Le Monde Illustré
Le Monde Illustré est un hebdomadaire national français, édité à Paris, qui paraît de 1857 à 1948.
Le journal a une ligne politique modérée.
Au total, cinq pages sur deux numéros évoquent l’affaire Cadiou avec des photos originales et de qualité.
Source : BnF Gallica
4 avril 1914 – n°2975 - p. 228 et 229
LE MYSTERE DE LANDERNEAU
(Photographies de notre envoyé spécial M. H. BERGERON)
Ne croyez pas qu’il soit trop tard pour parler du mystère de Landerneau… non certes… car l’affaire de la Grande-Palue commence à peine.
Sans doute, depuis trois mois, les enquêtes ont succédé aux enquêtes – des révélations sensationnelles ont été annoncées, puis contredites ; nos confrères quotidiens, avec un zèle qui les honore, ont tout fait, eux aussi ; que dis-je ? eux surtout, pour renseigner le public sur ce drame angoissant… extraordinaire. Hélas, ce fut peine inutile, puisqu’à l’heure actuelle, personne ne sait encore rien… absolument rien. On marche à l’aventure d’hypothèse en hypothèse, d’erreur en erreur, et c’est tout.
Envoyé spécialement par Le Monde Illustré, je suis allé tout là-bas, au fond du Finistère, pour documenter nos lecteurs. J’ai vécu pendant huit jours dans le cadre même de l’ « Affaire », interrogeant les témoins (dont beaucoup se contredisent), étudiant de mon mieux les versions déjà données, prenant note des déclarations nouvelles, etc…, etc…
Mais avant de me lancer dans des détails d’observation personnelle, il me faut brièvement résumer les faits :
En 1907, un comité allemand fondait à quatre kilomètres de Landerneau au lieu dit le Grande-Palue, une usine de blanchiment de coton, pour la fabrication des poudres de guerre. La direction technique de l’établissement fut confiée à un ingénieur, également allemand, M. Greiss. Mais les choses ne marchèrent que peu de temps, car des concurrents jaloux (paraît-il), prétendirent que la Grande-Palue fabriquait de mauvais produits qui compromettaient gravement notre marine, en raison des dangers des lacunes de manipulations premières étaient la cause.
M. Cloarec, député de Morlaix, qui avait déjà aidé à la constitution du premier groupe d’actionnaires, consentit alors, sur la demande des intéressés, à chercher dans ses relations un nouveau commanditaire, pour remplacer un membre de l’ancien groupe qui, inquiet sans doute, avait retiré ses capitaux, à la suite des bruits malveillants qu’on faisait courir sur l’usine.
C’est alors que M. Louis Cadiou entrait en pourparlers et par acte passé en date du 1er mars 1909, était nommé directeur de l’usine. M. Cadiou conserva l’ingénieur allemand Greiss à son service pendant plusieurs mois ; mais la campagne de dénonciation recommença de plus belle et, afin de faire cesser cet état de choses, M. Cadiou remercia M. Greiss, s’assura le service d’un ingénieur français, M. Pierre, et racheta les parts de ses actionnaires. Il devenait donc propriétaire, seul maître de l’établissement. A partir de ce moment, les affaires semblaient en bonne voie ; puisqu’au cours de l’exercice 1913, le chiffre des bénéfices réalisés atteignit 119.000 francs, pour un capital engagé de 256.500 francs.
Malheureusement, l’Administration de la Guerre fit savoir un jour à M. Cadiou qu’il était rayé à l’avenir du nombre des fournisseurs de l’armée, et qu’il n’avait donc pas à se présenter à l’adjudication suivante.
Ce fut pour l’usinier un coup d’autant plus terrible, qu’il venait d’acquérir, en prévision de la dite adjudication, pour 250.000 francs de matière première, qu’il ne savait plus comment écouler. L’idée lui vint de vendre la Grande-Palue. Des pourparlers s’engagèrent sans résultat, puis… subitement, M. Cadiou disparaissait le 29 ou le 30 décembre 1913, et sur les indications d’une somnambule de Nancy son cadavre était retrouvé 34 jours après, enterré dans un bois, à 600 mètres de l’usine.
