Excelsior
L’Excelsior est un quotidien illustré français, édité à Paris, qui paraît de 1910 à 1940.
Le journal privilégie au jour le jour l’information par l’illustration photographique ce qui en fait un pionnier du photojournalisme moderne.
Le titre est cédé en 1917 au groupe Le Petit Parisien.
Tirage 1914 : 100 000 exemplaires
1914 : 99 articles dont 3 en première page
1919 : 9 articles dont 2 en première page
De nombreuses photos permettent de visualiser les lieux du crime et d’identifier les protagonistes de l’affaire (Rubrique Archives de presse dans Iconographie).
Source : BnF Gallica
Table des matières
Toggle12 janvier 1914 – p. 7
La disparition de M. Cadiou reste mystérieuse
BREST, 11 janvier (Dépêche de l’Information). – Les recherches entreprises pour retrouver M. Louis Cadiou, administrateur de l’usine de la Grande Palus, n’ont pas encore abouti, mais certains points intéressants ont été éclaircis.
L’affaire importante que M. Cadiou a traitée le 27 décembre est l’achat de l’usine de la Grande Palus, achat conclu en présence de Me Robert, notaire. Le frère du disparu, M. Jean [Jean-Marie] Cadiou, tanneur à Brest, a affirmé que les rapports entre les deux époux n’ont jamais été altérés par des dissentiments graves. Il est inexact qu’une instance en divorce ait été introduite par le mari. Celui-ci avait annoncé qu’il rentrerait à Paris le 31, par l’express du soir. Mme Cadiou l’attendit en vain à la gare Montparnasse, avec ses deux fils, âgés de douze et quatorze ans ; elle s’inquiéta et pria M. Cloarec, député, d’aviser la police.
La preuve est faite que M. Louis Cadiou a passé à Landerneau la nuit du 29 au 30 décembre. Le matin, la femme de ménage trouva le lit défait, la valise bouclée et la couverture de voyage roulée. M. Cadiou était sorti. Il aurait été vu dans un café, dans le courant de la journée ; depuis on a perdu sa trace.
Mme Cadiou pense que son mari, qui avait des ennemis, a été attiré dans un guet-apens et assassiné. Elle a exprimé cet avis à plusieurs reprises. M. Cadiou, frère du disparu, hésite entre l’hypothèse du crime et celle de l’accident. Il fait effectuer des dragages dans la rivière l’Elorne [Elorn], à Landerneau, car il est prouvé que M. Cadiou n’a pas quitté cette ville.
14 janvier 1914 – p. 7
La disparition de M. Cadiou était prévue
L’HYPOTHÈSE D’UNE FUGUE PARAIT LA PLUS VRAISEMBLABLE
BREST, 13 janvier (De notre correspondant particulier, par téléphone). L’enquête sur la disparition de M. Cadiou a établi que le départ du directeur de l’usine de la Grande-Palud était prévu depuis quelque temps. La comptabilité avait été arrêtée par ses soins à la fin du mois de décembre.
Personne dans la région ne croit plus à un suicide ni à un crime.
On s’étonne aussi de la précipitation que Mme Cadiou apporta à croire que son mari avait été assassiné. M. Cadiou devait, en effet, d’après ses dires, rentrer à Paris le 31 décembre. Or, le 1er janvier, Mme Cadiou télégraphiait à la brigade mobile de Rennes pour lui annoncer la disparition de son mari et pour lui faire part de ses soupçons qu’un crime avait pu être commis.
19 janvier 1914 – p. 3
Est-ce une lettre de M. Cadiou ?
BREST, 18 janvier (Dépêche Fournier).
L’adjoint au maire a reçu ce matin une lettre signée Louis Cadiou. Ce dernier qui aux termes de la lettre, se trouverait à Boulogne-sur-Mer, 16, rue des Pipots, s’étonne du bruit fait autour de son nom.
La lettre ayant été montrée à M. Jean [Jean-Marie] Cadiou, frère du disparu, celui-ci a reconnu l’écriture de son frère, mais il conserve des doutes sur sa signature.
27 janvier 1914 – p. 7
LA DISPARITION DE M. CADIOU
BREST, 26 janvier (Dépêche de l’Information).
Le préfet du Finistère, après avoir conféré avec M. Sébille, contrôleur gênerai du service des recherches à la Sûreté générale, a chargé M. Mennessier, commissaire spécial, de procéder à des recherches dans la rivière l’Elorn, afin de retrouver le cadavre de M. Cadiou, administrateur de la Grande-Palud, disparu depuis le 30 décembre dernier.
5 février 1914 – p. 7
37 jours de recherches
On retrouve le cadavre de M. Cadiou
Un ingénieur est arrêté comme auteur de l’assassinat
BREST, 4 février (De notre correspondant particulier, par téléphone). Un coup de théâtre vient de se produire dans l’affaire Cadiou. Le cadavre du directeur de la Grande-Palud a été retrouvé ce matin, et cela dans des conditions telles que le mystère entourant la disparition se fait plus impénétrable que jamais.
On sait que M. Cadiou avait disparu depuis le 29 décembre. Les recherches faites pour le retrouver étaient restées jusqu’ici sans résultat. Or, ce matin, M. Jean [Jean-Marie] Cadiou, entreprenant seul de nouvelles recherches aux environs de l’usine, se trouvait, vers 10 h. 30, dans le bois de M. Macheron [Vacheront], lorsqu’il fut intrigué en voyant de la terre fraîchement remuée. S’approchant, il retourna cette terre avec un bâton. Il découvrit alors un morceau de drap. Il ne tarda pas à se convaincre qu’il se trouvait en présence du cadavre de son malheureux frère. Il se dirigea rapidement vers le moulin, où demeurent l’ingénieur de l’usine, M. Pierre, et le contremaître, M. Picard [Bignard]. Il appela ce dernier et lui dit qu’il venait de retrouver le corps de son frère. Tous deux se portèrent immédiatement vers le lieu où gisait le cadavre. M. Picard [Bignard], enlevant la terre avec ses mains, découvrit le corps. C’était bien M. Louis Cadiou, le directeur de l’usine.
Le corps était placé sur le ventre, dans une fosse de 30 centimètres de profondeur. Il était recouvert d’une légère couche de terre de 10 centimètres d’épaisseur environ. Cet endroit se trouvait dans un petit sentier au bord du canal amenant l’eau au moulin, à 800 mètres environ de l’usine.
Le cadavre une fois reconnu, M. Jean [Jean-Marie] Cadiou alla prévenir les autorités. A 3 heures arrivaient sur les lieux les magistrats du parquet de Brest : MM. Guillard, procureur ; Delanoë [Bidart de la Noë], juge d’instruction, et Rousseau, médecin légiste. Aussitôt commença l’exhumation du cadavre.
Le corps, placé sur une civière et recouvert d’un drap, fut transporté à l’usine, où le docteur Rousseau procéda à l’autopsie. Au côté gauche apparut une profonde et large blessure occasionnée par un instrument tranchant. L’artère carotide avait été sectionnée. La victime avait également reçu un coup de massue derrière la tête.
C’est sans doute ce coup qui fut porté le premier, soit à l’aide d’une faucille, soit avec un gros couteau de cuisine.
L’autopsie a pris fin à 5 h. 30. Le corps a alors été placé dans un cercueil provisoire.
Le parquet de Brest a fait mettre ce soir en état d’arrestation M. Louis Pierre, âgé de trente et un ans, ancien élève de l’École centrale, ingénieur de l’usine de la Grande-Palud, soupçonné d’être l’auteur de l’assassinat de M. Louis Cadiou.
M. Louis Pierre proteste de son innocence ; il a été néanmoins écroué.
A signaler ce détail. Une cartomancienne de Nancy consultée par Mme Cadiou, la veuve de la victime, avait indiqué d’une façon précise l’endroit où était enterré le cadavre : « à 400 mètres du moulin, à droite de ce moulin, à côté d’un bouquet d’arbres, au bord d’un bois. ». Le cadavre était bien enterré à l’endroit désigné par la cartomancienne. On avouera que c’est plus que bizarre.
6 février 1914 – p. 7
Le mystère de la Grande-Palud
L’INGÉNIEUR PIERRE PROTESTE AVEC ÉNERGIE contre l’accusation d’avoir assassiné son directeur
BREST, 5 février (De notre correspondant particulier, par téléphone). Lorsque les magistrats de Brest, arrivés à l’endroit où avait été enterré le cadavre de M. Cadiou, en ordonnèrent l’exhumation, l’ingénieur de l’usine, M. Louis Pierre, s’offrit pour la funèbre besogne. A un certain moment, une ronce gênant ses mouvements, il la coupa avec un couteau de vigneron à lame recourbée. Ce geste avait retenu l’attention de M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, d’autant plus que l’affreuse blessure relevée sur la gorge de la victime avait été faite avec un instrument en forme de serpe. Un peu plus tard, M. Menessier [Mennessier], trouvant dans une remise de l’usine une pioche à laquelle adhéraient encore des cheveux, vit ses soupçons singulièrement renforcés, et, après en avoir conféré avec le procureur de la République, il ordonna immédiatement la saisie du couteau trouvé entre les mains de l’ingénieur Pierre. C’était, pourrait-on dire, la première présomption relevée officiellement contre celui-ci.
Étant soumis, dans la soirée, à un interrogatoire long et serré, M. Pierre ne parut pas autrement surpris. Sans doute l’avait-il prévu depuis quelque temps. Avec énergie, mais sans la moindre émotion, il protesta contre l’accusation dressée contre lui, affirmant qu’il n’avait pas revu M. Cadiou depuis le 29 décembre.
Il est à noter que sur ce point M. Pierre est en contradiction formelle avec plusieurs témoins, notamment Mme Léost, la femme de ménage de M. Cadiou, et M. Bignard, contremaître à l’usine de la Grande Palud, qui indiquent tous deux la date du 30 décembre comme étant celle à laquelle M. Cadiou est venu pour la dernière fois à l’usine.
C’est à l’issue de cet interrogatoire qu’un mandat de dépôt fut signifié à M. Pierre.
Cet après-midi, une perquisition a été opérée au domicile de l’ingénieur. Diverses pièces ont été saisies. Mais il ne semble pas que ce soit ces documents qui nous réservent une pleine lumière.
Les magistrats ont ensuite procédé à un nouvel interrogatoire du coupable présumé. Celui-ci s’est défendu très énergiquement, et peut-être avec plus d’ardeur qu’hier.
Dans la soirée, il a été mené à Landerneau, et de là conduit sous bonne escorte à Brest, où il a été écroué à la prison du Bouguen.
Voici, dans l’enquête judiciaire, trois points qui paraissent être mis en relief comme formant des présomptions sérieuses contre l’ingénieur :
1° M. Pierre affirme qu’il ne vit pas son patron le 30 décembre. Or, neuf témoins assurent que c’est ce jour-là que l’ingénieur partit avec lui de l’usine pour remonter du moulin vers l’endroit où le cadavre a été découvert ;
2° Les membres du Parquet ont recueilli des témoignages précis de gens qui, justement, le 30, virent MM. Cadiou et Pierre sortir ensemble de l’usine, puis se diriger vers le port [pont]. Ces témoins déposent que M. Cadiou, en sortant de l’usine, avait sur son bras un vêtement de toile cirée à capuchon. M. Pierre, d’après leurs déclarations, aurait insisté pour que M. Cadiou mit son capuchon sur sa tête par crainte du vent, disait-il. Les magistrats se demandent s’il y a lieu de voir dans ces insistances un secret désir de l’ingénieur que M. Cadiou ne fût pas reconnu par les gens ;
3° La preuve est faite que M. Pierre s’est rendu seul dans la chambre occupée par M. Cadiou sur le quai de Landerneau le lundi qui suivit la disparition du directeur de la Grande Palud. La veille, plusieurs témoins étaient venus dans l’appartement pour y recueillir quelques papiers susceptibles de donner des indications utiles sur la disparition du directeur de l’usine. Mme Léost, la femme qui s’occupait de la chambre, avait proposé à M. Pierre, lorsqu’il revint seul, de l’accompagner pour l’aider. L’ingénieur avait refusé.
On s’étonne aujourd’hui de sa présence seul dans cette maison. Il n’apparaît pas qu’il avait quelque chose d’utile à y faire, bien qu’il explique cette visite par son grand désir de contribuer à faire la lumière sur cette troublante affaire.
M. Pierre était sourdement accusé par la rumeur publique depuis le jour où disparut M. Cadiou.
Avant de décider son arrestation, les magistrats ont tenté l’impossible pour faire la lumière.
Mais si quelques présomptions étaient réunies contre l’ingénieur, le mobile qui aurait pu le faire agir échappait complètement à leur perspicacité. Une raison que l’on pourrait retenir est celle de divergences qui s’étaient élevées entre MM. Cadiou et Pierre. Il paraît en effet que M. Pierre avait songé sérieusement à succéder à M. Cadiou comme directeur de l’usine. Le contrat qui le liait à M. Cadiou expirait le 1er mars prochain.
En prévision de ce départ, M. Pierre était entré en pourparlers avec M. Legrand, de Landerneau, qui devait fonder à Daoulas une usine concurrente de celle de la Grande Palud. M. Legrand lui avait offert la direction de cet établissement, et M. Pierre devait donner sa réponse définitive le 10 janvier. Or, à cette date, il répondit qu’il n’entendait pas donner suite aux pourparlers.
Parmi les témoins entendus par le Parquet de Brest, signalons Mlle Juzeau, domestique de M. Pierre. Celle-ci, interrogée longuement sur l’attitude de M. Pierre depuis la disparition de M. Cadiou, a répondu très catégoriquement que la vie de son maître était restée normale et qu’il ne paraissait pas le moins du monde préoccupé.
7 février 1914 – p. 1 et 3
COMMENT ON RETROUVA, APRÈS 37 JOURS DE RECHERCHES, LE CADAVRE DE M. CADIOU
On sait qu’on vient de retrouver, aux environs de l’usine de la Grande-Palud, le cadavre de M. Cadiou, le directeur de cette usine. On le cherchait depuis trente-sept jours. C’est le frère de M. Cadiou qui découvrit le corps. A la suite de cette découverte, on a mis en état d’arrestation M. Louis Pierre, ingénieur de l’usine, soupçonné d’être l’auteur de l’assassinat.
La ténébreuse affaire
L’ingénieur Pierre attend sa mise en liberté
RENNES, 6 février (De notre correspondant particulier, par téléphone). Ce matin ont eu lieu, à Landerneau, les obsèques de l’ancien directeur de la Grande-Palud. M. l’abbé Corre, qui fut le camarade de M. Cadiou au collège de Saint-Pol-de-Léon, célébrait la messe d’enterrement, à laquelle assistait une foule nombreuse. A l’issue de la cérémonie, le cercueil a été déposé dans un wagon pour être conduit à Morlaix, où doit avoir lieu l’inhumation.
L’assassin présumé, M. Pierre, continue à ne pas se départir de son calme. Il mange de fort bon appétit. Il déclare à tout propos qu’il pense être relâché. « Car véritablement, dit-il, on ne peut relever contre moi que des coïncidences. »
Au point de vue de sa culpabilité, on n’est guère plus avancé qu’hier. Partisans et adversaires de la culpabilité restent sur leurs positions. Cependant, la police continue ses recherches avec une activité fiévreuse. Aucun fait précis susceptible d’étayer la culpabilité de M. Pierre n’a été découvert aujourd’hui.
L’ingénieur, interrogé au sujet de la pioche trouvée chez lui et à laquelle adhéraient des cheveux, a prétendu qu’il s’en était servi il y a quelques jours pour tuer un lapin. Mais alors, il se trouve en contradiction avec sa bonne, Mlle Juzeau, qui, ne parlant pas de la mort d’un lapin, a déclaré qu’il s’en était servi pour enterrer un chat crevé.
La pioche a été emportée à Brest, et les taches rouges qu’elle présente seront examinées par un chimiste, qui dira si elles proviennent de sang humain ou de sang d’un animal. On se préoccupera, d’autre part, de savoir si ce sont des cheveux ou des poils qui adhèrent au plat de l’outil.
LE PASSE DE L’ACCUSE
EVREUX, 6 février (Dépêche particulière d’« Excelsior »). A Branville, petit hameau dépendant de Cauge, habite Mme Iberf, sœur de Louis Pierre. La jeunesse de Louis Pierre s’est passée à Branville ; il était, d’après sa sœur, d’un caractère doux et il n’avait pas le tempérament sombre et taciturne qu’on veut bien lui prêter. Il partit dès l’âge de douze ans à Evreux, où il entra à l’école (Saint-François de Sales. Il se montra bon élève, ni plus ni moins, ne se faisant pas remarquer. Puis il partit à Paris, appelé à faire son service militaire ; réformé, il retourna à l’École centrale, pour en sortir ingénieur. Il revenait de temps en temps dans le pays où il est né, aimé de ceux qu’il avait connus et allant voir son vieux père, actuellement conseiller municipal de Cauge.
8 février 1914 – p. 3
LE CRIME DE LA GRANDE-PALUD
A de nouvelles charges, M. Pierre répond par d’aussi énergiques dénégations
BREST, 7 février (De notre correspondant particulier, par téléphone). On sait que la principale charge relevée contre M. Pierre est celle d’avoir été vu, le 30 décembre, dans le bois où fut retrouvé le cadavre de M. Cadiou. Or, l’ingénieur continue à affirmer avec la plus vive énergie que c’était le 29. La date de cette promenade est d’une importance considérable. S’il est prouvé que c’est bien effectivement le 29 et non le 30 que M. Pierre accompagna le directeur de l’usine, on voit mal ce qu’on pourrait retenir contre lui.
Ce matin, un témoignage particulièrement important a été fourni par M. Caroff, qui exploite une minoterie voisine de la Grande-Palud. Cette personne a en effet reçu ce jour-là MM. Cadiou et Pierre, qui venaient lui demander de leur céder un moulin dans lequel ils avaient projeté d’installer des ateliers spéciaux. M. Caroff est certain que c’est bien le 29 décembre qu’il reçut leur visite. En effet, il procédait ce jour-là à une expédition de farine et, grâce à ses livres, il a pu contrôler exactement, ses souvenirs. Il est donc certain que M. Cadiou ne fut pas assassiné le 29, et d’ailleurs, d’autre part, plusieurs ouvriers de l’usine se souviennent parfaitement de l’avoir vu le 30.
Le lendemain matin, M. Cadiou et M. Pierre firent une promenade aux environs de la Grande-Palud. Tout au moins, le contremaitre, M. Bignard, le prétend. Il précise qu’il les vit partir à 11 h. 15, et qu’à 11h. 50, M. Pierre revint seul. L’ingénieur aurait donc disposé seulement de trente-cinq minutes pour commettre son crime. Or, il faut noter que le cadavre a été retrouvé à environ huit cents mètres de l’usine, soit au total seize cents mètres pour l’aller et le retour, dont une partie, d’après le témoignage même de M. Bignard, fut faite à un pas de promenade. De ces trente-cinq minutes, il faut encore déduire le temps qu’aurait dû mettre M. Pierre pour assaillir M. Cadiou, le tuer et l’enterrer. De plus, on peut admettre que M. Pierre, s’il est l’assassin, a dû changer de vêtements, car le coup si violent qui sectionna la carotide amena sûrement un épanchement de sang. A ce propos, il est encore à souligner qu’on n’a pas relevé la moindre trace de sang sur les vêtements que portait ce jour-là l’ingénieur.
M. Pierre aurait-il profite de la nuit pour aller enterrer le cadavre ? Sa domestique affirme que, rentré de l’usine le soir, il ne ressortit que le lendemain matin pour aller directement à son bureau.
Il est une autre charge qui pouvait être capitale et qui est désormais tombée. C’est celle de la pioche « tachée de sang et à laquelle adhéraient encore des cheveux ». Ainsi que nous l’avons dit, cet outil avait été transporté à Brest, M. le docteur Rousseau, médecin légiste, désigne comme expert, l’a examiné aujourd’hui. Il a conclu qu’on se trouvait en présence de taches de rouille et que, de plus, c’étaient des poils de lapin et non des cheveux qui adhéraient au plat de l’outil. Le docteur Rousseau confirme donc ainsi formellement les déclarations produites dès le premier jour par l’accusé.
Cette principale pièce à conviction est donc tout simplement bonne à être renvoyée dans la remise de M. Pierre, d’où on l’avait tirée.
10 février 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
MM. Cadiou et Pierre ne s’entendaient pas
Un témoin l’a affirmé hier ; la journée n’a cependant apporté aucun témoignage décisif contre l’inculpé.
BREST, 9 février (De notre correspondant particulier, par téléphone). Un nouveau témoin vient de surgir dans l’affaire Cadiou. C’est le nommé Jacques Bossard, âgé de vingt-cinq ans, ancien ouvrier de la Grande-Palud, congédié en même temps que les autres ouvriers de l’usine, au moment de la fermeture de celle-ci. Il travaille actuellement au port de Brest, sur les quais. Voici les déclarations qu’il nous a faites :
Le dimanche 28 décembre, vers 9 heures du matin, j’étais aidé chez M. Pierre lui demander s’il pouvait m’employer. J’attendais que l’on m’ouvrît, quand je vis arriver dans la cour un char à bancs conduit par le garçon du moulin. Un homme à l’aspect cadavérique en descendit. Frappé de son extrême pâleur, je l’examinai attentivement. De petite taille, maigre, il était vêtu comme un ouvrier, portait une pèlerine et était coiffé d’une casquette. Il gravit rapidement l’escalier. Il frappa à la porte de M. Pierre. La bonne vint ouvrir et introduisit immédiatement l’inconnu dans la maison, sans lui demander qui il était et ce qu’il voulait. J’attendis quelques instants. Puis je me présentai à mon tour. Je frappai à la porte de la pièce où M. Pierre et l’inconnu étaient enfermés. M. Pierre ouvrit, examina rapidement mon certificat et me congédia. Sur Je moment, je ne pris pas grande attention à cette visite. Mais, depuis la découverte du cadavre de mon patron, certains détails me sont revenus, et je suis persuadé que, si M. Pierre est coupable et s’il a un complice, ce ne peut être que l’homme venu au moulin dimanche 28 décembre. Je n’avais jamais rencontré cet individu auparavant et je ne l’ai pas revu depuis. Qu’est-il venu faire chez M. Pierre ? L’ingénieur ne recevait jamais de visites et n’admettait jamais d’ouvrier chez lui.
Comme on le devine, ces déclarations ont fait grand bruit dans Landerneau et, dès ce matin, M. Paulin, commissaire de police, vint chercher Mlle Juzeau, domestique de M. Pierre, pour m’interroger sur la personnalité de ce mystérieux visiteur.
Tout d’abord, la jeune fille déclara qu’elle ne se souvenait de rien. Cette absence de mémoire fut rapidement interprétée comme favorable à la version de l’ouvrier Bossard. La chose pouvait paraître d’autant plus surprenante que le garçon meunier Le Guen se rappelait parfaitement avoir, à la date indiquée, amené chez l’ingénieur un homme répondant exactement au signalement indiqué par l’ouvrier Bossard. Il précisa qu’il l’avait rencontré sur la route entre Landerneau et l’usine de la Grande-Palud.
Mlle Juzeau finit par se souvenir de la personnalité de son mystérieux visiteur. C’était à l’instant même où les gendarmes venaient de la quitter. Elle courut à leur recherche, et les retrouvant à la gare, elle se hâta de leur indiquer que l’homme dont ils cherchaient le nom était tout simplement son oncle, M. Mazurier, ouvrier menuisier, chez M. Belbéoch, entrepreneur, avenue de la Gare, à Landerneau.
Les gendarmes lui ayant fait observer que le garçon meunier Le Guen affirmait que cet homme était au service de M. Salaün, la jeune fille leva immédiatement leurs doutes en indiquant que son oncle avait effectivement travaillé chez M. Salaün, mais que depuis quelque temps, il était au service de M. Belbéoch. La chose s’expliquait donc le plus naturellement du monde.
Du reste, le signalement fourni de M. Mazurier par Mlle Juzeau correspondait, en effet, avec celui donné par M. Bossard.
Mlle Juzeau expliqua ensuite que son oncle était venu Chez M. Pierre arranger un sommier.
Le complice, « à la face cadavérique », n’était donc qu’un mythe et la charge qui semblait devoir écraser M. Pierre s’est évanouie comme beaucoup d’autres.
Cet après-midi, le juge d’instruction, M. Bidard de La Noë, a entendu M. Legrand, ancien maire de Landerneau, avec lequel M. Pierre, était entré en relations pour prendre prochainement la direction d’une usine concurrente de celle de la Grande-Palud et qu’il devait fonder à Daoulas. Et, comme le magistrat lui demandait son avis sur la culpabilité de M. Pierre, l’ancien maire de Landerneau a déclaré qu’au début de l’affaire il y croyait, mais que depuis, il avait changé d’avis et qu’il croyait maintenant beaucoup plus à l’innocence.
M. Bignard, le contremaître de l’usine, et M. Salliot, entendus entre 5 et 6 heures, ont fait des déclarations identiques à celles qu’ils avaient faites avant leur audition par le juge d’instruction.
D’après la communication que M. Bidard de La Noë a bien voulu faire à la presse à 8 h. 30 du soir, il est à noter que M. Bignard a déclaré que le 30 décembre, un peu avant 11 heures, M. Pierre était sorti de l’usine pour y revenir seulement quelques minutes avant midi. En conséquence, il aurait été absent plus d’une heure et non seulement, trente-cinq minutes, comme M. Bignard l’avait déclaré tout d’abord.
Celui-ci a, en outre, rapporté que M. Pierre aurait, il y a trois ans, dit de M. Cadiou qu’il le f… à l’eau si l’industriel l’obligeait à quitter l’usine.
A 7 heures, M. Pierre, menottes aux mains, a été conduit dans le cabinet de M. Bidard de La Noë, qui l’a interrogé sur l’homme « à la figure cadavérique » qui vint le voir le 28. M. Pierre, toujours très calme, a indiqué, en concordance avec les déclarations de sa bonne, que cet homme était le menuisier Mazurier.
Cet après-midi j’ai pu joindre, dans l’antichambre du juge d’instruction, deux témoins, MM. Bignard, contremaître de la Grande-Palud, et Sailliot, qui fut comptable dans la même usine, qu’il a quittée depuis un an.
J’interroge M. Bignard au sujet de la nouvelle publiée par certains de nos confrères et suivant laquelle le contremaître serait revenu sur ses précédentes déclarations. Il aurait dit notamment qu’il ne savait plus exactement si c’était le 29 ou le 30 qu’il avait vu MM. Cadiou et Pierre se promener ensemble aux environs du bois. M. Bignard proteste avec énergie :
Jamais je ne suis revenu sur mes déclarations antérieures.
J’ai toujours dit et je dis encore qu’il me semblait bien que c’était le 30 décembre que j’avais vu ensemble MM. Cadiou et Pierre. Je savais que MM. Cadiou et Pierre n’étaient pas en très bons termes et qu’il y eut parfois des différends entre eux. Mais à la vérité, je ne sais pas quel rôle M. Pierre a eu dans cette affaire et encore s’il en eut un.
M. Salliot a été appelé par le juge d’instruction à seule fin de dire ce qu’il sait sur îles bons ou mauvais rapports existant entre l’industriel et l’ingénieur.
L’ancien comptable de la Grande-Palud ne semble pas avoir gardé très bon souvenir de M. Pierre, et il nous déclare notamment : « Si j’ai quitté la Grande-Palud, c’est, en somme, à cause, de l’ingénieur. »
Lui aussi déclare que des rapports entre M. Cadiou et M. Pierre étaient plutôt tendus ; « leurs avis différant très souvent ».
M. Salliot, faisant allusion au wagon de marchandises dont il a été question déjà et qui a été payé deux fois à M. Cadiou (M. Cadiou négligea de s’occuper de cet incident, dont on ne parla plus, quand au bout de la première année l’affaire fut dénoncée au ministère de la Guerre) affirme que M. Pierre fut Ile dénonciateur. Cet incident ne fut pas fait pour remettre les deux hommes d’accord et l’ingénieur ne pouvait plus garder l’espoir de rester avec M. Cadiou à l’expiration de son contrat.
En ce qui concerne le drame même de la Grande-Palud, M. Salliot nous avoue qu’il ne sait rien et il ajoute qu’il ne veut préjuger de rien.
Une nouvelle piste.
LANDERNEAU, 9 février (Dépêche Havas).
Les commissaires spéciaux qui sont à Landerneau suivent une nouvelle piste, au sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
Un individu, quelques jours après le crime, a payé une facture de 600 francs à un négociant de Landerneau. Ce dernier l’aurait accusé du crime et le débiteur aurait montré une vive émotion ; sans toutefois se défendre. Cet individu habite près de l’usine et se trouvait dans une situation très gênée.
11 février 1914 – p. 7
LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU
L’accusation contre l’ingénieur devient de plus en plus fragile
Il serait mis en liberté provisoire avant la fin de la semaine
BREST, 10 février (De notre correspondant particulier, par téléphone). Maintenant que le complice, « le personnage à la figure cadavérique », est identifié sous les traits d’un honnête homme, M. Mazurier, oncle de la bonne de M. Pierre, il ne reste plus à charge contre celui-ci que le témoignage de M. Bignard, d’ailleurs contrebalancé par les déclarations en sens contraire de M. Bonnefoy.
Mais voici qu’un autre témoin se révèle en faveur de l’accusé. C’est M. Marcou, employé de l’usine. Ainsi qu’on pourra en juger, M. Marcou a des souvenirs précis de la journée du 30 décembre.
« Le 29, nous dit-il, je n’ai vu M. Cadiou que quelques courts instants. II venait, s’enquérir des marchandises au magasin où je suis employé. Depuis, je ne l’ai plus revu. En prétendant qu’il vit M. Cadiou sortir le 30 décembre avec M. Pierre vers 11 heures, mon collègue M. Bignard doit certainement faire erreur. Un de mes camarades, M. Morizur, chef de presse, l’a vu quitter l’établissement un peu avant 9 heures du matin ; il était seul. Si M. Cadiou était revenu à l’usine, il serait passé par la porte voisine du bureau et Morizur l’aurait aperçu, ou il serait passé par un atelier et moi, qui étais au magasin toute la matinée depuis 11 heures jusqu’à midi, je l’aurais certainement vu. Remarquez qu’il n’y a pas d’autre porte. Je me souviens encore que, ce jour-là, M. Pierre était arrivé à l’usine après 8 heures jusqu’à midi, je l’aurais certaine sortir en même temps que lui pour s’en aller faire un tour au bois.
« Si le témoignage de M. Morizur et le mien ne suffisent pas, la justice pourra encore interroger un autre ouvrier de l’usine, M. Morvan qui habite rue des écoles, à Landerneau. Lui aussi se souvient parfaitement que le directeur sortit de n’usine quelques minutes avant l’arrivée de son ingénieur, c’est-à-dire vers 8 h. 45. »
Aujourd’hui, M. Bidard de La Noë est venu dans son cabinet, mais il n’a entendu aucun témoin.
D’après les renseignements qui me sont fournis au Parquet, il ne sera pas procédé à de nouveaux interrogatoires avant plusieurs jours.
Le bruit a couru aujourd’hui au Palais que si aucune charge nouvelle n’était relevée contre M. Pierre, celui-ci serait mis en liberté provisoire avant la fin de la semaine.
L’hypothèse d’un crime simulé ?
BREST, 10 février (Dépêche de l’ « Information »). Les charges relevées contre l’ingénieur Pierre devenant de jour en jour plus fragiles, M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, semble orienter son enquête dans une autre voie, il a mandé aujourd’hui près de lui le docteur Rousseau, médecin légiste. Celui-ci lui a confirmé qu’il n’avait remarqué sur le faux-col de Louis Cadiou que quelques petites taches de sang et qu’aucune tache n’était visible sur les vêtements. Il est donc possible que la terrible blessure de la gorge n’ait été faite qu’après la mort.
L’hypothèse d’un crime simulé commence à circuler.
12 février 1914 – p. 7
Le mystère de la Grande-Palud devient plus troublant
Le 3 janvier, M. Cadiou était encore en vie
BREST, 11 février (De notre correspondant particulier, par téléphone). M. Cadiou fut-il assassiné le 30 décembre ? On sait que c’est à cette date que le directeur de la Grande-Palud disparut de l’usine ou tout au moins que sa famille resta sans nouvelles de lui. Trois jours plus tard, les journaux relataient sa disparition. Aussitôt sa famille et ses amis affirmaient comme une certitude : « Il y a eu assassinat. » Ils étaient à peu près les seuls à donner cette version, et celle de la fugue rencontrait beaucoup plus de créance.
Mais, pour en revenir à la date du 30 décembre, est-ce bien ce jour-là que M. Cadiou a été assassiné ? A partir du 30 décembre, on ne l’a plus revu à l’usine. Mais le 31, à 4 h. 15 du soir, il se présenta à la gare de Landerneau. Et un employé de cette gare, M. Rault, lui a délivré un billet de deuxième classe pour Morlaix. Il s’en souvient parfaitement. A 5 h. 27 du soir, M. Cadiou est descendu à Morlaix. On l’y a vu et, le 1er janvier, un de ses amis, M. Picquart [Le Picard], le rencontre au café de la Terrasse, à Morlaix. Lui aussi a des souvenirs formels et, pour cela, il a d’excellentes raisons ; car il se rappelle qu’il souhaita la bonne année à M. Cadiou. Ses souhaits ne devaient d’ailleurs pas se réaliser. Car quelques jours plus tard, le directeur de l’usine devait périr assassiné.
Mais à quelle date ? Ce n’est pas en tout cas le lendemain du premier de l’an. Car le 3 janvier, il était vu dans un hôtel de Saint-Pol-de-Léon. Les agents de la brigade mobile ont présenté sa photographie au propriétaire de cet établissement et celui-ci s’est montré très affirmatif.
Une personne, Mme Tano, institutrice à Landerneau, qui se trouvait ce jour-là à la table où a dû manger M. Cadiou, a remarqué un voyageur qui « avait de grosses touffes de poil à la troisième phalange des doigts ».
M. Cadiou avait-il du poil sur les doigts ? Assurément, nous a certifié un de ses amis intimes, M. Chevalier, de Landerneau.
Alors, quoi ? Alors, que nous importe maintenant cette date du 30 décembre, date à laquelle MM. Cadiou et Pierre auraient fait ensemble une promenade dans les bois de la forêt, s’il faut en croire le témoignage du contremaître Bignard, et où M. Cadiou aurait fait seul cette promenade, si nous devons nous en tenir aux déclarations de plusieurs ouvriers de l’usine, MM. Marcou, Morizur, Morvan, etc. ?
Mme Pierre, qui était arrivée ces jours-ci à Brest, dans l’intention de voir son fils, en a reçu aujourd’hui l’autorisation. Elle s’est rendue aussitôt à la prison du Bouguen, où elle a trouvé l’ingénieur un peu amaigri – on le serait à moins – mais toujours confiant dans l’issue de cette ténébreuse affaire.
M. Pierre, en attendant l’heure de la libération qu’il espère devoir être prochaine, se distrait en faisant du filin.
Contrairement à ce qui a été annoncé, il n’a pas fait choix comme défenseur de Me Henri-Robert. « A quoi bon ? dit-il à sa mère ; je ne pense pas être obligé d’aller me faire acquitter à Quimper.
M. Pierre n’a peut-être pas tort d’espérer. Car voilà que la brigade mobile de Rennes suit une autre piste et il se pourrait que très prochainement nous vissions Iles soupçons d’assassinat peser sur une autre personne que l’inculpé actuel.
MM. Le Coz, commissaire de la brigade mobile, et Brisset, inspecteur de la même brigade, avaient appris que dans le courant de janvier, un négociant client de la Grande-Palud avait régulé une traite de 600 francs, qui aurait dû être acquittée dans le courant de novembre dernier.
Cette somme était payable à M. Cheenne, agent d’assurances à Landerneau, et se rapportait à une prime d’assurances. Lorsque le négociant en question vint s’acquitter de cette dette dans le courant de janvier, M. Cheenne lui dit, en plaisantant : « C’est donc toi qui as tué Cadiou pour avoir tant d’argent maintenant ? »
Ce matin, lorsque MM. Le Coz et Brisset, après avoir vu M. Cheenne, allèrent voir le négociant en question, celui-ci nia d’abord avoir payé la somme après la mort de M. Cadiou. Les policiers revinrent à la charge, et pressé de questions, il reconnut alors que c’était bien, en effet, après la mort de M. Cadiou qu’il avait réglé sa prime d’assurances.
Que faut-il en conclure ? On ne peut encore rien dire. Mais, véritablement, la chose paraît intéressante.
13 février 1914 - p. 7
L’énigme de Landerneau reste entière
L’hypothèse du suicide fait des progrès
BREST, 12 février (De notre correspondant particulier, par téléphone). Nous avons déjà souligné que M. Cadiou n’avait pu être tué le 30 décembre, puisque le lendemain il prenait à la gare de Landerneau, un billet de seconde classe pour Morlaix (déposition de l’employé de chemin de fer
Rault).
M. Rouquier, commissaire divisionnaire de la brigade mobile de Rennes, faisant porter aujourd’hui son enquête principalement sur la présence de M. Cadiou dans cette ville après le 30 décembre, s’est tout d’abord adressé au propriétaire du café de la Terrasse, M. Picard, lequel lui a confirmé que, le 1er janvier, il reçut dans son établissement M. Cadiou et qu’il lui offrit une consommation à l’occasion de la nouvelle année.
D’autre part, M. Rouquier a recueilli un autre témoignage fort important, celui de M. Baron, pharmacien à Morlaix, qui, se trouvant te 31 décembre à la gare de Morlaix, où il allait prendre le train pour Landerneau, y rencontra M. Cadiou.
On a fait quelque bruit, à Morlaix, autour du cadavre d’une jeune fille, que l’on découvrit l’autre jour dans le bassin à flot. On fait valoir à ce sujet une telle coïncidence qu’on ne peut s’empêcher d’en être frappé. Remarquez plutôt :
– La personne dont il s’agit, nous a dit une personne fort au courant de l’affaire, était, jusqu’à la fin du mois dernier, dactylographe à la préfecture. Quelques jours avant le 1er janvier, elle fut remerciée et revint dans sa famille, à Brest. Le 30 décembre, elle quittait furtivement ses parents. Or, le 30 décembre, à 4 heures, M. Cadiou avait quitté Landerneau et était descendu à Morlaix. C’est à Morlaix que la jeune fille descendit également et alla se présenter le soir, à 10 heures, à l’hôtel de la Poste, où elle passa la nuit. Le lendemain ou le surlendemain, elle écrivait à sa mère une lettre dans laquelle elle disait qu’elle voulait se donner la mort ou bien partir aux colonies.
