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Titre : L’affaire Cadiou
Auteure : Caroline Duplan
Directeur : Dominique Kalifa
Nombre de pages : 101 pages
Publication : 2002

Source : Archives départementales du Finistère

Ce mémoire a été rédigé par Caroline Duplan en 2002 dans le cadre d’une maîtrise d’histoire à l’université de Rennes II. Il a été dirigé par Dominique Kalifa (1957-2020), enseignant-chercheur spécialiste de l’histoire du crime et membre du comité scientifique du site Criminocorpus. Un exemplaire du mémoire est conservé aux Archives départementales du Finistère sous la cote TU307.

Résumé du mémoire de Caroline Duplan

Résumé de L’Affaire Cadiou
En décembre 1913 et janvier 1914, Louis Cadiou, directeur de l’usine de la Grande Palud près de Landerneau, disparaît soudainement. Son corps est retrouvé le 4 février 1914, enterré près de l’usine, tué d’une balle dans la nuque. L’ingénieur Louis Pierre, qui était en conflit avec lui et l’avait vu vivant pour la dernière fois, devient rapidement le principal suspect. Arrêté puis relâché en mai 1914, il est finalement renvoyé devant les assises après la guerre et acquitté en octobre 1919. L’enquête ne permettra jamais de déterminer clairement la date de la mort ni le mobile du crime, laissant l’affaire dans le mystère.

Pourquoi l’affaire a-t-elle marqué les esprits ?
Ce crime touche la bourgeoisie locale, ce qui le rend inhabituel pour un fait divers. L’histoire prend aussi une dimension romanesque : une somnambule affirme avoir des visions qui conduisent à la découverte du corps, et des rumeurs circulent sur un éventuel scandale industriel ou sur des investissements allemands. De plus, l’affaire dure longtemps et connaît de nombreux rebondissements : lettres anonymes, faux témoins et interventions de personnages instables entretiennent la curiosité du public.

Rôle de la police, de la justice, de la presse et de l’opinion
L’enquête est menée par la gendarmerie, des commissaires spéciaux et la brigade mobile. Le juge d’instruction et le parquet de Brest jouent un rôle central, mais leurs méthodes sont critiquées, notamment à cause de rivalités avec la police mobile.
La presse amplifie fortement l’affaire : les journaux locaux et nationaux publient de nombreux articles, lancent des enquêtes parallèles et n’hésitent pas à utiliser des titres sensationnalistes. Certains journalistes privilégient le scoop, même au risque d’erreurs. L’opinion publique, très mobilisée, finit par voir en Louis Pierre non plus un suspect, mais une victime d’erreurs judiciaires. Les rumeurs et l’imaginaire collectif influencent beaucoup les pistes suivies.

Le procès de 1919 et ses limites
Le procès, très attendu, se déroule à Quimper en octobre 1919. Après la guerre, témoins et acteurs semblent fatigués, certains ont oublié des détails importants, et les rebondissements paraissent parfois ridicules. Le procès prend des allures de spectacle. Finalement, Louis Pierre est acquitté par 11 voix contre 1. Pourtant, cet acquittement n’apporte aucune réponse : l’affaire reste non résolue.

Conclusions principales de Caroline Duplan
Caroline Duplan montre que l’affaire Cadiou illustre la façon dont la presse et l’opinion peuvent créer et prolonger une « cause célèbre ». L’enquête devient un véritable feuilleton, avec des personnages inventés ou exagérés, et la justice subit de fortes pressions. Les rivalités entre institutions, les méthodes d’instruction discutables et les enjeux locaux expliquent en partie l’échec judiciaire.
Au-delà du crime lui-même, l’affaire révèle le fonctionnement des imaginaires collectifs à la Belle Époque : fascination pour les enquêtes, goût du sensationnel et importance du fait divers dans la vie sociale. Finalement, l’affaire reste un mystère local durable, même si elle n’a pas l’ampleur d’autres grandes affaires françaises.

Sources utilisées
Les principaux documents proviennent des dossiers d’instruction et de rapports conservés aux archives départementales du Finistère et d’Ille-et-Vilaine. L’auteure s’appuie aussi sur les articles de nombreux journaux de l’époque, ainsi que sur le fascicule L’introuvable assassin d’Arthur Bernède, qui a contribué à donner une dimension littéraire au fait divers.

Table des matières

INTRODUCTION

Mais que s’est-il passé à Landerneau ? Tel aurait pu s’intituler ce mémoire en souvenir de la pièce du rennais Alexandre Duval, s’intitulant « Les Héritiers ». En effet, le dimanche 27 novembre 1796, le Théâtre Français donne la première de la pièce qui va donner lieu à une réplique célèbre devenue expression courante au XIXe siècle « Sa mort a fait du bruit dans Landerneau, il ne se passe rien à Landerneau ». C’est d’ailleurs cette réplique qui fera se déplacer le tout Rennes puis le reste de la France. L’affaire Cadiou va, elle aussi, déplacer les foules et faire de Landerneau le théâtre d’un crime mystérieux. Il s’agit d’une des grandes affaires criminelles qui a marqué les esprits de Landerneau, mais aussi ceux de la France entière en ce début de XXe siècle. Fait divers au départ tout à fait banal, l’affaire Cadiou va susciter un véritable intérêt national.

Mais que s’est-il donc passé à Landerneau, en ce début d’année 1914 ? Telle est la question que l’on peut se poser. Louis Cadiou, ancien avoué de Morlaix et directeur d’une usine de coton à Landerneau, disparaît soudainement à la veille de l’année 1914. Sa famille inquiète décide d’avertir les autorités. Débute alors une enquête qui va trouver son épilogue que cinq années et une guerre mondiale plus tard. Exceptionnelle dans sa longévité, l’affaire Cadiou l’est aussi dans sa continuité. En effet, suspens et rebondissements vont peu à peu contribuer au succès (car c’est bien de succès que l’on peut parler) de ce fait divers, comme il en existe de nombreux à cette époque. Dès lors, la presse locale, mais aussi nationale, s’emparent de l’histoire de cet homme respectable et reconnu qui devait subir un destin tragique.

On assiste alors à un déploiement de gros titres. Les grands quotidiens nationaux et locaux envoient leurs correspondants enquêter. Les hypothèses fusent de partout. S’agit-il d’une disparition volontaire de l’industriel, imbriqué dans une situation sociale et financière impossible ? Lui est-il arrivé un accident ? S’agit-il d’un crime crapuleux ou d’un assassinat prémédité ? L’opinion s’émeut de cette disparition. M. Cadiou était un homme connu à Landerneau mais aussi aux alentours. Cela explique le retentissement de cette affaire.

Le 4 février 1914, soit un peu plus d’un mois après sa disparition, le cadavre de M. Cadiou est retrouvé par son frère, enfoui dans un petit chemin communal, à quelques mètres à peine de son usine de la Grande Palud. La mort provient d’une balle tirée dans la nuque. La découverte du corps relance l’affaire d’autant plus que les conditions de découverte du cadavre sont quelque peu étranges. En effet, Jean-Marie Cadiou, frère du défunt a retrouvé le corps, grâce aux « visions » d’une cartomancienne de Nancy.

Une foule énorme, mêlant habitants de Landerneau, amis, notabilités et lecteurs, assiste à l’inhumation de Louis Cadiou. Mais qui a bien pu tuer cet homme ? Pour quels motifs ? Serait-ce cet ingénieur M. Pierre, celui même qui a dénoncé son patron, pour fraude, quelques mois avant le drame ?

Mais au-delà de ces questions, deux surtout vont revenir inlassablement dans les conversations à savoir la date de la mort de Cadiou, mais aussi le mobile du crime. L’enquête n’arrive d’ailleurs pas à déterminer avec précision la date de la mort. De même, l’ingénieur Pierre n’a jamais été reconnu définitivement coupable. L’arrestation de cet homme n’a de cesse de déclencher les passions pendant des mois et des mois et de dénoncer les irrégularités de l’enquête et surtout de l’instruction. Il va falloir attendre deux acquittements à cinq ans d’intervalle pour mettre M. Pierre au-dessus de tout soupçon.

Car au-delà d’un simple crime, le mystère persiste aussi bien dans les faits que dans l’enquête. La multitude d’enquêtes engagées montre d’ailleurs de manière très claire, que l’on a du mal à trouver une piste sérieuse. De nombreux scénarios sont envisagés et discutés. On peut en retenir trois : celui de l’instruction, celui de la presse et enfin celui de l’opinion publique. Pour certains, l’affaire Cadiou cache quelque chose de beaucoup plus complexe, lié à la politique et aux différents conflits d’intérêts qui animent les protagonistes. Peu à peu le fantasme de l’investissement allemand impose sa marque dans les esprits.

C’est grâce à l’écho de cette affaire dans les médias mais aussi dans la littérature, que nous pouvons étudier cette affaire criminelle. A l’époque, la presse n’a pas lésiné sur les gros titres et les articles se référant à l’affaire Cadiou. En cela, elle constitue une source précieuse. Parallèlement, la durée assez exceptionnelle de l’enquête a permis aux policiers d’amasser un très grand nombre de procès-verbaux et autres rapports qui constituent pour l’historien un recueil de documents essentiel et précieux pour étudier et comprendre l’affaire. Enfin, pour étayer cette étude, il est intéressant de sortir du cadre de l’affaire Cadiou et de se plonger dans d’autres affaires criminelles célèbres telles l’affaire Lacenaire ou l’affaire Fualdès et de voir de quelle manière l’historien traite l’affaire criminelle dans sa dimension historique.

L’analyse d’un fait divers de cette envergure m’a paru intéressante à étudier car elle fait ressortir des imaginaires collectifs. C’est une approche de l’histoire des mentalités assez particulière et novatrice. De plus, l’analyse de l’affaire Cadiou plonge l’historien dans un univers original, celui de l’enquête policière. Cette démarche a également pour but d’observer ce qui se cache derrière un beau crime, de quelle manière il se construit. Le fait divers possède un genre, une mise en forme, etc. En fait, il s’agit de voir si la presse joue un rôle déterminant dans la célébrité d’une affaire criminelle ou pas. Ainsi, on peut expliquer la publicité qu’a rencontré l’affaire Cadiou en ce début d’année 1914 et bien après. Il s’agit aussi d’expliquer le rôle social du fait divers en même temps que son impact sur les lecteurs et l’engouement qu’il provoque.

Nous allons donc voir de quelle manière se construit une affaire à sensation ainsi que le rôle joué par la presse dans cette affaire. De même, nous tenterons d’interpréter l’attrait des lecteurs à l’égard de ce crime, pourquoi et de quelle manière il a marqué les esprits. Car l’affaire Cadiou n’est pas une affaire Seznec. Elle reste en deçà. Il est donc intéressant de comprendre ce qui la propulse au rang des « causes célèbres ».

Nous nous attarderons également sur la réaction de l’opinion publique, son comportement. Nous essayerons de répondre à cette question, à savoir de quelle manière la société bretonne sur interprète et surinvestit une affaire à sensation. Quelles sont les raisons culturelles qui poussent une population à s’attacher de la sorte à une affaire criminelle ? Pour cela, la lecture des journaux nous renseigne de manière assez précise. Ils sont les véritables témoins des mentalités. Mais ils sont aussi ceux autour desquels se construisent et se déconstruisent les imaginaires collectifs.

Puis, nous nous plongerons dans l’univers de l’enquête judiciaire pour tenter de voir quels en sont les principaux acteurs, leurs rôles, etc. Et au-delà, nous prolongerons cette étude sur le journalisme d’investigation. Enfin, nous reviendrons sur le procès et le dénouement de cette affaire.

CHAPITRE 1 : L'affaire Cadiou, une affaire sensationnelle

Dans les esprits comme dans les faits, l’affaire Cadiou est restée une affaire sensationnelle. Sensationnelle dans sa longévité et dans ses rebondissements, elle l’est également dans l’engouement qu’elle a suscité auprès de l’opinion publique.

Dans un premier temps, il faut comprendre ce qui en fait une affaire retentissante pour, dans un deuxième temps, voir de quelle manière s’est construit le sensationnalisme. Pour cela, il est indispensable d’interroger la source journalistique. En effet, c’est à travers les nombreux articles de journaux que l’on s’aperçoit que la presse est le véritable instigateur du succès rencontré par l’affaire et cela, dès le départ de l’enquête. Du simple fait divers des premiers jours, la presse va transformer ce crime en « cause célèbre ».

I. L'affaire Cadiou : une disparition qui ne passe pas inaperçue

La famille Cadiou : une famille connue à Landerneau

Dans un premier temps, la figure de Louis Cadiou, focalise l’attention de la presse et provoque un « émoi » au sein de la population locale. Louis Cadiou est un homme connu à Landerneau. Directeur de l’usine de la Grande Palud, une usine de coton située à la Forest, commune se trouvant à environ sept kilomètres de Landerneau, il s’agit d’un homme public, participant à la vie économique de la région. Sa fonction de directeur de la Grande Palud lui prend beaucoup de temps, l’obligeant, sans cesse, à effectuer des voyages entre Paris et Landerneau. Aucune précision n’est apportée sur le fait qu’il possède d’autres fonctions dans la région ou bien à Paris.

Dès l’annonce de sa disparition par la police, la presse locale s’empare de l’événement. Entendons par presse locale, les quotidiens tels que la Dépêche de Brest, le Finistère, L’Ouest-Éclair et le Nouvelliste. La nouvelle se répand donc rapidement dans Landerneau mais aussi dans le reste de la Bretagne. Pourtant, au départ, il s’agit d’un fait divers des plus banals. La disparition occupe une petite partie de la rubrique « Dernière Heure » dans L’Ouest-Éclair. La presse retrace le parcours de cet homme, tout en rapportant les dernières informations officielles. Les premiers jours de l’annonce de sa disparition, les unes des quotidiens locaux se parent d’innombrables articles retraçant la vie de Cadiou. On dresse un portrait du disparu. Le titre d’un des articles de l’Ouest-Éclair en témoigne : « La vie de M. Cadiou ». Le journaliste poursuit ensuite son article en écrivant : « … nous allons maintenant examiner ce qu’est exactement sa vie…1L’Ouest-Éclair, 13 janvier 1914 ». C’est à celui qui fournit le plus de détails. La presse s’évertue à être la plus précise possible sur cette disparition. Ce fait divers suscite la curiosité des journalistes.

On apprend qu’il est né le 29 décembre 1864 à Cléder, d’un père propriétaire cultivateur et d’une mère ménagère. Il a épousé Hortense Marie Louise, originaire de Morlaix, le 5 juin 1898 avec qui il a eu un fils. Devenu avoué à Morlaix, il est obligé d’abandonner cette charge en 1905 après une intervention du Parquet de Morlaix. Il retourne vivre à Paris, vivant des ressources que lui procurait un cabinet d’affaires chargé de s’occuper des contentieux. Puis, il devient le 1er mars 1909, directeur de l’usine de la Grande Palud qui se situe à Landerneau dans le Finistère. C’est le député de Morlaix, M. Cloarec, un ami intime, qui le recrute à ce poste. La Grande Palud est une usine qui fabrique du coton destiné à être vendu aux administrations françaises de la Guerre et de la marine. Cette usine a été créé avec des capitaux allemands.

Louis Cadiou résidait 91, rue Cherche Midi à Paris, avec sa famille, mais avait un pied à terre à Landerneau rue de Brest. De même, il possédait une propriété à Kéranster aux environs de Morlaix2Arthur Bernède, L’introuvable assassin, l’affaire Cadiou, Paris, Collection Crimes et Châtiments, 1934, p. 19. Il avait également de la famille du côté de Morlaix.

A 48 ans, Louis Cadiou est un homme qui a réussi. C’est ainsi que le décrit la presse. Son usine de la Grande Palud est florissante et annonce des bénéfices. De plus, elle est totalement payée. Lui-même jouit d’une petite fortune personnelle (évaluée à environ un million deux cent mille francs). Il possède « 160 000 francs d’immeubles exempts de toute hypothèque et avait un crédit sur l’État de plus de 100 000 francs3L’Ouest-Éclair, 12 janvier 1914 » . On lui connaissait quelques ennemis, dont les noms ne sont pas cités, ainsi que M. Pierre, son ingénieur. Quant à sa fortune et son parcours, je n’ai trouvé que quelques traces de jalousies ou de critiques, notamment à travers cet acte d’accusation.

« (…) Cette prospérité ne pouvait manquer de susciter des jalousies et des inimités. D’après M. Legrand, lorsque la première société fut dissoute, M. Temming, lui avait promis que lorsque la société nouvelle serait admise à soumissionner et réaliserait des bénéfices, on lui verserait 4 000 francs comme auparavant. Cette promesse n’avait pas été tenue. M. Legrand ne cache pas qu’il en fût très irrité. Il reconnaît qu’il a souvent menacé M. Cadiou de révéler le caractère mi-allemand de la nouvelle société si les Temming ne tenaient pas leur promesse4A.D. du Finistère, 4U2 art 383, acte d’accusation présentée à la Cour d’appel de Rennes, 29 juin 1914. »

M. Legrand est maire de Landerneau. Il a été pendant un temps, le directeur de l’usine de la Grande Palud. De plus, quelques rumeurs ont prétendu un temps, que la disparition puis le meurtre avaient été prémédités par son entourage familial, dans le but de mettre la main sur l’héritage ou sur une « assurance vie ». De même, certaines personnes ont laissé entendre que les investisseurs allemands voyaient d’un très mauvais œil, les tentatives de Cadiou pour se débarrasser d’eux et rentrer dans les bonnes grâces de l’État. M. Cadiou était pour beaucoup, un homme plutôt discret et mystérieux.

On peut donc le classer parmi la bourgeoisie de l’époque. Louis Cadiou était connu dans la région de Landerneau, mais aussi de Morlaix, et avait comme amis de nombreuses notabilités. Louis Cadiou possédait un frère prénommé Jean-Marie qui exerçait la fonction de tanneur à Kérinou, en Lambézellec dans la région de Brest. Il avait aussi deux sœurs qui habitaient Cléder. Louis Cadiou était, selon ses proches, d’un tempérament assez doux. Il était de petite taille, de teint brun et de nature chétive.

On le décrit physiquement. Un flot ininterrompu d’articles – à raison d’un par jour – concernant l’interview des proches du disparu, de ses employés, de témoins potentiels, inonde l’opinion publique. On s’interroge sur ce mystère. Les gendarmes chargés de l’enquête, suivent plusieurs pistes. On pense qu’il a pris un train à destination de Morlaix. Certains témoins disent l’avoir vu en gare de Saint-Pol-de-Léon, le 1er janvier 1914.

La presse rend compte jour après jour des résultats de l’enquête. Dès le départ de l’affaire, la presse joue sur le caractère incroyable de la disparition. Elle s’émeut de cette disparition soudaine. Le ton de la surprise est prédominent. Pour preuve, ce titre de L’Ouest-Éclair qui annonce « la disparition de l’ancien avoué de Morlaix5L’Ouest-Éclair, 12 janvier 1914 » comme si cela paraissait étonnant qu’un homme de ce statut disparaisse. Certains articles laissent percer la stupeur des journalistes. Le ton de la surprise est aussi un moyen d’attirer l’attention sur cet événement. Il s’agit indéniablement de jouer avec les sentiments du lecteur. Il faut l’accrocher de manière à ce que l’événement occupe ses esprits mais pas seulement l’événement. Il faut aussi que l’homme reste dans les esprits. Le lecteur doit se familiariser avec les différents protagonistes. C’est ainsi, que les journalistes vont faire le portrait de Pierre. Déjà, on comprend l’importance de cette disparition peu banale. En effet, cet homme semblait mener une existence des plus sereine. Alors, que s’est-il passé ? Pour cela, de nombreuses réponses vont être apportées les jours suivant l’annonce officielle de la disparition.

Louis Cadiou : un homme respectable ?

En effet, même si a priori, M. Cadiou semblait mener une vie calme entre la gestion de son usine et sa famille à Paris, celui-ci avait déjà rencontré quelques problèmes, principalement avec la justice. La presse en retraçant le portrait de cet homme, va faire ressurgir un autre fait divers datant de l’année précédente. La disparition va alors prendre une dimension quelque peu politique, voire confidentielle. Ainsi, on apprend que Louis Cadiou était sous le coup d’une enquête, menée par un contrôleur général de l’armée, sur un wagon de coton payé deux fois. A l’affût du moindre scandale, la presse va insister lourdement sur cet événement. Les quotidiens vont s’attarder sur la moralité de l’homme. Le mot « scandale » est répété à plusieurs reprises. L’homme qui a disparu, n’est donc pas si innocent que cela.

C’est en 1913 que Louis Cadiou est mis en cause dans l’affaire des Poudres, une histoire de fraude, qui à l’époque, a fait couler beaucoup d’encre dans la presse locale mais aussi nationale. La presse avait suivi l’affaire dans ses moindres détails, se faisant en quelque sorte l’informateur essentiel auprès du public. Les journalistes avaient cherché à percer le scandale des Poudres, tout en dénonçant le patron d’une usine construite et fonctionnant par l’intermédiaire de capitaux allemands. La fraude avait été punie et le scandale des Poudres rapidement oublié. On peut noter qu’en 1913, le fantasme des investissements allemands, inventé par la presse et vulgarisé par elle, est un thème qui fait vendre et qui pour cela, est régulièrement repris par elle. Dès lors, il était impossible pour les journalistes de ne pas rappeler les faits et de ne pas faire le lien entre cet ancien scandale et cette disparition soudaine.

Cela se voit notamment à travers les gros titres qui animent les unes des quotidiens tels que L’Ouest-Éclair, le Nouvelliste, la Dépêche de Brest, etc. L’Ouest-Éclair titre le matin du 13 janvier « Autour d’une disparition. M. Cadiou dirigeait une entreprise allemande ». Quant au scandale, de nombreux renseignements nous sont apportés par ce procès-verbal.

« L’usine de la Grande Palud dont la création remonte au dernier mois de 1907, fût dès ses débuts, considérée comme une usine allemande. En effet, M. Legrand, alors maire de Landerneau, à qui la direction administrative en avait été confiée, agissait pour le compte d’industriels allemands qui lui avaient avancé les capitaux nécessaires et s’étaient réservés la direction technique de l’affaire. Le véritable maître de l’entreprise était un monsieur Temming Pierre ingénieur de Bull (Allemagne) qui présida à toutes les installations qui furent faites par des ouvriers allemands amenés par lui.
En 1909, l’usine ne fonctionne plus très bien. Elle a été écartée de nombreux marchés pour cause d’infractions. Au mois de mars 1909, elle fût vendue à la Société Anonyme de la Grande Palud, laquelle constituée en l’étude de M. Robert, notaire à Landerneau. (…)
Monsieur Louis Cadiou fut nommé administrateur de l’usine. (…) Sa nouvelle société se trouvait formée exclusivement des membres de la famille Cadiou honorablement connue dans la région et jouissant tous de quelque aisance. Ladite usine, libérée de la présence d’étrangers si ce n’est de leurs capitaux obtint à partir de ce moment plusieurs fournitures pour les Poudreries.
C’est alors qu’en 1913 se produisirent les dénonciations contre M. Cadiou, de son ingénieur Pierre au ministère de la Guerre concernant la malfaçon habituelle en usage dans l’usine. Le ministère avait ainsi été mis au courant de fraudes à la poudrerie d’Angoulême à la suite de quoi, M. Cadiou se serait trouvé exclu à son tour des adjudications de l’État.
Une crise s’ensuivit naturellement qui incita M. Cadiou à entrer en pourparlers avec M. Legrand, son prédécesseur, pour la vente de son usine. L’entente n’ayant pu se faire en raison du prix élevé que M. Cadiou en demandait, il semble que ce dernier chercha un autre moyen de rentrer en grâce auprès du ministère. Ce moyen n’est autre que de se libérer complètement de la collaboration des capitaux allemands et de devenir l’unique propriétaire de cette industrie6A.D. du Finistère, 4U2 art 380, procès-verbal, 4 mai 1914. »

Ce procès-verbal éclaire la situation dans laquelle se trouvait M. Cadiou. Trahi par son ingénieur, montré du doigt par une partie de la population pour laquelle il apparaît comme l’homme au service des allemands. Louis Cadiou ne jouissait pas d’une situation aussi confortable qu’on le pensait. Les journalistes vont d’ailleurs insister sur ce point et conclure à la fuite en Allemagne.

A partir de là, on peut dire que le journaliste, en dévoilant le scandale, a alimenté l’affaire et a contribué à lui donner un certain intérêt aux yeux du lecteur. Les premiers témoignages apparaissent dans les colonnes des quotidiens. Un journaliste de L’Ouest-Éclair écrit : « (…) Nous allons maintenant examiner ce qu’est exactement sa vie non comme on l’a présentée mais comme d’irrécusables témoignages le peignent7L’Ouest-Éclair, 13 janvier 1914 ». Ici, il est intéressant de voir de quelle manière le journaliste tend à s’effacer derrière les faits. Ce sont des « témoignages » qui dévoilent le caractère scandaleux de l’affaire et non pas le journaliste. Les faits parlent d’eux même et le récit ne peut être qu’authentique. Le recours au témoignage est une manière courante d’asseoir les propos tenus, de leur donner une sorte de légitimité.

