Manchette du journal L'Éclaireur du Finistère, édition de janvier 1914

L’Eclaireur du Finistère est un journal hebdomadaire local français, édité à Morlaix, qui paraît de 1902 à 1942, avec un rayonnement sur l’arrondissement de Morlaix.
Le journal a une ligne politique républicaine de gauche.
Tirage 1914 : inconnu
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 19 articles dont 10 en première page
1919 : 1 articles dont 0 en première page
Le journal est un soutien politique du député Emile Cloarec qui est impliqué dans l’affaire Cadiou. C’est un des rares journaux (sinon le seul) à soutenir la thèse de la culpabilité de l’ingénieur Pierre jusqu’au procès. Les articles viennent soutenir les affirmations de la famille Cadiou et l’instruction des juges à contre-courant du travail effectué par leurs confrères.
L’Éclaireur du Finistère ne publiera jamais le verdict du procès !

Source : Archives départementales du Finistère

Une disparition mystérieuse

M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix administrateur délégué de l’usine de cellulose, pour coton poudre, dite de la Grande-Palud, et située à La Forest, a disparu depuis le 28 décembre, et depuis toutes les recherches faites pour le retrouver sont demeurées infructueuses.
Cette disparition a donné lieu à de nombreux racontars.
Ce sont là des suppositions qu’aucun fait, n’est venu confirmer.
Voici, dégagé de tout commentaire hypothétique, ce que l’on sait de manière certaine.
Le 27 décembre 1913, M. Louis Cadiou, qui était directeur et principal actionnaire de l’usine de la Grande-Palud signait devant Me Robert, notaire à Landerneau, un acte aux termes duquel il prenait toute l’affaire à son compte.
Il annonça à sa femme qu’il rentrerait à Paris, le 30 décembre au soir.
Mme Cadiou, accompagnée de ses deux enfants, âgé de 12 et 14 ans, se rendit au-devant, de son mari à la gare Montparnasse. Mais le voyageur attendu n’arriva pas.
Inquiète, Mme Cadiou fit part à M. Cloarec, député, de ses appréhensions et le pria de demander à la Sûreté générale de faire des recherches.
L’enquête faite révéla que M. Cadiou se trouvait dans son domicile à Landerneau le matin du 30 décembre. Il était en costume de cycliste, et s’apprêtait à sortir. Sa femme de ménage, Mme Léost, lui demanda s’il fallait, comme d’habitude, déposer son pot à lait chez la laitière : « Oui dit M. Cadiou, car je ne sais pas si je partirai ce soir. En tout cas voici 5 francs pour vos étrennes. »
Le lendemain Mme Léost trouva le pot à lait accroché à la poignée de la porte. Elle pénétra dans la chambre. Le lit n’était pas défait M. Cadiou n’avait donc pas couché chez lui. Mais il ne semblait pas qu’il eut quitté définitivement Landerneau, car il n’avait pas emporté d’effets, sa machine, son linge, ses chaussures de ville, son pardessus, sa valise tout était resté dans l’appartement.
Il est donc établi que M. Cadiou a quitté son domicile mardi, avec l’intention d’y revenir. Plusieurs personnes ont déclaré avoir vu M. Cadiou se diriger vers son usine dans la matinée du 30. C’est peu vraisemblable, car M. Pierre, le directeur technique, le contremaître et les ouvriers sont persuadés que la dernière visite de l’administrateur à la fabrique date du lundi 29. Ce jour-là accompagné de l’ingénieur, M. Pierre, il s’est rendu au moulin voisin pour traiter une affaire (l’achat de la propriété) et a rejoint seul Landerneau. Quand, ainsi qu’il avait été convenu, un employé s’est présenté chez lui, au début de l’après-midi, la porte était close.
Les investigations des détectives n’ont encore fourni aucun résultat précis à l’heure actuelle.
Le 28 décembre, M. Cadiou a été voir ses sœurs qui habitent Cléder.
Le 29 ou le 30 il aurait été au café de la Terrasse.
Le 3 janvier, on l’aurait vu à Saint-Pol-de-Léon.
On parle aussi de voyageurs à mine peu rassurante qui auraient voyagé dans un train où se trouvait M. Cadiou.
Tout cela est vague et ne repose que sur des on-dit.
C’est pourtant sur cela qu’un peu prématurément ou a échafaudé les suppositions les plus diverses.

L’opinion du parquet de Brest
Le parquet de Brest n’a pas cru devoir ouvrir une information au sujet de la disparition de M. Cadiou. Les magistrats sont persuadés que le propriétaire de l’usine de la Grande-Palud n’a pas été victime d’un attentat.
Il ne reste donc qu’une seule conjecture ; celle d’un accident. Comment la vérifier ? C’est la question que se posent les policiers chargés de l’enquête.

Ce que dit Mme Cadiou
Mme Cadiou a la conviction absolue que la disparition de son malheureux mari ne peut être attribué qu’à un accident ou à un crime.
« L’usine dirigée par mon mari, a-telle déclaré, est une entreprise française et non allemande. D’ailleurs, par acte notarié du 22 décembre dernier, mon mari devenait seul et unique propriétaire de son usine. »

24 janvier 1914 – p. 2

La disparition de M. Cadiou

Une lettre de Mme Cadiou
Mme Cadiou, a adressé à la Dépêche, la lettre suivante :
Monsieur le Directeur,
Jusqu’à présent j’avais gardé le silence et je pensais que la presse aurait attendu, avant de porter des accusations, qu’un peu de lumière fût faite sur la disparition de mon pauvre mari, Louis Cadiou.
Je me vois donc dans la nécessité de m’arracher à ma douleur pour défendre sa mémoire et empêcher de salir son nom, celui de mes enfants et le mien.
Les ennemis acharnés qui le poursuivaient de leur haine ne craignaient pas de continuer leurs attaques qui, toutes, ont été reconnues fausses et mensongères jusqu’à ce jour, et les autres allégations ne sont pas plus fondées, l’avenir le démontrera sans peine.
D’abord je proteste énergiquement contre l’affirmation que mon mari dirigeait une entreprise allemande. Sur la plainte d’un de ses concurrents qui soutenait cette thèse, l’honorable M. Sarraut, alors sous-secrétaire d’État à la Guerre, fit appeler M. Cadiou, qui justifia, avec pièces authentiques au rapport de Me Robert, notaire à Landerneau, que la Société de la Grande Palud n’était composée que d’actionnaires français.
Tout fut fait régulièrement ; la situation de fortune de chaque intéressé fut vérifiée très méticuleusement. A la tribune de la Chambre, la déclaration très nette de la fausseté de l’accusation fut faite par M. Sarraut et l’interdiction qui frappait l’établissement fut levée.
Certains journaux ont cru que l’un des motifs de la disparition de mon mari était le désaccord qui existait entre nous. C’est inexact. Nous avons toujours été très unis : jamais il n’a été question de divorce et notre vie est suffisamment au grand jour pour détruire toute allégation de ce genre.
On a parlé de la situation obérée. C’est aussi inexact ; sans être riches, nous avons les moyens du vivre très largement et c’est pour augmenter nos revenus que mon mari avait, ces jours derniers, remboursé intégralement tous ses actionnaires.
Comment peut-on admettre qu’un homme qui jouit de cette fortune disparaisse, alors surtout que, par acte du 22 décembre 1913 au rapport de Me Robert, notaire à Landerneau, il devenait seul et unique propriétaire de son usine ?
Peut-on supposer un instant que, s’il avait fui à l’étranger, il ne m’en aurait pas prévenue, qu’il serait parti sans argent, alors qu’il a 135.000 francs déposés au Crédit Lyonnais qu’il pouvait emporter, qu’il aurait laissé dans sa chambre ses vêtements, sa couverture de voyage, ses papiers, ses valises et tous documents ?
Est-ce là le fait d’un homme qui a quelque chose à se reprocher ? Quant à la fugue, elle ne peut même pas être envisagée, son caractère et son état de santé protestent contre cette allégation.
Mon beau-frère et moi, aurions-nous saisi la sûreté générale et la justice si nous avions un seul instant pensé à une fuite à l’étranger ?
Il résulte des constatations faites dans son domicile, à Landerneau, que tout indiquait une simple sortie.
Par suite, ma conviction absolue est que la disparition de mon malheureux mari ne peut être attribuée qu’à un accident ou à un crime, mais jamais ni à une fugue, ni à un suicide, ni à une fuite à l’étranger.
J’espère que la justice éclaircira ce mystère pénible.
Veuillez agréer, etc.
M. CADIOU.

7 février 1914 – p. 1 et 2

LE DRAME DE LA GRANDE PALUD
M. Cadiou, directeur de l’usine, a été assassiné
On a retrouvé son cadavre
M. Pierre, ingénieur, a été arrêté sous l’inculpation d’assassinat

Les Basiles
Comme on le verra ci-dessous, le cadavre de M. Cadiou a été retrouvé près de l’usine de la Grande Palud.
La nouvelle de sa mort tragique a, on peut le dire, consterné notre population. Un renouveau de sympathie apitoyée en a rejailli sur l’ancien avoué, si connu à Morlaix, et sur sa famille dont on a plaint les souffrances morales au cours de l’enquête tendancieuse menée pendant le mois de janvier presque tout entier, par certains journaux réactionnaires de la région.
Chacun se rappelle avec quel entrain sauvage ces journaux rejetaient toute hypothèse favorable à l’honorabilité de la victime, entr’autre celle de l’assassinat, et s’attachaient à échafauder un infernal roman d’aventures politiques et internationales dont M. Cadiou était le héros.
Puisant leurs renseignements auprès des ennemis acharnés de l’infortuné directeur d’usine, ils scrutaient sa vie privée, faisant un tableau malveillant de son intérieur, puis ils insistaient sur la probabilité d’une fuite à l’étranger, par crainte d’une arrestation. Pour un peu, ils auraient représenté le malheureux comme un traître vendu à l’ennemi, soudain démasqué et sans doute déjà en lieu sûr, au-delà du Rhin par exemple.
En vain. Mme Cadiou criait désespérément sa conviction que son mari était une victime ; en vain, la famille déployait-elle la plus ardente activité pour découvrir la vérité : la calomnie poursuivait son œuvre, salissant un peu plus chaque jour, la réputation du disparu.

Maintenant que la preuve du crime est établie et que M. Cadiou apparaît indiscutablement comme la victime des haines et des intérêts qui s’agitaient autour de lui, ces mêmes journaux qui l’ont ainsi diffamé reviendront-ils sur leurs méchantes imputations et témoigneront-ils quelque pitié pour la famille dont ils ont si longtemps pris à lâche de raviver la douleur.
Quoi qu’il en soit, le publie ne saurait que juger avec sévérité ces Basiles, qui si volontiers font étalage de leurs sentiments de charité chrétienne et qui s’empressent de remiser, comme encombrant, tout principe d’humanité lorsque leur intérêt politique est en jeu et que l’occasion se présente pour eux d’assouvir leurs rancunes.

Une étrange information
Nous avons relaté la disparition de M. Cadiou et les recherches faites pour le retrouver, recherches qui jusqu’à présent étaient demeurées vaines.
L’administrateur de la Grande Palud a bien été assassiné.
Son cadavre vient d’être découvert dans les circonstances suivantes :
Le frère du disparu, M. Jean [Jean-Marie] Cadiou, propriétaire de la tannerie de Kérinou demeurait pénétré de la conviction que M. Cadiou avait été victime d’un attentat.
Il avait manifesté la résolution bien arrêtée de n’interrompre ses investigations que lorsqu’il aurait obtenu un résultat.
Lundi dernier, il recevait une lettre datée du 31 janvier, dans laquelle une parente qui demeure à Nancy, lui disait avoir consulté une somnambule qui lui avait donné la réponse qui suit :

M. Cadiou a bien été assassiné. Le meurtrier est grand, châtain, barbu. Il a de 30 à 35 ans. Il a été aidé par un autre individu plus petit qui faisait le guet
Un piège avait été tendu à M. Cadiou. Il butta dans une corde, tomba et, une fois à terre, reçut un gros coup sur la tête, à droite, puis un autre dans le dos, mais ce dernier était inutile : le premier l’avait assommé.
Le crime a été commis vers quatre à cinq heures.
Il est inutile de chercher le corps de M. Cadiou dans l’eau. Il ne s’y trouve pas. Il est à droite du moulin, au pied d’un talus, près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres. Un peu de terre le recouvre.
Il sera découvert et l’assassin pris.

M. Jean-Marie Cadiou ne crut pas un instant à l’intervention d’une cartomancienne extra-lucide ou non.
Il pensa que la lettre émanait d’une personne qui avait peut-être vu le drame et qui, pour des raisons qu’il est facile de comprendre, ne tenait pas à se faire connaître.
La lettre aussi bien pouvait être l’œuvre d’un fumiste.
Quoiqu’il en lût, il jugea qu’aucune piste ne devait être dédaignée, d’autant plus que la précision de certains détails contenus dans l’information de la pseudo somnambule l’avaient fortement frappé.

La découverte du cadavre
M. Cadiou se rendit donc au moulin désigné, et commença ses investigations. Les lieux lui apparurent tout d’abord propices à une agression : sous ses pas s’étendait un sol semé de nombreuses crevasses où l’on pouvait facilement dissimuler un corps ; autour de lui montaient des broussailles pressées et d’innombrables arbustes qui barraient de tous côtés ma vue.
Après avoir suivi un chemin profondément encaissé entre deux talus, il rencontra un ruisseau de deux mètres de largeur qui coupait la route ; à cet endroit son regard fut attiré par un hêtre, au pied duquel la terre semblait avoir été remuée.
Il y enfonça facilement un bâton qu’il tenait à la main, et soudain il ressentit une violente émotion.
Dans le trou qu’il avait creusé il venait d’apercevoir un morceau de drap.
Il s’accroupit sur le sol, élargit l’ouverture avec ses mains et aperçut un veston barré d’une ceinture qu’il reconnut aussitôt comme appartenant à son frère.
Surmontant son émotion, M. Cadiou courut vers le moulin où il trouva M. Bignard, contremaitre de l’usine, et M. Louis Dolou, chauffeur. Les deux hommes se rendirent à l’endroit où était enfoui leur malheureux patron. Pendant ce temps M. Jean [Jean-Marie] Cadiou allait à Landerneau prévenir les autorités et avertir sa famille.
A trois heures, le parquet arrivait sur les lieux.
La nouvelle de la découverte du cadavre était déjà connue. Les curieux étaient accourus si nombreux que la gendarmerie dut les refouler et organiser un service d’ordre.

L’exhumation
M, Pierre, ingénieur de l’usine, se trouvait là au premier rang. Aidé de M. Arhan, journalier, il mit à jour le cadavre et fit cette réflexion : « Je n’aurai pas cru qu’il était si près. Cela aurait pu m’arriver à moi-même. »
L’Infortuné défunt était couché la face contre terre dans une fosse profonde de 0 m. 50 environ.
Un pardessus caoutchouté, qu’il portait le jour de sa disparition, avait été placé à ses pieds.

L’autopsie
Le cadavre, déposé sur une civière, fut transporté à l’usine où le docteur Rousseau procéda à l’autopsie.
Une horrible blessure, longue de 16 centimètres dit La Dépêche où nous puisons la plupart de ces détails, barrait à gauche la gorge de l’infortuné administrateur. Elle était profonde à ce point que, quand le praticien versait de l’eau dans la bouche, le liquide s’échappait par la plaie béante.
La jugulaire, le larynx, la carotide, tout avait été tranché et la tête n’était plus retenue au tronc que par une étroite bande de chair. On remarquait que la section n’était pas nette et que l’assassin avait dû s’y reprendre plusieurs fois pour compléter son acte odieux.
Le corps, bien qu’il eût été enfoui depuis 36 jours, était parfaitement conservé. Il fut impossible de relever d’autres traces de violence.
M. Cadiou avait eu la gorge tranchée sans, comme on eût pu le supposer, avoir préalablement été assommé.
M. le docteur Rousseau, poursuivant ses investigations, remarqua que l’estomac était vide, ce qui démontrait que la victime de ce drame avait été assassinée avant le déjeuner.
Dans les vêtements qu’on dut baigner pour enlever la boue, il ne fut pas possible de trouver autre chose que des cure-dents et deux mouchoirs. Bien plus, la poche intérieure du veston où devait se trouver le portefeuille, était complètement retournée. L’assassin avait proprement détroussé sa victime.

L’enquête
Le crime étant reconnu, la première préoccupation fut naturellement d’en rechercher l’auteur.
Un homme se trouvait qui avait eu des rapports très tendus avec l’administrateur, au point même qu’il avait été menacé d’être chassé de l’usine.
Cet homme était M. Pierre, l’ingénieur de la Grande Palud.
C’était avec lui que M. Cadiou avait été vu pour la dernière fois. Il avait d’autre part une réputation bien établie de brutalité. « Si un homme me gêne, je le tue comme une mouche », aurait-il déclaré un jour.
Les soupçons des magistrats se portèrent sur lui d’autant plus que ses réponses leur avaient paru embarrassées : il affirmait n’avoir pas vu M. Cadiou depuis le 29 décembre, alors que de nombreux témoin déclaraient catégoriquement que les deux hommes s’étaient trouvés ensemble le 30 au matin, vers 11 heures, se dirigeant vers le moulin.
M. Pierre habite la maison du moulin située à 200 mètres environ de l’usine.
Une perquisition faite dans cette maison amena la découverte d’une pioche dont le fer portait de larges traces de sang et où adhéraient encore quelques mèches de cheveux.
M. Guilmard, procureur de la République, avait de son côté saisi un couteau à lame recourbée, trouvé entre les mains de l’ingénieur. Ce couteau, qui avait servi pendant l’exhumation du cadavre à couper une ronce gênante, avait attiré l’attention du commissaire spécial adjoint, M. Paulin.
Après avoir reçu la déposition de M. Cadiou, M. Bidard de la Noë, procéda à l’interrogatoire de M. Pierre.
Sans se départir du plus grand calme, bien qu’il se sentît soupçonné, l’ingénieur continua à affirmer que depuis le 29 décembre, il n’avait pas vu M. Cadiou.
Il expliqua également que si la pioche trouvée chez lui était tachée de sang, c’est qu’il l’avait employée à tuer un lapin.

L’arrestation de l’Ingénieur
Les explications de M. Pierre, ne parurent pas concluantes aux yeux du Juge d’Instruction, car immédiatement il décerna contre lui un mandat d’arrêt.

L’opinion de M. J.-M. Cadiou
Voici les déclarations catégoriques que M. Jean-Marie Cadiou a faites à un rédacteur de la Dépêche :
– Depuis le début de cette triste affaire, nous dit-il, mon opinion était faite. Le meurtrier de mon malheureux frère ne peut être que l’ingénieur Pierre. Tout l’accuse. Ce matin, quand j’ai eu découvert le cadavre de Louis, il fut l’un des premiers prévenus et son attitude à ce moment n’a fait que confirmer mes soupçons, qui resteront des certitudes, malgré les dénégations possibles de l’intéressé… Pour moi, Louis a été attiré dans un guet-apens. L’endroit était merveilleusement choisi. Il est loin des regards indiscrets. Mon frère avait à voir des sources qu’il désirait capter. On lui aura assigné le 30 décembre un rendez-vous au carrefour voisin et de là se sera rendu avec l’ingénieur dans, le taillis où je viens de le retrouver… M. Pierre est là-bas la terreur de tous et ce matin même une personne refusait de rester seule avec lui pendant que je courais prévenir la gendarmerie de Landerneau.
M. Pierre est très grand et très fort. Il a pu accomplir le crime tout seul. Peut-être avait-il des complices ? La suite nous l’apprendra.
A l’aide d’un couteau pareil à celui-ci (et ici M Cadiou nous montre une laine recourbée dans un manche de bois) il a pu sectionner le cou de mon infortuné frère… Je vous le répète, dès la première heure, mon opinion était faite. D’ailleurs, le mobile du crime est visible : menacé d’être chassé de l’usine, M. Pierre a voulu faire disparaître mon frère, qui le gênait et dont il rêvait sans doute de prendre la place. Le jour de la disparition de Louis on a remarqué que, contrairement à son habitude, l’ingénieur a été absent de son bureau depuis une heure jusqu’à cinq heures de l’après-midi. »

Après l’autopsie, le cadavre de M. Louis Cadiou a été placé dans un cercueil. En raison des formalités exigées pour le transport d’un corps d’une commune à l’autre, il a dû être conservé à l’usine pour la nuit.

L’Inculpé. – Les charges qui pèsent sur lui
M. Louis Pierre âgé de 31 ans, ingénieur sorti de l’école centrale, est né à Conches (Eure) ; ses parents sont propriétaires-cultivateurs à Branville, près d’Evreux.
Il est grand, solidement bâti, son visage s’orne d’une moustache châtain clair. Il porte binocle.
Il parle d’une voix douce, très prenante : « Quand on le voit pour la première fois, déclarait une voisine, on lui donnerait le bon Dieu sans confession. »
Mais sous cette apparence de douceur, il cacherait, des instincts de brutalité et de violence si l’on en croyait les propos des ouvriers de l’usine, à qui il inspirait une véritable terreur.
Un jour on l’aurait vu, pour s’amuser, briser les reins d’un chat, un autre jour crever les yeux d’une poule.
Ce sont là des propos que nous ne répétons que sous toute réserve.
Son arrestation n’a surpris personne à Landerneau.
Dès la disparition de M. Cadiou, l’opinion dans cette ville était en effet, que l’administrateur de la Grande Palud avait été assassiné. M. Pierre savait même que nombre de gens le soupçonnaient d’être l’auteur du crime.
Après interrogatoire du parquet, son arrestation a été maintenue.
Les charges qui pèsent sur lui, à l’heure actuelle sont les suivantes :
1° M. Pierre affirme qu’il ne vit pas son patron le 30 décembre, alors que neuf témoins déclarent que c’est ce jour-là virent M. Cadiou, accompagné de Pierre se diriger vers une propriété voisine de la sienne, qu’il voulait acheter et où il voulait capter des sources ;
La déposition d’un petit pâtre est particulièrement formelle :
« En gardant mes vaches, dit-il, j’ai vu M. Cadiou et M. Pierre allant vers la maison. » – Quel jour ? « Le mardi. » – Tu es sûr, ce n’était pas le lundi ? Non, le lundi je vais garder mes vaches dans un autre endroit. »
2° Les membres du parquet ont recueilli des témoignages précis de gens qui justement, le 30, virent MM. Cadiou et Pierre sortir ensemble de l’usine et se diriger vers le pont. Ces témoins déposent que M. Cadiou, en sortant de l’usine, avait sur son bras un vêtement de toile cirée, à capuchon.
M. Pierre, d’après leurs dires, aurait insisté pour que Cadiou mit son capuchon sur sa tête, par crainte du vent, disait l’Ingénieur. On se demandera s’il y a lieu de voir dans ces paroles un secret désir de l’ingénieur, que Cadiou ne fut pas reconnu par les gens ;
3° La preuve est faite que M. Pierre se rendit seul dans la chambra occupée par M. Cadiou, sur le quai de Landerneau, le lundi qui suivit la disparition du directeur de la Grande Palud.
Ou s’étonne aujourd’hui de sa présence, seul, dans cette maison. Il n’apparaît pas qu’il avait, quelque chose d’utile à y faire, bien qu’il explique cette visite par son grand désir de vouloir contribuer à faire la lumière sur cette troublante affaire.
4° Le parquet, a saisi au domicile de M. Pierre, au moulin, un certain nombre de papiers : des lettres très tendres adressées par l’ingénieur à sa bonne, une lettre de son père, et un brouillon de lettre adressée à une haute personnalité.
Cette lettre, dont on possède également la réponse, démontrerait que l’ingénieur nourrissait une véritable haine contre M. Cadiou.
5° La pioche tâchée de sang à laquelle adhère des cheveux qui, d’après ses dires, lui aurait servi à tuer un lapin et d’après sa servante à tuer un chat.

