Manchette du journal La Lanterne, édition de février 1914

La Lanterne est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1877 à 1928.
Le journal a une ligne politique républicaine et anticléricale.
Tirage 1914 : 28 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 115 articles dont 7 en première page
1919 : 7 articles dont 3 en première page

Le journal adopte une posture de neutralité bienveillante à l’égard de l’ingénieur Pierre. Sans proclamer formellement son innocence, la rédaction souligne l’absence de preuves tangibles de sa culpabilité.
Une approche journalistique prudente
Plutôt que de s’improviser enquêteur, le journaliste de La Lanterne privilégie le recul et l’analyse factuelle. Le journal soulève notamment l’attitude de Jean-Marie Cadiou : Il lui est reproché de se vanter de dissimuler des documents soi-disant « privés », tandis que la justice est épinglée pour son inertie face à cette rétention d’informations.
Une narration centrée : Le récit se focalise essentiellement sur les protagonistes majeurs, laissant les acteurs secondaires au second plan.

On retiendra la phrase de Bossard du 6 mai qui manifeste son revirement d’opinion : « Si j’ai cru, pendant un certain temps, à la culpabilité de Pierre, c’est parce que j’avais vu qu’on l’avait arrêté, mais comme j’ai été arrêté moi aussi, qui n’avais rien fait, je ne crois plus du tout qu’il soit coupable. »

Source : BnF Gallica

Table des matières

13 janvier 1914 – p. 3

FINISTÈRE

Brest. M. Louis Cadiou, administrateur d’une usine de cellulose, près de Landerneau, a disparu depuis le 28 décembre dernier. M. Cadiou résidait habituellement à Paris, rue du Cherche-Midi, avec sa femme et son enfant, mais il faisait de fréquents séjours à Landerneau, où on le vit pour la dernière fois le 28 décembre, prenant le train pour Brignogan. M. Cadiou était attendu à Paris le 31 décembre. Ne le voyant pas arriver, sa femme s’inquiéta et pria M. Cloarec, député, ami de la famille, d’aviser la police. M. Cloarec se rendit à la Sûreté générale, qui détacha deux inspecteurs avec mission d’enquêter dans le Finistère. On retrouva, dans plusieurs hôtels de la région, la trace du passage de M. Cadiou. Les affaires de l’usine paraissent prospères et l’examen de la comptabilité a établi que toutes les écritures sont en règle.
M. Cadiou, ancien avoué à Morlaix, est âgé de 48 ans. On ne croit pas au suicide. Aurait-il été victime d’un crime ?

15 janvier 1914 – p. 4

FINISTÈRE

Brest. Il semble établi que la fuite de Cadiou, l’avoué qui a disparu dans les circonstances que l’on sait, est volontaire. On dit que, se trouvant écarté des soumissions de l’État, sa situation à l’usine devenait désastreuse ; c’est alors que Cadiou, qui n’était que propriétaire fictif de l’usine, mit ses comptes en règles, liquida la situation et disparut pour faire place à un autre directeur qui pourra participer aux fournitures de l’État.

19 janvier 1914 – p. 3

LA DISPARITION DE M. CADIOU

Brest, 18 janvier. La disparition signalée le 30 décembre, de M. Cadiou, directeur d’usine à Landerneau, reste toujours entourée d’un profond mystère. Les recherches de la gendarmerie et de la brigade mobile demeurent vaines.
Le procureur de la République de Brest a reçu aujourd’hui une lettre signée Louis Cadiou, dans laquelle celui-ci dit être en villégiature à Boulogne.

5 février 1914 – p. 3

LA FIN D’UN MYSTÈRE
On retrouve le cadavre de M. Cadiou, disparu depuis plusieurs semaines.

Brest, 4 février.
Le corps de M. Cadiou a été retrouvé ce matin dans l’Elorn, par des mariniers.
On se souvient qu’au début du mois de janvier dernier, M. Cadiou, directeur de l’usine de coton poudre de la Grande Palud, près Landerneau, avait disparu dans des circonstances mystérieuses. Certains témoignages avaient permis de croire à une fugue, d’autres au contraire laissaient supposer que M. Cadiou s’était enfui avec la caisse et qu’il s’était tué ensuite.
Une enquête avait été prescrite, et à Brest comme à Paris, on avait interrogé les proches et les intimes du disparu qui, eux, avaient émis l’hypothèse d’un crime. Une lettre adressée de Boulogne-sur-Mer au maire de Landerneau avait un instant égaré les recherches. Un mauvais plaisant avait, en effet, pris la signature de M. Cadiou et racontait qu’il était paisiblement installé à Boulogne.
Or, ce matin, les mariniers qui exploraient la rivière l’Elorn, ont aperçu un cadavre qu’ils ramenèrent sur la berge. Comme la rivière était presque à sec, on put dégager assez facilement le corps qui était enfoui sous une couche de terre de cinq centimètres seulement. Il était à une distance d’environ 300 mètres de l’usine. M. Cadiou avait le cou sectionné, la tête était presque détachée du trône. On put l’identifier rapidement.
Le parquet de Brest s’est aussitôt rendu sur les lieux pour poursuivre son enquête. On croit à présent que le directeur d’usine a été victime d’un assassinat.

6 février 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Une lettre anonyme fait découvrir cadavre. – Le frère de la victime accuse l’ingénieur Pierre d’être l’assassin.

Brest, 5 février. Voici des détails complémentaires sur la mort de M. Cadiou, dont le corps a été retrouvé hier, à trois cents mètres de l’usine qu’il exploitait. On connaît les circonstances dans lesquelles M. Cadiou avait disparu.
Les recherches des inspecteurs de la Sûreté dans toute la région restèrent infructueuses. Mme Cadiou annonçait qu’elle ferait don d’une somme de 2.000 francs à la personne qui ferait découvrir le cadavre de son mari.

Avant-hier, M. Jean Cadiou qui poursuivait toujours ses recherches, recevait une lettre ainsi conçue :
Louis Cadiou a bien été assassiné par un homme grand, châtain, barbu, de trente à trente- cinq ans, qui était aidé d’un autre plus petit, lequel faisait le guet.
Qu’on ne le cherche pas dans l’eau, il n’y est pas, mais dans un talus, près d’un petit bois ou d’un bosquet. L’endroit est recouvert d’un peu de terre, à droite d’un moulin. Le corps sera découvert et l’assassin pris.
Les renseignements contenus dans cette lettre avaient été, ajoutait le signataire, donnés par une cartomancienne de Nancy. Bien qu’un peu incrédule, M. Jean Cadiou se rendit hier matin au moulin situé près de l’usine de la Grand’Palud. Il fouillait du bout de sa canne les fourrés et les buissons qui entourent le moulin, quand, vers 11 heures, étant arrivé au pied d’un ravin dans un bois appartenant à M. Vacheront, maire de la Forêt, il aperçut, près d’un orme, un endroit où la terre paraissait avoir été fraîchement remuée.
Ayant soulevé les broussailles, il rame- na un bout d’étoffe. Le cœur serré par l’angoisse, il s’accroupit et gratta la terre avec ses ongles. Bientôt il découvrit le veston que portait son frère. Affolé, il courut au moulin. Le contremaître de l’usine et le directeur, M. Pierre, arrivèrent aussi que les gendarmes. Le cadavre de M. Cadiou avait été enterré à une dizaine de centimètres de la surface : il portait une blessure profonde à la tête et la gorge avait été presque entièrement sectionnée ; les mains étaient encore gantées.
Le docteur Rousseau, médecin légiste, procéda à l’autopsie. Les commissaires de police et gendarmes perquisitionnèrent dans l’usine ; ils découvrirent une pioche à laquelle des cheveux adhéraient encore.
Qui était le coupable ? Le frère de la victime n’hésita pas. Il accusa l’ingénieur Pierre. Cette brusque accusation a fait naître aussitôt l’opinion que l’histoire de la cartomancienne de Nancy n’était qu’un stratagème imaginé par la famille, afin de soustraire aux représailles, le dénonciateur de M. Pierre.
En tous cas, l’ingénieur fut immédiatement arrêté et longuement interrogé par le procureur de la République et le juge d’instruction.
M. Pierre, sans s’émouvoir, a protesté avec énergie de son innocence, déclarant cependant, que son arrestation ne l’étonnait point.
Une perquisition effectuée à son domicile, a établi que tout dernièrement il avait commis envers son directeur, un acte grave de malveillance.
Interrogé sur la grave accusation qu’il t a portée contre M. Pierre et qui a abouti à l’arrestation de celui-ci, M. Cadiou a déclaré :
Toutes les circonstances de ce drame sont contre lui le 30 décembre, jour de la disparition de mon frère, M. Pierre n’a pas paru à l’usine depuis une heure jusqu’à cinq heures du soir. Et voici la raison du crime : M. Pierre avait été congédié de l’usine, il voulait y rester et remplacer mon frère. Il a, du reste, des complices dont l’un, au moins, sera connu tôt ou tard.
Ajoutons que l’on s’attend à une autre d’arrestation.

7 février 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

Les charges qui pèsent sur l’accusé ; une déclaration de la bonne de M. Pierre. On perquisitionne chez l’inculpé. Les obsèques de la victime.

Brest, 6 février. Le parquet, poursuivant son enquête sur l’assassinat de M. Louis Cadiou, administrateur de l’usine de la Grand Palud, a procédé hier, dans le domicile de la victime, à une perquisition, au cours de laquelle les magistrats auraient découvert un document établissant que M. Louis Pierre, l’ingénieur directeur technique, avait déjà cherché à nuire à son administrateur. On n’a d’ailleurs retrouvé chez M. Cadiou ni dossier, ni aucun autre papier, et l’on fait remarquer à ce sujet que, quelques jours après la disparition de M. Cadiou, M. Pierre s’était rendu sous un prétexte quelconque au domicile de ce dernier, dont il s’était fait donner la clef.
D’autre part, la perquisition effectuée au à domicile de M. Louis Pierre a amené la découverte d’un brouillon de lettre adressée au ministre de la guerre accusant M. Cadiou d’avoir fracturé deux fois un wagon de coton poudre destiné à la poudrerie d’Angoulême le fait fut reconnu exact par le ministre et ce fut à la suite de cette dénonciation que l’usine de M. Cadiou fut écartée des adjudications de l’État.
M. Pierre, qui a été définitivement inculpé de l’assassinat de son administrateur, continue à protester avec énergie de son innocence.
Il faut néanmoins relater la déclaration de la bonne Julia Juzeau qui, au sujet du lapin qui aurait été tué par son maître avec une pioche, déclare que c’est avec cet outil qu’il enfouit au jardin, dans la semaine de Noël, un chat noir et blanc qui était mort dans la maison. Et elle a ajouté :
« Mon maitre est incapable d’avoir tué. Il est bon, doux, et a l’horreur du sang. J’étais au moulin le 29 décembre, jour où M. Cadiou est venu. J’en suis certaine. M. Pierre m’a dit qu’il avait accompagné son patron jusqu’à la route, en causant. Le soir, après le diner, il a lu, puis il s’est couché. »
Julia Juzeau sera de nouveau minutieusement interrogée.
Par contre, plusieurs témoins affirment avoir aperçu M. Cadiou dans la matinée du 30 décembre, se dirigeant vers le bois de M. Vacheront, où M. Pierre serait venu le rejoindre. Le frère de la victime déclare d’ailleurs que M. Pierre avait donné rendez-vous à cet endroit à son administrateur, sous prétexte d’examiner des sources que l’on projetait de capter pour l’usine.
D’autre part, un témoin, M. Bignard, contremaître à la Grand’Palud, déclare que M. Pierre avait proféré des menaces de mort contre son administrateur, si celui- ci le faisait renvoyer. Or, M. Cadiou avait ti donné congé à son directeur technique, qui a devait quitter l’usine de la Grand Palud le 1er mars prochain.
Malgré les graves présomptions qui pèsent sur lui, M. Louis Pierre garde la plus grande assurance et paraît persuadé qu’il pourra facilement repousser toutes les charges que l’on fait peser sur lui.
L’enterrement de M. Louis Cadiou a eu lieu ce matin, à Landerneau. La veuve du défunt, venue de Paris pour assister aux obsèques, a confirmé à M. Paulin, commissaire spécial, que la belle-mère de son frère, Mme Saimby [Sainpy], de Pont-à-Mousson, a consulté dans cette ville une somnambule qui aurait déterminé l’endroit exact où le corps de M. Cadiou avait été enterré.
Le commissaire spécial a fait exécuter des recherches à Pont-à-Mousson, pour retrouver la somnambule.
Dans la soirée l’ingénieur a été écroué à la prison de Bonaven [Bouguen].

8 février 1914 – p. 2

Le Crime de Landerneau
Entendue par le juge, la veuve de la victime accuse l’ingénieur Pierre, qui proteste de son innocence.

Brest, 7 février. M. Louis Pierre, l’ingénieur-directeur de l’usine de la Grand’Palud, inculpé de l’assassinat de son administrateur, M. Cadiou, ne s’est pas départi un seul instant de son calme ; il affirme, en souriant, que tout s’éclaircira bientôt à son avantage. Il faut reconnaître, d’ailleurs, que ceux qui connaissent le jeune ingénieur, se refusent généralement à le croire capable d’un tel crime.
Tout dans son attitude paraît le démontrer. Ainsi, avant de quitter Landerneau, pour la prison de Brest, l’ingénieur, après avoir fait un excellent repas, a déclaré qu’il reviendrait avant peu.
En arrivant à Brest, il salua un négociant de Landerneau, M. Victor Lévêque, marchand de meubles, et qui a une succursale à Brest.
Pour le soustraire à la curiosité, les gendarmes prirent place, avec lui, dans une voiture de louage, qui les conduisit au Parquet, où fut visé le mandat de dépôt délivré contre le jeune homme ; puis, en voiture toujours, ils l’emmenèrent au Bouguen, où il fut écroué.
Mme Cadiou est arrivée également à Brest, et M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, ne veut pas attendre plus long- temps avant de savoir d’elle si les relations de directeur a employé entre M. Cadiou, son mari, et M. Pierre, étaient aussi mauvaises qu’on l’a prétendu.
D’autre part, et c’est là pour l’instruction un point capital, M. Bidard entendra le contremaître Bignard. Ce dernier, en effet, prétend avoir vu M. Pierre en compagnie de M. Cadiou, le 30 décembre. Il est, sur ce point, en contradiction absolue avec l’accusé qui, jusqu’à présent, a toujours déclaré qu’il a vu son directeur le 29 au soir. Et cependant, M. Bignard ajoute :
« Quand j’ai vu l’ingénieur, le 30, il était midi. Je l’avais vu, une heure auparavant avec M. Cadiou. Or, s’il avait commis son crime, il aurait été couvert de sang. Il aurait, en effet, décapité ou presque le directeur, opération qui ne se fait point sans laisser de traces. J’ai vu M. Pierre portant les vêtements qu’il avait le jour de son arrestation. Et je n’ai pas remarqué la moindre tache suspecte. »
C’est là, évidemment, un témoignage de première importance, et qui appuie singulièrement la thèse de ceux qui croient à l’innocence de l’accusé.
On sait aussi qu’un brouillon de lettre fut trouvé chez le directeur de la Grand’- Palud. Dans cette lettre, M. Pierre accusait M. Cadiou de n’avoir livré à la poudrerie d’Angoulême que quatre wagons, au lieu des cinq qui étaient portés sur la facture ; il assurait également que l’usine de la Grand’Palud ne livrait à l’administration militaire que des déchets de coton nitré. Une enquête fut ouverte, à la suite de laquelle M. Cadiou fut exclu, pour l’avenir, de toutes les adjudications de fournitures militaires.
Enfin le juge d’instruction s’est aussi enquis de l’indication fournie par la somnambule, qui permit à M. Jean-Marie Cadiou, ainsi que l’affirme ce dernier, de découvrir le cadavre de son frère et laisse toujours l’opinion publique incrédule.
On rapporte qu’au moment où le corps de son frère fut sorti de terre, M. Jean-Marie Cadiou déclara aux personnes présentes, au nombre desquelles se trouvait M. Pierre, qui n’en fut pas le moins du monde ému :
« La voyante a dit vrai, mon frère se trouvait bien à l’endroit qu’elle avait indiqué. J’ai confiance dans ses autres déclarations et je suis persuadé, comme elle disait, que le coupable sera retrouvé. »
On commence à se demander, ici, qui a bien pu « faire la somnambule ». Des explications paraissent sur le point d’être fournies ; elles ne l’ont pas été, mais ce n’est peut-être que partie remise.
Quant aux déclarations de Mme Cadiou, elles sont formelles. Si elle n’a rien apporté de nature à prouver la culpabilité de M. Pierre, elle affirme que celui-ci a agi par haine contre son mari. Elle a confirmé la consultation de la voyante de Nancy. Elle a, en outre, appris au juge, qu’elle avait reçu, le 31 décembre, une lettre de M. Pierre, datée de Landerneau, 30, adressée à M. Cadiou, et réclamant une somme d’argent que le directeur avait oublié de lui remettre avant son départ pour Paris. Mme Cadiou affirme que, par cette lettre, l’ingénieur a voulu écarter les soupçons, car on sait que le crime a été commis dans la journée du 30.
Il semble encore que l’assassin ait voulu faire croire que le vol était le mobile du crime, car ni le portefeuille, ni la montre de la victime n’ont été retrouvés. Mme Cadiou se trouvait dans un tel état de nervosité et de faiblesse, que le juge a renoncé à la confronter avec M. Pierre.

9 février 1914 – p. 2

Le Crime de Landerneau
L’assassinat de M. Cadiou reste toujours mystérieux, mais l’accusation contre l’ingénieur faiblit.

Brest, 8 février. Le drame du Grand’ Palud est l’objet, dans toute la région, des plus vifs commentaires. Les charges qui pèsent sur l’ingénieur Pierre sont des plus légères et le manque de preuves de sa culpabilité fait entrevoir une prochaine mise en liberté.
La seule accusation qui retient l’attention du parquet, c’est, pour l’ingénieur Pierre, d’avoir été le 30 décembre, avec M. Cadiou, dans les bois de la Forest. M. Pierre, avec la plus vive énergie a toujours soutenu que c’était le 29 que cet événement se place et non le 30. La date de cette promenade a une importance considérable. S’il est prouvé que c’est bien effectivement le 29 que l’ingénieur accompagna son patron, on voit mal ce que l’on retiendra contre lui.
A la Forest, différentes personnes habitant aux environs du château ont été interrogées un témoignage tout particulièrement intéressant a été retenu, celui de M. Caroff, un minotier.
M. Caroff a, en effet, vu M. Cadiou et son ingénieur qui venaient lui demander s’il ne pourrait pas leur vendre son moulin dans lequel les deux hommes avaient projeté d’installer des ateliers spéciaux. M. Caroff est sûr que c’est le 29 décembre qu’il reçut leur visite. Ce jour-là, il procédait à une expédition de farine pour Plougastel et il a pu, pour cette raison, contrôler exactement ses souvenirs.
On sait, d’autre part, que M. Cadiou a passé à Landerneau la nuit du 29 au 30 décembre. Le 30 décembre au matin, du reste, il donna 5 francs à sa femme de ménage et lui annonça qu’il lui réglerait sa note de blanchissage à son retour de voyage.
Mme Quéméneur, la débitante de la Forest, près du Grand’Palud, le vit dans la matinée du 30 décembre également passer devant elle, se dirigeant vers l’usine. Les ouvriers encore le virent au Grand’Palud ce jour-là.
Il faudrait donc nettement conclure que M. Pierre n’assassina pas M. Cadiou le jour où il l’accompagna au moulin, puisque le lendemain M. Cadiou était encore vivant.
D’autre part, M. Bignard, contremaître de l’usine, qui, dès le début ne pouvait assurer si la promenade que firent ensemble, M. Pierre et M. Cadiou, avait eu lieu le 29 ou le 30 décembre, affirme à présent que c’est le 30 qu’il vit M. Cadiou partir avec M. Pierre.
Il suivit du regard les deux hommes jus- qu’au pont. M. Bignard aurait un motif pour soutenir ses déclarations : ce serait le jour où M. Pierre sortait avec son patron que les machines furent arrêtées par suite d’un accident survenu à une soupape.

Chez la somnambule
Nancy, 8 février. Mme Camille, la somnambule qui donna à Mme Saimpy [Sainpy] la consultation qui amena la découverte du corps de M.-Cadiou, est aujourd’hui l’objet de toutes les conversations.
Elle est enchantée. Depuis vingt-quatre ans qu’elle travaille, elle n’avait jamais réussi une aussi merveilleuse affaire. Mme Camille se souvient maintenant qu’elle donna une consultation le 31 janvier un peu avant quatre heures, à une dame dont elle se rappellerait difficilement la physionomie.
De la consultation proprement dite, elle ne se rappelle que peu de chose. Elle sait qu’à son réveil du sommeil hypnotique, elle avait les yeux pleins de larmes. Le crime affreux qu’elle avait entrevu, l’avait fortement impressionnée.
Mme Camille tient à justifier de sa réputation de voyante.
Elle a servi de médium, aux professeurs de l’École de Nancy, fameuse pour ses dé- couvertes dans le domaine de l’hypnotisme, aux docteurs Bernheim et Liébault, au professeur Liégeois.

10 février 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU

Le mystère de l’assassinat de M. Cadiou s’épaissit. Les nouveaux témoignages entendus par le parquet, compliquent davantage l’instruction.

Brest, 9 février. Le juge d’instruction de Brest, chargé de l’enquête concernant l’assassinat de l’administrateur de l’usine de la Grand’Palud, a envoyé, hier, des commissions rogatoires à divers parquets de province, notamment à celui de Nancy, qui est chargé d’interroger Mme Camille, la voyante, dont les révélations auraient amené la découverte du cadavre de M. Cadiou.
De leur côté, les inspecteurs de la Sûreté ont interrogé M. Bonnefoy, fermier de la Grand Palud, dont les déclarations, très précises, confirment que M. Cadiou s’est bien rendu à l’usine, dans la matinée du 30 décembre, et en est sorti en compagnie de M. Pierre.
Le 29 décembre, a déclaré M. Bonnefoy, allant à la foire de Lesneven, j’ai rencontré sur 18 route de Landerneau M. Cadiou, causant avec le charretier Leroy.
Le 30, je me trouvais chez moi. J’ai vu, vers neuf heures, arriver à l’usine M. Cadiou. Je l’ai aperçu aussi au moment où il parlait avec M. Pierre tous deux avaient leur pèlerine de caoutchouc. J’en suis d’autant plus certain que le vent a rabattu celle de l’ingénieur sur son visage. Ma mémoire a gardé extrêmement précis le souvenir du geste qu’il fit avec sa main pour la relever.
Cette déclaration, si elle infirme celle de M. Pierre, qui prétend ne pas avoir vu M. Cadiou, le 30 décembre, est également en contradiction avec le témoignage de M. Bignard, qui a dit que M. Cadiou, après être sorti avec l’ingénieur, était rentré à l’usine, vers, midi, pour chercher sa pèlerine, qu’il avait oubliée.

Étrange témoignage
Un ancien ouvrier de l’usine de la Grand’- Palud, Jacques Brossard, avait écrit au juge d’instruction, pour lui dire qu’il avait d’intéressantes révélations à lui faire, sur la mystérieuse visite rendue par un individu, à M. Pierre, dans la matinée du 28 décembre.
Jacques Brossard, qui a été employé à T’usine, du 28 décembre au 6 janvier, a eu une vie assez orageuse.
A peine arrivé à la Grand’Palud, il tomba malade. Il séjourna dans une ferme attenante à l’usine, et vint demander à l’ingénieur, le dernier jour de l’an, quelques avances sur ses gages.
Il paraît être assez au courant du crime. Il a accompagné la police dans les premières recherches qu’elle entreprit. Et, fait curieux, il a maintes fois conduit les policiers à proximité du lieu où l’on retrouva le cadavre.
Sa déposition devait donc être extrême- ment précieuse pour l’instruction. Cette nuit donc, M. Menestio [Mennessier], commissaire spécial, s’est rendu à Saint-Divy, où habite le témoin, et l’a interrogé. Voilà ce qu’il a déclaré :
C’était le 28 décembre au matin. Il était environ neuf heures, quand je vis arriver devant chez M. Pierre, un individu bizarre, d’allure suspecte. Il frappa à la porte. La bonne, Mlle Julie Juzeau, lui ouvrit. Elle ne lui posa point de question et l’introduisit immédiatement auprès de son maître. L’individu resta longtemps chez l’ingénieur et sortit seul.
Ce témoignage est, du reste, contredit par la bonne de l’ingénieur, qui affirme à nouveau, et d’une façon catégorique, que, le 28 décembre, son maître ne reçut aucune visite. Du reste, ajoute-t-elle, il était très rare que quelqu’un vint chez M. Pierre. M. Pierre a été extrait à 7 heures du soir de la prison et amené au Palais devant le juge pour s’expliquer sur cette affaire ; il a immédiatement déclaré que l’inconnu dont il s’agit est un menuisier nommé Mazurier qui est venu le dimanche 28 décembre pour réparer son sommier.
Mme Pierre, qui est arrivée le matin de Brest, sera autorisée dans quelques jours à voir son fils.
Le juge d’instruction a entendu dans l’après-midi, MM. Legrand, fondateur de l’usine de la Grand’-Palud, Bignard, contremaître de l’usine et Salliot, ancien comptable. Ces témoins ont fourni des renseignements sur la fondation de la Société, sa situation financière et les relations entre MM. Pierre et Cadiou. L’ingénieur était lié avec le directeur par contrat lui interdisant, en cas de départ de l’usine de la Grand’-Palud, d’exercer sa profession de chimiste dans l’industrie du blanchiment de coton d’ici 15 ans en France et à l’étranger parce que M. Pierre avait appris des procédés spéciaux à l’usine, cependant l’ingénieur était engagé dans une industrie similaire du voisinage.

Une nouvelle piste
Landerneau, 9 février. Les commissaires spéciaux qui sont à Landerneau sui- vent une nouvelle piste, au sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
Un individu, quelques jours après le crime, a payé une facture de 600 francs à un négociant de Landerneau. Ce dernier l’aurait accusé du crime et le débiteur aurait montré une vive émotion sans toutefois se défendre. Cet individu habite près de l’usine et se trouvait dans une situation très gênée.

11 février 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Les témoignages restent contradictoires et l’accusation contre l’ingénieur est de plus en plus fragile.

Brest, 10 février. – Depuis huit jours, le directeur de l’usine de la Grand’Palud, est détenu sous l’inculpation d’assassinat. Les présomptions relevées contre lui paraissaient au début, bien fragiles, et depuis, l’enquête menée par la justice et la Sûreté, n’a pu relever aucune charge nouvelle.
Le juge d’instruction a reçu aussi la déposition de M. Salliot, ancien comptable de l’usine. Ces témoins ont fourni des renseignements sur la fondation de la société, sa situation financière et les relations entre MM. Pierre et Cadiou.
D’autre part, M. Bidart [Bidard] de la Noë a interrogé M. Pierre au sujet de la visite que, d’après un ancien ouvrier de l’usine, il aurait reçu dans son bureau le 28 décembre. M. Pierre a déclaré sans la moindre hésitation que ce mystérieux visiteur n’était autre que l’oncle de sa bonne, M. Mazurié, ouvrier menuisier, qui était venu chez lui réparer un sommier.
Mme Pierre, la mère de l’ingénieur inculpé, est arrivée hier à Brest, mais elle n’a pas été autorisée à voir son fils.
Mme Cadiou est repartie pour Paris. Elle ne sera de nouveau entendue à l’instruction que si les événements l’exigent.
Le juge d’instruction a lancé ce matin plusieurs commissions rogatoires pour apporter quelque lumière sur plusieurs points demeurés obscurs.
Il se pourrait que l’ingénieur Pierre fût relaxé très prochainement si les confrontations avec certains témoins ne prouvent pas sa culpabilité.
Le médecin légiste, M. Rousseau, qui a assisté à la découverte du cadavre, a confirmé au juge d’instruction son étonnement que seules quelques petites gouttes de sang tachaient le faux-col de M. Cadiou qui, on le sait, eut la gorge presque, entièrement sectionnée, et de plus, qu’aucune trace de lutte n’a également été, relevée sur le cadavre.

12 février 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
L’enquête devient de plus en plus confuse ; l’ingénieur Pierre sera relaxé d’un moment à l’autre.

Brest, 11 février. Mme Pierre, la mère, du directeur technique de l’usine de la Grand Palud, a fait la fière déclaration suivante : « Je jure que mon fils est innocent ! Il restera à la prison du Bouguen des mois s’il le faut, jusqu’à ce que l’assassin soit découvert, jusqu’à ce que son innocence éclate, entière ; mais il ne faut pas qu’il en sorte par la porte basse, qui laisserait son nom entaché. » Il faut d’ailleurs reconnaître qu’à mesure que se poursuit l’instruction, les charges déjà si fragiles relevées contre M. Pierre s’évanouissent les unes après les autres. Aussi l’enquête semble-t-elle s’orienter vers une autre voie.
A la suite d’une conférence qui a eu lieu hier entre le procureur de la République, le juge d’instruction et le médecin légiste, les vêtements de M. Cadiou vont être soumis à un nouvel examen. On a fait, en effet, la remarque que le jour où le corps a été découvert, les vêtements n’étaient point maculés de sang, alors que la gorge avait été presque entièrement sectionnée.
On semble, d’autre part, attacher une certaine importance à une déclaration faite par un homme d’affaires de Landerneau qui avait au nombre de ses débiteurs un fermier habitant près de la Grand Palud. Ce fermier, dont il connaissait la situation difficile, lui a versé quelques jours après la disparition de M. Cadiou, 600 francs sur une somme de 1.600 francs qu’il lui devait. Les inspecteurs de la Sûreté contrôlent actuellement les déclarations faites par l’homme d’affaires.

13 février 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
L’enquête en déroute se lance sur de nouvelles pistes. De nouveaux faits semblent démontrer que le 31 décembre M. Cadiou était encore vivant

Brest, 12 février. Un fait s’est produit, hier, qui pourrait, à en croire certains bruits, diriger l’enquête vers une voie nouvelle.
On a repêché, dans la rivière de Morlaix, le cadavre de Mlle Yvonne Guezennec, vingt et un ans, sténo-dactylographe à la préfecture de Quimper, qui avait quitté le domicile de ses parents, à Brest, le 29 décembre dernier, pour se rendre à Morlaix. Elle avait passé la nuit du 30 dans un hôtel de cette ville, qu’elle avait quitté en disant qu’elle partait pour Rennes.
On ne peut s’empêcher d’être frappé de la coïncidence entre la date de la disparition de M. Cadiou et de celle de la jeune fille. Et on rappelle, à ce propos, qu’à l’époque où les recherches furent entreprises pour retrouver M. Cadiou, M. Pierre déclara au commissaire spécial : « Cadiou ! Vous devriez le rechercher dans la rivière de Morlaix, et vous le retrouveriez. »
Mme Pierre est tout à fait convaincue que son fils n’est pas coupable ; elle le connait trop, a-t-elle dit, pour le croire capable d’un tel forfait.
La mère de l’accusé s’est expliqué sur le brouillon de lettre destinée au ministre de la guerre et trouvé chez l’ingénieur, au cours d’une perquisition. Voici ses déclarations :
Mon fils ne voulait pas endosser la responsabilité de certains faits qui se passaient à l’usine. Il nous l’avait écrit à différentes reprises, à mon mari et à moi. Il l’avait également dit à son patron, l’avertissant que s’il passait outre, il se dégagerait en prévenant le ministre de la guerre. »
Les commissaires de la brigade mobile ont fait une enquête sur un individu qui, quelques jours après le crime, a payé à M. Chéenne, représentant de commerce à Landerneau, une dette de 600 francs.
Le juge d’instruction confrontera, aujourd’hui, M. Pierre avec le fermier Bonnefoy, qui affirme avoir vu le directeur de l’usine et l’ingénieur ensemble le 30 décembre, ce que M. Pierre nie formellement.
Il ne serait plus douteux, maintenant, que le directeur de l’usine de la Grand’- Palud a été tué loin de l’endroit où son cadavre a été retrouvé. Le médecin légiste apporte, à cet égard, des preuves anatomiques indéniables.
Il y a eu d’abord strangulation puis, quelque temps après, section de la gorge, arrachement du larynx.
La plaie du cou aurait été faite sans doute pour masquer les traces de strangulation et faire croire à un assassinat commis en plein bois.
Il semble aussi se confirmer que M. Cadiou, le 31 décembre, prit le train à Landerneau, pour se rendre à Morlaix, et qu’il a été vu le 1er janvier dans cette ville.

14 février 1914 – p. 1 et 2

Les propos du Lanternier

Mme Camille connaît la gloire, et c’est justice. Du moment qu’il y a des gens pour consulter les somnambules, on ne voit pas pourquoi les membres de cette honorable corporation ne seraient point portés sur le pavois. Logiquement, ils devraient même être invités à porter en public un uniforme éclatant. C’est un clergé qui en vaut un autre.
Mme Camille et ses pareilles ne se vantent point de guérir les maladies incurables, et jamais elles ne plongent leurs visiteurs dans une piscine malpropre. Mme Camille soulage un peu, je pense, leur porte-monnaie : n’est-ce pas légitime de percevoir le denier du culte ? Mais elle ne s’engage point à les soulager de leurs maux. Simplement, elle les en avertit.
On connaît le rôle de Mme Camille dans l’affaire Cadiou. Pour une voyante, Mme Camille est une voyante. Elle a vu un cadavre qui, à des centaines de kilomètres de la ville qu’elle habite, reposait sous dix centimètres de terre. Vision à distance, vision en profondeur, quelle vision ! Le Saint-Esprit, qui voit tout, ne ferait pas mieux.
Une chose pourtant m’étonne.
Quand on a été voir Mme Camille, après la découverte du cadavre, pour lui demander quelques détails et peut-être savoir son secret, Mme Camille n’a pu fournir que des renseignements très vagues. Elle se souvient bien d’avoir eu une entrevue avec une dame au sujet de l’affaire Cadiou. Mais reconnaîtrait-elle cette dame ? Elle n’en jurerait point…
C’est incroyable, comme une voyante peut être dépourvue de la mémoire des yeux !

