Le Journal
Le Journal est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1892 à 1944. Suite aux ordonnances de 1944 sur la presse, Le Journal collaborationniste cesse de paraître.
Le journal a une ligne politique conservatrice et nationaliste.
Il est l’un des quatre plus grands quotidiens français à la veille de la Première Guerre mondiale, avec Le Petit Journal, Le Matin, et Le Petit Parisien.
Tirage 1914 : 1 000 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 117 articles dont 49 en première page
1919 : 6 articles dont 4 en première page
Le journal, toujours à la recherche du scoop, explore toutes les hypothèses et les pistes que propose cette affaire.
Source : BnF Gallica
Table des matières
Toggle12 janvier 1914 – p. 2
L’étrange disparition de M. Cadiou
BREST, 11 janvier. Les recherches entreprises pour retrouver M. Louis Cadiou, administrateur de l’usine de la Grande Palus, n’ont pas encore abouti, mais certains points intéressants ont été éclaircis.
L’affaire importante que M. Cadiou a traitée le 27 décembre est l’achat de l’usine de la Grande Palus, achat conclu en présence de Me Robert, notaire. Le frère du disparu, M. Jean Cadiou, tanneur à Brest, a affirmé que les rapports entre les deux époux n’ont jamais été altérés par des dissentiments graves. Il est inexact qu’une instance en divorce ait été introduite par le mari. Celui-ci avait annoncé qu’il rentrerait à Paris le 31, par l’express du soir. Mme Cadiou l’attendit en vain à la gare Montparnasse, avec ses deux fils, âgés de douze et quatorze ans ; elle s’inquiéta et pria M. Cloarec, député, d’aviser la police.
La preuve est faite que M. Louis Cadiou a passé à Landerneau la nuit du 29 au 30 décembre. Le matin, la femme de ménage trouva le lit défait, la valise bouclée et la couverture de voyage roulée. M. Cadiou était sorti. Il aurait été vu dans un café, dans le courant de la journée ; depuis on a perdu sa trace.
Mme Cadiou pense que son mari, qui avait des ennemis, a été attiré dans un guet-apens et assassiné. Elle a exprimé cet avis à plusieurs reprises. M. Cadiou, frère du disparu, hésite entre l’hypothèse du crime et celle de l’accident. Il fait effectuer des dragages dans la rivière l’Elorn à Landerneau, car il est prouvé que M. Cadiou n’a pas quitté cette ville.
L’usine va être fermée jusqu’à nouvel ordre, la dernière commande de cellulose venant d’être livrée à la poudrerie d’Angoulême.
19 janvier 1914 – p. 4
M. CADIOU EST-IL A BOULOGNE ?
BREST, 18 janvier. – Une lettre datée de Boulogne-sur-Mer et signée Louis Cadiou est parvenue ce matin à la mairie de Brest.
« Je ne m’explique pas, y est-il dit, le bruit fait autour de mon nom depuis quelques jours. Me sentant fatigué, je suis allé prendre du repos à Boulogne. »
Cette lettre ayant été communiquée aussitôt au procureur de la République, ce magistrat a fait appeler le frère du disparu, M. Jean-Marie Cadiou qui a déclaré :
— La lettre n’émane certainement pas de mon frère. L’écriture est assez bien imitée, mais la signature révèle la fraude.
Le parquet de Brest fait vérifier l’authenticité de ce document.
27 janvier 1914 – p. 4
ON RECHERCHE TOUJOURS M. CADIOU
BREST, 26 janvier. — Le préfet du Finistère, après avoir conféré avec M. Sébille, contrôleur général du service des recherches à la Sûreté générale, a chargé M. Mennessier, commissaire spécial, de procéder à des recherches dans la rivière l’Elern [Elorn], afin de retrouver le cadavre de M. Cadiou, administrateur de la Grande-Palud, disparu depuis le 30 décembre.
5 février 1914 – p. 1
M. CADIOU a été assassiné
On a retrouvé son cadavre enfoui dans un talus, près de son usine
BREST, 4 février. — M. Paul [Louis] Cadiou, ancien avoué et administrateur de l’usine de blanchiment de coton à nitrer de la Grande-Palud, près de Landerneau, disparu depuis le 30 décembre, ainsi que l’a dit le Journal, avait été assassiné. Son cadavre a, en effet, été découvert ce matin, légèrement recouvert de terre, dans un talus situé à 300 mètres environ de l’usine, sur le bord d’un ruisseau.
Voici dans quelles circonstances cette découverte a été faite.
Le frère du disparu, M. Jean Cadiou, propriétaire d’une tannerie à Kérinou, dans la banlieue de Brest, recevait avant-hier d’une parente habitant Nancy une lettre dans laquelle celle-ci lui faisait parvenir une consultation qu’elle avait obtenue d’une cartomancienne qu’elle était allée voir. La consultation était ainsi conçue :
« Il a été assassiné par un grand châtain, barbu, de 30 à 35 ans, aidé d’un autre plus petit qui faisait le guet. On lui avait tendu un piège pour le faire tomber (comme une corde) vers 4 ou 5 heures. Une fois par terre il a reçu un coup violent au côté droit de la tête, puis un autre dans le dos, mais ce dernier était inutile, le premier l’avait assommé. Qu’on ne le cherche pas dans l’eau ; il n’y est pas, mais dans un talus près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres. L’endroit est recouvert d’un peu de terre (à droite d’un moulin) pour cacher le corps ; il sera découvert et l’assassin pris. »
M. François [Jean-Marie] Cadiou, qui depuis la disparition de son frère n’avait cessé de faire des recherches un peu partout, se rendit de nouveau, ce matin, aux environs de l’usine de la Grande-Palue qu’il visita de nouveau. Il explorait un bois situé dans la commune de la Forest et appartenant au maire, M. Vacheront, quand dans un talus, sur le bord d’une rivière et à la droite du moulin de l’usine de la Grande-Palue, en sondant avec le bâton qu’il portait, il constata que la terre avait été fraîchement remuée et offrait peu de résistance. M. François [Jean-Marie] Cadiou fouilla alors la terre avec ses mains et à quelques centimètres de profondeur, dix à peine, il découvrit le cadavre de son frère qui était étendu sur le ventre.
M. François [Jean-Marie] Cadiou courut aussitôt à l’usine faire connaître sa découverte. M. Pierre, l’ingénieur, et le personnel de l’usine se transportèrent immédiatement sur les lieux. La gendarmerie, prévenue, avisa télégraphiquement le parquet. MM. Guilmard, procureur de la République et Bidard de la Noë, juge d’instruction, accompagnés de M. Laurent, commis greffier, et du docteur Eugène Rousseau, médecin légiste, se sont rendus dans l’après-midi à la Forest où, en leur présence, le cadavre de M. Paul [Louis] Cadiou a été retiré de l’endroit où il reposait et transporté à l’usine.
M. Paul [Louis] Cadiou était vêtu en cycliste ; il était ganté. A côté de lui on a trouvé son caoutchouc.
Le docteur Rousseau a procédé à l’autopsie du cadavre de M. Cadiou. Il a constaté que l’administrateur de l’usine de la Grande-Palue avait eu la gorge tranchée d’un violent coup de couteau ou d’un coup de faucille et qu’il portait en outre une autre blessure au côté gauche de la tête. M. Paul [Louis] Cadiou a-t-il reçu un premier coup à la tête qui l’a terrassé, puis a-t-il eu ensuite la gorge tranchée ? Il y a lieu de le supposer.
M. Bidard de la Noë a interrogé plusieurs personnes qui étaient en relations avec M. Paul [Louis] Cadiou.
MM. Menessier [Mennessier], commissaire spécial ; Paulin, commissaire spécial adjoint à Brest, et M. Gérardier, commissaire de police de Landerneau, ont, de leur côté, procédé à une minutieuse enquête aux abords de l’usine.
Une arrestation
Ce sont ces derniers qui ont abouti les premiers à un résultat qui causera une vive émotion. Ils viennent, en effet, d’opérer une arrestation sensationnelle.
L’ingénieur chargé de la partie technique et de la comptabilité de l’usine de la Grande-Palue, M. Louis Pierre, vient d’être écroué à la chambre de sûreté de la gendarmerie de Landerneau. C’est un homme de trente et un ans, ancien élève de l’École centrale. Il est originaire de Conches-en-Ouche (Eure) et célibataire. Il appartenait à l’usine de la Grande-Palue depuis quatre ans.
Les magistrats ont relevé différentes contradictions graves dans les dépositions que M. Louis Pierre avait faites jusqu’ici. Les commissaires spéciaux ont saisi dans la remise du moulin où habitait M. Pierre une pioche tachée, de sang et à laquelle adhéraient des cheveux. Le parquet se rendra de nouveau demain à la Forest pour continuer son enquête. Une autre arrestation est, croit-on, imminente.
6 février 1914 – p. 4
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Les charges accusatrices s’accumulent contre l’ingénieur Louis Pierre
ON S’ATTEND A UNE AUTRE ARRESTATION
BREST, 5 février. — Le procureur de la République et le juge d’instruction, accompagnés du greffier, se sont de nouveau rendus aujourd’hui à la Forest, où ils ont continué leur enquête au sujet du drame de la Grande-Palue.
Le docteur Rousseau, médecin légiste, qui a pratiqué hier l’autopsie du cadavre de M. Paul [Louis] Cadiou, a rédigé un rapport duquel il résulte que l’administrateur de l’usine de la Grande-Palue avait à la gorge une horrible blessure longue de plus de 16 centimètres, que la jugulaire, le larynx et la carotide avaient été tranchés et que la tête n’était plus retenue au tronc que par une étroite bande de chair. La section du cou n’était pas nette et l’assassin avait dû s’y prendre à plusieurs fois pour commettre son crime. Le docteur Rousseau a constaté que l’estomac de M. Paul [Louis] Cadiou était vide, ce qui démontrait que la victime de ce drame avait été assassinée avant le déjeuner. La poche intérieure du veston, où devait se trouver le portefeuille de M. Cadiou avait été complètement retournée et ce qu’elle contenait avait été enlevé.
Graves présomptions contre M. Pierre
L’enquête ouverte par le parquet a établi que de sérieux dissentiments divisaient l’administrateur et l’ingénieur de l’usine de la Grande-Palue. Plusieurs témoins ont d’autre part affirmé que les deux hommes avaient été vus ensemble le 30 décembre vers 11 heures quittant l’usine pour se diriger vers le moulin.
M. Louis Pierre, l’ingénieur, au contraire, n’a cessé de soutenir qu’il n’avait point vu l’administrateur depuis le 29. Il a d’autre part la réputation d’être brutal et cruel. On lui prête, en outre, d’avoir souvent tenu des propos compromettants. L’ingénieur aurait notamment dit un jour : « Quand un homme me gêne, je le tue comme une mouche. »
Le frère de M. Cadiou accuse
M. Jean Cadiou, propriétaire d’une tannerie dans la banlieue de Brest et frère de l’administrateur de l’usine de la Grande-Palue, a déclaré aux magistrats du parquet qu’il est convaincu de la culpabilité de M. Louis Pierre. Son frère a été attiré dans un guet-apens : il avait à voir des sources qu’il désirait capter et on lui aura assigné le 30 décembre un rendez-vous au carrefour voisin, et de là il se sera rendu dans un taillis où il a été assassiné. M. Jean Cadiou a ajouté : « D’ailleurs, le mobile du crime est visible. M. Louis Pierre a voulu faire disparaître mon frère qui le gênait et dont il rêvait de prendre la place. Le jour de la disparition de mon frère, on a remarqué que, contrairement à son habitude, l’ingénieur a été absent de son bureau depuis une heure jusque cinq heures de l’après- midi. »
Où sont les papiers du mort ?
L’enquête a permis d’établir que M. Pierre est allé après la disparition de M. Paul [Louis] Cadiou dans la chambre de celui-ci. Qu’y est-il allé faire ? L’ingénieur, a déclaré qu’il avait voulu se rendre compte du motif pour lequel ne fonctionnait pas la communication téléphonique entre le domicile de M.
Paul [Louis] Cadiou et l’usine de la Grande-Palue. Toujours est-il qu’aucun papier appartenant à M. Paul [Louis] Cadiou n’a été trouvé dans sa chambre après sa disparition.
Les magistrats ont fait une perquisition dans l’ancien domicile de Paul [Louis] Cadiou, à Landerneau, mais n’y ont trouvé aucun papier. Ils ont interrogé Mme Léost, l’ancienne femme de ménage de Paul [Louis] Cadiou, qui leur a confirmé les déclarations qu’elle avait déjà faites aux commissaires spéciaux au sujet de la disparition de son maître.
– Comment se défend l’ingénieur
Le juge d’instruction a fait subir un long interrogatoire à M. Pierre. Très calme, très maître de lui, l’ingénieur de l’usine de la Grande-Palue a persisté à nier sa culpabilité.
– Je comprends, a-t-il dit, que certaines charges semblent peser sur moi, mais je suis innocent du crime dont on m’accuse et mon innocence finira bien par éclater.
Le parquet a, d’autre part, reçu les dépositions de plusieurs témoins qui, le 30 décembre, ont vu dans la matinée M. Paul [Louis] Cadiou et M. Pierre se rendant de l’usine vers le moulin. Une perquisition a été opérée dans la chambre qu’occupait au premier étage de la maison dite du moulin M. Pierre, et celle-ci a amené la découverte d’un brouillon de lettre dans lequel l’ingénieur desservait M. Paul [Louis] Cadiou et tentait de lui nuire. A côté de ce brouillon de lettre se trouvait une lettre adressée à M. Pierre par une certaine personnalité et répondant au dit brouillon.
Les magistrats ont aussi interrogé la bonne de M. Pierre, une jeune fille de vingt-quatre ans, qui leur a déclaré qu’elle considérait son maître comme incapable d’avoir commis le crime dont on l’accuse. Ils vont tirer au clair, l’affaire de la consultation de la cartomancienne de Nancy, au sujet de laquelle ils se sont montrés, on le comprend, plus que sceptiques.
M. Pierre a été maintenu en état d’arrestation. Il a été transféré ce soir, escorté de deux gendarmes, à Brest, où il a été écroué à la maison d’arrêt. Aucune nouvelle arrestation n’a encore été opérée.
On attend Mme Cadiou
Mme Cadiou, veuve de l’administrateur de l’usine de la Grande-Palue, est attendue demain à Brest. Les commissaires spéciaux continuent de leur côté leur enquête.
– Un coup de théâtre pourrait bientôt se produire, m’a-t-on dit ce soir.
Le procureur de la République a fait saisir le couteau dont M. Louis Pierre était porteur, couteau à lame recourbée avec un manche de bois.
M. Jean Cadiou a fait paraître ce matin dans un journal de Brest un avis faisant part du décès de son frère, victime, dit l’avis, d’un lâche attentat.
Les obsèques de M. Paul [Louis] Cadiou auront lieu demain matin à 9 h. 30, à Landerneau. Le corps sera ensuite dirigé sur Morlaix, où l’on procédera, dans l’après-midi, à l’inhumation.
CHEZ LES PARENTS DE L’INGÉNIEUR LOUIS PIERRE
EVREUX, 5 février. – Au hameau de Branville, situé à 6 kilomètres d’Evreux et dépendant de la commune de Caugé, comptant deux cent cinquante âmes, habitent, dans une luxueuse maison de campagne, les époux Pierre, père et mère de l’ingénieur de l’usine de Landerneau actuellement sous les verrous. Le père, âgé de soixante-trois ans, propriétaire très aisé, était, il y a quelques années, adjoint au maire de la commune, dont il est conseiller municipal ; il a cédé l’importante ferme qu’il exploitait à son gendre, M. Hibert, il y a quatre ans. Toute la famille jouit, à juste titre, de la considération publique, non seulement à Cauge, mais encore à Evreux.
Nous nous sommes rendu, ce soir, vers cinq heures, au domicile des parents de l’ingénieur Pierre. Après des appels réitérés, une femme vient ouvrir une petite porte donnant sur un chemin boueux. C’est Mme Pierre elle-même.
– Vous venez certainement au sujet de mon fils ?
– Oui, madame, lui répondons-nous.
– Eh bien ! entrez.
La mère de l’ingénieur nous conduit dans une vaste salle à manger ornée d’assiettes anciennes et, aimablement, nous présente une chaise, afin que nous puissions causer plus aisément. Son mari se chauffe près de la cheminée, ainsi que son épouse. Il a l’air tout à fait calme et aucun signe de découragement ne se lit sur son visage. Tous deux nous font part que c’est par les journaux qu’ils ont connu l’arrestation de leur fils et la lourde inculpation qui pèse sur lui.
– C’est sans aucune émotion, nous déclare Mme Pierre, que nous avons appris cette étrange nouvelle, car nous avons une ferme confiance en l’innocence de notre fils.
Et Mme Pierre de poursuivre :
– Le 2 ou le 3 janvier, dans une lettre qu’il nous adressait, Louis nous faisait savoir qu’il était suspect aux yeux de la police et qu’un journal de Brest insinuait qu’il était le coupable. Il ajoutait qu’il ne fallait pas s’en tracasser, Cadiou, selon lui, n’ayant jamais été assassiné, mais étant simplement parti de son propre chef.
La mère de l’ingénieur nous conte encore que son fils leur avait écrit être fort ennuyé par toute cette affaire, qui lui faisait perdre près de 2,000 francs de bénéfices.
M. Pierre, d’un signe de tête, approuva tout ce que venait de nous dire son épouse, puis il nous confia que Louis leur avait toujours donné de la satisfaction au cours de ses études. Élève à l’institution Saint-François-de-Sales, à Evreux, il en était sorti avec ses deux baccalauréats, puis, après un an passé à Sainte-Geneviève, à Paris, il entra à l’École centrale. A sa sortie, à vingt-deux ans, ayant été réformé du service militaire par suite de myopie, Louis Pierre devint chimiste dans une usine de Courbevoie, qui fit faillite. Depuis quatre ans, il se trouvait à Landerneau, où ses parents allèrent le voir en octobre et novembre derniers.
– Mon fils, conclut M. Pierre, en nous quittant, aimait passionnément le travail ; il détestait les plaisirs et, de nature plutôt timide, il ne se plaisait que dans son laboratoire.
L’ingénieur Pierre, né à Caugé, en octobre 1882, n’avait pas revu son pays natal depuis cinq ans. Dans sa commune d’origine il passait pour un jeune homme d’avenir, incapable de commettre une mauvaise action.
Les parents auraient désiré que leur fils Louis, qui s’était engagé pour une période de quatre ans seulement à l’usine de Landerneau, revienne dans un centre industriel de Normandie. C’est malgré leurs conseils qu’il signa encore un engagement d’un an avec Cadiou. Un grand nombre d’habitants de Caugé, avec lesquels il nous a été donné de nous entretenir, se refusent à croire à la culpabilité de l’ingénieur Louis, comme on l’appelle familièrement dans le pays.
7 février 1914 – p. 1 et 4
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Une Visite à la Somnambule
NANCY, 6 février. — L’affaire Cadiou, qui passionne si profondément la Bretagne, vient d’avoir en Lorraine une répercussion inattendue. La justice s’est préoccupée, en effet, de savoir ce qu’il y a d’exact dans la consultation d’une somnambule extra-lucide qui avait révélé l’endroit où le meurtrier de M. Cadiou avait enfoui le cadavre.
Il apparaissait d’abord que des renseignements avaient été fournis à la famille de la victime, et que, pour détourner l’attention de la justice, on avait imaginé un roman mystérieux où l’intervention des sorcières aurait joué seul un rôle que la gravité des magistrats se garderait bien d’éclaircir.
Or, la somnambule existe ; les faits auxquels elle se trouve mêlée, et qui étaient généralement accueillis avec un scepticisme ironique, sont confirmés d’une manière éclatante.
Voici les résultats de notre enquête personnelle :
Les agences nous informaient, cet après-midi, qu’une dame Saimby ou Saimpy [Sainpy], habitant Pont-à-Mousson, avait interrogé une voyante de Nancy et qu’elle en avait obtenu des indications si précises qu’en proie à une agitation très vive, elle en avait fait part immédiatement aux parents du directeur de la Grande-Palue, avec qui elle entretient depuis longtemps d’étroites relations d’amitié.
Dès que la nouvelle fut connue, on se mit en quête de découvrir Mme Saimpy [Sainpy]. La police ignorait son adresse ; le chef de la quinzième brigade mobile, M. Villon, était seulement instruit de l’affaire par les journaux et il attendait sans impatience la commission rogatoire du parquet brestois qui le chargerait de collaborer à l’instruction en cours.
Une nuée de reporters s’était abattue sur la petite ville. Tant d’investigations furent enfin couronnées de succès. On finit par apprendre que Mme Saimpy [Sainpy] vivait tranquillement chez une amie, Mme Gendarme, dans une modeste maison de la rue Favier. En dépit des questions dont on la pressa, elle refusa de livrer son secret et de dire si, oui ou non, elle devait à une somnambule les renseignements qui guidèrent les recherches.
Nous devions être plus heureux. Le fils de Mme Saimpy [Sainpy] dirige à Nancy, rue des Quatre-Eglises, une épicerie en gros. A coup sûr il avait reçu dernièrement la visite de sa mère ; il devait, par conséquent, être au courant de ses démarches et en connaître même l’extraordinaire résultat. M. Saimpy [Sainpy] fait dans la région un voyage d’affaires. Il rentrera seulement demain soir à son magasin ; mais en son absence un des caissiers a satisfait complaisamment notre curiosité.
– Il est exact, nous dit-il, que Mme Saimpy [Sainpy] mère a consulté, l’autre jour, dans le quartier, une cartomancienne ou une voyante. Elle a même été fort impressionnée. Le patron nous a raconté cela. Nous n’avons pas, sur le moment, attaché une bien grande importance à son récit.
Munis de ce renseignement, nous gravissons les escaliers obscurs des immeubles où mainte pythonisse rend ses oracles et c’est ainsi qu’à 10 heures du soir nous heurtions l’huis de Mme Camille, 16, rue de l’Équitation. Dès les premières questions, Mme Camille avoue la consultation donnée à une visiteuse qui dissimulait ses inquiétudes, son chagrin, mais mal.
– Cette dame arriva chez moi samedi après-midi sur le coup de 4 heures, nous dit-elle. Je lui demandai si elle désirait m’interroger à propos d’un vol ?
« – Oh ! je voudrais qu’il s’agît seulement d’un vol ; je n’aurais pas tant de peine. Je viens pour une disparition. Si je pouvais savoir, je consolerais peut-être de pauvres gens plongés dans une épouvantable douleur ! »
« La consultation fut relativement courte. Quand elle cessa j’avais les yeux baignés de larmes. »
« Mme Saimpy [Sainpy] fut émue.
« – Pourquoi pleurez-vous ainsi ? me dit-elle. »
« Je lui répondis que j’avais assisté, pendant mon sommeil, à un spectacle terrifiant. Mme Saimpy [Sainpy] me raconta alors que je lui avais fait du crime de Landerneau le récit que j’ai lu depuis lors dans tous les journaux, indiquant même le signalement et l’âge de l’assassin, la façon dont M. Cadiou fut frappé, l’endroit où le corps avait été enfin traîné, puis enfoui dans un talus situé à proximité d’un petit bois et du moulin. Ma cliente était absolument atterrée. »
Mme Camille n’a conservé de cette visite qu’un souvenir assez vague.
– Il vient chez moi beaucoup de monde, dit-elle. Depuis vingt-cinq ans j’ai été mêlée sans doute à des affaires intéressantes, mais je ne crois pas qu’il en soit de plus curieuse que celle-ci. Des locataires de la maison m’ont appris ce soir le rôle qu’à mon insu je jouais dans le drame de la Grande-Palue. Puisque la famille de M. Cadiou a promis une prime de deux mille francs à la personne qui ferait découvrir le cadavre, je pense que cette somme me sera acquise sans nulle contestation. Je suis veuve depuis deux ans ; je vis très modestement avec mes deux filles. Deux mille francs seront pour nous une excellente aubaine.
A ce moment une des fillettes s’approche de nous et déjà exprime ses désirs. Elle rêve d’une belle robe, et puis il lui faudrait un vélo.
– Tu auras tout cela, lui promet sa mère en plaisantant.
Mme Camille ne tient pas à ce que le public la confonde avec les vulgaires pythonisses qui s’exhibent sur les tréteaux de la foire.
– Depuis vingt-cinq ans, j’exerce honnêtement mon métier. Tous les médecins de la ville me connaissent ; je possède dans ma clientèle toute la noblesse (sic). Beaucoup de personnes m’ont souvent remerciée à la suite de renseignements précieux.
Nous lui demandons comment lui fut révélé le don de double vue. Elle répond :
– A l’âge de treize ans j’avais la danse de Saint-Guy. Je fus soignée à l’hôpital par le savant docteur Bernheim qui fit sur moi de nombreuses expériences d’hypnotisme. Il me présenta ensuite à ses éminents collègues, le docteur Liébault et le professeur Liégeois, qui témoigna dans le procès Gouffé en 1889. Quelques années plus tôt, lors du congrès scientifique qui se tint à Nancy, vers 1880, j’avais été déjà présentée à l’illustre assemblée.
« Le docteur Liébault me maintint dans l’état d’hypnose de huit heures du matin à midi. Les expériences auxquelles on se livra dans ces séances ont été consignées dans plusieurs revues. J’ai vécu, depuis cette époque, du métier de somnambule, donnant chaque jour mes consultations dans une maison voisine, chez ma propre marraine. »
Détail particulier, les savants dont Mme Camille cite les noms lui ont gardé leur sympathie, et l’un d’eux l’appelait familièrement sa petite sorcière.
Les Étrangetés de l’affaire Cadiou
Pourquoi l’ingénieur Pierre en voulait à son directeur
BREST. 6 février. — MM. Guilmart [Guilmard], procureur de la République, et Bidard de la Noé, juge d’instruction, mènent avec la plus grande diligence leur enquête sur le drame de la Grande-Palue.
M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, a déposé entre les mains du chef du parquet une plainte formelle contre M. Louis Pierre, l’ingénieur qu’il n’a cessé d’accuser, depuis la disparition de son frère, de l’avoir assassiné. M. Louis Pierre connaissait avant son arrestation la terrible accusation que portait contre lui M. Jean-Marie Cadiou et ne s’en était pas autrement ému.
La petite bonne de l’ingénieur
La bonne de l’ingénieur Louis Pierre, Mlle Juliette Juzeau, originaire de Landerneau, où habite sa famille, déclarait hier, au cours de son interrogatoire, qu’elle estimait son maître incapable de commettre un crime. Elle a dû toutefois reconnaître devant les magistrats du parquet qu’elle avait pour l’ingénieur une réelle amitié. La perquisition dans la chambre de M. Louis Pierre a fait découvrir, du reste, plusieurs lettres très tendres que l’ingénieur avait adressées à sa bonne. Il reste à savoir – et c’est l’un des points que l’enquête va s’efforcer d’éclaircir – si l’ingénieur seul aimait Juliette Juzeau.
Ceux qui accusent
Les présomptions qui pèsent sur M. Louis Pierre sont graves. Le contremaître de l’usine de la Grande-Palue a affirmé avoir entendu l’ingénieur déclarer, en parlant de M. Paul [Louis] Cadiou : « Si le patron veut se passer de mes services, je le f…icherai à l’eau ! »
Neuf témoins ont vu, le 30 décembre, l’ingénieur et l’administrateur de l’usine se diriger ensemble vers le moulin. Un petit pâtre nommé Goulben [Boulben], qui gardait ses vaches près du chemin, a fait, notamment, une déposition catégorique et précise.
L’arme du crime
Quelle est l’arme qui a servi à commettre le crime ? Couteau, faucille, serpe ? Tous ces outils se trouvent dans la remise du moulin, qui abrite la luxueuse limousine automobile de l’ingénieur. Mis en présence de la pioche tachée de sang, saisie par les commissaires spéciaux et qui avait pu servir à l’assassin pour enterrer sa victime, M. Louis Pierre a déclaré que cet outil lui avait servi pour tuer un lapin.
Juliette [Julia] Juzeau, interrogée à son tour, a prétendu que c’est un chat que son maître avait enterré en se servant de cet outil.
Le docteur Rousseau, médecin légiste, qui a été appelé à examiner la pioche saisie dans la remise de M. Louis Pierre, n’a pu dire si celle-ci porte des taches de sang ou seulement des taches de rouille ; il a toutefois constaté que les poils qui y adhèrent ne sont ni des cheveux ni de la barbe. La pioche va toutefois être soumise à l’examen d’un expert.
Origines du dissentiment
De sérieux dissentiments existaient, on le sait, entre l’administrateur et l’ingénieur de l’usine de la Grande-Palue. M. Paul [Louis] Cadiou avait appris, en dernier lieu, que des offres avaient été faites à M. Louis Pierre par une société concurrente, et il avait décidé de se séparer de son collaborateur. L’ingénieur avait même passé un contrat en vue d’aller dans une autre usine dans les environs ; puis il aurait résilié ledit contrat quelques jours après la disparition de M. Paul [Louis]Cadiou. L’ingénieur nourrissait-il le secret espoir de remplacer ce dernier comme chef de l’usine de la Grande-Palue ?
Des pourparlers avaient été engagés entre M. Legrand, industriel et ancien maire de Landerneau, qui devait fonder à Daoulas une usine concurrente de celle de la Grande-Palue, et M. Louis Pierre avait accepté en principe les propositions qui lui avaient été faites ; mais il ne devait faire parvenir sa réponse définitive que le 10 janvier dernier. Or, après la disparition de M. Paul [Louis] Cadiou, l’ingénieur avisa M. Legrand qu’il ne donnait pas suite aux pourparlers. C’est là, on le sait, une charge relevée contre M. Louis Pierre.
Émouvantes obsèques
Les obsèques de M. Paul [Louis] Cadiou ont eu lieu ce matin à 9 h. 30, à Landerneau, au milieu d’une assistance considérable. Mme Cadiou, veuve de l’ancien administrateur de l’usine de la Grande-Palue, arrivée deux heures auparavant à Landerneau, conduisait le deuil, accompagnée des membres de sa famille. La cérémonie religieuse a eu lieu à l’église Saint-Houardon. Le corps de M. Paul [Louis] Cadiou a été ensuite transporté à Morlaix.
M. Louis Pierre est resté toute la journée écroué à la maison d’arrêt du fort du Bouguen. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, reprendra demain son information dans cette affaire. M. Guilmard, procureur de la République, a eu dans l’après-midi une longue entrevue avec le docteur Eugène Rousseau, médecin légiste, qui a procédé à l’autopsie du cadavre de M. Paul [Louis] Cadiou. Les rasoirs dont se servait M. Louis Pierre pour se raser vont être saisis. Les commissaires spéciaux ont continué leur enquête toute la journée à Landerneau.
Singulière correspondance
Quelques jours avant la disparition de M. Cadiou, l’usine de la Grande-Palue avait été écartée, au moins momentanément, des adjudications de l’Etat. Un wagon de coton-poudre expédié par elle avait été facturé deux fois à la poudrerie d’Angoulême. Or on vient de trouver, au cours de la perquisition chez l’ingénieur, le brouillon d’une lettre qu’il destinait au ministre de la guerre et où il rappelait ce fait. C’est une preuve manifeste de l’animosité des rapports entre M. Cadiou et M. Pierre.
8 février 1914 – p. 1, 2 et 4
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Le Commissaire recueille la Consultation de la Somnambule
NANCY, 7 février. (Par dépêche de notre envoyé spécial.)
Comme il fallait s’y attendre, les étourdissantes révélations de Mme Camille ont produit, tant à Nancy qu’à Pont-à-Mousson, une émotion qui s’est emparée indistinctement de toutes les classes sociales. Ce fut le sujet de toutes les conversations. Tantôt un doux scepticisme accueillait en souriant les oracles sans prestige de la sibylle, tantôt la crédulité des braves paysannes affirmait qu’il y avait beaucoup de vérité dans la consultation qui amena la découverte du cadavre de M. Louis Cadiou.
– Et la preuve, c’est que la justice elle-même dirige ses investigations dans ce sens.
Les apparences donnent raison, il faut en convenir, à cette version. Une dépêche tenant lieu de commission rogatoire n’est-elle pas effectivement parvenue, hier après-midi, au parquet général ? La transmission en fut faite sans hâte à M. Marin, commissaire de police à Pont-à-Mousson, qui, ce matin, convoqua Mme Anne Saimpy [Sainpy] ; mais celle-ci, bouleversée par la stupéfiante succession des événements qui se précipitent depuis qu’à l’issue de sa consultation elle informa la justice des terribles mystères dont le voile venait de se déchirer, ne put se déranger, et elle en informa M. Marin qui, cet après-midi, se rendit chez elle.
L’impression du magistrat confirma l’opinion des personnes qui ont eu l’occasion d’approcher Mme Saimpy [Sainpy] et de s’entretenir avec elle. Il apprit qu’ayant perdu un chien de race auquel elle tenait beaucoup elle en avait retrouvé assez facilement la trace grâce à une somnambule ; que plusieurs témoignages, des confidences sérieuses, la constatation d’incidents, des circonstances singulièrement étranges avaient peu à peu affermi sa confiance dans les oracles des sorcières.
– Je me rendis samedi à Nancy, dit-elle, en ayant soin de prendre une paire de gants portés par la victime de la Grande-Palue, et que je me gardai de toucher à l’intérieur, afin que fût conservé intact le fluide magnétique de M. Cadiou. C’était là une expresse recommandation, une condition sine qua non pour la réussite de nos projets.
« Mme Camille, que je n’avais jamais vue auparavant, me demanda s’il s’agissait d’un vol.
« – Non, lui répondis-je, je voudrais avoir des renseignements au sujet de la disparition d’un de mes parents. »
« Et, sans lui donner d’autre explication, je lui remis la paire de gants que j’avais apportée.
« Mme Camille, continua Mme Saimpy [Sainpy], fut à ce moment endormie par une dame âgée qui se trouvait avec elle, et ce que j’entendis alors me troubla profondément.
« – Madame, ce monsieur est couché dans un endroit tout noir !
« – Dans une cave ? demandai-je. Vous devez faire erreur.
« – Il est couché et il est mort. Je le vois dans un bois.
« – Dans un bois ? Vous devez vous tromper, car on a fouillé le bois près duquel il a été rencontré pour la dernière fois et on n’a rien trouvé.
« – Ce n’est pas précisément un bois, c’est un talus sur lequel poussent quelques petits arbres.
« – Près d’un moulin ?
« – Oui, sur le bord d’une route, près d’un moulin ; effectivement, le corps est seulement caché par un peu de terre.
« – Et comment ce monsieur a-t-il été tué ?
« – Il a été attiré dans un guet-apens ; il a été frappé à la tête et dans le dos.
« – Par qui a-t-il été tué ?
« – Par un homme de trente à trente-cinq ans, grand, portant une barbe châtain ; il avait un complice plus petit que lui, qui fit le guet et qui l’aida pour enfouir le cadavre. »
« Ces détails, continua Mme Saimpy [Sainpy], je les envoyai aussitôt à une de mes parentes, qui les communiqua au frère de M. Cadiou, – et vous savez qu’ils permirent de retrouver très vite le corps du malheureux administrateur de l’usine de la Grande-Palue.
« – Ne craignez-vous pas, madame, demanda le commissaire de police, d’avoir, sans le vouloir, guidé un peu les réponses de la somnambule en lui donnant des indications sur la région où disparut M. Cadiou ?
« – Nullement, répondit Mme Saimpy [Sainpy]. J’écoutais, je vous assure, Mme Camille avec la plus grande émotion ; ses déclarations me stupéfiaient et m’attristaient. Si je l’interrompis, ce ne fut que pour obtenir davantage de précisions, et rien dans mes paroles ne put lui permettre de situer l’endroit où fut retrouvé M. Cadiou. »
M. Marin ne poursuivit pas davantage son interrogatoire. Au surplus, la bonne foi de Mme Saimpy [Sainpy] est pour tous évidente. Personne, à Pont-à-Mousson, ne se permettrait de suspecter ses dires ; mais ne s’est-elle pas illusionnée sur l’importance des prophéties de la somnambule ? Sans s’en douter, n’a-t-elle pas modifié ses réponses, qui, depuis la découverte du cadavre de M. Cadiou, sont singulièrement angoissantes ?
Chez Mme Camille
Quant à Mme Camille, elle exulte, mais sans vaine fanfaronnade. Nous lui rendîmes visite cet après-midi, mais, comme il ne faut pas troubler les devineresses dans l’exercice de leurs prophéties, nous nous présentâmes chez elle à l’instant où elle achevait ses deux séances quotidiennes de consultations.
Mme Camille, qui s’appelle prosaïquement Mme veuve Hoffmann, s’enorgueillit d’avoir uni jadis sa destinée à celle d’un haut fonctionnaire ; elle garde en conséquence une obligatoire circonspection.
Deux enfants, un garçon de seize ans et une fille de quinze, lui rendent agréable un foyer dont l’occultisme assure la prospérité. Nous gravissons à tâtons un escalier obscur. Mme Camille nous reçoit. Elle est seule avec sa marraine, Mme Stocquart, une octogénaire aux cheveux de neige qui, depuis vingt-quatre ans, la plonge dans le sommeil magnétique.
– Que de visites ! Je n’en puis plus, nous annonce-t-elle dès l’entrée. Figurez-vous que les opérateurs cinématographiques ne me laissent aucun répit, les reporters assiègent ma porte, je suis très fatiguée. On a dit, en manière de plaisanterie, que les rêves de gloire et de fortune m’empêcheraient de dormir, mais j’en ai vu bien d’autres dans ma longue carrière.
L’appartement où nous nous trouvons est très simple, d’un confort bourgeois. Çà et là, des bibelots, des gravures, des livraisons de modes ou de voyages qui font prendre patience aux clients, à la timide amoureuse, à l’héritier nerveux, au potache inquiet qui viennent solliciter un pronostic heureux ou fatal sur la fidélité de l’être cher, la longévité du vieil oncle, le résultat aléatoire d’un concours.
– Jamais je ne pose de questions, proclame Mme Camille Hoffmann, aux gens qui se présentent. Pour m’épargner des ennuis avec la police je leur demande toujours s’ils désirent se renseigner au sujet d’un vol.
– Pourquoi cela ?
– Certaines personnes, trop confiantes dans mon infaillibilité, pourraient, en me quittant, jurer à des magistrats qu’ils se trompent, que leurs enquêtes sont mal conduites, et cela m’attirerait de nombreux désagréments.
De son propre aveu la pythonisse proclame ainsi le droit au scepticisme. Pourtant elle cite avec complaisance les occasions qu’elle eut de prouver sa supériorité incontestable sur la concurrence du marc de café, des tarots et des lignes de la main.
– Un officier des troupes coloniales, ayant en poche son billet pour le transatlantique, reçut de moi l’assurance qu’à Marseille un contre-ordre ajournerait son voyage. La prédiction se réalisa. Je ne compte plus les personnes qui, après le décès d’un parent, ont retrouvé soit dans la cave, soit dans le grenier, un magot que celui-ci avait prudemment caché. A la veille d’examens ou d’élections plusieurs candidats ont puisé chez moi ou raffermi leurs espoirs. Mais je reconnais que l’affaire Cadiou a de quoi stupéfier.
Dans l’angle obscur d’où elle suit notre conversation, Mme Stocquart, la vieille marraine, approuve ces paroles. Elle murmure, en dodelinant de la tête : « Oui, c’est extraordinaire. »
On s’étonne ici de l’importance que tes magistrats accordent aux consultations de la somnambule.
Mais en vérifiant les déclarations de Mme Camille, la justice ne poursuivrait-elle pas un autre but ?
L’Enquête sur l’Assassinat de M. Cadiou
L’ingénieur proteste de son innocence
Mme Cadiou refuse toute confrontation
BREST, 7 février. L’affaire Cadiou demeure une très angoissante énigme. Au lieu d’être éclairci par la découverte du cadavre de la victime, il semble que le problème s’obscurcisse davantage.
Les esprits sont très partagés et si beaucoup de personnes, à la suite de M. Jean Cadiou, persistent à voir en l’ingénieur Louis Pierre le principal assassin, nombreuses sont celles qui le défendent. Chacun, au surplus, a été fort impressionné par le parfait sang-froid dont il a fait preuve depuis le début de cette affaire et même au moment de son arrestation.
Sa domestique, la jeune Juliette Suzeau [Julia Juzeau], a déclaré aux magistrats enquêteurs qu’indignée et inquiétée par les bruits qui couraient depuis plusieurs jours sur son maître et les accusations terribles dont il était ouvertement l’objet, elle avait cru devoir lui en faire part. M. Louis Pierre répondit à la jeune fille, avec calme, qu’elle pouvait se rassurer, qu’il n’était pour rien dans la disparition de M. Cadiou et que sa conscience ne lui reprochait rien.
Cette jeune femme a déclaré, en outre, que, bien avant la mort de M. Cadiou. L’ingénieur avait parlé ouvertement devant elle des propositions d’emploi qui lui avaient été faites par M. Legrand et qui lui assuraient des appointements supérieurs à ceux qu’il avait à l’usine de la Grande-Palue.
Depuis qu’il a été appréhendé par la gendarmerie, M. Louis Pierre ne s’est pas départi un seul instant de son calme. Il prend ses repas avec le même appétit qu’auparavant. Quand on lui apporta son souper, jeudi soir, il déclara avec bonne humeur qu’il pensait bien ne pas rester longtemps à la prison du fort du Bouguen, car son innocence serait bientôt reconnue.
En débarquant place de la Gare, à Brest, M. Louis Pierre, qu’escortaient deux gendarmes, aperçut un négociant qui a des magasins à Brest et à Landerneau ; il l’interpella en lui souhaitant familièrement le bonjour. Il semblait, disent les témoins, aussi à son aise que celui même à qui il s’adressait.
Les points obscurs
De nombreuses personnes ne cessent d’être entendues par la police, mais aucune n’a encore apporté le fait nouveau, l’accusation formelle et précise, capable d’accabler sous l’évidence les défenseurs de
M. Louis Pierre. Les magistrats ne possèdent toujours que les dépositions des neuf témoins qui, le 30 décembre, dans la matinée, ont vu M. Paul [Louis] Cadiou et M. Louis Pierre se diriger ensemble de l’usine de la Grande-Palue vers le moulin.
Un point demanderait encore à être éclairci. On se souvient que l’ingénieur s’est rendu seul au domicile de M. Paul [Louis] Cadiou, rue de Brest, à Landerneau, après la mort de celui-ci. C’était, a-t-il dit, pour réparer le téléphone qui ne fonctionnait plus. Or, il paraît que samedi, à Landerneau, M. Pierre a expliqué à M. Chéenne, industriel, ami de la famille Cadiou, que c’était pour rechercher certains carnets, dont il avait besoin pour mettre en règle la comptabilité de l’usine.
Rappelons, à ce sujet, que, le 29 décembre, M. Paul [Louis] Cadiou a reçu un chèque de 110,000 francs. Ce fut ce fait, signalé au parquet, qui rendit d’autant plus intéressante, la disparition de M. Cadiou.
Les bonbons suspects
Dans la famille de ce dernier on persiste à accuser, l’ingénieur avec la plus formelle énergie. On en cite un frappant exemple.
Dans les premiers jours du mois de janvier, le jeune ingénieur a adressé à Paris, à Mme Paul Cadiou, une carte par laquelle il s’excusait de n’avoir pas plus tôt formulé ses meilleurs vœux à l’occasion du nouvel an. Il y joignait une boite de bonbons destinée aux enfants. Ces bonbons n’ont pas été remis à ces derniers. La famille de M. Paul [Louis] Cadiou ne voulut pas, dit-on, faire manger par les enfants des bonbons offerts par l’assassin de leur père. D’autre part, ces bonbons n’étaient-ils pas empoisonnés ? C’est aussi la question que se posa la famille de l’administrateur de l’usine.
Et les bonbons offerts par M. Louis Pierre vont être soumis à une analyse.
La découverte du cadavre
Par contre, il est certains faits qui intriguant beaucoup la police et les magistrats enquêteurs.
Les commissaires spéciaux de Brest et le commissaire de police de Landerneau, qui avaient été invités par le sous-préfet à se mettre à la disposition de la famille Cadiou pour rechercher le disparu, se montrent étonnés que, sans leur avoir communiqué la consultation de la cartomancienne de
Nancy (à laquelle ils ne croient pas), M. Jean-Marie Cadiou soit allé seul dans le bois de M. Vacheron [Vacheront] à la recherche du cadavre de son frère. Le fait est d’autant plus curieux que depuis quinze jours déjà M. Girardier, commissaire à Landerneau, avait proposé de faire battre ce bois. Mais la famille préféra continuer ses recherches du côté de la rivière.
Sur ce point, M. Jean-Marie Cadiou explique qu’il fut, en effet, frappé par la précision des renseignements fournis par la cartomancienne, mais que son esprit n’en déduisit aucune indication. Il affirme qu’il fut conduit à l’endroit où le cadavre a été découvert par diverses considérations plus sérieuses.
– Dans les fourrés voisins, a-t-il dit, où le sol est sablonneux ou rocailleux, il eut été fort difficile de creuser un fossé. Il était donc logique de supposer que l’enfouissement avait eu lieu dans un endroit plus propice.
C’est dans ce sens que s’orientèrent ses recherches. Rétrécissant ainsi singulièrement le cercle de ses investigations, il aboutit à découvrir le corps. C’est volontairement, ajoute-t-il, qu’il a tenu à agir seul sans en informer le parquet et la police. Il est probable qu’il sera prié de s’expliquer sur ce point.
M. Pierre interrogé
Dans l’interrogatoire qu’il a subi aujourd’hui M. Louis Pierre persiste à dire que c’est le 29 décembre et non le 30 qu’il a vu M. Paul Cadiou pour la dernière fois.
Mme Guémeneur [Quéméneur], ainsi que les autres témoins qui prétendent le contraire, se trompent. Confronte avec Mme Guémeneur [Quéméneur], l’inculpé a protesté contre les dires de celle-ci, qui n’a pourtant pas rétracté sa déposition.
Mme veuve Paul [Louis] Cadiou est arrivée à 3 heures au Palais de justice, en automobile. Elle était accompagnée de Me Vichot, avoué. Mme Cadiou est dans un très mauvais état de santé. Pendant son séjour dans le cabinet du juge d’instruction elle a, à trois reprises, failli se trouver mal. Elle redoutait surtout qu’on la confrontât avec M. Pierre. Le juge d’instruction, qui avait d’abord décidé que cette formalité aurait lieu, y a finalement renoncé.
Mme Cadiou accuse
Voici les déclarations de la veuve de l’assassiné :
Le 30 décembre, Mme Cadiou se trouvait à Paris. Elle y attendait son mari. Ne l’ayant pas vu arriver, elle lui télégraphia à Landerneau. Puis, n’ayant point obtenu de réponse, elle passa également une dépêche à M. Louis Pierre. Ce dernier lui répondit deux jours après. Mme P. Cadiou a, d’autre part, reçu, le 31 décembre, une lettre que M. L. Pierre avait adressée le 30 à son mari pour lui demander de vouloir bien lui faire régler ses émoluments mensuels, qu’il avait omis de lui payer avant de partir.
Mme Cadiou a déclaré au juge qu’elle aussi croit à la culpabilité de M. Louis Pierre. Elle n’a pu rien affirmer, mais elle n’a cessé ; a-t-elle dit, d’avoir l’impression que ce dernier a joué un certain rôle dans le complot qui a été, à n’en pas douter, ourdi contre son mari. Ce dernier a été, dit-elle, l’objet d’un acte de vengeance. M. Paul [Louis] Cadiou avait souvent fait part à sa femme des appréhensions que lui inspirait le milieu hostile dans lequel il vivait à la Grande-Palue et à Landerneau. Il avait été souvent l’objet de menaces. La lettre que M. L. Pierre a écrite le 30 décembre à M. Cadiou, à Paris, avait pour but de donner le change. M. Cadiou avait toujours sur lui sa montre, son porte-monnaie et son portefeuille. Son porte-monnaie contenait d’ordinaire de 400 à 500 francs.
Interrogée sur l’histoire de la cartomancienne de Nancy, Mme Cadiou a déclaré au juge d’instruction que cette consultation a bien eu lieu, qu’elle a été sollicitée par une parente qui a voulu lui être utile, mais à son insu. Mme Cadiou a demandé au juge d’instruction à être autorisée à quitter Brest dans la soirée pour regagner Paris. M. Bidard de la Noé a acquiescé à son désir.
9 février 1914 – p. 4
Témoins sincères et contradictoires
L’un innocente, l’autre accable le subordonné de M. Cadiou
BREST, 8 février. – M. Louis Pierre n’a pas été interrogé aujourd’hui, le juge d’instruction ayant poursuivi l’étude du dossier et adresse des commissions rogatoires à divers parquets. L’enquête des commissaires spéciaux se poursuit à Landerneau et à La Forest pour départager les témoignages contradictoires, notamment ceux qui sont relatifs à la dernière entrevue entre l’ingénieur et M. Cadiou.
La principale charge qui pèse sur M. Pierre est d’avoir été vu le 30 décembre au matin dans les bois de La Forest en compagnie de M. Cadiou. L’ingénieur soutient que la promenade qu’il fit vers le moulin avec l’administrateur de l’usine de la Grande-Palue eut lieu le 29 décembre.
Or un témoignage particulièrement important va être fourni au parquet par un voisin de l’usine, M. Caroff, minotier, qui déclare être absolument certain que c’est le 29 décembre que M. Pierre et M. Cadiou sont venus lui demander s’il ne pourrait pas leur vendre son moulin, sur lequel ils désiraient installer des ateliers. M. Caroff avait, le même jour, procédé à une expédition de farine à Plougastel, ce qui lui a permis d’étayer sa certitude d’une vérification facile de ses souvenirs.
Or le 30 décembre Mme Quéméneur, débitante à La Forest, vit M. Cadiou passer le matin devant chez elle, se dirigeant vers l’usine, et les ouvriers virent également leur administrateur.
Il faudrait donc conclure que si le jeune ingénieur est coupable, il n’assassina pas M. Cadiou le jour où il l’accompagna dans le bois, puisque le lendemain le directeur d’usine était encore vivant.
Le contremaître de la Grande-Palue, M. Bignard, dont la déclaration amena l’arrestation de M. Pierre, affirme par contre que c’est bien le 30 décembre qu’il vit s’éloigner vers le bois de La Forest l’administrateur et l’ingénieur. Il cite à l’appui de ses souvenirs le fait que le même jour les machines de l’usine furent arrêtées à la suite d’une avarie de soupape.
Indépendamment de sa précision de date, il donne les précisions d’horaire suivantes : il était 11 h. 15 quand MM. Cadiou et Pierre partirent ensemble ; à 11 h. 50 M. Pierre revint seul à l’usine chercher un manteau. En un temps aussi court il est impossible que l’ingénieur ait pu commettre un crime. De plus, il était très calme, sans rien de changé dans son attitude.
Telle est la version de M. Bignard. On dit, d’autre part, que ses déclarations n’ont pas été toujours aussi formelles et qu’à un certain moment, même, le contremaitre ne pouvait préciser si la fameuse promenade avait eu lieu le 29 ou le 30 décembre.
On voit que les charges contre le jeune ingénieur diminuent sensiblement de valeur.
Quant à la pioche saisie dans la remise de M. Pierre et qu’on avait cru tachée de sang, celui-ci déclare qu’elle était appuyée contre un mur où le salpêtre lui a donné une oxydation spéciale bien connue en chimie.
Si l’enquête n’apporte pas d’autres charges, on ne voit guère sur quoi l’instruction pourrait bien s’appuyer pour maintenir l’arrestation.
10 février 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU bouleverse Landerneau
Quel était ce garçon meunier ?
BREST, 9 février. – L’enquête, à mesure qu’elle se poursuit, amène de nouveaux témoignages et de nouvelles contradictions.
Le dixième témoin que viennent d’entendre les commissaires spéciaux, M. Bonnefoy, cultivateur, a vu, le 30 décembre à 9 heures du matin, M. Paul [Louis] Cadiou se dirigeant vers le bureau de l’ingénieur. L’administrateur de l’usine passait deux heures plus tard, déclare le témoin, en compagnie de M. Pierre. Ce dernier était couvert de sa pèlerine et M. Bonnefoy affirme l’avoir parfaitement reconnu.
Or, le contremaître de l’usine, M. Bignard, qui affirme, lui aussi, à rencontre d’autres témoins avoir vu le 30 décembre, et non le 29, les deux hommes se diriger ensemble vers le moulin, a témoigné qu’à midi moins un quart, M. Pierre revint seul pour prendre sa pèlerine qu’il ne portait pas lorsqu’à onze heures un quart il se trouvait en compagnie de M. Cadiou.
Voici donc une nouvelle contradiction entre témoins également affirmatifs.
Un ancien ouvrier de l’usine, du nom de Jacques Bossard, a été interrogé, sur sa demande, par les commissaires spéciaux. « Le 28 décembre, leur a-t-il déclaré, je suis allé vers neuf heures du matin chez M. Pierre pour lui demander à être employé à la garde de nuit, vu mon état de santé. J’attendais que l’ingénieur m’ouvrît sa porte, quand arriva dans la cour un char à bancs conduit par un garçon meunier. Il était sec, petit, maigre, vêtu comme un ouvrier, coiffé d’une casquette et couvert d’une pèlerine. Il frappa à la porte, la bonne lui ouvrit, il entra. » Bossard attendit, puis se décida à entrer chez l’ingénieur à son tour. Celui-ci examina rapidement son certificat et le congédia. Et l’ouvrier de conclure : « Si l’ingénieur est coupable et s’il a un complice, ce ne peut-être que ce garçon meunier. »
Malgré le peu de consistance de ce témoignage, on recherche le visiteur inconnu.
Pour le reste les hypothèses vont leur train. Les seuls faits à retenir sont qu’on n’a jusqu’ici trouvé aucune preuve que M. Cadiou ait signifié à M. Pierre son brusque renvoi avant expiration de contrat, et qu’il est invraisemblable que l’administrateur et son ingénieur aient pu aller dans les bois de la Forest pour y chercher des sources. L’un et l’autre, en effet, de l’avis des fermiers des environs, n’ignoraient pas qu’à une telle recherche ils eussent perdu leur temps.
Autre problème, très important : Le 29 décembre, je vous l’ai dit, M. Cadiou reçut un chèque de 110,000 francs. Ce chèque, le parquet s’en est assuré, n’a pas été touché.
Le juge d’instruction a chargé la brigade mobile d’interroger par commission rogatoire les bûcherons qui ont travaillé le 30 décembre dans les bois de la Forest.
M. Pierre n’a pas été interrogé cet après-midi. Sa mère, qui est arrivée à Brest, a été autorisée à avoir avec lui une entrevue.
M. Bidard de la Noë a reçu cet après-midi les dépositions de M. Legrand, industriel ; de M. Bignard, contremaître de l’usine de la Grande-Palue, et de M. Salliot, comptable.
M. Legrand avait proposé, on le sait, un emploi à l’ingénieur Pierre en son usine de Daoulas. Les pourparlers furent interrompus peu après la disparition de M. Cadiou, M. Pierre l’avisant que leur projet n’aurait pas de suite.
M. Bignard a maintenu ses précédentes déclarations et a dû reconnaître que ses relations avec l’ingénieur, bonnes autrefois, étaient devenues peu cordiales. Il estime que Juliette [Julia] Juzeau, la bonne de M. Pierre, a pu être la cause de la mésintelligence entre l’administrateur et son ingénieur.
M. Salliot considère M. Pierre comme intelligent, travailleur, mais aussi très violent. Lui aussi vécut en mauvais rapports avec l’ingénieur avant de quitter l’usine. M. Salliot est loin de faire l’éloge de Juliette [Julia] Juzeau, dont la venue semble avoir modifié le caractère de l’ingénieur.
Quant à M. Paul [Louis] Cadiou, de l’avis de son ancien comptable, il n’était pas l’homme qu’il fallait pour diriger l’usine de la Grande-Palue. Son ménage n’aurait pas été des plus unis, et M. Salliot a eu connaissance, notamment, d’un vif incident qui se produisit à Landerneau entre les deux époux au retour de l’enterrement d’un frère de Mme Cadiou. Celle-ci s’était montrée d’une excessive vivacité de langage à l’égard de son mari.
Ce soir à 7 heures, le juge d’instruction a interrogé M. Louis Pierre au sujet de la visite qu’il avait reçue le 28 décembre. L’ingénieur a immédiatement répondu que cet individu était un ouvrier du nom de Mazurier, travaillant chez M. Belboech [Belbeoch], industriel à Landerneau, qui devait réparer un sommier. Cette déclaration sera vérifiée, mais il est à peu près certain que le témoignage de Jacques Bossard a fait état d’une
11 février 1914 – p. 1
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
DES FAITS TROUBLANTS sont révélés à l’enquête
BREST, 10 février. (Par dépêche de notre envoyé spécial.)
Loin de s’éclaircir au fur et à mesure que se poursuit l’enquête, l’affaire Cadiou s’obscurcit, chaque jour, de nouvelles étrangetés. On pouvait croire que la découverte du cadavre du directeur de l’usine de la Grande-Palue allait assigner aux recherches un point de départ certain. On pensait être en droit d’affirmer que M. Paul [Louis] Cadiou avait été assailli et égorgé à l’endroit même où fut retrouvé son corps.
Or, on s’avise aujourd’hui que ses vêtements ne portaient que des taches de sang à peine perceptibles. Ni flaques de sang, ni traces de lutte non plus aux alentours de son cadavre. Ne conviendrait-il pas, dans ces conditions, d’envisager l’hypothèse d’une mise en scène ? M. Paul [Louis] Cadiou ne fut-il pas d’abord empoisonné, puis transporté dans le bois, et, afin de dépister les recherches, égorgé post mortem ? Telles sont les questions que se posent, à Landerneau, nombre de personnes, et qu’on réclame avec insistance une nouvelle autopsie.
Un autre fait également troublant vient d’être porté à la connaissance des magistrats. Un habitant de Landerneau s’occupant de contentieux comptait, au nombre de ses débiteurs, un fermier de la région. Ce fermier, qui lui devait plusieurs centaines de francs et dont il savait la situation assez difficile, vint, quelques jours après la disparition de M. Cadiou, acquitter d’un seul coup sa dette, et comme il paraissait disposer par surcroît d’une somme importante, son créancier lui fit en plaisantant : « Tiens ! vous êtes bien riche ! Vous avez donc assassiné M. Cadiou ? »
L’homme, affirme-t-on, eut un haut-le-corps et pâlit. Sans attacher à cette histoire une importance excessive, le parquet, qui tient à ne négliger aucun détail, a chargé la brigade mobile de Rennes d’interroger les personnes dont il s’agit.
Les hésitations de l’enquête accentuent naturellement le revirement qui s’est produit dans l’opinion publique en faveur de l’ingénieur Pierre. Les magistrats déclarent qu’ils n’envisagent pas pour l’instant l’éventualité de la mise en liberté provisoire du prisonnier. Les charges relevées contre lui, disent-ils, justifient le maintien de son incarcération. Dix témoins affirment l’avoir vu le matin du 30 décembre en compagnie de M. Cadiou. Il le nie. Dans quel intérêt ?
Ce que dit la mère de l’inculpé
Mme Pierre, la mère de l’inculpé, est venue s’installer à Landerneau en attendant que le juge d’instruction lui accorde l’autorisation de voir son fils. La brave femme, dont les émotions de ces jours derniers ont quelque peu altéré la santé, se montre maintenant pleine d’optimisme.
« Louis, un assassin ! s’écrie-t-elle. Allons donc ! Lui, si doux et si bon envers nous ! Tenez, depuis la disparition de M. Cadiou, il nous a écrit maintes lettres très affectueuses, dans lesquelles il nous confiait évidemment son ennui, mais qui n’étaient pas les lettres d’un homme dont la conscience est troublée. Il y a quelques jours, il nous envoyait des fleurs qu’il avait cultivées lui-même dans son jardin. Sans doute, on prétend qu’il en voulait à M. Cadiou. On ajoute qu’il dénonça au ministère de la guerre une irrégularité commise par son patron et dont il avait été le témoin. Ce qu’on oublie de dire, c’est que mon fils avait, au préalable, averti M. Cadiou. Il l’avait mis en demeure de rembourser la somme dont il avait frustré l’État, et c’est parce que l’industriel persistait à ne pas le faire que Louis, pour n’être pas taxé de complicité, écrivit la lettre dont on lui fait grief. On assure, d’autre part, que mon fils se serait absenté de la Grande-Palue pendant tout l’après-midi du 30 décembre, jour de la disparition de M. Cadiou, et cette absence est considérée comme suspecte. Or je viens d’apprendre par Julia Juzeau que Louis travailla cet après-midi-là dans son jardin. La bonne en a gardé le souvenir très, net. Elle se rappelle que les ouvriers de l’usine, ayant quitté le travail vers 5 heures, à la suite d’un accident de machine, elle n’eut à faire, pour prévenir l’ingénieur, que quelques pas hors de la maison. »
Mme Pierre cite en terminant un trait caractéristique de l’assurance avec laquelle son fils attend l’issue de l’affaire. Un membre de la famille avait réussi à faire accepter par Me Henri-Robert la charge de la défense du jeune ingénieur. Ce dernier s’est récrié. Il déclare n’avoir pas besoin d’avocat, certain qu’il est que son innocence éclatera d’elle-même. Vous dirai-je qu’on a continué à rechercher aujourd’hui dans le bois de Landerneau le portefeuille, le porte-monnaie et la montre de M. Cadiou, qui ont disparu ? Un paysan fit même quêter un chien ratier. Tout cela demeura vain.
12 février 1914 – p. 1 et 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’HYPOTHÈSE d’un crime maquillé est scientifiquement confirmée
BREST, 11 février. (Par dépêche de notre envoyé spécial)
Et c’est toujours le mystère ! On avait fondé quelque espoir sur une histoire de débiteur remboursant dans des circonstances étranges son créancier peu de temps après la disparition de M. Cadiou. La brigade mobile a enquêté sur ce point. Le débiteur n’est autre que le meunier de la Grande-Palue, M. Caroff. Le créancier est un agent d’assurances de Landerneau. Si l’un n’a pas, en temps voulu, payé l’autre, c’est tout simplement parce qu’il y avait entre eux contestation d’intérêts. On ne saurait raisonnablement parler, pour le meunier, de situation commerciale difficile, ni de détention suspecte de sommes d’argent. Et voilà encore une piste abandonnée.
Je vous signalais hier que l’opinion publique s’étonnait que M. Cadiou ayant été égorgé, on n’ait pas trouvé soit sur ses vêtements, soit près de son cadavre, des maculatures sanglantes. On réclamait une nouvelle autopsie. Elle ne paraît plus utile. Le médecin légiste, M. le Docteur Rousseau vient en effet de faire connaître les passages essentiels de ses conclusions, que le parquet avait jusqu’ici tenues secrètes. La plaie que M. Cadiou portait au cou a certainement été faite, affirme l’honorable praticien, après la mort. La victime a été étranglée, et si on lui a ensuite tranché la gorge, c’était pour détruire autant que possible les traces de strangulation et faire croire au besoin à un assassinat en plein bois.
L’hypothèse de la mise en scène et du crime maquillé, que je vous indiquais hier, est donc scientifiquement confirmée. Il est hors de doute que l’industriel ne fut pas tué là où on trouva son cadavre et que, s’il y eut mutilation après l’assassinat, ce ne fut évidemment pas pour simplifier les recherches.
Faut-il persister à voir dans l’ingénieur Louis Pierre le coupable ? Les magistrats qui le détiennent ne paraissent pas, quant à présent, vouloir le relâcher ; cependant, leur esprit est invinciblement porté à envisager sous un tout autre jour cette troublante affaire.
On laisse entendre que M. Cadiou était aux prises avec de graves difficultés d’ordre pécuniaire. Sa famille affirme que c’est une allégation inexacte ; il avait encore, quand il fut assassiné, des disponibilités importantes. Il ne risquait point, en tout cas, de laisser les siens dans le besoin, puisqu’il avait contracté pour une somme élevée, et au profit de sa femme, une assurance sur la vie.
Mme Pierre, mère de l’ingénieur, a reçu aujourd’hui la permission de voir son fils à la maison d’arrêt. Elle l’a trouvé très calme, très résigné et persuadé que bientôt va éclater son innocence.
