Le crime ne paie pas
Titre : Le crime ne paie pas : l’affaire Cadiou
Auteurs : Paul Gordeaux / Jean Albert Carlotti (Illustrations)
Nombre de pages : 7 pages
Publication : du 4 au 11 avril 1952
Journal : France-Soir
Source : BnF Gallica
Paul Gordeaux (1891-1974) est un journaliste, historien, critique, écrivain et humoriste. Il est l’auteur du mot « blablabla ». Jean Albert Carlotti (1909-2002) est un illustrateur et artiste-peintre.
La bande dessinée verticale « Le crime ne paie pas : l’affaire Cadiou » a été publié dans le journal France-Soir en 7 épisodes du 4 au 11 avril 1952. Le crime ne paie pas est une rubrique qui relate les affaires criminelles historiques qui paraît de 1950 à 1972. Les textes sont écrits par Paul Gordeaux et illustrés par différents dessinateurs.
Table des matières
ToggleLe crime ne paie pas (résumé)
Le texte s’ouvre sur la genèse de l’usine de fulmi‑coton de La Grande Palud, près de Landerneau (Finistère). Elle avait été créée avec des capitaux et techniciens allemands. Après des fournitures défectueuses mettant en danger la marine française (explosion du cuirassé Iéna), l’usine fut exclue des adjudications et les intérêts allemands se retirèrent officiellement. Le 27 décembre 1913, Louis Cadiou devint seul propriétaire.
Cadiou disparut le 30 décembre 1913, alors qu’il devait rejoindre sa famille à Paris. Les recherches débutèrent, alimentées par rumeurs (suicide, liaison, assassinat) et signalements contradictoires. Le 3 février 1914, guidé par une lettre racontant la consultation d’une voyante de Nancy, Jean‑Marie Cadiou découvrit le cadavre de son frère enterré près de l’usine. L’autopsie sommaire initiale (faite avec un sécateur) évoqua strangulation et égorgement ; une contre‑autopsie ultérieure par le Dr Paul conclut qu’une balle de revolver calibre 6 mm. avait fracassé la nuque, puis un simulacre d’égorgement avait été pratiqué.
L’ingénieur Pierre, directeur technique de l’usine, devint le principal suspect : motifs de disputes avec Cadiou, lettre ambiguë, possession antérieure d’un revolver de 6 mm., et quelques indices matériels (pioche, couteau). Il fut arrêté puis mis en examen.
Des expertises montrèrent des lacunes (absence de traces de sang sur certains objets, incertitudes sur les preuves). Pierre se défendit, fut mobilisé en 1914 et partit au front ; acquitté en 1919 devant la cour d’assises après témoignages appuyant son alibi et des doutes sérieux sur les preuves.
L’affaire resta officiellement non élucidée. Certains criminologues avancèrent l’hypothèse d’une opération menée par des intérêts allemands cherchant à récupérer ou contrôler l’usine après le retrait officiel de leurs capitaux : Cadiou, ayant refusé une offre de rachat, aurait été exécuté, puis son corps déplacé et mis en évidence pour faire porter la suspicion sur Pierre afin de faciliter une reprise de l’usine.
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I. La disparition de l’industriel breton Louis Cadiou. La découverte dans d’extraordinaires circonstances de son cadavre. Le martyre de l’ingénieur Pierre, injustement accusé pendant des années. Les ramifications politiques de l’histoire. Quel drame et, surtout, quel mystère fut cette retentissante affaire Cadiou
Le 27 décembre 1913, M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix, devenait seul et unique propriétaire de l’usine de fulmi-coton de La Grande Palud à trois kilomètres de Landerneau. Ce jour-là, en effet, il désintéressait Jean, François, Anne, Marie Cadiou, de proches parents ; Louis Gogé, Mme Richard, M. Henri Richard, des mais qui avaient investi des capitaux dans l’affaire…
Vieille de dix ans à peine, cette affaire avait déjà toute une histoire assez mouvementée. En 1903, un industriel allemand, M. Peter Theming [Temming], était venu trouver à Landerneau un homme d’affaires nommé Legrand, qui se trouvait avoir, d’une part, de précieux appuis politiques, d’autre part, une option sur le moulin de la Grande-Palud, à La Forest, au bord d’un bras de la rivière l’Elorn, dans une vallée déserte et boisée. Herr Theming [Temming]exposa son plan à Legrand. II voulait, à La Grande-Palud, créer une usine où l’on traiterait des déchets de coton, préalablement blanchis, appelés « linters », pour les transformer en poudre sans fumée, ou fulmi-coton. Bien entendu, M. Legrand serait, en nom, directeur de l’affaire. M. Legrand avait accepté.
