Manchette du journal La Résistance Croix de Morlaix, édition de janvier 1914

La Résistance est un journal hebdomadaire local français, édité à Morlaix, qui paraît de 1885 à 1942, avec un rayonnement sur l’arrondissement de Morlaix.
Le journal a une ligne politique catholique et royaliste.
Tirage 1914 : inconnu
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 24 articles dont 10 en première page
1919 : 5 articles dont 0 en première page
À l’approche des législatives d’avril 1914, le rédacteur Henry Bameule instrumentalise l’affaire Cadiou pour discréditer le député Cloarec, transformant ce fait divers en un véritable enjeu politique au cœur de Morlaix.

Source : Archives départementales du Finistère

Au service de l’Allemagne ?
M, Cadiou disparaît
M. Cloarec veut absolument qu’il y ait eu crime…
Pourquoi ?

L’affaire Cadiou est devenue l’affaire sensationnelle du département, de Ia province – on pourrait dire : du pays. Mardi une collection « d’envoyés spéciaux » de divers journaux parisiens s’abattait chez nous et se livrait dans un café de la ville, aux joies du reportage. Les parquets de Brest et de Morlaix se trémoussent, la police ouvre un quart d’œil, la Sûreté générale délègue ses meilleurs limiers, de Paris et de Rennes, pour trouver – qui et quoi ?
Qui ? M. Cadiou, ancien avoué de Morlaix, directeur de l’usine de fulmi-coton de la Grande Palud à Landerneau.
Quoi ? la raison de la disparition, depuis le 31 décembre 1913, de ce même M. Cadiou.
Lisez les multiples interviews, racontars et ragots des quotidiens. C’est un salmigondis d’informations contradictoires et ahurissantes.
M. Cadiou a disparu le 31 Décembre de la région. Il devait arriver chez lui à Paris, le 1er Janvier. Or il n’y est point parvenu.
Fait à signaler : Sa femme disait par télégramme, dès 1er janvier, à 2 h. de l’après-midi, à la police de Rennes, sa conviction qu’on avait assassiné son mari.
Cette préoccupation conjugale n’a pas empêché les journalistes lancés sur la piste d’un homme connu dans toute la région, d’émettre diverses hypothèses.
Ils ont d’ailleurs été largement aidés dans leur besogne par les informations extravagantes venues de tous côtés : Brest, St-Pol-de-Léon, Landerneau et Morlaix.
Nous nous garderons, nous, d’émettre une nouvelle hypothèse ; nous tenons, simplement, après avoir exposé les faits, à noter ce qui ressort nettement de la lecture des journaux petits et grands, en cette sombre affaire.
Et d’abord y a-t-il une affaire Cadiou ? ou une affaire Cloarec ? Il ne s’agit pas ici de politiquailler – mais d’entendre exactement ce que l’on dit.
Et voici ce que disent Ouest-Eclair, Dépêche, Petit Parisien, etc., d’accord sur ce seul point :
L’usine de fulmi-coton de Landerneau, appartenant en fait à un Allemand Petter [Peter] Temming, eut besoin, en 1908, d’un directeur : mais pour soumissionner dans les différents marchés français, il était nécessaire que le directeur fût un Français. Or la maison Temming pria M. Cloarec, député de Morlaix, de lui trouver ce directeur. Et M. Cadiou fut nommé. M. Cloarec – quoi de plus naturel ? – avait placé à la tête de l’usine allemande son ami M. Cadiou.
Comment marcha l’affaire du fulmicoton ? Voilà qui ne regarde guère l’opinion publique et par suite la presse.
On raconte à Landerneau, que M. Cadiou eut, en ces derniers temps des difficultés avec le ministère de la guerre, avec la poudrerie d’Angoulême… C’est possible : mais la comptabilité de l’usine arrêtée au 31 décembre, ne prouve nullement – bien au contraire – que la situation fut mauvaise.
Alors ? pourquoi M. Cadiou, ayant un foyer où, assure-t-on, il vivait heureux, a-t-il néanmoins disparu ?
Il était neurasthénique disent ses amis : il fut somnambule ajoutent ses anciens camarades de collèges.
Ensuite ?
S’est-il tué ? a-t-il été tué ? a-t-il fui ?

Et c’est ici qu’intervient M. Cloarec.
« Il s’est tué ! » déclare sur tous les quais de gare, de Brest à Guingamp, M. le député de Morlaix. « Et ceux qui ne pensent pas comme moi, ajoute Cloarec, ceux-là sont des ennemis de M. Cadiou.
Les journaux qui n’admettent pas l’hypothèse du crime sont achetés ! »
« Achetés » ?
Achetés par qui ? s. v. p.
Car pas n’est besoin d’accuser M. Cadiou de malversation pour admettre l’hypothèse du départ subreptice. Il suffit de se rappeler que M. Cadiou est neurasthénique pour supposer qu’il est parti à l’aventure et qu’il reviendra quand la presse parlera d’autre chose – ou plus simplement quand il sera à bout de ressources.
Eh bien ! pas du tout. M. Cloarec sait, M. Cloarec affirme : « On l’a tué » ! Pour un peu, notre député désignerait l’assassin.
Voilà qui est, vite dit.
Et pourquoi M. Cloarec veut-il absolument qu’il y ait eu crime ? Pourquoi ne daigne-t-il même pas envisager une autre hypothèse ? Pourquoi a-t-il catéchisé ses amis au point que nombreuses sont à Morlaix les personnes « bien informées » qui vont répétant la phrase du député : « Sûrement, il y a eu crime ».
Et pourtant l’hypothèse du crime est plus que discutable.
Si cadavre il y avait, on l’aurait déjà retrouvé sans doute : or on ne retrouve rien.

Que l’ami du député soit à Paris ou en Allemagne chez ses patrons – qu’il soit vivant ou mort – cela intéresse surtout sa famille et ses amis.
Mais ce que le « drame de la Grande Palud » a appris, aux électeurs de M. Cloarec c’est que leur député est le protecteur d’une usine allemande.
Non ! s’indignera M. Q-M. ?
Comment ? M. Cloarec court à Colmar s’occuper des affaires d’une maison allemande. Il case un homme de paille à la tête d’une usine allemande… Il est l’ami de la maison.
… Et en admettant (et nous souhaitons pour la femme et les enfants de M. Cadiou qu’il n’en soit pas ainsi) en admettant que demain on retrouve le cadavre du disparu, il restera toujours cette énigme qui, n’en déplaise à la grande presse et à tous les protégés ou protecteurs de M. Cloarec, est la véritable énigme de la Grande Palud : « Pourquoi ce Cloarec, député français avocat-conseil de l’usine Cadiou-Temming, veut-il absolument qu’il y ait eu crime… et ne veut-il pas même admettre une solution contraire ou voisine ? »
C’est la question intéressante à solutionner sans même parler de ce petit point qu’il faudra régler un jour ou l’autre : le grand patriote Cloarec, celui-là même qui montrait tant d’enthousiasme (en paroles du moins) pour la loi de 3 ans était, en France, le truchement, l’homme de confiance d’un industriel allemand fabriquant des produits destinés à la défense nationale.
Eh ! cela ne signifie rien, me dira-ton ?
Evidemment… Evidemment…
Henry BAMEULE

24 janvier 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou
Toujours pas la moindre nouvelle au sujet de cette histoire. Le parquet semble déjà l’avoir classée avec une précipitation curieuse.
Mais il convient d’enregistrer la protestation de Madame Cadiou qui déclare formellement que l’usine n’appartenait plus à aucun industriel allemand.

31 janvier 1914 – p. 2

Le Mystère de la Grande Palud

Sur la demande de Mme Cadiou, des recherches ont été entreprises sous la direction de M. Mennessier, commissaire spécial, et de ses collaborateurs, à l’effet de retrouver le cadavre de M. Louis Cadiou, que l’on pourrait supposer envasé aux alentours de l’usine de la Grande-Palud ou dans l’Elorn.
Des commissaires spéciaux, montés dans une barque conduite par l’un des pilotes du port, ont fait procéder à l’aide de gaffes, à des sondages nombreux, particulièrement dans le voisinage de l’usine et près des barrages constitués par des fagots et destinés à combattre l’envasement.
Ces recherches, bien que minutieusement exécutées, n’ont donné jusqu’ici aucun résultat

7 février 1914 – p. 1 et 2

Procédés de Polémique

Sous le titre « Loyauté » l’Éclaireur écrit le 31 Janvier 1914 :
« Le rédacteur de la Résistance s’est bien gardé de reproduire la lettre adressée à la Dépêche de Brest, dans laquelle Mme Cadiou affirmait la fausseté des bruits mis en circulation, au sujet de la propriété de l’usine. »
Or, on lit dans la Résistance du 24 Janvier 1914 :
« Il convient d’enregistrer la protestation de Madame Cadiou qui déclare formellement que l’usine n’appartenait plus à aucun industriel allemand. »

Ayant résumé ses dires des grands quotidiens, nous devions résumer la lettre de Mme Cadiou. Ce que, on le voit, nous avions fait huit jours avant que l’Éclaireur vienne ajouter un mensonge à ses autres mensonges.
Mais pour les anonymes rédacteurs de la feuille maçonnique morlaisienne, « mentir » se traduit délicatement par cet euphémisme « faire de la polémique. »
Ces Messieurs… polémiquent avec un art qui dénote une longue habitude.
H. B

Le Drame de la Grande Palud
L’AFFAIRE CADIOU EST CLOSE…
RESTE L’ASSOCIATION TEMMING-CLOAREC.

Le cadavre de M. Pierre [Louis] Cadiou, directeur de l’usine de la Grande Palud, disparu depuis le 30 décembre 1913, a été retrouvé mercredi 4 février 1914, enterré dans un bois, à quelques centaines de mètres de l’usine. L’assassin avait égorgé puis dévalisé sa victime.
Et peut-être n’aurait-on pas retrouvé le cadavre d’ici longtemps, si le frère du disparu n’avait reçu une lettre d’une prétendue cartomancienne de Nancy, donnant les détails les plus précis sur le lieu du crime, la façon dont il avait été accompli, enfin sur le criminel présumé lui-même. Si bien que l’on ne doute pas aujourd’hui que la cartomancienne si bien informée soit tout simplement une personne de l’entourage de M. Cadiou à Landerneau, ayant réuni à coup sûr tous ses renseignements, mais par crainte de représailles, n’osant les utiliser que sous cette forme indirecte de quasi-anonymat.
Quoiqu’il en soit, M. Pierre, ingénieur de l’usine, a été mis en état d’arrestation : il affirme d’ailleurs énergiquement son innocence.

On sait combien celle triste affaire ému l’opinion publique, il y a un mois.
De toutes les hypothèses, celle du crime était la moins généralement admise. On parlait volontiers, en dépit des protestations des intimes, de fuite ou de suicide. Au reste, ainsi que nous l’écrivions ici même le 17 janvier, « pas n’était besoin d’accuser M. Cadiou de malversation pour admettre l’hypothèse du départ subreptice. Il était neurasthénique : et ce fait suffisait à expliquer une brusque disparition momentanée ».
Mais nous disions aussi et nous le répétons : cela, c’est l’affaire Cadiou, un fait-divers navrant pour la famille et les intimes.
Reste l’affaire Cloarec.

