Manchette du journal La Croix, édition de janvier 1914

La Croix est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît depuis 1883. En 1945, il fait partie des rares journaux autorisés à reparaître sous son nom d’avant-guerre, grâce au comportement exemplaire de ses rédacteurs, dont un bon nombre est très impliqué dans la Résistance.
Le journal a une ligne politique chrétienne et catholique.
Tirage 1912 : 300 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 103 articles dont 0 en première page
1919 : 9 articles dont 0 en première page
Grâce à un ton neutre et une riche documentation, ces articles permettent de suivre l’intégralité de l’affaire Cadiou, mettant en lumière les zones d’ombre de l’instruction et les pistes inexplorées. Lors du débat sur le budget de la Justice au Sénat, le 19 juin 1914, l’affaire Pierre-Cadiou est d’ailleurs évoquée pour souligner qu’une meilleure situation matérielle des magistrats limiterait les risques d’erreurs judiciaires. Les sénateurs y critiquent l’excessive autonomie des juges, estimant qu’un recrutement de qualité passe par une rémunération adéquate. Enfin, l’histoire de l’usine est marquée par la Grande Guerre : en 1918, la relance de la production de poudre est le théâtre d’un terrible accident de travail, coûtant la vie à deux ouvriers dans des circonstances atroces.

Source : BnF Gallica

Table des matières

13 janvier 1914 – p. 5

FINISTÈRE. Disparu. M. Louis Cadiou, 48 ans, ancien avoué à Morlaix, administrateur délégué de l’usine de cellulose pour coton poudre, dite de la Grande Palud, situé à La Forest, près Landerneau, a disparu depuis le 28 décembre dernier.
M. Cadiou résidait habituellement à Paris, rue du Cherche-Midi, avec sa femme et son enfant, mais il faisait de fréquents séjours à Landerneau, où on le vit pour la dernière fois le 28 décembre prenant le train pour Brignogan. Qu’est devenu M. Cadiou ? L’hypothèse d’un suicide ou d’une fugue semble devoir être écartée. Les affaires de l’usine sont prospères et l’examen de la comptabilité a établi que les écritures sont en règle. (C. P.)

1er février 1914 – p. 5

FINISTERE. L’affaire Cadiou. L’affaire Cadiou. A Brest, Mme Cadiou, femme de l’usinier disparu, fait publier dans la presse locale, une note promettant une somme de 2000 francs à la personne qui fournira des renseignements permettant de retrouver l’auteur de l’assassinat de M. Louis Cadiou.

6 février 1914 – p. 5

L’assassinat de M. Cadiou
On se souvient de la disparition de M. Cadiou, directeur de l’usine de coton-poudre de la Grande-Palud, près Landerneau.
M. Cadiou était parti le 28 décembre dernier pour venir retrouver à Paris sa femme et ses enfants, rue du Cherche-Midi. Ne le voyant pas arriver, Mme Cadiou avait prié M. Cloarec, député, de faire les recherches nécessaires pour savoir ce qu’il était devenu.
Ces recherches furent vaines.
M. Louis Cadiou, âgé de 48 ans, ancien avoué à Morlaix, jouissait de l’estime générale. Les affaires de l’usine étaient prospères. Néanmoins il se trouva des gens pour dire qu’il avait dû s’enfuir pour éviter des ennuis financiers.
A un moment donné arrive une lettre signée de lui et mise à la poste à Boulogne-sur-Mer, et disant qu’on ne s’inquiétât pas de son absence, qu’il allait revenir bientôt.
Cette lettre, où l’écriture du directeur était admirablement imitée, était fausse. On vient d’en avoir la preuve.
On a, en effet, découvert le cadavre du malheureux dans une douve de l’usine, formée par une branche de la petite rivière l’Elorn. Il était au fond, enfoui sous une couche de terre de dix centimètres. Il avait le cou sectionné. La tête était presque détachée du trône.
Le Parquet de Brest s’est rendu à Landerneau.
A la suite de son enquête, il a fait mettre en état d’arrestation, M. Louis Pierre, âgé de 31 ans, ancien élève de l’Ecole centrale, originaire de Conches-en-Ouche (Eure), ingénieur depuis quatre ans de l’usine de la Grande- Palud, soupçonné d’être l’auteur de l’assassinat de son patron, M. Louis Cadiou, dont le cadavre vient d’être découvert.
M. Louis Pierre proteste de son innocence ; il a été néanmoins écroué.
Il serait question d’une autre arrestation.
Une cartomancienne de Nancy, consultée par Mme Cadiou, la veuve de la victime, avait indiqué d’une façon précise l’endroit où était en- terré le cadavre à 400 mètres du moulin, à droite de ce moulin, à côté d’un bouquet d’arbres, au bord d’un bois ». Le cadavre était bien enterré à l’endroit désigné par la cartomancienne.
L’opinion des magistrats est que l’histoire de la somnambule est un stratagème employé par la famille, afin de soustraire des représailles possibles le dénonciateur de l’ingénieur Pierre. La personne qui aurait droit aux 2000 francs promis par Mme Cadiou désirerait garder l’anonymat.
Personne, bien entendu, ne peut croire à la double vue d’une somnambule en pareille occurrence.

7 février 1914 – p. 2 et 5

LE CRIME DE LA GRANDE-PALUD
Brest, 6 février. M. Louis Pierre, ingénieur à la Grande-Palud, qui avait été arrêté sous l’inculpation d’assassinat contre la personne de M. Cadiou, a été transféré aujourd’hui à Brest.
Le juge d’instruction, chargé d’éclaircir cette ténébreuse affaire, l’entendra vraisemblablement cet après-midi.

L’assassinat de M. Cadiou
A Landerneau, ont eu lieu, ce matin, à 10 heures, les obsèques de M. Cadiou. L’inhumation sera faite à Morlaix.
Le frère de la victime, M. Jean Cadiou, accuse catégoriquement l’ingénieur Pierre d’être l’assassin du directeur de l’usine de la Grande-Palud.
Depuis le début de cette triste affaire, mon opinion était faite, dit-il, le meurtrier de mon malheureux frère ne peut être que l’ingénieur Pierre ; tout l’accuse.
Quand j’eus découvert le cadavre de Louis, il fut l’un des premiers prévenu et son attitude à ce moment n’a fait que confirmer mes soupçons qui resteront des certitudes, malgré les dénégations possibles de l’intéressé.
Pour moi, Louis a été attiré dans un guet-apens, l’endroit était merveilleusement choisi et loin de tous les regards indiscrets. Mon frère avait à voir des sources qu’il voulait capte., on lui aura assigné, le 30 décembre, un rendez-vous au carrefour voisin et de là, il se sera rendu avec l’ingénieur dans le taillis où je viens de le retrouver.
Le mobile du crime est pour moi très visible ; menacé d’être chassé de l’usine, Pierre a voulu faire disparaître mon frère qui le gênait et dont il rêvait sans doute de prendre la place.
M. Jean Cadiou a ajouté que le jour de la disparition de son frère, on a remarqué que, contrairement à son habitude, l’ingénieur Pierre a été absent depuis 1 heure jusqu’à 5 heures de l’après-midi.
Chez les parents de l’ingénieur
L’ingénieur chargé de la partie technique à l’usine de la Grande-Palud, près de Landerneau, M. Louis Pierre, qui a été arrêté sous l’inculpation de l’assassinat de M. Cadiou, est originaire de Cauge, à six kilomètres d’Evreux. Ses parents sont d’anciens cultivateurs fort aisés et très honorablement connus ; M. Pierre fut pendant longtemps adjoint au maire de la commune, et il est encore conseiller municipal. Voici environ quatre ans, les époux Pierre, qui exploitaient une ferme leur appartenant et située au hameau de Branville, se sont retirés et ont abandonné leur exploitation à leur gendre, M. Aubert ; ils habitent une gentille propriété, à quarante mètres à peine de leur ancienne ferme.
Les époux Pierre semblent absolument persuadés que leur fils sortira de cette affaire lavé de foute accusation.

8 février 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou
L’enterrement de M. Louis Cadiou, assassiné dans le bois de Laforest, a eu lieu vendredi matin à Landerneau.
La veuve du défunt, venue de Paris pour assister aux obsèques, a affirmé à M. Paulin, commissaire spécial, que la belle-mère de son frère, Mme Saimby [Sainpy], de Pont-à-Mousson, a consulté dans cette ville une somnambule, qui a déterminé l’endroit exact où le corps de M. Cadiou avait été enterré.
Le commissaire spécial fait effectuer des re- cherches à Pont-à-Mousson pour retrouver la somnambule.

L’instruction
L’instruction est activement menée. Voici les présomptions qui font croire au Parquet que le coupable est l’ingénieur Pierre.
D’abord M. Louis Pierre a affirmé que la dernière visite de M. Cadiou a l’usine datait du 29 décembre. Or, plusieurs témoins affirment l’y avoir vu le 30. Ce jour-là, il est, dit-on, allé au bois de M. Vacheront (là où a été trouvé son cadavre) afin d’examiner des sources à capter pour l’usine, et M. Pierre serait venu l’y rejoindre. Puis, dans les premiers jours de janvier, sous un prétexte quelconque, M. Pierre s’est rendu au domicile de l’administrateur, quai de Landerneau, s’est fait remettre la clef et a emporté tous les dossiers. Il savait donc que M. Cadiou ne reviendrait pas. Chez lui on a trouvé un brouillon de lettre adressé au ministre de la Guerre, et dans laquelle il accusait M. Cadiou d’avoir indûment perçu de l’Etat la valeur d’un wagon de coton poudre qui n’avait pas été livré à la poudrerie d’Angoulême, ce qui a fait écarter à M. Cadiou les adjudications de l’Etat. Enfin un témoin, M. Biguart [Bignard], contre-maître à la Grande-Palud, déclare que M. Pierre a dit qu’il tuerait M. Cadiou si celui-ci le renvoyait. Or, l’ingénieur avait reçu ordre de quitter l’usine le 1 mars.
Ce sont là des présomptions, mais non des preuves. M. Pierre réplique que sur le premier point on se trompe de date ; que s’il est allé chez M. Cadiou chercher les dossiers, c’est qu’il en avait besoin pour la direction de l’usine ; que la lettre trouvée chez lui n’était qu’un acte de scrupule ; enfin que sa menace est une de ces paroles en l’air comme on en prononce souvent quand on est en colère.
On télégraphie de Brest qu’un certain revirement se produit dans le public en faveur de M. Pierre. On trouve que les charges relevées par le Parquet sont bien faibles, et l’on se demande si les magistrats ne se trompent pas de piste.

10 février 1914 – p. 6

L’affaire Cadiou
Les commissaires spéciaux Paulin et Lemez ont continué leur enquête sur l’affaire Cadiou. Ils ont recueilli un nouveau témoignage établissant que M. Cadiou a été vu, le 30 décembre, à l’usine de la Grande-Palud.
L’ingénieur Pierre affirme que le directeur n’y reparut pas après le 29.
Cette contradiction, confirmée par plusieurs témoins, est la charge la plus grave qui pèse sur M. Pierre.
Le juge d’instruction doit entendre demain le contremaître de l’usine, M. Bignard, qui déclare avoir vu le directeur et l’ingénieur se diriger ensemble, le 30, à 11 h. 1/4 du matin, vers le moulin, lieu proche de celui où le crime fut commis, et M. Pierre revenir seul à l’usine à 11 h. 50.
D’après les constatations légales, l’assassinat aurait été commis avant l’heure du déjeuner, le 30 décembre.

Un nouveau témoin
Le nouveau témoin qui vient de surgir dans l’affaire Cadiou est M. J Bossard, un soldat colonial réformé, ancien ouvrier de la Grande-Palud, qui a écrit au procureur de la République de Brest pour lui demander à être interrogé.
M. Bossard a déclaré :
« Le dimanche 28 décembre, je me rendis au moulin pour présenter diverses pièces à M. Pierre. Vers 9 heures, je vis arriver la voiture du moulin. Il en descendit un monsieur maigre, petit, d’aspect malingre, vêtu comme un ouvrier. Cet homme, que je n’avais jamais re- marqué auparavant et que je n’ai plus revu depuis, avait un visage cadavérique. Il fut immédiatement introduit auprès de M. Pierre, et leur conversation fut si longue que je finis par m’impatienter.
» J’entrai. L’ingénieur et l’inconnu causaient en tête-à-tête, et à ma vue ils s’interrompirent aussitôt. M. Pierre me congédia après quelques mots et il referma soigneusement sur lui et sur le visiteur la porte de son bureau. Celte attitude m’a surpris d’autant plus que l’ingénieur ne recevait jamais chez lui. »

11 février 1914 – p. 5

L’affaire Cadiou
Le juge d’instruction a entendu MM. Legrand, fondateur de l’usine de la Grande-Palud ; Bignard, contremaître de l’usine, et Salliot, ancien comptable. Ces témoins ont fourni des renseignements sur la fondation de la Société, sa situation financière et les relations entre MM. Pierre et Cadiou. L’ingénieur était lié avec le directeur par un contrat lui interdisant, en cas de départ de l’usine de la Grande-Palud, d’exercer sa profession de chimiste dans l’industrie du blanchiment de coton d’ici quinze ans en France et à l’étranger, parce que M. Pierre avait appris des procédés spéciaux à l’usine cependant, l’ingénieur était engagé dans une industrie similaire du voisinage.
Mme Pierre est arrivée à Landerneau et va se rendre à Brest pour demander au juge d’instruction la permission de voir son fils. Un inspecteur de la police spéciale, M. Lemez, et M. Jean Cadiou, frère de la victime, ont effectué des recherches dans le bois avoisinant le lieu du crime, pour retrouver le portefeuille et la montre du directeur de l’usine. Les recherches n’ont donné aucun résultat.
Les commissaires spéciaux qui sont à Landerneau suivent une nouvelle piste au sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
Un individu, quelques jours après le crime, a payé une facture de 600 francs à un négociant de Landerneau. Ce dernier l’aurait accusé du crime et le débiteur aurait montré une vive émotion sans toutefois se défendre. Cet individu habite près de l’usine et se trouvait dans une situation très gênée.
La dénonciation de l’ouvrier. Bossard, relative à la venue d’un inconnu chez l’ingénieur Pierre, n’a apporté aucune lumière dans l’instruction.
M. Pierre a été extrait à 7 heures du soir de la prison et amené au Palais, devant le juge, pour s’expliquer sur cette affaire ; il a immédiatement déclaré que l’inconnu dont il s’agit est un menuisier nommé Mazurier, qui est venu le dimanche 28 décembre pour réparer son sommier.
Mme Pierre sera autorisée dans quelques jours à voir son fils.

Brest, 10 février. – Mme Cadiou est repartie pour Paris. Elle ne sera de nouveau entendue à l’instruction que si les événements l’exigent.
Le juge d’instruction a lancé ce matin plusieurs Commissions rogatoires pour apporter quelque lumière sur plusieurs points demeurés obscurs.
Il se pourrait que l’ingénieur Pierre fût relaxé très prochainement si les confrontations avec certains témoins ne prouvent pas sa culpabilité.

12 février 1914 – p. 6

L’affaire Cadiou
L’instruction de l’affaire Cadiou, devant la fragilité des charges contre M. Pierre, semble s’orienter dans une nouvelle voie.
Le médecin légiste, M. Rousseau, qui a assisté à la découverte du cadavre, a confirmé au juge d’instruction son étonnement que seules quelques petites gouttes de sang tachaient le faux-col de M. Cadiou qui, on le sait, eut la gorge presque entièrement sectionnée, et de plus qu’aucune trace de lutte n’a également été relevée sur le cadavre.
On fait remarquer aujourd’hui qu’il y a quatre ans, le meunier du moulin de la Grande- Palud disparut, et que jamais la cause de sa disparition ne put être établie.
Toutes les recherches tendent maintenant à établir le mobile de l’assassinat de M. Cadiou, on se demande s’il n’y aurait pas une relation entre ce crime et la disparition du meunier.

13 février 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
Il ne serait plus douteux maintenant que le directeur de l’usine de la Grande-Palud a été tué loin de l’endroit où son cadavre a été retrouvé. Le médecin légiste apporte, à cet égard, des preuves anatomiques indéniables. Il y a eu d’abord strangulation puis, quelque temps après, section de la gorge, arrachement du larynx.
La plaie du cou aurait été faite sans doute pour masquer les traces de strangulation et faire croire à un assassinat commis en plein bois.
Mme Pierre, mère de l’ingénieur, a reçu l’autorisation de voir son fils à la maison d’arrêt, elle a trouvé l’accusé très calme, très résigné et persuadé que son innocence éclatera bientôt.
Les commissaires de la brigade mobile ont fait une enquête sur un individu qui, quelques jours après le crime, a payé à M. Chéenne, représentant de commerce à Landerneau, une dette de 600 francs.
Le juge d’instruction va confronter M. Pierre avec le fermier Bonnefoy, qui affirme avoir vu le directeur de l’usine et l’ingénieur ensemble le 30 décembre, ce que M. Pierre nie formellement.
Brest, 12 février. Il semble se confirmer que M. Cadiou, le 31 décembre, prit le train à Landernau pour se rendre à Morlaix, et qu’il a été vu le 1er janvier dans cette ville.
Toutes les hypothèses émises jusqu’à ce jour disparaîtraient alors, et l’enquête suivrait une nouvelle piste.

14 février 1914 – p. 6

L’AFFAIRE CADIOU
M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest ; M. Baron, vétérinaire à Morlaix, et Mme Baron ont affirmé au juge d’instruction avoir vu M. Cadiou arriver, à Morlaix, le 31 décembre, par le train de 5 heures du soir.
M. Picquart, propriétaire d’un café, et deux consommateurs ont reconnu M. Cadiou au café, dans la matinée du 1er janvier.
Le juge d’instruction a entendu cinq témoins, ouvriers de l’usine de la Grande-Palud, et des fermiers des environs qui ont à nouveau affirmé avoir vu MM. Pierre et Cadiou le 30 décembre, à 11 heures du matin, quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin.
Confronté avec les témoins, M. Pierre a maintenu la date du 29 décembre, mais il déclare pouvoir se tromper.

15 février 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
M. Raynaud [Reynaud], secrétaire de Me Henri Robert, a pris connaissance du dossier de l’ingénieur Pierre. Malgré les témoignages qui établissent que M. Cadiou a quitté sain et sauf, le 31 décembre au soir, la Grande-Palud, où l’on prétendait qu’il avait été assassiné le 30, au matin. M. le juge d’instruction Bidard de la Noé n’a pas encore, en effet, abandonné l’inculpation contre le jeune ingénieur. Il ne l’a pas encore remis en liberté provisoire.
Cependant, les témoins qui déclarent avoir vu M. Cadiou à Morlaix, le 31 décembre et le 1er janvier, seront entendus aujourd’hui. Mais les commissaires de la brigade mobile sont char- gés de faire une enquête pour vérifier si cos témoins ne se trompent point et si le propriétaire de l’usine est bien allé à Morlaix.
D’autre part, la gravité des affirmations de M. le docteur Rousseau qui soutient que la victime a été étranglée d’abord et a eu la gorge coupée ensuite, qui est persuadé, en outre, que la mort était beaucoup plus récente que ne le faisait supposer la date de la disparition, a décidé le Parquet à faire faire une contre-expertise.

17 février 1914 – p. 6

L’affaire Cadiou
On annonce que des déclarations importantes viennent d’être faites par le juge de paix de Quimper, ami intime de M. Cadiou. Ce dernier, quinze jours avant sa disparition, aurait confié à son ami qu’il avait eu à lutter contre des ennemis personnels. Mais, a-t-il ajouté, je ne les crains plus, car je possède contre eux des documents compromettants.
On se rappelle que le portefeuille de M. Cadiou n’a pas été retrouvé dans ses vêtements.
M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial de Brest, a perquisitionné à Landerneau, au domicile de Julia Juzeau, domestique de l’ingénieur Pierre.
Le docteur Paul procédera mardi matin, à Morlaix, à une nouvelle autopsie du cadavre de M. Cadiou.
Le juge d’instruction a entendu la servante de M. Cadiou ; celle-ci a confirmé qu’elle avait vu son maître pour la dernière fois le 30 décembre. Confronté avec l’ingénieur Pierre, elle a maintenu son affirmation.
Me Henry Raynaud [Paul Reynaud] a déposé des conclusions tendant à la mise en liberté provisoire de M. Pierre.

18 février 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
Le Parquet ne paraît pas attacher une grande importance aux témoignages des personnes qui prétendent avoir vu M. Cadiou à Morlaix postérieurement au 30 décembre.
Un ami intime du défunt, M. Feunteun, a, en effet, déclaré avoir aperçu, le 20 janvier, à Morlaix, un individu ressemblant d’une façon frappante à M. Cadiou. « Si je n’avais su mon ami mort, a dit M. Feunteun, j’aurais juré m’être trouvé en sa présence. »
Est-ce ce sosie de M. Cadiou que quelques Morlaisiens rencontrèrent le 31 décembre ?
Le patron du café qui affirmait avoir vu M. Cadiou le 1 janvier est revenu sur sa déposition.
Aujourd’hui doit avoir lieu l’exhumation et une nouvelle autopsie du cadavre de M. Cadiou. Le docteur Paul, de Paris, doit procéder à cette lugubre et délicate opération.
L’opinion publique est très émue par les nouvelles révélations et la tournure prise par cette affaire.
Le juge d’instruction a refusé de mettre M. Pierre en liberté provisoire, comme l’avait demandé son avocat.

19 février 1914 – p. 2 et 5

L’AFFAIRE CADIOU
Landerneau, 18 février. Les commissaires de la brigade mobile ont opéré, ce matin, une perquisition chez un ancien maire de Landerneau et ont saisi un certain nombre de documents qui se rapporteraient à l’usine de la Grande-Palud.
Compiègne, 18 février. Le juge d’instruction, chargé d’une Commission rogatoire, n’a pas encore interrogé l’adjudant du 3e groupe cycliste, du 18e chasseurs, qui se trouvait en permission sur les lieux lors de l’assassinat de M. Cadiou, (D. P.)

