Le Gaulois
Le Gaulois est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1868 à 1929. Dépassé par l’évolution de la presse après 1914, il voit son nombre de tirages revu à la baisse et est fusionné avec Le Figaro en mars 1929.
Le journal a une ligne politique conservatrice et monarchiste.
Tirage 1914 : 20 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 93 articles dont 8 en première page
1919 : 7 articles dont 1 en première page
Le journal couvre l’enquête sous le titre « L’Affaire Cadiou » ou « L’assassinat de M. Cadiou ». Si les articles sont souvent signés par Paul Bartel, on note deux contributions marquantes de Gaston de Maizière, publiées les 15 mars et 18 avril 1914. Son analyse de la situation s’avère particulièrement vraisemblable et percutante. Il y décrit notamment une scène surréaliste dans le cabinet du juge, où magistrat et journaliste tentent ensemble d’insérer la balle déformée dans le revolver du suspect.
Le second article prend une tournure plus politique : il s’agit d’une charge contre le député radical Cloarec. De Maizière l’accuse d’avoir favorisé la dissimulation d’intérêts allemands au sein de l’usine de la Grand’Palud. En parallèle, il dénonce le sort de l’ingénieur Pierre, toujours incarcéré sans preuves tangibles dans une instruction qui s’enlise, faute de moyens budgétaires pour nommer un second juge.
Source : BnF Gallica
Table des matières
Toggle13 janvier 1914 – p. 2
On signale de Landerneau la disparition de M. Cadiou, ancien avoué à Morlaix, administrateur délégué de l’usine de cellulose de La Forest, près Landerneau. Accident, crime ou suicide ?
5 février 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD
On retrouve le corps de M. Cadiou Arrestation d’un ingénieur, inculpé d’assassinat
Brest, 4 février.
On se souvient qu’au début du mois dernier, M. Cadiou, directeur de l’usine de coton-poudre de la Grande-Palud, près Landerneau, avait disparu dans des circonstances mystérieuses. L’enquête ouverte au sujet de cette disparition n’aboutit pas ; toutefois, l’hypothèse d’un crime sembla prévaloir. Or, ce matin, les mariniers qui exploraient la rivière l’Elorn ont aperçu un cadavre qu’ils ramenèrent sur la berge. On ne tarda pas à l’identifier. C’est à proximité de l’endroit où M. Cadiou avait été aperçu pour la dernière fois, le 31 décembre, que son corps a été retrouvé. Le parquet de Brest a été aussitôt prévenu.
Brest, 4 février, soir.
Le parquet de Brest a fait mettre ce soir, en état d’arrestation, M. Louis Pierre, âgé de trente et un ans, ancien élève de l’Ecole centrale, ingénieur de l’usine de la Grande-Palud, soupçonné d’être l’auteur de l’assassinat de son patron, M. Louis Cadiou, dont le cadavre vient d’être découvert. M. Pierre proteste de son innocence ; il a été néanmoins écroué. (Agence Fournier.)
6 février 1914 – p. 1 et 3
La Somnambule extra-lucide et le Fantôme funambulesque
Dans ce curieux et sinistre coup de théâtre qu’hier nous faisaient connaître des dépêches de Landerneau, on sait quel rôle a joué la double vue. Un peu de terre remué du bout d’une canne et M. J.-M. Cadiou a trouvé à fleur de sol le cadavre de son frère, disparu depuis des semaines. Mais ce n’est pas au hasard qu’ainsi était sondé le terrain aux environs de l’usine où naguère le défunt était maître une somnambule avait décrit l’assassin et décrit son complice ; en termes précis, elle avait indiqué quels moyens avaient servi au meurtre, et à quelle heure le perfide dessein avait été exécuté ; et, par des indications moins obscures que celles dont se servent les héros à l’Edgar Poë, elle avait fait connaître l’endroit où était caché le corps de l’infortuné Cadiou.
Il convient d’ajouter que c’est une parente de Nancy qui avait assumé la tâche de faire parvenir au frère disparu ces renseignements si miraculeusement recueillis par elle ; et la vérité oblige à dire que bien des sceptiques soupçonnent cette somnambule d’être imaginaire, et de n’avoir servi que de prétexte pour couvrir d’une rhé- torique pittoresque une dénonciation.
N’importe ; truc, si l’on veut, le truc est acceptable, et j’ose avouer qu’il ne me choque pas. Il n’en faut pas dire autant d’un stratagème nouveau, dû à la pratique Amérique, et qui est un peu trop dans la manière de l’oncle Sam.
L’assassinat de M. Cadiou
LANDERNEAU. Je vous ai télégraphié brièvement, hier, dans quelles circonstances le cadavre de M. Cadiou avait été découvert et comment le parquet de Brest avait décidé l’arrestation de M. Pierre, ingénieur à l’usine que dirigeait la victime. Voici quelques détails nouveaux à ce sujet.
En interrogeant le personnel, M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction, releva dans les réponses de l’ingénieur Pierre, des contradictions qui lui parurent suffisantes pour justifier son arrestation. M. Louis Pierre, ancien élève de l’École centrale, qui proteste de son innocence, a été incarcéré à Landerneau. Il est certain, dit-il, que les résultats de l’enquête seront en sa faveur. Une perquisition faite aujourd’hui à son domicile n’a donné aucun résultat.
Paul Bartel
7 février 1914 – p. 5
L’AFFAIRE DE LA GRAND’PALUD
L’instruction contre l’ingénieur Pierre Un revirement
Brest, 6 février. Dans l’instruction ouverte contre M. Pierre, le parquet, malgré de laborieuses enquêtes, n’a pas relevé d’autres charges que celles-ci, à savoir que l’ingénieur affirme, à l’encontre de plusieurs témoins, que M. Cadiou était le 30 décembre à Morlaix et qu’il vivait en mésintelligence avec directeur.
Un certain revirement paraît se produire dans, public, en faveur de M. Pierre.
L’assassinat de M. Cadiou
LANDERNEAU. Les obsèques de M. Louis Cadiou ont eu lieu ce matin, à Landerneau. Mme veuve Cadiou, venue de Paris pour assister à cette cérémonie, a affirmé à M. Paulin, commissaire spécial, que la belle-mère de son frère, Mme Sainby [Sainpy], de Pont-à-Mousson, a consulté, dans cette ville, une somnambule qui a déterminé l’endroit exact où le corps de M. Cadiou a été enterré.
On accepte difficilement ici cette histoire de somnambule. On croit qu’elle sert à masquer soit une dénonciation, soit toute autre hypothèse que l’avenir dégagera peut-être. Le commissaire spécial fait effectuer des recherches à Pont-à-Mousson, à l’effet de retrouver l’« extra-lucide » et de l’interroger.
M. Louis Pierre, l’ingénieur de l’usine de la Palud, qui a été arrêté, a une attitude pleine d’assurance. Il affirme qu’il pourra facilement repousser toutes les charges que l’on fait peser sur lui.
Comme on le conduisait à Brest en voiture, on lui offrit de baisser la capote pour le soustraire aux regards de la foule. Il refusa en riant :
A quoi bon, dit-il, je n’ai pas à me cacher, je ne suis pas coupable.
La perquisition effectuée à son domicile a amené la découverte d’un brouillon de lettre qu’on dit compromettante pour lui. Un témoin, en outre, M. Bignard, contremaître à l’usine, déclare avoir entendu l’ingénieur professer des menaces de, mort contre M. Cadiou.
Paul Bartel
8 février 1914 – p. 1 et 2
Les Quotidiennes
LE BANDEAU
Je sais beaucoup de Parisiennes, et d’un esprit charmant, qui ne se cachent pas d’avoir dans leurs relations quelque somnambule attitrée. Elles connaissent le grand jeu, les épingles, le marc de café, les constellations, et au moindre désagrément comme au moindre désir, les voilà en route vers certaine rue du quartier Clignancourt ou du faubourg Saint-Antoine. Parfois, sous le manchon, un vieux gant, un mouchoir, une brosse, « ayant appartenu à la personne ». Mais toujours une confiance admirable, même sous le sourire d’un doute qui veut paraître supérieur.
Ces fidèles du grand fauteuil où d’ordinaire règnent ces voyantes, un fauteuil un peu Voltaire, ô ironie de l’incrédulité, triomphent aujourd’hui avec la somnambule de l’affaire Cadiou. Elle existe réellement. Un de mes confrères a fini par la découvrir autour de la place Stanislas. Elle a servi d’ailleurs de sujet à tous les maîtres de l’Ecole de Nancy, Liébault, Bernheim, Liégeois, et la netteté descriptive et l’exactitude de ses révélations sont remarquables. J’avoue que cela me gêne beaucoup, et que c’est fort ennuyeux, car maintenant, peut-être, il faudrait y croire sérieusement.
Nous savions déjà qu’il n’est pas heureux de rêver de chat noir ou de petit enfant. Nous savions qu’il ne faut pas serrer une main chère sur le seuil d’une porte, ou laisser ouvert un parapluie mouillé dans l’antichambre. Si, par surcroît, tout ce qui touche au passé ou à l’avenir doit tenir dans l’extra-lucidité d’une matrone ou de quel- que névropathe distinguée, il n’y aura plus moyen de vivre, plus une illusion, un stimulant, un répit. Je veux bien que le crime s’en puisse inquiéter, mais la vertu aussi y trouverait plus d’un mauvais moment. Sur le grand Livre du Destin, voilà un genre de « Lectures pour Tous » que mon ami M. René Doumic lui-même trouverait fort peu de son goût. Ah ! juste Providence, ne nous fermez pas les yeux, mais laissez-nous quelques fois le bandeau ! ALEXANDRE HEPP.
M. Louis Pierre, l’ingénieur de l’usine de la Grand-Palud, inculpé de l’assassinat de M. Louis Cadiou, ne s’est pas départi de son calme. Il continue à affirmer que tout s’éclaircira à son avantage. Mme Sainby [Sainpy], de Pont-à-Mousson, a refusé de faire connaître le nom de la somnambule qui a fait découvrir le cadavre.
9 février 1914 – p. 2
L’instruction de l’affaire Cadiou a chômé hier. Un véritable revirement se fait maintenant à Landerneau et à Brest en faveur de l’ingénieur Louis Pierre, qui a été arrêté dans les circonstances que l’on sait. La somnambule, qui a joué un rôle si curieux en cette affaire, est retrouvée : elle se nomme Mme Camille et habite Nancy. Elle sera entendue par commission rogatoire.
10 février 1914 – p. 3
L’AFFAIRE DE LA GRAND PALUD
Une déposition sensationnelle sans résultat Brest, 9 février.
La dénonciation de l’ouvrier Bossard, relative à la venue d’un inconnu chez l’ingénieur Pierre, n’a apporté aucune lumière dans l’instruction.
M. Pierre a été extrait de la prison à sept heures du soir et amené au Palais, devant le juge, pour s’expliquer sur cette affaire ; il a immédiatement déclaré que la personne dont il s’agit est un menuisier nommé Mazurier, qui est venu, le dimanche 25 décembre, pour réparer son sommier. Mme Pierre sera autorisée dans quelques jours à voir son fils.
11 février 1914 – p. 3
LES CRIMES DE PROVINCE
Le mystère de la Grand’Palud
Brest, 10 février. L’instruction de l’affaire Cadiou, devant la fragilité des charges contre M. Pierre, semble s’orienter dans une nouvelle voie. Le médecin légiste, qui a assisté à la découverte du cadavre, a confirmé au juge son étonnement que seules quelques petites gouttes de sang tachaient le faux-col de M. Cadiou qui, on le sait, eut la gorge presque entièrement sectionnée, et, de plus, qu’aucune trace de lutte n’a également été relevée sur le cadavre.
D’autre part, on apprend qu’il y a quatre ans le meunier du moulin de la Grand Palud disparut et que jamais la cause de cette disparition ne put être établie. Aujourd’hui on se demande s’il n’y aurait pas une certaine relation entre la disparition du meunier et la mort de M. Cadiou.
L’assassinat de M. Cadiou
LANDERNEAU. Mme Pierre, mère de l’ingénieur inculpé de l’assassinat de M. Cadiou, a vu son fils. En quittant la prison de Brest, elle a déclaré qu’elle ne doutait pas de l’innocence de son fils et qu’elle ne voulait pas le voir seulement libéré, mais complètement lavé de tout soupçon. M. Pierre est arrêté depuis huit jours, et de fait les présomptions relevées contre lui paraissent bien fragiles. L’enquête n’a relevé contre lui aucune charge nouvelle.
Au sujet de la dénonciation qui lui est reprochée, sa mère affirme qu’il avertit M. Cadiou pour ne pas être complice d’un acte frauduleux », et qu’en le dénonçant il voulut se décharger de toute responsabilité.
Mme Cadiou est repartie pour Paris. On annonce ici la mise en liberté de l’ingénieur comme prochaine, après la confrontation avec les témoins convoqués par le juge d’instruction.
Paul Bartel
12 février 1914 – p. 2
L’instruction de l’affaire Cadiou continue à tourner autour des faits que nous avons énoncés. Le médecin légiste se préoccupe de l’absence de sang sur les vêtements de la victime, alors que la gorge fut sectionnée. On commence même à parler à Landerneau de crime simulé. La mise en liberté de l’ingénieur Pierre et le non-lieu en sa faveur paraissent certains et prochains.
13 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
LANDERNEAU. Un fait vient de se produire qui, sans toucher à l’affaire Cadiou, pourrait avoir une grande influence sur la suite à donner à l’enquête.
On a repêché, dans la rivière de Morlaix, le cadavre d’une jeune fille, Mlle Yvonne Guezennec, sténo-dactylographe à la préfecture de Quimper, qui avait quitté le domicile de ses parents, à Morlaix, le 29 décembre dernier. Elle avait passé la nuit du 30 dans un hôtel de cette ville, et depuis on n’avait plus eu de ses nouvelles. Or, le 30 décembre est la date de la disparition de M. Cadiou. La coïncidence est pour le moins curieuse, et l’on se demande s’il n’y a pas corrélation entre les deux disparitions. On rappelle, à ce propos, qu’à l’époque où les re- cherches furent entreprises pour retrouver M. Cadiou, M. Pierre déclara au commissaire spécial : « Cadiou ! Vous devriez le rechercher dans la rivière de Morlaix et vous le retrouveriez. »
L’ingénieur Pierre, qui a été confronté aujourd’hui avec plusieurs témoins, sera interrogé à ce sujet.
14 février 1914 – p. 1 et 3
JUSTICE HUMAINE
L’affaire Cadiou s’obscurcit de mystère en mystère. Cette voix unanime qui dès le premier jour avait accusé l’ingénieur Pierre s’est tue. Bien mieux, l’inculpé de la veille est, paraît-il, devenu sympathique à tous ceux qui, sans savoir d’ailleurs, l’avaient accablé. Pour le faire arrêter et traiter en assassin, de simples impressions, en effet, des bruits de village, des rancunes d’usine ont suffi. Une fois de plus ainsi l’imagination et la férocité naturelle des foules ont agi sur la justice, séduit l’instruction, fait une victime peut-être, et profondément déplorable sembleront de telles hâtes chez celle qu’à tout prendre, et à ce prix, je préférais encore un peu boiteuse.
Depuis qu’il est en prison d’ailleurs, les protestations de cet accusé sont d’une qualité rare. Son attitude et ses paroles portent une empreinte qui ne saurait tromper ; sa sérénité, sa confiance, imposent aux vieux routiers eux-mêmes, et il semble qu’il faudra bien le libérer un de ces matins. Alors, le juge trouvera une excuse supérieure, quelques mots aimables, voire un sourire ; l’homme, par surcroît, devra remercier, et ce sera tout. Tout ? Non pas cependant.
Innocent et, ce qui est plus rare, innocenté, il pensera reprendre simplement sa vie, son travail, sa place, ou s’en refaire une autre, et il verra quels regards s’appesantiront sur lui, quelles suspicions quand même frapperont partout son nom, quelles blessures, sur son pauvre chemin, accumuleront les préjugés. Il aura connu la justice telle qu’elle se pratique, maintenant il connaîtra les hommes au nom desquels on la rend. Calvaire hélas trop prévu, et qui n’a pour issue que le plus morne désespoir. Et, pour l’horrible dommage qui si légèrement lui fut infligé, voilà toute la réparation qui attend cet homme, s’il est innocent. La loi qui impunément commence, la société qui achève, c’est trop. En vérité, il y a là comme une double iniquité qui vous étreint le cœur, et dans le respect même de la justice comme du libre sentiment de chacun, il est permis d’espérer qu’elle cessera, quelque jour où les hommes auront mieux lu l’Évangile. ALEXANDRE HEPP.
L’assassinat de M. Cadiou
LANDERNEAU L’affaire s’embrouille de plus en plus. Seule, la situation de l’ingénieur Pierre s’améliore chaque jour.
On sait que d’après les premiers témoignages recueillis par M. Bidard de La Noë, juge d’instruction à Brest, il paraissait établi que M. Cadiou avait été assassiné le 30 décembre. On avait vu ce jour-là l’ingénieur de l’usine quitter la Grand’Palud en compagnie de son directeur, et, comme nul n’avait donné de nouvelles de M. Cadiou depuis, l’ingénieur Pierre avait là-dessus été inculpé d’assassinat et arrêté. C’était la seule charge qui pouvait paraître justifier les incroyables révélations de la somnambule de Nancy
Or, hier et avant-hier, divers témoins sont venus spontanément déclarer avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier. M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, l’a vu à Morlaix, descendant du train de Landerneau. M. et Mme Baron l’ont également vu ce même jour, 31 décembre, à Morlaix. M. Picard, propriétaire du café de la Terrasse en cette ville, l’a vu chez lui le 1er janvier ; M. Cadiou est venu lui présenter ses souhaits de nouvel an.
Ces témoins sont formels. Que reste-t-il dès lors des charges relevées contre M. Pierre ?
Une contre-autopsie du cadavre va être faite par un médecin légiste de Paris, le docteur Paul, qui a été désigné sur invitation du procureur général de la cour de Rennes.
Signalons enfin l’arrivée de M. Raynaud [Reynaud], secrétaire de M Henri-Robert, défenseur de l’ingénieur, qui a pris connaissance du dossier. Il va demander incessamment la mise en liberté de son client.
Paul Bartel
15 février 1914 – p. 2
A PARIS
Un fou s’est présenté hier au parquet de la Seine : « Je suis M. Cadiou, déclara-t-il, et je voudrais faire d’importantes révélations au procureur de la république sur mon assassinat. » Il a été conduit à l’infirmerie spéciale du Dépôt.