L’usine avait été construite avec les capitaux allemands apportés par M. Theming [Temming] (et en partie fournis par le financier Falkelmann, de Mannheim) ; des ouvriers spécialistes avaient été amenés d’Allemagne pour mettre en train la fabrication. Et, à côté du prête-nom Legrand, un technicien assurait la direction de l’affaire : l’ingénieur Greiss, de Stuttgart, capitaine dans la Landwehr wurtembergeoise.
Grâce aux amitiés dont M. Legrand jouissait dans le monde politique, l’usine de La Grande-Palud n’avait pas tardé à obtenir des commandes de l’État pour les poudreries nationales. Et pendant plusieurs années, cette affaire allemande fournira — ô sainte candeur des administrations publiques ! — une partie du fulmi-coton utilisé pour ses obus par la marine française ! Mais des accidents inexplicables commencent à se produire dans nos escadres. Jusqu’au jour où une grande catastrophe arrive : le cuirassé « Iéna » saute ! On ne peut plus en douter : des malfaçons ont rendu la poudre B instable. Il peut se produire dans les soutes de nos navires des déflagrations spontanées de cet explosif. Un homme d’État, attentif et avisé, M. Henry Chéron, sous-secrétaire d’État, a dans ses attributions arsenaux et poudreries. Il fait faire une minutieuse enquête sur chaque fournisseur admis à soumissionner. Pour l’usine de La Grande-Palud, le rapport conclut : « Fournitures réitérées de matières défectueuses faisant courir le plus grand danger à notre marine, fraudes et collusions, livraisons de marchandises non conformes aux échantillons. » M. Chéron annule toutes les commandes faites à l’usine de La Grande-Palud, qui est désormais exclue des adjudications.
L’entreprise est, de toute évidence, condamnée, à moins qu’elle ne fasse peau neuve. Le capitaliste Falkemann retire ses fonds ; Theming [Temming] disparaît officiellement de l’affaire qui se transforme en société anonyme au capital de 256.500 fr. Les souscripteurs sont Louis Cadiou et un groupe de parents et amis qui à eux tous, apportent 136.500 francs. Les 120.000 francs restants, sans souscripteur avoué, c’est la part que Theming |Temming] garde, en sous-main, dans l’affaire. Herr Greiss s’en retourne au Würtemberg et le 19 mars 1909 l’usine a enfin un ingénieur français : M. Pierre.
Demain, suite de « L’Affaire Cadiou » : DISPARU !
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II. Depuis le 27 décembre 1913, l’ancien avoué Louis Cadiou est seul propriétaire de l’usine de fulmicoton de La Grande Palud, près de Landerneau. Elle appartenait jusque-là, en fait, à des industriels allemands. A cause de fournitures défectueuses qui mettent la marine française en danger (le cuirassé Iéna a sauté à cause de poudres B instables), l’usine de La Grande-Palud a été exclue des adjudications. Les Allemands ont dû se retirer officiellement de l’affaire. Et c’est ainsi qu’elle est revenue à Cadiou.