« Au surplus, la jeune fille a dû se jeter à l’eau vers le 1er ou le 2 janvier. C’est sans doute ce jour-là que M. Cadiou s’est suicidé, car ma conviction est qu’il s’est suicidé.
« Ce sont, en effet, des coïncidences. Faut-il y voir une relation ? Ici, nous abordons une question particulièrement délicate et grave, mais je puis affirmer que le 20 janvier, dans tous les cas bien avant la découverte des deux cadavres, un personnage de Morlaix me déclara que, sept ou huit mois auparavant, M. Cadiou avait passé la nuit à l’hôtel avec une Jeune fille, une dactylographe. Le témoignage fut enregistré.
– Alors ?
– Alors, on ne peut véritablement conclure que M. Cadiou s’est suicidé, en même temps que cette jeune fille, mais aussi on ne peut véritablement dire que M. Cadiou a été assassiné.
-Ce soir, Me Henri-Robert, qui avait proposé à la famille de M. Pierre ses bons offices, a fait savoir à Mme Pierre, qui se trouve actuellement à Brest, que son secrétaire, Me Albert Dussart, arriverait demain dans cette ville pour poursuivre l’enquête.
14 février 1914 – p. 7
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
M. Cadiou a été étranglé
Détail étrange : M. Cloarec, député, avait annoncé le crime alors que M. Cadiou était encore en vie
BREST, 13 février (De notre correspondant particulier, par téléphone). Il ne peut plus être question de suicide. M. Cadiou a été étranglé. Cela résulte du rapport du docteur Rousseau qui, par ailleurs, confirme que l’horrible blessure de la gorge fut faite post mortem, pour dissimuler les traces de strangulation.
Où a été commis le crime ? On serait bien embarrassé de le dire. Il est en tout cas fort probable, pour ne pas dire certain, que le corps a été transporté dans le bois de La Forêt. Une voiture a pu l’y apporter en pleine nuit, sans être remarquée. Le chemin qui y conduit est absolument, désert.
A quelle date a-t-il été dissimulé sous les quelques pelletées de terre où M. Jean [Jean-Marie] Cadiou le retrouva ? La terre était très poreuse. Il est certain que le corps reposant là trente-six jours aurait présenté de nombreuses boursouflures. Or, on n’en a remarqué que de très légères à la poitrine.
La mort remonte cependant à un certain temps puisque, à l’autopsie, le médecin légiste a relevé des traces de décomposition en plusieurs endroits.
La conclusion qui précède se trouve confirmée par le témoignage de plusieurs personnes habitant au village de la Grande-Palud qui assurent qu’il y avait seulement deux à trois jours que les chiens hurlaient à la mort et que les corbeaux venaient se percher sur les arbres voisins.
M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile, et son inspecteur, M. Brisset, ont continué aujourd’hui leur enquête à Morlaix. C’est dans cette ville ou dans ses environs que la vérité paraît devoir être découverte.
De l’ingénieur Pierre, on n’en parle plus. Les magistrats de Brest ne voulant pas convenir de leur erreur, s’obstinent à le laisser en prison. Mais, encore une fois, il faudra bien qu’ils se résignent tôt ou tard à le relâcher.
La piste du négociant qui remboursa 600 francs de dettes dans les jours qui suivirent la disparition de M. Cadiou est définitivement écartée.
Et cependant, il y a eu crime, nous affirme le médecin légiste Rousseau. Il reste donc à trouver le coupable.
On se souvient que le 1er janvier, alors que le directeur de la Grande-Palud était encore vivant, M. Cloarec, député de Morlaix, annonçait l’assassinat et allait en informer la Sûreté générale. M. Cloarec possède-t-il la clef du mystère ? La brigade mobile va, paraît-il, s’en inquiéter. C’est peut-être de ce côté que viendra la lumière.
Une nouvelle expertise.
Le Parquet de la Seine a reçu hier mission du Parquet de Brest de désigner l’un des médecins légistes experts près le tribunal de première instance de la Seine à l’effet de procéder à une nouvelle expertise du cadavre de M. Cadiou.
Le procureur de la République, M. Théodore Lescouvé, a aussitôt commis M. Charles Paul, qui a quitté Paris dès hier soir.
Une perquisition au domicile de M. Cadiou à Paris.
Sur mandat de M. Bidard de La Noé [Noë], juge d’instruction à Brest, M. Valet, commissaire spécial de la Sûreté, a perquisitionné hier après-midi au domicile de M. Cadiou, 85 bis, rue du Cherche-Midi. Le magistrat a saisi des lettres écrites par M. Cadiou à sa femme, et celles-ci démontrent nettement que, contrairement à ce qui fut dit, l’accord le plus parfait régnait entre les deux époux.
Aucune des lettres émanant de l’ingénieur Pierre n’a été retrouvée.
Ces lettres, qui toutes avaient été adressées à M. Cadiou quand celui-ci se trouvait à Paris et par la suite, ont été versées à l’instruction.
M. Valet a entendu ensuite Mme Cadiou, ainsi que sa mère, Mme Richard, et sa tante, Mme Guillemin. Ces trois femmes ont été questionnées au sujet des relations qu’elles pouvaient avoir eues avec une de leurs amies de Pont-à-Mousson, qui aurait incité la somnambule de Nancy à faire les révélations publiées.
15 février 1914 – p. 3 et 7
Le mystère tragique de Landerneau
Où en est l’enquête judiciaire sur l’assassinat de M. Cadiou
1° La victime a été étranglée ;
2° crime n’a pas été accompli à l’endroit où on a retrouvé le corps ;
3° L’innocence de M. Pierre paraît certaine.
S’il est un problème passionnant à résoudre, c’est bien celui que l’assassinat de M. Cadiou, administrateur-directeur de l’usine de cellulose de la Grande-Palud, près Landerneau, a posé. Au jour le jour, et ce, depuis le 4 février dernier – date à laquelle le corps de M. Cadiou fut découvert – nous avons exposé les faits qui ont précédé et suivi la mort du directeur de la Grande-Palud, ceux qui l’ont accompagnée, hélas ! étant demeurés jusqu’alors inconnus de tous, sauf, bien entendu, des coupables. Néanmoins, le mystère restant entier et de nombreuses contradictions ayant été relevées, soit dans les témoignages recueillis, soit dans les appréciations successives que l’on a pu avoir sur tel ou tel, il semble qu’une mise au point s’impose. De l’étude rétrospective des événements peuvent, en effet, découler, et quelques précisions facilitant la compréhension du drame et certains enseignements dont les magistrats enquêteurs pourront tirer parti.
Avant tout autre chose, il importe de préciser les circonstances à la suite desquelles M. Jean-Marie Cadiou, frère du défunt, put trouver le cadavre de Louis Cadiou. C’est, fut-il dit, grâce aux divulgations d’une somnambule de Nancy, Mme veuve Hoffmann, laquelle Mme Hoffmann avait été consultée par une amie de la famille Cadiou, Mme Sainby [Sainpy]. Durant son sommeil, la somnambule – d’une lucidité véritablement étonnante – aurait révélé avec une exactitude qui tient du prodige l’endroit exact où reposaient les restes de M. Louis Cadiou.
Double vue peut-être ?
Suggestion plutôt ?
Le surnaturel n’entrant guère en ligne de compte dans les opérations policières, le Parquet de Brest envoya une commission rogatoire à Nancy, afin que Mme Hoffmann et Mme Sainby [Sainpy] fussent interrogées. La première de ces dames déclara ne se souvenir de rien – le récit qu’elle fit, au cours de son sommeil, lui ayant, en effet, été rapporté par sa cliente – la seconde affirma qu’elle transcrivit sans y changer un iota les révélations de la voyante.
Sans vouloir médire des pythonisses, il nous apparaît cependant que M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest – qui, certainement, n’admet pas comme article de foi le don de double vue dont Mme Hoffmann dit avoir le précieux privilège – n’eût pas dû se contenter des réponses de deux personnes, à n’en pas douter fort honorables, mais qui, obéissant à une suggestion étrangère, fort habilement conduite, ont été de bonne foi en croyant découvrir ce que d’autres leur avaient probablement soufflé. M’est avis que si l’on pouvait remonter au souffleur, le mystère qui angoisse toute la Bretagne serait notablement éclairci.
Malheureusement, l’histoire de la somnambule ne préoccupa pas assez l’esprit des magistrats chargés, de suivre l’affaire. Elle leur parut un fait sans importance, d’autant qu’ils croyaient bien tenir, en la personne de M. Louis Pierre, ingénieur et directeur technique de l’usine de la Grande-Palud, l’auteur de l’assassinat de M. Cadiou. Arrêté quelques heures après que l’on eut déterré le cadavre, M. Pierre fut immédiatement incarcéré, tant les preuves réunies contre lui, paraissaient, au premier examen, formidables. Or, il n’en subsiste plus grand’chose, maintenant.
Ces preuves étaient de deux sortes : matérielles-et morales. Morales, elles se résumaient à ceci : « On savait que des dissentiments existaient entre l’ingénieur et son directeur. Le premier nommé devait même quitter prochainement l’usine et l’on avait retrouvé, dans sa correspondance, un brouillon de lettre adressée au ministère de la Guerre. Dans cette missive, M. Pierre dénonçait certains agissements coupables de son directeur. De là à déduire que l’adversaire avait bien pu se muer en assassin, rien n’était plus facile.
Les preuves matérielles, elles aussi, abondaient. On avait saisi au domicile du prévenu une pioche sur le fer de laquelle des filaments noirâtres – des cheveux à n’en pas douter demeuraient encore, et qui portait des traces suspectes – certainement du sang. Enfin, et ce n’était pas là la moindre des charges, le matin même du jour où M. Cadiou disparut – soit le 30 décembre dernier – le défunt avait été vu en compagnie de son ingénieur non loin de l’endroit où le cadavre fut déterré, à proximité de la demeure de Louis Pierre.
Une accusation qui s’effondre
A cette dernière accusation, l’inculpé répondit sans se troubler que c’était le 29 décembre et non le 30 qu’il avait effectué une promenade avec son directeur. Plusieurs témoins – notamment le comptable, de l’usine, M. Allain Guilloux, et la bonne de Louis Pierre, Julia Juzeau – ratifièrent les dires du prévenu. Par contre, neuf autres personnes, dont le contremaître Bignard, prétendirent, que ladite promenade avait bien eu lieu le 30. On eût pu discuter longtemps encore sur cette différence de date, si de nouveaux témoins n’étaient venus affirmer que M. Cadiou ne pouvait avoir été assassiné le 30, à la Grande-Palud, puisqu’il se trouvait, le 31 décembre, voire le 1er janvier dernier, à Morlaix. L’accusation qui avait déjà reçu un rude coup – il avait été démontré, entre temps, que ce n’étaient ni du sang ni des cheveux qui maculaient la pioche de l’ingénieur, mais bien des poils de chat et de la rouille – était donc, une fois pour toutes, réduite à sa plus simple expression. Seules, des présomptions morales subsistaient. Nous ne pensons pas que l’on songe encore à en faire état. L’enquête, à vrai dire, doit être refaite sur de nouvelles bases. Il est regrettable qu’elle ne l’ait pas été plus tôt.
De la seconde autopsie pratiquée par le docteur Rousseau, médecin légiste, il appert, en effet, que Cadiou a été étranglé avant d’être égorgé. Or, comme, d’une part ses vêtements ne portaient point de tracer sanglantes, et que, de l’autre, son corps lorsqu’il fut découvert était dans un état de conservation parfait, il semble que le malheureux a dû être assassiné dans une habitation de la région. Le cadavre devenant gênant, on l’ensevelit, imparfaitement du reste, et ce, plusieurs jours certainement après l’attentat. Cette dernière hypothèse parait corroborée par les dires de deux témoins : MM. Le Mez, inspecteur de la Sûreté, et Jacques Brossard, ouvrier, qui, le 17 janvier dernier, stationnèrent sur les lieux mêmes où le corps fut trouvé. Aucune odeur ne décelait la présence d’un cadavre et la terre, durcie par la gelée, était couverte de feuilles mortes.
Quelle est la demeure qui servit à cacher l’horrible forfait ? Quel est celui qui l’accomplit et dans quels milieux faut-il chercher les coupables ? Ce sont là les données d’un problème que la police se doit de résoudre. M. Cadiou avait des ennemis, de nombreux ennemis, d’une situation sociale certainement égale à la sienne. Du reste ce n’est point un malfaiteur vulgaire qui eût imaginé d’envoyer au Parquet de Brest, quelques jours après la disparition du directeur de la Grande-Palud, une série de lettres signées Cadiou et dont la teneur indiquait nettement qu’il s’agissait simplement d’une fugue. On voulait égarer la justice. Il faut avouer que l’on y a réussi.
Il importe, en terminant, de faire justice d’une information qui mettait – très indirectement, du reste – M. Cloarec, député de Morlaix, en cause. On prétendit que, le 1er janvier – alors que personne encore ne savait le sort subi par M. Cadiou – M. Cloarec avait été avertir la Sûreté générale que le directeur de la Grande-Palud était tombé sous les coups d’un assassin. Le fait est exact, mais il s’explique aisément. M. Cloarec, en effet, était un des amis intimes de M. Cadiou ; il connaissait parfaitement son caractère et ses habitudes. Lorsque, le 31 décembre, au soir, Mme Cadiou, qui avait vainement attendu son mari, vint faire part de ses inquiétudes au parlementaire, celui-ci, dans l’esprit duquel ne pouvait naître ni l’idée du suicide, ni celle de la fugue, pensa – comme Mme Cadiou le pensait du reste – que M. Cadiou avait été victime d’un attentat. Aussi s’empressa-t-il de prévenir la police, afin que celle-ci se préoccupât sans tarder de la disparition du malheureux.
Pol FIQUEMONT
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD
L’ingénieur Pierre demande sa mise en liberté provisoire
BREST, 14 février (De notre correspondant particulier, par téléphone). Me Paul Reynaud et Me Feillard ont rédigé ce matin une demande de mise en liberté provisoire en faveur de l’ingénieur Pierre, qu’ils ont présentée ce soir à M. Bidard de La Noë, juge d’instruction. Cette demande porte sur les principaux points ci-après :
1° On a tiré argument contre M. Pierre du fait qu’il a déclaré ne pas avoir vu M. Cadiou le 30 décembre, alors que les témoins ont affirmé avoir vu ensemble, ce jour-là, l’ingénieur et le directeur de l’usine de la Grande-Palud.
La défense répond que ce point ne saurait être retenu, parce que M. Cadiou a été revu depuis cette date. Des déclarations ont été faites à ce sujet par MM. Nicolas, Baron, Lemeillet, qui fixent la date du
31 décembre, et par M. Picard, qui s’en tient toujours à celle du 1er janvier. De plus, une enquête faite à Saint-Pol-de-Léon semble avoir démontré que M. Cadiou se trouvait dans cette localité le 30 décembre.
2° Le juge d’instruction trouve étrange la visite que M. Pierre a faite à Landerneau, dans l’appartement de M. Cadiou, après la disparition de ce dernier.
La défense répond qu’il a été également prouvé, et ceci sur le témoignage fourni par M. Buffet, receveur des postes de Landerneau, que l’ingénieur y avait été tout simplement pour réparer un poste téléphonique.
3° Le mobile qui aurait fait agir l’ingénieur.
La défense répond que M. Pierre n’avait aucune raison de désirer la mort de M. Cadiou. Il ne pouvait pas espérer avoir sa place, puisque l’usine devait être fermée, M. Cadiou ne pouvant continuer à fournir le département de la Guerre, en raison d’irrégularités qu’il avait commises. D’autre part, sa situation était telle qu’il ne pouvait plus davantage fournir l’industrie privée. Il était à la veille de résilier plusieurs contrats.
M. Pierre était du reste en pourparlers avec d’autres personnes pour avoir une situation nouvelle, meilleure que celle qu’il avait à la Grande-Palud, et ceci depuis le 20 décembre.
D’autre part, le 30 décembre, M. Pierre, n’ayant pas vu M. Cadiou, lui écrivit pour lui faire remarquer qu’il n’avait pas encore dit aux ouvriers qu’ils allaient être licenciés. Cette lettre, qui prouve bien que l’usine allait être fermée, fut reçue à Paris par Mme Cadiou le lendemain le 31 décembre ; M. Pierre, ne voyant toujours pas son patron, lui écrivit au sujet d’un chèque de 2.000 francs que l’industriel devait lui laisser pour la paye des ouvriers.
En résumé, pour tous ces motifs et d’autres encore, Me Reynaud, représentant Me Henri-Robert, et Me Feillard estiment qu’il n’y a pas contre leur client de présomptions justifiant sa détention et réclament, en conséquence, sa mise en liberté provisoire.
Entendu ce matin par Me Reynaud, l’ingénieur Pierre a signalé que M. Cadiou avait, peu de temps avant sa disparition, donné sa pèlerine à M. Guillou, commis à l’usine. M. Guillou est à peu près de la taille. Ce point est important à vérifier. En effet, M. Pierre et M. Guillou, travaillant dans le même bureau, sortaient fréquemment ensemble de l’usine à l’heure des repas. Cet homme, qui portait cette fameuse pèlerine à capuchon relevé, n’était-ce pas M. Guillou, au lieu de M. Cadiou, comme l’a cru un des principaux témoins de l’accusation, M. Bonnefoy ?
17 février 1914 – p. 3 et 7
Le mystère de la Grande-Palud
M. CADIOU AVAIT-IL UN SOSIE ?
Une déposition faite hier permettrait de le croire. Il semble pourtant certain que M. Cadiou était à Morlaix le 31 décembre.
MORLAIX, 16 février (De notre envoyé spécial, par téléphone). Il s’avère chaque jour davantage que M. Cadiou se trouvait bien à Morlaix le 31 décembre dernier, voire le 1er janvier. Après les témoignages nombreux – dont quelques-uns sont très affirmatifs – que M. Bidard de La Noë, juge d’instruction à Brest, et M. Le Clech, qui exerce les mèmes fonctions auprès du tribunal de Morlaix, recueillirent aujourd’hui, il semblait que la mise en liberté provisoire de M. Louis Pierre s’imposât.
Néanmoins, M. Bidard de La Noë, fortement soutenu en cela par M. Guillemard [Guilmard], refusa de rendre la liberté à celui qui fut le directeur technique de la Grande-Palud. Sans doute veulent-ils attendre, avant de prendre pareille mesure, le résultat de la nouvelle autopsie qui sera pratiquée demain par le docteur Paul, médecin légiste à Paris.
Sans vouloir préjuger des résultats de l’examen qu’effectuera le distingué praticien, il apparaît avec une netteté toujours plus grande que, si les magistrats de Brest mirent un peu trop de précipitation à s’emparer de la personne de M. Louis Pierre, par contre, ils montrent présentement une ténacité exagérée à conserver par devers eux un prévenu dont la culpabilité est des plus problématiques, si même elle n’est pas complètement nulle. Et pourtant, M. Bidard de La Noë ne m’affirmait-il pas lui-même ce matin que les présomptions ramassées contre d’ingénieur étaient des plus fragiles ?
Elles sont des plus fragiles, en effet, puisqu’elles reposent uniquement à cette heure sur la disparition de M. Cadiou, disparition qui aurait eu lieu le 30 décembre. Or, divers témoins, et cela, vous l’avez déjà indiqué, M. et Mme Baron, M. Nicolas, courtier maritime, M. Le Picard m’ont affirmé ces jours derniers qu’ils avaient aperçu à Morlaix l’administrateur de la Grande-Palud soit le 31 décembre, soit le 1er janvier.
Un témoin a vu M. Cadiou le 30 décembre
Deux nouveaux témoignages, et ceux-là plus nets encore si possible, ont été apportés spontanément aujourd’hui et à M. Bidard de La Noë et à M. Le Clech.
Le juge d’instruction de Brest, en effet, a reçu ce matin la déposition de M. Lemeillet, commerçant établi rue de Paris, dans la localité précitée. M. Lemeillet est certain d’avoir aperçu M. Cadiou entre 5 et 6 heures du soir, à la gare de Morlaix, et ce, le 31 décembre. Il dit en effet :
– J’étais avec M. Nicolas, lorsque je vis le directeur de la Grande-Palud. Je puis donner une certaine précision à mes souvenirs. Car les 24 et 27 décembre, dates où je me trouvais également à Morlaix avec M. Nicolas, il est matériellement impossible que j’aie pu rencontrer M. Cadiou. Le 24, en effet, je ne me suis pas rendu à la gare, puisque le courtier maritime est venu en automobile et qu’il est reparti de même, et que le 27, M. Cadiou n’a pas quitté Brest.
Plus décisive encore est l’affirmation de M. Cabon. M. Cabon, facteur télégraphiste à Morlaix, a rencontré M. Cadiou le 1er janvier, entre 8 h. 30 et 9 heures du matin, sur la place Thiers. Il salua l’administrateur de la Grande-Palud d’un bonjour respectueux. L’interpellé lui répondit « Bonjour, mon ami. » Il ne peut donc y avoir aucun doute sur l’identité de la personne à laquelle M. Cabon s’adressait. Voilà qui est formel.
Cependant, afin de n’éliminer aucun fait, aucun détail dans cette angoissante affaire, je dois porter à votre connaissance les propos que M. Feunteun, ami intime de M. Cadiou, tint au médecin légiste de
Brest, M. Rousseau.
M. Feunteun est certain, lui, que l’administrateur de la Grande-Palud possédait un véritable sosie. Alors qu’il se promenait, quai de Léon, le 20 janvier dernier, M. Feunteun aperçut un homme qu’il prit aussitôt pour M. Cadiou. M. Feunteun s’avança même vers ce personnage afin de lui serrer la main, lorsqu’il fut arrêté dans son geste par la certitude surgie brusquement dans son esprit que, ou M. Cadiou n’était plus de ce monde – on croyait déjà à l’assassinat – ou qu’il avait émigré vers des régions lointaines. Il poursuivit donc son chemin, et l’individu, qui était à bicyclette, s’éloigna de son côté.
Plus intéressante et devant servir davantage à la découverte de la vérité – on ne peut, en effet, admettre que le propre frère de M. Cadiou ait fait une erreur lorsqu’il fut mis en présence du cadavre de l’administrateur de la Grande-Palud – est la déclaration faite aujourd’hui même au Parquet de Brest par le docteur Rousseau. L’homme de l’art a complété son rapport primitif en affirmant, d’après l’étude du macfarlane caoutchouté que portait M. Cadiou le jour où il fut assassiné, que la victime avait dû se débattre avant que de succomber.
De plus, du fait que d’administrateur de la Grande-Palud portait un pardessus au moment où on d’attaqua, il semble que le malheureux ait dû être assailli soit en plein air – ce qui est peu probable – soit quand il entrait dans une maison, soit quand il en sortait – ce qui est beaucoup plus vraisemblable.
C’est à Morlaix qu’il faut chercher
Quoi qu’il en soit, il apparaît d’ores et déjà que la police doit porter ses investigations sur un autre terrain. Ce n’est plus aux environs de la Grande-Palud qu’il faut chercher le ou des coupables de l’abominable crime, mais à Morlaix ou tout à côté de Morlaix ; à Morlaix, où M. Cadiou se trouvait de 31 décembre ; à Morlaix, où il a dû coucher.
Dans quel domicile ? C’est là le premier point qu’il faut fixer.
Il est, en effet, certain qu’il ne, passa la nuit ni chez sa tante, Mme Zaccone ; ni chez sa belle-mère, absente à cette époque ; ni dans sa propriété de Keranstère [Keranster], propriété sise à trois kilomètres de Morlaix ; ni dans aucun hôtel de la localité.
Où donc alors se reposa-t-il ? En vérité. Il est important de la savoir.
POL FIQUÉMONT.
LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU
La liberté provisoire est refusée à l’ingénieur Pierre
BREST, 16 février (Dépêche de l’Information). Le juge d’instruction a rejeté aujourd’hui la requête présentée par les avocats de l’ingénieur Pierre.
La contre-autopsie n’étant pas faite, tous Les témoins n’ayant pas encore déposé, et l’accusé n’ayant pas été interrogé au fond, le juge déclare ne pouvoir mettre celui-ci en liberté provisoire.
Un avoué et un juge de paix sont interrogés
QUIMPER, 16 février (De notre correspondant particulier, par dépêche). En vertu d’une commission rogatoire émanant de son collègue de Brest, M. Dufour, juge d’instruction, à Quimper, a entendu aujourd’hui MM. Joncour, avoué à Quimper, cousin de M. Cadiou, et Le Guiner, juge de paix. Ce dernier, interviewé à sa sortie du palais, a refusé de rien communiquer à la presse en se retranchant derrière sa qualité de magistrat.
Toutefois, pressé de questions, M. Le Guiner finit par déclarer que sa déposition avait roulé surtout sur les confidences que M. Cadiou lui avait faites quelques semaines avant sa disparition, à son passage à Quimper, mais qu’il ne pouvait les révéler à la presse.
Questionné sur le sens mystérieux que l’opinion publique semblait donner à l’affaire, l’honorable témoin a résumé ainsi son opinion :
Comment voulez-vous qu’il en soit ainsi ? Le ménage Cadiou, que je connaissais parfaitement, était très uni ; sa situation financière n’était pas obérée. Cadiou travaillait uniquement pour élever dignement ses enfants. Évidemment, l’affaire est mystérieuse, mais vous pouvez être persuadé que la famille désire ardemment que la lumière soit faite.
Au sujet de la culpabilité de l’ingénieur Pierre, M. Le Guiner n’a pas d’opinion précise ou du moins ne croit pas devoir la formuler. A son avis, ce ne peut pas être non plus un crime passionnel. Quant là l’hypothèse du suicide, aucun esprit sensé ne peut l’admettre.
La lettre mystérieuse
BOULOGNE-SUR-MER, 16 février (De notre correspondant particulier). La brigade mobile de Lille a reçu mandat du juge d’instruction de Brest de rechercher quel pouvait être l’auteur de la lettre adressée le 17 janvier dernier à l’adjoint au maire de Brest, et par laquelle M. Cadiou déclarait qu’il était à Boulogne-sur-Mer, 18, rue des Pipots, à l’hôtel Delforge, et qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter de sa disparition.
18 février 1914 – p. 3 et 7
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
M. Cadiou a été tué d’un coup de revolver
La contre-autopsie a fait découvrir une balle d’un calibre de six millimètres
L’ingénieur Pierre avait acheté, il y a quelques mois, une arme de ce calibre.
BREST, 17 février (De notre envoyé spécial, par téléphone). Il faut convenir que la version d’après laquelle M. Cadiou se serait trouvé à Morlaix le 31 décembre, voire le 1er janvier dernier, vient de recevoir une rude atteinte. Les témoignages recueillis dans le sens inique ci-dessus paraissaient, en effet, suffisamment formels pour qu’il fût possible, sans faire montre de parti pris ou de légèreté, d’en faire état, et ce, dans le seul but d’infirmer la thèse qui voulait que le directeur de la Grande-Palud eût été certainement tué le 30 décembre.
Or, les faits nouveaux qui se sont produits aujourd’hui semblent établir d’une façon indubitable que le malheureux a bien été assassiné à la date primitivement arrêtée.
Ils ont également porté à la connaissance des magistrats un ensemble de détails tellement graves dans leur particularité que le champ des recherches s’en est trouvé considérablement limite, et il ne faudrait pas s’étonner si un coup de théâtre – le fameux coup de théâtre annoncé depuis longtemps déjà, mais sur lequel, à la vérité, on ne comptait guère plus – venait à éclater incessamment.
Qu’a-t-il donc fallu pour cela ? Simplement que le docteur Paul, médecin légiste près le Parquet de la Seine, fût venu pratiquer ce matin même, à Morlaix, une contre-autopsie du cadavre de M. Cadiou et qu’il eût trouvé dissimulée dans le tissu musculaire du cou une minuscule balle de revolver.
Je passerai rapidement sur les circonstances qui accompagnèrent l’examen effectué par le docteur Paul. Elles n’ont, en effet, qu’un simple caractère documentaire.
Exhumé à 6 heures du matin, alors que la nuit était encore profonde, le corps du directeur de la Grande-Palud fut transporté à l’amphithéâtre de l’hospice et, deux heures plus tard, le médecin légiste, auprès duquel se trouvaient M. Fachot, avocat général de Rennes, ainsi que les membres des Parquets de Brest et de Morlaix, se mettait à l’œuvre. Durant trois fois soixante minutes, le distingué praticien joua du bistouri avec la maîtrise que l’on sait, et, soudain, alors qu’il attaquait la masse musculaire de la gorge, son scalpel rencontra un objet dur.
En une seconde, le corps inconnu fut mis à découvert. C’était une balle ayant appartenu à une arme d’un calibre de six millimètres, probablement un revolver genre bull-dog. La chemise du projectile, certainement en cuivre, était noircie, oxydée par son séjour dans de la chair décomposée. Et le médecin légiste n’eut aucune peine à déduire de sa trouvaille : 1° que la balle, qui s’était logée à cinq centimètres au-dessus de la base du cou et à sept centimètres de l’oreille droite, avait suivi un trajet oblique de gauche à droite et d’arrière en avant ; en tranchant l’artère carotide droite, elle avait occasionné une mort rapide ; 2° que le coup de feu avait été tiré de très près et par derrière.
M. le docteur Paul découvrit encore autre chose. En examinant le macfarlane ; pardessus assez semblable à celui des officiers de marine, que portait la victime au moment de sa mort, il put se rendre compte que le capuchon de ce vêtement avait été traversé par le projectile. Cela tendrait donc à démontrer que M. Cadiou avait relevé ledit capuchon sur sa tête lorsqu’il fut assailli. Enfin, l’homme de l’art, ne pouvant discerner a priori si la blessure de la gorge avait été faite ante ou post mortem, préleva une certaine partie du tissu musculaire du cou afin, par une étude ultérieure, de fixer sa religion sur ce point. Il mit aussi sous bocal les viscères de la victime, afin que le laboratoire de toxicologie dise si M. Cadiou n’a pas également été victime d’une tentative d’empoisonnement.
Cette dernière hypothèse, à vrai dire, paraît, d’ores et déjà, difficilement admissible.
Dès qu’ils furent mis au courant de ces faits, MM. Guillemard [Guilmard], procureur de la République ; Bidard de La Noé [Noë], juge d’instruction ; Rouquier, chef de la brigade mobile de Rennes ; Mennessier, commissaire spécial de Brest, qu’accompagnait M. le docteur Paul, décidèrent, sans plus tarder, de procéder à des investigations à la Grande-Palud, au domicile de l’ingénieur Pierre, à l’usine de coton nitré, sur les lieux où le cadavre fut découvert, et à Landerneau, dans l’appartement de M. Cadiou. Ce qu’ils apprirent au cours de l’enquête a une importance telle qu’il faut conter les pérégrinations des magistrats par le menu.
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Où il est question d’un veilleur de nuit qui eut entre les mains un revolver d’un calibre identique
Au moulin, désormais historique – n’est-il pas devenu un lieu de pèlerinage ? – où Louis Pierre résidait, la perquisition fut négative. On trouva bien un revolver et une carabine. Mais la première de ces deux armes avait un calibre de 8 millimètres et la seconde n’aurait pu tirer la balle qui tua M. Cadiou. Du reste, si l’ingénieur acheta un revolver il y a six mois, ce fut sur l’insistance de ses amis, qui lui représentèrent qu’il était peu prudent pour lui de regagner la nuit le moulin sans être armé. M. Pierre, en effet, allait souvent passer la soirée à Landerneau et ne quittait la petite ville que fort tard.
Il semblait donc qu’il ne pouvait y avoir aucune corrélation entre le fait que le directeur technique de l’usine possédait un revolver et la façon dont M. Cadiou avait été tué.
Mais alors se plaça une découverte dont la gravité est indéniable. Durant que le procureur de la République et le juge d’instruction opéraient à la Grande-Palud, M. Rouquier apprenait de la bouche même d’un armurier de Landerneau, M. Marie, que l’ingénieur, au mois de juin dernier, était venu faire l’acquisition d’un revolver de 6 millimètres. La balle de cette arme possédait une chemise en cuivre. Ce revolver devait servir au veilleur de nuit de l’usine pour le défendre contre toute agression.
On comprend quelle charge accablante pareil témoignage peut devenir pour Louis Pierre, d’autant que ce dernier, on s’en souvient, quatre jours après la disparition de l’industriel, s’était rendu seul au domicile de M. Cadiou à Landerneau, afin, a-t-il prétendu, de réparer le téléphone.
Pourquoi ce livre ouvert à cette page ?
Or, cet après-midi au cours de la visite que le Parquet fit dans l’appartement de celui qui fut le maître de la Grande-Palud, on aperçut, bien ouvert sur le secrétaire, un tom [tome] de poésie d’Alfred de Musset. On l’ouvrit à l’endroit marqué par un fort signet en carton et l’on put lire à la page ainsi découverte la tirade de Rolla sur le suicide.
Ce livre, croient pouvoir affirmer les magistrats, ne se trouvait pas à cette place lors de la première perquisition qu’ils firent, perquisition antérieure à la visite de Louis Pierre.
De là à déduire que l’ingénieur par une sorte de machiavélisme profond dans ses combinaisons criminelles, avait voulu faire croire d’abord au suicide de l’industriel, rien n’est plus aisé.
Cependant, il ne faut pas accepter cette théorie comme définitive. Car Pierre ne fut pas le seul à pouvoir faire usage du revolver accusateur.
On se souvient qu’au cours des recherches entreprises vers la mi-janvier dans les futaies avoisinant la Grande-Palud, et ce par l’inspecteur Le Mez, ce dernier était accompagné et aidé par un ouvrier de l’usine, Jacques Bossard. Ce Jacques Bossard, qui demeure à Saint-Divy, avait obtenu un congé pour maladie, congé qui partait du 28 décembre pour finir aux premiers jours de janvier. Malgré cela, l’ouvrier revint souvent à la Grande-Palud. Cela était d’autant plus anormal que Pierre lui avait refusé le poste de veilleur de nuit qu’il aurait voulu remplir durant sa période de vacances.
Or, Bossard fut parfois en possession d’un revolver. Un jour même – la scène se passe vers le 6 janvier – il déchargea l’arme dans un tas de charbon, et ce, devant le contremaître Bignard et un manœuvre, Yvinec. Et comme Bignard lui demandait pourquoi il agissait ainsi, Bossard lui répondit : « Cela, c’est afin que Pierre ne puisse pas tirer sur moi. »
Bignard ne pensait plus à cet incident, lorsque, le 20 janvier, il prit connaissance d’une lettre adressée à Louis Pierre, et dans laquelle Bossard annonçait, en donnant le numéro de l’arme, qu’il rendait cette dernière à l’ingénieur. Bignard, considérant que cette épistole n’avait aucune importance, la déchira et ne souffla mot du fait à son chef. Il pensa que l’ouvrier remettait de la main à la main l’arme à Pierre.
Qu’est devenu ce revolver ? Qui l’a eu en sa possession le jour où M. Cadiou fut tué ? Ce sont là les deux points que la police va s’efforcer de fixer.
De nouvelles perquisitions seront donc faites à cet effet demain.
Ajoutons que Mme Cadiou vient de se constituer partie civile et qu’elle a pris Me Fleys, avocat du barreau de Paris, pour défendra ses intérêts.
POL FIQUÉMONT.
Ce que dit le veilleur Bossard.
BREST, 17 février (De notre envoyé spécial, par téléphone). Les agents de la brigade mobile ont interrogé, ce soir fort tard, Jacques Bossard au sujet du revolver dont il fit usage. Bossard, qui travaille actuellement sur le Gorbea-Mendi, dans la cale sèche de Brest, a fait les déclarations suivantes :
Au, mois de juin, lorsque j’étais encore veilleur de nuit à l’usine, Louis Pierre m’apporta un revolver avec vingt-cinq balles. Je mis l’arme sous ma paillasse. Vers la fin de décembre, le 27 pour être précis, je quittai la Grande-Palud pour cause de maladie. Lorsque je revins le 7 janvier, l’arme se trouvait encore à l’endroit où je l’avais placée. En présence d’un de mes camarades, je déchargeai le barillet. Quelque temps après, M. Pierre m’avertit qu’il avait besoin du revolver et que j’eusse à le lui remettre immédiatement. Je m’exécutai et lui donnai également, sur l’invite qu’il m’en fit, et les balles non encore tirées et les douilles vides. J’effectuai cette restitution avec plaisir. Car je n’aime pas beaucoup à manipuler les armes à feu.
Et comme l’on demandait quelques explications à Bossard au sujet de la lettre qu’il aurait écrite à Louis Pierre, que Bignard prétendait avoir déchirée, l’homme fit la réponse suivante :
J’ai parfaitement écrit cette lettre. Mais Bignard ne l’a point déchirée. Je donnerai la preuve de ce que j’avance en présentant, quand on le désirera, la missive en question.
Quelles sont la part de vérité et la part d’erreur dans le récit de Brossard ? On ne peut encore le déterminer avec précision. Afin qu’aucun doute à ce sujet ne subsiste plus dans son esprit, le juge d’instruction entendra Bossard plus longuement demain.
Il est en outre très probable qu’une confrontation aura lieu entre l’ingénieur et l’ancien veilleur de nuit, dans le cas où Louis Pierre infirmerait les dires de ceux qui travaillaient sous ses ordres.
P. F.
19 février 1914 – p. 3 et 5
Les mystères de l’affaire Cadiou
Les charges semblent s’accumuler contre l’ingénieur Pierre
Mais l’ingénieur, mis au courant des révélations de l’enquête, a déclaré qu’il se disculperait.
BREST, 18 février (De notre envoyé spécial, par téléphone). Je vous ai indiqué, hier, les premiers résultats de l’enquête ouverte par le Parquet de Brest. Celui-ci, nanti des nouvelles données apportées par la contre-autopsie pratiquée sur le cadavre de M. Cadiou, put s’aider de quelques points de repère au cours des investigations qu’il effectua. C’est ainsi que les magistrats furent amenés à s’enquérir de faits et gestes de Jacques Bossard, l’ancien veilleur de nuit à la Grande-Palud.
Il est nécessaire, afin que les faits qui vont suivre soient claires dans l’esprit, de rappeler les déclarations de Bossard, interrogé fort tard dans la soirée par M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial de Brest.
L’ancien veilleur ayant eu en sa possession un revolver à l’époque où M. Cadiou fut tué – et la preuve que l’industriel avait succombé à une blessure faite par une balle de revolver du calibre 6 ayant été faite – on questionna l’homme et sur l’emploi qu’il avait fait de son arme et sur le calibre de celle-ci. Voici en substance ce que répondit Jacques Bossard.
