Le Figaro
Le Figaro est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1826 à 1942. Le journal reparaît en 1944 en gardant le même nom.
Le journal a une ligne politique conservateur et fait partie de la presse de qualité du centre.
Au moment de l’affaire Cadiou, le journal est aussi le centre d’une affaire qui défraie la chronique au premier semestre. Le directeur du journal, Gaston Calmette, est assassiné le 16 mars 1914 par Henriette Caillaux, la femme du ministre des finances.
Tirage 1914 : 36 000 exemplaires
1914 : 109 articles dont 4 en première page
1919 : 8 articles dont 1 en première page
Les articles paraissent fréquemment dans la rubrique « département » en pages 4 ou 5. Le journal prend la défense de Pierre rapidement et insiste que les manquements de l’instruction ou les incohérences des témoins. Le ton est toujours cordial et les avis sont argumentés en s’appuyant notamment sur des articles du Nouvelliste de Bretagne.
Dans un courrier publié le 3 juin 1914, Mme Pierre remercie le journal pour la qualité des articles publiés et le soutien apporté à son fils.
Source : BnF Gallica
Table des matières
Toggle13 janvier 1914 – p. 4
Mystérieuse disparition
Brest. – M. Louis Cadiou, âgé de quarante-huit ans, ancien avoué à Morlaix, administrateur délégué de l’usine de cellulose pour coton-poudre, à La Forest, près de Landerneau, a disparu depuis le 28 décembre dernier.
Il était attendu à Paris, où il demeurait avec sa femme et ses enfants, rue du Cherche- Midi. Ne le voyant pas arriver, Mme Cadiou pria M. Cloarec, député, ami de la famille, d’aviser la police. La Sûreté générale se mit en campagne. Elle retrouva, dans plusieurs hôtels de la région, la trace du passage de M. Cadiou. Mais elle n’a pu découvrir ce qu’il est devenu.
Les affaires de l’usine sont prospères, et toutes les écritures sont en règle. On ne sait à quelle hypothèse s’arrêter.
14 janvier 1914 – p. 5
La disparition de M. Cadiou
Brest. – On est toujours sans nouvelles de M. Cadiou, administrateur de l’usine Grand-Palud. On affirme aujourd’hui que sa situation financière était loin d’être si brillante que le disent ses proches, et que deux Allemands qui ont quitté hier Landerneau lui réclamaient, pour une commande de coton refusée, un dédit de 160,000 francs.
Les recherches, qui jusqu’à présent n’étaient faites qu’à la demande de la famille, vont prendre un autre caractère à la suite de l’enquête ordonnée par le Parquet de Brest.
19 janvier 1914 – p. 5
La disparition de M. Cadiou
Brest – L’adjoint au maire a reçu ce matin une lettre signée « Louis Cadiou ». L’administrateur délégué de l’usine de cellulose, qui aux termes de la lettre se trouverait à Boulogne-sur-Mer, 15, rue des Pipots, s’étonne du bruit fait autour de son nom.
Le frère du disparu a reconnu l’écriture de M. Cadiou, mais il conserve des doutes sur la signature.
La police de Boulogne, prévenue, a commencé une enquête.
5 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
On se souvient de la disparition de M. Cadiou, directeur de l’usine de coton-poudre de la Grande-Palud, près Landerneau.
M. Cadiou était parti le 28 décembre dernier pour venir retrouver à Paris sa femme et ses enfants, rue du Cherche-Midi. Ne le voyant pas arriver, Mme Cadiou avait prié M. Cloarec, député, de faire les recherches nécessaires pour savoir ce qu’il était devenu.
Ces recherches furent vaines.
M. Louis Cadiou, âgé de quarante-huit ans, ancien avoué à Morlaix, jouissait de l’estime générale. Les affaires de l’usine étaient prospères. Néanmoins, il se trouva des gens pour dire qu’il avait dû s’enfuir pour éviter des ennuis financiers.
A un moment donné arriva une lettre signée de lui et mise à la poste à Boulogne-sur-Mer, et disant qu’on ne s’inquiétât pas de son absence, qu’il allait revenir bientôt.
Cette lettre, où l’écriture du directeur était, admirablement imitée, était fausse. On vient, d’en avoir la preuve.
On a en effet découvert le cadavre du malheureux dans une douve de l’usine, formée par une branche de la petite rivière l’Elorn. Il était au fond, enfoui sous une couche de terre de cinq centimètres. Il avait le cou sectionné. La tête était presque détachée du tronc.
Le parquet de Brest s’est rendu à Landerneau où règne une vive émotion.
A la suite de son enquête, il a fait mettre en état d’arrestation M. Louis Pierre, âgé de trente-et-un ans, ancien élève de l’École centrale, ingénieur de l’usine de la Grande- Palud, soupçonné d’être l’auteur de l’assassinat de son patron, M. Louis Cadiou, dont le cadavre vient d’être découvert.
M. Louis Pierre proteste de son innocence ; il a été néanmoins écroué.
G.G.
6 février 1914 – p. 5
L’assassinat de M. Cadiou
Brest. – Nous avons annoncé hier la découverte du cadavre de M. Louis Cadiou, administrateur de l’usine de la Grande-Palud, disparu depuis le 30 décembre, et l’arrestation de l’ingénieur Pierre, soupçonné d’être l’assassin. C’est le frère du disparu, M. Jean Cadiou, propriétaire d’une tannerie à Kerinou-Lambézellec, qui a trouvé le corps, et voici dans quelles circonstances.
Mme Louis Cadiou avait, ces jours derniers, annoncé qu’elle donnerait 2,000 francs à la personne qui lui ferait découvrir le cadavre de son mari. Mardi, M. Jean Cadiou recevait la lettre suivante :
Louis Cadiou a bien été assassiné par un homme grand, châtain, barbu, de trente à trente-cinq ans, qui était aidé d’un autre plus petit, lequel faisait le guet. On lui avait tondu un piège pour le faire tomber : c’est peut-être une corde. Vers quatre heures ou cinq heures, une fois à terre, il a reçu un « gros » coup au côté droit de la tête, puis un autre dans le dos, mais ce dernier était inutile, le premier l’ayant assommé.
Qu’on ne le cherche pas dans l’eau, il n’y est pas mais dans un talus, près d’un petit bois ou d’un bosquet. L’endroit est recouvert d’un peu de terre, à droite d’un moulin. Le corps sera découvert et l’assassin pris.
Cette lettre, dit la famille, a été envoyée par une cartomancienne de Nancy. On croit plutôt qu’elle émane d’une personne qu’on ne veut pas nommer, de peur d’attirer sur elle des vengeances. Quoi qu’il en soit, M. Jean Cadiou, se conformant aux indications données, alla chercher à droite du moulin et, dans un bois, appartenant à M. Vacheront, maire de La Foret, aperçut un endroit où la terre avait été fraîchement remuée. Il sonda avec sa canne, sentit de la résistance, gratta avec ses ongles et mit au jour le cadavre de son frère.
Il courut au moulin. Le contremaître de l’usine et l’ingénieur directeur, M. Louis Pierre, accoururent. Le corps, complètement déterré, fut porté à l’usine.
M. Pierre répond assez au portrait que le dénonciateur a fait de l’assassin. Aussi M. Jean Cadiou n’a-t-il pas hésité à l’accuser. Du reste, depuis très longtemps, une mésintelligence régnait entre lui et M. Louis Cadiou. De vives altercations s’étaient produites, et l’administrateur avait récemment manifesté l’intention formelle de se séparer de son collaborateur. Le mobile du crime serait donc la vengeance.
Au cours de l’enquête, on a trouvé dans un hangar une serpette appartenant à l’ingénieur, et à laquelle adhéraient encore quelques cheveux. On croit qu’elle a pu servir au crime. De plus, la perquisition opérée à son domicile a établi que tout dernièrement, il avait commis envers M. Cadiou un acte grave de malveillance.
Malgré ses protestations d’innocence, M. Louis Pierre a été écroué à la prison de Brest. On cherche maintenant si, comme l’assure la lettre dénonciatrice, il a eu un ou plusieurs complices.
On attend l’arrivée de Mme Cadiou pour fixer le jour et l’heure des obsèques.
7 février 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
Brest, 6 février.
Les obsèques de M. Louis Cadiou ont eu lieu ce matin à Landerneau. Sa veuve, venue de Paris pour y assister, a confirmé à M. Paulin, commissaire spécial, que c’était bien une somnambule consultée par la belle-mère de son frère, qui avait désigné le lieu où était enfoui le cadavre. ‘Cette somnambule, qui habite Pont-à-Mousson, va être recherchée.
L’instruction est activement menée. Voici les présomptions qui font croire au Parquet que le coupable est l’ingénieur Pierre.
D’abord M. Louis Pierre a affirmé que la dernière visite de M. Cadiou à l’usine datait du 29 décembre. Or, plusieurs témoins affirment l’y avoir vu le 30. Ce jour-là, il est, dit-on, allé au bois de M. Vacheront (là où a été trouvé son cadavre) afin d’examiner des sources à capter pour l’usine, et M. Pierre serait venu l’y rejoindre. Puis, dans les premiers jours de janvier, sous un prétexte quelconque, M. Pierre s’est rendu au domicile de l’administrateur, quai de Landerneau, s’est fait remettre la clef et a emporté tous les dossiers. Il savait donc que M. Cadiou ne reviendrait pas. Chez lui, on a trouvé un brouillon de lettre adressée au ministre de la guerre et dans laquelle il accusait M. Cadiou d’avoir indûment perçu de l’État la valeur d’un wagon de coton poudre qui n’avait pas été livré à la poudrerie d’Angoulême. Ce qui a fait écarter à M. Cadiou les adjudications de l’État. Enfin un témoin, M. Biguart [Bignard], contre-maître à la Grande-Palud, déclare que M. Pierre a dit qu’il tuerait M. Cadiou si celui-ci le renvoyait. Or, l’ingénieur avait reçu ordre de quitter l’usine le 1er mars.
Comme nous le disons plus haut, ce sont là des présomptions, mais, non des preuves. M. Pierre réplique que sur le premier point on se trompe de date ; que s’il est allé chez M. Cadiou chercher les dossiers, c’est qu’il en avait besoin pour la direction de l’usine ; que la lettre trouvée chez lui n’était qu’un acte de scrupule ; enfin que sa menace est une de ces paroles en l’air comme on en prononce souvent quand on est en colère.
LA SOMNAMBULE
Nous disons plus haut que la justice se propose de faire rechercher la somnambule qui a dénoncé le crime. Voici ce que nous téléphone à ce sujet notre correspondant de Nancy.
Nancy, 6 février.
A peine la nouvelle arrivait-elle à Nancy, par l’Agence Havas, que nous nous rendions à Pont-à-Mousson.
La dépêche de l’agence havas n’est pas absolument exacte. On connait en effet d’ans cette ville Mme veuve Sainpy, dont la fille est mariée au beau-frère de M. Cadiou, qui habite Paris.
Mme veuve Sainpy, qui est très honorablement connue, a bien voulu nous recevoir. Elle nous a déclaré que c’était bien elle qui avait transmis au frère de M. Cadiou les confidences d’une somnambule.
« Cette somnambule, nous dit-elle, habite Nancy et est très connue. Elle exerce la profession depuis vingt ans. Je ne veux lui causer aucun ennui et je tairai son nom. Je lui avais apporté un gant et une cravate que, sur ma demande, on m’avait envoyé de Landerneau. La somnambule me fit alors le récit paru dans le Figaro. Elle m’a désigné très clairement l’endroit où l’on devait retrouver le cadavre de la victime et elle m’a donné le signalement de l’assassin. Il est grand, châtain, barbu, âgé de trente-cinq ans. Il était accompagné d’un homme plus petit, que lui, qui a fait seulement le guet et l’a aidé à cacher le cadavre.
A Nancy, nous avons par la suite interrogé dans la soirée l’une des voyantes les plus renommées, celle peut-être qui fut consultée.
La somnambule nous a répondu qu’elle ne posait à ses clients aucune question « avant d’être plongée dans le sommeil hypnotique. »
Au reste, il est possible qu’elle ait été consultée sur le crime de Brest, mais elle ne peut en avoir aucune souvenance, car dès son réveil, elle oublie l’essence de la conversation précédente.
Et ceci n’est autre que la réponse classique de toutes les somnambules interrogées dans des affaires identiques.
A la dernière heure, on nous télégraphie de Brest, qu’un certain revirement se produit dans le public en faveur de M. Pierre. On trouve que les charges relevées par le Parquet sont bien faibles, et l’on se demande si les magistrats ne se trompent pas de piste.
8 février 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
Brest, 7 février.
Les commissaires spéciaux chargés de l’enquête sur la mort de M. Louis Cadiou ont fait ce matin, à la Grande-Palud, le relevé des lieux avoisinant l’usine, ainsi que de l’endroit où a été trouvé le cadavre.
Ils ont entendu de nouveaux témoignages, entre autres celui de l’encaisseur d’une banque qui, le 31 décembre, s’est présenté trois fois à l’Usine, sans rencontrer l’ingénieur Pierre.
Ce dernier affirme, au contraire, n’avoir pas quitté l’usine ce jour-là.
M. Bidard de Lanoé [La Noé], juge d’instruction, a confronté cet après-midi l’ingénieur Pierre avec une débitante qui habite près de l’usine.
Cette femme a affirmé avoir vu passer M. Cadiou le 30 décembre, vers neuf heures du matin.
L’ingénieur maintient qu’il n’a pas revu M. Cadiou depuis le 29.
Mme veuve Cadiou, arrivée tout exprès de Morlaix, a été ensuite entendue. Sa déposition, qui a duré trois heures, n’a rien apporté de nature à prouver la culpabilité de l’ingénieur. Mme Cadiou y croit et dit qu’il a dû agir par haine contre son mari.
Après avoir confirmé au juge que la révélation de l’endroit où était le cadavre est bien due à une voyante, elle a appris au juge qu’elle avait reçu, le 31 décembre, une lettre de M. Pierre, datée de Landerneau, le 30, adressée à M. Cadiou et réclamant une somme d’argent que le directeur avait oublié de lui remettre avant son départ pour Paris.
Mme Cadiou affirme que, par cette lettre, l’ingénieur à voulu écarter les soupçons, car on sait que le crime a été commis dans la journée du 30. Il semble encore que l’assassin ait voulu faire croire que le vol était le mobile du crime, car ni le portefeuille, ni la montre de la victime n’ont été retrouvés.
Mme Cadiou se trouvait dans un tel état de nervosité et de faiblesse, que le juge a renoncé à la confronter avec M. Pierre. L’ingénieur, toujours très calme, a été reconduit à la maison d’arrêt.
Nancy, 7 février.
Le bruit fait aujourd’hui à Nancy autour de l’affaire Cadiou, a fait sortir de sa réserve la voyante dont nous avons rapporté hier les déclarations au sujet du meurtre de l’industriel. C’est Mme Hermann [Hoffmann], plus connue sous le nom de Mme Camille, demeurant à Nancy, 24, rue de l’Équitation. Depuis vingt-quatre ans qu’elle travaille, elle nous a déclaré qu’elle n’avait jamais réussi une aussi merveilleuse affaire.
Mme Camille se souvient maintenant qu’elle donna le 31 janvier, un peu avant quatre heures, à une dame dont elle se rappellerait difficilement la physionomie, une consultation. Elle ne se rappelle que peu de chose à son réveil hypnotique. Mais elle se souvient qu’elle avait les yeux pleins de larmes. Le crime affreux qu’elle avait entrevu l’avait fortement impressionnée.
Mme Camille a servi de médium aux professeurs de l’École de Nancy, fameuse pour ses découvertes dans le domaine de l’hypnotisme, notamment aux docteurs Bernheim, Liébault et au professeur Liégeois.
Mme Camille prétend avoir droit à la prime de 2,000 francs promise par la famille Cadiou à la personne qui ferait retrouver l’administrateur de l’usine de la Grande-Palud.
En vertu d’une commission rogatoire, reçue samedi matin du parquet de Brest, M. Marin, commissaire de police de Pont-à-Mousson, a interrogé, samedi après-midi, Mme veuve Saimpy [Sainpy], qui n’a fait que lui répéter ce qu’elle avait déclaré hier à l’envoyé spécial du Figaro.
G.D.
9 février 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Brest. – Le drame mystérieux de la Grande-Palud continue à beaucoup préoccuper les esprits, et le cas de l’ingénieur Pierre, accusé du crime, soulève de nombreuses discussions.
Les présomptions contre lui s’atténuent ou disparaissent. Ainsi, on avait cru devoir tirer de graves conséquences de la découverte, chez l’ingénieur d’une pioche ensanglantée à laquelle adhéraient, croyait-on, des cheveux. Or, l’expert chargé d’examiner cette pioche, M. le docteur Rousseau, a reconnu que les prétendus cheveux n’étaient que des poils de lapin.
De même, le contremaître Bignard qui disait avoir vu M. Cadiou en compagnie de l’ingénieur, le 30 décembre, alors que M. Pierre dit que sa dernière entrevue avec son patron a eu lieu le 29, Bignard n’est plus maintenant aussi affirmatif et avoue qu’il est bien possible qu’il se trompe d’un jour.
Ce qui tendrait à le faire croire, c’est le témoignage d’un voisin, M. Caroff, minotier. M. Caroff a vu, le 29 décembre, M. Cadiou et son ingénieur qui venaient lui demander s’il voudrait leur vendre son moulin, où ils auraient installé des ateliers spéciaux. Il est certain de la date, car, au moment de la visite, il faisait une expédition de farine, à Plougastel et elle est inscrite sur ses livres.
Cependant les commissaires spéciaux Paulin et Lemez ont recueilli un nouveau témoignage établissant que M. Louis Cadiou a été vu à l’usine le 30 décembre. C’est celui de Mme Quéméneur, débitante à La Forest, près la Grande-Palud. Elle affirme que le 30 décembre, au matin, elle a vu passer. M. Cadiou se dirigeant vers l’usine.
Si elle ne se trompe pas, M. Pierre qui, lui, dit qu’il n’y est pas venu, commet un mensonge.
Bignard sera entendu aujourd’hui lundi par le juge d’instruction. Toute la question en effet se résume à ceci : Est-ce le 29 ou le 30 que le directeur et l’ingénieur sont sortis, ensemble ? Si c’est le 29, Pierre est innocent, car les constatations légales établissent que M. Cadiou a été tué le 30 décembre avant déjeuner, ou si c’est le 30, comme le prétendent Bignard et Mme Quéméneur, il y a des chances pour que Pierre soit coupable.
10 février 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
Le juge d’instruction de Brest, chargé de l’affaire Cadiou, a envoyé des commissions rogatoires à divers parquets de province, notamment à celui de Nancy, qui est chargé d’interroger Mme Camille, la somnambule dont les révélations auraient amené la découverte du cadavre.
Un nouveau témoignage a été recueilli par les inspecteurs de la Sûreté. C’est celui de M. Bonnefoy, fermier de la Grande-Palud. D’après ses déclarations très précises, M. Louis Cadiou se serait bien rendu à l’usine le 30 décembre au matin et en serait sorti en compagnie de l’ingénieur Pierre.
Le 29 décembre, a déclaré M. Bonnefoy, allant à la foire de Lesneven, j’ai rencontré sur la route de Landerneau M. Cadiou causant avec le charretier Leroy.
« Le 30, je me trouvais chez moi. J’ai vu vers neuf heures, arriver à l’usine M. Cadiou, Je l’ai aperçu aussi au moment où il parlait avec M. Pierre ; tous deux avaient leur pèlerine de caoutchouc. J’en suis d’autant plus certain que le vent a rabattu celle de l’ingénieur sur son visage. Ma mémoire a gardé extrêmement précis le souvenir du geste qu’il fit avec sa main pour la relever. »
Ce témoignage est contraire à l’ingénieur Pierre qui, nous le savons, soutient qu’il n’a pas vu M. Cadiou le 30. Mais il est aussi en contradiction avec celui du contremaître Bignard qui dit que M. Cadiou, après être sorti avec l’ingénieur, était rentré vers midi pour chercher sa pèlerine qu’il avait oubliée.
Mais voici autre chose : un ancien ouvrier de l’usine, Jacques Brossard, demeurant à Saint-Divy, avait écrit au juge qu’il avait d’intéressantes révélations à lui faire. Voici ce qu’il a raconté à M. Menessier [Ménnessier], commissaire spécial, qui s’est rendu à Saint-Divy pour recevoir sa déposition :
– C’était le 28 décembre au matin. Il était environ neuf heures quand je vis arriver devant chez M. Pierre un individu bizarre, d’allure suspecte. Il frappa à la porte. La bonne, Mlle Julie Juzeau, lui ouvrit. Elle ne lui posa point de question et l’introduisit immédiatement auprès de son maître. L’individu resta longtemps chez l’ingénieur et sortit seul.
On a immédiatement demandé à la servante de l’ingénieur, Julia Juzeau, quel était cet individu. Elle a répondu qu’elle ne savait pas ce qu’on voulait dire et qu’il n’était venu personne.
Interrogé à ce sujet, M. Pierre a dit qu’en effet il avait reçu un nommé Mazurier venu pour réparer son sommier.
MM. Legrand, fondateur de l’usine et Bignard, ancien comptable, interrogés hier, ont expliqué au juge quelles étaient les relations entre MM. Pierre et Cadiou. L’ingénieur était lié avec le directeur par un contrat lui interdisant, en cas de départ de l’usine de la Grande-Palud, d’exercer sa profession de chimiste dans l’industrie du blanchiment de coton d’ici quinze ans, en France et à l’étranger, parce que M. Pierre avait appris des procédés spéciaux à l’usine ; cependant l’ingénieur était engagé dans une industrie similaire du voisinage. Sa situation était donc très difficile.
Mais, somme toute, cela ne prouve pas qu’il ait tué M. Cadiou pour en sortir, et il y a une autre hypothèse à envisager. On n’a trouvé sur le cadavre ni le portefeuille de M. Cadiou qui devait être garni pour le voyage à Paris, ni sa montre. Les recherches faites près de la fosse, où la voyante disait qu’on retrouverait ces objets, n’ont donné aucun résultat. Le crime n’aurait-il pas eu tout simplement pour mobile le vol ?
Or, les commissaires spéciaux ont été informés qu’un individu, demeurant non loin de l’usine et qui au su de tout le monde, était dans une situation précaire, a payé, peu après le crime, une facture de six cents francs à un négociant de Landerneau. C’est une piste intéressante à suivre.
Mme Pierre mère, arrivée hier matin à Landerneau, s’est rendue à Brest, pour demander l’autorisation de voir son fils. On ne connaît pas encore la réponse du juge.
11 février 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
NOUVELLE PISTE
Brest, 10 février.
Mme Pierre, mère de l’ingénieur Pierre, ne doute pas de l’innocence de son fils, qu’elle ne veut pas voir seulement libéré, mais complètement lavé de tout soupçon.
Au sujet de la dénonciation reprochée à M. Pierre contre M. Cadiou, Mme Pierre affirme que son fils avertit son directeur qu’il ne voulait pas être complice d’un acte frauduleux et qu’en le dénonçant il voulut se décharger de toute responsabilité, : Mme Cadiou est repartie pour Paris. Elle ne sera de nouveau entendue à l’instruction que si les événements l’exigent.
Le juge d’instruction a lancé ce matin plusieurs commissions rogatoires pour apporter quelque lumière sur divers points demeurés obscurs.
Il se pourrait que l’ingénieur Pierre fût relaxé très prochainement, si les confrontations avec certains témoins ne prouvent pas plus qu’elles ne l’ont fait jusqu’à présent sa culpabilité.
L’instruction, du reste, semble s’orienter d’un autre côté.
Le médecin légiste, M. Fourreau [Rousseau], qui a assisté à la découverte du cadavre, a confirmé au juge d’instruction son étonnement que seules quelques petites gouttes de sang tachaient le faux-col de M. Cadiou qui, on le sait, eut la gorge presqu’entièrement sectionnée, et, de plus, qu’aucune trace de lutte n’a également été relevée sur le cadavre.
Cela donne lieu à des hypothèses qui vont être vérifiées.
D’autre part, on raconte qu’il y a quatre ans le meunier du moulin de La Grande-palud disparut et que jamais la cause de cette disparition ne put être établie, Aujourd’hui, alors que toutes les recherches sont concentrées vers le mobile de l’assassinat de M. Cadiou, on se demande s’il n’y aurait pas une certaine relation entre ce crime et la disparition du meunier.
12 février 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
NOUVELLE VERSION
Brest, 11 février.
L’innocence de l’ingénieur Pierre a chaque jour de nouveaux partisans.
On a abandonné l’histoire du fermier de la région qui aurait payé ses dettes, quelques jours après la disparition de M. Cadiou. On met aussi de côté la coïncidence prétendue entre la disparition du meunier du moulin de la Grande-Palud et celle de M. Louis Cadiou. Mais les constatations du médecin légiste qui a examiné le cadavre, le docteur Rousseau, donnent à l’affaire une tournure toute nouvelle.
Nous avons dit hier quelles étaient ces constatations. En lacérant les vêtements de la victime pour mettre le corps à nu, ce qui frappa tout de suite le médecin légiste fut la petite quantité de sang maculant le faux-col et la chemise de M. Cadiou. Or, quand on coupe la gorge d’un être humain ou d’un animal, le sang jaillit à flot, inondant tout. Comment admettre, dès lors, cette absence de sang sur le linge du défunt ? Une seule version est possible : Cadiou a eu la gorge coupée après la mort, après que le cœur avait cessé de battre. Mais dans quel but et quels sont alors les causes de la mort ? C’est ce que se demandèrent les magistrats qui, voulant approfondir ce mystère, mandèrent par téléphone M. le docteur Rousseau.
Le médecin légiste se présenta quelques instants plus tard chez le procureur, avec lequel il s’entretint longuement ; puis M. Bidard de La Noë fit demander au greffe les vêtements portés par M. Cadiou le jour où il fut assassiné.
Le complet de sport et le linge du directeur de l’usine de la Grande-Palud ont été passés à l’eau le lendemain de la découverte du corps. Mais les taches de sang se voient encore parfaitement sur le faux-col (aiglon) et la chemise, et sont, comme nous le disions plus haut, faibles et peu nombreuses.
D’après le docteur Rousseau, qui apporte à l’appui de son opinion des preuves anatomiques indéniables, M. Louis Cadiou a été d’abord étranglé. Il y a eu, quelque temps après, section de la gorge et arrachement du larynx. La plaie au cou n’a eu d’autre but que de masquer les traces de strangulation et faire croire à un assassinat en plein bois.
Il est possible qu’on n’ait coupé la gorge au cadavre qu’au moment de l’enterrer à l’endroit où on l’a trouvé.
Dans le public on avait déjà bâti un véritable et curieux roman : M. Louis Cadiou, écarté des adjudications du gouvernement, son principal et plus important client, redoutant l’effondrement de son industrie et la ruine, s’était suicidé et quelqu’un qui ayant un intérêt à cacher ce suicide, avait simulé l’égorgement et enterré le cadavre, peu profondément à dessein, pour qu’on puisse facilement le découvrir ? Ce quelqu’un, voyant que les recherches, cependant faciles, n’aboutissaient pas, avait imaginé les « révélations » de la somnambule pour faire retrouver le corps et établir officiellement l’assassinat ?
Ce roman, on le voit, tombe complètement en présence des constatations médico-légales.
Cependant, l’ingénieur Pierre est toujours à la prison du Bouguen. Il conserve le même calme et la même attitude passive des premiers jours. Il mange à l’ordinaire et trouve que cette alimentation lui suffit pleinement. Toutefois il se plaint du froid de sa cellule et de l’incommodité de sa couche.
De temps en temps, il lit un peu, mais préfère, en compagnie d’une dizaine de détenus, se distraire à la fabrication du filin. « Cela peut représenter, dit-il en souriant, un gain de six à sept centimes par jour ». Bien entendu, ce travail ne lui est nullement imposé.
Toujours confiant en l’issue de l’instruction ouverte contre lui, Pierre est convaincu que dans une quinzaine de jours au plus il sera remis en liberté.
On lui a annoncé que sur la demande de son beau-frère à Paris, Me Henri-Robert accepterait, le cas échéant, de présenter sa défense. Il s’est écrié :
– Je n’ai nullement besoin d’un défenseur. Mon innocence éclatera d’elle-même.
C’est aussi l’opinion de sa mère, Mme Pierre. En sortant du cabinet de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, où elle venait enfin d’obtenir l’autorisation d’embrasser son fils, elle disait à M. Legrand, fondateur de l’usine, qui, venu comme témoin, accourait la saluer et lui disait qu’il croyait à l’innocence de l’ingénieur :
– Moi, monsieur, soyez certain que vous ne me verriez pas ici si le moindre soupçon pouvait effleurer mon esprit. Je vous remercie de votre bonne parole et je demeure convaincue que l’innocence de mon pauvre fils éclatera bientôt aux yeux de tous.
Elle a été confirmée dans son optimisme par l’entrevue qu’elle a eue avec l’ingénieur qu’elle a trouvé calme, résigné et confiant.
Elle s’est installée à la Grande-Palud dans le logement qu’occupait son fils. Elle y a tout mis en ordre, a blanchi le linge sale, nettoyé les meubles « pour que la maison soit propre quand le petit reviendra ».
Elle raconte que si l’ingénieur a écrit la lettre de dénonciation, qui lui est tant reprochée, c’est parce qu’il ne voulait pas être soupçonné de complicité dans les fraudes qu’avait commises son patron.
Elle donne ce détail touchant, c’est que son fils lui écrivait presque chaque jour, la tenant au courant de ce qui se passait, il écrivait ses lettres à la pension Roch, et comme un camarade en le voyant glisser une fleur dans l’enveloppe, lui demandait si c’était pour sa fiancée, il répondit en souriant :
– Bien mieux. C’est pour maman.
On n’est pas encore sorti de l’imbroglio des dates. Si certains témoins affirment avoir vu MM. Cadiou et Pierre le 30 décembre, d’autres soutiennent, comme l’ingénieur, que c’était bien le 29. Tout cela, du reste, ne peut pas prouver grand’chose ni pour l’innocence, ni pour la culpabilité.
Cette culpabilité, M. Jean Cadiou, le frère de l’accusé, déclare lui-même ne plus y croire si fermement, et il est d’accord en cela avec la majorité des habitants de Landerneau qui s’étonnent que l’instruction persiste dans une voie qu’ils jugent fausse.
