Ar Bobl
Ar Bobl est un journal hebdomadaire local français, édité à Carhaix, qui paraît de 1904 à 1914, avec un rayonnement sur l’arrondissement de Carhaix.
Le titre du journal signifie « le peuple » en français. Ses articles sont rédigés soit en breton, soit en français.
Tirage 1914 : inconnu
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 14 articles dont 0 en première page
1919 : 0 article
Hormis la presse morlaisienne, cet hebdomadaire finistérien est celui qui traitera le plus souvent et de la manière la plus approfondie l’affaire. On y relève d’ailleurs un trait d’humour, qui illustre l’esprit du journal, en affirmant qu’il est désormais établi que le facteur Boulier est « timbré ».
Table des matières
Toggle17 janvier 1914 – p. 3
LANDERNE
La Disparition de l’Administrateur de l’Usine de Coton-Poudre. L’usine de cellulose pour coton-poudre, dite de la Grande Palud, située à La Forest, eut, il y a quelque temps, à l’occasion des catastrophes de nos navires, son heure de célébrité. Un fait mystérieux la remet aujourd’hui en vedette.
M. Louis Cadiou, administrateur-délégué de cette importante entreprise, a disparu depuis le 28 décembre dernier. Voici les faits :
L’usine de la Grande-Palud, fondée avec des capitaux allemands, fut tout d’abord dirigée par M. Greiss, officier de réserve à Stuttgard. A la suite de débats sensationnels à la Chambre des Députés, M. Greiss était remplacé, en 1909 par M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix, proposé par M. Cloarec, député et avocat-conseil de l’Usine.
M. Cadiou résidait d’habitude à Paris, 91 bis, rue Cherche-Midi, avec sa femme et son enfant, mais il faisait de fréquents séjours à Landerneau.
Il était attendu à Paris le 31 décembre. Sa femme se rendit à la Sûreté Générale, qui fit faire des recherches de tous côtés.
On admet plusieurs hypothèses : celle d’une fugue ; celle d’un suicide ; et même celle d’un assassinat.
On s’arrête cependant à la fugue. On laisse supposer que M. Cadiou se serait rendu en Allemagne, à la suite de certaine affaire judiciaire pendante à propos de la livraison de wagons de coton-poudre au Ministère de la Guerre. Le principal propriétaire de la Poudrerie de Landerneau, est un allemand de Bull [Buhl], M. Tennise [Temming].
31 janvier 1914 – p. 3
LANDERNE
La disparition de Cadiou. L’hypothèse de crime ou suicide semble actuellement retenir l’attention. Des fouilles sont poursuivies dans l’Elorn et les bois des environs. L’usine de coton poudre a fermé ses portes.
17 février 1914 – p. 3
LANDERNE
On trouve le cadavre de M. Cadiou.
Le mystère de la Grande-Palud, au lieu de s’éclaircir, vient de devenir plus impénétrable. Fuite ou suicide du directeur de l’Usine ! Ni l’un ni l’autre. Hélas, Cadiou a bien été assassiné.
Son frère, M. Jean Cadiou, effectuait seul des recherches mercredi matin dans les taillis qui entourent l’usine, quand au bord d’un sentier, il aperçut un morceau de drap. Il remua la terre : le cadavre était là, placé sur le ventre, et recouvert seulement de 10 centimètres de terre !
Le Parquet est descendu sur les lieux après-midi. L’autopsie a démontré que Cadiou a eu la carotide tranchée, et a reçu en outre un coup de massue sur la tête.
L’ingénieur Pierre, contre-maître de l’usine, a été arrêté.
A son retour de Landerneau, M. J. Cadiou, frère de la victime, a fait des déclarations si catégoriques, qu’elles ne laissent aucun doute sur le sort réservé à l’ingénieur Pierre.
