Manchette du journal La Presse, édition de février 1914

La Presse est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1836 à 1953. Le journal fait faillite comme de nombreux titres dans les années 30. Il est relancé en 1945 mais disparaît définitivement en 1953.
Le journal a une ligne politique républicaine et conservatrice.
Tirage 1914 : 75 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 61 articles dont 58 en première page
1919 : 7 articles dont 5 en première page

L’Affaire Cadiou dans La Presse : Du fait divers à l’oubli de guerre
Le journal couvre l’affaire en première page régulièrement mais n’a ni correspondant, ni envoyé spécial. Il s’agit le plus souvent de dépêches d’agences de presse. Le quotidien se distingue par quelques articles :

1. L’analyse du mobile (9 mars 1914)
Le journal écarte la piste financière pour le meurtre de Louis Cadiou. Par une comparaison historique, le chroniqueur souligne une ironie du crime : les grands condamnés à mort n’auraient tiré, en moyenne, qu’un maigre profit de trente francs de leurs forfaits.

2. La bataille des témoignages (18 mars 1914)
La Presse se fait l’écho des tensions de l’instruction en publiant une lettre de Marcel Panhard. Ce dernier y dément avec force les accusations du facteur Boulier, dénonçant un témoignage mensonger.

3. L’irruption de la Grande Guerre (10 janvier 1916)
Le dossier resurgit sous un angle insolite : l’interview de « Madame Camille », somnambule à Nancy. Le journaliste raille l’impuissance de la voyante qui, si elle a bien vu les bombardements allemands, fut incapable de les prédire.

4. L’éclipse finale
Bien que le procès ait été suivi, le verdict disparaît des colonnes. En cette fin d’année 1919, l’actualité judiciaire est totalement supplantée par les urgences et le quotidien : commémorations du 1er novembre, pénurie de charbon et crise du logement.

Source : BnF Gallica

Table des matières

15 janvier 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 14 janvier. La version donnée hier apparaît comme étant la véritable, et il semble établi que la fuite de Cadiou est volontaire.
On dit que Cadiou se trouvant écarté des soumissions de l’État, sa situation à l’usine devenait désastreuse ; c’est alors que Cadiou, qui n’était que propriétaire fictif de l’usine, mit ses comptes en règles, liquida la situation et disparut pour faire place à un autre directeur qui pourra participer aux fournitures de l’État. (Presse Nouvelle.)

5 février 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE DE BREST
On retrouve enterré
DANS UNE DOUVE DE L’USINE
le Corps de M. Cadiou

On se souvient qu’il y a un peu plus d’un mois, à la fin de décembre, M. Cadiou, administrateur des usines de nitro-cellulose de Grand Palud, disparaissait mystérieusement du pays. De nombreuses recherches furent opérées qui restèrent sans résultat.
La famille, tout dernièrement, faisait connaître qu’elle accorderait une prime de 2.500 francs à la personne qui fournirait une indication permettant de retrouver le disparu mort ou vivant.
Des bruits de toute sorte coururent sur la disparition de l’administrateur de la Grand Palud.
Il semble bien maintenant, du moins c’est ce qui ressort des dépêches que nous avons reçues cet après-midi, que M. Cadiou ait été assassiné.

Brest, 4 février. (De notre correspondant particulier). L’émotion est ici à son comble et l’on ne s’entretient que de la nouvelle tournure prise par le mystère qui entourait la disparition de M. Cadiou, administrateur des usines de Grand-Palud.
Jusqu’à présent, bien des versions avaient circulé les uns croyaient à une fugue, les autres à une fuite pure et simple. La version de l’assassinat s’était cependant accréditée ces derniers temps. Ce sont les partisans de cette dernière version qui étaient dans le vrai.
En effet, le cadavre en putréfaction complète de l’infortuné M. Cadiou, a été trouvé ce matin enfoui dans la terre, dans l’une des douves des usines de Grand-Palud.
Le Parquet de notre ville, aussitôt avisé est parti sur les lieux, afin d’y procéder aux constatations. C’est impatiemment qu’on attend le retour des magistrats. Chacun est anxieux d’apprendre les détails de cette affaire sensationnelle.

6 février 1914 – p. 1

L’ENQUÊTE JUDICIAIRE

Ainsi que nous l’avons fait connaître hier le mystère qui recouvrait la disparition de M. Louis Cadiou, directeur de l’usine de coton-poudre de la Grande-Palud est maintenant éclairci. M. Cadiou a été assassiné. Mais quel est l’assassin : tel est le nouveau mystère qui préoccupe actuellement la justice.
L’ingénieur Pierre nie formellement être l’auteur du crime qui lui est imputé et pour lequel depuis quelques heures, le parquet de Brest l’a fait incarcérer.
L’ingénieur Pierre est interrogé

Brest, 5 février. Le Parquet de Brest s’est rendu à midi à Landerneau afin de soumettre l’ingénieur Pierre, soupçonné d’être l’auteur du crime, à un nouvel interrogatoire.
Les magistrats vont s’inquiéter de savoir si le meurtrier n’a pas eu de complices : ceux-ci seront recherchés dès maintenant.
Dans la soirée, M. Pierre sera écroué à la prison de Brest. Mme Cadiou est attendue ici dans la soirée : les obsèques de son malheureux mari ne seront fixées qu’après son arrivée.
L’avis mortuaire
Brest, 5 février. La famille Cadiou vient de faire placarder l’avis mortuaire suivant :
Mme veuve Louis Cadiou et ses enfants, Mlles Cadiou, Mme Jean-Marie Cadiou et toute la famille ont la douleur de vous faire part du décès de M. Louis Cadiou, victime d’un lâche attentat à la Palue. La date des obsèques sera fixée ultérieurement.

7 février 1914 – p. 1

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU

Le mystère qui entoure le drame du Grand- Palud reste, malgré l’arrestation de l’ingénieur Pierre, des plus obscurs.
Les bruits les plus divers courent dans la région sur l’assassinat étrange dont fut victime M. Louis Cadiou. On s’attend à une nouvelle arrestation qui peut-être apportera un peu de clarté dans cette sombre affaire.

Les obsèques

Brest, 6 février. L’enterrement de M. Louis Cadiou, a eu lieu ce matin à Landerneau.
La veuve du défunt, venue de Paris pour assister aux obsèques, a affirmé à M. Pau- lin, commissaire spécial, que la belle-mère de son frère, Mme Saimby [Sainpy], de Pont-à-Mousson, a consulté dans cette ville une somnambule, qui a déterminé l’endroit exact où le corps de M. Cadiou avait été enterré.
Le commissaire spécial a fait effectuer des recherches à Pont-à-Mousson pour retrouver la somnambule.

L’ingénieur Pierre à Brest
Brest, 6 février.

L’ingénieur Pierre a été conduit, ce matin, à Brest et écroué immédiatement à la prison de Bouguen, sous l’inculpation d’homicide volontaire avec préméditation.
M. Pierre conserve son sang-froid et son calme. Il affirme que la justice reconnaîtra son erreur.

8 février 1914 – p. 1

Le mystère du Grand-Palud

Mme Cadiou et M. Pierre
CHEZ LE JUGE D’INSTRUCTION
Les ténèbres les plus profondes continuent à envelopper le mystère du Grand Palud.
L’arrestation de l’ingénieur Pierre n’a pas fait avancer l’affaire d’un pas et déjà l’on se demande si le Parquet ne va pas faute de preuves être obligé de lui rendre la liberté.
L’ingénieur Pierre, continue à protester de son innocence : il reste calme et ne se montre nullement inquiet.
Que va produire sa comparution devant celui qu’on accuse d’avoir assassiné son mari ?
C’est ce que chacun attend impatiemment à Brest.
Voici les dépêches que nous recevons cet après-midi sur cette sensationnelle affaire.

Au Palais de Justice

Brest, 7 février. Mme Cadiou, qui a été convoquée par le Parquet de Brest, est arrivée dans notre ville à midi. Elle s’est rendue aussitôt au Palais de Justice. Elle a été immédiatement introduite dans le cabinet du juge d’instruction.
Le juge a donné l’ordre d’extraire M. Pierre de sa cellule, afin de le mettre en présence de la veuve dès qu’il jugera le moment venu.

L’attitude de l’ingénieur
Brest, 7 février. Avant de quitter Landerneau pour Brest, M. Pierre mangea d’excellent appétit. Sur sa demande même, on fit venir ici ses derniers repas de l’hôtel Roch, où il avait coutume de déjeuner et de souper lorsqu’il venait de Landerneau. Il a, pendant deux ans, pris là sa pension. Son calme ne le quitta même pas un instant et il tint à se rendre à pied de la caserne à la gare. Il dit même, lorsqu’on lui apporta jeudi soir son souper, qu’il pensait bien revenir bientôt ici, sa non-culpabilité reconnue.
A Brest, en arrivant place de la Gare, après sa descente du train, il souhaita naturellement le bonjour, en prononçant même des paroles aimables, à un négociant de Landerneau, M. Vicaire-Levêque, marchand de meubles, qui a également un magasin à Brest.
Pour le soustraire à la curiosité, les gendarmes prirent place avec lui dans une voiture de louage qui les conduisit au Parquet, où fut visé le mandat de dépôt délivré contre le jeune homme ; puis, en voiture toujours, ils l’emmenèrent au Bouguen, où il fut écroué.

La voyante et l’opinion brestoise
Brest, 7 février. L’indication précise fournie par la somnambule et qui permit à M. Jean-Marie Cadiou, ainsi que l’affirme ce dernier, de découvrir le cadavre de son frère, laisse toujours l’opinion publique incrédule.
On rapporte qu’au moment où le corps de son frère fut sorti de terre, M. Jean- Marie Cadiou déclara aux personnes présentes, au nombre desquelles se trouvait M. Pierre, qui n’en fut pas le moins du monde ému :
«. La voyante a dit vrai, mon frère se trouvait bien à l’endroit qu’elle avait indiqué. J’ai confiance dans ses autres déclarations et je suis persuadé, comme elle disait, que le coupable sera retrouvé. »
On commence à se demander ici qui a bien pu « faire la somnambule ». Des explications paraissaient sur le point d’être fournies ; elles ne l’ont pas été, mais ce n’est peut-être que partie remise.

La situation de l’ingénieur Pierre
Brest, 7 février. On a présenté tous ces jours-ci M. Pierre comme étant dans une situation pécuniaire médiocre.
La famille de l’ingénieur est, contrairement à ces dires, dans une situation excellente, on a pu du reste le constater ici, ou chaque année, depuis que le jeune homme est employé à l’usine du Grand-Palud, ses parents viennent le voir. Au mois de septembre dernier, sa mère lui offrit une belle voiture automobile et ces temps derniers encore elle lui envoya de l’argent dont il pouvait avoir besoin en raison de l’arrêt des comptes de l’usine du Grand- Palud. Les parents sont d’ailleurs retirés des affaires et ont cédé leur exploitation à leur fille, qui est mariée.
L’explication d’un assassinat pour des besoins d’argent croule à son tour.

9 février 1914 – p. 1

Quel est l’assassin DE M. CADIOU ?

Le sombre drame du Grand-Palud occupe de plus en plus les esprits, et le cas de l’ingénieur Pierre soulève dans toute la région brestoise de nombreux commentaires.
Le manque de preuves de sa culpabilité fait entrevoir une prochaine mise en liberté.
Voici, sur cette troublante affaire, les dernières nouvelles qui sont parvenues de Brest :

La dernière promenade de la victime
Brest, 8 février. La plus grosse charge qui pèse sur Pierre c’est d’avoir été le 30 décembre, avec M. Cadiou, dans les bois de la Forest. M. Pierre, avec la plus vive énergie a toujours soutenu que c’était le 29 que cet événement se place et non le 30. La date de cette promenade a une importance considérable. S’il est prouvé que c’est bien effectivement le 29 que l’ingénieur accompagna son patron, on voit mal ce que l’on retiendra contre lui.
A la Forest, différentes personnes habitant aux environs du château ont été interrogées un témoignage tout particulièrement intéressant a été retenu, celui de M. Caroff, un minotier.
M. Caroff a, en effet, vu M. Cadiou et son ingénieur qui venaient lui demander s’il ne pourrait pas leur vendre son moulin dans lequel les deux hommes avaient projeté d’installer des ateliers spéciaux. M. Caroff est sûr que c’est le 29 décembre qu’il reçut leur visite. Ce jour-là, il procédait à une expédition de farine pour Plougastel et il a pu, pour cette raison, contrôler exactement ses souvenirs.
On sait d’autre part que M. Cadiou a passé à Landerneau la nuit du 29 au 30 décembre. Le 30 décembre au matin, du reste, il donna 5 francs à sa femme de ménage et lui annonça qu’il lui réglerait sa note de blanchissage à son retour de voyage.
Mme Quéméneur, la débitante de la Forest, près du Grand-Palud, le vit dans la matinée du 30 décembre également passer devant elle, se dirigeant vers l’usine. Les ouvriers encore le virent au Grand-Palud ce jour-là.
Il faudrait donc nettement conclure que M. Pierre n’assassina pas M. Cadiou le jour où il l’accompagna au moulin, puisque le lendemain M. Cadiou était encore vivant.