13 février 1914 – p. 5
L’Affaire Cadiou
LA DATE DE LA MORT
Ce n’était vraiment pas la peine de passer huit jours à discuter et à confronter des témoins – on en a encore, hier, entendu cinq à ce sujet – pour savoir si la dernière entrevue de M. Cadiou avec son ingénieur, M. Pierre, avait eu lieu le 29 décembre ou le 30. M. Cadiou, en effet, qu’on affirmait avoir été assassiné sûrement dans la matinée du 30, a été vu, le lendemain 31, à quatre heures un quart du soir, à la gare de Landerneau, prenant un billet de deuxième classe pour Morlaix. M. Rault, receveur au guichet de la gare de Landerneau, l’a reconnu.
A cinq heures, il arrivait à Morlaix et était vu par M. Baron, vétérinaire, par Mme Baron et par M. Nicolas, juge au Tribunal de commerce de Brest.
Bien mieux, le lendemain 1er janvier, deux consommateurs l’ont reconnu au café de la Terrasse, à Morlaix, tenu par M. Picquart. Il a échangé avec le cafetier des compliments de bonne année.
Enfin, le 3 janvier, il aurait déjeuné à l’hôtel de l’Univers, à Saint-Pol-de-Léon. Une institutrice, Mme Tanno, croit l’avoir reconnu, et la patronne de l’hôtel, quand on lui a présenté la photographie du cadavre, s’est écriée : « C’est bien mon client ! »
M. Cadiou était donc loin de l’usine de la Grande-Palud quand il a été tué… à moins qu’il n’y soit revenu tout exprès, sans que personne le sache.
On se demande, en tout cas, comment, depuis plus d’un mois que la disparition de M. Cadiou inquiète sa famille et met en émoi les gens du pays, comment depuis huit jours que dure l’instruction, uniquement dirigée contre l’ingénieur Pierre, n’a-t-on ces témoignages que maintenant ?
On se demande aussi comment M. Louis Cadiou, partant, disait-il, de l’usine pour aller passer les fêtes du jour de l’an à Paris, dans sa famille, se retrouve le 1er janvier à Morlaix et le 3 à Saint-Pol ?
On se demande enfin si la date de la mort n’est pas beaucoup plus récente qu’on ne l’avait cru et dit tout d’abord. Il ne faut pas oublier que, quand, sur l’indication de la fameuse somnambule, Mme Camille, M. Jean Cadiou trouva le cadavre dans le bois de la Forest, ce cadavre était en parfait état de conservation, comme si le décès eût été tout récent.
Il y a dans tout cela un mystère beaucoup plus intéressant à éclaircir que celui de la fameuse date de la dernière entrevue. C’est sur tous ces points obscurs que la justice devrait chercher à faire la lumière, une énigme qu’il est de son devoir de déchiffrer pour arriver à la découverte de la vérité.
Nous avons dit ce qu’il fallait penser de l’histoire du monsieur qui avait versé six cents francs après la disparition de M. Cadiou… Son retard provenait d’une divergence de compte avec son créancier. Nous croyons qu’il n’y a pas non plus beaucoup à se préoccuper de la jeune sténo-dactylographe dont on a trouvé le cadavre dans la rivière de Morlaix. Ce n’est certainement pas elle qui a étranglé M. Cadiou, et si elle s’était suicidée pour lui, il est probable qu’il l’aurait suivie dans son acte de désespoir et, pendant qu’elle se jetait à l’eau, ne serait pas allé s’enterrer à La Forest.
14 février 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
CONTRE-EXPERTISE
Me Reynaud, secrétaire de Me Henri-Robert, a pris connaissance, hier, du dossier de l’ingénieur Pierre. Malgré les témoignages qui établissent que M. Cadiou a quitté sain et sauf, le 31 décembre au soir, la Grande Palud, où l’on prétendait qu’il avait été assassiné le 30, au matin. M. le juge d’instruction Bidard de la Noé n’a pas encore, en effet, abandonné l’inculpation contre le jeune ingénieur. Il ne l’a pas encore remis en liberté provisoire.
Cependant, les témoins qui déclarent avoir vu M. Cadiou à Morlaix, le 31 décembre et le 1er janvier, seront entendus aujourd’hui. Mais les commissaires de la brigade mobile sont chargés de faire une enquête pour vérifier si ces témoins ne se trompent point et si le propriétaire de l’usine est bien allé à Morlaix.
D’autre part, la gravité des affirmations de M. le docteur Rousseau qui soutient que la victime a été étranglée d’abord et a eu la gorge coupée ensuite, qui est persuadé en outre, que la mort était beaucoup plus récente que ne le faisait supposer la date de la disparition, a décidé le parquet à faire faire une contre-expertise. M. Lescouvé, procureur de la République à Paris, a reçu hier du procureur de la République de Brest la dépêche suivante :
» Sur invitation du procureur général, prière de désigner un médecin-légiste de Paris pour procéder à une nouvelle autopsie dans l’affaire Cadiou. »
M. Lescouvé a immédiatement désigné le docteur Paul, qui a télégraphié, au parquet de Brest pour l’aviser qu’il se tient à sa disposition.
Enfin M. Ménuissier [Ménnessier], commissaire spécial, et ses adjoints ont reçu pour mission de rechercher le mobile du crime et de savoir si des intérêts n’étaient pas liés à la disparition du directeur de l’usine de la Grande-Palud.
C’est pour cela que, sur mandat de M. Bidard de la Noé, M. Vallet, commissaire attaché au service judiciaire de Paris, s’est rendu 85 bis, rue du Cherche-Midi, afin d’opérer une perquisition dans les papiers de M. Cadiou. Le commissaire a saisi de nombreuses lettres, parmi lesquelles celles que l’industriel adressait à sa femme lors de son séjour à Landerneau. Elles témoignent toutes de l’entente cordiale qui régnait dans le ménage. Les autres, les lettres d’affaires, seront examinées ultérieurement.
M. Vallet a interrogé Mme Cadiou sur les relations de son mari. Il a également entendu Mme Richaux [Richard], belle-mère de la victime. Enfin il a demandé à la tante, Mme Guillemain [Guillemin], des explications très détaillées sur les relations qu’elle pouvait avoir avec une de leurs amies habitant Pont-à-Mousson laquelle aurait incité la voyante, Mme Camille, aux déclarations que nous avons publiées.
Tous ces renseignements seront transmis au parquet de Brest.
15 février 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
M. Bidard de la Noë, le juge d’instruction de Brest, chargé de la tâche difficile d’éclaircir le mystère qui entoure la mort de M. Cadiou, ne veut pas abandonner sa première piste sans que l’évidence lui ait surabondamment prouvé qu’elle est mauvaise. Il a encore confronté l’ingénieur Pierre avec de nombreux témoins pour savoir si l’ingénieur a été, oui ou non, avec M. Cadiou le 30 décembre.
Il avait réuni dans son cabinet, MM. Bonnefoy, fermier, demeurant à cinquante mètres de l’usine, puis quatre ouvriers de cette usine, M. Morvan, employé aux cuves à chlore, M. Yvinec, chargé des autoclaves, MM. Dolou et Mobian, chauffeurs.
Quand l’ingénieur Pierre a été amené par un gendarme, le cabriolet au poignet, les cinq hommes se sont levés et l’ont salué respectueusement. Tous, en effet, sont persuadés de son innocence.
Ensuite ont commencé les dépositions. M. Bonnefoy dit que le 30 décembre, un peu avant neuf heures du matin, il a vu M. Cadiou, encapuchonné dans son imperméable, qui, avant d’entrer à l’usine, frappait ses chaussures contre une pierre pour les débarrasser de la neige. A onze heures moins dix, il a aperçu l’administrateur et l’ingénieur passant sous le pont du chemin de fer et se dirigeant vers La Forest et le Moulin.
M. Morvan, lui, a vu, le 30 décembre, à l’usine, M. Cadiou, qui est parti à neuf heures et demie. Il n’en sait pas davantage.
M. Yvinec a vu M. Cadiou, toujours le 30 décembre, seulement quelques minutes, entre neuf heures et demie et dix heures du matin.
M. Dolou a vu l’administrateur sortir avec l’ingénieur vers onze heures.
M. Mobian n’a rien vu. Mais quand, à onze heures et demie, arrivant à Landerneau, il a pris son service, on lui a demandé s’il n’avait pas rencontre « les deux patrons » qui venaient de sortir. Il répondit négativement.
Enfin, la servante de M. Cadiou, entendue après les ouvriers, a dit qu’elle avait vu son maître pour la dernière fois le 30 décembre. M. Pierre a répliqué que, selon lui, c’était bien le 29 qu’il était sorti avec son patron, qu’il pouvait commettre une erreur, mais que cela l’étonnait.
Il a été reconduit à la prison et le juge a chargé M. Menessier [Ménnessier], commissaire spécial, de perquisitionner immédiatement à Landerneau, au domicile de Julia Juzeau, domestique de l’ingénieur. Aucun papier important n’y a été trouvé. On n’a saisi que le rasoir de l’ingénieur.
Pendant ce temps, MM. Le Coz et Brisset, de la brigade mobile de Rennes, procédaient à Morlaix à une enquête sur le séjour de M. Cadiou dans cette ville le 31 décembre et le 1er janvier.
Ils ont entendu en premier lieu M. Nicolas, juge au Tribunal de commerce de Brest, qui rencontra M. Cadiou à la gare le 31 décembre. On disait que M. Nicolas faisait une confusion et que c’était le 27 qu’il avait vu l’administrateur de la Grande-Palud.
– Je suis en effet allé à Brest le 27 et le 31, a dit M. Nicolas. Mais, comme le 27 M. Cadiou était à Brest, c’est donc bien le 31 que je l’ai croisé, sur le quai de la gare de Morlaix, venant de descendre du train de Landerneau.
M. Baron, vétérinaire, affirme la même chose. Remarquant que M. Cadiou avait mauvaise mine, il en fit l’observation à sa femme. Elle lui répondit : « Il est toujours comme ça. »
Mme Baron est plus catégorique encore que son mari. Voyageant rarement, elle ne peut commettre une erreur de date. C’est bien le 31 décembre qu’elle a reconnu M. Cadiou, qui portait ce même costume de cycliste dont il était revêtu quand on le retrouva mort.
Trois autres habitants de Morlaix, M. Caramour, couvreur, M. et Mme Prigent affirment avoir vu M. Cadiou le 1er janvier.
Enfin, M. Le Picard, patron du café de la Terrasse croit pouvoir assurer que M. Cadiou lui a souhaité la bonne année le 1er janvier. Il a, comme point de repère, la visite de ses amis, M. et Mme Moreau, qui sont venus le même jour pour le même motif. Comme on lui objectait qu’il confondait peut-être avec le jour de Noël, il a répondu :
– Pas du tout. Le jour de Noël, on ne souhaite pas la bonne année.
Ces dépositions seront officiellement reçues par M. Le Clech, juge d’instruction à Morlaix, dont l’opinion, du reste, est déjà presque faite.
– Si l’on ne relève pas autre chose contre Pierre, a dit ce magistrat, sa mise en liberté ne tardera guère.
D’autre part, le Parquet de Quimper a reçu une déposition intéressante, celle de M. Le Guiner, juge de paix.
M. Le Guiner, grand ami de M. Cadiou, a déclaré qu’il avait rencontré l’industriel une quinzaine de jours avant sa disparition. M. Cadiou lui a dit :
– Vous ne pouvez pas vous imaginer les ennuis que m’ont créé certaines personnes de Landerneau et les luttes que j’ai eu à soutenir. Mais, maintenant, je suis bien tranquille, car je suis armé contre mes ennemis et j’ai en ma possession des documents compromettants qui les forceront à me laisser tranquille.
On se rappelle que, lors de la découverte du corps, on constata que le portefeuille avait disparu et que, dans la précipitation qu’on avait mise à l’enlever, on avait déchiré la poche et retourné la doublure.
On prétend que les ennemis auxquels a fait allusion M. Cadiou sont connue. Mais on garde le secret sur leurs noms.
Le docteur Paul procédera mardi matin, à Morlaix, à une nouvelle autopsie du cadavre de M. Cadiou.
Me Henry Raynaud [Robert] a déposé des conclusions tendant à la mise en liberté provisoire de M. Pierre.
Un à-côté do cette mystérieuse et obsédante affaire.
Un monsieur se présentait, hier matin, au cabinet du procureur de la République à Paris, demandant à-être reçu pour une communication des plus importantes.
M. Bacquet, secrétaire général, le fit entrer et lui demanda de quoi il s’agissait.
– Voilà, dit le visiteur. On cherche de tous côtés des renseignements sur l’affaire Cadiou. Je puis vous en fournir mieux que personne. Je suis Cadiou lui-même. J’ai ressuscité !
Ce malheureux qui se nomme Jean Legoux et demeure 150, rue Saint-Antoine, a été envoyé à l’infirmerie du Dépôt.
16 février 1914 – p. 5
L’Affaire Cadiou
Si cela continue nous ne sommes pas près d’avoir la solution de l’énigme. Voilà que les témoins de Morlaix, si affirmatifs devant les commissaires de la Sûreté générale, le deviennent beaucoup moins quand on les met en présence du juge d’instruction. On leur fait, en effet, des objections embarrassantes. Les uns disent que M. Cadiou, lorsqu’ils l’ont rencontré, avait un pardessus et un chapeau, les autres son costume de cycliste. On conclut qu’ils doivent se tromper les uns ou les autres – peut-être les uns et les autres, et que c’est à une date antérieure qu’ils ont vu l’industriel. Alors ils hésitent et n’osent plus soutenir leur déclaration première.
Il y a une autre objection qu’on leur oppose : Mme Léost, la domestique de M. Cadiou, affirme que son maître n’a pas couché dans son domicile la nuit du 30 au 31 décembre. On se demande donc où il aurait pu passer la nuit, puisque, d’après les témoins, c’est seulement le 31 au soir qu’il avait pris le train pour Morlaix.
De plus, s’il était dans cette ville le 31 décembre et le 1er janvier, il a dû coucher quelque part. Or, on ne trouve pas trace de son passage dans les hôtels, et sa tante qui habite Morlaix dit qu’elle ne l’a pas vu.
On comprend que tout cela trouble les témoins, qui se demandent maintenant s’ils ne n’ont pas pris pour M. Cadiou un clerc de notaire qui demeure dans les environs et qui, paraît-il, lui ressemble.
De son côté, Mme Cadiou fait le raisonnement suivant : « Dans les termes où nous étions, mon mari et moi ; étant donnée l’affection certaine qu’il avait pour sa famille, il n’eût pas à moins d’un empêchement aussi impérieux qu’imprévu, laissé passer le jour de l’an sans venir nous embrasser. Il avait d’ailleurs annoncé son départ pour Paris, et il est impossible qu’au lieu de donner suite à ce projet, il se soit amusé à aller se promener sans but à Morlaix ou ailleurs. En tout cas il m’eût écrit pour me prévenir du retard de son voyage, et il ne l’a pas fait. C’est qu’il a été assassiné, et assassiné avant le 31 décembre. »
En attendant, les commentaires vont leur train et l’opinion publique, de plus en plus surexcitée, attend avec une impatience fébrile les résultats de l’autopsie que doit faire, mardi prochain, M. le docteur Paul.
Et, comme tout le monde fait plus ou moins son enquête, il est quelques observations qui sont relevées par les habitants de Landerneau.
D’abord celle-ci : quand, dans les premiers jours de janvier, le bruit de la disparition de l’industriel circula, le juge de paix eut l’idée d’apposer les scellés au domicile du directeur de la Grande-Palud. Pourquoi ne donna-t-il pas suite à cette idée ?
Le 4 février, jour de la découverte du cadavre, lorsque le parquet de Brest arriva à La Forest, le juge de paix songea de nouveau à cette apposition de scellés. On prétend – nous ne le répétons que sous toutes réserves – que M. Bidard de la Noë lui répondit : « C’est inutile, je m’en occuperai ».
Or, M. Cadiou, ancien avoué, avait conservé de sa profession des habitudes d’ordre et de classement. Ainsi qu’il le faisait pour ses dossiers, il rangeait méthodiquement tous ses papiers d’affaires et sa correspondance. Tout cela était enfermé par lui dans une valise. Qu’est devenue cette valise ? se demande-t-on. Personne n’en a parlé. Aurait-elle disparu comme le portefeuille que M. Cadiou portait dans sa poche et qu’on lui a enlevé avant de l’enterrer ?
Dans l’entretien qu’a rapporté le juge de paix de Quimper, M. Le Guiner, M. Cadiou avait parlé « d’ennemis contre lesquels il avait maintenant des documents compromettants qui les forceraient à se taire ». Que sont devenus ces documents ? N’étaient-ils point dans le portefeuille ou dans la valise ?
On commente aussi beaucoup le « maquillage » du cadavre, à qui, d’après M. le docteur Rousseau, on a coupé la gorge après l’étranglement, et on fait remarquer qu’il a été suivi d’une mise en scène habile, destinée elle aussi à dépister les recherches de la justice : l’inhumation à une minime profondeur, dans un endroit qu’on peut apercevoir facilement du chemin, et le petit amas de branchages placé au-dessus, comme pour attirer l’attention. « On n’avait pas besoin, dit-on, pour le retrouver, de consulter une somnambule ».
De là à soutenir que c’est loin de cet endroit que M. Cadiou a trouvé la mort et que le corps y a été apporté à dessein, il n’y avait qu’un pas à franchir ; et on a si bien franchi ce pas que voici la nouvelle sensationnelle que publiait hier, Le Nouvelliste de Bretagne :
« Le bruit court avec persistance que les inspecteurs de la brigade mobile seraient sur la trace de l’automobile qui aurait servi à transporter le corps de M. Cadiou à la lisière de la forêt, où il a été découvert.
» On ajoute que la mort de M. Cadiou remonterait à trois semaines environ, »
Bien entendu nous n’enregistrons cette nouvelle que sous bénéfice d’inventaire. Mais elle montre à quel point l’émotion est grande dans tout le pays.
17 février 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
L’OPINION PUBLIQUE
UNE GRAVE ACCUSATION
Le procureur de la République, le juge d’instruction et M. Rousseau, médecin légiste, sont partis hier soir pour Morlaix, afin d’assister à l’autopsie du corps de M. Cadiou, qui sera faite à l’hospice civil, dès la première heure, par le docteur Paul.
Le docteur Rousseau a déposé au Parquet un long rapport concernant l’examen du manteau de caoutchouc de M. Cadiou. Il a nettement établi que la victime était vêtue de ce manteau au moment de l’attentat et qu’on l’en dévêtit après le crime pour recouvrir le cadavre.
De nouveaux témoins déclarent avoir vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix. Parmi ces témoins, une dame employée dans une pâtisserie affirme lui avoir servi, ce jour-là, des gâteaux.
Ainsi que nous le disions hier, on attend avec une impatience fébrile les résultats de l’autopsie.
Il est temps, du reste, qu’on soit fixé – si on l’est – par cette funèbre et tardive opération, car l’opinion publique est excitée au plus haut point par les lenteurs de l’instruction et son obstination à persister dans la même voie, écartant toutes les indications qui pourraient l’en détourner.
Elle va loin, très loin l’opinion publique, si loin que nous n’osons pas la suivre. Elle relève avec acrimonie tout ce qui aurait dû être fait et qui n’a pas été fait. Elle commence à se demander si ces omissions n’ont pas été volontaires.
Les journaux du pays s’expriment en termes très nets et très violents :
« Ce n’est pas, dit le Nouvelliste de Bretagne, pour les quelques billets de banque de son portefeuille, ni pour sa montre et encore moins pour son mouchoir de poche, que M. Cadiou a été frappé.
» Il a été supprimé parce qu’il était devenu gênant.
» En admettant que M. Cadiou ait voulu retourner à Paris, on ne lui en laissa pas le temps. C’est à Morlaix qu’il fut supprimé.
» Si le 31 décembre M. Cadiou n’a pas vu sa famille même à Morlaix où il était, c’est parce que de graves, de très graves préoccupations « d’un ordre particulier » l’absorbaient entièrement, c’est parce que la victime était obsédée par les causes d’une entrevue mystérieuse que la police mobile doit divulguer.
» C’était par la saisie immédiate de tous ses papiers personnels, à Landerneau et à Paris, c’était par une perquisition en temps utile que le secret de cette mort pouvait être pénétré.
» Pourquoi a-t-on attendu si longtemps pour exécuter ce qui, par son urgence, n’autorisait aucun délai ?
» C’est donc bien à Morlaix que la police doit accomplir sa mission ».
Et le rédacteur demande qu’une enquête sérieuse soit faite par les commissaires de police auprès de ceux qui fréquentaient d’habitude M. Cadiou à Morlaix.
« Peut-être, ajoute-t-il, qu’en possession de tous les renseignements relatifs à la vie privée de la victime, ils pourront alors savoir où le corps fut déposé avant d’être transporté, très probablement en automobile, à la lisière du bois où il fut découvert après y avoir séjourné fort peu de temps.
Le Nouvelliste de Bretagne dit encore :
« De ceux qui assistèrent à la découverte du corps, il y en a-t-il un seul qui puisse croire que ce corps avait été caché là au mois de décembre ? Nous ne le pensons pas. En effet, si le corps avait été caché au lieu d’être visiblement « exposé », ses fossoyeurs nocturnes l’auraient placé à l’intérieur du bois, dans une fosse suffisamment profonde pour qu’il y fût réellement enterré, et non pas à la lisière d’où il pouvait être vu par le propriétaire de la prairie qui le séparait, à très faible distance, de la route.
» D’autre part, on sait aujourd’hui, d’après des témoignages récents, que les chiens n’ont aboyé à la mort que pendant les trois jours qui ont précédé la découverte du cadavre. Or, il est incontestable que ces chiens auraient aboyé beaucoup plus tôt, et permis de diriger les recherches de ce côté, si le cadavre avait été porté à la lisière du bois dès les premiers jours de janvier. »
Et il conclut par ce paragraphe significatif :
« Quoiqu’il en soit, les affaires de fournitures pour les grandes entreprises sont souvent entourées de complications qui obligent parfois les adjudicataires à des compromissions avec certaines influences à l’intervention onéreuse dont les traces peuvent être redoutées.
» Qui sait si, en certains cas, les compromis reculeraient devant un crime pour les faire disparaître ? »
L’Ouest-Éclair va plus loin. Il désigne, non pas nominativement, mais d’une façon si précise qu’aucune confusion n’est possible, la personnalité dont il est question. Nous n’insistons pas, laissant à la justice le soin de vérifier l’importance de ces allégations.
En attendant, l’ingénieur Pierre est toujours sous les verrous, et hier M. Bidard de la Noë a rejeté sa demande de mise en liberté provisoire.
Notre correspondant de Boulogne-sur-Mer nous télégraphie :
M. Bidard de la Noé vient de confier à la brigade mobile de Lille la mission de rechercher l’auteur de la lettre adressée, le 17 janvier dernier à l’adjoint au maire de Brest et signée Louis Cadiou, lettre par laquelle on l’informait qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter et que l’industriel disparu était à Boulogne, rue des Pipots, 18, à l’hôtel Delforge.
Cette lettre, fausse, on le sait, présente ce caractère curieux que l’écriture et surtout la signature ressemblent singulièrement à celles de M. Cadiou.
Ajoutons que, deux jours après, l’adjoint au maire de Landerneau recevait une lettre lui donnant des renseignements identiques, signée Bonte-Louage, marchand de journaux, rue de la Guyane, à Calais. Cette lettre est de la même écriture que l’autre. Mais l’adresse est d’une autre main ou d’une écriture contrefaite. M. Bonte-Louage n’a pas eu de peine à démontrer qu’il n’en était pas l’auteur.
Jusqu’à présent les recherches n’ont pas abouti.
Ed. FEUILLADE
18 février 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
UNE SURPRISE
Nous disions hier qu’on attendait avec impatience la nouvelle autopsie du corps de M. Cadiou. On avait raison, par elle nous réservait une grosse surprise.
A cinq heures et demie du matin, on exhumait le cadavre, en présence de M. Renaudin, commissaire de police de Morlaix, et on le transportait à la Morgue de l’hospice où se trouvaient réunis MM. Roger Fachot, avocat général à Brest ; Rousseau, médecin légiste à Brest ; Picard, procureur de la République, et Le Clech, juge d’instruction à Morlaix ; Guilmard, procureur de la République, et Bidard de La Noé, juge d’instruction à Brest.
A huit heures, le docteur Paul commençait l’examen du corps. Il constatait tout d’abord des traces d’ongles sur le cuir chevelu et au cou. Poursuivant ses investigations, il s’aperçut que la mort était due, non à l’horrible plaie que la victime portait au cou, non à la strangulation, comme l’avait pensé d’abord le docteur Rousseau, mais à une balle de revolver tirée au côté droit derrière la tête.
Il le fit remarquer au docteur Rousseau, qui suivit avec lui le trajet de cette balle. Elle avait suivi la nuque et, obliquant de gauche à droite et d’arrière en avant, elle était allée trancher l’artère carotide droite.
Le docteur Paul a retrouvé la balle qui est du calibre de 6 millimètres.
La section de la gorge – une plaie énorme, affreuse, mesurant vingt-six centimètres a été faite après la mort, probablement pour dissimuler la trace du coup de feu.
On ne fait pas connaître l’opinion du Médecin légiste sur la date probable de la mort. Il y a sans doute pour cela une raison que l’on devine facilement.
L’autopsie s’est terminée à onze heures.
Les magistrats ont conclu que l’assassin avait tiré sur M. Cadiou à bout portant et, sans doute, dans le bois. L’industriel avait alors le capuchon de son imperméable sur la, tête, car une trace de balle a été relevée sur ce capuchon.
Sans perdre une minute, ils sont allés faire une perquisition à Landerneau, au domicile de l’ingénieur Pierre, toujours désigné par l’instruction comme le coupable présumé. Ils ont saisi, dans cette perquisition – la troisième, si nous ne nous trompons – une carabine de 6 millimètres et un revolver bull- dog.
Mais le crime ne paraît pas avoir été commis avec l’une ou l’autre de ces deux armes. Ce serait plutôt un revolver appartenant au gardien de nuit de l’usine, qui était absent le 30 décembre. Cette arme était placée sous le matelas du gardien.
Tels sont officiellement les résultats de la journée. Ils semblent militer en faveur de l’accusation portée contre l’ingénieur. Et pourtant dix témoins affirment que M. Cadiou ne peut avoir, été assassiné le 30 à Landerneau, puisqu’ils l’ont, vu à Morlaix à une date postérieure.
M. Brault [Rault], receveur au guichet de la gare de Landerneau, dit que le 31 décembre, à quatre heures et quart, il lui a délivré un billet de deuxième classe pour Morlaix.
M. Nicolas, juge au Tribunal de commerce de Brest, lui a dit bonjour au moment où il descendait du train à Morlaix.
M. Baron, vétérinaire, et Mme Baron l’ont vu également sur le quai de la gare et ont remarqué qu’il avait mauvaise mine et l’air préoccupé.
M. Coromour [Caramour], couvreur, l’a rencontré à Morlaix.
M. et Mme Prigent l’ont vu passer, le 31, devant la demeure de M. Goardon.
M. Lemaillé [Lemeillet], négociant à Brest, l’a vu le même jour,
Le facteur télégraphiste Cabon l’a rencontré, le 1er janvier, place Thiers, à deux pas du café de la Terrasse. Il l’a salué et M. Cadiou lui a répondu : « Bonjour, Cabon. »
Enfin, M. Le Picquart, propriétaire du café de la Terrasse, l’a vu le 1er janvier dans son établissement et lui a souhaité la bonne année.
Il est vrai que ces témoins, très affirmatifs et très précis devant les commissaires de police, deviennent indécis et flottants quand le juge d’instruction leur déclare, qu’ils ont dû se tromper et prendre pour M. Cadiou un clerc de notaire qui, paraît-il, lui ressemble. Il en sera probablement de même de la pâtissière qui dit avoir, le 1er janvier, servi des gâteaux à l’industriel et de l’institutrice de Saint-Pol-de-Léon, avec laquelle il paraît qu’il s’est rencontré le 3.
Tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ont été appelés à se trouver en présence d’un juge d’instruction, savent combien il est difficile et scabreux de discuter avec lui et surtout de le contredire. Il n’y a donc rien de surprenant aux hésitations de ces témoins devant M. Bidard de la Noé.
Enfin, ayons confiance dans la sagacité du juge et espérons que bientôt nous aurons, dans un sens ou dans un autre, non plus des hypothèses, mais des preuves sérieuses qui nous convaincront.
Dans l’article où le Nouvelliste de Bretagne désignait celui qu’il croyait être l’assassin, et dans celui, bien plus explicite encore de l’Ouest-Éclair, un de nos confrères, le Paris- Midi, a cru reconnaître M. Cloarec, député de Morlaix, ami de la famille Cadiou et chargé par elle, dès le premier moment des recherches. Il est allé l’interviewer à cet égard :
– Je ne comprends pas, a dit à Paris-Midi, M. Cloarec, que veut-on dire ? Que c’est moi qui ai tué Cadiou ? C’est admirable. En fait, il ne faut voir, là qu’une campagne politique de mes adversaires réactionnaires. Quelques mots mettront les choses au point :
» Il était naturel que dès le début Mme Cadiou vînt me trouver, car je suis le maire et le député du pays, et, de longue date, l’ami du défunt.
» Mais je ne suis pas actionnaire de son usine. Je n’y ai personnellement pas mis un sou.
» Alors, que veut-on dire ?
» Je ne suis le seul parlementaire en relations avec Cadiou. Pourquoi ne nomme-t-on pas le parlementaire du Finistère qui eut précisément des démêlés avec lui !
» En fait, si j’ai mon idée quant à l’assassinat de Cadiou, je ne suis pas juge d’instruction. »
Ajoutons que le Nouvelliste de Bretagne déclare aujourd’hui que ce n’est nullement M. Cloarec qu’il a voulu désigner. Mais, dit-il, il a été à même de savoir bien des choses, à commencer par le nom de celui qui imagina le truc de la somnambule : « M. Cloarec a un magnifique rôle à jouer, celui de justicier, et tout le monde applaudirait hautement le député de Morlaix s’il contribuait par les lumières qu’il possède à faire découvrir les coupables. »
DERNIÈRE HEURE
Brest, 17 février,
Toutes les investigations du Parquet tendent à retrouver le revolver qui a servi à tuer M. Cadiou.
M. Paulin, commissaire spécial, a, dès la première heure, de sa propre initiative, interrogé l’ancien gardien de l’usine, M. Bossard. Celui-ci a déclaré que, pour le service de nuit, M. Pierre lui avait donné un revolver en lui conseillant de le mettre sous son matelas.
M. Bossard, malade, a été absent de l’usine du 27 décembre au 7 janvier ; il aurait remis le revolver à l’ingénieur, sur la demande de ce dernier, le 17 janvier.