Troublante coïncidence
BREST, 11 février. – On vient de repêcher dans la rivière de Morlaix le cadavre d’une jeune dactylographe de vingt et un ans, employée à la préfecture de Quimper, Mlle Guilvinnec, qui avait disparu du domicile de ses parents le 29 décembre dernier. Elle couchait le 30 dans un hôtel de Morlaix qu’elle quittait le lendemain pour se rendre, disait-elle, à Rennes.
Sans attacher autrement d’importance à cette découverte, il convient de remarquer que la disparition de la jeune fille coïncide étrangement avec celle de M. Cadiou, et qu’au moment où l’enquête commençait, l’ingénieur de l’usine de la Grande-Palue, M. Pierre, avait déclaré au commissaire de police de Brest :
– Si l’on trouve quelque chose, ce sera [probablement dans la rivière de Morlaix.
Coïncidence, vraisemblablement ; mais comme dans tout ce qui se rattache à cette mystérieuse affaire, coïncidence étrange.
13 février 1914 – p. 1 et 2
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Le Mystère reste entier
On recherche une institutrice qui dîna Je 3 janvier avec M. Cadiou
BREST, 12 février. (Par dépêche de notre envoyé spécial.)
Chaque journée nous réserve une nouvelle surprise. On avait cru pouvoir jusqu’ici assigner comme une date certaine à la disparition de M. Cadiou le 30 décembre dernier, et comme l’industriel avait été vu pour la dernière fois ce jour-là en compagnie de M. Louis Pierre, le fait constituait dans l’esprit des magistrats la plus sérieuse des présomptions relevées contre l’ingénieur de la Grande-Palue. Or, des témoignages viennent de surgir, ou simplement de se préciser, qui établiraient que M. Cadiou était encore en vie le 31 décembre, et même le 1er janvier. Par-là se trouverait donc ruiné le système laborieusement échafaudé par l’instruction contre M. Louis Pierre, et tout serait à recommencer.
Au début de l’enquête, un courtier maritime de Brest, juge au tribunal de commerce, M. Nicolas, avait déclaré avoir rencontré M. Cadiou à Morlaix, soit le 27, soit le 31 décembre. Ce témoignage, n’étant pas formel, n’avait pas été retenu. Aujourd’hui, M. Nicolas se présentait au parquet.
– Mes souvenirs, dit-il en substance, se sont précisés. La preuve est faite que le propriétaire de la Grande-Palue était le 27 décembre à Brest. C’est donc le 31 que je l’ai rencontré à Morlaix.
Vers la même heure. M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile, et l’inspecteur Brisset recueillaient à Morlaix le témoignage d’un M. Le Picard, propriétaire du café de la Terrasse, qui avait, lui aussi, fourni à l’origine une déposition peu affirmative, mais dont les souvenirs se sont depuis fixés. « M. Cadiou, dit-il, est venu le 1er janvier me souhaiter la bonne année. Je l’ai fait entrer dans ma salle à manger, et nous avons causé pendant un bon moment. Je suis d’autant plus sûr de la date que presque en même temps que M. Cadiou, des amis et Mme Moreau vinrent me rendre visite. »
Enfin un vétérinaire de Morlaix, M. Baron, raconte que.se rendant le 31 décembre avec sa femme à la gare pour prendre le train à destination de Landerneau, il aperçut un homme vêtu d’un costume cycliste en qui il crut reconnaître l’usinier de la Grande-Palue.
– N’est-ce point-là, demanda-t-il à sa compagne, M. Cadiou ? Comme il a mauvaise mine !
– C’est lui, en effet, répondit Mme Baron. Quant à sa mine, elle n’a jamais été bien florissante.
La femme du vétérinaire confirme le récit de son mari et ajoute :
– Je ne puis me tromper, car M. Cadiou avait été avoué à Morlaix, et je le connaissais bien. Je ne prends pas souvent le train et je me souviens fort bien que c’est le 31 décembre, en allant m’embarquer avec mon mari pour Landerneau, que nous avons croisé l’industriel.
Ces témoignages, en bouleversant complètement les données sur lesquelles les magistrats avaient jusqu’à présent tablé, enlevaient une grande partie de son intérêt à la confrontation annoncée pour cet après-midi entre l’ingénieur Pierre et certains témoins à charge. Ceux-ci ont continué à affirmer qu’ils avaient vu l’inculpé quitter l’usine en compagnie de M. Cadiou le 30 décembre vers onze heures et demie du matin. L’ingénieur, tout en reconnaissant l’exactitude de certains points de détail, répliqua que d’après ses souvenirs c’était le 29, et non le 30, qu’il était sorti de la fabrique avec M. Cadiou.
Mais, je vous le répète, tout cela est maintenant de peu d’importance, puisqu’il paraît démontré que ce n’est pas le 30 décembre que disparut M. Cadiou. La mise en liberté de l’ingénieur, qui vient de confier la défense de ses intérêts à Me Ernest Feillard du barreau de Brest, ne semble plus dans ces conditions devoir être longtemps différée.
Quel jour M. Cadiou fut-il assassiné ? En quel endroit ? Quel mobile arma le bras du meurtrier ? Pourquoi maquilla-t-on le cadavre ? Autant de points qui demeurent aussi obscurs qu’au premier jour et qu’on aura, je le crains, beaucoup de peine à éclaircir.
Le parquet a envoyé ce soir une commission rogatoire au juge d’instruction de Morlaix pour qu’il entende une institutrice, Mme Tanniau, qui aurait le 3 janvier, à Saint-Pol-de-Léon, dîné à l’hôtel de l’Univers en face de M. Cadiou.
Il ne faut voir enfin aucune corrélation entre le suicide de la jeune dactylographe de Morlaix, que je vous signalais hier, et l’affaire Cadiou. Il ne s’agit, comme je vous l’indiquais, que d’une simple coïncidence.
14 février 1914 – p. 2 et 4
L’Assassinat de M. Cadiou
Une contre-autopsie
On sait que le médecin légiste chargé par le parquet de Brest de procéder à l’autopsie du corps de M. Cadiou a conclu que l’industriel avait été étranglé. Comme ce point est d’une importance particulière pour l’enquête, il a paru utile, pour le mettre hors de contestation, de pratiquer une contre-autopsie.
C’est parmi les médecins légistes de la Seine qu’on a jugé convenable de choisir l’expert qui aurait mission de remplir cette tâche importante et délicate. Le procureur de la République de Brest a donc adressé à son collègue de la Seine un télégramme ainsi conçu :
« Sur invitation du procureur général, prière de désigner un médecin légiste de Paris pour procéder à une nouvelle autopsie dans l’affaire Cadiou. »
M. Lescouvé a fait appel au docteur Charles Paul, dont on connaît l’autorité en matière de médecine légale.
Le praticien a aussitôt télégraphié au parquet de Brest pour l’aviser qu’il se tient à sa disposition.
Chez Mme Cadiou
D’autre part, sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, M. Bidart [Bidard] de Lanoé [la Noë], M. Vallet, commissaire à la direction de la police judiciaire, a perquisitionné, hier matin, 85 bis, rue du Cherche-Midi, chez Mme Cadiou. Il a entendu sa mère, Mme Richard, et sa tante, Mlle Guillemain. Ces deux personnes résident habituellement à Morlaix, mais sont venues à Paris pour assister leur parente à l’occasion du décès de son mari.
Le magistrat a saisi une volumineuse correspondance adressée à Mme Cadiou par son mari, et le service anthropométrique a photographié un certain nombre, de ces lettres. Le tout a été transmis au magistrat instructeur.
La plupart des lettres saisies établissent que le plus parfait accord régnait dans le ménage et que l’affection mutuelle des époux est hors de doute.
M. Cadiou avait l’habitude de passer deux, trois ou quatre semaines en Bretagne, pour s’occuper de ses affaires commerciales, puis de faire un séjour d’égale durée dans sa famille, à Paris.
Troublants désaccords dans l’affaire Cadiou
BREST, 13 février. (Par dépêche de notre envoyé spécial.)
L’affaire Cadiou devient décidément de plus en plus déconcertante.
On croyait hier pouvoir affirmer que l’industriel de la Grande-Palue se trouvait à Morlaix le 31 décembre ou le 1er janvier. Il faut aujourd’hui se montrer plus réservé, car la précision de certains témoignages s’est singulièrement atténuée. Le juge d’instruction de Morlaix, M. Le Clech, a entendu, en effet, une dizaine de témoins cet après-midi. II ne résulte pas des dépositions qu’il a recueillies la preuve-irrécusable que M. Cadiou était à Morlaix aux dates indiquées. Un cafetier, M. Le Picard, avait cru se souvenir que l’usinier était venu lui souhaiter la bonne année le 1er janvier.
Or le garçon de l’établissement, M. Maudire, qui connaissait bien la victime, déclare : « Ce n’est pas le 1er janvier que nous avons reçu sa visite, mais le jour de Noël ou le dimanche suivant. Il a rédigé son courrier chez nous, puis a joué aux cartes. »
Une tante de M. Cadiou. Mme Zacconne, dit d’autre part, : « Mon neveu n’a pas dû venir à Morlaix le 31 décembre. Il ne manquait jamais, à chacun de ses voyages, de me rendre visite et je ne l’ai vu ni le jour de l’an ni la veille. Au reste, où aurait-il passé la nuit, puisqu’on ne l’a vu ni chez moi, ni chez sa belle-mère, ni dans sa propriété voisine de la ville ? Le jour de Noël par exemple, il a passé de longues heures chez moi ; il était de bonne humeur et content d’être devenu, à la suite de divers arrangements, seul propriétaire de l’usine de la Grande-Palue. Il m’exprima aussi toute sa satisfaction du travail scolaire de ses deux fils. Ce n’était certainement pas, comme on l’a prétendu un homme que devaient hanter des idées de suicide. Il s’était rendu d’ailleurs à Brest le 27 décembre pour solliciter son admission à la Société des Régates. Est-ce bien là le fait d’un homme qui veut en finir avec la vie ? »
La piste de Saint-Pol-de-Léon, connue depuis longtemps et d’après laquelle M. Cadiou aurait dîné le 3 janvier dans un hôtel, en face d’une institutrice de la région, a été définitivement enterrée.
Restent les témoignages de MM. Nicolas, le courtier maritime, et Baron, vétérinaire, qui prétendent avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre. Cela est évidemment troublant, mais ces deux personnes n’auraient-elles pas pris pour l’ancien avoué un clerc d’huissier de la ville, M. Le Bars, à qui la victime ressemblait étrangement ?
Tous ces témoins sont au surplus convoqués pour demain à Brest, où ils seront entendus par le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé. A la suite de leur audition, les avocats de M. Pierre, Mes Paul Reynaud, venu de Paris pour représenter Me Henri-Robert, et Feillard, du barreau de Brest, déposeront en faveur de leur client une demande de mise en liberté provisoire.
La contre-autopsie du cadavre
La nouvelle que le docteur Paul allait, sur l’ordre du parquet de Rennes, venir procéder à une contre-autopsie du cadavre de M. Cadiou, a été accueillie sans surprise par l’opinion publique. Le docteur qui fit la première autopsie avait conclu que l’ingénieur fut d’abord étranglé, puis la mort étant survenue, égorgé. La strangulation – ce détail est nouveau – aurait été opérée à l’aide d’une serviette.
On se demande, non sans curiosité, si le médecin légiste parisien pourra utilement procéder maintenant à un nouvel examen du cadavre et si ses conclusions seront conformes à celles de son confrère brestois.
L’annonce de la perquisition opérée par M. Valette chez Mme Cadiou, à Paris, aurait provoqué ici une certaine émotion, si cette troublante affaire n’avait depuis quelques temps accoutumé les Brestois aux coups de théâtre.
15 février 1914 – p. 3 et 4
UN FOU CHEZ LE PROCUREUR
Un individu correctement vêtu demandait hier matin, à parler au procureur de la République. Reçu par M. Basquart, secrétaire général du parquet, il lui déclara qu’il avait la clé de l’affaire Cadiou.
Comme M. Bacquart l’invitait à s’expliquer, le visiteur, qui donnait des signes d’une agitation croissante, se dresse tout à coup :
– Je suis Cadiou lui-même s’écria-t-il, je viens de ressusciter.
Suffisamment édifié, M. Bacquart appela un garde municipal, et le dément fut conduit à l’infirmerie spéciale du Dépôt.
Il se nomme Jean Legroux et habite 150, rue du Faubourg-Saint-Antoine.
LE PASSAGE A MORLAIX de M. Cadiou semble un fait établi
Mais que de contradictions !
BREST, 14 février. (Par dépêche de notre envoyé spécial.)
L’affaire Cadiou n’est plus, à l’heure actuelle, seulement mystérieuse, elle est abracadabrante. Précis avant-hier, les témoignages d’après lesquels l’ancien avoué aurait été vu à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier étaient corrigés, hier, par de sérieuses atténuations, et voilà qu’aujourd’hui de nouveaux témoins viennent à la rescousse. Ils établiraient que M. Cadiou se trouvait bien à Morlaix aux dates indiquées.
C’est d’abord un patron couvreur, M. Caramour, qui déclare catégoriquement avoir vu l’industriel de la Grande-Palue à Morlaix le 1er janvier, entre 10 et 11 heures du matin. Il entrait, prétend-il, au café de la Terrasse et il le salua, car il le connaissait très bien et depuis longtemps.
Notez que le patron du café de la Terrasse, M. Le Picart, avait, aux premiers jours de l’enquête, déposé que M. Cadiou était venu lui souhaiter la bonne année dans la matinée du nouvel an. Il s’était ensuite montré moins affirmatif.
Mais ce n’est pas tout. Deux habitants de Morlaix, M. et Mme Prigent, auraient vu, de la fenêtre de leur appartement, rue de l’Auditoire, M. Cadiou passer, le 1er janvier dans la matinée, devant la devanture de M. Gourdon, tapissier. Ils l’auraient trouvé vieilli.
Si l’usinier était à Morlaix le jour de l’an, il y était certainement arrivé au moins depuis la veille. M. Baron, vétérinaire, et sa femme prétendent, en effet, l’avoir rencontré le 31 décembre, vers 4 heures du soir, aux abords de la gare. Ils croient se souvenir qu’il était vêtu d’un costume cycliste, coiffé d’une casquette et qu’il avait mauvaise mine. M. Nicolas, le juge au tribunal de commerce de Brest, vit, à la même date, toujours aux abords de la gare, M. Cadiou, mais c’était vers 6 heures du soir et l’industriel portait un costume de ville avec pardessus et chapeau melon.
Où donc le malheureux aurait-il changé de vêtements, puisqu’on ne le vit ni chez sa belle-mère, ni dans un hôtel de la ville, ni dans sa propriété de Kéranster ? D’autre part, le cadavre de M. Cadiou, lorsqu’on le découvrit, était vêtu d’un costume cycliste.
Quant au chapeau et au pardessus, ils furent retrouvés dans la chambre de la victime, à Landerneau.
Étrangetés dont l’accusation s’empare pour soutenir que les témoins qui ont vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier doivent se tromper de bonne foi. Étrangetés dont la défense s’est servie aujourd’hui pour réclamer la mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
Dans la requête qu’ils ont remise au juge, Me Paul Reynaud, représentant Me Robert, et Me Ernest Feillard, du barreau de Brest, s’appuient d’abord sur les témoignages recueillis à Morlaix, et qui détruisent la principale charge relevée contre l’inculpé, à savoir que c’est le 30 décembre, et en compagnie de Pierre, que M. Cadiou fut aperçu pour la dernière fois.
On sait, en outre, que l’accusation prétend que le mobile du crime pourrait être l’intérêt qu’avait Louis Pierre à remplacer son patron à la tête de l’usine de la Grande-Palue.
Voici la réponse de la défense :
« Il résulte de lettres adressées par M. Pierre à l’inculpé, son fils, qu’en juillet dernier la mère de M. Pierre cherchait à le faire entrer comme chimiste dans une usine de Nantes.
« Il résulte d’un rapport d’enquête à la direction des poudres que M. Cadiou avait été avisé, en décembre, qu’il ne serait plus admis à soumissionner, et que cette décision entraînerait fatalement la fermeture de l’usine.
« A la date, du 31 décembre, M. Pierre écrivait à M. Cadiou : « Je n’ai encore rien dit aux ouvriers de leur licenciement. »
On ne peut donc soutenir que M. Pierre ait eu intérêt à faire disparaître M. Cadiou pour prendre sa place à la tête d’une usine qui allait fermer ses portes. »
Le juge statuera prochainement sur cette demande de mise en liberté, mais il ne semble pas, quant à présent, qu’elle doive être favorablement accueillie.
Les commissaires spéciaux de Brest ont effectué cet après-midi à Landerneau, chez Julia Juzeau, servante de l’ingénieur Pierre, et dans le bureau de ce dernier, à l’usine, des perquisitions qui n’ont donné aucun résultat intéressant.
C’est mardi prochain que le docteur Paul viendra procéder, à Morlaix, à la nouvelle autopsie du cadavre de M. Cadiou.
Vous parlerai-je maintenant des hypothèses fantaisistes qu’on met en circulation ou qu’on livre à la publicité au sujet de cette extraordinaire affaire ? Aucune ne s’étaye vraiment d’un fait précis, et elles aboutissent presque toutes, à force de vouloir être sensationnelles, à jeter le soupçon sur des tierces personnes que rien n’autorise jusqu’ici à incriminer.
Raoul SABATIER
Propos attribués à M. Cadiou
BREST, 14 février. – M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, vient, par commission rogatoire, de charger son collègue, de Quimper d’interroger M. Le Guiner, juge de paix.
Ce dernier aurait reçu d’intéressantes confidences de M. Cadiou.
Quelques jours avant sa disparition, celui-ci aurait dit à M. Le Guiner :
– Vous n’imaginez pas les luttes que j’ai dû soutenir contre mes ennemis ; mais, maintenant, je les tiens. J’ai contre eux des documents compromettants. Ils me laisseront tranquille bientôt.
M. Cadiou disparaissait et son ami, se souvenant du propos tenu par lui, en informait la justice.
Les ennemis auxquels M. Cadiou faisait allusion seraient connus.
16 février 1914 – p. 4
LES HYPOTHÈSES sur l’affaire Cadiou
BREST, 15 février. (Par dépêche de notre envoyé spécial.)
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, n’a entendu aujourd’hui aucun témoin. Il a profité du repos dominical pour classer sa procédure et pour se recueillir dans le silence de son cabinet.
Peut-être n’était-ce point inutile, tant furent ahurissantes les transformations que subit ces jours derniers l’affaire qu’il est chargé d’éclaircir.
Quant à l’opinion publique, elle persiste à colporter les hypothèses les plus diverses et les plus extraordinaires. On met à tort et à travers les uns et les autres en cause, sans épargner les membres de la famille ni même la personnalité politique qui leur prêta ses bons offices au lendemain de la disparition de M. Cadiou. On agite le spectre d’ennemis ligués dans l’ombre pour provoquer la perte de l’ancien avoué. Bref, on s’abandonne, sur la foi de racontars, sans s’appuyer sur un seul fait précis, à la plus extravagante fantaisie.
Vous pensez bien qu’avec un tel état d’esprit le moindre fait prend d’excessives proportion. Un vieux boîtier de montre déformé, rongé de rouille, est trouvé par hasard dans l’usine de la Grande-Palue. On croit par acquit de conscience, devoir le remettre au juge. Tout de suite le bruit se répand qu’on vient de retrouver la montre de M. Cadiou.
On fait un sort à tout, à des histoires de valise disparue, d’automobile qui aurait servi à transporter le cadavre, de suicidé maquillé, que sais-je encore ?
A la vérité, tout le monde patauge, aussi bien le public que la police et les magistrats.
Le procureur de la République disait aujourd’hui : « Cette affaire est un véritable casse-tête. » Je ne le contredirai pas.
RAOUL SABATIER.
17 février 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU se complique encore !
Un découvre maintenant que l’usinier assassiné avait un sosie
Morlaix, 16 février. (Par dépêche de notre envoyé spécial.)
La mise en liberté de l’ingénieur Pierre est refusée. Je vous l’avais fait prévoir. Le juge d’instruction invoque, pour repousser la requête de la défense, trois motifs : 1° la plupart des témoins sur les dépositions desquels les avocats s’appuient pour essayer de démontrer l’innocence de leur client n’ont pas été entendus par le magistrat instructeur ; 2° l’inculpé n’a pas encore été interrogé sur le fond même de l’affaire ; 3° il convient d’attendre, avant d’ordonner l’élargissement de l’ingénieur, le résultat de la contre-autopsie à laquelle doit procéder le docteur Paul.
Le rejet de la demande de mise en liberté, signifié ce soir à l’un des défenseurs, Me Feillard, a provoqué une émotion d’autant plus vive que de nouveaux témoignages favorables à l’ingénieur surgissaient à Morlaix. Un facteur télégraphiste de la ville, M. Cabon, déclare formellement qu’il rencontra l’usinier de la Grande-Palue le 1er janvier, vers 9 heures du matin, sur la place Thiers. Il le salua, et M. Cadiou lui répondit : « Bonjour, Cabon. »
La déposition du facteur est très nette ; elle concorde avec celle de l’ouvrier couvreur Caramour, qui affirme avoir vu l’ancien avoué le même jour, vers la même heure, et presque au même endroit. La place Thiers est, d’autre part, proche du café de la Terrasse, dont le patron, M. Le Picart, croit se souvenir que Cadiou vint le jour du nouvel an lui souhaiter la bonne année.
Un autre témoin, M. Lemeillet, négociant à Brest, dépose de son côté que, se trouvant vers la fin de décembre à Morlaix, il y rencontra M. Cadiou. Il se rendit dans les derniers jours de l’année trois fois à
Morlaix, les 24, 27 et 31 décembre. Or il est certain que ce n’est pas le 24 qu’il aperçut l’industriel, c’est par conséquent le 27 ou le 31. Mais le 27 M. Cadiou était à Brest ; c’est donc le 31 que M. Lemeillet le croisa aux abords de la gare.
Cet ensemble de témoignages concordants ne semble pas autrement émouvoir le parquet de Brest, qui persiste à penser que M. Cadiou dut être assassiné dans la matinée du 30 décembre, peu de temps après avoir été vu en compagnie de l’ingénieur. Les magistrats brestois font à ce propos grand cas de la déposition d’un habitant de Morlaix, M. Fenteun.
– Je me promenais, dit en substance ce dernier, le 20 janvier sur le quai de Léon. Je vis tout à coup passer à bicyclette un homme qui ressemblait à s’y méprendre à M. Cadiou, que je connaissais très bien. Je fus sur le point de l’interpeller. Je me ravisai. C’était tout simplement un sosie de l’ancien avoué.
Témoignages imprécis et qui ont varié ; possibilité d’une confusion en raison de l’existence d’un sosie de M. Cadiou, tels sont les arguments qu’opposent, ceux qui accusent, aux dépositions recueillies à Morlaix.
Le docteur Rousseau, médecin légiste, a fait tenir aujourd’hui au parquet un nouveau rapport dans lequel il consigne les observations auxquelles a donné lieu l’examen des vêtements que M. Cadiou portait au moment du crime. L’honorable praticien conclut que la victime fut brusquement attaquée et qu’elle dut soutenir une vive et courte lutte. Les boutonnières et l’agrafe du col de son caoutchouc ont, en effet, arrachées.
C’est demain que le docteur Paul procédera à la nouvelle autopsie. Cette funèbre opération fournira-t-elle quelque indice capable de donner aux recherches une orientation décisive ? Espérons-le, sans trop y croire.
RAOUL SABATIER.
18 février 1914 – p. 1 et 4
COUP DE THÉÂTRE dans l’affaire Cadiou
Le docteur Paul découvre dans la tête du mort une balle que ses confrères n’avaient pas vue !
BREST, 17 février. (Par dépêche de notre envoyé spécial.)
Serions-nous à la veille de voir le mystère s’éclaircir ? L’enquête, en tout cas, a fait aujourd’hui un énorme progrès, mais il a fallu pour cela que le docteur Charles Paul, médecin légiste près le parquet de la Seine, vint à Morlaix pour recommencer l’autopsie de l’industriel de la Grande-Palue, et cette autopsie n’aurait pas été digne de l’affaire Cadiou si elle ne nous avait réservé un coup de théâtre.
Quand on découvrit, enterré dans les bois, le cadavre, on crut pouvoir, d’après les plaies qu’il portait au cou, affirmer que la victime avait péri égorgée ; puis, comme on s’étonnait qu’il n’y eût que fort peu de sang sur ses vêtements, le médecin légiste de Brest conclut qu’il y avait eu strangulation et, après la mort, mutilation de la gorge. Or, tandis que le docteur Paul explorait à l’aide de son scalpel les tissus du cou, il trouva tout simplement une balle de revolver qui avait échappé aux investigations de son confrère brestois.
M. Cadiou n’avait donc pas été étranglé ; il avait reçu un coup de feu au côté droit de la nuque, à sept centimètres de l’oreille et à cinq centimètres de la base du cou. Le projectile, une balle à gaine de cuivre d’un calibre de six millimètres, avait suivi un trajet oblique de gauche à droite et d’arrière en avant, en tranchant l’artère carotide droite, ce qui avait dû déterminer assez rapidement la mort.
Quant à savoir si les plaies du cou furent faites avant ou après le décès, le docteur Paul ne put se prononcer. Il a effectué sur le cadavre de nombreux prélèvements de tissu musculaire qu’il examinera à loisir dans son laboratoire et qui lui permettront peut-être de donner à la question posée une réponse précise.
Le médecin légiste a également décidé d’emporter aux fins d’analyse toxicologique les viscères de l’infortuné Cadiou, mais c’est plutôt par acquit de conscience. Il est très improbable, en effet, que celui qui revolverisa et égorgea l’industriel lui ait auparavant fait absorber un poison.
Vous pensez bien que la découverte de la balle stupéfia littéralement les magistrats des parquets de Brest et de Morlaix, qui assistaient à l’autopsie et auxquels s’était joint M. Fachot, avocat général à Rennes.
L’information allait dès lors prendre une orientation nouvelle. L’ingénieur Pierre possédait-il un revolver d’un calibre correspondant à celui du projectile ? Ou, s’il n’avait pas d’arme semblable, ne convenait-il pas d’opérer des recherches chez certaines personnes qui furent un moment l’objet de soupçons ?
Quittant la morgue de l’hôpital de Morlaix, où avait eu lieu l’autopsie, MM. Guillemard [Guilmard], procureur de la République de Brest ; Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction ; le docteur Paul, les commissaires de la brigade mobile et les commissaires spéciaux se transportèrent incontinent à la Grande-Palue. En perquisitionnant derechef au domicile de Louis Pierre, ils trouvèrent effectivement un revolver et des balles, mais l’arme était du calibre de 8 millimètres et les projectiles, en plomb, ne ressemblaient nullement à celui qui fut extrait du cadavre de M. Cadiou.
Cependant, deux nouveaux points importants allaient être mis en lumière.
On savait déjà que le coup de feu qui frappa M. Cadiou avait été tiré par derrière. Le docteur Paul démontra irréfutablement que ce coup de feu avait été tiré à bout portant et alors que la victime avait le capuchon de sa pèlerine en caoutchouc rabattu sur la tête. Ayant fait endosser à son préparateur, M. Lioret, brigadier de la Morgue, ladite pèlerine, l’éminent médecin légiste y retrouva sur le col le trou fait par le passage de la balle, et sur la partie postérieure du capuchon la trace laissée par la déflagration de la poudre. A un certain endroit, le caoutchouc avait fondu.
L’hypothèse d’après laquelle l’usinier aurait été assassiné dans une maison, puis transporté mystérieusement à l’endroit où l’on découvrit son cadavre, était donc ruinée. M. Cadiou fut tué dehors, et probablement dans le bois, non loin du moulin de la Grande-Palue.
Mais où pouvait se trouver l’arme qui servit à perpétrer le crime ? Un inspecteur de police, M. Le Mez [Lemez], se souvint à ce moment que le veilleur de nuit de l’usine avait à ra disposition Un revolver bull-dog, qu’on rechercha aussitôt et sur lequel il fut impossible de mettre la main. Toutefois, l’ancien contremaître de la fabrique, M. Bignard, déclara que ce revolver avait été acheté, il y a environ six mois, chez M. Marie, armurier à Landerneau, par l’ingénieur Pierre. Dans les premiers jours de janvier, alors que l’usine allait fermer ses portes, un ouvrier, M. Bossard, prit le revolver, fit partir les cartouches qu’il contenait en se servant comme objectif d’un tas de charbon, puis dut rendre l’arme à M. Pierre.
Qu’en lit ce dernier ? On l’ignore encore. Il ne fut pas difficile cependant de connaître les caractéristiques de ce revolver. L’armurier, immédiatement entendu, déposa que c’était un bull-dog du calibre de 6 millimètres. Il montra les cartouches qu’il avait vendues en même temps. Elles étaient semblables à celle qu’on trouva dans le cou de M. Cadiou !
RAOUL SABATIER.
UNE PERQUISITION chez l’ingénieur Pierre
On ne trouve plus le revolver du gardien de l’usine
BREST, 17 février. (Par dépêche de notre envoyé spécial.)
Les déclarations du contremaître, M, Bignard, qui rappelle que le revolver du veilleur de nuit fut acheté par M. Pierre, auquel il fut remis en janvier, à la fermeture de l’usine, sont assez troublantes.
Faut-il interpréter ce témoignage comme une charge écrasante contre l’ingénieur ?
Ce serait aller un peu vite. Pourquoi M. Bossard, le veilleur de nuit, crut-il devoir tirer toutes les cartouches du barillet plutôt que de rendre l’arme chargée à M. Louis Pierre ? L’arme était-elle dans l’usine à la portée de plusieurs personnes ? L’ingénieur pouvait-il en disposer à l’insu de son détenteur ? Autant de points qu’il convenait d’élucider.
M. Bossard, entendu dès ce soir, a déclaré :
– C’est en juillet dernier que l’ingénieur me remit le revolver avec vingt-cinq cartouches. Il me conseilla de le placer dans ma chambre, sous ma paillasse. Le 27 décembre, étant malade, je quittai momentanément mon travail. Quand je repris, le 7 janvier, l’arme était à sa place.
C’est le 17 janvier que je tirai à la cible, en présence de plusieurs camarades. Le soir même, M. Pierre me réclama le revolver en même temps que les balles restantes et les douilles vides. Je le lui rendis en présence d’un témoin. J’étais content de ne plus l’avoir en ma possession, car je craignais que l’ingénieur ne s’en servît un jour contre moi !
M. Bossard va être de nouveau interrogé et aura à préciser certains points de ses déclarations.
Au cours d’une perquisition effectuée cet après-midi à Landerneau au domicile de M. Cadiou, on eut, enfin, à constater une particularité étrange. Sur un secrétaire, on trouva, placé bien en évidence, un volume d’Alfred de Musset avec, marquée d’un signet, la page contenant la tirade de Rolla sur le suicide. Notons que l’ingénieur Pierre tint à se rendre seul, peu après la disparition de M.Cadiou, chez son patron et qu’il fut l’un de ceux qui s’efforcèrent le plus énergiquement d’accréditer l’hypothèse du suicide.
Mme veuve Cadiou a décidé de se constituer partie civile Elle a confié la défense de ses intérêts à Me Léon Fleyt [Fleys], du barreau de Paris.
RAOUL SABATIER.
19 février 1914 – p. 1
QU’EST DEVENU LE REVOLVER de l’ingénieur Pierre ?
Ses balles étaient identiques à celle qui fut trouvée dans le cou de M. Cadiou
BREST, 18 février. (Par dépêche de notre envoyé spécial.)
L’affaire Cadiou avait pu donner jusqu’ici matière à des développements de roman-feuilleton ; les résultats de la contre-autopsie du docteur Paul lui ont restitué un caractère de simplicité qui ne se prête plus guère à des complications de mélodrame. Serions-nous maintenant sur le point de tomber du feuilleton dans le scandale, et certains protagonistes du drame vont-ils, par-dessus le cadavre de l’infortuné Cadiou, se jeter à la tête des révélations compromettantes, n’ayant qu’un rapport lointain avec le crime lui-même ? Je l’ai ouï dire, et il ne serait pas impossible qu’à propos de l’assassinat du fournisseur des poudreries nous vissions renaître le fameux scandale des poudres.
Pour aujourd’hui, on s’occupa simplement d’élucider l’histoire des revolvers, qui constitue, à l’heure actuelle, une charge directe et précise contre l’ingénieur Pierre. Vous savez qu’on découvrit dans les muscles du cou de M. Cadiou une petite balle de 6 m/m, à chemise de cuivre. Or, les perquisitions opérées n’ont permis de retrouver chez l’inculpé qu’un revolver du calibre de 8 m/m, avec des projectiles en plomb. Cependant on sut que M. Pierre avait acheté, il y a quelques mois, un revolver du calibre de 6 m/m avec des balles identiques à celle qui se trouvait dans le cou de la victime. Qu’est devenu ce revolver ? Que sont devenues ces balles ?
Un point est à présent établi : le revolver saisi chez l’ingénieur est celui que détenait M. Bossard, le veilleur de nuit de l’usine, avant que celle-ci fermât ses portes. C’est l’arme de 8 m/m, à projectiles de plomb, à l’aide de laquelle Bossard fit feu à plusieurs reprises, dans les premiers jours de janvier, en prenant comme objectif un tas de charbon. Le charbon a été fouillé, et une balle en plomb de 8 m/m retrouvée. Le revolver, présenté au veilleur de nuit, a été formellement reconnu par lui. Il fut restitué le 17 janvier dernier à l’ingénieur Louis Pierre. Sur ce point donc pas de doute.
Il n’est pas contestable non plus que M. Pierre acheta, il y a six ou huit mois, un revolver du calibre de 6 m/m avec balles à chemise de cuivre. Le témoignage de l’armurier Marie, de Landerneau, est formel. Quant à la détention de balles de 6 m/m par l’ingénieur, nous en avons obtenu confirmation de la bouche même de Julia Juzeau. Nous avons soumis à la servante une balle blindée de 6 m/m et une balle en plomb de 8 m/m. A notre question : « Quel genre de projectiles votre maître avait-il en sa possession ? » elle désigna sans hésiter la balle de 6 m/m.
L’ingénieur avait, d’une façon certaine, un revolver et des balles blindées du calibre de 6 m/m. Ils ont disparu de chez lui, pourquoi, et dans quelles circonstances ? Il faudra qu’il l’explique.
Au reste, quand il connut les résultats de la contre-autopsie, l’ingénieur ne se départit point du calme surprenant qui, depuis son arrestation, ne l’a pas abandonné. Il manifesta même le désir d’être aussitôt que possible interrogé au sujet des nouvelles charges qui pèsent sur lui. Il ne tardera pas à recevoir satisfaction puisque le magistrat Bidart [Bidard] de la Noé se propose de l’entendre dès demain matin, en présence de l’un de ses défenseurs, Me Ernest Feillard.
Perquisitions
Comme on l’a annoncé, de nouvelles perquisitions ont été effectuées aujourd’hui. M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile de Rennes, s’est rendu chez M. Legrand, ancien maire de Landerneau, qui fut l’un des fondateurs de l’usine de la Grande-Palue et qui, à la suite de certains dissentiments, se sépara de M. Cadiou. M. Legrand a, ces temps derniers, réuni des capitaux pour monter à Daoulas une usine de blanchiment de coton destiné à concurrencer celle de la Grande-Palue. L’ingénieur Pierre, congédié par son patron, devait entrer au service du nouvel établissement. Un contrat en bonne et due forme avait été signé. Il fut résilié le 12 janvier, l’inculpé d’aujourd’hui ayant déclaré qu’il ne consentirait à accepter un autre emploi que lorsque le mystère qui entourait alors la disparition de M. Cadiou serait élucidé.
J’ai pu, après la perquisition, rencontrer M. Legrand.
– J’ai en effet reçu, m’a-t-il dit, la visite du commissaire. Elle était normale, puisque, ayant appartenu à l’usine de la Grande-Palue, je pouvais utilement renseigner la police. On n’a saisi chez moi, comme se rapportant à cette affaire, que des documents dont les plus récents remontent à 1908. Je sais que j’ai été l’objet de soupçons ; on a dit que je convoitais l’établissement dont M. Cadiou était devenu le seul maître. C’est faux. II est exact, par contre, que je sois intervenu l’année dernière dans les négociations, qui n’ont du reste pas abouti, pour l’achat de la Grande-Palue, mais c’était au nom d’un capitaliste parisien qui voulait y monter une tout autre industrie que celle du blanchiment des cotons. Pour ce genre de travail j’ai jugé préférable de commencer à Daoulas l’installation d’un établissement neuf et pourvu d’un matériel tout à fait moderne.
D’autres perquisitions ont été opérées chez l’ingénieur Pierre et au domicile de M. Cadiou. Elles ont permis de retrouver certaines lettres écrites récemment par Mme Cadiou à son mari, et qui témoignent que la plus affectueuse entente régnait entre les deux époux.
Décidé à éclaircir l’histoire de la somnambule de Nancy, le juge d’instruction, M. Bidart [bidard] de la Noé, a convoqué pour samedi prochain à son cabinet la pythonisse ainsi que Mme Saimpy [Sainpy] qui la consulta, et Mme Guillemin qui servit d’intermédiaire. Mme Cadiou sera à nouveau entendue le même jour.
On continue à signaler le passage de M. Cadiou dans les endroits les plus divers à une date postérieure au 30 décembre, qui est la date assignée par l’accusation au crime. Hier on l’avait vu au Mans ; aujourd’hui c’est à Rennes ; demain il sera certainement ailleurs. Toutes ces pistes ne sont que de la pure fantaisie et font perdre en vérifications inutiles des efforts d’investigation qui pourraient trouver un meilleur emploi.
RAOUL SABATIER.
EXCELSIOR :
L’affaire Cadiou, toute récente, nous prouve une fois de plus l’ordre d’importance qu’il faut attacher à leurs conclusions. Est-ce qu’un premier médecin ne soutenait pas que M. Cadiou était mort étranglé alors qu’un second vient de découvrir qu’on l’avait tué à bout portant d’un coup de revolver ? Point n’est besoin, cependant, d’être savantissime ! pour s’apercevoir qu’un homme a reçu une balle dans la nuque. Après celle-là, il faut tirer l’échelle, mais non plus le déclic de la guillotine.
20 février 1914 – p. 1
Mauvaise journée pour l’ingénieur Pierre
IL DÉCLARE AVOIR VENDU SON REVOLVER A UN INCONNU EN 1912
L’armurier déclare le lui avoir livré un an plus tard
BREST, 19 février. (Par dépêche de notre envoyé spécial.)
Mauvaise journée pour l’ingénieur Pierre. Il devait s’expliquer sur la disparition du revolver qu’il avait acheté à Landerneau et dont le calibre correspond à celui de la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou. Il raconta une histoire bizarre, dont des témoignages que je fus immédiatement recueillir à Landerneau établissent la fausseté.
Au reste, voici ce qu’en propres termes il déclara ce matin à l’instruction :
– Il est exact que j’ai eu en ma possession un revolver du calibre de 6 millimètres. Je l’avais acheté en 1912, avec une boîte de balles, pour la somme totale de 27 francs, chez M. Marie, à Landerneau. Je ne saurais préciser absolument la date d’acquisition de ce revolver, mais c’est certainement avant qu’on enlevât de mon jardin une tonnelle peinte en blanc, que j’avais vendue à un architecte paysagiste, M. Botcazou. Je me rappelle, en effet, que lorsque je voulus essayer l’arme je me mis, afin d’être à l’abri d’un ricochet possible de la balle, derrière un montant de la tonnelle. On vint chercher cette dernière peu de temps après.
On présenta alors à Louis Pierre un revolver semblable à celui qu’il s’était procuré chez M. Marie et plusieurs balles de six millimètres identiques à celle qui fut extraite du cadavre de M. Cadiou. Il reconnut arme et projectiles, puis reprit :
– J’ai cédé le revolver de 6 millimètres, dont le cran de sûreté fonctionnait mal, à un voyageur de commerce, vers février ou mars 1913, c’est-à-dire avant une tentative de cambriolage du coffre-fort qui fut commise à l’usine de la Grande-Palue. Le prix de vente a été de 15 francs.
– Et comment s’appelle ce voyageur ? questionna le juge.
– Je ne sais ni son nom, répliqua l’inculpé, ni quelle maison il représente. Il m’a dit qu’il vendait de l’huile, du savon et peut-être du café. Quand il me fit ses offres de service, je lui répondis que ses articles ne m’intéressaient pas. Il est arrivé au moment où je tirais avec le revolver sur un journal fixé à des bâtons plantés en terre.
– Pourriez-vous indiquer de quelle contrée est-ce voyageur et donner de lui un signalement ?
– Je ne sais pas où il habite, car je n’ai pas autrement lié conversation avec lui. Il m’a paru un peu plus petit et plus jeune que moi. Il pouvait avoir vingt-huit ans environ. Il avait un pardessus sombre et une canne. Je ne me souviens plus comment il était coiffé ; il n’avait, en tout cas, aucun échantillon avec lui et j’étais seul dans le jardin lorsqu’il vint me voir.
Explication étrange, et qui allait être aussitôt contredite sur un point essentiel. L’ingénieur Pierre affirme avoir acheté le revolver de 6 millimètres en 1912. Écoutez les déclarations qui m’ont été faites par l’armurier Marie et par sa fille, auprès desquels je me suis rendu en automobile dès la fin de l’interrogatoire :
– Ce n’est pas en 1912, mais au mois de mai 1913 que le revolver a été vendu à M. Pierre. Nous en sommes pertinemment sûrs. Mme Marie était morte au mois d’août précédent, et nous étions encore en deuil. D’ailleurs, voyez nos livres.
Et M. Marie me montre sur son brouillard et sur son journal la mention de la vente d’un revolver faite à l’ingénieur en mai 1913. L’arme a été payée non pas 27 francs, comme le prétend le prisonnier, mais 38 francs.
– Au surplus, ajoute l’armurier, M. Pierre se procura son arme quelque temps avant d’acheter son automobile, et peu après la tentative de cambriolage du coffre-fort de l’usine.
Or le cambriolage eut lieu en mai 1913 et l’acquisition de l’automobile en septembre de la même année. Mais il convenait d’entendre également Julia Juzeau, qui était à la fois la servante et la confidente de l’ingénieur.
A ma question : « Quand votre maître fit-il l’emplette d’un revolver ? » elle répondit :
– Vers l’époque à laquelle il commanda son automobile.
– Vous dit-il qu’il avait revendu l’arme à un voyageur ?
– Il ne m’en a jamais parlé.
Trois témoignages formels, donc, et qui établissent que Pierre a menti. Il ne pouvait, en effet, revendre en février ou mars 1913 un revolver qui ne fut acheté par lui que trois mois plus tard.
Une autre déposition, faite, ce soir, dans le cabinet du juge d’instruction, allait parachever l’effondrement du piteux système de défense imaginé par l’ingénieur : c’est celle de M. Bossard, le veilleur de nuit de l’usine, à qui Pierre avait, en juillet dernier, confié, pour les besoins du service de garde, le revolver de 8 millimètres dont je vous entretenais hier.
– A la fin de juillet ou au commencement d’août 1913, dit-il, je me trouvais avec M. Pierre dans son jardin, et comme il m’expliquait le mécanisme de l’arme qu’il m’avait remise, il me dit incidemment : « J’ai un autre revolver chez moi. »
M. Bidard de la Noé confronta immédiatement l’ancien veilleur de nuit avec l’inculpé qui, jouant sur les mots, prétendit : « J’ai dit à Bossard : une autre arme, et non pas un autre revolver. »
– Je ne suis pas infaillible, riposte le témoin, mais je suis sûr de ce que j’affirme.
Avant de renvoyer le prisonnier à la maison d’arrêt du Bouguen, le juge lui soumit la balle extraite du cou de la victime par le docteur Paul. Pierre, avec un calme imperturbable, la prit, l’examina, puis dit :
– Je n’avais jamais vu une balle dépouillée de sa douille. Comme c’est petit !
Et, encadré de gendarmes, il s’en fut.
Au moment où j’achève cette dépêche une dernière précision me parvient sur la date controversée à laquelle fut acheté le revolver de 6 millimètres. C’était, soutient Pierre, peu de temps avant qu’on enlevât la tonnelle de son jardin. Or il est prouvé que cette tonnelle fut vendue par lui non en 1912, mais en 1913.
Rien ne subsiste donc de la fable imaginée par l’ingénieur, si ce n’est que l’arme qui a disparu fut presque certainement celle du crime. Verrons-nous maintenant surgir le fantomatique voyageur qui aurait acheté à Pierre un revolver que celui-ci ne possédait pas encore ? Il faudrait que l’inculpé -j’allais écrire l’assassin de M. Cadiou – eût un ami bien complaisant.
Raoul Sabatier.
21 février 1914 – p. 1
LES ENNEMIS DE M. CADIOU
L’usinier avait des rivaux qui souhaitaient, dit-on, le déposséder
A-t-on jugé plus expéditif de le supprimer ?
BREST, 20 février. (Par dépêche de notre envoyé spécial.)
Il semble difficile aujourd’hui de ne pas admettre que l’assassin de M. Cadiou fut l’ingénieur Pierre. Mais, si la personnalité du coupable est à peu près hors de doute, le mobile du crime demeure mystérieux. Quelles sont les raisons impérieuses qui poussèrent un homme aussi cultivé que l’inculpé à commettre le forfait qui lui est reproché et qui, conçu depuis longtemps, fut soigneusement préparé et froidement exécuté ?
L’ingénieur avait, on le sait, signé avec M. Cadiou un engagement qui fut résilié d’un commun accord dans le courant de l’année dernière. Toutefois, une clause du contrat demeurait en vigueur. Pierre ne pouvait avant un délai de quinze ans, rentrer au service d’une usine similaire à celle de la Grande-Palue. Espéra-t-il, en supprimant l’industriel, se libérer d’une obligation qui le contrariait dans ses projets d’avenir ? C’est possible, mais l’explication est peu décisive.
Pierre vivait, à l’usine de la Grande-Palue au milieu d’un décor admirable qui satisfaisait ses goûts rustiques. Il avait là une liaison attachante. Il était enfin, à part les apparitions espacées de M. Cadiou, le seul maitre dans la fabrique, ce qui devait ne point mécontenter son tempérament autoritaire. Est-ce la perspective de quitter tout cela qui fit de lui un assassin ? Pensa-t-il pouvoir, son patron disparu, continuer à mener le genre de vie qui lui était cher ? C’est encore possible.
Entouré d’ennemis
Toutefois, – et je touche ici un point délicat, – les investigations sont orientées d’un tout autre côté. Mme Cadiou, au lendemain de la disparition de son mari, marquait son inquiétude en disant : « il était entouré d’ennemis. » Et elle ajoutait : « On l’a assassiné. » Quels étaient ces ennemis ?
L’usine de la Grande-Palue, qui fournissait des cotons nitrés aux poudreries nationales, donnait, paraît-il, de très beaux bénéfices. Certains hommes d’affaires avaient, affirme-t-on, jeté leur dévolu sur cette usine, s’efforçant d’en évincer M. Cadiou. Mais l’industriel tenait bon. On réussit une première fois, en 1911, à le faire exclure des adjudications de l’État. Il alla plaider sa cause au ministère de la guerre et obtint que la mesure fût rapportée. L’année dernière, au commencement de décembre, nouvelle exclusion des adjudications de l’État, consécutive à une lettre adressée par l’ingénieur Pierre au ministre, et dans laquelle il dénonçait les fraudes qu’aurait commises son patron au préjudice de la poudrerie d’Angoulême.
Les offres d’achat
Entre temps, des offres avaient été faites à M. Cadiou pour l’achat de la Grande-Palue, Il les avait repoussées et, certain que sa seconde exclusion des marchés avec l’État ne serait que temporaire, il avait remboursé ses commanditaires et s’était rendu définitivement seul maître de l’usine. Cela se passait vers le 15 décembre. Le 30 du même mois M. Cadiou était assassiné, et assassiné par qui ? Par celui-là même qui l’avait dénoncé et qui projetait d’entrer au service d’une usine concurrente.
Vous pensez bien que je n’entends tirer aucune conclusion de ce simple exposé de faits. Je ne vous dirai pas davantage qu’il est au dossier des lettres de personnalités qui prêtaient à certaines affaires de fabrication de cotons nitrés l’appui de leur influence et de leurs bons offices.
Une conspiration
Mais quittons ce terrain brûlant et envisageons, sans vouloir faire peser la moindre suspicion sur personne, une des explications que l’on assigne à l’acte reproché à l’ingénieur Pierre. Ce dernier, prétend-on, aurait été l’agent d’une véritable cabale montée contre M. Cadiou, et, dans l’espoir d’obtenir une récompense dorée, d’arriver d’un seul coup à une situation enviable, l’ingénieur, exécuteur peut-être trop zélé de désirs inavoués, mais qu’il jugeait certains, aurait tué.
Tout cela apparaît bien machiavélique et c’est pourtant dans cet ordre d’idées que sont, à l’heure présente, poussées avec une activité fiévreuse les investigations de la police.
Vous parlerai-je encore d’un propos que Pierre tint il y a quelques mois, en présence de témoins, au contremaître de l’usine, M. Bignard ?
« Si M. Cadiou me congédie, je le jetterai à l’eau. »
Ajouterai-je que Mme Cadiou, qui accuse aujourd’hui, ne manifestait pas, il y a peu de temps encore, une hostilité préconçue contre l’ingénieur. Elle l’avait rencontré une ou deux fois et le dépeignait, dans une lettre à son mari, comme un garçon modeste et de goûts simples.
Et la somnambule ?
Au reste ce ne sont là que des propos. Pour l’heure le juge d’instruction s’efforce d’éclaircir la troublante histoire de la somnambule. Il a longuement entendu aujourd’hui M. Jean-Marie Cadiou, qui lui a répété dans quelles circonstances il découvrit le cadavre de son frère. Demain défileront dans le cabinet du magistrat la pythonisse, puis Mmes Sainby [Sainpy], Ruhard [Richard] et
Guillemin, qui provoquèrent, recueillirent ou transmirent ses révélations. Mme veuve Cadiou était également convoquée ; elle a fait tenir, de Paris, au juge un certificat médical établissant que son état de santé ne lui permet pas à l’heure actuelle de se rendre à Brest.
Raoul Sabatier
22 février 1914 – p. 1 et 2
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUE
LA PYTHONISSE chez le juge d’instruction
Un voyageur de commerce qui a tiré avec le revolver de Pierre se fait connaître
Mais l’ingénieur ne lui proposa pas d’acheter son arme
BREST, 21 février. (Par dépêche de notre envoyé spécial.)
Le juge d’instruction de Brest, M. Bidart [Bidard] de la Noé, fut aux prises aujourd’hui avec le surnaturel ; il interrogea la somnambule dont les révélations amenèrent la découverte du cadavre de M. Cadiou. Le magistrat était, à la vérité, sceptique, et je ne vous affirmerai point que l’audition de Mme Hoffmann, dite Camille, l’a convaincu. Il ne put, en tout cas, contester la bonne foi des témoignages qu’il recueillit sur ce point particulier, et la pythonisse extra-lucide a, jusqu’à nouvel ordre, le droit de s’enorgueillir d’avoir déconcerté la justice.
Je n’entreprendrai pas d’expliquer comment la somnambule put éclairer de précisions étonnantes les circonstances qui entourèrent l’assassinat de M. Cadiou et l’escamotage du cadavre. Je suis cependant invinciblement porté à croire que quelqu’un, pris entre le souci de n’être pas découvert et celui de libérer sa conscience, parla. Un esprit féru de machiavélisme dut imaginer alors l’histoire de la voyante. Mais passons, et écoutons Mme Camille.
Née la dernière d’une famille de neuf enfants, la pythonisse fut en proie, dès l’âge de douze ans, à des accès de somnambulisme. Elle eut dans sa jeunesse la danse de Saint-Guy. Elle faisait depuis quelques années métier de devineresse. Il fallait, pour qu’elle exerçât utilement ses facultés, qu’elle tombât en sommeil cataleptique, et sa marraine, une vieille femme, Mme veuve Stocard, avait mission de l’endormir.
– C’est le 31 janvier, vers 10 h. 30 du matin, déclare Mme Hoffmann, que je reçus la visite de Mme Saimpy [Sainpy], parente de la famille Cadiou. Elle ne me donna aucune indication. Je fus endormie et, au bout de dix minutes, je me réveillai les yeux pleins de larmes. Mme Saimpy [Sainpy], qui paraissait très troublée, me mit au courant des révélations que je lui avais faites, car je n’avais pas souvenir de ce que j’avais pu dire en état d’hypnose. Je n’ai lu depuis dans les journaux que les feuilletons et rien de ce qui se rapporte à l’affaire Cadiou. Au reste, le temps m’était mesuré, car, à partir de ce fameux jour, je n’ai jamais eu tant de clientes.
M. Bidart [Bidard] de la Noé congédia en souriant la somnambule et Mme Saimpy [Sainpy], qui a cinquante-six ans et qui s’appelle de son nom de jeune fille Jeanne Gendarme, déposa à son tour. Mme Saimpy [Sainpy] a dans les voyantes extra-lucides une confiance qui s’appuie sur un précédent lointain. Elle sait qu’il y a soixante ans un paysan de Vignot, dans le département de la Meuse, disparut. Une somnambule permit de le retrouver. Aussi, quand M. Cadiou emplit d’inquiétudes sur son sort le cœur de ses proches, se promit-elle de consulter une devineresse. Elle se fit envoyer par une demoiselle Guillemin, qui habite Paris, un gant qui avait appartenu à l’usinier.
– Je le présentai, dit-elle, à Mme Camille du côté de l’envers, de façon à ne pas toucher l’intérieur, car vous comprenez, monsieur le juge, cela aurait pu faire disparaître le fluide. Au bout d’un instant la somnambule, soudainement inspirée, clama :
« – Je le vois. Le malheureux est dans le bois. Voici le moulin, tout à côté la rivière, et plus loin un talus avec un bouquet d’arbres. Il n’est pas au fond de l’eau, mais sur le rebord du talus. Une mince couche de terre recouvre son cadavre. »
Mme Saimpy [Sainpy], très émue, se tut un instant, puis reprit :
– Je demandai à la voyante par qui le crime avait été commis.
« – Par un homme grand, répondit-elle, de trente à trente-cinq ans, barbu et châtain. Il était aidé par un complice plus petit, qui faisait le guet et prêta la main pour ranger le corps. Il faisait nuit. M. Cadiou a été atteint au côté droit avec un gros outil lourd comme un marteau. »
Cette extraordinaire consultation fut payée 3 francs, et Mme Saimpy [Sainpy], qui ne connaît pas la Grande-Palue et qui n’était jamais venue en Bretagne, n’a qu’un regret, c’est de n’avoir pas eu plus tôt recours aux lumières de la somnambule.
Il y avait entre la déposition de Mme Saimpy [Sainpy] et celle de Mme Camille divergence sur deux points de détail. La première ne dit pas que la voyante s’éveilla les yeux pleins de larmes de son sommeil cataleptique, la seconde l’affirme. La somnambule dit que le récit de ses révélations inconscientes lui fut répété dès son réveil par Mme Saimpy [Sainpy]. Cette dernière le conteste et il fut impossible de les mettre d’accord.
Ne croyez pas que la pythonisse qui, depuis l’affaire Cadiou, gagne plus de 200 francs par jour, ait une confiance absolue dans son infaillibilité.
– J’avais déjà été consultée, disait-elle ce matin, sur des sujets semblables, mais j’avais été moins heureuse.
M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial de Brest, et ses adjoints, MM. Paulin et Lemez, ont, durant toute la journée et sans succès, recherché à Landerneau, dans l’Elorn et à la Grande-Palue, dans le ruisseau et dans le bief du moulin, le revolver de l’ingénieur Pierre, qui dut servir à commettre le crime.
Enfin, – il faut bien que tout se complique dans cette étrange affaire, – le procureur de la République vient de faire remplacer par des serrures de sûreté toutes les serrures de son cabinet et de celui du juge d’instruction.
On vole des pièces du dossier
Deux pièces du dossier de l’affaire Cadiou ont été volées au palais de justice de Brest ; c’est ce qui explique qu’on ait procédé au remplacement des serrures du cabinet du juge d’instruction et du procureur de la République. Qui avait intérêt à soustraire ces pièces ? Grâce à quelles complicités ce vol fut-il commis ? Une enquête est ouverte pour l’établir.
Raoul Sabatier.
Le voyageur de commerce qui se fait connaître
RENNES, 21 février. L’Ouest-Éclair publiera demain l’information suivante :
« Hier, à midi, à la table d’hôte de l’hôtel du Bon Coin, à Dinan, M. Léopold Thevenet, vingt-sept ans, originaire de Fossoitre (Ariège), a déclaré, devant plusieurs témoins, être le voyageur de commerce désigné par l’ingénieur Pierre. Il a affirmé s’être présenté au moulin de la Grande-Palue entre le 1er et le 5 janvier et avoir tiré plusieurs balles avec le revolver que M. Pierre avait alors à la main, mais il a ajouté que l’ingénieur ne lui avait pas proposé l’acquisition de cette arme. M. Thévenet est voyageur en malles pour une maison de la Fère. Il a écrit au juge d’instruction de Brest pour lui demander à être entendu par une commission rogatoire. »
23 février 1914 – p. 1
Que de Gens renseignés sur la mort de M. Cadiou !
Les avis discrets et les lettres anonymes pleuvent sur les magistrats instructeurs
BREST, 22 février. (Par dépêche de notre envoyé spécial.)
L’affaire Cadiou vaut chaque jour aux magistrats qui ont mission de l’élucider, une avalanche de lettres anonymes. Le docteur Paul lui-même en trouva une à son adresse, quand il vint à Morlaix procéder à la contre-autopsie du cadavre de l’industriel. Mais si la plupart de ces lettres émanent de déséquilibrés ou de fantaisistes, celle que reçut le médecin légiste parisien paraît des plus suggestives.
Le docteur Paul, à la vérité, n’en prit que très rapidement connaissance. Il la remit, presque aussitôt après l’avoir communiquée à son confrère le docteur Rousseau, auteur de la première autopsie, à M. Fachot, avocat général à la cour de Rennes.
Cette lettre, datée du 15 février, porte le timbre « Redon-Quimper ». Elle contient, dans ses quatre pages de texte, des précisions étonnantes sur la nature des lésions relevées sur le cadavre de M. Cadiou ; et avant que le docteur Paul n’eût découvert, avec la trace du coup de feu sur la nuque, la fameuse petite balle de 6 millimètres, le correspondant anonyme ; qui était véritablement doué d’une vertu prophétique, à moins qu’il ne fût trop bien renseigné, écrivait :
« La première autopsie a été très mal faite ; il aurait fallu découper la nuque. Là était le point intéressant. »
On révélait aussi que la victime avait été attaquée par derrière et que son cadavre avait été transporté sur un matelas à l’endroit où il fut découvert.
D’aucuns rapprocheront cette étrange histoire de celle non moins stupéfiante de la somnambule. Ils y verront encore le procédé machiavélique d’une personne qui, connaissant dans tous leurs détails les circonstances du drame, obéit au double souci de n’être pas démasquée et de guider les recherches de la justice.
Le juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de la Noé, se propose d’éclaircir ce nouvel à côté mystérieux. Pour aujourd’hui, il s’est contenté de classer son volumineux dossier. Il a pu se rendre compte ainsi qu’aucune pièce importante n’en avait, comme on le craignait hier, été distraite.
Les investigations policières se poursuivent toujours du côté des ennemis de M. Cadiou. Je doute que l’on réussisse à trouver dans cet ordre d’idées la preuve d’une complicité d’assassinat effectif ou simplement moral ; il n’en est pas moins vrai que certains actes d’instruction font peser sur diverses personnes des soupçons peut être immérités.
– Il faut, me disait ce matin un homme d’affaires qui passe pour avoir été un des concurrents acharnés de M. Cadiou, que la justice se hâte de faire la lumière. Nous vivons, les miens et moi, dans une ambiance de soupçons qui est intolérable. Je me rendrai demain auprès du procureur de la
République, et je lui demanderai énergiquement de contraindre ceux qui nous accusent dans l’ombre à s’expliquer au grand jour.
Il y a loin, en effet, de la rivalité industrielle à l’assassinat. Cette rivalité revêtait néanmoins, vis-à-vis de M. Cadiou, une forme particulièrement vive. Elle parvint même à décourager l’usinier qui, s’étant ressaisi, éprouva le besoin de s’armer et de se défendre.
Voici d’ailleurs la substance d’une lettre qu’adressait, à la date du 25 juillet dernier, à un des concurrents de M. Cadiou, une personnalité politique intimement liée avec la victime :
« Quand je vous ai parlé de la cession de la Grande-Palue je ne vous ai pas dit que j’avais pouvoir de M. Cadiou de traiter ; mais ce dernier m’avait parlé de cette cession dans un moment où il se trouvait malade et ennuyé des attaques continuelles que des concurrents, mal renseignés, dirigeaient contre lui. S’il plaît à ces derniers de continuer à mener une campagne contre lui, qu’ils le fassent ; mais je crois M. Cadiou assez documenté en ce moment pour leur répondre. »
Cette lettre a été saisie. Elle vient à l’appui du propos tenu par Mme Cadiou, au lendemain de la disparition de son mari : « Il était entouré d’ennemis. »
Le juge d’instruction va convoquer M. Thévenot, le voyageur de commerce qui tira au revolver avec l’ingénieur Pierre dans le jardin de la Grande-Palue. Ce voyageur était effectivement de passage à Landerneau à la date qu’il indique.
La mère du prisonnier croit que son fils vendit bien le revolver de six millimètres à un représentant de commerce et elle fait promettre, par la voie des journaux, une prime de 500 francs à qui fera retrouver l’acquéreur.
On a entendu le coup de feu
Le bruit est parvenu au parquet que trois paysans auraient raconté qu’ils avaient entendu, le jour présumé où fut tué M. Cadiou, une très forte détonation. L’un d’eux aurait même dit à ses camarades : « Ça, c’est un beau coup de fusil ! » On recherche ces trois hommes, dont le témoignage pourrait être très intéressant, car il fixerait nettement le jour, l’heure et l’endroit où le crime a été commis.
Raoul Sabatier.
24 février 1914 – p. 1 et 4
L’IMBROGLIO CADIOU
Ceux qui savaient tout ne savent plus rien
BREST, 23 février. (Par dépêche de notre envoyé spécial.)
On crut aujourd’hui discerner une lueur parmi les ténèbres de l’affaire Cadiou. L’illusion fut brève. Des marchands de bestiaux revenant, dans la nuit du 30 au 31 décembre, de la foire de Commana, avaient aperçu, disait-on, une lumière dans le bois de Landerneau, à l’endroit précis où fut découvert le cadavre de l’industriel. Une automobile me conduisit aussitôt au pont de Mesgral, sur la route de Brest à Landerneau. Une dame Quére tient là un débit. Elle me déclara qu’un commissionnaire en bestiaux, M. Prigent, du village de Gouesnou, avait en effet conté une histoire de falot entrevu à la lisière du bois, non loin de la Grande-Palue. Je me lançai sur la piste de ce témoin. Je fus à Gouesnou, à Lesneven et enfin à Landerneau, où M. Prigent embarquait des bestiaux à la gare. Le brave homme se trouvait, pendant la nuit du 30 au 31 décembre, tout simplement dans son lit. Il avait entendu raconter dans un train, par des ouvriers inconnus de lui, l’histoire du falot. Ces ouvriers la tenaient eux-mêmes de tierces personnes qu’ils ne connaissaient pas davantage, et ainsi s’évanouit un témoignage sur lequel on fondait déjà grand espoir.
Le voyageur de commerce ne vit pas le revolver
Il ne semble pas que la déposition spontanée du voyageur de commerce Thevenot, qui a été contrôlée hier par la brigade mobile, présente un plus grand intérêt. M. Thevenot a séjourné une première fois à Landerneau du 22 au 27 juin 1913. Il était descendu à l’hôtel Le Roch le dimanche 22 juin. Il déjeuna à la même table que l’ingénieur Pierre. Les deux hommes firent connaissance, puis allèrent se promener dans l’après-midi en compagnie de M. Le Roch, de sa fille et de sa nièce. A la Grande-Palue l’ingénieur fit les honneurs de son jardin et de sa maison et les visiteurs repartirent sans qu’il eût été question à aucun moment d’un revolver.