Devenu seul maître de l’usine de La Grande-Palud le 27 décembre 1913, Louis Cadiou, le 30 décembre, a disparu ! Il n’aura joui que quatre jours de son succès. Il aurait dû arriver le 30 décembre, en effet, à Paris, où sa femme et ses fils, externes à Stanislas, l’attendent, dans l’appartement familial, 91 bis, rue du Cherche-Midi. Le 31 décembre, ne voyant toujours pas venir son mari, Mme Cadiou commence à être inquiète.
L’après-midi, Mme Cadiou, n’y tenant plus, télégraphie à l’ingénieur Pierre. Pierre lui répond que, depuis le 29 décembre, il n’a pas revu M. Cadiou.
Le 1er janvier, Mme Cadiou voit arriver une lettre adressée à son mari. Elle a été mise à la poste, à Landerneau, le 30 décembre, à 2 heures de l’après-midi. Mme Cadiou l’ouvre. La lettre est de l’ingénieur Pierre, qui dit à son directeur :
« Vous avez oublié, en partant, de donner à la petite caisse l’ordre de me remettre de l’argent. Nous n’avons pas payé les ouvriers et j’ai des paiements personnels à effectuer. Je vous prie de me faire tenir 2.000 francs. » Les premiers jours de janvier passent. Toujours pas de nouvelles de Louis Cadiou.
Mme Cadiou alerte le préfet du Finistère, informe le parquet de Brest. La police entre en action.
Le 10 janvier, les journaux annoncent la disparition de M. Cadiou. Gros émoi en Bretagne. Les commentaires vont bon train. « Cadiou n’était que le prête-nom d’industriels allemands, disent les uns, qui ignorent les actes signés le 27 décembre. Écarté des adjudications officielles, menacé de faillite, Cadiou se sera donné la mort. » « Non ! affirment d’autres. La jeune dactylo brestoise qu’on a trouvée noyée récemment était sa maîtresse. Cadiou n’aura pas pu survivre à son amie. » « Vous n’y êtes pas ! disent d’autres encore. Cette dactylo s’est jetée à l’eau par pure neurasthénie. Du reste, Cadiou était bon époux et bon père. Il a été assassiné ! »
Un juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de la Noë, est chargé de l’affaire. Tout de suite, il est submergé sous le flot des dénonciations, des indications, des révélations fantaisistes et contradictoires. Un coiffeur de Landerneau lui apporte un boîtier de montre. « Je l’ai trouvé au creux d’un ormeau. C’est le boîtier de la montre de M. Cadiou ! » Voici des boutons de manchettes ramassés près de La Grande-Palud. Les boutons de manchettes de M. Cadiou, assurément ! Une lettre anonyme arrive : « Monsieur le juge, je puis vous révéler les auteurs du crime : un député, un juge de paix, un joueur de clarinette et deux femmes masquées, dont une de 33 ans ! » Par des moyens plus sérieux, l’enquête établit que Cadiou n’avait pas d’intrigue amoureuse, ni de soucis d’argent (il possédait 100.000 francs en banque à Brest, 10.000 à Paris). L’hypothèse du suicide perd du terrain. On commence à croire ferme à l’assassinat. Ce qu’il faut, avant tout, c’est retrouver Cadiou, mort ou vif. On cherche…
Demain, suite de « L’Affaire Cadiou » : LA VOYANTE DE NANCY
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III. Depuis le 27 décembre 1913, l’ancien avoué Louis Cadiou est seul propriétaire de l’usine de fulmi-coton de La Grande-Palud, près de Landerneau. Elle appartenait jusque-là, en fait, à des industriels allemands. A cause de fournitures défectueuses qui mettent la marine française en danger (le cuirassé Iéna a sauté à cause de poudres B instables), l’usine de La Grande-Palud a été exclue des adjudications. Les Allemands ont dû se retirer officiellement de l’affaire, c’est ainsi qu’elle est revenue à Cadiou. Le 30 décembre, Cadiou disparaît. Le juge d’instruction Bidart [Bidard] de la Noë est chargé de l’enquête.
