Manchette du journal La Libre Parole, édition de janvier 1914

La Libre Parole est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1892 à 1924.
Le journal a une ligne politique antisémite et nationaliste jusqu’en 1910. Suite à un changement d’actionnaire, le journal devient un organe catholique.
Tirage 1912 : 44 000
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : articles 30 dont 3 en première page
1919 : articles 6 dont 0 en première page
Le journal d’opinion va insister rapidement sur la dimension politique de l’affaire (implication des allemands). Le député Cloarec ne sera pas épargné avec des attaques directes sur son rôle dans l’affaire.

Source : BnF Gallica

BREST. M. Louis Cadiou, ancien avoué, à Morlaix, domicilié à Paris, 91 bis, rue du Cherche-Midi, mais qui faisait de fréquents séjours à Landerneau, où il dirige une fabrique de cellulose pour coton-poudre, a disparu depuis le 1er janvier.
Ce jour-là, M. Cadiou, qui est en instance de divorce, était cependant attendu à Paris par sa femme qui, ne le voyant pas arriver fit prévenir la Sûreté générale les recherches effectuées par des inspecteurs de la Sûreté, à Morlaix, où M. Cadiou a un pied-à-terre, 8, place Thiers : à Ploujean, où il possède une propriété ; à Landerneau et à la Forest, sont restées sans résultat.
L’hypothèse d’une fugue parait devoir être écartée.
M. Cadiou, qui venait de traiter une affaire à Morlaix, pouvait avoir sur lui, au moment de sa disparition, une somme de 7.000 à 8.000 francs. L’hypothèse du suicide a quelques partisans. M. Cadiou, dit-on, était neurasthénique.

19 janvier – p. 4

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 18 janvier. Le maire de Brest a reçu ce matin une lettre venant de Boulogne-sur-Mer, 16, rue des Pipots, et signée Louis Cadiou, dans laquelle le signataire s’étonne du bruit fait autour de sa disparition. Cette lettre a été transmise au procureur de la République, qui va procéder à une enquête. Toutefois, le frère du disparu émet des doutes sur l’authenticité de cette lettre.

5 février 1914 – p. 3

UN CRIME AFFREUX
Le corps de M. Cadiou est retrouvé
IL A ÉTÉ DÉCAPITÉ

Brest, 4 février. Le corps de M. Cadiou, directeur de l’usine de nitro-cellulose du Grand-Palud (Finistère), disparu mystérieusement depuis le 31 décembre dernier, a été trouvé ce matin à peu de distance de l’usine.
Des bruits de toutes sortes avaient couru sur la disparition de M. Cadiou, de nombreuses recherches avant été opérées sans résultat. Les uns croyaient à une fugue, les autres à une fuite pure et simple. La version de la mort violente s’était cependant accréditée ces derniers temps. Ce sont les partisans de cette dernière hypothèse qui étaient dans le vrai.
Le parquet de Brest s’est aussitôt livré sur les lieux à une enquête qui donnera, on l’espère, la clef de ce mystérieux assassinat.

Brest, 4 février. C’est ce matin, vers onze heures, que l’on a découvert le cadavre de M. Cadiou. Il était enfoui sous une couche de terre de cinq centimètres seulement, dans un chemin creux, à environ 300 mètres de l’usine du défunt. M. Cadiou avait le cou sectionné, la tête était presque détachée du tronc.
La plus vive émotion règne dans la région.
En effet, tout porte à croire qu’on se trouve en présence d’un crime des plus horribles.
Détail singulier : c’est sur les indications d’une somnambule que le frère de Cadiou a retrouvé le cadavre.
M. Cadiou, qui avait quitté l’usine pour la dernière fois le 30 décembre dans la matinée, a été certainement entraîné dans un guet-apens et surpris au cours d’une promenade, car il était encore ganté.

Arrestation de l’assassin

Brest, 4 février. Le parquet a mis ce soir en état d’arrestation le nommé Louis Pierre, 31 ans, ingénieur et directeur technique de l’usine de Grande-Palud, originaire de Conches (Eure), ancien élève de l’École centrale, sous l’inculpation d’assassinat de Cadiou.
L’inculpé n’a montré aucune surprise et a fait preuve d’un sang-froid imperturbable.
Le parquet retournera demain à Landerneau et opérera des perquisitions au domicile de l’inculpé.

6 février 1914 – p. 3

L’Assassinat de M. Cadiou

Brest, 5 février. La perquisition opérée chez l’ingénieur Pierre a fait découvrir un brouillon de lettre écrit par ce dernier et démontrant qu’une profonde animosité existait entre lui et Cadiou. L’ingénieur sera transféré demain à la prison de Brest. Les obsèques de M. Cadiou auront lieu demain matin à Landerneau. L’inhumation se fera à Morlaix.

10 février 1914 – p. 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Une piste ?

Landerneau, 9 février. Les commissaires spéciaux qui sont à Landerneau suivent une nouvelle piste, au sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
Un individu, quelques jours après le crime, a payé une facture de 600 francs à un négociant de Landerneau. Ce dernier l’aurait accusé du crime et le débiteur aurait montré une vive émotion sans toutefois se défendre. Cet individu habite près de l’usine et se trouvait dans une situation très gênée.
Un inspecteur de la police spéciale, M. Lemez, et M. Jean Cadiou, frère de la victime, ont effectué des recherches dans le bois avoisinant le lieu du crime, pour retrouver le portefeuille et la montre du directeur de l’usine. On sait que ces objets n’étaient pas dans les vêtements de la victime et que la voyante avait dit qu’ils étaient enfouis près de la fosse où M. Cadiou a été enterré. Les recherches n’ont donné aucun résultat.
On examine une version du crime selon laquelle la fosse où fut trouvé le cadavre aurait été creusée d’avance. M. Cadiou aurait été amené là pour constater que ces fouilles devaient permettre de trouver de l’eau de source. Il se pencha, fut frappé, égorgé et enseveli sur place. C’est pourquoi on a trouvé du sang dans la fosse.

L’instruction

Brest, 9 février. Le juge d’instruction a entendu cet après-midi MM. Legrand, ancien maire de Landerneau, fondateur de l’usine de la Grande-Palud ; Bignard, contremaître de l’usine, et Salliot, ancien comptable. Ces témoins ont fourni des renseignements sur la fondation de la Société, sa situation financière et les relations entre MM. Pierre et Cadiou. L’ingénieur étant lié avec le directeur pair un contrat lui interdisant, en cas de départ de l’usine de la Grande-Palud, d’exercer sa profession de chimiste dans l’industrie du blanchiment de coton d’ici 15 ans en France et à l’étranger parce que M. Pierre avait appris des procédés spéciaux à l’usine ; cependant, l’ingénieur était engagé dans une industrie similaire du voisinage.

Un témoignage sans valeur

Brest, 9 février. La dénonciation de l’ouvrier Bossard, relative à la venue d’un inconnu chez l’ingénieur Pierre, n’a apporté aucune lumière dans l’instruction.
M. Pierre a été extrait à 7 heures du soir de la prison et amené au Palais devant le juge pour s’expliquer sur cette affaire ; il a immédiatement déclaré que l’inconnu dont il s’agit d’un menuisier nommé Mazurier qui est venu le dimanche 28 décembre pour réparer son sommier.
Mme Pierre sera autorisée, dans quelques jours, à voir son fils.

18 février 1914 – p. 1 et 2

LE DRAME de la Grand’ Palud
UN COUP DE THÉÂTRE
La contre-autopsie révèle que M. Cadiou a été tué d’un coup de revolver
Les à-côtés politique de l’affaire

La mystérieuse et tragique affaire de la Grand’Palud prend un aspect nouveau, à la suite de la contre-autopsie, à laquelle il a été procédé, hier, à Morlaix, du corps de M. Cadiou. Cette opération médico-légale a donné, en effet, des résultats totalement inattendus.
Le corps de M. Cadiou avait été exhumé, hier matin, à cinq heures et demie, en présence de M. Renaudin, commissaire de police de Morlaix, et transporté à la morgue de l’hospice, où l’autopsie a été faite par le docteur Paul, médecin légiste du Parquet de Paris, en présence de MM. Pachot, avocat général à Rennes ; Rousseau, médecin légiste à Brest ; Picard, procureur de la République, et Le Clech, juge d’instruction à Morlaix ; Guilmard, procureur de la République, et Bidard de La Noé, juge d’instruction à Brest.
Commencée à huit heures, l’autopsie ne s’est terminée qu’à onze heures. L’examen du cou et de la tête a été particulièrement minutieux ; on a relevé des traces d’ongles sur le cuir chevelu et au cou.
Mais le docteur Paul a reconnu que M. Cadiou n’a pas été étranglé : l’industriel a été atteint d’un coup de feu dans la région de la nuque, du côté droit : la balle a suivi la nuque en obliquant de gauche à droite et d’arrière en avant, puis a tranché l’artère carotide droite.
Le docteur Paul a retrouvé la balle, qui est du diamètre de 6 millimètres.
La section de la gorge a été faite après la mort. La lésion, affreuse, de plus de 26 centimètres, parait avoir eu pour but de dissimuler la trace du coup de feu.
M. Cadiou a été tué à bout portant, et sans doute dans le bois ; il avait alors un capuchon sur la tête, car une marque de balle a été relevée dans ce vêtement.

L’arme du crime

L’importante découverte du médecin légiste, qui a provoqué une vive émotion parmi les magistrats, a entraîné un transport de justice immédiat à Landerneau.
Dans cette ville, les membres du Parquet ont perquisitionné au domicile de l’ingénieur Pierre ; ils y ont saisi une carabine de 6 millimètres et un revolver bull-dog.
Le crime paraît avoir été commis avec un autre revolver appartenant au gardien de nuit de l’usine, qui était absent le 30 décembre. Cette arme était placée sous le matelas du gardien.