M. Thevenot revint à Landerneau en janvier 1914, Il y resta du 16 au 19. Nul n’a souvenir qu’il ait, à cette époque relativement récente, adressé la parole ou même rencontré l’inculpé d’aujourd’hui.
Encore une lettre renseignée
Je vous disais hier qu’une lettre assez suggestive était parvenue au docteur Paul, à Morlaix, avant qu’il commençât la contre-autopsie. Une épître analogue, également timbrée Quimper-Redon, avait été adressée à l’inspecteur de police mobile Brisset. Elle contenait notamment ce passage suggestif : « Prenez l’ecchymose de la nuque à son début, suivez le trajet, et vous arriverez au point d’assommement. »
Une recherche de télégrammes
Le parquet a décidé de faire rechercher tous les télégrammes qui ont été expédiés, de quelque destination que ce fût, entre le 25 décembre et le 4 février pour les membres de la famille Cadiou.
L’instruction, qui se ressent un peu de la trêve des jours gras, va se poursuivre maintenant dans le recueillement et dans, le calme. Le temps semble, en effet, passé des coups de théâtre.
L’avenir apportera-t-il de nouvelles charges contre l’ingénieur ? Cela paraît douteux. Louis Pierre a, néanmoins, beaucoup perdu de sa belle assurance des premiers jours, mais avouera-t-il jamais ?
RAOUL SABATIER.
L’AFFAIRE CADIOU
L’audition de M. Legrand
BREST, 23 février. (Par dépêche de notre envoyé spécial.)
Le juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de la Noé, a entendu cet après-midi M. Legrand, ancien maire de Landerneau et l’un des chefs du groupe de capitalistes, qui fait édifier l’usine de Daoulas, concurrente de celle de la Grande-Palue.
M. Legrand a assisté au dépouillement des papiers saisis au cours de la perquisition opérée chez lui. Il a, en outre, remis au magistrat une liasse de lettres que lui avait adressées M. Cloarec, député du Finistère, au moment où il fut question de la cession de l’usine de la Grande-Palue. Ce sont des lettres d’affaires dont la plus intéressante est celle qu’a publiée hier le Journal.
– Avant de quitter le cabinet du juge M. Legrand a protesté énergiquement contre les insinuations malveillantes dont il fut l’objet depuis la disparition de M. Cadiou. Il a pu avoir avec l’usinier des contestations d’intérêt, jamais il ne nourrit à son égard des sentiments de haine.
25 février 1914 – p. 4
ON CHERCHE TOUJOURS le revolver de l’ingénieur Pierre
BREST, 24 février. L’enquête sur l’assassinat de M. Cadiou a subi, aujourd’hui, un temps d’arrêt. On se montre ici quelque peu surpris – et j’enregistre purement et simplement ces bruits – de voir la justice s’appesantir sur le subterfuge dont il a été fait usage pour masquer, raconte-t-on, le témoin qui a indiqué aux intéressés le taillis dans lequel était enterré le cadavre de M. Cadiou.
On laisse maintenant entendre que le directeur de l’usine de la Grande-Palue aurait bien pu être empoisonné et que le coup de revolver et la terrible blessure de la gorge n’auraient eu d’autre but que de cacher la véritable cause de la mort de la victime. Aussi attend-on impatiemment le résultat de l’analyse des viscères à Paris.
Mme Page, demeurant à la Grande-Palue, avait remarqué, une quinzaine de jours avant la découverte du cadavre de M. Cadiou, des corbeaux dans un arbre situé près du taillis. Le parquet en a été informé. Cette affirmation permettrait de préciser que le cadavre de M. Cadiou ne venait pas d’être déposé dans le taillis où on l’a découvert.
On cherche toujours à établir très exactement la date à laquelle M. Pierre a acheté, chez l’armurier Marie, à Landerneau, le revolver de six millimètres. L’arme ayant été acquise au comptant, a-t-on dit d’abord, les livres de la maison ne faisaient pas mention de la vente. Une des filles de l’armurier a retrouvé, sur le livre-brouillard, la trace de livraison d’un revolver en juin 1913. Elle a certaines raisons d’affirmer, paraît-il, que cette arme aurait été acquise par l’ingénieur. En tout cas, elle ne se souvient pas qu’un autre revolver du même genre ait été vendu l’année précédente. S’il s’agissait d’une vente à crédit, on aurait retrouvé facilement, sur les livres, le nom de l’acquéreur ainsi que la date d’achat.
26 février 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUE
Mme CADIOU ACCEPTE d’être confrontée avec M. Pierre
BREST, 25 février. Le juge d’instruction a reçu, ce matin, la déposition de l’armurier Lelièvre, demeurant à Brest, rue de Siam, qui a vendu, comme on le sait, le revolver de huit millimètres confié par l’ingénieur Pierre au veilleur de nuit de l’usine de la Grande-Palue, Jacques Bossard. L’acheteur de cette arme donna comme nom à M. Lelièvre celui du contremaître Bignard. M. Bidart [Bidard] de la Noé a présenté à l’armurier la photographie de l’ingénieur Pierre, mais le négociant ne l’a pas reconnu et a déclaré ne plus se souvenir de l’aspect de son client.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a décidé d’entendre demain, à 2 heures, l’ingénieur. Il en avisé aujourd’hui l’avocat de l’inculpé, Me Feillard. Il interrogera également l’ancienne bonne de Pierre, Juliette [Julia] Juzeau, et Mlle Marie, la fille de l’armurier de Landerneau qui vendit le revolver à balles de six millimètres qui a disparu.
M. Guilmard, procureur de la République, a reçu aujourd’hui le dossier de l’information à laquelle M. Le Clech, juge d’instruction à Morlaix, a procédé. Plusieurs témoins ont cru pouvoir affirmer qu’ils avaient vu, le 1er janvier, à Morlaix, M. Louis Cadiou. Ils ont, en outre, fourni des indications sur le vêtement cycliste dont il était revêtu.
Mme Cadiou se porte partie civile
Peu de temps après l’arrestation de Pierre, Mme Cadiou manifesta l’intention de se constituer partie civile. L’ingénieur, quand il eut connaissance de ce projet, témoigna d’une certaine mauvaise humeur.
– Eh bien, s’écria-t-il, la petite affaire Pierre va devenir le gros scandale des poudres.
La menace fit-elle impression ? En tout cas, la constitution de partie civile ne fut pas immédiatement effective, et cela donna lieu à des commentaires.
La vérité est que le retard n’était pas le fait de Mme Cadiou, mais celui du parquet de Brest. Les magistrats, qui font rechercher tous les télégrammes expédiés depuis deux mois par la famille de la victime, qui pénètrent le secret des correspondances de M. Jean-Marie Cadiou, se montrèrent assez hostiles à l’intervention au procès de la veuve de l’usinier. Ils exigèrent le versement, à titre de provision, d’une somme supérieure à 5,000 francs.
Me Léon Fleys, du barreau de Paris, qui défend les intérêts de Mme Cadiou, protesta. S’appuyant sur la jurisprudence, il démontra que si l’on pouvait exiger une provision de la partie civile dans une instruction concernant un délit, il ne doit pas en être de même en matière criminelle. La répression d’un crime intéressant l’ordre public, la justice doit fatalement engager les frais de procédure et elle n’a pas à demander à la partie lésée qu’elle l’en couvre par avance.
L’avocat parisien fit observer à M. Guilmard, qui semblait l’ignorer, que le versement de la provision n’était même pas exigible dans l’instruction d’une affaire correctionnelle lorsque l’initiative de la poursuite a été prise par le ministère public.
Finalement Me Fleys offrit, à titre de transaction, une provision de 2,000 francs, qui fut acceptée, et Me Vichot, avoué à Brest, représentant la famille Cadiou, se constituait, d’une façon définitive, partie civile cet après-midi dans le cabinet du juge d’instruction.
Mme Cadiou à Brest
Mme Cadiou, qui habite Paris et qui n’avait pu se rendre samedi dernier, pour raison de santé, à la convocation du magistrat instructeur, vient de faire savoir à M. Bidart [Bidard] de la Noé qu’elle était maintenant en état de supporter la fatigue d’un voyage à Brest. Elle sera donc, d’ici peu de jours, entendue et mise en présence de l’ingénieur.
L’inculpé aura, au cours de cette confrontation, à s’expliquer sur une lettre qu’il adressait de Landerneau, le 30 décembre, à M. Cadiou, à Paris, pour lui réclamer le montant de ses appointements. Or, l’industriel – dix témoins l’affirment – se trouvait en compagnie de son ingénieur, à la Grande-Palue, le 30 au matin. Pourquoi Pierre éprouvait-il le besoin d’écrire, dès l’après-midi, à son patron ? Il avait dû formuler verbalement sa réclamation le matin ; il savait que M. Cadiou lui accorderait satisfaction dès son retour à Paris. Si donc il n’a pas attendu, c’est qu’il avait intérêt à donner le change, à laisser croire que l’usinier avait quitté la Grande-Palue, alors qu’il avait une raison péremptoire de penser le contraire.
Mais est-ce simplement en se basant sur cette lettre que la famille Cadiou, dès la découverte du cadavre, accusa formellement l’ingénieur d’assassinat ? J’en doute. Je crois savoir que les parents de la victime possédaient d’autres éléments de conviction.
Ces derniers sont, m’a-t-on dit, d’une nature délicate. Peut-être se décidera-t-on à les divulguer.
Quel est le témoin masqué ?
Connaîtra-t-on enfin le nom de ce témoin masqué qui a, jusqu’à présent, de la coulisse, par le moyen de lettres anonymes ou en faisant user du subterfuge de la somnambule, guidé pas à pas les recherches de la justice ? Ce ne serait pas impossible, et une des personnes les mieux placées pour discerner les intentions de certains protagonistes de cette ténébreuse affaire me déclarait ce soir que nous étions à la veille d’un nouveau coup de théâtre. Acceptons-en l’augure.
RAOUL SABATIER.
27 février 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
Deux confrontations sans grand résultat
BREST, 26 février. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a aujourd’hui consacré sa journée à examiner les déclarations que Pierre a faites au sujet du revolver de 6 m/m. L’ingénieur, on s’en souvient, a dit l’avoir vendu à un voyageur de commerce dont il ne savait pas le nom et dont il ne connaissait pas la résidence.
M. Marie, armurier à Landerneau, a déclaré qu’en mai 1913, à la fin du mois, un jeudi, il a vendu à l’ingénieur pour la somme de 38 francs un revolver de 6 m/m avec des balles blindées. Il est certain de la vente et de la date ; il n’a pas vendu de revolver semblable en 1912. Il n’est que très rarement vendu de ces armes à Landerneau. M. Marie a des souvenirs très précis et son brouillard fait d’autre part mention de la vente sans y faire figurer le nom de l’ingénieur.
Mlle Julienne Marie, fille de l’armurier, a confirmé la déclaration de son père. Elle se rappelle que lorsque Pierre est venu elle était encore en deuil de sa mère, mais que ce deuil touchait à sa fin. L’ingénieur parla devant elle de la nécessité d’être armé en raison des attaques qui pouvaient se produire à l’usine. Mlle Julienne Marie crut que ces paroles se rapportaient à la tentative de cambriolage du coffre-fort de l’usine de la Grande-Palue, qui venait d’avoir lieu.
Pierre, confronté avec M. Marie et avec Mlle Julienne Marie, s’est borné à reconnaître que les témoins étaient de très bonne foi et qu’il pouvait bien, lui, s’être trompé.
– J’ai fait erreur certainement, a-t-il dit, sur la date de l’achat du revolver et sur le prix de celui-ci. Je n’avais en effet aucun intérêt à donner une date inexacte, ni un prix erroné.
Juliette [Julia] Juzeau, l’ancienne bonne de Pierre, a ensuite été introduite dans le cabinet du juge d’instruction. La jeune fille a déclaré qu’elle était depuis trois ans et demi au service de l’ingénieur et que depuis dix-huit mois elle était devenue sa maîtresse. Elle croit que Pierre – monsieur, comme elle l’appelle toujours – a acheté le revolver en juin ou en juillet 1913, en prévision de l’achat de son automobile et aussi à la suite du cambriolage du coffre-fort, de l’usine. Elle a vu cette arme entre les mains de Pierre et celui-ci, sur sa demande, brûla une cartouche. Pierre avait des balles en cuivre. Juliette [Julia] Juzeau ne sait pas ce qu’est devenu le revolver ; elle n’a jamais vu deux revolvers chez l’ingénieur.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a interrogé Juliette [Julia] Juzeau sur l’attitude de Pierre les 29 et 30 décembre 1913. L’ancienne bonne de l’ingénieur n’a remarqué rien d’anormal dans les agissements de son maître.
– Le 29 décembre M. Pierre, déclare-t-elle, m’a dit qu’il avait vu M. Cadiou.
« Le lendemain il m’a, au contraire, manifesté son étonnement de n’avoir pas vu l’administrateur.
– Pierre a-t-il, le 30 décembre, pris ses repas comme d’habitude ?
– Oui, il a déjeuné à midi, comme d’ordinaire. Le soir, M. Pierre a dîné à l’heure habituelle.
– Est-il sorti après le dîner, dans la nuit ?
– Non, monsieur ; je vous l’affirme.
– S’il était sorti, vous l’auriez su ?
– Oui, monsieur.
Juliette [Julia] Juzeau n’a rien pu dire au juge d’instruction au sujet de la vente du revolver.
L’ingénieur a été confronté avec Juliette [Julia] Juzeau. Leurs déclarations n’ont été marquées que par quelques légères contradictions.
Une lettre de M. Pierre
On sait qu’un groupe d’industriels se proposait, avant la disparition de M. Cadiou, de fonder, à Daoulas, une usine concurrente à la Grande-Palue. Pierre devait être l’ingénieur de cette nouvelle entreprise. Voici le texte de la lettre, datée du 12 janvier, par laquelle il se dégagea :
« Monsieur Rocher,
« J’ai l’honneur, par la présente recommandée, de vous dénoncer le contrat de travail que je vous ai signé avant-hier 10 janvier. Des scrupules m’empêchent de lui donner suite aucune, tant que la lumière n’aura pas été faite entièrement sur la disparition de mon patron actuel.
D’ailleurs, comme vous me l’avez dit samedi même, vous disposez d’une autre ingénieur chimiste’ et je puis vous recommander mon contremaître Bignard, qui est parfaitement au courant de la fabrication et va se trouver incessamment sans travail.
« Je vous prie d’agréer, monsieur, mes empressées salutations. — Louis PIERRE.
On procède actuellement à la construction de l’usine de Daoulas.
28 février 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
BREST, 27 février. M. Bidart [Bidard] de La Noé, juge d’instruction, ne s’est point occupé aujourd’hui de l’affaire Cadiou. Il entendra demain le docteur Prouff, médecin, et Me Huet, avocat à Morlaix, qui lui rapporteront une conversation qu’ils ont eue avec le contremaître, M. Bignard.
Le juge d’instruction interrogera de nouveau demain l’ingénieur sur le fond de l’affaire. Il en a avisé aujourd’hui Me Feillard.
Dans quelques jours il convoquera Mme Cadiou à se rendre de nouveau à Brest en vue d’être confrontée avec l’ingénieur. Me Feillard a exprimé au juge d’instruction le désir que M. Cloarec, député du Finistère et ami de la famille Cadiou, soit entendu par lui en vue de lui faire connaître ce qu’il sait de la disparition de l’administrateur de la Grande-Palue. M. Bidart [Bidard] de La Noé a décidé de donner satisfaction à cette demande.
Le juge d’instruction entendra également demain M. Thévenot, le voyageur de commerce qui visita l’ingénieur à la Grande-Palue, et M. Le Roch, hôtelier à Landerneau, chez lequel Pierre prit pension en juin 1913 et en janvier 1914. Enfin, le docteur Prouff et M. Huet seront mis en présence du contremaître Bignard.
Mme Cadiou s’est portée partie civile.
1er mars 1914 – p. 4
LA DISCORDE RÉGNAIT à la Grande-Palue
BREST, 28 février. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction a, aujourd’hui, continué son information dans l’affaire du drame de la Grande-Palue. Il a entendu, ce matin, Mme Le Roch, hôtelière à Landerneau. Ce témoin lui a fait connaître que le voyageur de commerce, M. Thévenot, a séjourné dans son établissement à deux reprises différentes, en juin 1913 et en janvier dernier. Mme Le Roch a ajouté n’avoir jamais vu de revolver entre les mains de l’ingénieur, qui a pris plusieurs fois pension dans son hôtel.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu, cet après-midi, M. le docteur Prouff, demeurant à Morlaix, Me Huet-Kerbriant, avocat dans cette même ville, et Mme Huet-Kerbriant. Ils lui ont déclaré que, le 11 janvier, s’étant rendus à l’usine de la Grande-Palue, ils ont eu une longue conversation avec le contremaître, M. Bignard. Entre autres choses, celui-ci leur avait dit :
– Le 30 décembre au matin, vers 8 heures, M. Cadiou, qui venait d’arriver de Paris, entra en coup de vent dans le bureau de l’usine, et lui demanda : « Qu’est-ce qu’il y a de nouveau ici ? Où est l’ingénieur ? »
M. Bignard répondit :
– Il n’y a rien de nouveau.
– C’est bon, dit alors M. Cadiou ; s’il n’y a pas de nouveau maintenant, il y en aura bientôt !
M. Cadiou aurait ajouté :
– Vous resterez, vous, Bignard, à l’usine ; mais l’ingénieur n’y passera plus longtemps !
L’administrateur était très monté. Il se rendit ensuite, avec l’ingénieur, dans le magasin et tous deux restèrent là pendant une heure et demie en vive discussion.
Le docteur Prouff, M. et Mme Huet-Kerbriant ont persisté dans leurs déclarations de la façon la plus formelle. M. Bignard ajouta même, ont-ils dit, qu’il avait vu l’administrateur et l’ingénieur sortir ensemble de l’usine et qu’il ne revit plus jamais M. Cadiou. Le docteur Prouff, M. et Mme Huet-Kerbriant ont été absolument convaincus que c’est bien du 30 décembre, jour où M. Cadiou a disparu, qu’avait voulu leur parler le contremaître et il n’y a pas, à ce sujet, le moindre doute dans leur esprit.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a mis M. Bignard en présence du docteur Prouff et de M. et Mme
Huet-Kerbriant. Le contremaître a, sans hésitation, reconnu avoir bien fait à ces derniers le récit de la scène que l’on sait ; mais il a affirmé leur avoir dit que celle-ci s’était produite trois ou quatre mois auparavant.
Le juge d’instruction a déclaré qu’il n’attachait pas grande importance à la déposition de M. Prouff et de ses amis.
L’ingénieur Pierre a été introduit, vers 5 heures, dans le cabinet du juge d’instruction. Mis au courant des déclarations de M. Huet-Kerbriant, il a déclaré se souvenir, en effet, avoir eu une discussion avec M. Cadiou, mais il ne sait plus à quelle époque.
L’avocat de Pierre, Me Feillard, croit que les témoins de Morlaix ont mal interprété le récit du contremaître. D’après le défenseur, l’altercation qui eut lieu en juillet ou en août entre Pierre et Cadiou pourrait s’expliquer, car, à cette époque, l’ingénieur aurait dénoncé à son collègue des poudres et salpêtres certaines irrégularités de son patron. M, Cadiou apprenant cela de son ingénieur arriva, furieux, à l’usine et repartit sans avoir sévi.
M. Bidart [Bidard] de la Noé n’a pu entendre aujourd’hui M. Thévenot, le voyageur de commerce, qui n’est pas arrivé à Brest. Il est possible que la convocation qui lui a été adressée à Saint-Malo, où il est de passage, ne lui soit pas parvenue. Le juge d’instruction a adressé une nouvelle convocation à
M. Thévenot, qui serait actuellement à Rennes.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a reçu des photographies et des lettres que l’ingénieur Pierre a, en juin 1913, adressées à M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres au ministère de la guerre, pour lui faire connaître que des malfaçons étaient commises à l’usine de la Grande-Palue. Il dénonçait celles-ci afin de dégager sa responsabilité et de décharger sa conscience. C’est, suppose-t-on, après avoir eu, à Paris, connaissance de ces lettres que M. Cadiou partit aussitôt pour la Grande-Palue et qu’il fit à l’ingénieur la scène dont il est parlé plus haut et que le contremaître Bignard place au mois d’août.
2 mars 1914 – p. 4
ON A VU M. CADIOU le premier janvier
BREST, 1er mars. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, qui n’a pu entendre hier M. Thévenot, voyageur de commerce, vient de le faire inviter à se rendre, mercredi matin, à son cabinet, afin de recevoir sa déposition et de le confronter avec Pierre. Le magistrat instructeur ne compte pas, d’ici là, s’occuper de l’affaire Cadiou.
L’administrateur de l’usine de la Grande-Palue était-il, oui ou non, le 31 décembre et le 1er janvier, à Morlaix ? MM. Le Coz, commissaire, et Brisset, inspecteur de la brigade mobile, viennent d’interroger
M. Adolphe Nicolas, constructeur-mécanicien à Morlaix et frère de M. Louis Nicolas, négociant et juge au tribunal de commerce à Brest, dont il a été souvent question dans cette affaire. M. Louis Nicolas n’avait pas indiqué d’une façon catégorique quel jour il avait vu M. Cadiou à la gare, le 27 ou le 31 décembre. Ce serait, on l’affirme maintenant d’une façon certaine et absolue, le 31 décembre. Ce jour-là, MM. Nicolas frères avaient un rendez-vous chez Me Erussard, notaire à Morlaix, avec un autre négociant, en vue de l’établissement d’un acte important. Le rendez-vous était fixé vers 6 heures du soir, c’est-à-dire immédiatement après l’arrivée du train venant de Brest et qui entre en gare de Morlaix à 6 heures. M. Louis Nicolas, arrivant chez le notaire avec un peu de retard vers
6 h. 15, s’excusa d’avoir fait attendre et donna comme excuse de son retard la conversation qu’il venait d’avoir à la gare avec son ami, M. Cadiou, ancien avoué.
MM. Erussard et Adolphe Nicolas affirment que cette conversation a été tenue.
MM. Caramour et Cabon, dont le Journal a déjà eu l’occasion de relater les affirmations, s’étonnent de voir l’instruction ne point tenir compte de leurs déclarations, pourtant claires et catégoriques. Ils ont, tous les deux, affirmé de la façon la plus formelle avoir vu M. Cadiou à Morlaix dans la matinée du 1er janvier et non pas un autre jour. Ils trouvent fort étrange qu’on doute de leur parole et, quand on leur parle de sosie, ils protestent avec la dernière énergie.
4 mars 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
BREST (dép. part.). M. Bidart [Bidard] de la Noé entendra demain M. Freund, juge de paix à Landerneau, qui dîna le 27 décembre avec M. Cadiou. Il a convoqué à Brest pour la fin de la semaine le voyageur de commerce Thévenot, qui se trouve actuellement à Cherbourg. La date de la confrontation de Mme Cadiou et de l’ingénieur Pierre n’est pas encore fixée.
Le juge d’instruction continue à recevoir chaque jour de nombreuses lettres relatives au crime de la Grande-Palue. Il a notamment reçu ce matin une lettre d’un voyageur de commerce qui déclare avoir acheté récemment d’occasion un revolver provenant de Landerneau. Le fait sera vérifié.
On ignore toujours quel cas M. Bidart [Bidard] de la Noé va faire des déclarations des témoins de Morlaix, MM. Erussard, notaire ; Adolphe Nicolas, constructeur mécanicien ; Louis Nicolas, négociant, et Cabon, qui ont déposé avoir vu M. Cadiou les 31 décembre et 1er janvier. La concordance et la précision de leurs témoignages présentent une importance indiscutable. La thèse admise jusqu’ici par l’instruction est, en effet, que le crime a été commis le 30 décembre.
L’opinion générale au palais est qu’à moins d’un événement improbable l’information ouverte contre l’ingénieur Pierre est virtuellement terminée. Les présomptions réunies par M. Bidart [Bidard] de la Noé seront-elles suffisantes pour permettre à ce magistrat de transmettre le dossier à la chambre des mises en accusation de la cour de Rennes ? Me Feillard, l’avocat de l’ingénieur, ne le croit pas.
5 mars 1914 – p. 1
ÉTAIT-CE M. PIERRE qui accompagnait M. Cadiou ?
BREST (par dép. de notre envoyé spéc.).
Absorbés par de nombreuses affaires, les magistrats de Brest négligent pour l’instant celle de la Grande-Palue. L’instruction chôme, mais elle se complique de jour en jour davantage.
Ce matin, par exemple, deux témoins, et non des moindres, sont revenus sur leurs dépositions.
L’un, M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, prétendait avoir rencontré M. Cadiou à Morlaix le 27 ou le 31 décembre. Il n’osa affirmer que ce fût à cette dernière date et concéda au juge, M. Bidart [Bidard] de la Noé, que ce devait être le 27.
C’est là un détail important, attendu que le parquet a la conviction que Cadiou a été tué le 30 décembre, et que dix témoins assurent avoir aperçu ce jour-là le directeur de la Grande-Palue et l’ingénieur Pierre près de l’endroit où fut découvert le cadavre.
Or, M. Nicolas déclare aujourd’hui :
– J’avais dit au juge et aux commissaires spéciaux que j’avais la certitude d’avoir vu vers la fin de l’année 1913 M. Cadiou à la gare de Morlaix, à l’arrivée du rapide de 5 heures, et que, n’ayant pris le train que deux fois à cette époque, le 27 et le 31, je n’avais évidemment pu rencontrer M. Cadiou que l’un de ces deux jours.
« J’étais persuadé que c’était le 31 décembre, car je me souvenais l’avoir salué, et le 27 je n’aurais pu le faire, étant encombré de paquets.
Pourtant M. Nicolas, redoutant de commettre une erreur, se montra indécis devant le juge, mais, depuis lors, les conversations qu’il a eues avec son frère et avec M. Prussart [Erussard], notaire à Morlaix, auxquels il raconta le 31 décembre qu’il venait de rencontrer quelques minutes auparavant le directeur de la Grande-Palue, lui permettent de se montrer absolument affirmatif. M. Nicolas est certain que c’est bien le 31 décembre, en revenant de Brest, qu’il croisa M. Cadiou, lequel s’arrêta sur le quai de la gare de Morlaix pour échanger quelques paroles avec M. Lemeillet, l’associé de M. Nicolas, qui rentrait également de Brest.
Le deuxième témoin à la mémoire infidèle est un fermier de la Grande-Palue, qui assura avoir vu le 29 décembre M. Cadiou et l’ingénieur Pierre près du moulin de l’usine. Ce témoin n’est plus très sûr que la personne qui accompagnait M. Cadiou fût l’ingénieur Pierre. M. Bidart [Bidard] de la Noé devra donc encore élucider ce point.
L’instruction, comme on le voit, est loin d’être close.
Ce matin, profitant d’une heure de répit, M. Bidart [Bidard] de la Noé interrogea M. Freund, juge de paix à Landerneau, ainsi que le maréchal des logis de gendarmerie de cette localité, au sujet de la découverte du cadavre de M. Cadiou. Tous deux répétèrent que Pierre aida à enlever la terre recouvrant le corps et qu’il alla laver la pèlerine que portait M. Cadiou.
Confronté avec ces témoins, l’ingénieur, dans le plus beau calme, se contenta de répondre : « Tout cela peut être vrai. »
6 mars 1914 – p. 1 et 4
La Mère de M. Pierre nous dit ses Angoisses
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
Il y a un mois, une femme modestement vêtue de noir, mais d’allure distinguée, vint s’installer dans un des hôtels de Landerneau, et depuis, sortant peu de sa chambre, patiemment, courageusement, elle attend que la justice lui rende celui qu’elle est venue chercher. A aucun moment on ne la vit découragée, et si parfois ses yeux se mouillèrent de larmes, c’est qu’elle songeait alors que son fils pouvait souffrir des rigueurs de la prison où il est enfermé.
Cette femme, c’est la mère de Pierre, le jeune ingénieur accusé d’avoir assassiné son patron, M. Cadiou. J’ai eu, ce matin, un assez long entretien avec elle.
– Quelle pénible aventure, me dit-elle tout de suite. Quand sortirai-je de ce cauchemar ?
– Je n’ai pas, monsieur, à défendre mon enfant. Il n’a rien à se reprocher et jamais, même une seconde, je n’ai douté de lui.
Dès la nouvelle de son arrestation, je suis venue à Landerneau et j’étais si bien convaincue qu’on allait le relâcher immédiatement, que j’avais pris un billet de chemin de fer d’aller et retour.
« Pourtant, je l’attends toujours. La fatalité semble s’acharner sur lui ; toutes sortes de circonstances lui sont défavorables. Les dépositions des témoins ne sont pas toutes sans passion, mais rien de cela ne l’inquiète et il attend tranquillement que la justice reconnaisse qu’elle s’est trompée en l’accusant.
« Mon fils, voyez-vous, monsieur, n’est pas un combatif ; c’est un studieux et un résigné. Il m’en a donné une nouvelle preuve lundi dernier lorsque j’allai le voir à la prison : « Ma pauvre maman, me dit-il en riant, je n’ai pas de chance, hein ! Mais ça s’arrangera, car lorsqu’on aura trouvé le criminel, il faudra bien qu’on me relâche. N’ayez pas de chagrin, je ne puis plus rester bien longtemps ici. »
« Je pense en effet, continua Mme Pierre, que bientôt on ne doutera plus de son innocence. Il semble prouvé, maintenant, que M. Cadiou se trouvait, le 31 décembre, à Morlaix, et chaque jour les témoins qui ont déclaré avoir vu mon fils et son patron, le 30 décembre, près du moulin de la Grande-Palue, se montrent moins affirmatifs.
« M. Bignard, le contremaître de l’usine, avait raconté que le 30 décembre, pendant que M. Cadiou et mon fils se dirigeaient vers Landerneau, ils se disputaient. Or M. Bignard m’a dit, il y a quelques jours, tout à fait par hasard, car je ne recherchais pas ses confidences, que cette scène s’était passée trois ou quatre mois auparavant.
« Un autre témoin important, M. Bonnefoy, fermier à la Grande-Palue, a affirmé, lui aussi, avoir vu M. Cadiou et son ingénieur le 30 décembre. Ils se trouvaient à ce moment sous un pont, à une soixantaine de mètres environ de l’endroit où était M. Bonnefoy. Or, ce dernier se demande s’il ne s’est pas trompé, et il a tenu à me faire part de ses doutes.
« – Depuis quelques jours, m’a-t-il dit, je m’amuse à suivre des yeux les personnes revêtues de capuchon passant sur la route de Landerneau. Or, à soixante mètres, leur silhouette me semble souvent être celle de M. Cadiou et de M. Pierre. Aurais-je été l’objet d’une illusion ? C’est possible, d’autant plus que le 30 décembre, la neige tombait à gros flocons. »
« Voilà donc encore un témoignage suspect. Autre chose : M. Jean-Marie Cadiou, le frère du directeur de la Grande-Palue, jura que, lors de la découverte du cadavre, il se proposait d’aller en informer la gendarmerie lorsque M. Bignard, le contremaître de l’usine, qui, avec mon fils, l’avait aidé à déterrer le corps, lui demanda de n’en rien faire.
« – Non, non, supplia-t-il, ne me laissez pas seul avec Pierre ! Il me tuerait aussi… »
« M. Bignard m’a affirmé qu’il n’a jamais tenu semblable propos. Il a simplement dit : « Surtout, ne me laissez pas seul avec le cadavre. »
« Et combien d’autres témoignages, continue Mme Pierre, ont été grossis, déformer !
« L’histoire du revolver, madame, ne vous inquiète-t-elle pas ?
– Non. Et pourtant, je reconnais que c’est une des charges les plus graves retenues contre mon fils, puisque justement cette arme qu’on ne retrouve pas tirait des cartouches du même modèle que Mlle découverte dans le cou de M. Cadiou. »
Et après un instant de silence, Mme Pierre ajouta :
– Me Feillard l’a bien fait remarquer à mon fils. « Que voulez-vous, lui répondit-il, je dis ce qui est la vérité : ce revolver ne me convenant pas, je le cédai à un des nombreux représentants de commerce qui défilaient à la Grande-Palue.
J’espère bien que celui qui en est devenu propriétaire se fera connaître. »
« Qu’il se hâte ! soupira Mme Pierre. Cet homme mettrait ainsi fin à nos angoisses. Je suis étonnée qu’il ne se soit pas encore présenté chez le juge d’instruction, car mon fils, certainement, n’a pas menti. ».
L’AFFAIRE CADIOU
Demande de mise en liberté de l’ingénieur Pierre
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
Me Feillard, l’avocat de l’ingénieur Pierre, a adressé ce soir au juge d’instruction une demande de mise en liberté provisoire de son client.
Me Feillard estime que les déclarations de M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, qui ont été corroborées par celles du facteur Cabon et de l’adjudant des pompiers Caramour, prouvent que M. Cadiou était vivant le 10 janvier 1914.
« Dans ces conditions, que reste-t-il, écrit l’avocat, des faibles présomptions d’accusation relevées contre Pierre ? Qu’importe que Cadiou soit venu à la Grande-Palue le 29 ou le 30 décembre, puisqu’on a la certitude qu’il était en vie le 10 janvier ? »
« Doit-on attacher une importance quelconque aux explications données par l’ingénieur Pierre sur la vente de son revolver de 6 millimètres ? Cette vente, à un de ces voyageurs qui parcourent constamment la campagne, n’a rien d’invraisemblable. Pierre était mécontent de son revolver, il est donc très naturel qu’il s’en soit débarrassé, et parce qu’on n’a point encore retrouvé le voyageur (qui peut-être est mort), il n’en résulte pas que Pierre soit de mauvaise foi.
Si Pierre avait été le criminel intelligent que certains veulent voir en lui, il eût pu trouver au sujet de la disparition de son revolver une explication beaucoup plus vraisemblable et qui le mettrait à l’abri de tous soupçons. On ne peut, d’autre part, attacher de l’importance à l’appréciation de gestes de mon client au moment de la découverte du cadavre. Que reste-t-il donc ?
Des soupçons, et rien que des soupçons. D’autre part, les révélations de la somnambule, la découverte du cadavre, la lettre écrite au docteur Paul, tout cela ne semble-t-il pas mystérieux et ne permet-il pas de supposer que la justice s’égare en accusant Pierre et que les coupables sont à l’heure actuelle en liberté ? »
Me Feillard demande donc la mise en liberté, avec ou sans caution, de l’ingénieur Pierre. Le juge d’instruction, n’a pas encore fait connaître sa réponse, mais il est douteux qu’elle soit favorable.
PAUL ERIO.
7 mars 1914 – p. 1
Les jours se suivent.
« Un coup de théâtre dans l’affaire Cadiou ! »
Combien de fois déjà les journaux ont-ils annoncé cette nouvelle « sensationnelle » ? Combien de surprises pathétiques nous valut jusqu’à présent la recherche de l’assassin ?
Cette ténébreuse histoire satisfait à toutes les lois du genre. Pour qu’un fait divers passe ainsi au premier plan de l’actualité et passionne l’opinion, il est indispensable que l’intérêt en soit dosé, ménagé, ravivé, comme dans un roman-feuilleton du bon faiseur. Il nous faut au moins une péripétie par jour, une intrigue, du mystère, des révélations, des erreurs, des revirements. Il nous faut par-dessus tout, et il nous faut en abondance ce qu’on nomme si justement des « coups de théâtre ».
Vous me direz qu’un juge d’instruction ne compose pas une pièce en cinq actes, et que, pour mener à bien son enquête, il n’est pas tenu d’observer exclusivement les règles de l’art dramatique.
Ça, c’est un autre point de vue.
Nous considérons en ce moment les affaires criminelles dans leurs rapports avec la presse ou plutôt avec le public. Et l’on conviendra que, dans l’affaire Cadiou, le public est copieusement servi. Le cadavre de la victime découvert par une somnambule, une exhumation nocturne, des autopsies contradictoires et concluant avec la même certitude à trois genres de mort différents, un juge d’instruction qui a son système, des témoins qui se rétractent, la politique dans la coulisse, la « main de l’étranger » dans l’ombre, un accusé dont l’innocence et la culpabilité éclatent tour à tour avec une égale évidence, que tout cela est divers, pittoresque, énigmatique et palpitant !
Après quelques semaines d’investigations diligentes, l’affaire est même si bien embrouillée que personne n’y comprend plus rien ; il n’y a guère qu’une seule chose dont on soit à peu près sûr, c’est que l’infortuné Cadiou est mort.
Mais j’ai bien peur que celui-là aussi n’ait « emporté son secret dans la tombe ».
Gustave Téry.
LA FORÊT a trois cents hectares
Et M. Jean-Marie Cadiou alla droit à l’endroit où était enterré son frère !
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
Depuis un mois M. Cadiou avait disparu. Dans toute la région de Brest on avait recherché sa trace ; les bois avaient été fouillés, les rivières sondées, tout cela inutilement, et on commençait à désespérer de revoir jamais le directeur de la Grande-Palue, lorsque Mme Saimby [Sainpy], habitant Pont-à-Mousson et alliée de la famille du disparu, songea à aller interroger Mme Camille, la somnambule désormais fameuse de Nancy. On connait le résultat de cette consultation, mais ce que l’on sait moins, c’est la facilité avec laquelle M. Jean-Marie Cadiou retrouva le cadavre de son frère.
Cette découverte est à un tel point ahurissante que l’on n’ose dire si elle est due à la perspicacité de M. Jean-Marie Cadiou ou si elle est seulement l’œuvre du hasard.
Qu’avait dit, en effet, la somnambule nancéenne ? Oh ! des choses bien vagues, bien indécises, et pourtant, si l’on en croit M. Cadiou, ce sont ces indications qui lui permirent de retrouver le corps de son frère.
Suivons-le donc dans ses recherches. M. Jean-Marie Cadiou, tanneur corroyeur à Brest, fut averti de l’initiative de Mme Saimby [Sainpy] par une de ses parentes qui lui communiqua en ces termes les divulgations de la pythonisse :
« Il est inutile de chercher le corps dans l’eau. Il ne s’y trouve pas. Il est à droite du moulin, au pied d’un talus, près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres. Un peu de terre le recouvre. »
Étrange perspicacité
J’ignore le crédit que M. Jean-Marie Cadiou accorda à ces conseils. Toujours est-il que le 4 février au matin il partit en voiture dans la direction de Landerneau ; il s’arrêta à la Grande-Palue, non loin de l’usine, chez une aubergiste, Mme Quéméneur. Calme comme à son ordinaire, le tanneur attacha son cheval sans le dételer, et pénétra dans le débit. Aussitôt il retira ses galoches pour chausser des bottes, il échangea son chapeau contre une casquette et, en confiant son manteau et une couverture à Mme Quéméneur, il lui dit :
– Je vais faire un petit tour.
Il était alors 9 heures 45. Une heure après, exactement, Jean-Marie Cadiou arrivait près de la maison habitée par l’ingénieur Pierre et par M. Bignard, le contremaître de l’usine, et sans prendre le temps de passer le seuil de la maison il appelait le contremaître :
– Bignard, viens vite ! Je crois avoir trouvé le corps de mon pauvre frère !
Et, sans attendre de réponse, Jean-Marie ajouta :
– Je suis allé presque directement à l’endroit où il est enterré ; j’étais attiré de ce côté.
On ne peut en douter, surtout lorsqu’on a visité les lieux comme je l’ai fait ce matin.
« Il est à droite du moulin, au pied d’un talus, près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres, » a dit la somnambule.
Un moulin ! Des arbres ! Évidemment, il y a un moulin à côté de l’usine ; il y a aussi des arbres, il y a même beaucoup d’arbres, puisque la forêt qui avoisine la Grande-Palue a une étendue de 300 hectares.
Où chercher ? M. Jean-Marie Cadiou ne dut pas hésiter. Était-ce la somnambule nancéenne qui dirigeait ses pas ? En tout cas il ne perdit pas son temps en vaines recherches. En sortant de l’auberge Quéméneur il s’enfonça dans la forêt, il laissa le moulin à sa droite, obliqua à gauche et à 700 mètres de l’usine, au fond d’un fossé ayant environ 2 mètres de largeur et 2 mètres de profondeur, il découvrit le cadavre, lequel était recouvert par une couche de terre assez épaisse.
On sait le reste. Des ouvriers, Pierre suivirent Jean-Marie Cadiou. On transporta le corps à l’usine, et le soir même l’ingénieur était arrêté. Ce fut la première conséquence de cette découverte faite dans des circonstances aussi imprévues, aussi bizarres, et qui, pour beaucoup, reste suspecte.
Jean-Marie Cadiou, j’aurais déjà dû le dire, jouit dans toute la région d’une réputation d’honorabilité parfaite. Il est impossible qu’il se soit compromis, aussi peu que ce fût, dans cette affaire, tout le monde le reconnaît. Mais, répète-t-on, il a dû être prévenu par une lettre anonyme de l’endroit où se trouvait le corps du directeur de la Grande-Palue. Sans renseignement précis il lui eût été impossible de trouver aussi aisément le cadavre de son frère enfoui dans un bois de 300 hectares.
Mais qui aurait pu lui adresser cette lettre ?
La même personne qui écrivit au docteur Paul et à M. Brisset, commissaire spécial de la brigade mobile de Rennes, pour les avertir que la nuque de Cadiou recélait un projectile.
Est-ce un confesseur ?
En Bretagne, me disait ce soir un fonctionnaire connaissant fort bien la région, on est extrêmement pieux. Il est très possible qu’une personne au courant du crime soit allée s’en confesser, et il se peut fort bien aussi que le prêtre, ayant reçu semblable confidence, ait tenu à prévenir un des membres de la famille de la victime, afin que celle-ci pût recevoir une sépulture chrétienne.
C’est une explication qui peut paraître plausible, mais qui compliquerait joliment l’instruction, car, pour l’instant, les magistrats ne voient pas de complice à l’inculpé qu’ils ont écroué.
On pensait que M. Sébille allait prendre la direction de l’enquête ouverte au sujet de cette affaire qui passionne la région.
La présence du directeur des recherches à Brest permettait de l’espérer. Mais il n’en est rien. M. Sébille m’a assuré qu’il était ici en tournée administrative. Néanmoins, il est bien probable qu’il profitera de son voyage dans l’Ouest pour mettre fin à l’antagonisme divisant la police mobile et la police spéciale de Brest et qui, dans le crime de la Grande-Palue, a donné des résultats peu heureux.
M. Pierre reste en prison
Comme je vous le faisais prévoir, M. Bidart [Bidard] de la Noé a rejeté la demande de mise en liberté de Pierre présentée par Me Feillard. Le juge d’instruction fait valoir que des témoins n’ont pas été entendus, que l’inculpé n’a pas été interrogé sur le fond, que des scellés n’ont pas été ouverts, que le rapport du docteur Paul n’a pas été déposé et qu’enfin toutes les investigations ne sont pas terminées.
Après s’être mis d’accord avec Me Henri-Robert, qui a accepté la défense de Pierre, au cas où il serait renvoyé devant les assises, Me Feillard a fait opposition à l’ordonnance du juge d’instruction rejetant sa demande de mise en liberté provisoire. C’est donc la chambre des mises en accusation à la cour d’appel de Rennes qui devra se prononcer.
Paul Erio.
8 mars 1914 – p. 4
LES CONTRADICTIONS S’ÉTERNISENT DANS L’AFFAIRE CADIOU
Le secret professionnel rend muet un facteur
BREST (par dépêché de notre envoyé spécial).
M. Cadiou se trouvait-il le 31 décembre à Morlaix ? Oui, répondent plusieurs témoins. Et cependant, malgré ces affirmations, le parquet de Brest continue à admettre que c’est bien le 30 décembre que le directeur de la Grande-Palue a été assassiné. Qui a raison, qui se trompe, qui s’illusionne ? Il serait téméraire de vouloir l’indiquer et il est beaucoup plus sage d’écouter sans passion les dépositions des témoins convoqués par l’instruction.
M. Bidart [Bidard] de la Noé en a reçu deux aujourd’hui. M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, a été introduit le premier dans le cabinet du juge. Il a été bref et précis. Il est allé à Morlaix le 27 et le 31 décembre. Sur le quai de la gare il rencontra M. Cadiou, qu’il connaissait parfaitement. Était-ce le 27, était-ce le 31 ?
– Tout d’abord, déclara M. Nicolas, je crus que c’était le 27 et je vous le fis savoir ; mais depuis j’ai réfléchi, j’ai vu les personnes qui se trouvaient avec moi à cette date à Morlaix et aujourd’hui je puis certifier que c’est bien le 31 décembre que j’ai vu M. Cadiou. Je descendais du train de Brest avec mon associé, M. Le Meille [Lemeillet]. Le directeur de la Grande-Palue était sur le quai. En passant près de lui je le saluai. M. Le Meille [Lemeillet], qui venait derrière moi et qui était moins pressé, lui serra la main et s’arrêta. Au moment de sortir de la gare je m’arrêtai afin d’attendre mon associé ; mais comme il continuait à converser avec M. Cadiou, je partis, et comme je m’étais ainsi mis en retard de deux ou trois minutes, j’en fis connaître la cause à mon frère et à Me Frussart [Erussard], notaire, avec lesquels j’avais rendez-vous pour la signature d’un acte.
– Vous êtes bien certain de ne pas vous tromper ? demanda le juge.
– Je suis convaincu, répondit M. Nicolas, que c’est bien le 31 décembre que j’ai rencontré M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix.
On sait que plusieurs autres personnes ont également aperçu le directeur de la Grande-Palue, à Morlaix, le 31 décembre et même le 1er janvier. Certaines se sont fait connaître : M. et Mme Baron ; M. Le Picard, patron du café de la Terrasse ; M. Caramour, adjudant de pompiers ; un facteur, d’autres encore. Le juge d’instruction les entendra ; mais il a eu déjà connaissance des déclarations qu’ils ont faites aux commissaires de la brigade mobile et il est bien persuadé que ce que lui apprendront ces nouveaux témoins n’obligera pas le parquet à recommencer son enquête.
S’il était démontré que M. Cadiou était encore vivant le 31 décembre, c’est en effet toute l’enquête qu’il faudrait reprendre, puisque le parquet de Brest a admis que le directeur de la Grande-Palue a été tué le 30 décembre avant midi.
La parente de Morlaix
Mais les magistrats n’envisagent pas cette éventualité. Pourtant, ce n’est pas sans joie que M. Bidart [Bidard] de la Noé, après le départ de M. Nicolas, à entendu Mme Zaccone, rentière à Morlaix.
Si les témoins qui ont vu le directeur de la Grande-Palue à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier sont formels, Mme Zaccone est non moins formelle pour assurer que M. Cadiou n’est pas revenu dans cette dernière ville après le 25 décembre.
– M. Cadiou, a-t-elle dit, a été, comme vous le savez, avoué à Morlaix pendant une dizaine d’années. Il a épousé une de mes nièces et nous avons toujours vécu dans les meilleurs termes. Mon neveu vint me voir pour la dernière fois le 25 décembre. Il m’annonça qu’il allait devenir seul propriétaire de l’usine de la Grande-Palue et il s’en montrait très heureux. Arrivé chez moi à une heure, il repartit à quatre heures. Je l’invitai à déjeuner pour le dimanche suivant 28 décembre ; il ne vint pas, car il alla passer la journée chez ses sœurs, à Cléder.
Mme Zaccone est persuadée que si M. Cadiou s’était rendu à Morlaix aux dates que l’on indique, il serait allé la voir.
– Je possédais les clés de sa maison d’habitation, ajouta-t-elle ; forcément il devait donc passer chez moi avant de gagner sa propriété, dans laquelle il couchait lorsqu’il venait à Morlaix. En outre, j’habite place Thiers, au centre de la ville. Eh bien, je ne puis admettre que mon neveu, s’il s’était trouvé à Morlaix le 1er janvier, eût oublié de me présenter ses vœux de bonne année.
« Toutes les personnes qui ont cru l’apercevoir après le 25 décembre se trompent, et de bonne foi elles confondent la Noël avec le jour de l’an. »
L’avis anonyme au sujet de l’autopsie
C’est absolument l’opinion des magistrats du parquet de Brest.
Ce n’est pas avant quelques jours que nous saurons d’une façon précise si, oui ou non, M. Cadiou était à Morlaix le 31 décembre, mais, dès maintenant, un des incidents qui avaient rendu cette affaire mystérieuse encore plus angoissante doit être écarté. On se rappelle qu’au moment où il allait procéder à l’autopsie du cadavre de M. Cadiou, on remit au docteur Paul une lettre anonyme dans laquelle on lui conseillait, du moins c’est ce que l’on raconta, de chercher dans le cou de la victime une balle qui s’y trouvait et qui avait échappé au docteur Rousseau. Qui pouvait être aussi bien renseigné ? Avait-on eu recours à nouveau à une somnambule ? Du tout, et il faut remettre les choses au point.
Lorsque le docteur Paul reçut la lettre anonyme en question il ne la lut point ; il la remit à son collègue, le docteur Rousseau, qui ne la lut pas davantage et ni le procureur de la République ni le procureur général ne prirent connaissance de cette lettre, à laquelle ils n’attachaient aucune importance. En effet, dans cette missive de deux pages, il n’était nullement parlé de balle. Son auteur anonyme, qui avait dû assister à la première autopsie, se contentait seulement de signaler que cette opération avait été effectuée dans de mauvaises conditions, et c’était tout.
Voici donc un des épisodes mystérieux du drame de la Grande-Palue qui s’évanouit. Seule, la facilité avec laquelle Jean-Marie Cadiou retrouva, dans un bois de trois cents hectares, le corps de son frère, reste troublante.
Encore une lettre
Mais l’affaire, déjà assez compliquée, va-t-elle encore se corser ? On pourrait le supposer si on croit la lettre suivante, qui m’a été communiquée, ce soir, par Me Feillard :
Monsieur Pierre, ingénieur,
en prévention à la maison d’arrêt de Brest.
Monsieur l’ingénieur,
Il est regrettable, infiniment regrettable que le secret professionnel m’empêche de fournir à votre défenseur des précisions qui lui permettraient peut-être de faire éclater l’erreur dont je vous crois victime. Je vous souhaite bon courage et j’espère que votre innocence sera bientôt reconnue. Croyez-moi votre tout dévoué.
BOULIER.
Facteur receveur des postes à Blincourt (Oise).
Mais, en matière criminelle, le secret professionnel n’existe pas pour les facteurs. M. Boulier est donc libre de parler, s’il a réellement quelque chose à nous apprendre.
Paul Erio.
9 mars 1914 – p. 1 et 4
L’Affaire Cadiou record de l’étrangeté
APRÈS LA SOMNAMBULE VOICI LE SECRET DU FACTEUR
Le Journal a publié hier une lettre qui avait été adressée à Me Feillard, défenseur de l’ingénieur Pierre, par un receveur des postes de Blincourt ; petite localité du département de l’Oise. Celui-ci, qui s’appelle Boulier, déclarait que, s’il était libéré du secret professionnel, il pensait pouvoir apporter la preuve de l’innocence de Pierre.
Comment cet homme, isolé dans une bourgade voisine de Paris, pouvait-il être documenté sur l’affaire Cadiou, et quel pouvait être son secret ? Nous sommes allés le lui demander.
Le facteur-receveur, tout ému de la publicité donnée à sa lettre, se drape derrière le secret professionnel et semble décidé à ne rien dire de plus que ce qu’il a écrit. Cependant, sur promesse qu’on ne dira rien, il finit par répondre à quelques questions.
Son passé
Donnons d’abord sur lui quelques détails biographiques. Boulier commence par convenir qu’il n’a jamais habité le Finistère.
Il est né à Dieppe en 1875 ; il est marié et père d’un jeune garçon actuellement au collège de Dieppe et de deux bambins. Nommé facteur receveur à Blincourt le 1er juin 1908, il était auparavant gardien du bureau de Chantilly et avait été facteur à Sotteville-les-Rouen.
Il a servi au 1″ régiment d’infanterie coloniale, à Cherbourg ; il a fait dix ans de service, dont sept au Tonkin, en trois séjours ; il a participé à l’expédition de Chine et a obtenu la médaille commémorative, de la campagne.
Il était secrétaire d’état-major colonial, attaché à l’état-major du général Dodds. Il eut, dit-il, maintes fois l’occasion de défendre des camarades en conseil de guerre et fit lever des punitions qu’ils avaient encourues.
Je veux être entendu
Quant à l’affaire Cadiou, il dit avoir des précisions qu’il se propose de communiquer au juge d’instruction, si du moins celui-ci le convoque.
– L’envoi de ma lettre à M. Pierre, dit-il, n’a eu d’autre but que de lui permettre de la remettre à son défenseur, afin que celui-ci demande au juge d’instruction de m’entendre.
« J’ai la conviction que M. Pierre est innocent ; je ne puis pas dire que les précisions que j’apporterai au juge lui feront abandonner ses poursuites contre, l’ingénieur, mais j’espère toutefois qu’elles lui permettront de le remettre en liberté et aiguilleront ses recherches d’un autre côté.
Cherchez ailleurs
« Il n’y a ni crime passionnel ni crime crapuleux. Il faut chercher dans les relations immédiates de M. Cadiou, du côté de l’affaire des poudres.
– Mais, lui dis-je, est-ce que ce ne serait pas là une opinion que vous vous seriez faite à la lecture des journaux ?
– Non, répondit-il, soyez persuadé que, si je me suis avancé, ce n’est pas sans preuves. Je déplore la publicité, qui a été donnée à ma lettre, car les intéressés sont maintenant en éveil et peuvent aujourd’hui se mettre sur la défensive, ce qu’ils n’auraient pas fait si le secret avait été gardé.
– Connaissez-vous quelqu’un de la famille ou de l’entourage de M. Cadiou ?
– Non, je ne connais personne ; mais le nom lui-même ne m’est pas inconnu.
Demi-confidences
– C’est donc que vous avez eu entre les mains un document qui portait ce nom, un télégramme peut être expédié de votre bureau ?
– Je ne puis vous répondre sur ce point ; je suis, je vous l’ai dit, tenu par le secret professionnel.
Puis la conversation tourne ; Mme Boulier, qui assiste à l’entretien, parle à deux ou trois reprises des automobiles qui sillonnent la route et on voit sur sa figure le désir de se libérer d’un secret ; cependant son mari ne la perd pas des yeux et il est certain, qu’elle ne dira rien.
Blincourt est un petit pays, sur la route nationale numéro 17 qui conduit à Lille ; faut-il chercher une piste de ce côté ?
Faut-il penser que des automobilistes se sont arrêtés là pour envoyer un télégramme, ou pour téléphoner et que le receveur aura entendu prononcer le nom de Cadiou ou entendu une conversation ?
J’ai une preuve
– Mais, ai-je encore demandé, pourquoi avoir tant attendu, si vous savez quelque chose ?
– C’est que je voulais savoir si la preuve de ce que je sais existait encore ; or j’ai actuellement cette preuve.
Sans cesse, dans la conversation, reviennent ces idées de « l’entourage de M. Cadiou », de l’affaire des poudres, des automobiles qui sillonnent la route. Mais il n’est pas possible d’arracher leur secret aux deux époux.
L’AFFAIRE CADIOU
La Lettre sur l’autopsie émane d’un Médecin
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
On se souvient que le docteur Paul, qui fut chargé de la contre-autopsie du corps de M. Cadiou, reçut à Morlaix, avant de commencer cette opération, une lettre anonyme dans laquelle on lui conseillait de porter toute son attention sur le cou du directeur de la Grande-Palue.
Tout d’abord, on n’attacha pas une très grande importance à cette lettre, qui débutait par des critiques adressées au médecin ayant pratiqué la première autopsie, mais plus tard, après la découverte de la balle, on relut avec soin cette missive et l’on s’aperçut que son auteur était non seulement instruit, mais qu’il possédait aussi des connaissances médicales ; certains termes employés l’attestaient.
Qui donc avait pu écrire cette lettre ? Évidemment, la première autopsie n’avait pas offert toutes les garanties désirables ; le docteur Rousseau ne disposait pas des instruments nécessaires, le corps avait été déposé dans une cave, la nuit approchait et la balle que recélait le cou lui échappa.
L’auteur de la lettre anonyme connaissait-il la présence du projectile ? Ce ne fut pas l’avis des magistrats. Mais pourquoi le correspondant mystérieux conseillait-il au docteur Paul de bien examiner le cou de M. Cadiou ? On supposa que la lettre pouvait émaner d’une personne ayant assisté à la première autopsie. Il était intéressant de la connaître et M. Rouquier, commissaire divisionnaire, chef de la brigade mobile de Rennes, fut chargé d’enquêter à cet égard.
On put établir d’une façon précise qu’à la première autopsie assistaient, en dehors du docteur Rousseau, des magistrats du parquet de Brest, M. Freund, juge de paix de Landerneau ; M. Jean-Marie Cadiou, M. Vacheron [Vacheront], maire de la Forest, propriétaire du bois dans lequel avait été enfoui le cadavre ; un beau-frère de M. Cadiou habitant Cléder, et le docteur Quedec, de Landerneau.
Aucun de ces témoins n’avait écrit la lettre remise au docteur Paul, mais l’un d’eux, peut-être à son insu, avait pu inspirer son auteur. C’est ce que pensa M. Rouquier. Il chargea donc un de ses commissaires, M. Le Coz, de rechercher le mystérieux et angoissant correspondant du docteur Paul. Les efforts du policier furent, paraît-il, heureux, puisque l’on assure que l’on a la certitude que la fameuse lettre anonyme a été écrite par un médecin ami de la famille Cadiou et très connu dans la région, où il occupe une très belle situation.
Le rapport de la police mobile est parvenu aujourd’hui au parquet de Brest avec l’original de la lettre. Le juge d’instruction tiendra certainement à faire la lumière complète sur cet incident qui a vivement ému l’opinion publique. — P. E.
10 mars 1914 – p. 4
Le Mystère de l’affaire Cadiou s’accroît avec les faits nouveaux
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
Est-ce à cause de la rivalité professionnelle existant entre les deux polices, la mobile de Rennes et la spéciale de Brest, qui concurremment s’occupèrent de l’affaire Cadiou ? Est-ce parce que le parquet – dans l’arrondissement de Brest la population, qui dépasse 260,000 habitants, est supérieure à celle de dix-sept départements français – se trouve débordé ? Je ne sais, mais ce qui est évident, c’est que l’enquête ouverte depuis plus de deux mois au sujet de la disparition du directeur de la Grande-Palue est loin d’être achevée. Chaque jour l’instruction reçoit des renseignements ou recueille des documents qu’elle devrait posséder depuis longtemps. Nous en avons eu une nouvelle preuve aujourd’hui.
L’un des témoins entendus par M Bidart [Bidard] de la Noé, nommé Bossart [Bossard], qui était veilleur de nuit à la Grande-Palue, a, en effet, appris au magistrat que dans le bureau de l’usine se trouvent encore des lettres ayant échappé aux investigations de la police, et l’une d’elles a fort intéressé le juge.
Elle émane de M. Cadiou ; elle est datée du 15 décembre et adressée à M. Pierre.
Dans cette lettre, M. Cadiou exprime à son ingénieur son mécontentement d’être exclu de l’adjudication du ministère de, la guerre du 12 décembre 1913 ; il se demande qui peut bien être l’auteur de dénonciation dont il venait d’être victime, le général Gaudin, directeur des poudres et salpêtres, lui ayant signifié qu’il ne pouvait prendre part aux adjudications parce qu’il fournissait de la bonne marchandise à l’industrie, tandis que pour les poudreries de l’État il ne fournissait que le déchet du coton.
– Dans cette lettre, ajouta le veilleur Bossard, M. Cadiou conseillait à M. Pierre de diminuer les frais d’exploitation.
Mais ce témoin fit au juge des déclarations encore plus importantes.
Étrange confidence
– Le 27 décembre, lui dit-il, vers 8 h. 15, j’ai eu dans un café de Landerneau une conversation qui, actuellement, me semble étrange. Avec M. Marcou, l’ancien contremaître de nuit de l’usine, nous parlions de la situation de M. Cadiou, qui venait d’être exclu des fournisseurs de l’armée, et j’exprimais mes inquiétudes à mon interlocuteur lorsqu’à voix basse il me confia :
« – Écoute ! Promets-moi de ne jamais répéter à personne ce que je vais te dire.
« – Promis.
« – Eh bien, continua Marcou, il va y avoir du changement dans l’usine. M. Cadiou va s’en aller ; M. Legrand deviendra peut-être le directeur de la Grande-Palue. En tout cas, moi, je suis certain d’en être le contremaître. »
C’était là une grave déposition. Aussi M. Bidart [Bidard] de la Noé n’hésita-t-il pas à envoyer chercher Pierre pour le confronter avec le veilleur de nuit.
Celui-ci répéta ce qu’il venait de déclarer au juge. Pierre, toujours calme, l’écoutait et, lorsque le magistrat lui demanda ce qu’il pensait de cette conversation, il lui répondit :
– Ce que dit Bossard peut être, mais je vous affirme que je n’ai jamais fait de confidences à Marcou.
Bossard raconta encore que Pierre était au mieux avec l’ancien contremaître et qu’il se rendait presque chaque jour chez lui.
– Le témoin exagère, assura l’ingénieur en souriant.
– Peut-être, murmura M. Bidard de Noé.
Ce qui est certain, en tout cas, c’est que le parquet semble attacher quelque importance aux tardives déclarations du veilleur de nuit Bossard,
Encore la question des dates
M. Marcou, depuis qu’il n’exerçait plus l’emploi de contremaître à la Grande-Palue, travaillait comme ouvrier à l’usine. Cet après-midi, j’ignorais alors la déposition de Bossard, je le rencontrai à Landerneau, où il tient un estaminet.
M. Marcou, qui, à la suite d’un accident dont il fut victime à la Grande-Palue, dut être amputé du bras droit, est un des plus dévoués défenseurs de l’ingénieur.
– M. Pierre est une victime, m’a-t-il dit. On le calomnie, et lorsqu’il prétend avoir vu M. Cadiou le 29 décembre pour la dernière fois, il ne se trompe pas. J’affirme que M. Cadiou n’est pas allé à la Grande-Palue le 30 décembre. La veille de la fin de l’année j’ai travaillé toute la journée à l’usine, et si mon patron s’y était trouvé, je l’aurais vu. Je ne suis pas le seul, d’ailleurs, à assurer que M. Cadiou ne parut pas à la Grande-Palue le 30 décembre ; M. Guillou, le comptable, est aussi précis que moi à cet égard.
C’est vrai.
– Le 29 décembre, me précisa M. Guillou, M. Cadiou me chargea d’aller chercher un registre, dont nous avions un besoin urgent, à son domicile de Landerneau. J’y allai et ne trouvai pas M. Cadiou, que je ne revis pas.
C’est formel, mais plusieurs autres personnes sont unanimes à déclarer que le 30 décembre M. Cadiou resta de 9 heures à 11 heures à la Grande-Palue, et le parquet a la conviction que c’est le même jour, entre 11 heures et 11 h. 30, que le directeur de l’usine fut tué. Parviendra-t-on à mettre les témoins d’accord à ce propos ? C’est douteux.
L’ingénieur confronté avec le frère de la victime
M. Bidart [Bidard] de la Noé a également entendu aujourd’hui plusieurs témoins dont les dépositions offrent peu d’intérêt, Il a fait préciser à M. Jean-Marie Cadiou certains détails relatifs à la découverte du cadavre de son frère et l’a mis en présence de l’ingénieur. Cette confrontation fut assez agitée.
– Que pensez-vous, demanda le juge à l’inculpé, des affirmations de M. Jean-Marie Cadiou ? Avez-vous des observations à formuler ?
– Non, répondit Pierre. Moi aussi j’aurais bien des choses à dire, mais cela viendra en son temps.
Alors Jean-Marie Cadiou éclata :
– Misérable ! s’écria-t-il, vous avez trahi mon frère. Vous avez voulu le ruiner pour prendre sa place. Vous l’avez tué, et maintenant, par vos insinuations, vous insultez sa mémoire ; c’est infâme !
