Manchette du journal Le Finistère, édition de février 1914

Le Finistère est un journal hebdomadaire local français, édité à Quimper, qui paraît de 1872 à 1939, avec un rayonnement sur le département du Finistère.
Le journal a une ligne politique républicaine.
Tirage 1914 : inconnu
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 4 articles dont 1 en première page
1919 : 6 articles dont 0 en première page

Source : Archives départementales du Finistère

Landerneau.
Le drame de la Grande Palud. – Un coup de théâtre vient de se produire dans l’affaire Cadiou : le cadavre du directeur de l’usine de la Grande Palud a été retrouvé mercredi matin.
On se souvient que M. Cadiou n’avait pas été vu depuis le 29 décembre à midi. Les recherches pour le retrouver étaient restées jusqu’ici sans résultat. Or, mercredi matin, M. Jean [Jean-Marie] Cadiou, frère du disparu, à l’aide de renseignements qui lui étaient parvenus sous le couvert de l’anonymat, entreprenait seul de nouvelles recherches, aux environs de l’usine de la Grande Palud. Vers 10 heures et demie, passant dans le bois de M. Macheron [Vacheront], situé à la Forêt, il fut intrigué à la vue d’un peu de terre fraîchement remuée. Il s’approcha de l’endroit et, avec un bâton, retourna cette terre ; il découvrit alors un morceau de drap ; de ses mains il eut vite fait d’enlever la terre meuble a et endroit et, moins de cinq minutes après, le corps de M. Louis Cadiou lui apparaissait.
M. Jean [Jean-Marie] Cadiou prévint aussitôt l’ingénieur de l’usine, M. Pierre, et le contremaître, M. Picard [Bignard], puis avisa le parquet de Brest de sa funèbre découverte.
Celui-ci arriva dans l’après-midi sur les lieux et l’autopsie pratiquée à l’usine révéla que M. Cadiou avait été assommé et atrocement égorgé.
De sérieux soupçons pesant sur l’ingénieur Pierre, directeur technique de l’usine, il a été mis en état d’arrestation.

14 février 1914 – p. 2

Landerneau.
L’assassinat de M. Cadiou. – L’enquête étroitement menée par le parquet de Brest n’est pas encore parvenue à dissiper les ténèbres qui entourent l’affaire de la Grande Palud.
Un nouvel examen du cadavre de M. Cadiou aurait établi que le malheureux aurait d’abord succombé à la strangulation puis que son assassin l’aurait égorgé.
D’autre part, l’ingénieur Pierre continue à se défendre d’être l’auteur de cet assassinat et aucun fait, jusqu’à ce jour, ne s’est produit établissant d’une façon certaine sa culpabilité.
Comme on le voit, cette affaire de la Grande Palud constitue un enchevêtrement de faits mystérieux contre lequel se heurte la sagacité des magistrats brestois.

21 février 1914 – p. 3

Landerneau.
Toujours le mystère de la Grande Palud.
– Un fait nouveau vient de se produire dans cette affaire de l’assassinat de M. Cadiou dont le mystère intéresse tant notre région. On avait cru jusqu’ici que le directeur de la Grande-Palud avait été égorgé par son ou ses meurtriers. Or, une nouvelle autopsie pratiquée par M. le docteur Paul, médecin légiste à Paris, a démontré de façon irréfutable que M. Cadiou avait été tué d’une balle de revolver tirée à bout portant dans le cou, derrière l’oreille gauche. La balle a été retrouvée dans les chairs. On recherche activement le revolver qui a servi au criminel.

18 juillet 1914 – p. 1 et 3

Mort de M. Cloarec

Lundi dernier, est décédé à Paris, succombant à une maladie de foie, M. Emile Cloarec, député de la circonscription de Morlaix. Il était âgé de 56 ans, étant né dans cette dernière ville le 6 janvier 1858.
Ancien avoue, M Cloarec représentait depuis 1901 les électeurs de sa ville natale. Il était inscrit au groupe des républicains de gauche. Il s’était surtout occupé, à la Chambre, des questions d’assurance et de prévoyance et avait présenté divers rapports ou propositions intéressant la protection des sites naturels artistiques, les justices de paix, l’assainissement de Paris et de la Seine.
Avocat conseil de l’usine de la Grande Palud, ami personnel de la famille Cadiou, M. Cloarec avait le premier signalé à la justice la disparition de l’industriel et sa conviction qu’on était en présence d’un assassinat. Il avait été, dès le début, un des témoins importants do cette mystérieuse affaire.
Ses obsèques ont été célébrées hier à Ploujean, petite commune près de Morlaix dont il était le maire, au milieu d’une nombreuse assistance et en présence de diverses notabilités de la région.