La presse se déchaîne sur cette découverte sous fond de scandale. L’affaire est montée en épingle, et la surenchère peut commencer. Les hypothèses s’élaborent. Le pays est divisé. Des camps se forment. On retrouve les partisans de la fuite, les partisans de l’assassinat, etc. C’est ce qu’indique cette citation extraite du Nouvelliste : « En attendant, l’opinion publique est toujours vivement surexcitée, les hypothèses les plus diverses, quelquefois les plus invraisemblables, sont discutées et trouvent les plus chauds partisans…8Le Nouvelliste, 15 février 1914 ».

Une chose est à noter tout de même, c’est que déjà en 1913, apparaissent les noms des deux principaux protagonistes qui vont marquer l’affaire à savoir Louis Cadiou et Louis Pierre. Cela explique, que très tôt, les lecteurs mais aussi les habitants de Landerneau, se sont fait une opinion sur ce qui est arrivé. Connaissant déjà les deux hommes, certains ont imaginé des scénarios y compris la presse.

Pourtant après une semaine d’investigations, le constat est décevant et face aux recherches infructueuses, la presse locale se désintéresse rapidement de l’affaire. Malgré la notoriété du disparu et la rumeur toujours grandissante, la presse, surtout la presse parisienne, abandonne l’affaire. C’est ce que l’on comprend à la lecture de cet extrait : « Toute la presse de Paris après l’article du Nouvelliste remet au premier plan de l’actualité, le mystère de la Grande Palud9Le Nouvelliste, 7 mars 1914 ». En effet, après l’euphorie des premiers jours et l’annonce de la disparition, les articles se font plus rares car il n’y a rapidement plus de matière sur laquelle les journalistes peuvent travailler. L’enquête piétine et sans crime, il est alors difficile pour le journaliste de brader autour d’une « simple » disparition. Ainsi, on constate que dès le 16 janvier, l’affaire est reléguée en deuxième page, sous la forme de filets, puis qu’il n’y est fait allusion que douze jours plus tard, quelques temps avant la découverte du corps le 4 février10Exemple de L’Ouest-Éclair.

Où est passé Louis Cadiou ?

Au matin du 11 janvier, le quotidien L’Ouest-Éclair titre « Un directeur d’usine a disparu. C’est un ancien avoué de Morlaix ». S’ensuit l’extrait suivant : « M. Cadiou, 48 ans, originaire de Cléder, s’était rendu à Landerneau où il avait à régler une importante affaire avec M. Robert au sujet de la fabrique de coton poudre dont il était devenu directeur. D’après Mme Cadiou, il devait être rentré à Paris pour le 31 décembre ».

C’est avec cette dépêche que se réveillent les habitants de Landerneau ce matin-là. La gendarmerie qui enquête, est sans nouvelle de M. Cadiou et la presse vient juste de s’emparer de l’affaire. La disparition est constatée à Landerneau et remonterait au 29 ou 30 décembre de l’année 1913. M. Cadiou logeait à Landerneau, ville dans laquelle il se rendait régulièrement pour affaires. Il habitait dans un petit appartement situé au centre de Landerneau. Il avait à sa disposition une femme de ménage, Mme Léost, qui se rappelle l’avoir vu le matin du 29, « vêtu d’un élégant costume de sport et qui s’apprêtait à sortir11Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit., p. 1 ». La presse, grâce à l’enquête des policiers mais aussi aux témoignages recueillis par les correspondants particuliers, retrace avec une assez grande précision l’emploi du temps de M. Cadiou jusqu’au 29 décembre. Après avoir été vu à l’usine de la Grande Palud, celui-ci disparaît subitement. Personne à ce moment-là, ne l’a vu regagner Landerneau. Pour le juge d’instruction, la disparition remonte donc au 29 décembre, date à laquelle les derniers témoins l’ont aperçu. Or, de nombreux témoins disent avoir vu M. Cadiou, le 31 décembre à Morlaix, se diriger vers sa propriété qu’il possédait à cet endroit, et le 1er janvier à la gare de Saint-Pol-de-Léon.

Pourtant, l’affaire s’essouffle devant le manque d’éléments nouveaux. Il va falloir attendre trois semaines avant que l’affaire Cadiou prenne une toute autre dimension médiatique, en passant de fait divers à une affaire sensationnelle.

II. Un beau crime

Du fait divers à l'affaire à sensation

Le 4 février 1914, à dix heures et demi, le cadavre de Louis Cadiou est retrouvé, enterré et placé sur le ventre, dans un sentier qui jouxte l’usine de la Grande Palud. C’est son frère Jean-Marie qui fait la macabre découverte. Très vite, les soupçons se portent sur l’ingénieur Pierre, le dernier à avoir vu Louis Cadiou vivant, et le seul connu pour avoir entretenu des relations houleuses avec lui.

Dès lors, on se détache du fait divers habituel qui couvre les premières pages des quotidiens. En effet, il ne s’agit plus d’une disparition, il y a désormais un cadavre et l’assimilation à un crime est rapidement faite dans les esprits. Cela se traduit par le passage de cette affaire à la une des quotidiens. C’est le cas de L’Ouest-Éclair. De la rubrique « Dernière Heure », le « mystère de la Grande Palud » passe à la une. L’affaire Cadiou devient alors le principal sujet d’actualité. Elle se place au premier plan de l’actualité nationale, laissant loin derrière les affaires sérieuses comme la politique. On est dans l’anecdotique.

Le coupable est désigné le soir même. L’assassin serait Louis Pierre, ingénieur à la Grande Palud, appartenant au cercle de relations proches du défunt. Très vite, la rumeur circule et enfle. Beaucoup de gens ont assisté au déterrement du cadavre. Certains auraient vu que Pierre était quelque peu nerveux.

L’opinion s’émeut de ce crime sanglant. En effet, Louis Cadiou a été retrouvé enterré.
Une grande blessure au niveau du coup laisse à penser qu’il a été égorgé. L’annonce de l’arrestation de Pierre, quelques heures après la découverte du corps, ne fait qu’amplifier le bouleversement déjà grand de l’opinion publique.

Un crime « pittoresque »

La description de la scène du crime est longuement évoquée dans les colonnes de la presse. Il s’agit là d’une habitude des journalistes. Pourtant très tôt, le crime va prendre une dimension sensationnelle. Nous allons donc tenter de cerner les caractéristiques qui font que le crime de l’industriel breton préfigure un « beau crime ».

Tout d’abord, il y a le décor qui entoure le crime. Ce qui choque rapidement, c’est le milieu social dans lequel s’est déroulé le crime. Il s’agit de la bourgeoisie. Louis Cadiou possédait une situation professionnelle et sociale importante. Quant au présumé assassin, il est issu d’une bonne famille. Les passions se déchaînent. Habitués aux crimes sanglants des faubourgs des grandes villes, la population de Landerneau et les lecteurs sont confrontés à un crime que certains historiens ont qualifié d’ « exotique ». On pourrait presque parler de crime « pittoresque12Expression empruntée à Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle, Paris, Hachette, 1984 ». Louis Pierre diffère des individus habituellement présentés aux Assises.

Le crime est transporté hors du contexte social de pauvreté et de violence. Il a eu lieu dans la bonne société, dans le « monde ». Le défunt est un directeur d’usine et le présumé coupable est un ingénieur. C’est pour cela qu’il sera qualifié « d’odieux13Propos de M. Cloarec, député et ami du défunt, recueillis par un journaliste de L’Ouest-Éclair » : « Pierre appartient à une famille honorable. Il a fait des études supérieures, son acte criminel n’en est que plus odieux ». On peut faire ici un parallèle avec l’affaire de la séquestrée de Poitiers ou encore l’affaire Lacenaire. Il s’agit du même phénomène de rejet et de curiosité de la part de l’opinion et aussi de la presse. En effet, la séquestrée appartenait à la bourgeoisie poitevine, un milieu un peu « puritain » et très attaché à la morale14Jean-Marie Augustin, L’histoire véridique de la séquestrée de Poitiers, Paris, Fayard, 2001, p. 62. Quant à Pierre-François Lacenaire, on l’a surnommé le « monstre bourgeois15Anne-Emmanuelle Demartini, L’affaire Lacenaire, Mayenne, Aubier, 2001, p. 177 ». Ces deux affaires avaient marqué les esprits. Elles avaient scandalisé les moralistes tandis qu’elles avaient suscité un engouement et une curiosité incroyable de la part des lecteurs. Pour l’opinion publique, il s’agit d’une sorte d’affaiblissement des valeurs morales. De plus, les lecteurs, par l’intermédiaire de ces faits divers, ont accès au monde de la bourgeoisie, d’habitude si discret. Il est clair qu’ici, c’est le milieu social du présumé coupable qui fait sensation. Le crime prend alors une dimension monstrueuse.

De plus, la figure du criminel fascine. L’ingénieur appartient au cercle local. Il est un habitant de Landerneau. Le portrait de Louis Pierre fait rapidement la une de tous les journaux. Comme précédemment pour Louis Cadiou, la presse dresse un portrait moral et physique de l’ingénieur. Attardons-nous un peu sur celui-ci. En effet, il est intéressant de voir que Louis Pierre se détache du monstre, de l’apache, du sauvage dont souvent les faits divers sont remplis. Louis Pierre n’a rien du criminel. Pourtant les mobiles présentés, laissent présager une impulsion sauvage de haine, de vengeance ou de crainte. Un moment Pierre va représenter aux yeux de l’opinion un être immoral et cruel.

Il est issu d’un milieu modeste. Son père dirigeait une exploitation agricole. Arthur Bernède, dans son fascicule, fait même allusion au fait qu’il appartenait « à une excellente famille de ce pays16Arthur Bernède, L ‘introuvable assassin…, op. cit., p.2. 17 Le Matin, 5 février 1914 ». Il a fait ses études à l’École centrale et en est sorti avec un diplôme d’ingénieur des Arts et Manufactures. Après avoir travaillé dans une fabrique de produits chimiques à Courbevoie, il entre à la Grande Palud en mars ou avril 1909, en tant qu’ingénieur technique. Il « était depuis quatre ans, le second de M. Cadiou17Le Matin, 5 février 1914 ». Il habitait au Moulin de la Palud situé à deux cent mètres environ de l’usine de coton au lieu-dit La Forest. Originaire de Conches, une petite commune du côté d’Evreux dans l’Eure, il est venu s’installer à Landerneau à cause de son poste d’ingénieur. Toutefois et il le dit lui-même, il n’a pas beaucoup de connaissances en Bretagne et trouve la vie à Landerneau monotone.

Agé de 31 ans au moment des faits, il s’apprêtait à quitter l’usine de la Grande Palud. En effet, se trouvant en désaccord sur de nombreux points avec son patron (notamment pour ce qui est de la gestion des fournitures), Louis Pierre avait déjà pris contact et même signé un contrat18Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit, p.8 avec le directeur de la nouvelle usine, concurrente à celle de la Grande Palud, qui se construisait à Daoulas.
Il apparaît au cours des témoignages comme quelqu’un de discret, de calme, de réservé et de poli. C’est un homme sportif qui est atteint toutefois d’une mauvaise vue à la limite de la myopie. Ce handicap lui vaut d’ailleurs la critique d’être un homme au regard sournois. Arthur Bernède fait allusion quant à lui, au fait « qu’il passait dans le pays pour un garçon travailleur à qui sa bonne tenue avait su concilier toutes les sympathies19Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit, p.2 ».

Néanmoins, les journaux ne s’arrêtent pas à ce portrait idyllique. Il s’agit de trouver des détails pittoresques qui pourraient expliquer en partie l’acte criminel. Les ouvriers de l’usine sont interviewés. Ceux-ci voyaient en lui un chef sévère et sournois. Des voisins rapportent qu’il était cruel et qu’il avait un jour lapidé le chat d’un des voisins. Ses mœurs sont attaquées car Pierre sort avec sa domestique Julia Juzeau. Pour quelques habitants, ces faits témoignent d’une attitude immorale. Tous ces détails vont être vite démentis, excepté pour ce qui est de sa relation avec la domestique qu’il va finir par épouser. Globalement, l’arrestation de Pierre surprend beaucoup. Dès lors, pour essayer de cerner sa personnalité, on sollicite des proches, sa famille. A partir de là, l’image de Pierre va se construire au fil des mois.

Ensuite, le crime a eu lieu à Landerneau, commune se situant entre Brest et Morlaix. Le crime a donc comme arrière-plan, la province bretonne. Les habitants de Landerneau sont d’autant plus surpris que Landerneau est une ville calme où il se passe très peu de choses. Forte d’une dizaine de milliers d’habitants environ, Landerneau ne ressemble en rien à un lieu d’insécurité. On pourrait représenter Landerneau comme l’anti Paris.

La population agricole y est très importante. Les exploitations sont nombreuses et emploient des ouvriers agricoles en grand nombre. Landerneau ainsi que sa région sont spécialisés dans l’activité industrielle et plus précisément dans l’industrie linière. On peut dire que la région de Landerneau est rapidement devenue un vivier d’industries importantes aux activités diverses – brasserie, forge, construction de machine agricole, etc. – dont les créations reviennent à des hommes venus de l’est ou du nord. C’est le cas pour la Grande Palud. Les écrivains du XIXe siècle s’accordent à décrire Landerneau comme la ville la plus industrielle du département. Ainsi, même s’il s’agit d’un milieu avant tout ouvrier, il ne semble pas que la violence soit chose quotidienne.

La réaction des habitants de Landerneau conforte d’ailleurs cette impression. Les gens sont surpris et choqués. Aucun commentaire recueilli par les journalistes ou les policiers ne laisse entendre que la violence est chose courante à Landerneau. C’est d’ailleurs pour cela que dès le départ, l’affaire Cadiou suscite la curiosité d’autant plus, qu’il s’agit de personnes appartenant à la communauté de Landerneau. La rareté de ces faits entraîne l’attroupement et l’exposition au grand jour et ce, à travers la presse. Certains journalistes et policiers ont noté l’attroupement soudain des villageois autour du lieu du crime. Le crime est considéré comme un événement dans la vie des habitants de Landerneau. Les hypothèses s’élaborent, certains pensent à un crime crapuleux. Louis Cadiou possédait un peu d’argent sur lui. Néanmoins, l’impression dominante est qu’il ne s’agit pas d’un fait divers comme on peut en voir beaucoup dans la presse.

Les crimes provinciaux sont souvent méprisés par la presse nationale. Ce sont généralement les journaux locaux qui en parlent. Or, dans ce cas, la presse nationale va rapporter dans ses colonnes le crime de la Grande Palud. L’intérêt de la presse nationale au crime de Landerneau va conférer à celui-ci, un caractère exceptionnel.

Le « beau crime » se construit donc sur des archétypes : le décor, le milieu social, le mystère, etc. La conjonction de ces différents critères donne à l’affaire un caractère extraordinaire. De même, le ton est donné, il s’agit d’un crime odieux, au mobile flou. La presse sait qu’elle tient un sujet qui à coup sûr, va passionner les lecteurs. En effet, tout est réuni pour faire de l’affaire Cadiou une cause célèbre : une histoire de trahison, une mystérieuse disparition, un crime dans un milieu social aisé, le coup de la cartomancienne, un mobile difficile à déterminer, un coupable pas si idéal que ça, etc. En même temps, le « beau crime » offre au lecteur une certaine familiarité. Le lecteur connaît ce genre d’affaire pour en avoir déjà rencontré. Le « beau crime » reste le fantasme des lecteurs.

Des détails dignes d'un roman-feuilleton

Un autre évènement va contribuer au sensationnalisme de l’affaire. En effet, très tôt, on apprend que Jean-Marie Cadiou a retrouvé le cadavre son frère grâce aux prédictions d’une somnambule de Nancy, Mme Hoffmann. Cet événement confère à l’affaire un caractère surnaturel dont les gens raffolent à l’époque. La presse va alors se jeter dans la brèche et exploiter cette histoire. Les titres des quotidiens l’attestent : « On retrouve le cadavre de M. Cadiou. Une somnambule aurait indiqué l’endroit précis où il se trouvait », « Le cadavre est retrouvé grâce aux prédictions d’une cartomancienne », etc. Mme Hoffmann va véritablement être intronisée par la presse. Cette apparition ajoute au côté sensationnel et mystérieux de l’affaire. De plus, c’est grâce à elle que la disparition devient crime.

L’apparition d’une cartomancienne dans ce genre d’affaire peut faire sourire. Cet événement n’est pourtant pas rare. Il faut savoir que le recours au surnaturel est chose courante en ce début de XXe siècle. Les somnambules sont des figures familières. Elles sont régulièrement mises à contribution lors d’affaires jugées « mystérieuses ». Elles ont un rôle stéréotypé : retrouver l’assassin ou le disparu par le biais de techniques peu courantes. C’est le cas dans l’affaire du curé de Châtenay ou encore dans l’affaire Steinhel, « lorsque le brahmane Timur-Dhar, accompagnés de deux autres nécromants, invoque sur sa tombe les mânes du peintre assassiné20Dominique Kalifa, L’encre et le sang, récits de crimes et société à la Belle Époque, Paris, Fayard, 1995, p. 299 ».

Au départ, pourtant, leur métier est généralement de guérir et de « voir ». Leurs visions précises des esprits ou du monde des morts21Nicole Edelman, Voyantes, guérisseuses et visionnaires en France, 1785-1914, Paris, Albin Michel, 1995, p. 102 attirent les curieux et interrogent les sceptiques mais aussi les scientifiques. La littérature de l’époque déborde de ces femmes aux pouvoirs « surnaturels ». Que ce soit Balzac, Flaubert…, tous font appel à ces voyantes dans leurs récits. Il n’est donc pas étonnant de voir apparaître dans cette affaire une somnambule, Mme Hoffmann déjà fort connue du grand public, qui grâce au célèbre « sommeil magnétique » va permettre la découverte du cadavre de Louis Cadiou. Dès lors, ses déclarations sont prises au sérieux par la famille du disparu qui charge Jean-Marie Cadiou, d’aller chercher vers les lieux indiqués par la cartomancienne.

Les somnambules à l’époque, sont très prisées et aussi très écoutées notamment par la bourgeoisie. Elles bénéficient d’une grande publicité qui se fait généralement par le bouche à oreille. Les récits des anciens, la littérature, les revues scientifiques entretiennent ce sentiment que les somnambules possèdent un réel pouvoir de guérison et de voyance. Les gens sont persuadés de leurs pouvoirs. Leurs paroles prennent alors un ton de prophétie, de révélation divine dont la véracité ne peut être remise en question. « Le spiritisme se veut à la fois une révélation divine (…) et une révélation scientifique22Nicole Edelman, Voyantes, guérisseuses et visionnaires en France, 1785-1914, Paris, Albin Michel, 1995, p. 111 ». D’ailleurs dans l’affaire Cadiou, comment ne pas rester quelque peu ébahi par les visions de Mme Hoffmann qui décrit de manière très précise le lieu du crime. La justice reste quant à elle, aussi étonnée et hésitante quant à la manière de traiter ces informations. Quant à la presse, cet événement ne fait qu’alimenter les articles déjà fort sensationnels du moment. Il s’agit pour eux d’une véritable « aubaine », « aubaine » qui profite également à la cartomancienne. Sa réputation est désormais reconnue au niveau national.

Toutefois, les journalistes restent quelque peu sceptiques quant à l’intervention de la somnambule dans les investigations. Cette phrase lâchée par un journaliste du Nouvelliste en témoigne : « M. Cadiou, directeur de la Grande Palud à Landerneau a été assassiné. Sur les indications paraît-il d’une cartomancienne, on retrouve son cadavre mutilé, enfoui dans la terre23Le Nouvelliste, 5 février 1914 ». Il en va de même du rédacteur de l’article intitulé « Il n’y a plus de mystérieux que le coup de la voyante24L’Ouest-Éclair, 21 février 1914 ». On peut penser que les journalistes ne croient pas trop au surnaturel même si cela leur permet d’attirer le lecteur. En effet, les pratiques de la somnambule divergent de celles de la justice ou des journalistes. On rentre dans une dimension surnaturelle et il faut le dire, loin d’être scientifique. Ainsi, les déclarations peuvent laisser sceptique un grand nombre de gens à savoir les juges et les journalistes habitués à des recherches rigoureuses et méthodiques. De plus, comment une somnambule trouverait la clé du mystère du premier coup alors que les policiers et les journalistes cherchent depuis un mois. Peut-être y a-t-il un peu de frustration et de vexation devant les pouvoirs surnaturels de cette vieille femme. Comment a-t-elle réussi là où des professionnels du crime et la justice ont échoué ?

Un dernier fait permet de penser que l’on est confronté à un beau crime, c’est la venue des grands spécialistes, qu’ils soient médecin ou avocat : « M. Henri Robert, grand avocat du barreau de Paris, s’est proposé pour défendre M. Pierre25L’Ouest-Éclair, 12 février 1914 », « Une nouvelle autopsie accordée. Elle sera effectuée par le Dr Paul, éminent médecin légiste du Parquet Général de la Seine26L’Ouest-Éclair, 14 février 1914 ». Les médecins-experts sont généralement nommés par les cours d’appel, sur proposition des tribunaux de première instance. La venue des grands spécialistes ajoute à l’affaire un caractère exceptionnel en même temps que moderne. Leur rôle est de repérer des indices, de dénouer les énigmes sur le corps du défunt et de retranscrire de manière claire et cohérente les violences dont ont été victime les corps. Il est un intermédiaire entre le corps et le juge. De plus, leur venue provoque au sein de l’opinion publique, un regain d’intérêt. Pour les uns, l’affaire apparaît plus grave que ce qu’on pensait. Pour d’autres, c’est la découverte de « ces experts du crime27Expression empruntée à Frédéric Chauvaud, Les experts du crime, la médecine légale en France au XIXe siècle, Paris, aubier, 2000, 301 p ». C’est la première fois que l’on voit un tel dispositif regroupant magistrats, avocats, « fins limiers », journalistes, … s’installer à Landerneau.

L’intérêt des spécialistes de Paris est un indicateur intéressant de l’impact de cette affaire sur le territoire national. De fait local, l’affaire est devenue événement national. En effet, les autorités n’ont pas été cherchées ces hommes, ils sont venus spontanément offrir leurs savoirs et compétences pour dénouer le mystère. Ainsi, au-delà des cartomanciennes, le mystère de l’affaire Cadiou attire et intrigue. Alors est-ce par désir de publicité – l’importance de l’affaire n’est-elle pas le meilleur moyen de gagner une notoriété ainsi qu’une réputation ? – ou uniquement pour aider à trouver la vérité. En tout cas, nombreux sont les spécialistes de la médecine ou du barreau qui se sont lancés dans des explications, hypothèses en tout genre.

Les faits entourant le crime lui confèrent un caractère inhabituel et sensationnel et c’est ce que la presse va utiliser pour gonfler l’affaire. Néanmoins, il est intéressant de constater que sans tous ces critères qui accompagnent le crime, celui-ci aurait pu passer complètement inaperçu au milieu de la foule des faits divers qui se succèdent dans les colonnes de la presse. Le crime n’est en rien extraordinaire. Il n’y a pas d’effusion de sang. Il ne s’agit pas d’un assassinat spectaculaire. La victime a reçu une balle dans la nuque et on a voulu faire croire à l’égorgement. Signe d’un crime banal, les journalistes s’attardent finalement très peu sur le crime en lui-même et la découverte du cadavre, contrairement à d’autres où les crimes constituent le principal objet de fascination. Je fais ici allusion aux crimes de Lacenaire. Le récit des crimes a mobilisé en grande partie le discours des journalistes et des lecteurs. Dans l’affaire Cadiou, on pourrait presque croire à un crime de vagabonds comme il en existe beaucoup à l’époque. C’est donc la presse qui a récupéré cette affaire et lui a donné une dimension médiatique.

III. La dimension médiatique de l'affaire Cadiou

Nous avons donc vu de quelle manière l’affaire Cadiou représente une « aubaine » pour la presse. Elle tient un sujet sur lequel elle va pouvoir s’exercer et ce, pendant de longs mois. Certains journaux l’ont bien compris. Ainsi, il n’est pas étonnant de voir la presse nationale avec, aux avant-postes, le Matin et le Petit Parisien, s’y intéresser. Mais comment tous ces journaux rendent-ils compte de l’événement ? On peut s’attarder sur la manière dont la presse traite et présente l’information, de quelle manière, elle lui donne sa dimension publique28Dominique Kalifa et Philippe Artières, Vidal, le tueur de femmes, une biographie sociale, Paris, Perrin, 2001, p.230.

La presse comme support médiatique

Il touche une grande partie de la population française. Les gens de la France entière vont donc entendre parler de ce crime. La presse locale est la première à se manifester du fait de sa proximité avec les lieux. Mais la presse nationale va rapidement prendre le relais. Le journal qui revient régulièrement dans les archives, est le Matin, journal parisien, spécialisé dans l’information du fait divers. C’est un journal à grand tirage à l’époque. C’est donc un journal qui rencontre un certain succès à Paris mais aussi en province. On constate que beaucoup de « provinciaux » lisent de grands quotidiens parisiens tels le Petit Parisien ou le Matin. Ainsi un habitant de Bayeux fait allusion au fait qu’il suit « les péripéties de l’affaire Cadiou » en lisant le Matin. Chaque lecteur est donc acquis à un journal. La place du journal est importante dans la vie des populations. C’est un moyen de se tenir au courant. En ce qui concerne l’affaire Cadiou, les gens s’informent par l’intermédiaire de la presse. En témoigne cette déposition d’un témoin « Je viens de voir dans la Dépêche de Brest une lettre de Marcou qui prétend que je ne vous ai pas dit la vérité…29A.D. du Finistère, 4U2 art 379, déposition de M. Bossard datée du 11 mars 1914 ». Le récit du crime se fait d’abord à travers les pages des quotidiens.