L’affaire Cadiou
Toutes les investigations du Parquet tendent à retrouver le revolver qui a servi à tuer M. Cadiou.
M. Paulin, commissaire spécial, a interrogé l’ancien gardien de l’usine, M. Bossard. Celui-ci a déclaré que, pour le service de nuit, M. Pierre lui avait confié un revolver, en lui conseillant de le mettre sous son matelas.
M. Bossard, malade, a été absent de l’usine du 27 décembre au 7 janvier ; il aurait remis le revolver à l’ingénieur, sur la demande de ce dernier, le 17 janvier.
Cette arme n’a pas été retrouvée au cours de la perquisition faite au domicile de M. Pierre.
Les déclarations du contremaître, M. Bignard, qui rappelle que le revolver du veilleur de nuit fut acheté par M. Pierre, auquel il fut remis en janvier, à la fermeture de l’usine, sont assez troublantes.
Faut-il interpréter ce témoignage comme une charge écrasante contre l’ingénieur ? Ce serait aller un peu vite. Pourquoi M. Bossard, le veilleur de nuit, crut-il devoir tirer toutes les cartouches du barillet plutôt que de rendre l’arme chargée à M. Louis Pierre ? L’arme était-elle dans l’usine à la portée de plusieurs personnes ? L’ingénieur pouvait-il en disposer à l’insu de son détenteur ? Autant de points que la justice cherche à élucider.
Au cours d’une perquisition effectuée à Landerneau, au domicile de M. Cadiou, on eut, enfin, à constater une particularité étrange. Sur un secrétaire, on trouva, placé bien en évidence, un volume d’Alfred de Musset avec, marquée d’un signet, la page contenant la tirade de Rolla sur le suicide. Notons que l’ingénieur Pierre tint à se rendre seul, peu après la disparition de M. Cadiou, chez son patron, et qu’il fut l’un de ceux qui s’efforcèrent le plus énergiquement d’accréditer l’hypothèse du suicide. Mme Vve Cadiou a décidé de se constituer partie civile. Elle a confié la défense de ses intérêts à Me Léon Fleys, du barreau de Paris.
Une perquisition sera faite chez un ancien maire de Landerneau, soupçonné de posséder des papiers relatifs à l’assassinat de M. Cadiou.

20 février 1914 – p. 5

L’affaire Cadiou
Le juge d’instruction a entendu hier un notaire de Brest, au sujet de l’usine de la Grande-Palud. Il entend ensuite la somnambule de Nancy, sur les indications de qui fut retrouvé le corps de M. Cadiou.
L’ingénieur Pierre a été extrait, ce matin, de la prison pour comparaître devant le juge d’instruction qui doit lui poser la question suivante : M. Cadiou a été tué par une balle de revolver de 6 millimètres. Où est l’arme de ce calibre que vous avez achetée en juin dernier, et qui n’a pas été retrouvée à votre domicile ? Les commissaires de la brigade mobile chargés de l’affaire Cadiou ont commencé l’examen très complet des papiers restés au domicile du directeur de la Grande-Palud.
La police recherche la valise de M. Cadiou, dans laquelle se trouveraient des papiers importants. Elle recherche aussi sa bicyclette.
La question des revolvers dans l’affaire Cadiou est nettement élucidée. Il est établi, on le sait, que M. Cadiou a été tué avec un revolver de 6 millimètres tirant une balle à enveloppe de cuivre.
L’arme trouvée chez M. Pierre est celle que le gardien Bossard lui restitua le 17 janvier. Elle est du calibre de 8 millimètres et tire des balles en plomb.
Or, il est établi qu’en juin dernier, M. Pierre acheta chez un armurier de Landerneau un revolver du calibre de 6 millimètres et des balles à enveloppe de cuivre. Cette arme n’a pas été retrouvée au domicile de l’ingénieur.
La bonne de l’accusé, Mlle Julia Juzeaux [Juzeau], nourrit pour M. Pierre un attachement qu’il est rare de rencontrer dans une servante : elle le défend avec énergie et conviction.
Avez-vous vu quelquefois son revolver ? lui a-t-on demandé.
Oui, mais je n’y ai pas fait attention.
Et les balles comment étaient-elles ?
On présenta à la jeune fille deux balles, l’une en plomb de 8 millimètres, courte et grosse, l’autre en maillechort haute, mince et brillante.
Et la jeune fille sans hésiter montre la balle de 6 millimètres
Il avait des balles comme celle-là, j’en suis sûre.
Donc, il semble bien que M. Pierre avait chez lui le revolver de 6 millimètres de calibre, un revolver analogue à celui qui tua M. Cadiou et qu’on n’a pas retrouvé chez lui.

21 février 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou
M. Pierre a déclaré avoir acheté son revolver de 6 millimètres en mai 1912 et l’avoir revendu un inconnu en mars 1913.
D’autre part, l’armurier Marie et sa fille, ainsi que la servante de l’ingénieur, ont précédemment certifié que M. Pierre avait acheté cette arme en juin 1913 en même temps que son automobile.
L’ancien gardien d’usine Bossard, entendu par le juge d’instruction, a déclaré qu’il avait restitue le revolver de service à l’ingénieur Pierre, lors de son congédiement.
Il sait que l’ingénieur possédait un autre revolver d’un modèle différent du premier et du calibre de 6 millimètres avec balles blindées.
La confrontation entre M Pierre et le gardien Bossard a duré trois heures. Bossard a maintenu sa première déclaration
« Quand l’ingénieur, a-t-il déclaré, me remit, en juillet dernier, le revolver de garde, il me dit : J’en ai un autre. »
En effet, les livres de l’armurier de Landerneau témoignent l’achat d’une arme de 6 millimètres au mois de juin.
M. Pierre croit avoir dit à Bossard j’ai une carabine.
MM. Mennissier [Mennessier] et Paulin, commissaires spéciaux, viennent d’établir, par une enquête faite à Landerneau, que M. Pierre avait acheté à la même époque deux revolvers, dont l’un en donnant le nom de Bignard, contremaître d’usine.
Les points de repère invoqués par l’ingénieur au sujet de l’achat de son revolver de 6 millimètres ont été reconnus inexacts.
Toute l’attention de la police spéciale tend maintenant à établir le mobile du crime et à déterminer s’il existe une complicité.
L’enquête aurait établi que trois personnes étaient intéressées à voir disparaître M. Cadiou. Hier, tandis qu’on interrogeait l’ingénieur Pierre, le bruit s’est répandu, à Brest, qu’il s’était suicidé ; mais il n’en est rien.
L’ingénieur, très abattu, a quitté le Palais de Justice vers 8 heures.

22 février 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou
M. Jean-Marie Cadiou, frère du directeur de l’usine de la Grande-Palud, a été entendu par le juge d’instruction. Il a précisé certains détails relatifs à la lettre que lui envoya une de ses parentes, après avoir consulté une somnambule à Nancy. Cela fera bientôt partie de toutes les enquêtes.
M. J.-M. Cadiou a également fait au juge d’instruction le récit de la découverte du cadavre.
On cherche aussi un mobile sérieux qui aurait pu pousser au meurtre de son patron l’ingénieur Louis Pierre.
Un journal parisien raconte à ce propos que la justice orientait depuis longtemps ses recherches vers l’hypothèse d’une conjuration. M. Cadiou mort, la Grande-Palud serait passée en d’autres mains, et Pierre, de par ses complices, en serait peut-être devenu le maître. C’était le prix du sang… et un beau prix !
Autour de cette usine de la Grande-Palud, bien des ambitions gravitaient. C’est que la Grande-Palud occupait une situation particulière. Elle fabriquait ses cotons, selon une méthode employée par une nation étrangère, et ses procédés, supérieurs aux procédés français, de l’avis des spécialistes, avaient été dévoilés à M. Cadiou dans des circonstances spéciales, par un ingénieur appelé dans ce but à Landerneau.
Pierre apprit de lui son secret et le remplaça. On batailla, on intrigua, de très loin même, contre la Grande-Palud que l’on pouvait représenter comme une usine dépendant de l’étranger, avec une facilité d’autant plus grande qu’elle dut à un moment sa prospérité à des capitaux allemands. En effet, disait-on, les droits qui frappent le coton à son entrée en France sont si élevés que les industriels allemands ont tout intérêt à venir fabriquer de ce côté-ci de la frontière.
Des fautes furent commises aussi, et M. Cadiou se trouva, en 1913, écarté de certains marchés ; il dut, de ce fait, résilier dans des conditions très onéreuses de très grosses commandes. Pourtant, l’ancien avoué, plutôt que de céder son usine à un prix qu’il estimait inférieur à la valeur de l’entreprise, transforma sa combinaison. Il ne traita pas avec un acheteur possible qui lui avait été présenté. D’actionnaires, les capitalistes allemands, les frères Teming [Temming], devinrent obligatoires, et M. Cadiou lui-même, d’administrateur devint directeur propriétaire de l’usine. Sans commandes immédiates, il se préparait à fermer ses portes pour la durée de l’hiver, mais il devait rouvrir la Grande-Palud vers juillet prochain. Sa décision de continuer avec des appuis était si bien prise qu’il songeait à dériver le canal d’amenée des eaux et qu’il se disposait à acheter le moulin. Il avait une foi robuste en l’avenir, car il se savait secondé par des amitiés qui pouvaient aisément contrebalancer à Paris les influences dont pouvaient disposer d’éventuels concurrents.
C’est ainsi que le 30 décembre, M. Cadiou s’apprêtait à quitter Landerneau pour n’y plus revenir peut-être avant le mois de juillet. Si donc quelqu’un devait se débarrasser de lui, il devait agir vite et ne pas le laisser partir. Le député de Morlaix, M. Cloarec, qui était l’ami de M. Cadiou, est vivement attaqué par certains journaux. On lui reproche son attitude et le rôle actif qu’il jouait dans la Société de la Grande-Palud qui lui versait un traitement annuel de 5 000 francs, à titre d’avocat conseil.

24 février 1914 – p. 6

L’AFFAIRE CADIOU
Le placier en huiles et en savons à qui l’ingénieur Pierre prétendait avoir vendu son revolver est actuellement à Saint-Malo ; il déclare n’avoir jamais eu ce revolver entre les mains.
Il connaît M. Pierre, qu’il a vu en juillet 1912 et après le 15 janvier dernier, mais il proteste contre l’usage fait de son nom par l’accusé.
M. Thévenot a écrit au juge d’instruction de Brest, pour lui demander d’être entendu par Commission rogatoire.
Les amis de la famille de l’ingénieur Pierre, offrent une prime de 500 francs au voyageur de commerce qui, de passage à Landerneau, a acheté un revolver Hammerless de 6 millimètres à M. Pierre, ingénieur de l’usine de la Grande- Palud !
Cette vente, affirment les membres de la famille Pierre, eut lieu en mars 1913, dans le jardin du moulin.
Des personnes se disant bien informées affirment que le bruit selon lequel des documents du dossier de l’affaire Cadiou ont disparu n’est pas dépourvu de fondement et que deux pièces importantes auraient été soustraites dans le cabinet du juge d’instruction. C’est ce qui a motivé le changement de huit serrures.
La permission de l’adjudant du troisième groupe cycliste du 18e chasseurs à pied, de Compiègne, passé dans le Finistère, ne correspondant pas avec la date du crime, M. le juge d’instruction a conclu que la déposition du sous-officier qui devait préciser certains faits était dès lors dénuée de tout intérêt.

25 février 1914 – p. 2 et 5

L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 24 février. L’instruction de l’affaire Cadiou va subir un temps d’arrêt. Le juge doit, en effet, attendre le résultat de certaines expertises qu’il a ordonnées.
M. Pierre ne sera pas interrogé à nouveau avant huit jours.

Autour de l’affaire Cadiou
La police spéciale de Brest a recueilli une information suivant laquelle deux cultivateurs de Gouesnou, qui revenaient de la foire, passaient, dans la nuit du 30 au 31 décembre, nuit du 30 au 3 vers 1 heure du matin, sur la route du moulin de la Grande-Palud, quand ils aperçurent de la lumière à l’endroit où fut trouvé depuis le corps de M. Cadiou. Les deux cultivateurs avaient cru voir un feu follet.
Sur Commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, le voyageur de commerce, M. Thévenot, vient d’être interrogé par le commissaire spécial de la police mobile. Il a déclaré être allé chez M. Pierre, le dimanche 29 juin ou le 6 juillet 1913, avec deux dames. M. Pierre tira des coups de revolver dans son jardin. M. Thévenot ne se servit pas de l’arme et ne put voir le revolver que M. Pierre ne lui proposa pas d’acheter.
Le juge d’instruction, en présence de M. Legrand, fondateur de l’usine de la Grande-Palud, a levé les scellés et examiné les pièces saisies à son domicile.
Dans ce volumineux dossier se trouvent des documents concernant la fondation de l’usine et des lettres de M. Cloarec, député, avocat-conseil de la Société, chargé de trouver l’année dernière un acquéreur pour l’usine.
Enfin, et cela certainement dans le but de tirer au clair les révélations de la somnambule au pouvoir de laquelle tout de même les magistrats ne croient plus le Parquet a décidé de faire rechercher tous les télé- grammes ou lettres adressés à quiconque par les membres de la famille Cadiou du 25 décembre au 4 février.
Le commissaire de la brigade mobile a reçu une nouvelle lettre anonyme dont le texte serait de nature à prouver qu’une personne connais- sait, avant la seconde autopsie, la façon dont M. Cadiou avait été assassiné.
Cette lettre a été mise à la poste avant la contre-autopsie et attire l’attention des policiers sur la nature de la blessure dont mourut M. Cadiou. Le mystérieux correspondant signale un sillon singulier laissé dans les chairs du cou de M. Cadiou, et tel qu’aurait pu le produire une balle…
Le Parquet fait vérifier l’origine des deux lettres expédiées de Quimper.
On fait observer ici que M. Jean-Marie Cadiou, qui découvrit le cadavre de son frère dans les extraordinaires circonstances que l’on sait, a de la famille dans la région de Quimper. Un de ses beaux-frères, M. Joncourt, est même avoué dans cette ville, et l’on prétend que M. Jean-Marie Cadiou se rendit auprès de lui le 15 février, c’est-à-dire, le jour même où un anonyme renseigné écrivait à la fois au docteur Paul et aux, agents de la Sûreté pour les éclairer sur la façon dont fut assassiné M. Cadiou.
Jean-Marie Cadiou, interrogé à ce sujet, a répondu qu’il était étranger à ces lettres et qu’il ne s’est pas rendu à Quimper depuis le début du mois de janvier dernier.
Dans cette affaire une chose est rigoureusement sûre : il y a quelque part, dans ce coin de Bretagne la lettre du docteur Paul fut mise à la poste, le 15 février dernier, entre Quimper et Redon quelqu’un qui détient toute la vérité sur l’affaire Cadiou, ou du moins un gros morceau. C’est ce témoin que la justice doit rechercher.

26 février 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
L’instruction de cette affaire va chômer pendant quelques jours. Le Parquet de Brest, surchargé d’affaires, ne possède qu’un seul cabinet d’instruction qui se trouve littéralement engorgé depuis que l’affaire de la Grande-Palud retient plus particulièrement l’attention de M. Bidard de La Noë.
Pierre, dans sa prison, a perdu de sa gaieté. Il n’a pas voulu du régime de la « pistole » et il mène la vie commune à tous les détenus. Il reste froid, sombre et préoccupé. Pourtant, devant sa mère, il retrouve son sourire d’antan. Espère, maman, espère, lui a-t-il dit hier… Tu verras que la justice finira bien par reconnaître mon innocence.
A son avocat, qui lui faisait observer l’invraisemblance de son système de défense, il a répondu :
Je ne puis pas donner une autre explication de la disparition de mon revolver, puisque telle est la vérité.
Sur Pierre, la justice n’a aucune prise. Il ne s’émeut jamais il ne se livre pas. Il reste aussi énigmatique entre les quatre murs de sa cellule qu’il l’était pendant les jours troublants où l’on n’avait pas encore retrouvé le corps de M. Cadiou.

27 février 1914 – p. 6

L’AFFAIRE CADIOU
Le juge d’instruction a entendu Me Vichot, avoué, ami de la famille Cadiou, qui a précisé que M. Cadiou était bien le 27 décembre à Brest. M. Pierre sera confronté avec sa domestique, Mlle Julia Juzeau, et l’armurier de Landerneau, au sujet de la date de l’achat du revolver. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a pris connaissance du dossier de l’affaire Cadiou relatif aux dépositions des personnes qui disent avoir vu le directeur à Morlaix le 1er janvier.
Parmi celles-ci figure le témoignage de l’adjudant des pompiers de la ville qui affirme avoir reconnu M. Cadiou sur la place de Morlaix après l’aubade que les pompiers vinrent lui donner le 1er janvier.
Mais le juge estime que tous ces témoins font confusion, en raison des trois jours de fête de Noël et du jour de l’an.

28 février 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
Le juge d’instruction attendait beaucoup de la confrontation de M. Pierre avec l’armurier et la bonne de Mlle Juzeau qui, tous deux, déclarent que l’ingénieur acheta un revolver de 6 millimètres à la fin de juin 1913, alors que l’inculpé déclare l’avoir acquis à la fin de 1912.
Devant les affirmations des témoins, M. Pierre a seulement dit que sa mémoire pouvait être infidèle, mais, avec le plus grand calme, il a continué à soutenir qu’il était innocent.
En quittant le Palais de Justice, l’ingénieur et sa bonne se sont mutuellement souhaité bon courage.
Le juge d’instruction cherche à établir si l’ingénieur Pierre avait bien encore, en juillet 1913, le revolver dont l’inculpé a déclaré s’être débarrassé au mois de février précédent.
L’armurier Marie, de Landerneau, chez lequel l’arme a été achetée, a été entendu. Il a déclaré que le revolver a été payé comptant 38 francs par l’ingénieur vers la fin juin 1913. Sa fille Julienne a affirmé également que lorsque l’ingénieur vint au magasin, elle était encore en deuil de sa mère ; mais ce deuil touchait à sa fin. Ce point qui précise ses souvenirs, tendrait à contredire les affirmations de l’ingénieur soutenant avoir acheté le revolver en décembre 1912 et l’avoir revendu en mars 1913.
M. Roch, un des fondateurs de la nouvelle usine de Daoulas, concurrente à celle de la Grande-Palud, a remis au Parquet la lettre que lui a adressée M. Pierre le 12 janvier ; on sait que l’ingénieur Pierre, après la disparition de M. Cadiou et la fermeture de son usine, avait accepté la place d’ingénieur de l’établissement de Daoulas.
M. Pierre écrivit : « Mes scrupules m’empêchent de prendre mes fonctions, tant que la lumière ne sera pas faite sur la disparition de mon directeur. Je résilie mon contrat et vous recommande M. Bignard, contremaître à l’usine de la Grande-Palud. »

1er mars 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
MM. Mennissier [Mennessier] et Paulin, commissaires spéciaux et l’inspecteur Lemez, ont reçu la mission de rechercher dans les arbres de la propriété de l’ingénieur Pierre les balles qu’il a tirées vers juin dernier avec le revolver de 6 millimètres qu’il venait d’acheter à Landerneau.
Ces investigations ont pour but de préciser si ces balles sont semblables à celle qui a tué le directeur, M. Cadiou.
Les recherches n’ont donné aucun résultat. Dans les premiers jours de la semaine prochaine, Mme Cadiou sera entendue par le juge d’instruction et confrontée avec M. Pierre.

3 mars 1914 – p. 6

L’AFFAIRE CADIOU
Le juge d’instruction a entendu M. Huet-Kerbriant, avocat, et le docteur Proug [Prouff], de Morlaix, amis de M. Cadiou. Ils ont déclaré que le 11 janvier le contremaître de l’usine, M. Bignard, leur avait rapporté que dans la matinée du 30 décembre, M. Cadiou eut une vive altercation avec l’ingénieur Pierre et que, depuis cette date, il ne revit pas son directeur. M. Bignard, interrogé, affirme que cette altercation remonte à plusieurs mois. Les témoins de Morlaix persistent dans leurs déclarations.
Après les confrontations, il a été établi que l’altercation entre MM. Cadiou et Pierre a bien eu lieu vers septembre.
Avant sa mort, le directeur avait appris à Paris que M. Pierre avait écrit à l’inspecteur général des poudres et salpêtres, M. Barral, pour dénoncer à celui-ci certaines malfaçons.
M. Cadiou, en rentrant à l’usine par le train du matin, rencontra d’abord le contremaître Bignard et ne lui cacha pas, dans un moment de colère, que M. Pierre ne resterait pas longtemps à l’usine ; il vit ensuite l’ingénieur et eut avec lui de vives explications.
M. Pierre, confronté, a reconnu les faits.

5 mars 1914 – p. 6

L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidart de la Noé entendra aujourd’hui M. Freund, juge de paix à Landerneau, qui dina le 27 décembre avec M. Cadiou. Il a convoqué à Brest pour la fin de la semaine le voyageur de commerce Thévenot, qui se trouve actuellement à Cherbourg. La date de la confrontation de Mme Cadiou et de l’ingénieur Pierre n’est pas encore fixée.
Le juge d’instruction continue à recevoir chaque jour de nombreuses lettres relatives au crime de la Grande-Palud. Il a notamment reçu une lettre d’un voyageur de commerce qui déclare avoir acheté récemment d’occasion un revolver provenant de Landerneau. Le fait sera vérifié.
Le bruit ayant couru avec persistance que M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, revenait sur une précédente déclaration et maintenait avoir vu et rencontré M. Cadiou le 31 décembre, à la gare de Morlaix, il est probable que M. Nicolas va être convoqué de nouveau par le juge d’instruction pour renouveler sa déposition.
La thèse admise jusqu’ici par l’instruction est que le crime a été commis le 30 décembre.
Les témoignages des personnes qui déclarent avoir vu Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier présentent toutefois une grande importance s’ils étaient contrôlés.
L’opinion générale au Palais est qu’à moins d’un événement improbable l’information ouverte contre l’ingénieur Pierre sera bientôt terminée. Les présomptions réunies par M. Bidart [Bidard]de la Noé seront-elles suffisantes pour permettre à ce magistrat de transmettre le dossier à la Chambre des mises en accusation de la Cour de Rennes ? Me Feillard, l’avocat de l’ingénieur, ne le croit pas.

6 mars 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
Le juge d’instruction a entendu le brigadier de gendarmerie de Landerneau qui, informé de la découverte du cadavre de M. Cadiou dans le bois de Palud, arriva le premier sur les lieux. Il confirme au juge l’attitude empressée de l’ingénieur Pierre qui l’aida à déterrer le cadavre et prit soin de laver à grande eau la pèlerine de caoutchouc placée sur le corps de M. Cadiou. M. Pierre, confronté, ne dément aucun des faits rapportés par le brigadier, et il conserve tout son calme.

7 mars 1914 – p. 2 et 6

L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre restera en prison
Brest, 6 mars, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, formulée pour la seconde fois par son avocat, Me Feillard,
L’ordonnance du juge d’instruction porte qu’il ne peut être fait droit aux conclusions de l’avocat, attendu que les papiers saisis chez l’ingénieur, toujours sous scellés, n’ont pas été examinés et que le rapport sur la contre-autopsie du docteur Paul n’est pas encore parvenu au Parquet.
L’AFFAIRE CADIOU
M Feillard, avocat conseil de M. Pierre, ingénieur, a déposé entre les mains du juge d’instruction une nouvelle demande de mise en liberté provisoire de son client.
Me Feillard, dans ses conclusions, fait observer que M. Pierre ne saurait être maintenu en état d’arrestation pour l’assassinat qu’on l’accuse d’avoir commis le 30 décembre, alors que des témoins affirment avoir rencontré M. Cadiou, le 31 décembre ou le 1er janvier, à Morlaix.
M Feillard demande donc la mise en liberté, avec ou sans caution, de l’ingénieur Pierre. Le juge d’instruction n’a pas encore fait con- naître sa réponse, mais il est douteux qu’elle soit favorable.
M. Sébille, contrôleur général du service des recherches judiciaires, qui a pris la direction des recherches dans l’affaire Cadiou, a passé la journée d’aujourd’hui à Landerneau et à l’usine de la Grande-Palud ; il sera demain à Brest.

