Les complaintes criminelles : La mémoire chantée du crime

Entre 1870 et 1940, parallèlement à l’essor des journaux, survit une tradition séculaire : celle des complaintes criminelles, également appelées « canards sanglants ». Ces courts récits, imprimés sur de simples feuilles volantes et vendus pour quelques centimes, étaient chantés sur des airs populaires lors des foires et des marchés. Par leur voix, les colporteurs transformaient le fait divers en un spectacle public, captivant les foules avec les détails du crime, la traque du coupable et l’inéluctable châtiment.

Le drame de Landerneau a ainsi généré une production lyrique remarquable :

  • Trois complaintes identifiées : Signées par les auteurs Berthou, Saïc et Ferdy, elles constituent aujourd’hui des témoignages rares de cette littérature de colportage.
  • Le rôle de la Dépêche de Brest : Fait exceptionnel pour un quotidien d’information, La Dépêche de Brest a choisi d’en publier deux dans ses colonnes, témoignant de la porosité qui existait encore entre l’information factuelle et la tradition orale.
  • Un écho littéraire : Preuve que l’affaire a marqué tous les milieux, une revue littéraire a publié, en 1920, un poème dont une strophe est directement consacrée à l’affaire Cadiou.

En transformant le drame en récit chanté, ces complaintes ont contribué à fixer l’affaire Cadiou dans la mémoire populaire, bien au-delà de la simple chronique judiciaire.

1er couplet
Un crime épouvantable
Faisant frémir d’horreur
Forfait abominable
A jeté la Terreur
A Landerneau dit-on
Et dans les environs.

2e couplet
Tout le monde le déclare
Qu’il n’y a pas de fugue
Qu’il y a crime c’est notoire
A l’usine de la Palud
On est bien près de voir
Découvrir ce crime noir.

3e couplet
Une vraie somnambule
Dont le nom est caché
A dit à une brune
Que vous le découvrerez
Derrière la Palud,
Sur le bord d’un fossé.

4e couplet
Averti la justice
Fut chose très pressée
Pendant que la victime
Que les curieux contemplaient
On la nettoie vivement
Pour partir sur le champ.

5e couplet
Cette pauvre victime
Dont le nom est connu.
Est venue à Landerneau
Pour acheter la Palud.
Mais un homme très jaloux
Lui a coupé le cou.

6e couplet
Les hommes de la loi.
Sont des gens très précieux
Qui ont cru bien voir,
L’assassin devant leurs yeux
Et aussitôt rentré
Ils l’ont de suite arrêté.

AVIS
Amis, soyez affables,
Toujours très charitables ;
Pour pouvoir fuir le crime
Être exempt de victime
Dîtes à votre cœur
D’écarter tout malheur.

J. Berthou.

Sources : BnF Gallica et crimino CORPUS

Le mystère de la Grande-Palud en la Forest (Près Landerneau) - Saïc

Paroles Saïc / Air la Paimpolaise

1
Ecoutez le récit lamentable
D’un crime commis près de Landerneau
Et cette affaire épouvantable
Fut relatée par les journaux
Tous vous avez lu
Le mystère de la Grande Palud.

Refrain
On recherche pendant cinq semaines
L’usinier de la Grande Palud
Dont la disparition soudaine
Fit grand bruit, qu’est-il devenu. ?

2
C’est à la fin de l’année dernière
Le trente décembre, à ce que l’on prétend
On le vit de son pas tranquille ordinaire
Vers le moulin se dirigeant
Puis sa trace fut perdue.
On ne le retrouva plus.

Refrain
Le lendemain soir, gare Montparnasse,
Sa femme attendait son retour
Le temps s’écoule la journée se passe
Il ne vint pas elle attendait toujours.

3
Enfin l’on fouille la rivière
A la Forest à Landerneau,
C’était l’espérance dernière
Que plusieurs qui croyaient que l’eau
Renfermait le secret
De cette affaire troublée

Refrain
Hélas l’Elorn resta muette ;
Et les jours succédaient aux jours
L’angoisse augmentait nulle enquête
N’aboutissait : Mystère toujours

4
Le frère de l’usinier avec courage
Surmontant sa grande douleur
Se mit aussitôt à l’ouvrage
Et n’aura de repose de grand cœur
Que lorsqu’il aura trouvé
Le corps de l’assassiné

Refrain
Car pour lui il n’y a pas de doute
Dès le premier jour il a crié
Son frère est mort coûte que coûte
Son cadavre sera retrouvé

5
Et dans la forêt solitaire
Avec un courage surhumain
Seul il s’en va scrutant la terre
Fouillant un bâton à la main ;
Tout à coup il pâlit,
Son être frémit.

Refrain
Le bâton s’enfonce dans la terre molle
Et horreur quand il le retira
A l’extrémité il s’y colle
Du lainage, jugez de son effroi

6
Son épouvante ne dura guère
Il se maîtrise et bravement
De ses deux mains fouillant la terre
Bientôt il aperçoit les vêtements
Et il reconnait
Ceux que son frère portait.

Refrain
Le commissaire de police
Aussitôt en fut prévenu
Vite il avisa la justice
Et s’en vint à la Grande Palud

7
A trois heures sur le lieu du crime
Le parquet de Brest étant arrivé
L’on fit exhumer la victime
Qui avait la gorge tranchée
Tous les spectateurs
Furent glacés d’horreur.

