Le Journal des Débats
Le Journal des Débats Politiques et Littéraires est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1789 à 1944. Suite aux ordonnances de 1944 sur la presse, le journal disparait.
Le journal a une ligne politique conservatrice, libérale et républicaine.
Son lectorat est constitué de la haute bourgeoisie, des diplomates, des universitaires et des milieux parlementaires.
Tirage 1914 : 26 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 113 articles dont 1 en première page
1919 : 8 articles dont 0 en première page
Le Journal des Débats et l’Affaire Cadiou : Un soutien inconditionnel
Dans le tourbillon médiatique entourant la disparition de l’industriel Louis Cadiou, le journal se distingue par un positionnement : il se fait le porte-parole de la famille Cadiou, affirmant être le seul titre à croire à la thèse de l’assassinat lors la découverte du corps à Landerneau.
La construction d’un récit criminel et politique
Dès le 11 février, le journal relaie sans réserve la thèse du député Cloarec. Il désigne l’ingénieur Pierre comme l’exécuteur matériel du crime, mais va plus loin en pointant une responsabilité morale collective. Il accuse nommément les trois associés de l’usine concurrente de Daoulas — dont l’ancien maire M. Legrand — d’avoir poussé au crime par intérêt commercial.
Cette offensive s’intensifie le 19 février avec la publication de chiffres spectaculaires :
Une fortune surévaluée : Le député Cloarec avance un patrimoine de 1 200 000 francs (quand les notaires n’en dénombreront que 300 000), accréditant l’idée d’un enjeu financier colossal.
Une cible politique : À travers les propos de M. Cloarec, le journal attaque indirectement le député Goude et les fondateurs de l’usine de Daoulas, transformant un fait divers en règlement de comptes politique.
La défense de l’honneur contre la réalité des faits
Fin mai, alors que l’instruction fragilise la position des Cadiou, le journal offre une tribune à la veuve de l’industriel. Bien que des documents prouvent le contraire, Mme Cadiou compte sur le procès pour faire éclater la vérité sur la qualité des fournitures livrées aux poudreries et sur le caractère « français » de l’usine. Face à l’ingénieur Pierre qui invoque le patriotisme pour justifier ses actes, Mme Cadiou préfère dénoncer une trahison personnelle envers un patron.
L’épilogue de cette campagne médiatique survient le 25 mai : la libération de l’ingénieur Pierre fait la « une », non pour interroger le fond de l’affaire, mais pour fustiger un « pouvoir abusif des juges », confirmant jusqu’au bout son rôle d’opposant judiciaire et de soutien indéfectible au clan Cadiou.
Source : BnF Gallica
Table des matières
Toggle13 janvier 1914 – p. 4
La disparition de M. Cadiou.
Les recherches entreprises pour retrouver M. Cadiou, administrateur de l’usine de la Grande-Palus, n’ont pas encore abouti, mais certains points intéressants ont été éclaircis.
L’affaire importante que M. Cadiou a traitée, le 27 décembre, est l’achat de l’usine de la Grande-Palus. Le frère du disparu, M. Jean Cadiou, tanneur à Brest, a affirmé que les rapports entre les époux Cadiou n’ont jamais été altérés par des dissentiments graves. Il est inexact qu’une instance en divorce ait été introduite par le mari. Celui-ci avait annoncé qu’il rentrerait à Paris le 31, par l’express du soir. Mme Cadiou l’attendit en vain à la gare Montparnasse, avec ses deux fils, âgés de douze et quatorze ans ; elle s’inquiéta et pria M. Cloarec, député, d’aviser la police.
La preuve est faite que M. Louis Cadiou a passé à Landerneau la nuit du 29 au 30 décembre. Le matin, la femme de ménage trouva le lit défait, la valise bouclée et la couverture de voyage roulée. M. Cadiou était sorti. Il aurait été vu dans un café, dans le courant de la journée ; depuis on a perdu sa trace.
Mme Cadiou pense que son mari a été attiré dans un guet-apens et assassiné. Elle a exprimé cet, avis à plusieurs reprises. M. Cadiou, frère du disparu, hésite entre l’hypothèse du crime et celle de l’accident. Il fait effectuer des dragages dans la rivière l’Elorne [Elorn], à Landerneau, car il est prouvé que M. Cadiou n’a pas quitté cette ville.
15 janvier 1914 – p. 4 et 5
La disparition de M. Cadiou.
La famille et les amis de M. Cadiou ne veulent attribuer la disparition de ce dernier qu’aux résultats d’un attentat criminel, mais cette manière de voir n’est partagée ni par le parquet de Brest ni par la police.
On ne croit pas à un assassinat. On y croit d’autant moins que, depuis deux jours, dans Landerneau, des bruits mystérieux circulent. On accuse M. Cadiou d’être en France l’agent de l’industrie allemande. Sous le couvert de M. Cadiou, la Grand-Palud serait, dit-on, en réalité, exploitée par une société étrangère qui trouverait ainsi le moyen d’écouler ses produits dans notre armée et notre marine. On ajoute que M. Cadiou, à la suite d’actes commerciaux un peu osés, se serait vu exclu à jamais de la liste des fournisseurs de la guerre, et on laisse e entendre que sous peu, à l’occasion de la disparition de l’ancien avoué, un scandale important éclatera.
M. Cadiou serait parti volontairement, à la demande de plusieurs personnes qui ne furent pas étrangères aux modifications apportées dans la société de la Grand-Palud. Ces personnes, sachant que les agissements de M. Cadiou allaient être dévoilés, et craignant de voir leurs intérêts compromis par ces révélations, invitèrent M. Cadiou à s’éloigner pendant un certain temps, espérant que son départ éviterait le scandale.
M. Jean-Marie Cadiou, frère de l’ancien avoué, a déclaré qu’il ne voulait engager aucune polémique à l’occasion de l’affaire de la Grand-Palud ou des affaires personnelles de son frère. Il affirme que ce dernier s’est rendu acquéreur de la Société et qu’il a bel et bien payé la totalité des actions. Il reste persuadé que son frère est mort et qu’il ne s’est pas suicidé. Il repousse l’idée d’une fugue ou d’une fuite, parce que l’examen des livres a démontré qu’au moment de son départ M. Cadiou n’avait sur lui que 400 ou 500 francs.
M. Cloarec, député de Morlaix, ami personnel de M. Cadiou, croit fermement que son ami a été victime d’une vengeance.
Quant à M. Pierre, ingénieur de la Grand-Palud, il se montre fort circonspect. Il reconnaît néanmoins que M. Cadiou est exclu depuis juin dernier de la liste des fournisseurs de la guerre, et que son exclusion entrainera pour un temps plus ou moins long la fermeture des usines. M. Pierre raconte qu’au lendemain de la disparition de son patron, on présenta à l’usine une traite de 55,000 fr. qu’il ne put payer, M. Cadiou n’ayant pas versé l’argent nécessaire aux échéances et à la paye des ouvriers. Cependant le propriétaire de la Grand-Palud avait en banque des sommes importantes.
M. Pierre a également déclaré que dans la matinée du 29 décembre, à la Grand-Palud, tandis qu’il dépouillait le courrier et au moment où il s’apprêtait à ouvrir une lettre, M. Cadiou reconnaissant probablement l’écriture de la missive, arracha celle-ci des mains de l’ingénieur et la mit dans sa poche en disant :
Je sais ce que c’est. Je verrai moi-même cette lettre.
Ce fait, peu important en apparence, n’est pas aujourd’hui sans étonner M. Pierre. Il se demande quel pouvait être le contenu du pli en question et s’il n’y a pas lieu d’établir une corrélation entre l’arrivée de cette lettre et la disparition de l’industriel.
La brigade mobile poursuit son enquête à Morlaix.
20 janvier 1914 – p. 5
La disparition de M. Cadiou. Nous avons mentionné en son temps la mystérieuse disparition de M. Louis Cadiou, directeur de l’usine de la Grand-Palud.
L’enquête pour découvrir la trace du disparu se poursuit activement dans la région de Landerneau.
Une lettre, datée de Boulogne-sur-Mer et signée Louis Cadiou, est parvenue hier matin à l’adresse d’un des adjoints au maire de la ville de Brest.
Cette lettre dit que M. Louis Cadiou, qui, habiterait, 16, rue des Pipots, s’est rendu à Boulogne-sur-Mer pour se reposer de ses fatigues. Il s’étonne du bruit fait sur son nom, par la presse et prie l’adjoint de faire connaître aux journaux qu’il est vivant et n’a nullement l’intention d’attenter à ses jours.
Cette lettre a été communiquée au procureur de la République qui a fait appeler M. Jean-Marie Cadiou, frère du disparu. Ce dernier a déclaré :
C’est bien là l’écriture de mon frère. Elle est, en tous cas, fort bien imitée. Quant à la signature, je ne la reconnais pas ; elle ne ressemble en rien à celle de Louis.
Le parquet de Brest à télégraphié au commissaire spécial de Boulogne-sur-Mer de se rendre à l’adresse indiquée par la lettre, 16, rue des Pipots, et de s’assurer, au besoin, de la personne de M. Louis Cadiou, si celui-ci se trouve réellement à Boulogne.
A la maison portant le numéro 16 de la rue des Pipots, à Boulogne-sur-Mer, un courtier qui habite cet immeuble a déclaré qu’il ne connaissait pas M. Cadiou. Dans les autres immeubles de cette rue M. Cadiou est également inconnu.
Dans les deux hôtels situés rue des Pipots, aucun des voyageurs qui y sont descendus des jours derniers ne s’y est fait inscrire sous le nom de Cadiou, et le signalement d’aucun d’eux ne correspond à celui de l’ancien avoué.
6 février 1914 – p. 5
Le corps de M. Cadiou est retrouvé. Nous avons mentionné en son temps la mystérieuse disparition de M. Cadiou, ancien avoué, administrateur de l’usine de cellulose de la Grand’ Palud, près de Landerneau.
Le cadavre de M. Cadiou vient d’être retrouvé près de l’usine, enfoui dans la terre. Le malheureux a été assassiné.
Au Parquet, on ne semblait pas croire à un crime, mais Mme Cadiou était très affirmative. Il y a quelques jours, elle annonçait qu’elle ferait don d’une somme de 2,000 francs à la personne qui découvrirait le cadavre de son mari.
Une amie de Mme Cadiou, habitant Nancy, alla consulter à ce sujet une cartomancienne, et la réponse fut la suivante :
M. Cadiou a été tué près de son usine. Il y a deux assassins, l’un grand, barbu l’autre plus petit. Ce dernier faisait et châtain, le guet, tandis que son compagnon, après avoir fait tomber M. Cadiou à l’aide d’une corde, l’assommait. Le premier coup a été porté sur la tête, à gauche. Cherchez aux environs, à droite du moulin, pas dans l’eau, mais dans les bois, Le corps est enterré sous très peu de terre.
Des recherches entreprises firent en effet découvrir dans les bois de M. Vacheront, maire de la Forêt, le cadavre de M. Cadiou recouvert de 5 à 6 centimètres de terre.
– L’infortuné directeur de la Grand Palud avait le cou à moitié tranché.
MM. Guillemard [Guilmard], procureur de la République ; Bidard de la Noë, juge d’instruction ; le docteur Rousseau, médecin légiste, et les commissaires spéciaux de Brest, se rendirent immédiatement sur les lieux.
Les premières investigations laissent supposer que M. Cadiou a été tué à un carrefour du bois, et traîné jusqu’à l’endroit où il a été enterré.
M. Pierre, directeur technique de la Grand’ Palud, que le frère de la victime accuse formellement, a été arrêté.
M. Pierre a protesté avec énergie de son innocence, déclarant cependant que son arrestation ne l’étonnait point.
Les commissaires spéciaux ont découvert, dans la remise de l’ingénieur Pierre, une pioche à laquelle adhèrent encore quelques cheveux.
M. Pierre, interrogé à ce sujet, a déclaré que cet outil lui avait servi à tuer… un lapin.
Ce soir, à huit heures, la gendarmerie a conduit l’ingénieur à la prison de Landerneau, où il a été écroué, en attendant son transfert à la prison de Brest, qui aura lieu demain.
L’ingénieur Louis Pierre est âgé de trente et un ans. Ancien élève de l’Ecole centrale, il est originaire de Conches (Eure).
D’autre part, on a écrit de Brest au Petit Parisien :
L’opinion des magistrats dans l’affaire Cadiou est que l’histoire de la somnambule est un stratagème employé par la famille, afin de soustraire à des représailles possibles le dénonciateur de l’ingénieur Pierre.
La personne qui aurait droit aux 2,000 fr. promis par Mme Cadiou désirerait garder l’anonymat.
» Personne, bien entendu, ne peut croire à la double vue d’une somnambule en pareille occurrence.
7 février 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. Le parquet de Brest consacra toute l’après-midi au dépouillement de la correspondance et des documents de l’administrateur de la Grand-Palud, Louis Cadiou. Une pièce établirait que l’ingénieur Pierre commit dernièrement un acte de violence grave envers Cadiou ; d’autre part, la correspondance de Pierre laisserait peser des responsabilités sur un gros personnage. On s’attend à plusieurs arrestations. L’ingénieur Pierre a été écroué à la prison du Bouguen à Brest. (De notre correspondant.)
8 février 1914 – p. 4 et 6
L’assassinat de M. Cadiou
M. Cadiou a été inhumé hier à Morlaix, en présence de Mme Cadiou et d’une foule considérable de personnalités locales.
Au cimetière, M. Tilly-Kerveno, avocat, prononça une courte allocution.
Les charges relevées contre Louis, Pierre, l’ingénieur dont nous avions annoncé l’arrestation, sont si peu fondées, que les magistrats du parquet hésitent à affirmer sa culpabilité.
L’ingénieur de la Grand-Palud a d’ailleurs déclaré que tout s’éclaircirait bientôt à son avantage.
L’opinion publique partage ce sentiment. On pressent une grosse surprise.
L’épisode de la somnambule découvrant à distance, le corps de M. Cadiou a vivement impressionné la population et soulevé de nombreux commentaires.
M. Paulin, commissaire spécial, a entendu à ce propos les explications de Mme Cadiou :
J’ai un frère, a-t-elle dit, dont la belle-mère, Mme Sainby [Sainpy], habite Pont-à-Mousson. Mme Sainby [Sainpy] s’est tout récemment rendue à Nancy et elle a profité de son déplacement pour consulter une voyante qui, déjà, dans des circonstances presque analogues, donna à une famille dans le deuil la clé d’une tragique énigme.
« Cette somnambule extra-lucide fournit à Mme Sainby [Sainpy] les indications qui nous mirent sur la bonne voie. Pour ne pas me causer une trop vive émotion, Mme Sainby [Sainpy] transmit ces renseignements à ma tante Mme Guillemin, qui me les communiqua. Je prévins alors mon beau-frère Jean-Marie. Vous savez le reste. »
Interrogée à son tour, la somnambule a dit qu’elle avait fait les déclarations qu’on lui prête, étant plongée dans le sommeil hypnotique. Elle ne se souvient donc de rien. Mais la somnambule n’en réclame pas moins les deux mille francs promis par la famille Cadiou à qui ferait découvrir l’assassin.
Que Louis Pierre ait tué ou non M. Cadiou, que le crime ait été commis au moulin ou dans la forêt même, la question de la complicité se pose.
Trois hypothèses sont actuellement examinées, et il n’est bruit, tant à Brest qu’à Landerneau, que d’arrestations prochaines. Le juge d’instruction, M. Bidault de La Noë, entendra aujourd’hui Mme Cadiou et l’ingénieur Louis Pierre.
L’assassinat de M. Cadiou
Nancy, le 7 février. Un de nos confrères de l’Est républicain a pu découvrir à Pont-à-Mousson l’adresse de Mme Sampy [Sainpy], qui consulta la somnambule nancéienne sur la mort de M. Cadiou. Voici ses déclarations :
Ma fille a épousé M. Richard, qui est le frère de Mme Cadiou. Toute la famille était dans la plus profonde tristesse depuis la disparition de l’infortuné M. Cadiou quand je me souvins qu’à deux reprises différentes pour des affaires de peu d’importance j’avais déjà consulté une cartomancienne à Nancy et que les renseignements qu’elle m’avait donnés étaient absolument exacts. Je fis donc venir un gant et une cravate ayant appartenu à M. Cadiou et, munie de ces objets, je me rendis à Nancy le samedi 31 janvier par l’express de 9 h. 40 du matin. J’arrivai chez la cartomancienne et, comme j’étais seule, j’entrai de suite dans le salon de consultation.
Quel est le e nom de cette somnambule ? demandons-nous.
Je ne vous le dirai pas avant qu’elle m’y ait autorisée.
Ayant donc remis le gant de M. Cadiou à Mme X…, elle me dit aussitôt :
Ce gant appartient à un monsieur, ce monsieur est couché dans un endroit très noir ; il est mort assassiné, il a été attiré dans un guet-apens et frappé de deux coups de marteau un à la tête et l’autre dans le dos. » Le premier coup était mortel.
« L’assassin est un homme de e de grande taille, châtain, et porte toute sa barbe. Le crime a été commis alors qu’il faisait nuit, entre quatre et cinq heures du soir. Un autre individu faisait le guet. C’est un homme de taille au-dessous de la moyenne, il a aidé l’assassin à enfouir le corps sous une très mince couche de terre près d’un taillis.
Songez, Monsieur, que je n’avais pas dit à la somnambule de quoi il s’agissait et que je ne suis jamais allée à Landerneau !
Émue par cette révélation, je me rendis aussitôt aux Magasins réunis, où j’écrivis à la tante de Mme Cadiou, qui habite Paris. Celle-ci prévint le frère, et vous savez le reste.
La voyante à laquelle Mme Sampy [Sainpy] fait allusion est Mme Camille, demeurant à Nancy, rue de l’Équitation, qui s’empresse de confirmer les déclarations de sa cliente. (De notre correspondant.)
9 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Si beaucoup de personnes à la suite de M. Jean Cadiou persistent à voir en l’ingénieur Louis Pierre le principal assassin de M Louis Cadiou, nombreuses sont celles qui le défendent.
Sa domestique, la jeune Juliette Juzeau, a déclaré aux magistrats enquêteurs que, indignée et inquiétée par les bruits qui couraient depuis plusieurs jours sur son maître et les accusations terribles dont il était ouvertement l’objet, elle avait cru devoir lui en faire part. M. Louis Pierre répondit à la jeune fille, avec calme, qu’elle pouvait se rassurer, qu’il n’était pour rien dans la disparition de M. Cadiou et que sa conscience ne lui reprochait rien.
La famille de ce dernier accuse formellement Louis Pierre.
Dans les premiers jours du mois de janvier, le jeune ingénieur a adressé à Paris, à Mme Paul [Louis] Cadiou, une carte par laquelle il s’excusait de n’avoir pas plus tôt formulé ses meilleurs vœux à l’occasion du nouvel an.
Il y joignait une boîte de bonbons destinée aux enfants. Ces bonbons n’ont pas été remis à ces derniers. La famille de M. Paul [Louis] Cadiou ne voulut pas, dit-on, faire manger par les enfants des bonbons offerts par l’assassin de leur père. D’autre part, ces bonbons n’étaient-ils pas empoisonnés ? C’est aussi la question que se posa la famille de l’administrateur de l’usine.
Et les bonbons offerts par M. Louis Pierre vont être soumis à une analyse.
Il est certains faits qui intriguent beaucoup la police et les magistrats enquêteurs.
Les commissaires spéciaux de Brest et le commissaire de police de Landerneau, qui avaient été invités par le sous-préfet à se mettre à la disposition de la famille Cadiou pour rechercher le disparu, se montrent étonnés que, sans leur avoir communiqué la consultation de la cartomancienne de Nancy (à laquelle ils ne croient pas), M. Jean-Marie Cadiou soit allé seul dans le bois de M. Vacheron [Vacheront] à la recherche du cadavre de son frère. Le fait est d’autant plus curieux, que depuis quinze jours déjà M. Girardier, commissaire à Landerneau, avait proposé de faire battre ce bois. Mais la famille préféra continuer ses recherches du côté de la rivière.
Sur ce point, M. Jean-Marie Cadiou explique qu’il fut, en effet, frappé par la précision des renseignements fournis par la cartomancienne, mais que son esprit n’en déduisit aucune indication. Il affirme qu’il fut conduit à l’endroit où le cadavre a été découvert par diverses considérations plus sérieuses.
Dans les fourrés voisins, a-t-il dit, où le sol est sablonneux ou rocailleux, il eût été fort difficile de creuser un fossé. Il était donc logique de supposer que l’enfouissement avait eu lieu dans un endroit plus propice.
C’est dans ce sens que s’orientèrent ses recherches. Rétrécissant ainsi singulièrement le cercle de ses investigations, il aboutit à découvrir le corps. C’est volontairement, ajoute-t-il, qu’il a tenu à agir seul sans en informer le parquet et la police. Il est probable qu’il sera prié de s’expliquer sur ce point.
M. Pierre, interrogé hier, a persisté à dire s que c’est le 29 décembre et non le 30 qu’il a vu M. Paul [Louis] Cadiou pour la dernière fois. Confronté avec Mme Quémeneur, l’inculpé a protesté contre les dires de celle-ci qui n’a pourtant pas rétracté sa déposition.
D’autre part Mme Cadiou interrogée par le juge d’instruction a déclaré qu’elle croit à la culpabilité de M. Louis Pierre. Elle n’a rien pu affirmer, mais elle n’a cessé, a-t-elle dit, d’avoir l’impression que ce dernier a joué un certain rôle dans le complot qui a été, à n’en pas douter, ourdi contre son mari. Ce dernier a été, dit-elle, l’objet d’un d acte de vengeance. M. Paul [Louis] Cadiou avait souvent fait part à sa femme des appréhensions que lui inspirait le milieu hostile dans lequel il vivait à la Grand Palud et à Landerneau. Il avait été souvent l’objet de menaces. La lettre que M. L. Pierre a écrite le 30 décembre à M. Cadiou, à Paris, avait pour but de donner le change. M. Cadiou avait toujours sur lui sa montre, son porte-monnaie et son portefeuille. Son porte-monnaie contenait d’ordinaire de 400 à 500 francs.
Interrogée sur l’histoire de la cartomancienne de Nancy, Mme Cadiou a déclaré au juge d’instruction que cette consultation a bien eu lieu, qu’elle a été sollicitée par une parente qui a voulu lui être utile, mais à son insu. Mme Cadiou a demandé au juge d’instruction à être autorisée à quitter Brest dans la soirée pour regagner Paris. M. Bidard de La Noé a acquiescé à son désir.
10 février 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Les commissaires spéciaux ont continué leur enquête à Landerneau et à la Forest.
La principale charge qui pèse sur M. Pierre est d’avoir été vu le 30 décembre au matin dans les bois de la Forest en compagnie de M. Cadiou :
M. Pierre soutient que la promenade qu’il fit vers le moulin avec M. Cadiou a bien eu lieu le 29 décembre.
Or un témoignage particulièrement important va être fourni au parquet par un voisin de l’usine, M. Caroff, minotier, qui déclare être absolument certain que c’est le 29 décembre que M. Pierre et M. Cadiou sont venus lui demander s’il ne pourrait pas leur vendre son moulin, sur lequel ils désiraient installer des ateliers. M. Caroff avait, le même jour, procédé à une expédition de farine à Plougastel, ce qui lui a permis d’étayer sa certitude d’une vérification facile de ses souvenirs.
D’autre part, Mme Quemeneur, débitante à la Forest, a vu M. Cadiou, se dirigeant vers l’usine, passer devant chez elle dans la matinée du 30 décembre.
Les ouvriers de l’usine virent également leur administrateur.
Il faudrait donc conclure que si le jeune ingénieur est coupable, il n’assassina pas M. Cadiou le jour où il l’accompagna dans le bois, puisque le lendemain le directeur d’usine était encore vivant.
Le contremaître de la Grand-Palud, M. Bignard, dont la déclaration amena l’arrestation de M. Pierre, affirme que c’est bien le 30 décembre qu’il vit s’éloigner vers le bois de la Forest l’administrateur et l’ingénieur. Il cite à l’appui de ses souvenirs le fait que, le même jour, les machines de l’usine furent arrêtées à la suite d’une avarie de soupape.
Indépendamment de sa précision de date, il donne les précisions d’horaire suivantes : il était 11 heures 15 quand MM. Cadiou et Pierre partirent ensemble ; à 11 heures 50, M. Pierre revint seul à l’usine chercher un manteau. En un temps aussi court, il est impossible que l’ingénieur ait pu commettre un crime. De plus, il était très calme, sans rien de changé dans son attitude.
Telle est la version de M. Bignard. On dit, d’autre part, que ses déclarations n’ont pas toujours été aussi formelles et qu’à un certain moment même le contremaître ne pouvait préciser si la fameuse promenade avait eu lieu le 29 ou le 30 décembre.
Les charges relevées contre le jeune ingénieur diminuent donc sensiblement de valeur.
Quant à la pioche saisie dans la remise de M. Pierre et qu’on avait crue tachée de sang, elle présenterait simplement des marques d’oxydation.
Un nouveau témoin de l’affaire Cadiou, M. Jacques Bossard, ancien ouvrier de la Grand Palud, demeurant à Saint-Divy, petite commune située à douze kilomètres de Brest, a écrit au procureur de la République de cette ville pour lui demander à être interrogé.
11 février 1914 – p. 4 et 6
L’assassinat de M. Cadiou
La mère de l’ingénieur Pierre, arrivée hier matin à Brest, n’a pas été autorisée à voir son fils. Le juge d’instruction a tenu jusqu’à quatre heures de l’après-midi dans son cabinet le propriétaire qui fonda l’usine de la Grand’ Palud, et la céda ensuite à Cadiou. A tort ou à raison, le sentiment populaire est très hostile à Legrand, non pas qu’on l’accuse, car Legrand, presque infirme, est physiquement mis hors de cause dans quelque entreprise que ce soit contre quiconque ; mais, au point de vue moral, on l’accuse d’avoir été systématiquement hostile à Cadiou, d’avoir essayé de faire, au mois de septembre dernier, acheter par un tiers qui va être entendu, l’usine de la Palud pour 500,000 francs, alors que lui, Legrand, déclare qu’elle ne valait que 250,000 francs. Ajoutons que Legrand devait rester intéressé dans cette usine de la Grand’ Palud, vendue par Cadiou à ce tiers. Ce dernier n’ayant pas marché, la construction d’une usine à Daoulas fut décidée, mais tout ceci n’est que combinaisons financières, d’où l’on ne peut rien déduire quant à la disparition de Cadiou.
Après avoir donné des renseignements sur la constitution de la Société Cadiou et sur celle de Daoulas, Legrand a ajouté que, s’il avait cru, au début, à la culpabilité de Pierre, il n’y croyait plus.
Cette déclaration est en contradiction formelle avec les premières déclarations de Legrand, qui fit tout ce qu’il put pour faire croire à une fugue amoureuse et même à une fuite en Allemagne. Mais les affirmations et les dénégations de Legrand varient si souvent, qu’il ne faut ajouter aucune foi ni aux uns, ni aux autres.
Le contre-maître Bignard a soutenu qu’il avait bien vu Pierre avec Cadiou, le 30 décembre. L’ex-comptable Saillaux [Salliot] a démenti avoir entendu le propos prêté à Pierre : « Si Cadiou m’embête, je le f…rai à l’eau. »
Dans la journée d’hier, le parquet reçut la dénonciation d’un sieur Bossard, habitant Saint-Divy, ancien ouvrier à la Grand’ Palud, affirmant que le 28 décembre, vers neuf heures du matin, il arriva chez Pierre et qu’au moment même fut introduit un homme à l’aspect cadavérique qui fut reçu sans une question par la bonne Julia, et que Pierre, très ennuyé, avait brusquement congédié Bossard. « Si Pierre est coupable, disait Bossard, cet homme est son complice. » Pierre amené au Palais de justice à six heures et interrogé sur ce point, a répondu : « L’homme dont on parle est un sieur Mazurier, ouvrier menuisier chez l’entrepreneur Belbéoch, oncle de la bonne Julia, qui vint pour réparer un sommier. »
Cette explication parait plausible, mais sera néanmoins vérifiée demain mardi.
Le médecin légiste Rousseau déclare dans son rapport que Cadiou fut assommé d’un seul coup puisque aucun dérangement dans effets n’indique la moindre lutte et qu’une fois assommé il fut saigné là où il fut enfoui.
Voici une nouvelle et croyons-nous véridique version de l’assassinat : Cadiou est attiré à l’endroit où son cadavre fut retrouvé. La fosse est déjà creusée ou en partie, soi-disant pour la captation des sources, quelques coups de pioche sont donnés ; on lui dit de vérifier que l’eau commence à arriver, il se baisse, il est frappé de la main droite sur la tête pendant que la main gauche armée d’une serpette tranche le cou. Le corps reste là où est la mare de sang, sous la tête. La tête est enfouie dans le trou déjà profond de cinquante centimètres et les pieds sont recouverts de dix centimètres de terre à peine. (De notre correspondant.)
L’assassinat de M. Cadiou
Brest, le 10 février. M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a envoyé plusieurs commissions rogatoires pour vérifier divers faits concernant l’assassinat de M. Cadiou.
On s’attend à un non-lieu rapide en faveur de M. Pierre. (De notre correspondant.)
12 février 1914 – p. 4 et 5
L’assassinat de M. Cadiou
Comme je vous l’ai dit, les versions les plus extraordinaires circulent sur le drame de la Grand Palud. La police mobile de Rennes est arrivée pour essayer de tirer parti de la déclaration faite par un négociant affirmant qu’un individu habitant près de l’usine lui aurait versé 600 fr. quelques jours après la disparition de Cadiou sur une créance de 1,600 fr., et bien qu’il le crût insolvable.
Le juge d’instruction a eu une nouvelle entrevue avec M. Rousseau, médecin légiste. Tous deux sont frappés du fait que la gorge ayant été presque entièrement sectionnée, il n’y ait eu qu’une unique et petite tache de sang sur la chemise.
Ils paraissent maintenant croire que le crime fut commis ailleurs et le cadavre apporté, mais alors la mare de sang trouvée sous la tête ? Il aurait fallu que M. Cadiou fût saigné, son sang recueilli et versé là où le corps fut découvert et si pour simuler le crime dans le bosquet, on versa du sang autre que le sang humain, il serait facile de le savoir par une analyse.
Qu’attend-on pour le faire ? J’ai rencontré. Mme Pierre, mère ; elle paraît énergique, résolue, pleine de confiance dans l’innocence de son fils. « Je ne veux pas, dit-elle, qu’il sorte de la prison par la porte basse, par un non-lieu équivoque qui laisserait le soupçon planer sur sa vie. Il restera à la prison du Bouguen jusqu’à ce que son innocence éclate, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’on ait trouvé les assassins. »
Fait extraordinairement singulier, l’opinion publique s’est complètement retournée en faveur de M. Pierre, sans qu’il y ait ce- pendant eu un fait nouveau. (De notre correspondant.)
A Brest et à Landerneau, la croyance à un crime savamment exécuté est si fortement ancrée dans les esprits que l’on réclame l’exhumation et une contre-autopsie du corps de M. Cadiou.
M. Jean-Marie Cadiou a déclaré hier soir qu’il désirait un complément d’enquête. Très probablement le parquet suivra l’opinion et donnera satisfaction à M. Jean-Marie Cadiou.
D’autre part, la Sûreté s’est efforcée d’établir l’identité du débiteur qui aurait versé les six cents francs à un négociant de Landerneau, mais ce négociant qui se repent de son indiscrétion, se dérobe et ne veut donner aucune indication à la police.
La brigade mobile poursuit son enquête.
13 février 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou. Rien de nouveau au sujet de l’affaire Cadiou à moins que l’on n’attache une importance à un mot du procureur : « Nous avons une certitude au sujet de l’autopsie », mot qu’il n’a pas voulu expliquer.
La mère de l’ingénieur Pierre est allée rendre visite à son fils à la prison du Bouguen. Elle s’est entretenue pendant un quart d’heure avec lui.
Mme Pierre est revenue au Palais de justice remercier le juge d’instruction Bidard de La Noé. Je l’ai entretenue à sa sortie du cabinet du juge, elle me répondit posément, même en souriant, qu’elle a voulu prouver à son fils qu’elle croit en son innocence : Pierre dit-elle, n’est nullement déprimé, il a pleine confiance. Le juge, ajoute-t-elle, m’a dit que toutes les accusations ne sont pas tombées, mais elle a confiance, et Pierre aussi, que tout tombera. (De notre correspondant.)
Nous annoncions hier que l’exhumation du corps de M. Cadiou était réclamée avec une vive insistance.
Le procureur de la République a déclaré que la cause de la mort de M. Cadiou étant connue, il n’était pas nécessaire d’exhumer le corps de l’ancien administrateur de la Grand-Palud, M. le docteur Rousseau a dit d’autre part :
Les conclusions de mon autopsie établissent que M. Cadiou a été étranglé. Les plaies du cou ont été faites post mortem. Le maquillage du cadavre doit avoir eu pour but de faire disparaître la trace des empreintes digitales et de simuler un attentat dans le bois.
Quant au mystérieux débiteur qui se présenta le 10 janvier chez M. Chéenne, agent d’assurances à Landerneau, pour se libérer d’une dette de 6 600 fr. (règlement d’une prime), a été retrouvé hier par les agents de la brigade mobile.
C’est un industriel bien connu aux environs de la Grand Palud.
On se souvient que, accusé par M. Chéenne du meurtre de M. Cadiou, l’industriel se serait troublé et aurait eu une attitude étrange.
Interrogé par les policiers, l’industriel a sous la foi du serment affirmé que son versement datait de la fin novembre. Mis courant de la déposition de M. Chéenne, il a fini par reconnaître qu’il n’avait effectivement payé sa prime que le 10 janvier. Il a ajouté qu’il était bien au-dessus d’une question de 600 fr. et que s’il n’a pas réglé plus tôt sa prime c’est parce qu’il était en contestation avec M. Chéenne.
L’industriel et M. Chéenne doivent être confrontés aujourd’hui.
14 février 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. Jusqu’à ce jour, le 30 décembre était considéré comme étant la date certaine de la disparition de M. Cadiou. Or, voici que les contestations renaissent plus fortes que jamais.
En effet, à la gare de Landerneau, on a, dans les derniers jours de décembre, délivré deux billets à M. Cadiou, l’un pour Brest, l’autre pour Morlaix.
Un employé, qui croit pouvoir contrôler ses souvenirs grâce à un voyage qu’il fit à Paris, place à la date du 30 décembre la délivrance du billet pour Morlaix, et M. Nicolas, courtier maritime, juge au tribunal de commerce de Brest, vient de faire la déclaration suivante au procureur de la République :
Je suis allé à Morlaix le 27 et le 31 décembre. Il est absolument établi que M. Cadiou se trouvait à Brest ce jour-là et qu’il était, le lendemain, en visite chez ses sœurs à Cléder. Puisqu’il m’était matériellement impossible de le voir le 27, c’est donc le 31 que je l’ai rencontré, vers quatre heures de l’après-midi, sur le quai de la gare de Morlaix.
Non moins affirmatif est aujourd’hui le propriétaire du café de la Terrasse, M. Le Picard :
M. Cadiou, dit-il, était chez moi le 1er janvier. Je peux situer, très nettement la date où il vint ici pour la dernière fois parce que, ce matin-là, je reçus la visite de deux amis – M. et Mme Poereau – qui venaient m’apporter leurs souhaits de nouvel an, et, détail qui m’est resté n mémoire, je les reçus dans ma salle à manger.
Un vétérinaire, M. Baron, et sa femme, se trouvaient, le 31 décembre, vers quatre heures, sur le quai de la gare de Morlaix, lorsqu’ils aperçurent l’infortuné industriel.
Mme Baron connaissait fort bien M. Cadiou, qui fut avoué à Morlaix. Elle a affirmé qu’il lui est impossible, de se faire illusion sur la date, car, voyageant très rarement, elle prit le train pour Landerneau, le 31 décembre, afin d’aller porter ses vœux à sa mère.
Mme Baron précise que ce jour-là, le directeur de la Grand’ Palud était vêtu d’un costume de cycliste. Or, le cadavre de l’industriel était revêtu d’un costume de cycliste.
D’autre part, le juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de La Noë, a envoyé hier diverses commissions rogatoires, notamment à son collègue de Morlaix, qu’il charge d’interroger. Mme Tonniau, institutrice à Lanhouarneau. Cette dame, raconte-t-on, aurait vu, le 3 janvier dernier, M. Cadiou attablé dans un hôtel de Saint-Pol-de-Léon, où elle-même déjeunait. Entendue lors de la première enquête, Mme Tonniau ne s’était pas montrée aussi affirmative.
Dans le courant de l’après-midi d’hier, M. Bidart [Bidard] de La Noë a confronté Louis Pierre, qui a choisi pour défenseur Me Ernest Feillard, ancien bâtonnier du barreau de Brest, avec les cinq témoins affirmant M. Pierre et M. Cadiou étaient ensemble le 30 décembre. Cette confrontation n’a donné aucun résultat.
Enfin on a établi sans peine qu’il n’existe aucune corrélation entre le drame de la Grand Palud et le suicide à Morlaix de Mlle Trezennec. C’est la première précision que nous rencontrons dans cette affaire.
Le parquet de Brest n’est pas encore saisi officiellement des déclarations des témoins morlaisiens.
Mais personne ne met en doute que ces témoins persisteront devant le juge d’instruction dans les déclarations qu’ils ont faites. Et c’est dans ces conditions que Me Feillard s’apprête à demander la mise en liberté de son client.
15 février 1914 – p. 3, 4 et 6
LA MÉTAGNOMIE
Le rôle joué par une somnambule dans l’enquête relative à l’affaire Cadiou donne une actualité particulière à l’étude publiée aujourd’hui dans l’Écho du Merveilleux, par M. Emile Boirae, le distingué recteur de l’Académie de Dijon, un des psychologues qui portent le plus d’intérêt aux phénomènes du psychisme.
Bon nombre de faits authentiques, avérés, donnent évidemment l’impression que la clairvoyance est chose réelle qu’il y a des sujets capables de percevoir à distance des phénomènes divers. M. E. Boirac préfèrerait le terme de mélagnomie (méta, au-delà ; gnomie, connaissance), plus général, et qui s’applique aussi bien à la clairaudience, et aux autres formes de la perception, qu’à la clairvoyance.
La connaissance normale porte sur des faits actuels (perception), passés (mémoire), futurs (prévision) et enfin sur les lois, les rapports, relevant de la raison. Laissons de côté cette dernière, qui n’est guère en jeu, semble-t-il, et considérons la perception. On a l’impression, en bien des cas, dit M. Boirac, de l’existence d’un sixième sens, sur lequel agiraient des radiations ou émanations, fournissant des informations sui generis dont l’origine échappe. Il y aurait métagnomie chez les sujets présentant l’autoscopie, la faculté de percevoir spécialement l’état de leurs organes intérieurs. Métagnomie encore chez les somnambules qui percevraient l’état des organes chez les personnes mises en rapport avec elles ou eux mais ici la distance est plus grande, comme dans un autre cas bien connu, celui de l’hypnotisé par rapport à l’hypnotiseur. Le premier a une sensibilité spéciale à l’égard du dernier.
Les radiations émaneraient aussi d’objets, et par elles s’expliquerait la sensibilité des baguettisants et pendulisants. Et, en certains cas, la sensibilité elle-même paraît aller à la rencontre des radiations, comme dans les phénomènes de l’extériorisation de la sensibilité décrits par M. A. de Rochas.