LES DESSOUS DE L’AFFAIRE

Si l’on s’en tient aux seuls faits matériels, si l’on veut rechercher l’auteur direct du coup qui a tué M. Cadiou, les conjectures sont singulièrement embrouillées.
L’affaire apparait cependant plus ténébreuse encore dès que l’on veut en examiner les dessous politiques – car il parait qu’elle en a.
Assurément, on ne peut accueillir qu’avec une extrême prudence les remarques diverses, les propos confus, les assertions imprécises que fait naître le drame et qui se colportent à mi-voix parmi les populations que bouleverse l’angoissant mystère.
Il faut, cependant, enregistrer, en toute impartialité, une opinion qui a pris corps ces jours derniers, et que notre confrère, le Nouvelliste de Bretagne, a présentée en ces termes, après avoir établi que M. Cadiou était à Morlaix le 31 décembre, qu’il y était encore le 1er et le 2 janvier :
Sont-ce des soucis d’un ordre particulier qui éteignaient le père de famille de sa femme et de ses enfants à une date où d’habitude les hommes d’affaires les plus occupés se réunissent aux leurs pour fêter l’année nouvelle.
Ce n’est ni pour les quelques billets de banque de son portefeuille, ni pour sa montre et encore moins pour son mouchoir de poche que M. Cadiou a été frappé.
Il a été supprimé parce qu’il était devenu gênant.
En admettant que M. Cadiou eut voulu retourner à Paris, on ne lui en laissa pas le temps. C’est à Morlaix qu’il fut supprimé.
Les magistrats instructeurs auraient donc grand intérêt à rechercher quels étaient les personnages pour qui M. Cadiou était devenu gênant. Ces personnages, M. Cadiou aurait été en rapport avec eux à propos de l’usine de la Grand’Palud : tels sont, toujours, les bruits qui circulent dans la région.

Un député attaqué
De vives critiques aussi sont formulées, à propos de la manière dont furent conduites certaines opérations judiciaires, et surtout à propos de l’arrestation de l’ingénieur Pierre. Quel que puisse, ultérieurement apparaître son rôle, beaucoup trouvent qu’il a été bien vite accusé, bientôt emprisonné. Et l’Ouest-Éclair, à ce sujet, n’hésite pas à mettre en cause le députe radical de Morlaix, M. Cloarec, dont l’opinion personnelle et l’intervention auraient pesé sur l’instruction.
Nous devons, ajouter toutefois que M. Cloarec se défend d’être intervenu si activement dans l’affaire. Ami de M. Cadiou, qui avait été comme lui avoué à Morlaix, il se serait borné à conseiller Mme Cadiou et à remplir quelques formalités au nom de cette dernière.
« Quant au reste, assure le député de Morlaix, ce sont racontars d’adversaires politiques qui engagent déjà la campagne électorale. »

L’usine de la Grand’Palud

L’usine de fabrication de coton-poudre de la Grand-Palud, dont M. Cadiou était en dernier lieu l’administrateur, et M. Pierre le directeur, avait déjà fait parler d’elle et de M. Cloarec, il y a deux ans. C’était au temps où l’on discutait, au Parlement, les interpellations sur la catastrophe de la « Liberté ». On n’apprit pas alors sans indignation que le coton-poudre était fourni à la marine française par des industriels allemands : l’usine de la Grand’Palud, en effet, était possédée par des Allemands ; elle avait eu pour directeur un officier de réserve allemand, nommé Kreiss [Greiss], qui fut plus tard surveillé par la Sûreté comme se livrant à l’espionnage.
Et M. Goude, à la tribune de la Chambre, accusa M. Cloarec d’avoir contribué à la mise sur pied de cette entreprise étrangère.
Aujourd’hui, on dit encore que c’est M. Cloarec qui aurait présenté M. Cadiou aux propriétaires allemands, et qui lui aurait fait obtenir les fonctions d’administrateur. Cela n’empêcha d’ailleurs pas l’usine de perdre, récemment, à la suite de livraisons défectueuses, la fourniture de nos poudreries. Elle n’était pas encore à la fin de sa triste histoire, l’usine de la Grand’ Palud…

20 février 1914 – p. 1 et 2

DE L’OR, DE LA BOUE, DU SANG
La Drame de la Grand’Palud
VA-T-IL RÉVÉLER un nouveau scandale des poudres ?

Nous avons avant-hier reproduit, comme c’était notre devoir de le faire, en toute impartialité, certains des bruits qui circulaient en Bretagne, à propos de la mort affreuse de M. Louis Cadiou, et nous avons enregistré quelques-unes des plus significatives, parmi les réflexions qui s’échangent couramment au sujet des investigations de la police judiciaire.
Nous avons reçu depuis, d’un correspondant particulièrement bien informé, des renseignements complémentaires intéressants et précis, tant en ce qui concerne les « histoires » de l’usine tragique de la Grand’Palud qu’en ce qui regarde la marche de l’instruction ouverte sur le drame.

M. Cloarec et la fondation de l’usine allemande

Voici tout d’abord quelques indications nouvelles sur le rôle auquel nous avons fait allusion, du député radical Cloarec, dans la fondation de l’usine de blanchiment de coton à la Grand’Palud.
C’est avec des capitalistes allemands, les Temming, résidant à Buhl (Haute-Alsace), qu’il s’aboucha. Les Temming fournirent les fonds nécessaires à la mise en marche et à l’exploitation de l’industrie, et envoyèrent à l’usine deux ingénieurs allemands. Mais il fallait que l’entreprise eût, nominalement, un directeur français. Ce directeur fut un ami de M. Cloarec, M. Legrand, ancien maire radical de Landerneau. Quant aux commandes, 021 ne doutait pas d’en obtenir : puisqu’un parlementaire s’intéressait à l’affaire, on aurait les fournitures de la Guerre.
On les eut.
Un beau jour, cependant, l’attention d’un collègue de M. Cloarec à la Chambre fut attirée sur cette situation singulière d’industriels allemands fournisseurs de nos poudreries. M. Goude, ayant recueilli des renseignements, voulut parler de l’histoire à la Chambre. Il signala le rôle de M. Cloarec avec plus d’indiscrétion que de bienveillance. Il accusa le député de Morlaix d’avoir fait le voyage de Colmar et de Buhl, pour ramener les Temming à la Grand’Palud. M. Cloarec ne répondit d’abord rien, et M. Deschanel arrêta l’orateur : il s’agissait de « questions personnelles », prohibées par le règlement. Puis M. Cloarec, se ravisant brusquement, ouvrit la bouche : il reconnut alors qu’il était allé à Colmar, mais non comme député, distingua-t-il : comme conseil des industriels !
Pourtant, les protestations se renouvelant de divers côtés, M. Cloarec fut invité à prendre des précautions ; sinon, la Guerre aurait pu être obligée de retirer sa clientèle.

La Société Cadiou

M. Cloarec, alors, transforma sa société. M. Legrand, tombé malade, signa un acte de vente de ses actions à M. Cadiou. Particularité remarquable : la nouvelle société fut formée exclusivement de la famille Cadiou : frères, belle-sœur, etc…. M. Cadiou, le chef, était un ancien avoué — comme M. Cloarec, — et ses parents étaient des propriétaires terriens. Rien ne semblait les prédestiner à s’occuper du blanchiment de coton.
Il fallait un directeur technique. On appela M. Pierre.
Dès l’arrivée de l’ingénieur dans le pays, un fait ne manqua pas d’intriguer les personnes qui eurent l’occasion d’aller à l’usine : ce fut l’existence, au service du directeur, d’un domestique d’origine inconnue, d’allure mystérieuse, d’instruction apparemment développée. Ceux qui ont approché cet individu, parti depuis, sont disposés à admettre que c’était encore un Allemand, qu’on avait laissé auprès de M. Pierre, soit pour le guider, soit pour le surveiller.

Auprès des Cadiou et de M. Pierre, M. Cloarec gardait un rôle actif dans la nouvelle société : il touchait un traitement annuel de 5,000 francs à titre d’avocat-conseil.

Une concurrence à la Grand’ Palud

Des difficultés d’intérêts s’élevèrent-elles entre les administrateurs et le directeur Pierre ? Toujours est-il que ce dernier, on le sait, déjà, dénonça un jour, au ministère de la Guerre. M. Cadiou comme ayant fait payer deux fois trois wagons de coton livrés à la poudrerie d’Angoulême. Le fait fut reconnu exact, et M. Cadiou fut exclu des adjudications pour 1914.
Dans le temps même où se produisaient ces incidents, une usine se fondait à Daoulas, non loin de Landerneau, pour le blanchiment du coton également. A cette entreprise nouvelle sont intéressés des financiers très souples, dont un socialiste unifié. M. Legrand — redivivus — est à la tête. M. Pierre a signé un contrat qui l’engage comme ingénieur. Le contremaître de la Grand’Palud a signé un contrat aussi. Quant au matériel, l’achat n’en sera pas ruineux. Tout s’annonce donc bien.

M. Cadiou avait des « ennemis »

Les choses en sont là, lorsque, le 30 décembre, M. Cadiou disparaît. Et on répète des propos tenus par lui : « J’ai des ennemis acharnés, mais je suis armé contre eux ».
Il devait venir à Paris pour des rendez-vous (il serait intéressant de savoir avec qui).
Il n’arrive pas le 31. Mme Cadiou va chercher M. Cloarec qui, tout de suite, se rend à la Sûreté, en annonçant l’assassinat, et qui télégraphie à la mairie de Landerneau « Veuillez vérifier si valise préparée se trouve chez Cadiou. Si oui, assassinat. Si non, suicide ».
La valise de M. Cadiou contenait évidemment les documents que l’administrateur de la Grand’Palud, devait apporter à Paris. Le sort de ces documents ne paraît pas étranger aux préoccupations de M. Cloarec touchant la valise.
M. Cloarec crie à l’assassinat : « Cadiou, explique-t-il, avait des ennemis ».
Lesquels ? Pourquoi ? M. Cloarec ne le dit pas.

M. Cloarec et l’instruction

Le député de Morlaix va à Brest, au Parquet, en recommandant la prudence et en demandant à n’être pas mis en cause. Il nie que M. Cadiou puisse être en fuite ».
Or, des témoins disent avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier, postérieurement à la déclaration de M. Cloarec.
Des lettres parviennent, du Nord et de l’Est, au parquet de Brest — des lettres de l’écriture de M. Cadiou — s’étonnant qu’on fasse du bruit autour de sa disparition.