Refrain
Aussitôt on retira la terre
Qui recouvrait le corps infortuné
De la victime d’un bandit sanguinaire
Que nous souhaitons voir enfin arrêté.

8
Quand donc ce crime épouvantable
Sera-t-il châtié comme il convient
L’auteur du meurtre abominable
Ce bandit, ce lâche assassin,
Aura-t-il payé
Son terrible forfait

Refrain
Maintenant c’est encore le mystère,
Pas pour longtemps, il faut espérer
Que les juges feront la lumière
Et que le coupable sera enfin arrêté.

Sources : BnF Gallica et crimino CORPUS

Le mystère de la Grande-Palud - Ferdy

Nous reproduisons ci-dessous les « paroles de Ferdy » qui se chantent, avec accompagnement de guitare et d’accordéon, sur un air « Rêve de poitrinaire ».

I
C’est entre Brest et Landerneau
Qu’un drame étrange,
(Mystérieux comme un tombeau)
Qu’il faut qu’on venge
Le trente décembre dernier
Dix-neuf cent treize
Vit disparaître un usinier
Quel noir malaise

II
Pendant plus d’un mois l’on chercha
Mais point de trace
En vain partout l’on ne trouva
Rien d’efficace
Lorsqu’on apprit tout à coup
D’une somnambule
L’endroit où git M. Cadiou,
Sans préambule.

III
C’est, dit-elle, près du Moulin
Sous peu de terre,
Que l’enfouit son assassin
Alors son frère
Se rend tout près d’un petit bois
Cherche sans trêve
S’aperçoit que dans un endroit,
Le terrain lève.

IV
Il fouille. Il appelle. A ses cris,
Vite on arrive,
Bientôt l’on retire enfoui
Emotion vive,
Le corps du malheureux Cadiou
La gorge ouverte.
Qui donc, lui a tranché le cou ?
Ça déconcerte !

V
On arrête l’ingénieur
De son usine.
Malgré son calme extérieur
Tout l’incrimine,
Il a contre lui l’opinion
Pour lui s’aggravent
Hélas, toutes les présomptions :
Des faits très graves

VI
Sur le cadavre d’abord l’on fait
Une autopsie,
Qui ne prouva rien que l’on sait,
L’on apprécie,
Que la seconde fut bien mieux
C’est une balle
Qui a causé au malheureux,
L’issue fatale.

VII
Or, l’ingénieur possédait
De ce calibre,
Un revolver dont il jouait
Quant il fut libre,
Mais depuis son arrestation
Profond mystère,
Il n’est plus en la possession
De monsieur Pierre

VIII
S’il est coupable alors il faut
Prompte justice,
Avec le concours du bourreau
Sans artifice,
Mais si l’on craignait quelque erreur
Ce s’rait terrible,
Evitons cet affreux malheur
Si c’est possible.

Source : BnF Gallica

Revue musicale – Société internationale de musique - Mars 1914 - p. 74

ÇA ET LÀ
Folklore breton
Echos
Le trésor sacré de nos vieilles chansons populaires n’est pas, comme on pourrait le croire, soustrait aux fantaisies de la spéculation. Cet auguste capital continue, de nos jours, à fructifier mystérieusement et à subir les fluctuations de la Bourse de l’actualité. En ce moment, en Basse-Bretagne, une touchante et tragique complainte se chantonne, à la veillée, dans les chaumières. A la sortie de la grand’messe, à Plougastel-Daoulas, des bardes inspirés la redisent à la foule attentive. Un de nos amis, friand de vieilles légendes, voulut recueillir ce précieux document, mais il s’aperçut bientôt que les couplets qu’il notait pieusement étaient tout simplement le récit versifié de l’affaire Cadiou, exposé dans ses moindres détails !
C’est ainsi que s’enrichit le folklore de nos provinces : dans quelques siècles, cette complainte permettra, sans doute, à un nouveau Bataille d’écrire une nouvelle Lépreuse et à un nouveau Lazzari d’en tirer un drame lyrique !

Source : BnF Gallica

La brise, revue de littérature, de sociologie et d’art – 1920 – p. 161

Le Mois Fantaisiste

C’est un local particulier,
De discrétion reconnue,
Devant lequel on distribue
De jolis carrés de papier.

Citoyen plein de bon vouloir,
Et qui brûles de satisfaire
Les besoins de ton âme altière,
Electeur, passe à l’isoloir.

Malgré la troublante interview
D’une illustre sorcière,
L’antique terre du biniou,
Conserve son mystère ;
Mais on ne croit plus que Cadiou
Soit mort d’un coup de Pierre.

La Toussaint, les Morts, jours moroses.
La Muse du rimeur joyeux
D’un crêpe enveloppe ses roses
Et voile l’éclair de ses yeux.

De sa lèvre fuit le sourire.
Sur son luth dorment les accords,
Et grave, je l’entends me dire
La douleur des vivants, c’est le plaisir des morts.
Chœur de Parlementaires
(Musique de chambre)

AVANT

Noble électeur
A toi mon cœur,
A toi ma vie.
Dicte ta loi
Use de moi
A ton envie !

APRÈS

Ah ! dans ce bon
Palais-Bourbon,
La vie est douce
On est élus :
N’en f…ichons plus
Une secousse.

Source : BnF Gallica