La presse est aussi un observateur privilégié des comportements et des sensibilités. Pour nous historiens, elle constitue une source précieuse. C’est par elle que nous est transmise une atmosphère, un état d’esprit. Elle décrit les impressions de l’opinion publique. Plusieurs exemples appuient mon point de vue. A travers de nombreux articles, on retrouve des expressions comme celles-ci « l’opinion publique est toujours vivement surexcitée », « l’opinion publique s’en désintéresse », « l’opinion publique qui s’est émue ». La presse rend compte à tout instant de l’humeur et des comportements de l’opinion publique. Mais en même temps, elle façonne cette opinion publique. Un exemple permet d’illustrer mes propos : au départ, l’opinion ne doutait pas de la culpabilité de Pierre (après tout celui-ci avait un mobile : M. Cadiou voulait renvoyer Pierre du fait de son comportement. Pierre, en colère, aurait alors commis l’irréparable. Mais au fur et à mesure que la presse prend conscience que la culpabilité de Pierre est basée sur peu de choses, elle invite l’opinion à la suivre dans son enquête. Elle la manipule. Dès lors, il n’est plus question de la culpabilité de Pierre.

La presse a pour but de « rapporter » et de diffuser l’information brute et c’est ce qu’elle va tenter de faire avec l’affaire Cadiou, même si elle frise parfois le ridicule dans ce qu’elle avance. Pour cela, elle va exercer un véritable tapage médiatique autour de ce crime. Elle va jouer essentiellement sur l’évènementiel. En suivant la presse pendant de longs mois, on s’aperçoit que ce tapage médiatique est le même qu’au premier jour. On retrouve les mêmes gros titres : « Le mystère de la Grande Palud », etc. L’affaire Cadiou a fait la une pendant de longs mois. La presse s’est véritablement investie dans cette affaire.

Couvrir une affaire à sensation

Pour commencer, nous allons nous intéresser aux moyens mis en œuvre pour « couvrir » l’affaire. En effet, très tôt dans les journaux, on s’aperçoit que de nombreux « correspondants particuliers » ou « envoyés spéciaux » sont envoyés sur les lieux. Ainsi, on peut lire en tête de nombreux articles de L’Ouest-Éclair, « de notre correspondant particulier à Morlaix », etc. L’Ouest-Éclair, possède un réseau de correspondants locaux assez développé. Les informations sont donc rapidement transmises à Rennes. Cet exemple s’applique également aux journaux nationaux comme le Matin, etc. Le fait que de nombreux journaux envoient des journalistes, traduit l’importance de l’affaire pour nous historiens mais aussi pour eux, journalistes.

Prenons l’exemple de L’Ouest-Éclair qui est un quotidien local. Pourquoi envoie-t-il des correspondants alors qu’il pourrait se fier à la presse locale ? On peut émettre quelques hypothèses. Peut-être que les rédacteurs de L’Ouest-Éclair ont très vite saisi l’importance de l’affaire et ce qu’elle allait entraîner au niveau des ventes – le mystère assure à l’affaire une certaine longévité sur le devant de la scène. De même, le journal est en perpétuelle concurrence avec le Nouvelliste. Peut-être L’Ouest-Éclair a-t-il voulu se démarquer de son principal concurrent. Depuis 1903, L’Ouest-Éclair se veut un quotidien local. Il veut couvrir l’ensemble des informations locales de Bretagne et devenir ainsi le seul journal lu par les Bretons. Mais, il veut également se soustraire au Petit Journal et au Petit Parisien qui occupent une place importante en Bretagne. A titre d’exemple, le Petit Parisien tire à environ 1 100 000 journaux en 1912. Ainsi, il annonce fièrement qu’il « est le premier à avoir signalé la disparition de M.
Cadiou30L’Ouest-Éclair, 14 janvier 1914 ». Cette image de premier sur l’affaire, lui procure une bonne publicité auprès des amateurs de faits divers.

De plus, l’envoi de correspondants particuliers donne au journal l’image d’un quotidien qui s’investit dans l’actualité, et qui fournit rapidement les informations. C’est pour cela que l’affaire Cadiou apparaît souvent sous la rubrique « Dernière Heure ». C’est une image dynamique et positive qui est donnée au journal. Le lecteur ne peut que constater les initiatives prises. Le correspondant particulier est aussi un moyen de faire vivre l’enquête au lecteur car le correspondant est à la fois auteur et acteur de l’article. Certains se mettent en scène. On peut lire des phrases de ce type : « Les renseignements que j’ai obtenus m’ont permis de…31L’Ouest-Éclair, 13 janvier 1914 ». Cela confère à l’article une image de vérité absolue. C’est une expérience qui est décrite.

Enfin, on peut se demander si ce n’est pas aussi une manière de mettre en avant son image. Il est fait allusion à une campagne menée par L’Ouest-Éclair pour déceler la vérité. Dès lors, il s’agit d’atteindre une légitimité, en même temps qu’une utilité publique à savoir informer la population. Il s’agit presque d’une propagande qui dit « Rangez-vous du côté de la presse et celle-ci vous mènera à la vérité ». Un tel discours convainc une grande partie de l’opinion. On peut penser que le quotidien y est arrivé car en 1914, Louis Pierre lui-même, va remercier publiquement L’Ouest-Éclair pour les investigations menées par ses journalistes.

Les moyens financiers et techniques dont disposent les journaux, dépendent de leur statut. Ainsi, on peut penser que des journaux comme L’Ouest-Éclair ou le Nouvelliste ont de l’argent (sans parler de journaux comme le Matin, etc.). D’autres journaux dépendent parfois de correspondants d’autres quotidiens pour obtenir l’information. On note la trace d’un correspondant particulier à Landerneau qui par moment, communique ses dépêches par téléphone ainsi qu’à Brest. De même, on retrouve un envoyé spécial lors du procès en 1919. Néanmoins, on ne peut être précis sur le nombre de correspondants envoyés par les quotidiens. Pour la plupart, on peut penser qu’il n’y en a qu’un. Pour d’autres, on peut penser qu’il y en a deux tout au plus.

Quant aux moyens techniques, les journalistes communiquent avec leur siège par le biais du téléphone ou du télégraphe. Néanmoins, tous les journaux ne possèdent pas des relais locaux. Ainsi, lorsque la disparition est constatée par la famille puis par les autorités au lendemain du 31 décembre 1913, on s’aperçoit que la presse met dix jours avant de l’annoncer dans son journal. Pourquoi ? Cela est peut-être dû au fait que la presse n’a pas beaucoup de moyens et ne peut couvrir les évènements immédiatement. De même, il a peut-être fallu attendre que la rumeur circule dans la ville et dans les environs pour que certains journaux locaux commencent à s’y intéresser de près. Ainsi, on peut penser que c’est l’intérêt et l’écho formés par la population de Landerneau qui ont interpellé la presse qui n’a ensuite fait que gonfler l’affaire.

Nous allons désormais nous attacher aux procédés journalistiques puis au récit du crime qui s’apparente à une mise en scène. On s’attache au décor, aux protagonistes. On joue avec la notion de suspens et de mystère. On est à l’écoute du moindre rebondissement. Pour comprendre le sensationnalisme de l’affaire Cadiou, il est utile de décrypter les procédés journalistiques qui contribuent à amplifier les faits.

Les ressorts d'une affaire à sensation

La mise en page est importante pour la vulgarisation et le succès d’un fait divers. Celle-ci n’est donc pas innocente. Elle répond à des règles bien particulières que l’on retrouve régulièrement au moment d’autres grandes affaires. L’étude de la mise en page est par conséquent, indispensable. Le mystère Cadiou a généré de nombreuses unes dans un grand nombre de quotidiens, aussi bien locaux que nationaux. J’en ai comptabilisé 25 pour ce qui est de L’Ouest-Éclair, s’étalant de la période qui va du 11 janvier 1914 au 28 juin 1914, soit sur à peu près six mois – sans compter celles concernant le procès de 1919. On peut penser que pour des journaux locaux tels le Finistère ou la Dépêche de Brest, ce chiffre a doublé. L’affaire Cadiou va parfois occuper trois ou quatre colonnes à la une notamment lors de la découverte du cadavre ou encore, au moment du procès. Elle prend alors le statut d’une actualité nationale. Lors de la découverte du cadavre de Louis Cadiou, c’est à l’unisson que les quotidiens titrent « On retrouve le cadavre de M. Cadiou ». Aucun quotidien n’a fait l’impasse sur cet évènement. On se rend compte à travers cet exemple, de l’importance accordée par la presse à l’affaire Cadiou. La presse locale et nationale, notamment le Matin, a donné une publicité énorme à cette affaire, ce qui explique en partie son succès postérieur (feuilletons, romans, …) et surtout le fait qu’elle ait marqué les esprits au point que dix-sept ans après, Arthur Bernède, le célèbre feuilletoniste de l’époque y consacre un fascicule. A partir de là, les faits et les doutes contribuent à alimenter les colonnes de la presse.

Le mystère qui plane sur le meurtre de M. Cadiou a tôt fait de déclencher les passions et plus particulièrement au sein de la presse, qui scande des titres plus accrocheurs les uns que les autres « En plein mystère, M. Cadiou demeure introuvable32L’Ouest-Éclair, 15 janvier 1914 », « Le mystère de la Grande Palud33La Dépêche de Brest, 16 janvier 1914 », etc. Ces titres sont révélateurs de la stratégie employée par les quotidiens. Ce sont des titres incitatifs qui ont pour but d’accrocher le lecteur et au-delà d’augmenter les ventes. Les titres sont, volontairement, disproportionnés et très voyants, de manière à attirer le lecteur. En effet, pour les quotidiens, il faut vendre et pour cela le choix des titres ainsi que l’emploi du vocabulaire, est décisif. Quoi de mieux quand l’affaire est justement un « mystère ». A cela, on ajoute un ton dans lequel perce l’inquiétude. On pense que le pire est arrivé, à l’image de cet extrait, « une enquête menée par la Sûreté n’a pas donné de résultats bien rassurants34L’Ouest-Éclair, 11 janvier 1914 ». Certains témoignages viennent appuyer cette idée, notamment celui d’un ami de M. Cadiou, M. Cloarec qui crie à l’assassinat. Le terme « mystère » est récurrent tout au long de l’affaire Cadiou et va marquer durablement les esprits. Il résume à lui seul toute l’opacité de l’affaire.

On peut néanmoins s’interroger sur l’intérêt de bon nombre de journaux pour ce genre d’affaires. Pour beaucoup, on peut penser que le crime est un des moyens de vendre et d’être connu voire reconnu au sein de la population. C’est ainsi que de nombreux journaux « se spécialisent » dans le récit de faits divers. Les unes se parent de nombreux faits divers. J’ai l’exemple de la une de L’Ouest-Éclair du 12 janvier 1914, où l’on peut lire successivement « Pour une bouteille, un enfant pousse un camarade à l’eau » ou encore « un chauffeur attaqué par son client ». Il s’agit désormais d’avoir l’exclusivité sur tel ou tel crime, tel ou tel accident, etc. C’est un véritable marché du crime qui se met en place.

Au-delà de la mise en page, il existe d’autres moyens pour accrocher le lecteur. Le récit de crime est lui aussi très important. Orchestré par la presse, il va permettre de tenir le lecteur en haleine. Il s’agit d’un spectacle. On décrit longuement les lieux du crime, on insiste sur le caractère sanglant du crime. On émet des hypothèses. Tous ces récits alimentent l’imaginaire morbide de la population. On précise que Cadiou a été égorgé, etc. On donne ainsi de nombreux détails sur les blessures du défunt. Les journalistes tentent ainsi de « faire voir » la scène du crime, de la rendre concrète aux yeux du lecteur.

Pourtant, il faut noter que le crime passe rapidement au second plan au profit de l’enquête. Désormais, la presse va s’attacher uniquement à l’enquête ne faisant que des allusions ponctuelles au crime en lui-même. On parle de coups de théâtre. Il faut aussi entretenir le suspense avec des titres comme « Une arrestation imminente » ou encore « Ceux qui savent parleront-ils ? ». Certains propos sont implicites. On sous-entend que des notabilités sont impliquées dans ce crime ou encore que la famille Cadiou a joué un rôle dans la mort de Louis, etc. La dynamique du récit est donc désormais centrée autour de l’enquête. On peut le constater en étudiant les titres donnés aux articles de journaux : « Le mystère Cadiou », « Sur la piste de Morlaix », « L’enquête de la justice continue à la Grande Palud ». Mais pourquoi l’enquête ? Tout simplement car elle est source d’imagination et de représentation. C’est par son intermédiaire que se créent les représentations. L’enquête est plus fertile que le crime que ce soit au niveau des faits, des rebondissements ou des imaginaires collectifs. De plus, l’enquête met en avant de nouveaux héros tels les journalistes ou les policiers. Enfin, l’enquête monopolise l’attention des lecteurs. A la presse ensuite, de rythmer le récit. Au mois de février, on centre le récit sur la découverte du cadavre. Au mois de mars, on insiste sur les témoins de Morlaix, etc.

Il est également étonnant de voir de quelle façon les journalistes jouent sur les mots. Ils savent trouver les mots qui vont attirer irrémédiablement le lecteur à suivre l’affaire. Les notions de mystère, suspense, … sont très souvent sollicitées – le journaliste en abuse d’ailleurs quelque peu – pour caractériser le crime, les investigations, etc. C’est le cas de ce rédacteur du Nouvelliste qui titre son article « De mystère en mystère35Le Nouvelliste, 5 février 1914 ». L’ensemble des quotidiens agit de la sorte. Il existe un vocabulaire lié à l’univers de l’enquête criminelle : « piste », « preuve », « témoin », « investigation », etc. Le plus étonnant est de constater que lorsque l’on compare les titres ou les expressions des différents quotidiens, on retrouve des similitudes. C’est le cas pour ces « expressions-accroches » telles « L’enquête continue… » ou « L’enquête est ouverte… ». En effet, pour le journaliste, il ne s’agit pas d’être original mais accrocheur. De plus, ces petites expressions servent à fidéliser le lecteur. Il faut lui faire comprendre que demain il en sera plus. Il faut piquer sa curiosité.

L’autre technique journalistique consiste à rédiger des titres en forme d’interrogations. Cette pratique permet d’interpeller le lecteur. Se met en place une sorte de dialogue muet entre le journalistique et le lecteur. En témoigne ces titres : « Le mystère Cadiou. Des deux pistes, laquelle est la bonne ?36L’Ouest-Éclair, 11 mars 1914 », « Pierre avait-il intérêt à tuer M. Cadiou37L’Ouest-Éclair, 9 avril 1914 », etc. Ainsi, lorsque le récit est incomplet, le journaliste laisse l’initiative au lecteur de remplir les blancs. De même, la presse, à travers ce procédé, ménage des coups de théâtre. Ces questions ont aussi pour but de relancer l’investissement de l’opinion publique dans l’enquête.

Quant aux articles, ils se présentent tous de la même manière : on rappelle brièvement ce qui s’est passé la veille, on énumère les différentes hypothèses, on fait un récapitulatif de l’affaire ou des investigations quand on n’a pas matière à écrire un article pertinent. Le récapitulatif, s’il n’a pas fonction de faire avancer le récit, a au moins pour but d’offrir un énième scénario au lecteur. L’enquête est présentée sous la forme d’un feuilleton. Chaque jour apporte son lot de faits nouveaux témoins, rebondissements, décisions du juge d’instruction, etc. La presse rythme le récit d’enquête. Ainsi, le lecteur reste fidèle à l’affaire. Au fur et à mesure que l’enquête avance, les articles des journalistes s’étoffent. Cela est dû au fait que les journalistes prennent de plus en plus d’initiatives et ne dépendent plus uniquement des informations officielles.

Tous les moyens sont bons pour entretenir la passion croissante du lecteur pour l’enquête policière, mais aussi journalistique. L’enquête, c’est ce qui permet d’immerger le lecteur dans l’aventure. Il s’identifie aux héros des romans feuilletons de l’époque. On apporte des détails romancés. L’affaire prend même parfois des allures burlesques et caricaturales avec, par exemple, l’entrée en scène très remarquée de la cartomancienne. L’apparition soudaine de cette somnambule dans une enquête officielle, dans un moment grave, peut surprendre. Elle plonge l’enquête dans un autre univers à savoir celui du surnaturel. De même, on ne peut s’empêcher de penser aux effets que l’on retrouve dans les pièces de théâtre, ceux qui ont pour but de relancer le récit. Devant de tels procédés, on ne peut s’empêcher de sourire. Parfois, l’enquête a donc tendance à tourner en dérision.

Le journaliste tente d’en faire un récit plaisant, attractif et pour cela, il faut parfois grossir les traits et spéculer sur des évènements pas toujours véridiques et cela dans le but d’éviter des récits creux, susceptibles de lasser le lecteur. Il sait aussi jouer sur les émotions du lecteur. L’enterrement est relaté à grand renfort d’expressions larmoyantes. On insiste sur la foule qui suit le cortège. En témoigne cet extrait de presse : « L’annonce faite dans tous les journaux que les obsèques de la victime du drame de la Grande Palud auraient lieu à Morlaix à 14h30 avait attiré bien avant ce moment une véritable foule aux abords de la gare (…) et sur tout le parcours du cortège38Le Nouvelliste, 5 février 1914 ». On retrouve sensiblement la même chose dans les colonnes de L’Ouest-Éclair ou de la Dépêche de Brest. Les journalistes ont longuement commenté ces obsèques. C’est aussi le moment de remarquer qui est là et qui n’est pas là. On souligne que certaines notabilités de la région et de Paris ont fait le déplacement.

Un point est à signaler, à savoir le manque de documents iconographiques comme des photos des lieux du crime, portraits du présumé coupable, etc. Il n’est jamais fait allusion à un dessinateur rattaché à un journal. Pourtant, à l’époque, cette pratique est courante. On sait que des quotidiens comme le Petit Journal possède un supplément illustré dès 189039Anne Dubied et Marc Lits, Le fait divers, Paris, PUF, 1999, p. 23. Pour des quotidiens locaux comme L’Ouest-Éclair ou la Dépêche de Brest, je n’ai trouvé aucune trace de suppléments illustrés. On retrouve juste un portrait de Cadiou, une photographie, dans L’Ouest-Éclair. Même au procès de 1919, l’iconographie reste absente des articles. Seul un croquis apparaît dans la presse à savoir celui de la scène du crime. Cela permet de visualiser concrètement les lieux du crime. Reste que le fait divers s’affirme avant tout comme une affaire d’écriture. C’est le récit, et lui seul, qui permet au fait divers de se « transcender ».

Le succès rencontré auprès de l'opinion publique

Il s’agit simplement du résultat du travail de la presse, du pouvoir exercé par les médias. La presse a attisé les passions et la curiosité autour de cette affaire. Elle lui a donné une audience. Dès lors, l’opinion guette, attend, élabore des hypothèses, etc. On a l’impression que tout le monde cherche, que ce soit concrètement comme la police ou dans sa mémoire, s’il n’a pas croisé M. Cadiou. Nombreux sont ceux qui pensent l’avoir croisé quelques temps avant qu’il ne disparaisse.

L’affaire Cadiou fascine. Mais qui fascine-t-elle ? A travers la lecture des articles et des rapports de police, on s’aperçoit que l’affaire Cadiou a été suivie par la France entière. En effet, il apparaît que l’affaire dépasse les limites de la Bretagne. On s’en rend compte lors de la libération de Pierre en 1914. Une foule immense est venue l’encourager et l’acclamer. Le journaliste souligne alors que certains viennent des « quatre coins de la France40L’Ouest-Éclair, 26 mai 1914 ». L’affaire prend soudain une renommée nationale. Cela nous renseigne sur l’importance et le retentissement de l’affaire de la Grande Palud. Pierre, célébrité locale, est devenu une célébrité nationale. Les lettres anonymes nous renseignent aussi sur l’origine des gens qui suivent l’affaire. C’est le cas avec celle-ci : « Lecteur du Matin, j’ai suivi avec intérêt les péripéties de l’affaire Cadiou…41A.D. du Finistère, 4U2 art 382, lettre anonyme datée du 5 mars 1914 et provenant de Bayeux ».

Comment expliquer une telle fascination ? Tout d’abord, car le crime échappe à la raison. On essaie de comprendre ce qui a pu se passer. Or dans l’affaire Cadiou, même si plusieurs mobiles sont avancés, rien pourtant n’explique le crime. D’autre part, le crime exposé au grand jour, attire et intrigue. Cela laisse place à une curiosité malsaine comme de tenter de voir l’extraction du corps au matin du 4 février 1914. Cela est peut-être dû comme je l’ai dit plutôt, au fait que le crime est chose rare dans le « pays » de Landerneau. Il y a également le contexte médiatique. Les affaires criminelles et autres faits divers sont très prisés à la Belle Epoque. La presse, en général, se nourrit de tout ce qui se passe dans les faubourgs des grandes villes. Dès lors, pour ce qui est de l’affaire Cadiou, on peut dire que l’opinion est quelque peu conditionnée et dans ce cas, elle ne peut qu’être fascinée par cette nouvelle affaire. De plus, les lecteurs sont férus d’enquêtes policières.

Ensuite, l’affaire Cadiou possède tous les attributs pour séduire et accrocher durablement le lecteur. Elle est un condensé de mystères en tout genre, que ce soit la disparition inexpliquée ou le mobile du crime, les coups d’éclats et rebondissements relevant parfois du surnaturel, et tout cela sur fond de scandale et de trahison, atmosphère bien entretenue par la presse. Mais c’est aussi un condensé d’émotions regroupant tour à tour, la peur du crime, la curiosité, la fascination, etc. Cette affaire, avec tous ses mystères, laisse une grande part d’imagination se propager dans les esprits. Le lecteur imagine plusieurs hypothèses, se repasse le scénario probable et tout cela avec les encouragements de la presse qui ne cesse d’apporter des débuts de pistes, d’émettre des suppositions. La profusion et la discordance des récits n’ont de cesse d’alimenter les représentations.

Enfin, le lecteur s’identifie au policier ou au journaliste enquêteur. Celui-ci devient un mythe. Il est plongé dans l’univers de l’enquête par l’intermédiaire de la presse mais aussi des représentations collectives qui se créent autour du mystère Cadiou. On peut mettre en parallèle l’affaire Cadiou avec l’affaire Steinhel par exemple. Ce sont toutes deux des affaires traitant de crimes dans un milieu social aisé, la bourgeoisie, les mobiles des crimes sont flous, l’enquête piétine malgré la présence des plus fins limiers. Il y a peut-être aussi le désir de se projeter dans un autre univers, celui de la bourgeoisie. N’oublions pas qu’à Landerneau, la majorité des habitants, appartiennent à la classe ouvrière. Il en va de même pour une grande partie des lecteurs.

Le prolongement dans la littérature

Il est désormais intéressant de voir si l’affaire Cadiou a eu des prolongements. Pour cela, nous allons nous allons étudier le relais dans la littérature c’est à dire nous attarder sur les autres supports médiatiques tels les fascicules, les complaintes, les romans qui ont permis à l’affaire d’entretenir les imaginaires collectifs.

Pour ce qui est des complaintes et des romans, je n’en ai pas trouvé. Néanmoins, je me suis procurée un fascicule retraçant l’ensemble de l’affaire Cadiou. Il s’agit du fascicule d’Arthur Bernède publié en 1931 c’est à dire plus de dix ans après les faits. Arthur Bernède est un feuilletoniste breton, originaire de Redon. Il s’est illustré dans la publication de romans populaires (environ une centaine) et de feuilletons, dans de nombreux journaux de son époque, comme le Petit Parisien. Il est l’auteur entre autres de Belphegor (1926), Vidocq, Poker d’as, etc. Ce fascicule fait partie d’une collection célèbre de l’époque, intitulée Crimes et châtiments qui reprend toutes les grandes affaires criminelles des dernières années comme l’affaire Landru, l’affaire Fualdès ou encore l’assassinat du courrier de Lyon. Il s’agit d’une collection populaire. Pour la plupart, ce sont des récits romancés mais qui présentent néanmoins un certain souci du détail. C’est d’ailleurs ce qui est dit par Arthur Bernède : « Le 17 mars, le juge d’instruction allait recevoir un document nouveau dont il convient de faire état au cours de ce récit dont nous avons résolu de ne rien laisser dans l’ombre42Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit., p.16 ». Le feuilletoniste devient un commentateur privilégié. Il participe au retentissement de l’affaire. Ainsi, il a choisi de retracer l’affaire Cadiou. En effet, d’origine bretonne, on peut penser que ses origines ont influencé le choix de cette affaire. Il a peut-être été un témoin de cette affaire et celle-ci l’ayant marqué, il a voulu la faire revivre dans les esprits. Peut-être a-t-il répondu à une demande des lecteurs de revivre cette affaire. Les feuilletons s’adressaient pour la plupart, aux classes populaires mais attiraient aussi la bourgeoisie.