Cette arme n’a pas été retrouvée au cours de la perquisition faite ce soir au domicile de M. Pierre.
Un détail qui montrera jusqu’à quel point on pousse l’ingéniosité des hypothèses :
Au cours de la perquisition faite cet après-midi chez M. Cadiou, on a trouvé un volume de Musset marqué avec un signet au poème de Rolla.
On se demande « s’il n’y a pas là une ruse de l’assassin pour tenter de faire croire que M. Cadiou songeait à se suicider ». Mme Cadiou intente une action civile contre l’assassin de son mari. Me Fleyes [Fleys], du barreau de Paris, est chargé de défendre ses intérêts.
19 février 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
LES REVOLVERS
Le résultat inattendu de l’autopsie pratiquée par le docteur Paul a donné à M. le juge d’instruction Bidard de la Noë la conviction, sinon la certitude, qu’il avait été, dès le premier jour, dans la bonne voie en inculpant l’ingénieur Pierre. En effet, ce double point que M. Louis Cadiou a été tué d’une balle de revolver et que cette balle a été tirée presque à bout portant, alors que l’industriel avait son capuchon rabattu sur la tête, semble fournir une preuve indiscutable de la culpabilité de l’ingénieur.
M. Bidard de la Noë reconstitue ainsi le drame : le 30 décembre au matin « les deux patrons », comme on les appelait à l’usine, sortent ensemble pour aller au moulin. Comme il fait froid et humide, ils ont leurs manteaux de caoutchouc et le capuchon sur la tête. Une fois dans le bois, Pierre fait feu sur son compagnon, l’abat, lui coupe ensuite la gorge, on ne sait pourquoi, car cela ne cachait en rien le crime. Puis il l’enterre et rentre tranquillement chez lui.
Sans perdre une minute, on s’est donc rendu chez Pierre, et on a fait une perquisition pour retrouver l’arme du crime, le revolver de six millimètres d’où est sortie la balle découverte dans la gorge de la victime.
Justement, lors d’une perquisition précédente, alors qu’on cherchait le couteau avec lequel avait été sectionnée la gorge, et qu’on avait saisi la fameuse bêche à laquelle adhéraient des poils de lapin, on avait remarqué un revolver placé sur un meuble et dont deux cartouches avaient été déchargées. C’était évidemment l’arme qui avait tué M. Cadiou.
On retrouva le revolver à la même place. Mais on reconnut qu’il était d’un calibre supérieur : 8 millimètres, et que les quatre cartouches qui le garnissaient encore étaient munies de balles de plomb, grosses et courtes, alors que la balle meurtrière est en alliage de nickel, longue et mince.
On découvrit aussi une carabine de 6 millimètres. Mais elle aussi lançait des balles de plomb, et celle trouvée dans la gorge du cadavre ne peut s’y adapter.
Mais il y a un deuxième revolver, et celui-là a disparu. C’est un revolver que l’ingénieur Pierre a acheté il y a quelques mois, chez M. Marie, armurier à Landerneau. Il est de 6 millimètres. L’armurier consulté a dit qu’il se chargeait avec des balles de cuivre et que c’est une boite de ces balles qu’il avait fournie, en même temps. Cependant la balle de nickel trouvée par le docteur Paul aurait pu y servir.
Où est ce revolver ? Voilà le point le plus grave. On croyait que M. Pierre l’avait remis au veilleur de nuit Bossard. Bossard a été interrogé. C’est un ancien soldat colonial qui n’a conservé que peu de temps ses fonctions à l’usine. Il l’a quittée fin janvier, pour aller travailler sur les quais de Brest. Il demeure à Saint-Divy, à cinq ou six kilomètres de Landerneau. C’est lui qui était venu révéler au juge la visite de « l’homme suspect », qui s’est trouvé être un honnête ouvrier menuisier venu pour réparer un meuble.
Bossard avait raconté que Pierre lui avait donné un revolver, puis l’avait repris, après le lui avoir fait décharger dans un tas de charbon. Mais, hier, il a reconnu que le revolver qui lui avait été confié est celui de 8 millimètres saisi dans la chambre de l’ingénieur.
L’autre, celui de 6 millimètres, acheté chez l’armurier Marie, où est-il ? C’est là ce qu’aura à expliquer M. Pierre. Ce revolver, en effet, « a pu servir au crime », à la condition toutefois d’avoir été chargé avec des cartouches autres que celles fournies par l’armurier le jour de la vente.
Cette substitution de cartouches serait un coup très adroit, un acte de ruse qui concorde bien mal avec cette naïveté d’aller enterrer le cadavre dans un endroit où le premier passant pouvait le découvrir. Un endroit visible de la route, un endroit signalé à l’attention par un amas de branchages, si bien qu’on est stupéfait que, dès les premières recherches, on ne l’ait pas remarqué.
Sans vouloir accuser personne, est-on bien certain de la sincérité de ce Bossard ?
Il est un point sur lequel on continue à garder le silence. Le docteur Paul a dû rechercher la date exacte du décès… Quelle est-elle ? Ceux qui ont assisté à la première exhumation trouvent que le cadavre était « bien frais » pour être là depuis si longtemps.
C’est qu’on continue à affirmer que M. Cadiou n’a pas été, ne peut pas avoir été assassiné le 30 décembre, comme le croit l’accusation qui fait de cette date son argument capital. Nous avons cité hier les noms des dix témoins qui disent avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier. Voici maintenant M. Miorsec, instituteur à Plougoulm, canton de Saint-Pol-de-Léon, qui, ayant demandé à être entendu par le juge, lui a raconté ceci :
Mme Claudine Cocaign, femme Jegot, âgée de cinquante-huit ans, demeurant au village de Gelvehini, se rendait le vendredi 2 janvier à Argentan, avec son beau-fils. Elle partit le soir par le train de 6 h. 8. Elle se trouva dans le même compartiment que M. Louis Cadiou. Elle lui parla, et en arrivant à Rennes, il lui serra la main avant de descendre.
Cette femme est très affirmative sur la date, elle connaît bien tous les Cadiou, étant née à Cléder, d’où est également originaire la famille Cadiou. Toutefois elle ne peut affirmer si c’est Louis Cadiou ou son frère Jean- Marie, le tanneur. Cependant, elle croit que c’est Louis Cadiou, « l’avoué », puisque, à côté de cette femme, se trouvait un nommé Rannou, tanneur à Landivisiau, qui, connaissait également les Cadiou, aurait parlé au tanneur si ç’avait été Jean-Marie.
La brigade mobile va se renseigner pour vérifier le récit de Mme Jegot et savoir si M. Jean-Marie Cadiou, le tanneur, est allé à Rennes, le 2 janvier au soir. Si c’est lui, l’incident n’a aucune importance. Mais si ce n’est pas lui…
On télégraphie de Landerneau :
Les commissaires de la brigade mobile ont opéré ce matin une perquisition chez M. Legrand, ancien maire de Landerneau et signalé comme ennemi personnel de M. Louis Cadiou, et ont saisi un certain nombre de documents qui se rapporteraient à l’usine de la Grande-Palud.
Au domicile de M. Legrand, comme à celui de M. Cadiou, on a constaté que de nombreux papiers ont été brûlés peu après la disparition de l’industriel.
M. Jean-Marie Cadiou a déclaré que tous les documents que possédait son frère contre les ennemis acharnés à sa ruine étaient en lieu de sûreté.
Un dernier mot.
Nous avons dit que les magistrats étaient intrigués par un volume de Musset, marqué à la page de Rolla… Le commissaire de police vient de déclarer que c’était lui qui avait fait cette marque.
DERNIÈRE HEURE
Brest, 18 février.
Le juge d’instruction a entendu cet après- midi un notaire de Brest qui lui a fourni des renseignements sur la situation de l’usine de la Grande-Palud.
Il a ensuite interrogé Mme Camille, la somnambule de Nancy, sur les indications de laquelle a été retrouvé le cadavre. Elle a dit qu’étant dans le sommeil hypnotique elle ignore au réveil ce qu’elle a dit pendant ce sommeil.
L’ingénieur Pierre sera extrait demain matin de la prison et comparaîtra devant le juge d’instruction qui doit lui poser la question suivante :
– M. Cadiou a été tué par une balle de revolver de 6 millimètres. Où est l’arme de ce calibre que vous avez achetée en juin dernier, et qui n’a pas été retrouvée à votre domicile ?
M. Pierre a déclaré à son avocat qu’il fournirait toutes les explications à ce sujet.
20 février 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
INTERROGATOIRE
L’ingénieur Pierre a été, comme nous l’annoncions hier, interrogé par M. Bidard de la Noë sur la question du revolver disparu.
– Vous avez acheté en juin dernier un revolver chez M. Marie, armurier à Landerneau. Qu’est devenu ce revolver ?
– Pardon, je l’ai acheté, non pas en juin 1913, mais en mai 1912.
– M. Marie affirme que c’est bien en 1913.
– M. Marie se trompe d’un an.
– En tout cas qu’est devenue cette arme ?
– Au mois de mars 1913, un voyageur de commerce s’est présenté à l’usine pour faire des offres de services. Il a vu le revolver, l’a trouvé à sa convenance et m’a demandé si je voulais le lui céder. Comme j’en avais un autre, je le lui ai vendu d’autant plus volontiers que le cran de sûreté n’était pas en bon état.
– Comment s’appelle ce voyageur ?
– Je n’en sais rien. Il avait de vingt-huit à trente ans. Il était vêtu d’un pardessus sombre et disait représenter des huiles, du savon et du café.
– L’avez-vous revu depuis ?
– Non, jamais. Et j’ajoute que je ne puis vous donner sur lui aucune autre indication. Je n’avais aucune raison de m’occuper de lui.
– C’est bien fâcheux.
Le juge a confronté Pierre avec l’ancien gardien de nuit Bossard. Cette confrontation a duré trois heures.
Bossard a maintenu sa première déclaration.
– Quand M. Pierre, a-t-il dit, m’a remis, au mois de juillet dernier, le revolver qui devait me servir pour la garde, il m’a dit : « J’en ai un autre. »
– Bossard doit confondre, réplique l’ingénieur. Je lui ai dit que j’avais ma carabine.
L’armurier Marie a été appelé. Ses livres portent bien la vente d’un revolver de 6 millimètres au mois de juin 1913. Pierre dit que ce n’est pas à lui qu’il a été vendu.
L’inculpé conserve un calme parfait. Il continue toujours à protester de son innocence et il a déclaré à son avocat, Me Feillard, que si la famille Cadiou se portait partie civile au procès dont il est menacé, il se verrait dans l’obligation de divulguer les raisons qui l’ont amené à dénoncer les fraudes de M. Cadiou.
Dans la perquisition opérée chez M. Legrand, fondateur de l’usine de la Grande-Palud, et prédécesseur immédiat de M. Cadiou à l’usine de blanchiment, on a trouvé une volumineuse correspondance ayant trait à des négociations engagées en 1907 avec les frères Temming, également laveurs de déchets de coton à Buhl (Haute-Alsace). Des chimistes de cette maison étaient venus à cette époque à Landerneau et avaient séjourné quelque temps à la Grande-Palud.
On dit que, depuis, de nouveaux pourparlers auraient été engagés avec une maison allemande et que c’est à cela que l’ingénieur Pierre fait allusion.
DERNIÈRE HEURE
Brest, 18 février.
MM. Mennissier [Ménnessier] et Paulin, commissaires spéciaux, viennent d’établir, par une enquête faite à Landerneau, que l’ingénieur Pierre a acheté à la même époque, c’est-à-dire en juin 1913, deux revolvers, en donnant le nom de Bignard, qui est le contre-maître de l’usine.
Les points de comparaison invoqués par l’inculpé au sujet de l’achat d’un revolver de 6 millimètres en 1912 ont été reconnus inexacts.
Toute l’attention de la police spéciale est maintenant portée sur le mobile du crime et la possibilité d’une complicité.
21 février 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. L’ingénieur Pierre n’a pas été interrogé hier. Calme, malgré les charges que laissent planer sur lui ses réponses au sujet du revolver vendu « à un commis voyageur qu’il ne connaît pas », l’inculpé a passé toute la journée en prison, parlant de choses et d’autres avec les gardiens.
Cependant M. Bidard de la Noë entendait M. Jean-Marie Cadiou, frère du directeur de la Grande-Palud, qui précise certains détails relatifs à la lettre que lui envoya une de ses parentes, après avoir consulté une somnambule à Nancy, comme on sait.
Cette somnambule sera interrogée aujourd’hui même. M. Bidard de la Noë, à n’en pas douter, posera des questions telles à la voyante que celle-ci ne pourra plus répondre comme elle l’a fait déjà : « Je parle dans le sommeil hypnotique, et la séance terminée je ne me souviens plus de rien ».
22 février 1914 – p. 5
L’Affaire Cadiou
LA SOMNAMBULE
Brest, 21 février.
Le juge d’instruction s’est employé hier à préciser de quelle façon la somnambule de Nancy avait été appelée à parler du crime et de l’endroit où le cadavre de M. Cadiou se trouvait caché.
Il a entendu, dans la matinée, Mme Sainpy, parente de Mme Cadiou, et Mme Hoffmann, la somnambule. Leurs réponses n’ont apporté aucun élément nouveau à l’instruction.
Dans l’après-midi, le juge d’instruction a entendu Mme Richard, mère de Mme Cadiou. Celle-ci a déclaré avoir agi à l’insu de sa fille.
Il ne semble pas, cependant, que le juge d’instruction soit disposé à se contenter de ces dépositions. Suivant un bruit qui court, le magistrat serait convaincu que les renseignements fournis par le somnambulisme, et dont l’enquête a révélé l’inexactitude, lui ont été fournis par une personne ayant intérêt à détourner les soupçons. Cette personne serait recherchée.
Sur des indications fournies à la police spéciale, le commissaire, M. Paulin, et l’inspecteur Lemez, aidés de plusieurs ouvriers, ont effectué des recherches dans le bois, près de l’endroit où a été enfoui le cadavre de M. Cadiou. Des dragages ont été opérés dans le ruisseau longeant le taillis. On recherchait le revolver, instrument du crime, et les outils qui ont servi à l’enfouissement.
Ces recherches sont demeurées sans résultat.
D’autre part, le bruit a couru que certains documents du dossier de l’affaire Cadiou avaient disparu du cabinet du juge d’instruction et que toutes les serrures des portes du Parquet allaient être changées. Il est exact que l’on va poser huit nouvelles serrures, mais le juge affirme qu’aucun papier n’a disparu.
DERNIÈRE HEURE
UN TÉMOIGNAGE IMPORTANT
Rennes, 21 février.
D’après une dépêche reçue, ce soir, par l’Ouest-Éclair, de son correspondant particulier, un voyageur de commerce, qui se trouve actuellement à Dinan, M. Léopold Thévenot, originaire de l’Ariège, a déclaré qu’en lisant les journaux il s’était reconnu comme étant le voyageur de commerce auquel Pierre, l’ingénieur de la Grande-Palud, avait montré un revolver. Il a déclaré, en outre, qu’il’ avait tiré avec ce revolver plusieurs balles dans le jardin du moulin, à une date qu’il estime être entre le 1er et le 5 janvier.
Par contre, il affirme n’avoir pas acheté le revolver.
M. Thévenot a écrit au juge d’instruction de Brest pour lui demander à être entendu sur commission rogatoire.
23 février 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
UNE LETTRE
L’assassinat du malheureux usinier Cadiou est décidément enveloppé d’un étrange mystère. Il y figure une voyante extra-lucide, qui, ayant parlé pendant le sommeil hypnotique, ne se souvient de rien. Toutefois, M. Bidard de La Noé a de ses yeux vu cette somnambule, Mme Camille, et lui a parlé.
Mme Camille, endormie par sa marraine, Mme Stockard, a déclaré, on le sait, que les révélations faites par elle ne lui avaient été soufflées par personne.
La voyante a pourtant déterminé assez précisément l’endroit où avait été enterré M. Cadiou.
– Vous connaissez la Grand-Palud ? lui a demandé le juge.
– Je n’ai jamais été en Bretagne, a-t-elle répondu ; mais quand je dors je suis en relation avec les esprits.
M. Bidard de la Noé ne croit pas aux esprits et le magistrat recherche actuellement l’auteur d’une lettre anonyme envoyée au docteur Paul et trouvée par celui-ci le jour de son arrivée à Morlaix, hôtel de l’Europe.
L’auteur de cette lettre – autre voyant – disait la grande déception qu’avait causée le résultat de la première et là rapide autopsie pratiquée par le médecin-légiste, M. Rousseau. Il conseillait ensuite au docteur Paul de faire des recherches dans la nuque.
Quel est cet autre mystérieux personnage qui, semble-t-il, savait mieux encore que Mme Camille, comment M. Cadiou avait été tué ? La lettre a été confiée au procureur, M. Guillemart [Guilmard], par le docteur Paul et une enquête a été ouverte.
Enfin, les amis de la famille de l’ingénieur Pierre offrent une somme de 500 francs au voyageur de commerce qui, de passage à Landerneau, a acheté un revolver Hammerless de 6 millimètres à M. Pierre, ingénieur de l’usine de la Grand-Palud. (Celui dont parlait l’Ouest-Éclair déclare avoir vu, manié, mais non pas acheté l’arme.)
Cette vente, affirment les membres de la famille Pierre, eut lieu en mars 1913, dans le jardin du moulin.
24 février 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
UNE LUMIÈRE DANS LE BOIS
Brest, 23 février.
Poursuivant son enquête dans un milieu obscur où les faits les plus précis semblent de pâles veilleuses, M. Bidard de la Noë a interrogé hier deux cultivateurs de Gouesnou, MM. Prigent et Herry.
Revenant le 30 décembre dernier de la foire de Commana et passant par une nuit noire dans le bois où fut enterré le cadavre de M. Cadiou, les deux hommes aperçurent à travers les taillis une lueur dont ils ne s’expliquent pas encore la provenance. La petite flamme, au ras du sol, lentement se déplaçait, s’arrêtait, disparaissait. Que se passait-il ? Herry et Prigent supposent que c’est à cette heure – deux heures du matin – que l’assassin, son crime commis, enterrait sa victime.
II se peut.
Le juge d’instruction a ensuite levé les scellés et examiné les pièces saisies au domicile du fondateur de l’usine, M. Legrand.
Dans ce volumineux dossier se trouvent des documents concernant la fondation de l’usine et des lettres de M. Cloarec, député, avocat-conseil de la Société, chargé de trouver, l’année dernière, un acquéreur pour l’usine.
Enfin, sur commission rogatoire du juge d’instruction, le voyageur de commerce, M. Thévenot, vient d’être interrogé par le commissaire spécial de la police mobile.
Il a déclaré être allé chez M. Pierre, le dimanche 29 juin ou le 6 juillet 1913, avec deux dames. M. Pierre tira des coups, de revolver dans son jardin ; M. Thévenot ne se servit pas de l’arme et ne put voir le revolver que M. Pierre ne lui proposa pas d’acheter.
DERNIÈRE HEURE
ENCORE UNE LETTRE ANONYME
Chargé de vérifier les dires des cultivateurs relatifs à la lumière qu’ils avaient aperçue dans le bois, M. Paulin, commissaire spécial, a interrogé plusieurs paysans à ce sujet. Leurs réponses furent des plus vagues : « Nous avons bien entendu parler d’un homme qui se promenait avec une lanterne, mais nous ne l’avons pas vu… »
Cependant l’on remettait au commissaire une lettre – une autre lettre anonyme – la troisième, semblant prouver, comme celle adressée dernièrement au docteur Paul, qu’avant l’autopsie de M. Cadiou, une personne connaissait la façon dont l’usinier avait été assassiné.
Des commissions rogatoires ont été envoyées aussitôt par M. Bidard de la Noë pour faire saisir les minutes des télégrammes envoyés par la famille Cadiou, du 25 décembre 1913 au 5 janvier dernier.
25 février 1914 – p. 6
L’Affaire Cadiou
NOUVEAUX SOUPÇONS
Brest, 24 février.
Les dernières décisions de M. Bidard de La Noé, notamment celle de faire saisir les minutes des télégrammes envoyés par la famille Cadiou, du 25 décembre 1913 au 5 janvier dernier, ont produit une grosse émotion, et l’on en a profité, à Brest, pour faire immédiatement remarquer que M. Jean-Marie Cadiou avait vraiment découvert le cadavre de son frère dans des circonstances extraordinaires.
Cet étonnement, presque unanime, n’a pas surpris outre mesure M. Jean-Marie Cadiou.
– Je sais, a-t-il dit, qu’on me soupçonne. Les révélations de la somnambule paraissent étranges, et l’on se demande quel peut bien être l’auteur des deux dernières lettres anonymes expédiées de Quimper. Or, je ne me suis pas rendu dans cette ville depuis le début du mois de janvier dernier. Et puis, n’est-il pas ridicule de me soupçonner, moi qui accuse Pierre d’assassinat ? Si j’avais trempé dans ce crime odieux, je me garderais bien d’une accusation quelconque.
» Et pourtant, malgré toute vraisemblance, on me soupçonne, et on ne s’en cache guère. Toutes mes lettres m’arrivent décachetées. Mais il m’importe peu. Je ne suis pour rien dans cette affaire. »
L’instruction va subir un temps d’arrêt. Le juge doit en effet attendre le résultat de certaines expertises qu’il a ordonnées.
M. Pierre ne sera pas interrogé à nouveau avant huit jours.
26 février 1914 – p. 6
L’Affaire Cadiou
Brest, 25 février.
M. Bidard de La Noé, juge d’instruction, a pris connaissance du dossier de l’affaire Cadiou, relatif aux dépositions des personnes qui disent avoir vu le directeur à Morlaix, le 1er janvier. Parmi celles-ci figure le témoignage de l’adjudant des pompiers de la ville, qui affirme avoir reconnu M. Cadiou sur la place de Morlaix, après l’aubade que les pompiers vinrent lui donner le 1er janvier.
Or, c’est le 30 décembre que M. Cadiou quitta son logement pour se rendre à l’usine et partir le soir même pour Paris. Et, on le sait, c’est à cette date que l’accusation place le crime.
Ces déclarations sont sans doute très importantes, mais le juge d’instruction continue à estimer que les témoins font confusion, en raison des trois jours de fête de Noël et du jour de l’an.
L’ingénieur Pierre sera confronté, demain avec sa domestique Mlle Julia Juzeau et l’armurier de Landerneau.
27 février 1914 – p. 6
L’Affaire Cadiou
Brest, 26 février.
LE REVOLVER
M. Bidard de la Noé a cherché hier a établir la date à laquelle l’ingénieur Pierre avait acheté le revolver de six millimètres – l’arme du crime.
Ce revolver, nous l’avons dit, se chargeait au moyen de balles de cuivre, mais le projectile de nickel, retrouvé dans le cou de la victime par le docteur Paul, pouvait parfaitement être tiré par cette arme.
L’ingénieur a affirmé à maintes reprises qu’il avait acheté le revolver à l’armurier Marie, établi à Landerneau, en décembre 1912. En mars 1913, il le revendait à un commis voyageur.
L’armurier Marie a été entendu hier par M. Bidard de la Noé.
– Le revolver, a-t-il dit, m’a été payé comptant, trente-huit francs, par l’ingénieur Pierre, vers la fin juin 1913.
Donc l’inculpé n’a pas vendu le revolver à la date qu’il dit, février ou mars 1913. D’ailleurs les souvenirs du commerçant sont très précis. Sa fille Julienne a affirmé également que lorsque l’ingénieur se rendit au magasin, elle était encore en deuil de sa mère, et ce deuil touchait à sa fin. Ce point précise très nettement ses souvenirs et tend on ne peut plus à contredire les affirmations de l’ingénieur.
DERNIÈRE HEURE
Dans la soirée, toujours au sujet du revolver, Mlle Juzeau, servante de M. Pierre, a confirmé au juge que son maître avait acheté un revolver vers le mois de juin ou de juillet dernier, en même temps qu’une automobile, quelque temps après la tentative de cambriolage de l’usine. Mais la domestique ignore si son maître a vendu son arme.
– M. Pierre connaissait de nombreux représentants, a-t-elle dit, et il en recevait souvent chez lui.
Mlle Juzeau a juré n’avoir rien remarqué d’anormal dans l’attitude de l’ingénieur depuis la fin de décembre.
– Le 30, déclara-t-elle, il manifesta devant moi son étonnement de n’avoir pas vu M. Cadiou, avec lequel il avait rendez-vous ; il déjeuna et dîna comme à l’ordinaire, et, dans la nuit du 30 au 31, il ne quitta pas sa demeure.
Devant les affirmations des témoins, M. Pierre a seulement dit que sa mémoire pouvait être infidèle, mais, avec le plus grand calme, il a continué à soutenir qu’il était innocent.
En quittant le palais de justice, l’ingénieur et sa femme de chambre se sont mutuellement souhaité bon courage.
Enfin M. Roche, un des fondateurs de la nouvelle usine du Daoulas, concurrente à celle de la Grand’ Palud, a remis au Parquet la lettre que lui a adressée M. Pierre le 12 janvier ; on sait, que l’ingénieur, après la disparition de M. Cadiou et la fermeture de son usine, avait accepté la place d’ingénieur de l’établissement de Daoulas.
M. Pierre avait écrit :
Mes scrupules m’empêchent de prendre mes fonctions, tant que la lumière ne sera pas faite sur la disparition de mon directeur. Je résilie mon contrat et vous recommande M. Bignard contre-maître à l’usine de la Grande Palud.
28 février 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
LES BALLES DU REVOLVER
Le revolver de six millimètres qui, selon l’ingénieur Pierre, a été vendu par lui à un commis-voyageur, se chargeait, nous l’avons dit, au moyen de balles de cuivre. La balle retrouvée dans le corps de M. Cadiou aurait pu être tirée avec cette arme, mais ce projectile est de nickel.
L’inculpé, afin de dépister la justice, aurait-il remplacé les premières balles achetées chez l’armurier Marie avec le revolver, par les secondes ?
La question avait été déjà posée, et, aujourd’hui M. Bidard de la Noé s’est décidé à faire faire des recherches.
MM. Mennessier [Ménnessier] et Pacelin [Paulin], commissaires spéciaux, et l’inspecteur Lemez ont reçu la mission de rechercher dans les arbres de la propriété de l’ingénieur Pierre les balles qu’il a tirées vers juin dernier avec le revolver de six millimètres qu’il venait d’acheter.
Jusqu’à présent ces recherches n’ont donné aucun résultat.
Dans les premiers jours de la semaine prochaine, Mme Cadiou sera entendue par le juge d’instruction et confrontée avec M. Pierre.
1er mars 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
Brest. – Le juge d’instruction a entendu aujourd’hui Me Huet-Kerbriant, avocat, et le docteur Proug [Prouff], de Morlaix, amis de M. Cadiou.
Tous deux ont déclaré que, le 11 janvier, le contremaître de l’usine, M. Bignard, leur avait rapporté que dans la matinée du 30 décembre M. Cadiou eut une vive altercation avec l’ingénieur Pierre, et que depuis cette date il ne revit pas son directeur.
Interrogé à son tour, le contremaître a affirmé que la dispute avait eu lieu au mois de septembre. Les souvenirs de l’ouvrier, on le reconnut par la suite, étaient exacts.
Le directeur de l’usine avait appris à Paris que M. Pierre avait écrit à l’inspecteur général des poudres et salpêtres, M. Barral, pour dénoncer à celui-ci certaines malfaçons.
M. Cadiou, en revenant à la Grande Palud rencontra d’abord le contremaître Bignard et ne lui cacha pas, dans un moment de colère, que M. Pierre ne resterait pas longtemps à l’usine ; il vit ensuite l’ingénieur et eut avec lui de vives explications.
M. Pierre a reconnu ces faits. Les longs jours passés en prison l’ont déprimé. Il ne comprend pas pourquoi on le garde et n’a plus le courage de répondre aux questions qui lui ont été déjà dix fois posées.
ARGUS
4 mars 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest – M. le juge d’instruction Bidard de la Noë laisse en ce moment de côté l’affaire Cadiou. Il a à préparer la prochaine session des assises et à terminer l’instruction de toutes les affaires qui passeront à cette session, et qu’il a dû négliger à cause du mystère de la Grande-Palud.
M. le docteur Rousseau, médecin légiste, à qui on a reproché avec ironie de n’avoir pu découvrir la balle qui a tué M. Cadiou, tient à se défendre. Il fait observer qu’il n’a pas fait l’autopsie du cadavre, mais a dû se livrer à un examen superficiel. Au moment où il se disposait à remplir la tâche que lui imposait sa fonction, M. Guilmard, procureur de la République, lui dit :
– C’est inutile, vous voyez bien qu’il a été égorgé !
Il ne put que l’aire ses réserves en disant que la plaie de la gorge était évidemment postérieure à la mort.
Un nouveau témoignage vient de surgir. C’est celui de M. Louis Nicolas, juge au Tribunal de commerce de Brest, qui, avant un acte à passer le 31 décembre chez M. Trussart [Erussard], notaire à Morlaix, s’excusa d’arriver en retard, en disant qu’il avait été retenu par l’ancien avoué de Morlaix, M. Cadiou.
M. Nicolas sera entendu par le juge, car son témoignage, détruisant toute l’instruction en cours, peut amener la mise en liberté de l’ingénieur Pierre.
5 mars 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
La date du crime
Brest. M. Bidard de la Noë a entendu le brigadier de gendarmerie de Landerneau qui, informé de la découverte du cadavre de M. Cadiou dans le bois de la Palud, arriva le premier sur les lieux.
Le brigadier a confirmé au juge l’attitude empressée de l’ingénieur Pierre qui l’aida à déterrer le cadavre et prit soin ensuite de laver à grande eau la pèlerine en caoutchouc placée sur le cadavre.
Confronté avec le brigadier, M. Pierre n’a démenti aucun des faits rapportés mais s’est étonné que son attitude ait pu paraître anormale.
Enfin, M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, a confirmé aujourd’hui, et devant le juge d’instruction, que c’est bien le 31 décembre qu’il avait rencontré Cadiou à Morlaix.
Le directeur n’aurait donc pas été assassiné le 30 décembre. Ce témoignage détruirait toute l’instruction en cours.
6 mars 1914 – p. 3
L’Affaire Cadiou
DEMANDE DE MISE EN LIBERTÉ
Brest, 6 mars.
Depuis, le début de l’instruction, le juge s’était efforcé, avec une patience inlassable, de préciser à quelle date M. Cadiou fut aperçu pour la dernière fois. On sait combien de témoignages contradictoires furent recueillis à ce propos. Mais il semble établi aujourd’hui que M. Cadiou a bien été vu le 31 décembre ou le 1er janvier à Morlaix.