 

LE CRIME DE LANDERNEAU
Un médecin légiste a été demandé à Paris par le parquet de Brest. Le docteur Paul a été désigné.
Brest, 13 février. L’enquête avait établi, dès le début, que M. Cadiou avait été assassiné le 30 décembre. On avait vu, ce jour-là, l’administrateur de la Grand’Palud quitter l’usine en compagnie de son directeur technique, et c’est ce qui motiva l’arrestation, un peu surprenante, de l’ingénieur Pierre.
Or, plusieurs témoins, absolument dignes de foi, interrogés hier par les commissaires de la brigade mobile de Rennes, ont affirmé avoir vu M. Cadiou, à Morlaix, le 31 décembre et le 1er janvier. M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, a vu, à la gare de Morlaix, l’administrateur de la Grand’Palud descendre du train de Landerneau.
M. Baron, vétérinaire à Morlaix, et Mme Baron l’ont également aperçu le même jour, dans cette ville.
Enfin M. Picard, propriétaire du café de la Terrasse, à Morlaix, a déclaré que M. Cadiou est venu dans son établissement, le 1er janvier, lui présenter ses souhaits de nouvel an.
Tous ces témoins sont formels dans leurs déclarations.
Comment l’assassinat s’est-il accompli ? On ne croit plus guère que M. Cadiou a été tué là même où l’on découvrit son cadavre ; on pense généralement que, surpris en cours de route, loin de là, il fut étranglé, transporté près de l’usine, où on fit au corps, avant de l’enterrer, l’affreuse blessure qu’il porte à la gorge ; tout cela, sans doute, pour dépister les recherches. Voilà le mystère qu’on s’applique à éclaircir, présentement. On le rapproche d’un autre, celui des lettres signées du nom du défunt, qui, après la disparition de M. Cadiou, furent mises à la poste dans différentes stations du chemin de fer du Nord et adressées au procureur de la République et qui, toutes, tendaient à faire croire à une fugue de l’industriel, dans le but évident d’endormir la justice. Il y a là toute une machination dont on ne désespère pas de retrouver les fils et le metteur en scène.
M. Lescouvé, procureur de la République, vient de recevoir du procureur de la République de Brest le télégramme suivant :
« Sur invitation du procureur général, prière « de désigner un médecin légiste de Paris pour « procéder à une nouvelle autopsie dans l’affaire, « Cadiou. »
M. Lescouvé a immédiatement désigné le docteur Paul, qui a télégraphié au parquet de Brest pour l’aviser qu’il se tient à sa disposition.
Me Raynaud [Reynaud], secrétaire de Me Henri Robert, a pris aujourd’hui connaissance du dossier de l’ingénieur Pierre. Demain, le juge d’instruction entendra les témoins qui déclarent avoir vu M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix.

L’enquête à Paris
Sur mandat de M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction, M. Vallette, commissaire à la Sûreté, a perquisitionné, hier après-midi, chez Mme Cadiou, 85, rue du Cherche- Midi.
Le magistrat a saisi des lettres écrites par le mari, à sa femme, et démontrant que, contrairement à ce qui avait été dit, l’accord le plus parfait régnait entre les e époux, et concordait avec les déclarations de Mme Cadiou.
Aucune lettre de l’ingénieur Pierre n’a été trouvée, car toutes celles que l’ingénieur avait pu adresser à M. Cadiou avaient déjà été saisies et versées à l’instruction. Le magistrat a entendu Mme Cadiou, ainsi que sa mère, Mme Richard, et sa relations tante, Mlle Guillemin, sur lesquelles pouvaient avoir eues avec une de leurs amies de Pont-à-Mousson, laquelle aurait incité la somnambule à faire les révélations publiées.

15 février 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Nouvelles perquisitions ; déclarations importantes. L’autopsie du cadavre de M. Cadiou sera faite mardi.

Les hypothèses sur le mystère de la Grand Palud sont de plus en plus vagues. Ainsi, bien des personnes à Landerneau n’hésitent pas à admettre l’hypothèse bien invraisemblable d’un suicide. L’administrateur de la Grand’Palud, dont la situation financière n’était pas bonne, assure-t-on, se serait donné la mort, en voyant son usine définitivement évincée des adjudications militaires. Des amis prévenus auraient en- suite simulé l’assassinat et enterré le corps. Mais la grande majorité des personnes qui connaissaient le défunt persistent à affirmer que M. Cadiou a été assassiné, que son assassinat a eu pour mobile la cupidité et que l’on trouverait peut-être le secret de la mort de l’administrateur de la Grand’Palud dans les dossiers de l’administration militaire.
M. Menessier [Mennessier], commissaire de police, a perquisitionné au domicile de Julia Juzeau, domestique de l’ingénieur. On ignore encore le résultat de cette perquisition. Ce n’est que mardi que le docteur Paul procèdera à l’autopsie du cadavre de M. Cadiou.
D’autre part, un juge de paix de l’arrondissement de Quimper, grand ami de M. Cadiou, s’est présenté au parquet et a déclaré qu’il avait rencontré Cadiou une quinzaine de jours avant la disparition de ce dernier. Cadiou lui aurait alors dit :
Vous ne pouvez pas vous imaginer les ennuis que m’ont créé certaines personnes de Landerneau et les luttes que j’ai eu à soutenir. Mais, maintenant, je suis bien tranquille, car je suis armé contre mes ennemis et j’ai en ma possession des documents compromettants qui les ont forcés à se taire.
On se rappelle que, lorsque le cadavre fut retrouvé, non seulement le portefeuille avait disparu, mais, dans la précipitation à enlever cet objet, la poche avait été déchirée et la doublure retournée.

16 février 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU

L’instruction reçoit d’importants témoignages. M. Pierre sera-t-il mis en liberté ?

Brest, 15 février. Le juge d’instruction chargé d’éclaircir le mystère qui entoure l’affaire Cadiou, a confronté M. Pierre avec cinq témoins pour savoir si l’ingénieur a été vu, oui ou non, avec M. Cadiou dans la journée du 30 décembre. Quand le prévenu a été amené, les menottes aux mains, dans le cabinet du magistrat, les cinq hommes se sont levés et l’ont salué respectueusement. Tous, en effet, sont persuadés de son innocence. Quant à leurs dépositions elles furent presque toutes affirmatives.
Au sujet du séjour de M. Cadiou à Morlaix, la Sûreté a recueilli trois nouveaux témoignages, absolument catégoriques, qui viennent confirmer les dépositions de MM. Nicolas, Le Picard et de M. et Mme Baron. M. Cadiou a été vu successivement le 1er janvier à Morlaix, par M. Caramour, patron couvreur, au café de la Terrasse, et par M. et Mme Prigent. L’industriel de la Grand’Palud paraissait vieilli et fatigué. Il était en tenue de ville. Où changea-t-il de vêtements, puisqu’il fut retrouvé en costume cycliste et où coucha-t-il ? On l’ignore.
M. Pierre a fait présenter au parquet de Brest, dans l’après-midi d’hier, par Mes Reynaud et Faillard [Feillard], une requête aux fins de mise en liberté ; parmi les arguments des défenseurs, relevons particulièrement celui-ci qui infirme la thèse suivant laquelle l’accusé aurait eu intérêt à faire disparaître l’industriel.
Il résulte d’un rapport de la Sûreté sur l’enquête faite par elle à la direction des poudres que M. Cadiou avait été avisé, en décembre, qu’il ne serait plus admis à soumissionner et que cette décision entraînerait fatalement la fermeture de l’usine avec résiliation onéreuse de certains marchés conclus avec l’industrie privée,
De plus, M. Pierre aurait pu entrer comme ingénieur à l’usine Daoulas aux mêmes conditions que lui faisait M. Cadiou ; il n’avait donc aucun profit à tirer de la disparition de son patron.

Ressuscité !
L’affaire qui passionne la Bretagne a eu, à Paris, un écho comique. Un individu, correctement vêtu, se présentait au Palais de Justice, demandant à parler au procureur de la République.
Reçu par M. Bacquart, le distingué secrétaire du parquet, il lui déclara qu’il apportait la clé de l’affaire Cadiou.
Et comme M. Bacquart, l’invitait à s’expliquer, l’inconnu s’écria tout à coup :
Je suis Cadiou lui-même, je viens de ressusciter !
Pour toute réponse, le secrétaire du parquet appela un garde municipal et fit conduire le dément à l’infirmerie spéciale du Dépôt. C’est un nommé Jean Legroux, qui habite rue du Faubourg-Saint-Antoine.

17 février 1914 – p. 3

Chronique d’un Parisien

Samedi
Je suppose qu’à l’heure où paraîtront ces lignes, pour employer un langage quelque peu solennel, M. Bidart [Bidard], juge d’instruction, aura fait remettre en liberté M. Pierre, ingénieur, inculpé d’assassinat sur la personne de son patron, l’industriel Cadiou. Autrement, cela ferait du bruit dans Landerneau.
Nous ne reprendrons pas, une par une, les charges que M. Bidart [Bidard] a voulu faire peser sur M. Pierre. Elles se sont évanouies les unes après les autres. Dates, voyages, conversations, tout a été contredit. Et un juge d’instruction de Paris, habitué à ces affaires que j’appellerai psychologiques, un Boucart, un Gilbert, un Tortat, auraient relâché l’inculpé dès qu’ils auraient appris l’histoire de la somnambule.
Mais M. Bidart [Bidard] a cru, dur comme fer, que Mme Camille, de Nancy, avait pu deviner que le cadavre de l’infortuné Cadiou était enterré là où il fut effectivement trouvé… Mme Camille, de Nancy ! C’est tout un programme !… A la place de M. Bidart [Bidard], j’aurais mis la main au collet de la personne qui avait consulté, ou fait semblant de consulter, Mme Camille, de Nancy… Et je crois que j’aurais alors suivi une piste sérieuse. Tandis que M. Pierre, tous les événements, toutes les observations, tous les témoignages, concouraient à prouver qu’il était innocent.
Et il faut vraiment que cet ingénieur soit doué d’un calme stupéfiant… Il ne se met pas en colère, il ne bondit pas, il ne rugit pas. Il se contente de dire : « Je suis bien tranquille, on va reconnaître qu’on s’est trompé ! »
D’autres pousseraient des hurlements !
Aux dernières nouvelles, M. Cadiou a été vu le 31 décembre, les 2 et 3 janvier, à Morlaix, par dix témoins. Or, M. Pierre n’a pas quitté Landerneau depuis le 30 décembre ! Vraiment, c’est une preuve suffisante… Mais lorsqu’on s’appelle Bidart [Bidard], qu’on est juge d’instruction dans une ville éloignée et qu’une affaire sensationnelle vous tombe sous la patte, on ne l’abandonne pas comme ça… Mettez-vous à la place de M. Bidart [Bidard] !
Eh bien quoi, on va le relaxer, ce Pierre… Sortez ! Et ne recommencez pas !… A la vérité, le pouvoir discrétionnaire des juges d’instruction, qui est défendable, devrait comporter quelque responsabilité. La loi devrait permettre à un inculpé, retenu longtemps en prison et reconnu innocent, d’obtenir des dommages-intérêts et des excuses sous forme de déclaration : « Le Parquet de X…, ayant cru agir dans l’intérêt de la Justice, a fait procéder à l’arrestation de M. Z… M. Z… n’a rien à se reprocher. Le Parquet de X… lui adresse des excuses… Une indemnité de tant lui sera accordée… » Et les faits de ce genre nuiraient légèrement à la carrière des magistrats « gaffeurs. Mais il n’arrivera rien de ce genre à M. Bidart [Bidard]. On peut chanter comme dans notre enfance :
Ah ! quel bidart Que ce bidart [Bidard] !

 

LE CRIME DE LANDERNEAU
Le parquet cherche à établir l’endroit exact où le crime fut commis.

Brest, 16 février. L’ingénieur Pierre, malgré l’absence de toutes preuves de culpabilité, et malgré la demande de mise en liberté provisoire, est toujours en prison. A Brest, on est de plus en plus persuadé que l’inculpé n’est pour rien dans cette affaire, qui passionne toute la région.
De nombreuses thèses, avec leurs partisans sont livrées à la discussion. D’après certains, c’est à Morlaix, et non à la Grand’Palud, que M. Cadiou aurait été assassiné.
C’est donc à Morlaix que la police doit surtout pousser son enquête. Tout le lui dit : les faits, les constatations et les témoignages.
Le procureur de la République, le juge d’instruction et M. Rousseau, médecin légiste, sont partis pour Morlaix, afin d’assister à l’autopsie du corps de M. Cadiou, qui sera faite à l’hospice civil, dès la première heure, par le docteur Paul.
Le docteur Rousseau a déposé au parquet un long rapport concernant l’examen du manteau de caoutchouc de M. Cadiou. Il a nettement établi que la victime était vêtue de ce manteau au moment de l’attentat et qu’on l’en dévêtit après le crime, pour recouvrir le cadavre.
De nouveaux témoins déclarent avoir vu M. Cadiou, le 31 décembre, à Morlaix. Parmi ces témoins, une dame employée dans une pâtisserie, affirme avoir servi, ce jour- là, des gâteaux à M. Cadiou.
Le juge d’instruction a envoyé des commissions rogatoires pour entendre ces témoins.

18 février 1914 – p. 2

Le Crime de Landerneau
Le docteur Paul constate que la victime n’a pas été étranglée. Cette révélation trouble profondément le parquet de Morlaix.

Tout, dans la disparition de M. Cadiou, sa mort, les circonstances étranges dans lesquelles son cadavre fut découvert, les accusations fragiles qui s’appesantirent sur un individu et le firent arrêter, les déclarations contradictoires des témoins qui ont vu, qui affirment et puis… ne sont plus sûrs de ce qu’ils ont vu, les autopsies troublantes des médecins, dont certains concluent nettement à l’étranglement, tandis que d’autres concluent, eux aussi, à la mort provoquée par une balle de revolver, tout, dans cette affaire, aussi bien les enquêtes tatillonnes et folles d’une police aux abois, l’indécision d’un parquet qui s’entête dans une incapacité notoire, faute de mieux, donne au mystère de la Grand’Palud, l’auréole d’une cause célèbre.
Depuis le 30 décembre, où l’on est sans nouvelles de M. Cadiou, jusqu’à ce jour d’hier, personne ne peut faire montre du moindre indice qui soit pour ceux qui sont chargés de protéger la société, le point de départ d’une piste sérieuse, destinée à calmer des imaginations, apaiser des douleurs, satisfaire un désir de vengeance. Pas même la somnambule fantaisiste de Nancy, qui, avec une paire de chaussettes et une vieille cravate, indique l’endroit où gite le cadavre, n’arrivera à donner le change. Et si, aux interviews qui lui furent prises, elle opposa avec tant de candeur l’oubli des précisions qu’elle donna à la famille Cadiou, c’est que l’ultra-lucidité de cette aimable personne n’exista jamais que dans l’imagination de parents bien intentionnés, sans doute, mais qui voulaient une solution, coûte que coûte, Cette solution n’a pas tardé à être trouvée. M. Pierre, ingénieur de la Grand’Palud, est l’assassin ! déclare le frère de M. Cadiou. Pourquoi ? Sur quels faits précis se base-t-on pour compromettre ainsi, si gravement, la liberté d’un homme ? Oh ! sur un argument très grave : il était en désaccord avec son directeur, Et l’animosité qui existait entre les deux hommes avait sa base dans ce que l’ingénieur, poussé par un sentiment d’honnêteté, avait déclaré un jour que M. Cadiou, adjudicataire de l’État, fraudait les marchandises qu’il était chargé de livrer. D’où, après enquête, reconnaissance de la véracité des faits et exclusion de M. Cadiou de tous les marchés et adjudications à venir.
Avouez que M. Cadiou frère a le sens de la famille, et que sa perspicacité n’eut pas un grand effort à faire pour trouver un coupable et accuser immédiatement l’ingénieur, qui avait fait son devoir d’honnête homme !
Et le parquet, qui voulait un coupable, pour prouver qu’il a du flair, accepta les accusations du frère de la victime et arrêta l’ingénieur.
Depuis lors, une enquête sinon sérieuse, du moins très touffue, a suivi. Qu’a-t-elle donné ? Rien. De Landerneau à Morlaix, les témoins ont tous vu M. Cadiou, qui le 30 décembre, qui le 31, qui le 1er et même le 2 janvier. Des personnes, qui le connaissent, lui ont même causé, et cependant l’ingénieur, accusé de l’avoir assassiné le 30 décembre, est toujours en prison. Sa mise en liberté a été refusée par le juge, d’instruction : Qu’attend-il ? Il attendait la contre-autopsie demandée au docteur Paul, envoyé médical spécial de Paris.
Qu’a-t-elle donnée ? Un résultat qui bouleverse l’accusation et qui la détruit de fond en comble.
Un coup de théâtre
Voici la dépêche que nous recevons de notre correspondant : Morlaix, 17 février. Le docteur Paul, médecin légiste, désigné par le parquet de la Seine, sur la demande du juge d’instruction, M. de la Noë, est arrivé à la première heure, pour faire l’autopsie de M. Cadiou.
L’autopsie, commencée à huit heures, par le docteur Paul, s’est terminée à onze heures.
L’examen du cou et de la tête a été particulièrement minutieux ; on a relevé des traces d’ongles sur le cuir chevelu et au cou.
Les premiers résultats de l’autopsie permettent d’établir que M. Cadiou n’est pas mort étranglé.
L’autopsie a donné un résultat inattendu qui va rester secret quelques heures, et qui nécessite une descente immédiate de justice.
Il résulte donc des déclarations du docteur Paul que M. Cadiou a été atteint d’un coup de feu dans la région de la nuque, du côté droit ; la balle a suivi la nuque en obliquant de gauche à droite et d’arrière en avant, puis a tranché l’artère carotide droite. La balle ayant un diamètre de 6 millimètres, le médecin légiste de Paris affirme que la section de la gorge a été faite après la mort.
Le rapport du docteur Paul a incité le parquet à perquisitionner à Landerneau au domicile de l’ingénieur Pierre, ils ont saisi une carabine de 6 millimètres et un revolver bull-dog.
Le crime, croit à présent le parquet, a été commis avec un autre revolver appartenant au gardien de nuit de l’usine qui était absent le 30 décembre. Cette arme était placée sous le matelas du gardien.
L’ancien gardien de l’usine a été interrogé, il a déclaré que, pour le service de nuit, M. Pierre lui avait confié un revolver en lui conseillant de le mettre sous son matelas.
M. Bossard, malade, a été absent de l’u- sine du 27 décembre au 7 janvier ; il aurait remis le revolver à l’ingénieur sur la demande de ce dernier, le 17 janvier.
Cette arme n’a pas été retrouvée au cours de la perquisition faite ce soir au domicile de M. Pierre.

19 février 1914 – p. 1 et 3

Les Propos du Lanternier

Les personnes qui aiment le genre macabre doivent être satisfaites. L’affaire Cadiou leurs procure des délices quotidiennes :
Jusqu’ici, le drame compte trois actes, et chacun de ses actes a pour auteur un médecin, pour péripétie principale une autopsie.
Leur intérêt est savamment gradué, selon les règles les plus sûres de l’art tragique.
Premier acte. On fait l’autopsie de M. Cadiou. On découvre qu’il a été égorgé. La justice part sur ce renseignement et fait une enquête qui d’ailleurs n’aboutit à rien de précis.
Deuxième acte. On refait l’autopsie de M. Cadiou. On découvre qu’il a été étranglé à l’aide d’une serviette. La justice part sur ce nouveau renseignement et fait une enquête qui d’ailleurs n’aboutit à rien de précis.
Troisième acte (il est tout récent). On re-refait l’autopsie de M. Cadiou. Le docteur Paul découvre qu’il n’a pas été égorgé, ni étranglé, mais tué à bout portant d’une balle de revolver. La justice… etc., voir plus haut, Je passe sur quelques épisodes accessoires, exhumations, perquisitions et autres opérations.
Au reste, on ne voit aucune raison pour que l’histoire s’arrête là. On peut faire une quatrième fois l’autopsie de M. Cadiou et découvrir qu’il a été assommé ; une cinquième fois, et découvrir qu’il a été empalé ; une sixième fois, et découvrir qu’il a été éventré d’un coup de couteau.
Je soumets ces idées ingénieuses à MM. les médecins et à messieurs de la police, afin qu’ils bâtissent un quatrième, un cinquième ou un sixième acte au drame pathétique qui est en train d’établir définitivement leur réputation. Je ne leur réclamerai même pas de droits d’auteur.
Qu’ils me permettent cependant de leur donner un conseil. Depuis assez longtemps déjà, le public ne supporte plus, au théâtre, cinq actes. Tout auteur soucieux de ne pas lui déplaire agit sagement en ne dépassant pas les trois actes.
C’est peut-être une indication.


ENCORE LES EXPERTS !

De l’Excelsior (M. E. Julia) :
L’affaire Cadiou, toute récente, nous prouve une fois de plus l’ordre d’importance qu’il faut attacher à leurs conclusions. Est-ce qu’un premier médecin ne soutenait pas que M. Cadiou était mort étranglé alors qu’un second vient de découvrir qu’on l’avait tué à bout portant d’un coup de revolver ? Point n’est besoin, cependant, d’être savantissime pour s’apercevoir qu’un homme a reçu une balle dans la nuque. Après celle-là, il faut tirer l’échelle, mais non plus le déclic de la guillotine.


LE CRIME DE LANDERNEAU
Une nouvelle orientation de l’enquête. On recherche le revolver avec lequel fut tué Cadiou.

Brest, 18 février. Quel angoissant mystère que celui de la Grand Palud ! Hier, toutes les accusations portées contre l’ingénieur Pierre ne résistaient pas une minute à un examen sérieux, et l’on s’étonnait qu’il ne fût pas déjà en liberté. Aujourd’hui, tout change, et l’on croit davantage sa culpabilité.
L’expertise médico-légale faite par le docteur Paul va-t-elle permettre enfin aux magistrats qui, depuis quinze jours, nagent dans la plus belle des incohérences, de faire la lumière ? On le souhaite.
L’instruction de ce fait subit une nouvelle orientation, grâce aux révélations du docteur Paul.

Le revolver disparu
Les magistrats sont parvenus à éclaircir la question des revolvers qui jusqu’à présent était demeurée fort mystérieuse.
Il est établi, on le sait, que M. Cadiou a été tué avec un revolver de 6 millimètres tirant une balle à enveloppe de cuivre. L’arme trouvée chez M. Pierre est celle que le gardien Bossard lui restitua le 17 janvier. Elle est du calibre de 8 millimètres et tire des balles en plomb. Or, il est établi qu’en juin dernier, M. Pierre acheta chez un armurier de Landerneau, un revolver du calibre de 6 millimètres et des balles à enveloppe de cuivre. Cette arme n’a pas été retrouvée au domicile de l’ingénieur.
Celui-ci sera extrait demain matin de la prison et comparaîtra devant le juge d’instruction qui doit lui poser la question suivante :
« M. Cadiou a été tué par une balle de revolver de 6 millimètres. Où est l’arme de ce calibre que vous avez achetée en juin dernier, et qui n’a pas été retrouvée à votre domicile ? »
M. Pierre a déclaré à son avocat qu’il fournirait toutes les explications à ce sujet.

Nouvelles perquisitions
Les inspecteurs de la brigade mobile ont opéré hier matin une perquisition au domicile de M. Legrand, ancien maire de Landerneau, auquel M. Cadiou, avant sa disparition, aurait confié des documents se rattachant à l’usine de la Grand’Palud.
M. Legrand a déclaré aux policiers qu’il avait brûlé tous les documents con- cernant l’usine. Néanmoins, on passa outre et des papiers intéressants furent recueillis et mis sous scellés.
Cet après-midi, on a fait une nouvelle perquisition au domicile de M. Cadiou. Les commissaires de la brigade mobile ont commencé l’examen très complet des papiers restés au domicile du directeur de la Grand Palud.
Comme dans la maison de l’ancien maire de Landerneau, on aurait constaté que de nombreux documents furent brûlés quelques jours après la disparition de la victime.
D’autre part, la police recherche toujours la bicyclette de M. Cadiou et sa valise dans laquelle se trouvaient des papiers importants.
Les impressions du docteur Paul
Le docteur Paul, interrogé sur la contre- autopsie qu’il a faite hier, a déclaré que, depuis qu’il exerce, c’est vraiment la première affaire intéressante. Au sujet de la mort de M. Cadiou et de la façon dont il fut tué, le docteur est formel :
– M. Cadiou a été tué d’un coup de revolver, dit-il. La balle que j’ai retrouvée fut tirée par derrière : elle atteignit la région de la nuque, du côté droit, suivit un trajet oblique de gauche à droite et d’arrière en avant, sectionnant l’artère carotide.
Certes, c’est un point intéressant, mais il en est un autre qu’il importe de souligner : c’est la découverte que je fis, plus tard, sur le vêtement de caoutchouc que portait M. Cadiou.
Ce vêtement, c’est une sorte de pèlerine, de capuchon, de macfarlane, si vous préférez. Or, j’ai découvert sur sa face externe la trace de l’entrée de la balle. Le tissu a été légèrement brûlé autour de l’orifice, le passage est nettement marqué. Cela prouve que le coup de feu a été tiré à une très courte distance, à un moment où M. Cadiou avait rabattu son capuchon sur sa tête.
Le parquet, à qui j’ai transmis mon rapport, a compris l’importance de ces constatations et, à l’heure actuelle, les investigations, commencées aussitôt, doivent continuer.
Quant à vous dire quelle est mon impression sur l’affaire en elle-même, je ne le puis. Mon rôle est terminé.
Le crime ne fait donc plus de doute et détruit l’hypothèse de ceux qui croyaient encore au suicide. M. Cadiou aurait donc été assassiné au moment où il traversait le petit bois voisin de l’usine.
Mais quant à savoir qui fut l’assassin, en présence des embarras du parquet, ne pourrait-on le demander à la merveilleuse somnambule de Nancy ? Gageons qu’elle ne répondra pas….

20 février 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
L’ingénieur Pierre est interrogé par le juge d’instruction. – Puis une confrontation avec divers témoins s’ensuit.

Brest, 19 février. L’accusation porte tous ses efforts sur la recherche du revolver. Il est définitivement établi que l’ingénieur eut en sa possession deux revolvers. L’un – celui qu’on retrouva chez lui qu’il confia à Brossard, son veilleur de nuit, jusqu’au 17 janvier, n’a pas pu servir au meurtre de M. Cadiou. L’autre, qu’il acheta, en juillet 1913, chez M. Marie, à Landerneau, que personne n’a vu (mais dont la bonne Julia Juzeaux a vu les balles en la possession de l’ingénieur), qui n’a pas été retrouvé et qui, seul, a pu être employé à tuer l’usinier.
M. Pierre, dans la prison, n’a manifesté aucune surprise quand son avocat, Me Feillard lui eut appris qu’on avait trouvé, à la contre-autopsie, que M. Cadiou avait été tué d’un coup de revolver, et qu’on le soupçonnait, lui, Pierre, d’avoir eu le revolver criminel entre les mains : « C’est bien, répondit-il à son défenseur. Je veux qu’on m’interroge le plus tôt possible. Et la petite affaire Pierre pourrait prendre bientôt des proportions plus considérables. »
Aussi le juge d’instruction, pour être fixé sur ce point, a-t-il interrogé, ce matin, l’ingénieur Pierre.
Celui-ci a reconnu avoir eu en sa possession un revolver de 6 millimètres et des balles blindées correspondant au modèle de l’arme qui a dû servir à tuer M. Cadiou.
M. Pierre déclare qu’il a vendu cette arme, en février ou mars 1913, à un voyageur de commerce, dont il ne connaît pas le nom. Ce voyageur devait, dit-il, avoir environ 28 ans. Il était vêtu d’un pardessus sombre. Il n’avait pas d’échantillons et paraissait représenter des huiles ou du café.
« J’ai vendu mon revolver à cet inconnu, affirme M. Pierre, parce que le cran de sûreté n’était pas en bon état. »
L’armurier Marie, de Landerneau, déclare avoir vendu à M. Pierre un revolver, en 1913.
L’ingénieur prétend l’avoir acheté un an plus tôt.
En présence de ces contradictions, une confrontation a été jugée nécessaire.
Cette confrontation entre M. Pierre et le gardien Bossard a eu lieu dans l’après-midi et a duré trois heures.
Bossard a maintenu sa première déclaration.
« Quand l’ingénieur, a-t-il déclaré, me remit, en juillet dernier, le revolver de garde, il me dit « J’en ai un autre ». En effet, les livres de l’armurier de Landerneau témoignent l’achat d’une arme de 6 millimètres au mois de juin.
M. Pierre croit avoir dit à Bossard : J’ai une carabine.
L’accusé conserve un calme extraordinaire.

21 février 1914 – p. 2

Le crime de Landerneau
L’accusation se resserre autour de l’ingénieur. On croit qu’il eut des complices et l’on recherche le mobile du crime

Brest, 20 février. La journée d’hier a été mauvaise pour l’ingénieur Pierre.
On sait que l’inculpé a déclaré hier, à M. Bidart [Bidard] de la Noë, qu’il avait vendu cette arme en février ou mars 1913, à un voyageur dont il ne connaît pas le nom, et dont il n’a pu donner qu’un assez vague signalement. D’autre part, l’inculpé avait affirmé avoir acheté ce revolver en 1912, chez M. Marie, armurier à Landerneau.
Après la confrontation avec M. Bossard, le gardien de nuit qui, ainsi que nous l’avons dit, a maintenu ses déclarations, le juge d’instruction a montré à l’inculpé la balle à chemise de cuivre que le docteur Paul a retrouvée dans le cou de M. Cadiou. L’ingénieur, qui a toujours conservé son imperturbable assurance, l’a prise dans ses mains, et après l’avoir longue- ment examinée, l’a remise à M. Bidard de la Noë, en disant :
« C’est curieux ! Je n’aurais jamais cru qu’une balle, dépouillée de sa douille, fût si petite ! »
M. Pierre, en rentrant dans sa prison, s’est déclaré persuadé que le voyageur de commerce, à qui il a vendu son revolver, se fera connaître. Il parait d’ailleurs convaincu que son innocence sera bientôt reconnue.
Les recherches de la Sûreté tendent, aujourd’hui, à établir le mobile du crime, et à déterminer s’il existe des complicités.
Me Feillard, le défenseur de l’inculpé, a déclaré que, contrairement au bruit qui a couru, son client n’est pas le moins du monde abattu, et qu’il a conservé tout son calme.
Le prochain interrogatoire aura lieu demain après-midi.
MM. Mennissier [Mennessier] et Paulin, commissaires spéciaux, ont pu établir, par une enquête faite à Landerneau, que M. Pierre avait acheté, à la même époque, deux revolvers, dont l’un en donnant le nom de Bignard, contremaître d’usine.
Les points de repère invoqués par l’ingénieur, au sujet de l’achat de son revolver de 6 millimètres, sont donc inexacts. Toute l’attention de la police spéciale tend maintenant à établir le mobile du crime et à déterminer s’il existe une complicité.
L’enquête aurait établi que trois personnes avaient intérêt à voir disparaitre M. Cadiou, c’est donc un point extrêmement intéressant qui est désormais la base de l’instruction.
M. Jean-Marie Cadiou, frère du directeur de l’usine de la Grand’Palud, a été entendu ce matin, par le juge d’instruction. Il a précisé certains détails relatifs à la lettre que lui envoya une de ses parentes, après avoir consulté une somnambule à Nancy. Cette lettre lui permit de découvrir facilement le lieu où était enterré le cadavre de son frère.
M. J.-M. Cadiou a également fait au juge d’instruction le récit de la découverte du cadavre.
Demain, le juge entendra la somnambule de Nancy.

22 février 1914 – p. 2

Le crime de Landerneau
L’interrogatoire de la somnambule ne donne rien, la voyante n’ayant plus aucun souvenir.
On recherche toujours le mobile du crime.

Brest, 21 février. Avant-hier encore, l’opinion publique était toute favorable à l’ingénieur Pierre. Depuis deux jours, elle est complètement retournée. Cela démontre surtout que l’on ne doit pas s’attacher aux impressions de la foule toujours versatile et que l’optimisme d’hier, comme le pessimisme d’aujourd’hui, ne doivent avoir aucune influence sur les décisions que le parquet doit prendre à l’avenir.
Il n’est pas douteux que M. Cadiou avait des ennemis et que la prospérité de son usine où l’on fabriquait avec des procédés supérieurs, des cotons-poudre très appréciés, n’aient suscité des jalousies. De là à conclure qu’un complot fut ourdi contre le directeur de la Grand’Palud et que M. Pierre en fut l’instigateur, il y a loin.
Il resterait alors l’hypothèse de la vengeance. Mais l’ingénieur Pierre n’était pas en peine de trouver une autre situation tout aussi avantageuse que celle qu’il avait à Landerneau, situation que lui assuraient ses capacités professionnelles et les secrets de fabrication qu’il avait appris à la Grand’Palud. Dans ces conditions, il aurait été plus que maladroit de détruire son avenir par un crime inutile. Le mystère reste donc entier quant au mobile.
On espérait que l’interrogatoire de la somnambule apporterait quelque éclaircissement et que la célèbre voyante qui, à des centaines de kilomètres, vit, d’une façon aussi nette que précise, le cadavre de M. Cadiou, enfoui près de son usine, pourrait, avec un effort de volonté, désigner l’assassin et ses complices. Il n’en a rien été.
Le juge d’instruction a entendu ce matin successivement, Mme Sainjy [Sainpy], parente de Mme Cadiou et la veuve Hoffmann, la femme somnambule.
Mme Sainjy [Sainpy] a répété au juge qu’elle était allée consulter Mme Hoffmann et que celle-ci, dans le sommeil hypnotique, lui avait donné des indications précises sur l’assassinat de M. Cadiou et particulièrement le signalement de l’assassin et le lieu où avait été enfoui le cadavre.
Mme Hoffmann, de son côté, a déclaré ne pas se souvenir, rien ne subsistant à l’état de veille du sommeil hypnotique. Cet après-midi, M. Bidart [Bidard] de la Noë a reçu les témoignages de Mme Richard et de Mlle Guillemin, mère et tante de Mme Cadiou. Cette dernière qui avait été également convoquée a répondu que son état de santé ne lui permettait pas de faire le voyage de Paris à Brest.
On affirme ici que les renseignements fournis par la voyante auraient été suggérés par une femme qui connaissait toutes les phases du drame et qui, pour libérer sa conscience, aurait usé de ce subterfuge.