Les mobiles du crime
L’enquête a donc révélé des présomptions contre M. Pierre, mais elle n’a encore apporté aucune preuve.
On s’occupe maintenant de chercher l’intérêt qu’avait l’ingénieur à faire disparaître M. Cadiou.
Sa haine était-elle assez forte pour l’entraîner au crime ? Espérait-il, l’administrateur mort, lui succéder dans la direction de l’établissement ?
Ce sont là des questions auxquelles il est difficile de répondre. En tout cas, M. Pierre proteste énergiquement de son innocence.

Y a-t-il un complice ?
L’opinion que l’assassin avait un ou des complices, s’accrédite à Landerneau.
Le corps de la victime a été porté et non traîné du lieu où elle a été frappée à l’endroit où on l’a trouvée.
Il semble démontré que, pour ce transport de cadavre, l’assassin n’a pu agir seul.
La somnambule ou plutôt l’indicateur qui a si bien désigné l’endroit où se trouvait le cadavre, pourrait sans doute apporter encore à cet égard de précieux renseignements.

Les obsèques
Le corps de M. Cadiou a été transporté à Landerneau où la cérémonie funèbre a eu lieu aujourd’hui, vendredi, à 9 h. 30 du matin.
Le cercueil est ensuite parti pour Morlaix, où il est arrivé à la gare à midi 45, accompagné de la famille.
La cérémonie funèbre, par l’affluence des assistants, a été dans notre ville un éclatant témoignage de sympathie pour M. Cadiou et sa famille.
A 2 h. 30 le cortège s’est formé à la gare pour se rendre à l’église de Saint Martin, où a été célébré un office par M. le curé chanoine de Cléder, d’où est la famille de M. Cadiou.
Une foule énorme, où l’on remarquait toutes les notabilités de la ville et de la région a suivi le convoi jusqu’au cimetière Saint-Charles.
Le deuil était conduit par MM. J.-M. Cadiou, son frère, tanneur à Kérinou ; son fils aîné ; Le Goff caissier de la Caisse d’épargne, son beau-frère ; Goger, tanneur à Landivisiau ; Joncour, avoué à Quimper ;
Mmes Cadiou, sa femme et sa belle-sœur, et Mlles Cadiou, ses sœurs, demeurant à Cléder.
Les cordons dû poêle étaient tenus par MM. Ch. Le Febvre, ancien maire ; Tilly-Kerveno avocat ; Croissant, avoué ; Le Guiner, juge de paix à Quimper.
Sur la tombe, M. Tilly-Kerveno a prononcé, d’une voix émue, l’allocution suivante :

Mon cher Louis,
Je ne veux pas laisser cette tombe se refermer sans t’adresser un dernier adieu tant en mon nom personnel qu’en celui des nombreux amis qui le sont restés fidèles et qui garderont toujours de toi le meilleur souvenir.
Triste victime d’un lâche et horrible attentat, tu fus on outre l’objet d’insinuations aussi perfides qu’injustes, et que ton passé démentait suffisamment.
Ceux qui t’ont connu, comme moi, n’ont pas un seul instant ajouté foi à de telles conjectures. Ta droiture et ta probité nous étaient le plus sûr garant du contraire, et nous étions intimement convaincus que tu n’avais pas pu t’écarter jamais du chemin de l’honneur. Les tristes événements des jours derniers ont justifié notre conviction.
Puissent ces quelques paroles adoucir l’immense douleur de ton épouse, de tes fils et de toute ta famille.
Adieu, Louis, adieu.

14 février 1914 – p. 1 et 2

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD
L’enquête semble prendre une nouvelle orientation
Une enquête à Morlaix

Les jours se suivent sans apporter sur la situation aucune précision, aucun renseignement décisif.
Voici dans leur ordre les minces résultats obtenus par les investigations, les interrogatoires et les confrontations :

Journée du samedi
La pioche ensanglantée
Tout d’abord, il a été reconnu que la piocha découverte dans la remise n’était pas tâchée de sang, mais simplement rongée par la rouille. C’étaient d’autre part des poils d’animaux et non des cheveux qui y adhéraient.
Ainsi tombe l’une des charges qui pèsent sur l’ingénieur.
Il était, au surplus difficile de considérer cet outil comme l’instrument du crime, puisque l’unique blessure à laquelle a succombé la victime a été faite par une lame coupante.

A l’instruction
Mme Quéméneur continue à affirmer qu’elle a vu M. Cadiou le 30 décembre à l’usine.
Elle ajoute que deux ou trois jours avant la découverte du cadavre elle avait vu des corbeaux voler au-dessus du bois où était enfouie la victime, et entendu son chien hurler à la mort.
M. Pierre, calme et souriant, persiste qu’il n’a pas revu son patron depuis le 30.
Mme Cadiou, interrogée par le juge d’instruction, expose comment sont nées ses inquiétudes.
Le 27, elle reçoit de son mari une lettre lui annonçant, qu’il rentrera à Paris avant le 1er de l’an, mais après avoir fait, une visite à ses sœurs à Cléder ; il fixera alors par un télégramme le jour de son retour.
Le 29, le 30 se passent, Mme Cadiou ne reçoit aucune nouvelle. Inquiète, le 31 décembre, à 10 heures du matin, elle télégraphie à M. Cadiou : « Que signifie ton silence ? »
N’obtenant aucune réponse à 3 h. de l’après-midi elle adressa un télégramme à l’ingénieur Pierre, télégramme qui ne parvint, par suite d’un concours de circonstances, que le 2 janvier à son destinataire.
Elle se décida alors, comme nous l’avons dit précédemment, à aviser M. Cloarec, député de Morlaix.
Mme Cadiou ne cherche pas à accabler M. Pierre, sous ses accusations. Mais elle garde la conviction que son mari a été victime d’une vengeance.
Le contre-maître Bignard continue à affirmer qu’il a vu M. Cadiou et M. Pierre ensemble le 30 décembre. Il était alors environ 11 h 15 ; Vers 11 h. 40 M. Pierre est rentré seul à l’usine.
Un ancien ouvrier de la Grande Palud, M. Jacques Bossard, avait demandé à être entendu d’urgence par le Procureur de la République. Il avait, disait-il, à lui faire une grave révélation.
M. Bossard a appris au Procureur que M. Pierre, avait reçu le 28 décembre, dans son bureau, un personnage à l’aspect cadavérique.
Ce personnage, dont l’allure semblait inquiétante à M Bossard était simplement M. Mazurié, oncle de Mlle Juzeau, bonne de M. Pierre, venu pour arranger un sommier.
Deux nouveaux témoins, MM. Marcou et Morvan ont déclaré que M. Cadiou vint à l’usine le 29 et le 30 ; mais ils affirment que le 30 il ne se rencontra pas avec M. Pierre.
M. Bonnefoy, fermier de la Grande Palud est certain, au contraire, qu’il vit le 30 décembre, M. Cadiou à l’usine.
Tous ces témoignages, comme on le voit, n’apportent pas une grande clarté à l’affaire.
La police spéciale s’est, d’autre part, appliquée à vérifier divers renseignements qui lui sont parvenus.
C’est ainsi qu’elle a essayé de retrouver un étranger qui, le 31 décembre, avait été vu dans les rues de Landerneau par MM. Autrain et Péron, en compagnie de M. Pierre.
Elle s’est épuisée également, dans la recherche d’un individu qui, après la mort de M. Cadiou, se serait empressé, à la surprise de tous, de régler des dettes criardes.

M. Cadiou serait mort étranglé. – On ne lui aurait coupé la gorge qu’après la mort
La Dépêche de Brest donne sur la mort de M. Cadiou la nouvelle version que voici :
En lacérant les vêlements de la victime pour mettre le corps à nu, ce qui frappa le plus le médecin légiste fut la petite quantité de sang maculant le faux-col et la chemise de M. Cadiou.
Or, quand on coupe la gorge d’un être humain ou d’un animal, le sang jaillit à flot inondant tout. Comment admettre, dès lors, cette absence de sang sur le linge du défunt ? Une seule version est possible : Cadiou a eu la gorge coupée après que le cœur eu cessé de battre. Mais dans quel but et quelles sont alors les causes de la mort ? C’est ce que se demandèrent les magistrats qui, voulant approfondir ce mystère, mandèrent par téléphone M. le docteur Rousseau.
Le médecin légiste se présenta quelques instants plus tard chez le procureur, avec lequel il s’entretint longuement ; puis M. Bidard de la Noë fit demander au greffe les vêtements portés par M. Cadiou le jour où il fut assassiné.
Le complet de sport et le linge du directeur de l’usine de la Grande-Palud ont été passé à l’eau le lendemain de la découverte du corps. Mais les taches de sang se voient encore parfaitement sur le faux-col (aiglon) et la chemise, et sont, comme nous le disons plus haut, peu nombreuses.
Il semble donc établi aujourd’hui, que ce n’est pas l’horrible blessure que portait à la gorge M. Cadiou qui a occasionné la mort. Celui-ci a dû être étranglé ; pas avec les doigts, car des ecchymoses se verraient sur la peau, mais à l’aide d’un morceau d’étoffe, d’une serviette par exemple.

Nouveaux renseignements. – L’affaire prend une orientation nouvelle
Jusqu’ici la principale charge qu’on relevait contre M. Pierre consistait dans son affirmation qu’il n’avait pas vu M. Cadiou le 30 décembre, alors que de nombreux témoins affirmaient avoir rencontré les deux hommes ensemble.
Or, voici que diverses personnes ont vu M. Cadiou le 31 décembre, voire même le 1er janvier. M. Pierre n’a donc pas pu l’assassiner le 30.
MM. Rault, receveur de la gare de Landerneau, a reconnu M. Cadiou qui, le 31 décembre, lui présenta sa carte de circulation numérotée 20.132 et donna un billet de 2° classe pour Morlaix.

L’enquête à Morlaix
En même temps la brigade mobile poursuivait une enquête à Morlaix et recueillait divers témoignages importants.
M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, déclara à MM. Le Coz et Brisset agents de la brigade mobile, ayant pris le train à Morlaix le 27 et le 31 décembre, est certain d’avoir rencontré M. Cadiou sur le quai de la gare l’un de ces deux jours. M. Cadiou était à Brest le 27, c’est donc le 31 qu’il l’aurait vu.
M. et Mme B.…, de Morlaix, prenaient le 31 décembre le train pour Landerneau. Tous deux croient, sans certitude absolue, qu’ils virent également M. Cadiou. Mme B…. remarqua qu’il portait un costume cycliste, ce même costume qu’il avait encore quand on le trouva mort.
Enfin, d’après les journaux, M. Le Picart, propriétaire du Grand Café de la Terrasse, aurait vu, chez lui, le premier janvier, M. Cadiou, qui lui aurait même souhaité une bonne année.
M. Le Picart, à qui nous avons demandé confirmation de cette date du 1er janvier, nous a déclaré que c’est le dimanche précédent, c’est-à-dire le 28 décembre, qu’il a vu pour la dernière fois M. Cadiou.

Bruit controuvé
L’opinion publique avait vu une corrélation dans la disparition de la jeune fille trouvée dans le bassin, et dont nous relatons d’autre part la mort tragique, et dans celle de M. Cadiou.
La brigade mobile a établi que cette corrélation n’existait pas. D’autre part, le correspondant de la Dépêche à Quimper lui a télégraphié :
« Mlle G.… était entrée en mars dernier à la préfecture, en qualité de sténodactylographe, à la suite d’un concours.
Elle était très laborieuse travaillait d’une façon parfaite et était estimée de tous à la préfecture.
« Au commencement de décembre, comme elle se plaignait de violents maux de tête depuis quelque temps, elle alla consulter un médecin de la ville, qui, l’ayant reconnue neurasthénique, lui conseilla de se reposer et de se rendre dans sa famille, à Brest. C’est ce qu’elle fit, après avoir obtenu un congé régulier.
« Dans le courant de janvier, Mlle G.…, dont la disparition avait été signalée par les parents, n’ayant pas reparu, fut remplacée.
« Ici, les personnes qui ont connu Mlle G.… n’ont pas songé un seul instant qu’elle ait pu être mêlée en quoi que ce soit au drame de Landerneau. On pense, comme La Dépêche l’a dit ce matin, qu’il y a une simple coïncidence entre sa disparition et celle de M. Cadiou, survenues à peu près à la même date. »
Mlle G.… quitta le domicile de ses parents le 30 décembre, à 14 h. 30 de l’après-midi. Elle passa la nuit dans un hôtel de Morlaix et, au cours d’une crise, se jeta dans la rivière.

21 février 1914 – p. 1 et 2

LE DRAME DE LA GRANDE-PALUD

Les révélations de la contre-autopsie
M. Cadiou a été tué d’un coup de revolver 6 millimètres
M. Pierre possédait un revolver de ce calibre qu’il prétend avoir vendu à un voyageur de commerce

L’enquête entre dans une nouvelle voie. Il est maintenant établi que M. Cadiou ne s’est pas suicidé, qu’il n’a pas été étranglé et qu’il est mort d’un coup de revolver tiré, à bout portant probablement dans le bois même où on a trouvé ton cadavre.
Cette découverte ne prouve pas encore que l’ingénieur soit coupable, mais elle apporte contre lui une charge précise qui jusqu’ici manquait à l’accusation.
Pour tenir nos lecteurs au courant, de tous les défaits de cette tragique affaire, nous continuons à reproduire dans leur ordre, les faits que relève l’enquête.

M. Cadiou était-il à Morlaix le 1er janvier
La question que le parquet s’est attaché à résoudre est celle-ci :
M. Cadiou a-t-il été vu vivant la dernière fois, le 30 décembre, ou bien l’a-t-on rencontré après cette date ?
MM. Le Picart, Baron et Nicolas ne peuvent affirmer d’une façon absolue qu’ils ont vu M. Cadiou le 1er Janvier 1914 ou avant cette époque.
M. Caramour, patron couvreur, déclare-lui catégoriquement que le 1er Janvier il vit M. Cadiou entrer au café de la Terrasse, entre 10 et 11 heures du matin.
M. Cabon, ouvrier télégraphiste, fait une déposition identique.
M. et Mme Prigent, rue de l’Auditoire, ont également vu le directeur de la Grande Palud passer à Morlaix devant la Maison de M. Goardon. Quand ?
Le 31 décembre, dit M. Prigent ; le 1er janvier affirme Mme Prigent. Leurs souvenirs comme ou voit, ne concordent guère.
M. Maudire, 1er garçon de la Terrasse, se rappelle que, M. Cadiou est entré au café le 25 décembre. Mais il ne l’a pas vu le 1er janvier.
On avouera que toutes ces dépositions contradictoires ne sont pas de nature à éclaircir la situation.
Et peut-être pensera-t-on aussi qu’il est assez étrange, si M. Cadiou était à Morlaix le 1er janvier, que dans cette ville, où il était universellement connu, il n’ait été vu que par deux ou trois personnes.
Ou ne saurait mettre en doute la sincérité des témoins, mais il est permis d’admettre qu’il peut bien y avoir quelque confusion dans leurs souvenirs.
C’est sans doute une des considérations qui ont empêché la mise en liberté provisoire de M. Pierre

Les perquisitions
Sur commission de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest, M. Valette, commissaire de police judiciaire à Paris, a fait une perquisition chez Mme Cadiou, veuve de la victime, en son domicile, rue du Cherche-Midi.
On n’a retrouvé que quelques lettres qui dénotent l’accord parfait qui régnait entre M. Cadiou et sa femme.
Ainsi tombent les insinuations de quelques personnes et de certain journal, qui tendaient à montrer le ménage désuni.
Une perquisition fait, chez Mlle Julie [Julia] Juzeau, bonne de M. Pierre, n’a donné aucun résultat.

Comment est mort M. Cadiou ? Les conclusions de M. Rousseau
M. Rousseau, médecin légiste, qui a fait l’autopsie du cadavre, a déposé son rapport. D’après ses conclusions, la victime a été étranglée, après une lutte rapide. Le cadavre a été transporté du lieu du crime à une courte distance et enfoui.

Nouvelle autopsie
Sur la demande, du Procureur de la République à Brest, et sur l’avis de M. Rousseau, une nouvelle autopsie a été décidée. Le docteur Paul, médecin légiste, de Paris, désigné à cet effet, s’est rendu mardi à Morlaix.

COUP DE THÉÂTRE
Les révélations de la contre-autopsie

M. Cadiou a été tué d’un coup de revolver tiré à bout portant dans la nuque. – Une balle blindée de 6 millimètres, qui lui coupa la carotide, a été trouvée dans la tête, sous le menton.
La contre-autopsie a eu lieu mardi, à la morgue de l’hôpital où le corps de la victime, exhumé du caveau de famille, au cimetière St-Charles, avait été transporté.
A 8 h. le docteur Paul, arrivé le matin même de Paris, procédait à la lugubre opération, en présence de MM. Fachot, avocat général à Rennes ; Guilmard procureur de la République à Brest ; Picard, procureur de la République à Morlaix ; Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest et Le Clech, juge d’instruction à Morlaix ; le docteur Rousseau médecin-légiste ; Rouquier, commissaire divisionnaire des brigades mobiles de Rennes ; Menessier [Mennessier], commissaire spécial.
Pendant trois heures, le docteur Paul scruta le cadavre de la malheureuse victime.
Le résultat de ses minutieuses investigations fut stupéfiant.
Le corps ne portait aucune blessure apparente. Mais en fouillant la tête, la pince du docteur heurta une balle arrêtée sous le menton.
Il apparaissait dès lors incontestablement que M. Cadiou avait été tué d’un coup de revolver.
Le trajet de la balle, une balle blindée de 6 millimètres, fut reconstitué.
Elle était entrée par la nuque, à 7 centimètres de l’oreille droite, avait obliqué à gauche et était venue se loger sous le menton, en coupant l’artère carotide droite.
M. Cadiou n’avait donc pas pu se suicider. Il avait été assassiné.
Le coup de revolver avait été tiré à bout portant.
Sur le col et le capuchon de l’imperméable que portait la victime, on a eu effet relevé les traces du passage de la balle, et le coup avait été tiré de si près que la déflagration de gaz a fait fondre une partie du caoutchouc.
M. Cadiou ayant son col et son capuchon relevés, il est donc certain qu’il a été tué en plein air.

La recherche du revolver. – M. Pierre avait un revolver du même calibre qui a disparu
Le premier souci du parquet devait être de rechercher l’arme du crime.
On se transporta à la Grande-Palud, chez M. Pierre, où l’on trouva tout de suite un revolver et une, carabine. Le revolver était du calibre de 8 m/m. Il n’avait donc pu servir au meurtre. La carabine, elle, était hors de cause.
Comme la perquisition prenait fin, on apprit que M. Pierre avait récemment acheté un revolver à Landerneau.
MM. Menessier [Mennessier] et Lemez se rendirent chez M. Marie, armurier, qui certifia qu’en juillet dernier il avait vendu à M. Pierre un revolver de 6 m/m à balles blindées.

Un revolver de 8 millimètres. – Graves déclarations d’un ouvrier, M. Bossard
L’enquête ayant fait savoir que M. Bossard, ancien veilleur de nuit à la Grande-Palud, actuellement employé à bord du Gorbea-Mendi, avait eu, pour son service, un revolver en sa possession. M. Paulin, commissaire spécial, le convoqua à son cabinet :
M. Bossard déclara que M. Pierre lui remit, au mois de juillet 1913, un revolver à balles blindées en melchior et un étui de 24 balles. Il lui expliqua comment il fallait faire pour ne pas manquer un individu qu’on visait.
M. Bossard déclara encore qu’il interrompit son travail à la Grande Palud du 27 décembre au 7 janvier. Suivant les instructions de M. Pierre, ajouta-t-il, il déposa son revolver sous son matelas. Lorsqu’il revint, il retrouva le revolver à la même place. Il déclara que lui et le contremaitre Bignard avaient détruit la plupart des balles en les tirant dans un tas de charbon.
Il aurait agi ainsi parce que, dit-il, il craignait l’ingénieur.

La défense de M. Pierre
Il est en contradiction avec l’armurier sur la date d’achat du revolver. Il a vendu ce revolver à un inconnu.
On comprend que tout l’intérêt de l’enquête se porte actuellement sur le fait du revolver.
M. Pierre a été interrogé par le juge à cet égard. Ses explications le laissent en fâcheuse posture.
Il avait bien, dit-il, un revolver de 6 m/m qu’il avait acheté en 1912, chez M. Marie, armurier à Landerneau, et qu’il avait payé 27 francs, avec une boite de balles.
Ce revolver, il l’a vendu en février ou mars 1913, à un voyageur de commerce, car le cran de sûreté ne lui paraissait pas suffisant.
Et l’ingénieur explique que ce jour-là, ayant pris pour cible un journal fixé sur deux bâtons fichés en terre dans son jardin, il se servait du revolver quand il reçut la visite d’un voyageur de commerce vendant de l’huile, du savon et du café II ne le connaissait nullement et déclara n’avoir aucun achat à effectuer.
C’est à lui que Pierre vendit, pour 15 francs, le revolver et les balles qui lui restaient. II ignore totalement son nom, la maison qu’il représente et même la contrée qu’il habite.
– Je ne le connais nullement, ajouta-t-il, mais il m’a semblé plus jeune et plus petit que moi. Il est âgé d’environ 28 ans, portait un pardessus sombre et était muni d’une canne ; par contre, je n’ai remarqué en sa possession aucun échantillon. Lorsqu’il vint, j’étais seul dans le jardin.
Et Pierre dit ensuite que jamais il n’avait possédé deux revolvers à la fois.
En effet, c’est avant la tentative de cambriolage du coffre-fort de l’usine qu’il vendit affirme-t-il, le revolver de 6 m/m, et ce n’est qu’après cet événement qu’il fit acquisition de l’arme destinée au gardien de nuit.
Le juge d’instruction ne pouvait évidemment accepter ces déclarations sans les contrôler.

Confrontation
Il a confronté l’ingénieur avec M. Bossard qui, maintenant sa première déposition, a affirmé que M. Pierre lui a dit en juillet 1913 qu’outre le revolver de 8 m/m, il possédait encore un autre revolver.
D’autre part, M. Marie, armurier à Landerneau, a retrouvé sur ses livres mention de la vente d’un revolver de 38 francs au mois de mai I913. Or, 1° le prix de 38 francs est celui des revolvers semblables à celui que Pierre a acheté, bien que celui-ci le conteste ; 2° M. Marie n’a vendu qu’un revolver de cette série en 1913.
M. Marie et sa fille ont encore une raison d’être certains que Pierre vint effectuer son achat vers cette époque, Marie perdit sa femme en août 1912 ; lui et sa fille se rappellent avoir vendu le revolver au moment où leur deuil, qu’ils portèrent un an, tirait à sa fin.
Ce n’est pas tout encore : la servante de Pierre, Julia Juzeau, déclara : « Mon maitre m’a dit : je m’achète un revolver parce que je vais avoir une automobile et pour voyager c’est utile. »
Pierre n’a son automobile que depuis septembre 1913 ; il l’avait payée deux mois auparavant.
Mlle Juzeau ne se souvient pas d’ailleurs de la visite de ce voyageur de commerce auquel Pierre prétend avoir vendu son revolver. Pierre essaya, en sa présence, l’arme qu’il venait d’acheter sur des arbres, et non pas sur un journal, mais aucun voyageur ne se présenta ce jour-là.
De tous ces témoignages, il résulte bien que M. Pierre est réduit à mentir pour expliquer la disparition de son revolver.
Il est difficile désormais de mettre en doute sa culpabilité.