Me Feillard, avocat conseil de M. Pierre, prenant acte de ces résultats de l’enquête, et faisant observer que son client est accusé d’avoir tué M. Cadiou le 30 décembre, vient de déposer une nouvelle demande de mise en liberté provisoire.
Une première demande avait été rejetée par le juge, on s’en souvient.
M. Sébille, contrôleur général du service des recherches judiciaires, qui a pris la direction des recherches de l’affaire Cadiou, a passé la journée d’hier à Landerneau et à l’usine de la Grande-Palud ; il sera aujourd’hui à Brest.
7 mars 1914 – p. 4 et 5
L’Affaire Cadiou
LA LIBERTÉ REFUSÉE
Brest, 6 mars.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a rejeté, la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, formulée pour la seconde fois par son avocat, Me Feillard.
Cette requête était basée sur les considérants suivants :
A l’heure actuelle, il n’est plus permis de douter que M. Louis Cadiou était en vie le 1er janvier. La déclaration si précise de M. Nicolas, juge au Tribunal de commerce, corroborée par les déclarations du facteur Cabon et de l’adjudant de pompiers Caramour, de Morlaix, permet de l’affirmer. La déclaration de Cabon devant le juge d’instruction de Morlaix est formelle. Il connaissait M. Cadiou depuis de nombreuses années, et le 1er janvier, vers neuf heures du matin, il l’a rencontré quai du Viaduc, à Morlaix. Il affirme avoir dit à M. Cadiou :
– Bonjour, monsieur Cadiou.
Ce dernier lui répondît :
– Bonjour, Cabon.
L’adjudant Caramour, à la même, heure, a rencontré M. Cadiou en costume de cycliste, costume également indiqué par le facteur Cabon.
Que reste-t-il, dans ces conditions, des faibles présomptions d’accusation relevées contre Pierre ? Qu’importe que Cadiou soit venu pour la dernière fois à la Grande-Palud le 29 ou le 30 décembre, et qu’il ait été vu ou non en compagnie de Pierre l’un de ces jours, puisque, aujourd’hui, nous ayons la certitude qu’il était en vie le 1er janvier, et qu’il n’a pu être assassiné le 30 décembre à la Grande-Palud ?
Il ne subsiste plus rien, d’autre part de la mauvaise humeur qu’aurait manifesté M. Louis Cadiou contre son ingénieur, loirs de sa dernière visite à la Grande-Palud, puisque les témoins qui ont rapporté cette impression sont formellement contredits par le contre-maître Bignard, qui prétend que cette mauvaise humeur se serait manifestée au cours de l’été 1913.
Doit-on attacher une importance quelconque aux explications données par l’ingénieur Pierre sur la vente de son revolver de 6 millimètres ? Quel intérêt avait donc l’ingénieur, qui n’a jamais contesté avoir effectué l’achat d’un revolver de 6 millimètres chez l’armurier Marie, à donner un prix inexact et une date inexacte de cet achat ?
Pourquoi ne pas admettre que ses souvenirs étaient imprécis sur ce point ? La vente de son revolver à un de ces voyageurs qui parcourent constamment la campagne n’a rien d’invraisemblable. Pierre était mécontent de son revolver. Il le démontait, suivant la déclaration de Mlle Julia Juzeau, Il est donc très naturel qu’il s’en soit débarrassé. Et parce qu’on n’a point encore retrouvé le voyageur – qui est mort ou n’a pas lu les journaux – il n’en-résulte pas que Pierre soit de mauvaise foi.
On ne peut, d’autre part, attacher d’importance à l’appréciation des gestes de mon client au moment de la découverte du cadavre. Aucune de ses déclarations ne peut permettre d’établir une conviction de culpabilité.
Que reste-t-il donc en l’état ? Des soupçons, et rien que des soupçons, sans qu’on ait pu découvrir le mobile qui eût pu amener Pierre à commettre son horrible forfait. L’usine était arrêtée et la disparition de Cadiou ne permet pas de laisser entrevoir pour l’ingénieur un avantage quelconque.
D’autre part, les révélations de la somnambule, la découverte du cadavre, la lettre écrite au docteur Paul depuis l’arrestation de l’ingénieur, tout cela ne semble-t-il pas mystérieux et ne permet-il pas de supposer que la justice s’égare en accusant Pierre, et que les coupables sont, à l’heure actuelle, en liberté ?
L’ordonnance de refus du juge porte qu’il ne peut être fait droit aux conclusions de l’avocat, attendu que les papiers saisis chez l’ingénieur, toujours sous scellés, n’ont pas été examinés et que le rapport sur la contre-autopsie du docteur Paul n’est pas encore parvenu au Parquet.
D’accord avec Me Henri-Robert, Me Feillard va faire opposition à l’ordonnance du juge, rejetant la demande de mise en liberté provisoire de son client.
La Chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Rennes va être saisie de l’incident.
Cependant, M. Bidard de la Noë a commencé aujourd’hui le dépouillement des papiers saisis à l’usine de la Grande- Palud, et au domicile de l’ingénieur Pierre ; celui-ci assistait à la levée des scellés.
M. Sibille [Sébille] qui avait passé toute la journée de jeudi à Landerneau et à la Grande-Palud, est arrivé ce matin à Brest. Le contrôleur général des recherches a eu une longue entrevue avec le sous- préfet, M. Sibille [Sébille] vient se rendre compte des recherches effectuées par la police spéciale et la brigade mobile, et juger si pour l’éclaircissement de cette affaire, il est nécessaire de faire appel à la Sûreté générale de Paris.
L’INDICATEUR MYSTÉRIEUX
D, H.- L’enquête difficile se poursuit. La police de la brigade mobile serait, dit-on, sur les traces de la personne mystérieuse qui a adressé, une lettre anonyme au docteur Paul, avant la contre-autopsie, indiquant au médecin de chercher dans la nuque du cadavre de M. Cadiou.
Il est hors de doute, en effet, que l’auteur, de cette lettre sait quelque chose. Les renseignements donnés par lui, à la fois si troublants et si précis, portent à croire qu’il fut témoin du crime : plus, peut-être…
8 mars 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
AUTOUR D’UNE DATE
Brest, 7 mars.
Le juge d’instruction a fait appeler, ce matin, M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, qui affirmait, ces jours derniers, avoir salué M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix, le 31 décembre, à six heures du soir.
M. Nicolas a maintenu énergiquement ses affirmations et donné au juge ses points de repère.
Ce jour-là, en effet, ayant rendez-vous avec M. Erussart [Erussard], notaire à Morlaix, il a signé un acte notarié, lequel, ainsi qu’on peut le constater, porte bien la date du 31 décembre.
Il semble donc bien admissible que le directeur de l’usine n’a pas été assassiné le 30 décembre. Mais une nouvelle question se pose alors : où M. Cadiou a-t-il passé la nuit du 30 au 31 décembre ? Toutes les recherches effectuées jusqu’à présent n’ont pu l’établir.
L’usinier, toutes les fois qu’il se rendait à Morlaix, ne manquait pas de faire visite à sa tante, Mme Zaccone. Or, cette dame, entendue par M. Bidard de la Noë, a affirmé qu’elle avait vu son neveu le 25 décembre pour la dernière fois, et elle est bien persuadée qu’il n’est pas revenu à Morlaix le 31.
Affaire étrange s’il en fût. A Landerneau et à Brest on jase sur la longueur de l’affaire. C’est le 4 février, en effet, que l’ingénieur Pierre fut arrêté. Depuis, qu’a-t-on fait ? M. Bidard de la Noë a refusé la mise en liberté de l’inculpé parce que « l’affaire n’est pas en état, que les témoins n’ont pas été entendus, que l’inculpé n’a pas été interrogé sur le fond, que les rapports des experts n’ont pas été déposés, que les investigations sur certains points de leur enquête sont, à peine commencées… »
Alors, pour expliquer une enquête si longue et sans résultat, on parle d’une mésentente entre les policiers brestois et ceux de la 17° brigade mobile, et on espère que M. Sébille ramènera la concorde. On laisse entendre aussi que M. Bidard de la Noë sera tôt ou tard obligé de faire entrer dans son enquête un facteur nouveau : la famille Cadiou. Mais on connaît déjà les investigations du juge à ce sujet. Le frère de la victime a lui-même déclaré qu’il était « surveillé ».
Le Nouvelliste de Bretagne consacre aujourd’hui une longue enquête sur le rôle de la famille Cadiou. Notre confrère s’étonne que le juge n’ait point dit à Mme Saimpy [Sainpy] et à Mme Camille, la somnambule de Nancy : « Ou vous me direz la vérité sur vos prétendues révélations ou je vous fais arrêter ». Enfin, le Nouvelliste s’étonne derechef que Mme Cadiou se soit portée partie civile aussi rapidement.
ENCORE UNE LETTRE
Le mystérieux personnage, celui qui sait quelque chose, l’auteur des lettres anonymes dont nous avons parlé, est toujours activement recherché. On pense le découvrir sous peu.
Autre lettre. C’est, dans la soirée, l’ingénieur Pierre qui l’a reçue. Contrairement à celles envoyées au docteur Paul et à M. Brisset, commissaire spécial de la brigade de Rennes, celle-ci était signée, signée « Roulier [Boulier], facteur-receveur des postes à Blaincourt [Blincourt] (Oise) »… Hélas, le signataire regrette que le secret professionnel lui interdise de proclamer l’innocence de M. Pierre et, en même temps, d’empêcher une erreur judiciaire dans l’affaire Cadiou.
L’affaire, comme on le voit, reste extrêmement obscure. Espérons, toutefois, que M. Sébille, contrôleur général des recherches, y jettera quelque lumière.
Le magistrat a quitté Brest aujourd’hui pour se rendre à Rennes. Il ne faisait officiellement qu’une tournée d’inspection dans cette ville, mais en sortant du cabinet de M. Bidard, de la Noë, avec qui il eut un long entretien, il a donné mission aux nouveaux commissaires de la brigade mobile de Rennes d’éclaircir le drame de la Grande-Palud concurremment avec la police spéciale de Brest.
Il est temps !
D. H. – La déposition attendue de M. Thévenot, représentant en huiles, qui avait offert de témoigner, n’a apporté aucun éclaircissement dans l’affaire. M. Thévenot a déclaré qu’il avait vu M. Pierre tirer des coups de revolver dans son jardin, mais que l’accusé ne lui proposa pas d’acheter son arme, et que d’ailleurs cette visite eut lieu le 22 juin.
On sait que M. Pierre affirme avoir vendu l’arme, en juillet, à un voyageur de commerce, et que sa famille a fait savoir qu’elle offrait 500 francs à ce voyageur s’il consentait à se faire connaître.
9 mars 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
D’INSTRUCTION RECOMMENCE
Tout le dossier de l’affaire Cadiou, à la suite de l’opposition à l’ordonnance du juge rejetant la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, faite par le bâtonnier Henri-Robert et Me Feillard, doit être en effet adressé à la Chambre des mises en accusation de la Cour de Rennes, qui le conservera deux semaines environ.
Pendant ce temps l’enquête suivra son cours. M. Sébille a prié ses inspecteurs de s’entendre, d’aller au plus pressé et de ne point s’attarder aux mille détails d’une affaire compliquée d’où l’on ne put rien tirer de précis jusqu’à présent.
M. Cadiou vivait-il le 31 décembre ? Voilà la question à laquelle il faut répondre et le plus tôt possible. Elle s’était posée jusqu’au lendemain de l’arrestation de l’ingénieur Pierre, il y a plus d’un mois. Et depuis, comme si l’importance en avait échappé, on ne s’occupait guère que des à-côtés, de la date d’achat du revolver de six millimètres et des lueurs aperçues, à l’orée d’un bois, par des paysans.
Cependant les déclarations de M. Nicolas sont très nettes. Mais le juge au Tribunal de commerce n’est pas seul à avoir vu le directeur de la Grande-Palud. MM. Cabon, Baron, Coramour [Caramour] et les époux Prégent [Prigent] l’ont rencontré le 31 décembre ou le 1er janvier à Morlaix. Ils l’affirment.
Que n’interroge-t-on ces personnes qui, on le pense bien, n’ont pas toutes été victimes d’une hallucination ; du moins, pourquoi ne les a-t-on pas interrogées encore ? Il semble que de cette façon on arriverait à déterminer si M. Cadiou a été assassiné le 30 décembre ou après cette date. Ce serait un point de départ, les prémisses, si l’on veut, qui manquent à l’instruction.
M. Bidard de la Noë s’est aperçu de cette erreur initiale. Mais à coup sûr on la peut réparer, encore que la justice brestoise ait perdu déjà beaucoup de temps. Le magistrat va donc tâcher de reconstituer tout l’emploi du temps de M. Cadiou avant sa disparition.
Il commencera demain par entendre les deux sœurs de la victime. Le directeur de l’usine leur avait rendu visite le 27 décembre, à Cléder, localité située à trente-trois kilomètres de Morlaix. Puis le juge entendra probablement tous ceux qui ont vu M. Cadiou à Morlaix le 31.
Nous revenons donc au début de l’affaire : ce coup de théâtre en vaut bien un autre.
10 mars 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
UNE ÉMOUVANTE CONFRONTATION
LES CHARGES DE L’INSTRUCTION
« Tout est à recommencer ! » s’est écrié M. Sébille, l’habile contrôleur général des recherches judiciaires, après avoir conféré de l’affaire Cadiou avec M. Plédy, procureur général. Tel n’est pas l’avis de M. le juge d’instruction Bidard de la Noé, qui poursuit imperturbablement sa procédure contre l’ingénieur Pierre, son inculpé.
Il l’a confronté hier avec M. Jean-Marie Cadiou, son accusateur de la première heure, et la confrontation a été des plus émouvantes.
Aussitôt qu’il fut en présence de l’ingénieur, M. Cadiou lui reprocha violemment d’avoir assassiné son frère. Pierre répondit :
– Vous vous trompez, monsieur, vous accuses et vous ne prouvez pas ce que vous avancez.
– Je suis sûr de ce que je dis ! s’écria M. Cadiou hors de lui. Je vous poursuivrai jusque dans vos derniers retranchements. Vous avouerez ou vos complices vous dénonceront. Mais soyez certain que l’heure de l’expiation sonnera pour vous. J’aurai votre tête et celles de vos complices !
A ces mots, Pierre devint pâle, mais il se contenta de répéter qu’il était innocent et qu’il avait la ferme conviction que justice lui serait bientôt rendue. Il se remit vite, du reste, et avait repris tout son calme à la fin de la confrontation.
Cette confrontation, sur laquelle, paraît-il, comptait beaucoup M. Bidard de la Noë, n’a donc donné aucun résultat.
M. Bossard, gardien de l’usine de la Grande-Palud, a été ensuite entendu : il a fourni des détails précis qui établiraient d’une façon formelle que M. Cadiou était allé à Morlaix le 27 décembre, et était revenu à Landerneau à sept heures du soir.
Puis les deux sœurs de M. Cadiou, qui habitent Cléder, sur la ligne de Morlaix à Saint-Pol-de-Léon, ont affirmé que leur frère avait passé avec elles la journée du dimanche 28 décembre et qu’il était rentré le soir à Landerneau.
En résumé les charges relevées jusqu’à présent contre l’ingénieur Pierre sont les suivantes – fort bien rassemblées par notre confrère F. Momméja qui fait une enquête sur place :
1° La dénonciation spontanée de M. Jean-Marie Cadiou, basée sur une simple impression ;
2° Quand on déterra le cadavre, Pierre déploya une activité fébrile pour travailler lui-même de ses mains à l’exhumation ;
3° Quand il apprit que Mme Cadiou se portait partie civile, il s’écria : « Si c’est ainsi, la petite affaire Pierre deviendra la grosse affaire des poudres », espérant, dit-on, intimider ainsi le juge ;
4° On a trouvé chez lui un couteau à lame recourbée, un outil de jardinier, avec lequel les entailles du cou « pour- raient avoir été faites » ;
5° Enfin le revolver de 6mm, qu’après des tergiversations Pierre a dû reconnaître avoir acheté, et qu’il dit avoir vendu à un commis-voyageur dont il ne peut donner ni le nom ni l’adresse.
A notre avis, cette dernière charge est la seule sérieuse. Car, pour les autres, quoi d’étonnant à ce que l’ingénieur ait été ému et qu’il ait travaillé comme tout le monde à l’exhumation ; qu’il ait été irrité de voir Mme Cadiou se porter partie civile contre lui ; qu’il ait, à l’exemple de tous les campagnards, porté dans sa poche une serpette ?
En tout cas, il est de toute urgence qu’on éclaircisse sans retard ce point de la présence de M. Cadiou à Morlaix, le 31 décembre et le 1er janvier. Tant qu’il ne sera pas élucidé, l’instruction aura une marche boiteuse.
Il est urgent aussi qu’on sache d’une façon sérieuse comment la famille a été informée de l’endroit où était enterré le cadavre, et qui a écrit la lettre engageant le docteur Paul à examiner le cou de la victime.
Celui qui a écrit la lettre sait. En attendant, M. Bidard de la Noë va faire appeler M. Boulier, facteur receveur de Blincourt (Oise), qui a écrit à l’ingénieur Pierre une lettre lui annonçant qu’il pourrait faire éclater son innocence, s’il n’était pas retenu par le secret professionnel.
Qu’a-t-il à dire ? D’après les hypothèses nées d’une interview pleine de réticences qu’a obtenue de lui un de nos confrères, M. Boulier serait en possession d’une dépêche déposée à son bureau par des automobilistes passant par Blincourt, sur la route nationale n° 17, et se dirigeant vers Lille et la Belgique. C’est pour cela qu’il attribuerait l’assassinat à « l’affaire des poudres ».
M. Pierre Boulier est né à Dieppe en 1875. Il a servi au 1er régiment d’infanterie coloniale à Cherbourg, a participé à l’expédition de Chine et a passé sept ans au Tonkin. Il était secrétaire d’état-major colonial et a été attaché à l’état-major du général Dodds. Il a été facteur à Sotteville-les-Rouen et nommé facteur-receveur à Blincourt, le 1er juin 1908. Il est marié et père de trois enfants.
A la fin de 1910, étant secrétaire du syndicat des facteurs de l’Oise, il adressa à ses collègues une lettre ouverte, publiée par la Gazette de l’Oise, et les invitant à refuser les étrennes, « cette pratique étant « indigne de fonctionnaires ». Nous ne savons ce que les collègues ont fait, mais pour sa part il n’en accepta aucune.
Tel est l’homme que doit entendre bientôt M. Bidard de la Noë.
M. CADIOU VIVAIT LE 1er JANVIER
Dernière heure. – D’autre part, un nouveau témoin, M. Le Gall, commis à l’hospice civil de Morlaix, a déclaré avoir vu M. Cadiou le 1er Janvier, à sept heures du soir. M. Le Gall était accompagné de son fils, élève à l’École navale du service de santé, à Bordeaux. Il dit qu’il n’a pu se tromper. M. Cadiou était à bicyclette et semblait prendre la direction de Roscoff.
Les vêtements que portait la victime, réclamés par le docteur Paul, seront expédiés demain à Paris.
11 mars 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
LES VOYAGES DE M. CADIOU
UNE RÉTRACTATION
Nous avons fait connaître hier les charges sur lesquelles le Parquet de Brest a échafaudé son instruction contre l’ingénieur Pierre, et parmi lesquelles, selon nous, une seule est réellement sérieuse : la question du revolver. Mais, dans cette instruction, tout repose sur ce point de départ, que M. Cadiou a été assassiné le 30 décembre… Or, plus on va, plus il se présente de témoins qui affirment l’avoir rencontré, l’avoir vu, lui avoir parlé le lendemain et le surlendemain.
« Ils doivent se tromper, ils se trompent certainement », dit le juge. Et en effet, quand il les tient dans son cabinet, intimidés par l’appareil de la justice, il arrive à leur faire avouer que « peut-être, c’était le 27 décembre et non le 31 ou le 1er janvier » qu’ils ont vu l’industriel.
Mais une fois sortis du Palais de justice, ils se rebiffent.
– C’est pourtant bien le 31 décembre, dit Mme Baron, la femme du vétérinaire. Je n’ai voyagé que ce jour-là, et c’est à la gare que je l’ai rencontré, vêtu de son costume de cycliste.
– C’est sûrement le 31, dit M. Nicolas, puisque c’est ce jour-là que je suis arrivé en retard pour passer mon acte chez Me Erussard.
– C’est bien le 31 décembre, dit le notaire, que M. Nicolas m’a dit qu’il avait été retardé parce qu’il avait causé avec M. Cadiou, l’ancien avoué.
– Ce ne peut-être le 27 qu’il est venu chez moi, dit M. Le Picard, le cafetier. J’avais des amis qui venaient me souhaiter la bonne année. Or, on ne la souhaite pas le 27 décembre.
Enfin, comme nous l’avons annoncé ! hier, M. Le Gall, chef de bureau de l’hospice de Morlaix, déclare l’avoir vu le 1er janvier à Saint-Pol-de-Léon. Il a fait plus que le voir, il lui a parlé. Voici sa déposition :
Le 1er janvier, vers sept heures du soir, je me rendais, accompagne de M. Graff et de sa fille, à la gare de Saint-Pol, où je devais prendre avec mon fils le train de sept heures treize pour Morlaix. En arrivant sur le quai, je vis M. Cadiou adossé au mur, près de la porte de la salle d’attente. Il était vêtu d’un complet cycliste, coiffé d’une casquette grise et s’appuyait sur sa bicyclette.
– Bonjour, Le Gall, me dit-il.
– Bonjour, monsieur Cadiou, répondis-je.
Deux minutes plus tard, mon fils me demanda quel était le monsieur que je venais de saluer, et je lui répondis que c’était M. Cadiou, l’ancien avoué de Morlaix.
M. Le Gall fils, élève à l’École de médecine navale de Bordeaux, confirme en tous points le récit de son père.
M. Cadiou serait donc allé le 31 décembre à Morlaix et en serait reparti dans l’après-midi du 1er janvier pour se rendre à Saint-Pol-de-Léon, où déjà, dans les premiers jours de l’instruction, un témoin disait l’avoir vu.
Nous ne mentionnons que pour mémoire le récit du facteur Boulier qui, lui, dit avoir entendu le 4 janvier, à la gare Saint-Lazare, à Paris, un monsieur dire à un autre : « Bonjour, mon cher Cadiou ». Il y a à Paris de nombreux Cadiou et Cadioux, et rien ne prouve qu’il s’agisse du directeur de la Grande-Palud.
Tenons-nous-en donc aux pistes de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon.
On objecte qu’elles ne sont pas admissibles. « Si M. Cadiou, dit-on, était allé à Morlaix, il serait allé voir ses parentes ».
Et qui dit qu’il n’avait pas un motif pour ne pas y aller cette fois ? qu’il n’avait pas peut-être une raison de leur cacher son voyage ?
RÉTRACTATION D’UN TÉMOIN A CHARGE
Mais voilà un nouveau coup de théâtre, un vrai, celui-là. Le principal témoin à charge contre l’ingénieur Pierre vient de se rétracter.
C’est le fermier Bonnefoy, de la Grande-Palud. Il avait déposé que le 30 décembre, à onze heures du matin, il avait vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre, tous deux la tête coiffée de leur capuchon, se diriger ensemble vers le moulin. Un peu plus tard, l’ingénieur était revenu seul.
Et, comme Pierre niait formellement cette sortie, jurant qu’il avait vu M. Cadiou pour la dernière fois le 29, on lui reprochait cette négation comme une charge grave.
Or, le fermier Bonnefoy, ces jours derniers, a commencé par dire qu’il avait pu se tromper et prendre pour Pierre et Cadiou deux autres personnes, ayant comme eux des capuchons. Puis il avoua qu’il avait confondu les jours et que ce ne devait pas être le 30.
Mandé hier dans le cabinet de M. Bidard de la Noë, il a formellement reconnu en présence du commissaire spécial, qu’il n’avait pu voir MM. Pierre et Cadiou, le 30 décembre à onze heures du matin, attendu qu’à cette heure il était avec son beau-frère à Landerneau, où il avait conduit un cheval à la commission de remonte italienne de passage en cette ville.
Comme on le voit, M. Sébille a bien raison de dire que « tout est à recommencer ».
En attendant, à Paris, M. le docteur Paul examine des fragments de la peau du crâne de la victime qui pourront, croit-il, fixer sur la date de la mort… Il a fait demander les vêtements de M. Cadiou et la serpette de M. Pierre. Il demande quinze jours pour faire son rapport.
DERNIÈRE HEURE
Après les personnes que nous avons déjà citées, de nouveaux témoins déclarent avoir vu M. Cadiou à Morlaix, le 1er janvier. Tous disent qu’il avait son costume de cycliste et sa bicyclette.
Or, la bicyclette du directeur de la Grande-Palud n’a pas été retrouvée à son domicile, et d’autre part, on apprend que le 1er janvier, à sept heures du soir, un voyageur ressemblant étrangement à M. Cadiou, fit enregistrer à Saint-Pol-de-Léon une bicyclette pour Rennes. On délivra au voyageur un billet de 1re classe de demi-tarif, billet dont M. Cadiou se servait dans tous ses voyages.
Après un mois on revient donc sur la piste de Morlaix, suivie dès le premier jour par la brigade mobile de Rennes.
12 mars 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
LA QUESTION DU REVOLVER ÉCLAIRCIE – LE DOSSIER – UNE LETTRE DE MENACES
Nous disions, en examinant les charges relevées par le Parquet de Brest contre l’Ingénieur Pierre, qu’une seule subsistait sérieuse : la question du revolver. La balle découverte dans le maxillaire de M. Cadiou est du calibre de 6mm. Pierre a acheté un revolver de ce calibre. Il ne l’a plus. Il dit l’avoir vendu à un voyageur, mais ne peut pas dire quel est cet acheteur.
Eh bien ! cette question est en train de s’élucider comme les autres.
La balle en question n’est point exactement du calibre de 6mm. Elle est de 6mm35. C’est une balle blindée à l’usage des revolvers automatiques genre Browning.
Or, M. Marie, l’armurier, déclare que le revolver vendu à M, Pierre était un Hammerless, de 6mm calibre pour lequel on ne fait pas de balles blindées. La balle meurtrière n’a donc pu être tirée par ce revolver.
Il en est de même de l’autre revolver, vendu à Pierre, pour le veilleur de nuit Bossard, par M. Lelièvre, armurier à Brest. Il ne tire que des balles de plomb de 8mm. Il serait impossible de tirer avec cette arme, une balle, blindée ou non, de 6mm35. Elle danserait dans le barillet.
Enfin, on vient d’apprendre qu’un voyageur de commerce, M. Meslay, représentant une fabrique d’huiles et de savons de Pré-en-Pail, aurait, avant son départ pour l’Amérique du Sud, où il est en ce moment, montré à M. Simon, armurier à Guingamp, un revolver qu’il disait avoir acheté quinze ou dix-huit francs, M. Simon ne se souvient pas au juste à un homme de Landerneau. Il se plaignît que le cran de sûreté de ce revolver fonctionnât mal, et il pria M. Simon de l’examiner.
On se souvient que M. Pierre a dit justement qu’il s’était défait de son revolver, et qu’il l’avait vendu à un voyageur en huiles et savons, parce que le cran de sûreté était en mauvais état. Sa déclaration se trouve donc rigoureusement confirmée.
Ne tenant pas plus compte de ces témoignages que de ceux des personnes qui ont vu M. Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a chargé, hier matin, l’inspecteur de police Lemez de fouiller, sous la direction de l’ancien contre-maître Bossard, les environs de la fosse pour y retrouver le revolver de l’ingénieur.
Bossard et Lemez ont pioché hier toute la journée sans rien trouver.
LE DOSSIER
En attendant que la Chambre des mises en accusation, statue à son tour sur la demande de mise en liberté provisoire formulée par l’avocat de M. Pierre, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, va s’occuper de classer et d’inventorier les pièces du volumineux dossier qu’il a réunies sur la mort de M. Cadiou. Aussitôt après, il te transmettra à la Cour d’appel de Rennes.
UNE LETTRE DE MENACES
On sait que, parmi les témoins qui, dès le premier moment, ont déclaré avoir vu M. Cadiou à Morlaix postérieurement à la date fixée pour sa mort par le juge d’instruction, se trouve le facteur télégraphiste Cabon. Le 1er janvier, à huit heures et demie du soir, Cabon a, dit-il, rencontré l’usinier qu’il connaissait, l’a salué en l’appelant par son nom, et M. Cadiou lui a répondu : « Bonjour, Cabon. »
Un journal ayant mis en doute son récit, Cabon l’a maintenu. Mardi il recevait une lettre mise à la poste à la recette principale de Nantes et ainsi conçue :
Nantes, le 8 mars 1914.
Monsieur le facteur,
Allez-vous dire combien l’avocat de l’assassin Pierre vous a acheté pour faire un faux témoignage (sic). Non, n’est-ce pas ! c’est scandaleux, le public est écœuré de voir qu’en payant on vous fait faire un faux.
Mais prenez garde, cela porte malheur il y a une justice immanate (sic) et plus tard vous serez confondu.
BERNARD
Cette lettre émaillée de fautes d’orthographe qui semblent voulues. D’où peut-elle émaner ?
13 mars 1914 – p. 5
L’Affaire Cadiou
En présence de l’affirmation des nombreuses personnes qui disent que la balle qui a tué M. Cadiou étant de 6mm 35 n’a pu sortir ni du revolver acheté par M. Pierre chez M. Marie, ni de l’autre qui a été trouvé chez lui, M. Bidard de La Noë s’est résolu, peut-être un peu tardivement, à soumettre cette balle à l’examen d’un expert.
M. Meslay, le voyageur en huile et savons, à qui l’ingénieur Pierre a dit avoir vendu son revolver, est de retour d’Amérique et se trouve dans l’Orne. Il a déclaré ne pas se souvenir d’avoir à Guingamp, montré son revolver à l’armurier Simon. Mais celui-ci maintient énergiquement son dire. Il fournit des détails très explicites. La chose s’est passée entre le 22 et le 27 janvier 1912. Peut-être a-t-il confondu M. Meslay avec un autre voyageur. Pourtant cela l’étonnerait. En tout cas il certifie le fait matériel.
En attendant M. Bidard de la Noë fait rechercher le revolver dans le bois par l’ouvrier Bossard. Ce Bossard tient absolument à jouer un rôle dans l’affaire. C’est lui qui, dès le début de l’enquête, raconta l’histoire de l’homme mystérieux et « cadavérique » qui était venu voir l’ingénieur Pierre la veille du crime. Il fut reconnu que ce personnage n’était autre que le menuisier Mazurier qui venait réparer un sommier.