Il y a des circonstances où, manifestement ; les radiations traversent les corps opaques, elles se comportent comme les rayons de Roentgen.
Si ces radiations existent, de quel droit assignerait-on telle ou telle limite à leur pénétrabilité. S’ils peuvent traverser un mètre, pourquoi pas dix, ou cent ? Et si cent, pour- quoi pas mille et dix mille ? Et dès lors, elles expliqueraient encore la double vue, la lucidité, une sorte de télévision, ou téléopsie, supprimant l’espace et permettant la perception de faits ou objets situés à grande distance, comme dans l’affaire Cadiou ; la télépathie aussi, bien que pour M. Boirac il y ait une différence entre les deux phénomènes dans la lucidité ou double vue, le voyant va vers l’objet, au lieu que dans la télépathie l’objet va vers le voyant, pour ainsi dire.
Et dans les cas où il y a prévision de l’avenir, que se passe-t-il ? Il est difficile de supposer quoi que ce soit : et pourtant il y a des cas où l’on est surpris de l’exactitude de la prévision d’un fait qui n’existe pas encore.
La métagnomie n’est point une faculté appartenant à tous. Elle est le propre d’une minorité. Et elle atteint son apogée sous certaines conditions seulement : exaltation de causes diverses, hypnotisme, etc.
Bon nombre de spirites expliquent les faits de métagnomie, de connaissance supra- normale, d’ordre mystérieux, par l’existence d’esprits intervenant dans les choses de ce monde : la clairvoyance des sujets et médiums leur viendrait d’un foyer supra-terrestre ; ce serait une révélation venant de
Au-Delit.
La majorité, toutefois, préfère ramener les diverses formes de la métagnomie à la pénétration de pensée, ou suggestion mentale, à une intercommunication des esprits rendue possible par une intercommunication des cerveaux, et qui expliquerait la psychométrie, la télépathie, la vision à distance. Cette intercommunication se ferait grâce aux radiations que suppose M. E. Boirac.
« Exprimée en termes d’ordre physique, dit-il, l’hypothèse revint à admettre que chaque cerveau humain émet des radiations spéciales corrélatives à ses pensées conscientes ou inconscientes, des rayons susceptibles d’être arrêtés au passage par un autre cerveau et d’y reproduire les pensées du premier, susceptibles, aussi, peut-être, d’impressionner des objets matériels et de s’y emmagasiner comme des vibrations sonores s’emmagasinent dans les disques d’un gramophone. »
Les radiations métagnomiques seraient émises non seulement par tous les cerveaux’ humains mais aussi par tous les objets de la nature. Il faut supposer l’espace sans cesse sillonné par des radiations nées de partout : des rayons C mettant les cerveaux en relations entre eux ; des rayons O émis par les objets et capables d’impressionner les cerveaux ; les deux sortes de radiations étant d’ailleurs des formes jumelles d’une même énergie, de nature encore inconnue, celle que Reichenbach appelait od ou odyle.
A chaque cerveau humain pourraient donc arriver des rayons partis de tous les autres cerveaux et de tous les points du globe, d’où la possibilité d’une intercommunication aussi universelle qu’indiscrète.
Seulement les cerveaux qui reçoivent de ces rayons sont l’exception. Peut-être tous les cerveaux émettent-ils, mais bien peu reçoivent ; peut-être certaines conditions sont nécessaires.
Les choses se passent comme si tous les êtres et tous les objets étaient des stations d’émission de radiotélégrammes les stations capables de recevoir aussi bien que d’émettre seraient l’exception. La comparaison s’impose, car les radiations qu’invoque M. Boirac ne peuvent nous surprendre beau- coup, étant donné ce que nous savons de la télégraphie et de la téléphonie sans fil.
M. E. Boirac, toutefois, ne demande pas à ses lecteurs de s’arrêter autrement au mécanisme possible de la métagnomie : il estime avec raison qu’on fera une besogne plus utile en accumulant les faits et les observations pour commencer, et de façon à vaincre le scepticisme : celui des savants en particulier.
L’affaire Cadiou. Il résulte de nouveaux témoignages recueillis par le juge d’instruction de Morlaix que M. Cadiou n’a pas été vu dans cette ville le 1er janvier contrairement à ce qu’avait dit un propriétaire de café. Un garçon du même café a précisé que c’était le 25 décembre, jour de Noël, ou le dimanche 28 au plus tard que son client avait paru dans l’établissement.
Il reste à éclaircir les témoignages de MM. Nicolas et Baron qui ont affirmé avoir rencontré M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre. Les témoins seront entendus aujourd’hui par le juge d’instruction de Brest et à la suite le leur audition avocats de M. Pierre déposeront en faveur de leur client une demande de mise en liberté provisoire.
On se souvient d’autre part que le 1er jan- vier, alors que le directeur de la Grand-Palud était, suivant certains témoignages, encore vivant, M. Cloarec, député de Morlaix, annonçait l’assassinat et allait en informer la Sûreté générale. M. Cloarec possède-t-il la clef du mystère ? La brigade mobile va s’en inquiéter.
La contre-autopsie du corps de M. Cadiou va être pratiquée.
Le procureur de la République de Brest a adressé en effet à son collègue de la Seine le télégramme suivant :
Sur invitation du procureur général, prière de- désigner un médecin légiste de Paris pour pro- céder à une nouvelle autopsie dans l’affaire Cadiou.
M. Lescouvé a fait appel au docteur Charles Paul.
Le praticien a aussitôt télégraphié au parquet de Brest pour l’aviser qu’il se tient à sa disposition.
Sur commission rogatoire, M. Vallette, commissaire de police, a perquisitionné chez Mme Cadiou, 85 bis, rue du Cherche- Midi. Le magistrat a saisi plusieurs lettres de M. Cadiou à sa femme. Toutes sont conçues en termes affectueux.
L’affaire Cadiou
Brest, le 14 février. M. Bidard de La Noé, juge d’instruction, entendra cet après-midi et confrontera avec M. Pierre, les témoins qui prétendent avoir vu M. Cadiou à Morlaix, après le 30 décembre.
Le juge va envoyer une commission rogatoire à Quimper pour vérifier ce que valent des documents de M. Cadiou contre un industriel. L’exhumation et l’autopsie de M. Cadiou auront lieu mardi matin à Morlaix. (De notre correspondant.)
Brest, le 14 février. On annonce que des déclarations importantes viennent d’être faites par le juge de paix de Quimper, ami intime de M. Cadiou.
Ce dernier, quinze jours avant sa disparition, aurait confié à son ami qu’il avait eu à lutter contre des ennemis personnels.
Mais, a-t-il ajouté, je ne les crains plus, car je possède contre eux des documents compromettants.
On se rappelle que le portefeuille de M. Cadiou n’a pas été retrouvé dans ses vêtements.
16 février 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidard de La Noë a entendu hier après- midi, M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest et M. Baron, témoins qui prétendent avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier.
Les témoins ont maintenu leurs premières dépositions.
A la suite de ces auditions, les deux défenseurs de l’ingénieur Louis Pierre, Mes Feuillard et Paul Reynaud, ont déposé entre les mains du procureur de la République une demande de mise en liberté. Les deux avocats basent leur requête sur le manque de fondement de toutes les présomptions de culpabilité et font état des témoignages recueillis par la brigade mobile, antérieurement à l’ouverture de l’information judiciaire à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon.
Mes Feuillard et Reynaud examinent le mobile qui aurait poussé l’ingénieur à supprimer son patron et déclarent qu’il est inadmissible de songer que M. Pierre ait voulu remplacer M. Cadiou à la direction de l’usine.
Voici ce que la défense répond à l’accusation :
Il résulte de lettres adressées par Me Pierre à l’inculpé, son fils, qu’en juillet dernier la mère de M. Pierre cherchait à le faire entrer comme chimiste dans une usine de Nantes.
Il résulte d’un rapport d’enquête à la direction des poudres que M. Cadiou avait été avisé, en décembre, qu’il ne serait plus admis à soumissionner, et que cette décision entraînerait fatalement la fermeture de l’usine.
A la date du 31 décembre, M. Pierre écrivait à M. Cadiou : « Je n’ai encore rien dit aux ouvriers de leur licenciement. » On ne peut donc soutenir que M. Pierre ait eu intérêt à faire disparaitre M. Cadiou pour prendre sa place à la tête d’une usine qui allait fermer ses portes. Le juge d’instruction a transmis au parquet la requête de la défense.
A Morlaix, trois nouveaux témoignages ont été recueillis qui viennent confirmer la déposition de MM. Nicolas, Le Picard et de M. et Mme Baron.
M. Caramour, patron couvreur, a déclaré que, le 1er janvier, il a rencontré M. Cadiou, qu’il connaît de longue date, au moment où celui-ci entrait au café de la Terrasse. Les deux hommes se saluèrent. De leur côté, M. et Mme Prigent certifient que le même jour, se trouvant à une fenêtre de leur appartement, rue de l’Auditoire, ils virent M. Cadiou passant devant la devanture du tapissier Gourdon. Tous les deux observèrent, ainsi que l’avaient fait la veille M. et Mme Baron, que l’industriel de la Grand’Palud paraissait vieilli et fatigué.
Le médecin légiste de Brest, M. Rousseau, a déposé hier ses conclusions écrites. Elles infirment les premières déclarations du parquet, mais sont conformes à la thèse de la strangulation adoptée ces jours derniers. Une courte lutte aurait précédé la strangulation.
En ce qui concerne les déclarations faites par le juge de paix de Quimper ami de M. Cadiou, M. J.-M. Cadiou ne semble y attacher aucune importance. Voici ce qu’il a dit à un de nos confrères :
« Le jour des obsèques de mon frère, le juge de paix de Quimper était présent. Nous avons parlé longuement du disparu. Or mon interlocuteur n’a pas même évoqué, le souvenir de la déclaration dont on parle aujourd’hui, ce qu’il n’aurait pas, manqué, de faire si elle avait à son sens présenté le moindre intérêt.
» Il ne peut s’agir là que d’une confidence banale concernant la lutte commerciale très âpre que mon frère dut soutenir contre certains concurrents. »
17 février 1914 – p. 4 et 6
L’affaire Cadiou.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest a passé la journée d’hier dimanche à classer les pièces du dossier déjà fort volumineux de l’affaire de la Grand Palud.
Aucune charge sérieuse n’a pu être relevée contre l’ingénieur Pierre.
L’homme aux 600 fr. a assigné en 50,000 fr. de dommages-intérêts, M. Cheene, à qui il doit d’avoir été injustement soupçonné de l’assassinat de M. Cadiou.
D’autre part un de nos confrères a découvert jeudi dernier, vers trois heures de l’après-midi, à la Grand-Palud, sur un tas de sable, au long d’un bâtiment donnant sur l’Elorn, une montre brisée : elle n’était certainement là que depuis peu de temps, se trouvant très visible à la surface du tas de sable. Elle semble avoir été détériorée intentionnellement. La montre est en acier oxydé, mais pas très plate. Certaines pièces en cuivre du mouvement sont encore relativement brillantes. S’agit-il de la montre disparue de M. Cadiou ? Notre confrère vient de la faire parvenir, à toutes fins utiles, au juge d’instruction.
L’affaire Cadiou
Brest, le 16 février. M. Rouquier, chef de la brigade mobile de Rennes, est arrivé à Brest. Il a conféré avec le juge d’instruction et le procureur de la République au sujet de l’exhumation de M. Cadiou, qui aura lieu cet après-midi à Morlaix, en vue de l’autopsie qui doit être faite demain matin : (De notre correspondant.)
18 février 1914 – p. 3 et 6
L’Affaire Cadiou
Bien que l’accusation ne repose que sut fragiles présomptions, M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, attend le résultat de la contre-autopsie du corps de M. Cadiou pour donner suite à la demande de mise en liberté provisoire formulée par les avocats de l’ingénieur Louis Pierre.
Pour l’instant cette demande a été repoussée.
Je ne puis, dit M. Bidard de La Noë, libérer l’inculpé à tendu tous les témoins convoqués cause des trois motifs suivants : je n’ai pas entendu tous les témoins convoqués par la défense, je n’ai pas interrogé Louis Pierre sur le fond de l’affaire, je désire auparavant connaître les résultats de la contre-autopsie.
Le rejet de la demande de mise en liberté signifié hier soir à l’un des défenseurs, Me Feillard, a provoqué une émotion d’autant plus vive que de nouveaux témoigna charges favorables à l’ingénieur surgissaient à Morlaix. Un facteur télégraphiste de la ville, M. Cabon, déclare qu’il rencontra l’usinier de la Grand-Palud le 1er janvier, vers 9 heures du matin, sur la place Thiers. Il le salua, et M. Cadiou lui répondit : « Bonjour Cabon. »
La déposition du facteur concorde avec celle de l’ouvrier couvreur Caramour, qui affirme avoir vu l’ancien avoué le même jour, vers la même heure, et presque au même endroit.
Un autre témoin, M. Lemeillet, négociant à Brest, dépose de son côté que, se trouvant vers la fin de décembre à Morlaix, il y rencontra M. Cadiou. Il se rendit dans les derniers jours de l’année trois fois à Morlaix, les 24, 27 et 31 décembre. Or, il est certain que ce n’est pas le 24 qu’il aperçut l’industriel, c’est par conséquent le 27 ou le 31. Mais le 27 M. Cadiou était à Brest ; c’est donc le 31 que M. Lemeillet le croisa aux abords de la gare.
Cet ensemble de témoignages ne paraît pas émouvoir le parquet de Brest qui persiste à penser que M. Cadiou a été assassiné dans la matinée du 30 décembre peu de temps après avoir été vu en compagnie de l’ingénieur.
Les magistrats brestois font à ce propos grand cas de la déposition d’un habitant de Morlaix, M. Fenteun.
Le 20 janvier, a déclaré ce dernier, j’ai cru rencontrer mon pauvre camarade Cadiou. Ce jour-là, un cycliste passait à Morlaix sur le quai de Léon. Il ressemblait à Cadiou, et je faillis l’appeler. Je n’en ai été retenu que par la certitude que j’avais de la mort de mon ami.
Le docteur Rousseau, médecin légiste, vient d’ajouter à son rapport une note dans laquelle il disait que la victime fut brusque ment attaquée et qu’elle dut soutenir une vive et courte lutte.
Le praticien en veut pour seule preuve la déchirure découverte dans la partie supérieure du macfarlane en caoutchouc que portait M. Cadiou le jour du crime.
Le juge d’instruction de Quimper a reçu hier matin la déposition de M. Guinner [Le Guiner], juge de paix à Quimper :
J’ai rencontré, a-t-il dit, mon ami Cadiou quelques jours avant sa disparition. Il paraissait triste, abattu et ne cacha pas qu’il avait de gros ennuis. Ceux-ci lui étaient suscités, m’a-t-il dit, par des ennemis irréductibles qui convoitaient sa situation et menaient contre lui une campagne, d’injures et de diffamations.
D’autre part, le procureur de la République, le juge d’instruction et M. Rousseau, médecin légiste, sont partis hier soir pour Morlaix afin d’assister aujourd’hui à l’autopsie du corps de M. Cadiou.
Nous apprenons que de nouveaux témoins déclarent avoir vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix. Parmi les témoins qui seront interrogés, une dame employée dans une pâtisserie affirme avoir servi, ce jour-là, des gâteaux à M. Cadiou.
L’affaire Cadiou.
Brest, le 17 février. L’autopsie du cadavre de M. Cadiou, commencée à huit heures ce matin, s’est terminée à onze heures. Elle a révélé des résultats inattendus, très graves, sur lesquels le secret a été demandé jusqu’après deux heures, une descente de justice immédiate allant s’ensuivre. (De notre correspondant.)
19 février 1914 – p. 5 et 6
L’Affaire Cadiou
Notre correspondant nous télégraphie :
Le parquet, à la suite de l’autopsie, craignant une indiscrétion qui paralyserait l’opération projetée à la Grand’Palud, fit donner leur parole d’honneur à tous les journalistes présents de garder le secret jusqu’à deux heures de l’après-midi.
L’autopsie révéla que Cadiou fut tué d’un coup de revolver du côté droit. La balle suivit un trajet oblique de gauche à droite et arrière en avant. La balle a été retrouvée par le docteur Paul lorsqu’il a ouvert la tête ; elle avait tranché l’artère carotide droite. La gorge fut tranchée pour dissimuler le coup de feu. On ne sait si ce fut avant ou après la mort. Le mystère reste toujours entier de savoir comment les vêtements n’étaient pas ensanglantés. Le parquet a quitté Morlaix à midi quarante et une pour Landerneau et la Grand Palud.
L’autopsie pratiquée par le docteur Paul a démontré qu’il y a eu impossibilité de suicide de la part de Cadiou, et qu’en conséquence tombent tous les racontars d’une mise en scène pour faire croire à un crime au lieu d’un suicide qui ruinait certaines espérances des proches de l’ex-propriétaire de la Grand’Palud. Le coup de feu fut tiré à bout portant par l’assassin, qui se trouvait avec Cadiou, puisque le manteau caoutchouté fut traversé par le projectile et que la déflagration de la poudre brûla même l’étoffe. Le crime fut commis non dans une maison, mais dehors.
Cadiou, en raison du vent et du froid, avait mis son capuchon sur sa tête. Ce crime fait tomber tous les racontars du passage de Cadiou à Morlaix après le 30 ; c’est la confirmation de la thèse que j’ai été presque seul à soutenir, dans la presse, d’un crime de cupidité, thèse qu’en raison du ton donné par les autres journaux et agences on n’admettait guère comme vraisemblable. Le secret demandé par le parquet aux journalistes jusqu’à ce qu’il soit arrivé à Landerneau avait pour but de ne pas ébruiter le projet de perquisitions chez plusieurs personnes soupçonnées d’avoir été complices de ce crime de cupidité. Diverses circonstances n’ont pas permis de les opérer. Le transport du parquet de Brest, avec les docteurs Paul – Rousseau, au moulin de la Grand Palud, dans le domicile de Pierre, avait pour but d’établir si le revolver de Pierre était bien du calibre de la balle meurtrière. Les magistrats arrivés à trois heures au moulin ont saisi ledit revolver, mais ce ne fut point-là l’arme qui tua Cadiou.
Mais une autre question se pose : un revolver existait à l’usine de la Grand’Palud pour les gardiens de nuit. En même temps que le parquet opérait au moulin, puis un peu plus tard à l’usine pour retrouver ledit revolver, Bossard, le gardien de nuit, était interrogé par le commissaire spécial Paulin. Bossard déclarait le 27 :
Je quittai l’usine et fus absent jusqu’au 6. Je laissai mon revolver sous le traversin de mon lit. Quand je revins, il se trouvait encore à la même place. Depuis j’ai, en compagnie du contremaître Bignard, tiré plusieurs coups de revolver ; puis, le 17 janvier, j’ai remis à Pierre ce revolver avec les cartouches restantes et les douilles des cartouches tirées.
C’est ce revolver qu’on ne retrouve pas. Celui trouvé au domicile de Pierre a été présenté à Bignard qui ne l’a pas reconnu comme étant celui qu’avait Bossard. Ce second revolver le retrouvera-t-on ? Les magistrats ont saisi divers objets au moulin, et une carabine de 5 millimètres, qui ne peut être non plus l’arme qui a tué Cadiou. Les magistrats sont de nouveau allés visiter la fosse où fut retrouvé Cadiou et fait une perquisition inutile à l’usine à Landerneau. Ils ont perquisitionné au domicile de Cadiou : de nombreux papiers, lettres et documents, la plupart déchirés, ont été saisis dans une corbeille à papiers. Ils vont être reconstitués.
Sur une table, en évidence, se trouvait un volume, espèce d’anthologie, contenant une pièce de Musset sur le suicide et qui était marqué d’un signet. L’on a voulu faire croire que Cadiou s’était complu à cette lecture avant de se suicider. Le suicide étant reconnu impossible, la grossière mise en scène apparaît. Or, l’on sait que Pierré pénétra chez Cadiou après sa disparition. Doit-on mettre ceci à son actif ?
Les perquisitions continuent demain. Le Parquet est rentré à Brest ce soir. Le docteur Paul est reparti pour Paris.
On sait d’autre part qu’il y a quelques jours divers journaux, l’Ouest-Éclair, le Nouvelliste de Bretagne ont protesté contre le maintien en prison de M. Pierre. A ce propos ils mirent en cause M. Cloarec, député du Finistère, ami de la famille Cadiou, en déclarant qu’il était intervenu auprès du parquet de Brest pour empêcher l’élargissement de l’inculpé.
M. Cloarec a dit à un de nos confrères ce qu’il pensait de la mort mystérieuse de M. Cadiou et du maintien en prison de M. Pierre :
Si j’ai cru, dès le début, que M. Cadiou avait été assassiné, c’est que je savais qu’il avait des ennemis, acharnés. Au double titre d’ami et de député, j’eus l’occasion de m’occuper des plaintes injustifiées dont le directeur de la Grand Palud était l’objet.
L’usine de Landerneau laissait, en moyenne, 80,000 francs de bénéfices à M. Cadiou. C’est dire que l’entreprise était florissante. Ce succès devait faire naître des jalousies. Il ne s’écoulait pas de mois sans qu’une plainte ne fut adressée ministère de la guerre contre M. Cadiou, fournisseur de l’armée.
On affirma d’abord que la Société qu’il dirigeait n’était qu’une Société allemande et on alla Jusqu’à prétendre que les actes de constitution passés devant notaire avaient été truqués. M. Cadiou, qui avait une fortune de 1,200,000 fr., pouvait bien, il me semble, mettre 250,000 fr. dans une affaire. L’enquête démontra que, parmi les actionnaires de l’usine de la Grand Palud il n’y avait aucun Allemand.
Par la suite, d’autres plaintes en fraude et malfaçons affluèrent au ministère de la guerre. M. Cadiou fut exclu des marchés de l’armée sans qu’aucun motif lui eût été fourni. C’est alors que j’intervins et demandai la nomination d’une commission d’enquête.
Qui, avec acharnement, accusait et dénonçait ainsi M. Cadiou au ministère de la guerre ? Ce n’est pas à moi de le dire. Y a-t-il plusieurs accusateurs ? N’y en a-t-il, au contraire, qu’un seul, agissant pour le compte des autres ? Si le général Gaudin veut ouvrir son dossier aux magistrats de Brest, ceux-ci y trouveront les lettres accusant le directeur de la Grand Palud. Si elles sont signées, il connaitra les noms des personnes devant être interrogées. Si ces lettres sont anonymes, des comparaisons et des expertises d’écritures s’imposent.
Pour moi, cela ne fait aucun doute, M. Cadiou a été tué parce qu’il était directeur de l’usine de la Grand Palud et il a été frappé au cours d’une discussion d’ordre professionnel.
Je ne prétends pas que M. Pierre soit l’assassin de M. Cadiou et, quoi qu’on en ait dit, je ne suis pas intervenu pour qu’on le maintienne en prison, L’autre semaine, j’ai enterré un fils de vingt-trois ans, dont je suis allé chercher le cercueil en Espagne, et je vous assure que j’ai suivi de bien loin, depuis quelques jours, l’instruction du parquet de Brest.
L’arrestation de M. Pierre, que je n’ai jamais vu d’ailleurs, ne m’a pas surpris. En effet, divers détails m’intriguent.
Le 29 décembre, M. Cadiou devait remettre un chèque de 2,000 fr. à M. Pierre. Ce jour-là, M. Cadiou était à Landerneau. Il ne pouvait regagner Paris que par un train partant à neuf heures du soir et arrivant à Paris le lendemain matin, vers sept heures. Or, à la date du 30 décembre, M. Pierre écrivait à Paris à M. Cadiou en lui manifestant sa surprise de n’avoir pas encore reçu le chèque de 2,000 fr.
D’autre part, le parquet de Brest a saisi, on le sait, une lettre arrivée à Landerneau peu après la disparition de M. Cadiou et adressée à M. Pierre, Cette lettre émanait du ministère de la guerre et remerciait l’ingénieur des renseignements qu’il avait fournis. Dans le bureau de travail de M. Pierre, la justice a également saisi des brouillons de lettres accusant le directeur de la Grand’ Palud.
M. Pierre est-il l’auteur des lettres figurant dans le dossier du général Gaudin ?
L’affaire Cadiou
Brest, le 18 février. La police spéciale a perquisitionné ce matin à Landerneau, chez M. Legrand, ancien maire de Landerneau, fondateur de l’usine de la Grand Palud. Divers documents, dont l’importance n’est pas encore établie, ont été saisis. (De notre correspondant.)
20 février 1914 – p. 5
L’Affaire Cadiou
Brest, le 18 février. Jean-Marie Cadiou vient de me déclarer qu’il est très satisfait des résultats de l’autopsie. Il ajoute que tous les documents possédés par son frère sont en complète sécurité.
Que pensez-vous, lui dis-je, des accusations du député Cloarec contre le député Goude ? Tous les documents Goude, me répond-il, existent et verront le jour si besoin en est. En ce qui concerne le rôle prêté à la somnambule, il dit que l’assassinat tel que l’a révélé l’autopsie du docteur Paul, lui ouvre des horizons nouveaux et qu’il ne désespère pas de tirer complètement au clair toute l’affaire. Pierre, informé du résultat de la contre-autopsie par son défenseur Me Feillard est resté très calme.
Au sujet du revolver non retrouvé, il dit qu’il y avait des balles avec douilles en cuivre, alors que Bossard dit qu’il y avait des douilles en melchior et que les balles trouvées étaient en melchior. Il a dit à Me Feillard qu’il ne demande qu’à être interrogé le plus rapidement possible. (De notre correspondant.)
Brest, le 19 février. La perquisition opérée chez Legrand a abouti à la saisie de documents et lettres comptables se rapportant au moment de la fondation de l’usine de la Grand-Palud, lettres échangées avec la maison allemande Temming de Buhl (Haute-Alsace), qui envoya des ingénieurs et fournit des capitaux.
Une nouvelle perquisition faite chez Cadiou a établi qu’il n’y avait pas eu de mise en scène à propos du Rolla, de Musset, marqué d’un signet à la page du suicide. Un fonctionnaire qui lut ce livre a donné toutes explications à ce sujet.
Une perquisition chez un industriel concurrent de Cadiou n’a donné aucun résultat, pas plus qu’une nouvelle audition du contremaitre Bignard. Le revolver saisi hier était bien celui de l’usine, rendu le 17 janvier par Bossard ; il fut acheté chez l’armurier Lelièvre, à Brest, par Pierre, au nom de Bignard. Quant au revolver de Pierre, introuvable, l’ingénieur a dit à son avocat qu’il donnera des explications catégoriques sur la façon dont il s’en sépara il y a quelques mois. (De notre correspondant.)
La perquisition faite au domicile de M. Legrand, fondateur de la Grand’Palud, a produit une vive émotion.
Le bruit a couru à Brest que certains papiers intéressants auraient été détruits dans le courant de janvier.
M. Legrand s’élève contre ce bruit :
On est venu, m’a-t-il déclaré, me demander des renseignements sur la Grand Palud, comme il était naturel, et je les ai fournis. J’ai mis mes papiers à la disposition de la justice. M. Cadiou m’avait chargé en juillet dernier de trouver un acquéreur pour la Grand’Palud. Un industriel de Paris se présenta, mais fut effrayé par le prix effrayé que demandait M. Cadiou.
Le groupe qui construit en ce moment à Daoulas, ajoute M. Legrand sur mes questions précises, n’aurait jamais voulu acheter la Grande-Palud, car il aurait fallu renouveler complètement le matériel. C’eut été une opération trop onéreuse. Quant à Pierre, ignorant du contrat qui le liait à son patron et que nous avons connu par le Matin, nous l’avions engagé trois mois avant que disparut M. Cadiou. Le contrat définitif ne fut signé entre nous que le 12 janvier. Mais, le 14, Pierre nous écrivait pour résilier. Il désirait, nous disait-il, que fût éclairci auparavant le mystère causé par la disparition de son patron. J’ai cru jusqu’ici à l’innocence absolue de Pierre. Dois-je en douter aujourd’hui ?
Vendredi, l’habitation du moulin sera fouillée de la cave au grenier par une escouade d’inspecteurs de la Sûreté. Samedi, le juge espère entendre à Brest : la somnambule de Nancy, Mme Saimby [Sainpy], de Pont-à-Mousson, qui consulta, on le sait, la pythonisse ; Mme Guillemin et Mme veuve Cadiou. La venue de la visionnaire de Nancy est attendue à Brest avec curiosité.
21 février 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre a donné, au sujet du bull-dog de 6mm des explications si naïves que son entourage incline à le considérer comme impliqué dans le meurtre de M. Cadiou.
Pierre a déclaré avoir eu en sa possession un revolver de 6mm, mais il l’a vendu en février ou mars 1913 à un voyageur de commerce dont il ne connaît ni le nom ni l’adresse.
Ce revolver, a dit Pierre, était en ma possession depuis 1912.
Or, des témoignages de l’armurier, M. Marie, de Mlle Marie [Julia] Juzeau et du veilleur de nuit Bossard, il résulte qu’en août 1913 Pierre n’avait pas encore le bull-dog en sa possession. L’ingénieur a été confronté sans résultats appréciables avec Bossard. Durant tout l’interrogatoire du juge d’instruction il a fait preuve d’une impassibilité déconcertante.
Pierre sera extrait de sa prison samedi pour être confronté avec différents témoins. L’enquête aurait établi que trois personnes étaient intéressées à voir disparaître M. Cadiou.
L’ingénieur Pierre serait une de ces personnes.
Hier après-midi, tandis qu’on interrogeait l’ingénieur Pierre, le bruit se répandait à Brest qu’il s’était suicidé. Il n’en est rien. L’ingénieur, très abattu, quitta le Palais de Justice vers huit heures.
22 février 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
M. Jean-Marie Cadiou, frère du directeur de l’usine de la Grand’-Palud a été entendu, hier matin, par le juge d’instruction. Il a précisé certains détails relatifs à la lettre que lui envoya une de ses parentes après avoir consulté une somnambule à Nancy. Cette lettre lui permit de découvrir aisément le lieu où était enterré le cadavre de son frère.
M. J.-M. Cadiou a également fait au juge d’instruction le récit de la découverte du cadavre.
Aujourd’hui, le juge entendra la somnambule de Nancy.
On ne prévoit pas que le parquet opère de nouvelles descentes au moulin de la Grand Palud et à Landerneau avant plusieurs jours.
Momentanément, l’enquête va porter sur deux questions bien distinctes :
Celle du juge d’instruction, sur les circonstances qui ont entouré la découverte du corps.
Celle de la police mobile, sur ce que sont devenues les deux valises dont M. Cadiou ne se séparait jamais. Les inspecteurs vont s’employer également à fixer quelle pouvait être la nature des documents contenus dans l’une de ces deux valises et quels ennemis particuliers de M. Cadiou ces documents concernaient.
L’enquête pourrait apporter quelques surprises à ce dernier propos.
Les circonstances dans lesquelles a été découvert le corps de M. Cadiou soulèvent deux questions distinctes.
1° Comment la somnambule de Nancy a-t-elle pu dire avec une telle précision où était enterré le corps.
2° Depuis combien de temps celui-ci était-il enfoui, là où on l’a trouvé ?
On a généralement affirmé jusqu’ici que le corps de M. Cadiou n’avait dû être enterré dans le bois voisin du moulin de la Grand Palud que longtemps après l’assassinat, et peu de temps avant sa découverte, à cause de son état de conservation.
On fait remarquer aujourd’hui qu’une gelée assez forte a régné d’une façon ininterrompue depuis le 30 décembre jusqu’à quelques jours avant la découverte du cadavre.
Celui-ci, n’étant enterré que sous quelques centimètres de terre, a dû incontestablement subir l’action de cette gelée qui pouvait suffire dès lors à expliquer sa conservation relative.
D’autre part, le mystère des nombreuses lettres anonymes qui parvinrent à la police n’est pas encore éclairci. Ces lettres ainsi que de nombreux papiers sont venus grossir le dossier de l’instruction : lettres de Mme Cadiou à son mari, de M. Cadiou à son ingénieur, notes de Pierre qui travaillait l’allemand et le russe, enfin lettres de personnalités politiques. Quelques-unes sont relatives au groupe qui concurrençait la Grand-Palud.
Parmi les autres on cite une lettre de M. Cloarec et l’on affirmait au Palais de justice de Brest que le député du Finistère, dans cette missive, conseillait à son ami Cadiou de renoncer à se venger.
M. Cloarec, à qui un de nos confrères a demandé s’il se souvenait d’avoir écrit semblable chose, a déclaré hier :
On a trouvé des lettres de moi à l’usine, cela est tout naturel. J’étais l’ami de Cadiou, et nous avions une correspondance assez suivie. Mais que dans ces lettres j’aie déconseillé à Cadiou de se venger, cela je ne me le rappelle pas ou du moins je fais à ce sujet toutes réserves. Cadiou avait le tempérament le moins vindicatif qui fût.
» Il se peut toutefois qu’il ait eu, dans un moment de tracasserie, un mouvement de colère et qu’il m’en ait fait part. Mais pour me souvenir du fait il faudrait que je me rappelle la teneur complète des lettres dont il est question. Dans tous les cas, je puis affirmer une chose, c’est que je n’ai jamais eu à déconseiller à Cadiou de se venger de Pierre que je ne connaissais pas. Cadiou, du reste, s’il n’avait pas confiance en Pierre, reconnaissait en son ingénieur de grandes qualités. »
De nombreuses personnes s’étaient rendues hier matin aux abords du Palais de justice, espérant voir passer l’ingénieur Pierre quand il serait amené à l’instruction ; mais leur attente a été déçue. L’accusé est resté à la prison du Bouguen.
Aujourd’hui défileront dans le cabinet du magistrat la pythonisse, puis Mmes Sainby [Sainpy], Rubard [Richard] et Guillemin, qui provoquèrent, recueillirent ou transmirent ses révélations. Mme veuve Cadiou, également convoquée, a adressé, de Paris, au juge d’instruction un certificat médical établissant que son état de santé ne lui permet pas à l’heure actuelle de se rendre à Brest.
23 février 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
Le juge d’instruction de Brest, M. Bidart [Bidard] de La Noë a entendu hier ; Mme Sainby [Sainpy], née Gendarme, à Pont-à-Mousson, cheville ouvrière de l’affaire ; Mme Richard, mère de Mme Cadiou ; Mlle Guillemin, tante de Mme Cadiou qui communiqua à la veuve de l’usinier de la Grand’Palud les « révélations » de la devineresse nancéienne, et enfin Mme Hoffmann, dite Camille, somnambule extralucide.
C’est le 31 janvier, vers 10 h. 30 du matin, déclare Mme Hoffmann, que je reçus la visite de Mme Sainby [Sainpy], parente de la famille Cadiou. Elle ne me donna aucune indication. Je fus endormie et, au bout de dix minutes, je me réveillai les yeux pleins de larmes. Mme Sainby [Sainpy], qui paraissait très troublée, me mit au courant des révélations que je lui avais faites, car je n’avais pas souvenir de ce que j’avais pu dire en état d’hypnose. Je n’ai lu depuis dans les journaux que les feuilletons, et rien de ce qui se rapporte à l’affaire Cadiou. Au reste, le temps m’était mesuré, car, à partir de ce fameux jour, je n’ai jamais autant de clientes.
M. Bidart [Bidard] de La Noé congédia en souriant la somnambule, et Mme Sainby [Sainpy], qui a cinquante-six ans et qui s’appelle de son nom de jeune fille Jeanne Gendarme, déposa à son tour. Mme Sainby [Sainpy] a dans les voyantes extra-lucides une confiance qui s’appuie sur un précédent lointain. Elle sait qu’il y a soixante ans un paysan de Vignot, dans le département de la Meuse, disparut. Une somnambule permit de le retrouver. Aussi, quand M. Cadiou emplit d’inquiétudes sur son sort le cœur de ses proches, se promit-elle de consulter une devineresse. Elle se fit envoyer par une demoiselle Guillemin, qui habite Paris, un gant qui avait appartenu à l’usinier.
Je le présentai, dit-elle, à Mme Camille du côté de l’envers, de façon à ne pas toucher l’intérieur, car vous comprenez, monsieur le juge, cela aurait pu faire disparaître le fluide. Au bout d’un instant, la somnambule, soudainement inspirée, clama :
« Oh. Je le vois. Le malheureux est dans le bois. Voici le moulin, tout à côté la rivière, et plus loin un talus avec un bouquet d’arbres. Il n’est pas au fond de l’eau, mais sur le rebord du talus. Une mince couche de terre recouvre son cadavre. »
Mme Sainby [Sainpy], très émue, se tut un instant, puis reprit :
Je demandai à la voyante par qui le crime avait été commis.
« Par un homme grand, répondit-elle, de trente à trente-cinq ans, barbu et châtain. Il était aidé par un complice plus petit, qui faisait le guet et prêta la main pour ranger le corps. II faisait nuit. M. Cadiou a été atteint au côté droit avec un gros outil lourd comme un marteau. »
Cette consultation fut payée 3 fr., et Mme Sainby [Sainpy], qui ne connaît pas la Grand’Palud et qui n’était jamais venue en Bretagne, n’a qu’un regret, c’est de n’avoir pas eu plus tôt recours aux lumières de la somnambule.
Il y avait entre la déposition de Mme Sainby [Sainpy] et celle de Mme Camille divergence sur deux points de détail. La première ne dit pas que la voyante s’éveilla les yeux pleins de larmes de son sommeil cataleptique, la seconde l’affirme. La somnambule dit que le récit de ses révélations inconscientes lui fut répété dès son réveil par Mme Sainby [Sainpy]. Cette dernière le conteste et il fut impossible de les mettre d’accord.
La pythonisse qui, depuis l’affaire Cadiou, gagne plus de 200 francs par jour, n’a pas une confiance absolue dans son infaillibilité. J’avais déjà été consultée, disait-elle hier matin, sur des sujets semblables, mais j’avais été moins heureuse.
Des recherches pour retrouver le revolver, l’arme du crime, n’ont pas encore abouti. Pour compliquer cette affaire ténébreuse, deux pièces du dossier de l’affaire Cadiou ont disparu du cabinet du juge d’instruction, Par qui ce vol fut-il commis ? Une enquête a été immédiatement ouverte et les serrures des portes du cabinet du juge d’instruction ont été changées. Nos lecteurs se souviennent de la déclaration faite par l’ingénieur Pierre en ce qui concerne la disparition du bull-dog de 6 mm.
L’Ouest-Éclair, à ce sujet, a reçu la dépêche suivante de son correspondant de Dinan :
Jeudi dernier 19 février, arrivait à Dinan, venant de Guingamp, un voyageur de commerce, M. Léopold Thevenot, qui descendit à l’hôtel du Bon-Coin, près de la gare de Dinan, hôtel tenu par M. Grielle. Il s’inscrivit comme étant originaire du Possoitre (Ariège) âgé de vingt-sept ans.
M. Thevenot déclara être représentant de la maison Rémond, de la Fère. Cette maison avait envoyé chez M. Bouvier, entrepositaire, à Dinan, une caisse d’huile en transit. Le voyageur vendit une partie de cette huile à M. Grielle, le propriétaire de l’hôtel.
A table d’hôte, aujourd’hui samedi, pendant le déjeuner, M, Thevenot raconta qu’après la lecture de l’Ouest-Éclair il se reconnaissait pour le voyageur auquel Louis Pierre, l’ingénieur de la Grand’ Palud, accusé du meurtre de M. Cadiou aurait montré son revolver.
