La Gazette de France
La Gazette de France est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1631 à 1915. Lors de l’affaire Cadiou, ce journal est le plus ancien titre de presse encore publié.
Le journal a une ligne politique royaliste.
Tirage 1912 : 5 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 24 articles dont 1 en première page
Le journal évoque l’affaire le 15 janvier et avance l’hypothèse d’une fuite en Allemagne à cause d’une action judiciaire à venir suite à des problèmes de livraison avec la poudrerie d’Angoulême.
L’affaire est ensuite fréquemment mentionnée sous l’appellation « le crime de Landerneau », et les articles retracent les principaux faits.
Source : BnF Gallica
Table des matières
Toggle15 janvier 1914 – p. 3
La disparition de M. Cadiou.
Brest, 13 janvier. On est toujours sans nouvelles de M. Cadiou, administrateur de l’usine de Grand-Palud. Voici, sous réserves, une version de la disparition de l’industriel.
La maison Potel, de Rouen, avait été déclarée adjudicataire d’une importante quantité de coton à nitrer, pour la poudrerie d’Angoulême. N’ayant pas la quantité nécessaire, elle chargea une usine de Grand-Palud, près de Landerneau, d’en livrer une partie, et un premier wagon fut fourni par cette dernière. Quatre autres wagons suivirent ; mais, par suite de la présence d’un bordereau, oublié dans un wagon, on s’aperçut à Angoulême, que contrairement au cahier des charges, la livraison n’avait pas été fabriquée par l’adjudicataire. La poudrerie refusa le chargement et paya seulement le premier wagon à M. Potel, lequel remboursa aussitôt M. Cadiou. Ce dernier fit de nombreuses démarches et réussit à faire prendre ses quatre wagons par la poudrerie d’Angoulême et, sur sa note de règlement, il fit figurer les cinq wagons, lesquels furent payés.
Des indiscrétions furent commises et le ministre envoya un contrôleur général de l’armée pour enquêter à Angoulême. L’agent technique comptable fut révoqué et, en septembre 1913, Cadiou fut mis en demeure de rembourser le wagon indûment perçu. Il s’exécuta et croyait l’affaire terminée, lorsque, le 12 décembre, il fut écarté par ordre du ministre de la Guerre, d’une adjudication de 5 millions de coton à nitrer, alors que les échantillons avaient été acceptés par le Laboratoire central.
Cadiou crut alors que l’action judiciaire n’était pas éteinte Il liquida sa situation et partit à l’étranger.
6 février 1914 – p. 2
Le crime de Landerneau
M. Cadiou avait été assassiné. L’auteur du crime est arrêté
M. Paul [Louis] Cadiou, ancien avoué et administrateur de l’usine de blanchiment de coton à nitrer de la Grande-Palue, près de Landerneau, disparu depuis le 30 décembre, ainsi que nous l’avons dit, avait été assassiné. Son cadavre a, en effet, été découvert ce matin, légèrement recouvert de terre, dans un talus situé à 300 mètres environ de l’usine, sur le bord d’un ruisseau.
Voici dans quelles circonstances cette découverte a été faite.
La consultation d’une cartomancienne
Le frère du disparu, M. Jean Cadiou, propriétaire d’une tannerie à Kerinou, dans la banlieue de Brest, recevait avant-hier d’une parente habitant Nancy une lettre dans laquelle celle-ci lui faisait parvenir une consultation qu’elle avait obtenue d’une cartomancienne qu’elle était allée voir. La consultation était ainsi conçue :
« Il a été assassiné par un grand châtain, barbu, de trente à trente-cinq ans, aidé d’un autre plus petit qui faisait le guet. On lui avait tendu un piège pour le faire tomber (comme une corde) vers 4 ou 5 heures. Une fois par terre il a reçu un coup violent au côté droit de la tête, puis un autre dans le dos, mais ce dernier était inutile, le premier l’avait assommé. Qu’on ne le cherche pas dans l’eau ; il n’y est pas, mais dans un talus près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres. L’endroit est recouvert d’un peu de terre (à droite d’un moulin) pour cacher le corps ; il sera découvert et l’assassin pris.
La découverte du cadavre
M. François [Jean-Marie] Cadiou, qui depuis la disparition de son frère n’avait cessé de faire des recherches un peu partout, se rendit de nouveau, ce matin, aux environs de l’usine de la Grande-Palue qu’il visita de nouveau. Il explorait un bois situé dans la commune de la Forest et appartenant au maire, M. Vacheront, quand dans un talus, sur le bord d’une rivière et à la droite du moulin de l’usine de la Grande-Palue, en sondant avec le bâton qu’il portait, il constata que la terre avait été fraichement remuée et offrait peu de résistance. M. François [Jean-Marie] Cadiou fouilla alors la terre avec ses mains et à quelques centimètres de profondeur, dix à peine, il découvrit le cadavre de son frère qui était étendu sur le ventre.
M. François [Jean-Marie] Cadiou courut aussitôt à l’usine faire connaître sa découverte. M. Pierre, l’ingénieur, et le personnel de l’usine se transportèrent immédiatement sur les lieux. La gendarmerie, prévenue, avisa télégraphiquement le parquet. MM. Guilmard, procureur de la République et Bidard de la Noë, juge d’instruction, accompagnés de M. Laurent, commis greffier, et du docteur Eugène Rousseau, médecin légiste, se sont rendus dans l’après-midi à la Forest où en leur présence, le cadavre de M. Paul Cadiou a été retiré de l’endroit où il reposait et transporté à l’usine.
M. Paul Cadiou était vêtu en cycliste ; il était ganté. A côté de lui on a trouvé son caoutchouc.
Le docteur Rousseau a procédé à l’autopsie du cadavre de M. Cadiou. Il a constaté que l’administrateur de l’usine de la Grande Palue avait eu la gorge tranchée d’un violent coup de couteau ou d’un coup de faucille et qu’il portait en outre une autre blessure au côté gauche de la tête. M. Paul [Louis] Cadiou a-t-il reçu un premier coup à la tête qui l’a terrassé, puis a-t-il eu ensuite la gorge tranchée ? Il y a lieu de le supposer.
M. Bidard de la Noë a interrogé plusieurs personnes qui étaient en relations avec M. Paul [Louis] Cadiou.
MM. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, Paulin commissaire spécial adjoint à Brest, et M. Gérardier [Girardier], commissaire de police de Landerneau ont, de leur côté, procédé à une minutieuse enquête aux abords de l’usine.
Une arrestation
L’ingénieur chargé de la partie technique et de la comptabilité de l’usine de la Grande-Palue, M. Louis Pierre, vient d’être écroué à la Chambre de sûreté de la gendarmerie de Landerneau. C’est un homme de trente et un ans ancien élève de l’École centrale. Il est originaire de Couches-en-Ouche (Eure) et célibataire. Il appartenait à l’usine de la Grande-Palue depuis quatre ans.
Les magistrats ont relevé différentes contradictions graves dans les dépositions que Louis Pierre avait faites jusqu’ici. Les commissaires spéciaux ont saisi dans la remise du moulin où habitait M. Pierre une pioche tachée de sang et à laquelle adhéraient des cheveux. Le Parquet se rendra de nouveau demain à la Forest pour continuer son enquête. Une autre arrestation est, croit-on, imminente.
7 février 1914 – p. 2 et 3
Le crime de Landerneau
Les charges, s’accumulent contre l’ingénieur
Brest, 5 février. – Le procureur de la République et le juge d’instruction, accompagnés du greffier, se sont rendus aujourd’hui à la Forest, où ils ont continué leur enquête au sujet du drame de la Grande-Palud.