Depuis le début de cette triste affaire, nous dit-il, mon opinion était faite. Le meurtrier de mon malheureux frère ne peut être que l’ingénieur Pierre. Tout l’accuse. Ce matin, quand j’ai eu découvert le cadavre de Louis, il fut l’un des premiers prévenus et son attitude à ce moment n’a fait que confirmer mes soupçons, qui resteront des certitudes, malgré les dénégations possibles de l’intéressé… Pour moi, Louis a été attiré dans un guet-apens. L’endroit était merveilleusement choisi. Il est loin des regards indiscrets. Mon frère avait à voir des sources qu’il désirait capter. On lui aura assigné le 30 décembre un rendez-vous au carrefour voisin et de là il se sera rendu avec l’ingénieur dans le taillis où je viens de le retrouver… M. Pierre était là-bas la terreur de tous et ce matin même une personne refusait de rester seule avec lui pendant que je courais prévenir la gendarmerie de Landerneau.
M. Pierre est très grand et très fort. Il a pu accomplir le crime tout seul. Peut-être a-t-il des complices ? La suite nous l’apprendra.
A l’aide d’un couteau pareil à celui-ci (et ici M. Cadiou nous montre une lame recourbée dans un manche de bois) il a pu sectionner le cou de mon infortuné frère…. Je vous le répète, dès la première heure, mon opinion était faite. D’ailleurs le mobile du crime est visible menacé d’être chassé de l’usine, M. Pierre a voulu faire disparaître mon frère, qui le gênait et dont il rêvait sans doute de prendre la place. Le jour de la disparition de Louis, on a remarqué que, contrairement à son habitude, l’ingénieur a été absent de son bureau depuis une heure jusqu’à cinq heures de l’après-midi. »
14 février 1914 – p. 3
LANDERNE
Le crime de la Grande Palud
Lorsque l’on fut certain, par l’examen du cadavre de M. Louis Cadiou, que de toutes les hypothèses émises depuis un mois, celle du crime était justifiée ; lorsque l’arrestation de l’ingénieur Pierre eut été opérée, l’on put croire que la terrible énigme de la Grande Palud allait enfin être opérée. Plusieurs jours de patientes investigations, d’interrogatoires, de confrontations, n’ont apporté à l’enquête que des présomptions singulièrement fragiles.
Il serait hasardeux, à l’heure qu’il est, de de se porter garant de la culpabilité de Pierre.
Ce dernier conserve une bonne humeur, inaltérable, affecte une confiance et un sang-froid tels que ses pires détracteurs avouent en être quelque peu démontés et que l’on envisage sa mise en liberté.
Par ailleurs l’on sait que l’une des charges principales qui pesait sur lui a dû être abandonnée. La pioche tachée de sang découverte dans la remise, était tout simplement rongée par la rouille.
On s’est souvent aussi posé cette question : comment le crime fut-il commis ? Et l’on y a répondu de nombreuses et diverses façons.
M. Cadiou a-t-il été assassiné au moulin ou… ailleurs ? Fut-il ensuite transporté à l’endroit où on découvrit son cadavre ? Fut- il assassiné à cet endroit même ?
On s’étonne, en ce dernier cas, de n’avoir pas, en raison de la blessure, trouvé de traces de sang dans le chemin.
D’autre part, comment agit l’assassin ? Il est bien difficile de se faire une opinion sur ce point. En effet, lorsque le corps fut découvert, on s’aperçut avec étonnement que l’infortuné administrateur ne portait, à part son horrible blessure, aucune trace de violence, aucune ecchymose, que ses vêtements même n’étaient nullement en désordre. Incontestablement, il n’y avait pas eu lutte.
D’autre part, on n’a pu relever qu’une très petite tache de sang sur la chemise de la victime, qui cependant avait eu le cou horriblement sectionné.
D’autre part, il n’y avait point de sang sur les vêtements, le visage ou les cheveux Dès lors, comment expliquer le crime ?
M. Cadiou n’avait-il pas été chloroformé avant d’être tué ? On sait qu’en ce cas il eut été impossible, surtout après un si long temps, de découvrir des traces de cette manœuvre. A-t-il été étranglé d’abord ? On l’affirme, car Pierre est accusé d’avoir tué Cadiou le 30, et des témoins ont vu celui-ci à Morlaix le 31 ?
Tout cela n’est que mystère, et Cadiou a emporté dans la tombe le secret de cette horrible et ténébreuse affaire.
