Le Citoyen
Le Citoyen est un journal hebdomadaire local français fondé pour soutenir Georges Le Bail, édité à Quimper, qui paraît de 1906 à 1951, avec un rayonnement sur le Finistère-Sud.
Le journal a une ligne politique républicaine de gauche.
Tirage 1914 : inconnu
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 5 articles dont 0 en première page
1919 : 7 articles dont 0 en première page
Table des matières
Toggle17 janvier 1914 – p. 2
Landerneau
Disparition. – La presse, tant locale que grands quotidiens, consacre depuis quelques jours de longues colonnes relativement à la disparition de M. Cadiou, ancien avoué à Morlaix, directeur d’une usine de fabrication de coton poudre près de Landerneau et dont on est sans nouvelles depuis le 30 décembre dernier, date à laquelle M. Cadiou a quitté Landerneau, pour se rendre, paraitrait-il, à Paris, près de sa femme et de ses enfants.
Toutes les hypothèses émises en pareil cas ont été examinées, mais sans succès et les agents de M. Sébille ne semblent guère être plus avancés aujourd’hui qu’au premier jour.
Nous espérons toutefois que le Parquet de Brest, chargé de cette mystérieuse affaire, donnera bientôt la clef de cette énigme.
7 février 1914 – p. 2
Le mystère de la Grande-Palud est enfin éclairci.
A la suite de recherches plus minutieuses opérées dans les environs de la propriété même qu’habitait M. Cadiou, on a découvert enfoui sous 1 m. 50 de terre le cadavre du disparu. Il avait le cou presque sectionné et portait à la tête une plaie contuse. Laquelle de ces deux horribles blessures a pu déterminer la mort ?
Suivant les renseignements qui nous parviennent, on aurait arrêté l’ingénieur de l’établissement, qui serait soupçonné être l’auteur de la mort de M. Cadiou.
14 février 1914 – p. 2
L’affaire de la Grande Palud
Sous le coup de l’émotion provoquée par la découverte du cadavre de M. Cadiou et de l’arrestation sensationnelle de M. Pierre, ingénieur de la Grande Palud, l’opinion publique tendait à croire que l’assassin était connu.
Mais actuellement on revirement semble se produire en faveur de l’accusé, en présence de la fragilité des charges recueillies par la justice. Quoi qu’il en soit, une incertitude plane sur cette mystérieuse affaire.
Un seul point parait retenir l’attention de l’Instruction. C’est la date du 29 décembre, invoquée par M. Pierre, comme celle où il vit pour la dernière fois son directeur ; c’est aussi la déclaration formelle de M. Bonnefoy, fermier de la Grande Palud, qui sans hésitation affirme avoir vu M. Cadiou à l’usine, le 30 décembre.
L’ingénieur Pierre, n’a jusqu’ici subi aucune confrontation. Que va-t-il advenir lorsqu’il sera mis en présence de ses contradicteurs, tous aussi affirmatifs en ce qui concerne cette date du 30 décembre.
L’accusé est remarquable par son impassibilité et son sang-froid qui ne se sont pas démentis un seul instant. Cette attitude est bien troublante et elle est pour beaucoup la cause du courant de sympathie, qui parait se manifester en sa faveur.
21 février 1914 – p. 2
L’affaire de la Grande Palud
La mystérieuse affaire de la Grande Palud semble avoir fait un pas nouveau et prendre aussi une orientation nouvelle. A la suite de l’autopsie pratiquée, mardi, sur le cadavre de l’infortuné Cadiou par M. le docteur Paul, de Paris, spécialement délégué à cet effet, il en est résulté que la mort aurait été provoquée par une balle de revolver tirée à bout portant, à la nuque de la victime.
Des perquisitions et de nouvelles enquêtes ont été effectuées. Espérons qu’elles aboutiront cette fois, et que les esprits surexcités se calmeront enfin.