Le docteur Rousseau, médecin légiste, qui a pratiqué hier l’autopsie du cadavre de M. Paul [Louis] Cadiou, a rédigé un rapport duquel il résulte que l’administrateur de l’usine de la Grande-Palud avait à la gorge une horrible blessure longue de plus de 16 centimètres, que la jugulaire, le larynx et la carotide avaient été tranchés et que la tête n’était plus retenue au tronc que par une étroite bande de chair. La section du coup n’était pas nette et l’assassin avait dû s’y prendre à plusieurs fois pour com- mettre son crime. Le docteur Rousseau a constaté que l’estomac de M. Paul [Louis] Cadiou était vide ce qui démontrait que la victime de ce drame avait été assassinée avant le déjeuner. La poche intérieure du veston, où devait se trouver le portefeuille de M. Cadiou avait été complètement retournée et ce qu’elle contenait avait été enlevé.
L’enquête ouverte par le Parquet a établi que de sérieux dissentiments divisaient l’administrateur et l’ingénieur de l’usine de la Grande-Palud. Plusieurs témoins ont d’autre part affirmé que les deux hommes avaient été vus ensemble le 30 décembre vers 11 heures quittant l’usine pour se diriger vers le moulin,
M. Louis Pierre, l’ingénieur, au contraire, n’a cessé de soutenir qu’il n’avait point vu l’administrateur depuis le 29. Il a d’autre part la réputation d’être brutal et cruel. On lui prête, en outre, d’avoir souvent tenu des propos compromettants. L’ingénieur aurait notamment dit un jour : « Quand un homme me gêne, je le tue comme une mouche. »
Le frère de M. Cadiou accuse
M. Jean Cadiou, propriétaire d’une tannerie dans la banlieue de Brest et frère de l’administrateur de l’usine de la Grande-Palud, a déclaré aux magistrats du parquet qu’il est convaincu de la culpabilité de M. Louis Pierre. Son frère a été attiré dans un guet-apens ; il avait à voir des sources qu’il désirait capter et on lui aura assigné le 30 décembre un rendez-vous au carrefour voisin, et de là il se sera rendu dans un taillis où il a été assassiné. M. Jean Cadiou a ajouté : « D’ailleurs, le mobile du crime est visible. M. Louis Pierre a voulu faire disparaître mon frère qui le gênait et dont il rêvait de prendre la place. Le jour de la disparition de mon frère, on a remarqué que, contrairement à son habitude, l’ingénieur a été absent de son bureau depuis une heure jusqu’à cinq heures de l’après-midi. »
Où sont les papiers du mort ? L’enquête a permis d’établir que M. Pierre est allé après la disparition de M. Paul Cadiou dans la chambre de celui-ci. Qu’y est-il allé faire ? L’ingénieur a déclaré qu’il avait voulu se rendre compte du motif pour lequel ne fonctionnait pas la communication téléphonique entre le domicile de M. Paul [Louis] Cadiou et l’usine de la Grande-Palud. Toujours est-il qu’aucun papier appartenant à M. Paul [Louis] Cadiou n’a été trouvé dans sa chambre après sa disparition.
Les magistrats ont fait une perquisition dans l’ancien domicile de Paul [Louis] Cadiou, à Landerneau, mais n’y ont trouvé aucun papier. Ils ont interrogé Mme Leost, l’ancienne femme de ménage de Paul [Louis] Cadiou, qui leur a confirmé les déclarations qu’elle avait déjà faites aux commissaires spéciaux au sujet de la disparition de son maître.
Comment se défend l’ingénieur Le juge d’instruction a fait subir un long interrogatoire à M. Pierre. Très calme, très maitre de lui, l’ingénieur de l’usine de la Grande-Palud a persisté à nier sa culpabilité.
Je comprends, a-t-il dit, que certaines charges semblent peser sur moi, mais je suis innocent du crime dont on m’accuse et mon innocence finira bien par éclater.
Le Parquet a, d’autre part, reçu les dépositions de plusieurs témoins qui, le 30 décembre, ont vu dans la matinée M. Paul [Louis] Cadiou et M. Pierre se rendant de l’usine vers le moulin. Une perquisition a été opérée dans la chambre qu’occupait au premier étage de la maison dite du moulin, M. Pierre, et celle-ci a amené la découverte d’un brouillon de lettre, dans lequel l’ingénieur desservais M. Paul [Louis] Cadiou et tentait de lui nuire. A côté de ce brouillon de lettres se trouvait une lettre adressée à M. Pierre par une certaine personnalité et répondant au dit brouillon.
Les magistrats ont aussi interrogé la bonne de M. Pierre, une jeune fille de vingt-quatre ans, qui leur a déclaré qu’elle considérait son maitre comme incapable d’avoir commis le crime dont on l’accuse. Ils vont tirer au clair l’affaire de la consultation de la cartomancienne de Nancy, au sujet de laquelle ils se sont montrés, on le comprend, plus que sceptiques.
M. Pierre a été maintenu en état d’arrestation. Il a été transféré ce soir, escorté de deux gendarmes, à Brest, où il a été écroué à la maison d’arrêt. Aucune nouvelle arrestation n’a encore été opérée.
L’histoire de la voyante Dans cette affaire, le mystère subsiste encore à tel point que le procureur de la République a déclaré hier soir, à son retour de la Grande-Palud, que jusqu’ici l’enquête judiciaire tâtonne et cherche sa voie au milieu des contradictions et des complications.
Mais le fait le plus original et aussi le plus déconcertant réside dans l’avis que Mme Cadiou fit donner à son beau-frère Jean-Marie. Mme Cadiou a une cousine qui habite Paris. Cette cousine a une amie qui connaît une somnambule de Nancy. Cette amie mystérieuse, agissant de sa propre initiative, a consulté la voyante qui lui a révélé l’emplacement exact du cadavre. L’amie alors prévint la cousine, laquelle avisa Mme Cadiou et celle-ci, à son tour, transmit à son beau-frère les précieuses indications venues de Nancy. Ainsi du moins a été présentée au procureur de la République l’histoire compliquée de la somnambule.
Cette histoire un peu simpliste est accueillie avec moins de facilité par la justice, qui exigera demain le mot de cette énigme. Elle croit, en effet, que cette histoire aurait servi à masquer les révélations d’un chasseur qui tient à garder l’anonymat, et qui aurait découvert par hasard l’emplacement où était enfoui le corps de M. Cadiou.
Demain on enterrera M. Cadiou. L’inhumation aura lieu à Morlaix.
On croit généralement à de nouvelles et prochaines arrestations.
8 février 1914 – p. 1
Notes d’Actualité
BEAU FÉVRIER
Il a plu ce matin, ou plutôt bruiné assez fortement pour que les gens qui ont peur de mouiller leur chapeau aient pris leur parapluie. Nous en étions déshabitués. Je sais bien que les dames, le matin, au Bois, portent toutes sous le bras des parapluies à béquille élégante ; mais ce sont des objets décoratifs faits pour ne pas s’ouvrir.
Nous en étions déshabitués tant ces premiers jours de février furent aimables. Un air vif et doux, un riant soleil… Et encore aujourd’hui, tenez : au moment où j’écris, le ciel s’éclaire, un joli rayon dore les fenêtres supérieures de la Banque, notre voisine. (Dire que nous quitterons ce voisinage sans avoir percé, des caves de la Gazette à celles du riche immeuble parallèle, un petit tunnel qui nous eût fait si facilement opulents. Ah ! nous avons lu trop tard Conan Doyle !)
Je veux adresser des excuses à Février, honteux de m’être défié de lui. Quand vint le dégel, à la fin de janvier, et que la température s’adoucit, on se disait : « Oui, mais il y a ce vilain petit mois de février… » Et le voici, et ce n’est ni pluviôse ni ventôse, comme le calendrier républicain avait la sottise de le nommer. C’est un avril prématuré, sec et gai.
Un romancier célèbre qui lit par-dessus mon épaule me dit que février n’a pas été aussi beau depuis 1871, époque où le brillant romancier d’aujourd’hui, jeune mobile renvoyé dans sa famille, faisait ses premiers pas de convalescent dans ce vieux et cher jardin du Palais-Royal, dont on va modifier si profondément les abords et que l’on fera traverser par une voie nouvelle.