Or, celle-là reste entière.
Dans ce même numéro de la Résistance, où nous résumions les hypothèses émises par la Dépêche, l’Ouest-Éclair et le Petit Parisien, nous ajoutions : « Comment se fait-il que M. Cloarec, député français, soit, en France, l’homme de confiance, l’avocat-conseil d’un industriel allemand » ?
Voilà l’anomalie que la disparition, la mort de M. Cadiou vient rappeler. M. Cadiou devint récemment seul propriétaire de l’usine ? c’est entendu. Mais sous une direction précédente, M. Cloarec fut l’avocat conseil de l’usine allemande de Landerneau ainsi qu’il l’a reconnu volontiers lui-même. Et M. Cadiou fut pris comme directeur, en 1908, sur la recommandation de M. Cloarec, l’usine appartenant encore, affirmait récemment M. Legrand, à des industriels allemands.
« Eh ! certainement, pourrait répondre M. Cloarec. Je suis avocat.
Une Compagnie, une Société me prend comme conseil : pourquoi refuserais-je ? C’est une société allemande ? Soit, mais j’exerce ma profession sans distinction de parti ou de nationalité. »
– Oui, M. Cloarec aurait parfaitement raison, s’il était uniquement avocat. Mais pourrait-il affirmer que M. Temming et l’usine allemande de fulmi-coton l’auraient choisi comme leur conseil, de préférence à des membres du barreau de Brest, voire de Paris, s’il n’avait été en outre et surtout député.
Ce n’est pas l’avocat de province, mais le député gouvernemental devant avoir et ayant des relations dans les ministères, que l’on prenait comme homme d’affaires habituel.

Eh ! bien voilà qui est inadmissible. L’affaire Cadiou est close. L’affaire Cloarec – l’affaire de tous les députés s’instruit. Il est inadmissible qu’un homme chargé des intérêts du pays puisse en outre représenter des intérêts privés. Car le jour où il y aurait conflit entre ces deux sortes d’intérêts, nul ne sait où irait, même avec les meilleures intentions préalables, l’homme politique ainsi partagé entre son devoir et ses avantages personnels.

Que l’on vote une loi interdisant parlementaires de faire peser leur influence législative dans le choix que font d’eux, comme protecteurs et abris tutélaires, sociétés de crédit, usines, grandes industries.
Et un fait divers à sensation ne permettra pas alors de rappeler nos députés à l’ordre et de répéter : « Le point intéressant le grand public, c’est de savoir pourquoi et comment un député français s’occupe ou s’est occupé d’intérêts allemands très graves ? »
Oui, il faudrait une loi.
Mais ce sont les députés qui fabriquent, plus ou moins mal, les lois !
H. B.

– Aujourd’hui Vendredi à 2 h. ½, ont eu lieu les obsèques de M. Pierre [Louis] Cadiou, ancien avoué à Morlaix, directeur de l’usine de la Grande Palud.
Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Tilly -Kerveno et Le Febvre avocats, Croissant, avoué à Morlaix, Leguiner [Le Guiner], juge de paix à Quimper.
Le deuil était conduit par les fils et le frère du défunt et ses cousins. L’on remarquait aussi la présence de nombreuses personnes de Saint Thégonnec, et de Cléder d’où M. Cadiou était originaire.
En raison des circonstances, sans doute, une foule énorme suivait le convoi ou se tenait sur le passage du cortège.
L’inhumation a eu lieu au cimetière Saint-Charles.

14 février 1914 – p. 2

L’Affaire Cadiou

– Eh bien ? et l’affaire Cadiou ?
Deux Morlaisiens ne peuvent plus s’aborder sans se poser cette question de rigueur. Et dans les cafés, les restaurants, sur les places publiques, on se livre à des commentaires animés et à des hypothèses extraordinaires.
Pour faire un beau « papier » le journaliste n’aurait qu’à écouter et reproduire les racontars extravagants qui circulent. Ponson du Terrail n’a certainement pas mieux machiné ses drames sensationnels que les Sherlock Holmes à la manque qui tous connaissent le fin mot de l’affaire.
Pour le moment on sait que toutes les charges accumulées contre l’ingénieur Pierre s’écroulent une à une. Reste ce point qu’il affirme n’avoir pas vu M. Cadiou le 30 et que divers témoins prétendent le contraire.
Mais des témoins morlaisiens dont les dires sont tout aussi dignes de créance, affirment avoir vu M. Cadiou le 31 Décembre et le 1er Janvier. Ce sont MM. Nicolas et Lémeillet, M. et Mme Baron, et croit-on M. Picart. Néanmoins ce dernier hésite entre le 1er de l’An et la veille de Noël.
Quoiqu’il en soit, on se demande pourquoi le parquet brestois – qui a d’ailleurs mené toute cette enquête avec une remarquable incurie – n’a pas encore relâché l’ingénieur, M. Pierre.
Par ailleurs, on entre dans le domaine des plus fantastiques histoires. M. Cadiou, affirme le médecin légiste, a été d’abord étranglé puis saigné – enfin transporté là où son frère l’a trouvé sur les indications de la fameuse cartomancienne de Nancy.
Or, cette cartomancienne et Mme Saimpy [Sainpy]pouvaient donner de graves précisions – puisque si nul ne croit à la puissance divinatoire de la brave femme, nul ne doute aussi qu’on ai bien adressé à M. J.-M. Cadiou, comme venant d’elle, les renseignements qui ont permis d’aller droit au cadavre.
Si donc l’on savait qui a renseigné la cartomancienne ou Mme Saimpy [Sainpy], toute cette sombre affaire serait immédiatement éclaircie.
On se demande alors avec étonnement pourquoi le parquet n’emploie pas tous les moyens utiles pour faire parler nettement ces deux femmes.
Cela vaudrait beaucoup mieux pour l’ingénieur qu’on a embastillé de façon désinvolte, et pour la famille Cadiou, qui ne verrait plus les journaux émettre chaque jour des hypothèses pénibles pour la mémoire du mort.

– La version qui semble admise aux dernières nouvelles, même par ceux qui enquêtent, serait que M. Cadiou s’étant suicidé, on lui aurait ensuite tranché la gorge, pour dissimuler la véritable cause de sa mort.
L’enquête semble devoir désormais aboutir à bref délai.

21 février 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou

Il faut bien encore en parler, de cette malheureuse affaire qui ne veut pas livrer son secret.
Résumons les événements de la semaine.
A force de protestations énergiques, la grande presse a réussi à émouvoir l’opinion publique. Et, bon gré mal gré, le Parquet de Brest a dû procéder à de nouvelles enquêtes plus sérieuses. Ce fut d’abord, mardi, à Morlaix, la contre-autopsie de M. Cadiou, faite par un médecin-légiste de Paris, le docteur Paul. Celui-ci découvrit bientôt une balle de révolver logée dans le menton du défunt : la balle avait été tirée par derrière et l’examen de la pèlerine en caoutchouc de M. Cadiou transpercée au col permit de constater que le directeur de la Grande-Palud avait été assassiné, ayant ce vêtement
Pourquoi la première autopsie n’avait-elle pas permis de retrouver la balle de révolver ? Le docteur
Rousseau, médecin-légiste de Brest l’explique très simplement : « Le Parquet l’a empêché de procéder à une autopsie sérieuse ».
Mais alors on se demande pourquoi, depuis le commencement de cette affaire, le Parquet de Brest s’est montré hostile à toute recherche et à toute enquête sérieuse.
Il faut d’ailleurs ajouter que depuis mardi, jour de la découverte de la balle, on essaye de rattraper le temps perdu. Ce ne sont que perquisitions et interrogatoires… Comme l’on savait par un ouvrier, Bossard, que l’ingénieur Pierre avait un révolver avec balles blindées de 6 m/m, on l’a interrogé pour savoir où était passé ce révolver. Pierre a répondu l’avoir vendu à un « voyageur » dont il ignore le nom. Ce peut être là l’explication vraie, et banale comme la vérité : peut-être aussi une échappatoire difficile à vérifier.
Si ce voyageur de commerce existe réellement, il voudra sans doute se faire connaître. C’est d’ailleurs l’espoir qu’a exprimé l’ingénieur.
Si le voyageur de commerce ne se fait pas connaître, il va sans dire que l’hypothèse de la culpabilité de Pierre sera très sérieusement aggravée.

L’incertitude, le mystère qui règne en cette affaire et aussi le désir de contenter des lecteurs avides de détails sensationnels a incité les journaux à se livrer aux plus effarants ragots. L’homme cadavérique et la valise aux « papiers compromettants » et la somnambule, et l’auto funèbre, tout cela danse en lettres de trois pieds dans le sommeil des braves gens qui prennent au tragique le « tirage à la ligne »…
Il est fort probable que certains – et non la cartomancienne – savent qui a indiqué le lieu de la première sépulture de M. Cadiou.
Il est certain que M. Cadiou n’a aucun sosie dans la région de Morlaix, en dépit de ce que l’on a affirmé : et donc les affirmations d’une dizaine de nos concitoyens ayant reconnu M. Cadiou sont au moins troublantes – bien qu’infirmées en partie parce fait que la grande masse des amis de M. Cadiou ne l’a plus revu depuis le 27 décembre. Quant aux histoires dont notre député Cloarec a fait les frais, il conviendrait tout de même de se rappeler que « qui veut tout prouver… »
Peut-être, de cette affaire, il ressortira que M. Cloarec touchait, comme avocat-conseil, des annuités de la Grande-Palud. Ce qui serait, pour un député français, fort répréhensible, si l’usine a des accointances allemandes. L’exemple de Caillaux touchant 14 millions pour abandonner le Congo, ou de Clémenceau offrant l’aide pécuniaire de la Banque de France à l’Allemagne en 1907, n’est pas précisément des meilleurs à imiter – même au petit pied.
De là à lancer des inventions colossales et à risquer des accusations forcenées, il y a quelque marge…
Mais avez-vous remarqué, que de façon générale, les électeurs n’ont même pas songé à dire : « De semblables accusations sont indignes ! »
Constatation plutôt amère pour le député Cloarec !!

28 février 1914 – p. 2

L’Affaire Cadiou
Somnambule aveugle et « affaires louches »

C’est toujours le mystère de la Grande-Palud. L’ingénieur Pierre maintient son système de défense. Il a acheté un révolver de 6 m/m à M. Marie : il accepte la date d’achat indiquée par l’armurier (mai 1913).
Mais il a revendu ce révolver avant le 11 juin 1913, à un voyageur de commerce.
On a dit que ce système de défense était puéril. Pourtant que pourrait-il dire de plus si telle est la vérité ?
En tout cas, les dépositions n’établissent rien de formel contre l’ingénieur.
On attend avec impatience sa confrontation avec Mme Cadiou.

Par ailleurs, on soit que la fameuse somnambule de Nancy a été mystifiée de façon rare cette semaine. Jouant sur le mot « une personne » on lui a mis en main la photographie (sous enveloppe) de cette « personne ». Et froidement, elle a donné de multiples détails sur la jeune femme qui,… que, etc… Hélas ! la « personne » était un homme !
Depuis lors les plus naïfs sont fixés sur la valeur des révélations de Mme Camille, la « remarquable somnambule. » Mais de plus en plus, on se demande pourquoi on n’a pas contraint cette femme à révéler qui l’a si bien renseignée.