Le matin du 3 février 1914, le juge d’instruction Bidart [Bidard] de la Noë reçoit un coup de téléphone : – Allo ! ici Jean-Marie Cadiou. Le frère de Louis Cadiou. Venez vite à Landerneau. – Il y a du nouveau ? – Oui, je viens de retrouver le corps de mon frère… – Où ça ? – Dans un champ près de La Grande-Palud. C’est toute une histoire ! Dépêchez-vous de venir ! »
A midi, accompagné de M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République, de plusieurs inspecteurs et gendarmes, M. Bidart [Bidard] de la Noë arrive a l’usine de La Grande-Palud. Jean-Marie Cadiou tend au magistrat instructeur une lettre que lui a envoyée de Pont-à-Mousson une parente par alliance, Mme Sainby [Sainpy]. Cette dame a eu l’idée d’aller consulter, sur la disparition de Louis Cadiou, une voyante de Nancy, Mme Camille.
Dans sa lettre, Mme Sainby [Sainpy] raconte ce que la voyante, après avoir consulté le marc de café, lui a répondu : « M. Cadiou a été assassiné. Le meurtrier est grand, châtain, barbu, âgé de trente à trente-cinq ans. Il a été aidé par un autre individu plus petit, qui faisait le guet. Un piège avait été tendu à M. Cadiou. Il buta dans une corde, tomba, et une fois à terre reçut un violent coup sur la tête, à droite, puis un autre dans le dos, mais ce dernier coup inutile : le premier coup a assommé Cadiou. Le crime a été commis vers quatre ou cinq heures. Il est inutile de chercher le corps de M. Cadiou dans l’eau. Il ne s’y trouve pas. Il est à droite du moulin au pied d’un talus, près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres, un peu de terre le recouvre. Il sera découvert et l’assassin pris.
Le juge et le procureur ont lu cette lettre avec stupéfaction. – Vous avez cru à ça ? demande M. Bidart [Bidard] de la Noë à Jean-Marie Cadiou. – Pas tout d’abord, répond celui-ci. Mais quand j’ai reçu un télégramme de Mme Sainby [Sainpy] insistant que je suive la piste de la voyante, j’ai longé le canal du moulin en sondant le terrain avec mon bâton ferré. En arrivant au coin d’un sentier, mon bâton a rencontré quelque chose, sous la terre. J’ai mis au jour un bout d’étoffe en grattant le sol, j’ai vu apparaître un cadavre. C’est celui de mon frère ; je le devine ; j’en suis sûr. La voyante a vu juste ! »
Magistrats, policiers, l’ingénieur Pierre, le Contremaître Bignard, quelques ouvriers de l’usine, tous marchent en groupe derrière Jean-Marie Cadiou, vers l’endroit où celui-ci a vu le cadavre. On pioche, on creuse. On extrait de la vase un corps. C’est bien celui de Louis Cadiou, revêtu d’un costume de cycliste. On retrouve son capuchon de caoutchouc. – Où est sa casquette ? demande M. Bidart [Bidard] de la Noë. – Elle doit être dans le capuchon », répond M. Pierre, Elle y est en effet. On la pose sur le visage du mort, que l’on ramène à La Grande-Palud. A mille kilomètres de distance, Mme Camille avait vraiment vu où gisait, mort, le disparu que toutes les polices recherchaient… Miracle de la clairvoyance, ou du hasard.
Demain, suite de « L’Affaire Cadiou » : ARRESTATION
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IV. Depuis le 27 décembre 1913, l’ancien avoué Louis Cadiou est seul propriétaire de l’usine de fulmicoton de La Grande-Palud, prés de Landerneau. Elle appartenait jusque-là, en fait, à des industriels allemands. A cause de fournitures défectueuses qui mettent la marine française en danger (le cuirassé Iéna a sauté à cause de poudres B instables), l’usine de La Grande-Palud a été exclue des adjudications. Les allemands ont dû se retirer officiellement de l’affaire. Et c’est ainsi qu’elle est revenue à Cadiou, qui la fait diriger par l’ingénieur Pierre. Le 30 décembre, M. Cadiou disparait. Le 3 février, sur les indications d’une voyante de Nancy, on retrouve son cadavre dans un bois.