DÉCLARATIONS DE M. CLOAREC
M. Cloarec, interviewé par le Matin, a fait les déclarations suivantes :
« Si J’ai cru, dès le début, que M. Cadiou avait été assassiné, c’est que je savais qu’il avait des ennemis acharnés.
Au double titre d’ami et de député, j’eus l’occasion de m’occuper des plaintes injustifiées dont le directeur de la Grande Palud était l’objet.
« L’usine de Landerneau laissait, en moyenne, 80.000 francs de bénéfices à M. Cadiou. C’est dire que l’entreprise était florissante. Ce succès devait faire naître des jalousies. Il ne s’écoulait pas de mois sans qu’une plainte ne fût adressée au ministère de la Guerre contre M. Cadiou, fournisseur de l’armée.
« On affirma d’abord que la société qu’il dirigeait n’était qu’une société allemande, et on alla jusqu’à prétendre que les actes de constitution passés devant notaire avaient été truqués. M. Cadiou, qui avait une fortune de 1.200.000 francs, pouvait bien, il me semble, mettre 250.000 francs dans une affaire. L’enquête démontra que parmi les actionnaires de la Grande-Palud il n’y avait aucun Allemand.
« Par la suite, d’autres plaintes en fraude et malfaçons affluèrent au ministère de la guerre. M. Cadiou fut exclu des marchés de l’armée sans qu’aucun motif lui eût été fourni. C’est alors que j’intervins et demandai la nomination d’une commission d’enquête.
« Qui, avec acharnement, accusait et dénonçait ainsi M. Cadiou, au ministère de la guerre ? Ce n’est pas à moi de le dire. Y a-t-il plusieurs accusateurs ? N’y en a-t-il au contraire qu’un seul, agissant pour le compte des autres ? Si le général Gaudin veut ouvrir son dossier aux magistrats de Brest, ceux-ci y trouveront les lettres accusant le directeur de la Grande Palud. Si elles sont signées, il connaîtra les noms des personnes devant être interrogées. Si ces lettres sont anonymes, dos comparaisons et des expertises d’écritures s’imposent.
« Pour moi, cola ne fait aucun doute. M. Cadiou a été tué parce qu’il était directeur de l’usine de la Grande-Palud, et il a été frappé au cours d’une discussion d’ordre professionnel.
« Je ne prétends pas que M. Pierre soit l’assassin de M. Cadiou et, quoi qu’on en ait dit, je ne suis pas intervenu pour qu’on le maintienne en prison. L’autre semaine, j’ai enterré un fils de vingt-trois ans, dont je suis allé chercher le cercueil en Espagne, et je vous assure que j’ai suivi de bien loin, depuis quelques jours, l’instruction du parquet de Brest.
« L’arrestation de M. Pierre, que je n’ai jamais vu d’ailleurs, ne m’a pas surpris. En effet, divers détails m’intriguent.
« Le 29 décembre, M. Cadiou devait remettre un chèque de 2.000 francs à M. Pierre. Ce jour-là, M. Cadiou était à Landerneau. Il ne pouvait regagner Paris que par un train partant à neuf heures du soir et arrivant à Paris le lendemain matin, vers sept heures. Or, à la date du 30 décembre, M. Pierre écrivait à Paris à M. Cadiou. On lui manifestant sa surprise de n’avoir pas encore reçu le chèque de 2.000 francs.
« D’autre part, le parquet de Brest a saisi, on le sait, une lettre arrivée à Landerneau peu après la disparition de M. Cadiou et adressée à M. Pierre. Cette lettre émanait du ministère de la guerre et remerciait l’ingénieur des renseignements qu’il avait fournis. Dans le bureau de travail de M. Pierre, la justice a également saisi des brouillons de lettres accusant le directeur de la Grande Palud.
« M. Pierre est-Il l’auteur des lettres figurant dans le dossier du général Gaudin ? »

L’idée fixe
Nous faisons allusion, d’autre part, à une lettre publiée par l’Ouest-Éclair, dans son numéro de mardi 17 février, tendant à faire croire que le cadavre trouvé à la Grande-Palud, n’était pas celui de M. Cadiou.
Notez que ce cadavre a été déterré en présence de magistrats, de M. Pierre, et d’une foule de personnes qui connaissaient parfaitement le directeur de la Grande-Palud.
Il ferait vraiment regrettable que de ne pas reproduire ce document qui montre à quel degré d’ineptie dans le raisonnement peuvent tomber des gens hantés par une idée fixe, eu l’occurrence celle d’établir l’innocence de M. Pierre par la fuite de M. Cadiou.
Voici donc cette lettre :

« Monsieur le Rédacteur en chef,
« Ayant vécu plusieurs années dans le quartier de Landerneau et de Morlaix, je me permets de vous signaler une hypothèse toute personnelle relativement à l’affaire Cadiou.
« Il me semble probable, en examinant de très près les détails de cette affaire, que le corps qui sera autopsié mardi est bien plutôt celui d’un inconnu que celui de M. Cadiou.
« Ne voyez-vous pas en effet un certain intérêt pour plusieurs personnes, dont lui-même, à sa disparition. Je ne saisis pas aussi facilement celui de son assassinat. Par contre je m’explique très simplement l’utilité de faire croire à sa mort.
« Vous allez certainement me prendre pour un détraqué, un liseur de romans. Je n’en lis jamais.
« Suivez-moi un instant : si mon hypothèse était fondée, beaucoup de choses incompréhensibles à l’heure actuelle deviendraient très explicables : la disparition des papiers compromettants, l’enterrement du cadavre, surtout dans un sol éminemment propice à une décomposition superficielle rapide, la position face à terre du corps, le temps mis par la « somnambule » à indiquer le lieu de l’attentat, l’absence de taches de sang sur les vêtements de M. Cadiou, la rapidité extrême de son enterrement et mille autres détails.
« L’autopsie, à défaut d’état de conservation suffisante des traits, pourra venir à l’appui de mon hypothèse dans un cas : celui où les vaisseaux sanguins du corps seraient vides de sang. Alors c’est que le corps a été habillé, après coup, des vêtements de M. Cadiou, après assassinat par sectionnement de la carotide.
« De même si le corps indique qu’il y a eu suicide par pendaison, tout porterait à croire (les vaisseaux ayant conservé leur sang), qu’il y a eu également substitution, car on ne se suicide pas généralement avec une paire de gants, et pourquoi toute cette mise en scène d’assassinat, qui serait odieuse, même pour dissimuler la honte du suicide ?
« Il pourrait, en résumé, y avoir un intérêt primordial à résoudre le problème suivant, sans se soucier des affirmations ou des intérêts des personnes qui peuvent souhaiter qu’il ne soit pas éclairci
« Est-on en présence du cadavre de M. Cadiou ?
« Un Lecteur. »

28 février 1914 – p. 1 et 2

LE DRAME DE LA GRANDE-PALUD
Autour d’un Mystère

On a pu constater avec quelle entente et comme s’ils obéissaient à un mot d’ordre, les journaux réactionnaires se sont efforcés d’embrouiller à plaisir l’affaire déjà si tragique par elle-même de la Grande Palud, et, sous prétexte de découvrir la vérité, d’aiguiller leur enquête dans les directions les plus fantaisistes.
La vérité ! tiennent-ils seulement à la connaître, ou plutôt à la faire connaître au public ?
On serait tenté d’en douter, à constater avec quelle âpreté les Sherlock Holmes et les Nick-Carter de l’Ouest-Éclair et du Nouvelliste ont, dès les premiers jours de l’affaire, concentré tous leurs efforts pour jeter la suspicion sur toute la famille Cadiou et sur… M. Cloarec, député du Finistère.
Nous avons relaté, la semaine dernière, les bruits invraisemblables qu’ils propagèrent.
Les faits leur apportaient de formels démentis, que leur importait ?
Lorsque la découverte du cadavre de M. Cadiou rendit insoutenable la version de la fuite, sans l’ombre d’une preuve et uniquement parce qu’elle était défavorable à la victime et à sa famille, ils mirent une étonnante application à accréditer dans le public la version du suicide.
Quand la contre-autopsie du docteur Paul apporta la preuve formelle que le directeur de la Grande Palud était tombé sous la balle d’un assassin, quand des présomptions, dont on ne pouvait se dissimuler le caractère accablant se dressèrent contre M. Pierre, on eut l’impression d’un grand désarroi dans toute la presse cléricale.
Et quoi ! On avait remué tant de boue, semé tant d’infamies, sali avec tant de macabre allégresse l’honneur de la victime, de ses proches et de ses amis pour arriver à ce fait que la vérité enfin découverte prônait tous les journaux réactionnaires de la région en flagrant délit de calomnie et montrait que toute cette campagne de diffamation n’avait été menée que dans un intérêt politique et visant à atteindre une personnalité républicaine fût-ce en se servant d’un cadavre !
Mais le découragement fut court dans le clan réactionnaire. On a dans ce monde-là la souplesse des chats qui retombent toujours sur leurs pattes.
Il ne fallait plus songer à faire croire que la famille Cadiou et ses amis avaient fait disparaître l’infortuné directeur de la Grande Palud.
Il devenait urgent d’opérer une diversion, et déjà s’emparant d’un mot attribué à M. Pierre et répété par La Libre Parole, les journaux réactionnaires cherchaient avec ensemble à amoindrir l’intérêt du crime, par un article dont le titre est à lui tout seul l’indication de la nouvelle campagne en préparation.
« La Petite affaire Pierre pourrait devenir la grande affaire des poudres ».
Ainsi, un assassinat n’est plus pour la presse cléricale qu’une petite affaire dès qu’on ne peut plus en rien tirer pour compromettre un député républicain !
Une telle attitude n’est-elle pas de nature, comme nous le disions plus haut, à permettre toutes les suppositions et à faire croire que cette presse doit avoir quelque puissant intérêt à empêcher la lumière de se faire par la découverte des coupables ?

Si la culpabilité de M. Pierre, se trouve démontrée, on pourra éprouver un sentiment d’admiration pour les débauches d’imagination de l’Ouest-Éclair et du Nouvelliste, mais on gardera sans doute aussi quelque réserve sur la sûreté de leurs méthodes d’investigation et de déduction.
« Cherche à qui le crime profite », dit un axiome judiciaire.
On aura le droit de s’étonner que ces journaux n’aient pas un instant songé à se demander si la mort de M. Cadiou pouvait profiter à l’ingénieur de la Grande Palud.
Quand il a fallu parler de l’inculpé, ils ont si bien loué son enfance studieuse, ses qualités de fils affectueux, sa puissance de travail, et glissé si habilement sur ses petites faiblesses, telles ses relations avec sa bonne, que l’impression s’imposait qu’ils cherchaient uniquement à créer autour de lui une atmosphère de sympathie.
Le tempérament de l’inculpé, sa situation à l’usine, ses relations avec M. Cadiou leur ont paru être des éléments négligeables.
Puisque l’heure est au roman, et puisque la presse cléricale n’a voulu voir dans le drame de la Grande
Palud qu’une affaire politique à l’aide de laquelle elle pourrait nuire à ses adversaires, il nous sera permis d’étudier ces éléments qu’elle a si volontairement dédaignés, et chercher s’ils ne sont pas de nature à expliquer dans une certaine mesure la possibilité pour Pierre d’être l’auteur du meurtre dont on l’accuse.
Nous ne connaissons pas l’inculpé, mais si nous croyons les ouvriers de l’usine c’est un homme violent, facilement irritable.
Il a à l’usine une situation qu’il juge médiocre ; combien de ses camarades de Centrale, du même âge que lui, munis des mêmes diplômes, ont déjà réussi, plus favorisés par le sort, à se créer une position autrement brillante et lucrative ?
Souffrant d’être le subordonné d’un homme auquel il se croit supérieur par le savoir et l’intelligence, il supporte mal les observations et de graves dissentiments ne tardent pas à s’élever entre lui et son chef.
Son dépit contre le destin qui le relègue au second plan, ne tarde pas, par une évolution naturelle, à se muer en haine contre celui qui, contre toute logique occupe la place qui doit lui être due.
Si encore il pouvait s’en aller, mais un contrat formel, que ses ressources ne lui permettent pas de résilier, le rive pour 15 ans à la Grande Palud.
Dans son cerveau l’idée germe, vague d’abord, repoussée peut être avec horreur, puis chaque jour plus précise qu’il ne saurait rompre sa chaîne qu’en ruinant l’usine et en déshonorant le directeur.
Il en a les moyens entre les mains ; ingénieur-chimiste, c’est lui qui s’occupe de la fabrication du blanchiment du coton, c’est lui aussi qui s’occupe de la comptabilité.
Un jour un client se plaint de la marchandise qu’il a reçue ; un autre jour une erreur se produit dans une livraison à l’administration de la guerre. – L’erreur est signalée au ministre. Par qui ? Par le comptable de l’usine, par celui-là même qu’on pouvait considérer comme le principal responsable de la fraude, si fraude il y avait, par M. Pierre en un mot qui espérait bien ainsi discréditer à jamais son patron.
Ces manœuvres assez vites ne donnèrent pas les résultats attendus. Non seulement l’usine ne périclita pas, mais son avenir parut même si assuré à M. Cadiou qu’avec l’aide de sa famille il acheta toutes les parts d’actionnaires.
L’échec de ses efforts pour ruiner l’établissement augmenta la haine de l’ingénieur, on l’entendit proférer des menaces : « Si le patron me renvoie, je le jetterai à l’eau. »
M. Cadiou avait des ennemis acharnés qui voulaient eux-aussi s’emparer de l’usine. M. Pierre s’aboucha-t-il avec eux ? Lui promirent-ils que si M. Cadiou disparaissait, ils achèteraient la Grande-Palud et lui en confieraient la direction. Au cours d’une de ces fréquentes et violentes discussions qui éclataient entre eux, le directeur-propriétaire signifia-t-il son congé à l’ingénieur, qui, maintenant, ne voulait plus s’en aller, et sa mort fut-elle dès lors résolue ?
Autant de questions, autant d’énigmes.
Rappelons qu’en tout ceci nous ne faisons, comme l’Ouest-Éclair et le Nouvelliste, mais en un sens différent, qu’émettre des hypothèses sujettes à caution, établir si l’on veut les grandes lignes d’un roman où la fiction a sa part.
Quoi qu’il en soit M. Cadiou fut assassiné et M. Pierre arrêté. L’inculpé se montra beau joueur. Sans perdre une minute son sang-froid, il se défendit pied à pied entre les présomptions assez fragiles qui pesaient sur lui.
Peut-être jugeait-il que cette apparence de sang-froid était son meilleur atout. Comment pourrait-on s’obstiner à croire capable d’assassinat un homme qui gardait une telle sérénité d’âme dans sa prison et devant ses juges.
Cependant les événements se sont précisés : on a constaté que la victime a été tuée par une balle de revolver de 6 m/m, et que M. Pierre avait eu en sa possession un revolver de ce calibre. On se rappelle avec quelle précipitation l’inculpé alla lui-même laver le capuchon troué d’une balle de 6 m/m que portait le cadavre quand on l’a découvert.
On se rappelle également comment, quelques instants auparavant, un magistrat s’informant : « Où donc est la casquette de M. Cadiou ? » M. Pierre indiqua qu’elle était dans le capuchon de la victime.
Et l’on se demande, si ce n’est pas pour dérouter l’enquête, qu’aussitôt après la disparition de M. Cadiou, il insinua : « Si l’on veut trouver le corps, il faut chercher dans la rivière de Morlaix. »
Cette fois, les présomptions qui pèsent sur lui sont si graves que la volonté d’énergie dont l’accusé s’était fait une armure a fléchi. C’est, dit-on, en pleurant qu’il a regagné sa prison, après une émouvante confrontation avec un témoin, confrontation au cours de laquelle il semble avoir été convaincu de mensonge ; il ne témoigne plus la belle confiance qu’il manifestait en certains journaux pour le tirer d’affaire.
Est-il coupable ? Est-il simplement victime d’un fatal concours de circonstances ?
Nous n’avons pas d’opinion à exprimer à cet égard. C’est le rôle du parquet de débrouiller le mystère et nous ne tenons pas à empiéter sur ses attributions.
Nous avons simplement voulu faire ressortir comment on peut grouper contre un homme un faisceau terrible de présomptions, et montrer la responsabilité qu’assume la presse cléricale en tentant par ses racontars et ses déductions hasardeuses de compromettre une famille dont l’unique tort est d’être la famille de la victime.
Et qu’on ne nous dise pas que notre article, s’il tombe sous les yeux de Mme Pierre, augmentera son chagrin.
On n’a pas usé de tant de délicatesse envers les parents de l’assassiné, qui a bien droit, il nous semble, à autant d’égard que la famille de celui qui est en prévention d’assassinat.
L’Éclaireur.

Continuation de l’Enquête
Interrogatoires & Confrontations
Le mystère de la Grande-Palud continue à faire couler des flots d’encre, chacun voulant l’expliquer à sa façon.
Mais l’enquête du parquet n’a pas amené de révélations bien importantes. Le bruit a couru que des documents du dossier relatif à l’affaire Cadiou avaient disparu du parquet. Ce bruit a été démenti.
MM. Prigent et Herry, de Gouesnou, avaient vu, affirmait-on, des lumières mystérieuses dans la nuit du 30 au 31 décembre, vers 1 heure du matin, dans le bois de la Palud à l’endroit même où fut découvert le cadavre. Tous les deux déclarent que cette information est fausse.
M. Bidard de Noë a interrogé Mme Hoffmann la somnambule de Nancy, Mme Sainpy, Mlle Guillemin et Mme Richard.
La somnambule lui a déclaré qu’elle ne se rappelle jamais les propos qu’elle a tenus quand elle est en état d’hypnose.
Mme Sainpy reconnaît qu’en effet elle a interrogé Mme Hoffmann, qui lui a révélé l’endroit où se trouvait le cadavre ; mais elle n’a pu influencer les dires de la voyante puisqu’elle n’avait jamais été en Bretagne et qu’elle ne connaissait en aucune façon la Grande-Palud.
Mlle Guillemin et Mme Richard ont simplement maintenu leurs précédentes déclarations.

Le voyageur de commerce et le revolver de M. Pierre
Ce qui croient à l’innocence de M. Pierre eurent un instant d’espoir :
Un voyageur de commerce, représentant une maison d’huile de La Fère avait déclaré à table d’hôte, à Dinan, qu’au mois de juillet il avait en effet été à la Grande Palud, qu’il avait vu M. Pierre qui tirait des coups de revolver dans son jardin.
Interrogé sur commission rogatoire par un commissaire de la brigade mobile, le voyageur de commerce a déclaré qu’un dimanche de juin 1913, il alla chez M. Pierre avec deux dames.
M. Pierre tira des coups de revolver dans son jardin. M. Thévenot ne se servit pas de l’arme et ne put voir le revolver que Pierre ne lui proposa pas d’acheter.

Une lettre mystérieuse
Le 17 février, le docteur Paul trouva à Morlaix, où il venait faire la contre autopsie du cadavre, une lettre qui, d’après le timbre, avait été mise au wagon-poste entre Quimper et Redon.
Après l’avoir hâtivement parcourue, il la donna à son confrère le docteur Rousseau.
M. le docteur Rousseau, qui parcourut rapidement les quatre pages, eut l’impression qu’elles avaient été écrites par quelqu’un ayant assisté à la première autopsie. « On sentait du dépit et de la mauvaise humeur dans ces lignes, a-t-il déclaré. On eût dit que l’auteur de la lettre était particulièrement intéressé à ce que la lumière refit. »
Une phrase attira l’attention du praticien.
« La première autopsie n’a pas été bien faite. Il fallait découper la nuque.
Là était le point intéressant. »
C’est là, en effet, que la balle a été découverte.

A l’instruction
M. Bidard de la Noë a entendu mercredi M. Lelièvre, armurier, qui a déclaré avoir vendu, au mois de juin 1913 un revolver de 8 m/m à M. Bignard.

M. Pierre reconnaît qu’il acheta son revolver de 6 m/m en 1913
M, Bidard de la Noë a confronté M. Pierre avec M. Marie, armurier à Landerneau, avec la fille de ce dernier et avec Mlle Julia Juzeau.
M. Marie et sa fille ont maintenu, en s’en référant à leurs livres et à leurs souvenirs, que c’est bien en mai 1913 que M. Pierre acheta chez eux un revolver de 6 m/m.
Devant la netteté de cette déclaration M. Pierre s’est incliné.
« Puisqu’on me fournit des preuves de mon erreur, dit-il, je reconnais que j’ai pu me tromper quand je disais avoir acheté mon revolver en 1912. Mais je maintiens que j’ai revendu cette arme à un voyageur de commerce. A quelle date ? Je ne saurais maintenant le préciser. Ma mémoire, infidèle pour l’époque de l’achat, l’est également pour celle de la vente. Tous mes souvenirs se brouillent.
Je retiens néanmoins ceci : c’est que je n’ai jamais eu deux revolvers à la fois. Par conséquent, lorsque j’ai acheté le revolver de huit millimètres à Brest, le 11 juin 1913, je n’avais plus en ma possession le revolver de six millimètres. »
Mlle Juzeau se souvient elle aussi que le revolver fut acheté en 1913. Elle n’a vu l’ingénieur s’en servir qu’une seule fois. Elle ne fait ce qu’il est devenu, mais il a pu être vendu, comme le dit son maître, car il n’était pas rare que des commis-voyageurs vinssent à l’usine.

Mme Cadiou se porte partie civile
Mme Cadiou, par l’intermédiaire de Me Vichot, avoué à Brest, s’est définitivement portée partie civile.
Mme Cadiou à Brest – Elle accepte d’être confrontée avec M. Pierre.
Mme Cadiou, qui habite Paris et qui n’avait pu se rendre samedi dernier, pour raison de santé, à la convocation du magistrat instructeur, vient de faire savoir à M. Bidard de la Noë qu’elle était maintenant en état de supporter la fatigue d’un voyage à Brest. Elle arrivera d’ici peu de jours, et sera mise en présence de l’ingénieur.
L’inculpé aura au cours de cette confrontation, à s’expliquer sur une lettre qu’il adressait de Landerneau, le 30 décembre, à M. Cadiou, à Paris, pour lui réclamer le montant de ses appointements. Or, l’industriel – dix témoins l’affirment – se trouvait en compagnie de sou ingénieur à la Grande Palud, le 30 au matin. Pourquoi Pierre éprouvait-il le besoin d’écrire, dès l’après-midi, à son patron ? Il avait dû formuler verbalement sa réclamation le matin ; il savait que M. Cadiou lui accorderait satisfaction dès son retour à Paris. Si donc il n’a pas attendu, c’est qu’il avait intérêt à donner le change, à laisser croire que l’usinier avait quitté la Grande Palud alors qu’il avait une raison péremptoire de penser le contraire.