La piste de Morlaix est loin d’être abandonnée. A ce propos, on s’étonne fort dans le public de voir que tous les amis de M. Cloarec ne veulent absolument pas que M. Cadiou ait été vu à Morlaix après le 30 décembre. Pour eux, les témoins qui affirment le contraire sont subornés ou malades ! Et c’est avec rage qu’ils rejettent a priori cotte version qui innocenterait Pierre.
Vraiment, en quoi cela peut-il gêner quelqu’un ? A quelque date que soit mort M. Cadiou, les gens de sens rassis n’accuseront tout de même pas le député de Morlaix et ses amis d’avoir travaillé eux-mêmes. Alors ? Le certain est que le Parquet semble reprendre ses investigations de ce côté.

Ce dont la grande presse a accusé carrément M. Cloarec cette semaine, c’est d’être « mêlé à toutes les affaires louches de la région » !! L’expression était roide et méritait le démenti et les réclamations qu’a immédiatement fait entendre le député de Morlaix. En revanche, notre Quinze-Mille ne proteste pas – jusqu’ici du moins – contre l’affirmation formelle de l’Ouest-Éclair et de la Libre Parole qu’il touchait une annuité de 5.000 fr. comme avocat parlementaire de l’usine de fulmi-coton. C’était bien son droit – si cette annuité ne provenait pas de l’Allemagne.
Car c’est encore là toute l’affaire : on croit que Pierre en sait plus long que certains ne voudraient, sur l’histoire des poudres, la perte du « Liberté » et les accointances allemandes de la Grande Palud. Ce mystère serait, lui aussi, fort intéressant à percer.

7 mars 1914 – p. 1

L’Affaire Cadiou
Revient à Morlaix

Voici que la « piste » de Morlaix « rend » de plus en plus. On se souvient que M. Charles, correspondant du Nouvelliste de Bretagne, donnait le 2 février dernier, ce renseignement que MM. Nicolas et Lémeillet avaient vu M. Cadiou à 6 h. du soir le 31 décembre à la gare de Morlaix et lui avaient parlé.Le 3 février on retrouvait le corps de M. Cadiou. Et naturellement, les correspondants de La Dépêche et de l’Ouest-Éclair, qui avaient raté cette information, purent momentanément triompher dans leurs feuilles.
Mais tout comme les personnes qui osent parler, qui osent affirmer avoir vu M. Cadiou le 1er janvier, M. Nicolas a écrit mercredi dernier une déclaration signée de lui, répétant ses précédentes affirmations : Il a vu M. Cadiou à la gare le 31 décembre au soir : il lui a « dit bonsoir et M. Lémeillet son associé est resté parler au directeur de l’usine de la Grande-Palud.
M. Nicolas, licencié en droit, juge au Tribunal de Commerce de Brest, donc notable commerçant, n’avance évidemment rien dont il ne soit sûr.
Donc d’après sa déclaration, M. Cadiou est venu à Morlaix le 31 au soir et l’on ne peut dire qu’il en soit reparti vivant.
Reste à savoir où, quand, comment il est mort.

Quant à l’argument de ceux qui ne veulent pas que Cadiou ait été tué à Morlaix, (à savoir que non pas dix mais cent personnes auraient vu et reconnu l’ancien avoué s’il était venu dans notre ville) il suffit de songer que la plupart des gens n’aiment pas à être impliqués dans une affaire de justice, pour comprendre mais non pour approuver, la discrétion de ceux qui auraient pu voir.
Un exemple de cette discrétion : on désirait savoir, au cours de l’enquête, si des Allemands n’étaient pas venus dans un hôtel voisin de la gare dans la quinzaine de janvier. Le patron de l’hôtel répondit n’avoir pas vu d’Allemands – et depuis lors il a formellement déclaré à ses amis qu’il en avait reçu mais ne tenait nullement à avoir des ennuis « en étant mêlé à toute cette affaire. »
Ce sont de pareils procédés qui évidemment gênent l’action de la justice.

L’affaire Cadiou entre donc dans une nouvelle phase. Il faut espérer que la police mobile, le Parquet et la police spéciale ne seront pas une fois de plus à couteaux tirés – avec ou sans raisons politiques – et travailleront d’un commun accord à percer enfin le « mystère de la Grande-Palud. »

14 mars 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou
La justice n’enquêtant plus, la presse travaille !
Quel était, avant Me Flaye [Fleys] le conseiller de Mme Cadiou ?

Encore une semaine d’« affaire Cadiou » et quatre, cinq colonnes quotidiennes dans les journaux régionaux et parisiens !
Si le public n’est pas absolument ahuri par la collection d’interviews, de lettres, de racontars et d’informations fantaisistes, que publient les reporters – c’est que le public a la tête solide.
Néanmoins deux faits importants à noter cette semaine et en faveur de la non-culpabilité de l’ingénieur Pierre. L’un des principaux témoins, qui affirmait avoir vu Pierre avec Cadiou, le 29 Décembre 1913, reconnaît aujourd’hui s’être trompé. En outre, deux témoins nouveaux, MM. Le Gall, père et fils, de Morlaix, déclarent avoir vu M. Cadiou le 1er Janvier à St-Pol-de-Léon.
Enfin il paraît établi que M. Cadiou avait coutume de faire fréquemment, pour ses affaires, des voyages dont il ne rendait compte à personne. Ainsi s’expliquerait que ses amis ne l’ont pas vu à Morlaix le 31 Décembre et le 1er Janvier.
Mais, dans ce cas, où aurait-il couché ?
Voilà ce qui n’est pas encore tiré au clair : et c’est, paraît-il, l’une des principales raisons pour lesquelles M. Bidard de la Noë, le curieux juge d’instruction brestois, semble accueillir avec un parfait dédain, tous les témoignages faisant vivre Cadiou au-delà du 31 Décembre.
Pourtant les nombreux Morlaisiens qui affirment avoir vu, n’avaient tout de même pas, tous, la berlue – ou, ainsi qu’on l’a insinué – n’avaient pas tous fêté exagérément, et par avance, le 1er de l’An !
Mais en attendant que le juge de Brest ait éclairé sa religion sur le cas de Pierre (et il y met le temps !) l’ingénieur, qui voit la plupart des charges relevées contre lui s’écrouler, n’en reste pas moins en préventive ! Et dire que s’il est reconnu enfin innocent, il devra s’estimer fort heureux que le juge le prie poliment d’aller « voir dehors s’il y est ! »

L’Éclaireur continue inlassablement à découper les quotidiens et à reproduire en multiples colonnes tout ce qui peut charger Pierre.
Par ailleurs, il se livre à de filandreux plaidoyers pour établir que son patron Cloarec n’est pour rien dans cette sombre histoire. Eh ! qui donc l’accusait sérieusement, il y a huit jours ? On ricanait, oui – mais on n’accusait pas !
Cette semaine, il aura de la besogne, le journal maçonnique. Car voici que le docteur Prouff est plongé lui aussi dans le « mystère de la Grande Palud » comme soupçonné d’avoir écrit la lettre anonyme adressée au docteur Paul, avant la seconde autopsie.
Sans même parler de raisons morales il suffit d’avoir entendu parler, une seule fois, M. Prouff, pour savoir qu’il est incapable d’écrire une lettre où l’on rencontre à côté de quelques détails techniques, de lourdes fautes de français.

Terminons ce rapide exposé de l’Affaire à l’heure actuelle, en constatant que, en dépit des nouvelles erronées qu’elle met en circulation, la presse quotidienne a pourtant rendu service à la justice (à la vraie justice, non à celle des hommes), en tenant en haleine le Parquet de Brest.
Mais il est malheureux de songer qu’une enquête – qui devrait être faite très discrètement – est aujourd’hui menée par la presse, la grande bavarde, parce que, pour des raisons inconnues, les autorités « tiquent » devant les responsabilités à prendre et semblent constamment hésiter à pousser leurs investigations jusqu’à la divulgation de la vérité.

Néanmoins et puisque c’est donc la grande presse qui mène l’enquête pourrait-on la prier de poser cette simple question ?
Quelle est la personne suffisamment au courant du droit et de la procédure, qui a conseillé à Madame Cadiou de se porter partie civile avant qu’elle eût témoigné dans l’affaire, sous la foi du serment. Car certainement Madame Cadiou aurait ignoré si on ne lui aurait appris, que grâce à de simple artifice de procédure (la constitution de partie civile), elle ne pouvait plus être témoin. Or,
Nous savons pertinemment qu’elle ne s’est adressée à Me Flayes [Fleys] qu’après avoir accepté l’idée de se porter partie civile.
Quel fut donc son vrai conseiller juridique ?
Des témoignages impossibles à infirmer, prouvent que Cadiou vivait encore au moins le 1er Janvier. M. J.-M. Cadiou très impressionnable et crédule, croit le contraire. Libre à lui. Mais le Parquet et la police spéciale ou mobile ? que croient-ils et pourquoi ne croient-ils pas ce qu’ils voient ?
Pour le moment, le Parquet n’attend plus, ne veut plus attendre un peu de lumière que du rapport du docteur Paul, rapport qui ne sera pas déposé avant huit ou dix jours !
Pierre a le temps de commencer la rédaction de ses mémoires, pour occuper ses loisirs.
H. B

Circonscription « gardée »
Voici l’extraordinaire lettre que publiait Samedi dernier l’Éclaireur du Finistère, lettre adressée à ce journal par notre honorable, Cloarec :
Paris, le 3 mars 1914.
Monsieur le Rédacteur en Chef,
De passage à Morlaix samedi, on m’a communiqué le numéro de La Résistance, reproduisant une question de l’Ouest-Éclair, et j’ai remarqué qu’on m’accusait de toucher 5.000 francs par an comme avocat de M. Cadiou.
J’oppose à pareille assertion un formel démenti.
Je profite de cette occasion pour déclarer très hautement que j’entends ne pas être obligé de subir d’interrogatoires de journalistes à l’imagination plus ou moins fertile et d’une bonne foi douteuse.
Quand on attaque, on apporte la preuve de l’allégation.
Je n’entends pas faire l’honneur à des adversaires sans vergogne de répondre à toutes leurs infamies et de discuter quotidiennement les calomnies que leur suggère leur esprit haineux ; j’agis toujours en face et visage découvert.
Donc il est bien entendu que si de nouveaux articles tendancieux et mensongers sont écrits contre moi, j’en rendrai responsables mes concurrents à l’élection prochaine.
Ils désavoueront ou ils m’en rendront raison.
Si j’avais la mentalité des auteurs des articles qui ont soulevé l’indignation de tout homme qui se respecte, je pourrais affirmer (mais je ne le dis pas malgré le bruit public) que l’auteur et l’inspirateur de ces attaques est l’un de mes futurs adversaires qui a déclaré se dévouer pour obéir à son parti : qu’en pense-t-il ?
Allons, Monsieur Trémintin, un peu de courage ; nous ne sommes pas en justice de paix.
Veuillez agréer, etc.
Emile CLOAREC.

Nous nous demandons avec intérêt ce que la Résistance vient faire en cette aventure ? M. Cloarec, quoiqu’il en dise, lit bien assurément l’Ouest-Éclair tous les jours et n’avait pas attendu trois semaines pour « apprendre, par la Résistance » qu’il était accusé de toucher de la Grande-Palud une somme quelconque à titre d’avocat-conseil.
Au vrai, M. Cloarec et ses amis enragent de ne pouvoir englober la Résistance dans « la presse réactionnaire, cléricale, vendue, etc. , etc. . » (grand choix d’épithètes en solde à l’Éclaireur du Finistère…) qui traite le député, de Turc à Maure. Nous sommes obligés d’avouer que nous ne ferons pas jusqu’à plus voir, à M. le député, le plaisir de lui chanter pouilles, relativement à l’affaire Cadiou. – C’est pour le moment, une affaire judiciaire : nous ne voyons pas l’actuelle nécessité de la transformer en affaire politique. Contentons-nous modestement, de rappeler ce fait, que, lorsque la grande presse accusa Cloarec et de concussion et même de complicité dans l’affaire Cadiou, nul ne poussa des cris indignés à Morlaix.
Ce qui prouve assurément la profonde sympathie dont on entoure M. Cloarec, dans « sa circonscription ».

