Le Petit Parisien
Le Petit Parisien est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1876 à 1944. Suite aux ordonnances de 1944 sur la presse, Le Petit Parisien a été remplacé à la Libération par Le Parisien Libéré.
Le journal a une ligne politique modérée.
Il est l’un des quatre plus grands quotidiens français à la veille de la Première Guerre mondiale, avec Le Petit Journal, Le Matin, et Le Journal.
Tirage 1914 : 1 450 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 133 articles dont 62 en première page
1919 : 14 articles dont 5 en première page
Le journal, toujours à la recherche du scoop, explore toutes les hypothèses et les pistes que propose cette affaire. Son réseau de correspondants locaux à travers la France lui permet d’aller plus vite que les commissions rogatoires du juge d’instruction. En 1922, le Docteur Paul revient dans un article sur sa contre-autopsie, son triomphe, sa belle affaire !
Source : BnF Gallica
Table des matières
Toggle11 janvier 1914 – p. 2
QU’EST DEVENU M. CADIOU ?
Depuis onze jours un usinier a disparu dans d’étranges circonstances
Une disparition, qui, peut-être, n’est pas sans analogie avec l’affaire d’Abbadie d’Arrast, préoccupe l’opinion depuis hier.
Voici les faits :
Il y a quatre ans, M. Cadiou, âgé aujourd’hui de cinquante ans, ancien avoué à Morlaix, cédait son étude pour prendre la direction de l’usine de la Grande-Palud, située à la Forest, à 3 kilomètres de Landerneau, où l’on fabrique de la cellulose pour coton-poudre, et dont il était devenu l’administrateur délégué.
M. Cadiou était marié et père d’un enfant. Sa situation de fortune était des plus prospères. Il résidait habituellement à Paris, avec sa famille, 91 bis, rue du Cherche-Midi, mais possédait un pied-à-terre à Kerauster [Keranster], deux villas à Landerneau et à la Forest, et une propriété à Brignogan.
Il allait très fréquemment à Landerneau pour ses affaires. C’est dans cette ville qu’il fut vu pour la dernière fois.
Inquiétudes légitimes
Le décembre, à huit heures du matin, il sortit de chez lui, en costume de chasse, et suivit à pied la rivière l’Elorn pour se rendre à son usine.
Son départ n’avait rien de précipité. Il était attendu à Paris, dans sa famille, pour le nouvel an et allait donner le coup d’œil du maître avant de s’éloigner.
A partir de ce moment il a disparu complètement. Qu’est-il devenu ?
Mme Cadiou ne le voyant pas le premier janvier crut à un retard motivé par des raisons de service. Cependant, elle s’informa et apprit que son mari avait quitté Landerneau le 30 décembre. Elle sut également, non sans surprise, qu’il n’avait fait aucun préparatif de voyage. Sa valise n’était pas garnie ; ses effets étaient à leur place habituelle. Il était sorti comme pour une absence de quelques heures seulement.
Alors, Mme Cadiou s’inquiéta. Elle alla trouver un ami de la famille, M. Cloarec, député du Finistère, et lui demanda de faire les démarches nécessaires pour qu’elle fût renseignée officiellement. La sûreté générale fut prévenue par les soins de M. Cloarec.
Sur les instructions envoyées par M. Sébille, directeur du contrôle général des recherches, la brigade mobile de Rennes procéda à une enquête approfondie.
Les hypothèses
Tout d’abord les hypothèses suivantes furent envisagées la fuite, le suicide, le crime, l’accident ou la fugue.
La première fut écartée immédiatement. M. Cadiou a déposé une somme liquide de cent soixante mille francs dans une banque et n’a pas retiré son dépôt. Sa situation matérielle est excellente. L’actif de son exploitation est considérablement supérieur à son passif. Il était directeur de l’usine de la Palud depuis assez longtemps déjà et en était devenu le propriétaire, la veille de sa disparition. Il avait racheté toutes les actions et versé une prime aux actionnaires.
L’exercice de fin d’année de l’exploitation a accusé un bénéfice net de 103.000 francs. Les bâtiments de l’usine ont une valeur de 300.000 francs. De plus, M. Cadiou possède pour 160.000 francs d’immeubles sans hypothèques et une créance de cent mille francs contre l’État pour fournitures de marchandises. Le passif de l’usinier ne s’élève qu’à 94.000 francs.
En résumé, l’hypothèse de la fuite ne tient pas debout. Celle du suicide non plus.
M. Cadiou n’avait aucune raison pour mourir volontairement. Sa fortune, nous venons de le montrer, le mettait à l’abri des soucis matériels. Sa situation de famille aussi.
A la vérité, le ménage ne vivait pas en très bonne intelligence, puisqu’un divorce était en préparation. Mais cela, précisément, exclut l’hypothèse du suicide. En admettant que M. Cadiou eût l’intention de se faire une nouvelle vie, le divorce lui rendait toute sa liberté. Il n’avait pas de motifs pour se tuer. Le caractère de l’homme d’affaires qu’il était exclu aussi l’idée d’une défaillance sentimentale. L’ancien avoué était parfaitement équilibré et n’avait rien d’un chanteur de romances.
Crime ? accident ? fugue ?
La brigade mobile examina alors les autres hypothèses crime, accident ou fugue. Le crime ? C’est l’affirmation de la famille.
– Mon mari a été assassiné, dit Mme Cadiou.
Mais, jusqu’à présent, aucun élément de preuve n’a été recueilli. En cas d’assassinat, la police trouve généralement un indice, un point de départ, un objet quelconque ayant appartenu à la victime. Ici, rien.
Le disparu est sorti de chez lui, les mains dans les poches, en plein jour. Or, sa trace est perdue avant la nuit.
Avait-il de l’argent sur lui et pouvait-il tenter la cupidité d’un assassin ? Cela n’est pas démontré.
D’après certaines déclarations, il avait traité, un peu avant sa disparition, une affaire de 17.000 francs environ. Il devait, dit-on, avoir dans son portefeuille sept ou huit mille francs. Il aurait pris le train à Landerneau pour Paris et aurait essayé vainement, en cours de route, de payer sa place avec un billet de mille francs, n’ayant pas de monnaie. Ces renseignements ne sont nullement confirmés.
En ce qui concerne l’accident supposé, il est étrange qu’on ne possède à l’heure actuelle – onze jours après la disparition – aucune déclaration de témoins. Faut-il admettre un concours de circonstances extraordinaires, faisant que nul n’aurait assisté à l’accident dont M. Cadiou aurait été victime ? Et, s’il en était ainsi, comment admettre que le corps ait disparu ?
Toutes les investigations de la brigade mobile sont demeurées sans résultat positif.
Reste donc, seule, l’hypothèse de la fugue. Celle-ci, en dépit des apparences, est possible, pense-t-on à la sûreté générale, mais peu probable, étant donné le caractère et les habitudes régulières de M. Cadiou, qui sont bien connues.
L’enquête du service de M. Sébille se poursuit.
De son côté, M. Cloarec, en ce moment à Morlaix, où il exerce ses fonctions de maire, continue ses investigations personnelles.
12 janvier 1914 – p. 1 et 2
La disparition de M. Cadiou reste des plus mystérieuses
LE PARQUET DE BREST A OUVERT UNE INSTRUCTION
Le mystère qui entoure la disparition de M. Louis Cadiou, directeur de l’usine de coton-poudre de la Palud, à Landerneau, n’est pas éclairci.
Ainsi que nous le disions hier, les cinq hypothèses de la fuite, du suicide, de l’assassinat, de l’accident ou de la fugue ont été envisagées sans résultat.
A présent, la police émet une autre supposition le disparu n’aurait-il pas été atteint d’un trouble mental subit ? Non pas, certes, d’une crise de démence, mais d’une amnésie ou d’un accès de folie ambulatoire ?
Les inspecteurs de la brigade mobile ont retrouvé sa trace le 1er janvier, à Morlaix, comme on le verra plus loin. Il paraissait d’allures bizarres. Aucune femme ne l’accompagnait, ce qui semble militer contre l’hypothèse d’une fugue galante.
Cependant, ce n’est pas là une preuve absolue. Le disparu a pu prendre ses précautions, préparer une mise en scène adroite. L’affaire d’Abbadie d’Arrast fut pleine de ces surprises. Il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce qu’elle se renouvelât à deux ans et demi de date.
La famille Cadiou proteste avec véhémence contre l’hypothèse de la fugue. Mais c’est un sentiment respectable. En réalité, on n’a pour le moment, aucune donnée certaine.
Mme Cadiou garde le silence
Un des côtés les plus embarrassants de l’affaire est l’attitude adoptée depuis la disparition par, Mme Cadiou. La femme du disparu se refuse à fournir le moindre renseignement. Dans tous les cas de disparition, les familles s’empressent de solliciter le concours des journaux. En publiant le signalement, voire le portrait du disparu, elles se donnent les plus grandes chances de retrouver la personne qu’elles cherchent.