Ce n’est pas un revolver du calibre 6 dont j’avais la garde, mais bien une arme du calibre 8. Elle me fut remise en juin dernier par l’ingénieur, et quelque temps après, ce dernier faisait à son tour, mais pour son usage personnel, cette fois-ci, l’acquisition d’un revolver ayant un calibre de 6 millimètres. Jamais je n’ai eu cet objet entre les mains.
Lorsque deux à trois jours avant de rendre l’arme à M. Pierre – et cette remise eut lieu le 20 janvier dernier – je voulus, pour me distraire, essayer mon adresse au tir, c’est avec le calibre 8, et non avec un autre, que je m’exerçai. La cible, une cible en carton, avait été posée sur un tas de charbon. Le contremaître Bignard était avec moi. Je fis partir sept balles et Bignard une. Puis je me dessaisis du revolver entre les mains de M. Pierre.
Bossard a dit la vérité
En présence de la gravité des propos de Bossard, les inspecteurs se rendirent ce matin à la première heure au domicile de Bignard. Ils présentèrent au contremaître deux revolvers, l’un, celui de 8 millimètres, qui avait du reste été saisi dans l’appartement de M. Pierre, l’autre, de 6 millimètres, très exactement semblable à la deuxième arme achetée par l’ingénieur à M. Marie, armurier à Landerneau. Bignard examina les deux revolvers, mais ne put désigner d’une façon formelle celui dont il s’était servi, lorsqu’il tira à la cible avec Bossard.
Partant de ce principe que l’hésitation montrée par le contremaître était parfaitement normale – il n’avait, en effet, manié l’arme qu’une seule fois, et, somme toute, les deux revolvers qu’on mit sous ses yeux ne présentaient qu’une différence de détails – Je résolus de tenter une épreuve identique en mettant sous les yeux de Bignard, non plus les deux revolvers, mais une balle appartenant à chacune des armes. Je n’eus pas à me plaindre du résultat de mon opération. Aussitôt qu’il eut les deux projectiles devant lui, le contremaître, avant même que je lui eusse posé la moindre question, me désigna une balle, celle du calibre 8, et, très énergiquement, me dit : « C’est avec des projectiles semblables que Bossard et moi avons tiré. »
Cette déclaration de Bignard devait être, du reste, confirmée quelques heures plus tard par une découverte qui paraît résoudre définitivement le problème. Un ouvrier de l’usine, en effet, le manœuvre Yvinnec, trouva dans le tas de charbon, où la cible avait été placée, une balle. Celle-ci appartenait à un revolver du calibre 8.
Julia Juzeau reconnaît les balles
Si la participation de Bossard au drame de la Grande-Palud ne peut plus guère être envisagée, il n’en est malheureusement pas de même de celle de l’ingénieur. La déclaration spontanée que m’a faite cet après-midi, et ce, en présence de Mme Pierre mère, Mlle Julia Juzeau, bonne de l’ingénieur, constitue, en effet, une charge grave contre ce dernier.
Comme je venais de m’entretenir assez longuement avec Mme Pierre, dont la foi en l’innocence de son fils est complète – et quelle mère penserait autrement ? – je présentai brusquement les deux balles, que tout à l’heure Bignard avait eues sous les yeux, à la jeune domestique.
Avec une assurance égale à celle qu’aurait montré le contremaître, mais dans un sens différent, Mlle Julia Juzeau, alors que je lui demandais auquel des deux projectiles ressemblaient les projectiles qu’elle avait pu apercevoir chez son maître, me désigna, sans la moindre hésitation, la balle du calibre 6.
De ces faits, à la vérité fort troublants, peut-on tirer une déduction qui admettrait d’une façon définitive la culpabilité de l’ingénieur ?
Ce serait et prématuré et injuste. Certes, les nouvelles charges relevées contre lui sont sérieuses. Mais son avocat, Me Feillard, que j’ai pu joindre dans la soirée, paraît certain que son client saura se disculper cette fois encore, comme il a déjà fait justice des premières présomptions qu’on avait contre lui.
Du reste, Louis Pierre a demandé, afin que la lumière soit faite le plus rapidement possible, à être entendu dès que faire se pourra, par le juge d’instruction. M. Bidard de la Noë faisant droit à sa demande, le fera donc venir dans son cabinet demain.
Une perquisition chez un ancien maire
Cependant que la police de Brest enquêtait sur les déclarations de Bossard, les agents de la brigade mobile effectuaient une perquisition chez M. Legrand, ancien maire de Landerneau, et fondateur de l’usine de la Grande-Palud. Au cours de cette opération judiciaire, on a saisi divers documents relatifs aux affaires industrielles entreprises par lui pour le blanchiment du coton et à la Palud et dans la nouvelle usine de Daoulas. Parmi ces documents figurent des lettres échangées entre M. Legrand et les frères Temming, qui commanditèrent la Grande-Palud à l’époque de sa fondation. On prit également des lettres, des députés Cloarec et Goude.
Cette perquisition avait été motivée par certains bruits qui couraient à Landerneau sur le compte de l’ancien maire. On murmurait, en effet, que M. Legrand était en fort mauvais termes avec M. Cadiou et qu’il professait, au contraire, une profonde amitié pour Louis Pierre.
C’était lui qui, disait-on, avait attiré l’ingénieur dans la nouvelle combinaison industrielle de Daoulas.
M. Legrand, avec qui j’ai pu causer après le départ des inspecteurs, ne serait point ému de la suspicion qu’il sent peser sur lui, si elle ne devait pas lui causer un préjudice autant matériel que moral. Il m’a déclaré que, loin d’être un ennemi de M. Cadiou, il était resté en très bons termes avec lui, et qu’une lettre de l’industriel défunt établissait leur bonne entente commune.
Cette lettre, M. Legrand l’a fait tenir à M. Bidard de La Noë.
On va entendre la somnambule
Enfin, un dernier fait, caractéristique celui-ci, vaut d’être porté à votre connaissance. Le juge, afin que rien dans cette affaire ne reste dans l’ombre, a décidé de convoquer enfin à Brest même les personnes qui furent mêlées de près ou de loin à la rocambolesque histoire de la somnambule. Ce n’est que samedi ou plus vraisemblablement lundi prochain que M. Bidard de La Noë entendra et la somnambule elle-même, Mme veuve Hoffmann, et Mme Sainpy, qui consulta la voyante, et Mme
Guillemin, tante de Mme Cadiou, laquelle Mme Guillemin fit tenir à la veuve de l’industriel le récit de Mme Hoffmann.
Il est certain, de plus, que Mme Cadiou sera également convoquée.
POL FIQUÉMONT.
20 février 1914 – p. 1, 3 et 7
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
L’ingénieur Pierre se faisait fort de se disculper : c’est le contraire qui s’est produit dans le cabinet du juge
Il reconnaît avoir possédé un revolver du calibre de 6 m/m qu’il a vendu à un voyageur de commerce. Lequel ? Il ne sait plus…
Il affirme avoir acheté ce revolver en 1912, et l’armurier déclare formellement le lui avoir vendu il y a à peine six mois…
BREST, 19 février (De notre envoyé spécial, par téléphone). S’il est une personne qui, pour l’heure, ne doit pas précisément bénir la venue du docteur Paul à Morlaix, c’est, à n’en pas douter Louis Pierre. Avant la découverte de la balle de six millimètres dans la gorge de M. Cadiou, l’ingénieur pouvait croire, et nombreux étaient ceux qui le croyaient avec lui, qu’une mise en liberté, tout au moins provisoire, interviendrait à brève échéance en sa faveur. Hélas ! il lui faut déchanter maintenant. L’accusation, au cours de ces deux dernières journées, a fait de tels progrès, elle enserre Louis Pierre dans un tel réseau de charges graves, qu’il semble difficile que cet homme puisse s’évader facilement de la terrible inculpation qui pèse sur lui.
Pourtant, il avait annoncé qu’il se disculperait sans peine et, dans cette intention, il avait demandé à être entendu par M. Bidard de La Noë dans le délai le plus court. Acquiesçant à son désir, le juge d’instruction le convoqua aujourd’hui dans son cabinet.
Aujourd’hui donc, à 11 heures du matin, Pierre, quittant la voiture cellulaire, mettait pied à terre dans la cour du Palais de justice.
Il était aussitôt introduit, en compagnie de son avocat, Me Feillard, auprès de M. Bidard de La Noë, et il lui fournissait les explications annoncées.
La vérité nous oblige à dire que l’histoire fantaisiste qu’il débita, loin de l’innocenter, resserre autour de lui le faisceau des preuves.
Répondant à la première question du juge qui lui demandait si les dires du veilleur de nuit Bossard étaient exacts, Pierre reconnut aisément que son ouvrier avait bien entre les mains non un revolver du calibre 6, mais une arme du calibre 8, et que, cette arme, il la lui avait remise le 17 janvier dernier, ainsi que le veilleur l’avait prétendu. C’est, du reste, ce revolver qui fut trouvé dans le tiroir du bureau de l’ingénieur lors de la première perquisition faite à son domicile.
Ce point dûment établi, Pierre admit ensuite avec autant de facilité, que le second revolver, celui du calibre 6, était bien l’arme qu’il avait eue en sa possession. Il ne présenta non plus aucune objection lorsque M. Bidard de La Noë lui fit remarquer la similitude qui existe entre un revolver du calibre 6 prêté par M. Marie, armurier à Landerneau, et son revolver à lui. L’inculpé reconnut enfin que la balle blindée qu’on mettait sous ses yeux était identique à celles dont il avait fait usage.
Jusque-là, d’ingénieur était resté dans le domaine du vraisemblable, mais, à partir de cet instant, il s’engagea manifestement dans celui de l’erreur – certains témoins, en effet, démentiront bientôt ses affirmations – et les versions qu’il fournit pour expliquer l’absence de l’arme chez lui tiennent plus du fantastique que du réel.
Une question embarrassante
Voyons, Pierre, interrogea soudain le magistrat, puisque vous prétendez n’être pas coupable, comment se fait-il que ce revolver, qui ne pouvait vous gêner en rien, ait disparu de votre domicile ? Savez-vous dans quelles circonstances cette disparition s’est produite, et à quelle époque ? Enfin, s’il n’y a pas eu disparition, de quelle façon vous êtes-vous débarrassé de l’arme en question ?
LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU
Des témoignages qui mettent à néant la version de l’ingénieur à propos de l’achat du revolver
La question était nettement posée. Avec non moins de netteté, l’ingénieur fit alors l’étrange, l’incroyable récit suivant :
– Il n’y a pas eu disparition, mais simplement vente. J’ai, en effet, cédé mon revolver à un acheteur, et voici comment. En février ou en mars 1912 – je ne puis préciser exactement la date – je m ‘exerçais au tir dans le jardin du moulin – la cible était formée par un journal fixe à deux bâtons – lorsque je vis venir à moi un jeune homme qui pouvait avoir vingt-huit ans. Il était vêtu d’un pardessus sombre et portait une canne. Après m’avoir salué, il me dit être représentant de commerce, et, comme je l’avertissais que je n’avais besoin d’aucune denrée, il négligea de me faire ses offres de service pour me parler du revolver que je maniais. Sans doute le trouva-t-il à son goût, car il me demanda à l’acheter. J’acceptai. L’arme, en effet, ne me plaisait qu’à moitié, son cran d’arrêt ne fonctionnant pas parfaitement.
– Quelle est la somme qui vous fut versée ?
– C’est ce dont je ne me souviens plus très bien. Je crois que je reçus une quinzaine de francs, en échange de quoi je remis l’arme à son nouveau propriétaire. Nous nous quittâmes alors, et jamais je n’ai revu cette personne. Comment s’appelle-t-elle, à quelle maison appartient-elle ? C’est ce que je ne sais pas. Je n’ai eu ni le temps ni le désir de l’interroger à ce sujet. Personne autre que moi ne peut, du reste, être instruit de ces détails, car j’étais seul dans le jardin.
« Tout ce que ce voyageur m’apprit de lui, c’est qu’il plaçait de l’huile, du savon et peut-être aussi du café. »
Pour aussi invraisemblable qu’ait pu paraître ce récit à M. Bidard de La Noé [Noë], le juge se contenta d’enregistrer les dires de l’inculpé sans manifester le moindre étonnement, mais il se vit dans l’obligation de contredire son interlocuteur lorsqu’il fut question de la date à laquelle l’arme avait été achetée par Pierre à l’armurier Marie. L’ingénieur prétendait en effet avoir fait cet achat en 1912.
– Comment pouvez-vous prétendre que vous avez vendu le revolver en 1912, interrogea en effet le magistrat, puisque vous avez fait seulement l’acquisition de cette arme en mai 1913 ? Vous auriez donc pu vous débarrasser d’un objet que vous ne possédiez pas ? Vous avouerez que cela dépasse les facultés ordinaires de l’entendement.
– Mais ce n’est pas du tout au mois de mai 1913 que je devins le client de M. Marie, rétorqua sans se troubler Louis Pierre. L’armurier fait certainement une erreur. C’est en 1912, je le répète, que cette acquisition fut faite, quelque temps avant que je vende une tonnelle peinte en blanc à M. Botsazou [Boteraou], architecte paysagiste de Landerneau. Ma mémoire est certainement fidèle à ce sujet, car je me souviens d’avoir tiré mon premier coup de feu en m’abritant, pour éviter un ricochet possible du projectile, derrière un des montants de la tonnelle. Je n’ai rien d’autre à ajouter, si ce n’est au sujet de la somme que j’ai versée à M. Marie, soit 24 francs, et tout ce que j’ai dit est l’expression exacte de la vérité.
Une version contredite
Malgré la parfaite assurance montrée par Pierre, M. Bidard de La Noë ne voulut point accepter les affirmations de l’inculpé comme un article de foi. Il mit aussitôt ses agents en campagne, afin qu’ils contrôlassent, tout au moins en ce qui concerne la date à laquelle fut acheté le revolver, les allégations de l’ingénieur. C’est ainsi que les policiers se rendirent et chez M. Marie et chez M. Botsazou [Boteraou], et aussi chez Julia Juzeau, bonne de l’inculpé. Est-il besoin de dire que les témoignages de ces diverses personnes réduisent à néant la version présentée par l’ingénieur ?
Pour M. Marie, en effet, non plus que pour sa fille aînée, il ne peut y avoir aucun doute sur la date où ils vendirent le revolver à Pierre. C’est au mois de mai 1913. Plusieurs points de repère permettent à ces deux personnes d’être si nettement affirmatives. Outre que l’achat est mentionné sur deux livres de comptabilité, M. Mairie et sa fille étaient en deuil de leur femme et mère, lorsque cet achat fut fait. Or, Mme Marie ne décéda qu’en août 1912, c’est-à-dire trois mois après que l’ingénieur, s’il faut en croire ses dires, eut fait l’acquisition de l’arme. De plus, lorsque Pierre vint au magasin de l’armurier, il dit au commerçant qu’il se munissait d’une arme, car il allait avoir une automobile. Cette automobile, le fait est indéniable, fut seulement en la possession de Pierre au mois de septembre 1913.
Enfin, et sur ce point, M. Marie est formel, Pierre conta également qu’il lui fallait une arme pour son veilleur de nuit, afin que ce dernier pût empêcher qu’un nouveau cambriolage ne fut exécuté dans l’usine. « Des voleurs, en effet, ajouta l’ingénieur, se sont introduits, il y a quelques jours, dans le bureau. Ils ont fracturé le coffre-fort, et, probablement dérangés dans leur besogne, ils ont laissé des louis qui étaient tombés sur le parquet. »
Or, et cela infirme du tout au tout la thèse de Pierre, le vol dont il est question a eu lieu au commencement du mois de mai 1913.
Peut-être moins affirmative que M. Marie – et l’on comprend aisément pourquoi – Julia Juzeau doit cependant reconnaître que le revolver avait été acheté par son maître quelque temps seulement avant que l’automobile n’arrivât au Moulin.
Quelque temps seulement, ce n’est pas dix-huit mois.
Consulté à son tour, M. Botsazou [Boteraou] se souvient parfaitement que Pierre lui céda une tonnelle en l’année 1913 et non en 1912, comme l’avait laissé entendre l’inculpé.
Enfin – et ce témoignage est une charge de plus contre Pierre – le veilleur Bossard, confronté dans la soirée avec son ancien patron, se rappela parfaitement que, quelques jours seulement après que l’ingénieur lui eut donné le revolver de huit millimètres – et cette remise se place en juillet 1913 – le directeur technique de la Grande-Palud fit mention à son subordonné de ce revolver que lui, Pierre, possédait.
A cela, l’inculpé trouva seulement à répondre qu’il n’avait pas parlé du revolver, mais de sa carabine. Malgré cette dénégation Bossard maintint sa déclaration, mais, très ému, il admit cependant qu’il pouvait avoir fait erreur.
Telles sont les présomptions de culpabilité relevées aujourd’hui contre l’ingénieur.
POL FIQUÉMONT.
21 février 1914 – p. 1 et 3
L’AFFAIRE CADIOU
SI L’INGÉNIEUR EST COUPABLE, a-t-il des complices ?
Conçut-il seul le crime, ou n’en fut-il que l’exécuteur ?
BREST, 20 février (Par dépêche, de notre envoyé spécial). La journée d’hier, qui fut, on peut le dire, capitale, n’a point eu sa réédition aujourd’hui, où les heures se déroulèrent dans le plus grand calme.
M. Bidard de La Noë, qui connaît maintenant la version de Louis Pierre, s’est contenté de préparer l’interrogatoire qu’il fera subir demain à la somnambule de Nancy, Mme Hoffmann, et aux deux personnes, Mmes Sainpy et Guillemin, qui les premières, furent mises au courant des révélations de la voyante.
Mme Cadiou, seule, ne pourra être entendue. La veuve de l’industriel a, en effet excipé d’un certificat médical pour ne point se rendre à la convocation du juge. Afin de n’omettre aucun détail, au cours de l’entretien qu’il aura avec les trois dames, M. Bidard de La Noë a donc fait venir à son cabinet M. Jean-Marie Cadiou, frère du défunt. Il fit préciser au maître tanneur les circonstances dans lesquelles ce dernier avait reçu la lettre de Mme Cadiou, lettre où les déclarations de la voyante étaient consignées, et aussi la date où cette missive lui avait été remise. M. Jean-Marie Cadiou rappela au magistrat, que sa belle-sœur lui avait écrit après avoir elle-même été avertie par sa tante, Mme Guillemin, des révélations qu’une de leurs amies Mme Sainpy, avait obtenues de Mme Hoffmann.
J’ai reçu la lettre de ma belle-sœur, ajouta-t-il le 2 février dernier. Elle m’apprenait, outre certaines particularités concernant l’assassin de mon frère et la façon dont ce dernier avait été frappé, que le corps était situé à droite du moulin, au pied d’un talus, près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres et qu’un peu de terre le recouvrait. Vous savez le reste et comment, le 4 janvier [février], je découvrais le cadavre de mon aîné.
Aura-t-on enfin, à la suite des diverses dépositions qui seront faites demain l’explication rationnelle de la merveilleuse lucidité dont Mme Hoffmann fit montre, ou faudra-t-il admettre, une fois pour toutes, que la voyante fut réellement inspirée ? C’est de M. Bidard de La Noë, seul, que nous attendons la réponse à ces deux questions. Il est évident que si l’on parvient à savoir comment et par qui fut si habilement suggestionnée la somnambule nancéenne, il sera facile de remonter à la personne qui fut un si précieux indicateur pour la police en lui permettant de mettre en état d’arrestation immédiate l’ingénieur Pierre. Puisque, fatalement, on est amené à faire mention de Pierre, alors même qu’il n’a joué aucun rôle dans les opérations judiciaires de la journée, on est conduit, la culpabilité étant admise, à se demander à la suite de quelles circonstances, poussé par quel mobile, un homme instruit, intelligent et d’une situation, de fortune supérieure à la moyenne, s’est laissé aller à commettre un acte si absolument atroce.
Pierre a-t-il agi isolément et de son propre chef ?
Il y a de sérieuses raisons pour qu’il en soit ainsi. Il venait d’être remercié par M. Cadiou, mais demeurait encore lié en quelque sorte à l’industriel. Aux termes de son traité, il ne pouvait, en effet, et ce pendant quinze ans, apporter son concours à une entreprise de blanchiment de coton. C’était l’obliger à recommencer la lutte pour la vie, à chercher, dans une autre industrie l’emploi de ses capacités, à demeurer inoccupé longtemps encore peut-être. Cet aléa à courir était d’autant plus fâcheux pour lui que Louis Pierre avait déjà trouvé à exercer une fonction identique à celle qu’il occupait à la Grande-Palud dans une usine similaire sise à Daoulas.
Son contrat ne lui permettant point de bénéficier de cette nouvelle situation, il voulut probablement que M. Cadiou le remplit lui-même. Une conversation s’engagea à ce sujet entre les deux hommes.
L’industriel demeurant inébranlable, Pierre tua. Il fouilla sa victime et, ne trouvant pas sur elle le traité léonin, il essaya de se procurer la pièce en visitant l’appartement de M. Cadiou à Landerneau.
Cette hypothèse expliquerait alors la visite domiciliaire que l’ingénieur fit seul le 4 janvier chez son ancien directeur, sous le prétexte, évidemment adroit, de réparer l’appareil téléphonique.
La version qui veut que Pierre eût été plutôt l’instrument qui frappa que le cerveau qui perpétra le crime se peut également défendre. Certains pouvaient avoir un intérêt primordial à ce que M. Cadiou disparût, et ce, afin que l’affaire de la Grande-Palud finît par leur échoir.
Je dois enfin porter à votre connaissance un propos que l’ingénieur Pierre aurait tenu, il y a deux ans, au contremaître Bignard, et ce, en présence de plusieurs témoins. Comme la conversation roulait sur
M. Cadiou, Pierre se serait laissé aller à prétendre que si, l’administrateur de la Grande-Palud le congédiait, il le jetterait à l’eau. Il est probable que si Mme Cadiou avait eu connaissance de ces paroles, elle n’eût pas écrit à son mari, il y a peu de temps de cela, que « l’ingénieur était un homme doux, modeste et de goûts simples ».
POL FIQUÉMONT.
23 février 1914 – p. 3, 5 et 7
LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU
Une lettre anonyme vient encore embrouiller l’écheveau
C’est le docteur Paul qui l’a reçue, avant la contre-autopsie, et son contenu était singulièrement troublant.
BREST, 22 février (Dépêche de notre envoyé spécial). Il eût sans doute été cruel, de la part d’un juge d’instruction, de traiter avec une certaine sévérité des personnes âgées et éminemment respectables, comme le sont Mmes Sainpy et Hoffmann, mais il nous apparaît toutefois que la bienséance a des limites, surtout lorsqu’il s’agit d’établir la vérité. Or, il faut le reconnaître, M. Bidard de La Noé [Noë] a manqué un peu de poigne en la circonstance. Il n’est aucune personne sensée qui ait cru un seul instant au don de double vue dont Mme Hoffmann aurait fait montre devant la seule Mme Sainpy.
Ce scepticisme, dont on peut se réclamer à juste titre, puisque aucune théorie vraiment scientifique ne permet qu’il soit ébranlé a priori, se trouve étayé encore du fait des nombreuses étrangetés qui ont pu être relevées dès le début de ce drame ténébreux. Tout d’abord, c’est Jean-Marie Cadiou qui découvre seul le cadavre de son frère, après avoir été averti du lieu où il se trouvait par une lettre de sa belle-sœur.
Or, cette lettre a-t-elle été déposée au dossier ? Et, si elle y figure, pourquoi donc en a-t-on caché la teneur ? Enfin, comment, sur la seule dénonciation de Jean-Marie Cadiou, le procureur de la République a-t-il mis tout aussitôt, sans que nul embryon de preuve matérielle ne pût être encore relevé contre M. Pierre, l’ingénieur en état d’arrestation ? Sans doute, le magistrat devait-il être en possession de témoignages bien solides, pour agir avec une telle assurance. Quels sont ces témoignages et de qui émanent-ils ?
Telles sont les questions que tous les esprits réfléchis ne pouvaient manquer de se poser. Comme nulle réponse satisfaisante n’y a été donnée, leur incrédulité devait demeurer entière. Il faut avouer que le fait nouveau qui vient de surgir donne singulièrement raison à ces intelligences avisées.
J’avais eu connaissance, hier, d’une lettre anonyme, lettre que détient l’inspecteur de la brigade mobile Brisset. Il était dit en substance, dans cette épistole, que M. Cadiou n’avait pas été seulement égorgé, mais qu’il était mort des suites d’un coup porté à la nuque. La date à laquelle cette missive avait été envoyée n’ayant pas été précisée, je n’attachai tout d’abord qu’une importance secondaire à cette déclaration. Néanmoins, une enquête à ce sujet s’imposait. Je l’ai faite aujourd’hui, et les résultats, il faut l’avouer, en sont particulièrement troublants. Le destinataire de ladite lettre, en effet, ne fut autre que le docteur Paul, qui, vous le savez, pratiqua la contre-autopsie du cadavre de l’industriel. La missive avait été envoyée à Morlaix trois jours avant la venue du praticien, et l’enveloppe portait ces seuls mots : « A Monsieur le docteur Paul, médecin légiste en mission à Morlaix. »
Elle fut donc remise à l’homme de l’art dès qu’il eut quitté le train. Je conversais avec le docteur Paul au moment où il prenait connaissance de cette correspondance, et je me rappelle parfaitement l’aspect qu’elle présentait. La feuille double, de dimensions respectables, était couverte sur ses quatre faces d’une grosse écriture. A n’en pas douter, celui qui écrivit cette lettre voulait que l’homme de l’art examinât avec une particulière attention la tête du cadavre. Il connaissait certainement l’existence de la balle. Nanti de ce renseignement, le médecin légiste suivit le conseil implicitement contenu dans la missive de l’inconnu. Vous savez le reste.
Peut-on prétendre, après l’envoi d’une telle lettre au seul homme qui pouvait éclairer la justice au cours de l’ultime tentative qui devait être faite, que l’on se trouve encore en présence d’une simple coïncidence ? Ce serait là faire montre, ou de naïveté ou d’un parti pris absolu, d’autant que la missive indicatrice fut mise à la poste le 15 février dernier, entre Quimper et Redon, soit, ainsi que je vous l’ai indiqué, trois jours avant la contre-autopsie. Or, on savait déjà que celle-ci devait avoir lieu et que le docteur Paul était désigné pour la pratiquer.
L’AFFAIRE CADIOU
M. Thévenot a été l’hôte de M. Pierre
Il est certain que le voyageur de commerce s’est trouvé à Landerneau au début de janvier 1913.
BREST, 22 février (Par dépêche de notre envoyé spécial). Au reçu de votre dépêche m’apprenant qu’un voyageur de commerce, M. Léopold Thévenot, avait réellement rendu visite à Louis Pierre entre le 1er et le 5 janvier 1913, mais qu’il ne lui avait nullement acheté un revolver, j’ai parcouru Landerneau ce matin, afin, si possible, de trouver trace du passage de M. Thévenot dans la région. La certitude que le représentant de commerce avait parfaitement pu aller faire ses offres de service à la Grande-Palud m’a été fournie par M. Le Roch, hôtelier à Landerneau. M. Le Roch, en effet, eut comme client, à l’époque indiquée, M. Thévenot. Ce dernier déjeuna même avec Pierre, et, de leur conversation, il sembla résulter ou que le voyageur devait se rendre à l’usine ou qu’il en revenait.
Durant que je me trouvais à Landerneau, j’ai eu quelques instants d’entretien avec une notabilité de la ville, dont le nom a été prononcé au cours de l’affaire, et sur le compte de laquelle des propos peu amènes ont été tenus.
Cette personne, dont les intérêts furent pendant longtemps liés aux intérêts de la Grande-Palud, veut, une fois pour toutes, en finir avec les « insinuations calomniatrices » qu’on lance journellement contre elle.
Dans ce but, elle a donc demandé à être entendue par M. Bidard de La Noé |Noë], et le juge, acquiesçant à son désir, la recevra demain lundi.
Il importe, en terminant, de revenir sur le « vol de deux pièces » contenues dans le dossier Cadiou. M. Bidard de La Noé [Noë] affirme qu’à aucun moment il n’a eu à constater la disparition d’un quelconque document et que le changement des serrures était décidé depuis longtemps. Moins catégorique, M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République, s’il dément le vol, admet toutefois qu’une indiscrétion a pu être commise.
Quoi qu’il en soit, il est hors de doute qu’une enquête a été ordonnée pour rechercher le ou les auteurs de cette indiscrétion, puisque seulement indiscrétion il y a.
Le meurtre de M. Cadiou a rendu publiques certaines animosités que le malheureux sentait sourdre autour de lui. A ce sujet, je dois vous communiquer la lettre suivante, lettre saisie au cours d’une perquisition effectuée dans la région. L’auteur de la missive et son destinataire avaient été mêlés aux affaires de la Grande- Palud :
Mon cher monsieur,
Quand je vous ai parlé de la cession de la Palud, je ne vous ai pas dit que j’avais pouvoir de M. Cadiou pour traiter, mais ce dernier m’avait parlé de cette cession dans un moment où il se trouvait malade et ennuyé des attaques continuelles que des concurrents mal renseignés dirigeaient contre lui. S’il plaît à ces derniers de continuer à mener une campagne contre lui, qu’ils le fassent ; mais je crois M. Cadiou assez documenté en ce moment pour leur répondre.
Cette lettre, surtout en sa partie dernière, légitime-t-elle l’hypothèse qui voudrait que M. Cadiou ait été supprimé à la suite d’un véritable complot ourdi contre lui. D’aucuns le penseront. Nous avons cependant de sérieuses, raisons pour croire que là n’est pas la vérité et que l’assassin a agi sans le concours, fût-il seulement moral, de quiconque.
POL FIQUÉMONT.
24 février 1914 – p. 3 et 7
Le parquet de Brest veut tirer au clair les révélations de la somnambule
BREST, 23 février (De notre envoyé spécial, par téléphone). Si les dires de Louis Pierre concernant la vente de son arme à un représentant de commerce ne sont pas ratifiés par les événements – et nous doutons fort qu’ils le soient jamais – il apparaît que l’ingénieur aura beaucoup de mal à persuader à ses juges qu’il est innocent. Je vous ai relaté, hier, la brève conversation que j’ai eue avec M. Le Roch, hôtelier à Landerneau, touchant la venue, à la Grande-Palud, de M. Léopold Thévenot.
M. Le Roch, que j’ai pu joindre à nouveau aujourd’hui, m’a fourni quelques précisions à ce sujet.
Léopold Thévenot – Popol pour les intimes – a fait deux séjours à Landerneau, le premier, en 1913, du 22 au 27 juin ; le second, en 1914 entre le 16 et le 19 janvier. Il est à remarquer déjà que ces dates ne concordent point avec celles fournies par Pierre, qui place la visite du voyageur inconnu en janvier 1913. En 1914, et cela est formellement établi par le témoignage de M. Le Roch, M. Thévenot ne vit pas l’ingénieur. Le 17 janvier, en effet, le voyageur demeura dans Landerneau ; le 18, il se rendit en automobile à Châteaulin, ce en compagnie de MM. Le Roch et Le Clech. Le 19 enfin, toujours en automobile, il partit pour Carantec. Durant ces séjours, il n’eut à aucun moment la possibilité de rencontrer M. Pierre.
En 1913, par contre – le dimanche 22 juin, pour être précis – M. Thévenot, qui avait déjeuné avec M. Pierre à l’hôtel Le Roch, partit pour la Grande-Palud avec l’ingénieur et la famille de M. Le Roch. Mais à aucun moment, il ne proposa au locataire du moulin de lui acheter son revolver. Encore bien moins l’emporta-t-il. Voilà, n’est-il pas vrai, une affirmation qui a son poids.
Les charges relevées jusqu’à ce jour contre Louis Pierre, sont assez lourdes par elles-mêmes pour que l’on n’attache qu’une confiance limitée aux mille racontars qui se propagent un peu partout et qui tendent à démontrer de façon indéniable la culpabilité de l’inculpé.
C’est ainsi que l’information par laquelle trois ouvriers auraient entendu, le 30 décembre, jour où M. Cadiou fut assassiné, un coup de feu tiré vers onze heures et demie du matin, à proximité du moulin, est absolument fantaisiste. Fantaisiste aussi l’histoire suivante, que d’aucuns ont eu le tort de prendre au sérieux, sans avoir, au préalable, fait une enquête approfondie à son sujet.
Il n’y avait pas de lumière dans la nuit
On disait, en effet, que deux cultivateurs de Gouesnou, MM. Prigent et Herry, alors qu’ils revenaient de la foire de Commana, dans la nuit du 30 au 31 janvier dernier, avaient vu, vers 1 heure du malin, scintiller une lumière à l’endroit exact, où le corps de M. Cadiou fut trouvé. On comprend toute la gravité que pouvait présenter un pareil témoignage. Aussi me suis-je mis à la recherche des deux hommes qui auraient tenu les propos mentionnés ci-dessus. Si je n’ai pu rencontrer M. Herry, par contre il m’a été loisible de joindre M. Prigent sur le quai de la gare de Landerneau. Dès que je l’eus mis au courant des faits, M. Prigent, qui est un ancien sergent d’infanterie coloniale, se défendit énergiquement d’avoir jamais vu quoi que ce soit à la Grande-Palud dans la nuit indiquée.
Enfin, et cela certainement dans le but de tirer au clair les révélations de la somnambule – au pouvoir de laquelle tout de même les magistrats ne croient plus – le parquet a décidé de faire rechercher tous les télégrammes ou lettres adressés à quiconque par les membres de la famille Cadiou du 25 décembre au 4 février.
M. Jean-Marie Cadiou, avec qui je viens d’avoir quelques instants d’entretien, parait peu ému de la nouvelle. Déjà la plupart des lettres qu’il reçoit, en effet, lui arrivent après avoir été lues au préalable.
Qui l’eût cru ? Nombre d’entre-elles ont pour seul objet de demander l’adresse de Mme Hoffmann. Voilà, n’est-il pas vrai ? un bel exemple de la crédulité humaine.
POL FIQUÉMONT.
L’affaire Cadiou
L’ancien maire de Landerneau est entendu par le juge d’instruction.
LANDERNEAU, 23 février (Dépêche de notre envoyé spécial). Durant que les inspecteurs de la police spéciale s’efforçaient, sans succès d’ailleurs, à trouver de nouvelles preuves de la culpabilité de M. Pierre, M. Bidard de La Noë recevait dans son cabinet M. Legrand, ex-maire de Landerneau. L’industriel, qui avait été convoqué sur sa propre demande ne l’oublions pas, expliqua par le menu dans quelles circonstances il avait été nommé administrateur de la Grande-Palud avant M. Cadiou et comment il avait quitté l’usine. Est-il besoin de dire qu’il fit aisément justice, une fois pour toutes, des insinuations malveillantes que l’on se plaisait à lancer contre lui depuis la mort de l’industriel ?
P. F.
25 février 1914 – p. 3 et 7
L’AFFAIRE CADIOU
Un temps d’arrêt dans l’instruction
Les témoignages recueillis depuis huit jours mettent en mauvaise posture l’ingénieur Pierre
BREST, 24 février (De notre envoyé spécial, par téléphone). L’instruction de l’affaire Cadiou subit, pour l’heure, un temps d’arrêt. Il ne pouvait en être autrement, non point parce qu’aujourd’hui fut jour férié, mais pour la seule raison que l’on a recueilli en une semaine la somme de faits que l’on pouvait normalement espérer recueillir dans ce laps de temps. Eu huit jours, en effet, la terrible accusation portée contre Pierre a fait plus de progrès qu’elle n’avait pu le faire précédemment en quinze. Il reste seulement à établir les mobiles qui ont poussé l’ingénieur à commettre son forfait – d’ores et déjà, à moins que l’inculpé, ne les avoue, il semble que ces mobiles demeureront inconnus – et aussi à déterminer la part que des complicités effectives ou morales ont pu prendre dans d’accomplissement du crime. A la vérité, il nous semble que les secondes doivent être, dès maintenant, écartées.
J’ai eu des entretiens nombreux avec la plupart des personnes – avec une notamment – que la rumeur publique désignait comme devant être la tête, alors que Pierre m’aurait été que l’instrument dans cette sombre tragédie, et j’ai acquis la conviction profonde qu’elles n’avaient pu en quoi que ce fût, conseiller, même tacitement, à Pierre, de teindre ses mains de sang. La situation sociale de ces anonymes, leur situation de fortune aussi, leur interdisaient, à défaut des sentiments d’humanité qu’ils pouvaient avoir, de pousser un homme au meurtre, d’autant que leurs intérêts n’auraient été que très médiocrement servis – si même ils l’avaient été – par la disparition de Louis Cadiou.
Certains ont insinué que l’assassinat de l’industriel pouvait bien n’être qu’un crime passionnel. Là encore il nous apparut que les amateurs de romanesque font fausse route. Rien, en effet, ne permet de supposer que l’administrateur de la Grande-Palud et son ingénieur aient brûlé d’une même flamme pour un même objet. Pierre avait une liaison avouée. Il devait même épouser sa compagne, et jamais l’industriel, par aucune attitude, par aucune démonstration publique, ne montra qu’il voulait entrer en rivalité avec son subordonné. Non ! la vie sentimentale de ces deux hommes n’avait aucun point de commun.
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur a-t-il eu à se venger ?
Reste la thèse que j’ai précédemment soutenue et qui voudrait que Pierre eût été mu par un seul désir de vengeance et aussi parce qu’il supposait probablement qu’en servant sa rancune – il avait été mis à la porte de la Grande-Palud – il pourrait servir les intérêts d’un consortium rival.
Des phrases hostiles qui ont pu être prononcées contre Louis Cadiou, et cela sans aucune arrière-pensée criminelle de la part de ceux qui les prononçaient, l’ingénieur a peut-être déduit qu’il trouverait, le cas échéant, une aide auprès des auteurs de ces propos. Qui sait même s’il ne les a pas interprétés, ces mots irrités, comme une invite détournée à supprimer son maître ?
Cette version, tout au moins en sa première partie, semble solide du fait que Pierre avait signé avec l’industriel un contrat l’obligeant pendant quinze ans à ne point travailler dans une usine similaire à l’usine de la Grande-Palud.