Landerneau.
L’affaire Cadiou. – Samedi dernier, M. le juge d’instruction Bidard de la Noë a clos son instruction dans l’affaire Cadiou.
L’ingénieur Pierre est renvoyé devant les assises ; quant à l’ouvrier Jacques Bossard, qui devait être poursuivi pour complicité, il a bénéficié d’une ordonnance de non-lieu.
Cette affaire sensationnelle passera sans doute à Quimper à la session d’octobre prochain.

4 octobre 1919 – p. 2

ÉCHOS DU PALAIS
Cour d’Assises du Finistère.
Voici la liste des jurés appelés à siéger au cours de la 4ème session qui s’ouvrira à Quimper, le lundi 27 octobre courant, à midi, sous la présidence de M. Cordier, conseiller à la Cour d’Appel de Rennes.

MM Jurés titulaires :
Caron, Armand, bijoutier, Quimper.
Silliau, Jean-Marie, propriétaire, Lanmeur.
Callec, Hervé, propriétaire, Hanvec.
Rivier, Corentin, cultivateur, Kernével.
Brunet, Henri, négociant, Brest.
Cloarec, Jacques-Marie, couvreur, Guipavas
Chevalier, Joseph, négociant, St-Pol-de Léon.
Billaut, Joseph, boulanger, PIougastel-Daoulas.
Lacroix, Henri, cultivateur, Querrien.
Jézéquel, Yves, minotier, Plouigneau.
Pernez, René, cultivateur, Plonéis.
Thomas, Yves, chef guetteur retraité, Plogoff.
Dufour, Ferdinand, commis principal retraité, Brest.
Pichon, Jacques, cultivateur Quimerc’h.
Kervarec, Gabriel, commis principal à la manufacture des tabacs, Morlaix.
Pennec, Hervé, cultivateur, Trégourez.
Portier, Joseph, cultivateur, Rédené.
Foll, Théodore, 1er maître retraité, Guilers Brest.
Bariou, Guillaume, maire, Meilars.
Dambiel, Michel, briquetier, Gouesnac’h.
Arnault de la Ménardière, Raoul, représentant de commerce, Brest.
Bocher, Guillaume, négociant, Scrignac.
Morvézen, Yves, commerçant, Névez.
Le Lay, Pascal, menuisier, Tréboul.
Le Forestier de Quillien, Armand, propriétaire, Landerneau.
Heydon, Toussaint, commerçant, Douarnenez.
Normand, Jean, retraité de la marine, Audierne.
Cariou, Yves, cultivateur, Tréouergat.
Beurier, Alfred, mécanicien, Douarnenez.
DonvaI, Nicolas, commis municipal, St-Marc.
Pondaven, Michel, propriétaire, Milizac.
Pichon, Pierre, receveur municipal, Douarnenez.
De Kervadoué, Félix, propriétaire, St-Renan.
Perros, Louis, agent principal en retraite, Lambézellec.
Le Gat, Philippe, retraité, Landerneau.
Berrou, Mathieu, propriétaire, Fouesnant.
MM. Jurés suppléants :
Le Carduner, Jean-Marie, chef de division retraité, Quimper.
Morvan, Edouard, boucher, Quimper.
Hervéet, René, retraité dos chemins de fer, Quimper.
Mauduit, Gustave, agent général d’assurances, Quimper.

11 octobre 1919 – p. 3

Cour d’Assises du Finistère.
4e session de 1919.

Le rôle des assises de cette session qui s’ouvrira le lundi 27 courant, à midi, est définitivement arrêté.
Une seule affaire sera soumise aux jurés, c’est celle de l’ingénieur Pierre (Louis-Désiré), accusé de meurtre sur la personne de M. Louis Cadiou, propriétaire de l’usine de la Grande Palud, dans le bois de ce nom, en la commune de la Forêt, près Landerneau.
Il faudra plusieurs jours pour les débats ; 98 témoins sont en effet, appelés à déposer.
Le siège du ministère public sera tenu par M. Cazenavette, procureur de la République.
La défense sera présentée par Me Henri Robert, ancien bâtonnier de l’ordre des avocats à Paris.
Mme veuve Cadiou doit se porter partie civile.