La déclaration du contre-maître
Landerneau, 8 février. M. Bignard, le contremaître de l’usine de la Grande-Palud, assure que c’est le 30 qu’il vit M. Cadiou partir avec M. Pierre. Il suivit du regard les deux hommes jusqu’au pont. M. Bignard aurait un motif pour soutenir ses déclarations : ce serait le jour où M. Pierre sortait avec son patron que les machines furent arrêtées par suite d’un accident survenu à une soupape.
M. Bignard est certainement de bonne foi. Il n’a cependant pas toujours été aussi précis ; à un certain moment même, il ne pouvait assurer si la promenade que firent ensemble M. Pierre et M. Cadiou avait eu lieu le 29 ou le 30.

Auprès de la somnambule Nancy, 8 février. Mme Camille, la Somnambule qui donna à Mme Saimpy [Sainpy] la consultation qui amena la découverte du corps de M. Cadiou, est aujourd’hui l’objet de toutes les conversations.
Elle est enchantée. Depuis vingt-quatre ans qu’elle travaille, elle n’avait jamais réussi une aussi merveilleuse affaire. Mme Camille se souvient maintenant qu’elle donna une consultation le 31 janvier un peu avant quatre heures, à une dame dont elle se rappellerait difficilement la physionomie.
De la consultation proprement dite, elle ne se rappelle que peu de chose. Elle sait qu’à son réveil du sommeil hypnotique, elle avait les yeux pleins de larmes. Le crime affreux qu’elle avait entrevu, l’avait fortement impressionnée.
Mme Camille tient à justifier de sa réputation de voyante.
Elle a servi de médium aux professeurs de l’École de Nancy, fameuse pour ses dé- couvertes dans le domaine de l’hypnotisme, aux docteurs Bernheim et Liébeault, au professeur Liégeois.

10 février 1914 – p. 1

UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE
L’Assassinat de M. Cadiou
RESTE TOUJOURS AUSSI MYSTÉRIEUX
Contradictions entre témoins

Brest, 9 février.
Actuellement, les inspecteurs de la brigade mobile auraient reçu deux témoignages tendant à établir que le 30 décembre l’ingénieur Pierre accompagna M. Cadiou à l’usine du Grand-Palud. Ceci sera vérifié avec soin, il y va de l’intérêt même de l’accusation. Celle-ci, en effet, n’a pas encore réussi à mettre l’ingénieur en opposition avec tous les témoins déposant sur le même fait.
Si plusieurs personnes, au nombre desquelles se trouve un contremaître, M. Bignard, assurent que MM. Pierre et Cadiou allèrent au Moulin le 30 décembre, M. Caroff, le minotier, place cette visite le 29 décembre.
D’ailleurs, on n’a pas été sans être frappé de l’impossibilité dans laquelle se trouvait le 29 ou le 30 décembre M. Pierre d’accompagner M. Cadiou chez M. Caroff, puis dans les bois, de l’assassiner, de revenir à la maison, de nettoyer et de rentrer ensuite à l’usine, cela en 35 minutes.
On serait plutôt tenté de penser sans part pris que le jeune homme est simplement allé, comme il l’a dit, chez M. Caroff, à la porte de la maison duquel il laissa M. Cadiou.

Une révélation démentie
Landerneau, 9 février. M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, s’est rendu la nuit dernière à Saint-Divy, où il a entendu un ancien ouvrier de l’usine du Grand- Palud, qui disait avoir des révélations à faire au sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
Cet ouvrier a déclaré au commissaire que, dans la matinée du 28 décembre, il avait vu arriver dans la cour du mou- lin un inconnu d’allures suspectes, que la bonne de l’ingénieur Pierre introduisit chez son maître.
Interrogée à son tour, ce matin, par M. Paulin, commissaire adjoint, cette domestique a affirmé au magistrat n’avoir vu personne se présenter ce jour-là chez M. Pierre.

12 février 1914 – p. 1

Un Autre Mystère
AU GRAND’PALUD

Brest, 11 février. L’affaire Cadiou paraît se compliquer étrangement.
Voici que l’on vient de signaler au procureur de la République un fait assez curieux qui, si on le rapprochait de l’affaire Cadiou, donnerait singulièrement à réfléchir aux magistrats.
Il y a quatre ans, le meunier du moulin de la Grande-Palud a disparu dans des circonstances qui n’ont jamais été éclaircies. On a cherché en vain à en établir les causes.
On en vient tout naturellement à se demander s’il n’y aurait pas une relation entre le crime commis sur M. Cadiou et la disparition du meunier.

13 février 1914 – p. 1

L’Assassinat de M. Cadiou
Une nouvelle piste
Brest, 12 février. Il semble se confirmer que M. Cadiou, le 31 décembre, prit le train à Landerneau pour se rendre à Morlaix, et qu’il a été vu le 1er janvier dans cette ville.
Toutes les hypothèses émises jusqu’à ce jour disparaîtraient alors, et l’enquête suivrait une nouvelle piste.

14 février 1914 – p. 1

L’Assassinat de M. Cadiou
A la demande du parquet de Brest, le procureur de la République, M. Lescouvé, vient de donner commission rogatoire à M. Charles Paul, médecin-légiste près le tribunal de première instance de la Seine, pour pratiquer une nouvelle autopsie du cadavre de M. Cadiou.
Le praticien va quitter Paris ce soir.

17 février 1914 – p. 1

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’Opinion de M. Jaume
SUR LA TÉNÉBREUSE AFFAIRE

Arrivera-t-on jamais à établir la vérité sur cette mystérieuse affaire Cadiou ? C’est la question que tout le monde se pose.
Chaque jour, ce sont de nouvelles découvertes, des témoignages qui viennent embrouiller l’affaire.
Nous avons demandé cet après-midi à l’ancien inspecteur principal Jaume ce qu’il pensait de ce mystère, lui qui a eu à débrouiller tant d’affaires difficiles. M. Jaume nous a répondu :
Je suis comme vous, je lis les journaux de Paris et de la province, je n’ai pas encore pu me faire une opinion. Tout est bizarre dans cette affaire, depuis le premier jour jusqu’aujourd’hui.
Mais la somnambule de Pont-à-Mousson, vous l’oubliez, a fait d’intéressantes révélations ; c’est grâce à elle si l’on a pu retrouver le cadavre du directeur de l’usine de la Grand-Palud.
Laissez-moi donc tranquille avec vos histoires de somnambule ! Et je suis certain que vous êtes comme moi vous n’y croyez pas.
Une fois, dans une affaire de disparition comme celle de M. Cadiou, un ingénieur, justement, proposa le concours d’un médium sur lequel il avait un pouvoir extraordinaire. J’assistais à la séance. Le médium nous a raconté que le brave disparu se trouvait à ce moment sur un grand transatlantique en plein océan.
Le lendemain, mon disparu mourait à Bruxelles il n’avait jamais pris passage à bord d’un paquebot.
Si les somnambules avaient quelque intérêt pour la police, il y en aurait un stock qui seraient attitrées dans les services de sûreté.
Si j’allais sur place, je vous dirais que je vais avoir une opinion, car je m’en ferais une.
Quoi qu’il en soit, vous pouvez être certain que si le crime a été commis à Morlaix et l’enfouissement à Landerneau, eh bien ! on arrivera à savoir facilement la vérité.
Des mystères comme celui-là, ça se débrouille toujours. A mon avis, un gros « pétard » va éclater, on saura exactement ce qui s’est passé.
Rappelez-vous donc l’affaire Gouffé, ça a bien duré huit mois et on l’a eu tout de même, l’assassin.
En matière de police il ne faut pas se décourager.
On parlera encore à Paris de cette affaire comme on en parle à Landerneau…
Nous suivrons le conseil de cet excellent policier, nous ne nous découragerons pas en conservant l’espoir que bientôt on saura la vérité. LUCIEN DOUBLON.

Où le Meurtre a-t-il été commis ?
L’ingénieur Pierre, malgré l’absence de toutes preuves de culpabilité et malgré la demande de mise en liberté provisoire déposée par ses défenseurs, demeure en prison. A Brest, on est cependant de plus en plus persuadé que l’inculpé n’est pour rien dans une affaire dont toute la région s’entretient maintenant avec une véritable passion.
Diverses hypothèses circulent. D’après un de nos confrères régionaux, le Nouvelliste de Bretagne, c’est à Morlaix et non à la Grand’Palud que M. Cadiou aurait été assassiné :
M. Cadiou est arrivé à Morlaix le 31 décembre et il y était encore le 1er et le 2 janvier.
Pourquoi l’industriel qui n’en était pas à un voyage près ne poursuivit-il pas sa route sur Paris, le 31 décembre ?
Tous ceux qui l’ont approché le 31 décembre et le 1er janvier sont unanimes a affirmer qu’il semblait fatigué et soucieux.
Sont-ce des soucis d’un ordre particulier qui éloignaient le père de famille de sa femme et de ses enfants à une date où d’habitude les hommes d’affaires les plus occupés se réunissent aux leurs pour fêter l’année nouvelle ?
Il est permis de le supposer, surtout si l’on suit avec attention toutes les vicissitudes de l’affaire industrielle que dirigeait M. Cadiou depuis plusieurs années.
M. Cadiou avait-il eu, au cours de ses lut- tes contre certaines hostilités, à réunir, pour se défendre ou pour se venger un jour, des dossiers compromettants ?
Était-il retenu à Morlaix par une entrevue secrète qui était la cause unique de son air Soucieux depuis quelque temps ? L’entrevue fut-elle orageuse ? L’industriel laissa-t-il com- prendre qu’il était armé par des documents dangereux ? Y avait-il un intérêt très grave pour son ou ses interlocuteurs à ce que le directeur de la Grande-Palud disparût, pour que les documents puissent être anéantis avec lui ? Tout cela est fort possible.
En aucun cas, on ne peut admettre que le vol de ce que portait M. Cadiou soit le mobile du crime.
Ce n’est ni pour les quelques billets de banque de son portefeuille, ni pour sa montre et encore moins pour son mouchoir de poche que M. Cadiou a été frappé.
Il a été supprimé parce qu’il était devenu gênant.
De son côté l’Ouest-Éclair, écrit :
Le mystère de la Grand’Palud est un mystère voulu et qui est dû à un personnage qui, lui, n’est pas mystérieux. Son nom s’inscrit à toutes les pages de l’histoire Cadiou ; on le trouve, le nom de cet homme, avant que M. Cadiou soit directeur de la Grand’Palud, on le trouve encore depuis, souvent mêlé aux actes commerciaux de l’usine, on le trouve sur les bordereaux de paiement de l’industriel, pour des annuités de 100,000 francs.
On le trouve pour être celui qui cria à l’assassinat de M. Cadiou avant même qu’il fût mort, on le trouve le jour de la plainte en assassinat. On le trouve partout. Est-il bien nécessaire de le désigner autrement ? et ce personnage, en prêtant à la famille Cadiou le poids de l’autorité de son rôle poli- tique, a donné à la version présentée par les parents du défunt un crédit tout spécial.

18 février 1914 – p. 1

UN COUP DE THÉÂTRE se produit DANS L’AFFAIRE CADIOU
Le Dr Paul constate QUE LA VICTIME N’A PAS ÉTÉ ÉTRANGLÉE
Une Descente de Justice

Morlaix, 17 février. Le docteur Paul, médecin légiste, désigné par le Parquet de la Seine, sur la demande du juge d’instruction, M. de la Noë, est arrivé à la première heure pour faire l’autopsie de M. Cadiou.
MM. Menessier [Mennessier] et Paulin, accompagnés de M. Lemez, inspecteur de police, sont venus dans notre ville en même temps que le Parquet.
Les deux commissaires spéciaux étaient porteurs d’une valise scellée contenant les effets trouvés sur M. Cadiou au moment de la découverte de son cadavre.
L’autopsie commencée à huit heures, par le docteur Paul, s’est terminée à onze heures.
Elle a eu lieu en présence de M. Guilmard, procureur de la République, Bidard de la Noé, juge d’instruction de Brest, Piquard, procureur de la République, Le Clech, juge d’instruction à Morlaix, Rousseau, médecin légiste, qui avait procédé à la première autopsie, et Roger Fachot, avocat général à Morlaix.
L’examen du cou et de la tête a été particulièrement minutieux ; on a relevé des traces d’ongles sur le cuir chevelu et au cou.
Les premiers résultats de l’autopsie permettent d’établir que M. Cadiou n’est pas mort étranglé.
L’autopsie a donné un résultat inattendu qui va rester secret quelques heures et qui nécessite une descente immédiate de justice. On trouve une Balle dans la tête Morlaix, 17 février. Il résulte des déclarations du docteur Paul, que M. Cadiou a été atteint d’un coup de feu dans la région de la nuque, du côté droit ; la balle a suivi la nuque en obliquant de gauche à droite et d’arrière en avant, puis a tranché l’artère carotide droite.

Le docteur Paul a retrouvé la balle, qui est du diamètre de 6 millimètres.
La section de la gorge a été faite après la mort.
La lésion fut faite énorme, affreuse, de 26 centimètres, peut-être pour dissimuler la trace du coup de feu.

19 février 1914 – p. 1

L’angoissant mystère de la Grand’Palud
Nouvelles perquisitions à Brest, Morlaix et Landerneau
Les impressions du docteur Paul

L’expertise médico-légale faite par le docteur Paul sur le cadavre de M. Cadiou va-t-elle permettre, enfin, aux magistrats de faire la lumière dans cette ténébreuse affaire ? On serait tenté de le croire.
Les dépêches qui nous parviennent de Brest montrent, en effet, que l’instruction subit une nouvelle orientation, grâce aux révélations de l’éminent praticien.
Cependant, le parquet semble vouloir continuer à croire à la culpabilité de l’ingénieur Pierre, lequel est toujours en cellule.
Les magistrats cherchent aujourd’hui à éclaircir la question des armes chez l’ingénieur et à l’usine Cadiou.
Deux revolvers se trouvaient à l’usine, l’un de six millimètres, l’autre de huit millimètres. Le gardien de nuit Bossard a déclaré que M. Pierre était en possession de cette dernière arme depuis le 20 janvier.