Ici, c’est tout le contraire, le mot d’ordre donné est : « Pas un mot à la presse. »
Pourquoi ?…
NOTRE ENQUÊTE EN BRETAGNE
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 11 janvier.
Le parquet de Brest vient d’ouvrir une instruction au sujet de la disparition de M. Louis Cadiou.
L’état actuel de l’enquête qui, jusqu’à présent, n’avait été qu’administrative, n’a pas encore permis de faire un choix entre l’une des trois hypothèses qui se présentent à l’esprit dans cette mystérieuse affaire crime : suicide ou fugue.
Nous devons donc aujourd’hui nous contenter de donner le signalement exact du disparu et indiquer les dates et les endroits où il fut aperçu en dernier lieu.
M. Cadiou, âgé de quarante-neuf ans, est d’une taille au-dessous de la moyenne et légèrement voûté. Ses cheveux sont grisonnants ainsi que la moustache qu’il a petite. Le visage est maigre, le teint brun bilieux, l’aspect général maladif.
Contrairement à ce que l’on croyait tout d’abord, il portait, au moment de sa disparition, un pardessus de couleur violet foncé, des bottines à boutons, une jaquette et un chapeau mou noirs. Dans ses poches il avait un portefeuille de cuir marron contenant, entre autres pièces, une carte d’abonnement de chemin de fer portant le n° 20.632 ou 20.632. Il possédait en outre une montre en acier bruni, attachée à une chaîne chevalière en argent. Au bout de celle-ci, était fixée une médaille d’or où était gravé le mot « Patrie »
Comment il disparut
Passons maintenant à l’emploi du temps de M. Cadiou
Le 29 décembre, il a quitté, à midi, l’usine de la Grande-Palud, à Landerneau, dont il est l’administrateur délégué. Il ne le fait qu’après avoir remis, au directeur, la somme nécessaire à la paye des ouvriers. De là, il se rend à Brest. Il revient à Landerneau, le soir même, y couche et y déjeune le 30, à l’hôtel, où il descend d’habitude.
L’après-midi du 30, il prend, à la gare, un billet pour Morlaix. Dans cette ville, on perd complètement sa trace jusqu’au 1er janvier, où il vient, dans la soirée, présenter ses souhaits de nouvel an au propriétaire du café de la Terrasse qu’il connaît particulièrement. Depuis ce moment, personne n’a entendu parler, de lui.
On croit l’avoir revu, déjeunant, le 3 janvier, à Saint-Pol-de-Léon, non loin de Cléder, où ses deux sœurs ont une vaste propriété, mais ce n’est là qu’un bruit qui demande à être confirmé.
Quoi qu’il en soit, M. Cadiou avait, le jour de Noël, rendu visite à sa tante, Mme Jesano, habitant Morlaix. Il avait déclaré à celle-ci qu’il allait s’absenter quelque temps, mais il avait déclaré qu’il serait inutile qu’on s’inquiétât de lui de toute façon.
La conclusion de sa conversation avec sa parente avait été celle-ci : « Je reviendrai vous voir le 4 janvier. »
Mme Jesano l’attendit en vain, à cette date.
Nul ne saurait prétendre que tout cela soit très clair.
Chez le frère de M. Cadiou
Je viens de m’entretenir avec le frère du disparu, M. J. Cadiou, tanneur à Kerinou-Lambézellec.
Ce dernier s’est montré d’abord excessivement surpris que la police, qui, depuis le 3 janvier, est saisie de cette affaire, n’ait pas eu l’idée de le questionner, lui qui a toujours été le confident et l’associé en affaires du disparu. Voici textuellement les déclarations du tanneur :
– Non seulement, dit-il, les affaires de l’usine de la Grande-Palud étaient prospères, mais, même dans sa vie familiale, mon frère n’avait aucun ennui, car il est faux qu’il soit, comme on l’a dit, en instance de divorce. Il a deux enfants qui sont actuellement au collège Stanislas, à Paris.
Il devait rentrer à Paris, le 31 décembre, par l’express du soir, mais je suis convaincu qu’il n’a pas quitté Landerneau et, à mon avis, les recherches devraient s’effectuer autour de sa demeure.
En effet, le 1er janvier, la femme de ménage qui venait chaque matin pour faire la chambre de mon frère, a retrouvé chez lui sa valise bouclée et sa couverture de voyage roulée sur un meuble. Il est bien évident que si mon frère avait pris le train il n’aurait pas négligé d’emporter ces objets de première nécessité pour un voyageur appelé à passer la nuit entière dans le train.
J’ajoute que ses enfants et sa femme l’attendaient avec impatience pour fêter avec lui la fête du 1er janvier. »
Ce disant, M. J. Cadiou nous montre une lettre de sa belle-sœur où celle-ci parle, dans les termes les plus attendris, de celui qu’elle appelle « son pauvre Louis, avec lequel, dit-elle, elle vivait en si bonne intelligence ».
Notre interlocuteur poursuit :
– On a parlé de neurasthénie ayant pu pousser mon frère au suicide. Rien de plus faux. Cette hypothèse doit être écartée. Il ne peut y avoir dans cette affaire que deux hypothèses vraisemblables le crime ou l’accident.
Je ne puis me prononcer ni pour l’une ni pour l’autre, manquant totalement d’éléments d’information.
Cependant, j’ai donné depuis deux jours l’ordre de faire commencer des recherches dans la rivière de Landerneau, où mon frère aurait pu tomber accidentellement.
Vous connaissez les quais de l’Elorn, ils sont dépourvus de tout garde-fou et, par nuit noire, il est facile à un promeneur distrait de tomber accidentellement à l’eau. Le fait s’est produit assez souvent pour que je puisse raisonnablement envisager l’hypothèse d’un accident semblable.
Des mariniers font des recherches, mais je dois reconnaître que, jusqu’à cette heure, ils n’ont rien trouvé.
Quant à une fugue possible, personne parmi ceux qui ont connu mon frère ne croit à cela. »
Ainsi se termina cet entretien.
J’ai appris, ce soir, que l’usine de la Grande-Palud, ayant terminé une dernière commande qui lui avait été faite par la poudrerie d’Angoulême, va momentanément fermer ses portes et licencier ses ouvriers.
J’ai également su que la direction des affaires de cette usine vient d’être confiée à M. Bolloch, qui remplacera, dans ses fonctions, l’administrateur disparu.
13 janvier 1914 – p. 1 et 2
Une version nouvelle expliquerait la disparition de l’industriel
IL AURAIT DÉCIDÉ DE FUIR ou DE SE TUER POUR DES RAISONS D’ORDRE FINANCIER
Brest, 12 janvier.
Si cette journée n’a encore apporté aucun renseignement précis concernant le sort de M. Louis Cadiou, elle a du moins infirmé la majeure partie de l’enquête administrative dont je vous télégraphiais hier les résultats.
De celle-ci, dont j’ai vérifié point par point les données, il ne reste que bien peu de chose.
Mme Léost, la femme de ménage qui prenait soin de l’appartement de l’industriel lorsqu’il séjournait à Landerneau, a vu M. Cadiou pour la dernière fois dans cette ville, le 30 décembre au matin. Il lui a annoncé qu’il partirait pour Paris le soir même ou le lendemain, lui a remis ses étrennes et s’en est
allé, vêtu d’un complet gris de cycliste, coiffé d’une casquette noire, chaussé de souliers jaunes et portant des guêtres de cuir fauve Tous ses autres vêtements ont été retrouvés dans sa chambre. Le feu qu’il avait fait préparer est resté intact et nul n’a touché au pot de lait qui lui fut apporté le 31, à la première heure.
M. Cadiou a donc, c’est certain quitté Landerneau le 30 décembre. Pour quelle destination ? On l’ignore.
Témoignages infirmés
Le propriétaire du café de la Terrasse à Morlaix, qui prétendait lui avoir serré la main le 1er janvier, avait été victime d’une fâcheuse défaillance de mémoire. Il situe maintenant, ce minime évènement le jour de Noël. Enfin, Mme Tanneau, institutrice à Lanhouarneau, que l’on disait avoir déjeuné, le 3 janvier, à Saint-Pol-de-Léon, en face du disparu, nous a donné, de son compagnon de table, un signalement tout à fait différent de celui que l’on sait.
Elle, nous a parlé d’un monsieur grand et brun. Or, M. Cadiou est petit et très grisonnant.
Le parquet de Brest, maintenant chargé de cette mystérieuse affaire, a prescrit, aux commissaires de police et à la gendarmerie des diverses localités où l’on suppose que l’ancien avoué aurait pu séjourner, de commencer toute une série de recherches, restées jusqu’ici malheureusement, vaines.