8 mars 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires, arrivé à Brest, a eu une longue entrevue avec le sous-préfet. M. Sébille vient de rendre compte des recherches effectuées par la police spéciale et la brigade mobile au sujet de l’affaire Cadiou et juger si, pour l’éclaircissement de cette affaire, il est nécessaire de faire appel à la Sûreté générale de Paris.
Le juge d’instruction a commencé le dépouillement des papiers saisis à l’usine de la Grand’Palud et au domicile de l’ingénieur. Pierre celui-ci assistait à la levée des scellés.
La police de la brigade mobile serait sur les traces de la personne mystérieuse qui a adressé une lettre anonyme au docteur Paul, avant la contre-autopsie, indiquant au médecin de cher- cher dans la nuque du cadavre de M. Cadiou.
D’accord avec Me Henri Robert, qui est chargé de la défense de M. Pierre, Me Feillard, avocat- conseil, va faire opposition à l’ordonnance du juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
La Chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Rennes devra statuer sur cette opposition.

10 mars 1914 – p. 2 et 5

L’AFFAIRE CADIOU
Notre correspondant de Morlaix nous télégraphie :
Tout l’intérêt de l’enquête se concentre, dès maintenant, sur la piste de Morlaix. Chaque jour, de nouveaux témoins se découvrent ayant vu ou parlé à M. Cadiou, soit le 31 décembre, soit le 1er janvier. Trois témoins, MM. René Legall, commis à l’économat de l’hospice de Morlaix ; son fils, étudiant à l’Ecole navale, et M. Graff, expéditeur de légumes à Saint-Pol-de-Léon, viennent de déclarer avoir vu M. Cadiou en tenue de cycliste et tenant en main sa bicyclette, le 1er janvier, à 7 heures du soir, sur le quai de la gare de Saint-Pol-de-Léon.
On chuchote encore tout bas le nom de l’auteur des lettres anonymes adressées au docteur Paul avant la seconde autopsie. Ce serait une notabilité de la ville de Morlaix. La divulgation de ce fait va produire un énorme retentissement et probablement un prochain coup de théâtre final. (D. P.)

L’affaire Cadiou
En présence des témoignages de plusieurs personnes, qui ont vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, va tâcher de reconstituer tout l’emploi du temps de M. Cadiou avant sa disparition.
Il commencera par entendre les deux sœurs de la victime. M. Cadiou avait été leur rendre visite le 27, à Cléder, localité située à 33 kilomètres de Morlaix.
M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires, a quitté Brest pour Rennes, après avoir fait une minutieuse enquête sur les opérations de la police spéciale de Brest et des inspecteurs de la brigade mobile dans l’affaire Cadiou.
M. Sébille a donné mission aux nouveaux commissaires de la brigade mobile de Rennes d’éclaircir le drame de la Grand Palud, concurremment avec la police spéciale de Brest.
La déposition de M. Thévenot, représentant en huiles, qui avait offert de témoigner, n’a apporté aucun éclaircissement dans l’affaire Cadiou. M. Thévenot a dit qu’il avait vu M. Pierre tirer des coups de revolver dans son jardin, mais qu’il ne lui avait pas proposé d’acheter son arme. D’ailleurs cette visite eut lieu le 22 juin,
On sait que M. Pierre affirme avoir vendu l’arme en juillet à un voyageur de commerce inconnu. Sa famille a fait savoir qu’elle offrait 500 francs à ce voyageur s’il consentait à se faire connaître…
Me Feillard, avocat de M. Pierre, a eu communication d’une lettre que vient de recevoir l’ingénieur. Cette lettre est signée Boulier, facteur receveur des postes à Blincourt (Oise). Le signataire regrette que le secret professionnel lui interdise de proclamer l’innocence de M. Pierre et, en même temps, d’empêcher une erreur judiciaire dans l’affaire Cadiou.
M. Nicolas et son associé M. Lemeille [Lemeillet] ont affirmé, hier, à l’instruction qu’ils avaient vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix.
D’autre part, l’ancien gardien de l’usine, M. Bossard, déclare avoir vu le directeur le 27 décembre, à 7 heures du soir, à la gare de Landerneau, à l’arrivée du train de Morlaix.

11 mars 1914 – p. 2 et 5

L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 10 mars. Le juge d’instruction va entendre une nouvelle fois un des témoins à charge contre l’ingénieur Pierre, le fermier Bonnefoy, qui avait toujours déclaré avoir vu ensemble M. Pierre et M. Cadiou, le 30 décembre, à 11 heures du matin, près du Moulin, et qui est revenu sur ses premières déclarations pour affirmer que ce jour-là il était à Landerneau.


L’affaire Cadiou
Des dépositions nouvelles viennent obscurcir encore cette affaire de plus en plus mystérieuse. Nous avons dit hier qu’une confrontation a eu lieu entre l’ingénieur Pierre et M. Jean Cadiou.
Ce dernier, après s’être attaché à démontrer la haine dont l’ingénieur poursuivait son directeur, s’est écrié : « C’est vous qui avez assassiné mon frère, j’aurai votre tête et celle de vos complices ! »
L’ingénieur ayant alors répondu à M. Cadiou que s’il voulait il pourrait dire encore bien des choses, le témoin s’indigna :
« Pourquoi ne les dites-vous pas ? C’est encore pour nous salir en laissant peser des soupçons sur nous par vos réticences. Si vous savez quelque chose, parlez. Nous ne demandons qu’à le savoir, puisque nous cherchons la vérité. Je crois que je finirai bien par vous arracher un aveu. Mais je crois aussi que si je vous apportais une preuve irréfutable, vous mentiriez encore. »
M. Pierre s’est alors défendu avec énergie, répondant qu’il était innocent du crime que M. Jean-Marie Cadiou lui reprochait, disant qu’il n’avait pas tué le directeur de la Grande-Palud et que, tôt ou tard, son innocence éclaterait.
De plus, en ce qui concerne la déclaration à laquelle M. Jean-Marie Cadiou fait allusion, l’ingénieur a affirmé de la façon la plus formelle qu’il n’en était pas l’auteur.
M. Bidard de la Noë va faire appeler M. Boulier, facteur receveur de Blincourt, qui a écrit à l’ingénieur Pierre une lettre lui annonçant qu’il pourrait faire éclater son innocence s’il n’était pas retenu par le secret professionnel.

La déposition du gardien Bossard
M. Bossard, gardien de l’usine de la Grande- Palud, a été entendu par le juge d’instruction il a fourni des détails précis qui établiraient d’une façon formelle que M. Cadiou était allé à Morlaix le 27 décembre et était revenu à Landerneau, à 7 heures du soir.
Au cours de sa déposition devant le juge d’instruction, M. Bossard, gardien de l’usine de la Grande-Palud, a déclaré que, le 27 décembre, à Landerneau, il eut avec M. Marcou, employé à l’usine, une conversation relative à cet établissement.
M. Marcou lui aurait tenu les propos suivants : « Il y aura bientôt du changement dans l’usine. L’ingénieur Pierre prendra la direction et je serai nommé contremaître à la place de Bignard.

Le fermier Bonnefoy se rétracte
On se souvient qu’au début de l’instruction M. Bidard de la Noë attachait une importance particulière à la déposition du fermier Bonnefoy, de la Grande-Palud, déposition d’après laquelle M. Pierre et M. Cadiou avaient fait une promenade le 30 décembre, vers 11 heures du matin, aux environs de l’usine.
Or, voici qu’un nouveau coup de théâtre se produit, mais cette fois c’est en faveur de l’ingénieur.
Interrogé par un rédacteur de l’Ouest-Éclair, le fermier Bonnefoy a avoué qu’en déclarant qu’il avait vu MM. Pierre et Cadiou ensemble le 30 décembre, vers 11 heures du matin, aux environs de la Grande-Palud, il avait commis une grossière erreur. En effet, ce jour-là, il avait quitté la Grande-Palud à 9 heures du matin, avec son beau-frère, M. Autret, pour aller à Landerneau, où se tenait une Commission de remonte italienne.
Les aveux du fermier Bonnefoy ont été confirmés à notre confrère par M. Autret et par les parents de ce dernier.
M. Bonnefoy se montre très ennuyé de son erreur. Mais il l’explique en disant qu’un certain temps s’étant passé, ses souvenirs n’étaient plus très exacts.

Les deux sœurs de Cadiou
Le juge d’instruction M. Bidard de la Noë, poursuivant l’enquête sur l’emploi du temps de M. Cadiou avant sa disparition, a entendu les deux sœurs du directeur qui habitent Cléder, elles affirment que leur frère avait passé avec elles la journée du dimanche 28 décembre et qu’il était rentré le soir à Landerneau.

Cadiou aurait été vu à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier
Un journal du matin publie cette information sensationnelle :
Une des charges principales qui pesaient contre l’ingénieur Pierre s’est écroulée définitivement aujourd’hui.
M. Cadiou n’a pu être assassiné le 30 décembre dans le petit bois où l’on devait découvrir son cadavre et vers où des témoins avaient dit l’avoir vu s’éloigner ce jour-là, en compagnie de l’ingénieur Pierre.
« Il n’a pu être assassiné ce jour-là, par la simple raison que non seulement MM. Nicolas et Le Meillé [Lemeillet le rencontrèrent bien le lendemain 31 décembre, ainsi qu’ils l’avaient affirmé jusqu’ici, à la gare de Morlaix, mais que le surlendemain, 1er janvier, à 1 heures du soir, M. Cadiou, une bicyclette à la main, se trouvait à la gare de Saint-Pol-de-Léon, à plus de 60 kilomètres de Landerneau. »
Cela est maintenant définitivement établi.
C’est à un chef de bureau de l’hospice de Morlaix, M. Le Gall, qu’est due la révélation définitive qui confirme, sans discussion possible, cette fois, les déclarations apportées jusqu’ici par d’autres témoins et auxquelles la justice, malgré l’unanimité de ces témoignages, n’avait pas voulu ajouter foi.
C’est au chef du Parquet de Morlaix que M. Le Gall apporta aujourd’hui sa catégorique affirmation. Un négociant de Saint-Pol-de-Léon, M. Graff, vint à son tour l’appuyer de son témoignage.

La lettre anonyme
Un médecin de Morlaix, le docteur Prouff, qui avait été désigné comme étant l’auteur de la lettre anonyme adressée au docteur Paul, oppose un formel démenti à cette allégation. « Si J’avais su quelque chose, dit-il, étant l’ami de la famille Cadiou, j’en aurais avec empressement informé la justice. »

12 mars 1914 – p. 5

L’affaire Cadiou
La déposition du fermier Bonnefoy
Devant le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, le fermier Bonnefoy a rétracté ses premières dépositions ; il a reconnu, en présence du commissaire spécial, qu’il n’a pu voir MM. Pierre et Cadiou le 30 décembre à 11 heures du matin, attendu qu’à cette heure il était avec son beau-frère, occupé à la Commission de remonte italienne, de passage à Landerneau.
Dans sa déposition, le fermier Bonnefoy a dit qu’il avait vu M. Cadiou non pas le 30 décembre, mais le 31, vers 9 heures du matin. A ce moment, M. Cadiou rentrait à l’usine.
Le 31 également, à 11 heures du matin, il a aperçu deux personnes vêtues de pèlerines, se diriger vers le moulin. Il a eu l’impression que ce pouvait être M. Cadiou et M. Pierre, mais il ne peut l’affirmer.

La piste de Morlaix
Le mystère est loin d’être éclairci. Plusieurs nouveaux témoins déclarent avoir vu le directeur de la Grand’Palud à Morlaix le 1er janvier. On affirme que la bicyclette de M. Cadiou n’a pas été retrouvée à son domicile, et d’autre part, on apprend que le 1er janvier, à 7 heures du soir, un voyageur ressemblant étrangement à M. Cadiou, fit enregistrer à Saint-Pol-de-Léon une bicyclette pour Rennes. On délivra au voyageur un billet de première classe de demi-tarif, billet dont M. Cadiou se servait dans tous ses Voyages.
Après un mois, on revient donc sur la piste de Morlaix suivie dès le premier jour par la brigade mobile de Rennes.

Le facteur de Blincourt
M. Boulier, facteur receveur des postes au petit village de Blincourt (Oise), écrivit, on le sait, à la date du 27 février, une lettre à l’ingénieur Pierre en prétendant pouvoir lui apporter un témoignage des plus favorables. Cette lettre, d’abord retenue par le juge d’instruction, puis transmise à Pierre, n’a ému ni le Parquet de Brest, ni la défense.
Disons qu’à Blincourt personne ne connaît le fameux homme brun que M. Boulier prétend avoir vu fréquemment dans ce petit village de 120 habitants. On estime que M. Boulier est, de très bonne foi, victime de son imagination, ou que quelqu’un, au téléphone de Blincourt, aura brodé une plaisanterie sur l’affaire Cadiou, plaisanterie qu’il aura continuée en gare Saint- Lazare.

13 mars 1914 – p. 5

L’affaire Cadiou
On sait que la charge la plus grave contre l’ingénieur Pierre est la question du revolver. La balle découverte dans le maxillaire de M. Cadiou est du calibre de 6 millimètres. Pierre a acheté un revolver de ce calibre. Il ne l’a plus. II dit l’avoir vendu à un voyageur, mais ne peut pas dire quel est cet acheteur. Cette question semble s’élucider.
La balle en question n’est point exactement du calibre de 6 millimètres. Elle est de 6 millimètres 35. C’est une balle blindée à l’usage des revolvers automatiques genre Browning.
Or, M. Marie, l’armurier, déclare que le revolver vendu à M. Pierre était un Hammerless, de 6 millimètres, calibre pour lequel on ne fait pas de balles blindées. La balle meurtrière n’a donc pu être tirée par ce revolver.
Il en est de même de l’autre revolver, vendu à Pierre, pour le veilleur de nuit Bossard, par M. Lelièvre, armurier à Brest. II ne tire que des balles de plomb de 8 millimètres. Il serait impossible de tirer avec cette arme, une balle, blindée ou non, de 6 millimètres 35. Elle danserait dans le barillet.

L’acheteur du revolver
Enfin, on vient d’apprendre qu’un voyageur de commerce, M. Meslay, représentant une fabrique d’huiles et de savons de Pré-en-Pail, aurait, avant son départ pour l’Amérique du Sud, où il est en ce moment, montré à M. Simon, armurier à Guingamp, un revolver qu’il disait avoir acheté 15 ou 18 francs M. Simon ne se souvient pas au juste à un homme de Landerneau. Il se plaignit que le cran de sûreté de ce revolver fonctionnât mal, et il pria M. Simon de l’examiner.

Le juge d’instruction
Ne tenant pas plus compte de ces témoignages que de ceux des personnes qui ont vu M. Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a chargé l’inspecteur de police Lemez de fouiller, sous la direction de l’ancien contremaître Bossard, les environs de la fosse pour y retrouver le revolver de l’ingénieur.
Bossard et Lemez ont pioché hier toute la journée sans rien trouver. Le juge d’instruction va soumettre à un expert la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou pour établir si, comme certains témoins l’affirment, elle n’aurait pu réellement entrer dans le revolver de l’ingénieur Pierre.
En attendant que la Chambre des mises en accusation statue à son tour sur la demande de mise en liberté provisoire formulée par l’avocat de M. Pierre, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, va s’occuper de classer et d’inventorier les pièces du volumineux dossier qu’il a réuni sur la mort de M. Cadiou. Aussitôt après, il le transmettra à la Cour d’appel de Rennes.

Un cadavre bien conservé
Il est certaines particularités sur lesquelles quelques personnes estiment que la justice ne paraît pas porter suffisamment d’attention.
Le cadavre de M. Cadiou fut trouvé, on le sait, en bordure de la rivière, dans un petit bois, derrière le moulin de la Grand Palud et, par conséquent, dans un endroit très humide. Aux fortes gelées de janvier avaient succédé des temps pluvieux. Cependant, le corps de M. Cadiou qui, si le crime avait été commis le 30 décembre, eût été enseveli dans cet endroit depuis plus d’un mois, était très peu décomposé lorsqu’on le retira de terre. Il n’exhalait aucune odeur. Le veilleur de nuit de l’usine, qui déshabilla le cadavre, le commissaire de police de Landerneau, d’autres personnes présentes constatèrent que les chaussettes, depuis la cheville jusqu’au mollets et le dos du gilet étaient étonnamment secs. Ils en tirèrent d’abord la conclusion que l’inhumation était récente et bien postérieure au 30 décembre.
M. Yves Prigeac, porteur aux pompes funèbres de Landerneau, mit M. Cadiou en bière le lendemain. Il fut stupéfait, à son tour, quand on lui dit que le défunt était resté près de quarante jours en terre, à l’endroit où il avait été retrouvé.
Tout cela fait penser à certains que M. Cadiou a été assassiné à une date plus rapprochée que celle où son cadavre fut retrouvé dans le petit bois que de celle de sa disparition.

18 témoins auraient vu M. Cadiou
M. Bidart [Bidard] de la Noë recevra aujourd’hui de son collègue de Morlaix un dossier contenant les déclarations de 18 témoins affirmant que le 31 décembre M. Cadiou était encore vivant, et qu’à bicyclette il parcourait la région. Mais le Parquet de Brest ne paraît pas néanmoins convaincu.

14 mars 1914 – p. 5

L’affaire Cadiou
Le suicide de la dactylographe

Le Parquet attend l’arrivée du rapport du docteur Paul, sur la seconde autopsie de M. Cadiou, pour être fixée sur le genre de mort du directeur. A l’heure actuelle en effet, certaines personnes se demandent s’il y a eu crime ou suicide avec crime simulé. On déclare qu’il serait possible que l’instruction enquêtât sur la mort de cette jeune dactylographe de Quimper qui passa la nuit du 30 décembre à Morlaix et dont le cadavre fut retrouvé dans la rivière le 10 février.

Le facteur va être entendu
Sur Commission rogatoire de son collègue de Brest, M. Joly, juge d’instruction de Clermont, entendra, aujourd’hui, à 4 heures, M. Boulier, le facteur receveur de Blincourt, dont la déposition est impatiemment attendue. Il importe en effet qu’on soit le plus rapidement possible fixé sur la valeur de cette piste. M. Boulier est décidé à donner le nom de l’ami de Cadiou qui était, le 4 janvier, avec lui à la gare Saint-Lazare.

Les témoignages de la Grand’ Palud
D’après un de nos confrères bretons, Mme Quemeneur, la patronne du débit de la Grand Palud a fait cette déclaration en présence d’un certain nombre de personnes :
J’ai vu M. Cadiou, le 30 décembre, vers 9 heures du matin, venant de la route de Landerneau… Il a passé devant chez moi pour se rendre à l’usine. Je ne l’ai pas revu depuis, et je ne l’ai pas aperçu avec M. Pierre… Tout ce qu’on a raconté de contraire à cela est absolument inexact… Je vous assure que je suis toute prête à en témoigner quand on le voudra.
Et comme l’interlocuteur de Mme Quemeneur la quitte, celle-ci répète une fois de plus :
Il est infiniment regrettable qu’au sujet de cette affaire on ait prêté à mon pâtre et à moi- même des paroles que nous n’avons jamais prononcées et que nous ne saurions avoir dites puisqu’elles seraient contraires à la vérité…

15 mars 1914 – p. 5

L’affaire Cadiou
La thèse que soutient Jean-Marie Cadiou
M. Jean-Marie Cadiou persiste dans son idée que M. Pierre peut avoir un ou des complices mais qu’il est coupable. Sa thèse, admise d’ailleurs par plusieurs magistrats de l’instruction, est la suivante
« Le 29 décembre, à l’usine, M. Cadiou met ses papiers en ordre et fait ses préparatifs pour partir à Paris où l’attend sa femme.
» L’usine ne fonctionne plus ; le personnel va être licencié le 31 et le directeur fait part à son ingénieur de la fermeture de l’établissement.
» Mais le contrat de Pierre avec M. Cadiou n’expire que dans dix-huit mois. Des explications sont demandées et remises au lendemain. MM. Pierre et Cadiou se retrouvent le 30 décembre, vers 10 heures du matin, à l’usine. L’entretien ne peut avoir lieu devant les ouvriers et, vers 11 heures, pour parler plus librement, tous les deux rentrent dans le bois environnant la Grand’Palud. Une vive altercation se produit entre le directeur et l’ingénieur, celui-ci n’admettant pas son renvoi de l’usine, celui-là faisant peser toute la responsabilité de la fermeture sur Pierre qui l’a dénoncé et l’a fait écarter des adjudications de l’Etat.
La discussion devient tragique et, dans la solitude du bois, Pierre abat Cadiou d’un coup de revolver. »
Telle est la thèse que soutient M. Jean-Marie Cadiou.

Le revolver
Le procureur de la République de Brest a reçu une lettre de M. Meslay, représentant de commerce, déclarant formellement n’avoir jamais parlé à M. Simon, armurier à Guingamp, d’un revolver d’occasion acheté à Landerneau, acquisition qu’il n’a d’ailleurs pas faite.

17 mars 1914 – p. 6

L’affaire Cadiou
M. Fortin, sénateur du Finistère, actuellement à Ploudalmezeau, aurait, assure-t-on, déclaré à un ancien fonctionnaire, qu’un de ses amis avait rencontré M. Cadiou à Paris le 5 janvier.
Le procureur de la République a reçu le dossier du juge d’instruction de Clermont, relatif aux déclarations du facteur Boulier. Des Commissions rogatoires vont être lancées en vue d’entendre la personne signalée par Boulier et qui, le 4 janvier, aurait rencontré M. Cadiou à la gare Saint-Lazare.
L’ouvrier Bossard, ancien gardien de l’usine de la Grand’Palud, qui a fait plusieurs révélations sur l’affaire Cadiou, a quitté, il y a deux jours, le bassin de radoub du port de commerce de Brest, où il travaillait à bord d’un navire en réparation.
Ses camarades de travail déclarent que Bossard affirmait que l’ingénieur Pierre est innocent, il lui suffirait de dire un mot pour le prouver, mais qu’il ne dirait rien par suite d’un ressentiment.
Ses camarades ajoutent qu’avant la découverte du cadavre de M. Cadiou, Bossard disait déjà qu’il y avait eu crime ; Bossard manifestait l’intention de partir pour le Canada et apprenait l’anglais à cet effet.
Bossard, qu’on disait disparu, a regagné son ancien domicile de Saint-Divy.
Il se refuse à toute interview.