25 juillet 1914 – p. 2
BREST
Les suites de l’affaire Cadiou. – M. Guilmard, procureur de la République à Brest a fait comparaitre, samedi 18 courant, à son cabinet, l’ancien veilleur Bossard, le gérant et un rédacteur d’un journal local, pour les impliquer dans des poursuites collectives relativement à la publication du réquisitoire du procureur et de l’ordonnance du Juge d’Instruction qui a renvoyé devant la Chambre des mises en accusation l’ingénieur Pierre.
Les trois inculpés se sont retranchés derrière le secret professionnel.
11 avril 1919 – p. 3
Landerneau
L’affaire Cadiou va reprendre. – On se souvient de la retentissante affaire Cadiou, de la Grande-Palud, qui fit tant de bruit chez nous.
Cette affaire, qui fut suspendue à la déclaration de la guerre, va être reprise et viendra probablement devant les Assises de notre département à la session de juillet.
M. Pierre, l’ingénieur, inculpé du meurtre de Cadiou, a confié sa défense à Me Henri Robert, du barreau de Paris. Mme Cadiou se portera partie civile au procès.
11 juillet 1919 – p. 2
Landerneau
L’affaire Cadiou. – Contrairement à ce que l’on avait dit, l’affaire Cadiou ne sera pas jugée à la prochaine session de la Cour d’Assises de notre département.
Cette affaire viendra très probablement devant le jury à la session d’octobre prochain.
L’ingénieur Pierre, inculpé de l’assassinat de son patron, M. Cadiou, a choisi comme avocat Me Henri Robert, du barreau de Paris.
10 octobre 1919 – p. 2
Cour d’Assises
Le rôle des assises pour la 4e session, qui s’ouvrira le lundi 27 octobre 1919, à midi, est définitivement fixé.
Une seule affaira sera jugée, c’est celle de l’ingénieur Pierre, Louis-Désiré, accusé du crime de meurtre commis sur la personne de M. Louis Cadiou, dans le bois de la Grande Palud, en la commune de la Forest, près Landerneau.
Cette affaire occupera plusieurs audiences, 98 témoins étant appelés à déposer.
M. Cazenavette, procureur de la République, occupera le siège du Ministère public.
Me Henri Robert, ancien bâtonnier de l’ordre des avocats à Paris, présentera la défense de Pierre.
Mme veuve Cadiou doit se porter partie civile
24 octobre 1919 – p. 2
Landerneau
L’Affaire Cadiou. – L’ingénieur Pierre, Louis-Désiré, accusé du crime commis sur la personne de M. Louis Cadiou, propriétaire de l’usine de la Grande-Palud, près Landerneau, a reçu mercredi notification de l’acte d’accusation et de l’arrêt qui le renvoi devant la Cour d’Assises du Finistère. Il a également subi l’interrogatoire prescrit ; il a déclaré renoncer à se pourvoir en cassation contre l’arrêt.
M. Pierre, qui avait jusqu’à samedi pour se constituer prisonnier, s’est fait écrouer, à la prison de Quimper, mercredi soir 22 octobre.
28 octobre 1919 – p. 3
AUX ASSISES L’AFFAIRE CADIOU
Elle est venue lundi devant les Assises du Finistère, ouvertes à midi sous la présidence de M. le Conseiller Cordier.
M. Cazenavette, procureur de la République, soutient l’accusation.
Me Floch, avocat, de Paris, et Me Soudry, avoué, représentent Mme Cadiou, partie civile.
Mes Robert, de Paris, et Feillard, de Brest, sont au banc de la défense.
Comme bien l’on pense, la salle est archi-comble.
L’ingénieur Pierre parait fort embarrassé.
Machinalement, il se frotte les mains, essayant de maîtriser son émotion.
Les formalités rituelles remplies, le président prononce une courte allocution où il engage le jury à se méfier de l’imagination des journalistes et à ne tenir compte que de ce qu’il sera dit au cours des débats.