18 octobre 1919 – p. 2 et 3

L’affaire Cadiou aux assises

Avant les débats. – Un duel judiciaire intéressant en perspective. – Les obscurités d’une cause célèbre. – La Voyante de Nancy sera parmi les témoins.

Ainsi que nous l’avons annoncé, c’est lundi en huit que doivent venir, devant la Cour d’assises du Finistère, les débats d’une affaire qui, il y a plus de cinq ans, passionnèrent non seulement la Bretagne, mais encore la France entière, ensuite du retentissement qu’elle eut dans la presse parisienne comme dans les journaux locaux. Il s’agit du meurtre de M. Louis Cadiou, usinier à la Grande Palud, près de Landerneau, et de l’accusation dont aura à répondre l’ingénieur Pierre.
Si lointain que soit l’événement, et bien que, du fait même de la guerre, la justice ait dû renvoyer à maintenant pour le soumettre aux délibérations du jury, il est à prévoir que les audiences attireront des curiosités qui ne sont pas encore satisfaites et que le prétoire sera trop exigu pour donner place à tous ceux qui voudront suivre les péripéties de ce drame demeuré mystérieux jusqu’ici. Un service d’ordre spécial sera, croyons-nous, établi pour contenir l’affluence qui ne manquera vraisemblablement pas de se produire
Pierre, on le sait, n’a cessé de protester de son innocence, et dans la discussion des charges relevées contre lui, il a toujours fait preuve d’un rare sang-froid. Ne cite-t-on pas de lui ce trait impressionnant ? Lorsque, après la découverte du cadavre de M. Cadiou, le magistrat qui venait de soumettre dans son cabinet l’ingénieur à un interrogatoire des plus serrés, lui annonça brusquement :
« Pierre, je vous arrête ! », l’inculpé se détourna tranquillement, baissa la mèche d’une lampe qui charbonnait, puis cette petite opération terminée, répondit :
« Comme il vous plaira ! »
Pierre a d’ailleurs trouvé dans l’opinion des défenseurs acharnés qui applaudirent, à l’époque, à sa mise en liberté provisoire et qui fondaient leur conviction de son innocence sur la fragilité même de l’accusation.
On pense bien que Me Henri Robert, qui doit se présenter à la barre pour l’accusé, aura la partie belle pour mettre en lumière, avec son habituel talent, les incertitudes mêmes non point des preuves mais des présomptions mises à la charge de son client. Et M. Cazenavette, le sympathique procureur de la République de Quimper, qui prendra la parole au nom du ministère public, trouvera en la personne du maître du barreau parisien un redoutable adversaire. C’est en perspective une discussion à la fois serrée, éloquente et émouvante.
Après plus de cinq ans, que diront les témoins, tant ceux de l’accusation que ceux de la défense ? Leur mémoire n’aura-t-elle point de défaillance ? Leurs dépositions ne varieront-elles pas ? Des révélations nouvelles, susceptibles de provoquer des incidents d’audience, seront-elles apportées à la barre ? Le mystère sera-t-il enfin éclairci ?
La voyante de Nancy est citée et sera vraisemblablement entendue. Ce sera certainement sinon un témoin important, du moins l’un de ceux qui provoqueront le plus de curiosité, et dont la « lucidité » peut-être soulèvera de fort intéressantes controverses. Est-elle vraiment douée de ce don de seconde vue que même des esprits scientifiques s’accordent à reconnaître à certains sujets, ou est-elle vraiment une de ces habiles somnambules dont les procédés d’information et les facultés de divination n’ont rien de troublant ?
Nous nous garderons ici de rien pronostiquer quant à l’issue des débats. Si la défense doit avoir le beau jeu, il reste que l’opinion de la Chambre des mises en accusation a été très nette. Coupable pour les magistrats, innocent pour une grande partie du public, c’est ainsi que Pierre apparaît à la veille des débats. Souhaitons du moins que la vérité s’en dégage, quelle qu’elle soit. Ce sera la tâche du jury de la proclamer « en son âme et conscience » sur une affaire qui comptera parmi les causes célèbres parce qu’elle est parmi les plus obscures.
L. L.