23 février 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
L’instruction de l’affaire Cadiou n’avance pas. C’est toujours le mystère, avec 40 chaque jour, de nouvelles surprises

Brest, 22 février. L’affaire Cadiou est destinée à nous apporter chaque jour une nouvelle surprise. La journée d’hier, qui pouvait être décisive, n’a donné aucun résultat. Bien plus, l’accusation a perdu du terrain, puisque un vol de document a eu lieu au greffe du parquet.
On sait aussi que l’interrogatoire de la somnambule n’a rien appris et que, confrontée avec Mme Sampy, elle a déclaré tout ignorer du récit fait par cette dame. Dès lors, tout laisse supposer que l’on met sur le compte de la voyante des renseignements donnés par une tierce personne.
D’autre part, un journal de province publiait, hier matin, l’information suivante :
Jeudi dernier, 19 février, arrivait à Dinan, venant de Guingamp, un voyageur de commerce, M. Léopold Thévenot, qui descendit dans un hôtel, où il s’inscrivit comme étant originaire du département de l’Ariège.
Aujourd’hui, à la table d’hôte de l’hôtel, il s’est reconnu comme étant le voyageur auquel M. Pierre avait montré le revolver Il a ajouté qu’il avait tiré avec ce revolver plusieurs balles dans le jardin du moulin, à une date qu’il place entre le 1 et le 5 janvier.
Par contre, il a affirmé n’avoir pas acheté le revolver.
M. Thévenot a écrit au juge d’instruction de Brest, pour lui demander d’être entendu par commission rogatoire.
L’ingénieur Pierre est plus que jamais décidé à se défendre.
Il a menacé vaguement. Et pour légitimer ses dénonciations au ministre de la guerre, il dira comment M. Cadiou fabriquait le coton et les responsabilités qui lui incomberaient dans certaines catastrophes maritimes récentes.
Mais la série des surprises n’est pas close. Aujourd’hui on apprenait que le jour de son arrivée à Morlaix, le docteur Paul trouva à son adresse, à l’hôtel de l’Europe, une lettre anonyme dans laquelle l’auteur avouait la grande déception qu’avait causer le résultat de l’autopsie pratiquée par le docteur Rousseau.
Il donnait ensuite des explications techniques très détaillées pour que le docteur Paul effectuât ses recherches dans la nu- que. Il découvrirait ainsi les causes exactes de la mort de M. Cadiou.
On sait, effectivement, que le distingué praticien trouva, précisément, dans la nu- que, la balle qui tua M. Cadiou.
Le docteur Paul, interrogé à ce sujet, a fait les déclarations suivantes :
A l’hôtel de l’Europe, en arrivant à Morlaix, dit-il, je trouvai, en effet, une lettre à mon adresse. J’en fus assez étonné, ne m’attendant pas du tout à avoir de courrier. Je regardai l’enveloppe. Elle était timbrée de Quimper. Je la décachetai et, dès les premières lignes, je m’aperçus en effet qu’on attaquait avec beaucoup d’animosité les conclusions de l’autopsie pratiquée par mon confrère, le docteur Rousseau. Je ne voulus pas aller plus loin et je dis à mon collègue qui justement se trouvait à côté de moi : « Voici une lettre qui vous concerne un peu, mon cher confrère. »
Et, après avoir constaté qu’il s’agissait d’une lettre anonyme, je la remis à M. l’avocat général qui se chargea de la faire parvenir au procureur, M. Guillemart [Guilmard]. Je n’avais pas à m’en préoccuper, j’avais une mission à remplir beaucoup plus intéressante, beaucoup plus grave et je n’y pensai plus.
Il ne faut donc pas attacher une très grande importance à tous ces racontars, pas plus qu’aux révélations de la voyante, qui ne sait rien.
C’est toujours le mystère de plus en plus lourd.

24 février 1914 – p. 1 et 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Pas de faits nouveaux et le parquet ne parvient pas à éclaircir le mystère.

Brest, le 23 février. Les deux pièces du dossier dont on avait annoncé la disparition ont été retrouvées par les magistrats : l’erreur provenait d’un faux numérotage. Cela n’éclaircira pas davantage le mystère car on ne peut aujourd’hui se faire illusion sur les renseignements donnés par la somnambule de Nancy. Tout le monde est convaincu que les renseignements don- nés par la voyante n’ont été qu’un moyen habile adopté pour mettre au courant la justice de certains faits qui pourraient être compromettants pour certaines personnes. Quant au placier en savon, M. Thévenot, qui aurait prétendu avoir eu entre le 16 et le 18 janvier le revolver de l’ingénieur Pier- re entre les mains, il est actuellement à Saint-Malo. Le voyageur qui se réserva de donner des explications complètes devant le juge d’instruction n’a jamais dit avoir eu en main l’arme de l’inculpé, au mois de janvier dernier. Il croit se rappeler qu’il a vu M. Pierre se servir, en juillet 1913, d’un revolver dans son jardin, mais c’est tout.
D’autre part, la police spéciale a recueilli une information suivant laquelle deux cultivateurs de Gouesnou, qui revenaient de la foire, passaient dans la nuit du 30 au 31 décembre, vers une heure du matin, sur la route du moulin de la Grand’Palud, quand ils aperçurent une lumière à l’endroit où fut trouvé depuis le corps de M. Cadiou. Les deux cultivateurs avaient cru voir un feu follet. Une enquête a été immédiatement ouverte.
De son côté, le juge d’instruction, en présence de M. Legrand, fondateur de l’Usine de la Grand’Palud, a levé les scellés et examiné les pièces saisies à son domicile.
Dans ce volumineux dossier se trouvent des documents concernant la fondation de l’usine et des lettres de M. Cloarec, député, avocat conseil de la Société, chargé de trouver l’année dernière un acquéreur pour l’usine.

Il y a du bruit à Landerneau Oh oui, il y a du bruit à Landerneau, ! comme il n’y en eut jamais ! La mort tragique de M. Cadiou donne à cette expression proverbiale une valeur enfin probante !
Mais comment, autrefois, y eut-il du bruit dans Landerneau ? Là-dessus, on est un peu divisé. Les uns prétendent que Landerneau était célèbre par les charivaris qu’on y donnait aux veuves, quand elles convolaient. Les autres veulent que l’expression soit née, avec la comédie d’Alexandre Duval, Les Héritiers, jouée en 1796.
Les héritiers d’un officier de marine, mort dans une tempête, réunis à Landerneau, ont peine à dissimuler leur joie. Mais l’officier n’est pas mort, et leurs ambitions s’écroulent. L’action est traversée par un domestique niais, qui, à chaque péripétie, s’écrie sur un ton lamentablement comique : « C’est ça qui fera du bruit dans Landerneau ! »
Le mot est resté, qui visait à narguer la charmante petite ville bretonne. Mais Landerneau, avec sa mystérieuse tragédie, vient de prendre sa revanche.

25 février 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
L’instruction va subir un temps d’arrêt : on attend le résultat de certaines expertises.

Brest, 24 février. Après la pythonisse, ce sont les lettres anonymes qui paraissent jouer le plus grand rôle dans cette affaire Cadiou, dont le mystère ne semble pas près de s’éclaircir. En plus de la lettre reçue par le docteur Paul à son arrivée à Morlaix, une autre missive, également sans signature et mise à la poste à Quimper la veille de la contre-autopsie, attirait l’attention des commissaires de la Sûreté sur la nature de la blessure dont mourut l’usinier de la Grand’Palud. Le correspondant anonyme signalait un sillon singulier laissé dans le cou de M. Cadiou et tel qu’aurait pu le produire une balle.
Le service de la Sûreté recherche, sans les trouver, les auteurs de ces lettres. L’opinion ayant été émise que celui qui les a écrites, ou suggérées, devait assister à la première autopsie, et les soupçons s’étant portés sur M. Jean-Marie Cadiou, celui-ci s’en défend très énergiquement.
Des commissions rogatoires ont été envoyées par le juge d’instruction pour faire saisir les minutes des télégrammes envoyés par la famille Cadiou du 25 décembre 1913 au 5 janvier dernier.
L’instruction va subir un temps d’arrêt Le juge doit, en effet, attendre le résultat de certaines expertises qu’il a ordonnées. M. Pierre ne sera pas interrogé à nouveau avant huit jours.

Chez la somnambule
Un rédacteur du Matin est allé interroger à Nancy la somnambule, Mme Hoffmann, dite Camille ; il lui a confié la photographie et quelques lignes autographes d’une personne disparue et qu’il voulait retrouver ; la somnambule a prophétisé, dans un tremblement nerveux : « Elle vous écrit, elle reviendra… elle a une robe rose et une ombrelle bleue… » Or, le portrait et l’écriture étaient tout simplement de Rochette le financier errant.

26 février 1914 – p. 3

Chronique d’un Parisien
Mardi
Les magistrats qui instruisent l’affaire Cadiou ont fait venir Mme Camille, de Nancy. La corporation des somnambules aurait tort d’en éprouver une fierté démesurée. Le juge d’instruction a surtout interrogé la pythonisse pour savoir si ce n’étaient point les parents de la victime qui lui avaient donné des indications. Mme Camille n’a pas avoué. Elle a prétendu s’être mise en extase et ne pas savoir ce qu’elle avait dit pendant son sommeil… Avalons ça, si vous voulez. Mme Camille s’est endormie et elle a parlé…
Mais il est certain qu’elle n’a pas désigné l’endroit où était enterrée la victime, le long d’une rivière, près d’un moulin, à quelques pas de tel arbre ou de tel talus… Vous pensez bien que c’est absolument impossible et qu’il faut avoir le cerveau détraqué pour croire à de pareilles sornettes.
Interviewé par un de nos confrères de l’Intransigeant, le professeur Dejerine, médecin en chef de la Salpêtrière, a répondu nettement que la vision à distance n’existait pas.
L’éminent savant, à propos des indications données par la même Camille sur la découverte d’un corps dans la Saône, près de Lyon, affirme qu’il n’y a là que de simples coïncidences. Et il les explique parfaitement.
« Un client » ou, plutôt, une « cliente », car les femmes sont infiniment plus crédules que les hommes, se présente chez Mme Camille :
Je voudrais retrouver M. X… qui a disparu ; je crains bien qu’il ne se soit suicidé… à Mâcon…
Attendez un peu, je vais m’endormir… (elle chante) : Fais dodo, Colas, mon petit frère !… Allez-y, je dors…
Et, comme elle a l’habitude, que c’est son métier, elle frise la vérité : Mâcon, Saône, Lyon, mort par immersion, cadavre remontant à la surface, etc., etc. Une fois sur deux la somnambule « invente » juste.
Et il n’en faut pas plus pour que les esprits faibles coupent dans tous les godans des voyantes… Si j’étais méchant et que je voulusse nuire à mon prochain, je dirais que j’ai été le confident d’une de ces dames somnambules, fort connue et fort estimée, et qu’elle m’a affranchi », c’est-à-dire qu’elle m’a a débiné le truc.
« Et voyez, voyantes, comme je vais loin dans votre sens. Je crois que vous êtes assez habiles pour imaginer, grâce à un mot, à un geste de la personne qui vient vous consulter, tout un avenir vraisemblable. Prédire le futur, c’est possible. Il va y avoir des élections : deux candidats viennent l’un après l’autre chez l’oracle. Vous leur dites à tous les deux : « Vous serez élu !» Il y en a certainement un à qui vous aurez prédit la vérité…
A moins qu’il n’y ait un troisième larron qui enlève le siège.


LE CRIME DE LANDERNEAU
L’ingénieur Pierre sera confronté aujourd’hui avec l’armurier de Landerneau.

Brest, 25 février. On revient ici sur une histoire dont on parla au début de L’affaire celle de six Allemands qui, à la fin de 1913, se seraient rendus à Landerneau, pour négocier la vente de la Grand’- Palud.
Ils s’adressèrent à M. Cadiou, mais l’affaire ne réussit pas ; les six étrangers s’en allèrent, et presque aussitôt l’industriel disparaissait.
Les six Allemands, au lieu de se rendre directement dans leur pays, passèrent à Calais. Or, on se souvient que deux lettres, signées Cadiou, furent envoyées au parquet de Brest, l’une timbrée de Calais, l’autre portant le cachet d’une commune voisine.
Quelques jours après, les voyageurs étrangers s’embarquaient à Calais, pour l’Angleterre, d’où, par une nouvelle traversée, ils regagnaient la Belgique, Anvers et Ostende, et de là l’Allemagne.
Quant à l’ingénieur Pierre, il est toujours très calme. Il a dit hier, à sa mère, en souriant : Espère, mon innocence sera reconnue. » A son avocat, qui lui indiquait l’invraisemblance de son système de défense, il a répondu : « C’est la vérité, et je ne puis pas donner d’autre explication sur le revolver de 6 millimètres je l’ai bien vendu à un voyageur de commerce. »
S’il est coupable, il n’avouera pas la justice n’a pas à compter sur un mouve- ment de faiblesse de cet homme qui, le soir du crime, le 31 décembre, écrivait tranquillement à sa mère et mettait dans sa lettre de modestes fleurs des champs ; qui, les jours suivants, envoyait à ses parents d’autres lettres ou, très simplement, il les entretenait du mystère Cadiou.
Aujourd’hui, M. Bidard de la Noé, juge d’instruction a pris connaissance du dossier de l’affaire Cadiou relatif aux dépositions des personnes qui disent avoir vu le directeur à Morlaix, le 1er janvier. Parmi celles-ci, figure le témoignage de l’adjudant des pompiers de la ville qui affirme avoir reconnu M. Cadiou sur la place de Morlaix après l’aubade que les pompiers vinrent lui donner le 1er janvier.
Vers la fin de la journée, le juge d’instruction a entendu Me Vichot, avoué, ami de la famille Cadiou qui a précisé que M. Cadiou était bien le 27 décembre à Brest. Demain M. Pierre sera confronté avec sa domestique Mlle Julia Juzeau et l’armurier de Landerneau, au sujet de la date de l’achat du revolver de 6 millimètres.

27 février 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Le juge confronte l’ingénieur Pierre avec l’armurier qui lui vendit le revolver destiné au veilleur.

Brest, 26 février.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu hier M. Lelièvre, armurier à Brest, qui a vendu à l’ingénieur Pierre le revolver de huit millimètres destiné au veilleur de nuit Bossard. L’ingénieur avait fait cet achat au nom de M. Bignard, contremaître de la Grand’Palud.
Interrogé à ce sujet, M. Pierre a déclaré qu’il voulait ainsi marquer que l’acquisition était faite pour le compte de l’usine.
On sait qu’en apprenant que Mme Cadiou avait l’intention de se porter partie civile au procès, l’ingénieur Pierre avait menacé de réveiller le gros scandale des poudres. La constitution de partie civile, retardée jusqu’à présent par les formalités, a été faite hier par Me Vichot, qui a déposé une provision de deux mille francs.
Le juge a confronté également l’ingénieur avec sa bonne. Celle-ci a affirmé sa foi en l’innocence de son patron.
M. Roche, un des fondateurs de la nouvelle usine de Daoulas, concurrente à celle de la Grand’Palud, a remis au parquet la lettre que lui a adressée M. Pierre, le 12 janvier ; on sait que l’ingénieur, après la disparition de M. Cadiou et la fermeture de son usine, avait accepté la place d’ingénieur à l’établissement de Daoulas. M. Pierre écrivit :
« Mes scrupules m’empêchent de prendre mes fonctions, tant que la lumière ne sera pas faite sur la disparition de mon directeur. Je résilie mon contrat et vous recommande M. Poignard [Bignard], contremaître à l’usine de la Grand Palud.

28 février 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 27 février. MM. Menuisier [Mennessier] et Paulin, commissaires spéciaux, et l’inspecteur Lemez ont reçu la mission de rechercher dans les arbres de la propriété de l’ingénieur Pierre, les balles qu’il a tirées, vers juin dernier, avec le revolver de six millimètres qu’il venait d’acheter à Landerneau.
Ces investigations ont pour but de préciser si ces balles sont semblables à celle qui a tué le directeur, M. Cadiou.
Les recherches d’aujourd’hui n’ont donné aucun résultat.
Dans les premiers jours de la semaine prochaine, Mme Cadiou sera entendue par le juge d’instruction et confrontée avec M. Pierre.

1er mars 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU

Brest, 28 février. Le juge d’instruction a entendu M. Huet-Kerbriant, avocat, et le docteur Proug [Prouff], de Morlaix, amis de M. Cadiou. Ils ont déclaré que, le 11 janvier, le contremaître de l’usine, M. Bignard, leur avait rapporté que dans la matinée du 30 décembre, M. Cadiou eut une vive altercation avec l’ingénieur Pierre, et que, depuis cette date, il ne revit pas son directeur. M. Bignard, interrogé, affirme que cette altercation remonte à plusieurs mois. Les témoins de Morlaix persistent dans leurs déclarations.
Après les confrontations il a été établi que l’altercation entre MM. Cadiou et Pierre a bien eu lieu vers septembre.
Avant sa mort, le directeur avait appris à Paris que M. Pierre avait écrit à l’inspecteur général des poudres et salpêtres, M. Barral, pour dénoncer à celui-ci certaines malfaçons.
M. Cadiou, en rentrant à l’usine par le train du matin, rencontra d’abord le contremaître Bignard et ne lui cacha pas, donc un moment de colère, que M. Pierre ne resterait pas longtemps à l’usine ; il vit ensuite l’ingénieur et eut avec lui de vives explications.
M. Pierre, confronté, a reconnu les faits.

5 mars 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
M. Cadiou a-t-il été tué le 30 décembre ? Témoignages contradictoires qui troublent l’instruction

Brest, 4 mars. On sait qu’un juge au tribunal de commerce, M. Louis Nicolas, a affirmé avoir vu M. Cadiou, le 31 décembre, à Morlaix. Le frère du juge affirme le contraire. Que valent ces témoignages ?
Il est évident que si la preuve pouvait se faire de la présence de M. Cadiou, le 31 décembre, à Morlaix, l’échafaudage de l’instruction croulerait ; le juge est, en effet, convaincu, jusqu’ici, que l’industriel a été tué le 30 décembre, soit dans l’appartement de l’ingénieur, soit aux abords du moulin personne, en effet, ne déclarait, de façon précise, avoir rencontré M. Cadiou, après cette date, c’est-à-dire après le moment où, pour la dernière fois, il fut aperçu par divers témoins sortant de l’usine pour se rendre, avec l’ingénieur, au moulin proche qu’il voulait acheter.
Mais cette preuve sera-t-elle faite ? On en doute encore, après toutes les confusions et les contradictions de l’affaire Cadiou ; celles-ci ont apparu si flagrantes, qu’on a finalement senti le besoin d’unifier les investigations dispersées, entre différents services.
Le juge d’instruction a néanmoins entendu, ce matin, M. Freund, juge de paix de Landerneau, qui déjeuna avec M. Cadiou, le 27 décembre. Il ignore si l’usinier de la Grand’Palud se rendit à Morlaix, l’après-midi. M. Freund devait dîner avec M. Cadiou, le 28, et ne le put parce que M. Cadiou alla à Cléder. M. Freund fit surveiller discrètement Pierre le jour de la découverte du cadavre, pour qu’il ne prit point la fuite, car il le soupçonnait.
La confrontation de M. Freund et Pierre, qui a eu lieu ensuite, n’a rien donné.
Le maréchal-des-logis de gendarmerie de Landerneau a déposé que, le 4 février, jour de la découverte du cadavre, il fut prévenu, à 11 heures, presque simultanément, par la fille de la débitante de Quémener et par M. Jean-Marie Cadiou.
On a enfin entendu le brigadier de gendarmerie de Landerneau, qui, informé de la découverte du cadavre de M. Cadiou, dans le bois de Palud, arriva le premier sur les lieux. Il confirme au juge l’attitude empressée de l’ingénieur Pierre, qui l’aida à déterrer le cadavre et prit soin de laver à grande eau la pèlerine de caoutchouc placée fur le corps de M. Cadiou.
M. Pierre, confronté, ne dément aucun des faits rapportés par le brigadier, et il conserve tout son calme.

6 mars 1914 – p. 3

UNE DEMANDE DE MISE EN LIBERTÉ DE L’INGÉNIEUR PIERRE

Brest, 5 mars. – Me Feillard, avocat- conseil de M. Pierre, ingénieur, a déposé aujourd’hui entre les mains du juge d’instruction une nouvelle demande de mise en liberté provisoire de son client.
Me Feillard dans ses conclusions fait observer que M. Pierre ne saurait être maintenu en état d’arrestation pour l’assassinat qu’on l’accuse d’avoir commis le 30 décembre, alors que des témoins affirment avoir remontré M. Cadiou le 31 décembre a le 1er janvier à Morlaix.

7 mars 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
L’instruction se déciderait à rechercher la personne mystérieuse qui écrivit la lettre au docteur Paul. La mise en liberté de l’ingénieur est refusée.

Brest, 6 mars. L’affaire Cadiou est toujours indéchiffrable. Et les raisons exposées par le défenseur de l’ingénieur, pour demander sa mise en liberté, sont rien moins que troublantes. Nous avons dit, hier, que M. Feillard, dans ses conclusions, faisait observer que M. Pierre ne saurait être maintenu en état d’arrestation pour l’assassinat dont on l’accuse, alors que des témoins affirment avoir rencontré M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier, à Morlaix.

D’ailleurs, pour que l’ingénieur tuât M. Cadiou, il eût fallu qu’une raison l’y poussât. Or, l’ingénieur avait tout à perdre, et rien à gagner à la disparition de l’usurier de la Grand’Palud. La fabrique devait fermer ses portes, et Pierre ne devait espérer aucun avantage de la disparition de M. Cadiou, Au contraire, à la suite de sa mort, et parce que des soupçons se posaient sur lui, l’ingénieur a dû dénoncer le contrat avantageux signé précédemment avec l’usine nouvelle qui allait se créer.

Mais la justice ne se base que sur la rumeur publique, pour arrêter Pierre. Et, malgré la force de l’argumentation de l’avocat de l’accusé, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur, formulée pour la seconde fois par son avocat, Me Feillard.
L’ordonnance du juge d’instruction porte qu’il ne peut être fait droit aux conclusions de l’avocat, attendu que les papiers saisis chez l’ingénieur, toujours sous scellés, n’ont pas été examinés, et que le rapport sur la contre-autopsie, du docteur Paul, n’est pas encore parvenu au parquet.
Immédiatement après la signification du rejet de la requête formulée par le défenseur, l’ingénieur Pierre a été transféré de la prison au parquet, pour y être confronté avec M. Thévenot, ce voyageur de commerce qui se rendit un jour à la Grand’Palud, avec l’ingénieur.
Aussitôt après avoir télégraphié à Me Henri Robert, qui est chargé de la défense de Pierre, Me Feillard a fait opposition devant la chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes, contre l’ordonnance du juge d’instruction.
On sait que M. Thévenot a affirmé que jamais il n’avait acheté le revolver de l’ingénieur.
Mais, ce qui surprend tout le monde ici, c’est que le parquet n’ait pas cherché, avec plus de ténacité à découvrir l’auteur de la lettre qui, avant la seconde autopsie, fut adressée au docteur Paul, quand le bruit se répandit que les inspecteurs du contrôle des recherches à la Sûreté étaient sur la piste de ce personnage mystérieux.
Il est hors de doute que l’auteur de la lettre sait quelque chose, et sait peut-être tout. Comment le mystérieux inconnu qui indiqua d’une façon si précise où se trouvait la balle du revolver aurait pu être fixé de cette façon, s’il n’avait été le témoin du meurtre, s’il en connaissait l’assassin, ou si celui-ci ne lui avait pas fait certaines confidences ? Tout laisse supposer qu’en présence de l’émoi de l’opinion publique, devant l’entêtement ridicule de M. Bidard de la Noë, celui-ci va se décider à finir par où il aurait dû commencer. Ce n’est pas malheureux.
D’autre part, M. Sébille, contrôleur général des recherches de la Sûreté générale, vient d’arriver à Brest.
Il a eu une longue entrevue avec le sous-préfet. M. Sébille vient se rendre compte des recherches effectuées par la police spéciale et la brigade mobile, au sujet de l’affaire Cadiou, et juger si, pour l’éclaircissement de l’affaire, il est nécessaire de faire appel à la Sûreté générale de Paris. Ce n’est que vers le commencement de l’après-midi que le juge d’instruction s’est décidé à commencer le dépouillement des papiers saisis à l’usine de la Grand Palud, et au domicile de l’ingénieur Pierre ; celui-ci assistait à la levée des scellés.
La police de la brigade mobile serait sur les traces de la personne mystérieuse qui a adressé la lettre anonyme au docteur Paul avant la contre-autopsie, indiquant au médecin de chercher dans la nuque du cadavre de M. Cadiou.

8 mars 1914 – p. 2 et 3

Le drame de Landerneau
C’est un impénétrable mystère. Les démarches de M. Sébille parviendront- elles à l’éclaircir ? – II est temps d’interroger la famille Cadiou.

Brest, 7 mars.
La conviction de tout le monde est faite, à présent, sur les erreurs de l’enquête judiciaire et la fameuse direction qui lui a été donnée. Mais cette faute, à qui incombe-t-elle, si ce n’est à la rivalité qui existe entre les policiers brestois et la brigade mobile ? Les uns se plaignent d’être contrecarrés par les autres, et ceux-ci s’insurgent contre le contrôle des premiers. Il est donc de toute nécessité que M. Sébille vienne mettre un peu d’ordre dans ce désarroi provoqué par la jalousie, l’amour-propre exagéré de tous ses sous-ordres, dont le rôle, qui devrait être de protection sociale, semble singulièrement transformé en une tâche qui n’a comme but que de permettre aux uns d’arracher un galon de plus en grimpant sur le dos des autres.
Car, ce qu’il y a de révoltant dans toute cette lamentable histoire, que le juge d’instruction, comme à plaisir, prolonge indéfiniment, c’est que, depuis le 4 février, jour de l’arrestation de l’ingénieur Pierre, on en est au même point. Celui-ci n’a pas été interrogé au fond ; des témoins entendus d’une façon superficielle ; des perquisitions faites sommairement ; un dossier à peine ébauché des rapports d’autopsie pas encore transmis d’une façon définitive. Tout révèle une impuissance d’instruction qui frise plutôt l’incapacité.
Et, pendant ce temps, la famille attend, elle qui mit tout en mouvement, bien calme, et sans grand désir de voir une solution prochaine, le bon vouloir d’un juge qui ne semble pas plus pressé de connaître la vérité, que de mettre en liberté l’inculpé qu’il tient impitoyablement en prison, pour n’avoir pas l’air de n’avoir rien en mains.
Tout le monde ne croit plus à la somnambule. Pas plus M. Sébille que M. Bidard de la Noë. Alors, pourquoi n’interroge-t-on pas la famille, qui lança ce canard pour permettre de retrouver le cadavre du, directeur de l’usine de la Grand’Palud ? Certainement elle sait quelque chose. Qu’elle parle, mais vite encore, dans l’intérêt même de la victime !
Il faut que l’on reprenne cette piste de Morlaix. La est sans aucun doute la vérité. Les témoignages de M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, sont des plus précis. Il les a encore renouvelés aujourd’hui.
Le silence de la famille Cadiou, dans des circonstances pareilles, est des plus graves. Il laisse planer le soupçon qu’elle désire, à tout prix, voir l’ingénieur Pierre coupable. Pourquoi ?
Certes, si nous arrivons à connaître un jour la vérité, nous ne le devrons pas à la perspicacité du juge d’instruction, mais à la poussée de l’opinion publique, qui forcera le juge à faire une enquête là où il y a des chances de trouver quelque chose. Et déjà l’on chuchote que l’individu qui écrivit la lettre anonyme au docteur Paul, serait très connu à Morlaix, à qui Mme Cadiou aurait donné, à un certain moment, une mission de confiance. Allez, M. le juge, faites parler ces gens-là. Il n’est que temps ; vous avez trop attendu !
Mais M. Bidard de la Noë ne parait pas décidé à agir aussi promptement. C’est un homme de détails, et il les aime tant, qu’il s’y perd complètement. Il préfère passer ses journées à entendre des témoins qui n’apportent que des renseignements qui grossissent ses dossiers, sans apporter le moindre point de lumière. Il attend toujours M. Thévenot, le voyageur de commerce qui passa quelques instants avec l’ingénieur Pierre, et qui n’ajoutera rien de précis aux tissus de racontars amoncelés depuis deux mois.
Demain matin, l’ingénieur sera, une nouvelle fois interrogé, à dix heures et demie, en présence de son avocat.

ENCORE UN COUP DE THEATRE A LA GRAND’PALUD

Brest, 7 mars. Le voyageur de commerce, M. Thevenot, qui a vu, étant à l’usine de la Grand Palud, l’ingénieur Pierre s’exercer à tirer avec un revolver de 6 millimètres, est arrivé ce soir et va être entendu par le juge d’instruction.
Me Feillard, avocat de M. Pierre, a eu communication d’une lettre que vient de recevoir l’ingénieur. Cette lettre est signée Boulier, facteur receveur des postes à Blincourt (Oise). Le signataire regrette que le secret professionnel lui interdise de proclamer l’innocence de M. Pierre et en même temps, d’empêcher une erreur judiciaire dans l’affaire Cadiou.

9 mars 1914 – p. 2

Le drame de Landerneau
Si les six personnes qui affirment avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre ont dit la vérité, l’ingénieur Pierre est innocent et il faut le relâcher

Brest, 8 mars. Ce n’est pas avant une quinzaine de jours que la chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Reims [Renens] statuera sur la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, demandée, ainsi qu’on le sait, par ses avocats, Mes Henri Robert et Feuillard, à la suite du refus du juge d’instruction de faire droit à cette requête. Et, pendant ce temps, l’instruction chômera, sinon l’enquête durant laquelle M. Bidard de la Noë attendra le coup de théâtre, qui doit lui permettre de voir clair dans cette affaire où il ne comprend plus rien.
Nous avons dit, hier, comment l’ingénieur avait reçu, d’un facteur trop scrupuleux, une lettre déclarant qu’il prouverait son innocence si le secret professionnel ne le lui interdisait pas. Ajoutons que le juge ne croit pas à la sincérité de cette lettre, qu’il croit être l’œuvre d’un mauvais plaisant et dont le but est de compliquer l’affaire ; mais l’autre lettre, celle qui indiquait que M. Cadiou avait été tué par une balle de revolver, et que le docteur Paul affirme n’avoir jamais reçue, n’était-ce donc pas aussi une plaisanterie pour satisfaire l’opinion publique ? Ne faut-il pas voir plutôt, dans ce fait reconnu exact, qu’il fut révélé par la personne mystérieuse qui renseigna le parquet et que l’on ne dévoile pas, car elle infirme la thèse de la famille ?
Que de temps perdu dans des détails ! Quand on songe que l’on a fait effectuer huit cents kilomètres à M. Thévenot, le voyageur de commerce, pour savoir s’il était vrai qu’il avait vu Pierre se servir d’un revolver dans son jardin, en juin dernier, on se rend compte que l’instruction s’est laissée trop facilement diriger par des à-côtés insignifiants qu’un juge plus clairvoyant n’aurait pas considérés comme faits importants.
Mais il est un point d’une importance capitale qu’il ne faut plus quitter. C’est celui de la présence à Morlaix de M. Cadiou, dans la journée du 31 décembre. C’est la piste sérieuse. Tout est là.
On connaît sur ce point les affirmations catégoriques de M. Nicolas. N’oublions pas que M. Nicolas n’est pas seul à certifier la présence de l’usinier à Morlaix ce jour-là. Il y a aussi M. Baron, qui vit Cadiou à 3 h. 55 en gare de Morlaix ; il y a M. Cabon, qui vit également l’usinier le 1er janvier, à 8 h. 30 ; aussi M. Coraman, qui l’aperçut au café de la Terrasse ; les époux Prigent, qui assurent que Cadiou était à Morlaix le 31 décembre ou le 1er janvier.
Ce sont ces personnes-là, qui apportent des éléments sérieux à l’enquête et qui pourront éclaircir le mystère, si on sait faire préciser leurs souvenirs.
Le témoignage même de Mme Zacome [Zaccone], tante de Cadiou, n’apporte-t-il pas, lui aussi, une confirmation aux déclarations de ces six personnes ? N’a-t-elle pas dit qu’elle n’avait pas vu son neveu le 27 décembre ? Cette affirmation confirme le récit que fit de M. Nicolas, qui assure avoir vu Cadiou le 31 décembre. Donc, il ne put être assassiné la veille à Landerneau. Cadiou couchait toujours à l’hôtel quand il venait à Morlaix. Peut-on savoir s’il n’avait pas, à l’époque où il fut tué, intérêt à ne pas être vu. On dissèque bien les pensées de l’ingénieur ; pourquoi ne dissèquerait-on pas celles que pouvait avoir la victime ? Toute l’affaire est donc, à cette heure, résumée dans cette alternative : si M. Cadiou est mort le 30, les charges, bien que légères relevées contre l’ingénieur, lui resteront défavorables. Mais si le 31 décembre il est prouvé que M. Cadiou était à Morlaix, l’ingénieur Pierre est innocent et il faut le remettre en liberté. Enfin !
Dans la soirée, nous apprenons que, en présence de témoignages de plusieurs personnes qui ont vu M. Cadiou le 31 décembre, à Morlaix, M. Bidard de la Noë va tâcher de reconstituer tout l’emploi du temps de M. Cadiou avant sa disparition. Il a entendu M. Nicolas, qui lui a confirmé avoir rencontré M. Cadiou le 31.
Il entendra demain les deux sœurs de la victime. M. Cadiou avait été leur rendre visite le 27, à Cléder, localité située à 33 kilomètres de Morlaix.