Et maintenant, février justifiera-t-il mon enthousiasme et mes éloges jusqu’à la fin de ses vingt-huit jours ? Il faudrait demander cela au Vieux Major, ou à la somnambule de Nancy, à qui cette tragique affaire Cadiou fait une si belle réclame, Mme Camille. Il n’est si mauvais vent, comme dit le proverbe, qui ne souffle quelque chose de bon pour quelqu’un. La mort de M. Cadiou met une famille en deuil et l’arrestation de l’ingénieur Louis Pierre désole d’honnêtes parents, sans parler de sa petite bonne bretonne. Mais ce drame apporte la joie et peut-être la fortune dans l’antre prophétique de la pythonisse de la rue de l’Equitation. Il y a une interview d’elle qui est bien amusante : « J’exerce depuis vingt-cinq ans, déclare-t-elle avec fierté ; tous les médecins de la ville m’estiment, et je compte dans ma clientèle les meilleures familles de la région. » Il est certain que si elle emploie les deux mille francs de la prime à faire une réclame judicieuse, l’avenir, qu’elle le lise ou non, lui appartient.
Maman, tu m’achèteras une robe rose ! crie la petite fille dont l’élan bouscule les tarots et le marc de café.
Robes roses, robes de deuil, voilà à quoi tout aboutit. Louons donc février de s’être paré pour nous d’une belle robe bleue et dorée.
GEORGE DE CÉLI.
10 février 1914 – p. 3
Le crime de Landerneau
L’enquête judiciaire
Brest, 8 février. – Interrogé ce matin par les policiers, le fermier de la Grande-Palud, M. Bonnefoy, a rompu le silence qu’il avait cru prudent d’observer jusqu’ici. M. Bonnefoy déclare que, le 29 décembre, se rendant à la foire de Lesneven, il rencontra sur la route M. Cadiou. Le lendemain matin, vers 8 heures, comme le fermier se trouvait sur le seuil de sa porte, il vit M. Cadiou pénétrant dans l’u- sine et se dirigeant manifestement vers le bureau de l’ingénieur. Il précise ce détail que le défunt, avant d’entrer, secoua la neige dont ses souliers étaient couverts.
M. Bonnefoy quitta la ferme vers 9 heures pour se rendre sur une de ses terres. Il y revint vers 11 heures. A ce moment M. Cadiou et l’ingénieur Louis Pierre cheminaient sur la route et ils se trouvaient sous la grande arche du pont.
Louis Pierre avait revêtu sa pèlerine. Un coup de vent la releva et l’ingénieur fit un geste pour la ramener sur sa poitrine. Ce témoignage, si catégorique, est donc en contra- diction avec celui du contremaître Bignard, qui affirmait, hier, que Louis Pierre revint à l’usine le 30, à midi moins 10, pour y chercher son capuchon.
M. Bignard, confronté aujourd’hui dans l’arrière salle d’un café avec M. Bonnefoy, s’est tenu dans des probabilités d’autant plus opportunes que Louis Pierre place l’incident du capuchon dans la matinée du 29.
La police spéciale n’a pu se renseigner encore sur l’emploi que M. Pierre fit de son temps dans l’après-midi du mardi 30 décembre.
Par contre, M. Jean-Marie Cadiou, frère du défunt, a demandé par lettre au Parquet d’entendre, dans le plus bref délai, deux personnes qu’il désigne comme pouvant être ou très renseignées ou complices de l’assassin.
Nouvelles recherches
M. Jean-Marie Cadiou, qui, affirme-t-il, a dé- couvert le cadavre de son frère par le truchement de la voyante de Nancy, s’est mis en tête de rechercher dans la forêt le portefeuille, les clés, la montre et les divers objets que M. Louis Cadiou portait sur lui le jour de sa disparition et qui n’ont pas été retrouvés.
A la suite des révélations de la somnambule nancéienne, une cartomancienne brestoise a interrogé les cartes. Maintenant elle déclare que les objets disparus furent enfouis dans le sous-bois, à proximité de la lugubre fosse.
M. Jean-Marie Cadiou a prié les inspecteurs de la police spéciale de l’accompagner demain matin à Landerneau, où il entreprendra de nouvelles recherches.
De nouveaux témoignages sont à la veille de se produire. Un ancien ouvrier de la Grande Palud, M. Jacques Bossard, vient d’écrire au procureur de la République pour lui demander à être entendu. Il prétend avoir d’intéressantes révélations à faire à propos du meurtre de M. Cadiou.
Cet ouvrier, qui travaille en ce moment sur le Gorbéa-Mendi, en réparations dans le port de Brest, était encore à la Grande Palud lorsque M. Cadiou disparut.
Le dimanche 28 décembre, dit-il, je me rendis au moulin pour présenter diverses pièces à M. Pierre. Vers neuf heures, je vis arriver la voiture du moulin. Il en descendit un monsieur maigre, petit, d’aspect malingre, vêtu comme un ouvrier, cet homme que je n’avais jamais remarqué auparavant et que je n’ai plus revu depuis, avait un visage cadavérique. Il fut immédiatement introduit auprès de M. Pierre, et leur conversation fut si longue que je finis par m’impatienter.
» J’entrai. L’ingénieur et l’inconnu causaient en tête à tête, et à ma vue, ils s’interrompirent aussitôt. M. Pierre me congédia après quelques mots et il referma soigneusement sur lui et sur le visiteur la porte de son bureau. Cette attitude m’a surpris d’autant plus que l’ingénieur ne recevait jamais chez lui. »
La pythonisse ne se souvient pas
Nancy, 8 février. La justice a envoyé à Nancy une commission rogatoire aux fins d’interroger Mme Camille Hoffman.
Mais l’interrogatoire de Mme Camille ne peut, à vrai dire, apporter grande lumière.
Qu’ai-je dit à Mme Sainby [Sainpy] déclarait-elle hier ? Que lui ai-je révélé ? Je n’en savais rien moi-même avant qu’elle m’en eût instruite, car c’est dans le sommeil hypnotique que je parle, et je ne conserve aucun souvenir des paroles que j’ai prononcées lorsque je suis dans cet état… Ce n’est qu’à mon réveil que Mme Sainby [Sainpy] me révéla ce que je venais de lui dire…
12 février 1914 – p. 3
Le crime de Landerneau
Une nouvelle piste
Brest, 10 février. Les différents services de la police ont consenti à mettre un terme à leurs rivalités et à unir leurs efforts pour mieux se consacrer à la recherche des coupables. Sans supplanter précisément les commissaires spéciaux, qui s’étaient arrêtés à une impression, la brigade mobile a pris, dès ce matin, la direction des investigations. Une piste, celle d’un mystérieux débiteur qui s’acquitta bien soudainement d’une dette criarde quelques jours après la disparition de M. Cadiou, est actuellement suivie de près.
Mme Cadiou qui avait exprimé le désir de ne pas être mise en présence de l’ingénieur de la Grand’Palud, évitera, s’il n’y a nécessité absolue, cette émotion. Elle a quitté Brest pour Paris. M. Jean-Marie Cadiou s’étonne que les vêtements de son frère n’aient pas été maculés par l’éclaboussement du sang. Le veston, le gilet, le col lui-même avaient été protégés de si singulière façon que l’opinion publique ne veut pas admettre que le sectionnement de l’artère carotide ait provoqué un épanchement aussi peu abondant. Le corps de M. Cadiou a été retrouvé non seulement parfaitement conservé, après un mois de séjour dans l’argile, mais encore si net de sang que tous les témoins de la découverte ne dissimulèrent pas, à ce moment, leur vive stupéfaction. Enfin, au fond de la fosse creusée dans la forêt de Landerneau, la quantité de sang qui rougissait le sol, sous la tête à demi tranchée du cadavre, était si infime que l’hypothèse d’un crime simulé ayant pour but de masquer un suicide s’est fortifiée aujourd’hui dans l’esprit de bien des gens.
Ceux qui se refusent à faire du roman croient maintenant que M. Louis Cadiou fut assassiné bien avant qu’on lui eût ouvert la gorge avec une arme autrement terrible que le méchant couteau à courte lame de Louis Pierre. Cette horrible mutilation n’aurait eu d’autre but que d’égarer la justice ou bien encore de faire disparaître des traces de strangulation.