Par ailleurs et depuis que l’Éclaireur du Finistère a publié la lettre, que l’on vient de lire – ou de relire, les plus chauds partisans de notre Quinze-Mille, se demandent, non sans inquiétude, à quoi répond cette subite exaltation ?
Comment un quelconque personnage n’aurait pas le droit de venir chez nous, du Midi, de l’Est ou du
Nord, se présenter aux suffrages des électeurs sans payer tout d’abord un droit de passage à M. le député sortant ? Que l’on connaisse ou non l’affaire Cadiou, il faudra rendre hommage lige à Q M. – ou se battre avec lui !
« Mes concurrents seront responsables des articles publiés contre moi ! »
Voilà ce qu’ose bien signer Monsieur Cloarec.
Lui seul – et c’est assez !
Ah ça aurait-il donc vraiment, acheté la circonscription pour s’en déclarer ainsi le propriétaire ?
C’est là une turlutaine amusante. Elle dénote néanmoins un fâcheux esprit d’autoritarisme qui rendra rapidement odieux – après l’avoir immédiatement rendu ridicule – le député à sortir, de Morlaix-première.
H. B.

21 mars 1914 – p. 2

L’Affaire Cadiou

L’affaire Cadiou est « en sommeil » : ce qui est compréhensible. D’un côté le dossier, contenant déjà plus 1.400 pièces est à Rennes, où l’on va décider si la liberté provisoire doit être accordée ou refusée à Pierre. De l’autre côté, l’affaire Caillaux a pris la grande vedette de l’actualité : les grands quotidiens n’ont plus besoin pour remplir leurs colonnes des racontars, ragots et histoires à dormir debout du prince Brémoncourt, de Ste-Uzanne et de la Grande Maîtresse des Songes (! ! !) dont on faisait état encore Dimanche en les mêlant à l’affaire Cadiou. Et comme c’est la presse seule qui jusqu’ici menait en réalité l’instruction, il s’ensuit que, la presse étant occupée ailleurs, l’instruction chôme.
Et en lisant les édifiantes anecdotes nous expliquant comment est choyée et dorlotée à Saint-Lazare, la femme Caillaux, criminelle avérée, on ne peut s’empêcher de songer à Pierre qui, accusé bien légèrement semble-t-il, est traité sans le moindre adoucissement à son sort – alors qu’il est souffrant d’une violente éruption.

Des « potins » de cette semaine, il résulte que le facteur-receveur qui aurait assisté le 4 janvier à Paris à la rencontre de Cadiou et d’un homme grand et brun, serait surtout un fumiste, assoiffé de réclame.
Ce qui est plus curieux, c’est la lenteur mise par le médecin légiste à faire l’autopsie. Depuis un mois et plus qu’il « opère » il aurait pu dire si la mort fut ou non déterminée par la balle de révolver et de quoi, en somme, est mort M. Cadiou. En outre le cadavre était-il ou non exsangue… Enfin, les habits de Cadiou et de Pierre avaient-ils oui ou non des taches de sang ? Quand le docteur Paul se décidera-t-il à donner la clé du mystère – si tant est qu’il possède cette clé ?

Le Nouvelliste reproduisait dimanche notre article relatif à « la personne au courant du droit » qui conseilla à Mme Cadiou de « se porter partie civile, sachant qu’ainsi elle ne pourrait plus être témoin. » Et le Nouvelliste faisait suivre cet article de quelques réflexions acerbes contre l’Éclaireur et la Dépêche de Brest. Mettant article et réflexions au compte de la Résistance, (pourquoi ?) la Dépêche déclare gravement que nous nous livrons à de « machiavéliques hypothèses. »
Les appréciations du journal de Brest nous indiffèrent.
Mais en quoi nos hypothèses sont-elles machiavéliques ?
Nous répétons ce que l’on sait depuis longtemps : Le « truc de la somnambule » est naïf et grotesque. Donc quelqu’un sait qui a chargé la somnambule de renseigner M. Cadiou. Autrement dit, certains faits échappent à l’instruction, de par la volonté d’amis de la famille Cadiou.
Quels sont ces amis ? Et ne peut-on supposer que ce soient ceux-là qui indiquent à Mme Cadiou le moyen juridique de ne pas prêter serment, alors pourtant qu’il s’agirait de faire découvrir l’assassin de son mari.
Qu’est-ce que cela prouverait bien ?
Que ces amis de la famille Cadiou, mus par les sentiments sans doute les plus respectables, ne veulent pas mêler à cette affaire, tel ou tel nom ou telle question de famille – dont le public n’a pas à connaître.
Scrupule qui serait très compréhensible, s’il n’y avait un inculpé en prison – et même compréhensible de façon absolue, si la famille Cadiou et M. Cloarec ont la preuve matérielle – ce qui semble parfois résulter de certaines affirmations – de la culpabilité de Pierre. Mais le silence est désormais impossible. Avec ou sans l’assentiment des intéressés, ceux qui savent doivent parler, même au prix d’un ennui passager.

Aujourd’hui, vendredi, six nouveaux témoins ont été entendus par le Juge d’instruction de Morlaix pour dire quelle valeur il faut attribuer à la lettre de M. Le Foll, commis principal des hypothèques, affirmant que M. Salaun, clerc d’huissier chez M. Cariou, a dit devant témoins, que ses filles avaient vu M. Cadiou le 1er janvier, chez Mme Zaccone.

28 mars 1914 – p. 1

Le prochain Scandale

Sous ce titre on lit dans « l’Œuvre » : L’affaire Cadiou qui occupait toute la presse, se trouve reléguée à l’arrière-plan par l’affaire Caillaux. C’est dommage, car elle commençait à devenir fort intéressante, mais ce n’était pas seulement pour les raisons qui ont fait son succès.
Si c’est bien du côté de l’Est que l’on doit chercher la bonne piste, il ne faut pas s’arrêter à Nancy ni à des racontars de la somnambule. Le mystère est plus loin, de l’autre côté de la frontière et ce n’est, à vrai dire, un mystère que pour ceux qui ne soupçonnent pas les dessous de l’affaire des poudres de guerre dont « l’Œuvre », a si souvent entretenu ses lecteurs.
En réalité, si étrange ou si imprévu que cela paraisse, c’est toute notre enquête sur le sabotage de la marine qu’il faudra reprendre sous une forme nouvelle et particulièrement dramatique.
Quand on saura par QUI et POURQUOI fut tué Cadiou, on saura du même coup l’effroyable secret des catastrophes de l’« Iéna » et de la « Liberté ».

L’Affaire Cadiou
Toujours au même point. Pierre en prison, le dossier à Rennes pour l’instruction relative à la demande de mise en liberté provisoire, – et les juges en sommeil. Attendons…
– On vient d’établir que M. Cadiou avait, à sa disparition, une troisième bicyclette, ce qui confirmerait la déposition de M. Le Gall.

L’Éclaireur, Journal des Menteurs

Les anonymes qui rédigent la feuille maçonnique de la rue de Brest, se signalaient Samedi dernier par un nouveau mensonge : mais « l’erreur » est trop grosse cette fois pour que, en dépit de notre indifférence à l’égard du journal des menteurs, nous puissions passer dédaigneusement l’éponge sur sa dernière « habileté ».
On lit en effet dans l’Éclaireur du Finistère : (Éclaireur du 21 Mars, 3e colonne).
Nous tenons à signaler cet entrefilet de La Résistance :
« Comment, demande insidieusement ce journal, se fait-il que l’Éclaireur, journal de M. Cloarec, s’évertue à vouloir que Pierre soit coupable, alors que la Dépêche elle-même écrivait hier :
« L’espoir que la découverte de la balle dans le cou de M. Cadiou avait fait concevoir au parquet de Brest ne parait pas en voie de réalisation. On ne croit plus à la culpabilité de Pierre. ».

Aussi jugera-t-on écœurante l’attitude du rédacteur qui ayant inventé de toutes pièces le filet cité plus haut, en tire la conclusion suivante :
« Les Journaux de la réaction, dès l’origine de l’affaire de la Grande Palud, alors même qu’il était téméraire d’émettre la moindre hypothèse, se sont empressés d’orienter leurs commentaires dans un sens malveillant, hostile même à M. Cadiou, à sa famille et à ses amis.
« Chaque phase de l’enquête leur a été une occasion de ramener l’affaire à une question électorale… » (Éclaireur Id.)
Voyant que nous n’avons jamais voulu t ramener l’affaire à une question électorale, » l’Éclaireur aujourd’hui invente cyniquement des articles, qu’il prétend ensuite avoir trouvé dans la Résistance. Le procédé est reluisant et fait honneur… tout au moins à la féconde imagination de ceux qui mentent dans l’Éclaireur.
Henry Bameule.

4 avril 1914 – p. 2

L’Affaire Cadiou

Toujours le silence. M. J.-M. Cadiou a fort heureusement clamé partout qu’il voulait la lumière – toute la lumière. Aussi peut-on espérer qu’en dépit des élections et de l’affaire Caillaux, le Parquet ne liquidera pas cette histoire avec une facilité qui serait déplorable.
Quoi de neuf au cours de cette semaine ?
Un dossier constitué par M. Cadiou et relatif à l’affaire des poudres se trouvait dans le bureau du directeur de la Grande-Palud. Ce dossier a disparu depuis le 15 février. Qui avait intérêt à le faire disparaître ?
Bossard a écrit une lettre au juge d’instruction pour citer les noms de diverses personnes qui auraient vu la nuit de la lumière, là où l’on trouva plus tard le corps de Cadiou.
La chambre des mises de Rennes a naturellement rejeté les conclusions relatives à la mise en liberté provisoire de Pierre. On semble en faire état dans le public – lequel ignore sans doute qu’une
Chambre d’appel casse bien rarement un jugement de première instance et ne va jamais contre l’idée préconçue d’un Juge d’instruction.
Et terminons sur le souhait dont la réalisation devint bien lente : Le docteur Paul croit vaguement à un empoisonnement de Cadiou. Que l’on découvre l’assassin ou le vendeur de matière toxique – ou l’instigateur du crime, s’il y a crime.
Et qu’on ne parle plus de cette triste histoire

11 avril 1914 – p. 1

L’Affaire Cadiou

Les journaux régionaux recommencent à s’occuper de l’affaire Cadiou. Somme toute il faut bien que quelqu’un s’y intéresse, et il ne semble pas que la justice s’attache passionnément à la découverte, sinon de la vérité, du moins d’une quelconque explication.
Pierre continue à faire de la préventive. On l’a confronté avec Mme Cadiou. De cette confrontation, il est résulté ce que l’on savait déjà – que Mme Cadiou, en dépit de ses premières et formelles déclarations – connaissait parfaitement l’ingénieur. Elle le connaissait même si bien qu’il l’a photographiée, à Keranster en Ploujean.
Par ailleurs, on sait que Mme Zaccone, tante de M. Cadiou, prétendait être restée le Janvier, de 8 h. à 10 h., à sa fenêtre sur la place Thiers : par suite, disait-elle, j’aurais sûrement vu mon neveu sur cette place, s’il y était passé, ainsi que l’ont affirmé MM. Cabon et Caramour.
Or, grâce au correspondant du Nouvelliste, à Morlaix, il a été formellement établi que, à cette date et à ce moment, Mme Zaccone n’était pas chez elle.
D’ailleurs, les erreurs et les mensonges se multiplient tellement dans cette histoire que la vérité semble devoir être désormais difficile à établir jamais …
Mais jusqu’ici, une personne n’a pas été prise flagrant délit d’erreur, c’est Pierre. Le général Gaudin est venu reconnaitre devant le juge d’instruction que la dénonciation de l’ingénieur contre Cadiou, et relative aux fraudes d’Angoulême, était absolument fondée : et l’on a dû reconnaître aussi, d’après la comptabilité, que le même Cadiou, avait frustré l’enregistrement et le fisc de plusieurs millions de francs en masquant les bénéfices réels de son exploitation.
Enfin, nous croyons savoir qu’un détail, nié par Mme Cadiou, et affirmé par Pierre, au cours de la confrontation, sera demain reconnu conforme aux allégations de l’ingénieur.
Quant à l’autopsie et à ses résultats, personne n’en parle plus.
Il est heureux que le Parquet de Brest et la brigade de police de Rennes soient en désaccord absolu. Cela les empêchera de s’endormir sur leurs lauriers : et peut-être du choc de ces deux puissances judiciaires, jaillira avant, pendant, ou (plus sûrement) après les élections, la lumière, toute la lumière.

