Manchette du journal Le Courrier du Finistère, édition de janvier 1914

Le Courrier du Finistère est un journal hebdomadaire local français-breton, édité à Brest, qui paraît de 1880 à 1944, avec un rayonnement sur le département du Finistère.
Tirage 1914 : inconnu
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 13 articles dont 10 en première page
1919 : 2 articles dont 0 en première page

Source : Archives départementales du Finistère

Mystérieuse disparition

L’usine de la Grande Palud, située en La Forest-Landerneau, fit parler d’elle il y a quelques années à peine.
Fondée à l’aide de capitaux Allemands, par M. Legrand, ancien maire de Landerneau, cette usine où l’on fabrique de la cellulose pour coton-poudre, fut tout d’abord dirigée par un officier de réserve prussien, M. Greiss.
Par suite de la catastrophe de la Liberté, l’administration des poudres et salpêtres écarta le directeur de la Grande Palud des adjudications. Il dut donc se retirer ; et comme les propriétaires ne voulaient pas laisser tomber cette usine qui semblait devoir prospérer, ils cherchèrent ailleurs un directeur qui parût inspirer en haut lieu un peu moins de méfiance. M. Cloarec, député de Morlaix, fut chargé de cette mission, et il trouva son homme en M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix.
Mais M. Cadiou a disparu depuis le 29 décembre.
Qu’est-il devenu ? Il est assez difficile de faire la lumière sur tout ce qui se raconte à propos de son étrange disparition.
D’aucuns ont d’abord émis cette opinion que M. Cadiou s’est suicidé : « Louis Cadiou, disent-ils, était d’une santé plutôt maladive ; il était d’un caractère concentré et quelque peu neurasthénique ; et il se serait point étonnant que, dans un moment de crise, il ait attenté à ses jours.
Et pour étayer cette opinion, on parle d’un wagon de poudre, vendu à la poudrerie d’Angoulême, et qui aurait été payé deux fois. L’action judiciaire n’étant pas encore éteinte et M. Cadiou venant récemment d’être écarté des marchés de la guerre, ces faits l’auraient bouleversé d’autant plus qu’ils l’avaient placé dans l’obligation de demander la résiliation d’une commande de 400.000 tonnes de coton faite à la maison Reiss de Hirdelberg, et que d’autre part, il allait se trouver obligé de fermer l’usine, faute de commandes.
D’autres au contraire, et Mme Cadiou est du nombre, écartent résolument cette question du suicide, et croient à un accident, voire même à un crime.
« Cadiou, dit l’un de ceux-ci, s’était fait des ennemis ; et un assassinat ne serait pas pour surprendre. »
L’hypothèse d’une fugue ne rallie presque personne. Celle d’une fuite préméditée, au contraire, a pour elle plusieurs partisans. Cette dernière hypothèse n’est même plus une hypothèse pour quelques-uns, mais une croyance ferme : M. Cadiou serait, disent-ils, parti en Allemagne.
Et de qui les confirme dans cette croyance c’est l’affirmation de quelques personnes qui déclarent avoir vu M. Cadiou, quelques jours à peine avant sa disparition, en compagnie de l’ingénieur allemand qu’il remplaça à la direction de l’usine.
Un autre fait dont quelques autres se montrent fort surpris, et qui serait de nature à fortifier encore cette croyance en un départ prémédité, c’est la façon bien précipitée avec laquelle Mme Cadiou parla d’assassinat possible. Louis Cadiou devait rentrer le 31 décembre à Paris, où il avait son domicile habituel. Sa femme et les enfants vinrent l’attendre à la gare ; et comme ils ne le virent pas revenir, ils en avertirent aussitôt M. Cloarec, qui avisa immédiatement la police.
Des agents de la sûreté de Paris, et des inspecteurs de la brigade mobile de Rennes furent dépêchés à Landerneau. Il est surprenant qu’après 15 jours de recherches, et après les entrevues de M. Cloarec avec le Préfet et avec le Procureur de la République, ils n’aient pas encore percé le mystère. C’est à se demander s’ils n’ont pas pour consigne de tout ignorer.

31 janvier 1914 – p. 2

Landerneau
A la recherche de M. Cadiou
Ces jours derniers, la police a entrepris des fouilles dans l’Elorn, et dans les bois entourant l’usine de la Grande Palud, à l’effet de rechercher M. Cadiou, directeur de cette usine, disparu, comme le savent nos lecteurs depuis le 30 décembre.
Après un mois, on conviendra qu’il était temps, en effet, de s’inquiéter officiellement d’une disparition qui a fait tant de bruit.

7 février 1914 – p. 2

Le Mystère de la Grande Palud
M. Cadiou a été retrouvé assassiné et enfoui en terre

Nous avons parlé en son temps de la mystérieuse disparition de M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix, et depuis directeur de l’usine de la Grande-Palud, en La Forest-Landerneau.
Sorti de son domicile, à Landerneau, en costume cycliste, le 30 décembre au matin. Il s’était rendu à la Grande-Palud, et de là au moulin qui se trouve à côté, en compagnie de l’ingénieur et comptable de l’usine. Depuis on ne l’avait pas revu.
Contrairement à l’opinion générale, qui inclinait à le croire parti en Allemagne, la famille demeurait convaincue qu’il y avait eu crime ou accident.
Cependant, chose étonnante, les policiers n’avaient réussi à trouver aucune piste sérieuse ; et pour percer le mystère il a fallu que le propre frère du disparu, M. Jean-Marie Cadiou, tanneur à Kérinou, s’occupa lui-même de faire des recherches.
On a parlé de certaine intervention « somnambulesque », et il se peut qu’il y en ai eu, en effet, car dans ce monde-là on doit naturellement être à l’affut des affaires ; et dans le nombre des hypothèses émises, quoi d’étonnant à ce que quelques-unes approchent de la réalité ? En tout cas, la soi-disant indication dont on parle le plus est fausse quant à l’heure crime et aux coups reçus par la victime.
Et il est plus vraisemblable que la famille a été prévenue par quelqu’un qui aura été témoin insoupçonné de l’attentat. Une somme de 2.000 francs était d’ailleurs promise à quiconque aurait fourni des renseignements utiles.
Quoi qu’il en soit, mercredi, 4 février courant, M. Jean-Marie Cadiou, accompagné de son chien se livra à des recherches aux environs de l’endroit où son frère avait été vu en dernier lieu.
Dans un étroit chemin couvert et encaissé entre deux talus, à environ 300 métros du moulin, son attention fut attirée par de la terre nouvellement remuée, dans laquelle sa canne s’enfonça avec facilité. Quand il retira sa canne, M. Cadiou s’aperçut qu’une parcelle de lainage y était restée adhérente.
M. Cadiou se mit aussitôt à gratter la terre molle et ne tarda pas à mettre à découvert le cadavre de son malheureux frère.
Il était 10 heures trois quarts.
Les autorités et le parquet de Brest, prévenus se rendirent sur les lieux vers 15 heures ; et l’on procéda à l’exhumation du cadavre, qui, couché sur le ventre, n’était recouvert que d’une mince couche de terre.
La victime avait eu la gorge tranchée à gauche, et si profondément que la tête ne tenait plus au tronc que par une étroite bande de chair. Par ailleurs on ne releva sur le corps aucune trace de violence.

Arrestation de l’ingénieur
A l’autopsie, l’estomac fut trouvé vide, ce qui démontrait que le crime avait été commis avant le déjeuner. Or c’est bien aussi vers 11 heures, le 30 décembre, que M. Cadiou avait quitté l’usine dans la direction du moulin, en compagnie de l’ingénieur M. Pierre. Tout cela donnait de la consistance aux soupçons qui déjà pesaient sur ce dernier.
Aussi, M. Pierre faut-il soumis à un interrogatoire minutieux. Son couteau, à lame recourbée, avait été saisi, lorsque les policiers découvrirent, dans une remise située à quelques mètres du moulin, une pioche dont le fer portait de larges taches de sang et à laquelle des cheveux étaient adhérents. Appelé à s’expliquer sur cette découverte M. Pierre répondit que le pioche lui avait servi, non à creuser la fosse de M. Cadiou, mais pour tuer un lapin.
Néanmoins le juge d’instruction le plaça sous mandat dépôt, et le confia aux gendarmes qui le conduisirent à Landerneau.
Originaire de Couches (Eure), M. Louis Pierre âgé de 31 ans. Il y avait quatre ans qu’il était employé à l’usine.
– Le parquet de Brest s’est rendu de nouveau à la Grande-Palud jeudi. Il a perquisitionné au domicile de M. Pierre. Il a également interrogé Juliette [Julia] Juzeau, la bonne de ce dernier, laquelle a affirmé ne rien savoir.
Au nombre des lettres saisies, il s’en trouve au moins une qui démontre M. Pierre eu voulait à M. Cadiou.
Le corps de la victime sera inhumé à Morlaix.