10 mars 1914 – p. 2

Le drame de Landerneau
On recommence toute l’enquête ; l’accusé est confronté avec le frère de la victime

Brest, 9 mars. On peut dire, aujourd’hui, que l’affaire Cadiou va commencer, car M. Bidard de la Noë s’est enfin décidé à considérer toutes les pistes, à les examiner avec l’attention scrupuleuse qu’on lui reproche de n’avoir pas observée dès le début. La tâche, pour connaître la vérité, ne sera que plus difficile, car, depuis le 6 février, jour où disparut M. Cadiou, à aujourd’hui, près d’un mois et demi s’est écoulé.
On peut dire que c’est grâce à la pression de M. Sébille, et après une conversation de ce dernier avec le procureur de la République, que cette décision a été prise.
On va donc s’attacher à la piste de Morlaix, car certainement M. Cadiou alla dans cette ville dans une intention que l’on ne connait pas. On va donc entendre les personnes qui virent l’usinier de la Grand Palud le 1er janvier, à Morlaix.
M. Bidard de la Noë a commencé aujourd’hui par les deux sœurs de M. Cadiou, qui habitent Cléder, sur la ligne de Morlaix à Saint-Pol-de-léon. Elles ont affirmé que leur frère avait passé avec elles la journée du dimanche 28 décembre, et qu’il était rentré le soir à Landerneau. Ces dépositions démontrent que M. Cadiou a voyagé constamment dans la région, durant son séjour. Par conséquent, quoi d’étonnant à ce qu’il fût à Morlaix le 31 décembre et même le 1er janvier.
On entendra ensuite le, facteur Bolio [Boulier], qui sait bien des choses, quoique habitant l’Oise, et enfin, peut-être, le personnage jusqu’à présent mystérieux qui envoya la lettre au docteur Paul.
Dans la matinée, M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, a été confronté avec l’ingénieur. Disons tout de suite que cette confrontation, si elle fut émouvante, ne donna aucun résultat sérieux. Pourtant, M. Jean-Marie Cadiou, aussitôt qu’il fut en présence de l’ingénieur, fut terriblement affirmatif. Vous savez que Pierre est très calme. On dit qu’il pâlit légèrement quand il vit le frère de son patron, et qu’il se troubla un peu. Mais, au fur et à mesure que M. Jean-Marie Cadiou renouvelait ses accusations, qui d’ailleurs ne sont que des impressions, l’ingénieur retrouva tout son sang-froid et protesta avec un grand calme contre les dires de son accusateur.
Vous vous trompez, dit-il à M. Cadiou, et vous ne prouvez pas ce que vous avancez.
Je suis sûr de ce que je dis, répéta M. Cadiou, qui paraissait extrêmement surexcité.
Devant le peu de résultat de la confrontation, M. Bidard de la Noë a décidé que, de nouveau, il mettrait en présence M. Cadiou et Pierre. Il y a, en effet, bien des points de détail qui n’ont pas été éclaircis. Enfin, un médecin de Morlaix, le docteur Prouff, qui avait été désigné comme étant l’auteur de la lettre anonyme adressée au docteur Paul, oppose un formel démenti à cette allégation :
« Si j’avais su quelque chose, dit-il, étant l’ami de la famille Cadiou, j’en aurais, avec empressement, informé la justice. »

11 mars 1914 – p. 1 et 2

Les Propos du Lanternier

C’est bien commode. Les journaux n’ont plus besoin de changer leur titre, le même est bon chaque matin : « Les surprises de l’affaire Cadiou », il y a longtemps que ça dure, et il y a pas de raison pour que ça finisse.
Je n’ai pas d’opinion sur l’affaire Cadiou. Mais je crains d’en avoir bientôt une, et radicale, sur la manière dont a été menée l’instruction de cette affaire. Les déclarations des témoins qui ont vu M. Cadiou à Saint-Pol-de-Léon, à une date où l’on croyait l’industriel mort et enterré dans le fameux petit bois, semblent avoir une importance primordiale. Or, je lis dans le Matin :
« C’est à un chef de bureau de l’hospice de Morlaix, M. Le Gall, qu’est due la révélation définitive qui confirme, sans discussion possible cette fois, les déclarations apportées jusqu’ici par d’autres témoins et aux- quelles la justice, malgré l’unanimité de ces témoignages, n’avait pas voulu ajouter foi. »
N’est-ce pas admirable ? Ainsi la justice n’est pas soumise aux faits, elle les crée, elle les choisit. Elle attache de l’intérêt aux uns, et voue les autres au néant ; par un simple caprice. Elle ajoute foi, ou n’ajoute pas foi aux témoignages. Selon son bon plaisir, et selon les idées particulières que peut pro- fesser M. le juge d’instruction sur la façon de mener à bien un drame policier…
Un magistrat, sur quelques indices, se fait une opinion. Désormais, il n’a plus qu’un souci la soutenir, l’étayer, en découvrir des preuves évidentes. Tout fait, tout témoignage propre à ruiner cette hypothèse, seront tenus pour nuls et même inexistants. C’est tout jus- te si le témoin n’est pas accusé de manquer de respect à la magistrature !
Après l’infaillibilité du Saint-Siège, si l’on proclamait celle du parquet.


Le drame de Landerneau
Des témoins à charge se rétractent, d’autres font des dépositions qui détruisent l’accusation, et le juge d’instruction seul est satisfait.

Brest, 10 mars. Ce drame fantastique, rendu plus fantastique encore par l’incapacité d’un juge d’instruction têtu, qui veut voir à tout prix un criminel dans la personne de l’ingénieur Pierre et qui, pour garder son prisonnier, s’est basé sur des faits insignifiants, nous fait assister, à l’heure actuelle, à des coups de théâtre successifs qui renversent de fond en comble une accusation faiblement établie. L’opinion publique s’émeut de plus en plus, du pouvoir extraordinaire de ce magistrat qui, au mépris de toute justice, par sa seule volonté, par un caprice de juge impuissant à diriger son enquête, et qui veut à tout prix tenir un coupable, a négligé les pistes sérieuses qui pouvaient l’aider à la dé- couverte de la vérité, pour ne croire que les accusations intéressées de la famille et les stupidités d’une somnambule, inventées de toute pièce pour cacher peut-être les véritables causes de ce drame.
Ah ! M. Bidard de la Noë a bien travaillé. Il peut être fier de son ouvrage. Le résultat de ces deux mois de recherches est que les témoins à charge se rétractent, les témoins à décharge osent parler et que M. Cadiou dissimulait certains de ses voyages. C’est la faillite complète de l’accusation.
Nous avons dit, hier, que l’on avait vu M. Cadiou à Saint-Paul-de-Léon le 1er janvier. Ce sont MM. Le Gall et son fils, le premier secrétaire de l’économat de Morlaix ; le second, étudiant en médecine à Bordeaux ; c’est, enfin, M. Graff Hermand, expéditeur de légumes à Saint-Pol-de-Léon.
Il n’y a pas d’erreur possible à ce sujet. C’est bien au train de 7 h. 13 du soir que M. Le Gall a rencontré M. Cadiou et lui a dit bonjour. M. Graff, qui était avec les Le Gall, le salua également. Tous trois sont très formels et rien ne permet de douter d’eux.
De l’ensemble de ces témoignages, et en admettant même, pour être agréable à M. le juge d’instruction, que les gens de Morlaix et de Saint-Paul-de-Léon se trompent de date, il est bien établi que, contrairement à tout ce qu’a raconté la famille, M. Cadiou effectuait, dans les derniers temps de sa vie, des voyages dont on ignore le but.
M. Cadiou ne tenait pas rigoureusement les siens au courant de ses déplacements. Il avait en tête des affaires qui l’obligeaient à des visites, à des rendez-vous dont il ne parlait à personne. Et cela n’est pas pour nous surprendre, puisque Mme Cadiou, elle-même, a affirmé à maintes reprises que son mari ne la tenait pas au courant de la marche de son usine.
Pourquoi donc ces promenades à Morlaix, à Saint-Pol-de-Léon ? C’est là que l’on trouvera la clé du mystère, car si on parvient à expliquer la raison de ces voyages mystérieux, le mystère du drame sera éclairci immédiatement.
Le rapport du docteur Paul
Le docteur Paul poursuit, à Paris, ses expertises. If procède actuellement à l’examen histologique de différents fragments de peau de la tête de l’usinier. Cela permettra d’établir, en rapprochant tous les faits entre eux, certaines dates encore mal établies par l’instruction.
En outre, il examinera le couteau de l’ingénieur. Peut-être y trouvera-t-il quelques traces de sang. Même après lavage, même après ce long espace de temps, s’il y a eu du sang sur ce couteau, on le saura. De même pour la pioche.
Enfin, les vêtements que portait M. Cadiou vont arriver aujourd’hui, et leur examen permettra peut-être des découvertes intéressantes.

12 mars 1914 – p. 2

Le mystère de Landerneau

Il paraît s’éclaircir en dépit du juge d’instruction. – On apprend que la balle qui tua M. Cadiou ne pouvait entrer dans le revolver de l’ingénieur Pierre.

Brest, 11 mars. L’affaire Cadiou s’éclaircit, enfin ! Mais il faut avouer que ce n’est pas la faute du juge d’instruction qui continue a être seul de son avis. Mais les faits sont là, qui d’eux-mêmes apportent la lumière. Tous les témoignages contradictoires qui prolongeaient les ténèbres de cette affaire, s’unifient et s’ils ne démontrent pas l’innocence de l’ingénieur Pierre, enlèvent du moins toutes les preuves de sa culpabilité. Il n’est que temps ce nous semble que celui-ci soit rendu à la liberté. Il n’est peut-être pas de cas dans les annales judiciaires ou un inculpé contre lequel il ait été réuni un faisceau si fragile de présomption, soit retenu en prison.
Tous les témoignages, démentis, rétractations, aboutissent à cela, que M. Cadiou n’est pas mort à la Grand’Palud.
Un journal de Rennes, apporte un fait capital dans cette affaire.
On se souvient qu’au moment où l’on découvrit à la contre-autopsie que l’usinier avait reçu une balle dans la tête, on accusa l’ingénieur plus nettement parce que, disait-on, il avait acheté à M. Marie, armurier à Landerneau, un revolver bull-dog dont les balles étaient semblables à celle trouvée dans le crâne de M. Cadiou.
Pierre, pour sa défense, affirma qu’il s’était débarrassé de ce revolver en le vendant à un voyageur en huile et savon qui était passé à la Grand’Palud.
« Qu’il se nomme, ce voyageur », goguenardaient les partisans acharnés de la culpabilité de Pierre. Selon notre confrère breton, il existerait. Ce serait un certain Meslay, qui voyage actuellement en Amérique du Sud et qui, en février 1913 ou 1912, déclara à un de ses amis, M. Simon, armurier à Guingamp, avoir acheté un revolver aux environs de Landerneau pour un prix peu élevé.
Cette découverte est très importante. Il est nécessaire d’en avoir la confirmation officielle avant de s’en servir contre l’accusation.
D’ailleurs, il y a un point tout aussi important qui est déjà acquis : la balle qu’on a trouvée dans le crâne de M. Cadiou ne pouvait pas sortir du revolver de Pierre pour la raison fort simple qu’elle n’aurait pas pu y entrer. Cette balle est de 6 mm. 35 et est appelée balle à chemise de nickel. Elle est destinée aux pistolets automatiques ou semi-automatiques.
Les balles dont se servait Pierre étaient des balles de 6 mm., des velo-dogs. Et il est impossible, au dire de M. Marie lui- même, qui vendit l’arme à M. Pierre, qu’une balle blindée de 6 mm. 35 soit mise dans les revolvers velo-dogs, qui sont faits pour des balles de 6 mm. Donc l’arme de M. Pierre n’a pu servir à tuer M. Cadiou. Maintenant, après les dépositions catégoriques des témoins de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon on ne peut pas douter que M. Cadiou voyageait mystérieusement et qu’il n’était pas à la Grand’Palud les deux derniers jours de décembre. Où donc a-t-il passé ces deux nuits ? A Morlaix et en quel endroit ? Il n’est pas de doute qu’il est des gens qui le savent.
Est-ce un crime ? Un suicide ? On finira bien par le savoir. Mais certainement on a caché cette mort. Pourquoi ? Et c’est un mois après, le 4 février, que le miracle s’opère par l’opération de la somnambule de Nancy ? Quels sont donc ces mystérieuses personnes qui trompèrent ainsi la justice ?
Ce qu’on dit au parquet
Dans la soirée d’hier au parquet on démentait d’ailleurs que la balle retrouvée dans le corps de Cadiou fût une balle de browning.
C’est, affirmait-on, une balle ordinaire de 6 mm. avec chemise de cuivre ; la trace rouge de cuivre se remarque encore sur le projectile très aplati retrouvé à l’autopsie.
Le revolver que M. Pierre a acheté chez l’armurier Marie, de Landerneau, tirait une balle semblable.
L’ingénieur, déclarait-on encore, a dit qu’il avait vendu son arme à un voyageur de commerce en mars 1913, alors que l’armurier Marie continue d’affirmer que M. Pierre la lui acheta au mois de mai suivant.
Ce voyageur paraît être M. Meslay, représentant d’une maison de Prez-en-Pail (Mayenne).
Les indications fournies par M. Pierre relativement à la vente de son arme, sont exactes quant à la profession de l’acheteur et au prix de vente, mais M. Meslay, qui voyage actuellement dans l’Orne et non en Amérique du Sud, comme on l’a dit, place son achat en janvier 1912.

13 mars 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Aucun fait nouveau n’est venu soutenir la thèse de l’accusation. La mère de Pierre explique son attitude.

Brest, 12 mars. Quelles sont à l’heure actuelle les charges qui pèsent sur l’ingénieur Pierre et qui le font maintenir en prison ? Le juge d’instruction vous répond : son attitude. Il dira aussi qu’il reste calme, qu’il n’a pas un cri d’indignation ; qu’au moment de la découverte du cadavre il a eu trop de sang-froid ; qu’enfin le jour de la confrontation avec M. Cadiou, l’ingénieur devint pâle.
M. Bidart [Bidard] de la Noé est un singulier psychologue, car depuis plus d’un mois qu’il triture son prisonnier, il ne connaît que très peu la nature de l’ingénieur. Mme Pierre, que l’on questionnait, a d’un mot, expliqué cette psychologie d’homme de science qui garde clairvoyant son esprit, que nul péril n’abat.
« Mon fils, a-t-elle dit, a mon caractère. C’est un froid, un timide. Il n’est pas expansif. Il ne sera jamais l’homme des protestations véhémentes. Lorsqu’on le blesse il souffre, mais il ne peut pas crier, il a comme une barre qui lui serre la poitrine. Je le sais bien, je suis comme lui, et si l’on m’accusait comme on l’accuse, je ne m’emporterais pas, parce que je ne pourrais pas. »
Quant à la fameuse phrase prononcée par Pierre : « Le chapeau ? Il est dans le capuchon », au moment où l’on découvrait le cadavre de l’usinier, elle constitue une charge contre l’accusé, dit le juge. Le témoin qui a rapporté ce propos est en contradiction avec ceux qui affirment que M. Pierre a dit : « Le chapeau ? Il est peut- être dans le capuchon. »
Piètre accusation, que celle qui s’échafaude sur de pareilles preuves !…
Quant à la balle qui a tué M. Cadiou, M. Bidart [Bidard] de la Noé a fait communiquer une note où il déclare que la balle n’ayant pas encore été examinée, on ne peut rien dire. Mais ce qu’on sait par la courte autopsie, c’est que la balle trouvée dans la tête de M. Cadiou, avait 6 mm. Or, il est impossible qu’une balle de ce calibre puisse entrer dans un revolver velo-dog, comme en possédait l’ingénieur Pierre.
Ceci, M. Legoff, armurier à Brest, 86, rue de Siam, l’affirme. A la maison Tigot (armurerie à Brest), on a déclaré, en outre, que « les seules armes qui tirent les balles blindées sont les pistolets automatiques ou semi-automatiques, et les revolvers spécialement chambrés pour ces balles. Lorsque les revolvers sont chambrés pour des balles à chemise de nickel ils ne peuvent plus tirer de balles velo-dog en cuivre rouge, et quand les revolvers sont chambrés pour la balle en cuivre rouge, ils ne peuvent plus tirer des balles à chemise de nickel ».

14 mars 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Les témoins à charge continuent à se rétracter. L’opinion du suicide prend corps dans l’opinion publique.

Brest, 13 mars. Chaque jour amène une nouvelle surprise. Aujourd’hui, le procureur de la République a reçu une lettre de M, Meslay, représentant de commerce, déclarant formellement n’avoir jamais parlé à M. Simon, armurier à Guingamp, du revolver d’occasion acheté à Landerneau. Mais rien ne prouve que M. Meslay soit le voyageur de commerce qui aurait fait cette déclaration à l’armurier. Toutefois, on attend avec impatience l’arrivée du rapport du docteur Paul, sur la seconde autopsie, pour être fixé sur le genre de mort de M. Cadiou ; car la version du suicide pénètre à présent l’opinion publique.
On se demande maintenant si l’industriel ne s’est pas simplement suicidé et si le crime n’a pas été simulé en vue de certaines éventualités ; on fait remarquer que M. Cadiou avait contracté des assurances sur la vie et que ces assurances devenaient caduques en cas de mort volontaire ; c’est pour ne pas en perdre le bénéfice qu’on aurait voulu faire croire à un assassinat. Quelqu’un taillada le cou du mort pour effacer les traces du suicide par strangulation, lui tira dans la nuque une balle de revolver à bout portant, puis ensevelit le corps à l’endroit où, aidé par les lumières de la somnambule, le frère de M. Cadiou le découvrit.
On a enfin des précisions sur les dénonciations que Pierre porta contre son patron au ministère de la guerre.
Pierre écrivit trois lettres à M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres. Dans la première, il émettait le désir d’entrer dans ce service et donnait com- me références qu’il était « élève de l’Allemand Greiss et par conséquent connaissait à fond le traitement des linters ». Il faisait, en terminant, une légère allusion au wagon de poudre livré à l’administration militaire et payé deux fois.
M. Barral répondit en demandant des précisions. Le 16 juin, Pierre fournissait de nouveaux renseignements et enfin, le 22, expliquait l’affaire en détail. Il ajoutait qu’à la Grand Palud la main-d’œuvre était insuffisante pour assurer le triage parfait du coton et terminait en accusant un employé de la poudrerie d’Angoulême d’être de connivence avec Cadiou.
Le parquet de Brest reste convaincu quand même que Cadiou fut tué le 30 décembre, alors que la brigade mobile suit de plus en plus la « piste de Morlaix ». A son tour, le jeune pâtre Pierre Boulben, qui accusa dès le début l’ingénieur, affirme qu’on a mal interprété ses paroles. « J’ai vu a-t-il dit M. Cadiou entre 8 heures et 9 heures du matin ; il venait par la route de Landerneau, pour se rendre à l’usine, d’où je ne l’ai pas vu ressortir. Il n’était pas accompagné de l’ingénieur Pierre. »
Quant à Mme Quemeneur, la débitante de la Grand Palud, elle jure maintenant qu’elle n’a jamais déclaré avoir rencontré Pierre et M. Cadiou le 30 décembre. Elle a bien aperçu M. Cadiou vers 9 heures du matin, mais il était seul et elle ne l’a plus revu.
On se souvient qu’il y a quelques semaines, une jeune dactylographe de Quimper, Mlle Hélène Guzenec, fut trouvée noyée dans la rivière de Morlaix. Certains voulurent voir une corrélation entre cette mort et la disparition de M. Cadiou. Le cadavre avait été transporté à Brest, à fin d’autopsie, et l’enquête avait conclu à un suicide. Aujourd’hui, à Morlaix surtout, on réclame à cor et à cri une seconde autopsie ; il est indispensable que le parquet l’ordonne.

15 mars 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Certaines coïncidences entre la disparition de M. Cadiou et celle d’une dactylographe de la préfecture du Finistère, ont attiré l’attention de la police.

Brest, 14 mars. Le désarroi est complet au parquet. Le juge d’instruction, au milieu des multiples témoignages qui se contredisent et des recherches qui se contrarient, ne semble pas bien savoir où il va. Mais la lumière se fera certainement et la police à laquelle M. Sebille a donné une nouvelle impulsion, semble accorder une importance assez grande à la disparition de l’usinier et à celle de la jeune fille employée à la préfecture du Finistère, dont on retrouva le corps dans un bassin de Morlaix.
Le 30 décembre 1913, Mlle Hélène G… quittait brusquement sa famille et se rendait dans la soirée à Morlaix. Là elle occupait une chambre où elle se coucha, après avoir échangé avec le propriétaire de son hôtel des phrases banales.
Le lendemain, la jeune fille déclara : Je pars pour Rennes. » Elle était très calme, quitta son hôtel. Et on ne la revit plus. Sa mère resta sans nouvelle. Quand le 10 février on trouva son corps entre le pont et l’écluse du bassin de Morlaix.
Aucune trace de blessure n’apparaissait sur elle. Elle était fort correctement vêtue. Elle n’avait séjourné, déclara le docteur Rolland, qui l’examina sur la demande du parquet, que quelques jours dans l’eau.
Dès le premier jour on était alors au début de l’affaire Cadiou on aperçut une corrélation possible entre la mort de l’usinier et celle de la dactylographe. Mais l’instruction, alors tout entière consacrée à l’accusation contre Pierre, ne s’en occupa pas longtemps et on n’en parlait plus quand les témoignages de ceux qui ont dit avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre, ont de nouveau attiré l’attention sur la coïncidence de ces deux morts.
Outre qu’en effet Hélène G… et M. Cadiou ont pu se retrouver ensemble à Morlaix le. 30 au soir, outre que Hélène G… manifesta l’intention de se rendre à Rennes.

16 mars 1914 – p. 1 et 2

LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU
La justice nous donne, une fois de plus, la preuve qu’elle est toujours boiteuse.

Saurons-nous jamais la vérité sur cette extraordinaire affaire Cadiou ? Le fait est qu’après de longues semaines d’instruction, nous ignorons encore s’il s’agit d’un suicide qu’on a eu intérêt à maquiller, ou d’un assassinat, et si, dans ce dernier cas, la mort a été causée par la strangulation, par la blessure à la gorge, ou par la balle de revolver. A propos de cette balle, on ne nous a même pas dit, à l’heure actuelle, si, oui ou non, elle a pu être tirée par le revolver que l’ingénieur avait en sa possession.
Ce que nous ne connaissons pas, enfin, c’est l’opinion des deux médecins qui ont vu et manipulé le cadavre, sur la question de savoir à quelle époque approximative devait remonter la mort.
Dans tout ce qui précède, remarquez-le, il n’est question que de faits matériels relatifs au cadavre. Mais le mystère n’est pas moins grand s’il s’agit de reconstituer les allées et venues de Cadiou, dans les derniers jours de décembre et dans les premiers jours de janvier. Quant aux causes d’un suicide ou aux mobiles du crime, nous en sommes encore aux conjectures.
Et n’oublions pas que si le corps de Cadiou a été retrouvé, le juge d’instruction en est redevable à la prétendue consultation d’une prétendue voyante !!! – Comment se fait-il, soit dit en passant, que ce magistrat n’ait même pas essayé d’user des moyens dont il dispose pour obtenir, sinon de la somnambule, du moins de sa cliente, une déposition plus complète, plus sincère ? Ce n’est pas la moindre énigme de cette invraisemblable instruction.
Par contre, bien que les charges tout d’abord relevées contre lui, tombent, chaque jour, une à une, l’ingénieur est encore sous les verrous !… Précaution bien inutile, car outre que la police est là, en cas de besoin, pour surveiller un inculpé en liberté provisoire, Pierre alors même qu’il aurait trempé dans l’affaire ne serait pas homme à s’enfuir.
Conclusion : cette instruction a été déplorablement menée. On y retrouve toutes les rivalités de policiers lancés sur des pistes différentes ; toutes les contradictions imaginables entre des témoignages insuffisamment vérifiés ; toutes les maladresses des auxiliaires de la justice, et enfin tous les entêtements d’un juge qui, ne voulant démordre d’une première impression, écartes ou, du moins, tarde trop à enregistrer les renseignements qui ne concordent pas avec sa thèse.
Espérons, cependant, que la lumière éclatera un jour, malgré tout, et que nous serons enfin édifiés, non seulement sur l’affaire elle-même, mais aussi sur les dessous, sur les à-côtés qu’elle comporte, notamment en ce qui touche les agissements d’industriels français et allemands dans la fabrication frauduleuse de nos poudres de guerre.


LE CRIME DE LANDERNEAU
Le veilleur Bossard est retrouvé donne l’impression d’un déséquilibré. C’est un nouveau témoin que perd l’accusation.

Brest, 15 mars. – Deux témoins persistent à affirmer qu’ils ont vu le directeur de la Grand Palud et son ingénieur, le 30 décembre 1913, à 11 heures du matin, se dirigeant vers la forêt et le moulin. Ce sont : le contremaître Bignard et le chauffeur Daoulon [Dolou]. Quant aux autres, ils démentent ces attestations.
C’est ainsi que M. Marcou et le comptable Guillou, également employés à l’usine, sont certains que le 30 décembre ils n’aperçurent pas M. Cadiou à la Grand Palud,
On a présenté à M. Simon, l’armurier de Guingamp, la photographie de M. Meslay, le voyageur de commerce qui, disait-on, aurait acheté un revolver à Landerneau. M. Simon ne l’a pas reconnu. C’est une autre personne qui lui a tenu les intéressants propos que connaissent nos lecteurs. « Mais, déclare l’armurier, un moyen est bien simple de savoir son nom : c’est de demander à la maison de Pré-en-Pail, à laquelle appartient M. Meslay, quel est celui de ses voyageurs qui se trouvait à Janzé le 12 décembre 1912. »
Une nouvelle surprise est venue troubler -si ce mot peut être employé la quiétude du juge d’instruction. On signalait, en effet, la disparition du témoin Jacques Bossard, ancien veilleur de l’usine de la Grand’Palud. On sait et nous l’avons dit hier, qu’il s’était vanté, auprès de ses camarades de chantier, de savoir beaucoup de choses sur la disparition de M. Cadiou. Bossard est rentré chez lui. On l’a interrogé, et il a déclaré qu’il ne fallait pas attacher trop d’importance aux phrases qu’il avait dites à ses camarades de travail. Il avait voulu, telle est son expression, se payer la tête des magistrats.
Cette nouvelle déclaration ne laisse pas que de surprendre. Bossard paraît être légèrement déséquilibré. Il convient donc de n’accorder à ses déclarations aucune importance, pas plus quand il prétend connaître l’innocence de Pierre que lorsqu’il affirme sa culpabilité. C’est une nouvelle preuve que perd l’accusation pour retenir l’’ingénieur en prison. Que reste-t-il alors ?

17 mars 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
M. Cadiou était-il à Paris le 5 janvier ?

On sait que M. Joly, juge d’instruction à Clermont (Oise), saisi d’une commission rogatoire, a longuement interrogé M. Boulier, facteur-receveur à Blincourt, qui avait écrit à l’ingénieur Pierre pour lui offrir de fournir, aux débats, un témoignage favorable à sa cause.
Au cours de sa déposition, ce témoin avait raconté qu’il connaissait un monsieur qui venait assez fréquemment au bureau de poste de Blincourt et qu’il sut être en relations avec le directeur d’une usine bretonne, M. Cadiou.
Il ajoutait que, le 4 janvier dernier, au moment où l’on ne parlait pas encore de la disparition du propriétaire de la Grand’ Palud, il aperçut à la gare Saint-Lazare le client du bureau de Blincourt qui abordait un monsieur inconnu du facteur en l’interpellant en ces termes : « Tiens, ce cher Cadiou ! »
Quelle était l’identité de ce personnage avec lequel M. Cadiou se serait rencontré, à la date du 4 janvier à Paris ?
En sortant du cabinet du juge d’instruction de Clermont, M. Boulier s’était refusé à faire connaître le nom de la personne qu’il mettait en cause.
Or, on dit aujourd’hui, et nous reproduisons cette version sous toutes réserves, que la personne désignée par M. Boulier, comme ayant serré la main à M. Cadiou, à la gare Saint-Lazare, serait un Allemand, M. Hayen Chaze [Hazen-Chase], qui était en relations avec M. Panhard, fils du notaire parisien.
Le facteur Boulier était au courant des relations que les trois hommes avaient entre eux, par des télégrammes expédiés de Blincourt à M. Cadiou, qui, pendant l’été de 1911, villégiaturait au Touquet.
Boulier affirme savoir en plus que M. Hagen Chaze [Hazen-Chase] et M. Panhard firent, en janvier 1913, un voyage en automobile dans le Finistère.
D’autre part, M. Fortin sénateur, a déclaré que, en effet, il avait entendu parler de la présence de M. Cadiou à Paris le 5 janvier, mais que ce propos ne lui est pas parvenu directement, il l’a entendu d’une autre personne.
Il va néanmoins éclaircir ce point et communiquer le renseignement obtenu au juge d’instruction.

La version du parquet
Cependant, voici ce qu’à ce propos on disait hier au parquet.
Il paraît établi que le passage de voyageurs allemands dans le Finistère et à Landerneau, dévoilée par le facteur Boulier, est exact, mais ce passage est très normal.
Il convient de rappeler à ce propos que, dans le courant de décembre 1913, l’usine de la Grand Palud venait d’être exclue par le ministère de la guerre d’un important marché de coton blanchi, alors que M. Cadiou, son directeur, avait commandé, pour cette fourniture, 600 tonnes de déchets de coton à deux maisons allemandes. Deux représentants de l’une de ces maisons, MM. Ely et Schlessinger, vinrent à Landerneau le 10 janvier pour résilier le contrat ; un voyageur de l’autre maison vint le 15 janvier, en vue de la même résiliation, mais M. Jean Cadiou et les actionnaires de l’usine n’ont jamais vu MM. Hazen Chase et Panhard, dont parle le témoin Boulier.

18 mars 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Le classement et l’inventaire du dossier de l’affaire Cadiou sont terminés.

Brest, 17 mars. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a terminé le classement et l’inventaire du dossier de l’affaire Cadiou, qui comprend près de 1,400 pièces.
Ce dossier a été envoyé aujourd’hui à la Cour d’appel de Rennes. La Chambre des mises en accusation de cette Cour statuera sur la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, qui avait été refusée par le juge d’instruction de Brest.

20 mars 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Vingt témoignages sont encore recueillis par le juge, et tous sont favorables à l’ingénieur Pierre.

Brest, 19 mars. – Sur l’ordre de M. Bidard de La Noé, juge d’instruction, les commissaires de la brigade mobile de Rennes ont été chargés d’obtenir des précisions sur divers points de l’enquête concernant l’affaire Cadiou.
Ils ont interrogé une vingtaine d’ouvriers de l’usine de la Grand’Palud à l’effet de savoir s’ils avaient vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre sortir ensemble le 30 décembre.
Tous ont aperçu le directeur rentrer à l’usine à 9 heures du matin, mais aucun ne l’a vu sortir à 11 heures avec l’ingénieur Pierre.

21 mars 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
L’instruction continue.
De nouveaux témoins sont entendus : l’enquête de la brigade mobile.

Brest, 20 mars. Une nouvelle enquête a établi que l’ingénieur Pierre a bien acheté un revolver à Landerneau en 1913 et non en 1912. Cet achat a eu lieu dans le courant du mois de mai 1913, après une tentative d’effraction du coffre-fort de l’usine, et quelques jours après le cambriolage du château de Bon-Repos avoisinant le bois de la Grand’Palud.
Les commissaires de la brigade mobile ont ouvert hier le coffre-fort qui ne renfermait que des reçus et des traites de 1912 à 1914.
D’autre part, on a signalé que quatre personnes habitant Landerneau avaient aperçu, fort peu de jours avant la découverte du cadavre de M. Cadiou, une automobile qui, après avoir traversé Landerneau a très vive allure pendant la nuit s’arrêta près de l’endroit où le corps fut ensuite retrouvé.
Enfin, M. Salaun, clerc d’huissier à Morlaix, avait été accusé ces jours derniers, par les lettres anonymes envoyées au parquet, d’avoir dit qu’il avait vu M. Cadiou le premier janvier.
Convoqué par le juge d’instruction, il nia deux fois avoir tenu les propos incriminés.
Devant ces dénégations, l’auteur des lettres anonymes vient de se découvrir. C’est M. Lefoll, commis principal au bureau des hypothèques de Morlaix. Il soutient énergiquement que les propos ont été tenus.
Six témoins doivent être entendus aujourd’hui à cet effet et confrontés entre eux.

22 mars 1914 – p. 3

LE DRAME DE LANDERNEAU

Lesneven, 21 mars. M. Roudaut, pharmacien à Lesneven, ami de M. Fortin, sénateur, confirme qu’il n’a pas vu M. Cadiou à Paris le 4 ou le 5 janvier, comme le bruit s’en était répandu. La piste de M. Cadiou à Paris dans les premiers jours de janvier doit donc être abandonnée.

27 mars 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU

Brest, 26 mars. – Les commissaires de la brigade mobile ont reçu aujourd’hui un important témoignage, celui de M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, qui, dans la nuit du 27 au 28 janvier, a vu une automobile passer devant sa maison, vers une heure du matin. La voiture venait de la direction de Morlaix et suivait la route de Brest, qui passe devant l’usine de la Grand Palud ; elle repassa à toute vitesse à trois heures, se dirigeant vers Morlaix.
Le 27 janvier étant jour de foire à Commana, on peut rapprocher les déclarations de M. Lemeur de celles de Mme Lequerré, débutante à Guipavas, qui affirme que deux fermiers de cette commune, revenant de la foire de Commana, lui ont dit avoir rencontré, vers deux heures du matin, une automobile arrêtée sur la route, juste en face de l’endroit du bois où le cadavre de M. Cadiou a été trouvé enfoui.
L’hypothèse de l’assassinat de M. Cadiou, loin de Landerneau et de son transport dans une automobile près du moulin, devient de moins en moins invraisemblable, si l’on se rappelle que le cadavre, quand il a été retrouvé dans le bois, le 5 février, ne paraissait être enterré que depuis quelques jours.

28 mars 1914 – p. 3 et 4

Chronique d’un Parisien

Vendredi
Et l’affaire Cadiou ? Et l’emprisonnement de l’ingénieur Pierre ?. On n’en parle plus ?
Il est certain qu’en intérêt les événements de ces jours derniers dépassent de cent coudées le mystérieux drame de Landerneau.
Il était parti, ce malheureux drame, pour tenir la grande vedette. Les plus distingués journalistes lui consacraient des colonnes entières. Et les mânes de Balzac et de Gaboriau ne parvenaient pas à s’y reconnaître ; quant à Sherlock Holmes et à Nick Carter, ils avaient le nez complètement bouché : plus le moindre flair !
Somme toute, on pataugeait. La plupart des témoins affirmaient avoir rencontré M. Cadiou à Brest ou à Morlaix, le 2, le 3 et le 4 janvier ; les autres s’obstinaient à dire qu’ils l’avaient vu à la Palud, dans son usine, avec M. Pierre, le 30 décembre.
Tout est là, en effet. Si M Cadiou était à Brest le 4 janvier, il n’a pas pu être assassiné le 30 décembre, à la Palud. Et les témoins sont de bonne foi. Pourquoi ne les croit-on pas ?
Il y a aussi une histoire de bicyclette assez curieuse. M. Cadiou avait une troisième bicyclette, dont il ne se servait qu’entre Morlaix et un certain endroit qu’on ignore… La mort de M. Cadiou fut mystérieuse ; sa vie ne l’était pas moins…
Et si l’instruction n’était pas confiée à un magistrat qui se bute sur un seul point d’interrogation, si les deux polices qui se querellent à propos de cette affaire portaient leurs investigations du côté de la vie de M. Cadiou, autant que du côté de sa mort, on apprendrait peut-être beaucoup de nouveau.
Pendant ce temps, l’ingénieur Pierre est en prison. Il ne se départit pas de son calme ; il se prête à tous les interrogatoires ; il a réponse à toutes les questions ; il va jus- qu’à consoler sa famille, sa mère surtout, qui se désole :
Tranquillisez-vous ! La vérité apparaîtra sans doute !
Il y a une certaine grandeur dans cette attitude… Heureux les hommes (et les femmes) qui peuvent garder leur sang-froid. Heureux aussi les inculpés qui tombent sur un juge d’instruction sachant son métier !… Mais l’ingénieur Pierre n’a cependant pas de chance. Sans le drame du Figaro, sans la commission d’enquête, M. Bidart [Bidard] de la Noë aurait bien été obligé de le remettre en liberté…
Souhaitons que l’affaire Cadiou rentre dans l’actualité.
J. de la Butte


FINISTÈRE
Brest. La chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes était, on le sait, saisie de la demande de mise en liberté provisoire introduite par l’ingénieur Pierre, repoussée par le juge d’instruction qui informe sur l’affaire Cadiou. Cette chambre a rendu hier soir un arrêt qui maintient la détention de l’inculpé.