16 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
LANDERNEAU. L’instruction a chômé hier dimanche. Mais les inspecteurs de la brigade mobile qui enquêtent à Morlaix ont recueilli trois nouvelles dépositions, très catégoriques, sur le séjour de M. Cadiou en cette ville le 31 décembre et le 1er janvier. M. Cadiou a été vu successivement par M. Caramous [Caramour], patron couvreur, au café de la Terrasse, et par M. et Mme Prigent. Ces témoignages confirment les dépositions précédentes de M. Nicolas, de M. Le Picard et de M. et Mme Baron.
Nous avons dit que Me Raynaud [Reynaud], défenseur de l’ingénieur Pierre, avait déposé une demande de mise en liberté de son client. On raconte ici que le juge d’instruction, M. Bidard de La Noë, aurait laissé entendre qu’il ne serait pas disposé à faire droit à cette requête quant à présent.
Le docteur Paul, médecin légiste parisien, arrivera demain à Morlaix et procédera à une contre- autopsie du cadavre de M. Cadiou.
Paul Bartel
17 février 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
LANDERNEAU. De nouveaux témoins sont venus confirmer les témoignages déjà recueillis au sujet du séjour de M. Cadiou à Morlaix, le 31 décembre et le 1er janvier. Ce point est indiscutablement établi et modifie définitivement la date à laquelle la justice croyait que le crime a été commis.
Le docteur Rousseau a déposé hier, au parquet de Brest, un long rapport concernant l’examen du manteau de caoutchouc du directeur de l’usine de la Grand Palud. Il a nettement établi que la victime était vêtue le manteau moment de l’attentat et qu’on l’en dévêtit après le crime pour recouvrir le cadavre.
Le procureur de la république et M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, sont partis ce soir pour Morlaix, où ils assisteront demain à la contre autopsie du cadavre de M. Cadiou, que pratiquera le docteur Paul.
Paul Bartel
18 février 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRAND’PALUD
La question du revolver- Comment M. Cadiou aurait été tué
Brest, 17 février.
Dans l’après-midi, les magistrats ont perquisitionné à Landerneau, au domicile de l’ingénieur Pierre ; ils ont saisi une carabine de 6 millimètres et un revolver bull-dog. Le crime paraît avoir été commis avec un autre revolver appartenant au gardien de nuit de l’usine, qui était absent le 30 décembre. Cette arme était placée sous le matelas du gardien.
M. Cadiou a été tué à bout portant et sans doute dans le bois ; il avait alors un capuchon sur la tête, car une trace de balle a été relevée dans ce vêtement.
Brest, 17 février, soir.
Toutes les investigations du parquet tendent à retrouver le revolver qui a servi à tuer M. Cadiou. M. Paulin, commissaire spécial, a, dès la première heure, de sa propre initiative, interrogé l’ancien gardien de l’usine, M. Bossard. Celui-ci a déclaré que, pour le service de nuit, M. Pierre lui avait confié un revolver en lui conseillant de le mettre sous son matelas.
M. Bossard, malade, a été absent de l’usine du 27 décembre au 7 janvier ; il aurait remis le revolver à l’ingénieur sur la demande de ce dernier, le 17 janvier. Cette arme n’a pas été retrouvée au cours de la perquisition faite ce soir au domicile de M. Pierre.
L’assassinat de M. Cadiou. Découverte d’une balle de revolver
MORLAIX. De toutes les surprises que l’affaire Cadiou nous a apportées, celle d’aujourd’hui est la plus extraordinaire.
Comme nous l’avions annoncé, le docteur Paul, médecin légiste, désigné par le parquet de la Seine sur la demande du juge d’instruction de Brest, devait procéder ce matin à une contre autopsie du cadavre de M. Cadiou.
Le corps de l’ancien directeur de l’usine de la Grand Palud a été exhumé à cinq heures et demie, en présence de M. Renaudin, commissaire de police de Morlaix, et transporté à la morgue de l’hospice, où l’autopsie a été faite en présence de MM. Pachot, avocat général à Rennes ; Rousseau, médecin légiste à Brest ; Picard, procureur de la république ; Le Clech, juge d’instruction à Morlaix ; Guilmard, procureur de la république, et Bidard de La Noë, juge d’instruction à Brest. Commencée à huit heures, l’autopsie ne s’est terminée qu’à onze heures.
Un fait domine cette opération. Le docteur Paul a découvert, d’abord la trace d’un coup de feu dans la région de la nuque, du côté droit, et ensuite la balle elle-même qui, ayant suivi la nuque en obliquant de gauche à droite et d’arrière en avant, avait tranché l’artère carotide droite. La balle est du calibre 6 millimètres.
M. Cadiou n’a donc pas été étranglé comme on l’avait tout d’abord pensé, et l’affreuse blessure qu’il porte à la gorge, faite après la mort, semble avoir eu pour but marqué de dissimuler la trace du coup de revolver.
En outre, le docteur Paul, qui a examiné la tête et le cou avec un soin particulièrement minutieux, a relevé des traces d’ongles sur le cuir chevelu.
Le résultat inattendu de cette autopsie va aiguiller l’affaire sur une voie nouvelle. Une descente de justice a été immédiatement décidée, mais nous ne saurons que demain ce qu’elle aura donné.
19 février 1914 – p. 1, 2 et 3
DE MUSSET A CADIOU
L’affaire Cadiou connaît une phase nouvelle. On vient d’y trouver mêlés une balle de revolver et un volume de Musset. Le livre était bien en vue, dans l’appartement du disparu, sur un guéridon, marqué d’un large signet à la page, et cette page est celle où, voyant sur les toits le soleil paraître, Rolla se décide à mourir. Une main mystérieuse avait mis ce livre et ce passage en évidence comme pour révéler mieux la hantise d’un suicide. Et cette habileté trop prévoyante pourrait servir précieusement la justice, car ce n’est pas, à coup sûr, un chemineau qui songerait à mettre Musset dans son jeu. Un suicide sous le patronage de Jacques Rolla ne semble guère répondre, d’autre part, à l’état d’âme d’un usinier de La Palud.
Quoi qu’il en soit, voilà donc le poète associé à tout le lustre des crimes contemporains. On sait qu’ils ne respectent plus rien. Pourtant, autour de leurs exploits, si des livres se rencontraient d’aventure, c’étaient seulement des romans de police ou des odyssées de Rocambole. Mais aujourd’hui, place à la Muse ! Non pas celle de Bibi ou de M. Bruant, mais la Muse elle-même, l’Immortelle, et c’est là une forme bien inattendue du culte de Musset. Elle est aussi très suggestive.
Ainsi, ce n’est pas le sanglot des Nuits, ce n’est pas la noblesse du Souvenir, ce ne sont pas les Stances qui pour la masse obscure et profonde incarnent Musset. Musset pour elle, c’est par-dessus tout et d’abord, le blasphème, le sombre et génial fait divers de Rolla, c’est cette école du désenchantement sensuel et du suicide. Cher poète, qui a tant enduré et qui semble demeurer uniquement pourtant le maître de cette leçon-là ! Plaignons-le, admirons-le, adorons-le. Il n’en est pas moins vrai que navrante est cette sorte de spécialité d’une gloire radieuse, et nulle critique jamais n’a dit mieux ce qu’il faudrait déplorer en elle, que cet honneur rendu à l’autorité du suicidé Rolla. ALEXANDRE HEPP.
L’assassinat de M. Cadiou
Après le coup de théâtre.
Perquisitions et recherches. Un revolver de l’ingénieur Pierre a disparu
(Par dépêche de notre correspondant particulier)
Brest, 18 février.
Nous n’en sommes plus à compter les surprises de l’affaire Cadiou. Depuis qu’on sait, grâce à la contre-autopsie pratiquée par le docteur Paul, que le directeur de l’usine de la Grand’Palud a été tué d’une balle de revolver, l’opinion publique, favorable à l’ingénieur Pierre, s’est subitement retournée contre lui. Ceci ne prouve point encore qu’il est coupable d’un crime dont il est accusé ; mais son rôle ne semble plus aussi complètement étranger à l’affaire qu’il paraissait depuis quinze jours.
Tout cela est tellement embrouillé, d’ailleurs, qu’il nous paraît utile de résumer brièvement les principales péripéties de ce drame mystérieux. Le 30 décembre dernier, M. Cadiou, directeur de l’usine de la Grand’Palud, qui habitait Paris, mais qui venait fréquemment à Landerneau, annonçait à sa femme de ménage qu’il repartait le soir même pour Paris. Le 31 décembre, Mme Cadiou, avisée, attendit en vain son mari à la gare Montparnasse. Elle avisa M. Cloarec, député du Finistère, et ami. Elle informa M. Cloarec, député du Finistère et ami avait été victime d’un drame, demanda à la Sûreté d’ouvrir une enquête. L’enquête ne donna aucun résultat. Le parquet de Brest envisagea même l’hypothèse d’une fuite.
Plus d’un mois après, le 3 février, une parente de la famille Cadiou consulte une somnambule de Nancy et annonce que cette somnambule lui a confirmé l’assassinat « par un gros coup au côté droit de la tête » et que le corps de la victime était enterré « sous très peu de terre, contre un talus, dans un bois. » Le lendemain, 4 février, M. Jean Cadiou, frère du disparu, découvrait le corps enterré non loin du moulin de la Grand’Palud, où le directeur technique de l’usine, Pierre, avait son loge- ment. Le docteur Rousseau, médecin légiste à Brest, fit une première autopsie. Il assura que M. Louis Cadiou avait été égorgé. Plus tard, il déclarait qu’il avait été étranglé d’abord et que le sectionnement de la gorge avait eu lieu après le décès. Le jour de la découverte du corps, l’ingénieur Pierre était arrêté, sur l’accusation formelle de M. Jean Cadiou. Une perquisition chez l’ingénieur fit trouver un couteau recourbé qu’on considéra comme l’arme du crime. Divers papiers furent saisis, dont des brouillons de lettres dénonçant à l’administration militaire des « fraudes » que M. Cadiou aurait commises.
C’est alors que le procureur de Brest s’avisa de réclamer une contre-autopsie. Nous avons dit hier quels résultats inattendus elle a fourni.
Là-dessus, la police et les inspecteurs de la Sûreté ont opéré de nouvelles perquisitions au domicile de M. Pierre et à celui de M. Cadiou. Il s’agissait de retrouver l’arme du crime.
Une carabine de 6 millimètres fut également trouvée chez lui, mais elle ne tire pas de balles blindées.
L’un des inspecteurs se souvint alors d’un revolver que l’ingénieur avait confié au veilleur de nuit Bossard, qui gardait l’usine, M. Bossard fut aussitôt entendu. Il a déclaré que le 27 décembre, ayant dû prendre un congé pour cause de maladie, il laissa ce revolver sous le traversin de son lit. Quand il revint, le 7 janvier, il retrouva ce revolver à sa place. Dix jours plus tard, l’ingénieur Pierre le lui réclamait, ainsi que la boîte de cartouches qu’il lui avait donnée. M. Bossard rendit le tout. Ce revolver a été retrouvé chez M. Pierre. Il est du calibre de 8 millimètres et tire des balles en plomb.
Mais il fut rapidement établi qu’un autre revolver, de 6 millimètres celui-là, tirant des balles blindées, fut acheté par l’ingénieur, en juillet 1913, chez un armurier de Landerneau. Cette arme n’a pas été retrouvée. Qu’est-elle devenue ?
D.
LE MYSTÈRE DE LA GRAND’PALUD
Nouvel interrogatoire de M. Pierre
Brest, 18 février. L’ingénieur Pierre sera extrait demain matin de la prison et comparaîtra devant le juge d’instruction qui doit lui poser la question suivante :
M. Cadiou a été tué par une balle de revolver de 6 millim. Où est l’arme de ce calibre que vous avez achetée en juin dernier et qui n’a pas été retrouvée à votre domicile ?
M. Pierre a déclaré à son avocat qu’il fournirait toutes les explications à ce sujet.
20 février 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
La question des revolvers. Le bruit a couru du suicide de l’ingénieur Pierre
Brest, 19 février.
La confrontation entre M. Pierre et le gardien Bessard [Bossard] a duré trois heures. Bossard a maintenu sa première déclaration.
Quand l’ingénieur, a-t-il dit, me remit, en juillet dernier, le revolver de garde, il me dit qu’il en avait un autre.
En effet, les livres de l’armurier de Landerneau témoignent l’achat d’une arme de six millimètres au mois de juin. M. Pierre croit avoir dit à Bessard [Bossard] :
– J’ai une carabine.
L’accusé conserve un calme extraordinaire.
Brest, 19 février, soir.
MM. Mennissier et Paulin, commissaires spéciaux, viennent d’établir, par une enquête faite à Landerneau, que M. Pierre a acheté deux revolvers à la même époque, dont un en donnant le nom de Bignard, contremaître d’usine. D’autre part, on annonce que les points de comparaison invoqués par l’ingénieur, au sujet de l’achat d’un revolver de 6 millimètres, ont été reconnus inexacts.
Toute l’attention de la police spéciale est maintenant portée sur le mobile du crime et la possibilité d’une complicité.
Cet après-midi, tandis qu’on interrogeait l’ingénieur, le bruit s’est répandu en ville qu’il s’était suicidé. Il n’en est rien l’ingénieur a quitté le Palais de Justice vers huit heures.
21 février 1914 – p. 5
EN PROVINCE
L’assassinat de M. Cadiou
BREST. La situation de l’ingénieur Pierre est devenue très mauvaise depuis qu’il a affirmé avoir vendu en février ou mars 1913, à un voyageur dont il ignore le nom, le revolver de 6 millimètres qui n’a pas été retrouvé chez lui. Il affirmait avoir acheté ce revolver en 1912.
Or M. Marie, armurier à Landerneau, a apporté ses livres au juge d’instruction. Le bull-dog de 6 millimètres a été acheté par l’ingénieur en mai 1913, c’est-à-dire deux ou trois mois après la date qu’il donne comme étant celle à laquelle il l’aurait revendu.
En outre, Mlle Marie [Julia] Juzeau, bonne de M. Pierre, qui cependant défend énergiquement son patron, a confirmé les déclarations de l’armurier. M. Pierre, a-t-elle dit à M. Bidard de La Noë, a acheté ce revolver quelques mois avant son automobile. La voiture lui fut livrée en septembre dernier.
Il n’est donc plus question de mise en liberté. Le juge cherche surtout, maintenant, à établir le mobile du crime et à rechercher les complicités.
Paul Bartel
22 février 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Une déposition inattendue au sujet du revolver Rennes, 22 février.
L’Ouest-Éclair publie ce matin la note suivante : « Jeudi dernier, arrivait à Dinan, venant de Guingamp, un voyageur de commerce, M. Léopold Thévenot, qui descendit dans un hôtel où il s’inscrivit comme étant originaire de l’Ariège. Aujourd’hui, à la table de l’hôtel, il se reconnut comme étant le voyageur auquel M. Pierre avait montré le revolver. Il a ajouté qu’il avait tiré avec ce revolver plusieurs balles dans le jardin du moulin, à une date qu’il place entre le 1er et le 5 janvier. Par contre, il a affirmé n’avoir pas acheté le revolver. » M. Thévenot a écrit au juge d’instruction de Brest pour lui demander à être entendu par commission rogatoire. »
Documents disparus ?
Brest, 21 février. Le bruit a couru que certains documents du dossier de l’affaire Cadiou avaient disparu du cabinet du juge d’instruction et que toutes les serrures des portes du parquet allaient être changées. Il est exact que l’on va poser huit nouvelles serrures, mais le juge affirme qu’aucun papier n’a disparu.
EN PROVINCE
L’assassinat de M. Cadiou
BREST. La culpabilité de l’ingénieur Pierre ne lui paraissant plus discutable depuis l’incident du revolver, M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, ne s’attache plus actuellement qu’à liquider diverses questions accessoires. C’est ainsi qu’il a entendu, hier matin, la belle-mère du frère de Mme Cadiou, Mme Scrinpy [Sainpy], de Pont-à-Mousson, qui consulta la somnambule de Nancy, et cette pythonisse elle-même, Mme Hoffmann. Toutes deux ont maintenu les déclarations qu’elles avaient faites au commissaire de police de Nancy, c’est-à-dire que Mme Scrinpy [Sainpy] a répété les « révélations » de la voyante qui firent découvrir le corps du directeur de l’usine de la Grand’Palud, et que Mme Hoffmann a assuré qu’ayant fait ces « révélations » pendant le sommeil hypnotique, elle n’en a gardé aucun souvenir.
M. Bidard de La Noë, perplexe comme devant un mystère où la part de vérité est impossible à déterminer, s’est borné à faire deux procès-verbaux de ces dépositions et à les annexer au dossier.
On raconte ici que les renseignements fournis par la somnambule auraient été suggérés par une femme qui connaissait toutes les phases du drame. Mais quelle est cette femme et, si elle existe, pourquoi ne se présente-t-elle pas chez le juge ? L’affaire Cadiou deviendrait peut-être limpide ensuite et ce n’est pas M. Bidard de La Noë qui s’en plaindrait. Plusieurs autres témoins sans importance ont encore été entendus.
Paul Bartel
24 février 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
BREST. La question du revolver se précise peu à peu. Un commissaire de police de la Sûreté générale est allé à Saint-Malo interroger M. Thevenot, ce voyageur de commerce dont nous avons parlé. M. Thevenot a déclaré qu’il était allé chez l’ingénieur Pierre, le dimanche 29 juin ou le dimanche 6 juillet 1913, avec deux dames. M. Pierre tira des coups de revolver sur une cible placée dans son jardin, mais le voyageur de commerce ne se servit pas de l’arme et l’ingénieur ne lui proposa pas de la lui vendre.
Étant donné que les dates fournies par M. Thevenot ne concordent pas avec celles indiquées par l’ingénieur Pierre, il est probable que celui-ci va soutenir qu’il ne s’agit ni du même revolver ni du même voyageur de commerce. Déjà, sa famille et ses amis offrent une prime de cinq cents francs à qui fera retrouver le voyageur de commerce acquéreur du Hammerless de six millimètres.
M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, fait vérifier une information parvenue hier à son cabinet. Voici ce dont il s’agit :
Deux cultivateurs de Gouesnou, qui revenaient de la foire, passaient, dans la nuit du 30 au 31 décembre, vers une heure du matin, sur la route du Moulin de la Grand’- Palud, quand ils aperçurent une lumière à l’endroit où fut trouvé depuis le corps de M. Cadiou. Ils crurent avoir vu un feu follet. L’indication est précieuse et peut apporter une grande précision, non sur le crime même, mais sur l’heure à laquelle le cadavre de M. Cadiou fut enterré.
Enfin, le juge recherche l’auteur d’une lettre anonyme, remise au docteur Paul, la veille de la contre-autopsie. Cette lettre donnait des indications très précises sur les recherches à faire et indiquait que la trace du crime se trouverait dans la nuque.