18 avril 1914 – p. 1

L’affaire Cadiou

De plus en plus, l’innocence de Pierre semble établie : le fameux « argument de la dernière heure » que, avec une correction discutable, le procureur gardait, paraît-il, pour le jour des assises, cet argument est aujourd’hui connu : on devait se servir de deux lettres, sans importance particulière, et dont Pierre explique la teneur de la façon la plus naturelle (lettres relatives au chèque de 2.000 fr. réclamé dès le 30 Décembre). Là encore ce qui devait être un succès pour l’accusation, devient une preuve d’innocence pour l’ingénieur.

Un homme qui doit bénir l’affaire Cadiou, c’est le procureur Guillemart [Guilmard]. Cet individu qui exerçait comme avocat général à Rouen, fut nommé procureur de 1ère classe à Brest. Il entend parler de l’affaire Cadiou. Inutile de dire qu’il ne connaît rien à la façon de suivre une instruction, qu’il accumule gaffes sur sottises : mais le procureur de Brest a cru trouver le chemin fleuri qui le mènera à la Robe Rouge – et il marche, il marche jusqu’au jour où le P. G. lui défendant de parler, la presse quotidienne s’occupe de ses affaires. Et grâce à un article cinglant de Marcel Coudurier de la Dépêche, l’on apprend que M. Guillemart [Guilmard] donnait ses renseignements non, à tous les journalistes, mais à ceux qui travaillaient ou pouvaient travailler au mieux des intérêts de Guillemart [Guilmard] fils ! C’est là ce que l’on peut appeler une attitude impartiale et désintéressée.

L’Ouest-Éclair de Mercredi publiait, au sujet de l’affaire Cadiou un article sensationnel affirmant que le Directeur de la Grande-Palud avait couché dans la nuit du 31 Décembre au 1er Janvier chez M. Cloarec. Place Armand – Cloarec – et le quotidien régional tirait de ce fait des conclusions plutôt roides.
Le député de Morlaix protestait immédiatement par voie d’affiches contre cette information.
Nous avons mené, à ce sujet, une sérieuse enquête : et nous avons pu constater qu’en effet, des racontars de quartier affirmaient qu’on avait vu de la lumière les 2 et 3 janvier chez M. Cloarec. Mais nous avons acquis la certitude qu’à cette époque, la bonne du député, n’était sûrement pas en congé. Donc pas n’est besoin d’échafauder tout un roman pour expliquer que aux dates sus-indiquées les fenêtres de M. Cloarec étaient éclairées. L’on peut supposer que ce qui a donné naissance à ce bruit, c’est qu’en effet quelques jours plus tard, la maison en question avait été laissée seule – la bonne avait réellement pris alors quelques jours de liberté.
Nous répétons ce que nous avons toujours dit ici : Pourquoi, sans preuves formelles, lancer de graves accusations contre telle personnalité – alors surtout que l’on risque de faire croire à une animosité politique, se traduisant par des attaques personnelles ?!
M. Cloarec, député, a déjà dans le dossier de cette affaire, une dose suffisante de responsabilités : on sait qu’il fut l’avocat conseil de la Grande-Palud – ce qui pour un député français, n’est peut-être pas une excellente preuve de civisme.
Cela dit, il serait oiseux, pour ne pas dire plus, d’insister sur les faits et gestes du député de Morlaix en cette sombre histoire.
Et pourquoi transformer en « moyen politique » une affaire qui doit demeurer purement judiciaire…
H. B

25 avril 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
Les révélations de BOSSARD : on le met dedans
Les « explications » de CLOAREC : on le mettra dehors

Du nouveau ? Oh ! pas grand’chose quoi qu’il en semble au premier abord. Le citoyen Bossard qui occupe ses loisirs à démentir le lendemain ce qu’il a dit la veille, Bossard vient de narrer une sensationnelle histoire au joyeux Bidart [Bidard] de la Noé.
Depuis le 30 Décembre, Bossard aurait su qu’il y avait un cadavre là où l’on trouva, depuis, le cadavre de Cadiou. Et le 17 Janvier, il aurait vu, au même endroit, le cadavre en partie déterré – et aurait senti des émanations putrides.
Tout cela peut être vrai : mais venant après la formelle déclaration de M. Vacheront qui déclare être passé avec des chiens de chasse tout près de la fosse, deux fois de suite avant le 31 Janvier et n’avoir rien remarqué, on comprend que l’anecdote de Bossard rencontre un accueil plutôt narquois. C’est trop bien monté, comme coup, pour que, jusqu’à formelle preuve du contraire, on puisse tenir pour vraies ces sensationnelles déclarations.
Le juge d’instruction, lui, a cru devoir tenir compte des discours et révélations de ce Bossard, qui fut interné pour folie : les somnambules et les ex-pensionnaires des asiles d’aliénés, jouissent décidément d’une grande considération auprès de la justice brestoise.

Les journaux ont annoncé d’abord que des perquisitions seraient faites chez M. Cloarec : on sait aujourd’hui qu’il n’en sera rien. On se demande en effet pourquoi on perquisitionnerait, sans motifs sérieux, chez le député : à ce compte, il aurait fallu agir immédiatement. En « opérant » aujourd’hui, on risquerait fort de faire taxer la justice de lenteurs complaisantes et coupables.
Mais on se décidera enfin à interroger M. Cloarec après la période électorale. « Après la période électorale » c’est là une plaisanterie que M. Cloarec ne devrait pas tolérer. Qu’il connaisse, comme ami de la famille Cadiou, l’histoire vraie de la somnambule – autrement dit qui a donné des renseignements à cette famille pour retrouver le corps du directeur de la Grande-Palud – voilà qui est très probable et n’a, d’ailleurs, rien de déshonorant pour quiconque. Mais le Député de Morlaix, se doit à lui -même, nous semble-t-il de dissiper toute équivoque.
Et il n’aurait pas dû attendre qu’on vienne l’interroger pour aller dire au juge d’instruction le peu de choses qu’il connaît, sans doute – mais qui peut être éclairerait enfin la lanterne bien sourde que le duo Bidard-Guilmard promène péniblement en cette sombre affaire.

Après le Temps, le Gaulois a parlé à son tour de l’affaire de la Grande-Palud, non au sujet des ridicules racontars relatifs à l’assassinat de Cadiou auxquels on voulait mêler Cloarec ; mais ce qui est plus sérieux au sujet de l’usine de fulmicoton appartenant aux Allemands – et protégée par le député de Morlaix.
Mis en cause de façon précise, M. Cloarec a répondu dans la Dépêche de Mercredi. Et ici, nous devons le dire parce que c’est la stricte vérité, la réponse de M. Cloarec est embarrassée ou constitue un aveu formel.
On ne nous accusera pas de partialité en cette affaire : nous avons toujours tenu à mettre délibérément la politique en dehors du fait-divers sanglant de la Grande-Palud. Jamais nous n’avons reproduit les histoires colportées ou imprimées contre le député de Morlaix et tendant sottement à l’inculper.
Nous n’en sommes que plus à l’aise pour signaler combien bizarre fut cette semaine l’attitude de Cloarec.
Comment ! voilà un homme que toute la presse accuse d’avoir servi d’intermédiaire entre les directeurs de la Grande-Palud et les Allemands. Un député français voit énoncer contre lui une pareille accusation qui, vraie, le rend immédiatement inapte à remplir quelque mandat public que ce soit.
Et voici ce qu’il écrit à la Dépêche (n° du 22 avril 1914) :
« Mon rôle dans la constitution de l’usine de la Grande-Palud, le volet dans toute sa simplicité :
« Quand M. Legrand, de Landerneau, voulut créer l’usine de la Grande-Palud, il vint me demander de lui rédiger un acte de société, me déclarant qu’il avait comme commanditaire, M. Temming, demeurant à Buhl (Alsace).
« L’acte rédigé, il me pria de le communiquer à M. Temming. Ce dernier répondit qu’il ne voyait aucune objection à faire à la rédaction de l’acte, mais qu’il désirait cependant le soumettre à son conseil, un avocat de Colmar.
« Au cours de l’entrevue que j’eus avec cet avocat, nous tombâmes d’accord sur les clauses du contrat ».
Donc M. Cloarec ne nie pas être allé à Colmar pour le compte d’usiniers allemands.
On crée, en terre française, une usine de fulmi-coton pour des Allemands : et au lieu de protester, de s’élever contre semblable cynisme, soit à la tribune, soit à la grande presse, M. Cloarec, paisiblement, pèse le pour et le contre au point de vue commercial : il rédige un acte et le communique à M. Temming.
Cela lui semble tout naturel. Et aujourd’hui il a la belle audace de conclure paisiblement :
« En quoi le patriotisme le plus formaliste peut-il s’effaroucher de mon intervention survenue dans les circonstances que je viens de relater ?»
Puisque M. Cloarec ne voit pas quels sont les actes permis à un simple particulier mais interdit à un député, il faut espérer que d’autres se chargeront d’éclairer sa religion.
Un usinier français fabriquant des bicyclettes aurait un commanditaire allemand, que cela n’importerait guère.
Mais un usinier français, fabriquant du coton-poudre et des matières premières intéressant la défense nationale, se vante d’avoir pour commanditaire un Allemand et charge un député français de s’entremettre entre les deux parties contractantes – voilà ce qui est inqualifiable.
L’affaire Cadiou, aura, espérons-le, son dénouement en cour d’assises.
Mais l’affaire des Temming, basée sur les explications de Cloarec, qui se chargera de lui donner les sanctions nécessaires.
Voilà qui est plus important pour ou contre le député, que des accusations basées sur des racontars et tentant à abaisser ou à relever le prestige du député de Morlaix selon que Pierre serait ou non coupable.
Ne confondons pas deux ordres d’idées absolument différentes : jusqu’à preuve formelle du contraire, on ne doit pas mêler le nom de Cloarec au drame sanglant de la Grande-Palud : mais, d’après les termes mêmes de sa lettre on sait qu’il s’occupe d’une usine allemande.
C’est le seul point qui doive vraiment nous intéresser dans l’affaire Cadiou.
H. B.