L’auteur s’appuie sur de nombreux récits de journaux tels le Matin, le Temps, L’Ouest-Éclair, etc. Il reprend des passages entiers de coupures de presse : « (Matin du 8 avril) : M. Bidard de la Noë l’attendait…43Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit., p.16 ». De même, il relate de nombreux interrogatoires entre le juge d’instruction et les témoins. L’auteur fait également allusion à des faits qui n’ont pas été évoqués dans la presse voire dans le dossier d’instruction. L’auteur a recours à son imagination romanesque pour alimenter son récit. Sous sa plume, le récit authentique devient plus ou moins fiction. C’est le cas notamment lorsqu’il relate les interrogatoires. « Une telle sincérité loyale, une honnêteté si grande se manifestait dans l’attitude, dans le regard, dans la voix de la malheureuse veuve que le magistrat convaincu que tous ces méchants racontars n’étaient que des mensonges, eut le bon goût de ne pas insister44Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit., p.22. » Or, il n’était pas présent lors de l’interrogatoire de Mme Cadiou. De même, il n’a pu recueillir ceci dans la presse pour la même raison. L’instruction étant secrète, les journalistes ne pouvaient y assister. On peut donc souligner la déformation professionnelle dont sont souvent victimes les feuilletonistes. Ils ont tendance à apporter des détails « larmoyants ». Le mélodramatique est omniprésent. L’auteur
Effet veut produire de l’effet : « La tragique entrevue était fixée… », « Et les yeux pleins de larmes, il (M. Pierre) ajoutait : …45Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit., p.22 » .

Il possède néanmoins un certain recul par rapport aux évènements, recul du au temps qui le sépare de cette affaire, ce qui explique les touches d’ironie qui teintent ses propos. Ainsi, il souligne le fait que l’affaire Cadiou est truffée de rebondissements « … un incident nouveau, le cent cinquantième peut être, allait se produire46Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit., p.20. »

L’intérêt dans l’étude de ce fascicule est qu’il entretient dans les esprits, le caractère sensationnel et mystérieux de l’affaire. Pour cela, l’auteur a eu recours à un titre des plus accrocheurs. Il a intitulé son fascicule L’introuvable assassin. Le choix des mots est sensé interpeller le lecteur. De plus, ce titre a pour but de ressusciter cette fabuleuse affaire, dans la mémoire collective. Il rappelle le mystère qui a entouré cette affaire. Le titre n’est pas très pertinent mais il traduit très bien l’image que l’opinion a gardée de ce crime.

L’auteur a fait attention à accompagner son récit d’illustrations. Elles sont de Maurice Toussaint, illustrateur de romans populaires, qui a signé l’ensemble des couvertures des feuilletons de Bernède dans la collection Crimes et Châtiments. L’auteur a voulu donner une dimension visuelle de ce qu’a dû être les grands moments de l’affaire. On voit la découverte du cadavre par son frère, la somnambule plongée dans son sommeil hypnotique, etc. Il s’agit, par ce procédé de mettre une image sur ce qui s’est passé. Il s’agit de représenter dans les esprits la scène du crime… et donc de fixer le fait divers dans les consciences. On peut parler, en quelque sorte, d’un prolongement visuel du crime. Ainsi, lorsque les contemporains se remémorent cette affaire, ils ont en tête ces images même des années après.

Enfin, à travers son récit l’auteur laisse échapper quelques renseignements sur les imaginaires. Il semble que l’affaire Cadiou ait marqué les esprits au point que des années après, les interrogations de l’opinion soient toujours présentes. C’est ce qu’on peut penser lorsqu’on lit cette citation : « Après bien des années, nous partageons cet étonnement, sans nous expliquer l’acharnement dont le malheureux ingénieur fut l’objet de la part du magistrat…47Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit., p.21 ». Ce fascicule n’apporte rien de nouveau dans la perception de l’affaire Cadiou. Il s’agit avant tout d’un fait littéraire dont le succès revient au fait qu’il reprend des histoires qui ont existé. Loin d’être un roman imaginaire, il met en avant des « mythes ». Bien plus, le feuilleton a fonction de « mémoire ». Il est le support par lequel l’affaire prend un nouvel élan, retrouve une certaine notoriété.

Pour conclure sur cette première partie, on constate que l’affaire Cadiou est une affaire sensationnelle. Elle l’est grâce au mystère qui l’entoure mais aussi grâce au travail effectué par la presse pour la rendre telle quelle. On va voir un peu plus tard, le rôle que la presse va jouer dans l’interprétation de l’affaire par l’opinion. Toutefois, l’affaire Cadiou est loin d’être une affaire Lacenaire ou encore Seznec, La presse a permis de la faire accéder à ce rang de « causes célèbres ». Ce n’est pas l’affaire en elle-même qui compte, c’est tous les détails qui tournent autour, qui l’ont rendu sensationnelle et attractive. C’est également l’investissement de l’opinion publique, de la presse. Le travail de représentation orchestré par la presse a fait effet. Les imaginaires sociaux se sont mis en place et ont créé une sorte de « légende » autour de cette affaire.

CHAPITRE 2 : L'univers de l'enquête policière

Le grand nombre d’archives judiciaires (dossier d’instruction, notes, télégrammes, commissions rogatoires…) permet de reconstituer avec une assez grande précision le déroulement de l’enquête ainsi que celui de l’instruction.

I. L'enquête policière

Les télégrammes envoyés par M. Cloarec à la demande de Mme Cadiou, inquiète de ne pas avoir de nouvelles de son mari, au maire de Landerneau, M. Legrand, ainsi qu’à la Sûreté Générale le 1er janvier 1914, soit deux jours après la disparition, sont au commencement de l’affaire. Aussitôt, le directeur de la Sûreté Générale décide d’envoyer deux inspecteurs tandis que le maire de Landerneau fait rappeler en urgence son chef de brigade de gendarmerie qui se trouvait en vacances. Ainsi, « le commissaire de la ville de Landerneau est rappelé d’urgence48L’Ouest-Éclair, 14 janvier 1914 ». Les recherches sont confiées, sur ordre du procureur de la République, à la brigade mobile de Rennes ainsi qu’à des commissaires spéciaux de Brest. On assiste donc à un déploiement imposant de forces policières – trois au total- dans le cadre de l’affaire Cadiou.

Les forces policières en présence

En étudiant l’affaire Cadiou, on se retrouve confronté à un grand nombre de policiers ou gendarmes présents au cours de l’enquête. Le commissaire divisionnaire fait allusion, dans un rapport, à « toutes les autorités de la région49A.D. d’Ille-et-Vilaine, 4M 523, rapport du 2 février 1914 ». Mais quelles sont-elles ces autorités ? Il apparaît donc utile dans un premier temps de discerner les forces policières qui gravitent autour de cette affaire. Pour cela, je vais les présenter en fonction de leur apparition dans l’enquête.

La disparition de Cadiou étant considérée au départ comme un simple fait divers, les recherches ont été dans un premier temps locales. Les premiers sur les lieux ont été les gendarmes de la brigade de Landerneau. Chaque commune disposait d’une brigade de gendarmerie qui travaillait de manière indépendante c’est à dire sans beaucoup de liaisons avec les autres. A la tête du corps de gendarmerie, était placé un capitaine de gendarmerie, M. Seyber.

Après les premières recherches et l’enquête menée par la gendarmerie, un procès-verbal est rédigé à l’adresse du Parquet de Brest. Celui-ci décide alors d’ouvrir une procédure judiciaire. Dans un premier temps, les prérogatives sont simples, il s’agit de rechercher Cadiou « dans les hôpitaux, maisons de santé, etc50A.D. d’Ille-et-Vilaine, 4M 523, note envoyée par le procureur de la République aux commissaires spéciaux de Brest, 20 janvier 1914 ». Cette mission est confiée aux commissaires spéciaux de Brest. Cette police dépend du ministère de l’Intérieur. Il s’agit d’une police administrative tandis que la police mobile appartient à la police judiciaire. Néanmoins, ils sont également des auxiliaires au service du procureur de la République. Le commissaire spécial de la brigade des chemins de fer à Brest est M. Mennessier, commissaire dépendant directement de la Sûreté Générale. On peut penser que les commissaires spéciaux ont été appelés pour prêter main forte à la gendarmerie locale et ce, sur ordre du procureur de la République. Néanmoins, depuis un décret du 26 février 1911, les inspecteurs de police spéciale sont assimilés aux inspecteurs de police mobile. Devant le si peu de résultats, sont ensuite envoyés sur les lieux, les policiers de brigade mobile et ce, sur ordre du juge d’instruction qui a été désigné.

Mais pourquoi décide-t-on à ce moment d’envoyer la brigade mobile ? D’une part, parce qu’une procédure judiciaire a été lancée. Dès lors, il apparaît tout à fait logique, que ce soit la police judiciaire qui soit appelée. D’autre part, la disparition est constatée dans la circonscription de compétence de la brigade mobile de Rennes. Celle-ci exerce ses compétences dans cinq départements à savoir l’Ille-et-Vilaine, les Côtes du Nord, le Finistère, le Morbihan et la Loire Inférieure. Enfin, la disparition de Cadiou est mystérieuse. Les premiers éléments rassemblés par la gendarmerie ne permettent pas d’éclairer cette disparition. Même si elle existe depuis peu, la police mobile a l’expérience de ce genre d’affaires. La police mobile, à cette époque, a déjà fait ses preuves. Elle possède une certaine notoriété à l’époque. Très populaires, les brigades mobiles ont participé avec succès à l’arrestation de bandes organisées, spécialisées dans le cambriolage, et de délinquants nomades. « Elles furent mêlées à des affaires retentissantes, l’affaire de la bande à Bonnot, Landru, Seznec, etc51Marc-Olivier Baruch et Vincent Duclert, (dir.), Serviteurs de l’État, une histoire politique de l’administration française, 1875-1945, Paris, Éditions de la Découverte, 2000, p. 311. Devenues modèles en matière de police criminelle, elles sont saluées régulièrement par la presse pour « leur réussite » avec à l’appui « des statistiques impressionnantes publiées par la presse52Marc-Olivier Baruch et Vincent Duclert, (dir.), Serviteurs de l’État, une histoire politique de l’administration française, 1875-1945, Paris, Éditions de la Découverte, 2000, p. 317 » et faisant foi de leur succès. Les brigades mobiles se composent de « fins limiers53Expression empruntée à Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit., p.6 », véritables mythes aux yeux de la population. Ce sont des spécialistes d’enquêtes difficiles, des hommes compétents et expérimentés, ayant déjà fait leurs preuves au cours d’affaires précédentes. Toutefois, « les mobiles » restent sous le contrôle du juge d’instruction. Ils ne peuvent donc pas agir indépendamment. Pour comprendre leur rôle dans le paysage policier, il faut revenir quelques années en avant.

Les brigades mobiles dites « Brigades du Tigre », crées par Hennion sous la présidence de Clémenceau, sont le résultat d’une prise de conscience des pouvoirs publics. En effet, devant la hausse des crimes et délits dus à un manque de personnel, Clémenceau établi le 30 décembre 1907 ces brigades, avant-garde de la nouvelle police judiciaire. Les brigades mobiles sont au nombre de douze, une par région, réparties sur l’ensemble du territoire. Elles vont rapidement passer au nombre de quinze puis de dix-huit.

Elles dépendent de la Sûreté Générale. Leur rôle est de « seconder l’autorité judiciaire dans la recherche et la répression des crimes et délits de droit commun54Jean-Marc Berlière, Le préfet Lépine, vers la naissance de la police moderne, Paris, Denoël, 1993, p. 214 » et ce, dans les plus brefs délais grâce aux moyens qui leur sont délivrés à savoir un parc automobile, mais aussi des bicyclettes que les policiers pouvaient emporter grâce à un système qui permettait de les fixer sur le toit des automobiles. Les policiers de brigade mobile exercent une mission exclusivement judiciaire et sont à la disposition des Parquets dont ils dépendent. Ils servent entre autres, pour l’exécution de commissions rogatoires ordonnées par le juge d’instruction. Il faut noter qu’il s’agit, à l’époque, d’une véritable innovation qui dote la police d’une véritable compétence tant en matière de communication que de moyens. Sa compétence est d’ailleurs mise en avant par le commissaire divisionnaire dans un document où il est dit : « … il a adressé 9 au Parquet de Brest des instructions l’invitant à faire appel à la police mobile plus qualifiée pour procéder dans les affaires criminelles55A.D. d’Ille-et-Vilaine, 4M 523, rapport du commissaire divisionnaire au contrôleur général de Recherches Judiciaires à Paris, 25 avril 1914 ».

La hiérarchie de la police mobile apparaît très clairement à travers les rapports de celle- ci. Les policiers, qui sont aussi appelés inspecteurs (c’est le cas de l’inspecteur Brisset) se trouvent sous le contrôle d’un commissaire de police mobile M. Le Coz, personne travaillant sur le terrain avec ses inspecteurs. Ils ont des compétences variées, procès-verbaux, perquisitions, etc. Au-dessus de lui, se trouve le commissaire divisionnaire M. Rouquier, celui qui reste en poste à Rennes et qui dirige la brigade mobile de Rennes et auquel M. Le Coz fait ses rapports. Il informe notamment M. Rouquier des commissions rogatoires et perquisitions qui lui ont été ordonnées. M. Rouquier est celui qui centralise les informations collectées par le commissaire, et est chargé de les transmettre au contrôleur général des services de police judiciaire. Néanmoins, on sait que M. Rouquier est arrivé à Landerneau le 5 février c’est-à-dire juste après la découverte du corps. Ainsi, il peut aussi venir sur le terrain, contrôler le déroulement de l’enquête. Puis on a le contrôleur général des services de police administrative et enfin le contrôleur général des Services de Recherches Judiciaires, demeurant à Paris, sorte de siège et « chargé du contrôle général des services de recherches dans les départements attachés à la direction de la sûreté générale56Georges-André Euloge, Histoire de la police des origines à 1940, Paris, Plon, 1985, p. 273 ». Son rôle est de coordonner l’ensemble des brigades réparties sur le territoire et de centraliser les renseignements rapportés par les commissaires divisionnaires. C’est aussi lui qui garde un œil sur les enquêtes importantes et qui agit en cas de dérapage.

Des investigations « tous azimuts »

Dès le début, la disparition de Louis Cadiou est prise au sérieux. Ainsi, dès l’annonce de sa disparition par la famille, les investigations ont commencé. Au fur et à mesure que les jours passent, elles vont prendre des proportions extraordinaires et cela du fait que l’on ne retrouve pas cet homme, que l’on manque d’éléments concrets et que le mystère ne cesse de grandir.

Les recherches sont très étendues et couvrent un grand territoire. Ainsi, on retrouve les policiers de la brigade mobile à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon. Certaines recherches se prolongent même jusqu’à Paris. Pour couvrir ce territoire, il semble que se soit mise en place une sorte de répartition des investigations. Du moins, c’est ce qui ressort des sources étudiées. Les gendarmes de Landerneau se consacrent essentiellement à la Forest c’est à dire aux environs de l’usine ainsi qu’à Landerneau, ce qui couvre déjà un territoire de sept kilomètres. Ils sont chargés des fouilles ainsi que de toutes les tâches subalternes.

Quant aux policiers mobiles, leur tâche première est d’exécuter les commissions rogatoires et perquisitions ordonnées par le juge, mais aussi d’aller enquêter dans d’autres villes du fait de leurs moyens de locomotion. Œuvrent aussi à leurs côtés, les commissaires spéciaux de Brest. On les retrouve dans les vérifications de témoignages, comme dans ce rapport qui précise leur mission à savoir vérifier les « prétendues menaces de l’ingénieur Pierre contre M. Cadiou57A.D. d’Ille-et-Vilaine, 4M 523, rapport envoyé par le commissariat spécial de Brest, daté du 23 janvier 1914 ». Dans d’autres procès-verbaux, on constate qu’ils auditionnent pour la première fois Pierre, qu’ils recherchent des renseignements divers à Landerneau, recueillent des dépositions. Il s’agit plus d’un travail de fond tandis que la police mobile est une police de terrain. Toutefois, leur travail est complémentaire. Un seul objectif les réunit à savoir reconstituer l’emploi du temps de Cadiou. Une grande partie du dossier de police mobile58J’entends par dossier de brigade mobile, tous les rapports, toutes les correspondances établis entre les différents services de police judiciaire est consacrée à cela. En effet, pour les juges et policiers de l’époque, il apparaît essentiel dans un premier temps, de comprendre ce qu’a fait Louis Cadiou à partir du 29 décembre, date à laquelle plus personne ne l’a vu à Landerneau. Cette procédure est indispensable et peut parfois se révéler difficile. C’est ce que vont constater les policiers qui ne vont d’ailleurs jamais trouver la date à laquelle M. Cadiou a disparu (la date du 29 est sans cesse remise en question). De nombreuses pistes vont parfois les occuper pendant plusieurs jours, pour se révéler être de fausses pistes.

Pour la recherche du corps, de nombreux moyens sont mis en œuvre. On sonde la rivière attenante à l’usine (on ira même jusqu’à la dévier), etc. On note la trace d’un photographe pour photographier les lieux du crime. Tout cela a pour but de se représenter les lieux, d’essayer de recréer l’atmosphère, la scène du crime. Les policiers aussi bien que l’instruction ont besoin de visualiser la scène, de se familiariser avec les protagonistes, les témoins, etc. De même, il semblerait qu’ait été mis à la disposition de la brigade mobile un véhicule et probablement des autorisations spéciales pour utiliser le train gratuitement. Ainsi il est fait allusion à une « carte de circulation sur le réseau de l’État59A.D. d’Ille-et-Vilaine, 4M 523, correspondance entre le commissaire divisionnaire et le contrôleur général des services de Recherches Judiciaires à Paris, 14 février 1914 » accordée par le contrôleur général. Pour ce qui du véhicule, on sait que la 13e brigade mobile de Rennes en possédait une depuis 1912. Néanmoins, la bicyclette et le train restent les deux moyens de locomotion les plus utilisés. Enfin, les communications entre les différents services de police, le commissaire de police et le commissaire divisionnaire par exemple, s’effectuent par l’intermédiaire du réseau télégraphique ou des liaisons ferroviaires.

Une enquête minutieuse accompagnée d'une surveillance exacerbée

Quant à l’enquête pratiquée par les policiers, on peut la qualifier de minutieuse. L’abondance des informations récoltées en parcourant le dossier d’instruction en est la preuve. Tout est vérifié, témoignages, lettres anonymes, etc. Un exemple très significatif est le fait que chaque lettre anonyme fait l’objet de procès-verbaux. On est d’ailleurs stupéfait devant une telle rigueur, notamment dans l’interrogatoire des témoins, mais aussi dans la recherche des auteurs de lettres anonymes. Ainsi, toutes les lettres anonymes constituent autant de pistes à suivre. Certaines lettres sont soumises à des graphologues. Devant le mystère Cadiou, le juge d’instruction ne peut laisser échapper aucun indice si infime soit-il. Dans chaque enquête, on constate cette habitude de tout vérifier.

La brigade mobile ne cesse de rechercher des témoins, les plus importants étant les témoins oculaires. Une grande attention est accordée aux dépositions de ceux qui ont vu pour la dernière fois Cadiou vivant. C’est le cas des ouvriers de l’usine. Malheureusement pour les enquêteurs, les témoins oculaires sont peu nombreux. Dès lors, ils s’en remettent à la rumeur publique. Le recours à celle-ci est systématique à partir du moment où les indices matériels viennent à manquer. « Presque chaque dossier relatif à une enquête menée contre X utilisait la rumeur publique à son initiation, dès lors que l’absence de témoin oculaire interdisait la poursuite immédiate de suspect. Cette pratique consistait à interroger les habitants proches des lieux du délit, ainsi que les victimes – lorsqu’elles n’étaient pas décédées-, afin d’établir un mobile probable du méfait – lorsque celui-ci n’était pas évident – et l’identité ou le profil d’un auteur potentiel. Cette méthode de renseignement aboutissait parfois à l’ouverture de pistes sérieuses, mais s’accompagnait aussi d’un devoir de réserve plus qu’anecdotique60Ronan Mattheyses, La criminalité au travers des dossiers de la 13ème Brigade Mobile de Rennes (1911-1920), Mémoire de maîtrise, Université de Rennes, p. 52 ». C’est le cas pour ce qui est de la méchanceté présumée de Pierre, de ses mœurs légères, … mais aussi pour ce qui est du mobile du crime (la famille Cadiou se serait débarrassé de Louis Cadiou pour empocher l’héritage, etc.). En effet, les discussions villageoises font parfois ressortir des détails enfouis dans les mémoires. Dès lors, comme pour les lettres anonymes, tout est vérifié et débouche rapidement sur une piste sérieuse ou pas. La rumeur influe aussi sur l’enquête en cours, dans le sens où elle oriente parfois les investigations. C’est le cas avec la lumière aperçue dans les bois de la Forest en pleine nuit, par des habitants, quelques jours avant la découverte du corps. La rumeur enfla tellement à ce sujet, que les policiers orientèrent leur enquête vers cette piste.

Une chose curieuse, a cependant frappé mon esprit, c’est la présence de nombreux articles de journaux au sein des rapports de police mobile ainsi qu’au sein du dossier d’instruction. Que peut-on en conclure ? Tout d’abord, les autorités judiciaires se voulaient au courant de ce qui se passait dans la presse et surveillaient ce qui se disait. Peu de démentis apparaissent, néanmoins, le juge d’instruction ordonne de taire les informations recueillies à un certain moment de l’enquête. En effet, certaines dépositions recueillies auraient tôt fait de déclencher un scandale. C’est le cas en ce qui concerne l’implication ou pas du député M. Cloarec dans le meurtre de Cadiou. C’est aussi un moyen de recueillir des informations, de tirer profit des renseignements recueillis par les « pseudos enquêteurs », c’est à dire les journalistes. C’est le cas avec le mystérieux voyageur de commerce, recherché pour avoir acheté le revolver de Pierre, et retrouvé par un journaliste de L’Ouest-Éclair61L’Ouest-Éclair, 23 février 1914. Il s’agit également de se tenir informé des courants d’opinion, de mesurer la popularité de leurs investigations. C’est le cas avec le juge d’instruction qui est complètement déprécié au fil de l’enquête tandis que les journalistes soutiennent la brigade mobile. Le fait de garder les articles tendancieux est peut-être une manière de punir le journal en cas d’abus.

Néanmoins, très tôt, on s’aperçoit que l’enquête policière diffère de l’enquête judiciaire, j’entends par-là, l’enquête menée par le juge d’instruction. Je m’explique. En principe, l’enquête de police est légalement dirigée par le juge d’instruction. Le juge instructeur contrôle les forces de police mises à sa disposition. L’enquête judiciaire se base donc sur cette combinaison juge d’instruction – police judiciaire. Pourtant, dans le cadre de l’affaire Cadiou, on s’aperçoit que des initiatives sont prises par certains policiers de la brigade mobile. Or ces initiatives sont très vite stoppées par le juge d’instruction, ce qui crée le mécontentement du commissaire de brigade mobile. C’est ces divergences de points de vue entre le juge instructeur et les « mobiles », au sein de l’enquête judiciaire, que je tiens à souligner. La presse, d’ailleurs, ne cesse de constater cet état de fait. Pour preuve, cet extrait d’article : « … Deux enquêtes furent menées, l’une par la police mobile, l’autre par le Parquet de Brest62Le Nouvelliste, 14 février 1914 ».

L'instruction

Très vite, l’affaire est prise en main par le Parquet de Brest, c’est à dire par les magistrats du ministère public et tous les services qui en dépendent. Malgré une inquiétude peu marquée au départ du procureur de la République, celui-ci va ouvrir une instruction deux semaines après la constatation de la disparition. Pourquoi un si long délai ? M. Guilmard n’a pas cru bon ouvrir une instruction dès le départ, car l’hypothèse la plus probable semblait être la fugue ou le suicide et en aucun cas, un crime. Il a donc confié l’enquête aux polices locales. Toutefois, le Parquet de Brest n’a cessé de suivre l’évolution des recherches. En témoigne la correspondance entre le Parquet et les services de police judiciaire. En effet, même si dans un premier temps, l’affaire lui est apparue comme mineure, cela ne l’a pas empêché d’en tenir informer le commissaire divisionnaire. Il ne faut pas oublier que ce service se devait d’être au courant d’une grande partie des enquêtes en cours.

L’instruction est une phase déterminante dans l’étude d’un fait divers. C’est elle qui conduit à la connaissance des faits et sert de base à l’accusation Le procureur de la République et le juge instructeur ont chacun des rôles et des pouvoirs très spécifiques dans le déroulement de l’enquête judiciaire. Le chef du Parquet, M. Guilmard, porte le titre de procureur de la République puisqu’il s’agit ici du parquet d’un tribunal de grande instance. Il est assisté dans ses fonctions d’un ou plusieurs substituts. Il saisit ensuite par un réquisitoire introductif, un juge d’instruction, qui est chargé d’instruire l’affaire, c’est à dire de réunir les éléments « à charge et à décharge » qui permettent ultérieurement à la juridiction de jugement, ici la cour d’assises, de statuer sur le sort de l’auteur présumé de l’infraction. Ce juge d’instruction est M. Bidard de la Noë.