21 février 1914 – p. 3
LANDERNE
Le Mystère de la Grande Palud La disparition de M. Louis Cadiou continue à défrayer la chronique, chacun émit une opinion ; beaucoup étant contradictoires, l’instruction a paru quelque peu déroutée par ce casse-tête. La police ne semblait pas non plus très sûre d’elle-même. Voici les phases de cette troublante affaire.
A. Cadiou, directeur de l’usine de coton poudre de la Grande Palud aurait été assassiné le 30 décembre par son contremaitre, l’ingénieur Pierre, qui le jalousait et qui devait être congédié sans tarder…
B. L’ingénieur Pierre prétend être innocent, car il n’a pu tuer son patron, l’enterrer en quelques heures en plein jour, sans être vu de personne. Il affirme que son patron et lui vivaient en bons termes.
C. Le rapport du Médecin-Légiste Rousseau conclut que Cadiou est mort par strangulation et que le coup de poignard de la gorge a été donné après la mort.
D. Le cadavre de Cadiou, dit le même rapport, ne reposait dans sa fosse que depuis 15 jours au plus. Or, il a été découvert le 4 février, et était bien conservé, Cadiou n’a donc pas perdu la vie à cet endroit.
E. Des témoins sont venus dire : nous avons vu Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1er Janvier. L’un dit qu’il lui a causé.
F. Ça répond qu’il existe un sosie de Cadiou qui est clerc de notaire à Morlaix. La veuve Cadiou, qui demeure à Paris, ajoute que jamais son mari ne serait resté sans venir la voir un 1er Janvier, ou au moins sans lui écrire. Elle en conclut qu’il était mort le 30 décembre.
G. Cadiou avait une tante à Morlaix. Pourquoi ne l’a-t-il pas visitée ? S’il est venu à Morlaix, c’est donc qu’il y a été supprimé, ou qu’il s’est pendu chez un X mystérieux. Puis le corps aurait été transporté nuitamment à Landerneau. Cette hypothèse romanesque est accréditée par l’Ouest-Éclair, dans le but de mettre en cause une personnalité politique.
H. Le Nouvelliste de Bretagne renchérit en prétendant que Cadiou détenait des secrets importants, et que « l’or allemand » n’a pas été étranger à sa mort, l’usine qu’il dirigeait ayant été fondée avec des capitaux allemands.
I. La famille Cadiou a répandu le bruit que c’est une somnambule de Nancy qui l’a renseignée sur l’endroit où se trouvait caché le cadavre.
Ce truc est cause que beaucoup de personnes croient que la famille Cadiou n’a pas dit la vérité.
J. Le Parquet de Brest est saisi d’une demande de mise en liberté provisoire de Pierre. Il refuse.
K. Une nouvelle autopsie du corps est ordonnée. Elle est faite à Morlaix, lieu de la sépulture, par le Docteur Paul. Coup de théâtre : le Docteur retire une balle de la tête de Cadiou. Cadiou a été tué d’un coup de révolver, par derrière, en plein air, car son capuchon a été aussi percé.
L. On remet en cause l’ingénieur Pierre. On perquisitionne chez lui. Rien. Mais on constate la disparition du révolver que Pierre a acheté à Landerneau en juillet 1913 et du calibre de la balle trouvée dans la tête de Cadiou.
M. Interrogatoire de Pierre par le juge d’Instruction de Brest. Qu’est devenu votre révolver de 6 m/m ? Réponse Je l’ai cédé à un voyageur en huiles et savons.
– Qui est-il ? Je ne le connais pas et ne lui ai pas demandé son nom.
Cette mauvaise défense confirme les soupçons sur l’ingénieur.
28 février 1914 – p. 3
LANDERNE
Le Mystère de la Grande Palud
L’ingénieur Pierre a déclaré avoir vendu son révolver à un « voyageur en huiles et savons au mois de mars 1913, c’est-à-dire 10 mois avant le crime, alors que l’armurier Marie, de Landerneau, prouve par ses cahiers que Pierre l’acheta seulement en juillet 1913.