C’est lui également qui fit toute une histoire sur le revolver qui lui avait été confié pour veiller la nuit et qui n’était j autre que celui de 8mm trouvé bien en I évidence sur une table chez l’ingénieur.
C’est lui encore qui vint déclarer que son camarade Marcou avait, dès le 27 décembre, annoncé que des changements importants se préparaient à l’usine, que M. Pierre serait directeur et lui, Marcou, contremaître principal. Marcou a protesté avec énergie contre ces propos et garde même à Bossard une certaine rancune de les lui avoir prêtés, il raconte à son tour sur lui des histoires curieuses. En voici une rapportée par le Nouvelliste de Bretagne :
– Bossard, dit Marcou, est un individu singulier. Figurez-vous que le 15 janvier environ, alors que la disparition de M. Cadiou était signalée, deux gendarmes arrivèrent à l’usine à neuf heures dix pour demander quelques renseignements à M. Pierre, alors occupé à la chaufferie. Quelques-uns dirent en plaisantant à Bossard : « Attention, Bossard, voilà les gendarmes ! » Et aussitôt Bossard de prendre sa veste et de filer comme un lapin sans mémo prendre le temps de mettre ses sabots. Il part, escalade le talus du chemin de fer et va se blottir dans un fourré. Quelque temps après, on va le chercher, et lorsqu’il revient, il aperçoit les gendarmes sur la route, il repart dans la direction de la mer et ne se décide à rentrer qu’à midi moins cinq, après trois heures moins un quart d’absence.
Vous pensez qu’à table, à la ferme, on rit de sa frayeur. Bossard déclara alors qu’il n’avait nullement peur des gendarmes. Il venait de le prouver.
Depuis le 27 janvier dernier, Bossard n’appartient plus au personnel de l’usine de la Grande-Palud. Il demeure à Saint-Divy, près de Landerneau, et travaillé comme ouvrier des ports, à Brest, où il se rend chaque jour à bicyclette.
Tel est l’homme à qui M. Bidard de La Noé a confié le soin de rechercher le revolver homicide. Il est capable de le retrouver.
DERNIÈRE HEURE
L’instruction s’orienterait-elle enfin dans une autre direction ?
Le Parquet de Brest attend l’arrivée du rapport du docteur Paul sur la seconde autopsie de M. Cadiou, pour être fixé sur le genre de mort du directeur. A l’heure actuelle, en effet, certaines personnes se demandent s’il y a eu crime ou suicide avec crime simulé. On déclare qu’il serait possible que l’instruction enquêtât sur la mort de cette jeune dactylographe de Quimper qui passa la nuit du 30 décembre à Morlaix et dont le cadavre fut retrouvé dans la rivière le 10 février.
14 mars 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Jusqu’à présent, les fouilles entreprises par l’ouvrier Bossard pour retrouver le revolver qui a tué M. Cadiou n’ont donné aucun résultat. On sait que, voulant faire concurrence à Mme Camille, la somnambule, Bossard avait eu la nuit une vision qui lui avait, montre, ce revolver enfoui dans la terre, et, confiant dans cette nouvelle révélation d’en-haut, M. le juge d’instruction Bidard de la Noë lui avait donné un inspecteur de police pour le seconder… On n’a pas aussi bien réussi que la première fois. C’est, la faillite du surnaturel.
Bossard, du reste, n’a pas été seul à faire des recherches.
Un ami de la famille Cadiou, habitant Lambezellec, a signalé au Parquet que, quelques jours après la disparition du directeur de l’usine, il avait vu une personne de l’entourage de l’ingénieur Pierre jeter un objet par la fenêtre de la maison de l’ingénieur.
L’instruction, pensant que ce pouvait être le revolver, a chargé le commissaire de la brigade mobile, M, Lecoz, d’effectuer des recherches à l’endroit indiqué. Sept ouvriers de la marine, ont été requis à cet effet et ont fouillé le ruisseau vaseux qui borde la maison, de l’ingénieur, mais ils n’ont rien découvert.
En ce moment, il y a complète divergence entre le juge d’instruction et la brigade mobile. M. Bidard de la Noë, malgré la rétractation du fermier Bonnefoi et des deux autres témoins sur lesquels s’appuyait sa conviction, s’obstine à fixer la mort de M. Cadiou à la date du 30 décembre. Les commissaires de la brigade mobile, au contraire, pour suivent de plus en plus la piste de Morlaix.
On attend impatiemment le rapport de M. le docteur Paul qui croit, a-t-il dit, pouvoir fixer, au moins approximativement, la date de la mort. Beaucoup de gens sont, en effet, persuadés, que cette date est beaucoup plus récente qu’on ne l’a cru tout d’abord.
Le cadavre, dit-on, a été trouvé dans un petit bois, en bordure de la rivière, derrière le moulin de la Grande-Palud et, par conséquent, dans un endroit fort humide. Aux grandes gelées de janvier avaient succédé de fortes pluies. Cependant, lorsqu’on le retira, le corps était très peu décomposé et n’exhalait aucune odeur.
Depuis tant d’années que j’exerce, a dit M. Yves Prigeaç, porteur aux pompes funèbres de Landerneau, qui mit le corps en bière, j’ai vu des centaines de cadavres. Jamais je n’ai rencontré, après des inhumations même récentes, un corps aussi peu décomposé que celui-là.
M. Prigeac ne peut donc que difficilement croire que le corps était déjà depuis un mois sous terre.
Bien plus, après le dégel, après les pluies qui avaient dû traverser la mince couche de terre qui recouvrait le corps, alors, qu’on enfonçait jusqu’à la cheville dans la boue jaunâtre du sentier qui côtoie la fosse, les chaussettes du mort et le dos de son gilet étaient secs… Comment cela se pouvait-il faire en admettant que le corps eût séjourné dans ce trou boueux du 30 décembre au 3 février ?
La plupart de ceux qui ont assisté à l’exhumation sont d’avis que M. Cadiou avait séjourné tout au plus deux ou trois jours dans cette fosse et y avait été déposé peu après sa mort.
Nous serions ainsi, on le voit, bien loin de la date fatidique du 30 décembre, adoptée et maintenue envers et contre tous par M. Bidard de la Noë. La parole est à M. le docteur Paul pour mettre les choses au point.
15 mars 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
UNE NOUVELLE VERSION
Pendant que M. le juge d’instruction Bidard de La Noë, continue à faire rechercher le revolver vu en songe par le docker Bossard, la brigade mobile se lance sur une nouvelle piste.
Nouvelle piste n’est peut-être pas le vrai mot, car, dès le début de l’affaire, on y avait pensé. Mais on l’avait abandonnée pour suivre exclusivement l’instruction contre l’ingénieur Pierre.
Il s’agit de la jeune dactylographe de la préfecture du Finistère, Mlle Hélène G…, dont la disparition a singulièrement coïncidé avec celle de M. Cadiou.
C’est le 30 décembre 1913 que le directeur de la Grande-Palud quitta l’usine et ce même jour 30 décembre, Mlle G… quittait brusquement sa famille pour se rendre à Morlaix. Elle y passa la nuit et, le lendemain, elle déclara qu’elle partait pour Rennes… On ne la revit plus que le 10 février, jour où son corps fut repêché par des mariniers, entre l’écluse et le bassin de Morlaix.
Aucune trace de blessure ne fut relevée sur elle. Le docteur Rolland qui l’examina sur la demande du Parquet, déclara « qu’elle n’avait séjourné que quelques jours dans l’eau. »
A rapprocher de ce que nous disions hier du corps de M. Cadiou qui, lorsqu’on l’exhuma, le 4 février, paraissait, au dire des témoins et, notamment, d’un expert, l’employé des pompes funèbres Yves Prigeac, « n’avoir séjourné que quelques jours sous la terre ».
Y aurait-il donc corrélation entre ces deux décès ? Mais alors, il faudrait savoir ce que sont devenus M. Cadiou et Mlle G… du 1er janvier à la date indéterminée de leur décès… Ce ne sera pas facile besogne.
En attendant, une autre question se pose, question à laquelle on ne semble pas avoir songé encore. M. Cadiou avait, lui aussi, un revolver qu’il portait toujours pour sa défense personnelle. Qu’est devenue cette arme ?
Après son insuccès dans la recherche du revolver homicide, Bossard a disparu. Il a quitté le bassin de radoub du port de commerce où il travaillait abord d’un navire en réparation.
Ses camarades de travail déclarent que Bossard affirmait que l’ingénieur Pierre est innocent, qu’il lui suffirait de dire un mot pour le prouver, mais qu’il ne dirait rien par suite d’un ressentiment.
Ses camarades ajoutent qu’avant la découverte du cadavre de M. Cadiou, Bossard disait déjà qu’il y avait eu crime.
Bossard manifestait l’intention de partir pour le Canada et apprenait l’anglais à cet effet.
16 mars 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
BOSSARD RETROUVÉ
Après deux jours d’absence, Bossard, qu’on croyait parti, comme il l’avait annoncé, pour le Canada, est revenu à son domicile, à Saint-Divy. Il a déclaré qu’il ne fallait attacher aucune importance aux propos qu’il avait tenus à ses camarades de travail au sujet de l’ingénieur Pierre. « Je voulais simplement, dit-il, me payer un peu la tête des magistrats. »
Il faut reconnaître qu’il a bien réussi, car le juge d’instruction a « marché » de confiance sur chacune de ses déclarations, même sur la folle aventure du revolver vu en songe et pour la recherche duquel on a mobilisé un inspecteur de police.
M. Joly, juge d’instruction à Clermont (Oise), a entendu M. Boulier, le facteur-receveur de Blincourt, au sujet des révélations qu’il disait avoir à faire à la justice. On ignore encore le fond de la déposition du facteur. Ce qu’il a bien voulu faire connaître, c’est que le 4 février, à la gare Saint-Lazare, il a entendu un monsieur dire à un autre ; « Bonjour, mon cher Cadiou ! »
Cela ne signifierait rien, car il y a de nombreux Cadiou à Paris. Rien qu’à la page 132 du Bottin, on en compte six dont quatre boulangers. Mais ce qui semble plus sérieux, c’est que Boulier ajoute que le monsieur qui parlait ainsi est « un homme brun » qu’il connaît parfaitement et qui, tout en n’habitant pas dans l’Oise, vient souvent dans la région de Blincourt, soit pour y villégiaturer, soit pour chasser chez des amis. Il est venu souvent au bureau de poste de Blincourt pour télégraphier ou téléphoner, et par les télégrammes déposés par lui, Boulier savait qu’il était en relations avec le directeur de la Grande-Palud.
C’est parce qu’il avait appris cela « dans l’exercice de ses fonctions » que M. Boulier invoquait le secret professionnel. Aujourd’hui il a parlé et nommé « l’homme brun ». Nous saurons bientôt sans doute quelle importance il faut attacher à ses déclarations, car le procureur de la République de Brest, a reçu hier, le dossier du juge de Clermont. Des commissions rogatoires vont être lancées, en vue d’entendre la personne désignée par Boulier.
17 mars 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
D’après Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, la personne que le facteur Boulier dit avoir vu, le 4 janvier, aborder M. Cadiou à la gare Saint-Lazare, et qu’il n’a désigné dans ses interviews que sous le nom de « l’homme barbu », serait un Allemand, M. Hagen-Chaze [Hazen-Chase], qui passe habituellement la saison d’été au Touquet.
M. Hagen-Chaze [Hazen-Chase], qui était en relations d’affaires avec M. Cadiou, serait venu en automobile à la Grande-Palud, au mois de janvier dernier.
Une nouvelle qu’on ne peut donner encore que sous les plus expresses réserves mais qui, si elle était reconnue exacte, changerait cette fois toute la face de l’instruction : on aurait vu M. Cadiou à Paris le 5 janvier.
Et ce ne serait plus le facteur Boulier qui n’a fait qu’entendre son nom, mais une personne très en vue. Le fait a été raconté à M. Fortin, sénateur du Finistère, par M. Hesloin, chef de cabinet du préfet. Mais M. Fortin, avant de le confirmer et de faire connaître le nom, veut procéder lui-même à une rapide enquête. Attendons, la chose en vaut la peine.
20 mars 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – Sur l’ordre de M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, les commissaires de la brigade mobile de Rennes ont été chargés d’obtenir des précisions sur divers points de l’enquête concernant l’affaire Cadiou.
Ils ont interrogé une vingtaine d’ouvriers de l’usine de la Grande-Palud à l’effet de savoir s’ils avaient vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre sortir ensemble le 30 décembre.
Tous ont aperçu le directeur rentrer à l’usine à neuf heures du matin, mais aucun ne l’a vu sortir à onze heures avec l’ingénieur Pierre.
Une nouvelle enquête a établi que M. Pierre a bien acheté un revolver à Landerneau en 1913 et non en 1912.
Cet achat a eu lieu dans le courant du mois de mai 1913, après une tentative d’effraction du coffre-fort de l’usine, et quelques jours après le cambriolage du château de Bon-Repos avoisinant le bois de la Grande- Palud.
Les commissaires de la brigade mobile ont ouvert aujourd’hui le coffre-fort de l’usine qui ne renfermait que des reçus et des traites de 1912 à 1914.
26 mars 1914 – p. 1
M. Pierre, accusé d’avoir assassiné M. Cadiou, mais contre lequel il n’y a aucune preuve, à peine quelques vagues présomptions de culpabilité, a été tenu longtemps au secret. Il n’a pu voir sa mère accourue pour embrasser son fils que dans le parloir de la prison, pendant quelques brefs instants, et après que cette entrevue eut été refusée deux fois.
II est soumis aux interrogatoires les plus sévères ; ne connaît les charges qu’on s’efforce de réunir contre lui que par ce que veut bien lui en dire le juge d’instruction et ce que peut lui en faire connaître son avocat…
On comparera cette situation à celle d’une autre « inculpée » dont le crime est patent, et d’ailleurs avoué ; et qui n’a pas été un seul instant au secret ; a pu recevoir dans sa « pistole » aménagée confortablement, son mari, des amis, avec qui il lui a été loisible de combiner son système de défense ; qui est respectueusement invitée à raconter les circonstances et les mobiles de son crime plutôt qu’interrogée ; qui a déjà pu faire entendre des témoins à décharge…
Et l’on se demande ce qu’est devenue cette belle chose que nos aïeux furent si fiers d’avoir instituée et qui s’appelait l’égalité devant la loi !
Une agréable surprise est réservée aux dames élégantes : les Trois Quartiers feront aujourd’hui jeudi, demain et après-demain, de trois à six heures, la présentation de leurs derniers modèles en robes et manteaux. Tous leurs modèles défileront sur de gracieux, mannequins. Ce sera un charmant spectacle dont les Parisiennes auront l’agrément en écoutant les mélodies d’un excellent orchestre.
27 mars 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. Les commissaires dg la brigade mobile ont reçu aujourd’hui un important témoignage : M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, a vu dans la nuit du 27 au 28 janvier une automobile passer devant sa maison à une heure du matin. Elle venait du Côté de Morlaix et suivait la route qui passe devant l’usine de la Grande-Palud. Elle repassa à toute vitesse vers Morlaix.
Or, Mme Lequerré, débitante à Guipavas, a déjà dit que cette même nuit deux fermiers, revenant de la foire de Commana, lui ont raconté avoir vu, vers deux heures du matin, une automobile arrêtée devant le bois ou a été trouvé le cadavre de M. Cadiou.
L’hypothèse du crime commis en janvier loin de Landerneau et du transfert du cadavre devient donc de plus en plus vraisemblable, surtout si l’on se rappelle que le 5 février le corps ne paraissait avoir été enterré que depuis quelques jours.
Argus.
28 mars 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – Bien qu’il soit à peu près démontré aujourd’hui que M. Cadiou était à Morlaix, vivant, le 1er janvier et n’a pu, par conséquent, être assassiné à Landerneau le 30 décembre, comme le prétend le juge d’instruction, la Chambre des mises en accusation de Rennes a repoussé la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre.
29 mars 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Brest. – Le procureur de la République attend les résultats de la commission rogatoire adressée à Paris aux fins d’entendre le général Gaudin sur la disparition de certaines fournitures destinées à la poudrerie d’Angoulême.
Les perquisitions faites à l’usine de la Grande-Palud ont établi que toute la comptabilité de M. Cadiou avait disparu depuis 1912.
1er avril 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
Brest. – M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, rentré en possession du dossier de l’affaire Cadiou, va reprendre son enquête. On lui a adjoint, vu les difficultés de l’enquête, un juge spécial.
Il va interroger les témoins qui affirment avoir vu M. Cadiou, postérieurement au 31 décembre, à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon.
Mme Cadiou sera convoquée pour être confrontée avec l’ingénieur.
Divers témoins de la Grande-Palud, qui j ont rétracté leurs premiers témoignages, et qui innocentent ainsi M. Pierre, seront de nouveau entendus.
2 avril 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – On dit qu’un avocat de Brest a eu connaissance d’un dossier rédigé par M. Cadiou pour se justifier des dénonciations dont il avait été l’objet et faisant allusion à diverses personnes. Le dossier a disparu ; mais l’avocat se rappelle le contenu des pièces qui le composaient. Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, vient d’écrire à sa cliente pour lui demander de délier cet avocat du secret professionnel et lui permettre d’apporter son témoignage.
3 avril 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – Le dossier est revenu, On va de nouveau interroger les témoins qui affirment avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier, ce qui prouve que l’ingénieur Pierre ne l’a pas tué le 30 décembre. On va interroger les témoins qui accusaient Pierre et qui maintenant se rétractent. On va interroger les témoins qui ont vu, dans la nuit du 27 au 28 janvier, une automobile se diriger du côté de la Grande-Palud, puis en revenir deux heures après. On va interroger les témoins qui, cette même nuit, ont aperçu une lumière, dans le bois, à l’endroit où le cadavre a été découvert.
Peut-être de tout cela déduira-t-on enfin la vérité. En attendant, un détail. On a vivement reproché à l’ingénieur Pierre d’avoir lavé le capuchon de M. Cadiou… Or, c’est sur la demande des magistrats qu’il l’a fait.
4 avril 1914 – p. 4 et 5
L’affaire Cadiou
Brest. – Après avoir entendu M. Le Bolloch, liquidateur de l’usine de la Grande-Palud, M. le juge d’instruction Bidard de la Noë a interrogé la jeune bonne de l’ingénieur Pierre sur l’emploi du temps de son maitre pendant les journées des 1er et 2 janvier. Elle a répondu que M. Pierre avait déjeuné à une heure et était rentré à deux heures à l’usine où il avait passé toute sa journée.
Les commissaires de la brigade mobile vont commencer leur enquête sur la lumière aperçue dans le bois et sur l’automobile qui traversa Landerneau dans la nuit du 27 au 28 janvier.
L’ingénieur Pierre, extrait de la prison, a été interrogé par le juge. M. Bidard de La Noë lui a montré un échantillon du revolver et lui a demandé si le sien était semblable. Avec un grand calme, M. Pierre a répondu affirmativement.
Interrogé sur le costume qu’il portait le 30 décembre, il a dit qu’il ne se le rappelait pas, se servant à l’usine de nombreux vêtements usagés. Les cinq costumes trouvés à son domicile ne portent aucune trace de sang.
Il sera confronté mardi prochain avec Mme Cadiou.
5 avril 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – Plus on va, plus l’affaire Cadiou devient mystérieuse et de nature à intriguer.
Dans son refus de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, le procureur général de Rennes se base sur deux points :
1° M. Cadiou a été vu pour la dernière fois à Landerneau le 30 décembre, donc il doit avoir été assassiné ce jour-là par Pierre ;
2° Les témoins – au nombre de treize – qui disent l’avoir vu le 1er janvier à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon, dont trois ont causé avec lui, se trompent tous.
Me Feillard qui, pour la première fois, vient d’avoir communication du dossier, se demande à quel mobile obéit le magistrat pour faire ainsi table rase de dépositions de gens connus, honorables et dignes d’être crus. Cela autorise presque les « mauvaises langues », qui prétendent qu’il y a compromis dans cette affaire, « des gens puissants qu’on veut sauver ».
En dehors du juge, les commissaires de la brigade mobile commencent à s’occuper du passage de l’automobile qui s’est arrêtée à Landerneau dans la nuit du 27 au 28 janvier, et de la lumière qui a été vue cette nuit-là à l’endroit où a été enterré le cadavre.
6 avril 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – Mme Cadiou est arrivée à Landerneau pour être confrontée avec l’ingénieur Pierre.
Maintenant on discute sur deux lettres écrites de Landerneau par Pierre à M. Cadiou à Paris, le 1er janvier, demandant de l’argent pour payer les ouvriers. L’accusation prétend qu’elles ont été écrites pour détourner les soupçons. Pierre répond que M. Cadiou devait lui envoyer l’argent de Morlaix le 30, il était tout naturel qu’il lui écrivit à Paris, où il le croyait dans sa famille, pour réclamer le chèque promis.
8 avril 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – Mme Cadiou, arrivée hier soir de Paris, a été entendue ce matin, par M. Bidard de La Noë. L’ingénieur Pierre ne s’est pas opposé à ce que, quoique partie civile, elle prête serment. Elle a renouvelé ses déclarations et maintenu « qu’elle avait l’impression que Pierre était l’assassin ».
Elle a entendu son mari dire : « Cette affaire me tuera. » Elle savait que M. Cadiou n’avait pas confiance en Pierre et voulait le remplacer. M. Cadiou voyageait toujours avec deux valises, contenant les papiers de l’usine. Elles ont disparu.
On a amené Pierre. Très calme, il a protesté contre l’accusation de Mme Cadiou. Il a expliqué que s’il avait dénoncé les fraudes de son patron, c’est parce que sa responsabilité personnelle s’y trouvait engagée et qu’il ne voulait pas être considéré comme complice. Comme sur ce point Mme Cadiou le traitait de lâche et de menteur, il a demandé qu’on consultât les livres de 1913. Il établit que les bénéfices réels de l’usine ont été de 120,000 francs, alors que les livres ne portent que 108,286 francs.
– Je n’avais aucun intérêt à faire disparaître M. Cadiou, ajoute-t-il, puisque je devais toucher un pourcentage d’environ 1,800 francs sur cette différence et que, lui mort, je perds cette bonification.
Me Feillard, avocat, a demandé la production des livres.
9 avril 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – La confrontation de Mme Cadiou avec l’ingénieur Pierre n’a pas donné de résultats sérieux, si ce n’est que prouver les fraudes reprochées à l’usinier assassiné. L’enquête faite par M. le contrôleur de l’armée Claerbont [Claerbout], à la Grande-Palud, les a d’ail- leurs établies. L’ordre donné à son directeur technique se résumait à ceci : « Livrez le bon coton à l’industrie privée et les déchets à la poudrerie d’Angoulême. Ne vous préoccupez pas du contrôle ». C’est, dit Pierre, pour dégager sa responsabilité des catastrophes que la poudre faite avec ces déchets pouvait causer qu’il a prévenu l’autorité militaire.
L’armurier Marie, de Landerneau, a été entendu ce matin par M. Bidard de la Noë, à qui il a certifié que le revolver échantillon qu’on lui présentait était du même modèle que celui vendu à M. Pierre. Celui-ci a fait la même déclaration. Cette arme et la balle extraite du cadavre vont être envoyées à l’expert armurier.
Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, s’était plaint hier, à la suite de la confrontation qui eut lieu entre sa cliente et l’ingénieur Pierre, de l’attitude inconvenante de Me Feillard, ajoutant que le juge d’instruction s’était vu dans l’obligation de rappeler l’avocat à l’ordre.
M. Bidard de la Noë, questionné aujourd’hui à ce sujet, a répondu que Me Feillard s’était montré très courtois et que seule Mme Cadiou avait jugé l’attitude de l’avocat agressive ; enfin qu’il n’avait à aucun moment rappelé le défenseur de M. Pierre à l’ordre.
Me Feillard a saisi la Chambre des avoués de l’incident.
10 avril 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – On sait que le facteur Cabon affirme avoir rencontré à Morlaix, dans la matinée du 1er janvier, M. Cadiou qu’il a salué et qui lui a répondu « Bonjour Cabon ». Mme Zaconne, tante de M. Cadiou, disait que ce n’était pas possible, car à l’heure fixée par le facteur, elle était chez les demoiselles Levesque, en face de l’endroit où avait eu lieu la prétendue rencontre, elle était restée toute la matinée à la fenêtre et n’avait rien vu.
Interrogée mardi par M. Le Clech, juge d’instruction, elle a été, malgré ses dénégations, convaincue de n’avoir pas dit la vérité.
A la suite de l’incident de la confrontation, Me Feillard, défenseur de Pierre, ayant adressé à Me Vichot, une lettre jugée par ce dernier offensante, l’avoué de Mme Cadiou a envoyé ses témoins à Me Feillard, qui a constitué les siens.
11 avril 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
Brest. S’obstinant, on ne sait pourquoi, à fixer la date de la mort de M. Cadiou au 30 décembre, M. Bidard de la Noë continue négliger les témoins qui disent avoir vu M. Cadiou le 1er janvier. Il y a plus ces témoins ont reçu, paraît-il, la visité de parents ou d’amis de la famille Cadiou, qui les engageaient à revenir sur leur déclaration et à dire qu’ils se sont trompés.
Le facteur Cabon, qui a parlé à M. Cadiou place Thiers, côté ouest, près du kiosque de la musique, a été sollicité par trois personnes : un gros négociant ayant occupé à Morlaix des fonctions municipales ; un autre négociant qui prétend que M. Cadiou avait un sosie ; un chauffeur dont le patron a eu son nom prononcé dans l’affaire.
Il fait cette réponse catégorique et pittoresque « L’assassin (si assassin il y a) viendrait-il me dire lui-même « Vous vous trompez Cabon. J’ai occis M. Cadiou le 30 », je répondrais aussitôt « Non, non, monsieur l’assassin, vous faites erreur, vous vous trompez de jour vous-même, car j’ai salué M. Cadiou sur la place Thiers, le 1er janvier, à 8 h. 80. Vous n’avez donc pas pu le tuer avant ».
On dit à Landerneau et à Morlaix qu’il y a dans cette affaire un mystère que de hautes personnalités ont intérêt à ne pas laisser dévoiler. On dit que les lots de poudre qui ont causé la catastrophe de la Liberté avaient été fabriqués avec les cotons de l’usine Cadiou. On dit que Pierre pourrait, s’il était libre, révéler bien des choses.
L’incident Vichot-Feillard est réglé. Me Feillard retirera la plainte qu’il a déposée à la chambre des avoués et Me Vichot se déclare satisfait.
Le juge a procédé hier à un nouvel interrogatoire de l’ingénieur Pierre. Celui-ci a rappelé qu’il était né en 1882, à Branville (Eure) qu’il a été reçu en 1904 à l’École Centrale. Il a raconté tout ce qu’il avait fait jusqu’au jour où il a remplacé à la Grande-Palud l’ingénieur allemand Greiss. Il touchait 300 francs par mois et 1,50 % sur les bénéfices. En 1912, il a dû se marier, mais sa future a refusé d’habiter à la Grande-Palud. Alors, il s’est lié avec Julia Juzeau.
Son contrat ne finissait qu’en 1915, mais, d’accord avec M. Cadiou, il devait partir en juillet prochain.
On a examiné tous les vêtements saisis chez Pierre. N’y trouvant rien de suspect, on en conclut qu’il portait un autre costume le 30 décembre. On va lui faire quitter celui qu’il a en prison pour l’envoyer au docteur Paul.
12 avril 1914 – p. 6
L’affaire Cadiou
Brest. Le juge d’instruction a entendu Mme Léost, domestique de M. Cadiou. Cette servante déclare que le matin du 30 décembre, M. Cadiou lui annonça son prochain départ pour Paris et lui donna ses étrennes.
Quand elle revint le lendemain comme à l’ordinaire, pour faire le ménage, elle constata que son maître n’avait pas couché chez lui, et elle en conclut qu’il était parti, la veille, pour Paris.
14 avril 1914 – p. 6
L’affaire Cadiou
Brest. – M. Guilmard, procureur de la République de Brest, mécontent des critiques faites par les journaux sur la marche de l’instruction de l’affaire Cadiou, vient, par une circulaire, d’interdire aux commissaires de police toute communication à la presse.
Les journalistes de la région ont décidé de faire des démarches auprès des associations de presse, afin que le garde des sceaux soit avisé de l’attitude étrange du procureur.
15 avril 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
Brest. – M. Bidard de la Noë a décidé d’entendre enfin cette semaine les témoins de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon qui ont vu M. Cadiou le 1er janvier.
Mais par suite de la décision du procureur de la République, on cachera soigneusement à la presse les résultats de ces auditions qui pourraient avoir une influence sur l’opinion publique.
Le juge a adressé une commission rogatoire, pour avoir communication de la lettre envoyée par M. Pierre en août 1913 à un journal de Paris, dans laquelle l’ingénieur divulguait les fraudes commises à l’usine de la Grande-Palud.
16 avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Brest. – M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a confronté trois des témoins de Morlaix avec Mme Zaccone, tante de Mme Cadiou.
MM. Caramour et Cabon, ainsi que d’autres témoins, M. Le Gall, receveur de l’hospice ; son fils, élève à l’École de santé de Bordeaux, et Mlle Graff, de Saint-Pol, ont certifié que M. Cadiou était à Morlaix le 1er janvier. Mme Zaccone dit qu’ils doivent se tromper.
Le journal l’Ouest-Éclair annonçait hier matin que, suivant des rapports de police qui seraient parvenus au Parquet de Brest, il y avait lieu de supposer que M. Cadiou avait trouvé asile chez M. Cloarec, député, après son départ de la Grande-Palud.
M. Bidard de la Noë déclare qu’il n’a pas connaissance de ces rapports.
En présence de M. Bodet, avocat, et de M. Delourmel, bibliothécaire-archiviste de la ville, M. Desrues, entrepreneur chargé des travaux de l’usine de blanchiment de coton de Daoulas, a déclaré avoir lu, au début de janvier, trois lettres venues de membres de la famille Cadiou, laissant entendre que M. Cadiou s’était suicidé.
M. Desrues s’est refusé à toute autre confidence « par crainte, dit-il, d’avoir des ennuis ».
A noter que M. Guilmard, procureur de la République, fut d’avis, au début, que M. Cadiou s’était enfui en Allemagne pour échapper à des embarras financiers. Aujourd’hui c’est lui qui, plus encore que le juge d’instruction, accuse l’ingénieur Pierre.