On décide de faire procéder immédiatement à l’autopsie de Louis Cadiou. Au fond d’un obscur appentis, on lave dan une cuve le corps couvert de vase. Le médecin légiste qui était venu avec le procureur et le juge d’instruction s’écrie : « Allons, bon ! j’ai oublié d’emporter ma trousse ! Bah ! n’importe quel instrument tranchant fera l’affaire » Un voisin, le père Bonnefoy, offre son sécateur. Le médecin l’accepte. Et c’est avec cet outil qu’il taille, découpe, charcute le cadavre.
Contrairement à ce qu’avait vu la diseuse de bonne aventure de Nancy, Cadiou n’a pas été frappé du côté droit de la tête, mais au côté gauche, où un instrument contondant a fait une terrible blessure. L’autre coup n’a pas été donné dans le dos, comme le disait l’extra-lucide Mme Camille, mais à la gorge, où une affreuse plaie va de l’épaule au larynx. « M. Cadiou a été assommé, puis égorgé », déclare le médecin légiste en sortant de l’appentis où il vient de faire son examen.
Les magistrats se consultent. Déjà, ils ont eu un entretien avec M. Jean-Marie Cadiou, qui leur a dit : « Pour moi, l’assassin ne peut être que l’ingénieur Pierre. Il ne s’entendait pas avec mon frère ! » Ils savent que le contremaître Bignard a dit à M. Jean-Marie Cadiou : « Au nom du ciel, ne me laissez pas seul avec Pierre. Il me tuerait aussi ! » Sur ces vagues soupçons, qu’aucun commencement de preuve ne renforce, M. Bidart [Bidard] de la Noë s’est déjà fait une opinion. II s’avance vers l’Ingénieur : « M. Pierre, dit-il, je vous mets en état d’arrestation ! »
Malgré ses vives protestations, M. Pierre est menotté par les gendarmes. On le conduit à son domicile où magistrats et policiers procèdent à une perquisition en règle. On découvre un couteau à lame de serpe très propre et — pièce à conviction accablante, semble-t-il — une pioche à laquelle adhérèrent des poils, (Des poils de chat, déclarera, quelques jours plus tard, l’expert chargé de les examiner !) Et les magistrats verront une preuve morale de la culpabilité de Pierre dans le fait qu’il est l’amant de sa jolie servante Julia.
Enfin, le magistrat instructeur trouve un semblant de charge contre Pierre. L’ingénieur affirme avoir vu M. Cadiou pour la dernière fois le 29 décembre. Or, l’enquête établit que la femme de ménage de M. Cadiou a vu celui-ci à Landerneau le 30. D’autre part, un ouvrier de l’usine affirme avoir vu Pierre sortir le 30 décembre, vers 10 heures du matin, de l’usine en compagnie de Cadiou et se diriger en discutant avec lui vers le bois où l’on devait, le 3 février, découvrir le cadavre de l’industriel. « En admettant que mes souvenirs me trahissent, j’aurais parfaitement pu voir M. Cadiou le 30, sans que cela prouve que je l’ai assassiné », dit Pierre. « En effet, répond M. Bidart [Bidard] de la Noë, mais vous oubliez que le 30 décembre, à 2 heures de l’après-midi, vous avez écrit à M. Cadiou. Si vous l’aviez vu ce matin-là, cette lettre rédigée si peu de temps après votre séparation était destinée à vous créer une sorte d’alibi ! »
Demain, suite de « L’Affaire Cadiou » : UNE LETTRE ANONYME
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V. Le 30 décembre 1913, M. louis Cadiou, propriétaire de l’usine de fulmicoton de La Grande-Palud, près de Landerneau, disparait. Le 3 février 1914, sur les indications d’une voyante de Nancy, on le retrouve enterré dans un champ. Il a été étranglé puis égorgé. On arrête l’ingénieur Pierre.