Qui avait intérêt à « supprimer » M. Cadiou ?

Pourquoi, malgré tout, croit-on à l’assassinat ? Pourquoi M. Cloarec en a-t-il parlé dès le premier jour ?
Écoutez l’explication qui nous est donnée, et qui n’est nullement invraisemblable :
M. Cadiou, n’étant plus utile aux Allemands, puisque l’usine a perdu ses commandes, a été remercié. Il s’est fâché et a voulu se servir de ses papiers. On l’a supprimé. M. Cloarec, qui savait la nature des armes de M. Cadiou a, tout de suite pensé qu’un crime avait été commis.
Ils ont tous des petits papiers, d’ailleurs, ceux qui sont mêlés à cette tragédie ! L’ingénieur Pierre, apprenant que Mme Cadiou s’était portée partie civile, n’a-t-il pas tenu ce propos, rapporté par le Petit Parisien d’hier : « Elle a tort ; je pourrais être appelé à faire certaines révélations, et la petite affaire Pierre pourrait devenir la grosse affaire des poudres ».

Les lenteurs et les négligences de l’instruction

On croyait au crime, donc, on a fait faire des dragages dans la rivière de Landerneau. Puis, M. Pierre a dit : « Cherchez plutôt dans la rivière de Morlaix ». On cherche dans la rivière de Morlaix. Enfin, après que l’on a perdu beaucoup de temps, on découvre le cadavre près de l’usine, et l’on nous raconte l’histoire incroyable, grotesque, de la somnambule. Remarquez que, lorsque M. Jean Cadiou a trouvé le cadavre, il était seul, alors que, d’habitude, les gendarmes raccompagnaient dans ses recherches.
Le procureur ne demande rien au frère de la victime, rien à M. Cloarec. On croirait qu’il a peur d’en trop apprendre sur le drame.
Les perquisitions au domicile de Mme Cadiou ne sont effectuées qu’après un mois d’attente : s’il y avait des papiers à faire disparaître, on en aura eu tout le temps.
Sur cette instruction menée dans des conditions si bizarres. M. Cloarec se défend d’avoir pesé. Il prétend en avoir été du reste empêché par la mort de son fils. Mauvaise défense : son fils est mort vingt jours après que la plainte en assassinat était déposée, et il est mort subitement : le député de Morlaix n’a donc même pas été appelé auprès de lui par sa maladie.

Silence !

Alors, demandera-t-on, quelle est votre conclusion ?
Notre conclusion ? Tous connaissent de vilaines histoires sur l’usine, sur ses propriétaires, sur son personnel. Tous soupçonnent ou savent la vérité. Aucun ne parlera. Les uns se tairont par peur pour eux-mêmes, les autres par peur de la révélation d’un nouveau scandale des poudres.
Et cet exposé, maintenant, serait fini, s’il ne nous restait à mettre sous les yeux de nos lecteurs une phrase suggestive, tirée du rapport adressé à ses supérieurs à Paris par M. Bouquier, le chef de la brigade mobile de Rennes : « On trouve sans cesse M. Cloarec, comme on le trouve dans toutes les affaires malpropres du Finistère. »

22 février 1914 – p. 2

Le Mystère DE LA GRAND’ PALUD
La somnambule ne se souvient de rien

Brest, 21 février. Le juge d’instruction a entendu, ce matin, successivement Mme Sainpy, parente de Mme Cadiou, et la veuve Hoffmann, la somnambule de Nancy qui indiqua l’endroit où était caché le corps de l’ingénieur.
Mme Sainpy a répété au juge qu’elle était allée consulter Mme Hoffmann, et que celle-ci, dans le sommeil hypnotique, lui avait donné des indications précises sur l’assassinat de M. Cadiou, et particulièrement le signalement de l’assassin et le lieu où avait été enfoui le cadavre.
Mme Hoffmann, de son côté, a déclaré ne pas se souvenir, rien ne subsistant, à l’état de veille, du sommeil hypnotique.
Cet après-midi, Mme Richard, mère de Mme Cadiou, et Mlle Guillemin ont été entendues à leur tour par le magistrat instructeur. Mme Richard a déclaré, qu’à l’insu de sa fille, elle a pris une paire de gants ayant appartenu au disparu et les a remis à Mlle Guillemin, qui les a expédiés à Mme Sainpy. Ces objets ont permis à la voyante do Nancy de fournir ses extraordinaires révélations.
On n’a donc pas pu encore élucider de façon certaine, à la suite de quelles circonstances, le corps a été découvert.
On affirme, à Landerneau, que les renseignements fournis par la voyante auraient été suggérés par une femme qui connaissait tous les détails du crime. Ne voulant pas être mêlée à l’affaire, cette personne aurait eu recours au stratagème de la somnambule.
Mme Cadiou avait été convoquée aujourd’hui par le juge d’instruction, mais son état de santé ne lui a pas permis de faire le voyage de Paris à Brest.

26 février 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE de la mort de M. Cadiou
L’INSTRUCTION N’A FAIT HIER ENCORE AUCUN PROGRÈS

Brest, 25 février. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a pris connaissance du dossier de l’affaire Cadiou, relatif aux dépositions des personnes qui disent avoir vu le directeur à Morlaix le 1er janvier.
Parmi celles-ci, figure le témoignage de l’adjudant des pompiers de la ville, qui affirme avoir reconnu M. Cadiou sur la place de Morlaix, après l’aubade que les pompiers vinrent lui donner le 1er janvier.
Mais le juge estime que tous ces témoins font confusion, en raison des trois jours de fête de Noël et du jour de l’An.
Brest, 25 février. Le juge d’instruction a entendu Me Vichot, avoué, ami de la famille Cadiou, qui a précisé que M. Cadiou était bien, le 27 décembre, à Brest.
Demain, M. Pierre sera confronté avec sa domestique, Mlle Julia Juzeau, et l’armurier de Landerneau, au sujet de la date de l’achat du revolver de 6 millimètres.

1er mars 1914 – p. 3

Le Mystère DE LA GRAND’PALUD
Audition de témoins et confrontation

Brest, 26 février. MM. Meunissier [Mennessier] et Paulin, commissaires spéciaux, et l’inspecteur Lemez ont reçu la mission de rechercher dans les arbres de la propriété de l’ingénieur Pierre les balles qu’il a tirées vers le mois de juin dernier avec le revolver de 6 millimètres qu’il venait d’acheter à Landerneau. Ces investigations ont pour but de préciser si ces balles sont semblables à celle qui a tué le directeur, M. Cadiou. Les recherches n’ont encore donné aucun résultat.
Le juge d’instruction a entendu M. Huel-Kerbriant, avocat, et le docteur Proug [Prouff], de Morlaix, amis de M. Cadiou. Ils ont déclaré que le 11 janvier, le contremaître de l’usine, M. Bignard, leur avait rapporté que dans la matinée du 30 décembre, M. Cadiou eut une vive altercation avec l’ingénieur Pierre et que depuis cette date, il ne revit pas son directeur. M. Bignard, interrogé, affirme que cette altercation remonte à plusieurs mois.
Après les confrontations, il a été établi que l’altercation entre MM. Cadiou et Pierre a bien eu lieu vers septembre.
Avant sa mort, le directeur avait appris à Paris que M. Pierre avait écrit à l’inspecteur général des poudres et salpêtres, M. Barral, pour dénoncer à celui-ci certaines malfaçons.
M. Cadiou, en rentrant à l’usine par le train du matin, rencontra d’abord le contremaître Bignard et ne lui cacha pas, dans un moment de colère, que M. Pierre ne resterait pas longtemps à l’usine ; il vit ensuite l’ingénieur et cul avec lui de vives explications.
M. Pierre, confronté, a reconnu les faits. Les témoins de Morlaix persistent dans leurs déclarations au sujet de la présence de M. Cadiou dans celte ville le 31 décembre.

8 mars 1914 – p. 2

Le Mystère DE LA GRAND’PALUD
M. Cadiou était à Morlaix le 31 décembre

Brest, 7 mars. Le juge d’instruction a fait appeler ce matin M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, qui affirmait, ces jours derniers, avoir vu M. Cadiou à Morlaix, le 31 décembre, à six heures du soir.
M. Nicolas a maintenu énergiquement ses affirmations et donné au juge ses points de repère.
Il ne paraît plus y avoir aucune contestation sur la date à laquelle M. Nicolas s’est rendu chez Me Erussart, notaire à Morlaix. Ce dernier, qui délivra un reçu au sujet d’un acte au négociant, a montré le talon de son carnet à souches. Ce talon est non seulement daté du 31 décembre, mais, de plus, comme une erreur de date est toujours possible, il se trouve être le dernier reçu délivré par le notaire en 1913. On sait, en effet, que M. Nicolas, qui était attendu à cette étude è l’arrivée du train de Brest, c’est-à dire vers 6 h. 15, n’arriva qu’à 6 h. 30, en disant qu’il venait de saluer M. Cadiou sur le quai de la gare.
Une autre déclaration importante est celle de l’associé de M. Nicolas, M. Le Meillé [Lemeillet].
– Je suis allé à Morlaix, déclare M. Le Meillé [Lemeillet], le 27, puis le 31 décembre dernier. Je me souviens très bien avoir rencontré, à mon arrivée dans cette gare, M. Cadiou, de qui je m’approchai et avec qui je m’entretins quelques minutes de différentes choses… M. Cadiou était en costume cycliste… Mon associé, M. Nicolas, qui m’accompagnait, salua de son côté M. Cadiou, puis s’éloigna, car il était pressé, ayant rendez-vous chez son notaire, Me Erussart.
Seul mon associé peut fixer la date de cette rencontre, car lui a un point de repère — celui du rendez-vous qu’il avait chez son notaire.
D’autre part, Mme Zaccone, tante de Mme Cadiou, entendue cet après-midi par le juge d’instruction, a confirmé que, chaque fois que son neveu venait à Morlaix, il ne manquait pas de lui faire rendre visite. Or, elle a vu M. Cadiou le 25 décembre pour la dernière fois ; elle est donc persuadée qu’il n’est pas revenu à Morlaix le 31.
La police fait une enquête pour savoir si M. Cadiou a pu passer, à Morlaix, la nuit du 30 au 31 décembre.