M. Bidart [Bidard] de la Noé mit fin à l’incident en faisant conduire Pierre à la maison d’arrêt.
J’ai pu, enfin, me procurer la lettre que reçut le docteur Paul au moment où il allait procéder, à Morlaix, à la contre-autopsie, écrit ce qui suit :
Son auteur, après avoir adressé quelques critiques au docteur chargé de la première autopsie, écrit ce qui suit :
La lettre au docteur
« A raison ou à tort, le médecin légiste devait procéder par élimination, par conséquent, à cet effet, raser la tête de la victime, chercher l’ecchymose, disséquer, lever la peau du crâne pour trouver l’épanchement sanguin et suivre celui-ci jusqu’au point déterminant de l’assommement.
« Le médecin légiste ne paraît pas, tout d’abord, avoir tenu suffisamment compte de la section du cou, de son caractère, de sa nature, de son action.
« Il ne parait pas s’être assuré, ni avoir établi si cette plaie était ante ou post mortem, si elle avait intéressé la carotide correspondante et déterminé l’hémorragie, puis la mort.
« Le cadavre était-il exsangue ? La plaie était-elle superficielle ou profonde ? L’a-t-il explorée, disséquée ?
« La plaie indiquait-elle une saignée faite à chaud ou une tentative de saignée faite à froid ?
« Dans le premier cas, l’opération était comme résultat identique à ce qui se pratique chez des animaux de boucherie, chez lesquels la saignée suit immédiatement l’assommement. L’animal est saigné à chaud après l’assommement et les viandes sont exsangues.
« Dans le second cas, la section ne pouvait donner de résultat et la plaie n’avait été faite que par ignorance de son effet négatif, ou alors avec une connaissance de cause et pour égarer les recherches en attirant l’attention sur ce point.
« Quant à expliquer, comme le fait actuellement le médecin légiste, que cette plaie unilatérale avait eu pour objet de masquer la strangulation produite par une serviette, ce n’est pas admissible. Son unilatéralité s’y oppose, d’ailleurs. L’étude attentive de la peau des tissus sous-cutanés des régions cervicale et laryngienne et celle de la trachée des bronches, si elle a été pratiquée comme il convient, suffisaient pour établir la strangulation, quel qu’ait été le moyen employé. »
Ce sont là, évidemment des conseils sérieux, mais ils ne peuvent émaner d’une personne ayant assisté à la première autopsie ; certains détails le prouvent.
La brigade mobile, je l’ai dit, désignait comme l’auteur de cette lettre anonyme un médecin très connu de la région, ami de la famille Cadiou. J’ai vu le docteur ainsi désigné. On ne peut vraiment lui faire l’injure de le suspecter davantage.
Paul Erio.
11 mars 1914 – p. 1 et 4
Quel est l’homme barbu ami de Cadiou que dénoncera le facteur ?
M. Boulier, le facteur-receveur de Blincourt (Oise), qui prétend pouvoir contribuer à faire la lumière sur l’assassinat de M. Cadiou, persiste à ne vouloir livrer son secret qu’au juge d’instruction. M. Boulier n’a cependant pu conserver le silence complet qu’il nous opposa lors de notre visite de dimanche dernier. Petit à petit, il a cédé un peu, car on le harcèle de questions du matin au soir, et on peut résumer ainsi le sens de la déclaration qu’il fera à la justice :
Il était, le 4 janvier, à Paris et vers une heure, il se trouvait dans la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare ; il aperçut un homme, grand, châtain foncé, barbu, qui ne lui est pas inconnu ; il s’apprêtait à le saluer lorsque l’homme s’approcha d’un deuxième personnage, à qui il tendit la main en disant : « Tiens ! ce cher Cadiou ! »
Peu après, les journaux commencèrent à parler de la disparition de M. Cadiou, puis on découvrit le cadavre de l’ingénieur et, dès lors, l’assassinat fut certain. M. Boulier se souvint de sa rencontre de la gare Saint-Lazare ; rappelant ses souvenirs et s’aidant de documents administratifs, il acquit la certitude que l’homme, grand, châtain, barbu, « qu’il connaît », était bien en relations avec M. Cadiou, l’usinier de la Grande-Palue, et il en conclut que c’était bien M. Cadiou qu’il avait vu le 4 janvier à la gare Saint-Lazare. L’ingénieur était en tenue, de ville, pardessus et chapeau melon.
Nous avons demandé à M. Boulier s’il était sûr d’avoir entendu le nom de Cadiou, car c’est la base même de tout ce qu’il raconte.
– Ce nom, répond-il, a été prononcé à 2 mètres de moi, à haute et intelligible voix, et il est resté gravé dans ma mémoire, car j’avais eu plusieurs fois l’occasion de l’écrire.
– Dans l’exercice de vos fonctions ?
– Oui, et c’est pour cela que je me crois lié par le secret professionnel.
– Le soi-disant ami de M. Cadiou habiterait donc la région ?
– Non, mais il est venu à Blincourt ; je l’ai vu plusieurs fois à mon guichet, et les documents que je me proposé de soumettre à la justice, avec l’autorisation de mes chefs, établiront clairement que ce monsieur était en rapports avec l’assassiné.
– Son nom ?
– Impossible de vous le dire, mais quand vous le connaîtrez, vous serez très surpris et ne vous étonnerez pas de ma réserve actuelle.
– S’il n’habite pas l’Oise, d’où est-il ? De l’Aisne ?
– Non, mais il y a des ramifications.
– Mais alors…
Oh ! ne me faites pas dire ce que je ne veux pas dire ; je ne porte aucune accusation, n’ayant pas l’habitude de parler à la légère ; je constate simplement que M. Cadiou était à Paris le 4 janvier.
– N’était-ce pas son frère ?
– Celui que j’ai vu m’a paru brun, de taille moyenne, âgé d’environ trente-huit ans ; je ne l’ai d’ailleurs aperçu que de dos. Je constate également que son interlocuteur devait avoir intérêt à garder le silence, puisque, depuis deux mois, il n’a pas cru devoir se faire connaître.
C’est, quant à moi, ce que je me propose de dire, dès que le juge d’instruction m’aura convoqué. Je n’ai d’ailleurs encore rien reçu.
A Blincourt et dans la région certains prétendent que le facteur « s’emballe ». M. Boulier est un esprit très vif, très alerte, qui, plusieurs fois, a dénoncé des abus et a, du reste, obtenu gain de cause. Tout le monde rend hommage à sa loyauté, à sa droiture, et on ne met pas en doute sa bonne foi, mais il peut avoir été trompé par un ensemble de faits. S’il en est ainsi, la personne que M. Boulier met en cause, l’homme grand, châtain, barbu ne tardera pas à se faire connaître, car il est suffisamment désigné, et son silence ne l’expliquerait pas.
ON NE SAIT, PLUS A QUELLE DATE DISPARUT M. CADIOU
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
L’affaire de la Grande-Palue se complique chaque jour davantage. A tout instant surgissent de nouveaux témoins, affirmant avoir vu M. Cadiou à des dates qui déroutent les magistrats instructeurs.
Le même jour et à la même heure on l’a rencontré en des endroits différents. Le 28 décembre il était à la fois à Cléder et à Morlaix. Le 1er janvier, à Saint-Pol-de-Léon et à Morlaix. Le facteur de Blincourt prétend qu’il se trouvait le 4 janvier à la gare Saint-Lazare. Bientôt, certainement, on viendra nous assurer que le directeur de la Grande-Palue n’est pas mort.
Tous ces témoins, naturellement, sont de bonne foi, mais ils se trompent, ils s’illusionnent. C’est que, dans toute la région, on ne parle que de l’affaire Cadiou. Chacun a son opinion. Pierre a des défenseurs convaincus et des adversaires farouches, et ceux qui ne se prononcent point catégoriquement prennent des airs mystérieux pour laisser croire qu’ils savent beaucoup de choses. Ils se taisent néanmoins, et en ne peut le regretter, car il y a suffisamment de conseillers bénévoles parlant inutilement. On ne peut leur en tenir grief, car ce n’est pas seulement en Bretagne que l’affaire Cadiou passionne les populations. Chaque courrier apporte au procureur de la République des monceaux de lettres. Il en est venu de Suède, de Belgique, d’Algérie, d’Autriche, de Suisse, et chacun de ces correspondants donne son opinion et indique sa piste. C’est puéril, mais affolant.
Malheureusement ces Sherlock Holmes amateurs ne sont pas seuls à compliquer la besogne des magistrats. Ceux qui ont fourni des renseignements décisifs pour l’instruction ne négligent pas non plus de bouleverser les résultats de l’enquête.
Le fermier s’était trompé
Aujourd’hui, notamment, un des principaux témoins, un des plus importants, est venu déclarer avec un beau sang-froid, et en souriant, que la déposition qu’il avait faite était inexacte, car il s’était trompé de date.
On sait que Pierre prétend avoir vu M. Cadiou à la Grande-Palue pour la dernière fois le 29 décembre. Le parquet, au contraire, a établi que M. Cadiou était à l’usine le 30 décembre et que c’est ce jour même, entre 11 heures et 11 h. 30 qu’il dut être assassiné. Un témoin, le fermier Bonnefoy, avait, en effet, vu M. Cadiou quitter les ateliers en compagnie de Pierre. Son témoignage était formel. Bonnefoy était la dernière personne ayant aperçu le directeur de la Grande-Palue. Il ne doutait pas de sa mémoire et ne permettait pas qu’on discutât sa déclaration, extrêmement grave pour Pierre.
Eh bien, le fermier Bonnefoy s’est trompé. Le cœur léger, il l’a reconnu ce matin auprès des commissaires de la brigade mobile venus pour l’interroger, et cet après-midi il m’a fait sa confession.
– J’étais bien sûr de moi, m’a-t-il dit, et pourtant j’ai commis une erreur en assurant avoir vu, ensemble, M. Cadiou et M. Pierre, le 30 décembre, à 11 heures du matin. A ce moment je me trouvais, en effet, à Landerneau, où j’étais allé offrir un étalon pour la remonte italienne.
Et Bonnefoy, un paysan d’une quarantaine d’années, qui paraît assez flatté du rôle qu’il a été appelé à jouer dans cette affaire, s’expliqua ainsi :
– Le 30 décembre je quittai mon domicile vers 8 h. 30 pour aller dans un de mes champs. Quelques minutes plus tard je rentrai chez moi et, avant 9 heures, je partis pour Landerneau avec un étalon que j’allais présenter à la commission chargée d’acheter des chevaux pour la remonte de l’armée italienne. Les membres de cette commission, à cause d’un accident de chemin de fer, arrivèrent à Landerneau plus tard qu’ils ne le supposaient. Ce contre-temps m’empêcha de leur proposer l’achat de mon étalon, mais plusieurs maquignons firent galoper ce dernier. Je ne revins à ma ferme qu’à 4 h. 30 de l’après-midi. Je ne puis donc avoir vu ce jour-là MM. Cadiou et Pierre vers 11 heures, comme je l’avais d’abord cru. Je me suis trompé, et je m’en suis rendu compte hier seulement, en compulsant des lettres avec mon beau-frère.
Ainsi me parla le fermier Bonnefoy, et il est certain que, cette fois, il ne se méprend pas, car toutes les personnes avec lesquelles il reconnaît s’être entretenu le 30 décembre à Landerneau confirment l’exactitude de ses dires.
Voilà donc une des plus graves dépositions à la charge de Pierre qui disparaît.
Témoignages indécis
Il est vrai que Bonnefoy assure encore que le 30 décembre, en sortant de sa ferme, à 8 h. 30, il croisa M. Cadiou qui se dirigeait vers l’usine, mais il paraît non moins convaincu lorsqu’il affirme que, puisque ce n’est pas le 30 décembre, c’est le lendemain qu’il vit M. Cadiou et son ingénieur sous le pont du chemin de fer. Or, le 31 décembre, personne n’a aperçu M. Cadiou à la Grande-Palue ; aussi est-on en droit de douter de l’exactitude des déclarations du fermier.
Un certain nombre de personnes assurent encore que M. Cadiou, est venu à son usine le 30 décembre : Mme Quéméneur, l’aubergiste ; le contremaître Bignard, un petit pâtre, des ouvriers. Mais on raconte maintenant que ces témoins hésitèrent pendant de longs jours à fixer cette date.
Ils discutèrent longuement à ce sujet.
Était-ce le 29, était-ce le 30 ? Finalement ils se mirent d’accord pour le 30.
Bonnefoy, le premier, vient de reconnaître son erreur, et il pourrait avoir des imitateurs, car il ne faut pas oublier que l’ancien contremaître Marcou et le comptable Guillou qui, eux aussi, étaient bien placés pour rencontrer leur patron s’il s’était trouvé à l’usine le 30 décembre, déclarent de la façon la plus formelle qu’il n’y vint pas ce jour-là et qu’ils le virent pour la dernière fois le 29 décembre.
Arrivera-t-on à être définitivement fixé à ce propos ?
Marcou réplique
L’ancien contremaître Marcou s’est empressé de répondre aux inquiétantes précisions le concernant contenues dans la déposition faite hier par l’ouvrier Bossard.
D’après ce dernier, Marcou semblait savoir que M. Cadiou devait disparaître, puisque, le 27 décembre, il lui confiait dans le plus grand secret que la Grande-Palue allait changer de directeur et qu’il en deviendrait le contremaître.
Marcou n’a pas été long à répliquer.
– A aucun moment, m’a-t-il dit cet après-midi, il n’a été question de M. Cadiou dans la conversation que j’ai eue le 27 décembre avec Bossard. Ce dernier, je pense, s’empressera de reconnaître qu’il s’est mépris. En tout cas, je jure ne rien connaître de la mort de mon ancien patron et n’avoir rien à me reprocher dans cette affaire.
« Mais puisque Bossard m’a mis aussi aisément en cause, je tiens à faire remarquer, et je le ferai savoir au commissaire de la brigade mobile, que, dans la première quinzaine de janvier, lorsque les gendarmes vinrent enquêter à l’usine, Bossard, à leur vue, prit soudainement la fuite. Il alla se cacher dans les environs et ne rentra que trois heures plus tard à son travail, après le départ des gendarmes.
Tous les ouvriers de l’usine peuvent le certifier. »
Je n’insiste pas. C’est à M. Bidart [Bidard] de la Noé, qui va recevoir cette déclaration, qu’il appartient de la vérifier ; mais, on le voit, le drame de la Grande-Palue devient de plus en plus mystérieux.
Le parquet a adressé au docteur Paul, qui lui en avait fait la demande, le complet que portait Pierre le 4 février, lorsque fut découvert le cadavre de M. Cadiou, ainsi que le couteau trouvé sur l’ingénieur.
Tous les vêtements de Pierre qui se trouvaient encore à la Grande-Palue ont été également placés sous scellés. Ce matin, ils seront envoyés à Paris, pour être soumis à une analyse.
Paul Erio.
12 mars 1914 – p. 1
LA BALLE QUI TUA M. CADIOU appartenait-elle à M. Pierre ?
C’EST TOUT L’INTÉRÊT DE L’ENQUÊTE
Or, cette balle attend toujours qu’on ait commis un expert pour l’examiner
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
Il y eut grosse émotion aujourd’hui à Brest lorsqu’on apprit que le voyageur de commerce auquel Pierre avait vendu son revolver était connu. C’était un M. Meslay, de Pré-en-Pail, dans la Mayenne. Il aurait montré en janvier 1912 à un armurier de Guingamp un revolver qu’il avait acheté à Landerneau. Or, les livres de commerce de l’armurier Marie attestent que c’est seulement en 1913 que l’ingénieur acheta le fameux revolver.
Pour ce qui est des bruits troublants concernant la balle découverte dans le cou de M. Cadiou, il n’y a pas lieu d’en tenir compte.
Le projectile qui, d’après les magistrats, détermina la mort du directeur de la Grande-Palue, est, racontait-on, une balle nickelée de 6 millim. 35, que le revolver de Pierre ne pouvait tirer.
A la vérité cette balle n’a pas encore été soumise à l’examen d’un expert. Se serait-on trompé sur son calibre exact ? C’est possible. Mais il m’a été permis de tenir le petit projectile aplati, déformé, que rencontra la pince du docteur Paul. C’est bien une balle en cuivre de 6 millimètres, du même modèle que celles livrées par l’armurier Marie à Pierre en lui vendant son revolver.
Ce matin, en présence de son avocat, l’inculpé a signé l’opposition qu’il forme contre l’ordonnance du juge rejetant sa demande de mise en liberté provisoire, présentée par son avocat.
M. Bidart [Bidard] de la Noé va transmettre son dossier à la chambre des mises en accusation de Rennes, appelée à se prononcer. L’instruction va donc se trouver suspendue pendant plusieurs jours.
A l’issue de cette formalité le juge a permis à Mme Pierre de s’entretenir dans son cabinet avec son fils. Ce fut une brève entrevue. Nullement ému, l’ingénieur demanda des nouvelles de son père et d’une de ses sœurs, qu’il savait souffrante depuis quelque temps.
– Dis-leur à tous qu’ils se rassurent ; la vérité, je l’espère bien, ne peut tarder à éclater.
Sa mère lui ayant reproché gentiment qu’il touchait à peine aux aliments qu’on lui servait, il lui répondit :
– Que veux-tu, le séjour en prison n’est pas gai, et parfois je n’ai pas le courage de manger, mais tout cela finira.
Ce furent les seules paroles échangées entre la mère et le fils, qui s’embrassèrent à nouveau, puis l’ingénieur, docile, suivit le gendarme venant le chercher pour le reconduire à la maison d’arrêt.
Auparavant M. Bidart [Bidard] de la Noé avait entendu Bossard, cet ouvrier de la Grande-Palue qui, au début de janvier, à la vue des gendarmes venant enquêter à l’usine, quitta précipitamment son travail pour aller se cacher dans la campagne.
Bossard, un jeune homme de vingt-cinq ans, assez fruste, veut paraître renseigné sur la mort de son patron. Il raconte à qui veut l’entendre qu’il sait beaucoup de choses et, ce matin, il assura au juge d’instruction qu’il pourrait aisément retrouver le revolver de Pierre. Le juge le crut-il ? J’en doute. Pourtant il lui laissa entreprendre, sous la surveillance d’un inspecteur de police, des recherches à l’endroit qu’il lui avait indiqué.
Durant plusieurs heures, Bossard retourna avec une pioche la fosse où fut enterré M. Cadiou. Il ne trouva rien, mais ne s’en montra nullement déçu. Il n’avait point perdu son temps, le juge lui ayant payé son déplacement. Peut-être était-ce tout ce qu’il désirait obtenir.
Les bicyclettes de M. Cadiou n’ont, nullement disparu ; elles se trouvent toujours à Landerneau, dans la maison qu’occupait le directeur de la Grande-Palue.
Paul Erio.
L’armurier et le voyageur en complet désaccord
RENNES (dép. part.) M. Simon, armurier à Guingamp, a fait à un rédacteur de l’Ouest-Éclair, les déclarations suivantes :
– Dans le courant le janvier 1912, – j’étais alors à Janzé (Ille-et-Vilaine), – je reçus la visite d’un voyageur en huiles minérales, M. Meslay, voyageant pour le compte d’une maison de Pré-en-Pail, maison dont il était d’ailleurs l’associé. Tout en causant avec ce voyageur, je nettoyais un revolver du calibre de 6 millimètres, dit vélo-dog, à barillet long, pour balles blindées. Ce voyageur sortit alors un revolver de sa poche et me dit qu’il venait de l’acheter, la veille, à Landerneau, pour le prix de 14, 16 ou 18francs, je ne me rappelle pas exactement. Ce revolver me parut être tout à fait semblable à celui que je nettoyais. Je certifie que mes souvenirs ne me trompent pas et dès à présent je puis vous dire que c’est bien du 20 au 27 janvier 1912 que j’ai reçu la visite de M. Meslay.
M. Meslay, de son côté, a déclaré à notre confrère :
– Je me souviens, en effet, d’avoir rencontré à Janzé un armurier, M. Simon, et cela à deux reprises, mais je n’ai fait affaire avec lui qu’une seule fois, c’était en janvier 1912.
– C’est ce jour-là, sans doute, que vous lui avez montré le revolver acheté à Landerneau ?
– Je ne lui ai jamais fait voir aucun revolver et, bien mieux, entre nous il n’a jamais été question d’une arme quelconque.
M. Simon se trompe ; je ne doute pas de sa bonne foi et il est possible qu’un autre voyageur du nom de Meslay lui ait rendu visite et lui ait montré un revolver ; mais, je le répète, ce n’est pas moi. Du reste, je suis prêt, s’il le faut, à demander une confrontation avec M. Simon, devant le juge d’instruction de Brest.
13 mars 1914 – p. 1 et 4
LE FACTEUR DE BLINCOURT dira aujourd’hui son secret
Il sera interrogé cet après-midi par le juge de Clermont
M. Jolly, juge d’instruction à Clermont (Oise), a reçu de M. Bidart [Bidard] de la Noé, le magistrat instructeur de l’affaire Cadiou, une commission rogatoire à l’effet d’entendre le facteur-receveur de BIincourt.
Nous avons vu hier M. Boulier, qui nous a dit :
– J’ai reçu ce matin de M. Jolly, le juge de Clermont, une convocation pour demain vendredi, 4 heures après-midi. J’ai aussitôt pris toutes mes dispositions pour me rendre à cette invitation, et j’ai obtenu immédiatement de mon directeur l’autorisation de m’absenter.
« Je répondrai donc, demain, aux questions de M. Jolly. Je dirai tout ce que je sais ; la loi m’en fait un devoir et ma conscience m’y oblige. Je dirai le nom de l’homme brun, barbu, car je sais ce nom. J’y joindrai d’autres renseignements que le juge appréciera, et j’espère ainsi contribuer à démontrer l’innocence de l’ingénieur Pierre, car ce que je sais me permet de faire cette affirmation. »
L’AUTOPSIE N’A PAS ENCORE RÉVÉLÉ COMMENT EST MORT M. CADIOU
BREST (par dép. de notre envoyé spéc.)
Les magistrats du parquet de Brest ont commencé à mettre de l’ordre dans le volumineux dossier qu’ils vont adresser à la chambre des misés eu accusation de Rennes, appelée à se prononcer sur la demande de mise en liberté provisoire présentée par Me Feillard en faveur de Pierre.
J’ai fait comme les magistrats : j’ai mis de l’ordre dans mes notes, je les ai collationnées, et cela ne m’a servi qu’à me rendre compte une fois de plus combien l’affaire de la Grande-Palue est ténébreuse, affolante, déroutante. Et il y a de quoi.
Au lendemain de la disparition de M. Cadiou, on parla de fugue provoquée par une crise de neurasthénie, ou due à une intrigue amoureuse ou à des embêtements financiers. On supposa ensuite que le directeur de l’usine de blanchiment de coton se trouvait en Allemagne. On pataugeait, lorsque M. Jean-Marie Cadiou, grâce, assure-t-il, aux conseils de la fameuse somnambule de Nancy, retrouva le corps de son frère dans des circonstances aussi inexplicables que la mort de celui que, l’on recherchait. On arrêta Pierre.
Alors, les témoins, dont la mémoire, jusque-là, s’était, montrée infidèle, devinrent affirmatifs. Cadiou avait été vu pour la dernière fois à la Grande-Palue dans la matinée du 30 décembre et il avait quitté l’usine, vers 11 heures, en compagnie de Pierre, ce que niait ce dernier, qui ne cessa de répéter que son patron n’était pas revenu à la Grande-Palue après le 29 décembre. Depuis, plusieurs témoins ont reconnu s’être trompés de date. Peut-être allaient-ils se mettre d’accord sur ce point important, mais d’autres témoins viennent de surgir, qui ont rencontré M. Cadiou le 31 décembre, le 1er et le 4 janvier, souvent aux mêmes heures et en des endroits assez éloignés les uns des autres.
L’enquête devient donc de plus en plus embrouillée et il parait même que certains inspecteurs de police reprennent la piste suivie au début de janvier. C’est affolant, et il n’y a plus guère que les Sherlock Holmes de la région – et ils sont légion – qui voient clair dans cette affaire qui passionne l’opinion publique.
Le voyage à Saint-Pol-de-Léon
En attendant que la lumière se fasse, continuons à recueillir les renseignements parvenant aux magistrats instructeurs.
Les déclarations de M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice de Morlaix, de son fils, élève à l’école de santé de Bordeaux, et de M. Graff, négociant en primeurs, qui affirment avoir rencontré M. Cadiou à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier, n’ont nullement ému les magistrats du parquet.
M. Cadiou, disent ces témoins, se trouvait sur le quai de la gare ; il tenait à la main sa bicyclette. Or, il est maintenant nettement établi que les deux bicyclettes que possédait le directeur de la Grande-Palue n’ont pas quitté la remise de Landerneau, où elles étaient placées depuis le mois d’octobre dernier. M. Cadiou faisait de la bicyclette assez rarement, et il n’avait aucune raison pour en emporter une à Saint-Pol-de-Léon. Si l’on admet qu’il se trouvait dans cette ville le 1er janvier, il faudrait aussi admettre qu’il avait loué ou emprunté une bicyclette pour s’y rendre. Les magistrats instructeurs ne veulent pas le croire.
Une situation peu brillante
Depuis quarante-huit heures on reparle beaucoup de la situation financière de M. Cadiou, qui n’aurait pas été aussi brillante que le prétend sa famille.
Je me suis renseigné à cet égard et j’ai ainsi appris qu’au moment de sa disparition M. Cadiou avait en dépôt, à la succursale du Crédit Lyonnais de Brest, 135,000 francs. Depuis cette époque M. Bolpod [Bolloch], administrateur liquidateur de la Grande-Palue, a fait verser 46,000 francs, le 3 janvier, aux frères Reiss, pour une fourniture de coton faite en 1913. Il fit, en outre, payer au même établissement un dédit de 30,000 francs pour un marché de coton non exécuté et divers autres factures et mémoires, de telle sorte qu’actuellement il ne reste au crédit du compte Cadiou qu’une somme insignifiante.
Le directeur de la Grande-Palue avait bien une dette de 60,000 francs contractée avec les frères Teming [Temming], ses anciens associés allemands, mais il avait à recevoir de l’État plus de 70,000 francs représentant le montant de diverses fournitures.
La situation de l’usinier, on le voit, n’était point telle qu’on l’a présentée ; néanmoins elle n’était pas critique, car il ne faut pas oublier que M. Cadiou possédait des immeubles valant environ 120,000 francs, et la Grande-Palue, qu’il refusa de vendre 300,000 francs.
On ne comprend donc pas bien les raisons financières qui auraient pu acculer M. Cadiou à un suicide, éventualité que certains continuent à envisager.
Problèmes en suspens
Le corps du directeur de la Grande-Palue se trouvait-il depuis plus d’un mois enfoui dans le fossé où on l’a découvert ? Beaucoup d’habitants de Landerneau, ayant assisté à sa découverte, en doutent. Aussi ai-je à ce sujet interrogé une personne compétente ayant pu approcher le cadavre.
Il était, m’a-t-on dit, assez bien conservé. Cela s’explique en raison de la nature du sol où il était enterré, et auquel un ruisseau voisin conserve une fraîcheur constante. Pourtant il commençait à faire de la gangrène vaseuse ; les cheveux tombèrent au lavage ; la peau était ridée et molle. Néanmoins, un simple examen ne permet pas d’indiquer depuis combien de semaines il était à cet endroit.
Le docteur Paul pourra seul se prononcer catégoriquement, et il pourra dire aussi si la balle trouvée dans la nuque a été tirée antérieurement ou postérieurement à la section du cou. Il pourra aussi donner sur cette blessure des détails qui seront utiles à l’instruction, car, chose troublante, malgré cette plaie béante mesurant 14 centimètres et allant du larynx aux vertèbres, il n’y avait de traces de sang que sur le col de la chemise et on en trouva très peu dans la fosse.
Mais, je vous le répète, le rapport du médecin légiste chargé de la seconde autopsie pourra seul nous renseigner à propos de ces troublantes constatations.
L’ingénieur dénonçait
J’ai pu avoir communication, ce soir, des lettres adressées par Pierre à M. Barral, ingénieur général des poudres et salpêtres, et dans lesquelles il dénonçait les agissements de son patron. Ces lettres portent les dates des 3, 16 et 22 juin.
Dans la première, Pierre explique à M. Barral qu’il a profité de la longue expérience de son prédécesseur allemand à l’usine de la Grande-Palue pour le traitement des linters et lui offre d’entrer au service des poudres et salpêtres.
Puis il continue ainsi :
Veillez en bon Français à ce qu’une même fourniture de coton ne soit pas payée à des fournisseurs différents. J’ai été contraint de prendre ma part dans un bénéfice illégitime. Gagnant péniblement ma vie, j’ai toujours reculé au moment de signaler le fait à M. Vieille. Je puis tout préciser, car je crois qu’il faut bien un peu se sacrifier pour sa patrie ; toutefois, je voudrais être sûr que la catastrophe ne m’atteigne pas dans mon gagne-pain, Je vous serais reconnaissant de ne pas divulguer cette lettre tant que je serai à Landerneau.
M. Barral réclama des détails et, le 16 juin, Pierre lui révéla qu’un wagon, destiné à la poudrerie d’Angoulême, fut payé à deux fournisseurs.
M. Barral demanda de nouvelles précisions, que l’ingénieur lui donna dans sa lettre du 22 juin.
Pierre explique d’abord grâce à quelles complicités un wagon de coton put être payé aux deux fournisseurs, puis il se plaint qu’à la Grande-Palue la main-d’œuvre soit insuffisante pour le triage du coton, déjà, d’après lui, de mauvaise qualité.
« Il contient, dit-il, des brindilles de bois et de cotonnier qui conservent des principes d’activité pouvant entraîner la décomposition de la poudre. Ces débris doivent être enlevés à la main avant le blanchiment, mais à la Grande-Palue cette opération est mal faite, faute d’ouvriers. »
On sait que c’est à la suite de ces graves révélations que M. Cadiou fut exclu des fournisseurs de l’armée.
Aujourd’hui, l’instruction a chômé ; néanmoins, M. Bidart [Bidard] de la Noé a décidé de désigner un expert qui sera chargé d’examiner la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou. M. Grivolat, directeur du musée d’armes de Saint-Étienne, sera probablement choisi. Mieux vaut tard…
Paul Erio.
14 mars 1914 – p. 3 et 4
Le facteur de Blincourt a livré son secret
Le juge d’instruction de Clermont ne le confiera qu’à son collègue de Brest
M. Boulier, le facteur-receveur de Blincourt, a été entendu, hier après-midi, en vertu d’une commission rogatoire du parquet de Brest, par M. Jolly, juge d’instruction à Clermont (Oise).
Introduit à 4 heures dans le cabinet du magistrat, M. Boulier n’y est pas resté moins de trois heures. Il a raconté comment, se trouvant, le 4 janvier dernier, dans la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare, il entendit une personne qu’il connaît en interpeller une autre par ces mots : « Bonjour, mon cher Cadiou ! »
Le facteur a donné de l’interlocuteur de l’homme qui était ainsi accosté un signalement qui a déjà été publié : grand, maigre, châtain et barbu. Il a ajouté que cette personne, qu’il avait vue plusieurs fois à Blincourt, était, comme il avait eu, à maintes reprises, l’occasion de le constater, en relations d’affaires avec l’usine de la Grande-Palue. Il a enfin déclaré qu’on pourrait trouver, à l’appui de ses dires, trace de certaines opérations postales faites à son propre bureau.
Quel est le mystérieux personnage qui, ayant rencontré, le 4 janvier, M. Cadiou à Paris, n’a pas cru devoir se faire connaître à la justice ? Quel intérêt peut-il avoir à tenir secrète cette rencontre ? J’ai posé ces deux questions à M. Boulier, au moment où il sortait du cabinet de M. Jolly.
– Permettez-moi, m’a-t-il répondu, de persister à me retrancher derrière le secret professionnel. J’ai dit au juge tout ce que je savais. Je lui ai fait connaître le nom qui intrigue si fort la curiosité publique. J’ai fourni, à l’appui de mes déclarations, toutes les précisions utiles, et je crois avoir réussi à convaincre le magistrat que mon témoignage est des plus sérieux.
La déposition du facteur, que M. Jolly ne semble pas tenir pour fantaisiste, a été, dès hier soir, transmise à M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction à Brest. Elle met en cause, si nos informations sont exactes, plusieurs personnes qui n’habitent pas l’arrondissement de Clermont et entraînera vraisemblablement toute une série d’opérations judiciaires susceptibles de modifier d’une façon complète la physionomie de l’affaire.
UNE ENQUÊTE A LA GRANDE PALUE
UN TÉMOIN RACONTE LA DÉCOUVERTE du cadavre de M. Cadiou
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
Les charges relevées par l’instruction contre Pierre deviennent de jour en jour plus fragiles. Les témoins, les uns après les autres, atténuent leurs dépositions. Le faisceau de preuves dressé par l’instruction s’effrite et l’enquête ouverte sur l’affaire de la Grande-Palue apparaît maintenant si imprécise qu’il ne semble pas possible que la chambre des mises en accusation de Rennes puisse repousser la demande de mise en liberté provisoire présentée en faveur de Pierre par ses défenseurs.
J’ai passé aujourd’hui la matinée à Landerneau et à la Grande-Palue afin d’apprendre dans quelles conditions eurent lieu l’exhumation et la première autopsie du corps de M. Cadiou et quel rôle joua. Pierre au cours de cette funèbre journée.
On reproche, en effet, à l’ingénieur son attitude lorsqu’il se trouva en présence du cadavre de son patron. On ne peut admettre qu’il ait personnellement aidé les ouvriers à retirer le corps de la fosse dans laquelle il était enfoui. On s’est ému qu’il ait indiqué où se trouvait la casquette du directeur de l’usine, et enfin on est d’avis que s’il a pris l’initiative de laver la pèlerine du mort, ce ne pouvait être que dans le but de faire disparaître les traces de sang qu’il savait s’y trouver.
Le cadavre dans la fosse
On va voir ce qu’il reste de ces impressions de témoins dont l’émotion était évidente. Pourtant le parquet ne les a point négligées.
C’est le 4 février, on le sait, que M. Jean-Marie Cadiou retrouva le corps de son frère. La somnambule de Nancy guidant probablement ses pas, il alla sans hésitation à l’endroit où il se trouvait ; il gratta la terre avec son bâton et la martingale du veston du directeur, de la Grande-Palue apparut.
M. Jean-Marie Cadiou en savait assez ; il revint à l’usine, et en passant auprès de la maison d’habitation du contremaître Bignard il l’appela :
– Viens vite ! cria-t-il. Je crois avoir retrouvé le corps de mon pauvre frère.
On le suivit. Quelques minutes plus tard une dizaine de personnes se trouvaient autour de la fosse. Pierre y vint également. Le brigadier de Landerneau les rejoignit, mais on ne toucha pas au corps, et c’est seulement dans l’après-midi, lorsque les magistrats du parquet de Brest furent présents, que l’on procéda à l’exhumation.
L’exhumation
Quelques ouvriers furent chargés de cette opération, mais, des branches d’arbres les gênant, Pierre, qui se tenait au premier rang, sortit de sa poche un couteau de jardin et les coupa. La vue de ce couteau produisit un malaise, et dès ce moment un gendarme fut chargé de ne pas perdre de vue l’ingénieur. Celui-ci surveillait le travail, des ouvriers, et il dut juger qu’ils n’allaient pas assez vite ou qu’ils s’y prenaient maladroitement, car, descendant dans le fossé, il les avisa d’enlever la légère couche de terre qui masquait le cadavre. Quand il fut complètement dégagé on le souleva et on le déposa sur une civière faite à la hâte avec quelques planches recouvertes de toile d’emballage.
– Il y avait alors, m’a dit un témoin dont la parole ne peut être mise en doute, une quarantaine de personnes autour de la fosse, mais les curieux, dans un champ voisin et sur la-route, étaient nombreux.
« M. Jean Cadiou, le procureur de la République, le juge d’instruction, le docteur Rousseau examinèrent le cadavre. Ils échangèrent quelques paroles, puis les ouvriers furent priés de transporter le corps à l’usine, et le triste cortège se mit en marche à travers la forêt.
« Mais dans leur précipitation les magistrats oublièrent le macfarlane, pardessus à longue pèlerine et à capuchon, de M. Cadiou, qui avait été découvert roulé sur les pieds du mort., Ce macfarlane était souillé de boue. Aucun de nous ne se décidait à le prendre, lorsque Pierre le ramassa, et, sans le déplier, l’emporta.
« – Regardez bien, dit-il à ceux qui le suivaient, s’il ne tombe rien des poches.
« Je faisais partie de ce groupe. Pierre allait devant nous, et ensemble nous entrâmes dans l’usine. On venait d’étendre le corps dans une cuve, et Pierre déposa le macfarlane sur la margelle de cette cuve.
« Le docteur Rousseau déshabilla aussitôt le cadavre, dont les vêtements sales, humides, furent mis à côté du macfarlane. Le médecin légiste commença alors l’autopsie, et le procureur de la République enregistrait ses déclarations pendant que le juge d’instruction, qui s’était installé dans le bureau de l’usine, interrogeait Jean-Marie Cadiou.
« Pierre et une dizaine de personnes se tenaient toujours autour de la cuve. Tout à coup quelqu’un dit :
L’intervention de l’ingénieur
« – Il faudrait nettoyer les vêtements.
« Qui fit cette proposition ? Je l’ignore ; mais ce que je sais, c’est que, pendant qu’un ouvrier prenait le complet cycliste pour en retirer la boue, Pierre s’empara du macfarlane, sortit de l’atelier, le trempa trois ou quatre fois dans le ruisseau coulant au pied de l’usine et revint l’étendre sur la margelle de la cuve autour de laquelle le docteur Rousseau opérait. J’affirme que Pierre ne prit pas l’initiative de laver le macfarlane de M. Cadiou ; il le trempa, d’ailleurs, comme je vous l’ai dit, simplement dans l’eau ; aussi est-il excessif de supposer qu’en agissant ainsi l’ingénieur espérait faire disparaître les traces de sang maculant le pardessus.
« Quant à l’incident de la casquette, il se produisit quelques instants plus tard. Un ouvrier demanda :
« – Mais où est la casquette de M. Cadiou ?
« On n’y avait pas encore songé.
« – Elle se trouve peut-être dans le capuchon du macfarlane, répondit Pierre.
« Cette réponse était une simple indication, aussi le procureur de la République ne parut-il nullement surpris quand l’ingénieur, ayant fouillé le capuchon, y découvrit la casquette. Pourtant, maintenant, cette banale intervention de Pierre est retenue par l’instruction comme une charge grave. »
Telles sont les déclarations que j’ai recueillies ce matin. Elles éclaircissent deux faits obscurs et qui, comme on peut en juger, avaient été quelque peu grossis et déformés.
Témoignages en désaccord
Il me faut encore, parler de la date à laquelle M. Cadiou fut vu pour la dernière fois à la Grande-Palue. Est-ce le 29 ou le 30 décembre ? Il est inexact que deux témoins se soient à nouveau rétractés à ce sujet. Ceux auxquels on fait allusion, Mme Quéméneur et le petit pâtre Pierre Boulben, n’ont jamais varié dans leurs dires.
Actuellement on peut ainsi classer les témoignages :
Le contremaître Bignard et le chauffeur Daoulou [Dolou] prétendent avoir vu Pierre quitter l’usine avec M. Cadiou le 30 décembre vers 11 heures.
Mme Quéméneur, le pâtre Boulben et le fermier Bonnefoy ont aperçu, également le 30, un peu avant 9 heures, le directeur de la Grande-Palue se diriger vers l’usine.
Par contre, deux autres témoins, l’ancien contremaître Marcou et le comptable Guillou, affirment que leur patron est bien venu à la Grande-Palue le 29 décembre, mais qu’il, ne s’y est pas présenté le 30.
Qui se trompe ? Le juge d’instruction pourrait aisément le contrôler. Il y avait, en effet, quarante-deux ouvriers à l’usine. Pourquoi ne les entend-il pas ?
Aujourd’hui, la brigade mobile de Rennes fouille le lit du ruisseau arrosant la Grande-Palue. Un beau-frère de M. Jean-Marie Cadiou, M. Lefur, qui se trouvait dans l’usine le 4 février, vit tomber dans ce ruisseau un corps brillant paraissant provenir du laboratoire de Pierre. Était-ce le revolver de l’ingénieur ? Il en a informé le procureur de la République, qui a fait procéder à des recherches minutieuses. Elles sont restées vaines.
Paul Erio.
15 mars 1914 – p. 1 et 4
PIERRE EST INNOCENT déclare Bossard
Et le contremaître de l’usine Cadiou se fait fort de le démontrer
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
Bossard, l’ancien garde de nuit de la Grande-Palue, qui, il y a quelques jours, s’était vanté de pouvoir aisément retrouver le revolver de Pierre, fait de nouveau parler de lui.
On prétend aujourd’hui, en effet, qu’à la fermeture de la Grande-Palue Bossard s’était fait embaucher à bord du Gorbea-Mendi, un vapeur espagnol actuellement en réparation au bassin de radoub du port de commerce.
Dès cette époque, alors qu’on n’avait pas encore découvert le corps de M. Cadiou, Bossard entretenait ses camarades de travail du mystérieux drame et se disait parfaitement renseigné ; il affirmait qu’il y avait eu crime et que le corps devait être enfoui non loin du moulin.
– Un jour, dit-il, où j’étais chargé de guider les recherches de la police mobile, l’odeur qui se dégageait dans le sentier où l’on retrouva plus tard le corps de M. Cadiou me frappa ; mais je ne le fis pas remarquer !
Alors que l’on commençait à se douter de ce que l’on appela la piste de Morlaix, l’ancien gardien de nuit déclarait à ses camarades : « Il est absolument inutile de chercher de ce côté. »
Comme on s’étonnait de l’entendre porter de pareilles ‘affirmations, Bossard faisait savoir qu’il n’avait qu’un seul mot à dire pour que l’ingénieur fût remis en liberté.
– Pierre est innocent, disait-il, je puis le prouver ; mais je ne le ferai pas, car je lui en veux et ne lui pardonnerai jamais.
Et Bossard, qui ne faisait pas connaître la cause de son ressentiment, s’attirait les reproches indignés de ses camarades ; l’un d’eux fut un jour à ce point exaspéré par son attitude qu’il voulut le jeter dans le bassin, par-dessus bord.
Ces propos, tenus devant de très nombreux ouvriers, furent avidement commentés et ne demeurèrent pas inconnus de la police spéciale. C’est ainsi qu’il y a trois jours Bossard était interrogé par l’inspecteur Lemez, mais déclarait qu’il ne parlerait-pas. Le lendemain, prétextant qu’il y avait des mouchards à bord, il se fit régler et quitta définitivement le chantier. P.E.
La dernière apparition de M. Cadiou à l’usine
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
Nous en sommes toujours au même point ; le mystère de la Grande-Palue reste aussi impénétrable. Pourtant certains renseignements fort intéressants, qu’il serait utile de contrôler au plus vite, sont parvenus aujourd’hui à Brest.
On sait que M. Cadiou, peu de jours avant sa disparition, ignorait encore l’auteur des lettres signalant ses agissements au ministère de la guerre, et qui eurent pour conséquence de le faire, exclure des fournisseurs de l’armée. Cette mesure qui, quoi qu’on en ait dit, causait à M. Cadiou un préjudice considérable, car les bénéfices qu’il pouvait réaliser avec l’industrie privée étaient loin d’être aussi importants que ceux que lui laissaient les commandes de l’État. Aussi le directeur de la Grande-Palue désirait-il ardemment découvrir ce correspondant si bien prévenu. Plusieurs fois il s’en ouvrit à Pierre, qu’il ne soupçonnait pas, mais ces conversations, naturellement, furent toujours inutiles, et M. Cadiou continua à ignorer la personne qui s’acharnait contre lui.
« C’est X. M. disait-il un jour ; puis, dès qu’il s’était rendu compte qu’il commettait une erreur, il suspectait Z…
Une hypothèse
Or il paraît, et je serais bien étonné que le parquet ne connût pas aussi ce détail important pour l’instruction, que le directeur de la Grande-Palue qui, on ne l’ignore pas, avait des amitiés au Parlement, était enfin parvenu à connaître le nom de celui qui l’avait dénoncé. L’indiscrétion qu’il cherchait à obtenir s’était produite : les lettres adressées au ministère de la guerre étaient signées de Pierre, son ingénieur.
Ici nous entrons dans le domaine de l’hypothèse. Cadiou, faible, timide même, n’osa pas dans le bureau même de, l’usine reprocher à Pierre sa félonie. Peut-être doutait-il encore de la véracité des confidences qu’il avait reçues. Il voulut en entretenir son ingénieur en dehors de tout témoin, et, en sortant de la Grande-Palue, il entraîna Pierre dans la direction du moulin pour lui annoncer ce qu’il avait appris. Une discussion se serait produite ; l’ingénieur aurait maintenu avoir agi dans un but patriotique, puis, dans un moment d’affolement, aurait sorti son revolver…
Mais, je le répète, cette version du drame est une simple hypothèse que le parquet, toutefois, parait être assez disposé à envisager.
Les souvenirs du contremaître
J’ai tenu à voir le contremaître Bignard et le chauffeur Daoulou [Dolou] qui, seuls, continuent à affirmer que M. Cadiou quitta l’usine de la Grande-Palue en compagnie de Pierre le 30 décembre vers onze heures du matin. Ils travaillent tous deux à Daoulas, à une vingtaine de kilomètres de Brest.
– Je maintiens, m’a dit Bignard, que c’est bien le 30 décembre, entre onze heures moins le quart et onze heures, que M. Cadiou et M. Pierre sortirent ensemble de l’usine.
« Je me trouvais à l’entrée des ateliers, au pied du petit escalier de bois, quand M. Cadiou, qui portait son macfarlane sur le bras, passa à côté de moi. L’ingénieur était à sa droite. Je n’entendis pas leur conversation ; d’ailleurs, à ce moment, un ouvrier m’aborda pour me demander une serpe que j’allai chercher dans un magasin du premier étage et de là j’aperçus M. Cadiou et M. Pierre qui venaient de dépasser la voûte de la voie ferrée séparant l’usine du chemin conduisant à la route de Brest à Landerneau. Ils se dirigeaient vers la forêt ou le moulin, et M. Cadiou avait alors revêtu son macfarlane.
« A midi moins dix, continue Bignard, j’étais à la chaufferie, où je me lavais les mains, quand l’ingénieur revint. II entra dans son bureau, y prit sa pèlerine et alla chez lui déjeuner. Il revint à une heure et demie pour repartir aussitôt. A cinq heures un accident, qui s’était produit à la chaufferie, m’ayant obligé à suspendre le travail, je chargeai l’ouvrier Postée d’aller en informer M. Pierre qui arriva aussitôt.
« Ensemble nous primes nos dispositions pour remettre l’usine en marche. L’ingénieur était calme comme à son habitude, et je me souviens fort bien lui avoir demandé s’il savait quand M. Cadiou reviendrait à la Grande-Palue. Mon traité arrivait, en effet, à. expiration et j’étais anxieux de savoir s’il serait ou non renouvelé ou prolongé.
« – Je ne sais pas, me répondit M. Pierre, si M. Cadiou sera ici demain ; il ne m’en a pas prévenu. Mais patientez, on s’arrangera. »
– Vous êtes bien certain de ne pas commettre d’erreur ? Vous ne confondez pas la date du 30 décembre et celle du 29 ?
– Nullement, assura le contremaître Bignard. C’est bien le 30 décembre, vers onze heures, que je vis mon patron quitter la Grande-Palue avec M. Pierre. Aussi n’ai-je point hésité à le déclarer à M. le juge d’instruction.
Autre témoignage précis
Le chauffeur Daoulou [Dolou] est aussi formel que Bignard.
– Le 30 décembre, m’a-t-il dit, un peu avant onze heures, je me trouvais près de la porte donnant accès dans la chaufferie lorsque M. Cadiou et M. Pierre passèrent près de moi. Ils allaient s’engager sous le pont du chemin de fer lorsqu’un coup de vent souleva la pèlerine du pardessus de mon patron, qui s’arrêta une seconde pour la replacer sur ses épaules. Je me souviens aussi bien de ce détail que de la date à laquelle je vis M. Cadiou pour la dernière fois.
Ce sont là deux témoignages précis. Il est vrai que deux autres témoins, l’ancien contremaître Marcou et le comptable Guillou, affirment que M. Cadiou n’a point paru à la Grande-Palue le 30 décembre. Cette si importante question de date doit être fixée au plus tôt en interrogeant de nouveaux ouvriers de l’usine, car, ne l’oublions pas, si l’instruction a amoncelé contre Pierre des présomptions sérieuses, la preuve formelle de la culpabilité de l’ingénieur manque toujours.
PAUL ERIO.
16 mars 1914 – p. 1 et 4
DE MIEUX EN MIEUX !
C’est maintenant le 5 janvier qu’on a rencontré M. Cadiou à Paris !
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
Ce n’est plus, maintenant, le 4 janvier que M. Cadiou aurait été vu pour la dernière fois. Il se trouvait, paraît-il, le 5 janvier à Paris. M. Fortin, sénateur du Finistère, aurait, en effet, déclaré aujourd’hui qu’un de ses amis lui avait affirmé avoir rencontré M. Cadiou le 5 janvier.
Quelle importance faut-il accorder à ce nouveau bruit ? M. fortin, qui se trouve actuellement à Ploudalmezeau, ne manquera certainement pas de nous le faire savoir. — PAUL ERIO.
M. CADIOU ÉTAIT-IL EN JANVIER A PARIS ?
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
On a reçu aujourd’hui, à Brest, la déposition du facteur Boulier, recueillie par le juge d’instruction de Clermont, en vertu d’une commission rogatoire. Au parquet, on estime que ces déclarations n’offrent aucun intérêt. Néanmoins, les personnes mises en cause par le facteur de Blincourt vont être entendues.
M. Boulier a répété au juge ce que les lecteurs du Journal connaissent déjà. Le 4 janvier il se trouvait à la gare Saint-Lazare et allait pénétrer dans la salle des Pas-Perdus lorsqu’il aperçut un monsieur avec lequel il avait été en relations de service à Blincourt. Il allait le saluer, mais le monsieur en question abordait au même instant un homme d’une quarantaine d’années, en s’écriant : « Tiens, ce cher Cadiou ! »
Ce fut tout. Mais maintenant M. Boulier se demande s’il n’avait, s’il n’aurait pas croisé, le 4 janvier, le directeur de la Grande-Palue ? Il n’a pu nettement distinguer les traits de l’homme qu’il entendit appeler Cadiou, mais il se rappelle qu’il portait un pardessus marron et qu’il était coiffé d’un chapeau melon de couleur noire.
M. Boulier a donné le nom de la personne qui s’entretint avec le mystérieux Cadiou de la gare Saint-Lazare.
– Je ne connais pas son adresse, ajouta-t-il, mais M. X. pourra vous la fournir.
Dans quelques jours nous serons fixés sur la valeur des déclarations du facteur Boulier, mais j’ai de bonnes raisons de croire qu’elles n’apporteront aucune lumière dans la passionnante affaire de la Grande-Palue.
Quant aux sensationnelles révélations faites par Bossard, il n’y a pas lieu d’en tenir compte. L’ancien veilleur de nuit de l’usine Cadiou a voulu, comme tant d’autres, jouer un rôle dans le drame de la
Grande-Palue. Il s’est vanté auprès de ses camarades, travaillant à bord du Gorbea-Mendi, de connaître beaucoup de choses et de pouvoir démontrer l’innocence de Pierre. A la vérité, il ne sait rien et commence à regretter des propos qu’il a tenus aussi inconsidérément.
Ce Bossard est un pauvre diable, qui resta en maison de correction jusqu’à vingt et un ans. Au lendemain de la découverte du cadavre de M. Cadiou, il avait déjà fait d’imprudentes confidences dont la gendarmerie de Landerneau reçut l’écho.
– Si je voulais, aurait-il dit à Mme Kemeneur [Quéméneur], l’aubergiste de la Grande-Palue, j’apprendrais beaucoup de choses aux magistrats ; mais je ne veux rien dire. Vous comprenez, chacun doit songer à son intérêt. Si l’on me donne de l’argent je parlerai, sans quoi je ne dirai rien !
J’ai vu moi-même ce matin Bossard, et une conversation de quelques minutes m’a suffi pour juger cet individu, qui paraît très fier que l’on s’occupe de lui dans les journaux.
– J’ai blagué, m’a raconté Bossard. Je n’ai jamais su où était enterré mon patron et je n’ai jamais pris connaissance de lettres adressées à M. Pierre. Je me suis « payé la tête des magistrats », voilà tout !
Et, satisfait, l’ancien veilleur de nuit s’éloigna en ricanant.
Il est probable que le dossier de l’affaire Cadiou sera adressé demain à la chambre des mises en accusation de Rennes, qui doit statuer sur la demande de mise en liberté de l’ingénieur.
On ignore encore à quelle date le docteur Paul, qui fut chargé de la seconde autopsie du cadavre de M. Cadiou, remettra son rapport. On sait aussi que les vêtements de l’ingénieur, son couteau et la pioche saisie à la Grande-Palue ont été envoyés à Paris pour être soumis à un expert qui a été désigné par le procureur de la République de la Seine.
Le parquet, attend également les résultats de ces divers examens.
17 mars 1914 – p. 2 et 4
L’AFFAIRE CADIOU
Le Sénateur Fortin refuse encore de nommer son ami
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
La liste des personnes qui auraient vu M. Cadiou après le 30 décembre s’allonge, mais le mystère de la Grande-Palue n’en demeure pas moins impénétrable.
Je vous ai dit hier que M. Fortin, sénateur du Finistère, racontait qu’un de ses amis avait rencontré M. Cadiou à Paris le 5 janvier. J’ai tenu à me renseigner personnellement à ce sujet, et dans ce but je me suis rendu ce matin à Ploudalmezeau, village assez important situé à 28 kilomètres de Brest.
M. Fortin, fort aimablement, a bien voulu Satisfaire ma curiosité.
– Les propos que vous a rapportés M. Gustave Heslouin, m’a déclaré le sénateur du Finistère, sont tout à fait exacts. Un de mes amis, digne de foi, m’a en effet certifié qu’un de ses amis habitant la région, et que je connais également, avait vu M. Cadiou à Paris dans les premiers jours de janvier et qu’il s’était entretenu avec lui. Est-ce le 5 janvier ? Est-ce le 4 ? Je n’ose l’affirmer.
– Pouvez-vous me donner le nom de votre ami ?
– Non, me répondit M. Fortin après avoir un peu hésité. Cette affaire est suffisamment embrouillée. A quoi bon la compliquer davantage ? Mais je vais faire une enquête moi-même. J’espère d’ailleurs rencontrer mon ami, demain, à une foire qui se tient dans les environs, et si ce qu’il m’apprendra peut être intéressant pour la justice, j’en informerai immédiatement le juge d’instruction de Brest.
Là se borna notre conversation.
Mais si le nom du témoin nouveau que M. Fortin va peut-être faire intervenir nous manque, nous possédons, par contre, celui de la personne qui, selon le facteur Boulier, se trouvait le 4 janvier à la gare Saint-Lazare avec M. Cadiou.
Ce serait un Allemand nommé Hazen-Chase, et dans sa déposition le facteur de Blincourt confia au juge d’instruction de Clermont, chargé de l’interroger en vertu d’une commission rogatoire du parquet de Brest, que Hazen-Chase, dont il ignore l’adresse, est l’ami intime de M. Panhard fils, dont le père, notaire à Paris, est également maire de Blincourt.
– Je sais aussi, ajouta M. Boulier, que M. Hazen-Chase et M. Panhard fils ont fait ensemble, au mois de juin de cette année, un voyage en automobile en Bretagne. Ils louèrent la voiture à Paris, à l’Auto muselle. Ces derniers détails, je les tiens d’un de mes amis, que je ne veux pas mettre en cause.
Enfin, le facteur assura encore au juge d’instruction qu’en 1911 un télégramme déposé au bureau de Blincourt et signé Hazen-Chase et Panhard fils avait été adressé à M. Cadiou, au Touquet (Paris-Plage).
Et Boulier fit remarquer qu’il ne pouvait faire erreur quant au nom du directeur de la Grande-Palue, car, ayant fait son service en Indochine, le nom de Cadiou lui rappelait les pirogues, annamites appelées cadioules. Telles sont les révélations du facteur de Blincourt. Qu’en restera-t-il dans quelques jours ?
En tout cas, ni M. Jean-Marie Cadiou, ni M. Legrand, qui fut également à la tête de l’usine de la Grande-Palue, n’ont entendu parler de Hazen-Chase. Ils ignorent également M. Panhard fils.
Paul Erio.
On connaît le secret du Facteur de Blincourt
La piste fournie par lui ne paraît pas sérieuse
On connaît aujourd’hui le nom du personnage mystérieux mis en avant par le facteur de Blincourt dans la déposition qu’il fit devant le juge d’instruction de Clermont. M. Boulier a déclaré que l’homme qu’il rencontra le 4 janvier dernier, à la gare Saint-Lazare, et qui aborda un passant en lui disant : « Bonjour, monsieur Cadiou », était un ingénieur allemand, M. Philippe Hazen-Chase. Il avait reconnu en ce dernier un commensal habituel de M. Panhard, notaire à Paris, 4, rue Rougemont, et maire de Blincourt.
Précisant ses premières déclarations, le facteur a affirmé que M. Hazen-Chase et le fils de. M. Panhard – tous deux très liés – avaient fait en janvier dernier un voyage en Bretagne avec une automobile louée à Paris. C’est le souvenir d’un télégramme expédié de Blincourt, en 1912, par M. Hazen-Chase et le fils de M. Panhard à un M. Cadiou, au Touquet-Plage, qui lui aurait fait attacher une certaine importance à sa rencontre de la gare Saint-Lazare.
Ce que dit M. Panhard
En attendant que l’enquête judiciaire ait déterminé la valeur et la portée de ces déclarations, il était intéressant de demander à ceux dont les noms sont ainsi jetés dans la tragique affaire ce qu’il fallait en penser et ce qu’elles renfermaient d’exact. Nous n’avons pu rencontrer que le maire de Blincourt. M. Panhard fils, qui habite Paris, 5, rue Debrousse, n’est pas rentré chez lui depuis dimanche soir.
Aux premiers mots, M. Panhard nous arrête :
– Mais c’est une fumisterie, une mauvaise plaisanterie, nous dit-il. Nous connaissons M. Philippe Hazen-Chase. Ami personnel de mon fils, il est bien venu souvent au château que je possède à Blincourt, mais voilà tout ce que je relève de vrai dans la déposition de M. Boulier. Ce dernier, en effet, a pas pu voir l’ingénieur le 4 janvier dernier à la gare Saint-Lazare, pour la bonne raison que M. Hazen-Chase a regagné en 1911 la ville de Philadelphie, où du reste il est né, de parents américains. Mon fils et M. Hazen-Chase avaient entrepris en 1910 un voyage autour du monde. L’année suivante, leur randonnée étant terminée, ils se quittaient au Japon. Mon fils rentrait à Paris par le Transsibérien ; M. Hazen-Chase filait, lui, directement sur Philadelphie. A ma connaissance ils ne se sont pas revus, et depuis cette époque l’ingénieur américain n’a pas quitté son pays d’origine, où il est maintenant définitivement installé. Si M. Hazen-Chase s’était, par hasard, trouvé de passage à Paris dans le courant de janvier dernier, il n’aurait pas manqué de nous rendre une visite. Or, nous ne l’avons pas vu.
M. Boulier a été abusé par une ressemblance… à moins qu’il n’ait inventé toute cette fable pour nous jouer une vilaine farce. Si nous appartenons à la même commune, s’il est un de mes administrés directs, nous ne vivons pas, en effet, en excellents termes. Après l’avoir eu près de moi pendant quelques semaines comme secrétaire de la mairie de Blincourt, j’ai dû l’éloigner pour des raisons très délicates, et depuis j’ai déposé contre lui, à l’administration des postes, à l’occasion même de son service, de très nombreuses plaintes. Peut-être tout cela expliquera-t-il comment il a pu commettre son étrange erreur.
En terminant, M. Panhard nous assure que jamais, à sa connaissance, ni son fils ni l’ingénieur américain n’ont été en rapport d’amitié ou d’affaires avec l’industriel de la Grande-Palue.
Une lettre de Mme Cadiou
Mise en cause par certaines dépêches, adressées par son correspondant de Brest à notre confrère l’Écho de Paris, Mme Cadiou répond aux allégations dont elle est l’objet par une lettre ainsi conçue :
Votre correspondant croit avoir relevé contre moi deux faits :
1° J’aurais déclaré ne pas connaître M. Pierre, alors que je le connaissais parfaitement ;
2° J’aurais refusé d’être confrontée avec lui.
De cette double constatation, votre correspondant ne craint pas de tirer, par voie d’insinuation, les conclusions les plus infamantes pour moi.
Aux insinuations, je n’ai rien à répondre : ce sont des insinuations.
A la double assertion du fait, j’oppose un double et formel démenti :
1° Je connaissais M. Pierre aussi peu que possible. Je n’ai jamais, pour reprendre une expression de votre rédacteur, « cohabité » avec lui, à Landerneau ni ailleurs. Je l’ai reçu trois fois en trois ans à notre propriété de Ploujean ; invité par mon mari à déjeuner, il y est venu le matin pour repartir l’après-midi. Et c’est tout.
C’est à ces trois courtes visites que se sont bornées nos relations. Ai-je besoin de dire que je n’ai jamais écrit à M. Pierre ? et qu’il ne m’a, pas davantage écrit à moi-même ? Toute affirmation contraire est un mensonge.
2° Je n’ai jamais refusé d’être confrontée avec M. Pierre. J’ai été entendue une seule fois par M. le juge d’instruction, le lendemain des obsèques de mon malheureux mari, étant encore dans toute l’émotion de l’affreuse découverte. Si le juge n’a pas cru devoir me mettre ce jour-là en présence de M. Pierre, il n’y a que votre, correspondant pour le blâmer de cette « sollicitude ». Pour moi, dès que j’ai appris, par la suite, que le juge désirait me confronter avec l’accusé, je me suis empressée de me mettre à sa disposition. Est-ce ma faute si je n’ai pas encore été convoquée ?
Voilà pour les faits.
A mon tour, je conclus :
Je n’ai, monsieur, aucune raison de ménager M. Pierre ; je me suis constituée partie civile sans me laisser émouvoir par des menaces de révélations ou de scandale qui devaient être vaines puisqu’elles ne se sont pas produites. Je n’ai d’ailleurs reçu de lui, même pour les repousser, ni hommages ni confidences. J’ignore malheureusement tout du crime dont on l’accuse, sauf ce que l’instruction en a révélé. J’attends simplement que sa culpabilité soit prouvée. Je pense seulement – et j’espère ne pas être seule à penser – que la question reste posée, que vos enquêtes n’en avanceront pas la solution, qu’il appartient à la justice seule de la chercher et qu’elle manquerait à son devoir en désespérant si tôt de la trouver.
19 mars 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
M. Marcel Panhard, mis en cause par le facteur Boulier, nous écrit pour protester contre le rôle qui lui est prêté.
– Mon ami Philippe Hazen-Chaze, dit-il, est fixé comme ingénieur à Philadelphie sa ville natale ; il n’est pas revenu en France depuis deux ans, il est donc impossible qu’il ait rencontré M. Cadiou le 4 janvier 1914.
« Je n’ai jamais connu M. Cadiou, je n’en ai jamais entendu parler par mes amis et je n’ai donc pu avoir le moindre rapport avec lui. »
Ajoutons que l’Auto-Mutuelle de France, que l’on a représentée comme ayant loué une auto à MM. Philippe Hazen-Chaze et Marcel Panhard pour un voyage en Bretagne nous informe qu’elle ne les connaît pas et ne leur a jamais loué de voiture, puisqu’elle n’en procure qu’à ses adhérents.
20 mars 1914 – p. 4
Une Auto vint la nuit près de la Grande-Palue
Étrange récit d’un chauffeur
BREST (dép. part.). M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a entendu, ce matin, M. Jean-Marie Crenn, garde au château de Beau-Repos, situé en Guipavas, qui lui a déclaré que, le 17 mai, il s’était rendu à la Forest, pour prévenir le maire de cette commune, M. Vacheron [Vacheront], gendre de Mme veuve Véron, sa patronne, qu’un vol avait été commis dans la propriété confiée à sa surveillance. M. Vacheron [Vacheront] était allé à Brest et M. Pierre voulut bien téléphoner à M. le docteur Houdard, médecin dans cette ville, son parent, afin qu’il lui fît connaître le vol commis au château de Beau-Repos.