J’ai moi-même avancé, il y a quelques jours, que l’existence de ce contrat avait bien pu être la cause principale du ressentiment que l’ingénieur professait à l’égard de Louis Cadiou. Ce en quoi j’ai probablement fait une erreur. Pour si mauvais homme d’affaires que soit Pierre – et rien ne démontre qu’il le soit – il n’était pas sans savoir que l’employeur, s’il se prive volontairement des services de son employé, dénonce par là même le contrat qui lie cet employé à l’employeur. Le fait que Pierre était chassé de l’usine par M. Cadiou rendait donc nulle et non avenue toute clause léonine.
Mais j’irai plus loin et j admettrai – ce qui touche à l’invraisemblable – que ce contrat fût conçu de telle sorte que, partant de soin plein gré ou renvoyé, l’ingénieur ne pût, quinze ans durant, apporter son concours au bon fonctionnement d’une usine de blanchiment de coton. Il paraît, en effet, qu’à la Grande-Palud, Pierre avait eu connaissance de procédés absolument spéciaux, procédés employés en cet endroit seul et qui, dévoilés, auraient permis à des usines rivales d’améliorer considérablement leur fabrication.
J’admets donc cela comme j’admets – quoique rien ne fût définitif encore entre Pierre et l’usine de Daoulas – que l’ingénieur fût mis dans l’impossibilité d’occuper le poste de directeur technique qui lui avait été offert à Daoulas.
En quoi ce fameux contrat, pouvait-il empêcher l’ingénieur de faire indirectement partie de la maison ? Pierre n’avait nul besoin de figurer nominalement sur les livres de Daoulas pour prodiguer ses lumières à l’usine, et, partant de là, émarger sous une désignation quelconque à son budget.
Maintenant il est possible que M. Pierre n’ait point réfléchi à ce moyen bien simple qu’il avait de se rire du contrat qu’il prétendait l’asservir. Il a peut-être cru que, seule, la mort de l’homme, pour lequel il n’éprouvait que de l’antipathie, pouvait le libérer. En proie à une impulsion de colère froide, comme en ont parfois les êtres qui paraissent les plus calmes, les plus maîtres de leur mouvement, il a tué. C’est une hypothèse et rien de plus
Puis son esprit méthodique a combiné la mise en scène que l’on sait.
M. Bidard de la Noë, qui a chômé aujourd’hui – l’inculpé ne doit, en effet, être interrogé à nouveau que dans quelques jours – la cependant rendu une ordonnance commettant M. Gravolat [Grivolat], armurier à Saint-Étienne, afin qu’il examinât la balle trouvée dans la gorge de la victime et qu’il la comparât avec les balles de 6 millimètres que M. Pierre acheta au mois de mois de mai dernier.
POL FIQUÉMONT.
26 février 1914 – p. 7
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD
On va confronter l’ingénieur avec M. Marie
BREST, 25 février (De notre envoyé spécial, par téléphone). M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a entendu aujourd’hui M. Lelièvre, armurier à Brest, qui vendit à Pierre le revolver de 8 millimètres dont le veilleur de nuit de l’usine, Bossard, disposa jusqu’au 17 janvier dernier, date où il le remit à l’ingénieur.
Détail curieux, Pierre, lorsqu’il fit l’acquisition de l’arme, donna comme nom d’acheteur celui de Bignard, contremaître de la Grande-Palud. Pour expliquer cette substitution d’état civil, Pierre déclara à M. Lelièvre que l’arme était destinée à Bignard, celui-ci devant faire des rondes autour de l’usine. Or, l’ingénieur, non seulement ne prévint pas son contremaître qu’il s’était servi de l’identité de ce dernier, mais, de plus, Bignard ne reçut jamais l’ordre de faire aucune ronde.
Après avoir entendu également Me Vichot, avoué, ami de l’a famille Cadiou, lequel confirma sa déposition antérieure, M. Bidard de La Noë prit connaissance du dossier de l’affaire Cadiou, relatif aux dépositions des personnes qui disent avoir vu l’administrateur de la Grande-Palud à Morlaix, le 1er janvier. Parmi ces dépositions, figure le témoignage de l’adjudant des pompiers de la ville, qui affirme avoir reconnu M. Cadiou sur la place de Morlaix, après l’aubade que les pompiers vinrent lui donner le 1er janvier.
Malgré d’assurance montrée par le sous-officier, le juge estime que ce témoin, ainsi que les autres, du reste, sont victimes d’une confusion, en raison de la proximité des jours de fête de la Noël avec ceux du Jour de l’An.
Enfin, le magistrat entendra demain M. Marie, armurier à Landerneau, qui vendit le revolver de 6 millimètres à Pierre. Il entendra également Mlle Marie et Julia Juzeau, bonne de l’ingénieur. Il est probable que Pierre sera confronté avec ces divers témoins.
27 février 1914 – p. 3 et 7
On a confronté l’ingénieur Pierre et l’armurier qui lui vendit le revolver
L’INCULPÉ A RECONNU QU’IL S’ÉTAIT TROMPÉ SUR LES DATES
BREST, 26 février (De notre correspondant particulier, par téléphone). Le juge d’instruction, M. Bidard de La Noë, s’est consacré cet après-midi à entendre et à confronter avec l’ingénieur Pierre sa bonne,
Mlle Juzeau, M. Marie, armurier à Landerneau, et sa fille, Mlle Julienne Marie.
Introduit le premier dans le cabinet du juge, M. Marie a affirmé que c’est bien dans le courant de l’année 1913 qu’il vendit à M. Pierre de revolver du calibre de 6 mm. Cette vente se fit dans le courant du mois de mai, ainsi qu’il résulte des registres de M. Marie. Toutefois, comme il s’agissait d’une vente au comptant, les écritures mentionnent seulement l’article de la vente, sans que le nom de l’acquéreur y soit porté.
Quant à la date exacte où eut lieu d’achat, M. Marie est très catégorique. Il n’a vendu qu’un revolver semblable dans de courant de 1913, et il ne peut y avoir de confusion, car il n’en a également pas vendu en 1912. L’armurier a précisé que les balles vendues avec le revolver étaient en cuivre.
Mlle Marie, qui est entendue après son père, ne peut que confirmer les déclarations faites par ce dernier. Elle se souvient parfaitement que la vente du revolver fut faite à M. Pierre en mai 1913, vers 3 heures et demie de d’après-midi, a-t-elle précisé, alors qu’elle rentrait de promenade.
Mlle Marie, à qui le juge d’instruction montrait la gravité de sa déposition, a déclaré :
– Si je n’étais pas sûre de ce que je dis, croyez bien que je m’abstiendrais, car je ne voudrais pas nuire à M. Pierre, que j’ai vu à Landerneau et qui m’est apparu comme un charmant garçon.
La confrontation de M. Pierre et de M. Marie fut assez longue et, dans la soirée, alors que l’armurier sortait du cabinet du juge d’instruction, j’ai pu en connaître le résultat.
– Ce fut très simple, a dit M. Marie. L’ingénieur de la Grande-Palud, en voyant les précisions que j’apportais avec mes livres, a dit avec calme : « Je croyais bien avoir acheté le revolver en 1912, mais devant les précisions données par M. Marie, je n’hésite pas à reconnaître que j’ai dû me tromper. Ce doit être effectivement en 1913 que j’ai acheté mon arme. Si j’ai dit le contraire précédemment, c’est que je croyais mes souvenirs plus précis, car, remarquez-le bien, je n’avais aucun intérêt à ne pas dire la vérité.
Me Feillard, qui sortait à ce moment-là du tribunal, nous a confirmé ce que venait de nous dire M. Marie. Comme nous lui demandions ce que devenait son client, il nous a répondu :
– Si certains veulent dire qu’il a l’air démoralisé, je ne sais où ils prennent cela. Pour moi, il ne change pas, et, cet après-midi encore, il me disait qu’il accepterait de rester, s’il le fallait, de longs mois en prison pour que la vérité soit enfin connue.
L’interrogatoire de Mlle Juzeau
Mlle Juzeau, succédant à l’armurier Marie, est entrée dans le cabinet du juge à 4 heures de l’après-midi. Elle n’en est ressortie qu’à 8 heures du soir.
La jeune domestique a déclaré que M. Pierre acheta le revolver de 6 millimètres vers le mois de juin de l’année dernière, à la suite de tentatives de cambriolage commises à l’usine de la Grande-Palud.
Elle se souvient que le revolver ne marchait pas très bien, et elle vit un jour l’ingénieur le démonter pour s’assurer de la cause du mauvais fonctionnement. Ce détail n’aurait d’autre importance s’il ne tendait à confirmer l’explication donnée par M. Pierre de la vente de l’arme à un voyageur de commerce.
La question essentielle pour le magistrat était de savoir si, depuis la date supposée du crime, c’est-à-dire depuis le 30 décembre, l’attitude de M. Pierre s’était modifiée. Sur ce point, Mlle Juzeau a répondu très nettement que l’attitude son maître est toujours restée normale.
– Je sais, a-t-elle dit, que, le 29 décembre, il vit M. Cadiou et fit avec lui une visite au moulin. Il devait le revoir le lendemain et, le 30 décembre, il manifesta son étonnement de ne pas l’avoir aperçu. Mais, ce jour-là, je n’ai rien remarqué de bizarre dans son attitude, pas plus d’ailleurs que par la suite.
Le juge d’instruction ayant alors fait remarquer à Mlle Juzeau que certains bruits couraient sur son compte, la jeune fille s’en indigne :
– Je vous jure, dit-elle, que je vous dis tout ce que je sais. Si je connaissais quelque chose qui put aider la justice, il y a longtemps que je vous l’aurais dit.
En ce qui concerne la vente du revolver à balles blindées au voyageur de commerce, Mlle Juzeau ne sait rien ; mais elle n’est pas étonnée cependant que son patron ait reçu chez lui un voyageur de commerce dont elle ne peut dire le nom, car, a-t-elle souligné, il recevait certains visiteurs sans s’inquiéter autrement de leur identité.
Alors que la jeune fille se préparait à quitter le cabinet du juge d ‘instruction, l’ingénieur Pierre l’a assurée de son innocence et lui a demandé de conserver bon espoir qu’un jour la lumière se ferait sur cette ténébreuse affaire.
L’affaire Cadiou
Le 12 janvier, Pierre déclina une situation à l’usine de Daoulas.
BREST, 26 février (Dépêche de l’ « Information »). On sait qu’un groupe d’industriels se proposait, avant la disparition de M. Cadiou, de fonder, à Daoulas, une usine concurrente à la Grande-Palud.
Pierre devait être l’ingénieur de cette nouvelle entreprise.
Voici le texte de la lettre, datée du 12 janvier, par laquelle il se dégagea :
Monsieur Rocher,
J’ai l’honneur, par la présente recommandée, de vous dénoncer le contrat de travail que je vous ai signé avant-hier, 10 janvier. Des scrupules m’empêchent de lui donner suite aucune, tant que la lumière n’aura pas été faite entièrement sur la disparition de mon patron actuel. D’ailleurs, comme vous me l’avez dit samedi même, vous disposez d’un autre ingénieur chimiste et je puis vous recommander mon contre-maître Bignard, qui est parfaitement au courant de la fabrication et va se trouver incessamment sans travail.
Je vous prie d’agréer, monsieur, mes empressées salutations.
Louis PIERRE.
On procède actuellement à la construction de l’usine de Daoulas.
28 février 1914 – p. 3
L’AFFAIRE DE LA GRANDE-PALUD
Interrogatoires et confrontations en perspective
BREST, 27 février (De notre correspondant particulier, par téléphone). L’instruction de l’affaire Cadiou a chômé aujourd’hui ; elle reprendra demain. En effet, le magistrat instructeur a convoqué dans son cabinet, pour 9 heures du matin, Mme Le Roch, hôtelière à Landerneau, et, pour une heure de l’après-midi, M. Bignard, ancien contre-maître de la Grande-Palud.
Le juge entendra encore le même jour deux habitants de Morlaix, M. le docteur Prouff et Me Huet-Kerbriant, avocat.
Aujourd’hui, M. Paulin, commissaire spécial, et M. Le Mez, inspecteur de la brigade mobile, se sont rendus à l’usine de la Grande-Palud pour y examiner divers endroits et voir s’ils n’y retrouveraient pas de balles blindées semblables à celles que Pierre acheta chez l’armurier Marie, de Landerneau. L’opération n’a amené aucun résultat.
M. Le Coz, commissaire de la police mobile, et M. Brisset, inspecteur, qui procèdent aux recherches dont ils ont été chargés dans les bureaux de poste, sont arrivés à Landerneau dans la soirée. Ils repartiront demain dans la direction de Morlaix.
De son côté, M. Girardier, commissaire de police, poursuit ses investigations.
Qu’on le veuille ou non, l’affaire Cadiou fait place à l’affaire Pierre. Adversaires et partisans de l’ingénieur ont pris position sur un terrain difficile : établir la responsabilité ou l’innocence du prévenu. Il ne s’agit plus maintenant que de l’inculpé.
Si nos renseignements sont exacts, il est certain que la journée de demain ne manquera pas d’intérêt au Palais de justice de Brest.
M. Leopold Thévenot, le voyageur en huiles et savons, dont les relations avec l’ingénieur Pierre ont fait le bruit que l’on sait, à Landerneau, va paraître encore une fois en scène dans l’affaire Cadiou. Il vient en effet, de recevoir une convocation du juge d’instruction de Brest qui désire l’entendre demain.
Nous avons eu l’occasion, il y a quelques jours, d’élucider le rôle de Thévenot. Sa convocation à Brest, qui sera probablement suivie d’une confrontation avec l’ingénieur Pierre, aura pour effet d’établir d’une façon certaine si Thevenot, voyageur en huiles et savons, est ou n’est pas le voyageur dont a voulu parler M. Pierre.
M. Bidard de La Noë, que nous interrogions dans la soirée au sujet de la date à laquelle il convoquera la veuve du directeur de la Grande-Palud, en vue de son audition et très certainement d’une confrontation avec Pierre, a déclaré qu’il n’y avait encore rien de fixé. « Je tiens, nous a-t-il dit, à ce que Mme Cadiou soit entièrement remise, et cela demandera encore quelques jours. »
1er mars 1914 – p. 3
Y eût-il une querelle entre M. Cadiou et l’ingénieur Pierre ?
Le contremaître répond que la querelle en question remonte à cinq ou six mois.
BREST, 28 février (De notre correspondant particulier, par téléphone). Ce matin, M. Bidard de La Noé [Noë], juge d’instruction, a entendu Mme Le Roch, hôtelière à Landerneau. Il désirait l’interroger au sujet de la promenade qu’elle fit chez M. Pierre à la fin de juin 1913 avec plusieurs personnes, et notamment M. Thévenot, voyageur de commerce.
Mme Le Roch a déclaré que M. Pierre, lorsqu’elle revint dans son jardin, n’était nullement occupé à tirer au revolver.
Au cours de la conversation, il ne fut même pas question de l’arme.
M. Thévenot revint à l’hôtel Le Roch en janvier dernier, mais à cette époque il ne vit pas l’ingénieur.
Continuant son enquête, M. Bidard de La Noé [Noë] a consacré son après-midi à l’audition de M. Prouff, docteur à Morlaix, et de M. Huet-Kerbriant, avocat dans cette même ville. Ces témoins ont déclaré qu’étant allés à la Grande-Palud le 11 janvier pour faire une enquête personnelle, et ayant eu l’occasion de parler à M. Bignard, l’ancien contremaître de cette usine, ils s’entretinrent avec celui-ci de la date du 30 décembre, celle de la disparition de M. Cadiou.
M. Bignard leur tint des propos d’après lesquels M. Cadiou, étant alors de méchante humeur, serait venu à l’usine le 30 décembre au matin. Il aurait demandé au contremaître s’il n’y avait rien de nouveau, et, sur la réponse négative de celui-ci, aurait alors dit d’un air furieux : « Eh bien ! il y aura du nouveau. Où est l’ingénieur ? » Puis il serait reparti à allure rapide. C’est un peu plus tard que M. Bignard aurait vu MM. Pierre et Cadiou s’en aller ensemble.
Si l’on s’en tient à cette version, il y aurait donc eu querelle entre M. Cadiou et son ingénieur le 30 décembre.
M. Bignard, qui avait été aussi convoqué par le juge d’instruction, a été également entendu en présence de M. Prouff et de M, Huet-Kerbriant. Il a affirmé au juge que l’incident auquel faisaient allusion ces témoins s’était bien produit à la Grande-Palud, mais qu’il avait eu lieu quatre à cinq mois avant la disparition de M. Cadiou, et non le jour où il vit l’industriel pour la dernière fois. C’est dans ce sens qu’il aurait parlé de cet incident aux témoins le 11 janvier.
Comme M. Huet-Kerbriant sortait du cabinet du juge d’instruction, j’ai pu le voir quelques instants, et cette personne m’a confirmé les déclarations qu’elle venait de faire au magistrat instructeur.
– J’étais à la Grande-Palud le 11 janvier, nous a-t-il dit, avec ma femme et M. Prouff. Nous vîmes M. Bignard. Il est certain que lorsque l’ancien contremaître de la Grande-Palud nous parla de l’incident dont il a été question nous comprenions évidemment qu’il s’était produit le 30 décembre. Nous étions convaincus que M. Bignard ne faisait pas allusion à un fait lointain pouvant, comme il le dit maintenant, remonter à quatre ou cinq mois en arrière. Si nous avions cru qu’il en fût ainsi, nous n’aurions pas fait état des paroles prononcées devant nous, car sa déclaration n’eût eu aucune importance, tandis que, dans le cas actuel, nous pensions qu’il pouvait en être autrement.
Vers 5 h. 30, Pierre, qui avait été amené au Palais de justice, a été conduit dans le cabinet du juge d’instruction pour y être confronté avec l’ancien contremaître. Me Feillard, son avocat, l’assistait.
La confrontation de M. Bignard et de Pierre a été fort longue. Aucun fait nouveau ne se produisit, notamment sur la date du 30 décembre, celle de la disparition de M. Cadiou. M. Bignard maintint que ce jour-là Pierre et M. Cadiou avaient fait une promenade ensemble. Et l’ingénieur alors affirma une fois de plus que c’était le 29 et non le 30.
Bignard ayant rappelé que Pierre, il y a trois ans, dans un débit de Landerneau, avait tenu ces propos : « Si M. Cadiou me met à la porte, je le f… à l’eau », Pierre a contesté très vivement ces propos, disant que, si parfois il s’était montré irrité contre le directeur, ce n’était pas au point de proférer de pareilles menaces.
A ce sujet, Pierre a tenu à souligner que la séparation devait se faire à l’amiable, et qu’à la demande de M. Cadiou il lui avait indiqué plusieurs personnes susceptibles de le remplacer comme ingénieur.
5 mars 1914 – p. 7
M. Nicolas affirme par voie de presse qu’il a vu M. Cadiou le 31 décembre
Et l’avocat de l’ingénieur basera sur ce fait une nouvelle demande de mise en liberté provisoire.
BREST, 4 mars (De notre correspondant particulier, par téléphone). M. Bidard de La Noë, reprenant aujourd’hui l’instruction de l’affaire Cadiou, a entendu M. Freund, juge de paix à Landerneau. Cette personne assista à l’exhumation du cadavre de M. Cadiou et, sachant que Pierre était soupçonné d’avoir fait disparaître le directeur de la Grande-Palud, il l’examina très attentivement. Il put alors constater qu’il ne parut gêné à aucun moment.
Le seul fait nouveau de la journée est la lettre que M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, a adressée à la presse, et dans laquelle il affirme de la façon la plus catégorique avoir vu M. Cadiou à la gare de Morlaix le 31 décembre, et non le 27, comme il avait paru le croire précédemment.
Nous extrayons de sa lettre le passage suivant :
J’avais, en outre, la conviction que c’était bien le 31, parce que je me souvenais l’avoir salué alors que le 27 je n’aurais pu le faire, étant encombré de paquets. De plus, je me souvenais également que, le jour où nous avions vu M. Cadiou, nous avions, mon associé et moi, fait le voyage de Brest à Morlaix avec un représentant de commerce habitant Brest, mais qui se rendait également à Morlaix comme nous, à l’occasion des fêtes de Noël et du jour de l’an.
J’avais donc la conviction bien arrêtée que le 31 décembre était le jour où j’avais rencontré M. Cadiou à la gare de Morlaix ; mais il est évident que, devant les événements qui se sont produits depuis, les hypothèses de toute sorte qui ont été émises, et, enfin, devant l’invraisemblance du fait que j’avançais, ma conviction ne me paraissait pas devoir être une certitude.
Depuis, des déclarations ont été faites par mon frère et par M. Brussard [Erussard], notaire à Morlaix, desquelles il résulterait que j’aurais donné comme excuse de mon retard à un rendez-vous d’affaires le 31 décembre, le fait que je me serais attardé à causer avec M. Cadiou sur le quai de la gare. Je me souviens, en effet, avoir chez M. Brussard [Erussard] prononcé le nom de M. Cadiou, sans qu’il me soit possible de me souvenir des termes de cette phrase. Mais, en tout cas, je suis certain que le jour où j’ai vu M. Cadiou à la gare, je ne me suis pas arrêté pour lui causer ; mais mon associé, M. Lemaillet [Lemeillet], a bien échangé quelques paroles avec lui.
Ma conviction du premier jour se trouve donc renforcée par ce fait, et, pour moi, c’est bien le 31 décembre que j’ai vu M. Cadiou à la gare de Morlaix, à 6 heures du soir.
Le fait que le directeur de la Grande-Palud vivait le 31 décembre explique assez bien que l’on ne puisse déclare que l’ingénieur Pierre l’a tué le 30. Ceci autorise Me Feillard, défenseur de l’inculpé, à former une nouvelle demande de mise en liberté en faveur de son client. Nous croyons pouvoir affirmer que cette nouvelle demande sera déposée à la fin de la semaine.
6 mars 1914 – p. 7
L’avocat de l’ingénieur demande la liberté provisoire de Pierre
IL SE CONFIRME QUE M. CADIOU ÉTAIT ENCORE VIVANT LE 1er JANVIER
BREST, 5 mars (De notre correspondant particulier, par téléphone). Me Feillart [Feillard], défenseur de Pierre, a déposé cet après-midi, entre les mains de M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, une, demande de mise en liberté provisoire de son citent. Me Feillart [Feillard], s’appuyant sur le témoignage de plusieurs habitants de Morlaix, et notamment sur celui de M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, déclare qu’il n’est plus possible de douter que M. Cadiou était en vie le 31 décembre et le 1er janvier. Qu’importe donc que M. Cadiou soit venu pour la dernière fois à la Grande-Palud le 29 ou le 30 décembre et qu’il ait été vu ou non en compagnie de M. Pierre un de ces deux jours, puisqu’on a la certitude qu’il n’a pas été assassiné le jour où M. Bignard le vit se promener avec. M. Pierre aux environs du bois de la Forest.
Le défenseur fait observer ensuite qu’il n’y a pas lieu d’apporter une importance quelconque aux explications données par l’ingénieur au sujet de son revolver de 6 mm. Quel intérêt aurait eu M. Pierre à donner une date inexacte de l’achat de cette arme, puisqu’il n’a jamais contesté en avoir fait l’acquisition chez M. Marie, armurier à Landerneau. M. Pierre était mécontent de son revolver. Il était donc tout naturel qu’il s’en soit débarrassé, et parce qu’on n’a point retrouvé le voyageur auquel il le vendit – celui-ci est peut-être mort – il n’en résulte pas que M. Pierre soit de mauvaise foi.
Si M. Pierre était le criminel intelligent que certains veulent voir en lui, il aurait pu trouver au sujet de la disparition de ce revolver une explication beaucoup plus vraisemblable et le mettant à l’abri de tout soupçon.
Me Feillart [Feillard] conclut qu’il ne reste contre son client que des soupçons, sans qu’on ait pu établir le moindre mobile à un tel crime.
M. Le Coz, commissaire de la police mobile, et son inspecteur, M. Brisset, ont fait porter aujourd’hui leur enquête sur le passage de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre.
Notons à ce propos que M. Erussard, notaire à Morlaix, qui attendait M. Nicolas pour l’enregistrement d’un acte, délivra à son client le dernier reçu de son carnet à souches pour l’année 1913. Le reçu ne put être délivré qu’à 6 h. 45 du soir, après la fermeture de l’étude, parce que M. Nicolas était en retard. M. Nicolas, en arrivant à l’étude, fournit l’explication qu’il s’était arrêté avec M. Cadiou sur le quai de la gare. M. Le Coz se fit présenter le talon du reçu délivré par M. Erussard et il en a consigné le numéro dans un procès-verbal qui, par l’intermédiaire de M. le commissaire divisionnaire Rouquier, sera remis au parquet de Brest.
C’est donc bien le 31 décembre que M. Nicolas a été à Morlaix et c’est aussi à cette date qu’il y vit M. Cadiou. Le fait est indiscutable. Bien mieux, le directeur de la Grande-Palud était encore à Morlaix le
1er janvier. C’est M. Cabon, facteur des télégraphes de cette ville, qui nous le déclare de la façon la plus formelle.
7 mars 1914 – p. 7
La liberté provisoire est refusée à l’ingénieur Pierre
Ses avocats forment opposition à cette ordonnance du juge.
BREST, 6 mars (De notre correspondant particulier, par téléphone). Aujourd’hui, M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a rendu une ordonnance rejetant la demande de mise en liberté provisoire présentée hier par Me Feillard en faveur de son client, l’ingénieur Pierre. Voici le texte de cette ordonnance :
« Attendu que l’affaire n’est pas en état, que les témoins n’ont pas été entendus, que l’inculpé n’a pas été interrogé sur le fond, que tous les scellés n’ont pas été ouverts, que les rapports des experts n’ont pas été déposés, que les investigations sur certains points de leur enquête sont à peine commencées, rejette, etc. »
Me Feillard, que nous avons vu dans la soirée, nous a déclaré : « Je ne croyais pas que le juge répondrait aussi vite à ma requête. Je pensais que je devrais attendre au moins plusieurs jours. Des gens d’une honorabilité indiscutable affirment que M. Cadiou vivait le 31 décembre et le 1er janvier. C’est là ce qui importe. C’est là ce que nous retenons en premier lieu, parce que nous considérons qu’on n’a trouvé rien, absolument rien contre mon client. »
Me Feillard nous parle ensuite de l’ingénieur : « Son attitude en prison, dit-il, m’encourage. Il est très confiant et espère bien que son innocence éclatera. En prison, il consacre tous ses instants à ses études de chimie, qui l’intéressent par-dessus tout. »
Me Feillard, se montrant très vivement ému de la décision de M. Bidard de La Noë, nous a déclaré qu’après s’être entendu avec Me Henri-Robert, l’autre défenseur de l’ingénieur Pierre, il avait décidé de former opposition contre l’ordonnance du juge d’instruction de Brest.
M. Bidard de La Noë va donc être dessaisi de l’affaire, et ce sera la Chambre des mises en accusation de la cour d’assises de Rennes qui aura à se prononcer.
8 mars 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
De quel côté penchera un jour la balance de la justice ?
Pour ou contre l’ingénieur Pierre ?
On croyait communément, après la seconde autopsie pratiquée par M. le docteur Paul, sur le cadavre de M. Cadiou, après la découverte d’une balle de 6 millimètres dans la gorge de la victime, balle identique à celles possédées par l’ingénieur Pierre que le mystère entourant encore la mort de l’administrateur de la Grande-Palud allait être rapidement éclairci. Les pitoyables explications fournies par l’inculpé, touchant notamment la vente de son revolver à un représentant de commerce, duquel il a été impossible jusqu’à ce jour de retrouver la trace, et aussi les erreurs relevées dans le récit qu’il fit au juge d’instruction de Brest paraissaient démontrer de façon certaine sa culpabilité. Or, de nouveaux témoignages recueillis à Morlaix, notamment – semblent porter une rude atteinte à la thèse de l’accusation – Les deux versions étant également défendables, nous avons exposé avec la plus grande impartialité les faits qui militent en faveur de l’une ou de l’autre. Nos lecteurs pourront ainsi, sinon se faire une opinion définitive, tout au moins ne pas trop s’égarer dans l’étude d’un problème qui ne laisse pas que d’être angoissant.
POUR :
LES ARGUMENTS DE LA DÉFENSE
I. – Des témoins disent : M. Cadiou n’a pu être tué le 30 décembre 1913, à la Grande-Palud, puisque nous l’avons aperçu le 31 du même mois, voire le 1er janvier, à Morlaix.
Il semblerait donc résulter des déclarations de ces témoins que Pierre ne pourrait être l’auteur du crime, puisque, d’une part, la présence de M. Cadiou à Landerneau ou à la Grande-Palud n’a été constatée par personne, le 31 décembre 1913, non plus que le 1er janvier 1914 ou les jours suivants et que, de l’autre, Pierre, aux mêmes dates, se trouvait soit à Landerneau, soit à la Grande-Palud.
II. — Ces témoins sont, par ordre d’importance :
1° M. Louis Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest. M. Louis Nicolas affirme avoir salué M. Cadiou le 31 décembre sur le quai de la gare de Morlaix. Sa conviction qu’il n’est pas le jouet d’une erreur se base sur les faits suivants :
« Deux fois seulement, fin décembre – le 27 et le 31 pour être précis – j’ai quitté Brest pour me rendre à Morlaix. Dans les deux circonstances, j’étais accompagné de mon associé, M. Le Meillé [Lemeillet]. J’ai vu, une fois sur le quai de la gare de Morlaix, entre 6 heures et 6 h. 5 du soir, M. Cadiou. Sur cela, il ne peut y avoir aucun doute en mon esprit. Je saluai d’un « Bonjour, monsieur Cadiou » l’industriel de la Grande-Palud, cependant que je soulevais aussi mon chapeau. Puis, ayant rendez-vous avec mon frère chez Me Erussart, notaire, je quittai la gare, laissant M. Le Meillé [Lemeillet] derrière moi.
« Je suis maintenant certain que c’est le 31 décembre, et non le 27, que je saluai M. Cadiou, et cela, pour deux raisons : la première, c’est que le 27, ayant les bras chargés par ma boîte à violoncelle et divers paquets, je n’aurais pu porter la main à mon couvre-chef ; la seconde enfin, qui est de beaucoup la plus importante, tient à la date où fut signé l’acte notarié qui m’amenait ; chez Me Erussart. Cet acte fut signé le 31 décembre »
2° M. Auguste Nicolas, frère du précédent, confirme les dires de M. Louis Nicolas. C’est le 31 décembre que l’acte fut signé, et M. Auguste Nicolas se rappelle parfaitement que son frère, en pénétrant dans le cabinet du notaire, lui dit : « Tiens, je viens de voir M. Cadiou à la gare. »
3° M. Le Meillé [Lemeillet], lui, ne peut préciser si c’est à la date du 27 ou du 31 décembre qu’il entama une brève conversation avec M. Cadiou. Ce qu’il peut affirmer, c’est que cette conversation fut tenue et qu’il faut s’en rapporter, pour déterminer le jour exact, aux précisions fournies par MM. Nicolas ;
4° M. Cabon, facteur-télégraphiste à Morlaix, a déclaré également au juge d’instruction de cette ville qu’il avait rencontré M. Cadiou le 1er janvier 1914, vers 9 heures du matin, quai du Viaduc. Au « Bonjour, monsieur Cadiou » qu’il lança à l’industriel, celui-ci lui répondit par ces mots : « Bonjour, Cabon! » ;
5° Ainsi que M. Cabon, M. Caramour, adjudant des pompiers de Morlaix, affirme qu’il a vu M. Cadiou le 1er janvier, à Morlaix, un peu avant ou un peu après neuf heures. L’industriel était vêtu d’un complet cycliste. (Celui-là même qu’il portait lorsque son cadavre fut découvert.) Il est certain de la date, car il se rendait chez ses chefs, afin de leur souhaiter la bonne année.
III. — Pierre n’avait aucun intérêt à tuer.
La disparition de M. Cadiou ne le maintenait pas en place. Le fait que l’administrateur de la Grande-Palud se séparait de lui volontairement, rendait inapplicable la clause du contrat qui liait l’ingénieur avec M. Cadiou (Cette clause, on s’en souvient, disait en substance que l’ingénieur ne pouvait, durant quinze années, exercer dans une usine similaire de celle de la Grande-Palud).
IV. — De la déposition de M. Faro, brigadier de gendarmerie de Landerneau, il ressort enfin que, lors de la découverte du cadavre, Pierre ne manifesta point le trouble que certains voulaient qu’il eût manifesté. Cependant, ajouta le témoin, l’ingénieur s’éloigna durant quelques instants pour laver les vêtements du défunt.
CONTRE:
CHARGES MATÉRIELLES
I. — L’ingénieur de la Grande-Palud possédait un revolver de 6 m/m dont les balles étaient absolument semblables à la balle trouvée dans la gorge de M. Cadiou.
II. — Lorsque les magistrats perquisitionnèrent au domicile de Pierre, l’arme demeura introuvable.
Questionné sur la disparition de cette arme, Pierre raconta l’histoire rocambolesque que l’on sait : « Alors qu’il s’exerçait au revolver dans le jardin du moulin où il demeurait, un voyageur de commerce, dont il ignore et les attributions exactes (il lui est impossible de dire à quelle maison il appartient) et le nom, lui aurait acheté l’arme au mois de février ou mars 1913. Or, il est maintenant prouvé que Pierre, au cours de son récit, s’est trompé – volontairement ou involontairement – sur divers points.
1° Sur la date où lui-même acheta le revolver. Janvier ou février 1912, dit Pierre ; Mai 1913 établit de façon irréfutable M. Marie, armurier à Landerneau, qui vendit l’arme à l’ingénieur. Et ce dernier témoignage est confirmé par les déclarations de la fille aînée de M. Marie (qui assista à la vente), par les dépositions du contremaître Bignard, de Mlle Julia Juzeau, bonne de Pierre ; par celle aussi de M. Le Roch, hôtelier à Landerneau, et ami intime de Pierre. (Pour préciser la date d’achat du revolver, ces divers témoins se basèrent soit sur la commande d’une automobile, commande que Pierre fit en avril ou en mai 1913, soit sur un cambriolage qui se déroula au commencement de mai 1913, à l’usine de la Grande-Palud… Pierre, en effet, lorsqu’il acheta l’arme, s’entretint avec M. Marie et sa fille dudit cambriolage.)
2° Sur la date où il aurait vendu son arme au voyageur inconnu. Selon lui, c’est soit au mois de février, soit au mois de mars 1913, que cette cession aurait eu lieu. S’il fallait admettre les dires de l’inculpé, celui-ci aurait donc pu se démunir d’un revolver qu’il n’avait point encore en sa possession.
III. — Dans la matinée du 30 décembre 1913, date à laquelle M. Cadiou fut aperçu pour la dernière fois avec Pierre, et ce, par plusieurs témoins – dont deux notamment, MM. Bonnefoy, fermier, et Bignard, contremaître, sont formels dans leurs déclarations – l’administrateur de la Grande-Palud portait un pardessus dit macfarlane, muni d’un capuchon, lequel était relevé sur la tête.
Lorsque l’on découvrit le corps de la victime, ce pardessus était roulé au pied du cadavre. De plus, le capuchon, à l’endroit du col, montrait un trou fait par le passage d’une balle de revolver du calibre 6 : celle-là même qui fut retrouvée dans la nuque de M. Cadiou.
IV. — M. Bonnefoy affirme, en outre, que, le 30 décembre 1913, lorsque Pierre et M. Cadiou cheminaient de conserve, il vit les deux hommes s’engager dans un chemin qui monte à travers bois, au-dessus du moulin. Or, ce chemin mène au sentier au bas duquel – à trois cents mètres environ de la demeure de Pierre – fut enseveli le corps de M. Cadiou.
V. — Trois jours après que Pierre eut expliqué, de la façon que l’on sait, au juge d’instruction de Brest dans quelles circonstances lui, Pierre, s’était dessaisi de son revolver calibre 6, un voyageur de commerce, M. Thévenot, de passage à Dinan (Côtes-du-Nord), faisait savoir qu’il s’était bien rendu au moulin, non point en février ou mars 1913, mais en juin de la même année. A aucun moment il n’acheta, pas plus qu’il ne proposa d’acheter, un revolver à l’ingénieur.
Par contre, et malgré l’énorme publicité donnée aux révélations de Pierre, aucun représentant de commerce ne s’est encore présenté pour ratifier les dires de l’inculpé.
CHARGES MORALES
I. — Pierre paraissait nourrir une profonde antipathie pour M. Cadiou. Il y a deux ans, il affirmait en effet devant plusieurs témoins, dont le contremaître Bignard, que « si l’administrateur l’emb…, il le f… dans la rivière ». De plus, ce qui n’est pas précisément là la marque d’une amitié, fût-elle légère, il dénonçait son directeur au ministère de la Guerre comme ayant fait payer deux fois la même fourniture. En outre, M. Cadiou l’avait chassé de l’usine.
II. — Lors de la découverte du corps, affirment certains témoins, Pierre montra une inquiétude, voire une angoisse manifeste. Pâle et nerveux à l’extrême, il ne pouvait tenir en place. Écartant les ouvriers qui creusaient le sol, il enleva la terre avec ses mains. Enfin, ce fut lui qui indiqua aux personnes présentes que la casquette du défunt se trouvait ou devait se trouver (un témoin a déclaré qu’il fut affirmatif) dans une poche intérieure du pardessus. Or, le couvre-chef était effectivement placé en cet endroit.
Tels sont les faits. Sans vouloir faire pencher la balance dans un sens ou dans l’autre, il importe cependant de faire remarquer que, si M. Cadiou était vivant le 31 décembre, il est à présumer qu’il a dû passer la nuit du 30 au 31 autre part que dans les bois. Or, il est établi que, cette nuit-là, l’industriel n’a couché ni chez lui à Landerneau, ni chez ses tantes à Morlaix, ni dans son manoir de Garanstère [Keranster], ni enfin, dans aucun des hôtels de Morlaix ou de Landerneau. Alors ?… Et dire qu’il y a des gens qui savent tout !
POL FIQUEMONT.
9 mars 1914 – p. 7
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Les intentions du juge d’instruction
BREST, 8 mars (Dépêche Havas). En présence des témoignages de plusieurs personnes, qui ont vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix, M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, va tâcher de reconstituer tout l’emploi du temps de M. Cadiou avant sa disparition.
Il commencera demain par entendre les deux sœurs de la victime. M. Cadiou avait été leur rendre visite le 27, à Cléder, localité située à 33 kilomètres de Morlaix.
M. Nicolas et son associe, M. Lemeille [Lemeillet], ont affirmé, hier à l’instruction, qu’ils avaient vu
M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix.