Il est à souhaiter que les magistrats fassent procéder, d’urgence, à des perquisitions dans les propriétés que possédait M. Cadiou en Bretagne. Peut-être ces opérations judiciaires donneront-elles la clef de l’énigme ?
Nouvelles déclarations du frère
J’ai revu, aujourd’hui, M. J. Cadiou, tanneur à Kérinou-Lambézellec, frère de l’administrateur de l’usine de la Grande-Palud.
– C’est en 1909, nous a-t-il dit, que mon frère, succédant à M. Legrand, fonda une Société française, pour exploiter l’usine de la Grande-Palud. Cette entreprise prospéra et suscita des jalousies, des haines irréductibles.
Louis, qui en était le directeur et le principal actionnaire prit, comme le Petit Parisien l’a dit, toute l’affaire à son compte le 22 décembre dernier.
L’acte fut signé le 27 du même mois, devant Me Robert notaire à Landerneau.
Mon frère avait annoncé à sa femme qu’il rentrerait à Paris le 31, par l’express du soir.
Ma belle-sœur, accompagnée de mes neveux, âgés de treize et quatorze ans, se rendit donc à la gare Montparnasse, et fut très étonnée de ne pas voir arriver son mari. Inquiète, elle m’écrivit aussitôt, et fit part de ses appréhensions à M. Cloarec, ami de la famille et député de Morlaix. D’ailleurs,
vous savez déjà tout cela. Et c’est alors que M. Cloarec prévint la sureté générale.
Je vous prie d’affirmer, insiste M. J. Cadiou, que la situation financière de de la Grande-Palud est très satisfaisante. Ouvriers, employés, créanciers ont été réglés. Et bien que l’usine doive bientôt fermer momentanément ses portes, son avenir n’est pas compromis en quoi que ce soit.
Autre son de cloche
A cette déclaration optimiste, il nous faut opposer celle de M. Leblanc [Legrand], ancien maire de Morlaix [Landerneau].
– Lorsque je résolus de fonder, à Landerneau, une usine de fulmi-coton, je fis part de mon projet à M. Berteaux, alors ministre de la Guerre, et lui demandait s’il était disposé à me donner des commandes. Il me répondit par l’affirmative, en me priant de faire l’impossible pour engager un ingénieur allemand, nos voisins d’outre-Rhin étant paraît-il, beaucoup plus instruits que nous en pareille matière. J’acceptai : ma société fut formée avec deux tiers de capitaux allemands, souscrits par MM. Theming [Temming] de Buhl et Falkeman, de Mannheim. Un officier de réserve prussien, M.. Greiss, en devint le directeur.
Survinrent la catastrophe de la liberté, succédant à celle de l’Iéna et le scandale des poudres.
Le successeur de M. Berteaux refusa de nous admettre aux adjudications. M. Falkeman retira ses fonds et nous dûmes nous séparer de- M. Greiss.
C’est alors que je pensai à réorganiser la société, sur de nouvelles bases, afin de pouvoir soumissionner encore. Je m’en ouvris à M. Cloarec, qui me présenta M. Cadiou.
Nos actions n’étaient pas détachables de la souche, avant le mois de mai 1914, M. Theming [Temming] resta notre seul bailleur de fonds effectif, alors que M. Cadiou l’était pour la façade, avec une société formée de parents à lui.
Il n’avait pas apporté un centime en 1910. Il eut, avec la poudrerie d’Angoulême, un différend d’ordre extrêmement délicat, qui, réglé seulement cette année, le fit rayer à titre définitif de la liste des soumissionnaires de l’État.
Il ne voulut pas s’incliner, cependant, et forma une troisième société fictive, dont tout le capital était censé lui appartenir. L’origine des fonds dont il disposait était trop connue et cette ultime manœuvre ne lui servit de rien.
Découragé, atteint, du délire de la persécution, il a pris sans doute, la résolution de s’enfuir ou de se tuer, pour ne pas voir s’écrouler lamentablement une affaire qui, dans le passé, avait donné de forts beaux bénéfices.
L’accident est improbable
II semble bien que cette hypothèse écrite par M. Leblanc [Legrand], doit être jusqu’à nouvel ordre considérée comme seule plausible.
On a parlé, en effet, d’une chute que M. Cadiou aurait pu faire dans l’Elorn, rivière qui borde ses ateliers.
C’est aujourd’hui un fait acquis que l’industriel n’a pas pris le chemin du canal pour se rendre à la Grande-Palud. A son retour, après avoir conféré longuement avec son ingénieur, M. Pierre, et, avoir visité un moulin qu’il se proposait d’acquérir, il a pris la grande route de Brest, dans la direction de Landerneau.
A partir de ce moment, on perd sa trace.
Ajoutons que deux Allemands, les frères Reiss, d’Heidelberg, auxquels M. Cadiou avait acheté pour 260,000 francs de cotons, sont arrivés à Landerneau dès qu’ils ont appris la disparition de celui-ci.
Ils ont dû quitter la ville sans savoir par qui et comment leur serait payé le dédit stipulé en cas de non-exécution de leur contrat.
L’ENQUÊTE A MORLAIX
Morlaix, 12 janvier.
Le parquet de Brest vient de donner mission au parquet de Morlaix de faire une enquête auprès de toutes les personnes ayant connu M. Cadiou, notamment en ce qui concerne son séjour problématique le 1er janvier à Morlaix, et le 3 janvier à Saint-Pol-de-Léon.
Une nouvelle hypothèse est examinée ici ; celle du guet-apens, voici pour quelle raison :
Les voyageurs morlaisiens venant de Paria, ont vu monter à Versailles, à contre-voie, deux individus de mauvaise mine, qui sont descendus à Morlaix, également à contre-voie, avant l’arrêt du train. Ces personnages leur avaient semblé si peu rassurants qu’ils ont changé de compartiment pour ne pas se trouver en leur compagnie. Le parquet les fait rechercher. Mais rien ne prouve que leur présence dans le train doive être rattachée, pour quoi que ce soit, la disparition de M. Cadiou.
19 janvier 1914 – p. 3
Une lettre de M. Cadiou
Est-ce l’œuvre d’un fumiste ?
Brest, 18 janvier.
Au premier courrier de ce matin, on recevait à la mairie de Brest une lettre adressée à « Monsieur l’adjoint au maire » (sic). Celle lettre, datée de Boulogne-sur-Mer, était signée Louis Cadiou. Elle était très courte.
Le signataire déclarait simplement qu’il était fort surpris du bruit fait autour de son nom dans la presse, et ajoutait que se sentant très fatigué, il avait voulu prendre du repos et était allé à Boulogne passer le mois de janvier. Il donnait l’adresse suivante : « 16, rue des pipots ».
La lettre fut immédiatement transmise au procureur de la République qui la communiqua au frère du directeur de l’usine de la Grande-Palud. M. Jean-Marie Cadiou, tanneur à Brest.
Ce dernier déclara que l’écriture de la lettre ressemblait à celle de son frère, mais que la signature n’avait aucun rapport avec celle du disparu.
Quelqu’un a voulu faire croire à la présence de Louis Cadiou à Boulogne. Mais dans quel but ?
Pour le savoir, le parquet de Brest a télégraphié au commissaire spécial de Boulogne de se rendre à l’adresse indiquée et, au besoin d’arrêter le pseudo-Cadiou.
ON N’A PAS VU CADIOU A BOULOGNE
Boulogne, 18 janvier.
L’adresse figurant sur la lettre datée de Boulogne et signée Louis Cadiou, parvenue à la mairie de Brest, est celle de l’hôtel Defforge.
J’ai pu voir Mme Dufresne, qui exploite l’établissement. Les voyageurs y sont peu nombreux en ce moment, comme la plupart des hôtels de Boulogne, et aucun de ceux qui y sont passés depuis huit jours au moins ne répond au signalement de l’industriel de la Grande-Palud.
Comme l’hôtel comporte un débit de boissons où les clients trouvent du papier à lettre de l’établissement pour leur correspondance, il est possible qu’une lettre ait été écrite par quelque consommateur, à destination de Brest.
J’ai donc soumis le portrait de M. Cadiou, publié dernièrement par le Petit Parisien, à Mme Dufresne, qui croit pouvoir affirmer n’avoir jamais eu l’industriel parmi ses clients.
Ajoutons qu’en ce qui concerne les autres hôtels, rien ne permet d’établir que l’industriel disparu ait pu y séjourner ces temps derniers.
27 janvier 1914 – p. 3
La disparition de M. Cadiou
Brest, 26 janvier.
Le juge d’instruction chargé de l’information ouverte à la suite de la mystérieuse disparition de M. Cadiou, l’administrateur de la Grande-Palud, vient de décider de faire opérer des recherches dans la rivière l’Elorn.
Les recherches seront dirigées par M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial des chemins de fer. Une drague et différentes embarcations seront mises, à dater d’aujourd’hui, à la disposition de M. Menessier [Mennessier].