Or, il s’est trouvé justement un voyageur en huiles, savons et cafés, un sieur Thèvenot, qui a déclaré dans un café avoir rendu effectivement visite à Pierre, entre le 5 et le 15 janvier 1914, c’est-à-dire une dizaine de jours après la mort de Cadiou. Cette conversation de table d’hôte fut transmise aux journaux, exagérée, défigurée, et le pauvre voyageur, pour avoir eu la langue trop longue, s’est vu mettre en cause et obligé de se rendre à l’appel du juge d’instruction de Brest. Il a d’ailleurs affirmé que Pierre ne lui a jamais présenté son révolver, à plus forte raison qu’il n’a pu l’acheter.
L’échappatoire de Pierre parait donc de plus en plus fragile, et il n’y a plus rien de mystérieux dans le crime de Landerneau que l’intervention de la somnambule de Nancy.
7 mars 1914 – p. 3
LANDERNE
Le crime de la Grande-Palud
M. Louis Nicolas, juge au tribunal de commerce, a fait, en présence de deux de ses collègues, MM. Marfille et Bréus et deux avocats du barreau de Brest, MM. Adolphe Kernéis et Masseron, l’importante déclaration suivante :
On a dit que j’étais allé à Morlaix le 27 et le 31 décembre 1913, et que je ne savais à laquelle de ces deux dates j’avais rencontré M. Cadiou à la gare. Il est vrai que j’ai quelque peu hésité, mais cela tenait à ce que le juge d’instruction m’avait intimidé.
A l’heure actuelle, je suis absolument certain d’avoir vu M. Cadiou le 31 décembre, sur le quai de la gare de Morlaix ; je réponds de l’exactitude de mon souvenir, parce que j’ai salué M. Cadiou.
Le 27 décembre, j’avais les mains encombrées ; je portais un violoncelle et divers paquets, ce qui me mettait dans l’impossibilité de porter la main à mon chapeau.
Je me souviens parfaitement d’avoir levé mon chapeau et dit : « Bonjour, monsieur Cadiou », sans m’arrêter, car on m’attendait chez le notaire, M. Erussart [Erussard]. Mon associé, M. Le Meillé [Lemeillet], s’est peut-être entretenu avec M. Cadiou mais je ne puis l’affirmer.
14 mars 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Le labyrinthe
La mort de Louis Cadiou, l’usinier de la Grande Palud, ne semble pas encore prête à être expliquée. Deux thèses sont soutenues : la culpabilité de l’ingénieur Pierre ; l’innocence de Pierre.
I. La culpabilité de Pierre ressort des présomptions suivantes : Pierre avait dénoncé son patron au ministère de la Guerre ; Il avait signé un engagement dans une usine rivale qu’on devait fonder en face de la Grande Palud ; Il avait acheté un révolver de 6 m/m à Landerneau et n’a pu indiquer la façon dont il s’en est défait.
La balle trouvée dans la nuque de M. Cadiou était exactement semblable à celles que tirait le révolver égaré ou vendu par Pierre ;
Pierre est sorti avec son patron, le mardi matin 30 décembre, dans le bois de la Grande Palud ; Cadiou avait une pèlerine à capuchon en caoutchouc et l’on a trouvé cette pèlerine, trouée d’une balle, sur le cadavre enseveli dans le petit bois. Son attitude parut louche lors de la découverte.
II. L’innocence de Pierre ressortirait des témoignages de MM. Louis et Auguste Nicolas, de Morlaix, qui ont vu Cadiou à la gare de cette ville le mercredi 31 décembre ; de MM Cabon, télégraphiste et Caramour, adjudant de pompiers, qui l’ont rencontré le premier janvier et sont formels dans leurs affirmations.
M. Cadiou était vêtu alors d’un costume cycliste et ne portait pas sa pèlerine caoutchoutée.
Le 1er janvier, à 7 h. du soir, MM. Le Gall, père et fils, de Morlaix, et Graff, négociant, ont aperçu Cadiou à la gare de St.-Pol-de Léon. Il poussait sa bicyclette à la main. A ce train un billet de 2e classe a été délivré pour Rennes et une bicyclette, une seule, enregistrée.