L’existence de cette lettre semble indiquer qu’une personne sait exactement comment M. Cadiou fut assassiné. Sait-elle aussi qui est l’assassin ? Quelle est enfin cette personne ? On conçoit que la justice ait tout intérêt à la connaître et à recueillir sa déposition.
Paul Bartel
25 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
BREST. M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a employé sa journée du mardi gras à compulser son dossier et à ordonner la suite de son enquête. La besogne est d’autant plus compliquée pour ce magistrat, que ceux qui savent la vérité et il est de toute évidence qu’il y en a ne se font pas connaître. On parle actuellement, en effet, d’une seconde lettre anonyme, mise à la poste à Morlaix, le même jour que celle qui fut adressée au docteur Paul. L’auteur de cette lettre attirait l’attention des commissaires de la Sûreté sur la nature de la blessure dont mourut M. Cadiou. Il signalait « un sillon singulier laissé dans le cou, et tel qu’aurait pu le produire une balle de revolver ».
Impossible de découvrir les auteurs de ces lettres si précises dans leur documentation. On a supposé un instant que M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, pouvait en être tout au moins l’inspirateur, mais il s’en défend avec la dernière énergie.
L’affaire en est là. Il serait pourtant souhaitable que la lumière se fasse le plus rapidement possible.
Paul Bartel
26 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
BREST. M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a pris connaissance, hier, du dossier de l’affaire Cadiou relatif aux dépositions des personnes qui affirment avoir vu le directeur de l’usine de la Grand’Palud, à Morlaix, dans la journée du 1er janvier. Outre les dépositions dont nous avons déjà parlé, se trouve celle de l’adjudant des pompiers de Morlaix, qui dit avoir vu M. Cadiou sur la place de cette ville, après l’aubade que les pompiers vinrent lui donner à l’occasion du nouvel an. Le juge estime que tous ces témoins font confusion entre les fêtes du jour de l’an et celles de Noël. Tout ce que les témoins placent à la date du 1er janvier s’est produit, pense-t-il, huit jours auparavant. Paul Bartel
27 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
BREST. M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, s’est attaché, hier, à fixer l’époque à laquelle l’ingénieur Pierre acheta, à Landerneau, le revolver Hammerless de 6 millimètres, considéré comme l’arme du crime qui a disparu. On sait que l’ingénieur prétend avoir acheté ce revolver au milieu de l’année 1912 et l’avoir revendu en janvier ou février 1913.
Le magistrat a entendu l’armurier Marie, chez qui ce revolver fut acheté. Cet armurier a déclaré que revolver en question avait été acheté en juin 1913, par l’ingénieur Pierre, qui l’avait payé 38 francs. Sa fille, Julienne Marie, a affirmé que l’ingénieur vint faire cet achat à l’époque où elle était encore en deuil de sa mère. Ce deuil touchait à sa fin, c’est-à-dire vers juin 1913.
Le juge d’instruction a également entendu Me Vichot, avoué de la famille Cadiou, qui est venu faire une déclaration de partie civile au nom de sa cliente. Une provision de 2,000 francs a été versée au greffe. Mme Cadiou serait disposée à être confrontée avec l’ingénieur Pierre.
Mlle Juzeau, bonne de M. Pierre, a été entendue par le juge d’instruction. Elle confirme que son maître a acheté un revolver vers juin ou juillet derniers, en même temps qu’une automobile, quelque temps après la tentative de cambriolage de l’usine. Elle ignore si son maître a vendu son arme à un voyageur de commerce.
Sur des questions très pressantes du juge, Mlle Juzeau jure n’avoir rien remarqué d’anormal dans l’attitude de l’ingénieur depuis la fin de décembre. Le 30, il manifesta devant elle son étonnement de n’avoir pas vu M. Cadiou, avec lequel il avait rendez-vous ; il déjeuna et dîna comme à l’ordinaire et, dans la nuit du 30 au 31, il ne quitta pas sa demeure.
Le juge d’instruction attendait beaucoup de la confrontation de M. Pierre avec l’armurier et la bonne, Mlle Juzeau, qui, tous deux, déclarent que l’ingénieur acheta un revolver de six millimètres à la fin de juin 1913, alors que l’inculpé déclare l’avoir acquis à la fin de 1912.
Devant les affirmations des témoins, M. Pierre a seulement dit que sa mémoire pouvait être infidèle, mais, avec le plus grand calme, il a continué à soutenir qu’il était innocent.
En quittant le palais de justice, l’ingénieur et sa bonne se sont mutuellement souhaité bon courage.
Paul Bartel
1er mars 1914 – p. 3 et 4
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’instruction se traîne Une confrontation Brest, 28 février.
Il a été établi aujourd’hui que l’altercation entre MM. Cadiou et Pierre a bien eu lieu vers septembre. Avant sa mort, le directeur avait appris, à Paris, que M. Pierre avait écrit à l’inspecteur général des poudres et salpêtres, M. Barral, pour dénoncer à celui-ci certaines malfaçons.
M. Cadiou, en rentrant à l’usine par le train du matin, rencontra d’abord le contremaître Bignard et ne lui cacha pas, dans un moment de colère, que M. Pierre ne resterait pas longtemps à l’usine ; il vit ensuite l’ingénieur et eut avec lui de vives explications.
M. Pierre, confronté, a reconnu les faits.
L’assassinat de M. Cadiou
BREST. Mlle Marie [Julia] Juzeau, bonne de l’ingénieur Pierre, ayant dit dans sa déposition qu’elle avait vu son maître essayer son revolver Hammerless de 6 millimètres, dans son jardin, M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a chargé MM. Meunissier [Mennessier]et Paulin, commissaires spéciaux, de rechercher les balles de cette arme dans les tas de bois et les arbres du jardin. On pourra comparer ainsi les balles retrouvées avec celle que le docteur Paul a retirée de la nuque de M. Cadiou.
Ce matin, le juge a entendu M. Huet-Kerbriant, avocat, et le docteur Proug [Prouff], de Morlaix, amis de M. Cadiou. Ils ont déclaré que, le 11 janvier, le contremaître de l’usine, M. Bignard, leur avait rapporté que, dans la matinée du 30 décembre, M. Cadiou eut une vive altercation avec l’ingénieur Pierre, et que depuis cette date il ne revit pas le directeur de l’usine de la Grand’Palud.
M. Bignard, interrogé ensuite, a été moins précis. Il croit que l’altercation en question remonte au moins au mois précédent.
Enfin Mme Cadiou, qui, pour raison de santé, n’avait pu se rendre samedi dernier à Brest, a de nouveau été convoquée par le juge, afin d’être confrontée avec l’ingénieur Pierre.
Paul Bartel
4 mars 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Une grave déclaration en faveur de l’ingénieur Pierre
Brest, 3 mars.
M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, qui avait déclaré avoir vu M. Cadiou à Morlaix, le 27 ou le 31 décembre, est, aujourd’hui, plus affirmatif. Il assure que c’est bien le 31 qu’il a rencontré l’usinier de la Grande-Palud.
Cette déclaration est très grave, car elle détruit tout ce qui a été fait jusqu’à présent et peut amener la mise en liberté de l’ingénieur Pierre. (Agence Fournier.)
6 mars 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Nouvelles recherches. M. Pierre demande sa mise en liberté provisoire
Brest, 5 mars.
M. Sébille, contrôleur général du service des recherches judiciaires, qui a pris la direction des recherches dans l’affaire Cadiou, a passé la journée d’aujourd’hui à Landerneau et à l’usine de la Grand’Palud; il sera demain à Brest.
Brest, 5 mars.
Me Feillard, avocat-conseil de M. Pierre, a déposé aujourd’hui, entre les mains du juge d’instruction, une nouvelle demande de mise en liberté provisoire de son client.
Me Feillard, dans ses conclusions, fait observer que M. Pierre ne saurait être maintenu en état d’arrestation pour l’assassinat qu’on l’accuse d’avoir commis le 30 décembre, alors que des témoins affirment avoir rencontré M. Cadiou le 31 décembre ou le 1er janvier, à Morlaix.
7 mars 1914 – p. 5
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’examen des papiers saisis et la mise en liberté provisoire
Brest, 6 mars.
Le juge d’instruction a commencé aujourd’hui le dépouillement des papiers saisis à l’usine de la Grand’-Palud et au domicile de l’ingénieur Pierre ; celui-ci était présent.
La police de la brigade mobile serait sur les traces de la personne mystérieuse qui a adressé une lettre anonyme au docteur Paul, avant la contre-autopsie, indiquant au médecin de chercher dans la nuque du cadavre de M. Cadiou.
On annonce ce soir que, d’accord avec Me Henri Robert, qui est chargé de la défense de M. Pierre, Me Feillard, avocat-conseil, va faire opposition à l’ordonnance du juge d’instruction rejetant la demande de mise en liberté provisoire. La chambre des mises en accusation de la cour de Rennes devra statuer, sur cette opposition.
L’assassinat de M. Cadiou
L’affaire Cadiou s’embrouille de plus
Pour Me Feillard, la question du revolver disparu, si importante aux yeux de l’accusation, demeure sans grand intérêt.
A son avis, il ne reste contre l’ingénieur que des soupçons sans consistance, et il formule son opinion en ces termes :
Que reste-il donc en l’état ? Des soupçons, et rien que des soupçons. D’autre part, les révélations de la somnambule, la découverte du cadavre, la lettre écrite au docteur Paul depuis l’arrestation de l’ingénieur, tout cela ne semble-t-il pas mystérieux et ne permet-il pas de supposer que la justice s’égare en accusant Pierre, et que les coupables sont, à l’heure actuelle, en liberté ?
La thèse de la défense se trouve ainsi parfaitement résumée. M. Bidard de La Noë ne semble point disposé, cependant, à ordonner la mise en liberté de M. Pierre.
D’autre part, on annonce un coup de théâtre comme imminent. Le mystérieux personnage qui « sait » la vérité, celui qui est soupçonné d’être l’auteur de la lettre au docteur Paul, serait à la veille d’être découvert. La police serait sur ses traces si elle réussit à l’amener dans le cabinet du juge, il faudra bien qu’il dise ce qu’il sait, ce personnage énigmatique. Et il n’est pas douteux que son témoignage aura une influence décisive sur la suite de l’affaire.
Paul Bartel
8 mars 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Nouveau témoin Une lettre mystérieuse
Brest, 7 mars.
Le voyageur de commerce, M. Thévenot, qui a vu, étant à l’usine de Grand-Palud, l’ingénieur Pierre s’exercer à tirer avec un revolver de 6 millimètres, est arrivé ce soir et va être entendu par le juge d’instruction.
Me Feillard, avocat de M. Pierre, a eu communication d’une lettre que vient de recevoir l’ingénieur. Cette lettre est signée Boulier, facteur receveur des postes à Blincourt (Oise). Le signataire regrette que le secret professionnel lui interdise de proclamer l’innocence de M. Pierre.
Brest, 7 mars, soir.
La déposition attendue de M. Thévenot n’a apporté aucun éclaircissement. M. Thévenot a dit qu’il avait vu M. Pierre tirer des coups de revolver dans son jardin, mais qu’il ne lui proposa pas d’acheter son arme et que d’ailleurs cette visite eut lieu le 22 juin.
On sait que M. Pierre affirme avoir vendu l’arme en juillet, à un voyageur de commerce inconnu. Sa famille a fait savoir qu’elle offrait 500 francs à ce voyageur s’il consentait à se faire connaître.
L’assassinat de M. Cadiou
BREST. M. Cadiou était-il ou n’était-il pas à Morlaix le 31 décembre dernier ? Autrement dit, le crime était-il ou n’était-il pas commis à cette date ?
M. le juge Bidard de La Noë qui, pour la seconde fois, a refusé de mettre l’ingénieur Pierre en liberté, fait de louables efforts pour éclaircir ce point capital. Et la journée d’hier lui a apporté deux témoignages formels, mais parfaitement contradictoires.
M. Nicolas, entendu le premier par le magistrat, a renouvelé ses affirmations précédentes. Il assure avoir salué M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix, à six heures du soir, le 31 décembre.
Mme Zaccone, tante de la victime, est venue dire ensuite que son neveu venait invariablement lui faire visite quand il venait à Morlaix. Or, elle a vu M. Cadiou pour la dernière fois le 25 décembre. Elle est donc persuadée qu’il n’est pas venu à Morlaix le 31.
En tout cas, il n’a pas été possible d’établir si M. Cadiou a pu passer la nuit du 30 au 31, s’il était encore vivant le 30 au soir.
Aussi, attend-on avec impatience que la police ait retrouvé celui qui « sait » pour que toutes ces ténèbres s’évanouissent.
Paul Bartel
9 mars 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’affaire traîne de plus en plus. Le maquis de l’instruction
Brest, 8 mars.
En présence des témoignages de plusieurs personnes, qui ont vu M. Cadiou le 31 décembre, à Morlaix, le juge d’instruction va tâcher de reconstituer tout l’emploi du temps de M. Cadiou avant sa disparition.
Il commencera demain par entendre les deux sœurs de la victime. M. Cadiou avait été leur rendre visite le 27 décembre, à Cléder, localité située à 33 kilomètres de Morlaix.
M. Nicolas et son associé, M. Lemeille [Lemeillet], ont affirmé hier, à l’instruction, qu’ils avaient vu M. Cadiou le 31 décembre, à Morlaix.
D’autre part, l’ancien gardien de l’usine, M. Bossard, déclare avoir vu le directeur le 27 décembre, à sept heures du soir, à la gare de Landerneau, à l’arrivée du train de Morlaix.
10 mars 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
L’enquête va être entièrement recommencée
Une confrontation
BREST. L’ingénieur Pierre a fait opposition à l’ordonnance de M. le juge Bidard de La Noë, repoussant sa demande de mise en liberté provisoire. La chambre des mises en accusation étant appelée à statuer sur cette opposition, le dossier de l’affaire Cadiou va être transmis au parquet général, à Rennes, et de ce fait l’instruction va se trouver momentanément suspendue.
L’enquête va d’ailleurs être recommencée, sous la haute direction de M. Sébille, contrôleur général de la Sûreté générale.
En effet, d’après les éléments de la première enquête, le parquet de Brest a reconstitué le drame de la façon suivante :
M. Cadiou et l’ingénieur Pierre auraient quitté l’usine de la Grand Palud le 30 décembre, à onze heures du matin, se dirigeant vers le bois par le petit chemin qui part de l’usine. Une conversation animée se serait engagée. Elle aurait été suivie d’une dispute. A ce moment, M. Cadiou devait avoir son capuchon relevé sur la tête. A l’endroit où le chemin se rétrécit pour descendre vers le canal, M. Cadiou aurait passé devant. Ce serait alors que l’ingénieur Pierre lui aurait tiré un coup de revolver à bout portant : mort instantanée, vraisemblablement. L’ingénieur serait immédiatement revenu à l’usine, où on le vit vers midi. Le lendemain, après le déjeuner, Pierre serait revenu auprès du cadavre de sa victime. Avec un couteau à petite lame recourbée, il aurait recherché dans le cou de M. Cadiou la balle de revolver, faisant la profonde blessure qui égara le premier médecin légiste. N’ayant pas retrouvé le projectile, et craignant d’être surpris, il aurait renoncé à cette recherche ; puis, à l’aide d’une pioche, aurait enfoui le cadavre à l’endroit où il fut retrouvé. Revenu chez lui, il aurait fait disparaître le revolver de 6 millimètres et les cartouches.
Toute l’instruction conduite jusqu’à ce jour tendait à démontrer que cette thèse était celle de la vérité.
Or les témoins de Morlaix ayant établi que M. Cadiou était encore vivant le 31 décembre et le 1er janvier, le point de départ de la thèse du parquet se trouve inexact. C’est pourquoi la décision de tout recommencer a été prise.
Néanmoins, le juge a procédé aujourd’hui à une confrontation entre l’ingénieur Pierre et M. Jean Cadiou. Celui-ci s’est attaché à démontrer que l’ingénieur poursuivait son frère d’une haine réelle.
C’est vous qui avez assassiné mon frère, s’est- il écrié ; j’aurai votre tête et celle de vos complices.
Les deux sœurs de M. Cadiou, entendues ensuite, qui habitent Cléder, près de Morlaix, ont affirmé que leur frère avait passé avec elles la journée du 28 décembre et qu’il était rentré le soir à Landerneau.
Enfin le juge va faire venir le facteur de Blincourt, M. Boulier, qui a prétendu, par lettre, être en mesure de faire éclater l’innocence de l’ingénieur. Paul Bartel
11 mars 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
BREST. Comme dans les romans bien faits, l’intérêt du mystère de Landerneau augmente au fur et à mesure que l’affaire s’embrouille davantage. Non seulement des témoins ont vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier, mais voici que M. Boulier, ce facteur de Blincourt (Oise) qui prétend posséder la preuve de l’innocence de l’ingénieur Pierre, prétend que M. Cadiou était à Paris le 4 janvier.
Voici d’ailleurs sa déclaration :
Je me trouvais, le 4 janvier dernier, vers une heure de l’après-midi, dans la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare. Je venais de prendre au guichet des lignes de Normandie, un billet pour Dieppe ; ce ticket était destiné à mon jeune fils que je reconduisais au collège de cette ville. Soudain, je vis venir quelqu’un que je connais très bien. J’allai au-devant de lui, mais il ne me vit pas. Il marchait, la main tendue, vers un monsieur, petit, brun, âgé d’une quarantaine d’année, vêtu d’un pardessus sombre et coiffé d’un chapeau melon, qu’il salua de ces mots que j’entendis très distinctement :
Bonjour, mon cher Cadiou !
Plus tard, lorsque je lus les articles concernant la disparition de l’industriel de la Grand’Palud, ces paroles me revinrent en mémoire.
Évidemment, c’est fort curieux. Mais n’y a-t-il pas là une simple coïncidence de nom ?
Hier, M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a entendu de nouveau le fermier Bonnefoy, qui avait déclaré avoir vu ensemble l’ingénieur Pierre et M. Cadiou le 30 décembre, à onze heures du matin, près du moulin. M. Bonnefoy est revenu sur ces déclarations. Et voilà une complication de plus.
Paul Bartel
12 mars 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
La question du revolver s’embrouille de plus en plus. Recherches vaines
Brest, 11 mars.
Lors de son dernier témoignage dans l’instruction, l’ouvrier Bossard avait déclaré qu’il avait une idée sur l’endroit où l’on pourrait retrouver le revolver qui avait servi à tuer M. Cadiou. Le juge d’instruction a chargé ce matin l’inspecteur Lemez d’accompagner M. Bossard dans ses recherches. Armé d’une pioche, l’ouvrier a fouillé la fosse où fut enterré M. Cadiou et les alentours de la fosse. Les recherches ont duré pendant toute la journée ; elles n’ont donné aucun résultat.