2 mai 1914 – p. 2

L’Affaire Cadiou

On annonce cette semaine, deux faits nouveaux, qui tous deux tendraient à incriminer Pierre. Une femme Hémery, de Landerneau, aurait vu l’ingénieur avec Cadiou dans le bois de la Grande-Palud, le 30 Décembre, à 3 h. 1/2 de l’après-midi. Voilà 4 mois que les faits se sont passés et Mme Hémery qui, comme tout le monde à Landerneau, doit avoir les oreilles rebattues de l’histoire du crime, aurait gardé par devers elle, cet important secret sous prétexte qu’on ne lui « avait rien demandé » !! En outre, que serait devenu Cadiou de 11 h. à 3 h. 1/2, le 30 Décembre ? Aurait-il donc déjeuné chez Pierre contrairement aux allégations de Mlle Jarzeau [Juzeau] ? Les faits sont possibles assurément – mais demandent une vérification minutieuse.
Autre histoire : on fait état des deux télégrammes que Mme Cadiou aurait expédiés à Pierre dès le 1er Janvier et que celui-ci dit n’avoir reçu que le 2.
Or, une dame Grall affirme les lui avoir remis dès le 1er. Pierre aurait donc menti – et dans quel but ? – en prétendant n’avoir pu répondre à Mme Cadiou que le 2 Janvier.
Ici encore, on se demande pourquoi ces témoins qui surgissent brusquement bien que ne pouvant cependant pas ignorer ce que l’on disait – et qui ne se décident à parler qu’aujourd’hui seulement.
Il y a là un point intéressant à élucider.
M. Cloarec, convoqué Vendredi dernier, n’avait pu se rendre à Brest à cause de sa campagne électorale.
Il doit être entendu aujourd’hui Vendredi. De même, les nouveaux témoins, Mmes Hémery et Grall seront confrontées avec M. Pierre.
Dépositions, confrontations, témoignages, vont-ils enfin donner quelque résultat ?

9 mai 1914 – p. 1

L’affaire Cadiou

Deux nouveaux témoins auraient vu Pierre le 30 Décembre avec Cadiou. Mais après réflexion, ils tergiversent et hésitent. Bossard, le bavard, a été remis en liberté. Enfin divers journaux régionaux annoncent – pour la vingtième fois – un sensationnel « coup de théâtre. »

Le fait principal de la semaine, relatif à cette histoire a été la déposition de Cloarec et sa confrontation avec Pierre.
M. Cloarec a d’abord affirmé – comme on s’en doutait – qu’il ne connaissait rien de la mort de M. Cadiou. Il fut prévenu, a-t-il dit, par la veuve du défunt, à laquelle il conseilla les démarches que l’on sait ; si dans les premiers jours il se montra convaincu que M. Louis Cadiou était tombé sous les coups d’un assassin, c’est parce qu’il ne le croyait pas susceptible de se laisser aller à une fugue.
Au sujet des affaires frauduleuses reprochées à M. Cadiou, M. Cloarec déclare ne rien savoir ; il affirme toutefois qu’il ne s’est jamais entremis pour faire accepter par le ministère de la Guerre les marchandises défectueuses de l’usine de la Grande-Palud.
En ce qui concerne l’usine, il reconnaît être allé à Colmar pour conférer avec l’avocat des Temming.
On confronte ensuite Cloarec avec l’ingénieur Pierre, assisté de son défenseur, Me Feillard. L’ingénieur rappelle que M. Cloarec touchait à l’usine de la Grande-Palud des annuités de 5.000 francs, qui représentaient ses honoraires d’avocat-conseil.
On sait que M. Cloarec avait énergiquement protesté là contre. Or on ne dit pas que, mis en présence de Pierre, il ait protesté à nouveau.

La déposition de M. l’inspecteur Barral sous-inspecteur général des poudres et salpêtres a été également entendu par M. Bidard de la Noë. Il a déclaré au magistrat qu’après la lettre de dénonciation provenant de l’ingénieur Pierre et qui parvint au ministère de la Guerre, il fut chargé de procéder sur place à une enquête qui établit qu’en grande partie les faits énoncés étaient exacts. A la suite de cette enquête, comme on le sait, M. Cadiou ne fut pas admis à soumissionner à l’importante adjudication de coton à nitrer qui eut lieu le 12 décembre 1913 à Paris. C’est alors, expliqua l’inspecteur général Barral, que M. Cloarec, député de Morlaix, alla trouver le général Gaudin, directeur du service des poudres et salpêtres, pour intervenir en faveur de Louis Cadiou afin que celui-ci fut admis à soumissionner.
Le général Gaudin pria le député de Morlaix de s’adresser au sous-secrétaire d’État à la Guerre. Et cela prouve que M. Cloarec s’intéressait à la Grande-Palud beaucoup plus qu’il ne le prétend.
Or c’est la une consultation fort intéressante si on la rapproche de la déposition du contrôleur des poudres Goas.

Mercredi, en effet, M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu M. Goas, contrôleur des poudres, chargé de la surveillance des usines de la Grande-Palud et de Traon-Elorn.
M. Goas avait des rapports journaliers avec Pierre. En décembre 1913 il eut une conversation avec M. Cadiou, qui lui fil part de ses difficultés avec l’administration de la Guerre.
La qualité du colon employé à la Grande-Palud, a dit M. Goas, était bien inférieure à celle des autres usines. A plusieurs reprises j’ai été forcé d’interdire l’emploi de balles de coton de mauvaise qualité.
« Dans le courant d’octobre, j’ai dû signaler à mes chefs que le bon coton était réservé aux commandes de l’industrie privée, alors que le mauvais était destiné aux fournitures des poudreries. »
Rapport important et déclaration très sérieuse par les réflexions qu’ils inspirent nécessairement !

Ce Vendredi malin on annonce, que le rapport du Dr Paul expert, est enfin ! parvenu au Parquet. Il faut croire que la médecine – du moins la médecine légale – n’a guère changé depuis Molière. Car le rapport de l’expert nous apprend, ce dont on se doutait, que Cadiou est mort après avoir perdu son sang – mais d’ailleurs sans qu’on puisse dire s’il fut frappé à coup de couteau d’abord ou à coup de revolver.
Il va sans dire que l’expertise distribue des coups d’encensoir aimables à ce pauvre docteur Rousseau qu’on avait d’abord vilipendé puis au docteur Paul en personne.
Et la conclusion la plus nette est encore celle-ci :
« Cadiou est mort ; rien ne prouve que Pierre y soit encore quelque chose. » Et pince sans-rire, le docteur Paul ajoute : Pour ces précieux renseignements versez-moi, s. v. p. mes frais d’honoraires ci 472 fr…
Ça et les 121 fr. du député… L’affaire Cadiou n’aura pas été désastreuse pour tout le monde !!

16 mai 1914 – p. 1

L’Affaire Cadiou

Le point le plus intéressant, cette semaine, est la confrontation qui a eu lieu entre Pierre et Jean-Marie Cadiou. Il en ressort jusqu’à l’évidence que Pierre et Cadiou étaient au courant de toutes les « gabegies » pécuniaires qui se passaient dans l’usine – et aussi que l’usine était véritablement livrée aux Allemands.
Voici d’après La Dépêche de Brest, le texte même des questions et réponses à l’instruction.
« Lundi matin, Pierre a été de nouveau confronté avec M. Jean-Marie Cadiou.
M. Jean-Marie Cadiou a d’abord rappelé que son frère, à la suite de son exclusion de l’adjudication du 12 décembre dernier, avait constitué un dossier de défense, dossier qui n’a pas été retrouvé.
Sur une question de M. Bidart [Bidard] de la Noë, M. Jean-Marie Cadiou déclare que si son frère n’avait pas laissé le dossier en question à Landerneau, il devait l’avoir sur lui au moment du crime.
D. – Votre frère était bien seul propriétaire de l’usine ?
R. – Certainement. Par délibération du mois d’octobre 1913, la dissolution de la société avait été décidée par les actionnaires. Mon frère, devenu seul maître de l’usine, devait fabriquer, en outre, du coton pour les poudreries, de l’ouate pour l’industrie privée. C’est dans ce dessein, qu’il avait voulu capter les eaux du moulin Caroff.
D. – M. Cadiou savait-il que Pierre l’avait dénoncé au ministère de la Guerre ?
R. – Oui, et il avait demandé lui-même, en décembre 1913, qu’une enquête soit ouverte sur les faits répréhensibles qu’on lui imputait à tort.
D. – D’autres pièces que celles contenues dans le dossier constitué par M. Cadiou pour sa justification n’ont-elles pas aussi disparu ?
R. — Malgré mes recherches et celles de M. Bolloch, il a été impossible de retrouver les lettres concernant l’incident d’Angoulême.
Pierre. – Tout le dossier relatif à cette affaire a été détruit par M. Cadiou à la fin d’août 1913.
« Il n’en est resté qu’une copie de lettres commencé du temps de M. Greiss, que j’ai conservé pour établir, le cas échéant, que les bordereaux incriminés au sujet du maquillage des balles de coton n’étaient pas mon œuvre, mais bien celle du complice de M. Cadiou, du contremaître P…, de la poudrerie d’Angoulême.
« On trouvera ce copie de lettres dans un placard de ma chambre, à le Grande-Palud. »
M. Jean-Marie Cadiou. – Tout cela est faux. C’est la haine qui inspire toutes vos paroles. Non content d’avoir tué mon frère, vous voulez encore salir sa mémoire.
Pierre. – Ce que je dis est si vrai que M. Cadiou est allé lui-même à Angoulême pour s’entendre avec M. P… et que ce dernier a reçu environ 1.800 francs pour sa part du wagon payé deux fois.
« Le versement fait à M. P… figure sur les livres de la société comme moins-value une adjudication.
M. Jean-Marie Cadiou ayant alors vivement reproché à l’inculpé d’avoir cherché à nuire à son patron par tous les moyens, Pierre devint agressif.
« Contesterez-vous, dit-il, que la société fondée avec votre concours avait pour but de masquer la personnalité des propriétaires réels de l’usine ?
« Allez-vous prétendre ignorer que votre frère n’était à la Grande-Palud que le représentant d’une maison allemande ? Votre frère n’était pas plus propriétaire de l’usine que vous. Tous les capitaux étaient allemands ! »

Il serait difficile, on le voit, d’obtenir une plus grande netteté dans les déclarations de Pierre.
Aussi est-on en droit d’attendre avec quelque curiosité la session des assises de Juillet, au cours de laquelle serait, parait-il, appelée l’affaire Cadiou, avec M. Pierre comme inculpé – sans motifs connus jusqu’à ce jour !

23 mai 1914 – p. 2

L’Affaire Cadiou

Une fois de plus, le juge d’instruction fait subir un « interrogatoire définitif » à l’ingénieur Pierre. On se demande quand finira cette triste comédie ?
Les témoins de Morlaix protestent toujours avec énergie qu’ils ont bien vu Cadiou le 31 Décembre et le 1er Janvier. Mais il demeure entendu, au Parquet de Brest, que l’on n’a même pas le droit d’envisager l’hypothèse de la « piste de Morlaix ».
Laissera-t-on l’affaire Cadiou se terminer, comme l’affaire Le Moult, sur un aveu d’impuissance de la magistrature ?
Ne veut-on ou ne peut-on agir ?