31 janvier 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 30 janvier.
Mme Cadiou, femme de l’usinier disparu, fait publier ce matin dans la presse locale une note promettant une somme de 2.000 francs à la personne qui fournira des renseignements permettant de retrouver l’auteur de l’assassinat de M. Louis Cadiou.
5 février 1914 – p. 1 et 3
On retrouve, assassiné, M. Cadiou l’industriel disparu depuis plus d’un mois
LE FRÈRE ACCUSE FORMELLEMENT L’INGÉNIEUR DE L’USINE QUI EST GARDÉ A LA DISPOSITION DE LA JUSTICE
Tout est d’ailleurs troublant dans cette affaire, car c’est sur les indications, d’une somnambule que le cadavre a été retrouvé et déterré hier matin
M. Louis Cadiou directeur de l’usine de Coton-poudre de la Grande-Palud, et dont on avait perdu la trace depuis le 30 décembre, a été victime d’un assassinat. Son cadavre en décomposition a été déterré hier aux environs de l’usine.
Il a été retrouvé par le frère du disparu, M. Jean Cadiou, tanneur à Kerinou-Lambézellec, et grâce à une circonstance dont la bizarrerie ne laisse pas que d’être troublante.
Voici le télégramme détaillé que nous adresse, sur cette affaire, notre correspondant de Brest :
LE COUP DE THÉÂTRE
Brest, 4 février.
Depuis les premiers jours de janvier, M. Jean Cadiou n’avait pas interrompu ses recherches.
Avant-hier, il recevait de Nancy la lettre d’une parente qui lui faisait connaître les résultats d’une conversation qu’elle avait eue avec une cartomancienne, et voici les détails qu’il y trouva :
« Léon [Louis] Cadiou a bien été assassiné par un homme grand, châtain, barbu, de trente à trente-cinq ans, qui était aidé d’un autre plus petit, lequel faisait le guet. On lui avait tendu un piège pour le faire tomber : c’est peut-être une corde. Vers quatre heures ou cinq heures, une fois à terre, il a reçu un « gros » coup au côté droit de la tête, puis un autres dans le dos, mais ce dernier était inutile, le premier l’ayant assommé.
« Qu’on ne le cherche pas dans l’eau, il n’y est pas, mais dans un talus, près d’un petit bois ou d’un bosquet. L’endroit est recouvert d’un peu de terre, à droite d’un moulin. Le corps sera découvert et l’assassin pris. »
Bien le frère de la victime ne négligea pas ces indications et dirigea ses recherches vers l’endroit indiqué.
Hier matin, il cherchait depuis une heure environ. Il sondait le terrain aux abords de l’usine de la Grande-Palud, fouillant les fourrés avec sa canne, lorsque, arrivé dans un petit ravin, au milieu d’un bois appartenant à M. Vacheron [Vacheront], propriétaire au lieu-dit « la Forêt », et précisément à droite d’un moulin, il aperçut un endroit où la terre paraissait fraîchement remuée. Il souleva les broussailles et ramena une parcelle de laine. Aussitôt, il s’accroupit, fouilla le sol de ses mains, et à cinq centimètres de profondeur, il aperçut le cadavre de son frère horriblement mutilé, presque méconnaissable. M. Cadiou courut au moulin, appela à l’aide le contremaître de l’usine, l’ingénieur,
M. Pierre, les gendarmes.
Une foule considérable accourut de toutes parts. Il était alors onze heures du matin.
Le corps, placé dans une toile, fut transporté dans l’usine et déposé dans une vaste cuve en ciment qui sert ordinairement de lavoir. On constata alors que l’administrateur de la Grande-Palud portait deux blessures affreuses : le crâne était à moitié brisé et le cou presque sectionné, à l’aide sans doute d’une faucille. Le cadavre portait encore les marques visibles d’une lutte désespérée. Les mains étaient encore gantées, détail qui prouve le guet-apens.
Le parquet de Brest fut aussitôt prévenu.
A trois heures, le docteur Rousseau, médecin légiste de Brest, procédait à l’autopsie, tandis que les commissaires de police et gendarmes répandus dans l’usine opéraient une perquisition. Elle amenait bientôt la découverte d’une pioche, à laquelle des cheveux adhéraient encore.
Le crime est donc nettement établi.
Il reste maintenant à établir les circonstances dans lesquelles cet affreux forfait a été commis. M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République, qui reste en permanence à Landerneau, se montre très réservé et bien que des soupçons graves pèsent d’ores et déjà sur une personne qui a été vue, le jour du crime, en compagnie de Cadiou, il refuse, pour le moment de donner l’opinion de la justice. Les bruits les plus divers courent, naturellement, aux alentours de la Grande-Palud. A la tombée de La nuit, la foule est encore considérable autour de l’usine. On s’attend, d’un moment à l’autre, à une ou plusieurs arrestations.
M. Vacheron [Vacheront], le propriétaire du bois dans lequel le cadavre a été retrouvé, avait chassé ce matin même tout près de là et avait tué une bécasse. Il n’avait rien remarqué d’anormal.
L’endroit où le cadavre reposait avait été admirablement choisi par le ou les assassins, car de la route prochaine, aussi bien que de l’usine, il était impossible de l’apercevoir.
Je continue mon enquête. Le parquet ne rentrera à Brest que fort avant dans la nuit.
L’ACCUSATION DU FRÈRE
M. Cadiou, frère de la victime, est rentré à Brest, ce soir, à 8 heures. J’ai pu avoir aussitôt avec lui un entretien fort intéressant.
Le tanneur de Kérinou nous dit tout d’abord :
– Vous voyez bien que j’avais raison et que mon frère a été assassiné, comme je l’ai déclaré dès le premier jour. Ainsi tombent, ajoute-il, tous les bruits tendancieux qui ont été lancés.
Nous interrompons ainsi notre interlocuteur :
– Mais, à votre point de vue, quel est le coupable ?
– Je viens de donner mon opinion au procureur de la République, nous dit-il. J’ai signé ma déposition. Je ne crains donc pas de la renouveler devant le représentant du Petit Parisien : pour, moi, l’assassin de mon frère ne peut être que M. Pierre, l’ingénieur qu’il avait sous ses ordres ; toutes les circonstances de ce drame sont contre M. Pierre.
Le 30 décembre, jour de la disparition de mon frère, M. Pierre n’a pas paru à l’usine depuis une heure jusqu’à cinq heures du soir. Or, à ce moment, mon frère avait dû être invité par lui à se trouver au carrefour de la forêt près duquel j’ai retrouvé ce matin son cadavre. Il devait, en effet, étudier en cet endroit une prise d’eau de source qu’il désirait capter.
Nous faisons observer à M. Cadiou que sa déclaration est d’une gravité exceptionnelle. Mais il la maintient énergiquement.
– A l’instant où je vous parle, dit-il, M. Pierre est soumis à un interrogatoire minutieux que le procureur de la République a commencé à cinq heures du soir. Je suis persuadé qu’il finira par avouer la cause du crime.
– Cette cause, insistons-nous, quelle est-elle ?
M. Pierre avait été congédié de l’usine, il voulait y rester et remplacer mon frère. Il a, du reste, des complices, dont l’un, au moins, sera connu tôt ou tard.
– Avec quelle arme votre frère a-t-il pu recevoir l’affreuse blessure qu’il porte au cou et qui l’a presque décapité ?
M. Cadiou sort alors de sa poche un couteau ayant la forme d’une serpette de vigneron :
– M. Pierre a le même, nous dit-il, et c’est avec un couteau pareil que la tête a pu être tranchée. Ajoutez que M. Pierre est un homme très robuste, presque un hercule et qu’il a bien pu accomplir seul la sinistre besogne.
Nous demandons alors à M. Cadiou quelle attitude a eue l’ingénieur au moment où il lui annonça la découverte du cadavre.
– M. Pierre, dit-il, eut devenu pâle comme un mort (sic). Son trouble était évident. Je vous le répète, je l’accuse formellement et, jusqu’à ce que l’on m’ait découvert un autre coupable, je persisterai à l’accuser.
M. Jean Cadiou, qui parait très ému, a fait ces déclarations devant plusieurs personnes notamment devant M. Le Fur, frère de l’ancien maire de la commune.
En nous quittant, il nous déclare que Mme Cadiou vient de télégraphier de Paris qu’étant souffrante elle ne pourra venir assister aux obsèques de son mari.
Comme nous lui demandons en conclusion si, réellement, il ajoute foi aux indications données par la somnambule :
– il faut bien que j’y croie, dit-il puisque ce sont ces indications seules qui m’ont amené sur le lieu du crime. Je n’ai guère cherché plus d’une heure mon pressentiment me poussait irrésistiblement vers ce point et vous voyez que je n’ai pas été trompé.