L’auteur de la lettre anonyme

Le « Nouvelliste de Bretagne » croit savoir que la police connaît actuellement le nom de la personne qui a adressé une lettre au docteur Paul à la veille de la seconde autopsie. Voici ce que dit notre confrère à ce sujet :
Deux inspecteurs se trouvaient mercredi à Quimper, on signale de même le passage de MM. le Coz et Brisset. Quimper-Morlaix, il suffit d’associer ces deux villes pour savoir que les agents de M. Rouquier recherchaient le nom du mystérieux anonyme qui écrivit le matin de la deuxième autopsie au docteur Paul pour attirer son attention sur un coup de revolver que tout le monde ignorait.
Je crois savoir que M. Rouquier connait à cette heure le nom de l’auteur de la lettre anonyme. Ce serait celui d’une personnalité cossue, très connue de Morlaix, à qui Mme Cadiou aurait confié, par télégramme, certain jour, une mission toute de confiance.

Le sous-préfet s’en mêle

Le Parquet, ajoute le Nouvelliste, doit savoir tout cela, mais il n’en fait pas état, l’instruction étant devenue hélas d’ordre plus administratif que judiciaire. La preuve en est que le sous-préfet — que vient-il faire dans cette galère ? — joue son rôle. Ce n’est plus la séparation des pouvoirs, c’est la suprématie du pouvoir exécutif sur le pouvoir judiciaire.
A telle enseigne que le très distingué M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires venu exprès de Paris, et arrivé ce matin à Brest a eu, ce matin, une longue entrevue avec le sous-préfet ! ! !
Si nous n’avions confiance dans la belle indépendance de M. Sébille, nous pourrions tirer l’échelle.

Notre confrère déclare en outre que la famille de M. Cadiou et ceux qui furent ses intimes connaissent toute l’affaire et il les adjure de dire la vérité et de ne pas laisser en prison l’ingénieur Pierre, dont la culpabilité parait de jour en jour moins certaine.

10 mars 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grand’Palud
Émouvante confrontation

Brest, 9 mars. Une confrontation a eu lieu, ce matin, entre l’ingénieur Pierre et M Jean Cadiou. Ce dernier, après s’être attaché à démontrer la haine dont l’ingénieur poursuivait son directeur, s’est écrié : « C’est vous qui avez assassiné mon frère ; j’aurai votre tête et celle de vos complices ! »
M. Bossard, gardien de l’usine de la Grand’Palud, a été entendu par le juge d’instruction ; il a fourni des détails précis qui établiraient d’une façon formelle que M. Cadiou était allé à Morlaix le 27 décembre, et était revenu à Landerneau, à sept heures du soir.
M. Bidard de la Noë va faire appeler M. Boulier, facteur-receveur de Blincourt (Oise), qui a écrit à l’ingénieur Pierre une lettre lui annonçant qu’il pourrait faire éclater son innocence, s’il n’était pas retenu par le secret professionnel.
Le juge d’instruction a, en outre, entendu les deux sœurs du directeur, qui habitent Cléder, sur la ligne de Saint-Pol-de-Léon, à Plouescat. Elles ont affirmé que leur frère avait passé avec elles la journée du dimanche 28 décembre et qu’il était rentré le soir à Landerneau.
Un médecin de Morlaix, le docteur Prouff, qui avait été désigné par la rumeur publique comme étant l’auteur de la lettre anonyme adressée au docteur Paul, oppose un démenti à cette allégation. « Si j’avais su quelque chose, dit-il, étant l’ami de la famille Cadiou, j’en aurais, avec empressement, informé la justice ».

13 mars 1914 – p. 2

Le Mystère DE LA GRAND’PALUD
L’ingénieur Pierre

L’ingénieur Pierre a signé l’opposition qu’il forme contre l’ordonnance du juge qui rejette sa demande de mise en liberté provisoire.
Il a pu ensuite s’entretenir avec sa mère, qui est souffrante, et qu’il a réconfortée en lui assurant que la vérité ne saurait tarder à éclater.

M. Cadiou était vivant le 1er janvier !

Et maintenant, il semble qu’on soit obligé d’en revenir à la piste de Morlaix. Il semble absolument acquis à l’heure actuelle que M. Cadiou était à la gare de Morlaix, le 1er janvier dernier. Cela résulte des témoignages formels de MM. Le Gall père et fils et de M. Graff. M. Cadiou tirait à la main sa bicyclette. Il était le seul voyageur en ayant une. Tous les employés de la gare présents à cette heure confirment sur ce point les dires de MM. Le Gall et Graff. Or, et cela est extrêmement important, il n’y eut dans toute la journée du 1er janvier au départ de Saint-Pol-de-Léon qu’une seule bicyclette mise aux bagages et ce fut précisément ce train de 7 h. 13 que prit M. Cadiou.
Le directeur de la Grand’Palud monta dans ce train on deuxième classe, et le facteur lui délivra un billet à demi-tarif, sur présentation d’une carte d’abonnement.

Le mystère se complique

En attendant l’arrivée du rapport du docteur Paul pour être fixé sur le genre de mort de M. Cadiou, un grand nombre de personnes en sont à se demander s’il y a eu crime ou suicide avec crime simulé. Et l’on déclaré qu’il serait possible maintenant que l’instruction enquêtât sur la mort de cette jeune dactylographe de Quimper qui passa la nuit du 30 décembre à Morlaix et fut retrouvée dans la rivière le 10 février.

15 mars 1914 – p 3

Le Mystère DE LA GRAND’PALUD
Qu’est devenu le revolver de M. Cadiou ?

Brest, 14 mars. — Les recherches faites pour retrouver le revolver de 6 millimètres avec lequel M. Cadiou a été tué demeurent sans résultat.
Il est certain que le directeur de la Grand’Palud avait, lui aussi, un revolver. Qu’est-il devenu ? Les premières perquisitions faites à son domicile n’ont rien révélé ; de nouvelles recherches vont être opérées.
M. Bignard, l’ancien contremaître de l’usine de la Grand’Palud, continue à affirmer avoir vu le 30 décembre, à onze heures du matin, M. Cadiou et M. Pierre quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin à travers les sentiers du bois.
Les dernières perquisitions faites chez le directeur de l’usine de la Grand’Palud ont démontré que les trois pardessus que possédait M. Cadiou à l’époque de sa mort étaient dans sa garde-robe. D’autre part, M. Cadiou lisait habituellement plusieurs journaux chaque jour ; les derniers numéros trouvés dans les poches de ces pardessus portent la date du 28 décembre.

Le ressentiment de l’ouvrier Bossard

Brest, 14 mars. — L’ouvrier Bossard, qui a fait plusieurs révélations défavorables à l’ingénieur Pierre, a quitté, il y a deux jours, le bassin de radoub du port de commerce, où il travaillait à bord d’un navire en réparation. Ses camarades de travail déclarent que Bossard affirmait que l’ingénieur Pierre est innocent, il lui suffirait de dire un mot pour le prouver, mais qu’il ne dirait rien par suite d’un ressentiment. Ses camarades ajoutent qu’avant la découverte du cadavre de M. Cadiou, Bossard disait déjà qu’il y avait eu crime ; Bossard manifestait l’intention de partir pour le Canada et apprenait l’anglais à cet effet.

La mort de la dactylographe

Morlaix, 14 mars. — On parle de nouveau de la coïncidence bizarre qui existe entre la disparition de M. Cadiou et celle de Mlle G…, dactylographe à la préfecture de Quimper.
Le 30 décembre 1913, Mlle Hélène G… quittait brusquement sa famille et se rendait dans la soirée à Morlaix. Là elle retint une chambre où elle se toucha, après avoir échangé avec le propriétaire de l’hôtel des phrases banales.
Le lendemain, la jeune fille déclara : « Je pars pour Rennes. » Elle était très calme en quittant son hôtel. Et on ne la revit plus. Sa mère resta sans nouvelles. Le 10 février on trouvait son corps entre le pont et l’écluse du bassin de Morlaix.
Aucune trace de blessure n’apparaissait sur elle. Elle était fort correctement vêtue. Elle n’avait séjourné, déclare le docteur Rolland, qui l’examina sur la demande du Parquet, que quelques jours dans l’eau.
Dès le premier jour — on était alors au début de l’affaire Cadiou — on aperçut une corrélation possible entre la mort de l’usinier et celle de la dactylographe. Mais l’instruction, alors tout entière consacrée à l’accusation contre Pierre, ne s’en occupa pas longtemps et on n’en parlait plus quand les témoignages de ceux qui ont dit avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre, ont de nouveau attiré l’attention sur la coïncidence de ces deux morts.

17 mars 1914 – p. 3

Le mystère de la Grand’Palud
M. Cadiou était-il vivant le 5 janvier ?

Brest, 16 mars. — On signale aujourd’hui un fait nouveau qui confirme, s’il est reconnu exact, les déclarations du facteur Boulier, de Blincourt (Oise).
M. Hesloin, ancien chef de cabinet d’un préfet du Finistère, se rendant à Brest, aurait fait le voyage avec M. Fortin, sénateur du Finistère. Au cours de la conversation, ce dernier lui aurait déclaré qu’un de ses amis avait rencontré M. Cadiou le 5 janvier, à Paris.
M. Fortin, qui se trouve actuellement dans sa propriété de Ploudalmezeau, déclaré que personnellement, il ne sait rien de l’affaire Cadiou et ne peut confirmer les dires du facteur Boulier.
Un de ses amis lui a seulement certifie qu’il avait entendu dire que M. Cadiou avait été vu à Paris le 5 janvier. M. Fortin va revoir cet ami pour lui demander de nouvelles explications.