M. Guillemard [Guilmard], d’accord avec le juge d’instruction, vient de soumettre à un nouvel examen du médecin légiste les vêtements de M. Cadiou. Ils ont bien été lavés, le lendemain même de la découverte du corps ; mais quelques points rouges, les seuls qui furent remarqués, salissent encore la partie supérieure du faux-col.
Cette expertise sera-t-elle de nature à satisfaire l’opinion publique ? Voilà qui est peu probable, car à Brest comme à Landerneau la croyance à un crime plus savant est si fortement ancrée dans les esprits que l’on réclame l’exhumation du corps et une contre-autopsie. M. Jean-Marie Cadiou a déclaré ce soir qu’il désirait lui-même un complément d’enquête. Aussi le parquet suivra-t-il peut être l’opinion. Pendant que le juge d’instruction et le procureur de la République prenaient ainsi leurs dispositions pour faire éclater la lumière, les recherches commençaient à Landerneau.
Les policiers ont recherché surtout le débiteur mystérieux qui, dans les premiers jours de janvier, s’acquitta d’une partie d’une dette déjà vieille. Cet homme se présenta certain jour chez son créancier, un agent d’affaires de Landerneau, et lui remit une forte somme. Très surpris, le créancier ne put dissimuler ses sentiments :
C’est donc vous, lui dit-il à brûle-pour- point, qui avez assassiné Cadiou ?
L’homme se troubla, rougit, pâlit, et après quelques brefs balbutiements, se retira agité par un tremblement nerveux. Cette attitude, après une telle réflexion, n’a peut-être pas la signification qu’on veut bien lui attribuer. La Sûreté tient pourtant à en avoir le cœur net ; c’est pourquoi elle s’est efforcée, pendant toute cette journée, d’obtenir le nom du débiteur en question. Mais l’agent d’affaires, qui se repent de son indiscrétion, se dérobe.
15 février 1914 – p. 3
Le crime de Landerneau
Une seconde autopsie ordonnée Brest, 13 février. – Le procureur général de Rennes, faisant droit à la requête de M. Jean-Marie Cadiou vient de donner l’ordre au parquet de Brest de faire procéder sans délai à une contre-autopsie de M. Louis Cadiou.
M. Guillemard [Guilmard], a décidé de laisser le soin de cette expertise à un spécialiste et, dans ce but, il a télégraphié au parquet de la Seine pour lui demander de désigner un médecin légiste. M. Théodore Lescouvé a demandé au docteur Charles Paul de se rendre à Landerneau.
Les dernières révélations du parquet revenant sur sa première version et affirmant que M. Cadiou avait été égorgé post mortem ont si profondément trouble les esprits que certains envisagent comme possible un suicide provoqué par des embarras financiers et suivi du transport du cadavre dans la forêt.
Si le directeur de la Grande-Palud a été véritablement étranglé on admet qu’il le fut par surprise et à l’aide d’une serviette.
On discute toujours la date à laquelle M. Cadiou fut aperçu pour la dernière fois. Le 28 décembre affirment les uns, le 1er janvier prétendent les autres. A Morlaix, d’autres témoins ont surgi depuis hier qui assurent avoir rencontré M. Cadiou à Morlaix après le 1er janvier. Mais alors on se demanderait où coucha l’industriel dans les nuits du 30, du 31 décembre et du 1er janvier.
D’autre part, on cherche à savoir ce que fit l’ingénieur Pierre pendant les journées des 31 décembre et 1er janvier. Le 31, il travailla longuement auprès de son automobile. L’eau du radiateur était gelée sous le hangar et il en était très préoccupé.
Il se rendit vers dix heures à l’usine où on lui fit part de l’accident survenu la veille à la chaudière. La bonne, Julia Juzeau, qui devait se rendre à Brest, avait préparé et laissé sur la table le repas de midi.
A midi 55, un encaisseur, M. Parc, se présenta à l’usine pour recouvrer quelques traites. On le renvoya au moulin. Toutes les portes étaient fermées. M. Parc appela, frappa, mais en vain. Personne ne lui répondit, et l’encaisseur, persuadé que l’ingénieur se reposait, se retira après avoir longuement insisté. Vers quatre heures, Louis Pierre reparut à l’usine.
Le 1er janvier, il s’occupa encore de son auto, puis, si l’on en croit sa bonne, se livra à quelques travaux de jardinage. Dans l’après-midi, il sortit seul, et à sept heures du soir environ, on le retrouvait dinant à Landerneau, chez la mère de sa servante et en compagnie de celle-ci. Il était d’excellente humeur et plaisantait comme il plaisanta plus tard lorsqu’il sentit peser sur lui les soupçons de la justice.
Sur commission rogatoire, M. Vallette, commissaire de police, s’est rendu chez Mme Cadiou, 85 bis, rue du Cherche-Midi. Le magistrat a saisi plusieurs lettres de M. Cadiou à sa femme. Ces lettres sont toutes conçues en termes affectueux.
18 février 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Le docteur Paul, médecin-légiste, a procédé à la contre autopsie du corps de M. Cadiou. Morlaix, 17 février, 3 heures. Les résultats définitifs de l’autopsie viennent d’être communiqués.
L’autopsie a démontré que M. Cadiou avait été tué par une balle de revolver, tirée derrière la tête.
Le praticien a trouvé la balle logée à la base du crâne.
20 février 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Brest, 19 février. L’ingénieur Pierre, interrogé par le juge d’instruction, reconnaît avoir eu en sa possession un revolver de 6 millimètres et des balles blindées correspondant au modèle de l’arme qui a dû servir à tuer M. Cadiou.
M. Pierre déclare avoir vendu cette arme en février ou mars 1913 à un voyageur de commerce dont il ne connaît pas le nom. Ce voyageur devait, dit-il, avoir environ vingt-huit ans, il était vêtu d’un pardessus sombre. It n’avait pas d’échantillons et paraissait représenter des huiles, du savon ou du café. « J’ai vendu mon revolver à cet inconnu, affirme M. Pierre, parce que le cran de sûreté n’était pas en bon état. »
L’armurier Marie, de Landerneau, déclare avoir vendu à M. Pierre un revolver de 6 mm. en 1913.
L’ingénieur prétend l’avoir acheté un an plus tôt.
Une confrontation va avoir lieu.
6 mars 1914 – p. 3
Le crime de Landerneau
Brest, 4 mars. – M. Sébille, directeur du contrôle des recherches à la Sûreté générale, est parti pour Brest, où il va prendre personnellement la direction de l’enquête ouverte depuis plus de deux mois sur la tragique disparition de M. Louis Cadiou.
Du même coup, le mystère de la Grande-Palud entre dans une phase nouvelle. Est-ce à Morlaix qu’on trouvera la clef de l’énigme ? Quoi qu’il en soit, Pierre a été confronté, cet après-midi, avec le brigadier de gendarmerie Faro, de Landerneau, qui, l’un des premiers, arriva, le 4 février, près de la fosse où venait d’être découvert le cadavre.
Ce brigadier a déclaré, on le sait, que la première personne qu’il aperçut alors fut le contremaître Bignard qui lui affirma, séance tenante, n’avoir pas revu M. Cadiou depuis le 29 ou le 30 décembre. Comme les curieux accouraient de toutes parts, M. Faro demanda deux hommes de bonne volonté pour déterrer le corps.
Pierre s’offrit spontanément. Il n’avait l’air nullement troublé et se mit aussitôt à laver le manteau en caoutchouc qui avait été retrouvé aux pieds de M. Cadiou.
Pourquoi avez-vous effectué ce lavage sans qu’on vous l’ait demandé ? a interrogé le juge d’instruction.
Parce qu’il était plein de boue, a répondu Pierre sur le ton le plus naturel.
Cette confrontation, pas plus que celle de M. Freund, qui avait eu lieu dans la matinée, n’a apporté de changement dans la marche de l’instruction.