La famille Cadiou fait publier ce soir, dans la presse locale, un avis mortuaire ainsi conçu :
Mme veuve Louis Cadiou et ses enfants. Mlles Cadiou, Mme Jean-Marie Cadiou et toute la famille ont la douleur de vous faire part du décès de M. Louis Cadiou, victime d’un lâche attentat à la Palud. La date des obsèques sera fixée ultérieurement.
L’INTERROGATOIRE DE M. PIERRE
L’interrogatoire de M. Pierre, l’ingénieur de la Grande-Palud, ne s’est terminé que fort tard.
L’ingénieur Pierre, après confrontation, a été mis en état d’arrestation, malgré ses protestations d’innocence. Il a été laissé provisoirement à la prison de Landerneau et subira demain matin un nouvel interrogatoire.
L’assassin présumé de Cadiou est âgé de trente-quatre ans. Il est originaire de Conches-en-Ouches (Eure). Il appartenait, depuis quatre ans à l’usine de la Grande-Palud.
CE QUE FUT LA DISPARITION DE M. CADIOU
Ancien avoué à Morlaix, administrateur, puis directeur de l’usine de fulmi-coton de la Grande-Palud, aux environs de Landerneau, M. Louis Cadiou résidait habituellement à Paris avec sa femme et son enfant. Mais ses affaires l’obligeaient à de fréquents voyages en Bretagne. Donc, les tout derniers jours de l’année dernière, il se trouvait à Landerneau. Sa famille l’attendait à Paris le 31 décembre au soir. Mais plusieurs jours se passèrent sans qu’on eût la moindre nouvelle de l’industriel. M. Cloarec, député du Finistère, prévint de cette disparition la préfecture de police, qui ordonna des recherches. On apprit que M. Cadiou avait quitté Landerneau pour se rendre à son usine, le 30 décembre, au matin. Depuis, nul n’avait eu de ses nouvelles.
L’enquête révéla, en outre, sur la personnalité du disparu, les choses les plus contradictoires. On le crut d’abord possesseur d’une grosse fortune, puis on s’aperçut que ses affaires allaient assez mal. Par contre, le bruit que les époux Cadiou, étaient en instance de divorce fut, au bout de quelques jours, reconnu faux.
Après la disparition de son mari, Mme Cadiou se tint renfermée chez elle, n’ouvrant sa porte à personne. Dernièrement, elle promit une somme de 2.000 francs à qui retrouverait son mari.
6 février 1914 – p. 1 et 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’ingénieur Pierre proteste de son innocence alors que la justice le croit coupable ou complice
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Landerneau, 5 février.
MM. Guillemard [Guilmard], procureur de la République, et Bidard de la Noë, juge d’instruction, ont procédé ce matin à une perquisition au domicile de Cadiou, à Landerneau ; ils n’ont rien trouvé qui put les intéresser et ont décidé alors de procéder à la même opération dans l’habitation de l’ingénieur Pierre. Celui-ci qui avait passé la nuit dans le local de sûreté de la gendarmerie de Landerneau, ne s’est guère départi de son calme.
M. Louis Pierre est, vous le savez, âgé de trente et un ans. Sa famille habite actuellement Bauville [Branville], dans l’Eure. J’avais eu l’occasion de le voir à plusieurs reprises : petit et trapu, les cheveux et la moustache châtain clair, très myope, ce qui l’obligeait à porter des lorgnons, il était plutôt d’abord aimable et n’avait jamais manifesté, vis-à-vis de M. Cadiou, les moindres sentiments d’hostilité. Doux de caractère, il était sympathique à tout le monde dans la commune de la Forest comme à Landerneau ; les ouvriers de la Grande-Palud le considéraient comme un chef exigeant mais juste. Seul, le contremaître avait eu avec lui quelques difficultés, d’ailleurs sans importance. Il le charge aujourd’hui sans pitié.
Voyons maintenant quelles sont les charges ou pour être plus exact, les présomptions relevées contre l’ingénieur :
Le corps de M. Cadiou portait, au côté gauche du crâne, une blessure paraissant causée par un instrument contondant. Il avait, du même côté, une plaie horrible à la gorge. Le premier coup avait dû assommer le malheureux, le second causer sa mort presque immédiate, la carotide ayant été tranchée.
Or, on a trouvé en possession de l’ingénieur un couteau à lame recourbée dont se servent habituellement les vignerons ; il l’a lui-même offert au juge d’instruction pour couper quelques brindilles ; est-ce à dire pour cela que ce soit l’arme du crime ?
On a également découvert dans un hangar, vous le savez, une pioche maculée de taches suspectes et à laquelle adhéraient quelques poils naturellement, on en a déduit que cet outil avait pu servir, lui aussi, à assassiner M. Cadiou. M. Pierre se montre tout à fait tranquille : l’analyse, selon lui, ne tardera, pas à démontrer qu’il ne s’agit que de taches de rouille et de poils d’un chat qu’il a enterré dans son jardin.
Il est, d’autre part, assez, difficile d’admettre qu’un homme aussi intelligent que l’était M. Pierre ne se fût pas, s’il eût commis un pareil crime, prémuni de façon parfaite, contre les risques d’une enquête judiciaire. Le corps de M. Cadiou a été retrouvé sous une couche de terre de dix centimètres environ, auprès d’un petit ruisseau que de nombreuses personnes longent quotidiennement. Un jour ou l’autre, on devait le retrouver là, alors qu’il eût été facile de l’enfouir dans le fourré tout proche, à une profondeur assez considérable pour que nul ne vînt jamais l’y chercher.
Ou bien M. Cadiou a été tué, dans l’hypothèse de la culpabilité de M. Pierre, par l’ingénieur, dans sa maison du Moulin, non loin de la Grande-Palud, ou bien il a été attiré dans un guet-apens en plein bois.
Dans le premier cas, il a fallu que M. Pierre, trompant la vigilance de sa bonne, Juliette [Julia], et de ses voisins habitant le moulin, traînât le cadavre sur la route par les champs pour l’amener jusqu’au ruisseau ; dans le second, il lui a fallu s’absenter avec des outils tout le temps nécessaire pour procéder à son lugubre travail. De jour ou de nuit, quelqu’un n’eût pas manqué de l’apercevoir et de l’entendre, car il se serait trouvé à portée des habitations.
Nouvelles perquisitions
L’après-midi, il faut bien le reconnaître, a été moins bonne pour l’ingénieur que ne l’avait été la matinée.
La perquisition opérée au Moulin de la Palud où M. Pierre occupait le premier étage d’un immeuble coquet, loué à son intention par M. Cadiou, n’a pas donné de résultats appréciables. Elle a cependant amené la découverte, dans un recoin de l’appartement, d’un brouillon de lettre adressé à un haut personnage et de la réponse de ce dernier. Si la réponse était digne et ne pouvait prêter à la moindre équivoque, on ne pouvait en dire autant de la demande de M. Pierre. Celui-ci manifestement, trompait la confiance de son patron, essayait de lui nuire grandement, alors qu’il était encore à son service. On ne manquera pas de relever de ce fait, une charge contre lui.
L’ingénieur continue, néanmoins, à se défendre avec habileté. Il persiste notamment, à nier, d’accord avec M. Guyot [Guillou], son comptable, que M. Cadiou soit venu à son usine, le 30, plaçant ainsi au 29, la date du crime.
Or, neuf témoignages viennent infirmer sa déclaration. Le plus important est celui du vacher Boulbin [Boulben], qui l’a vu dans les bois en compagnie de M. Pierre tous deux se dirigeaient vers des sources placées sur la hauteur. Le jeune homme a des souvenirs d’autant plus précis que le lundi 29 décembre, il gardait ses bestiaux sur la route de Landerneau, à plus d’un kilomètre de là.
D’autre part, une cabaretière, Mme Quéméneur, dont le débit est proche de la Grande-Palud, se souvient d’avoir vu passer M. Cadiou devant chez elle, le 29 et le 30 successivement. Un ouvrier de l’usine, M. Yvinec a vu son patron le 30, jour où la machine a subi un arrêt, privant ainsi le personnel d’une heure de son travail normal. Enfin, M. Autret, charretier, qui allait expédier à la gare de Landerneau, des balles de coton le 30 janvier, a rencontré sur la route, M. Cadiou montant à la Grande-Palud. Celui-ci l’aurait engagé à étendre la bâche sur sa voilure, la pluie menaçant.
On le voit, tout cela est assez net. Que n’en fut-il ainsi aux premiers tours de l’enquête ?