L’homme brun serait un Allemand

Brest, 16 mars. — L’homme brun, signalé par le facteur Boulier comme ayant salué M. Cadiou, le 4 janvier, à la gare Saint-Lazare, serait de nationalité allemande, se nommerait Hagenchaze [Hazen Chase], et demeurerait à Paris.
Il allait souvent, a dit le facteur, à Blincourt, dans une famille amie.
Il connaissait M. Cadiou, car, par un télégramme privé, le facteur a appris, en 1911, que M. Cadiou était allé le rejoindre au Touquet, où il était en villégiature avec son ami de Blincourt.
D’autre part, M. Boulier affirme que la personne qu’il appelle « l’homme brun » et le fils de ses amis de Blincourt sont venus en automobile dans le Finistère, en janvier dernier.

Les voyageurs allemands

Brest, 16 mars. — Il parait établi que le passage de voyageurs allemands dans le Finistère et à Landerneau, dévoilée par le facteur Boulier est exact.
Voici comment on l’explique. Dans le courant de décembre 1913, l’usine de la Grand’Palud venait d’être exclue par le ministère de la guerre d’un important marché de coton blanchi, alors que M. Cadiou, son directeur, avait commandé pour cette fourniture six cents tonnes de déchets de coton à deux maisons allemandes. Deux représentants de l’une de ces maisons. MM. Ely et Schlessinger, vinrent à Landerneau le 10 janvier pour résilier le contrat ; un voyageur de l’autre maison vint le 15 janvier en vue de la même résiliation, mais M. Jean Cadiou et les actionnaires de l’usine n’ont jamais vu MM. Hazen Chase et Panhard, dont parle le témoin Boulier.

22 mars 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 21 mars. — M. Fortin, sénateur, fait connaître que son ami M. Roudaut, pharmacien à Lesneven, n’a pas vu M. Cadiou à Paris le 4 ou le 5 janvier, comme le bruit s’en était répandu. M. Roudaut lui-même renouvelle ce démenti. On ne recherchera donc pas les traces du passage de M. Cadiou à Paris.

29 mars 1914 – p. 3

Le Mystère de la Grand’palud
L’instruction suit une nouvelle piste

Brest, 28 mars. — Le dossier de l’affaire Cadiou a été retourné au juge d’instruction de Brest, la Chambre des mises en accusation de Rennes ayant conclu au rejet de la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre. Les considérants de la Chambre des mises en accusation sont les mêmes que ceux de M. Bidard de la Noë. Ils peuvent se résumer ainsi : les détails manquent.
Si l’on en croit certains bruits, la justice se déciderait enfin à partir sur la piste que la « Libre Parole » indiquait dès le début de l’affaire.
On sait, en effet, que lorsque M. Cadiou est mort, ses affaires étaient fortement menacées par suite des dénonciations envoyées au ministère de la Guerre par l’ingénieur et par d’autres personnes. Le général Gaudin, le directeur des poudres, avait envoyé à La Palud un contrôleur qui ne cacha pas sa stupéfaction de ce qu’il avait constaté. Le scandale allait donc éclater ; mais d’autres individus que M. Cadiou ne se trouvaient-ils pas atteints ? Ne faut-il pas chercher parmi eux les assassins et les soustracteurs de documents ? Les lettres dénonciatrices ont déjà été transmises au juge qui, de plus, va faire entendre le général Gaudin, et obtenir de lui communication du dossier de l’enquête menée jadis sur la Grand’Palud au moment de l’affaire des poudres.
Les perquisitions faites à l’usine de la Grand’Palud ont établi que toute la comptabilité de M. Cadiou avait disparu depuis 1912.

Les dépositions de M. Bossard

Nous avons relaté, d’après les dépêches que nous recevions de Brest, les dépositions dus témoins de l’affaire Cadiou et entre autres celles de M. Bossard qui au moment de la disparition de l’industriel, était employé à la Grand’Palud.
M. Bossard nous écrit une longue lettre pour nous dire qu’il a déposé devant le juge librement et selon sa conscience. Nous n’en n’avons jamais douté. Il nous annonce, en outre, que nous pouvons nous attendre à une nouvelle surprise, ces jours-ci. Attendons.

4 avril 1914 – p. 3

L’affaire Cadiou
L’enquête de la brigade mobile

Brest, 3 avril. — Les commissaires de la brigade mobile ont rendu compte aujourd’hui au procureur de la République de leurs dernières enquêtes relatives à l’affaire Cadiou. Tous les ouvriers de l’usine ont été entendus. Aucun n’a vu le directeur après la matinée du 30 décembre.
Les commissaires vont maintenant enquêter sur la lumière aperçue dans le bois et sur l’automobile qui traversa Landerneau dans la nuit du 27 janvier.

A l’instruction

Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, M. Le Bolloch, liquidateur de l’usine de la Grand’Palud, au sujet de la comptabilité de l’établissement, et Julia Juzeau, ancienne bonne de l’ingénieur Pierre. Le juge a demandé à celle-ci l’emploi du temps de l’ingénieur pendant les journées des 1er et 2 janvier. Le témoin a répondu que son maître avait déjeuné à 1 heure, à Landerneau, puis était reparti pour l’usine à 2 heures, et qu’il avait passé toute la journée à la Grand-Palud.

Interrogatoire de Pierre

Brest, 3 avril. — M. Pierre a été extrait à six heures de la prison de Bouguen et amené dans le cabinet du juge d’instruction, où un nouvel interrogatoire a eu lieu en présence de Me Feillard, avocat.
Avant de soumettre à une expertise la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou et un échantillon de revolver, le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, a demandé à M. Pierre si ce revolver était semblable à celui qu’il avait acheté à Landerneau et revendu à un voyageur de commerce inconnu.
L’inculpé, avec un grand calme, a reconnu la similitude du modèle.
Interrogé ensuite sur le costume qu’il portait le 30 décembre, et qui, dit-on, n’aurait pas été retrouvé, M. Pierre a déclaré ne pas se le rappeler, parce qu’il se servait à l’usine de nombreux vêtements usagés.
Cinq costumes qui ne portent aucune trace de sang ont été saisis à son domicile.
Mardi prochain, Mme Cadiou et M. Pierre seront confrontés dans le cabinet du juge d’instruction.

5 avril 1914 – p. 3

Le mystère Cadiou
Un nouvel argument pour ou contre Pierre

Brest, 4 avril. — Le procureur de la République est en possession de deux lettres des 30 et 31 décembre 1913, adressées à Paris, par l’ingénieur Pierre, à M. Cadiou, et lui demandant une somme de 2,000 fr. pour payer les ouvriers de l’usine.
L’accusation voit dans ces lettres une charge contre M. Pierre, qui, en les écrivant, aurait voulu se créer un alibi, en effet, si, comme Pierre l’affirme, il a quitté son directeur à l’usine de la Grand’Palud après la journée du 29 décembre, pensant qu’il rentrait à Paris, il ne pouvait s’attendre à recevoir le lendemain le chèque réclamé.
Dans sa lettre du 31 décembre, M. Pierre dit à M. Cadiou que s’il n’a toujours reçu aucun argent, cela tient sans doute à un déraillement sur la ligne de Brest.
C’est Mme veuve Cadiou qui a reçu ces deux lettres et, dans la matinée du 1err janvier, elle signalait à la Sûreté générale la disparition de son mari.
Si l’accusation voit dans ces lettres de graves présomptions à l’égard de Pierre, la défense y trouve, au contraire, la preuve de son innocence.

L’enquête de la brigade mobile

Brest, 4 avril. — Malgré les recherches de la brigade mobile, la bicyclette dont M. Cadiou s’est servi le 25 décembre et le 1er janvier reste introuvable.
Les commissaires ont commencé leur enquête sur le passage â Landerneau de la mystérieuse automobile marchant à vive allure dans la nuit du 27 au 28 janvier.
M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, précise que, cette même nuit où une lumière fut remarquée dans le bois de la Grand’Palud, une voiture passa à 1 h. 35 du matin et revint environ une heure après. Cette déclaration est confirmée par deux autres témoins.

11 avril 1914 – p. 3

Le Mystère de Landerneau
L’ingénieur Pierre raconte sa vie au juge

Brest, 10 avril. — Le juge d’instruction a longuement interrogé M. Pierre sur sa vie et ses antécédents.
L’ingénieur a rappelé qu’il est né en 1882, à Branville (Eure), où ses parents dirigent une exploitation agricole ; il a été reçu, en 1904, à l’École Centrale, et il a obtenu son diplôme. Il est entré ensuite dans un établissement de Courbevoie. Il a été appelé par M. Cadiou, à l’usine de la Grand’Palud, en mars 1909, et il y a succédé à l’ingénieur allemand Greiss, qui a touché un dédit de 10,000 francs et qui lui a appris les procédés de blanchiment des cotons ; ses appointements étaient de 300 francs par mois, plus 1,50 % sur les bénéfices.
En 1912, M. Pierre a songé à quitter l’usine pour se marier, mais la jeune fille qu’il aimait n’ayant pas voulu habiter à la Grand Palud, le mariage n’a pas eu lieu et l’ingénieur s’est lié alors avec Mlle Julia Juzeau.
Son contrat devait expirer en février 1915, avec cette stipulation que, pendant quinze ans, il ne pourrait rentrer dans une usine de blanchiment de cotons, mais, en décembre dernier, d’accord avec M. Cadiou, il devait quitter la Grand’Palud en juillet prochain.

Les vêtements de Pierre expertisés

Brest, 10 avril. — Après enquête, l’instruction a cru reconnaître que les vêtements saisis au domicile de M. Pierre et envoyés à l’expertise n’étaient pas ceux que l’ingénieur portait le 30 décembre.
L’accusé, qui se servait à l’usine de divers vestons usagés, n’a pas pu également préciser ce détail.
Le costume qu’il portait le jour de son arrestation et avec lequel il a été écroué, a été envoyé aujourd’hui au docteur Paul, pour être expertisé.

Complications évitées

Brest, 10 avril. — L’incident qui s’était produit entre Mes Vichot et Feillard vient d’être réglé par un procès-verbal des témoins des deux parties. Ce procès-verbal dit qu’aucun des incidents survenus pendant la confrontation de l’ingénieur Pierre et de Mme Cadiou ne pouvait être retenu, que la plainte déposée par Me Feillard contre Me Vichot à la chambre des avoués devait être retirée et qu’en conséquences, il n’y a pas lieu à la rencontre demandée par Me Vichot.