30 mai 1914 – p. 1

L’Affaire Cadiou

Après 109 jours de prévention, M. Pierre a été enfin mis en liberté provisoire, lundi soir. Il a immédiatement fait une déclaration à la presse pour la remercier de l’insistance mise à réclamer son élargissement. Puis, il s’est rendu à Landerneau où il a été reçu avec de véritables ovations. Depuis, très dignement, il garde le silence et attend que la justice ait définitivement statué.
Y aura-t-il non-lieu ? Oui, fort probablement, encore que tous les intéressés l’heure actuelle, réclament à cor et à cris, la lumière, toute, la lumière – et cour d’assises. Au reste, M. Pierre et son avocat. Me Feillard, semblent fort nettement décidés, quoi qu’il arrive, à chercher et trouver la vérité, quelle qu’elle soit.

Cette affaire Cadiou aura eu pour effet d’établir l’obstination aveugle du parquet de Brest, à marcher selon un système conçu à l’avance et non sur des déductions : autrement dit, elle a fait taxer le procureur et le juge Bidart [Bidard] d’incapacité notoire par tous les tribunaux de France. Et on peut légitimement espérer – Pierre étant ou non coupable – que des sanctions seront prises contre ces magistrats.
Du moins « l’affaire » aura peut-être un bon résultat, qui serait défaire restreindre le pouvoir discrétionnaire et abusif des juges d’instruction. Un député, M. Paul Meunier, doit, parait-il, déposer un projet de loi dans ce sens. Nul doute que notre député Cloarec, appuie très sérieusement ce projet puisqu’il est basé sur un emprisonnement préventif qui a fort intéressé l’opinion publique dans sa circonscription.

Il est à souhaiter vivement que Mme Cadiou puisse enfin, ainsi qu’elle le désire tant, connaître le véritable assassin de son mari. Cela est nécessaire aussi pour Pierre dont la vie morale serait brisée si le coupable n’était trouvé…
Et c’est utile pour ces Morlaisiens qui entrent en fureur (on se demande vraiment pourquoi et dans quel intérêt) dès que l’on semble ne pas admettre la culpabilité de Pierre, et qui accuseraient volontiers le Procureur général de haute trahison parce qu’il a exigé la mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
Enfin, il serait assez heureux que les témoins de Morlaix qui ont vu M. Cadiou le 1er janvier soient fixés sur le point de savoir si le juge qui n’a rien vu, est mieux renseigné qu’eux et s’ils ont tous eu en même temps un « coup de marteau », comme on les en a poliment accusés !
H. B.

Encore les poudres

Nous lisons dans l’Intransigeant, sous la signature de M. Claude Farrère :
Mon cher Directeur et ami,
La lettre du 13 Mai, à vous adressée, en laquelle je vous exprimais ma stupeur de voir retenu avec tant de rigueur et d’illogisme un prévenu très probablement innocent de l’assassinat dont on l’accuse, mais sûrement coupable d’avoir dénoncé (et sans cachotteries) un fabricant de mauvais coton pour poudres B, m’a valu trente ou quarante lettres, dont une seule (anonyme et d’un français qui fleure à vingt pas l’odeur et l’Idiotisme allemands) me prodigue injures et menaces.
Les vingt-neuf ou trente-neuf autres anonymes aussi, mais d’un langage moins… métis) sont, au contraire laudatives, et je prends la liberté de vous en adresser l’échantillon que voici, d’autant plus intéressant qu’à n’en pouvoir douter sincère et documenté tout de bon :
A Monsieur Farrère, Paris
« Monsieur,
« Je voudrais vous exprimer quelle joie m’a causée la lecture de votre lettre adressée à l’Intransigeant et reproduite par l’Éclair. J’ai assisté, mêlé à la foule, aux funérailles des marins de la Liberté.
Un ami toulonnais, qui les suivait d’un balcon du boulevard de Strasbourg et qui fut avec moi témoin de l’inexplicable panique dont le cortège fut, à deux reprises, bouleversé, me confia son impression que je n’ai pas de peine à partager. J’ai cru voir les fantômes irrités des 230 victimes se jetant soudain, au milieu de cette foule inconsciente et semant le désarroi dans ce cortège du chef de l’État, de ces ministres et de ces politiciens responsables de la catastrophe, responsables de notre République, devenue en fait, tout le démontre chaque jour, une de sorte colonie allemande.
« Il n’est pas étonnant que ses magistrats couvrent à tout prix, couvrent d’instinct les agissements criminels de cette fabrique de Landerneau coupable d’avoir, sous la direction d’un ingénieur allemand
– qui n’est pas l’ingénieur Pierre ! – servie par des capitaux allemands sous le couvert de prête-noms, assistée d’un député du Parlement, fabriqué ces poudres qui flambent toute seules, ces poudres de
L’Iéna, de la Liberté, qui déciment notre flotte et massacrent nos marins. Encore une fois, Monsieur, je ne puis dire combien je vous remercie.
« Un ingénieur de… »
Je laisse naturellement à mon correspondant la responsabilité de ses affirmations, mais j’étais, comme lui, aux funérailles de la Liberté et je me souviens fort bien de la panique dont il parle. Je l’ai moi-même relatée, non sans dégoût, dans la Revue de Paris d’alors. Et d’honneur ! deux cent trente fantômes se ruant sur la foule, le cortège et l’escorte n’auraient pas semé plus de terreur que je n’en vis parmi ces parlementaires qui arrachaient leurs Insignes, ces fonctionnaires qui piétinaient enfants et femmes et ces soldats de deux ans… pouah I qui jetaient leurs armes… Il n’y eut plus, cinq minutes durant, à faire tête an péril – un péril fabuleux et inexistant – que les deux sections de matelots anglais qui, de par l’Entente Cordiale, suivaient les deux compagnies de cercueils français.
Cordialement,
Claude FARRERE

6 juin 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou

On lit dans le Journal du 1er juin, qui n’est pas précisément une feuille cléricale, et sous la signature de M. Téry, l’article suivant :
« A quelque chose, crime est bon. Nous ne saurons peut-être jamais quel fut l’assassin de Cadiou, ni même si Cadiou fut assassiné, mais nous finirons par savoir quelque chose de beaucoup plus intéressant : c’est la cause des catastrophes de l’Iéna et de la Liberté.
Il est vrai que le rapport du général Gaudin de Villaine nous avait déjà mis sur la voie. Naguère, le directeur des poudres expliqua très précisément – on commençait à s’en douter un peu – que si nos poudres de guerre s’enflamment spontanément, c’est qu’elles sont mauvaises, et si elles sont mauvaises, c’est qu’elles sont mal fabriquées. Premier point.
Là-dessus, dès que l’ingénieur Pierre sort de prison, il explique à son tour que si les poudres sont mal fabriques, c’est que les matières premières fournies aux poudreries nationales sont de qualité « détestable. Avec du mauvais coton, on ne peut faire que de mauvaise poudre. Second point.
Alors, il n’y a donc pas de surveillance, pas de contrôle ? Comment sont choisis les fournisseurs ? Qui est en fin de compte responsable de ces fraudes et malfaçons criminelles ? Nous en revenons toujours à cette entité diffuse et changeante qu’on appelle encore « gouvernement » par habitude ou par ironie. Que faisait, dans tout ça, le gouvernement, et pourquoi n’a-t-il pas gouverné ? Tout bonnement parce que les politiciens du Finistère étaient de mèche avec las fournisseurs de mauvais coton et les fabricants de mauvaise poudre. Troisième point.
Pour des raisons qui m’échappent, M. Bidart [Bidard] de la Noé n’a pas cru devoir pousser de ce côté ses investigations. Veut-il me permettre de compléter son enquête ?
Nous ne saurons peut-être jamais quel fut l’assassin de Cadiou ? Mais nous saurons au moins pourquoi nous ne le saurons jamais.
Gustave Téry.

Rien de neuf au sujet de l’affaire Cadiou. M. Grivellat [Grivolat], expert armurier déclare que la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou, provient d’un velo-dog… Mais il reconnaît que n’ayant vu aucune arme similaire venant de la maison Marie de Landerneau, il ne peut donner aucune indication formelle.
De plus en plus, on le voit, on se trouve en pleine obscurité.

13 juin 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU

L’instruction de l’affaire Cadiou ne sera reprise que la semaine prochaine. Les assises du Finistère étant fixées au 6 juillet, l’ingénieur Pierre ne pourra comparaitre qu’à la session d’octobre si d’ici là il ne bénéficie pas d’un non-lieu – non-lieu qu’il affirme d’ailleurs ne pas désirer tant qu’on n’aura pas trouvé l’assassin.

20 juin 1914 – p. 2

L’Affaire Cadiou

Toujours stationnaire. Quoiqu’en aient dit certains journaux qui veulent absolument que M. Pierre soit coupable, le rapport de l’expert n’a absolument rien prouvé de formel – au dire même de cet expert, dans les interviews qu’il a données à la presse.
Jeudi on a procédé à une sorte de reconstitution photographique, vraiment enfantine, des promenades de MM. Cadiou et Pierre, le 30 Décembre. En dépit des positions extraordinaires que les magistrats faisaient prendre devant l’appareil photographique à Pierre et à celui qui représentait
Cadiou, là encore on n’a rien pu établir de net.
Le plus clair de l’affaire est que cette semaine, le témoin Bonnefoy a reconnu avoir vu Cadiou à 10 h ½ sur le quai de la gare de Landerneau, le 30 Décembre. Mais, comme pour la « piste » de Morlaix, on décrétera que ce nouveau témoignage étant favorable à Pierre, est de nulle valeur.
Si M. Pierre n’est pas coupable – au moins par suggestion – ce n’est vraiment pas de la faute du parquet brestois.

18 juillet 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU

Mardi a été publié par la Dépêche, le réquisitoire définitif du procureur Guimart [Guilmard] et l’ordonnance du joyeux Bidart [Bidard] demandant à la Chambre des mises, de Rennes, d’expédier Pierre aux assises de Quimper.
Il va sans dire que ce papier accumule tout ce que l’on a pu trouver de suppositions vagues et d’hypothèses savamment échafaudées contre Pierre. Et malgré tous les efforts de l’accusation, il suffit de lire cette pièce pour être convaincu de l’innocence de l’ingénieur.
Il est peut-être coupable : mais assurément ce n’est pas le travail de Bidart [Bidard] qui en rapporte la preuve. Et M. le juge d’instruction de Brest peut bien prendre des airs dédaigneux au sujet de la piste de Morlaix ; mystérieux en ce qui concerne le révolver ; et avouer que « la première autopsie n’avait pas été complète » (mais sans ajouter que la faute en incombait à lui et au procureur). Mes Feillard et Henri Robert auront beau jeu si l’affaire vient aux assises d’octobre pour démontrer l’inanité de l’accusation telle qu’elle se présent actuellement, et le parti-pris du parquet brestois contre la police et la brigade mobile de Rennes.

7 juin 1919 – p. 2

L’affaire Cadiou

Le drame de la Grande Palud aura son dénouement à la session de la Cour d’assises de Quimper au mois d’octobre prochain.
On sait que l’ingénieur Pierre, qui proteste avec énergie contre l’accusation d’avoir assassiné M. Louis Cadiou, a été récemment démobilisé. II est toujours en liberté provisoire, s’est installé à Paris et y restera jusqu’au jour où il recevra notification de l’arrêt de la Chambre des mises en accusation de la Cour de Rennes, qui le renvoie devant la Cour d’assises du Finistère, sous l’inculpation d’assassinat de M. Louis Cadiou. Celle notification lui enjoindra en même temps d’avoir à se constituer prisonnier dans les délais prévus par la loi, c’est-à-dire huit jours avant sa comparution devant le jury.