Les choses se compliquent – « Vous êtes parti de La Grande-Palud le 30 décembre à 10 heures du matin en compagnie de M. Cadiou et, depuis, nul n’a revu vivant l’industriel ! » dit l’accusation à l’ingénieur Pierre. Mais des témoins viennent jeter le trouble dans l’âme du juge d’instruction. Ils ont vu M. Cadiou à la gare de Morlaix le 31 décembre.
On examine le contenu de la corbeille à papiers de Pierre. On y trouve roulé en boule, un accusé de réception adressé par le ministère de la Guerre à l’ingénieur. Celui-ci avait dénoncé au ministre diverses irrégularités commises par la direction de l’usine. Là, l’accusation marque un point. Le fait que Pierre ait dénoncé son patron prouve qu’il ne lui voulait pas de bien.
Peu à peu les relations entre M. Cadiou et M. Pierre apparaissent sous leur vrai jour. Par contrat, l’ingénieur était lié à La Grande-Palud pour dix-sept ans. Or, une usine concurrente, celle de M. Rocher, à Daoulas, avait fait d’alléchantes propositions à M. Pierre qui rageait de ne pouvoir les accepter. « — Et c’est pour cela que j’aurais tué M. Cadiou ? rétorque l’ingénieur. Sa mort n’aurait pas annulé mon contrat. » M. Bidart [Bidard] de La Noë obtient la preuve qu’un certain jour, au cours du précédent été, une très vive discussion avait mis Pierre et Cadiou aux prises. « — M. Cadiou était furieux contre moi, explique Pierre. Il avait appris que j’avais écrit au ministère et ne me le pardonnait pas. Moi, je n’avais fait cela que pour libérer ma conscience. Et je n’en voulais nullement à M. Cadiou. — Oui, réplique le juge, mais s’il avait décidé de vous congédier ? N’était-ce pas là un motif pour souhaiter sa mort ? — Non, riposte Pierre. S’il m’avait congédié, il eût comblé mes vœux, puisque j’aurais pu accepter la place avantageuse que l’on m’offrait à Daoulas.
On ne peut plus considérer comme sérieuse l’autopsie au sécateur faite par le médecin-légiste. On fait venir de Paris une autorité en la matière, le Dr Paul, déjà célèbre. Le 17 février, à Morlaix, il procède à une contre-autopsie. La macabre opération terminée, le Dr Paul déclare à M. Bidard de La Noë : « — M. Cadiou a été tué d’une balle de revolver, entrée dans la nuque et qui a sectionné, à sa partie supérieure, l’artère carotide. Voici cette balle. Elle est calibre de 6 mm. L’égorgement n’a eu lieu qu’après le coup de revolver. L’assassin a dû essayer de récupérer la balle, redoutable pièce à conviction. »
On félicite le Dr Paul de sa perspicacité. « Mon mérite, répond modestement l’éminent médecin-légiste, est restreint par une lettre anonyme, mise à la poste le 15 à Quimper et que j’ai reçue hier. » Le Dr Paul tend là lettre à M Bidart [Bidard] de La Noë qui lit, avec effarement : « Le Dr Rousseau, médecin-légiste, ne parait pas avoir suffisamment tenu compte de la section du cou, de son caractère, de sa nature, de son action… Le cadavre était-il exsangue ? La plaie était-elle superficielle ou profonde ? La plaie indiquait-elle une saignée faite à chaud ou une tentative de saignée faite à froid ? Dans le second cas, la section ne pouvait donner de résultat, et la plaie n’avait été faite que par ignorance de son effet négatif ou alors en connaissance de cause et pour égarer les recherches en attirant l’attention sur ce point. Quant à expliquer comme l’a fait le médecin-légiste, que cette plaie unilatérale avait eu pour objet de masquer la strangulation produite par une serviette, ce n’est pas admissible… » Cette lettre, visiblement écrite par un médecin, et un médecin qui en sait long sur l’affaire, signifie en bref : Cherchez à la base du cou. Tout le reste est mise en scène.