M. Thévenot déclare formellement avoir tiré avec Louis Pierre des balles de revolver dans le jardin de l’ingénieur, avec lequel il se serait trouvé à une date qu’il place entre le 1er et le 5 janvier dernier. Il a affirmé devant MM. Turpinal et Brandily, voyageurs de commerce. Et il a ajouté :
Je n’ai pas acheté à Pierre son revolver, il ne me l’a d’ailleurs pas proposé.
M. Thévenot est parti ce soir pour Saint-Malo. Il a écrit au juge d’instruction de Brest, demandant à être interrogé par commission rogatoire.
D’autre part, l’inspecteur Brisset, de la brigade mobile de Rennes ; a été touché hier soir par une lettre anonyme, mise à la poste, ainsi que le timbre de Quimper à Redon en fait foi, deux jours avant la contre-autopsie pratiquée par le docteur Paul.
Le mystérieux informateur des policiers les prévient que si l’on veut découvrir la vérité sur la mort de M. Cadiou, il est nécessaire d’arracher une bande de peau autour de la gorge du cadavre.
Or, on s’en souvient, c’est là que la balle fut découverte.
24 février 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
Les hypothèses les plus diverses continuent à être émises sur la façon dont le crime fut commis et sur les raisons qui auraient pu pousser l’ingénieur Pierre à supprimer son patron.
Pour l’instant il suffit de retenir :
1° La déclaration du voyageur de commerce Léopold Thévenot ;
2° Les explications données par les magistrats au sujet de la disparition des deux lettres du dossier ;
3° Le contenu d’une lettre adressée au docteur Paul le matin même de la contre autopsie.
Nos lecteurs se souviennent de la déclaration du voyageur de commerce, Léopold Thévenot, faite dans un hôtel de Dinan et rapportée par l’Ouest- Éclair.
Thévenot aurait raconté que se trouvant Landerneau entre le 1er et le 5 janvier dernier il s’était trouvé avec l’ingénieur Pierre et tous deux auraient tiré des balles de revolver.
M. Thévenot, pour dissiper ces racontars, dit à un de nos confrères à Saint-Malo :
L’année dernière, à une date que je place approximativement entre le 20 juin et le 5 juillet, je me trouvais de passage à Landerneau et je déjeunais à l’hôtel Le Rocq, où l’ingénieur de la Grand’-Palud prenait lui-même ses repas. C’est ainsi que, ce jour-là, je fis sa connaissance. Après déjeuner, M. Pierre invita la propriétaire de l’hôtel, Mme Le Rocq, et la nièce de celle-ci, Mlle Juzeau, à venir cueillir des fleurs dans sa propriété. Il m’offrit de les y accompagner. J’acceptai. Et c’est ainsi que nous allâmes passer l’après-midi dans le jardin de M. Pierre.
Mais à aucun moment de cet après-midi, je vous l’affirme formellement, il ne fut question de revolver. A aucun moment M. Pierre ne parla d’une arme semblable… A aucun moment je n’eus l’occasion de tirer des balles, ainsi qu’on semblerait le raconter aujourd’hui à Dinan… Je quittai ensuite Landerneau et je n’y revins que vers le 18 janvier dernier. J’allai déjeuner de nouveau à l’hôtel Le Rocq. Au moment où, après le repas, je sortais de la salle à manger, j’aperçus M. Pierre en compagnie d’autres personnes. Je le saluai… Il me rendit mon salut et nous n’échangeâmes aucun propos. Depuis je ne l’ai pas revu.
Telles furent les deux seules circonstances dans lesquelles je me trouvai avec l’ingénieur de la Grand Palud…
Quant à la disparition des lettres du dossier, les magistrats la démentent catégoriquement. Ils y avaient cru, mais ils se sont trompés, et leur erreur proviendrait du numérotage des pièces.
On assure que les deux lettres que l’on recherchait en vain, hier soir, ont été retrouvées, ce matin, mais elles n’étaient plus à leur place primitive.
D’autre part, le matin de la contre-autopsie du corps de Cadiou, le docteur Paul recevait une lettre portant l’adresse suivante :
A M. le docteur Paul, en mission à Morlaix. Le timbre indiquait la date du 15 février et avait été apposé entre Quimper et Redon. Cette lettre contient, dans ses quatre pages de texte, des précisions étonnantes sur la nature des lésions relevées sur le cadavre de M. Cadiou ; et avant que le docteur Paul n’eût découvert, avec la trace du coup de feu sur la nuque, la fameuse petite balle de 6 millimètres, le correspondant anonyme écrivait :
« La première autopsie a été très mal faite ; il aurait fallu découper la nuque. Là était le point intéressant ».
On révélait aussi que la victime avait été attaquée par derrière et que son cadavre avait été transporté sur un matelas à l’endroit où il fut découvert.
Le docteur Rousseau, de Brest, auteur de la première autopsie, a pu lire cette lettre et il en reste très troublé.
J’ai eu l’impression, a-t-il dit hier soir, s que cette communication émanait de quelqu’un qui avait assisté à la première autopsie et qui avait éprouvé du dépit en constatant que les résultats ne concordaient pas avec ce qu’il attendait.
D’aucuns rapprocheront cette étrange histoire de celle non moins stupéfiante de la somnambule. Ils y verront encore le procédé machiavélique d’une personne qui, connaissant dans tous leurs détails les circonstances du drame, obéit au double souci de n’être pas démasquée et de guider les recherches de la justice.
Le juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de La Noé, se propose d’éclaircir ce nouvel à-côté de l’affaire.
Le docteur Charles Paul a donné son opinion sur la lettre mystérieuse.
Lorsque je suis arrivé en Bretagne pour y accomplir la mission dont j’étais chargé, mon confrère brestois, le docteur Rousseau, me remit une lettre qui était arrivée à mon nom, à Morlaix. Avant de la décacheter, je fis la remarque que la lettre portait le cachet postal de Quimper, indiquant, qu’elle avait été jetée à la boîte dans cette ville la veille ou l’avant-veille. La lettre n’était pas signée. Je jetai rapidement les yeux sur les premières lignes. Je vis qu’elles contenaient une série d’allégations des plus désobligeantes à l’égard du docteur Rousseau. Je m’empressai de la donner à mon confrère brestois à qui je dis : Mon cher confrère, voici une lettre qui me semble vous concerner et je ne puis mieux faire que de vous la remettre.
Le docteur Rousseau la parcourut rapidement et la remit aussitôt à l’avocat-général qui devait assister à la contre-autopsie. La missive donnait elle des détails précis sur la façon dont M. Cadiou avait été assassiné ?… Je ne saurais le dire. En tout cas, je ne pense pas que son contenu puisse être bien sensationnel, car le docteur Rousseau, à la suite des résultats de l’opération à laquelle je procédai, n’aurait pas manqué d’en faire part aux magistrats présents et qu’il n’en a rien fait.
Le bruit est parvenu au parquet que trois paysans auraient raconté qu’ils avaient entendu, le jour présumé où fut tué. M. Cadiou, une très forte détonation. L’un d’eux aurait même dit à ses camarades « Ca, c’est un beau coup de fusil ! » On recherche d ces trois hommes, dont le témoignage pourrait être très intéressant, car il fixerait nettement le jour, l’heure et l’endroit où le crime a été commis.
La famille Pierre offre une prime de 500 fr. à qui pourra faire retrouver l’acheteur du revolver Hammerless de six millimètres. Cette vente, affirment les membres de la famille Pierre, eut lieu en mars 1913, dans le jardin du moulin.
L’enquête sur le drame de la Grand Palud 37 se poursuit au milieu d’une agitation fiévreuse.
25 février 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
Faisant suite à la lettre anonyme reçue par le docteur Paul, une autre missive également sans signature, est parvenue à la brigade mobile, avant la contre-autopsie.
Le mystérieux correspondant signale un sillon singulier laissé dans les chairs du cou de M. Cadiou et tel qu’aurait pu le produire une balle.
Le parquet fait vérifier l’origine des deux lettres expédiées de Quimper.
Les bruits les plus fantaisistes continuent à circuler et d’aucuns, qui ont épuisé la liste des personnes à accuser ; se retournent maintenant contre Jean-Marie Cadiou.
Mis au courant des bruits qui circulent sur son compte, M. J.-M. Cadiou a déclaré : Je sais que certains soupçons ont pris corps. On trouve étrange l’histoire de la somnambule. On ne s’explique pas les lettres de Quimper. On s’étonne de la rapidité avec laquelle j’ai découvert le cadavre de mon frère. Pour un peu, on m’accuserait.
Je ne peux que répéter ce que j’ai toujours dit : « J’ai connu, par ma belle-sœur, Mme veuve Cadiou, les révélations de la somnambule, et je me suis transporté sur les lieux. Sur la foi de ses renseignements, j’ai trouvé, donc, je crois. » L’histoire des lettres de Quimper surgit aujourd’hui.
Or, je ne me suis rendu ni à Quimper, ni dans la région de Quimper, depuis le début du mois janvier dernier. Je n’ai donc pas pu mettre à la poste des lettres adressées au docteur Paul et aux commissaires de la Sûreté.
Sans doute, je me sens environné par les soupçons. C’est ainsi que mon courrier ne me parvient plus que décacheté.
On ne prend même plus la peine de dissimuler avec moi en recollant les enveloppes des lettres qui me sont adressées. La justice, je le comprends très bien, me surveille du coin de l’œil. Elle perd son temps.
J’ajoute enfin qu’il est ridicule de me soupçonner d’une complicité quelconque avec Pierre. C’est moi qui accuse Pierre d’assassinat ; je ne puis donc pas être son complice. Tout le monde le comprendra, car cela coule de source.
Pour nous tous, Pierre est le coupable, quoi qu’on en dise.
Hier, le juge d’instruction a longuement interrogé M. Legrand, ancien maire de Landerneau, et fondateur de l’usine de la Grand’ Palud. Parmi les pièces saisies au domicile de M. Legrand se trouvent, nous l’avons dit, des lettres de M. Cloarec, député de Morlaix, ami et conseil de M. Cadiou. Ces lettres n’ont trait qu’aux négociations engagées en août dernier, pour la vente de la Grand’ Palud.
M. Legrand était, à cet effet, muni de pouvoirs absolument réguliers. S’il essaya plus tard de reprendre l’affaire pour compte du groupe de Daoulas ; il le fit avec l’assentiment de ses commanditaires, et l’échec qu’il essuya ne lui laissa pas la moindre amertume.
D’autre part, le parquet a décidé de faire rechercher tous les télégrammes qui ont été expédiés, de quelque destination que ce fût, entre le 25 décembre et le 4 février, pour les membres de la famille Cadiou.
26 février 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
L’instruction de l’affaire Cadiou subit un temps d’arrêt. Ce sont les jours gras qui en sont cause, et M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, profite de cette trêve pour mettre de l’ordre dans son dossier.
L’ingénieur Pierre, dans sa prison, mène la vie commune à tous les détenus. Il reste sombre et préoccupé. Devant sa mère, son visage se déride et sourit.
Espère, maman, espère, lui a-t-il dit hier… Tu verras que la justice finira bien par reconnaître mon innocence.
A son avocat qui lui faisait observer le danger de son système de défense, il a répondu :
Je ne puis pas donner une autre explication de la disparition de mon revolver, puisque telle est la vérité.
Sur Pierre, la justice n’a aucune prise. Il ne s’émeut jamais ; il ne se livre pas. Il reste aussi énigmatique entre les quatre murs de sa cellule qu’il l’était pendant les jours troublants où l’on n’avait pas encore retrouvé le corps de M. Cadiou.
M. Legrand, l’ancien maire de Landerneau, se souvient encore de la façon dont il apprit la disparition de l’usinier de la Grand’- Palud. Avec ses amis, M. Legrand consommait au débit Quémeneur, lorsque Pierre apparut.
Figurez-vous, leur annonça-t-il, que le patron a disparu.
Tous s’étonnèrent ; alors lui, très calme, ajouta :
En tout cas, on le dit, et ce n’est pas ordinaire.
Il souriait. Tous sourirent avec lui, et tous choquèrent leur verre contre le sien.
Depuis, on apprit que M. Cadiou avait été tué le 30 décembre, que le soir de ce même jour Pierre, attablé au café Le Rocq, écrivait à sa mère et que, du 30 décembre au 4 février, l’ingénieur entretint les membres de sa famille du mystère de la Grand Palud. Il leur dit :
On parle d’une fugue amoureuse, mais je n’y crois guère. On parle aussi d’une fuite provoquée par des embarras d’argent et je le crois plutôt.
Pierre a-t-il tué ? C’est ce que l’instruction cherche vainement à établir. D’autre part, il est certain qu’une personne inconnue du juge d’instruction connaît tous les dessous de l’affaire Cadiou, la manière dont l’industriel a été tué, le nom de l’assassin, les mobiles du crime le prouvent :
1° L’affaire de la somnambule de Nancy, qui avait été évidemment renseignée sur l’endroit où se trouvait enterré le cadavre, sans que l’on sache encore par qui ou comment ;
2° Les lettres faussement signées Cadiou et imitant l’écriture de l’usinier, envoyées de différentes gares du Nord dans la semaine qui suivit le crime pour faire croire à une fugue et retarder l’enquête. Ces lettres n’ont pu être mises à la poste par l’ingénieur Pierre, qui n’a pas quitté la Bretagne de janvier ;
3° La lettre anonyme envoyée alors que l’ingénieur Pierre était en prison au docteur Paul la veille de son autopsie pour le prévenir qu’il trouverait la preuve du crime sous une forme inattendue dans la nuque du cadavre ;
4° La nouvelle lettre de même tendance reçue hier par la brigade mobile ;
5 La probabilité que le corps de M. Cadiou a dû être enterré et transporté, là où on l’a trouvé par deux hommes.
L’enquête du parquet devrait tendre aujourd’hui à un seul but : retrouver le complice de l’ingénieur Pierre, si l’on admet toutefois que ce dernier est coupable. Est-il difficile de le découvrir ?
Le Nouvelliste de Bretagne paraît depuis quinze jours le désigner nettement. Notre confrère ajoute :
« La publication de ce nom, soupçonné ou non, deviné ou non, nous n’en savons rien, fera un tapage épouvantable. ».
Serait-ce pour cette raison que le juge n’a pas encore eu la curiosité de retrouver ce personnage ?
A défaut d’autres indications, le juge d’instruction a pour se mettre sur la piste du mystérieux complice :
1° L’histoire de la valise de documents dérobée à M. Cadiou ;
2° Les dénonciations dont ses produits étaient l’objet au ministère de la guerre, dénonciations dont on peut connaitre les auteurs, puisque les originaux de ces lettres de dénonciation subsistent ;
3° L’hypothèse (admise par la police) que M. Cadiou aurait été tué par l’ingénieur Pierre pour lui reprendre les preuves de sa trahison, commerciale vis à vis de rivaux malhonnêtes dans leurs procédés de concurrence.
M. Bidard de La Noë a rendu une ordonnance commettant M. Guvallo [Grivolat], expert d’armes à feu à Saint-Étienne, à l’examen de la balle trouvée dans la tête de M. Cadiou. Tant que le résultat de cette expertise et des diverses commissions rogatoires ne sera pas parvenu au parquet de Brest, Pierre ne subira pas de nouvel interrogatoire.
27 février 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou.
M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a entendu, hier matin, l’armurier Lelièvre, de Brest.
Celui-ci a confirmé ses premières déclarations. Le 11 juin 1913, il livra, à Pierre, un revolver de 8 millimètres que l’ingénieur acheta au nom de M. Bignard, contremaître à la Grand Palud. On sait que cette arme avait été confiée au gardien de nuit Bossard qui la remit à l’ingénieur, le 17 janvier dernier, M. Bignard ignorait que Pierre se fût servi de son nom.
Le juge connaissait tous ces détails, mais une déposition, signée Lelièvre, manquait encore au dossier et c’est pour avoir ce document indispensable que l’armurier de Brest était convoqué hier.
Le juge d’instruction a entendu Me Vichot, avoué, ami de la famille Cadiou, qui a précisé que M. Cadiou était bien, le 27 décembre, à Brest. Aujourd’hui, M. Pierre sera confronté avec sa domestique, Mlle Julia Juzeau et l’armurier de Landerneau, au sujet de la date de l’achat du revolver de 6 millimètres.
28 février 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou.
M. Bidart [Bidard] de La Noë a pu établir que le bull-dog de 6 millimètres avait été acheté par l’ingénieur Pierre en 1913 et non pas en 1912.
M. Marie, l’armurier de Landerneau, et sa fille ont affirmé que le revolver avait été acheté par Pierre au mois de mai dernier.
L’ingénieur a été confronté avec Mlle Julia Juzeau. Il s’est incliné devant les précisions données par les témoins sur la vente de l’arme.
Je n’ai aucune raison, a-t-il dit, de suspecter le témoignage de M. Marie. Puisqu’on me fournit les preuves de mon erreur, je reconnais que j’ai pu me tromper quand je disais avoir acheté un revolver en 1912 ; mais je maintiens que j’ai vendu cette arme à un voyageur de commerce. A quelle date ? Je ne saurais maintenant le préciser.
1er mars 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. – M. Paulin, commissaire spécial adjoint, et l’inspecteur Le Mez sont allés, hier, à la Grand’ Palud.
Mme Pierre, mère de l’ingénieur, inculpé de l’assassinat de M. Cadiou, et Mlle Julia Juzeau les accompagnaient.
Mlle Juzeau désigna le tas de bois sur lequel Pierre essaya son revolver de 6 millimètres, et des recherches furent entreprises dans le but de retrouver l’une des balles tirées. Il peut être intéressant, en effet, de, comparer les balles que l’ingénieur avait en sa possession avant le crime avec la balle qui tua M. Cadiou. La tombée de la nuit a interrompu les investigations.
2 mars 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidart [Bidard] de La Noë a entendu hier matin Mme Le Roch, hôtelière à Landerneau. Mme Le Roch a déclaré que le voyageur de commerce, M. Thévenot, a séjourné dans son établissement à deux reprises différentes en juin 1913 et en janvier dernier, et que, d’autre part, elle n’avait jamais vu de revolver entre les mains de l’ingénieur Pierre.
M Bidart [Bidard] de La Noë a entendu hier après- midi, M. le docteur Prouff, demeurant à Morlaix ; Me Huet-Kerbriant, avocat dans cette même ville, et Mme Huet-Kerbriant. Ils lui ont déclaré que, le 11 janvier, s’étant rendus à l’usine de la Grand Palud, ils ont eu une longue conversation avec le contre- maître, M. Bignard. Entre autres choses, celui-ci leur avait dit :
Le 30 décembre au matin, vers huit heures, M. Cadiou, qui venait, d’arriver de Paris, entra en coup de vent dans le bureau de l’usine et lui demanda : « Qu’est-ce qu’il y a de nouveau ici ? Où est l’ingénieur ?». M. Bignard répondit : Il n’y a rien de nouveau.
C’est bon, dit alors M. Cadiou ; s’il n’y pas de nouveau maintenant, il y en aura bientôt !
M. Cadiou aurait ajouté :
Vous resterez, vous, Bignard, à l’usine ; mais l’ingénieur n’y passera plus longtemps.
M. Bidart [Bidard] de La Noë a mis M. Bignard en présence du docteur Prouff et de M. et Mme Huet-Kerbriant. Le contremaître a, sans hésitation, reconnu avoir bien fait à ces derniers le récit de la scène que l’on sait ; mais il a affirmé leur avoir dit que celle-ci s’était produite trois ou quatre mois auparavant.
M. Bidart [Bidard] de La Noë a adressé à M. Thévenot, voyageur de commerce, une nouvelle convocation, la première ne l’ayant pas atteint.
M. Bidart [Bidard] de La Noë a reçu des photographies des lettres que l’ingénieur Pierre a, en juin 1913, adressées à M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres au ministère de la guerre, pour lui faire connaître que des malfaçons étaient commises à l’usine de la Grand’Palud. Il dénonçait celles-ci afin de dégager sa responsabilité et de décharger sa conscience. C’est, suppose-t-on, après avoir eu, à Paris, connaissance de ces lettres que M. Cadiou partit aussitôt pour la Grand’Palud et qu’il fit à l’ingénieur la scène dont il est parlé plus haut et que le contremaître Bignard place au mois d’août.
3 mars 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. M. Thévenot, le voyageur de commerce, vient d’être invité à se rendre mercredi matin dans le cabinet du juge d’instruction, pour y être confronté avec Pierre.
Le magistrat instructeur ne compte pas d’ici là s’occuper de l’affaire Cadiou.
L’administrateur de l’usine de la Grand- Palud était-il, oui ou non, le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix ? MM. Le Coz, commissaire, et Brisset, inspecteur de la brigade mobile, viennent d’interroger M. Adolphe Nicolas, constructeur mécanicien à Morlaix et frère de M. Louis Nicolas, négociant et juge au tribunal de commerce à Brest, dont il a été s souvent question dans cette affaire. M. Louis Nicolas n’avait pas indiqué d’une façon catégorique quel jour il avait vu M. Cadiou à la gare, le 27 ou le 31 décembre. Ce serait, on l’affirme maintenant d’une façon certaine et absolue, le 31 décembre. Ce jour-là, MM. Nicolas frères avaient un rendez-vous chez Me Erussart [Erussard], notaire à Morlaix, avec un autre négociant, en vue de l’établissement d’un acte important. Le rendez-vous était fixé vers six heures du soir, c’est-à-dire immédiatement après l’arrivée du train venant de Brest et qui entre en gare de Morlaix à 6 heures. M. Louis Nicolas, arrivant chez le notaire avec un peu de retard vers 6 h. 15, s’excusa d’avoir fait attendre et donna comme excuse de son retard la conversation qu’il venait d’avoir à la gare avec son ami M. Cadiou, ancien avoué.
D’après MM. Erussart [Erussard] et Adolphe Nicolas, celte conversation aurait été tenue.
D’autre part, MM. Caramour et Cabon ont affirmé de la façon la plus formelle avoir vu M. Cadiou à Morlaix dans la matinée du 1er janvier.
4 mars 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
M. Bidart [Bidard] de La Noé a momentanément interrompu l’instruction du crime de la Grand Palud afin de liquider de nombreuses affaires.
Pierre ayant dit que son procès serait surtout celui de la grande affaire des poudres, le bruit courait ici que l’affaire serait close dans l’intérêt de la défense nationale. Le chef du parquet ne semble cependant pas vouloir l’abandonner.
M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République, a attiré, hier, l’attention du nouveau préfet du département sur le travail considérable que doit fournir M. Bidart [Bidard] de La Noë, seul juge d’instruction. Le préfet a promis de demander au garde des sceaux un juge suppléant pour l’attacher particulièrement au parquet.
Un journal de la région annonçait hier que les agents de la brigade mobile étaient maintenant persuadés que M. Cadiou était bien à Morlaix le 31 décembre.
Ce jour-là, disait-il, MM. Nicolas frères avaient rendez-vous chez M. Erussart [Erussard], notaire à Morlaix, avec un négociant de notre ville. Il s’agissait d’un acte notarié d’une somme de 38,000 fr. Le rendez-vous avait été fixé pour 6 h. 5 ou 6 h. 1 10, c’est-à-dire immédiatement après l’arrivée du train venant de Brest, qui entre en gare à six heures.
Or, ce jour-là, M. Louis Nicolas, arrivant un peu en retard chez le notaire, se serait excusé en donnant comme motif de son retard la conversation qu’il venait d’avoir avec son ami Cadiou, ancien avoué. Or, si M. Louis Nicolas a en effet déclaré à différentes reprises qu’il avait aperçu M. Cadiou à la gare de Morlaix soit le 27, soit le 31, il a ajouté qu’il ne lui avait pas adressé la parole.
5 mars 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
M. Louis Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, prétend avoir rencontré, à Morlaix, le 31 décembre dernier, M. Cadiou. Il se rappelle parfaitement avoir soulevé son chapeau et avoir dit : « Bonjour, monsieur Cadiou », sans s’arrêter, car on l’attendait chez le notaire, Me Erussart [Erussard] ; son associé, M. Le Meillé [Lemeillet], s’est peut-être entretenu avec M. Cadiou, mais il ne peut l’affirmer.
Ce, témoignage semble mettre en échec l’enquête judiciaire l’instruction croyait, en effet, avoir établi que M. Cadiou avait disparu le 30 décembre. Dans la matinée de ce jour, M. Cadiou se rendit, en compagnie de son ingénieur, dans le moulin proche dont il avait projeté l’achat. A partir de ce moment, personne, d’après l’enquête, n’avait revu M. Cadiou qui, supposait-on, avait été tué dans l’appartement de M. Pierre, situé dans un bâtiment attenant au moulin.
Le juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de La Noë, conteste la réalité du fait rapporté par M. Nicolas.
Personne, dit-il, n’a vu M. Cadiou quitter la Grand Palud le 30. Il n’a pas couché à Landerneau, et tous les hôteliers et logeurs de Morlaix déclarent ne pas lui avoir donné asile dans la nuit du 30 au 31. Alors ?…
Le magistrat entendra demain M. Freund, juge de paix à Landerneau, qui dîna le 27 décembre avec M. Cadiou. Il a de plus convoqué à Brest pour la fin de la semaine le voyageur de commerce Thevenot qui se trouve actuellement à Caen.
6 mars 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
L’instruction de l’affaire Cadiou reprend, mais se traîne dans des détails sans importance. M. Freund, juge de paix à Landerneau, a déposé ce matin que, le 27 décembre, il déjeuna avec Cadiou, mais il ne sait pas si Cadiou alla à Morlaix l’après-midi. Le 28, il devait dîner avec Cadiou, qui se rendit à Cléder ; il ne le revit donc point.
M. Freund a été confronté avec M. Pierre, mais cette confrontation ne pouvait rien donner, puisqu’elle avait lieu sur ce fait que M. Freund, le jour de la découverte du cadavre, fit surveiller Pierre qu’il soupçonnait pour qu’il ne s’enfuit point, ce que Pierre ne chercha point à faire.
Le juge a entendu le maréchal des logis de gendarmerie de Landerneau. Vers onze heures, il fut prévenu par la fille de Mme Quéméneur, débitante près La Palud, que le cadavre venait d’être retrouvé. Dix minutes après, Jean-Marie Cadiou frère arrivait en voiture faire la même déclaration. Ce fut le maréchal des logis qui arrêta Pierre. Ce dernier lui déclara être innocent.
Cet après-midi confrontation du maréchal des logis et de Pierre, mais il n’en peut rien sortir.
Me Causeur, huissier à Brest, a notifié à l’ingénieur Pierre la constitution de partie civile par Mme Cadiou qui a fait choix de Me Vichot comme avoué. (De notre correspondant)
7 mars 1914 – p. 5 et 6
L’AFFAIRE CADIOU
Mme Juzeau, mère de la bonne de l’ingénieur Pierre, inculpé de l’assassinat de M. Cadiou, a été entendue hier par M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction. Le témoin a déclaré ignorer tout de cette affaire.
D’autre part, Me Feillard, le défenseur de l’ingénieur Pierre, a adressé hier soir au magistrat instructeur une demande de mise en liberté provisoire de son client.
Me Feillard estime que les déclarations de M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, qui ont été corroborées par celles du facteur Cabon et de l’adjudant des pompiers Caramour, prouvent que M. Cadiou était vivant le 10 [1er] janvier 1914.
Dans ces conditions, que reste-t-il, écrit l’avocat, des faibles présomptions d’accusation relevées contre Pierre ? Qu’importe que Cadiou soit venu à la Grand’ Palud le 29 ou le 30 décembre, puisqu’on a la certitude qu’il était en vie le 10 [1er] janvier ?
Doit-on attacher une importance, quelconque aux explications données par l’ingénieur Pierre sur la vente de son revolver de 6 millimètres ? Cette vente, à un de ces voyageurs qui parcourent constamment la campagne, n’a rien d’invraisemblable. Pierre était mécontent de son revolver, il est donc très naturel qu’il s’en soit débarrassé, et parce qu’on n’a point encore retrouvé le voyageur (qui peut-être est mort), il n’en résulte pas que Pierre soit de mauvaise foi. Si Pierre avait été le criminel intelligent que certains veulent voir en lui, il eut pu trouver au sujet de la disparition de son revolver une explication beaucoup plus vraisemblable et qui le mettrait à l’abri de tous soupçons. On ne peut, d’autre part, attacher de l’importance à l’appréciation des gestes de mon client au moment de la découverte du cadavre. Que reste-t-il donc ? Des soupçons et rien que des soupçons.
Me Feillard demande donc la mise en liberté, avec ou sans caution, de l’ingénieur Pierre. Le juge d’instruction n’a pas encore fait connaître sa réponse, mais il est douteux qu’elle soit favorable.
Une interview de Mme Pierre
Un de nos confrères a pu interviewer à Landerneau, Mme Pierre, la mère de l’ingénieur. Nous reproduisons ci-dessous quelques passages des déclarations de cette mère affligée, mais toujours courageuse.
Je pense, a dit Mme Pierre, que bientôt on ne doutera plus de son innocence. Il semble prouvé, maintenant, que M. Cadiou se trouvait, le 31 décembre, à Morlaix, et chaque jour les témoins qui ont déclaré avoir vu mon fils et son patron, le 30 décembre, près du moulin de la Grand’ Palud, se montrent moins affirmatifs.
M. Bignard, le contremaître de l’usine, avait raconté que le 30 décembre, pendant que M. Cadiou et mon fils se dirigeaient vers Landerneau, ils se disputaient. Or M. Bignard m’a dit, il y a quelques jours, tout à fait par hasard, car je ne recherchais pas ses confidences, que cette scène s’était passée trois ou quatre mois auparavant.
Un autre témoin important, M. Bonnefoy, fermier à la Grand’ Palud, a affirmé, lui aussi, avoir vu M. Cadiou et son ingénieur le 30 décembre. Ils se trouvaient à ce moment sous pont, à une soixantaine de mètres environ de l’endroit où était M. Bonnefoy. Or, ce dernier se demande s’il ne s’est pas trompé, et il a tenu à me faire part de ses doutes.
Depuis quelques jours, m’a-t-il dit, je m’amuse à suivre des yeux les personnes revêtues de capuchon passant sur la route de Landerneau. Or, à soixante mètres, leur silhouette me semble souvent être celle de M. Cadiou et de M. Pierre. Aurais-je été l’objet d’une illusion ? C’est possible, d’autant plus que le 20 décembre, la neige tombait à gros flocons. Voilà donc encore un témoignage suspect, Autre chose : M. Jean-Marie Cadiou, le frère du directeur de la Grand’ Palud, jura que, lors de la découverte du cadavre, il se proposait d’aller en informer la gendarmerie lorsque M. Bignard, le contremaître de l’usine, qui, avec mon fils, l’avait aidé à déterrer le corps, lui demanda de n’en rien faire.
Non, non, supplia-t-il, ne me laissez pas seul avec Pierre. Il me tuerait aussi !… »
M. Bignard m’a affirmé qu’il n’a jamais tenu semblable propos. Il a simplement dit : « Surtout, ne me laissez pas seul avec le cadavre. » Et combien d’autres témoignages, continue Mme Pierre, ont été grossis, déformés ! Interrogée sur l’histoire du revolver, Mme Pierre déclare : Je reconnais que c’est une des charges les plus graves contre mon fils, puisque justement cette arme qu’on ne retrouve pas tirait des cartouches du même modèle que celle découverte dans le cou de M. Cadiou.
Me Feillard l’a bien fait remarquer à mon fils. « Que voulez-vous, lui répondit-il, je dis ce qui est la vérité : ce revolver ne me convenant pas, je le cédai à un des nombreux représentants de commerce qui défilaient à la Grand’Palud. J’espère bien que celui qui en est devenu propriétaire se fera connaître. »
L’affaire Cadiou
Brest le 6 mars. La mise en liberté provisoire de Pierre, présentée par Me Feillard, fut rejetée ce matin. La partie civile va faire appel. (De notre correspondant)
8 mars 1914 – p. 4 et 6
L’AFFAIRE CADIOU
Nous avons annoncé hier, en Dernière Heure, le refus du juge d’instruction, d’autoriser la mise en liberté provisoire formulée par l’ingénieur Pierre. M. Bidart [Bidard] de La Noë, pour rejeter cette requête, s’est appuyée sur trois points :
1° Pierre n’a pas encore été entendu au fond ; 2° tous les témoins n’ont pas été interrogés ; 3° les conclusions écrites du docteur Paul ne sont pas encore parvenues au parquet.
Nous croyons savoir, cependant, que, Me Feuillard, d’accord en cela avec Me Henri Robert, l’éminent bâtonnier, va faire opposition à l’ordonnance du juge d’instruction. C’est donc la Chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Rennes, qui va être saisie de l’incident.
D’autre part, le procureur de la République, M. Guillemard [Guilmard], va reprendre l’enquête sur les bases de la piste de Morlaix, piste que nous avons relatée en son temps, et qui fut suivie dès le début par la brigade mobile.
C’est à la suite d’une entrevue entre ce magistrat et M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires au ministère de l’intérieur, arrivé hier matin à Brest, que cette nouvelle orientation vient d’être donnée à l’affaire.
M. Sébille se montre très sceptique sur les révélations de la pythonisse nancéenne. Il ne semble pas disposé à croire aux dons de la somnambule.
Le juge d’instruction a commencé hier le dépouillement des papiers saisis à l’usine de la Grand’Palud et au domicile de l’ingénieur Pierre ; celui-ci assistait à la levée des scellés.
La police de la brigade mobile serait sur les traces de la personne mystérieuse qui a adressé une lettre anonyme au docteur Paul, avant la contre-autopsie, indiquant au médecin de chercher dans la nuque du cadavre de M. Cadiou.
L’affaire Cadiou
Brest, le 7 mars. M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, a renouvelé formellement ce matin devant le juge d’instruction tous les termes de sa lettre publiée relative à la présence de M. Cadiou à Morlaix, le 31 décembre, à six heures du soir.
Mme Zaccone, de Morlaix, tante de Cadiou, sera entendue cet après-midi. On sait que M. Cadiou ne manquait jamais d’aller la voir chaque fois qu’il allait à Morlaix.
Pierre avait été amené au palais pour être confronté avec le voyageur de commerce Thévenot, mais ce dernier a télégraphié qu’il ne pourrait arriver à Brest qu’à huit heures du soir. (De notre correspondant.)
9 mars 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
Cette énigmatique affaire, déjà embrouillée, vient de se compliquer à nouveau. En effet, l’ingénieur Pierre a reçu à la maison d’arrêt de Brest la lettre ci-dessous, qui porte le cachet de Blincourt (Oise) et la signature de L. Boulier, facteur-receveur :
Monsieur Pierre, ingénieur, en prévention à la maison d’arrêt de Brest.
Monsieur l’ingénieur,
Il est regrettable, infiniment regrettable que le secret professionnel m’empêche de fournir à votre défenseur des précisions qui lui permettraient peut-être de faire éclater l’erreur dont je vous crois victime. Je vous souhaite bon courage et j’espère que votre innocence sera bientôt reconnue. Croyez-moi votre tout dévoué.
A la suite de cette lettre, la défense fait valoir, au cas où elle serait authentique, que si les agents des postes sont en effet, par leur profession même, dépositaires des secrets qu’on leur confie, sous la sanction contenue dans l’article 378 du Code pénal, cette obligation de garder et d’observer le secret professionnel ne saurait les dispenser du devoir imposé par le Code d’instruction criminelle, qui oblige toute personne à fournir son témoignage devant le juge d’instruction et devant les t tribunaux de répression. La jurisprudence de la Cour de cassation est formelle en ce sens.
Cependant, malgré le peu d’importance que M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, attache à ce document, on pense qu’il ne refusera pas à la défense l’envoi d’une commission rogatoire dans l’Oise.
D’autre part, la déposition de M. Thévenot, représentant en huiles, a eu lieu hier soir, mais elle n’a apporté aucun éclaircissement au magistrat instructeur.
M. Thévenot a dit qu’il avait vu M. Pierre tirer des coups de revolver dans son jardin, mais qu’il ne lui proposa pas d’acheter son arme, et que d’ailleurs cette visite eut lieu le 22 juin.
On sait que M. Pierre affirme avoir vendu l’arme en juillet à un voyageur de commerce inconnu. Sa famille a fait savoir qu’elle offrait 500 fr. à ce voyageur s’il consentait à se faire connaître.
A la suite de l’appel formulé par la défense, au sujet de la mise en liberté provisoire, l’information va subir un temps d’arrêt, en attendant la décision de la Cour de Rennes. Tout le dossier, en effet, doit être transmis à la chambre des mises en accusation. Dans son arrêt de refus de mise en liberté de l’ingénieur, le juge d’instruction, motivant sa décision, a indiqué comme l’un de ces motifs que « les conclusions écrites du docteur Paul, médecin légiste, n’étaient pas encore parvenues au parquet ».
Or, il ne semble pas que ces conclusions puissent arriver de sitôt. Le docteur Paul, en effet, a prié, il y a une quinzaine de jours, le parquet de lui faire parvenir, pour compléter son examen, les vêtements que portait la victime, Mais ces vêtements, dont l’examen microscopique demandera de huit à dix jours, sont toujours à Brest et n’ont pas encore été envoyés au docteur Paul.
Ce n’est donc pas avant une quinzaine de jours que l’instruction reprendra.
10 mars 1914 – p. 4 et 6
L’AFFAIRE CADIOU
Dans notre numéro d’hier, nous avons mentionné la lettre adressée par un facteur-receveur du département de l’Oise à l’ingénieur Pierre.
Interrogé sur cette missive, M. Boulier insiste pour être entendu :
L’envoi de ma lettre à M. Pierre, dit-il, n’a eu d’autre but que de lui permettre de la remettre à son défenseur, afin que celui-ci demande au juge d’instruction de m’entendre.
J’ai la conviction que M. Pierre est innocent ; je ne puis pas dire que les précisions que j’apporterai au juge lui feront abandonner ses poursuites contre l’ingénieur, mais j’espère toutefois qu’elles lui permettront de le remettre en liberté et aiguilleront ses recherches d’un autre côté.
Il n’y a ni crime passionnel ni crime crapuleux. Il faut chercher dans les relations immédiates de M. Cadiou, du côté de l’affaire des poudres.
Comme on lui fait observer qu’il a pu se faire cette opinion à la lecture des journaux, le facteur proteste :
Non, répondit-il, soyez persuadé que, si je me suis avancé, ce n’est pas sans preuves. Je déplore la publicité qui a été donnée à ma lettre, car les intéressés sont maintenant en éveil et peuvent aujourd’hui se mettre sur la défensive, ce qu’ils n’auraient pas fait si le secret avait été gardé.
Puis, après avoir réfléchi un instant, M. Boulier ajoute :
Si je n’ai pas parlé plus tôt, c’est tout simplement parce que je désirais savoir si la preuve de ce que je sais existait encore ; or, cette preuve, je suis sûr de la posséder actuellement.
D’autre part nous avons mentionné, en son temps, la lettre anonyme que reçut à Morlaix, le docteur Paul, qui fut chargé de la contre-autopsie. Or c’est dans cette lettre que fut signalé au praticien de porter toute son attention sur le cou de M. Cadiou. C’est au cou, en effet, que fut trouvé la première balle qui correspond à celles du revolver de l’ingénieur Pierre.
Tout d’abord, on n’attacha pas une très grande importance à cette lettre, qui débutait par des critiques adressées au médecin ayant pratiqué la première autopsie, mais plus tard, après la découverte de la balle, on relut avec soin cette missive et l’on s’aperçut que son auteur était non seulement instruit, mais qu’il possédait aussi des connaissances médicales ; certains termes employés l’attestaient.