D’autre part, l’ancien gardien de l’usine, M. Bossard, déclare avoir vu le directeur le 27 décembre, à 7 heures du soir, à la gare de Landerneau, à l’arrivée du train de Morlaix.
10 mars 1914 – p. 7
On confronte l’ingénieur et le frère de M. Cadiou
Ce dernier a nettement accusé l’ingénieur
BREST, 9 mars (De notre correspondant particulier, par téléphone). Continuant aujourd’hui l’instruction de l’affaire de la Grande-Palud, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a procédé à une confrontation entre M. Jean-Marie Cadiou, frère du défunt, et l’ingénieur Pierre. Tout d’abord, on donna lecture à celui-ci des déclarations faites par M. Jean-Marie Cadiou, l’une à la date du 20 janvier, l’autre en date du 4 février. Dans la déposition du 20 janvier, M. Cadiou parie des démarches qu’il fit pour retrouver le cadavre de son frère, de ses soupçons sur l’ingénieur et de la lettre qu’il écrivit au procureur de la République de Brest. Dans celle du 4 février, M. Cadiou parle de la découverte du cadavre et il raconte que ses soupçons se confirmèrent sur M. Pierre, dont il remarqua l’attitude lors de l’exhumation de la victime.
M. Pierre n’a fait aucune objection à ces deux déclarations de M. Jean-Marie Cadiou. Celui-ci, prenant alors la parole, lui dit :
– Vous avez eu une conduite abominable pour mon frère. Alors que vous étiez son employé, vous le dénonciez en le salissant par des accusations que vous saviez fausses. Vous avez menti cette fois, comme vous mentez toujours.
L’ingénieur ayant alors répondu à M. Cadiou que s’il voulait il pourrait dire encore bien des choses le témoin s’indigna :
– Pourquoi ne les dites-vous pas ? C’est encore pour nous salir en laissant peser des soupçons sur nous par vos réticences. Si vous savez quelque chose, parlez. Nous ne demandons qu’à le savoir, puisque nous cherchons la vérité. Je crois que je finirai bien par vous arracher un aveu. Mais je crois aussi que si je vous apportais une preuve irréfutable, vous mentiriez encore.
M. Pierre s’est alors défendu avec énergie, répondant qu’il était innocent du crime que M. Jean-Marie Cadiou lui reprochait, disant qu’il n’avait pas tué le directeur de la Grande-Palud et que, tôt ou tard, son innocence éclaterait.
De plus, en ce qui concerne la déclaration à laquelle M. Jean-Marie Cadiou fait allusion, l’ingénieur a affirmé de la façon la plus formelle qu’il n’en était pas l’auteur.
On l’remarqua que l’inculpé était pâle lorsqu’il sortit de chez le juge. Cependant, il convient de dire que, depuis quelques jours, il paraît très fatigué par son séjour en prison, et l’on ne sait au juste s’il faut mettre sa pâleur sur le compte de l’émotion ou de la fatigue.
Un coup de théâtre en faveur de l’ingénieur
BREST, 9 mars (De notre correspondant particulier, par téléphone). On se souvient qu’au début de l’instruction M. Bidard de La Noé [Noë] attachait une importance particulière à la déposition du fermier Bonnefoy, de la Grande-Palud, déposition d’après laquelle M. Pierre et M. Cadiou avaient fait une promenade le 30 décembre, vers 11 heures du matin, aux environs de l’usine,
Or, voici qu’un nouveau coup de théâtre se produit, mais cette fois c’est en faveur, de l’ingénieur.
Interrogé ce soir par un rédacteur de l’Ouest-Éclair, le fermier Bonnefoy a avoué qu’en déclarant qu’il avait vu MM. Pierre et Cadiou ensemble le 30 décembre, vers 11 heures du matin, aux environs de la
Grande-Palud, il avait commis une grossière erreur. En effet, ce jour-là, il avait quitté la Grande-Palud à 9 heures du matin, avec son beau-frère, M. Autret, pour aller à Landerneau, où se tenait une commission de remonte italienne.
Les aveux du fermier Bonnefoy ont été confirmés à notre confrère par M. Autret et par les parents de ce dernier.
M. Bonnefoy se montre très ennuyé de son erreur. Mais il l’explique en disant qu’un certain temps s’étant passé, ses souvenirs n’étaient plus très exacts.
11 mars 1914 – p. 3
LA SOMNAMBULE EXTRA-LUCIDE
Il y a, de par le monde, un homme au moins que je plains de tout mon cœur : c’est M. Bidard de La Noë, chargé d’instruire l’affaire Cadiou. Il s’est, paraît-il, perdu dans ses dossiers et va recommencer son travail, ce qui est la preuve d’un singulier courage.
Rien ne me parait plus effrayant à vaincre que l’erreur des gens de bonne foi. Dans un procès semblable, ils sont légion ceux qui croient avoir vu et tiennent à le dire. Au milieu de leurs témoignages contradictoires, comment se retrouver ?
Ce pourquoi il est préférable, dans une telle affaire, de se laisser orienter par les acteurs louches. Or, il y a une histoire de tireuse de cartes qui n’a guère été percée à jour. A priori, on dût se refuser à admettre comme un phénomène admissible qu’une voyante puisse indiquer nettement l’endroit où un cadavre a été enterré quand son imagination seule l’inspire. Habituellement, les somnambules ne savent que ce qu’on veut bien leur dire. L’extra-lucidité de celle qui se trouve mêlée à l’affaire Cadiou fut justement éprouvée par un reporter du Matin, auquel elle donna les indications les plus fantaisistes sur Rochette, transformé en « dame blonde ».
Pour que cette personne faillible ait été, si perspicace dans l’affaire Cadiou, il faut supposer qu’elle fut guidée un peu plus sûrement que par le hasard. On a formulé diverses hypothèses que la presse n’a point encore dites. On prétend qu’un témoin ou un complice du drame se serait confié à un ami qui aurait conseillé ce subterfuge. Un seul fait reste certain : le juge ne croit point au récit de « la Pythonisse ». Que ne la verse-t-il dans son dossier, elle, ses œuvres et ses pompes diaboliques ?
EDOUARD JULIA.
DE SURPRISE EN SURPRISE !…
Où M. Cadiou a-t-il été assassiné ?
A la Grande-Palud ? A Morlaix ? A Saint-Pol-de-Léon ? A Paris ?…
Le problème que constitue l’affaire Cadiou se complique de singulière façon. Voilà, s’il faut en croire de nouveaux témoins, dont la bonne foi est hors de doute, que l’administrateur de la Grande-Palud était encore de ce monde, non seulement le 31 décembre 1913, mais aussi le 1er janvier, voire le 4 janvier 1914.
M. Louis Nicolas, juge au tribunal de Commerce de Brest, nous avait déjà affirmé, et ses dires ont été ratifiés par son frère, M. Auguste Nicolas, et son associé, M. Le Meillé [Lemeillet] – que M. Cadiou se trouvait en gare de Morlaix le 31 décembre, à 6 heures du soir. Après eux, M. Cabon, facteur télégraphiste à Morlaix, et M. Caramour, adjudant des pompiers dans la même ville, renchérirent ‘et soutinrent qu’ils avaient salué l’industriel aujourd’hui défunt, le 1er janvier. Enfin, et cela paraît fortifier les déclarations précédentes, un chef de bureau de l’hospice de Morlaix, M. Le Gall, et qui plus est, le fils de ce dernier, élève à l’École de santé navale de Bordeaux, ne montrèrent pas moins d’assurance lorsqu’ils déclarèrent s’être entretenus avec M. Cadiou le 1er janvier. La scène se serait déroulée à 7 heures du soir sur le quai de la gare de Saint-Pol-de-Léon.
Pour si importantes que soient ces déclarations, elles viennent, à n’en pas douter, d’être dépassées en intérêt par le récit qu’a fait, à notre confrère le Petit Parisien, M. Boulier, facteur-receveur des postes à Blincourt (Oise). M. Boulier, alors qu’il se trouvait, le 4 janvier dernier, dans la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare – et nous sommes alors à Paris – entendit parfaitement l’un de ses amis saluer un monsieur petit et brun d’un : « Bonjour, mon cher Cadiou. » Cet ami, le facteur receveur ne divulguera son nom qu’à M. Bidard de La Noé [Noë], juge d’instruction à Brest. Cependant, il peut affirmer d’ores et déjà que cette personne, dont il se refuse encore à dévoiler l’incognito, était en fort bons termes avec l’administrateur de la Grande-Palud. Maintes fois même, il l’entretint de ses relations avec l’industriel.
Faut-il déduire de cet ensemble de faits, à la vérité fort troublants, que l’innocence de Pierre est désormais démontrée ? Ce serait aller un peu vite en besogne. Certes, le parquet de Brest agit avec trop de promptitude lorsque, sur la seule dénonciation de Jean-Marie Cadiou et parce que la rumeur publique accusait l’ingénieur, il mit ce dernier en état d’arrestation. Il convient cependant de dire là sa décharge qu’il était, fortifié dans son attitude par les dépositions que deux habitants de la Grande-
Palud lui avaient faites spontanément. L’un de ces personnages, le, fermier Bonnefoy, sans l’ombre d’une hésitation, avait précisé au juge la date à laquelle il vit pour la dernière fois M. Cadiou avec Pierre. C’était, selon lui, le 30 décembre. Il y a deux semaines, Bonnefoy ne se montrait pas moins affirmatif avec nous, lorsque nous l’adjurions de bien rappeler ses souvenirs. Je le revois encore appuyé sur sa bêche et répétant d’une voix assurée : « Oh ! je ne me trompe pas, allez, monsieur, c’est le 30, c’est bien le 30. »
Un témoin à charge se rétracte
Et voilà qu’aujourd’hui, l’homme revient sur ses dires. Ce n’est certainement pas le 30 qu’ici vit M. Cadiou et Pierre, puisque le 30 il se trouvait à Landerneau. En vérité, tout cela n’est-il pas étrange ? Donc, cette dernière charge s’écroulant, il apparaît, qu’à moins qu’un fait nouveau, définitif celui-là, se produise incessamment, l’on ne puisse refuser la mise en liberté provisoire réclamée par le détenu. Il est donc à présumer, si toutefois M. le procureur de la République ne possède point contre l’ingénieur de charges autres et qu’il a voulu tenir secrètes jusqu’à ce jour, que cette libération conditionnelle interviendra à brève échéance. Est-ce à dire que le cas Pierre sera définitivement tranché de ce fait ? Que non point.
Il n’en restera pas moins que la victime aura succombé à la blessure produite par une balle du calibre 6 ; que Pierre fît l’achat d’un revolver de calibre semblable ; qu’il donna, pour expliquer la disparition de cette arme, des raisons qui, à la vérité, n’en sont point, et qu’il se trompa grossièrement d’abord sur la date d’achat dudit revolver, et ensuite sur celle de la soi-disant vente à un voyageur de commerce, lequel voyageur n’a pas cru bon jusqu’à ce jour de se faire connaître.
M. Cadiou, dit-on, était à Morlaix le 31 décembre ; soit. Mais où a-t-il passé la nuit du 30 au 31 ? C’est là un point que la brigade mobile et son chef, M. Sébille, se doivent à eux-mêmes d’élucider s’ils veulent que les témoignages de Morlaix et ceux aussi de Saint-Pol-de-Léon gardent leur valeur entière.
Quant aux déclarations de M. Boulier, on ne pourra seulement en faire état qu’après que la personne mise en cause par le facteur-receveur sera venue préciser la date de sa rencontre avec M. Cadiou, rencontre qui eut lieu dans la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare. Encore faut-il que ce M. Cadiou soit bien le même que celui dont on découvrit le corps à 300 mètres du moulin de la Grande-Palud.
Car, et voilà où surgit pour les partisans de la nouvelle thèse une nouvelle difficulté, il faudrait également expliquer de quelle façon le cadavre du malheureux industriel, si vraiment celui-ci a été assassiné soit à Paris, soit à Morlaix, a pu être transporté en pleine terre, à la Grande-Palud. Morlaix est à 41 kilomètres de Landerneau, à 44 du moulin, ne l’oublions pas. Une automobile ou tout au moins une carriole a dû être requise pour que l’opération pût être effectuée. Le champ des investigations se trouve ainsi limité, les propriétaires d’automobiles ne foisonnant ni à Landerneau, ni à Morlaix.
POL FIQUÉMONT.
12 mars 1914 – p. 7
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
La balle qui tua Cadiou n’aurait pu entrer dans le revolver de Pierre
Et un armurier de Guingamp a vu un voyageur de commerce qui avait acheté un revolver d’occasion.
BREST, 11 mars (De notre correspondant particulier, par téléphone). Quel est donc le mystérieux voyageur de commerce auquel l’ingénieur Pierre prétend avoir vendu son revolver de 6 millimètres, ce revolver qui, d’après l’accusation, aurait été l’arme du crime de la Grande-Palud ? Un moment, on crut l’avoir trouvé en la personne de M. Thévenot. Mais, dès le lendemain, celui-ci démentait ses déclarations faites à table d’hôte. Il avoua avoir vu M. Pierre, mais nia de la façon la plus formelle lui avoir acheté l’arme en question.
Et voilà que le nom d’un autre voyageur de commerce se trouve jeté dans le débat. C’est une nouvelle lueur dans la nuit. Fera-t-elle la pleine lumière ? Il faudrait alors en rendre grâce à M. Simon, armurier à Guingamp, qui a fait l’importante déclaration que voici :
Dans le courant de janvier 1912, j’étais alors à Janzé (Ille-et-Vilaine). Je reçus la visite d’un voyageur en huiles minérales, M. Meslay, voyageant pour le compte d’une maison de Pré-en-Pail (Mayenne), maison dont il était d’ailleurs un des associés.
Tout en causant avec ce voyageur, je nettoyai un revolver du calibre de 6 millimètres, dit velo-dog, aux barillets longs pour balles blindées.
Ce voyageur sortit alors un revolver de sa poche et me dit qu’il venait de l’acheter la veille à Landerneau, pour un prix de 14, 16 ou 18 francs, je ne me rappelle pas exactement le prix. Ce revolver m’a paru en tous points semblable à celui que je nettoyais. Je certifie que mes souvenirs ne me trompent pas, et dès à présent je puis vous dire que c’était du 20 au 27 janvier 1912.
Dans la soirée, ce voyageur de commerce, M. Meslay, a été rejoint à Alençon par un rédacteur de l’Ouest-Éclair, auquel il a déclaré :
– Je me souviens parfaitement avoir rencontré à Janzé M. Simon, et cela à deux reprises. Mais je n’ai fait affaire avec lui qu’une seule fois. C’était en janvier 1912.
– C’est sans doute ce jour-là que vous lui avez montré le revolver acheté à Landerneau ?
– Je ne lui ai jamais fait voir un revolver, et entre nous, d’ailleurs, il ne fut jamais question de revolver. M. Simon se trompe. Je ne doute pas de ses affirmations concernant la visite d’un voyageur, qui lui aurait montré un revolver acheté aux environs de Landerneau. Mais je ne suis, pas cet acheteur. Peut-être y a-t-il confusion. Peut-être un voyageur du nom de Meslay travaille-t-il actuellement la Bretagne. Mais encore une fois, il ne s’agit pas de moi. Je suis prêt, pour vous prouver ma bonne foi, à accepter une confrontation avec M. Simon devant le juge d’instruction de Brest.
Quel revolver avait acheté M. Pierre à M. Marie ? Celui-ci continue d’affirmer que c’était un revolver sans chien, genre Hammerless, destiné à tirer des balles velo dog dont le calibre est de 6 millimètres à peu près. Or le calibre des balles blindées, connues primitivement sous le nom de balles de 6 millimètres, est de 6 millimètres 35 si on tient compte de la douille.
Il est impossible de mettre avec cette douille une balle blindée de 6 millimètres 35 dans un revolver propre à tirer des balles velo dog. On arrive donc logiquement à ces deux conclusions qui nous ont été confirmées aujourd’hui par plusieurs armuriers de Brest, MM. Legoff, Tagut, Lelièvre, etc.
1° La balle qui tua M. Cadiou et qui, d’après le rapport même du docteur Paul, mesurait 6 millimètres, ne peut provenir que d’un calibrage de 6 millimètres 35 ;
2° Le revolver forme Hammerless que possédait M. Pierre et qui tirait la balle velo dog ne pouvait pas tirer les balles de 6 millimètres 35.
Pour en revenir à la piste de Morlaix – car on la suit toujours – il semble absolument acquis à l’heure actuelle que M. Cadiou était à la gare de Morlaix le 1er janvier dernier. Cela résulte des témoignages formels de MM. Le Gall père et fils et de M. Graff. M. Cadiou avait à sa main sa bicyclette. Il était le seul voyageur en ayant une. Tous les employés de la gare présents à cette heure confirment sur ce point les dires de MM. Le Gall et Graff. Or, et cela est extrêmement important, il n’y eut dans toute la journée du 1er janvier au départ de Saint-Pol-de-Léon qu’une seule bicyclette mise aux bagages, et ce fut précisément ce train de 7 h. 13 que prit M.-Cadiou.
Le directeur de la Grande-Palud monta dans ce train, en deuxième classe, et le facteur lui délivra un billet à demi-tarif, sur présentation d’une carte d’abonnement.
D’autre part, le correspondant brestois de l’Agence Havas télégraphie :
BREST, 11 mars. – On a dit que la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou, lors de la seconde autopsie, était une balle blindée de nickel, pour revolver de 6 millimètres 35, et que l’ingénieur Pierre n’avait eu en sa possession qu’un revolver de 6 millimètres avec lequel le projectile ne pouvait être tiré.
On peut affirmer aujourd’hui que la balle qui a tué M. Cadiou est une balle ordinaire de 6 millimètres avec chemise de cuivre ; la trace rouge de cuivre se remarque encore sur le projectile très aplati retrouvé à l’autopsie.
Le revolver que M. Pierre a acheté chez l’armurier Marie, de Landerneau, tirait une balle semblable.
13 mars 1914 – p. 7
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Deux témoignages s’effondrent encore
Et la question du revolver reste obscure
BREST, 12 mars (De notre correspondant particulier, par téléphone). Ainsi qu’on l’a vu, M. Meslay oppose un démenti formel aux affirmations de l’armurier Simon, et, bien mieux, à l’en croire, non seulement il n’a pas acheté de revolver à l’ingénieur Pierre, mais il ne connaît même pas ce dernier, n’étant jamais allé à Landerneau. M. Simon n’en persiste pas moins dans ses déclarations.
– Il s’agit bien, nous a-t-il souligné encore aujourd’hui, d’un voyageur s’appelant Meslay. Les lettres et les factures que j’ai remises à un inspecteur de la Sûreté en font foi, et je ne crains aucune confrontation.
M. Simon avait cité, comme pouvant confirmer ses dires, un de ses anciens ouvriers, M. Maugeon, habitant actuellement Rennes. Nous avons pu joindre aujourd’hui ce dernier, et il nous a répondu n’avoir aucun souvenir de la conversation dont on prétend qu’il a ‘été le témoin. « Cependant, a-t-il ajouté, j’ai pu remarquer à plusieurs reprises que mon ancien patron est très observateur, et qu’il a une excellente mémoire. C’est un homme extrêmement sérieux et incapable de mentir. Je suis donc persuadé qu’il lui est difficile de se tromper. »
Comme on le voit, la question du revolver reste ténébreuse.
Est-ce un autre Meslay que celui de Pré-en-Pail qui montra à M. Simon le revolver et à une personne des environs de Landerneau ? Le parquet de Brest songe à s’en inquiéter sérieusement.
En ce qui concerne la date du 30 décembre, de nouvelles surprises se sont produites. On sait que le fermier Bonnefoy, l’un des principaux témoins de l’accusation, s’est rétracté. Aujourd’hui, voilà que deux nouveaux témoignages s’effondrent. Ce sont ceux de Mme Quéméneur, débitante à Landerneau, et du jeune pâtre Boulben, employé dans une ferme aux environs de la Grande-Palud. On les avait cités tous les deux comme ayant aperçu M. Cadiou et M. Pierre se promenant ensemble aux environs de l’usine. Aujourd’hui, ils protestent de la façon la plus formelle contre les propos qu’on leur a fait tenir, et le jeune pâtre Boulben, en particulier, affirme qu’il n’a vu M. Cadiou qu’à 9 heures du matin, alors qu’il se rendait à l’usine.
Une hypothèse singulière.
BREST, 12 mars (Dépêche Havas). Le parquet attend l’arrivée du rapport du docteur Paul sur la seconde autopsie de M. Cadiou pour être fixé sur le genre de mort du directeur. A l’heure actuelle, en effet, certaines personnes se demandent s’il y a eu crime ou suicide avec crime simulé. On déclare qu’il serait possible que l’instruction enquêtât sur la mort de cette jeune dactylographe de Quimper, qui passa la nuit du 30 décembre là Morlaix et dont le cadavre fut retrouvé dans la rivière le 10 février.
14 mars 1914 – p. 7
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
On ne sait toujours pas qui salua M. Cadiou à la gare Saint-Lazare le 4 janvier dernier
Seuls MM. Boulier, facteur à Blincourt, et Joly, juge d’instruction à Clermont, à qui Boulier confia son secret, connaissent le nom du mystérieux personnage.
Lorsque M. Bidard de La Noë, juge d’instruction à Brest, apprit par les journaux – et pair qui aurait-il pu l’apprendre ? – qu’un sieur Boulier, facteur-receveur des postes à Blincourt (Oise), se faisait fort de prouver qu’une notabilité de ses amis avait abordé, le 4 janvier 1914, M. Cadiou, alors que ce dernier traversait la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare, le magistrat manqua choir de son haut. Ce n’était donc point assez qu’on ait aperçu l’administrateur de la Grande-Palud, le 31 décembre, à Morlaix, et, le 1er janvier, à Saint-Pol-de-Léon, il fallait encore qu’un nouveau témoin vint affirmer que le défunt se trouvait à Paris le 4 janvier. Et M. Bidard de La Noé [Noë], dont les nuits sont peuplées de cauchemars, ne s’endort plus sans que des craintes terribles ne l’assaillent. « Pourvu, pense-t-il, pourvu que l’on ne me démontre pas, demain matin, que M. Cadiou est encore en vie ? »
Néanmoins, par acquit de conscience, et quoique peu enclin aux innovations, M. Bidard de La Noé [Noë] a prescrit, par commission rogatoire, à M. Joly, juge d’instruction à Clermont, qu’il ait à entendre les graves révélations que M. Boulier ne pouvait manquer de faire à la justice. Donc, hier,
M. Joly, durant trois heures d’horloge – de quatre heures du soir à sept heures, pour être précis – a ouï le facteur-receveur de Blaincourt [Blincourt].
Quels propos furent échangés entre les deux hommes ? Quels faits graves M. Boulier porta à la connaissance du magistrat ? et quel est le nom du monsieur barbu qui salua M. Cadiou à la gare Saint-Lazare ? c’est ce que ni M. Boulier ni M. Joly n’ont voulu divulguer. Pour expliquer son mutisme, l’un prétendit qu’il était lié par le secret professionnel (?), l’autre qu’il devait la primeur de ces révélations à M. Bidard de La Noé [Noë]. Nous ne pourrons donc être fixés sur la valeur des déclarations faites par M. Boulier avant deux jours.
Cependant, il importe de mentionner que le juge d’instruction paraît attacher une certaine importance aux dires du facteur-receveur ; ces dires ont trait : 1° à la présence à Paris, le 4 janvier dernier, de l’industriel aujourd’hui défunt ; 2° aux relations certaines qui existaient entre le monsieur barbu et l’administrateur de la Grande-Palud (ce qui tendrait à démontrer qu’il ne pouvait s’agir d’un autre Cadiou) ; 3° à la correspondance qui aurait été échangée – bien après la date à laquelle le Parquet place la mort de l’industriel – entre ce dernier et le mystérieux monsieur barbu.
Afin que cette affaire soit définitivement tirée au clair, divers témoins, dont M. Joly posséderait actuellement les noms, seront vraisemblablement interrogés et la correspondance dont il est fait mention ci-dessus sera saisie.
P. F.
L’enquête à Brest
BREST, 13 mars (De notre correspondant particulier, par téléphone). Aujourd’hui, M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile, et son inspecteur, M. Brisset, ont fait procéder, par une équipe de cantonniers, à des fouilles autour de la Grande-Palud. Ces recherches avaient été prescrites par le parquet de Brest, qui avait retenu, comme très importante, une déclaration de M. Le Fur, tanneur à Kerinou, beau-frère de M. Jean-Marie Cadiou, d’après laquelle, le jour de l’exhumation du cadavre,
M. Pierre aurait fait disparaître un objet ayant la forme d’un revolver. Ces recherches n’ont donné aucun résultat, et pour cause.
M. Le Fur a prétendu avoir, en effet, déclaré devant plusieurs témoins que ses paroles avaient été mal interprétées. « J’ai bien déclaré, a-t-il précisé, que j’avais entendu une fenêtre de la maison de Pierre s’ouvrir et se refermer aussitôt, et que j’avais vu tomber quelque chose. Mais jamais je n’ai prétendu que ce quelque chose fût un revolver ou un objet en ayant la forme. Comme j’avais fait part de cette constatation à mon beau-frère, M. Cadiou, celui-ci en informa le parquet de Brest en indiquant qu’il avait la conviction que c’était un revolver. » D’où les recherches auxquelles on procède en ce moment.
Le parquet de Brest n’a pas jugé utile d’entendre Mme Quéméneur et le jeune pâtre Boulben, qui, ainsi que nous l’avons dit, ont formellement démenti les propos qu’on leur prêtait et qui tendaient à faire croire qu’ils avaient vu MM. Cadiou et Pierre se promener ensemble dans la matinée du 30 décembre aux environs de la Grande-Palud. Dans l’opinion publique, on se montre surpris de cette indifférence.
En ce qui concerne M. Meslay, le voyageur de commerce de Pré-en-Pail, rien de nouveau à signaler. L’armurier Simon maintient énergiquement sa déclaration, et on peut bien dire que sa conviction, étayée sur des souvenirs circonstanciés, ne laisse pas d’être troublante.
15 mars 1914 – p. 7 et 8
L’AFFAIRE CADIOU
Une enquête qui n’avance pas
BREST, 14 mars (Dépêche Havas). M. Bignard, l’ancien contremaître de l’usine de la Grande-Palud, continue à affirmer avoir vu le 30 décembre, à 11 heures du matin, M. Cadiou et M. Pierre quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin à travers les sentiers du bois.
Les dernières perquisitions faites chez le directeur de l’usine de la Grande-Palud ont démontré que les trois pardessus que possédait M. Cadiou à l’époque de sa mort, étaient dans sa garde-robe. D’autre part, M. Cadiou lisait habituellement plusieurs journaux chaque jour ; les derniers numéros trouvés dans les poches de ces pardessus portent la date du 28 décembre.
Où est l’arme qui tua ?
Les recherches faites pour retrouver le revolver de 6 millimètres avec lequel M. Cadiou a été tué demeurent sans résultat. Il paraît certain que le directeur avait, lui aussi, un revolver.
Les premières perquisitions faites à son domicile n’ont rien révélé ; de nouvelles recherches vont être opérées.
Un témoin qui s’en va
L’ouvrier Bossard, qui a fait plusieurs révélations sur l’affaire Cadiou, a quitté, il y a deux jours, le bassin de radoub du port de commerce où il travaillait à bord d’un navire en réparation.
Ses camarades de travail déclarent que Bossard affirmait que l’ingénieur Pierre est innocent, il lui suffirait de dire un mot pour le prouver, mais qu’ici ne dirait rien par suite d’un ressentiment.
Ses camarades ajoutent qu’avant la découverte du cadavre de M. Cadiou, Bossard disait déjà qu’il y avait eu crime ; Bossard manifestait l’intention de partir pour le Canada et apprenait l’anglais à cet effet.
16 mars 1914 – p. 7
L’affaire Cadiou
On va interroger la personne signalée par le facteur Boulier.
BREST, 15 mars (Dépêche Havas). Le procureur de la République a reçu ce matin le dossier du juge d’instruction de Clermont, relatif aux déclarations du facteur Boulier. Des commissions rogatoires vont être lancées aujourd’hui en vue d’entendre la personne signalée par Boulier et qui, le 4 janvier, aurait rencontré M. Cadiou à la gare Saint-Lazare.
Déclaration de M. Fortin, sénateur
BREST, 15 mars (Dépêche Fournier). M. Fortin, sénateur du Finistère, a déclaré à M. Heslouin, ancien chef du cabinet du préfet du Finistère, qu’un de ses amis aurait vu M. Cadiou à Paris, le 5 janvier.
Les propos de Bossard
BREST, 15 mars (Dépêche de l’Information). Bossard, le gardien de la Grande-Palud, interrogé la nuit dernière, a déclaré :
– Il ne faut pas attacher d’importance aux propos que j’ai tenus à des camarades. Je voulais me payer la tête des magistrats ! (sic.)
Bossard paraît déséquilibré.
17 mars 1914 – p. 7
Le mystère de la Grande-Palud
Il semble se confirmer que M. Cadiou était à Paris le 4 janvier
BREST, 16 mars (De notre correspondant particulier, par téléphone). La piste de Morlaix est laissée provisoirement de côté. D’ailleurs, elle n’aurait plus qu’une importance relative, si, comme cela semble se confirmer, M. Cadiou était le 4 janvier à Paris.
On sait que le facteur Boulier, de Blincourt (Oise), se trouvant ce jour-là à la gare Saint-Lazare, avait aperçu un homme, qu’il connaissait pour avoir l’habitude de le voir dans sa localité, s’avancer vers un voyageur en lui disant : « Tiens, ce cher Cadiou. »
Nous apprenons de bonne source que le personnage mystérieux auquel M. Boulier a fait allusion serait un M. Hazen Chase, d’origine allemande, industriel à Paris. Il se rendait souvent à Blincourt avec M. Panhard fils, et l’on a presque la certitude que, dans le courant de janvier dernier, M. Hazen Chase vint en auto dans le Finistère avec M. Panhard.
On sait également que, se trouvant en chemin de fer une de ces dernières nuits avec M. Heslouin, chef de cabinet de M. Colignon, ancien préfet du Finistère, M. Fortin, sénateur de ce département, aurait confié à un de ses compagnons de voyage qu’un de ses amis avait vu à Paris M. Cadiou le 16 janvier dernier.
Interrogé à ce sujet, M. Fortin a confirmé qu’il avait bien tenu le propos qu’on lui prête. Toutefois, il a ajouté qu’il ne tenait pas directement le renseignement de l’homme qui a vu M. Cadiou. La nouvelle lui était venue par l’intermédiaire de quatre à cinq personnes, et il s’est promis de demander des précisions à ce sujet.
L’expertise à Paris.
Le directeur du laboratoire de toxicologie a reçu hier soir, venant de Brest, les vêtements de M. Cadiou et ceux de l’ingénieur Pierre, ainsi que divers objets ayant été touchés par la victime et l’inculpé. Le résultat de l’expertise sera immédiatement transmis au magistrat instructeur.
18 mars 1914 – p. 7
Le dossier Cadiou a été transmis à la Cour
BREST, 17 mars (Dépêche Havas). M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a terminé le classement de l’inventaire du dossier de l’affaire Cadiou qui comprend près de 1.400 pièces.
Ce dossier a été envoyé aujourd’hui à la Cour d’appel de Rennes. La chambre des mises en accusation de cette cour statuera sur la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, qui avait été refusée par le juge d’instruction de Brest.
20 mars 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
L’ouverture du coffre-fort donne un maigre résultat.
BREST, 19 mars (De notre correspondant particulier, par téléphone). Cet après-midi, M. Lecoz, commissaire de la police mobile, assisté de son inspecteur, M. Brisset, s’est rendu à la Grande-Palud et a procédé, en présence de M. Bolloch, liquidateur de l’usine, à l’ouverture du coffre-fort. II n’y a trouvé que des effets de commerce, traites et billets à ordre, réunis en liasses, et qui ont été placés sous scellés.
On se souvient de « l’homme à la figure cadavérique » dénoncé par l’ouvrier Bossard comme le complice présumé de Pierre, qui n’était autre qu’un oncle de la domestique de l’ingénieur, venu au moulin pour réparer un sommier.
Sur l’ordre du Parquet de Brest, M. Lecoz l’a interrogé pour lui faire préciser la date. Les magistrats voulaient savoir, en effet, si le sommier en question n’avait pas été réparé après la disparition de M. Cadiou. Ils pensaient sans doute que l’ingénieur ne l’avait fait réparer, ou plus exactement, remplacer, que parce qu’il était taché du sang de la victime.
Or, l’oncle de Mlle Juzeau a été formel. C’est bien le 28 décembre qu’il vint chez M. Pierre pour réparer le sommier, et le 28, c’était deux jours avant la disparition du directeur de la Grande-Palud.
22 mars 1914 – p. 7
Le mystère de la Grande-Palud
M. Roudaut n’a pas vu M. Cadiou à Paris.
LESNEVEN, 21 mars (Dépêche Havas). M. Roudaut, pharmacien à Lesneven, ami de Fortin, sénateur, confirme qu’il n’a pas vu M. Cadiou à Paris le 4 ou le 5 janvier, comme le bruit s’en était répandu. La piste de M. Cadiou à Paris dans les premiers jours de janvier doit donc être abandonnée.
27 mars 1914 – p. 7
L’affaire Cadiou
LANDERNEAU, 26 mars (Dépêche de l’Information). M. Le Meur, entrepreneur à Landerneau, précise que c’est dans la nuit du 27 au 28 janvier, vers 2 heures du matin, qu’une forte automobile traversa Landerneau à toute vitesse, se dirigeant vers Brest et, par conséquent, vers la Grande-Palud. Cette voiture repassa, une heure plus tard, toujours à grande allure.
Le témoignage de M. Le Meur est confirmé par M. Bonnefoy, conseiller municipal ; Pierre Louis, plâtrier, et la femme de ce dernier.
D’autre part, Mme Quéré, débitante à Pont-Mesgrall, persiste à affirmer que deux consommateurs ont déclaré, devant elle, que, revenant de la foire de Commana, dans la nuit du 27 au 28 janvier, ils passèrent devant La Palud vers 2 heures du matin et aperçurent une lueur à l’endroit où M. Cadiou devait être retrouvé, huit jours plus tard.
28 mars 1914 – p. 7
L’ingénieur Pierre restera emprisonné
La chambre des mises en accusation rejette son pourvoi.
RENNES, 27 mars (De notre correspondant particulier, par téléphone). On sait que l’ingénieur Pierre avait formé devant la chambre des mises en accusation de la cour de Rennes un pourvoi contre la décision de M. Bidard de La Noë, juge d’instruction à Brest, rejetant sa demande de mise en liberté provisoire.
Depuis une semaine, M. Pledy, procureur général près la cour de Rennes, étudiait minutieusement le dossier. Hier soir, la chambre des mises en accusation se réunit en séance exceptionnelle et secrète et
M. Pledy fit au conseil un long exposé des faits. Finalement, il conclut au rejet du pourvoi de l’ingénieur Pierre. Un débat s’engagea. Il fut très court. Car c’est à l’unanimité que les membres de la chambre des mises en accusation rendirent l’arrêt suivant :
Conformément aux conclusions du procureur général, la chambre des mises en accusation, considérant que de l’information il résulte contre l’ingénieur Pierre de sérieux indices de culpabilité, que l’affaire n’est pas en état, que le résultat de l’expertise ordonnée n’est pas encore connu, il importe, pour arriver à la manifestation de la vérité, de maintenir l’arrestation de l’inculpé.
La Cour déboute l’inculpé de son opposition.
Au Parquet général, on a la conviction, et la chambre des mises en accusation la partage dans son arrêt, que les témoins qui déclarent avoir vu M. Cadiou après le 30 décembre font une erreur de personne ou de date. Les conseillers ont en effet remarqué que les dépositions se contredisent et se détruisent entre elles. Diverses personnes affirment, par exemple, avoir vu le directeur de la Grande-Palud à Saint-Pol-de-Léon tel jour et à telle heure tandis que d’autres prétendent l’avoir rencontré à Paris à la même date et au même moment.
1er avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Qu’est de venu le dossier disparu ?
BREST, 31 mars (Dépêche de l’Information). Le 15 décembre dernier, M. Cadiou adressait au ministère de la Guerre une lettre dans laquelle il demandait qu’une enquête soit ouverte pour le justifier des accusations portées contre lui par l’ingénieur Pierre. En vue de cette enquête, M. Cadiou avait constitué, de concert avec un avocat de Brest, un dossier grâce auquel il espérait obtenir sa réhabilitation.
Il fut impossible de retrouver ce dossier, quand le contrôleur général Claerbout vint enquêter, à la Grande-Palud, le 15 février.
L’avocat qui a collaboré à la constitution du dossier suppose que Pierre, sur le point d’être confondu, l’aurait fait disparaître. Cet avocat n’a pas encore été entendu par le juge d’instruction. Il a demandé à être, auparavant, relevé du secret professionnel par Mme Cadiou.
La demande a été transmise à cette dernière par son avoué, Me Vichet [Vichot].
4 avril 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
La lueur mystérieuse et l’auto rapide de la nuit du 27 au 28 janvier
BREST, 3 avril (De notre correspondant particulier, par téléphone). M. Bidard de La Noé [Noë], juge d’instruction, a interrogé cet après-midi l’ingénieur Pierre et lui a présenté un revolver que M. Marie, armurier à Landerneau, avait remis au juge comme étant semblable à celui vendu à M. Pierre. Celui-ci a reconnu que c’était à peu près le même modèle de revolver qu’il avait acheté.
Cet après-midi, M. Bidard de La Noé, en présence de M. Belloch [Bolloch], liquidateur judiciaire de la Grande-Palud, a brisé les scellés apposés sur certains documents. C’est mardi prochain que M. Pierre sera confronté avec Mme Cadiou.
Enfin, des témoignages qui paraissent parfaitement indiscutables, celui de Mme Lespagnol et celui du garçon de ferme Jean Miossec, nous apprennent que, dans la nuit du 27 au 28 janvier, des lumières mystérieuses furent remarquées dans le bois de la Grande-Palud, à l’endroit où, quelques jours plus tard, on retrouvait le corps de M. Cadiou.
Dans cette même nuit, le passage d’une auto marchant à une allure excessive fut remarqué à Landerneau. On pense qu’il y a lieu de rapprocher les faits et de conclure que c’est cette nuit-là que la dépouille mortelle de M. Cadiou fut amenée dans le bois de la Grande-Palud.
5 avril 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
Un télégramme et deux lettres de M. Pierre
L’accusation y voit une charge et la défense un argument en faveur de l’accusé.