L’événement, c’est le cas de le dire, fit grand bruit à Landerneau. M. Cadiou avait été aperçu pour la dernière fois, le 29 décembre disaient les uns, le 30 disaient les autres, sous le pont du chemin de fer voisin de l’usine. Il se dirigeait, vers les bois, en compagnie de son ingénieur et à partir de ce moment, il était impossible de savoir ce qu’il était devenu.
Le Parquet, après beaucoup d’hésitations, décida alors d’arrêter l’ingénieur Pierre.
Est-ce bien lui le coupable ? Très impartialement, je me propose d’étudier la question dans le prochain numéro.
H. BERGERON.
Extrait (mot à mot) de la déclaration dictée par la somnambule, grâce à laquelle on a découvert le cadavre : « Qu’on ne le cherche pas dans l’eau, il n’y est pas ; mais dans un talus, près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbre l’endroit est recouvert d’un peu de terre (à droite d’un moulin), pour cacher le corps….
11 avril 1914 – n°2976 - p. 243, 244 et 245
LE MYSTERE DE LANDERNEAU
(Photographies de notre envoyé spécial M. H. BERGERON)
Je n’ai pas la prétention de posséder la clé de ce mystère décidément trop embrouillé ; je ne veux dans cet article que me faire l’écho des bruits qui circulent ; que répéter fidèlement ce qui m’a été raconté pendant le cours de mon enquête. Laissons à la justice le soin d’apprécier les responsabilités et de punir le ou les coupables quand le moment sera venu.
Après avoir sommeillé plusieurs semaines, voici que l’instruction semble reprendre une activité nouvelle. Que résultera-t-il de tout cela ? Allons-nous enfin connaître la vérité ? Il n’est jamais trop tard pour bien faire, dit le proverbe ; certes, mais on peut émettre des inquiétudes, si l’on songe que M. Cadiou a disparu le 30 décembre 1913, que son cadavre a été retrouvé le 4 février 1914 et qu’aujourd’hui nous ne sommes pas plus avancés qu’au début de l’affaire.
Ce n’est pas sans appréhension que j’entre dans le vif du sujet, car un désordre fou règne dans les dernières déclarations des témoins… C’est un vrai maquis de contradiction, de désaveux plus extraordinaires les uns que les autres. On jongle avec les dates et les noms, on compromet sans soucis, on satisfait des rancunes ancestrales. Tout cela est écrit ou affirmé verbalement avec une assurance, qui déconcerte. Néanmoins, je vais essayer de procéder par ordre, afin de permettre à nos lecteurs de suivre sans trop de difficultés les nombreux événements qui ont suivi le drame.
Il nous faut revenir au 29 décembre, veille de la disparition de l’usinier.
Mme Leost, femme de ménage au service de M. Cadiou, déclare que son maître a passé la nuit dans l’appartement qu’il possédait à Landerneau ; le lendemain matin, 30, il la pria de préparer ses valises en l’informant qu’il partirait pour Paris le soir. « Voici 5 francs pour vos étrennes, dit-il, je vous enverrai d’autre argent demain. »
Le même jour, Mme Quemeneur qui tient un cabaret à quelques cent mètres de l’usine, voyait M. Cadiou passer sur la route vers 9 heures. « Je ne pus me tromper, affirme-t-elle, car j’étais en train de faire ma lessive. Il tombait de la neige à plein temps et il me semble encore voir M. Cadiou relever le capuchon de sa pélerine pour se garantir du froid qui était très vif. »
Le témoin paraît effectivement ne pas faire erreur car plusieurs personnes font des déclarations ana- logues.
Un petit pâtre de 14 ans 1/2, nommé Boulven [Boulben], qui gardait ses vaches à 50 mètres de là, prétend lui aussi avoir vu, le 30 à 9 heures, M. Cadiou, au moment où il allait s’engager sous le pont qu’il faut traverser pour aller à l’usine. Un fermier nommé Bonnefoy, très proche voisin de la Grande-Palue assure également avoir vu M. Cadiou, (la chose paraît impossible, car le témoin était absent ce jour-là.)