14 février 1914 – p. 2

Le Mystère de la Grande-Palud
Plus on cherche à éclaircir cette affaire, plus les ténèbres s’accumulent

Eh ! oui ! les racontars vont leur train ; mais une seule chose paraît à peu près établie, c’est qu’il y a eu crime.
Quand, où et par qui ? Autant de mystères que de questions.
L’ingénieur Pierre est toujours au Bouguen : mais les soupçons qui pèsent sur lui paraissent assez fragiles ; l’un des plus sérieux a même été écarté.
Une pioche tachée de sang avait été découverte dans sa remise, et au tranchant de cette pioche des cheveux étaient restés collés. Voici la réponse du médecin légiste ; les taches sont des tâches de rouille, et les prétendus cheveux ne sont que des poils de chat ou de lapin. C’est ce qu’avait affirmé l’ingénieur.
Mais quel jour fut-il vu en dernier lieu en compagnie de Cadiou ? Le 29 décembre assure-t-il.
– Le 29. Cadiou et Pierre se rendirent en effet au moulin demander au meunier Caroff à quel prix il cèderait son moulin : Pierre et Caroff l’affirment.
Pierre ajoute qu’il ne revit plus Cadiou ; et s’il dit vrai, le criminel ce n’est pas lui, puisque le 30 Cadiou vivait encore. Il vint même, le matin de ce jour, à l’usine, ainsi que l’affirment plusieurs témoins, qui admettent d’ailleurs que M. Pierre peut bien ne point l’avoir rencontré.
Mais ces déclarations sont contredites par le contremaître Bignard et le fermier Bonnefoy, qui affirment avoir vu Cadiou et Pierre prendre ensemble la direction du moulin, vers 11 h., le 30 décembre.
Et voilà ce qui est grave.
Entre temps, M. Bossard, ancien ouvrier à l’usine, s’en vint déclarer que, le matin du 28 décembre, il vit arriver chez Pierre un « homme cadavérique ».
– « C’était le complice, » s’écria-t-on. – Non, c’était tout simplement M. Mazurier, ouvrier chez M. Belbéoc’h à Landerneau, et oncle de la bonne de M. Pierre, venu pour réparer un sommier.
Nous ferons grâce à nos lecteurs des autres racontars auxquels ce drame a donné naissance.
Disons cependant que des témoins soutiennent avoir vu Cadiou à la gare de Morlaix le 31 décembre.
Et pour en finir avec l’ingénieur Pierre, ajoutons que le contrat qui le liait à l’usine expirait le 1er mars, mais qu’en cas de rupture, avant le terme, il lui interdisait de prendre du service dans une industrie similaire, en France et à l’étranger, avant quinze années. Or, il parait qu’en décembre Pierre avait promis son concours à M. Legrand, ancien maire de Landerneau, qui fonda l’usine de la Grande Palud, et qui en monte maintenant une concurrente à Daoulas. Le 10 janvier, Pierre écrivit à M. Legrand pour reprendre sa parole.

Où ? Comment
Mais voici du nouveau.
Le médecin-légiste a déclaré que M. Cadiou était mort avant d’avoir eu le cou tranché. En effet, on a remarqué que ses effets ne portaient que quelques éclaboussures de sang.
Alors, comment serait-il mort ? Étranglé peut-être. Et pour faire disparaîtra les traces de la strangulation, on aurait tailladé le cou !
D’autre part, est-il admissible que le cadavre de M. Cadiou, enfoui sous quelques centimètres de terre seulement, ait pu demeurer dans sa fosse, pendant 36 jours, sans avoir été mis à découvert par un chien quelconque ? Des chasseurs passèrent par-là a-t-on dit.
N’est-il pas plus vraisemblable que M. Cadiou ait été assassiné dans un autre endroit que celui où l’on a trouvé son corps ? Dans ce cas, où et quand le crime aurait-il été commit ?
Il nous semble, en tout cas, que la justice devrait se préoccuper de savoir à combien de temps remonte la mort.
Nous serions étonnés d’ailleurs qu’elle n’en sache pas plus long qu’elle ne dit.

21 février 1914 – p. 2

Le Mystère de la Grande-Palud
Nouvelle autopsie du cadavre – La balle meurtrière

Il y a du nouveau. Mais personne pour encore ne peut nommer en toute assurance l’assassin, ni dire à quel moment, en endroit fut commis le crime ?
Le saura-t-on jamais ?
Mais remontons à la disparition de la victime.
Le 27 décembre, M. Cadiou avait écrit à sa femme, habitant Paris, qu’il irait la rejoindre avant le 1er janvier. Il ajoutait qu’il avertirait de son départ.
N’ayant rien reçu, le 31 au matin Mme Cadiou télégraphie à Landerneau : « que signifie ton silence ? » Dans l’après-midi du même jour, elle télégraphie à l’ingénieur Pierre, qui n’est touché par le télégramme que le surlendemain.
Inquiète de ne recevoir aucune réponse, le 1er janvier Mme Cadiou appelle le député Cloarec.
Tous les deux ils sont convaincus que M. Cadiou a été assassiné, et M. Cloarec en avise la Sûreté Générale.
Sur quoi se basaient-ils pour affirmer qu’il y avait eu crime, à un moment où M. Cadiou vivait peut-être encore, puisque plusieurs personnes soutiennent l’avoir vu, pâle et abattu, à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier ? Nous aimons à croire que M. Cloarec ne manqua pas de s’en ouvrir au parquet ; et ceci est d’autant plus probable que les premières semaines tout au moins, le parquet semble s’être préoccupé uniquement de la version donnée par la famille.
Et il a même été dit qu’une première enquête de la police ayant abouti à un résultat qui contredisait cette version, d’un groupe où se trouvaient M. Cloarec et le sous-préfet de Brest serait partie cette réflexion : « Mais ce système doit être abandonné : il détruit le nôtre »
Il a été dit encore que, depuis longtemps la police voulait battre le bois ; mais ajoute-t-on, la famille était d’avis que c’est du côté de l’Elorn que les recherches devaient être dirigées. Et l’on fouilla l’Elorn, jusqu’au jour où le frère du disparu s’en vint découvrir le cadavre dans le bois.
Naturellement tous ces racontars, auxquels nous n’ajoutons pas la moindre foi, fait jaser.
L’ingénieur, Pierre est arrêté. Pourquoi ? Parce qu’il est resté impassible devant le cadavre, parce qu’il a un couteau avec lequel aurait pu taillader le cou de son directeur. Pourquoi encore ? Parce qu’on trouve dans sa remise une pioche rouillée à laquelle adhèrent des « cheveux » qui sont tout simplement des « poils de lapin ».
Cependant sans crier à l’innocence de l’inculpé, le public se disait : « Si Pierre est l’assassin, il est tout de même surprenant, d’abord qu’il ait caché le corps de sa victime dans un endroit où il devait fatalement être retrouvé, et ensuite qu’il n’ait pas pris la peine de l’enfouir plus profondément. »
Mais le médecin a déclaré que Cadiou avait été étranglé avant d’avoir la gorge tranchée ; or, Pierre est fort… Vous devinez le reste.
Sur ces entrefaites, le procureur général de Rennes, appréciant à leur juste valeur toutes les suppositions « autorise » une nouvelle autopsie, qui a été pratiquée mardi matin, par le Dr Paul, appelé de Paris. Et le Dr Paul trouve dans la tête de Cadiou une balle de revolver, tirée à bout portant, par derrière, à un moment où Cadiou avait la tête recouverte de son capuchon.
Il n’est plus question de strangulation.
Et les magistrats de reprendre le chemin de la Grande Palud. Chez l’ingénieur Pierre, ils trouvent un revolver, qui servait au gardien de nuit ; mais il est du calibre 8 m/m à balles de plomb, tandis que la balle meurtrière est une balle blindée du calibre 6 m/m.
Ils apprennent bientôt qu’il y a quelques mois M. Pierre acheta à Landerneau un revolver de ce calibre, et tirant des balles semblables, au dire de Mlle Juzeau, ex-bonne de M. Pierre, à celle retrouvée dans la tête de M. Cadiou. Or, ce revolver les magistrats ne le découvrirent pas chez l’ingénieur : qu’est-il devenu ?
Si Pierre n’en explique pas la disparition, il y aura évidemment là une suspicion grave, la plus grave qui ait pesé sur lui jusqu’à ce jour.
Entre temps, on perquisitionnait un peu partout, chez la victime, chez sa veuve éplorée, chez M. Legrand, ancien maire de Landerneau, fondateur de l’usine de la Grande Palud, et qui, nous l’avons déjà dit, est en train d’en monter une concurrente à Daoulas.
Et à quoi aboutissent ces perquisitions ? A bien peu de choses sans doute ; et nous les trouvons même quelque peu vexatoires, en tout cas bien tardives ; car n’est-ce pas qu’elles sont bien insouciantes les personnes ayant trempé dans le crime qui, deux mois durant, auraient gardé chez elles des pièces compromettantes ?
Cependant, au dire de M. Cloarec – qui soit dit en passant touchait 5.000 francs par an de la Grande Palud en sa qualité d’avocat-conseil – M. Cadiou possédait des papiers compromettants pour plusieurs personnalités. Il ajoute même que M. Cadiou ne voyageait jamais sans emporter la valise qui contenait ces documents. Singulière manie alors, car lorsque l’on possède des papiers importants on les met d’ordinaire en lieu sûr.