BREST, 4 avril (Dépêche de l’information). Dès les premiers jours de l’enquête ouverte à la suite de la disparition de M. Louis Cadiou, le frère de la victime versa au dossier deux lettres écrites par Pierre à son patron, les 30 et 31 décembre 1913.
Ces lettres sont considérées par l’accusation comme l’une des principales charges contre l’ingénieur. La défense, au contraire, en tire argument en faveur de Pierre.
La première est datée du 30 décembre, la seconde du 31 décembre. Elles font allusion à quelques détails techniques et à la non réception d’un chèque de 2.000 francs que Pierre attendait de M. Cadiou.
Enfin l’accusation attache également une grande importance à un télégramme envoyé le 2 janvier à Mme Cadiou par l’ingénieur, lequel dit être sans nouvelles de son patron.
Un bruit singulier
CALAIS, 4 avril (De notre correspondant particulier, par téléphone). Le bruit court, à Paris, qu’une lettre aurait été écrite par un Calaisien au facteur Boulier. Le Calaisien y prétendait que le cadavre trouvé dans le bois de la Grande-Palud n’était pas celui de M. Cadiou, que M. Cadiou s’était embarqué dans les premiers jours de janvier à Boulogne-sur-Mer à destination de l’Angleterre, et que le cadavre découvert à Landerneau était celui d’un nommé Lamarec.
Je me suis rendu ce soir chez M. Edouard Roche, âgé de soixante-huit ans demeurant 16, rue de la Passerelle, qu’on représentait comme étant le Calaisien auteur de la lettre.
M. Roche, qui n’est pas voyageur de commerce, mais ancien organiste, est resté complètement abasourdi quand je lui ai parlé de l’attribution qui lui était faite de cette lettre. Il s’est défendu d’en être l’auteur.
Comme il s’agit d’un vieillard à la mentalité des plus affaiblies, il est probable, pour ne pas dire certain, que c’est un fumiste qui se sera servi de son nom pour écrire la lettre en question.
6 avril 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur rétorque
les arguments de l’accusation
Il explique les circonstances qui l’ont amené à écrire les deux lettres des 30 et 31 décembre
BREST, 5 avril (Dépêche de l’« Information» ). Me Feillard s’est rendu, cet après-midi, à la prison du Bouguen, où il a fait part à Pierre des arguments que d’accusation tirait de la lettre du 30 décembre.
Pour la première fois, Pierre s’est départi de son calme habituel.
– Qu’on me tienne pour un criminel tant que l’instruction ne sera pas terminée, s’est-il écrié, mais qu’on ne me prenne pas pour un imbécile !
« J’ai écrit la lettre du 30 décembre dans les circonstances suivantes :
« Avant de me quitter, le 29, à midi, M. Cadiou me dit qu’il avait oublié son carnet de chèques à Landerneau et qu’il m’enverrait le chèque nécessaire à la paye des ouvriers, soit de Landerneau, soit de Morlaix, où il devait s’arrêter avant de rentrer à Paris.
« Le lendemain, je ne reçus pas de courrier.
« J’en demandai la raison au facteur, qui m’apprit qu’un déraillement s’était produit sur la grande ligne.
« C’est alors que je rédigeai cette lettre.
« J’affirme n’avoir pas vu M. Cadiou le 30 décembre. »
8 avril 1914 – p. 7
L’ingénieur Pierre est confronté avec Mme Cadiou
La veuve de la victime persiste à accuser l’ingénieur, qui continue à protester de son innocence.
BREST, 7 avril (De notre correspondant particulier, par téléphone). La confrontation tant attendue de M. Pierre avec Mme Cadiou a eu lieu aujourd’hui. En aucune façon elle n’a fait jaillir la lumière. Mme Cadiou est restée dans le rôle que semble avoir adopté sa famille accuser l’ingénieur en procédant par affirmations.
Quant à M. Pierre, il a continué à nier de la façon la plus énergique.
Mme Cadiou a été entendue deux fois
Dans sa première déposition, elle a reproduit sa déclaration antérieure, reconnaissant qu’elle avait connu M. Pierre en 1909, l’année même où son mari prit la direction de l’usine de la Grande-Palud.
Elle prit alors pension une dizaine de jours avec M. Pierre à l’hôtel Leroch [Le Roch], à Landerneau. A cette époque, il lui rendit visite dans sa propriété de Ploujean ; C’est alors qu’il prit les photographies dont on a tant parlé.
Dans sa déposition de l’après-midi, Mme Cadiou, que M. Bidard de La Noë avait autorisée à prêter serment, bien qu’elle se soit portée partie civile, n’a pu donner aucune explication précise sur la marche des affaires de son mari, « car, a-t-elle souligné, il ne s’en occupait nullement ». Cependant elle croit que sa situation financière était bonne. Elle savait que M. Cadiou avait des ennemis, mais elle ne peut dire s’il avait un dossier où il démasquait les manœuvres de ses adversaires.
On s’était étonné un moment que M. Pierre avait, à l’occasion du-nouvel an, envoyé des bonbons aux enfants de son directeur et on en avait argué qu’il voulait donner le change sur ses idées et ses intentions. Mme Cadiou a reconnu de très bonne grâce que l’ingénieur faisait ces petits cadeaux tous les ans depuis 1909.
Lorsqu’elle eut terminé sa déposition, M. Pierre fut introduit dans le cabinet du juge d’instruction. Il ne se montra nullement ému. Mme Cadiou fut alors invitée par le magistrat à préciser la date à laquelle son mari devait revenir à Paris. Aussitôt, elle raconta que, depuis le 18 décembre, date à laquelle son mari était parti, elle recevait tous les jours une lettre. La dernière était en date du 27 et lui parvint le 28. Comme il lui annonçait qu’il arriverait le 30 et que le 31 elle ne l’avait pas vu, elle fut prise de craintes et écrivit, le 1er janvier, à M. Cloarec, député de Morlaix, lequel lui conseilla de faire immédiatement des démarches à la Sûreté générale.
Le magistrat, ayant ensuite interrogé Mme Cadiou sur les révélations de la somnambule, lui a fait remarquer avec quel scepticisme on a accueilli cette histoire dans l’opinion publique. Mme Cadiou n’en a pas moins continué à la tenir pour exacte, disant que « rien n’est dissimulé dans cette affaire ».
M. Bidard de La Noë ayant rappelé que, lors de l’autopsie, on trouva dans les viscères de la victime du tapioca, elle reconnut que M. Cadiou, étant atteint depuis plusieurs années d’une entérite chronique, se nourrissait presque exclusivement de laitage.
A une question de M. Pierre : « Pourquoi aurais-je tué votre mari ? », Mme Cadiou a répondu d’un ton assez vif : « C’est peut-être par haine. Pourquoi aviez-vous dénoncé, sinon pour votre compte, sinon pour quelqu’un ? »
L’ingénieur demanda aussitôt à s’expliquer sur ce point. Il répliqua que s’il avait avisé l’administration militaire des « fraudes » de M, Cadiou, c’est qu’il trouvait que la façon dont l’État était servi n’était pas correcte et qu’en raison du contrat qui le liait à l’usine, il estimait que sa responsabilité était gravement engagée. Mme Cadiou ayant objecté que son mari agissait honnêtement, l’ingénieur lui a laissé entendre qu’une certaine quantité de coton était passée en fraude et livrée en cachette et que les livres de commerce le prouveraient, s’ils n’avaient pas été détruits. Cette réplique provoqua une explosion de colère de la part de Mme Cadiou, qui répéta ses accusations contre l’ingénieur, lui objectant une fois de plus que sa haine perçait dans toutes ses réponses.
C’est sur cet incident assez vif que la confrontation prit fin. Il était plus de sept heures.
9 avril 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
La randonnée nocturne d’une mystérieuse auto
BREST, 8 avril (De notre correspondant particulier par téléphone). Dans cette mystérieuse affaire Cadiou, il est une histoire d’automobile et de randonnée nocturne qui prend une singulière importance. On sait que deux habitants de Landerneau, passant dans la nuit du 27 au 28 janvier aux environs de la Grande-Palud, près du bois de la forêt, aperçurent une lumière qui s’éteignit à leur approche. Ils purent cependant constater la présence d’une automobile à cet endroit. Or, la même nuit, vers 1 h. 55 du matin, M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, étant bien réveillé, entendit une automobile marcher à toute vitesse dans la direction de Brest. Cette voiture repassa une heure plus tard, toujours à une allure aussi rapide et s’engagea cette fois sur la route de Morlaix.
La domestique de M. Lemeur et d’autres Landernéens, entre autres MM. Bonnefoy, et Cariou, avaient confirmé le passage d’une automobile, et déjà le Parquet de Brest, secouant sa torpeur, allait s’en préoccuper, lorsque deux jeunes gens de Brest firent connaître qu’ils étaient les auteurs de la mystérieuse randonnée. Or, ce soir, ils ont avoué, en exprimant d’ailleurs leurs regrets, qu’ils avaient voulu tout simplement « monter un bateau » et que la randonnée nocturne à travers les rues de Landerneau, qu’ils plaçaient là la date du 28 janvier, s’était en réalité produite dans la nuit de Noël.
La question reste donc entière. Quels étaient les mystérieux automobilistes qui, dans la nuit du 27 au 28 janvier, traversèrent deux fois la ville de Landerneau et furent aperçus entre temps près de l’endroit où quelques jours plus tard devait être découvert le cadavre de M. Cadiou ?
10 avril 1914 – p. 7
L’avocat de M. Pierre et l’avoué de Mme Cadiou échangent des témoins
BREST, 9 avril (De notre correspondant particulier, par téléphone). L’affaire Cadiou va-t-elle se compliquer d’un duel ? Il y a tout dieu de le croire, car déjà un échange de témoins est sur le point de se produire. Les deux antagonistes sont Me Feillard, défenseur de l’ingénieur Pierre, et Me Vichot, avoué-conseil de Mme veuve Cadiou.
On sait combien la confrontation entre M. Pierre et la veuve du directeur de la Grande-Palud fut émouvante. Me Feillard ayant véhémentement soutenu son client, Me Vichot crut pouvoir déclarer dans les couloirs du palais de justice que l’avocat de M. Pierre s’était montré très agressif à l’égard de Mme Cadiou et que le juge d’instruction M. Bidard de La Noë, avait cru de son devoir de le rappeler aux convenances.
Me Feillard, informé des propos tenus sur son compte par son adversaire, saisit de l’affaire la Chambre des avoués, et il en avertit Me Vichot par une lettre où il qualifiait sévèrement sa conduite. C’est cette lettre qui a motivé l’incident. Me Vichot lui ayant dépêché deux amis, MM. Jan, notaire, et Lorre, capitaine d’artillerie coloniale, Me Feillard s’est fait représenter par MM. Forgeot, notaire, et Bastit, juge au tribunal de commerce de Brest.
Les quatre témoins se rencontreront demain matin, à dix heures.
11 avril 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
Pas de duel entre l’avocat et l’avoué
BREST, 10 avril (Dépêche Havas). L’incident qui s’était produit entre Mes Vichot et Feillard vient d’être régie par un procès-verbal des témoins des deux parties. Ce procès-verbal des témoins dit qu’ « aucun des incidents survenus pendant la confrontation de l’ingénieur Pierre et de Mme Cadiou ne pouvait, être retenu, que la plainte déposée à la Chambre des avoués devait être retirée et qu’en conséquence il n’y avait pas lieu à la rencontre demandée par Me Vichot ».
Les vêtements de l’accusé seront expertisés.
Après enquête, l’instruction a cru reconnaître que les vêtements saisis au domicile de M. Pierre et envoyés à l’expertise n’étaient pas ceux que l’ingénieur portait le 30 décembre.
L’accusé, qui se servait à l’usine de divers vestons usagés, n’a pas pu également préciser ce détail.
Le costume qu’il portait le jour de son arrestation et avec lequel il a été écroué a été envoyé aujourd’hui au docteur Paul pour être expertisé.
12 avril 1914 – p. 7
Le mystère de la Grande-Palud
La domestique de M. Cadiou est entendue.
BRESJT, 11 avril (Dépêche Havas). Le juge d’instruction a entendu Mme Léost, domestique de M. Cadiou.
Cette servante déclare que le matin du 30 décembre M. Cadiou lui annonça son prochain départ pour Paris et lui donna ses étrennes.
Quand elle revint, le lendemain, comme à l’ordinaire, pour faire le ménage, elle constata que son maître n’avait pas couché chez lui, et elle en conçut qu’il était parti, la veille, pour Paris.
14 avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Le procureur interdit toute communication à la presse.
BREST, 13 avril (Dépêche de l’Information). A la suite de la publication des lettres adressées le 30 et le 31 décembre par l’ingénieur Pierre à M. Cadiou, M. Guillemad [Guilmard], procureur de la République à Brest, a interdit toute communication à la presse.
Le Syndicat de la presse de l’Ouest a l’intention d’adresser une protestation au garde des Sceaux, en invoquant ce motif que « certains documents, et notamment le texte des dénonciations de Pierre au ministère de la Guerre, auraient été communiqués par le procureur lui-même dans un intérêt personnel ».
15 avril 1914 – p. 7
L’affaire Cadiou
BREST, 14 avril (Dépêche Havas). Le juge d’instruction vient d’adresser une commission rogatoire pour avoir communication de la lettre envoyée par M. Pierre, en août 1913, à un journal de Paris, dans laquelle l’ingénieur divulguait les fraudes commises à l’usine de la Grande-Palud.
16 avril 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
Le juge entend les témoins de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon
Ces dépositions confirment bien que M. Cadiou était vivant après le 1er janvier
BREST, 15 avril (De notre correspondant particulier, par téléphone). M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a entendu aujourd’hui un certain nombre de témoins de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon.
MM. Cabon, facteur ; Caramour, entrepreneur ; Trehauton [Treanton], sculpteur, ont maintenu leurs dépositions antérieures, c’est-à-dire qu’ils avaient vu M. Cadiou le 1er janvier, dans la matinée, sur la place Thiers, à Morlaix.
Cet après-midi, M. Bidard de La Noë a entendu M. Legall [Le Gall], père, chef de bureau à l’hospice civil de Morlaix ; M. Legall [Le Gall], fils, élève à l’École de santé maritime de Bordeaux ; M. Graff, négociant en primeurs à Saint-Pol-de-Léon, et sa fille, Mlle Graff. Ils ont, de leur côté, assuré qu’ils avaient vu l’ancien directeur de la Grande-Palud, le 7 [1er] janvier, à 7 heures du soir, à Saint-Pol-de-Léon.
La déposition de M. Legall [Le Gall] père présente des points très intéressants. Il est établi que M. Cadiou disposait à Morlaix de vêtements de rechange. En effet, M. Legall [Le Gall] a rencontré, à Morlaix, M. Cadiou en costume cycliste.
Il vint serrer la main à M. Legall [Le Gall]. Il était alors moins de 11 heures. Or, à midi et demi, M. Cadiou, vêtu cette fois d’un pardessus et coiffé d’un chapeau, vint voir sa tante, Mlle Zaccone. Celle-ci a maintenu cette déclaration devant le juge d’instruction de Brest.
M. Bidard de La Noë l’a confrontée avec M. Legall [Le Gall]. De cette confrontation, il résulte que M. Cadiou, entre 11 heures et midi et demi, avait endossé de nouveaux vêtements.
D’autre part, Mlle Zaccone a confirmé qu’elle s’était trompée en disant qu’elle était restée à sa fenêtre de 8 heures à 10 heures, le 1er janvier.
M. Legall [Le Gall], au sujet de sa visite à Saint-Pol-de-Léon, a déclaré au magistrat instructeur qu’il ne pouvait confondre les dates, puisque, le 25 décembre, M. Graff n’a pu raccompagner.
M. Legall [Le Gall], en quittant le cabinet du juge d’instruction, a répété une nouvelle fois :
– Je vous affirme que M. Cadiou vivait le 1er janvier, à 7 heures du soir. Ce qu’il devint après, je l’ignore. Mais, encore une fois, il vivait à cette heure-là, et je me rappelle lui avoir serré la main au moment du départ du train.
A la longue liste des personnes connues qui ont vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier, un nouveau nom est à ajouter : celui de M. Guillemet, âgé de vingt-cinq ans. Toutes ces personnes habitent Morlaix.
Des lettres existeraient, démontrant l’innocence de Pierre.
BREST, 15 avril (Dépêche de l’Information). En présence de M. Bodet, avocat, et de M. Delourmel, bibliothécaire-archiviste de la ville, M. Desrues, entrepreneur chargé des travaux de l’usine de blanchiment de coton de Daoulas, a déclaré avoir lu, au début de janvier, trois lettres venues de membres de la famille Cadiou laissant entendre que M. Cadiou s’était suicidé.
Ces lettres émaneraient de M. Louis Cadiou et de la femme de ce dernier.
M. Desrues affirme que ces lettres sont de nature à démontrer l’innocence de Pierre, en faisant connaître la vérité sur le mystère de l’a Grande-Palud.
– La personne qui détient ces lettres, a déclaré M. Desrues, habite Landerneau. Elle hésite à se faire connaître de la justice. Mais j’espère qu’elle finira par céder aux sollicitations des amis de Pierre.
21 avril 1914 – p. 7
L’affaire Cadiou
BREST, 20 avril (Dépêche de l’Information). M. Bidard de La Noé [Noë], juge d’instruction, se propose de convoquer M. Cloarec, député du Finistère, après les élections législatives.
Le magistrat instructeur a déclaré ne pas avoir l’intention de faire procéder à une perquisition au domicile de M. Cloarec, à Morlaix.
23 avril 1914 – p. 6
L’AFFAIRE CADIOU
Encore un coup de théâtre !
Dès le 18 janvier, le veilleur de nuit Bossart [Bossard] avait découvert le corps de M. Cadiou, mais craignant d’être accusé, il n’en avait rien dit à la Justice.
BREST, 22 avril (Dépêche de l’Information). L’ancien veilleur de nuit Bossart [Bossard] est allé trouver spontanément, cet après-midi, M. Bidart de La Noé [Bidard de La Noë], juge d’instruction, et lui a fait la déclaration suivante :
Le 31 décembre, vers 4 h. 30, je me rendais de Saint-Divy à l’usine, par le bois. A l’intersection du chemin principal et du sentier à l’extrémité duquel le corps de M. Cadiou devait être retrouvé le 4 février, je remarquai dans la neige des traces de pas. Intrigué, je les suivis. Elles m’amenèrent jusqu’au bout du sentier. A l’endroit où elles s’arrêtaient, il n’y avait pas de neige, mais sur la terre, fraîchement remuée, avaient été amoncelées des feuilles, comme pour dissimuler quelque chose.
Ignorant à ce moment la disparition de M. Cadiou, je ne poussai pas plus loin mes investigations. Quelques jours plus tard, mon successeur Marcou, ami de Pierre, m’apprenait la disparition du directeur de la Grande-Palud avec une joie évidente. Il se voyait déjà contremaître. L’opinion générale était alors que M. Cadiou avait fui en Allemagne.
Le 17 janvier, l’inspecteur Lemel [Lemez], de la police spéciale, me pria de l’aider à exécuter des recherches dans les bois. Pierre, qui paraissait assez inquiet, nous accompagna jusque sous le pont du chemin de fer. A la sortie de l’usine, il nous donna des indications qui nous éloignaient de l’endroit où se trouvait le cadavre de M. Cadiou : « Prenez, nous dit-il, l’allée des sapins qui monte vers le bois ; elle vous conduira à l’étang. C’est là que M. Cadiou devait aller voir des sources. »
Je ne suivis pas ces conseils et je conduisis l’inspecteur Lemel [Lemez] où j’avais vu la terre remuée le 31 décembre. Là, le vent m’apporta une odeur de viande pourrie. Très troublé, je m’éloignai. Nous ne trouvâmes rien ce jour-là, mais je voulais à toute force éclaircir le doute horrible qui m’était venu et, le lendemain dimanche, je revins seul, cette fois, dans le sentier. Vous peindre ma stupeur serait impossible ! A deux pas de moi, la partie postérieure d’une tête humaine apparaissait à fleur de terre. Je crus que j’allais mourir d’épouvante.
J’eus cependant la force de recouvrir de terre les débris humains qu’un animal avait sans doute mis à jour et, fou de terreur à l’idée que l’on pourrait me voir à l’endroit où gisait le corps de mon patron, je pris la fuite.
Pierre, a ajouté Bossart [Bossard], devait être obsédé par l’idée de son forfait. Il paraissait abattu et, par moments, inconscient de ses actes. J’en fis un jour la remarque au contremaître Bignard. « Pierre, me dit-il, n’est plus le même homme ». Je le craignais sans en concevoir la raison ; c’est pourquoi, le 17 janvier, j’ai eu le soin de décharger mon revolver avant de le lui remettre.
M. Bidard de La Noé [Noë] ayant reproché à Bossart [Bossard] n’avoir pas parlé plus tôt, l’ancien veilleur de nuit a répondu qu’il avait eu peur.
On a reproché à Jean-Marie Cadiou d’avoir retrouvé seul le cadavre de son frère ! Que n’aurait-on dit de moi ?… Si je me suis décidé à dire la vérité, c’est parce que je voyais que les témoignages de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon égaraient la justice.
24 avril 1914 – p. 3 et 7
LES SURPRISES DE L’AFFAIRE CADIOU
Le veilleur de nuit est arrêté
On inculpe Bossard de complicité d’assassinat et de recel de cadavre
BREST, 23 avril (De notre correspondant particulier, par téléphone). Une nouvelle arrestation vient de survenir, au sujet de la mystérieuse affaire Cadiou. C’est celle de l’ouvrier Jacques Bossard, âgé de vingt-quatre ans, ancien veilleur de nuit à la Grand-Palud.
Le mandat, qui avait été délivré, hier, par M. Bidard de La Noé [Noë], a été exécuté ce matin, à 4 heures, par MM. Menessier [Mennessier], commissaire spécial ; Paulin, commissaire adjoint, et Lemez, inspecteur, qui ont trouvé le jeune homme chez sa mère, à Saint-Divy. Une perquisition a été immédiatement pratiquée et de nombreux papiers ont été saisis. Ils se rapportent, un certain nombre tout au moins, aux impressions de Bossard depuis la disparition de M. Cadiou. Des coupures de journaux, ayant trait au même sujet, ont été également saisies.
L’opération terminée, les policiers ont fait prendre place à Bossard dans leur auto et l’ont conduit au violon du Palais de Justice.
Bossard, interrogé sommairement par le commissaire de police, a déclaré que, M. Bidard de La Noé [Noë] commettait une erreur et qu’il n’était pour rien dans la mort de M. Cadiou.
La mesure prise par le magistrat instructeur a été motivée par les déclarations sensationnelles faites par l’ouvrier Bossard et que nous avons rapportées hier.
L’interrogatoire de Bossard
Bossard a été conduit à 3 heures dans le cabinet du juge d’instruction. Il n’en est ressorti qu’à 7 h. 1/2. Le magistrat instructeur lui ayant demandé s’il voulait choisir un avocat, Bossard a répondu qu’il était très capable de s’expliquer sans l’aide d’un défenseur. Il a été alors prié de fournir l’emploi de son temps pendant les journées des 29, 30 et 31 janvier. On sait que c’est le 29 janvier, à la suite d’un accident de travail, que Bossard a quitté l’usine. Bossard a fourni quelques précisions qui seront contrôlées.
En fin d’interrogatoire, M. Bidard de La Noé [Noë] a informé le prévenu qu’il le mettait en état d’arrestation sous la prévention de complicité d’assassinat et de recel de cadavre.
Le recel de cadavre se trouve établi par le fait que Bossard aurait connu l’endroit où se trouvait le corps de M. Cadiou, et n’en aurait rien dit, et que, de plus, il aurait dissimulé la tête sous la terre. Il convient d’ajouter que les déclarations de Bossard sont accueillies avec une certaine réserve. Cet individu, qui est un dégénéré, aurait été atteint d’aliénation mentale en 1911, alors qu’il faisait son service militaire au 2° colonial, à Brest. Alors qu’il se trouvait, en observation à l’hôpital militaire, il réussit à tromper la surveillance de ses gardiens et s’enfuit sur un toit d’où on ne parvint à le déloger qu’en faisant appel aux pompiers de la marine. Bossard fut peu après réformé.
Depuis quelque temps, il lit beaucoup les journaux et s’occupe énormément de l’affaire Cadiou. En intervenant à diverses reprises, il parut obéir surtout au désir de faire parler de lui.
Quelques contradictions
Pour en finir avec sa nouvelle déposition, signalons deux contradictions avec la thèse de l’enquête officielle. Bossard prétend qu’il fut attiré, le 17 janvier, par l’odeur de putréfaction que dégageait, dit-il, le cadavre de M. Cadiou. Or, lorsque, le 4 février, la dépouille mortelle de l’usinier fut exhumée, tous les assistants purent constater que le cadavre ne dégageait aucune odeur. En second lieu, on peut affirmer, d’après les déclarations d’un chasseur, M. Vacheront, que Bossard n’a pas pu trouver à fleur de terre, à la date qu’il indique, la tête de M. Cadiou, puisque le 1er février un sanglier laboura le sol à cet endroit sans cependant déterrer le cadavre, et que le même jour on laboura le sol sans accrocher les vêtements du défunt.
L’AFFAIRE CADIOU
L’intervention de la somnambule
VESOUL, 23 avril (Dépêche de l’Information). Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noé, juge d’instruction à Brest, M. Barbier, commissaire de police de Vesoul, a interrogé ce soir, M. Richard, employé des postes, beau-frère de M. Cadiou au sujet de l’intervention de la somnambule de Nancy et de la présence de M. Cadiou à Morlaix, le 27 décembre.
25 avril 1914 – p. 7
Le veilleur Bossard voulait se faire remarquer
Une fois de plus, il s’est rétracté hier devant le juge d’instruction.
BREST, 24 avril (De notre correspondant particulier, par téléphone). Ce matin, Bossard a été extrait de la prison du Bouguen et amené au Palais de Justice. A neuf heures, M. Bidard de La Noë a repris son interrogatoire, et deux heures plus tard le magistrat instructeur confrontait l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud avec M. Lemez, inspecteur de la police. La confrontation porta surtout sur les recherches que Bossard effectua à deux reprises différentes avec M. Lemez, la première fois le 17 janvier, la deuxième fois le 13 mars.
Le 17 janvier, il s’agissait de retrouver le corps de M. Cadiou. Bossard, s’il fallait en croire les déclarations « sensationnelles » qu’il fit ces jours derniers, aurait remarqué au cours de ses investigations qu’une odeur nauséabonde se dégageait du sentier où l’on devait retrouver plus tard le cadavre de son patron.
On sait, d’autre part, que, s’il ne dit rien à l’inspecteur Lemez, ce fut, a-t-il prétendu, parce qu’il craignait d’être inquiété.
On sait encore que le lendemain « il revint sur les lieux et aperçut à fleur de terre la tête de M. Cadiou ».
Il faut remarquer à ce sujet qu’on a fait état depuis du fait que Bossard s’éloigna à plusieurs reprises de M. Lemez et qu’il s’efforçait de le perdre de vue.
Le 13 mars cependant, M. Lemez revint dans les bois de la Forêt avec Bossard. Cette fois il s’agissait de retrouver le revolver avec lequel M. Pierre eût pu tuer M. Cadiou. Bossard, et nous avons relaté cela en son temps, avait prétendu avoir vu en songe l’endroit où l’arme était cachée.
Pendant toute la journée l’inspecteur assista aux recherches. Celles-ci ne donnèrent aucun résultat.
Dans la soirée, M. Lemez, qui pouvait à juste titre considérer que l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud s’était moqué une fois de plus de la justice, se fâcha et fit part à Bossard de ses réflexions. Celui-ci lui dit alors à peu près textuellement :
– Je vous assure que ce que je connais bien de l’affaire, c’est que c’est bien M. Pierre qui a tué M. Cadiou. Je sais quand mon patron a été tué, quand il a été enterré. Mais je ne dis rien par peur d’être soupçonné.
En présence du juge d’instruction, M. Lemez a rappelé aujourd’hui tous ces faits à Bossard, lequel fut amené tout doucement à avouer qu’il ne connaît rien et qu’il n’a agi ainsi que pour se faire remarquer.
26 avril 1914 – p. 7
Quel fut le rôle de Bossard dans l’affaire Cadiou ?
BREST, 25 avril (Dépêche Havas). Certains objets saisis au domicile de Bossard, tels que montres, lorgnon, mouchoir brodé, ont été expédiés à Paris, à la demande du juge d’instruction, pour être présentés à Mme Cadiou, qui dira s’ils ont appartenu à son mari.
Défense au juge de recevoir des journalistes.
BREST, 25 avril (Dépêche de l’Information). M. Guilmard, procureur de la République, a interdit à M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, de recevoir, les journalistes sans son autorisation.
Le capitaine de gendarmerie Foyler a reçu l’ordre de faire respecter cette consigne.
28 avril 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
BREST, 27 avril (Dépêche Havas). M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a reçu ce matin le rapport du directeur du laboratoire de toxicologie sur les viscères du cadavre de M. Cadiou. L’expertise conclut que la mort du directeur de l’usine ne peut être attribuée à un empoisonnement.
29 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
BREST. 28 avril (Dépêche Havas). M. Bidard de La Noë a continué ce matin l’instruction de l’affaire Cadiou pour fixer un point intéressant de l’enquête.
Il avait été dit que le cadavre de M. Cadiou n’avait pu être enfoui le 1er février car à cette époque un sanglier avait labouré la terre à l’endroit où la fosse avait été creusée. Il aurait donc dû déterrer le cadavre.
Le juge a entendu M. Maubian, piqueur du propriétaire du bois de la Grand’Palud. Le témoin a déclaré qu’il avait vu, le 1er février, des traces de pas de sanglier près du ruisseau mais à un mètre de l’endroit où a été retrouvé le cadavre du directeur. La fosse n’était pas labourée et ne présentait rien d’anormal. Des feuilles mortes recouvraient l’endroit où a été découvert M. Cadiou.
30 avril 1914 – p. 7
Nouveau témoignage dans l’affaire Cadiou
Une femme aurait vu l’ingénieur et M. Cadiou, le 30 décembre, dans le bois de la Grande-Palud.
BREST, 29 avril (Havas). Le parquet a reçu ce matin de nouveaux renseignements au sujet de l’affaire Cadiou et de l’emploi du temps de certaines personnes, le 30 décembre dernier, jour où l’accusation fixe l’assassinat.
M. Bidard de la Noë parti immédiatement pour Landerneau, afin de contrôler ces renseignements sur des lieux mêmes, à la Grande-Palue.
Le juge d’instruction a reçu à Landerneau le témoignage d’une lavandière nommée Hémery, qui est persuadée d’avoir rencontré, le 30 décembre dernier, vers 3 heures de d’après-midi, MM. Pierre et Cadiou ensemble, dans le bois de la Grande-Palue.
L’ingénieur sera confronté vendredi avec cette lavandière.
1er mai 1914 – p. 7
LE MYSTÈRE DE LA GRAND PALUD
La déclaration de Mme Emery [Hémery] est contredite par deux témoins.
BREST, 30 avril (Dépêche Havas). La déclaration faite hier par Mme Emery [Hémery], fixant au 30 décembre la rencontre qu’elle fit dans la forêt de MM. Pierre et Cadiou, déclaration qui venait soutenir l’accusation contre l’ingénieur, a été aujourd’hui détruite par deux habitants de Landerneau.
En apprenant la déposition de la lavandière, MM. Bougner, charcutier, et Peyrou, retraité de la marine, se sont rendus cet après-midi au cabinet du juge d’instruction. Le premier a déclaré que dans le courant du mois de mars, il rencontra la femme Emery [Hémery] et ils parlèrent ensemble de la disparition de M. Cadiou. Mme Emery [Hémery] lui affirma qu’elle l’avait rencontré le lundi 29 décembre avec M. Pierre dans le bois de la Grande-Palud.
A M. Peyrou, quelque temps après, lui parlant du drame, elle raconta que quatre ou cinq jours avant le 1er janvier, elle vit MM. Pierre et Cadiou qui, ensemble dans la forêt, s’entretenaient, de la captation de nouvelles sources.
Si cette rencontre entre le directeur et l’ingénieur n’est plus fixée au 30 décembre, par là même tombe la déclaration de Mme Emery [Hémery] et aussi l’une des plus fortes charges contre l’ingénieur Pierre.
2 mai 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre réfute les nouvelles charges élevées contre lui
BREST, 1er mai (De notre correspondant particulier, par téléphone). Le 25 février, au cours d’une perquisition opérée au domicile de M. Pierre, le commissaire de la police mobile avait saisi une lettre, dans laquelle M. Faucon, pharmacien à Bois-Colombes, faisait connaître à l’ingénieur qu’il lui envoyait sur sa demande, sept grammes de feuilles de belladone et de datura. L’accusation avait pensé que l’inculpé avait l’intention de se servir de ces plantes toxiques, soit pour se suicider, s’il avait eu des remords, soit pour tenter de faire disparaître M. Cadiou.
C’est pourquoi M. Bidard de La Noë avait convoqué ce matin à son cabinet M. Pierre pour l’inviter à s’expliquer sur cette histoire de belladone.
Lorsqu’on lui ‘eut fait part, en présence de son avocat, Me Feillard, de la saisie de la lettre en question et de l’interprétation qu’on lui donnait, l’ingénieur a fourni l’explication suivante :
M. Le Corre, retraité de la marine, qu’il avait connu à Landerneau, est atteint d’un emphysème, et pour atténuer les violentes douleurs que lui cause cette maladie, il fait un usage aussi constant que possible de la belladone et du datura. Cependant, comme il consommait une quantité trop considérable de cette substance toxique, les pharmaciens avaient refusé de lui en délivrer, même avec une ordonnance de médecin.
Pierre, désireux de faire plaisir à ce malade, avait écrit le 2 janvier 1914 à son ami, M. Faucon, pharmacien à Bois-Colombes, pour lui demander de lui envoyer ce dont il pourrait disposer de belladone et de datura.
L’inculpé a expliqué à ce sujet qu’étant très lié avec M. Faucon, il avait l’habitude d’échanger des étrennes avec lui chaque année. Aussi, lorsqu’il lui écrivit, il lui dit textuellement : « Je vous, demande de m’envoyer des feuilles de datura et de belladone, comme cadeau de jour de l’an. »
D’ailleurs, un nouvel examen de la lettre de M. Faucon a montré que celle-ci portait un post-scriptum, auquel l’accusation avait négligé de prêter attention. Ce post-scriptum est à peu près conçu en ces termes : « Dis à ton ami de faire attention en faisant ses cigarettes, parce que ces substances sont très toxiques. »
En terminant, Pierre a déclaré au magistrat instructeur qu’il avait remis la belladone et le datura à M. Le Corre, dès qu’il les avait reçus.
Une enquête personnelle que nous avons faite à Landerneau nous a prouvé qu’il avait bien dit la vérité sur ce point.
La première partie de l’interrogatoire terminée, M. Bidard de La Noë a abordé un deuxième point relatif à la déposition de la femme Hémery, qui a déclaré avoir rencontré Pierre et M. Cadiou au-dessus du moulin Caroff, dans le bois de la Grande-Palud, le mardi 31 décembre, vers 3 heures de l’après-midi.
L’ingénieur a affirmé de la façon la plus formelle qu’il n’était jamais allé se promener avec M. Cadiou à cet endroit. Il a fait remarquer que s’il avait intérêt à constater la rencontre possible avec Mme Hémery le 29 ou le 30 décembre, il n’en avait aucun à nier, si l’on place cette rencontre à une date antérieure.
– Or, dit-il, ni le 30 décembre ni le 29, je n’ai, à aucun moment, été avec M. Cadiou à cet endroit et par conséquent je n’ai pu rencontrer cette femme.
Pierre a quitté le cabinet du juge d’instruction après avoir affirmé à nouveau très énergiquement qu’il avait vu la dernière fois M. Cadiou le lundi 29 décembre, à 11 h. 15 du matin, alors qu’il sortait à ce moment, avec son patron, du moulin Caroff.
3 mai 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre est malade
BREST, 2 mai (Dépêche Havas). Le juge d’instruction de Brest devait entendra ce matin M. Grouez, contrôleur de la poudrerie du Moulin-Blanc, et M. Prigent, encaisseur à Landerneau, qui ne trouva pas l’ingénieur Pierre chez lui quand il se présenta à son domicile dans l’après-midi du 30 décembre ; mais ces deux témoins n’ont pu répondre à la convocation du juge.
L’ingénieur Pierre avait été extrait de prison pour la confrontation et conduit dans une cellule du palais ; mais, en raison de son état maladif, Me Feillard, son avocat, a obtenu qu’il soit reconduit à midi à la prison.
5 mai 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
Le veilleur de nuit est mis en liberté provisoire
BREST, 4 mai (De notre correspondant particulier, par téléphone). M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, avait convoqué cet après-midi, dans son cabinet, Jacques Bossard, l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud, arrêté le 23 avril, à la suite des déclarations sensationnelles que l’on sait. Alors que le juge voulait lui faire préciser ses déclarations antérieures, Bossard s’est rétracté complètement, en faisant l’aveu qu’il avait inventé de toutes pièces l’histoire de la découverte du cadavre de M. Cadiou.
M. Bidard de La Noë s’attendait à cette rétractation et, ayant d’autre part la certitude que les objets trouvés chez Bossard n’appartenaient pas à M. Cadiou, il a fait remettre en liberté provisoire l’ancien veilleur de nuit. Mais, pour plus de sûreté, comme l’affaire ne lui paraît pas encore très claire, il a maintenu contre lui la prévention de complicité de meurtre et de recel de cadavre.
Ce soir, à 6 h. 30, Bossard a quitté la prison du Bouguen et repartait au plus vite pour la petite localité de Saint-Divy, où habite sa mère.
Aux personnes qui lui demandaient son impression sur la culpabilité de Pierre, Bossard, rendu prudent par dix jours d’incarcération, s’est contenté de répondre : « Je ne sais rien. Je ne veux plus entendre parler de cette histoire qui, pour ma part, m’a causé bien des ennuis. Que la justice se débrouille ! Je ne m’occupe plus de tout ce mystère-là. »
Bossard, ne connaissant rien du drame de la Grande-Palud, prend donc enfin le parti de se taire. Voilà donc un des principaux témoins de l’accusation qui disparaît. Bientôt il n’en restera plus.