Pierre a déclaré n’avoir rien à contester dans les dépositions de ces deux témoins.
Signalons, en terminant, que Me Causeur, huissier à Brest, vient de notifier à l’ingénieur que Mme Cadiou se constituait partie civile. La veuve de l’industriel a choisi Me Vichot comme avoué.
Le défenseur de Pierre, Me Feillard, considère cette démarche comme prématurée.
– Tout en m’inclinant devant la douleur de Mme Cadiou, a-t-il déclaré, je comprends mal qu’elle vienne se porter accusatrice dans une affaire où les présomptions relevées contre l’inculpé s’écroulent une à une.
L’avocat regrette d’autant plus cette constitution de partie civile, que Mme Cadiou ne pourra plus, de ce fait, être entendue sous la foi du serment.
15 mars 1914 – p. 2
Le crime de Landerneau
Les recherches continuent Brest, 13 mars.
Toutes les charges relevées par le Parquet de Brest contre l’ingénieur Pierre tombent une à une. Avant-hier, c’était le fermier Bonnefoy, dont le témoignage avait pour ainsi dire servi de base à l’accusation, qui se rétractait. Hier, le petit pâtre Boulben précisait sa déposition et aujourd’hui Mme Quemeneur vient dire à son tour, comme son jeune berger, qu’elle a toujours déclaré que c’était le 30 décembre, mais entre huit heures et neuf heures du matin, et non à onze heures, qu’elle avait aperçu M. Cadiou seul, et non pas avec M. Pierre. Il ne reste donc actuellement qu’un témoin déclarant avoir vu le directeur et l’ingénieur ensemble le 30 décembre, à onze heures du matin, c’est le contremaître Bignard. Or celui-ci a déjà varié dans ses déclarations. Il ne se montra affirmatif qu’après s’être efforcé, avec l’aide de Bonnefoy, de rassembler ses souvenirs. Bonnefoy ayant reconnu qu’il se trompait, on est bien obligé de reconnaître aussi que le témoignage de Bignard ne constitue pas une preuve certaine.
D’autre part, chacun fait observer aujourd’hui que l’accusation s’est empressée de retenir, à la charge de Pierre, des faits qu’on pour- rait interpréter pour sa défense. Ainsi, on fait grief à Pierre de s’être emparé, lors de la découverte du corps, du manteau de caoutchouc qui entourait les jambes de M. Cadiou et d’avoir, dans le bassin de l’usine, nettoyé ce vêtement. Or ce geste, que l’accusation estime suspect, pourrait aussi bien, on le fait remarquer également aujourd’hui, être interprété en faveur de l’ingénieur. Celui-ci, coupable, n’avait aucun intérêt à laver le caoutchouc, puis- qu’en le débarrassant de la boue qui le souillait, il rendait plus apparent encore le trou fait dans l’étoffe par la balle. Au contraire, pour faire disparaître cette trace, il lui était loisible, tandis qu’il nettoyait le vêtement, de déchirer le capuchon à cet endroit. Or il n’en a rien fait.
Le commissaire de police Lecoz, de la brigade mobile, et l’inspecteur Brisset ont fait effectuer les recherches aujourd’hui, à marée basse, dans le lit de la rivière de l’Elorn, par une équipe de manœuvres de l’arsenal. M. Le Fur, parent de M. Jean-Marie Cadiou, avait en effet déclaré qu’il avait cru voir, le 4 février, pendant qu’on faisait l’autopsie de M. Cadiou, jeter un objet « dur et brillant » par l’une des fenêtres du bureau de M. Pierre. Mais ces re- cherches, comme les précédentes, sont demeurées infructueuses.
La déposition du facteur.
Clermont, 13 mars. Sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, M. Joly, juge d’instruction à Clermont (Oise), avait convoqué cet après-midi M. Boulier, ce facteur-receveur du petit village de Blincourt qui dans les conditions que l’on sait, écrivit à l’ingénieur Pierre pour lui offrir un témoignage favorable à sa défense.
– Avant que l’on parlât de la disparition de M. Cadiou, a dit M. Boulier, je connaissais un monsieur qui venait assez souvent au bureau de poste de Blincourt, soit pour téléphoner, télégraphier ou émettre des mandats. Je sus ainsi le nom, la profession et l’adresse de ce personnage, et j’appris qu’il était en relations avec un M. Cadiou, directeur d’une usine située non loin de Brest, appelée la Grande-Palud. Je devais apprendre, toujours au cours de l’exercice de mes fonctions, que ce monsieur était très lié avec M. Cadiou.
» Le 4 janvier dernier, alors que l’on ne parlait pas de la disparition de l’usinier de Landerneau, me trouvant dans le hall de la gare Saint-Lazare, j’aperçus mon client de Blincourt. Je me disposais à le saluer, quand je le vis aborder un homme qui me tournait le dos et auquel il dit en tendant la main : « Tiens, ce cher Cadiou ! »
» Ce M. Cadiou était-il M. Cadiou, le directeur de la Grande-Palud ? Je ne saurais le dire. » Mais je ne me trompe pas ; je ne fais aucune confusion, j’ai consulté mes archives postales, des registres des originaux de télégrammes : l’homme brun qui, le 4 janvier, à la gare Saint-Lazare, prononça ces mots que j’ai nettement perçus : « Tiens, ce cher Cadiou » était en relations fort amicales avec M. Louis Cadiou, directeur d’usine à Landerneau.
» Si j’ai tardé si longtemps à dévoiler tous ces détails, c’est que je craignais de m’attirer des reproches de mes chefs hiérarchiques. »
Le plus grand secret a été gardé au sujet de l’identité de « l’homme brun ». Pourtant on sait que la personne désignée par M. Boulier n’habite point l’Oise. Elle vient assez souvent dans la région de Blincourt, soit pour y villégiaturer, soit pour chasser chez des amis. On dit que « l’homme brun » résiderait à Paris. A sa sortie du cabinet du juge d’instruction, le facteur a déclaré :
– Je ne puis dévoiler le nom de « l’homme brun ». Si je disais seulement quelle profession il exerce, cela exciterait encore davantage la curiosité. Je puis dire pourtant que la personne que j’ai nommée au juge n’est pas, comme le bruit en a couru ici, M. Panhard, maire de Blincourt, notaire à Paris.
» Je n’ai accusé qui que ce soit, j’ai soulagé ma conscience ! »
16 mars 1914 – p. 3
Le crime de Landerneau
Brest, 14 mars. – Bossard, le gardien de nuit de la Grande-Palud, qui travaillait à bord du Gorbea-Mendi, vapeur espagnol, en réparation dans le port, aurait, paraît-il, disparu.
On lui prête des propos bizarres sur la mort de M. Cadiou.
Il aurait dit, un jour, notamment, bien avant la découverte de Jean-Marie Cadiou, que l’usinier avait été assassiné et enfoui dans un bois. Il aurait raconté :
« Un matin on m’avait chargé de prendre la direction des recherches. Une odeur me frappa, mais je ne dis rien. »
Bossard affirmait, paraît-il que les pistes de Morlaix ne valaient rien, et ajoutait :
« D’un mot, je pourrais innocenter Pierre, mais je ne le dirai pas parce que je lui en veux. »
Enfin Bossard se serait vanté que pendant ses veillées nocturnes à l’usine, il s’était introduit à plusieurs reprises dans le bureau de l’ingénieur et avais pris connaissance de lettres signées de Mme Cadiou.
Bossard est d’ailleurs un exalté, un vantard, quelque peu déséquilibré.
Les recherches faites pour retrouver le revolver de 6 millimètres avec lequel M. Cadiou a été tué demeurent sans résultat.
Il est certain que le directeur de la Grande-Palud avait, lui aussi, un revolver. Qu’est-il devenu ?
Les premières perquisitions faites à son domicile n’ont rien révélé ; de nouvelles recherches vont être opérées.
M. Bignard, l’ancien contremaître de l’usine de la Grande Palud, continue à affirmer avoir vu le 30 décembre, à onze heures du matin, M. Cadiou et M. Pierre quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin à travers les sentiers du bois.