LEURS PROCÉDÉS
M. Cloarec et « La Libre Parole »

Dans son désir de compromettre M. Cloarec à la veille des élections législatives, la presse réactionnaire accueille, sans prendre la peine de les contrôler, tous les bruits qui lui sont défavorables.
Dans son numéro du 20 février, La Libre Parole mettait en cause le député du Finistère, de façon peu bienveillante, comme on peut croire, et laissait entendre que M. Rouquier, chef de la brigade mobile de Rennes, avait fait dans son rapport une allusion défavorable à sa personnalité.
M. Cloarec, s’est empressé d’adresser à La Libre Parole une rectification ainsi conçue :

« Monsieur le directeur,
« A la suite de votre article paru dans le numéro du 20 février de la Libre Parole, relatif à l’affaire Cadiou, je me suis rendu chez le directeur de la Sûreté générale, qui m’a donné l’assurance formelle qu’aucune allusion à ma personnalité n’existait dans le rapport de M. Rouquier, chef de la brigade mobile de Rennes.
« Je vous demande donc de rectifier votre erreur.
« Veuillez agréer, etc.
« Emile GLOAREC,
« Député du Finistère »

Le surlendemain il complétait sa rectification par la lettre suivante :
« Monsieur le directeur,
« A la suite de l’article paru dans la Libre Parole du 20 février, je vous ai apporté un démenti que vous avez publié avec empressement, je le reconnais volontiers.
« Je vous ai dit que je ne pouvais vous remettre la réponse de M. Rouquier, directeur de la brigade mobile de Rennes, car il me fallait le temps matériel de la recevoir.
« Voici cette lettre in extenso :

Rennes, le 21 février 1914
Monsieur le député,
J’ai l’honneur de vous faire connaître qu’on me communique ce matin seulement la Libre Parole du 20 courant.
Ce journal contient un article sur l’affaire Cadiou dans lequel on prétend citer une phrase tirée d’un rapport que j’aurais adressé à mes chefs ! C’est un mensonge et une infamie ; je n’ai jamais écrit une telle énormité. Il vous sera facile d’en acquérir la certitude à la direction de la Sûreté générale, et d’ailleurs mon attitude invariable dans le Finistère, où je fus commissaire spécial, vous a toujours démontré que j’en suis incapable.
J’ai tenu, monsieur le député, à protester immédiatement auprès de vous et à vous assurer à nouveau de mon très sincère et respectueux dévouement.
ROUQUIER.
« Il me semble que c’est clair, les autres allégations contenues dans votre article sont aussi inexactes, et je leur donne à toutes un démenti formel.
« Si des faits précis, comme celui de M. Rouquier, étalent indiqués, je les anéantirais avec la même facilité ; vous comprendrez, sans doute, qu’il m’est impossible de combattre autrement que par un démenti tous les racontars fantaisistes d’adversaires qui énoncent des faits germés dans leur imagination, trop portée à prendre leurs désirs pour des réalités.
« Je suis persuadé que vous voudrez bien insérer cotte rectification à laquelle j’ai droit.
« Emile CLOAREC,
« Député du Finistère »

La Libre Parole qui avait inséré la première rectification de M. Cloarec, a refusé de publier la seconde.
Elle a simplement adressé au député, dont elle avait si légèrement entaché l’honneur, la note suivante :
La « Libre Parole, 44 Boulevard Montmartre.
Paris, le 22 février 1914.
« La Libre Parole regrette, connaissance prise de la lettre de M. Cloarec, de ne pouvoir l’insérer.
« Elle contient en effet un document où figurent des expressions grossièrement offensantes qu’il lui est impossible d’accepter ».

Et voilà, dans toute sa beauté, le procédé clérical.
Un journal publie avec empressement une note mensongère.
Lorsqu’on lui a prouvé qu’il s’est trompé ou qu’il a été trompé il refuse de réparer le mal qu’il a causé sous prétexte que le démenti formel et incontestable qu’on lui adresse contient des termes offensants.
Est-ce que par hasard son procédé qui essayait de déshonorer M. Cloarec, n’était pas, lui, grossièrement offensant.
Le prétexté Invoqué par la Libre Parole indique simplement que ce journal se juge lui-même en bien mauvaise posture.
Nous laissons aux honnêtes gens le soin d’apprécier la loyauté de son attitude.

7 mars 1914 – p. 1 et 2

LE DRAME DE LA GRANDE-PALUD
Continuation de l’enquête
Un prétendu « Coup de théâtre »

Chaque jour, de nouveaux renseignements plus précis donnent la certitude que M. Cadiou était à Morlaix le 27 décembre, mais qu’il n’y était pas le 31, comme on l’avait cru, d’après les affirmations de quelques-uns de nos concitoyens.
Le 27 au matin, il quittait Me Vichot, à Brest, et rentrait à Landerneau pour y déjeuner hôtel Raoul avec M. Freund, juge de paix à Landerneau.
Il déclara à M. Freund au cours du repas, que dans l’après-midi, comptait se rendre à Morlaix.
M. Freund a affirmé qu’à aucun moment M. Cadiou ne lui fit connaître ses embarras avec l’ingénieur Pierre. Il se montrait, au contraire, enchanté de la marche des affaires de l’usine et particulièrement heureux d’avoir acquis récemment toutes les actions de la société.
Telles ont été les déclarations du juge de paix de Landerneau, dont la conviction, dès les premiers jours de Janvier, fut que son ami avait été assassiné, et que le corps serait, retrouvé un jour ou l’autre, aux environs de l’usine.

Nouvelles dépositions
M. et Mme Huet-Kerbriand et le docteur Prouff ont été entendus par M. Bidard de la Noë juge d’instruction.
M. Huet-Kerbriand, avocat à Morlaix et ami de la famille Cadiou, s’était rendu avec sa femme et son ami à la Grande-Palud, dans l’espoir d’y trouver quelque indice susceptible de faciliter les recherches. Il questionna longuement M. Bignard et retint notamment ceci : « Un jour, aurait dit le contremaître, M. Cadiou arriva à l’usine à l’improviste. Il était environ huit heures du matin. M. Cadiou paraissait fort agité. Il m’interpella en me demandant s’il y avait du nouveau à l’usine. Surpris, je crus que M. Pierre s’était plaint de mes services et je le dis à mon patron ; mais celui-ci m’interrompit : « Ce n’est pas de vous qu’il s’agit, me dit- il, mais de moi. On me l’a dit à Paris ». Là-dessus M. Cadiou me quitta, non sans avoir ajouté sur un ton irrité :
« Vous, Bignard, vous resterez à l’usine, mais l’ingénieur ne tardera pas à en sortir ». M. Cadiou revint peu après avec M. Pierre et, pendant près d’une heure, ils discutèrent avec animation dans le magasin. Je les revis ensemble une dernière fois, vers onze heures, sur le chemin du moulin. »
Mme Huet-Kerbriand et M. Prouff ont confirmé la déposition de M. Huet-Kerbriand.
M. Bignard déclare que l’incident au quel font allusion les témoins de Morlaix s’est bien produit à la Grande-Palud, mais quatre ou cinq mois avant la disparition de M. Cadiou et non le jour où il vit son directeur pour la dernière fois.
M. Bidard de la Noë a ensuite confronté M. Bignard avec M. Pierre.
M. Bignard a continué – comme il l’avait fait précédemment – à affirmer qu’à son avis, c’est bien le 30 qu’il vit M. Cadiou pour la dernière fois, et que c’était le 30 encore qu’il vit M. Pierre partir avec son patron.
De son côté M. Pierre s’est efforcé de démontrer que c’est au 29 décembre que les événements dont parle M. Bignard doivent se placer.
A certain moment, sur la demande du juge M. Bignard rappela que voilà trois ans, au débit Quéméneur, M. Pierre avait dit qu’il f.. M. Cadiou à l’eau si celui-ci voulait le mettre à la porte.
M. Pierre a assuré qu’il ne se rappelait pas ces propos ; il a pu être irrité contre son patron et prononcer à cette occasion des paroles de mauvaise humeur, mais qu’il juge sans portée.
M. Pierre a dit au juge qu’il devait quitter l’usine, mais qu’il avait été convenu entre son patron et lui qu’il ne partirait pas avant qu’un successeur lui ait été trouvé. M. Cadiou lui aurait même demandé des renseignements sur plusieurs ingénieurs qui sollicitaient ce poste.

L’enquête à Morlaix
MM. Le Coz et Brisset, ont passé quelques instants à Morlaix. Ils ont recherché les traces de correspondances relatives à la fameuse affaire dans divers bureaux de poste des environs.
Pour l’instant, ils déclarent être aussi peu avancés qu’auparavant.

Comment le crime a pu être commis
Nous avons exposé, dans l’Éclaireur de samedi dernier, les raisons pour lesquelles M. Pierre aurait pu se laisser entraîner à l’assassinat de M. Cadiou.
Dans son numéro de lundi, la Dépêche notant les impressions qu’elle a recueillies, après avoir relaté les discussions qui se sont élevées entre le directeur de la Grande Palud et son ingénieur, et indiqué le désir, la nécessité même, pour eux, d’avoir, loin de tout témoin, car ils ont des choses graves à se dire, un entretien décisif reconstitue ainsi la façon dont le crime aurait pu se commettre :
« Dans l’usine trop d’oreilles sont aux aguets.
« Le directeur et l’ingénieur sortent ; ils arrivent sous le pont du chemin de fer : trois chemins s’offrent à eux. L’un conduit au débit de Mme Quéméneur, l’autre au moulin ; instinctivement ils prennent le troisième, qui conduit au bois. Là ils pourront causer librement. Et ils causent, et la conversation s’anime, tourne à la discussion violente, des paroles de haine sont échangées. M. Cadiou menace. N’est-il pas le maître ? Pierre n’est-il pas lié pour quinze ans par une clause draconienne de son contrat ? La légalité de cette clause est contestable mais, pour l’instant, elle existe et l’on ne raisonne pas dans la colère !
« Tout en se disputant, ils avancent ; le sentier se rétrécit ; M. Cadiou passe le premier. Pierre, le colosse qui soulève par jeu d’énormes morceaux de roc, voit devant lui la silhouette débile du patron détesté, qui prétend l’asservir. Une colère terrible anéantit en lui tout jugement : il tue.
« Le meurtre accompli, l’esprit méthodique du mathématicien reparaît. Il s’agit de se dérober au châtiment ; l’essentiel est de se ménager un alibi. Pierre dissimule provisoirement le cadavre sous des broussailles, revient en hâte se montrer à l’usine, déjeune à midi, puis tranquille en apparence, se met à bêcher son jardin ; cela détend les nerfs et permet de combiner.
« A la tombée de la nuit, Pierre va faire une promenade dans le bois. A son retour il est plus calme que jamais. La face contre terre, au bord du ruisseau chantant, l’ennemi dort son dernier sommeil. Si jamais on le retrouve, c’est un rôdeur que l’on accusera : M. Cadiou a eu la gorge tranchée par un mauvais couteau – les chenapans de grand’route n’ont pas de revolver – et on lui a volé sa montre ».

Un coup de théâtre ?
Sous ce titre « un coup de théâtre », les journaux publient la lettre suivante adressée à La Dépêche de Brest et dans laquelle M. L. Nicolas, ancien courtier maritime, juge au tribunal de commerce de Brest, affirme avoir vu M. Cadiou à Morlaix :

Brest, 4 mars.
Monsieur le rédacteur en chef de la Dépêche de Brest
Monsieur le rédacteur,
Pour mettre au point la déclaration que j’ai pu faire, hier, devant l’un des rédacteurs do votre journal, et en même temps établir que l’honorable juge d’instruction de Brest, M. Bidard de la Noé, n’a pas employé à mon adresse de moyens d’intimidation, je vous prie de publier la déclaration suivante :
Dès les premiers jours de janvier 1914, quand on a commencé à causer de la disparition de Cadiou, j’ai manifesté mon étonnement de ce que l’on fasse dater sa disparition au 29 ou au 30, alors que je l’avais vu à la gare de Morlaix le 31, à l’arrivée du rapide qui quitte Brest à cinq heures.
Mon associé, Lemeillet, qui m’accompagnait ce jour-là de Brest à Morlaix, laissa aussi entendre que les dates des 29 et 30 lui paraissaient peu concorder avec ses souvenirs, à savoir la rencontre qu’il avait laite de M. Cadiou, à la gare de Morlaix, le 31.
Lemeillet en causa notamment, à la table d’hôte de l’hôtel Jaouen, à Ploudalmézeau, vers le 20 ou le 25 janvier, et ces propos ayant été rapportés, et les commissaires spéciaux, MM. Paulin et Ménnessier en ayant eu connaissance, nous fûmes interrogés par eux le samedi 31 janvier.
Quelques jours plus tard, j’allai voir à ce sujet M. Guilmart [Guilmard], procureur de la République, et lui répétai ce que nous avions déclaré aux commissaires spéciaux.
Il me restait à éclaircir un point, qui devait confirmer ma conviction concernant la date, ou la supprimer.
Ayant obtenu ce renseignement, je retournai voir M. le procureur de la République, et lui fis part de ma conviction, devenue plus ferme depuis le renseignement qui me manquait.
Le samedi suivant, je fus convoqué par le juge d’instruction, à qui je ne pus que répéter mes déclarations précédentes, sans que jamais évidemment, M. Bidard de la Noé ait, en quoi que ce soit, influencé ma déclaration.
Or, j’avais déclaré, ainsi d’ailleurs qu’aux commissaires spéciaux, que j’avais la certitude d’avoir vu M. Cadiou à la gare de Morlaix à l’arrivée du rapide de cinq heures ; que, n’ayant pris le train que deux fois à cette époque, le 27 et le 31, je n’avais évidemment pu voir M. Cadiou qu’un de ces deux jours.
J’avais, en outre, la conviction que c’était bien le 31, parce que je me souvenais l’avoir salué, et que le 27 je n’aurais pu le faire, étant encombré de paquets
De plus, je me souvenais également que le jour où nous avions vu M. Cadiou, nous avions, mon associé Lemeillet et moi, fait le voyage de Brest à Morlaix avec un représentant habitant Brest, mais qui se rendait également à Morlaix comme nous, à l’occasion des fêtes de Noël et du jour de l’an.
J’avais donc la conviction bien arrêtée que le 31 décembre était bien le jour où j’avais rencontré M. Cadiou à la gare de Morlaix ; mais il est évident que devant les événements qui se sont produits depuis, les hypothèses de toutes sortes qui ont été émises et enfin devant l’invraisemblance du fait que j’avançais, ma conviction ne me paraissait plus pouvoir être une certitude.
Depuis, des déclarations ont été faites par mon frère et par M. Erussard, notaire à Morlaix, desquelles il résulterait que J’aurais donné comme excuse à mon retard à un rendez-vous d’affaires, le 31 décombre le fait que je serais resté causer à M. Cadiou sur le quai de la gare ; je me souviens, en effet, parfaitement avoir, chez M. Erussard, prononcer le nom de M. Cadiou, sans qu’il un soit possible de me souvenir des termes de cette phrase ; mais, en tous cas, je suis certain que le jour où j’ai vu M. Cadiou à la gare, je ne suis pas resté lui causer ; mais mon associé Lemeillet est bien resté échanger quelques paroles avec lui.
Ma conviction du premier jour se trouve donc renforcée par ce fait, et pour moi c’est bien le 31 décembre que j’ai vu M. Cadiou à la gare de Morlaix, à 6 heures du soir.
Veuillez, agréer, monsieur, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.
L. NICOLAS,
Juge au tribunal de commerce.

Si cette lettre apportait la certitude absolue que M. Cadiou était bien à Morlaix le 31 décembre, elle déterminerait à coup sûr un point important, à savoir qu’il n’a pas été assassiné le 30.
Mais la déclaration de M. Nicolas, malgré l’affirmation qu’il exprime, ne nous parait pas avoir ce caractère de certitude. Le témoin est si peu sur de ses souvenirs qu’il se sent contraint de les contrôler par le témoignage de tiers.
Nous ne voulons en aucune façon mettre en doute sa sincérité non plus que celle des autres témoins qui croient également avoir va M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier, et nous rendons hommage au scrupule de conscience qui a inspiré leurs dépositions. Cependant, il nous sera permis de trouver étonnant que M. Cadiou ait circulé Morlaix pendant les journées du 31 décembre et du 1er Janvier, de telle sorte qu’il était, d’après les diverses déclarations de ces témoins :
1° Le 31 décembre, à neuf heures, rue d’Aiguillon (notons que M. et Mme Prigent qui ont ensemble, à la même heure, remarqué M. Cadiou, ne sont pas d’accord sur le point de savoir si c’est le 31 décembre ou le 1er janvier ;
2° A 3 h. 1/2 dans la salle d’attente de la gare, puis encore à six heures à la gare – mercredi 31 décembre était jour de marché à Landivisiau ; nombre de Morlaisiens se trouvaient dans le train qui arrive à Morlaix à 5 h. 35 – Si le directeur de la Grande-Palud était à la gare à six heures, il y a des chances puisqu’on prétend l’avoir rencontré 2 fois, à 3 h. 1/2 et à 6 heures, qu’il fut aussi à 5 h. 1/2, et pourtant, dans toute cette foule de voyageurs un homme, un homme seul l’a remarqué et c’est justement un homme qui le connaissait médiocrement.
3° – à 8 h. 1/2 le 1er janvier, M. Cabon a vu M. Cadiou entre la gare du chemin de fer armoricain et le kiosque.
Une heure plus tard, M. Caramour le rencontra au même endroit. Pendant cette heure M. Cadiou n’a pu s’éloigner beaucoup. Il n’a peut-être même pas quitté la place. Et cependant seuls MM. Cabon et Caramour l’ont reconnu !
Ainsi donc, pendant deux jours, le directeur de la Grande Palud a circulé dans les rues de Morlaix et seules l’ont vu quelques personnes qui n’ont jamais eu avec lui de relations suivies.
En revanche, par un hasard vraiment étrange, des amis très nombreux que M. Cadiou possédait à Morlaix, aucun ne l’a vu ; bien plus, le Café de la Terrasse où, suivant M. Caramour, il est entré à 10 h ½, était à ce moment rempli de ses intimes ; et de ceux-là, aucun ne s’est aperçu de sa présence, et M. Cadiou lui-même, qui répondait cordialement dans la rue au salut de gens qui lui étaient indifférents, n’a pas pensé une minute à aller serrer la main d’aucun de ses amis.
On admettra qu’il y a là une invraisemblance telle qu’on est bien fort de mettre en doute, malgré toute la bonne foi qu’on leur reconnait, les assertions de ceux qui ont la conviction d’avoir vu le directeur de la Grande Palud le 31 décembre.

Simples questions
On lit dans le Nouvelliste du jeudi 5 mars, sous la signature de Jean Darène :
M. Cadiou est mort à Morlaix. Est-il mort subitement ? A-t-il été assassiné ? S’est-il suicidé ?
De toutes façons, il y eut après la mort une mise en scène et on transporta le cadavre vraisemblablement en automobile.
Vous comprendrez que, pour aujourd’hui, je ne puis vous citer la maison où M. Cadiou est mort, d’où tout au moins le cadavre est parti.
On m’a donné l’adresse de cette maison.
Nous ne comprenons pas qu’une personne si bien informée tarde à apporter au juge d’instruction, avec l’adresse de la maison à laquelle il fait allusion, un renseignement qui fournirait à l’enquête un point décisif.
Nous ne comprenons pas davantage comment le parquet n’invite pas cette personne à lui donner des détails sur un fait de cette importance.
Et pendant qu’il y est, le Nouvelliste qui se révèle plus fort que toutes les somnambules de France, pourrait-il nous dire en même temps pourquoi M. Bignard, le contremaître de l’usine de la Grande
Palud, cherchait lundi avec tant d’activité M. Legrand à Lesneven ?
C’est un point qui nous intrigue.

UNE LETTRE DE M. CLOAREC
M Cloarec, député du Finistère, nous adresse la lettre suivante :
Paris, le 3 mars 1914.
Monsieur le Rédacteur en Chef,
De passage à Morlaix samedi, on m’a communiqué le numéro de La Résistance, reproduisant une question de l’Ouest-Éclair, et j’ai remarqué qu’on m’accusait de toucher 5.000 francs par an comme avocat de M. Cadiou.
J’oppose à pareille assertion un formel démenti.
Je profite de celle occasion pour déclarer très hautement que j’entends ne pas être obligé de subir d’interrogatoires de journalistes à l’imagination plus ou moins fertile et d’une bonne foi douteuse.
Quand on attaque, on apporte la preuve de l’allégation.
Je n’entends pas faire l’honneur des adversaires sans vergogne de répondre à toutes leurs infamies et de discuter quotidiennement les calomnies que leur suggère leur esprit haineux ; j’agis toujours en face et à visage découvert.
Donc il est bien entendu que si de nouveaux articles tendancieux et mensongers sont écrits contre moi, j’en rendrai responsable mes concurrents à l’élection prochaine.
Ils désavoueront ou ils m’en rendront raison.
Si j’avais la mentalité des auteurs des articles qui ont soulevé l’indignation de tout homme qui se respecte, je pourrais affirmer (mais je ne le dis pas malgré le bruit public) que l’auteur et l’inspirateur de ces attaques est l’un de mes futurs adversaires qui a déclaré se dévouer pour obéir à son parti : qu’en pense-t-il ?
Allons, Monsieur Trémintin, un peu de courage, nous ne sommes pas en justice de paix.
Veuillez agréer, etc.
Emile CLOAREC.

Les précisions de l’ « Ouest-Éclair »
Dans le numéro du 6 mars, le correspondant de Brest de l’Ouest-Éclair écrit :
« L’adjudant Caramour, ancien bâtonnier du barreau de Brest, a vu M. Cadiou en cycliste…
« M. Cabon, facteur télégraphiste, l’a rencontré au moment où il allait prendre le train de Primel près de Landerneau… »
SI avec des renseignements d’une si remarquable précision, l’enquête ne fait pas un grand pas, c’est à désespérer de la perspicacité des juges.
C’est égal : l’honorable M. Caramour, patron-couvreur, a dû être bien étonné.

14 mars 1914 – p. 1 et 2

LE DRAME DE LA GRANDE-PALUD
Continuation de l’enquête
Interrogatoires et confrontations
Les faits nouveaux
Nous continuons à reproduire, dans leur ordre, les diverses informations de la semaine, relatives à l’affaire de la Grande-Palud.

Les confrontations
M. Pierre confronté avec M. Cadiou
Une entrevue émouvante
Dans la matinée de lundi, une confrontation des plus émouvantes a eu lieu dans le cabinet du juge d’instruction, entre M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, et l’ingénieur Pierre.
M. Bidard de la Noë interroge d’abord M. Cadiou sur la lettre qui lui fût adressée par sa belle-sœur, et dans laquelle cette dernière le priait de faire de nouvelles recherches en suivant les indications données par la somnambule de Nancy.
M. Cadiou a répondu qu’il suivit scrupuleusement les indications de Mme Camille et découvrit le cadavre de son frère après une heure de recherches.
Ses soupçons se portèrent immédiatement sur l’ingénieur Pierre. Il savait en effet, que celui-ci avait dénoncé son frère au général Gaudin et que, depuis, les deux hommes vivaient en très mauvaise Intelligence.
L’après-midi, Pierre s’employa à déterrer le cadavre, et à plusieurs reprises, M. Jean-Marie Cadiou ne put s’empêcher de dire, en le désignant :
« Voilà l’assassin ! »
Lorsque M. Jean-Marie Cadiou eût terminé sa déposition. Pierre fut introduit dans le cabinet du juge où lecture lui fut donnée des déclarations du tanneur.
L’ingénieur protesta à nouveau de son innocence, menaçant de révéler tout ce qu’il savait sur les agissements de son ancien patron.
« Mais faites-le donc, s’écria énergiquement M. Cadiou. Voilà assez longtemps que vous nous menacez. Vous avez trahi mon frère : vous voulez maintenant essayer de déshonorer la famille. Mais parlez-donc, lâche ! »
M. Bidard de la Noë calma le témoin celui-ci reprit, cependant, en s’adressant à Pierre, qui baissait les yeux :
« Ah ! vous essayez de créer une diversion. Vous obtiendrez peut-être ainsi une mise en liberté provisoire, mais vous n’échapperez pas au châtiment qui vous attend. J’ai juré que mon frère serait vengé. Je tiendrais ma parole ».
Pendant toute cette scène, Pierre, dont le visage était livide, n’a pas répliqué. Et c’est tête basse, paraissant très déprimé, qu’il a quitté le parquet pour reprendre place dans la geôle du palais.