Pierre fit savoir, à cette occasion, au garde, que quelques jours auparavant avait eu lieu une tentative de cambriolage du coffre-fort de l’usine de la Grande-Palue.
Le magistrat instructeur a voulu ainsi établir que c’est bien en mai 1913, ainsi que l’ont dit M. Marie, armurier à Landerneau, et sa fille, que Pierre a acheté le revolver de huit millimètres.
L’enquête à l’usine
MM. Le Coz, commissaire, et Brisset, inspecteur de la brigade mobile, ont entendu, avant-hier et hier, la plupart des anciens ouvriers de l’usine de la Grande-Palue, en vue de savoir si, en dehors du contremaître Bignard et du chauffeur Dolou, quelques-uns d’entre eux ont vu ensemble, le 30 décembre, M. Cadiou et Pierre. Une vingtaine d’ouvriers ont été interrogés et presque tous ont déclaré qu’ils ont aperçu, ce jour-là, vers 9 heures du matin, à l’usine, M. Cadiou. Ce dernier n’y est resté que quelques minutes. L’un des ouvriers a pu préciser qu’il avait vu M. Cadiou monter les degrés d’une échelle pour regarder les autoclaves. Pierre ne vint pas à l’usine dans la matinée.
Onze ouvriers l’ont vu entrer dans les ateliers ou le bureau vers midi moins dix, et en repartir presque aussitôt. Il y avait à ce moment plusieurs heures que M. Cadiou était parti de l’usine. Ni les uns ni les autres n’ont aperçu sur le chemin bordant l’usine M. Cadiou et l’ingénieur. Ils n’ont pas revu M. Cadiou depuis le 30 décembre à 9 heures du matin.
M. Guillou, comptable de l’usine, avait été chargé le 29 au matin, par M. Cadiou, d’aller chez lui à Landerneau, entre midi et une heure, pour prendre des registres. Il exécuta l’ordre donné, mais ne trouva personne. Il retourna le 30, vers 8 heures du matin, chez M. Cadiou, mais n’obtint pas de réponse.
Le Journal a déjà dit qu’à la fin de janvier, dans la nuit, plusieurs habitants de Landerneau ont entendu une automobile traversant la ville à une allure effrénée. Voici ce que l’on raconte maintenant à ce sujet.
Une rencontre dans la nuit
Un chauffeur de Brest, après avoir conduit des clients à Morlaix, regagnait, à la fin de janvier, son garage tard dans la nuit, quand, à la Grande-Palue, il aperçut une automobile arrêtée sur la route en face du lieu où M. Cadiou devait être découvert quelques jours plus tard. Deux hommes se tenaient à côté de la voiture. Croyant à une panne, le chauffeur stoppa pour offrir ses services, mais l’un des individus lui intima l’ordre de passer son chemin. Le ton était si menaçant que le chauffeur obtempéra sans se faire prier. Il avait eu le temps d’apercevoir une forme humaine étendue dans l’automobile arrêtée.
Ce récit a déjà été fait il y a un mois et n’avait pas été pris en considération à cette époque. L’hypothèse d’un transport du cadavre de M. Cadiou précédant de peu de jours l’exhumation du 4 février n’a rien d’invraisemblable, fait-on observer, surtout si l’on se rappelle que le corps exhumé à cette date était fort peu décomposé.
La brigade mobile communique la note suivante :
La personne qui, le 1er janvier dernier, a fait enregistrer à la gare de Saint-Pol-de-Léon, au train de 7 h. 13 du soir, une bicyclette à destination de Rennes, est priée de se faire connaître, dans l’intérêt de l’enquête, à M. le commissaire divisionnaire, chef de la 13e brigade mobile à Rennes.
La brigade mobile continue à rechercher, dans la région de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon, des traces du passage de M. Cadiou après le 30 décembre.
25 mars 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
BREST (dép. part.). C’est après-demain que la chambre des mises en accusation de Rennes doit examiner le pourvoi formé par Me Feillard contre l’ordonnance du juge d’instruction qui a refusé la mise en liberté de l’ingénieur Pierre. Me Feillard s’est rendu à Rennes pour soutenir le pourvoi.
27 mars 1914 – p. 1
Il y a Cadiou et Cariou
Ainsi serait expliquée logiquement la déposition du facteur Boulier.
M. Cadiou n’était décidément pas à Paris le 4 janvier, et le facteur de Blincourt, M. Boulier, qui croyait l’avoir vu à cette date dans le hall de la gare Saint-Lazare, a dû commettre à la fois une confusion de nom et une confusion de personne.
M. Boulier prétend, on le sait, qu’il avait rencontré le 4 janvier, vers une heure de l’après-midi, à la gare Saint-Lazare, un étranger, M. Hazen-Chase, qu’il connaissait pour l’avoir déjà vu à Blincourt. De cette personne le facteur fournissait un signalement ; c’était, disait-il, un grand barbu, brun ou châtain foncé. Il ajoutait qu’au moment où il allait saluer l’étranger, celui-ci, se dirigea la main tendue et, disant ces mots : « Tiens ! ce cher Cadiou ! » vers un second personnage, brun, de taille moyenne, en pardessus et chapeau melon.
Or, nous croyons savoir que l’homme grand, brun, barbu, en qui le facteur pensa reconnaître M. Hazen-Chase, n’est autre que M. Rolland, agent d’affaires, 6, place Clichy. Ce dernier était en effet, le 4 janvier, vers une heure de l’après-midi, dans le hall de la gare Saint-Lazare. Il devait y retrouver un de ses amis, M. Cariou – et non Cadiou – qui est brun, de taille moyenne et qui portait ce jour-là un pardessus et un chapeau melon.
Quand il aperçut son ami, M. Rolland alla au-devant de lui et s’écria : « Bonjour, mon cher Cariou ! », ou bien : « Tiens ! ce cher Cariou ! » M. Boulier crut entendre Cadiou et c’est cette confusion de nom, venant après la confusion de personne, qui lui fit, de très bonne foi d’ailleurs, échafauder sa troublante histoire.
Pourquoi ce fait ne fut-il pas révélé dès que surgit la déposition du facteur ? M. Rolland nous l’a expliqué hier.
– Je n’étais pas alors certain, dit-il, de m’être trouvé le 4 janvier, à l’heure indiquée, dans le hall de la gare Saint-Lazare.
Mais, en compulsant ma correspondance, j’ai remis la main sur une lettre d’un hôtelier des Mureaux qui nous fixait précisément rendez-vous à M. Cariou et à moi le 4 janvier, à une heure de l’après-midi, à la gare Saint-Lazare dans la salle des Pas-Perdus. Il ne doit pas être douteux, dans ces conditions, que nous soyons, mon ami et moi, la causé involontaire de la méprise du facteur.
Détail curieux : M. Rolland, que voilà mêlé d’une façon indirecte et seulement épisodique à l’affaire Cadiou, est presque originaire lui-même de la Grande-Palue, puisqu’il est né et a encore sa famille dans la ville toute voisine : Landerneau.
RAOUL SABATIER.
Les objets saisis chez l’ingénieur
Lors de l’arrestation de l’ingénieur Pierre on avait saisi, au cours de la perquisition opérée à son domicile, un couteau et une pioche qui portaient des taches suspectes. Les deux objets furent confiés, pour déterminer la nature de ces taches, à l’expertise de M. Kokne [Kohn-Abrest], chef du laboratoire toxicologique de Brest [Paris], qui a remis aujourd’hui son rapport.
Il résulte de l’examen auquel il s’est livré, qu’il n’y avait de sang ni sur la pioche, ni sur le couteau et que les taches qui avaient attiré l’attention des magistrats enquêteurs sont des taches de rouille.
28 mars 1914 – p. 1
Les jours se suivent.
L’affaire Cadiou ? Ah ! oui, au fait ! Personne n’y pensait plus. Comment a-t-elle fini, cette histoire embrouillée ? Aux dernières nouvelles, n’était-on pas sur le point de conclure que Cadiou n’avait pas été assassiné le moins du monde, mais qu’il s’était suicidé tout bonnement, en se tranchant la gorge d’une main avec un rasoir et en se tirant de l’autre un coup de revolver dans la nuque ? Comme c’est loin tout ça !
Non, ça remonte tout juste à la semaine dernière. Est-il besoin d’expliquer pourquoi ce passionnant mélodrame, qui nous ménageait chaque jour un nouveau « coup de théâtre », a cessé tout à coup d’intéresser le public ? C’est qu’un autre drame, plus proche et plus pathétique, vient d’accaparer notre attention, et il faut redire de la curiosité ce que disait Schopenhauer de la sensibilité : nous avons une capacité de sentir déterminée ; quand cette capacité est remplie, rien ne peut plus nous émouvoir : nous sommes saturés. Avec l’affaire Caillaux, nous avons notre compte d’émotions quotidiennes. Dès lors, l’affaire Cadiou n’a plus aucun intérêt. Et, en lisant le compte rendu des entretiens particuliers de Mme Caillaux avec son juge d’instruction, tout le monde ne se demande plus qu’une chose : « Cette pauvre femme ne serait-elle au fond qu’une pitoyable victime ? Et n’aurait-elle commis, en tuant Calmette, qu’un homicide par imprudence ? »
Quelle erreur d’attribuer aux « faits » une valeur objective ! En réalité, leur importance ne dépend que de nous. Le même fait est gros ou petit, selon qu’il se produit en hiver ou en été, qu’il se passe quelque chose ailleurs ou qu’il ne se passe rien. Ici les journalistes peuvent en remontrer aux historiens, car la grande loi qui domine l’histoire, c’est la loi de l’actualité. C’est elle qui dispose les plans, distribue la lumière, ordonne les rapports. Ne disons pas comme cet Aliboron de Sorbonne : « Messieurs, il n’y a rien de plus méprisable qu’un fait. »
Mais reconnaissons, devant le mystère de Landerneau, qu’un fait vaut seulement par l’attention qu’on y prête. Un fait c’est un état d’âme. Gustave Téry.
30 mars 1914 – p. 4
LE MYSTERE DE LA GRANDE-PALUE
Le dernier petit déjeuner de M. Cadiou
BREST (dép. part.). M. Guilmard, procureur de la République, a été mandé à Rennes, où il aura demain une entrevue avec le procureur général de la cour d’appel, au sujet du drame de la Grande-Palue.
Le dossier de cette affaire, qui fut soumis, on le sait, à la chambre des mises en accusation pour statuer sur le pourvoi de Pierre contre l’ordonnance du juge d’instruction, n’étant pas encore revenu à Brest, la reprise de l’information va être retardée de quelques jours.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a reçu ce matin les procès-verbaux des dépositions d’anciens ouvriers de l’usine de la Grande-Palue, qui ont déclaré aux commissaires enquêteurs qu’ils ont bien vu, le 30 décembre, dans la matinée, aux abords de l’usine, pour la dernière fois M. Cadiou avec Pierre ou M. Cadiou seul. Ces dépositions ont donc confirmé celle du contremaître Bignard.
Les magistrats du parquet de Brest ne semblent pas vouloir tenir compte des dépositions des personnes qui ont déclaré avoir vu M. Cadiou le 31 décembre ou le 1er janvier, à Morlaix ou à Saint-Pol-de-Léon, estimant qu’elles sont des plus imprécises. L’information va donc se poursuivre en considérant que l’assassinat a été commis le 30 décembre, entre 11 heures et midi.
Il est, d’autre part, des incidents d’apparence négligeable, mais que le juge d’instruction retient. Mme Lhéoste [Léost], la femme de ménage qu’employa M. Cadiou à Landerneau, porta les 28, 29, 30 et 31 décembre à celui-ci le lait de son petit déjeuner. Les 28 et 29. l’industriel but le lait après l’avoir fait tiédir sur une lampe à alcool. Le 30, il prépara lui-même du tapioca dans une casserole que Mme Lhéoste [Léost] fut appelée à récurer par la suite. Or, à la première autopsie on trouva dans l’estomac de M. Cadiou du tapioca, du lait en décomposition. Le 31, la bouteille de lait resta intacte à la porte de l’appartement de la rue de Brest.
Voici, d’autre part, comment la justice envisage l’affaire : il est pratiquement impossible que M. Cadiou ait été assassiné ailleurs que dans le petit bois où il fut enterré. Toutes les hypothèses de suicide et de crime simulé, de transport du cadavre ne résistent pas, pensent les magistrats, à l’examen.
Pierre avait-il intérêt à faire disparaître M. Cadiou ? Oui, répond le dossier. L’ingénieur était lié à M. Cadiou par un traité lui interdisant de travailler dans une entreprise similaire pendant quinze ans. Quelques semaines avant le drame il fut question de fermer l’usine. Pierre, à ce moment, entra en pourparlers avec M. Legrand. Il fut question du rachat de l’usine et l’on offrit de fort beaux appointements à Pierre. Tout à coup, M. Cadiou changea d’avis et racheta les actions de la société de blanchiment des cotons, parla d’agrandir son entreprise, d’acheter le moulin. C’était dès lors la ruine des espérances de Pierre qui, dans un moment de déception insurmontable, alors que Cadiou l’avait peut-être emmené dans les bois pour y examiner des sources, l’aurait tué d’une balle. L’autopsie du docteur Paul, médecin légiste à Paris, étant donné l’état de décomposition des lambeaux, de chair qu’il avait emportés, ne lui a pas permis d’établir scientifiquement si l’horrible blessure que portait M. Cadiou à la gorge avait été faite avant ou après la mort. Cependant, le praticien incline à supposer que M. Cadiou, ayant peut-être crié, ou s’étant débattu après avoir reçu le coup de revolver, son assassin, affolé, l’aura achevé à l’aide d’un Couteau ou d’un instrument tranchant.
31 mars 1914 – p. 1
ON va CONFRONTER PIERRE avec Mme Cadiou
BREST (dép. part.). L’instruction de l’affaire Cadiou, suspendue depuis près de deux semaines, vient d’être reprise avec une nouvelle activité. Le parquet de Brest espère recevoir demain le dossier qu’il avait adressé en communication à la chambre des mises en accusation de Rennes, laquelle vient de repousser la demande de mise en liberté provisoire formée par le défenseur de l’ingénieur Pierre. Dès qu’il sera en possession de ce dossier, le juge d’instruction convoquera Mme Cadiou.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a, en effet, appris aujourd’hui que l’état de santé de la veuve du directeur de la Grande-Palue lui permet maintenant de se rendre à Brest. Dans quelques jours donc Mme Cadiou sera mise en présence de celui qui est accusé d’avoir assassiné son mari.
En attendant cette sensationnelle confrontation, le juge entendra les témoins affirmant avoir rencontré M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier. Tous, on le sait, sont formels ; plusieurs ont vu, à la même heure et en des endroits différents, l’industriel dont la mort reste toujours aussi angoissante. Que restera-t-il de ces dépositions ? Aucun renseignement intéressant, assurent les magistrats du parquet de Brest, qui sont toujours convaincus que c’est le 30 décembre, entre 11 heures et midi, que M. Cadiou fut assassiné.
1er avril 1914 – p. 1
Le Dossier perdu de M. Cadiou
IL DÉSIGNAIT SES ENNEMIS SON AVOCAT VA LES NOMMER
BREST (par dép. de notre envoyé spéc.).
La Chambre des mises en accusation de Rennes n’ayant pas encore renvoyé à Brest le dossier de l’affaire Cadiou, l’instruction a chômé aujourd’hui, et les magistrats se montrent assez déçus de ce contretemps. Il paraît, en effet, que l’enquête judiciaire va entrer maintenant dans une voie nouvelle, le parquet possédant des déclarations qui ne figurent pas encore dans la procédure et qui seraient de nature à éclaircir le mystère qui entoure la mort du directeur de la Grande-Palue.
Les magistrats se refusent à toute confidence, mais ils ne cachent pas que, dans quelques jours, il pourrait y avoir « du nouveau ».
En attendant, voici un fait nouveau que l’instruction considère comme important.
On sait que l’ingénieur Pierre, dans le courant de 1913, écrivit au directeur des poudres et salpêtres plusieurs lettres révélant que son patron frustrait l’État, qui eurent pour conséquence de faire exclure
Cadiou des adjudications de la guerre.
Le directeur de la Grande-Palue, qui ne sut jamais d’une façon précise que Pierre était son dénonciateur, voulut répondre à ces accusations. Dans ce but, il réunit, en s’aidant des conseils d’un avocat de Brest, Me X, un dossier comportant une cinquantaine de pièces démontrant qu’il n’avait pas commis les fraudes dont on l’accusait, et le 15 décembre, deux semaines avant sa disparition, il en informait par lettre le ministère de la guerre, en réclamant l’ouverture d’une enquête « qui me permettra, disait-il, de me justifier des graves accusations portées contre moi ».
Au ministère de la guerre on prit sa demande en considération. M. Claerbout, contrôleur des poudres, fut chargé de cette enquête ; mais lorsque, le 15 février dernier, il se présenta à, la Grande-Palue et à Landerneau, au domicile de Cadiou, il ne put retrouver le dossier dont les documents devaient réduire à néant les dires de Pierre.
Or ce dossier, on en a acquis la certitude, se trouvait dans une serviette déposée au domicile de Cadiou à Landerneau. Qui l’a enlevée ? On ne sait. Pourtant, dans les premiers jours de janvier, Pierre pénétrait seul dans l’appartement de son patron en prétextant des réparations à effectuer au téléphone. Avait-il intérêt à s’approprier ces documents ? A cela encore, on ne peut répondre affirmativement.
M. Jean-Marie Cadiou a bien assuré que le dossier constitué par son frère non seulement prouvait l’inexactitude des dénonciations de Pierre, mais qu’il comportait, en outre, des révélations compromettantes pour des tiers. Ces détails, Jean-Marie Cadiou les tient du directeur de la Grande-
Palue, mais il ne peut être très précis, n’ayant pas pris connaissance du dossier.
Or, nous allons, pouvoir connaître la valeur de ce dernier. Me X, l’avocat qui participa à sa confection, vient en effet de prévenir Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, que si sa cliente le déliait du secret professionnel, il pourrait faire connaître au magistrat la nature des pièces réunies par son mari pour sa défense. Me Vichot a aussitôt avisé de cette démarche Mme Cadiou. Nous saurons donc prochainement qui pouvait redouter la divulgation des documents figurant dans le dossier introuvable.
Paul Erio.
2 avril 1914 – p. 4
LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU
L’auto mystérieuse apparut le 27 janvier
BREST (dép. de notre envoyé spécial).
C’est bien dans la nuit du 27 au 28 janvier que la femme Lespagnol et le jeune bouvier Niossec [Miossec], qui ramenaient un troupeau de vaches à Brest, ont aperçu la lumière d’un falot à l’endroit précis où fut retrouvé quelques jours plus tard, le cadavre du directeur de la Grande-Palue. Il ne peut subsister aucun doute relativement à cette date. On a pu nettement l’établir aujourd’hui.
Je ne sais si ces nouveaux témoignages vont permettre d’éclaircir le mystère qui entoure la mort de M. Cadiou. En tout cas, ils vont faire un certain plaisir à ceux – et ils sont nombreux – qui ne veulent pas croire à la culpabilité de Pierre. On ne va pas manquer, en effet, de faire remarquer que les magistrats du parquet de Brest, qui continuent à soutenir que le directeur de la Grande-Palue a été assassiné le 30 décembre entre 11 heures et midi, viennent seulement de décider d’entendre les personnes qui affirment avoir rencontré M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix et le 1er janvier à Saint-Pol-de-Léon. Et ces partisans de l’innocence de l’ingénieur ne manqueront pas aussi de rappeler que, dans la nuit du 27 au 28 janvier, une automobile mystérieuse se dirigeant vers la Grande-Palue traversa Landerneau à une allure excessive et que une heure après, cette voiture roulait à nouveau sur les pavés de la ville endormie.
Or, c’est dans la même nuit que la femme Lespagnol et le bouvier Niossec [Miossec] distinguèrent une lumière suspecte dans le fourré où fut découvert Cadiou.
Il y a entre les deux faits une coïncidence évidemment bizarre et qui peut donner quelque vraisemblance aux suppositions des défenseurs de Pierre, qui restent convaincus que M. Cadiou n’a pas été tué à la Grande-Palue et que son corps a été transporté par ses assassins dans le bois où il fut enfoui pour compromettre l’ingénieur de l’usine qui, dès la disparition, de son patron, fut accusé d’être son meurtrier.
Que pensait-on au parquet de ces hypothèses ? Elles font sourire les magistrats. Ces derniers, certes, ne doutent pas de la bonne foi des témoins, mais ils n’accordent pas plus d’importance aux déclarations de la femme Lespagnol et du bouvier Niossec [Miossec] qu’à celles des personnes ayant rencontré M. Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon le 31 décembre et le 1er janvier.
D’après ces témoins, disent-ils, M. Cadiou aurait été vu pour la dernière fois sur le quai de la gare de Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier, vers 7 heures du soir, au moment où, vraisemblablement, il se disposait à prendre un train. Où allait-il ? On eût pu le savoir, puisque M. Cadiou circulait sur le réseau de l’État avec une carte à demi-tarif. Eh bien, on n’a trouvé aucune trace du billet qu’il eût dû prendre.
En outre, plusieurs de ces témoins ont vu le directeur de la Grande-Palue avec une bicyclette, alors qu’il est absolument certain que les deux machines dont il était possesseur n’ont pas quitté depuis le mois d’octobre le hangar de Landerneau, où elles étaient remisées et où elles se trouvent toujours.
Telle est l’opinion des magistrats. N’empêche qu’ils vont convoquer ces témoins pour recevoir leurs dépositions, dès qu’ils seront rentrés en possession du dossier de l’affaire que la chambre des mises en accusation de Rennes leur a seulement expédié aujourd’hui.
Quant à Mme Cadiou, on ne pense pas qu’elle puisse être confrontée avant les premiers jours de la semaine avec celui qui est inculpé de l’assassinat de son mari.
Dans sa prison, Pierre continue à se montrer très tranquille. A Me Feillard, qui cet après-midi lui a appris qu’on l’accusait d’avoir détourné le dossier réuni par M. Cadiou pour répondre à ceux qui avaient dénoncé ses agissements au ministère de la guerre, il répondit :
– C’est une supposition absurde. Pourquoi aurais-je fait disparaître ce dossier ? Il ne contenait rien qui pût me gêner et si Me Bodet – l’avocat du barreau de Brest que consulta M. Cadiou – est décidé à dévoiler la nature des pièces qu’il contient, je suis prêt, pour ma part, à le délier du secret professionnel.
A Me Feillard, à qui il remit également quelques notes pour sa défense, il explique notamment dans quelles circonstances il fut amené, durant la première autopsie du cadavre de Cadiou, à laver le macfarlane que portait son patron. Ce sont là des détails que nos lecteurs connaissent depuis longtemps.
PAUL ERIO.
3 avril 1914 – p. 4
Ceux qui ont vu M. Cadiou après l’ingénieur Pierre
DÉCLARATIONS DE Me FEILLARD
BREST (dép. de notre envoyé spécial).
Me Feillard proteste contre la chambre des mises en accusation de Rennes rejetant la demande de mise en liberté provisoire en faveur de Pierre, qu’il avait présentée. Le défenseur de l’ingénieur a pu, en effet, prendre connaissance du dossier de l’affaire de la Grande-Palue, parvenu enfin dans la matinée au parquet de Brest, et la lecture du rapport du procureur général de Rennes l’a profondément surpris. Voici d’ailleurs les déclarations que Me Feillard m’a faites à ce propos :
– Je ne vous dissimulerai pas qu’à la suite de l’examen que je viens de faire ma stupéfaction est grande et, malgré tout mon respect pour le distingué procureur général de Rennes, je trouve que l’accusation fait trop facilement table rase des témoignages si précis démontrant l’innocence de Pierre, pour ne s’en tenir qu’à des faits qui, depuis longtemps, paraissent démentis.
– Comment cela ?
– Je m’explique. Notre enquête de mise en liberté provisoire est datée du 7 mars.
La déposition si importante de M. Le Gall devant le juge d’instruction de Morlaix est du 9 mars. Pourtant, dans ses conclusions, qui devaient tant impressionner la chambre des mises en accusation, le procureur général n’a voulu faire état que des dépositions de témoins antérieures au 7 mars, éliminant ainsi les formelles déclarations de M. Le Gall, lequel affirme avoir parlé à M. Cadiou le 1er janvier, à Saint-Pol-de-Léon, en présence de son fils, élève à l’école de santé de la marine de Bordeaux, et de M. Graff.
« Il est vrai, ajoute Me Feillard, que l’accusation fait aussi bon marché des dépositions de témoins de Morlaix, qui ont vu M. Cadiou postérieurement au 30 décembre, et, dans ses conclusions, le procureur général n’hésite pas à assurer :
« Il paraît certain que ces témoins, dont la bonne foi n’est pas discutée, se sont trompés et qu’ils ont commis des confusions ; que notamment l’erreur commise par M. Cabon est démontrée ; que la personne vue le 1er janvier sur la place de Morlaix par MM. Cabon et Caramour n’est pas M. Cadiou, et qu’aucun des autres témoins n’a parlé à la personne qui a été prise pour M. Cadiou. »
Me Feillard s’arrête un instant, puis, avec fermeté, il continue :
– Ces conclusions, je vous assure, sont décevantes pour ceux qui ne recherchent que la lumière dans cette troublante affaire.
« Voyons. Alors qu’il est établi que M. Cabon a rencontré M. Cadiou sur la place de Morlaix le 1er janvier, qu’il l’a abordé en lui disant : « Bonjour, monsieur Cadiou », et que ce dernier lui a répondu : « Bonjour Çabon » ; alors que M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, affirme que son associé, M. Le Meillet [Lemeillet], a parlé le 31 décembre à M. Cadiou, sur le quai de la gare de Morlaix ; alors que M. Caramour et Le Gall sont aussi affirmatifs, tout le monde, pour le procureur général, se trompe, personne n’a, pu s’entretenir avec M. Cadiou après le 30 décembre. Eh bien, il suffit d’ouvrir le dossier pour constater que trois des témoins dont je viens de vous citer les noms lui ont parlé plus ou moins longuement le 31 décembre et le 1er janvier. »
Me Feillard m’apprend ensuite qu’un rapport de police du 10 janvier signalait le passage de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et que M. Nicolas avait, dans la première semaine de janvier, prévenu Me Vichot, avoué de la famille Cadiou, de la présence du directeur de la Grande-Palue à Morlaix le dernier jour de l’année 1913.
– Comment, dans ces conditions, poursuit Me Feillard, parviendra-t-on à mener l’affaire devant la cour d’assises ? Il est en effet nettement établi que M. Cadiou était en vie le 1er janvier, qu’il n’est pas revenu vivant à la Grande-Palue après le 30 décembre et que, d’autre part, son ingénieur ne s’est pas absenté à cette époque. Alors, comment admettre un seul instant la culpabilité de Pierre ?
Telles sont, fidèlement rapportées, les précises déclarations du dévoué, défenseur de Pierre. Je n’y ajouterai rien. J’ai déjà dit qu’au parquet de Brest, d’accord en cela avec le procureur général de Rennes, on n’accorde aucun crédit aux affirmations de ceux qui prétendent avoir rencontré M. Cadiou après le 30 décembre. Ces témoins vont être entendus dans quelques jours par le juge d’instruction.
PAUL ERIO.
4 avril 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
BREST (par dép. de notre envoyé spéc.)
M. Bidart [Bidard] de la Noé a pu reprendre aujourd’hui l’instruction de l’affaire de la Grande-
Pallie, suspendue depuis deux semaines. Tout d’abord, il a convoqué à son cabinet Mme Cadiou, qui sera confrontée mardi prochain avec celui qui est accusé d’avoir assassiné son mari.
Le juge a tenté d’établir quels vêtements portait Pierre le 30 décembre. On sait que cinq complets trouvés au domicile de l’ingénieur ont été expédiés à Paris, pour être soumis à l’examen du laboratoire de toxicologie. Mais Pierre était-il bien revêtu de l’un de ces complets le jour où, pour la dernière fois, on vit M. Cadiou à la Grande-Palue ? Jusqu’ici, les magistrats ne s’étaient pas encore posé cette question. M. Bidart [Bidard] de la Noé a interrogé à ce sujet aujourd’hui Pierre et sa bonne, Julia Juzeau. Ni l’un ni l’autre n’ont pu fixer le magistrat.
Le juge d’instruction, désirant savoir ce que fit Pierre les 1er et 2 janvier, l’a demandé à Julia Juzeau, qui lui assura que son maître avait passé le premier jour de l’année à Landerneau et que le lendemain il n’avait pas quitté la Grande-Palue.
P. E.
5 avril 1914 – p. 1 et 4
« Cadiou n’est pas mort »
Telle était la derrière fantaisie d’un fumiste d’ailleurs inconnu
Depuis que l’affaire Cadiou s’impose à la perspicacité des juges et à la curiosité du public, elle a fait surgir bien des hypothèses. On n’avait pas cependant encore envisagé le cas où M. Cadiou ne serait pas mort.
Et cela e conçoit : le corps de l’usinier a été reconnu par la famille et par de nombreux témoins et personne n’avait pu supposer qu’il y eût sur l’identité du cadavre le moindre doute.
Voici pourtant que M. Boulier, le facteur qui affirma avoir vu M. Cadiou à la gare Saint-Lazare le 4 janvier, apporte cette extraordinaire version.
Disons tout de suite qu’il ne l’a pas inventée. Elle est exposée dans une lettre qu’il vient de recevoir sous La signature d’un représentant de commerce, M. Edouard Roche, 16, rue de la Passerelle,
Calais-Sud.
Le correspondant du facteur lui déclare qu’il est d’autant plus disposé à croire à l’exactitude de son témoignage que lui-même a vu M. Cadiou s’embarquer à Boulogne pour l’Angleterre après Le 4 janvier. Et il ajoute que le cadavre retrouvé est celui d’un individu nommé Jean-Yves Lamarec, qu’on a affublé des vêtements de l’usinier.
M. Roche n’a pas écrit
Calais (dép. part.). M. Roche, qui est en effectivement voyageur de commerce et habite 16, rue de la Passerelle, est un ancien organiste, âgé de soixante-dix ans et très estimé de son entourage. Je viens d’avoir avec lui un entretien.
M. Roche est stupéfait d’apprendre qu’on lui prêtait des déclarations au sujet de M. Cadiou et m’affirma n’avoir jamais écrit la lettre dont je l’entretenais. Il ne connaît pas le directeur de la Grande-Palue et ignore tout de l’affaire de Landerneau.
Cette lettre est certainement, conclut-il, l’œuvre d’un mauvais plaisant qui s’est servi de mon nom.
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’AUTO MYSTÉRIEUSE ÉTRANGÈRE AU CRIME
BREST (par dép. de notre envoyé spécial).
L’automobile mystérieuse qui, à une allure folle, traversa Landerneau dans la nuit du 25 au 26 janvier et qui, pour beaucoup de personnes, devait contenir le corps de M. Cadiou que ses meurtriers allaient enfouir dans les bois de la Grande-Palue, est connue. Si elle transportait des « cadavres », ce ne pouvaient être que ceux de bouteilles vides, abandonnées dans la voiture.
Comment ai-je retrouvé cette automobile dont on parle tant depuis deux semaines ?
Il n’est pas nécessaire de le raconter. Ce qu’il importe de savoir et que le parquet de Brest apprendra certainement avec joie, c’est que, dans la nuit du 25 janvier, un peu après minuit, quelques jeunes gens, au sortir d’un café de Brest, décidèrent d’aller faire une promenade en auto dans les environs. Ils avaient une voiture à leur disposition, le temps était propice, ils partirent joyeux dans la direction de Morlaix.
A Landerneau, ils s’arrêtèrent dans un estaminet, traversèrent la ville après en avoir parcouru les rues principales, puis revinrent vers Brest.
Leur auto, à échappement libre, pétaradait sans relâche, et je ne crois pas trop exagérer en disant que, durant leur promenade dans Landerneau, les jeunes gens « en bombe » ne négligèrent rien pour faire le plus de bruit possible, de façon à épouvanter la population de la petite ville endormie. Ils y réussirent d’ailleurs, puisque plusieurs personnes, intriguées par ce vacarme, insolite et par la vitesse excessive à laquelle marchait la voiture, signalèrent son passage à la police.
Ainsi fut lancée la légende de l’auto mystérieuse. Demain, on en sourira, car les auteurs de cette équipée nocturne sont décidés à aller s’en confesser à M. Bidart [Bidard] de la Noé.
Une lettre de Pierre
J’ai pu avoir également connaissance, aujourd’hui, de la lettre que Pierre adressa à M. Cadiou, à Paris, le jour même de la disparition du directeur de la Grande-Palue.
La voici :
30 décembre 1913.
Cher monsieur Cadiou,
J’ai été un peu surpris de ne pas recevoir par la poste le chèque demandé. J’ai appris, d’autre part, par le facteur, qu’un train avait déraillé sur la grande ligne.
Le contrôleur (des poudres) a prélevé un échantillon de « linters » comme celui ci-joint et a défendu de mettre cette balle dans les autoclaves. Faut-il passer outre ? En attendant, nous laisserons cette balle de côté.
Vers deux heures la machine a eu une panne et n’a pu donner sa vitesse que par moments. Les ouvriers sont partis à 4 h. 1/2.
La panne de la machine provient du bris d’une goupille dans une soupape de la grande chaudière et il faudra peut-être chômer demain.
L. PIERRE.
Cette lettre peut être diversement interprétée. La défense ne veut pas admettre qu’elle émane d’un homme venant de commettre un crime. L’accusation, au contraire, prétend qu’en l’écrivant Pierre cherchait seulement à se créer un alibi.
Vingt témoins, dit-on, ont aperçu M. Cadiou à la Grande-Palue le 30 décembre.
Pierre affirme avoir quitté son patron la veille vers midi. Pourquoi alors, dès le 30, est-il surpris de ne pas avoir reçu les 2,000 francs, destinés à la paie des ouvriers, qu’il avait réclamés vingt-quatre heures auparavant ? Vraisemblablement ces fonds, le directeur de l’usine devait les envoyer de Paris, puisque, dans sa lettre, l’ingénieur fait allusion au déraillement survenu le 30 décembre sur la ligne et qui aurait pu retarder l’arrivée du pli contenant le chèque.
Or, Pierre n’ignorait pas qu’au moment où il écrivait à M. Cadiou celui-ci, d’après sa propre version, ne pouvait se trouver que depuis quelques heures à Paris. Le chèque qu’il s’étonnait de ne pas avoir reçu le 30 décembre ne pouvait donc lui parvenir au plus tôt que le lendemain. Et c’est pour cela que le parquet considère que cette lettre est une charge accablante contre Pierre.
PAUL ERIO.
6 avril 1914 – p. 4
Pierre explique pourquoi il écrivit à M. Cadiou
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
Me Feillard, qui s’est rendu cet après-midi à la prison du Bouguen, a eu un assez long entretien avec Pierre. Il lui a annoncé que le parquet soutient que la lettre qu’il adressa le 30 décembre à M. Cadiou constitue une charge accablante contre lui, car au moment où il écrivait à son patron pour lui exprimer son étonnement de ne pas encore avoir reçu un chèque de deux mille francs qu’il lui avait réclamé la veille, il était matériellement impossible que ce chèque lui soit parvenu.
Dans cette lettre, que le Journal a publiée, Pierre dit, en effet : « J’ai été un peu surpris de ne pas recevoir par la poste le chèque demandé. J’ai appris d’autre part par le facteur qu’un train avait déraillé sur la grande ligne. »
En apprenant de quelle façon l’accusation interprétait cette lettre, Pierre parut profondément affecté.
– C’est ridicule, répondit-il à son défenseur. Que l’on me prenne pour un criminel tant que l’instruction ne sera pas terminée, je l’admets, mais je ne supporterai pas que l’on me fasse passer pour un crétin.
Et l’ingénieur, qui n’avait jamais montré une telle irritation, ajouta :
– Voici dans quelles conditions j’ai écrit à M. Cadiou. Le 29 décembre, vers midi, lorsque je quittai mon patron, je le prévins que j’avais besoin de deux mille francs pour la paie des ouvriers. M. Cadiou me répondit qu’il m’enverrait un chèque le lendemain, soit de Landerneau, soit de Morlaix où il avait l’intention de s’arrêter quelques heures en rentrant à Paris.
« Quand le 30 au matin le facteur me prévint qu’un déraillement était survenu sur la grande ligne, je supposais que cet accident avait pu retarder l’arrivée du chèque que j’attendais, et j’en prévins M. Cadiou, naturellement, mais je ne voulais nullement dire que j’étais surpris de ne pas avoir reçu ce chèque de Paris. Mon patron m’ayant quitté la veille, je savais fort bien que je ne pouvais pas recevoir vingt-quatre heures plus tard une lettre qu’il m’aurait expédiée de Paris dès son arrivée.
« C’est une stupidité de supposer que j’aie pu commettre pareille erreur. »
Telles sont les explications que l’inculpé fournira à M. Bidart [Bidard] de la Noë lorsqu’il l’interrogera à ce sujet.
Mme Cadiou doit arriver demain soir à Brest. Sa confrontation avec Pierre est toujours fixée à mardi prochain.
P. E.
7 avril 1914 – p. 1
Pierre et Mme Cadiou
Cette confrontation sera pénible
Mais amènera de grandes précisions
BREST (par dép. de notre envoyé spécial).
Mme Cadiou, partie dans la matinée de Paris, est arrivée ce soir à Brest en compagnie de Mme Michaud, chez laquelle elle est descendue. Demain matin, la veuve du directeur de l’usine de la Grande-Palue sera entendue par le juge d’instruction et dans l’après-midi elle sera mise en présence de l’ingénieur Pierre. Ce sera certainement une confrontation pénible.
Que demandera M. Bidart [Bidard] de La Noé à Mme Cadiou ? Il la priera de préciser certains détails que l’accusation n’a pas encore nettement établis. Il insistera tout particulièrement sur le contenu du dossier que son mari avait préparé afin de démontrer qu’il n’avait pas connu les fraudes dont la divulgation le fit exclure des fournisseurs de l’armée. Ce dossier qui, on le sait, se trouvait à Landerneau au domicile du directeur de la Grande-Palue, a disparu depuis la mort de ce dernier. Il interrogera aussi Mme Cadiou sur la nature de certains papiers qui n’ont pas été retrouvés et qu’on avait peut-être intérêt à faire disparaître. Il lui réclamera enfin une lettre que Pierre aurait adressée le 31 décembre à son patron pour lui exprimer ses vœux à l’occasion de la nouvelle année.
8 avril 1914 – p. 4
LA CONFRONTATION DE Mme CADIOU ET DE L’INGÉNIEUR PIERRE
Les malfaçons de l’usine de la Grande-Palue
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
Émue et très pâle, un grand voile de deuil lui cachant presque entièrement la figure, Mme Cadiou, assise dans le large fauteuil, sans style mais confortable, qui est le plus bel ornement du cabinet du juge d’instruction de Brest, répondait depuis une heure aux questions de M. Bidart [Bidard] de la Noé, lorsque ce dernier ordonna :
– Introduisez Pierre !
La porte s’ouvrit, et l’ingénieur, suivi de Me Feillard, son défenseur, parut. Très calme, il avança de quelques pas, s’inclina et dit :
– Bonjour, messieurs.
Mme Cadiou n’avait pas bougé, et lorsque Pierre fut invité à prendre place sur une chaise disposée à 2 ou 3 mètres d’elle, elle évita de tourner la tête de son côté. D’ailleurs, durant toute la confrontation qui se prolongea plus d’une heure, la veuve du directeur de la Grande-Palue n’eut pas un regard pour celui qui est accusé d’avoir tué son mari.
– Madame, demanda d’abord M. Bidart [Bidard] de la Noé, voulez-vous répéter ce que vous avez dit concernant les dernières nouvelles que vous avez reçues de M. Cadiou ?
– Le 18 décembre, répondit-elle d’une voix assez faible, mon mari me quitta pour prendre le train de 8 heures du soir devant le conduire à Landerneau. Il me prévint qu’il ne serait pas de retour pour Noël, mais qu’il passerait le jour de l’an avec moi et ses enfants. Tous les jours il m’écrivait.
Le 28 décembre, je reçus sa dernière lettre datée de la veille, et dans laquelle il m’informait qu’il ne savait pas encore s’il rentrerait le 30 décembre. Depuis, plus rien. Aussi, le 31, inquiète, je télégraphiai à son ingénieur et à un ami de la famille, M. Cloarec. Enfin, le 9 janvier, je déposai une plainte au parquet.
En ce qui concerne la somnambule de Nancy, Mme Cadiou répète que c’est Mme Saindy [Sainpy], de Pont-à-Mousson, qui lui avait conseillé d’aller consulter la pythonisse. Pour sa part, elle ne fit que transmettre à son beau-frère les résultats ainsi obtenus.
Le juge aborde ensuite une question plus délicate :
– Savez-vous, madame, ce que sont devenus certains papiers que possédait M. Cadiou ?
– Je l’ignore. Mon mari voyageait généralement avec deux valises jaunes ; dans l’une il avait ses papiers. Je n’ai jamais eu connaissance de ces derniers. Je sais seulement que mon mari possédait une lettre de M. Legrand dont il eût pu se servir contre ce dernier.
Le dossier de M. Cadiou
– Savez-vous que M. Cadiou préparait un dossier pour se justifier des accusations portées contre lui au ministère de la guerre ?
– Oui, mais il négligeait de me tenir au courant de l’importance des documents qu’il avait réunis.
– Connaissiez-vous sa situation financière ?
– Pas exactement, mais elle était très bonne. Néanmoins, mon mari avait à cause de la Grande-Palue des soucis qu’il ne réussissait pas à me cacher, et, un jour, il me dit : « Cette affaire me tuera ! »
Mme Cadiou ne veut pas croire que son mari ait été vu à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon le 31 décembre et le 1er janvier.
– Ce n’est pas possible, affirme-t-elle. Il ne nous eût pas laissés ainsi dans l’inquiétude. Il est inadmissible qu’il se soit rendu le 30 dans notre propriété de Keranster, près de Morlaix, puisque les clefs de la maison se trouvaient entre les mains de ma tante, Mme Zaconne [Zaccone]. Les témoins qui ont cru le voir sont de bonne foi, mais ils se trompent.
– Avez-vous souvent rencontré M. Pierre ?
– Je l’ai vu pour la première fois en 1909, lors d’un séjour d’une semaine que je fis à Landerneau, et, en 1912, lorsqu’il vint me photographier avec mon mari et mes enfants, à Keranster, où nous nous trouvions.
– M. Cadiou savait-il que Pierre était l’auteur des lettres de dénonciation adressées au ministère de la guerre ?
– Il l’ignorait, mais il le soupçonnait de les avoir écrites. Il n’avait plus, d’ailleurs, aucune confiance dans son ingénieur, et il était heureux de pouvoir bientôt s’en séparer.
Pierre proclame son innocence
Pierre, impassible, écoute les déclarations de la veuve de son patron. Il semble même indifférent à tout ce qui se passe dans le cabinet du juge. Pourtant, quand M. Bidart [Bidard] de la Noë se tourna vers lui, en lui demandant ce qu’il pensait de ce que venait de dire Mme Cadiou, il se leva et, avec force, s’écria :
– Si Mme Cadiou croit que je suis l’assassin de son mari, elle se trompe. Je le jure et je suis aussi peiné qu’elle.
– Pourtant, vous qui vous trouviez à la Grande-Palue, vous devez pouvoir expliquer ce qui s’y est passé.
– J’ignore tout du crime et je laisse à la justice le soin de rechercher le meurtrier. Si je savais quelque chose, je le dirais !
Le juge intervient et demande à Pierre dans quelles conditions il écrivit le 30 décembre à son patron, en lui exprimant son étonnement de ne pas avoir reçu un chèque de 2,000 francs réclamé la veille.
– C’est bien simple, répondit-il. M. Cadiou m’avait dit, le 29 décembre, que s’il ne m’envoyait pas le chèque de Landerneau il me l’expédierait de Morlaix, où il s’arrêterait avant de rentrer à Paris, afin de donner des ordres pour certains travaux à exécuter dans sa propriété de Keranster.
– Nous n’allons jamais l’hiver à Keranster, réplique Mme Cadiou, et il n’y a pas de travaux urgents à effectuer dans notre maison. D’autre part, mon mari ne possédait plus de fonds en banque à Morlaix, Il n’avait donc aucune raison de s’arrêter dans cette ville.
– Souvent, cependant, mon patron m’expédiait des chèques de Morlaix.
– Ce ne pouvait être qu’à l’époque des vacances, lors de notre séjour à Keranster. Et le colloque entre Mme Cadiou et Pierre continue.
– Lorsque, le 30 décembre, j’ai écrit à mon patron, insiste Pierre, je pensais que la lettre arriverait en même temps que lui à Paris et si j’ai parlé du déraillement qui avait pu retarder le chèque, c’était pour qu’il ne s’inquiète-pas de ce que ce chèque ne me fût pas parvenu.
Quel intérêt avait-il à tuer ?
A ce moment Me Feillard demande quel intérêt avait Pierre à tuer M. Cadiou.
– Je n’en sais rien, répond Mme Cadiou. La haine peut avoir armé son bras. Quand on est capable de trahir les gens dont on a la confiance et qui vous paient, on peut tout contre eux !
– Je proteste, interrompit Pierre. J’ai avisé le ministère de la guerre des procédés de fabrication de la Grande-Palue parce que le coton livré à l’Etat était de mauvaise qualité et que je ne voulais pas que ma responsabilité soit engagée dans une malfaçon grave.
– Vous n’aviez qu’à quitter l’usine. Vous pouviez en tous cas prévenir mon mari avant de le dénoncer, puisque vous étiez le directeur technique de la Grande-Palue.
– Je n’en avais que le titre, à preuve que jamais je n’ai obtenu les qualités de coton que je désirais.
– Mon mari est mort. Il ne peut pas se défendre. Moi je suis incapable de le faire, mais je tiens à assurer bien haut que c’était un homme droit et loyal et qu’il n’eût pas sciemment livré de mauvaises marchandises à l’Etat.
Les fraudes
– Pourtant, ajoute Pierre, de nombreuses balles de coton ont été livrées en fraude, et pour cause. Les livres et les papiers de l’usine en témoigneront. On n’a qu’à les consulter.
– C’est une lâcheté de plus que vous commettez, réplique Mme Cadiou avec mépris. Vous accusez un homme qui ne peut pas se disculper ; vous voulez le salir à la mémoire de ses enfants qui sont orphelins. C’est horrible. » et un sanglot l’empêche de continuer.
M. Bidart [Bidard] de la Noé met alors fin à cette pénible confrontation. Il appelle un gendarme et lui donne l’ordre d’emmener l’inculpé.
Pierre s’incline comme à son entrée dans le cabinet du juge et suit docilement le garde qui va le raccompagner à la prison du Bouguen.
P. E.
Témoignage du général Gaudin
Le général Gaudin, directeur des poudres et salpêtres a été entendu, sur commission rogatoire du parquet de Brest, afin de préciser la nature et l’importance des accusations portées contre M. Cadiou par l’ingénieur Pierre.
On sait que ce dernier prévint le ministère de la guerre que son patron avait fait payer par la poudrerie d’Angoulême un wagon de coton qui n’avait pas été livré, et que d’autre part les fournitures étaient de mauvaise qualité et que l’Etat ne les recevait que grâce à certaines complicités que M. Cadiou s’était assurées.
Invité à donner son avis à ce sujet, le général Gaudin déclare exact que l’usine de la Grande-Palue se soit fait payer indûment un wagon de coton par la poudrerie d’Angoulême. Il ajouta qu’au cours d’une enquête faite par un contrôleur des poudres, Pierre formula d’autres accusations qui ne furent pas prises en considération, mais il fut établi qu’à l’usine de la Grande-Palue le mauvais coton était livré à l’Etat, et celui de bonne qualité réservé à l’industrie privée. C’est pour ce motif que M. Cadiou fut exclu des fournisseurs de l’armée.
9 avril 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
BREST (par dép. de notre envoyé spécial).
– Un incident s’est produit entre Me Vichot, avoué de la famille Cadiou, et Me Feillard, défenseur de Pierre.
Me Vichot ayant assuré qu’hier, au cours de la confrontation entre l’ingénieur et Mme Cadiou, Me Feillard était intervenu avec une telle vivacité que le juge d’instruction avait dû le rappeler à l’ordre, M » Feillard protesta et sollicita, en présence du témoin, l’opinion de M. Bidart [Bidard] de la Noé. Celui-ci reconnut que Mme Cadiou avait estimé que Me Feillard apportait une excessive vivacité dans la défense de l’inculpé. « Mais en ce qui me concerne, ajouta-t-il, je n’ai formulé aucune critique et je ne me suis nullement vu dans l’obligation de le rappeler à l’ordre. »
Me Feillard va saisir de cet incident la chambre des avoués de Brest.
Aujourd’hui, l’instruction a chômé. M. Bidart [Bidard] de la Noé, retenu par une autre affaire criminelle, a entendu seulement l’armurier de Landerneau qui vendit à Pierre le revolver de six millimètres que l’on n’a pas encore retrouvé. Ce fut là un interrogatoire de pure forme.
P. E.
10 avril 1914 – p. 1
L’Affaire Cadiou divise en deux camps la Bretagne
LES AVOCATS EN VIENNENT A ÉCHANGER DES TÉMOINS
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
Dans la France entière, à l’étranger même, on attend avec la plus vive curiosité les résultats de l’enquête ouverte au sujet du mystère de la Grande-Palue. Les lettres nombreuses reçues par le parquet de Brest le démontrent, mais il faut avoir circulé dans le pays de Léon pour s’imaginer les débats ardents, passionnés, que provoque cette affaire.
A Brest, la discussion reste encore assez courtoise, mais il n’en est pas de même partout.
Les suppositions les plus extravagantes sont sérieusement envisagées. C’est à qui apportera sa version, mais si les magistrats en croyaient tous les conseillers bénévoles qui veulent bien les renseigner, plus de cinquante personnes se verraient actuellement sous les verrous, et encore dans ce nombre ne figureraient pas les espions allemands envoyés en France dans le seul but de faire disparaître l’ancien petit avoué devenu directeur d’une usine de blanchiment de coton, mais de ces derniers on ne parle qu’avec la plus grande circonspection, de crainte sans doute des complications diplomatiques !
A Landerneau, il y a les hôtels et les cafés pierristes et cadiousards et les touristes croyant à la culpabilité de l’ingénieur auraient tort de s’aventurer, dans les débits où l’on proclame son innocence. A Morlaix, la population est également divisée en deux camps. Dans l’un on admet la présence de M. Cadiou dans cette ville le 30 décembre et le 1er janvier ; dans l’autre, on sourit des affirmations de ceux qui déclarent avoir rencontré le directeur de la Grande-Palue à ces dernières dates.
Les deux polices chargées de l’enquête dirigent leurs efforts dans des sens opposés. Si la « spéciale » est en effet convaincue que Cadiou a été tué le 30 décembre, la « mobile » paraît non moins certaine que le même Cadiou était encore vivant au début de cette année. Il n’est pas jusqu’aux parquets de Brest et de Morlaix qui ne soient en désaccord absolu !
Ce n’est plus le mystère de la Grande-Palue. C’est « l’Affaire », l’Affaire, avec un A majuscule, et je serais bien étonné que plusieurs candidats dans le Finistère aux élections législatives ne fussent pas obligés de déclarer catégoriquement dans leur profession de foi s’ils croient oui ou non à la culpabilité de Pierre.
Cet état d’esprit devait fatalement amener des froissements, des incidents. Cela n’a pas manqué. Nous avons déjà un duel en perspective entre deux personnes intimement mêlées à l’affaire, également convaincues et également dévouées à leurs clients : Me Feillard, défenseur et Me Vichot, chargé des intérêts de Mme Cadiou, qui, on le sait, s’est portée partie civile. J’ai indiqué hier les motifs de leur désaccord. Me Vichot ayant raconté que Me Feillard, au cours, de la confrontation de Pierre et de Mme Cadiou, était intervenu assez brutalement, Me Feillard protesta et sollicita l’opinion de M. Bidart [Bidard] de la Noé, lequel reconnut qu’à aucun moment il n’avait été obligé d’intervenir.
En toute autre circonstance, ce petit différend professionnel n’eût pas eu de suite, mais les passions de l’affaire Cadiou durent l’aggraver, puisque cet après-midi Me Vichot, considérant excessifs les termes d’une lettre que lui adressa le défenseur de Pierre, lui dépêcha deux témoins, le capitaine d’artillerie Carre et M. Jan notaire avec mission de lui demander une réparation par les armes.
Me Feillard chargea aussitôt Me Bastit, ancien président du tribunal de commerce, et Me Forgeot, notaire.
« Les quatre témoins, qui ont eu une première entrevue ce soir, se réuniront à nouveau demain matin, et tout Brest ne parle que de ce duel en perspective.
P. E.
11 avril 1914 – p. 1
Le mystère Cadiou
Pierre a perdu souvenir des dates importantes de sa vie
BREST (dép. part.).
M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a, cet après-midi, fait conduire à son cabinet l’ingénieur Pierre, qu’il a, en présence de Me Feillard, interrogé sur son passé, jusqu’au 4 février, jour de son arrestation à la Grande-Palue, après la découverte du cadavre de M. Cadiou. Le Journal a déjà donné les renseignements voulus sur les honorables parents de Pierre, qui habitent Branville (Eure). Pierre fréquenta d’abord, en 1893, l’école communale ; puis il entra à l’institution Saint-François de Sales, à Evreux, où il passa son baccalauréat ; il alla ensuite à Paris, où il suivit le cours de sciences, puis à l’école libre Sainte-Geneviève, qu’il fréquenta deux ans. Il fut reçu, en 1914, à l’École centrale des arts et manufactures, où il passa trois ans ; il en sortit avec le diplôme d’ingénieur.
Pierre travailla à Courbevoie comme chimiste ; puis, en mars 1909, à la suite d’une demande faite par M. Cadiou à l’Association des anciens élèves de l’École centrale des arts et manufactures, il entra comme directeur technique à l’usine de la Grande-Palue, où il remplaça un Allemand, M. Greiss.
L’ingénieur a fait connaître à M. Bidart [Bidard] de la Noé le traité qu’il avait passé avec M. Cadiou et le rôle qu’il a joué à l’usine. Il a aussi dit au juge qu’ayant fait la connaissance d’une jeune fille, il avait demandé celle-ci en mariage ; mais, comme elle avait refusé de venir habiter Landerneau, il avait prié M. Cadiou de vouloir bien résilier le contrat qui le liait à l’usine. Pierre n’a pu fournir à M. Bidart [Bidard] de la Noé que des dates approximatives au sujet de ses entrées dans les différentes écoles qu’il a fréquentées et de ses sorties de celles-ci.
– Tout est imprécis et vague chez cet intellectuel, m’a dit, ce soir, Me Feillard. Il n’est donc pas étrange qu’il ne se soit pas occupé de savoir le nom ni la résidence du voyageur de commerce à qui il a vendu, à la Grande-Palue, le revolver de six millimètres dont il a été tant parlé et dont la disparition constitue, vous le savez, l’une des principales présomptions que le parquet a relevées contre l’ingénieur.
On va examiner d’autres vêtements
M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile s’est rendu, aujourd’hui, à la maison d’arrêt du fort du Bouguen, où il a saisi le vêtement verdâtre que portait Pierre, ainsi que l’a dit Juliette Juzeau, le 30 décembre, c’est-à-dire le jour où, selon la version du parquet, M. Cadiou a été assassiné. Ce vêtement va être expédié à Paris, au directeur du laboratoire de toxicologie, afin d’examiner s’il ne porte pas des taches de sang.
La querelle des avocats s’arrange
L’incident qui s’est produit entre Me Feillard et Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, a été réglé aujourd’hui. Les témoins de Mes Vichot et Feillard ont, après plusieurs entrevues, arrêté les termes d’un procès-Verbal. Les conclusions sont qu’aucun des incidents survenus entre Me Feillard et
Vichot depuis la confrontation du 7, ne peuvent être retenus ; que la plainte déposée par Me Feillard contre Me Vichot à la chambre des avoués doit être retirée ; qu’il n’y a, en conséquence, pas lieu à rencontre.
12 avril 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
BREST (dép. part.).
M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a entendu cet après-midi Mme Lhéoste [Léost], de Landerneau, et M. Guillou, comptable à l’usine de la Grande-Palue. Il s’agissait de leur faire préciser le jour de la disparition de l’usinier. Mme Lhéoste [Léost] déclara que le 31 décembre au matin, quand elle est venue faire la chambre de M. Cadiou, elle constata que ce dernier n’y avait point couché. M. Guillou est allé le lendemain du jour où il a vu M. Cadiou pour la dernière fois à l’usine au domicile de l’usinier, mais il a trouvé la porte fermée et les persiennes étaient ouvertes. M. Guillou repassa plus tard et les persiennes étaient fermées. Le comptable pense que c’est vers le 30 qu’il alla chez M. Cadiou.
Le juge d’instruction a confronté les deux témoins, qui ont maintenu leurs déclarations. Les commissaires de la brigade mobile se sont rendus à Morlaix, où ils ont invité M. Cabon, facteur du télégraphe, qui avait déclaré avoir vu M. Cadiou dans cette ville le 1er janvier, à leur montrer, chez un chapelier, une casquette semblable, tant par la forme que par la couleur, à celle que portait, quand il l’a vu, l’usinier. M. Cabon a fait choix d’une casquette qui a été saisie et qui, présentée à M. Le Gall, économe à l’hospice, qui a vu M. Cadiou à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier au soir, a à son tour confirmé qu’elle ressemblait beaucoup à celle portée par l’usinier. Elle sera remise au juge d’instruction pour être comparée avec celle qui a été trouvée dans la pèlerine de M. Cadiou lors de la découverte du cadavre dans le taillis de la Grande-Palue.
13 avril 1914 – p. 4
LES ACCUSATIONS DE PIERRE et le dossier de M. Cadiou
BREST (dép. part.). M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a aujourd’hui commis M. Grivolla [Grivolat], armurier à Saint-Étienne, pour examiner la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou et dire si celle-ci a bien pu être tirée par le revolver de 6 millimètres que possédait Pierre, et qui était semblable à celui fourni par M. Marie, armurier à Landerneau, au parquet de Brest.
M. Bidard de la Noé devait entendre hier Me Bodet, avocat, auquel M. Cadiou avait fait connaître qu’il avait établi un mémoire pour se justifier des accusations lancées contre lui par Pierre au ministre de la guerre. Me Bodet, empêché, n’a pu se rendre chez le juge d’instruction, qui le convoquera prochainement.
Me Bodet, que je viens de voir, se souvient très exactement des paroles de M. Cadiou au sujet de ce fameux mémoire destiné à confondre l’ingénieur de l’usine, mais il ignore le contenu de ce document, de même qu’il n’a vu aucune des pièces qui y étaient jointes. Tout ce qu’il sait, c’est qu’il existait.
La disparition du dossier, rapprochée du témoignage de Mme Lhoste [Léost], femme de chambre de M. Cadiou, attestant que l’ingénieur Pierre vint, seul, dans le pied-à-terre de son maître à Landerneau, ne manque pas de rendre troublant ce point de l’enquête. D’autant que le mémoire en question devait se trouver parmi d’autres papiers dont M. Cadiou prenait un très grand soin.
Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, fit part aussi à M. Guilmard, procureur de la République, de la disparition du mémoire. Dans ces conditions, M. Bidart [Bidard] de la Noé estime que ces faits constituent contre Pierre une autre grave présomption de culpabilité.
On sait aussi que Mme Zacconne [Zaccone], tante de M. Cadiou, déclara que si l’usinier était passé dans la matinée du 1er janvier devant sa maison elle l’aurait certainement vu. A la suite des dépositions de ses voisines, l’opinion de la tante de Cadiou se serait modifiée. Aussi Mme Zacconne [Zaccone] sera-t-elle entendue à nouveau.
M. Bidart [Bidard] de la Noé se propose enfin de convoquer encore les personnes qui prétendent avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier dans la matinée et à Saint-Pol-de-Léon le soir du même jour.
Mme Cadiou n’a pas prolongé son séjour en Bretagne. Elle est en effet repartie pour Paris, sa santé étant très ébranlée.
14 avril 1914 – p. 4
Les Lettres de Pierre devaient rester secrètes
BREST (dép. part.). M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a, ce matin, adressé des convocations à plusieurs des témoins déjà entendus par M. Le Clech, son collègue de Morlaix, en vue de recevoir à son tour leurs dépositions au sujet de la présence de M. Cadiou, le 1er janvier, à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon. La concordance et la précision des dépositions de ces témoins présentent une importance indiscutable, étant donné que la thèse admise par l’information est que l’assassinat de l’usinier a été commis le 30 décembre. M. Bidart [Bidard] de la Noé tient à se faire une opinion personnelle sur la valeur de ces témoignages, qui ont pour la défense un intérêt capital.
Nous apprenons aujourd’hui que M. Pledy, procureur général près la cour d’appel de Rennes, vient de donner les ordres les plus sévères à M. Guilmard, procureur de la République de Brest, pour qu’aucun renseignement ne soit plus communiqué à la presse au sujet de l’information en cours sur le drame de la Grande-Palue. Cette mesure aurait été prise à la suite de la divulgation des lettres écrites par l’ingénieur Pierre et expédiées par lui, les 30 et 31 décembre, de Landerneau à Paris, à l’adresse de M. Cadiou. Il paraîtrait que M. le procureur général Pledy se proposait de garder, pour une sorte de coup de théâtre aux assises du Finistère, la révélation des textes de ces deux documents et de s’en faire une arme terrible contre l’ingénieur Pierre.
15 avril 1914 – p. 4
L’AFFAIRE DE LA GRANDE-PALUE
BREST (dép. part.). Une nouvelle orientation va être donnée à l’information de l’affaire du drame de la Grande-Palue. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, entendra demain MM. Caramour, entrepreneur, adjudant de sapeurs-pompiers, et Cabon, facteur du télégraphe, qui, le 1er janvier, ainsi qu’ils l’ont déclaré à M. Le Clech, juge d’instruction à Morlaix, virent M. Cadiou dans cette dernière ville.
M. Bidart [Bidard] de la Noé recevra aussi demain la déposition de M. Treanton, qui le 25 décembre, vit M. Cadiou se rendant à bicyclette de Morlaix à Keranster, où se trouve sa campagne. Cette déposition a pour but d’établir que l’usinier faisait usage, en dehors de ses deux bicyclettes de Landerneau, d’une autre machine qu’il devait posséder à Morlaix ou louer ou emprunter dans cette ville.
16 avril 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Audition des témoins de Morlaix
BREST (dép. part.). M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a entendu ce matin MM. Caramour, maître couvreur et adjudant de la compagnie des sapeurs-pompiers ; Treanton, antiquaire, conseiller municipal, et Le Cabon [Cabon], facteur des télégraphes, qui ont renouvelé devant lui les dépositions qu’ils ont déjà faites devant M. Le Clech, juge d’instruction de Morlaix. MM. Caramour et Le Cabon [Cabon] ont persisté à affirmer que le 1er janvier, dans la matinée, ils ont bien vu M. Cadiou à Morlaix, et ils ont entouré leurs dépositions de détails particuliers.
M. Treanton a vu le 25 décembre, vers 2 h. 15, M. Cadiou qui descendait du bac, au bas de la rivière, à Morlaix. L’usinier était un client de sa maison et il lui a causé.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a ensuite entendu Mme Zacconne [Zaccone], tante de M. Cadiou, qui lui a déclaré qu’elle n’avait pas vu le 1er janvier son neveu, qui ne serait pas cependant, a-t-elle ajouté, venu à Morlaix sans venir lui faire une visite. Mme Zacconne [Zaccone] a aussi déclaré que M. Cadiou est venu chez elle le 25 décembre, et qu’il y a passé une partie de l’après-midi.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a mis Mme Zacconne [Zaccone] en présence de MM. Caramour, Treanton et Le Cabon [Cabon], qui ont maintenu formellement leurs déclarations. Mme Zacconne [Zaccone] a déclaré que, dans les premiers jours du mois de janvier, un voyageur de commerce ou un inspecteur d’assurances ressemblant beaucoup à M. Cadiou a été vu à Morlaix, et que les témoins ont pu faire erreur. Ceux-ci ont persisté à dire qu’il n’y avait pas d’erreur possible de leur part.