Le greffier lit ensuite l’acte d’accusation, dont nous donnons ci-dessous un aperçu succinct :
Pierre, Louis-Désiré, 35 ans, ingénieur, né à Caugé, arrondissement d’Evreux, ayant demeuré à la Grande-Palud, près Landerneau, actuellement rue Saint-Nicolas, 1, à Lyon.
L’usine de la Grande-Palud, à la Forest, à 3 kilomètres de Landerneau, a été organisée la fin de l’année 1907, sur un bras de la rivière l’Elorn, dans une vallée déserte et couverte de bois.
Le véritable maître de l’entreprise était M. Temming, Pierre, ingénieur à Bull (Allemagne), qui présida à l’installation, faite par des ouvriers allemands.
M. Temming retourna en Allemagne en mars 1908, confiant la direction de l’usine à un ingénieur allemand, M. Greiss, Auguste, de Stuttgart.
L’usine était outillée pour le traitement et le blanchiment des cotons employés à la fabrication des poudres de guerre.
Sa situation sur un bras de mer, à proximité d’une grande ligne de chemins de fer, était particulièrement avantageuse, puisqu’elle permettait l’accès, à peu de frais, des matières premières, le rejet de la fabrication, ainsi que le transport des marchandises.
M. Legrand était le prête-nom de Temming.
C’est dans ces conditions que l’usine de la Grande-Palud fut admise à prendre part, le 13 mai 1908, à une adjudication de coton à nitrer, pour la Poudrerie Nationale du Moulin-Blanc.
Mais la presse française connut et dénonça la situation exceptionnelle de cette usine fonctionnant avec des capitaux et des agents allemands, pour le compte de nos poudreries nationales.
M. Legrand fut exclu des adjudications pour le compte de l’État.
L’usine ne pouvait plus fonctionner dans ces conditions. Ses propriétaires cherchèrent une combinaison nouvelle.
L’usine fut vendue à une société organisée par M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix. M. Louis Cadiou était administrateur de l’usine.
M. Temming était resté intéressé dans l’usine, comme commanditaire.
M. Cadiou s’adjoignit, comme directeur technique, l’ingénieur Pierre qui, concurremment avec l’ingénieur allemand Greiss, dirigea les travaux de l’usine jusqu’au départ de M. Greiss, en avril 1909.
La nouvelle société, enfin libérée des étrangers, sinon de leurs capitaux, obtenait alors plusieurs fournitures pour la poudrerie et réalisait des bénéfices considérables.
Cette prospérité ne pouvait manquer de susciter des jalousies et des inimitiés. D’après Legrand, lorsque la première société fut dissoute, M. Temming lui avait promis que, lorsque la société nouvelle serait admise à soumissionner et réaliserait des bénéfices, on lui verserait 4.000 francs comme auparavant.
Cette promesse n’aurait pas été tenue. M. Legrand ne cache pas qu’il en fut très irrité.
En juillet 1913, M. Cadiou apprit qu’il avait été dénoncé au ministère de la Guerre, comme ayant usé de manœuvres frauduleuses pour se faire payer deux fois un wagon de coton envoyé à la poudrerie d’Angoulême. Six wagons de coton avaient été expédiés à la poudrerie d’Angoulême par un M. Potel, industriel à Rouen. Cette marchandise, excellente du reste, avait été refusée, parce que, contrairement aux règles du cahier des charges, elle venait non de l’usine de l’adjudicataire, M. Potel, mais de l’usine de M. Cadiou, qui avait traité avec M. Potel.
Un des wagons, ayant été employé, fut payé à M. Potel, les autres restèrent à Angoulême pour le compte de M. Cadiou et furent définitivement agréés à la suite d’un marché dans lequel M. Cadiou était adjudicataire.
Les ennemis de M. Cadiou, et notamment Pierre, ont prétendu que ce résultat avait été obtenu par des moyens frauduleux.
M. Cadiou a toujours protesté de sa bonne foi, reconnaissant qu’une erreur avait été commise, erreur dont les effets ont été réparés par un remboursement.