Nouvelles perquisitions
D’autre part, la brigade mobile a opéré ce matin une perquisition au domicile de M. Legrand, ancien maire de Landerneau auquel M. Cadiou, avant sa disparition aurait confié des documents se rattachant à l’usine de la Grand’Palud.
M. Legrand a déclaré aux magistrats qu’il avait brûlé tous les documents con- cernant l’usine. Néanmoins, on passa outre et des papiers intéressants furent recueillis et mis sous scellés.
Cet après-midi on a fait une nouvelle perquisition au domicile de M. Cadiou.
Les commissaires de la brigade mobile ont commencé l’examen très complet des papiers restés au domicile du directeur de la Grand-Palud.
Comme dans la maison de l’ancien maire de Landerneau, chez qui on a perquisitionné ce matin, on aurait constaté que de nombreux documents furent brûlés quelques jours après la disparition de la victime.
D’autre part, la police recherche toujours la bicyclette de M. Cadiou et sa valise dans laquelle se trouveraient des papiers importants.
C’est tout ce que l’on sait actuellement. Mais il est un point dont l’importance capitale n’échappera à personne, c’est la façon dont le crime a été commis.

Ce que dit le docteur Paul
Le docteur Paul, que nous avons pu rencontrer ce matin, à son retour de Morlaix, a bien voulu nous faire les déclarations suivantes :
Depuis dix ans que je m’occupe d’expertises médico-légales et depuis vingt-deux ans que je pratique, c’est la première affaire qui m’ait paru vraiment intéressante, prenante et même angoissante.
Lorsque je suis arrivé à Morlaix, j’étais quelque peu fatigué par un voyage de nuit, je débarquais en effet dans cette ville à cinq heures et demie du matin. A huit heures, je commençais mon examen dans l’amphithéâtre de l’hospice.
Pendant trois longues heures, j’ai cherché. Enfin, j’ai trouvé.
Vous savez que M. Cadiou a été tué d’un coup de revolver. La balle que j’ai retrouvée fut tirée par derrière ; elle atteignit la région de la nuque, du côté droit, suivit un trajet oblique de gauche à droite et d’arrière en avant, sectionnant l’artère carotide.
Certes, c’est un point intéressant, mais il en est un autre qu’il importe de souligner, c’est la découverte que je fis plus tard sur le vêtement de caoutchouc que portait M. Cadiou.
Ce vêtement, c’est une sorte de pèlerine, de capuchon, de macfarlane, si vous préférez. Or, j’ai découvert sur sa face externe la trace de l’entrée de la balle. Le tissu a été légèrement brûlé autour de l’orifice, le passage est nettement marqué. Cela prouve que le coup de feu a été tiré à une très courte distance, à un moment où M. Cadiou avait rabattu son-capuchon sur sa tête.
Le parquet, à qui j’ai transmis mon rapport, a compris l’importance de ces constatations et, à l’heure actuelle, les investigations, commencées aussitôt, doivent continuer.
Quant à vous dire quelle est mon impression sur l’affaire en elle-même, je ne le puis évidemment pas. Mon rôle est terminé.
Le crime ne fait donc plus de doute il a été commis vraisemblablement au moment même où M. Cadiou traversait le petit bois voisin de l’usine
Quel est l’assassin ? C’est ce que ne nous apprendra probablement pas la somnambule de Nancy. LUCIEN DOUBLON.

Derniers détails
Landerneau, 18 février.
Le revolver trouvé dans l’appartement de l’ingénieur Pierre a été présenté à M. Bossard. Le veilleur de nuit l’a reconnu comme étant celui qui fut en sa possession.
Le revolver de 6 mm. acheté par l’ingénieur Pierre en juillet 1913 n’était donc pas destiné au veilleur de nuit. Ce revolver a disparu.
D’autre part, le commissaire de police a déclaré avoir marqué lui-même, à la page de Rolla, le volume de Musset, remarqué hier chez M. Cadiou.

21 février 1914 – p. 1

L’Assassinat de M. Cadiou
Y A-T-IL DES COMPLICES ?
Le frère de la victime chez le juge

Brest, 20 février. Me Feillard, le défenseur de l’inculpé, a déclaré que, contrairement au bruit qui a couru, son client n’est pas le moins du monde abattu et qu’il a conservé tout son calme.
Le prochain interrogatoire aura lieu demain après-midi.
MM. Mennessier et Paulin, commissaires spéciaux ont pu établir, par une enquête faite à Landerneau, que M. Pierre avait acheté à la même époque deux revolvers ; dont l’un en donnant le nom de Bignard, contremaître d’usine.
Les points de repère invoqués par l’ingénieur au sujet de l’achat de son revolver de 6 millimètres sont donc inexacts.
Toute l’attention de la police spéciale tend maintenant à établir le mobile du crime et à déterminer s’il existe une complicité.
L’enquête aurait établi que trois personnes avaient intérêt à voir disparaître M. Cadiou, c’est donc un point extrêmement intéressant qui est désormais la base de l’instruction.
M. Jean-Marie Cadiou, frère du directeur de l’usine de la Grand-Palud, a été entendu ce matin par le juge d’instruction. Il a précisé certains détails relatifs à la lettre que lui envoya une de ses parentes, après avoir consulté une somnambule à Nancy. Cette lettre lui permit de découvrir facilement le lieu où était enterré le cadavre de son frère.
M. J.-M. Cadiou a également fait au juge d’instruction le récit de la découverte du cadavre.
Demain, le juge entendra la somnambule de Nancy.

22 février 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE CADIOU
La Somnambule de Nancy
NE SE SOUVIENT DE RIEN

Brest, 21 février. Le juge d’instruction a entendu ce matin successivement Mme Saimpy [Sainpy], parente de Mme Cadiou, et la veuve Hoffmann, la somnambule de Nancy qui indiqua l’endroit où était caché le corps de l’ingénieur.
Mme Saimpy [Sainpy] a répété au juge qu’elle était allée consulter Mme Hoffmann, et que celle-ci, dans le sommeil hypnotique, lui avait donné des indications précises sur l’assassinat de M. Cadiou et particulièrement le signalement de l’assassin et le lieu où avait été enfoui le cadavre.
Mme Hoffmann, de son côté, a déclaré ne pas se souvenir, rien ne subsistant à l’état de veille du sommeil hypnotique.
On recherche toujours, mais sans succès, le fameux revolver de 6 m/m que possédait M. Pierre. Le représentant de commerce, à qui l’ingénieur a déclaré l’avoir vendu, tarde beaucoup à se faire con- naître.
Cet après-midi, M. Bidart [Bidard] de la Noë a reçu les témoignages de Mme Richard et de Mlle Guillemin, mère et tante de Mme Cadiou. Cette dernière qui avait été également convoquée a répondu que son état de santé ne lui permettait pas de faire le voyage de Paris à Brest.
On affirme ici que les renseignements fournis par la voyante auraient été suggérés par une femme qui connaissait toutes les phases du drame et qui, pour libérer sa conscience, aurait usé de ce subterfuge.

23 février 1914 – p. 1

Un Nouveau Mystère
DANS L’AFFAIRE CADIOU
D’où venait la lettre révélatrice ?
Déclarations du Docteur Paul

Décidément l’affaire Cadiou nous réserve chaque jour des surprises. Ce n’est plus un mystère, c’est un roman digne de Ponson du Terrail !
Hier, on comptait sur la déposition de la voyante, Mme Hoffmann pour venir éclairer un peu cette ténébreuse affaire, on en parlait beaucoup… dans Landerneau. « Mme Camille » vint et elle affirma qu’elle avait totalement oublié les révélations qu’elle avait faites sous l’influence du sommeil hypnotique.
Mais aujourd’hui c’est une autre histoire qui complique encore les choses, comme on va le voir.
On a appris, en effet, que le jour de son arrivée à Morlaix, le docteur Paul trouva à son adresse, à l’hôtel de l’Europe, une lettre anonyme, longue de quatre pages.
L’auteur de cette lettre avouait la grande déception qu’avait causée le résultat de l’autopsie pratiquée par le premier médecin-légiste, le docteur Rousseau.
Il donnait ensuite des explications techniques très détaillées pour que le docteur Paul effectuât ses recherches dans la nuque. Il découvrirait ainsi les causes exactes de la mort de M. Cadiou.
On sait, effectivement, que le distingué praticien trouva, précisément, dans la nuque la balle qui tua M. Cadiou.
Nous avons demandé immédiatement au docteur Paul ce qu’il pensait de ces révélations. Il nous a accueilli tout d’abord en riant ; puis il nous a dit :
Non, cela n’est pas tout à fait exact, et je vous prie de bien vouloir remettre les choses au point. Voici, d’une façon très précise, ce qui s’est passé :
A l’Hôtel de l’Europe, en arrivant à Morlaix, je trouvai, en effet, une lettre à mon adresse : J’en fus assez étonné, ne m’attendant pas du tout à avoir de courrier. Je regardai l’enveloppe elle était timbrée de Quimper. Je la décachetai et, dès les premières lignes, je m’aperçus, en effet, qu’on attaquait avec beaucoup d’animosité les conclusions de l’autopsie pratiquée par mon confrère, le docteur Rousseau. Je ne voulus pas aller plus loin, et je dis à mon collègue, qui justement se trouvait à côté de moi : « Voici une lettre qui vous concerne un peu, mon cher confrère. »
Et, après avoir constaté qu’il s’agissait d’une lettre anonyme, je la remis à M. l’avocat général qui se chargea de la faire parvenir au procureur, M. Guillemart [Guilmard]. Je n’avais pas à m’en préoccuper, j’avais une mission à remplir beaucoup plus intéressante, beaucoup plus grave et je n’y pensai plus.
Il ne faut donc pas attacher plus d’importance qu’il no convient à ces révélations que d’aucuns disent sensationnelles, ras plus d’ailleurs qu’à celles de l’extra-lucide Mme Camille.
La Foire aux pains d’épices nous a fait connaître depuis longtemps ces voyantes qui, les yeux recouverts d’un épais bandeau, vous désignent sans hésitation la couleur du pantalon d’un fantassin !! LUCIEN DOUBLON.

25 février 1914 – p. 1

L’Affaire Cadiou
UN TEMPS D’ARRÊT

Brest, 24 février. Le commissaire Paulin a reçu une nouvelle lettre anonyme dont le texte serait de nature à prouver qu’une personne connaissait, avant la seconde autopsie, la façon dont M. Cadiou avait été assassiné.
Des commissions rogatoires ont été envoyées par le juge d’instruction pour faire saisir les minutes des télégrammes envoyés par la famille. Cadiou du 25 décembre 1913 au 5 janvier dernier.
L’instruction va subir un temps d’arrêt. Le juge doit en effet attendre le résultat de certaines expertises qu’il a ordonnées.
M. Pierre ne sera pas interrogé à nouveau avant huit jours.

27 février 1914 – p. 1

L’Hypnotisme et la Justice
L’instruction de l’affaire Cadiou subit un temps d’arrêt. Le juge paraît avoir besoin de se recueillir après la déception que lui a causée et qu’a causée au public l’interrogatoire de Mme Hoffmann, la désormais célèbre somnambule.
On attendait beaucoup de son témoignage. On en espérait d’éclatantes lumières. Ce fut un amer désenchantement d’apprendre que le fluide magnétique qui fait voir de si belles choses pendant le sommeil s’évanouit au réveil sans laisser de traces, et que le gant révélateur qui donna tant de lucidité à Mme Hoffmann endormie n’inspirait plus à Mme Hoffmann éveillée qu’une désolante indifférence !
Depuis lors, on a appris non sans un sourire malicieux que le pouvoir hypnotique de la fameuse pythonisse se manifestait avec une fâcheuse intermittence.
Un de nos confrères, voulant la mettre à l’épreuve, lui confia une photographie et une lettre autographe d’une personne disparue dont il désirait retrouver la piste. Aussitôt la dame vaticina, dit qu’il s’agissait d’une femme brune qui re- viendrait bientôt… Or il s’agissait tout simplement du trop fameux Rochette, qui est en fuite et n’a nulle envie de revenir, et pour cause.
Serait-ce donc que l’extra-lucide Mme Hoffmann aurait mystifié la justice et que sa prétendue divination cacherait vraiment, comme on l’a d’ailleurs affirmé dès le dé but, un roman destiné à masquer le véritable dénonciateur ?
Il y aurait un moyen de le savoir et de tirer du même coup de la somnambule

7 mars 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU
Le Juge d’instruction refuse
LA MISE EN LIBERTÉ DE M. PIERRE

Brest, 6 mars. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, formulée pour la seconde fois par son avocat, Me Feillard.
L’ordonnance du juge d’instruction porte qu’il ne peut être fait droit aux conclusions de l’avocat, attendu que les papiers saisis chez l’ingénieur, toujours sous scellés, n’ont pas été examinés et que le rapport sur la contre-autopsie du docteur Paul n’est pas encore parvenu au parquet.

Une confrontation
Immédiatement après la signification du rejet de la requête formulée par le défenseur, l’ingénieur Pierre a été transféré de la prison au parquet pour y être confronté avec M. Thévenot, ce voyageur de commerce qui se rendit un jour à la Grand’- Palud avec l’ingénieur.
On sait que M. Thévenot a affirmé que jamais il n’avait acheté le revolver de l’ingénieur.