Dès lors on chercha qui avait pu écrire cette lettre. Son auteur connaissait-il la présence du projectile ? On supposa d’abord que cette lettre pouvait émaner d’une personne ayant assisté à la première autopsie. Une enquête fut ouverte, elle fut dirigée par M. Rouquier, commissaire divisionnaire, chef de la brigade mobile de Rennes. Le magistrat vient de la clore en constatant qu’aucun des témoins qui prirent part à la première autopsie n’avait écrit la lettre remise au docteur Paul, mais l’un d’eux, peut- être à son insu, avait pu inspirer son auteur. C’est ce que pensa M. Rouquier. Il chargea donc un de ces commissaires, M. Le Coz, de rechercher le mystérieux et angoissant correspondant du docteur Paul. Les efforts du policier furent, paraît-il, heureux, puisque l’on assure que l’on a la certitude que la fameuse lettre anonyme a été écrite par un médecin ami de la famille Cadiou et très connu dans la région, où il occupe une très belle situation.
Le rapport de la police mobile est parvenu hier au parquet de Brest avec l’original de la lettre. Le juge d’instruction tiendra certainement à faire la lumière complète sur cet incident qui a vivement ému l’opinion publique.
L’affaire Cadiou
Brest, le 9 mars. Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Bossard, ancien gardien de nuit de l’usine de la Palud. Celui-ci a affirmé que le 27 décembre il rencontra à la gare de Landerneau M. Cadiou au moment où il descendait du train de Morlaix. Si l’on se rappelle que M. Cadiou déjeuna avec M. Freund, juge de paix, qu’il le quitta vers deux heures, il paraît maintenant établi que M. Cadiou alla bien à Morlaix le 27. D’où conclusion que M. Nicolas et Le Lemeillet, qui ne savaient pas s’ils l’avaient vu le 27 ou le 31, ont fort bien pu se tromper.
M. Bossard a établi, de façon irréfutable, qu’il se trouvait bien à la gare de Landerneau le 27 ; qu’il causa avec la bibliothécaire et avec d’autres personnes. C’est alors qu’à 7 h. 15, M. Cadiou descendit du train de Morlaix, que les employés le laissèrent passer par la porte réservée à l’enregistrement des bagages, tandis que les autres voyageurs se pressaient à la « petite porte de sortie ».
M. Jean-Marie Cadiou a été ensuite confronté avec l’ingénieur Pierre, pendant plus d’une heure. M. Pierre a reconnu comme exactes les dépositions faites par M. Jean- Marie Cadiou dans ses interrogatoires des 20 janvier, et 4 février. M. Cadiou l’a ensuite véhémentement poussé dans ses retranchements.
Vous vous êtes conduit, dit M. Cadiou, de façon abominable avec mon frère. Vous mentez, mentez aujourd’hui, comme vous avez toujours menti, quand, lorsqu’on est employé dans une maison et que l’on se livre aux dénonciations infamantes qui sont votre œuvre, on est capable de tout.
Comme Pierre ripostait qu’il aurait beaucoup de choses à dire, M. Cadiou a riposté :
Eh bien ! ces choses que vous prétendez savoir, il faut les dire. Nous ne demandons que cela. Nous ne cherchons que la vérité, vous ne les dites pas ces choses parce que vous laissez planer un doute dans l’espoir de nous salir encore. Je vous forcerai à avouer, crie M. Cadiou, le jour où j’arriverai avec une preuve éclatante. Vous mentirez encore, mais je serai inlassable. Je vous aurai ! j’aurai votre aveu !
Pierre a à peine protesté contre ces accusations passionnées mais il a pâli à tel point qu’en retournant dans la geôle il était encore d’une pâleur de linge. Cet après-midi M. Bidart [Bidard] de la Noé entendra les sœurs de Cadiou pour savoir si le 28 elles reçurent la visite de leur frère, une pâtissière de Morlaix qui dit avoir vendu des gâteaux à M. Cadiou le 28 sera également entendue. (De notre correspondant)
11 mars 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
Cette affaire, déjà si mystérieuse et si énigmatique, vient de donner lieu à un nouveau coup de théâtre.
En effet, une des accusations les plus lourdes qui pèsent sur l’ingénieur Pierre paraît s’être écroulée hier. M. Cadiou, comme on l’avait dit tout d’abord, n’a pas pu être assassiné le 30 décembre, ainsi que l’avaient déclaré certains témoins qui prétendaient l’avoir vu s’éloigner ce jour-là avec l’ingénieur Pierre dans le petit bois où a été découvert son cadavre.
Il n’a pu être assassiné ce jour-là, par la simple raison que non seulement MM. Nicolas et Le Meillé [Lemeillet] le rencontrèrent bien le lendemain 31 décembre, ainsi qu’ils l’avaient affirmé jusqu’ici, à la gare de Morlaix, mais que le surlendemain 1er janvier, à sept heures du soir, M. Cadiou, une bicyclette à la main, se trouvait à la gare de Saint-Pol-de-Léon, à plus de 60 kilomètres de Landerneau.
Ces faits viennent d’être définitivement établis. C’est au procureur de la République de Morlaix que cette révélation a été faite par M. Le Gall, chef du bureau de l’hospice de cette ville. Il est à remarquer que ces déclarations concordent avec celles faites antérieurement par d’autres témoins ; du reste elles ont été confirmées par un honorable négociant de Saint-Pol-de-Léon, M. Graff.
Voici du reste résumée la déposition qu’a faite M. Le Gall :
A la fin de décembre ; dernier, mon fils, qui est élève à l’école du service de santé de la marine, à Bordeaux, vint passer les fêtes de Noël et du jour de l’An à Morlaix. Mon fils est fiancé à Mlle Graff, de Saint-Pol-de-Léon… Le 28 décembre ; accompagné de ma femme, de mon fils et de mes autres enfants, nous allâmes passer l’après-midi chez M. Graff. Trois jours plus tard, le 1er janvier, je retournai faire visite à M. Graff, accompagné cette fois-ci seulement de mon fils.
Ce soir-là, à sept heures, mon fils et moi revenions à la gare de Saint-Pol où nous devions reprendre le train de 7 h. 13 pour Morlaix. M. Graff et sa fille avaient tenu à nous reconduire jusqu’à la station…
Au moment où j’arrivais sur le quai, je vis M. Cadiou adossé au mur de la gare, en bordure du quai, à 5 ou 6 mètres de la salle d’attente : il avait devant lui sa bicyclette sur laquelle il appuyait des mains M. Cadiou était vêtu d’un complet cycliste et coiffé d’une casquette grise… Il n’avait pas de caoutchouc jeté sur les épaules. Peut-être ce vêtement était-il roulé sur sa machine… En tout cas, je ne le remarquai pas…
Au moment où je passais devant M. Cadiou, que je connaissais depuis vingt ans, il m’aperçut et me dit le premier :
Bonjour Le Gall.
Je répondis en le saluant :
Bonjour, Monsieur Cadiou.
Mais comme j’étais en compagnie de M. et de Mlle Graff, je ne voulus pas les quitter par politesse, et ne m’arrêtai pas pour converser avec M. Cadiou.
Un moment après, mon fils me demanda : Quel est donc ce monsieur que tu viens de saluer ?
Je répondis :
C’est M. Cadiou, l’ancien avoué de Morlaix… Le train de Morlaix allait partir. J’y montai avec mon fils, après avoir pris congé de M. et de Mlle Graff… En arrivant à Morlaix, nous trouvâmes ma femme et ma fille qui étaient venues au-devant de nous à la gare.
Quelques jours plus tard, j’apprenais la disparition de M. Cadiou, puis, plus tard encore, la découverte de son cadavre, les résultats de l’autopsie, l’arrestation de Pierre… Je dois dire que j’ignorais jusqu’au nom de celui-ci. C’est à ce moment que je me rappelai la rencontre de l’industriel à Saint-Pol-de-Léon… Mais tout d’abord l’idée que cette rencontre avait eu lieu le 1er janvier ne me vint pas à l’esprit… Cependant, à la réflexion, un premier souvenir se fixa en moi, qui ne tarda pas à m’obséder… Quand j’avais rencontré Cadiou à la gare de Saint-Pol, il avait sa machine devant lui ; or, personne ne parlait de la disparition de sa bicyclette… Pendant plusieurs jours, en vain, je fouillai ma mémoire afin de me préciser la date exacte de notre rencontre. J’en parlai à ma femme… La vérité se fit peu à peu…
Lors de ma première visite à M. Graff, à Saint-Pol-de-Léon, le 28 décembre, j’étais avec toute ma famille, et M. Graff, occupé par son commerce, n’avait pu venir nous accompagner à la gare… C’est Mme Graff qui nous reconduisit Par contre, le 1er janvier, ma famille était restée à Morlaix… J’étais seul avec mon fils, et, le soir de ce jour-là, ce furent M. Graff et sa fille, je vous l’ai dit par ailleurs, qui nous reconduisirent à la gare. C’est même, je vous l’ai dit également, la présence de M. Graff qui m’empêcha de m’entretenir avec M. Cadiou autrement que pour répondre rapidement au bonjour qu’il m’avait donné… Cet ensemble de circonstances constituait déjà de quoi étayer une certitude…
Dès lors, je fus tenaillé par cette idée que je connaissais des faits de nature à orienter les recherches de la justice et susceptibles d’apporter un peu de lumière dans la mystérieuse affaire. Mais tant d’autres témoins, qui étaient venus affirmer, eux aussi, avoir rencontré par ailleurs M. Cadiou, avaient été tournés en ridicule, avaient vu traiter leurs déclarations d’absurdes, que j’hésitais encore, que j’attendais toujours pour faire connaître ce que je savais… Je décidai de recueillir encore de nouvelles précisions avant d’apporter un témoignage qui ne pût être mis en doute… J’écrivis à Bordeaux, à mon fils, et lui demandai s’il se souvenait de notre rencontre avec M. Cadiou… Il arriva à Morlaix en permission, à l’occasion des jours gras, et me donna verbalement sa réponse. Pour lui, non plus, et pour les mêmes raisons, que moi, il ne pouvait se tromper sur la date. Il me répondit simplement :
Papa, il n’y a pas de doute possible… C’est le 1er janvier que nous avons rencontré M. Cadiou… Nous n’étions que nous quatre, M. et Mlle Graff, toi et moi, alors que le 28 décembre, au contraire, maman et ma sœur étaient avec nous…
Ma femme, d’autre part, qui était au courant de la situation et de mes angoisses, me fit remarquer à son tour que le jour où elle vint à Saint-Pol-de-Léon, au moment où nous prenions le train de 7 h. 13, la gare était encombrée de voyageurs, pour la plupart des soldats venus en permission à l’occasion des jours de fêtes… Le 1er janvier, au contraire, il n’y avait sur le quai que trois ou quatre personnes, dont M. Cadiou.
Au surplus, de son côté, M. Graff, qui avait appris comme tout le monde les circonstances exposées par certains témoins de la disparition de M. Cadiou, à une date primitivement fixée au 30 décembre, s’était souvenu lui aussi de la rencontre de Saint-Pol-de-Léon. Lui aussi, sans m’avoir fait part de ses propres obsessions, avait rassemblé ses souvenirs. Il était derrière moi, à la gare de Saint-Pol, au moment où M. Cadiou et moi avions échangé un bonjour… Il s’était rappelé qu’il n’était venu m’accompagner à la gare que le soir du 1er janvier… Par conséquent, M. Cadiou n’avait pu être assassiné le 30 décembre, dans le petit bois où l’on disait l’avoir vu s’éloigner avec l’ingénieur Pierre….
Bref, vendredi dernier, M. Graff, qui était en voyage à Morlaix, vint me rendre visite. Il me parla de ce dont, lui aussi, s’était souvenu.
Un autre coup de théâtre, non moins sensationnel que le précédent, s’est produit hier : un fermier de la Grand Palud, M. Bonnefoy, qui avait déclaré au juge instructeur que le 30 décembre dernier il avait vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre se diriger vers le petit bois, vient de se rétracter.
En effet, a-t-il déclaré à un de nos confrères, je me suis trompé en faisant cette déclaration à la justice. Je n’étais pas à la Grand Palud et ne pouvais par conséquent y voir MM. Cadiou et Pierre, ainsi que je l’ai dit. J’ai eu plusieurs fois depuis l’intention d’aller déclarer mon erreur au parquet, mais seule la crainte d’être inquiété m’a retenu.
La fameuse lettre anonyme, dont nous parlions dans notre numéro d’hier, qui fut adressée au docteur Paul, médecin-légiste, au moment de la contre-autopsie, a été remise hier entre les mains du procureur de la République.
Les inspecteurs avaient cru remarquer que l’écriture de cette lettre offrait quelques similitudes avec celle d’un médecin de Morlaix, ami de la famille Cadiou. Un rapport avait été adressé dans ce sens. Le docteur visé proteste avec indignation contre la suspicion dont il est l’objet.
Enfin, on vient d’expédier au docteur Paul les vêtements de la victime, la pioche trouvée dans le garage de l’ingénieur et le couteau de ce dernier.
12 mars 1914 – p. 5 et 6
L’AFFAIRE CADIOU
M. Cabon, le facteur de Morlaix, qui au cours de précédentes dépositions a déclaré avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier dernier, est allé remettre hier après-midi au procureur de la République, une lettre qu’il avait reçue, dans la matinée, de Nantes. Cette lettre contient de violentes menaces contre M. Cabon, à qui le signataire Bernard reproche ses témoignages. L’Ouest-Éclair annonce, d’après les informations de son correspondant de Brest, que les inspecteurs de la brigade mobile ont la quasi-certitude que Pierre a dit la vérité en affirmant avoir vendu son revolver à un voyageur de commerce de passage. Ce voyageur, les policiers croient qu’il répond au nom de Meslay.
M. Meslay avait pour ami un armurier de Janzé (Ille-et-Vilaine), M. Simon, qui exerce actuellement sa profession à Guingamp (Côtes-du-Nord).
En février 1912 ou 1913 M. Simon, interrogé sur ce point, n’a pu encore préciser ce dernier reçut la visite de son ami, le voyageur en huiles, graisses et savons, M. Meslay.
J’ai acheté ces jours derniers, lui dit M. Meslay, aux environs de Landerneau, d’un individu que je ne connais pas, le revolver que voici… Ai-je fait une bonne affaire ?
Et il montrait l’arme dont il était devenu acquéreur.
Combien l’avez-vous payé ?… demanda M. Simon.
Je l’ai obtenu pour 14 on 18 fr. (M. Simon ne se souvient pas exactement du chiffre que lui indiqua alors M. Meslay).
– C’est une très bonne affaire… Ce revolver vaut de 35 à 40 fr., répondit l’armurier.
Alors M. Meslay fit cette remarque :
Si je l’ai payé si bon marché, c’est que le vendeur voulait s’en débarrasser, la détente ne fonctionnant pas à son gré.
M. Meslay voyagerait en ce moment dans l’Amérique du Sud.
Dans notre numéro d’hier, nous avons mentionné la rétractation faite par le témoin Bonnefoy sur ses déclarations concernant la date du 30 décembre. C’est le 31, dit-il maintenant, qu’il aperçut les deux hommes
M. Cadiou et l’ingénieur Pierre se diriger vers le petit bois, mais encore, poursuit-il, je ne pourrais affirmer formellement cette date.
Le mystère est loin d’être éclairci. Plusieurs nouveaux témoins déclarent avoir vu le directeur de la Grand’Palud à Morlaix le 1er janvier. On affirme que la bicyclette de M. Cadiou n’a pas été retrouvée à son domicile et, d’autre part, on apprend que le 1er janvier, à sept heures du soir, un voyageur ressemblant étrangement à M. Cadiou fit enregistrer à Saint-Paul-de-Léon une bicyclette pour Rennes. On délivra au voyageur un billet de 1re classe de demi-tarif, billet dont M. Cadiou se servait dans tous ses voyages.
Après un mois, on revient donc sur la piste de Morlaix, suivie dès le premier jour par la brigade mobile de Rennes.
D’autre part, le facteur Boulier, qui écrivit la lettre du 27 février à l’ingénieur Pierre, déclare :
A une date que je ne veux pas préciser, un monsieur grand, brun, que je connais parfaitement, qui n’habite pas Blincourt, qui y vient assez fréquemment, que sa profession oblige à circuler entre Nancy, Paris et Brest, que je sais être un ami de la famille Cadiou, eut l’occasion de téléphoner ici, dans mon bureau. Je saisis, sans le vouloir, sa conversation.
Le 4 janvier dernier, je me trouvais dans la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare, à Paris. J’allais aborder ce monsieur, grand, brun, pour lui souhaiter le bonjour, quand je le vis s’avancer vers un monsieur de taille assez petite, coiffé d’un chapeau melon, vêtu d’un pardessus foncé, et qui me tournait le dos. L’homme que j’avais entendu téléphoner à Blincourt dit alors :
Tiens ! ce cher Cadiou !…
Pour soulager ma conscience, je demande instamment à dévoiler au juge d’instruction de Brest le nom de l’homme qui téléphona de la cabine de mon bureau et que je vis le 4 janvier aborder à Paris un M. Cadiou.
L’affaire Cadiou
Brest, le 11 mars. Plusieurs témoins auraient affirmé au juge d’instruction que le revolver acheté par l’ingénieur Pierre à Landerneau, et qu’il revendit à un voyageur de commerce, ne peut pas être l’arme qui servit au crime, le calibre de la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou ne correspondant pas, selon eux, au calibre du revolver que possédait l’ingénieur Pierre. (Havas)
Brest, le 11 mars. Le juge d’instruction va soumettre à un expert la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou pour établir si, comme certains témoins l’affirment, elle n’aurait pu réellement entrer dans le revolver de l’ingénieur Pierre.
13 mars 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
En présence de son avocat, hier matin, l’ingénieur Pierre a signé l’opposition qu’il forme contre l’ordonnance du juge qui rejette sa demande de mise en liberté provisoire, présentée par Me Feillart [Feillard]. Cette formalité accomplie, M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a transmis le dossier à la chambre des mises en accusation de Rennes appelée à se prononcer.
Dès que l’ingénieur eut signé son opposition, le juge l’autorisa à s’entretenir dans un cabinet avec Mme Pierre, sa mère. L’entrevue fut brève, l’ingénieur, calme comme à son ordinaire, demanda des nouvelles de son frère et d’une de ses sœurs, qu’il sait souffrante depuis quelques jours. Il eut pour sa mère et pour sa famille des paroles d’encouragement.
La vérité, dit l’ingénieur, ne peut tarder d’éclater.
Comme sa mère, lui faisait observer gentiment qu’il touchait à peine à ses aliments, l’ingénieur répondit :
Que veux-tu, le régime en prison n’est pas gai et parfois je n’ai pas le courage de manger, mais tout cela finira.
Tendrement, affectueusement, la mère et le fils échangèrent un long baiser, et l’ingénieur, docile, suivit le gendarme qui le reconduisit à la maison d’arrêt.
Une discussion assez vive est engagée à l’heure actuelle au sujet de la balle qui fut trouvée dans le cou de M. Cadiou.
D’une part, les armuriers de Brest prétendent à ce sujet :
1° que la balle qui tua M. Cadiou et qui, d’après le rapport même du docteur Paul, mesurait six millimètres, ne peut provenir que d’un calibrage de 6 millimètres 35 ;
2° Le revolver forme Hammerless que possédait M. Pierre et qui tirait la balle velo dog ne pouvait pas tirer les balles de 6 millimètres 35.
D’autre part, le correspondant de l’agence Havas, à Brest, télégraphie :
Brest, le 11 mars. – On a dit que la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou, lors de la seconde autopsie, était une balle blindée de nickel, pour revolver de 6 millimètres 35, et que l’ingénieur Pierre n’avait eu en sa possession qu’un revolver de 6 millimètres avec lequel le projectile ne pouvait être tiré.
On peut affirmer aujourd’hui que la balle qui a tué M. Cadiou est une balle ordinaire de 6 millimètres avec chemise de cuivre ; la trace rouge de cuivre se remarque encore sur le projectile très aplati retrouvé à l’autopsie.
Le revolver que M. Pierre a acheté chez l’armurier Marie, de Landerneau, tirait une balle semblable.
Ainsi que nous le disions hier, on revient à la piste de Morlaix. Il semble absolument acquis à l’heure actuelle que M. Cadiou était à la gare de Morlaix, le 1er janvier dernier. Cela résulte des témoignages formels de MM. Le Gall père et fils et de M. Graff. M. Cadiou tirait à la main sa bicyclette. Il était le seul voyageur en ayant une. Tous les employés de la gare présents à cette heure confirment sur ce point les dires de MM. Le Gall et Graff. Or, et cela est extrêmement important, il n’y eut dans toute la journée du 1er janvier au départ de Saint-Pol-de-Léon qu’une seule bicyclette mise aux bagages et ce fut précisément ce train de 7 h. 13 que prit M. Cadiou.
Le directeur de la Grand Palud monta dans ce train, en deuxième classe, et le facteur lui délivra un billet à demi-tarif, sur présentation d’une carte d’abonnement.
14 mars 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidart [Bidard] de La Noé, juge d’instruction, a envoyé à M. Jolly, juge d’instruction à Clermont (Oise), une commission rogatoire à l’effet d’entendre M. Boulier, le facteur-receveur de Blincourt.
Ce dernier, interrogé par un de nos confrères, a déclaré :
J’ai reçu de M. Jolly, le juge de Clermont, une convocation pour vendredi, quatre heures après-midi. J’ai aussitôt pris toutes mes dispositions pour me rendre à cette invitation, et j’ai obtenu immédiatement de mon directeur l’autorisation de m’absenter.
Je répondrai donc aux questions de M. Jolly. Je dirai tout ce que je sais, la loi m’en fait un devoir et ma conscience m’y oblige. Je dirai le nom de l’homme brun, barbu, car je sais ce nom. J’y joindrai d’autres renseignements que le juge appréciera, et j’espère ainsi contribuer à démontrer l’innocence de l’ingénieur Pierre, car ce que je sais me permet de faire cette affirmation.
Après la rétractation faite par le fermier Bonnefoy, rétractation que nous avons relatée en son temps, deux autres témoins à charge, qui avaient prétendu avoir vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre se diriger vers le petit bois, le jour supposé du crime, affirment n’avoir jamais, à l’instruction, tenu les propos qu’on leur prête.
En présence d’un certain nombre de personnes, la patronne du débit de la Grand’ Palud, Mme Quemeneur, a déclaré à son tour :
J’ai vu M. Cadiou le 30 décembre, vers neuf heures du matin, venant de la route de Landerneau… Il a passé devant chez moi pour se rendre à l’usine. Je ne l’ai pas revu depuis, et je ne l’ai pas aperçu avec M. Pierre… Tout ce qu’on a raconté de contraire à cela est absolument inexact… Je vous assure que je suis toute prête à en témoigner quand on le voudra.
Il est infiniment regrettable qu’au sujet de cette affaire on ait prêté à mon pâtre et à moi- même des paroles que nous n’avons jamais prononcées et que nous ne saurions avoir dites puisqu’elles seraient contraires à la vérité….
D’autre part, nous donnons ci-dessous quelques fragments de lettres adressées par l’ingénieur Pierre à M. Barral, ingénieur général des poudres et salpêtres Dans ses lettres, celui-là dénonçait les agissements de M. Cadiou.
Dans la première, Pierre explique à M. Barral qu’il a profité de la longue expérience de son prédécesseur allemand à l’usine de la Grand’Palud pour le traitement des linters et lui offre d’entrer au service des poudres et salpêtres.
Puis il continue :
Veillez en bon Français à ce qu’une même fourniture de coton ne soit pas payée à des fournisseurs différents. J’ai été contraint de prendre ma part dans un bénéfice illégitime. Gagnant péniblement ma vie, j’ai toujours reculé au moment de signaler le fait à M. Vieille. Je puis tout préciser, car je crois qu’il faut bien un peu se sacrifier pour sa patrie ; toutefois, je voudrais être sûr que la catastrophe ne m’atteigne pas dans mon gagne-pain. Je vous serais reconnaissant de ne pas divulguer cette lettre tant que je serai à Landerneau.
M. Barral réclama des détails et, le 16 juin, Pierre lui révéla qu’un wagon, destiné à la poudrerie d’Angoulême, fut payé à deux fournisseurs.
M. Barral demanda de nouvelles précisions, que l’ingénieur lui donna dans sa lettre du 22 juin.
Pierre explique d’abord grâce à quelles complicités un wagon de coton put être payé aux deux fournisseurs, puis il se plaint qu’à la Grand’-Palud la main-d’œuvre soit insuffisante pour le triage du coton, déjà, d’après lui, de mauvaise qualité.
Il contient, dit-il, des brindilles de bois et de cotonnier qui conservent des principes d’activité pouvant entraîner la décomposition de la poudre. Ces débris doivent être enlevés à la main avant le blanchiment, mais à la Grand’- Palud cette opération est mal faite, faute d’ouvriers.
On sait que c’est à la suite de ces graves révélations que M. Cadiou fut exclu des fournisseurs de l’armée.
Aujourd’hui, l’instruction a chômé ; néanmoins, M. Bidart [Bidard] de la Noé a désigné un expert qui sera chargé d’examiner la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou. M. Grivolat, directeur du musée d’armes de Saint-Étienne, sera probablement choisi.
Le parquet attend l’arrivée du rapport du docteur Paul sur la seconde autopsie de M. Cadiou pour être fixé sur le genre de mort du directeur. A l’heure actuelle, un certain nombre de personnes se demandent s’il y a eu crime ou suicide.
On déclare qu’il serait possible que l’instruction enquêtât sur la mort d’une jeune dactylographe de Quimper, qui passa la nuit du 30 au 31 décembre à Morlaix, et dont le cadavre fut retrouvé dans la rivière le jour de l’enterrement de M. Cadiou, c’est-à-dire le 10 février.
15 mars 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Comme nous l’annoncions hier, M. Joly, juge d’instruction à Clermont (Oise), sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge à Brest, a entendu hier après-midi M. Boulier, facteur-receveur à Blincourt, qui écrivit à l’ingénieur Pierre pour lui faire l’offre d’un témoignage favorable.
Avant que l’on parlât de la disparition de M. Cadiou, a dit M. Boulier, je connaissais un monsieur qui venait assez souvent au bureau de poste de Blincourt, soit pour téléphoner, télégraphier ou émettre des mandats. Je sus ainsi le nom, la, profession et l’adresse de ce personnage, et j’appris qu’il était en relations avec un M. Cadiou, directeur d’une usine située non loin de Brest, appelée la Grand’Palud. Je devais apprendre, toujours au cours de l’exercice de mes fonctions, que ce monsieur était très lié avec M. Cadiou.
Le 4 janvier dernier, alors que l’on ne parlait pas de la disparition de l’usinier de Landerneau, me trouvant dans le hall de la gare Saint-Lazare, j’aperçus mon client de Blincourt. Je me disposais à le saluer, quand je le vis aborder un homme qui me tournait le dos et auquel il dit en tendant la main : « Tiens, ce cher Cadiou ! »
Ce M. Cadiou était-il M. Cadiou, le directeur de la Grand Palud ? Je ne saurais le dire.
Mais je ne me trompe pas ; je ne fais aucune confusion. J’ai consulté mes archives postales, des registres des originaux de télégrammes : l’homme brun qui, le 4 janvier, à la gare Saint- Lazare, prononça ces mots que j’ai nettement perçus : « Tiens, ce cher Cadiou », était en relations fort amicales avec M. Louis Cadiou, directeur d’usine à Landerneau.
Si j’ai tardé si longtemps à dévoiler tous ces détails, c’est que je craignais de m’attirer des reproches de mes chefs hiérarchiques.
Quoique la plus grande discrétion soit observée sur le nom de l’inconnu, on peut dire que cette personne n’habite pas le départe- ment de l’Oise ; elle y vient cependant assez fréquemment, soit pour y chasser, soit pour y villégiaturer.
A sa sortie du cabinet du juge, le facteur, interrogé par un de nos confrères, a déclaré :
Je ne puis vous dévoiler le nom de « l’homme brun ». Sachez que si je vous disais seulement quelle profession il exerce, cela exciterait encore davantage votre curiosité, Je puis vous dire pourtant que la personne que j’ai nommée au juge n’est pas, comme le bruit en a couru ici, M. Panhard, maire de Blincourt, notaire à Paris. Je n’ai accusé qui que ce soit, j’ai soulagé ma conscience !
D’autre part M. Lecoz, commissaire de police de la brigade mobile, ainsi que l’inspecteur Brisset ont fait procéder hier, dans le lit de la rivière de l’Elorn, à des recherches par une équipe de manœuvres de l’arsenal.
M. Le Fur, parent de M. Jean-Marie Cadiou, avait en effet déclaré qu’il avait cru voir, le 4 février, pendant qu’on faisait l’autopsie de M. Cadiou, jeter un objet « dur et brillant » par l’une des fenêtres du bureau de M. Pierre. Mais ces recherches, comme les précédentes, sont demeurées infructueuses.
Chacun fait observer maintenant que l’accusation s’est empressée de retenir, à la charge de Pierre, des faits qu’on pourrait interpréter pour sa défense. Ainsi, on fait grief à Pierre de s’être emparé, lors de la découverte du corps, du manteau de caoutchouc qui entourait les jambes de M. Cadiou et d’avoir, dans le bassin de l’usine, nettoyé ce vêtement. Or, ce geste, que l’accusation estime suspect, pourrait aussi bien, on le fait remarquer également aujourd’hui, être interprété en faveur de l’ingénieur. Celui-ci, coupable, n’avait aucun intérêt à laver le caoutchouc, puisqu’en le débarrassant de la boue qui le souillait il rendait plus apparent encore le trou fait dans l’étoffe par la balle. Au contraire, pour faire disparaître cette trace, il lui était loisible, tandis qu’il nettoyait le vêtement, de déchirer le capuchon à cet endroit. Or, il n’en a rien fait.
De toutes les accusations formelles dirigées contre l’ingénieur Pierre, trois se sont écroulées, il n’en reste plus qu’une, celle de M. Bignard, qui a déclaré avoir vu le directeur et l’ingénieur ensemble le 30 décembre, à onze heures du matin. Or, M. Bignard a déjà varié dans ses déclarations.
M. Jean-Marie Cadiou, qui, sur les indications de la somnambule de Nancy, a retrouvé le cadavre de son frère dans le bois de la Grand Palud, reste indifférent devant les témoins qui se rétractent et qui disent aujourd’hui n’avoir pas vu MM. Pierre et Cadiou ensemble le 30 décembre, à onze heures du matin, après l’avoir affirmé il y a quelques semaines.
La piste suivie par ceux qui affirment avoir rencontré M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix ne l’émeut pas davantage.
M. Jean-Marie Cadiou persiste dans son idée que M. Pierre peut avoir un ou des complices, mais qu’il est coupable. Sa thèse, admise d’ailleurs par plusieurs magistrats de l’instruction, est la suivante :
Le 29 décembre, à l’usine, M. Cadiou met ses papiers en ordre et fait ses préparatifs pour partir à Paris où l’attend sa femme. L’usine ne fonctionne plus ; le personnel va être licencié le 31 et le directeur fait part à son ingénieur de la fermeture de l’établissement.
Mais le contrat de Pierre avec M. Cadiou n’expire que dans dix-huit mois. Des explications sont demandées et remises au lendemain.
MM. Pierre et Cadiou se retrouvent le 30 décembre vers 10 heures du matin à l’usine. L’entretien ne peut avoir lieu devant les ouvriers et vers 11 heures, pour parler plus librement, tous les deux rentrent dans le bois environnant la Grand’Palud. Une vive altercation se produit entre le directeur et l’ingénieur, celui-ci n’admettant pas son renvoi de l’usine, celui-là faisant peser toute la responsabilité de la fermeture sur Pierre qui l’a dénoncé et l’a fait écarter des adjudications de l’État.
La discussion devient tragique et, dans la solitude du bois, Pierre abat Cadiou d’un coup de revolver.
Telle est la thèse que soutient M. Jean-Marie Cadiou.
16 mars 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
On a montré hier à M. Simon, armurier à Guingamp, la photographie du voyageur de commerce de Pré-en-Pail : M. Meslay. On se souvient que M. Simon désignait le voyageur comme celui qui lui avait déclaré avoir acheté un revolver à Landerneau, d’un individu qui le lui avait vendu dans des circonstances analogues à celles exposées par l’ingénieur Pierre. A la vue du portrait, l’armurier s’écria : Ce monsieur n’a aucune ressemblance avec celui qui se présenta chez moi, en janvier 1912.
Mais comment savez-vous que le voyageur qui vous tint les propos rapportés par vous, s’appelait Meslay ? Est-ce, lui qui vous a dit son nom au cours de la conversation ?
– Non. Mais à la suite d’une discussion par correspondance, relative à la marchandise qui m’avait été livrée, je reçus une lettre signée Meslay. Et c’est alors que j’ai pensé que le voyageur qui était venu me voir était M. Meslay, Mais parce que e maintenant j’ai la certitude que c’est un autre voyageur, il y a un moyen très simple de savoir son nom exact : la maison de Pré-en-Pail, à laquelle appartient M. Meslay, doit être en mesure de dire lequel de ses voyageurs m’a pris une commande, à Janzé (Ille-et- Vilaine), le 24 janvier 1912.
Nous avons, au cours de cette énigmatique affaire publié les dénégations de l’ancien veilleur de nuit de la Grand’Palud, Jacques Bossard. Ces dénégations portaient sur certains propos qui lui avaient été prêtés relativement à la présence de M. Cadiou à l’usine le 30 décembre.
Depuis quelque temps, Bossard, ayant quitté la Grand’Palud, était venu s’embaucher aux travaux de réparations d’un steamer mis en cale sèche dans la forme de radoub du port de commerce de Brest.
Or, il y a deux jours, Bossard venait brusquement trouver son contremaître et lui disait :
Réglez-moi mon compte… J’en ai assez de tous les potins faits autour de moi, et des visites des indiscrets… Il y a trop de police autour de moi… Je m’en vais…
Depuis ce temps Bossard a en effet disparu. Les inspecteurs de la police spéciale, qui désirent lui poser quelques questions sur certains propos tenus récemment par lui à des camarades de chantier, ne peuvent pas le joindre. Bossard est introuvable.
Et pourtant on serait heureux d’avoir quelques précisions sur certains propos qu’il tint :
Il y a beau temps, dit-il un jour, que je savais où était caché le cadavre de M. Cadiou. Un après-midi que j’étais allé battre la forêt avec l’inspecteur Le Mez, lui partit d’un côté, moi de l’autre… Je fus bientôt attiré par une odeur caractéristique qui semblait provenir du petit sentier s’en allant en cul-de-sac vers le ruisseau, cul-de-sac au fond duquel on devait en effet retrouver le cadavre… Mais je n’en ai rien dit à la police… C’était à elle à trouver.
Or, l’inspecteur Le Mez se souvient, en effet, qu’un après-midi, étant parti en battue avec Bossard dans le petit bois, et s’étant séparé de lui, il s’étonna bientôt de ne pas le voir revenir. Il se mit à sa recherche et le trouva arrêté sur l’endroit précis où, quelque temps plus tard, on devait découvrir le cadavre de l’industriel.
Les propos de Bossard ne s’arrêtent pas là. A différentes reprises, paraît-il, il aurait dit à ses camarades de travail :
Je n’aurais qu’un seul mot à dire pour faire mettre immédiatement l’ingénieur Pierre en liberté, et dire la vérité que je connais ; mais il m’a trop fait de misères quand il me commandait… Tant pis pour lui… Il est innocent, je le sais, je pourrais en donner la preuve… Mais comme je ne puis oublier la façon dont il m’a mené, qu’il se débrouille tout seul…
Et Bossard dit encore :
Oui, j’en sais bien long ! Outre ce que je sais de la mort de M. Cadiou, il y a bien des choses encore que j’ai découvertes quand j’étais veilleur de nuit, et que, pouvant circuler en liberté dans les bureaux, je m’amusais, pour passer le temps, à lire certaine correspondance déposée alors dans un tiroir du bureau de M. Pierre… Cette correspondance, qui émanait d’une certaine dame, ne pouvait laisser aucun doute sur les relations que cette dame avait entretenues autrefois, passagèrement, avec M. Pierre, et qu’elle entretenait maintenant avec une autre personne de la région…
Ses camarades ajoutent qu’avant la découverte du cadavre de M. Cadiou, Bossard disait déjà qu’il y avait eu crime ; Bossard manifestait l’intention de partir pour le Canada et apprenait l’anglais à cet effet.
D’autre part, M. Bignard, l’ancien contre-maître de l’usine de la Grand’Palud, continue à affirmer avoir vu le 30 décembre, à onze heures du matin, M. Cadiou et M. Pierre quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin à travers les sentiers du bois.
Les dernières perquisitions faites chez le directeur de l’usine de la Grand’Palud ont démontré que les trois pardessus que possédait M. Cadiou à l’époque de sa mort, étaient dans sa garde-robe. D’autre part, M. Cadiou lisait habituellement plusieurs journaux chaque jour ; les derniers numéros trouvés dans les poches de ces pardessus portent la date du 28 décembre.
Les recherches faites pour retrouver le revolver de 6 millimètres, avec lequel M. Cadiou a été tué, demeurent sans résultat. Il paraît certain que le directeur avait, lui aussi, un revolver.
Les premières perquisitions faites à son domicile n’ont rien révélé ; de nouvelles recherches vont être opérées.
17 mars 1914 – p. 4 et 6
L’AFFAIRE CADIOU
Hier est parvenu au parquet de Brest le procès-verbal des déclarations faites, à Clermont (Oise), par le facteur Boulier.
Ainsi qu’on le sait, ces déclarations concernent un personnage qui, d’après le facteur Boulier, aurait rencontré M. Cadiou le 4 janvier dans le hall de la gare Saint-Lazare à Paris, et l’aurait salué d’un « bonjour M. Cadiou ». Le nom de cet homme le parquet de Brest se refuse à le faire connaître. Il va être entendu incessamment. Il résiderait dans la région.
D’autre part, l’envoyé spécial du Matin télégraphie à notre confrère la dépêche suivante que nous reproduisons à titre de document :
Si l’on en croit M. Boulier, M. Cadiou se trouvait à Paris le 4 janvier dernier. Voici que, appuyant le témoignage du facteur-receveur, une autre personne viendrait à son tour affirmer la survivance de M. Cadiou et son passage à Paris à la même date.
Quelle est cette personne ? On ne le sait exactement.
Hier après-midi, M. Heslouin, ancien chef de cabinet d’un préfet du Finistère, est venu déclarer à Me Feillard, le défenseur de Pierre, que, voyageant la nuit dernière avec M. Fortin, sénateur, celui-ci lui avait dit que l’un de ses amis avait rencontré M. Cadiou à Paris le 5 janvier dernier. Il est, à l’heure actuelle, impossible d’obtenir de M. Fortin la confirmation de ce fait.
M. Fortin, qui se réserve de faire connaître le nom de l’ami qui vit M. Cadiou, s’il le juge à propos, s’est installé hier matin dans son château de Quistillic, à Ploudalmezeau.
D’autre part, l’ancien veilleur de nuit de, la Grand Palud, M. Bossard, que l’on croyait disparu, a été retrouvé à Saint-Divy, entre Landerneau et Brest, où il s’était retiré.
Interrogé, M. Bossard a nié avec énergie les propos que lui ont prêtés ses compagnons de travail du port de commerce.
De l’affaire Cadiou, il affirme maintenant ne savoir absolument rien. Il ne connaît que les détails publiés par les journaux. Il s’est borné, ajoute-t-il, à répéter que si un homme qui en savait long voulait parler, l’orientation de l’enquête pourrait changer. Mais ce propos de Bossard repose sur une opinion tout à fait personnelle.