Les dernières perquisitions faites chez le directeur de l’usine de la Grande-Palud ont démontré que les trois pardessus que possédait M. Cadiou à l’époque de sa mort étaient dans sa garde-robe. D’autre part, M. Cadiou lisait habituellement plusieurs journaux chaque jour ; les derniers numéros trouvés dans les poches de ces pardessus portent la date du 28 décembre.
Morlaix, 14 mars. On parle de nouveau de la coïncidence bizarre qui existe entre la disparition de M. Cadiou et celle de Mlle G…, dactylographe à la préfecture de Quimper.
Le 30 décembre 1913, Mlle Hélène G… quittait brusquement sa famille et se rendait dans la soirée à Morlaix. Le 10 février, son corps était retrouvé dans le bassin de l’écluse. Il s’agissait d’un suicide.
La police reste persuadée que cette piste n’offre aucun intérêt.
28 mars 1914 – p. 3
Le crime de Landerneau
Brest, 26 mars. Le commissaire de police de Landerneau a recueilli aujourd’hui un important témoignage qui tiendrait à établir que M. Cadiou n’a pas été tué à l’endroit où fut trouvé son cadavre ni à proximité, mais que l’assassinat a été commis loin de la Grand’Palud, peut-être dans la propriété de Keranster, et que le mort fut transporté ensuite dans le petit bois.
Nous avons déjà relaté que des habitants de Landerneau déclarèrent avoir entendu une nuit de la dernière semaine de janvier, une automobile passant et repassant à toute vitesse. Or aujourd’hui M. Le Meur, entrepreneur à Landerneau, a apporté des précisions. Il affirme que c’est dans la nuit du 27 au 28 janvier, à 1 h. 15, que l’automobile suspecte passa devant sa maison, venant du côté de Morlaix, et suivant la route de Brest sur laquelle se trouve la Grand’Palud. Elle repassa à toute vitesse à 3 h. 10, se dirigeant vers Morlaix.
On annonce que la Chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Rennes a rejeté la mise en liberté provisoire introduite par l’ingénieur Pierre.
Le prochain scandale
Sous ce titre on lit dans l’Œuvre :
L’affaire Cadiou qui occupait toute la presse se trouve reléguée à l’arrière-plan par l’affaire Caillaux. C’est dommage, car elle commençait à devenir fort intéressante, mais ce n’était pas seulement pour les raisons qui ont fait son succès.
Si c’est bien du côté de l’Est que l’on doit chercher la bonne piste, il ne faut pas s’arrêter à Nancy, ni aux racontars de la somnambule. Le mystère est plus loin, de l’autre côté de la frontière et ce n’est, à vrai dire, un mystère que pour ceux qui ne soupçonnent pas les dessous de l’affaire des poudres de guerre dont l’Œuvre a si souvent entretenu ses lecteurs.
En réalité, si étrange ou si imprévu que cela paraisse, c’est toute notre enquête sur le sabotage de la marine qu’il faudra reprendre sous une forme nouvelle et particulièrement dramatique.
Quand on saura par qui et pourquoi fut tué Cadiou, on saura du même coup l’effroyable secret des catastrophes de l’Iéna et de la Liberté.
2 avril 1914 – p. 3
Le crime de Landerneau
Brest, 31 mars. Me Vichot, avoué à Brest, chargé des intérêts de Mme Cadiou, a déclaré qu’il savait qu’à la suite de la dénonciation envoyée au ministère de la Guerre par l’ingénieur Pierre contre M. Cadiou, celui-ci avait décidé de se défendre. Dans ce but, avec la collaboration d’un avocat de Brest, il avait constitué un dossier d’une cinquantaine de pièces, où il s’était efforcé de démontrer son entière bonne foi.
Le 15 décembre, M. Cadiou aurait adressé une lettre au ministère de la Guerre, pour annoncer l’envoi prochain de ces documents, dont il joignait à sa lettre la nomenclature.
Or ces documents ne seraient jamais parvenus au ministère de la Guerre, et on ne les a point retrouvés dans les papiers de l’industriel, après sa disparition.
Mais l’avocat qui assista M. Cadiou dans la Confection du dossier se refuse aujourd’hui à en faire connaitre la teneur, à moins d’être délié de son secret professionnel par la veuve de M. Cadiou.
Me Vichot a écrit ce soir à Mme Cadiou, pour l’inviter à relever au plus tôt l’avocat de ce secret.
Mme Cadiou, d’ailleurs, va être convoquée incessamment à Brest, pour être confrontée avec l’ingénieur Pierre.
Ce soir on a appris que des toucheurs de bœufs passant, il y a quelque temps, à la Grande Palud après minuit, avaient aperçu une lumière à l’endroit précis où fut découvert le cadavre de M. Cadiou. Ces témoins, la femme Lespagnol et un jeune homme nommé Jean Miossec, ont été retrouvés.
Ils revenaient de la foire de Commana, ont-ils déclaré, et ils avaient dépassé le pont du chemin de fer de la Grande-Palud, lorsqu’ils aperçurent une lueur à l’endroit du bois exactement, ils ont pu le contrôler depuis, où fut enterré l’industriel.
– C’est un feu follet, dit la femme.
– Non, répliqua le jeune homme. C’est un fanal. Je vais voir ce qu’il y a là ».
Il franchit le fossé, mais immédiatement la lumière s’éteignit.
Mais les deux témoins ne sont pas d’accord sur la date de cette rencontre. Ils se rappellent seulement avoir égaré une vache ce jour-là et déclarent que seule la propriétaire de l’animal, Mme Bellec, pourrait donner des précisions à ce sujet.
J’ai pu enfin joindre à une heure très tardive. La déclaration de Mme Bellec est à la vérité fort troublante.
C’est dans la nuit du 27 au 28 janvier, a-t-elle déclaré, que s’est passé l’événement mentionné par Mme Lespagnol et M. Miossec. Il ne peut y avoir aucun doute sur cette date… Or, circonstance curieuse, c’est durant cette nuit du 27 au 28 janvier que, vers minuit et demi, une automobile, venant de la direction de Landerneau et dont on a recherché en vain depuis les conducteurs, attira l’attention des habitants de la Grande-Palud.
Déjà, on le sait, certains avaient cru pouvoir Conclure que dans cette automobile se trouvait le corps de M. Cadiou qu’on venait enterrer dans le petit bois du Moulin.
Il faut reconnaître, en tout cas, que la présence, à ce point du bois, dans la nuit du 27-28 janvier, de la lumière aperçue par Mme Lespagnol, et M. Miossec, est un fait pour le moins étrange et que la justice ne pourra manquer de tâcher d’élucider.
NOUVELLES JUDICIAIRES
Brest.
Trop d’affaires au Parquet de Brest. 19 mars. M. Guimard [Guilmard], procureur de la République à Brest, appelé par le procureur général, se rendra demain à Rennes. Le Parquet de Brest ayant trop d’affaires à instruire pour que M. Bidard de La Noë puisse mener de front instruction de l’affaire Cadiou et des autres, le procureur insistera pour obtenir un deuxième juge d’instruction.
8 avril 1914 – p. 3
Le crime de Landerneau
On se rappelle qu’il semble établi par les témoignages de M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice de Morlaix, de M. Coulloch, ancien pharmacien à Lorient et d’une troisième personne que M. Cadiou fut aperçu en costume cycliste, le matin du jour de Noël, entre neuf et dix heures, venant à bicyclette de la direction de Ploujean et se rendant à Morlaix.
Ces dépositions sont corroborées par celle de Mlle Le Cam, employée dans une pâtisserie, place Thiers, à Morlaix, et qui, le matin, avait vendu des gâteaux à M. Cadiou. Ce dernier, on s’en souvient, était en costume cycliste et avait prié qu’on lui fit un paquet assez solide afin de pouvoir l’attacher au guidon de sa machine. Or, ce même jour de Noël, M. Cadiou se présenta entre midi et une heure chez sa tante, Mme Lacasse [Zaccone], disant qu’il venait d’arriver par le train de Landerneau.