25 octobre 1919 – p. 2

L’affaire Cadiou aux assises
Nous avons déjà annoncé que Mme veuve Cadiou se portera partie civile dans le procès sensationnel où est inculpé l’ingénieur Pierre.
C’est Me Floch [Flach], du barreau de Paris, qui soutiendra ses intérêts.
L’ingénieur Pierre, Louis-Désiré accusé du crime commis sur la personne de M. Louis Cadiou propriétaire de l’usine de la Grande Palud près Landerneau, a reçu notification de l’acte d’accusation et de l’arrêt qui le renvoie devant la Cour d’assises du Finistère. Il a également subi l’interrogatoire prescrit ; il a déclaré renoncer à se pourvoir en cassation contre l’arrêt.
Pierre a jusqu’à samedi pour se constituer prisonnier.
Ajoutons qu’il s’est déjà rendu à Quimper.

1er novembre 1919 – p. 5

Cour d’Assises du Finistère
L’AFFAIRE PIERRE

Audience du lundi 27 octobre.
La seule affaire de cette session, affaire d’importance, il faut l’avouer, a nécessité des mesures sévères.
L’accès de la salle est uniquement réservé aux jurés, aux témoins, aux avocats et aux membres de la presse. Un piquet de soldats du 118e d’infanterie garde les différentes issues et entrées de la salle. La partie réservée au public – une cinquantaine de places debout – en contient bien 250.
A midi précis, Pierre pénètre dans la salle. Il est très calme et s’entretient immédiatement avec son avocat, Me Henri Robert, du Barreau de Paris, qui est assisté de Me Feillard, du barreau de Brest.
La Cour fait ensuite son entrée, composée de M. Cordier, conseiller à la Cour de Rennes, assisté de M. de Baudre, président du tribunal de Quimper, et M. Alavoine, juge au même siège.
M. Cazenavette, procureur de la République, occupe le siège du ministère public.
En raison de la longueur présumée des débats, il est adjoint un assesseur à la Cour et il est décidé que le nombre de jurés sera de 14 au lieu des 12 prévus.
Pierre répond d’une voix ferme à son interrogatoire d’identité : Pierre, Louis-Désiré, âgé de 37 ans, marié, un enfant, ingénieur, domicilié à Lyon, rue Saint-Nicolas, 1.
Pendant la lecture de l’acte d’accusation, qui dure plus d’une heure, Pierre suit attentivement les moindres mouvements du lecteur, Me Marzin, greffier en chef.
La partie civile est représentée par Me Flach, du barreau de Paris, accompagné de Me Soudry, avoué à Quimper.
A l’appel des témoins, on remarque particulièrement le frère de la victime, M. Jean-Marie Cadiou ; Mme Pierre, femme de l’accusé ; M. Legrand, le prête-nom des Temming, ne se présente pas. Il a fait parvenir un certificat médical l’exemptant de comparaitre comme témoin. Mme Cadiou, femme de la victime, ne répond pas non plus à l’appel de son nom. Elle sera, parait-il, présente à l’audience de demain.
107 témoins seront entendus pour l’accusation et 3 pour la partie civile.
Le président, en raison de la longueur présumée de l’interrogatoire autorise Pierre à s’asseoir pendant cet interrogatoire.
Avant cette formalité, le président donne connaissance des antécédents de l’accusé, qui n’a d’ailleurs jamais été condamné. On le représente comme sournois, froid et, d’après un témoin « calcule tout au millième ». On le dit aussi brutal et méchant. Ses habitudes sociales seraient vulgaires.
A la suite de ces renseignements, Me Henri Robert demande au président de vouloir bien donner également connaissance à Messieurs les jurés des renseignements favorables à l’accusé. Il en est ainsi fait par l’ancien bâtonnier de Paris.
Le président refait l’histoire de la création de l’usine de la Grande Palud, de l’entrée de Pierre comme ingénieur dans cette usine.
Ce préambule n’est qu’un résumé des relations qui existaient entre Pierre et son patron. Pierre avoue que ses relations avec M. Cadiou étaient tendues depuis mai 1913.
L’interrogatoire nous montre l’accusé se défendant pied à pied contre les inculpations de l’accusation relatives aux tractations de M. Cadiou et de toutes les histoires de fabrication de poudre, avec en plus celle du fameux wagon de la poudrerie d’Angoulême.
Sur demande du président, Pierre répond qu’il n’a pas vu son patron à la Grande Palud après le 29 décembre, où s’il est revenu le 30, c’est sans que lui, Pierre, le sache.
Le président retrace l’emploi du temps de M. Cadiou pendant cette journée du 30 décembre 1913. A ce sujet, une longue discussion, ou plutôt un long entretien a lieu entre Pierre et le président. Il y est question de dates qu’auraient précisées certains témoins et qui, il faut le reconnaitre, sont assez embrouillées. On sait que tout le procès roulera sur cette date du 30 décembre. Pierre affirme ne pas être sorti avec son patron cette journée du 30. A cette question posée par le président, il répond qu’il ne se souvient pas s’il a déjeuné chez lui ce jour-là.
Toutes ces réponses sont faites sur le ton de la plus grande sincérité et Pierre répond facilement à l’interrogatoire serré que lui fait subir le président Cordier. Ce dernier fait alors un long exposé des circonstances au cours desquelles le corps de M. Cadiou fut découvert, après les déclarations de la femme Hoffmann, la fameuse somnambule de Nancy.
L’audience est ensuite levée.