D’autre part, on sait que M. Pierre a déclaré qu’il avait vendu son arme à un voyageur de commerce en mars 1913, alors que l’armurier Marie continue d’affirmer que M. Pierre la lui acheta au mois de mai suivant.
D’après des renseignements communiqués par l’instruction, ce voyageur serait M. Meslay, représentant d’une maison de Pré-en-Pail (Mayenne). Les indications fournies par M. Pierre relativement à la vente de son arme sont exactes, quant à la profession de l’acheteur et au prix de vente, mais M. Meslay, qui voyage actuellement dans l’Orne, et non Amérique du Sud comme on l’a dit, place son achat en janvier 1912.
Déclaration de l’armurier Simon
Rennes, 11 mars.
M. Simon, armurier à Guingamp, qui a été mis en cause ce matin par un journal de Rennes, a fait la déclaration que voici :
« Tout en causant avec un voyageur de passage, M. Meslay, je nettoyais un revolver du calibre 6, pour balles blindées. Le voyageur, après avoir regardé le revolver que je tenais, me demanda combien je vendais cette arme. Je lui répondis 28 à 32 francs, selon que l’on prend la gaine et les balles avec. A ce moment, M. Meslay sortit de sa poche un revolver et me dit qu’il l’avait acheté la veille à Landerneau pour le prix de 14, 16 où 18 francs, je ne me rappelle plus exactement. Ce revolver m’a paru en tous points semblable à celui que je nettoyais. Comme je demandais au voyageur de me le montrer, il le remit dans sa poche, me disant qu’il était chargé. Je certifie que mes souvenirs ne me trompent pas, et dès à présent je puis dire que ceci s’est passé du 20 au 27 janvier dernier. » On se demande si M. Simon n’a pas confondu M. Meslay avec un autre voyageur, car M. Meslay a déclaré à un de nos confrères n’avoir jamais parlé de revolver à l’armurier.
L’assassinat de M. Cadiou
BREST. En attendant que la chambre des mises en accusation statue sur la demande de mise en liberté provisoire formulée par l’ingénieur Pierre, M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, va s’occuper de classer et d’inventorier les pièces du volumineux dossier qu’il a réuni sur la mort de M. Cadiou. Aussitôt après, il le transmettra à la cour d’appel de Rennes.
En outre, M. Bidard de La Noë va soumettre à un expert armurier la balle trouvée dans la nuque de M. Cadiou. Certains témoins affirment qu’elle n’est pas du calibre exact du revolver que l’ingénieur Pierre dit avoir vendu, et qu’elle n’aurait pu entrer dans ce revolver. Si cela était prouvé, la principale charge relevée contre l’ingénieur disparaîtrait.
Le couteau à lame courbe appartenant à M. Pierre et la pioche saisie chez lui ont été envoyés à Paris, où M. Kohn-Abrest, directeur du Laboratoire municipal, recherchera si des traces de sang humain s’y trouvent.
Enfin, bien que l’hypothèse du suicide soit écartée par le parquet, M. Kohn-Abrest devra procéder à l’examen des viscères de M. Cadiou et rechercher si des traces de poison ne s’y trouveraient pas.
Paul Bartel
13 mars 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
BREST. On avait cru avoir retrouvé le voyageur de commerce a qui l’ingénieur Pierre dit avoir vendu son revolver de 6 millimètres, et l’on fondait quelques espérances sur ses déclarations éventuelles. M. Simon, armurier à Guingamp, avait déclaré, comme nous le disions hier en dernière heure, tenir de ce voyageur de commerce confirmation de l’achat.
Or celui-ci, qui se nomme M. Meslay et qui voyage actuellement dans l’Orne, interrogé par commission rogatoire, vient d’assurer que M. Simon se trompe certainement et qu’il ignore tout de cette histoire de revolver. Voici donc encore un point liquidé.
Le parquet de Brest attend l’arrivée du rapport du docteur Paul, médecin légiste de Paris, sur la seconde autopsie de M. Cadiou, dans la pensée d’être définitivement fixé sur le genre de mort du directeur de l’usine de la Grand Palud.
A l’heure actuelle, en effet, l’opinion publique demeure encore partagée entre gens qui sont con- vaincus du crime et gens qui croient toujours au suicide, suivi de simulation de crime. On déclare même qu’il serait possible que l’instruction en- quêtât sur la mort de cette jeune dactylographe de Quimper qui passa la nuit du 30 décembre à Morlaix et dont le cadavre fut retrouvé dans la rivière, le 10 février.
14 mars 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Le frère de la victime expose sa thèse
Brest, 13 mars.
M. Jean-Marie Cadiou, qui, sur les indications de la somnambule de Nancy, a retrouvé le cadavre de son frère dans le bois de la Grand’ Palud, a exposé à l’instruction sa thèse au sujet du crime. Voici cette thèse :
Le 29 décembre, à l’usine, M. Cadiou met ses papiers en ordre et fait ses préparatifs pour partir à Paris où l’attend sa femme. L’usine ne fonctionne plus ; le personnel va être licencié le 31, et le directeur fait part à son ingénieur de la fermeture de l’établissement.
Mais le contrat de M. Pierre avec M. Cadiou n’expire que dans dix-huit mois. Des explications sont demandées et remises au lendemain. MM. Pierre et Cadiou se retrouvent le 30 décembre, vers dix heures du matin, à l’usine. L’entretien ne peut avoir lieu devant les ouvriers, et vers onze heures, pour parler plus librement, tous les deux rentrent dans le bois environnant la Grand’Palud. Une vive altercation se produit entre le directeur et l’ingénieur, celui-ci n’admettant pas son renvoi de l’usine, celui-là faisant peser toute la responsabilité de la fermeture sur Pierre qui l’a dénoncé et l’a fait écarter des adjudications de l’État. La discussion devient tragique et, dans la solitude du bois, Pierre abat Cadiou d’un coup de revolver. Telle est la thèse que soutient M. Jean-Marie Cadiou.
L’assassinat de M. Cadiou
BREST. Si l’on continue à ne rien savoir de précis sur l’assassinat de M. Cadiou, par contre on possède des précisions sur les dénonciations que l’ingénieur Pierre porta contre son patron au ministère de la guerre.
L’ingénieur écrivit trois lettres à M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres. Dans la première, il émettait le désir d’entrer dans ce service et donnait comme références qu’il était « élève de l’Allemand Greiss, et par conséquent connaissait à fond le traitement des linters ». Il faisait, en terminant, une légère allusion au wagon de poudre livré à l’administration militaire et payé deux fois.
Dans la seconde, il expliquait qu’à la Grand’Palud la main-d’œuvre était insuffisante pour assurer le triage parfait du coton. Il donnait des détails sur le fonctionnement de tous les services. Dans la troisième, enfin, il donnait certains renseignements complémentaires qui lui étaient demandés.
En ce qui concerne l’instruction même de l’affaire, il n’y a guère à enregistrer que des rétractations de témoins. Il n’y aura bientôt plus personne pour dire encore que M. Cadiou a été vu aux environs de son usine le 30 décembre. Par contre, dix-huit témoins affirment l’avoir vu à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier. Le parquet de Brest n’en reste pas moins convaincu que le crime a été commis le 30.
Enfin, un ami de la famille Cadiou, habitant Lambezellec, avait signalé au parquet que, quelques jours après la disparition du directeur de l’usine de la Grand’Palud, il avait vu une personne de l’entourage de l’ingénieur jeter un objet par la fenêtre de sa maison.
L’instruction, pensant que ce pouvait être le revolver et ne voulant négliger aucun détail, a chargé aujourd’hui le commissaire de la brigade mobile, M. Lecoz, d’effectuer des recherches à l’endroit indiqué.
Sept ouvriers de la marine, requis à cet effet, ont fouillé le ruisseau vaseux qui borde la maison de l’ingénieur, mais n’ont rien trouvé.
D’autre part, M. Meslay, le voyageur de commerce mis en cause à propos de ce revolver, a écrit au procureur de la république pour déclarer formellement qu’il n’a jamais acheté de revolver d’occasion à Landerneau, à qui que ce soit, et qu’il n’a jamais parlé d’une acquisition de ce genre à personne.
Paul Bartel
15 mars 1914 – p. 1 et 2
L’Affaire Cadiou
LES JUGES LA MÈRE
PAR DÉPÊCHE DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL M. G. de Maizière
Brest, 14 mars.
L’ingénieur Pierre est-il coupable d’avoir, le 30 décembre dernier, entre onze heures et midi, assassiné M. Cadiou, directeur de l’usine de la Grand’Palud ? A cette question qui passionne l’opinion publique et que résolvent au pied levé, au gré de leur fantaisie, tant de Sherlock Holmes d’occasion, je ne puis répondre que par des impressions et non par des précisions, n’ayant pas l’audace de prétendre en quelques jours faire mieux que des magistrats loyaux et habiles.
J’ai, à deux reprises, longuement causé avec le juge d’instruction, M. Bidard de La Noé ; il m’a ouvert tout son dossier, fait part en toute franchise de sa conviction et aussi de ses appréhensions ; et de ces deux conversations, j’ai emporté la certitude d’avoir rencontré non pas le magistrat de roman-feuilleton, acharné contre son accusé, décidé coûte que coûte à faire triompher une thèse personnelle, résolu par tous moyens à mener jusqu’au bout une affaire incertaine. Bien au contraire, M. Bidard de La Noé m’est apparu comme l’homme le plus sincère, le plus méticuleux, le plus enclin au doute salutaire, et je veux ici reproduire l’aveu qu’il me fit :
Je crois que Pierre est coupable, me disait-il, mais je ne demande qu’à me tromper, je suis prêt à me tromper, je désire me tromper ; le jour où j’aurais conscience d’avoir commis une erreur, je me ferais gloire de la reconnaître.
J’ai vu le procureur de la république. Lui aussi m’a dit :
Il y a des présomptions graves contre Pierre, mais il faut attendre. J’ai des soupçons que je crois fondés, mais pas d’avis, d’opinions fermes.
J’ai visité les lieux du crime, sites romantiques et pittoresques dont la description ne peut trouver place ici. J’ai interrogé des témoins ; j’ai vu l’avocat ; j’ai vu la mère, Mme Pierre, la pauvre malheureuse maman, à bout de souffrance et de détresse ; et après toute cette enquête menée de bonne foi, sans parti pris, sans attendrissement, j’ai cette impression : Il est à la rigueur possible que Pierre soit coupable, car tout est possible, mais on ne m’a pas montré qu’il fût coupable, il n’y a pas contre lui charges suffisantes, comme dit le jargon judiciaire.
A l’heure actuelle, que formule-t-on, en vérité, à la charge de Pierre ? Il a dénoncé son directeur, M. Cadiou, à un inspecteur des poudres, M. Barral, à qui il a confidentiellement divulgué les malfaçons et les incorrections de toute nature, trop fréquentes à l’usine de la Grand Palud. Soit. Le procédé n’est pas élégant : il trouverait peut-être son excuse dans ce fait que cette usine, qui livrait à nos poudreries nationales du coton pour la fabrication des poudres de guerre, était une usine allemande, qui n’a jamais cessé d’être allemande, malgré de vagues supercheries de droit, et malgré la maladroite intervention d’un parlementaire dont le nom, à très juste titre, a été prononcé en cette occasion. Au surplus, cette dénonciation qui remonte au mois de juin constitue-t-elle charge suffisante contre Pierre d’avoir assassiné son directeur en décembre ? J’ajoute que je tiens du procureur de la république que le texte publié dans les journaux de deux de ces lettres de dénonciation est inexact. En second lieu, on reproche à M. Pierre d’avoir eu à une époque, qui reste d’ailleurs douteuse, un revolver du même calibre que celui de la balle que l’on a retrouvée dans le corps de M. Cadiou. J’ai vu cette balle. Le juge me l’a montrée. Elle est aplatie sur toute sa longueur et à ce point déformée qu’il n’est pas possible d’affirmer qu’elle s’adapte au calibre 6 du revolver vendu à M. Pierre par l’armurier de Landerneau. Nous avons, le juge et moi, essayé d’introduire cette balle dans un revolver du calibre 6, fourni par le même armurier, et de tous points semblables à celui qui fut vendu à M. Pierre. Il y a doute là encore. La balle déformée, présentée dans un certain sens, entre dans le revolver à. frottement dur ; présentée dans un autre sens, elle entre à frottement mou. Interrogé sur l’emploi qu’il avait fait du revolver acheté à Landerneau, M. Pierre répondit qu’il l’avait revendu bien avant l’époque du crime à un voyageur de commerce de passage dans le pays, et dont il n’a pu dire le nom. L’explication n’est pas bonne. Il faut l’avouer, sans subterfuge. Est-ce charge suffisante pour convaincre M. Pierre d’avoir assassiné M. Cadiou, le 30 décembre, entre onze heures et midi ? Enfin il importe de remarquer, en se plaçant dans l’hypothèse la plus favorable à l’accusation, que seuls deux témoins, persistent à affirmer avoir vu vers onze heures, le 30 décembre, M. Cadiou et M. Pierre quitter ensemble l’usine pour se diriger vers la forêt où le corps de M. Cadiou devait être retrouvé trente-sept jours plus tard ; que, sur ces deux témoins, l’un est notoirement fou, et que l’autre, le contremaître Bignard, habitait dans la même maison que M. Pierre, et que sa femme, Mme Bignard, vivait en mésintelligence marquée avec la bonne de M. Pierre. J’ai vu hier cette bonne. Elle eut à l’instruction un joli mot. Vous étiez son amie, lui dit-on ; je vais vous arrêter comme M. Pierre.
Elle répondit :
– Vous avez arrêté un innocent, vous pouvez bien en arrêter deux.
Quant aux autres témoins, non seulement aucun d’entre eux ne prétend avoir rencontré M. Cadiou et M. Pierre ensemble, dans la matinée du 30 décembre, mais nombre d’entre eux affirment avoir vu M. Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon le 31, le 1er janvier et même le 4, c’est-à-dire postérieurement au jour où l’accusation plaça le crime. Dans cet ordre d’idées relatif aux dates, il est aujourd’hui admis, même par l’accusation, que M. Pierre a été vu à l’usine le 30 décembre, à midi. Il y venait prendre une pèlerine en caoutchouc. Il faudrait donc admettre dans la version du témoin Bignard, seul de son dire, que M. Pierre est sorti de l’usine à onze heures avec M. Cadiou, qu’il l’a assassiné en lui tirant un coup de revolver à environ huit cents mètres de l’usine, en pleine forêt j’ai fait le trajet et compté les pas qu’il a transporté le corps dans un taillis, qu’à midi il était de retour à l’usine, où il ne manifesta aucune émotion, et où il n’a pas depuis cessé de revenir journellement ; que, plus tard, il est revenu auprès du cadavre, dont il a sectionné la gorge pour faire croire à un assassinat de grande route ; qu’il a eu soin de s’emparer de la montre et du portefeuille de la victime, et qu’enfin il a de ses mains enterré le corps à proximité d’un cours d’eau qui alimentait un moulin contigu à sa propre maison.
Tout cela est possible ; mais, encore une fois, sont-ce là des charges suffisantes ? Je vous disais que j’ai vu la mère de M. Pierre. Je l’ai vue deux fois, hier à Landerneau et aujourd’hui à Brest, où elle est venue retrouver, faisant appel à mon influence, que la pauvre femme exagère. Elle m’a demandé de répéter ceci :
Monsieur, m’a-t-elle dit, cette somnambule de Nancy, qu’une alliée de la famille Cadiou est allée voir pour obtenir des renseignements sur le lieu où il serait possible de retrouver le cadavre, n’a pu fournir des précisions que parce qu’on les lui a indiquées. La personne qui les a fournies connaissait les circonstances du crime, donc l’assassin. Cette somnambule n’a fait que répéter une leçon. Obtenez qu’elle dise de qui elle la tient. Qu’on lui fasse comprendre qu’en refusant de s’expliquer, en alléguant contre toute vraisemblance la seule faculté de divination, elle se rend elle-même complice du crime dont elle rejette la responsabilité sur un innocent. Monsieur, je vous en conjure, faites arrêter la somnambule !
Après avoir reçu la visite de Mme Pierre, j’ai été voir son avocat, Me Feillard, et je lui ai prudemment demandé s’il voyait un inconvénient quelconque à ce qu’il soit déféré au désir de Mme Pierre. Me Feillard m’a répondu :
Aucun… je ne demande que cela, mais le parquet ne m’écoute pas… »
Je me suis donc de nouveau rendu auprès du juge d’instruction et du procureur de la république. A tous deux, j’ai demandé « Pourquoi n’arrêtez-vous pas la somnambule et vous prêtez-vous à cette parodie d’une sorcière se retranchant derrière le secret du sommeil hypnotique ?» L’un et l’autre ont paru assez embarrassés et m’ont déclaré ce qui, en droit, est d’ailleurs inexact qu’ils étaient dessaisis et que la chambre des mises en accusation de Rennes devait prochainement statuer sur une demande de mise en liberté provisoire présentée par M. Pierre.
En voilà assez, et que le juge et le procureur me permettent respectueusement de leur dire que je me charge de lever leurs scrupules de droit, la formule est simple ! Un peu de chantage ne messied pas en faveur d’une mère, qui, elle, est innocente. La somnambule parlera, ou gare la casse pour le parlementaire sus-mentionné ! Encore une fois, je ne prétends pas que M. Pierre est innocent, mais s’il est coupable, au moins on dira pourquoi. On a fait à Mme Pierre le reproche de ne pas suffisamment pleurer dans une pareille infortune. « En effet, lui ai-je dit, pourquoi ne pleurez-vous pas ? » Elle m’a répondu :
Oh monsieur, je ne peux plus….
Témoignages contradictoires
G. de Maizière
L’ouvrier Bossard aurait affirmé l’innocence de l’ingénieur
LANDERNEAU. Les témoins continuent à se contredire. Ainsi, M. Bignard, l’ancien contremaître de l’usine de la Grand’Palud, persiste à affirmer qu’il a vu, le 30 décembre, à onze heures du matin, M. Cadiou et l’ingénieur Pierre quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin, par les sentiers du bois.
Les dernières perquisitions faites chez le directeur l’usine de la Grand’Palud ont démontré que les trois pardessus que possédait M. Cadiou à l’époque de sa mort étaient dans sa garde-robe. D’autre part, M. Cadiou lisait habituellement plusieurs journaux chaque jour ; les derniers numéros trouvés dans les poches de ces pardessus portent la date du 28 décembre.
Ce détail semble donner de la valeur à la thèse du parquet qui veut que le crime ait été commis le 30 décembre.