13 avril 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU

Morlaix, 12 avril. — Les commissaires de la brigade mobile se sont rendus à Morlaix, où ils ont invité M. Cabon, facteur du télégraphe, qui avait déclaré avoir vu M. Cadiou dans cette ville le 1er janvier, à leur montrer, chez un chapelier, une casquette semblable, tant par la forme que par la couleur, à celle que portait, quand il l’a vu, l’usinier. M. Cabon a fait choix d’une casquette qui a été saisie et qui présentée à M. Le Gall, économe de l’hospice, qui a vu M. Cadiou à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier au soir, a à son tour confirmé qu’elle ressemblait beaucoup à celle portée par l’usinier. Elle sera remise au juge d’instruction pour être comparée à celle qui a été trouvée dans la pèlerine de M. Cadiou lors de la découverte du cadavre dans le taillis de la Grand’Palud.
La brigade mobile continue son enquête à Morlaix.

16 avril 1914 – p. 3

Le Mystère de Landerneau
Cinq témoins ont vu M. Cadiou le 1er janvier

Brest 15 avril. — Le juge d’instruction a entendu M. Cabon, facteur télégraphiste à Morlaix, qui a déclaré avoir rencontré le directeur de l’usine de la Grand’Palud, le 1er janvier, vers 9 heures du matin, quai du Viaduc, et lui avoir dit : « Bonjour, monsieur Cadiou. » Ce dernier répondit : « Bonjour, Cabon. »
L’adjudant des sapeurs-pompiers de Morlaix, M. Caramour, a également affirmé au juge d’instruction qu’il avait vu M. Cadiou, le 1er janvier, vers 9 heures. Il portait, a-t-il dit, un complet cycliste, vêtement dont son cadavre était revêtu lorsqu’il fut découvert.
D’autres témoins de Morlaix ont été entendus par le juge d’instruction. M. Legall [Le Gall], receveur de l’hospice, a déclaré avoir salué M. Cadiou le 1er janvier, à 7 heures du soir, à la gare de Saint-Pol-de-Léon. Le directeur de l’usine de la Grand’Palud avait suivant le témoin ; une bicyclette. Il était vêtu d’un costume cycliste coiffé d’une casquette, et portait sur le bras une pèlerine en caoutchouc.
Le fils de M. Legall [Le Gall], élève à l’École de santé de Bordeaux, et Mlle Graff, de Saint-Pol, qui accompagnaient M. Legall [Le Gall], ont fait la même déclaration.

M. Cadiou s’est-il suicidé ?

Brest, 15 avril. — On annonce qu’un habitant de Landerneau possède et se dispose à produire des lettres qui émaneraient de Mme Cadiou et qui, laissant, dit-on, supposer que le directeur de la Grand’Palud s’est suicidé, seraient de nature à établir l’innocence de l’ingénieur Pierre.

19 avril 1914 – p. 1

Le Mystère de Landerneau
LE RÔLE DE M. CLOAREC

La perquisition qui s’imposait

Tous les journaux reprennent les affirmations que nous avons publiées ici, il y a plus de deux mois, sur le rôle de M. Cloarec dans l’affaire Cadiou. Hier encore, le Gaulois a consacré un long article à ce parlementaire trop complaisant. M. Bidard de la Noé finira peut-être par se rendre compte de la nécessité d’une perquisition chez l’ami de M. Cadiou.
Il est de toute évidence que l’industriel n’a pu être assassiné par l’ingénieur Pierre dans la matinée du 30 décembre dernier, puisqu’il a été vu à Morlaix les jours suivants par plusieurs témoins, dont quelques-uns déclarent lui avoir parlé.
Il est de notoriété publique que M. Cadiou a passé la nuit du 30 au 31 à Morlaix, dans la maison de son ami, M. Cloarec, qui serait à même de fournir de précieuses indications à la justice.
M. Cloarec n’était pas à Morlaix à cette date ; mais cette absence, au dire des Morlaisiens, ne signifie rien. M. Cadiou a très certainement pu entrer dans une maison qu’il avait coutume de considérer comme sienne et y passer la nuit pendant laquelle une fenêtre était éclairée, en l’absence du propriétaire de l’habitation.
D’ailleurs, nous avons déjà parlé de M. Cloarec, à propos de la Grand’Palud, dans nos numéros des 10 et 11 novembre 1911.
A cette époque, nous avons raconté la fondation de cette usine par les frères Temming, industriels allemands, et comment M. Cloarec leur avait fait obtenir la fourniture de cinquante tonnes de coton-poudre en cinq années, fourniture qui fut livrée aux poudreries nationales.
Or, après l’explosion de la Liberté, une commission d’enquête fut nommée et chargée d’établir les causes de la catastrophe. Le rapport du général Gaudin et le débat qui eût lieu à la Chambre en novembre 1911, sur les conclusions de la commission, établirent que la perte de la Liberté, de même que celle de l’Iéna, étaient dues à des malfaçons dans la fabrication de la poudre B.
On sait quels ordres M. Cadiou avait donnés à son directeur technique : « Livrez le bon coton à l’industrie privée et les déchets à la poudrerie nationale d’Angoulême. Ne vous occupez pas du contrôle ».
On nous affirme que tous les lots de poudre qui furent jetés à la mer à la suite du vote de la Chambre provenaient de l’usine de la Grand’Palud.
Parce que député, M. Cloarec, non content d’avoir présidé à la fondation de cette industrie allemande, y touchait chaque année un traitement fixe de cinq mille francs, comme avocat-conseil.
Il est certain que si une perquisition avait été faite chez le député de Morlaix quelques jours après le crime, elle aurait pu amener la découverte de papiers intéressant l’exploitation de l’usine de la Grand’-Palud, dont M. Cloarec connaissait les dessous mieux que personne.
On a interrogé hier des gens dont la déposition ne présentait aucun intérêt, on maintient, depuis 72 jours, sans preuve aucune, l’ingénieur Pierre sous les verrous et l’on n’a pas même « prié » M. Cloarec de dire ce qu’il savait sur cette affaire.
Mme Caillaux a déjà déclaré « qu’il n’y a plus de justice en France ».
Faut-il l’en croire ?
Henri-Joseph Ménard

6 mai 1914 – p. 3

Le Mystère de Landerneau
LES DÉNONCIATIONS DE PIERRE RECOURUES EXACTES PAR L’INSPECTEUR GÉNÉRAL DES POUDRES BARRAL

Les agissements de M. Cloarec

Brest, 5 mai. — L’inspecteur général des poudres Barral, entendu par le juge d’instruction, a dit qu’après les lettres de dénonciation de M. Pierre signalant au ministère de la Guerre les malfaçons dans le blanchiment du coton, il fut chargé d’une enquête sur l’usine de la Grand Palud. La plupart des dénonciations furent reconnues exactes.
L’inspecteur général déclare en outre qu’à la suite de l’exclusion du 12 décembre des adjudications de l’État, « une démarche fut faite près du général Gaudin, par M. Cloarec. Député ».

Déposition de M. Cloarec

M. Cloarec, député, entendu par le juge, a rappelé qu’en 1907, comme ancien avoué, il fut appelé par M. Legrand, maire de Landerneau, à rédiger l’acte de société pour la création et l’exploitation de l’usine de blanchiment de coton de la Grand’Palud. L’usine fut exclue en 1909 des marchés d’adjudication de l’État pour trois ans. M. Cadiou en prit ensuite la direction.
Une confrontation eut lieu ensuite entre M. Cloarec et Pierre.
L’ingénieur a déclaré que s’il avait mêlé le député de Morlaix à l’affaire d’Angoulême, c’est qu’il connaissait les relations existant entre ce parlementaire et M. Cadiou et qu’il semblait impossible que M. Cloarec ne fût pas au courant des agissements du directeur de la Grand’Palud.

Un nouvel interrogatoire de Pierre. – Une déposition favorable à l’ingénieur.

M. Bidard de la Noë a demandé à Pierre de lui donner l’emploi de son temps le 31 décembre, jour où l’encaisseur Prigent se présenta, vers une heure et demie, pour toucher une traite et ne le trouva ni à l’usine, ni au moulin.
L’ingénieur déclara qu’il avait déjeuné seul, puis avait été se promener le long de la mer jusqu’à deux heures et demie, et qu’il avait diné, le soir, chez la mère de sa servante.
Le juge d’instruction recueillit ensuite les dépositions de MM. Grall, facteur, et Marcou, ancien contremaître de la Grand’Palud.
Le facteur a déclaré qu’il avait remis, dans la soirée du 1er janvier, un télégramme à Pierre. M. Marcou vit le lendemain ce télégramme plié sur le bureau de l’ingénieur ; c’était la dépêche de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari.
M. Marcou fut chargé d’envoyer la réponse de Pierre : « Suis sans nouvelle depuis 29 ».
En présence de l’ingénieur, le contremaître a déclaré qu’il est intimement convaincu de l’innocence de Pierre, à qui, avec l’autorisation du juge, il a serré longuement la main.

Une nouvelle dénonciation contre Bossard

Dès la nouvelle de la mise en liberté provisoire de Bossard, plusieurs ouvriers, travaillant avec l’ancien veilleur de nuit à bord du Gorbea-Mendi, ont adressé des lettres à Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, dans lesquelles ils affirment que Bossard, dans les premiers jours de son arrivée à bord du navire en réparation, leur montra, quelque temps après la découverte du cadavre de M. Cadiou, quatre billets de 100 francs et acheta une bicyclette d’une valeur de 160 francs.
Le juge d’instruction va convoquer ces ouvriers pour les confronter.

Dans la maison de M. Cloarec

Brest, 5 mai. — Au cours de sa déposition, le député Cloarec a fait une déclaration qui tend à détruire les témoignages des habitants de Morlaix qui avaient dit que la maison du député était inhabitée aux environs du 1er janvier, qu’ils avaient vu, cependant, de la lumière, et que M. Cadiou avait pu y passer la nuit. M. Cloarec a affirmé que sa domestique était dans sa propriété à cette date, et que M. Cadiou ne s’y présenta pas.