M. Cadiou était alors en pardessus et portait un chapeau. Il faudrait alors admettre que M. Cadiou avait à Morlaix même des vêtements de rechange et une bicyclette, puisqu’il n’avait pas fait usage, depuis octobre, de ses deux machines de Landerneau. C’est donc du côté de Morlaix que les investigations de la brigade mobile vont se porter de nouveau.
Les témoins de cette dernière ville sont, du reste, fort mécontents ; ils prétendent qu’on ne tient pas assez compte de leur témoignage et ils parlent même d’adresser, soit au procureur général de Rennes, soit au garde des Sceaux, une protestation motivée.
19 avril 1914 – p. 3
Le crime de Landerneau
Le juge d’instruction a entendu aujourd’hui le chef de bataillon Hanquesse, du 118 régiment d’infanterie, et commandant d’armes à Landerneau, qui lui a fait connaître que dans le courant de janvier, M. Le Bolloch, administrateur de l’usine de la Grande-Palud, est venu au nom de la famille Cadiou lui demander que, à l’aide de soldats, des battues soient faites dans les bois de la commune de la Forest, en vue de rechercher le cadavre du disparu, qu’on supposait avoir été assassiné.
Le commandant Hanquesse réclama une réquisition du juge d’instruction, mais, entre-temps, le cadavre fut découvert.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a aussi entendu M. Delille, gérant d’un magasin à Landerneau. Celui-ci lui a déclaré qu’il possédait la clef du hangar dans lequel Cadiou déposait ses bicyclettes et qu’il est certain que depuis fin octobre Cadiou n’est pas venu prendre de bicyclette.
Le juge d’instruction ayant appris que Pierre avait été vu dans les bois de la Grande- Palud en compagnie d’un autre individu, à proximité du taillis où fut découvert plus tard le cadavre de Cadiou, a fait vérifier le fait qui a été reconnu exact, mais remonte à une date éloignée. L’individu qui était en compagnie de Pierre, était M. Marcou, ancien contremaître de l’usine. Cet incident est sans importance.
2 mai 1914 – p. 3
Le crime de Landerneau
Brest, 30 avril. – La déposition de la lavandière de Landerneau, Mme Hémery, n’aura été qu’une alerte de plus dans l’affaire Cadiou.
Des dires de Bossard, il ne reste rien aujourd’hui ; des assurances de Mme Hémery, il ne reste pas davantage. Par contre, ce qui demeure, ce sont les dépositions formelles des témoins de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon.
M. Bidart [Bidard] de La Noë, qui s’était enfermé dans son cabinet de travail pour essayer d’échapper à l’indiscrétion des reporters, fut dérangé ce matin par deux témoins nouveaux qui se présentaient spontanément : M. Perron, retraité de la marine, et M. Bouguen, conseiller municipal de Landerneau.
Ces deux personnes détruisirent incontinent le témoignage de Mme Hémery.
A l’un d’eux, en effet, cette femme avait dit : « C’est le 29 que j’ai rencontré M. Cadiou avec M. Pierre », et à l’autre : « C’est une dizaine de jours avant le premier de l’an. »
En présence de la déclaration formelle faite la veille par Mme Hémery, témoignage pouvant faire tomber la tête de Pierre, les deux Landernéens n’avaient pas hésité une seconde et étaient venus spontanément faire connaître au Parquet les variations de la blanchisseuse de la rue des Boucheries.
M. Bidart [Bidard] de La Noë ne put que les remercier.
L’ancienne domestique de Pierre est aujourd’hui servante dans un arrondissement de centre.
Je crois encore à l’innocence de M. Pierre, dit-elle, car je me rappelle son sang-froid et l’horreur que lui inspirait tout acte violent.
» Je sais qu’il devait quitter M. Cadiou sous peu. Il devait toucher, je crois, un dédit de 2.000 francs, puis quitter la Bretagne, pour se rendre peut-être à l’étranger. Il ne songeait donc pas, comme on l’a dit, à rester à la Grand’Palud, où il s’ennuyait plutôt.
» J’ai lu qu’on lui fait grief de ne pas avoir répondu le 1er janvier aux télégrammes de Mme Cadiou.
» J’étais à la Grand’Palud lorsque ces télégrammes le touchèrent, le 1er janvier au soir. Il éprouva une grande surprise à leur lecture et il voulut enfourcher tout de suite une bicyclette pour se rendre à Landerneau, afin de ne pas laisser plus longtemps Mme Cadiou sans nouvelles :
« C’est moi qui lui fis observer combien il était tard.
« – Le diner sera froid, lui dis-je. Songez qu’il va être neuf heures…
« Il finit par se rendre à mes raisons et il remit sa réponse au lendemain matin, me disant :
Je me lèverai de meilleure heure pour aller télégraphier.
» Voilà toute l’histoire de son silence… »
8 mai 1914 – p. 3
Le crime de Landerneau
Brest, 6 mai. – Les déclarations faites hier à M. Bidard de La Noë par M. Barral, inspecteur général des poudres, ont été confirmées ce matin par M. Goas, contrôleur spécialement chargé de la surveillance des usines de Traon-l’Elorn et de la Grande-Palud.
– Le coton fourni aux poudreries par M. Cadiou, a-t-il dit, était mauvais ; il avait une teinte rougeâtre, n’avait aucune consistance et tombait en poussière. Je suis intervenu à diverses reprises, et devant la mauvaise qualité des cotons que l’on me présentait, j’ai fait mettre de côté des balles prêtes à être expédiées aux poudreries. J’ai constaté, par contre, que les cotons fournis par M. Cadiou à l’industrie privée étaient de qualité irréprochable. Le 26 octobre 1913, j’ai adressé à mes chefs un rapport des plus défavorables à l’usine de la Grandet Palud.
– Et c’est à la suite de ce rapport, veut faire préciser le juge, que M. Cadiou ne fut pas autorisé à prendre part à l’adjudication du 12 décembre ?
Je l’ignore.
Le témoin affirme ensuite que Pierre ne l’a nullement inspiré pour la rédaction de ce rapport. Les faits parlaient d’eux-mêmes, la Grande-Palud était l’usine fournissant à la guerre le plus mauvais coton.
– Connaissiez-vous M. Cadiou ?
Oui, je l’ai vu en décembre à la Grande- Palud, il m’a parlé des ennuis qu’il avait avec l’administration.
M. Bidart [Bidard] de La Noë a entendu également quatre ouvriers de la Grande-Palud, MM. Guyader, Léoquet, Couloigner et Kervistin.
Les trois premiers sont persuadés que M. Cadiou se trouvait à la Grande-Palud le 30, à neuf heures du matin. Ils ne l’ont pas vu sortir de l’usine et ne savent pas si Pierre s’est rencontré avec le patron ce jour-là.
Mais M. Kervistin a fait une déposition plus grave. Se trouvant, le 30, près des autoclaves, vers neuf heures du matin, Pierre et M. Cadiou passèrent près de lui. Il les revit deux heures plus tard, c’est-à-dire à onze heures, prenant tous deux la direction de la voûte du chemin de fer.
La déclaration de M. Kervistin confirme en tous points celle que fit le contremaître Bignard ; elles constitueraient une charge de plus contre Pierre si les témoignages de Morlaix n’existaient pas. Mais MM. Le Gall et Graf sont aussi formels que le premier jour. Il faut donc admettre, jusqu’à preuve du contraire, que M. Cadiou était vivant le 1er janvier.
En effet, M. Kervistin peut, lui aussi se tromper de date.
Il déclare que les faits qu’il rapporte se sont passés le lendemain de la foire de Lesneven qui a eu lieu le 29 décembre. Or, M. Guéganton, de service aux autoclaves le même jour que Kervistin, a bien vu M. Cadiou à neuf heures du matin, mais seul.
M. Bidart [Bidard] de La Noë a retrouvé dans son dossier la déposition de M. Guéganton. Il va le convoquer de nouveau et le confronter avec M. Kervistin.