M. Cadiou, certain, disait-il, de démontrer son innocence, avait lui-même demandé une enquête qui allait être faite, lorsque sa mort et la disparition du dossier ont rendu toute enquête impossible.
A ce moment, M. Cadiou se rapprocha de Legrand et essaya de vendre l’usine de la Grande-Palud à une société nouvelle. M. Legrand devait recevoir une forte commission. Mais le prix demandé, 450.000 fr., ne fut pas accepté et l’affaire ne réussit pas.
M. Cadiou résolut alors d’avoir toute sa liberté et de se débarrasser de ses commanditaires allemands.
Le 12 novembre 1913, il écrivait à M. Temming, pour lui faire connaître qu’il le rembourserait complètement en trois échéances.
M. Cadiou a donc été assassiné au moment où il allait être débarrassé de toute commandite étrangère.
Et c’est au même moment que, par une singulière ironie du destin, il était écarté des adjudications du ministère de la guerre. Le 6 décembre 1913, M. Cadiou était avisé, en effet, qu’il ne serait pas admis à prendre part à une adjudication pour une fourniture de coton à nitrer, qui devait avoir lieu le 12 décembre suivant.
Cette exclusion, temporaire du reste, dit le général Barral, était motivée par la défectuosité de l’installation de l’usine.
Il est certain que les dénonciations portées en juin 1913 avaient contribué à impressionner défavorablement le ministère de la Guerre. On reprochait aussi à M. Cadiou des fournitures défectueuses.
Avisé de la décision du ministre de la Guerre, M. Cadiou prenait immédiatement les mesures rendues nécessaires par cette décision. Le 13 décembre, il écrivait à Pierre pour l’aviser de ce qui se passait et lui disait qu’il faudrait diminuer la main-d’œuvre et les frais d’exploitation.
Le 17 décembre, il venait lui-même à la Grande-Palud pour étudier sur place les difficultés de la situation et les mesures à prendre. Il parlait de licencier provisoirement le personnel de l’usine.
L’usine n’était pas, en effet, outillée pour fournir les industries privées.
Ces circonstances pouvaient déterminer M. Cadiou, découragé et malade, à se débarrasser de l’usine comme le souhaitait Legrand. Cadiou fit un acte d’énergie. Il racheta les actions possédées par divers membres de sa famille, pour être seul maître de l’usine. Et, pour établir les bases de cette opération, il demanda à Pierre de faire l’inventaire de 1913.
C’est à ces travaux d’inventaire, terminés le 26 décembre 1913, que Cadiou et Pierre s’occupaient à la Grande-Palud du 17 au 30 décembre.
M. Cadiou devait rentrer à Paris le 31 décembre pour fêter en famille le jour de l’An.
Il avait dit à plusieurs personnes, notamment à Pierre, son intention de partir dans la journée du 30 décembre.
Le 29 décembre, dans la matinée, Pierre accompagnait son patron au moulin Caroff que M. Cadiou voulait acheter, montrant bien ainsi son intention de développer son industrie et d’en rester le maître.
Le 30 décembre, M. Cadiou, qui a passé chez lui, à Landerneau, la nuit du 29 au 30 décembre, part, vers 8 heures du matin, après avoir bu une tasse de tapioca au lait qu’il avait préparée lui-même. Il est vêtu d’un costume cycliste avec lequel il était habillé lorsqu’on l’a retrouvé enfoui, le 4 février
1914, dans le petit bois du moulin.
A la suite de plusieurs témoignages, il est établi que M. Cadiou et l’accusé ont quitté l’usine ensemble le 30 décembre, vers 11 heures du matin. Quelques minutes avant midi, des ouvriers de l’usine ont vu Pierre revenir seul à l’usine pour chercher son manteau. A midi, Pierre était rentré chez lui pour le déjeuner.
Depuis ce moment, personne n’a vu M. Cadiou.
Les recherches faites pour retrouver M. Cadiou restèrent longtemps sans résultat.