Les explications de l’inculpé
Pierre a été interrogé jeudi, par le juge d’instruction, au sujet du revolver disparu.
Il a déclaré avoir acheté en 1912 un revolver de 6 m/m, et l’avoir vendu en février 1913 à un voyageur de commerce qu’il ne connaissait pas.
Il est en contradiction : 1° avec l’armurier qui lui vendit le revolver, en mai 1913 ; 2° avec son ex-bonne Juzeau, qui se rappelle avoir entendu son maître dire : « Je m’achète un revolver, parce que je vais avoir une automobile et pour voyager c’est utile. » Or, Pierre n’a son automobile que depuis septembre 1913 ; 3° avec le garde de nuit Bossard, qui, confronté avec lui, a soutenu l’avoir entendu dire, en juillet 1913, qu’il avait un autre revolver, en outre de celui qu’il lui confiait pour son service.
– Vous vous trompez, opposa Pierre : je parlais de ma carabine.
Mais Bossard a maintenu que c’est bien d’un revolver qu’avait parlé l’ingénieur.
Et voilà donc une charge contre Pierre. C’est à peu près la seule, mais elle est grave.
Pourvu qu’elle ne s’évanouisse pas, elle aussi.

28 février 1914 – p. 2

Le Mystère de la Grande-palud
Celle qui ne voit que les yeux fermés

Eh bien, mais c’est la somnambule de Nancy, l’extra lucide à qui l’on a fait indiquer l’endroit où était enterré le cadavre de Cadiou.
La justice lui a offert, aux frais de la princesse, un voyage à Brest, en compagnie de deux ou trois autres dames. Ce n’est pas que le juge d’instruction croit aux voyantes ; mais il espérait obtenir quelques détails pouvant lui permettre de savoir qui peut être la personne à laquelle est réellement due la découverte du cadavre.
Hâtons-nous d’ajouter que le juge perdit sa peine et son temps. La pythonisse se borna à déclarer que, d’après ce qui lui a été dit, elle vit pendant qu’elle était endormie et indiqua alors où se trouvait le cadavre. Et c’est tout : elle ne se rappelle de rien.
Bref, elle ne voit que les yeux fermés.
Si seulement elle voyait alors ? Un confrère a voulu savoir le savoir ; et voici ce qu’il raconte.
La « voyante », Mme Camille Hoffmann pour l’appeler par son nom, consentit à le recevoir après qu’il eut dit qu’il ne regarderait pas au prix. Elle se fit donc endormir ; ensuite elle lui tint les propos suivants :
– Ah ! Je vois !… Je comprends. Ah ! il faut que cette personne vous intéresse joliment pour que vous ayez fait tant de kilomètres afin de savoir ce qu’elle est devenue. Comme vous avez dû souffrir !… Avez-vous sur vous quelque chose lui ayant appartenu ?…
– Mon Dieu ! Madame, j’ai là sa simple photographie et quelques lignes écrites de sa main…
– Alors, sous ma main, là… sous la paume de ma main droite, vite, mettez tout cela…
Et Mme Camille la main sur la photographie enveloppée, de reprendre :
– Oh ! comme je lis bien en elle, maintenant… Oui, c’est cela… Caractère emporté, mais pas méchante, pas méchante du tout… Un simple coup de tête… Elle vous reviendra, elle vous reviendra bientôt… avant deux mois… Je la vois auprès de vous. Vous lui avez pardonné… Elle a une robe rose et une ombrelle bleue… Vous oubliez tous les deux vos chagrins réciproques… Oh ! comme vous êtes heureux à présent…
Quand la voyante fut réveillée par un monsieur en bras de chemise qui s’était retiré dans la pièce à côté, en demandant qu’on le rappelât lorsque la consultation serait terminée, elle sourit aimablement :
– C’est 5 francs, dit-elle.
Le journaliste paya et descendit l’escalier, accompagné par le monsieur en bras de chemise qui disait :
– J’espère que monsieur a été satisfait… Elle est étonnante. Elle voit tout, monsieur, elle voit tout. »
Oui, elle voit même si bien que la photographie qu’elle prenait pour celle d’une femme aimée par le journaliste était simplement le portrait du fameux Henri Rochette !

– Veut-on l’opinion des savants ?
Le procureur Dejerine, médecin chez de la Salpêtrière, bien connu pour ses travaux sur les maladies nerveuses, interrogé au sujet de la somnambule de Nancy, déclare :
« La vision à distance n’existe pas. Je suis convaincu que les prétendues découvertes de la voyante de Nancy ne reposent sur aucune base sérieuse, et nous nous trouvons en présence de deux hypothèses : coïncidence ou supercherie.
« La coïncidence même est difficile à admettre. Les somnambules, toujours se tiennent dans une sage réserve. Elles disent des choses vagues, donnent des indications d’ordre général. Mais, jamais, je n’ai entendu de réponse précise de la part de l’une d’elles.
Dans l’affaire Cadiou, il semble que certaines personnes au courant des circonstances du drame veuillent renseigner la justice sans se compromettre, sans se faire connaitre. Ont-elles choisi ce moyen fort adroit d’ailleurs, d’agir avec la complicité d’une voyante ? C’est possible. La voyante, au contraire, a-t-elle été dupe en quelque sorte ? Lui a-t-on persuadé à son réveil qu’elle avait tenu des propos que jamais elle ne tint ? Pourquoi pas. Néanmoins, je pencherais plutôt pour la première version, car le sommeil hypnotique lui-même ne s’obtient pas toujours aisément, et les exemples de médiums trichant sont innombrables.
« Je me résume. Il n’y a pas de somnambules capables de découvrir une chose ignorée par elles ou par celui qui les interroge. Réminiscence parfois, connaissance surnaturelle jamais. »
M. le professeur Gilbert Ballet, le neurologue bien connu, partage l’opinion de M. Dejerine :
« Dans l’état actuel de la science, dit-il, il est impossible d’ajouter foi aux prétendues visions de telle ou telle voyante. Aussi loin que l’on pousse les expériences d’hypnotisme, on ne voit rien de semblable et, pour ma part, je suis persuadé que ces divinations sont dues à des renseignements très précis communiqués au sujet. »

Mais voici qui est plus intéressant.
En arrivant à Morlaix pour la 2ème autopsie, le Dr Paul trouva à l’hôtel où il descendit une lettre anonyme de quatre pages, dans laquelle, entre autres choses, il était dit que le point intéressant était la nuque. Or c’est précisément par la nuque qu’entra la balle trouvée dans la tête de Cadiou. Par conséquent, l’auteur de cette lettre savait comment Cadiou avait été tué. La lettre portait le timbre de Quimper-Redon, le 15 février 1914.
En connaitra-t-on jamais l’auteur ? Il est probable qu’il a intérêt à se cacher.