17 avril 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – Les commissaires de la brigade mobile qui s’occupent de l’affaire Cadiou ont procédé à une enquête à Landerneau et à Daoulas au sujet des lettres dont l’existence a été révélée hier par l’entrepreneur Desrues, et dans lesquelles des membres de la famille Cadiou émettraient l’opinion que leur parent s’est suicidé. Mais on attache peu d’importance à ces lettres.
18 avril 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – Un nouveau témoin est venu affirmer que M. Cadiou était à Morlaix le 1er janvier. C’est M. Jean Guillemet, âgé de vingt-quatre ans, chef de train auxiliaire. Il n’a pas parlé plus tôt, parce que, poursuivi pour vol au préjudice de la Compagnie, il avait été arrêté. Et il ne se trompe pas, car c’est le 1er janvier, cinq minutes après qu’il avait vu M. Cadiou, que les gendarmes lui ont mis la main au collet. Aujourd’hui, libéré de l’accusation portée contre lui, il parle.
Mais M. Bidard de la Noë a d’autres témoins à entendre : l’employé de l’usine qui gardait les bicyclettes et qui dit que M. Cadiou ne s’en est pas servi depuis le mois d’octobre, et M. le commandant Hauquette, qui avait été prié de faire des battues dans les bois et qui n’a pas pu les faire… ce qui prouve, dit l’accusation, que le cadavre aurait pu être retrouvé beaucoup plus tôt.
19 avril 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu aujourd’hui M. Bodet. Celui-ci a déclaré que M. Cadiou avait constitué un dossier en vue de démontrer sa parfaite bonne foi dans ce que l’on a appelé « la fraude d’Angoulême ».
Le juge a entendu M. Vacheron [Vacheront], maire de La Forest, dont la déposition tendrait à prouver que M. Cadiou n’a été enterré à La Grande-Palud que peu de jours avant la découverte de son cadavre. M. Vacheron [Vacheront] et ses amis ont, en effet, chassé pendant tout le mois de janvier dans le bois, et leurs chiens les ont souvent menés dans le sentier même où avait été enterré le directeur de la Grande-Palud. Or les chasseurs n’ont jamais rien remarqué d’anormal.
M. Vacheron [Vacheront] a ajouté que le jour de la découverte du corps, l’ingénieur Pierre avait fait remarquer qu’il y avait du sang sur le cuir de la casquette de M. Cadiou et que sa pèlerine avait été déchirée.
23 avril 1914 – p. 6
L’affaire Cadiou
Brest. L’ancien veilleur de nuit Bossard vient de faire à M. Bidard de la Noë une déclaration des plus graves. Passant, dit-il, le 31 décembre, dans le bois voisin de l’usine, il suivit sur la neige des traces de pas qui le conduisirent au sentier sur le bord duquel a été retrouvé plus tard le corps de M. Cadiou. Il n’y attacha pas d’importance. Mais, le 18 janvier, quand on parla de la disparition de M. Cadiou, il retourna, gratta la terre et mit à découvert la tête du mort. Épouvanté, il s’enfuit et n’osa rien dire à personne.
Il est possible que Bossard – tardivement – dise la vérité. Mais il ne faut pas oublier que cet ancien colonial est le même qui, après avoir prêté à un de ses camarades des propos compromettants, est venu à diverses reprises raconter au juge d’instruction des histoires nouvelles dont la plus curieuse est le songe dans lequel il avait vu le revolver et grâce auquel il promena pendant deux jours à sa remorque un policier dans les bois.
24 avril 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
Arrestation du veilleur de nuit Bossard
Sur mandat de M. Bidard de la Noë, M. Ménessier [Ménnessier], commissaire spécial, a arrêté hier matin, à quatre heures, Pierre Bossard, l’ancien veilleur de nuit de l’usine de la Grande-Palud.
C’est au sujet de la déclaration qu’il avait faite la veille et que nous avons mentionnée, qu’un mandat a été décerné contre lui.
Cette déclaration n’était pas, on le sait, la première qu’il avait faite à la justice. Tout d’abord, accusant l’ingénieur Pierre, il avait raconté, comme très importante, la visite faite à l’inculpé le 28 décembre, par un homme suspect. Il fut reconnu que cet homme était un menuisier venu réparer un meuble.
Puis il dit que Pierre lui avait confié un revolver après la mort de M. Cadiou et le lui avait réclamé un peu plus tard. Ce devait être l’arme du crime. Ce revolver, on le constata, était celui de 8 millimètres trouvé sur la table de nuit de l’ingénieur et qui ne pouvait avoir aucun rapport avec le revolver de 6 millimètres dont la balle a tué M. Cadiou.
Il rapporta ensuite de graves propos, tenus, selon lui, par le contremaître Marcou. A la fin de décembre, celui-ci lui aurait dit : « Pierre sera bientôt notre directeur ». Marcou, appelé, lui donna un formel démenti, en lui reprochant d’avoir sauté par une fenêtre pour fuir, quand les gendarmes étaient venus un jour à l’usine. II fut obligé de se rétracter.
Par une nouvelle fantaisie, il vint à bicyclette de Saint-Divy, où il habite depuis le 17 janvier, date de son départ de l’usine, et raconta à M. Bidard de la Noë qu’il avait vu en songe le revolver de Pierre enterré dans le bois… Le magistrat eut la bonhomie de lui donner un inspecteur de police pour l’accompagner dans ses recherches qui, naturellement, demeurèrent infructueuses.
– J’ai, dit-il alors, voulu me payer la tête des magistrats.
Et, comme il redoutait d’être poursuivi pour ces plaisanteries, il disparut pendant quelques jours, laissant croire qu’il était parti pour le Canada. Voyant qu’on ne l’inquiétait pas, il revint.
Et voilà que maintenant il raconte que le 31 décembre, il a vu dans la neige des trous de pas conduisant au bois où était enterré le cadavre ; que le 17 janvier, il a senti à cet endroit « une odeur nauséabonde de chair pourrie » (sic) ; enfin que le 18 janvier il a gratté et a vu la tête de son ancien patron…
On se demande si – en acceptant pour sincère son récit – ce ne serait pas lui qui aurait renseigné la famille Cadiou qui aurait alors, pour ne pas le compromettre, inventé l’histoire de la somnambule. Mais pourquoi – lui qui aime tant à témoigner – n’aurait-il pas tout de suite dit la vérité ?
C’est ce que s’est demandé M. Bidard de la Noë qui, à la fin, s’est décidé à arrêter Bossard.
– Je lui reproche, a dit le juge, d’avoir gardé si longtemps pour lui un secret d’une pareille gravité. Son attitude bizarre permet d’ailleurs de supposer qu’il en sait beaucoup plus long qu’il n’en a dit jusqu’ici. Voilà pourquoi j’ai tenu à m’assurer de sa personne.
Quand le commissaire Ménessier [Ménnessier] s’est présenté à Saint-Divy, au domicile de Bossard, celui-ci s’est mis à rire et s’est écrié :
– Alors M. Bidard de la Noë s’imagine que c’est moi le coupable ? Elle est bien bonne !
M. Ménessier [Ménnessier] a pratiqué chez lui une perquisition. Il a saisi divers papiers et surtout un long mémoire relatif au drame de la Grande-Palud, sur lequel Bossard a noté ses réflexions.
Bossard a été interrogé par M. Bidard de la Noë. Il a maintenu ses dernières « révélations » en déclarant qu’il regrettait bien de les avoir faites, puisque cela lui attirait des désagréments.
M. Jean-Marie Cadiou a dit que l’arrestation de Bossard ne le surprenait pas. Il pense qu’une autre arrestation est imminente, mais il refuse de s’expliquer davantage.
Dans la contrée les opinions sont partagées, Suivant les uns, Bossard, ancien colonial, cervelle déséquilibrée, tantôt taciturne, tantôt exubérant, aimant à se mettre en avant, à parader, à jouer un rôle, n’a fait tout cela que pour faire parler de lui, et on ne doit attacher aucune importance à ses racontars. Selon les autres, il dirait vrai en prétendant qu’il en sait beaucoup sur le drame, et il y aurait peut-être joué un rôle plus actif qu’il ne le prétend. En tout cas, dit-on, il peut aussi bien être le criminel que l’instrument de gens intéressés à égarer la justice.
Son arrestation, dans tous les cas, est une sage mesure.
Dernière heure
Brest, 23 avril.
Bossard a subi, ce soir, un long interrogatoire ; il a rétracté devant le juge d’instruction plusieurs des déclarations qu’il avait faites hier, alors qu’il n’était pas inculpé.
L’ancien veilleur de nuit est maintenu en état d’arrestation sous l’inculpation de complicité d’assassinat et de recel de cadavre, Bossard ayant dit hier que, le 17 janvier dernier, il avait aperçu la tête de M. Cadiou dans le fossé et qu’il l’avait recouverte de terre.
25 avril 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
L’arrestation de Bossard et les révélations qu’il pourra faire arriveront-elles à dissiper un peu le mystère qui plane, depuis près de quatre mois, sur la disparition et la mort de M. Cadiou ? Il est bien à craindre que non, car il est difficile, quand on connaît les antécédents de l’ancien veilleur de nuit, d’ajouter beaucoup de foi à ses paroles.
Bossard, en effet, s’il n’est pas fou, l’a été. Il est âgé de vingt-quatre ans. Engagé volontaire au 2e colonial à Brest, il fut envoyé en observation à l’hôpital maritime pour troubles mentaux en octobre 1911. En janvier 1912, on le transférait à l’asile d’aliénés de Quimper, et le jour où on l’avisa qu’on allait l’y conduire, il s’échappa, grimpa sur le toit de l’hôpital, et il fallut aller chercher les pompiers pour le faire descendre.
Nous avons résumé hier ses diverses interventions dans l’instruction de l’affaire Cadiou. A plusieurs reprises, les commissaires de la policé mobile, trouvant ses allures suspectes, avaient demandé au juge de faire une perquisition à son domicile. M. Bidard de la Noé avait toujours refusé en disant : « Il nous renseigne, nous ne pouvons pas l’inquiéter ».
De sorte que l’instruction marchait à la remorque de cet ancien pensionnaire d’une maison de fous.
Et Bossard continuait ses facéties, un jour accusant Pierre et disant qu’il avait chez lui des lettres de l’ingénieur, très importantes (où les avait-il prises ?) ; un autre jour, déclarant que Pierre était innocent, qu’il pouvait en fournir les preuves, mais qu’il ne le ferait pas parce que l’ingénieur l’avait trop durement mené pendant qu’il était sous son autorité.
– Qu’il se débrouille tout seul, disait-il.
En attendant, M. Bidard de La Noë l’a confronté hier matin avec l’inspecteur de la Sûreté générale Lemez.
M. Lemez a dit d’abord au juge que l’ingénieur Pierre lui avait conseillé de diriger ses investigations du côté de l’étang. Il préféra chercher aux alentours du moulin, et à deux reprises il remarqua que Bossard essayait de l’entraîner dans la direction indiquée par l’ingénieur.
En suivant le ruisseau, l’inspecteur passa près de l’endroit où M. Cadiou était enseveli. Quelques pas plus loin, il s’aperçut que Bossard ne le suivait plus. Il l’appela et, ne recevant pas de réponses il se mit à sa recherche. Il le trouva caché dans un fourré à une cinquantaine de mètres du sentier. Bossard paraissait, dit l’inspecteur, extrêmement troublé.
On le voit, cette déposition est en contradiction formelle avec celle de Bossard, qui prétendait avoir aperçu le cadavre, pendant que M. Lemez était d’un autre côté. Quand on l’a lue à l’ancien veilleur de nuit, il a tergiversé d’abord, puis il a fini par reconnaître que l’inspecteur Lemez disait vrai. Mais il n’a pas voulu expliquer le motif de sa disparition.
M. Lemez a dit aussi que le 12 mars, alors qu’en compagnie de Bossard il recherchait le revolver vu en songe par le veilleur de nuit, celui-ci lui avait dit : « Je sais tout de l’affaire Cadiou. Je connais la date de l’assassinat. Je sais que Pierre est coupable ; mais je ne veux pas parler, de peur d’être traité comme complice ».
Après avoir nié d’abord ce propos, Bossard a fini par avouer qu’il l’avait tenu. « Mais, a-t-il expliqué, c’était en manière de plaisanterie. »
Il y a encore, dans les prétendues révélations de Bossard, un point qui leur donne peu de créance. Il dit que son attention avait été attirée, le 17 janvier, par l’odeur nauséabonde qui se dégageait du sentier. Or, quand on découvrit le cadavre, le 4 février, on constata qu’il n’exhalait aucune odeur. C’est même ce qui a fait dire qu’il ne devait pas avoir été enterré depuis longtemps.
Néanmoins on a la persuasion que, d’une façon ou d’une autre, Bossard savait qu’on trouverait le coup dans le sentier, et que c’est lui qui, par une lettre anonyme probablement, a informé la famille Cadiou, laquelle a fait intervenir la fameuse somnambule.
A la fin de son interrogatoire d’hier, Bossard a déclaré au juge que jusqu’à présent il lui avait dit des choses vraies ; mais que, puisqu’on l’avait arrêté, il ne parlerait plus.
Nous avons dit hier qu’une autre arrestation était imminente. A ce propos, voici la note, au moins curieuse, que publie le Nouvelliste de Bretagne :
LE PÉTARD ÉTAIT PRÉVU
Morlaix, 23 avril, (De notre envoyé spécial). – Je vous annonçais dernièrement qu’un pétard allait être lancé dans les premiers jours de la semaine des élections. Aujourd’hui, vous devez mesurer la sûreté de mes informations.
Voici ce qui va sortir de ce coup de théâtre : Bossard, arrêté, habilement cuisiné, mangera, soi-disant, le morceau.
Il accusera formellement Pierre d’avoir assassiné le 30 décembre M. Cadiou, avec la complicité d’une personnalité (j’ignore encore de qui il s’agit, mais j’ai des raisons de croire que la personnalité désignée par Bossard sera M… – ici un nom que, pour le moment, nous ne croyons pas devoir dévoiler).
Lui-même, Bossard, affirmera sa complicité dans le crime.
Tout cela pour la galerie.
Bien entendu, on ne trouvera rien et pour cause. Après les élections, on fera passer Bossard pour fou ; mais le tour sera joué.
Le coup serait, en effet, fort habile. Reste à savoir si les soupçons étaient vrais et si la divulgation ne fera pas renoncer à la manœuvre.
A la dernière heure, on nous télégraphie que Bossard a fini par rétracter toutes ses déclarations. Il reconnaît n’avoir pas vu le 17 janvier la tête de la victime. Il dit que l’odeur dont il a parlé venait de l’étable d’une ferme voisine et qu’en fin de compte il ne sait rien.
Le juge le garde néanmoins à sa disposition en attendant d’être fixé sur la provenance de certains objets, saisis à son domicile.
26 avril 1914 – p. 4
L’AFFAIRE
TROUVAILLES SUSPECTES
« Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse » dit un proverbe. A force de « se payer la tête des magistrats » comme il s’en vantait, l’ex-veilleur de nuit Bossard s’est mis dans une position fâcheuse.
On va en effet lui demander compte de la possession des objets trouvés chez lui lors de la perquisition et qui sont peu en harmonie avec la situation qu’il occupe. Ce sont : une montre démontée, deux chaînes de montre, un revolver de gros calibre avec douze cartouches, une perruque de femme, un binocle, deux porte-mines, deux rasoirs, un canif, un cure-ongles, une paire de boutons de manchettes et enfin un mouchoir fin dont les initiales ont été arrachées.
M. Bidard de la Noë lui a déjà posé quelques questions à ce sujet. Il y a, il faut le reconnaître, répondu avec beaucoup de désinvolture.
– Vous vous nettoyez souvent les ongles ? a demandé le juge.
– Oh ! seulement le dimanche quand je ne travaille pas.
– On trouve cependant un cure-ongles dans vos vêtements de travail.
Bossard a haussé les épaules et, sur une nouvelle question, a indiqué le commerçant chez lequel il l’avait acheté.
– Et le lorgnon ? a demandé M. Bidard de la Noë.
– Je le portais à bicyclette pour préserver mes yeux de la boue.
Le juge n’a pas poussé plus loin l’interrogatoire. Il se réserve de parler plus tard du mouchoir. Il n’est pas éloigné de croire, en effet, que certains des objets trouvés en la possession de Bossard ont appartenu à M. Cadiou. On vient de les envoyer à Paris pour être présentés à Mme Cadiou qui dira si elle les reconnaît. Ce serait alors, contre l’ancien auxiliaire du juge d’instruction, une présomption grave.
M. Jean-Marie Cadiou qui persiste à accuser l’ingénieur Pierre, prétend que celui-ci, sans doute surpris par Bossard, les lui a donnés pour acheter son silence.
M. Bidard de la Noë va s’occuper d’établir l’emploi du temps de Bossard les 30 et 31 décembre.
28 avril 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, M. Vallet, commissaire de la police judiciaire à Paris, a saisi samedi dans les bureaux du Matin une lettre qu’avait adressée à ce journal, le 26 août 1913, l’ingénieur Pierre.
Voici cette lettre :
La Grande-Palud, le 26 août 1913. – Monsieur le rédacteur en chef, j’ai conservé quelques numéros du Matin relatifs au scandale des poudres et à l’usine allemande de la Grande-Palud. Depuis cette époque, j’ai percé le secret de cette usine, dont je suis devenu le directeur technique. Les Allemands fournissaient du coton de bonne qualité pour alors ; maintenant, la qualité est la même, mais par des truquages d’écritures le directeur de l’usine de la Grande-Palud, M. L. Cadiou, s’est fait payer deux fois quelques fournitures de coton, quitte à rémunérer les employés de la poudrerie d’Angoulême, ses complices. Les étrangers agissaient honnêtement, mais c’étaient des Allemands. Le Français qui leur a succédé vaut-il mieux ?
J’ai prêté, sans le savoir, mon concours à ces agissements délictueux. Pour réparer ma faute, j’ai discrètement mis les autorités compétentes au courant des choses ; une enquête très sérieuse a été faite ; elle a établi des culpabilités mais elle en a établi de trop. Comme diverses personnalités (dont M. Cloarec, député) sont atteintes indirectement par cette affaire de concussion, je crains qu’elle ne soit résolue par des pots-de-vin.
J’estime qu’il est de mon devoir, en pareil cas, de vous demander de bien vouloir éclairer le peuple français pour que justice se fasse.
Vous trouverez les meilleures informations auprès :
1° De M. A. Paurion, entrepreneur de déchargement à Angoulême-Siliac (poudrerie) ; comme il est presque illettré, c’est lui qu’on essaie de transformer en bouc émissaire ;
2° De M. Goude, député de Brest, qui se tait pour ménager certains intérêts privés (!)
3° Je serais heureux de m’entretenir avec un de vos rédacteurs, sur rendez-vous discrètement pris au préalable.
M. Paurion a divulgué cette affaire pour se disculper ; je m’étonne que la presse ne s’en soit pas emparée déjà. Tâchez cette fois de ne pas laisser le meilleur morceau à l’Action. – Je vous prie… : L. PIERRE, ingénieur C. C. P.
Le Matin dit qu’à la réception de cette lettre il a demandé à M. Cloarec et Goude, députés mis en cause par l’ingénieur Pierre, s’ils désiraient répondre aux allégations qui y étaient contenues : Les deux députés dirent qu’ils réservaient leur réponse.
A Brest, M. Bidard de La Noë est très perplexe. C’est surtout sur les allégations de Bossard qu’il avait appuyé sa conviction de la culpabilité de l’ingénieur Pierre. Or, après la déclaration de l’ex-veilleur de nuit que « tout ce qu’il a dit était de la blague », après la découverte des objets suspects au logis de Bossard, il ne sait plus que penser. Il va attendre le résultat des expertises pour prendre une décision.
Le premier rapport est arrivé hier. Le directeur du laboratoire de toxicologie déclare que M. Cadiou n’a pas été empoisonné. La balle a suffi pour le tuer. On compte avoir bientôt le rapport de l’armurier.
M. Guilmard, procureur de la République, a pris de nouvelles précautions contre les journalistes. Non seulement son cabinet et celui du juge sont gardés par les gendarmes, mais il a placé dans le couloir un chien hargneux nommé Maximum qui saute aux jambes des indiscrets. Maximum a déjà mordu un secrétaire de police et un commis-greffier.
29 avril 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
Brest. M. Bidard de La Noë a, reçu hier la déposition de M. Maubian, piqueur du propriétaire du bois de la Grande-Palud. On avait dit que le 1er février, un sanglier avait labouré la terre à l’endroit où a été trouvé le cadavre, et que, par conséquent, à cette date, le cadavre n’y était pas.
M. Maubian a déclaré qu’il avait vu, le 1er février, des traces de pas de sanglier près du ruisseau, mais à un mètre de l’endroit où a été retrouvé le cadavre du directeur. La fosse n’était pas labourée et ne présentait rien d’anormal. Des feuilles mortes recouvraient l’endroit où a été découvert M. Cadiou.
30 avril 1914 – p. 6
L’affaire Cadiou
Brest. Le juge d’instruction a reçu aujourd’hui, à Landerneau, le témoignage d’une lavandière, nommée Hémery, qui est persuadée d’avoir rencontré le 30 décembre dernier, vers trois heures de l’après-midi, MM. Pierre et Cadiou ensemble dans les bois de la Grande Palud.
1er mai 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. Mme Hémery qui croit avoir vu MM. Pierre et Cadiou ensemble, le 30 décembre, après-midi, est démentie par la déposition de Julia Juzeau, la domestique de l’ingénieur, qui a dit que son maître avait passé l’après-midi à jardiner, et par deux autres personnes qui ont témoigné hier matin. Ces témoins, MM. Bouguer, charcutier, et Peyrou, retraité de la marine ont en effet déclaré que dans le courant de mars, Mme Hémery, parlant avec eux de la disparition de M. Cadiou, leur avait, dit l’avoir rencontré avec l’ingénieur quatre ou cinq jours avant le jour l’an…
La déposition n’a donc plus aucune importance.
Bossard, l’ex-indicateur de M. Bidard de la Noë, continue à faire des excentricités. Ayant mené grand tapage dans la prison, il avait été mis au cachot. Pour en sortir, il a demandé à faire des révélations sensationnelles au juge. Mais une fois au Parquet, il s’est simplement plaint, lui, innocent, de ne pas être traité avec autant d’égards que Mme Caillaux qui est coupable. Le juge l’a fait reconduire en prison.
2 mai 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – En vertu d’une commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire de police, s’est présenté ce matin chez Mme Cadiou, rue du Cherche-Midi, 71, et lui a soumis différents objets, (une montre, un canif, un porte-monnaie contenant 12 fr. 75, un rasoir, une chaîne de montre), saisis chez Bossard, le veilleur de nuit de l’usine de la Grande- Palud. Mme Cadiou n’a pas reconnu ces objets comme ayant appartenu à son mari.
L’ingénieur Pierre a été interrogé ce matin au sujet de la déposition de Mme Hémery, qui dit l’avoir vu le 30 décembre dans l’après-midi avec M. Cadiou, dans les bois de la Grande-Palud. Il a répondu qu’il n’était jamais allé avec M. Cadiou dans la partie du bois
Au sujet d’une lettre, dans laquelle, il avait, demandé â un pharmacien de Bois-Colombes 700 grammes de feuilles de datura et de belladone, il a dit que c’était pour faire des cigarettes pour un vieil ouvrier asthmatique.
4 mai 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – Il paraît établi que le récit de Mme Hémery, qui disait avoir vu Pierre et Cadiou ensemble le 30 décembre dans l’après- midi, est un simple racontar de vieille femme. La « mère la Fumée », comme on l’appelle à Landerneau, passe son temps à récolter des sous pour aller boire, et sa fille, elle-même, déclare qu’il ne faut tenir aucun compte de ses propos.
En attendant, l’ingénieur Pierre est tombé malade. Sa robuste constitution n’a pu s’accommoder avec le régime pénitentiaire ; car, à lui on n’a accordé aucune faveur, aucun adoucissement : au contraire. Aussi son avocat, alléguant qu’on n’a encore, au bout de trois mois, relevé aucune charge sérieuse, contre lui, va-t-il, encore, une fois, réclamer sa mise en liberté provisoire.
5 mai 1914 – p. 3 et 5
Le Petit Journal
L’affaire Cadiou.
Si j’étais juge d’instruction, je commencerais par mettre l’ingénieur Pierre en liberté. Ou du moins je finirais par là. Après quoi l’ingénieur Pierre ayant recouvré la liberté de ses mouvements, j’essaierais de retrouver la liberté de mes esprits.
L’ingénieur Pierre, depuis quatre-vingt-dix jours, vit sur la paille humide, attendant, espérant peut-être une preuve, ou semblant de preuve qui permettrait au juge de l’expédier devant les jurés. Plus cette preuve se fait attendre, plus M. Pierre a des chances d’être innocent. Moins il en a d’être libéré.
Je trouve la chose excessive et j’ose le dire. Pourvu que M. Bidard de la Noë ne me convoque pas à Landerneau. Dieu sait quand je reviendrais !
L’affaire Cadiou
Brest. M. Bidard de la Noë a entendu, ce matin, M. Prigent, garçon de recettes à Landerneau, qui s’est présenté le 31 décembre, aime heure de l’après-midi, pour encaisser des traites à la Grande-Palud et n’a rencontré M. Pierre ni à l’usine, ni à son domicile. Bien que le juge soit toujours persuadé que M. Cadiou a été assassiné le 30, il va demander à l’ingénieur l’emploi de la journée du 31.
Le Parquet vient d’être avisé qu’un juge suppléant va être nommé à Brest. M. Bidard de la Noë pourra ainsi se consacrer tout entier à l’affaire Cadiou.
Bossard a été amené cet après-midi dans le cabinet du juge. Il a protesté de son innocence, disant qu’il n’avait jamais rien su de l’affaire et, qu’en son absence, sa vieille mère mourait de faim. Il a été mis en liberté provisoire.
Demain, le juge entendra M. Cloarec, député.
Argus.
6 mai 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Ainsi que nous l’avons annoncée le Parquet de Brest a été avisé qu’en présence du surcroît de besogne qu’impose à M. Bidard de la Noë l’affaire Cadiou, un juge d’instruction suppléant allait lui être adjoint. Ce juge est M. Miniac, juge suppléant à Brest.
Cette nomination ne sera pas inutile, car l’affaire Cadiou se complique de plus en plus.
Au début, grâce aux « révélations » de l’ancien veilleur de nuit Bossard, M. Bidard de la Noë croyait arriver facilement à prouver la culpabilité de l’ingénieur Pierre. Mais il a été obligé de reconnaître que Bossard inventait de toutes pièces ses « révélations ». Bien plus, l’ex-veilleur de nuit ayant prétendu qu’il avait découvert le cadavre de M. Cadiou dès le 17 janvier, le juge le fit arrêter sous l’inculpation de « recel de cadavre et aussi de complicité probable. On découvrit à son domicile des objets de luxe de la possession desquels il ne put justifier. Provenaient-ils de M. Cadiou ? Non. La veuve ne les reconnut pas, et Bossard avouant qu’il n’avait jamais rien su de l’affaire, on l’a mis lundi en liberté provisoire.
Mais voilà qu’à peine est-il libéré que des voix accusatrices s’élèvent contre lui. Plusieurs ouvriers qui travaillaient avec lui aux réparations du navire le Gorbea Mendi, ont écrit à Me Feillard, défenseur de l’ingénieur Pierre, des lettres dans lesquelles ils affirment que Bossard, quelques jours après la découverte du cadavre, leur montra quatre billets de cent francs et acheta une bicyclette de cent soixante francs. Que signifie cela ? Où Bossard avait-il pris cet argent ? Tout de suite l’idée est venue à certaines personnes que les véritables auteurs de l’assassinat l’avaient payé pour ne pas les dénoncer et pour détourner les soupçons en accusant avec persistance l’ingénieur Pierre, ce qu’il a fait, on le sait, consciencieusement. Le juge va convoquer les ouvriers pour les confronter avec Bossard. En attendant, voici quatre-vingt-dix jours que l’ingénieur Pierre, contre lequel on a si peu trouvé de charges, est sous les verrous ; et les détails que nous fournit le Nouvelliste de Bretagne sur le régime auquel il est astreint rendent encore plus effrayante la longueur de cette détention.
On s’est étonné, dit notre confrère, que l’ingénieur Pierre, possédant des ressources, n’ait point demandé d’entrer en pistole, moyennant une redevance de 0 fr. 60 qu’il eût payée à l’entreprise. Il y aurait été seul et eût joui de quelque confortable. Mais la pistole est, en fait, une variété de régime cellulaire. C’est l’isolement, l’uniformité, l’existence méditative par nécessité avec cette seule terrible compagne la solitude. A la hantise de sa situation, aux réflexions, aux pensées qui eussent pu l’ébranler, peut-être le désarmer dans le rude combat qu’il doit soutenir pour défendre son innocence, l’ingénieur Pierre préféra supporter toutes les promiscuités, il se plia aux côtés odieux du règlement pénitentiaire et se soumit aux injonctions trop souvent fantaisistes et contradictoires du personnel.
C’est ainsi qu’il faisait à son tour, et plus souvent qu’à son tour, parce qu’il est serviable et doux, la corvée du baquet de propreté ; que le soir, avant de rejoindre son dortoir, à l’exemple de ses compagnons, il se présentait tout nu, chemise en main, devant le surveillant de service. Il parait que cette exhibition indécente et inhumaine, dont sont d’ailleurs exonérés les condamnés, est indispensable à la sécurité nocturne de l’établissement.
L’ingénieur Pierre vit de peu. Il goûte à peine à l’ordinaire de la maison. Il achète des vivres à la cantine, et son modeste menu fut longtemps fait de :
0 fr, 75 de vin rouge, 2 œufs bouillis, 0 fr. 30 ; une livre de pain blanc, 0 fr. 25 ; un morceau de fromage, 0 fr. 15 ; deux saucisses 0 fr. 15.
Est-il besoin de dire qu’il donnait en partage sa ration de pain réglementaire aux affamés de son entourage qui, hélas ne manquent jamais, et qu’il distribuait souvent de son vin dont il buvait à peine vingt-cinq centilitres. Nous laissons sans commentaires le prix du vin et du pain dans une maison où le gain maximum d’un prévenu peut être de douze centimes par jour.
Aujourd’hui, l’ingénieur Pierre est malade. Il faut espérer qu’à l’infirmerie, il sera un peu, moins mal qu’à ce régime qu’on croirait emprunté à un autre âge et qui contraste si singulièrement avec celui dont jouissent d’autres prévenus contre lesquels on a les preuves que l’on cherche, vainement contre lui. Le juge a demandé à Pierre l’emploi de son temps, le 31 décembre, jour où l’encaisseur Prigent avait constaté son absence. Il a répondu que sa servante ayant congé, il avait déjeuné au dehors et était allé se promener.