Par contre, on raconte que l’ouvrier Bossard, qui travaille à Brest, au bassin de radoub du port de commerce, a dit à ses camarades que l’ingénieur Pierre était innocent et qu’il lui suffirait d’un mot pour le prouver. Un ressentiment l’empêche de parler. Bossard, néanmoins, affirme qu’il y a eu crime. S’il connaît réellement l’assassin, il semble étrange qu’il ne veuille pas parler.
Enfin, le facteur Boulin, de Clermont (Oise), qui, lui aussi, a affirmé l’innocence de l’ingénieur Pierre, a été interrogé, par commission rogatoire, par le juge d’instruction de Pontoise. Il aurait fait connaître à ce magistrat le nom de « l’homme barbu » qui accompagnait M. Cadiou à la gare Saint-Lazare, à Paris, le 4 janvier.
Le parquet de Pontoise vérifie cette assertion. On connaîtra bientôt les résultats de l’enquête qu’il poursuit.
16 mars 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’assassiné aurait été vu à Paris le 5 janvier Brest, 15. mars.
M. Fortin, sénateur du Finistère, a déclaré à M. Heslouin, ancien chef du cabinet du préfet du Finistère, qu’un de ses amis aurait vu M. Cadiou à Paris le 5 janvier. (Agence Fournier.)
Bossard se rétracte
L’assassinat de M. Cadiou BREST. Il semble écrit qu’en cette mystérieuse affaire nul témoin ne dira jamais deux fois la même chose. Nous avons rapporté hier les propos tenus par Jacques Bossard. Celui-ci, qui est rentré à son ancien domicile, à Saint-Divy, vient de répondre à ceux qui l’interrogeaient sur les preuves de l’innocence de l’ingénieur Pierre, qu’il pouvait posséder :
Il ne faut pas attacher d’importance aux propos que j’ai tenus à des camarades. Je voulais me payer la tête des magistrats. (Sic.)
Bossard paraît être le déséquilibré qu’on avait montré précédemment.
Par contre, voici, paraît-il, M. Simon (l’armurier de Guingamp) et M. Meslay (voyageur de commerce) d’accord. On a montré la photographie de M. Meslay à M. Simon. Ce dernier ne l’a pas reconnu. Ce n’est donc pas lui qui a tenu les propos dont nous avons parlé au sujet du revolver. C’est une autre personne, dit l’armurier, et il ajoute :
Il y a un moyen bien simple de savoir le nom de cette personne : C’est de demander à la maison de Pré-en-Pail, à laquelle appartient M. Meslay, quel est celui de ses voyageurs qui se trouvait à Janzé le 12 décembre 1912.
Rien de nouveau, naturellement, sur le fond de l’affaire.
Paul Bartel
17 mars 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
BREST. L’homme brun, signalé par le facteur Boulier, comme ayant salué M. Cadiou le 4 janvier, à la gare Saint-Lazare, serait un nommé Hagen-Chaze [Hazen-Chase], de nationalité allemande, et demeurant à Paris.
Il allait souvent, a dit le facteur, à Blincourt, dans une famille amie. Il connaissait M. Cadiou, car par un télégramme privé le facteur a appris, en 1911, que M. Cadiou était allé le rejoindre au Touquet, où il était en villégiature avec son ami de Blincourt.
D’autre part, M. Boulier affirme que la personne qu’il appelle « l’homme brun », et le fils de ses amis de Blincourt, sont venus en automobile dans le Finistère, en janvier dernier.
D’autre part, M. Fortin, sénateur du Finistère, dont nous avons donné l’intéressante déclaration hier, en dernière heure, va revoir l’ami qui lui affirma avoir vu M. Cadiou à Paris, le 5 janvier, et lui demander des explications et des précisions.
Paul Bartel
20 mars 1914 – p. 2
Une vingtaine d’ouvriers de la Grand’Palud ont été interrogés hier par M. Bidard de La Noë. Ce magistrat leur a demandé s’ils avaient vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou sortir ensemble le 30 décembre. Tous ont aperçu leur directeur rentrer à l’usine à neuf heures du matin, mais aucun ne l’a vu sortir à onze heures avec l’ingénieur.
21 mars 1914 – p. 3
Une nouvelle enquête vient d’établir que l’ingénieur Pierre a bien acheté un revolver à Landerneau en 1913 et non en 1912, au mois de mai. Quatre personnes de Landerneau ont déclaré avoir aperçu, quelques jours avant la découverte du cadavre de M. Cadiou, une automobile qui, après avoir traversé la ville à vive allure, s’arrêta près de l’endroit où le corps fut retrouvé. M. le juge Bidard de La Noë interrogera ces personnes.
22 mars 1914 – p. 1 et 3
Devant le Mystère
On sent très bien qu’il y a comme une irritation du public sur cette affaire et que cette irritation va croissant. On commence à prétendre exiger que l’on sache qui a assassiné M. Cadiou. Il faut que qui de droit le découvre ; il faut que le mystère soit éclairci ; le public devient impérieux à cet égard.
Je reconnais que cela se comprend très bien. Tout crime dont l’auteur n’est pas découvert est un encouragement au crime. D’où il suit que ceux qui ne découvrent pas font aux yeux du bon public figure de complices. Cela n’a pas le sens commun, mais au fond il y a de cela. Le public voit dans les juges d’instruction des Edipes à titre d’emploi. Ils sont nommés et appointés pour découvrir et quand ils ne découvrent pas ils manquent à leur devoir professionnel. Vous êtes des découvreurs, découvrez ! Voilà, non le raisonnement, mais le sentiment populaire.
Il est simple, il est impulsif, mais il est ; et il est impossible qu’il ne soit pas.
Certaines habitudes littéraires viennent concourir à cette irritation du bon public. Il est habitué aux romans feuilletons, habitué par conséquent à ce qu’on lui donne longtemps du mystère, mais à un moment donné l’éclaircissement et le débrouillement du mystère. Il transporte ces habitudes du domaine de l’imagination dans celui de la réalité et il lui semble à partir d’un certain moment qu’on le frustre de l’intervention attendue de la vérité. Il dit inconsciemment : « Voilà un auteur qui n’aboutit pas. »
Hélas ! l’auteur, ici, n’est pas maître de son sujet. Il voudrait bien l’être.
Il n’est pas mauvais de se demander ainsi d’où viennent les habitudes d’esprit pour les juger et s’habituer aussi à ne pas en être dupes. Devant les grands crimes et devant l’instruction des grands crimes, le public est en état littéraire, c’est-à-dire dans le plus faux et le plus mauvais état d’esprit qui puisse être. Il veut que la pièce soit bien faite et qu’elle ne traîne pas. Il veut être ému sans l’être d’une façon trop prolongée et trop répétée ; il veut qu’on ne piétine pas ; il veut qu’on ne recommence pas ; la réalité ne se plie point à ces règles de l’art comme un artiste peut s’y plier ; la réalité est ce qu’elle est et non pas ce qu’elle devrait être ; elle n’est artistique que quelque- fois et à la rencontre.
C’est un bon proverbe que celui-ci : « Il ne faut pas se fâcher contre les choses, parce qu’elles s’en moquent. » Le mystère des crimes est ainsi. Il ne faut pas se fâcher contre lui, parce que cela ne l’empêche pas de rester mystère. Mais changez donc la nature humaine Le mystérieux l’irrite et il s’irrite contre ceux qui sont chargés de le découvrir. « Découvrez donc puisque c’est votre métier. Hélas ! mon métier n’est pas de découvrir, mais de chercher. »
On ne réfléchit pas assez que le grand découvreur en pareilles choses, c’est le hasard. Neuf fois sur dix, c’est une circonstance parfaitement inattendue et qui pouvait ne pas se produire qui met sur la trace et qui fait parvenir à la vérité. On ne peut demander au chercheur que d’être attentif et diligent. Le succès ne dépend pas du tout de lui. Il n’a pas, comme un auteur dramatique, le dénouement dans son portefeuille.
Le public moderne est aussi dirai-je ? un peu trop positiviste. C’était une bonne disposition d’esprit de nos pères que de croire que le crime est toujours puni, par une puissance supérieure, même quand il n’est pas atteint par les hommes. « Dieu punit toujours les méchants », disaient-ils. C’est une très bonne chose à penser. Ce n’est pas une raison pour supprimer l’administration de la justice, car « Aide-toi, le ciel t’aidera » est bien aussi un proverbe excellent ; mais la croyance en une Providence qui récompense et qui punit calme certaines impatiences et apaise certaines nervosités. Elle a cela pour elle, qui n’est pas un médiocre profit ni un faible bienfait ; il y faut réfléchir.
Nous nous habituons trop à croire que tout crime doit être puni ici-bas et sans délai. Les délais de la justice divine sont un mystère aussi, mais vénérable et consolant.
Que n’y a-t-il pas dans cette irritation du public relativement à cette affaire ? Il y a cette persuasion que la société nous doit constamment et absolument la sécurité. Il est bien certain que c’est pour cela que nous l’avons faite, il y a très longtemps. Mais la vérité, c’est qu’elle ne nous doit que l’effort constant de nous garantir la sécurité, et non pas le succès en cela, de quoi elle ne peut répondre, ni personne ici-bas. Henri Heine disait : « Quiconque ne s’attend pas chaque matin à être assassiné dans la journée n’a aucune idée de l’état où est présentement parvenue la civilisation ». Il exagérait une pensée juste. Dieu permet qu’il y ait des assassins et qui échappent quelquefois aux recherches, pour que nous ne prenions pas trop d’orgueil de la civilisation que nous avons édifiée. Elle n’est jamais que fragmentaire.
Que n’y a-t-il pas, encore, dans l’irritation du public sur ce mystère ? Il est persuadé, peut- être tout entier, qu’il y a de la politique dans les dessous de cette histoire tragique. Encore un préjugé très tenace dans l’âme populaire. On se rappelle la légende de l’affaire Tropmann. C’était une diversion pour détourner l’opinion publique des affaires politiques du temps. Hélas ! le crime s’explique suffisamment par lui-même ; il a trop de raisons d’être tout à fait personnelles pour qu’il faille en chercher si long. Je gagerais qu’il y a dans l’affaire Cadiou une simple vengeance particulière. Mais le public est buté. Il n’a le droit d’exiger que ceci qu’on cherche ; il exige qu’on découvre. Moi-même j’ai de temps en temps ce senti- ment-là. Il est naturel, mais au-delà des bornes légitimes et rationnelles. La vertu la plus difficile à acquérir c’est la patience ; mais c’est peut- être la plus nécessaire. Nous sommes tellement entourés de mystères que nous devrions nous habituer à ne pas savoir. C’est à quoi nous nous résignons le moins. Être en présence de quel- que chose que nous ne comprenons pas nous étonne jusqu’à une espèce de fureur. Pourquoi ? Parce que nous sommes des êtres intelligents ? Sans doute, mais qui nous persuade que nous avons une intelligence universelle et infaillible ? Personne ne nous a dit que nous l’avions. Le plus curieux en cela, vous l’avez bien remarqué, c’est que nous déléguons cette intelligence pour l’exercer par procuration. Nous chargeons les savants de découvrir les mystères de la nature ; nous chargeons les érudits de découvrir les secrets de l’antiquité la plus reculée et nous chargeons les juges d’instruction de voir clair dans les crimes les plus enveloppés. Et ensuite nous nous fâchons quand ces gens-là ne découvrent rien ou ne découvrent pas tout ! Nous sommes des maîtres bien exigeants ! Nous croyons avoir délégué une infaillibilité que nous n’avons pas et il nous semble qu’il nous suffit d’être ignorants pour communiquer la science infuse à ceux que nous désignons pour l’avoir.
Soyons moins orgueilleux, soyons moins confiants. Hélas ! nos délégués découvriront ce qu’ils pourront. Il suffit qu’ils s’efforcent de découvrir. « En me confiant le soin de découvrir, m’en avez-vous donné le pouvoir ? » Voilà ce qu’ils peuvent répondre.
Mais c’est une infirmité de notre nature de compter sur nos mandataires plus que sur nous-mêmes et d’avoir ce sentiment confus que tout homme chargé par nous d’être infaillible est de mauvaise volonté s’il ne l’est pas. « Ne Vous ai-je pas proposé au département de la vérité ? Donnez-la-moi donc ! » Hélas ! la vérité est au fond du puits, et d’un puits qui est quelquefois assez profond. Ce n’est pas une petite affaire que de l’en tirer.
J’exhorte donc à la patience et au calme. C’est du reste celle-là aussi une tâche ingrate. Rien n’impatiente comme une exhortation à la patience. Elle fait surtout songer aux gens qu’ils sont impatients. Elle ajoute à leur énervement. Elle fait dire « Patient ! Je le suis. Qui vous dit donc que je ne le suis pas ?» Et ceci même est une impatience.
Cependant j’exhorte. Ce n’est pas le moyen d’encourager à une affaire ceux qui en sont chargés que de leur demander tous les jours : « Ce n’est pas fini ?» Ce sera fini quand ce pourra l’être. L’irritation ne sert à rien qu’à ajouter à la difficulté des choses un élément de plus. Quand quelqu’un vous presse d’aboutir, n’avez-vous pas senti que le but s’éloignait ? C’est comme automatique.
En cette affaire comme dans d’autres, soyons calmes. Le calme n’est pas l’indifférence, il est une partie ou un attribut de la volonté. C’est toujours à la volonté et la bonne volonté qu’il en faut revenir. Elles existent, n’en doutons point. Ne les décourageons pas, ne les énervons pas. C’est tout ce que nous pourrions faire en nous impatientant. Faisons confiance à la justice immanente des choses. C’est un mot de Gambetta. De la part de quelqu’un qui ne croyait pas à la Providence, il est curieux. Cela prouve que ceux qui n’y croient pas y croient encore en lui donnant un nom obscur.
Obscur, cet article devait se terminer par ce mot. Evidemment ! Ce n’est pas une raison pour ajouter à l’obscurité de l’affaire celle des irritations sombres et des soupçons noirs.
Emile Faguet de l’Académie française
Le pharmacien de Lesneven qui avait déclaré à M. Fortin, sénateur du Finistère, qu’il avait vu M. Cadiou à Paris, le 4 ou le 5 janvier, est revenu sur ses dires. L’affaire, on le voit, s’embrouille de plus en plus.
27 mars 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Une nouvelle piste
Quelle était cette automobile ? Brest, 26 mars. L’instruction de l’affaire Cadiou va entrer dans une phase nouvelle. On annonce que la brigade mobile a acquis la certitude que la victime du drame de la Grand’Palud se trouvait à Saint-Pol le 1er janvier dernier. On recherche l’automobile qui aurait servi à transporter le cadavre à la Grand Palud. Plusieurs habitants de Landerneau affirment qu’une limousine a traversé Landerneau en trombe, dans la nuit du 27 au 28 janvier, et que cette même voiture a repassé une demi-heure après, toujours à la même vitesse.
On se rappelle que c’est dans cette même nuit du 27 au 28 janvier que des fanaux furent aperçus par des cultivateurs dans le bois de la Grand’Palud (Agence Fournier.)
1er avril 1914 – p. 2 et 3
La chambre des mises en accusation de la cour de Rennes a refusé la mise en liberté de l’ingénieur Pierre, inculpé de l’assassinat de M. Cadiou. Le dossier est de retour à Landerneau. Le juge va achever son instruction, qui sera close vraisemblablement par une ordonnance de renvoi aux assises. Le docteur Paul, de Paris, va trans- mettre son rapport sur l’autopsie de M. Cadiou : le médecin légiste ne tire aucune conclusion de ses constatations.
Un nouveau dossier a disparu, dans l’affaire de la Grande Palud, celui que M. Cadiou adressa au ministère de la guerre pour se justifier des accusations de M. Pierre.
2 avril 1914 – p. 4
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Quelques faits nouveaux
Brest, 1er avril,
Il est établi maintenant que c’est bien dans la nuit du 27 au 28 janvier que deux marchands de bestiaux aperçurent une lumière dans le bois de la Grand’ Palud. Si cette lumière a été celle qui servit à l’enfouissement de M. Cadiou, l’assassinat du directeur de l’usine ne saurait plus être placé le 30 décembre.
D’autre part, on signale ce fait que, si M. Pierre a lavé le manteau en caoutchouc dont le cadavre du directeur était recouvert lorsqu’on le trouva dans le bois, cet acte, qui pouvait être une charge contre l’ingénieur, a été accompli sur la demande des magistrats instructeurs, en raison de l’état du manteau, qui était recouvert de boue.
3 avril 1914 – p. 2
Le procureur de Brest a reçu hier le volumineux dossier de l’affaire Cadiou-Pierre. L’instruction va reprendre, et dès aujourd’hui de nouveaux témoins vont être entendus.
4 avril 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou-Pierre traîne de plus en plus en longueur. Voilà que l’on parle de reprendre l’instruction. En attendant, magistrats et policiers interrogent témoins sur témoins, sans qu’aucune lumière nouvelle vienne éclairer ce drame de plus en plus mystérieux.
5 avril 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
On retrouve deux lettres intéressantes. Ce que disent l’accusation, et la défense. Une étrange histoire
Brest, 4 avril.
Le procureur de la république est en possession de deux lettres des 30 et 31 décembre 1913, adressées à Paris par l’ingénieur Pierre à M. Cadiou et lui demandant une somme de 2,000 francs pour payer les ouvriers de l’usine.
L’accusation voit dans ces lettres une charge contre M. Pierre qui, en les écrivant, aurait voulu se créer un alibi. C’est Mme veuve Cadiou qui a reçu les lettres, et, dans la matinée du 1er janvier, elle signalait à la Sûreté générale la disparition de son infortuné mari.
Si l’accusation voit dans ces lettres de graves présomptions à l’égard de M. Pierre, la défense y trouve, au contraire, la preuve de son innocence. On raconte ce soir que le facteur Boulier a reçu une lettre de M. Edouard Roche, voyageur de commerce à Calais, disant que, dans les premiers jours de janvier, M. Cadiou avait pris le paquebot à Boulogne pour l’Angleterre.
Le facteur a remis cette lettre au juge d’instruction. On estime qu’il ne peut s’agir que d’une plaisanterie, le cadavre de M. Cadiou ayant été reconnu par sa famille et une quinzaine d’ouvriers de son usine.
6 avril 1914 – p. 1
JUSTICE
L’instruction du dernier grand drame parisien a passionné si profondément la conscience du public qu’il semble s’être détaché d’une autre qui avait su pourtant intéresser au vif son goût pour le mystère ou l’émotion, et une fois de plus Paris a fait tort à la province. Aujourd’hui cependant jetons un regard du côté de La Palud, où le mystère, qui croît et embellit, parait prendre des proportions de plus en plus dignes de nos sympathies, et d’où pourrait bien, pour finir, éclater comme bombe ou simple poudre Cadiou, un de ces scandales qui marquent tout un régime, et d’ailleurs ne tuent plus personne. En attendant, la manière dont est menée l’instruction de ce crime-là n’a pas démérité de notre attention, de ce contrôle de l’opinion qui est toute une sauvegarde, bien au contraire, et il n’est pas inutile de s’y arrêter.