Demain, suite de « L’Affaire Cadiou » : LE VELO DOG
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VI. Depuis le 27 décembre 1913, l’ancien avoué Louis Cadiou est seul propriétaire de l’usine de fulmicoton de La Grande-Palud, près de Landerneau. Elle appartenait jusque-là, en fait, à des industriels allemands. A cause de fournitures défectueuses qui mettent la marine française en danger (le cuirassé Iéna a sauté à cause de poudres B instables), l’usine de La Grande-Palud a été exclue des adjudications. Les Allemands ont dû se retirer de l’affaire. Et c’est ainsi qu’elle est revenue à Louis Cadiou, qui la fait diriger par l’ingénieur Pierre. Le 30 décembre, M. Cadiou disparaît. Le 3 février, sur les indications d’une voyante de Nancy, on retrouve son cadavre dans un bois. L’industriel a été étranglé, égorgé, constate un premier médecin-légiste, qui fait l’autopsie avec un sécateur. L’industriel a été, en réalité, constate un contre-expert, le docteur Paul, de Paris, tué d’un coup de revolver dans la nuque. Le reste n’est que du camouflage. On arrête l’ingénieur de l’usine, M. Pierre, contre lequel on n’a que de vagues présomptions.
Les enquêteurs s’affairent. Il s’agit maintenant de prouver que Pierre possédait un revolver. On le prouve. A la fin de mai 1913, l’ingénieur a acheté chez l’armurier Marie, à Morlaix [Landerneau], un revolver du calibre 6 mm., système « vélo-dog » avec une boîte de vingt-cinq cartouches.
On demande à l’inculpé : — Qu’avez-vous fait de ce revolver avec lequel vous avez tué M. Cadiou ? — Je l’ai vendu l’été dernier à un commis-voyageur de passage dont j’ignore le nom et qui représentait une maison de conserves », répond Pierre. On ne retrouvera jamais ce commis-voyageur.
M. Bidart [Bidard] de la Noë envoie la balle qui a tué M. Cadiou à M. Grivolas [Grivolat], un armurier-expert de Saint-Etienne. Celui-ci établit que le projectile est une balle « vélo-dog » de 6 mm., de tout point conforme à celles que M. Pierre avait achetées chez l’armurier Marie. M. Bidart [Bidard] de la Noë triomphe !
Encouragé par cette expertise, M. Bidart [Bidard] de la Noë se décide alors — en avril ! — à faire procéder à un examen qui aurait dû être effectué dès les premiers jours. On envoie à M. Kohn-Abrest, chef du laboratoire de toxicologie, les vêtements, le couteau et la pioche de M. Pierre. De l’avis des médecins, M. Cadiou, en mourant, a saigné abondamment. Sur aucun des objets soumis à son examen, M. Kohn-Abrest ne trouve la moindre trace de sang ! Cette fois, M. Bidart [Bidard] de la Noë perd un point.
En ce qui concerne son revolver, M. Pierre persiste à soutenir qu’il l’a vendu pendant l’été de 1913. Mais une personne en relation avec l’ingénieur apporte au magistrat instructeur une lettre que Pierre lui avait écrite, peu de temps avant le crime, et, dans cette lettre, Pierre disait entre autres choses : « Je porte souvent sur moi un rigolo » C’est-à-dire un revolver. M. Bidart [Bidard] de la Noë triomphe de nouveau.
Demain, fin de « L’Affaire Cadiou » : DES LUMIÈRES SUR LA LANDE…
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VII. Le juge d’instruction Bidart [Bidard] de la Noë essaie de démontrer que l’ingénieur Pierre a assassiné, en décembre 1913, son directeur M. Louis Cadiou, propriétaire de l’usine fulmi-coton de la Grande-Palud, près de Landerneau.