Un journal de la région a dit aujourd’hui qu’on savait, au parquet de Brest, en quelle maison de Morlaix M. Cadiou a pu trouver asile à l’époque du 1er janvier et a même désigné cette maison. M. Bidart [Bidard] de la Noé, que je viens de voir, déclare que cette nouvelle est absolument inexacte, ou que, du moins, le, parquet n’a rien reçu à ce sujet.
Cet après-midi l’information s’est poursuivie par l’audition de MM. Graff, négociant à Saint-Pol-de-Léon ; Le Gall, économe à l’hospice de Morlaix ; René Le Gall fils, élève à l’école de médecine navale de Bordeaux, et Mlle Marie Quéméner, fiancée de ce dernier. Ils ont déclaré que le 1er janvier, vers 7 heures du soir, alors qu’ils étaient ensemble, ils avaient vu à Saint-Pol-de-Léon, près du la gare, M. Cadiou vêtu en cycliste et ayant avec lui une bicyclette. M. Le Gall fils ne connaissait pas M. Cadiou et son père lui dit que le monsieur qu’il venait de saluer était un ancien avoué de Morlaix.
Lettres révélatrices
En présence de Me Bodet, avocat, et de M. Delourmel, bibliothécaire archiviste de la ville, M. Desrues, entrepreneur chargé des travaux de l’usine de blanchiment de cotons de Daoulas, a déclaré avoir lu, au début de janvier, trois lettres venues de membres de la famille Cadiou, laissant entendre que M. Cadiou s’était suicidé.
M. Desrues s’est refusé à toute autre confidence « par crainte, dit-il, d’avoir des ennuis ».
Ces lettres émaneraient de M. Louis Cadio.u et de la femme de ce dernier.
M. Desrues affirme qu’elles sont de nature à démontrer l’innocence de Pierre en faisant connaître la vérité sur le mystère de la Grande-Palue.
– La personne qui détient ces lettres, a déclaré M. Desrues, habite Landerneau. Elle hésite à se faire connaître de la justice. Mais j’espère qu’elle finira par céder aux sollicitations des amis de Pierre.
17 avril 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
BREST (dép. part.). M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, accompagné de son greffier, M. Laurent, s’est rendu aujourd’hui à Landerneau, où il a reçu la déposition de M. Alain, de Keramur, qui, en raison de son état de santé, n’a pu venir à Brest. II a déclaré au magistrat que, le 25 décembre, M. Cadiou lui ayant fait connaître qu’il devait partir pour Paris le 30, il lui avait demandé de lui faire parvenir d’une maison qu’il lui avait indiquée, une boîte de bonbons. M. Cadiou avait accepté de faire la commission.
Ce témoignage a pour but d’établir que l’administrateur de l’usine de la Grande-Palue avait bien l’intention de partir pour Paris le 30 décembre.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a eu une entrevue avec M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile, qui lui a dit que, après enquête, les lettres dont M. Desrues a parlé n’ont aucune importance. La personne que désignait ce dernier est M. Legrand, maire de Landerneau, qui a déclaré que toutes les lettres de M. Cadiou qu’il possédait ont été saisies, à l’exception d’une seule, qui est à peu près sans intérêt pour l’enquête.
M. Jean Guillemet, âgé de vingt-quatre ans, qui était alors employé aux chemins de fer armoricains, a, lui aussi, vu le 1er janvier, vers 1 h. 30, à Morlaix, M. Cadiou qui, vêtu en cycliste, se dirigeait vers la place Thiers. M. Guillemet, qui a été employé chez M. Poilleu, notaire, et chez M. Kernéis, avoué, connaissait bien M. Cadiou. Il va être entendu par les juges d’instruction de Morlaix et de Brest.
18 avril 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
BREST (dép. part.). M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a entendu aujourd’hui M. Hanquette, chef de bataillon au 118e régiment d’infanterie, commandant d’armes à Landerneau. Cet officier lui a déclaré qu’en janvier M. Le Bolloch, administrateur de l’usine de la Grande-Palue, était venu le prier de faire opérer avec des soldats des battues dans le bois voisin, afin de retrouver le corps de M. Cadiou.
M. Hanquette ne put lui donner satisfaction, n’ayant reçu aucune réquisition.
Ce témoignage a eu pour but d’établir que la famille Cadiou et ses amis croyaient à un crime.
Le juge d’instruction a également entendu M. Delille, gérant d’un magasin à Landerneau, dans le hangar duquel M. Cadiou avait déposé ses bicyclettes. Ce témoin a dit qu’il a la certitude, possédant les clés dudit hangar, que, depuis la fin du mois d’octobre, M. Cadiou n’était pas allé prendre ses bicyclettes. Il avait même reçu l’ordre de Mme Cadiou de placer les machines dans le grenier, mais il oublia de le faire.
19 avril 1914 – p. 2
L’INGÉNIEUR PIERRE toujours en prison travaille aux étoupes
BREST (dép. part.). Cet après-midi, M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu Me Bodet, avocat, qui a certifié que, dans le courant de juillet, d’août ou de septembre, M. Cadiou était venu le consulter au sujet d’un wagon de coton facturé deux fois à la poudrerie d’Angoulême. Le directeur de la Grande-Palue lui fit connaître qu’il avait constitué un mémoire pour se justifier des accusations dont il était l’objet. Il avait le document dans une serviette et le montra.
Le juge d’instruction a aussi reçu la déclaration de M. Vacheron [Vacheront], maire de la Forest. Ce témoin a dit que, dans le courant du mois d’octobre, il avait reçu la visite de M. Cadiou, qui était venu lui demander de lui vendre certaines des sources de la Grande-Palue, en vue d’obtenir de l’eau pure pour le service de son usine.
Me Feillard s’est rendu aujourd’hui à la maison d’arrêt et s’est entretenu avec Pierre. L’ingénieur de la Grande-Palue porte le costume des prisonniers, ses vêtements ayant été envoyés à l’examen du docteur Paul. Il passe son temps à travailler aux étoupes comme les autres détenus, ou à étudier. Il a même commandé des livres de chimie.
23 avril 1914 – p. 4
LE CADAVRE DE CADIOU et le veilleur de nuit
Révélations troublantes
BREST. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a reçu, ce matin, le témoignage de M. Robert, représentant de commerce à Landerneau.
Une nouvelle déposition de l’ancien veilleur de nuit Bossart [Bossard], également recueillie par l’instruction, est quelque peu troublante. Ce témoin est allé spontanément trouver le magistrat et lui a fait les déclarations suivantes :
– Le 31 décembre, vers 4 h. 30, je me rendais de Saint-Divy à l’usine, par le bois. A l’intersection du chemin principal et du sentier à l’extrémité duquel le corps de M. Cadiou devait être retrouvé le 4 février, je remarquai, dans la neige, des traces de pas. Intrigué, je les suivis. Elles m’amenèrent jusqu’au bout du sentier. A l’endroit où elles s’arrêtaient, il n’y avait pas de neige, mais sur la terre, fraîchement remuée, avaient été amoncelées des feuilles, comme pour dissimuler quelque chose.
« Ignorant à ce moment la disparition de M. Cadiou, je ne poussai pas plus loin mes investigations. Quelques jours plus tard, mon successeur Marcou, ami de Pierre, m’apprenait la disparition du directeur de la Grande-Palue, avec une joie évidente. Il se voyait déjà contremaître. L’opinion générale était alors que M. Cadiou avait fui en Allemagne.
« Le 17 janvier, l’inspecteur Lemel [Lemez], de la police spéciale, me pria de l’aider à exécuter des recherches dans les bois. Pierre, qui paraissait assez inquiet, nous accompagna jusque sous le pont du chemin de fer. A la sortie de l’usine, il nous donna des indications qui nous éloignaient de l’endroit où se trouvait le cadavre de M. Cadiou.
« – Prenez, nous dit-il, l’allée de sapins qui monte vers le bois ; elle vous conduira à l’étang. C’est là que M. Cadiou devait aller voir des sources. »
« Je ne suivis pas ces conseils et je conduisis l’inspecteur Lemel [Lemez] où j’avais vu la terre remuée le 31 décembre. Là, le vent m’apporta une odeur de viande pourrie. Très troublé, je m’éloignai. Nous ne trouvâmes rien ce jour-là, mais je voulais à toute force éclaircir le doute horrible qui m’était venu et, le lendemain dimanche, je revins seul, cette fois, dans le sentier. Vous peindre ma stupeur serait impossible ! A deux pas de moi, la partie postérieure d’une tête humaine apparaissait à fleur de terre. Je crus que j’allais mourir d’épouvante !
« J’eus cependant la force de recouvrir de terre les débris humains qu’un animal avait sans doute mis à jour, et, fou de terreur à l’idée que l’on pourrait me voir à l’endroit où gisait le corps de mon patron, je pris la fuite.
« Pierre, a ajouté Bossart [Bossard], devait être obsédé par l’idée de son forfait. Il paraissait abattu, et, par moments, inconscient de ses actes. J’en fis un jour la remarque au contremaître Bignard.
« – Pierre, me dit-il, n’est plus le même homme. »
« Je le craignais sans en concevoir la raison ; c’est pourquoi, le 17 janvier, j’ai eu le soin de décharger mon revolver avant de le lui remettre. »
M. Bidart [Bidard] de la Noé ayant reproché à Bossart [Bossard] de n’avoir pas parlé plus tôt, l’ancien veilleur de nuit a répondu qu’il avait eu peur.
– On a reproché à Jean-Marie Cadiou d’avoir retrouvé seul le cadavre de son frère. Que n’aurait-on dit de moi ? Si je me suis décidé à dire la vérité, c’est parce que je voyais que les témoignages de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon égaraient la justice.
M. Bossart[Bossard] ayant, d’après sa déposition, découvert le cadavre de M. Cadiou le 18 janvier, on est tout naturellement amené à supposer que c’est lui qui renseigna la famille Cadiou. Craignant d’être inquiété si l’on savait qu’il avait trouvé seul le corps de son patron, et ne voulant pas cependant garder par devers lui ce terrible secret il aurait exigé, avant de parler, l’engagement d’honneur qu’on ne trahirait pas sa confiance. La famille Cadiou aurait alors organisé la mise en scène de la somnambule.
M. Jean-Marie Cadiou, à qui on a soumis ce soir cette hypothèse, a formellement déclaré que si les choses se sont passées de cette façon, ce dont il doute fort, nul ne l’en avait avisé.
– Je ne sais rien d’autre que ce que j’ai dit dès le premier jour, a-t-il ajouté. C’est sur les indications de la somnambule que j’ai retrouvé mon malheureux frère. La somnambule a-t-elle été renseignée par une tierce personne ? Il m’est impossible de fournir aucune indication à ce sujet. La seule chose que je puisse affirmer, c’est que, dans toute cette affaire, j’ai toujours agi avec franchise.
24 avril 1914 – p. 1
Et l’Affaire Cadiou recommence
Bossard a tellement jasé que le juge l’arrête. Mais on parle déjà d’une autre arrestation
BREST (dép. part.). MM. Ménessier [Mennessier] et Paulin, commissaires, et Lemez, inspecteur de la police spéciale, se sont rendus ce matin à 4 heures, sur l’ordre de M. Guilmard, procureur de la République, en automobile à Saint-Divy où ils ont mis en état d’arrestation Jacques Bossard, l’ancien veilleur de nuit de l’usine de la Grande-Palue sous l’inculpation de complicité d’assassinat. Bossard est venu faire hier à M. Bidart [Bidard] de la Noé la déposition que le Journal a relatée.
Bossard s’est borné à répondre en riant aux commissaires qui lui ont communiqué le mandat d’écrou :
– Si M. Bidart [Bidard] de la Noé croit que c’est moi le coupable, il se trompe beaucoup !
Les magistrats ont opéré dans le domicile de Bossard la saisie d’un grand nombre de carnets, de cahiers et de pièces volantes sur lesquels l’ancien veilleur de nuit a inscrit au jour le jour ses impressions à la suite de la disparition de M. Cadiou, et les résumés des dépositions qu’il a faites au juge d’instruction.
Le Journal a déjà eu, on le sait, plusieurs fois l’occasion de parler de Bossard, qui n’hésitait pas à dire à ceux qui l’interrogeaient qu’il savait beaucoup de choses au sujet de la mort de M. Cadiou.
On se rappelle que, le 11 mars dernier, il prétendit avoir eu un songe et savoir que le revolver était enfoui dans un coin de terre, que M. Bidart [Bidard] de la Noé fit vainement fouiller ; que, le 19 mars, il raconta que le contremaître Marcou lui avait fait des confidences : « Pierre, lui avait-il dit à la fin de décembre, sera bientôt le directeur. » Et, le 14 mars, Bossard conclut ces révélations par ces mots : « J’ai voulu me payer la tête des magistrats. »
C’est qu’en vérité le veilleur de nuit est un être étrange, taciturne parfois, soudain exubérant, d’esprit versatile et faible.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a, ce soir de cinq à sept heures, fait subir un premier interrogatoire à Bossard, qui a refusé l’assistance d’un avocat. Bossard a renouvelé au juge les déclarations qu’il lui avait faites hier, mais en se montrant toutefois moins affirmatif.
L’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palue a, d’autre part, fait connaître à M. Bidart [Bidard] de la Noé l’emploi de son temps les 30 et 31 décembre et lui a déclaré qu’il était étranger à l’assassinat de M. Cadiou.
Cependant, le fait flagrant est que Bossard a été, à la suite de son interrogatoire, accusé de complicité d’assassinat et de recel d’un cadavre. Ce dernier délit est prévu par l’article 359 du code pénal, qui le punit de six mois à deux ans de prison et d’une amendé de 50 à 400 francs.
Bossard est-il conscient de ses actes ? C’est une question que M. Bidart [Bidard] de la Noé va avoir à se poser. Étant soldat d’infanterie coloniale, Bossard a été en traitement à l’hôpital de Clermont-Tonnerre, à Brest, pour dérangement cérébral, du mois d’octobre 1911 au mois de janvier 1912.
Bossard fut, plus tard, réformé et transféré sur l’asile des aliénés de Saint-Athanase, à Quimper, où il fut interné. Son état s’étant plus tard amélioré, il fut relaxé.
M. Jean-Marie Cadiou, qui découvrit, le 5 février, le cadavre de son frère dans le bois de la Grande-Palue, déclare que Bossard ne l’a pas renseigné sur l’endroit où Cadiou était enterré. Mais il estime que l’instruction devra éclaircir le point de savoir si Bossard n’a pas pu être l’inspirateur de la somnambule de Nancy.
Dans la soirée on a parlé, avec une insistance de plus en plus ferme, d’une autre arrestation sensationnelle, et qui serait la conséquence directe de celle de Bossard.
On interroge le beau-frère de Cadiou
VESOUL (dép. part.). Sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noé, M. Barbier, commissaire de police de Vesoul, a interrogé M. Richard, mécanicien des postes, beau-frère de M. Cadiou, sur l’intervention de Mme Sampy [Sainpy] auprès de la somnambule de Nancy et sur la présence de M. Cadiou à Morlaix le 27 décembre.
25 avril 1914 – p. 1
M. Bidard de la Noé est en proie au cauchemar Cadiou
Car les bizarreries de Bossard n’écartent pas de lui les soupçons
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
Il y a bientôt quatre mois que la justice cherche à éclaircir le mystère de la Grande-Palue, et le public, qui se passionne pour cette affaire et auquel on n’a jamais fourni de preuves formelles démontrant que l’ingénieur Pierre est bien l’assassin de M. Cadiou, se demande, et non sans angoisse, si les magistrats du parquet de Brest ne retiennent pas sous les verrous un innocent. Effectivement, quoique de nombreux témoins aient été entendus, et malgré une enquête menée par deux polices rivales, aucune charge décisive, il faut bien le reconnaître, n’a pu être relevée contre l’inculpé, dont le calme semble déconcertant.
Est-ce que Bossard, qui est allé rejoindre son ancien ingénieur à la prison du Bouguen, va nous donner la clef de ce mystère ? Ceux qui connaissent le gardien de nuit de la Grande-Palue qui fut aussi pensionnaire de l’hospice d’aliénés de Quimper, en doutent. Ce pauvre diable pensait réellement jouer un rôle dans cette affaire. Au parquet, pour lequel il fut un des agents de renseignements les plus zélés, on entretenait sa manie. Il s’illusionna et se crut chargé d’une mission de confiance. Il parla trop, et les magistrats, dont il se vantait il y a quelque temps de se payer la tête, ont pris leur revanche.
Que peut connaître du drame de la Grande-Palue ce manœuvre à l’esprit obtus, qui, dans le plus grand secret, confia à ses camarades de travail des détails sur le drame, qu’il venait de lire dans les journaux, détails que souvent, il n’avait pas compris et qu’il déformait avec inconscience pour accabler Pierre, dont il pensait avoir à se plaindre ? Nous le saurons sans doute bientôt, car les magistrats, il faut l’espérer, vont faire, diligence pour dissiper le malaise produit par l’intervention tardive de ce bizarre individu.
Quels sont ces objets ?
Depuis l’arrestation de Pierre, l’attitude de Bossard fut des plus étranges. Il est fou, disait-on. Pourtant les magistrats vérifiaient les déclarations qu’il venait leur faire, et, maintenant encore, quoi qu’il soit revenu sur ses sensationnelles « révélations » d’hier, ils cherchent à savoir d’où peuvent provenir certains objets trouvés chez lui et qui ne lui sont pas familiers. Au cours de la perquisition opérée dans la misérable chaumière que Bossard habite à Saint-Divy avec sa mère, la police spéciale trouva un cure-ongle en argent, des rasoirs, une montre démontée, un mouchoir de fine batiste, des porte-mines en argent, un canif, un binocle, etc., dont on va rechercher la provenance, et que l’on montrera tout d’abord à Mme Cadiou, afin de savoir si ces objets ont appartenu à son mari. C’est donc que le parquet accorde une certaine importance aux dires du veilleur de nuit. Pourtant, Bossard s’est déjà rétracté :
Bossard se défend
– Ce n’est pas moi, a-t-il dit notamment, qui ai aperçu le 17 janvier la tête de mon patron, émergeant du sol dans le bois de la Grande-Palue. C’est M. Le Gall, journalier à Ploudéry [Ploudiry].
Le juge convoqua ce dernier, qui fut stupéfait de se voir interroger à ce sujet. On le confronta avec Bossard. Alors le manœuvre, très tranquillement, répondit :
– C’est un autre Le Gall. En Bretagne, il y en a beaucoup portant ce nom.
– Mais où habite celui auquel vous faites allusion ?
– Je n’en sais rien, répliqua brusquement Bossard.
Et aussitôt il ajouta :
– Et puis je ne vous dirai plus rien. Quand vous me convoquiez comme simple témoin, je vous répondais. Maintenant que je suis inculpé, vous n’obtiendrez plus rien de moi. D’ailleurs, tout ce que je vous ai raconté hier, c’est de la blague.
Et Bossard ricana.
M. Bidart [Bidard] de la Noé n’a rien pu obtenir de plus.
Un policier l’accuse
Dans la matinée, le juge avait interrogé M. Lenez [Lemez], inspecteur de la police spéciale de Brest, qui fut le premier confident de Bossard. A plusieurs reprises, celui-ci se vanta à l’inspecteur de police d’en savoir long sur la mort de M. Cadiou.
– Je parlerais bien, disait-il, mais on m’arrêterait !
M. Lenez [Lemez] certifia aussi que le 17 janvier, alors qu’il recherchait le corps de M. Cadiou dans le bois de la Grande-Palue, Bossard s’éloignait en toute hâte chaque fois qu’il se rapprochait du fourré où fut découvert plus tard le cadavre.
– Qu’avez-vous à répondre ? demanda le juge au veilleur de nuit, après lui avoir fait donner lecture de la déposition de l’inspecteur.
– Rien, dit-il ; c’est de la blague, et je vous répète que je ne parlerai plus. Il est donc inutile que vous me posiez de nouvelles questions.
Et M. Bidart [Bidard] de la Noé est perplexe. Est-ce un fou qu’il vient de faire écrouer ? Il le pense. Et pourtant certaines déclarations de Bossard ne sont pas sans l’avoir troublé. Il l’interrogera donc à nouveau et l’instruction, qui ne cesse de se compliquer, se prolonge toujours sans apporter de résultat appréciable.
Paul Erio.
26 avril 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
Il y a bientôt quatre mois que les magistrats du parquet de Brest cherchent à établir dans quelles circonstances mourut M. Cadiou. Jusqu’ici leurs efforts n’ont pas donné de résultat décisif ; ils ont bien un inculpé sous les verrous, mais les seules présomptions qui sont réunies contre lui apparaissent pour beaucoup si fragiles que l’on s’étonne que le procureur général de Rennes ait repoussé la demande de mise en liberté provisoire formulée en sa faveur par ses défenseurs. Tous ceux qui s’intéressent au sort de l’ingénieur Pierre regrettent aussi que l’instruction ne soit pas plus activement conduite et l’on rend responsable de cette lenteur M. Bidart [Bidard] de la Noé, qui en ce moment est bien le magistrat de France le plus critiqué.
Et pourtant, s’il est un juge surmené, c’est bien celui de Brest. Une affaire aussi compliquée, aussi angoissante que celle de la Grande-Palue suffit à l’activité du magistrat le plus zélé. Il eût donc été désirable que M. Bidart [Bidard] de la Noé n’ait eu à s’occuper que de ce qu’on a appelé le mystère de la Grande-Palue, pour lequel dans la France entière on se passionne. S’il en avait été ainsi, peut-être serait-on fixé maintenant à l’égard de Pierre. Mais sait-on le nombre de dossiers que M. Bidart [Bidard] de la Noé a dû étudier depuis le 1er janvier ? Exactement cent dix !
Il a dû instruire deux assassinats, des meurtres, des rixes entre matelots étrangers, nécessitant des interprètes ; des infanticides, vols, fraudes alimentaires, etc. Et naturellement, lorsqu’il est retenu par ces affaires il est bien forcé de négliger celle de la Grande-Palue. Ces jours derniers, il avoua qu’il serait utile qu’il pût relire tout le dossier réuni à propos de la mort de M. Cadiou et qui contient plus de trois mille pièces. Mais le temps matériel lui fait défaut.
On espéra un instant lui voir adjoindre un juge suppléant. L’article 56 du code d’instruction criminelle dit en effet :
« Dans les tribunaux où le service l’exigera, un juge suppléant pourra, par décret du Président de la République, être temporairement chargé de l’instruction, concurremment avec le juge titulaire. »
Une demande en ce sens avait été adressée à la grande chancellerie. Elle est restée sans réponse, et l’instruction, forcément, s’éternise.
Bossard, l’énigmatique Bossard, n’a pas été interrogé aujourd’hui. Il le sera probablement lundi, et l’on espère qu’il consentira enfin, à dire ce qu’il connait de l’affaire, car au parquet on est convaincu que le hasard l’a amené dans le bois de la Grande-Palue à l’instant où les assassins de M. Cadiou enterraient son cadavre. Bossard se décidera-t-il à parler, à dire la vérité ?
Paul Erio.
29 avril 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
Piano, piano, l’instruction de l’affaire Cadiou continue. Oh ! elle est loin d’être achevée. La police a encore en perspective de belles enquêtes, et M. Bidart [Bidard] de la Noé possède d’autres dossiers et une liste imposante d’autres témoins qu’il doit encore entendre. Il commencera, cette semaine, par recueillir la déposition de M. Cloarec, député de Morlaix, ami intime de la famille Cadiou, et dont il a été assez souvent question depuis la disparition du directeur de la Grande-Palue.
Très vraisemblablement M. Cloarec fournira certains renseignements que le juge désire vivement connaître. Dans ce but, M. Bidart [Bidard] de la Noé avait convoqué en son cabinet le député de Morlaix, mais celui-ci, absorbé par la campagne électorale, n’avait pu se mettre à la disposition du magistrat. Ayant été réélu dimanche dernier, M. Cloarec s’empressera certainement de venir apprendre au juge d’instruction tout ce qu’il sait relativement à la mort de son ami Cadiou.
Son audition sera intéressante, surtout si, comme on l’espère au parquet, le député de Morlaix peut indiquer à quelle date exacte M. Cadiou fut prévenu que Pierre était bien l’auteur des lettres anonymes adressées au ministère de la guerre, et dévoilant les agissements répréhensibles de l’usinier.
On suppose, en effet, que c’est par M. Cloarec, et quelques jours seulement avant sa mort, que M. Cadiou connut le nom de son dénonciateur.
Ce matin, M. Bidart [Bidard] de la Noé s’est occupé d’un sanglier auquel on voulait faire jouer dans cette affaire un rôle de tout premier plan. Cet animal, qui, dans la dernière semaine de janvier, avait pris le bois de la Grande-Palue comme champ d’opérations, avait installé sa bauge, disait-on, à l’endroit précis où fut découvert le cadavre de M. Cadiou. Le 1er février, on relevait encore la trace de son passage à cet endroit, et l’on en concluait que ce sanglier n’aurait pas séjourné au-dessus d’un cadavre sans le mettre à jour. Donc, assurait-on, le corps ne se trouvait pas, le 1er février, dans le fourré où M. Jean-Marie Cadiou le trouva trois jours plus tard. Le juge est fixé à cet égard. M. Maubihon [Maubihan], piqueur de M. Vacheron [Vacheront], maire de Laforest, s’est chargé de ce soin. Il est bien exact qu’un sanglier a exploré le bois de la Grande-Palue dans les derniers jours du mois de janvier. Le 1er février, M. Maubihon [Maubihan] relevait son passage dans le fourré où était enterré M. Cadiou, mais l’animal s’était arrêté à quelques mètres du corps de ce dernier et n’a nullement piétiné, comme on l’affirmait, la tombe du directeur de la Grande-Palue.
Ce sanglier, qui eut d’ailleurs depuis une triste fin, est donc maintenant hors de cause.
PAUL ERIO.
30 avril 1914 – p. 1 et 4
LE MYSTÈRE CADIOU s’obscurcit encore
RENCONTRE DANS LA FORÊT
Une paysanne a vu M. Cadiou vivant le 30 décembre à 3 h. 30 alors qu’il devait être mort.
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
Est-ce le coup de théâtre attendu ? Est-ce la preuve de la culpabilité de Pierre, depuis si longtemps recherchée ? Au parquet, on n’est pas éloigné de le croire. Un fait nouveau vient, en effet, de se produire. Il s’agit de la déclaration d’une paysanne de Landerneau, Mme Emery [Hémery], qui, le 30 décembre dans l’après-midi, aurait rencontré M. Cadiou et l’ingénieur Pierre dans les bois de la Grande-Palue, près de l’endroit où fut découvert le cadavre de l’usinier. Pour ma part, je me contenterai d’enregistrer cette déposition sensationnelle, quoique tardive, qui trouble fort les magistrats.
Par une lettre anonyme, M. Freund, juge de paix de Landerneau, était avisé ces jours derniers que Mme Emery [Hémery], habitant cette même ville, pouvait fournir sur l’affaire de la Grande-Palue des détails particulièrement intéressants. M. Freund s’informa ; il alla voir la personne qui lui était ainsi désignée et ce qu’elle lui apprit lui parut d’une importance telle qu’il se hâta d’en aviser M. Bidart [Bidard] de la Noé, et cette communication émut à tel point le parquet que le juge d’instruction, impatient d’être fixé sur la nature des révélations de Mme Emery [Hémery], partit ce matin pour
Landerneau. Il ne perdit pas son temps. Mme Emery [Hémery], qui est âgée d’une soixantaine d’années, fut brève, mais précise.
– Dans l’après-midi du 30 décembre, assura-t-elle au juge, j’ai rencontré, dans la forêt de la Grande-Palue, M. Cadiou et M. Pierre. Je me dirigeais vers l’usine, alors qu’ils allaient dans le sens opposé.
En passant près d’eux, je saluai M. Pierre qui, voyant la charge de bois que je portais, me dit : « Vous savez qu’il est défendu de couper du bois vert ! » – « Je sais, répondis-je ; mais c’est du bois mort que j’emporte. » M. Cadiou n’intervint pas et je continuai ma route. C’est tout ce que je sais.
C’était beaucoup.
– Êtes-vous bien certaine, demanda le juge, de la date à laquelle vous avez rencontré M. Cadiou et M. Pierre ?
– Absolument sûre, répondit la vieille paysanne ; c’était le mardi 30 décembre vers 3 h. 30 de l’après-midi. Je ne puis me tromper, car je vais ramasser du bois tous les mardis. D’ailleurs, dès que l’on parla de la disparition de M. Cadiou, j’ai raconté que j’avais vu ce dernier la veille du dernier jour de l’année.
– Mais pourquoi n’avez-vous pas prévenu la justice ?
– Je suis une malheureuse ; avais-je besoin de me mêler à cette histoire ? On en parle déjà assez comme ça !
Et ce fut tout.
M. Bidart [Bidard] de la Noé, en interrogeant d’autres personnes, put se convaincre que le récit qu’il venait de recueillir Mme Emery [Hémery] l’avait fait à plusieurs de ses voisines dans les premiers jours de janvier. Il put établir aussi, après une rapide enquête a la Grande-Palue, que, dans l’après-midi du 30 décembre, Mme Emery [Hémery] alla bien ramasser du bois dans la partie de la forêt où fut retrouvé le cadavre de M. Cadiou.
Voilà, on en conviendra, un témoignage singulièrement bizarre.
Pierre, il faut le rappeler, assure avoir vu son patron pour la dernière fois le 29 décembre.
Une vingtaine d’ouvriers de la Grande-Palue certifient qu’il est venu à l’usine le 30 décembre et qu’il en est parti vers une heure avec son ingénieur.
D’après l’accusation, M. Cadiou aurait été tué peu de temps après, puisque Pierre revint à l’usine à midi. Et maintenant on affirme que M. Cadiou était vivant à 3 h. 30. Où a-t-il déjeuné, puisqu’à la première autopsie on trouva du laitage dans son estomac ?
Ces questions ne gênent guère les magistrats. Atteint d’entérite et souffrant de l’estomac, répondent-ils, M. Cadiou oubliait souvent de déjeuner ; il a pu prendre seulement une tasse de lait au domicile de Pierre ; il alla ensuite visiter les sources qu’il voulait capter afin d’alimenter son usine, revint chez son ingénieur avec qui il retourna dans la forêt.
Julia Juzeau, la bonne de Pierre, a certifié que son patron travailla le 30 décembre dans -son jardin, de une heure à quatre heures de l’après-midi et qu’elle n’a point vu ce jour-là M. Cadiou.
C’est exact, assurent les magistrats, Mais ce qu’ils ne disent pas, c’est que le juge s’étonne que Julia Juzeau, actuellement en service à Paris, ait négligé de lui donner son adresse, malgré la promesse qu’elle lui en avait faite. Aussi va-t-il la faire rechercher.
Quelle importance faut-il attacher aux faits révélés par Mme Emery [Hémery] ? Nous le saurons bientôt, car dès vendredi le juge interrogera Pierre à ce sujet.
PAUL ERIO.
Pierre tarda à répondre à la dépêche de Mme Cadiou
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
Durant son séjour à Landerneau, le juge d’instruction a également recueilli de nouveaux renseignements qui ne semblent pas devoir être dédaignés.
On se rappelle que, le 31 décembre, Mme Cadiou, étonnée de ne pas voir arriver son mari qu’elle attendait pour les fêtes du nouvel an, télégraphia pour avoir de ses nouvelles, à Landerneau et à Pierre, à la Grande-Palue. Ce dernier lui répondit seulement le 2 janvier.
– Le télégramme avait été déposé chez une voisine, raconta-t-il et je ne l’ai eu en ma possession que le 1er janvier dans la soirée.
C’est vrai. C’est M. Quémeneur, facteur auxiliaire à Landerneau, qui apporta ce télégramme à la Grande-Palue. Mme Grall qui le reçut en dépôts et M. Marcou interrogés cet après-midi, fournissent à cet égard des précisions assez singulières.
Le 1er janvier, à 3 h. 30, le facteur n’ayant trouvé personne au domicile de Pierre remit le télégramme dont il était porteur à Mme Grall. Cette dernière, à la tombée de la nuit, apercevant de la lumière, chez l’ingénieur, s’empressa de lui porter le télégramme. Pierre, en sa présence, l’ouvrit et aussitôt dit : « Je vais être obligé d’aller à Landerneau. » Mais il n’y alla pas, et le lendemain, M. Marcou, qui assista à l’ouverture du courrier, vit Pierre faire sauter la bande encore collée du télégramme reçu la veille, qu’il relut comme s’il en ignorait le contenu. Puis se tournant vers M. Marcou, il le pria d’aller porter à Landerneau une dépêche adressée à Mme Cadiou, qui était ainsi conçue : « Suis comme vous sans nouvelle depuis lundi. »
Pourquoi Pierre tarda-t-il tant à répondre à la femme de son patron ? Pourquoi après avoir pris connaissance de son télégramme, le mélangea-t-il, le lendemain, au courrier qui venait de lui parvenir ?
II est bien délicat d’émettre une opinion relativement à l’étrangeté de son attitude. Mieux vaut attendre les explications que fournira M. Bidart [Bidard] de la Noé.
N’empêche que les dépositions recueillies aujourd’hui par le juge ne manquent pas d’être fort troublantes.
1er mai 1914 – p. 1 et 4
PIERRE EST INNOCENT
« Seul il a dit la vérité » nous déclare Julia Juzeau qui est maintenant à Paris
Si M. Bidart [Bidard]] de la Noé, juge d’instruction à Brest, désire obtenir de nouveaux éclaircissements de l’ancienne bonne de l’ingénieur Pierre, il pourra le faire aisément. Que les magistrats enquêteurs se rassurent : Julia Juzeau ne songe pas à les priver de la collaboration de ses souvenirs, ni à compliquer par une maligne disparition une affaire si embrouillée et une instruction si difficile. Elle a bien quitté Landerneau, mais uniquement parce que la vie lui était devenue trop dure ; elle est en service à Paris et toute prête à répondre soit à une convocation, soit à une commission rogatoire du juge, si l’une ou l’autre est estimée nécessaire.
Après s’être éloignée de Landerneau, la pauvre fille était venue directement à Paris demander un asile provisoire à sa sœur qui habite Paris, faubourg Saint-Martin. Elle espérait trouver rapidement un emploi, car elle est active et courageuse à la besogne : elle comptait sans l’équivoque célébrité attachée à son nom. Trois places successivement lui furent offertes : elle dut les quitter chaque fois, au bout de deux ou trois jours, quand fut percé le petit mystère de sa personnalité. Seules ces circonstances navrantes l’ont empêchée de faire parvenir au parquet de Brest son adresse définitive. Mais elle va pouvoir enfin fixer M. Bidart [Bidard] de la Noé sur son sort, jusqu’ici si incertain, car, depuis six jours, elle est bonne chez un gros négociant du Sentier, qui a décidé de la garder à son service.
Le récit de la mère Emery [Hémery]
C’est là qu’hier matin nous l’avons rencontrée. Nous voulions obtenir d’elle la primeur des explications qu’elle sera vraisemblablement appelée à fournir au sujet du tardif témoignage de Mme Emery [Hémery], puisque, celui-ci contredit en partie, comme on sait, sa propre déposition. Très aimablement, avec une énergie, une netteté et des accents de sincérité qui impressionnent, elle nous a longuement répondu :
Il est impossible, nous dit-elle, que Mme Emery [Hémery] ait rencontré M. Pierre et M. Cadiou dans les conditions qu’elle rappelle. Je persiste aussi formellement qu’au début de l’enquête à affirmer, en effet, que mon maître n’a pas quitté son domicile au cours de l’après-midi du 30 décembre. Après le déjeuner, qu’il prit seul, l’ingénieur sortit de la maison pour aller au jardin ; à 3 heures, il rentrait dans sa chambre et devait y rester jusqu’au soir. Plusieurs détails m’ont permis de fixer absolument ce point. Comme j’étais ce jour-là dans la chambre de M. Pierre, occupée à brosser ses habits à la fenêtre, je vis passer les ouvriers de l’usine, qui avaient abandonné les ateliers bien plus tôt que d’habitude à la suite d’un accident de machine. Surprise, je regardai une pendule. II était 4 h. 30. Ce fait fut reconnu exact. Eh bien, je suis certaine que M. Pierre se trouvait dans la chambre depuis plus d’une heure. Tout cela, je l’ai déjà raconté à maintes reprises à l’instruction ; je ne pourrai que le répéter une fois de plus.
Pour moi, Mme Emery [Hémery] commet une erreur de date. Elle venait souvent à la Grande-Palue faire sa provision de bois. Je crois qu’à plusieurs occasions M. Pierre lui adressa même de vives observations parce qu’elle coupait des branches vertes pour faciliter et activer son travail. Le souvenir qu’elle évoque doit se rattacher à une rencontre antérieure. Ne semble-t-il pas bizarre, du reste, qu’elle puisse, en raison de la fréquence de ses visites au bois de la Grande-Palue, déterminer avec un tel luxe de précisions la date de l’une d’elles ?
Et ce n’est pas tout !… L’on s’étonne – avec raison, ce me semble. – du long retard que Mme Emery [Hémery] a apporté à sa sensationnelle déposition. Pourtant elle en connaissait l’importance, la valeur. Le parquet et tout le pays, là-bas, ne disputent-ils pas depuis quatre mois sur cette date du 30 décembre et la présence de M. Cadiou ce jour-là à la Grande-Palue !… Comment se fait-il qu’elle ait si longtemps attendu pour fournir à la justice de si précieuses indications ? Je ne suis, pas la moins stupéfaite. Les circonstances m’ont mise à deux reprises en présence de Mme Emery [Hémery] ; jamais, pourtant, elle n’a fait allusion devant moi à cette rencontre du 30 décembre. Je me rappelle même que le jour de la découverte du cadavre de M. Cadiou elle aida les policiers à couper les broussailles autour de la fosse. L’occasion était excellente, pour elle, dès ce moment, puisque la question si obscure de la date de la dernière visite de l’industriel à son usine se posait déjà, de faire état de ses souvenirs. Pourquoi s’en est-elle abstenue ?
Je vous ai déclaré que le témoin devait confondre. Je ne veux pas médire, mais que l’on se renseigne à Landerneau ! Que l’on voie si Mme Emery [Hémery], une sexagénaire un peu bavarde dont la mémoire peut aussi avoir des défaillances bien naturelles, n’y passe pas pour aimer un tantinet les commérages et les cancans !
Et là-dessus notre interlocutrice, une petite brune, dont la figure éveillée s’anime encore de la vivacité de grands yeux noirs, conclut avec une décision un peu passionnée :
– Il en sera, en définitive, de cette déposition comme de beaucoup d’autres : elle s’effondrera à l’épreuve de la confrontation et il n’en restera qu’une contradiction de plus. Il ne peut en être autrement, car seul Pierre a dit la vérité : il est innocent !
LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU
Les Souvenirs imprécis de la mère « La Fumée »
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
On dirait vraiment que tout le monde cherche à embrouiller l’affaire Cadiou. La déposition de Mme Emery [Hémery], cette femme de Landerneau qui, hier, déclarait à M. Bidart [Bidard] de la Noé que dans l’après-midi du 30 décembre elle avait rencontré Cadiou et Pierre se promenant ensemble dans le bois de la Grande-Palue, avait produit à Brest une réelle impression. Les magistrats attachaient le plus grand intérêt à cette sensationnelle déclaration, recueillie à grand mystère, puisque le juge, au lieu de convoquer Mme Emery [Hémery] à son cabinet, alla l’interroger à son domicile. Il voulait éviter toute indiscrétion, de façon que Pierre, qui sera confronté demain avec ce nouveau témoin, ne pût être prévenu de la charge nouvelle relevée contre lui.
Eh bien ! je crois que l’ingénieur accusé d’assassinat n’aura pas de peine à démontrer que Mme Emery [Hémery] se trompe. Une fois de plus, l’accusation a fait fausse route.
C’est ce que m’a appris l’enquête que j’ai tenu à faire personnellement à Landerneau. J’ai, en effet, vu plusieurs personnes sérieuses connaissant Mme Emery [Hémery] et ayant reçu ses confidences, et ce qu’elles m’ont dit me permet d’assurer que les magistrats auraient tort d’ajouter foi à la déposition de cette dernière ; ils s’en rendront d’ailleurs bientôt compte.
A M. Bouguen, conseiller municipal de Landerneau, Mme Emery [Hémery] assura qu’elle avait rencontré Pierre et Cadiou dans le bois de la Grande-Palue le 29 décembre.
A M. Perron, retraité de la marine, elle a dit que c’était le 15 du même mois, et en échange de son renseignement elle lui demanda dix sous pour aller boire un verre.
On ne peut donc pas prendre en considération les incohérents propos de cette vieille paysanne. Aussi, lorsque ce matin, à Landerneau, on connut l’importance qu’on leur accordait au parquet, MM. Bouguen et Perron s’empressèrent-ils d’aller informer le commissaire de police, M. Girardier, des conversations qu’ils avaient eues avec le témoin de dernière heure de M. Bidart [Bidard] de la Noé.
Le juge convoqua aussitôt à son cabinet MM. Bouguen et Perron qui lui répétèrent les déclarations imprécises que leur avait faites la mère « La Fumée », comme on appelle à Landerneau Mme Hémery.
Au surplus, la fille de celle-ci, avec laquelle j’ai pu m’entretenir, m’a assuré qu’il était regrettable que la justice ait fait intervenir sa mère dans cette affaire.
– Maman, m’a-t-elle dit, ne parle que quelques mots de français. Elle a raconté à des voisines qu’elle avait rencontré M. Cadiou et M. Pierre dans le bois de la Grande-Palue à une date qu’elle ne peut indiquer, j’en suis certaine. Par la suite, on lui a demandé si ce n’était pas le 30 décembre ; elle a répondu oui, mais j’affirme qu’elle est incapable de fixer la date de cette rencontre.
Et voilà une nouvelle charge de l’accusation qui s’effondre.
Ce n’est pas la première.
Il reste bien Bossard. Mais l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palue fait des siennes. II pensait qu’on le mettait sous les verrous pour vingt-quatre ou quarante-huit heures, mais comme il voit que son incarcération menace de se prolonger il se fâche. Hier, il a brisé tous les objets se trouvant dans sa cellule. Pour le calmer, on l’enferma dans un cachot. Alors, il adressa au procureur de la République une lettre le prévenant qu’il avait des révélations sensationnelles à lui faire. Cet après-midi il fut donc conduit au palais de justice. Lorsqu’il se trouva en présence de M. Bidart [Bidard] de la Noé, il se mit à rire :
– Je n’ai rien de nouveau à vous apprendre concernant le crime de la Grande-Palue, dit-il, mais je ne veux pas rester en prison. Ma mère, que je fais vivre, a besoin de moi ; je veux retourner auprès d’elle.
Pourtant, c’est le chemin de la prison du Bouguen qu’il reprit, car les magistrats espèrent qu’il se décidera à avouer ce qu’il connaît du drame de la Grande-Palue.
Quant à Pierre, il ne se départ pas de son beau calme ; il est toujours convaincu qu’on le remettra bientôt en liberté. Et sa mère, admirable de résignation et de confiance et qui n’a pas quitté Landerneau, attend toujours qu’on lui rende son fils.
PAUL ERIO.
2 mai 1914 – p. 4
Pierre a été confronté avec la mère « La Fumée »
BREST (par dép. de notre envoyé spécial).
M. Bidart [Bidard] de la Noé est un magistrat consciencieux et tenace. Depuis quatre mois, il s’efforce à éclaircir le mystère de la Grande-Palue. Les témoins se succèdent dans son cabinet, il multiplie les confrontations, il n’hésite pas à se rendre inopinément chez les personnes susceptibles de lui fournir un renseignement intéressant. Il n’a pas une minute de répit. L’affaire Cadiou occupe ses journées et trouble ses nuits et cependant sa bonne volonté souriante et infatigable est à peu près stérile.
Heureusement le juge d’instruction de Brest ignore le découragement.
Avant-hier, très ému par les déclarations que venait de lui faire Mme Emery [Hémery], cette vieille paysanne de Landerneau, plus connue sous le nom de mère La Fumée, il voyait déjà Pierre confondu. Aujourd’hui, il se rend compte qu’il s’est trompé ; mais il n’en conserve nulle colère, quoique la mère La Fumée lui procura une illusion qui lui fut douce.
La confrontation qui eut lieu cet après-midi dans son cabinet détruisit complètement l’effet produit par les affirmations de Mme Emery [Hémery]. Celle-ci maintient bien avoir rencontré M. Cadiou et Pierre dans le bois de la Grande-Palue, mais elle ne peut être formelle quant à la date de cette rencontre. C’est le 30 décembre, affirmait-elle. Pourtant, quand elle fut mise en présence de M. Bougue [Bouguen], conseiller municipal de Landerneau, et de M. Perron, retraité de la marine, elle se montra hésitante. A l’un, elle avait dit que cette rencontre avait eu lieu le 29 décembre et à l’autre le 15 du même mois.
– Ne vous troublez pas, madame, conseillait M. Bidart [Bidard] de la Noé ; réfléchissez bien.
Mais la mère La Fumée, n’était pas d’humeur à faire un effort de mémoire.
– Après tout, déclara-t-elle, cela m’est égal !
Et il fut impossible d’obtenir d’elle une précision quelconque.
Pierre, qui assistait à cette confrontation, fut bref et catégorique.
– Cette femme se trompe, déclara-t-il au juge, car je ne suis jamais allé dans la forêt de la Grande-Palue avec M. Cadiou. Au surplus, je tiens à vous répéter, une fois de plus, que j’ai vu pour la dernière fois mon patron le 29 décembre à 11 h. 15 du matin.
– Maintenez-vous votre déposition ? demanda alors le juge à la mère La Fumée.
– Si vous voulez, répondit-elle négligemment.
Aussi est-il probable que M. Bidart [Bidard] de la Noé, quelque ennui d’amour-propre qu’il en éprouve, ne voudra pas retenir les propos incohérents de ce témoin, dont les révélations durant quelques heures lui semblèrent exceptionnellement graves.
Le juge a entendu également aujourd’hui plusieurs autres personnes ; mais leurs dépositions sont si puériles qu’il est parfaitement inutile d’en parler.
L’instruction se prolonge donc sans donner de résultat appréciable.
Pourtant, ce matin, M. Bidart [Bidard] de la Noé a pu vérifier un détail qui, à ses yeux, était d’importance.
On sait que le laboratoire de toxicologie avait été chargé de constater si les viscères de M. Cadiou ne recélaient pas de traces de poison. Ces recherches furent négatives. On crut pendant longtemps que cet examen avait été réclamé par le parquet afin de démontrer que le directeur de la Grande-Palue n’avait pas été empoisonné, comme le prétendaient certains défenseurs de Pierre après le 1er janvier. On se méprenait. En s’adressent au laboratoire de toxicologie, le procureur de la République cherchait au contraire à savoir si M. Cadiou n’avait pas été empoisonné par Pierre lui-même, car dans les papiers de ce dernier il avait trouvé une lettre dans laquelle un pharmacien de Bois-Colombes, M. Faucon, annonçait à l’ingénieur l’envoi de feuilles de datura et de belladone.
Pierre, interrogé à ce sujet, se mit à rire.
– Vous savez comme moi, dit-il à M. Bidart [Bidard] de la Noé, que les feuilles de datura stramonium et de belladone sont utilisées comme calmants antispasmodiques. Si j’en ai réclamé à mon ami Faucon, c’était tout simplement pour les offrir à M. Le Corre, retraité de la marine, habitant Landerneau, qui souffre d’un asthme, et avec lequel je déjeunais fréquemment. Je lui remis d’ailleurs l’envoi qui me fut fait ; vous n’avez qu’à l’interroger pour savoir si je dis vrai.
Le juge n’insista pas. C’était encore une nouvelle charge soigneusement cachée par l’instruction qui s’effondrait. Il convoquera néanmoins M. Le Corre pour recueillir ses explications.
– Pierre qui est, parait-il très affaibli, a appris ce matin, par son défenseur, l’arrestation de Bossard. Il n’en parut pas étonné.
– Bossard, dit-il à Me Feillard, passe pour un fou ; mais il ne l’est pas. Son attitude, au lendemain de la disparition de M. Cadiou, me sembla bizarre. Les précautions qu’il prit en me remettant le revolver de l’usine qui lui avait été confié pour ses rondes de nuit m’étonnèrent fort. Au parquet, on ferait peut-être bien de se renseigner à son sujet.
PAUL ERIO.
3 mai 1914 – p. 1
LA POLICE A RENONCÉ au mystère Cadiou
BREST (par dép. de notre envoyé spécial).
Depuis longtemps, la brigade mobile et le parquet de Brest faisaient mauvais ménage. La brouille est maintenant complète. Sans crier gare, les policiers qui enquêtaient dans les environs de Landerneau ont subitement faussé compagnie au procureur Guilmard et à M. Bidart [Bidard] de la Noé.
A plusieurs reprises, ils avaient manifesté leur mécontentement. Ils étaient découragés. D’après eux, on leur empêchait toute initiative. On ne les utilisait que pour vérifier des renseignements toujours faux, apportés par des lettres anonymes. Dans de telles conditions, ils ne pouvaient faire de bonne besogne. Ils se sont lassés du rôle qu’on leur confiait et ils sont partis, abandonnant les magistrats dans un moment réellement critique.
Si l’on pouvait dire, en effet, ces jours derniers, que l’instruction avançait si péniblement qu’elle n’avait pas fait un pas depuis un mois, on peut aujourd’hui assurer qu’elle vient d’en faire un très grand mais en arrière, car toutes les charges contre Pierre, échafaudées dans le plus grand mystère par le parquet et qui devaient démontrer formellement la culpabilité de l’ingénieur, disparaissent. Elles s’évanouissent les unes après les autres. Les chimistes qui ont pour habitude d’apporter des précisions n’ont pas été favorables à l’accusation. Ils n’ont pas trouvé de traces de sang humain sur les objets saisis au domicile de l’accusé et les médecins légistes n’ont point constaté non plus la présence de poison dans les viscères de l’infortuné Cadiou.
Pourtant les magistrats, malgré ces déconvenues, persistent à croire à la culpabilité de Pierre. Escomptent-ils encore des divulgations de dernière heure de Mme Emery [Hémery] et de Bossard ? On ne peut guère le supposer. Les incohérents propos de la mère « La Fumée » ne peuvent vraiment pas être pris en considération, pas plus d’ailleurs que les dénonciations de Bossard.
Et tout cela serait très amusant, si des orphelins ne pleuraient pas leur père et si, depuis quatre-vingt-sept jours, le parquet ne conservait en prison un homme qui, peut-être, est innocent du crime dont on l’accuse.
PAUL ERIO.
5 mai 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
Bossard est remis en liberté
BREST (de notre envoyé spécial).
Bossard a quitté la prison du Bouguen. M. Bidart [Bidard] de la Noé, ému par la lettre de sa mère, dans laquelle cette dernière lui montrait sa détresse, due à l’absence de son fils qui est l’unique soutien de sa vieillesse, a fait venir cet après-midi l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palue à son cabinet. Goguenard comme à son habitude, Bossard a répété au juge que rien de ce qu’il lui avait dit n’était vrai. Que faire d’un témoin qui se moque si ingénument de la justice ? M. Bidart [Bidard] de la Noé préféra le mettre en liberté provisoire.
En apprenant cette bonne nouvelle, Bossard se mit à rire.
– Merci, monsieur le juge, s’écria-t-il. Je vous assure que maintenant je ne parlerai plus de l’affaire Cadiou.
Espérons aussi que les magistrats ne perdront plus leur temps à écouler des déclarations aussi incohérentes que celles de ce personnage.
Le juge a également entendu M. Prigent, cet encaisseur qui se présenta le 31 décembre à la Grande-Palue et chercha inutilement Pierre.
On se souvient que, le même jour, Julia Juzeau était également absente. Elle était allée à Brest acheter divers objets que Pierre lui avait, offerts à l’occasion du jour de l’an. Le parquet avait déjà été d’avis que Pierre avait éloigné sa bonne à dessein. Où était-il lorsque l’encaisseur se présenta à l’usine ?
Les magistrats vont essayer de rétablir, en même temps qu’ils vérifieront un renseignement qu’ils jugent du plus grand intérêt en faveur de l’accusation qui leur est parvenu ce soir.
6 mai 1914 – p. 4
LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU
M. Cloarec confronté avec l’ingénieur Pierre
BREST (de notre envoyé spécial).
On fondait de grandes espérances sur la déposition de M. Cloarec, qui, en raison de sa campagne électorale, n’avait pu jusqu’ici répondre à la convocation de M. Bidart [Bidard] de la Noé. Le député de Morlaix a été entendu ce matin par le juge, mais ses déclarations n’ont, hélas ! jeté aucun jour nouveau sur le drame. Le mystère demeure entier.
Il est vrai que le témoin chercha avant tout à préciser quelles ont été ses relations – relations d’amitié et relations d’affaires – avec M. Cadiou. En détail il indiqua également son rôle dans la constitution de l’usine de la Grande-Palue par M. Legrand, de Landerneau.
– C’est bien moi, dit-il, qui ai rédigé l’acte de la société ; mais je n’ai été, par la suite, ni actionnaire de la Grande-Palue, ni intéressé dans l’affaire.
« Plus tard, lorsque M. Legrand voulut céder son usine, il vint encore, me demander si je ne pourrais pas lui trouver un acquéreur. Je savais qu’à ce moment M. Cadiou cherchait à employer ses capitaux.
Heureux de lui rendre service, je le mis en rapport avec M. Legrand. L’entente se fit en dehors de moi. Là s’est bornée toute mon intervention. Quand le nouveau propriétaire de la Grande-Palue se trouva sous le coup d’une dénonciation aux termes de laquelle l’usine marchait avec des capitaux allemands, il me remit pour les transmettre à M. Sarraut, alors sous-secrétaire d’État de la guerre, toutes les pièces de l’acte constitutif de la société, prouvant que les actionnaires étaient Français. D’ailleurs, M. Sarraut, interpellé à la Chambre, confirma l’exactitude de ces faits en déclarant formellement à la tribune qu’il s’était assuré que l’usine de la Grande-Palue était entièrement française.
« Mon rôle, je le répète, se borna à conseiller un industriel français dans la rédaction d’un acte, au point de vue purement juridique. »
M. Cloarec tient, on le voit, à prouver sa bonne foi et, dans la confrontation qui suivra, l’ingénieur Pierre ne cherchera même pas à discuter avec lui. L’accusé sent très bien que ce témoignage n’a que de lointaines affinités avec le procès qui l’intéresse ; aussi consent-il volontiers à toutes les rétractations.
– La lettre adressée aux journaux, affirme Pierre, avait trait à l’histoire d’Angoulême. Je ne voulais pas dire que M. Cloarec avait reçu des pots-de-vin ; je ne le pense pas. M. Cadiou ne m’a pas dit avoir parlé au député de Morlaix de cette affaire. Si, dans ma lettre, j’ai déclaré que diverses personnes, et notamment M. Cloarec, étaient atteintes indirectement, c’est parce que je savais que M. Cadiou était très lié avec M. Cloarec et ne cachait pas que ce dernier lui avait rendu des services. Je reconnais que c’est à tort que j’ai mêlé le député de Morlaix à l’affaire d’Angoulême.
Sur le drame lui-même, M. Cloarec ne sait rien. Le 1er janvier, Mme Cadiou lui annonça la disparition de son mari ; il téléphona aussitôt au secrétaire de la mairie de Landerneau, pour lui demander si l’usinier avait emporté ses bagages et quitté la ville. Le fonctionnaire envoya un agent enquêter à la gare et, à la suite d’un fâcheux malentendu, on lui annonça que M. Cadiou avait effectivement quitté Landerneau mardi 30 décembre, en emportant ses bagages. M. Cloarec dit toutefois que la victime ne vint jamais le voir chez lui.
Cette déclaration est confirmée d’ailleurs par la domestique du député, qui ne vit jamais M. Cadiou.
C’est là un point définitivement établi : le directeur de la Grande-Palue n’était donc pas allé chez le député de Morlaix le 1er janvier, ainsi que l’avaient prétendu quelques témoins.
M. Marcou est ensuite entendu par M. Bidart [Bidard] de la Noé au sujet du télégramme adressé à Pierre par Mme Cadiou le 1er janvier. Le témoin avait prétendu que cette dépêche se trouvait dans le courrier le 2 janvier et qu’elle n’avait pas été décachetée ; Marcou ne peut préciser aujourd’hui si le télégramme était simplement plié ou collé. Le témoin termine en disant : « Je suis convaincu de l’innocence de Pierre ; les présomptions qui pèsent sur lui ne sont pas plus sérieuses que celles qui pesèrent jadis sur moi. » Et, avant de quitter le cabinet du juge, Marcou demande l’autorisation de serrer la main de son ancien ingénieur : « Bon courage, dit-il, et à bientôt ! »
Pierre a été également invité à préciser l’emploi de son temps dans la journée du 31 décembre. On se souvient que, ce jour-là, l’encaisseur Prigent se présenta à trois reprises à la Grande-Palue et chercha vainement l’ingénieur.
– J’ai déjeuné tout seul, explique l’accusé. La bonne était allée faire des emplettes à Brest. A 1 h. 15, je suis allé me promener dans le bois, au bord de la rivière, au-delà de la ferme de Cale-Radiguet ; je voulais attraper des martins-pêcheurs.
Il est bon d’indiquer que l’endroit où l’ingénieur Pierre prétend être allé le 31 décembre est à l’opposé du lieu où fut découvert par la suite le cadavre de l’usinier.
Bossard à nouveau sur la sellette
BREST (de notre envoyé spécial).
Me Feillard, défenseur de Pierre, qui avait sollicité la mise en liberté de Bossard, estimant qu’il n’y avait contré l’ancien veilleur de nuit aucune charge sérieuse, annonce qu’il va demander au parquet de Brest de faire une enquête nouvelle auprès des ouvriers du Gorbea-Mendi, avec lesquels Bossard travailla jusqu’à ces temps derniers.
L’honorable défenseur a, en effet, reçu ce matin de deux mécaniciens de ce bâtiment une lettre dans laquelle ceux-ci lui font connaître que Bossard, dans les premiers jours qu’il travaillait à bord, leur aurait montré quatre billets de 100 francs et, quelques jours plus tard, aurait fait l’acquisition d’une bicyclette ; ils ajoutent que Bossard aurait aussi manifesté l’intention de partir au Canada.
Quoique le jeune homme ait déclaré depuis n’avoir jamais eu l’intention de s’expatrier et ait nié avoir jamais eu en sa possession des billets de 100 francs, M. Bidart [Bidard] de la Noé a décidé d’entendre les signataires de cette lettre.
7 mai 1914 – p. 4
L’Ingénieur Pierre accusé par un nouveau Témoin
BREST (de notre envoyé spécial).
Un témoin nouveau se dresse aujourd’hui contre l’ingénieur Pierre. C’est un des anciens employés de la Grande-Palue, l’ouvrier Jean-Marie Kervistin [Kervestin]. Cet homme est formel, il est même précis, chose rare dans cette affaire, où les témoignages les plus graves ne furent, basés le plus souvent, que sur d’invraisemblables commérages. J’ai vu ce témoin cet après-midi. Kervistin [Kervestin], le jour de la disparition de M. Cadiou, travaillait, comme de coutume, à l’usine.
– A 9 heures du matin, je me trouvais, dit-il, en compagnie de mon camarade Guiganton, sur la plate-forme qui domine les autoclaves, lorsque l’ingénieur Pierre et M. Cadiou montèrent vers moi et contrôlèrent mon travail.
« Je les ai vus ensemble ; je suis sûr de la date parce que la veille, le lundi 29 décembre, j’avais abandonné l’usine pour aller à la foire de Lesneven, où je vendis une vache. D’ailleurs, vous pouvez demander à Guiganton et à d’autres encore, qui ont vu certainement le patron et l’ingénieur ensemble. Pour arriver jusqu’à moi, tous deux ont été obligés, en effet, de traverser un atelier où se trouvaient occupés les camarades Yvinec Kerdoncuff, Quémeneur, Godec, Baot et Bernard.
« A 11 heures, je me trouvais dans l’usine ; lorsque M. Cadiou et Pierre sont sortis et se sont dirigés tous deux vers le pont. Cet endroit se trouve dans la direction du lieu où fut découvert le cadavre. Ce matin-là, le patron portait un costume cycliste et des guêtres jaunes, vêtement qu’il avait encore lorsqu’on le trouva enterré dans le taillis, au bord de la rivière. »
Pierre, on le sait, affirma toujours qu’il rencontra la victime pour la dernière fois le 29 décembre à 11 h. 15 du matin, alors que l’accusation, elle, prétend que Cadiou dut être assassiné dans la matinée du 30, entre 11 heures et midi, à la sortie de son usine.
Pour grave qu’il puisse être, ce témoignage ne saurait troubler l’impassibilité de l’accusé. Pierre a souri devant cette charge nouvelle, et lorsque, dans la soirée, M. Bidart [Bidard] de la Noé décida de le confronter avec ce témoin imprévu, il se borna à hausser les épaules.
– Kervistin [Kervestin] est sans doute de bonne foi, dit-il doucement, mais il se trompe. Je suis monté aux autoclaves avec le patron deux ou trois fois, le 27 décembre. J’ai même fait des essais sur une machine pendant près d’une heure. M. Cadiou m’avait quitté à ce moment pour faire des comptes dans son bureau. Non. Tout cela est invraisemblable. Pourquoi aurais-je écrit à M. Cadiou le 30 décembre, si je l’avais vu dans la matinée ? Et puis, les témoins de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon qui ont rencontré la victime le 1er janvier ne sont-ils pas aussi sérieux, aussi dignes de foi que Kervistin [Kervestin] ?
Bien que la déposition de ce témoin soit précise, un point, semblerait donner raison à l’inculpé. Interrogé le 24 mars par la brigade mobile, Guiganton aurait déclaré que M. Cadiou était seul lorsqu’il le vit, le 30 décembre.
Dans la journée, le juge a également recueilli les déclarations de trois autres ouvriers de l’usine, qui affirmaient que M. Cadiou était bien seul la dernière fois qu’il vint à l’usine.
M. Goas, contrôleur à la poudrerie nationale du Moulin-Blanc, chargé de la surveillance de l’usine de la Grande-Palue, a été également appelé dans le cabinet du juge. Ce fonctionnaire a déclaré que les marchandises livrées par M. Cadiou à l’État étaient d’une qualité sensiblement inférieure à celles qu’il livrait à l’industrie privée. M. Goas fut même amené à signaler ces faits à ses chefs, et, dès lors, l’usine avait été exclue des adjudications de l’État.
M. Bidart [Bidard] de la Noé entendra demain plusieurs ouvriers de la Grande-Palue, qui seront ensuite confrontés avec leur ancien ingénieur.
Quant à Bossard, il est devenu muet depuis son élargissement. Il refuse maintenant de répondre, aux accusations contenues dans la lettre adressée hier à Me Feillard par, ses camarades du Gorbea- Mendi. Bossard aurait-il appris, à la prison du Bouguen, ce qu’il en coûte parfois d’avoir des rapports trop étroits avec les juges de son pays ?
8 mai 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Le Rapport du docteur Paul.
BREST (de notre envoyé spécial).
Tout le monde n’a pas pour l’ingénieur Pierre les yeux de M. Bidart [Bidard] de la Noé. Une « maman de Paris » a adressé aujourd’hui à l’accusé, par l’intermédiaire de son avocat, Me Feillard, « deux prières à Jésus et une image du Christ, qui l’aideront à supporter avec résignation et avec calme les souffrances présentes ».
Du calme, Pierre n’en manque point. Rien ne troubla jusqu’ici sa quiétude. C’est avec une égale indifférence qu’il a écouté hier les accablantes déclarations de son ex-employé Kervistin [Kervestin], et aujourd’hui celles d’autres ouvriers de la Grande-Palue, accourus cette fois pour tenter de l’innocenter.
Kervistin [Kervestin], on le sait, prétend que Pierre et M. Cadiou vinrent ensemble, le mardi 30 décembre, à l’usine, pour se diriger tous deux, quelques instants plus tard, vers la forêt fatale. De nouveaux témoins viennent lui donner un démenti.