D’aucuns reprochent encore à M. Pierre son attitude, au moment où l’on découvrit le cadavre de M. Cadiou. Il arriva courant, le visage décomposé, se mit, lui, l’ingénieur, à faire la besogne d’un manœuvre, à creuser la terre pour en retirer le pauvre corps encore ganté, recouvert de sa pèlerine en caoutchouc en loques, sans sa casquette, qui a disparu. Peut-être, n’y a-t-il là qu’un geste d’empressement mal interprété. On lui fait aussi grief d’avoir, une fois M. Cadiou disparu, demandé la clé du logement de celui-ci, rue de Brest, à Landerneau, appartement où l’on n’a plus trouvé la montre du défunt et nombre de ses papiers. M. Pierre répond à cela qu’il est allé chez M. Cadiou, simplement pour réparer une ligne téléphonique, détériorée par un orage. On ne lui a pas encore opposé de démenti ce sujet.
Il n’avait pu agir seul
Cependant, la justice ne désespère pas de le convaincre de l’assassinat, ou pour le moins de complicité dans l’assassinat. On semble admettre, en effet, – et la prétendue lettre de la somnambule qui guida les pas de M. Jean-Marie Cadiou, n’est point étrangère à cette tendance – que l’ingénieur, s’il a réellement tué, n’a pu agir seul.
Le juge d’instruction a longuement interrogé dans la soirée, à l’hôtel de ville, Julia Juzeau, âgée de dix-huit ans, servante et maîtresse de Pierre à toutes les questions qui lui furent posées, elle se contenta de répondre « Je ne sais pas. »
Il est douteux que l’on se contente de ces déclarations.
L’enquête va maintenant se poursuivre à Brest où M. Pierre sera amené dans la nuit, et écroué à la prison.
Mme Cadiou arrivera demain matin à Landerneau, à six heures, avec ses enfants, pour assister aux obsèques de son mari. Celles-ci seront célébrées solennellement dans cette ville. L’inhumation aura lieu ensuite à Morlaix.
Mme Cadiou sera entendue dès samedi, ainsi que de nombreux témoins.
Cette mystérieuse affaire réserverait encore, affirme-t-on, des surprises. On se demande toujours pourquoi on a masqué la dénonciation probable sous la forme enfantine de la lettre de la somnambule.
AU PAYS NATAL DE L’INGÉNIEUR
« Défendre mon fils ?… Il est victime d’une machination »
(DE NOTRE, ENVOYÉ SPÉCIAL)
Evreux, 5 février.
A une distance il peu près égale de Conches et d’Evreux, formant sur le plateau de Neubourg, riche de ces belles terres normandes, une vaste agglomération de maisonnettes basses, mi-fermes, mi-habitations bourgeoises, le hameau de Caugé semble comme une minuscule oasis perdue dans les champs immenses. C’est dans ce coin paisible qu’est né Louis Pierre, le jeune ingénieur que l’on accuse d’avoir assassiné M. Cadiou. C’est que son père et sa mère vivent encore leur verte vieillesse, respectés de tous.
Ce matin encore, ils étaient heureux. Après des années d’un rude labeur, ils jouissaient justement d’une belle aisance. Chaque année le domaine s’augmentait. Leurs enfants ne leur donnaient que satisfaction et joies. Louis était ingénieur, ce titre résonnait à leurs oreilles comme une musique très douce. L’avenir était à Louis Pierre. Sa sœur, mariée depuis six années, ne les avait autant dire pas quittés. Ibert, son mari, était un gars solide, rangé et vigoureux. Et pour remplacer l’absent au foyer de famille, deux petites filles roses et blondes grimpaient le soir sur leurs genoux et voilà que ce matin, après le passage du facteur apportant les journaux de Paris, de mauvais bruits ont couru. Les gens des fermes les ont regardées avec un air tout drôle et ils ont entendu la vachère qui disait que c’était un bien grand malheur qui arrivait à du si bon monde.
Et puis, pour qu’ils n’apprissent pas la nouvelle par des bouches étrangères, pour atténuer surtout le coup douloureux qui allait bouleverser la sérénité de leur vie, leur fille est venue, qui leur a dit ce qu’elle avait lu, ce qu’avaient imprimé les feuilles publiques.
Comme la nuit était venue depuis longtemps déjà, je heurtai à la demeure de M. Pierre. L’heure s’avançait et il allait se coucher. Il y eut dans son accueil une grande tristesse et un pli d’amertume passa sous sa moustache grise.
Doucement, ensemble, nous évoquâmes un passé fait tout entier de bonheur, d’espoir, de légitime orgueil.
De l’école communale au, collège Saint-François-de-Salle, à Evreux, et plus tard à Paris, rue Lhomond, aux Postes, ce ne sont que des éloges de ce fils qui a toujours honoré et respecté le nom de son père. Après Centrale, dont il suivit les cours pendant trois années, il revint sous le toit paternel prendre un repos qu’il avait bien gagné, et puis il lui fallut chercher sa voie. Ses débuts ne furent pas heureux.
A Courbevoie, il entra dans une usine où l’on fabriquait une substance alimentaire. Le procédé n’eut aucun succès, l’entreprise fit faillite c’est alors que des amis communs mirent le jeune ingénieur en relations avec M. Cadiou.
– Ma femme et moi, chaque année, pendant la belle saison, sommes allés le voir là-bas dans cette Bretagne lointaine où il ne se plaisait qu’à moitié. Et M. Pierre évoque des visions, revit des tableaux, cite des mots.
Louis, cependant, en avait assez, son désir était de se rapprocher des siens, il avait comme une sorte de nostalgie du pays. Ses lettres sont là qui l’attestent. Déjà il avait fait des démarches pour trouver une situation, soit à Evreux, soit à Rouen, soit même Paris. Sa décision était bien prise et ce n’est que sur les instances réitérées de M. Cadiou qu’il consentit à demeurer une année encore à la Grande-Palud.
– Défendre mon fils ! Allons donc, ce serait supposer qu’il peut être coupable Et pas un instant, une minute, je ne veux m’arrêter à une semblable hypothèse, l’envisager même. Louis est victime d’une abominable et ténébreuse machination. Il n’a dû être qu’à moitié surpris de ce qui lui arrive, car il se savait soupçonné, menacé, même par les gens qui ont intérêt à le perdre. Ne craignant rien, il est resté à son poste comme c’était son devoir !
Il y a une justice. Nous avons confiance en elle !
On a beau avoir confiance, on a beau se répéter que toute cette histoire est un affreux cauchemar, qu’une pareille accusation est trop invraisemblable, trop absurde, trop monstrueuse, il y a le doute quand même, l’affolement, l’épouvantable doute ! Et ces deux vieux sont malheureux, bien malheureux !
7 février 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Le seul fait acquis est que l’ingénieur Pierre trahissait la confiance de son directeur
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 6 février.
La facilité avec laquelle le populaire accueille les légendes nous a valu quelques bonnes histoires sur le crime de la Palud. On a notamment raconté qu’un chasseur, blotti dans un taillis, avait assisté à l’assassinat de Cadiou et à l’enfouissement de son cadavre : il ne se serait décidé à parler qu’au bout d’un mois. Comme cela est vraisemblable ! On a dit également que M. Pierre avait hébergé dans sa maison du Moulin-de-la-Palud, il y a cinq ou six mois, un inconnu miséreux, bien que proprement vêtu. De là à déduire que cet nomme était devenu le complice de l’ingénieur, il n’y avait qu’un pas, et ce pas fut vite franchi.
On a prétendu encore que M. Legrand, ancien maire de Landerneau, avait raconté, au café, qu’il savait, depuis trois semaines, où était enterré Cadiou, et qu’il tenait le renseignement de quelqu’un qui avait vu la scène tragique, lui aussi. M. Legrand, que j’ai vu, dément formellement ces propos.
Ce qui est certain, c’est que le faux ménage de M. Pierre et le ménage du contremaître de l’usine de cotons nitrés, M. Bignard, vivaient en fort mauvaise intelligence, en apparence du moins, car, il faut se garder, devant le mystère que la justice s’efforce, jusqu’ici vainement, d’élucider, d’une affirmation quelconque.
L’histoire de la somnambule
Mme Cadiou assistait ce matin aux obsèques de son mari, qui eurent lieu à Landerneau. Le cercueil avait été déposé dans un hôtel de la localité, où la levée du corps fut faite à neuf heures et demie ; très mince, très maigre même, mais élégante, la veuve conduisait le deuil. Son fils ainé l’assistait, ainsi que M. et Mme Jean-Marie Cadiou, Mlles Cadiou de Cléder, MM. Coger et Joncour, ses proches parents. Dans l’assistance, on remarquait également MM. Bignard, le contremaître ; Alain Guillou, comptable et confident de M. Pierre, assure-t-on.