Quoi qu’il en soit, les témoignages sont suffisants pour prouver que M. Cadiou a dû arriver à son usine le 30, vers 9 heures du matin.
A partir de ce moment, les contradictions commencent. D’abord, Bignard, contre-maître, sans être très affirmatif, déclare qu’il était à la fenêtre d’un grenier, ouvrant sur la cour et qu’il a aperçu à 11 heures M. Cadiou, accompagné de Pierre, se dirigeant vers le pont du chemin de fer (comme pour sortir de l’usine).
Daulou [Dolou], le chauffeur, est plus précis à ce sujet, et soutient qu’il a vu, de la porte de la machinerie, ses deux patrons sortir ensemble. Il était 11 ou 11 h. 1/4. Par contre, tous les autres ouvriers de l’établissement prétendent que M. Cadiou est arrivé à 9 heures du matin, et qu’il est reparti tout seul presqu’aussitôt. Quant à Pierre, il n’aurait été aperçu par eux qu’à 11 heures 45 et il était également tout seul.
L’ingénieur Pierre, questionné, prétendit et affirme encore ne pas avoir vu du tout son Directeur ce jour-là…. Alors nous voici en plein mystère !!! Le pont traversé, trois routes se présentaient à M. Cadiou : l’une vers Landerneau, l’autre conduisant à la demeure de M. Pierre et la troisième lui permettant de s’engager dans le chemin forestier au bout duquel on a retrouvé son cadavre un mois après.
Quel itinéraire a-t-il choisi ? Personne n’a rien vu. Le petit pâtre était en train de déjeuner chez Mme Quemeneur qui avait elle-même terminé sa lessive ! !
Cependant M. Cadiou ne donna plus signe de vie. On fouilla les bois, on remua les taillis, on sonda la rivière l’Elorn, mais on ne trouva rien.
Trente-six jours se passèrent, lorsqu’un certain jour M. Jean-Marie Cadiou, tanneur à Brest, frère du disparu, recevait d’une parente de Pont-à-Mousson Mme Sainby [Sainpy], une lettre dans laquelle il était fait allusion aux déclarations de Mme Camille, somnambule de Nancy (extra-lucide, bien entendu), qui avait défini avec une précision étonnante l’endroit exact où devait se trouver le cadavre.
Voici tout au long le passage intéressant de cette missive que j’ai pu me procurer au Parquet, et dont je respecte le style. Il convient de noter que ce sont là des phrases dictées par la voyante et transcrites mot à mot.
« Il a bien été assassiné par un grand châtain, barbu, de 30 à 35 ans, aidé d’un autre plus petit, qui faisait le guet.
« On lui avait tendu un piège pour le faire tomber, comme une corde, vers 4 ou 5 heures.
« Une fois par terre, il a reçu un gros coup au côté droit de la tête, puis un autre dans le dos, mais ce dernier était inutile, le premier l’avait assommé.
« Qu’on ne le cherche pas dans l’eau, il n’y est pas, mais dans un talus, près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres, l’endroit est recouvert d’un peu de terre, à droite d’un moulin pour cacher le corps. « Il sera découvert et l’assassin pris.
« Ce crime a été commis par vengeance.
Voilà du « Merveilleux » ou je ne m’y connais plus. Tout dans cette déclaration est exact, à part l’allusion faite au petit bois, qui est presque une forêt (350 à 400 hectares).
Donc quelques jours après M. Jean-Marie Cadiou, partait pour la Grande-Palue, recommençait les recherches, et, grâce aux indications données…. trouvait le cadavre de son frère.
En courant M. Cadiou retournait à Landerneau, prévenait le parquet et le soir même 4 février, les magistrats aidés par les ouvriers de la Grande Palue et l’ingénieur Pierre procédaient à l’enlèvement du corps. La mort avait été occasionnée par une balle de revolver tirée dans la nuque et un coup de couteau qui avait ouvert la gorge.