Confrontations
L’ingénieur Pierre a été confronté jeudi, d’abord avec l’armurier Marie et sa fille, ensuite avec Mlle Juzeau, l’ex-bonne de l’inculpé.
L’armurier et sa fille affirmèrent que c’est en mai 1913 qu’ils vendirent à Pierre un révolver de 6 m/m tirant à balles blindées.
On se rappelle que Pierre avait déclaré que c’était en 1912 et qu’il ajouta qu’il revendit ce revolver à un voyageur de commerce en février ou mars 1913.
Devant les affirmations de l’armurier, Pierre reconnait qu’il a pu se tromper. Mais, ajouta-t-il, je n’ai jamais eu deux revolvers à la fois. Et comme j’en achetai un à Brest en juin 1913 pour le veilleur de nuit, le premier ne resta pas en ma possession plus d’un mois : je le revendis à un voyageur de commerce.
Appelée à son tour, Mlle Juzeau affirme qu’elle ne vit le revolver de 6 m/m qu’une seule fois entre les mains de son patron. C’était peu de temps après qu’il eût acheté et il ne paraissait pas satisfait de son fonctionnement.
Le juge d’instruction lui ayant dit : « C’est vous qui avez aidé à transporter le corps dans le bois » Mlle Juzeau sursauta d’indignation. Elle ne peut croire que l’ingénieur soit coupable.
Le 30 décembre, il prit ses repas aux heures habituelles, et dans la nuit du 30 au 31 il ne sortit pas de son domicile.
Quant à nous, nous nous permettons de poser une simple question :
C’est entre 11 heures et midi que l’on suppose que fut commis le crime : est-il admissible qu’un coup de revolver à balles blindées ait pu être tiré à cette heure sans que la détonation ait été entendue soit des habitations soit par un passant quelconque ?

7 mars 1914 – p. 2

Le Mystère de la Grande-Palud

L’instruction de cette affaire ne progresse pas du tout. On dit le Juge trop occupé pour la poursuivre activement. Peut-être aussi attend-il que des voix viennent lui révéler laquelle est la bonne piste, celle qu’il a suivie jusqu’ici d’accord avec la police spéciale, plus politique que judiciaire, ou celle de Morlaix, qui est aussi celle de la brigade mobile.
Quoi qu’il en soit, on annonce de Paris que M. Sébille, contrôleur général des recherches, va venir prendre la direction de l’enquête.
En attendant, les témoins qui soutiennent avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et même le 1er janvier deviennent de plus en plus affirmatifs, et s’étonnent du peu de cas fait de leurs déclarations.
L’un d’eux, M Louis Nicolas, Juge au tribunal de commerce de Brest, hésita longtemps entre deux dates 27 ou 31 décembre. II était certain d’avoir vu M. Cadiou à la gare de Morlaix, mais ne pouvait affirmer que ce fût le 31 plutôt que le 27, parce qu’il avait fait le voyage de Morlaix à ces deux dates. En rassemblant ses souvenirs, il en est arrivé à conclure que ce ne pouvait être que le 31, comme l’a également déclaré son associé Lémeillet, qui l’accompagnait ce jour-là.
C’était à l’arrivée du rapide qui quitte Brest à 5 heures du soir, ajoute M. Louis Nicolas. Je me rappelle parfaitement avoir salué M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix, et le 27 je n’aurais pas pu le faire, étant ce jour-là encombré de paquets.
De plus, le 31 décembre M. Louis Nicolas avait un rendez-vous avec son frère Adolphe Nicolas chez un notaire de Morlaix. Or, ces Messieurs affirment que, en arrivant, M. Louis Nicolas s’excusa de n’être point à l’heure convenue, parce qu’il s’était attardé à causer avec son ami Cadiou.
Alors, si réellement M. Cadiou était vivant à Morlaix le 31 décembre et peut être le 1er Janvier, n’y a-t-il pas lieu de se demander à nouveau qu’est ce qui faisait dire à ce moment à sa veuve et à M. Cloarec qu’il avait été assassiné ?
Ajoutons ceci qui corrobore en quelque sorte l’affirmation de M. Nicolas :
Le 27 décembre au matin M. Cadiou était à Brest où il déclina une invitation à déjeuner de Me
Vichot, avoué, en disant qu’il avait promis d’aller chez M. Freund, juge de paix à Landerneau. Et il déjeuna en effet ce jour-là chez M. Freund, à Landerneau.
A quelle heure quitta-t-il M. Freund ? Si c’est après 2 h. 1/2, M. Cadiou ne pouvait être à Morlaix ce même jour il l’arrivée de l’express quittant Brest à 5 heures, à moins que – ce qui est invraisemblable – Il soit revenu à Brest prendre ce train qui ne s’arrête pas à Landerneau.
Et si M. Cadiou ne pouvait être à Morlaix le 27, c’est donc bien le 31 que M. Nicolas le rencontra à la gare de cette ville, – tandis que le parquet de Brest veut que le crime ait été commis le 30.
Bizarre !
Me Feillard, défenseur de Pierre, a déposé une nouvelle demande de mise en liberté provisoire de son client. Le juge d’instruction n’a pas encore fait connaitre sa réponse.

14 mars 1914 – p. 2

Le mystère de la Grande-Palud
Faits nouveaux en faveur de Pierre

Les jours se suivent, mais ne se ressemblent guère. Chacun amène des faits nouveaux plus troublants les uns que les autres ; et si l’affaire pouvait en être éclaircie ce serait plutôt dans un sens favorable à Pierre, l’ingénieur inculpé.
Celui-ci a vu sa deuxième demande de mise en liberté provisoire rejetée par M. Bidard de la Noë, juge d’instruction. Aussitôt ses défenseurs Mme Henri Robert et Feuillard, ont fait opposition à cette ordonnance ; et cet appel va avoir pour résultat d’enlever l’affaire, pour un temps tout au moins, au juge d’instruction de Brest pour le confier à la Chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Rennes.
En attendant que Rennes ait statué, il apparait de plus en plus que le parquet de Brest ait fait fausse route en datant le crime du 30 décembre.
Cette conviction était étayée surtout par le témoignage du fermier Bonnefoy, qui affirmait avoir vu Cadiou et Pierre se dirigeant ensemble, le 30 décembre, entre 11 h. et 11. ¼, vers le bois où le cadavre a été découvert. Or, en réfléchissant, le fermier Bonnefoy s’est rappelé que le 30 décembre il avait quitté son domicile à 9 heures pour aller à Landerneau présenter un étalon à la remonte italienne ; et il ne rentra qu’à 5 heures du soir.
Toute ceci est confirmé par diverses personnes de Landerneau comme par la femme et la sœur de Bonnefoy, et par son beau-frère Autret, qui l’avait accompagné à Landerneau.
Et voilà une rétractation qui tomber une charge grave contre Pierre.
Ce n’est pas tout.
Après M. Louis Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, M. Lemeillet, son associé soutient que c’est bien le 31 décembre qu’ils aperçurent Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix, à l’arrivée du train de 17 h 58.
Le facteur surveillant des P.T.T. Cabon affirme plus catégoriquement encore, de même que le maitre couvreur Caramour, l’avoir rencontré et salué dans la matinée du lendemain, 1er janvier, sur la place Thiers.
– Ces témoins se trompent sûrement, disent les adversaires de Pierre, car comment admettre autrement que Cadiou n’ait pas été reconnu par un plus grand nombre de personnes ?
Et d’autres de réponde :
– Si ce n’est pas le 31 décembre et le 1er janvier que Cadiou a été aperçu à Morlaix, ce doit être le 27 décembre, d’après vous. Or, il n’est pas une seule personne à soutenir l’avoir rencontré à cette date. Donc…
Continuons :
Le 1er janvier, M. Le Gall, commis à l’hospice civil de Morlaix, s’était rendu à Saint-Pol, avec son fils, élève à l’école du service de santé de la marine, à Bordeaux, fiancé à la belle-fille de M. Graff, négociant à Saint-Pol.
En arrivant le soit à la gare, pour reprendre le train de 19 h. 13, la première personne qu’il rencontra ce fut M. Cadiou qui le salua en disant : « Bonjour, M. Le Gall. »
M. Le Gall répondit : « Bonjour, M. Cadiou. »
Cette déclaration est confirmée par le fils de M. Le Gall et par M. Graff, qui les accompagnait au train.
D’autre part, Pierre a reçu une lettre de M. Boulier, facteur-receveur des Postes, à Blincourt (Oise), qui affirme avoir vu Cadiou, le 4 janvier à la gare Saint-Lazare, Paris, en compagnie d’un monsieur qui, dans son esprit, pourrait bien être l’assassin.
Que valent tous ces témoignages ? On finira bien par le savoir.
Mais s’ils sont fondés, – s’il est établi que Cadiou est mort à Paris où à Morlaix, comment expliquer que son cadavre ait été ramené à la Grande-palud ? Car enfin, il y aurait eu bien des moyens de le faire disparaitre à tout jamais, sans les risques courus par ceux qui l’ont transporté et enfoui auprès de l’usine.
– Il y avait, réplique-t-on, nécessité de faire découvrir le cadavre, pour toucher les primes d’assurance et régler la succession.
Pour adopter ce raisonnement, il faudrait admettre la complicité de parents intéressés ; et nous nous y refusons absolument.
Ajoutons encore que, d’après certains confrères, un revolver du modèle de celui qui fut vendu à Pierre par un armurier de Landerneau n’aurait pu tirer la balle découverte dans la tête de Cadiou.
Le juge tiendra sans doute à vérifier ce fait.
Terminons pour aujourd’hui en disant que M. Cloarec, député de Morlaix, est fort en colère, ainsi qu’il le disait dans le dernier numéro de son Éteignoir.
Pour quels motifs ? Il doit le savoir.
Toujours est-il qu’il menace « ses concurrents à l’élection prochaine » de les rendre responsables de tout ce qui a été et sera écrit de lui à propos de la disparition de Cadiou.
Bref, Cadiou ne serait embarrassé jusqu’à s’étrangler dans l’un de ces flots de rubans rapportés des ministères par son ami Cloarec, que celui-ci n’aurait pas été plus affolé.
Le cher homme aurait cependant un moyen bien simple d’anéantir d’un trait toutes les insinuations des méchants :
Ce serait de dire au public comme il a déjà dû le dire au juge d’instruction, sur quoi il se basait pour crier à l’assassinant dès le 1er janvier, sinon dès le 31 décembre, c’est-à-dire à une date où Cadiou était peut-être encore en vie.
C’est un conseil que nous lui avons déjà donné : en le suivant il couperait court à bien des racontars et empêcherait ainsi des soupçons de s’égarer sur des personnes qui doivent être aussi étonnées que lui de se voir mêler à toutes ces histoires.