En ce qui concerne la question de sa réponse tardive à la dépêche de Mme Cadiou lui demandant des nouvelles de son mari, il dit qu’ayant reçu cette dépêche le 1er janvier au soir, il a remis au lendemain le voyage à Landerneau pour porter sa réponse au bureau. M. Marcou, ancien contremaître de l’usine, a déclaré au juge qu’il était convaincu de l’innocence de Pierre, et il a été autorisé à lui serrer la main. M. Cloarec, député, entendu par le juge d’instruction, a rappelé qu’en 1907, comme ancien avoué, il fut appelé par M. Legrand, maire de Landerneau, à rédiger l’acte de société pour la création et l’exploitation de l’usine de blanchiment de coton de la Grande-Palud. L’usine fut exclue, une premiers fois, en des marchés d’adjudication de l’Etat pour trois ans. M. Cadiou en prit ensuite la direction.
Confronté avec le député de Morlaix, l’ingénieur Pierre a reconnu qu’il avait eu tort de mêler M. Cloarec à l’affaira d’Angoulême ; il a déclaré que, s’il l’a fait dans une dénonciation, c’est qu’il savait que M. Cloarec était l’ami intime de M, Cadiou et qu’ainsi il pouvait être au courant des agissements du directeur.
L’inspecteur général des poudres Barral, entendu par le juge d’instruction, a dit qu’après les lettres de dénonciation de M. Pierre, signalant au ministère de la guerre les malfaçons dans le blanchiment du coton, il fut chargé d’une enquête sur l’usine de la Grande-Palud. La plupart des dénonciations furent reconnues exactes.
L’inspecteur général déclare, en outre, qu’à la suite de l’exclusion du 12 décembre dernier des adjudications de l’État, une démarche fut faite près du général Godin par M. Cloarec, député.
7 mai 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – Le juge d’instruction a entendu cet après-midi plusieurs anciens ouvriers de la Grande Palud. Ils ont vu le 30 décembre à neuf heures du matin M. Cadiou entrer à l’usine. L’un d’eux, Leochet, l’a vu ressortir à onze heures, mais seul. Il prit la route de Landerneau. Aucun des ouvriers ne l’a vu ce jour-là avec Pierre.
8 mai 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – Les témoignages recueillis par M. Bidard de la Noë ne font guère avancer l’instruction. Trois ouvriers sont interrogés. L’un, M. Kervistin [Kervestin], dit que le 30 décembre, après avoir inspecté ensemble les autoclaves, l’ingénieur Pierre et M. Cadiou sont partis ensemble. Un autre, M. Morvan, affirme que cette visite a eu lieu le 27 et non le 30. Le troisième, M. Léochet, jure avoir vu M. Cadiou reprendre tout seul la route de Landerneau le 30, à onze heures du matin. Qui croire ?
Mais voilà qui couperait court à toute discussion. D’après le Nouvelliste de Bretagne, on aurait établi l’innocence de Pierre, et le Parquet suivrait une autre piste, qui amènerait d’ici peu l’arrestation du vrai coupable. « Attendons-nous, dit-il, à un coup de théâtre ».
9 Mai 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – L’instruction continue, toujours dans le même, sens, répétant ce qui a déjà été fait. On a confronté hier avec Pierre le contremaître Bignard, qui dit qu’il a vu, le 30 décembre, l’ingénieur avec M. Cadiou. Pierre a répondu qu’il se trompait. Cette confrontation ne donné donc aucun élément nouveau.
Quant aux témoins de Morlaix, on n’en parle plus.
10 mai 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
TÉMOIGNAGES DÉCISIFS
Brest, 9 mai.
M. Bidard de la Noë avait passé une partie de sa journée à confronter Bossard et les témoins, ses camarades du Gorbea Mendi, qui disaient qu’après la disparition de M. Cadiou, il leur avait montré des billets de banque. Bossard avait expliqué que, pour « se payer leur tête » c’est son expression favorite, il leur avait simplement montré des billets de loterie, billets, en effet, trouvés chez lui lors de la perquisition. Le juge qui tient absolument à ce que M. Cadiou ait été tué le 30 décembre, lui avait demandé l’emploi de son temps ce jour-là, et Bossard avait prouvé qu’il était à Brest. Tout allait donc pour le mieux pour ne pas faire avancer l’enquête, quand une nouvelle déposition formelle est venue détruire tout l’édifice de l’instruction.
M. Guillemet, facteur aux chemins de fer armoricains de Morlaix, est venu confirmer la déclaration qu’il a faite précédemment à la brigade mobile. Le 1er janvier dernier, alors qu’il faisait une manœuvre du train en partance pour Saint-Pol-de-Léon, vers une heure et demie de l’après-midi, il a aperçu M. Cadiou aux environs de la gare.
M. Guillemet est absolument certain de la date de cette rencontre il connaissait M. Cadiou depuis longtemps car, ayant été clerc d’avoué, il allait souvent à son étude.
Le témoignage formel de M. Guillemet, comme ceux de tous les autres témoins de Morlaix, convaincra-t-il enfin M. Bidard de la Noë ?
A Paris, sur commission rogatoire du juge de Brest, M. Vallet, commissaire à la police judiciaire, s’est rendu hier chez Me Eck, avocat consultant, rue Vivienne, 36, que M. Cadiou avait, dans le courant de novembre 1913, consulté sur les moyens qu’il lui faudrait employer pour le rachat des actions de la Société de la Grande Palud.
M. Vallet s’est rendu aussi à la banque Allard, place de la Bourse, où, à la même époque, M. Cadiou était venu faire un dépôt de 100,000 francs. On ignore les motifs de ces recherches.
12 mai 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
Brest. – Une confrontation a eu lieu dans la matinée, dans le cabinet de M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, entre M. Jean-Marie Cadiou, frère de, la victime, et l’ingénieur Pierre.
Elle a été des plus mouvementées, mais n’a donné aucun résultat et n’a pas fait avancer d’un pas l’instruction.
Le témoin et l’inculpé ont été mis en présence. Pierre s’est longuement étendu sur les fraudes qu’il avait dénoncées à la charge de son patron. Un wagon de coton-poudre devait, on le sait, être livré à la poudrerie d’Angoulême. Cette livraison ne fut jamais effectuée grâce à la complicité d’un agent technique de rétablissement, lequel, affirma Pierre, reçut une somme de 1,800 francs pour le prix de son silence.
L’inculpé ajouta que tous les papiers concernant cette affaire avaient été brûlés, mais, selon lui, on pourra en trouver des traces dans son copie de lettres qui n’a pas été saisi.
A un moment donné, M. Jean-Marie Cadiou crut devoir protester. Pierre lui répondit :
– Vous n’étiez président du conseil que de nom. Votre nom cachait la participation de l’or allemand.
On confirme que l’expert Khon-Abrest déclare dans son rapport qu’il n’a pas trouvé trace de sang dans les vêtements de l’ingénieur Pierre.
Il procède actuellement à l’examen des effets que portait la victime lorsque son cadavre fut découvert.
M., Bidard de La Noë a interrogé trois ouvriers qui ont vu M. Cadiou arriver l’usine le 30 décembre, à sept heures et demie du matin, et repartir à neuf heures, lis n’ont pas vu Pierre avec lui.
Mme Pierre qui, souffrante, n’avait pas vu son fils depuis un mois, a pu l’embrasser aujourd’hui dans le cabinet du juge.
13 mai 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
Brest. Tournant toujours dans le même cercle, M. Bidard de la Noë à entendu à nouveau, ce matin, les anciens ouvriers de l’usine de la Grande-Palud, Morvan, Cavaloc et Loarec. Tous trois ont affirmé avoir vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble dans la journée du 29 ; mais le 30, ils ont vu M. Cadiou arriver seul à l’usine, vers huit heures, et repartir quelque temps après pour une direction inconnue.
Pour ne pas prolonger l’instruction, Me Feillard a renoncé à demander la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, d’autant plus que, l’instruction pouvant être close à la fin du mois, son client pourra comparaitre devant la Cour d’assises à la session de juillet.
14 mai 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. Avant d’envoyer le dossier à la Chambre des mises en accusation, M. Bidard de La Noë a voulu interroger de nouveau les témoins dont la déposition était la plus grave contre l’ingénieur Pierre : le fermier Bonnefoy, qui disait avoir vu Pierre avec M. Cadiou le 30 décembre au matin.
Hier, Bonnefoy a déclaré qu’il s’était trompé. C’est le 29 qu’il a vu les deux hommes ensemble. Le 30, il était à, Landerneau pour présenter un cheval à la commission de remonte italienne.
Il ne reste plus contre Pierre que le témoignage du contre-maître Bignard qui seul dit avoir vu Pierre et Cadiou partir ensemble le 30, à onze heures du matin. Tous les autres ouvriers affirment que M. Cadiou est parti seul.
C’est vraiment bien peu pour traduire un homme en Cour d’assises.
15 mai 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – Lors de la dernière confrontation de MM. Pierre et Jean Cadiou, président du conseil d’administration de la Grande-Palud, l’ingénieur avait dit que la direction de l’usine employait des capitaux allemands.
Dans le copie de lettres retrouvé au domicile de M. Pierre, se trouve une lettre du 12 novembre 1913, dans laquelle M. Cadiou annonce à M. Temming, Allemand, fondateur de l’usine, qu’il va lui faire parvenir la somme de 163,000 francs représentant le reliquat des capitaux lui appartenant dans l’usine.
16 mai 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – Le docteur Quédec, médecin à Landerneau, a déclaré aujourd’hui que le jour de la découverte du cadavre de M. Cadiou, il avait aperçu, s’échappant de la blessure de la gorge quelques gouttelettes de sang.
Cette constatation permettrait de conclure que la mort ne remonte pas, ainsi que le prétend le juge d’instruction, à trente-six jours.
La preuve fournie par le copie de lettres que l’usine Cadiou marchait avec des capitaux allemands, rapprochée des catastrophes de l’Iéna et de la Liberté (342 morts) causées par les poudres fabriquées avec les cotons de cette usine, produit une triste impression dans le pays.
17 mai 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – Une nouvelle constatation qui se produit en faveur de l’ingénieur Pierre. L’expert armurier de Saint-Étienne n’est pas certain que la balle qui tua M. Cadiou ait pu être tirée par le revolver soumis à son expertise. Les rayures du canon lui paraissent dissemblables.
19 mai 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, ayant eu connaissance du bruit suivant lequel M. Grivollat [Grivolat], expert-armurier à Saint-Étienne, aurait déclaré que la balle qui a tué M. Cadiou n’est pas du même calibre que le revolver soumis à son expertise, a adressé à M. Grivollat [Grivolat] le télégramme suivant : « Au nom de la liberté humaine, je vous supplie de télégraphier d’urgence vos conclusions au juge d’instruction ».
M. Grivollat [Grivolat] a répondu qu’il ne déposerait son rapport que dans quelques jours et que d’ici là il ne pouvait rien dire.
Un incident vient de se produire. Me Feillard, ayant demandé communication du dossier, a été avisé que toutes les pièces avaient été remises à Mes Fleys et Vichot, avocat et avoué de Mme Cadiou, partie civile, qui en prennent copie.
En signe de protestation, Me Feillard n’assistera pas au prochain interrogatoire de Pierre.
24 mai 1914 – p. 4
L’AFFAIRE
La mise en liberté
Brest, 23 mai.
On annonce comme imminente la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre. Me Feillard, son défenseur qui, à trois reprises déjà, avait réclamé cette mesure, vient d’annoncer à la vieille mère de son client qu’elle pourrait très probablement embrasser son fils lundi.
Le fait est que, depuis huit jours, M. Bidard de la Noë, le juge qui a conduit cette interminable instruction, n’a fait que des compléments d’enquête, interrogeant à nouveau des témoins qui ont déjà déposé, les confrontant entre eux et n’obtenant de tout cela aucun résultat.
Les charges qui, au premier moment, paraissaient accablantes contre l’inculpé, se sont dissipées les unes après les autres. On lui reprochait d’avoir lavé les vêtements pour cacher les traces de son crime, et il a été reconnu que c’étaient les magistrats qui lui avaient demandé de le faire. On a écouté religieusement toutes les calembredaines que l’ouvrier Bossard venait raconter au juge et, par la suite, Bossard a avoué qu’il s’était « payé la tête du magistrat ». On a envoyé à Paris les vêtements de Pierre pour être examinés et analysés. M. Kohn-Abrest, chef du-laboratoire de toxicologie, n’y a découvert aucune trace de sang, alors que le costume de cycliste de M. Cadiou en est inondé.
Il y avait aussi des taches suspectes sur une pioche et un couteau ; le chimiste expert a reconnu que c’était tout simplement de la rouille. Enfin, alors que quatorze ou quinze ouvriers de l’usine affirment que le 30 décembre M. Cadiou est parti seul pour Landerneau, deux seulement – et ceux-là étaient depuis longtemps en mauvaise intelligence avec l’ingénieur – disent que Pierre l’accompagnait.
Nous ne parlerons pas des gens qui affirment avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier. Ceux-là, M. Bidard de la Noë ne veut pas les écouter. Il est persuadé qu’ils se trompent.
Reste la question du revolver. Si, comme l’affirme l’armurier, le revolver étalon fourni par lui est identiquement semblable à celui vendu à Pierre, et si la balle ne présente pas les mêmes rainures, la question est vidée. Mais M. Grivollat [Grivolat] n’a pas encore déposé son rapport. Il faut attendre.
En dernier ressort, le juge a encore interrogé hier son inculpé. Il lui a demandé d’établir la situation financière de l’usine de la Grande-Palud, et Pierre a reconnu que cette situation était très bonne.
Les bénéfices, pour les exercices 1910-1912, ont été de 208,000 francs, soit une moyenne de 104,000 francs par année, et ceux de 1912-1913 se sont élevés à 120,000 francs.
L’ingénieur a déclaré qu’il s’était trompé quand, lors de la disparition de M. Cadiou, il avait émis l’idée que le directeur avait pu se suicider à cause d’une situation obérée.
Cela prouve en faveur de la bonne gestion de l’usine, mais c’est peu convaincant pour ou contre la culpabilité de l’ingénieur.
Somme toute, depuis le 4 février, jour de l’arrestation de l’ingénieur Pierre, l’instruction a toujours tourné dans le même cercle, et il est à croire que cela va continuer encore longtemps, puisque M. Bidard de la Noë déclare qu’il lui est impossible de terminer cette instruction assez à temps pour que la Chambre des mises en accusation puisse statuer sur le renvoi de l’affaire aux assises de juillet, ce qui augmenterait de trois mois la détention de l’ingénieur. Il se décide donc à le mettre en liberté provisoire.
Me Feillard déclare qu’il est persuadé que la mise en liberté provisoire de son client sera prochainement suivie d’un non-lieu.
Cependant – il y a encore un cependant – Me Vichot, l’avoué de Mme Cadiou, partie civile, qui a reçu du procureur de la République notification des conclusions tendant à cette mise en liberté, a annoncé qu’il allait consulter sa cliente et son avocat, Me Fleys. Parions qu’il y aura encore du retard.
26 mai 1914 – p. 1 et 2
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre en liberté
(DE NOTRE CORRESPONDANT)
Brest, 25 mai.
Enfin, c’est chose faite. Après cent dix jours de détention préventive, l’ingénieur Pierre a été remis ce soir en liberté provisoire.
Cette liberté que le juge et la Cour lui avaient une première fois refusée, il a bien fallu, devant le néant des charges et l’émotion persistante de l’opinion publique, la lui accorder.
L’opiniâtreté de M. Bidard de la Noë n’a abouti qu’à souligner l’injustice de cette trop longue détention préventive.
C’est seulement à sept heures et demie, que, les formalités de levée d’écrou étant accomplies, l’ingénieur Pierre est sorti de la prison du Bouguen.
Il a embrassé sa vieille mère qui pleurait d’émotion et est monté avec elle dans une automobile qui les a conduits chez Me Feillard, son dévoué défenseur qui, depuis le début de cette longue instruction, l’a soutenu et réconforté.
Pierre n’est resté que quelques minutes chez son avocat. Aux journalistes qui étaient venus le féliciter, il a fait les déclarations suivantes :
Je remercie la presse qui, par ses investigations minutieuses, a empêché plusieurs erreurs de témoignage et m’a fait enfin rendre à la liberté après quatre mois de détention.
Je suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père malade, pour mes parents et mes amis, qui n’ont pu croire un seul instant à ma culpabilité.
Il paraît que mon affaire a fait couler beaucoup d’encre.
J’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant, pour les gardiens qui m’ont toujours traité avec beaucoup de ménagements. J’ai rencontré dans mes codétenus de nombreux déshérités de la vie ; leur infortune m’a aidé à supporter la mienne.
J’ai beaucoup réfléchi et aussi un peu travaillé ; ce fut pour moi un réconfort.
Maintenant, je vais attendre près des miens, à Landerneau, la fin de mon cauchemar ; avec mon dévoué défenseur, devenu pour moi un grand ami, je vais rechercher par tous les moyens en mon pouvoir la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour.
Celui qui a enterré mon ancien patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait que l’on retrouvât son cadavre par l’odeur qui devait fatalement un jour ou l’autre se dégager. Voilà pour moi ce qui est certain.
On a dit, si crime il y a, que ce crime était un crime intellectuel… Allons donc !… Mais je ne veux porter mes soupçons sur personne, sans avoir des preuves certaines.
Je vais prendre un peu de repos, respirer l’air frais des Champs, auquel j’étais si habitué et qui m’a tant manqué.
Encore une fois, merci à tous ceux qui ont songé à moi dans mon triste sort.
Puis il est remonté, avec sa mère, dans l’automobile qui les a conduits à Landerneau, à ce foyer familial depuis si longtemps désole.
Cette dernière journée de détention avait été l’une des plus rudes pour l’accusé.
Avant de signer l’ordre, M. Bidard de La Noë avait voulu lui faire subir deux nouveaux interrogatoires. Il l’avait fait extraire de la prison le matin et lui avait demandé les raisons de ses dénonciations contre M. Cadiou.
– Si je me suis décidé, a répondu l’ingénieur, à dénoncer mon patron au ministre compétent, c’est, je vous l’ai déjà dit, que je voulais dégager ma responsabilité des conséquences que pouvait avoir la fourniture défectueuse que nous faisions. A plusieurs reprises, j’avais prévenu M. Cadiou. Je lui avais dit que je parlerais s’il ne se décidait pas à fournir un coton de meilleure qualité. Il n’avait tenu aucun compte de mes avertissements. Il avait continué ses malfaçons et était allé même, pour s’assurer l’impunité, jusqu’à soudoyer certains agents de la poudrerie d’Angoulême.
» Sachant que dans un délai rapproché nous aurions la visita d’un contrôleur et ne voulant à aucun prix être taxé de complicité dans ces fraudes, je me décidai à écrire au général Barral et ensuite à un journal. »
D’autre part, l’ingénieur a affirmé qu’il a toujours été en bons termes avec son directeur, ce qui est prouvé, a-t-il ajouté, par une lettre que lui a écrite en novembre 1913 M. Cadiou, et ainsi conçue : « Mon cher Pierre, veuillez réduire la main-d’œuvre. Bien à vous, Cadiou.
Le second interrogatoire a eu lieu à trois heures de l’après-midi. Il a porté sur l’emploi de cette fameuse journée du 30 décembre que M. Bidard de La Noë tient à être celle de l’assassinat. Pierre, nous le savons, s’est déjà à plusieurs reprises expliqué sur ce point.
Après cet interrogatoire, qui s’est prolongé jusqu’à sept heures passées, le juge d’instruction a annoncé à l’inculpé que, l’instruction étant destinée à durer encore longtemps, M. Guilmard, procureur de la République, avait pris l’initiative d’une mise en liberté provisoire « basée sur le retard qui sera apporté à la clôture de l’instruction, l’expert Grivolat demandant de nouveaux renseignements sur les rayures du revolver vendu à l’ingénieur Pierre par l’armurier de Landerneau.
Car « l’avare Achéron ne lâche point sa proie » et, quoi qu’il arrive, l’ingénieur Pierre sera traduit devant la Cour d’assises du Finistère. Elle l’acquittera très probablement et tout sera fini.
C’est du moins l’avis de la magistrature, mais ce n’est pas celui de l’opinion publique qui s’est considérablement attachée à cette affaire et qui n’admet pas qu’elle puisse se terminer aussi banalement. On persiste de plus en plus à croire que l’accusation portée dès le premier moment et soutenue malgré tout contre Pierre n’a été qu’un dérivatif, et qu’il y a à rechercher et à découvrir d’autres choses beaucoup plus intéressantes et plus graves. On veut que la lumière se fasse, quelques surprises qu’elle doive causer.
On en a eu la preuve dans la foule sympathique qui, massée devant le Pa- lais de justice, attendait l’ingénieur pour le voir sortir et le féliciter.
Fr. G.
DERNIÈRE HEURE
Brest, 25 mai, soir.
M. Pierre et sa mère sont arrivés à neuf heures du soir à Landerneau dont les habitants ont fait une ovation à l’ingénieur, que le régime de la prison a beaucoup fatigué.
M. Pierre attendra, pour retourner à la Grande Palud, que l’inventaire de tous les papiers ait été fait par la famille Cadiou.
27 mai 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
Brest. – Le juge d’instruction a fait subir un nouvel interrogatoire à Bossard. Les alibis fournis par l’ancien veilleur de nuit ont été reconnus exacts. Il a déclaré du reste que, puisqu’on l’avait arrêté pour avoir trop parlé, il était décidé à ne plus rien dire.
M. Pierre a subi de trois à sept heures un nouvel interrogatoire.
M. Bidard de La Noé, juge d’instruction, a développé la thèse de l’accusation suivant laquelle M. Cadiou, que personne ne revoit après le 30 décembre, aurait été tué dans le bois de la Grande-Palud d’un coup de revolver, aurait eu ensuite la gorge tranchée et aurait été enterré par Pierre à l’issue d’une discussion relative au contrat qui le liait à l’usine et l’empêchait d’entrer à l’usine voisine de Daoulas.
L’ingénieur a protesté avec véhémence contre l’accusation.
– C’est une abomination, s’est-il écrié. Je suis allé une seule fois dans le bois avec M. Cadiou, en octobre ; je n’ai jamais levé la main sur personne ; j’ai le cœur trop sensible pour commettre un tel forfait.
M. Bidard de la Noé a voulu faire avouer à Pierre qu’il avait une grande animosité contre son patron.
– C’est si peu vrai, a répondu l’ingénieur, que le 30 décembre, le croyant à Paris, je lui ai envoyé mes vœux de bonne année, avec des bonbons pour ses enfants.
Pierre a protesté de nouveau de son innocence et a regagné Landerneau avec sa mère.
28 mai 1914 – p. 1 et 4
L’affaire Cadiou.
On parle du nouvel interrogatoire de trois heures qu’a fait subir à l’ingénieur Pierre M. Bidard de la Noë.
– Dis donc, papa, demande Bob, le supplice de la question… c’était ça ?
Le Masque de Fer
L’affaire Cadiou
Brest. – L’instruction de l’affaire Cadiou sera close dès la réception des rapports des experts. Il est presque certain que Bossard bénéficiera d’un non-lieu, mais la Chambre des mises en accusation statuera, semble-t-il, sur le cas de l’ingénieur Pierre, le juge d’instruction ne paraissant attacher aucune importance au témoignage dos habitants de Morlaix disant avoir vu M. Cadiou le 1er janvier.
29 mai 1914 – p. 3 et 4
Le Journal
L’affaire Cadiou.
A la suite de certaines révélations qui ont paru des plus compromettantes, une enquête vient d’être ouverte à Angoulême et dans les environs, sur commission rogatoire du Parquet de Brest, au sujet de l’affaire Cadiou.
L’enquête aurait pour but d’établir si, oui ou non, Cadiou serait venu à Angoulême dans le courant du mois de décembre et si à cette époque un blessé n’aurait pas été transporté en automobile à Brest
L’affaire Cadiou
Brest. – Le procureur de la République a reçu le rapport de M. Kohn-Abrest. Ainsi que nous l’avons dit, on n’a pas trouvé de sang sur les vêtements de l’ingénieur Pierre.
On parle d’un coup de pioche dans le pan- talon de M. Cadiou. Mais ne proviendrait-il pas de l’exhumation ?
M. Bidard de la Noë continue à interroger les ouvriers qu’il a interrogés dix fois. Cela peut durer longtemps.
30 mai 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – M. Bidard de la Noë est parti hier soir pour Paris, mandé par le garde des sceaux qui veut avoir des explications sur la façon dont a été conduite l’instruction de l’affaire Cadiou, en vue de l’interpellation annoncée par M. Paul Meunier, député de l’Aude. Le juge aura surtout à expliquer la longueur de la détention infligée à l’ingénieur Pierre.
M. Bidard de la Noë avait l’intention de réunir à la Grande-Palud le fermier Bonnefoy, le pâtre Boulben et divers autres témoins.
Cette opération judiciaire a été remise à une date indéterminée. On affirme que le retard serait dû à un refus opposé par la brigade mobile de Bennes de participer aux investigations du Parquet de Brest. On se souvient, en effet, que la brigade mobile avait manifesté un vif mécontentement de voir le Parquet de Brest écarter de parti pris tous les témoignages recueillis par elle au sujet de la présence de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier.
Il se confirme qu’il n’y aura pas d’ordonnance de non-lieu. D’une part le juge, bien qu’il avoue ne posséder, aucune preuve matérielle, mais seulement des présomptions, veut laisser, le soin d’une décision à la Chambre des mises en accusation. D’autre part, l’ingénieur Pierre veut aller devant le jury, « pour faire, dit-il, éclater son innocence au grand jour ».
Il se pourrait que lors, du procès il se produisît des révélations inattendues. Pierre a remis à son défenseur, Me Feillard, un long mémoire qui contient, dit l’avocat, « des armes redoutables dont l’inculpé n’a pas jusqu’à présent voulu faire usage, »
L’usine de la Grande-Palud sera mise en vente le 6 juillet prochain, en l’étude de Me Henri Robert, notaire à Landerneau. La mise à prix est de 200,000 francs. On compte déjà une dizaine d’acquéreurs éventuels.
3 juin 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
Nous recevons la lettre suivante :
Landerneau, le 1er juin 1914.
Monsieur le rédacteur en chef,
Je vous prie d’agréer mes bien sincères remerciements pour les bons articles de votre honoré journal en faveur de mon fils, l’ingénieur Pierre.
Je vous serais bien reconnaissante d’offrir ces mêmes remerciements à vos honorables lecteurs qui m’ont adressé leurs témoignages d’estime et de sympathie.
Ces témoignages me sont venus, non seulement de France, mais aussi de toute l’Europe. C’est pour moi un grand réconfort qui m’aide à attendre courageusement que la lumière, se fasse, ce qui mettra fin à mon affliction.
Agréez, monsieur, avec ma reconnaissance, l’expression de mes sentiments très distingués.
L. PIERRE.
4 juin 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Intéressante expertise.
Brest. – M. Grivollat [Grivolat], conservateur des musées de Saint-Étienne, chargé par le Parquet de Brest d’expertiser la balle qui tua M. Cadiou, a adressé son rapport au juge d’instruction, M. Bidard de la Noë.
D’après les conclusions de son rapport, la balle meurtrière est une balle velo-dog de 6 millimètres 35 sortant d’une maison française et conforme à celle vendue par l’armurier Marie à l’ingénieur Pierre. Cette balle, dit l’expert, ne peut être confondue avec d’autres balles, de fabrication analogue, et encore moins avec des balles de pistolets automatiques d’un système étranger du calibre de 6 millimètres 35. Le crime, ajoute-t-il, fut commis avec un revolver velo-dog et non avec une autre arme.
Analysant la particularité d’une rayure circulaire existant à l’extrémité du blindage de la balle qui tua M. Cadiou, M. Grivollat [Grivolat] dit que cette rayure circulaire concorde avec la même particularité relevée sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que celui-ci certifia conformes à telles vendues par lui à l’ingénieur Pierre en mai 1913.
10 juin 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, appelé à Paris depuis huit jours, est rentré ce matin à Brest et va reprendre l’instruction de l’affaire Cadiou. Aujourd’hui aura lieu l’inventaire de tous les papiers de l’ingénieur Pierre, dans sa maison de la Grande-Palud où il n’est pas rentré depuis sa mise en liberté provisoire.
13 juin 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Une nouvelle version – Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, a reçu de Rouen une lettre signée Le Goff, se disant ancien ouvrier de l’usine de la Grande-Palud.
Le Goff affirme que M. Cadiou s’est suicidé le soir du 2 janvier avec un revolver acheté chez un armurier de Morlaix. Il désigne une personne qui, avec le concours de deux ouvriers ennemis de Pierre, organisa la mise en scène et, enterra le corps de M. Cadiou dans la nuit du 4 au 5 janvier.
La lettre donne des précisions sur le voyage à Saint-Pol-de-Léon. M. Cadiou aurait passé par Henvic et Carantec, où Le Goff l’aurait, rencontré le 1er janvier à 3 h. 40.
Le juge d’instruction ne paraît pas attacher d’Importance à ces révélations, le docteur Paul, médecin légiste, ayant formellement écarté l’hypothèse du suicide.
18 juin 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – MM. Guillemard [Guilmard], procureur de la République ; Bidard de la Noé, juge d’instruction, et Rouquier, commissaire divisionnaire de la brigade mobile, se sont rendus ce matin à l’usine de la Grande-Palud, pour une confrontation générale des ouvriers de l’usine avec l’ingénieur Pierre.
Le procureur général de la Cour d’appel de Rennes devait assister à cette confrontation, mais un accident d’automobile l’en a empêché.
Elle n’a d’ailleurs donné aucun résultat. Bignard et Dalon [Dolou] ont continué à affirmer qu’ils avaient vu MM. Cadiou et Pierre sortir ensemble le 30 décembre ; l’ingénieur et les autres témoins déclarent que c’est le 29.
19 juin 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – Quand se terminera l’instruction de cette affaire ? La reconstitution prétendue du crime ne pouvait rien donner de certain puisqu’on n’a pu opérer que sur une hypothèse formellement démentie, non seulement par l’inculpé, mais par de nombreux témoins.
Et aux deux ouvriers qui prétendent avoir vu M. Cadiou avec l’ingénieur Pierre, le 30 décembre, et qui en concluent que le crime a été commis le matin, s’oppose un nouveau témoignage formel, celui de M. Bonnefoy, conseiller municipal, qui affirme avoir vu M. Cadiou, le 30 décembre, à dix heures et demie, sur les quais de Landerneau.