Auguste Broudin est formel. Il travaillait à l’usine le 30, lorsque M. Cadiou se présenta de fort bonne heure.
– Je me souviens que l’électricité était encore allumée et qu’il neigeait. Le patron était seul ; il entra dans son bureau, visita le séchoir, puis s’en alla quelques instants après. Il était alors 9 heures. M. Cadiou s’éloigna, tout seul, vers le pont du chemin de fer. Ce jour-là, je ne vis Pierre que vers midi.
Ils sont quatre qui confirment ces dires.
Que déduire de tout cela ?
Tout reste décevant dans cette affaire, jusqu’à l’expertise médicale. Pendant près de trois mois la justice attendit avec confiance le rapport du docteur Paul. Le document est arrivé ce matin, et la déconvenue des magistrats de Brest dut être grande, car ils refusèrent d’en parler à la presse. Quatre-vingts pages d’argumentation serrée et de déductions, pour aboutir à des conclusions « qui ne concluent pas ».
Quelles précisions le docteur Paul pouvait-il d’ailleurs apporter dans les résultats d’une contre-autopsie opérée sur une masse de chairs informes et décomposées ?
Un fait seul a pu être précisé. Le docteur Rousseau, médecin légiste à Brest, avait attribué la mort à un traumatisme cervical ou à la strangulation. Le docteur Paul déclare, lui, que l’usinier fut tué d’un coup de revolver ; c’est là le seul point qu’il établit formellement.
Pour le reste, le praticien conclut :
1° L’état de putréfaction très avancée dans lequel se trouvait le cadavre au moment où il nous a été confié ne nous permet pas de préciser à quelle date et, à plus forte raison, à quelle heure Cadiou a été tué ;
2° Outre la plaie formée par plusieurs coups de couteau et découverte sur la face latérale gauche du cou, plaie relevée par le docteur Rousseau, nous avons constaté une plaie de la région droite de la nuque, produite par une arme à feu. Le coup a été tiré le capuchon relevé ;
3° La mort est due à une hémorragie interne, consécutive aux lésions produites par la balle qui trancha des vaisseaux sanguins du cou. La plaie par coup de couteau a pu contribuer à cette hémorragie, mais la putréfaction empêche de voir si les blessures du cou ont été portées ante ou post mortem ;
4° Le couteau saisi sur Pierre a pu faire la plaie du cou. Mais il est impossible de l’affirmer, parce qu’on n’a pas relevé de traces de sang sur la lame et que la plaie n’a aucune caractéristique ;
5° Sous les réserves que nous impose l’état de putréfaction dans lequel nous avons trouvé le cadavre, les blessures relevées sur le corps de M. Cadiou présentent le caractère de blessures criminelles.
9 mai 1914 – p. 4
Affaire Cadiou
UN ASTROLOGUE ANNONCE LA VÉRITÉ POUR LE 20 MAI
BREST (par dépêche de notre envoyé spécial).
Jean-Marie Cadiou a été confronté ce matin avec l’ingénieur Pierre, en même temps que le contremaître Bignard, dans le cabinet de M. Bidart [Bidard] de la Noé. Le frère de la victime était appelé à fournir des précisions sur des propos tenus par Bignard an moment où tous deux avaient découvert le cadavre. Comme M. Jean-Marie Cadiou se disposait à aller chercher les gendarmes, Bignard lui aurait dit : « Ne me laissez pas seul, car Pierre pourrait me tuer. »
L’ancien contremaître nie avoir tenu ces propos.
– Vous avez mal entendu, dit-il à M. Jean-Marie Cadiou ; je n’ai pas prononcé le nom de l’inculpé. J’ai dit simplement : « Ne m’abandonnez pas ; j’ai peur de rester seul, parce que l’assassin pourrait être caché dans la forêt et me faire un sale coup ! »
Toutefois Bignard reste, avec l’ouvrier Kervistin [Kervestin], le principal témoin de l’accusation. Il a aperçu le 30 décembre, à 11 heures du matin, M. Cadiou et l’ingénieur qui s’éloignaient ensemble dans la direction du moulin.
– Êtes-vous sûr de la date ? demande Me Feillard.
– Tout à fait et j’apporte comme preuve ce fait que, le 30 décembre, avant de rencontrer son ingénieur, l’usinier a adressé des remontrances au charretier Autret, qui avait négligé de placer une bâche sur des balles de coton qu’il transportait à la gare.
– Pourtant, lors de votre première déposition, vous avez été moins précis ?
– Cela se peut, réplique énergiquement le témoin, mais aujourd’hui je suis certain que ma mémoire ne me trahit pas.
L’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palue est encore sur la sellette. On sait que le 22 avril il avait annoncé à l’improviste à M. Bidart [Bidard] de la Noé qu’il connaissait depuis le 18 janvier l’endroit où son patron avait été enterré.
Un témoin nouveau, digne de foi, vient de se faire connaître. C’est un coureur cycliste, bien connu ici, M. Laurent. Cet homme est depuis le 29 janvier, mécanicien à bord du Gorbea-Mendi. Dès le jour de son embauchage, il fut le compagnon de travail de Bossard, qui lui révéla tous les « secrets » de l’affaire Cadiou. Son nouveau camarade lui annonça notamment, au cours d’une première conversation, qu’il avait effectué, quelques jours auparavant, des recherches en compagnie de Lemez dans le bois de la Palue.
– Je longeais le ruisseau, dit-il, alors que le policier fouillait le haut du bois. Dans le chemin creux, où nous nous sommes rejoints et où je savais que M. Cadiou avait l’habitude d’aller voir le débit du ruisseau, je sentis une odeur de cadavre ; mais la terre était couverte de neige, et je n’ai rien dit. Si j’étais méchant pour Pierre, je pourrais le faire « pincer ».
On conçoit toute la gravité d’un tel propos, tenu le 29 janvier, c’est-à-dire six jours avant la découverte du cadavre.
Bossard, que j’ai vu ce soir, reconnaît qu’il a fait cette déclaration à Laurent, mais après le 29 janvier.
L’ancien veilleur de nuit sera confronté demain matin avec le témoin Laurent. Il devra ensuite s’expliquer avec les signataires de la lettre adressée ces jours derniers à Me Feillard.
Y aura-t-il du nouveau ? Il est permis de le croire, quoique de tous les individus mêlés à cette affaire bien peu aient intérêt à éclairer la justice. Faudra-t-il recourir aux puissances-occultes pour percer le mystère ? On pourrait y songer, en présence des divulgations d’un illuminé qui, se basant sur les « conjonctions » du Taureau, du Bélier et de Saturne, vient d’annoncer par lettre à l’ingénieur Pierre que « toute la vérité sera connue du 15 au 20 mai ». Après la somnambule, l’astrologue ! Tout le coupon y passera.
Le rapport de M. Kohn-Abrest
C’est aujourd’hui que M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, remettra à M. Roty, doyen des juges d’instruction, un rapport ayant trait à la mystérieuse affaire Cadiou.
Par commission rogatoire, M. Kohn-Abrest avait été chargé par le juge d’instruction de Landerneau d’examiner la garde-robe de l’ingénieur Pierre, celui qu’on accuse d’être le meurtrier de Cadiou. Les recherches, les comparaisons, les analyses auxquelles s’est livré le directeur du laboratoire de toxicologie ont été très laborieuses et ont duré près de six semaines.
Au Palais, le bruit courait hier que les conclusions du rapport de l’expert allaient orienter l’enquête sur une voie nouvelle.
10 mai 1914 – p. 1, 2 et 4
FEU CADIOU n’avait pas de soucis d’argent
Sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire de police à la direction judiciaire, a procédé hier, à Paris, à diverses vérifications intéressant l’information du mystère de la Grande-Palue. Le magistrat s’est rendu, en premier lieu, chez Me Eck, avocat-conseil, 36, rue Vivienne, que M. Cadiou était venu consulter le 13 novembre 1913 à propos du rachat éventuel des dernières actions de la Société de la Grande-Palue : l’industriel, qui possédait déjà la plupart des titres, devait à la suite de cette opération rester seul propriétaire de l’usine.
Puis M. Vallet a entendu, son bureau le secrétaire de la banque Allard, place de la Bourse, au sujet d’un dépôt de 100.000 francs effectué par M. Cadiou vers la même date, au crédit d’une filiale de la Dresder Bank, à Nuremberg.
C’est après avoir trouvé trace de ces deux démarches, tout récemment, dans le dossier constitué à l’époque par le notaire de M. Cadiou, à Brest, que M. Bidart [Bidard] de la Noé avait résolu de demander à la police parisienne de déterminer exactement les circonstances qui les avaient entourées et provoquées. Les renseignements recueillis ne lui apprendront rien de nouveau, croyons-nous. Le fondé de pouvoir de la banque Allard s’est borné à confirmer l’opération signalée. Quant à Me Eck, il a simplement expliqué que M. Cadiou était venu lui demander une consultation d’ordre fiscal ; l’industriel désirait seulement savoir quelle était, dans le cas d’une transformation de la Société en commandite de la Grande-Palue, la procédure susceptible d’entraîner le minimum de frais d’actes et d’enregistrement.
M. Bidart [Bidard] de la Noé avait tout spécialement chargé M. Vallet de rechercher si dès cette date de novembre M. Cadiou n’était pas en proie à certains soucis, ou s’il ne redoutait pas une intervention dangereuse pour la réalisation de son projet. Mais les témoins ne purent fournir aucune déclaration utile à ce sujet. Ni l’un ni l’autre ne connaissaient M. Cadiou avant cette visite de novembre 1913 ; ce dernier n’avait donc pas eu à leur faire la moindre confidence.
Le principal résultat de ces vérifications fut, en somme, d’établir d’une façon définitive que la situation de fortune de M. Cadiou était loin d’être précaire, vers la fin de l’année 1913, comme on l’avait dit au début de l’enquête. Son projet de rachat de la Grande-Palue réduit à néant la fable des prétendus embarras financiers qui firent, au moment de la disparition, croire à un suicide. Quant à l’opération de banque effectuée par l’industriel, à l’époque où se place sa consultation chez Me Eck, elle prouve également qu’il n’était nullement gêné pour la bonne marche de ses affaires et même qu’il n’avait pas tardé à réaliser son intention de devenir seul propriétaire de l’usine. L’argent déposé par lui, en effet, au crédit de la Dresder Bank était destiné, paraît-il, à rembourser le plus important de ses commanditaires allemands.
En transmettant à M. Bidart [Bidard] de la Noé les dépositions ainsi recueillies, M. Vallet a cru devoir y joindre la correspondance échangée entre M. Cadiou et son avocat-conseil, au sujet de la transformation de la société de la Grande-Palue.
L’AFFAIRE CADIOU
BREST (de notre envoyé spécial).
Beaucoup de témoins aujourd’hui, mais rien de nouveau. Bossard, qui demeure inculpé d’assassinat et de recel de cadavre, a été confronté avec ses camarades du Gorbea-Mendi. Le mécanicien Laurent est formel ; l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palue lui a bien fait, le 29 janvier, les révélations que je vous ai rapportées hier. Mais Bossard nie avoir tenu ces propos à pareille date. A l’entendre, les accusations des autres témoins, Manach et Lavalette, n’ont pas plus de valeur.
Il est certain que cet homme en sait, long sur l’affaire de la Grande-Palue. Mais il redoute maintenant de parler. Son unique souci est d’établir de façon précise l’emploi de son temps le 29 et le 30 décembre, et de se disculper entièrement ; d’ailleurs, il vient de prendre un avocat. Me Ollivier-Henry, qui fut, chose curieuse, son lieutenant alors qu’il servait dans l’infanterie coloniale.
Pour ne point changer, M. Bidart [Bidard] de la Noé a de nouveau entendu cet après-midi
M. Guillemet, employé aux chemins de fer armoricains, qui rencontra, affirme-t-il, M. Cadiou le 1er janvier à Morlaix, et Mlle Corkuff [Corcuff]. Cette jeune personne est la fille de la mère « La Fumée », qui croisa, on le sait, l’usinier et l’ingénieur Pierre dans le bois de la Grande-Palue. Elle est aujourd’hui persuadée que sa mère ne se trompe pas. C’est l’éternelle question du 30 décembre !
12 mai 1914 – p. 4
Pierre encore confronté avec Jean-Marie Cadiou
BREST (de notre envoyé spécial)
Ce sont les dernières journées de l’instruction. M. Bidart [Bidard] de la Noé n’a plus qu’à recevoir les dépositions de quelques témoins déjà entendus par la brigade mobile et le volumineux dossier de l’affaire de la Grande-Palue sera confié au procureur général de Rennes.
L’ingénieur Pierre bénéficiera-t-il d’une ordonnance de non-lieu ? On ne saurait l’affirmer.
– Je ne puis vous dire ce que feront les jurés, me confiait aujourd’hui le juge d’instruction, en présence de l’homme que je me dispose à leur envoyer pour les prochaines assises de juillet. A mon sens, les charges sont nombreuses contre l’inculpé, des charges formelles et précises. Et puis, il se dégage de tout cela une impression pénible. Pierre n’a jamais eu le moindre cri d’indignation, le moindre geste de révolte.
Ah ! si j’étais innocent et si j’étais à sa place, qu’est-ce qu’il aurait pris, ce pauvre M. Bidart [Bidard] !
En attendant, Pierre a été confronté de nouveau ce matin avec M. Jean-Marie Cadiou, au sujet de l’affaire d’Angoulême que l’on considère comme le point de départ de la brouille entre l’usinier et son ingénieur.
L’entrevue fut excessivement mouvementée.
Comme Pierre déclarait que M. Cadiou avait un complice à la poudrerie nationale et que ce dernier avait touché une commission de 1,800 francs pour la fraude du wagon d’Angoulême, M. Jean-Marie Cadiou bondit :
– Ce n’est pas vrai ! crie-t-il.
– Taisez-vous ! Vous étiez président du conseil d’administration de l’usine, et vous ne veniez jamais à la Grande-Palue. Vous étiez là pour couvrir les capitaux et les intérêts allemands !
– Assassin ! assassin ! C’est vous qui avez tué mon frère !
– Vous mentez. Il vous est d’ailleurs très facile de le faire…
Les deux hommes, qui sont très surexcités, se précipitent l’un sur l’autre et le juge a toutes les peines du monde à les séparer.
Après cette émouvante confrontation, M. Bidart [Bidard] de la Noé entendit quelques ouvriers de l’usine, au sujet de la présence de M. Cadiou le 30 décembre à la Grande-Palue.
13 mai 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADI0U
BREST (de notre envoyé spécial).
En déclarant que le directeur de la Grande-Palue était venu le mardi 30 décembre à son usine et en était reparti vers 11 heures, en compagnie de Pierre, l’ouvrier Kervistin [Kervestin] invoquait, on le sait, le témoignage de son camarade d’atelier Guiganton et de huit autres employés. Toutes ces personnes ont été entendues aujourd’hui par M. Bidart [Bidard] de la Noé. Leur témoignage est unanime : M. Cadiou a bien été vu à midi, le 30 décembre, à la Grande-Palue.
Demain, le juge d’instruction interrogera à nouveau les époux Bonnefoy, qui demeurent, avec Kervistin [Kervestin] et Bignard, les principaux témoins de l’accusation. L’instruction sera close définitivement dans une dizaine de jours.
14 mai 1914 – p. 1
UNE MÈRE CORNÉLIENNE
« Si mon fils est coupable, dit Mme Pierre, n’hésitez pas, accusez-le ! »
BREST (de notre envoyé spécial).
Un nouveau témoin a été entendu aujourd’hui par le juge d’instruction. C’est un brasseur de Landerneau, ami de la famille Cadiou, M. Camille Le Bos. Dans les premiers jours du mois de janvier, il a entendu dire par des personnes qu’il ne peut malheureusement pas désigner que le directeur de la Grande-Palue avait été assassiné et enterré dans le bois. Mais si ses souvenirs ne sont pas très précis sur ce point, M. Le Bos déclare formellement que, le 4 février, c’est-à-dire le jour de la découverte du cadavre, le fermier Bonnefoy le conduisit jusqu’au trou dans lequel Cadiou avait été enfoui. Il faisait nuit, les deux hommes se dirigeaient à la lueur d’une lanterne ; chemin faisant, dans l’obscurité propice aux confidences, Bonnefoy lui annonça qu’il avait vu pour la dernière fois son voisin le 30 décembre.
– Ce matin-là, à 8 h. 45, lui dit-il, je sortais de ma ferme pour aller chercher un bridon oublié dans un de mes champs, quand j’aperçus M. Cadiou qui entrait dans l’usine. Deux heures plus tard, je le vis partir en compagnie de Pierre.
« Ces paroles me frappèrent tellement, ajoute le témoin, que je conseillai à M. Bonnefoy d’aller conter ce fait à la justice. Il m’écouta et quelques jours plus tard fit à la brigade mobile de troublantes révélations. »
Bonnefoy, cependant, ne tarda pas à se rétracter.
Confronté aujourd’hui avec M. Le Bos, le fermier a persisté dans ses dernières déclarations. –
– J’ai parlé à la légère, déclare-t-il résolument. Le 30 décembre, à 11 heures du matin, j’étais à Landerneau, avec mon cousin Autret. Nous sommes partis de bonne heure pour cette ville, où nous devions présenter un étalon à la commission de remonte italienne. L’examen des chevaux dura fort longtemps et nous ne rentrâmes à la ferme qu’à 5 heures du soir.
« Je me suis trompé quand je vous ai déclaré que j’avais vu M. Pierre et M. Cadiou le 30 décembre à 11 heures du matin. »
Avec celles de Bignard et de Kervistin [Kervestin], les premières déclarations de cet homme constituaient une charge des plus lourdes contre Pierre.
Elle s’évanouit définitivement aujourd’hui.
Toutefois, un fait nouveau a été révélé par la déposition de Bonnefoy.
Dans les premiers jours de mars, Mme Pierre, mère de l’inculpé, vint le trouver à la ferme.
– Vous avez porté contre mon fils, lui dit-elle, une accusation terrible en déclarant qu’il quitta l’usine le 30 décembre à 11 heures du matin en compagnie de M. Cadiou. Ce que vous affirmez est très grave ; réfléchissez. Cependant, si cela est vrai, continuez à le dire : il faut un coupable dans cette affaire !
15 mai 1914 – p. 4
L’Usine de M. Cadiou et les capitaux allemands
BREST (de notre envoyé spécial).
La confrontation mouvementée qui se produisit ces jours derniers dans le cabinet de M. Bidart [Bidard] de la Noé aura eu pour résultat de révéler de façon indiscutable que l’usine de la Grande-Palue fut de tout temps commanditée par des capitaux allemands.
Je vous ai dit qu’eu 1909 M. Legrand, le premier propriétaire, convaincu d’être simplement le prête-nom de la maison Temming et Falkermann, de Buhl (Alsace) avait été obligé de céder son usine à M. Louis Cadiou, qui dirigeait à cette époque un cabinet d’affaires à Paris.
M. Cloarec, député de Morlaix, s’était entremis dans les négociations. La chose fut menée à bien, et quelques semaines plus tard M. Cadiou constituait une société avec le concours exclusif des membres de sa famille. Il était stipulé, dans l’acte de société, que M. Louis Cadiou versait 81,150 francs, son frère Jean-Marie Cadiou 12.500 francs, Louis Gagé, de Landivisiau, 12,500 francs ; François Cadiou, de Cléder. 7,500 francs : Mlle Marie Cadiou 7,500 francs, Mme veuve Richard, de Landerneau, 2,500 francs. La Richard de Landerneau, 2.500 francs. La famille figurait donc pour 136,000 francs, alors que le capital réel s’élevait à 256,000 francs, constitué par 512 actions de 500 fr.
Malgré la présence de tous les Cadiou au conseil d’administration, chacun affirmait dans le pays que l’usine de la Grande-Palue n’était française que d’apparence. Mais ce n’étaient, là que des soupçons. Aujourd’hui on a acquis la preuve que l’ingénieur Pierre disait vrai en accusant Jean-Marie Cadiou et les siens d’avoir voulu simplement masquer la nationalité des véritables commanditaires par leur présence dans la société.
Au cours d’une nouvelle perquisition opérée au domicile de l’inculpé, la justice vient en effet de retrouver sur un copie de lettres une correspondance datée du 12 novembre 1913, par laquelle l’usinier annonçait à la maison Temming et Falkermann l’envoi prochain d’un chèque de 163,000 francs, représentant le reliquat des capitaux engagés par cette maison dans l’usine de Landerneau.
Il est donc hors de doute que MM. Temming et Falkermann, jusqu’au mois de novembre 1913, conservèrent des intérêts dans l’affaire. En outre, comme fournisseurs de la matière première à l’usine, ils touchaient de l’État allemand la prime à l’exportation des linters (environ 10 % ad valorem), ce qui permettait à M. Louis Cadiou de fabriquer à un prix moindre que ses concurrents français.
Tout cela, l’administration de la guerre le savait et ne le voyait pas d’un bon œil. Toutefois, il est curieux de constater que c’est précisément au moment où l’usine allait devenir française qu’elle fut exclue des adjudications de l’État, comme elle l’avait été une première fois déjà du temps de M. Legrand.
Par ailleurs, l’instruction se termine. M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu aujourd’hui deux anciens ouvriers qui ne lui ont rien appris. Le juge a convoqué pour demain M. Lamballe, huissier à Landerneau, et M. Botteraou [Boteraou], dessinateur ; c’est à ce dernier que Pierre acheta la tonnelle derrière laquelle il prétend s’être abrité la première fois qu’il essaya son revolver de 6 millimètres ; la date de cet achat serait intéressante à connaître si l’on ne savait depuis longtemps déjà, par M. Marie, armurier, que l’inculpé fit l’emplette de son revolver en mai 1913.
16 mai 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
BREST (de notre envoyé spécial).
C’est une gageure. Jusqu’au dernier jour, on se sera ingénié à épaissir le mystère qui enveloppe encore le drame de la Grande-Palue. Voici maintenant qu’un médecin de Landerneau, le docteur Quédec, soumet à la sage appréciation du juge d’instruction le résultat de ses constatations. Il a assisté, le 4 février, en compagnie du docteur Rousseau, médecin légiste à Brest, à l’exhumation du cadavre.
Au moment où le corps était retiré de la fosse, il vit, de ses propres yeux, des gouttes de sang rouge s’échappant de la plaie béante que la victime portait à la gorge ; au fond du trou, à l’endroit où reposait la tête du malheureux Cadiou, le praticien remarqua également une mare sanglante.
Et le docteur Québec de conclure : « Du sang rouge trente-six jours après la mort, c’est impossible. Le directeur de la Grande-Palue n’a pas été assassiné le 30 décembre, mais quelques jours seulement avant la découverte du cadavre. »
Ce fait nouveau pourrait, certes, donner lieu aux plus folles déductions si le juge d’instruction et le médecin légiste de Brest n’apportaient un démenti aux déclarations du médecin de Landerneau.
– Tout d’abord, me déclarait aujourd’hui le docteur Rousseau, il serait enfantin de prétendre, que M. Cadiou venait d’être fraîchement tué lorsqu’on découvrit son cadavre. La peau était parcheminée, les ongles étaient décollés et les cheveux n’adhéraient plus au crâne : ce sont là, ce me semble, des signes évidents d’une décomposition avancée. Par ailleurs, ce que mon confrère appelle du sang rouge, c’était un liquide rosé qui s’était échappé de la plaie et qui n’avait pu s’infiltrer dans le sol argileux ; le visage de M. Cadiou baignait dans ce liquide.
17 mai 1914 – p. 2 et 4
M. BIDARD DE LA NOË entend encore des témoins
BREST (dep. part.).
M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, est sur le point de clore l’information qu’il a ouverte au sujet du drame de la Grande-Palue. Il consacre son temps à faire préciser, par de nouveaux témoins, plusieurs points déjà, d’ailleurs, établis par d’autres dépositions.
Il a entendu aujourd’hui M. Botteraou [Boteraou], horticulteur à Landerneau, qui lui a déclaré avoir bien dans le courant du mois de mai 1913 acheté la tonnelle qui se trouvait dans le jardin de Pierre et que celle-ci lui avait été livrée le 22 ou le 23 du même mois. Il s’agit toujours de confirmer la date à laquelle l’ingénieur a acheté chez M. Marie, armurier à Landerneau, le revolver de 6 millimètres et les balles dont le Journal a plusieurs fois parlé, date que l’armurier et sa fille ont fixée au mois de mai 1913, et que Pierre a reconnue exacte. Pierre s’était caché pour essayer le revolver derrière la tonnelle vendue peu après à M. Botteraou [Boteraou], afin d’éviter les ricochets.
M. Bidart [Bidard]de la Noé a entendu encore d’autres témoins. Un ancien ouvrier de l’usine de la Grande-Palue, nommé Morice, lui a dit avoir vu M. Cadiou à l’usine le 29 décembre et non le 30.
M. Le Corre, retraité de la marine, demeurant à Landerneau, a déclaré qu’au mois de janvier Pierre lui a bien remis, pour combattre l’asthme dont il est atteint ; des feuilles de belladone et de datura stramonium qu’il avait demandées à un pharmacien de Bois-Colombes.
M. Louis Nicolas, négociant, juge au tribunal de commerce, prié de préciser ses déclarations antérieures, a affirmé que Mme Vichot, en rapportant de lui une conversation suivant laquelle il aurait vu Cadiou à Morlaix le 27 décembre, a mal interprété cette conversation, faite téléphoniquement. Il ne lui a parlé, a-t-il ajouté, que du 31 décembre, date absolument précise dans ses souvenirs.
D’OÙ PROVIENT LA BALLE QUI TUA M. CADIOU ?
BREST (dép. part.).
M. Grivolas [Grivolat], directeur du musée de Saint-Étienne, expert armurier, à qui le parquet de Brest a confié le soin d’examiner la balle découverte dans le cadavre de M. Cadiou, n’a pas encore terminé ses travaux. Il espère toutefois arriver à se prononcer de façon formelle.
Le projectile extrait du cadavre est du calibre de 6 millimètres, provenant d’un vélo-dog. Il semble porter quatre rayures, alors que le revolver vélo-dog fourni par l’armurier de Landerneau, et identique à celui acheté par Pierre, a un canon portant six rayures. Il serait donc intéressant de connaître le nombre des rayures du vélo-dog dont l’inculpé fit l’emplette et de savoir s’il est exactement semblable à l’arme servant de pièce de comparaison.
19 mai 1914 – p. 1 et 4
L’expert a bien la balle qui tua Cadiou mais il attend encore le revolver de Pierre
SAINT-ETIENNE (dép. part.).
Nous avons pu voir M. Grivollat [Grivolat], le directeur du musée de Saint-Étienne, dans son cabinet, où de fort intéressantes œuvres d’art voisinent avec des armes et des munitions, pièces à conviction envoyées par divers parquets de France et soumises à l’expertise.
– Je n’ai pas, dit-il, terminé mon rapport, et je ne le déposerai que dans une dizaine de jours. Or, le résultat actuel de mes expertises ne peut être interprété en faveur de l’inculpé. Mes conclusions, en réalité, loin de l’innocenter, pourront constituer une présomption de plus si, d’ici la semaine prochaine, l’instruction ne me fait point parvenir d’autres pièces. C’est tout ce que je puis déclarer à présent, et j’estimerais même vous en avoir déjà trop dit si vos confrères ne m’avaient prêté une opinion que je n’ai point.
« Le Journal a dit avant-hier que la balle découverte dans le corps de M. Cadiou portait quatre rayures et que le revolver servant de pièce de comparaison avait un canon avec cinq stries. C’est exact. Mais il ne faut pas ajouter à cette dissemblance plus d’importance qu’elle n’en mérite et je l’expliquerai dans mon rapport.
« Si j’avais en ma possession le revolver même que Pierre acheta à l’armurier Marie, j’aurais pu établir de façon évidente si la balle qui tua Cadiou avait été tirée par cette arme. J’aurais même pu indiquer, peut-être, l’orifice précis du barillet dans lequel elle se trouvait, ainsi que je viens de le faire pour un assassinat commis à Charleville. Malheureusement le revolver acheté par Pierre, et que celui-ci dit avoir revendu à un voyageur de commerce, n’a pu être retrouvé. Mon expertise reposera sur de bien faibles éléments et je ne pourrai me montrer aussi affirmatif que je le fus dans d’autres affaires criminelles, comme par exemple l’affaire Brengues, à Nice, les exploits des bandits de Pégomas, l’assassinat du receveur des postes de Bezons, etc. »
C’est là tout ce qu’a bien voulu nous dire l’expert. Nous avons pu, toutefois, obtenir quelques autres renseignements intéressants dans son entourage, et apprendre que le revolver vélo-dog hammerless provenant de l’armurier Marie avait été acheté en série par celui-ci à la fabrique Depouxtay [Debouxtay], rue Saint-Léonard, à Liège. Or la maison Depouxtay [Debouxtay] raye les canons de cette série indifféremment de quatre ou cinq striures, les ouvriers ayant deux cylindres rayeurs à leur disposition. Il est donc possible que l’arme vendue à Pierre ait eu quatre rayures, alors que l’arme envoyée comme pièce de comparaison en a cinq. L’aspect extérieur des deux revolvers n’en demeurait pas moins identique.
L’AFFAIRE CADIOU
L’instruction à Brest
BREST (dép. part.).
Me Fleys, avocat à la cour d’appel de Paris, représentant les intérêts de Mme veuve Cadiou, a commencé ce matin l’étude du dossier mis à sa disposition et emporté en l’étude de Me Vichot ; avoué. Ce fait a donné lieu à une protestation de Me Feillard, défenseur de Pierre, qui s’est plaint de n’avoir reçu au Palais de justice, en ce qui le concerne, que la communication de certaines parties du dossier. Il relève une infraction à la loi, résultant de la sortie hors du parquet de ce dossier. De plus, pour souligner sa protestation, l’avocat de Pierre a décidé de ne pas assister aux confrontations de l’après-midi entre Pierre et plusieurs anciens ouvriers de la Grande-Palue.
Finalement, Me Feillard a demandé et obtenu du juge d’instruction que tout le dossier de l’affaire lui serait communiqué jeudi à son cabinet d’avocat.
Dans le courant de l’après-midi, M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu cinq anciens ouvriers de l’usine, MM. Jean Bellec, Kervistin [Kervestin], Yves Goulven, Marchadour et Guillaume Quemeneur. Les deux premiers ne savent rien sur la rencontre, le matin du 30 décembre, de Pierre et de Cadiou à l’usine. Les trois autres ont vu M. Cadiou le 30 décembre dans la matinée à la Grande-Palue. Ils ont vu également Pierre ; mais ils ne les ont pas aperçus ensemble.
Me Fleys a consacré son temps, aujourd’hui, à parcourir les 2,500 pièces du dossier de l’instruction. Il considère que Pierre peut et doit être déféré à la cour d’assises.
C’est aussi l’avis de Me Feillard, qui pense que cette juridiction ne pourra que déclarer la non-culpabilité de l’ingénieur.
20 mai 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
BREST (dép. part.).
Le juge d’instruction, poursuivant sa longue enquête, a entendu ce matin M. Rocher, industriel à Lambézellec. Faisant partie d’un groupe d’industriels qui décida la création d’une usine de blanchiment de cotons à Daoulas, il fut, sur la recommandation de M. Legrand, ancien maire de Landerneau, en relations avec Pierre et offrit à celui-ci la direction technique de la nouvelle usine.
Pierre avait accepté cette offre et signé, le 10 janvier, le contrat qui devait le lier. Deux jours après, il résilia par lettre ledit contrat, voulant attendre, disait-il, que la disparition de M. Cadiou fût éclaircie avant de donner suite à la proposition.
Le témoin, M. Rocher, a enfin indiqué au juge les conditions d’entrée de l’ingénieur Pierre à l’usine de Daoulas.
M. Bidart [Bidard] de la Noé s’est ensuite entretenu de l’affaire Cadiou avec Me Flers, avocat, et Me Vichot, avoué, représentant la partie civile.
D’autre part, Me Henry Ollivier, avocat de l’ancien veilleur Bossard, a eu un entretien avec M. Guilmard, procureur de la République. On pense que Bossard fera bientôt l’objet d’une ordonnance de non-lieu.
21 mai 114 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
BREST (dép. part.).
M. le juge d’instruction Bidart [Bidard] de la Noé, a, aujourd’hui, procédé à l’interrogatoire de Pierre.
Au sujet de la vente du revolver à un voyageur de commerce, l’ingénieur de la Grande-Palue a maintenu ses premières déclarations, qu’il dit absolument exactes.
En revanche, il a nié avoir pris, le 5 janvier, dans le pied-à-terre de M. Cadiou, le dossier établi par celui-ci pour se justifier des accusations portées par lui au ministère de la guerre. Pierre a ajouté avoir bien vu, dans le courant du mois d’août, M. Cadiou rassembler à l’usine quelques pièces, mais il considère qu’elles étaient sans importance, toutes celles ayant un intérêt utile devant se trouver à la poudrerie nationale. Il a répété s’être rendu dans le pied-à-terre de Cadiou uniquement pour y réparer le téléphone.
22 mai 1914 – p. 1
Mme Cadiou veut défendre devant le jury la mémoire de son mari
La communication à la partie civile du dossier de l’affaire Cadiou a provoqué une protestation très vive de Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre. Une commutation de cette nature est-elle donc si inusitée ? Non certes, d’après ce qui nous fut dit hier, au Palais. Il demeure entendu que la partie civile ne peut, en aucun cas, exiger, en cours d’information, la communication d’un dossier, mais il est non moins certain qu’aucun texte de loi ne s’oppose à ce que ledit dossier lui soit communiqué.
En faisant droit à la demande de la partie civile, le parquet de Brest n’a donc pas commis la moindre irrégularité. Il n’a pas davantage créé un précédent fâcheux. Il n’a fait que se conformer à une pratique ancienne, et d’ailleurs équitable, de tous les parquets.
Précisément, dans le moment même où la si longue instruction est sur le point de se clore, après cet examen du dossier par Me Léon Fleys, l’éminent avocat de la partie civile, il nous a paru intéressant de demander à Mme Cadiou ses impressions. Abîmée dans sa douleur profonde, Mme Cadiou n’en paraît pas moins résolue à pousser jusqu’au bout son action.
– Je suis, nous a-t-elle dit, la première à déplorer les lenteurs de l’instruction. Je les déplore d’autant plus, ces lenteurs, que je me rends bien compte qu’elles ont pu dérouter à la fin l’opinion et l’indisposer contre la partie civile. Mais à l’heure présente il me paraît impossible – et c’est l’avis de mon avocat – que l’instruction se termine autrement que par un renvoi devant la cour d’assises. Je sais que Me Feillard, au nom de son client, a exprimé le vif désir qu’il lui soit permis de faire éclater devant le jury l’innocence de Pierre. Je souhaite, moi aussi, aller devant le jury, mais pour d’autres raisons.
– Ces raisons ?
– Je puis vous les dire.
« Avant tout, je veux que la possibilité me soit donnée de laver publiquement la mémoire de mon mari des accusations dont il a été l’objet. Je sais que le dossier me facilitera cette tâche. On a dit que M. Cadiou n’était, à la tête de l’usine de la Grande-Palue, que l’homme de paille des Allemands. On a prétendu qu’il réservait à l’État français ses marchandises les plus défectueuses et qu’ainsi il était en partie responsable des désastres de l’Iena et de la Liberté. Il me sera aisé de montrer le néant de ces accusations.
« Je veux ensuite – et c’est bien légitime – dissiper complètement les soupçons qui, au cours de l’instruction, ont pu s’égarer sur ma famille et qui ont ajouté, à ma douleur, la calomnie,
« Enfin je veux que justice soit faite de l’assassinat de mon mari. Comprenez-moi bien. Quel que soit le verdict du jury, il y aura à Quimper, un condamné. L’opinion, en effet, ne peut que se montrer sévère envers l’homme qui, ayant été l’intime collaborateur de M. Cadiou, n’a point hésité ensuite à le trahir.
« Et voilà les raisons pour lesquelles, partant de points de vue tout à fait différents, la défense et moi-même tombons d’accord pour reconnaître qu’un non-lieu ne saurait nous satisfaire. J’insiste bien sur ce point, car je sais que dans certaines sphères on pense qu’un non-lieu suffirait pour clore cette pénible affaire. Mais non, ce que nous voulons, nous, ou plutôt ce que je veux, moi, la veuve, c’est la pleine lumière. C’est la justice !… »
EDMOND LE ROY.
23 mai 1914 – p. 1 et 4
L’AFFAIRE CADIOU
PAS DE TACHES DE SANG sur les vêtements de Pierre
M. Roty, juge d’instruction, a reçu hier le rapport rédigé par M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, à propos de l’affaire Cadiou. Ce document, fort volumineux, contient plus de cinquante pages. L’expert a étudié minutieusement les pièces mises à sa disposition par M. Bidart [bidard] de la Noé. Les vêtements de M. Cadiou ont été examinés longuement ; des taches sanglantes y ont été retrouvées.
Par contre, ceux de l’inculpé Louis Pierre ne portent aucune trace sanglante, non plus que son couteau.
Enfin, les taches suspectes relevées sur la pioche sont dues à la rouille.
L’AFFAIRE CADIOU
BREST (dép. part.).
Ce matin, Mme Bossard, cultivatrice à Saint-Divy, mère de l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palue, entendue par le juge d’instruction, lui a déclaré que la montre vue, il y a, quelques jours, en la possession de son fils, fut achetée par celui-ci et n’a donc pas appartenu à M. Cadiou.
M. Marie, armurier à Landerneau, a été également appelé par M. Bidart [Bidard] de la Noé. Interrogé au sujet du revolver soumis à l’examen de M. Grivolat, armurier à Saint-Étienne, et semblable à celui que posséda l’ingénieur Pierre, il n’a pu fournir aucune indication sur les rayures de l’arme.
Plusieurs anciens ouvriers de l’usine ont été ensuite appelés à déposer et enfin M. Cadiou, frère du défunt, convoqué, a fourni des renseignements sur la constitution de l’usine de blanchiment de coton et la dissolution de celle-ci.
Une lettre a été saisie aujourd’hui chez un ami de l’ingénieur Pierre, sur laquelle le juge d’instruction garde le secret. A la suite de cette saisie, M. Bidart [Bidard] de la Noé a adressé au parquet de la Seine une commission rogatoire en vue de faire interroger Julia Juzeau sur certains détails se rattachant au document saisi.
25 mai 1914 – p. 4
(Sur l’affaire Cadiou)
EXCELSIOR :
Pierre ne sera sans doute même pas poursuivi.
Mais il importe que la chancellerie enquête sur la façon dont fut menée cette instruction qui laissa dans l’ombre des points essentiels. C’est cinq jours avant sa mort que M. Cadiou fut définitivement évincé des adjudications de la guerre, grâce à l’énergie de M. Noulens, qui résista à toutes les sollicitations. Personne ne s’est jamais préoccupé d’élucider ces singulières circonstances !
Enfin, bref, on met en disponibilité les généraux incapables en manœuvre. Il serait peut-être bon de savoir, de temps en temps, si les juges d’instruction sont à la hauteur de leur tâche.
26 mai 1914 – p. 1
L’Ingénieur Pierre est en liberté
Il ne s’est pas départi de son calme, et continue à protester de son innocence avec une froide assurance
Et maintenant, dit-il, je vais attendre près de ma mère la fin de mon cauchemar.
BREST (de notre envoyé spécial).
Quand, ce soir vers 7 heures, Pierre eut signé le procès-verbal du long interrogatoire qu’il venait de subir, M. Bidart [Bidard] de la Noé lui dit : « Eh bien, comme vous le savez, vous allez être mis en liberté provisoire ?»
– Oui, lui répondit simplement l’ingénieur, je vous remercie.
Et sans manifester autrement sa satisfaction, il quitta le cabinet du juge pour suivre les gendarmes qui allaient le ramener à la prison du Bouguen.
Devant le palais de justice, plus de cinq cents personnes stationnaient, et quand la voiture cellulaire dans laquelle l’accusé était monté s’avança, des applaudissements éclatèrent et quelques cris de : « Vive Pierre ! » furent poussés. L’ingénieur salua de la main les curieux et, au petit trot, le panier à salade brestois s’éloigna. Quand il arriva au Bouguen, il dut passer au milieu d’une demi-douzaine d’automobiles rangées devant la porte, et qui avaient amené des journalistes, ainsi que Me Feillard et aussi Mme Pierre, venue de Landerneau avec des amis.
Debout dans la voiture cellulaire, Pierre, au passage, sourit à sa mère qui lui envoya un baiser. La pauvre femme, depuis le matin, attendait que la justice lui rendît enfin son fils dont elle ne cessa d’affirmer l’innocence.
– Cette fois, nous dit-elle, je vais pouvoir l’emmener avec moi et le soigner, car il en a bien besoin.
« Pas de non-lieu » dit sa mère
Les formalités de la levée d’écrou furent brèves. Néanmoins cette attente paraissait bien longue à Mme Pierre.
– Je suis heureuse, bien heureuse, me confia-t-elle, mais je ne voudrais pas que l’affaire se terminât par un non-lieu. Il faut que l’on rende à mon fils son honneur que l’on a voulu lui prendre ; il faut que l’on retrouve l’assassin de M. Cadiou. Si la justice n’y parvient pas, eh bien, je souhaite que mon enfant soit envoyé devant les assises, pour qu’il puisse en sortir la tête haute.
Mais Mme Pierre qui, tout en parlant, ne quittait pas des yeux la porte de la prison, s’écria soudain avec une lueur dans les yeux : « Le voilà ! »
Effectivement, Pierre, suivi de Me Feillard, franchissait, librement cette fois, le seuil de la maison d’arrêt. Il avait les bras chargés de journaux, de brochures et d’une volumineuse correspondance dont il n’avait pu prendre connaissance durant sa détention et qu’il passa à son ami, M. Le Roch, afin de pouvoir plus aisément embrasser Mme Pierre. Ce fut une longue étreinte ; mais la mère et le fils, sans doute trop émus l’un et l’autre, n’échangèrent aucune parole. D’ailleurs, Me Feillard entraîna aussitôt l’ingénieur qui, tout de suite, prit place dans une auto rapide et fila dans la direction de Brest.
C’est au domicile de son avocat que je rencontrai à nouveau Pierre, quelques instants plus tard.
Me Feillard, toujours aimable, a bien voulu faciliter aux journalistes un entretien avec son client et, dans ce but, il nous a fait donner rendez-vous à son cabinet. Nous fûmes exacts et, ensemble, tous les représentants de la presse parisienne et locale furent introduits dans le bureau de l’avocat. Pierre nous attendait.
– C’est à ces messieurs, lui dit Me Feillard, que vous devez votre mise en liberté.
– Je le sais, riposta l’ingénieur, quoique je n’aie lu aucun journal depuis mon arrestation. Je vous en suis bien reconnaissant à tous.
Ce fut tout. Et cela fut dit d’une voix douce et hésitante. Pierre, qui a quelque peu maigri depuis son incarcération et qui a laissé pousser sa barbe, a l’air souffreteux. Il semble timide, mal à l’aise, et, derrière le lorgnon, l’œil fixe rarement.
Debout, au milieu de nous, il ne trouvait rien à nous dire. Nous nous y attendions et aussi, sans doute, son avocat, car Me Feillard nous demanda : « Voulez-vous me laisser seul un instant avec mon client ? Nous vous ferons ensuite une déclaration. »
Lorsque nous revînmes, deux ou trois minutes après, dans son cabinet, Me Feillard nous annonça : « Voilà la communication que Pierre m’a chargé de vous faire en son nom. »
Une sobre déclaration
Et il nous lut ceci :
« Je remercie la presse, qui, par ses investigations minutieuses concernant mon affaire, a empêché plusieurs erreurs de témoignages et m’a enfin fait rendre à la liberté, après quatre mois de détention. Je suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père malade, pour tous mes amis, qui n’ont pu croire un seul instant à ma culpabilité. Il paraît que mon affaire a fait couler beaucoup d’encre.
« Je n’ai pas encore lu un seul journal. J’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour le gardien, qui m’a toujours traité avec beaucoup de ménagements.
« J’ai rencontré parmi mes coprévenus beaucoup de malheureux, de nombreux déshérités de la vie ; leur infortune m’a aidé à supporter la mienne. J’ai beaucoup réfléchi et aussi un peu travaillé ; ce fut pour moi un réconfort.
« Et maintenant, je vais attendre près de ma mère, à Landerneau, la fin de mon cauchemar.
« Je vais, avec le concours de mon dévoué défenseur qui est devenu pour moi un grand ami, rechercher par tous les moyens en mon pouvoir la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour.
« Celui qui a enterré mon ancien patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait que l’on retrouve son cadavre par l’odeur qui devait fatalement s’en dégager un jour ou l’autre. Voilà ce qui est certain.
« On a dit : « Si crime il y a, ce crime est un crime intellectuel. » Allons donc ! Que M. Jean-Marie Cadiou explique autrement que par des déclarations de somnambule comment, en si peu de temps, il a pu retrouver le corps de son pauvre frère ! Je ne puis toutefois porter mes soupçons sur personne sans avoir des preuves certaines.
« Je vais enfin pouvoir prendre un peu de repos, respirer l’air pur des champs qui m’a tant manqué et au milieu duquel j’ai si longtemps vécu.
« Encore une fois, merci à tous ceux qui ont songé à moi dans mon triste sort. »
Il retourne à Landerneau
Je n’ai rien changé à cette déclaration. J’aurais désiré des confidences plus précises et plus personnelles ; mais je n’ai pu les obtenir, car Pierre avait déjà pris congé de son avocat pour rentrer à Landerneau, où il fut fêté par ses amis.
Pierre est discret. On le lui a, paraît-il, conseillé. Il vient, en tout cas, de nous le prouver.
L’ingénieur, qui séjournera à Landerneau, reste, comme on le sait, à la disposition de la justice. Ce matin, M. Bidart [Bidard] de la Noé a reçu ses explications relativement aux lettres dans lesquelles il dénonçait les agissements de son patron au ministère de la guerre. Il expliqua qu’ayant appris qu’une enquête allait être faite à la Grande-Palue par un contrôleur des poudres il prit ses précautions afin qu’on ne l’accusât pas d’être le complice de M. Cadiou, lequel continua à fournir du mauvais coton à l’armée.
« En outre, ajouta-t-il, mon patron fraudait sur la quantité livrée, grâce à des complicités. Je connais, par exemple, un garde-magasin du Moulin-Blanc qui a reçu 200 francs pour majorer une livraison. »
On l’interrogera encore
Cet après-midi, Pierre certifia que M. Cadiou ne s’était pas présenté à l’usine le 30 décembre. Jusqu’ici, il s’était contenté de dire qu’il ne l’y avait pas rencontré ce jour-là ; il devient donc plus précis.
– Pourtant, lui fait observer le juge, trente témoins affirment avoir vu M. Cadiou à la Grande-Palue le 30 décembre.
– Ils se trompent tous, répond-il tranquillement.
Nous verrons, répliqua M. Bidart [Bidard] de la Noé, et il prévint Pierre qu’il l’interrogerait à nouveau dès demain.
PAUL ERIO.
27 mai 1914 – p. 1
LA SÉRÉNITÉ SOURIANTE DE PIERRE demeure toujours inébranlable ET LES INTERROGATOIRES CONTINUENT
BREST (de notre envoyé spécial).
Évidemment, Pierre est heureux d’avoir quitté la prison du Bouguen, où il était enfermé depuis cent dix jours. Néanmoins, rien dans son attitude ni dans ses paroles ne montre la joie qu’il dut éprouver en rentrant hier soir librement à Landerneau, avec sa mère. Son calme, son sang-froid étonnent ceux qui l’approchent. Il n’a point d’amertume ni de colère : il sourit, il sourit inlassablement. Lorsqu’on le questionne, il se contente de répondre d’une voix douce « oui » ou « non » et il sourit encore.
Je l’ai vu ce matin à Landerneau, dans l’estaminet où il a pris pension. Des amis, d’anciens ouvriers de la Grande-Palue, l’entouraient et le félicitaient ; il leur répondait à peine, mais il souriait à tout le monde. Je l’ai rencontré ce soir à Brest, il se promenait sur le Champ-de-Bataille, en compagnie de plusieurs personnes qui s’inquiétaient de sa situation : il souriait toujours, mais ne les renseignait pas.
J’ai essayé moi-même de le faire parler. Je n’ai pas réussi. Je lui ai montré l’étrangeté, de certaines de ses affirmations, je l’ai entretenu de la vente de son revolver et lui ai dit combien les explicitions qu’il avait fournies à cet égard avaient attristé ceux-là mêmes qui l’avaient constamment défendu. Je l’ai interrogé sur l’assassinat de son patron ; j’ai voulu savoir s’il soupçonnait qui avait pu le tuer. « Non. Peut-être. Je ne sais. » furent les seuls mots qui sortirent de sa bouche. Et cependant mes questions ne paraissaient point le gêner, ni mon insistance l’indisposer. Il souriait, mais se taisait. Obéit-il docilement aux conseils de prudence qu’on lui a prodigués ? Est-ce un excès de timidité ? Est-il encore impressionné par sa longue détention ? Il est bien difficile de le dire.
Cependant, cet après-midi, lorsqu’il pénétra, sans être encadré, cette fois, par des gendarmes, dans le cabinet du juge d’instruction, il paraissait moins accablé qu’à l’ordinaire et, c’est avec une grande assurance qu’il soutint le long interrogatoire que lui ‘fit subir M. Bidard de la Noé.
Le magistrat fut terriblement précis ; mais Pierre l’écouta sans impatience.
– M. Cadiou, commença le juge, a été tué le 30 décembre. Avec lui, vous avez quitté l’usine de la Grande-Palue. Vous vous êtes engagés dans le bois, et au cours d’une discussion vous l’avez tué.
– Non, monsieur, j’ai vu mon patron pour la dernière fois le 29 décembre ; je suis allé une seule fois avec lui dans la forêt, c’était dans le courant du mois d’octobre.
– Vous lui avez tiré à bout portant un coup de revolver dans la nuque ; il tomba, et comme il se débattait vous lui avez tranché la gorge.
– Jamais ! proteste Pierre. Je suis trop sensible pour commettre un forfait semblable.
– Vous rentrez ensuite à l’usine, vous prenez votre pèlerine que vous aviez laissée dans votre bureau et vous profitez d’un moment propice pour enterrer votre victime.
– C’est une abomination.
Mais le juge, impitoyable, continue :
– Vous avez tué par intérêt, parce que le contrat qui vous liait à M. Cadiou vous empêchait d’entrer à l’usine de Daoulas où l’on vous avait offert une situation préférable à celle que vous aviez à la Grande-Palue, et, le crime commis, pour vous créer un alibi, vous écrivez à M. Cadiou une lettre adressée à Paris, dans laquelle vous vous étonnez de ne pas avoir reçu les fonds réclamés la veille.
« Aujourd’hui, vous prétendez que M. Cadiou, avant de rentrer à Paris, s’était arrêté à Morlaix et que c’est de cette ville qu’il devait vous envoyer un chèque permettant la paye des ouvriers. C’est un détail que vous avez fourni un peu tardivement et qui ne peut être exact, car M. Cadiou portait, lorsque son cadavre fut découvert, des chaussures grossières qu’il ne mettait que pour venir à l’usine, et son carnet de chèques, qu’il eût certainement emporté s’il avait pris le train pour Paris, a été retrouvé à son domicile de Landerneau.
– Je vous assure, répète Pierre, que j’ai vu M. Cadiou le 29 décembre pour la dernière fois. Il m’annonça qu’il partait pour Paris et qu’il s’arrêterait à Morlaix. Je n’ai pas autre chose à dire.
Le juge insiste, mais sans résultat. Il soutient que M. Cadiou était bien à la Grande-Palue le 30 décembre, que Pierre n’a pu l’ignorer, que l’on ne se trouve en présence ni d’un suicide ni d’un crime simulé, et que tout démontre que c’est Pierre qui a tué son patron.
– Ce sont des hypothèses, rien que des hypothèses, répond tranquillement l’ingénieur.
– Nous vérifierons vos affirmations, réplique le juge. L’instruction n’est pas close et la justice, dont la tâche dans cette affaire est malaisée, ne négligera rien, je vous l’assure, pour faire la lumière complète.
L’interrogatoire était terminé. Pierre dut se retirer. Il subira à nouveau jeudi les assauts de M. Bidart [Bidard] de la Noé.
Le juge prépare aussi une confrontation de témoins assez importante à la Grande-Palue. Il convoquera certains ouvriers qui ont rencontré M. Cadiou le 30 décembre à l’usine. Il convoquera aussi ceux qui ont vu M. Cadiou en compagnie de Pierre à la même date. L’accusé, naturellement, assistera à cette confrontation sur place.
Paul Erio.
28 mai 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Les doléances du juge d’instruction
BREST (de notre envoyé spécial).
L’affaire de la Grande-Palue a fait connaître le nom de M. Bidart [Bidard] de la Noé et l’a rendu, il faut le reconnaître, peu populaire. Le juge d’instruction de Brest s’en plaint et les critiques qu’on lui prodigue le chagrinent fort. J’ai pu m’en convaincre cet après-midi, au cours d’une assez longue conversation que j’ai eue avec lui, au palais de justice.
– On me reproche, m’a-t-il dit, d’avoir retenu durant près de quatre mois un homme contre lequel aucune charge sérieuse n’avait été relevée. C’est injuste, et je suis étonné de la faveur dont jouit Pierre dans le public.
« J’ai conduit l’instruction, je vous l’assure, avec une complète impartialité, et ceux qui me reprochent ma lenteur ignorent les difficultés avec lesquelles j’ai eu à lutter. Pierre est maintenant en liberté provisoire, mais il n’est point hors de cause, il n’est nullement innocenté par la mesure dont il a bénéficié.
– L’instruction sera-t-elle bientôt close ?
Oui. J’interrogerai Pierre à nouveau dans quelques jours, lorsque j’aurai reçu le rapport de M. Grivolas [Grivolat], de Saint-Étienne, et celui du laboratoire toxicologique, où l’on a examiné les vêtements saisis au domicile de l’ingénieur. Au début de la semaine prochaine, je procéderai à certaines constatations à la Grande-Palue, en présence des témoins qui certifient avoir vu M. Cadiou le 30 décembre. Les photographies que je ferai prendre à cette occasion viendront appuyer les témoignages et pourront être utiles aux jurés.
– Vous ne pensez donc pas que cette affaire puisse se terminer par un non-lieu ?
Cette question paraît embarrasser M. Bidard de la Noé.
– C’est la chambre des mises en accusation de la cour de Rennes qui se prononcera à cet égard, me répond-il.
– Mais, personnellement, croyez-vous à un non-lieu ?
– Nous n’avons pu trouver à la charge de Pierre, me dit le juge, aucune preuve matérielle, mais il ne faut pas oublier qu’il existe contre lui des préventions graves. Aussi, je ne suppose pas qu’un non-lieu puisse intervenir.
Le juge termina ainsi ses confidences :
– Je ne suis pas infaillible, je puis me tromper, mais, dans cette affaire, qui passionne le public, je n’ai rien à me reprocher.
On reparle du scandale des poudres
On sait que Pierre, durant sa détention, a établi un long mémoire, où il signale que des fournitures de mauvaise qualité et dont l’emploi peut être dangereux furent livrés aux poudreries.
A ce sujet, Me Feillard m’a déclaré ce soir :
– Pierre, qui a dénoncé les agissements répréhensibles de M. Cadiou dans le seul but de ne pas être considéré comme le complice de son patron, possède, je vous l’affirme, des armes redoutables dont il n’a pas voulu se servir. S’il le voulait, il pourrait faire des révélations telles qu’elles provoqueraient un nouveau scandale des poudres. Il se tait, quoique son attitude à l’égard de son patron lui ait été reprochée. Depuis qu’il est en liberté, ses amis lui conseillent de parler : « Disculpez-vous, lui dit-on, vos lettres de dénonciation ont indisposé beaucoup de personnes. Dites ce que vous savez. – Non, répondit-il ; plus tard, si c’est nécessaire, je m’expliquerai. »
Pierre peut-il, comme il le prétend, faire des révélations sensationnelles ?
PAUL ERIO.
29 mai 1914 – p. 1 et 4
L’Affaire Cadiou ne finira jamais
La voici qui recommence maintenant à Angoulême !
ANGOULÊME (dép. part.).
A la suite de certaines révélations qui ont paru des plus compromettantes, une enquête vient d’être ouverte à Angoulême et dans les environs, sur commission rogatoire du parquet de Brest, au sujet de l’affaire Cadiou.
L’enquête aurait pour but d’établir si, oui ou non, Cadiou serait venu à Angoulême dans le courant du mois de décembre et si à cette époque un blessé n’aurait pas été transporté en automobile à Brest.
Les bruits les plus divers courent ici sur cette affaire, et si certaines versions étaient confirmées par l’enquête l’affaire serait appelée à avoir dans notre région un gros retentissement.
LES PROTESTATIONS DE JEAN-MARIE CADIOU
BREST (de notre envoyé spécial).
M. Jean-Marie Cadiou n’est pas satisfait. La mesure prise à l’égard de Pierre lui semble injustifiée et il ne cache pas la surprise qu’elle lui a causée :
– Je suis convaincu, me disait-il cet après-midi, que les magistrats, dans la circonstance, ont agi d’après des ordres formels venus de Paris. Il ne peut en être autrement. Le procureur de la République et le juge d’instruction continuent, en effet, à être persuadés, malgré les rapports des experts, de la culpabilité de Pierre. Et pourtant, brusquement, ils lui ouvrent les portes de sa prison.
« – J’ai pris cette décision, assure le procureur de la République, dès que j’appris qu’aucune trace de sang n’avait été relevée sur les vêtements de l’accusé. »
« Néanmoins il invoque une autre raison dans son ordonnance qui est ainsi conçue :
Vu l’article 113 du code d’instruction criminelle ; attendu que la nécessité s’impose pour identifier l’arme qui a pu servir à commettre le crime de procéder à de nouvelles recherches, Pierre sera mis en liberté provisoire.
« Or, les recherches auxquelles fait allusion le procureur, me dit M. Jean-Marie Cadiou, ne seront jamais entreprises puisque l’instruction, déjà virtuellement terminée, sera définitivement close dans quelques jours. On s’est servi de ce prétexte pour exécuter les prescriptions de la chancellerie.
« Lors de ma dernière confrontation avec l’ingénieur, j’ai compris que ce dernier ne serait plus longtemps détenu.
« – Si Pierre voulait, avait menacé Me Feillard en s’adressant à M. Bidart [Bidard] de la Noé, il pourrait détruire la mauvaise impression qu’a produite dans le public la publication des lettres dénonçant les agissements de son patron ; mais il découvrirait ainsi des tiers et pourrait même compromettre gravement un haut fonctionnaire du ministère de la guerre. »
« Eh bien, ajoute M. Jean-Marie Cadiou, Pierre a été mis en liberté à la condition qu’il garde le silence sur ses rapports avec l’administration militaire. Il bénéficiera d’un non-lieu, car on veut empêcher que les déclarations qu’il pourrait faire devant la cour d’assises fassent renaître le scandale des poudres.
« Mais moi, je ne redoute rien. Je ne crains rien non plus pour la mémoire de mon frère. Aussi ferai-je tout mon possible pour traîner Pierre devant le jury, non pas dans le but de l’amener à s’expliquer relativement aux fournitures de coton, mais dans l’espoir qu’un président habile parviendra à le confondre, grâce aux nombreuses contradictions figurant dans ses interrogatoires et sur lesquelles je ne veux aujourd’hui donner, aucune appréciation. »
Rapports contradictoires
On a reçu au-parquet le rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, qui fut chargé d’examiner les vêtements de l’accusé, ceux dont était revêtu le cadavre de M. Cadiou, ainsi qu’une pioche et un couteau ayant appartenu à Pierre.
Les conclusions de ce rapport sont précises. Je puis les résumer ainsi :
1° Sur le-manche et le fer de la pioche existent des taches de rouille, mais aucune tache de sang ;
2° Aucune tache de sang également sur le couteau ;
3° Rien de suspect n’a été relevé sur les vêtements de Pierre ;
4° Des gouttes de sang maculent le col et la manche gauche de la chemise de M. Cadiou, ainsi que la casquette de ce dernier ;
5° Le pantalon de la victime porte une coupure de 54 millimètres, le tranchant de la pioche soumise à l’examen est de 55 millimètres, mais c’est un instrument d’un modèle courant et comme la coupure en question ne figure pas sur le caleçon, il n’y a pas lieu d’en faire état.
Ce rapport est, sur certains points, en contradiction avec les faits établis par M. Allanit, chimiste de Brest, qui, au mois de février, avait découvert, sur le manche et le fer de la pioche, des traces de sang.
Aussi le procureur de la République trouve-t-il -le rapport du laboratoire de toxicologie fort décevant. PAUL ERIO.
30 mai 1914 – p. 4
Pierre et les malfaçons de la Grande-Palue
BREST (de notre envoyé spécial).
Pierre reprend de l’assurance. Il paraît moins timide, moins inquiet même qu’au lendemain de sa mise en liberté provisoire ; il ne se montre plus aussi réservé avec ceux qui s’inquiètent de sa situation. Il parle volontiers de sa détention, il ne cherche plus à cacher la joie qu’il ressent de pouvoir circuler librement, il parait plein de confiance dans l’avenir.
– Vous savez, lui dis-je, que l’on redoute la publication du mémoire que vous avez écrit durant votre détention et dans lequel vous dévoilez dans quelles conditions déplorables s’effectue la fourniture des cotons dans les poudreries.
– Je sais, répond-il, mais ce qu’il y a dans ce rapport n’apprendrait rien aux personnes au courant de la fabrication des poudres.
– Vous expliquez, en tout cas, que les livraisons de M. Cadiou étaient dangereuses, qu’elles étaient susceptibles de provoquer des catastrophes ?
– Ah ! M. Cadiou agissait un peu comme tous les autres fournisseurs.
J’insiste. Pierre rit, bien disposé, j’en ai l’impression, à ne pas satisfaire ma curiosité. Mais comme je l’entretiens d’une question qui l’intéresse, qu’il connaît particulièrement, il se décide à me renseigner.
Et voici ses confidences, transcrites fidèlement, brutalement.
— M. Cadiou, commence-t-il, traitait, comme vous le savez, des déchets de coton dénommés « linters », qu’il livrait aux poudreries, où l’on en faisait du fulmicoton.
« Les linters sont des cotons usagés, souillés et ayant été utilisés dans diverses usines. Ils proviennent, en grande partie, d’Amérique et sont presque, tous écoulés en Europe par des commerçants allemands. Il y a plusieurs qualités de linters. M. Cadiou employait malheureusement la plus mauvaise. Les lots amenés à la Grande-Palue étaient sans homogénéité : on y trouvait des stocks ayant servi dans des industries totalement différentes ; le traitement, par suite, en était des plus difficiles et des plus délicats.
« Or, non seulement les matières premières, à la Grande-Palue, étaient déplorables, mais l’outillage était défectueux et la main-d’œuvre insuffisante. Il n’était donc pas possible, dans de telles conditions, de donner de la bonne marchandise aux poudreries. Aussi M. Cadiou, pour faire recevoir ces fournitures, était-il obligé de recourir à des moyens frauduleux, de rétribuer certains employés, qui devenaient ses complices et qui soumettaient au contrôle les seuls lots de coton à peu près conformes au cahier des charges, qu’ils reconnaissaient à des indications spéciales.
« Le mauvais coton, lorsqu’il est travaillé, continue l’ingénieur, a le même aspect que le bon coton et possède certaines propriétés chimiques communes à ce dernier.
– Et vous croyez que l’État a pu recevoir de semblables fournitures ?
– J’en suis certain, car dans les poudreries le contrôle est absolument insuffisant.
« Cette surveillance est d’ailleurs très délicate. Les analyses chimiques seules peuvent utilement renseigner. On en fait trop peu. Un jour que je me trouvais en compagnie du contrôleur Goaz [Goas], du Pont-de-Buis, je lui assurai que je ferais subir à un coton pourri une transformation telle qu’il ressemblerait à du bon coton. Comme il doutait de ce que j’avançais, je fis l’expérience. Elle fut concluante, trop concluante même pour M. Cadiou, car M. Goaz [Goas] fit un rapport extrêmement défavorable à l’usine de la Grande-Palue. »
Et Pierre, qui parle lentement, doucement, poursuit :
– Cadiou, en somme, ne faisait que profiter d’un état de choses regrettable. Tous les fournisseurs de coton peuvent frauder comme il le faisait, car le manque de contrôle dans les poudreries permet de livrer à l’État, comme élément de fabrication des poudres, des matières premières défectueuses. Et, conséquence plus grave, le danger des linters de mauvaise qualité ne se révèle qu’après la nitration, lorsqu’ils ont été convertis en un fulmicoton qui risque de s’enflammer spontanément.