M. Bossard au Parquet
Après cette émouvante confrontation, M. Bossard, appelé dans le cabinet du juge d’instruction, a fait la déclaration suivante :
– Dans la soirée du 27 décembre, je rencontrai Marcou, ouvrier à la Grande Palud. La conversation tomba sur la question des adjudications. Marcou qui paraissait très renseigné, me dit « Ne te fais pas de bile, mon garçon. Avant peu, il y aura du changement dans la boite. Le patron en a assez, il veut vendre. C’est Legrand qui lui succédera avec Pierre. Le travail va reprendre et je deviendrai contremaître dans de meilleures conditions ».
C’était grave pour Pierre. Le juge fit introduire l’ingénieur et, en présence de Bossard, lui dit :
« De qui Marcou pouvait-il tenir de semblables détails, si ce n’est de vous ?
Et, toujours très calme, l’ingénieur répliqua qu’il n’avait jamais fait de confidences à Marcou et que Bossard ne devait pas dire la vérité.
M. Marcou, de son côté, a protesté contre les allégations de Bossard.
Ce dernier continue à maintenir avec énergie sa déposition.

Ceux qui ont vu M. Cadiou
La déposition de M. Lémeillet
Nous avons reproduit dans notre dernier numéro la déposition de M. Nicolas, qui devait être confirmée par celle de M. Lémeillet, son associé.
On attendait avec quelque impatience cette confirmation.
M. Lémeillet a déclaré être venu à Morlaix le 27 et le 31 décembre. Un de ces jours, il a rencontré sur le quai de la gare M. Cadiou, avec qui il était resté causer un instant. Il ne peut pas se rappeler exactement le jour.
« Seul, ajoute M. Lémeillet mon associé peut fixer la date de cette rencontre, car lui a un point de repère – celui du rendez-vous qu’il avait chez son notaire. Comment voulez-vous que moi je puisse, à plus de deux mois de distance, me souvenir si ce rendez-vous était fixé pour le 27 ou le 31 ?… M.
Nicolas, seul, ainsi que la date apposée sur l’acte notarié signé par lui et son frère, peuvent apporter à ce sujet une précision indiscutable … »

La déposition de M. Le Gall
Un nouveau témoin, M. Le Gall, a fait la déposition suivante :
« Le 1er Janvier, je me rendais à la gare de Saint-Pol-de-Léon avec mon fils, élève à l’école navale du service de santé. M. Graff, négociant, nous accompagnait à la gare, où nous devions prendre le train quittant Saint-Pol pour Morlaix à 7 h. 13 du soir.
« La première personne que je vis fut M. Cadiou. Il me salua et dit : « Bonjour, Monsieur Le Gall ». J’ai répondu « Bonjour, M. Cadiou ».
« – Qui est ce Monsieur ? me demanda mon fils.
« – C’est M. Cadiou, ancien avoué à Morlaix.
« Je me souviens parfaitement que M. Cadiou tenait le guidon de sa bicyclette des deux mains. »
M. Le Gall ajoute ce détail, pour prouver qu’il est absolument sûr de ce qu’il dit : « L’avant de la bicyclette de M. Cadiou était tourné du côté de Roscoff. »
Le fils de M. Le Gall a été interrogé à l’école navale de santé de Bordeaux.
Il a confirmé la déclaration de son père.
M. Graff, négociant en primeurs, à Saint-Pol, a également affirmé l’exactitude de cette déclaration.

Le chapitre des lettres
On se souvient qu’une lettre mystérieuse fut adressée au docteur Paul à Morlaix, avant la seconde autopsie et que l’inspecteur de la brigade mobile M. Brisset en reçut également une : les deux missives indiquaient que la première autopsie n’avait pas été faite dans des conditions satisfaisantes et qu’il fallait examiner soigneusement le cou, couper les cheveux, relever les chairs, etc., – détails techniques pour ainsi dire et qui indiquaient un homme renseigné sinon sur le drame lui-même, du moins sur la façon dont la première autopsie avait été faite et celle dont on eut dû la faire.
Le bruit courut que l’auteur de ces lettres était un docteur très connu de la région.
M. le docteur Prouff, qu’on semblait ainsi désigner s’est naturellement étonné qu’on parut ainsi le mettre en cause.
Interviewé par un journaliste, il a fait la déclaration suivante :
« Je ne puis nous répondre qu’une chose : je n’ai jamais écrit une lettre anonyme dans ma vie. Si j’avais su quelque chose étant ami de la famille Cadiou, je me serais empressé d’en informer la justice
« Accompagné de Me Huet-Kerbriant, je me suis rendu à la Grande-Palud où nous avons fait une enquête personnelle
La Dépêche a, d’ailleurs, eu l’occasion de le dire, puisque nous avons été entendus par M. Bidard de la Noë, le juge d’instruction de Brest. Là, s’est borné mon rôle dans l’affaire Cadiou. »
On a montré à M. Prouff la lettre anonyme que certains journaux lui attribuaient. L’écriture ne rappelle en rien la sienne. Aucun doute ne saurait subsister.

Le vol des Canards
M. Cabon est menacé !
M. Cabon a de son côté reçu la lettre suivante qu’il a communiquée à M. Le Clech, juge d’instruction :
Nantes, 8 mars 1914,
Monsieur le Facteur,
Allez-vous dire combien l’avocat de l’assassin Pierre vous a acheté pour faire un faux témoignage ?
Non, n’est-ce pas. C’est scandaleux. Le public est écœuré de voir qu’en payant on vous fait faire un faux ; mais prenez garde, cela porte malheur.
Il y a une justice immanente et plus tard vous serez confondu.
BERNARD.
Cette lettre pourrait bien émaner d’un bon fumiste en veine de plaisanterie d’un goût douteux.

Le facteur de l’Oise
Puisque nous sommes au chapitre des lettres, signalons celle qu’a publiée le Petit Parisien et qu’il reçut d’un facteur de Blincourt (Oise), M. Boulier.
Ce facteur prétend que de passage à Paris, le 4 Janvier, il vit à la gare un monsieur, petit, brun, âgé d’une quarantaine d’années à qui un passant dit : « Bonjour, M. Cadiou ».
Le Petit Parisien ajoute : « Ancien colonial, décoré de la médaille de Chine, pourvu de diplômes universitaires, politicien militant, candidat malheureux au conseil général, jadis conseiller municipal de la petite commune où il réside, M. Boulier a la manie d’intervenir dans toutes les affaires locales. Il le fait parfois hors de propos. »
Les rétractations

Appelé le 10 mars devant le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, le fermier Bonnefoy a rétracté ses premières dépositions. Il a reconnu, en présence du commissaire spécial, qu’il n’a pu voir MM. Pierre et Cadiou le 30 décembre, à onze heures du matin, attendu qu’à cette heure, il était avec son beau-frère, occupé à la commission de remonte italienne de passage à Landerneau. C’est le 31, a ajouté M. Bonnefoy, vers neuf heures du matin, que j’ai aperçu M. Cadiou lorsqu’il rentrait à l’usine à 11 heures. Le même jour, j’ai aperçu deux personnes, vêtues de pèlerines, qui se dirigeaient vers le moulin. J’ai eu l’impression que ce pouvait être M. Pierre et M. Cadiou, mais je ne puis l’affirmer.
D’après l’Ouest-Éclair, le petit pâtre Boulven [Boulben] et Mme Quéméneur ont également rétracté les dépositions aux termes desquelles ils avaient vu M. Cadiou et M. Pierre le 30 décembre.
Comme on le voit, le mystère est loin d’être éclairci.

La question de la bicyclette
A la suite de l’allusion à une bicyclette faite par Le Gall, une enquête a été ouverte et a révélé ce qui suit :
Le 1er janvier une seule bicyclette a été mise aux bagages et c’est précisément au train de 7 h. 13 du soir. Elle a été enregistrée à destination de Rennes sur présentation d’un billet de 1ère classe à demi-tarif délivré sur la présentation d’une carte spéciale.
Le soir, après 17 h. 7 il ne passe plus à la gare de Saint-Pol que deux trains de voyageurs se dirigeant, l’un sur Morlaix, à 19 h. 13 et l’autre sur Roscoff à 19 h. 39. L’attitude du voyageur appuyé au bâtiment de la gare, à côté de sa machine, laisse naturellement supposer qu’il attendait l’un de ces deux trains. Ce n’était pas celui allant sur Roscoff, puisque dans cette journée il n’a été enregistré à la gare de Saint-Pol aucune bicyclette pour cette direction. C’était donc celui de Saint-Pol à Morlaix, le train de 19 h. 13. On conviendra que le transport d’un vélo par ce train permet d’admettre cette hypothèse. Or, nous l’avons dit, le vélo en question étant à destination de Rennes, il est évident que son propriétaire devait se diriger aussi sur cette ville.
Alors, on en viendrait à supposer que M. Cadiou s’est rendu à Rennes le 1er janvier. Pour qu’y faire ?
Décidément le champ des hypothèses dans cette affaire ne connaît plus de limites.
Cependant il nous semble que l’enquête n’a pas été poussée jusqu’au bout.
Les noms des abonnés au chemin de fer de l’État et le numéro doivent certainement être conservés à la direction de Rennes ou au siège social à Paris ; il serait facile de s’assurer si M. Cadiou était détenteur d’une carte de demi-tarif de ère classe.
En tout cas, il y a là un champ d’investigations qui pourrait fournir d’utiles révélations, et qui semble ne pas encore avoir été exploité, car on n’en a pas encore parlé jusqu’à présent.

Les Informations sensationnelles de « l’Ouest-Éclair »
L’Ouest-Éclair publiait ces jours derniers deux informations sensationnelles.
1° Le revolver que l’on recherche en vain ne pouvait être l’arme du crime.
La balle trouvée dans le cou de M. Cadiou est du calibre de 6 m/m 35 et revêtue d’une chemise de nickel. Or le revolver de M. Pierre est de 6 m/m et les balles dont se servait l’ingénieur avaient une chemise de cuivre.
2° Le voyageur qui avait acheté le revolver de l’ingénieur était désormais connu.
M. Simon, armurier Guingamp, avait reçu on Janvier 1912, la visite d’un représentant de la Maison Taupin-Broux-Meslay qui lui avait déclaré avoir acheté près de Landerneau un revolver de 6 m/m.
Ce voyageur, au surplus, voyageait actuellement… dans l’Amérique du Sud.
L’émotion soulevée par ces deux informations aura été de courte durée.
Il reste acquis que la balle trouvée dans le cou le M. Cadiou est une balle de 6 m/m à balle de cuivre, s’adaptant au revolver M. Pierre.
Quant au voyageur, il existe réellement. Il n’était pas en Amérique, où il aurait couru le risque d’être mangé par les nègres, ce qui l’eût empêché de continuer l’exactitude des renseignements de notre confrère.
Il se trouvait simplement à Alençon, où on a pu le rencontrer. Il s’appelle M. Meslay, et est attaché à la maison Taupin-Broux-Meslay.
Seulement il déclare qu’il n’a jamais parlé à M. Simon d’un achat de revolver près de Landerneau.

Les déclarations de Mme Zaccone
On lit dans la Dépêche :
Mme Zaccone, la tante de l’infortuné administrateur de la Grande Palud, est absolument convaincue que son neveu fut victime d’un complot perpétré et exécuté à Landerneau.
M. Cadiou, dont elle fait le plus vif éloge, avait des ennemis implacables dans son entourage et en souffrait beaucoup. « Il a été victime de leur cupidité », affirme l’honorable dame.
Pour elle, le crime eut lieu le 30 décembre et toutes les personnes qui affirment avoir rencontré M. Cadiou depuis cette date sont victimes de l’imprécision de leurs souvenirs. Tel est d’après elle, le cas de MM. Le Gall et Graff, qui crurent le voir le 1er janvier à la gare de Saint-Pol-de-Léon, appuyé sur sa bicyclette. « Or je me rendis à Landerneau le 4 janvier, ajoute Mme Zaccone, afin d’opérer des recherches pour retrouver mon pauvre Louis, je pus constater que ses deux bicyclettes se trouvaient accrochées dans son garage, l’une au-dessus de l’autre. »
Enfin Mme Zaccone nous rappelle que le directeur de la Grande Palud ne coucha pas à Landerneau durant la nuit du 30 au 31 décembre, c’est-à-dire celle qui suivit sa disparition ; et bien qu’on prétende l’avoir vu à Morlaix les deux jours suivants, il a été possible de retrouver trace de son passage dans les divers hôtels de la ville, malgré une minutieuse enquête faite à cet effet.

AUTOUR D’UN MYSTÈRE
Nous venons de relater plus haut toutes les phases de l’affaire qui passionne la région, pendant la semaine qui vient de s’écouler :
Des confrontations qui ne donnent aucun résultat appréciable, des interrogatoires d’où ne sort aucun renseignement définitif, surtout des fantaisies de journalistes à la piste d’informations sensationnelles et qui, tels les rédacteurs de l’Ouest-Éclair, pour retenir l’attention un peu lassée de leurs lecteurs, n’hésitent pas à lancer dans la circulation les bruits les plus extraordinaires, quitte à les démentir le lendemain.
C’est sur ces données un peu maigres que se basent les journaux réactionnaires pour proclamer l’innocence de M. Pierre et réclamer sa liberté.
Nous voudrions partager leur manière de voir : il nous serait pénible de penser que la justice, contre toute équité et toute humanité, insensible aux douleurs d’une mère et aux angoisses de l’inculpé, garde en prison un homme contre lequel elle n’aurait pas de graves présomptions.
Rappelons donc sans parti pris les charges qui pèsent sur l’ingénieur, et les raisons qui militent en faveur de son innocence, le lecteur pourra juger ainsi si le parquet n’a pas quelque raison d’hésiter avant de faire bénéficier l’accusé d’un non-lieu.

Contre M. Pierre
M. Pierre a contre lui toute sen attitude avant le crime, sa haine contre le directeur de la Grande-Palud, ses dénonciations qui dénotent le désir de lui nuire et de porter préjudice à l’usine de la Grande-Palud, ses menaces réitérées.
Son attitude lors de la découverte du cadavre, son empressement à aller laver le capuchon de la victime, le renseignement qu’il donna à propos de la casquette de M. Cadiou, ses mensonges sur la date d’achat de son revolver, l’assertion qu’il avait vendu ce revolver à un voyageur inconnu demeurent des présomptions, dont rien jusqu’ici n’a affaibli la portée.
L’ingénieur a encore contre lui les dépositions de nombreux témoins qui affirment, l’avoir vu à Landerneau, le 30 décembre.
Citons entre autres celles de MM. Bignard, contre-maître ; Maubihan et Duloup [Dolou], chauffeurs à l’usine, qui affirment avoir vu M. Cadiou et M. Pierre quitter ensemble la Grande-Palud, le 30 décembre, vers onze heures du matin.
Le fermier Bonnefoy, Mme Quéméneur, et le pâtre Boulben, de leur côté, après avoir affirmé qu’ils virent M. Pierre et M. Cadiou ensemble le 30 décembre, viennent d’affirmer qu’ils se sont trompés.
Nous reviendrons tout à l’heure sur ces rétractations.

En faveur de Pierre
Les présomptions qui militent, en faveur de l’innocence de M. Pierre consistent dans les témoignages de personnes qui ont la conviction d’avoir vu le directeur de la Grande-Palud à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon le 31 décembre et le 1er janvier.
Ces personnes sont notamment : M. Nicolas et son associé M. Lemeillet, qui déclarent avoir vu M Cadiou sur le quai de la gare, à Morlaix, le, 31 décembre, à 6 h 8 du soir ; M. et Mme Baron, qui croient l’avoir rencontré ce même jour, au même endroit, à 3 h. 30 de l’après-midi.
Le 1er janvier, M. et Madame Prigent ; M. Caramour, maître couvreur ; M. Cabon, facteur télégraphiste, l’ont également vu à Morlaix.
Enfin, M. Le Gall employé à l’hospice civil de Morlaix, affirme avoir salué le 1er janvier, à 7 h. 13 du soir, à la gare de Saint-Pol-de-Léon, M. Cadiou, qui tenait à la main une bicyclette, dont le guidon était tourné vers Roscoff.

Imprécisions ou invraisemblances
Nous l’avons déjà dit et nous le répétons, nous ne mettons nullement en doute la bonne foi des témoins.
Mais il nous sera permis de constater que leurs dépositions manquent pour la plupart de précision.
M. Nicolas par exemple a maintenant la certitude d’avoir vu M. Cadiou le 31 décembre à la gare de Morlaix, à l’arrivée de l’express de 6 h. 8.
Mais pour se pénétrer de cette certitude il lui a fallu s’en référer aux témoignages : 1 d’un notaire chez qui il avait rendez vous avec son frère et à qui il aurait dit le jour de ce rendez-vous : « J’ai vu M. Cadiou aujourd’hui » ; 2 au témoignage de son associé M. Lemeillet.
Or, M. Lemeillet, qui était avec M. Nicolas, se rappelle bien qu’il a vu M. Cadiou et s’est même entretenu avec lui pendant un instant très court. Mais il ne saurait préciser si c’est le 27 ou le
31 décembre.
Il y a bien le témoignage de M. Erussart. Mais le notaire, à deux mois de distance, est-il bien certain de se rappeler les termes exacts employés par M. Nicolas ?
En tout cas, un homme, qui pour se confirmer à lui-même certitude, est contraint d’avoir recours à des tiers, ne parait-il pas douter bien fort, lui-même de l’exactitude de ses souvenirs ?
La certitude de M. Cabon est-elle de meilleur aloi ?
Mme Zaccone, tante de M. Cadiou, interviewée par un rédacteur de la Dépêche, a donné ainsi les raisons qui lui permettent d’en douter :
« Le 1er janvier, dit, M. Cabon, entre 8 h. 30 et 8 h. 40, je traversais la place Thiers pour prendre le train qui devait me conduire à Lanmeur, quand j’aperçus M. Cadiou qui venait passer sous le viaduc pour se diriger vers la mairie.
« Eh bien, moi-même, reprend Mme Zaccone, je me trouvais à cette heure-là à la fenêtre que voici (et elle nous invite à nous placer devant une de ses fenêtres situées près du viaduc, d’où l’on domine toute la place Thiers), et j’y demeurai jusqu’à 9 h. 45. J’attendais alors Mlle Barbe Kerbrat, une ancienne employée que j’affectionne beaucoup et qui, ce matin de 1er janvier, devait me faire visite. Je l’attendis jusqu’à 9 h. 45 sans abandonner cette place, et pourtant je ne vis pas passer mon neveu.
D’ailleurs, je dois vous dire que, s’il s’était trouvé ce jour-là à Morlaix, il n’eut pas manqué de venir me voir.
« D’autre part, à 8 h. 30 également, ma bonne se trouvait sur le trottoir, devant ma maison, guettant la venue de ma laitière. Elle non plus ne vit pas M. Cadiou qu’elle connaît cependant parfaitement. »
Si les dépositions que nous venons ne relever pèchent par leur imprécision, par contre celle de M. Le Gall paraît vraiment trop abondante en observations.
On peut s’étonner qu’au [moment où il sortait du dîner de fiançailles de son fils avec Mlle Quéméneur, belle-fille de M. Graff, et alors que rien encore ne motivait cet excès d’attention, il ait songé à remarquer la position d’une bicyclette qu’il devait du reste mal entrevoir à cette heure d’un soir d’hiver, dans l’ombre d’une gare qui n’a pas la prétention d’être la plus brillamment éclairée des gares de France, et aussi que le souvenir de ladite bicyclette et de sa rencontre avec M. Cadiou ne lui reviennent en traits si nets qu’au bout de deux mois, quand depuis si longtemps l’affaire de la Grande-Palud est à l’ordre du jour.
Ajoutons d’autre part ce détail qui a bien sa valeur : M. Cadiou possédait deux bicyclettes. « Ces bicyclettes », dit la Dépêche, sont accrochées dans la remise d’où, à en croire le gérant de la maison elles n’ont pas bougé depuis le mois d’octobre dernier. Elles sont en effet couvertes de poussière et de moisissure. D’autre part Mme tante de M part Mme Zaccone, tante de M. Cadiou, disait hier à notre correspondant de Morlaix, que les bicyclettes se trouvaient au garage le 4 Janvier dernier. »
Quelle bicyclette avait donc le 1er janvier M. Cadiou, si c’est lui que M. Le Gall a vu à la gare de Saint-Pol-de-Léon ?
Quant à la rétractation de M. Bonnefoy, elle demeure aussi, sujette à caution.
Dans sa première déposition, faite aussitôt après la disparition de M. Cadiou, il déclare avoir vu ensemble, le 30 décembre le directeur de la Grande-Palud et l’ingénieur.
Ses souvenirs, comme ceux de sa famille, étaient tout frais. Comment sa femme et son entourage ne se sont-ils pas aperçus à ce moment-là qu’il se trompait et qu’il ne pouvait être à la Grande-Palud puisqu’il était à Landerneau.
N’est-il pas assez bizarre que des souvenirs deviennent d’autant plus précis qu’ils rappellent des faits plus lointains.
Les rétractations de Mme Quéméneur et du petit pâtre sont survenues bien tard : ne peuvent-elles pas être dues en partie à la contagion de l’exemple ?

Le nombre des témoins qui sont persuadés avoir vu M. Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol le 31 décembre et le 1er janvier, est trop élevé pour que toutes se soient trompées sur la personne.
En revanche la certitude est certainement moins grande en ce qui concerne la date.
On sait qu’il y a une rivalité entre la police de Brest et la brigade mobile de Rennes.
La première croît qu’il faut orienter l’enquête du côté de Landerneau.
La brigade mobile, de Rennes veut au contraire que le nœud du mystère soit à Morlaix.
C’est dans ce sens qu’elle interroge les témoins pour obtenir leurs déclarations.
Et alors se produit parfois chez ces derniers un phénomène d’autosuggestion.
Nombre d’entre eux, dans le désir louable de rendre service à un homme qu’ils croient innocent, arrivent à se persuader qu’ils sont sûrs de leur mémoire et d’instinct se créent des points de repère qui justifient et fortifient leurs convictions.