Enfin, le 4 février, vers 10 h. 1/2 du matin, M. Jean-Marie Cadiou, qui, depuis la disparition XXXXXXXXXXXXXXXXX rechercher, le retrouvait sous le bois du moulin, à 400 mètres environ du moulin Caroff, en bas d’une sorte de sentier en cul-de-sac, très couvert par des taillis, qui aboutit au canal qu’on ne peut franchir.
M. Jean-Marie Cadiou était convaincu, comme la plupart des amis et des parents du disparu, que M. Cadiou avait été tué et que son cadavre avait été caché dans le bois.
Pierre, au contraire, affirmait avec persistance que M. Cadiou avait dû fuir en Allemagne pour éviter les conséquences de l’affaire d’Angoulême, ou qu’il s’était suicidé, ou qu’il avait été victime d’un accident.
Il profitait, du reste, de toutes les circonstances pour diffamer M. Cadiou qui, pourtant, – il le reconnaît, – n’avait eu que des bontés pour lui.
M. Bolloch, administrateur de l’usine, avait fait des démarches, auprès d’un commandant du 118e régiment de ligne, pour qu’un peloton de vingt-cinq hommes aidât à faire des recherches sérieuses méthodiques dans le bois de la Grande-Palud.
Ces recherches auraient été faites lorsque, le 2 février 1914, M. Jean-Marie Cadiou reçut, de sa belle-sœur, une lettre à laquelle était jointe celle d’une dame Saimpy [Sainpy], qui avait consulté une somnambule de Nancy, la femme Hoffmann, et rendait compte de la consultation.
L’examen des lieux démontre que le corps n’a pas été assommé, mais tué par une balle de revolver, et qu’il n’a reçu aucun coup dans le dos.
Le parquet de Brest, immédiatement averti de la découverte, se transporta sur les lieux. Le corps, qui avait été laissé dans la position où l’avait découvert M. Jean-Marie Cadiou, – le derrière de la tête, le dos et l’extrémité des pieds étaient seuls apparents, – fut dégagé avec les plus grandes précautions, sous la direction du docteur Rousseau, médecin-légiste, par l’ingénieur Pierre et un ouvrier qui s’était offert pour ce travail.
A ce moment, l’opinion publique désignait l’ingénieur Pierre comme l’assassin. Il avait été gardé â vue et, lui, si calme d’habitude, paraissait en proie à une agitation extraordinaire, cherchant d’abord à s’éloigner, puis se précipitant pour laver le caoutchouc de M. Cadiou, comme s’il avait craint qu’on y trouvât une tache suspecte.
La première autopsie ne fut pas concluante. Le docteur-Rousseau, qui n’avait pas apporté les instruments nécessaires, n’avait pu ouvrir le crâne et n’avait pas remarqué le petit trou formé par le passage d’une balle de 6 millimètres dans le cou. Il n’avait constaté qu’une large plaie béante de 14 centimètres de longueur à peu près horizontale, au-dessus du maxillaire inférieur, occupant tout le côté gauche du cou. Le larynx était complètement sectionné à sa partie supérieure. Cette plaie présentait trois reprises en encoches très visibles.
L’exhumation du cadavre de M. Cadiou qui avait été enterré à Morlaix, fut ordonnée et une nouvelle autopsie fut pratiquée le 17 février par M. le docteur Paul, médecin expert, près la Cour de Paris.
Le savant praticien découvrit la cause réelle de la mort. Contre la face interne de l’angle et de la mâchoire inférieure, était tapé, la pointe en avant, un projectile d’arme à feu. L’artère carotide avait été sectionnée à sa partie supérieure et on trouvait dans les masses musculaires un sillon indiquant très nettement le trajet de la balle, trajet qui partait de la nuque.
Les conclusions de l’expert furent que M. Cadiou avait succombé à une hémorragie consécutive aux lésions produites par la balle, qui avait atteint les vaisseaux sanguins du côté droit du cou.