Enfin, il paraitrait que le révolver acheté par Pierre n’aurait pu tirer la balle nickelée trouvée dans la tête de Cadiou, cette balle ayant 6 m/m 35 et M. Marie, armurier, déclarant avoir vendu un révolver de 6 mm tirant des balles à chemise de cuivre.
D’autre part, un des témoins les plus formels pour accuser Pierre, le fermier Bonnefoy, de la Grande-Palud, est revenu sur sa déclaration. Il s’est trompé, dit-il, il n’a pas vu Pierre le 30 décembre en compagnie de M. Cadiou.
On sait que Pierre dit que c’est le 29 qu’il sortit avec M. Cadiou.
Et enfin, cette lettre bizarre adressée à l’ingénieur détenu :
« Monsieur l’Ingénieur,
Il est regrettable, infiniment regrettable, que le secret professionnel m’empêche de vous fournir des précisions qui vous permettraient peut-être de faire éclater l’erreur dont je vous crois victime. Je vous souhaite bon courage et j’espère que votre innocence sera bientôt reconnue.
Croyez-moi votre tout dévoué,
L. BOULIER,
« Facteur-receveur à Blincourt (Oise). »
Interrogé par le Petit Parisien, M. Boulier a déclaré que, se trouvant le 4 janvier dans la salle des Pas-Perdus de la Gare Saint-Lazare, il vit quelqu’un qu’il connait très bien, et nommera au Parquet, grand, barbu, se diriger vers un petit monsieur brun et lui serrer la main en disant :
Bonjour, mon cher Cadiou !» Ce monsieur grand et barbu, dit M. Boulier, entretenait des relations avec l’usine de la Grande-Palud.
Joignez à cela la lettre anonyme reçue par le Dr. Paul pour lui dire de « chercher la balle », la sorcière de Nancy divulguant le lieu de sépulture, etc., etc. et l’on verra que cette affaire reste toujours aussi mystérieuse. Et si Pierre n’a pas tué Cadiou, qui l’a révolvérisé et qui lui a tranché la gorge et où ?
21 mars 1914 – p. 3
LANDERNE
Le Mystère Cadiou
On sait qu’un facteur de Blincourt (Oise) ex-candidat malheureux au conseil général, avait déclaré avoir vu Cadiou à Paris le 4 janvier. Il est prouvé maintenant que le pauvre facteur est « timbré » et qu’il a obéi à des haines politiques en désignant M. Panhard, maire de Blincourt, comme ayant dit à un individu, à la gare St-Lazare : Bonjour mon cher Cadiou !
Le directeur du laboratoire de toxicologie a reçu à Paris, provenant de Brest, les vêtements de M. Cadiou et ceux de l’ingénieur Pierre, ainsi que divers objets ayant été touchés par la victime et l’inculpé. Le résultat de l’expertise sera immédiatement transmis au magistrat instructeur.
Il faut s’attendre à un nouveau coup de théâtre.
11 avril 1914 – p. 3
LANDERNE
L’affaire Cadiou
On revient à l’affaire Cadiou après en avoir été distrait un instant par l’assassinat de M. Calmette par la femme Caillaux, laquelle a pu, l’autre jour, chose inique, déjeuner en tête à tête avec son riche et puissant époux dans l’intérieur de la prison Saint Lazare.
L’ingénieur Pierre dans son cachot s’est réparti l’autre jour de son calme habituel, il est quand on lui a dit qu’il avait écrit deux lettres à son patron, les 30 et 31 décembre, pour se créer un alibi. Il s’est récrié et a protesté contre cette allégation. Cadiou lui avait promis de lui envoyer un chèque de 2 000 fr. de Morlaix, où il devait s’arrêter avant de se rendre à Paris, il réclamait cette somme pour payer le personnel.
Il est probable que Cadiou, en effet, s’arrêta à Morlaix le 31 décembre. D’autres témoins le virent le 1er Janvier à la gare de St-Pol-de Léon.