Dans mon esprit, dit-il enfin, j’entendais désigner le mystérieux personnage qui écrivit au docteur Paul. C’est tout ce que j’ai dit. Et on a mal interprété mes hypothèses….
Des commissions rogatoires vont être lancées en vue d’entendre la personne signalée par M. Boulier et qui, le 4 janvier, aurait rencontré M. Cadiou à la gare Saint-Lazare.
L’affaire Cadiou
Brest, le 16 mars. Le sénateur Fortin déclare qu’il ne pourra donner, avant deux ou trois jours, le nom de la personne qui aurait vu Cadiou le 4 ou le 5 janvier à Paris.
« Je veux, dit-il, avant de parler, m’assurer que je n’ai pas été induit en erreur. » D’après Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, l’homme barbu dont parle le facteur Boulier serait un Allemand, nommé Hagen-Chaze [Hazen Chase], qui passe habituellement l’été au Touquet.
M. Hagen-Chaze [Hazen-Chase], qui était en relations d’affaires avec M. Cadiou, serait venu à la Palud en automobile au mois de janvier dernier. (L’Information.)
D’après le correspondant de l’agence Fournier à Brest, cet Allemand aurait été en relation avec M. Panhard, fils du notaire.
Nous avons cherché à obtenir des renseignements auprès de Me Panhard sur ce point spécial de l’information de l’agence Fournier. Mais Me Panhard était absent, et lui seul peut répondre à ce sujet.
Nous ne reproduisons cette information d’agence que sous les réserves les plus expresses.
18 mars 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Nous avons, dans notre numéro d’hier, relaté les déclarations de M. Fortin, sénateur du Finistère.
Ce dernier, interrogé, a fait à ce sujet de nouvelles déclarations :
Les propos qu’a rapportés M. Gustave Heslouin, a déclaré le sénateur du Finistère, sont tout à fait exacts. Un de mes amis, digne de foi, effet certifié qu’un de ses amis habitant région et que je connais également avait vu M. Cadiou à Paris dans les premiers jours de janvier et qu’il s’était entretenu avec lui. Est-ce le 5 janvier ? Est-ce le 4 ? Je n’ose l’affirmer.
Comme on demandait au sénateur le nom de son ami, M. Fortin répondit :
Non ; cette affaire est suffisamment embrouillée. A quoi bon, la compliquer davantage ? Mais je vais faire une enquête moi-même ; j’espère, d’ailleurs, rencontrer mon ami demain, à une foire qui se tient dans les environs, et, si ce qu’il m’apprendra peut-être intéressant pour la justice, j’en informerai immédiatement le juge d’instruction de Brest.
D’autre part, nous signalions, hier, en Dernière Heure, que l’homme dont parle le facteur Boulier, serait un nommé Hagen-Chase [Hazen-Chase], ami intime de M. Panhard, fils du notaire parisien. Or, comme celui-là n’est pas entré chez lui depuis dimanche, c’est M. Panhard, maire de Blincourt, qui déclare :
Mais c’est une fumisterie, une mauvaise plaisanterie. Nous connaissons M. Philippe Hagen-Chase [Hazen-Chase]. Ami personnel de mon fils, il est bien venu souvent au château que je possède à Blincourt, mais voilà tout ce que je relève de vrai dans la déposition de M. Boulier. Ce dernier, en effet, n’a pas pu voir l’ingénieur le 4 janvier dernier à la gare Saint-Lazare, pour la bonne raison que M. Hagen-Chase [Hazen-Chase] a regagné en 1911 la ville de Philadelphie, où du reste il est né, de parents américains. Mon fils et M. Hagen-Chase [Hazen-Chase] avaient entrepris en 1910 un voyage autour du monde. L’année suivante, leur randonnée étant terminée, ils se quittaient au Japon. Mon fils rentrait à Paris par le Transsibérien ; M. Hagen-Chase [Hazen-Chase] filait, lui, directement sur Philadelphie. A ma connaissance ils ne se pas revus depuis cette époque l’ingénieur américain n’a pas quitté son pays d’origine, où il est maintenant définitivement installé. Si M. Hagen-Chase [Hazen-Chase] s’était, par hasard, trouvé de passage à Paris dans le courant de janvier dernier, il n’aurait pas manqué de nous rendre une visite. Or, nous ne l’avons pas vu.
M. Boulier a été abusé par une ressemblance… à moins qu’il n’ait inventé toute cette fable pour nous jouer une vilaine farce. Si nous appartenons à la même commune, s’il est un de mes administrés directs, nous ne vivons pas, en effet, en excellents termes. Après l’avoir eu près de moi pendant quelques semaines comme secrétaire de la mairie de Blincourt, j’ai dû l’éloigner pour des raisons très délicates, et depuis j’ai déposé contre lui, à l’administration des postes, à l’occasion même de son service, de très nombreuses plaintes. Peut-être tout cela expliquera- t-il comment il a pu commettre son étrange erreur.
En terminant, M. Panhard assure que jamais, à sa connaissance, ni son fils ni l’ingénieur américain n’ont été en rapport d’amitié ou d’affaire avec l’industriel de la Grand’- Palud.
19 mars 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. – M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a terminé le classement de l’inventaire du dossier de l’affaire Cadiou, qui comprend près de mille quatre cents pièces.
Ce dossier a été envoyé hier à la Cour d’appel de Rennes. La chambre des mises en accusation de cette Cour statuera sur la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, qui avait été refusée par le juge d’instruction de Brest.
20 mars 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou. Nous avons reçu la lettre suivante en réponse à une interview de M. Panhard, publiée par divers journaux et reproduite par nous.
« Blincourt, le 11 mars 1914.
» Monsieur le gérant,
» Je constate simplement qu’il (M. Panhard)) est en contradiction avec son fils Marcel, sur la durée de l’absence du territoire français de M. Philippe Hazen-Chase. Le notaire parisien a déclaré, en effet, que M. Philippe Hazen-Chase n’est plus en France depuis plus de quarante et un mois, alors que son fils déclare aujourd’hui que M. Philippe Hazen-Chase n’est pas revenu en France depuis deux ans.
» Je constate aussi le silence impressionnant de M. Jean-Henri Panhard et de M. Marcel Panhard sur l’existence de M. Paul Hazen-Chase, celui-là même que j’ai connu à Blincourt, où il villégiaturait avec Mme Hazen-Chase sa mère, et Mlle Hazen-Chase, sa sœur, et dont les agences viennent de télégraphier le séjour à Brest pendant le mois d’août 1911.
» Je constate enfin l’ignorance volontaire de l’Auto-Mutuelle Association, relativement à M. Marcel Panhard, alors que je possède les preuves de la matérialité des rapports existant entre l’Auto-Mutuelle Association et M. Panhard.
» Ceci étant posé, je tiens à vous faire part d’une opinion personnelle. Vous savez qu’une lettre anonyme a été adressée à M. le docteur Paul, médecin légiste, et que cette lettre était frappée du timbre à date de la ligne de Vannes à Quimper. J’exprime le vœu que l’enquête judiciaire se déplace, et qu’elle explore toutes les îles de l’arrondissement de Quimper, jusque et y compris l’ile Garo.
» Je vous prie de vouloir bien insérer cette lettre dans votre plus prochain numéro.
» Votre tout dévoué,
BOULIER.
Nous avons supprimé, au début de cette lettre une phrase
21 mars 1914 – p. 6
L’affaire Cadiou
Morlaix, le 20 mars. M. Salaun, clerc d’huissier à Morlaix, avait été accusé ces jours derniers, par des lettres anonymes envoyées au Parquet, d’avoir dit qu’il avait vu M. Cadiou le 1er janvier.
Convoqué par le juge d’instruction, il nia deux fois avoir tenu les propos incriminés. Devant ces dénégations, l’auteur des lettres anonymes vient de se découvrir. C’est M. Lefoll, commis principal au bureau des hypothèques de Morlaix. Il soutient énergiquement que les propos ont été tenus.
Six témoins doivent être entendus aujourd’hui à cet effet et confrontés entre, eux. (L’Information.)
28 mars 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. Les commissaires de la brigade mobile ont reçu, aujourd’hui, un important témoignage, celui de M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, qui, dans la nuit du 27 au 28 janvier, a cru voir une automobile passer devant sa maison vers une heure du matin. La voiture venait de la direction de Morlaix et suivait la route de Brest qui passe devant l’usine de la Grand’- Palud ; elle repassa à toute vitesse à trois heures, se dirigeant vers Morlaix.
Le 27 janvier étant jour de foire à Commana, on peut rapprocher les déclarations de M. Lemeur de celles de Mme Lequerrel, débitante à Guipavas, qui affirme que deux fermiers de cette commune revenant de la foire de Commana lui ont dit avoir rencontré, vers deux heures du matin, une automobile arrêtée sur la route juste en face de l’endroit du bois où le cadavre de M. Cadiou a été trouvé enfoui.
L’hypothèse de l’assassinat de M. Cadiou loin de Landerneau et de son transport dans une automobile près du moulin devient de moins en moins invraisemblable, si l’on se rappelle que le cadavre, quand il a été retrouvé dans le bois, le 5 février, ne paraissait être enterré que depuis quelques jours.
Lors de l’arrestation de l’ingénieur Pierre on avait saisi, au cours de la perquisition opérée à son domicile, un couteau et une pioche qui portaient des taches suspectes. Les deux objets furent confiés, pour déterminer la nature de ces taches, à l’expertise de M. Kohne [Kohn-Abrest], chef du laboratoire toxicologique de Brest, qui a remis aujourd’hui son rapport.
Il résulte de l’examen auquel il s’est livré, qu’il n’y avait de sang ni sur la pioche, ni sur le couteau et que les taches qui avaient attiré l’attention des magistrats enquêteurs sont des taches de rouille.
31 mars 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
Maintenant que les juges de la Cour d’appel de Rennes ont décidé de maintenir en prison l’ingénieur Pierre, l’instruction va entrer dans une nouvelle phase.
M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction, va s’attacher à tirer au clair les présomptions de culpabilité relevées contre l’ingénieur. Celui-ci qui fut arrêté le 4 février dernier, a contre lui les motifs suivants :
1° La majorité des témoins s’accordaient pour dire qu’il était la dernière personne avec laquelle on avait vu M. Cadiou, le 30 décembre
Les témoins affirmaient que M. Cadiou était allé le 30 à l’usine de la Grand Palud. Ils affirmaient que Pierre, ce matin-là, prit avec lui le chemin conduisant au moulin et au bois. Ils certifiaient que M. Cadiou n’était jamais revenu, et que là se perdait sa trace.
Pierre déclarait ne pas se souvenir de cette visite du 30. Il assurait n’avoir pas vu son patron ce jour-là ;
2° Dans sa corbeille à papiers, en perquisitionnant, on a découvert le brouillon d’une lettre de dénonciation écrite par lui au général Gaudin. Dans cette lettre, l’ingénieur révèle les indélicatesses que l’on commet à l’usine.
3° On trouve chez lui une pioche que l’on croit tachée de sang ;
4° Son attitude, le jour de la découverte du cadavre, parait suspecte aux magistrats ;
5° La contre-autopsie ayant démontré que M. Cadiou a été tué d’un coup de revolver, Pierre, convaincu d’avoir possédé un revolver semblable à celui qui servit à accomplir le crime, ne peut s’expliquer clairement ni sur la date d’achat de cette arme, ni sur les conditions dans lesquelles il s’en est débarrassé.
Voilà donc les charges qui pèsent sur lui, mais, depuis son arrestation, de nouveaux faits se sont produits et beaucoup de témoignages ont été rectifiés, d’abord :
1° Les témoins qui affirmaient que Pierre, le 30, avait accompagné M. Cadiou sur la route du moulin, se sont rétractés. Il n’en reste plus que deux pour soutenir cette version ;
2° MM. Nicolas, Le Meillet [Lemeillet], Cabon, Caramour, Baron et Mme Baron affirment que M. Cadiou se trouvait à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier ;
3° M. Le Gall, chef des bureaux de l’hospice de Morlaix ; son fils, élève à l’École navale de santé ; M. Graff, négociant à Saint-Pol-de-Léon déposent, sous la foi du serment, qu’ils virent M. Cadiou en gare de Saint-Pol le 1er janvier, à sept heures du soir. Détail : adossé au bâtiment de la gare, M. Cadiou appuyait les mains sur une bicyclette. Ils se saluèrent.
M. Cadiou n’a donc pas été tué le 30 décembre.
Que faisait-il à Saint-Pol ? Que faisait-il à Morlaix ? On ne sait. On sait seulement :
1° Qu’à l’insu des siens, et pour des motifs qu’il tenait secrets, il s’est attardé dans la région ;
2° Qu’il faisait de mystérieuses visites à sa propriété de Kéranster ;
3° Que pour ces déplacements mystérieux, il utilisait une bicyclette qui n’était pas l’une des machines garées dans la remise de sa maison de Landerneau.
Si M. Cadiou n’a pas été tué le 30, comme la chose paraît établie aujourd’hui, l’ingénieur Pierre peut-il, quand même, être son assassin ?
Le frère du mort, M. Jean-Marie Cadiou, qui accusa le premier l’ingénieur persiste à désigner Pierre comme le coupable.
1er avril 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, qui avait été obligé de suspendre l’instruction pendant près de deux semaines, en attendant l’arrêt de la Cour de Rennes, vient de la reprendre. Le dossier, de retour de la Cour d’appel, parviendra en effet aujourd’hui au parquet de Brest et nous croyons savoir qu’une confrontation entre Mme Cadiou, femme de la victime, et l’ingénieur Pierre aura lieu incessamment.
En attendant cette sensationnelle confrontation, le juge entendra les témoins affirmant avoir rencontré M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier. Tous, on le sait, sont formels ; plusieurs ont vu, à la même heure et en des endroits différents, l’industriel dont la mort reste toujours aussi angoissante. Que restera-t-il de ces dépositions ? Aucun renseignement intéressant, assurent les magistrats du parquet de Brest, qui sont toujours convaincus que c’est le 30 décembre, entre onze heures et midi, M. Cadiou fut assassiné.
2 avril 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
Contrairement à ce que l’on pensait, la chambre des mises en accusation de Rennes n’avait pas encore fait parvenir hier le dossier au parquet de Brest.
Cependant et en attendant que l’instruction reprenne, un fait nouveau que l’on considère comme important va faire l’objet d’une enquête sérieuse. Voici les faits :
On sait que l’ingénieur Pierre, dans le courant de 1913, écrivit au directeur des poudres et salpêtres plusieurs lettres révélant que son patron frustrait l’Etat, lettres qui eurent pour conséquence de faire exclure Cadiou des adjudications de la guerre.
Le directeur de la Grand-Palud, qui ne sut jamais d’une façon précise que Pierre était son dénonciateur, voulut répondre à ces accusations. Dans ce but, il réunit, en s’aidant des conseils d’un avocat de Brest, MX, un dossier comportant une cinquantaine de pièces démontrant qu’il n’avait pas commis les fraudes dont on l’accusait, et le 15 décembre, deux semaines avant sa disparition, il en informait par lettre le ministère de la guerre, en réclamant l’ouverture d’une enquête qui me permettra, disait-il, de me justifier des graves accusations portées.
Au ministère de la guerre, on prit sa demande en considération. M. Claerbout, contrôleur des poudres, fut chargé de cette enquête ; mais lorsque, le 15 février dernier, il se présenta à la Grand-Palud et à Landerneau, au domicile de Cadiou, il ne put retrouver le dossier dont les documents devaient réduire à néant les dires de Pierre,
Ce dossier se trouvait dans une serviette déposée à Landerneau, au domicile de M. Cadiou. Où est-il passé ? Mystère. Qui l’a enlevé ? On ne sait. Mais on s on va pouvoir connaître le voleur de ce dossier. En effet, MX., l’avocat qui participa à sa confection, vient de prévenir de Mme Cadiou que si sa cliente le déliait du secret professionnel, il pourrait faire connaitre au magistrat instructeur la nature des pièces réunies par son mari pour sa défense.
3 avril 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
En attendant sa prochaine confrontation avec Mme Cadiou, l’ingénieur Pierre conserve dans sa prison le plus grand calme et proteste avec énergie contre le vol des documents de l’usine, dont il accuse la famille Cadiou.
Il importe de signaler que si l’ingénieur Pierre a lavé le manteau en caoutchouc dont le cadavre du directeur était recouvert, lorsqu’on le trouva dans le bois, cet acte, qui pouvait être une charge contre l’ingénieur, a été accompli sur la demande des magistrats instructeurs, en raison de l’état du manteau, qui était recouvert de boue.
D’autre part, il est établi maintenant que c’est bien dans la nuit du 27 au 28 janvier que deux marchands de bestiaux aperçurent une lumière dans le bois de la Grand Palud.
Si cette lumière a été celle qui servit à l’enfouissement de M. Cadiou, l’assassinat du directeur de l’usine ne saurait plus être placé le 30 décembre ; d’autre part, on se souvient que M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, affirme que, dans cette nuit du 27 au 28 janvier dernier, une automobile a passé et repassé devant chez lui à une heure d’intervalle.
Or pour cela, a déclaré M. Lemeur, j’ai un point de repère indiscutable. La nuit où passa cette voiture était celle qui suivit la foire de Commana. Cette dernière en effet a lieu le 27 janvier.
Le parquet mis au courant de ces bruits, n’a pas encore interrogé ces témoins qui pourtant sont affirmatifs.
4 avril 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
Le dossier relatif à l’affaire de la Grand’- Palud est enfin parvenu dans la matinée d’hier au parquet de Brest. Me Feuillard, le défenseur de l’ingénieur Pierre, en a immédiatement déclarations connaissance et a fait les déclarations suivantes, après avoir lu le rapport du procureur général de la Cour d’appel de Rennes :
Je ne dissimulerai pas qu’à la suite de l’examen que je viens de faire, ma stupéfaction est grande et, malgré tout mon respect pour le distingué procureur général de Rennes, je trouve que l’accusation trop facilement table rase des témoignages si précis démontrant l’innocence de Pierre, pour ne s’en tenir qu’à des faits qui, depuis longtemps, paraissent démentis. Je m’explique. Notre requête de mise en liberté provisoire est datée du 7 mars. La déposition si importante de M. Le Gall devant le juge d’instruction de Morlaix est-du 9 mars. Pourtant, dans ses conclusions, qui devaient tant impressionner la chambre des mises en accusation, le procureur général n’a voulu faire état que des dépositions de témoins antérieures au 7 mars, éliminant ainsi les formelles déclarations de M. Le Gall, lequel affirme avoir parlé à M. Cadiou le 1er janvier, à Saint-Pol-de-Léon, en présence de son fils, élève à l’École de santé de la marine de Bordeaux, et de M. Graff.
Il est vrai, que l’accusation fait aussi bon marché des dépositions de témoins de Morlaix, qui ont vu M. Cadiou postérieurement au 30 décembre, et, dans ses con- clusions, le procureur général n’hésite pas à assurer :
Il parait certain que ces témoins, dont la bonne foi n’est pas discutée, se sont trompés et qu’ils ont commis des confusions ; que notamment l’erreur commise par M. Cabon est démontrée ; que la personne vue le 1er janvier sur la place de Morlaix par MM. Cabon et Caramour n’est pas M. Cadiou, et qu’aucun des autres témoins n’a parlé à la personne qui a été prise pour M. Cadiou. »
Ces conclusions sont décevantes pour ceux qui ne recherchent que la lumière dans cette troublante affaire.
Alors qu’il est établi que M. Cabon a rencontré M. Cadiou sur la place de Morlaix le 1 janvier, qu’il l’a abordé en lui disant : « Bonjour, monsieur Cadiou », et que ce dernier lui a répondu : Bonjour, Cabon » ; alors que M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, affirme que son associé, M. Le Meillet, a parlé le 31 décembre à M. Cadiou, sur le quai de la gare de Morlaix ; alors que MM. Caramour et Le Gall sont aussi affirmatifs, tout le monde, pour le procureur général, se trompe, personne n’a pu s’entretenir avec M. Cadiou après le 30 décembre. Eh bien ! il suffit d’ouvrir le dossier pour constater que trois des témoins dont je viens de citer les noms lui ont parlé plus ou moins longuement le 31 décembre et le 1er janvier.
Me Feuillard a déclaré qu’un rapport de police daté du 10 janvier signale le passage à Morlaix, le 31 décembre, de M. Cadiou.
Comment, dans ces conditions, dit M. Feuillard, parviendra-t-on à mener l’affaire devant la Cour d’assises ? Il est en effet nettement établi que M. Cadiou était en vie le 1er janvier, qu’il en n’est pas revenu vivant à la Grand Palud après le 30 décembre et que, d’autre part, son ingénieur ne s’est pas absenté à cette époque. Alors, comment admettre un seul instant la culpabilité de Pierre.
Ajoutons que le juge d’instruction entendra dans quelques jours les témoins qui prétendent avoir rencontré M. Cadiou après le 30 décembre.
5 avril 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction, a repris hier l’instruction de l’affaire Cadiou. Le magistrat a entendu plusieurs témoins. Il a commencé par l’audition de M. Bolloch, administrateur judiciaire de la succession Cadiou, en présence duquel il a ouvert un certain nombre de scellés.
Questionné au sujet de l’enquête faite le 15 février par le contrôleur général des poudres Claerbout, M. Bolloch n’a pu fournir aucune précision. A défaut du dossier disparu, toutes les pièces comptables furent mises à la disposition de M. Claerbout. Celui-ci se livra à un examen méticuleux, mais fut très sobre de commentaires, M. Bolloch crut avoir cependant l’impression que l’opinion du contrôleur général n’était pas défavorable à la cause de M. Cadiou.
A M. Bolloch, succéda Mlle Julia Juzeau, ancienne bonne de l’ingénieur. M. Bidart [Bidard] de La Noë demanda au témoin quel fut l’emploi du temps de l’ingénieur Pierre, les 1er et 2 janvier.
Mlle Juzeau déclara que M. Pierre avait déjeuné le 1er janvier à l’hôtel Le Roch. Il passa l’après-midi à Landerneau et ne rentra chez lui que le soir. Le lendemain l’ingénieur n’a pas quitté la Grand’Palud. Mlle Juzeau ne l’a pour ainsi dire, pas perdu de vue.
Ainsi par la question posée à ce témoin, on remarque un changement d’orientation dans la marche de l’instruction, en effet, l’hypothèse de l’assassinat postérieur au 30 décembre ne semble plus être écartée.
On a présenté à l’ingénieur un revolver saisi par la police mobile chez l’armurier Marie et semblable à celui dont Pierre fit l’acquisition chez cet armurier. L’ingénieur le reconnu conforme au sien.
M. Lecoz, commissaire de la brigade mobile de Rennes, s’est rendu hier après-midi au parquet de Brest. Il a rendu compte au procureur de la République du résultat négatif de ses dernières recherches. La bicyclette dont M. Cadiou s’est servi le 25 décembre et le 1er janvier reste introuvable, ainsi que l’automobile mystérieuse dont le passage, dans la nuit du 27 au 28 janvier, causa tant d’émoi parmi les habitants de Landerneau.
Les commissaires vont maintenant enquêter sur la lumière aperçue dans le bois et sur l’automobile qui traversa Landerneau dans la nuit du 27 janvier.
Mardi prochain, Mme Cadiou et M. Pierre seront confrontés dans le cabinet du juge d’instruction.
6 avril 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidart [Bidard] de La Noé fait actuellement pivoter son instruction sur le fait de savoir à quelle date l’ingénieur Pierre et M. Cadiou se sont vus pour la dernière fois.
L’accusation prétend que les deux hommes se virent pour la dernière fois dans la matinée du 30 décembre ; elle s’appuie pour cela sur le témoignage du contremaître Bignard.
L’ingénieur Pierre affirme, au contraire, que depuis le 29 au matin il n’a pas revu son patron.
A chaque fin de mois, M. Cadiou, en effet, remettait de son ingénieur la somme de 2,000 fr. pour payer ses ouvriers et se régler lui-même. Or comme Pierre n’avait rien reçu, il écrivit le 30 et 31 à M. Cadiou, à Paris, rue du Cherche-Midi ; ces lettres furent ouvertes par Mme Cadiou.
La défense utilise ces deux lettres dans l’intérêt de Pierre qui, croyant son patron à Paris, lui écrivait pour lui adresser une demande normale et pour le tenir au courant de la marche des affaires.
L’accusation, cependant, n’accepte pas cette thèse.
Elle fait observer, en effet, que Pierre s’est un peu trop hâté d’écrire à son patron.
Si M. Cadiou a quitté Landerneau le 29, il n’a pu partir que par le train de 8 h. 30 du matin. Il était donc matériellement impossible à Pierre de recevoir, dans la journée du 30, un chèque confié le matin même à la poste, à Paris, par M. Cadiou.
Ces lettres ont été versées au dossier par Mme Cadiou.
Voici le texte de la première lettre :
Landerneau, 30 décembre 1913.
Cher monsieur Cadiou,
J’ai été très surpris de ne pas recevoir par la poste le chèque demandé. J’ai appris, d’autre part, par le facteur, qu’un train avait déraillé sur la grande ligne. Le contrôleur a prélevé un échantillon de linters comme celui ci-joint, et a défendu de mettre cette balle dans les autoclaves. Faut-il passer outre ? En attendant, je laisserai cette balle de côté.
Vers deux heures, la machine a eu une panne et n’a pu donner sa vitesse que par moments, Les ouvriers sont partis à quatre heures et demie. La panne de la machine provient du bris d’une goupille dans une soupape de la grande chaudière. Il faudra peut-être chômer demain.
Bien à vous
LOUIS PIERRE.
Voici le texte de la deuxième lettre :
Landerneau, le 31 décembre 1913,
Cher monsieur Cadiou,
Je n’ai pas encore reçu votre chèque de 2.000 francs, Je n’ai reçu non plus aucun courrier. La machine était à peine mise en route ce matin, après la réparation de la soupape de la chaudière, qu’il est arrivé seconde panne à la même soupape. Il a fallu tirer les feux et vider à nouveau la chaudière. Bref, le travail n’a commencé qu’à 10 h. 1/2.
Je n’ai aucune crainte pour le retour de pareils incidents.
M. Lamballe m’a donné les 2,000 francs contre reçu en attendant votre chèque.
Je vous envoie ci-joint copie de divers comptes relatifs à l’inventaire et au bilan. La copie du journal est commencée et je pourrai vous l’en- voyer vendredi ou samedi.
Bien à vous.
Louis PIERRE
D’autre part, le facteur-receveur Boulier, de Blincourt, qui fut déjà mêlé à cette affaire, vient de recevoir une lettre qu’il a transmise à la gendarmerie de Clermont. Dans cette lettre, qui est signée « Roche, voyageur de commerce, 16, rue de la Passerelle, à Calais », il est dit que M. Cadiou était bien vivant en janvier dernier et qu’il s’était embarqué à Boulogne-sur-Mer, à destination de l’Angleterre.
L’auteur de la lettre ajoute que le cadavre trouvé près du moulin de la Grand’Palud n’est pas celui de M. Cadiou, mais celui de M. Yves Lamarech, décédé fin décembre dernier à Landerneau.
D’après le signataire, la fausse identité du cadavre aurait été établie avec l’aide de sa famille. Les blessures relevées sur le cadavre auraient été faites après le décès pour laisser croire à un crime.
Renseignements pris chez M. Roche à Calais, il résulte qu’il est totalement étranger à la rédaction de la lettre qu’a reçue le facteur Boulier. On considère cette missive comme l’œuvre d’un mauvais plaisant.
7 avril 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
Le défenseur de l’ingénieur Pierre, Me Fouillard [Feillard], s’est rendu, dans l’après-midi d’hier, à la prison du Bouguen. Il s’est longuement entretenu avec l’inculpé.
L’avocat a annoncé à l’ingénieur que le Parquet soutient que la lettre par lui adressée le 30 décembre à M. Cadiou, constitue une charge accablante contre lui.
La surprise de l’ingénieur parut grande à cette nouvelle, et Pierre s’en montra profondément affecté.
C’est ridicule, répondit-il à son défenseur. Que l’on me prenne pour un criminel tant que l’instruction ne sera pas terminée, je l’admets, mais je ne supporterai pas que l’on me fasse passer pour un crétin.
Et l’ingénieur, qui n’avait jamais montré une telle irritation, ajouta :
Voici dans quelles conditions j’ai écrit à M. Cadiou. Le 29 décembre, vers midi, lorsque je quittai mon patron, je le prévins que j’avais besoin de 2,000 fr. pour la paye des ouvriers. M. Cadiou me répondit qu’il m’enverrait un chèque le lendemain, soit de Landerneau, soit de Morlaix où il avait l’intention de s’arrêter quelques heures en rentrant à Paris.
Quand le 30 au matin le facteur me prévint qu’un déraillement était survenu sur la grande ligne, je supposai que cet accident avait pu retarder l’arrivée du chèque que j’attendais, et j’en prévins M. Cadiou, naturellement, mais je ne voulais nullement dire que j’étais surpris de ne pas avoir reçu ce chèque de Paris. Mon patron m’ayant quitté la veille, je savais fort bien que je ne pouvais pas recevoir vingt-quatre heures plus tard une lettre qu’il m’aurait expédiée de Paris dès son arrivée.
C’est une stupidité de supposer que j’aie pu commettre pareille erreur.
Ces explications que l’ingénieur fit d’une voix ferme, il les renouvellera à M. Bidart [Bidard] de la Noé, lorsque le magistrat l’interrogera sur ce point.
8 avril 1914 – p. 5 et 6
L’affaire Cadiou
Mme Cadiou a quitté Paris hier matin, à neuf heures vingt-cinq, à destination de Brest.
Au cours de la confrontation qui doit avoir lieu aujourd’hui, M. Bidart [Bidard] de La Noë demandera à Mme Cadiou de bien vouloir renouveler ses déclarations antérieures. Le juge profitera également de la présence de Mme Cadiou pour tâcher d’obtenir quelques renseignements sur la composition du dossier que le directeur de la Grand’Palud avait constitué en décembre 1913, en vue de sa réhabilitation, dossier qui, on le sait, a disparu.
Mme Cadiou sera également interrogée sur la nature de certains papiers que détenait son mari et que l’on pouvait avoir intérêt à détruire.
Mme Cadiou, sera priée de verser au dossier la lettre de bonne année que Pierre adressa à son patron le 31 décembre. Enfin, dans l’après-midi, Pierre sera mis en présence de Mme Cadiou et lecture lui sera donnée de la déposition faite le matin par la veuve de la victime. L’inculpé sera invité à faire toutes observations qu’il jugera utiles à sa défense. Il aura également à préciser certains points.
Me Feillard, avocat de l’ingénieur, assistera à cette confrontation.
L’affaire Cadiou
Brest, le 7 avril. Mme Cadiou, arrivée hier soir de Paris, a été entendue ce matin par le juge d’instruction. Elle a renouvelé ses déclarations antérieures et maintenu son impression que l’ingénieur. Pierre est l’assassin de son mari, qu’il haïssait.
Cet après-midi, Mme Cadiou sera confrontée avec l’ingénieur Pierre.
9 avril 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Mme veuve Cadiou, qui avait quitté Paris avant-hier matin, comme nous l’avons indiqué en son temps, a été interrogée hier matin par le juge d’instruction de Brest, M. Bidart [Bidard] de la Noë.
La veuve de l’industriel est arrivée au palais de justice à 9 h. 30, accompagnée de son avoué Me Vichot.
Elle a immédiatement été introduite dans le cabinet du juge.
Mme Cadiou expliqua tout d’abord à M. Bidart [Bidard] de la Noé la naissance de ses premières inquiétudes et rappela les indices qui l’avaient amenée à redouter un assassinat.
Sur la demande de M. Bidart [Bidard] de la Noë, Mme Cadiou décrivit minutieusement les objets que son mari pouvait avoir sur lui le jour du crime : porte-monnaie, portefeuille contenant 2,000 fr. environ, montre, etc.
Quant à la somnambule, Mme Cadiou a déclaré au que celle-ci avait agi à son insu.
Votre mari, demanda le juge, avait-il plusieurs valises ?
Deux en cuir jaune. Il serrait ses vêtements dans l’une, et dans l’autre il mettait des papiers importants.
Connaissiez-vous ces papiers ?
Non. Je sais qu’il y attachait une grosse importance, mais je ne les ai jamais lus. Je puis ajouter que mon mari m’a dit à plusieurs reprises qu’il possédait contre M. Legrand des documents compromettants. J’ignore lesquels.
Connaissiez-vous la situation financière de l’usine ?
Pas dans ses détails. Mais je sais qu’elle était excellente. L’exercice 1912-1913 s’est chiffré par un bénéfice net de 108,286 fr.
Le capital était de 250,000 à 260,000 fr.
Votre mari se montrait par conséquent satisfait ?
Très content. Et cependant, a ajouté Mme Cadiou en étouffant un sanglot, je me souviens qu’il m’a dit, un jour qu’il paraissait plus préoccupé que d’habitude: « Cette affaire me tuera! » Avait-il à ce moment un pressentiment de ce qui devait lui arriver ? Je ne sais.
Mme Cadiou a terminé en démentant que le moindre flirt ait jamais existé entre elle et Pierre ?
Après déjeuner Mme Cadiou revint au Palais pour être confrontée avec l’ingénieur Pierre. Aussitôt introduite dans le cabinet du juge, elle prit place dans un fauteuil à côté de M. Bidard de La Noë. Le magistrat donna alors l’ordre aux gendarmes d’introduire l’ingénieur, qu’accompagnait son défenseur Me Feillard.
L’inculpé s’inclina devant Mme Cadiou ; mais celle-ci ne répondit pas au salut de Pierre. Durant la confrontation, elle ne le regardera pas une seule fois en face et répondra en fixant le juge.
Mme Cadiou, dit M. Bidart [Bidard] de La Noé, se porte partie civile. Voyez-vous un inconvénient à ce qu’elle prête serment ?
Aucun, répond l’inculpé. Je désire ardemment que la vérité se fasse, car ce sera la preuve éclatante de mon innocence.
Pierre, les larmes aux yeux, proteste tout de suite contre l’odieuse accusation que l’on fait peser sur lui.
Vous étiez sur les lieux, répliqua Mme Cadiou, vous auriez pu donner des renseignements au parquet, dire ce que vous saviez, aider enfin à la manifestation de la vérité.
Mais je ne sais rien, Madame, reprit Pierre d’une voix douce et tremblante. Je suis aussi peiné que vous du malheur qui vous a frappée. Pierre change bientôt d’attitude ; il devient presque agressif :
M. Cadiou, dit-il, qui avait refusé de verser au Syndicat des ouates et cotons les fonds qu’on lui demandait, était très mal vu dans ce milieu.
Vous m’étonnez, réplique Mme Cadiou, car on l’avait invité à accepter la présidence de ce Syndicat. Vous voyez bien que vous ne cessez de calomnier votre ancien patron.
Me Feillard intervient et demande :
Mais quel intérêt, Madame, avait M. Pierre à faire disparaître votre mari ? Aucun.
Il a sans doute agi par haine. Il avait dénoncé M. Cadiou. Quand on trahit les gens, on devrait au moins avoir la pudeur de ne pas accepter leur argent.
Pierre répond que sa responsabilité était engagée. Il ne pouvait pas obtenir les cotons qu’il demandait et devait, par ordre, livrer à l’Etat des marchandises ne répondant pas aux conditions stipulées dans le cahier des charges.
Mme Cadiou. Que voulez-vous que je réponde à cela ? Celui qui n’est plus pourrait seul se défendre. C’est une lâcheté de de plus. Après avoir déshonoré mon mari, on veut maintenant salir le nom des orphelins qu’il a laissés.
Un incident assez vif se produisit au sujet du fameux chèque que M. Cadiou devait expédier de Morlaix. Mme Cadiou s’éleva avec véhémence contre cette version qu’elle déclare inexacte. Elle prétendit que son mari avait entièrement terminé ses affaires à Morlaix le 30.
-Non, dit Pierre ; il m’avait parlé de travaux à faire exécuter dans sa propriété de Ploujean.
Il n’en a jamais été question. C’est d’ailleurs de Paris qu’il vous expédiait toujours de l’argent.
Il m’en avait déjà adressé de Morlaix. Pendant les vacances peut-être, mais jamais en hiver.
Mais sortez donc le mémoire Cadiou ! interrompt Me Feillard en s’adressant à son client. L’avocat de Pierre, se faisant enfin l’interprète de son client, a déclaré que celui-ci avait été, à différentes reprises, lésé dans ses intérêts, que la comptabilité de la Grand’- Palud était truquée et que, par suite de ces expédients, Pierre n’avait pas perçu sur les bénéfices la part réelle à laquelle il avait droit. Il a même précisé qu’en 1913 les bénéfices de l’usine ont été de 120,000 francs au lieu de 108,286 francs accusés sur les livres. Il devait donc toucher 1,800 francs de pourcentage sur la différence entre ces deux sommes, ce qui tend à prouver qu’il n’avait aucun intérêt à la disparition de M. Cadiou. Pierre a demandé une expertise de la comptabilité de l’exercice 1912 qui se trouve en ce moment entre les mains de M. Bolloch, administrateur judiciaire. C’est sur ces derniers mots que prit fin l’émouvante confrontation.
D’autre part, un fonctionnaire de Landerneau, très au courant de l’affaire de la Grand’-Palud dont le dossier, établi par le général Gaudin, est arrivé hier au parquet de Brest, a fait à ce sujet les déclarations suivantes :
Je puis certifier que l’enquête faite Grand-Palud par Claerbout, à la demande de Pierre, a établi la véracité des dires de l’ingénieur en ce qui concerne les fraudes commises au préjudice de l’Etat. Rien n’était fait correctement à l’usine Cadiou. L’ordre donné au directeur technique était formel. On peut le résumer ainsi : « Livrez le bon coton à l’industrie privée et les déchets à Angoulême. Ne vous inquiétez pas du contrôle. Je m’en charge. Cet ordre, donné par M. Cadiou, était connu du général Gaudin ; il l’a d’ailleurs déclaré quand, par commission rogatoire, il a été entendu à Paris.
10 avril 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. Un incident vient de se produire. A la suite de la confrontation d’hier, Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, ayant déclaré que le juge d’instruction avait dû rappeler à l’ordre Me Feillard pour la vivacité qu’il apportait dans la défense de Pierre, M. Bidart [Bidard] de La Noë a rendu publique une déclaration où il fait connaître que si la discussion fut en effet très animée par instants, il ne fut obligé à aucun moment d’intervenir. Me Feillard a néanmoins décidé de porter l’incident à la connaissance de la Chambre des avoués.
D’autre part, à la suite d’une déclaration de Me Feillard affirmant que M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, avait raconté, le 10 janvier, à l’avoué de Mme Cadiou qu’il avait rencontré M. Cadiou, le 31 décembre, à Morlaix, Me Vichot affirme qu’à aucun moment ces renseignements ne lui ont été donnés de façon aussi formelle.
A cette affirmation, M. Nicolas réplique que c’est bien dans le courant de janvier, avant la découverte du corps de M. Cadiou qu’il narra le fait à Me Vichot.
M. Bidart [Bidard] de La Noë ayant une autre affaire à instruire, il en est résulté un chômage pour l’instruction de l’affaire Cadiou, cependant le magistrat a entendu l’armurier de Landerneau qui vendit à Pierre le revolver de six millimètres que l’on n’a pas encore retrouvé.