D’autre part, l’expertise de M. Grivolat n’est pas aussi accablante qu’on le prétendait. La balle meurtrière est bien de même nature que celles vendues par l’armurier Maren [Marie]. Mais on en trouve chez tous les armuriers. « Nous ne trouvons rien, dit l’expert, dans les pièces à conviction, qui puisse ajouter un peu de lumière et fournir une preuve éclatante ».
20 juin 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, M. Vincent, commissaire aux délégations judiciaires, a interrogé M. Bonnefous, ancien directeur de la poudrerie d’Angoulême, actuellement à Toulouse.
M. Bonnefous a confirmé que M. Cadiou lui avait fait payer deux fois 4,000 francs, prix d’un wagon de coton, mais il ajoute qu’il a été, sur sa réclamation, remboursé de cette somme. Il a ajouté qu’il ne connaissait pas l’ingénieur Pierre et qu’il ignorait les rapports existants entre lui et son patron.
27 juin 1914 – p. 1 et 5
L’affaire Cadiou
On télégraphie de Brest que le juge Bidard de La Noë doit clore aujourd’hui son instruction dans l’affaire Cadiou. Ensuite, le classement des 3,000 pièces du dossier commencera…
Trois mille pièces !… C’est un beau chiffre ! Une preuve vaudrait mieux.
L’affaire Cadiou
Brest. – M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, va procéder à un dernier interrogatoire de l’ingénieur Pierre, à qui il communiquera les rapports du docteur Paul, de M. Kohn-Abrest, de M. Grivolat, etc. Après quoi, il clora l’instruction et classera des 3,000 pièces du dossier,
Enfin !
28 juin 1914 – p. 6
L’affaire Cadiou
Brest. – Le juge d’instruction a donné lecture à l’ingénieur Pierre, en présence de son avocat, des rapports des experts Paul, Kohn-Abrest et Griollat [Grivolat]. M. Pierre a fait quelques observations sans importance. Il continue à protester de son innocence.
Au cours de l’instruction, l’ingénieur Pierre avait déclaré que l’ancien secrétaire du laboratoire des poudres, M. Henry, renseignait Cadiou sur les prix minima des adjudications. Une commission rogatoire avait alors été lancée à l’effet d’interroger M. Henry, mis à la retraite le 15 décembre 1913 ; mais, le 6 mai dernier, celui-ci se suicidait en se précipitant sous un train en gare d’Ivry.
1er juillet 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Brest. – L’instruction de l’affaire Cadiou étant close, M. Guillemart [Guilmard], procureur de la République, a commencé l’étude du volumineux dossier en vue de son réquisitoire définitif.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, compte rendre son ordonnance vers le 10 juillet.
5 juillet 1914 – p. 6
L’affaire Cadiou
Brest. – Bien que l’instruction soit terminée, M. Haverna, commissaire spécial de la Sûreté générale, chef du service photographique au ministère de l’intérieur, est revenu à Landerneau et a photographié l’ingénieur Pierre à l’endroit où le contremaître Bignard prétend l’avoir vu quitter l’usine avec M. Cadiou, le 30 décembre.
Le gardien d’usine Postec a été placé à côté de l’ingénieur, à l’endroit où l’on suppose que se trouvait M. Cadiou.
9 juillet 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
LES CONCLUSIONS DU PROCUREUR : CONTRE LE NON LIEU
Brest. – Le procureur de la République a transmis aujourd’hui, à M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, son réquisitoire définitif au sujet de l’affaire Cadiou, et ses conclusions tendant à renvoyer l’ingénieur Pierre devant la Chambre des mises en accusation du Finistère.
10 juillet 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADI0U
Conformément aux conclusions de M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République de Brest, que nous avons publiées hier, M. Bidard de La Noë vient d’envoyer à ce magistrat son ordonnance concluant au renvoi de l’ingénieur Pierre devant la Cour d’assises du Finistère.
Cette nouvelle à surpris bien des gens qui s’attendaient à une pure et simple ordonnance de non-lieu. Sur quoi s’appuie, en effet l’accusation ?
Le revolver qui a servi au crime, dit M. Bidard de la Noé, a été acheté par L’ingénieur Pierre chez l’armurier de Landerneau. C’est une affirmation de l’accusation, mais qui est encore loin d’être prouvée. Pierre a, en effet, acheté non pas un, mais deux revolvers. L’un dont il s’est dessaisi est du même modèle – ou à peu près – que celui qui a tué M. Cadiou. Quant à la balle, même doute. L’expert n’a rien pu affirmer. C’est donc une première charge bien peu probante.
Deux témoins, l’ancien contremaître Bignard et un autre ouvrier affirment avoir vu Pierre et M. Cadiou ensemble le 30 décembre 1913, à onze heures du matin. Donc le crime a été commis ce jour-là ; c’est ce jour-là que Pierre a assassiné son patron. Mais, à côté de ces deux témoins, il y en a dix qui affirment, eux aussi, avoir vu M. Cadiou postérieurement à la date officiellement fixée par le juge d’instruction pour son assassinat. Il y a l’employé de la gare de Landerneau qui, le 30 décembre ? au soir, lui a donné un billet de 2° classe pour Morlaix. Il y a M. Nicolas, le juge de paix, qui lui a parlé à Morlaix le 31 décembre. Il y a le télégraphiste Cabon qui a échangé avec lui le 1er janvier les politesses de bonne année. Il y a M. Le Gall, chef du bureau des hospices de Morlaix, qui l’a aperçu, appuyé sur sa bicyclette, à la gare de Saint-Pol-de-Léon, et bien d’autres dont les noms nous échappent. Quant au fermier Bonnefoy sur le témoignage duquel s’appuyait aussi l’accusation, il a déclaré qu’il avait bien vu MM. Pierre et Cadiou ensemble, mais pas le 30 décembre, plusieurs jours auparavant.
Puis, raisons morales : Pierre et Cadiou ne s’entendaient pas. L’ingénieur avait dénoncé son patron, donc il ne devait pas hésiter à l’assassiner. A cela Pierre répond que voyant qu’on fournissait à la poudrerie des cotons impurs, de nature à occasionner des catastrophes comme celles de la Liberté, il n’avait pas voulu avoir sur la conscience une part de responsabilité dans ces catastrophes. On ne devrait vraiment pas trop lui faire un crime des révélations qu’il a faites, non pas en cachette, mais signées, et dont, au surplus, il avait prévenu M. Cadiou.
On impute également à Pierre comme une charge les lettres qu’il a écrites à M. Cadiou pour lui réclamer l’argent nécessaire à la paie des ouvriers. C’était pour se créer un alibi, dit M. Bidard de La Noé. Mais s’il n’avait pas écrit, on lui dirait que c’est parce qu’il savait son patron mort et ce serait également une charge…
Enfin l’attitude de Pierre devant le cadavre a été celle d’un coupable. Voilà qui dénote une puissance de divination dont seul peut être capable un juge d’instruction de province. Ceux de Paris savent combien varie l’attitude d’un coupable. Il en est qui pleurent, d’autres qui rient, qui haussent les épaules, qui ergotent… Entre ces diverses nuances il est bien difficile de juger…
Remarquons en terminant que l’acte d’accusation dressé par M. Bidard de La Noé résume, exactement l’instruction des quinze premiers jours, mais ne semble tenir aucun compte des revirements des témoins de Landerneau, des affirmations de ceux de Morlaix, du rôle funambulesque du veilleur de nuit Bossard, de la comptabilité peu exacte de M. Cadiou… d’un tas de détails qui paraissent insignifiants, mais qui peuvent avoir leur importance à un moment donné.
Enfin, il faut que la lumière se fasse sur cette affaire qui depuis trop longtemps est dans le mystère. C’est, du reste, ce que désire, lui aussi, l’ingénieur Pierre, qui a le ferme espoir de sortir de la Cour d’assises indemne, et qui, peut-être, une fois devant le jury, éclaircira certains points jusqu’à présent volontairement tenus dans l’obscurité.
Georges Grison
14 juillet 1914 – p. 5
La Mort de M. Cloarec
Landerneau. – C’est à une maladie de foie que vient de succomber M. Cloarec, député de la première circonscription de Morlaix.
Sa mort a causé dans la contrée une grande émotion. Il avait, en effet, pris une part active à l’affaire Cadiou, et c’est lui qui porta plainte avec le frère de la victime contre l’ingénieur Pierre. Il avait été attaqué à propos de ses relations avec la victime et on avait insinué qu’il avait de gros intérêts dans l’usine et qu’il avait protégé M. Cadiou, lorsque celui-ci, à cause de l’affaire du wagon payé deux fois, avait été exclu des marchés du gouvernement. Ces soucis, assure-t-on, ont contribué à hâter sa fin.
30 juillet 1914 – p. 6
L’affaire Cadiou
Rennes. – La chambre des mises en accusation près la Cour d’appel de Rennes, réunie aujourd’hui, a renvoyé l’ingénieur Pierre devant la Cour d’assises du Finistère.
24 octobre 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
Quimper. – On avait annoncé que l’affaire Cadiou, qui a fait tant de bruit et a été marquée par de si nombreux incidents, aurait son dénouement à la session des assises du Finistère, au mois d’octobre.
Le rôle vient d’être publié. Le nom de l’ingénieur Pierre ne figura pas sur la liste des accusés, et pour cause.
Celui que la justice considère comme l’auteur de l’assassinat de M. Cadiou est, en effet, mobilisé, et accomplit son devoir devant l’ennemi.
16 janvier 1915 – p. 4
L’affaire Cadiou
Brest. – L’usine de la Grande-Palud, fermée depuis l’assassinat mystérieux de son directeur M. Cadiou, avait été mise en vente deux fois sans trouver d’acquéreur.
Elle vient d’être rachetée au prix de 50,000 francs par la veuve de la victime. Le travail a repris. On fabrique activement des matières destinées à la confection des poudres de guerre.
9 juin 1916 – p. 3
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, est décédé à Brest à cinquante-cinq ans. Il avait dirigé l’instruction de l’affaire Cadiou.
29 mars 1919 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Le jury du Finistère va être appelé ii se prononcer sur une affaire qui, il y a cinq ans, préoccupa vivement l’attention publique, l’affaire Cadiou.
Rappelons brièvement les faits. Le 29 décembre 1913, M. Louis Cadiou, propriétaire d’une usine de fulmicoton à la Grande Palud, près de Landerneau, disparaissait. Sa famille le fit rechercher en vain. La brigade mobile, appelée à faire une enquête, n’obtint aucun résultat. On sut seulement que, le 30 décembre, M. Cadiou s’était fait délivrer à la gare de Landerneau un billet pour Morlaix, et que, le 3 janvier il avait déjeuné à l’hôtel Moderne, à Saint-Pol-de-Léon. Ensuite, on perdait sa trace. Le 4 février, le frère de l’usinier, M. Jean- Marie Cadiou, arrivait à la Grande-Palud, disant qu’une somnambule avait révélé à sa belle-sœur l’endroit où M. Louis Cadiou avait été enterré, après avoir, été assassiné. Il se rendit à cet endroit et découvrit en effet le cadavre.
Sa belle-sœur et lui accusèrent alors l’ingénieur de l’usine, M. Pierre, d’avoir assassiné son patron. Sur leur dénonciation, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, fit arrêter Pierre.
En faisant l’autopsie, le docteur Rousseau, médecin-légiste, à Brest, conclut à la mort par strangulation. Mais une lettre anonyme reçue par le docteur Paul, de Paris, chargé d’une nouvelle autopsie, révéla que M. Cadiou avait été tué par une balle qui avait tranché l’artère carotide droite, et le docteur Paul reconnut que c’était vrai.
Or l’ingénieur Pierre avait été en possession d’un revolver, acheté par lui pour la défense de l’usine et qu’il dit avoir vendu à un voyageur. On en conclut qu’il s’était débarrassé de cette arme après le crime. Des confrontations eurent lieu entre lui et ses accusateurs. Elles furent marquées par des scènes violentes. A bout de patience, Pierre révéla que Louis Cadiou était dans une fâcheuse situation. Étant, fournisseur de l’État, il n’avait acheté et n’exploitait son usine que grâce aux subsides que lui avait fournis un Allemand, nommé Temming Le bruit courut alors que M. Cadiou, affolé par la crainte que son secret ne fut connu, s’était suicidé, mais que la famille avait rapporté le cadavre à la Grande-Palud, afin de cacher ce suicide et de toucher l’assurance sur la vie qu’il avait contractée. C’est pour cela, disait-on, que son frère avait si facilement découvert sa tombe.
Quoi qu’il en soit, après trois demandes de mise en liberté provisoire, obstinément repoussées par M. Bidard de la Noë, l’ingénieur Pierre fut enfin relâché et la guerre étant déclarée, partit avec sa classe de mobilisation. Il se conduisit bravement. Revenu, il va être jugé par la Cour d’assises du Finistère qui dira le dernier mot de cette obscure affaire.
9 octobre 1919 – p. 2
L’affaire Cadiou
Quimper, 8 octobre.
Le 27 octobre, à Quimper, commenceront les débats de l’affaire de l’ingénieur Pierre, accusé du meurtre commis à la Grande-Palud, près de Landerneau, sur M. Louis Cadiou.
Quatre-vingt-dix-huit témoins sont cités. L’affaire prendra environ une semaine.
M. Cazenavette, procureur de la République, soutiendra l’accusation. Me Henri-Robert, ancien bâtonnier, défendra l’accusé.
La veuve de M. Louis Cadiou se porte partie civile.
27 octobre 1919 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Le 4 février 1914, on découvrait dans le bois de la Grande-Palud, près de Landerneau, le cadavre de M. Cadiou, ancien avoué à Morlaix et propriétaire d’une usine du voisinage. Le malheureux avait été tué d’un coup de revolver, puis l’assassin avait enfoui le corps dans le sable.
L’affaire, émouvante, mystérieuse, eut un grand retentissement. Lorsque la guerre éclata, les hypothèses les plus contradictoires allaient encore leur train, et si les uns déploraient les longueurs de l’instruction, les autres plaignaient le juge, M. Gustave Bidard de la Noë, cherchant la clef de l’énigme dans un inénarrable fatras de témoignages. Peu à peu pourtant les soupçons se précisèrent et M. Pierre, ingénieur, fut arrêté. Il y a cinq ans de cela.
Que l’usine de la Grande-Palud, où se fabriquait du coton pour les poudreries, ait été organisée en 1907 par des ingénieurs allemands voilà qui, à la veille des hostilités, ne passionna que médiocrement le public.
Ces temps d’incroyable cécité sont passés, et ce n’est pas sans émotion que l’on apprendra aujourd’hui que le personnel de l’établissement, depuis le plus humble des ouvriers jusqu’au directeur, M. Greiss, était allemand. Pour masquer les origines de l’entreprise, M. Greiss était doublé d’un certain M. Legrand, prête-nom français, aux modestes appointements de 4,000 francs par an. L’usine compta bientôt au nombre des fournisseurs de l’État. Toutefois, certaines irrégularités ayant été commises, elle fut exclue des adjudications. Une société nouvelle fut alors organisée par M. Louis Cadiou, société dont le fondateur de la Grande-Palud, l’Allemand Temming, restait commanditaire. Puis l’avoué de Morlaix ayant choisi comme directeur technique l’ingénieur Pierre, il s’efforça de se débarrasser de ses associés boches.
Pierre s’installa dans les dépendances du moulin de l’usine. Quant à M. Cadiou, il continua à demeurer à Paris avec sa femme et ses deux fils. Il ne prit à Landerneau qu’un pied-à-terre, où il résidait lorsqu’il venait se rendre compte du fonctionnement de l’usine. C’est au cours d’une de ces visites qu’il fut tué.
Durant des jours, le frère de la victime, M. Jean-Marie Cadiou, rechercha le cadavre. Il suivit toutes les pistes et, dans son désespoir, n’hésita pas à apporter quelque créance au récit d’une somnambule de Nancy qui « voyait » le corps dans un talus, près du moulin. Ce moulin était celui de Pierre et le cadavre fut effectivement découvert à l’endroit indiqué.
Une première autopsie fit constater une plaie profonde au côté gauche du cou le médecin légiste conclut à la mort par une strangulation dissimulée par la section du larynx.
Une seconde autopsie, pratiquée par le docteur Paul, fit découvrir une balle de revolver qui, entrée par la nuque, s’était logée contre la face interne de la mâchoire inférieure.
La justice croit que l’auteur de cet assassinat est l’ingénieur Pierre. Il détestait M. Cadiou et, le jour du crime, des témoins l’ont vu se diriger avec lui précisément vers le moulin. D’autre part la balle de revolver retrouvée par le docteur Paul correspond au calibre du revolver de l’ingénieur. Enfin Pierre, qui était lié à M. Cadiou par un contrat de quinze ans, entra aussitôt après sa disparition dans une usine concurrente fondée par M. Legrand.
Pierre comparaîtra aujourd’hui devant la Cour d’assises du Finistère, à Quimper. Il sera défendu par Me Henri-Robert. Me Maurice Flach se portera partie civile pour Mme veuve Cadiou.
28 octobre 1919 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Quimper, 27 octobre.
Ce procès, à Quimper, dans tout le département, était attendu fébrilement, non pas que la population ait jamais nourri pour l’accusé une antipathie particulière, mais par pure curiosité – une curiosité aiguisée depuis près de cinq ans par mille et un racontars. Aussi cette première audience s’ouvrit-elle devant une affluence de Landernéens qu’un service d’ordre très rigoureux et un piquet de soldats du 118e régiment d’infanterie eurent quelque peine à maintenir.
L’ingénieur Pierre fit son entrée à midi. Il était très calme et s’entretint aussitôt, durant quelques minutes, avec son défenseur, Me Henri-Robert. Puis l’interrogatoire commença. Il porta sur l’emploi du temps de M. Cadiou pendant la journée du 30 décembre 1913. A l’instruction, Pierre avait affirmé qu’il avait vu son patron pour la dernière fois le 29 décembre, vers onze heures et demie du matin. Il s’était rendu avec lui au moulin de la Grande-Palud et l’avait quitté près du pont de l’usine, sur le chemin allant de la route de Landerneau à La Forest.
Aujourd’hui, il répondit donc aux questions qui lui étaient posées
A ma connaissance, M. Cadiou n’est pas venu à l’usine le 30, ou, s’il y est venu, je ne l’ai pas vu.
L’interrogatoire se poursuivit, très serré, toutes les questions convergeant vers ces deux dates : le 29 ou le 30. Elles présentent un intérêt capital. L’enquête de M. Bidard de la Noé, avait, en effet, établi que M. Cadiou avait couché chez lui pendant la nuit du 29 au 30, et que sa femme de ménage l’avait trouvé, le matin du 30, dans son appartement de la rue de Brest, à Landerneau, vêtu d’un costume cycliste, prêt à partir.
C’est donc le 30 que l’avoué de Morlaix fut assassiné.
L’accusé se défendit énergiquement et répondit, semble-t-il, avec beaucoup de sincérité.
Les débats dureront huit ou neuf jours.
29 octobre 1919 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
(2e AUDIENCE)
Quimper, 28 octobre.
M. Cadiou n’était pas disparu depuis deux mois, que les dépositions des Landernéens, braves gens, mais entre tous réservés, parurent déjà contradictoires. Ce manque de mémoire ou ces réticences n’échappèrent d’ailleurs pas à M. Bidard de la Noé et c’est très justement que Me Henri-Robert, résumant les difficultés de l’instruction, fit cette remarque, à la fin des débats d’hier :
Je n’ai, dit-il, qu’une chose à ajouter. Après avoir recueilli toutes les charges énumérées par M. le président, les magistrats, dès 1914, ont mis Pierre en liberté provisoire.
Aujourd’hui, après cinq ans, et quelles années sursaturés de potins, ne débrouillant plus dans leur esprit les on-dit des faits réels, les témoins se montrèrent plus réservés que jamais. Et il arriva que parmi maintes déclarations vagues, toutes débutant par « II y a si longtemps de cela. », une affirmation de l’ingénieur Pierre, habitué par profession au jeu des x et semblant fort peu affecté par la complexité du problème dont il est une donnée essentielle, produisit quelque effet. Il dit :
Je répète qu’il y a des écritures établissant que M. Cadiou n’a pas paru le 30 à l’usine. J’insiste sur le mot, des « écritures », pas des souvenirs.
Cette date du 30 décembre autour de laquelle a tourné l’interrogatoire, nous l’avons dit hier, et tournent encore à l’heure actuelle les dépositions des témoins, est la pierre angulaire de ce procès.
D’après Mme Léost, femme de ménage de Cadiou, c’est bien le 30 décembre au matin, de très bonne heure, que son patron quitta son appartement. Elle confirma les faits à la barre. C’est elle aussi qui remit à Pierre, sur sa demande, la clef de l’appartement, lors d’une visite que celui-ci vint faire, sous prétexte de changer les plombs du téléphone.
Le charretier de l’usine, Autret, vit également M. Cadiou le 30. Il en est certain, car son patron lui fit un reproche au sujet d’un chargement mal recouvert d’une bâche. Les témoins Boulbon [Boulben], Quémener [Quéméneur] et Bignard ont déposé dans le même sens. Mais M. Alain Guillon [Guillou], comptable à la Grande-Palud, n’a pas vu Cadiou le 30, ou s’il l’a vu, il ne s’en souvient pas. « II y a si longtemps de cela. »
Enfin, Mme veuve Cadiou, très émue, raconta comment se trouvant sans nouvelles de son mari, elle télégraphia à ses parents et eut dès cet instant l’intuition que l’avoué de Morlaix avait été assassiné. Puis elle protesta contre les bruits qui coururent à son sujet. Son ménage était, dit-elle, très unis. D’autres témoins seront entendus demain.
30 octobre 1919 – p. 1 et 2
L’Ombre du Chat
Un témoin de moralité vient d’être évoqué, dans l’affaire Cadiou, qui fait peser sur l’accusé de terribles présomptions. Il paraît que jadis il a tué un chat : le chat de l’usine. Si ce chat avait la rage ou la gale, c’est ce qu’on ne nous dit pas. Mais le siège des zoophiles est fait. Il faudra toute l’éloquence de Me Henri-Robert et les preuves d’une innocence éclatante pour apaiser le cœur sensible des jurés.
Peut-être on aurait pardonné à l’accusé d’avoir l’air sournois, et bien que ce soit à l’ordinaire la marque d’une mauvaise conscience. Peut-être on l’aurait excusé de loucher, d’avoir le regard oblique et fuyant, puisqu’il plaide qu’il est myope et astigmate, et malgré la tradition classique du roman feuilleton qui voit dans cette habitude l’indice des pires instincts. Mais il a tué un chat. Pourquoi n’aurait-il-point tué Cadiou ? C’est une preuve qui risque d’entraîner le mauvais plateau dans la balance sentimentale où notre justice pèse l’honneur et la vie.
Nous ne sommes plus au grand siècle où l’on jugeait les animaux de merveilleux automates. L’héritage romantique a enrichi notre sensibilité. Je sais plus d’un médecin qui supporte mal le spectacle d’une vivisection. Et je connais un honnête homme qui a dû renoncer à faire de l’élevage sur ses terres, parce qu’il se sentait le cœur brisé s’il lui fallait vendre un veau ou tuer une poule. Son domaine était devenu un petit paradis terrestre, mais on y mourrait de faim.
Sans tomber dans le travers des zoophiles, cultivons cette grande pitié. Elle nous fait meilleurs. Mais ne sacrifions pas aux mouvements de notre cœur, les raisons de notre esprit. L’ombre d’un chat ne doit pas rôder, s’il s’agit de la vie d’un homme. Et si sournois ou bigle que soit un accusé, il faut le tenir pour innocent tant que la preuve de son crime, n’est pas donnée. C’est la mode en France.
François Poncetton.
L’assassinat de M. Cadiou
(3e AUDIENCE)
Quimper, 29 octobre,
M. Cadiou fut-il assassiné le 30 décembre ? La question, comme au cours des précédents débats, fut posée derechef à cette audience et les dépositions ont rendu la réponse de moins en moins aisée.
Le premier témoin entendu, M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile à Rennes, a fait une enquête établissant que M. Cadiou a été vu à Landerneau, Morlaix et Saint-Pol-de-Léon, les 31 décembre, 1er et 2 janvier.
Me Henri-Robert demanda alors au témoin s’il n’avait pas été arrêté dans ses recherches par le parquet de Brest. Le témoin répondit qu’à partir du 19 février il n’avait plus agi de son initiative privée, mais suivant les instructions du procureur. M. Le Coz ajouta qu’il savait également que son collègue Brisset avait été entravé dans son enquête à Pré-en-Pail, au sujet du revolver.
On passa ensuite à l’audition des témoins dits de Morlaix. Ceux-ci ont en effet affirmé avoir vu Cadiou à Morlaix après le 31 décembre 1913.
M. Nicolas a l’absolue certitude qu’il a croisé l’avoué de Morlaix à cette dernière date, à 6 heures du soir, sur le quai de la gare.
M. H. Lemeillet, associé de M. Nicolas, et Me Trassard [Erussard], notaire à Morlaix, confirment les déclarations du témoin précédent et Me Trassard [Erussard] présente un reçu établi le 31 décembre pour MM. Nicolas et Lemeillet dans son étude, jour où M. Nicolas déclare avoir vu M. Cadiou.
M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice de Morlaix, déclare qu’il a causé le 1er janvier 1914 avec M. Cadiou à la gare de Saint-Pol-de-Léon, et le jure à plusieurs reprises.
Ses dires sont confirmés par son fils, sa femme et Mlle Quemeneur.
On devine l’effet de ces témoignages sur le jury.
Le facteur Cabon apporte à la barre un témoignage extrêmement énergique et précis. Il déclare avoir également vu Cadiou le 1er janvier, à huit heures du matin, et affirme qu’il ne peut se tromper.
M. Laramour [Caramour], couvreur, dit qu’il a fait la même rencontre aux mêmes endroits et même jour.
Les dates du 27 et du 30, conclut Me Henri-Robert, sont donc sans importance, puisque M. Cadiou était encore vivant le 31. Nous aurons d’ailleurs l’occasion de l’établir et le jury appréciera. Mme Saimpy [Sainpy], une amie de la famille Cadiou, comparaît à son tour. C’est elle qui a consenti à se mettre en rapport avec la somnambule de Nancy.
– Vous aviez confiance en la somnambule ? demande le président.
– C’est mon droit.
– Droit bien naïf…
Et l’on appelle aussitôt la fameuse voyante. Hélas ! tel le plus humble des témoins, s’excusant en breton de son manque de mémoire, Mme veuve Hoffmann, voyante extra-lucide, ne se souvient plus de rien. Sans doute, parce qu’elle est à l’état de veille.
D. Dites ce que vous savez.
R. Depuis six ans, il y a des choses que je ne me rappelle plus.
D. Vous n’êtes lucide qu’à l’état de sommeil ?
R. Oui.
D. Qui vous a endormie ?
R. Ma marraine, âgée de quatre-vingt-deux ans ; elle est morte depuis.
D. Qui vous endort à présent ?
R. Ma nièce.
Me Henri-Robert propose, en souriant, de l’endormir.
Puis le témoin Bossard, veilleur de nuit à la Grande-Palud, fut entendu. C’est un homme mécontent, il l’est même depuis cinq ans, car au début de cette affaire ou l’inculpa comme complice de l’ingénieur Pierre. Le président rappelle ses antécédents si bien que Bossard se fâche.
Je suis ici, fit-il observer, devant la justice. Je n’y suis pas venu pour me faire insulter. Je préfère m’en aller.
Et ce disant, il s’en alla. Il n’y avait qu’à s’incliner.
En fin d’audience, Mme Pierre, entendue à titre de renseignement, déclara qu’elle n’avait jamais douté de l’innocence de son mari.
Les débats ne se termineront probablement que samedi.
31 octobre 1919 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
(4e AUDIENCE)
Quimper, 30 octobre.
M. Rousseau, médecin légiste à Brest, fit, nous l’avons dit, la première autopsie de la victime. Ce fut un devoir d’excellent élève, mais que le docteur Paul, sans en tirer quelque gloire tant sa bonhomie est grande, fut amené à corriger. Il précisa alors que M. Cadiou avait été tué d’un coup de revolver et non d’un coup de couteau comme l’avait pensé son collègue. Aujourd’hui il le répéta sans joie. Mais vraiment la malchance poursuit M. Rousseau. On le vit bien à l’audience. Le médecin légiste de Brest avait remarqué du coton sur les souliers de l’avoué. Il le dit et cela produisit une grosse émotion. Ne s’agissait-il pas en effet du coton de l’usine d’où M. Cadiou était sorti quelques minutes avant d’être assassiné ? Pas du tout.
– C’est moi, dit M. Kahn [Kohn-Abrest], expert chimiste, qui ai essuyé les chaussures de la victime avec un tampon d’ouate.
Le docteur Paul confirma ces dires, puis on entendit M. Rouquier, chef de la brigade mobile à Rennes. Chargé des toutes premières enquêtes, il résuma ainsi son impression.
– Ces dépositions nombreuses que j’ai entendues ne me permettent pas de croire à la culpabilité de Pierre.
Lui succéda à la barre M. Rivolat [Grivolat], qui expertisa la balle de revolver qui tua M. Cadiou.
– Cette balle, dit l’armurier, a pu être tirée par le revolver de Pierre.
L’audition des témoins terminée, la parole fut donnée à Me Maurice Flach, au nom de la partie civile. L’avocat s’efforça de démontrer, avec une grande éloquence, que Pierre était la seule personne qui ait vu M. Cadiou le matin du 30 décembre, et qu’il était seul à avoir intérêt à ce que Cadiou disparût. Au cours de cette plaidoirie, qui fut un dangereux réquisitoire, Pierre ne se départit pas de son impassibilité. En fin d’audience, M. Cazenavette, procureur général, entama son réquisitoire. Demain, plaidoirie de Me Henri Robert, et verdict.
1 novembre 1919 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
(ACQUITTEMENT)
Quimper 31 octobre.
Comme tout le faisait prévoir : le temps écoulé, les fautes de l’instruction, les lacunes des enquêtes, les contradictions des témoignages – sans parler du nom du défenseur – l’ingénieur Pierre a été acquitté.
Après la plaidoirie de Me Henri-Robert, qui fit apparaître avec sa verve et sa puissance accoutumées l’impossibilité de la condamnation pour un crime sans mobile, sur une accusation sans certitude, le jury, après vingt minutes de délibération, a rendu un verdict négatif. Je jure devant Dieu et sur la tête de mon enfant que je suis innocent, avait dit l’accusé au moment où allait être rendu ce verdict.