L’ingénieur a déclaré que le témoin se trompait. Il se souvient être monté aux autoclaves avec son patron, mais il place cette visite le samedi qui précéda la disparition de M. Cadiou.
10 mai 1914 – p. 3
LE CRIME DE LANDERNEAU
Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire de police judiciaire, s’est rendu ce matin chez M. Eck, avocat consultant, 36, rue Vivienne, chez qui M. Cadiou s’était rendu en novembre 1913.
M. Cadiou était venu le consulter sur les moyens qu’il faudrait employer pour racheter des actions de la Société de la Grande-Palud afin d’être seul propriétaire de l’usine.
D’autre part, M. Vallet s’est rendu à la Banque Allard, place de la Bourse où, à la même époque, M. Cadiou était venu faire un dépôt de 100.000 francs en espèces au crédit de la « Dresdner Bank » filiale de Nuremberg.
13 mai 1914 – p. 3
Le crime de Landerneau
Brest, 11 mai. Ce matin, en présence de M. Jean-Marie Cadiou, Pierre a été interrogé au sujet du wagon de coton qui a été expédié de l’usine de la Grande-Palud à la poudrerie nationale d’Angoulême et dont le prix a été payé deux fois par l’Etat.
L’ingénieur a fait connaître au juge des précisions au sujet des circonstances dans lesquelles cette fraude a été commise et découverte.
Un agent technique de surveillance, nommé Porion [Paurion], de la poudrerie nationale d’Angoulême, avait reçu un pot-de-vin de 1 800 francs pour dissimuler la fraude ; et, sur le registre de comptabilité de l’usine de la Grande-Palud, M. Louis Cadiou, administrateur de celle-ci, avait, à l’aide d’un jeu d’écritures, constaté, au moyen d’un libellé spécial en ce qui concernait l’adjudication à la poudrerie nationale d’Angoulême, une moins-value de 1.800 francs. M. Porion fut révoqué.
Pierre a ajouté que sur l’ordre de M. Louis Cadiou toutes les pièces concernant l’affaire de fraude d’Angoulême avaient été détruites. L’ingénieur a, en outre, fait savoir au juge que, toutefois, en vue de dégager sa responsabilité dans cette affaire de fraude, il avait conservé les copies de certaines lettres adressées par M. Louis Cadiou, copies qui doivent encore se trouver, a-t-il dit, sur un copie de lettres qui est resté dans la chambre qu’il occupait au moulin, près de l’usine.
Le juge a décidé de faire rechercher et saisir ce copie de lettres.
Jean-Marie Cadiou, interrogé par le juge, a déclaré que ce que venait de dire l’ingénieur n’était pas exact et que jamais M. Porion [Paurion] n’avait reçu un pot-de-vin de 1.800 francs en vue de favoriser la fraude au préjudice de l’Etat. Pierre a énergiquement maintenu ses déclarations.
Vous ne savez pas, vous, lui a-t-il dit, ce qui se passait à l’usine. Votre affirmation ne peut donc avoir aucune valeur.
Vous êtes l’assassin de mon frère, voilà surtout ce que je sais, a repris Jean-Marie Cadiou.
Vous mentez encore une fois de plus, a repris avec vigueur l’ingénieur ; cela ne vous gêne pas ; vous ne veniez à l’usine que de loin en loin comme président du conseil d’administration et vous saviez toutefois très bien que la société de l’usine masquait des capitaux allemands.
Le juge d’instruction a mis alors fin à la confrontation.
14 mai 1914 – p. 3
Le crime de Landerneau
Brest, 12 mai. Le juge d’instruction a continué aujourd’hui à interroger les anciens ouvriers de l’usine de la Grande-Palud ; tous ont déclaré avoir vu M. Cadiou à l’usine dans la matinée du 30 décembre.
L’ingénieur a été confronté avec chacun des anciens ouvriers et a toujours persisté à affirmer que c’est le 29 décembre qu’il a vu M. Cadiou pour la dernière fois à l’usine.
Dès que le juge aura reçu les rapports de MM. Kohn [Kohn-Abrest] et Crivolla [Grivolat], il procédera à l’audition de quelques autres témoins, puis il interrogera de façon définitive l’ingénieur sur le fond et terminera ensuite son instruction.
15 mai 1914 – p. 4
Le crime de Landerneau
Brest, 13 mai. – Depuis le début de l’affaire Cadiou, une centaine de témoins, tant à charge qu’à décharge, ont été entendus.
L’un des témoins à charge, le principal, peut-on dire, est M. Bonnefoy, fermier à la Grande-Palud. Il déclara tout d’abord avoir vu M. Cadiou et Pierre ensemble le 30 décembre, ajoutant même ce détail important : il neigeait et les deux hommes avaient leur capuchon sur la tête.
Un mois plus tard, le 10 mars exactement, M. Bonnefoy se rétractait. Pressé par sa famille et par son beau-frère, M. Autret, de faire connaître à la justice qu’il s’était trompé, il alla confesser son erreur au commissaire de la brigade mobile. Le 30 décembre, il se trouvait à Landerneau : il n’avait pas pu, par conséquent, apercevoir M. Cadiou et Pierre ensemble à 11 heures du matin.
Le bruit se répandit aussitôt à Brest que Mme Pierre, demeurée à Landerneau, avait fait pression sur le témoin. Certaines personnes se disant bien informées allaient jusqu’à citer la somme qu’aurait reçue Bonnefoy de la mère de l’inculpé pour revenir sur sa déclaration.
Voulant savoir si ce brait était fondé, M. Bidart [Bidard] de La Noë a fait venir aujourd’hui, à son cabinet, le fermier Bonnefoy, dont voici la déclaration :
-Mme Pierre est bien venue chez moi, c’est vrai. Elle m’a démontré la gravité de ma déposition, disant qu’elle suffisait à faire condamner son fils par la Cour d’assises. Mais elle a ajouté :
« Cependant, si vous avez réellement vu Louis avec son patron, il faut continuer à le dire, si c’est la vérité.
« Mme Pierre ne m’a jamais proposé d’argent. »
Et M. Bonnefoy a rétabli comme suit l’emploi de son temps, dans la journée du 30.
28 mai 1914 – p. 3
Le crime de Landerneau
Brest, 26 mai. Le juge d’instruction a, ce matin, interrogé Bossard au sujet des propos qu’il aurait tenus, le 4 janvier, dans la soirée, à Moenner, apprenti marin à bord du Magellan, et à qui il aurait dit qu’il en savait long sur le drame de la Grande-Palud. Bossard a soutenu que ce n’est pas à cette date qu’il a parlé à Moenner de la disparition de M. Cadiou, mais un soir du mois de février.
Le juge a encore interrogé l’ingénieur Pierre, qui était assisté de Me Feillard.
Le juge a posé à l’ingénieur un grand nombre de questions sur des points importants et des points de détail. Il a, selon l’accusation, reconstitué la scène du crime et a dit alors à Pierre, que ce ne pouvait être que lui le coupable ; l’ingénieur a vivement protesté et a dit que c’était une abomination.
Le juge a répété que l’assassinat a été commis le 30 décembre, entre onze heures et midi, et que l’information avait établi qu’on ne pouvait se trouver en présence ni d’un suicide ni d’un crime simulé.
L’ingénieur Pierre a répondu que ce ne sont que des hypothèses et qu’il ne pouvait rien dire à ce sujet. Il ne sait rien du crime.
Vendredi, une confrontation générale aura lieu à l’usine de la Grande-Palud.
31 juillet 1914 – p. 3
Le crime de Landerneau.
Rennes, 29 juillet. – Aujourd’hui, la Chambre des mises en accusation, près la Cour d’appel de Rennes, s’est réunie pour statuer sur le cas de l’ingénieur Pierre, accusé de l’assassinat de M. Cadiou, industriel de la Grande-Palud.
La Chambre des mises en accusation, dont chacun des membres avait pris longuement connaissance du dossier de l’affaire, a décidé de renvoyer l’ingénier Pierre devant les prochaines assises du Finistère.