11 avril 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Un témoin, Mme Zaccone, tante de M. Cadiou, qui prétendit qu’il était impossible que l’industriel et eût passé à Morlaix une partie de la matinée du 1er janvier, vient de rétracter sa première déposition :
J’ai passé la matinée du 1 janvier à ma fenêtre, avait déclaré Mme Zaccone. Mon neveu n’aurait pas pu traverser la place Thiers sans que je l’aperçusse,
Or Mme Zaccone vient de déclarer spontanément qu’elle avait commis une erreur en faisant cette déclaration.
Ce n’est pas le 1er janvier, a-t-elle dit, mais le 28 décembre que j’ai passé la matinée à ma fenêtre donnant sur la place Thiers.
Au moment où le parquet de Brest commence à attacher quelque importance aux déclarations des témoins qui affirment avoir rencontré M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre, puis dans la matinée du 1er janvier, cette rétractation est particulièrement importante.
D’autre part, on sait que le parquet de Brest avait fait envoyer au laboratoire de toxicologie de Paris divers vêtements permettant d’y faire découvrir les traces de sang, au cas où l’ingénieur serait l’assassin de l’industriel.
Or l’examen de ces vêtements n’avait donné jusqu’ici aucun résultat. L’ingénieur, l’ayant su, vient de déclarer que même si, comme le prétend l’accusation, il avait tué M. Cadiou le 30 décembre, l’examen du laboratoire de toxicologie n’aurait pu avoir que des résultats négatifs, attendu que les vêtements qu’il portait le 30 décembre sont ceux dont il est encore revêtu à la prison de Brest. En conséquence, ces vêtements vont être adressés, à leur tour, aux experts parisiens.
La confrontation de Mme Cadiou et de l’ingénieur Pierre a causé, quelque déception. On comptait en effet que des révélations particulièrement importantes se produiraient à l’issue cette confrontation, d’autant que Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, avoué de Mme Cadiou, avait annoncé comme imminente la justification de M. Cadiou par la production du dossier que l’industriel aurait établi avec un avocat brestois, quelque temps avant sa disparition. La production de ce dossier n’a pas eu lieu.
Par contre, le rapport du général Gaudin, parvenu, ainsi que nous l’avons relaté, au parquet de Brest, confirme les dénonciations de l’ingénieur au sujet de certaines malfaçons dans la fabrication des cotons à la Grand Palud.
Nous avons également mentionné l’incident qui eut lieu entre, Mes Feillard, avocat de l’ingénieur, et Vichot, avoué de Mme Cadiou. Rappelons que cet incident eut lieu à la suite d’une lettre adressée par le défenseur à l’avoué. Or, ce dernier s’étant trouvé offensé par certains passages, vient d’envoyer ses témoins à l’avocat.
Les témoins de Me Vichot, MM. Corre, capitaine d’artillerie coloniale, et Me Jan, notaire, ont fait connaître à Me Feillard que leur client réclamait réparation par les armes.
Me Feillard a désigné comme témoins M. Charles Bastit, ancien président du tribunal de commerce, et Me Forgeot, doyen des notaires à Brest.
12 avril 1914 – p. 6
L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidart [Bidard] de La Noé a fait subir à l’ingénieur Pierre un nouvel interrogatoire. Invité par le juge à faire connaître ses antécédents, l’ingénieur a déclaré :
Je suis né le 24 octobre 1882 au hameau de Branville, commune de Caugé (Eure), où mon père dirigeait une exploitation agricole. La ferme et ses dépendances sont aujourd’hui exploitées par mon beau-frère, M. libert. J’ai fait mes premières études à l’école communale de Caugé. Entré en 1893 à l’institution Saint-François de Sales, à Evreux, j’en sortis avec mon baccalauréat ès lettres. J’ai ensuite suivi les cours de l’école libre Sainte-Genevieve, rue Lhomond, à Paris, puis de l’École centrale, où j’ai passé trois ans. Devenu ingénieur des arts et manufactures, j’ai fréquenté pendant quelques mois le Conservatoire des arts et métiers, puis je suis entré dans une fabrique de produits chimiques à Courbevoie.
En mars 1909, j’entrai à la Grand Palud aux appointements de 250 fr. par mois et une part dans les bénéfices… mois et une part Aucun incident ne marqua mes débuts à l’usine. L’entière direction de l’usine m’étant confiée, on augmenta mon traitement de 50 fr. par mois, et l’on décida que ma part de bénéfice, serait de 1 ½ %. Par un traité valable jusqu’en février 1915, je m’engageais à assurer la surveillance, à faire les commandes, à m’occuper de la fabrication et de la comptabilité.
La vie étant des plus monotones à Landerneau, je demandai en 1912 une jeune fille en mariage. Elle accepta, mais à condition de ne pas habiter la Bretagne. Je priai alors M. Cadiou de me chercher un remplaçant, mais il n’en trouva pas, paraît-il. Le projet de mariage n’eut donc pas de suite. Cependant, la situation devenait de plus en plus tendue entre moi et mon directeur. Celui-ci s’obstinant à ne pas livrer aux poudreries les marchandises irréprochables que l’on devait leur donner, ma responsabilité étant en jeu, je crus devoir aviser le général Gaudin des agissements de M. Cadiou, et celui-ci fut rayé de la liste des fournisseurs de la guerre.
J’appris au début de décembre que M. Cadiou était en pourparlers avec deux ingénieurs sollicitant mon emploi. On m’offrait, d’autre part, la direction de l’usine qui se montait à Daoulas. J’acceptai en principe. Le général Gaudin vint à cette époque à Landerneau et mon départ fut définitivement arrêté. Mes services à la Grand- Palud devaient se terminer en juillet 1914.
C’est sur ces mots que prit fin l’interrogatoire.
Aujourd’hui, M. Bidart [Bidard] de La Noë, entendra Me Bodet, avocat. On se souvient que c’est Me Bodet qui avait, de concert avec M. Cadiou, constitué un dossier pour que l’industriel puisse se défendre des accusations portées contre lui.
D’autre part, nous avons annoncé qu’à la suite d’incidents survenus au cours de la confrontation de mardi, entre Mme Cadiou et l’ingénieur Pierre, Ms Vichot, avoué de Mme Cadiou, avait envoyé ses témoins à Me Feillard.
Les témoins, réunis hier, ont, d’un commun accord, reconnu qu’aucun des incidents survenus entre leurs clients, depuis la confrontation du 7 courant ne pouvait être retenu ; que la plainte déposée par Me Feillard contre Me Vichot à la Chambre des avoués devait être retirée, ce dernier n’ayant rien dit qui pût porter atteinte à l’honorabilité professionnelle de Me Feillard ; qu’il n’y avait en conséquence, pas lieu à rencontre.
13 avril 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction, a procédé hier après-midi, à la confrontation de l’ex-femme de ménage de M. Cadiou, Mme Léoste [Léost] et de l’ancien comptable de l’usine, M. Guillaux [Guillou]. Aucun fait nouveau n’a été relevé dans leurs dépositions, les deux témoins s’en tinrent à leurs premières déclarations, que nous rappelons brièvement :
Le 31 décembre 1913, vers huit heures du matin, Mme Léoste [Léost] se présentait au domicile de M. Cadiou, à Landerneau, pour y faire le ménage. Tout indiquait que M. Cadiou n’avait pas couché là. Le lit n’était pas défait, et au bouton de la porte était accroché intact le pot de lait que l’on apportait chaque matin à M. Cadiou pour son petit déjeuner. Les persiennes étaient ouvertes. Mme Léoste [Léost] pensa que M. Cadiou était parti pour Paris.
Voici ce que dit M. Guillaux [Guillou] :
Le jour où pour la dernière fois, le 29 décembre si mes souvenirs sont exacts, je me rendis vers une heure et demie de l’après-midi à son domicile de Landerneau pour y prendre des registres de comptabilité dont M. Pierre avait besoin pour établir le bilan. M. Cadiou était absent. Le lendemain matin, le 30 par conséquent, en sortant de chez moi, je retournai chez M. Cadiou. Je frappai sans obtenir de réponse…
D’autre part, les commissaires de la brigade mobile se sont rendus à Morlaix, où ils ont invité M. Cabon, facteur du télégraphe, qui avait dans cette déclaré avoir vu M. Cadiou le 1er janvier, à leur montrer, chez un chapelier, une casquette semblable, tant par la forme que par la couleur, à celle que portait, quand il l’a vu, l’usinier. M. Cabon a fait choix d’une casquette qui a été saisie et qui, présentée à M. Le Gall, économe de l’hospice, qui a vu M. Cadiou à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier au soir, a à son tour confirmé qu’elle ressemblait beaucoup à celle portée par l’usinier. Elle sera remise au juge d’instruction pour être comparée avec celle qui a été trouvée dans la pèlerine de M. Cadiou lors de la découverte du cadavre dans le taillis, de la Grand’Palud.
15 avril 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Le juge d’instruction de Brest a adressé hier matin des convocations à plusieurs des témoins déjà entendus par son collègue de Morlaix, M. Le Clech. M. Bidard de La Noë désire, en effet, recevoir lui aussi ces dépositions au sujet de la présence de M. Cadiou, le 1er janvier, dans cette ville et à Saint-Paul-de-Léon.
La concordance et la précision des dépositions de ces témoins présentent une importance indiscutable, étant donné que la thèse admise par l’information est que l’assassinat de l’usinier a été commis le 30 décembre. M. Bidard de La Noë tient à se faire une opinion personnelle sur la valeur de ces témoignages, qui ont pour la défense un intérêt capital.
On a appris hier que M. Plédy, procureur général près la Cour d’appel de Rennes, vient de donner les ordres les plus sévères à M. Guilmard, procureur de la République de Brest, pour qu’aucun renseignement ne soit plus communiqué à la presse au sujet de l’information en cours sur le drame de la Grand Palud. Cette mesure aurait été prise à la suite de la divulgation des lettres écrites par l’ingénieur Pierre et expédiées par lui les 30 et 31 décembre, de Landerneau à Paris, à l’adresse de M. Cadiou. Il paraîtrait que le procureur général Plédy se proposait de garder, pour une sorte de coup de théâtre aux assises du Finistère, la révélation des textes de ces deux documents et de s’en faire une arme contre l’ingénieur Pierre.
16 avril 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
M. Bidard de La Noë entendra aujourd’hui M. Treanton qui, le 25 décembre dernier, vit M. Cadiou, se rendant à bicyclette de Morlaix à Kéranster, où se trouve sa campagne. La déposition de ce témoin a pour but d’établir que M. Cadiou faisait usage, en dehors de ses deux bicyclettes de la Grand’-Palud, d’une autre machine qu’il devait posséder à Morlaix ou qu’il devait louer ou emprunter dans cette ville.
D’autre part, le magistrat, instructeur entendra également MM. Caramour, entrepreneur, et Cabon, facteur du télégraphe, qui, le 1er janvier ainsi qu’ils l’ont affirmé au juge d’instruction de Morlaix, virent M. Cadiou dans cette dernière ville.
17 avril 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
La journée d’hier, a été consacrée par le juge d’instruction à savoir si M. Cadiou avait été vu dans la région de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon, le 1er janvier.
A cet effet, ainsi que nous le disions dans notre numéro d’hier, M. Bidart [Bidard] de La Noë, avait convoqué un certain nombre de témoins : MM. Caramour, Cabon, Graff et Le Gall. Tous, sans la moindre hésitation, ont répondu par l’affirmative.
M. Caramour entendu le premier a déclaré :
J’ai vu M. Cadiou dans la matinée du 1er janvier, a-t-il dit. Je le connaissais parfaitement. Je ne puis me tromper.
Puis le facteur Cabon a été introduit.
A quelle heure avez-vous vu M. Cadiou ? Place Thiers, entre huit heures et demie et neuf heures moins le quart.
Il avait un pardessus et un chapeau melon ? Non pas, il était en cycliste.
Vous devez vous tromper : c’est le 25 décembre que vous l’avez vu.
Je suis sûr que c’est le 1er janvier. C’est le jour où je suis allé à Lanmeur. Vous pouvez d’ailleurs demander à consulter les registres du bureau ; vous y trouverez trace de mon déplacement.
Mme Zaccone, tante de M. Cadiou, a été ensuite confrontée avec les deux témoins. Elle a déclaré, une fois de e plus, que son neveu ne serait pas passé devant chez elle sans entrer.
Les deux témoins ont énergiquement maintenu leurs déclarations.
M. Treanton est également en contradiction avec Mme Zaccone.
Mon neveu, dit cette dame, est entré chez moi le 25 décembre, vers une heure et demie de l’après-midi, et n’en est sorti qu’à quatre heures.
Vous faites erreur, a répondu M. Treanton. Le jour de Noël, à deux heures de l’après-midi, M. Cadiou se trouvait près de la rivière : il débarquait du bac.
L’après-midi s’est poursuivi par l’audition de MM. Graff, Le Gall, le fils de ce dernier… élève à l’École du corps de santé de la marine, et Mlle Quéméneur, sa fiancée ; tous ces témoins ont confirmé avoir vu M. Cadiou, le 1er janvier.
Dans les couloirs du Palais de justice de Brest, hier soir, un entrepreneur de travaux publics déclarait qu’un de ses amis possédait trois lettres importantes.
Leur publication, ajoutait-il, ouvrirait des horizons nouveaux. L’innocence de Pierre serait démontrée et l’on saurait enfin à quoi s’en tenir sur le mystère de la Grand’Palud.
D’autre part, un nouveau témoignage vient de se produire, confirmant tous ceux qui avaient établi la présence de M. Cadiou dans la région de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier. Ce témoignage est celui d’un ancien facteur des chemins de fer, M. Jean Guillemet, âgé de vingt-quatre ans.
Le 1er janvier dernier, M. Guillemet faisait son service sur le train qui vient se former en gare de Morlaix-funiculaire, pour le départ de 13 h. 40, lorsqu’il aperçut le côtoyant sur environ 50 mètres sur le chemin longeant la voie, un homme habillé en cycliste et qu’il avait bien connu alors qu’il était employé chez deux avoués morlaisiens, Mes Poilen et Kernéis.
Tiens, remarqua. M. Guillemet, voilà M. Cadiou, l’ancien avoué, qui va faire de la bicyclette ? Sous le titre : « Le véritable mystère de la Grand’Palud », l’Ouest-Éclair public l’information suivante :
Depuis trop longtemps, l’heure de remettre les choses en place a sonné. Par des rapports de police, on sait au parquet de Brest où M. Louis Cadiou a pu trouver asile à l’époque du 1er janvier.
Si nous n’avons jamais fait allusion à cette question, c’est que nous ne voulions pas gêner l’enquête. Aujourd’hui, nous nous rendons parfaitement compte que nous pouvons parler sans crainte, certains que nous sommes que nous ne gênerons rien du tout.
Dès le début de l’affaire, quelqu’un avait fait allusion à la nécessité de procéder à une certaine perquisition. Mais celui qui avait qualité pour ordonner l’opération demandée, et qui connaissait les vues de son procureur, se récria bien vite :
Y pensez-vous !… Chez un tel personnage !…
Et, de fait, il s’agissait de l’appartement de. M. Cloarec, député de Morlaix.
Cependant cette visite s’impose. On sait en effet que l’on raconte un peu partout à Morlaix que c’est chez son ami M. Cloarec que M. Cadiou descendait, que c’est chez lui qu’il couchait, que c’est chez lui encore qu’il changeait de vêtements et déposait sa bicyclette, et, chose beaucoup plus importante, que c’est chez lui toujours qu’il passa plusieurs nuits au début de 1914.
Il y a à ce sujet des précisions. On sait en effet qu’à cette époque M. Cloarec était à Paris, et que sa domestique était en congé dans sa famille.
Personne donc n’aurait dû se trouver dans la maison. Or il y avait quelqu’un et ce quelqu’un, dit-on, non sans apparence de raison, ne pouvait être que M. Cadiou, qui avait l’habitude de venir.
Peut-on encore trouver chez M. Cloarec les traces du passage de M. Cadiou ? Voilà ce que nous ignorons mais ce qui ne nous paraît pas probable, en raison du temps écoulé.
Une enquête va être faite sur la lumière mystérieuse qui fut remarquée dans la nuit du 1er au 2 janvier, et postérieurement à cette date dans les appartements inhabités de M. Cloarec. Les conditions dans lesquelles sera conduite cette affaire sont, bien entendu, inconnues. Espérons qu’elles seront de nature à faire éclater la vérité.
M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction, a déclaré n’avoir pas connaissance de ce rapport.
L’agence Fournier publie la note suivante : A la suite des confrontations qui ont eu lieu hier dans le cabinet du juge d’instruction, au sujet de la présence de M. Cadiou à Morlaix, à la date du 1er janvier, l’avocat de Pierre va faire une nouvelle demande de mise en liberté provisoire de son client.
18 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Le juge d’instruction de Brest s’est rendu hier matin à Landerneau, pour y interroger un témoin, M. de Kéramur, qui, souffrant, n’avait pu répondre à la convocation de M. Bidart [Bidard] de la Noë.
La déposition fut brève,
J’ai rencontré M. Cadiou dans les derniers jours de décembre, a déclaré au magistrat M. de Kéramur.
Je partirai le 30 pour Paris, me dit-il.
Dans ce cas, lui dis-je, rendez-moi un service. J’ai un cadeau à faire. Faites emplette, votre arrivée dans la capitale, d’une jolie bonbonnière et faites-la expédier à l’adresse que voici. C’est entendu, me répondit-il ; comptez sur moi.
Mais, termina M. de Kéramur, j’ai attendu vainement cette emplette.
Après avoir recueilli cette déposition, le juge d’instruction s’est rendu à la caserne du 118, où il eut une longue conversation avec, le commandant du bataillon.
Cependant M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile, interrogeait M. Desrues, entrepreneur de travaux publics.
Ce dernier, qui avait déclaré hier devant plusieurs témoins qu’un de ses amis possédait deux lettres prouvant l’innocence de Pierre, a déclaré qu’il ne se rappelait pas avoir tenu ces propos. Cette histoire se réduirait à ceci :
M. Legrand, ancien directeur de la Grand’- Palud et créancier de M. Cadiou, avait en effet montré à M. Desrues une lettre de M. Cadiou et dont voici le texte :
Paris, le 2 novembre 1913.
Monsieur Legrand,
J’ai pris connaissance de votre lettre me demandant copie des livres de la Grand Palud. Ces livres sont devenus la propriété de la Société ci d’en disposer, il appartient à celle-ci d’en disposer et par la suite d’en donner ou refuser les extraits. Je ne sais d’ailleurs s’ils existent encore. Je vous fixerai sur ces divers points à mon prochain voyage à Landerneau, cette semaine. Veuillez agréer, etc.,
A la réception de cette lettre, M. Legrand protesta sur un ton d’autant plus vif qu’une lettre de Pierre lui apprenait que les livres de l’ancienne Société existaient encore et que M. Cadiou ne voulait pas s’en dessaisir. M. Cadiou avait en effet recommandé à son ingénieur de soutenir que les livres étaient détruits si M. Legrand venait les lui réclamer.
Mais M. Legrand, ayant invoqué la loi qui interdit, pendant un délai de dix ans, la destruction des pièces comptables, finit par obtenir gain de cause. La créance dont l’ancien directeur de la Grand’Palud voulait trouver la justification dans les livres, lui fut réglée après la mort de M. Cadiou, vers, le 20 janvier, par M. Bolloch, liquidateur, qu’accompagnait M. Jean-Marie Cadiou. C’est à cette occasion qu’un certain nombre de pièces furent détruites, d’un commun accord, par les deux parties.
Le document en question est, on le voit, sans importance.
Quant aux deux autres lettres, soi-disant écrites par Mme Cadiou, elles n’auraient jamais existé.
19 avril 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidart [Bidard] de La Noë a entendu hier le commandant Hanquette, commandant du 118e bataillon d’infanterie à Landerneau. Cet officier a déclaré que M. Bolloch, le liquidateur de la succession Cadiou, lui avait fait demander dans le courant de janvier de faire effectuer des recherches dans le bois de la Grand Palud. Le commandant avait répondu que ses hommes ne seraient pas disponibles avant la fin des marches manœuvres, et, qu’en tout cas, il ne pouvait déférer au désir de la famille Cadiou, exprimé par M. Bolloch, sans réquisition du parquet de Brest.
Le juge s’est également occupé des deux bicyclettes que possédait M. Cadiou et qui n’ont pas quitté le garage de Landerneau depuis la fin de l’été dernier. On est persuadé que M. Cadiou possédait une troisième machine. Mais celle-ci demeure introuvable.
Plusieurs personnes avaient déclaré avoir vu ensemble Pierre et Marcou non loin de l’endroit où M. Cadiou fut enterré. Les témoignages recueillis à ce sujet sont contradictoires, Aucun des témoins interrogés n’a pu préciser la date à laquelle il fit la rencontre des deux hommes.
L’avis général est que c’est après la découverte du corps que l’ingénieur et son employé ont été vus aux abords de la fosse.
20 avril 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction, poursuivant l’instruction de l’affaire Cadiou, a entendu hier Me Bodet, avocat à Brest, qui, à la demande de Me Vichot, avoué, fut relevé du secret professionnel par Mme Cadiou. Me Bodet, dit-on, a déclaré qu’il savait que M. Cadiou avait constitué un dossier appelé, disait-il, à le faire réhabiliter ; mais il ignorait complètement le contenu de ce dossier.
L’avocat ne se souvient pas non plus de la date exacte à laquelle il reçut la visite de M. Cadiou.
Le maire de la Forest, M. Vacheront, a également été entendu par le magistrat instructeur. Ce témoin, qui a souvent eu besoin des services de l’ingénieur Pierre, a loué la serviabilité de ce dernier.
Le 1er février dernier, M. Maubian, piqueur de M. Vacheront, releva des traces du passage d’un sanglier à l’endroit où le cadavre de M. Cadiou devait être découvert trois jours plus tard. Le piqueur effaça les traces avec l’intention de venir le lendemain voir si le sanglier était repassé ; mais l’animal fut signalé dans une autre partie du bois et M. Maubian n’eut pas à retourner dans le chemin creux.
Je chassais presque tous les jours dans ce bois, a ajouté M. Vacheront, Jamais je n’ai remarqué de traces suspectes. Dans le courant de janvier, mes chiens me conduisirent même dans le chemin creux, à une dizaine de mètres du ruisseau, et, par conséquent, de la fosse. Je n’ai rien remarqué d’anormal dans leur attitude. Si le cadavre se trouvait là à ce moment, comment se fait-il que les chiens n’aient rien senti ?
M. Bidart [Bidard] de La Noë consacrera sa matinée d’aujourd’hui à la révision du dossier. Le magistrat se propose, du reste, de faire comparaître devant lui une grande partie des ouvriers de la Grand’Palud.
22 avril 1914 – p. 3 et 4
L’affaire Cadiou
Brest, le 21 avril. M. Cloarec, député de Morlaix, définit ainsi son rôle dans la constitution de l’usine de la Grand’Palud :
« Quand M. Legrand, de Landerneau, voulut créer l’usine de la Grand Palud, il vint me demander de lui rédiger un acte de Société, me déclarant qu’il avait comme commanditaire M. Temming, demeurant à Buhl (Alsace). L’acte rédigé, il me pria de le communiquer à M. Temming.
» Ce dernier répondit qu’il ne voyait aucune objection à faire à la rédaction de l’acte, mais qu’il désirait cependant le soumettre à son conseil, un avocat de Colmar. Au cours de l’entrevue que j’eus avec cet avocat, nous tombâmes d’accord sur les clauses du contrat. Là s’est borné mon rôle, Je n’ai été par la suite ni actionnaire de la Grand’Palud ni intéressé dans l’affaire.
» Lorsque M. Legrand voulut céder son usine, il vint encore me demander si je ne pourrais pas lui trouver un acquéreur. Je moment M. Cadiou cherchait savais qu’à ce un emploi pour ses capitaux. Désireux de lui rendre service, je le mis en rapport avec M. Legrand. L’entente se fit en dehors de moi, Là s’est encore bornée mon intervention.
« Plus tard, lorsque M. Cadiou fût devenu propriétaire de la Grand Palud et qu’il se trouva sous le coup d’une dénonciation aux termes de laquelle l’usine marchait avec des capitaux allemands, il me remit pour les transmettre M. Sarraut, alors sous-secrétaire d’État à la guerre, toutes les pièces de l’acte constitutif de la Société prouvant que les actionnaires étaient français. A ces pièces était joint un reçu de M. Temming attestant qu’il avait été complètement désintéressé.
» M. Sarraut, interpellé à la Chambre, confirma l’exactitude de ces faits en déclarant formellement à la tribune qu’il s’était assuré que l’usine de la Grand’Palud était entièrement française. (Voir le Journal officiel du 9 février 1910.)
» Le Gaulois, qui veut bien faire acte de loyauté en ne mettant en doute ni mon honorabilité, ni ma probité, ni mon désintéressement, qualifie mon intervention d’imprudence. Quelle imprudence y avait-il à conseiller un industriel français dans la rédaction d’un acte au point de vue purement juridique ? En quoi le patriotisme le plus formaliste peut-il s’effaroucher de mon intervention survenue dans les circonstances : que je viens de relater ?
» On ne permettra d’arrêter là des explications qui, prolongées, ressembleraient à un plaidoyer dont je n’ai nul besoin, fort de ma bonne foi en toute cette affaire. »
L’affaire Cadiou. M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction, n’a entendu hier aucun témoin. Le magistrat se propose, néanmoins dès que la période électorale sera terminée, de convoquer M. Cloarec, député de Morlaix ; cependant si aucun fait, nouveau ne se produit, le juge d’instruction n’ordonnera aucune perquisition au domicile de M. Cloarec.
M. Bidart [Bidard] de La Noé considère en effet jusqu’à nouvel ordre que tous les bruits qui ont couru sur les visites clandestines de M. Cadiou dans l’appartement du député, que nous avons mentionnées en leur temps, sont dénués de fondement.
D’autre part, le procureur de la République, M. Guillemard [Guilmard], s’étonne de ne pas avoir encore reçu le rapport du médecin légiste.
J’ai conseillé à M. Feillard, a-t-il dit, de ne former aucune demande de mise en liberté provisoire en faveur de l’ingénieur Pierre, tant que les conclusions du médecin légiste ne seront pas connues. Après on verra.
23 avril 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou.
Les commissaires de la brigade mobile, chargés depuis près de trois mois de l’enquête sur l’affaire Cadiou, estiment que leur mission est terminée, à moins qu’une déclaration improbable d’un nouveau témoin ne vienne éclaircir le drame de la Grand’Palud.
Me Feillard, avocat de Pierre, attend le rapport de l’expertise du docteur Paul pour demander la mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
24 avril 1914 – p. 4 et 6
L’affaire Cadiou
L’ancien veilleur de nuit de la Grand’Palud, Jacques Bossard, s’est présenté hier au cabinet du juge d’instruction et lui a fait les déclarations suivantes :
Le 31 décembre, me promenant dans les bois de la Grand Palud, j’ai aperçu sur la neige des traces de pas qui m’ont conduit à l’endroit où M. Cadiou devait être déterré le 4 février suivant. A cet endroit, j’ai remarqué alors que la terre avait été fraîchement remuée ; la neige ne la recouvrait pas et des feuilles mortes avaient été semées sur le sol.
Je n’attachai pas d’importance à ces remarques. Le 17 janvier suivant, me promenant à nouveau dans le bois, je revins au même endroit, attiré cette fois par une odeur nauséabonde.
Jugez de ma stupeur lorsque j’aperçus des cheveux qui émergeaient de la terre. Épouvanté je m’enfuis.
Le lendemain, 18 janvier, je revins encore. Cette fois, une tête sortait du sol. Je reconnus le visage de mon ancien patron. Plein de terreur, craignant d’être compromis dans cette effroyable affaire, je pris la fuite et je gardai pour moi l’horrible secret. Aujourd’hui, bien décidé à libérer ma conscience, je suis venu vous trouver et faire ma déclaration.
La justice attachera-t-elle quelque importance à ces nouvelles déclarations ? C’est peu probable, étant donné les précédentes déclarations contradictoires de ce témoin.
M. Bidart [Bidard] de La Noë entendra M. Bossard, aujourd’hui à nouveau.
L’affaire Cadiou.
ARRESTATION DU VEILLEUR BOSSARD. Brest, le 23 mars. M. Menessier [Mennessier], porteur d’un mandat d’arrêt et d’un mandat de perquisition, s’est présenté à Saint-Divy, au domicile de l’ancien veilleur de nuit Bossard. Celui-ci, apprenant qu’on venait l’arrêter, se mit à rire. « Alors, dit-il, M. Bidart [Bidard] de La Noë croit que c’est moi le coupable ? Elle est bien bonne ! »
M. Menessier [Mennessier] procéda immédiatement à une perquisition. Il saisit un certain nombre de papiers sur lesquels Bossard avait noté au jour le jour ses impressions et ses remarques sur l’affaire Cadiou.
Nous avons demandé à M. Bidard de La Noë ce qui avait motivé l’arrestation de Bossard.
Je reproche à Bossard, répond le juge, d’avoir gardé si longtemps pour lui un secret d’une telle gravité. Son attitude bizarre permet d’ailleurs de supposer qu’il en sait beaucoup plus long que ce qu’il a dit jusqu’ici. Voilà pourquoi j’ai tenu à m’assurer de sa personne. »
Bossard, qui a été conduit au parquet subira cet après-midi un premier interrogatoire.
M. Jean-Marie Cadiou a déclaré que l’arrestation de Bossard ne l’avait pas surpris. Il pense qu’une autre arrestation ne saurait tarder, mais il refuse de s’expliquer davantage.
25 avril 1914 – p. 4 et 6
L’affaire Cadiou
Sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, M. Barbier, commissaire de police à Vesoul, a interrogé M. Richard, employé des postes, beau-frère de M. Cadiou, sur l’intervention de la somnambule de Nancy et la présence de M. Cadiou à Morlaix, le 27 décembre dernier.
Bossard, dont nous avons annoncé hier l’arrestation, a déclaré regretter les révélations qu’il a faites et qui ont amené son arrestation.
L’ancien gardien de l’usine a toujours dit connaître beaucoup de choses sur le mystère de la Grand’Palud. Depuis le commencement de l’enquête, il a fait maintes déclarations. Mais ceux qui le connaissent déclarent que Bossard aime à se mettre en avant.
Bossard nie énergiquement avoir participé à l’assassinat de M. Cadiou. Le juge d’instruction estime toutefois que Bossard peut apporter des éclaircissements dans cette affaire.
L’affaire Cadiou
Brest, le 24 avril. Le juge d’instruction matin a entendu ce matin, l’inspecteur de police Lemez qui le 17 janvier recherchait le cadavre de M. Cadiou en compagnie de Bossard, qui avait été désigné par le contremaître de l’usine pour accompagner l’inspecteur.
Il ressort de ses déclarations que l’ingénieur Pierre lui avait conseillé de diriger ses investigations du côté de l’étang, mais il préféra chercher aux alentours du moulin et, à deux reprises, l’inspecteur Lemez remarqua que Bossard essayait de l’entraîner dans la direction indiquée par l’ingénieur. En suivant le ruisseau, l’inspecteur passa près de l’endroit où M. Cadiou était enseveli. Quelques pas plus loin il s’aperçut que Bossard ne le suivait plus. Il l’appela et, ne recevant pas de réponse, il se mit à sa recherche. Il le trouva, caché dans un fourré, à une cinquantaine de mètres du sentier. Bossard paraissait, a-t-il dit, extrêmement troublé. (Havas.)
26 avril 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Le parquet de Brest, en procédant à l’arrestation du veilleur de nuit Bossard, croyait tenir la clef de cette affaire qui depuis quatre mois passionne l’opinion publique. Il n’en est rien et l’énigme subsiste toujours. Arrivera-t-on à la tirer au clair ? C’est le secret de demain.
Bossard qui fut extrait, comme nous l’avons mentionné hier en Dernière Heure, de sa prison, fut confronté avec l’inspecteur Le Mez. Le veilleur de nuit, se voyant sous les verrous, a avoué au juge qu’il fut victime d’hallucinations.
Le magistrat ne peut douter. En effet, Bossard ne saurait être pris au sérieux après une longue période d’observation dans un hospice d’aliénés, Bossard fut, par l’autorité militaire, réformé pour troubles mentaux.
Si Bossard n’est pas un aliéné, il n’en est pas moins atteint d’une monomanie qui le pousse à écrire et à parler à tort et à travers pour se rendre intéressant. Au moment même où il écrivait aux journaux de Paris pour affirmer l’innocence de l’ingénieur Pierre son bienfaiteur, disait-il Bossard rédigea un mémoire de huit pages qu’il adressa le 16 avril à la Dépêche de Brest.
L’ancien veilleur de nuit de la Grand’Palud y démontrait en termes incohérents et à l’aide d’hypothèses, à lui personnelles, l’innocence de celui qu’il accusait d’autre part. Bossard donc ne devrait pas relever de la justice. Cependant, le magistrat instructeur le garde en prison ; afin que désormais il ne puisse plus entraver la marche de l’instruction, on va, avant de le rendre à la liberté, vérifier certaines de ses assertions.
On va aussi chercher à établir la provenance des objets sans valeur saisis chez lui ou sur lui au moment de son arrestation : une perruque de femme, un mouchoir, deux cure-ongles, un canif, une chaine de montre, etc., que Bossard prétend avoir trouvés ou achetés chez des commerçants qu’il dé- signe. A tout hasard, mais sans conviction, la justice enverra à Paris ces objets pour les faire présenter à Mme Cadiou.
D’autre part, le beau-frère de M. Cadiou, M. Richard a été interrogé à Vesoul par le commissaire de police.
En ce qui concerne l’intervention de la somnambule de Nancy, qui, comme on sait, aurait révélé l’emplacement exact où était enterré le cadavre de M. Cadiou. M. Richard a déclaré que Mme Saimpy [Sainpy], sa belle-mère, avait agi spontanément et sur sa propre initiative en allant consulter la somnambule. Il est persuadé que Mme Camille a, sans rien connaître de l’affaire, fait les déclarations qui permirent la découverte du cadavre de M. Cadiou.
M. Richard, d’autre part, ne croit pas à la présence de son beau-frère à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon le 27 décembre.
29 avril 1914 – p. 4 et 6
L’affaire Cadiou
L’agence Havas, communiqué la note suivante :
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a reçu hier matin le rapport du directeur du laboratoire de toxicologie sur l’examen des viscères prélevés sur le cadavre de M. Cadiou. L’expertise conclut que la mort du directeur de l’usine ne peut être attribuée à un empoisonnement.
L’affaire Cadiou
Brest, le 28 avril. M. Bidard de La Noë continue, ce matin, l’instruction de l’affaire Cadiou, pour fixer un point intéressant de l’enquête.
Il avait été dit que le cadavre de M. Cadiou n’avait pu être enfoui le 1er février, car, à cette date, un sanglier avait labouré la terre à l’endroit où la fosse avait été creusée. Il aurait donc du déterrer le cadavre.
Le juge a entendu M. Maubian, piqueur ‘du propriétaire du bois de la Grand Palud. Le témoin a déclaré qu’il avait vu, le 1er février, des traces de pied de sanglier près du ruisseau, mais-à un mètre de l’endroit où a été retrouvé le cadavre du directeur. La fosse n’était pas labourée et ne présentait rien d’anormal. Des feuilles mortes recouvraient l’endroit où a été découvert M. Cadiou.
30 avril 1914 – p. 7 et 8
L’AFFAIRE CADIOU
Nous avons relaté en son temps le désir exprimé par M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, d’entendre M. Cloarec, député de Morlaix, ami intime de M. Cadiou, mais celui-là, absorbé par la campagne électorale, n’avait pu se mettre à la disposition du magistrat. Ayant été réélu dimanche dernier, le député s’empressera certainement de dire au parquet tout ce qu’il sait sur la mort de l’usinier de la Grand’Palud.
Comme M. Cloarec ne pouvait vendredi dernier se rendre chez le juge, il communiqua à la presse de la région une lettre d’où nous extrayons le passage suivant :
Quand M. Legrand, de Landerneau, voulut créer l’usine de la Grand Palud, il vint me demander de lui rédiger un acte de société, me déclarant qu’il avait comme commanditaire M. Temming, demeurent à Buhl (Alsace). L’acte rédigé, il me pria de le communiquer à M. Temming. Ce dernier répondit qu’il ne voyait aucune objection à faire à la rédaction de l’acte, mais qu’il désirait cependant le soumettre à son conseil, un avocat de Colmar. Au cours de l’entrevue que j’eus avec cet avocat, nous tombâmes d’accord sur les clauses du contrat. Là s’est borné mon rôle. Je n’ai été par la suite ni actionnaire de la Grand’Palud, ni intéressé dans l’affaire…
Le magistrat instructeur devait interroger hier deux nouveaux témoins, une femme du pays et le facteur chargé de la distribution des lettres à la Grand Palud ; mais ceux-ci n’ont pas répondu à la convocation qui leur avait été adressée.
Quant à Bossard, il ne recouvrera pas la liberté de sitôt. Ainsi que nous l’avons mentionné, les objets trouvés en sa possession ont été adressés à Paris, à Mme Cadiou ; mais celle-ci n’a pas encore fait connaître si le mouchoir, le canif et le cure-ongles trouvés chez l’inculpé appartenaient à son mari.
M. Bidart [Bidard] de La Noë persiste d’ailleurs à croire que Bossard a joué un rôle dans le drame, et il compte lui faire subir prochainement un nouvel interrogatoire.
Si Bossard, disait hier matin un magistrat, persiste à déclarer qu’il ne sait rien, il sera sou- mis à un examen mental, et si le médecin légiste reconnaît qu’il est pleinement responsable de ses actes, il sera poursuivi pour outrages à la magistrature.
L’ingénieur Pierre a conservé une attitude calme.
Sa mère, qui es restée à Landerneau une fois par semaine et quelques minutes s’entretenir avec son fils dans le parloir de la prison.
L’ingénieur est doux et docile ; il n’a pas un mouvement de révolte. Il passe la plupart de son temps à faire de l’étoupe avec les autres détenus, ou lit des ouvrages de science que lui a fait parvenir son défenseur.
Me Feillard attend les conclusions du docteur Paul et de M.Grivolaz [Grivolat], de Saint-Étienne, pour formuler une nouvelle demande de mise en liberté provisoire en faveur de son client.
L’affaire Cadiou
Brest, le 29 avril. Le parquet a reçu ce matin de nouveaux renseignements au sujet de l’affaire Cadiou et de l’emploi du temps de certaines personnes, le 30 décembre, jour où l’accusation fixe l’assassinat.
M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction, est parti immédiatement pour Landerneau afin de contrôler ces renseignements sur les lieux mêmes, à la Grand’Palud.
1er mai 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
Le juge d’instruction de Brest, à son arrivée au Palais de justice, hier, ne fut pas peu surpris d’y trouver le télégramme suivant : Viens de recevoir témoignage très important concernant affaire Cadiou. Il s’agit d’une femme Hémery, qui, 30 décembre, dans l’après-midi, a vu Cadiou et Pierre dans le bois de la Palud.
FREUND, juge de paix de Landerneau.
M. Bidart [Bidard] de La Noé communiqua immédiatement cette dépêche à M. Guilmard, procureur de la République. Puis, accompagné de son greffier, il prit le premier train pour Landerneau. M. Freund, qui attendait le juge d’instruction à la gare, le conduisit immédiatement chez Mme Hémery, âgée de soixante ans, blanchisseuse, domiciliée rue des Boucheries.