M. Sébille à Brest
M. Sébille, contrôleur général des recherches de la Sûreté générale, vient d’arriver à Brest.
Il a eu ce matin une longue entrevue avec le sous-préfet. M. Sébille vient se rendre des recherches effectuées par spéciale et la brigade mobile au sujet de l’affaire Cadiou et juger si, pour l’éclaircissement de l’affaire, il est nécessaire de faire appel à la Sûreté générale de Paris.

8 mars 1914 – p. 1

L’IMPÉNÉTRABLE MYSTÈRE de la Grand’Palud
M. Nicolas chez le Juge d’instruction
Il a bien vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre
Brest, 7 mars. Le juge d’instruction a fait appeler ce matin M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, qui affirmait, ces jours derniers, avoir salué M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix, le 31 décembre, à six heures du soir.
M. Nicolas a maintenu énergiquement ses affirmations et donné au juge ses points de repère.
S’il est vrai que M. Cadiou était à Morlaix le 31 décembre, toutes les recherches effectuées pour établir où le directeur de l’usine a passé la nuit du 30 au 21 sont restées infructueuses.

Une déclaration de Me Feillard
Brest, 7 mars. Le défenseur de l’ingénieur Pierre auquel des témoins ont demandé son opinion sur l’état où en est l’affaire de la Grand’Palud, a répondu en ces termes :
« Je ne croyais pas que le juge répondrait aussi vite à ma requête. Je pensais que je devrais attendre au moins plusieurs jours. Des gens d’une honorabilité indiscutable affirment que M. Cadiou vivait bien le 31 décembre et le 1er janvier. C’est là ce qui importe, c’est là ce que nous retenons en premier lieu, parce que nous considérons ensuite qu’on n’a rien, absolument rien trouve contre mon client. »
Puis Me Feillard parlant de l’ingénieur ajoute :
Son attitude m’encourage ; il est très confiant et espère bien que son innocence éclatera.
« A la prison, il consacre surtout ses instants à penser à ses études de chimie, qui l’intéressent par-dessus tout.
« Comme l’ingénieur Pierre, j’ai bon espoir, et je compte bien que mon client pourra bientôt être rendu à la liberté et à sa famille qui l’attend avec une juste impatience. »

On attend M. Thévenot
Brest, 7. mars. Le magistrat instructeur n’a pas vu encore M. Thévenot, le voyageur de commerce qui est attendu ce soir. En attendant sa venue, M. Bidart [Bidard] de la Noé a fait mettre les scellés sur les pièces saisies au domicile de l’ingénieur Pierre, qui assistait à cette formalité. Les pièces en question pourraient du reste n’intéresser en rien l’affaire en cours.
Demain matin, à dix heures et demie, l’ingénieur sera à nouveau amené dans le cabinet du magistrat instructeur. Me Feillard, son défenseur, a été convoqué pour la même heure.

9 mars 1914 – p. 1

A Propos du Mystère Cadiou

Ce que rapportent les grands crimes L’incroyable imbroglio de l’affaire Cadiou va-t-il enfin se dissiper ? Tout le monde l’espère, tout le monde y croit ; mais aucun de ceux qui savent, qui connaissent la vérité ne veut se décider à parler.
M. Sébille, commissaire général de la Sûreté générale, qui est maintenant sur les lieux, arrivera très certainement à mettre les choses au point, donnant ainsi à l’enquête une nouvelle orientation, celle qu’elle aurait dû avoir dès le début.
Car, dans cette tragique histoire, on ne voit pas bien les mobiles qui ont pu faire agir l’assassin. Qu’est-ce que ce crime a bien pu lui rapporter ?
Rien, ou presque rien, puisqu’on n’a pu établir qu’il y eut vol.
Il est d’ailleurs curieux de remarquer qu’il en est souvent ainsi dans les causes célèbres.
Gabrielle Bompard et Michel Eyraud, qui assassinèrent l’huissier Gouffé, retirèrent du crime 150 francs, un chapeau haut de forme et une paire de lunettes. Ils avaient dépensé pour préparer ce joli coup plusieurs billets de mille francs !
Doré, Berland et la femme Berland, ce sinistre trio, gagna juste un louis et quelques petites cuillers sans valeur.
Le fameux Pranzini, qui tua Marie Aguétant dans les circonstances que l’on sait, ne put s’emparer que de quelques bijoux. Jamais il ne réussit à les vendre. Il dut en faire cadeau à une autre femme.
Chotin tua et… mourut pour quatorze sous ; Allorto et Sellier eurent deux francs de bénéfices ; Gamahut fut plus heureux : 7 fr. 25 et un café !
Et les trop fameux Gilles, Abadie et Knoblock, pour trois crimes, eurent chacun 48 francs !
Marchandon, lui, eut vingt-cinq louis de bijoux et Prévost fut plus heureux. Deux assassinats lui rapportèrent 3.000 francs. C’est mieux ; mais ceux-là, on peut le dire, furent des favorisés.
Une statistique récente établit que les criminels célèbres qui furent guillotinés n’eurent jamais plus de trente francs de bénéfices pour leurs crimes.
C’est vraiment un métier perdu L. D.

10 mars 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE DE LA GRAND’PALUD
Émouvante Confrontation DE M. JEAN-MARIE CADIOU avec l’Ingénieur Pierre

Brest, 9 mars. Le juge d’instruction a longuement interrogé M. Jean-Marie Cadiou, frère de l’industriel de la Grand’- Palud, sur la façon dont il avait mené son enquête personnelle, qui aboutit à la découverte du cadavre.
Le juge a ensuite procédé à une émou- vante confrontation entre Jean-Marie Cadiou et l’ingénieur Pierre, et comme ce der- nier manifestait à nouveau son intention de dire tout ce qu’il savait sur le fonctionnement de l’usine de la Grand’Palud, Jean-Marie Cadiou l’a accusé de vouloir créer une diversion et a ajouté :
« Parlez, dites ce que vous voudrez, trahissez une famille, après avoir trahi et dénoncé mon frère.
« Je vous poursuivrai cependant jusque dans vos derniers retranchements. Vous avouerez, ou vos complices vous dénonceront, mais soyez certain que l’heure de l’expiation sonnera pour vous »,
Pierre est devenu très pâle, mais a conservé son calme et c’est avec la plus vive énergie qu’il a de nouveau déclaré être innocent.
Brest, 9 mars. Le docteur Prouff, de Morlaix, affirme ne pas être l’auteur de la lettre anonyme reçue par le docteur Paul, médecin légiste qui avait été commis pour pratiquer la seconde autopsie de la victime.

12 mars 1914 – p. 1

Les Obscurités
DE L’AFFAIRE CADIOU
A la Manière de…
Ponson du Terrail

L’affaire Cadiou devient plus troublante que celle du courrier de Lyon. Chaque jour des témoins reviennent sur leurs précédentes déclarations, leurs souvenirs se précisent à deux ou trois mois d’intervalle, ce qui est au moins étrange. Quoi qu’il en soit, l’instruction heurtée, cahotée en tous sens ne possède encore aucune orientation précise. Quant à M. Bidard de la Noë, il est convaincu de la culpabilité de l’ingénieur Pierre ; il le tient, il le garde.
Il n’est guère possible de prendre parti dans cette douloureuse affaire où tant d’intérêts divers sont en présence et se combattent, mais il est permis cependant de déplorer que depuis trois mois, l’instruction n’ait pas fait un pas en avant.
Ce retard regrettable est dû en majeure partie à l’antagonisme existant entre les diverses polices qui ont coopéré à l’en- quête d’un côté, la police et le Parquet de Brest ; d’un autre, la brigade mobile de Rennes.
L’un suit la fameuse piste de Landerneau, l’autre celle de Morlaix.
Les dernières déclarations semblent avoir ébranlé la version de Landerneau. M. Cadiou assassiné le 30 décembre dans le bois et confirmer celle de Morlaix M. Cadiou assassiné on ne sait où et transporté mystérieusement à l’endroit où il a été découvert.

M. Cadiou aurait été vu, en effet, le 1er janvier à Saint-Pol-de-Léon.
Voici, à l’heure actuelle, les témoignages se rapportant à chacune des pistes
La piste de Landerneau
M. Bonnefoy, fermier à la Grand’-Palud a reconnu hier qu’il n’a pas pu voir MM. Cadiou et Pierre le 30 décembre à la Grand-Palud, pour l’excellente raison qu’il était lui-même ce jour-là à Landerneau. Mme Leost, femme de ménage de M. Cadiou. Le 30 au matin, M. Cadiou, en se levant, donnait 5 francs à la femme de ménage pour ses étrennes en lui disant « Ce soir, je partirai pour Paris ».
M. Bignard, contre-maître de la Grand’- Palud. Le 30 décembre, à 11 h. 45 au matin, il vit MM. Cadiou et Pierre sortir ensemble et à midi moins vingt, il vit M. Pierre revenir seul.
Le 30, M. Duloup [Dolou], chauffeur à l’usine vers 11 heures du matin, il vit MM. Pierre et Cadiou sortir ensemble et se diriger vers le pont du chemin de fer.
Mme Quemeneur, aubergiste, vit MM. Cadiou et Pierre quitter ensemble la Grand-Palud, à 11 heures du matin, le 30 décembre.
Goulben [Boulben] vit les deux hommes sengager dans la route qui conduit au moulin, un mardi, le 30 décembre.

La piste de Morlaix
Le Receveur de la Gare prétend avoir donné un billet de 2ème classe pour Morlaix à M. Cadiou, le 30 décembre, à cinq heures du soir.
M. Baron et Mme Baron ont vu M. Cadiou à Morlaix, le 31 décembre, à 3 h. 35, sur le quai de la gare.
M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, vit M. Cadiou à la gare de Morlaix, le 31 décembre, à 6 heures du soir.
M. Cabon, facteur télégraphiste, aurait salué M. Cadiou le 1er janvier, à huit heures et demie du matin.
M. Caramour, lieutenant de pompiers, dit avoir vu M. Cadiou entrer au café de la Terrasse, le 1er janvier, entre dix heures un quart et onze heures et demie. Les époux Prigent, rue de l’Auditoire, crurent voir, l’un dit le 1er janvier, I autre affirme que c’est le 1er décembre, M. Cadiou passer dans la rue.
M. Le Gall, commis à l’hospice civil de Morlaix, affirme avoir vu et salué à Saint- Pol-de-Léon, le 1er janvier, à 7 heures du soir, M. Cadiou, qui tenait sa bicyclette à la main et semblait marcher dans la direction de Roscoff.
M. Le Gall était accompagné par son fils, M. Le Gall, étudiant en médecine, et M. Graff, négociant.
Si c’était vrai !
Plusieurs témoins auraient affirmé au juge d’instruction que le revolver acheté par l’ingénieur Pierre à Landerneau, et qu’il revendit à un voyageur de commerce, ne peut pas être l’arme qui servit au crime, le calibre de la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou ne correspondant pas selon eux, au calibre du revolver que possédait l’ingénieur Pierre.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction va soumettre la balle à un expert. L’affaire en est là… pour aujourd’hui.

14 mars 1914 – p. 1

Les bizarreries de l’affaire Cadiou
Brest, 13 mars. On ne peut vraiment plus savoir exactement dans quel sens est orientée l’instruction de l’affaire Cadiou.
Aujourd’hui encore le procureur de la République a reçu une lettre de M. Meslay, représentant de commerce, déclarant formellement n’avoir jamais parié à M. Simon, armurier à Guingamp, de revolver d’occasion acheté à Landerneau, acquisition qu’il n’a d’ailleurs pas faite.

15 mars 1914 – p. 1

L’Affaire Cadiou
Importants témoignages

Morlaix, 14 mars. Deux témoins en- tendus aujourd’hui, le contremaître M. Bignard et le chauffeur Doulou [Dolou] affirment que c’est bien le 30 décembre, à 11 heures du matin qu’ils ont vu ensemble M. Cadiou et l’ingénieur Pierre.

Les perquisitions à l’usine

Brest, 14 mars. Les dernières perquisitions faites chez le directeur de l’usine de la Grand Palud ont démontré que les trois pardessus que possédait M. Cadiou à l’époque de sa mort, étaient dans sa garde- robe.
D’autre part, M. Cadiou lisait habituellement plusieurs journaux chaque jour. Les derniers numéros trouvés dans les poches de ces pardessus portent la date du 28 décembre.