« Cela s’est produit récemment à la poudrerie du Moulin-Blanc.
– Peut-être aussi sur la Liberté, Pierre fait un geste vague ; il ne veut pas répondre à cette question ; il se tait un instant et continue :
– A mon avis, il faut procéder, dans les poudreries, à une révision extrêmement sévère de toutes les fournitures et éliminer celles qui ne sont pas complètement satisfaisantes. Il faut aussi surveiller la réfrigération des soutes.
« Ainsi, on évitera que des produits dangereux puissent être acceptés, et utilisés.
« A la Grande-Palue, il y eut des hauts et des bas. C’est toutefois à partir de 1912 que la fabrication devint franchement mauvaise. M. Cadiou voulait racheter l’usine, il voulait réaliser des bénéfices, et, lorsque je lui conseillais d’améliorer l’outillage, il me répondait en me demandant de réduire le personnel. La main-d’œuvre était déjà insuffisante, et les conséquences de cette insuffisance étaient sérieuses, car, le triage étant mal fait, les brindilles de bois subsistant dans le coton pouvaient se décomposer et fermenter. Elles offraient, en tout cas, un danger réel et constant, qui m’émut à tel point que je n’hésitai pas à en informer le ministère de la guerre.
« On me reproche maintenant d’avoir dénoncé mon patron. Eh bien ! je ne le regrette pas. J’ai fait l’impossible pour l’amener à fournir à l’État des produits de bonne qualité. Je ne pus y réussir, malgré mon instance. M. Cadiou pouvait invoquer son manque de connaissances techniques. Pour ma part, je me considérais comme moralement son complice. Cette situation m’affolait, je la dévoilai donc au représentant du ministère de la guerre.
« Mon intervention, que l’on qualifie maintenant de félonie, ne sera peut-être pas inutile, je le souhaite ardemment.
« J’ai signalé un danger que l’on n’ignorait point, mais dont on se désintéressait trop. Mon cri d’alarme, grâce à l’inculpation portée contre moi, a été entendu. Tant mieux ! »
Et, tout en souriant, sans aucune amertume dans la voix, l’ingénieur Pierre ajouta :
– Les souffrances que j’ai endurées seront peut-être de quelque profit.
Paul Erio.
L’enquête à Angoulême
ANGOULÊME (dép. part.).
L’enquête ouverte à Angoulême et dans la région au sujet de l’affaire Cadiou se poursuit, mais les faits sont loin d’avoir la gravité qu’on leur avait donnée.
Il parait déjà établi que si Cadiou est venu, à diverses reprises, à Angoulême, il n’a pas été vu à la fin de décembre. On a également retrouvé le loueur d’automobiles qui avait transporté un malade en Bretagne, mais de ses déclarations il résulte que ce voyage a été effectué à une époque bien antérieure à celle de l’assassinat du propriétaire de l’usine de la Grande-Palue.
31 mai 1914 – p. 4
CE QU’ON PENSE A ANGOULÊME DES ACCUSATIONS DE PIERRE
ANGOULÊME (de notre envoyé spécial).
Tout drame qui se respecte doit posséder maintenant une auto grise parmi ses accessoires. L’affaire Cadiou ne pouvait se passer d’un tel élément d’intérêt. On se souvient que, dans la nuit du 27 au 28 janvier dernier, un jeune bouvier du nom de Niossec [Miossec] et une femme Lespagnol, ramenant à Brest un troupeau de vaches qu’ils avaient acheté à la foire de Commona [Commana], aperçurent vers minuit une lueur étrange dans le bois de la Grande-Palue, à l’endroit précis où le cadavre de l’usinier devait être bientôt découvert.
– C’est un feu follet, avait dit la femme.
– C’est un fanal, avait répondu le jeune homme. D’ailleurs, je vais voir.
Le bouvier venait à peine de franchir le fossé que la lumière s’éteignait brusquement.
Le lendemain, plusieurs habitants de la région signalaient qu’une auto grise, se dirigeant vers la Grande-Palue, avait traversé Landerneau comme un bolide et qu’une heure, après cette même voiture avait à nouveau roulé sur les pavés de la ville endormie.
Il y avait entre ces deux faits un rapprochement évidemment bizarre, qui pouvait donner naissances aux hypothèses les plus diverses.
C’est ainsi que certaines, personnes, fort intéressées dans les affaires de M. Cadiou, n’avaient pas craint d’annoncer que l’usinier, venu dans les premiers jours de l’année à Angoulême, avait été, au cours d’une discussion, mortellement blessé, puis transporté en Bretagne, où une mise en scène macabre avait été préparée pour égarer la justice. On citait même des noms dans cette histoire rocambolesque. L’ancien administrateur délégué d’une usine de blanchiment de coton à Landerneau, M. D., aurait été soupçonné d’avoir dérobé les plans et les procédés de l’usine Cadiou et de les avoir vendus à M. P. directeur d’une usine voisine d’Angoulême. C’est alors, disait-on, que la victime serait venue à Angoulême pour menacer ceux qui détenaient ces graves documents et qu’une violente discussion aurait, provoqué le drame.
Aujourd’hui le mystère s’évanouit. J’ai pu joindre le chauffeur signalé comme ayant effectué le transport macabre, M. Gouguet. Ce dernier n’a pas eu de peine à éclairer le débat :
– J’ai bien fait, m’a-t-il dit, un voyage en Bretagne, mais c’était à destination de Saint-Malo un malade. Le déplacement remonte d’ailleurs au mois de mai 1913.
A chacun de ses fréquents voyages à Angoulême M. Cadiou allait, on le sait, s’entretenir avec le directeur de la poudrerie nationale. Pour fixer définitivement la date du dernier séjour de M. Cadiou en Charente, je me suis rendu ce matin à la poudrerie ; mais là, je n’ai pu obtenir aucun renseignement précis. Depuis un mois, M. Bonnafous a été remplacé par un nouveau directeur, M. Lheure, et ce dernier ne sait rien.
J’ai pu toutefois rencontrer M. Eugène [Adrien] Paurion, l’employé de la poudrerie nationale accusé par l’ingénieur Pierre d’avoir été le complice de son ancien patron dans les trafics rémunérateurs auxquels il se serait livré au détriment du ministère de la guerre. Comme bien l’on pense, M. Paurion s’indigne :
– Lorsque j’ai vu M. Cadiou pour la dernière fois, au mois de juin, me dit-il, je lui ai fait part des calomnies que l’on colportait sur notre compte et, depuis, j’ai déposé des plaintes en diffamation au parquet de Brest. Je n’ai pas dit mon dernier mot sur cette affaire.
De l’avis de M. Paurion, Cadiou ne s’est jamais livré à aucune malfaçon. L’incident du wagon d’Angoulême se bornerait à une simple erreur d’expédition.
Mais à la poudrerie d’Angoulême bien des gens ne semblent pas partager l’opinion de M. Paurion, et les insinuations les plus graves sont hasardées.
PIERRE DEVILLE
1er juin 1914 – p. 1
Les jours se suivent…
A quelque chose, crime est bon. Nous ne saurons peut-être jamais quel fut l’assassin de Cadiou, ni même si Cadiou fut assassiné, mais nous finirons par savoir quelque chose de beaucoup plus intéressant : c’est la cause des catastrophes de l’Iéna et de la Liberté.
Il est vrai que le rapport du général Gaudin de Villaine nous avait déjà mis sur la voie. Naguère, le directeur des poudres expliqua très précisément – on commençait à s’en douter un peu – que si nos poudres de guerre s’enflamment spontanément, c’est qu’elles sont mauvaises, et si elles sont mauvaises, c’est qu’elles sont mal fabriquées. Premier point.
Là-dessus, dès que l’ingénieur Pierre sort de prison, il explique à son tour que, si les poudres sont mal fabriquées, c’est que les matières premières fournies aux poudreries nationales sont de qualité « détestable ». Avec du mauvais coton, on ne peut faire que de mauvaise poudre. Second point.
Alors, il n’y a donc pas de surveillance, pas de contrôle ? Comment sont choisis les fournisseurs ? Qui est en fin de compte responsable de ces fraudes et malfaçons criminelles ? Nous en revenons toujours à cette entité diffuse et changeante qu’on appelle encore « gouvernement » par habitude ou par ironie. Que faisait, dans tout ça, le gouvernement, et pourquoi n’a-t-il pas gouverné ? Tout bonnement parce que les politiciens du Finistère étaient de mèche avec les fournisseurs de mauvais coton et les fabricants de mauvaise poudre.
Troisième point.
Pour des raisons qui m’échappent, M. Bidart [Bidard] de la Noé n’a pas cru devoir pousser de ce côté ses investigations. Veut-il me permettre de compléter son enquête ?
Nous ne saurons peut-être jamais quel fut l’assassin de Cadiou ? Mais nous saurons au moins pourquoi nous ne le saurons jamais.
Gustave Téry.
4 juin 1914 – p. 4
La balle qui tua M. Cadiou
LE RAPPORT DE L’EXPERT
SAINT-ETIENNE (dép. part.).
Le rapport de M. Grivolat, conservateur des musées de Saint-Étienne, sur l’expertise de la balle qui tua M. Cadiou, a été envoyé à M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction à Brest.
Les conclusions de ce rapport sont les suivantes :
1° La balle qui tua M. Cadiou est bien réellement une balle de revolver velo-dog, provenant de la cartoucherie française Paris ;
2° Cette balle est en tous points conforme à celle vendue par l’armurier Marie, de Landerneau, à l’ingénieur Pierre, comme à celle remise par ce même armurier à l’instruction ;
3° Cette balle ne peut être confondue avec d’autres balles de fabrication analogue, et encore moins avec des balles de pistolet automatique de 6 m/m 35, qui ont un revêtement ou blindage en laiton nickelé, alors que le blindage des cartouches de velo-dog est en cuivre rouge ;
4° Le crime a été commis à l’aide d’un revolver velo-dog, et non d’un autre genre de revolver ou de pistolet, parce que le velo-dog seul possède un barillet suffisamment long pour tirer la munition dite « velo-dog », qui mesure 33 m/m, douille et balle comprises ;
5° D’après la déclaration de M. Debouxtay, fabricant belge, fournisseur de l’armurier Marie, il résulte que ces velos-dogs sont plus ordinairement à quatre rayures, et que la concordance des quatre rayures relevées sur la balle du crime pourrait parfaitement provenir d’un velo-dog fabriqué par cet armurier, attendu que la plupart des autres fabricants français, belges ou espagnols rayent le velo-dog à cinq ou six rayures ;
6° Que la particularité du cercle signalée à l’extrémité du blindage de la balle qui tua M. Cadiou concorde parfaitement avec le même cercle relevé sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que cet armurier a certifié conformes à celles vendues par lui à l’ingénieur Pierre en mai 1913.
Ce cercle, sorte de strie circulaire, est attribué par l’expert à l’imperfection de l’outil servant à l’emboutissage du blindage.
M. Grivolat a essayé d’obtenir, de la cartoucherie française, des renseignements sur cette particularité très caractéristique, à laquelle il attache une grande importance. Mais le directeur technique de cette manufacture n’a pu lui fournir aucune indication.
Telles sont, en substance, les réponses faites par l’expert aux demandes de la commission rogatoire.
6 juin 1914 – p. 1
A PROPOS DE L’AFFAIRE CADIOU
La mauvaise qualité des cotons provoque-t-elle l’altération des poudres ?
CE QUE DIT M. DANIEL BERTHELOT
L’impureté des matières-premières utilisées pour la fabrication des poudres de guerre modernes, ou même la simple imperfection de leur choix, peut-elle être la cause d’altérations aboutissant vite à l’inflammation spontanée ? Telle est l’angoissante question que des événements récents ont à nouveau posée.
Pour l’absolue sécurité de nos armements, il importe qu’une réponse claire, décisive, dégagée de toute considération tirée d’ailleurs que des lois de la chimie et de l’expérimentation, lui soit donnée. Nous l’avons demandée à M. Daniel Berthelot, qui, depuis plusieurs années déjà, étudie l’action des agents physiques sur les explosifs, et dont le nom seul est une absolue garantie de compétence et d’impartialité.
– Je ne puis, nous dit-il, que confirmer les résultats exposés il y a déjà deux ans par le Journal, et j’en suis particulièrement heureux : la poudre B, puisque c’est elle qui est en cause, est la meilleure des poudres de guerre moderne. Mais, bien entendu, la bonne poudre B ! Or, il est impossible d’avoir une poudre convenable si ses constituants sont, aussi peu que ce soit, défectueux. Mon père, dont on peut bien invoquer l’autorité lorsqu’on parle d’explosifs, avait coutume de dire : « Rien ne ressemble autant à la chimie que la cuisine : avec l’une comme avec l’autre on n’obtient des résultats satisfaisants qu’avec des matières premières irréprochables. »
« Il était d’accord en cela avec l’aimable président du club des Cent, M. Louis Forest, qui soutenait il y a huit jours à peine la même opinion.
« Cette nécessité s’impose au suprême degré lorsque le produit que l’on veut préparer est un explosif, c’est-à-dire un composé qui, par essence, par définition, ne cherche qu’une occasion de libérer la formidable énergie qu’il renferme.
« Examinons le cas spécial de la poudre B. Elle est constituée par du coton-poudre ou nitrocellulose à l’état colloïdal.
« Sa base essentielle, c’est donc le coton-poudre. Et, comme celui-ci est lui-même du coton trempé dans un mélange d’acide nitrique et d’acide sulfurique, c’est le coton que nous trouvons comme matière première essentielle de notre explosif de guerre.
« Le coton tel qu’il est produit par la plante n’a aucune qualité absorbante ; trempé dans un liquide, il en sort mouillé seulement à la surface. Cela tient aux matières grasses naturelles qu’il renferme. Il faut l’en débarrasser, le rendre hydrophile, et c’est là une opération de grande importance. De là dépendra en effet la façon dont le coton se nitrera par la suite dans les bains. Si l’hydrophilisation est bonne, le bain acide pénétrera également dans les libres, les modifiera de façon semblable, donnera, en un mot, un produit homogène, et conséquemment une poudre ayant le maximum possible de fixité.
« Si l’opération est mal faite, au contraire, la nitration se fera aussi mal, inégalement, et la poudre obtenue recèlera certaines parties totalement dissemblables à ce qu’elles devraient être : on aura augmenté dans d’énormes proportions son instabilité.
« Or, et c’est ici l’important, seules les excellentes qualités de coton s’hydrophilisent bien, et même, parmi elles, il est un choix à faire. Ainsi on ne peut employer des qualités, cependant réputées, comme le Jumel d’Egypte et le Seal Island, parce que la trop grande finesse de leurs fibres s’oppose à une bonne préparation. Le coton du Brésil est trop laineux. Le coton des Indes a des fibres trop friables. Restent les variétés dites : Texas, Allensed, Mobile, Benders, Middling et quelques autres. Et encore on doit les choisir à fibres aussi propres et aussi peu colorées que possible ; les poils courts, non mûrs, ceux qui se trouvent à la base des graines, doivent être rejetés. Avec un choix aussi minutieux seulement, on aura l’assurance d’obtenir un coton-poudre bien nitré. C’est là le point essentiel. Une fibre mal nitrée se décompose toujours. Les vapeurs acides qu’elle produit sont d’abord absorbées par la poudre environnante, puis, sous l’influence de l’humidité atmosphérique, il y a production d’acide nitrique, la réaction s’emballe, et c’est à ce moment que l’inflammation spontanée est possible.
« Les Anglais prennent pour le choix de leurs cotons toutes les précautions que j’ai indiquées ; ils n’ont pas d’accidents.
« Aussi, lorsque j’entends dire que, peut-être, des poudres ont été faites avec des cotons provenant de déchets industriels sales et graisseux ou avec des cotons hydrophiles ayant servi à des pansements et imprégnés, en conséquence des médicaments et des produits chimiques les plus divers, je me demande si cela peut être bien vrai, et j’ose espérer que c’est là une amusante fantaisie. S’il en était autrement, auteurs et complices seraient d’impardonnables criminels.
« Dans tout le cours de la fabrication des poudres à nitrocellulose, il faut éviter minutieusement l’introduction de la moindre parcelle de corps étrangers autres que ceux qui doivent constituer l’explosif. Ainsi une particule, même minime, de fer, provoque une oxydation au point du brin de poudre où elle vient se poser. Les Anglais – qu’il faut toujours citer en matière de fabrication du coton-poudre – n’ont pas hésité à supprimer absolument toute trace de fer dans les salles où se fait la manipulation. Les treillages, les tamis, les montures des portes et des fenêtres elles-mêmes sont en bronze ou en cuivre.
A-t-on pris chez nous les mêmes précautions ?
« Quoi qu’il en soit, le doute ne saurait être permis ; à la base même de la fabrication des poudres de guerre doit se trouver un choix impeccable, rigoureux de la matière première.
« Mais c’est là pure question de surveillance sérieuse et de contrôle effectif. Car, s’il est possible de donner à de mauvais cotons l’apparence extérieure de cotons neufs et convenables, pareille fraude ne peut échapper à un examen attentif. Une analyse chimique simple et rapide permet d’être fixé sans le moindre aléa sur la qualité d’un coton. Il ne faut certes pas plus d’une heure pour savoir à quoi s’en tenir. Les poudreries de l’État n’auraient donc aucune excuse si, par des essais répétés et multipliés jusqu’à l’excès, elles ne s’assuraient pas de la parfaite qualité des matières qu’on leur livre.
« Il ne s’agit de rien moins que de la vie de nos soldats et de la sûreté de nos moyens de défense nationale.
« L’enjeu n’en vaut-il pas la peine ? »
11 juin 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
BREST (dép. part.).
M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a déclaré que la prochaine session des assises du Finistère devant se tenir à partir du 6 juillet, l’information qu’il a ouverte au sujet du drame de la Grande-Palue ne pourra pas être terminée à temps pour permettre la comparution de l’ingénieur Pierre à cette session. Cette affaire ne pourra donc venir devant les assises qu’à la session d’octobre.
MM. Guilmard, procureur de la République et Bidart [Bidard] de la Noé ont décidé de ne prendre aucune mesure à la suite du rapport de M. Grivolat, armurier et expert à Saint-Étienne.
L’information terminée, la chambre des mises en accusation de Rennes sera saisie de nouveau de l’affaire.
18 juin 1914 – p. 4
La dernière apparition de M. Cadiou à l’usine
RECONSTITUTION POSTHUME
BREST (dép. part.).
MM. Guilmard, procureur de la République Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction ; Rouquier, commissaire divisionnaire de la brigade mobile de Rennes ; Haverna, commissaire spécial de la Sûreté générale et chef du service photographique au ministère de l’intérieur ; Girardier, commissaire de police de Landerneau ; Gloaguen et Doudier, inspecteurs de la brigade mobile de Rennes, se sont rendus ce matin à la Grande-Palue.
Les magistrats ont fait placer les anciens ouvriers de l’usine à l’endroit d’où, le 30 décembre, ils virent M. Cadiou pour la dernière fois. L’ingénieur Pierre, assisté de Me Feillard, est présent.
M. Bonnefoy, cultivateur, a occupé l’endroit où, d’après les mêmes ouvriers, se trouvait Cadiou. Puis des photographies des scènes ainsi rétablies ont été prises.
M. de Goulhezre., conducteur des ponts et chaussées, qui a assisté dans leurs opérations les magistrats du parquet a été chargé d’établir un plan des lieux en y indiquant les différentes places que M. Cadiou a occupées le 30 décembre dans la matinée.
Trente-cinq clichés ont été pris en présence des magistrats du parquet.
Me Feillard a été informé que M. Bonnefoy, comptable du commerce et conseiller municipal à Landerneau, a, le 30 décembre, vers 10 h. 30, vu passer sur le quai, dans cette dernière ville, M. Cadiou, qui avait l’air triste et songeur. L’avocat de Pierre a aussi appris que M. Lebot, garde chez M. Vacheron [Vacheront], propriétaire et maire à la Forest, a déclaré avoir entendu M. Bignard, ancien contremaître de l’usine, dire dans le débit de Mme Guemeneur [Quemeneur], à la Grande-Palue, qu’il n’était pas certain que ce fût le 30 décembre qu’il avait vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre ensemble à
proximité de l’usine.
20 juin 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Témoignage du directeur de la poudrerie de Toulouse.
Toulouse (dép. part.).
La solution de l’affaire Cadiou ne paraît pas encore trouvée. M. Bidart [Bidard] de la Noé ne désarme pas. Il croit toujours qu’il peut y avoir une certaine relation entre la mort de l’industriel et divers événements qui se sont déroulés dans la vie du directeur de la Grande-Palue. C’est pour faire la lumière complète sur quelques-uns de ces événements que l’ancien directeur de la poudrerie d’Angoulême, M. Bonnefous, actuellement directeur de la poudrerie de Toulouse, vient d’être entendu par M. Vincent, commissaire aux délégations judiciaires.
M. Bonnefous a été surtout interrogé au sujet des lettres anonymes attribuées à l’ingénieur Pierre et adressées au ministère de la guerre, dans lesquelles on disait que le coton sorti des usines de la Grande-Palue était de mauvaise qualité et que M. Cadiou avait fait payer deux fois un wagon de coton livré à la poudrerie d’Angoulême. M. Bonnefous a confirmé ce qu’avait déjà révélé l’instruction : il a reconnu que M. Cadiou lui avait fait payer deux fois une somme de 4,000 francs, représentant le prix d’un wagon de coton, mais que cette somme lui avait été immédiatement remboursée dès qu’il avait signalé le fait.
28 juin 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
BREST. Le juge d’instruction a donné lecture à l’ingénieur Pierre, en présence de son avocat, des rapports des experts Paul, Kohn-Abrest et Grivolat. M. Pierre a fait quelques observations sans importance. Il continue à protester de son innocence.
Au cours de l’instruction, l’ingénieur Pierre avait déclaré que l’ancien secrétaire du laboratoire des poudres, M. Henry, renseignait Cadiou sur les prix minima des adjudications. Une commission rogatoire avait alors été lancée à l’effet d’interroger M. Henry, mis à la retraite le 15 décembre
1913 ; mais, le 6 mai dernier, celui-ci se suicidait en se précipitant sous un train en gare d’Ivry.
L’enquête judiciaire vient d’établir que l’armurier Marie, de Landerneau, a acheté en 1909 et 1912 cinq revolvers hammerless, système automatique, de quatre et cinq rayures. Un de ces revolvers aurait été vendu à M. Pierre, un autre a été versé à l’instruction, le troisième a été vendu à un courrier de Plougastel.
On va rechercher les détenteurs des deux autres armes.
1er juillet 1914 – p. 1
CLÔTURE DE L’ENQUÊTE SUR L’AFFAIRE CADIOU
BREST (dép. part.). M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a, aujourd’hui, terminé l’information qu’il avait ouverte sur l’affaire Cadiou. Il a remis tout le dossier à M. Guilmard, procureur de la République, qui va l’étudier et rédiger ensuite son réquisitoire. Le dossier comprend plus de deux mille pièces.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a convoqué pour demain l’ingénieur Pierre, pour le faire assister à l’apposition des scellés sur des registres de comptabilité de l’usine de la Grande-Palue qui ont été saisis.
Le magistrat compte rendre son ordonnance vers le 10 juillet.
7 juillet 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
BREST. Sur commission rogatoire du juge d’instruction, le juge de paix de Landerneau a recueilli les dépositions de trois témoins, qui ont fourni des détails sur le genre de vie de l’ingénieur Pierre.
L’usine de blanchiment de coton de la Grande-Palue, mise en vente aujourd’hui, n’a pas trouvé acquéreur.
Le manoir de Karanster [Keranster], appartenant à la succession de M. Cadiou, a été adjugé à son frère.
10 juillet 1914 – p. 4
LE RÉQUISITOIRE DU PARQUET DANS L’AFFAIRE CADIOU
BREST (dép. part.). M. Guilmard, procureur de la République, a, ce matin, communiqué à M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, le réquisitoire définitif qu’il a établi à la suite de l’information dans l’affaire de l’assassinat de M. Louis Cadiou.
Le chef du parquet, dans ce réquisitoire définitif, a résumé les charges et les présomptions qui ont été réunies et groupées contre l’ingénieur Pierre ; les témoignages de MM. Bignard et Dolou, qui virent, le 30 décembre vers 11 heures du matin, M. Cadiou et l’ingénieur ensemble, à proximité de l’usine ; la mauvaise intelligence dans laquelle vivaient l’administrateur de l’usine et l’ingénieur ; la découverte du cadavre de M. Cadiou à proximité de la demeure de Pierre ; la question du revolver que l’ingénieur a dit avoir vendu à un voyageur de commerce resté introuvable ; les constatations de M. Grivolat, directeur du musée de Saint-Étienne, etc. Tout cela constitue la base du réquisitoire définitif du procureur de la République.
M. Bidart [Bidard] de la Noé terminera demain, son ordonnance, dont une copie sera aussitôt notifiée par ministère d’huissier à Pierre et à Me Vichot, avoué, représentant Mme veuve Cadiou, partie civile.
11 juillet 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
BREST (dép. part.). M. Guilmard, procureur de la République, a remis aujourd’hui à Me Tromeur, huissier près le tribunal, le réquisitoire définitif qu’il a établi dans l’affaire du drame de la Grande-Palue, ainsi que l’ordonnance rendue par M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction.
Ces documents vont être immédiatement notifiés à l’ingénieur Pierre, à Landerneau, et à Me Vichot, avoué de Mme veuve Cadiou, partie civile.
12 juillet 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
BREST (dép. part.). M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a, ce soir, signé une ordonnance de non-lieu en faveur de Jacques Brossard [Bossard], ancien veilleur de nuit à l’usine de la Grande-Palue, qui avait été accusé, on s’en souvient, de complicité d’assassinat et de recel de cadavre.
14 juillet 1914 – p. 3
MORT DE M. CLOAREC
On annonce la mort, à l’âge de cinquante-six ans, de M. Emile Cloarec, député de Morlaix.
Ancien avoué, M. Cloarec représentait depuis 1901 les électeurs de sa ville natale. II s’était surtout, occupé, à la Chambre, des questions d’assurance et de prévoyance et avait présenté divers rapports ou propositions intéressant la protection des sites naturels artistiques, les justices de paix, l’assainissement de Paris et de la Seine.
Avocat conseil de l’usine de la Grande-Palue, ami personnel de la famille Cadiou, M. Cloarec avait le premier signalé à la justice la disparition de l’industriel et sa conviction qu’on était en présence d’un assassinat. Il avait été, dès le début, un des témoins importants de cette mystérieuse affaire.
24 juillet 1914 – p. 4
Il y eut des malfaçons à la poudrerie d’Angoulême
ANGOULÊME (dép. part.). Au cours de l’instruction de l’affaire Cadiou, la justice avait acquis la conviction que des fraudes et des malfaçons avaient été commises à l’occasion de livraisons de coton-poudre à la poudrerie d’Angoulême.
Une enquête discrète fut ouverte et hier soir le juge d’instruction, accompagné du substitut du procureur de la République, du commissaire spécial et d’un commissaire de police, se rendit inopinément à la poudrerie et fit procéder à des perquisitions chez plusieurs personnes, notamment chez le sieur Porion [Paurion], dont le nom fut cité au cours de l’affaire de la Grande-Palue, et chez un sieur Aubinaud, comptable.
Malgré le secret dont on entoure cette affaire, je crois pouvoir vous affirmer que ces perquisitions ont été fructueuses, qu’elles démontrent que des fraudes et des malfaçons ont été commises pendant plusieurs années et qu’elles attestent tout au moins de graves négligences.
20 octobre 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
On décide qu’elle ne sera jugée qu’après la fin de la guerre
BREST (dép. part.). Le rôle de la prochaine session des assises du Finistère vient d’être arrêté.
L’affaire de M. Pierre, ingénieur, ancien directeur technique de l’usine de la Grande-Palue, accusé d’être l’auteur de l’assassinat de M. Cadiou administrateur de ladite usine, ne figure pas, ainsi qu’on s’y attendait, sur celui-ci.
Au parquet de Brest, on déclare à ce sujet que M. Pierre ayant été mobilisé cette affaire ne pourra avoir de suite devant la justice qu’à la fin de la guerre.
25 août 1915 – p. 2
LA QUESTION DU COTON
Il nous faut y revenir, car c’est un gros, très gros événement, que la déclaration officielle du coton contrebande de guerre. Les conséquences n’en seront peut-être pas moins importantes que celles de l’éventuelle entrée en lice d’une nouvelle puissance belligérante. Les Allemands ne s’y trompent pas. D’où leur émotion.
Après l’acide nitrique, qu’ils sont probablement en mesure de fabriquer chez eux par des procédés industriels spéciaux, en empruntant l’azote à l’atmosphère, le coton est, en effet, pour leurs armées, un produit de toute première nécessité. Sans doute, le coton ne figure pas dans la formule des quinze ou dix-huit cents explosifs aujourd’hui connus. Il en est – et non des moindres – comme la nitroglycérine, la dynamite, la mélinite, la cheddite, les fulminates, etc., avec lesquels il n’a rien à voir. Mais il en est d’autres, en revanche, d’usage essentiel et courant, qui ne sauraient se passer de son concours, par cette simple raison qu’il en est l’âme. Ce sont les nitrocelluloses ou pyroxyles, dont les poudres sans fumée sont le prototype. Par le fait, la nitrocellulose n’est autre chose que de la cellulose imprégnée, dans certaines conditions, d’acide nitrique et d’acide sulfurique. Or, le coton, c’est de la cellulose presque pure.
Cette pureté est, d’ailleurs, indispensable. Aussi les déchets de coton utilisés pour la fabrication des explosifs doivent-ils, après avoir été l’objet d’une sélection méticuleuse, être peignés, dégraissés, blanchis, lavés, la moindre trace de matières étrangères suffisant pour gâter le produit, sinon même pour amorcer des réactions dangereuses. Telle est probablement l’une des causes principales de la plupart de ces déflagrations spontanées qui ont occasionné de si lamentables catastrophes, mais qui ne sont plus beaucoup à craindre aujourd’hui, attendu que les poudres n’ont pas le temps de moisir en cave. Quand après la guerre, l’on pourra reprendre, à tête reposée, l’instruction de cette mystérieuse affaire Cadiou, qui ne fut probablement qu’un épisode dramatique de l’histoire de l’espionnage allemand en France, on apprendra sans doute à ce propos des choses suggestives.
Quoi qu’il en soit, cette obligation de n’employer que de la cellulose pure interdit de substituer au coton des matières similaires. Sans doute, on peut fabriquer de la nitrocellulose avec du bois, de la paille ou même du papier. Mais, en outre que, pour éliminer les résines et les sels, cette fabrication exige un traitement long, délicat et dispendieux, l’on n’est jamais sûr du résultat, en raison des irrégularités de nitration dues aux différences de structure moléculaire.
On pourrait se demander cependant s’il ne serait pas possible de fabriquer du coton artificiel, aussi pur que nature, comme on fabrique de la soie artificielle (qui est précisément, elle aussi, de la cellulose nitrée) – en partant de la même matière première : la pâte de bois.
L’idée, en soi, n’a rien d’antiscientifique. C’est, du reste, une idée française, comme beaucoup d’idées originales, et l’honneur en revient à feu Francis Beltzer (V. Journal du 6 septembre 1912).
Somme toute, il n’y a pas de différence essentielle entre la pâte de bois et le coton. Leur composition est la même, à part l’arrangement intime des molécules ou des atomes. C’est toujours, dans les deux cas, de la cellulose. Seulement, la cellulose colloïdale de la pâte de bois est à l’état amorphe, tandis que la cellulose cristallisée du coton est à l’état fibreux, et se présente, non plus sous la forme d’un magma plastique ou de grumeaux, mais sous la forme de filaments. Le problème se ramène donc simplement à faire passer la cellulose de l’état colloïdal à l’état cristallin.
Dans la nature, c’est la plante elle-même qui s’en charge, sous l’action de la lumière et de la chlorophylle. Est-il possible de reproduire artificiellement ce phénomène, dans certaines conditions, à l’aide de procédés spéciaux ? Assurément oui, puisque Beltzer y était parvenu.
Seulement, ce n’a jamais été là qu’une expérience de laboratoire, péniblement effectuée, au prix de patients efforts, sur une échelle minuscule. Les Allemands ont beau être des chimistes très forts, singulièrement habiles à mettre au point les conceptions d’autrui, ils ont beau disposer d’un prodigieux outillage, ce n’est pas de cette façon qu’ils se procureront les mille balles de coton qu’ils dépensent par jour, à dire de légende, en explosifs.
Je ne me dissimule pas que l’énorme stock (250,000 tonnes) dont ils s’étaient prémunis avant la guerre, et que, grâce aux complaisances des neutres, ils ont incessamment renouvelé, doit être encore loin de s’épuiser.
L’embargo mis sur le coton ne saurait donc excuser le moindre ralentissement dans notre fabrication : c’est le moment ou jamais, au contraire, de redoubler de zèle et de pousser le labeur industriel au paroxysme.
Mais c’est égal ! Je vois sans déplaisir poindre l’époque où les Boches, réduits à la portion congrue, seront obligés, eux aussi, de ménager les munitions. Ce sera bien leur tour !
EMILE GAUTIER.
24 octobre 1919 – p. 2
LE MYSTÈRE de la Grande-Palud
VA-T-IL ENFIN ÊTRE ÉLUCIDÉ ?
QUIMPER, 23 octobre. (De notre envoyé spécial.)
Une cause célèbre d’avant-guerre, l’affaire Cadiou, viendra lundi devant la cour d’assises du Finistère. Le sombre mystère de la Grande-Palud s’y éclaircira-t-il et l’ingénieur Pierre, accusé de l’assassinat de son patron, verra-t-il triompher ses protestations d’innocence ? Mais, depuis le drame, cinq longues années ont passé, les faits s’estompent, déjà lointains, et il semble, à la veille des débats, utile de les rappeler.
Nous sommes en décembre 1913, près de Landerneau, à la Grande-Palud où M. Louis Cadiou, homme jeune et marié, possède une importante usine de blanchiment de coton à nitrer. Madame est en voyage à Paris et, sous peu de jours, son mari doit l’y rejoindre. Dans la matinée du 30 décembre, M. Cadiou est aperçu, circulant aux alentours de l’usine, en compagnie de son directeur, l’ingénieur Louis Pierre.
Depuis cet instant, nul ne revit M. Cadiou à la Grande-Palud. Les plus minutieuses recherches n’apportèrent aucun indice à la famille angoissée, lorsque, enfin, trente-cinq jours plus tard – le 4 février 1914 – les visions d’une somnambule nancéienne permirent à M. Jean-Marie Cadiou, tanneur à Brest, de retrouver, dans un petit bois voisin de l’usine, le cadavre de son frère Louis. Le mort avait la face tuméfiée et une plaie profonde au cou.
Au cours d’une descente du parquet, le juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de la Noé, relevant des charges contre l’ingénieur Pierre, le met en état d’arrestation et le fait transférer à Brest.
Dès lors, l’affaire va s’embrouiller de jour en jour. Calmement, sans grands, éclats de voix, l’ingénieur nie toute participation au crime. Les témoignages abondent, contradictoires : certains semblent dictés par la haine, d’autres par la tendresse, et la petite bonne de l’inculpé, Juliette [Julia] Juzeau, défend âprement son maitre contre les convictions accusatrices du frère de M. Cadiou. Un témoin affirme que jamais on ne revit l’assassiné depuis le 30 décembre 1913 à 10 heures du matin ; mais d’autres prétendent lui avoir serré la main le 31 décembre, le 1er et le 4 janvier 1914, tant à Morlaix qu’à Roscoff et à Paris. D’aucuns parlent même d’histoires politiques, de scandales des poudres et le bruit court aussi d’un suicide maquillé dans un but d’intérêt. Les investigations policières restent sans résultats et le juge, M. Bidart [Bidard] de la Noé, ne sait plus que croire. Les experts ne sont pas d’accord : celui de Brest avait conclu à la mort par strangulation, mais le docteur Paul, de Paris, expertisant quelques semaines plus tard, découvre dans le cou de la victime une balle de revolver correspondant au calibre de celui que possédait l’ingénieur. Ce fut alors un nouveau tissu de contradictions autour de cette arme disparue. Mais Pierre niait toujours et, faute de preuves palpables, M. Bidart [Bidard] de la Noé le remit en liberté provisoire après quatre mois de détention. L’instruction poursuivie fut transmise à la chambre des mises en accusation.
Survint la guerre, et c’est seulement le mois dernier que cette chambre décida de renvoyer devant la cour d’assises du Finistère l’ingénieur, inculpé d’assassinat.
Depuis 1914 bien des événements se sont succédé : Mme veuve Cadiou s’est retirée à Morlaix ; M. Bidart [Bidard] de la Noé, le juge d’instruction, est mort ainsi que le député Cloarec dont le nom fut cité plusieurs fois au cours de l’enquête. Parmi les témoins, le fermier Bonnefoy existe toujours ; Marcou, facteur à Landerneau, y tient un débit rue du Port ; le minotier Caroff occupe le moulin où habitait l’ingénieur, et M. Picart, qui vit Cadiou le 1er janvier 1914, est toujours gérant du café de la Terrasse, à Morlaix.
Quant à l’accusé, qui s’était engagé en 1914 au 13e régiment d’artillerie, il a fait toute la campagne et a été démobilisé seulement le 10 mars 1919.
Vraisemblablement, les débats vont durer plusieurs jours. Le président Cordier les conduira ; le procureur Cazenavette occupera Je siège du ministère public.
Mme Cadiou, représentée par Me Flach, se porte partie civile.
L’ingénieur Louis Pierre, accompagné de sa femme, Julia Juzeau, est arrivé hier à Quimper où, conformément à la loi, il vient se constituer prisonnier. Il a la plus grande confiance dans l’issue des débats. Son défenseur, Me Henri-Robert, sera assisté par son gendre, Me Paul Reynaud, et secondé par Me Feillard, bâtonnier de Brest, qui assista l’ingénieur durant l’instruction.
BALLOT-BEAUPRÉ.
28 octobre 1919 – p. 1
LA MYSTÉRIEUSE AFFAIRE CADIOU
QUIMPER, 27 octobre. (De notre envoyé spécial.)
Cinq années ont passé et cependant les passions soulevées jadis par le mystère de la Grande-Palud ne sont pas éteintes. La salle des assises du Finistère est trop exiguë pour contenir la foule des curieux dont certains sont arrivés depuis deux jours pour assister aux débats.
A midi précis la cour fait son entrée. Tandis que l’on procède à l’appel des jurés, les regards convergent vers le banc de la défense où Me Henri-Robert se tient aux côtés de Me Feillard, bâtonnier du barreau brestois, qui assista l’ingénieur Pierre pendant toute la durée de l’instruction en 1914.
Un nouveau témoin
Une déposition recueillie à Saint-Pol-de-Léon le 8 octobre courant amène aux assises un nouveau témoin dont l’audition ne manquera pas d’intérêt. Il s’agit d’un charpentier de Cléder, nommé Gabriel
Tonnard, quarante-cinq ans, qui raconte une histoire qui semble avoir été faite tout exprès pour le cinéma. La voici :
A une date X de décembre 1913, qu’il ne peut préciser, il se rendait à pied de Morlaix à Brest lorsque le dépassa la voiture, de M. Cadiou, qui l’invita à monter près de lui. Soudain, à un tournant de la route, six hommes surgirent dont deux sautèrent à la bride du cheval ; l’un d’eux – tous étaient vêtus de soutanes ecclésiastiques – sauta sur le marchepied et d’un seul coup de revolver abattit M. Cadiou.
Pendant ce temps les trois autres bandits faisaient respirer au charpentier Tonnard un narcotique. Lorsqu’il se réveilla ce fut au Cléder, chez les sœurs de Cadiou ; il était vêtu de neuf et dans ses poches il trouva un rouleau de 20,000 francs en or.
L’ingénieur Pierre
Mais on introduit l’accusé. L’ingénieur Pierre, vêtu de gris, cravaté d’une régate sous un col cassé, porte lunettes. Près de lui, il a placé son chapeau rond et son parapluie et, les mains croisées sur les genoux, il suit les différentes phases de l’installation des assises. Toujours calme et impassible, Pierre fait une bonne impression ; son allure, quelque peu gauche, timide, est des plus correctes.
Le président procède à l’interrogatoire d’identité. D’une voix ferme et cependant modérée, l’accusé répond.
Maintenant, les jurés sont installés. Presque tous sont des paysans et plusieurs d’entre eux portent le gilet de velours à nombreux boutons et le large chapeau garni de rubans. Le président du jury porte également le costume breton.
Le greffier lit l’acte d’accusation.
Il est à remarquer que l’accusation a réfuté tous les témoignages qui sembleraient favorables à l’ingénieur Pierre.
Pendant l’appel des témoins, on peut considérer à loisir les nombreuses pièces à conviction. Il y a de tout : effets de la victime, une pioche, un couteau, des vêtements de l’accusé, l’alliance de M. Cadiou, ses boutons de manchettes, et, chose curieuse, trois revolvers ; enfin, quantité de lettres et de télégrammes sous scellés. Le docteur Paul, absent, viendra le 30 et sera commis pour vérifier les maladies invoquées par les témoins qui ne répondent pas à l’appel.
Interrogatoire de l’accusé
Le président procède à l’interrogatoire de Pierre, qu’il autorise à rester assis.
Le président. – Vous êtes sournois, vous ne regardez jamais en face.
Pierre. – Je proteste, je ne suis pas sournois, mais ma maladie des yeux me force à regarder de côté de mon lorgnon.
Le président reproche tour à tour à Pierre sa brutalité, son manque de franchise, sa violence. Mais Pierre, toujours calme, a réponse à tout.
Le président. – Vous avez dit un jour que vous flanqueriez Cadiou à l’eau. Est-ce vrai ?
Pierre. – Je ne me rappelle pas avoir tenu semblable propos.
Le président reproche à l’accusé d’avoir bu souvent dans les auberges avec le premier paysan venu.
Pierre. – Vous oubliez aussi les notables, monsieur le président. (Rires.)
Bref, le président insistant sur les défauts de l’accusé, Me Henri-Robert intervient, demandant d’une façon ironique si cet étalage de mauvais renseignements va continuer longtemps et exigeant l’autorisation de lire quelques affirmations qui sont toutes à l’éloge de son client.
Le président parle de l’engagement de Pierre au 13e régiment d’artillerie pendant la guerre.
Maintenant, l’interrogatoire roule sur les conditions d’existence matérielle de Pierre à la Grande-Palud, et le président en profite pour raconter aux jurés l’histoire de l’usine de blanchiment de coton à nitrer, dont les fondateurs furent des Allemands, qui prirent pour prête-nom l’ancien maire de Landerneau, M. Legrand. Tour à tour, il rappelle dans quelles circonstances M. Legrand fut obligé de quitter son poste et comment Cadiou écarta, peu à peu, la main étrangère.
Les chèques de l’Allemand
Interrogé sur la situation financière de l’usine, Pierre déclare que, pour arriver à boucler son budget, Cadiou était forcé, à chaque instant, de faire appel aux Allemands, entre autres à M. Temming, ingénieur à Bull [Buhl], qui lui envoya de nombreux chèques.
Tout cela est assez touffu, et le jury paraît faire effort pour saisir exactement ce qu’était la situation de Cadiou. Au banc de la défense, les avocats de Pierre semblent absolument indifférents à ce débat financier ; ils attendent leur heure, semble-t-il.
Me Flach, avocat de la partie civile, prétend que jamais M. Cadiou ne reçut de chèques de l’Allemand Temming. Le jury appréciera.
Pierre, amené à s’expliquer sur la qualité de la marchandise fournie par l’usine, affirme qu’elle était de mauvaise qualité et que les acceptations des commissions de l’État ne sont pas une garantie de bonne qualité. Quant aux rapports qu’il eut avec Cadiou, ils ne furent, semble-t-il, tendus que vers la fin de 1913.
Le président. – Pourquoi avez-vous dénoncé votre patron ?
Pierre. – Parce que, devant quitter la Grande-Palud, je voulais partir en laissant une situation nette, car, ayant eu la comptabilité entre les mains, je désirais qu’on ne la suspectât point.
Histoires de pots-de-vin
A certain moment, Pierre répond au président qu’il proteste contre l’instruction et que ce qu’a fait le juge d’instruction est une horreur.
– Ah ! pardon, clame le président, vous devez respecter les magistrats.
Intervient alors Me Henri-Robert.
– Nous avons bien le droit, dit-il, d’apprécier les dires de l’instruction.
– Mais, dit le président, en août 1913, vous écrivez à un journal de Paris, accusant Cadiou d’avoir volé l’État, se faisant régler deux fois une commande, et vous salissez le nom de M. Cloarec, député, qui, dites-vous, a reçu de nombreux pots-de-vin pour arranger les affaires.
Pierre. – Mais je l’affirme encore.
L’interrogatoire continue, oiseux, traînant en longueur, et, clairement, nettement, l’inculpé répond sans se troubler sur tous les points. A certains moments, il ne cache pas au président sa façon de penser sur les témoins et il s’exprime vertement à leur égard. Mais, hélas ! nous n’en sommes encore qu’aux histoires de la société et cela nous promet de longues audiences.
Quand disparut M. Cadiou ?
L’audience, suspendue, reprend à 3 h. 30. Sur une question du président, Pierre affirme que Cadiou ne parut pas à l’usine le 30 décembre 1913.
– Trente témoins affirment aussi le contraire, dit le président. Tout le débat est donc là.
– Oui, répond Pierre.
Et, dès lors, la discussion s’engage entre le président et l’inculpé et ni l’un ni l’autre n’en veulent démordre. Pierre est formel dans ses dénégations. Il a vu Cadiou le 29, mais pas le 30. Avec des hochements de tête, il articule nettement ses « non, non, non » et émet l’hypothèse que les témoins, quoique de bonne foi, ont pu se tromper.
Puis l’on aborde la question de la disparition de Cadiou et de celle de ses dossiers personnels, les recherches de Cadiou, l’intervention de la somnambule nancéienne, la découverte du cadavre, l’embarras de l’ingénieur Pierre en l’apprenant.
Nous arrivons maintenant à un point capital : la lettre anonyme envoyée à la suite de la première autopsie et qui provoqua la seconde, pratiquée par le docteur Paul. Cette autopsie amena la découverte d’une balle de revolver logée dans le cou du cadavre. Or, le revolver de Pierre était du même calibre que le projectile qui avait tué Cadiou. Sur la date de vente et d’achat de l’arme, le président et l’accusé sont encore en contradiction. L’accusé maintient ses premiers dires et répond qu’il écrivit un jour à un ami qu’il portait un « rigolo » par pure fanfaronnade.
Mais soudain Me Henri-Robert se lève et rappelle au président que, depuis 1882, le président des assises n’a plus à faire de résumé, qui n’éclaire pas les jurés mais pèse sur leur conscience.
Après quelques questions pressantes, posées par Me Flach, l’audience est enfin levée. Il est 6 heures.
Pour résumer, toute cette partie de l’interrogatoire n’a pas jeté la moindre lumière sur cette mystérieuse affaire. Elle a principalement roulé sur une question de dates et il est bien certain que, après cinq années, beaucoup de mémoire auront des défaillances.
De toutes ces explications confuses, une semble cependant avoir fait sur les jurés une assez vive impression : c’est que, avant la guerre, une usine travaillant pour nos poudreries nationales avait été montée tout d’abord grâce à une commandite allemande.
Audience demain matin, à 9 heures.
A. BALLOT-BEAUPRÉ.
29 octobre 1919 – p. 1
Le mystère Cadiou n’est pas éclairci
QUIMPER, 28 octobre. (De notre envoyé spécial.)
L’audience, ouverte à 9 heures, débute par l’audition du premier témoin : Me Gabriel, notaire de la famille Cadiou ; il donne quelques précisions sur l’état, de fortune de la victime. M. Cadiou a laissé une somme importante en mourant et dans ces conditions le suicide de l’usinier lui a toujours paru improbable.
C’est ensuite l’avoué Joncourt qui, appelé à préciser certaines paroles prononcées par l’accusé en janvier 1914, ne peut plus les confirmer, le recul des temps lui ayant enlevé la mémoire sur de nombreux points.
Ce manque de mémoire promet, d’ailleurs, de s’étendre à de nombreux témoins puisque le commissaire spécial de Brest, M. Menessier [Mennessier], l’invoque en commençant sa déposition. Toutefois, le témoin se souvient fort bien avoir retrouvé en faisant son enquête qu’en novembre 1913 les capitaux allemands, jouaient encore un rôle dans l’entreprise de la Grande-Palud, c’est-à-dire exactement un mois avant la disparition de Cadiou.
Le témoin Legrand, qui fut le prête-nom des Allemands lors de la construction de l’usine, est malade et le procureur de la République lit alors sa déposition.
Il résulte de cette déposition que M. Cloarec s’occupait très activement des affaires de l’usine de la Grande-Palud. On lit ensuite la déposition d’un Allemand nommé Schlessinger ; qui fut en rapports étroits avec M. Cadiou. Le directeur du Crédit lyonnais de Brest vient à la barre affirmer que la situation financière de M. Cadiou était des plus prospères. C’est maintenant la lecture de la déposition du député Cloarec, décédé, qui raconta alors dans quelles circonstances il intervint auprès des ministres compétents pour aplanir certaines difficultés que l’usinier avait au sujet de fournitures aux poudreries nationales. Le député déclara que jamais il ne connut la présence de capitaux allemands dans l’affaire Cadiou.
La lecture des dépositions continue traitant de la constitution de l’usine, des incidents d’Angoulême. Bref, c’est toute l’histoire des poudreries, qui entraine les débats bien loin du crime.
M. Freund, juge de paix à Landerneau, dépose qu’après la découverte du cadavre Pierre lui déclara que son patron avait dû aller dans ce bois pour y chercher des sources nécessaires à son usine et que l’ingénieur s’offrit pour déterrer le cadavre lorsqu’on l’eut découvert. Le témoin affirme que Pierre jouissait dans le pays d’une bonne réputation.
Mme Cadiou est ensuite entendue, à titre de renseignements. Petite, d’allure simple, vêtue de noir, la veuve de la victime raconte la disparition étrange de son mari, ses inquiétudes, ses démarches pour le retrouver. Elle affirme que Pierre fut la cause de tous les soucis de l’usinier et que les rapports entre le patron et l’ingénieur étaient des plus tendus.
Mais voici une déposition capitale : celle de Jean-Marie Cadiou, frère de l’assassiné. En peu de temps il eut, dit-il, la certitude que son frère avait été tué et fit faire des recherches dans l’Elorn, mais sans résultat. C’est alors que, par l’entremise d’une parente, il reçut la consultation de la somnambule nancéienne et, dès le lendemain, il entreprit de minutieuses recherches dans le petit bois de la Grande-Palud. Avec sa canne, il finit par trouver le cadavre enfoui, dit-il, sous trente centimètres de terre.
Pressé par le président, le témoin affirme à nouveau sa conviction que « Pierre était bien l’assassin de son frère ; lui seul y avait intérêt, et son allure embarrassée l’accusait nettement ».
A 2 heures de l’après-midi, lorsque l’audience est reprise, la salle des assises est encore plus comble que la veille.
Tout d’abord, à la requête de la partie civile, la cour décide de faire appeler à la barre le fameux témoin, le charpentier Tonnard, qui, comme nous le relations hier, a raconté l’histoire rocambolesque d’une attaque par six bandits travestis. Cela promet un peu de gaieté.
A la barre se présente M. Vacheron [Vacheront], maire de La Forest, qui donne, sur son ancien administré, l’ingénieur Pierre, les meilleurs renseignements.
Le comptable Saillot déclare n’avoir jamais entendu Pierre proférer de menaces à l’égard de M. Cadiou.
La déposition lue de M. de Keramur nous apprend que, le 29 décembre, il reçut la visite de Cadiou, qui lui dit vouloir partir à Paris, le lendemain 30, par le premier train qu’il pourrait prendre.
La femme de ménage de la victime raconte ensuite que, le matin, ne trouvant pas son patron, elle en conclut qu’il était parti pour Paris.
Dès lors, les témoins se suivent et se ressemblent. Tous parlent peu ou prou le français et sont tout à fait indécis sur les dates. Ce sont de braves ouvriers de la Grande-Palud qui sont absolument, perdus dans le maquis de la justice.
Le président semble désolé de toutes ces imprécisions. Néanmoins, de nombreuses dépositions semblent pencher vers la date du 29 décembre comme dernier passage de Cadiou à l’usine.
En résumé, la journée, avec l’audition de plus de cinquante témoins, n’a apporté aucune preuve accablante contre l’accusé. La lumière ne se fait pas sur le mystère de la Grande-Palud qui reste toujours aussi troublant. Demain, audience à 10 heures du matin.
BALLOT-BEAUPRÉ.
30 octobre 1919 – p. 1
Ceux qui virent Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier
QUIMPER, 29 octobre. (De notre envoyé spécial.)
La troisième audience commence à 10 heures du matin par l’audition de M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile de Rennes, qui, au cours de l’enquête, recueillit plusieurs témoignages de personnes ayant vu ensemble, le 30 décembre, Cadiou et son ingénieur.
Le commissaire parle ensuite des recherches qu’il effectua pour retrouver le revolver de Pierre et qui restèrent infructueuses.
Le témoin Guétanton [Guiganton], ouvrier d’usine, vient déclarer que, le 30 décembre, il ne vit ni Pierre ni Cadiou à la Grande-Palud.
Le mécanicien Bignard, très affirmatif, déclare que, le 30 décembre, il aperçut Cadiou et Pierre discutant âprement vers les 11 heures du matin. Au cours de l’instruction, ce témoin fut certes un de ceux dont la déposition amena l’arrestation de Pierre. A la barre, M. Bignard déclare que Pierre lui montra un jour une lettre en disant : « Si Cadiou me renvoie, je le jette à l’eau. » Sur la question de dates, l’accusé se lève et proteste énergiquement contre les déclarations du témoin.
Le président lit une lettre qu’il vient de recevoir de Rennes, lettre signée Cloarec et destinée, dit son auteur, au défenseur et au président.
En voici la substance : « Je serai mort dans une heure et je veux dire, avant, qu’un soir Cadiou, dînant chez moi, me déclara que, ses affaires n’allant pas, il se suiciderait. »
On entend Mme Saimpy [Sainpy], de Nancy, qui mit la famille Cadiou en rapports avec la somnambule ; cette dernière, interrogée à l’audience, affirme ne plus se souvenir des déclarations qu’elle fit, parce qu’elle était endormie.
« Endormons-la, propose sans rire Me Henri-Robert.
« – Impossible, répond le président, je n’ai aucun pouvoir hypnotique. »
A la reprise de l’audience, l’après-midi, s’avance à la barre le maréchal des logis de gendarmerie Faro, qui rappelle dans quelles conditions il eut à intervenir, lors de la découverte du cadavre de M. Cadiou.
M. Le Bos, l’ancien adjoint au maire de Landerneau, raconte que, lors de l’enlèvement du cadavre, personne ne pria Pierre d’aller laver la pèlerine de la victime. Mais l’accusé soutient le contraire.
On introduit Julia Juzeau, devenue depuis trois ans la femme de l’ingénieur Pierre. Elle est petite, assez élégamment vêtue et coiffée d’un chapeau de satin gris orné d’une fleur rouge. Comme la femme de l’accusé est enceinte, on l’autorisé à déposer assise. Aux questions du président, elle répond :
– Je suis convaincue de l’innocence de mon mari. J’étais, à cette époque, son amie.
– Sa maîtresse, dit le président.
– Eh bien ! reprend le témoin, si je n’avais pas été convaincue de son innocence, je ne serais jamais devenue sa femme.
Mais le témoin déclare que, depuis six ans, elle a beaucoup perdu la mémoire, et elle prie le président de s’en rapporter aux déclarations faites au juge d’instruction.
Le président Cordier n’insiste pas et Mme Pierre, dont l’allure a été simple et touchante, se retire, ayant créé dans la salle un réel mouvement de sympathie.
On introduit alors Bossard, l’ancien veilleur de nuit, dont les différents bavardages et mensonges le firent un moment inculper, mais comme il n’offre pas de garantie de moralité suffisante, on renonce à sa déposition.
Mais voici maintenant les témoins qui virent M. Cadiou après le 30 décembre. C’est d’abord un industriel, juge au tribunal de commerce de Brest, M. Nicolas, qui est bien certain d’avoir vu M. Cadiou le 31 décembre, vers 6 heures du soir, à la gare de Morlaix et de l’avoir salué ce jour-là.
Le témoin allait chez Me Erussard, notaire, et une pièce comptable est là pour prouver que c’est bien le 31 décembre que cette rencontre eut lieu. M. Nicolas était accompagné de son associé, M. Le Meillet [Lemeillet], qui s’arrêta pour parler un instant à M. Cadiou. Cette déposition semble impressionner profondément les membres du jury.
M. Le Meillet [Lemeillet] confirme à son tour la déposition de son associé.
Le notaire Erussard, de Morlaix, précise également que, le 31 décembre, il vit M. Louis Nicolas à son étude, à 6 h. 40 et que ce dernier s’excusa parce qu’il avait été retenu à la gare par un ancien avoué.
Comme preuve à l’appui, le notaire verse aux débats le carnet à souche du reçu qu’il remit, le 31 à M. Louis Nicolas.
Mais voici mieux encore. M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice de Morlaix, jure que le 1er janvier, à 7 heures du soir, il vit M. Cadiou sur le quai de la gare de Saint-Pol-de-Léon. M. Cadiou conduisait sa bicyclette à la main et, s’adressant au témoin, il lui dit : « Bonjour, Le Gall. » « Bonjour, Cadiou », répondit le témoin.
La conviction avec laquelle dépose le témoin, vieillard aux cheveux blancs, est vraiment impressionnante. Alors, M. Cadiou n’aurait donc pas été assommé le 30 décembre ?
Un médecin de la marine en uniforme, portant la fourragère et la Croix de guerre, vient déposer. C’est M. Le Gall, fils du témoin précédent, qui confirme, les déclarations que vient de faire son père.
Mlle Quemeneur, de Saint-Pol-de-Léon, ajoute une précision aux deux précédents témoignages, puisque le soir du 1er janvier, accompagnant MM. Le Gall à la gare, elle les vit saluer M. Cadiou.
En dépit de l’habileté du président à interroger les témoins à décharge, ceux-ci ont été des plus affirmatifs, car tous ont vu M. Cadiou après le 30 décembre. Par suite de ces témoignages formels, cette troisième journée d’audience a donc été favorable à l’accusé.
A. BALLOT-BEAUPRÉ
31 octobre 1919 – p. 1
LE PROCÈS CADIOU
Un réquisitoire indulgent
QUIMPER, 30 octobre. (De notre envoyé spécial.)
On a entendu aujourd’hui le charpentier Tonnard, le fameux témoin qui prétend avoir assisté à l’assassinat de M. Cadiou sur la route de Morlaix à Brest. Tout le récit rocambolesque que nous avons déjà publié n’intéresse ni la défense ni l’accusation et le témoin est prié de se retirer sans que rien soit retenu de sa déposition.
A la barre se présente un vieux prêtre, le curé de Cléder, que Tonnard avait dénoncé comme un des six assassins de Cadiou. Indigné, l’ecclésiastique dit qu’il connaît peu Tonnard qui, plusieurs fois, lui écrivit pour lui demander de l’argent « faute de quoi il raconterait son rôle dans l’affaire Cadiou ». M. Tonnard serait un déséquilibré. C’est, d’ailleurs, l’avis du tribunal, de la défense et des jurés.
C’est maintenant le tour des experts, et le docteur Rousseau, de Brest, qui pratiqua la première autopsie, vient en rappeler les détails à la barre et raconter dans quelles conditions déplorables il fut amené à opérer sur le cadavre de Cadiou. Pendant cet énoncé technique, Mme Cadiou et son jeune fils quittent l’audience, voulant éviter, et cela se comprend, l’audition de douloureux détails.
Au moment de terminer sa déposition, le docteur Rousseau affirme qu’il remarqua que les souliers de la victime portaient encore quelques traces de coton. A ces mots, le procureur de la République bondit : « Pardon ! Jamais cela n’a figuré au dossier, et ce détail a une importance capitale, car si l’on trouva du coton aux chaussures de la victime, c’est qu’elle sortait de l’usine lorsque l’assassinat a été commis. »
Le docteur affirme à nouveau, et la chaussure, qui porte, en effet, des traces cotonneuses, est soumise à l’examen des jurés.
Mais Me Henri Robert se dresse, brandissant un dossier :
« Messieurs, la présence du coton sur les chaussures m’est expliquée par ce rapport que j’ai en mains, c’est celui du chimiste Kohn-Abrest, qui déclare avoir frotté les chaussures avec une petite boule de coton, mais sans y trouver de traces de sang ! C’est certainement ce coton-là qui est resté attaché aux chaussures ; il ne peut y avoir d’erreur. »
Me Flach, avocat de la partie civile, vient énergiquement défendre la mémoire du défunt, et, au nom de sa veuve, demande justice contre celui qu’elle accuse nettement d’être le meurtrier de son mari.
A 5 heures de l’après-midi. M. Cazenavette, procureur de la République, commence son réquisitoire. D’une voix ferme et timbrée, l’orateur rappelle, en débutant, que l’instruction de l’affaire Cadiou fut une chose formidable et assure que cette tâche énorme ne fut pas étrangère à la mort du juge M. Bidart [Bidard] de la Noë, dont il fait en quelque sorte, le panégyrique professionnel. Le procureur de la République déclare nettement :
Je crois à la culpabilité de Pierre, et ma conviction n’est pas de circonstance.
Cependant, ajoute-t-il, combien de circonstances semblent favorables à l’accusé, et je m’explique difficilement cette mise en liberté de 1914, qui ne fut pas suivie d’un non-lieu.
Et l’avocat de la société reprend, point à point, les accusations nettement proférées par la partie civile, pendant deux heures et demie.
Quoique précis et serré, le réquisitoire ne se base cependant que sur des suppositions, et les preuves matérielles ne s’accumulent pas contre l’accusé.
Le verdict sera vraisemblablement connu demain soir.
BALLOT-BEAUPRÉ.
1er novembre 1919 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre est acquitté
QUIMPER, 31 octobre (de notre envoyé spécial).
La journée doit être décisive. Aussi, l’audience commençant à 8 heures du matin, la salle était-elle déjà comble à 7 heures. Le procureur de la République continue son réquisitoire et étudie de façon minutieuse les différents faits et gestes de Cadiou et de Pierre avant la matinée du 30 décembre.
Le réquisitoire se termine à midi.
Après une suspension d’une heure, Me Henri-Robert prend la parole.
« Je ne prendrai pas huit heures, comme l’accusation l’a fait ; il me faudra sept fois moins de temps pour vous prouver l’innocence de Pierre. Déjà cette affaire a été jugée puisque, au cours de l’année 1914, l’accusé fut remis en liberté provisoire. C’est donc que l’on ne pouvait pas prouver sa culpabilité. Et pourtant l’instruction avait été sévèrement menée, instruction si minutieuse que son juge, M. Bidart [Bidard] de la Noë, mourut à la tâche. »
Puis, avec une virtuosité remarquable, le défenseur montre les qualités de l’ingénieur et lit quelques appréciations de gens qui l’ont connu et ont pour lui la plus sincère estime. Tour à tour, l’avocat anéantit les hypothèses dont profita l’accusation.
Après l’émouvante plaidoirie de Me Henri-Robert, le jury se retire pour délibérer.
Les délibérations ne se prolongent pas et à 3 heures le verdict est prononcé : c’est l’acquittement de l’ingénieur Pierre. Le public l’accueille par des applaudissements.
L’ingénieur Pierre, après deux jours de repos en Bretagne, a exprimé l’intention de se rendre auprès de sa famille, à Mantes. Il retournera ensuite dans son usine, à Lyon.