Les dernières perquisitions à la Grand’Palud
M. Bignard, l’ancien contremaître de l’usine de la Grand Palud, continue à affirmer avoir vu le 30 décembre, à 11 heures du matin, M. Cadiou et M. Pierre quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin à travers les sentiers du bois,
Les dernières perquisitions faites chez le directeur de l’usine de la Grand Palud ont démontré que les trois pardessus que possédait M. Cadiou à l’époque de sa mort, étaient dans sa garde-robe. D’autre part, M. Cadiou lisait habituellement plusieurs journaux chaque jour ; les derniers numéros trouvés dans les poches de ces pardessus portent la date du 28 décembre.

18 mars 1914 – p. 6

L’affaire Cadiou
L’homme brun, signalé par le facteur Boulier comme ayant salué M. Cadiou, le 4 janvier à la gare Saint-Lazare, serait de nationalité allemande et demeurerait à Paris. Il allait souvent, a dit le facteur, à Blincourt, dans une famille amie. Il connaissait M. Cadiou, car, par un télégramme privé, le facteur a appris, en 1911, que M. Cadiou était allé le rejoindre au Touquet où il était en villégiature avec son ami de Blincourt.
D’autre part, M. Boulier affirme que la personne qu’il appelle « l’homme brun » et le fils de ses amis de Blincourt sont venus en automobile dans le Finistère en janvier dernier.
M. Fortin, sénateur du Finistère, qui se trouve actuellement dans sa propriété de Ploudalmézeau, déclare que, personnellement, il ne sait rien de l’affaire Cadiou et ne peut confirmer les dires du facteur Boulier.
Un de ses amis lui a seulement certifié qu’il avait entendu dire que M. Cadiou avait été vu à Paris, le 5 janvier. M. Fortin va revoir cet ami pour lui demander nouvelles explications.
Il parait établi que le passage de voyageurs allemands dans le Finistère et à Landerneau, dévoilée par le facteur Boulier est exact, mais ce passage est très normal.
Il convient de rappeler à ce propos que dans le courant de décembre 1913, l’usine de la Grand Palud venait d’être exclue par le ministère de la Guerre d’un important marché de coton blanchi, alors que M. Cadiou, son directeur, avait commandé, pour cette fourniture, 600 tonnes de déchets de coton à deux maisons allemandes. Deux représentants de l’une de ces maisons, MM. Ely et Schlessinger, vinrent à Landerneau le 10 janvier pour résilier le contrat ; un voyageur de l’autre maison vint le 15 janvier en vue de la même résiliation, mais M. Jean Cadiou et les actionnaires de l’usine n’ont jamais vu MM. Hazen Chase et Panhard dont parle le témoin Boulier.

19 mars 1914 – p. 6

L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a terminé le classement de l’inventaire du dossier de l’affaire Cadiou qui comprend près de 1400 pièces.
Ce dossier a été envoyé à la Cour d’appel de Rennes. La chambre des mises en accusation de cette cour statuera sur la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, qui avait été refusée par le juge d’instruction de Brest.

20 mars 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
Les renseignements recueillis à Brest sur les faits racontés par le facteur Boulier sont les suivants :
« Mme Hazen Chaese [Hazen Chase], sa fille et son fils Paul vinrent à Brest au mois d’août 1911. Ils descendirent à l’hôtel Moderne et y séjournèrent du 19 au 30. Au cours de ce séjour, M. Marcel Panhard leur rendit visite. Il arriva de Paris en automobile, pour passer quarante-huit heures, à l’hôtel des Voyageurs et depuis, on ne l’a plus revu. La famille Hazen Chaese [Hazen Chase] quitta Brest pour Blincourt, le 30 août. M. Paul Hazen Chaese [Hazen Chase] devant faire l’ouverture de la chasse. Il n’y a là rien qui ait trait à l’affaire Cadiou.

21 mars 1914 – p. 6

L’AFFAIRE CADIOU
Sur l’ordre de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, les commissaires de la brigade mobile de Rennes ont été chargés d’obtenir des précisions sur divers points de l’enquête concernant l’affaire Cadiou.
Ils ont interrogé une vingtaine d’ouvriers de l’usine de la Grande-Palud à l’effet de savoir s’ils avaient vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre sortir ensemble le 30 décembre.
Tous ont aperçu le directeur rentrer à l’usine à 9 heures du matin, mais aucun ne l’a vu sortir à 11 heures avec l’ingénieur Pierre.
Une nouvelle enquête a établi que M. Pierre a bien acheté un revolver à Landerneau en 1913 et non en 1912.
Cet achat a eu lieu dans le courant du mois de mai 1913, après une tentative d’effraction du coffre-fort de l’usine, et quelques jours après le cambriolage du château de Bon-Repos, avoisinant le bois de la Grande-Palud.
Les commissaires de la brigade mobile ont ouvert le coffre-fort de l’usine qui ne renfermait que des reçus et des traites de 1912 à 1914.

Les lettres anonymes
Des lettres anonymes adressées naguère au Parquet de Morlaix lui avaient signalé certains propos tenus par Salaun, clerc d’huissier à Morlaix, qui déclarait avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier au moment où deux de ses fillettes, dont l’une est filleule de Mme Zaccone, allaient lui présenter leurs vœux de nouvel an la tante de M. Cadiou.
M. Salaün ayant nié formellement, c’est à la suite de ces dénégations que l’auteur des lettres anonymes, M. Lefoll, commis principal au bureau des hypothèques de Morlaix, vient de se faire connaître.
Six témoins sont convoqués aujourd’hui par le juge d’instruction pour être interrogés et confrontés ensuite avec MM. Lefoll et Salaün. (C. P.)

24 mars 1914 – p. 6

L’AFFAIRE CADIOU
M. Fortin, sénateur de Brest, déclare que son ami, que l’on disait avoir vu M. Cadiou à Paris, le 4 janvier, dément cette assertion.
M. Roudaut, pharmacien à Lesneven, ami de M. Fortin, sénateur, confirme qu’il n’a pas vu M. Cadiou à Paris le 4 ou le 5 janvier, comme le bruit s’en était répandu. La piste de M. Cadiou à Paris dans les premiers jours de janvier doit donc être abandonnée.

27 mars 1914 – p. 1 et 6

L’égalité devant la loi
M. Pierre, accusé d’avoir assassiné M. Cadiou, mais contre lequel il n’y a aucune preuve, à peine quelques vagues présomptions de culpabilité, a été tenu longtemps au secret. Il n’a pu voir sa mère, accourue pour embrasser son fils que dans le parloir de la prison, pend quelques brefs instants, et après cette entrevue eut été refusée fois. Il est soumis aux interrogatoires les plus sévères, ne connaît les charges qu’on s’efforce de réunir contre lui que par ce que veut bien lui en dire le juge d’instruction et ce que peut lui en faire connaître son avocat…

Le Figaro compare cette situation à celle d’une autre « inculpée » dont le crime est patent et d’ailleurs avoué, et qui n’a pas été un seul instant au secret ; a pu recevoir dans sa « pistole » aménagée confortablement, son mari, des amis, avec qui il lui a été loisible de combiner son système de défense ; qui est respectueusement invitée à raconter les circonstances et les mobiles de son crime plutôt qu’interrogée ; qui a déjà pu faire entendre des témoins à décharge…
Et l’on se demande ce qu’est devenue cette belle chose que nos aïeux furent si fiers d’avoir instituée et qui s’appelait l’égalité devant la loi !

L’AFFAIRE CADIOU
M. Cadiou avait à sa disposition deux bicyclettes garées à son pied-à-terre de Landerneau. D’après l’homme qui nettoyait ses machines, M. Cadiou ne s’en était pas servi depuis octobre dernier. Or, à plusieurs reprises, le directeur de la Grande-Palud fut vu, vers la fin du mois de décembre, se promenant à bicyclette. Il avait donc à sa disposition une troisième bicyclette, dont, jusqu’ici, on ignore le garage. Une perquisition effectuée à Keranster n’a pas amené la découverte de cette troisième bicyclette et n’a pas donné non plus d’autres résultats intéressants.

28 mars 1914 – p. 6

L’AFFAIRE CADIOU
Les commissaires de la brigade mobile ont reçu un important témoignage, celui de M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, qui, dans la nuit du 27 au 28 janvier a vu une automobile passer devant sa maison vers 1 heure du matin. La voiture venait de la direction de Morlaix et suivait la route de Brest qui passe devant l’usine de la Grande-Palud ; elle repassa à toute vitesse à 3 heures, se dirigeant vers Morlaix.
Le 27 janvier étant jour de foire à Commana, on peut rapprocher les déclarations de M. Lemeur de celles de Mme Lequerré, débitante à Guipavas, qui affirme que deux fermiers de cette commune, revenant de la foire de Commana, lui ont dit avoir rencontré, vers 2 heures du matin, une automobile arrêtée sur la route, juste en face de l’endroit du bois où le cadavre de M. Cadiou a été trouvé enfoui.
L’hypothèse de l’assassinat de M. Cadiou, loin de Landerneau et de son transport dans une automobile près du moulin, devient de moins en moins invraisemblable, si l’on se rappelle que le cadavre, quand il a été retrouvé dans le bois, le 5 février, ne paraissait être enterré que depuis quelques jours.
Pierre restera en prison
On annonce que la Chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Rennes a rejeté la demande de mise en liberté provisoire introduite par l’ingénieur Pierre.

29 mars 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
Sur Commission rogatoire du Parquet de Brest, M. Valette, commissaire de la police judiciaire à la Préfecture de police de la Seine, s’est fait remettre par le général Gaudin, directeur des poudres au ministère de la Guerre, les diverses lettres de dénonciation qui étaient parvenues contre l’usine de la Grande-Palud et les a transmises au juge d’instruction de Brest.
D’autre part, une nouvelle Commission rogatoire va être adressée à Paris aux fins d’entendre le général Gaudin et d’obtenir communication du dossier de l’enquête menée par le ministère de la Guerre à la Grande-Palud.

31 mars 1914 – p. 6

L’affaire Cadiou
La Cour d’appel de Rennes a retourné au Parquet de Brest, le dossier de l’affaire Cadiou, après avoir rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre.
Le juge d’instruction va continuer son en- quête et entendra les témoins de Morlaix qui affirment avoir vu M. Cadiou le 1er janvier, à Saint-Pol-de-Léon.
D’autre part, le procureur de la République attend les résultats de la Commission rogatoire adressée à Paris afin d’entendre le général Gaudin, sur la disparition de certaines fournitures destinées à la poudrerie d’Angoulême.
Les perquisitions faites à l’usine de la Grande-Palud ont établi que toute la comptabilité de M. Cadiou avait disparu depuis 1912.

Changement d’orientation
Le mystère de la Grande-Palud ne serait-il pas très voisin de l’affaire des poudres ?
Jusqu’ici, le crime dont fut victime M. Cadiou semblait n’avoir qu’un mobile un ingénieur, qu’un industriel s’est attaché, le gêne pour une raison quelconque ; il veut l’éconduire. Celui-ci, dans un geste de colère, supprime son patron.
Le Parquet, à la suite de l’enquête, ne voit plus les choses aussi simplement. Son attention est brusquement attirée par une simple coïncidence, et cette coïncidence est celle des dramatiques circonstances où l’industriel devait trouver la mort, avec certains événements qui s’étaient déroulés quelques jours auparavant, dans la vie même de l’industrie de la Grande-Palud.

Un deuxième juge d’instruction à Brest
M. Guimard [Guilmard], procureur de la République à Brest, appelé par le procureur général, se rendra demain à Rennes. Le Parquet de Brest ayant trop d’affaires à instruire pour que M. Bidard de La Noë puisse mener de front l’instruction de l’affaire Cadiou et des autres, le procureur insistera pour obtenir un deuxième juge d’instruction.

2 avril 1914 – p. 6

L’AFFAIRE CADIOU
Le procureur de la République, après avoir conféré avec le procureur général de la Cour d’appel de Rennes, va continuer l’instruction de l’affaire Cadiou, dès que le dossier sera de de retour de la Chambre des mises en accusation.
Mme Cadiou sera convoquée pour être confrontée avec l’ingénieur.
Divers témoins de la Grande-Palud qui ont rétracté leurs premiers témoignages, et qui innocentent ainsi M. Pierre, seront de nouveau entendus.
On assure qu’un avocat de Brest est en possession d’un dossier rédigé par M. Cadiou et comprenant une cinquantaine de pièces qui démontrent, paraît-il, le non-fondé des dénonciations de l’ingénieur Pierre.
Le 15 septembre, le directeur de l’usine de la Grande-Palud adressa au ministère de la Guerre une lettre et des documents qui devaient le réhabiliter.
Mais ce dossier a disparu et le contrôleur général de l’armée, M. Claerbout, qui, le 15 février, fit une enquête à la Grande-Palud n’en trouva aucune trace.
L’avocat seul connaît le contenu des pièces du dossier, mais il se déclare lié par le secret professionnel et refuse de parler avant d’y avoir été autorisé par Mme Cadiou.
Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, vient d’écrire à celle-ci pour lui demander de délier l’avocat du secret professionnel.

3 avril 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
Il est établi maintenant que c’est dans la nuit du 27 au 28 janvier que deux marchands de bestiaux aperçurent une lumière dans le bois de la Grande-Palud.
Si cette lumière a été celle qui servit à l’en- fouissement de M. Cadiou, l’assassinat du directeur de l’usine ne saurait plus être placé le 30 décembre ; d’autre part, on se souvient que M. Lemeur, entrepreneur à Landernau, affirme que, dans cette nuit du 27 au 28 janvier dernier, une automobile a passé et repassé devant chez lui à une heure d’intervalle.
En attendant sa prochaine confrontation avec Mme Cadiou, M. Pierre conserve dans sa prison, le plus grand calme et proteste avec énergie contre le vol des documents de l’usine, dont il accuse la famille Cadiou.
Brest, 2 avril. – M. Guillemart [Guilmard], procureur de la République, a reçu ce matin, par la poste, le volumineux dossier de l’affaire Cadiou, retour de la Chambre des mises en accusation de Rennes, qui a rejeté la demande de mise en liberté provisoire formulée par l’ingénieur Pierre.
L’instruction va reprendre et, dès demain, de nouveaux témoignages seront entendus.

4 avril 1914 – p. 6

L’affaire Cadiou
L’avocat de M. Pierre a pris connaissance du dossier de l’affaire Cadiou et des conclusions du procureur général rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
Dans ces conclusions, il semble qu’on ait négligé les témoignages du 7 mars affirmant que M. Cadiou était, le 1er janvier, à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon.
La défense attache une grande importance à ces déclarations et, comme l’accusation fixe au 30 décembre l’assassinat de M. Cadiou, elle va demander au juge d’instruction d’entendre ces nouveaux témoins.

5 avril 1914 – p. 5

L’affaire Cadiou
Le juge d’instruction a entendu M. Le Bolloch, liquidateur de l’usine de la Grande-Palud, au sujet de la comptabilité de l’établissement, et Julia Juzeau, ancienne bonne de l’ingénieur Pierre. Le juge a demandé à celle-ci l’emploi du temps de l’ingénieur pendant les journées des 1er et 2 janvier. Le témoin a répondu que son maître avait déjeuné à 1 heure à Landerneau, puis était reparti pour l’usine, à 2 heures, et qu’il avait passé toute la journée à la Grande-Palud.
Les commissaires de la brigade mobile ont rendu compte au procureur de la République de leurs dernières enquêtes relatives à l’affaire Cadiou. Tous les ouvriers de l’usine ont été entendus. Aucun n’a vu le directeur après la matinée du 30 décembre.
Quant aux nombreuses lettres anonymes reçues par le Parquet, toutes les indications qu’elles donnaient ont été reconnues sans fondement.
Les commissaires vont maintenant enquêter sur la lumière aperçue dans le bois et sur l’automobile qui traversa Landerneau dans la nuit du 27 janvier.
M. Pierre a été extrait de la prison de Bouguen et amené dans le cabinet du juge d’instruction, où un nouvel interrogatoire a eu lieu en présence de Me Feillard, avocat.
Avant de soumettre à une expertise la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou et un échantillon de revolver, le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, a demandé à M. Pierre si ce revolver était semblable à celui qu’il avait acheté à Landerneau et revendu à un voyageur de commerce inconnu.
L’inculpé, avec un grand calme, a reconnu la similitude du modèle.
Interrogé ensuite sur le costume qu’il portait le 30 décembre et qui, dit-on, n’aurait pas été retrouvé, M, Pierre a déclaré ne pas se le rap- peler, parce qu’il se servait à l’usine de nombreux vêtements usagés.
Cinq costumes qui ne portent aucune trace de sang ont été saisis à son domicile.
Mardi prochain Mme Cadiou et M. Pierre seront confrontés dans le cabinet du juge d’instruction.

7 avril 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou
Le facteur Boulier a reçu une lettre de M. Edouard Roche, voyageur de commerce à Calais, disant que dans les premiers jours de janvier, M. Cadiou avait pris le paquebot à Boulogne pour l’Angleterre.
Le facteur a remis cette lettre au juge d’instruction.
On estime qu’il ne peut s’agir que d’une plaisanterie, le cadavre de M. Cadiou ayant été reconnu par sa famille et une quinzaine d’ouvriers de son usine.
Les commissaires de la brigade mobile qui s’occupent de l’affaire Cadiou ont commencé leur enquête sur le passage à Landerneau de l’automobile marchant à une vive allure, dans la nuit du 27 au 28 janvier.
M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, précise que, cette même nuit où une lumière fut remarquée dans le bois de la Grand’Palud, la voiture passa à 1 h. 35 du matin et revint environ une heure après.
Cette déclaration est confirmée par deux autres témoins.
Le procureur de la République est en possession de deux lettres des 30 et 31 décembre 1913, adressées à Paris par l’ingénieur Pierre à M. Cadiou et lui demandant une somme de 2000 francs pour payer les ouvriers de l’usine. L’accusation voit dans ces lettres une charge contre M. Pierre, qui, en les écrivant, aurait voulu se créer un alibi. En effet, si comme Pierre l’affirme, il a quitté son directeur à l’usine de la Grand Palud après la journée du 29 décembre, pensant qu’il rentrait à Paris, il ne pouvait s’attendre à recevoir le lendemain le chèque réclamé.

8 avril 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 7 avril. Mme Cadiou, arrivée hier soir de Paris, a été entendue ce matin, par le juge d’instruction. Elle a renouvelé ses déclarations antérieures et maintenu son impression que l’ingénieur Pierre est l’assassin de son mari, qu’il haïssait.
Cet après-midi, Mme Cadiou sera confrontée avec l’ingénieur Pierre.

9 avril 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou
La déposition de la veuve

La déposition de Mme Cadiou a duré quatre heures.
La veuve du directeur de l’usine de la Grande-Palud confirme que son mari a quitté Paris pour se rendre à Landerneau le 18 décembre, en disant à ses enfants qu’il reviendrait le 1er janvier il lui écrivit presque tous les jours ; sa dernière lettre était datée du 27 décembre et l’informait qu’il rentrerait probablement le mardi 30.
Le 31 décembre, Mme Cadiou commençait à être inquiète, et, le 1er janvier, elle télégraphiait à M. Cloarec, un ami de la famille ; celui-ci lui conseillait de faire des démarches à la Sûreté générale.
Le témoin ignorait la consultation prise par sa tante chez une somnambule.
Mme Cadiou déclare ne pas être au courant des affaires de son mari, mais elle l’entendit souvent dire, en parlant de l’usine : cette affaire me tuera il n’avait pas confiance dans M. Pierre et cherchait un autre ingénieur pour le remplacer. Elle ajoute que son mari voyageait toujours avec deux valises, dont une renfermait les papiers importants de l’usine. Ces deux, valises, comme on le sait, n’ont pas été retrouvées.

L’ingénieur est confronté avec Mme Cadiou
L’ingénieur Pierre a été mis en présence de Mme Cadiou, aussitôt après la déposition de cette dernière ; il n’a pas fait opposition à ce que la veuve qui s’est portée partie civile soit entendue sous la foi du serment.
M. Pierre, en conservant tout son calme, a protesté contre l’accusation de Mme Cadiou. Il a juré ne rien connaître du crime et il a ajouté : « J’en suis aussi affligé que vous. »
Sur une demande de l’avocat, portant sur l’intérêt que M. Pierre pouvait avoir à tuer M. Cadiou, la veuve a répondu sans doute, par haine, puisque l’ingénieur avait déjà dénoncé son patron.
L’ingénieur a protesté et il a expliqué qu’il avait fait sa dénonciation, parce qu’il trouvait sa responsabilité engagée devant les malfaçons de marchandises dont beaucoup étaient livrées en cachette et en fraude.
Mme Cadiou a traité de lâche, celui qui, a-t-elle dit, accuse ainsi un mort.
La confrontation a pris fin sur ce pénible incident.

Les poudres
Au cours de la confrontation de M. Pierre et de Mme Cadiou, l’ingénieur a dit que les livres témoigneraient des fraudes commises par le directeur, s’ils n’étaient pas détruits ; la comptabilité de 1913 toutefois a été saisie et Me Feillard, avocat de M. Pierre, en a demandé communication, pour établir que les bénéfices réels de l’usine ont été de 120 000 francs, alors que les livres portent 108 286 francs.
M. Pierre n’avait donc pas intérêt à faire disparaître M. Cadiou, puisqu’il devait toucher un pourcentage d’environ 1 800 francs sur la différence entre ces deux sommes de bénéfices.

Le témoignage du général Gaudin
Le général Gaudin, directeur des poudres et salpêtres, a été entendu, sur Commission rogatoire du Parquet de Brest, afin de préciser la nature et l’importance des accusations portées contre M. Cadiou par l’ingénieur Pierre.
On sait que ce dernier prévint le ministère de la Guerre que son patron avait fait payer par la poudrerie d’Angoulême un wagon de coton qui n’avait pas été livré, et que, d’autre part, les fournitures étaient de mauvaise qualité et que l’Etat ne les recevait que grâce à certaines complicités que M. Cadiou s’était assurées.
Invité à donner son avis à ce sujet, le général Gaudin déclare exact que l’usine de la Grande-Palud se soit fait payer indûment un wagon de coton par la poudrerie d’Angoulême. Il ajouta qu’au cours d’une enquête faite par un contrôleur des poudres, Pierre formula d’autres accusations qui ne furent pas prises en considération, mais il fut établi qu’à l’usine de la Grande-Palud le mauvais coton était livré à l’Etat, et celui de bonne qualité réservé à l’industrie privée. C’est pour ce motif que M. Cadiou fut exclu des fournisseurs de l’armée.

10 avril 1914 – p. 6

L’AFFAIRE CADIOU
Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, s’était plaint à la suite de la confrontation qui eut lieu entre sa cliente et l’ingénieur Pierre, de l’attitude inconvenante de Me Feillard, ajoutant que le juge d’instruction s’était vu dans l’obligation de rappeler l’avocat à l’ordre.
M. Bidard de la Noë, questionné aujourd’hui à ce sujet, a répondu que Me Feillard s’était montré très courtois et que seule Mme Cadiou avait jugé l’attitude de l’avocat agressive ; enfin, qu’il n’avait à aucun moment rappelé le défenseur de M. Pierre à l’ordre.
Me Feillard a saisi la Chambre des avoués de l’incident.