Le procureur de la République dispose d’un droit général d’intervention dans la procédure d’information. Il exerce donc, une surveillance sur la marche de la procédure. A cette fin, il peut, à tout moment, demander communication de la procédure, examiner lui-même le dossier d’instruction et réclamer au juge certains actes d’instruction ou encore assister aux opérations d’instruction. C’est pour cela que la presse fait allusion de temps en temps, à sa présence à Landerneau. On le retrouve notamment lors de la découverte du corps de M. Cadiou. On apprend à l’issue d’un article que « le juge d’instruction et le procureur de la République se sont transportés sur les lieux63L’Ouest-Éclair, 5 février 1914 ».

Le juge d’instruction possède des pouvoirs d’investigation très importants. Il dispose d’une grande liberté pour conduire son information. Il peut décider de mettre une personne sous contrôle judiciaire, la laisser en liberté, la mettre en détention provisoire, etc. Il peut aussi délivrer toute une série de mandats, d’amener (réquisitoires faites aux services de police et gendarmerie pour permettre la présentation d’une personne devant le juge d’instruction), de dépôt comme (ordre donné à un surveillant-chef d’une maison d’arrêt par un magistrat instructeur ou par une juridiction pénale, de recevoir et de détenir un mis en examen ou un prévenu). Dès le soir du 4 février 1914, M. Bidard de La Noë, met sous mandat de dépôt, l’ingénieur Pierre, se basant pourtant sur de simples présomptions.

Il peut également délivrer des commissions rogatoires c’est à dire déléguer ses pouvoirs et faire procéder, par un autre juge d’instruction ou par des officiers de police judiciaire, ici les « mobiles », à des investigations limitativement énumérées. Peuvent ainsi être sollicitées, des auditions, des perquisitions, etc. Sur ce point-là, on peut dire que le juge d’instruction a usé de ce droit. Le nombre de commissions rogatoires est impressionnant.

Le juge peut aussi faire pratiquer des saisies faisant l’objet de scellés et diligenter tout type d’expertise (autopsie, prise d’empreintes…). Ainsi, des experts sont mis au service des investigations. C’est notamment lui qui demande à faire expertiser les vêtements de Pierre ainsi que le revolver. Des experts sont mis à contribution. M. Kohn-Abrest est chargé d’analyser les vêtements du défunt ainsi que la pioche et le couteau qui seraient soi-disant les armes du crime. On retrouve aussi la trace d’un expert en armurerie.

De plus, le juge instructeur dispose d’un photographe chargé de prendre des clichés des lieux du crime. On retrouve ainsi, dans le dossier d’instruction des planches de photographies.
Il faut comme le dit Frédéric Chauvaud « prendre la mesure de l’espace ». Il est important que « les différents protagonistes aient une idée précise des lieux concrets où assassins et voleurs ont officié64Frédéric Chauvaud, Les experts du crime…, op. cit., p.241 ». Il est nécessaire de replacer méthodiquement les indices trouvés et d’essayer de s’imaginer les gestes utilisés par le meurtrier. Cela répond à une logique précise propre aux magistrats qui consiste à éclairer, éventuellement, le crime. C’est un des principaux documents iconographiques qu’il soit sous forme de croquis ou de photographie. On a très peu de portraits. Cette pratique apparaît un peu plus tard. On retrouve, par contre, des planches photographiques représentant les habits de la victime ou ceux de l’accusé. De même, ont été pris en photos la pioche et le revolver, les prétendues armes du crime.

Il a également à sa disposition, l’ensemble des forces de police et c’est lui qui décide de confier telle mission à la brigade mobile ou aux commissaires spéciaux. Dans le cadre de l’affaire Cadiou, il semble que le juge ait privilégié la police locale. Il exerce également une surveillance assidue sur les forces de police. Pour cela, il lui suffit d’envoyer des commissaires spéciaux « filer » des policiers mobiles et inversement. Cette pratique lui permet d’exercer un contrôle quasi total sur les investigations. Il entretient une sorte de climat de méfiance ce qui permet de tirer le maximum de renseignements, le policier persuadé qu’il a en main l’enquête à lui tout seul.

Au cours de l’instruction, le juge procède ainsi à tous les actes qui lui paraissent nécessaires à la manifestation de la vérité. Ce faisant, il reste néanmoins sous le contrôle du procureur de la République et de la chambre de l’instruction. Chaque ordonnance rendue par le juge d’instruction, peut être frappée d’appel. Le recours est alors porté devant la chambre d’accusation. Ainsi, le refus de remettre M. Pierre en liberté a suscité un appel de la part de l’avocat de M. Pierre.

L'instruction : instruction ou construction ?

L’instruction va se révéler dense et intense. C’est avec énergie et minutie que M. Bidard de La Noë se lance dans la recherche du coupable. Il est donc intéressant de se pencher sur la manière dont l’instruction a été menée. Pour cela, on peut revenir quelques temps sur le procureur de la République, M. Guilmard. Il s’agit d’un homme compétent et reconnu dans son milieu. Il est très bien noté par ses supérieurs65A.D. d’Ille-et-Vilaine, IU 1223, dossier concernant la carrière du procureur de la République, M. Guilmard. Quant à sa personnalité, quelques articles de L’Ouest-Éclair, ainsi que des propos recueillis par d’autres magistrats, nous renseignent. « (…) les bases d’accusation s’écroulent, le procureur de la République et ses collaborateurs crient plus fort à la culpabilité de Pierre. Il paraît que M. Guilmard d’ailleurs, affectionne plus particulièrement les causes où la culpabilité des prévenus est la plus difficile à établir. De cette façon se dit-il, je puis être sûr que j’ai fait ce qu’aucun autre n’aurait fait à ma place, ce qui prouve que j’ai sur tous les autres magistrats une supériorité que nul n’osera me contester66L’Ouest-Éclair, 15 avril 1914 ». Dans cette affaire, il apparaît comme un homme plein de zèle, peut-être un peu trop si l’on en croit cet extrait de rapport de police, « M. le Procureur Général regrette les procédés du Parquet de Brest, et lui demande des explications…67A.D. d’Ille-et-Vilaine, 4M 523, rapport adressé au contrôleur général des services de Recherches Judiciaires à Paris et provenant du commissionnaire divisionnaire, 25 avril 1914 » qui souligne les incohérences de la procédure. Nous allons voir pourquoi un peu plus tard.

La construction semble être au cœur de ses pratiques. Le juge d’instruction s’est fait son propre scénario et ne prend en compte que les éléments abondant dans ce sens. « Lorsqu’on pressa le Parquet de prêter attention aux témoins de Morlaix, le procureur de la République déclara quand même toute la ville de Morlaix viendrait affirmer qu’elle a vu M. Cadiou le 31, je ne le croirai pas68Le Nouvelliste, 3 mars 1914 ». Son raisonnement va à l’encontre des faits constatés. La pensée judiciaire s’éloigne d’une pensée scientifique et rationnelle. Elle prend une part de subjectivité.

L’instruction s’est surtout penchée sur l’ingénieur. Le juge d’instruction a interrogé un grand nombre de témoins pour tenter de confondre l’ingénieur. De nombreuses confrontations se sont effectuées dans le bureau du juge d’instruction. Les interrogatoires consistent avant tout à entendre ce que sait le témoin sur la disparition de Cadiou et le meurtre. Le juge tente de savoir si le témoin soupçonne quelqu’un. Généralement, il y a deux sortes de témoignages, ceux qui vont dans le sens de l’instruction et qui souligne la culpabilité de Pierre et les autres qui ne mettent pas en cause l’accusé. Pour la plupart, ils ne font, néanmoins, que conforter les impressions du juge, en n’apportant pourtant aucune preuve concrète sinon des rumeurs ou ragots. Très peu de témoignages ont véritablement informé les magistrats.

Au cours des interrogatoires, le juge d’instruction utilise tous ses talents d’orateur pour amener le témoin à conforter ses hypothèses. Pour l’instruction, ce qui compte avec les témoins, c’est le degré de cohérence et de vraisemblance avec ce qui se trouve déjà posé. Ainsi, on exclut les témoins de Morlaix, puisque ceux-ci affirment avoir vu M. Cadiou les 31, 1er, etc. Pour le juge d’instruction, cela est impossible puisque la disparition et donc la mort de Cadiou ont été constatées le 29 décembre. Pour se défaire des témoins de Morlaix, le juge d’instruction va crier au sosie et à l’imagination fertile de ces personnes. « (…) Il paraît facile de montrer que les témoins dont la bonne foi n’est pas contestée se trompent. Il est probable que quelques-uns ont obéi inconsciemment à cette force de l’imagination qui dans les affaires auxquelles la presse donne de la publicité pousse certaines personnes à faire des dépositions des plus déconcertantes69Le Nouvelliste, 3 mars 1914 » Le juge d’instruction a élaboré un scénario qu’il tient comme véridique. De ce fait, il oriente son enquête en fonction du scénario qu’il a établi.

Le juge d’instruction est confronté, en partie, à des témoins cultivés. C’est le cas avec les proches de la victime et M. Pierre. Le reste des témoins fait partie de la société ouvrière ou paysanne. Dès lors, les interrogatoires ne sont pas menés de la même manière, même si la différence de catégorie sociale n’apparaît pas explicitement. Par exemple, on ménage une Mme Cadiou, au bord de la crise d’hystérie, lorsqu’elle est confrontée à Pierre et on abrège l’interrogatoire. Pierre est quant à lui, sans arrêt confronté à des témoins même si les témoignages de ceux-ci ne semblent pas cohérents. Il ressort une volonté non dissimulée de confondre Pierre par tous les moyens, et de laisser de côté les éléments qui seraient susceptibles de l’innocenter. Une citation extraite du procès résume assez bien cette idée : « Je n’ai jamais vu une instruction conduite comme le fut celle-là. Quand un témoin faisait une déposition favorable à l’inculpé, on prenait des renseignements sur lui comme un malfaiteur70La Dépêche de Brest, 30 octobre 1919 ».

Certains témoins se sont rétractés lors de l’interrogatoire sentant probablement la pression de la justice sur leurs épaules. En règle générale, les témoins trouvent un meilleur auditoire auprès des journalistes. C’est le cas pour les témoins déclarant avoir vu Louis Cadiou le 31 à Morlaix. De même, on peut penser qu’il est plus facile de parler à la presse qu’à des magistrats.

Dès la découverte du corps, le 4 février, Pierre, déjà soupçonné par la justice, est placé sous mandat de dépôt. On assiste à une arrestation sensationnelle. Louis Pierre, le propre ingénieur de Louis Cadiou, est accusé du meurtre de son patron. La nouvelle se répand rapidement. Cette arrestation fait les gros titres de l’ensemble des quotidiens. L’opinion publique s’émeut de cette arrestation. Certains parlent de crime odieux, d’autres se remémorent la personnalité de Pierre, bien connu dans Landerneau. Pour la presse, le doute s’installe rapidement. Dès le 6 février, les journalistes s’interrogent sur la culpabilité de l’ingénieur. L’Ouest-Éclair titre « L’ingénieur arrêté est-il l’assassin ? » et le 8 février, la culpabilité de Pierre est définitivement écartée puisque L’Ouest-Éclair formule la question de savoir « qui a tué Cadiou ? ». Or pour la justice, M. Pierre est coupable. Il entretenait une haine féroce contre son patron, qu’il avait d’ailleurs dénoncé en 1913 lors du scandale des Poudres. Cela ne fait que confirmer sa culpabilité. Plus tard, son calme tout au long de l’enquête, va conforter les sentiments des journalistes et de l’opinion publique quant à l’innocence de Pierre et va plonger les hautes instances judiciaires dans le doute.

Mais au-delà de l’enquête officielle, se met en place une enquête journalistique, une sorte de double enquête à laquelle il est important de s’intéresser avec la même attention que pour la précédente. En effet, cette enquête journalistique est différente de la précédente. De quelle manière est-elle menée ? Qui sont les « enquêteurs » ? Quelles sont les motivations de la presse ? Quels sont les moyens mis à la disposition de ces « pseudos enquêteurs » ? Autant de questions auxquelles je vais m’efforcer de répondre dans cette partie.

II. Une double enquête : l'enquête journalistique

Le statut du journaliste enquêteur

Pour comprendre le statut du journaliste enquêteur, il est nécessaire d’analyser le statut que détiennent les journalistes mais aussi le statut qu’ils veulent s’octroyer. Le rôle du journaliste est d’informer l’opinion publique, par l’intermédiaire d’un support médiatique à savoir le journal, sur de nombreux faits et évènements qui se déroulent en France et dans le monde. Il s’agit de diffuser des informations brutes.

Or, à la Belle Époque, il semble que ce rôle ait pris de l’ampleur et que les journalistes n’aient eu de cesse de s’affirmer comme de véritables investigateurs. Pour eux, ce qui apparaît dans la presse est le résultat d’un travail consciencieux et rigoureux.L’Ouest-Éclair, au cours de cette affaire, fait allusion à la campagne menée par le journal pour déceler la vérité. On retrouve des expressions du genre « il est de notre devoir de constater…71L’Ouest-Éclair, 6 avril 1914. », etc. En même temps, les journalistes se sont fait les porte-parole de l’opinion publique. En témoigne cette phrase extraite du Nouvelliste qui dit « Nous nous sommes fait l’écho de l’opinion publique qui s’était émue… » ou encore « l’opinion demande une nouvelle instruction ». Ici, le journaliste s’efface derrière la demande de l’opinion. L’article devient une tribune à l’intérieur de laquelle l’opinion s’exprime.

Seconde enquête policière

La principale source d’information de la presse est la source policière. Elle se compose, généralement, de comptes rendus, de rapports, de procès-verbaux de police. En effet, le plus souvent, le journaliste ne fait que retranscrire dans son article les rapports de police. Pour cela, le journaliste doit s’introduire dans les services de police et aller à la pêche aux informations. Les journalistes possèdent de nombreux contacts au sein de la police. Cela leur permet de suivre l’enquête policière de près. Dès lors, il est courant de lire des interviews du juge d’instruction ou des policiers. L’information officielle reste donc la première source d’information.

Journalistes et policiers cohabitent sur le même terrain. Les relations entre policiers et journalistes sont cordiales. Pourtant, les magistrats s’opposent à cette transmission d’information. L’instruction est normalement fermée au public et donc à la presse. Les échanges d’informations et tous autres contacts sont interdits et peuvent faire l’objet d’une sanction. C’est ainsi, que l’on retrouve un inspecteur suspendu pour avoir fait des déclarations à la presse. En effet, l’inspecteur Brisset, appartenant à la police mobile, « était en relation avec le rédacteur de L’Ouest-Éclair M. Colas72A.D. d’Ille-et-Vilaine, 4M 523, note envoyée par le commissaire divisionnaire au contrôleur général des services de Recherches Judiciaires à Paris, 26 avril 1914 ». Celui-ci fut donc convoqué à Paris pour expliquer son attitude. Dès lors, les échanges d’informations se font de manière indirecte à savoir par papiers interposés, les policiers relevant des informations dans les articles de presse, les journalistes se contentant des rapports de police.

Le fait de suivre l’enquête officielle de près permet aux journalistes de remplir les colonnes du journal. Ils s’attachent aux procédés utilisés par les enquêteurs, on détaille les perquisitions ou les commissions rogatoires. Les interrogatoires et confrontations dans le bureau du juge sont longuement décrits et commentés. De même, grâce aux informations recueillies, les journalistes peuvent passer derrière les policiers notamment dans l’interview des témoins. On peut dire qu’ils sont véritablement sur les talons des policiers de la brigade mobile. Ainsi, très rapidement, on les retrouve à Morlaix, ville vers laquelle se sont orientées les recherches des « mobiles ». Enfin, ils n’hésitent pas à interviewer les principaux protagonistes des investigations. « Il me fut possible à cet instant où le procureur de la République et le juge d’instruction quittaient la maison de l’ingénieur de m’entretenir quelques minutes avec eux73L’Ouest-Éclair, 5 février 1914 ». Ces informations recueillies sont importantes car elles émanent de la source officielle.

Les initiatives journalistiques

Néanmoins, nombreux sont ceux désireux de se débarrasser de la tutelle policière. Ils rêvent de devancer les policiers. S’identifiant à eux, les journalistes décident de se lancer dans une enquête parallèle. Dans l’affaire Cadiou, cette initiative germe très tôt dans l’esprit des journalistes. Dès février, peu convaincus par l’enquête menée par l’instruction, les journalistes vont entamer une sorte de contre-enquête. « Il m’a paru intéressant dans ces conditions de procéder moi-même à une enquête susceptible d’intéresser nos lecteurs. Les renseignements que j’ai obtenus sont loin de confirmer les hypothèses émises jusqu’ici74L’Ouest-Éclair, 13 février 1914. » On va donc tenter de cerner leur manière d’enquêter. Leur objectif est simple, éclaircir cette affaire de crime mystérieux et « trouver l’assassin75L’Ouest-Éclair, 13 février 1914 ». Dès lors, un flot d’informations va se déverser dans les colonnes des quotidiens. Aux informations officielles s’ajoutent désormais les informations inédites recueillies par les « journalistes-enquêteurs ».

L’enquête journalistique se traduit d’abord par l’interview. Les reporters abondent de questions les voisins, les proches, etc. Il s’agit d’une véritable immersion dans la vie des habitants de Landerneau. C’est une enquête de terrain, un peu à la manière des policiers. Les journalistes privilégient beaucoup les témoignages jugés plus authentiques que les interrogatoires de police. On exploite ce qui est dit. Le témoin prime sur les faits car c’est par lui que l’enquête peut avancer. Toutefois, ceux-ci se révèlent parfois être des inventions. En effet, on constate à plusieurs reprises, la dérive de la presse. Ainsi, le plus souvent par manque de matière ou d’informations officielles, les journalistes doivent broder autour de l’affaire, ce qui donne lieu à des exagérations ou des inexactitudes.

Parmi d’autres initiatives prises par les journalistes par rapport à la police, on retrouve celles concernant les témoins de Morlaix. Ce sont eux qui vont aller les chercher et les faire découvrir à la police. Ils vont rapporter dans leurs articles, un grand nombre de témoignages. Dans les premiers jours qui précèdent l’annonce de la disparition de Cadiou dans la presse, le journaliste de L’Ouest-Éclair fait allusion au passage de Cadiou dans la ville de Morlaix. Pour cela, il s’appuie sur les nombreux témoignages qu’il possède. Je retranscris ici ses propos :
« Le 28 ou le 29 décembre, la présence de M. Cadiou est signalée à Morlaix, café de la Terrasse, où il faisait sa correspondance… Mais une autre personne affirme l’avoir vu le 1er janvier à Morlaix76L’Ouest-Éclair, 11 janvier 1914 ».

Les journalistes s’investissent avec zèle dans l’enquête. Ils recherchent l’interview exclusive, inédite, celle que personne n’a eu. C’est le cas pour le voyageur de commerce retrouvé par un journaliste du Matin. « Découvert à Alençon par l’habile enquêteur du Matin M. Meslay (voyageur de commerce) lui disait…77Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit., p. 16 ». Ici, on constate que le journaliste enquêteur est assimilé à un héros. De même, ils n’hésitent pas à aborder les familles, les proches. L’intérêt vient aussi du fait que ces personnes peuvent dresser un portrait des différents protagonistes même si ceux-ci se révèlent peu objectifs. Arthur Bernède écrit « Un rédacteur du Matin, étant allé visiter ses parents qui demeuraient dans la commune de Gouville…78Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit., p. 3 ». Enfin, les journalistes n’hésitent pas à interviewer d’autres magistrats pour savoir ce qu’ils pensent de l’affaire en cours. C’est ce que fait le journaliste du Nouvelliste en titrant « l’opinion d’un magistrat79Le Nouvelliste, 14 février 1914 ». Ils tentent d’apporter un regard neuf et pertinent sur l’affaire Cadiou.

A certains moments, l’enquête policière et l’enquête journalistique se croisent (principalement sur les moyens mis en œuvre et les témoins interrogés). On voit ainsi apparaître des signes de collaboration entre presse et justice. En effet, la justice sait que la presse est un support efficace pour faire passer des messages et autres communiqués. Ainsi, apparaît parfois une sorte de collaboration entre presse et justice. Cet extrait de correspondance en fait foi : « J’ai l’honneur de vous transmettre la note que conformément à vos instructions j’ai fait publier dans l’Ouest-Éclair et le Nouvelliste de Bretagne80A.D. d’Ille et Vilaine, 4M 523, extrait de correspondance entre le procureur de la République et le commissaire divisionnaire, 19 mars 1914 ». De même, il existe un respect des procédures légales de la part des journalistes. En effet, la presse, a elle aussi, reçu de nombreuses lettres anonymes. Comme exemple cette note envoyée par Lecoz et qui dit J’ai l’honneur de vous adresser à toutes fins utiles la lettre anonyme ci-jointe que m’a remis un rédacteur du journal la Dépêche de Brest81A.D. du Finistère, 4U2 art 382, extrait de correspondance entre le commissaire Lecoz et le ministère de l’Intérieur ». Elle a pris soin alors de les remettre aux policiers. On ne peut donc pas parler d’usurpations de pièces importantes. Quoiqu’il arrive, la presse se doit de suivre la légalité.

Toutefois, on ne peut pas dire que les investigations journalistiques soient appréciées par la justice. En effet, tant qu’il s’agit de collecter des informations auprès des rapports de police, tout va bien. En revanche, lorsque commence une véritable enquête parallèle menée de front par l’ensemble des correspondants particuliers des différents grands quotidiens, la justice sévit. Car, dès que les initiatives journalistiques empiètent sur l’enquête officielle, la justice considère qu’il y a entrave au bon déroulement de la procédure. On voit parfois apparaître, dans les colonnes des quotidiens, des communiqués, émanant directement du juge d’instruction ou du procureur de la République, et ayant pour but de mettre fin aux insinuations désagréables faites par la presse quant au déroulement de l’enquête judiciaire. En effet, dès qu’il s’agit des magistrats, la presse se veut plus vindicative. Elle se montre plus agressive. On fustige le juge que l’on trouve incapable. De nombreux journaux vont livrer bataille à la justice. Dès lors, il en va de même du côté des magistrats. Ceux-ci tentent de faire taire la presse rappelant sans cesse que l’instruction doit rester secrète du moins avant les audiences. Les critiques se faisant de plus en plus virulentes, la justice va décider de museler la presse. Je cite ici, à titre d’exemple, un article paru dans l’Ouest-Éclair : « Silence ! Pierre est toujours en prison et on tente de bâillonner la presse. Le Procureur Général vient en effet d’interdire toute communication aux journalistes relativement à l’affaire Cadiou. Bien entendu, M. Guilmard procureur de la République a renchéri et il vient de défendre au commissaire central et à ses collaborateurs de donner le moindre renseignement à la presse82L’Ouest-Éclair, 15 avril 1914 ». Dès lors, la méfiance est totale entre les journalistes et les magistrats. En effet, les indiscrétions sont courantes et gênent le bon déroulement de l’enquête.

L'enquête journalistique : une enquête jugée intempestive

Toutefois, on ne peut s’empêcher de penser que si la presse reprend sans cesse l’instruction, c’est aussi dans le but de prouver son utilité publique dans ce genre d’affaire, à savoir le relais de l’information auprès de la population. Mais au-delà, il s’agit aussi de perpétuer les coups d’éclats et les rebondissements. Par exemple, dans le journal Le Nouvelliste, le rédacteur stipule ouvertement sa critique : « … pour engager cette instruction dans une voie absurde. Elle a voulu que la justice admette l’assassinat de Cadiou le 30 à 11h du matin par Pierre alors que Cadiou était vivant le 31 à Morlaix, loin de Pierre…83Le Nouvelliste, 5 mars 1914 ». En effet, la presse a mis en place une véritable campagne de dénigrement visant l’enquête en cours. Grâce aux nombreux éléments nouveaux apportés par la presse mais aussi par la police, les journalistes soutiennent que la procédure menée par la justice fait fausse route.

De même, la presse qui prône l’innocence de Pierre, n’a de cesse de mettre en cause la famille Cadiou qui pour elle, ne dit pas toute la vérité. Un journaliste du Nouvelliste titre « Le mystère de la Grande Palud. Le rôle de la famille Cadiou » et rédige par la suite, « … membres de la famille Cadiou se seraient déplacés au domicile des témoins ayant vu Cadiou à Morlaix le 3184Le Nouvelliste, 5 mars 1914 ». Arthur Bernède parle quant à lui du relais dans la presse, de ce mécontentement. « Non seulement l’opinion publique presque tout entière mais encore plusieurs journaux de la région notamment L’Ouest-Éclair et le Nouvelliste de Bretagne, avaient élevé de véhémentes protestations contre la décision du juge d’instruction qui persistait à garder Louis Pierre en prison malgré le peu de solidité de l’accusation dont il était l’objet. Mais le bruit ne tardait pas à circuler que c’était à la suite d’une intervention de M. Cloarec, député du Finistère et ami de la famille Cadiou, auprès du Parquet de Brest, que le jeune ingénieur avait été maintenu en prison85Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit., p.7 ».