7 mai 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
Un témoignage contre l’ingénieur
Un ouvrier de l’usine l’aurait vu, le 30 décembre, avec M. Cadiou
BREST, 6 mai (De notre correspondant particulier, par téléphone). Un nouveau témoignage à charge contre M, Pierre a été apporté aujourd’hui à l’accusation par un ancien ouvrier de l’usine de la Grande-Palud, Jean-Marie Kervesten [Kervestin], actuellement cultivateur à Saint-Divy. Cet homme prétend, en effet, que, le 30 décembre, se trouvant dans la salle des autoclaves, il vit MM. Pierre et Cadiou venir à l’usine vers 9 heures du matin. Il les aperçut une seconde fois vers 11 heures, alors qu’ils se dirigeaient vers la rivière. M. Cadiou était vêtu d’un costumé cycliste et avait des guêtres jaunes. Quant au caoutchouc, M. Kervesten [Kervestin] ne peut assurer qu’il l’avait sur le dos ou plié sur le bras.
Confronté avec ce témoin, Pierre a affirmé que Kervesten [Kervestin] fait erreur sur la date. C’est, en effet, entre le 17 et le 20 décembre, qu’il vint dans la salle des autoclaves avec M. Cadiou. L’ouvrier n’en a pas moins formellement maintenu sa déclaration.
Il convient de rapprocher ce témoignage de celui du contremaître Bignard, d’après lequel, on s’en souvient, Pierre aurait quitté l’usine vers 11 heures pour y revenir à midi moins un quart.
Si on doit baser la culpabilité sur ce dernier témoignage, il faut donc admettre que Pierre aurait eu le temps, en trois quarts d’heure, d’aller avec M. Cadiou à 1 kilomètre 500 de l’usine, de le tuer et de l’enterrer.
9 mai 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
Une série de témoignages qui n’apportent pas de lumière
BREST, 8 mai (Dépêche Havas). Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Jean [Jean-Marie] Cadiou au sujet des propos que lui aurait tenus le contremaître Bignard, qu’il alla chercher à l’usine, dès qu’il eut retrouvé, le 4 février, le cadavre de son frère. M. Jean [Jean-Marie] Cadiou demanda à Bignard de rester près du cadavre, tandis qu’il irait lui-même avertir la gendarmerie de Landerneau ; le contremaître lui aurait dit spontanément : « Ne me laissez pas seul ici, car M. Pierre pourrait me tuer aussi. »
Aujourd’hui, dans le cabinet du juge d’instruction, Bignard a déclaré que ses paroles ont été mal interprétées : « Je n’avais pas peur de M. Pierre, dit-il ; je craignais seulement que quelqu’un, caché dans le bois, ne me fît un mauvais coup. »
Le contremaître Bignard a affirmé devant le juge qu’il avait la certitude d’avoir vu M. Cadiou arriver à l’usine le 30 décembre, à 8 h. 1/2, et en repartir avec l’ingénieur vers 11 heures ; tous deux prirent alors le chemin du bois.
Au cours d’une confrontation, l’ingénieur Pierre a continué à nier énergiquement avoir rencontré M. Cadiou le 30 décembre.
Son avocat, qui l’assistait, a rappelé à M. Bignard la déclaration qu’il fit le 29 janvier : « Je crois sans pouvoir affirmer que c’est le 30 que j’ai vu M. Cadiou pour la dernière fois. »
Mme Bignard, appelée cet après-midi devant le juge, déclare qu’au moment de Noël, elle était absente de l’usine. Quand elle rentra à la Grande-Palud, dans les premiers jours de janvier, son mari lui apprit la disparition du directeur, qu’il avait vu le 30 décembre pour la dernière fois.
Le 4 février, elle vit, à 11 heures du matin, M. Jean Cadiou arriver dans le bois pour commencer ses recherches ; puis, quelque temps après, quand le cadavre fut découvert, elle rencontra l’ingénieur
Pierre, très pâle, qui venait chercher des outils à l’usine.
Singuliers propos attribués à Bossard
BREST, 8 mai (Dépêche de l’Information). Le coureur cycliste Laurent, actuellement employé comme mécanicien à bord du Gorbet-Mendi [Gorbea-Mendi], où travaillait Bossard, déclare que le jouir où il fut embauché, c’est-à-dire, le 29 janvier, Bossard lui tint le propos suivant :
– Il y a quelque temps, je suis allé dans le bois de la Palud, avec l’inspecteur Lemez, à la recherche du cadavre de M. Cadiou. Je longeais le ruisseau, alors que M. Lemez longeait le haut du bois. Dans un chemin creux, nous nous sommes rejoints à l’endroit où je savais que M. Cadiou avait l’habitude d’aller voir le débit du ruisseau. J’ai senti une odeur de cadavre, mais la terre était couverte de neige et je n’ai rien dit. Si j’étais méchant pour Pierre, comme il l’a été pour moi, je pourrais le faire pincer.
Laurent sera confronté demain matin avec Bossard.
10 mai 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
Bossard est un simple vantard
Et ses fameux billets de banque étaient des billets de la Sainte-Farce
BREST, 9 mai (De notre correspondant particulier, par téléphone). Ce matin, M. Bidard de La Noé [Noë] a entendu contradictoirement Jacques Bossart [Bossard] et trois ouvriers du vapeur Gorbea-Mundi [Gorbea-Mendi], MM. Manach, Laurent et Lavalette, auxquels l’ancien veilleur de nuit aurait fait des confidences relativement à la mort de M. Cadiou.
La confrontation a donné un résultat en ce sens qu’elle a établi définitivement que Bossard ne sait rien qui puisse intéresser la justice. II voulait tenir un premier rôle dans l’affaire.
Son tempérament imaginatif le servit, et il en vint à conter les histoires que l’on sait. Cela lui valut d’ailleurs d’aller pendant deux jours en prison réfléchir sur l’inconvénient qu’il y a à pousser trop loin la plaisanterie, lorsqu’elle s’adresse à un magistrat.
En ce qui concerne l’affaire des quatre billets de banque, voici la vérité : alors qu’il était à bord du Gorbea, l’ancien veilleur de nuit, de la Grande-Palud ouvrit son porte-monnaie, qui se trouvait près de lui, contenant plusieurs papiers présentant l’aspect de billets de banque, et, sur une question de son camarade, Bossard affirma froidement que c’était bien des billets de cent francs.
Ce matin, il se décida à ‘avouer la vérité. Ce n’était pas des billets de banque, mais des billets de loterie.
M. Manach et deux autres ouvriers ont été interrogés sur une déclaration de Bossard, suivant laquelle « un mot lui suffirait pour faire remettre Pierre en liberté ».
Les trois ouvriers ont formellement maintenu que ce propos avait bien été tenu par Bossard. Mais celui-ci s’est borné à déclarer au juge que ses camarades se trompaient et qu’il leur avait tout simplement expliqué que, si quelqu’un savait ta vérité, il n’aurait qu’un mot à dire pour faire remettre Pierre en liberté.
Le juge d’instruction n’a pu obtenir d’autres explications de Bossard et comme il se rendait compte que celui-ci s’était tout simplement vanté en affirmant qu’il connaissait quelque chose, M. Bidard de la Noë l’a admonesté sévèrement et lui a fait comprendre qu’on ne se moquait pas des magistrats comme il l’a fait.
Le rôle de Bossard est donc à peu près terminé dans l’affaire de la Grande-Palud. M. Bidard de la Noë l’a autorisé à aller prendre ce matin, au commissariat spécial, les nombreux papiers qui avaient été saisis à son domicile.
M. Bossard s’est empressé d’aller les chercher et a pris immédiatement le train pour Saint-Divy en promettant de ne plus parler de rien.
Lundi prochain, M. Bidard de La Noé [Noë] entendra M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, qu’il confrontera avec l’ingénieur Pierre.
12 mai 1914 – p. 3 et 7
L’AFFAIRE CADIOU
Pas de sang sur les vêtements de l’ingénieur
Confrontation mouvementée entre l’accusé et le frère de la victime.
BREST, 11 mai (De notre correspondant particulier, par téléphone). Le juge d’instruction, fait demander à M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire municipal de toxicologie de Paris, de lui faire connaître au plus tôt le résultat de ses travaux. M. Kohn-Abrest s’est empressé de déférer au désir du magistrat. Samedi il remettait à M. Roty, doyen des juges d’instruction de Paris, un avant-rapport concernant les expériences auxquelles il s’était livré sur les vêtements de Pierre. Le directeur du laboratoire de toxicologie fait savoir que son analyse, très rigoureuse, qui n’a pas duré moins de six semaines, lui a permis de constater qu’aucune trace suspecte n’existait sur les vêtements qu’on lui avait soumis.
Ce rapport est parvenu ce matin à M. Bidard de La Noë, qui en a communiqué les conclusions à Me Feillard. Celui-ci s’en est montré très satisfait. En effet, le document est très favorable à l’ingénieur, puisqu’il établit que les vêtements que le jeune homme portait le 30 décembre 1913, jour supposé du crime pour l’accusation, ne présentent aucune tache de sang.
L’affaire du wagon de coton
Le juge d’instruction a confronté aujourd’hui M. Jean-Marie Cadiou et l’ingénieur Pierre.
Le magistrat voulait connaître ce qu’il y avait lieu de penser de l’affaire du wagon de coton envoyé à Angoulême, wagon qui, on le sait, fut payé deux fois par l’administration de la guerre.
Pierre, apportant des précisions à ce sujet, a déclaré que des pots de vin avaient été distribués et a cité l’agent technique Paurion, surveillant de la poudrerie, révoqué depuis pour ces faits, et qui toucha plus de 1,800 francs.
L’ingénieur, continuant ses explications, a souligné que, d’accord avec M. Louis Cadiou, il avait brûlé l’an dernier tous les papiers se rapportant à l’affaire d’Angoulême.
– Cependant, a-t-il dit, comme je ne connaissais pas ce que l’avenir me réservait et que cette histoire, quelque jour, aurait pu renaître, j’ai tenu à me couvrir et à garder une pièce qui établît parfaitement que je ne suis responsable en rien de ce qui s’est passé. Chez moi on trouvera, en effet, une copie de lettres sur lequel sont portées les indications précises établissant d’une façon indiscutable toute l’affaire d’Angoulême.
La fin de la confrontation fut marquée par un dialogue assez vif entre Pierre et M. Jean-Marie Cadiou.
– C’est vous, avait dit le frère du défunt, qui êtes l’assassin !
– Vous mentez ! répartit l’ingénieur. Vous savez bien que je n’ai pas tué votre frère et que je ne suis pas coupable.
L’AFFAIRE CADIOU
Nouveaux témoignages favorables à Pierre.
BREST, 11 mai (De notre correspondant particulier, par téléphone). Le juge d’instruction à entendu cet après-midi trois anciens ouvriers de la Grande-Palud. L’un d’eux, M. Bourhis, a déclaré avoir vu M. Cadiou les 29 et 30 décembre.
– Le 30 décembre, a-t-il dit, mon patron entra là l’usine à 7 heures et demie du matin. Vers 8 h. 30 comme je me rendais au magasin pour faire chauffer ma soupe, j’aperçus M. Cadiou seul dans le bureau. Il n’y resta que cinq à dix minutes. Il quitta ensuite l’usine. Je ne l’ai pas revu depuis. J’affirme que ce matin-là M. Cadiou n’était pas avec Pierre.
13 mai 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre pourra comparaître devant les assises de la session de juillet
BREST, 12 mai (Dépêche Havas). M. Bidard de La Noë a entendu à nouveau, ce matin, les anciens ouvriers de l’usine de lia Grande-Palud. Morvan, Cavaloc et Loarec. Tous trois ont affirmé avoir vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble dans la journée du 29 ; mais, le 30, ils ont vu M. Cadiou arriver seul à l’usine, vers 8 heures, et repartir quelque temps après pour une direction inconnue.
Pour ne pas prolonger l’instruction de l’affaire Cadiou, Me Feillard a renoncé à demander la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, d’autant plus que, l’instruction pouvant être close à la fin du mois, son client pourra comparaître devant les assises à la session de juillet.
L’ingénieur conserve un grand calme ; il déclare qu’il est persuadé que le jury reconnaîtra son innocence.
14 mai 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
Il ne reste guère de charges contre l’ingénieur
BREST, 13 mai (De notre correspondant particulier, par téléphone). M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, faisant allusion au fermier Bonnefoy, qu’il avait convoqué pour aujourd’hui à son cabinet, laissait entendre que ce témoin pourrait bien revenir sur ses rétractations. Or, le fermier Bonnefoy a été entendu et a formellement maintenu qu’il était parti le 30 décembre ; vers 9 heures du matin, pour la foire de Landerneau et que, par conséquent, il n’avait pu voir MM. Cadiou et
Pierre ensemble vers 11 heures aux environs du Moulin Caroff.
Le fermier Bonnefoy a été alors confronté avec M. Le Bos, ami de M. Cadiou. Celui-ci ayant rappelé que le jour de la découverte du cadavre du directeur de la Grande-Palud, M. Bonnefoy lui avait déclaré qu’il avait vu des deux hommes se promener ensemble dans la matinée du 30 décembre, le fermier ne se laissa pas déconcerter. Il maintint sa rétractation.
Dans ces conditions, le témoignage a charge dont le parquet de Brest faisait si grand cas au début de l’instruction, doit être définitivement écarté.
Et maintenant, que reste-t-il contre l’ingénieur Pierre ? L’opinion publique lui est de plus en plus favorable, et si la chambre des mises en accusation le renvoie devant les assises du Finistère, c’est un acquittement en perspective.
15 mai 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
Nouveaux témoignages
BREST, 14 mai (Dépêche Havas). M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a reçu aujourd’hui les derniers témoignages des ouvriers de la Grande-Palud. Plusieurs ont vu M. Cadiou le 30 décembre arriver à l’usine vers 8 heures du matin et repartir avant 9 heures.
L’ingénieur Pierre est arrivé vers 9 h 30 ; il est donc fort possible qu’il n’ait pas rencontré son directeur dans cette journée du 30 décembre.
M. Cadiou employait des capitaux allemands
BREST, 1,4 mai (Dépêche Havas). Lors de la dernière confrontation de MM. Pierre et Jean [Jean-Marie] Cadiou, président du conseil d’administration de la Grande-Palud, l’ingénieur avait dit que la direction de l’usine employait des capitaux allemands.
Dans le copie de lettres retrouvé au domicile de M. Pierre se trouve une lettre du 12 novembre 1913, dans laquelle M. Cadiou annonce à M. Temming, Allemand, fondateur de l’usine, qu’il va lui faire parvenir la somme de 163.000 francs représentant le reliquat des capitaux lui appartenant dans l’usine.
16 mai 1914 – p. 7
L’affaire Cadiou
BREST, 15 mai (Dépêche Havas). M. Bidard de La Noé [Noë], juge d’instruction, a entendu deux témoins qui ont assisté à l’exhumation de M. Cadiou.
Le docteur Queudec [Quédec], de Landerneau, a remarqué dans la fosse des sérosités sanguinolentes et l’état de putréfaction du cadavre, ce qui est consigné dans le rapport du docteur Rousseau.
M. Bos, adjoint au maire de Landerneau, a déclaré avoir entendu M. Pierre, quand on cherchait la casquette de M. Cadiou, tenir le propos suivant : « Elle est peut-être dans le capuchon de la pèlerine. » Ce fut là qu’on la retrouva, en effet.
17 mai 1914 – p. 7
L’affaire Cadiou
BREST, 16 mai (De notre correspondant particulier, par téléphone). M. Grivolat, l’expert armurier de Saint-Étienne, chargé d’examiner la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou, a télégraphié aujourd’hui au Parquet de Brest qu’il n’est pas absolument certain que ce projectile a été tiré par un revolver semblable à celui qui fut acheté par Pierre à M. Marie, armurier à Landerneau. Avant de se prononcer définitivement, M. Grivolat demande aux magistrats brestois d’obtenir la confirmation que le revolver acheté autrefois par l’ingénieur est bien de la même fabrication que le revolver soumis à l’expertise.
Il est probable qu’un non-lieu en l’état interviendra en faveur de Pierre ; mais on ne se montre pas disposé, au parquet, à, lui accorder un non-lieu définitif.
19 mai 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
Un incident entre le juge et l’avocat de Pierre
BREST, 18 mai (De notre correspondant particulier, par téléphone). Un incident s’est produit aujourd’hui entre Me Feillard, défenseur de l’ingénieur Pierre, et le Parquet de Brest. Convoqué pour demain avec son client chez le juge d’instruction, Me Feillard s’était rendu au Palais de Justice pour prendre connaissance du dossier. On sait que le code dispose que l’avocat d’un inculpé doit avoir communication de toutes les pièces de l’enquête dans les vingt-quatre heures qui précèdent l’interrogatoire. Or, de magistrat a déclaré aujourd’hui, à Me Feillard, qu’il n’avait plus le dossier, lequel avait été transporté chez Me Vichot, avoué de la partie civile, pour être communiqué à Me FIeys, avocat de la famille Cadiou.
Me Feillard a protesté, en faisant remarquer qu’il ne lui a jamais été possible, à lui, défenseur de Pierre, d’obtenir communication de toutes des pièces de l’information.
Dans ces conditions, il a décidé de ne pas assister demain à l’interrogatoire de l’ingénieur et celui-ci est résolu à ne pas répondre aux questions du juge d’instruction.
Échange de dépêches avec l’expert armurier.
Ce matin arrivait à Brest une dépêche annonçant que M. Grivolat, l’expert armurier de Saint-Étienne commis pour examiner la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou, aurait déclaré à un de ses amis qu’il était fort étonné qu’on eût soumis à son examen un tel revolver et une telle balle, étant donné que la balle ne peut entrer dans le revolver en question.
A l’annonce de cette dépêche si importante, Me Feillard a envoyé à M. Grivolat le télégramme suivant :
Vous supplie, dans intérêt liberté humaine, envoyer télégraphiquement à juge d’instruction Brest vos conclusions affaire Pierre. Prière me télégraphier si envoyez renseignements à juge d’instruction, qui me les communiquera. Salutations empressées. FEILLARD.
Dans la soirée, Me Feillard et M. Bidard de La Noë ont reçu de M. Grivolat une dépêche dans laquelle celui-ci leur annonce qu’il remettrait son rapport dans un délai de huit jours.
Le rapport de l’expert armurier
SAINT-ETIENNE, 18 mai (Dépêche particulière d’ « Excelsior »). M. Grivolat, expert, dont s’occupe la presse à propos de l’affaire Cadiou, a bien voulu nous faire les déclarations suivantes :
– Deux pistolets m’ont été soumis, l’un de huit millimètres, qui servit au gardien de l’usine de la Grande-Palud ; il ne peut entrer en ligne de compte, pas plus que les balles tirées par lui. Quant au pistolet que l’on me certifie conforme à celui que possédait l’ingénieur Pierre, il est pourvu de cinq rayures, alors que la balle meurtrière n’en comporte que quatre.
C’est tout ce que M. Grivolat a pu nous dire pour l’instant, lié qu’il est, d’une part par le secret professionnel et parce que, d’autre part, son rapport n’est pas déposé, ni ses conclusions.
Dans tous les cas, de l’examen de ces deux pistolets, qui ont été déclarés identiques et qui proviennent en effet du même fabricant habitant Liège, il ne s’ensuit pas nécessairement que la déclaration de l’armurier Marie ne soit pas conforme à la vérité, car le détail des rayures intérieures a bien pu lui échapper.
Notons enfin que M. Grivollat [Grivolat] a écrit au fabricant à Liège pour savoir s’il rayait uniformément ses canons de revolver à quatre ou cinq rayures. Il lui a été répondu qu’il rayait le plus généralement à quatre, mais quelquefois à cinq ; ce qui fait qu’actuellement on ne peut rien préjuger des conclusions du rapport de M. Grivollat [Grivolat] qui ne terminera son travail d’expertise que dans une huitaine. Il paraît donc prématuré de se prononcer pour ou contre l’innocence de l’ingénieur Pierre.
21 mai 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre est interrogé à nouveau sur la vente de son revolver.
BREST, 20 mai (De notre correspondant particulier, par téléphone). M. Bidard de La Noë a longuement interrogé aujourd’hui l’ingénieur Pierre sur la vente de son revolver et sur la visite qu’il fit dans la chambre de M. Cadiou après la disparition de ce dernier.
En ce qui concerne le revolver, M. Pierre a maintenu ses déclarations antérieures, à savoir qu’il avait vendu l’arme à un voyageur de commerce, dont il ne songea même pas à savoir le nom.
Sur la visite qu’il fit, au domicile de M. Cadiou, l’ingénieur, assisté cette fois de son avocat, Me Feillard, s’est expliqué longuement. Il a maintenu que cette visite fut motivée uniquement par le dérangement du téléphone.
Le juge d’instruction lui ayant souligné que plusieurs membres de la famille de la victime et entre autres M. Jean-Marie Cadiou estimaient qu’il avait mis à profit cette visite pour détruire certaines pièces renfermées dans une valise jaune et qui devaient servir à M. Cadiou pour se laver des accusations portées contre lui. Pierre a protesté vivement, en faisant remarquer que M. Cadiou avait brûlé toutes les pièces relatives à cette affaire.
23 mai 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
La montre de Mme Bossard n’est pas celle de M. Cadiou.
BREST, 22 mai (De notre correspondant particulier, par téléphone). Le juge d’instruction, M. Bidard de La Noë, a entendu aujourd’hui Mme Bossard, mère de Jacques Bossard, ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud, à laquelle il désirait demander des explications relativement à la montre qu’on avait vue en sa possession et qu’on avait dit être celle de M. Cadiou. Mme Bossard a déclaré au magistrat instructeur qu’il s’agissait d’une montre en argent que son fils lui avait offerte au mois de janvier et qu’il avait achetée à un de ses parents.
La montre de M. Cadiou était en nickel. Aucune confusion n’est donc possible.
D’autre part, Mme Bossard a confirmé les dires de son fils en ce qui concerne l’emploi du temps de ce dernier dans les journées du 29 et du 30 décembre 1913.
– Le 29 décembre ; dit-elle, mon fils, qui était revenu dans la matinée de la Grande-Palud, se rendit le soir à Brest, d’où il ne revint que le lendemain 30 décembre à la fin de l’après-midi.
Le juge a ensuite entendu M. Marie, armurier à Landerneau. Bien qu’aucun rapport ne soit encore parvenu, au parquet de Brest, de M. Grivolat, expert à Saint-Étienne, le magistrat instructeur a cru devoir prendre l’initiative de demander à M. Marie si le revolver soumis à l’expertise était bien en tous points semblable à celui qu’il avait vendu à l’ingénieur Pierre.
M. Marie a déclaré formellement qu’il avait bien donné à la justice une arme semblable à celle acquise par l’ingénieur Pierre. Toutefois, M Marie ne peut dire si le canon du revolver qu’il vendit à Pierre portait quatre ou cinq rayures.
Une lettre
BREST, 22 mai (Dépêche de l’Information). M. Guilmard, procureur de la République, a reçu ce matin la lettre suivante. :
« Paris, 19 mai 1914.
« J’ai l’honneur de signaler à votre attention les faits suivants :
« 1° Il existe, à l’Association amicale des anciens élèves de l’École Centrale, dont les bureaux sont situés 1, rue de Stockholm, à Paris, une lettre écrite par M. Cadiou, relative à son ingénieur, M. Pierre, membre de cette Association, qui a été placé par elle à l’usine de la Grande-Palud.
« 2° Dans le courant de l’année dernière, M. Cloarec, député du Finistère, est venu en personne dans les bureaux de l’Association et y a eu une conversation relative à l’usine de la Grande-Palud.
« Veuillez agréer, etc…
Signé : CHARLES HALPHON,
Professeur au Collège Chaptal.
24 mai 1914 – p. 7
L’ingénieur Pierre va être mis en liberté provisoire
BREST, 23 mai (De notre correspondant particulier, par téléphone). Ce matin le bruit se répandait en ville que Pierre allait être mis en liberté provisoire, et, vers midi, des dépêches privées venues de Paris et inspirées du ministère de la Justice, en apportaient la confirmation.
D’ailleurs, à la même heure, M. Guilmard, procureur de la République, faisait mander à son cabinet Me Feillard, défenseur de l’ingénieur et l’avisait, en présence de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, qu’il prenait des conclusions tendant à la mise en liberté provisoire de son client.
Dans la journée même, les conclusions étaient signifiées à M. Vichot, avoué de la partie civile, qui, aux termes de la loi, doit faire connaître son avis. Il ne s’agit d’ailleurs là que d’une formalité, les conclusions du Parquet entraînant des conclusions conformes du magistrat instructeur.
Cet après-midi, à 4 heures, le juge d’instruction a fait amener à son cabinet l’ingénieur Pierre pour lui demander des renseignements concernant la marche de l’usine et les bénéfices réalisés.
Pierre a fourni les renseignements demandés et a été ensuite reconduit à la prison du Bouguen, ou il sera élargi lundi, après avoir été de nouveau entendu par le juge d’instruction.
En lui faisant connaître la mesure gracieuse qui va être prise en sa faveur, le magistrat a indiqué à Pierre qu’il devra se tenir à la disposition du Parquet.
En effet, l’instruction n’est pas près encore d’être terminée. D’ici quelque temps des faits nouveaux ne peuvent manquer de surgir et le juge instructeur aura principalement à s’occuper des témoignages de Morlaix. C’est vers ce côté, pense-t-on généralement, que l’enquête va de nouveau s’aiguiller.
Dans la soirée, M. Bidard de La Noë a interrogé Jacques Bossard sur l’emploi de son temps dans les journées du 29 et du 30 décembre.
C’était en effet un point intéressant, puisque l’accusation voit dans l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud un complice présumé de l’auteur de l’assassinat de M. Cadiou.
Bossard a indiqué au magistrat qu’il passa ta nuit du 29 au 30 décembre chez M. Baron, restaurateur, rue Monge, à Brest. M. Baron, entendu aussitôt par M. Bidard de La Noë a déclaré qu’il ne se souvenait pas exactement de la date à laquelle Bossard vint chez lui. Mais c’était certainement, a-t-il ajouté, dans les derniers jours de l’année 1913.
25 mai 1914 – p. 3
LE CRIME DE LANDERNEAU
Je crois bien avoir été le premier journaliste qui ait fait quelques réserves sévères quand le juge d’instruction de Landerneau inculpa l’ingénieur Pierre. Dans la suite, des chargés se précisant, aux dires des journaux documentés par le Parquet, je me blâmai de mon jugement précipité. D’autant qu’une certaine histoire de revolver m’avait laissé perplexe. Pierre donnait bien une explication pour justifier la disparition de cette arme, mais sa version était absurde. C’est bête comme la vie, pensai-je. Cet homme intelligent ne peut pas trouver une excuse aussi stupide. Sa défense doit être exacte. Mais tant pis ! Il ne faut pouvoir se tirer d’affaire qu’avec des raisons plausibles qui satisfassent l’entendement. C’est le risque à courir quand on est homme au milieu des hommes qui pensent depuis plus de dix mille ans. Quand on est réduit à recourir aux alibis que leur niaiserie rend suspects, on est perdu…
Aussi ne m’étais-je plus occupé de l’ingénieur Pierre. Mais voici que, peu à peu, les instructeurs abandonnent leur œuvre, qui semble une accumulation romanesque basée sur des commérages et des ragots contradictoires… Force leur est d’avouer leur impuissance. Pierre ne sera sans doute même pas poursuivi.
Mais il importe que la chancellerie enquête sur la façon dont fut menée cette instruction qui laissa dans l’ombre des points essentiels. C’est cinq jours avant sa mort que M. Cadiou fut définitivement évincé des adjudications de la Guerre, grâce à l’énergie de M. Noulens, qui résista à toutes les sollicitations. Personne ne s’est jamais préoccupé d’élucider ces singulières circonstances !
Enfin, bref, on met en disponibilité les généraux incapables en manœuvre. Il serait peut-être bon de savoir, de temps en temps, si, les juges d’instruction sont à la, hauteur de leur lâche.
EDOUARD JULIA.
26 mai 1914 – p. 3
L’ingénieur Pierre est en liberté
LA FOULE LUI FAIT UNE OVATION A SA SORTIE DE PRISON
BREST, 25 mai (De notre correspondant particulier, par téléphone). Aujourd’hui, M. Bidard de La Noë a fait subir à M. Pierre deux longs interrogatoires.
Le matin il l’a interrogé sur la lettre qu’il avait adressée au ministère de la Guerre et dans laquelle il dénonçait son patron. Comme le magistrat lui faisait remarquer que, étant directeur technique de l’usine, il devait être tenu pour responsable de la malfaçon des poudres, M. Pierre répliqua que M. Cadiou lui refusait tout ce qu’il lui demandait, aussi bien au point de vue du matériel qu’au point de vue du personnel, et il a ajouté : « Si j’ai dénoncé M. Cadiou, c’est que je ne voulais pas personnellement encourir de responsabilité. D’ailleurs j’avais prévenu M. Cadiou de mes intentions. Après l’affaire des wagons d’Angoulême, je lui ai formellement déclaré que le procédé me déplaisait et que si pareil fait se renouvelait je me trouverais dans l’obligation de prévenir le service des poudres et salpêtres.
« M. Cadiou ne tenant aucun compte de mes avertissements, c’est alors que j’ai écrit à M. le contrôleur général Barral. Puis, comme ma lettre restait sans effet, j’ai tenu à rendre le fait public en le faisant insérer dans un journal parisien. Je n’ai pas à le regretter. Car il était de mon devoir de faire connaître le sabotage de la défense nationale.
« Ce n’est donc pas la haine, mais le sentiment de la vérité et de la loyauté commerciales qui m’a fait agir. Encore une fois, je ne voulais pas me rendre complice d’une mauvaise action. »
M. Pierre a encore ajouté qu’il était tout prêt à se défendre et qu’il ferait connaître ultérieurement des faits qu’il avait tus jusqu’ici, parce que, à son avis, ils n’avaient pas trait directement à l’affaire en cours et qu’ils risquaient de mettre en cause plusieurs personnes ne s’y trouvant pas mêlées.
L’après-midi, le juge d’instruction a interrogé l’ingénieur sur l’emploi de son temps les 29 et 30 décembre. Me Feillard, qui assiste M. Pierre, a trouvé alors, en feuilletant le dossier, une lettre en date du 20 décembre qui prouve que l’ingénieur était alors en fort bons termes avec M. Cadiou. Cette lettre était ainsi, conçue :
Mon Cher Pierre,
Veuillez donc, je vous prie, réduire les frais du personnel au strict minimum. J’ai constaté l’augmentation de la main-d’œuvre.
Bien à vous.
Vers 7 h, 30 du soir, le deuxième interrogatoire étant terminé ; les gendarmes ont reconduit Pierre à la voiture qui devait le transporter à la prison.
Lorsque Pierre apparut sur le perron, une foule d’environ 500 personnes lui fit une ovation. Cyclistes et automobilistes l’escortèrent jusqu’à la maison d’arrêt.
Vers 8 heures, Pierre quittait celle-ci, de nouveau applaudi, ainsi que son avocat, par une foule nombreuse. Il prit place avec sa mère et deux amis dans une automobile que ses parents lui offrirent l’an dernier et que sa mère avait fait amener spécialement pour le prendre à la maison d’arrêt.
Pierre se rendit immédiatement chez son avocat, où il tint à serrer la main à plusieurs représentants de la presse.
Je tiens, a-t-il dit, à remercier les journaux qui, par leurs investigations minutieuses, ont empêché plusieurs erreurs de témoignage et m’ont enfin fait rendre à la liberté après quatre mois de détention. J’en suis heureux pour ma pauvre mère qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père malade, pour mes parents et mes amis qui ne crurent pas un seul instant à ma culpabilité.
Je n’ai pas vu un seul journal. Je serais heureux d’en lire. J’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour mes gardiens. Ils m’ont traité avec beaucoup de ménagement. J’ai rencontré parmi mes co-détenus beaucoup de malheureux, de nombreux déshérités de la vie. Leur infortune m’a aidé à supporter la mienne. J’ai beaucoup réfléchi et aussi un peu travaillé. Ce fut mon réconfort.
Maintenant je vais attendre avec ma mère, à Landerneau, la fin de mon cauchemar. Je vais, avec le concours dévoué de mon défenseur, Me Feillard, devenu pour moi désormais un grand ami, rechercher par tous les moyens en mon pouvoir la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour.
Sur ces paroles d’espoir, Pierre prit congé des journalistes présents, et, n’ayant pas mangé depuis 9 heures du matin, il s’empressa d’aller prendre un substantiel repas dans un hôtel voisin.
Demain après-midi, l’ingénieur sera de nouveau interrogé par le juge d’instruction.
27 mai 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre, encore une fois, renouvelle avec énergie ses dénégations.
BREST, 26 mai (De notre correspondant particulier, par téléphone). Après avoir entendu l’ouvrier Bossard, qui, rendu très méfiant par sa récente détention, a, une fois de plus, rétracté ses déclarations antérieures, M. Bidard de la Noë a fait subir aujourd’hui à l’ingénieur Pierre un long interrogatoire.
Le magistrat résuma les charges de l’accusation, insista sur les constatations du médecin légiste, qui, lors de l’autopsie, trouva dans l’estomac de M. Cadiou un liquide paraissant être du lait caillé ! Or, insista M. Bidard de la Noë, il est établi que M. Cadiou avait pris du lait le matin du 30 décembre.
« Rien d’étonnant à cela, répliqua Pierre, il en prenait tous les jours. C’était un régime qu’il suivait depuis assez longtemps. »
Le juge trouve, par ailleurs, bizarre que M. Cadiou, étant reparti le 30 décembre pour Paris, ne se soit pas occupé d’une échéance de 40.000 francs qui tombait dans les premiers jours de janvier 1914. Pour cela encore, Pierre a une réponse et dit que son directeur, ayant une couverture suffisante en banque, n’avait pas à s’occuper de cette échéance.
– Quant au voyage à Morlaix, a-t-il ajouté, il est bien permis d’admettre que M. Cadiou pouvait avoir des raisons de le cacher à sa femme.
28 mai 1914 – p. 7
L’affaire Cadiou
Pas de sang sur les habits
Pas de sang sur le couteau.
BREST, 27 mai De notre correspondant particulier par téléphone). Aujourd’hui est parvenu au parquet de Brest le rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris, chargé d’examiner les vêtements que Pierre portait le jour ou disparut M. Cadiou. Dans son rapport, M. Kohn-Abrest conclut formellement à l’absence de taches de sang sur les habits qui lui ont été soumis. Il n’en a pas relevé davantage sur le couteau saisi par M. Guilmard, juge d’instruction, le jour de la découverte du cadavre de M. Cadiou et qui, d’après ce magistrat, avait dû servir à l’assassin pour trancher la gorge du directeur de la Grande-Palud.
M. Bidard de, La Noé [Noë], devait se rendre vendredi prochain à la Grande-Palud, pour entendre sur place le fermier Bonnefoy, le pâtre Boulben et diverses autres personnes entendues comme témoins au sujet de la fameuse promenade que firent M.M. Cadiou et Pierre dans les bois environnants. Or, M. Bidard de La Noé [Noë] a décidé de remettre à une date ultérieure cette opération judiciaire. On affirme de source autorisée que ce retard serait dû à un refus opposé par la brigade mobile de Rennes de participer aux investigations du Parquet de Brest. On se souvient, en effet, que les inspecteurs de la brigade mobile avaient manifesté un vif mécontentement de voir le Parquet de Brest écarter de parti-pris tous les témoignages recueillis au sujet de la présence de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier.
M. Bidard de La Noé [Noë] a reçu de la chancellerie une note l’invitant à fournir des explications très détaillées sur les raisons qui motivèrent la longue détention préventive de l’ingénieur Pierre. On sait, en effet, que M. Paul Meunier, député de l’Aube, a avisé le garde des Sceaux qu’il l’interpellerait sur le cas de l’ingénieur de la Grande-Palud.
Pour toutes ces raisons, il est vraisemblable que l’instruction va chômer pendant plusieurs jours et ne reprendra que vers le milieu de la semaine prochaine.
29 mai 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
BREST, 28 mai (Dépêche Havas). Le procureur de la République est sur le point d’adresser au procureur général son rapport sur l’expertise de M. Kohn-Abrest. Des déchirures ont été relevées sur le côté gauche du veston, dans la casquette et le pantalon de M. Cadiou ; elles correspondent avec les dimensions du fer de la pioche qui appartient à M. Pierre.
La première expertise avait relevé des traces sanguinolentes sur le fer de cette pioche. Le docteur Kohn-Abrest affirme que ce sont simplement des traces de rouille.
30 mai 1914 – p. 3
L’opinion de M. Cadiou.
– Mon opinion ? Ma foi, c’est que si ce pauvre Pierre est innocent ça n’est pas drôle pour lui… Et que c’est bien malheureux qu’on n’ait pas de recours contre un juge qui vous laisse trois mois en prison quand on est innocent. C’est bien trois mois, n’est-ce pas ? Plutôt plus. Enfin, le voilà sorti. Mais c’est malheureux tout de même…
« Voilà, mon opinion. Autrement, je ne sais rien de plus que tout le monde malgré que je sois Cadiou. Il est arrivé souvent, à cause des grandes lettres dorées qui sont à mon enseigne, que des gamins, en passant, s’arrêtaient et s’exclamaient : « Ah ! dis donc, regarde… » C’est, Cadiou. » Et puis des clients, aussi, me demandaient si j’étais parent de « celui » de Morlaix. Je leur répondais que non. A moins de remonter dans les temps à l’origine des Cadiou… Mais, vous savez, il y en a tant… Moi, mon père est de Saint-Paul-de-Léon… Je vous demande pardon… »
M. Cadiou nous quitta pour aller encaisser le prix d’un croissant qu’un passant venait d’entrer acheter. Un passant qui, comme nous-même, hier, avait été attiré par la bonne apparence des croissants et des petits pains dores de M. Cadiou, boulanger rue de Vaugirard, au coin de la rue d’Assas…
Seulement, nous, en plus du croissant, nous prîmes l’interview…
4 juin 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
Les conclusions de l’expert-armurier chargent Pierre
La cartouche qui a tué M. Cadiou est exactement conforme à celles vendues par l’armurier de Landerneau à l’ingénieur.
SAINT-ETIENNE, 3 juin (Dépêche particulière d’« Excelsior » ). A l’heure actuelle le rapport d’expertise de M. Grivolat doit être entre les mains du juge d’instruction de Brest, M. Bidard de La Noé [Noë]. Dégagé du secret professionnel, M. Grivolat a bien voulu nous confier les conclusions de son rapport, qui sont plutôt défavorables à l’ingénieur Pierre.