Interrogée par M. Paulin, commissaire spécial de Brest, Mme Cadiou a fourni des précisions sur la lettre de la somnambule. L’histoire de cette missive est fort compliquée. Qu’on en juge :
Mme Cadiou a un frère, M. Richard, habitant dans l’Est. M. Richard a une belle-mère, Mme Sainpy, qui réside à Pont-à-Mousson. Mme Sainpy, ayant affaire à Nancy, entend parler, dans cette ville, d’une somnambule extra-lucide et elle va la consulter au sujet de la disparition de M. Cadiou. La somnambule répond ce que l’on sait Mme Sainpy, en possession du lugubre secret, le confie à Mme Guillemin, tante de Mme Cadiou, domiciliée comme cette dernière à Paris. Mme Guillemin s’en ouvre avec des précautions infinies à Mme Cadiou, lui transmet la lettre à M. Jean-Marie Cadiou. Celui-ci se met en route et trouve le corps mutilé de son frère. La chose est claire est-elle admissible ? Nous préférons ne pas conclure.
Qu’est devenu le portefeuille ?
J’ai pu établir de façon formelle cet après-midi que M. Cadiou n’avait pas quitté Landerneau le 29 décembre au soir. En effet, il se rendit ce jour-là après dîner chez un de ses amis habitant cette ville, M. de Keramur. Ce dernier était malade. M. Cadiou et lui devisèrent un temps assez long. Le directeur de la Grande-Palud annonça sa rentrée prochaine à Paris. M. de Keramur lui demanda de vouloir bien faire expédier à certaines adresses qu’il lui indiqua des sacs de chocolat à diverses personnes ; à chaque envoi devait être jointe une carte de visite. M. Cadiou accepta de se charger de la commission, prit les cartes et les plaça dans son portefeuille. Ce portefeuille a disparu. Peut-être retrouvera-t-on quelque jour, à quelque endroit, les cartes qu’il contenait. Par cela même, l’assassin se dénoncera.
J’ai vu M. Bignard, contremaître de, la Grande-Palud. Il m’a déclaré que, malgré, tous les dissentiments qui existaient entre M. Pierre et lui, il n’avait jamais cru un seul instant l’ingénieur coupable d’un crime. Comme certains bruits tendaient à laisser supposer que la fameuse somnambule de Nancy n’était autre que lui-même, il s’est contenté d’en sourire, affirmant, ce qui est vraisemblable, que s’il eut vu de près ou de loin assassiner son patron, qu’il eût même su en quel endroit le cadavre de celui-ci avait été enfoui, il n’eût pas manqué d’en prévenir aussitôt la justice.
Enfin, j’ai rendu une nouvelle visite à Julia Juzeau, la bonne de M. Pierre. Je l’ai priée de rappeler ses souvenirs, de se remémorer quel avait bien pu être l’emploi du temps de son maître dans l’après-midi du 30 janvier, dont il passa une partie hors de son bureau.
– M. Pierre, me dit-elle, est rentré déjeuner à midi, très tranquille comme à son habitude. Je ne l’ai revu que le soir pour le dîner.
Il est regrettable que personne ne puisse venir confirmer cette affirmation. Mme Bignard, qui aurait pu voir M. Pierre, était chez ses parents près de Brest. M. Bignard déjeuna seul, ce jour-là, chez Mme Quéméneur.
Dans la corbeille aux vieux papiers
De tout cela, on ne peut donc tirer aucune déduction hâtive, mais il est une chose qui constitue une charge réelle contre M. Pierre, sans pour cela fournir une preuve quelconque de sa participation à la mort tragique de M. Cadiou. Il s’agit des lettres trouvées hier dans une corbeille où il jetait ses vieux papiers.
Elles démontrent que l’ingénieur dénonça lui-même la fraude commise par son patron vis-à-vis de la poudrerie d’Angoulême, à savoir la fourniture des quatre wagons de coton nitré qui s’augmentèrent d’une unité au moment du paiement. C’est également M. Pierre qui proclama que l’usine de la
Grande-Palud n’employait, pour ses fournitures militaires, que des déchets de coton, alors qu’elle n’aurait dû utiliser que des cotons de première qualité. Le ministère de la Guerre s’émut, répondit, et M. Cadiou fut définitivement évincé de toutes les adjudications. Ces procédés sont évidemment malpropres, si on les considère au point de vue d’employé à employeur ; ils ne le sont plus si on se place au point de vue de la stricte probité.
On pourra se demander pourquoi M. Pierre jeta seulement il y a quelques jours aux vieux papiers ce dossier dont la dernière partie date du mois de novembre 1913. Avait-il peur qu’il ne devint compromettant pour lui à un moment donné. Il avait alors à sa disposition pour le faire disparaître des moyens sûrs : le feu, la déchirure en mille miettes, et il n’eût pas manqué de se servir de l’un d’eux.
Et maintenant, concluons.
Sans abandonner les présomptions relevées à la charge de M. Pierre, ne pourrait-on aussi chercher dans un autre sens ? Cadiou aimait à se promener seul dans les bois, où nombre de personnes le rencontrèrent à maintes reprises. Au cours d’une excursion, n’a-t-il pas rencontré quelque vagabond famélique qui l’aurait tué et volé ?
Il ne faut pas oublier en effet, qu’on n’a pas retrouvé sur lui le moindre centime, mais seulement deux mouchoirs et des cure-dents.
LA CONSULTATION CHEZ LA VOYANTE
(De notre correspondant particulier)
Pont-à-Mousson, 6 février.
C’est comme vous le savez, Mme Saintpy [Sainpy] qui s’est présentée chez une somnambule de Nancy avec des gants ayant appartenu à M. Louis Cadiou. La voyante aurait déclaré qu’il y avait eu assassinat, que la victime avait été attirée dans un guet-apens, frappée dans le dos et la tête, et que son cadavre avait été déposé le long d’une haie. Les agresseurs étaient au nombre de deux, un grand et un petit. Le grand, avec moustaches brunes, aurait seul frappé.
Nous aurions voulu avoir, à ce sujet, des éclaircissements, mais Mme Saintpy [Sainpy]se refuse formellement à dire quoi que ce soit.
CE QU’ON DIT A L’AMICALE DES CENTRAUX »
Nous avons vu, hier, 1, rue de Stockholm, au siège du groupement, le secrétaire général de l’Association amicale des anciens élèves de l’École centrale.
Je connaissais M. Louis Pierre, nous a-t-il dit, et son arrestation m’a causé une stupéfaction profonde. Appartenant à la promotion de 1907, – il passa, vous le savez, les trois années réglementaires à l’École centrale, – il se présenta ici, au début de 1909, pour trouver une situation d’ingénieur dans une usine. Le 17 mars 1909, ayant reçu, un peu avant, la visite de M. Cadiou, qui cherchait un directeur pour la Palud, je signalai la place vacante à M. Pierre. Le 4 avril, je fus avisé par lui de sa nouvelle adresse, à Landerneau. Il avait été engagé par M. Cadiou.
Je dois à la vérité de dire que Louis Pierre me fit une excellente impression au cours de mon entretien avec lui. Il m’apparut très doux, très modeste, très épris de son métier, qu’il connaissait à fond. Il se prêta de très bonne grâce à une petite épreuve que je lui fis subir en lui demandant des renseignements complets et techniques sur des questions de chimie, sa spécialité. Et, cela, il le fit gentiment, sans étalage inutile de science et sans vanité aucune.
Son genre de vie était très simple et son traitement – d’abord 5,000 francs, puis 6,000 francs par an -couvrait largement ses dépenses, en un coin reculé de la Bretagne.
De besoins de luxe, point. De vices, point. En ce qui concerne ses relations avec M. Cadiou, elles étaient satisfaisantes, sans doute, puisque l’usinier, au cours des deux visites récentes qu’il me fit, m’exprima, toute sa satisfaction de la collaboration an son ingénieur.
M. Cadiou vint me voir, en effet, le 5 et le 6 novembre dernier. Il me demanda de lui trouver un remplaçant pour M. Pierre, qui s’ennuyait à Landerneau et désirait revenir dans sa famille pour y mettre en pratique, des méthodes nouvelles de culture qu’il avait longuement étudiées, pendant ses loisirs, durant les quatre années de son séjour à la Palud.
Je désignai deux candidats à M. Cadiou. L’un fut agréé en principe. La préférence lui fut accordée sur son concurrent par l’usinier, parce qu’étant marié et Breton d’origine ; il était assuré de na pas quitter Landerneau par nostalgie.
Pas une seule fois, M. Cadiou ne se plaignit de son directeur. Aucune mésintelligence entre eux ne fut évoquée dans ses conversations à l’« Amicale ».
Je n’entends point préjuger de l’affaire, conclut le secrétaire général, mais ma conscience me commande de déclarer que tout ce qu’on raconte de Louis Pierre ne concorde en rien avec ce que, moi et ses condisciples de Centrale, savons de son caractère et de sa vie passée.
8 février 1914 – p. 1 et 2
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Les charges contre l’ingénieur apparaissent inconsistantes
Mme Cadiou, très digne, ne veut incriminer personne
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Landerneau, 7 février.