Ces réflexions que nous inspirent l’étude des témoignages entendus, le parquet de Brest les a peut-être faites en partie dans le même sens et expliquent son hésitation à mettre M. Pierre en liberté.
C’est dans le même ordre d’idées que M. Clément Vautel, dans ses Propos d’un parisien, écrit judicieusement :

Je tiens à déclarer que je n’ai pas rencontré M. Cadiou le 31 décembre dernier, non plus que le 1er janvier. Du moins, je le crois…
Je serais, en effet, bien embarrassé s’il me fallait dire qui j’ai rencontré tel jour, à telle heure, il y a trois mois ou même il y a une semaine.
Encore si l’affaire n’avait pas d’intérêt, je me souviendrais peut-être… Mais quand il s’agit de la tête d’un homme, je comprends fort bien que la mémoire se trouble, et qu’après avoir cru dur comme fer qu’on a rencontré M. Cadiou le 30 décembre, on se demande soudain avec inquiétude si c’est bien vrai.
C’est l’histoire de la lettre mise à la poste. Si cette lettre est banale, vous êtes bien certain d’avoir écrit l’adresse exacte : mais si au contraire, elle est très importante, vous vous dites aussitôt après l’avoir jetée dans la boite :
– Sapristi, je crois que je n’ai rien écrit sur l’enveloppe !…
Aussi je les trouve inquiétants, ces interrogatoires d’accusé ou de témoins sur des questions de dates et heures.
Prenez dix personnes au hasard et demandez-leur :
– Quel jour sommes-nous ?
Plusieurs hésiteront et, d’ailleurs, se tromperont… Et des magistrats iront, de longs mois après, leur demander ce qu’ils faisaient le 17 juin, à cinq heures du soir !…
Édifier des enquêtes judiciaires et baser des culpabilités sur des distinguos de calendrier, cela me paraît diablement dangereux. Napoléon lui-même, à Sainte Hélène, se trompait de date quand il parlait d’Iéna ou de Wagram : ces événements furent cependant plus marquants que le passage de M. Cadiou à Landerneau. – CLÉMENT VAUTEL

21 mars 1914 – p 1. et 2

LE DRAME DE LA GRANDE PALUD

Aucune clarté nouvelle n’a surgi dans l’affaire Cadiou,
Au contraire.
Les journaux qui se sont attachés, dès la disparition de M. Cadiou à faire du crime de la Grande-Palud un roman-feuilleton à péripéties multiples, avec suite au prochain numéro, dans la nécessité où ils se trouvent de tenir en haleine l’intérêt de leurs lecteurs, n’ont pas hésité à lancer dans la circulation les bruits les plus fantaisistes.
C’est ainsi qu’ils ont voulu faire croire que le cadavre trouvé à proximité de l’usine n’était pas celui de M. Cadiou.
On voit quelles complications nouvelles surgissaient du fait, s’il eût été exact, quel nouveau champ illimité s’ouvrait à l’imagination des Sherlock-Holmes de rédaction, et quels titres suggestifs eussent pu flamboyer en manchettes des journaux.
On eut montré les amis du directeur de la Grande-Palud se ruant sur quelque passant, lui coupant la gorge, le massacrant à coups de revolver, le maquillant, puis l’enterrant, cependant que grâce à de hautes influences politiques, M. Cadiou, traître à sa patrie, comme un ancien émigré, traître à son foyer comme un simple d’Abbadie, cinglait sain et sauf, en aimable compagnie, vers quelque lointaine Amérique.
Les cendres de Ponson du Terrail en eussent tressailli d’allégresse.
Malheureusement pour les amateurs de nouvelles saugrenues, ce canard a eu les ailes coupées avant d’avoir pris son vol.
Les témoins qui ont assisté à l’exhumation du cadavre et à sa double autopsie, connaissaient assez M. Cadiou pour ne pas courir le risque de faire erreur sur la personne ; d’autre part, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, conserve une alliance que le cadavre portait au doigt et à l’intérieur de laquelle sont gravés les noms de Cadiou et de Richard.
La place qui nous est mesurée par le cadre restreint de notre journal, ne nous permet pas de suivre dans leurs développements, les fantaisies de certains de nos confrères.
Nous nous contenterons donc de relater les faits les plus importants de la semaine.
Auparavant, nous tenons à signaler cet entrefilet de La Résistance :
« Comment, demande insidieusement ce journal, se fait-il que L’Éclaireur, journal de M. Cloarec, s’évertue à vouloir que Pierre soit coupable, alors que la Dépêche elle-même écrivait hier :
« L’espoir que la découverte de la balle dans le cou de M. Cadiou avait fait concevoir au parquet de Brest ne paraît pas en voie de réalisation. On ne croit plus à la culpabilité de Pierre. »
A cette question au moins bizarre la Dépêche elle-même a fait cette simple réponse :
« La Dépêche de Brest, en tout cela, ne recherche que la vérité. Elle laisse à d’autre le soin des machiavéliques hypothèses.
Nous ajouterons de notre côté, que la Dépêche de Brest peut avoir son opinion, et nous la nôtre, sans qu’il y ait lieu de mettre en doute ni sa bonne foi, ni celle de l’Éclaireur.
Les journaux de la réaction, dès l’origine de l’affaire de la Grande Palud, alors même qu’il était téméraire d’émettre la moindre hypothèse, se sont empressés d’orienter leurs commentaires dans un sens malveillant, hostile même à M. Cadiou, à sa famille et à ses amis.
Chaque phase de l’enquête leur a été une occasion de ramener l’affaire à une question électorale.
Leurs dénégations à cet égard ne persuaderont personne.
Ils ne se sont pas contentés de chercher à innocenter M. Pierre, ce qui était leur droit, et ce que nul ne songe à leur reprocher. Mais ils ont tenté surtout de jeter la suspicion sur les membres de la famille Cadiou et sur une personnalité républicaine à qui les cléricaux ne pardonnent pas de conserver la sympathie et la confiance des électeurs.
En face de celte attitude trop intéressée, quelle a été la nôtre ?
Nous n’avons pas affirmé la culpabilité de M. Pierre.
N’ayant pas l’avantage de posséder un fil spécial pour recevoir les communications de la brigade mobile de Rennes, n’étant pas non plus à même de nous procurer directement les informations du parquet de Brest, nous avons dû puiser la plupart de nos renseignements chez nos confrères.
Nous avons surtout emprunté à La Dépêche, qui les avait notés sur les lieux mêmes, les résultats de l’enquête, et de l’ensemble des présomptions morales et des faits matériels, il nous a paru que des charges graves pesaient sur l’ingénieur de la Grande-Palud.
Ces charges, l’hostilité de M. Pierre pour son patron, ses dénonciations, ses menaces, son mensonge sur la date d’achat du revolver de 6 m/m, etc., etc., nous les avons analysées et commentées, sans passion, avec l’unique souci d’apporter en toute conscience et dans la mesure de nos moyens, notre part à la découverte de la vérité.
Pourquoi donc la Résistance, qui approuve la campagne nettement hostile menée contre la famille et les amis de M. Cadiou par les journaux réactionnaires, et qui, elle-même, prend parti contre la victime, son frère et sa femme, vient-elle, parce que ses déductions ne sont pas les mêmes, nous accuser, nous seul, de parti-pris ?
Pourquoi ne veut-elle même pas discuter la possibilité de la culpabilité de l’ingénieur ?
Pourquoi ? La réponse arrive d’elle-même. Si Pierre est réellement le coupable, la presse cléricale, dont les insinuations semblent déjà odieuses aux honnêtes gens de tous les partis, se trouvera en ridicule posture.
Cette perspective n’a rien qui lui sourit.
Cela dit, nous continuons la suite de nos informations.

Les déclarations de Mme Cadiou
Mme Cadiou réfute avec énergie la thèse d’après laquelle son mari se serait suicidé et qu’une personne intéressée aurait, pour cacher ce suicide, tiré sur le cadavre la balle retrouvée dans le cou.
« Cadiou dit-elle, n’avait aucune raison de se tuer.
« Pourquoi s’acharne-t-on ainsi sur moi ? Que veut-on dire en affirmant que mon mari était appuyé sur sa bicyclette sur le quai de la gare de Saint-Pol-de-Léon ? Nulle main mystérieuse n’est venue raccrocher la bicyclette, pour cette seule raison que, depuis l’été dernier, nos bicyclettes n’ont pas été sorties une seule fois de leur hangar.
« Du reste, ce n’est pas la dernière légende qui va se créer autour de cette malheureuse affaire ! N’a-t-on pas dit que certaines personnes pourraient avoir intérêt à écarter l’hypothèse du suicide, en raison d’assurances contractées à leur profit. Eh bien ! d’abord, il n’y a qu’une assurance, et elle est loin de représenter les 40.000 francs par an que gagnait mon mari !
« Quoi qu’on puisse dire, je défendrai mon mari jusqu’au bout. Je ne permettrai aucune atteinte à sa mémoire, et je poursuivrai sans arrêt, ni défaillance, le châtiment des assassins, quels qu’il soient I »

L’opinion d’un père jésuite
M. Pierre a été élevé dans un collège de jésuites. Un professeur de ce collège, l’abbé Jégot, interviewé à Saint-Malo où il prêche actuellement une mission, a déclaré qu’il croyait à l’innocence de l’ingénieur ; si ce dernier ne se défend pas avec plus de force c’est qu’il n’a rien à se reprocher.
Cette opinion d’un professeur sur son ancien élève est toute naturelle.

L’opinion de M. J.-M. Cadiou
Un journaliste, M. Gérard Bauer, a interviewé de son côté M. J.-M. Cadiou.
Ce dernier lui a renouvelé ses déclarations précédentes. Il demeure persuadé de la culpabilité de Pierre aidé par des complices qu’il peut nommer. Il croit que Pierre avait eu l’intention de transporter le corps à Morlaix pour dérouter les soupçons.

Les témoins qui ne se rétractent pas
MM. Louis Doulou [Dolou], l’ancien chauffeur de la Grande-Palud, et Bignard, son ancien contremaître, avaient tous deux affirmé qu’ils avaient vu ensemble M. Cadiou et son ingénieur, le 30 décembre au matin.
Ils maintiennent énergiquement leur déposition.
On leur a dit :
– Réfléchissez ! Il en est temps encore ; vous vous rendez compte, n’est-ce pas, que cette précision que vous donnez de l’heure constitue une charge si sérieuse contre Pierre, qu’elle pourrait entraîner une condamnation.
Sans hésiter, Doulou [Dolou] assura :
– C’est la vérité, je ne puis cependant pas dire autre chose !
Et il expliqua :
– J’étais à 11 heures environ à la chaufferie sur le pas de la porte ; je regardais au loin sur la route ; ayant tourné la tête j’aperçus Cadiou. D’où venait-il, par où avait-il passé, je ne saurais le dire. A un moment donné, il s’inclina légèrement pour ramener à lui sa pèlerine, qu’un coup de vent venait d’enlever. Pierre l’accompagnait. Tous deux allaient s’engager sous la voûte du chemin de fer.
– A 11 heures ?
– Oui, à 11 heures, je le jure.
M. Bignard n’est pas moins affirmatif ni moins précis.
Il se trouvait sur un escalier de bois qui conduit à l’atelier où on manipule le chlore, le 30 décembre.
Bignard salua son patron qui lui rendit son salut.
« Il venait de la direction de la chaufferie, continue l’ancien contremaître. Il avait alors sa pèlerine sur le bras. Pierre marchait à sa droite. Un ouvrier m’interpella en ce moment et me demanda une serpillère ; je montai au magasin la lui chercher, et machinalement, mes regards se portèrent sur la fenêtre ; pour la seconde fois, je revis alors M. Cadiou ; il avait revêtu sa pèlerine, dont le capuchon pendait ; il avait dépassé le pont et marchait à petit pas tout droit dans la direction du moulin ; Pierre en veston, sans rien sur les épaules, était toujours à son côté. Onze heures allaient sonner.
Bignard ajoute :
– A midi moins dix, Pierre revint ; il entra au bureau, prit sa pèlerine et partit.
« A une heure et demi*», il fit encore une rapide apparition et rentra chez lui.
« Le soir, vers cinq heures, j’envoyai Postec, l’un de mes hommes, le chercher pour le prévenir qu’un accident de machine m’obligeait à suspendre le travail.
Postec le rencontra à la limite de son jardin ; Il avait aperçu les ouvriers qui quittaient l’usine et venait pour savoir ce qui se passait. »
Bignard s’informa si M. Cadiou ne reviendrait pas ; le contrat de trois années qui le liait à son directeur expirait, et il désirait lui parler pour savoir à quoi s’en tenir. Pierre le rassura et l’engagea à attendre. Il ne sut lui dire s’il reverrait M. Cadiou le lendemain et la conversation se continua dans le calme et avec une bonne humeur parfaite ; pas l’ombre d’un soupçon ne traversa alors l’esprit du contremaître.
Quelle force de volonté, quelle maîtrise de soi-même ! Ce Pierre est vraiment un homme extraordinaire !

Ce que sait Bossard
Les journaux ont consacré des colonnes à Jacques Bossard, ancien ouvrier de l’usine, qui prétendait connaître tout le secret du drame.
Aujourd’hui Bossard affirme qu’on lui a prêté des propos qu’il n’a pas tenus et qu’il ne sait rien.

Bruits controuvés
Divers journaux ont encore tenté de trouver une corrélation entre la disparition de M. Cadiou et le suicide de la dactylographe trouvée dans le bassin.
L’enquête a établi que le drame qui coûta la vie au directeur de la Grande Palud et la mort de la dactylographe n’ont aucun lien.
M. Le Clec’h, juge d’instruction, a reçu une lettre anonyme qui, de prime abord, semblait apporter un sérieux document à l’instruction. Mme Zaccone, tante de M. Louis Cadiou, y était clairement désignée comme ayant altéré la vérité. Son neveu Cadiou était, disait-on dans la lettre, chez elle le 1er janvier ; et l’on ajoutait que M. Salaun, clerc d’huissier chez M. Cariou, devait bien le savoir. Ses deux jeunes filles devaient aller ce jour-là souhaiter la bonne année à Mme Zaccone.
M. Salaun, interrogé par M. Le Clec’h, juge d’instruction, a réduit à néant cette nouvelle invention. Sa fille Françoise, âgée de 16 ans, est bien allée chez Mme Zaconne souhaiter la bonne année, mais le 31 décembre après-midi, et elle n’a pas vu M. Cadiou, qu’elle connaissait très peu. Son autre sœur, Mlle ROSA, âgée de 20 ans, n’est pas allée chez Mme Zaccone depuis deux ans.

Le bruit a couru à Brest que M. Marie, armurier à Landerneau, avait vendu en 1913 un revolver de 6 m/m à un commerçant, M. René Outin.
M. Marie d’après ses livres a démontré que le revolver de M. Outin est un browning ; il lui a été vendu en mars 1912.

Les déclarations du facteur de l’Oise
Quant aux déclarations de M. Boulier, le facteur de Blincourt, qui prétendait que M. Philippe Hazen-Chaese [Hazen Chase] avait rencontré le 4 Janvier M. Cadiou, dans le hall de la gare St-Lazare et lui avait souhaité le bonjour, elles sont nettement démenties par M. Henri Panhard, notaire et maire de Blincourt, qui indirectement mis en cause par le facteur receveur, a fait devant le juge d’instruction de Clermont la déposition suivante :
– Tout ce que raconte M. Boulier est de l’invention. Depuis plusieurs années, le facteur receveur de Blincourt est mon adversaire politique ; il cherche par tous les moyens d’abord à faire parler de lui et ensuite à mêler mon nom à ses extravagances.
« En déclarant avoir aperçu le 4 Janvier dernier M. Philippe Hazen-Chaese [Hazen Chase] dans le hall de la gare St-Lazare, M. Boulier se trompe, car M. Phillippe Hazen-Chaese [Hazen Chase], qui est ingénieur à Philadelphie, n’a pas quitté l’Amérique depuis la fin de 1910, soit depuis près de quatre ans.
« Mon fils Marcel, alors qu’il n’avait pas encore accompli son service militaire, était un ami Intime de M. Philippe Hazen Chaese [Hazen Chase]. A sa sortie à l’École centrale des arts et manufactures, le jeune Américain avait résolu de faire le tour du monde. Mon fils Marcel décida de l’accompagner.
En 1910, les deux jeunes gens vinrent villégiaturer a Blincourt, puis ils partirent pour leur randonnée.
« En Juin 1911, mon fils quitta M. Hazen Chaese [Hazen Chase] au Japon. L’Américain gagna directement l’Amérique, où il s’installa comme ingénieur. Mon fils rentra à Paris le 10 Juillet et quelques mois plus tard partit pour le régiment.
« Nous sommes restés en relations très amicales avec la famille de M. Hazen Chaese [Hazen Chase]. Il y a quelques jours, la mère de l’ingénieur américain nous donnait de longues nouvelles de son fils qui, je vous le répète, n’est pas venu en France depuis 1910.
« M. Boulier est donc victime d’une grosse erreur en affirmant avoir vu M. Hazen Chaese [Hazen Chase] le 4 Janvier à Paris.
« M. Boulier se trompe également en déclarant qu’en 1911 M. Hazen Ghaese [Hazen Chase], accompagné de mon fils Marcel, vint en son bureau à Blincourt. En 1911, M. Hazen-Chaese [Hazen Chase] voyageait au Japon, où les deux jeunes gens se sont vus pour la dernière fois au mois de juin de cette même année.
« M. Hazen-Chaese [Hazen Chase] ne s’occupait pas d’affaires. Jamais je ne l’ai entendu prononcer le nom de M. Cadiou.
« L’histoire de l’automobile louée par mon fils et par M. Hazen Chaese [Hazen Chase] est inventée de toutes pièces.

Une lettre de Mme Cadiou
L’Écho de Paris a reçu la lettre suivante :
Paris, 15 mars.
Monsieur,
Si votre correspondant de Brest a entrepris de me faire sortir de mon silence, il vient d’y réussir.
Je me dois, en effet, je dois à mes enfants de ne pas laisser passer sans une protestation révoltée ce que j’ai lu ces jours derniers dans l’Écho de Paris.
Votre correspondant croit avoir relevé contre moi deux faits :
1° J’aurai déclaré ne pas connaître M. Pierre, alors que je le connaissais parfaitement ;
2° J’aurai refusée d’être confrontée avec lui.
De cette double constatation, votre correspondant ne craint pas de tirer, par voie d’insinuations, les conclusions les plus infamantes pour moi.
Aux insinuations, je n’ai rien à répondre ; ce sont des insinuations.
A la double assertion, de faits j’oppose un double et formel démenti :
1° Je connaissais M. Pierre aussi peu que possible. Je n’ai jamais, pour reprendre une expression de votre rédacteur, « cohabité » avec lui à Landerneau, ni ailleurs ; je l’ai reçu trois fois en trois ans à notre propriété de Ploujean ; invité par mon mari à déjeuner, il est venu le matin pour repartir l’après-midi. Et c’est tout.
C’est à ces courtes visites que se sont bornées nos relations. Ai-je besoin de dire que je n’ai jamais écrit à M Pierre ?
Et qu’il ne m’a pas davantage écrit à moi-même ? Toute affirmation contraire est un mensonge.
2° Je n’ai jamais refusé d’être confrontée avec M. Pierre. J’ai été entendue par M. le juge d’instruction le lendemain des obsèques de mon malheureux mari, étant encore dans toute l’émotion de l’affreuse découverte. Si le juge n’a pas cru devoir me mettre, ce jour-là, en présence de M. Pierre, il n’y a que votre correspondant pour le blâmer de cette « sollicitude ». Dès que j’ai appris par la suite que le juge désirait me confronter avec l’accusé, je me suis empressée de me mettre à sa disposition. Est-ce ma faute si je n’ai pas encore été convoquée ?
Voilà pour le fait.
A mon tour, je conclus :
Je n’ai, monsieur, aucune raison de ménager M. Pierre. Je me suis constituée partie civile sans me laisser émouvoir par des menaces de révélations et de scandales qui devaient être vaines puisqu’elles ne se sont pas produites. Je n’ai d’ailleurs reçu de lui, même pour les repousser, ni hommage, ni confidence.
J’ignore malheureusement tout du crime dont on l’accuse, sauf ce que l’instruction en a révélé. J’attends simplement que sa culpabilité soit prouvée Je pense seulement – et j’espère n’être pas seule à penser – que la question reste posée, que vos enquêtes n’en avanceront pas la solution, qu’il appartient à la justice seule de la chercher et qu’elle manquerait à son devoir en désespérant sitôt de la trouver.
J’ose espérer, monsieur que « l’impartialité » de vos informations vous permettront de publier cette lettre à la place où elle doit l’être.
Veuillez croire à mes sentiments distingués.
M. CADIOU

Quelques réflexions
Nous dédions à la Résistance les réflexions suivantes de la Dépêche. Elle verra que nous ne sommes pas les seuls à avoir quelques doutes sur l’innocence de M. Pierre.
L’affaire Cadiou continue à alimenter les conversations. Mais l’opinion publique est versatile ; nous disions, Il y a quelques jours, qu’elle était redevenue favorable à Pierre ; nous avons constaté hier de nombreuses défections parmi ses partisans de la veille.
On se dit que les charges qui ont motivé l’arrestation de l’ingénieur subsistent malgré la rétraction du fermier Bonnefoy. Trois témoins affirmaient avoir vu M. Cadiou et Pierre ensemble, le 30 décembre, à onze heures du matin : il en reste deux, et voilà tout.
Quant à Mme Quéméneur et à son pupille, le pâtre Boulben ils, maintiennent leur déposition ; ils ont vu M. Cadiou monter à l’usine le 30, vers neuf heures du matin, ils n’ont jamais dit autre chose – la preuve en figure au dossier – et n’ont pas eu, par conséquent, à se rétracter.
Donc, le chauffeur Dolou et le contremaître Bignard ont vu M. Cadiou et son ingénieur devisant, de compagnie, dans la matinée du 30 décembre. Voilà la première charge.
La seconde résulte de la disparition du revolver, bien plus que de la découverte d’une bille d’un calibre correspondant dans le cou de la victime. Si Pierre avait conservé son revolver chez lui, qui aurait pu prouver que la balle actuellement détenue par M. Bidard de la Noë ne provenait pas d’une autre arme ? Le revolver n’ayant pas été trouvé, l’accusation considère que l’ingénieur a pris la précaution plus qu’inutile de s’en débarrasser.
Restent les témoignages de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon. Les derniers paraissaient indiscutables ; on commence, pourtant, à les discuter. C’est, dit-on, toujours dans les gares que l’on voit M. Cadiou et jamais il n’y prend de billets ! Regarde-t-il passer les trains ?
Ni sur le registre de la gare de Morlaix ni sur celui de Saint-Pol-de-Léon, on ne trouve trace d’un billet délivré à M. Cadiou après le 30 décembre. M. Cadiou, qui possédait une carte de demi-tarif, devait assurément l’utiliser, et s’il l’avait utilisée le 1er Janvier à Morlaix et à St-Pol-de-Léon, on verrait sur les registres de ces deux gares mention d’un billet de demi-place délivré sur présentation d’une carte numérotée, celle de M. Cadiou ; on retrouverait également au service du contrôle, à Paris, les billets délivrés, portant au dos le numéro de la carte de M. Cadiou.
On ne retrouve rien de tout cela et trois personnes affirment qu’elles ont vu M. Cadiou le 1er janvier, à St-Pol-de-Léon, appuyé sur une bicyclette qui n’avait pas quitté la remise de Landerneau depuis trois mois !
Voilà quelques-unes des raisons pour lesquelles on n’accueille pas, sans un certain scepticisme, les déclarations de témoins dont la bonne foi ne saurait, cependant, être suspectée.

Au Bouguen, Pierre transforme du filin en étoupe. L’ennui le gagne. Il regrette l’usine, sa cascade émouvante et le ronron des machines. Cela se devine à son air abattu, quand il ne se croit pas observé. Mais dès qu’il sent un regard posé sur lui, Pierre reprend son attitude placide et l’on se demande si l’on ne rêvait pas tout à l’heure quand on se figurait prendre une impression dans ces gros yeux indifférents et mornes.
Pour tous ceux qui l’ont approché, policiers, magistrats, journalistes, pour ses amis même, il reste indéchiffrable.
Ses plus déterminés partisans ont parfois un doute : Comment ne s’indigne-t-il pas s’il est innocent ? Quoi, cet homme n’est pour rien dans le crime dont on l’accuse et pas un cri de révolte ne lui échappe ! On lui dit : « C’est vous qui avez commis cet acte monstrueux » et un sourire niais est sa seule protestation ! Qui comprendrait une telle apathie de la part d’un homme en butte à la plus infamante des accusations ?
Ceux qui le croient coupable disent : « Il est bien fort », et eux aussi s’étonnent.
Pierre, énigme vivante, synthétise toute l’affaire.