La presse n’a pas cessé d’être en contradiction avec le chemin suivi par la justice. Les journaux deviennent des supports de mécontentement et d’interpellation de la justice. Le débat public se prolonge dans les colonnes de la presse. Les juges sont ouvertement critiqués dans les articles parfois avec ironie « … les bases d’accusation s’écroulent, le procureur de la République et ses collaborateurs crient plus fort à la culpabilité de Pierre86L’Ouest Éclair, 15 avril 1914 ». On lance une sorte de campagne d’intérêt public visant à innocenter Pierre. On crie à la détention arbitraire de celui-ci. En effet, devant le refus non déterminé du juge, la presse s’échauffe en même temps que l’avocat. Ainsi, la presse alimente, oriente et manipule la curiosité publique. Elle devient même agitatrice. Dans certains rapports de police, il est fait allusion à une opinion publique énervée, qui doit se calmer.

La presse exerce une certaine pression sur la justice. En effet, elle se retrouve bientôt avec la grande majorité de l’opinion derrière elle, ce qui lui permet d’intensifier ses critiques et de gagner en popularité. Elle se permet même, par communiqués et articles interposés, d’interpeller la justice sur la procédure engagée « … deux enquêtes furent menées l’une par la police mobile, l’autre par le Parquet. Or ces deux enquêtes furent non pas parallèles mais en quelque sorte contradictoires et nous posons les deux questions suivantes…87Le Nouvelliste, 14 février 1914. On se rend compte ici que son pouvoir est immense et décisif. Ainsi, la justice, malgré de vaines tentatives d’intimidation, va se trouver dans l’obligation de céder. C’est en tout cas ce que titre un rédacteur du Nouvelliste « En attendant le Parquet sous la poussée de l’opinion va recommencer toute l’instruction88Le Nouvelliste, 14 février 1914 ». Dès lors, le Parquet est décrédibilisé et cela, il ne peut le supporter. Il s’agit tout de même d’une autorité. La justice aussi à une image à tenir. Or, il semble que cette image ait été mise à mal puisque est remis en question les pratiques et conclusions apportées par les magistrats. Ainsi, la Dépêche de Brest écrit « … Mais n’y avait-il pas d’autres hypothèses qui pourtant méritassent d’être envisagées. Telle est la question que vient de se poser enfin le parquet de Brest89La Dépêche de Brest, 29 mars 1914 » et n’hésite pas à intituler son article « la dénonciation ».

Un homme, en particulier, essuie un bon nombre de critiques : le procureur de la République. Son attitude a énormément marqué les journalistes. D’une part pour sa détermination et son zèle, d’autre part car il représente celui contre qui il faut se battre. Une des critiques qui revient le plus souvent, est que M. Bidard de la Noë a écarté la police mobile de cette affaire mais dans quel but. Certains ont pensé qu’il s’agissait là d’un acte de vanité. Ainsi M. Bidard de la Noë savait pertinemment ce qu’il faisait et voulait s’attribuer le succès de l’affaire. Il considérait cette enquête comme un tremplin pour asseoir définitivement sa réputation.

La justice, dans cette affaire, est malmenée par la presse. Mais le pire est qu’elle va laisser dans les esprits, l’image d’une justice arbitraire. C’est la presse qui va recueillir tous les honneurs. Arthur Bernède y fait allusion dans son fascicule lorsqu’il dit « Ainsi qu’on le voit, l’enquête menée par notre confrère semblait beaucoup mieux que l’instruction officielle engagée sur la bonne piste90Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit., p. 19 ». L’Ouest-Éclair est remercié par Pierre lui-même. En témoigne cet extrait, « Le Matin, je le sais, a travaillé pour la manifestation de la vérité, il a redressé des erreurs, il a soutenu le courage des miens… Je remercie la presse, qui par ses investigations minutieuses à empêcher plusieurs erreurs de témoignages et m’a enfin fait rendre à la liberté après quatre mois de détention…91Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit., p. 24. Propos de Pierre recueillis à sa sortie de prison ». La justice a été mise en échec sur son propre terrain. Par contre, la presse a réussi à se faire reconnaître publiquement et à affirmer son rôle et sa place au sein de la société mais aussi dans la vie sociale.

La fiabilité de l'enquête journalistique : les interviews

On peut revenir sur les interviews pratiquées par les journalistes. En effet, il semble que sur ce point, la presse se laisse souvent aller à des exagérations. Les informations sont grossies. Les interviews que les journalistes font, sont même parfois inventées. En témoigne ce document concernant l’interrogatoire de Mme Aline Dubot : « Je ne connais absolument rien concernant l’affaire Cadiou et j’ai été absolument stupéfaite de lire dans la Dépêche de Brest un entrefilet relatant un propos que m’avait tenu une religieuse et par lequel j’aurai su que M. Cadiou visitait un hospice ou un autre établissement à Morlaix le 4 janvier dernier92A.D. du Finistère, 4U2 art 379, procès-verbal de Mme Aline Dubot entendue comme de témoin, 14 mai 1914 ». De même, il semble que les journalistes ont tendance à élaborer de fausses interviews. « Mercredi dernier lorsque vous vous êtes transportés à la Forest (…) trois messieurs qu’on m’a dit être des journalistes, sont venus me trouver et m’ont demandé si je n’avais pas entendu Bignard et Dolou se mettre d’accord pour déclarer que c’était le 30 décembre que M. Cadiou était venu à l’usine. Je leur ai répondu que ce n’était pas vrai…93A.D. du Finistère, 4U2 art 380, déposition de M. François Autret, cultivateur, 22 juin 1914 ».

Comment peut-on expliquer cette dérive du rôle du journaliste ? Soit celui-ci, en quête incessante de « scoop » s’est laissé influencé par des racontars, soit il n’avait pas matière à écrire son article et il s’est laissé emporter par son imagination. Le journaliste comble alors le temps de l’attente. Les journalistes gonflent le récit et élaborent de faux témoignages de manière à soutenir l’intérêt du lecteur. Le journaliste fait aussi en sorte d’entendre ce qu’il veut entendre. Leur manière d’opérer n’est pas toujours très honnête et incite à de fausses déclarations. Lors d’un interrogatoire, un témoin dit « ce sont tous les traquenards des journalistes qui m’ont poussé à dire cela. J’ai été tiré à droite et à gauche par les journalistes qui disaient savoir ceci ou cela94A.D. du Finistère, 4U2 art 379, interrogatoire de Bossard, inculpé d’assassinat, 4 avril 1914 ». Qui dit vrai ? On peut penser que la presse joue à manipuler les esprits.

Pareillement, il n’est pas rare que les journalistes se laissent influencer par la rumeur ou les racontars, que ce soit au sein de l’opinion ou au sein de la presse. Un journaliste fait allusion à des « rumeurs de confrères » comme quoi les époux Cadiou étaient sur le point de divorcer. Cette rumeur a été aussitôt contestée par les amis de Cadiou. Dès lors, il se perd en faits et hypothèses, en certitudes et incertitudes. Par conséquent, le récit tombe parfois dans « l’éventuellement possible ». Le récit journalistique fait aussi écho à tous ceux qui « auraient vu » Cadiou. Le journaliste donne parfois du crédit à des rumeurs fantaisistes uniquement dans le but de « meubler ».

Les journalistes recueillent aussi des confidences de ceux qui n’ont pas osé aller trouver la police. Il y a, dans les interviews menées par les journalistes, des choses révélées, des secrets, etc. Le journaliste reprend des « confidences entendues. ». Il parle d’un témoin qui dit avoir vu Cadiou « justement dans les moments de son départ95L’Ouest-Éclair, 14 janvier 1914 » . Les gens se livrent plus facilement. Pour certains, c’est le besoin de reconnaissance et de notoriété, l’envie de jouer un rôle dans le dénouement de l’affaire. Pour d’autres, c’est le moyen de révéler quelque chose sous le couvert de l’anonymat. Le journaliste, généralement pousse à la confidence. Il sait écouter. On lui fait confiance.

Enfin, il est celui qui se mêle à la population, tel un espion, et qui raconte ce qu’il entend, les « chuchotements » de l’opinion. Cela ne constitue pas une interview mais révèle le rôle joué par le journaliste. Il traduit par écrit les sentiments de l’opinion. On peut parler de baromètre de l’humeur de l’opinion.

L’enquête journalistique n’est donc pas très fiable même si l’ambition du journaliste enquêteur est pleine de bonne volonté. Les dérives sont nombreuses. Elle diffère donc d’une enquête policière plus méthodique et rigoureuse. Néanmoins, comme l’enquête policière, elle passionne les lecteurs. De ces deux enquêtes, découlent quantité de représentations, d’images, etc. L’affaire Cadiou mobilise les esprits et fait naître ou renaître les imaginaires collectifs.

III. Un crime qui a frappé les imaginations

Enquête et rumeur publique

On peut expliquer la rumeur par tous ces bruits qui se forment autour d’un événement, les nouvelles qui se répandent, les protestations, les « chuchotements » de la foule. Bref, tous ces sons qui se répandent, qui passent de personne en personne par l’intermédiaire de la parole. La rumeur est ce qui fait accourir les gens sur le lieu d’un crime par exemple. Elle se fonde sur la parole et dans l’attente de nouvelles informations, mais aussi sur le doute et la supposition. Le crime ne cesse de faire parler et de susciter bon nombre de représentations et encore plus dans cette affaire, puisqu’il s’agit d’une affaire mystérieuse. L’opacité de l’affaire favorise le développement des imaginaires. Ainsi, que ce soit les magistrats, les policiers, les journalistes, l’opinion, tout le monde se laisse prendre au jeu des représentations. Chacun tente, à sa manière, de reconstituer la scène du crime, d’avancer des éventuels scénarios. Chacun pense avoir la clé de l’énigme. L’imaginaire social est entièrement mobilisé. Plusieurs journaux font ressortir ces discussions dans leurs colonnes. Les discussions de voisinage se multiplient. Le crime dont les détails sont repris sans cesse dans la presse, alimente aussi la conversation du jour, les sociabilités de quartier et de voisinage. Partout où on va, il est question de l’affaire Cadiou. Mme Françoise Kermarrec déclare qu’elle était à l’épicerie et parlait « de l’arrestation de Pierre96A.D. du Finistère, 4U2 art 379, déposition datée du 16 avril 1914 ». La déposition de Mme Marie Duhot est encore plus significative : « Je me rappelle que le jour où on a trouvé le cadavre de M. Cadiou, je suis allée chercher du lait chez Mme Baurhis où se trouvait Mme (?). Cette dernière racontait comment on avait exhumé le cadavre. Elle disait que Pierre avait aidé à l’opération, etc.97A.D. du Finistère, 4U2 art 379, déposition datée du 16 avril 1914 ». Mme Lahellec parle d’une femme qui lui parla de l’affaire Cadiou « qui du reste est le sujet de conversation de tout le monde à Landerneau98A.D. du Finistère, 4U2 art 379, déposition datée du 16 avril 1914 ». L’affaire est belle et bien au cœur des esprits.

Quels sont les mécanismes qui font que l’engouement est total pour ce genre d’affaire ? Il s’agit de s’immerger au sein du système de représentation des contemporains. Le crime au départ est vu comme une déviation maléfique de l’homme. Le crime existe depuis longtemps et la sensibilité à la violence est plus grande que maintenant. Passé dans le quotidien, il devient pour beaucoup un divertissement. Le fait divers attire et fait parler. La sensibilité n’est plus la même. Elle est tronquée par le nombre grandissant de faits divers et parmi eux, l’émergence de beaux crimes devant lesquels les gens se passionnent. Même, la vision du crime n’est plus la même, puisque l’on discerne des beaux crimes de crimes plus « laids », plus miséreux. Parfois, les beaux crimes sont aussi le fruit du contexte social dans lesquels ils sont déroulés. Le contexte social permet de romancer le crime. Les lecteurs sont projetés dans de beaux décors, au sein d’une famille respectable dans laquelle il semble pourtant exister des secrets, etc. mais aussi une certaine perversion des esprits. C’est le cas dans l’affaire Steinhel.

Plein d’autres questions peuvent être abordées : Y a-t-il des critères sociaux dans la rumeur ? La rumeur publique est-elle différente que l’on se place du côté de la bourgeoisie ou du « petit peuple » ? Au sein des villages se crée une véritable sociabilité engendrée par les discussions autour de l’affaire. Cela se passe-t-il de même au sein de la bourgeoisie ? Cela fait-il autant de bruit ?

La rumeur naît aussi de l’incertitude d’un discours qu’on pourrait qualifier d’officiel. Les errements des enquêteurs et au-delà de la justice, entraînent une foule d’interrogations et donc de discours, discours qui peuvent d’ailleurs se retourner contre la justice comme c’est le cas dans cette affaire. L’insatisfaction des journalistes et de l’opinion publique quant aux errements de la justice, pousse à la polémique.

Enfin la rumeur est aussi le résultat d’une résistance à la compréhension. Je m’explique : devant une situation incompréhensive, les esprits foisonnent d’idées. Et moins la situation est claire, plus la rumeur grossit, se déforme, etc. Les imaginaires collectifs, par l’intermédiaire de la parole, se mobilisent. Si la situation avait été élucidée dès le départ, le coupable trouvé, le scénario déterminé, il n’y aurait probablement pas eu cet engouement et phénomène qu’on appelle la rumeur. Les imaginaires collectifs n’auraient pu se donc se développer.

Les investigations journalistiques entraînent des initiatives personnelles. La rumeur publique, née de l’impact médiatique de l’affaire, ne cesse d’enfler et d’apporter jour après jour son lot de lettres anonymes, témoignages, etc. Les policiers et la justice se trouvent confrontés à un déferlement de témoignages, de conseils, etc. L’enquête, par l’intermédiaire de la presse, prend alors une dimension publique et nombreux sont ceux qui se prêtent au jeu et ce, pour diverses raisons. Il est intéressant de s’attarder sur la délation très présente dans ce genre d’enquête et d’essayer de comprendre ce qui pousse la population à agir de la sorte. Pour certains, c’est un moyen de se faire connaître et d’avoir quelques lignes consacrées à ses propos dans la presse. Pour d’autres, c’est le moyen de se débarrasser de quelqu’un de gênant dans le village, de quelqu’un de mauvaises mœurs ou tout simplement d’une personne qu’on ne porte pas dans son cœur. On oriente alors les enquêteurs vers cette personne. C’est le cas avec cette lettre anonyme qui dit « J’ai l’honneur de vous informer que j’accuse formellement M. Gustin Paul dit Pollo d’être l’auteur de l’assassinat de M. Cadiou (…). Je me porte garant de l’honorabilité de M. Pierre et je vous prie d’ouvrir une instruction judiciaire contre la personne ci-dessus99A.D. du Finistère, 4U2 art 382, lettre envoyée par un certain Ligeour Louis, résidant à Brest, aux environs du mois de février ». L’enquête menée à l’encontre de cette lettre, a démontré que son auteur souffrait de la « folie de la persécution », et que les personnes citées n’avaient fait l’objet que de renseignements favorables. La population s’investit dans l’affaire et n’a de cesse de renchérir par le biais de quelques personnes avides de célébrité.

Étude des comportements

J’ai choisi de me pencher sur le cas de deux individus, Gabriel Tonnard et Jacques Bossard, qui à mon sens, traduisent l’investissement des lecteurs dans l’affaire Cadiou. Ces deux hommes ont joué un rôle important dans le sensationnel et le retentissement de l’affaire. Il est intéressant de s’attacher à ces deux hommes pour faire émerger un comportement qui revient souvent lors de telles affaires.

Jacques Bossard est celui par qui l’un des rebondissements les plus important, est arrivé. Il était veilleur de nuit et ancien ouvrier de la Grande Palud. Âgé de 25 ans, il était un soldat colonial réformé. Celui-ci déjà interrogé en tant que témoin, fait part, le 23 avril, de nouvelles déclarations. Il affirme qu’en se promenant dans les bois, il a été attiré par une odeur nauséabonde. Se dirigeant vers l’endroit d’où émanait cette odeur, il prétend avoir vu des cheveux sortir du sol. De crainte d’être compromis dans cette affaire, il avait tu le secret. La presse et la justice s’emparent de ces révélations. Un mandat d’amener est délivré dès le lendemain à l’encontre de Bossard. Il s’agit là d’un véritable coup d’éclat. Les journalistes tentent d’interviewer Bossard. On pense enfin avoir une piste sérieuse. L’affaire se trouve relancée. Pourtant le coup d’éclat va être de courte durée. Quelques jours plus tard, un démenti est apporté dans la presse. Cet homme souffre de troubles mentaux. Plus tard, quand les inspecteurs lui ont demandé la raison de cet acte, il déclara qu’il voulait être reconnu, être célèbre.

Gabriel Tonnard, a lui aussi, relancé l’affaire Cadiou, mais cette fois, pendant le procès en 1919. Interrogé par un journaliste du Matin, il déclare : « Je connais l’assassin. C’est un corse nommé Filippi100Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit., p.30 ». Ainsi, Gabriel Tonnard aurait été témoin de l’assassinat mais les bandits lui auraient donné une somme d’argent pour acheter son silence. Très vite, il est jugé déséquilibré par des proches et les magistrats et renvoyé à son imagination.

Certes ces deux hommes sont des « déséquilibrés ». Pourtant, ils sont à l’origine des deux plus gros coups d’éclats de l’affaire Cadiou. Cela s’explique par le fait, qu’à un moment donné, soit par manque d’éléments nouveaux, soit par volonté de publicité autour de l’affaire, ces hommes ont trouvé une audience. L’attitude de ces deux personnes soulignent également la sur représentation engendrée par la frustration et l’insatisfaction que provoque l’affaire Cadiou.

Les imaginaires collectifs

Les imaginaires collectifs sont des schémas ou des symboles élaborés par une population, et qui reviennent régulièrement. Entretenus par la parole et les représentations concrètes, ils traversent les époques. Trois grandes représentations se forment autour de l’affaire Cadiou.

Le premier imaginaire est celui du crime. On s’interroge sur le mobile. On interprète les faits. La révélation de la deuxième autopsie – Cadiou a été tué d’une balle dans la nuque – suscite l’émoi et la mise en place de nouvelles représentations. Il ne s’agit pas d’une dispute. Cadiou a été assassiné. On pense qu’il s’agit d’un crime crapuleux. C’est l’arme utilisée dans ces cas-là. Où peut se trouver l’arme du crime ? Qui possède un revolver dans l’entourage du défunt ? Dans certaines dépositions, on retrouve quelques traits classiques des représentations naissant autour d’un crime. Ainsi, quelques témoins disent avoir vu une lumière dans la forêt, à l’endroit où le corps a été retrouvé. Mais lorsqu’on leur demande de préciser, ils répondent qu’il faisait nuit et qu’on ne distinguait pas grand-chose. Cette idée de crime ou d’actes néfastes tramés et commis pendant la nuit, revient régulièrement dans les témoignages. Dans les têtes, la nuit ou plutôt les ténèbres de la nuit sont propices aux actes criminels ou du moins coupables. L’apparition d’une lumière dans la forêt ou le passage d’une voiture roulant à grande vitesse devient un fait étrange et presque coupable. A partir de là, on en déduit qu’il y a un rapport avec le crime. Or, aucun argument valable n’est avancé quant à la concordance de cette lumière avec le crime. Il semble donc clair, dans les esprits, que des choses étranges se sont déroulées dans la nuit et que ces choses sont en rapport avec le crime. Chaque fait suspect est immédiatement rattaché à l’affaire Cadiou.

Il y a aussi l’imaginaire de l’enquête. C’est tout un monde d’hypothèses, de preuves, d’armes du crime qui vient se greffer sur les faits. Le public s’investit dans l’enquête policière. Le « fin limier » fait rêver. Il est très populaire à l’époque. C’est une sorte de légende vivante. L’enquête journalistique a également son lot d’admirateurs. Le journaliste enquêteur passionne. Il prend des risques et brave parfois des interdits. C’est une sorte d’aventurier. Cette identification se traduit par certains faits. Des initiatives personnelles sont prises parmi la population. Ainsi, cet extrait, issu d’une déposition, en témoigne : « J’ai procédé à une enquête pour savoir si des bûcherons n’avait pas travaillé dans les environs vers la fin de décembre ou au commencement de janvier. Mais tous les bûcherons d’après mon enquête, se trouvaient à cette époque dans l’est du bois…101A.D. du Finistère, 4U2 art 379, déposition de M. Vacheront, 18 avril 1914 ». Il se dégage de cette déposition, une sorte de fierté, d’avoir contribué un tant soit peu à l’avancement de l’enquête. Quoiqu’il en soit, il s’agit d’une sorte d’identification au métier d’enquêteur. Le statut d’enquêteur, mais également l’enquête fait rêver. Les lecteurs imaginent un scénario, qui à leurs yeux, est le seul véritable. C’est ce qui transparaît dans certaines lettres anonymes. « Cadiou s’est suicidé dans sa villa de Kéranster avec la dactylographe de Quimper, sa maîtresse. La famille Cadiou a fait jeter à la rivière de Morlaix, le cadavre de la jeune femme puis transporter dans le bois de Landerneau le corps de Cadiou…102A.D. d’Ille-et-Vilaine, 4M 523, lettre anonyme adressée au juge d’instruction, du ? » De même, ils reprennent un à un les éléments de l’enquête tel le ferait un enquêteur. D’ailleurs, ils n’hésitent pas à s’adresser au juge d’instruction avec audace. C’est le cas dans cette lettre : « Veuillez-vous reporter aux premiers jours de votre instruction dans l’affaire Cadiou et reprendre le témoignage du contremaître qui a déclaré…103A.D. du Finistère, 4U2 art 382, lettre anonyme adressée au juge d’instruction, 25 février 1914 ». Le juge n’est pas le seul dont le travail est remis en question, le médecin-légiste reçoit lui aussi des conseils avertis. L’investissement est total pour certains. On a l’impression qu’il s’agit de véritables détectives privés lancés eux aussi sur les traces du meurtrier. Passionnés par les enquêtes policières, certains voient en cette affaire un moyen de se prouver quelque chose. Tout un chacun y prend part. C’est un imaginaire inventif qui gagne une grande partie des lecteurs. Pourtant, cela reste un monde avant tout imagé et parfois fantaisiste. En témoigne les contenus des lettres anonymes ou autres comportements.

Enfin, ce qui appartient à l’imaginaire collectif, c’est l’image qu’on a construite autour de Louis Pierre. Au départ, coupable idéal, il va peu à peu devenir le héros de cette affaire, encensé par l’opinion. Cela se voit lors de son retour chez lui. C’est une foule énorme qui l’attend. De nombreux télégrammes de félicitation lui parviennent, dès sa mise en liberté prononcée. On peut poser la question de savoir ce que représente Pierre aux yeux de l’opinion. Étrangement, au procès, la foule est venue pour voir acquitter un innocent et non pas pour condamner un innocent. C’est bien là, toute la différence avec d’autres procès. Il est intéressant de voir la représentation que l’opinion a de Pierre. En effet, Pierre est soutenu, encouragé, acclamé ce qui peut paraître bizarre pour un éventuel criminel, un présumé coupable. Le paradoxe est intéressant à étudier. Il vient de l’image que la presse a donnée de Louis Pierre, un homme fragile, de bonne famille, sensible mais résolu à prouver son innocence et surtout incapable de commettre un tel crime. L’opinion a suivi. En aucun cas, l’attrait porté à Pierre n’a été jugé comme immoral, sinon par les proches de la victime.

Dès lors, Pierre n’a jamais été perçu objectivement par l’opinion publique car il a toujours été entouré de l’auréole d’innocence fabriquée par les journalistes. La presse va participer à l’élaboration de cette image du héros collectif. C’est elle qui va en être l’instigatrice, relayée ensuite par les imaginaires collectifs. Au fur et à mesure, l’image du criminel va être remplacée par l’image d’un homme innocent, contre lequel la justice s’acharne par manque d’autres pistes. Il va rapidement apparaître comme une sorte de martyre. L’attitude de Pierre est mise en avant. Sa conduite est jugée exemplaire. Sa parfaite maîtrise de lui-même, sa sérénité, sa lucidité, sont autant d’atouts pour convaincre l’opinion de son innocence. Ainsi, comment cet homme, sous ses couverts de fils de la bonne société, a-t-il pu commettre un crime qui va à l’encontre de la morale ? La presse construit et déconstruit des représentations.

CHAPITRE 3 : Le procès, un procès à la hauteur de l'affaire ?

I. Un grand procès

Le procès est un rituel dans chaque grande affaire criminelle. Il s’agit d’un passage obligé pour la presse, mais aussi pour l’opinion publique. C’est un moment important dans l’étude d’une affaire criminelle. Longtemps annoncé comme un procès sensationnel, le procès de Louis Pierre va décevoir sur bien des points. Malgré la tentative de la presse de surenchérir, le procès ne va pas contribuer à la manifestation de la vérité.