14 avril 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
Le juge d’instruction a entendu Mme Lhoste [Léost], domestique de M. Cadiou.
Cette servante déclare que le matin du 30 décembre, M. Cadiou lui annonça son prochain départ pour Paris et lui donna ses étrennes.
Quand elle revint le lendemain comme à l’ordinaire, pour faire le ménage, elle constata que son maître n’avait pas couché chez lui, et elle en conclut qu’il était parti, la veille, pour Paris.
La disparition du dossier, rapprochée du témoignage de Mme Lhoste [Léost], femme de chambre de M. Cadiou, attestant que l’ingénieur Pierre vint, seul, dans le pied-à-terre de son maître à Landerneau, ne manque pas de rendre troublant ce point de l’enquêté. D’autant que le mémoire en question devait se trouver parmi d’autres papiers dont M. Cadiou prenait un très grand soin.
Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, fit part aussi à M. Guilmard, procureur de la République, de la disparition du mémoire. Dans ces conditions, M. Bidart [Bidard] de la Noé estime que ces faits constituent contre Pierre une autre grave présomption de culpabilité.
On sait aussi que Mme Zacconne [Zaccone] tante da M. Cadiou, déclara que si l’usinier était passé dans la matinée du 1er janvier devant sa maison elle l’aurait certainement vu. A la suite des dépositions de ses voisines, l’opinion de la tante de Cadiou se serait modifiée. Aussi Mme Zacconne [Zaccone] sera-t-elle entendue à nouveau. M. Bidart [Bidard] de la Noé se propose de convoquer encore les personnes qui prétendent avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier dans la matinée et à Saint-Pol-de-Léon le soir du même jour.
Mme Cadiou n’a pas prolongé son séjour en Bretagne. Elle est en effet repartie pour Paris, sa santé étant très ébranlée.

16 avril 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
Le juge d’instruction vient d’adresser une Commission rogatoire pour avoir communication de la lettre envoyée par M. Pierre, en août 1913, à un journal de Paris, dans laquelle l’ingénieur divulguait les fraudes commises à l’usine de la Grande-Palud

17 avril 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou
Le juge d’instruction a entendu M. Cabon, facteur télégraphiste à Morlaix, qui a déclaré avoir rencontré le directeur de l’usine de la Grand Palud, le 1er janvier, vers 9 heures du matin, quai du Viaduc, et lui avoir dit : « Bonjour, Monsieur Cadiou » Ce dernier répondit « Bonjour, Cabon. »
L’adjudant des sapeurs-pompiers de Morlaix, M. Caramour, a également affirmé au juge d’instruction qu’il avait vu M. Cadiou, le 1er janvier, vers, 9 heures. Il portait, a-t-il dit, un complet cycliste, vêtement dont son cadavre était revêtu lorsqu’il fut découvert.
D’autres témoins de Morlaix ont été entendus par le juge d’instruction.
M. Legall, receveur de l’hospice, a déclaré avoir salué M. Cadiou le 1er janvier, à 7 heures du soir, à la gare de Saint-Pol-de-Léon. Le directeur de l’usine de la Grand Palud avait, suivant le témoin, une bicyclette. Il était vêtu d’un costume cycliste, coiffé d’une casquette et portait sur le bras une pèlerine en caoutchouc. Le fils de M. Legall, élève à l’École de santé de Bordeaux, et Mlle Graff, de Saint-Pol, qui accompagnaient M. Legall, ont fait la même déclaration.

Lettres révélatrices
En présence de M Bodet, avocat, et de M. Defourmel, bibliothécaire archiviste de la ville, M. Desrues, entrepreneur chargé des travaux de l’usine de blanchiment de cotons de Daoulas, a déclaré avoir lu, au début de janvier, trois lettres venues de membres de la famille Cadiou, laissant entendre que M. Cadiou s’était suicide.
M. Desrues s’est refusé à toute autre confidence par crainte, dit-il, d’avoir des ennuis », Ces lettres émaneraient de M. Louis Cadiou et de la femme de ce dernier.
M. Desrues affirme qu’elles sont de nature à démontrer l’innocence de Pierre en faisant connaître la vérité sur le mystère de la Grand’Palud.
La personne qui détient ces lettres, a déclaré M. Desrues habite Landerneau. Elle hésite à se faire connaître de la justice. Mais j’espère qu’elle finira par céder aux sollicitations des amis de Pierre.

18 avril 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
On a annoncé qu’un habitant de Landerneau possédait des lettres de Mme Cadiou, laissant supposer que le directeur de la Grand’Palud s’est suicidé.
La personne désignée est un ancien maire de Landerneau qui déclare ne plus posséder qu’une lettre de Mme Cadiou sans intérêt pour l’enquête.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, s’est rendu à Landerneau pour entendre le témoignage de M. Dekeramur qui, gravement malade, ne pouvait répondre à la convocation du juge. M. Dekeramur affirme que, le 29 décembre, son ami Cadiou lui dit qu’il partait le lendemain pour Paris. Il le chargea de faire un petit achat destiné à une parente de Landerneau,
Ce témoignage prouve que M. Cadiou, en quittant la Grand Palud, avait l’intention de gagner directement Paris sans s’arrêter à Morlaix.

L’expertise de la balle
Il y a soixante-dix jours que l’ingénieur Louis Pierre est en prison, accusé de l’assassinat de son patron.
La contre-autopsie pratiquée par le docteur Paul, à l’hôpital de Morlaix, devait avoir pour première conséquence de fortifier la présomption de culpabilité relevée par le chef du Parquet de Brest.
L’enquête établit que Pierre avait possédé un bull-dog de 6 millimètres, dont les balles correspondaient au projectile trouvé dans le cou de M. Cadiou. Ce bull-dog avait disparu.
Pierre, interrogé, reconnut qu’il avait effectivement possédé un revolver dudit calibre, mais que, mécontent de son fonctionnement, il l’avait rétrocédé à un voyageur de commerce, de passage, dont il ne put indiquer ni le nom, ni l’adresse.
Il serait donc fort intéressant de soumettre à une expertise la balle de 6 millimètres trouvée dans le cou de M. Cadiou.
Le docteur Paul avait, sur leur prière, indiqué aux magistrats de Brest un armurier de Saint- Etienne d’une indiscutable compétence et la balle devait être expédiée à cet expert, par les soins du juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de la Noë. Or, la balle n’a pas encore quitté le greffe du tribunal de Brest.
Le défenseur de Pierre proteste contre ce retard.

19 avril 1914 – p. 2 et 6

Morlaix (1circ.). Le député sortant Cloarec, radical et sectaire, dont il est tant parlé au cours de l’affaire Cadiou, est très menacé. Il a contre lui MM. Larher, républicain démocrate et Le Borgne socialiste unifié.


L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu le chef de bataillon Hauquette, commandant d’armes à Landerneau. L’officier lui a déclaré que, sur les instances de la famille Cadiou, M. Lebolloch, ami de la famille, lui avait demandé, dans le courant de janvier, de faire organiser par les soldats des battues dans les bois en vue de re- trouver le cadavre du directeur de l’usine. Ces battues n’eurent pas lieu en raison des marches et de manœuvres, et par suite du défaut de toute réquisition.
Le juge d’instruction a également entendu un témoin, qui affirme qu’il avait les clés du hangar où le directeur de l’usine abritait ses deux bicyclettes, et que M. Cadiou ne s’en est pas servi depuis la fin d’octobre.

M. Cloarec mis en cause
Les journaux ont mis en cause M. Emile Cloarec, député, au sujet de la présence possible de Cadiou dans sa maison de Morlaix à une date rapprochée du crime. Le député de Morlaix proteste énergiquement contre cette insinuation : il le fait par voie d’affiche électorale, dans laquelle il dit notamment : « Du 20 décembre 1913 au 7 janvier 1914, je n’ai pas quitté Paris. M. Cadiou n’est jamais venu chez moi. » C’est le 8 janvier seulement que, ému par les lettres pressantes de Mme Cadiou, M. Cloarec vint à Brest avec quelques amis, parmi lesquels se trouvait Me Vichot, avoué, et fut voir le procureur de la République pour le prier de faire des recherches dans le but de retrouver Cadiou.

21 avril 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
Le juge d’instruction a entendu M. Bodet, avocat, qui a certifié que, dans le courant de septembre, M. Cadiou est venu le consulter au sujet d’une dénonciation dont il était l’objet au ministère de la Guerre. Le directeur de la Grande-Palud lui a montré un volumineux dossier renfermant les pièces qui devaient prouver son innocence. Mais l’avocat n’en a pas pris connaissance, attendant que le dossier soit entièrement constitué.
On sait que ces documents ont disparu et n’ont pas été retrouvés.
M. Vacheron [Vacheront], maire de La Forêt, près de Landerneau, qui a assisté à la découverte du cadavre de M. Cadiou dans le bois de Grande- Palud, a été entendu par le juge d’instruction. Deux déclarations faites par l’ingénieur Pierre et dont l’instruction ne semble pas avoir tenu compte, ont été révélées par le maire de La Forêt.
L’ingénieur Pierre, en effet, fit remarquer aux personnes qui assistaient aux préparatifs de la première autopsie que la pèlerine de M. Cadiou était trouée et que la casquette portait des traces de sang.
La défense voit dans ces déclarations une preuve de la franchise et de l’innocence de l’ingénieur ; l’accusation y chercherait au con- traire des arguments contre l’accusé.

23 avril 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
Les commissaires de la brigade mobile chargés depuis près de trois mois de l’enquête sur l’affaire Cadiou estiment que leur mission est terminée, sauf le cas improbable où un nouveau témoin ferait des révélations de nature à éclaircir le drame de la Grand’Palud.
Me Feillard, avocat de M. Pierre, attend le rapport de l’expertise du docteur Paul, pour demander la mise en liberté provisoire de l’ingénieur.

24 avril 1914 – p. 1 et 2

L’affaire Cadiou
Un coup de théâtre
Arrestation du veilleur de nuit Bossard

Brest, 23 avril. M. Monessier [Mennessier], commissaire spécial, a procédé ce matin, à 4 heures, à l’arrestation du veilleur de nuit Bossard en son domicile de Saint-Divy, qui fit hier au juge d’instruction la déposition sensationnelle que l’on sait.

Les déclarations de Bossard
Le veilleur de nuit s’était présenté hier spontanément au cabinet du juge d’instruction et lui avait fait les extraordinaires déclarations suivantes :
Le 31 décembre, me promenant dans les bois de la Grande-Palud, j’ai aperçu sur la neige des traces de pas qui m’ont conduit à l’endroit où M. Cadiou devait être déterré le 4 février suivant. A cet endroit, j’ai remarqué alors que la terre avait été fraîchement remuée ; la neige ne la recouvrait pas et des feuilles mortes avaient été semées sur le sol.
Je n’attachai pas d’importance à ces remarques. Le 17 janvier suivant, me promenant à nouveau dans le bois, je revins au même endroit, attiré cette fois par une odeur nauséabonde de chair pourrie (sic.).
Jugez de ma stupeur lorsque j’aperçus des cheveux qui émergeaient de la terre… Epouvanté, je m’enfuis.
Le lendemain, 18 janvier, je revins encore. Cette fois une tête sortait du sol. Je reconnus le visage de mon ancien patron. Plein de terreur, craignant d’être compromis dans cette effroyable affaire, je pris la fuite et je gardai pour moi l’horrible secret. Aujourd’hui, bien décidé à libérer ma conscience, je suis venu vous trouver et faire ma déclaration.

25 avril 1914 – p. 5

L’affaire Cadiou
Nous avons annoncé l’arrestation du veilleur de nuit Bossard à la suite de ses dernières déclarations,
M. Bidart [Bidard] de la Noé a inculpé Bossard de complicité d’assassinat et du délit de recel de cadavre.
Le juge lui a demandé également de fournir l’emploi de son temps dans les journées des 30 et 31 décembre. Les indications données par Bossard à ce sujet vont être vérifiées.

On interroge le beau-frère de Cadiou
Sur Commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction à Brest, M. Barbier, commissaire de police de Vesoul, a interrogé M. Richard, employé des postes, beau-frère de M. Cadiou, au sujet de l’intervention de la somnambule de Nancy et de la présence de M. Cadiou à Morlaix, le 27 décembre.
Bossard et la famille Cadiou
L’opinion publique, qui s’était tant inquiétée de l’intervention de la somnambule de Nancy, s’est demandée, aussitôt qu’elle apprit la déposition de Bossard, si ce n’était pas ce dernier, tout simplement, qui avait averti la famille Cadiou, en exigeant toutefois que le secret fut garde.
M. Jean-Marie Cadiou déclare qu’il ignorait complètement le secret de Bossard.
Je ne sais rien d’autre que ce que j’ai dit le premier jour, a-t-il ajouté. C’est sur les indications de la somnambule de Nancy que j’ai retrouvé mon malheureux frère. La somnambule a-t-elle été renseignée par une tierce personne Il m’est impossible de vous fournir une indication à ce sujet. La seule chose que je puis affirmer, c’est que, dans toute cette affaire, j’ai toujours agi avec franchise et loyauté.

Les expertises de M. Grivollat [Grivolat]
M. Grivollat [Grivolat], directeur du musée de Saint-Étienne, vient d’être, on le sait, chargé de diverses expertises relatives à l’affaire Cadiou. Il a mission d’examiner notamment la balle que le médecin légiste découvrit dans le cou de M. Cadiou un revolver semblable à celui acheté par l’ingénieur Pierre ; une quantité de munitions diverses ; une balle trouvée le 18 février dans un tas de charbon à l’usine de la Grande-Palud ; le revolver saisi le 17 février sur la table du bureau de l’inculpé ; quatre cartouches chargées de plomb déposées dans une enveloppe jaune qui fut trouvée dans le garage de l’ingénieur Pierre.

26 avril 1914 – p. 5

L’affaire Cadiou
Une confrontation a eu lieu dans le cabinet du juge d’instruction entre l’inspecteur Lemez et Bossard.
Ce dernier a fini par reconnaître les paroles prononcées par lui, le 12 mars, devant l’inspecteur. Ce jour-là, MM. Lemez et Bossard recherchaient près de l’endroit où M. Cadiou était enterré l’arme du crime, Bossard ayant déclaré qu’il pensait pouvoir retrouver le revolver. Mais les recherches demeurèrent infructueuses. L’inspecteur ayant un peu vivement demandé à l’ancien gardien de l’usine s’il se moquait de la justice, Bossard répondit : sais tout de l’affaire Cadiou ; je pourrais préciser la date de l’assassinat ; je sais que M. Pierre est coupable, mais si j’en disais davantage, j’aurais peur d’être considéré comme son complice. »>

Bossard a affirmé aujourd’hui ne rien connaître de l’affaire, ajoutant qu’en parlant de cette façon à l’inspecteur il avait simplement « voulu rire ».
Bossard a affirmé au juge d’instruction avoir toujours dit la vérité avant sa mise en arrestation. Il se refuse désormais à parler.
Il avait écrit, le 20 avril, à M. Bidard de la Noë qu’il avait d’importantes déclarations à faire, mais qu’il désirait n’être entendu qu’après le 15 mai. Le juge décida de convoquer immédiatement Bossard qui, on le sait, fut arrêté le lendemain de sa déposition.
L’interrogatoire de Bossard s’est prolongé pendant quatre heures.
Le veilleur de nuit a rétracté toutes ses déclarations antérieures. Il nie avoir aperçu le 17 janvier la tête du cadavre de M. Cadiou,
On croit que Bossard a obéi à une sorte d’hallucination ; le juge l’a toutefois maintenu en état d’arrestation, en attendant d’être fixé sur la provenance de certains objets saisis à son domicile.
Encore d’autres qui ont vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier.
Comme pour compliquer une situation déjà peu claire, voici que l’on parle de nouveaux témoins de Morlaix deux personnes viendraient se joindre aux trois témoins qui prétendent avoir vu M. Cadiou dans cette ville le matin du 1er janvier. Il s’agit de commerçants habitant la rue de l’Auditoire, M. et Mme Prigent.

28 avril 1914 – p. 6

L’affaire Cadiou
Certains objets saisis au domicile de Bossard, tels que montres, lorgnon, mouchoir brodé, ont été expédié à Paris, à la demande du juge d’instruction, pour être présentés à Mme Cadiou, qui dira s’ils ont appartenu à son mari.
M. Bidard de la Noë va également s’efforcer d’établir l’emploi du temps de Bossard les 30 et 31 décembre.

1er mai 1914 – p. 5

L’affaire Cadiou
Le juge d’instruction a reçu à Landerneau le témoignage d’une lavandière nommée Hémery, qui est persuadée d’avoir rencontré le 30 décembre dernier, vers 3 heures de l’après- midi, MM. Pierre et Cadiou ensemble, dans le bois de la Grand Palud.
L’ingénieur sera confronté vendredi avec cette lavandière.
Le juge d’instruction a reçu de Landerneau une nouvelle déclaration, selon laquelle Pierre reçut le 1er janvier un télégramme de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari. Il en prit connaissance en présence de sa voisine Mme Grall. Or, le lendemain, celle-ci retrouvait dans le courrier de l’ingénieur le même télé- gramme cacheté que Pierre lut devant elle en simulant l’étonnement.
L’ingénieur ne répondit que le 2 janvier à la dépêche de Mme Cadiou, qu’il n’avait aucune nouvelle de son directeur.
Brest, 30 avril. Mme Emery, qui a déclaré avoir rencontré M. Cadiou et M. Pierre au cours de l’après-midi du 30 décembre, dans le bois de la Grand Palud, va être confrontée avec l’ingénieur.
Mme Emery [Hémery] a deux points de repère pour fixer sa rencontre au 30 décembre. Elle va tous les mardis ramasser du bois dans la forêt et le 30 était un mardi. En outre, elle se rappelle parfaitement que le jour où elle vit ensemble le directeur et l’ingénieur était la veille ou l’avant- veille du jour de l’an.
On sait que la domestique de l’ingénieur, Julia Juzeau, a toujours affirmé que son maître a passé l’après-midi du 30 à jardiner.

2 mai 1914 – p. 5

L’affaire Cadiou
Bossard, l’ancien gardien de l’usine de la Grand Palud, qui, à la suite de ses déclarations au sujet de l’assassinat de M. Cadiou, a été incarcéré, a été puni de cellule à la suite de quelques excentricités. Il a fait savoir aujourd’hui au procureur de la République qu’il pouvait donner de nouveaux renseignements sur le crime.
Amené devant le juge d’instruction, il a pro- testé de son innocence ; M. Bidard de la Noë l’a fait reconduire en prison.
La déclaration faite hier par Mme Emery [Hémery] fixant au 30 décembre la rencontre qu’elle fit dans la forêt, de MM. Pierre et Cadiou, déclaration qui venait soutenir l’accusation contre l’ingénieur, a été aujourd’hui détruite par deux habitants de Landerneau.
En apprenant la déposition de la lavandière, MM. Bougner, charcutier, et Peyrou, retraité de la marine, se sont rendus cet après-midi au cabinet du juge d’instruction. Le premier a déclaré que, dans le courant du mois de mars, il rencontra la femme Emery [Hémery] et ils parlèrent ensemble de la disparition de M. Cadiou. Mme Emery [Hémery] lui affirma qu’elle l’avait rencontré le lundi 29 décembre avec M. Pierre dans le bois de la Grand Palud.
A M. Peyron, quelque temps après, lui parlant du drame, elle raconta que quatre ou cinq jours avant le 1er janvier, elle vit MM. Pierre et Cadiou qui, ensemble dans la forêt, s’entretenaient de la captation de nouvelles sources.
Si cette rencontre entre le directeur et l’ingénieur n’est plus fixée au 30 décembre par là même tombe la déclaration de Mme Emery [Hémery] et aussi l’une des plus fortes charges contre l’ingénieur Pierre.

3 mai 1914 – p. 5

L’affaire Cadiou
M. Bidard de la Noë a entendu M. Duval, greffier de la justice de paix à Rostrenen, M. Duval assista le 10 janvier à la signature du contrat aux termes duquel M. Pierre devenait ingénieur dans la nouvelle usine de Daoulas,
On sait que M. Pierre a résilié lui-même ce contrat, deux jours après, car il voulait être fixé sur la disparition de M. Cadiou.
L’ingénieur Pierre a été extrait de prison et le juge d’instruction lui a fait part de la déposition de Mme Emery [Hémery]. L’ingénieur a certifié qu’il ne s’était jamais rendu avec M. Cadiou dans la partie du bois signalée par la lavandière. Le juge d’instruction l’a confronté MM. Bouguen, Peyron et Mme Emery [Hémery].
Cette confrontation n’a rien éclairci.
Parmi les papiers saisis chez l’ingénieur Pierre se trouvait une lettre du mois de janvier dernier, par laquelle il demandait à un pharmacien de Bois-Colombes, son ami intime, 700 grammes de feuilles de datura et de belladone.
Le juge d’instruction a demandé à M. Pierre des explications sur cette lettre.
M. Pierre a répondu qu’il avait demandé ces feuilles médicinales à son ami pour faire des cigarettes destinées à soigner un asthme dont souffrait un vieil ouvrier de la Grande-Palud.

Nouvelle demande de mise en liberté provisoire
L’expertise du laboratoire de toxicologie n’ayant donné aucun résultat, et la plupart des charges contre M. Pierre étant détruites par de nombreux témoignages, Me Feillard, avocat de l’ingénieur, va formuler une nouvelle demande de mise en liberté provisoire en faveur de son client.
D’autre part, Mme Cadiou n’ayant pas reconnu comme ayant appartenu à son mari les divers objets saisis chez Bossard, il est probable que ce dernier sera prochainement remis en liberté.

5 mai 1914 – p. 2 et 6

L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 4 mai. M. Bidard de la Noë, a entendu, ce matin, M. Prigent, garçon de recettes à Landerneau, qui s’est présenté le 31 décembre, à 1 heure de l’après-midi, pour encaisser des traites de la Grand’Palud et n’a rencontré M. Pierre ni à l’usine, ni à son domicile.
L’ingénieur sera confronté avec cet encaisseur pour donner des explications sur l’emploi de son temps le 31 décembre.

L’AFFAIRE CADIOU
Le juge d’instruction de Brest devait entendre M. Grouez [Goas], contrôleur de la poudrerie du Moulin-Blanc, et M. Prigent, encaisseur à Landerneau, qui ne trouva pas l’ingénieur Pierre chez lui quand il se présenta à son domicile dans l’après-midi du 30 décembre ; mais ces deux témoins n’ont pu répondre à la convocation du juge.
L’ingénieur Pierre avait été extrait de prison pour la confrontation et conduit dans une cellule du Palais ; mais, en raison de son état maladif, Me Feillard, son avocat, a obtenu qu’il soit reconduit à la prison.