Étranges révélations
Le commissaire de police de Saint-Pol-de-Léon a reçu le 8 octobre dernier, une déposition qui est de nature à innocenter l’ingénieur Pierre, si elle est vérifiée. M. Gabriel Tonnard, charpentier à Cléder, prétend que Cadiou a été assassiné par six individus sur la route de Morlaix à Brest. M. Cadiou était dans une voiture qu’il conduisait lui-même et il avait offert une place à Tonnard, rencontré sur la route. Soudain, six individus surgirent. Deux d’entre eux se jetèrent à la tête du cheval, un troisième tua Cadiou d’un coup de revolver. Deux autres, vêtus de soutanes, s’emparèrent de Tonnard et lui firent respirer une drogue qui l’endormit. Tonnard revint à lui chez les sœurs de Cadiou, à Cléder, où on l’avait transporté. Tonnard partit et constata qu’on l’avait revêtu d’un complet neuf. Dans une poche, il trouva 20.000 francs en or. Tonnard, ensuite, navigua, puis travailla aux ateliers de la flotte à Rochefort. Il prétend qu’une des sœurs de Cadiou lui promit une récompense s’il était discret. La peur l’empêcha de parler jusqu’à présent. Les renseignements fournis sur Tonnard sont favorables.
On en arrive à la découverte du cadavre de M. Cadiou.
– Pourquoi, demande le président à l’accusé, vous êtes-vous agenouillé pour enlever avec vos mains la terre qui recouvrait le corps de M. Cadiou ?
Réponse. – C’était pour me rendre compte de ce qui s’était passé.
Le président refait un long résumé des conclusions des experts qui ont examiné la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou, particulièrement des marques spéciales faites sur les balles du même genre, fournies par l’armurier Marie, de Landerneau, et provenant d’un défaut de sertissage.
L’interrogatoire est terminé et, comme on le voit, il n’en résulte pas un fait qui puisse aider à la manifestation de la vérité.