Pourquoi n’envoya-t-il pas à Pierre le chèque pour les ouvriers, puisqu’il n’ignorait pas qu’il n’y avait pas d’argent pour cela à l’usine ? Ce serait qu’il avait l’intention de se suicider ?…
Cette hypothèse est repoussée par la famille. Mais d’après le docteur Paul, il faudrait peut-être s’y arrêter. En tous cas, les personnes qui virent déterrer le corps le 4 février affirment que ce n’était pas là un cadavre ayant séjourné 34 jours sous un peu de terre. Il eut été très décomposé.
On parle aussi d’une automobile qui aurait apporté fin janvier le corps à l’endroit où il fut découvert. Toutes les suppositions sont permises, le Juge d’instruction de le Brest n’ayant pas cru devoir éclaircir d’abord le coup de la somnambule.
Une émouvante confrontation a eu lieu mardi entre l’ingénieur Pierre et Madame Cadiou, le premier continuant à affirmer on innocence, la seconde persistant à voir en lui l’assassin.
25 avril 1914 – p. 3
LANDERNE
L’affaire Cadiou
M. Cadiou n’est pas mort empoisonné M. Kohn Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, qui avait été chargé par le Parquet de Brest d’examiner les viscères de M. Cadiou, vient de terminer ses travaux. Il va faire parvenir au Parquet un rapport dans lequel il conclut qu’aucun toxique ne se trouvait dans les viscères.
Il reste maintenant à M. Kohn Abrest à examiner le couteau, la pioche et les vêtements de Pierre ainsi que ceux de M. Cadiou. M. Kohn Abrest n’a reçu d’ailleurs qu’avant hier les vêtements que portait l’ingénieur Pierre le 30 décembre, jour où, d’après l’accusation aurait été tué M. Cadiou.
Nouvelles révélations sensationnelles
Le gardien d’usine Bossard a demandé à être de nouveau entendu.
Il ne peut plus, dit-il garder un secret qui lui pèse. Il est surtout désolé de voir attacher quelque importance aux pistes de Morlaix et de St-Pol.
Et voici ce qu’il a déclaré au juge Bidard :
Le 31 décembre 1913 il venait de St-Divy à l’usine par le bois, selon son habitude. Il avait neigé. Au carrefour des sentiers il a remarqué des empreintes de pas. Les traces aboutissaient à 2 mètres du ruisseau, à un petit espace que la neige semblait avoir épargné.
« Le 17 janvier, M. Lemez, inspecteur de la police spéciale, vint à l’usine et demanda à M. Bignard, le contre-maître, de lui donner pour guide un homme connaissant bien les environs. On me proposa cette mission que j’acceptai volontiers.
« Nous arrivâmes au fameux chemin creux. Je le suivis jusqu’à l’extrémité et, là, je fus pris à la gorge par une odeur nauséabonde de chairs en putréfaction. Très troublé, je m’éloignai.»
Craignant d’être soupçonné il ne dit rien. Mais il revint seul le lendemain 18 à l’endroit et vit une tête humaine à fleur de sol. Il la recouvrit de terre et s’en retourna, n’osant rien déclarer de peur d’être accusé.
Ce serait sans doute Bossard qui aurait renseigné la somnambule et la famille Cadiou.
L’innocence de Pierre devient de plus en plus problématique,
A la suite de ces déclarations, l’ouvrier Bossard a été arrêté. Ce Bossard ne semble pas des mieux équilibrés.
2 mai 1914 – p. 3
LANDERNE
L’affaire Cadiou
Le mystère de la Grande-Palud Pierre trahissait son patron
Le Matin a versé au dossier la lettre suivante que lui adressa l’ingénieur Pierre :
La Grande-Palud le 26 Aout 1913. Monsieur le rédacteur en chef,
J’ai conservé quelques numéros du Matin relatifs au scandale des poudres et à l’usine allemande de la Grande-Palud. Depuis cette époque, j’ai percé le secret de cette usine, dont je suis devenu le directeur technique. Les Allemands fournissaient du coton de bonne qualité pour alors ; maintenant, la qualité est la même, mais par des truquages d’écritures le directeur de l’usine de la Grande-Palud, M. L. Cadiou, s’est fait payer deux fois quelques fournitures de coton, quitte à rémunérer les employés de la poudrerie d’Angoulême, ses complices. Les étrangers agissaient honnêtement, mais c’étaient des Allemands. Le Français qui leur a succédé vaut-il mieux ?
