Cadiou, vêtu d’un costume cycliste et d’un caoutchouc, est allé à la Grande Palud et qu’il en est sorti avec Pierre, se dirigeant vers le bois voisin.
« Depuis ce jour-là, dit M. Cazanavette [Cazenavette], personne ne reverra plus M. Cadiou, mais le 4 février, dans ce même bois vers lequel on a vu Pierre et Cadiou s’enfoncer ensemble on retrouvera le cadavre du directeur de la Grande Palud, vêtu du même costume qu’il portait le 30 décembre. Cela ne suffit-il pas pour établir que le crime date du 30 décembre et que Pierre est l’assassin ».
A l’argument de l’accusation que constituent ces coïncidences, le procureur ajoute tous ceux que nous connaissons déjà examinant chacune des charges relevées contre Pierre, les analysant scrupuleusement, s’attachant aux moindres faits qu’il dissèque.
Après une diversion consacrée à l’histoire de la somnambule, le magistrat parle de Ia disparition du revolver de 6 m/m appartenant à Pierre, et il en tire des déductions.
Enfin il réfute les alibis de M. Pierre basés sur les témoignages de Morlaix, alibis provenant, dit-il, soit d’une erreur de dates, soit d’une ressemblance.
Et M. Cazanavette [Cazenavette], visiblement épuisé par un réquisitoire qui se sera prolongé pendant plus de quatre heures, conclut brusquement en réclamant du Jury un verdict de condamnation.
Il est 11 h. 45. Contrairement à ce que l’on avait prévu, il n’est pas possible d’en finir avant midi, et M. Cordier, après entente entre le jury et la défense, fixe la reprise de l’audience à 13 h. 45. Quelle déception parmi l’assistance, qui comptait entendre Me Henri Robert ! Celle-ci eu d’ailleurs vite pris son parti et avec une ténacité qui dit l’intérêt qu’elle attache à la parole du célèbre avocat, la foule décide de faire abstinence et de se priver de déjeuner pour ne pas perdre sa place. Mais la police ne l’entend ainsi et au grand désespoir de tous, fait évacuer la salle.

Une plaidoirie victorieuse

C’est une véritable cohue, et de violentes bousculades se produisent. Pas une place qui ne soit occupée ; jusqu’aux pieds de la cour, les gens s’entassent. M. Cordier ouvre l’audience à l’heure fixée.
Le président. M. le Bâtonnier a la parole.
Me Henri Robert se dresse. La salle devient muette. Tous les regards sont concentrés sur l’illustre bâtonnier. La chaude sonorité de sa voix, qui charme l’ouïe et fait vibrer l’âme, l’accent de sincérité qui la rend si persuasive, la simplicité d’élocution d’où se dégage tant de clarté, sont autant d’éléments qui ajoutent encore la puissance d’une argumentation étroitement serrée.
Me Henri Robert ramasse toute sa thèse en quelques points, dont il forme un solide faisceau, et il l’expose, sans circonlocutions inutiles, en phrases dont chaque mot porte.
Une heure lui suffira pour riposter à la partie civile et l’accusation qui ont parlé pendant 8 heures d’audience. L’éminent bâtonnier fait ressortir, dès le début de son plaidoyer la fragilité de l’accusation, à qui il a fallu tant de temps pour soutenir son argumentation. La fragilité de l’accusation, mais le parquet de Brest ne s’est-il pas chargé lui-même de l’établir lorsque, après avoir poursuivi une information laborieuse, il a décidé de mettre Pierre en liberté provisoire ? Ainsi ceux qui accusent Pierre préjugeaient eux-mêmes de son innocence.
Et Me Henri Robert entreprend de prouver cette innocence, de mettre Pierre hors de cause, et Pierre étant acquitté, la justice, dit-il, pourra reprendre l’affaire Cadiou pour rechercher le véritable assassin.
Avec émotion, le distingué bâtonnier trace un portrait de Pierre, produisant des certificats, des références, des lettres, qui sont des plus élogieuses pour l’ingénieur.
Puis il s’attache à démolir tout l’édifice élevé par l’instruction. La balle qui a tué M. Cadiou portait une défectuosité qu’on remarque sur les balles de M. Marie, armurier chez qui Pierre acheta la sienne. Me Henri Robert oppose à cet argument une lettre du directeur de la Cartoucherie française, qui déclare que des milliers de cartouches ont le même défaut de fabrication.
L’accusation retient les déclarations de trois témoins qui ont vu M. Cadiou et Pierre sortir ensemble de la Grande -Palud, mais il y en a 23 qui ne les ont pas vus ce jour-là et qui fixent, ce fait au 29 décembre. Le représentant de la défense établit la présence, de M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix, c’est-à-dire après la date à laquelle on dit qu’il a été tué par Pierre. Les témoins de Morlaix sont formels, et tout aussi dignes de foi que les témoins de l’accusation.
Avant innocenté Pierre, Me Henri Robert parle de M. Cadiou. Retenons ce fait qui ne nous laisse pas d’être impressionnant, et qu’il soumet au jury : C’est au moment où M. Cadiou songe à débarrasser la Grande-Palud de l’ingérence allemande qu’il est assassiné…
En une vibrante péroraison, il fait appel à l’esprit d’équité du jury du Finistère pour rendre un verdict réparateur.

Pierre clame son innocence

La plaidoirie terminée, le président dit à Pierre : « Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense !
Et l’ingénieur qui pendant ces cinq tournées de débats ne s’est jamais départi d’une indifférence marquée, donnant l’impression d’un homme absolument étranger au procès, se lève. A cette minute suprême où va se décider son sort, où la justice populaire va prendre cette sentence qui fera de lui un criminel ou bien le réhabilitera. Pierre conscient de la gravité du moment, a un brusque sursaut de révolte indignée et d’une voix que l’émotion fait trembler, il crie face au jury : « Je jure devant Dieu, sur la tête de ma femme et de mes enfants, que je suis innocent ! »
Il est 2 h. 55. Le président prononce la clôture des débats et donne les instructions au jury, qui se retire dans la salle des délibérations en même temps qu’on emmène Pierre.

Le verdict

A 3 h. 15, les membres du jury rentrent dans la salle, et celui qui remplit les fonctions de président, au milieu d’un silence solennel, prononce le verdict :
« Pierre Louis Désiré est-il coupable d’avoir à Landerneau volontairement donné la mort à M. Cadiou ?
« NON » déclare le jury.
LE VERDICT EST DONC NÉGATIF. IL A ÉTÉ RENDU PAR 11 VOIX CONTRE 1.
Dans la salle on entend un long soupir de satisfaction.
Pierre est alors introduit, et lecture lui est donnée du verdict par le greffier.
M. Cordier rend alors l’arrêt de la Cour, acquittant Pierre et ordonnant qu’il soit sur le champ mis en liberté.
A 3 h. 20, l’audience est levée,
Ainsi s’achève une affaire qui ne fit pas du bruit que dans Landerneau. Mais on n’a toujours pas éclairci le drame de la Grande-Palud, dont subsiste l’impénétrable mystère.