Voilà trois semaines bientôt qu’on a signalé l’automobile mystérieuse qui fut aperçue dans la nuit du 27 au 28 janvier, ainsi que la lumière aperçue, cette même nuit, dans le bois, à la place même où fut découvert le corps de M. Cadiou : et de ces témoignages essentiels la justice ne se souciera que demain. Pour d’autres témoignages, dûment acquis, elle n’a pas eu plus de considération ou d’empressement. A mesure que la cause menace de s’éclairer, elle l’obscurcit comme par système, à plaisir, et par bon plaisir. Rarement on a pu constater un si tranquille et beau dédain des dépositions de bonne volonté, des faits qui parlent, des détails assez malencontreux pour venir gêner la thèse officielle, et l’espèce de point d’honneur, inadmissible, qui s’attache à son triomphe.
Je veux épargner au magistrat qui dirige cette instruction et semble en faire si jalousement sa chose personnelle toute allusion aux réalités terribles que dénonce une pièce célèbre et ne pas rappeler tout ce que d’aventure, la « Robe Rouge » risque de couvrir. Notons seulement, et c’est assez, et c’est trop pour que cela puisse durer davantage, que pendant ces combinaisons de justice et d’amour-propre, depuis des mois, sans qu’on ait l’air de s’en douter, un homme dont la culpabilité est de moins en moins établie se voit privé de la liberté, même provisoire, et que plus il a le tort de paraître innocent plus on le traite en coupable. ALEXANDRE HEPP.
8 avril 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou Mme Cadiou et M. Pierre confrontés
BREST. Mme Cadiou, arrivée hier matin de Paris, a été longuement interrogée par le juge d’instruction. Quatre heures durant, elle a fait le récit des angoisses par lesquelles elle a passé depuis le départ de son mari, le 18 décembre der- nier. Sa déposition n’apporte aucune lumière sur cette mystérieuse affaire ; Mme Cadiou maintient son impression que l’ingénieur Pierre est bien l’assassin de son mari, qu’il haïssait.
Dans l’après-midi, M. Pierre a été mis en présence de Mme Cadiou. L’ingénieur ne s’est pas départi un instant de son calme et a énergiquement protesté contre l’accusation de la veuve. Comme celle-ci insistait sur le fait qui, selon elle, prouverait la culpabilité de M. Pierre que l’ingénieur avait dénoncé son mari :
Je ne l’ai fait, a répondu l’accusé, que parce que ma responsabilité était engagée au sujet des malfaçons de marchandises dont beaucoup étaient livrées en cachette et en fraude. Les livres auraient témoigné de ces fraudes si on n’avait pas eu la précaution de les détruire.
Vous êtes un lâche, répond Mme Cadiou, d’accuser ainsi un mort.
C’est sur ces mots que la confrontation a pris fin. La journée, quelque mouvementée qu’elle ait été, n’a apporté aucun fait nouveau à l’instruction. C’est toujours le même profond mystère.
Paul Bartel
10 avril 1914 – p. 3
BREST. Le juge d’instruction, M. Bidard de La Noë, a entendu hier M. Marie, l’armurier de Landerneau qui vendit à l’ingénieur Pierre le revolver disparu. L’armurier a remis au juge un revolver exactement semblable à celui qu’il vendit à l’ingénieur Pierre. Cette arme sera envoyée à Saint-Étienne ainsi que la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou. L’ingénieur, introduit dans le cabinet du magistrat, a également certifié que l’arme qu’on lui présentait lui paraissait pareille à celle qu’il avait achetée.
On a parlé d’une prochaine confrontation entre l’ingénieur et M. Jean-Marie Cadiou, frère du défunt. La date de cette confrontation n’est pas encore fixée.
Enfin, des recherches vont être faites au sujet du passage de l’auto mystérieuse, filant à vive allure, vers deux heures du matin, dans la nuit du 27 au 28 janvier, et du fait qu’une femme et un jeune homme aperçurent, cette même nuit, de la lumière à l’endroit précis du bois où le corps de M. Cadiou devait être découvert quelques jours plus tard.
On cherchera à savoir quelle était cette voiture automobile, quelles étaient les personnes qui la conduisaient et si elle n’aurait pas transporté la dépouille mortelle de M. Cadiou.
Me Feillard, défenseur de l’inculpé, a demandé l’examen de la comptabilité de la Grand Palud, dans le but d’établir que les bénéfices déclarés à l’enregistrement par M. Cadiou étaient inférieurs à ceux qui étaient réalisés.
Paul Bartel
11 avril 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
BREST. L’incident qui s’était produit entre Mes Vichot et Feillard vient d’être réglé par un procès- verbal des témoins des deux parties. Ce procès-verbal dit « qu’aucun des incidents survenus pendant la confrontation de l’ingénieur Pierre et de Mme Cadiou ne pouvait être retenu, que la plainte déposée par M Feillard contre M Vichot à la chambre des avoués devait être retirée et qu’en conséquence il n’y a pas lieu à la rencontre demandée par Me Vichot ».
Paul Bartel
12 avril 1914 – p. 2
Le juge d’instruction de Brest a longuement interrogé, hier, la domestique de M. Cadiou. La déposition de cette femme n’a apporté aucune espèce de lumière sur cette affaire de plus en plus embrouillée.
15 avril 1914 – p. 2
Le procureur de la république de Brest a décidé qu’aucun renseignement ne serait plus communiqué à la presse au sujet de l’instruction de l’affaire Cadiou. Le syndicat de la presse de l’Ouest a l’intention de protester auprès du garde des sceaux.
16 avril 1914 – p. 2
Le juge d’instruction de Brest a confronté trois témoins avec Mme Zaccone, tante de M. Cadiou. L’un de ces témoins, M. Breanton, affirmait avoir rencontré M. Cadiou à Morlaix, le 25 décembre, à une heure où Mme Zaccone dit que son neveu était chez elle. M. Gabon [Cabon] a confirmé son précédent témoignage dans lequel il assurait avoir rencontré M. Cadiou, le 1er janvier, à Morlaix. M. Legall, receveur de l’hospice, dit la même chose. Enfin un habitant de Landerneau se disposerait à produire des lettres de Mme Cadiou, laissant supposer que son mari se serait suicidé.
17 avril 1914 – p. 2
Hier, à Brest, M. Bidard de La Noë a en- tendu sept témoins qui tous ont affirmé avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier. Chose plus grave pour la thèse de l’accusation, il a été révélé hier pour la première fois que M. Cadiou avait un domicile personnel à Morlaix : ceci peut expliquer la modification de son costume à cette date sans qu’il soit rentré chez lui à Landerneau ni venu chez sa tante. Une nouvelle demande de mise en liberté de l’ingénieur Pierre va être dé- posée par son défenseur.
18 avril 1914 – p. 1 et 2
LE CANDIDAT ET LA JUSTICE
M. Cloarec et l’Affaire Cadiou
Les Allemands et nos Poudres de guerre
POUR 500 FRANCS !
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL
M. G. de Maizière
Brest, 17 avril,
M. Caillaux n’est pas le seul candidat dont les intérêts électoraux soient joints à l’instruction d’une affaire criminelle en cours. M. Cloarec, député radical de Morlaix, lui aussi devra répondre à quelques reproches qu’il est aujourd’hui permis de préciser relativement à son rôle dans cette mystérieuse affaire Cadiou que nos lecteurs connaissent et qui est à la veille de prendre les proportions d’un scandale.
Hâtons-nous de dire dès le début qu’il ne saurait être en aucune façon question de rendre M. Cloarec en quoi que ce soit responsable de la disparition et surtout de l’assassinat de M. Cadiou. Il n’en n’est pas moins vrai qu’il devra fournir des explications sur la part qu’il a prise à la constitution, à l’organisation et au fonctionnement de sociétés allemandes qui successivement ont eu pour but l’exploitation de l’usine de la Grand-Palud.
A Brest, d’où je reviens, on affirme que contrairement au système de l’accusation, M. Cadiou n’a pu être assassiné par l’ingénieur Pierre, dans la matinée du 30 décembre der- nier, entre onze heures et midi, puisqu’il a été vu à Morlaix les jours suivants par des témoins dignes de foi, dont quelques-uns déclarent lui avoir parlé ; mais on ajoute que M. Cadiou a très certainement dû passer la nuit du 30 au 31, à Morlaix, dans la maison de son ami M. Cloarec, le député, qui serait à même de fournir de précieuses indications à la justice. Il demeure entendu qu’à cette date M. Cloarec n’était pas à Morlaix, mais cette circonstance, assure-t-on, ne s’opposerait pas à ce que M. Cadiou ait pu pénétrer dans une maison où il avait l’habitude de se considérer comme chez lui et y passer une nuit pendant laquelle on aurait remarqué qu’une fenêtre était éclairée, en l’absence de l’occupant habituel.
Au dire des mêmes personnes, dont nous ne nous portons pas garant, M. Cloarec étant l’homme d’affaires, le conseiller et l’ami de M. Cadiou, il est infiniment probable que si une perquisition avait été ordonnés dès les premiers jours, dans la maison de Morlaix, elle aurait amené la découverte de dossiers intéressants relatifs à l’exploitation de l’usine de la Grand-Palud, que M. Cloarec avait organisée et dont il connaissait mieux que quiconque la situation financière exacte.
On va se décider à faire procéder tardivement à cette perquisition, mais il serait puéril d’attendre de cette mesure quelque effet utile, M. Cloarec ayant eu largement le temps, s’il lui a plu, de faire disparaître tous dossiers susceptibles d’être considérés comme compromettants.
L’heure reste cependant propice à demander à M. Cloarec quelle part précise il a prise dans la constitution des trois sociétés qui ont été successivement formées pour l’exploitation de l’usine, sous les directions de MM. Eoatz, Legrand et Cadiou ; pour lui demander encore s’il ignorait que les sociétés qu’il aidait à former et dont le but était de fournir à nos poudreries nationales des cotons blanchis pour la confection des poudres de guerre étaient des sociétés allemandes dont on dissimulait illégalement les intérêts exclusivement allemands sous des apparences françaises.
Il est d’autant plus indispensable de faire apparaître toute lumière sur ce point que dans une pièce officielle que j’ai sous les yeux, la commission d’enquête nommée à la suite de l’explosion de la Liberté affirme dans ses conclusions prises à l’unanimité et cela dans le paragraphe 7- que l’usine de la Palud « est effectivement dirigée par une maison allemande ».
Ne semble-t-il pas nécessaire qu’à la veille des élections, on sache si oui ou non le député sortant de l’arrondissement, M. Cloarec, s’est employé au profit de son ami M. Cadiou, à masquer sous des apparences françaises une Société allemande qui se trouvait ainsi, grâce à un subterfuge légal, avoir la paradoxale mission de fournir de matériaux plus tard reconnus défectueux les poudreries françaises. Je ne prétends en aucune façon insinuer que M. Cloarec ait tiré profit matériel de sa maladroite complaisance s’il l’a commise ; je prie qu’on ne me fasse pas dire que M. Cloarec a touché de l’argent allemand pour fournir à des poudreries nationales françaises des matériaux dont la malfaçon a occasionné la perte de la Liberté. Il ne me vient pas un instant à la pensée de formuler, même contre un radical, une si odieuse accusation. Je dis seulement que M. Cloarec a pu se montrer comme député d’une remarquable impéritie, et qu’il est peut-être inutile ou même dangereux de le renommer.
Une chose reste hors de doute, c’est que l’usine de la Grand-Palud était une usine allemande. Il importe de savoir quelle part M. Cloarec, ancien notaire, député, ami de M. Cadiou, a prise à la constitution des trois actes de Sociétés, successifs, sous lesquels elle a fonctionné, jusqu’au jour, très voisin de celui du crime, où M. Cadiou a manifesté l’intention de devenir seul propriétaire.
Il y avait lieu également d’interroger un contre-maître de l’usine, M. Marcou, qui dut subir l’amputation d’un bras, à la suite d’un accident ; il fut soigné par l’ingénieur Pierre, et nommé, après sa guérison, à l’emploi moins actif de chef du triage.
Ce M. Marcou, qui habite Landerneau, m’a déclaré, de la façon la plus formelle, en m’autorisant à me servir de son témoignage :
1° Que l’usine, sous la direction de M. Cadiou, était restée allemande, quoique d’apparence française, et que le fait apparaissait aux vieux ouvriers qui étaient au courant de la marche des affaires, si incontestable, que, lors de la disparition du directeur, le 31 décembre, tous avaient pensé qu’il devait être en Allemagne, où il avait eu l’occasion de se rendre à diverses reprises ;
2° Que, comme chef du triage, il avait reçu l’ordre formel de faire deux parts des cotons traités à l’usine : de réserver, pour être vendus à l’industrie privée qui s’en sert pour la fabrication de l’ouate, ceux reconnus bons et d’envoyer aux poudreries nationales ceux reconnus défectueux ; que M. Pierre, au courant de cette étrange disposition, la réprouvait, et que telle avait été l’une des causes et déterminé à prévenir le ministre de la guerre d’irrégularités dont il n’entendait pas être rendu responsable.
De tout cela et du rôle de M. Cloarec particulièrement, j’ai ouvertement parlé ces jours derniers avec M. le juge d’instruction Bidart [Bidard] de La Noë. Il m’a affirmé que le nom de M. Cloarec n’apparaissait pas dans les actes de société, ce qui m’a permis de rendre hommage à la naïveté du magistrat.,
Il ne s’agit pas de savoir si M. Cloarec a été partie à l’acte. Il est évident que non. Le curateur exclusivement allemand de la Société de la Palud restant incontestable, il s’agit de savoir chez qui, par qui, sur les conseils de qui l’acte destiné à donner le change a été rédigé. M. Cloarec, encore une fois, dut-il être convaincu d’imprudence que je n’y verrai pour ma part que la nécessité pour les électeurs de ne pas le réélire, sans qu’aucune autre sanction puisse intervenir, sa probité et son honneur n’étant pas en jeu.
Le juge m’a déclaré qu’il allait s’occuper de cette question, qui est intimement liée à son instruction puisqu’elle est de nature à faire comprendre le motif de la dénonciation de Pierre. Mais je n’ai pas grand espoir, car le magistrat a aussitôt ajouté qu’il était littéralement débordé par la profusion des affaires en cours. Il y en a plus de cent, paraît-il. Or, M. Bidart de La Noë, seul juge d’instruction dans une ville de l’importance de Brest, ne peut suffire à pareille tâche. Il l’avoue sans difficulté et est le premier à déplorer la lenteur apportée à l’instruction de l’affaire Cadiou.
Voici plus de deux mois que l’ingénieur Pierre est sous les verrous, sans que l’enquête apporte autre chose que des témoignages en sa faveur. Cependant on le garde parce que le juge n’a pas le temps d’en finir. C’est là la vérité et aussi le scandale.
Lors d’un précédent séjour à Brest, le procureur de la république, M. Guilmard, m’avait déjà signalé cette lamentable situation, et comme je lui demandais :
– Mais pourquoi ne vous adressez-vous pas au procureur général et au premier président de la cour de Rennes, qui délégueraient peut- être un second juge du siège pour aider ce pauvre M. Bidart [Bidard] de la Noë ?
– Impossible, me répondit-il. Les juges chargés de l’instruction, touchant à Brest un supplément annuel d’appointements de cinq cents francs. Le budget de la justice, qui est voté, ne paierait pas cette dépense pour un second juge ; où prendrait-on les cinq cents francs ? On pourrait peut-être ouvrir une souscription !
Ainsi donc, pour cinq cents francs qui manquent au budget d’un tribunal aussi important que celui de Brest, un brave homme de juge reste écrasé sous le poids de dossiers qu’il n’a même pas le temps d’ouvrir, et un accusé – qui pourrait bien être lui aussi un brave homme reste en prison sans qu’on ait le temps de faire procéder aux investigations judiciaires les plus urgentes et les plus utiles !
Le procureur, d’ailleurs, en prend son parti, parce qu’il est intimement convaincu de la culpabilité de Pierre. Si vous le pressez, il vous dira qu’il ne sait pas trop pourquoi… mais que c’est son impression.
G. de Maizière
19 avril 1914 – p. 2
Le juge d’instruction de Brest a entendu hier M. Bodet, avocat, qui lui a certifié qu’en septembre dernier M. Cadiou était venu le consulter au sujet d’une dénonciation dont il était l’objet au ministère de la guerre. M. Cadiou montra à M. Bodet de nombreux documents qui n’ont pas été retrouvés.
23 avril 1914 – p. 5
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Grave déposition du gardien Bossard Ce qu’il vit le 30 décembre dernier
Brest, 22 avril.
M. Bossard, l’ancien gardien de l’usine de la Grand’Palud, dont il a été souvent parlé, a fait aujourd’hui une grave déclaration devant le juge d’instruction.
Il affirme que le 30 décembre, jour où l’enquête judiciaire place l’assassinat de M. Cadiou, les sentiers du bois étaient couverts de neige. Il suivit des pas ; leur trace aboutit dans un fossé dont la terre paraissait avoir été fraîchement remuée. C’est l’endroit où fut découvert, le 5 février, le cadavre du directeur.
Le 17 janvier, comme on recherchait M. Cadiou, Bossard se souvint de sa découverte et vint gratter la terre il mit à découvert la tête de l’usinier. Épouvanté et craignant qu’il ne fût soupçonné d’être l’auteur de l’assassinat, il garda le silence jusqu’à ce jour.
On suppose que c’est par lui que le frère de la victime fut informé de la présence du cadavre dans le bois et que l’histoire de la somnambule fut tout simplement une mise en scène pour ne pas faire connaître le nom de Bossard.
24 avril 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Arrestation du veilleur de nuit Bossard. Il est inculpé de complicité d’assassinat
BREST. A la suite des étranges déclarations faites hier par le veilleur de nuit Brossard, M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a décidé de le mettre en état d’arrestation. Cette opération judiciaire a été faite ce matin par M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial. De nombreux papiers, sur lesquels Bossard avait au jour le jour noté ses impressions sur l’affaire Cadiou ont été saisis et mis sous scellés.
Tel est le fait brutal d’aujourd’hui. Il apparaît comme le plus important que nous ayons eu à enregistrer depuis l’arrestation de l’ingénieur Pierre.
Les dernières déclarations de Bossard sont en contradiction flagrante avec ses précédentes dépositions : son attitude, devenant dès lors suspecte, M. Bidard de La Noë a voulu s’assurer de sa personne.