17 mars 1914 – p. 1

L’Affaire Cadiou ET LES RÉVÉLATIONS DU FACTEUR BOULIER
Le Mystérieux voyageur
DE LA GARE SAINT-LAZARE

Brest, 16 mars. Si l’enquête de M. Bidart [Bidard] de la Noë chôme en ce moment par suite du dessaisissement du dossier de l’affaire Cadiou en faveur de la chambre des mises en accusation, les potins, eux continuent à être répandus, les bruits les plus invraisemblables courent dans la région.
Aujourd’hui, ce sont les révélations du facteur de Blincourt qui font l’objet de toutes les conversations.
On sait que M. Joly, juge d’instruction à Clermont (Oise), saisi d’une commission rogatoire, a longuement interrogé M. Boulier, facteur-receveur à Blincourt, qui avait écrit à l’ingénieur Pierre pour lui offrir de fournir aux débats un témoignage favorable à sa cause.
Au cours de sa déposition, ce témoin avait raconté qu’il connaissait un mon- sieur qui venait assez fréquemment au bureau de poste de Blincourt et qu’il sut être en relations avec le directeur d’une usine bretonne, M. Cadiou.
Il ajoutait que, le 4 janvier dernier, au moment où l’on ne parlait pas encore de la disparition du propriétaire de la Grand’ Palud, il aperçut à la gare Saint-Lazare, le client du bureau de Blincourt qui abordait un monsieur inconnu du facteur en l’interpellant en ces termes : « Tiens, ce cher Cadiou ! »
Quelle était l’identité de ce personnage avec lequel M. Cadiou se serait rencontré, à la date du 4 janvier à Paris ?
En sortant du cabinet du juge d’instruction de Clermont, M. Boulier s’était refusé à faire connaître le nom de la personne qu’il mettait en cause, disant seulement :
Or, on apprend aujourd’hui que la personne désignée par M. Boulier, comme ayant serré la main de M. Cadiou, à la gare Saint-Lazare, serait un Allemand, M. Hayen Chaze [Hazen-Chase], qui était en relations avec M. Panhard, fils du notaire parisien.
Le facteur Boulier était au courant des relations que les trois hommes avaient entre eux par des télégrammes expédiés de Blincourt à M. Cadiou, qui, pendant l’été de 1911, villégiaturait au Touquet.
Boulier affirme savoir en plus que M. Hagen Chaze [Hazen-Chase] et M. Panhard firent, en janvier 1913, un voyage en automobile dans le Finistère.
D’autre part, M. Fortin, sénateur, a déclaré qu’en effet il avait entendu parier de la présence de M. Cadiou à Paris le 5 janvier, mais que ce propos ne lui est pas parvenu directement, il l’a entendu d’une autre personne.
Il va néanmoins éclaircir ce point et communiquer le renseignement obtenu au juge d’instruction.

18 mars 1914 – p. 1 et 2

L’AFFAIRE CADIOU

Le classement du dossier est terminé Brest, 17 mars. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a terminé le classement et l’inventaire du dossier de l’affaire Cadiou, qui comprend près de 1.400 pièces.
Ce dossier a été envoyé aujourd’hui à la cour d’appel de Rennes. La chambre des mises en accusation de cette cour statuera sur la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénier Pierre, qui avait été refusée par le juge d’instruction de Brest.

L’Affaire Cadiou
ET LE ROMAN DU FACTEUR

Nous avons publié hier les déclarations du facteur Boulier. Celui-ci mettait en cause M. Hazen-Chaze, qui était, disait-il, en relations avec M. Panhard, fils du notaire parisien.
M. Marcel Panhard nous écrit à ce sujet :
Tout ce que le facteur Boulier raconte, en ce qui nous concerne, mes amis et moi, est absolument inexact.
Mon ami Philippe Hazen-Chaze est fixé comme ingénieur à Philadelphie, sa ville natale, et n’est pas revenu en France depuis deux ans ; il est donc impossible qu’il ait rencontré M. Cadiou le 4 janvier 1914.
Je n’ai jamais connu ce M. Cadiou ; je n’en ai jamais entendu parler par mes amis et je n’ai donc pu avoir le moindre rapport avec, lui.
Je me réserve du reste d’introduire contre Boulier une action à ce sujet, qui viendra se joindre aux nombreuses plaintes que mon père a déjà déposées contre lui ; il est inconcevable que, sous le fallacieux prétexte d’éclairer la justice dans une affaire retentissante, le facteur Boulier vienne, par rancune personnelle, y mêler notre nom.
Veuillez agréer, etc. MARCEL PANHARD.

5 avril 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU
NOUVELLE ORIENTATION DE L’ENQUÊTE

Brest, 4 avril. Les commissaires de la brigade mobile qui s’occupent de l’affaire Cadiou ont commencé leur enquête sur e passage à Landerneau de l’automobile marchant à une vive allure, dans la nuit du 27 au 28 janvier.
M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, précise que, cette même nuit où une lumière fut remarquée dans le bois de la Grand’ Palud, une voiture passa à 1 h. 35 du matin et revint environ une heure après.
Cette déclaration est confirmée par deux autres témoins.

8 avril 1914 – p. 1

Mme CADIOU DÉPOSE devant M. Bidart [Bidard] de la Noë

Brest, 7 avril. Mme Cadiou, arrivée hier soir à Brest, s’est présentée ce matin, accompagnée de Me Vichot, avoué, chez le juge d’instruction.
La déposition de Mme Cadiou a duré plus d’une heure.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a lu la déposition faite par Mme l’enterrement de Cadiou, le lendemain de son mari. Il lui a demandé si elle n’avait rien à y ajouter. Mme Cadiou a précisé certains détails et a exprimé au juge son étonnement d’avoir reçu, cette année, pour le premier de l’an, des bonbons qui étaient adressés par l’ingénieur Pierre à ses enfants, alors que jamais, auparavant, il n’avait eu semblable prévenance.
Mme Cadiou ne s’étonna pas outre mesure, sur le moment ; mais, maintenant qu’elle connaît les rapports tendus qui existaient entre son mari et l’ingénieur ; elle est fort surprise.
La confrontation de Mme Cadiou et de M. Pierre a lieu en ce moment.
De cette confrontation, la lumière jaillira-t-elle ? On n’y croit pas beaucoup.

9 avril 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE CADIOU
Le revolver de l’ingénieur Pierre

Brest, 8 avril. Avant d’envoyer à l’expert-armurier la balle qui a tué M. Cadiou et le revolver qui l’a tirée, le juge d’instruction a entendu, ce matin, sous la foi du serment, l’armurier Marie, de Landerneau, et lui a présenté un échantillon du revolver.
L’armurier a déclaré que c’était bien une arme du même modèle qu’il avait vendue à l’ingénieur Pierre.
L’inculpé a fait une déclaration analogue.

16 avril 1914 – p. 1

L’Affaire Cadiou
Trois témoins de Morlaix
CONFRONTÉS AVEC Mme ZACCONE

Brest, 15 avril. M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a confronté ce matin trois des témoins de Morlaix avec Mme Zaccone, tante de Mme Cadiou.
M. Breanton, antiquaire, affirme avoir rencontré Cadiou à 3 kilomètres de Morlaix le 25 décembre, vers deux heures de l’après-midi. Mme Zaccone maintient que ce jour-là, à l’heure indiquée, M. Cadiou était chez elle.
M. Cabon, facteur télégraphiste à Morlaix, a déclaré avoir rencontré le directeur de l’usine de la Grand’Palud, le 1er janvier vers 9 heures du matin, quai du Viaduc, et lui avoir dit : « Bonjour, monsieur Cadiou ». Ce dernier a répondu « Bonjour Cabon ».
L’adjudant des sapeurs-pompiers de Morlaix, M. Caramour, a également affirmé au juge d’instruction qu’il avait vu l’ingénieur Cadiou, le 1er janvier vers 9 heures. Il portait, a-t-il dit, un complet cycliste, vêtement dont son cadavre était revêtu lorsqu’il fut découvert.
Curieuse déclaration
En présence de M. Bodet, avocat, et de M. Delourmel, bibliothécaire-archiviste de la ville, M. Desrues, entrepreneur, chargé des travaux de l’usine de blanchiment de coton de Daoulas, a déclaré avoir lu, au début de janvier, trois lettres venues de membres de la famille Cadiou, laissant entendre que M. Cadiou s’était suicidé.
M. Desrues s’est refusé, à toute autre confidence « par crainte, dit-il, d’avoir des ennuis ».

22 avril 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 21 avril. M. Cloarec, député de Morlaix, s’est expliqué sur son rôle dans la constitution de l’usine de la Grand’Palud :
Quand M. Legrand, de Landerneau, a dit M. Cloarec, voulut créer l’usine de la Grand’Palud, il vint me demander de lui rédiger un acte de société, me déclarant qu’il avait comme commanditaire M. Temming, demeurant à Buhl (Alsace). L’acte rédigé, il me pria de le communiquer à M. Temming. Ce dernier répondit qu’il ne voyait aucune objection à faire à la rédaction de l’acte mais qu’il désirait cependant le soumettre à son conseil, un avocat de Colmar. Au cours de l’entrevue que j’eus avec cet avocat, nous sommes tombés d’accord sur les clauses du contrat.
Là s’est borné mon rôle. Je n’ai été, par la suite, ni actionnaire de la Grand’Palud, ni intéressé dans l’affaire.
Lorsque M. Legrand voulut céder son usine, il vint encore me demander si je ne pourrais pas lui trouver un acquéreur. Je savais qu’à ce moment, M. Cadiou cherchait un emploi pour ses capitaux. Désireux de lui rendre service, je le mis en rapport avec M. Legrand. L’entente se fit en dehors de moi. Là s’est encore bornée mon intervention.

24 avril 1914 – p. 1

L’Affaire Cadiou LE VEILLEUR BOSSARD est arrêté
Une perquisition à son domicile

Brest, 23 avril. M. Monessier [Mennessier], commissaire spécial, a procédé ce matin, à quatre heures, à l’arrestation du veilleur de nuit Bossard, qui fit hier au juge d’instruction la déposition sensationnelle que l’on sait.
On se rappelle que Bossard s’était présenté hier spontanément chez le juge d’instruction et lui avait fait d’extraordinaires déclarations au cours desquelles il avait dit notamment :
– Le 31 décembre, me promenant dans les bois de la Grand’Palud, j’ai aperçu sur la neige des traces de pas qui m’ont conduit à l’endroit où M. Cadiou devait être déterré le 4 février suivant. A cet endroit, j’ai remarqué alors que la terre avait été fraîchement remuée ; la neige ne la recouvrait pas et des feuilles mortes avaient été semées sur le sol.
Le 17 janvier suivant, je revins au même endroit et j’aperçus cette fois des cheveux qui émergeaient de la terre. Enfin, le lendemain, je revins encore. Cette fois, une tête sortait du sol.

L’arrestation
Brest, 23 avril. Quand M. Monessier [Mennessier], porteur d’un mandat d’arrêt et d’un mandat de perquisition s’est présenté à Saint-Divy, au domicile de l’ancien veilleur de nuit Bossard, celui-ci, apprenant qu’on venait l’arrêter, se mit à rire. « Alors, dit-il, M. Bidard de la Noë croit que c’est moi le coupable ? Elle est bien bonne ! »
M. Monessier [Mennessier] procéda immédiatement à une perquisition. Il saisit un certain nombre de papiers sur lesquels Bossard avait noté au jour le jour ses impressions et ses remarques au sujet de l’affaire Cadiou.

Ce que dit M. Bidard, de la Noë
M. Bidard de la Noë, interrogé sur ce qui avait motivé l’arrestation de Bossard, a dit :
« Je reproche à Bossard d’avoir gardé si longtemps pour lui un secret d’une telle gravité. Son attitude bizarre permet d’ailleurs de supposer qu’il en sait beaucoup plus long que ce qu’il a dit jusqu’ici. Voilà pourquoi j’ai tenu à m’assurer de sa personne. »
Bossard, qui avait été conduit au parquet, a subi cet après-midi un premier interrogatoire.
M. Jean-Marie Cadiou a déclaré que l’arrestation de Bossard ne l’avait pas surpris. Il pense qu’une autre arrestation ne saurait tarder, mais il refuse de s’expliquer davantage.
Bossard est considéré par tous ceux qui l’ont approché comme presque complètement déséquilibré.

Bossard regrette ses révélations
Brest, 23 avril. Bossard attend avec calme, dans une cellule du Palais de Justice, sa comparution devant le juge d’instruction. Il a déclaré cependant regretter ses révélations d’hier qui lui ont valu son arrestation aujourd’hui.
L’ancien gardien de l’usine a toujours dit qu’il connaissait beaucoup de choses sur le mystère de la Grand’Palud. Depuis le commencement de l’enquête il a fait maintes déclarations. Mais ceux qui le connaissent déclarent que Bossard aime à se mettre en avant.
Bossard nie énergiquement qu’il ait participé à l’assassinat de M. Cadiou, mais le juge d’instruction estime que Bossard peut apporter des éclaircissements dans cette affaire.

Nouvelles expertises Saint-Étienne, 23 avril. M. Grivolla [Grivolat], directeur du Musée de Saint-Étienne, vient d’être chargé de diverses expertises relatives à l’affaire Cadiou. Il a mission d’examiner notamment la balle que le médecin légiste découvrit dans le cou de M. Cadiou ; un revolver semblable à celui acheté par l’ingénieur Pierre ; une quantité de munitions diverses ; une balle trouvée le 18 février dans un tas de charbon à l’usine de la Grand’Palud ; le revolver saisi le 17 février sur la table du bureau de l’inculpé ; quatre cartouches chargées de plomb déposées dans une enveloppe jaune qui fut trouvée dans le garage de l’ingénieur Pierre.

25 avril 1914 – p. 1

L’Affaire Cadiou
Bossard est confronté avec l’inspecteur Lemaire [Lemez]

Brest, 24 avril. M. Bidard de la Noë a confronté ce matin le gardien de nuit Bossard avec l’inspecteur de la Sûreté Lemaire [Lemez].
Ce dernier a rappelé que le 17 janvier, alors qu’il procédait avec Bossard à une battue dans le bois de la Grand’Pallud, l’ancien veilleur de nuit s’était sauvé au moment où Lemaire approchait du chemin où fut enterré M. Cadiou. Bossard, tapi dans un taillis, était resté sourd à tous les appels.
Bossard a reconnu aujourd’hui qu’il s’était enfui et n’avait pas répondu quand on l’avait appelé, mais il n’a pu fournir aucune explication plausible de son attitude bizarre.
L’inspecteur a alors raconté que, le 12 mars, il était retourné avec Bossard à la Grand’Palud. Bossard avait prétendu qu’il pouvait retrouver le revolver de Pierre. Ses recherches ayant été infructueuses, l’inspecteur dit à Bossard : « Ou bien vous vous moquez de la justice, ou vous savez quelque chose que vous ne voulez pas dire. » Bossard répondit : « Je connais la vérité. Je suis certain de la culpabilité de Pierre, mais je ne veux pas parler, de peur d’être traité comme complice ».
Bossard a d’abord nié ce propos, puis il a prétendu l’avoir tenu pour plaisanter. La confrontation a pris fin à midi et demi.