1er avril 1914 – p. 2

Le crime de Landerneau
L’ingénieur Pierre passera sans doute aux assises, à moins que l’examen des viscères ne détruise l’hypothèse de l’accusation.

Brest. 31 mars. – Maintenant que le dossier de l’affaire Cadiou est revenu de Rennes et que la mise en liberté de l’ingénieur Pierre a été refusée par la chambre des mises en accusation, il est à peu près certain que celui-ci passera aux assises.
Le parquet est toujours convaincu que la mort du directeur de l’usine de la Grand’Palud, remonte au 30 décembre, entre 11 heures et midi. Et ce, malgré les affirmations certaines de nombreux témoins qui ont vu M. Cadiou le 1er et même le 3 et le 4 janvier. M, Bidart [Bidard] de la Noé qui ne veut pas démordre de l’accusation qu’il a cru établir le premier jour et qu’il maintient, va, espérons-le, hâter la fin de cette enquête qui n’a que trop duré.
Le procureur de la République a eu hier une longue conférence avec le procureur général de la Cour de Rennes.
Mme Cadiou va être confrontée avec l’ingénieur. C’est le gros fait du jour. Mais il n’y a aucun doute qu’elle donne le moindre renseignement utile à la découverte de la vérité.
Divers témoins de la Grand Palud qui ont rétracté leurs premiers témoignages et qui innocentent ainsi M. Pierre, seront de nouveau entendus.

Les conclusions du docteur Paul
Bien que le docteur Paul n’ait pas encore terminé son rapport et conclu sur les résultats de son expertise, l’éminent praticien a déclaré qu’il lui était impossible de démontrer scientifiquement si la blessure que portait M. Cadiou, fut faite avant ou après sa mort, à cause de la décomposition du cadavre. Toutefois, le docteur suppose que les blessures faites sur le visage ont été faites après coup.
Néanmoins, le docteur Paul ne veut rien affirmer encore, car M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, qui pratique les réactions nécessaires sur les viscères de la victime peut trouver une substance toxique qui bouleverserait alors toutes les hypothèses émises sur le crime. Dès que M. Kohn-Abrest aura transmis son expertise le docteur Paul communiquera son rapport au juge d’instruction.

2 avril 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Le dossier de M. Cadiou a disparu mystérieusement ; il contenait des documents susceptibles de faire la lumière sur le drame

Brest, 1er avril. De nouveaux faits s’ajoutent tous les jours à l’affaire Cadiou. Ainsi deux témoins, la femme Lespagnol et un jeune homme, Jean Mionec [Miossec], ont affirmé qu’en revenant de la foire ils ont nettement aperçu, après minuit, une lumière à l’endroit même où fut découvert le cadavre. Mionec [Miossec] franchit même le fossé de la route, pour la voir de plus près mais elle s’éteignit brusquement ; malheureusement, ils ne sont pas d’accord sur la date de l’apparition ; la femme dit que c’est le 30 janvier, le jeune homme, le 27, la nuit même où diverses personnes placent le passage d’une automobile mystérieuse, se dirigeant à toute allure, vers La Palud.
Mais cela peut-il avoir de l’importance aux yeux de cet extraordinaire juge d’instruction, qui s’est fait une opinion basée sur des indices reconnus faux aujourd’hui, et dont il ne veut pas démordre ! Quand on songe qu’il a fallu attendre jusqu’au 31 mars pour que M. Bidart [Bidard] de la Noë s’intéresse enfin à la rivalité qui existait entre l’usinier de la Grand’Palud et des concurrents, ce qui aurait, si on s’était attaché à ce point beaucoup plus tôt, éclairci singulièrement les ténèbres du drame.
M. Cadiou avait été, on le sait, dénoncé par l’ingénieur Pierre, au ministère de la guerre. Certains procédés de sa fabrication, qui avaient paru suspects à l’ingénieur, avaient été révélés au directeur des poudres et salpêtres. Pour réfuter ces accusations. M. Cadiou avait réuni un dossier et confié ses intérêts à un avocat brestois, M. Vichot. Ce dossier, M. Cadiou l’avait mis dans une serviette, dans son appartement de Landerneau.
Or, la serviette et le dossier ont disparu. On s’en était aperçu déjà voilà six semaines, mais, à cette époque, on n’y avait prêté aucune attention. Aujourd’hui, on s’avise que cela peut être capital, et l’on demande à Me Vichot de dire ce qu’il sait :
L’avocat a demandé à Mme Cadiou d’être relevé du secret professionnel, et il y a tout lieu de croire que la veuve de l’usinier autorisera Me Vichot à parler.
Que contient le dossier ? Bien des choses qui désileront peut-être les yeux obstinément fermés du juge sur l’innocence de l’ingénieur ! Il y aura aussi les explications de la rivalité qui existait entre l’usinier de la Grand Palud et ses concurrents.
On pourra ainsi avoir des indications précises sur ceux qui avaient intérêt à la disparition de M. Cadiou.
Quant à l’ingénieur Pierre, en attendant sa prochaine confrontation avec Mme Cadiou, il conserve dans sa prison le plus grand calme et proteste avec énergie contre le vol des documents de l’usine, dont il accuse la famille Cadiou.
Il importe de signaler que si M. Pierre a lavé le manteau en caoutchouc, dont le cadavre du directeur était recouvert, lorsqu’on le trouva dans le bois, cet acte, qui pouvait être une charge contre l’ingénieur, a été accompli sur la demande des magistrats instructeurs, en raison de l’état du manteau, qui était recouvert de boue.

3 avril 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
L’instruction ne peut pas admettre que M. Cadiou ait été assassiné après le 30 décembre 1913.

Brest, 2 avril. Cependant que M. Bidard de la Noë, avec obstination qui surprend tout le monde, s’entête, sans qu’on sache pourquoi, à maintenir au 30 décembre 1913 la date de la mort de M. Cadiou, l’opinion publique est de plus en plus convaincue qu’il est matériellement impossible, étant donné l’état de conservation dans lequel fut trouvé le cadavre de l’usinier, qu’il ait été tué l’année dernière.
Ainsi personne ne doute plus, sauf l’extraordinaire juge d’instruction, que M. Cadiou a été tué dans les environs de Morlaix, et que son cadavre fut nuitamment transporté en automobile, près de l’usine, afin de dépister la justice. On connaît les déclarations de Mme Lespagnol et de M. Jean Miossec. De leur côté, MM. Pierre Louis, Bonnefoy, conseiller municipal de Lesneven, entrepreneur dans cette ville, ont aussi affirmé qu’à cette même date ils entendirent passer, vers la Palud, venant de Morlaix, à une vitesse vertigineuse, une voiture automobile qui, une heure après, était de retour à la même vitesse. Tout cela n’est-il pas suffisant pour jeter un nouveau jour dans l’instruction ? Et pourtant, de ceci, l’instruction en est avertie. S’efforce-t-elle d’obtenir de nouvelles précisions ? Pas le moins du monde. Elle conserve, comme seuls valables, les témoignages de Bignard et de deux ouvriers, qui ont vu M. Cadiou pour la dernière fois, le 29 décembre, elle ne veut pas s’enquérir d’autre chose M. Bidard de la Noë a des yeux, mais… il ne veut pas voir ! Et, pendant ce temps-là, l’ingénieur Pierre a commencé son cinquante-cinquième jour de captivité.
L’avocat de M. Pierre a pris connaissance du dossier de l’affaire Cadiou et des conclusions du procureur général rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
Dans ces conclusions, il semble qu’on ait négligé les témoignages du 7 mars affirmant que M. Cadiou était, le 1er janvier, à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon.
La défense attache une grande importance à ces déclarations et, comme l’accusation fixe au 30 décembre l’assassinat de M. Cadiou, elle va demander au juge d’instruction d’entendre ces nouveaux témoins.

4 avril 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Les enquêtes de la Sûreté générale. L’ingénieur Pierre subit un nouvel interrogatoire.
Brest, 3 avril. Les commissaires de la brigade mobile ont rendu compte aujourd’hui au procureur de la République de leurs dernières enquêtes relatives à l’affaire Cadiou. Tous les ouvriers de l’usine ont été entendus, Aucun n’a vu le directeur après la matinée du 30 décembre.
Quant aux nombreuses lettres anonymes reçues par le parquet, toutes les indications qu’elles donnaient ont été reconnues sans fondement.
Les commissaires vont maintenant enquêter sur la lumière aperçue dans le bois et sur l’automobile qui traversa Landerneau dans la nuit du 27 janvier.
Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, M. Le Bolloch, liquidateur de l’’usine de la Grand’Palud, au sujet de la comptabilité de l’établissement, et Julia Juzeau, ancienne bonne de l’ingénieur Pierre. Le juge a demandé à celle-ci l’emploi du temps de l’ingénieur pendant les journées des 1er et 2 janvier. Le témoin a répondu que son maitre avait déjeuné à une heure, à Landerneau, puis était reparti pour l’usine, à deux heures, et qu’il avait passé toute la journée à la Grand Palud. Nouvel interrogatoire de l’ingénieur Pierre
M. Pierre a été extrait, à six heures, de la prison de Bouguen et amené dans le cabinet du juge d’instruction, où un nouvel interrogatoire a eu lieu en présence de Me Feillard, avocat.
Avant de soumettre à une expertise la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou, et un échantillon de revolver, le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë a demandé à M. Pierre si ce revolver était semblable à celui qu’il avait acheté à Landerneau et revendu à un voyageur de commerce inconnu.
L’inculpé, avec un grand calme, a reconnu la similitude du modèle.
Interrogé ensuite sur le costume qu’il portait le 30 décembre et qui, dit-on, n’aurait pas été retrouvé, M. Pierre a déclaré ne pas s’en rappeler, parce qu’il se servait à l’usine de nombreux vêtements usagés.
Cinq costumes, qui ne portent aucune trace de sang, ont été saisis à son domicile.
Mardi prochain, Mme Cadiou et M. Pierre seront confrontés dans le cabinet du juge d’instruction.

5 avril 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Deux lettres adressées par l’ingénieur Pierre à M. Cadiou, sont parvenues au parquet que celui-ci considère comme de nouvelles charges.

Brest, 4 avril. Les commissaires de la brigade mobile qui s’occupent de l’affaire Cadiou, ont commencé leur enquête sur le passage à Landerneau de l’automobile marchant à une vive allure, dans la nuit du 27 au 28 janvier.
M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, précise que, cette même nuit où une lumière fut remarquée dans le bois de la Grand’Palud, la voiture passa à 1 h. 35 et revint environ une heure après.
Cette déclaration est confirmée par deux autres témoins.
Le procureur de la République est en possession de deux lettres des 30 et 31 décembre 1913, adressées à Paris, par l’ingénieur Pierre, à M. Cadiou, et lui demandant une somme de deux mille francs pour payer les ouvriers de l’usine.
L’accusation voit dans ces lettres tune charge contre M. Pierre qui, en les écrivant, aurait voulu se créer un alibi. En effet, si, comme M. Pierre l’affirme, il a quitté son directeur à l’usine de la Grand’- Palud, après la journée du 29 décembre, pensant qu’il rentrait à Paris, il ne pouvait s’attendre à recevoir le lendemain le chèque réclamé.
Dans sa lettre du 31 décembre, M. Pierre dit à M. Cadiou que s’il n’a toujours reçu aucun argent, cela tient, sans doute, à un déraillement sur la ligne de Brest.
C’est Mme veuve Cadiou qui a reçu ces deux lettres, et dans la matinée du 1er janvier, elle signalait à la Sûreté générale la disparition de son infortuné mari.
Si l’accusation voit dans ces lettres de graves présomptions à l’égard de M. Pierre la défense y trouve, au contraire, la preuve de son innocence.

7 avril 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
L’ingénieur Pierre affirme ne pas avoir reçu le chèque de 2.000 francs. L’automobile mystérieuse est retrouvée.

Brest, 6 avril. – L’ingénieur Pierre s’est expliqué sur la lettre adressée par lui le 30 décembre à M. Cadiou, afin de l’informer qu’il n’avait pas reçu le chèque de 2.000 francs. « Avant de me quitter, le 29 décembre à midi, a-t-il dit à son défenseur, Me Feillard, mon patron me déclara qu’il avait oublié son carnet de chèques à Landerneau et qu’il m’enverrait l’argent nécessaire à la paye des ouvriers, soit de Landerneau, soit de Morlaix, où il devait s’arrêter avant de rentrer à Paris ; n’ayant pas reçu de courrier le lendemain, et le facteur m’ayant dit qu’il s’était produit un déraillement sur la grande ligne, j’écrivis à M. Cadiou ; c’est tout naturel. Malheureusement, la plupart des ouvriers déclarent avoir vu l’industriel à l’usine le 30 décembre ; interrogé sur ce point, l’ingénieur a répondu que, parfois, M. Cadiou venait à la Grand’Palud sans qu’il l’aperçût.
L’explication donnée par l’ingénieur est des plus naturelles. Aussi s’explique-t-on difficilement que l’accusation ait pu y relever une nouvelle charge. Toutefois, cette façon d’interprétation a eu le don d’irriter M. Pierre. Quand Me Feillard lui en a parlé, il a manifesté, pour la première fois depuis qu’il est en prison, une vive indignation et une grande colère : « Que l’on veuille me faire passer pour coupable, soit, mais qu’on me prenne pour un imbécile, c’est insensé ! »
L’automobile
On connaît maintenant mystérieuse qui, à la fin de janvier, passa une nuit, en trombe, vers l’usine, venant de Morlaix ; elle appartient à un jeune commerçant brestois qui, le dimanche 25 janvier, passa gaiement la soirée avec trois camarades.

8 avril 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Le juge d’instruction entend à nouveau Mme Cadiou, qu’il confronte ensuite avec l’ingénieur Pierre.

Brest, 7 avril. – Mme Cadiou, arrivée hier soir à Brest, s’est présentée ce matin, accompagnée de Me Vichot, avoué, chez le juge d’instruction.
La déposition de Mme Cadiou a duré quatre heures.
La veuve du directeur de l’usine de la Grand Palud confirme que son mari a quitté Paris pour se rendre à Landerneau le 18 décembre, en disant à ses enfants qu’il reviendrait le 1er janvier ; il lui écrivit presque tous les jours ; sa dernière lettre était datée du 27 décembre et l’informait qu’il rentrerait probablement le mardi 30.
Le 31 décembre, Mme Cadiou commençait à être inquiète et, le 1er janvier, elle télégraphiait à M. Cloarec, un ami de la famille celui-ci lui conseillait de faire des démarches à la Sûreté générale.
Le témoin ignorait la consultation prise par sa tante chez une somnambule, Mme Cadiou déclare ne pas être au courant des affaires de son mari, mais elle l’entendit souvent dire, en parlant de l’usine « Cette affaire me tuera » ; il n’avait pas confiance dans M. Pierre, et cherchait un autre ingénieur pour le remplacer. Elle ajoute que son mari voyageait toujours avec deux valises, dont une renfermait les papiers importants de l’usine. Ces deux valises, comme on le sait, n’ont pas été retrouvées.
L’ingénieur Pierre a été mis en présence de Mme Cadiou, aussitôt après la déposition de cette dernière ; il n’a pas fait opposition à ce que la veuve, qui s’est portée partie civile, soit entendue sous la foi du serment.
M. Pierre, en conservant tout son calme, a protesté contre l’accusation de Mme Cadiou. Il a juré ne rien connaître du crime et il a ajouté :
« J’en suis aussi affligé que vous. »
Sur une demande de l’avocat portant sur l’intérêt que M. Pierre pouvait avoir à tuer M. Cadiou, la veuve a répondu : « Sans doute par haine, puisque l’ingénieur avait déjà dénoncé son patron. »
L’ingénieur a protesté, et il a expliqué qu’il avait fait sa dénonciation, parce qu’il trouvait sa responsabilité engagée devant les malfaçons de marchandises dont beau- coup étaient livrées en cachette et en fraude.
Mme Cadiou a traité de lâche celui qui, a-t-elle dit, accuse ainsi un mort.
La confrontation a pris fin sur ce pénible incident.
Au cours de la confrontation de M. Pier re et de Mme Cadiou, l’ingénieur a dit que les livres témoigneraient des fraudes com- mises par le directeur, s’ils n’étaient pas détruits ; la comptabilité, de 1913, toutefois, a été saisie, et Me Feillard, avocat de M. Pierre, en a demandé communication, pour établir que les bénéfices réels de l’usine ont été de 120,000 francs, alors que les livres portent 108,286 francs.
M. Pierre n’avait donc pas intérêt à faire disparaître M. Cadiou, puisqu’il devait toucher un pourcentage d’environ 1,800 francs sur la différence entre ces deux sommes de bénéfices.

9 avril 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
L’instruction entend l’armurier qui vendit le revolver à l’ingénieur Pierre. Son défenseur demande l’examen de la comptabilité.

Brest, 8 avril. La grande confrontation entre Mme Cadiou et l’ingénieur Pierre, ainsi qu’on l’a vu hier, n’a rien donné du tout, car malgré ses affirmations, Mme Cadiou n’apporte aucune preuve qui étaye ses accusations. Bien plus, son témoignage ne doit être retenu qu’avec beaucoup de réserves, étant, par nature, entaché de partialité. Il est assez facile de dire : « J’accuse M. Pierre d’être l’assassin de mon mari, parce qu’ils n’étaient pas bien en- semble ! » Qu’est-ce que cela prouve ? Vraiment, cette déduction est par trop aisée et il faut réellement un juge d’instruction comme M. Bidard de la Noé pour en faire la principale base de son dossier. Par contre, l’avocat de l’accusé oppose à ce système un autre qui impressionne davantage. « Comment la famille de M. Cadiou et particulièrement sa femme, peut- elle apporter de telles affirmations, alors qu’elle ne savait rien de ce qui se passait à l’usine et qu’elle n’était même pas au courant des affaires de son mari ? » Elle ignorait même pour l’exercice 1912-1913, les bénéfices de M. Cadiou qui étaient bien supérieurs à ceux qu’il avouait.
Mais ceci n’est que la partie détails sur laquelle le juge d’instruction a eu le tort de trop insister. Il est un fait beaucoup plus important et qui a son poids dans cette affaire toujours très mystérieuse : c’est la déposition du général Gaudin, relative aux dénonciations de l’ingénieur Pierre.
Ces dénonciations, dit de général, se sont produites deux fois. On envoya à la Grand Palud un contrôleur qui reconnut l’exactitude des faits dénoncés. Il a été établi que M. Cadiou fut exclu des adjudications parce que, lorsqu’il y avait du mauvais coton il le mettait de côté pour le service de l’État. L’enquête va continuer, elle établira toutes les culpabilités.
Dans la matinée, M. Marie, armurier à Landerneau, a été entendu par le juge d’instruction à qui il a certifié que le revolver qu’on lui a soumis est bien semblable à celui qu’il aurait vendu à M. Pierre. L’ingénieur, introduit dans le cabinet du magistrat, a également certifié que l’arme qu’on lui présentait lui paraissait pareil à celle qu’il avait achetée.
Me Feillard, défenseur de l’inculpé, qui a demandé l’examen de la comptabilité de la Grand Palud, veut établir que les bénéfices déclarés à l’enregistrement par M. Cadiou étaient inférieurs à ceux qui étaient réalisés. Comme c’était l’ingénieur Pierre qui tenait la comptabilité de l’usine avec M. Cadiou, seul ce dernier qui donnait à son ingénieur des ordres pour ramener les gains au chiffre qui lui convenait connaissait le total exact des bénéfices. L’ingénieur ayant d’après son contrat un pourcentage d’un et demi sur les bénéfices, ne pouvait le toucher sur la totalité des gains que du vivant de M. Cadiou. La défense tire de ce fait un argument en faveur de l’inculpé, car, dit-elle, celui-ci ne pouvait désirer et provoquer la mort de son patron.

10 avril 1914 - p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
A propos d’une confrontation entre Mme Cadiou et l’ingénieur Pierre, des avocats échangent des témoins

Brest, 9 avril. L’affaire Cadiou vient de donner lieu à un incident.
Après la confrontation de M. Pierre et de Mme Cadiou, l’avoué de celle-ci, Me Vichot, a reproché à l’avocat de M. Pierre, Me Feillard, d’avoir manqué de correction envers Mme Cadiou dans le cabinet du juge d’instruction, ce qui, au surplus, a été déclaré inexact par le juge lui-même. Le défenseur ayant adressé à Me Vichot une lettre jugée par ce dernier offensante, l’avoué de Mme Cadiou a envoyé ses témoins à Me Feillard, qui a constitué les siens.

M. Cadiou avait besoin d’argent
Brest, 9 avril. Certainement, si l’instruction veut donner à cette affaire toute l’importance qu’elle mérite, elle soulèvera sans doute un gros scandale, car, à côté de la disparition de M. Cadiou, que, jusqu’à présent, on veut être le fait de l’ingénieur Pierre, il y a des révélations qui peuvent lancer le parquet sur une autre piste qui éclaircira enfin ce pitoyable mystère.
Il y a des faits précis, et si M. Bidard de la Noë veut comprendre et voir, il étudiera attentivement la déposition du général Gaudin, et qui constitue contre l’usinier un témoignage accablant.
Il est désormais acquis que tout était singulier dans l’administration de la Grand’- Palud, que ce qui s’y passait était grave, si grave même, qu’un contrôleur y fut envoyé du ministère de la guerre, qu’un autre contrôleur devait y retourner, et qu’en réalité la situation de M. Cadiou, vis-à-vis de ce ministère, était plutôt difficile. Comment se serait dénouée l’enquête qui n’aurait pas manqué d’être faite ? Et qu’en serait-il résulté pour M. Cadiou ?
Du côté de la comptabilité, ainsi que nous le disions hier, tout n’est pas plus clair. Depuis longtemps le contrat de travail de M. Pierre prévoyait, en sa faveur, des mensualités de trois cents francs et un pourcentage de un et demi sur les bénéfices. Or, il semblerait que les bulletins de déclaration de M. Cadiou étaient inférieurs aux chiffres réalisés.
C’est ainsi que pour l’année commerciale 1912-1913, l’exploitation de la Grand Palud donna un bénéfice de 210,000 francs, alors qu’on accusa seulement 108,000 francs.
Du 1er mars 1913 à décembre de la même année, un gain de 119,000 francs est acquis. Et M. Cadiou avait l’intention, des documents en feraient, paraît-il, foi, de déclarer une somme inférieure.
Il résulte de tout ceci que M. Cadiou devait quinze mille francs à son ingénieur, qu’il était seul à les pouvoir payer, et que l’intérêt de M. Pierre n’était pas d’attenter à la vie de son patron.

11 avril 1914 – p. 3

LE CRIME de Landerneau
Malgré l’inconsistance de l’accusation, l’ingénieur Pierre est toujours en prison. Nouvel interrogatoire.

(De notre correspondant particulier) Brest, 10 avril. – C’est vraiment l’affaire, la grande Affaire que le mystère de la Grand’ Palud. L’opinion publique est à ce point surexcitée que les partis sont bien définis, les camps bien tranchés.
On est contre ou pour l’ingénieur Pierre. Ajoutons cependant pour être exacts, que ceux qui croient en l’innocence de l’ingénieur sont en grande majorité. Du reste, le bon sens, joint à un raisonnement impartial, ne peut ne pas reconnaître que l’instruction s’est trompée dès le début dans ses appréciations, sur la piste suivie et sur les convictions qui en découlent.
Il faut avoir affaire à un juge d’instruction tout spécial pour, après 65 jours de détention imposés à un malheureux, voir persister dans sa manière de priver de liberté un homme et d’une façon si têtue, un magistrat, dont le devoir serait de reconnaître ses premières erreurs.

La mise en liberté de l’ingénieur Pierre
Ce serait l’effondrement d’une accusation bâtie sur du sable.
Et puis ce qui est révoltant, c’est de voir avec quelle obstination la police brestoise s’acharne à vouloir que M. Cadiou ait été tué le 30 décembre. Pourquoi cette insistance ? Alors que non pas un témoin, mais cinq, dix, davantage même, et des témoins fort honorables, ont affirmé que le directeur de l’usine avait été vu à Morlaix après cette date. Et pendant ce temps, Mme Zaccone, la parente de M. Cadiou rétracte ses dires et avoue que le directeur de la Grand’Palud a très bien pu venir à Morlaix sans qu’elle l’ait vu.
Enfin, ce qui démontre que M. Cadiou n’était vraiment pas un homme au-dessus de tout reproche, c’est la déposition du général Gaudin, disant dans son rapport que tous les lots de poudres jetés à la mer, après la catastrophe du Liberté et de l’Iéna, provenaient, parait-il de l’usine de la Grand Palud.

Nouvel interrogatoire de M. Pierre
Le juge d’instruction a longuement interrogé M. Pierre sur sa vie et ses antécédents.
L’ingénieur a rappelé qu’il est né en 1882 à Branville (Eure), où ses parents dirigèrent une exploitation agricole ; il a été reçu en 1904 à l’École centrale et il a obtenu son diplôme. Il est entré ensuite dans un établissement de Courbevoie. Il a été appelé par M. Cadiou à l’usine de la Grand’- Palud en mars 1909 et il y a succédé à l’ingénieur allemand Greiss, qui lui a appris les procédés de blanchiment des cotons ; ses appointements étaient de 300 fr. par mois plus 1,50 pour 100 sur les bénéfices.
En 1912, M. Pierre a songé à quitter l’usine pour se marier, mais la jeune fille qu’il aimait n’ayant pas voulu habiter à la Grand’ Palud, le mariage n’a pas eu lieu et l’ingénieur s’est lié lors avec Mlle Julia Juzeau.
Son contrat devait expirer en février 1915, avec cette stipulation que, pendant quinze ans, il ne pourrait rentrer dans une usine de blanchiment de cotons, mais, en décembre dernier, d’accord avec M. Cadiou, il devait quitter la Grand’ Palud en juillet prochain.
Après enquête, l’instruction a cru reconnaître que les vêtements saisis au domicile de M. Pierre et envoyés à l’expertise n’étaient pas ceux que l’ingénieur portait le 30 décembre.
L’accusé, qui se servait à l’usine de divers vestons usagés n’a pas pu également préciser ce détail.
Le costume qu’il portait le jour de son arrestation et avec lequel il a été écroué, a été envoyé aujourd’hui au docteur Paul, pour être expertisé.
Ajoutons enfin que l’incident qui s’était produit entre Me Vichot et Me Feillard vient d’être réglé par un procès-verbal des témoins des deux parties. Ce procès-verbal dit qu’« aucun des incidents survenus pendant la confrontation de l’ingénieur Pierre et de Mme Cadiou ne pouvait être retenu, que la plainte déposée par Me Feillard contre Me Vichot à la Chambre des avoués devait être retirée et qu’en conséquence, il n’y a pas lieu à la rencontre demandée par M Vichot. »

12 avril 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Le juge d’instruction entend une nouvelle déposition qui n’avance pas l’enquête.

Brest, 11 avril. On ne peut pas dire que l’instruction a chômé hier. M. Bidart [Bidard] de la Noé est un magistrat qui, lorsqu’il ne fait rien, a toujours l’air de faire quelque chose. Il en est ainsi arrivé à donner l’illusion d’un homme très absorbé, alors que les heures qu’il passe dans son cabinet devant un dossier ouvert où il pourrait y trouver des éléments utiles à éclairer sa religion, s’envolent, ajoutant de nouveaux jours de détention à un prévenu qui n’a contre lui, comme grief capital, que d’avoir été en mésintelligence avec son directeur. C’est peu, il faut l’avouer. Mais pour M. Bidart [Bidard] de la Noé c’est, paraît-il, beaucoup. A cela qu’y a-t-il à reprendre ? Évidemment un juge d’instruction est souverain maître. Et c’est ce qu’il y a d’effrayant. La puissance que détient un homme qui peut, selon son caprice, sa fantaisie, ou son état d’esprit spécial, faire enfermer une individualité et la garder en prison envers et contre toute justice, cela est scandaleux. Cela se passe aujourd’hui, cela se jouera demain, et encore pendant longtemps…
Quoiqu’il en soit l’instruction se traîne lamentablement, rien de nouveau si ce ne sont des arguments en faveur de la défense. La journée d’aujourd’hui n’a apporté que le témoignage de Mme Leort [Leost], domestique de M. Cadiou.
Cette servante a déclaré que le matin du 30 décembre, M. Cadiou lui annonça son prochain départ pour Paris et lui donna ses étrennes.
Quand elle revint le lendemain comme à l’ordinaire, pour faire le ménage, elle constata que son maître n’avait pas coucha chez lui, et elle en conclut qu’il était parti, la veille, pour Paris.

15 avril 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Décision du procureur de la République

M. Guilmard, procureur de la République, a décidé qu’aucun renseignement ne serait plus communiqué à la presse, au sujet de l’information en cours, sur le drame de la Grand’Palud. Cette mesure aurait été prise à la suite de la divulgation des lettres écrites par l’ingénieur Pierre et expédiées par lui, les 30 et 31 décembre, de Landerneau à Paris, à l’adresse de M. Cadiou.
Le syndicat de la presse de l’Ouest a l’intention d’adresser une protestation au garde des sceaux en invoquant ce motif que « certains documents, et notamment le texte des négociations de Pierre au ministère de la guerre, auraient été communiqués par le procureur lui-même, dans un intérêt personnel ».

16 avril 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Une déclaration curieuse

Brest, 15 avril. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a confronté ce matin trois des témoins de Morlaix, avec Mme, Zaccone, tante de Mme Cadiou.
M. Breanton, antiquaire, affirme avoir rencontré Cadiou à trois kilomètres de Morlaix, vers deux heures de l’après-midi. Mme Zaccone maintient que, ce jour-là, M. Cadiou était chez elle.
MM. Caramour et Cabon continuent à certifier, en dépit des objections de Mme Zaccone, qu’ils ont croisé M. Cadiou, à Morlaix, le matin du 1er janvier.
En présence de M. Bodet, avocat, et de M. Delourmel, bibliothécaire-archiviste de la ville, M. Desrues, entrepreneur charge des travaux de l’usine de blanchiment de coton de Daoulas, a déclaré avoir lu, au début de janvier, trois lettres venues de membres de la famille Cadiou, laissant entendre que M. Cadiou s’était suicidé.
M. Desrues s’est refusé à toute autre confidence, « par crainte, dit-il, d’avoir des ennuis ».
D’autres témoins de Morlaix ont été entendus.
M. Legall, receveur de l’hospice, a déclaré avoir salué M. Cadiou le 1er janvier, à 7 heures du soir, à la gare de Saint-Pol-de-Léon. Le directeur de l’usine de la Grand-Palud avait, suivant le témoin, une bicyclette. Il était vêtu d’un costume cycliste, coiffé d’une casquette et portait sur le bras une pèlerine en caoutchouc.
Le fils de M. Legall, élève à l’École de santé de Bordeaux, et Mlle Graff, de Saint- Pol, qui accompagnaient M. Legall, ont fait la même déclaration.

17 avril 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Nouvelles contradictions

Brest, 16 avril. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, s’est rendu aujourd’hui à Landerneau pour entendre le témoignage de M. Dekeramur qui, gravement malade, ne pouvait répondre à la convocation du juge.
M. Dekeramur affirme que le 29 décembre, son ami Cadiou lui dit qu’il partait le lendemain pour Paris. Il le chargea de faire un petit achat destiné à une parente de Landerneau.
M. Cadiou, en quittant la Grand’Palud, aurait donc eu l’intention de gagner directement Paris sans s’arrêter à Morlaix.
Enfin, on a annoncé qu’un habitant de Landerneau possédait des lettres de Mme Cadiou, laissant supposer que le directeur de la Grand’Palud s’est suicidé.
La personne désignée est un ancien maire de Landerneau, qui déclare ne plus posséder qu’une lettre de Mme Cadiou, sans intérêt pour l’enquête.

18 avril 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Une expertise du docteur Paul – Les lettres de Mme Cadiou

On sait que des vêtements qui, croyait-on, avaient été portés par l’ingénieur Pierre, le jour de l’assassinat de M. Cadiou, furent soumis dernièrement à l’expertise du docteur Paul, médecin légiste.
Or, le docteur Paul vient d’être avisé que des vêtements soumis à son examen ne sont pas ceux que l’ingénieur Pierre portait le jour présumé du crime.
D’autre part, l’enquête de la brigade mobile de Brest, relative aux lettres qui devaient dévoiler le mystère de la Grand’- Palud, démontre que ces lettres ne con- tiennent aucun renseignement susceptible d’éclairer la justice.
Ce sont simplement des lettres d’affaires adressées par Mme Cadiou à l’ancien directeur de l’usine.

Deux nouvelles dépositions
Brest, 17 avril. – M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu aujourd’hui le chef de bataillon Hauquette, commandant d’armes à Landerneau. L’officier lui a déclaré que, sur les instances de la famille Cadiou, M. Lebolloch, ami de la famille, lui avait demandé, dans le courant de janvier, de faire organiser par les soldats des battues dans les bois, en vue de retrouver le cadavre du directeur de l’usine. Ces battues n’eurent pas lieu en raison de marches et de manœuvres et par suite du défaut de toute réquisition.
Le juge d’instruction a également entendu un témoin qui affirme qu’il avait les clefs du hangar où le directeur de l’usine abritait ses deux bicyclettes, et que M. Cadiou ne s’en est pas servi depuis la fin d’octobre.

19 avril 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Que sont devenus les documents de M. Cadiou ?

Brest, 18 avril. Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, M. Bodet, avocat, qui a certifié que, dans le courant de septembre, M. Cadiou est venu le consulter au sujet d’une dénonciation dont il était l’objet, au ministère de la guerre.
Le directeur de la Grand’Palud lui a montré un volumineux dossier renfermant les pièces qui devaient prouver son innocence. Mais l’avocat n’en a pas pris con- naissance, attendant que le dossier soit entièrement constitué.
On sait que ces documents ont disparu et n’ont pas été retrouvés.

20 avril 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Une déclaration importante. L’ingénieur Pierre sera-t-il mis en liberté ?