6 mai 1914 – p. 2 et 5

L’AFFAIRE CADIOU
Nouvelles accusations contre Bossard
Brest, 5 mai. Dès la nouvelle de la mise en liberté provisoire de Bossard, plusieurs ouvriers travaillant avec l’ancien veilleur de nuit à bord du Gorbea-Mendi, ont adressé à Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, des lettres dans lesquelles ils affirment que Bossard, dans les premiers jours de son arrivée à bord du na- vire en réparations, leur montra, quelque temps après la découverte du cadavre de M. Cadiou, quatre billets de 100 francs et acheta une bicyclette d’une valeur de 160 francs.
Le juge d’instruction va convoquer ces ouvriers pour les confronter avec Bossard.

L’affaire Cadiou
Bossard est remis en liberté
L’ancien gardien de l’usine de la Grand’- Palud, Bossard, a été appelé hier après-midi au cabinet du juge d’instruction. Il a persisté à dire qu’il ne connaissait rien de l’affaire Cadiou. En conséquence il a été mis en liberté provisoire.
Le juge d’instruction a entendu Marie Leost, femme de ménage de M. Cadiou, qui a rapporté, mais sans aucune précision, qu’elle avait entendu dire que MM. Pierre et Cadiou auraient été vus ensemble le 30 décembre.
Bossard, aussitôt sa sortie de prison, a rejoint sa vieille mère, qui pleurait de joie. Tous deux se sont aussitôt mis en route pour le village de Saint-Divy. Instruit par l’expérience, Bossard s’est dérobé à toute interview, déclarant qu’il ne parlerait plus.
M. Cloarec, député de Morlaix, est attendu à Brest, demain matin, à 10 heures.
Après avoir été entendu seul, il sera confronté avec l’ingénieur Pierre.

7 mai 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou
Le premier point qui a été élucidé et sur lequel tout le monde maintenant se trouve d’accord, est l’histoire du télégramme expédié par Mme Cadiou le 1er janvier au matin,
Ce télégramme fut remis à M. Pierre à 4 heures de l’après-midi par M. Grall, mari de la porteuse de dépêches de Landerneau. L’ingénieur Pierre ouvrit le télégramme, mais le replia ensuite et le mit avec son courrier, et c’est cela qui fit croire, le lendemain, au contre-maitre Marcou que M. Pierre n’avait pas encore pris connaissance du télégramme en question.
M. Marcou, confronté avec M. Pierre, a voulu, avant de quitter le cabinet du juge, serrer la main de l’ingénieur ; il est parti en lui souhaitant bon courage et en disant qu’il était persuadé de son innocence.
Le juge s’est ensuite occupé de l’emploi du temps de M. Pierre pendant la journée du 31 décembre. On sait, en effet, que, ce jour-là, un encaisseur se présenta à 1 heure de l’après- midi au domicile de l’ingénieur et n’y trouva pas ce dernier.
Voici la réponse de M. Pierre :
Je me rappelle parfaitement que, le 31 décembre, mon amie Julia Juzeau était partie, le matin, de bonne heure, pour Brest. Je déjeunai donc seul et très rapidement.
Je ne puis indiquer à quelques minutes près le moment où je sortis, mais je me rendis à la ferme de La Palud, propriété de M. Vacheront, qui se trouve aux bords de l’Elorn.
J’avais entendu dire que, lorsque l’hiver était rigoureux, on trouvait des martins-pêcheurs qui venaient se réfugier dans cet endroit et j’avais bien envie d’avoir un de ces oiseaux.
Je fis donc un tour, puis je revins comme d’habitude à l’usine. Si l’encaisseur ne m’a pas trouvé chez moi, c’est qu’alors mon déjeuner fini, je venais de partir pour faire cette petite promenade.
L’ingénieur Pierre a alors été ramené en prison.
Enfin Bossard, questionné sur les raisons qui ont établi sa conviction de la culpabilité de Pierre, a répondu que maintenant il croyait à l’innocence de ce dernier.

La déposition du député Cloarec
Au cours de sa déposition, M. Cloarec, député, a fait une déclaration qui détruit les témoignages des habitants de Morlaix qui avaient dit que la maison du député était inhabitée aux environs du 1er janvier, qu’ils avaient vu cependant de la lumière et que M. Cadiou avait pu y passer la nuit.
M. Cloarec a affirmé que sa domestique était dans sa propriété à cette date, et que M. Cadiou ne s’y présenta pas.

Le juge entend l’inspecteur général des poudres
L’inspecteur général des poudres Barral, entendu par le juge d’instruction, a dit qu’après les lettres de dénonciation de M. Pierre signalant au ministère de la Guerre les malfaçons dans le blanchiment du coton, il fut chargé d’une enquête sur l’usine de la Grand’Palud. La plupart des dénonciations furent reconnues exactes.
L’inspecteur général déclare, en outre, qu’à la suite de l’exclusion du 12 décembre des adjudications de l’Etat, une démarche fut faite près du général Godin par M. Cloarec, député.

Le sort de M. Pierre
M. Bidart [Bidard] de La Noë, qui depuis la nomination d’un juge suppléant, s’occupe exclusivement de l’affaire Cadiou, compte terminer l’instruction avant la fin du mois, et sans doute laissera-t-il à la Chambre des mises en accusation le soin de statuer sur le sort de Louis Pierre.
D’autre part, Me Feillard a prié le procureur de la République de demander aux experts de fournir leurs rapports dans le plus bref délai après quoi, suivant leurs conclusions, l’avocat sollicitera la mise en liberté de son client.

8 mai 1914 – p. 2 et 5

L’AFFAIRE CADIOU
Témoignages et contradictions
Brest, 7 mai. Contrairement au témoignage de l’ouvrier Kervistin, qui a déclaré avoir vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre ensemble, le 30 décembre, un ancien ouvrier de la Grand’- Palud, nommé Morvan, affirme que, ce jour-là, le directeur et l’ingénieur ne sont pas montés aux autoclaves,
Je travaillais, dit Morvan, dans le grand atelier où ces machines se trouvent. J’ai bien vu M. Cadiou sortir le 30, vers 9 h. 2. Peu de temps après, M. Pierre est arrivé. Il est resté quelques instants à son bureau. A différentes reprises, dans le courant du mois, MM. Pierre et Cadiou sont montés ensemble aux autoclaves. Je ne peux pas préciser la date, mais je suis sûr que ce n’était ni le 29, ni le 30. »
Morvan va être appelé devant le juge d’instruction.


L’affaire Cadiou
Si les témoins de Morlaix n’existaient pas et si ceux de Landerneau ne se contredisaient pas, la déposition qu’a faite devant le juge d’instruction l’ouvrier Kervestin constituerait contre Pierre une charge assurément très grave. Cet ouvrier, qui avait déjà été entendu par les commissaires de la brigade mobile, a déclaré en effet ce qui suit :
« Me trouvant le 30 décembre à mon poste de travail, sur la plate-forme des autoclaves, en compagnie d’un camarade nommé Guiganton, j’ai vu, vers 9 heures du matin, M. Cadiou, accompagné de M. Pierre, gravir l’escalier qui mène à cette plate-forme. Après avoir examiné les autoclaves, le patron et l’ingénieur sortirent de l’usine.
« Guiganton et moi ne sommes certainement pas les seuls à avoir aperçu les deux visiteurs. » Se trouvaient, en effet, à ce moment dans l’atelier, les camarades Kerdonouf. Quéméneur, Godec, Raot et Bernard, qui, comme nous, ont vu M. Cadiou et M. Pierre aller et venir.
Etes-vous bien sûr de la date ? interroge M. Bidard de la Noë.
Absolument, car la veille, le 29 décembre, je n’étais pas au travail. Je m’étais rendu, avec l’autorisation de mes chefs, à la foire de Lesneven, qui avait lieu ce jour-là. »
La déposition de Kervestin fut jugée d’une telle gravité, que Me Feillard en fut aussitôt informé, et il en fit part à Pierre, qui attendait dans la geôle d’être confronté avec ce nouveau témoin.
Fidèle à son système de défense, Pierre a répondu froidement :
« Cet homme-là se trompe de jour. »
La confrontation de l’ingénieur Pierre avec le témoin Kervestin a eu lieu aussitôt après. Elle s’est terminée à 7 heures.
Kervestin a soutenu, malgré les dénégations de Pierre, que le 30 décembre, vers 9 heures du matin, M. Cadiou, accompagné de l’ingénieur, était venu aux autoclaves, et que, vers 11 heures, il avait aperçu Cadiou et Pierre sortir ensemble de l’usine et passer sous le pont du chemin de fer.
Cette dernière constatation cadre avec la déposition du contremaître Bignard.
M. Bidard de la Noë a remis à aujourd’hui l’audition du témoin Guiganton, lequel était, le 30 décembre, aux autoclaves, en compagnie de Kervestin.
Rappelons que ce témoin a fait, à la brigade mobile, une déclaration en contradiction avec le témoignage de Kervestin. Il a dit, en effet, que M. Cadiou était monté seul sur les autoclaves, le 30 décembre, à 9 heures du matin. Le juge entendra ensuite Kerdonouf, Quéméneur, Godec et Raot.

Le sosie de Cadiou
M. Le Clech, juge d’instruction à Morlaix, a interrogé M. Walbott, négociant, au sujet de la ressemblance de M. Blanc, agent d’assurances, avec Cadiou.
D’après M. Walbott, cette ressemblance était très réelle et était accrue encore du fait que M. Blanc porte souvent un costume cycliste.

9 mai 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu quatre ouvriers de l’usine de la Palud. Tous sont unanimes dans leurs déclarations. Ils ont vu, disent-ils, le directeur arriver à l’usine le 30 décembre vers 9 heures du matin et en partir seul à 10 heures. M. Pierre est rentré à l’usine vers midi moins 10.
De plus, M. Guiganton a déclaré le 19 mars, à la brigade mobile, qu’il travaillait le 30 aux autoclaves ; M. Cadiou est monté à l’échelle qui y conduit vers 9 heures, et il est reparti seul peu de temps après.
L’ouvrier Kervistin est seul, de tous les ouvriers, à maintenir qu’il a vu MM. Cadiou et Pierre ensemble le 30 décembre.
L’ingénieur Pierre continue à affirmer qu’il n’a pas visité les autoclaves avec M. Cadiou le 30 décembre. Entre les 17 et 27, ils sont montés plusieurs fois ensemble à l’atelier. Il croit se rappeler que la dernière fois a été le samedi 27, jour où l’on a nettoyé le coton d’une autoclave, tandis que M. Cadiou examinait les livres de comptabilité.
Le contremaître Bignard, qui a déjà déclaré qu’il avait vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou le 30 décembre, sera de nouveau entendu demain par le juge d’instruction.
Bossard, le gardien de nuit de la Grand’Palud, a été appelé au cabinet du juge d’instruction pour s’expliquer sur la dénonciation de plusieurs de ses camarades de travail à bord d’un bateau qui ont affirmé qu’il leur avait montré dans les premiers jours de janvier plusieurs billets de 100 francs.
Bossard s’est élevé contre cette déclaration, qu’il attribue à un acte de vengeance d’un nommé Manach, avec lequel il était en mauvais termes.
Bossard et Manach seront confrontés samedi prochain.

Le rapport sur la deuxième autopsie
Le docteur Paul, qui avait été chargé de la deuxième autopsie de M. Cadiou après exhumation, et de l’examen des viscères du cadavre, vient de faire parvenir un long rapport au procureur de la République.
Dans ses conclusions, le médecin légiste déclare que l’état très avarié du cadavre ne lui permet pas de fixer la date du décès. La mort ne peut être attribuée à la strangulation ; elle est due à un coup de feu, à une hémorragie sanguine consécutive aux lésions produites par la balle qui a atteint M. Cadiou dans la région droite de la nuque pendant qu’il portait sur la tête un capuchon de caoutchouc.
« La putréfaction, ajoute le médecin légiste, nous a empêché de constater si la plaie faite par plusieurs coups de couteau et relevée sur la face latérale gauche du cou est ante ou post mortem.
Sous les réserves que nous impose l’état du cadavre, ajoute le médecin légiste, la blessure relevée présente des caractères de blessure criminelle. »

10 mai 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
Le contremaître Bignard a affirmé devant le juge qu’il avait la certitude d’avoir vu M. Cadiou arriver à l’usine le 30 décembre à 8 h. 1/2 et en repartir avec l’ingénieur vers 11 heures tous deux prirent alors le chemin du bois.
Au cours d’une confrontation, l’ingénieur Pierre a continué à nier énergiquement avoir rencontré M. Cadiou le 30 décembre.
Son avocat, qui l’assistait, a rappelé à M. Bignard la déclaration qu’il fit le 29 janvier. « Je crois sans pouvoir affirmer que c’est le 30 que j’ai vu M. Cadiou pour la dernière fois. »
Le contremaître Bignard base sa certitude C’avoir vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre partir ensemble le 30, à 11 heures du matin, sur ce fait que, le même jour, vers 9 heures, il at une observation à un ouvrier nommé Autret, dans la cour de la ferme Bonnefoy, sur la manière dont il avait installé une bâche de camion.
M. Bonnefoy avait déclaré antérieurement que son cousin Autret se trouvait à cette heure devant la ferme et l’attendait pour aller à Landerneau.
Mme Bignard, appelée devant le juge, déclare qu’au moment de Noël, elle était absente de l’usine. Quand elle rentra à la Grand’Palud, dans les premiers jours de janvier, son mari lui apprit la disparition du directeur, qu’il avait vu le 30 décembre pour la dernière fois.
Le 4 février, elle vit, à 11 heures du matin, M. Jean Cadiou arriver dans le bois pour commencer ses recherches ; puis, quelque temps après, quand le cadavre fut découvert, elle rencontra l’ingénieur Pierre, très pâle, qui venait chercher des outils à l’usine.
Mme Bignard ajoute que, depuis deux ans, l’ingénieur vivait en mésintelligence avec Julia Juzeau.

Les affirmations du veilleur Bossard sont contredites
Brest, 9 mai. Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Laurent, mécanicien à bord du Gorbea-Mendi, en présence de M. Bossard. M. Laurent a déclaré que le 29 janvier Bossard, qui travaillait avec lui, a parlé de l’affaire Cadiou : « On croit qu’il est en fuite, dit-il; pour moi, il a été assassiné. Il y a quinze jours, je suis allé dans le bois de la Palud avec l’inspecteur Lemez, pour rechercher le corps de M. Cadiou. Dans un chemin creux, j’ai senti une odeur de cadavre et je n’ai rien dit. Si j’étais méchant pour l’ingénieur Pierre comme il l’a été pour moi… » Bossard n’acheva pas sa phrase.
Ces propos avaient été tenus six jours avant que M. Jean Cadiou ne retrouvât son frère. M. Laurent certifie qu’il ne se trompe pas de date, car c’était le premier jour qu’il travailla à bord du Gorbea-Mendi.
Bossard affirme qu’il a prononcé ces paroles bien après le 29 janvier.

Opération judiciaire à Paris
Sur Commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, M. Valette, attaché à la police judiciaire, s’est rendu ce matin chez M. Eck, avocat consultant, 36, rue Vivienne, chez qui M. Cadiou, en novembre 1913, s’était rendu à l’effet de le consulter sur les moyens qu’il faudrait employer pour racheter les actions de la Société de la Grand’Palud. Ce rachat d’actions l’aurait laissé seul propriétaire de l’usine.
D’autre part, M. Valette s’est rendu à la banque Allard, place de la Bourse, où, dans le courant de novembre, M. Cadiou était venu faire un dépôt de 100 000 francs en espèces, au crédit de la Dresdner Bank filiale de Nuremberg.

12 mai 1914 – p. 6

L’AFFAIRE CADIOU
M. Guillemet, facteur aux chemins de fer armoricains à Morlaix, est venu confirmer la déclaration qu’il a faite précédemment à la brigade mobile
Le 1er janvier dernier, alors qu’il faisait une manœuvre du train en partance pour Saint-Pol-de-Léon, vers 1 h. 1⁄2 de l’après-midi, il a aperçu M. Cadiou aux environs de la gare.
M. Guillemet est absolument certain de la date de cette rencontre ; il connaissait M. Cadiou depuis longtemps car, ayant été clerc d’avoué, il allait souvent à son étude.
Le témoignage formel de M. Guillemet, comme ceux de tous les autres témoins de Morlaix, détruit complètement les bases de l’accusation.
Le Juge d’instruction, M. Bidard de la Noé, a retrouvé parmi les objets et papiers, saisis chez Bossard, quelques billets de loterie renfermés dans un portemonnaie ; ce sont ces billets que, par plaisanterie, Bossard a montré à Manach.
Le juge a interrogé Mme Corcuff, qui a confirmé que, devant le juge de paix de Landerneau, sa mère Emery [Hémery] a affirmé avoir rencontré MM. Pierre et Cadiou ensemble dans le bois, le 30 décembre, à 3 heures de l’après-midi. On sait que M. Pierre a déclaré qu’il n’était jamais allé une seule fois, dans le bois avec le directeur.
Avant de quitter le cabinet du juge d’instruction, Bossard a donné l’emploi de son temps le 29 et 30 décembre. Il a été reconnu exact qu’il a quitté Saint-Divy, le 29 dans l’après-midi pour se rendre Brest, où il a repris le train le lendemain à 2 heures.
Bossard a été remis en liberté provisoire.

13 mai 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
Une confrontation a eu lieu dans le cabinet de M. Bidard de La Noé, juge d’instruction, entre M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, et l’ingénieur Pierre.
Elle a été des plus mouvementées, mais n’a donné aucun résultat et n’a pas fait avancer d’un pas l’instruction.
Le témoin et l’inculpé ont été mis en présence. Pierre s’est longuement étendu sur les fraudes qu’il avait dénoncées à la charge de son patron. Un wagon de coton-poudre devait, on le sait, être livré à la poudrerie d’Angoulême. Cette livraison ne fut jamais effectuée, grâce à la complicité d’un agent technique de l’établissement, lequel, affirma Pierre, reçut une somme de 1 800 francs pour le prix de son silence.
L’inculpé ajouta que tous les papiers concernant cette affaire avaient été brûlés mais, selon lui, on pourra en trouver des traces dans son copié de lettres qui n’a pas été saisi.
A un moment donné, M. Jean-Pierre Cadiou crut devoir protester. Pierre lui répondit :
Vous n’étiez président du Conseil que de nom. Votre nom cachait la participation de l’or allemand.
On confirme que l’expert Kohn Abrest déclare dans son rapport qu’il n’a pas trouvé trace de sang dans les vêtements de l’ingénieur Pierre.
Il procède actuellement à l’examen des effets que portait la victime lorsque son cadavre fut découvert.
M. Bidard de La Noé a interrogé trois ouvriers qui ont vu M. Cadiou arriver à l’usine le 30 décembre, à 7 h. 1/2 du matin, et repartir à 9 heures. Ils n’ont pas vu Pierre avec lui.
Mme Pierre qui, souffrante, n’avait pas vu son fils depuis un mois, a pu l’embrasser dans le cabinet du juge.

14 mai 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidard de la Noë a entendu dans l’après- midi six autres ouvriers de l’usine de la Grand’Palud. Tous ont vu M. Cadiou arriver à son bureau de bon matin le mardi 30 décembre et le quitter vers 9 heures. Un seul de ces ouvriers affirme que M. Cadiou et M. Pierre sont partis ensemble le 30 décembre vers 11 heures du matin.
M. Pierre soutient que le 30 décembre il est arrivé à l’usine à 9 h. 1/2, après le départ du directeur qu’il n’a pas rencontré, et que c’est le 29 décembre qu’il a vu M. Cadiou pour la dernière fois.

Pour ne pas prolonger l’instruction de l’affaire Cadiou, Me Feillard a renoncé à demander la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, d’autant plus que, l’instruction pouvant être close à la fin du mois, son client pourra comparaître devant les assises à la session de juillet,
L’ingénieur conserve un grand calme ; il déclare qu’il est persuadé que le jury reconnaîtra son innocence.

15 mai 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
Bonnefoy ayant confirmé sa rétractation il ne reste qu’un témoignage contre Pierre

M. le juge d’instruction Bidard de la Noë voit peu à peu disparaître tous les éléments de l’accusation contre l’ingénieur Pierre. La journée d’hier lui a enlevé le principal témoignage à charge contre le détenu, celui du fermier Bonnefoy, habitant à la Grand’Palud. M. Bonnefoy avait déclaré qu’il avait vu, le 30 décembre, à 11 heures du matin, l’ingénieur et le directeur quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin,
M. Bonnefoy a reconnu depuis et a confirmé devant le juge qu’il avait fait erreur sur la date. En effet, le 30 décembre il a quitté la Grand Palud vers 9 heures du matin pour aller à Landerneau présenter un cheval à la Commission de remonte italienne, et il n’est rentré que vers 2 heures : il n’a donc pas pu voir MM. Pierre et Cadiou à 11 heures ; il a seulement aperçu l’usinier arriver à la Grand’Palud à 8 h. 1/2 du matin,
M. Bidard de la Noë a longuement interrogé le témoin pour savoir de lui si la famille de l’ingénieur et plus spécialement sa mère, Mme Pierre, n’avait pas fait pression sur lui pour obtenir sa rétractation.
Mme Pierre, a dit M. Bonnefoy, est bien venue chez moi, c’est vrai. Elle m’a démontré la gravité de ma déposition, disant qu’elle suffisait à faire condamner son fils par la Cour d’assises. Mais elle a ajouté :
« Cependant, si vous avez réellement vu Louis avec son patron, il faut continuer à le dire, si c’est la vérité. »
Mme Pierre ne m’a jamais proposé d’argent.
Le juge d’instruction a coupé court à l’audition, enregistré la rétractation et renoncé à la confrontation annoncée du fermier et de l’ingénieur.
Ce témoin, le principal, disparaissant de l’affaire, il ne reste plus à l’accusation que le témoignage du contremaître Bignard qui, seul parmi tout le personnel de l’usine, continue à affirmer avoir vu M. Cadiou et M. Pierre partir ensemble le 30 décembre, à 11 heures du matin.

16 mai 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre avait raison : jusqu’au 12 novembre 1913 la Grand’ Palud appartenait aux Allemands

M. Bidard de la Noé joue de malheur, non seulement les témoins à charge se dérobent, mais les documents écrits eux-mêmes se tournent contre l’accusation péniblement échafaudée par lui. Dans les papiers de comptabilité découverts à l’usine de la Grand Palud, on a retrouvé un document capital, une lettre du 12 novembre 1913, par laquelle M. Louis Cadiou annonce au commanditaire allemand, M. Themming [Temming], de Mannheim, qu’il va lui adresser 163 000 francs, reliquat des capitaux engagés par lui dans l’entreprise. Ce document prouve que MM. Pierre et Legrand avaient pleinement raison en affirmant que la Société Cadiou et Cie était fictive. C’est cette Société Cadiou et Cie, dont M. Cloarec, député de Morlaix, avait négocié la constitution, qui a bénéficié des conmandes des administrations militaires jusqu’en fin 1913, où, devenant exclusivement française, elle a été exclue des adjudications.