16 mai 1914 – p. 2

Le Mystère de la Grande-Palud

Le rapport du docteur Paul, médecin légiste, est enfin parvenu au parquet de Brest.
Dès le début de ses conclusions, le docteur Paul fait remarquer que l’état de putréfaction très avancé du corps ne permet pas de dire la date du décès.
Parlant de la première autopsie du cadavre, le docteur Paul s’exprime ainsi :
« M. le docteur Rousseau avait déclaré que les plaies du cou, produites par un instrument tranchant, avaient été faites après la mort et que M. Cadiou était mort par strangulation ou traumatisme cervical. Le docteur Paul déclare qu’il n’y a pas eu strangulation. La plaie relevée sur la face latérale gauche du cou a été faire par plusieurs coups de couteau. La plaie faire par projectile d’arme à feu ayant atteint M. Cadiou à la région droite de la nuque, a été faire pendant que le défunt portait relevé sur sa tête un capuchon de caoutchouc. La mort est due à des lésions consécutives à la balle qui a atteint un vaisseau sanguin du côté droit du cou. »
La putréfaction a empêché de constater si la plaie provenant du coup de couteau avait été faite avant ou après la mort.
A ce sujet, le docteur Paul fait observer que le couteau de M. Pierre a pu faire la plaie mais qu’il est impossible de l’affirmer en l’absence de caractéristiques suffisantes. Tout autre couteau, dit le docteur Paul, aurait pu produire la même plaie.
Enfin, M. le docteur Paul conclut en disant : « Sous les réserves qui nous sont imposées par l’état de putréfaction du corps, les blessures relevés présentent le caractère de blessures criminelles ».
On voit que ce rapport, dont on pensait qu’il apporterait quelques éclaircissements à l’affaire, ne présente rien de sensationnel. Il est d’ailleurs de toute évidence que la faute n’en est pas à l’éminent médecin qui se trouvait en présence d’un corps dont l’état de putréfaction rendait l’expertise extrêmement difficile.
Le contremaitre Bignard a persisté à assurer qu’il vit le 30 décembre à 11 heures du matin MM. Cadiou et Pierre partir ensemble de l’usine.
Bossard est de plus en plus confondu. Il a fait des confidences extraordinaires comme toujours à des ouvriers du Gorbea-Mendi. Une confrontation a démontré que Bossard ne sait rien. Mais il a voulu passer pour un homme bien renseigné. Cela lui a valu quelques heures de gloire qu’il a supportées avec allégresse et quelques jours de prison qui lui ont paru moins agréables.
M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, chargé d’examiner les vêtements de MM. Pierre et Cadiou a déposé un avant-rapport extrêmement favorable à Pierre, puisque cette expertise établit que les vêtements que portait l’inculpé le 30 décembre ne présentant aucune trace de sang.
Confronté avec Jean-Marie Cadiou, l’ingénieur Pierre a déclaré le 11 mai que derrière la société anonyme de la Grande-Palud se cachaient tout simplement des capitaux allemands ; « Vous ne connaissez rien à cette affaire », a-t-il dit à M. Jean-Marie Cadiou.
MM. Bourhis, Bellec et Postec, anciens ouvriers à la Grande-Palud ont déclaré formellement que le 30 décembre l’usinier était parti quand l’ingénieur arriva à l’usine.
Le fermier Bonnefoy, dont la déposition a d’abord été une des principales charges contre Pierre, s’est comme on le sait rétracté ; convoqué mercredi par M. le juge d’instruction, il a bien affirmé qu’il était parti le 30 décembre vers neuf heures du matin à Landerneau avec son beau-frère, M. Autret, en compagnie duquel il allait présenter à la remonte italienne un étalon qu’il voulait vendre.
Bonnefoy a rappelé au juge qu’il ne revint que vers cinq heures du soir et qu’en conséquence, il était sûr de ne pas avoir vu M. Pierre avec M. Cadiou à onze heures du matin à la Grande-Palud.
A la fin de son interrogatoire, M. Bonnefoy a d’ailleurs déclaré spontanément à M. Bidard de la Noë qu’à son avis il était inadmissible que M. Cadiou pût aller le 30 décembre se promener dans les bois de la Palud. Ce jour-là, dit-il en substance, il faisait très froid. M. Cadiou était très frileux, sa santé ne lui permettait nullement d’aller se promener dans les bois par une température aussi rigoureuse.
Il convient de dire qu’au cours de leur déposition chez le juge d’instruction, M. et Mme Bonnefoy ont déclaré que quelques jours avant que le fermier revienne sur ses déclarations premières, ils avaient reçu la visite de la mère de l’ingénieur.
Celle-ci leur avait fait remarquer toute la gravité du témoignage apporté par M. Bonnefoy. Cependant M. et Mme Bonnefoy ont tenu à ajouter que Mme Pierre leur dit textuellement que d’ils étaient sûrs de ne pas se tromper ils devaient maintenir leurs déclarations, la vérité seule importait.
On dit que l’instruction sera vraisemblablement terminée dans une dizaine de jours. Pierre sera renvoyé devant la cour d’Assises et acquitté.
Et l’affaire de la Grande-palud restera plus mystérieuse que jamais.