Le 11 mars, le veilleur de nuit avait dit savoir où était enfoui le revolver de l’ingénieur Pierre. Il indiquait un coin du bois qui fut fouillé vainement. Le 19 mars, il raconta que le contremaître Marcou lui avait fait des confidences au sujet de l’ingénieur. Le lendemain, il démentait et prétendait avoir voulu « se payer la tête des magistrats ». Son témoignage d’hier vient à l’appui de la thèse de l’accusation qui veut que M. Cadiou ait été assassiné le 30 décembre et paraît accablant pour l’ingénieur.
Mais Bossard dit-il la vérité ? Ses divers témoignages semblent nettement fantaisistes. En outre, il passe dans le pays pour un être étrange et presque déséquilibré.
Quand M. Menessier [Mennessier] vint l’arrêter, il s’écria :
Alors, M. Bidard de La Noë croit que c’est moi le coupable ? Elle est bien bonne.
Conduit au parquet de Brest et mis à la disposition du juge d’instruction, Bossard a subi aujourd’hui un premier interrogatoire. Il a tout d’abord déclaré qu’il regrettait d’avoir fait les révélations qui ont amené son arrestation, puis il les a rétractées.
M. Bidard de La Noë lui a fait connaître alors qu’il l’inculpait de complicité d’assassinat. Bossard a protesté aussitôt et a nié avec la plus grande énergie avoir joué un rôle quelconque dans l’assassinat de son ancien patron.
Le juge a entendu ensuite M. Jean-Marie Cadiou qui, le 5 février, découvrit le cadavre de son frère dans le bois de la Grand’Palud. Il a déclaré que Bossard ne l’avait jamais renseigné sur l’endroit du bois où M. Cadiou était enterré.
Paul Bartel
25 avril 1914 – p. 3
BREST. L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Une confrontation
L’affaire Cadiou offre ceci de particulier que plus l’instruction avance, plus elle s’embrouille. Nous avons dit hier comment Bossard s’était rétracté après avoir fait les étranges déclarations qui motivèrent son arrestation.
Ce matin, le juge d’instruction l’a confronté avec l’inspecteur de la Sûreté Lemez qui, le 17 janvier, recherchait le cadavre de M. Cadiou en compagnie du veilleur de nuit.
L’inspecteur Lemez a rappelé que ce jour-là Bossard s’était sauvé soudain, en approchant du chemin où le corps de M. Cadiou devait être retrouvé quinze jours plus tard. Bossard avait été désigné par le contremaître de l’usine pour aider aux recherches. L’inspecteur a ajouté que l’ingénieur Pierre lui avait conseillé de diriger ses investigations du côté de l’étang, mais il préféra chercher aux alentours du moulin et, à deux reprises, l’inspecteur Lemez remarqua que Bossard essayait dans la direction indiquée par l’ingénieur.
Puis il a raconté au juge que le 12 mars, alors qu’il se trouvait à l’usine avec Bossard, dans le but de retrouver le revolver de l’ingénieur, le veilleur de nuit lui déclara :
Je connais la vérité. Je suis certain de la culpabilité de Pierre, mais je ne veux pas parler, de peur d’être traité comme complice.
Bossard, à qui M. Bidard de La Noë demanda ce qu’il avait à répondre, reconnut qu’il s’était enfui le 17 mars en approchant du fameux chemin creux du bois, mais il ne donna aucune explication plausible de cette attitude singulière.
Il a reconnu encore les propos tenus le 12 mars, mais il affirme qu’il a parlé ainsi « par plaisanterie », « pour rire » et qu’il ne sait rien de l’affaire. Finalement, il a déclaré au juge qu’il ne répondrait plus à ses questions.
Il convient de rapprocher des dernières déclarations de Bossard la lettre qu’il adressa le 20 avril à M. Bidard de La Noë. Dans cette lettre, il disait qu’il avait d’importantes choses à dire, mais qu’il désirait n’être entendu qu’après le 15 mai.
Divers objets ayant été saisis au domicile du veilleur de nuit, le juge va en vérifier la provenance.
D’autre part, sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, M. Barbier, commissaire de police de Vesoul, a interrogé M. Richard, employé des postes, beau-frère de M. Cadiou, sur l’intervention de la somnambule de Nancy et la présence de M. Cadiou à Morlaix le 27 décembre dernier.
Paul Bartel
26 avril 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
BREST. Certains objets saisis au domicile de Bossard, tels que montres, lorgnon, mouchoir brodé, ont été expédiés à Paris, à la demande du juge d’instruction, pour être présentés à Mme Cadiou, qui dira s’ils ont appartenu à son mari.
M. Bidard de La Noë va également s’efforcer d’établir l’emploi du temps de Bossard les 30 et 31 décembre.
L’ingénieur Pierre n’a été nullement ému quand on lui annonça l’arrestation de Bossard. Il a haussé les épaules en apprenant que l’ancien veilleur de nuit était considéré par la justice comme son complice.
De l’enquête faite sur le passé de Bossard, il résulte qu’il est notoirement fou. Dès lors, quelle valeur peut avoir son témoignage ?
Paul Bartel
28 avril 1914 – p. 2
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction à Brest, a reçu hier matin le rapport du directeur du laboratoire de toxicologie de Paris sur les viscères du cadavre de M. Cadiou. L’expertise conclut que la mort du directeur de l’usine de la Grand Palud ne peut pas être attribuée à un empoisonnement. La thèse de l’assassinat reste donc entière.
1er mai 1914 – p. 2 et 3
Le mystérieux témoin nouveau dans l’affaire Cadiou est Mme Hemery, qui a déclaré avoir rencontré M. Cadiou et l’ingénieur Pierre, ensemble, le 30 décembre, dans le bois de la Grand-Palud, non loin de l’endroit où le cadavre de l’usinier fut retrouvé, au mois de février. Le gardien de nuit Bossard, interrogé hier, a de nouveau pro- testé de son innocence.
Deux témoins de Landerneau, MM. Bouguen et Peyron [Peron], ont déclaré à M. Bidard de La Noë que ce fut le 29 décembre et non le 30 que Mme Hémery rencontra l’ingénieur Pierre en compagnie de M. Cadiou, dans le bois de la Grand’Palud. Dès lors, le témoignage de Mme Hémery perd toute valeur.
2 mai 1914 - p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
Vers la fin La mise en liberté des accusés semble proche
Brest, 1er mai.
L’expertise du laboratoire de toxicologie n’ayant donné aucun résultat, et la plupart des charges contre M. Pierre étant détruites par de nombreux témoignages, Me Feillard, avocat de l’ingénieur, va formuler une nouvelle demande de mise en liberté provisoire en faveur de son client.
D’autre part, Mme Cadiou n’ayant pas reconnu comme ayant appartenu à son mari les divers objets saisis chez Bossard, il est probable que ce dernier sera remis prochainement en liberté.
6 mai 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Nouvel interrogatoire de l’ingénieur Pierre
Brest, 5 mai.
M. Pierre a été appelé à fournir l’emploi de son temps dans la journée du 31 décembre, l’encaisseur Prigent ayant déclaré qu’il ne trouva personne à l’usine quand il se présenta pour toucher une traite, vers une heure et demie de l’après- midi. L’ingénieur a donné cette simple explication :
Ma servante Julia étant à Brest, j’ai déjeuné seul. Vers une heure, je suis allé faire une promenade au-delà de la ferme de la Grande Palud, le long de la mer, pour voir si les oiseaux migrateurs qui, en hiver, viennent sur les bords de l’Elorn étaient arrivés.
M. Marcou, ancien contremaître de l’usine, entendu ensuite, a déclaré être intimement convaincu de l’innocence de Pierre, à qui il a longuement serré la main.
On dit, ce soir, que le juge d’instruction compte terminer l’affaire avant la fin du mois et laissera à la chambre des mises en accusation le soin de statuer sur le sort de M. Pierre.
7 mai 1914 – p. 2
Continuant l’interminable instruction de l’affaire Cadiou, M. Bidard de La Noë a entendu l’inspecteur général des poudres Barral, qui, à la suite des lettres de dénonciation de l’ingénieur Pierre relatives aux malfaçons, fit une enquête et constata que le blanchiment du coton n’était pas fait normalement. M. Goas, contrôleur des poudres, entendu ensuite, rapporte qu’il fit des constatations identiques. Le juge compte communiquer son dossier vers la fin de ce mois.
8 mai 1914 – p. 2 et 3
Des témoignages contradictoires ont encore été recueillis par M. le juge Bidard de La Noë. L’affaire Cadiou est actuellement tellement embrouillée qu’on parle d’un non-lieu prochain en faveur de l’ingénieur Pierre dont le maintien en prison provoque la surprise générale. On dit aussi qu’un événement sensationnel est à prévoir : la justice serait sur la piste du véritable assassin.
Le docteur Paul, qui avait été chargé de la deuxième autopsie de M. Cadiou, a envoyé son rapport au juge. Le docteur Paul déclare que l’état du cadavre ne lui permet pas de fixer la date du décès ; toutefois il estime que la blessure relevée présente les caractères de blessure criminelle.
9 mai 1914 – p. 2
M. Bidard de La Noë a confronté hier le contremaître Bignard avec l’ingénieur Pierre. Le contremaître affirme qu’il vit M. Cadiou venir à l’usine le 30 décembre, à huit heures et demie du matin et en repartir à onze heures en compagnie de l’ingénieur. Pierre nie énergiquement. Bignard se base sur ce qu’il fit ce jour-là et à cette heure une observation au camionneur Autret ; dans la cour de la ferme de M. Bonnefoy. Le fermier con- firme qu’Autret était, le 30 décembre à onze heures, dans sa cour.
10 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
BREST. M. le juge Bidard de La Noë s’est occupé de l’ancien veilleur de nuit Bossard et l’a confronté avec les ouvriers du bateau de Gorbea-Mundi, qui l’accusent d’avoir fait étalage de billets de banque peu de temps après la mort de M. Cadiou.
L’un de ces ouvriers, nommé Manach, a affirmé que, dès le lendemain de l’arrivée de Bossard à bord, celui-ci parla de son intention de partir pour le Canada. Sur la remarque qui lui fut faite que les frais du voyage étaient élevés, Bossard répondit qu’il avait de l’argent et montra quatre billets de cent francs.
L’autre ouvrier, nommé Lavalette, a assuré qu’il avait entendu Bossard dire : « Un mot me suffirait pour faire mettre l’ingénieur Pierre en liberté. »
Bossard a éclaté de rire devant ces accusations et a expliqué que les billets de banque qu’il avait montrés étaient de simples billets de loterie. Quant à la phrase, elle a été mal rapportée ; il aurait dit : Avec un mot, celui qui connaît l’affaire pourrait faire mettre Pierre en liberté. »
Le juge a retrouvé les billets de loterie dont a parlé Bossard, qui a été définitivement remis en liberté.
Paul Bartel
11 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou à Paris Sur commission rogatoire de M. Bidard de La Noë, juge d’instruction à Brest, M. Valette, commissaire de police judiciaire, s’est rendu, hier matin, chez M. Eck, avocat consultant, 36, rue Vivienne, chez qui M. Cadiou était allé en novembre 1913.
M. Cadiou était venu consulter cet avocat sur les moyens qu’il faudrait employer pour racheter des actions de la Société de la Grand Palud afin d’être seul propriétaire de l’usine.
D’autre part, M. Valette s’est rendu à la banque Allard, place de la Bourse, où, à la même époque, M. Cadiou était allé faire un dépôt de 100.000 fr. en espèces au crédit de la Dresdner Bank, filiale de Nuremberg.
A. Magne
12 mai 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
BREST. – M. Bidard de La Noë a reçu le rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du Laboratoire municipal de Paris. Deux points essentiels sont à retenir
1° Aucune trace de sang n’a été relevée sur les vêtements de l’ingénieur Pierre ;
2° M. Cadiou a été frappé d’abord d’une balle dans la nuque celle qui a été retrouvée – puis comme il n’était pas mort, son assassin l’a achevé en lui tranchant la gorge.
Dans la journée, le juge a entendu trois ouvriers de la Grand’Palud qui ont vu M. Cadiou venir à l’usine, le 30 décembre, à sept heures du matin et repartir à neuf heures. Il a ensuite confronté l’ingénieur Pierre avec M. Jean Cadiou, frère de la victime. M. Cadiou a contesté les affirmations de l’ingénieur au sujet de « l’affaire d’Angoulême. »
Paul Bartel
14 mai 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Vers la fin de la longue instruction
Brest, 13 mai.
M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a entendu cet après-midi le fermier Bonnefoy, habitant la Grand’ Palud ; le témoin a reconnu de nouveau, et de façon formelle, qu’il n’avait pas vu M. Pierre et M. Cadiou ensemble le 30 décembre, à onze heures du matin ; à ce moment, il était à Landerneau.
Devant la rétractation du fermier Bonnefoy, le juge d’instruction a renoncé à la confrontation du témoin avec M. Pierre.
Dès lors, il ne reste plus à l’accusation que le témoignage du contremaître Bignard, qui, seul parmi tout le personnel de l’usine, continue à affirmer avoir vu M. Cadiou et Pierre partir ensemble le 30 décembre, à onze heures du matin.
16 mai 1914 – p. 2
M. le juge Bidard de La Noë a recueilli hier le témoignage du docteur Queudec, de Landerneau, qui assista à la découverte du cadavre de M. Cadiou. Ce docteur a dit avoir remarqué que du sang s’échappait de la blessure de la gorge. Cette constatation laisserait supposer que la mort de M. Cadiou ne remontait pas à trente-six jours comme le croit l’accusation.
17 mai 1914 – p. 2
M. Bidard de La Noë a reçu de nouvelles demandes de renseignements de l’expert armurier. Celui-ci ne croit pas que la balle qui tua M. Cadiou soit sortie du revolver de l’ingénieur. On dit à Brest que l’affaire va se terminer vraisemblable ment par un non-lieu.
18 mai 1914 - p. 2
Voici M. le juge Bidard de La Noë revenu à la « piste de Morlaix ». Un témoin, M. Nicolas, juge au tribunal de commerce a, en effet, assuré qu’il avait salué M. Cadiou le 31 décembre, sur le quai de la gare de Morlaix. D’autre part, M. Cloarec, député, dont le nom a été maintes fois mêlé à cette affaire, vient d’assigner les propriétaires de deux journaux de Morlaix en 50,000 francs de dommages-intérêts pour diffamation.
19 mai 1914 – p. 2
L’expert armurier de l’affaire Cadiou, M. Grivolat, a déclaré hier : « Mon rapport aura certainement pour conséquence l’élargissement de Pierre, contre lequel je ne relève aucune preuve de culpabilité. » La balle qui tua M. Cadiou serait de 6 mm. 35 alors que le revolver de l’ingénieur n’est que de 6 mm. Me Feillard, défenseur de Pierre, a télégraphié à M. Grivolat pour lui demander de déposer d’urgence ses conclusions.
21 mai 1914 – p. 2
L’instruction de l’affaire Cadiou se prolonge. Le juge d’instruction avait commencé hier l’interrogatoire définitif de l’ingénieur Pierre, et l’on pensait que tout serait terminé dans la soirée. Il n’en a rien été. Après l’interrogatoire, le juge a encore envoyé des commissions rogatoires au sujet desquelles on garde le secret, et l’instruction reprendra samedi.
24 mai 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou. Prochaine mise en liberté de l’ingénieur Pierre.
BREST. Est-ce enfin la conséquence du rapport de l’expert armurier ? Le parquet de Brest a pris la décision de mettre l’ingénieur Pierre en liberté provisoire. Me Feillard, défenseur de l’ingénieur, a avisé Mme Pierre que M. Guilmard, procureur de la république, avait notifié à la partie civile son intention de prendre cette mesure. Il ne semble pas que la partie civile puisse y faire opposition et M. Bidard de La Noë pourra signer l’ordonnance de mise en liberté dans la première moitié de la semaine prochaine.
D’autre part, on signale de Paris que M. Roty, doyen des juges d’instruction, a reçu le rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie. Ce rapport, qui va être transmis au parquet de Brest, dit que des traces de sang ont été trouvées sur les vêtements de M. Cadiou, mais qu’il ne s’en trouve pas sur ceux de l’ingénieur ; que les taches relevées sur le couteau et la poche de M. Pierre sont de simples taches de rouille, nullement suspectes. Enfin, M. Vallet, commissaire de la police judiciaire, a interrogé l’ancienne bonne de l’ingénieur, Marie Juzot [Julie Juzeau], qui habite maintenant Paris, pour savoir si elle était au courant du vol dont Pierre fut victime avant le 13 novembre. Marie Juzot [Julia Juzeau] a déclaré qu’elle ignorait ce vol. Questionnée encore sur l’emploi du temps de l’ingénieur le 31 décembre, la jeune domestique a dit qu’elle était allée à Brest ce jour-là et qu’elle ne pouvait donner aucun renseignement à la justice. Paul Bartel
26 mai 1914 – p. 5
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’ingénieur Pierre en liberté
Il fait d’intéressantes déclarations
Brest, 25 mai.
C’est à sept heures et demie, ce soir, que l’ingénieur Pierre a quitté la prison. Il a embrassé longuement sa mère, qui attendait en automobile, pour l’emmener à Landerneau.
« Je remercie, dit M. Pierre, la presse qui, par ses investigations minutieuses, a empêché plusieurs erreurs de témoignage et m’a fait enfin rendre à la liberté après quatre mois de détention. Je suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père malade, pour mes parents et mes amis qui n’ont pu croire un seul instant à ma culpabilité. Maintenant, je vais attendre, près des miens, la fin de mon cauchemar.
» Avec mon défenseur, je vais rechercher, par tous les moyens en mon pouvoir, la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour. Celui qui a enterré mon ancien patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait que l’on retrouvât son cadavre par l’odeur qui devait fatalement un jour ou l’autre se dégager. Voilà, pour moi, ce qui est certain. On a dit, si crime il y a, que ce crime était un crime intellectuel. Allons donc ! Mais je ne veux pas porter mes soupçons sur personne sans avoir des preuves certaines. Je vais prendre un peu de repos, respirer l’air frais des champs, auquel j’étais si habitué et qui m’a tant manqué. »
Landerneau, 25 mai.
M. Pierre et sa mère sont arrivés à neuf heures du soir à Landerneau dont les habitants ont fait une ovation à l’ingénieur, que le régime de la prison a beaucoup fatigué. M. Pierre attendra, pour retourner à la Grand’Palud, que l’inventaire de tous les papiers ait été fait par la famille Cadiou.