27 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU
Une confrontation générale

Brest, 26 mai. — On annonce qu’une importante confrontation aura lieu vendredi, à neuf heures du matin, à la Grand’Palud. Tous les ouvriers de l’usine seront mis en présence de l’ingénieur Pierre pour tâcher de déterminer si l’ingénieur et Le directeur ont pu être aperçus ensemble le 30 décembre.

L’entêtement de M. Bidard de la Noë

Brest, 26 mai. — M. Pierre a subi, de 3 heures à 7 heures, un nouvel interrogatoire.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a développé la thèse de l’accusation suivant laquelle M. Cadiou, que personne ne revoit après le 30 décembre, aurait été tué dans le bois de la Grand’Palud d’un coup de revolver, aurait eu ensuite la gorge tranchée et aurait été enterré par Pierre à l’issue d’une discussion relative au contrat qui le liait à l’usine et l’empêchait d’entrer à l’usine voisine de Daoulas.
L’ingénieur a protesté avec véhémence contre l’accusation.
– C’est une abomination, s’est-il écrié. Je suis allé une seule fois dans le bois avec M. Cadiou, en octobre : je n’ai jamais levé la main sur personne ; j’ai le cœur trop sensible pour commettre un tel forfait.
M. Bidart de la Noé a terminé son interrogatoire en voulant faire avouer à M. Pierre que lui, qui avait dénoncé son directeur, devait lui conserver une grande animosité.
L’ingénieur a prouvé le contraire au juge par ce fait que, le 30 décembre, croyant M. Cadiou parti pour Paris, il lui avait adressé ses vœux de nouvel an et lui avait dit qu’il n’oubliait pas ses enfants, auxquels il faisait l’envoi de bonbons.
En quittant le cabinet de M. Bidard de la Noé avec son avocat, Me Feillard, M. Pierre a, une nouvelle fois, protesté de son innocence, puis il est reparti pour Landerneau avec sa mère.

29 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU

Le rapport de l’expert Brest, 28 mai. — Le rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, est arrivé à Brest, ainsi que les caisses contenant les vêtements de Pierre, de Cadiou, la pioche, le couteau et le rasoir qui avaient été saisis. L’expert n’a pas trouvé de traces de sang sur les vêtements de Pierre ni sur les instruments. Par contre, il a relevé de nombreuses traces sur les vêtements de Cadiou, ce qui indique bien que celui-ci fut tué alors qu’il portait les vêtements avec lesquels il fut enterré.

18 juin 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
Une reconstitution du crime

Landerneau, 17 juin. — Ce matin a eu lieu, en présence de tous les ouvriers de la Grand’Palud, une reconstitution générale du crime de la Grand’Palud.
Le procureur général près la Cour de Rennes y a assisté, mais il est arrivé en retard par suite d’un accident survenu à Landivisiau, à l’automobile qui était allé le chercher à Morlaix.
Les diverses scènes qui ont pu se passer le 30 décembre 1913 ont été représentées devant ce magistrat.
Le fermier Bonnefoy, figurant M. Cadiou, a été placé sur le chemin de l’usine, à l’endroit où les ouvriers ont vu le directeur entrer le 30 décembre, à 9 heures du matin, à la Grand’Palud, et sortir quelque temps après.
Des photographies destinées au jury de la Cour d’assises ont été prises sous la direction de M. Haverna, commissaire spécial, chef du service photographique au ministère de l’Intérieur.
L’ingénieur Pierre a assisté avec le plus grand calme à ces opérations.

Témoignage favorable à Pierre

Landerneau, 17 juin. — On sait que l’accusation fixe jusqu’à présent l’assassinat de M. Cadiou au 30 décembre, à onze heures du matin, dans le bois de la Grand’Palud.
Or, M. Bonnefoy, conseiller municipal, affirme aujourd’hui avoir rencontré M. Cadiou le même jour, vers dix heures et demie, sur les quais de Landerneau. Il était vêtu, dit le témoin, d’un costume cycliste et paraissait très préoccupé.

Contradictions

Le contremaître Bignard, le chauffeur Dalou [Dolou] et l’ouvrier Kervistin ont continué à affirmer qu’ils avaient vu MM. Pierre et Cadiou quitter ensemble l’usine de la Grand’Palud le 30, à onze heures du matin.
M. Pierre déclare que c’est le 29 décembre, et il maintient avec énergie ses dénégations.

Les fraudes à Angoulême

Landerneau, 17 juin. — M. Rouquier, chef de la brigade mobile, a saisi quatre copies de lettres au domicile de l’ingénieur Pierre. L’une d’elles, adressée le 20 octobre 1910 par l’ingénieur à M. Cadiou, confirme les déclarations de M. Pierre à l’instruction au sujet d’un wagon de poudre qui aurait été livré à la poudrerie d’Angoulême par suite d’un nouvel arrangement des bordereaux.

Le rapport de l’expert-armurier

Brest, 17 juin. — Le rapport de l’expert M. Grivolat, a été communiqué, aujourd’hui, à l’ingénieur Pierre et à son défenseur.
Si dans ses conclusions, l’expert croit pouvoir apporter à la justice quelques présomptions à la charge de Pierre, il résulte cependant des termes du rapport que la preuve n’a pu être faite d’une manière décisive.
Nous affirmons bien, dit M. Grivolat, que la balle qui a tué M. Cadiou est de même fabrication que celles vendues par l’armurier Marie. C’est une balle blindée de « vélo-dog » de cartoucherie française, mais cette fabrication est répandue partout et on la trouve chez tous les armuriers.
Nous ne trouvons rien dans les pièces à conviction, ajoute l’expert, qui puisse ajouter un peu de lumière et fournir une preuve éclatante.

4 juillet 1914 – p. 3

L’affaire Cadiou
Les rétractations d’un témoin

Brest, 3 juillet. — M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a reçu le témoignage de cinq habitants de Landerneau. Leurs dépositions viennent à l’encontre de celle de M. Bonnefoy, qui avait déclaré avoir rencontré M. Cadiou sur les quais de Landerneau, le 30 décembre, à 8 heures du matin.
Les cinq témoins affirment que M. Bonnefoy leur avait déclaré avoir vu Cadiou un jour de décembre où il y avait beaucoup de monde à Landerneau, mais sans préciser la date.
Confronté avec ces témoins. M. Bonnefoy a reconnu qu’il ne pouvait apporter aucune précision.

10 juillet 1914 – p. 3

L’affaire Cadiou
Le renvoi de Pierre aux assises

Brest, 9 juillet. — M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a terminé aujourd’hui son ordonnance, qui renvoie l’ingénieur Pierre, accusé de l’assassinat de M. Cadiou devant la chambre des mises en accusation.
Les déclarations des témoins qui ont vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble, le 30 décembre, la découverte du cadavre, près du domicile de l’ingénieur, la balle meurtrière, qui appartenait au revolver acheté par l’ingénieur Pierre, arme qui n’a pu être retrouvée ; la disparition de dossiers importants que possédait M. Cadiou, la mésintelligence entre l’ingénieur et son directeur, sont les principales bases de l’accusation.

12 juillet 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
Le non-lieu en faveur de Bossard

Brest, 11 juillet. — M. Bidard de La Noë, juge d’instruction a rendu aujourd’hui son ordonnance, notifiée à Mme Cadiou partie civile, à Pierre et Bossard, inculpés, renvoyant l’ingénieur devant la Chambre des mises en accusation et faisant bénéficier Bossard d’un non-lieu.
L’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud était prévenu de complicité d’assassinat et de recel de cadavre.

27 octobre 1919 – p. 2

L’Affaire Cadiou va être jugée

La Cour d’assises du Finistère, siégeant à Quimper, jugera, à partir d’aujourd’hui, lundi, l’ingénieur Désiré-Louis Pierre, âgé de 37 ans, accusé d’avoir assassiné avec préméditation, le 30 décembre 1913, à la Forest (Finistère), M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix, et qui, depuis le 1er mars 1909, dirigeait l’usine de la Grande-Palud, pour le blanchiment et la préparation des cotons à nitre destinés aux poudreries.
L’usine avait été organisée en 1907 par un ingénieur allemand, avec des capitaux allemands ; elle avait fourni l’État français, puis perdu, à la suite de malfaçons, cette utile clientèle. M. Cadiou s’était efforcé de la ressusciter. Il avait pris pour directeur technique un ingénieur chimiste, M. Pierre, ancien élève de l’École Centrale des Arts et Manufactures.
Les rapports des deux hommes, tout d’abord excellents, furent peu après assez tendus, car M. Cadiou soupçonnait Pierre de l’avoir trahi et de l’avoir dénoncé au ministère de la Guerre, à propos d’un wagon de coton fourni à la poudrerie d’Angoulême et qui, par suite d’une erreur ou d’une fraude, avait été payé deux fois. D’après l’accusation, les soupçons de M. Cadiou étaient fondés. Pierre avait, en effet, les 3, 16 et 23 juin 1913 adressé contre son patron trois lettres de dénonciation à M. Barral, inspecteur général des poudres, et salpêtres au ministère de la Guerre. M. Cadiou se trouvait à Plombières avec sa femme et ses enfants. Lorsqu’il eut connaissance de ces dénonciations, il se rendit en toute hâte à Landerneau et il eut, au commencement d’août, une explication avec son ingénieur. Ce dernier écrivit, en outre, le 20 août 1913, à un journal, pour essayer de luire faire une campagne contre l’usine de la Grande-Palud, mais sa tentative échoua.
C’est à ce moment, qu’en présence de tous les ennuis qu’on lui suscitait, M. Cadiou songea à vendre son usine et engagea même, dans ce but, des pourparlers, par l’intermédiaire de M. Legrand, ancien directeur de la Grande-Palud, avec plusieurs capitalistes, à la tête desquels se trouvaient M. Rocher et ledit M. Legrand, Mais ces pourparlers n’aboutirent pas et ces financiers se décidèrent alors à construire une usine concurrente à Daoulas et sollicitèrent M. Pierre d’entrer à leur service, en lui faisant des conditions plus avantageuses. De son côté, M. Cadiou se détermina à se rendre propriétaire de l’usine de la Grande-Palud.
« C’est dans ces circonstances, conclut l’ordonnance de renvoi devant la Chambre des mises en accusation, que M. Louis Cadiou a été assassiné, le 30 décembre 1913, d’un coup de revolver tiré à bout portent dans la nuque. Quelques jours après, c’est-à-dire le 10 janvier 1914, Louis Pierre signait le traité avec la nouvelle Société de blanchiment de Daoulas. Mais, après réflexion, il se ravisait et, le 12 janvier, il écrivait à M. Rocher, pour lui dire de considérer comme nul et non avenu ce contrat.
Pierre, qui, on s’en souvient, s’engagea dès 1914 au 13e régiment d’artillerie et fut versé dans les services automobiles, n’a cessé de protester de son innocence.