27 septembre 1919 – p. 2

L’affaire Cadiou

C’est décidément le 27 octobre que l’ingénieur Pierre passera devant les Assises de Quimper, pour l’affaire Cadiou. Ce sera d’ailleurs la seule affaire de la session – qui occupera plusieurs jours.

9 octobre 1919 – p. 2

L’affaire Cadiou

La liste des jurés qui seront appelés à se prononcer aux assises d’octobre dans l’affaire Cadiou, la seule de la session, vient d’être publiée. On y relève les noms de trois personnes de la région : MM. Chevalier de St-Pol-de-Léon, Kermarec de Morlaix et Silliau de Lanmeur.
A noter que nombre de gens à Landerneau et ailleurs sont encore actuellement persuadés que « l’affaire ne viendra pas ».
Les familles Pierre et Cadiou tiennent pourtant à ce que la lumière complète soit faite. Et la justice également. On peut donc en dépit des pronostics tenir pour certain que l’on tentera dans un mois à Quimper, de trouver « le mot de l’énigme ».

25 octobre 1919 – p. 2

L’affaire Cadiou

C’est donc lundi prochain que commencent à Quimper les débats relatifs à l’affaire Cadiou. Me Henri Robert assisté de Me Feillard, du barreau de Brest défend Pierre, l’accusé du meurtre de M. Cadiou.
L’accusation affirme que Pierre a tué par intérêt et par crainte son patron le 30 décembre au matin. La défense affirme et de nombreux témoins morlaisiens le jurent – que l’on a vu Cadiou après cette date à St-Pol-de-Léon et à Morlaix.
En admettant que les témoins se soient trompés, il subsiste au moins un doute sérieux.
En outre la question de la somnambule de Nancy qui, à distance, faisait trouver la tombe de Cadiou – sera sans doute éclaircie : et sans doute aussi parlera-t-on des salons de spiritisme du Paris d’avant-guerre.
Mais assurément l’acquittement de Pierre ne suffira pas à résoudre l’énigme – et l’on peut espérer que les débats publics permettront de faire la lumière complète.

1er novembre 1919 – p. 2

L’affaire Cadiou

Depuis Lundi se déroule à Quimper et sera probablement terminée ce vendredi soir l’affaire Cadiou. L’interrogatoire de Pierre et les dépositions des témoins n’ont pas appris grand’chose de nouveau. Mais surtout dans la troisième journée, celle de mercredi, a été mis nettement en lumière ce fait que l’Instruction était menée presque constamment dans un sens défavorable à Pierre, immédiatement présumé coupable.
Il y a eu au cours des débats, des détails assez suggestifs nettement mis en lumière par l’éminent avocat de l’inculpé, Me Henri Robert.
Vole à la barre le commissaire de police Le Coz. Après sa déposition M. Henri Robert demande : « Je désirerais poser deux questions au témoin. M. le commissaire de police qui vient de déposer avec la plus grande clarté avait, nous a-t-il dit, commencé une enquête à Morlaix. Voudrait-il me dire s’il a pu faire une enquête approfondie, ou, si, à un moment donné, ses recherches n’ont pas été interrompues ?
M. Le Coz. – Je suis entré dans l’affaire le 9 janvier ; j’ai travaillé sans entraves jusqu’au 19 février.
Me Henri Robert. – N’avez-vous pas reçu un ordre ?
M. Le Coz. – J al reçu l’ordre de n’obéir que suivant des instructions limitatives.
Me Henri Robert. – N’avez-vous pas reçu une lettre de M. Guilmard, procureur de la République à Brest ?
Le témoin hésite, puis il porte la main à sa poche.
– Si M. le Président le permet, dit-il, je vais donner lecture de cette lettre.
Le président. – La loi s’y oppose.
Me Henri Robert. – C’est parfait. Nous constatons et nous en tirerons parti, que jusqu’au 19 février, M. Le Coz a pu mener son enquête librement et qu’à partir de cette date il n’a plus agi qu’en vertu d’instructions précises.
M. Le Coz. – Volet : à partir du 19 février, quoique muni d’une commission rogatoire générale, j’ai agi sur les notes limitatives émanant soit du procureur de la République, soit du juge d’instruction.
Me Henri Robert. – Je constate et j’attire l’attention de MM. les jurés sur ce point qu’à partir du 19 février M. Le Coz n’avait plus ni indépendance, ni liberté.
Sur une question de Me Henri Robert, M. Le Coz reconnaît que l’inspecteur Brisset, qui s’était rendu à Pré-en-Pail, où il pensait trouver le voyageur de commerce acheteur du révolver de Pierre, reçut télégraphiquement l’ordre d’arrêter son enquête.
Le fait sensationnel de la troisième journée du procès, ce fut le défilé des « témoins de Morlaix » venant tous à tour de rôle affirmer qu’ils ont vu Cadiou le 31 décembre ou le 1er janvier – en tous les cas nettement après la date du meurtre, d’après l’accusation.
M. Nicolas est le premier appelé.
Le témoin – J’ai va Cadiou à Morlaix, le 31, sur le quai de la gare ; je l’ai salué.
Le président. – Vous êtes bien certain que c’était Cadiou ?
Le témoin. – Oui, Monsieur le Président.
Me Henri Robert (aux jurés). – Le témoin est juge au tribunal de commerce de Brest, licencié en droit : c’est un homme qui sait ce qu’il dit.
L’éminent défenseur relit alors la déposition du témoin à l’instruction de M. Nicolas souligne de mouvements de tête ses assertions antérieures.
Me Henri Robert. – Une dernière fois : affirmez-vous avoir vu Cadiou le 31 ?
Le témoin (catégorique). – OUI, d’ailleurs, M. Lémeillet, mon associé, a causé avec Cadiou.
Me Henri Robert. – Vous avez rapporté votre déclaration à M. Guilmard, procureur de la République à Brest ?
Le témoin. – Oui.
Me Henri Robert. – Mais on n’a pas accueilli vos déclarations avec un plaisir sensible ; parbleu, vous gêniez… (murmure d’approbation)
Des applaudissements s’élèvent de la salle. Le président intervient et menace de la faire évacuer ; le silence se rétablit.
Mais Me Henri Robert continue :
« Je n’ai jamais vu une instruction conduite comme le fut celle-là. Quand un témoin faisait une déposition favorable à l’inculpé, on prenait des renseignements sur lui comme sur un malfaiteur. »
Le président. – Vous outragez les magistrats !
Me Henri Robert. – Pardon, Je constate un fait qui est exact,
Puis M. Lémeillet déclare :
M. Lémeillet. – J’ai causé avec Cadiou le 31, sur le quai de la gare de Morlaix. J’ai échangé quelques mots avec lui.
Me Henri Robert. – Affirmez-vous, sous la foi du serment, que le jour où vous avez vu Cadiou était celui où votre associé Nicolas se rendait chez le notaire ?
M. Lémeillet. – Je l’affirme !
Me Henri Robert. – Vous l’affirmez ?
M. Lémeillet. – Je l’affirme !
Me Henri Robert. – Vous êtes certain que ce fut Cadiou ; vous ne vous trompez pas ?
M. Lémeillet (avec calme). – Je l’affirme ! Je ne me trompe pas.
M. Erussart, notaire à Morlaix, et M. Paris confirment ce qu’a dit M. Nicolas.
M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice de Morlaix, vit Cadiou en tenue de cycliste le 1er janvier, sur le quai de la gare de Saint Pol de Léon, à 19 h. 15 ; Il se dirigeait vers la queue du train de Roscoff.
Le témoin. – Je lui al dit « bonjour » et il m’a répondu « bonjour ». (Le Gall levant la main) Cela, je le jure !
M. Le Gall fils, médecin de marine, Mme Le Gall et Mme Quéméneur, qui étaient avec le précédent témoin, confirment en tous points sa déclaration.
MM. Cabon, Caramour. Prigent, Baron qui connaissaient M. Cadiou depuis de longues années, parlent dans le même sens. En revanche, M. Picart qui avait d’abord déclaré que M. Cadiou avait écrit au café de la Terrasse pendant 2 heures, a déclaré depuis qu’il avait dû confondre le jour de Noël avec le 1er de l’an.
De même, M. Le Feunteun, qui était un intime de Cadiou, a cru d’abord le reconnaître puis est revenu sur sa déclaration. Et précisément cette minutie qu’apportent les témoins à préciser leurs souvenirs pour aider à la recherche de la vérité, ne prouve-t-elle pas que ceux qui ont vu, les plus nombreux de beaucoup, disent assurément ce qu’ils ont vu et doivent donc être crus I

Au cours de la quatrième audience, M. de Parseau, avocat à Morlaix, dépose dans un sens favorable à la thèse des témoins do Morlaix qui ont vu M. Cadiou le 1er Janvier : « J’ai la conviction que si l’Instruction avait été orientée du côté de la piste de Morlaix, dit ce témoin, on aurait établi que M. Cadiou n’avait pas été tué le 30décenibre à Landerneau, mais en janvier à Morlaix. »
M. de Parseau émettant une critique sur l’Information de Brest, le Président l’interrompt.
Me Henri Robert. – Laissez le témoin parler librement.
Le Président. – C’est mon droit de diriger les débats et de faire respecter la justice.
M. Henri Robert. – Ce n’est pas diriger les débats que d’intervenir dans la déposition d’un témoin.
M. de Parseau ajoute qu’il n’a nullement l’intention d’outrager les magistrats. Il constate seulement que l’Instruction n’a pas suffisamment tenu compte des témoignages de Morlaix : « On aurait dû enquêter auprès de M. Cloarec, et on ne l’a pas fait. »
Le Président réplique que cette enquête a eu lieu.
Me Henri Robert. – Le témoin pourrait-il nous dire ce que lui répondirent les agents de la brigade mobile quand il leur fournit dos indications sur le passage de M. Cadiou à Morlaix après le 30 décembre ?
Me. de Parseau. – Les agents de la brigade mobile m’objectèrent que leur action était entravée par les ordres émanant du Parquet (mouvement)
De son côté, l’inspecteur de la Sûreté, M. Brisset déclare qu’à Morlaix, un de ses amis, M. Renaudin, commissaire de police le déconseilla de suivre l’affaire. Il met en cause M. Le Coz, commissaire qui aurait reçu sous le sceau du secret, des confidences de Cloarec.
M. Le Coz. – M. Cloarec m’a dit de cesser nos recherches à Morlaix et de nous tourner vers le groupe d’acheteurs qui renfermait entr’autres MM. Legrand et Goude, député.

Et ce qui demeure de plus étrange dans cette sombre histoire, en dehors des fantaisistes récits de la somnambule dont chacun semble se désintéresser, le plus étrange n’est-il pas de constater toutes les entraves apportées, comme le dit Me Henri Robert, à l’étude complète de l’affaire, à l’enquête approfondie.
Et chacun se demande : Pourquoi ?
Après la journée des « témolus de Morlaix » et des inspecteurs de la Sûreté la conviction des jurés doit être faite.
Pierre sera sans doute acquitté.
Mais le mystère continuera-t-il à planer sur l’affaire de la Grande-Palud ?

On nous téléphone de Quimper que Pierre est ACQUITTE après une très brève délibération du Jury.