23 mai 1914 – p. 2

Le Mystère de la Grande-Palud

Le fait sensationnel de la semaine a été une prétendue déclaration de M. Grivolat, expert, commis pour examiner la balle qui a tué M. Cadiou. On sait que M. Grivolat n’a à sa déposition qu’un revolver analogue à celui de Pierre, ce dernier, vendu d’après l’inculpé à un voyageur de commerce, n’ayant pas été retrouvé.
Or d’après la déclaration à laquelle nous faisons plus haut allusion, il eut été impossible que la balle qui a tué Cadiou fût sortie de ce revolver, le nombre des stries de la balle s’y opposant. On voit combien ce résultat, s’il eût été confirmé, aurait eu d’importance. Il ne serait plus resté, pour ainsi dire, aucune charge contre l’ingénieur Pierre.
Mais il s’en faut de beaucoup que la déclaration prêtée au savant expert soit exacte. M. Grivolat n’a pas terminé son rapport. « Le résultat actuel de mes expertises ne peut-être, a-t-il dit, interprété en faveur de l’inculpé. Il se pourrait même que, suivant les documents que je recevrai, mes conclusions constituent une présomption de plus à charge de Pierre. Il ne faut pas attribuer à la question des rayures plus d’importance qu’elle n’en mérite. Je m’expliquerai sur ce point dans mon rapport. Le revolver de Pierre ne m’ayant pas été remis, mon expertise reposera d’ailleurs sur de bien faibles éléments, et je ne pourrai me montrer aussi affirmatif que je l’ai été dans d’autres affaires. »
Un incident est survenu le lundi entre Me Feillard, défenseur de l’ingénieur Louis Pierre et le parquet de Brest.
L’honorable défenseur qui avait été convoqué pour le mardi avec son client s’est rendu la veille au Palais de Justice pour prendre connaissance du dossier.
Le code dispose que l’avocat de l’inculpé doit avoir communication de toutes les pièces de l’enquête dans les 24 heures précédant tout interrogatoire.
Le parquet a déclaré à Me Feillard qu’il n’avait plus le dossier, lequel avait été transporté chez Me Vichot, avoué de la partie civile, pour être communiqué à Me Fleys, avocat de la famille Cadiou.
Me Feillard a très vivement protesté non pas parce que l’on communiquait le dossier à la partie civile, bien que jusqu’à présent on n’avait jamais toléré à Brest que la procédure sortit du palais, mais parce qu’il n’était pas possible d’en prendre connaissance.
Me Feillard a d’ailleurs fait remarquer qu’il ne lui avait jamais été possible, à lui défenseur de l’inculpé et qui devait par conséquent être le premier informé, d’obtenir communication de toutes les pièces de l’information. Dans des conditions semblables, Me Feillard a déclaré au parquet qu’il n’assisterait pas en signe de protestation à l’interrogatoire de M. Pierre.
Par suite cet interrogatoire n’a pas eu lieu.
Me Fleys, avocat de la partie civile, a fait à l’un de nos confrères les déclarations suivantes :
« Je tiens à vous dire que la partie civile n’a pas le droit d’exiger la communication du dossier, mais rien dans le droit n’empêche cette communication. C’est d’un usage constant de communiquer le dossier. On invoque contre la thèse que je soutiens en ce moment, l’autorité de M. Albanel, juge au tribunal de la Seine. Jamais M. Albanel n’a refusé communication à un avocat d’un dossier quelconque. C’est d’autant plus équitable que la partie civile peut engager comme c’est le cas ici des frais assez considérables. Il est donc tout naturel qu’elle ait le droit de savoir un peu ce qui se passe à l’instruction.
J’ajoute que M. Bidard de la Noë était couvert par ses chefs lorsqu’il autorisa la communication.
Pourquoi cependant la volumineuse procédure de cette affaire peut-elle aller se promener dans l’étude de Me Vichot et ne peut-elle faire une promenade analogue dans le cabinet de Me Feillard ?

30 mai 1914 – p. 2

Le Mystère de la Grande-Palud

Le fait sensationnel de la semaine a été la mise en liberté de l’ingénieur Pierre. Cette mesure a été généralement approuvée par la presse et par le public.
La mise en liberté a eu lieu lundi soit. De nombreuses personnes étaient groupées vers six heures près du palais de justice. Lorsque la voiture cellulaire conduisant Pierre au Bouguen pour les formalités de la levée d’écrou a passé, de nombreux cris de « Vive Pierre » ont retenti.
A sa sortie de prison, Pierre a été accueilli par sa mère qui l’a longuement embrassé. Puis il est parti pour Landerneau en automobile. Là aussi, il a été l’objet de nombreuses marques de sympathie.
La presse de toute la France commente, comme nous venons de l’indiquer, cette mise en liberté. Les journaux de Paris publient à ce sujet des articles de première page.
La longue détention subie par Pierre est durement jugée par des organes très pondérés. Il est certain que les pouvoirs des juges d’instruction sont beaucoup trop considérables et qu’il importerait que ces magistrats ne puissent pas aussi facilement emprisonner qui bon leur semble.
En attendant, à moins de circonstances bien imprévues, il paraît désormais évident aux yeux de tous que M. le procureur Guilmart [Guilmard] et M. le juge d’instruction sont échec et mat.
Voici les remerciements que l’ingénieur Pierre après sa libération a adressés à la presse :
« Je remercie de tout cœur la presse qui, par ses investigations minutieuses dans mon affaire, a empêché plusieurs erreurs de témoignages et m’a enfin fait rendre à la liberté, après quatre mois de détention.
« Je suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père malade, pour tous mes parents et amis qui n’ont pu croire un seul instant à ma culpabilité.
« Il parait que mon affaire a fait couler beaucoup d’encre. Je n’ai pas lu encore un seul journal. J’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour les gardiens qui m’ont traité avec beaucoup de ménagements. J’ai rencontré dans mes codétenus beaucoup de malheureux, de nombreux déshérités de la vie ; leur infortune m’a aidé à supporter la mienne, j’ai beaucoup réfléchi et aussi un peu travaillé. Ce fut pour moi un réconfort.
« Maintenant je vais attendre près de ma mère la découverte de la vérité ; je vais avec le concours de mon excellent et dévoué défenseur, Me Feillard, qui est devenu pour moi maintenant un si grand ami, tenter par tous les moyens en mon pouvoir de faire la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera enfin un jour. Celui qui a enterré mon patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait qu’on retrouvât son cadavre par l’odeur que celui-ci devait dégager fatalement un jour ou l’autre. Voilà ce qui est certain. On dit si crime, il y a que ce crime était intellectuel. Allons donc ! Que Jean-Marie Cadiou explique donc autrement que par les révélations de la somnambule comment il a pu découvrir en si peu de temps le corps de son pauvre frère ! Je ne veux toutefois porter mes soupçons sur personne sans avoir de preuves certaines. Je vais enfin pouvoir prendre l’air pur des champs qui m’a tant manqué.
« Encore merci à tous ceux qui ont pensé à moi dans mon triste sort. »
On annonce que M. Paul Meunier, député, doit interpeller le garde des sceaux sur les motifs pour lesquels M. le procureur de la République et M. le juge d’instruction de Brest ont fait subir une si longue détention à l’ingénieur Pierre contre qui aucune charge sérieuse n’a été relevée.
Ajoutons que M. Kohn-Abrest directeur du laboratoire de toxicologie de Paris, à qui avaient été soumis la pioche saisie chez Pierre, son couteau et ses vêtements, a déposé son rapport dont les conclusions toutes à l’avantage de l’inculpé peuvent se résumer ainsi :
1° Il existe sur le manche et le fer de la pioche des tâches de rouille, mais aucune trace de sang ;
2° Sur le couteau saisi sur Pierre par M. Guilmard, le jour de la découverte du cadavre, on ne relève aucune trace de sang ;
3° Rien de suspect sur les vêtements de Pierre.

20 juin 1914 – p. 2

Le Mystère de la Grande-Palud

Des recherches ont été faites mardi à la Grande-Palud pour essayer de trouver une balle tirée par Pierre avec son revolver de six millimètres. Elles n’ont donné aucun résultat.
Mercredi, il a été procédé à différentes constatations. On a pris des photographies et on a dressé un plan des lieux.
Les anciens ouvriers de l’usine ont été priés de dire quelle place ils occupaient lorsque le 30 décembre 1913 ils virent M. Cadiou pour la dernière fois. On demanda à ces ouvriers de se placer aux endroits exacts où ils se trouvaient ce jour-là.
Le procureur général près de la Cour d’appel de Rennes qui venait assister aux opérations judiciaires a été victime d’un accident d’automobile. Il a été légèrement blessé au genou.
La défense considère comme très important le témoignage de M. Nicolas Bonnefoy d’après lequel il serait avéré que M. Cadiou était à Landerneau le mardi 30 décembre à dix heures et demie du matin. M. Nicolas Bonnefoy est le frère du fermier de la Grande-Palud. Il est conseiller municipal de Landerneau.