Audience du mardi 28 octobre
Sur 107 témoins de la première heure, trois sont décédés. D’autres ont été cités, tant par la défense que par la partie civile, et nous aurons 120 ou 125 dépositions à entendre, car, il faudra, semble-t-il, comme dans tous les procès sensationnels, compter sur des témoignages de la dernière heure.
On remarque, dans la salle, Mme veuve Cadiou, arrivée ce matin, accompagnée de l’un de ses fils.
Les premiers témoins, Me Robert, notaire à Landerneau, et Joncour, avoué à Quimper, rapportent des faits relatifs à la situation de M. Cadiou. M. Ménnessier, ancien commissaire spécial à Brest, a fait la première enquête sur la disparition de la victime.
M. Legrand, qui est excusé par un certificat médical, ne se présente pas à l’audience. Il est donné lecture de sa déposition. Il en résulte que l’usine de la Grande Palud, constituée des capitaux allemands, a été constituée ensuite en société anonyme à la tête de laquelle fut placé M. Louis Cadiou. Ce n’est qu’un exposé des transactions entreprises au sujet de ce changement de propriétaire.
Lecture est donnée de la déposition de M. Cloarec, ancien député de Morlaix, décédé, qui intervint auprès du Ministère de la Guerre en faveur de M. Cadiou. On lui répondit par l’affaire d’Angoulême.
MM. Jean, notaire à Brest, et Duval, ancien commis-greffier, relatent les conditions d’établissement du contrat intervenu entre MM. Legrand, Rocher et Pierre.
La déposition de M. Freund, juge de paix à Landerneau, revêt une certaine importance. C’est lui qui était sur les lieux du crime lorsque le cadavre de M. Cadiou fut découvert. Comme il posait à ce moment quelques questions à Pierre, celui-ci répondit brusquement : « Est-ce que vous me soupçonneriez ? » C’est M. Freund qui a vu Pierre laver le caoutchouc de la victime.
Un vif mouvement de curiosité se produit au nom de Mme veuve Cadiou, appelée par l’huissier. La déposition de Mme veuve Cadiou n’a pourtant rien de sensationnel. Elle dit : « Étant privée de nouvelles de mon mari après le 30 décembre 1913, je pressentis qu’un malheur lui était arrivé. Je télégraphiai alors à mes parents, et dès lors je fus persuadée que mon mari avait été assassiné. » Elle ajoute qu’elle connaissait la mésintelligence existant entre son mari et l’accusé. Elle tient à protester contre les insinuations lancées à son égard et déclare que, quoi qu’on en ait dit, son ménage était très uni.
Me Flach, avocat de la partie civile, demande à M. le Procureur de la République de faire citer le témoin Gabriel Tonnard, charpentier à Cléder, dont on a pu lire la déposition fantaisiste. Ce témoin sera cité télégraphiquement.
M. Robert Ernest fait une déposition favorable à Pierre, avec lequel il n’eut jamais que d’excellentes relations.
Le président donne lecture de la déposition de M. Alain de Kéramur, qui a gardé d’excellents souvenirs de son ami Cadiou. Il affirme que M. Cadiou alla le voir le 29 décembre 1913 : ce fut la dernière fois qu’il le vit.
La femme de ménage de M. Cadiou, Mme Léost, de Landerneau, donne d’infimes détails sur les premières heures de la matinée du 30 décembre qu’elle passa avec son patron. Il en ressort que ce dernier avait bien l’intention de revenir sous peu en quittant son appartement. Elle ne le revit pas, mais est absolument certaine d’avoir vu son patron le 30 décembre. C’est à elle que Pierre demanda la clef, quelque temps après, pour aller réparer les plombs du téléphone dans la chambre de la victime.
Sur la demande du président, on ouvre les paniers et les caisses contenant les pièces à conviction. Mme Léost ne reconnait pas les objets qui lui sont présentés comme ayant appartenu à son patron.
Le charretier Autret est l’homme à qui M. Cadiou fit une observation, le jour de sa disparition, au sujet du chargement de sa voiture que le patron trouvait mal recouvert de la bâche. Autret affirme que c’est bien le 30 décembre qu’il reçut cette observation. Suivent les témoins Boulbin [Boulben], Mme Quéméneur, Mme Bignard, M. Dolon [Dolou], chauffeur à l’usine de la Grande Palud. On passe aux jurés et aux avocats des photos représentant l’arche du pont sous lequel Dolon [Dolou] a vu Cadiou et Pierre s’engager ensemble le 30 décembre.
Déposent encore Yvinec, journalier à la Grande Palud ; Couloigner, Yves, cultivateur à Saint-Divy.

Audience du mercredi 29 octobre
L’audition des témoins a continué mercredi. On a entendu notamment la voyante de Nancy. Mme Hoffmann, qui n’est lucide que lorsqu’elle dort et ne se souvient de rien lorsqu’elle est éveillée, puis Mme Pierre qui est convaincue de l’innocence de son mari, enfin divers témoins qui affirment avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre 1913 et à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier.

8 novembre 1919 – p. 2

Cour d’Assises du Finistère

L’ingénieur Pierre a été acquitté
Les débats de l’affaire Pierre se sont terminés vendredi devant la cour d’assises du Finistère.
Après réquisitoire de M. Cazenavette, procureur de la République et plaidoiries de Me Flach, avocat de la partie civile, et de Me Henri Robert, défenseur de l’inculpé, l’ingénieur a été acquitté par 11 voix contre 1, assure-t-on.
Pierre a aussitôt été remis en liberté.