28 mars 1914 – p. 2

Le mystère de la Grande-Palud

Le drame de la Grande-Palud a fourni cette semaine peu d’aliments à la presse, qui se contente de commenter les faits déjà, connus.
Une perquisition faite à Kéranster, par MM. Le Coz, commissaire de la brigade mobile de Rennes ; Renaudin, commissaire de police de Morlaix, et Gloaguen, inspecteur, n’a pas apporté grande lumière
Quelques papiers, à peu près dénués d’intérêt, ont été saisis.

4 avril 1914 – p. 2

Le Mystère de la Grande-Palud

On sait que la chambre des mises en accusation avait à se prononcer sur la demande de mise en liberté provisoire formée par l’ingénieur Pierre, demande que M. Bidard de la Noë avait repoussée comme prématurée.
Par l’arrêt qu’on lira ci-dessous, la chambre de Rennes a sanctionné la décision du juge d’instruction :
Considérant que de l’information il résulte contre Pierre de sérieux indices de culpabilité ;
Que l’affaire n’est pas en état ;
Que le résultat des contre-expertises ordonnées, n’est pas encore connu ;
Qu’il importe, pour amener la manifestation de la vérité, de maintenir l’inculpé en état d’arrestation ;
Déboute l’inculpé de son opposition à l’ordonnance du juge d’instruction de Brest
Cette décision est grave, puisqu’elle comporte implicitement le renvoi de Pierre devant la cour d’assises du Finistère, à la session de juillet prochain, selon toute vraisemblance, sous l’accusation d’assassinat de M. Cadiou.

Un fait nouveau
M. Cadiou, accusé par son ingénieur d’avoir fraudé l’État, lésé dans ses intérêts et dans sou honneur, avait, dans les premiers jours de décembre dernier, pris ses dispositions pour se disculper.
Il prit conseil d’un avocat de Brestois constitua un dossier qui, dans son esprit, devait suffire à le laver d’accusations Imméritées. Le 15 décembre, il adressait au ministre de la Guerre une lettre par laquelle il sollicitait l’ouverture d’une enquête. Cette enquête devait porter sur les prétendues révélations de Pierre et les circonstances qui avaient amené l’administration de la Guerre à refuser à M. Cadiou le permis de soumissionner pour la dernière adjudication de coton blanchi.
Le 15 février, M. le contrôleur général des poudres Claerbout, chargé de l’enquête, arrivait à Landerneau ; mais en chercha vainement les documents préparés par M. Cadiou pour sa justification.
Ces documents, M. Cadiou les avait rassemblés dans une serviette déposée dans son appartement de Landerneau.
Quelqu’un s’était donc introduit chez M. Cadiou pour y soustraire le dossier. Qui avait donc intérêt à ce que le contenu du dossier ne fut pas dévoilé ? Et d’abord, de qui était-il question dans ce dossier ?
L’avocat brestois auquel M. Cadiou s’était adressé n’a pas encore voulu parler. Il se considère comme, tenu à la discrétion tant qu’il n’aura pas été délié du secret professionnel par la veuve de son client. Me Vichot, avoué, vient d’écrire à ce sujet à Mme Cadiou, qui ne saurait s’opposer à ce que l’avocat divulgue des faits qui, suivant toute vraisemblance, sont à l’honneur du défunt.
Mme Cadiou pourra peut-être également fournir quelques indications sur le dossier disparu. M. Cadiou avait, en effet, à différentes reprises, entretenu sa femme de son désir d’être réhabilité et des moyens qu’il comptait employer pour arriver à ses fins.
Enfin, M. Jean-Marie Cadiou avait eu, lui aussi, connaissance du dossier constitué par son frère. Il a lu la lettre adressée au ministre de la Guerre, lettre où figurait la nomenclature des pièces que M. Cadiou se proposait de produire à l’appui de son affirmation.
« Ce dossier, affirmait-il, contenait une cinquantaine de pièces, la plupart relatives à l’affaire du wagon d’Angoulême ». Certaines d’entre elles pouvaient, je crois, compromettre ou, tout au moins gêner un certain nombre d’ennemis de mon frère. En tout cas, les allégations mensongères de M.
Pierre étaient réduites à néant. C’est pourquoi je ne serais pas éloigné de croire que c’est lui, l’ingénieur, qui par crainte de voir le débat tourner à sa confusion, s’est approprié les preuves de sa félonie. Rappelez-vous que, dans les premiers jours de janvier, il a pénétré seul dans l’appartement de mon frère, sous prétexte d’y réparer le téléphone…
Pierre connaissait donc l’existence du dossier ?
Mon frère lui en avait certainement parlé, car il avait eu avec lui de fréquentes discussions au sujet des lettres de dénonciation. Pierre se défendait de les avoir écrites, mais mon frère n’était pas dupe de ses protestations. On l’avait renseigné. »

Une lumière dans la nuit
M. Bossard, ancien gardien de nuit de la Grande-Palud, a écrit au juge d’instruction, que des personnes, dont il cite les noms, avaient vu de la lumière à l’endroit exact où fut trouvé M. Cadiou dans la nuit du 30 au 31 décembre).
Ces personnes sont Mme Lespagnol, au Pont-Neuf, qui pour nourrir sa famille exerce le rude métier des toucheurs de bestiaux ; et Jean Miossec âgé de 17 ans garçon de ferme chez M. Kerjean, à Pen-ar-Run, en Lambezellec.
Tous les deux conduisaient à Gouesnou et à Lambezellec un troupeau de 19 bêtes à cornes achetées par divers bouchers. Il faisait un temps épouvantable. La pluie et le vent faisait rage. Comme ils passaient vers minuit 45 aux abords de la Grande-Palud, ils virent une lumière à l’endroit où on a trouvé enfoui le cadavre de M. Cadiou.
« C’est un feu follet » dit Mme Lespagnol. – « Je vais bien voir » répliqua Jean Miossec d’une voix forte, et il grimpa sur un talus en brandissant son bâton.
La lumière alors s’éteignit brusquement comme si celui qui la portait eut été pris de peur.
Mme Lespagnol et M. Miossec sont d’accord sur le tait d’avoir vu les lumières.
Mais – n’est-il pas curieux que dans cette affaire les témoins ne puissent jamais s’entendre sur la question des dates ? – Mme Lespagnol place l’événement au 30 décembre, le jour de la foire de Commana, tandis que Jean Miossec le reporte au 27 janvier.
Ce désaccord ne permet de tirer de leur déclaration aucune conclusion plausible.

Erreur n’est pas compte
Dans son numéro du lundi 16 mars, au cours de ses informations sur le mystère de la Grande-Palud, La Dépêche de Brest, sous le titre : Questions à M. Cloarec, publiait page 3, colonnes 4 et 5, un entrefilet qui commençait ainsi :
On lit dans la Résistance, journal de Morlaix et qui contenait la phrase suivante :
Nous demandons aussi : comment cela se fait-il que l’Éclaireur, journal de M. Cloarec, s’évertue à vouloir que Pierre soit coupable alors que la Dépêche elle-même écrivait hier : « On ne croit plus à la culpabilité de M. Pierre. »
Nous avons relevé la naïveté de la question qui semblait nous imposer l’obligation de partager la manière de voir de la Dépêche.
Nous avons aussi profité de l’occasion pour mettre en lumière la triste tactique des journaux réactionnaires qui, dans un but trop intéressé, s’évertuent eux, à vouloir ramener le crime de la
Grande-Palud à une affaire politique et à transformer un cadavre en tremplin électoral.
Là-dessus fureur de la Résistance, qui prétend que nous avons inventé de toutes pièces le filet précité, et qui, sans perdre de temps à atténuer ses expressions, nous accuse avec profusion de mensonge et de calomnie.
Nous ne pouvons que féliciter le rédacteur de la Résistance de sa fidélité à son habituel vocabulaire.
Mais erreur n’est pas compte, et ses aménités se trompent d’adresse : si faute il y a, elle incomba à la Dépêche et non à nous.

11 avril 1914 – p. 2

La lettre de M. Cloarec à l’Éclaireur

M. Larher fait reproduire dans le Nouvel Avenir la lettre que M. Cloarec adressa le 3 mars dernier, à l’Éclaireur, pour donner un démenti aux insinuations mensongères dont il était l’objet.
Cette lettre lui semble l’indice d’un affolement complet chez le député sortant.
Tout le monde ne partage pas l’avis de M. Larher.
La protestation Indignée de M. Cloarec parait, à ceux qui ne sont pas de parti pris, l’expression de l’écœurement qu’un honnête homme ressent en présence des attaques venimeuses d’une presse qui n’emploie d’autre arme que la calomnie pour combattre un adversaire politique.
A chaque période électorale, c’est toujours la môme campagne d’injures qui recommencent, c’est le même débordement de mensonges qui trouve asile dans les journaux réactionnaires de la région.
Ce qu’on a dit en 1910, on le répétera en 1914, en se gardant toujours d’apporter dans les attaques une précision suffisante pour qu’on puisse se défendre, sans apporter aussi la moindre preuve de ce qu’on incrimine, pour la simple raison qu’on n’en a pas.
Maintenant on essaie d’exploiter l’assassinat de M. Cadiou et de trouver une corrélation entre sa disparition tragique et l’explosion de l’Iéna et de La Liberté.
On voudrait faire de ce meurtre « la grande affaire des Poudres », pour compromettre le député sortant aux yeux de ses électeurs.
L’enquête faite sur les causes de catastrophe a établi d’une façon formelle, qu’elle était due à des poudres fabriquées en 1905.
Or, l’usine de la Grande-Palud a été fondée qu’en 1907, pour le blanchiment des cotons.
On peut par cet exemple se rendre compte du degré de bonne foi du Nouvelliste lorsqu’il vient insinuer que des poudres fabriquées en 1905 se sont trouvées défectueuses à cause de la mauvaise qualité d’un coton provenant d’une usine qui n’a été créée que 2 ans après en 1907.
Pour les besoins de sa cause, le Nouvelliste se garde bien de citer des dates.
Le mot célèbre : « Calomniez calomniez, il en restera toujours quel tue chose » semble bien être demeuré la devise du pieux journal.

18 avril 1914 – p. 2

Les Mensonges de « l’Ouest-Éclair »

L’Ouest-Éclair continue sa campagne de calomnies.
Ce journal avait insinué que M. Cloarec était à Morlaix, le 1er janvier.
Il a dû reconnaître que le député de Morlaix était à Paris du 20 décembre 1913 au 7 janvier 1914.
L’Ouest-Éclair insinue alors que M. Cloarec, étant à Paris, ne pouvait savoir ce qui se passait chez lui à Morlaix.
Il ajoutait mémo que la cuisinière du député était à ce moment en congé dans sa famille.
M. Cloarec répète une fois de plus que ce sont là des insinuations malveillantes et mensongères.
Il affirme de nouveau que M. Cadiou n’est jamais descendu chez lui.
Il affirme également que sa cuisinière n’a pas quitté Morlaix à cette époque, ce qu’il sera facile d’établir par des témoignages irréfutables.
L’Ouest-Éclair prétend que M. Cloarec s’émeut des attaques dirigées contre lui parée qu’on est en période électorale.
Le député de Morlaix n’a-t-il donc pas le droit de réfuter les inventions de ses adversaires ?
Ce qui, au contraire, est facile à voir, c’est que la campagne de calomnies de l’Ouest-Éclair n’est menée que dans un but électoral.

25 avril 1914 – p. 2 et 3

Réponse de M. Cloarec au « Gaulois »

M. Cloarec a adressé à « La Dépêche », qui avait reproduit l’article du « Gaulois », la réponse suivante :
Le Gaulois me demande de préciser quel a été mon rôle dans la constitution de l’usine de la Grande-Palud.
N’ayant rien à me reprocher et, par suite, rien à cacher, je n’éprouve aucune difficulté pour donner satisfaction au Gaulois aussi bien qu’a toute la presse réactionnaire, qui, dans une intention qu’il serait difficile de considérer comme bienveillante, ne voit dans toute cette affaire que l’occasion de porter préjudice auprès de ses électeurs au candidat républicain de la première circonscription de Morlaix.
Mon rôle dans la constitution de l’usine de la Grande Palud, le voici dans toute sa simplicité :
Quand M. Le Grand [Legrand], de Landerneau, voulut créer l’usine de la Grande-Palud, il vint me demander de lui rédiger un acte de société, me déclarant qu’il avait comme commanditaire, M. Temming demeurant à Buhl (Alsace).
L’acte rédigé, il me pria de le communiquer à M. Temming. Ce dernier répondit qu’il ne voyait aucune objection à faire à la rédaction de l’acte, mais qu’il désirait cependant le soumettre à son conseil, un avocat de Colmar.
Au cours de l’entrevue que j’eus avec cet avocat, nous tombâmes d’accord sur les clauses du contrat.
Là s’est borné tout mon rôle ; Je n’ai été par la suite, ni actionnaire de la Grande-Palud, ni intéressé dans l’affaire.
Lorsque M. Le Grand [Legrand] voulut céder son usine, il vint encore me demander si je ne pourrai pas lui trouver un acquéreur. Je savais qu’à ce moment M. Cadiou cherchait un emploi pour ses capitaux. Désireux de lui rendre service, je le mis en rapport avec M. Le Grand [Legrand]. L’entente se fit en dehors de moi.
Là s’est encore bornée mon intervention.
Plus tard, lorsque M. Cadiou fut devenu propriétaire de la Grande Palud et qu’il se trouva sous le coup d’une dénonciation aux termes de laquelle l’usine marchait avec les capitaux allemands, il me remit pour les transmettre à M. Sarraut, alors Sous-Secrétaire d’État à la Guerre, toutes les pièces de l’acte constitutif de la société, prouvant que les actionnaires étaient français.
A ces pièces était joint un reçu de M. Temming, attestant qu’il avait été complètement désintéressé.
M. Sarraut, interpellé à la Chambre, confirma l’exactitude de ces faits, en déclarant formellement à la tribune qu’il s’était assuré que l’usine de la Grande-Palud était entièrement française.
Le Gaulois veut bien faire acte de loyauté en ne mettant en doute ni mon honorabilité, ni ma probité, ni mon désintéressement, mais il qualifie mon intervention d’imprudente.
Quelle imprudence y avait-il a conseiller un industriel français dans la rédaction d’un acte au point de vue purement juridique ?
En quoi le patriotisme le plus formaliste peut-il s’effaroucher de mon intervention survenue dans les circonstances que je viens de relater ?
On me permettra d’arrêter ici les explications, qui, prolongées, ressembleraient à un plaidoyer dont je n’ai nul besoin, fort de ma bonne foi en toute cette affaire.

Voici l’extrait du « Journal Officiel » du 9 février 1910, le compte-rendu de l’intervention de M. Sarraut à propos de la Grande-Palud :
Journal Officiel du 9 Février 1910
Chambre des Députés (2e séance) page 691
M. Albert SARRAUT, sous-secrétaire d’État de la Guerre. – Voulez-vous me permettre de vous citer un simple fait ?
M. BENAZET. – Très volontiers.
M. SARRAUT. – J’ai été amené, au mois de septembre dernier, à examiner une adjudication de coton à nitrer.
M. BENAZET. – Je le sais.
M. SARRAUT. – J’avais été saisi par des fabricants français d’une protestation contre cette adjudication, parce que l’on imaginait que l’adjudicataire était l’homme de paille d’Allemands. J’ai fait une enquête qui a duré plus de deux mois. Je me suis fait fournir par l’adjudicataire une multitude de documents, que d’ordinaire on ne réclame pas ; je lui ai demandé des justifications sur sa situation de fortune, sur la constitution de sa société. Je n’ai approuvé l’adjudication que lorsque j’ai eu en mains les titres notariés et les documents établissant d’une façon péremptoire que la maison dont il s’agissait était bien française.
Vous voyez comme une enquête de ce genre est délicate et peut demander de temps.
M. BENAZET. – Je connais le fait auquel vous faites allusion, Monsieur le sous-secrétaire d’État ; je n’ignorais pas vos efforts patriotiques et les résultats que vous aviez obtenus.

Le mystère de la Grande-Palud

Une révélation sensationnelle. – M. Bossard, l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud, a vu le cadavre de M. Cadiou le 18 janvier, – D’après lui le corps a été enterré le 31 décembre.

La Dépêche de Brest a publié jeudi un récit sensationnel dont voici le résumé :
M. Bossard a fait les déclarations suivantes :
Le 31 décembre, vers 4 h. 2 se rendant de St-Divy à l’usine, il vit des traces de pas dans la neige qui l’amenèrent à l’extrémité du chemin creux où a été trouvé le cadavre.
Il vit là un petit espace où il n’y avait pas de neige et constata que la terre avait été fraîchement remuée.
Il ne poussa pas plus loin ses investigations, d’autant plus qu’il ne savait pas encore la disparition de M. Cadiou.
Le 17 janvier, comme avec l’inspecteur de police Le Mez [Lemez], il faisait des recherches dans le bois, il fut pris à la gorge par une odeur nauséabonde de chair en putréfaction. L’inspecteur Lemez ne s’était aperçu de rien, et Bossard ne lui parla pas de l’odeur qu’il sentait.
Mais il revint seul le lendemain au même endroit et aperçut la partie postérieure d’une tête humaine à fleur de terre. Il recouvrit cette tête de gazon et prit éperdument la fuite. Dès lors sa conviction fut faite : son patron avait été tué le 30 décembre et enterré soit immédiatement, soit la nuit suivante : alors il fut persuadé que Pierre, dont l’attitude lui avait paru suspecte depuis quelque temps, était l’assassin.
A la suite de ses déclarations, Bossard a été arrêté et écroué au Bouguen, sous inculpation de recel de cadavre et de complicité d’assassinat.

9 mai 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU

On sait que M. Cloarec, député du Finistère, a été entendu mardi par le juge d’instruction de Brest. L’Ouest-Éclair a donné de la déposition de M. Cloarec et de sa confrontation avec M. Pierre, un compte-rendu quelque peu tendancieux.
Voici le compte-rendu qui a été adressé au Matin par son correspondant particulier à Brest et qui met exactement les choses au point :
M. Cloarec, député de Morlaix, a été entendu mardi matin, de dix heures à midi, par M. Bidard de La Noë, juge d’instruction. Le magistrat a demandé à M. Cloarec quel avait été son rôle dans la création de l’usine de la Grand’Palud. On sait que cet établissement fut fondé au début de 1907 par M.
Legrand, ancien maire de Landerneau, commandité par MM. Peter et Temming, de Buhl (Alsace). Un ingénieur allemand, M. Greiss, fut chargé de la direction de l’usine.
M. Cloarec répondit en substance :
– M. Legrand connaissait mon long passé d’avoué et c’est en cette qualité qu’il me demanda mon avis au sujet de la rédaction du traité qui devait être signé avec la maison Peters et Temming.
« Je me rendis sur sa prière à Colmar où je vis le conseil de la maison Peters et Temming et nous tombâmes d’accord sur les clauses du contrat. Dans toute cette affaire, j’ai agi, vous le voyez, non en qualité de député, mais d’avocat.
« Plus tard M. Legrand, qui avait eu des difficultés avec l’administration de la guerre, manifesta le désir de céder son usine. Il m’en parla, me pria de lui trouver un acquéreur. Je savais qu’à ce moment mon ami Cadiou, ancien avoué à Morlaix, cherchait un placement pour ses capitaux. Désireux de lui rendre service, je le mis en rapports avec M. Legrand. L’affaire fut conclue, mais en dehors de moi. Je n’y ai été mêlé en quoi que ce soit. Je n’ai jamais été actionnaire de cette société,
« Enfin, plusieurs mois après l’achat de la Grand’Palud par M. Cadiou le bruit le répandit en Bretagne que cette usine de blanchiment de coton marchait avec des capitaux allemands. Le ministre de la guerre en fut informé. Cadiou vint alors me trouver. Il me fit part de ses ennuis, me remit toutes les pièces de l’acte constitutif de la société prouvant que les actionnaires étaient bien Français, ainsi qu’un reçu de M. Temming, attestant qu’il avait été complètement désintéressé, et me pria de transmettre ce dossier à M. Sarraut, alors sous-secrétaire d’État à la guerre.
M. Sarraut ouvrit une enquête et le 8 février 1910, interpellé à la Chambre sur l’usine de la Grand’Palud, il répondit, documents en main, que cet établissement était entièrement français. »
Ce récit terminé, M. Cloarec fit connaître les circonstances qui l’appelèrent, après la disparition de M. Cadiou, à s’occuper de cette affaire. Le 1er janvier dernier, se trouvant à Paris, il fut informé par Mme Cadiou que son mari, qui devait rentrer de Landerneau le 31 décembre au plus tard, n’avait pas donné de ses nouvelles. Pierre, auquel elle avait télégraphié, répondait : « Je n’ai pas vu M. Cadiou depuis le 29. » Mme Cadiou, en proie à la plus vive émotion dit alors à M. Cloarec : « Louis, vous le savez, avait beaucoup d’ennemis ; il a certainement été victime d’un guet-apens ; faites le nécessaire, je vous prie ; pressez la police. »
Le député de Morlaix se rendit aussitôt auprès de M. Sébille, contrôleur général des recherches, puis télégraphia au secrétaire de la mairie de Landerneau, M. Troadec, pour lui demander si M. Cadiou avait quitté Landerneau en apportant des bagages ou si ses valises avaient été laissées chez lui. Le secrétaire de la mairie répondit :
« Cadiou parti Morlaix. mardi dernier, avec colis. »
Or il y avait là une erreur. L’agent de police de Landerneau, envoyé par M. Troadec le premier jour de l’an, avait posé sur un ton détaché la question à un homme d’équipe, lequel avait répondu sans contrôler le fait ; mais en réalité, le chef de gare, questionné plus tard, déclara qu’il ne se rappelait pas avoir délivré, au jour indiqué, un billet pour Morlaix à M. Cadiou, et qu’au demeurant aucun colis n’avait été enregistré pour lui.
Là se borna le rôle de M. Cloarec. Mais la politique s’en mêla et certains journaux de Rennes et de Morlaix menèrent une vive campagne contre le député de Morlaix.
-Plusieurs journaux ont dit, demanda M. Bidard de la Noë, que M. Cadiou logeait chez vous pendant votre absence ; ils ont ajouté que c’est dans votre propriété de Ploujean qu’il a changé de vêtements. Est-ce vrai ?
– C’est impossible répondit M, Cloarec. M. Cadiou n’est jamais venu chez moi quand je n’y étais pas. Vous pouvez d’ailleurs le demandera ma bonne, qui, contrairement à ce que l’on a dit, ne s’est jamais absentée.
– Quelle est votre opinion sur les dépositions des témoins de Morlaix et de St-Pol-do-Léon ?
– Qu’ils sont tous de très bonne foi, mais qu’ils se trompent de date.
– Connaissez-vous l’ingénieur Pierre ?
– Non, je ne lui ai jamais adressé la parole et j’ai été très étonné de voir qu’il me mettait en cause dans la lettre qu’il a envoyée au Matin. Je vous prie même, monsieur le juge, de vouloir bien me confronter avec l’ingénieur et de lui demander la justification des accusations qu’il a portées contre moi.
– Vous aurez satisfaction, répondit M. Bidard de la Noë, mais voulez-vous me dire si M Cadiou savait que c’était son ingénieur qui avait dénoncé la fraude d’Angoulême ?
« Je dois ajouter poursuivit le juge, que M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres, que je viens d’interroger, a constaté qu’une partie des faits allégués par l’ingénieur Pierre étaient exacts.
– J’ignore l’affaire d’Angoulême, mais je sais que. M. Cadiou se prétendait complètement innocent des faits qu’on lui reprochait. En décembre, lorsqu’il s’est vu écarté de l’adjudication des cotons à fournir aux poudreries, il vint me trouver et me pria de faire ouvrir une enquête, par le ministère, sur les dénonciations dont il était l’objet et dont, il ignorait l’auteur. J’ai vu M. Maginot ; je lui ai exposé le désir de M. Cadiou, et le sous-secrétaire d’État à la guerre me promit de faire informer par M. Vieille, inventeur de la poudre B. Lorsque j’appris cette nouvelle à M. Cadiou, il se montra enchanté et me dit :
– Je vais donc pouvoir me laver des accusations mensongères que l’on a formulées contre moi et connaître mes diffamateurs !
« M Cadiou, vous le voyez, ajouta M. Cloarec, ignorait donc à ce moment qu’il avait été dénoncé par son employé. »

Pierre reconnaît la bonne foi de M. Cloarec
Après avoir exposé à M. Cloarec les contradictions qui existaient entre les protestations de parfaite bonne foi faites par M Cadiou peu de jours avant sa mort et les résultats de l’enquête de M. Barral, le juge d’instruction fit appeler Pierre.
L’ingénieur entra, accompagné de Me Feillard, son avocat.
– Vous avez écrit, une lettre au Matin, lui dit M. Bidard de la Noë, lettre dans laquelle vous mettiez en cause le député de Morlaix. Connaissez-vous M. Cloarec ?
– Je ne lui ai jamais parlé et n’ai jamais eu l’occasion de correspondre avec lui.
– L’avez-vous vu à la grand’Palud ?
– Jamais.
– Vous sembliez cependant, dans cette, lettre que voici, accuser M. Cloarec d’avoir touché des pots-de-vin.
Est-ce bien lui que vous vouliez désigner ?
– Pas du tout. Dans cette lettre qui concernait l’affaire du wagon d’Angoulême, si j’ai cité le nom du député de Morlaix, c’est que je savais qu’il était le conseil de M. Cadiou et qu’à différentes reprises il lui avait rendu des services.
– Mais j’ignorais tout de cette affaire, intervient M. Cloarec ; pourquoi y avez-vous mêlé mon nom ? C’est une infamie !
– Je reconnais, répond Pierre en baissant la tête, que c’est à tort que j’ai cité votre nom dans cette affaire. Vous n’y étiez pour rien.
L’honorable député de Morlaix, qui jouit au Parlement, de l’estime et de la sympathie de tous, n’en demanda pas plus. Sa bonne foi étant entièrement reconnue, il n’insista pas et Pierre fut reconduit à la prison.