27 avril 1914 – p. 2

L’Affaire Cadiou
Une lettre de l’ingénieur Pierre est saisie à Paris

L’affaire Cadiou nous avait déjà réservé pas mal de surprises, elle paraissait cependant devoir rester dans le domaine du parquet de Brest. Voici maintenant autre chose le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, a demandé le concours de la police judiciaire de Paris.
Sur une commission rogatoire, en effet, M. Vallet, commissaire de la police judiciaire, a saisi dans les bureaux de notre confrère « Le Matin » une lettre adressée le 26 août 1913 par l’ingénieur Paul [Pierre] à ce journal.
Dans cette missive, dont nous donnons sous les plus expresses réserves les principaux passages, l’ingénieur porte contre son ancien patron de graves accusations.
Il affirme que M. Cadiou s’est fait payer deux fois des fournitures de coton par la poudrière d’Angoulême, et il ajoute :
J’ai prêté, sans le savoir, mon concours à ces agissements délictueux. Pour réparer ma faute, j’ai discrètement mis les autorités compétentes au courant des choses ; une enquête très sérieuse a été faite ; elle a établi des culpabilités, mais elle en a établi de trop. Comme diverses personnalités (dont M. Cloarec, député) sont atteintes indirectement par cette affaire de concussion, je crains qu’elle ne soit résolue par des pots-de-vin.
J’estime qu’il est de mon devoir, en pareil cas, de vous demander de bien vouloir éclairer le peuple français pour que justice se fasse.
Et l’ingénieur déclare en terminant que l’on trouvera des informations auprès de MM. Paurion, à Angoulême, et Goude, député de Brest.
Le « Matin » déclare, à propos de cette lettre, qu’il a demandé à MM. Cloarec et Goude, députés mis en cause par l’ingénieur, s’ils désiraient répondre aux allégations de celui-ci. Il ajoute que MM. Cloarec et Goude ont alors réservé leur réponse.

28 avril 1914 – p. 1

M. Cadiou n’est pas mort empoisonné
Brest, 27 avril. M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a reçu ce matin le rapport du directeur du laboratoire de toxicologie sur les viscères du cadavre de M. Cadiou. L’expertise conclut que la mort du directeur de l’usine ne peut être attribuée à un empoisonnement.

29 avril 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE CADIOU
Nouveau témoignage

Brest, 28 avril. M. Bidard de la Noë continue ce matin l’instruction de l’affaire Cadiou pour fixer un point intéressant de l’enquête.
Il avait été dit que le cadavre de M. Cadiou n’avait pu être enfoui le 1er février, car à cette date un sanglier avait labouré la terre à l’endroit où la fosse avait été creusée. Il aurait donc dû déterrer le cadavre.
Le juge a entendu M. Maubian, piqueur du propriétaire du bois de la Grand Palud. Le témoin a déclaré qu’il avait vu, le 1er février, des traces de pas de sanglier près du ruisseau, mais à un mètre de l’endroit où a été retrouvé le cadavre du directeur. La fosse n’était pas labourée et ne présentait rien d’anormal. Des feuilles mortes recouvraient l’endroit où a été découvert M. Cadiou.

30 avril 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE CADIOU
Un nouveau témoignage

Brest, 29 avril. Le parquet a reçu ce matin de nouveaux renseignements au sujet de l’affaire Cadiou et de l’emploi du temps de certaines personnes, le 30 décembre, jour où l’accusation fixe l’assassinat.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, est parti immédiatement pour Landerneau afin de contrôler ces renseignements sur les lieux mêmes, à la Grand’Palud.

5 mai 1914 – p. 1

L’Affaire Cadiou
Prochaine confrontation

Brest, mai. M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu, ce matin, M. Prigent, garçon de recette à Landerneau, qui s’est présenté le 31 décembre, à une heure de l’après-midi, pour encaisser des traites à la Grand Palud et n’a rencontré M. Pierre ni à l’usine ni à son domicile.
L’ingénieur sera confronté avec cet encaisseur pour donner des explications sur l’emploi de son temps le 31 décembre.

6 mai 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE CADIOU
Une Nouvelle Accusation CONTRE BOSSARD
M. Cloarec chez le Juge d’Instruction

Brest, 5 mai. Dès la nouvelle de la mise en liberté provisoire de Bossard, plu- sieurs ouvriers, travaillant avec l’ancien veilleur de nuit à bord du « Gorbea-Mendi », ont adressé des lettres à Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, dans lesquelles ils affirment que Bossard, dans les premiers jours de son arrivée à bord du navire en réparation, leur montra, quelque temps après la découverte du cadavre de M. Cadiou, quatre billets de 100 francs et acheta une bicyclette d’une valeur de 160 francs.
Le juge d’instruction va convoquer ces ouvriers pour les confronter.
En attendant, Bossard se dit maintenant convaincu de l’innocence de Pierre. Il a déclaré à sa sortie de prison :
Si j’ai cru, pendant un certain temps, à la culpabilité de Pierre, c’est parce que j’avais vu qu’on l’avait arrêté, mais comme j’ai été arrêté moi aussi, qui n’avais rien fait, je ne crois plus du tout qu’il soit coupable.
Bossard a parlé ensuite de sa vie en prison, où il s’ennuyait beaucoup et où il était, dit-il, mal nourri.
C’est une véritable déception pour lui que d’apprendre que sa mise en liberté n’est que provisoire et qu’il reste à la dis- position de la justice.
Ainsi que nous l’annoncions hier, M. Cloarec, député du Finistère, a été entendu ce matin par le juge d’instruction.
Il a déclaré qu’il ne s’occupait plus depuis longtemps de l’affaire de la Grande-Palud.
L’ingénieur Pierre, appelé sur ces entrefaites et questionné sur ce qu’il savait die l’intervention de M. Cloarec, a reconnu que c’était à tort qu’il avait mêlé à cette affaire le nom du député.
Si j’ai mis cette personnalité en avant dans une lettre rendue publique, a-t-il dit, c’est simplement parce que je savais que M. Cloarec était un ami de M. Cadiou et je dois ajouter que mon opinion était surtout faite de déductions. »

7 mai 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE CADIOU
Audition d’un contrôleur des poudres

Brest, 6 mai. Le juge d’instruction a procédé aujourd’hui à l’audition de M. Goas, contrôleur des poudres et salpêtres, spécialement chargé du contrôle d’un certain nombre d’usines, notamment de la Grand’Palud.
Ce témoin, se plaçant à un point de vue technique, a déclaré que le coton fourni par M. Cadiou aux poudreries était de teinte rouge et de qualité très inférieure.
« Ces constatations ne sont pas nouvelles, a ajouté M. Goas ; je les ai relatées dans plusieurs rapports à l’inspiration desquels je dois à la vérité de le reconnaître M. Pierre était complètement étranger. »
M. Goas a déclaré que, le 26 octobre, il a eu à signaler à l’administration la qualité du coton livré par la Grand Palud aux poudreries de l’État. Dans le courant du mois de décembre il s’est entretenu avec M. Cadiou des difficultés qu’il avait avec l’administration de la guerre et de sa dernière exclusion.
Il avait des rapports journaliers avec l’ingénieur Pierre. Il a vu rentrer à l’usine à onze heures et demie du matin, le 29, 30 ou 31 décembre, sans pouvoir préciser. L’ingénieur lui a appris que, le 2 janvier, il avait reçu un télégramme de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari qui n’était pas arrivé à Paris.

8 mai 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE CADIOU
Nouvelles déclarations

Brest. 7 mai. Contrairement au témoignage de l’ouvrier Kervistin, qui a déclaré avoir vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre ensemble, le 30 décembre, un ancien ouvrier de la Grand’ Palud, nommé Morvan, affirme que, ce jour-là, le directeur et l’ingénieur ne sont pas montés aux autoclaves.
« Je travaillais, dit Morvan, dans le grand atelier où ces machines se trouvent. J’ai bien vu M. Cadiou sortir le 30, vers neuf heures et demie. Peu de temps après, M. Pierre est arrivé. Il est resté quelques instants à son bureau. A différentes reprises, dans le courant du mois, MM. Pierre et Cadiou sont montés ensemble aux autoclaves. Je ne peux pas préciser la date, mais je suis sûr que ce n’était ni le 29, ni le 30. »
Morvan va être appelé devant le juge d’instruction.

9 mai 1914 – p. 1

L’Affaire Cadiou

UN DÉMENTI DE BIGNARD
LE CONTREMAITRE DE LA GRAND’PALUD

Brest, 8 mai. Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Jean Cadiou au sujet des propos que lui aurait tenus le contre-maître Bignard qu’il alla chercher à l’usine, dès qu’il eut retrouvé, le 4 février le cadavre de son frère. M. Jean Cadiou demanda à Bignard de rester près du cadavre tandis qu’il irait avertir la gendarmerie de Landerneau et le contremaître lui aurait dit spontanément : « Ne me laissez pas seul ici, car M. Pierre pourrait me tuer aussi ».
Aujourd’hui, dans le cabinet d’instruction, Bignard déclara que ses paroles ont été mal interprétées. « Je n’avais pas peur de M. Pierre, dit-il, je craignais seulement que quelqu’un, caché dans le bois, ne me fit un mauvais coup ».
Au cours d’une confrontation, l’ingénieur Pierre a continué à nier énergiquement avoir rencontré M. Cadiou le 30 décembre.
Son avocat, qui l’assistait, a rappelé à M. Bignard sa déclaration faite le 29 janvier « Je crois sans pouvoir affirmer que c’est le 30 que j’ai vu M. Cadiou pour la dernière fois ».
On a entendu cet après-midi la femme du contremaître.

Un accusateur de Bossard
Brest, 8 mai. Le coureur cycliste Laurent, qui travaillait à bord du Gorbea Mendi, avec le veilleur de nuit Bossard, a déclaré que ce dernier, six jours avant la découverte du cadavre de M. Cadiou, lui avait dit que son ancien patron devait être enterré dans un sentier du bois voisin de l’usine ; mais jamais il ne le vit en possession de billets de banque.

10 mai 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE CADIOU
Une commission rogatoire de M. Bidard de la Noë à Paris

Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire de police judiciaire, s’est rendu ce matin chez M. Eck, avocat consultant, 36, rue Vivienne, chez qui M. Cadiou s’était rendu en novembre 1913.
M. Cadiou était venu le consulter sur les moyens qu’il faudrait employer pour racheter des actions de la Société de la Grand-Palud afin d’être seul propriétaire de l’usine.
D’autre part, M. Vallet s’est rendu à la Banque Allard, place de la Bourse où, à la même époque, M. Cadiou était venu faire un dépôt de 100.000 francs en espèces au crédit de la « Dresdner Bank » filiale de Nuremberg.

Nouveaux témoignages
Brest, 9 mai. Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Laurent, mécanicien à bord du « Gorbea-Mendi », en présence de Bossard. M. Laurent a déclaré que le 29 janvier Bossard qui travaillait avec lui, a parlé de Cadiou : « On croit qu’il est en fuite, dit-il pour moi il a été assassiné. Il y a quinze jours, je suis allé dans le bois de la Palud avec l’inspecteur Lemez, pour rechercher le corps de M. Cadiou. Dans un chemin creux, j’ai senti une odeur de cadavre et je n’ai rien dit. Si j’étais méchant pour l’ingénieur Pierre, comme il l’a été pour moi… » Bossard n’acheva pas sa phrase.
Ces propos avaient été tenus six jours avant que M. Jean Cadiou ne retrouvât son frère.
M. Laurent certifie qu’il ne se trompe pas de date, car c’était le premier jour qu’il travaillait à bord du « Gorbea-Mendi ».
Bossard affirme qu’il a prononcé ces paroles bien après le 29 janvier.

Une confrontation
Une confrontation a eu lieu ensuite entre Bossard et MM. Laurent, Lavallette et Manach. Ces deux derniers sont ouvriers à l’usine.
Les trois ouvriers ont affirmé avoir vu des billets de banque en la possession de Bossard, lequel a répondu qu’il s’agissait de billets de loterie.

11 mai 1914 – p. 2

ARTICLES DE PARIS ET D’AILLEURS
LE DESTIN EST MAITRE
Il serait aussi puéril de le nier que de l’énoncer – la veine joue et gagne naturellement ! – dans la vie un rôle prépondérant.
Tous les jours, en lisant les nouvelles contradictoires de l’instruction de l’affaire Cadiou, je ne puis m’empêcher de me le remémorer.
Et je plains cet excellent juge d’instruction qui se prodigue dans une affaire aussi compliquée et qui, en somme « rapporte » (comme disent les gens de théâtre en parlant des effets) si peu.
Voulez-vous me dire combien de personnes à Paris suivent encore avec intérêt les péripéties de ce drame ténébreux ?
Dans tous les salons, ce n’est qu’un cri c’est trop long !
Et cependant quel titre admirable : « Le mystère de la Grand Palud ».
Mais voilà, M. Bidard de la Noë avait à peine commencé la mise en train j’allais écrire la mise en scène de son affaire, que le drame Caillaux était confié aux soins de son parisien confrère, M. Boucard.
Sans se décourager, le magistrat provincial a laissé passer l’orage, il va même avoir subi l’assaut furieux des élections, sans se démonter.
Son affaire, messieurs les jurés, n’aura pas été assez brève…
Vous verrez si cela continue, que ce n’est pas l’auteur du crime – qui tarde d’ailleurs à se révéler avec certitude – c’est le magistrat qui sera sifflé !
ARMAND MASSARD.