Brest, 19 avril. M. Vacheron [Vacheront], maire de La Forêt, près de Landerneau, qui a assisté à la découverte du cadavre de M. Cadiou dans le bois de la Grand’Palud, a été entendu par le juge d’instruction.
M. Vacheron [Vacheront] a déclaré qu’aussitôt après l’exhumation de M. Cadiou, vêtu d’un costume cycliste, les magistrats cherchèrent la casquette, et l’ingénieur Pierre leur dit qu’elle se trouvait dans le capuchon de la pèlerine qui recouvrait le cadavre où, en effet, on la trouva.
Deux autres déclarations faites par l’ingénieur Pierre et dont l’instruction ne semble pas avoir tenu compte, ont été révélées par le maire de La Forêt.
L’ingénieur Pierre, en effet, fit remarquer aux personnes qui assistaient aux préparatifs de la première autopsie, que la pèlerine de M. Cadiou était trouée et que la casquette portait des traces de sang.
La défense voit dans ces déclarations une preuve de la franchise et de l’innocence de l’ingénieur.

23 avril 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Importante déclaration : M. Cadiou a-t-il été tué avant le 1er janvier ?

Brest, 22 avril. M. Bossard, l’ancien gardien de l’usine de la Grand’Palud, dont il a été souvent parlé, a fait aujourd’hui une importante déclaration devant le juge d’instruction.
Il affirme que, le 30 décembre, jour où l’enquête judiciaire place l’assassinat de M. Cadiou, les sentiers du bois étaient couverts de neige. Il suivit des pas et leur trace aboutit dans un fossé dont la terre paraissait avoir été fraîchement remuée. C’est l’endroit où fut découvert, le 5 février, le cadavre du directeur.
Il ajoute que, le 17 janvier, il accompagnait l’inspecteur de police spécial Lemez, chargé de rechercher M. Cadiou, et, dans cet endroit du bois il aperçut sous très peu de terre le corps de la victime et vit même la tête du cadavre, mais il n’osa rien dire. Si, aujourd’hui, Bossard fait cette déclaration, c’est, affirme-t-il, pour empêcher la justice de s’égarer sur la piste des témoins de Morlaix, qui déclarent avoir vu M. Cadiou le 1er janvier.

24 avril 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Un coup de théâtre : arrestation du veilleur de nuit.

Brest, 23 avril. – M. Monessier [Mennessier], commissaire spécial, a procédé, ce matin, à quatre heures, à l’arrestation du veilleur de nuit Bossard, qui fit au juge d’instruction la déposition que nous avons rapportée hier.
Quand il s’est présenté à Saint-Divy, au domicile de Bossard, celui-ci, apprenant qu’on venait l’arrêter, se mit à rire, en s’étonnant qu’on puisse le prendre pour le coupable.
Une perquisition a été faite dans la chaumière du veilleur de nuit, qui avait consacré un long mémoire au drame de la Grand’- » Palud. Ce mémoire et des notes ont été saisis.
M. Jean-Marie Cadiou a déclaré que cette arrestation ne le surprenait pas. Il pense qu’une autre ne saurait tarder, mais, il refuse de donner des explications.
Le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, interrogé sur ce qui avait motivé l’arrestation de Bossard, a dit :
Je reproche à Bossard d’avoir gardé si long. temps pour lui un secret d’une telle gravité. Son attitude bizarre permet d’ailleurs de supposer qu’il en sait beaucoup plus long que ce qu’il a dit jusqu’ici. Voilà pourquoi j’ai tenu à m’assurer de sa personne.
Que valent ces révélations de Bossard ? Dans le pays on est plutôt sceptique. On fait remarquer que l’ancien gardien de l’usine a toujours dit qu’il connaissait beaucoup de choses sur le mystère de la Grand’- Palud. Depuis le commencement de l’enquête, il a fait maintes déclarations contradictoires. Mais ceux qui le connaissent déclarent que Bossard aime à se mettre en avant. On le considère comme presque complètement déséquilibré. Bossard nie énergiquement qu’il ait participé à l’assassinat de M. Cadiou, mais le juge d’instruction estime que Bossard peut apporter des éclaircissements dans cette affaire.

Bossard est inculpé de complicité
Bossard a subi un long interrogatoire ; il a rétracté devant le juge d’instruction plusieurs déclarations qu’il avait faites avant-hier, alors qu’il n’était pas inculpé. L’ancien veilleur de nuit est maintenu en état d’arrestation sous l’inculpation de complicité d’assassinat et de recel de cadavre, Bossard ayant dit, avant-hier, que, le 17 janvier dernier il avait aperçu la tête de M. Cadiou dans le fossé et qu’il l’avait recouverte de terre.
M. Jean-Marie Cadiou qui découvrit, le 5 février, le cadavre de son frère, dans le bois de la Grand’Palud, déclare que Bossard ne l’a pas renseigné sur l’endroit où Cadiou était enterré. Mais il estime que l’instruction devra éclaircir le point de sa- voir si Bossard n’a pas pu être l’inspirateur de la somnambule de Nancy.

Nouvelles expertises
Saint-Étienne, 23 avril. M. Grivolla [Grivolat], directeur du Musée de Saint-Étienne, vient d’être chargé de diverses expertises relatives à l’affaire Cadiou. Il a mission d’examiner notamment la balle que le médecin légiste découvrit dans le cou de M. Cadiou : un revolver semblable à celui acheté par l’ingénieur Pierre ; une quantité de munitions diverses ; une balle trouvée le 18 février dans un tas de charbon à l’usine de la Grand’Palud ; le revolver saisi le 17 février sur la table du bureau de l’inculpé ; quatre cartouches chargées de plomb déposées dans une enveloppe jaune, qui fut trouvée dans le garage de l’ingénieur Pierre.

Une enquête à Vesoul
Vesoul, 23 avril. Sur commission rogatoire du juge d’instruction à Brest, M. Barbier, commissaire de police à Vesoul, a interrogé M. Richard, employé des postes, beau-frère de M. Cadiou, sur l’intervention de la somnambule de Nancy et la présence de M. Cadiou à Morlaix, le 27 décembre dernier.

25 avril 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Confrontation de Bossard avec l’inspecteur Lemaire [Lemez]. Rétractation de l’inculpé.

Brest, 24 avril. – M. Bidart [Bidard] de la Noë a confronté, ce matin, le gardien de nuit Bossard, avec l’inspecteur de la Sûreté Lemaire [Lemez].
Ce dernier a rappelé que, le 17 janvier, alors qu’il procédait avec Bossard à une battue dans le bois de la Grand Palud, l’ancien veilleur de nuit s’était sauvé au moment où Lemaire [Lemez] approchait du chemin où fut enterré M. Cadiou.
Bossard a reconnu, aujourd’hui, qu’il s’était enfui, mais il n’a pu fournir aucune explication plausible de son attitude bizarre.
L’inspecteur a raconté que, le 12 mars, il était retourné avec Bossard à la Grand’- Palud, pour retrouver le revolver de Pierre. Les recherches ayant été infructueuses, Bossard déclara : « Je connais la vérité. Je suis certain de la culpabilité de Pierre, mais je ne veux pas parler, de peur d’être traité comme complice. »
Bossard a d’abord nié ce propos, puis il a prétendu l’avoir tenu pour plaisanter. A midi trente, la confrontation a pris fin.

Les contradictions
Les explications de Bossard présentent des contradictions troublantes.
Bossard, en effet, prétend qu’il fut attiré, le 17 janvier, par l’odeur de putréfaction qui se dégageait du cadavre de M. Cadiou. Or, quand le 4 février, le corps fut exhumé, il fut constaté, avec un certain étonnement, qu’il ne dégageait aucune odeur.
En second lieu, Bossard prétend que la tête de l’usinier émergeait du sol : or, un sanglier, qui avait labouré le sol à cet endroit, n’a pas déterré le cadavre, pas plus que M. Maubilhan, qui laboura la terre en cet endroit.

On s’attend à une arrestation sensationnelle.
Rétractation de Bossard
Le juge d’instruction a fait subir cet après-midi à Bossard un nouvel interrogatoire qui s’est prolongé pendant quatre heures.
Le veilleur de nuit a rétracté toutes ses déclarations antérieures. Il nie avoir aperçu le 17 janvier la tête du cadavre de M. Cadiou.
Quant à l’odeur nauséabonde qu’il disait provenir de l’endroit où fut enterrée la victime, il déclare qu’elle venait de la cour d’une ferme voisine, fait reconnu par l’inspecteur Lemez.
On croit que Bossard a obéi à une sorte d’hallucination ; le juge l’a toutefois maintenu en état d’arrestation, en attendant d’être fixé sur la provenance de certains objets saisis à son domicile.

26 avril 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Le veilleur de nuit Bossard est-il un fou ou un simulateur ?

Brest, 25 avril. Nous avons dit que le veilleur de nuit Bossard était revenu sur les déclarations qu’il fit l’autre jour à M. Bidard de la Noë. Ce n’est plus lui qui a vu le cadavre, c’est un de ses amis.
Le juge se demande maintenant s’il a affaire à un fou ou à un simulateur ; seuls, les médecins aliénistes pourraient trancher la question, mais l’examen mental du veilleur demanderait du temps et n’avancerait guère l’instruction, déjà si lente.
Certains objets saisis au domicile de Bossard, tels que montres, lorgnon, mouchoir brodé, ont été expédiés à Paris, à la demande du juge d’instruction, pour être présentés à Mme Cadiou, qui dira s’ils ont appartenu à son mari.
M. Bidard de la Noë va également s’efforcer d’établir l’emploi du temps de Bossard les 30 et 31 décembre.
Pour achever de compliquer la situation de l’enquête déjà si embrouillée, de nouveaux témoins auraient surgi à Morlaix, qui prétendraient avoir vu M. Cadiou le 1er janvier dans cette ville ; il s’agit de commerçants habitant la rue de l’Auditoire, M. et Mme Prigent.

27 avril 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Une lettre de l’ingénieur Pierre

On sait qu’à différentes reprises l’ingénieur Pierre a porté contre M. Cadiou de graves accusations, qui motivèrent une enquête du ministère de la guerre, où on ne les trouva pas justifiées.
Hier, le Matin a publié une lettre que Pierre adressa le 26 août 1913 à son rédacteur en chef, et dans laquelle il affirme que, « par des truquages d’écritures, M. Cadiou se fit payer par deux fois quelques fournitures de coton, quitte à rémunérer les employés de la poudrerie d’Angoulême, ses complices ».
L’ingénieur ajoute que l’enquête menée à ce sujet par les autorités compétentes a été très sérieuse, mais que, « comme elle a établi des culpabilités et que diverses personnalités sont atteintes indirectement par cette affaire de concussion, il craint qu’elle ne soit résolue par des pots-de- vin ».
En terminant, Pierre dit qu’on pourrait trouver des informations sur ce point chez M. A. Paurion, entrepreneur de déchargement à Angoulême-Sillac et chez M. Goude.
Cette lettre a été saisie par M. Vallat, commissaire de police judiciaire, sur la demande du juge d’instruction de Brest.

28 avril 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU

M. Cadiou n’a pas été empoisonné Brest, 27 avril. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a reçu ce matin le rapport du directeur du laboratoire de toxicologie sur les viscères du cadavre de M. Cadiou.
L’expertise conclut que la mort du directeur de l’usine ne peut être attribuée à un empoisonnement.

29 avril 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Comment fut découvert le cadavre de M. Cadiou.

Brest, 28 avril. M. Bidart [Bidard] de la Noé a continué l’instruction de l’affaire Cadiou pour fixer un point intéressant de l’enquête.
Il avait été dit que le cadavre de M. Cadiou n’avait pu être enfoui le 1er février, car, à cette date, un sanglier avait labouré la terre à l’endroit où la fosse avait été creusée. Il aurait donc dû déterrer le cadavre.
Le juge a entendu M. Maubian, piqueur du propriétaire du bois de la Grand Palud. Le témoin a déclaré qu’il avait vu, le 1er février, des traces de pas de sanglier près du ruisseau, mais à un mètre de l’endroit où a été retrouvé le cadavre du directeur. La fosse n’était pas labourée et ne présentait rien d’anormal. Des feuilles mortes recouvraient l’endroit où a été découvert M. Cadiou.

30 avril 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Un nouveau témoignage

Brest, 29 avril. – Le parquet a reçu ce matin de nouveaux renseignements au sujet de l’affaire Cadiou et de l’emploi du temps de certaines personnes, le 30 décembre, jour où l’accusation fixe l’assassinat.
M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, est parti immédiatement pour Landerneau, afin de contrôler ces renseignements sur les lieux mêmes, à la Grand Palud,
Le parquet fait le plus grand mystère autour des déclarations faites ce matin par un nouveau témoin, dont le juge a refusé de faire connaître le nom.
Sur l’ordre du procureur, toutes les portes du Palais de Justice ont été closes.
Enfin, le juge d’instruction a reçu de Landerneau, une nouvelle déclaration selon laquelle Pierre reçut le 1er janvier un télégramme de Mme Cadiou, demandant des nouvelles de son mari. Il en prit connaissance en présence de sa voisine Mme Grall. Or, le lendemain, celle-ci retrouvait dans le courrier de l’ingénieur le même télégramme cacheté que Pierre lut devant elle en simulant l’étonnement.
L’ingénieur ne répondit que le 2 janvier, à la dépêche de Mme Cadiou, qu’il n’avait aucune nouvelle de son directeur.

1er mai 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Témoignages et contradictions

Brest, 30 avril. Mme Emery [Hémery], qui a déclaré avoir rencontré M. Cadiou et M. Pierre, au cours de l’après-midi du 30 décembre, dans le bois de la Grand Palud, va être confrontée avec l’ingénieur :
Mme Emery [Hémery] a deux points de repère pour fixer sa rencontre au 30 décembre. C’est tous les mardis qu’elle va ramasser du bois dans la forêt, et le 30 était un mardi. En outre elle se rappelle parfaitement que le jour où elle vit ensemble le directeur et l’ingénieur, c’était la veille ou l’avant-veille du jour de l’an.
On sait que la domestique de l’ingénieur, Julia Juzeau, a toujours affirmé que son maitre a passé l’après-midi du 30 à jardiner.
D’autre part, on annonce de Landerneau que le témoignage de Mme Emery [Hémery] est contredit par deux personnes qui ont fait ce matin leur déclaration au commissaire de police de Landerneau.
Démentis formels
La déclaration faite hier par Mme Emery [Hémery], fixant au 30 décembre la rencontre qu’elle fit dans la forêt, de MM. Pierre et Cadiou, déclaration qui venait soutenir l’accusation contre l’ingénieur, a été aujourd’hui détruite par deux habitants de Landerneau.
En apprenant la déposition de la lavandière, MM. Bougrier, charcutier, et Peyron, retraité de la marine, se sont rendus, cet après-midi, au cabinet du juge d’instruction.
Le premier a déclaré que, dans le courant du mois de mars, il rencontra la femme Emery [Hémery], et ils parlèrent ensemble de la disparition de M. Cadiou. Mme Emery [Hémery] lui affirma qu’elle avait rencontré le lundi 29 décembre, avec M. Pierre, dans le bois de la Grand Palud.
A M. Peyron, quelque temps après, lui parlant du drame, elle raconta que, quatre ou cinq jours avant le 1er janvier, elle vit MM. Pierre et Cadiou qui, ensemble, dans la forêt, s’entretenaient de la captation de nouvelles sources.
Si cette rencontre entre le directeur et l’ingénieur n’est plus fixée au 30 décembre, par là même tombe la déclaration de Mme Emery [Hémery], et aussi l’une des plus fortes charges contre l’ingénieur Pierre.
D’autre part, Bossard, l’ancien gardien de l’usine de la Grand’Palud qui, à la suite de ses déclarations au sujet de l’assassinat de M. Cadiou, a été incarcéré, a été puni de cellule, à la suite de quelques excentricités. Il a fait savoir aujourd’hui au procureur de la République qu’il pouvait donner de nouveaux renseignements sur le crime.
Amené devant le juge d’instruction, il a protesté de son innocence M. Bidard de la Noë l’a fait reconduire en prison.

2 mai 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
L’ingénieur Pierre est à nouveau interrogé

Brest, 1er mai. M. Bidard de la Noë a entendu ce matin M. Duval, greffier de la Justice de paix à Rostrenen. M. Duval assista le 10 janvier à la signature du contrat aux termes duquel M. Pierre devenait ingénieur à la nouvelle usine de Daoulas.
On sait que M. Pierre a résilié lui-même ce contrat, deux jours après, car il voulait être fixé sur la disparition de M. Cadiou
L’ingénieur Pierré a été extrait de prison et le juge d’instruction lui a fait part de la déposition de Mme Emery [Hémery], dont nous avons parlé hier et qui est démentie par deux témoins. L’ingénieur a certifié qu’i ne s’était jamais rendu avec M. Cadiou dans la partie du bois signalée par la lavandière.
Parmi les papiers saisis chez l’ingénieur Pierre se trouvait une lettre, du mois de janvier dernier, par laquelle il demandait à un pharmacien de Bois Colombes, son ami intime, 700 grammes de feuilles de datura et de belladone.
Le juge d’instruction a demandé des explications à M. Pierre sur cette lettre. M. Pierre a répondu qu’il avait demandé ces feuilles médicales à son ami pour faire des cigarettes destinées à soigner un asthme dont souffrait un vieil ouvrier de la Grand’Palud.
Le juge d’instruction a confronté cet après-midi M. Pierre avec MM. Bouguen, Peyron et Mme Emery [Hémery] de Landerneau.
M. Bouguen a confirmé que Mme Emery lui avait dit avoir rencontré MM. Pierre et Cadiou dans le bois de la Grand’Palud le 30 décembre ; M. Peyron a déclaré que la lavandière avait fixé cette rencontre cinq ou six jours avant le 1er janvier.
Mme Emery [Hémery] a affirmé que c’est bien le mardi 30 décembre qu’elle croisa le directeur et l’ingénieur.
M. Pierre nie formellement avoir accompagné M. Cadiou dans le bois.

A Paris
D’autre part, en vertu d’une commission rogatoire de M. Bidard de la Noé, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire de police, s’est présenté hier matin chez Mme Cadiou, rue du Cherche-Midi, 71, et lui a soumis différents objets (une montre, un canif, un porte-monnaie contenant 12 fr. 75, un rasoir, une chaîne de montre) saisis chez Bossard, le veilleur de nuit de l’usine de la Grand’Palud. Mme Cadiou n’a pas reconnu ces objets comme ayant appartenu à son mari.

5 mai 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Nouveaux interrogatoires. Un juge suppléant va être adjoint à M. de la Noë

Brest, 4 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu ce matin, M. Prigent, garçon de recette à Landerneau, qui se présenta pour un encaissement, le 31 décembre, et ne trouva personne, ni à la Grand Palud, ni au domicile de Pierre. Ce dernier sera interrogé sur l’emploi de son temps. Bossard sera interrogé cet après-midi et, pense-t-on remis en liberté. Bossard était le seul soutien de sa mère, âgée de 74 ans, qui se trouve dans le dénuement le plus complet.
D’autre part, le parquet vient d’être avisé officieusement que, à la suite des démarches faites par le procureur de la République, un décret va paraître prochainement, nommant un juge suppléant à l’instruction. De cette façon, M. Bidart [Bidard] de la Noë va pouvoir se consacrer entièrement à l’affaire Cadiou.

6 mai 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Une nouvelle accusation contre le veilleur Bossard. – M. Cloarec chez le juge d’instruction.

Brest, 5 mai. Voici trois mois que l’ingénieur Pierre est en prison. Trois mois pendant lesquels, sur des racontars détruits par des affirmations de témoins sérieux, un juge d’instruction se refuse à remettre en liberté un malheureux qui, chose aggravante, est assez sérieusement malade. Pas la moindre preuve de culpabilité contre un homme à qui l’on interdit de voir sa mère et qui se demande si, vraiment, la justice n’est qu’un vain mot.
Et, pourtant, son principal accusateur, le veilleur Bossard, dont les dépositions incohérentes lui valurent les rigueurs de la prison, vient d’être remis en liberté.
Dès la nouvelle de cette mise en liberté provisoire, plusieurs ouvriers, travaillant avec l’ancien veilleur de nuit à bord du Gorbea-Mendi, ont adressé des lettres à Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, dans lesquelles ils affirment que Bossard, dans les premiers jours de son arrivée à bord du navire en réparation, leur montra, quelques temps après la découverte du cadavre de M. Cadiou, quatre billets de 100 francs et acheta une bicyclette d’une va- leur de 160 francs.
Le juge d’instruction va convoquer ces ouvriers pour les confronter.
En attendant. Bossard se dit maintenant convaincu de l’innocence de Pierre. Il a déclaré à sa sortie de prison :
« Si j’ai cru, pendant un certain temps, à la culpabilité de Pierre, c’est parce que j’avais vu qu’on l’avait arrêté, mais comme j’ai été arrêté moi aussi, qui n’avais rien fait, je ne crois plus du tout qu’il soit coupable. »
Bossard a parlé ensuite de sa vie en prison, où il s’ennuyait beaucoup et où il était, dit-il, mal nourri.
C’est une véritable déception pour lui que d’apprendre que sa mise en liberté n’est que provisoire et qu’il reste à la dis- position de la justice.
D’autre part, M. Cloarec, député du Finistère, a été entendu par le juge d’instruction.
Il a déclaré qu’il ne s’occupait plus, depuis longtemps, de l’affaire de la Grand’- Palud.
L’ingénieur Pierre, appelé sur ces entrefaites et questionné sur ce qu’il savait de l’intervention de M. Cloarec, a reconnu que c’était à tort qu’il avait mêlé à cette affaire le nom du député.
Si j’ai mis cette personnalité avant, dans une lettre rendue publique, a-t-il dit, c’est simplement parce que je savais que M. Cloarec était un ami de M. Cadiou et je dois ajouter que mon opinion était surtout faite de déductions.
M. Pierre a été ensuite appelé à expliquer l’emploi de son temps le 31 décembre, jour où l’encaisseur Prigent se présenta vers une heure et demie pour toucher une traite et ne le trouva ni à l’usine ni au moulin.
L’ingénieur donne cette simple explication : « Ma servante Julia étant à Brest, j’ai déjeuné seul. Vers une heure, je suis allé faire une promenade au-delà de la ferme de la Grand’Palud, le long de la mer, pour voir si les oiseaux migrateurs qui, en hiver, viennent sur les bords de l’Elorn, étaient arrivés ; je cherchais surtout un martin-pêcheur. Je suis rentré de la promenade à deux heures et demie le soir, j’ai diné chez la mère de Julia Juzeau. »
MM. Grall, facteur, et Marcou, ancien contremaître de l’usine de la Grand’Palud ont été convoqués aujourd’hui par le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé.
Le facteur a déclaré qu’il avait remis, dans la soirée du 1er janvier, un télégramme à M. Pierre. M. Marcou vit le lendemain ce télégramme plié sur le bureau de l’ingénieur ; c’était la dépêche de Mme Cadiou, demandant des nouvelles de son mari.
M. Marcou fut chargé d’envoyer la réponse de M. Pierre : « Suis sans nouvelle depuis 29 ».
En présence de l’ingénieur, le contremaître a déclaré qu’il est intimement convaincu de l’innocence de M. Pierre, à qui, avec l’autorisation du juge, il a serré longuement la main.
M. Bidard de la Noé qui, depuis la nomination d’un juge suppléant, s’occupe exclusivement de l’affaire Cadiou, compte terminer l’instruction avant la fin du mois et, sans doute, laissera-t-il à la chambre des mises en accusation de soin de statuer sur le sort de M. Pierre.
D’autre part, M. Feillard a prié le procureur de la République de demander aux experts de fournir leurs rapports dans le plus bref délai, après quoi, suivant leurs conclusions, l’avocat sollicitera la mise en liberté de son client.

7 mai 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Le juge d’instruction entend un contrôleur des poudres.

Brest, 6 mai. – Le juge d’instruction a procédé aujourd’hui à l’audition de M. Goas, contrôleur des poudres et salpêtres, spécialement chargé du contrôle d’un certain nombre d’usines, notamment de la Grand’Palud.
Ce témoin, se plaçant à un point de vue technique, a déclaré que le coton fourni par M. Cadiou aux poudreries était de teinte rouge et de qualité très inférieure.
« Ces constatations ne sont pas nouvelles, a ajouté M. Goas ; je les ai relatées dans plusieurs rapports à l’inspiration desquels je dois à la vérité le reconnaître M. Pierre était complètement étranger. »
M. Goas a déclaré que, le 26 octobre, il a eu à signaler à l’administration la qualité du coton livré par la Grand’Palud aux poudreries de l’État. Dans le courant du mois de décembre il s’est entretenu avec M. Cadiou des difficultés qu’il avait avec administration de la guerre et de sa dernière exclusion.
Il avait des rapports journaliers avec l’ingénieur Pierre. Il l’a vu rentrer à l’usine à onze heures et demie du matin, le 29, 30 ou 31 décembre, sans pouvoir préciser. L’ingénieur lui a appris que, le 2 janvier, il avait reçu un télégramme de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari qui n’était pas arrivé à Paris.
M. Kervistin, ancien ouvrier, a affirmé ce soir, devant le juge d’instruction, d’une façon formelle que dans la matinée du 30 décembre dernier, le directeur et l’ingénieur avaient visité ensemble les autoclaves ; puis qu’ils avaient quitté également ensemble l’usine après 11 heures dans la direction du moulin.
Confronté avec le témoin, M. Pierre a nié énergiquement avoir vu M. Cadiou le 30 décembre. Il se rappelle seulement que quelques jours auparavant, il visita Tes autoclaves avec l’usinier.
M. Kervistin, qui est maintenant cultivateur à Saint-Divy, déclare qu’il n’a aucune haine contre M. Pierre et qu’il a fait la même déclaration devant le commissaire de la brigade mobile le 24 mars. Il a com- me point de repère de la visite des autoclaves par MM. Cadiou, la date du lendemain de la foire de Lesneven, à laquelle il se rendit et qui eut lieu le 29 décembre.

8 mai 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
L’imbroglio continue. Un nouveau témoin dément les déclarations faites hier par un ancien ouvrier de l’usine.

Brest, 7 mai. Contrairement au témoignage de l’ouvrier Kervistin, qui affirme qu’il avait vu ensemble, le 30 décembre, M. Cadiou et l’ingénieur Pierre, un ancien ouvrier de la Grand’Palud, le nommé Morvan, a déclaré aujourd’hui que le directeur et l’ingénieur ne sont pas montés ce jour-là aux autoclaves :
Je travaillais, dit M. Morvan, dans le grand atelier où ces machines se trouvaient. J’ai bien vu M. Cadiou sortir le 30, vers 9 heures et demie. Peu de temps après, M. Pierre est arrivé. Il est resté quelques instants à son bureau. A différentes reprises, dans le courant du mois, MM. Pierre et Cadiou sont montés ensemble aux autoclaves. Je ne peux pas préciser la date, mais je suis sûr que ce n’était ni le 29, ni le 30.
Malgré la ténacité avec laquelle le juge d’instruction garde et veut garder sa proie, on croit qu’une ordonnance de non- lieu interviendrait en faveur de Pierre, mais non pas parce que le parquet reconnaîtrait son erreur. Un fait nouveau, une arrestation prochaine d’une personne dont le nom a été mêlé à cette affaire, apporterait la preuve indiscutable de l’innocence de l’ingénieur.
Ce sont là des indications qui sont four- nies par un journal de Bretagne et que nous donnons sous toutes réserves.
D’autre part, l’ingénieur Pierre continue à affirmer qu’il n’a pas visité les autoclaves avec M. Cadiou le 30 décembre. Entre les 17 et 27, ils sont montés plusieurs fois ensemble à l’atelier. Il croit se rappeler que la dernière fois a été le samedi 27, jour où l’on a nettoyé le coton d’une auto- clave, tandis que M. Cadiou examinait les livres de comptabilité.
Le contremaître Bignard qui a déjà déclaré qu’il avait vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou le 30 décembre, sera de nouveau entendu demain par le juge d’instruction.
Dans l’après-midi, M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu 4 ouvriers de l’usine de la Grand’Palud. Tous sont unanimes dans leurs déclarations. Ils ont vu, disent-ils, le directeur arriver à l’usine le 30 décembre vers 9 heures du matin et en partir seul à 10 heures.
M. Pierre est rentré à l’usine vers midi moins dix.
De plus, M. Guigauton a déclaré le 19 mars à la brigade mobile qu’il travaillait le 30 aux autoclaves ; M. Cadiou est monté à l’échelle qui y conduit, vers 9 heures et il est reparti seul, peu de temps après. L’ouvrier Kervistin est seul, de tous les ouvriers à maintenir qu’il a vu MM. Cadiou et Pierre ensemble le 30 décembre. Enfin, Bossard, le gardien de nuit de la Grand Palud, a été appelé au cabinet du juge d’instruction pour s’expliquer sur la dénonciation de plusieurs de ses camarades de travail à bord d’un bateau qui ont affirmé qu’il leur avait montré dans les premiers jours de janvier plusieurs billets de cent francs.
Bossard s’est élevé avec véhémence contre cette déclaration, qu’il attribue à un acte de vengeance d’un nommé Manach avec lequel il est en mauvais termes. Bossard et Manach seront confrontés samedi prochain.
Le rapport du docteur Paul
Le docteur Paul, qui avait été chargé de la deuxième autopsie de M. Cadiou, après exhumation, et de l’examen des viscères du cadavre, vient de faire parvenir un long rapport au procureur de la République.
Dans ses conclusions, le médecin légiste déclare que l’état très avarié du cadavre ne lui permet pas de fixer la date du décès.
La mort ne peut être attribuée à la strangulation ; elle est due à un coup de feu, à une hémorragie sanguine consécutive aux lésions produites par la balle qui a atteint M. Cadiou dans la région droite de la nuque, pendant qu’il portait sur la tête un capuchon de caoutchouc.
La putréfaction, ajoute le médecin légiste, nous a empêché de constater si la plaie faite par plusieurs coups de couteau et relevée sur la face latérale gauche du cou, est ante ou post-mortem.
Selon les réserves que nous impose l’état du cadavre, ajoute le médecin légiste, la blessure relevée présente des caractères de blessure criminelle.

9 mai 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Nouveaux propos de Bossard ; une confrontation.

Brest, 8 mai. Le coureur cycliste Laurent, actuellement employé comme mécanicien à bord du « Gorbea Mendi », où travaillait Bossard, déclare que le jour où il fut embauché, c’est-à-dire le 29 janvier, Bossard lui tint le propos suivant :
Il y a quelque temps, je suis allé dans le bois de la Palud avec l’inspecteur Lemez, à la recherche du cadavre de M. Cadiou. Je longeais le ruisseau, alors que M. Lemez longeait le haut du bois. Dans un chemin creux, nous nous sommes rejoints à l’endroit où je savais que M. Cadiou avait l’habitude d’aller voir le débit du ruisseau. J’ai senti une odeur de cadavre, mais la terre était couverte de neige et je n’ai rien dit. Si j’étais méchant pour Pierre, comme il l’a été pour moi, je pourrais le faire pincer.
L’intérêt de ce propos de Bossard est qu’il a été tenu le 29 janvier, c’est-à-dire six jours avant que M. Jean-Marie Cadiou ne retrouvât son frère.
Laurent sera confronté demain matin avec Bossard.
En outre, M. Bidard de la Noé a confronté le contremaître Bignard, M. Jean-Marie Cadiou et l’ingénieur Pierre.
M. Bignard maintient que c’est le 30 décembre, vers 11 heures et quart, que Pierre et M. Cadiou quittèrent ensemble l’usine. Pierre déclare que Bignard se trompe.
M. Jean-Marie Cadiou prétend que Bignard lui dit, le jour de la découverte du corps de son frère : « Ne me laissez pas seul avec le cadavre : si Pierre revenait et me trouvait là, il me tuerait. »
Bignard affirme que ses paroles ont été mal interprétées. Il craignait de rester seul, pensant que l’assassin se trouvait peut-être caché dans les environs. Il n’a jamais eu peur de Pierre.
Le même jour, Mme Bignard rencontra M. Jean-Marie Cadiou à sa sortie du bois et lui demanda :
Est-ce bien votre frère que l’on a retrouvé ? »
Sur une réponse affirmative, elle poussa un soupir de soulagement et dit : « Quand j’ai vu tout ce mouvement, j’ai cru que mon mari venait d’être assassiné ? »

10 mai 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Nouvelle confrontation à Brest. L’enquête à Paris.

Brest, 9 mai. La quadruple confrontation d’hier a démontré que le contremaître Bignard faisait une erreur de date quand il prétendait avoir rencontré MM. Pierre et Cadiou le 30 décembre dernier.
Or, la rencontre avec un charretier qui sert de base à la déclaration de M. Bignard est démentie par ce fait que c’est le 29 décembre que le charretier fut croisé par M. Cadiou, et non le 30, comme l’indique le seul témoin à charge.
En outre, le gardien de nuit Bossard a été interrogé contradictoirement avec le coureur cycliste Laurent et les ouvriers Manach et Lavalette. Cette confrontation n’a amené la révélation d’aucun fait, nouveau
D’autre part, le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé, a retrouvé parmi les objets et papiers saisis chez Bossard, quelques billets de loterie renfermés dans un porte-monnaie ; ce sont ces billets que, par plaisanterie, Bossard a montré à Manach.
Le juge a interrogé Mme Corcuff, qui a confirmé que, devant le juge de paix de Landerneau, sa mère Emery [Hémery] a affirmé avoir rencontré MM. Pierre et Cadiou ensemble dans le bois, le 30 décembre, à 3 heures de l’après-midi. On sait que M. Pierre a déclaré qu’il n’était jamais allé une seule fois, dans le bois avec le directeur.
Avant de quitter le cabinet du juge d’instruction, Bossard a tenu à donner l’emploi de son temps le 29 et le 30 décembre. Il a été reconnu exact qu’il a quitté Saint-Divy, le 29 dans l’après-midi pour se rendre à Brest, où il a repris le train le lendemain à 2 heures.
Bossard a été remis en liberté provisoire. Enfin, M. Guillemet, facteur aux chemins de fer armoricains à Morlaix, est venu confirmer aujourd’hui la déclaration qu’il a faite précédemment à la brigade mobile.
Le 1er janvier dernier, alors qu’il faisait une manœuvre du train en partance pour Saint-Pol-de-Léon, vers une heure et demie de l’après-midi, il a aperçu M. Cadiou aux environs de la gare.
M. Guillemet est absolument certain de la date de cette rencontre ; il connaissait M. Cadiou depuis longtemps car, ayant été clerc d’avoué, il allait souvent à son étude.
Le témoignage formel de M. Guillemet, comme ceux de tous les autres témoins de Morlaix, détruit complètement les bases de l’accusation.

L’enquête à Paris
Sur commission rogatoire de M. Bidart Bidard] de la Noé, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire de police judiciaire, s’est rendu hier matin chez M. Eck, avocat consultant, 36, rue Vivienne, chez qui M. Cadiou s’était rendu en novembre 1913.
M. Cadiou était venu le consulter sur les moyens qu’il faudrait employer pour racheter les actions de la Société de la Grand Palud afin d’être seul propriétaire de l’usine.
D’autre part, M. Vallet s’est rendu à la Banque Allard, place de la Bourse, où, à la même époque, M. Cadiou était venu faire un dépôt de 100.000 francs en espèces au crédit de la « Dresdner Bank », filiale de Nuremberg.