En effet, il ressort du travail, très minutieux, soumis à la compétence reconnue de notre compatriote, que :
1° La balle meurtrière de M. Cadiou est bien réellement une balle de revolver provenant de la cartoucherie française à Paris ;
2° Que cette balle ne peut être confondue avec d’autres, qu’elle est en tous points conforme à celles vendues par l’armurier Marie, de Landerneau, à l’ingénieur Pierre, comme à celles remises par ce même armurier à l’instruction ;
3° Que cette balle ne peut être confondue avec d’autres balles de fabrication analogue et encore moins avec des balles de pistolets automatiques de 6 m/m 35, qui ont un revêtement ou blindage en laiton nickelé, alors que le blindage des cartouches est en cuivre rouge ;
4° Que le crime a été commis à l’aide d’un revolver Velodog et non par un autre genre de revolver ou pistolet, parce qu’il n’y a que les velodog possédant un barillet suffisamment long pour tirer la munition de ce revolver, qui mesure 35 m/m, douille et balle comprises ;
5° Que, d’après la déclaration du fabricant belge Debouxtay, fournisseur de l’armurier Marie, il résulte que ses revolvers sont le plus ordinairement à quatre rayures, et que la concordance des quatre rayures relevées à la balle du crime pourrait parfaitement provenir d’un revolver de fabrication de cet armurier, attendu que la plupart des autres fabricants, français, belges ou espagnols, rayent leur revolver à cinq et six rayures ;
6° Que la particularité du cercle signalé à l’extrémité du blindage de la cartouche qui a tué Cadiou concorde – parfaitement aussi – avec le même cercle, relevé sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que cet armurier a certifié conformes à celles vendues par lui à l’ingénieur Pierre en mai 1913. Ce cercle ou strie circulaire relevé par l’expert sur la balle meurtrière est attribué par lui à une imperfection de l’outil au moment de l’emboutissage du blindage. M. Grivolat a essayé d’obtenir de la cartoucherie française des renseignements sur cette particularité très caractéristique à laquelle il attache une grande importance, mais le directeur technique de cette manufacture n’a pu lui fournir aucune indication.
Telles sont, en substance, les conclusions ou plutôt les réponses faites par l’expert aux demandes de la commission rogatoire. Le résultat de cette expertise ne peut manquer d’être apprécié comme il convient par le magistrat, car s’il n’apporte pas complètement toute la lumière dans cette mystérieuse affaire, il n’en constitue pas moins des présomptions très graves à la charge de l’accusé.
7 juin 1914 – p. 3
Ce qui fait le malheur des uns…
L’affaire Cadiou, c’est entendu, reste mystérieuse ! Dans l’émotion générale, deux faits significatifs ont passé inaperçus. A Landerneau, le trou où fut porté, après le crime, le cadavre de la victime, est une source de profits pour la propriétaire d’un champ voisin. Moyennant dix centimes, celle-ci conduit, en effet, sur les lieux, les visiteurs nombreux, et, tel un guide de monument public, elle va de son petit boniment : « Ceci, mesdames et messieurs, vous représente… »
Mais il y a mieux. Ces temps derniers encore, on montrait, à l’usine de la Grande-Palud, le cercueil en bois blanc dans lequel fut apporté le corps du pauvre Cadiou. La sciure de bois était restée maculée de sang… Et cela augmentait la valeur de l’exhibition.
Charmantes mœurs du doux pays de France !
Mais quand nous montrera-t-on – ce qui, après tout, est beaucoup plus intéressant – le meurtrier ?
13 juin 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
réserve-t-elle de nouvelles surprises ?
BREST, 12 juin (Dép. Havas). Un ancien ouvrier de Landerneau, nommé Le Goff, qui se trouve actuellement à Rouen, vient d’adresser à Me Feillard l’avocat de l’ingénieur Pierre, une longue lettre dans laquelle il affirme que M. Cadiou s’est suicidé le 2 janvier.
Une personne dont il cite le nom et qui avait intérêt, dit-il, à se débarrasser du cadavre, l’aurait fait enterrer hâtivement par deux ouvriers de l’usine.
Le juge d’instruction ne paraît pas attacher d’importance à ces révélations, le docteur Paul, médecin légiste, ayant formellement écarté l’hypothèse du suicide.
18 juin 1914 – p. 7
L’AFFAIRE CADIOU
A la Grande-Palud on reconstitue la matinée du 30 décembre
BREST, 17 juin (De notre correspondant particulier, par téléphone). Les opérations judiciaires commencées hier à la Grande-Palud se sont continuées aujourd’hui. Cette fois, elles étaient dirigées par MM. Bidard de La Noë, juge d’instruction à Brest ; Guilmart [Guilmard], procureur de la République, et Rouquier, chef de la brigade mobile de Rennes. Elles se sont déroulées en présence de l’ingénieur Pierre, assisté de son avocat, Me Feillard. Il s’agissait de procéder à différentes constatations, de prendre des photographies et de dresser un plan des lieux.
C’est à 9 heures qu’arrivèrent en auto les magistrats du Parquet de Brest et le commissaire divisionnaire. Ils interrogèrent d’abord plusieurs anciens ouvriers de l’usine, qui furent priés d’indiquer la place qu’ils occupaient lorsque, le 30 décembre 1913, ils virent M. Cadiou pour la dernière fois. Le fermier Bonnefoy, de la Grande-Palud, occupa lui aussi les différentes places où s’était tenu M. Cadiou, aux dires du témoin. Les scènes ainsi obtenues furent prises par des photographes de la Sûreté générale venus exprès de Paris sous le contrôle d’un commissaire spécial.
L’après-midi, ces opérations judiciaires se continuèrent, de 2 h. 1/2 à 7 h. 1/2, tant à l’usine que dans les bois de la Grande-Palud.
Successivement, les magistrats entendirent le contremaître Bignard, le chauffeur Dollon [Dolou], l’ouvrier Kervistin [Kervestin] et la femme Hémery, de Landerneau. Ces quatre témoins firent leur déposition. Bignard, notamment, persista à déclarer que, le 30 décembre, il avait vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou quitter ensemble l’usine un peu avant 11 heures du matin.
La femme Hémery prétend plus que jamais elle aussi que, le 30 décembre, elle vit Pierre et Cadiou dans les bois de la Grande-Palud vers 3 heures de l’après-midi.
Ces témoins ont donné des indications sur les places qu’ils occupaient dans les divers endroits, d’où ils avaient vu les deux hommes, et ces scènes ont été également photographiées.
M. Pledy, procureur général près la cour de Rennes, devait assister cet après-midi à ces opérations et une automobile était allée le prendre à la gare de Morlaix. Aux environs de Saint-Thégonnec, l’automobile entra en collision avec une charrette de paysan. Le choc fut violent et M. Plédy a été blessé légèrement aux genoux.
Cette automobile étant hors état de continuer la route, on dut en réquisitionner une autre, et le procureur général n’arriva que fort tard dans d’après-midi à la Grande-Palud.
Nouveau témoignage en faveur de Pierre.
LANDERNEAU, 17 juin (Dépêche Havas). On sait que l’accusation fixe jusqu’à présent l’assassinat de M. Cadiou au 30 décembre, à 11 heures du matin, dans le bois de la Grande-Palud.
Or, M. Bonnefoy, conseiller municipal, affirme aujourd’hui avoir rencontré M. Cadiou le même jour, vers 10 h. 30, sur les quais de Landerneau. Il était vêtu, dit le témoin, d’un costume cycliste et il paraissait très préoccupé.
23 juin 1914 – p. 7
L’affaire Cadiou
BREST, 22 juin (Dépêche Havas). Le juge d’instruction a entendu de nouveaux témoins dans l’affaire Cadiou.
Le nommé Lebot, employé de chemin de fer, a affirmé avoir entendu Bignard dire, dans un débit de boissons, qu’il n’était pas certain que ce fut le 30 décembre qu’il vit MM. Pierre et Cadiou sortir ensemble de l’usine.
Le chauffeur Bignard, un des témoins à charge contre l’ingénieur Pierre, a reconnu qu’il avait exprimé ce doute, mais, néanmoins, il a déclaré qu’après réflexion, il maintenait la date du 30 décembre.
28 juin 1914 – p. 7
L’affaire Cadiou
BREST, 27 juin (De notre correspondant particulier, par téléphone). L’ingénieur Pierre a été entendu aujourd’hui par M. Bidard de La Noë, qui lui a donné connaissance du rapport rédigé par M. Grivolat, armurier à Saint-Étienne, commis pour examiner les cartouches et le revolver.
Il est à présumer que M. Bidard de La Noë aura terminé son instruction dans deux ou trois jours, et l’on pense que la chambre des mises en accusation sera saisie de toutes les pièces du dossier avant le 14 juillet.
1er juillet 1914 – p. 7
L’affaire Cadiou
BREST, 30 juin (Dépêche Havas). L’instruction de l’affaire Cadiou étant close, M. Guillemart [Guilmard], procureur de la République, a commencé l’étude du volumineux dossier en vue de son réquisitoire définitif.
M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, compte rendre son ordonnance vers le 10 juillet.
7 juillet 1914 – p. 7
L’affaire Cadiou
On vend l’usine de la Grand-Palud
Sur commission rogatoire du juge d’instruction, le juge de paix de Landerneau a recueilli les dépositions de trois témoins qui ont fourni des détails sur le genre de vie de l’ingénieur
Pierre.
L’usine de blanchiment de coton de la Grand-Palud, mise en vente aujourd’hui, n’a pas trouvé acquéreur.
Le manoir de Kerauster [Keranster], appartenant à la succession de M. Cadiou, a été adjugé à son frère.
9 juillet 1914 – p. 7
L’affaire Cadiou
BREST, 8 juillet (Dépêche Havas). Le procureur de la République a transmis aujourd’hui à M. Bidard de La Noé, juge d’instruction, son réquisitoire définitif au sujet de l’affaire Cadiou et ses conclusions tendant à renvoyer l’ingénieur Pierre devant la cour d’assises du Finistère.
10 juillet 1914 – p. 7
L’affaire Cadiou
L’ingénieur Pierre est renvoyé devant la chambre des mises en accusation.
BREST, 9 juillet (Dépêche Havas). M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction, a terminé aujourd’hui son ordonnance qui renvoie l’ingénieur Pierre, accusé de l’assassinat de M. Cadiou, devant la chambre des mises en accusation.
Les déclarations des témoins qui ont vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble le 30 décembre, la découverte du cadavre près du domicile de l’ingénieur, la balle meurtrière qui appartenait au revolver acheté par l’ingénieur Pierre, arme qui n’a pu être retrouvée, la disparition de dossiers importants que possédait M. Cadiou, la mésintelligence entre l’ingénieur et son directeur, sont les principales bases de l’accusation.
14 juillet 1914 – p. 6
Mort de M. Cloarec, député du Finistère
Député de la première circonscription de Morlaix, et cela depuis 1906, M. Emile Cloarec, qui avait été réélu lors des dernières élections législatives, par 7.470 voix contre 5.052 à M. Larcher, républicain, et 2.087 à M. Leborgne, socialiste unifié, soit à une faible majorité, vient de succomber aux suites d’une maladie de foie.
M. Cloarec, qui appartenait à la gauche démocratique, et qui s’était déclaré partisan de la loi de trois ans et adversaire de l’impôt sur le revenu avec déclaration contrôlée, était, par contre, adversaire de la réforme électorale. A la représentation proportionnelle, il préférait le système actuel, et ses votes, jusqu’alors, l’avaient nettement classé parmi les arrondissements tiers.
La mort de M. Cloarec n’a pas laissé que de produire une profonde impression dans la région. Outre qu’il avait été mêlé depuis huit ans à la vie politique de la Bretagne, sa notoriété s’était singulièrement accrue depuis l’affaire Cadiou. Ce fut lui, en effet, qui, au lendemain de la disparition du directeur de la Grande-Palue, avec lequel il entretenait depuis longtemps des relations d’amitié et d’affaires, alla prévenir la Sûreté générale et lui fit partager sa thèse qui était celle de l’assassinat.
On s’étonna beaucoup, à cette époque, que quarante-huit heures à peine après l’événement, M. Cloarec fut en mesure de préciser les causes d’une disparition qui pouvait être ou bien une fugue ou bien un suicide, et ses adversaires ne manquèrent point de tirer parti d’une sagacité qu’ils jugeaient pour le moins étrange. Mais les explications de M. Cloarec remirent les choses au point. La veuve de l’industriel et lui-même, ami très intime de la famille, connaissaient trop les habitudes du disparu pour qu’il fût possible d’admettre une version autre que celle de l’assassinat. On a vu qu’un avenir très proche devait donner raison à M. Cloarec et à Mme Cadiou.
25 juillet 1914 – p. 3
DANS LA FOURNAISE
Je doute que les débats du procès Caillaux puissent exciter qui que ce soit à « se lancer » dans la politique. Quelle aventure si l’on sacrifie les plaisirs innocents de l’existence, les seuls qui, par leur douceur, lui donnent quelque prix !
Il semble, le pas franchi, que l’on respire dans une atmosphère de bagne. D’abord, devant les électeurs, c’est l’étalage de votre vie déformée, avilie, souillée. Si Taine, avec sa méthode des petits papiers fragmentaires, ramassait les débris des lettres électorales pour évaluer le niveau moral des représentants du peuple, il les prendrait pour une troupe de forçats en rupture de ban. Avant d’entrer en triomphateurs au Palais-Bourbon, ils se sont accusés de toutes les forfaitures. La plus ordinaire, le vol, conduit à l’assassinat. Un député que l’on peut bien nommer, puisqu’il vient de mourir, M. Cloarec, était, avant-hier, nettement incriminé du meurtre de Cadiou, et je connais des gens qui sont convaincus de sa culpabilité sans que le moindre commencement de preuve leur ait jamais été fourni…
Quand on passe de la province dans la fournaise parisienne, le ton change. Ici, l’on est plus discret. La diffamation court les salons, mais elle prend des airs d’alcôve. D’ailleurs Paris ne s’intéresserait pas à des histoires dramatiques et sanglantes. Il n’aime que le rouge du piment…
Mais dans quel état d’esprit peuvent bien être des gens qui s’attendent tous les matins aux pires injures, ne mangent plus, ne dorment plus, travaillent comme des forcenés, tiennent tête à une meute, sont terrassés aujourd’hui, vainqueurs demain, et jouent aux gladiateurs en risquant leur honneur dans chaque combat. Et vous voulez qu’ils nous dirigent avec calme et froideur ! Il faudrait qu’ils eussent l’âme chevillée au corps et le cœur en caoutchouc…
EDOUARD JULIA.
4 avril 1919 – p. 5
L’affaire Cadiou
Rennes, 3 avril. La Cour d’assises jugera en juillet prochain, l’ingénieur Pierre, inculpé d’avoir assassiné son patron, M. Cadiou. L’ingénieur Pierre a toujours nié avec énergie le crime dont il est accusé. On se rappelle que le cadavre de la victime aurait été découvert, dit-on, sur les indications d’une noctambule de Nancy, Mme Camille. Celle-ci affirma, d’ailleurs, en même temps, l’innocence de l’ingénieur.
24 septembre 1919 – p. 5
L’affaire Cadiou
La chambre des mises en accusation vient de renvoyer devant la Cour d’assises du Finistère, sous l’inculpation d’assassinat, l’ingénieur Pierre, qui sera jugé le 27 octobre prochain.
23 octobre 1919 – p. 3
L’affaire Cadiou
QUIMPER, 22 octobre. M. Pierre, ingénieur à l’usine de la Grand’Palud, près de Landerneau, a reçu aujourd’hui notification de l’arrêt de renvoi et de l’acte d’accusation le concernant. Il a subi l’interrogatoire prescrit et a déclaré renoncer à se pourvoir en cassation contre l’arrêt de renvoi. Il a jusqu’à samedi pour se constituer prisonnier.
24 octobre 1919 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
L’INGÉNIEUR PIERRE A-T-IL TUÉ M. CADIOU ?
L’accusé s’est constitué prisonnier hier à Quimper
LES DÉBATS DU PROCÈS COMMENCERONT LUNDI
QUIMPER, 23 octobre. L’ingénieur Pierre s’est présenté au Palais de justice de Quimper, hier après-midi. Sur sa demande, il a été écroué. Il manifeste une entière confiance dans l’issue de son procès.
Le crime de la Grande-Palud
Dans la matinée du 30 décembre 1913, M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix, propriétaire de l’usine de la Grande-Palud, près de Landerneau, sortait de son usine en compagnie de M. Pierre, son ingénieur, et prenait la direction du bois voisin.
Tandis que l’ingénieur rentrait à l’usine trois quarts d’heure plus tard, M. Cadiou ne devait jamais revenir. Cette disparition provoqua des hypothèses contradictoires : les parents et les amis du disparu croyaient à l’assassinat ; M. Pierre penchait pour le suicide ou la fuite en Allemagne.
Pourquoi M. Cadiou se serait-il suicidé ou enfui en Allemagne ? L’usine de la Grande-Palud, qui fabriquait du coton pour les poudreries, avait été organisée, en 1907, par des ingénieurs allemands, qui s’abritaient derrière un prête-nom français, M. Legrand, et, grâce à ce subterfuge, prenaient part aux adjudications de l’État. Lorsque la vérité fut connue, M. Legrand fut exclu des adjudications.
L’usine fut alors vendue à une société fondée par M. Cadiou, avec la participation comme commanditaires des ingénieurs allemands. M. Legrand, exclu de la nouvelle combinaison, aurait menacé de révéler le caractère suspect de l’association. M. Cadiou offrit, en effet, en novembre 1913, à ses commanditaires allemands de les rembourser.
Et M. Pierre contait que M. Cadiou, malade et découragé, s’était suicidé.
Mais M. Jean-Marie Cadiou était convaincu que son frère avait été assassiné. Il suivit toutes les pistes, même celle d’une somnambule de Nancy, qui avait « révélé » que le corps de M. Louis Cadiou, mort assassiné, était enfoui dans un talus, près d’un moulin. Et, effectivement, le 4 février, le cadavre fut découvert à l’endroit indiqué.
Une première autopsie fit constater une plaie profonde au côté gauche du cou : le médecin légiste conclut à la mort par une strangulation dissimulée par la section du larynx.
Une seconde autopsie pratiquée par le docteur Paul fit découvrir une balle de revolver qui, entrée par la nuque, s’était logée contre la face interne de la mâchoire inférieure.
L’assassinat était établi, il restait à en trouver l’auteur. La justice croit que c’est M. Pierre qui a assassiné M. Cadiou. Voici pourquoi : la balle de revolver extraite du cadavre correspond au calibre d’un revolver acheté par l’ingénieur, en même temps qu’une boîte de vingt-cinq cartouches. En outre, M. Pierre, qui était lié à M. Cadiou par un contrat de quinze ans, entra, aussitôt après sa disparition, à une usine concurrente fondée par M. Legrand.
La parole est maintenant au jury du Finistère, qui a la lourde tâche de se prononcer sur la culpabilité de l’accusé.
28 octobre 1919 – p. 2
LE CRIME DE LA GRANDE-PALUD
L’INGÉNIEUR PIERRE INCULPÉ DE L’ASSASSINAT DE SON PATRON, M. CADIOU, COMPARAIT AUX ASSISES
La première audience de ce procès, qui s’est tenue hier à Quimper, a été consacrée aux formalités, à la lecture de l’acte d’accusation et à l’interrogatoire de l’accusé.
UN TÉMOIGNAGE SENSATIONNEL INNOCENTERAIT PIERRE
Si les déclarations de M. Tounard [Tonnard] sont reconnues exactes, le directeur de l’usine de la Grande-Palud aurait été assassiné, fin 1913, par six individus.
QUIMPER, 27 octobre. L’affaire Cadiou, qui cause, ici, une émotion facile à comprendre, a commencé aujourd’hui, à midi un quart, devant la cour d’assises, présidée par M. Cordier, conseiller à la cour d’appel de Rennes. M., Cazenavette, procureur de la République à Quimper, soutient l’accusation. Me Henri-Robert, ancien bâtonnier de Paris, et Me Feillard, bâtonnier du barreau de Brest, occupent le banc de la défense.
On sait que l’ingénieur Pierre a trente-sept ans, qu’il habite Lyon, qu’il est marié et père d’un enfant. On procède à l’interrogatoire d’identité. Puis, c’est l’appel des jurés, suivi de celui des témoins. Ensuite, courte allocution du président aux jurés pour leur rappeler que l’instruction va être refaite devant eux, que d’elle seule doit dépendre leur conviction.
Et le greffier se lève et fait la lecture de l’acte d’accusation, qui dure une heure. Cette lecture achevée, nouvel appel des témoins, qui sortent alors de la salle.
Le président, après avoir lu les télégrammes d’excuses des témoins défaillants pour cause de maladie, annonce que ces derniers seront contre-visités par le docteur Paul, le 30 de ce mois.
Alors commence l’interrogatoire de l’accusé, dont on incrimine le caractère, dont on discute la valeur sociale, et dont on fouine le passé.
Le président poursuit la série de ses reproches : Pierre, quand il s’est engagé au 13e d’artillerie, au début de la guerre, a donné une fausse adresse.
– C’est que, répond victorieusement l’accusé, je ne pouvais m’engager sans habiter Paris.
Et l’on arrive à l’histoire de l’usine de coton-poudre de la Grande-Palud, depuis le jour où y entra Pierre.
Et l’interrogatoire s’achève, il faut bien le dire, au milieu de l’ennui général. Il est 18 heures. La cour siégera demain matin, de 9 heures à midi, et l’après-midi, de 14 heures à 19 heures.
Un témoignage sensationnel
Au dernier moment, nous apprenons qu’un M. Gabriel Tounard [Tonnard], âgé de quarante-cinq ans, charpentier à Cléder (Finistère), aurait fait des déclarations qui, si elles étaient reconnues exactes, innocenteraient l’accusé.
A une date qu’il ne peut préciser, déclare Tounard [Tonnard], comme il allait à pied de Morlaix à Brest, il rencontra Cadiou, qui était en voiture et le fit monter à côté de lui. En route, ils furent attaqués par six inconnus. Cadiou tomba mort, atteint d’une balle de revolver. Quant à lui, Tounard [Tonnard], saisi, bâillonné, puis chloroformé, il ne se réveilla que beaucoup plus tard, chez les sœurs de Cadiou, à Cléder, où on l’avait transporté. Il était vêtu d’un complet neuf, dans une des poches duquel on avait mis 20.000 francs.
29 octobre 1919 – p. 1 et 3
Cette affaire mystérieuse, et qui rappelle par plus d’un épisode les invraisemblables scénarios du cinématographe, passionne au plus haut point l’opinion publique, surtout dans le Finistère. Certains curieux sont arrivés à Quimper deux jours avant l’ouverture du procès. Tous n’ont pu trouver place dans la salle des assises, qui est petite. La note pittoresque est fournie par les jurés, dont plusieurs portent le gilet de velours rayé de petits boutons, et le grand chapeau de feutre à rubans de velours noir. La première de nos photos donne l’ensemble de la cour d’assises, avec, au centre, le président Cordier et les juges.
LE CRIME DE LA GRANDE-PALUD
LES TÉMOINS ONT OUBLIÉ CE QU’ILS DIRENT EN 1914
Ces défaillances de mémoire s’expliquent, mais elles ne facilitent guère la recherche de la vérité.
QUIMPER, 28 octobre. Les débats ne manquent pas de couleur locale, et certaines dépositions fleurent un bon goût de terroir. Quelques témoins, parlant imparfaitement le français, déposent en breton, et il faut traduire à la barre. Mais ces incidents, pour si pittoresques qu’ils soient, allongent les débats.
A citer encore, ce petit dialogue entre le tribunal et un témoin :
– Dites ce que vous savez, demande le président.
– Rien, répond sans hésiter le témoin, auquel on rappelle qu’à l’instruction il raconta différentes choses.
– Oui, mais, depuis le temps, je ne me souviens plus…
A vrai dire, tous les témoins n’ont pas perdu la mémoire, mais beaucoup hésitent lorsqu’il s’agit de préciser un fait, une date.
Au début de l’audience du matin, on entendit M. Robert, notaire à Landerneau, qui suivit avec M. Cadiou les cours de la Faculté de droit à Rennes et continua ses relations avec l’usinier. C’est lui qui fut chargé de constituer la Société « Cadiou » succédant à la raison sociale allemande « Temming ». Questionné sur la situation financière de M. Cadiou, le témoin déclare qu’elle était bonne.
M. Legrand fut la personne interposée dans la première exploitation de la Grande-Palud. On a dû lire sa déposition, car une indisposition ne permit pas au témoin de se rendre à Quimper.
Cette déposition établit que feu M. Cloarec, député, s’occupa activement des affaires de la Grande-Palud, et que M. Cadiou était en relations étroites avec un certain Schlessinger, d’origine allemande.
A ce moment, un vif mouvement de curiosité se manifeste : Mme Cadiou apparait à la barre ; comme partie civile, elle n’est pas déférée au serment.
Mme Cadiou explique comment elle fut amenée à accuser l’ingénieur Pierre, avec lequel elle n’eut jamais que des rapports très indifférents, et qui, dit-elle, ne lui inspira jamais confiance.
Le frère de l’usinier vient ensuite retracer les recherches qui guidées par les révélations d’une somnambule, amenèrent la découverte du cadavre. M. Ménessier [Mennessier] commissaire spécial à Brest, eut à déterminer les origines de la Grande-Palud, dont les attaches allemandes étaient bien connues. Un mois avant la disparition de M. Cadiou, la trace des capitaux allemands est manifeste. Ce rapprochement entre le concours allemand et la mort de celui qui tentait de s’en libérer est assez troublant.
Sous-directeur d’une agence du Crédit Lyonnais. M. Prat confirme les appréciations de M. Robert sur la situation financière de l’usinier.
M. Cloarec, député du Finistère, aujourd’hui décédé, s’entremit auprès de M. Maginot, alors sous-secrétaire d’État à la Guerre, dans l’incident des malfaçons volontaires de la Grande-Palud, et sollicita une enquête. La déposition, dont il est donné lecture, ajoute que le député fit faire des recherches par la police à partir du 2 janvier 1914, aussitôt après la disparition de Cadiou, car, pour lui, la version du crime fut acquise dès le premier jour.
Une longue controverse s’engage sur la date de la disparition de M. Cadiou. Sa femme de ménage prétend que son maître est parti de Landerneau le 30 au matin. Un charretier croit l’avoir rencontré le 29 ; mais les hésitations des autres témoins sont troublantes et ne doivent être accueillies qu’avec beaucoup de circonspection.
L’audience est renvoyée au lendemain matin. On présume que le verdict pourra être rendu dans la nuit de vendredi.
30 octobre 1919 – p. 1 et 3
Loin d’apporter la lumière dans cette affaire ténébreuse, les témoins qui se succèdent à la barre ne semblent que compliquer la tâche de la justice. Ils contredisent jusqu’à leurs propres dépositions de l’instruction. Et les jurés bretons, l’air grave, les écoutent avec anxiété. Presque tous sont des cultivateurs. Deux d’entre eux, assis au premier rang, portent le costume noir à larges bandes de velours, le gilet orné de nombreux petits boutons, qu’accompagne le grand chapeau de feutre à rubans. Ceux-là, au moins, comprennent, sans avoir besoin de recourir à l’interprète, la rude langue celtique parlée par beaucoup de témoins, dont quelques-uns ignorent encore totalement le français.
LE CRIME DE LA GRANDE-PALUD
QUATRE TÉMOINS ONT VU CADIOU LE 31 DÉCEMBRE
Me Henri-Robert, défenseur de l’ingénieur Pierre, souligne l’importance de ces déclarations précises et formelles.
Quimper, 29 octobre. Le premier témoin entendu ce matin est un commissaire de la brigade mobile à Rennes, M. Le Coz ; c’est lui qui fut chargé des premières recherches, et son objectif principal était d’établir si l’ingénieur Pierre avait, été vu avec M. Cadiou le 29 et le 30 décembre. Les témoignages recueillis furent, des plus contradictoires : une personne affirma, sur sa conscience, avoir vu l’usinier le 10 janvier 1914 ; une autre l’aperçut le 20 janvier !…
Une question de Me Henri-Robert donne une importance, considérable à la déposition de M. Le Coz, lequel reconnaît que le parquet de Brest lui donna l’ordre, le 19 février 1914, de ne rien faire sans instructions. Il en fut de même pour l’inspecteur Bresset [Brisset], chargé de retrouver le revolver de l’ingénieur Pierre.
La défense prend acte de ces déclarations.
Puis on entend des ouvriers, des journaliers de la Grande-Palud : chacun, de très bonne foi, fournit sa version, et celle-ci n’est pas toujours conforme à celle fournie au magistrat instructeur.
Le président ne dissimule point son scepticisme, bien qu’il écoute avec beaucoup d’attention la déposition de Mme Saimpy [Sainpy], qui croit, elle, aux révélations du marc de café.
Voici maintenant à la barre Mme Hoffmann, la plus célèbre des extra-lucides de la Meuse. Malheureusement, pour être lucide il lui faut être endormie ; elle ne se souvient de rien à l’état de veille.
Les souvenirs de Mme Pierre se sont estompés, et, aux précisions du président, elle se contente de dire :
– C’est possible. Cela se peut.
Le gardien de nuit de l’usine, M. Bossard – un instant inculpé – est appelé, mais le président rappelle ses déplorables précédents et ses mensonges. Ministère public et défense renoncent à son audition.
M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, n’hésite pas à affirmer avoir salué, le 31 décembre, en gare de Morlaix, M. Cadiou, auquel M. Lemeillet, négociant, a même demandé des nouvelles de sa femme et de ses enfants. Ils ne peuvent faire erreur, car ils venaient de signer une pièce importante.
Cette double déposition se, trouve d’ailleurs confirmée par celles de Me Hérussart [Erussard], notaire, et de M. Paris, négociant.
M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice de Morlaix, sa femme et son fils ont vu M. Cadiou, rencontré par eux le 1er janvier en gare de Saint-Pol-de-Léon, et ont causé avec lui.
Il ne reste plus à entendre que l’extraordinaire Tounard [Tonnard], le témoin de la dernière heure, le curé de Cléder qu’il a mis en cause, et enfin les experts.
Me Floch, avocat de la partie civile, plaidera au début, de l’audience de l’après-midi.
Le verdict sera rendu vendredi.
31 octobre 1919 – p. 2 et 3
LE CRIME DE LA GRANDE-PALUD DES TÉMOINS IMPORTANTS DÉPOSENT EN FAVEUR DE L’INGÉNIEUR PIERRE
QUIMPER, 30 octobre. Cité à la demande de Mme Cadiou, en raison de la campagne qu’il mena en faveur de l’innocence de l’ingénieur Pierre, un de nos confrères du Nouvelliste de Bretagne, M. Darène, déclare n’avoir rien à ajouter aux articles qu’il a publiés.
Puis c’est, le tour du charpentier Tonard [Tonnard], qui raconte avec force détails comment M. Cadiou fut assassiné par six individus masqués. C’est du pur Rocambole.
La défense et le ministère public se mettent aisément d’accord pour n’attacher aucune importance à cette déposition.
Me Parseau du Plessis, un avocat de Morlaix, donne des détails sur l’instruction conduite par M. Bidard de la Noë. Et comme le président intervient, Me Henri-Robert proteste et obtient du témoin la déclaration que les inspecteurs de la brigade mobile lui ont avoué ne pouvoir mener l’enquête comme ils le désiraient.
Voici maintenant, les médecins experts.
Le docteur Rousseau de Brest, déclare que la première autopsie fut pratiquée par lui dans des conditions déplorables ; mal installé, mal éclairé, il ne découvrit point la blessure faite par un projectile que son émirent confrère, le docteur Paul, retrouva plus tard.
Des traces de coton retrouvées sur les souliers de M. Cadiou provoquent un incident et de vives controverses.
Mais Me Henri-Robert invoque un rapport où il est dit que les chaussures de l’usinier ont été lavées par un expert, qui les a essuyées à l’aide d’un tampon de ouate.
L’expert chimiste Cohn-Abrest [Kohn-Abrest] reconnaît s’être, en effet, servi de coton. L’indice n’a plus aucune valeur.
M. Rouquier, chef de la brigade mobile à Rennes, fit, sur l’ordre de la Sûreté générale, opérer Les premières recherches, sur la disparition de Cadiou.
Le témoin dit que dans la région de Morlaix l’opinion publique était favorable à Pierre, et que la version du suicide de Cadiou dominait. De toutes ces dépositions, M. Rouquier ne croit pas à la culpabilité de Pierre.
M. Brissat [Brisset], inspecteur lui succède.
L’audition des témoins est terminée.
Au début de l’audience de l’après-midi, Me Flach, au nom de la partie civile, prononce sa plaidoirie.
Il dit que Mme Cadiou a fait serment de venger la mort de son mari. Elle veut le laver des soupçons et des calomnies. C’est un devoir que lui impose l’honneur de ses enfants. Pour Mme Cadiou, pour lui-
Même, il n’y a, il ne peut y avoir qu’un coupable : l’ingénieur Pierre.
Me Flach retrace la vie de M. Cadiou et s’élève contre cette insinuation qu’il aurait été l’agent d’industriels allemands.
L’ingénieur Pierre est la dernière personne qui a vu M. Cadiou le matin du 30 octobre, et il était seul à avoir intérêt à ce que M. Cadiou disparût.
Pierre reste impassible.
Après une suspension d’audience, la parole est donnée à M. Cazenavette, procureur général, qui continuera demain.
1er novembre 1919 – p. 2
LE CRIME DE LA GRANDE-PALUD
ACCUSÉ DE L’ASSASSINAT DE M. CADIOU : L’INGÉNIEUR PIERRE EST ACQUITTÉ
Après le réquisitoire du procureur Cazenavette et la plaidoirie de Me Henri-Robert, le jury a rendu, hier après-midi, un verdict négatif.
QUIMPER, 31 octobre. Par 11 voix contre 1, le jury a répondu négativement sur l’unique question qui lui était posée. En conséquence, l’ingénieur Pierre a été acquitté.
Ce verdict était escompté par tous ceux qui suivirent les débats, et la modération même du réquisitoire paraissait surtout significative.
La salle exiguë des assises est littéralement prise d’assaut dès l’ouverture des portes, à 7 heures du matin. L’élément féminin domine, et dans l’auditoire on remarque plusieurs notabilités, notamment le préfet.
A 8 h. 15, les avocats, les jurés, l’accusé et la cour font presque simultanément leur entrée.
Le président déclare qu’il ne tolérera aucune manifestation, et donne, la parole à M. Cazenavette.
Le procureur de la République, reprenant son réquisitoire, entre dans le vif du débat et aborde le fait principal, le meurtre de Cadiou.
Il reprend une à une les dépositions faites par les ouvriers de la Grande-Palud sur les entrevues qui eurent lieu, le 30 décembre 1913, à l’usine, entre Pierre et son patron.
Ce réquisitoire paraît être un long développement de l’argumentation de la partie civile, et n’ajoute aucun fait nouveau à ceux contenus dans l’acte d’accusation.
En terminant, le procureur de la République demande au jury de répondre affirmativement à la première question qui lui sera posée. Et il ajoute :
– Le public de la salle devra se rappeler qu’il existe une femme et des enfants qui pleurent un mari et un père, et que, d’autre part, il y a une femme, déjà mère d’un enfant, qui en attend un autre. Le public voudra donc bien accueillir respectueusement le verdict qui interviendra.
Suspendue à midi, l’audience est reprise à 13 h. 45.
Dans la salle, on n’écrase littéralement. Sur les marches de l’estrade, des curieux sont assis. Il en est d’autres qui ont envahi jusqu’au banc des accusés. L’inculpé et les deux gendarmes ont quelque peine à pénétrer dans la salle et à gagner leurs places.
Dès le début de sa plaidoirie, Me Henri-Robert indique au jury qu’il lui faudra rendre un verdict d’acquittement.
– Je n’aurai pas besoin de huit heures d’horloge, comme la partie civile et l’accusation, dit-il, pour démontrer l’innocence de mon client.
Après avoir réhabilité le caractère de l’ingénieur Pierre par la lecture des déclarations de ses amis et des chefs qui l’eurent sous leurs ordres, Me Henri-Robert, avec sa lumineuse et précise éloquence, s’emploie à démolir les faits relevés dans l’accusation, et c’est un jeu pour lui que d’en mettre en relief toutes les faiblesses. Il atteste solennellement la fragilité du témoignage humain qu’il découvre dans l’incertitude montrée par les anciens ouvriers de l’usine Cadiou.
Vingt-trois témoins affirment que c’est le 29, et non le 30, que Cadiou est venu avec Pierre à l’usine :
– Je ne fais pas d’hypothèses, moi, s’écrie le défenseur ; j’apporte des preuves. L’accusation a commis une faute initiale : elle s’est entêtée à voir dans Pierre un coupable ; c’est pourquoi elle rejette, comme des illuminés ou des suggestionnés, les témoins de Morlaix ; et des hommes comme M. Nicolas et comme M. Le Gall, notamment, ne peuvent être ni des illuminés ni des suggestionnés.
Après avoir prouvé la valeur sociale et l’honorabilité de ces témoins de Morlaix et rendu hommage au constant dévouement de Me Feillard, qui fut le premier défenseur de l’ingénieur Pierre, il ne trouve pas de mobile dans le crime reproché à son client.
Me Henri-Robert découvre la main de l’Allemagne dans les causes mystérieuses du drame :
– Le jour, dit-il, où Cadiou voulut se libérer de l’emprise allemande, il signa son arrêt de mort.
Et, dans une pathétique péroraison, l’éminent avocat adjure le jury de rendre un verdict libérateur…
L’ingénieur Pierre, alors, se lève et dit solennellement :
– Je jure, devant Dieu, et sur la tête de mon enfant, que je suis innocent.
Me Henri-Robert a tenu parole.
Il est quinze heures lorsque le jury se retire.
C’est l’acquittement
La délibération se prolonge pendant vingt minutes.
A l’unanimité, moins une voix, la réponse du jury à la question posée est négative.
C’est donc l’acquittement.
Toute la salle est debout, et applaudit.
L’ingénieur Pierre est immédiatement relaxé. Il rejoint sa femme, qui sanglote, et l’embrasse longuement.
– J’ai toujours eu confiance dans la justice, dit l’ingénieur Pierre à ceux qui le félicitent, et je n’ai jamais douté de mon acquittement.
Après un court séjour en Bretagne avec sa femme, l’ingénieur Pierre viendra à Paris, puis se retirera près de sa famille, à Condé, dans l’Eure, avant de se remettre au travail.