12 mai 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU
M. Pierre confronté
AVEC LE FRÈRE DE LA VICTIME
LE TÉMOIN ACCUSE L’INGÉNIEUR QUI PROTESTE

Brest, 11 mai. Le juge d’instruction a confronté ce matin l’ingénieur Pierre avec M. Jean Cadiou.
Appelé à préciser « l’affaire d’Angoulême », l’ingénieur a déclaré qu’un surveillant de la poudrerie d’Angoulême avait reçu de M. Cadiou, directeur de l’usine, un pot-de-vin de 1.800 francs. M. Cadiou, a-t-il ajouté, brûla, d’accord avec l’inculpé, tous les papiers relatifs à cette affaire. Mais, pour dégager sa responsabilité, l’ingénieur a conservé, dit-il, une copie de lettres, qu’on peut retrouver à un endroit qu’il a indiqué.
M. Jean Cadiou, qui était président du conseil d’administration de la Grand’Palud, a déclaré inexactes la plupart des affirmations de l’ingénieur, et notamment celle suivant laquelle la société dissimulait des capitaux étrangers.
Au cours de la confrontation, M. Jean Cadiou a dit à l’ingénieur : « Vous êtes l’assassin de mon frère ». Et l’ingénieur lui a opposé un énergique démenti.

13 mai 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE CADIOU
Audition des ouvriers de l’usine

Brest, 12 mai. M. Bidard de la Noë a entendu à nouveau, ce matin, les anciens ouvriers de l’usine de la Grand’Palud, Morvan, Cavaloc et Loarec. Tous trois ont affirmé avoir vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble dans la journée du 29 ; mais, le 30, ils ont vu M. Cadiou arriver seul à l’usine, vers huit heures, et repartir quelque temps après pour une direction inconnue.
La date du procès
Pour ne pas prolonger l’instruction de l’affaire Cadiou, Me Feillard a renoncé à demander la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre d’autant plus que l’instruction pouvant être close à la fin du mois, son client pourra comparaître devant les assises à la session de juillet.
L’ingénieur conserve un grand calme ; il déclare qu’il est persuadé que le jury reconnaîtra son innocence.

17 mai 1914 – p. 1

L’Affaire Cadiou
Contradictions et affirmations

Brest, 16 mai. On vient d’apprendre à Brest que l’expert armurier de Saint-Étienne ne serait pas certain que la balle qui tua M. Cadiou ait pu être tirée par le revolver soumis à son expertise, les rayures du canon semblant dissemblables.
Au Parquet, on affirme que le revolver présenté à l’expert est bien de la même fabrication que celui acheté par M. Pierre et qui n’a jamais été retrouvé. L’armurier de Landerneau qui a vendu le revolver à l’ingénieur a d’ailleurs certifié que le spécimen envoyé à Saint-Étienne était conforme à celui qu’il a vendu.
D’autre part, le juge d’instruction a en- tendu ce matin M. Le Corre, retraité de la marine, qui a déclaré que les feuilles de belladone et de datura que Pierre se fit expédier lui était bien destiné et que l’ingénieur lui en a fait cadeau pour soigner son asthme.

20 mai 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE CADIOU
Nouvelle déposition

Brest, 19 mai. Le juge d’instruction a entendu M. Rocher, directeur d’une usine de blanchiment de coton de Daoulas. Le témoin a déclaré qu’avant de fonder son usine, et sachant que M. Cadiou désirait céder la Grand Palud, il avait offert à ce dernier une certaine somme pour l’acheter, mais M. Cadiou exigeait une somme supérieure.
Par un contrat signé le 10 janvier, l’ingénieur Pierre fut nommé directeur de l’usine de Daoulas, mais, deux jours après, l’ingénieur résilia le traité, parce que, disait-il, M. Cadiou avait disparu et il ne voulait pas quitter sa place avant que son directeur soit retrouvé.

Le dossier est revenu
M. Rocher devait être ensuite confronté avec Pierre, mais celui-ci n’a pas été amené au Parquet, en raison de la décision prise par Me Feillard de ne pas assister son client, pour protester contre la non communication du dossier, qui avait été remis à la partie civile. Cette dernière a rendu le dossier aujourd’hui à midi.
Me Feillard a l’intention de poursuivre l’affaire, de façon à bien fixer les droits de la partie civile en matière criminelle.

21 mai 1914 – p. 1

La Défense de M. Cadiou PAR L’AVOCAT DE LA PARTIE CIVILE
Me Fleys explique l’emploi des capitaux allemands

Brest, 20 mai. Me Fleys, avocat de, la partie civile dans l’affaire Cadiou, interrogé sur l’ensemble du dossier, a prononcé un ardent plaidoyer en faveur de l’usinier de la Grand’Palud.
« Je n’ai, affirme-t-il, rien trouvé pouvant justifier les accusations portées par Pierre contre Cadiou. Le seul fait précis qui existe est le wagon de coton payé deux fois par la poudrerie d’Angoulême ».
L’avocat ajoute que les fournitures de la Grand Palud ne furent jamais trouvées mauvaises par le général Gaudin, et que Cadiou a été rayé temporairement des fournisseurs de l’État simplement parce qu’il n’avait pas effectué dans l’usine les modifications matérielles réclamées par le ministère de la Guerre.
Enfin, en ce qui concerne les capitaux allemands, Me Fleys déclare que lorsque Cadiou prit la direction de l’usine, en 1909, la majorité des actions était entre les mains des frères Temming. D’ailleurs Cadiou n’avait pas une mise de fonds suffisante pour se libérer entièrement ; il demanda un délai de cinq ans pour rembourser les capitaux allemands et le dernier versement ayant été effectué en octobre 1913, Cadiou était donc devenu l’unique propriétaire de l’usine de la Grand’Palud. (Presse Nouvelle.)

La question du revolver

Brest, 20 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noë a commencé l’interrogatoire définitif de l’ingénieur Pierre, en présence de son avocat, Me Feillard.
Cet interrogatoire a été consacré à la question du revolver.
L’ingénieur a déclaré qu’il ne se rappelle pas la date exacte à laquelle il a acheté l’arme à Landerneau, mais il a affirmé l’avoir vendue à un représentant de commerce inconnu de passage à la Grand’- Palud.

23 mai 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE CADIOU
Mme Bossard mère
CHEZ LE JUGE D’INSTRUCTION

Brest, 22 mai. Le juge d’instruction a fait appeler ce matin, dans son cabinet, la mère de Bossard qui a été vue dernièrement en possession d’une montre dont la provenance devait être éclaircie.
On sait que M. Cadiou, quand il a été assassiné était porteur d’une montre qui n’a pas été retrouvée. L’enquête a établi que la montre de M. Cadiou était en acier et que celle de Mme Bossard est en argent. Elle a été achetée par Bossard à son beau-frère en janvier dernier.
L’emploi du temps de Bossard qui était à Brest les 29 et 30 décembre a été également confirmé par sa mère.
Déclaration de l’armurier
Le juge d’instruction a entendu l’armurier de Landerneau qui affirme que le revolver soumis à l’expertise de M. Grivolat est du même modèle que celui qu’il a vendu à l’ingénieur Pierre.

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26 mai 1914 – p. 1

L’INGÉNIEUR PIERRE remis en Liberté
Ses accusations contre M. Cadiou

Brest, 25 mai. C’est ce soir, à six heures, que l’ingénieur Pierre sera mis en liberté provisoire.
Avant sa relaxation l’inculpé a subi ce matin un interrogatoire au cours duquel il a porté contre M. Cadiou de très graves accusations.
Si je me suis décidé, a-t-il dit, à dénoncer l’industriel au ministre compétent, c’est parce que nous nous trouvions à la veille du passage d’un contrôleur et qu’il m’importait essentiellement de dégager ma responsabilité personnelle. J’avais prévenu mon patron, à maintes reprises, je lui avais fait savoir que je parlerais s’il ne prenait pas la résolution de fournir un coton de meilleure qualité. M. Cadiou n’avait nullement tenu compte de mes avertissements. Il continua ses malfaçons et il alla même, pour s’assurer l’impunité jusqu’à soudoyer certains agents de la poudrerie d’Angoulême. (Fournier.)
D’autre part, l’ingénieur affirme qu’il a toujours été en bons termes avec son directeur, ce qui est prouvé, ajoute-t-il, par une lettre que lui a écrite en novembre 1913 M. Cadiou, et ainsi conçue : « Mon cher Pierre, veuillez réduire la main-d’œuvre. Bien à vous, Cadiou ».
Les conclusions du procureur de la République relatives à la mise en liberté sont basées sur le retard qui sera apporté à la clôture de l’instruction, l’expert Grivolat demandant de nouveaux renseignements sur les rayures du revolver vendu à l’ingénieur Pierre par l’armurier de Landerneau.

27 mai 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU
Nouvel interrogatoire de Bossard

Brest, 26 mai. Le juge d’instruction a en- tendu ce matin, à nouveau, le témoin Bossard, le veilleur de nuit de la Grand’Palud, qui a déclaré maintenir ses premières déclarations.
Maintenez-vous, lui a demandé le magistrat, votre rétractation concernant la découverte du cadavre de M. Cadiou ?
Après un instant d’hésitation, Bossard a répondu par l’affirmative.
Les alibis de l’ancien veilleur de nuit, relatifs à la journée du 30 décembre, ont été reconnus exacts.
Bossard est toujours en liberté provisoire, sous l’inculpation de complicité dans l’assassinat de M. Cadiou.
Depuis son arrestation, opérée dès le lendemain de ses premières révélations, Bossard se refuse à donner de nouvelles indications au magistrat.

29 mai 1914 – p. 1

L’Affaire Cadiou
Le rapport du laboratoire de toxicologie

Brest, 28 mai. Le procureur de la République a reçu ce matin le rapport du docteur Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris.
Les conclusions de ce rapport sont négatives ; aucune trace de sang n’a été relevée sur les vêtements de l’ingénieur Pierre, ni sur sa pioche et son rasoir. Toutefois, le rapport dont le procureur vient de commencer l’étude relèverait, dit-on, certains détails intéressants, notamment la marque d’un coup de pioche dans le pantalon dont M. Cadiou était revêtu.

30 mai 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 29 mai. Comme on l’a annoncé, une enquête a été ouverte à Angoulême, pour savoir si M. Cadiou se serait rendu, en décembre, dans cette dernière ville, et si, à cette époque, un blessé n’aurait pas été transporté en automobile à Brest.
A ce sujet, on déclare au parquet que, d’après la correspondance de Cadiou, il apparaît que c’est en octobre que l’usinier se rendit dans cette ville. On ajoute que l’emploi du temps de Cadiou est connu pendant tout le mois de décembre et que, par conséquent une corrélation paraît impossible entre l’usinier et le blessé mystérieux qui se fit conduire fin décembre à Brest, en automobile.

11 juin 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 10 juin. L’instruction de l’affaire Cadiou ne sera reprise que la semaine prochaine.
Les assises du Finistère étant fixées au 6 juillet, l’ingénieur Pierre ne pourra comparaître qu’à la session d’octobre, à moins que, d’ici là, il ne bénéficie d’un non-lieu.

17 juin 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU
Landerneau, 16 juin. Des recherches ont été faites ce matin, dans le jardin de l’ingénieur Pierre, en présence de ce dernier, par le chef de la brigade mobile de Rennes, pour retrouver les balles tirées par l’ingénieur Pierre, lorsqu’il essaya le revolver acheté chez l’armurier de Landerneau.
Jusqu’ici ces recherches n’ont donné aucun résultat.

18 juin 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU
On a procédé aujourd’hui à la Reconstitution du Crime

Landerneau, 17 juin. Les opérations de reconstitution du crime de la Grand’ Palud ont commencé à neuf heures, en présence du Parquet et de l’ingénieur Pierre. Le fermier Bonnefoy, figurant M. Cadiou a été placé sur le chemin de l’usine à l’endroit où les ouvriers ont vu le directeur entrer le 30 décembre, à 9 heures du matin, à la Grand Palud et sortir quelque temps après.
Des photographies destinées au jury de la cour d’assises ont été prises sous la direction de M. Haverna, commissaire spécial, chef du service photographique au ministère de l’Intérieur.
Cette reconstitution avait pour but d’établir si certains ouvriers ont pu, de l’usine, voir MM. Pierre et Cadiou prendre ensemble la direction du moulin.

23 juin 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU
Nouvelle audition de témoins

Brest, 22 juin. Le juge d’instruction a en- tendu de nouveaux témoins dans l’affaire Cadiou.
Le nommé Lebot, employé de chemin de fer, a affirmé avoir entendu Bignard dire, dans un débit de boissons, qu’il n’était pas certain que ce fût le 30 décembre qu’il vit MM. Pierre et Cadiou sortir ensemble de l’usine.
Le chauffeur Bignard, un des témoins à charge contre l’ingénieur Pierre, a reconnu qu’il avait exprimé ce doute, mais, néanmoins, il a déclaré qu’après réflexion, il maintenait la date du 30 décembre.