Le 30 décembre, vers trois heures de l’après-midi, Mme Hémery ramassait du bois mort dans le bois de la Grand’Palud. Elle aperçut M. Cadiou, accompagné de l’ingénieur Pierre. Elle salua l’usinier qui aurait répondu en ajoutant : « Gare aux gardes, la mère ! ne coupez pas du bois vert, c’est défendu ! »
L’industriel poursuivit son chemin dans le sentier aboutissant à l’endroit où son assassin devait creuser sa fosse.
J’ai entendu M. Pierre parler du ruisseau, déclara le témoin, mais je n’ai pas retenu ses paroles.
Attachant un très vif intérêt à cette déclaration, M. Bidart [Bidard] de La Noé invita Mme Hémery à l’accompagner dans le bois, où il fit indiquer l’endroit où la rencontre eu lieu.
Etes-vous bien sûre, lui demanda-t-il, que, c’est le 30 décembre que vous avez-vu M. Cadiou et Pierre ?
Certainement, répondit-elle, c’est le dernier mardi de décembre. J’ai d’ailleurs fait part le jour même à une voisine, Mme Kemeneur, de la rencontre que j’avais faite dans le bois et c’est ce qui fixe mes souvenirs, car elle m’a dit : « Moi aussi, j’ai vu M. Cadiou ce matin ; il allait à l’usine. »
En outre de Mme Hémery, M. Bidart [Bidard] de La Noë a profité de son passage à Landerneau pour entendre le facteur Kemeneur et Mme Grall au sujet de la date à laquelle l’ingénieur Pierre reçut de Mme Cadiou les deux télégrammes où elle exprimait, au sujet de son mari, les inquiétudes que l’on connaît.
Pierre, on s’en souvient, avait jusqu’à présent déclaré que les deux télégrammes ne lui sont parvenus que le 2 janvier. Pourtant Mme Grall, qui fut chargée par le facteur Kemeneur de remettre ces dépêches à l’usine, affirme qu’elle en a remis une à Pierre le 1er janvier, à quatre heures de l’après-midi. L’ingénieur parut fort ennuyé et dit :
C’est embêtant, il va falloir que je retourne à Landerneau.
Le lendemain, lorsque Mme Grall apporta le second télégramme, Pierre fit exactement la même réflexion que la veille, et cette fois en présence de M. Marcou. Ce fait la frappa. M. Bidart [Bidard] de La Noë a prié Mme Grall et Mme Hémery de se rendre vendredi au Palais de justice, où elles seront confrontées avec l’ingénieur Pierre. M. Marcou sera également entendu. Si M. Cadiou a été tué dans l’après-midi du 30 décembre, on se demande où il a bien pu déjeuner. Est-ce chez Pierre ? Peut-être. Alors Julia Juzeau le saurait. Va-t-on l’inculper à son tour de complicité ?
2 mai 1914 – p. 4 et 6
L’AFFAIRE CADIOU
Nous avons relaté la déposition de Mme Hémery déposition que le magistrat instructeur recueillit à Landerneau. Or, dans la journée d’hier, deux témoins nouveaux sont venus contredire et détruire ce témoignage.
Les deux nouveaux témoins sont MM. Perron, retraité de la marine, et Bouguen, conseiller municipal de Landerneau.
A l’un d’eux, en effet, Mme Hémery avait dit : « C’est le 29 que j’ai rencontré M. Cadiou avec M. Pierre », et à l’autre « C’est une dizaine de jours avant le premier de l’an. »
En présence de la déclaration formelle faite la veille par Mme Hémery, témoignage pouvant faire tomber la tête de Pierre, les deux Landernéens n’avaient pas hésité une seconde et étaient venus spontanément faire connaître au parquet les variations de la blanchisseuse de la rue des Boucheries.
M. Bidart [Bidard] de La Noë ne put que les remercier.
D’autre part Mlle Juzeau, la bonne de l’ingénieur Pierre, qui est actuellement à Paris, a été interviewée par un de nos confrères. Voici les déclarations qu’elle lui a faites : Je crois encore à l’innocence de M. Pierre, car je me rappelle son sang-froid, son bon sourire et l’horreur que lui inspirait toute vilaine action et tout acte violent.
Je sais qu’il devait quitter M. Cadiou sous peu. Il devait toucher, je crois, un dédit de 2,000, fr. puis quitter la Bretagne, pour se rendre peut-être à l’étranger. Il ne songeait donc pas, comme on l’a dit, à rester à la Grand’Palud, où il s’ennuyait plutôt.
J’ai lu qu’on lui fait grief de ne pas avoir répondu le 1er janvier aux télégrammes de Mme Cadiou.
J’étais à la Grand Palud lorsque ces télégrammes le touchèrent, le 1er janvier au soir. Il éprouva une grande surprise à leur lecture et il voulut enfourcher tout de suite une bicyclette pour se rendre à Landerneau, afin de ne pas laisser plus longtemps Mme Cadiou sans nouvelles.
C’est moi qui lui fis observer combien il était tard.
Le diner sera froid, lui dis-je. Songez qu’il va être neuf heures…
Il finit par se rendre à mes raisons et il remit sa réponse au lendemain matin, me disant :
Je me lèverai de meilleure heure pour aller télégraphier.
Voilà toute l’histoire de son silence.
L’affaire Cadiou
M. Vallette, commissaire de police attaché a là direction de la police judiciaire, s’est rendu ce matin chez Mme Cadiou, rue du Cherche-Midi et lui a présenté les objets saisis chez le veilleur de nuit Bossard. Mme Cadiou n’a reconnu aucun d’eux comme ayant appartenu à son mari.
3 mai 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. – M. Bidart [Bidard] de la Noë, a interrogé hier l’ingénieur Pierre sur les fameux documents dont parle le procureur de la République de Brest. De ces documents, disait-on, devrait sortir la culpabilité irréfutable de Pierre.
On sait que ces documents, signés de M. Faucon, pharmacien à Bois-Colombes, furent trouvés au cours d’une perquisition opérée chez l’ingénieur.
L’hypothèse d’un empoisonnement fut donc envisagée au parquet, si bien que le docteur Paul, lorsqu’il pratiqua la contre-autopsie, crut prudent de prélever les viscères et de les adresser à M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, qui ne releva aucune trace de poison.
Il s’agissait tout simplement d’un cadeau de médicaments fait par M. Faucon à Pierre.
Une confrontation faite entre Pierre et Mme Hémery, qui prétendait avoir rencontré M. Cadiou et l’accusé dans un bois, n’a pas donné de résultat.
Ajoutons que l’ingénieur, qui subit la détention depuis quatre-vingt-seize jours, a pris froid et est atteint d’une bronchite aiguë.
D’autre part, Bossard, l’ancien veilleur de nuit de la Grand’Palud, va être remis en liberté.
7 mai 1914 – p. 5 et 6
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, le 5 mars
Dans une interview qui lui a été prise par un rédacteur de l’Ouest-Éclair, Bossard déclare ne plus croire à la culpabilité de l’ingénieur Pierre.
Il a ajouté, sans vouloir s’expliquer davantage, qu’on peut être sûr que M. Pierre ne peut être condamné.
M. Cloarec, député, entendu hier matin par le juge d’instruction, a dit ne pouvoir donner aucun renseignement.
Ajoutons que dès la nouvelle de la mise en liberté provisoire de Bossard, plusieurs ouvriers travaillant avec l’ancien veilleur, de nuit à bord du Gorbea-Mendi, ont adressé à M. Feuillard avocat de l’ingénieur Pierre, des lettres dans lesquelles ils affirment que Bossard, dans les premiers jours de son arrivée à bord du navire en réparations, leur montra, quelque temps après la découverte du cadavre de M. Cadiou, quatre billets de 100 fr. et acheta une bicyclette d’une valeur de 160 fr.
Le juge d’instruction va convoquer ces ouvriers pour les confronter avec Bossard. (De notre correspondant)
D’autre part, dans l’après-midi, l’ingénieur a été confronté avec M. Cloarec. La lettre adressée aux journaux Pierre, avait trait à l’histoire d’Angoulême. Je ne voulais pas dire que M. Cloarec avait reçu des pots-de-vin ; je ne le pense pas. M. Cadiou ne m’a pas dit avoir parlé au député de Morlaix de cette affaire. Si, dans ma lettre, j’ai déclaré que diverses personnes, et notamment M. Cloarec, étaient atteintes indirectement, c’est parce que je savais que M. Cadiou était très lié avec M. Cloarec et ne cachait pas que ce dernier lui avoir rendu des services. Je reconnais que c’est à tort que j’ai mêlé le député de Morlaix à cette affaire d’Angoulême.
Le juge a également entendu M. Marcou au sujet du télégramme adressé par Pierre Mme Cadiou le 1er janvier, Le témoin a déclaré qu’il croyait à l’innocence de Pierre.
L’affaire Cadiou
Brest, le 6 mars. M. Goas, contrôleur des poudres, charge spécialement de la surveillance de l’usine de la Grand-Palud a fait ce matin une déposition qui se résume ainsi M. Cadiou réservait à l’industrie privée la meilleure partie de son coton et tâchait de faire passer la mauvaise qualité à l’État, d’où la nécessité de rejeter quantité de ses fournitures.
Il avait été dit que Pierre avait rédigé le rapport fait à l’administration supérieure par M. Goas, mais ce dernier a nié.
Pierre, confronté, n’a fait aucune objection. (De notre correspondant.)
8 mai 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
Après avoir reçu la déposition de M, Groas [Goas], chargé de la surveillance de l’usine de la Grand Palud, déposition que nous avons relatée en Dernière Heure, hier, M. Bidart [Bidard] de La Noë a entendu quatre ouvriers de l’usine : MM. Guyader, Lioquet, Couloigner et Kervistin.
Les trois premiers ne savent pas si l’ingénieur s’est rencontré avec M. Cadiou le 30 décembre, mais ils sont persuadés que l’usinier se trouvait à la Grand’Palud ce jour-là, à neuf heures du matin.
Quant aux déclarations de M. Kervistin, elles sont plus graves.
Se trouvant, le 30, près des autoclaves, vers neuf heures du matin, Pierre et M. Cadiou passèrent près de lui. Il les revit deux heures plus tard, c’est-à-dire à onze heures, prenant tous deux la direction de la voûte du chemin de fer.
La déclaration de M. Kervistin confirme en tous points ceux que fit le contremaître Bignard ; elles constitueraient une charge de plus contre Pierre si les témoignages de Morlaix n’existaient pas. Mais MM. Le Gall et Graf sont aussi formels que le premier jour. Il faut donc admettre, jusqu’à preuve du contraire, que M. Cadiou était vivant le 1er janvier.
En effet, M. Kervistin peut, lui aussi, se tromper de date.
Il déclaré que les faits qu’il rapporte se sont passés le lendemain de la foire de Lesneven qui a eu lieu le 29 décembre. Or, M. Guéganton, de service aux autoclaves le même jour que Kervistin, a bien vu M. Cadiou à neuf heures du matin, mais seul.
Le magistrat instructeur a décidé de confronter ce témoin avec M. Guéganton.
L’ingénieur Pierre, interrogé par le juge après cette déposition, a déclaré que le témoin se trompait. Il place la visite aux autoclaves avec M. Cadiou au samedi qui précéda la disparition de son patron.
9 mai 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a entendu hier après-midi quatre ouvriers de l’usine de la Grand’ Palud. Tous sont unanimes dans leurs déclarations. Ils ont vu, disent-ils, le directeur arriver à l’usine le 30 décembre vers neuf heures du matin et en partir seul à dix heures.
M. Pierre est rentré à l’usine vers midi moins dix.
De plus M. Guiganton a déclaré le 19 mars à la brigade mobile qu’il travaillait le 30 aux autoclaves ; M. Cadiou est monté à l’échelle qui y conduit duit vers neuf heures et il est reparti seul peu de temps après.
L’ouvrier Kervistin est seul de tous les ouvriers à maintenir qu’il a vu MM. Cadiou et Pierre ensemble le 30 décembre.
D’autre part, le docteur Paul, qui avait été chargé de la deuxième autopsie de M. Cadiou, après exhumation et de l’examen des viscères du cadavre, vient de faire parvenir un long rapport au procureur de la République.
Dans ses conclusions, le médecin légiste déclare que l’état très avarié du cadavre ne lui permet pas de fixer, la date du décès. La mort ne peut être attribuée à la strangulation ; elle est due à un coup de feu, à une hémorragie sanguine consécutive aux lésions produites par la balle qui a atteint, M. Cadiou dans la région droite de la nuque pendant qu’il portait sur la tête un capuchon de caoutchouc.
La putréfaction, ajoute le médecin légiste, nous a empêché de constater si la plaie faite par plusieurs coups de couteau et relevée sur la face latérale gauche du cou est ante ou post mortem.
Sous les réserves que nous impose l’état du cadavre ajoute le médecin légiste, la blessure relevée, présente des caractères de blessure criminelle.
L’affaire Cadiou
Brest, le 8 mai. Ce matin une confrontation en lieu entre le contre-maître Bignard et M. Jean-Marie Cadiou ; ce dernier déclara que Bignard, après la découverte du cadavre, lui aurait dit : Ne me laissez pas seule parce que Pierre pourrait me tuerai dit, riposte Bignard, ne me laissez pas seul pendant que vous irez à Landerneau, parce que quelqu’un pourrait être caché dans le bois et me faire un mauvais parti.
Bignard a maintenu qu’il a vu M. Cadiou le 30.
Me Feillard a reçu un long horoscope astral de Pierre, annonçant du nouveau entre le 20 et le 25. (De notre correspondant.)
10 mai 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. M. Bidart [Bidard] de La Noë procèdera aujourd’hui à la confrontation de Bossard avec deux ouvriers : MM. Manach et Laurent, qui travaillaient à bord du vapeur Gorbea-Mondi, avec l’ancien veilleur de nuit de la Grand’Palud.
M. Laurent, interviewé, a déclaré :
« C’est Bossard, mon compagnon de travail, qui m’a mis au courant des moindres détails de l’affaire Cadiou. Six jours avant la découverte du cadavre de l’industriel, il racontait sur les chantiers qu’il avait collaboré aux recherches dans les bois de la Grand Palud et il ajoutait » :
J’ai rejoint l’inspecteur Le Mez dans un chemin creux où, M. Cadiou avait l’habitude d’aller constater le débit du ruisseau. J’ai senti à ce moment une odeur de chair en putréfaction. C’est certainement à cet endroit que M. Cadiou doit être. Si j’étais méchant pour Pierre, comme il le fut pour moi, je pourrais le faire pincer !
Le 5 février dernier, jour où la presse annonça la découverte de de l’usinier, M. Laurent se rappela ces propos. S’il n’en fit pas part à la justice, c’est tout simplement, dit-il, pour ne pas être dérangé. Cependant au moment de l’arrestation de Bossard puis à celui de sa mise en liberté, M. Laurent crut de son devoir d’intervenir.
La gravité de ces révélations n’a pas échappé à Bossard, qui s’est mis en quête de témoins pouvant prouver l’emploi de son temps le 30 décembre.
11 mai 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
M. Vallet, commissaire de police aux délégations judiciaires, a procédé hier, à Paris, sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noë, à quelques vérifications concernant l’information du crime de la Grand Palud.
Le magistrat s’est rendu, en premier lieu, chez Me Eck, avocat-conseil, 36, rue Vivienne, que M. Cadiou était venu consulter le 13 novembre 1913 à propos du rachat éventuel des dernières actions de la Société, de la Grand Palud : l’industriel, qui possédait déjà la plupart des titres, devait à la suite de cette opération rester seul propriétaire de l’usine.
M. Vallet a ensuite entendu, à son bureau, le secrétaire d’une banque située place de la Bourse, au sujet d’un dépôt de 100,000 fr., effectué par M. Cadiou vers la même date. Les renseignements recueillis par le commissaire n’apporteront aucun fait nouveau à l’instruction,
Le fondé de pouvoir de la banque s’est borné à confirmer l’opération signalée. Quant à Me Eck, il a simplement expliqué que M. Cadiou était venu lui demander une consultation d’ordre fiscal ; l’industriel désirait seulement savoir qu’elle était, dans le cas d’une transformation de la Société en commandite de la Grand’Palud, la procédure susceptible d’entraîner le minimum de frais d’actes et d’enregistrement.
L’enquête ordonnée par le magistrat instructeur de Brest, avait pour but de savoir si, à la date du mois de novembre, M. Cadiou ne se trouvait pas dans une certaine gêne et s’il ne redoutait pas une intervention qui aurait pu être pour lui une entrave à la réalisation d’un projet.
Sur ce point, aucun des deux témoins interrogés n’a pu fournir aucun renseignement utile.
Le principal résultat de ces vérifications fut, en somme, d’établir d’une façon définitive que la situation de fortune de M. Cadiou était loin d’être précaire, vers la fin de l’année 1913, comme on l’avait dit au début de l’enquête. Son projet de rachat de la Grand Palud réduit à néant de prétendus embarras financiers qui firent, au moment de la disparition, croire à un suicide. Quant à l’opération de banque effectuée par l’industriel, à l’époque où se place sa consultation chez Me Eck, elle prouve également qu’il n’était nullement gêné pour la bonne marche de ses affaires et même qu’il n’avait pas tardé à réaliser son intention de devenir seul propriétaire de l’usine. L’argent déposé par lui, en effet, au crédit d’une banque allemande, était destiné, paraît-il, à rembourser le plus important de ses commanditaires allemands.
En transmettant à M. Bidard de la Noë les dépositions ainsi recueillies, M. Vallet a cru devoir y joindre la correspondance échangée entre M. Cadiou et son avocat-conseil, au sujet de la transformation de la société de la Grand’Palud.
13 mai 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
NOUVELLE CONFRONTATION DE L’INGÉNIEUR
PIERRE ET DE M. J.-M CADIOU
Hier matin, l’ingénieur Pierre et M. Jean-Marie Cadiou ont été de nouveau mis en présence par M. Bidard de La Noë. Cette confrontation a été très animée.
Pierre a renouvelé ses accusations contre son ancien patron.
M. J.-M. Cadiou manifesta son indignation, mais Pierre lui « conseilla » de se taire « Vous n’avez pas le droit de me démentir, dit-il, vous le complice de toutes les irrégularités commises par votre frère. »
M. J.-M. Cadiou était président du Conseil d’administration de l’usine, et, d’après les dires de Pierre, « il n’assistait jamais aux séances du Conseil et n’était qu’une personne interposée destinée à masquer les propriétaires réels de l’usine, qui étaient allemands ».
Pierre reparla du wagon d’Angoulême, que M. Cadiou se fit, dit-il, payer deux fois, et déclara avoir conservé, caché dans un endroit qu’il indiqua, une copie de lettres prouvant les fraudes et la complicité d’un employé de la poudrerie, nommé P…, qui aurait touché une commission de 1,800 fr.
M. Jean-Marie Cadiou déclara que les paroles de Pierre, inspirées par la haine, ne reposaient sur aucun fondement.
L’EXAMEN DES VÊTEMENTS DE PIERRE
M. Bidard de La Noë n’a pas encore reçu le rapport de M. Kohn-Abrest du laboratoire de toxicologie ; il a été, avisé par son collègue M. Roty, juge d’instruction à Paris, que le directeur du laboratoire de toxicologie n’avait pas terminé ses recherches ; jusqu’à présent, il n’a pas relevé de tâches de sang sur les vêtements de Pierre.
D’autre part, M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a entendu trois ouvriers de l’usine de la Grand’Palud, qui ont vu M. Cadiou arriver au bureau le 30 décembre, à sept heures et demie du matin, c’est-à-dire plus tôt que d’habitude, et repartir vers neuf heures.
Ces ouvriers ignorent si M. Pierre a rencontré le directeur.
Mme Pierre qui, souffrante, n’avait pas vu son fils depuis un mois, a pu l’embrasser hier dans le cabinet du juge.
14 mai 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidart [Bidard] de La Noé a entendu hier après-midi six autres ouvriers de l’usine de la Grand’Palud. Tous ont vu M. Cadiou arriver à son bureau de bon matin, le mardi 30 décembre, et le quitter vers neuf heures. Un seul de ces ouvriers affirme que M. Cadiou et M. Pierre sont partis ensemble, le 30 décembre, vers onze heures du matin.
M. Pierre soutient que, le 30 décembre, il est arrivé à l’usine à neuf heures et demie, après le départ du directeur qu’il n’a pas rencontré et que c’est le 29 décembre qu’il a vu M. Cadiou pour la dernière fois.
Pour ne pas prolonger l’instruction de l’affaire Cadiou, Me Feillard a renoncé à demander la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, d’autant plus que, l’instruction pouvant être close à la fin du mois, son client pourra comparaitre devant les assises à la session de juillet.
L’ingénieur conserve un grand calme ; il déclare qu’il est persuadé que le jury reconnaîtra son innocence.
15 mai 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu hier après-midi le fermier Bonnefoy, habitant à la Grand’Palud, dont la première déposition constituait une lourde charge contre M. Pierre, car il avait déclaré qu’il avait vu le 30 décembre, à 11 heures du matin, l’ingénieur et le directeur quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin.
M. Bonnefoy a reconnu, depuis et aujourd’hui, devant le juge qu’il avait fait erreur sur la date. En effet, le 30 décembre, il a quitté la Grand’Palud vers 9 heures du matin pour aller à Landerneau présenter un cheval à la commission de remonte italienne, et il n’est rentré que vers 2 heures : il n’a donc pu voir MM. Pierre et Cadiou à 11 heures ; pas pu il a seulement aperçu l’usinier arriver à la Grand’Palud à 8 heures 1/2 du matin.
Devant la rétractation du fermier Bonnefoy, M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a renoncé à la confrontation du témoin avec M. Pierre.
Dès lors, il ne reste plus à l’accusation que le témoignage du contre-maître Bignard qui, seul parmi tout le personnel de l’usine, continue à affirmer avoir vu MM. Cadiou et Pierre partir ensemble le 30 décembre à 11 heures du matin.
La présence de M. Bonnefoy à Landerneau aux heures indiquées par lui a été certifiée différents habitants de Landerneau et notamment par M. Chanvril, éleveur, et par M. Prigent, hôtelier.
16 mai 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. – M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a reçu hier les derniers témoignages des ouvriers de la Grand’Palud. Plusieurs ont vu M. Cadiou le 30 décembre arriver à l’usine vers huit heures du matin et repartir avant neuf heures.
L’ingénieur Pierre est arrivé vers neuf heures et demie ; il est donc fort possible qu’il n’ait pas rencontré son directeur dans cette journée du 30 décembre.
Le juge d’instruction a confié à M. Gaulhezre, ingénieur des ponts-et-chaussées, le soin de dresser les plans de l’usine de la Grand Palud, de la maison de l’ingénieur et des lieux où le cadavre de M. Cadiou a été retrouvé.
17 mai 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a entendu deux témoins qui ont assisté à l’exhumation de M. Cadiou.
Le docteur Queudec, de Landerneau, a remarqué dans la fosse des sérosités sanguinolentes et l’état de putréfaction du cadavre, ce qui est consigné dans le rapport du docteur Rousseau.
M. Bos, adjoint au maire de Landerneau, a déclaré avoir entendu M. Pierre, quand on cherchait la casquette de M. Cadiou, tenir le propos suivant : « Elle est peut-être dans le capuchon de la pèlerine. » Ce fut là qu’on la retrouva, en effet.
18 mai 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
On vient d’apprendre à Brest que l’expert armurier de Saint-Étienne ne serait pas certain que la balle qui tua M. Cadiou ait pu être tirée par le revolver soumis à son expertise, les rayures du canon semblant dissemblables.
Au parquet, on affirme que le revolver, présenté à l’expert est bien de la même fabrication que celui acheté par M. Pierre et qui n’a jamais été retrouvé. L’armurier de Landerneau qui a vendu le revolver à l’ingénieur a d’ailleurs certifié que le spécimen envoyé à Saint-Étienne était conforme à celui qu’il a vendu.
M. Bidart [Bidard] de La Noë a entendu encore d’autres témoins. Un ancien ouvrier de l’usine de la Grand’Palud, a déclaré au magistrat, qu’il avait vu M. Cadiou à l’usine le 29 décembre et non le 30.
M. Le Corre, retraité de la marine, demeurant à Landerneau a déclaré qu’au mois de janvier Pierre lui a bien remis, pour combattre l’asthme dont il est atteint, des feuilles de belladone et de datura stramonium qu’il avait demandées à un pharmacien de Bois-Colombes.
M. Louis Nicolas, négociant, juge au tribunal de commerce, prié de préciser ses déclarations antérieures, a affirmé que Mme Vichot, en rapportant de lui une conversation suivant laquelle il aurait vu Cadiou à Morlaix le 27 décembre, a mal interprété cette conversation, faite téléphoniquement. Il ne lui a parlé, a-t-il ajouté, que du 31 décembre, date absolument précise dans ses souvenirs.
L’information ouverte au sujet de cette énigmatique affaire est sur le point d’être close.
19 mai 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. Cette affaire aura réservé jusqu’à la clôture de l’instruction des surprises. On sait, et nous l’avons mentionné en son temps, que le revolver de Pierre avait été envoyé à Saint-Étienne, chez M. Grivolat, expert, pour savoir si la balle qui a tué M. Cadiou correspondait à l’arme. Or, M. Grivolat, quoique n’ayant encore pas déposé son rapport, aurait exprimé sa stupéfaction de ce que le juge de Brest ait soumis une telle balle et un tel revolver à une expertise. Il paraîtrait que la balle n’aurait jamais pu pénétrer dans l’arme. Ainsi donc, il semblerait établi que ce n’est pas le revolver de l’ingénieur qui aurait tué l’usinier.
20 mai 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
Un incident est survenu hier à Brest entre l’instruction et la défense.
Voici les faits :
L’avocat de la partie civile, Me Fleys, du barreau de Paris, a commencé hier, l’étude du dossier mis à sa disposition en l’étude de Me Vichot, avoué. Or, Me Feillard, défenseur de Pierre, s’est plaint de n’avoir reçu au Palais de Justice, que la communication de certaines parties du dossier.
Il relève une infraction à la loi, résultant de la sortie hors du parquet de ce dossier. De plus, pour souligner sa protestation, l’avocat de Pierre a décidé de ne pas assister aux confrontations de l’après-midi entre Pierre et plusieurs anciens ouvriers de la Grand’Palud…
Finalement, Me Feillard a demandé et obtenu du juge d’instruction que tout le dossier de l’affaire lui serait communiqué jeudi à son cabinet d’avocat.
Dans le courant de l’après-midi, M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu cinq anciens ouvriers de l’usine, MM. Jean Bellec, Kervistin, Yves Goulven, Marchadour et Guillaume Quemeneur. Les deux premiers ne savent rien sur la rencontre, le matin du 30 décembre, de Pierre et de Cadiou à l’usine. Les trois autres ont vu l’usinier le 30 décembre dans la matinée à la Grand’Palud. Ils ont vu également Pierre ; mais ils ne les ont pas aperçus ensemble.
Me Fleys a consacré son temps à parcourir les 2,500 pièces du dossier de l’instruction. Il considère que Pierre peut et doit être déféré à la Cour d’assises. C’est aussi l’avis de Me Feillard, qui pense que cette juridiction ne pourra que déclarer la non-culpabilité de l’ingénieur.
21 mai 1914 – p. 4
Le mystère Cadiou. – M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction, a entendu hier M. Rocher, industriel à Daoulas. Le témoin, qui tient dans cette localité une usine de blanchiment de coton, a déclaré qu’il avait accepté les offres de service de l’ingénieur Pierre fin 1913, mais que celui-ci résilia deux jours plus tard le contrat, déclarant qu’il ne voulait pas quitter la Grand’Palud, avant que son patron ne fût retrouvé. M. Rocher a déclaré ne pas croire à la culpabilité de Pierre.
22 mai 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
Hier matin, M. Bidart [Bidard] de La Noë a commencé l’interrogatoire définitif de l’ingénieur Pierre en présence de son avocat Me Feillard.
Cet interrogatoire a été consacré à la question du revolver.
Questionné à ce sujet, l’ingénieur a renouvelé ses précédentes déclarations :
Je croyais, a-t-il dit, avoir fait l’acquisition de cette arme en 1912… M. Marie dit que c’est en 1913… Il a peut-être raison, et ma mémoire eut me tromper sur ce point… Le fonctionnement de ce revolver laissant à désirer, je l’ai vendu par la suite à un voyageur de commerce !
Un représentant une maison d’huiles et de savons. Il passait à l’usine de très nombreux voyageurs de commerce, et je n’ai pas songé, étant loin de me douter de l’importance qu’aurait plus tard cette vente, à demander à l’acheteur son nom et son adresse.
Vous rappelez-vous la date approximative de la vente de votre revolver à ce voyageur ? Non. Je croyais qu’elle avait eu lieu à la fin de l’année 1912… Mais ma mémoire a dû, là encore, m’induire erreur, puisque M. Marie affirme que l’arme était encore dans son magasin à cette époque…
Je me refuse personnellement à croire, réplique le juge, que vous vous êtes débarrassé de votre revolver dans de telles conditions.
C’est pourtant là la vérité, Monsieur le juge, la seule vérité, et je ne puis vous dire autre chose…
L’interrogatoire de Pierre a continué par l’explication de sa présence chez, M. Cadiou les 4 et 5 janvier pour réparer le téléphone du directeur ; il est établi que l’appareil ne fonctionnait pas et que l’ingénieur a demandé des plombs au receveur des télégraphes pour le réparer.
L’ingénieur a affirmé qu’il avait vu dans l’appartement de M. Cadiou les deux valises qui n’ont pu être retrouvées et dont une devait contenir le dossier rassemblé par l’usinier pour confondre ses adversaires.
M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a accusé formellement Pierre d’avoir fait disparaître les documents.
L’ingénieur a protesté de son innocence ; il a déclaré qu’il connaissait les pièces rassemblées par M. Cadiou qui étaient, toutes, sans importance, les documents compromettants relatifs à l’affaire d’Angoulême ayant été détruits.
M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, a envoyé hier soir une commission rogatoire sur laquelle on garde le secret, pour éclaircir un point de l’affaire Cadiou. L’interrogatoire reprendra samedi.
23 mai 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Un vœu du Conseil général du Var
Le Matin, de ce jour, publie le vœu ci-dessous adopté à l’unanimité par le Conseil général du Var :
Le Conseil général du Var, considérant que la liberté individuelle a toujours été considérée par les hommes de progrès et de cœur comme sacrée considérant que les pouvoirs accordés aux juges d’instruction sont trop étendus, qu’ils peuvent provoquer la ruine matérielle et morale des citoyens victimes d’erreurs judiciaires ; que les actes d’arbitraire les plus flagrants ont été déplorés dans bien des cas ; péniblement impressionné par la troublante affaire de l’ingénieur Pierre (affaire Cadiou), émet le vœu que le droit accordé aux juges d’instruction en ce qui concerne l’arrestation et l’incarcération prolongées de présumés coupables, soit modifié dans un sens favorable à la liberté des citoyens.
Mme Cadiou, interrogée par un de nos confrères, au sujet du futur procès de l’affaire de la Grand’Palud, a déclaré :
Je suis la première à déplorer les lenteurs de l’instruction. Je les déplore d’autant plus, ces lenteurs, que je me rends bien compte qu’elles ont pu dérouter à la fin l’opinion et l’indisposer contre la partie civile. Mais à l’heure présente, il me paraît impossible et c’est l’avis de mon avocat – que l’instruction se termine autrement que, par un renvoi devant la Cour d’assises. Je sais que Me Feillard, au nom de son client, a exprimé le vif désir qu’il lui soit permis de faire éclater devant le jury l’innocence de Pierre. Je souhaite, moi aussi, aller devant le jury, mais pour d’autres raisons…
Avant tout, je veux que la possibilité me soit donnée de laver publiquement la mémoire de mon mari des accusations dont il a été l’objet. Je sais que le dossier me facilitera cette tâche. On a dit que M. Cadiou n’était à la tête de l’usine de la Grand’Palud, que l’homme de paille des Allemands. On a prétendu qu’il réservait à l’État français ses marchandises les plus défectueuses et qu’ainsi il était en partie responsable des désastres de l’Iéna et de la Liberté. Il me sera aisé de montrer le néant de ces accusations.
Je veux ensuite et c’est bien légitime – dissiper complètement les soupçons qui, au cours de l’instruction, ont pu s’élever sur ma famille et qui ont ajouté à la douleur, la calomnie.
Enfin, je veux que justice soit faite de l’assassinat de mon mari. Comprenez-moi bien. Quel que soit le verdict du jury, il y aura, à Quimper, un condamné. L’opinion en effet ne peut que se montrer sévère envers l’homme qui, ayant été l’intime collaborateur de M. Cadiou, n’a point hésité ensuite à le trahir.
Et voilà les raisons pour lesquelles, sortant de points de vue tout à fait différents, la défense et moi-même nous tombons d’accord pour reconnaitre qu’un non-lieu ne saurait nous satisfaire. J’insiste bien sur ce point, car je sais que dans certaines sphères on pense qu’un non-lieu suffirait pour clore cette pénible affaire. Mais non, ce que nous voulons, nous, ou plutôt ce que je veux, moi, la veuve, c’est la pleine lumière… C’est la justice !…
24 mai 1914 – p. 4 et 6
L’affaire Cadiou. Le procureur de la République de Brest, M. Guilmard, a reçu, hier matin, la lettre suivante :
J’ai l’honneur de signaler à votre attention les faits suivants :
1° Il existe à l’Association amicale des anciens élèves de l’École centrale, dont les bureaux sont situés 1, rue de Stockholm, à Paris, une lettre écrite par M. Cadiou, relative à son ingénieur, M. Pierre, membre de cette Association, qui a été placé par elle à l’usine de la Grand’- Palud ;
2° Dans le courant de l’année dernière, M. Cloarec, député du Finistère, est venu en personne dans les bureaux de l’Association et a eu une conversation relative à l’usine de la Grand’ Palud.
Veuillez agréer, etc…
Signé : CHARLES HALPHEN, Professeur au collège Chaptal.
Dès le reçu de cette lettre le chef du parquet a fait adresser par M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, une commission rogatoire afin de recevoir de M. Neveu, président de l’Association des anciens élèves de l’École centrale, toutes explications utiles.
Le juge a entendu M. Autret, beau-frère de M. Bonnefoy, fermier à la Grand’Palud. M. Autret a confirmé la précédente déclaration de M. Godefroy, à savoir que celui-ci, ayant passé la journée du 30 décembre à Landerneau, n’avait pu rencontrer ce jour-là ensemble à la Grand’Palud l’ingénieur et M. Cadiou.
Le magistrat a également demandé à Me Robert, notaire à Landerneau, des précisions sur l’acte constitutif de la Société anonyme de la Grand’Palud, passé le 1er mars 1909 entre MM. Themming [Temming] et Peter, de Buhl (Alsace), et les membres de la famille Cadiou.
Les statuts dont il s’agit, a répondu Me Robert, ont été rédigés entre les parties intéressées par acte sous signature privée établi à quatre exemplaires à la date du 1er mars 1909. Je n’ai été appelé ni de près ni de loin à leur rédaction… J’ai simplement eu à déposer pour minute un des exemplaires de cet acte sous signature privée. Ce dépôt pour minute se définit ainsi c’est une remise qu’une personne fait à un notaire de pièces ou d’un acte sous signature privée pour que ces documents soient placés et conservés au rang des minutes de l’étude. De ce dépôt, simple formalité de conservation de pièces, à la rédaction de statuts d’un acte de Société, il y a loin comme vous le voyez…
L’affaire Cadiou
LE PROCUREUR DE LA RÉPUBLIQUE VA METTRE PIERRE EN LIBERTÉ PROVISOIRE
Brest, le 23 mai. Mme Pierre a été avisée ce matin par Me Feillard, avocat de son fils, que M. Guilmard, procureur de la République, venait de notifier à la partie civile son intention de mettre Pierre en liberté provisoire. (L’Information.)
25 mai 1914 – p. 1 et 5
Sur une mise en liberté.
Le parquet de la Cour d’appel de Rennes vient d’inviter le procureur de la République de Brest à requérir la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, inculpé d’assassinat et détenu depuis près de cinq mois. Malgré qu’il ne soit pas théoriquement lié par les réquisitions du parquet, M. le juge d’instruction Bidart [Bidard] de la Noë va consentir enfin à mettre son prisonnier en liberté. Il semble qu’il aurait dû lui-même s’y décider depuis longtemps, car il est trop évident qu’en dépit de sa confuse enquête la justice n’est pas mieux éclairée que le public sur les circonstances de la mort mystérieuse de M. Cadiou – et ce n’est pas beaucoup. Mais un juge d’instruction se doit d’avoir du flair qu’il exerce dans les affaires délicates et de l’amour-propre qu’il met à soutenir obstinément ses jugements qui peuvent être des erreurs. Quand une fois sa conviction est faite, il découvre pour s’y maintenir des motifs qui ne paraissent définitifs qu’à lui. Plus le crime est sensationnel, plus sa passion est grande. On ne classe pas aisément une affaire importante et le juge qui a de l’ambition connaît le prix de la publicité. C’est alors qu’il subit cette déformation professionnelle que M. Brieux a étudiée dans la Robe rouge. Elle conduit aux pires erreurs judiciaires. Il n’en est pas moins certain que l’immense majorité des juges d’instruction de fort honnêtes gens ne demandant qu’à châtier les coupables et à laisser en paix les innocents. Mais ils possèdent des pouvoirs extravagants ; ils doivent en user avec prudence. Un professeur de droit éminent, M. Garçon, aime dire que le juge d’instruction est l’homme le plus puissant du pays. Il peut perquisitionner, emprisonner, inculper comme bon lui semble. Il a tous les droits sur la liberté de ses concitoyens. Quand il opère dans un parquet de province, il peut devenir un véritable tyran. C’est une lourde responsabilité. M. le juge d’instruction de Brest s’en rend-il un compte exact et n’avait-il pas un peu oublié dans cette délicate affaire Cadiou que ce n’est pas tout d’emprisonner un homme que la loi présume innocent ? Encore faut-il apporter des preuves de la culpabilité qu’on proclame. On félicitera M. Bidart [Bidard] de la Noë de se préoccuper enfin de la liberté de l’ingénieur Pierre, mais on lui reproche que la seule preuve écrasante qu’il ait découverte à sa charge consiste précisément à l’avoir emprisonné.
L’AFFAIRE CADIOU
Ainsi que nous l’avons annoncé hier en Dernière Heure, le procureur de la République de Brest, sur l’intervention du parquet de la Cour d’appel de Rennes, vient de prendre l’initiative de mettre l’ingénieur Pierre en liberté provisoire. Le magistrat a fait notifier à Me Vichot, avoué de la partie civile, l’ordonnance et le réquisitoire établis à cet effet.
Conformément à la loi, Me Vichot a vingt-quatre heures pour faire opposition à la décision du parquet ; mais il semble certain qu’il n’usera pas de ce pouvoir. L’ingénieur pourra donc être mis en liberté provisoire demain lundi.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a, hier après-midi, continué à faire subir à Pierre l’interrogatoire définitif qu’il a, il y a quelques jours, commencé. M. Guilmard a, d’autre part, officieusement appris que les conclusions des expertises qui ont été ordonnées par le juge d’instruction n’ont donné que des approximations et aucune certitude.
La mère de l’ingénieur a été autorisée hier soir à voir son fils, dans le cabinet du juge. L’entrevue a été émouvante.