Pierre fut arrêté, des charges accablantes pesaient et pèsent encore sur lui paraît-il. Examinons-les d’abord ; nous en viendrons à ses arguments de défense ensuite :
1° Pierre par un traité était tenu de rester au service de M. Cadiou pendant 10 ans ; en cas de rupture provoquée par lui, il ne devait prêter sa collaboration à aucune industrie analogue. Or Pierre était en relations avec une usine concurrente et sur le point d’y entrer comme ingénieur.
2° En ce qui concerne les dénonciations au ministère de la guerre, dont j’ai parlé dans le premier article il fut prouvé que c’était l’œuvre de Pierre. L’inculpé du reste le reconnut.
3° Pendant qu’on déterrait M. Cadiou, quelqu’un ayant dit en regardant le cadavre : « Tiens il est nu tête, où est sa casquette ?» Pierre instantanément répondit : « Dans le capuchon de la pèlerine » et effectivement elle s’y trouvait…
J’ai choisi à dessein ces trois charges qui me paraissent les plus importantes.
Mais l’ingénieur se défend de façon adroite :
En ce qui concerne les lettres de dénonciation par exemple, il déclare avoir agi en bon Français. D’après lui M. Cadiou se serait rendu coupable de très graves fautes et c’est alors que ne voulant, sous aucun prétexte, suivre son patron dans cette voie mais étant néanmoins lié à lui par un contrat, il aurait pris le parti de le dénoncer.
Pour la casquette, il affirme qu’il l’avait aperçue en remuant le cadavre quelques secondes avant qu’on lui ait posé la question…
A l’acte d’accusation qui dit que M. Cadiou a été entraîné dans le bois et que quelqu’un qui marchait derrière lui l’a tué d’un coup de revolver à la nuque puis, plusieurs heures après, est revenu lui trancher la gorge pour tâcher d’extraire la balle (le faux col de Cadiou ne portait en effet aucune trace de sang, il est donc certain que la plaie de la gorge fut faite post mortem), Pierre répond que M. Cadiou n’avait aucune raison d’aller dans ce bois et qu’il n’aurait jamais pu décider son patron à le suivre ; de plus le chemin était à l’époque absolument impraticable. Bref… Pierre se défend très bien et trouve réponse à tout – Est-ce lui le coupable ? je ne le crois pas !!
Mlle Julia Juzeau sa soubrette, qui partageait sa vie, est très affirmative : « Je connaissais ses moindres secrets me dit-elle, et puis voyons, Monsieur, je me serais bien aperçue de quelque chose ; cet homme-là n’a rien changé ni dans son allure, ni dans son attitude ». Tels sont les dires des témoins, tels sont les bruits qui circulent…
On pourrait écrire encore longtemps si l’on voulait étudier les coïncidences extraordinaires qui ont accompagné ce drame…
Que pensez-vous entre autres, de cette petite dactylographe dont on retrouva le corps dans la rivière de Morlaix, le jour même de l’enterrement de M. Cadiou ? Elle s’était suicidée parait-il ; mais d’aucuns prétendent (et il se disent bien informés) qu’elle était au courant de documents de la plus haute importance ?
Ne trouvez-vous pas drôle l’histoire de ce chasseur de bécasse qui, le 3 février, a vu ses deux chiens se désaltérer à 10 centimètres à peine du trou où soi-disant le cadavre de Cadiou devait déjà être… or les chiens n’ont rien senti ?? Pourtant, le lendemain le corps était découvert ??
Et ces toucheurs de bestiaux qui, le 27 janvier, ont vu en pleine nuit une lumière dans le bois à l’endroit exact où on retrouva l’assassiné… lumière qui s’éteignit dès leur apparition ??
Enfin, ces témoins oculaires, évidemment de bonne foi, qui déclarent qu’à l’autopsie le cadavre ne dégageait aucune odeur ?? Et l’on prétend qu’il y avait 36 jours que la mort avait fait son œuvre… Ah ! pour une affaire compliquée c’est une affaire compliquée que ce mystère de Landerneau ; aussi je ne doute pas que nos lecteurs comprennent pourquoi je me suis abstenu de tout commentaire, de toute opinion personnelle…
Mais c’est égal j’ai idée que si la somnambule de Nancy voulait… dormir encore, on finirait par tout savoir.
H. BERGERON.