L'affaire Cadiou en suspens

Le 24 mai 1914, Pierre est remis en liberté sous les acclamations du public. Il semble alors que son calvaire est terminé. La presse titre « Pierre a été mis en liberté104L’Ouest-Éclair, 26 mai 1914 ». A grand renfort d’articles, on souligne le courage de Pierre et on salue sa mise en liberté. C’est une véritable atmosphère de liesse qui est décrit dans les colonnes des quotidiens. « Une foule considérable qu’on peut évaluer à 5 ou 600 personnes, était massée dans la rue Voltaire… Lorsqu’il descendit (…) une ovation se produisit, ovation qui recommença lorsque la voiture… Des cyclistes et des automobilistes escortèrent l’attelage jusqu’à la maison d’arrêt. Vingt minutes plus tard, M. Pierre et son défenseur sortirent de la prison applaudis tous deux par une foule nombreuse105L’Ouest-Éclair, 26 mai 1914 ». D’autres grands quotidiens titrent « Un accueil chaleureux à Landerneau. Depuis six heures à peu près, un millier de personnes environ stationnaient sur la route de Brest à Landerneau. Des bravos et des cris de joie saluèrent son arrivée et M. Pierre ne put descendre de sa voiture qu’à grande peine… La salle de l’hôtel était littéralement envahie par une foule sympathique qui manifesta vivement sa joie. De nombreux télégrammes de sympathie lui sont parvenus de tous les coins de la France106L’Ouest-Éclair, 26 mai 1914 ». Le 24 mai, Pierre est libéré après cent dix jours de captivité.

Or le 9 juillet 1914, alors que tout le monde s’attend à ce que le juge d’instruction rende une ordonnance de non-lieu, celui-ci adresse le dossier de l’inculpé à la Chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Rennes, chambre dont la fonction est de revenir sur tout tous les éléments de l’enquête pour permettre aux juges et aux jurés de se faire un avis. En effet, persuadé de sa culpabilité et trouvant les faits assez explicites, le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, a décidé de renvoyer Pierre devant cette chambre. Se prononçant en la faveur du juge d’instruction, la Cour d’appel renvoie l’ingénieur Pierre devant la Cour d’assises du Finistère le 29 juillet 1914.

Cependant la guerre éclate. L’affaire tombe dans l’oubli devant un contexte international pressant. Du jour au lendemain, le journal change d’aspect et un ton nouveau apparaît. La guerre endigue le phénomène du fait divers. Les nouvelles internationales remplissent une bonne partie des colonnes. La rubrique « Dernière Heure » est désormais consacrée aux dernières nouvelles diplomatiques. Les nouvelles locales se font rares. C’est le cas pour L’Ouest-Éclair et le Matin. Ainsi, du jour au lendemain, la préoccupation n’est plus au dénouement de l’affaire Cadiou mais à l’entrée ou pas de l’Angleterre dans le conflit.

Louis Pierre comme beaucoup d’hommes, est immédiatement mobilisé et doit rejoindre son régiment. On apprend, en lisant le fascicule d’Arthur Bernède que « Pierre s’est engagé dès 1914 au 13e régiment d’artillerie et fut versé dans les services automobiles où il fit son devoir jusqu’au 10 mars courant, date de sa démobilisation107Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit., p. 27 ». L’affaire Cadiou va donc rester en suspens pendant plus de quatre années. Pourtant, l’affaire est loin d’être terminée. Il reste à déterminer si oui ou non Pierre a tué Louis Cadiou en cette fin d’année 1913. Le procès est donc fixé pour la session d’octobre aux Assises de Quimper.

Le 23 septembre 1919, la Chambre des mises en accusations de Rennes renvoie l’ingénieur Pierre devant la Cour d’assises de Quimper pour inculpation d’assassinat. Un grand procès s’annonce. « L’affaire Cadiou a le privilège d’occuper à elle seule le rôle de la session d’assises qui vient de s’ouvrir à Quimper108La Dépêche de Brest, 28 octobre 1919 ». M. Pierre est défendu par M. Feuillard avocat du barreau de Brest. Ce dernier est assisté par M. Henri Robert, éminent bâtonnier de Paris.

Dans l’affaire Cadiou, le procès va s’étaler sur quatre jours. La première audience est fixée au 27 octobre 1919 à midi. La Cour est constituée de M. Cordier, conseiller à la Cour de Rennes, de M. de Baudre, président du tribunal de Quimper et de M. Alavoine, juge au même siège. Le procureur de la République est M. Cazenavette. Il est chargé de soutenir l’accusation. La partie civile est représentée par M. Flach, du barreau de Paris. Le jury est exceptionnellement composé de quatorze membres du fait de la longueur des débats.

Des mesures exceptionnelles sont prises aussi quant au public. « Un piquet de soldat du 118e infanterie garde les différentes issues et entrées de la salle109Le Finistère, 1er novembre 1919 ».

Un procès à sensation

Pourquoi le procès 1919 est-il considéré comme un grand procès ? Tout d’abord, parce que l’affaire Cadiou est une affaire sensationnelle. Le procès répond donc au sensationnalisme de l’affaire. Je dirais même plus, dans les esprits de l’époque, il se doit d’y répondre. Une fois encore, les journalistes vont contribuer au retentissement du procès. Le nombre de témoins annoncés est impressionnant et traduit l’importance de l’affaire. Les journalistes annoncent que « 107 témoins seront entendus pour l’accusation et 3 pour la partie civile110Le Finistère, 1er novembre 1919 » ou encore « Audience du mardi 28 octobre. Et nous aurons 120 ou 125 dépositions à entendre car il faudra, semble-t-il comme dans tous les procès sensationnels, compter sur des témoignages de dernière heure111La Dépêche de Brest, 28 octobre 1919 ». Ce chiffre fait sensation.

De même, la présence de la foule dans la salle et autour du palais de justice indique que l’affaire Cadiou a marqué les esprits. Comme le dit Frédéric Chauvaud, « la publicité faite autour d’une affaire et le retentissement d’un crime garantissent le succès populaire112Frédéric Chauvaud, De Pierre Rivière à Landru, la violence apprivoisée au XIXe siècle, Bruxelles, Brépols, 1991, p.226 ». Plus l’affaire est célèbre, plus elle attire du monde. « Le procès est plus qu’un fait local, c’est un événement et jamais de mémoire de Quimpérois, une affluence plus considérable, plus curieuse aussi n’a stationné aux abords du Palais de Justice. Ce sera à l’ouverture une véritable ruée…113Le Nouvelliste, 1er novembre 1919 ». Cette citation me paraît intéressante car elle révèle, à mon sens, ce que représente le procès. Localement, l’affaire Cadiou est importante. Son relais dans l’actualité nationale ne vient que conforter cet état de fait. Mais c’est avant tout un événement local. Beaucoup de gens du coin sont là, des quimpérois, des morlaisiens, etc. On peut penser que c’est la première fois que les Assises de Quimper accueillent un tel procès, que généralement, elles s’occupent de faits divers sans exception. Quimper semble être au cœur de l’actualité ce qui doit être rare. Tous les français ont les yeux rivés sur ce qui va se passer à Quimper. C’est un temps fort dans les esprits. Les gens ont dû en dégager une certaine fierté.

Les gens se précipitent sur leur place. Cela donne l’impression d’un spectacle qu’il ne faut absolument pas rater. On vient voir Pierre mais aussi les témoins, les proches du défunt. Même la bourgeoisie semble raffoler de ce spectacle. Mais qui est-elle cette opinion publique, cette foule massée aux abords du palais de justice ? Il s’agit bien évidemment de locaux c’est à dire de quimpérois, d’habitants de Landerneau, Morlaix, bref du coin. Mais il faut savoir que l’affaire Cadiou a suscité un engouement national. Ainsi, selon, les journalistes, on retrouve aussi des gens « venus des quatre coins de la France114Le Nouvelliste, 1er novembre 1919 ». Il s’agit des lecteurs de la presse. De nombreuses notabilités se sont déplacées pour assister au procès, signe que l’affaire a éveillé autant d’intérêt parmi la bourgeoisie. « Dès sept heures la salle est bondée. De nombreuses notabilités de la ville parmi lesquelles le préfet lui-même vont suivre cette dernière et décisive audience115Le Nouvelliste, 1er novembre 1919 ». Ce dernier extrait tend à montrer qu’il s’agit du procès phare de l’année. Il faut ainsi se montrer. Les notabilités sont au premier rang. Le fait que le préfet se soit déplacé confère au procès un caractère important. La présence de personnalités politiques ou autres fait la réputation du procès. Les beaux crimes font aussi recette dans les hautes sphères de la bourgeoisie.

Dès lors, on peut se demander si ce n’est pas la venue de cette foule qui donne au procès un caractère exceptionnel. Cette foule rend compte de l’importance de l’affaire dans les esprits même cinq ans après. Une remarque proférée par un journaliste de la Dépêche de Brest me paraît assez éloquente. Elle dit que « … les faits de la cause ont été exposés ici à diverses reprises et si souvent commentés que le moins averti des habitants de cette région connaît l’affaire dans ses détails les plus infimes116La Dépêche de Brest, 1er novembre 1919 ». Elle sous-entend que l’affaire Cadiou s’est infiltrée partout où elle le pouvait. Elle a tellement été au cœur des discussions, qu’il est impossible que quelqu’un ignore tout de cette affaire. Cette remarque laisse à penser que cette affaire est véritablement ancrée dans les esprits, mais aussi dans l’histoire de la région. On ne peut pas parler de Landerneau sans mentionner le « mystère de la Grande Palud ».

D’ailleurs, pour preuve que l’affaire n’est point oubliée, l’auteur du livre Pays de Landerneau Daoulas publié en 2000 y fait allusion au moment où il parle de Landerneau. Ce qui est frappant c’est qu’il parle de la disparition mystérieuse de Cadiou. Ainsi, il semble que le mystère est resté entier tout au long du siècle.

Un autre facteur rend le procès sensationnel, c’est le bruit qu’il fait dans l’ensemble du pays. J’entends par bruit, le retour des hypothèses les plus folles, des scénarios, des partisans de Pierre ou pas. La rumeur publique pour résumé. Tout ce qui entourait l’enquête en 1914. Les bruits sont d’autant plus nombreux que cela fait cinq ans qu’on attend ce procès. Entre temps, il y a eu une guerre. On a hâte de voir ce que sont devenus les différents protagonistes après tant d’années. Les imaginaires collectifs se reforment. Le procès revient au cœur des discussions villageoises. La curiosité est grande de connaître le fin mot de l’histoire. Le foisonnement d’informations déjà connues, ne fait que relancer l’appétit de nouveaux rebondissements et favorise de nouvelles rumeurs.

La réaction de l’opinion est à souligner. En effet, on aurait pu penser que l’affaire serait tombée dans l’oubli, surtout après cinq ans de guerre. Or, l’attrait pour le procès est considérable. Peut-être la population et les lecteurs ont vu en ce procès, le moyen de fuir ces cinq années de privation et de souffrance.

Un procès-spectacle

Dès l’annonce du procès, la mobilisation de la presse est immédiate. Le procès est annoncé à grands renforts de titres plus accrocheurs les uns que les autres. On s’attend à un « grand procès ». Ce terme revient assez souvent dans les articles de presse. Le battage médiatique est énorme et repris par l’ensemble de la presse locale et nationale. La presse, qui avait longuement commenté l’enquête de 1914, attend avec impatience ce qui doit normalement être l’épilogue de cette affaire. Tous les quotidiens qui avaient couvert l’affaire Cadiou se retrouvent au grand complet, aux Assises de Quimper, en cette troisième session. On peut citer L’Ouest-Éclair, la Dépêche de Brest mais aussi des journaux parisiens tels que le Petit Parisien, le Matin, etc. Un endroit est spécialement aménagé pour accueillir journalistes et chroniqueurs judiciaires. Un journaliste de L’Ouest-Éclair remercie même le président de la cour ainsi que les employés du télégraphe.

On constate également que les journalistes faits-diversiers ont fait place à des spécialistes des procès, de véritables chroniqueurs judiciaires. Cela se reconnaît au fait que certains articles sont signés. Un des articles de la Dépêche de Brest porte ainsi la signature de Marcel Coudurier, le rédacteur en chef du quotidien. Le ton employé est différent. Certains articles font apparaître une certaine habitude et expérience des procès. Tout est relaté, de la lecture de l’acte d’accusation à l’interrogatoire des témoins. Les plaidoiries sont appréciées ou critiquées, le vocabulaire se fait plus précis. Les chroniqueurs se veulent plus « professionnels » et se méfient des coups de théâtre. Peut-être par lassitude mais aussi et surtout par habitude. Ils détaillent les interrogatoires, analysent les comportements et réactions, décortiquent en quelque sorte le procès. En parlant de Pierre, ils notent : « Il se frotte machinalement les mains en promenant son regard hésitant sur tous ces visages tournés vers lui117La Dépêche de Brest, 28 octobre 1919 ». On tente de percer les impressions du coupable. On lit des titres tels que « l’attitude de l’accusé118La Dépêche de Brest, 28 octobre 1919 ». Les chroniqueurs décrivent d’ailleurs celui-ci comme quelqu’un d’extrêmement calme. Un chroniqueur de la Dépêche de Brest fait cette description « M. Pierre est introduit. Grand garçon, gauche, timide, clignant sous ses lunettes, il est pâle et fort embarrassé de sa personne119La Dépêche de Brest, 28 octobre 1919 ». On tente de comprendre quels sentiments animent Pierre. Arthur Bernède retranscrit très bien cette idée dans son fascicule. Sa femme l’a accompagné. On précise qu’il s’est présenté sans opposition aucune devant ses juges. Ce geste laisse d’ailleurs percer l’admiration des chroniqueurs. On tente d’être objectif pourtant, Louis Pierre ne laisse pas indifférent. Il séduit.

Le ton du récit du procès est plus sobre et se veut plus sarcastique. Pour preuve ce début d’article « Cette affaire Cadiou (…) nous avait déjà ménagé quelques surprises lors de l’instruction, (…) autant de coups de théâtre que le hasard fit toujours surgir à temps pour renouveler le pathétique de l’enquête. Enfin, après plus de cinq ans, on pensait que la source en était tarie. Pas du tout et voici l’extraordinaire et rocambolesque déposition que le commissaire de Saint-Pol-de-Léon a recueillie120La Dépêche de Brest, 28 octobre 1919 ». L’ironie perce dans les propos du chroniqueur. On retrouve également par endroits, cette volonté d’épater le lecteur, de faire sensation. On titre « la déposition effarante du témoin Tonnard121La Dépêche de Brest, 28 octobre 1919 ». Très rapidement, le procès est annoncé comme un spectacle. Le procès fait la une de nombreux journaux. Les unes se parent de titres accrocheurs tels « L’affaire Cadiou aux Assises de Quimper. Pierre comparaît devant ses juges122Le Nouvelliste, 28 octobre 1919 ». Il s’agit d’un retour retentissant de l’affaire Cadiou dans les esprits. La veille de l’ouverture du procès, on lit de nombreux récapitulatifs de l’affaire. Il s’agit bien évidemment de rappeler au lecteur ce qui s’est passé et surtout d’insister sur le fait que le crime est resté un mystère aussi bien dans le mobile, que dans ses circonstances, etc. De même, il permet de reconstituer encore une fois la scène du crime en rappelant les différentes versions.

Comme le récit d’enquête, le procès est présenté aux lecteurs sous forme de feuilleton. A chaque jour d’audience correspond un article. Le Finistère traduit cette idée lorsqu’il titre : « Cour d’Assises du Finistère. L’affaire Pierre. Audience du lundi 27 octobre123Le Finistère, 1er novembre 1919 ». L’Ouest-Éclair annonce « qu’il publiera chaque jour un compte-rendu124L’Ouest-Éclair, 27 octobre 1919 ». Il en va de même autres journaux. A chaque jour, correspondent une audience et un certain nombre de témoins. Parfois l’audience est interrompue et remise au lendemain. Alors, le journaliste donne rendez- vous à ses lecteurs pour le jour suivant. Le chroniqueur tente de donner du rythme au récit.

Les procès ont toujours été un des moments préférés des journalistes mais aussi des romanciers ou des feuilletonistes. On s’en aperçoit par la place accordée au procès. Plusieurs colonnes sur deux ou trois pages sont nécessaires pour raconter une journée d’audience. Arthur Bernède y consacre une assez grande partie dans son fascicule. Celui-ci, pour ajouter à l’authenticité du récit, va jusqu’à verser des éléments du procès comme les extraits du réquisitoire du juge d’instruction M. Bidard de la Noë. Tout comme les journaux, les feuilletonistes privilégient ce moment de l’affaire. Le récit du procès procède d’une véritable fascination de la part du feuilletoniste mais aussi de son lectorat. Il s’agit de l’instant clé de l’affaire, le moment où la vérité doit éclater au grand jour. Dans l’esprit de l’opinion, il est censé mettre un terme à toutes les représentations mises en place depuis des années. Une fois encore, l’affaire atteint un de ses paroxysmes. Comme le disent Dominique Kalifa et Philippe Artières dans leur ouvrage, Vidal, le tueur de femmes, « les journaux se sont fait les champions de ce moment judiciaire125Philippe Artières et Dominique Kalifa, Vidal, tueur de femmes…, op. cit., p. 252 ». A eux tout seuls, ils mettent en scène le procès comme ils l’ont fait précédemment avec l’enquête et son récit. Il s’agit pour eux d’un spectacle. D’une part, le procès en lui-même, avec ses acteurs, le coupable et ses avocats, les jurés, les magistrats et d’autre part, le public avec ses indignations, ses réactions, etc.

Comme on l’a dit précédemment, la presse « mène le bal » en ce qui concerne le récit du procès. De plus, de nombreux rebondissements vont survenir et contribuer à faire de ce procès, un procès sensationnel même si les rebondissements sont de courte durée. Rebondissement de courte durée mais perpétuellement gonflé par la presse. Il faut épater le lecteur, le surprendre, etc. On met en place des progressions dramatiques. L’entrée en scène de la veuve puis un étrange témoin, etc.

Il s’agit d’un procès très attendu. En témoigne la foule massée aux abords du palais de justice mais aussi à l’extérieur. Le procès de l’ingénieur Pierre a attiré beaucoup de monde. Malgré cet intermède de cinq ans, et pas des moindres, la population n’a pas oublié le crime de Landerneau. D’une part, car l’opinion veut connaître ce qui s’est passé en cette fin d’année 1913. Elle attend des réponses à ses questions. Il en va de même de la presse. D’autre part, on est curieux de savoir quel sort attend Louis Pierre. Rappelons qu’il est devenu, aux yeux de l’opinion, une sorte de martyre mais aussi un héros. Il ne faut pas oublier qu’il rentre de la guerre et qu’il est revenu vivant.

Le procès est le moyen de se replonger dans l’atmosphère du crime et de l’enquête. Il permet de se mettre dans l’ambiance. L’atmosphère générale est décrite. Les témoins défilent. Certains font sensation plus que d’autres. C’est le cas de Mme Cadiou ou encore de Tonnard avec ses déclarations : « Un vif mouvement de curiosité se produit au nom de Mme veuve Cadiou… La déposition (de celle-ci) n’a pourtant rien de sensationnelle126La Dépêche de Brest, 28 octobre 1919 ». Ici aussi, on constate l’expérience du chroniqueur. Il ne se contente pas de souligner l’arrivée de Mme Cadiou, il a écouté ce qu’elle a dit et rend compte de son avis sur cette déposition. Il n’y est d’ailleurs fait allusion que quelques lignes. On attend le rebondissement. On guette Pierre ainsi que les témoins. Des rumeurs circulent. On assiste à des moments de vives émotions. Tout le public frémit à l’annonce d’un nouveau témoin.

C’est aussi le moment des lecteurs. Le procès est le moment où les gens se passionnent. C’est un très bon argument de vente pour la presse. Les historiens se sont eux aussi, beaucoup intéressés aux procès. Ainsi que ce soit dans Vidal, tueur de femmes, dans la séquestrée de Poitiers ou dans l’affaire Lacenaire, le procès prend toujours une grande place dans l’étude de l’affaire criminelle. Il est aussi important que le crime. Comme le faisait remarquer M. Kalifa, il est impossible de ne pas le mentionner à un moment ou à un autre dans l’analyse historique d’une affaire criminelle. Le procès marque généralement le dénouement de l’enquête. C’est un temps fort où l’on trouve parfois des réponses aux mystères. L’heure est au verdict. L’opinion retient son souffle. On émet quelques hypothèses sur le verdict. La presse se déchaîne. Tout est relaté, des mouvements et réactions du public à l’attitude de l’accusé, du plaidoyer de l’avocat aux visages graves des jurés.

Le réquisitoire traduit très bien la mise en scène opérée par les chroniqueurs. La dernière journée constitue le paroxysme du procès. L’avocat de Pierre va prononcer sa plaidoirie. C’est ce que souligne un quotidien, « La plaidoirie que doit prononcer l’éminent bâtonnier de Paris a attiré une foule énorme…127Le Nouvelliste, 1 novembre 1919 ». L’avocat de Pierre se lance dans une plaidoirie très longue dans laquelle il souligne le manque flagrant de preuves contre l’inculpé et le désintérêt pour la piste des témoins de Morlaix ou encore la piste allemande. La plaidoirie est reproduite entièrement dans les colonnes du quotidien. L’avocat joue principalement sur le doute qui entoure la culpabilité de Pierre.

Un procès qui tourne au vaudeville

Le procès va à bien des endroits, tourner au vaudeville. En effet, la volonté de trouver la clé du mystère engendre des « dérapages » de la presse mais aussi de la justice. C’est le cas avec le témoin surprise, Gabriel Tonnard. On peut retenir cet extrait de la Dépêche de Brest, « Je suppose qu’on devait me faire respirer ou boire quelque chose qui paralysait ma mémoire128La Dépêche de Brest, 28 octobre 1919 ». Cette déposition de Tonnard résume les dérives burlesques du procès. Ce témoignage inédit, pour la justice comme pour la presse, a en fait contribué à ridiculiser encore plus ces deux « institutions ». La justice est complètement ridiculisée avec ce témoin farfelu. Quant à la presse, on ne peut que constater sa quête de sensationnalisme désespérée.

De même, le coton retrouvé sur les chaussures de Cadiou fait l’effet d’une « bombe ». Cadiou aurait bien été assassiné le 29 décembre. Les traces de coton sont la preuve que le jour où il a été tué, il se trouvait en contact avec du coton. Donc Cadiou s’est rendu, un peu avant sa mort, à l’usine de la Grande Palud. L’assistance est en émoi. La presse est déjà en train de rédiger un article à sensation. Même, les juges se font prendre au jeu. Après une demi-heure de flottement, on apprend que le coton provient en fait du laboratoire d’experts et non des chaussures de M. Cadiou. L’épisode est à souligner et résume assez bien l’ensemble du procès. L’ironie est très souvent présente dans le ton des journalistes. Cette petite phrase « Quelle mémoire ! Encore un mystère ! » exprime l’idée que le procès Cadiou amuse. Un chroniqueur de la Dépêche de Brest a une phrase très juste quant à la situation : « Mais il est écrit quelque part que tous les coups de théâtre de l’affaire Cadiou sont destinés à faire long feu129La Dépêche de Brest, 31 octobre 1919 ».

Le défilé des témoins n’arrange rien. Le président appelle à la barre les experts commis par le juge d’instruction mais aussi les policiers de brigade mobile chargés de l’enquête. Ainsi, M. Rouquier et M. Lecoz sont appelés à témoigner. Les proches de la victime sont présents ainsi que les ouvriers de la Grande Palud. Malgré le nombre des témoins, rien de neuf n’est apporté par rapport à l’instruction. Pour certains, il s’agit de revenir cinq ans en arrière. Certains précisent clairement qu’ils ne se souviennent pas.

L'acquittement ou la fin d'un spectacle ?

Aussitôt, la plaidoirie de l’avocat de Pierre terminée, les jurés se retirent. Après quelques heures de délibération, Pierre est acquitté à « 11 voix contre 1 ». Le Finistère titre : « Cour d’Assises du Finistère. L’ingénieur Pierre a été acquitté. L’ingénieur Pierre a été acquitté par 11 voix contre une, assure-t-on ». On applaudit le verdict comme on applaudit la fin d’un spectacle. L’acquittement prononcé et Pierre libéré, les journalistes se jettent sur lui pour recueillir ses premières impressions. L’annonce de l’acquittement suscite l’unanimité dans la presse. De nombreux quotidiens ont œuvré pour la libération de Pierre et beaucoup après la joie, mettent en avant leur rôle dans cet « happy end ».