Les derniers témoignages
L’affaire viendra en juillet aux assises
L’ingénieur Pierre, qui était fortement grippé il y a quelques jours, va maintenant beaucoup mieux. Il se plaint toujours de sa longue détention, mais il a déclaré à son avocat qu’il préférait rester en prison quelque temps encore en attendant sa comparution devant la Cour d’assises, que de bénéficier d’un non-lieu qui pourrait laisser planer chez beaucoup de gens un doute sur son innocence, qu’il continue à proclamer.
Quant au témoignage de Bonnefoy, on considère maintenant au Parquet de Brest qu’il est sincère et que la rétractation faite par le fermier ne doit plus guère être discutée.
Les derniers témoignages des ouvriers de la Grand Palud ont été reçus. Plusieurs ont vu M. Cadiou le 30 décembre, avant 9 heures, mais aucun ne l’a aperçu avec l’ingénieur Pierre,
Le juge d’instruction vient de charger M. de Goulhezre, ingénieur des ponts et chaussées à Brest, de dresser un plan détaillé de l’usine et du bois de la Grand Palud, ainsi que du moulin où habitait l’ingénieur Pierre.
Si, comme on le suppose au Parquet, l’ingénieur est renvoyé devant la Cour d’assises, cet état des lieux sera remis aux jurés qui siégeront dans l’affaire.

17 mai 1914 – p. 6

L’affaire Cadiou
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu deux témoins qui ont assisté à l’exhumation de M. Cadiou.
Le docteur Queudec, de Landerneau, a remarqué dans la fosse des sérosités sanguinolentes et l’état de putréfaction du cadavre, ce qui est consigné dans le rapport du docteur Rousseau.
M. Bos, adjoint au maire de Landerneau, a déclaré avoir entendu M. Pierre, quand on cherchait la casquette de M. Cadiou, tenir le propos suivant « Elle est peut-être dans le capuchon de la pèlerine. » Ce fut là qu’on la retrouva en effet.

L’expertise de l’armurier
M. Grivolas [Grivolat], l’expert armurier de Saint-Étienne, à qui le Parquet de Brest a confié, on le sait, le soin d’examiner la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou et de dire si elle provenait d’un revolver semblable à celui acheté autrefois par l’ingénieur Pierre à un armurier de Landerneau, est sur le point de terminer son expertise.
Or, on affirme ici que du premier examen de M. Grivolas [Grivolat], il ne paraîtrait pas ressortir d’une façon absolue que la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou n’avait pu être tirée par un tel revolver.
Avant de se prononcer définitivement, M. Grivolas [Grivolat] a fait demander au Parquet de Brest de bien vouloir obtenir de nouveau de l’armurier de Landerneau la confirmation que le revolver possédé autrefois par l’ingénieur Pierre était bien de même fabrication que le vélo-dog confié à l’expert et en tout point semblable. Le Parquet de Brest n’a pas encore répondu.

19 mai 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
Le juge d’instruction a entendu M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, qui a affirmé avoir salué M. Cadiou, le 31 décembre, sur le quai de la gare de Morlaix. Le témoin base son souvenir sur des points de repère précis.
A une question pressante du juge, demandant s’il était absolument certain que la personne qu’il a rencontrée était bien M. Cadiou, M. Nicolas a répondu : « Je n’ai pas une profonde certitude, mais une intime conviction. »
Le juge d’instruction s’est occupé de nouveau de la commande de feuilles de belladone et de datura stramonium que l’ingénieur Pierre avait faite à l’un de ses amis, pharmacien, aux environs de Paris, dans le courant du mois de décembre.
Ainsi que l’avait déclaré l’accusé, M. Lecorre, habitant Landerneau, a affirmé au juge que l’ingénieur lui avait remis les feuilles médicinales pour soigner un asthme dont il souffrait.

20 mai 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
Le juge d’instruction a entendu les ouvriers de la Grand Palud qui n’avaient pas encore déposé.
Il résulterait de l’enquête que, sur une trentaine d’ouvriers qui composaient l’ancien personnel de l’usine, presque tous ont vu M. Cadiou arriver, le 30 décembre à l’usine, vers 8 h. 1⁄2 du matin, et en repartir seul à 9 heures, Le contremaître Bignard, l’ouvrier Kervistin et le chauffeur Dollou [Dolou] seuls affirment que l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ont quitté ensemble l’usine à 11 heures.
L’ingénieur soutient qu’il est arrivé à son bureau après 9 heures, et n’a pas rencontré M. Cadiou le 30 décembre.
M. Grivollat [Grivolat], directeur du musée de Saint- Etienne, chargé par le Parquet de Brest d’expertiser la balle retrouvée sur le cadavre de M. Cadiou n’a pas encore établi son rapport et déclare opposer un démenti formel aux conclusions qui pourraient lui être attribuées.
Il a fait connaître par télégramme au Parquet de Brest et au défenseur de M. Pierre, que son rapport et ses conclusions ne seront connus que dans une huitaine de jours.

21 mai 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, met au point son dossier. Il a entendu aujourd’hui M. Buffet, receveur des P. T. T., à Landerneau, qui a confirmé que le 31 décembre, M. Pierre a reçu un télégramme de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari.
L’ingénieur répondit par une dépêche, le 1er janvier, qu’il était sans nouvelles de son directeur.
Le 4 janvier, M. Pierre demanda à M. Buffet des plombs pour réparer le téléphone dans la maison de M. Cadiou, à Landerneau.
On sait que l’ingénieur alla immédiatement chercher les clés chez Mme Leost, femme de ménage de M. Cadiou, et pénétra seul dans l’appartement du directeur.
Le juge d’instruction a entendu également M. Rocher, l’industriel qui monte à Daoulas une usine de blanchiment de coton. M. Rocher a déclaré qu’il avait accepté les offres de service de l’ingénieur Pierre, fin 1913, et que celui-ci signa le contrat le 10 janvier ; il le résilia deux jours plus tard. II ne voulait pas, déclarait-il, quitter la Grand Palud avant que son patron fût retrouvé. M. Rocher ne croit pas à la culpabilité de Pierre.

Le rapport de l’expert Grivollat [Grivolat]
Saint-Étienne, 19 mai. M. Grivollat [Grivolat], directeur du musée de Saint-Étienne, chargé de l’examen de la balle qui tua Cadiou, a déclaré que les conclusions de son rapport seraient vraisemblablement défavorables à l’ingénieur Pierre. La balle découverte dans le cadavre provient de la cartoucherie française de Paris, et l’armurier Marie, chez qui Pierre acheta le revolver, resté introuvable, achète ses munitions dans cette maison.
M. Grivollat [Grivolat] dira, dans son rapport, ce qu’il faut penser des dissemblances qui existent entre la balle à quatre rayures et le canon du revolver à cinq stries. (D. P.)

23 mai 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou
M. Bidard de la Noë a commencé l’interrogatoire définitif de l’ingénieur Pierre, en présence de son avocat, Me Feillard.
Cet interrogatoire a été consacré à la question du revolver.
L’ingénieur a déclaré qu’il ne se rappelle pas la date exacte à laquelle il a acheté l’arme à Landerneau, mais il a affirmé l’avoir vendue à un représentant de commerce inconnu de passage à la Grand Palud.
L’interrogatoire de M. Pierre a continué par l’explication de sa présence chez M. Cadiou les 4 et 5 janvier pour réparer le téléphone du directeur ; il est établi que l’appareil ne fonctionnait pas et que M. Pierre a demandé des plombs au receveur des télégraphes pour le réparer.
L’ingénieur affirme qu’il a vu dans l’appartement de M. Cadiou les deux valises, qui n’ont pu être retrouvées, et dont une devait contenir le dossier rassemblé par l’usinier pour confondre ses adversaires.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, accuse formellement M. Pierre d’avoir fait disparaître les documents.
L’ingénieur proteste de son innocence ; il déclare qu’il connaissait les pièces rassemblées par M. Cadiou qui étaient, toutes sans importance, les documents compromettants relatifs à l’affaire d’Angoulême ayant été détruits.

A PROPOS DE L’AFFAIRE CADIOU
Le Conseil général du Var a voté le vœu suivant :
« Le Conseil général du Var, considérant que la liberté individuelle a toujours été considérée par les hommes de progrès et de cœur comme sacrée considérant que les pouvoirs accordés aux juges d’instruction sont trop étendus, qu’ils peuvent provoquer la ruine matérielle et morale des citoyens victimes d’erreurs judiciaires, que les actes d’arbitraire les plus flagrants ont été déplorés dans bien des cas ; péniblement impressionné par la troublante affaire de l’ingénieur Pierre (affaire Cadiou) émet le vœu que le droit accordé aux juges d’instruction en ce qui concerne l’arrestation et l’incarcération prolongées de présumés coupables soit modifié dans un sens favorable à la liberté des citoyens. »

24 mai 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
Le juge d’instruction a fait appeler dans son cabinet, la mère de Bossard qui a été vu dernièrement en possession d’une montre dont la provenance devait être éclaircie.
On sait que M. Cadiou, quand il a été assassiné, était porteur d’une montre qui n’a pas été retrouvée. L’enquête a établi que la montre de M. Cadiou était en acier et que celle de Mme Bossard est en argent. Elle a été achetée par Bossard à son beau-frère en janvier dernier.
L’emploi du temps de Bossard, qui était à Brest les 29 et 30 décembre, a été également confirmée par sa mère.
Le juge d’instruction a entendu l’armurier de Landerneau qui affirme que le revolver soumis l’expertise de M. Grivollat [Grivolat] est du même modèle que celui qu’il a vendu à l’ingénieur Pierre.
Plusieurs anciens ouvriers de l’usine ont été ensuite appelés à déposer et enfin M. Cadiou, frère du défunt, convoqué, a fourni des renseignements sur la constitution de l’usine de blanchiment de coton et la dissolution de celle-ci.
Une lettre a été saisie aujourd’hui chez un ami de l’ingénieur Pierre, sur laquelle le juge d’instruction garde le secret. A la suite de cette saisie, M. Bidard de la Noë a adressé au Parquet de la Seine une Commission rogatoire en vue de faire interroger Julia Juzeau sur certains détails se rattachant au document saisi,
M. Roty, juge d’instruction à Paris, a reçu le rapport rédigé par M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, à propos de l’affaire Cadiou. Ce document, fort volumineux, contient plus de 50 pages. L’expert a étudié minutieusement les pièces mises à sa disposition par M. Bidard de la Noë. Les vêtements de M. Cadiou ont été examinés longuement ; des taches sanglantes y ont été retrouvées.
Par contre, ceux de l’inculpé Louis Pierre ne portent aucune trace sanglante, non plus que son couteau.
Enfin, les taches suspectes relevées sur la pioche sont dues à la rouille.

26 mai 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre va être mis en liberté provisoire

Le procureur de la République ayant demandé au docteur Koina, de Brest, son rapport sur l’expertise des vêtements de M. Pierre, il a reçu un télégramme lui faisant connaître que ce rapport ne pourra pas lui être adressé avant la semaine prochaine. L’expert, toutefois, affirme qu’aucune trace de sang n’a été relevée sur les vêtements de l’ingénieur.
C’est devant cette constatation que le procureur de la République a pris l’initiative de conclusions tendant à la mise en liberté provisoire de M. Pierre.
Le juge d’instruction dit qu’il lui est impossible de terminer l’instruction assez à temps pour que la Chambre des mises en accusation puisse statuer sur le renvoi de l’affaire aux assises de juillet, ce qui augmenterait des trois mois la détention de l’ingénieur.
L’avocat déclare qu’il est persuadé que la mise en liberté provisoire de son client sera prochainement suivie d’un non-lieu mais qu’il ne pourra quitter Brest sans l’autorisation du juge.

27 mai 1914 - p. 2

L’ingénieur Pierre est en liberté

Après cent dix jours de détention préventive, l’ingénieur Pierre a été remis en liberté provisoire lundi soir.
On sait que le juge d’instruction et la Cour d’appel de Rennes lui avaient refusé cette liberté sollicitée depuis plusieurs semaines par l’avocat de l’ingénieur.
C’est devant l’émotion de l’opinion publique et l’évanouissement des charges que M. Bidard de la Noë a été contraint de reconnaître l’injustice de cette trop longue détention préventive.
C’est seulement à 7 h. 1/2 que, les formalités de levée d’écrou étant accomplies, l’ingénieur Pierre est sorti de la prison du Bouguen.
Il a embrassé sa vieille mère qui pleurait d’émotion et est monté avec elle dans une automobile qui les a conduits chez Me Feillard, son dévoué défenseur, qui, depuis le début de cette longue instruction, l’a soutenu et réconforté.
Pierre n’est resté que quelques minutes chez son avocat. Aux journalistes qui étaient venus le féliciter, il a fait les déclarations suivantes :
Je remercie la presse qui, par ses investigations minutieuses, a empêché plusieurs erreurs de témoignage et m’a fait enfin rendre à la liberté après quatre mois de détention.
Je suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père malade, pour mes parents et mes amis, qui n’ont pu croire un seul instant à ma culpabilité.
Il parait que mon affaire a fait couler beaucoup d’encre.
J’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour les gardiens qui m’ont toujours traité avec beaucoup de ménagements, J’ai rencontré dans mes codétenus de nombreux déshérités de la vie ; leur infortune m’a aidé à supporter la mienne.
J’ai beaucoup réfléchi et aussi un peu travaillé ce fut pour moi un réconfort.
Maintenant, je vais attendre près des miens, à Landerneau, la fin de mon cauchemar ; avec mon dévoué défenseur devenu pour moi un grand ami, je vais rechercher par tous les moyens en mon pouvoir la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour.
Celui qui a enterré mon ancien patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait que l’on retrouvât son cadavre par l’odeur qui devait fatalement un jour ou l’autre se dégager. Voilà pour moi ce qui est certain.
On a dit, si crime il y a, que ce crime était un crime intellectuel… Allons donc … Mais je ne veux porter mes soupçons sur personne, sans avoir des preuves certaines.
Je vais prendre un peu de repos, respirer l’air frais des champs, auquel j’étais si habitué et qui m’a tant manqué.
Encore une fois, merci à tous ceux qui ont songé à moi dans mon triste sort.
La dernière journée de détention Cette dernière journée de détention avait été l’une des plus rudes pour l’accusé.
Avant de signer l’ordre, M. Bidard de la Noë avait voulu lui faire subir deux nouveaux interrogatoires. Il l’avait fait extraire de la prison le matin et lui avait demandé les raisons de ses dénonciations contre M. Cadiou.
Si je me suis décidé, a répondu l’ingénieur, à dénoncer mon patron au ministre compétent, c’est, je vous l’ai déjà dit, que je voulais dégager ma responsabilité des conséquences que pouvait avoir la fourniture défectueuse que nous faisions.
Le second interrogatoire a eu lieu à 3 heures de l’après-midi. Il a porté sur l’emploi de cette fameuse journée du 30 décembre que M. Bidard de la Noë tient à être celle de l’assassinat. Pierre, nous le savons, s’est déjà à plusieurs reprises expliqué sur ce point.
Après cet interrogatoire, qui s’est prolongé jusqu’à 7 heures passées, le juge d’instruction a annoncé à l’inculpé que, l’instruction étant destinée à durer encore longtemps, M. Guilmard, procureur de la République, avait pris l’initiative d’une mise en liberté provisoire « basée sur le retard qui sera apporté à la clôture de l’instruction, l’expert Grivolat demandant de nouveaux renseignements sur les rayures du revolver vendu à l’ingénieur Pierre par l’armurier de Landerneau ». L’ingénieur Pierre sera traduit devant la Cour d’assises du Finistère.

L’ingénieur est à Landerneau
M. Pierre et sa mère sont arrivés à 9 heures du soir à Landerneau dont les habitants ont fait une ovation à l’ingénieur, que le régime de la prison a beaucoup fatigué.
M. Pierre attendra, pour retourner à la Grande Palud, que l’inventaire de tous les papiers ait été fait par la famille Cadiou.

29 mai 1914 – p. 2 et 5

L’AFFAIRE CADIOU
Un expert dépose son rapport
Brest, 28 mai. Le procureur de la République a reçu, ce matin, le rapport du Dr Kohn Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris.
Les conclusions de ce rapport sont négatives ; aucune trace de sang n’a été relevée sur les vêtements de l’ingénieur Pierre, ni sur sa pioche, ni sur son rasoir.
Toutefois, le rapport dont le procureur vient de commencer l’étude relèverait, dit-on, certains détails intéressants, notamment la marque d’un coup de pioche donné dans le pantalon dont M. Cadiou était revêtu.

L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre ne sera plus interrogé qu’une fois
M. Bidard de la Noë déclare que l’instruction de l’affaire Cadiou sera terminée au début de la semaine prochaine. L’audition des témoins est terminée et M. Pierre ne sera plus interrogé qu’une fois. Quant aux rapports d’experts, on compte qu’ils parviendront vendredi au Parquet.
Le juge n’a pas l’intention de reprendre la piste de Morlaix, à laquelle il n’attache aucune importance. Une même ordonnance statuera sur le cas de M. Pierre et de Bossard.
L’instruction de l’affaire Cadiou sera close dès la réception des rapports des experts.
Il est presque certain que Bossard bénéficiera d’un non-lieu pour complicité d’assassinat, mais la Chambre des mises en accusation statuera, semble-t-il, sur le cas de l’ingénieur Pierre, le juge d’instruction ne paraissant attacher aucune importance aux témoignages des habitants de Morlaix qui disent avoir vu M. Cadiou le 1er janvier.

30 mai 1914 – p. 2 et 5

L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 29 mai. — On a annoncé que M. Cadiou serait venu à Angoulême dans le courant de décembre et qu’un blessé, qui pourrait être le directeur de l’usine de la Grand’Palud, aurait été transporté en automobile à Brest,
On dit ici qu’il semble établi que M. Cadiou n’est pas allé à Angoulême après le mois d’octobre. L’emploi du temps de M. Cadiou, jusqu’au 30 décembre, est d’ailleurs nettement déterminé.

L’affaire Cadiou
Le rapport d’un expert
Le procureur de la République est sur le point d’adresser au procureur général son rapport sur l’expertise de M. Kohn-Abrest. Des déchirures ont été relevées sur le côté gauche du veston, dans la casquette et le pantalon de M. Cadiou ; elles correspondent avec les dimensions du fer de la pioche, qui appartient à M. Pierre.
La première expertise avait relevé des traces sanguinolentes sur le fer de cette pioche. Le docteur Kohn-Abrest affirme que ce sont simplement des traces de rouille.

On va vendre l’usine de la Grand’ Palud
On annonce qu’une dizaine d’amateurs sont déjà sur les rangs pour l’acquisition éventuelle de l’usine de blanchiment de la Grand’Palud qui sera mise en vente le 6 juillet prochain, sur une mise à prix de 200 000 francs. (C. P.)

Le juge est à Paris
La grande reconstitution projetée pour de main à la Grand Palud par M. Bidard de La Noë n’aura pas lieu cette semaine, car M. Bidard de La Noë a quitté Brest hier soir pour Paris.

2 juin 1914 – p. 4

L’AFFAIRE CADIOU
Le procureur de la République de Brest a reçu le rapport sur l’enquête d’Angoulême, au sujet d’un blessé qui pouvait être M. Cadiou et qui aurait été transporté à la fin de décembre en automobile à Brest. Cette enquête, qui ne reposait que sur de simples propos tenus en ville, n’a donné aucun résultat ; elle a été faite par le commissaire spécial d’Angoulême.
Le juge d’instruction procédera prochainement à une confrontation générale à la Grand’- Palud des ouvriers de l’usine et de M. Pierre.

5 juin 1914 – p. 6

L’AFFAIRE CADIOU
Le rapport de l’expert
M. Grivollat [Grivolat], conservateur des musées de Saint-Étienne, chargé par le Parquet de Brest d’expertiser la balle qui tua M. Cadiou, a adressé son rapport au juge d’instruction, M. Bidard de la Noë.
D’après les conclusions de son rapport, la balle meurtrière est une balle velo-dog de 6 millimètres 35, sortant d’une maison française et conforme à celle vendue par l’armurier Marie à l’ingénieur Pierre. Cette balle, dit l’expert, ne peut être confondue avec d’autres balles, de fabrication analogue, et encore moins avec des balles de pistolets automatiques d’un système étranger du calibre de 6 millimètres 35. Le crime, ajoute-t-il, fut commis avec un revolver velo-dog et non avec une autre arme.
Analysant la particularité d’une rayure circulaire existant à l’extrémité du blindage de la balle qui tua M. Cadiou, Grivollat [Grivolat] dit que cette rayure circulaire concorde avec la même particularité relevée sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que celui-ci certifia conformes à celles vendues par lui à l’ingénieur Pierre en mai 1913.

11 juin 1914 – p. 6

L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, appelé à Paris depuis huit jours, est rentré à Brest, et va reprendre l’instruction de l’affaire Cadiou. Aujourd’hui a lieu l’inventaire de tous les papiers de l’ingénieur Pierre dans sa maison de la Grand Palud, où il n’est pas rentré depuis sa mise en liberté provisoire.

12 juin 1914 – p. 6

L’affaire Cadiou
Les assises du Finistère étant fixées au 6 juillet, l’ingénieur Pierre ne pourra comparaître qu’à la session d’octobre, à moins que, d’ici là, il ne bénéficie d’un non-lieu.

17 juin 1914 – p. 6

L’AFFAIRE CADIOU
M. Rouquier, commissaire divisionnaire de la brigade de Rennes, est arrivé à Landerneau, accompagné de nombreux inspecteurs.
Une perquisition sera faite au domicile de M. Pierre, dans le but de retrouver des balles de revolver tirées par l’ingénieur dans son jardin, afin de permettre à l’expert, M. Grivolat, d’établir des comparaisons entre ces balles et le projectile trouvé dans le cou de M. Cadiou.

18 juin 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
Les recherches faites par la brigade mobile, dans le jardin de l’ingénieur Pierre, n’ont donné aucun résultat. Il a été impossible de retrouver la balle de 6 millimètres, à l’endroit où M. Pierre déclarait l’avoir tirée.
MM, Guillemard [Guilmard], procureur de la République ; Bidard de la Noé, juge d’instruction, et Rouquier, commissaire divisionnaire de la brigade mobile, sont partis ce matin pour l’usine de la Grand Palud, où doit avoir lieu la confrontation générale des anciens ouvriers de l’usine avec l’ingénieur Pierre.
Le procureur général de la Cour d’appel de Rennes doit assister à cette reconstitution de la matinée du 30 décembre, pour établir si certains ouvriers ont pu, de l’usine, voir MM. Pierre et Cadiou prendre ensemble la direction du moulin.