11 juillet 1914 – p. 2

Le Mystère de la Grande-Palud

M. Freund, juge de paix à Landerneau, a interrogé trois témoins sur la façon de vivre de l’ingénieur Pierre.
L’usine de la Grande-Palud mise aux enchères au prix de deux cents mille francs n’a pas trouvé d’acquéreur.
La maison de campagne de Keranster en Ploujean a été adjugée dix-neuf mille francs à M. Jean-Marie Cadiou.

1er novembre 1919 – p. 2

L’affaire Cadiou

La 4ème session des assises du Finistère s’est ouverte lundi à Quimper. L’affaire Cadiou est la seule inscrite au rôle. Elle est du reste tellement embrouillée, qu’elle occupera plusieurs audiences.
Elle parait même se compliquer de plus en plus. Après tout ce qui a été dit jusqu’ici de cette affaire, après toutes les dépositions, plus extraordinaires les unes que les autres, les révélations du veilleur de nuit Bossard, et celle de la voyante de Nancy. Il semblait bien que rien de palpitant ne pouvait être ajouté. Et voici cependant, qu’une déposition recueillie le 8 octobre devant le commissaire de police de Saint-Pol-de-Léon vient ajouter à l’extraordinaire du récit : les divagations d’un halluciné après les révélations de la voyante !
Il semble bien en effet que l’on ne puisse traiter autrement l’auteur de cette nouvelle déposition, le charpentier Gabriel Tonnard, de la Madeleine en Saint-Pol-de-Léon. Il est atteint de cette rage à la Homais qui attribue d’avance tout crime aux jésuites, celui-ci serait tout simplement imputable à deux prêtres de la région et les sœurs même de Cadiou, en seraient les complices. Les magistrats n’ont pas attaché grand intérêt à ce récit ; mais sur la demande de la défense, Tonnard sera invité à venir s’expliquer à la barre.
Après une courte allocution du président, le greffier lit l’acte d’accusation, dont voici le résumé.
L’usine de la Grande-Palud, située en La Forest, fut organisée vers la fin de 1907 par un ingénieur allemand, M. Temming qui en confia la direction à un autre ingénieur allemand, M. Greiss, avec M. Legrand comme prête nom.
En mai 1908, l’usine fut admise à prendre part aux adjudications pour le compte de nos poudreries nationales. Mais la presse dévoila le caractère essentiellement allemand de cette entreprise, et M. Legrand fut exclu des adjudications pour le compte de l’État.
Il fallait donc chercher une combinaison nouvelle. L’usine fut vendue, et une société organisée par M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix, qui devint administrateur de l’usine. M. Temming restait intéressé comme commanditaire et M. Cadiou s’adjoignit l’ingénieur Pierre comme directeur technique. En avril 1909, M. Greiss se retirait contre une indemnité de 30.000 francs.
La nouvelle société obtenait alors des fournitures importantes et réalisait des bénéfices considérables qui ne manquèrent pas de susciter des jalousies et des inimités. M. Cadiou apprit dès 1913, qu’il avait été dénoncé au ministère de la Guerre comme ayant usé de manœuvres frauduleuses pour se faire payer deux fois un wagon de coton envoyé à la poudrerie d’Angoulême. M. Cadiou protesta de sa bonne foi reconnaissant qu’une erreur avait été commise et en réparant les effets par un remboursement.
Après une tentative infructueuse de rapprochement avec M. Legrand en vue de vendre l’usine à une société nouvelle. M. Cadiou résolut de se débarrasser de son commanditaire allemand M. Temming en le remboursant complètement. C’est le 12 novembre 1913 qu’il écrivit à M. Temming une lettre en ce sens. Or à ce moment même, M. Cadiou était écarté des adjudications du ministère de la Guerre ; on lui reprochait des fournitures défectueuses.
M. Cadiou se trouva de ce fait aux prises avec des difficultés sérieuses ; mais il résolut de les surmonter et, afin de demeurer seul maître de son usine, il racheta les actions possédées par divers membres de sa famille. Le 13 décembre 1913, il mit Pierre au courant de ce qui se passait et lui demanda de procéder à l’inventaire de 1913. C’est à ces travaux que s’occupèrent M. Cadiou et Pierre pendant le séjour de M. Cadiou à la Grande-Palud de 17 au 30 décembre.
M. Cadiou devait rentrer à Paris le 31 décembre. Dans la matinée du 30, il quitta sa chambre et se dirigea vers son usine. Il fut rencontré en route par différentes personnes et notamment par Autret, charretier à l’usine, à qui il fit une observation. Vers 11 heures, on le vit sortir de l’usine en compagnie de Pierre, et se diriger dans la direction du moulin de la Grande-Palud où a été retrouvé le cadavre de M. Cadiou. Quelques minutes avant midi, Pierre revint seul à l’usine. Les témoignages des ouvriers qui le virent sont précis à ce sujet.
A partir de ce moment, M. Cadiou ne fut plus revu ; et c’est seulement le 4 février suivant, que son cadavre fut découvert dans un sentier du bois, à 700 mètres environ de l’usine et à 500 mètres de la maison de Pierre.
Tous les membres de la famille Cadiou avaient la ferme conviction que le directeur de la Grande-Palud avait été tué : Pierre au contraire disait avec persistance que M. Cadiou s’était enfui en Allemagne ou qu’il s’était suicidé. Nos lecteurs se rappellent encore les prétendues révélations de Mme Camille, la voyante extralucide de Nancy, qu’une dame Sainpy était allée consulter au sujet de cette affaire ; et dont les indications permirent à M. Jean-Marie Cadiou – le prétend, du moins – de retrouver le corps de son frère.
Le parquet de Brest, immédiatement alerté se transporta sur les lieux. M. Cadiou était couché sur le ventre, nu tête, habillé d’un costume cycliste avec lequel il avait été vu pour la dernière fois le 30 décembre.
Le docteur Rousseau, médecin légiste à Brest, pratique l’autopsie du cadavre. Mais faute d’avoir apporté les instruments nécessaires, demeurée forcément incomplète, ne donnait que des renseignements incertains. Le corps de M. Cadiou fut inhumé à Morlaix ; puis une exhumation fut ordonnée et une nouvelle autopsie fut pratiquée le 17 février par le docteur Paul, médecin expert près la Cour de Paris. Le savant praticien découvrait dans le crâne de la victime une balle de revolver qui avait occasionné la mort.
La question du suicide était chassée par la constatation même des blessures relevées sur le corps de M. Cadiou et l’assassinat paraissait évident.
Les recherches XXXXX après la découverte de la balle qui tua M. Cadiou, permirent d’apprendre que Pierre avait acheté, il y avait quelques mois, à M. Marie, armurier à Landerneau, un révolver dont le calibre correspondait exactement à celui de l’arme du crime.
Et Pierre, interrogé sur ce qu’était devenu ce révolver, répondit seulement qu’il l’avait vendu en mars 1913, pour quelques francs, à un voyageur de qu’il ne connaît pas. Or les livres de M. Marie donnaient comme date d’achat de l’arme la fin de mai 1913, Pierre avait donc menti.
Une lettre écrite à un ami en novembre 1913 montre qu’à cette date il était toujours en possession de son révolver.
Le rapport de M. Grivolat, armurier à Saint-Étienne, établit en outre que la balle qui tua M. Cadiou est en tous points conforme à celle vendue par l’armurier Marie à Pierre, et que cette balle ne peut être confondue avec d’autres balles de fabrication analogue.
Pierre était ainsi désigné comme l’assassin.
Mais pourquoi Pierre aurait-il assassiné ? L’acte d’accusation donne plusieurs raisons dont la principale est l’intérêt qu’avait Pierre à se débarrasser de son patron. Pierre dont le désir était de se séparer de M. Cadiou, était engagé avec celui-ci jusqu’au 26 février 1915 ; et un article de leur traité lui interdisait de plus, pendant 15 ans de travailler dans une entreprise similaire. Or M. Legrand, ancien directeur de la Grande-Palud qui en voulait à M. Cadiou d’avoir été évincé de l’affaire, avait résolu la construction à Daoulas d’une usine concurrente ; et Pierre pressenti, avait accepté d’entrer comme ingénieur dans la combinaison nouvelle, avec des appointements supérieurs. Mais il ne peut le faire qu’en se débarrassant de M. Cadiou ; et il doit à tout prix empêcher M. Cadiou de partir pour Paris car si ce dernier part, l’enquête imminente du ministère de la Guerre va révéler son rôle odieux à lui, Pierre, qui s’est fait le dénonciateur de son patron et l’a fait écarter des adjudications pour le compte du ministère.
Le 10 janvier 1914, sûr de la mort de son patron, Pierre signe son engagement avec la nouvelle société Legrand.
On a voulu tenter une diversion, et on a essayé d’établir l’alibi de la victime. Certains témoins prétendent avoir vu M. Cadiou à Morlaix et à St-Pol-de-Léon le 31 décembre et le 1er janvier ; mais leurs témoignages sont loin d’être précis et quelques-uns même d’entre eux sont d’une fantaisie extraordinaire.
L’acte d’accusation se termine par l’énumération de quelques imprudences de Pierre, imprudence qui se tournent contre lui et concourent à l’accuser.
Après la lecture de ce long document, Pierre à la demande du Président, décline son nom et prénoms. Il est né à Caugé, département de l’Eure, d’une famille de cultivateurs très honorables. Il est âgé de 37 ans.
On procède ensuite à l’appel des témoins, dont quelques-uns manquent, notamment M. Legrand, qui est hors d’état de se déplacer. Puis l’interrogatoire de Pierre commence, et le défilé des témoins dont la plupart, en somme, ne sont pas bien catégorique dans leurs affirmations, et dont beaucoup ont perdu la mémoire exacte des faits : cela n’étonne guère du reste, depuis bientôt six ans que ces faits se sont déroulés.
Si les témoins continuent à défiler aussi rapidement, il n’est pas impossible que le verdict soit prononcé à la fin de cette semaine.