27 juin 1914 – p. 1

Serait-ce possible ?
L’instruction de l’affaire Cadiou sera close demain

Brest, 26 juin. M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, doit clore demain l’instruction de l’affaire Cadiou par un dernier interrogatoire de l’ingénieur Pierre et la communication à l’inculpé des rapports du docteur Paul, qui examina le cadavre de M. Cadiou, de M. Kohn, de Brest [Kohn-Abrest], chargé de l’expertise des vêtements de la victime, et de M. Grivolat, qui procéda à l’examen de la balle meurtrière.
Le classement des 3.000 pièces du dossier commencera immédiatement pour être soumis à la Chambre des mises en accusation.

1er juillet 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
L’instruction est close
Brest, 30 juin. L’instruction de l’affaire Cadiou est officiellement terminée et le dossier a été remis, ce matin, au procureur de la République, qui va établir le réquisitoire définitif, ce qui demandera une dizaine de jours.
Le juge d’instruction rendra donc son ordonnance vers le 12 juillet.

10 janvier 1916 – p. 1

Le Bombardement de Nancy
CE QU’UNE VOYANTE A VU

Les Allemands viennent de rééditer sur Nancy le coup de Dunkerque, mais, ainsi que l’a fort bien dit M. Mirman dans la proclamation que nous avons publiée hier, l’importance du bombardement a été, et de beaucoup, exagérée.
Il faut constater cependant que les obus qui ont chu sur la ville ont provoqué dans celle-ci une certaine émotion.
Mais parmi les personnes qui ont débarqué à Paris, après le bombardement, se trouve précisément Mme Camille Hoffmann, laquelle n’est autre que la fameuse voyante, dont il fut tant parlé au moment de la mystérieuse affaire Cadiou.
Ce fut, on se le rappelle, Mme Hoffmann qui indiqua précisément le lieu où avait été enterré, après son assassinat, le malheureux usinier.
Mme Hoffmann, qui ne connaît personne à Paris, où cependant elle fut maintes fois sollicitée de venir s’établir, avait entendu dire que la Presse s’occupait des réfugiés. C’est la raison pour laquelle elle est venue nous voir et c’est ce qui nous a valu, de sa bouche, le récit des derniers exploits de nos ennemis contre la grande cité lorraine.
C’est le 1er janvier sans doute pour nos étrennes que nous avons été gratifiés d’un copieux bombardement. Il était un peu plus de neuf heures du matin quand un formidable coup de tonnerre retentit, suivi peu après d’une déflagration violente.
En quelques instants, et sans bien comprendre encore, toute la population se réfugia dans les caves.
Vingt minutes se passèrent dans une anxiété que vous devinerez facilement ; puis un second coup de canon fut tiré, suivi de plusieurs autres, à intervalles à peu près égaux. Les derniers coups se succédèrent de sept minutes en sept minutes environ. Cependant, à onze heures et demie, MM. les Allemands s’arrêtèrent. C’était probablement l’heure de leur déjeuner.
Évidemment, il y a eu une certaine émotion dans la ville. Dire le contraire serait absurde, mais il ne faut pas se l’exagérer. Le 2 janvier, vers midi et demi, au moment où l’on ne comptait presque plus sur eux, trois nouveaux coups de canon vinrent annoncer aux habitants de Nancy que l’ennemi n’avait pas renoncé à nous bombarder.
Ils furent tirés à cinq minutes d’intervalle puis ce fut tout.
Pendant quarante-huit heures, nous avons attendu la suite. Nous avions été entre temps à peu près rassurés, car nous avions la certitude que, s’il y avait dégâts matériels, les victimes, du moins, étaient peu nombreuses. Les Boches en étalent pour leurs frais. On peut même dire que s’ils avaient connu le pitoyable résultat de leurs efforts, ils y auraient renoncé dès le lendemain du 1er janvier. Je dois avouer, pourtant que, malgré tout, la vie dans les caves, surtout dans celles qui ne sont pas voûtées, n’a rien de très agréable.
Après Reims, c’est donc au tour de Nancy. Mais cette fois, les Boches ont raté leur coup. Il est vrai que s’ils ont provoqué, au premier moment, quelque stupeur, s’ils ont tué quelques petits enfants et blessé de malheureuses femmes, ils doivent être déjà satisfaits, puisque c’est là, semble-t-il bien, leur plus grand désir.
Quant aux dégâts matériels, tout ce que j’ai pu en voir, se sont d’énormes trous creusés. Bref, ces bandits, qui avaient annoncé il y a longtemps, par voie d’avions, des représailles contre Nancy, ont tenu leur parole, et c’est bien la première fois que cela leur arrive… de tenir parole !
Ainsi parla Mme Hoffmann, qui est, on a pu le constater par son récit, tout à fait remise de ses émotions.
Mais nous sera-t-il permis en terminant de dire à Mme Hoffmann, voyante, que si elle a parfaitement vu le bombardement… du moins ne l’avait-elle pas prévu ?
Lucien Doublon.

25 mars 1919 – p. 4

UN CRIME D’AVANT-GUERRE
L’Affaire Cadiou aux Assises

Qui se rappelle l’affaire Cadiou, qui remonte au 30 décembre 1913. Elle fit alors grand bruit sous le nom du « Mystère de la Grande-Palud ». La voici retracée en quelques lignes.
M. Louis Cadiou, propriétaire de l’usine de fulmi-coton de la Grande-Palud, près de Landerneau, était assassiné dans des circonstances demeurées mystérieuses. L’enquête fit bientôt planer les soupçons sur le directeur de son usine, l’ingénieur Pierre. Celui-ci nia toujours sa culpabilité. Il fallut le mettre en liberté.
La guerre éclata. Pierre partit pour l’armée et fit son devoir.
L’affaire viendra au mois de juillet prochain devant les assises du Finistère. Il nous paraît intéressant de faire connaître ce que sont devenus ceux qui, directement ou indirectement, furent mêlés à cette sensationnelle énigme.
L’ingénieur Pierre a épousé Julia Juzeau, qui était sa bonne au moment du drame. M. et Mme Pierre, au cours d’une permission de l’ingénieur, sont venus à Landerneau. Tous deux paraissent absolu- ment rassurés sur l’issue de l’affaire en ce qui les concerne.
Mme Cadiou habite Morlaix depuis environ deux ans. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, et M. Cloarec, député de Morlaix, sont morts. M. Guilmard, procureur de la République, est toujours chef du parquet de Brest. Le fermier Bonnefoy, dont les déclarations firent à l’époque si grand bruit, est toujours dans une ferme voisine de l’usine. M. Marcou est devenu facteur à Landerneau. Caroff est minotier. C’est lui qui occupe le moulin dans la maison duquel habitait l’ingénieur Pierre.

23 octobre 1919 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU
Quimper, 23 octobre. L’ingénieur Pierre s’est présenté au Palais de Justice de Quimper hier après-midi. Sur sa demande, il a été écroué ; il manifeste une entière confiance dans l’issue de son procès. (Havas.)

26 octobre 1919 – p. 2

L’affaire Cadiou ? Encore un souvenir d’avant-guerre.

On l’avait bien oubliée, l’affaire Cadiou ! Vous rappelez-vous, maintenant, cet ingénieur Pierre qu’on accusait d’avoir assassiné son patron ? L’ingénieur Pierre va comparaître devant les assises du Finistère. Et il semble bien que le public soit tout prêt à passionner de nouveau pour le mystère auquel tous les journaux, en 1914, consacraient de longues colonnes. C’est bien la paix, décidément, autre goût du drame, du théâtre, du tango renaît et s’avive.
Mais il semble que toutes ces distractions ne nous accaparent plus au même degré. Nous en avons une autre en ce moment, que nous considérons avec plus de considération que les autres. C’est la politique.
Ne plaisantez pas. Elle est réhabilitée. A voir le mal qu’a pu causer une mauvaise politique, tous les Français pensent qu’il faut en faire une bonne.
Et c’est pourquoi il y aura, aux prochaines élections, beaucoup moins d’abstentions qu’autrefois.

27 octobre 1919 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU
Un Témoignage
SENSATIONNEL innocenterait L’INGÉNIEUR PIERRE

C’est aujourd’hui que le procès Cadiou vient devant la cour d’assises du Finistère.
On se souvient des circonstances mystérieuses qui ont marqué en 1914 la découverte du cadavre de M. Cadiou, directeur de l’usine de coton poudre de la Grande-Palud.
On télégraphie aujourd’hui de Quimper à l’Agence Fournier que le commissaire de police de Saint-Pol-de-Léon, a. reçu, le 8 octobre dernier, une déposition qui est de nature à innocenter l’ingénieur Pierre si elle est vérifiée.
M. Gabriel Tounard [Tonnard], âgé de quarante-cinq ans, charpentier à Cléder, prétend que Cadiou a été assassiné par six individus sur la route de Morlaix à Brest. M. Cadiou était dans une voiture qu’il conduisait lui-même et il avait offert une place à Tounard [Tonnard], rencontré sur la route.
Soudain, six individus surgirent. Deux d’entre eux se jetèrent à la tête du cheval, un troisième tua Cadiou d’un coup de revolver. Deux autres, vêtus de soutanes, s’emparèrent de Tounard [Tonnard] et lui firent respirer une drogue qui l’endormit.
Tounard [Tonnard] revint à lui chez les sœurs de Cadiou, à Cléder, où on l’avait transporté. Tounard [Tonnard] partit et constata qu’on l’avait revêtu d’un complet neuf. Dans une poche, il trouva 20.000 francs en or. Tounard [Tonnard] navigua, puis travailla aux ateliers de la flotte, à Rochefort. Il prétend qu’une des sœurs de Cadiou lui promit ne récompense s’il était discret. La peur l’empêcha de parler jusqu’à présent.
Les renseignements fournis sur Tounard [Tonnard] sont favorables.
Quelle valeur faut-il donner à ce témoignage ? Les débats qui viennent de s’ouvrir nous le diront bientôt.

29 octobre 1919 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU
AUX ASSISES DE QUIMPER

Quimper, 29 octobre. La troisième audience de l’affaire Cadiou s’est ouverte ce matin par l’audition du commissaire de la brigade mobile de Rennes, M. Le Coz.
Chargé des premières recherches, notamment de savoir si Cadiou avait été vu avec Pierre le 29 et le 30 décembre, les témoignages qu’il recueillit furent des plus contradictoires.
M. Le Coz fut aussi chargé de rechercher dans quelles conditions Pierre se débarrassa de son revolver.
Il entendit un sieur Le Fur, qui prétendit avoir vu jeter de la fenêtre de Pierre, dans la rivière, un objet qu’il prit pour un revolver. Le Fur prétendit après qu’il avait pu se tromper Les recherches dans la rivière furent vaines.
A une question du défenseur de Pierre, Me Henri-Robert, le témoin déclare qu’à la date du 19 février 1914, il reçut du parquet de Brest ordre de ne plus enquêter sans instructions.
La défense prend bonne note de cette déposition.
Les témoins suivants sont des ouvriers et journaliers de la Grande-Palud, qui auraient vu ou n’auraient pas vu Cadiou et Pierre ensemble, le jour présumé du crime.

30 octobre 1919 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU
AUX ASSISES DE QUIMPER
On entend les derniers témoins

Quimper, 30 octobre. Il reste à entendre neuf témoins, parmi lesquels M. Tonnard, qui a fait, au dernier moment, des révélations sensationnelles.
Celui-ci reproduit le récit rocambolesque que nous avons relaté l’autre jour.
D’accord avec la défense et le ministère public, la Cour juge utile de ne pas insister. Le docteur Rousseau, médecin-légiste de Brest, qui fit la première autopsie de la victime, fait connaitre les conditions défectueuses et défavorables dans lesquelles il opéra.
Les détails techniques provoquent ensuite un incident quand il déclare qu’il a remarqué du coton sur les souliers. On passe les souliers de Cadiou qui portent, en effet, des traces de coton.
Me Henri Robert invoque un rapport où il est dit que les chaussures de M. Cadiou ont été lavées par un expert qui les a ensuite essuyées à l’aide d’un tampon d’ouate. On pense que cette découverte est concluante et que l’incident est définitivement clos
M. Léon, recteur à Cléder, qui a été mis en cause par Tonnard pénètre dans la salle. C’est un vénérable vieillard, qui ne connait que fort peu Tonnard ; il sait, toutefois, que de dernier passe pour un déséquilibré. La cour n’insiste pas et l’abbé se retire.
M. Rouquier, chef de la brigade mobile, à Rennes, fit, sur l’ordre de la Sûreté générale, opérer les premières recherches. Il ne croit pas à la culpabilité de Pierre.
Tous les témoins sont entendus. (Havas.)

31 octobre 1919 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU
Me Henri-Robert plaide pour Pierre

Quimper, 31 octobre. Bien que l’audience ne soit prévue que pour 8 h. 30, dès 7 heures, la salle est archicomble ; on tient à entendre la plaidoirie de Me Henri-Robert.
La cour fait son entrée et le président Cordier informe le public qu’il ne tolèrera aucune manifestation dans la salle.
Le procureur Cazenavette entre dans le vif du débat et aborde le fait principal, le meurtre de Cadiou. Il reprend une à une les dépositions faites par les ouvriers de la Grande-Palud sur les entrevues qui eurent lieu le 30 décembre 1913, à l’usine, entre Pierre et son patron.
A la reprise de l’audience, cet après-midi Me Henri Robert plaide pour Pierre.
Le verdict sera rendu dans la soirée.