12 mai 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
M. Pierre est confronté avec le frère de la victime.

Brest, 11 mai. Ce matin, l’ingénieur Pierre et M. Jean-Marie Cadiou ont été de nouveau mis en présence par M. Bidard de la Noé. Cette confrontation a été très animée.
Pierre a renouvelé ses accusations contre son ancien patron.
M. Jean-Marie Cadiou, manifesta son indignation, mais Pierre lui conseilla de se taire : « Vous n’avez pas le droit de me démentir, dit-il, vous le complice de toutes les irrégularités commises par votre frère. »
M. Jean-Marie Cadiou était président du conseil d’administration de l’usine. D’après les dires de Pierre, « il n’assistait jamais aux séances du conseil et n’était qu’une personne interposée, destinée à masquer les propriétaires réels de l’usine, qui étaient allemands ».
M. Jean-Marie Cadiou a répondu que les paroles de Pierre, inspirées par la haine, ne reposaient sur aucun fondement.

L’examen des vêtements de Pierre
M. Bidard de la Noé n’a pas encore reçu le rapport de M. Kohn-Abrest, du laboratoire de toxicologie ; il a été avisé par son collègue, M. Roty, juge d’instruction à Paris, que le directeur du laboratoire de toxicologie n’avait pas terminé ses recherches ; toutefois, jusqu’à présent, il n’a pas relevé de taches de sang sur les vêtements de Pierre.

13 mai 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Audition des ouvriers de l’usine de la Grand Palud : la date du procès.

Brest, 12 mai. M. Bidard de la Noé a entendu à nouveau, ce matin, les anciens ouvriers de l’usine de la Grand’Palud, Morvan, Cavaloc et Loarec. Tous trois ont affirmé avoir vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble dans la journée du 29 ; mais, le 30, ils ont vu M. Cadiou arriver seul à l’usine, vers huit heures, et re- partir quelque temps après pour une direction inconnue.
Pour ne pas prolonger l’instruction de l’affaire Cadiou, Me Feillard a renoncé à demander la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre d’autant plus que l’instruction pouvant être close à la fin du mois, son client pourra comparaître devant les assises à la session de juillet.
L’ingénieur conserve un grand calme il déclare qu’il est persuadé que le jury reconnaîtra son innocence.

14 mai 1914 – p. 1 et 3

La justice boiteuse

L’affaire Cadiou sera jusqu’au bout une dérision de justice, mettant en lumière le monstrueux pouvoir du magistrat instructeur.
L’affaire Cadiou serait-elle destinée à finir en queue de poisson ? C’est ce qu’on commence à craindre.
Après plus de quatre mois d’une longue et ridicule instruction, après des semaines et des semaines de tâtonnements, de contradictions, de discussions oiseuses et quelquefois puériles, après l’incompréhensible prolongation de l’emprisonnement d’un accusé qui est peut-être coupable, mais qui apparaît bien plus encore comme innocent, voici qu’on nous annonce que l’enquête est terminée et que l’affaire est renvoyée aux assises de juillet.

Le juge, comme tout le monde plutôt comme le public, car il y a des gens qui savent le juge ignore tout. Il n’a pu préciser ni la date de la mort, ni sa nature. Il n’a pu établir ni s’il s’agissait d’un crime, ni s’il s’agissait d’un suicide. Certains disent même qu’il n’est pas sûr que c’est bien le cadavre de M. Cadiou qu’on a retrouvé et autopsié ! Et c’est dans ces conditions que le parquet clôt l’instruction et renvoie l’ingénieur Pierre devant les jurés.
Mais si tout le monde accepte cette solution et la souhaite pour le malheureux qui vient de subir un si long martyre, personne ne l’admettra comme susceptible de satisfaire l’opinion publique. Que Pierre soit acquitté, cela n’empêchera pas qu’il y ait un mystère qui subsistera, et dont on aura trop soigneusement évité de chercher la clef.
Une fois de plus, nous constatons là une faillite de la justice. Et alors, on ne s’explique pas que cette justice boiteuse, si fragile, dispose de si terribles prérogatives qu’un juge, seul arbitre de sa décision, sans contrôle et surtout sans responsabilité, puisse, de son propre caprice, jouer avec l’honneur des gens, avec leur liberté, avec leur vie. Ce magistrat instructeur de Landerneau est représentatif de la monstruosité du pouvoir que la loi donne si légèrement à un homme, à un seul homme. Un tel pouvoir est en contradiction criante avec nos mœurs présentes. Ne se trouvera-t-il personne pour en réclamer la suppression ?


LE CRIME DE LANDERNEAU

Un nouveau témoin qui se rétracte ; l’instruction est sur le point d’être close

Brest, 13 mai. – M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu cet après-midi le fermier Bonnefoy, habitant à la Grand’Palud, dont la première déposition constituait une lourde charge contre M. Pierre, car il avait déclaré qu’il avait vu, le 30 décembre à onze heures du matin, l’ingénieur et le directeur quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin.
M. Bonnefoy a reconnu, aujourd’hui, devant le juge, qu’il avait fait erreur sur la date. En effet, le 30 décembre, il a quitté la, Grand’Palud vers neuf heures du matin pour aller à Landerneau présenter un cheval à la commission de remonte italienne, et il n’est rentré que vers deux heures ; il n’a donc pas pu voir MM. Pierre et Cadiou à onze heures ; il a seulement aperçu l’usinier arriver à la Grand’- Palud à huit heures et demie du matin.
Devant la rétractation du fermier Bonnefoy, M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a renoncé à la confrontation du témoin avec M. Pierre.
Dès lors, il ne reste plus à l’accusation que le témoignage du contremaître Bignard, qui, seul parmi tout le personnel de l’usine, continue à affirmer avoir vu MM. Cadiou et Pierre partir ensemble le 30 décembre, à onze heures du matin.

16 mai 1914 – p.3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Un rapport du commissaire spécial de Brest.

Brest, 15 mai. On sait que l’usine de la Grand’Palud avait tout d’abord marché avec les fonds de deux Allemands, MM. Theming [Temming], de Bühl, et Falkemar, de Mannheim. M. Falkemar, à la suite de certaines difficultés, se retira et l’affaire fut reconstituée avec des capitaux français, par acte passé devant notaire, mais M. Theming [Temming] avait conservé une créance sur l’usine.
Or, au cours de l’instruction, certains témoins avaient assuré que les Allemands, M. Theming [Temming] aussi bien que les autres, avaient été complètement désintéressés, et n’avaient plus rien à voir à l’usine de la Grand’Palud. Ces témoins se sont trompés ou bien ont cherché à tromper la justice.
Hier, le commissaire spécial Ménessier [Mennessier] a remis, en effet, au juge d’instruction un document duquel il résulte :
1° Qu’à la date du 12 novembre 1913, M. Cadiou écrivait à M. Theming [Temming] pour lui annoncer l’envoi d’une somme de 163.000 francs reliquat des capitaux engagés dans l’affaire.
2° Que, postérieurement à la date du 12 novembre, M. Cadiou écrivait encore à M. Theming [Temming], qu’il faudrait régulariser la situation par un acte authentique.

A l’instruction
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu deux témoins qui ont assisté à L’exhumation de M. Cadiou.
Le docteur Quedec, de Landerneau, a remarqué dans la fosse des sérosités sanguinolentes et l’état de putréfaction du cadavre, ce qui est consigné dans le rapport du docteur Rousseau.
M. Bos, adjoint au maire de Landerneau, a déclaré avoir entendu M. Pierre, quand on cherchait la casquette de M. Cadiou, tenir le propos suivant : « Elle est peut- être dans le capuchon de la pèlerine ». Ce fut là qu’on la retrouva, en effet.

17 mai 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
De nouveaux témoignages importants. La balle qui tua M. Cadiou.

Brest 16 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu, ce matin, M. Botreau, dessinateur, qui acheta la tonnelle derrière laquelle Pierre s’abrita pour essayer son revolver. C’était fin mai 1913, a-t-il dit.
M. Lecorre, retraité de la marine, a confirmé ce qu’a dit l’ingénieur : c’est pour le soigner que Pierre acheta de la belladone.
Cet après-midi, le juge d’instruction a entendu M. Nicolas, qui affirme avoir vu M. Cadiou, à Morlaix, le 31 décembre. La piste de Morlaix semble intéresser maintenant le juge.
D’autre part, un point que l’on a laissé dans l’ombre, et dont nous avons parlé en son temps, va faire l’objet d’une enquête approfondie. Après deux mois, l’expert armurier de Saint-Étienne qui est chargé d’examiner la balle qui tua M. Cadiou, et auquel on a remis un « velo-dog» en tous point semblable à celui qui fut vendu à Pierre par l’armurier de Landerneau, a lui-même des doutes, à ce point qu’il a fait demander à M. Marin si le « velo-dog » à lui confié est bien en tout point pareil à celui que possédait l’ingénieur.
On croit qu’en présence de tous ces faits le parquet serait décidé à rendre une ordonnance de non-lieu en faveur de l’ingénieur Pierre.

18 mai 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
La piste de Morlaix est confirmée

Brest, 17 mai. On a peu à peu recueilli des renseignements sur l’emploi du temps de M. Cadiou, depuis le 30 décembre, et l’on se décide à prendre enfin en considération les six personnes qui ont affirmé l’avoir vu à Morlaix ou à Saint- Pol-de-Léon, le 31 décembre et le 1er janvier.
Par conséquent, si le rapport de l’expert armurier de Saint-Étienne n’est pas absolument formel, il y a tout lieu de s’attendre à ce que M. Bidart [Bidard] de la Noë, remettant Pierre en liberté provisoire, consacrera tous ses soins à examiner la piste dite de Morlaix.
D’autre part, un autre incident judiciaire vient se greffer sur cette affaire.
Se jugeant diffamé par deux journaux, de Morlaix et par son adversaire malheureux à la députation, M. Cloarec a assigné en 50,000 francs de dommages-intérêts, devant le tribunal correctionnel de Morlaix, les propriétaires des journaux et M. Larher.
Le plaignant estime que le rôle qui lui a été attribué dans l’affaire Cadiou porte atteinte à sa considération et lui cause un préjudice.
L’affaire sera plaidée le 8 juin.

19 mai 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Autour du revolver de Pierre.
Nouvel incident.

Brest, 18 mai. Nous croyons savoir que l’expert de Saint-Étienne déposera un rapport qui innocenterait Pierre. Cet armurier aurait exprimé sa stupéfaction de ce que le juge d’instruction lui ait soumis une telle balle et un tel revolver, tant il est manifeste que jamais une pareille balle n’a pu entrer dans ce revolver et en sortir.
Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, ayant eu connaissance de ce bruit, a adressé à M. Grivollat [Grivolat] le télégramme suivant : « Au nom de la liberté humaine, je vous supplie de télégraphier d’urgence vos conclusions au juge d’instruction. »
D’autre part, Me Feillard, avocat Pierre, ayant demandé communication du dossier, a été avisé ce matin que toutes les pièces avaient été remises à Me Fleys et Vichot avocat et avoué de Mme Cadiou, partie civile, qui en prennent copie.
En signe de protestation, Me Feillard n’assistera pas au prochain interrogatoire de Pierre.
M. Grivollat [Grivolat] a fait connaître, par télégramme, au parquet de Brest et au défenseur de M. Pierre, que son rapport et ses conclusions ne seront connus que dans une huitaine de jours.
Le juge d’instruction a entendu aujourd’hui les ouvriers de la Grand’Palud, qui n’avaient pas encore déposé.
Il résulterait de l’enquête que, sur une trentaine d’ouvriers qui composaient l’ancien personnel de l’usine, presque tous ont vu M. Cadiou arriver le 30 décembre, à l’usine, vers 8 heures et demie du matin, et en repartir seul à 9 heures. Le contre-maitre Bignard, l’ouvrier Kervistin et e chauffeur Dollou [Dolou], seuls, affirment que l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ont quitté ensemble l’usine à onze heures.

20 mai 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Les derniers témoins

Brest. L’incident Feillard produit la plus vive émotion ; on sait que le défenseur de Pierre ayant demandé à consulter le dossier, le parquet lui a répondu qu’il était entre les mains de Me Fleys, avocat de la partie civile, qui l’avait emporté chez M Vichot, avoué.
L’avocat de Pierre a adressé aussitôt à M. Grivollat [Grivolat], l’expert de Saint-Étienne, le télégramme suivant :
« Au nom de la liberté humaine, je vous supplie de télégraphier d’urgence vos conclusions au juge d’instruction. »
M. Grivollat [Grivolat] a alors fait connaître par télégramme, au parquet de Brest et au défenseur de M. Pierre, que son rapport et ses conclusions ne seront connus que dans une huitaine de jours. Il déclare opposer un démenti formel aux conclusions qui pourraient lui être attribuées.
M. Bidard de la Noë a ensuite entendu M. Rocher, directeur d’une usine de blanchiment de coton de Daoulas. Le témoin a déclaré qu’avant de fonder son usine, et sachant que M. Cadiou désirait céder la Grand’Palud, il avait offert à ce dernier une certaine somme pour l’acheter, mais M. Cadiou exigeait une somme supérieure.
Par un contrat signé le 10 janvier, l’ingénieur Pierre fut nommé directeur de l’usine de Daoulas, mais, deux jours après, l’ingénieur résilia ce traité, parce que, disait-il, M. Cadiou avait disparu et il ne voulait pas quitter sa place avant que son directeur soit retrouvé.
M. Rocher devait être ensuite confronté avec Pierre, mais celui-ci n’a pas été amené au parquet, en raison de la décision prise par Me Feillard de ne pas assister son client, pour protester contre la non communication du dossier, qui avait été remis à la partie civile. Cette dernière a rendu le dossier aujourd’hui à midi.
Me Feillard a l’intention de poursuivre l’affaire, de façon à bien fixer les droits de la partie civile en matière criminelle.

21 mai 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Me Fleys explique l’emploi des capitaux allemands.

Brest, 20 mai. L’avocat de la partie civile, Me Léon Fleys, a consacré deux jours à l’examen du dossier Cadiou, qui lui fut communiqué par le juge d’instruction. Voici quelles sont ses déclarations : En ce qui concerne les accusations que Pierre a portées contre Cadiou, tant au ministère de la guerre qu’ailleurs, il n’y a rien dans le dossier qui puisse les justifier. Il y a une accusation très précise : celle qui concerne le wagon de coton livré à la poudrerie d’Angoulême, mais on peut expliquer cette livraison par une erreur. Il résulte d’ailleurs d’une déposition très nette du général Gaudin, que les fournitures étaient conformes au cahier des charges.
Pour ce qui concerne l’exclusion des adjudications de M. Cadiou, l’avocat dit qu’elles se justifient parce que le directeur de La Grand’Palud n’avait pas apporté à son matériel les perfectionnements qui avaient été demandés. D’ailleurs, l’exclusion n’était que temporaire, ainsi que l’a dit l’inspecteur général, Barral.
Reste l’accusation d’après laquelle la Grand’Palud devait marcher avec des capitaux allemands. Il est évident qu’en 1909, lorsque Cadiou acheta l’usine à M. Le grand, la Grand’Palud appartenait aux Temming, en grosse partie du moins, mais Cadiou s’était réservé le droit de rembourser les actions en cinq ou six ans. C’est ce qu’il fit. Il disparut alors que le rêve de sa vie de devenir seul propriétaire était accompli.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a commencé aujourd’hui l’interrogatoire définitif de l’ingénieur Pierre, en présence de son avocat, Me Feillard.
Cet interrogatoire a été consacré à la question du revolver.
L’ingénieur a déclaré qu’il ne se rappelle pas la date exacte à laquelle il a acheté l’arme à Landerneau, mais il a affirmé l’avoir vendue à un représentant de commerce inconnu de passage à la Grand’Palud.
L’interrogatoire de M. Pierre a continué par l’explication de sa présence chez M. Cadiou les 4 et 5 janvier pour réparer le téléphone du directeur ; il est établi que l’appareil ne fonctionnait pas et que M. Pierre a demandé des plombs au receveur des télégraphes pour le réparer.
L’ingénieur affirme qu’il a vu dans l’appartement de M. Cadiou les deux valises. Qui n’ont pu être retrouvées et dont une devait contenir le dossier rassemblé par l’usinier pour confondre ses adversaires. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, accuse formellement M. Pierre d’avoir fait disparaître les documents.
L’ingénieur proteste de son innocence : il déclare qu’il connaissait les pièces rassemblées par M. Cadiou qui étaient, foutes, sans importance, les documents compromettants relatifs à l’affaire d’Angoulême ayant été détruits.
M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction a envoyé ce soir une commission rogatoire sur laquelle on garde le secret, pour éclair un point de l’affaire Cadiou. L’interrogatoire reprendra samedi.

23 mai 1914 – p. 1 et 2

L’étrange affaire Cadiou

Nous n’avons pas attendu les derniers incidents de l’instruction ouverte contre l’ingénieur Pierre-incidents qui tendent de plus en plus à démontrer l’innocence de cet inculpé pour nous élever contre les étrangetés et les lenteurs de cette procédure. Et nous ne sommes pas, d’ailleurs les seuls à nous émouvoir, puisque le conseil général du Var, se faisant en ce cas l’interprète de l’opinion publique, vient de protester, dans un vœu où l’affaire Cadiou est nommément invoquée, contre l’abus qui peut être fait, par un juge d’instruction, de ses pouvoirs discrétionnaires Mais, dans cette affaire, ce n’est pas seulement l’attitude des magistrats qui est étrange, c’est aussi celle de M. Jean-Marie Cadiou, le frère de la victime.
Il va sans dire que nous n’entendons mêler, ni de près, ni de loin, la personnalité de M. Jean-Marie Cadiou aux circonstances mêmes du drame. Mais, après le drame, ou plutôt, après la découverte du cadavre, M. Jean-Marie Cadiou s’est rendu au domicile de son frère, à Landerneau, et en est sorti, tenant à la main une valise contenant des papiers. S’en est-il caché ? Pas le moins du monde. Il a même expliqué à M. Louis Moulin, collaborateur du Matin, qu’il avait transporté « des papiers ne pouvant pas intéresser la justice et n’ayant pas trait à l’affaire… des bordereaux de comptabilité, des lettres d’affaires… » Mais comme l’envoyé du Matin lui demandait si ces papiers étaient désormais chez lui, ou chez son avoué, ou chez le liquidateur de l’usine, M. Jean-Marie Cadiou a répondu en substance : « Non ! non ! Il est inutile de les chercher. Ils sont en lieu sûr. On ne les retrouvera pas ! » -Pas même la justice ?
Pas même la justice ?
En quelques lignes, à deux reprises, le Matin nous avait déjà parlé de cette conversation. Mais, aujourd’hui, notre confrère croit devoir la publier in extenso.
Quoi ! c’est M. Jean-Marie Cadiou qui – à tort ou à raison – a été un des premiers accusateurs de Pierre… Il n’ignore pas : 1° que le juge d’instruction fait état de cette circonstance que Pierre, après la disparition de son patron, a dû se rendre deux fois dans cet appartement de Landerneau (réparation d’un téléphone) ; 2° que Pierre est accusé d’avoir dérobé des papiers susceptibles de le compromettre… Oui, M. Jean-Marie Cadiou sait tout cela. Et il ne comprend pas l’énormité de sa prétention, quand il ose dire : « Les papiers que j’ai emportés sont en lieu sûr. La justice elle-même ne les retrouvera pas ! »
Certes, si Cadiou était mort tranquillement dans son lit, nous comprendrions que son frère ait mis de l’ordre dans ses papiers. Mais une instruction criminelle est ouverte ! Mais ces papiers peuvent mettre sur la trace, soit de relations intéressantes, soit de complications industrielles, commerciales, qui peuvent être utiles à la justice ! Et, alors, qui donc a le droit de soustraire une partie de ces pièces aux investigations du juge d’instruction ?
Dira-t-on que c’est à ce juge qu’il appartenait de les retrouver ? Assurément ! Mais tout n’est-il pas étrange dans cette affaire, à commencer par la façon dont le juge comprend ses devoirs ?

 

LE CRIME DE LANDERNEAU
Le juge d’instruction interroge Mme Bossard, mère.

Brest, 22 mai. – M. Bidard de la Noé a fait appeler ce matin, dans son cabinet, la mère de Bossard qui a été vue dernièrement en possession d’une montre dont la provenance devait être éclaircie.
On sait que M. Cadiou, quand il a été assassiné était porteur d’une montre qui n’a pas été retrouvée. L’enquête a établi que la montre de M. Cadiou était en acier et que celle de Mme Bossard est en argent. Elle a été achetée par Bossard à son beau-frère en janvier dernier.
L’emploi du temps de Bossard qui était à Brest les 29 et 30 décembre a été également confirmé par sa mère.
Le juge, d’instruction a entendu ensuite l’armurier de Landerneau qui affirme que le revolver soumis à l’expertise de M. Grivolat est du même modèle que celui qu’il a vendu à l’ingénieur Pierre.

24 mai 1914 – p. 2

Le Crime de Landerneau
L’ingénieur Pierre sera-t-il mis en liberté ? Nouvel interrogatoire de Bossard.

Brest, 23 mai.
En dépit de ses récents échecs, l’instruction n’abandonne pas l’accusation du crime qu’elle fait peser sur l’ingénieur Pierre.
C’est ainsi qu’elle fait état d’une lettre écrite par celui-ci à son ami Faucon, pharmacien à Bois-Colombes, le 18 novembre 1913, dans laquelle il lui dit qu’ayant été victime d’un vol de 160 francs, il porte toujours sur lui son « rigolo ».
Le juge veut savoir ce qu’est devenu ce revolver ? Et Pierre de répondre que cette histoire était inventée de toutes pièces, pour amuser son ami.
M. Bidard de la Noë ne se contente pas de l’explication, et il veut connaître là-dessus l’opinion de Julia Juzeau, la petite servante, placée aujourd’hui à Paris ; celle-ci sera donc interrogée.
M. Guilmard, procureur de la République, a reçu une lettre de M. Halphen, professeur au collège Chaptal, à Paris, dans laquelle ce dernier l’informe : 1° qu’il existe à l’Association amicale des anciens élèves de l’École centrale, 1, rue de Stockholm, « des lettres écrites par M. Cadiou au sujet de Pierre »; ces lettres feraient l’éloge de l’ingénieur ; 2° que, dans le courant de l’année dernière, « M. Cloarec, député du Finistère, est venu en personne dans les bureaux de l’Association et y a eu une conversation relative à l’usine de la Grande-Palud ».
A la réception de cette lettre, le procureur de la République a fait adresser à M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, une commission rogatoire, afin de recevoir toutes explications utiles de M. Neveu, président de l’Association des anciens élèves de l’École centrale.
L’ancien veilleur de nuit, Bossard, accusé de complicité dans l’assassinat de M. Cadiou, et de recel de cadavre, a été interrogé cet après-midi.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, l’a confronté avec plusieurs témoins. L’emploi du temps de Bossard, dans la journée du 30 décembre, établissant qu’il n’était pas ce jour-là à la Grande-Palud, a été vérifié et reconnu exact.
Il est probable que, dans quelques jours, Bossard, qui est en liberté provisoire, bénéficiera d’une ordonnance de non-lieu.
En outre, il se confirme que l’ingénieur Pierre serait mis lundi prochain en liberté provisoire. Le juge d’instruction dit qu’il lui est impossible de terminer l’instruction assez à temps pour que la chambre des mises en accusation puisse statuer sur le renvoi de l’affaire aux assises de juillet, ce qui augmenterait de trois mois la détention de l’ingénieur.
De son côté, M. Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, aurait fait connaître à Mme Pierre que le procureur de la République préparerait des conclusions qui tendraient à la mise en liberté provisoire de son fils.

L’enquête à Paris
Sur commission rogatoire du parquet de Brest, M. Vallet, commissaire de police judiciaire a fait interroger la jeune Maria Juzot [Julia Juzeau], la bonne de M. Pierre, pour savoir si elle était au courant d’un vol commis au préjudice de l’ingénieur, avant le 13 novembre. Elle a répondu qu’elle ignorait ce vol. On lui a demandé alors l’emploi du temps de M. Pierre, le 31 décembre. La jeune bonne étant à Brest, ce jour-là, a dit qu’elle ne pouvait donner la moindre indication.

25 mai 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
La partie civile ne s’oppose pas à la mise en liberté de l’ingénieur Pierre.

Brest, 24 mai. Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, a reçu ce soir, du procureur de la République, notification des conclusions tendant à la mise en liberté provisoire de M. Pierre.
Me Vichot, estimant que la question est trop grave pour qu’il put faire connaître son opinion, a déclaré qu’il fallait en référer à Mme Cadiou et à Me Fleys, son avocat. D’autre part, le procureur de la République ayant demandé au docteur Koina, de Brest, son rapport sur l’expertise des vêtements de M. Pierre, il a reçu un télégramme lui faisant connaitre que ce rapport ne pourra pas lui être adressé avant la semaine prochaine. L’expert, toutefois, affirme qu’aucune trace de sang n’a été relevée sur les vêtements de l’ingénieur.
C’est devant cette constatation que le procureur a pris l’initiative de conclusions tendant à la mise en liberté provisoire de M. Pierre.
La nouvelle qu’une interpellation allait être faite à la Chambre contre la séquestration exagérée de M. Pierre a produit ici un excellent effet.

26 mai 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
L’ingénieur Pierre est libre
Le dernier interrogatoire de l’ingénieur ; les accusations contre M. Cadiou.

Brest, 25 mai. – Ce soir, à 7 heures, l’ingénieur Pierre a été mis en liberté provisoire après 110 jours de détention.
Les conclusions du procureur de la République relatives à sa mise en liberté ont été basées sur le retard qui sera apporté à la clôture de l’instruction, l’expert Grivolat demandant de nouveaux renseignements sur les rayures du revolver vendu à l’ingénieur Pierre par l’armurier de Landerneau.
Avant sa relaxation, l’inculpé a subi un long interrogatoire qui a duré près de quatre heures, et au cours duquel il a porté contre M. Cadiou de très graves accusations.
Si je me suis décidé, a-t-il dit, à dénoncer l’industriel au ministre compétent, c’est parce que nous nous trouvions à la veille du passage d’un contrôleur et qu’il m’importait essentiellement de dégager ma responsabilité personnelle. J’avais prévenu mon patron, à maintes reprises, je lui ai fait savoir que je parlerais s’il ne prenait pas la résolution de fournir un coton de meilleure qualité. M. Cadiou n’avait nullement tenu compte de mes avertissements. Il continua ses malfaçons et il alla même, pour s’assurer l’impunité, jusqu’à soudoyer certains agents de la poudrerie d’Angoulême.
D’autre part, l’ingénieur affirme qu’il a toujours été en bons termes avec son directeur, ce qui est prouvé, ajoute-t-il, par une lettre que lui a écrite en novembre 1913 M. Cadiou, et ainsi conçue : « Mon cher Pierre, veuillez réduire la main-d’œuvre. Bien à vous, Cadiou. »
Continuant impitoyablement son inter- rogatoire sur des faits sur lesquels l’ingénieur s’est depuis longtemps expliqué, mais que M. Bidart [Bidard] de la Noé s’entête à rééditer chaque jour, parce qu’ils sont la seule base sur laquelle peut s’étayer son accusation, le juge d’instruction revint sur l’emploi du temps de M. Pierre dans la journée du 30 décembre et lui fait remarquer qu’une trentaine d’ouvriers avaient vu M. Cadiou à l’usine dans la matinée du 30 décembre, et qu’il était invraisemblable qu’il ne l’eut pas aperçu.
L’ingénieur n’a pas varié dans ses précédentes déclarations ; il a affirmé n’avoir pas vu le directeur ce matin-là ; d’ailleurs il dut arriver à son bureau, après le départ de M. Cadiou, qui quitta l’usine vers 9 heures.
L’interrogatoire continuera demain après-midi
M. Pierre a quitté le cabinet du juge d’instruction à 7 heures, et il a été reconduit à la prison pour la levée de l’écrou. L’ingénieur a franchi la porte de la prison à 7 heures et demie.
M. Pierre a embrassé longuement sa mère, qui attendait en automobile, pour emmener son fils à Landerneau.

Les impressions de l’ingénieur
M. Pierre, en quittant la prison ce soir, a fait les déclarations suivantes :
Je remercie la presse qui, par ses investigations minutieuses, a empêché plusieurs erreurs de témoignage et m’a fait enfin rendre à la liberté après quatre mois de détention.
Je suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père, malade, pour mes parents et mes amis qui n’ont pu croire un seul instant à ma culpabilité.
Il paraît que mon affaire a fait couler beaucoup d’encre.
J’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour les gardiens qui m’ont toujours traité avec beaucoup de ménagements. J’ai rencontré dans mes co-détenus de nombreux déshérités de la vie ; leur infortune m’a aidé à supporter la mienne.
J’ai beaucoup réfléchi et aussi un peu travaillé ; ce fut pour moi un réconfort.
Maintenant, je vais attendre près des miens, à Landerneau, la fin de mon cauchemar ; avec mon dévoué défenseur, devenu pour moi un grand ami, je vais rechercher par tous les moyens en mon pouvoir la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour.
Celui qui a enterré mon ancien patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait que l’on retrouvât son cadavre par l’odeur qui devait fatalement, un jour ou l’autre, se dégager. Voilà pour moi ce qui est certain.
On a dit, si crime il y a, que ce crime était un crime intellectuel. Allons donc !… Mais je ne veux pas porter mes soupçons sur personne, sans avoir des preuves certaines.
Je vais prendre un peu de repos, respirer l’air frais des champs auquel j’étais si habitué et qui m’a tant manqué.
Encore une fois, merci à tous ceux qui ont songé à moi dans mon triste sort.
En attendant, tout le monde, sauf peut- être le juge d’instruction qui voit s’écrouler son ridicule travail de trois mois, se réjouit que Pierre soit enfin libre. C’est une victoire du bon sens et de la justice.

27 mai 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Après la mise en liberté de Pierre. Nouvel interrogatoire de l’ingénieur. Une confrontation générale.

Brest, 26 mai. L’ingénieur Pierre a passé une partie de sa matinée à Landerneau, jouissant enfin de la liberté dont il fut privé pendant cent neuf jours.
Dans l’après-midi, il s’est rendu à Brest où il a subi de 3 heures à 7 heures, un nouvel interrogatoire.
M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a développé la thèse de l’accusation suivant laquelle M. Cadiou, que personne ne revoit après le 30 décembre, aurait été tué dans le bois de la Grand’Palud d’un coup de revolver, aurait eu ensuite la gorge tranchée et aurait été enterré par Pierre à l’issue d’une discussion relative au contrat qui le liait à l’usine et l’empêchait d’entrer à l’usine voisine de Daoulas.
L’ingénieur a protesté avec véhémence contre l’accusation.
« C’est une abomination, s’est-il écrié. Je suis allé une seule fois dans le bois avec M. Cadiou, en octobre ; je n’ai jamais levé la main sur personne ; j’ai le cœur trop sensible pour commettre un tel forfait.
M. Bidard de la Noë a terminé son interrogatoire, en voulant faire avouer à M. Pierre que lui, qui avait dénoncé son directeur, devait lui conserver grande animosité.
L’ingénieur a prouvé le contraire juge par ce fait que, le 30 décembre, croyant M. Cadiou parti pour Paris, il lui avait adressé ses vœux de nouvel an et lui avait dit qu’il n’oubliait pas ses enfants, auxquels il faisait l’envoi de bonbons.
En quittant le cabinet de M. Bidard de la Noë, avec son avocat, Me Feillard, M. Pierre a une nouvelle fois, protesté de son innocence, puis il est reparti pour Landerneau, avec sa mère.
On annonce également qu’une importante confrontation aura lieu vendredi, à 9 heures du matin, à la Grand’Palud. Tous les ouvriers de l’usine seront mis en présence de l’ingénieur Pierre pour tâcher de déterminer si l’ingénieur et le directeur ont pu être aperçus ensemble le 30 décembre.

29 mai 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Le rapport du laboratoire de toxicologie

Brest, 28 mai. Le rapport de M. Konn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, est arrivé à Brest, ainsi que les caisses contenant des vêtements de Pierre, de Cadiou, la pioche, le couteau et le rasoir qui avaient été saisis. L’expert n’a pas trouvé de traces de sang sur les vêtements de Pierre, ni sur les instruments. Par contre, il a relevé de nombreuses traces sur les vêtements de Cadiou, ce qui indique bien que celui-ci fut tué alors qu’il portait les vêtements avec lesquels il fut enterré.
L’opération judiciaire, avec prise de photographies, qui devait être faite demain à la Grand Palud, a été remise à plus tard. Au cours d’un de ses derniers interrogatoires, l’ingénieur Pierre avait mis en cause un employé du Moulin-Blanc, disant que Cadiou lui avait remis 200 francs pour augmenter fictivement de 400 kilos le poids d’un wagon de coton-poudre livré à l’administration militaire. Cet employé, M. Daniélou, magasinier à la poudrerie du Moulin-Blanc, chargé de la réception des balles de coton, proteste avec une extrême énergie et se propose de demander une enquête au ministère.

30 mai 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
M. Bidart [Bidard] de la Noé convoqué par le garde des sceaux.

Brest, 29 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, chargé de l’affaire Cadiou, est parti hier soir pour Paris. Le garde des sceaux ayant demandé au parquet de Brest des explications sur l’instruction de l’affaire, en vue de l’interpellation de M. Paul Meunier, député de l’Aube, il y a tout lieu de croire que le juge d’instruction se rend auprès du ministre afin de lui fournir les éclaircissements qui lui sont nécessaires et lui exposer les raisons pour lesquelles Pierre a été maintenu sous les verrous jusqu’au 25 mai.
D’autre part, on annonce qu’une enquête vient d’être ouverte à Angoulême. L’instruction voudrait savoir s’il est exact que Cadiou, qui se rendait quelquefois dans cette ville, y serait venu fin décembre dernier et s’il est exact qu’un chauffeur d’automobile aurait chargé à cette époque, dans les environs de la poudrerie d’Angoulême, un étranger blessé qu’il aurait transporté de nuit en Bretagne.

31 mai 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Le rapport de l’expert armurier. Les révélations de l’ingénieur Pierre promettent des débats intéressants.