Quand, en août 1914, la guerre éclate, les preuves décisives de la culpabilité de Pierre continuent à manquer dans le dossier de M. Bidart [Bidard] de la Noë. L’ingénieur est mis en liberté provisoire et s’engage au 13e d’artillerie de campagne. Envoyé au front, il s’y conduit valeureusement.
En 1916, Pierre profite d’une permission de détente pour régulariser devant M. le maire et M. le curé son union avec la jolie servante Julie, qui va être maman.
1919. La démobilisation. Pierre rentre dans ses foyers pour y apprendre que M. Bidart [Bidard] de la Noë est mort, mais que le dossier constitué sur l’affaire Cadiou par ce magistrat subsiste. Il a même été transmis par le parquet à la chambre des mises en accusation. Et celle-ci a décidé d’envoyer Pierre devant la cour d’assises du Finistère. Le 31 octobre 1919, Pierre, qui s’est constitué prisonnier quelques jours plus tôt, comparaît devant les jurés. Voici maintenant des témoins qui affirment que M. Cadiou était à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier 1914. Défendu par Me Henri Robert, Pierre est acquitté, aux applaudissements de la foule.
Mais alors, qui a tué l’infortuné M. Louis Cadiou ? Officiellement, on ne le saura jamais. Mais quelques-uns des criminologistes qui se sont penchés sur cette affaire célèbre sont arrivés à se faire une opinion. Ils n’ont pas négligé comme l’a fait le juge Bidart [Bidard] de la Noë, une déposition, recueillie pourtant par lui. En mars 1914, Mme Lespagnol et M. Miossec déclaraient en effet au magistrat instructeur que, dans la nuit du 27 au 28 janvier 1914, revenant, la nuit, en carriole de la foire de Lambézellec, ils avaient, en passant sur la route, à proximité de la Grande-Palud, remarqué des lumières qui couraient dans la lande comme des feux follets. Ne croyant ni aux korrigans ni aux poulpiquets, M. Miossec avait marché vers les lueurs suspectes. Au bruit de ses pas, elles avaient disparu. Or, l’endroit où M. Miossec et Mme Lespagnol avaient vu ces lumières était celui où, le 3 février, on devait retrouver le corps de M. Cadiou…
Et voici les conclusions de ces criminologistes : les Allemands n’avaient pas renoncé à reprendre le « contrôle » de l’usine de la Grande-Palud fondée par eux en 1903. A peine M. Cadiou était-il devenu, le 27 décembre 1913, le seul maître de l’entreprise, un groupe d’outre-Rhin avait secrètement offert de la lui racheter. M Cadiou avait refusé. On était revenu à la charge. De nouveaux pourparlers avaient été engagés. Et voilà pourquoi M. Cadiou, attendu à Paris par les siens, s’était attardé à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon. A la dernière entrevue, M. Cadiou ayant opposé à ses interlocuteurs un irrévocable refus, avait été tué d’un coup de revolver. Comme il respirait encore, on l’avait étranglé puis égorgé. Le corps avait été dissimulé dans les buissons. Mais, dans la nuit du 27 au 28 janvier, on avait apporté le cadavre, dans un champ voisin de l’usine. Puis par des avis anonymes adressés aux intimes du mort, on avait fait découvrir le corps. Du même coup on se débarrassait d’un gêneur, l’ingénieur Pierre, qui ne pouvait manquer d’être suspecté puisque, notoirement, il s’entendait mal avec M. Cadiou. L’usine privée de ses dirigeants, on devait, à la faveur d’une liquidation, pouvoir la racheter à bon compte. Et, à la mobilisation, il suffisait de faire sauter le viaduc de la ligne Paris-Brest, qui passe à quelques mètres de la Grande-Palud, pour isoler Brest du reste de la France…