16 mai 1914 – p. 2

A propos de l’affaire Cadiou

M. Cloarec, député du Finistère, nous adresse la lettre suivante :
Paris, le 13 mai 1914.
Monsieur le Rédacteur,
Les journaux de mauvaise foi qui ont fait depuis trois mois une campagne d’infamies et de mensonges continuent à larder la vérité ; j’avais la ferme intention de ne plus répondre car mes amis me connaissent depuis longtemps et savent que toutes les attaques dirigées contre moi ne reposant sur aucune base. Jamais une preuve n’a été apportée contre mon honorabilité, ni ma probité.
La Résistance, continuant les insinuations malveillantes reproduit un article de l’Ouest-Éclair volontairement inexact et méchant ainsi conçu :
« L’ingénieur rappelle que M. Cloarec touchait à l’usine de la Grande-Palud des annuités de 5.000 francs qui représentaient ses honoraires d’avocat-conseil. »
Cette insinuation est une pure invention et a été ajoutée méchamment au compte-rendu de la confrontation entre Pierre et moi.
A la sortie de l’Instruction, Me Feillard a remis aux journalistes la déposition entière et exacte de Pierre, et je mets au défi qui que ce soit, de trouver dans le procès-verbal de notre confrontation une seule allusion à cette allégation.
Un seul journal à reproduit la physionomie de notre entretien, c’est le matin. Les autres journaux réactionnaires, ont, comme toujours, donné cours à leur imagination, peu soucieuse de la vérité et dont le but est trop visible : ; atteindre et essayer d’abattre un ennemi ; leur rage est d’autant plus grande qu’ils n’ont pu y réussir.
J’ai l’estime et la confiance de mes amis je ne convaincrai pas des adversaires dont l’arrogance n’a d’égale que leur obséquiosité à me demander des services.
Donc inutile de continuer une polémique avec des gens qui nient la lumière du jour.
Veuillez agréer, etc.
E. CLOAREC

30 mai 1914 – p. 2

Le crime de Grande-Palud
Mme Cadiou défend la mémoire de son mari

On lit dans le Petit Parisien :
Paris, 22 Mai.
Avec une dignité à laquelle il sied de rendre hommage, Mme Cadiou jusqu’à présent avait gardé le silence. Et la discrétion, en ces jours si douloureux que la jeune femme a vécus, est plus qu’une qualité c’est presque une vertu.
Mais aujourd’hui que l’instruction est près d’être close et que son avocat a reçu communication du dossier, Mme Cadiou rompt le silence qu’elle s’était imposé. Elle parle. Oh ! non pour attaquer ni pour accuser. Ce n’est point l’heure. Elle parle, mais pour défendre la mémoire de celui qui n’est plus et qui lui est toujours si cher.
Mais, qui pourrait croire que dans cette jeune femme qui est là devant nous, cette jeune femme aux traits si délicats et si fins, et dont les yeux sont si clairs et si doux, il y ait tant de volonté et d’énergie V
Elle est si pâle sous ses vêtements de deuil, elle est si menue, si frêle et paraît si débile, si faible !
Mais non, regardez : ses yeux brillent et s’animent ; écoutez : sa voix ne tremble pas. Elle parle avec force : c’est le devoir qui lui dicte ses paroles :
– Je m’étais fait une règle jusqu’à ce jour, nous dit Mme Cadiou, de ne rien communiquer à la presse – et les plus extravagantes indiscrétions de la défense n’ont pu me faire départir de cette attitude – tant que mon avocat, tenu à l’écart de l’instruction, n’a pu voir le dossier. Aujourd’hui, Me Léon Feys [Fleys] a vu la procédure. Il rapporte de Brest une impression très nette et, sur un point du moins, je me reconnais le droit de vous dire quelle est cette impression.
Je tiens à laver la mémoire de mon mari des accusations que M. Pierre à portées contre lui. Je procède par ordre :
On a dit, en premier lieu, que mon mari n’était à l’usine de la Grande-Palud que l’homme de paille d’une maison allemande. Les faits protestent contre une pareille interprétation.
Lorsqu’au mois de janvier 1909. Avec une centaine de mille francs versés par lui ou les membres de sa famille, M. Cadiou a acquis de M. Legrand l’usine de la Grande-Palud.il n’a évidemment pas pu rembourser intégralement la maison allemande qui en était propriétaire. Il est resté, pour une somme considérable, le débiteur de cette maison. Mais il s’est réservé le droit de la rembourser en cinq ans. Et, effectivement, il l’a remboursée en cinq ans. A-t-on jamais vu un homme de paille se débarrasser ainsi de gens dont il n’est que le préposé ? La vérité est que M. Cadiou a fait d’une maison allemande une maison française. Il on est vraiment bien récompensé…

L’affaire des « fraudes »
Je continue. La grosse accusation portée contre mon mari est d’avoir livré sa meilleure marchandise a l’industrie privée, en réservant le rebut pour l’État.
C’est absurde ! car il suffit de vous dire que la fourniture faite à l’industrie privée ne représentait pas un vingtième du chiffre d’affaires de la Grande-Palud. Mais ce n’est pas seulement absurde : c’est formellement démenti par le général Gaudin qui, à une question précise qui lui a été posée sur ce point, a formellement répondu que les livraisons de M. Cadiou avaient toujours été conformes aux exigences de l’Administration, sans quoi, d’ailleurs, elles auraient été refusées.
Qu’a donc fourni M. Pierre à l’appui de son accusation ? Seulement deux lettres émanées, je crois, de la poudrerie d’Angoulême.
Dans ces lettres, on fait observer à M. Cadiou qu’on a trouvé dans un ballot de coton deux bois d’allumettes, d’ailleurs sans phosphore ; qui pourrait sérieusement imputer à M. Cadiou personnellement cette petite négligence ? Qui en est le véritable coupable ? N’est-ce pas exclusivement l’ingénieur technique ?
Reste l’imputation précise contre mon mari de s’être fait payer un wagon d’abord expédié à la poudrerie d’Angoulême, pour le compte de M. Postel, et déjà payé à ce M. Postel. Le fait matériel est exact. Mais il résulte du dossier que le ministère de la guerre ne semble pas avoir cru à une fraude : il a demandé à M. Cadiou des explications que celui-ci a données. C’est M. Cadiou qui a sollicité une enquête, et cette enquête allait avoir lieu quand il est mort.
Il n’y a donc jamais eu d’instruction contradictoire ; jamais l’accusateur n’a été invité à préciser ses accusations devant l’accusé. La disparition de M. Cadiou est arrivée bien à point pour éviter à M. Pierre l’ennui de prendre à front découvert la responsabilité de son accusation.
Laissez-moi vous dire, enfin, que si M. Cadiou a été rayé de la liste dos fournisseurs de la Guerre, au mois de décembre 1913, c’est uniquement parce qu’il n’avait pas apporté à son matériel certaines modifications demandées par l’administration. Cette exclusion ne devait être que temporaire, M. l’inspecteur général Barral l’a déclaré.
Qu’y avait-il en tout cela qui pût froisser le patriotisme de Pierre au point d’en taire un délateur honteux – et prudent ? Je ne le vois pas.
Je vois seulement une chose, c’est que quelques mois après avoir dénoncé mon mari, ce même M. Pierre entrait en relation avec M. Legrand qui, lui, fut, bien avant que mon mari l’eût acquise, le préposé de la maison Temming, à la tête de l’usine de la Grande-Palud. Je ne le dis que parce que M. Legrand en a convenu loyalement lui-même. Cela, M. Pierre le savait, n’est-ce pas ? Et cela ne l’empêche pas, au mois de décembre 1913, de se mettre en relation avec M. Legrand et de lui engager ses services. Quelle logique !
A ce propos, permettez-moi de relever une erreur qui s’est glissée dans un des derniers numéros du Petit Parisien. Votre correspondant a dit, je crois, qu’au moment de la disparition de mon mari, M. Cadiou et M. Pierre avaient, d’un commun accord, résilié leur contrat. C’est absolument inexact. Je sais que mon mari, qui soupçonnait, sans en être sûr, les relations de M. Pierre, songeait à ne plus renouveler son contrat. Mais rien n’indique qu’il ait entendu lui donner la liberté d’engager ses services à un concurrent immédiat et voisin.
Une clause du contrat stipulait que, pendant quinze ans après son expiration, Pierre ne pourrait s’engager dans aucune entreprise similaire. Je suis convaincue que mon mari n’a jamais renoncé à se prévaloir de ce droit qu’il tenait de cette clause. La disparition de M. Cadiou, ici encore, est intervenue très opportunément pour M. Pierre.
Voilà, monsieur, ce qui éclaterait au grand jour de la cour d’assises. C’est vous dire que je tiens à voir ce grand jour se lever. J’ai su que Me Feillard le désirait aussi. Puisque nous le désirons tous, j’espère qu’aucune intervention ne viendra contrecarrer ce désir commun.
Ainsi parla Mme Cadiou. Elle parla sans haine, sans colère, comme aussi sans faiblesse.

M. Pierre en liberté provisoire
Dans la soirée de lundi. M. Pierre a été mis en liberté provisoire.
On ne sait pas encore s’il bénéficiera d’un non-lieu ou s’il sera renvoyé devant les assises.
C’est son désir et aussi celui de la partie civile qui, comme lui, demande un débat public.
L’usine de la Grande-Palud sera mise en vente le 6 juillet prochain, en l’étude de Me Henri Robert, notaire à Landerneau. La mise à prix est de 200.000 fr.
On compte déjà une dizaine d’acquéreurs éventuels.

6 juin 1914 – p. 1 et 2

Le Mystère de la Grande-Palud
Le rapport de l’expert armurier
La balle qui tua M. Cadiou s’adaptait au revolver de Pierre

La Dépêche, dans son numéro du vendredi 5 juin, reproduit le télégramme suivant adressé au Petit Parisien par son correspondant de St-Étienne :
Conformément à sa promisse, M. Grivollat [Grivolat], conservateur des musées de St-Étienne, et expert nommé par le juge d’instruction de Brest, pour expertiser la balle qui tua M. Cadiou, a bien voulu me recevoir pour me confier en substance, les conclusions du rapport qu’il a rédigé sur cette passionnante et mystérieuse affaire.
– A l’heure actuelle, m’a dit M. Grivollat [Grivolat], mon rapport doit-être entre les mains de M. le juge, d’instruction de Brest, je puis donc aujourd’hui vous résumer mes conclusions.
Tout d’abord, et quoique le directeur de la Cartoucherie française à Paris n’ait pas pu se prononcer sur l’identification de la cartouche velo-dog soumise par moi à son examen la semaine dernière, je vous déclare que cette cartouche a été prise dans une boîte complète de 25 cartouches déposées à l’instruction par l’armurier Marie, de Landerneau, et que cet armurier a certifiées conformes aux cartouches velo-dog vendues par lui à M. Pierre, en mai 1913.
La boîte qui la contenait était revêtue de l’étiquette bleue de la cartoucherie française ; donc pas d’erreur de ce côté, d’autant plus que j’avais d’autres moyens d’identification de cette cartouche, quand bien même elle n’aurait pas été extraite de la boîte portant la marque de la maison où elle fut fabriquée.
Ce qui m’importait de connaître et ce que j’ai vainement sollicité du directeur de la Cartoucherie française, c’est la production d’un petit cercle à l’extrémité du dé de blindage, cercle ou plutôt imperfection produite par l’outil au moment de l’emboutissage du dé.

Troublantes constatations
Or, la balle meurtrière de M. Cadiou porte également ce cercle, et elle provient de la Cartoucherie française : j’en fais la démonstration dans mon rapport.
Donc, la balle du crime et la balle de comparaison sortent de la même fabrique : la cartouche française ; et toutes deux présentent la même particularité : le cercle produit à l’emboutissage.
Ce qui explique, en outre, mes autres conclusions c’est que cette balle ne peut pas être confondue avec d’autres balles de fabrication analogue, et cela je le prouve par des chiffres des mensurations exactes et le caractère distinctif des cartouches de chaque fabrication.
Cette, balle à blindage de cuivre rouge ne peut pas être confondue non plus avec des balles de pistolets automatiques du calibre de 6 millimètres 35, parce que ces projectiles sont à blindage de cuivre jaune ou de laiton, et que, de plus, elles ne peuvent entrer dans un revolver velo-dog de six millimètres.
Le crime n’a pu être commis qu’avec un revolver velo-dog et non par le moyen d’un autre genre de revolver ou de pistolet, parce qu’il n’y a que les velo-dog dont le barillet soit assez long pour tirer cette munition longue de 35 millimètres, douille et balle comprises.

La question des rayures
On a voulu trouver dans la différence des cinq rayures du revolver velo-dog, remis par l’armurier Marie à l’instruction et certifié conforme à celui que cet armurier a vendu à Pierre, la preuve de l’innocence de l’ingénieur, parce que la balle meurtrière de M. Cadiou porte la trace de 4 rayures seulement.
Mais il résulte de mon expertise, et notamment des renseignements fournis par le fabricant belge, M. de Bouyxtet, que, le plus généralement, ses velo-dog sont à quatre rayures, quoique quelquefois aussi à cinq, ce qui explique parfaitement que M. Marie, l’armurier, tout en certifiant les deux armes semblables, ignorait les détails intérieurs de l’âme des revolvers qu’il vendait.
Cette constatation des quatre rayures de la balle, jointe à la déclaration de M. Bouyxtet constitue, au contraire, une présomption en faveur de l’inculpation, présomption d’autant plus forte que la plupart des fabricants de revolver velo-dog – français, belges et, espagnols – font leurs armes à cinq et six rayures, et que la manière des quatre rayures est l’exception dans cette fabrication et semble plutôt être employée plus particulièrement par le fabricant belge, M. de Bouyxtet.
M. Grivollat [Grivolat] interrompt ici ses explications pour justifier, modèles d’armes et de munitions en main, le bien fondé des assertions qui figurent dans son rapport. Puis, revenant à ce dernier :

Conclusions
– En résumé, et pour conclure, me dit l’honorable expert, il s’agissait pour moi de démontrer :
1° Que la balle meurtrière de M. Cadiou est bien réellement une balle velo-dog de la Cartoucherie française ;
2° Que cette balle est eu tous points conforme à celle vendue par l’armurier Marie à l’ingénieur Pierre ;
3° Que cette balle ne peut être confondue avec d’autres projectiles de fabrication analogue, et encore moins avec des balles de pistolets automatiques Webley, Browning, Sterp, etc., du calibre de 6 millimètres 35 ;
4° Que le crime a été commis à l’aide d’un revolver velo-dog et non au moyen d’un autre genre de revolver ou pistolet ;
5° Que, d’après la déclaration du fabricant de Bouyxtet, il résulte que ses velo-dogs sont le plus ordinairement à quatre rayures, et que la concordance des quatre rayures relevées sur la balle du crime pourrait parfaitement provenir d’un velo-dog de la fabrication de cet armurier, attendu que la plupart des autres fabricants rayent leurs velo-dogs à cinq et à six rayures ;
6° Que la particularité signalée à l’extrémité du dé de blindage de la balle Cadiou concorde parfaitement aussi avec la même particularité relevée sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que cet armurier a certifiées conformes à celles vendues par lui à l’inculpé Pierre, en mal 1913.
C’est après avoir pris note de ces importantes conclusions, qui ne constituent qu’un résumé succinct de celles de son rapport, que j’ai quitté M. Grivollat [Grivolat]. Et le sourire particulier avec lequel il me reconduisit semblait, dire : « M. Bidard de la Noë, le juge d’instruction de Brest, a pu trouver long le temps que j’ai mis à me prononcer ; mais il se rendra certainement compte, aujourd’hui, qu’on ne saurait mettre trop de temps à une étude aussi ardue et aussi complexe, de laquelle peut dépendre la manifestation de la vérité. »

D’autre part, M. Grivollat [Grivolat] a fait au correspondant de l’agence l’Information les déclarations suivantes :
Si je n’apporte une des présomptions de nature à impressionner diversement les jurés, c’est que j’ai manqué d’éléments pour faire la preuve. Dans les affaires de Bezons, docteur Brengues, Chiapale et autres, il m’avait été possible de me prononcer nettement, de faire la preuve, j’insiste sur le mot.
Tel n’est pas le cas dans cette troublante affaire Cadiou. Je ne possède pas l’arme du crime, mais seulement la balle meurtrière, qu’il ne m’a même pas été permis de confronter avec un projectile absolument identique tiré par le même pistolet.

20 juin 1914 – p. 2

Le Mystère de la Grande-Palud
Une nouvelle mystification

M. Feillard reçoit quotidiennement des lettres qui prétendent lui révéler les circonstances exactes de la mort de M. Cadiou.
Le Nouvelliste s’est empressé de publier une de ces lettres, signée « Le Goff, ancien ouvrier de la Grande Palud. »
Le Goff contestait les conclusions de l’expert Grivollat [Grivolat] et dirait être en mesure de prouver que M. Cadiou s’était tué le soir du 2 janvier avec un revolver de 6 m/m, acheté en 1913 chez un armurier demeurant place Thiers, à Morlaix.
Pierre interrogé a déclaré qu’effectivement il avait sous ses ordres un ouvrier nommé Le Goff qui aurait quitté l’usine il y a 18 mois environ.
Il ne croit pas que la lettre reçue par M. Feillard émane de ce Le Goff.
« Elle est trop bien écrite » dit-il.
Les armuriers de Morlaix ont déclaré qu’ils n’avaient jamais vendu de revolver à M. Cadiou.
D’autre part, le signataire ne donnait pas son adresse. Il se contentait de recommander de lui écrire poste restante à Rouen.
Il est évident que la lettre en question ne peut être que l’œuvre d’un fumiste. Le Nouvelliste, qui a déjà publié tant de nouvelles sensationnelles aussi dignes de foi, aurait dû se méfier.

L’enquête continue
En vue de la comparution éventuelle de l’ingénieur Pierre devant les assises, le parquet avait décidé de faire procéder à une reconstitution photographique des allées et venues de M. Cadiou à l’usine de la Grande-Palud, le matin du 30 décembre.
Les anciens ouvriers de l’usine ont été priés de dire quelle place ils occupaient lorsque le 30 décembre 1913 ils virent M. Cadiou pour la dernière fois. On demanda à ces ouvriers de se placer aux endroits exacts où ils se trouvaient ce jour-là.
Le fermier Bonnefoy, de la Grande Palud, qui s’était mis à la disposition du Parquet, occupa les différentes places où s’était tenu M. Cadiou, au dire des témoins. Les scènes ainsi obtenues furent photographiées par un photographe de la sûreté générale venu exprès de Paris, sous le contrôle d’un commissaire spécial de Paris également, M. Haverna, directeur du service photographique au ministère de l’Intérieur.
Un sous-ingénieur des Pont-et-chaussée de Brest, M. de Goulherze, qui aura à dresser un état des lieux, mesura les distances séparant les divers points devant figurer sur le plan et représentant, les endroits occupés par l’ancien usinier et par les témoins.
L’ingénieur avait été convoqué, ainsi que son défenseur, M. Feillard.
Dans la matinée, trois anciens ouvriers de l’usine de la Grande-Palud ont été successivement entendus. Le premier, M. Guyader, prit place au batteur où il était employé et d’où il vit, suivant sa déclaration, M. Cadiou entrer vers 8 h. 30 à l’usine. Des photographies furent prises, puis un autre ouvrier M. Thénénan Léoquet fut appelé, ainsi que M. Broudin, de Pencran, et le fermier Bonnefoy.
Les opérations judiciaires ont continué toute l’après-midi et dans la soirée. Reprises vers deux heures et demie, elles ne se sont terminées qu’à 7 heures moins le quart. Elle se sont poursuivies tant à l’usine que dans les bois de la Grande-Palud.
Successivement, on a entendu le contremaître Bignard, le chauffeur Dollon [Dolou], l’ouvrier Kervistin [Kervestin] et la femme Hémery, de Landerneau. Les trois premiers ont maintenu leurs déclarations antérieures.
La femme Hémery, de son côté, a continué à prétendre qu’elle avait rencontré le 30 décembre dans les bois de la Grande Palud, MM. Pierre et Cadiou ensemble, vers 3 heures et demie du soir.

Un nouveau témoignage
M. Bonnefoy, conseiller municipal à Landerneau, frère du fermier de la Grande-Palud, a déclaré avoir vu M. Cadiou le 30 décembre, à 10 h. 1/2, sur les quais de Landerneau.
Il était vêtu, dit le témoin, d’un costume cycliste et paraissait très préoccupé.
La justice a pris note de l’affirmation de M. Bonnefoy.

1er novembre 1919 – p. 2

L’Affaire Cadiou

L’affaire Cadiou a commencé lundi devant les assises du Finistère.
La place restreinte dont nous disposons ne nous permet pas de donner le compte rendu des débats.
Nous publierons le jugement dans notre prochain numéro.

(L’Éclaireur du Finistère ne publiera jamais le verdict du procès !)