J’ai prêté, sans le savoir, mon concours à ces agissements délictueux. Pour réparer ma faute, j’ai discrètement mis les autorités compétentes au courant des choses ; une enquête très sérieuse a été faite ; elle a établi des culpabilités, mais elle en a établi de trop. Comme diverses personnalités (dont M. Cloarec, député), sont atteintes indirectement par cette affaire de concussion, je crains qu’elle ne soit résolue par des pots-de-vin.
J’estime qu’il est le mon devoir, en pareil cas, de vous demander de bien vouloir éclairer le peuple français pour que justice se fasse.
Vous trouverez les meilleures informations auprès :
1 De M. A. Paurion, entrepreneur de déchargement à Angoulême-Sillac (poudrerie) ; comme il est presque illettré, c’est lui qu’on essaie de transformer en bouc émissaire.
2 De M. Goude, député de Brest, qui se tait pour ménager certains intérêts privés (1)
3 Je serais heureux ne m’entretenir avec un de vos rédacteurs, sur rendez- vous discrètement pris au préalable.
M. Paurion a divulgué cette affaire pour se disculper ; je m’étonne que la presse ne s’en soit emparée déjà. Tachez cette fois de ne pas laisser le meilleur morceau à l’Action.
Je vous prie de m’excuser de la liberté que j’ai prise de vous écrire et d’agréer, monsieur, mes bien sincères salutations.
L. PIERRE,
Ingénieur E. C. P. au manoir de la Grande-Palud, près Landerneau (Finistère).
Un témoignage important
Le Juge d’instruction a reçu aujourd’hui, à Landerneau, le témoignage d’une lavandière nommée Hémery, qui est persuadée d’avoir rencontré le 30 décembre dernier, vers trois heures après-midi, MM. Pierre et Cadiou ensemble dans les bois de la Grande Palud. L’ingénieur sera confronté vendredi avec cette lavandière.
9 mai 1914 – p. 3
LANDERNE
L’affaire Cadiou
M. Bidard de la Noé a fait amener à son cabinet Jacques Bossard, l’ancien veilleur de nuit de la Grande Palud. Il avait été arrêté le 23 avril dernier à la suite de la déclaration retentissante que l’on sait. Le juge, une dernière fois, a procédé à l’interrogatoire du prévenu, cherchant à lui faire préciser ses précédentes déclarations. Bossard, que son séjour au Bouguen a rendu sage, est revenu sur tout ce qu’il avait dit antérieurement.
Il affirme maintenant par conséquent qu’il n’avait pas trouvé le 18 janvier le cadavre de M. Cadiou dans les bois de la Forest. En présence de cette attitude qui ne faisait d’ailleurs que confirmer ce que Bossard avait dit la semaine passée, le magistrat instructeur s’est décidé à remettre le journalier en liberté provisoire.
M. Cloarec, député, a été entendu mardi par le juge d’instruction au sujet de son intervention comme avoué dans la constitution de la fabrique de coton-poudre de Landerneau. Il a précisé son rôle et fait justice des calomnies répandues contre lui. M. Cloarec a exposé les motifs qui lui avaient fait croire à la culpabilité de l’ingénieur.
13 juin 1914 – p. 3
LANDERNE
Le Mystère de la Grande Palud
« La balle qui tua Cadiou, dit l’armurier-expert Grivolat, de Saint-Étienne, dans son rapport au Parquet, est bien réellement une balle velo-dog de la Cartoucherie française ; cette balle est en tous points conforme à celle vendue par l’armurier Marie à l’ingénieur Pierre.
« La particularité signalée à l’extrémité du blindage de la balle Cadiou concorde parfaitement aussi avec la même particularité relevée sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que cet armurier a certifiées conformes à celles vendues par lui à l’inculpé Pierre, en mai 1913. »
Telles sont les conclusions de l’Expert qui on le voit, ne sont pas favorables à l’accusé Pierre, dont le révolver court toujours dans la poche de l’anonyme marchand d’huiles et savons qui le lui acheta, quelques mois avant le crime, affirme l’ingénieur.