Brest, 30 mai. M. Grivollat [Grivolat], l’expert armurier de Saint-Étienne, chargé d’expertiser la balle qui tua M. Cadiou, ne pourra déposer son rapport que dans le courant de la semaine prochaine.
Il attend, avant de conclure, des précisions plus formelles de la maison de Paris qui fabriqua cette balle, ainsi que des explications supplémentaires de l’armurier Marie sur le pistolet velo-dog, remis au magistrat comme identique à celui que jadis il vendit à l’ingénieur Pierre.
La piste d’Angoulême ne serait pas sérieuse : le chauffeur dont on a parlé, a conduit en Bretagne non un blessé, mais un malade et à une époque antérieure à celle de la disparition de M. Cadiou.
L’enquête dans la Charente porte actuellement sur certaines malversations à l’occasion des livraisons de l’usine de la Grand Palud à la poudrerie d’Angoulême.
De plus, l’ingénieur Pierre a fait des déclarations sur la fabrication du coton poudre qui confirment en tout point ce qui a été dit sur la tournure que prendrait dans l’avenir l’affaire Cadiou.
Il a nettement posé le problème du scandale des poudres en expliquant comment l’usinier de la Grand’Palud, ainsi d’ail- leurs que la plupart des fournisseurs de l’État, donnaient à l’État même des produits absolument inférieurs.
Ces faits ont été signalés à la tribune de la Chambre en 1911. Ils sont extrêmement graves et fourniront lors des audiences de la Cour d’assises des incidents intéressants.

4 juin 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Le rapport de l’expert Grivollat [Grivolat]

Saint-Étienne, 3 juin. M. Grivollat [Grivolat], conservateur des musées de Saint-Étienne, chargé par le parquet de Brest d’expertiser la balle qui tua M. Cadiou, a adressé son rapport au juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de la Noé.
D’après les conclusions de son rapport, la balle meurtrière est une balle velo-dog de 6 millimètres 35 sortant d’une maison française et conforme à celle vendue par l’armurier Marie à l’ingénieur Pierre. Cette balle, dit l’expert, ne peut être confondue avec d’autres balles, de fabrication analogue, et encore moins avec des balles de pistolets automatiques d’un système étranger du calibre de 6 millimètres 35. Le crime, ajoute-t-il, fut commis avec un revolver velo-dog et non avec une autre arme.
Analysant la particularité d’une rayure circulaire existant à l’extrémité du blindage de la balle qui tua M. Cadiou, M. Grivollat [Grivolat] dit que cette rayure circulaire concorde avec la même particularité relevée sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que celui-ci certifia conformes à celles vendues à l’ingénieur Pierre en mai 1913.

10 juin 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Le juge d’instruction va reprendre l’instruction.

Brest, 9 juin. – M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, appelé à Paris depuis huit jours, est rentré ce matin à Brest et va reprendre l’instruction de l’affaire Cadiou. Aujourd’hui, aura lieu l’inventaire de tous les papiers de l’ingénieur Pierre dans sa maison de la Grand’Palud, où il n’est pas rentré depuis sa mise en liberté provisoire.

13 juin 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Une nouvelle dénonciation troublante. M. Cadiou se serait suicidé le 2 janvier.

Brest, 12 juin. Un ancien ouvrier de Landerneau, nommé Le Goff, qui se trouve actuellement à Rouen, vient d’adresser à Me Feillard, l’avocat de l’ingénieur Pierre, une longue lettre dans laquelle il affirme que M. Cadiou s’est suicidé le 2 janvier.
Une personne dont il cite le nom, et qui avait intérêt, dit-il, à se débarrasser du cadavre, l’aurait fait enterrer hâtivement par deux ouvriers de l’usine.
Le juge d’instruction ne paraît pas attacher d’importance à ces révélations, le docteur Paul, médecin légiste, ayant formellement écarté l’hypothèse du suicide.

18 juin 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
On a procédé, hier, à la reconstitution du crime

Landerneau, 17 juin. Les opérations de reconstitution du crime de la Grand’- Palud ont commencé à neuf heures, en présence du parquet et de l’ingénieur Pierre. Le fermier Bonnefoy, figurant M. Cadiou, a été placé sur le chemin de l’usine à l’endroit où les ouvriers ont vu le directeur entrer, le 30 décembre, à neuf heures du matin, à la Grand’Palud et sortir quelque temps après.
Des photographies destinées au jury de la cour d’assises ont été prises sous la direction de M. Haverna, commissaire spécial, chef du service photographique au ministère de l’intérieur.
Cette reconstitution avait pour but d’établir si certains ouvriers ont pu, de l’usine, voir MM. Pierre et Cadiou prendre ensemble la direction du moulin.
Le rapport de l’expert, M. Grivolat, a été communiqué aujourd’hui à l’ingénieur Pierre et à son défenseur. Si dans ses conclusions l’expert croit pouvoir apporter à la justice quelques présomptions à la charge de Pierre, il résulte cependant des termes du rapport que la preuve n’a pu être faite d’une manière décisive.
« Nous affirmons bien, dit M. Grivolat, que la balle qui a tué M. Cadiou est de même fabrication que celles vendues par l’armurier Marie. C’est une balle blindée de « velo-dog » de cartoucherie française.

20 juin 1914 – p. 2 et 3

AU SÉNAT
Quatre budgets, ou presque, en une séance.
Les budgets succèdent aux budgets… Voici a abord celui de la justice…
Et c’est M. Louis Martin qui profite de l’occasion pour nous entretenir de la réorganisation de nos institutions judiciaires ; au relèvement des traitements ; de l’affaire Cadiou ; de quelques erreurs judiciaires, et, enfin, du roulement défectueux des juges au tribunal de la Seine.
A retenir surtout ses arguments en faveur du relèvement des traitements… Le juge, dont on exige tant de qualités, doit être à l’abri de toutes préoccupations matérielles. Il n’est pas bon, en outre, que l’accès de la magistrature ne soit possible qu’aux candidats de la classe aisée. Le remandement de notre organisation judiciaire permettrait de dégager les sommes nécessaires… Et si nous avions, notamment, des juges d’instruction plus éclairés, nous ne verrions pas commettre tant d’erreurs judiciaires.
M. Bienvenu-Martin répond qu’il ne faut pas lier les deux questions : réorganisation de la magistrature et relèvement des traitements. Nous devons augmenter, par étapes, les appointements des juges. C’est déjà fait pour les suppléants. D’autres catégories recevront satisfaction dans le budget de 1915.
Suit la triple intervention de MM. de Lamarzelle, Jénouvrier et René Bérenger, sur la question du « ny » ou du « cache- sexe » au théâtre…
Les étrangers nous jugent malheureusement sur ces ordures ! explique M. de Lamarzelle. Un sous-secrétaire d’État nous avait promis de mettre fin à ces scandales. Et ils continuent !
C’est le nu brutal, insolent ! ajoute M. Jénouvrier. En on appelle cela des « visions d’art » !
Des jeunes filles de 18 ans, n’ayant pour tout voile qu’un « cache-sexe », dansent en public des danses lascives ! affirme M. Bérenger.
C’est dégoûtant ! affirme M. Reveillaud.
En attendant la discussion de l’interpellation déjà déposée à ce sujet par M. Bérenger, le garde des sceaux explique qu’après intervention, il y a eu « une atténuation » dans les faits signalés. Un théâtre a même été fermé. Si une nouvelle enquête démontre la persistance de pareils abus la chancellerie et le parquet sauront faire leur devoir.
Et M. Bérenger clôt l’incident en menaçant de déposer une proposition rétablissant la censure préventive.


LE CRIME DE LANDERNEAU
Une accusation grave contre M. Cadiou

Toulouse, 19 juin. Sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction à Brest, M. Vincent, commissaire aux délégations judiciaires, a interrogé M. Bonnefous, ancien directeur de la poudrerie d’Angoulême, actuellement directeur de la poudrerie de Toulouse.
M. Bonnefous a confirmé ce qui a été révélé à l’instruction relativement aux lettres anonymes attribuées à l’ingénieur Pierre. M. Bonnefous a reconnu que M. Cadiou lui avait fait payer deux fois une somme de 4.000 francs, prix de wagons de coton, mais que le directeur de la Grand’ Palud lui avait remboursé l’indu lorsqu’il le lui avait réclamé.
M. Bonnefous a ajouté qu’il considérait M. Cadiou comme un excellent homme, mais qu’il ne connaissait pas l’ingénieur Pierre et qu’il ignorait la nature des relations qui existaient entre M. Cadiou et l’ingénieur.

23 juin 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Le juge entend encore des témoins

Brest, 22 juin. Le juge d’instruction a entendu de nouveaux témoins dans l’affaire Cadiou.
Le nommé Lebot, employé de chemin de fer, a affirmé avoir entendu. Bignard dire, dans un débit de boissons, qu’il n’était pas certain que ce fût le 30 décembre qu’il vit MM. Pierre et Cadiou sortir ensemble de l’usine.
Le chauffeur Bignard, un des témoins à charge contre l’ingénieur Pierre, a reconnu qu’il avait exprimé ce doute, mais, néanmoins, il a déclaré qu’après réflexion il maintenait la date du 30 décembre.
D’autre part, l’abbé Fertil, prêtre libre à Crozon, entendu cet après-midi par le juge d’instruction, a déclaré que, le 30 décembre, il a voyagé avec Bossard qui, parti de Brest était descendu, à deux heures, à la station de la Forest
L’alibi de l’ancien veilleur de la Grand’- Palud se trouverait ainsi vérifié, et Bossard ne pouvait donc se trouver dans les environs du moulin, le matin du 30 décembre.

24 juin 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Et le juge instruit toujours

Brest, 23 juin. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction a entendu M. Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, dernier témoin dans l’affaire Cadiou.
M. Bonnefoy est persuadé qu’il a rencontré M. Cadiou le 30 décembre vers onze heures du matin sur le quai de Landerneau. Il l’a salué. Il avait l’air préoccupé.
Ce nouveau témoignage viendrait à l’encontre de l’accusation. Les seules charges contre l’ingénieur Pierre seraient la vente du revolver à un voyageur de commerce resté inconnu, ainsi que les déclarations de Bignard et Dollou [Dolou] qui maintiennent que MM. Pierre et Cadiou ont quitté ensemble l’usine, le 30 décembre à onze heures du matin.

27 juin 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
L’instruction de l’affaire Cadiou sera close aujourd’hui !

Brest, 26 juin. – Enfin, tout arrive… M. Bidart [Bidard] de la Noé doit clore aujourd’hui son instruction de l’affaire Cadiou, par un dernier interrogatoire de l’ingénieur Pierre et la communication à l’inculpé des rapports du docteur Paul, qui examina le cadavre de M. Cadiou, de M. Kolm, de Brest, chargé de l’expertise des vêtements de la victime, et de M. Grivolat, qui procéda à l’examen de la balle meurtrière.
Le classement des 3.000 pièces du dossier commencera immédiatement, pour être soumis à la chambre des mises en accusation. Mais il est beaucoup de personnes qui ne croient pas que le très actif juge d’instruction se décide encore à lâcher sa proie. On sait avec quel souci tout particulier de La justice il s’est efforcé de voir en l’ingénieur Pierre un criminel ; aussi, on doute que, depuis le 3 février qu’il instrumente, il ait eu le temps matériel de faire la lumière.

28 juin 1914 – p. 2

LE CRIME DE LANDERNEAU
Le dernier interrogatoire de l’ingénieur Pierre.

Brest, 27 juin.
Le juge d’instruction a donné lecture à l’ingénieur Pierre, en présence de son avocat, des rapports des experts Paul, Kohn-Abrest et Griollat [Grivolat].
M. Pierre a fait quelques observations sans importance. Il continue de protester de son innocence.
Au cours de l’instruction, l’ingénieur Pierre avait déclaré que l’ancien secrétaire du laboratoire des poudres, M. Henry, renseignait M. Cadiou sur les prix minima des adjudications. Une commission rogatoire avait alors été lancée à l’effet d’interroger M. Henry, mis à la retraite le 15 décembre 1913 ; mais, le 6 mai dernier, celui-ci se suicidait en se précipitant sous un train, en gare d’Ivry.
En outre, l’enquête judiciaire vient d’établir que l’armurier Marie, de Landerneau, a acheté, en 1909 et 1912, cinq revolvers Hammerless, système automatique, de 4 et 5 rayures. Un de ces revolvers aurait été vendu à M. Pierre, un autre a été versé à l’instruction, le troisième a été vendu à un courrier de Plougastel.
On va rechercher les détenteurs des deux autres armes.

1er juillet 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Le juge d’instruction remet son dossier au procureur

Brest, 30 juin. – M. Bidart [Bidard] de la Noé juge d’instruction, a remis ce matin au procureur de la République, le dossier de l’affaire Cadiou, dont l’instruction est close.
Le réquisitoire sera prêt vers le 10 juillet.

4 juillet 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Encore une charge qui s’écroute. L’erreur d’un témoin.

Brest, 3 juillet. – On sait que M. Nicolas Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, avait déclaré qu’il avait rencontré Cadiou à dix heures du matin, sur le quai de la gare de Landerneau, un jour où une commission de remonte italienne était venue acheter des chevaux.
Une confrontation vient d’avoir lieu dans le cabinet du juge d’instruction et, devant l’affirmation de nouveaux témoins, Bonnefoy a dû reconnaître que ses souvenirs étaient tellement vagues qu’il ne pouvait rien préciser.
Sa déposition perd donc toute sa valeur.

9 juillet 1914 – p. 3

L’affaire Cadiou
Brest, 8 juillet. Le procureur de la République a transmis aujourd’hui à Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, son réquisitoire définitif au sujet de l’affaire Cadiou et ses conclusions tendant à renvoyer l’ingénieur Pierre devant la cour d’assises du Finistère.

10 juillet 1914 – p. 3

LE CRIME DE LANDERNEAU
Les présomptions établies par le juge d’instruction

Brest, 9 juillet. – M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a terminé aujourd’hui son ordonnance, qui renvoie l’ingénieur Pierre, accusé de l’assassinat de M. Cadiou, devant la chambre des mises en accusation.
Les déclarations des témoins qui ont vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble, le 30 décembre, la découverte du cadavre, près du domicile de l’ingénieur, la balle meurtrière, qui appartenait au revolver acheté par l’ingénieur Pierre, arme qui n’a pu être retrouvée ; la disparition de dossiers importants que possédait M. Cadiou, la mésintelligence entre l’ingénieur et son directeur, sont les principales bases de l’accusation.

13 juillet 1914 – p. 3

FINISTÈRE
Brest. L’instruction de l’affaire Cadiou est close par une ordonnance renvoyant devant la cour d’assises du Finistère l’ingénieur Pierre, comme assassin de M. Cadiou. Le veilleur de nuit Bossard bénéficie d’un non-lieu.

14 juillet 1914 – p. 2

Au début de la séance de l’après-midi, M. Deschanel avait prononcé l’éloge funèbre de M. Cloarec, député de Morlaix, dont le nom fut, on le sait, mêlé à l’affaire Cadiou.

24 juillet 1914 – p. 3

CHARENTE
Angoulême. – Le parquet s’est transporté à Sillac et à la Poudrerie Nationale, pour enquêter au sujet de l’affaire Cadiou.
Les perquisitions opérées chez M. Paurion et M. Aubinaud, employés à la Poudrerie et anciens représentants de M. Cadiou, ont amené le saisie d’une grande quantité de lettres qui ont été transmises au parquet.

25 juillet 1914 – p. 3

Angoulême. Le parquet a fait avant-hier une perquisition à la poudrerie nationale et chez divers employés et ouvriers, notamment chez un ouvrier et un comptable dont il a été question à propos de l’affaire Cadiou.

31 juillet 1914 – p. 4

Rennes. La chambre des mises en accusation, près la cour d’appel de Rennes, s’est réunie pour statuer sur le cas de l’ingénieur Pierre, accusé de l’assassinat de M. Cadiou, industriel de la Grand’Palud.
La chambre des mises en accusation a décidé de renvoyer l’ingénieur Pierre devant les prochaines assises du Finistère.

25 mars 1919 – p. 4

L’affaire Cadiou

La démobilisation se poursuivant et lui rendant certains de ses clients, la justice liquide son arriéré.
Nos lecteurs se souviennent, peut-être, des circonstances mystérieuses dans lesquelles M. Louis Cadiou, propriétaire de l’usine de la Grande-Palud, disparut le 30 décembre. 1913. Sa femme, qui l’attendait à Paris pour les fêtes du Nouvel An, inquiète de ne pas le voir venir, télégraphiait à l’ingénieur Louis Pierre, ancien élève de l’Ecole centrale. La réponse de ce dernier ne dissipait pas certaines appréhensions et la thèse d’un assassinat fut immédiatement envisagée.
L’instruction se poursuivit au milieu de nombreuses péripéties. L’ingénieur fut arrêté, mais, faute de preuve formelle, il fallut le remettre en liberté provisoire. La guerre survint, et l’ingénieur Pierre fit vaillamment son devoir.
Bientôt, il lui faudra répondre devant le jury du Finistère du crime que la chambre des mises en accusation lui reproche. Il sera jugé dans le courant du mois de juillet prochain. Déjà le parquet général de Rennes reconstitue le dossier.
Rappelons, en terminant, que Pierre a choisi pour avocat Me Henri-Robert et que Mme Cadiou se portera partie civile au procès.

20 mai 1919 – p. 3

L’affaire Landru
Les révélations de Mme Camille

La chose était à prévoir. En raison même des complications inextricables de l’affaire Landru et du mutisme obstiné de Barbe-Bleue, la consultation d’une somnambule extra-lucide s’imposait.
Or, pour lever le voile de la ténébreuse histoire des fiancées de Landru, à qui devait-on s’adresser si ce n’est à la voyante qui a déjà fait ses preuves, à celle qui, au cours de l’affaire Cadiou, sauva si heureusement le prestige d’enquêteurs aux abois ? A vrai dire, ce n’est point le parquet, mais un de nos grands confrères, qui a sollicité de Mme Camille, la célèbre « visionnaire » de Nancy, une consultation en règle et qui l’a obtenue. Non sans peine, d’ailleurs, car la pythonisse telle une nouvelle riche est devenue « distante », même avec cette presse qui fut l’instrument de sa gloire.
Il semble que, cette fois, la perspicacité de la voyante ne doive point causer de sensation, Son art divinatoire s’est même exprimé dans une simple formule qui apparait comme le plagiat d’une exclamation mémorable : « Que d’eau ! Que d’eau ! » C’est en substance le résumé de ses surnaturelles clairvoyances.
A moins que Mme Camille ne se soit réservée pour la clientèle sérieuse celle des magistrats et qu’elle n’ait mystifié notre confrère, tout en graduant savamment ses préparations…
Auquel cas il ne resterait plus à M. Bonin, juge d’instruction, qu’à se transporter à Nancy et à demander audience à la talentueuse « chiromancienne !

8 juin 1919 – p. 4

L’affaire Cadiou
Rennes, 7 juin. L’affaire Cadiou qui, de décembre 1913 jusqu’à la guerre fit couler tant d’encre, aura son dénouement à la session d’assises du Finistère, qui se tiendra à Quimper, en octobre.
On sait que l’ingénieur Pierre, accusé d’avoir assassiné l’industriel Louis Cadiou, a été récemment démobilisé. Il est toujours à Paris, en liberté provisoire.

24 octobre 1919 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
Quimper, 23 octobre. L’ingénieur Pierre s’est présenté au Palais de Justice de Quimper hier après-midi. Sur sa demande il a été écroué. Il manifeste une entière confiance dans l’issue de son procès.

27 octobre 1919 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
Le drame de la Grande-Palud

Cinq ans après le crime, va-t-on éclaircir enfin le troublant mystère ?
Depuis que nous en sommes réduits aux seuls communiqués officiels de Youdenitch ou de Trotsky, le fait-divers, le beau crime mystérieux retrouve peu à peu sa faveur d’antan.
Et à cet égard le drame de la Grande-Palud, quoique vieux de cinq ans offre pour les amateurs de sombres histoires tout l’attrait désirable. Il y a dans cette affaire tout ce qui peut contribuer à corser un scénario : du mystère tant qu’on en veut, de l’intrigue boche et même une somnambule.

Cadiou disparaît
Le 30 décembre 1913, M. Cadiou, qui dirigeait à la Grande-Palud, près de Landerneau, une usine destinée à la fabrication du coton poudre, disparaissait subitement.
Le matin de ce jour on l’avait vu pour la dernière fois se dirigeant vers un petit bois voisin en compagnie de M. Pierre, l’ingénieur de l’usine. Ce dernier était revenu seul quelques instants après.
Au bout de quelques jours, Cadiou ne reparaissant pas, ses proches s’inquiétèrent, l’opinion publique s’émut et le parquet fut saisi. Déjà le mot de crime était prononcé et Pierre soupçonné d’être pour quelque chose dans cette étrange disparition.
Cependant des recherches faites dans le petit bois et dans le voisinage immédiat de l’usine demeurèrent longtemps sans résultat.
Une hypothèse émise par Pierre commençait à trouver créance. Il disait que son patron avait dû se suicider ou bien se réfugier en Allemagne.
Des faits invoqués par l’ingénieur pouvaient donner une certaine vraisemblance à cette version. L’usine de la Grande-Palud avait été fondée quelques années auparavant par un Allemand, M. Tleuming [Temming], qui en était resté commanditaire après que M. Cadiou s’en fut rendu acquéreur au nom d’une société.
Ce n’était pas précisément une révélation. On savait depuis quelque temps dans le pays que cette fabrication du coton-poudre si importante au point de vue de la défense nationale était entre les mains des Allemands. Une enquête était ouverte au ministère de la Guerre, qui avait été saisi en même temps d’une plainte au sujet d’une fraude commise par Cadiou au préjudice de la poudrerie d’Angoulême.
Devant le scandale qui menaçait d’éclater, M. Cadiou s’était résigné depuis peu à rembourser son commanditaire boche.
On retrouve le cadavre
Les choses en étaient là et l’affaire allait être classée, lorsqu’au début de février 1914 se produisit un coup de théâtre.
Le 4 février, conduit par M. Jean-Marie Cadiou, le frère du disparu, qui avait reçu les confidences extraordinairement précises d’une somnambule extra-lucide, le parquet découvrait, sous une légère couche de terre, dans ce même petit bois où le 30 décembre, on l’avait vu entrer avec Pierre, de corps de M. Cadiou.

Pierre est arrêté
Pierre fut arrêté. Il criait hautement son innocence, mais il y avait contre lui une présomption grave. Après deux autopsies, les résultats de la seconde contredisant du reste complètement ceux de la première, il parut établi que Cadiou avait été tué par derrière d’une balle de revolver, système Velo-Dog. Or, justement Pierre avait eu en sa possession un revolver de ce genre. Cela le mettait en mauvaise posture. Il n’en continuait pas moins ses protestations.
La thèse de l’accusation
Il faut un mobile bien puissant pour qu’un homme considéré jusque-là comme parfaitement honorable en vienne à commettre un pareil crime. Or les mobiles que l’accusation prêtaient à l’ingénieur elle n’a rien trouvé de mieux du reste pour soutenir le procès qui s’ouvre demain apparaissaient bien insuffisants.
Pierre devait entrer comme directeur d’une usine concurrente avec de gros appointements, mais le traité qui le liait pour quinze ans à M. Cadiou, le gênait. La disparition de Cadiou lui rendait sa liberté. Pierre, d’autre part, était le dénonciateur qui avait mis le ministère au courant des agissements reprochés à son patron. Celui-ci devait se rendre à Paris le 30 décembre pour se justifier et demander communication du dossier. Le rôle de Pierre allait être découvert. Est-ce pour éviter cela qu’il a tué ?
C’est la thèse que soutiendra l’accusation. Elle ne paraît pas reposer sur un fond bien solide. C’est si vrai qu’en 1914, n’ayant pu trouver d’autres charges, le parquet cédant à la pression de l’opinion publique remit l’accusé en liberté provisoire. Pierre en a profité durant, ces années de guerre pour servir son pays. Sa conduite au front n’a donné lieu à aucune critique et aujourd’hui que, son devoir accompli, il revient devant ses juges, il clame plus fort que jamais son innocence.

28 octobre 1919 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
Première audience. Interrogatoire de Pierre

Quimper, 27 octobre. La première audience du procès Pierre s’est ouverte devant une affluence considérable contenue par un service d’ordre très rigoureux et un piquet de soldats du 118e régiment d’infanterie.
Pierre fait son entrée à 12 heures précises ; il est très calme et s’entretient immédiatement avec son avocat Me Henri Robert.
Pierre répond d’une voix ferme au président.
L’interrogatoire porte sur l’emploi du temps de M. Cadiou, pendant la journée du 30 décembre 1913. Alors que l’accusation situe les faits à cette journée du 30, l’ingénieur Pierre prétend qu’il n’est pas à sa connaissance que son patron soit venu à l’usine le 30, ou, tout au moins, s’il y est venu, c’est sans que lui, Pierre, le sache.
L’accusé se défend énergiquement et répond avec un grand air de sincérité à l’interrogatoire serré, que lui a fait subir le président.
L’audience est levée à 18 heures et renvoyée à demain 9 heures du matin.
Une révélation sensationnelle
On faisait grand bruit aujourd’hui à Quimper au sujet d’une déposition qui serait de nature à innocenter complètement l’ingénieur Pierre si elle était vérifiée.
M. Gabriel Tounard [Tonnard], charpentier à Cléder, prétend que Cadiou a été assassiné par six individus sur la route de Morlaix à Brest, M. Cadiou était dans une voiture qu’il conduisait lui-même et il avait offert une place à Tounard [Tonnard], rencontré sur la route.
Soudain, six individus surgirent. Deux d’entre eux se jetèrent à la tête du cheval, un troisième tua Cadiou d’un coup de revolver. Deux autres, vêtus de soutanes, s’emparèrent de Tounard [Tonnard] et lui firent respirer une drogue qui l’endormit.
Tounard [Tonnard] prétend que la peur l’empêcha de parler jusqu’à présent.

29 octobre 1919 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

A la reprise de l’audience, un certain nombre de témoins sont entendus au sujet de la visite que M. Cadiou aurait faite à l’usine le 30 décembre. Ces témoins ne sont pas d’accord. Plusieurs d’entre eux n’ont que de très vagues souvenirs et s’en excusent. Il y a si longtemps ! D’autres ont eu le mauvais goût de mourir et il faut se contenter de lire leurs dépositions.
Quimper, 28 octobre. L’audience est ouverte à 9 heures, devant une salle comble. Les premiers témoins sont entendus. MM. Robert, notaire à Landerneau, et Joncour, avoué à Quimper, déposent sur les relations qui existaient entre l’ingénieur Pierre et M. Cadiou.
M. Legrand, prédécesseur de M. Cadiou a l’usine, est malade. Il est donné lecture de sa déposition, Harrant La commandite allemande à l’usine, signalant les difficultés qu’il eut avec M. Cadiou et ses pourparlers avec l’ingénieur Pierre. Lecture est également donnée de la déposition de M. Cloarec, député, décédé, qui mit en rapport M. Legrand avec M. Cadiou pour l’achat de l’usine.
Un vif mouvement de curiosité dans la salle : Mme Cadiou comparaît à la barre. Comme partie civile, elle ne prête pas serment. Elle explique comment elle fut amenée à accuser l’ingénieur Pierre, avec lequel elle n’eut jamais que des rapports très indifférents et qui ne lui inspira jamais confiance.
M. Jean-Marie Cadiou vient ensuite retracer les circonstances dans lesquelles fut découvert le cadavre de son frère.
On assiste ensuite au défilé monotone de témoins pour la plupart anciens ouvriers de l’usine ; certains doivent être aidés dans leur déposition, par des interprètes, car ils répondent en langue bretonne.
De ces dernières dépositions, il résulte que Cadiou n’a pas été vu sortant avec Pierre.

30 octobre 1919 – p. 1

VIEILLES HISTOIRES

Vous savez qu’on va juger, l’affaire Cadiou.
L’affaire Cadiou ?
Oui. Vous ne vous souvenez pas ? Ah ! attendez donc… Cadiou… Oui, oui, une histoire d’espionnage….
Mais non, voyons, l’affaire Cadiou, l’ingénieur Pierre…
Ah ! J’y suis ! L’ingénieur… C’est une affaire de fourniture de guerre… Pas le moins du monde.
Alors, qu’est-ce que c’est ? Ce que c’est ? Eh c’est ? Eh bien mais…
Voyons… C’était avant la guerre. Il y a eu une victime qui s’appelait… Hein !… Je ne sais plus si c’est Pierre ou Cadiou qui a été tué, mais c’est l’un des deux…
…Cette conversation s’est tenue, ici et là, un nombre incalculable de fois depuis huit jours. Les quotidiens « d’information » nous ont saturés de ces précisions confuses et de ces certitudes vagues dont ils ont le secret et l’inimitable manière. Mais la vérité est que personne ne sait plus rien sur cette affaire. Il est même du plus haut comique de lire les comptes rendus de la Cour d’assises. Les juges ne sont plus sûrs de rien, les jurés ont tout oublié, les témoins ont perdu la mémoire et l’accusé fut même est obligé de faire un gros effort pour retrouver le souvenir de faits si lointains.
On a posé aux témoins des questions effarantes. On leur a dit : Que faisiez-vous le 30 décembre 1913 ?
Je tiens à la disposition de quiconque répondra clairement à pareille question, le recueil des calembours, jeux de mots et discours patriotiques de M. Georges Mandel, ouvrage infiniment propre à dilater les rates.
Décembre 1913 ! Pourquoi pas nous demander des détails sur l’apothéose babylonienne ou les persécutions ninivites ? Voulez-vous des renseignements sur cette époque anteguerrière ? Voici ce que révèlent les journaux du temps :
On enterrait Jules Claretic. Fragson était tué par son père. La neige couvrait Paris.
Et le sol de nos rues, à la suite d’ouragans diluviens, descendait dans les égouts ! Je sais des braves gens à qui la mémoire de ces temps lointains fait défaut à ce point qu’ils prendront Claretie pour un président de la République et Fragson pour un humoriste tchéquo-slovaque…
C’est qu’il y a eu la guerre, simplement depuis ce temps-là ! Et nos, souvenirs, tout comme les mérites de M. Maurice Barrès, datent de son avènement.
C’est pourquoi j’admire et je plains les infortunés juges, les calamiteux greffiers, les jurés abandonnés du ciel, les témoins aux abois, les avocats en détresse et les chroniqueurs disgraciés qu’une servitude sans grandeur rive aux bancs de la Cour d’assises de Quimper.
On acquittera évidemment l’ingénieur Pierre. On ne condamne pas un homme quand on n’a plus que le vague souvenir du crime dont on l’accuse !
MENALOUE.

31 octobre 1919 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
Quimper, 30 octobre. Après l’audition des derniers témoins, M. Maurice Flach, avocat de la partie civile, prononce un véritable réquisitoire contre Pierre, puis la parole est au procureur générai qui continuera demain.

1er novembre 1919 – p. 1

L’ÉPILOGUE DE L’AFFAIRE CADIOU
L’INGÉNIEUR PIERRE EST ACQUITTE

Quimper, 31 octobre. Après la plaidoirie de Me Henri-Robert et une protestation d’innocence de M. Pierre, le jury s’est retiré pour délibérer.
Après vingt minutes de délibération, le jury rend un verdict négatif.
En conséquence, M. Pierre est acquitté. Après l’acquittement, salué par les applaudissements, Pierre a rejoint sa femme qui pleurait ; ils se sont embrassés, longuement. Il a déclaré avoir eu toujours confiance dans la justice et n’avoir jamais douté de son acquittement.

3 juillet 1923 – p. 1

ÉTRANGE SIMILITUDE
L’affaire Quémeneur rappelle beaucoup l’affaire Cadiou
Consultera-t-on aussi la somnambule de Nancy ?

Il est à remarquer que Landerneau est une ville où se complaît le mystère. Déjà il parait que l’astre des nuits ne s’y présente point sous le même aspect qu’ailleurs, puisqu’il existe une heure spéciale qu’on appelle « celle de Landerneau ». Tout comme d’ailleurs le « tonnerre de Brest » ne ressemble pas à la foudre de partout.
Quoi qu’il en soit de ces originalités, consacrées par le langage, voici que l’affaire Quemeneur rappelle, par ses obscurités tragiques, le drame où périt Cadiou, le directeur de la Grande-Palue. Un de nos confrères brestois souligne, avec à propos, une similitude qui, jusqu’ici, est presque complète entre les deux disparitions, celle de Cadiou et celle de Quémeneur ; nous pourrions dire entre les deux assassinats, car il est vraisemblable que le conseiller général du Finistère puisse être encore vivant à l’heure présente.
Tout comme Cadiou, c’est de Landerneau que part Quémeneur, pour s’en aller à Paris, traiter des affaires et régler des comptes. Il y a même ceci d’étrange dans ces affaires, que le conseiller général de Landerneau, qui appartenait à la droite de l’assemblée finistérienne, aurait eu l’intention de vendre des automobiles… aux Soviets. C’est là une affirmation sujette à caution et dont il convient de laisser la responsabilité au seul Séznec, qui a déjà quelques mensonges sur la conscience.
En tout cas, Quémeneur s’en va ; puis, comme Cadiou, il ne donne plus de ses nouvelles (ou s’il en donne, elles sont suspectes et ne sont pas de lui) ; on ne sait où il est passé. La famille s’émeut, en dissimulant d’abord ses inquiétudes ; mais bientôt les craintes « d’accident » se faisant de plus en plus vives, la rumeur se propage : tout comme Cadiou, Quémeneur a dû être victime d’une main criminelle. La police entre en campagne.
La police, même, se démène de son mieux et elle met la main sur Séznec : tout comme l’opinion, mais avec plus de prudence, elle a des soupçons et elle s’assure de la personne de celui sur qui pèsent ces soupçons. Mais il lui manque un élément essentiel pour ses investigations : c’est le cadavre même de la victime. Et il en fut encore ainsi dans l’affaire Cadiou au moins pendant assez longtemps.
Exactement… jusqu’au jour où l’on consulta certaine voyante extra-lucide de Nancy, dont les indications furent, au moins pour une fois, si précises, que le corps de M. Cadiou fut retrouvé tout près du moulin où habitait naguère l’industriel.
Sans aller jusqu’à recourir à nouveau aux lumières de la somnambule de Nancy, peut- être la similitude, presque complète jusqu’ici, des deux drames donnerait-elle la clé du nouveau mystère. On recherche le corps de M. Quémeneur dans les forêts de la région de Dreux ou environs de Houdan. Et si, par hasard, on fouillait les environs de Landerneau ou de Morlaix ? Espérons qu’on y a songé. Car « l’histoire » racontée par Séznec fourmille de telles étrangetés, que suivre à la piste la fameuse Cadillac ou, pour son malheur, M. Quémeneur serait monté pour effectuer le voyage de Paris, c’est peut-être s’embarquer soi-même dans les extravagances où le chauffeur, a précisément voulu mener la justice.
Est-ce du flair des policiers ou des visions des pythonisses que nous viendra, une fois encore, la douloureuse vérité ? Les paris sont ouverts…
Louis LE PAGE.