8 novembre 1919 – p. 3

L’affaire Cadiou

Parmi les dépositions faites par les différents témoins qui ont défilé à la barre, quelques-unes méritent de retenir notre attention. Parmi elles, se trouve celle du commissaire Le Coz, chargé d’abord d’établir si c’était le 29 ou le 30 décembre 1913 que Pierre et Cadiou avaient été vus ensemble à l’usine. M. Le Coz fut chargé ensuite de relever ce qu’il est convenu d’appeler la piste de Morlaix. Jusqu’au 19 février, M. Le Coz put mener librement son enquête ; mais à cette date, il reçut l’ordre de n’agir que sur des instructions limitatives. Sur cette question de Me Henri Robert, défenseur de Pierre, lui demandant s’il n’a pas reçu une lettre de M. Guilmard, procureur de la République à Brest, M. Le Coz hésite ; puis portant la main à la poche, offre de donner lecture de cette lettre. Mais le président s’y oppose. Me Henry Robert constate alors et attire l’attention des jurés sur ce point qu’à partir du 15 février, Le Coz n’avait plus ni indépendance ni liberté.
Des ordres venant du parquet entravèrent également l’action de M. Rouquier, commissaire divisionnaire, chez de la brigade mobile de Rennes, et de ses subordonnés. Dans sa déposition, M. Rouquier confirme en effet que son action a été limitée par le juge d’instruction de Brest et il termine en disant qu’il ne croit pas à la culpabilité de Pierre.
M. Brisset, commissaire de police, déclare qu’en janvier 1914, alors qu’il n’était qu’inspecteur de la brigade mobile de Rennes, on le chargea d’entreprendre des recherches à Morlaix, au sujet d’une automobile qui aurait servi au transport du corps de Cadiou. M. Renaudin, commissaire de police de Morlaix, lui conseilla d’être prudent, le député Cloarec ayant notifié au commissaire Le Coz qu’il lui serait agréable que l’enquête s’éloignât de Morlaix.
Rappel à la barre, M. Le Coz reconnait le fait. Un jour, M. Cloarec le fit venir chez lui et, après lui avoir fait jurer de garder le secret sur leur conversation, lui raconta l’histoire de l’usine de la Grande-Palud, les machinations des rivaux de Cadiou et, finalement, l’engagea à agir de façon à boucler, le plus tôt possible, le trio Legrand, Rocher et Goude, et M. Cloarec ajouta : « D’ailleurs, je vais en parler à Bidard de la Noë ».
M. Parscau du Plessis, avocat, vient dire qu’il a eu connaissance, par les commissaires de la brigade mobile, de la pression exercée sur eux par le juge d’instruction.
L’audition des témoins est terminée, et la parole est donnée à Me Flach, avocat de la partie civile, qui après avoir justifié Cadiou de toutes les accusations portées contre lui, fait un réquisitoire passionné contre Pierre : « Pierre est coupable, proclame-t-il. Il ne faut pas qu’à la faveur de ses dénégations, cet assassin sorte la tête haute et le regard impudent de la salle des assises. »
Puis c’est au tour du procureur de la République Cazenavette de prendre la parole pour son réquisitoire : « Pierre dit-il en débutant a d’innombrables partisans qui proclament son innocence. Je veux entrer en lutte contre eux avec la conviction personnelle qu’ils se trompent, et que l’accusé est bien l’assassin de M. Cadiou. Après avoir fait l’historique de la Grande Palud et en avoir rappelé les origines allemandes, le procureur montre la direction nouvelle que lui imprime M. Cadiou, les difficultés avec lesquelles il se trouve aux prises, l’énergie qu’il met à les surmonter, et les embarras que lui suscite une campagne dans laquelle Pierre joue le principal rôle. M. Cazenavette fait un exposé minutieux de cette campagne dont il dénonce le caractère calomnieux : puis, ayant réhabilité M. Cadiou, il montre le rôle odieux joué par Pierre jusqu’à la grande scène finale, la scène du crime qu’il reconstitue.
En terminant ce long réquisitoire, le procureur de la République demande aux jurés de rendre un verdict affirmatif.
Puis la parole est donnée à Me Henri Robert, que Pierre a choisi pour son défenseur. Le célèbre avocat entreprend alors de démolir tout l’édifice élevé par l’instruction et de prouver l’innocence de Pierre. Aux déclarations des trois témoins qui ont vu Cadiou et Pierre sortir ensemble le 30 décembre, Me Henri Robert oppose celles de 23 témoins qui fixent ce fait au 29 ; puis, se basant sur les déclarations des témoins de Morlaix, il établit la présence de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier. Les témoins de Morlaix, dit-il, sont aussi formels et tout aussi digne de foi que les témoins de l’accusation. Il innocente Pierre, et finit sa plaidoirie par cette question troublante : « Mais alors, qui a tué Cadiou ? Ce n’est pas mon rôle de le dire. Cependant, je dois remarquer que Cadiou a été tué juste au moment où il a voulu se libérer de l’emprise allemande. Pas de doute, il a payé de sa vie le tardif désir de ne plus être l’esclave des allemands. Cadiou était environné d’ennemis : la bande Temming, la bande Legrand. Je ne nomme pas l’assassin. Je n’accuse personne, je défends. Puisque l’accusation veut des hypothèses, voilà celle que je me propose d’offrir. »
Le défenseur termine sa plaidoirie.
A une question du président qui demande s’il n’a rien à ajouter pour sa défense, Pierre se lève : « Je jure devant Dieu, sur la tête de mon enfant, que je suis innocent » dit-il.
Le président lit alors la question à laquelle les jurés auront à répondre : « Pierre, Louis, est-il coupable d’avoir à Landerneau, le 30 décembre 1913, volontairement donné la mort à Cadiou ? »
Après vingt minutes de délibération, les membres du jury rentrent dans la salle, apportant un verdict négatif. Par onze voix contre une, Pierre est déclaré non coupable.
L’affaire Pierre se termine donc par un acquittement. Mais alors, qui a donc tué Cadiou, comme le disait le défenseur Me Henri Robert ? Le mystère semble impénétrable. Mais, on ne peut cependant pas s’empêcher de se faire à soi-même cette réflexion : « Si pourtant pleine liberté avait été laissée à la police mobile de suivre la piste que l’on sait, peut-être eut-on pu obtenir sur cette affaire quelques renseignements précieux et quelques éclaircissements.