Il est certain que les blessures relevées sur le corps de M. Cadiou avaient un caractère criminel.
Ces constatations excluent l’hypothèse d’un suicide qui avait été admise par quelques personnes et du maquillage d’un cadavre pour permettre â la famille de toucher les primes d’assurances sur la vie souscrite par M. Cadiou.
Pierre avait fait l’acquisition d’un revolver du calibre 6 m/m – calibre de la balle qui a traversé le cou de Cadiou – système Velo Dog, à la fin de mai 1913. Il n’en avait parlé à personne. Et, lorsqu’on lui a demandé ce qu’il avait fait de cette arme, il a déclaré l’avoir cédée en mars. Comment pouvait-il l’avoir vendue à cette date alors qu’il ne l’avait acheté que deux mois plus tard ? C’est ce premier fait qui a permis de penser â la culpabilité de Pierre.
De l’affirmation de certains témoins, il résulte que la culpabilité de l’ingénieur ne serait que trop réelle, tandis que de celle de certains autres il ressort que Cadiou aurait été vu à Morlaix et à St-Pol, les 31 décembre et 1er janvier et que, par conséquent, Pierre ne serait pas coupable.
C’est, entourée de ce mystère, que l’affaire de la Grande-Palud est venue lundi dernier devant les Assises du Finistère. La vérité sourira-t-elle, enfin, des débats ?
Pierre a écouté le document avec indifférence, esquissant, â la lecture de certains passages, des gestes de protestation.
On procède ensuite à l’interrogatoire de l’accusé et à l’audition des témoins.
La Cour siégera deux fois par jour. On espère qu’ainsi le verdict pourra être rendu à la fin de la semaine.
31 octobre 1919 – p. 2
AUX ASSISES
L’AFFAIRE CADIOU
Une affaire aussi sensationnelle devait être l’objet de la curiosité générale, aussi la Salle des Assises est archi-comble.
Évidemment, l’audition des témoins, pendant ces jours derniers, a été fertile en incidents variés.
Nous ne citerons que cette nouvelle version Tonnard, absolument ahurissante par son imprévu : Cadiou avait été assassiné par 6 individus, dont plusieurs en soutane, sur la route de Morlaix à
Brest.
Remarquons que M. le président Cordier a remarquablement conduit les débats.
Me Henri Robert s’est habilement servi des contradictions révélées par la déposition des témoins et du doute qui plane sur cette affaire.
Hier, jeudi après-midi, Me Flach, du barreau de Paris, avocat de la partie civile, a éloquemment exposé l’affaire et a terminé en faisant appel à la justice du Jury. « Pierre est coupable, a-t-il proclamé, il ne faut pas qu’à la faveur de ses dénégations, cet assassin sorte la tête haute et le regard impudent de la Salle des Assises ».
Après une courte suspension d’audience, M. le Procureur de la République commence un réquisitoire très serré, qu’il ne peut terminer dans la soirée.
Aujourd’hui vendredi, le réquisitoire s’est terminé un peu avant midi et la parole a été donnée, à 13 h. 45, à Me Henri Robert, ancien bâtonnier de l’ordre des avocats de Paris.
Au moment où nous mettons sous presse, l’habile défenseur offre au nombreux public un beau morceau d’éloquence.
Réussira-t-il à émouvoir le Jury et à obtenir de lui l’acquittement de l’ingénieur Pierre ?
Dans la soirée se terminera cette affaire, qui a eu un profond retentissement dans la France entière ; nous n’en voulons pour preuve que la place qu’elle a occupée, ces jours derniers, dans nos grands quotidiens.
8 novembre 1919 – p. 4
AUX ASSISES
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre est acquitté.
Ainsi que l’on pouvait prévoir, l’ingénieur Pierre a bénéficié d’un acquittement.
Il a été l’objet d’une petite manifestation de sympathie, à sa sortie du tribunal, samedi dernier à 15 h. 45.