19 juin 1914 – p. 6

L’affaire Cadiou
Les opérations de reconstitution du crime de la Grand’Palud ont eu lieu hier.
Le fermier Bonnefoy, figurant M. Cadiou, a été placé sur le chemin de l’usine, à l’endroit où les ouvriers ont vu le directeur entrer le 30 décembre, à 9 heures du matin, à la Grand’- Palud, et sortir quelque temps après.
Des photographies destinées au jury de la Cour d’assises ont été prises sous la direction de M. Haverna, commissaire spécial, chef du service photographique au ministère de l’Intérieur.
L’ingénieur Pierre a assisté avec le plus grand calme à ces opérations.
On sait que l’accusation fixe jusqu’à présent l’assassinat de M. Cadiou au 30 décembre, à 11 heures du matin, dans le bois de la Grand’- Palud.
Or, M. Bonnefoy, conseiller municipal, affirme aujourd’hui avoir rencontré M. Cadiou le même jour, vers 10 h. 1/2, sur les quais de Landerneau. Il était vêtu, dit le témoin, d’un costume cycliste et il paraissait très préoccupé.
M. Rouquier, chef de la brigade mobile, a saisi quatre copies de lettres au domicile de l’ingénieur Pierre. L’une d’elles, adressée le 26 octobre 1910 par l’ingénieur à M. Cadiou, confirme les déclarations de M. Pierre à l’instruction au sujet d’un wagon de poudre qui aurait été livré à la poudrerie d’Angoulême par suite d’un nouvel arrangement des bordereaux.

Le rapport de l’expert Grivolat
Le rapport de l’expert, M. Grivolat, a été communiqué à l’ingénieur Pierre et à son défenseur.
Si dans ses conclusions l’expert croit pouvoir apporter à la justice quelques présomptions à la charge de Pierre, il résulte cependant des termes du rapport que la preuve n’a pu être faite d’une manière décisive.
Nous affirmons bien, dit M. Grivolat, que la balle qui a tué M. Cadiou est de même fabrication que celles vendues par l’armurier Marie. C’est une balle blindée de « velo-dog » de cartoucherie française, mais cette fabrication est répandue partout, et on la trouve chez tous les armuriers.
Nous ne trouvons rien dans les pièces à conviction, ajoute l’expert, qui puisse ajouter un peu de lumière et fournir une preuve éclatante.

21 juin 1914 – p. 2

SÉNAT
Séance du vendredi 19 juin (suite)
Quatre budgets sont votés : Justice, Légion d’honneur, Affaires étrangères, Intérieur
M. Louis Martin ouvre la discussion du budget de la justice en réclamant un relèvement des traitements de la magistrature. Le budget de la justice n’atteint chez nous que le total de 40 millions ; ce chiffre est au-dessous des besoins les plus évidents.
En améliorant la situation des magistrats on diminuerait les chances d’erreur judiciaire. A ce propos je tiens à dire quelques mots de deux affaires qui ont récemment ému l’opinion ; je veux parler d’abord de l’affaire Pierre-Cadiou.
Voix nombreuses. – Ah ah !
M. Louis Martin. Je reconnais que l’instruction dans cette affaire a suivi une marche régulière, mais j’exprime le regret qu’on ait laissé en prison pendant plusieurs mois un homme contre lequel n’existaient que des présomptions de culpabilité singulièrement fragiles. (Appl.)
Il en a été de même dans une affaire de dattes empoisonnées, à Auch, où la justice a causé des dommages regrettables à une personne dont l’innocence a été finalement reconnue.
De pareils faits ne se produiraient pas si nous avions des juges d’instruction plus éclairés, et pour cela il faudrait mieux payer la magistrature.
M. de Lamarzelle proteste contre certaines exhibitions scandaleuses faites dans certains établissements parisiens. Il faut que de pareilles abominations disparaissent.
M. Jénouvrier s’indigne de la tolérance bienveillante de la police pour ces trafiquants.
M. René Bérenger cite de nombreux cas où la préfecture de police a fait preuve d’une bienveillance inadmissible pour certains établissements. M. Bienvenu-Martin reconnaît que les traitements des magistrats sont trop faibles.
En ce qui concerne l’affaire Pierre-Cadiou, dit le ministre, je me bornerai, puisque cette affaire est encore pendante, à dire que les pouvoirs des juges d’instruction ont été déjà limités par la loi sur l’instruction contradictoire je souhaite très vivement que le projet de loi déjà voté par le Sénat et relatif à la garantie de la liberté individuelle soit à bref délai porté à l’ordre du jour de la Chambre.
La question des spectacles licencieux pourra faire l’objet d’un débat spécial, des mesures seront dès maintenant prises pour les réprimer. Le Sénat vote les budgets de la justice, de la Légion d’honneur, des affaires étrangères et de l’intérieur.
A propos de ce dernier budget M. Charles Riou obtient du sous-secrétaire d’Etat la promesse que le gouvernement fera tout le possible pour hâter l’attribution des pensions aux anciens Frères de Ploërmel.

25 juin 1914 – p. 6

L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu M. Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, dernier témoin dans l’affaire Cadiou.
M. Bonnefoy est persuadé qu’il a rencontré M. Cadiou le 30 décembre, vers 11 heures du matin, sur le quai de Landerneau. Il l’a salué. Il avait l’air préoccupé.
Ce nouveau témoignage viendrait à l’encontre de l’accusation. Les seules charges contre l’ingénieur Pierre seraient la vente du revolver à un voyageur de commerce resté inconnu, ainsi que les déclarations de Bignard et Dollou [Dolou] qui maintiennent que MM. Pierre et Cadiou ont quitté ensemble l’usine, le 30 décembre à 10 heures du matin.

28 juin 1914 – p. 6

L’AFFAIRE CADIOU
Aujourd’hui sera close l’instruction
M. Bidard de La Noé, juge d’instruction, doit clore aujourd’hui l’instruction de l’affaire Cadiou par un dernier interrogatoire de l’ingénieur Pierre, et la communication à l’inculpé des rapports du docteur Paul, qui examina le cadavre de M. Cadiou ; de M. Kohn, de Brest [Kohn-Abrest], chargé de l’expertise des vêtements de la victime, et de M. Grivolat, qui procéda à l’examen de la balle meurtrière.
Le classement des 3 000 pièces du dossier commencera immédiatement.
Trois mille pièces !… C’est un beau chiffre ! Une preuve vaudrait mieux.

30 juin 1914 – p. 6

L’AFFAIRE CADIOU
Le juge d’instruction a donné lecture à l’ingénieur Pierre, en présence de son avocat, des rapports des experts Paul, Kohn-Abrest et Griollat [Grivolat]. M. Pierre a fait quelques observations sans importance. Il continue à protester de son innocence.
Au cours de l’instruction, l’ingénieur Pierre avait déclaré que l’ancien secrétaire du laboratoire des poudres, M. Henry, renseignait Cadiou sur les prix minima des adjudications. Une Commission rogatoire avait alors été lancée à l’effet d’interroger M. Henry mis à la retraite le 15 décembre 1913 ; mais, le 6 mai dernier, celui-ci se suicidait, en se précipitant sous un train en gare d’Ivry.
L’enquête judiciaire vient d’établir que l’armurier Marie, de Landerneau, a acheté, en 1909 et 1912, cinq revolvers Hammerless, système automatique de quatre et cinq rayures. Un de ces revolvers aurait été vendu à M. Pierre, un autre a été versé à l’instruction, le troisième a été vendu à un courrier de Plougastel.
On va rechercher les détenteurs des deux autres armes.

5 juillet 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction ; a reçu le témoignage de cinq habitants de Landerneau. Leurs dépositions viennent à l’encontre de celle de M. Bonnefoy, qui avait déclaré avoir rencontré M. Cadiou sur les quais de Landerneau, le 30 décembre, à 8 heures du matin.
Les cinq témoins affirment que M. Bonnefoy leur avait déclaré avoir vu Cadiou un jour de décembre où il y avait beaucoup de monde à Landerneau, mais sans préciser la date.
Confronté avec ces témoins, M. Bonnefoy a reconnu qu’il ne pouvait apporter aucune précision.

7 juillet 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
M. Havernat, commissaire spécial de la Sûreté générale, chef du service photographique au ministère de l’Intérieur, est revenu à Landerneau et a photographié l’ingénieur Pierre à l’endroit où le contremaître Bignard affirme l’avoir vu quitter l’usine avec M. Cadiou, le 30 décembre.
Le gardien d’usine Postec a été placé à côté de l’ingénieur, à l’endroit où l’on suppose que se trouvait M. Cadiou.

8 juillet 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
L’usine de la Grande-Palud
Sur Commission rogatoire du juge d’instruction, le juge de paix de Landerneau a recueilli les dépositions de trois témoins qui ont fourni des détails sur le genre de vie de l’ingénieur Pierre.
L’usine de blanchiment de coton de la Grande-Palud mise en vente n’a pas trouvé acquéreur. Le manoir de Keranster appartenant à la succession de M. Cadiou a été adjugé à son frère.

10 juillet 1914 – p. 6

L’affaire Cadiou
Le procureur de la République de Brest a transmis à M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, son réquisitoire définitif au sujet de l’affaire Cadiou et ses conclusions tendant à renvoyer l’ingénieur Pierre devant la Cour d’assises du Finistère.

14 juillet 1914 – p. 5

L’AFFAIRE CADIOU
L’instruction de l’affaire Cadiou est close par une ordonnance rendue hier, et renvoyant devant la Cour d’assises du Finistère l’ingénieur Pierre, comme assassin de M. Cadiou. Le veilleur de nuit Bossard bénéficie d’un non-lieu.

7 août 1918 – p. 4

Terrible accident
A l’usine de la Grande-Palud (Finistère), célèbre lors de l’affaire Cadiou, François Pondaven a été happé par les courroies d’une essoreuse et littéralement déchiqueté.
Une ouvrière, Louise Le Roux, reçut dans l’abdomen une des jambes du malheureux, et fut si cruellement frappée qu’elle succomba quelques heures après cet horrible accident.

5 avril 1919 – p. 4

L’AFFAIRE CADIOU
La Cour d’assises de Rennes jugera, en juillet prochain, l’ingénieur Pierre, inculpé d’avoir assassiné son patron, M. Cadiou, L’ingénieur Pierre a toujours nié avec énergie le crime dont il est accusé. On se rappelle que le cadavre de la victime aurait été découvert, dit-on, sur les indications d’une noctambule de Nancy, Mme Camille. Celle-ci affirma, d’ailleurs, en même temps l’innocence de l’ingénieur.

6 août 1919 – p. 4

L’AFFAIRE CADIOU
Cette affaire aura son dénouement devant la Cour d’assises du Finistère en octobre prochain. L’ingénieur Pierre, qui proteste avec énergie contre l’accusation portée contre lui d’avoir assassiné le directeur de l’usine de la Grande-Palud crime commis en 1913 vient d’être démobilisé et reste en liberté. Il sera défendu par Me Henri Robert.

26 septembre 1919 – p. 4

L’AFFAIRE CADIOU
Cette affaire qui fit couler tant d’encre en 1914, aura bientôt son dénouement devant la Cour d’assises du Finistère.
Le Parquet général de Rennes vient, en effet, de l’inscrire au rôle de la prochaine session qui s’ouvrira à Quimper le lundi 27 octobre prochain. Les débats, où se décidera le sort de l’accusé, l’ingénieur Pierre, seront présidés par le conseiller Cordier.

28 octobre 1919 – p. 4

L’affaire Cadiou
Les débats de cette affaire qui fit tant couler d’encre à l’époque ont commencé aujourd’hui, lundi, devant la Cour d’assises du Finistère.
C’est l’épilogue d’un crime commis en décembre 1913. Rappelons brièvement le fait :
Au moulin de la Grande-Palud, près de Landerneau, M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix, avait installé une usine où l’on préparait le coton nécessaire à la fabrication des poudres de guerre. L’usine était placée sous la direction de M. Pierre, ingénieur sorti de l’Ecole centrale.
M. Cadiou habitait Paris avec sa femme et ses enfants. L’ingénieur occupait une des dépendances du moulin.
Le 31 décembre 1913, Mme Cadiou, qui était restée à Paris pendant que son mari s’était rendu à la Grande-Palud, commença à s’inquiéter de son absence. M. Cadiou lui avait promis qu’il rentrerait le 31 décembre au plus fard, afin de passer le premier de l’an en famille.
Elle télégraphia aux parents qu’elle avait dans le voisinage du moulin, mais n’obtint que des réponses vagues. M. Cadiou, lui disait-on, était parti le 30 pour Morlaix avec ses bagages. D’un autre côté, le 2 janvier, M. Pierre, interrogé, télégraphiait qu’il avait quitté son patron le lundi 29 et ne l’avait pas revu.
L’absence de M. Cadiou se prolongeant, Mme Cadiou, convaincue qu’il avait été victime d’un crime, déposa une plainte au Parquet de Brest en assassinat contre inconnu.
Une enquête fut ordonnée. Après de longues recherches, on finit par retrouver le cadavre de l’usinier à environ 400 mètres du moulin, et l’autopsie révéla que M. Cadiou avait succombé à la section de la carotide par une balle de 6 millimètres qui fut découverte dans la plaie.
L’ingénieur Pierre fut arrêté. Il fut établi qu’il avait acheté, en mai 1913, chez un armurier de Landerneau, un revolver du calibre de la balle retrouvée sur le cadavre. Cette arme ne fut pas retrouvée, et l’ingénieur prétendit l’avoir vendue, six mois avant le crime, un voyageur, dont il ne put indiquer le nom et le domicile, et qui ne se fit jamais connaître, malgré la publicité donnée à cette affaire.
Enfin, il était de notoriété publique que M. Pierre se préparait à passer au service de concurrents qui se proposaient d’établir à Daoulas une usine rivale du Moulin de la Grande-Palud, et que M. Cadiou interdisait à Pierre, en vertu de leur contrat, de s’engager chez des concurrents.
98 témoins sont cités. L’affaire prendra environ une semaine. M. Cazenavette, procureur de la République, soutiendra l’accusation.
L’ingénieur Pierre est défendu par Me Henri Robert, ancien bâtonnier du barreau de Paris.

29 octobre 1919 – p. 2

L’affaire Cadiou
L’audience de lundi s’est ouverte devant une affluence considérable.
A son entrée, Pierre, très calme, s’entretient immédiatement avec avocat, Me Henri Robert.
Il répond d’une voix ferme au président : « Pierre, Louis-Désiré, 37 ans, ingénieur, domicilié à Lyon, 1, rue Saint-Nicolas. »
L’interrogatoire porte sur l’emploi du temps de M. Cadiou pendant la journée du 30 décembre 1913. Alors que l’accusation situe les faits à cette journée du 30, l’ingénieur Pierre prétend qu’il n’est pas à sa connaissance que son patron soit venu à l’usine le 30, ou, tout au moins, s’il y est venu, c’est sans que lui, Pierre, le sache.
On sait que cette question de date est la pierre angulaire de l’affaire.
L’ingénieur Pierre s’est défendu très simplement. On peut toutefois lui reprocher quelques expressions malheureuses pour un ingénieur, qui ont un peu choqué l’auditoire.
En somme, la première audience n’a rien révélé de nouveau et n’a pas encore éclairci le drame de la Grande-Palud.
La discussion a été confuse et coupée par de nombreuses interventions de la partie civile et de la défense. Les débats ont repris ce matin mardi.
Deuxième audience
Quimper, 28 octobre.
L’interrogatoire, qui s’est terminé hier, n’a pas fait faire un pas à la manifestation de la vérité. 107 témoins avaient été convoqués. Sur ce nombre, 3 sont décédés ; d’autres ont été cités tant par la défense que par la partie civile ; on entendra donc 120 ou 125 dépositions ; car il faudra, semble-t-il, compter sur des témoignages de la dernière heure.
On remarque dans la salle Mme Cadiou, arrivée ce matin, accompagnée d’un de ses fils.

30 octobre 1919 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
Deuxième audience

L’audience est ouverte à 9 heures, devant une salle comble. Les premiers témoins sont entendus. MM. Robert, notaire à Landerneau, et Joncour, avoué à Quimper, déposent sur les relations qui existaient entre l’ingénieur Pierre et M. Cadiou. M. Mennessier, commissaire spécial à Brest, retrace l’enquête à laquelle il a procédé sur cette affaire retentissante. A ce moment arrive Mme Cadiou, accompagnée de son fils, âgé de 14 ans. Elle prend place à côté de son avocat, Me Floch.
M. Legrand, l’ancien homme de paille des a Allemands, prédécesseur de M. Cadiou à l’usine, est malade. Il est donné lecture de sa déposition, narrant la commandite allemande à l’usine, signalant les difficultés qu’il eut avec M. Cadiou et ses pourparlers avec l’ingénieur Pierre. Lecture est également donnée de la déposition de M. Cloarec, député, décédé, qui mit en rapport M. Legrand avec M. Cadiou pour l’achat de l’usine.
Mme Cadiou comparaît ensuite à la barre. Comme partie civile, elle ne prête pas serment. Elle explique comment elle fut amenée à accuser l’ingénieur Pierre, avec lequel elle n’eut jamais que des rapports très indifférents et qui ne lui inspira jamais confiance, déclare-t-elle. L’ingénieur Pierre suit avec attention la déposition de Mme Cadiou.
M. Jean-Marie Cadiou vient ensuite retracer les circonstances dans lesquelles fut découvert le cadavre. L’ingénieur Pierre n’apporte aucune observation à la déposition du témoin. Enfin Me Floch, avocat de la partie civile, demande la citation de M. Tonnard, charpentier, qui aurait des révélations à faire.
Ce témoin aurait assisté lui-même à l’assassinat de M. Cadiou.
Etant en voiture, en compagnie de M. Cadiou, qui l’aurait rencontré sur la route, ils auraient été assaillis par des bandits déguisés en prêtres (rappelons-nous les bandits en lévite de l’affaire Steinheil).
Après le meurtre de M. Cadiou, tué d’un coup de revolver, Tonnard c’est le nom du témoin, endormi par un narcotique, se serait réveillé chez la sœur de M. Cadiou avec 20 000 francs en or dans sa poche, et face à face avec les mêmes inconnus, qui le menacèrent, au cas où il parlerait, de lui faire subir le même sort qu’à Cadiou.
Tout cela ferait bien la structure d’un bon mélodrame.

Troisième audience
On entend la déposition de M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile à Rennes, qui fut chargé des premières recherches, notamment si Cadiou avait été vu avec Pierre le 29 et le 30 décembre. Les témoignages qu’il recueillit à ce sujet furent des plus contradictoires. Ce fut lui qui recueillit des témoignages de personnes prétendant avoir vu Cadiou jusqu’au 20 janvier ; une d’elles lui répondit : « Sur ma conscience, j’ai vu Cadiou le 10 janvier 1914. »
M. Le Coz fut aussi chargé de rechercher dans quelles conditions Pierre se débarrassa de son revolver. Il entendit un sieur Le Fur, qui prétendit avoir vu jeter de la fenêtre de Pierre, dans la rivière, un objet qu’il prit pour un revolver. Le Fur prétendit qu’il avait pu se tromper. Les recherches dans la rivière furent vaines.
Me Henri Robert demande à M. Le Coz si, à une certaine époque, son enquête ne fut pas interrompue et s’il put continuer à travailler librement. Le témoin répondit que jusqu’au 19 février 1914 il put travailler librement ; à cette date il reçut l’ordre du Parquet de Brest de ne rien faire sans instructions.
Il n’avait donc plus, comme le fait remarquer la défense, ni liberté, ni indépendance. Les mêmes ordres furent donnés à l’inspecteur Brisset qui fut chargé de rechercher la personne qui aurait pu acheter le revolver de Pierre.
La défense prend bonne note des termes de cette dernière déposition.
Les témoins suivants sont des ouvriers et journaliers de la Grande-Palud, qui auraient vu n’auraient pas vu Cadiou et Pierre ensemble, le jour présumé du crime.

31 octobre 1919 – p. 2

L’affaire Cadiou
Quatrième audience
Les témoins Kerbestin [Kervestin] et Bignard affirment avoir vu Cadiou et Pierre ensemble, à l’usine, le 30 décembre.
Mlle Guillemin, qui dépose ensuite, reçut de Mme Richard, sœur de Mme Cadiou, pour être adressée à la somnambule de Nancy, par l’intermédiaire de Mme Saimpy [Sainpy], une paire de gants et une casquette ayant appartenu à M. Louis Cadiou.
Mme Saimpy comparaît à son tour ; c’est elle qui, en raison de la disparition de Cadiou et en présence du chagrin de sa femme, consentit à se mettre en rapport avec la somnambule.
D. Vous aviez confiance en la somnambule ?
R. C’est mon droit.
Droit bien naïf, réplique le président.
On appelle ensuite la fameuse voyante, qui décline ainsi ses noms et qualités :
Veuve Hoffmann, née Camille Simon, somnambule à Nancy.
D. Dites ce que vous savez.
R. Depuis six ans, il y a des choses que je ne me rappelle plus.
D. Vous n’êtes lucide qu’à l’état de sommeil ?
R. Oui.
D. Qui vous a endormie ?
R. Ma marraine âgée de 82 ans ; elle est morte depuis.
D. Qui vous endort à présent ?
R. Ma nièce.
Les dépositions sont, en général, ternes et éveillant à peine la curiosité publique.
Mme Pierre, entendue à titre de renseignement, déclare tout d’abord qu’elle ne peut que préciser ce qu’elle a dit en 1914, et elle ajoute qu’elle n’a jamais douté de l’innocence de son mari.
Après Bossard, le veilleur de nuit à la Grande-Palud, on passe à l’audition des témoins dits de Morlaix, parce qu’ils ont prétendu avoir vu Cadiou à Morlaix après le 31 décembre 1913.

1er novembre 1919 – p. 2

L’affaire Cadiou
Les plaidoiries
A la reprise de l’audience, la parole est donnée à Me Maurice Floch, au nom de la partie civile. Il adjure le jury de bannir tout ce qu’il a entendu sur l’affaire Cadiou avant de pénétrer dans la salle où se sont ouverts, lundi dernier, ces longs débats.
Puis, avant le ministère public, il se livre à un véritable réquisitoire contre l’accusé.
L’avocat de la partie civile termine sa plaidoirie en concluant que Pierre est la dernière personne qui a vu M. Cadiou, le matin du 30 décembre, et qu’il était seul à avoir intérêt à ce que Cadiou disparut. Pierre reste impassible.
L’audience est suspendue. La parole est donnée à M. Cazenavette, procureur général.

4 novembre 1919 – p. 2

L’affaire Cadiou
PIERRE EST ACQUITTÉ
A la reprise de l’audience de vendredi après-midi, la parole est donnée à Me Henri-Robert. Messieurs les jurés, dit-il, l’affaire Pierre sera terminée ce soir ; je dis l’affaire Pierre et non l’affaire Cadiou. Celle-là continuera. La justice a dix ans pour rechercher le vrai coupable. Quant à l’accusé d’aujourd’hui, sa cause n’a-t-elle pas été déjà jugée et décidée en sa faveur ?
Puis il cite le mot du député Cloarec : « Cadiou a été tué par des ennemis politiques. »
Lorsque Me Henri-Robert se rassied, Pierre se lève à son tour :
Messieurs les jurés, dit-il, je jure devant Dieu et sur la tête de mon enfant, que je suis innocent.
Le jury entre dans la Chambre des délibérations.
Un quart d’heure plus tard, il rentre en séance. L’ingénieur Pierre est acquitté.