30 mai 1914 – p. 5
L’assassinat de M. Cadiou
BREST. M. le juge Bidard de La Noë a été mandé par le garde des sceaux et est parti pour Paris. Il doit fournir au ministre des explications au sujet de l’instruction de l’affaire Cadiou, en vue de l’interpellation de M. Paul Meunier, député de l’Aube. On affirme ici que M. Bidard de La Noë devra principalement exposer les raisons pour les- quelles l’ingénieur Pierre a été maintenu en prison du 19 février du 25 mai.
On a annoncé, d’autre part, que M. Cadiou serait venu à Angoulême, dans le courant de décembre et qu’un mystérieux blessé, qui pourrait être le directeur de l’usine de la Grand’-Palud aurait été ramené, en automobile, d’Angoulême en Bretagne. Or, d’après les éléments de l’enquête, il semble établi que M. Cadiou n’est pas allé à Angoulême après le mois d’octobre. L’emploi du temps de M. Cadiou jusqu’au 30 décembre est, d’ailleurs, nettement déterminé.
Paul Bartel
1er juin 1914 – p. 2
Le procureur de la république de Brest a reçu le rapport sur l’enquête faite à Angoulême au sujet du mystérieux blessé qu’un automobiliste aurait ramené aux environs de Landerneau, en janvier. Il est établi que cette histoire, qui pouvait modifier toute l’affaire Cadiou, ne repose que sur des racontars sans consistance.
4 juin 1914 - p. 3
L’expert armurier de Saint-Etienne, M. Grivolat, a adressé son rapport concernant la balle qui tua M. Cadiou à M. Bidard de La Noë, juge d’instruction à Brest. Cette balle, dit-il, ne peut être confondue avec aucune autre balle : elle a été tirée avec un revolver velo-bull-dog. La rayure est conforme à celles des balles que M. Marie, armurier à Landerneau, dit avoir vendues à l’ingénieur Pierre.
10 juin 1914 – p. 2
Après huit jours d’absence, M. le juge Bidard de La Noë est rentré à Brest. Il reprendra, dès aujourd’hui, l’instruction de l’affaire Cadiou.
11 juin 1914 – p. 2
Contrairement à ce qui avait été annoncé, l’instruction de l’affaire Cadiou ne pourra être re- prise que la semaine prochaine. La session des assises du Finistère commençant le 6 juillet, l’affaire ne sera inscrite qu’à la session d’octobre, à moins que d’ici là un non-lieu ne soit rendu en faveur de l’ingénieur Pierre.
13 juin 1914 – p. 2
Nouvelle complication dans l’affaire Cadiou. Me Feillard, défenseur de l’ingénieur Pierre, a reçu de Rouen une lettre signée Le Goff. Ce signataire, qui se dit ancien ouvrier de l’usine de la Grand Palud, raconte que M. Cadiou s’est suicidé le 2 janvier et que le cadavre fut enterré par deux ouvriers. M. le juge Bidard de La Noë va tenter d’obtenir des précisions.
16 juin 1914 – p. 2
Des affiches apposées dans les principales localités du Finistère annoncent pour le 6 juillet la mise en vente de l’usine de la Grand’ Palud, à la requête de la famille Cadiou.
23 juin 1914 – p. 2
M. Bidard de La Noë a repris son interminable instruction de l’affaire Cadiou. Il a entendu hier M. l’abbé Fertil, de Crozon, qui, ayant voyagé, le 30 décembre, avec Bossard, de Brest à la Forest, a confirmé l’alibi qu’avait fourni l’ancien veilleur de nuit.
27 juin 1914 – p. 2
M. Bidard de La Noë doit clore aujourd’hui son instruction de l’affaire Cadiou par un dernier interrogatoire de l’ingénieur Pierre, à qui communication sera donnée des rapports du docteur Paul, de M. Kohn-Abrest et de l’armurier Grivolat. Le dossier contient 3,000 pièces.
1er juillet 1914 – p. 2
L’instruction de l’affaire Cadiou est définitivement close. Le dossier a été transmis par M. le juge Bidard de La Noë au parquet de Brest. L’ordonnance de clôture sera rendue le 10 juillet.
7 juillet 1914 – p. 3
L’usine désormais fameuse de la Grande- Palud a été mise en vente, hier, et n’a pas trouvé acquéreur. Le manoir de Keranster, appartenant à la succession de M. Cadiou, a été adjugé à son frère.
9 juillet 1914 – p. 2
Le procureur de la république de Brest a terminé son réquisitoire définitif dans l’affaire Cadiou. Il conclut au renvoi de l’ingénieur Pierre devant la cour d’assises du Finistère.
13 juillet 1914 – p. 2
M. Bidard de La Noë, juge d’instruction à Brest, a signé une ordonnance de non-lieu en faveur de Jacques Brossard, ancien veilleur de nuit à l’usine de la Grand’Palud, qui avait été accusé, on s’en souvient, de complicité d’assassinat et de recel du cadavre de M. Cadiou.
24 juillet 1914 – p. 5
Des perquisitions ont été opérées à la poudrerie nationale d’Angoulême, à l’effet de rechercher les fraudes, et chez M. Porion [Paurion], entrepreneur de transports, dont il fut question à propos de l’affaire Cadiou.
30 juillet 1914 – p. 3
On annonce de Rennes que la chambre des mises en accusations a décidé de renvoyer devant la cour d’assises du Finistère l’ingénieur Pierre, sous l’inculpation de « meurtre de M. Cadiou ».
9 juin 1916 – p. 3
On annonce la mort de M. Bidard de La Noë, juge d’instruction à Brest, qui dirigea l’instruction de l’affaire Cadiou, en suspens depuis la déclaration de guerre, décédé à l’âge de cinquante-cinq ans.
2 juillet 1919 - p. 3
L’affaire Cadiou – la fameuse affaire de l’usine de la Palue revient après plusieurs années d’interruption. L’inculpé, l’ingénieur Pierre, doit comparaître à la session des assises du Finistère qui s’ouvre en octobre. Le défenseur est Me Henri Robert.
9 octobre 1919 – p. 3
L’affaire Cadiou aux assises du Finistère
Le procès de l’ingénieur Pierre (Louis- Désiré), accusé de meurtre commis à la Grande-Palud, près de Landernau, sur M. Louis Cadiou, va venir le 27 octobre devant les assises du Finistère.
Quatre-vingt-dix-huit témoins sont cités. L’affaire prendra environ une semaine.
M. Cazenavette, procureur de la république, soutiendra l’accusation. La défense de l’ingénieur Pierre est confiée à Me Henri- Robert, ancien bâtonnier du barreau de Paris.
28 octobre 1919 – p. 2
Le Mystère de la Grande-Palud
L’ingénieur Pierre a-t-il assassiné M. Cadiou ?
L’interrogatoire
(De notre correspondant particulier)
Quimper, 27 octobre.
L’affaire Cadiou, qui passionna au début de 1914, est venue aujourd’hui devant les assises du Finistère.
L’acte d’accusation, lu au début de l’audience, résume les circonstances de cette affaire mystérieuse :
Le 30 décembre 1913, M. Louis Cadiou, directeur de l’usine de la Grande-Palud, disparaissait mystérieusement ; vainement on le rechercha pendant des semaines, quand enfin M. Jean-Marie Cadiou retrouvait le cadavre de son frère à demi-enterré dans un petit taillis, à sept cents mètres de l’usine. Il avait été tué d’une balle derrière la tête et avait eu la gorge tranchée.
Quel avait été l’auteur du crime ? C’est ici que l’affaire prit l’allure d’un roman- feuilleton. L’usine de la Grande-Palud, traitant les cotons employés à la fabrication des poudres de guerre, avait été, avant 1909, installée par les Allemands : un ingénieur allemand même la dirigeait. Un scandale ayant éclaté, l’Etat retira toutes ses commandes et les Allemands durent céder la place.
Ce fut alors que Louis Cadiou, ancien avoué, constitua en 1909 une nouvelle société et prit comme collaborateur immédiat, M. Pierre, ingénieur, avec un contrat expirant en 1915. L’affaire marchait dans les meilleures conditions, quand survint un incident dont on voulut t faire de coton, contre M. Cadiou. Un wagon expédié par l’usine à la poudrerie d’Angoulême, fut payé deux fois, par erreur, à M. Cadiou. Une dénonciation eut lieu le dénonciateur, dit l’accusation, fut l’ingénieur Pierre.
Une arme
L’enquête allait aboutir quand M. Cadiou disparut.
Les charges relevées par l’accusation contre l’ingénieur Pierre ? Les voici sommairement :
Le 30 décembre, plus de trente témoins, des ouvriers, des habitants du pays ont vu M. Cadiou sortir de l’usine, à onze heures du matin, en compagnie de l’ingénieur Pierre. Tous voient le directeur partir avec les mêmes vêtements que e ceux qu’il portait quand on retrouva son cadavre. Une heure après, cinq ouvriers constatent le retour de l’ingénieur Pierre. Cette fois, il était seul.
Une charge paraît plus sérieuse : en perquisitionnant, on avait trouvé chez Pierre un revolver de huit millimètres alors que la balle qui a tué Cadiou était du calibre de six millimètres. Or, on apprit bientôt que l’ingénieur avait acheté, en 1913, un revolver de six millimètres, à Landerneau.
Laissons aux débats le soin d’éclaircir le mystère.
L’AUDIENCE
C’est devant une affluence considérable qu’elle s’est ouverte. Le service d’ordre est très rigoureux ; il est assuré par un piquet de soldats du 118 régiment d’infanterie. A midi précis, Pierre est introduit dans la salle ; il est très calme et s’entretient quelques instants avec son éminent défenseur, Me Henri Robert, qui a devant lui un volumineux dossier.
A midi quinze, la cour fait son entrée. Elle est composée de MM. Cordier, président ; assesseurs de Baudre, président du tribunal civil de Quimper, et Alavoine, juge.
Après les formalités d’usage : constitution du jury, lecture de l’acte d’accusation et appel des témoins, le président procède à l’interrogatoire de l’accusé.
Pierre répond d’une voix ferme au président : « Pierre, Louis-Désiré, trente-sept ans, ingénieur, domicilié à Lyon, rue Saint-Nicolas, no 1. »
L’interrogatoire porte sur l’emploi du temps de M. Cadiou, pendant la journée du 30 décembre 1913. Alors que l’accusation situe les faits à cette journée du 30, l’ingénieur Pierre prétend qu’il n’est pas à sa connaissance que son patron soit venu à l’usine le 30, ou, tout au moins, s’il y est venu, c’est sans que lui, Pierre, le sache. On sait que cette question de date est la pierre angulaire de l’affaire.
L’accusé se défends énergiquement et répand avec un grand air de sincérité à l’interrogatoire serré que lui fait subir le président.
29 octobre 1919 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRAND’PALUD
L’audition des témoins
(De notre correspondant particulier)
Quimper, 28 octobre.
L’audience d’hier s’était terminée sur l’interrogatoire de l’ingénieur Pierre, qui, ainsi que je vous l’ai télégraphié, s’est simplement mais énergiquement défendu contre les charges relevées contre lui.
Un seul mot ! s’écria Me Henri-Robert à la fin de l’interrogatoire. Je tiens à relever devant la cour que la chambre des mises en accusation a mis, dès 1914, l’ingénieur Pierre en liberté provisoire.
Cette conclusion à l’interrogatoire ne manqua pas de produire une certaine sensation.
Aujourd’hui a commencé le défilé des témoins. Leur audition n’a point soulevé d’intérêt ; la plupart d’entre eux, en effet, invoquent l’éloignement des faits pour justifier leur manque de précision.
Un mouvement de curiosité et de sympathie, cependant, lorsque Mme Cadiou comparaît à la barre.
Comme partie civile, Mme Cadiou ne prête pas serment. Elle explique comment elle fut amenée à accuser l’ingénieur Pierre, avec lequel elle n’eut jamais que des rapports très indifférents et qui ne lui inspira jamais confiance, déclare-t-elle. L’ingénieur Pierre suit avec attention la déposition de Mme Cadiou sans manifester aucun sentiment de protestation.
Sur la demande de Me Flach, avocat de la partie civile, on entendra le témoignage d’un charpentier de Cléder, nommé Gabriel Tonnard, qui a fait des déclarations, lesquelles, si elles étaient exactes, donneraient au drame une physionomie inattendue. Allant en voiture, de Morlaix à Brest, avec M. Cadiou, ce dernier aurait été subite- ment assailli par six individus masqués qui l’auraient tué d’un coup de feu. Lui- même aurait été endormi par une drogue qu’on lui fit respirer.
Cette histoire rocambolesque est considérée comme invraisemblable ; en tout cas, elle aurait pu être produite plus tôt.
30 octobre 1919 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRAND’PALUD
On continue à entendre les témoins L’audition des témoins de Morlaix M. Cadiou était-il à Morlaix le 31 décembre ?
(De notre correspondant particulier)
Quimper 20 octobre. Les débats d’hier n’avaient apporté aucune lumière sur le drame mystérieux de la Grand Palud ; j’avoue, au moment où je vous télégraphie, que les témoignages d’aujourd’hui n’ont pas davantage apporté un élément nouveau qui puise permettre à tout esprit impartial de se faire une opinion. Et cependant… sans prendre parti… nous devons particulièrement relever les dépositions des témoins, dits de Morlaix.
Je vous fais grâce du témoignage de la somnambule de Nancy, veuve Hoffmann, qui déclare n’être lucide qu’à l’état de sommeil, et de ceux des divers intermédiaires qui amenèrent à elle la famille Cadiou.
Au reste, les témoins qui se succèdent font les dépositions les plus ternes.
A noter, toutefois, celle du maréchal des logis Faro, de Landerneau, qui fut appelé dès la découverte du corps de Cadiou. « Pierre, dit-il, était présent et très calme. » Cette déclaration provoque une certaine émotion dans l’auditoire.
Mme Pierre est appelée par l’huissier, elle ne sera entendue qu’à titre de renseignement. Elle déclare tout d’abord qu’elle ne peut que préciser ce qu’elle a dit en 1914 et elle ajoute qu’elle n’a jamais douté de l’innocence de son mari. Celui-ci a eu un revolver entre les mains, mais elle ne se souvient pas exactement à quelle époque il l’acheta et le revendit.
Bossard, le veilleur de nuit à la Grand Palud, qui a été inculpé pour complicité du meurtre de Cadiou, dépose ensuite. Comme le président fait connaître les antécédents du témoin, celui-ci se fâche et dit : « Je suis ici devant la justice et n’y suis pas venu pour me faire insulter. J’aime mieux m’en aller. » Et il s’en va.
On passe à l’audition des témoins dits de Morlaix, parce qu’ils ont prétendu avoir vu Cadiou à Morlaix après le 31 décembre 1913.
M. Nicolas déclare avoir l’absolue certitude qu’il a vu Cadiou à cette dernière date, à 18 heures, sur le quai de la gare. Un reçu daté de l’étude de Me Trassard vient confirmer la véracité des déclarations de ce témoin, qui font grande impression.
M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice de Morlaix, qui dépose à son tour, déclare avoir rencontré Cadiou à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier 1914, à sept heures du soir.
La femme et le fils du témoin, ainsi que Mlle Quémeneur, confirment cette déposition.
Puis on entend le facteur Cabon qui, à son tour, déclare avoir également vu Cadiou le 1er janvier, à huit heures du matin, et affirme qu’il ne peut se tromper.
M. Caramour, couvreur, dit qu’il a fait la même rencontre aux mêmes endroits et même jour. Ce sont là des dépositions de grande importance. Celles qui suivent n’ont pas la même précision, mais n’infirment pas les précédentes.
On a l’impression que l’accusation s’effondre devant la maîtrise toujours avertie et prompte à la riposte de l’honorable défenseur de Pierre.
L’audience, levée à 18 h. 30, sera reprise demain matin à 9 heures.
31 octobre 1919 – p. 2
LE MYSTÈRE DE LA GRAND’PALUD
L’audition des témoins est terminée Le réquisitoire
(De notre correspondant particulier)
Quimper, 30 octobre. Malgré le temps gris et triste, l’affluence est toujours considérable à l’audience. Un mouvement de curiosité s’est produit lors- que le fameux témoin Thonnard est venu déposer. Il a raconté ce qu’on sait déjà, à savoir que Cadiou fut assassiné par six individus masqués. La cour a jugé inutile, d’accord avec la défense et le ministère public, de s’arrêter sur cette déposition.
Entre temps, on entend les médecins légistes, qui exposent les résultats des autopsies du cadavre de Cadiou.
Le commissaire divisionnaire Rouquier, de la brigade mobile de Rennes, vient ensuite déclarer qu’il a été impressionné par les déclarations des témoins de Morlaix et ajoute qu’il croit à l’innocence de l’ingénieur Pierre.
Me Henri-Robert ne manque pas de souligner cette heureuse constatation que les policiers ne sont pas toujours les auxiliaires de l’accusation, et il rend hommage à l’indépendance du commissaire Rouquier.
M. Brisset, inspecteur de la brigade mobile, met en cause dans sa déposition le commissaire Le Coz, qui aurait reçu sous le secret les confidences de M. Cloarec, député de Morlaix, décédé, M. Le Coz, appelé, déclare que le député Cloarec lui dit de cesser ses recherches à Morlaix et d’orienter son enquête vers le groupe des acheteurs de l’usine Cadiou.
Cette déclaration a produit une vive sensation.
L’audition des témoins terminée, la parole est donnée à Me Maurice Flach, avocat de la partie civile, qui prononce un vif réquisitoire contre l’ingénieur Pierre. Après lui, parle M. Cazenavette, procureur général, dont la tâche est, de ce fait, singulièrement simplifiée et qui, cependant ne terminera que demain.
1er novembre 1919 – p. 1
ÇA ET LÀ
Un drame vécu, ou comment une tête peut tomber grâce à une preuve, en apparence, matérielle et incontestable.
L’ingénieur Pierre est acquitté. Le verdict, à vrai dire, était prévu. Pourtant, il s’est passé à la dernière audience un incident qui pouvait tout remettre en question, si… Mais voici les faits.
Le docteur Rousseau, expert, dépose que les souliers de M. Cadiou, immédiatement avant l’autopsie, portaient encore des débris de coton. Donc M. Cadiou a été assassiné en sortant de son usine. Donc, Pierre est coupable.
Le bâtonnier Henri-Robert, défenseur de l’ingénieur, est visiblement impressionné. Il feuillette fiévreusement son dossier. Et soudain il s’écrie :
J’ai trouvé
Ce qu’il a trouvé, c’est une phrase du rapport de l’expert Kohn-Abrest : « J’ai, écrit le chimiste, nettoyé les chaussures qui m’étaient soumises avec un tampon d’ouate. »
Supposez que M. Kohn-Abrest ait oublié de consigner ce détail. C’est à faire frémir. Et Tant dramaturge a imaginé situation aussi poignante.