Me Fleys, l’avocat de la partie civile, envisage ainsi la situation nouvelle créée par la mise en liberté provisoire de Pierre :
On peut dire que cette mesure (que nous n’attaquerons pas) ne préjuge en rien de l’issue de la poursuite. J’affirme que telle est bien la pensée du parquet général. Dans ces conditions, nous n’avons pas à nous montrer surpris d’une décision dont le but évident et l’unique but est, en calmant l’opinion, de permettre au juge de continuer son instruction, avec plus de sérénité.
D’autre part, M. Paul Meunier, député de l’Aube, vient d’envoyer au Matin une lettre par laquelle il annonce son intention d’interpeller le garde des sceaux au sujet de l’affaire Cadiou.
Jamais la refonte de notre vieux Code d’instruction criminelle ne fut plus nécessaire, dit M. Meunier. Jamais la nécessité et l’urgence de cette refonte ne fut plus éloquemment démontrée.
Contre les arrestations arbitraires et les perquisitions abusives d’une magistrature inférieure et mal recrutée, il est temps d’édicter des dispositions législatives nouvelles qui protègent efficacement les droits les plus respectables des citoyens sans entraver la justice répressive. C’est la question même que je poserai au garde des sceaux dès la constitution du nouveau Parlement.
27 mai 1914 – p. 5 et 6
L’AFFAIRE CADIOU
Ainsi que nous l’annoncions, l’ingénieur Pierre, après cent dix jours de détention, a été remis en liberté hier soir, à 7 heures. Lorsque M. Bidart [Bidard] de la Noë lui notifia la bonne nouvelle, l’ingénieur lui répondit simplement « Merci ». Il fut ensuite conduit à la prison du Bouguen pour la levée d’écrou. Pendant les formalités, Mme Pierre, qui attendait que tout fût fini, déclara à un de nos confrères :
Je suis heureuse, bien heureuse, mais je ne voudrais pas que l’affaire se termina par un non-lieu. Il faut qu’on rende à mon fils son honneur qu’on a voulu lui prendre, il faut que l’on retrouve l’assassin de M. Cadiou. Si la justice n’y parvient pas, eh bien, je souhaite que mon enfant soit envoyé devant les assises, pour qu’il puisse en sortir la tête haute,
Tout en causant, Mme Pierre ne quittait pas des yeux la porte de la prison. Cette dernière s’ouvrit après des minutes qui durent paraître interminable à la vaillante femme, et son fils, suivi de Me Feillard, son défenseur, apparut, cette fois libre. Dès qu’il aperçut sa mère, l’ingénieur se précipita dans ses bras. L’étreinte fut longue et émouvante, et trop émus sans doute, aucun d’eux n’échangea une parole. Me Feillard mit fin à cette scène en faisant monter dans une automobile la mère et le fils. La voiture fila dans la direction de Brest.
Dans cette ville, l’ingénieur Pierre, qui recevait quelques instants après les journalistes, leur déclara :
Je remercie la presse, qui, par ses investigations minutieuses concernant mon affaire, a empêché plusieurs erreurs de témoignages et m’a enfin fait rendre à la liberté, après quatre mois de détention. Je suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père malade, pour tous mes amis, qui n’ont pu croire un seul instant à ma culpabilité. Il paraît que mon affaire a fait couler beaucoup d’encre.
Je n’ai pas encore lu un seul journal. J’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour le gardien, qui m’a toujours traité avec beaucoup de ménagements.
J’ai rencontré parmi mes coprévenus beaucoup de malheureux, de nombreux déshérités, de la vie ; leur infortune m’a aidé à supporter la mienne. J’ai beaucoup réfléchi et un peu travaillé ce qui fut pour moi un réconfort. Et maintenant je vais attendre près de ma mère la fin de mon cauchemar.
Je vais, avec le concours de mon dévoué défenseur, qui est devenu pour moi un grand ami, rechercher par tous les moyens en mon pouvoir la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour.
Celui qui a enterré mon ancien patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait que l’on retrouvât son cadavre par l’odeur qui devait fatalement s’en dégager un jour ou l’autre. Voilà ce qui est certain.
On a dit : Si crime il y a, ce crime est un crime intellectuel. Allons donc ! Que M. Jean Marie Cadiou explique, autrement que par des déclarations de somnambule, comment, en si peu de temps, il a pu retrouver le corps de son pauvre frère ! Je ne puis toutefois porter mes soupçons sur personne sans avoir des preuves certaines.
Je vais enfin pouvoir prendre un peu de repos, respirer l’air pur des champs qui m’a tant manqué, et au milieu duquel j’ai si longtemps vécu.
Encore une fois, merci à tous ceux qui ont songé à moi dans mon triste sort.
L’ingénieur est retourné ensuite à Landerneau, où il doit se tenir à la disposition de la justice. Il sera du reste interrogé aujourd’hui par le magistrat instructeur.
L’affaire Cadiou
Brest, le 26 mai. Le juge d’instruction a entendu ce matin à nouveau le témoin Bossard, le veilleur de nuit de la Grand’Palud, qui a déclaré maintenir ses premières déclarations.
Maintenez-vous, lui a demandé le magistrat, votre rétractation concernant la découverte du cadavre de M. Cadiou ? Après un instant d’hésitation, Bossard a répondu par l’affirmative. (Fournier.)
28 mai 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre, libre cette fois, s’est levé hier matin de bonne heure et son premier soin a été de passer chez le coiffeur pour faire tomber la longue barbe poussée en prison. Après avoir donné un rapide coup d’œil sur les journaux qui parlèrent de l’affaire depuis le 4 février, M. Pierre alla embrasser sa mère.
A deux heures, l’ingénieur, accompagné de sa mère et d’un ami, prit le train pour Brest, où il devait comparaître devant le juge d’instruction.
M. Bidart [Bidard] de La Noë lui a fait subir un nouvel et long interrogatoire.
– Dès la disparition de M. Cadiou, a dit le juge vous avez laissé entendre, que la situation financière de l’usine était mauvaise et que votre patron avait sans doute pris la fuite…
-Je n’ai pas dit qu’il avait pris la fuite, répond M. Pierre. J’ai simplement dit que c’était dans le domaine des choses possibles… Tout le monde en disait autant… Quant à la question budgétaire, je ne la connaissais qu’imparfaitement… J’ignorais avec qui mon patron devait partager les bénéfices…
Vous visez encore les Allemands ? Je dois cependant vous faire remarquer que si c’est par patriotisme que vous l’avez dit que vous avez dénoncé M. Cadiou, vous consentiez à entrer chez M. Legrand. Or M. Legrand, vous le saviez avait fondé sa Société avec les capitaux de la maison Themming [Temming].
Je considère M. Legrand comme un parfait honnête homme… Sa Société fut, en effet, fondée avec l’aide d’industriels et d’un ingénieur allemand, et le gouvernement ne l’ignorait pas. On voulait connaître à ce moment la fabrication allemande… Quant à l’usine de Daoulas, où l’on me proposait une place d’ingénieur technique, elle est française… Les actionnaires en sont très connus à Brest et à Landerneau…
– Vous oubliez donc le contrat qui vous empêchait, pendant une période de quinze années, d’entrer dans une usine similaire à celle de la Grand’Palud ?
M. Rocher m’avait affirmé qu’il parlerait à ce sujet à M. Cadiou et qu’il obtiendrait sans difficulté l’annulation du contrat, l’usine de Daoulas ne devant travailler ce moment que du lin et de l’étoupe…
Votre patron avait sans doute appris les dénonciations que vous aviez portées à la guerre.
M. Cadiou ignorait tout. En faisant connaitre les malfaçons et les fraudes, j’ai rempli mon devoir de Français, et M. Barral, auquel j’avais écrit personnellement, m’avait promis de n’en rien dire à mon patron…
M. Bidart [Bidard] de La Noë demanda alors de nouveau à M. Pierre l’emploi de son temps le 30 décembre. Puis il le regarda bien en face, et dit :
C’est vous qui avez tué M. Cadiou… Vous êtes sortis de l’usine ensemble le 30… Vous avez gagné le bois… Vous avez abattu votre patron d’un coup de revolver, et quand il a été à terre, comme il remuait encore, vous lui avez tranché la gorge avec votre couteau…. L’ingénieur, très pâle, frémissant, éleva la voix à son tour :
– C’est faux ! s’écria-t-il. Je ne suis pas sorti de l’usine, avec M. Cadiou le 30… Je ne suis jamais allé dans le bois avec lui. Ce n’est pas moi qui ai tué M. Cadiou… Je vous le jure… Dire de semblables choses est une abomination !… Je n’ai jamais levé la main sur personne… Je serais incapable de commettre l’horrible forfait dont vous m’accusez…
Trois ouvriers, Bignard, Kervistin et Dolou vous ont cependant vus sortir ensemble le 30 décembre…
– Bignard et ses amis sont, je n’en doute pas, de très bonne foi, mais ils se trompent.
C’est sur ces mots que l’interrogatoire prit fin.
En quittant le cabinet de M. Bidart [Bidard] de La Noë, avec son avocat, Me Feillard, M. Pierre a une nouvelle fois, protesté de son innocence, puis il est reparti pour Landerneau avec sa mère.
29 mai 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. Demain jeudi, à onze heures et demie, M. Bidart [Bidard] de la Noë compte procéder, à la Grand’Palud, à une confrontation et à une sorte de reconstitution du crime.
30 mai 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. Sur commission rogatoire du parquet de Brest, celui d’Angoulême a été chargé d’une enquête dans cette dernière ville. Elle a pour but de savoir si, au début de janvier, M. Cadiou ne se serait pas rendu dans le chef-lieu de la Charente-Inférieure et si un loueur d’automobiles d’Angoulême n’aurait pas été chargé de ramener un mystérieux blessé à Paris.
D’autre part, le procureur de la République est sur le point d’adresser au procureur général son rapport sur l’expertise de M. Kohn-Abrest. Des déchirures ont été relevées sur le côté gauche du veston, dans la casquette et le pantalon de M. Cadiou ; elles correspondent avec les dimensions du fer de la pioche qui appartient à M. Pierre.
La première expertise avait relevé des traces sanguinolentes sur le fer de cette pioche. Le docteur Kohn-Abrest affirme que ce sont simplement des traces de rouille.
2 juin 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. – Le procureur de la République a reçu le rapport sur l’enquête d’Angoulême, au sujet d’un blessé qui pouvait être M. Cadiou et qui aurait été transporté, à la fin de décembre, en automobile à Brest. Cette enquête, qui ne reposait que sur de simples propos tenus en ville, n’a donné aucun résultat ; elle a été faite par le commissaire spécial d’Angoulême.
Le juge d’instruction procédera prochainement à une confrontation générale à la Grand’Palud des ouvriers de l’usine et de M. Pierre.
5 juin 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction, a reçu le rapport de M. Grivolat, conservateur des musées de Saint-Étienne, sur l’expertise de la balle qui tua M. Cadiou.
Voici quelles sont ces conclusions :
1 La balle qui tua M. Cadiou est bien réellement une balle de revolver velo-dog, provenant de la cartoucherie française à Paris ;
2 Cette balle est en tous points conforme à celle vendue par l’armurier Marie, de Landerneau, à l’ingénieur Pierre, comme à celle remise par ce même armurier à l’instruction ;
3 Cette balle ne peut être confondue avec d’autres balles de fabrication analogue, et encore moins avec des balles de pistolet automatique de 6 m/m 35, qui ont un relèvement ou blindage en laiton nickelé, alors que le blindage des cartouches de velo-dog est en cuivre rouge ;
4 Le crime a été commis à l’aide d’un revolver velo-dog, et non d’un autre genre de revolver ou de pistolet, parce que le velo-dog seul possède un barillet suffisamment long pour tirer la munition, velo-dog », qui mesure 33 m/m, douille et balle comprises ;
5 D’après la déclaration de M. Debouxtay, fabricant belge, fournisseur de l’armurier Marie, il, résulte que ces vélo-dogs sont plus ordinairement à quatre rayures, et que la concordance des quatre rayures relevées sur la balle du crime pourrait parfaitement provenir d’un velo-dog fabriqué par cet armurier, attendu que la plupart des autres fabricants français, belges ou espagnols gravent le velo-dog à cinq ou six rayures ;
6 Que la particularité du cercle signalée à l’extrémité du blindage de la balle qui tua M. Cadiou concorde parfaitement avec le même cercle relevé sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que cet armurier a certifié conformes à celles vendues par lui à l’ingénieur Pierre en mai 1913.
11 juin 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction, appelé à Paris depuis 8 jours, est rentré ce matin à Brest et va reprendre l’instruction de l’affaire Cadiou. Aujourd’hui aura lieu l’inventaire de de tous les papiers de l’ingénieur Pierre dans sa maison de la Grand Palud, où il n’est pas rentré depuis sa mise en liberté provisoire.
13 juin 1914 – p. 6
L’affaire Cadiou
Brest, le 12 juin. – Me Feillard a reçu une lettre datée de Rouen et portant la signature « Le Goff », prétendant que M. Cadiou s’est suicidé et a été enterré, dans la nuit du 5 au 6 janvier, par deux ouvriers de la Grand’Palud. Le revolver dont l’usinier se serait servi pour mettre fin à ses jours aurait été acquis chez un armurier de la place Thiers à Morlaix. (Fournier.)
17 juin 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. Le juge d’instruction a convoqué pour ce matin tous les ouvriers de l’usine de la Grand’Palud.
Une confrontation générale doit avoir lieu, et diverses constations seront faites, en présence de l’ingénieur Pierre.
19 juin 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou.
Les opérations de reconstitution du crime de la Grand Palud ont commencé hier matin, à 9 heures.
Le fermier Bonnefoy, figurant M. Cadiou, a été placé sur le chemin de l’usine, à l’endroit où les ouvriers ont vu le directeur entrer le 30 décembre, à 9 heures du matin, à la Grand’Palud, et sortir quelque temps après.
Des photographies destinées au jury de la Cour d’assises ont été prises sous la direction de M. Haverna, commissaire spécial, chef du service photographique au ministère de l’intérieur.
L’ingénieur Pierre a assisté avec le plus grand calme à ces opérations.
On sait que l’accusation fixe jusqu’à présent l’assassinat de M. Cadiou au 30 décembre à 11 heures du matin, dans le bois de la Grand’Palud.
Or, M. Bonnefoy, conseiller municipal, affirme avoir rencontré M. Cadiou, le même jour, vers dix heures et demie, sur les quais de Landerneau. Il était vêtu, dit le témoin, d’un costume cycliste et il paraissait très préoccupé.
M. Rouquier, chef de la brigade mobile, a saisi quatre copies de lettres au domicile de l’ingénieur Pierre. L’une d’elles, adressée le 26 octobre 1910 par l’ingénieur à M. Cadiou, confirme les déclarations de M. Pierre à l’instruction au sujet d’un wagon de poudre qui aurait été livré à la poudrerie d’Angoulême par suite d’un nouvel arrange- ment des bordereaux.
D’autre part, le rapport de l’expert, M. Grivolat, a été communiqué à l’ingénieur Pierre et à son défenseur.
Si dans ses conclusions l’expert croit pouvoir apporter à la justice quelques présomptions à la charge de Pierre, il résulte cependant des termes du rapport que la preuve n’a pu être faite d’une manière décisive.
Nous affirmons bien, dit M. Grivolat, que la balle qui a tué M. Cadiou est de même fabrication que celles vendues par l’armurier Marie. C’est une balle blindée de « velo-dog » de cartoucherie française, mais cette fabrication est répandue partout et on la trouve chez tous les armuriers.
Nous ne trouvons rien dans les pièces à conviction, ajoute l’expert, qui puisse ajouter un peu de lumière et fournir une preuve éclatante.
20 juin 1914 – p. 6
L’affaire Cadiou
Toulouse, le 19 juin. M. Bonnafous, ancien directeur de la poudrerie d’Angoulême, directeur de la poudrerie de Toulouse, interrogé sur commission rogatoire, a confirmé que M. Cadiou avait fait payer deux fois un wagon de coton commandé par la poudrerie d’Angoulême. Il dut rembourser au directeur de cette poudrerie 4,000 fr., prix du wagon déjà payé. (De notre correspondant.)
29 juin 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. Le juge d’instruction a donné lecture à l’ingénieur Pierre, en présence de son avocat, des rapports des experts Paul, Kohn-Abrest et Grivolat. M. Pierre a fait quelques observations sans importance. Il continue à protester de son innocence.
M. Pierre avait déclaré, au cours de l’instruction, que l’ancien secrétaire du laboratoire des poudres, M. Henry, renseignait M. Cadiou sur les prix minima des adjudications. A cet effet, une commission rogatoire, avait été lancée pour interroger M. Henry, mis à la retraite le 15 décembre dernier ; mais, le 6 mai dernier, l’ancien secrétaire du laboratoire des poudres se suicidait en se jetant sous un train.
L’enquête judiciaire vient d’établir que l’armurier Marie, de Landerneau, a acheté en 1909 et 1912 cinq revolvers Hammerless, système automatique, de quatre et cinq rayures. Un de ces revolvers aurait été vendu à M. Pierre, un autre a été versé à l’instruction, le troisième a été vendu à un courrier de Plougastel.
On va rechercher les détenteurs des deux autres armes.
2 juillet 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. Le juge d’instruction de Brest, M. Bidart [Bidard] de la Noë, a terminé hier l’information ouverte sur l’affaire Cadiou. Il a remis le dossier au complet au procureur de la République qui, après l’avoir étudié, rédigera son réquisitoire. Le dossier comprend plus de 2,000 pièces.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a convoqué l’ingénieur Pierre pour le faire assister à l’apposition des scellés sur des registres de comptabilité de l’usine de la Grand’Palud qui ont été saisis.
Le magistrat compte rendre son ordonnance vers le 10 juillet.
8 juillet 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. Sur commission rogatoire du juge d’instruction, le juge de paix de Landerneau a recueilli les dépositions de trois témoins qui ont fourni des détails sur le genre de vie de l’ingénieur Pierre.
L’usine de blanchiment de coton de la Grand-Palud, mise en vente hier, n’a pas trouvé d’acquéreur.
Le manoir de Keranster, appartenant à la succession de M. Cadiou, a été adjugé à son frère.
11 juillet 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. Le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, a signé hier une ordonnance conforme à celle du procureur de la République, c’est-à-dire au renvoi de l’ingénieur Pierre devant la Cour d’assises et déférant l’inculpé à la chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Rennes. Cette ordonnance sera notifiée aujourd’hui à l’ingénieur et à Me Vichot, avoué de la partie civile.
D’autre part, l’agence Havas publie la note suivante :
Les déclarations des témoins qui ont vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble le 30 décembre, la découverte du cadavre près du domicile de l’ingénieur, la balle meurtrière qui appartenait au revolver acheté par l’ingénieur Pierre, arme qui n’a pu être retrouvée, la disparition de dossiers importants que possédait M. Cadiou, la mésintelligence entre l’ingénieur et son directeur, sont les principales bases de l’accusation.
13 juillet 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou. M. Bidart [Bidard] de La Noë a rendu hier une ordonnance qui clôt définitivement l’instruction de l’affaire Cadiou.
L’ingénieur Pierre est renvoyé devant la Chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Rennes.
Quant à l’ouvrier Bossard, qui fut incarcéré pendant huit jours sous l’inculpation de complicité dans l’assassinat de M. Cadiou et de recel de cadavre, il bénéficie d’un non-lieu.
31 juillet 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
La chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Rennes a rendu un arrêt renvoyant devant les assises d’Ille-et-Vilaine l’ingénieur Pierre, sous l’inculpation d’assassinat.
28 juillet 1915 – p. 3
LA QUESTION DU COTON
Il y a plusieurs mois déjà, sir William Ramsay réclamait l’inscription du coton comme contrebande de guerre. Est-ce par incompétence, ou bien par mollesse, ou bien pour ne pas incommoder les neutres qui ne voient dans cette guerre que le moyen de faire fortune ? On ne fit aucune attention à l’avis de l’éminent chimiste. Il n’en va plus de même. Lord Crewe et M. Asquith se préoccupent de la question. Le premier dit qu’en fait, il est inutile de déclarer le coton contrebande de guerre et qu’il suffit que le blocus exercé par la marine des alliés empêche le coton de pénétrer en Allemagne. C’est un peu vrai, si le blocus est réellement suffisant. M. Asquith est moins optimiste et se déclare convaincu que l’Allemagne reçoit beaucoup de coton, grâce aux neutres. Il n’est pas le seul à ce faire : les Allemands eux-mêmes le reconnaissent, quand ils renoncent, un temps, à jouer la comédie de l’encerclement, de la famine, et du reste.
Quelle est la raison pour laquelle l’opinion publique doit réclamer des autorités affaiblies, sans volonté, des mesures énergiques contre l’introduction du coton en Allemagne ?
Une note a couru les journaux, récemment, qui est inepte comme beaucoup d’autres.
Il y était dit que cette question du coton est sans aucune importance, parce que les explosifs se tirent du goudron de houille.
Celui qui a écrit cela ou bien ne comprend et ne connaît rien à la question, ou bien cherche à faire le jeu des ennemis.
Ce n’est pas comme élément des explosifs de guerre que le coton est utile : c’est comme élément des poudres es de guerre, ce qui est tout autre chose. Les explosifs avec lesquels on charge les obus, les mines, etc., sont des dérivés de l’acide picrique, ou de la nitro-glycérine, ou des chlorates. Les poudres avec lesquelles on fait partir les cartouches à gargousses, les agents de propulsion des projectiles, sont de tout autres corps, à combustion progressive au lieu d’être détonants et brisants : ce sont des nitro-celluloses, des pyroxyles, et la cellulose qui convient le mieux à la fabrication de ces poudres, c’est le coton. En demandant la prohibition du coton on veut entraver en Allemagne la fabrication de la poudre sans fumée : il ne s’agit en aucune façon des explosifs.
Qu’est-ce donc que la nitro-cellulose, et quel rôle le coton y joue-t-il ?
La nitro-cellulose est une cellulose devenue, par la nitration, apte à jouer le rôle de poudre de propulsion.
Les celluloses sont légion : le monde végétal en est plein. La première nitro-cellulose, découverte par le chimiste français Braconnot, fut faite avec la cellulose du bois. On en fit avec l’amidon ; on en peut faire avec toutes sortes de fibres végétales, qui sont de la cellulose : fibres de ramie, de kapok, de jule, paille, liège, fibres de lin, de chanvre, filaments végétaux de toute sorte, copeaux de bois, sciure de bois, etc., toutes ces celluloses, vasculoses, paracelluloses et métacelluloses peuvent donner des nitro-celluloses, mais aucune n’en donne une valant celle qu’on obtient avec le coton.
Pourquoi ? Cela tient à la nature du coton. Celui-ci consiste en une cellulose particulièrement pure. Les autres fibres végétales consistent surtout en mélanges de celluloses diverses : la nitro-cellulose obtenue est moins homogène, moins puissante, moins constante surtout. Or le fusil et le canon demandent une poudre de puissance uniforme, sur laquelle on puisse compter. Autrement, la balistique cesse d’exister, la précision du tir disparaît, et les opérations de tir deviennent des jeux de hasard.
Il y a donc une excellente raison, une rai- son fondamentale pour que la nitro-cellulose tirée du bois ne vaille rien à la guerre : seule la nitro-cellulose tirée du coton fait du fusil et du canon les armes de précision extraordinaires qu’ils sont. Pour le moment, seul le coton donne la poudre puissante et constante indispensable à la guerre. En sera-t-il autrement, un jour, et trouvera-t-on une matière première encore plus satisfaisante ? Aux prophètes à répondre.
Le coton employé consiste en déchets de filatures, soigneusement triés, nettoyés. Les impuretés sont à supprimer ce sont elles qui sont cause des altérations dites spontanées que peuvent présenter les poudres sans fumée. La moralité des fournisseurs de déchets a donc son importance (il sera très intéressant de connaitre la vérité sur l’affaire Cadiou et sur ceux qui y touchaient de près ou de loin).
Ces déchets sont soumis à la nitration, dans un mélange exactement titré d’acide sulfurique et nitrique et d’eau, puis ils sont lavés et bouillis à l’eau chaude. La cellulose est devenue un corps chimique nouveau, ou plutôt un de plusieurs corps chimiques possibles plus ou moins nitrés. Celui que l’on recherche de préférence est non le plus nitré qui puisse exister d’après la théorie, non la cellulose dodécanitrique, mais celle qui vient juste avant, l’endécanitrique, à onze atomes d’azotile.
L’important est d’éliminer du coton à nitrer les corps étrangers, graines, poussières, matières grasses, huileuses ou résineuses. Ce sont ces matières étrangères qui rendent le coton-poudre instable.
La nitrification dure peu de temps. Ceci fait, le coton passe à la pulpation : il est réduit en pulpe, haché en fragments, puis lavé, et cette pulpe, enfin, est dissoute, gélatinisée, c’est-à-dire qu’on la met dans un dissolvant, éther et alcool mélangés, par exemple, où le coton-poudre se dissout, perd sa structure fibrillaire, et se transforme en une sorte de gélatine qui est ensuite comprimée, laminée, réduite en fils, en dés, en grains, en lames, en peaux, selon l’usage qu’on veut en faire : fils, dés, lames offrant cet immense avantage d’être parfaitement homogènes, et de fournir la poudre de guerre la plus constante, la plus uniforme, la plus identique à elle-même.
Il faut le répéter, cette constance est essentielle ; c’est elle qui assure la précision du tir. La constance de composition assure la constance balistique.
On peut, assurément, faire de la poudre avec d’autres celluloses, mais elles sont in- constantes, inégales, et ne peuvent être graduées comme celle qui se fait avec le coton bien trié et bien nettoyé. C’est dire toute l’importance du coton à la guerre, c’est dire pourquoi le coton est essentiel à celle-ci, et pourquoi il doit être considéré comme contrebande.
Qu’on empêche l’ennemi d’en avoir d’une façon ou d’une autre, il importe peu. L’essentiel est de l’en priver. Il n’y a qu’une matière première qui, dans l’état actuel de la science des explosifs, convienne parfaitement à la fabrication de la poudre de d guerre, grâce aux travaux, dont on ne saurait trop dire l’importance, de M. Vicille, c’est le coton.
« Jamais, a écrit M. Denys Cochin, homme n’a rendu à sa patrie un service plus éminent que ne l’a fait M. l’ingénieur Vieille ; sa poudre aura remporté la victoire, d’abord par ses qualités balistiques, ensuite en n’usant pas nos canons. »
C’est très vrai, et si quelqu’un, à côté des combattants, mérite la Croix de Guerre, ou la Médaille militaire, c’est bien lui. Et certains que je sais, dans les chemins de fer, qui ont organisé la mobilisation…. Ceci, sans doute, viendra à son heure ; mais, pour le moment, l’essentiel est de rester bien convaincus que le coton est très utile à l’Allemagne et que, par conséquent, il importe de l’en priver de façon absolue.
On dira mais elle trouvera autre chose. C’est possible. Mais ses canons et fusils, ses cartouches et gargousses sont faits pour une certaine poudre. Une autre poudre, même excellente, mais différente en structure et puissance, bouleverserait toute sa fabrication et tout son matériel. Donc…
H.
9 juin 1916 – p. 3
Mort d’un juge d’instruction. – M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction au tribunal de Brest, vient de mourir.
Nos lecteurs se souviennent qu’il fut chargé de l’instruction de l’affaire Cadiou. Ajoutons que l’ingénieur Pierre, qui fut longtemps suspecté du meurtre de M. Cadiou, s’est engagé pour la durée de la guerre et qu’il sert actuellement comme soldat au 13e d’artillerie.
25 mars 1919 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Nos lecteurs se souviennent des circonstances mystérieuses dans lesquelles M. Louis Cadiou, propriétaire de l’usine, de la Grande Palud, disparut le 30 décembre 1913. Sa femme, qui l’attendait à Paris pour les fêtes du Nouvel An, inquiète de ne pas le, voir venir, télégraphiait à l’ingénieur Louis Pierre, ancien élève de l’Ecole centrale. La réponse de ce dernier ne dissipait pas certaines appréhensions et la thèse d’un assassinat fut immédiatement envisagée.
L’instruction se poursuivit au milieu de nombreuses péripéties. L’ingénieur fut arrêté, mais, faute de preuve formelle, il fallut le remettre en liberté provisoire. La guerre survint, et l’ingénieur Pierre fit vaillamment son devoir.
Bientôt, il lui faudra répondre devant le jury du Finistère du crime que la chambre des mises en accusation lui reproche. Il sera jugé dans le courant du mois de juillet prochain. Déjà le parquet général de Rennes reconstitue le dossier.
Rappelons en terminant que Pierre a choisi pour avocat Me Henri Robert et que Mme Cadiou se portera partie civile au procès.
10 octobre 1919 – p. 3
L’affaire Cadiou
L’ingénieur Pierre sera jugé par les assises du Finistère le 27 octobre. Quatre- vingt-dix-huit témoins sont cités.
L’affaire prendra environ une semaine. La veuve de M. Louis Cadiou se porte partie civile.
27 octobre 1919 – p. 3
L’affaire Cadiou
Quimper, le 26 octobre.
La Cour d’assises du Finistère, siégeant à Quimper, jugera, à partir de demain lundi, l’ingénieur Désiré-Louis Pierre, âgé de 37 ans, accusé d’avoir assassiné avec préméditation, le 30 décembre 1913, à la Forest (Finistère), M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix et qui, depuis le Ier mars 1909, dirigeait l’usine de la Grande-Palud, pour le blanchiment et la préparation des cotons à nitre destinés aux poudreries.
Louis Pierre, qui est ancien élève de l’École centrale des arts et manufactures, avait remplacé, dans l’usine de la Grande-Palud, l’ingénieur allemand Greiss qu’avait congédié M. Cadiou en 1909.
Les rapports des deux hommes, tout d’abord excellents, furent peu après assez tendus, car M. Cadiou soupçonnait Pierre de l’avoir trahi et de l’avoir dénoncé au ministère de la guerre à propos d’un wagon de coton fourni à la poudrerie d’Angoulême et qui, par suite d’une erreur ou d’une fraude, avait été payé deux fois. D’après l’accusation, les soupçons de M. Cadiou étaient fondés. Pierre avait en effet, les 3, 16 et 23 juin 1913, adressé contre son patron trois lettres de dénonciation à M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres au ministère de la guerre. M. Cadiou se trouvait à Plombières s avec sa femme et ses enfants. Lorsqu’il eut connaissance de ces dénonciations, il se rendit en toute hâte à Landerneau et il eut, au commencement d’août, une explication avec son ingénieur. Ce dernier écrivit en outre, le 26 août 1913, à un journal pour essayer de faire faire une campagne contre l’usine de la Grande-Palud, mais sa tentative échoua.
C’est à ce moment, qu’en présence de tous les ennuis qu’on lui suscitait, M. Cadiou songea à vendre son usine et engagea même, dans ce but, des pourparlers, par l’intermédiaire de M. Legrand, ancien directeur de la Grande-Palud, avec plusieurs capitalistes à la tête desquels se trouvaient M. Rocher et ledit M. Legrand. Mais ces pourparlers n’aboutirent pas et ces financiers se décidèrent alors à construire une usine concurrente à Daoulas et sollicitèrent M. Pierre d’entrer à leur service en lui faisant des conditions plus avantageuses. De son côté, M. Cadiou se détermina se rendre propriétaire de l’usine de la Grande-Palud.
« C’est dans ces circonstances, conclut l’ordonnance de renvoi devant la chambre des mises en accusation, que M. Louis Cadiou a été assassiné, le 30 décembre 1913, d’un coup de revolver tiré à bout portant dans la nuque. Quelques jours après, c’est-à-dire le 10 janvier 1914, Louis Pierre signait le traité avec la nouvelle Société de blanchiment de Daoulas. Mais, après réflexion, il se ravisait et, le 12 janvier, il écrivait à M. Rocher pour lui dire de considérer comme nul et non avenu ce contrat.
Louis Pierre n’a pas été condamné jusqu’ici. Certaines déclarations faites par le sieur Jacques Bossard, ouvrier et gardien de nuit de l’usine de la Grande-Palud, avaient fait croire que ce dernier s’était rendu complice de l’assassinat commis sur la personne de M. Louis Cadiou, mais l’information n’a relevé aucune charge contre lui.
Pierre, qui, on s’en souvient, s’engagea dès 1914 au 13e régiment d’artillerie et versé dans les services automobiles, n’a cessé de protester de son innocence.
Les débats dureront environ huit jours. M. le bâtonnier Henri Robert présentera la défense de l’ingénieur. Mme veuve Cadiou, qui se porte partie civile, sera représentée par Me Maurice Flach, du barreau de Paris.
29 octobre 1919 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Quimper, le 27 octobre. La première audience de ce procès à sensation fut assez terne.
Assisté de son défenseur Me Henri Robert, l’ingénieur a répondu avec beaucoup de calme aux questions qui lui ont été posées. De même qu’à l’instruction, l’accusé a déclaré qu’il avait vu son directeur le 29 décembre 1913.
Si M. Cadiou est venu à l’usine le 30 décembre, l’ingénieur Pierre ne l’a pas vu. C’est là toute la question, car c’est bien le 30 que l’ancien avoué de Morlaix a été assassiné.
L’enquête a établi que M. Cadiou a couché chez rue de Brest, à Landerneau, dans la nuit du 29 au 30 décembre, et que sa femme de ménage l’y a trouvé le 30 au matin, en en costume cycliste, prêt à partir.
Tout en répondant avec calme, l’inculpé n’en a pas moins accusé le juge d’instruction d’avoir commis des horreurs.
De même Me Henri Robert a rappelé à l’ordre le président, dont l’interrogatoire rappelait trop le résumé depuis longtemps proscrit.
La défense vient de faire citer un témoin nommé Gabriel Tonnard, charpentier, qui apporte sur l’assassinat une version nouvelle.
M. Cadiou, qui était, accompagné de Tonnard, aurait été tué sur la route par six individus masqués, dont deux prêtres.
Ces six hommes avaient, au préalable, chloroformé Tonnard. Ce dernier se serait réveillé chez les sœurs de M. Cadiou, au chalet Sainte-Anne, à Cléder. On lui avait changé ses vêtements pendant son sommeil et on lui avait mis 20,000 francs en pièces d’or dans ses poches.
30 octobre 1919 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou (2e audience)
Quimper, le 28 octobre.
L’intérêt de cette audience fut médiocre. Les témoins entendus se montrèrent des plus réservés. Il est vrai que leurs réticences sont justifiées par les cinq années qui se sont écoulée depuis le crime.
L’interrogatoire a tourné autour de la date du 30 décembre où certains affirment avoir vu M. Cadiou à l’usine alors que l’ingénieur Pierre affirme qu’il n’en est rien. Il dit :
Je répète qu’il y a des écritures, établissant que M. Cadiou n’a pas paru le 30 à l’usine. J’insiste sur le mot, des « écritures », pas des souvenirs.
La femme de ménage Leost, le charretier Autret, d’autres témoins, Boulbon, Quémener et Bignard, prétendent le contraire.
M. Alain Guillon, comptable, n’a pas vu son directeur le 30. Enfin, Mme veuve Cadiou vient protester à la barre contre les bruits qui coururent à son sujet. Son ménage était très uni.
Résumant les interrogatoires, Me Henri Robert a conclu :
Je n’ai qu’une chose à ajouter. Après avoir recueilli toutes les charges énumérées par M. le président, les magistrats, dès 1914, ont mis Pierre en liberté provisoire.
31 octobre 1919 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou (3e audience)
Quimper, le 29 octobre. – Les interrogatoires et dépositions d’aujourd’hui ont porté, comme les précédents, sur la date de la disparition de M. Cadiou.
Un commissaire de la brigade mobile, M. Le Coz, croit avoir établi que M. Cadiou a été vu à Landerneau, Morlaix et Saint- Pol-de-Léon, les 31 décembre, 1er et 2 janvier.
Sur une question de Me Henri Robert, M. Le Coz répond que son enquête fut entravée par le parquet.
M. Nicolas a vu M. Cadiou le 31 décembre à 6 heures du soir sur le quai de la gare de Morlaix.
M. Lemeillet et Me Erussard, notaire, confirment la déclaration de M. Nicolas.
M. Le Gall, chef de bureau, a causé avec M. Cadiou à la gare de Saint-Pol-de-Léon, le 1er janvier. Ses dires sont confirmés par sa femme et son fils.
Le facteur Cabon, M. Caramour, couvreur, ont également vu M. Cadiou le 1er janvier.
Me Henri Robert en conclut que les dates du 27 au 30, fixées par la justice comme celles du crime, n’ont plus aucune importance, puisque M. Cadiou était vivant le 31. On appelle ensuite Mme Saimpy [Sainpy], qui consulta une somnambule.
Vous aviez confiance en la somnambule ? demande le président.
– C’est mon droit.
– Droit bien naïf…
La voyante est appelée à son tour ; c’est une Mme Hoffmann, de Nancy.
D. Dites ce que vous savez.
R. Depuis six ans, il y a des choses que je ne me rappelle plus.
D. Vous n’êtes lucide qu’à l’état de sommeil ?
R. Oui.
D. Qui vous a endormie ?
R. Ma marraine, âgée de quatre-vingt-deux ans ; elle est morte depuis,
D. Qui vous endort à présent ?
R. Ma nièce.
Me Henri Robert propose d’endormir le témoin. On rit.
Après l’audition d’un témoin, le gardien Bossard, qui se retire parce qu’il prétend que le président l’insulte, Mme Pierre déclare qu’elle n’a jamais douté de l’innocence de son mari.
1er novembre 1919 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou (4e audience)
Ln liste des témoins a été épuisée dans l’audience d’hier, et les dernières dépositions ont été favorables à l’ingénieur Pierre. Après quoi Me Maurice Flach a pris la parole au nom de la partie civile. A ce premier réquisitoire a succédé le début de celui de M. le procureur général Cazenavette qui le terminera aujourd’hui. Ce sera enfin la plaidoirie de M. le bâtonnier Henri Robert et le verdict.
2 novembre 1919 – p. 6
L’affaire Cadiou
ACQUITTEMENT DE L’INGÉNIEUR PIERRE
Après les dernières audiences de ce procès, en dépit de la plaidoirie éloquente de l’avocat de la partie civile et du réquisitoire très habile du procureur général, la mise hors de cause de l’ingénieur Pierre ne faisait doute pour personne.
La défense, présentée par Me Henri-Robert avec une verve et une puissance remarquable ; a levé les dernières hésitations que pouvaient éprouver les jurés qui, après une courte délibération, ont rapporté un verdict négatif aux applaudissements des assistants.
« Je jure devant Dieu et sur la tête de mon enfant que je suis innocent », avait dit l’ingénieur Pierre au moment où allait être rendu ce verdict.
5 novembre 1924 – p. 2
Le père de l’ingénieur Pierre assassiné. On a trouvé, assassiné dans une ferme, à Branville (Eure). M. Pierre, âgé de soixante-dix ans, père de l’ingénieur Pierre, qui fut inculpé dans l’affaire Cadiou et acquitté.
25 juillet 1926 – p. 5
L’assassinat du père de l’ingénieur Pierre ; Le 3 novembre 1924, on découvrait assassiné dans un ferme qu’il habitait seul à Caugé (Seine-Inférieure), un vieillard de 73 ans, M. Ernest Pierre, père de l’ingénieur qui fut naguère mêlé à l’affaire Cadiou. On vient de découvrir que ce crime a été commis par des Polonais. Interrogés, les membres de la fameuse bande actuellement détenus à la Santé, nombre d’une vingtaine, ont révélé que le crime a été commis par Vladimir Zinczuk, dit Wladek, 26 ans, et Morda, celui-ci décédé depuis. Wladek avait donné à des camarades des détails qui correspondent aux circonstances du crime de Caugé.