L’assimilation de Pierre à un martyre est exposée au grand jour : « … véritable martyre d’un honnête homme130Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit., p. 21 ». Celui-ci reçoit une véritable ovation. Il est acclamé comme un héros. Il est devenu « un héros collectif131Anne-Emmanuelle Demartini, L’affaire Lacenaire, op. cit., p.49 ». Il a été porté par une population entière qui s’est ralliée à sa cause. Plusieurs journaux racontent cette journée de liesse qui entoure l’acquittement de Pierre. Mais comment expliquer la joie de la population à l’annonce de l’acquittement de Pierre ? « Après que le chef du jury a prononcé le verdict d’acquittement éclate dans le public une salve d’applaudissements…132Le Finistère, 8 novembre 1919 ». Il s’agit d’une joie spontanée. Cela est perçu comme une victoire. Peut-être est-ce interprété comme une victoire symbolique ? Pierre est un modèle de courage. Au lendemain de la guerre, c’est une valeur forte. De même, comment peut-on interpréter l’acquittement de l’ingénieur ? Est-ce une sorte de réhabilitation ? Probablement car Louis Pierre, malgré ces cinq années de guerre au cours desquelles il a combattu, avait toujours cette inculpation d’assassinat qui pesait sur sa tête. De plus, son nom a fait la une des quotidiens à la rubrique des faits divers et cela a sans doute dû être pénible à supporter par lui mais aussi par son entourage. Peut-on parler de pression de l’opinion, par l’intermédiaire de la presse ? En effet, la presse a mené une véritable campagne pour l’acquittement de Pierre et cela dès 1914. A cela, s’est ajoutée l’opinion publique. On peut se demander si ce battage médiatique n’a pas influencé les jurés comme le craignaient les magistrats de l’instruction. C’est cette inquiétude qui transparaît dans ces lignes « Le président leur fait (aux jurés) une allocution pour les engager à se méfier de l’imagination des journalistes et à ne tenir compte que de ce qu’ils entendront au cours des débats133Le Finistère, 8 novembre 1919 ». Cette note prouve que les journalistes possèdent un pouvoir de persuasion très puissant qui peut dans certains cas, se révéler dangereux.

Le procès avait réveillé les passions assoupies avec la guerre. Néanmoins, l’attention est revenue de plus belle et l’engouement n’a pas failli. On peut néanmoins se demander si les jurés n’ont pas été influencés par la campagne menée par la presse et reprise par l’opinion. De plus comme le souligne un journaliste du Nouvelliste, « L’ingénieur Pierre est acquitté mais le mystère de la Grande Palud reste entier134Le Nouvelliste, 1er novembre 1919 ». En effet, l’acquittement de Pierre n’éclaircit en rien le mystère Cadiou. Au contraire, il ne fait que relancer l’enquête qui va se poursuivre pendant quelques années encore.

II. Une affaire non éclaircie

Un procès décevant

Pour revenir un peu plus précisément sur le procès, on constate qu’il y a eu un grand nombre d’irrégularités et d’oublis. De plus, la mort du principal accusateur de Pierre à savoir le juge d’instruction Bidard de La Noë, est à noter. Cela ôte probablement au procès une certaine fougue dans les interrogatoires. Il faut se souvenir que le juge Bidard de la Noë, persuadé de la culpabilité de Pierre, n’a eu de cesse de compromettre Pierre et ce par des interrogatoires serrés et habilement menés.

Pour ce qui est des témoins beaucoup sont morts ou ne se souviennent pas. La plupart des témoins se souviennent de l’affaire Cadiou mais font remarquer « que leurs souvenirs sont effacés et qu’ils ne sauraient entrer dans les détails135La Dépêche de Brest, 29 octobre 1919 ». Les mémoires ont beaucoup souffert de par les évènements. De plus, l’intervalle de temps qui sépare la fin de l’enquête et le procès est énorme. Il laisse peu de place à l’inédit. Le procès déçoit parce qu’il n’est pas à la hauteur de l’affaire. En effet, comme je l’ai dit, les témoins se font plus remarquer par leur manque de mémoire que par des propos pertinents concernant le crime. « Après six ans, ils ne convaincront personne136La Dépêche de Brest, 29 octobre 1919 ». La crédibilité des témoins est attaquée par les journalistes. De plus, certains ont disparu sur les champs de bataille. Dès lors, on se contente de relire les déclarations enregistrées en 1914, déclarations déjà connues qui plongent le procès dans le désintérêt et le déjà vu ou entendu.

On s’ennuie, on baille. La déception se lit dans les articles des journalistes. On lit ainsi dans la Dépêche de Brest cet extrait : « On avait quelque peu baillé hier au cours de l’entretien du président Cordier et de l’ingénieur Pierre. C’est que les évènements qui faisaient l’objet du dialogue n’avait pas le charme de l’inédit et que Pierre n’est pas un causeur étincelant. On compte sur les témoins pour ranimer ce débat languissant137La Dépêche de Brest, 29 octobre 1919 ». De plus, même s’il séduit, Pierre ne passionne pas les journalistes. Il n’a pas l’allure d’un Seznec ou d’un Lacenaire. De plus, il a toujours nié et s’en remet entièrement à la verve de ses avocats pour plaider son innocence. On imagine dès lors que les interrogatoires tournent cours.

On s’attend à ce que la vérité éclate enfin. Hélas, elle se dérobe une fois de plus devant le mystère qui entoure ce crime. La désillusion est totale. C’est ce que prouve cet extrait : « … on ne saura jamais…138La Dépêche de Brest, 29 octobre 1919 ». Le plaidoyer de l’avocat de Pierre, marque les esprits et invite à réfléchir sur le rôle joué par les actionnaires allemands. Toujours le fantasme des investissements allemands, « l’ennemi juré ».

Malgré les efforts faits par la presse pour prolonger l’affaire, une fois l’acquittement prononcé, l’affaire semble belle et bien finie en tout cas pour ce qui est de sa dimension publique. Mais l’enquête continue. Les autorités ont dix ans pour percer le mystère Cadiou. Néanmoins, pour la presse, l’affaire est close et cela se traduit dans les faits puisque dès le lendemain, on ne parle déjà plus de l’affaire Cadiou. En effet, rien de neuf n’a été apporté à cette affaire. Les pistes jusque-là exploitées par la presse et sources de commentaires, sont taries et les grands quotidiens n’ont plus d’intérêt pour l’affaire. Pour certains probablement, l’heure est déjà à autre chose. De plus, on peut avancer un autre point de vue à savoir, que le mystère jamais élucidé de l’affaire Cadiou, n’apporte plus de matière aux journalistes et sans matière, on n’attire pas le lecteur. Pendant de très longs mois, la presse a brodé autour de l’affaire Cadiou. Il est nécessaire de savoir arrêter sans tomber dans l’acharnement ridicule. L’acquittement de Pierre est un bon épilogue dans le sens où il confirme les déclarations de la presse et au-delà, de l’opinion et qu’il termine l’affaire sur une touche positive à savoir l’acquittement d’un homme innocent.

La conclusion du journaliste est sans appel : « L’interrogatoire est terminé et comme on le voit, il n’en résulte pas un fait qui puisse aider à la manifestation de la vérité139Le Finistère, 1er novembre 1919 ». Certains témoignages sont creux et dénués d’intérêt. Dès lors, des formules de ce type sont de rigueur. On renseigne tout de même le lecteur. Peut-être le journaliste exprime-t-il ici une lassitude devant les perpétuels rebondissements qui ne font en rien avancer l’enquête. C’est ainsi que je l’ai perçu en lisant cet extrait d’article provenant de la Dépêche de Brest qui titre « Pierre est acquitté. Nous ne reproduirons pas ici tous les autres motifs que le ministère public a de croire à la culpabilité de Pierre, les faits de la cause ont été exposés ici à diverses reprises et si souvent commentés que le moins averti des habitants de cette région connaît l’affaire dans ses détails les plus infimes140La Dépêche de Brest, 1 novembre 1919 ».

Un procès tronqué

« Ce n’est plus le procès de Pierre, c’est celui de l’instruction141Le Nouvelliste, 31 octobre 1919 ». On peut penser que le procès est quelque peu tronqué par la presse. Une fois de plus, elle oriente le récit et délaisse ce pour quoi les magistrats se sont réunis. De la culpabilité ou pas de Pierre, le débat et même le procès, glissent vers la dénonciation des magistrats qui ont mené l’enquête. Très tôt, les journalistes se sont opposés à l’instruction. En témoigne cet article extrait du Nouvelliste qui titre : « L’opinion d’un magistrat. L’instruction est à recommencer142Le Nouvelliste, 14 février 1914 ». L’article dit ensuite : « Nous nous sommes fait l’écho de l’opinion publique qui s’était émue de la rapidité avec laquelle sur de vagues présomptions, le Parquet avait procédé à l’arrestation de l’ingénieur Pierre143Le Nouvelliste, 14 février 1914 ». Les interrogations de l’opinion reléguées par les journalistes, concernaient la piste de Morlaix.

Beaucoup de témoignages ont été abandonnés ou écartés par l’instruction et cela sans motifs apparents. C’est le cas pour les témoins de Morlaix mais aussi pour les investisseurs allemands. De même, en ce qui concerne, l’arrestation de Pierre. Elle a été taxée d’arrestation abusive. C’est ce que pense le Parquet de Rennes lorsqu’il décide d’intervenir le 22 mai en demandant des explications au Parquet de Brest sur le maintien de M. Pierre en prison144Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit., p. 24. Un autre fait a marqué les esprits à savoir les révélations du commissaire Le Coz. « Il (en parlant de M. Rouquier) confirme que leur action a été limitée par le juge d’instruction de Brest et termine en disant qu’il ne croit pas à la culpabilité de Pierre145La Dépêche de Brest, 1 novembre 1919 ». La police a donc été empêchée. Cette déclaration ne fait que confirmer ce que la presse et l’opinion pensent déjà. On parle de « pression » exercée sur les policiers par le juge d’instruction mais dans quel but. Je ne peux répondre à cette question de manière claire mais on peut penser que certaines notabilités étant impliquées dans cette affaire, et que c’est la raison pour laquelle le juge a passé sous silence certains faits recueillis et a, par moment, écarté la police mobile de l’enquête. M. Lecoz a même été convoqué à Paris pour répondre de son attitude. Celui-ci en effet, a mal réagi à la pression exercée par le juge.

L’idée que l’autopsie a été mal menée réapparaît également au cours du procès. Il a fallu un mois avant que soit ordonnée, par le juge d’instruction, une nouvelle autopsie. La précédente s’était, en effet, révélée insuffisante. De plus, le rapport d’expertise rendu par le médecin légiste était loin d’être complet et précis, ce qui a été prouvé ultérieurement. Enfin, ce rapport, avait été rédigé de façon très rapide. En effet, on découvrit que M. Cadiou fut tué d’une balle de revolver dans la nuque et non d’un égorgement, qu’un mois après la découverte du cadavre.

L’impression qui ressort de toute cette affaire est celle d’une enquête mal menée. Arthur Bernède retranscrit très bien cette idée dans son fascicule : « … il nous apparaît avec le recul du temps, que le juge d’instruction aurait peut-être bien fait de chercher à savoir où M. Cadiou se rendait avec les gâteaux qu’il achetait à la pâtisserie de la place Thiers, et de s’inquiéter de ce qu’était devenue la bicyclette avec laquelle l’industriel se livrait à ses mystérieuses randonnées et qui, jusqu’alors était restée aussi introuvable146Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit., p. 20 ». C’est ce qu’a voulu faire entendre le Nouvelliste dès mars 1914 lorsqu’il annonce « Le mystère de la Grande Palud. M. Cadiou était vivant le 31 donc Pierre est innocent. L’opinion demande une nouvelle instruction (…) de demander si le Parquet de Brest après les longs errements qui ont suivi la découverte du cadavre, après les divergences d’opinion qui ont surgi entre lui et la police mobile est bien qualifié pour rester chargé d’une instruction qui doit être complètement refaite147Le Nouvelliste, 3 mars 1914 ».

Finalement, ce qui ressort de ce procès, c’est l’acharnement de la presse à démonter point par point l’enquête judiciaire. Il semble, à l’issue du procès, que les forces se soient inversées. On a l’impression que la presse fait justice elle-même. On assiste à une sorte de justice populaire.

Les problèmes internes : peut-on parler de conflits d'intérêts ou encore de complot politique ?

On peut néanmoins chercher des raisons rationnelles, à l’échec de l’enquête judiciaire, du côté des magistrats et des policiers. Tout au long de l’enquête, des problèmes ont existé entre le Parquet et la police mobile mais aussi entre les polices elle mêmes. Pour certaines, cette rivalité est le fruit du juge instructeur préférant travailler avec la police locale, celle de Brest plutôt qu’avec les « mobiles ». C’est ce dont se plaint M. Le Coz au cours du procès. M. Rouquier fait aussi allusion à cette rivalité qui a eu pour conséquence de nuire au bon déroulement de l’enquête. « L’enquête dont il s’agit est menée sans cohésion par toutes les autorités de la région et il en résulte une certaine confusion148A.D. d’Ille-et-Vilaine, 4M 523, rapport de Rouquier, 2 février 1914 ». De même, lorsqu’il dit « La police spéciale de Brest ne paraît plus s’occuper de l’enquête en elle-même et ne semble plus continuer qu’à exercer par intermittence une surveillance à l’égard de mon service149A.D. d’Ille-et-Vilaine, 4M 523, rapport de Rouquier, 23 mars 1914 ». Pourquoi une telle surveillance ? Cela venait-il du juge ou était-ce simplement le fruit d’une rivalité entre police, que le retentissement de l’affaire aurait déclenché ? Le juge avait-il peur que les « mobiles » découvrent quelque chose ?

L’enquête va se terminer sans la présence de la police mobile. En effet, le 3 mai 1914, on apprend dans les pages de la presse, que la brigade mobile abandonne l’enquête. Elle explique que son action est sans cesse entravée par les décisions du procureur de la République. Le départ des « mobiles » déclenche une nouvelle polémique autour de l’enquête. La presse demande des explications. L’instruction va même être remise en question par le procureur Général. C’est ce que nous apprend ce rapport : « (…) M. le Procureur Général est persuadé que c’est à dessein que M. le Procureur de la République de Brest a fait opérer par la police spéciale l’arrestation du né Bossard (…) M. le Procureur Général en est d’autant plus surpris qu’il a adressé au Parquet de Brest des instructions l’invitant à faire appel à la police mobile plus qualifiée pour procéder dans les affaires criminelles. Il a l’intention de signaler à M. le Garde des Sceaux la situation et cette résistance150A.D. d’Ille-et-Vilaine, 4M 523, rapport du commissaire divisionnaire au contrôleur général des services de Recherches Judiciaires à Paris, 25 avril 1914 ». Il semble que le procureur de la République agisse de manière individuelle, en écartant la police mobile de l’enquête officielle, la reléguant à vérifier les lettres anonymes. Seulement, cela ne semble pas être du goût des autres magistrats qui demandent des explications.

Dans quel but, le procureur de la République a-t-il agi de la sorte ? Je ne peux répondre avec précision à cette question. Certains journalistes se sont demandés s’il ne cherchait pas à protéger des gens haut placés dans la société, s’il ne s’agissait pas d’un complot politique. Un journaliste est persuadé que l’enquête a été orientée par le député de Morlaix, M. Cloarec151L’Ouest-Éclair, 16 février 1914. La Dépêche de Brest, quant à elle, dit : « J’ai l’impression, disait hier M. J.M. Cadiou que Pierre a été remis en liberté par ordre de la chancellerie parce que l’on craint qu’il ne fasse des révélations susceptibles de nourrir le scandale des poudres (…) et nous lui avons demandé s’il était exact que son mémoire pût compromettre des tiers et notamment un haut fonctionnaire du ministère de la guerre152La Dépêche de Brest, 20 mai 1914 ». D’autres pensent que Cadiou a été assassiné car il voulait se débarrasser de la tutelle allemande. Le fantasme des investissements allemands ou du complot politique est resté dans les esprits, faute d’avoir été vérifié.

Ces discussions n’ont de cesse d’alimenter les derniers jours du procès et l’attente du verdict. Aucunement prouvées, ces hypothèses ne font que renforcer l’image d’un crime mystérieux, au mobile flou. Arthur Bernède apporte cette conclusion : « Toujours est-il que le ou les assassins demeurent introuvables et que le mystère de la Grande Palud judiciairement ne fut jamais éclairci153Arthur Bernède, L’introuvable assassin…, op. cit., p. 31 ». On apprend ainsi, qu’en 1931, l’affaire Cadiou reste un des mystères en matière d’affaire criminelle.

Conclusion

L’affaire Cadiou, avant d’être une grande affaire criminelle, est surtout un grand mystère. Le crime de la Grande Palud a suscité un engouement national, et a bénéficié d’une publicité énorme de la part de la presse. Elle est sensationnelle dans son récit mais aussi dans les représentations qu’elle a engendrées. Le récit du crime, dense et pittoresque, n’a cessé d’occuper les esprits de la France entière. L’affaire Cadiou est devenue un sujet brûlant sur lequel, les professionnels du crime se sont exercés pendant de longs mois. C’est à eux que revient la popularité de l’affaire Cadiou.

Néanmoins, elle reste une histoire en deçà des grandes affaires criminelles surtout dans la figure du criminel. Louis Pierre n’a pas le charisme d’un Lacenaire. Et c’est là, le plus important. Cette affaire Cadiou, fait-divers local, s’est transcendée de par son retentissement et ses rebondissements. Localement important, ce fait divers est devenu un événement national. Il a occupé le devant de la scène pendant de long mois. Un crime dans la bourgeoisie locale, un mobile flou, les errements de l’enquête mais également les dérives de la presse et « la guerre des polices » sont autant de faits qui ont contribué à la longévité de l’affaire. Tous les ingrédients sont là pour susciter l’engouement. L’affaire Cadiou a su réunir les éléments qui font, qu’à travers les époques, la curiosité de l’opinion est exacerbée. C’est une constante. Aujourd’hui encore, le fait divers attire et fait parler.

L’enquête officielle, assistée de l’enquête journalistique, n’a pu éclaircir le crime de Louis Cadiou. Malgré un déploiement impressionnant de forces policières et de pseudos- enquêteurs, malgré la participation d’un nombre colossale de témoins, la justice a échoué dans la résolution de l’énigme. Le procès est d’ailleurs l’épilogue décevant, et non surprenant, de cette affaire qui a provoqué tant d’émotion et de curiosité. Mais au-delà, le récit de l’enquête a mobilisé les imaginaires sociaux. L’investissement des lecteurs a été total. On assiste à une profusion des récits. Le mythe de l’enquêteur est toujours bien vivant. Il est le héros auquel on s’identifie. Ainsi, lors de l’acquittement de Pierre, le journaliste enquêteur est à ses côtés pour recevoir l’ovation du public. La presse ne fait quant à elle, que structurer et entretenir ces imaginaires.

Cette affaire nous apprend beaucoup sur la mise en place des imaginaires collectifs. On comprend mieux comment est appréhendée une telle affaire par la population et les lecteurs. Le fait divers fait partie du lot quotidien de ces classes populaires. Il s’adresse au lecteur populaire. Le fait divers est un peu « l’opium du peuple ». Les discussions qu’il suscite est également un moyen de sociabilité. Il a donc un usage social. Le fait divers participe à une certaine cohésion de la société. A Quimper, tout le monde se regroupe autour du Palais de justice. L’idée est qu’il participe à l’élaboration de la mémoire collective.

Le prolongement dans la littérature s’est fait par l’intermédiaire du célèbre feuilletoniste, Arthur Bernède. Celui-ci a repris le récit du « mystère de la Grande Palud ». Le fascicule n’apporte rien de neuf, sinon des détails romancés, et ne fait que confirmer que la mémoire collective conserve ce crime comme un mystère. Un titre issu du Nouvelliste résume la situation d’après le procès. « L’ingénieur Pierre est acquitté mais le mystère de la Grande-Palud reste entier154Le Nouvelliste, 1er novembre 1919 ». Ainsi, après de longues années de procédure, il semble que l’affaire soit restée une énigme.

Mais qu’est devenue l’affaire Cadiou ? Est-elle tombée dans l’oubli ou au contraire est- elle devenue une référence ? Je ne peux y répondre. Néanmoins, j’ai pensé exposer les raisons supposées d’un oubli rapide à une échelle nationale. Au-delà du fascicule d’Arthur Bernède, on peut penser que les feuilletonistes ne se sont pas bousculés pour donner suite au doute formidable écho de cette affaire. D’une part, car la figure de Pierre n’a pas marqué. D’autre part, le fait qu’il soit reconnu innocent lui ôte un certain intérêt. De même, le crime n’est pas résolu. Enfin, le renouvellement perpétuel des faits divers, répondant à une certaine demande, ne laisse que peu de chance pour ce qui est du prolongement d’affaires criminelles locales. Au mieux, on y fera référence pour d’autres affaires. Le fait divers est avant tout un phénomène éphémère, sans cesse renouvelé. Localement, l’affaire est sans doute restée dans les mémoires, en faisant office de légende, mais au niveau national, celle-ci a fait place à de véritables « références » en matière d’histoire de la criminalité telles l’affaire Seznec, etc. Au lendemain du verdict, l’affaire Cadiou disparaît des colonnes de la une pour laisser place à d’autres faits divers. Dès lors, les discours discordants n’ont plus de tribune. L’affaire n’a donc plus d’audience. Il est possible que dans les esprits, les gens soient également passés à autre chose.

Landerneau a été le théâtre d’un crime mystérieux. La ville a été au centre de tous les regards et ce pendant des mois entiers. L’affaire Seznec viendra quelques années plus tard relancer les imaginaires sociaux dans ce même coin de la Bretagne et effacer totalement les vestiges de l’affaire Cadiou.

Sources et Bibliographie

I. Sources

1. Sources manuscrites

Archives départementales d’Ille et Vilaine
4M 523 Dossier de la Brigade Mobile de Rennes Affaire Cadiou 1914

Archives départementales du Finistère
4U 2 art 378 à 387 : Dossier d’Instruction affaire Cadiou (Année 1914)
4U 1/101 : Arrêts de la Cour d’Assises 1918-1919

2. Sources imprimées

BERNEDE Arthur, L’introuvable assassin : l’affaire Cadiou, Paris, Collection Crimes et châtiments, 1934, 32 p.

3. Les périodiques

La Dépêche de Brest : 4MI 101 58/59, Archives départementales du Finistère
Le Finistère : 4MI 21 31, Archives départementales du Finistère
Le Nouvelliste : 4MI 27R22 93, Archives départementales d’Ille et Vilaine
L’Ouest-Éclair : 2MI 949-952 et 2MI 969, Bibliothèque municipale de Rennes

II. Bibliographie

1. Ouvrages généraux

DUBIED Annik et LITS Marc, Le fait divers, Paris, PUF, 1999, 127 p.
LE GALL-SANQUER Andrée (dir.), Pays de Landerneau Daoulas, Association Dourdon, 2000, 210 p.
CHEVALIER Louis, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première partie du XIXe siècle, Paris, Hachette, 1984, 329 p.

2. Ouvrages sur la police et la justice

BARUCH Marc Olivier et DUCLERT Vincent (dir.), Serviteurs de l’Etat, une histoire politique de l’administration française, 1875-1945, Paris, Editions de la Découverte, 2000, 587 p.
BERLIERE Jean-Marc, Le préfet Lépine, vers la naissance de la police moderne, Paris, Denoël, 1993, 278 p.
BERLIERE Jean-Marc, Le monde des polices en France, Paris, Editions Complexe, 1996, 275 p.
CHAUVAUD Frédéric, Les experts du crime, la médecine légale en France au XIXe siècle, Paris, Aubier, 2000, 301 p.
EULOGE Georges-André, Histoire de la police, des origines à 1940, Paris, Plon, 1985, 376 p.
FARCY Jean-Claude, L’histoire de la justice française de la Révolution à nos jours, Paris, PUF, 2001, 342 p.
MATTHEYSES Ronan, La criminalité au travers des dossiers de la 13eme Brigade Mobile de Rennes (1911-1920), Mémoire de maîtrise, Université de Rennes, 2001, 175 p.
MICHEL Ludovic, La treizième brigade régionale de police mobile de Rennes ou la police judiciaire en Bretagne, Mémoire de maîtrise, Université de Rennes, 2000, 104 p.

3. Ouvrages sur la presse

BELLANGER Claude (dir.), Histoire générale de la presse française, de 1871 à 1940, Tome 3, Paris, PUF, 1969-1976, 687 p.
KALIFA Dominique, L’encre et le sang, récits de crimes et société à la Belle Epoque, Paris, Fayard, 1995, 350 p.
LAGREE Michel, HARISMENDY Patrick, DENIS Michel (dir.), L’Ouest-Eclair, naissance et essor d’un grand quotidien régional, Rennes, PUR, 2000, 201 p.

4. Ouvrages spécialisés sur les affaires criminelles et les faits divers

ARTIERES Philippe et KALIFA Dominique, Vidal, le tueur de femmes. Une biographie sociale, Paris, Perrin, 2001, 270 p.
AUGUSTIN Jean Marie, L’histoire véridique de la séquestrée de Poitiers, Paris, Fayard, 2001, 332 p.
CHAUVAUD Frédéric, De Pierre Rivière à Landru, la violence apprivoisée au XIXe siècle, Bruxelles, Brepols, 1991, 271 p.
CHAUVAUD Frédéric, Les criminels du Poitou au XIXe siècle, Poitiers, Geste Editions, 1999, 358 p.
DEMARTINI Anne-Emmanuelle, L’Affaire Lacenaire, Paris, Aubier, 2001, 420 p.
EDELMAN Nicole, Voyantes, guérisseuses et visionnaires en France 1785-1914, Paris, Albin Michel, 1995, 280 p.
ROUQUETTE Michel-Louis, La rumeur et le meurtre, l’affaire Fualdès, Paris, PUF, 1992, 110 p.