28 octobre 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
Un témoignage nouveau à vérifier
Quimper, 27 octobre. — Un charpentier, Gabriel Tonnard, a fait, à Saint-Pol-de-Léon, une déposition sensationnelle. Cadiou aurait été assassiné sur la route de Morlaix à Brest, par cinq individus, qui arrêtèrent sa voiture et le tuèrent à coups de revolver. Tonnard ajoute des détails invraisemblables ; cependant, les renseignements sur son compte sont favorables.

La première audience

La première audience a eu lieu aujourd’hui, en présence d’une foule considérable. L’ingénieur Pierre est assisté par Me Henri-Robert. L’interrogatoire porte sur l’emploi du temps de M. Cadiou, pendant la journée du 30 décembre 1913. Alors que l’accusation situe les faits à cette journée du 30, l’ingénieur Pierre prétend qu’il n’est pas à sa connaissance que son patron soit venu à l’usine le 30, ou, tout au moins, s’il y est venu, c’est sans que lui, Pierre, le sache. On sait que cette question de date est la pierre angulaire de l’affaire.
L’accusé se défend énergiquement et répond avec un grand air de sincérité à l’interrogatoire serré que lui fait subir le président.

29 octobre 1919 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
La 2e audience

Quimper, 28 octobre. — L’interrogatoire, qui s’est terminé hier, n’a pas lait faire pas à la manifestation de la vérité.
Cent sept témoins avaient été convoqués. Sur ce nombre, trois sont décédés ; d’autres ont été cités tant par la défense que par la partie civile ; on entendra donc 120 ou 125 dépositions, car il faudra, semble-t-il, compter sur des témoignages de la dernière heure.
On remarque dans la salle Mme Cadiou, arrivée ce matin, accompagnée d’un de ses fils.
Une quinzaine de témoins ont été entendus ce matin : hommes d’affaires, avoués, notaires, qui confirmèrent ce que l’on sait déjà des origines allemandes de l’usine Cadiou et de la situation pécuniaire de M. Cadiou, qui était florissante. Des amis de la famille Cadiou vinrent ensuite affirmer que Cadiou et sa femme formaient un ménage excellent.
On lit alors une déposition du député Cloarec, décédé, qui, induit en erreur par son ami Cadiou, fit, en 1910, une démarche auprès de M. Sarraut, sous-secrétaire d’État à la Guerre, auquel il affirma que l’usine avait été fondée avec des capitaux exclusivement français, alors que le bailleur de fonds était l’Allemand Tomming [Temming].
M. Jean-Marie Cadiou raconte comment il a découvert le cadavre de son frère. Il maintient que c’est le somnambule de Nancy qui le mit sur la piste.
D’après Mme Léost, femme de ménage de Cadiou, c’est bien le 30 décembre au matin, de très bonne heure, que son patron quitta son appartement. Elle ne le revit plus vivant. C’est elle qui remit à Pierre, sur sa demande, la clef de l’appartement, lors d’une visite, que celui-ci vint faire, sous prétexte de changer les plombs du téléphone. On sait que c’est au cours de cette visite que l’accusation situe la disparition du dossier secret constitué par Cadiou.
M. Freund, juge de paix à Landerneau, était sur les lieux lors de la découverte du cadavre et, sur son interpellation, Pierre lui répondit : « Est-ce que vous me soupçonneriez » C’est lui qui vit Pierre laver le caoutchouc de Cadiou.
Les autres dépositions portent sur la date de la disparition de Cadiou. Tonnard qui a fait, ainsi que nous l’avons dit, une déclaration tardive, sera probablement cité pour une prochaine audience.

30 octobre 1919 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
Troisième audience

Quimper, 29 octobre. — On a entendu différents témoins toujours sur la question de la date à laquelle disparut Cadiou.
Le commissaire de brigade Le Coz déclara qu’il fut arrêté dans son enquête par le Parquet de Brest, ce dont Me Henri Robert ne manque pas de prendre acte.
Mme Sainpy, qui s’adressa à la somnambule et cette somnambule même qui indiqua où se trouvait le cadavre de Cadiou sont entendues. Le président essaie de leur faire dire qu’il y eut machination, mais il n’y réussit pas.
La femme de l’accusé a été également entendue à titre de renseignement.

31 octobre 1919 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
Les derniers témoins

Quimper, 30 octobre. — Le témoin Tonnard, entendu au début de l’audience de ce matin, a renouvelé le récit qu’il a fait dernièrement de l’assassinat de M. Cadiou par six individus, dont deux prêtres. D’accord avec la défense, la Cour a décidé de ne pas retenir cette déposition, en raison de son invraisemblance.
Un entend ensuite les experts : MM. Paul et Rousseau, médecins-légistes ; Kohn-Abrest, chimiste du Laboratoire de toxicologie de la préfecture de police.
La déposition du docteur Rousseau provoque un incident.
Le témoin ayant dit qu’il avait relevé sur les chaussures de la victime des fibres de coton, l’avocat général veut en déduire que Cadiou a été tué peu de temps après être sorti de l’usine, ce qui infirmerait les témoignages de Morlaix. Mais MM. Paul et Kohn-Abrest, qui examinèrent eux aussi attentivement les chaussures, déclarent qu’ils n’ont rien vu.
M. Léon, recteur à Cléder, qui a été mis en cause par Tonnard, pénètre dans la salle. C’est un vénérable vieillard qui ne connaît que fort peu Tonnard ; il sait, toutefois, que ce dernier, passe pour un déséquilibré. La Cour n’insiste pas et l’abbé se retire.
M. Rivolat [Grivolat] a expertisé la balle qui a tué Cadiou et le revolver de Pierre. Il conclut que cette balle a pu être tirée par le revolver de Pierre.
M. Rouquier, chef de la brigade mobile à Rennes, fit, sur l’ordre de la Sûreté générale, opérer les premières recherches, sur la disparition de Cadiou. Il lui fut donné de constater que dans la région de Morlaix l’opinion publique était favorable à Pierre et que la version du suicide de Cadiou dominait. De toutes ces dépositions, M. Rouquier ne croit pas à la culpabilité de Pierre.
M. Brissat [Brisset], inspecteur, lui succède. C’est lui qui, en compagnie de l’inspecteur Le Coz, a fait les premières enquêtes, après la disparition de Cadiou. L’audition des témoins est terminée.

La partie civile

A la reprise de l’audience pour le début des plaidoiries la salle est archicomble, bien que le service d’ordre ait été renforcé et soit des plus rigoureux.
La parole est donnée à Me Maurice Floch, au nom de la partie civile. Il adjure le jury de bannir tout ce qu’il a entendu sur l’affaire Cadiou avant de pénétrer dans la salle où se sont ouverts lundi dernier, ces longs débats.
Puis, avant le ministère public, il se livre à un véritable réquisitoire contre l’accusé.
L’avocat de la partie civile termine sa plaidoirie à 16 heures 30, en concluant que Pierre est la dernière personne qui ait vu M. Cadiou le matin du 30 octobre et qu’il était seul à avoir intérêt à ce que Cadiou disparût. Pierre reste impassible.

1er novembre 1919 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
L’Ingénieur Pierre est acquitté

Quimper, 31 octobre. — En terminant aujourd’hui, à midi, son réquisitoire, le procureur de la République demande au jury de répondre affirmativement à la première question qui lui sera posée. Il dit également : « Le public de la salle devra se rappeler qu’il existe une femme et des enfants qui pleurent un mari et un père et que d’autre part, il y a une femme déjà mère d’un enfant qui en attend un autre. Le public voudra donc bien accueillir respectueusement le verdict qui interviendra. »
A la reprise de l’audience, à 13 h. 45, la parole est donnée à la défense, devant une salle archicomble.
Me Henri-Robert indique au jury qu’il devra rendre un verdict d’acquittement.
Il n’aura pas, dit-il, comme la partie civile et l’accusation, besoin de huit heures d’horloge pour démontrer l’innocence de son client.
En effet, Me Henri-Robert plaide avec le talent qu’on lui connaît, mais sa plaidoirie ne dure pas plus d’une heure. Il termine par ces mots : « Messieurs les jurés, si vous aviez seulement un doute, ne chargez pas votre conscience d’une erreur judiciaire. Revenez avec un verdict conforme à la raison et à la justice. Messieurs les jurés du Finistère, j’ai confiance en votre verdict libérateur. »
Une seule question est posée aux jurés : « M. Pierre-Louis est-il coupable d’avoir, à Landerneau, le 30 décembre 1913, volontairement donné la mort à M. Cadiou ? »
L’ingénieur Pierre se lève et déclare : « Je jure devant Dieu et sur la tête de mon enfant, que je suis innocent. »
Le jury entre à 15 heures dans la salle des délibérations. Il en sort un quart d’heure après avec un verdict d’acquittement ».
Après l’acquittement, salué par les applaudissements, Pierre rejoint sa femme, qui pleurait : ils se sont embrassés longuement. Il a déclaré avoir eu toujours confiance dans la justice et n’avoir jamais douté de son acquittement.
Il va rester quelques jours en Bretagne, avec sa femme, de là passera ensuite quelques jours à Paris et se retirera vraisemblablement dans sa famille, à Condé (Eure).