Il s’affirme de plus en plus que le parquet de Brest a mis trop de hâte à arrêter l’ingénieur de la Grande-Palud. Une à une, les charges que l’on avait péniblement accumulées contre lui disparaissent. On avait saisi sous un hangar, au Moulin, une pioche qui avait paru suspecte. M. Pierre disait, avec son calme habituel :
– Vous voyez sur cet outil des taches ce sont des traces de rouille. Quelques poils y adhèrent encore ce sont les poils d’un chat gris que j’ai enterré récemment dans mon jardin. Il vous sera facile de le retrouver.
Après examen de la pioche, M. le docteur Rousseau, médecin légiste, a reconnu que tout cela était vrai.
J’ai pu établir que M. Pierre était bien allé le 29 au matin, chez M. Caroff, le meunier de la Grande-Palud, en compagnie de M. Cadiou. M. Caroff lui-même les a reçus et s’est entretenu avec eux pendant un temps assez long.
Le 30, M. Cadiou – et cela est également prouvé – retourna à la Grande-Palud. M. Pierre m’avait, il y a quelques semaines, déclaré qu’il lui serait difficile de se souvenir s’il avait vu son patron deux jours de suite. Il n’avait aucun point de repère où sa mémoire pût se fixer, et l’on ne peut lui faire grief de ce manque de précision.
M. Cadiou est à son usine, à onze heures. Il en part quelques minutes après, en compagnie de M. Pierre. Le contremaître Bignard les voit s’éloigner ensemble. Curieux de sa nature, il monte sur un escalier extérieur des bâtiments pour se rendre compte de la direction qu’ils prennent. Il les voit s’engager sous le pont qui mène à la route de Landerneau. A 11 h. 45, M. Pierre revient seul à l’usine, chercher une pèlerine de caoutchouc qu’il a laissée dans son bureau. Il est parfaitement calme, il sourit, il n’a pas changé de vêtements, ses mains sont propres. Il revient encore à son bureau à
1 h. 1/2.
Ces précisions semblent prouver son innocence ; comment admettre, en effet, qu’en moins de trois quarts d’heure il ait pu emmener M. Cadiou dans les bois, à quinze grandes minutes de marche de l’usine, qu’il l’ait tué, qu’il ait assisté à son agonie et ait provisoirement caché son cadavre, qu’il ait eu le temps de retourner chez lui, d’aller se laver, de changer son pantalon, son veston, qui n’eussent pas manqué d’être pleins de sang ? Comment admettre surtout qu’il ait pu, aussitôt après avoir accompli un crime aussi effroyable, se composer si rapidement une attitude ?
Les constatations médico-légales sont formelles. M. Cadiou a été tué avant son repas de midi, son estomac, à l’autopsie, ne contenait qu’un peu de lait caillé, reste non encore digéré du frugal déjeuner qu’il avait pris avant de quitter son appartement de Landerneau : rapprocher les uns des autres ces détails dispense de tout commentaire.
On entend la veuve
Brest, 7 février.
On espérait beaucoup de l’audition de Mme Cadiou à laquelle procéda cet après-midi M. le juge d’instruction Bidard de la Noé. Elle n’a pas fait avancer l’enquête d’un pas.
La veuve du directeur de la Grande-Palud est arrivée en automobile en palais de justice, à trois heures. Un ami de sa famille, M. Vichot, avoué à Brest, l’accompagnait.
La déposition de Mme Cadiou dura trois heures, au cours desquelles elle ne se départit jamais d’une attitude digne, s’abstenant de charger M. Pierre.
– Je savais, dit-elle, que mon mari vivait à Landerneau dans un milieu hostile. On s’y plaisait à lui tendre des embûches commerciales. Je ne connaissais que fort peu ses affaires, mais il m’avait tenu néanmoins au courant de ce détail, il m’avait aussi confié qu’il était mécontent de son ingénieur. Accuser celui-ci n’est pas cependant dans ma pensée, puisque je ne possède aucune preuve qu’il soit coupable.
Après ces premiers mots, Mme Cadiou demanda au magistrat à ne pas être confrontée avec M. Pierre, son état de santé ne lui permettant pas de supporter l’émotion qu’elle éprouverait à se trouver en présence de l’assassin présumé de l’industriel.
Elle conta ensuite par le menu ses angoisses, depuis le moment où elle ne reçut plus aucune nouvelle de son mari.
– Il m’avait écrit te 27 décembre une lettre fort affectueuse m’annonçant qu’il passerait la journée du lendemain dimanche chez ses sœurs à Cléder, et rentrerait coucher le soir à Landerneau. Il ajoutait qu’il ne pouvait me fixer la date définitive de sa rentrée à Paris, mais s’efforcerait de rentrer le 30.
En tout cas, il m’annonçait son retour pour le 31 au plus tard, me prévenant d’ailleurs qu’il me télégraphierai avant de prendre le train.
Le 30 décembre, pas de nouvelles. Le 31, le courrier ne m’apporte rien encore. Je m’inquiète, comme cela est fort compréhensible. Je télégraphie à M. Cadiou à dix heures, lui parlant d’une affaire litigieuse entre lui et la maison Reiss et lui exprimant mon étonnement de son silence. A trois heures, n’ayant reçu aucune, réponse encore, je télégraphie à M. Pierre pour lui demander si M. Cadiou est toujours à Landerneau. La journée du 1er janvier se passe. Rien toujours, je m’affole. Je cours au commissariat spécial de la gare Saint-Lazare, anxieuse d’apprendre que M. Cadiou a été victime d’un attentat en chemin de fer, d’un accident que sais-je ? Là non plus on ne peut me renseigner. Enfin, le 2, m’arrive une dépêche de M. Pierre, m’annonçant qu’il a vu pour la dernière fois mon mari à Landerneau le 29 décembre.
Entre temps, le 31 décembre, j’avais reçu une lettre de l’ingénieur adressée à mon mari et le priant de lui faire parvenir ses appointements qu’il avait négligé de lui solder avant de quitter l’usine.
Le 3, je me décide à prévenir la sûreté générale, à lui confier ma certitude : M. Cadiou a été assassiné.
Il convient ici d’ouvrir une parenthèse, car on pourrait s’étonner que l’ingénieur n’ait répondu que le 2 janvier à la dépêche à lui personnellement expédiée par Mme Cadiou. D’habitude, le bureau de poste de Landerneau téléphonait à la Grande-Palud le contenu des télégrammes qui étaient destinés à son personnel. Le 31 décembre, à la suite d’un violent orage, la ligne téléphonique de l’usine, ainsi que beaucoup d’autres de la région, fut interrompue. On remit à la fois le 1er janvier les deux télégrammes de la veille au facteur qui dessert la commune de la Foret ; celui-ci arriva vers onze heures au débit Quéméneur sur la grand’route. Il confia tout le courrier de l’usine à une brave femme, la mère Annette, qui ne le porta au moulin que dans la soirée, alors qu’il était trop tard pour qu’aucune réponse pût être faite.
Poursuivant ses déclaration, Mme Cadiou conta ensuite le mois épouvantable qu’elle vécut jusqu’à la découverte du cadavre de son mari, assaillie de visites importunes, envisageant les hypothèses les plus invraisemblables, s’énervant au point qu’elle devait passer dans son lit la majeure partie des jours. Elle spécifia que M. Cadiou avait sur lui au moment où il quitta Paris un portefeuille de cuir marron de belle qualité, un porte-monnaie violet foncé et une montre plate en acier qui doit provenir d’une fabrique de Besançon. Tous ces objets, on le sait, ont disparu.
Amenée enfin à s’expliquer sur l’histoire, de la somnambule, Mme Cadiou affirma ne l’avoir connue que par une lettre que lui remit Mme Guillemin ; elle n’y attacha pas d’autre importance au début, mais à la fin, frappée de certains détails qui lui parurent précis, elle la transmit à son beau-frère.
Mme Cadiou avait exprimé le désir de rentrer à Paris ce soir même Le juge l’a priée d’ajourner quelque peu la date de son départ, pensant avoir peut-être de nouveaux éclaircissements à solliciter d’elle sur certains points.
Avant d’entendre Mme Cadiou, M. Bidard de la Noé avait, de deux à trois heures, confronté M. Pierre et Mme Quéméneur. Il désirait savoir quel jour la débitante avait aperçu pour la dernière fois M. Cadiou aux abords de l’usine
– Le 30 au matin, vers neuf heures, disait la brave femme.
– Cela est possible, rétorqua l’ingénieur, mais moi j’ai vu mon directeur le 29. S’il est revenu le lendemain à la Grande-Palud je ne l’y ai point rencontré.
On se demande pourquoi M. Pierre tient autant à cette précision, puisque le contremaitre Bignard l’innocenta autant que faire se peut, ce matin même, du crime dont il est accusé.
Pour sa défense, il lui sera possible encore de faire valoir sa lettre de réclamation d’appointements dont parle Mme Cadiou, d’arguer des, télégrammes qu’il expédia entre le 3 et le 5 janvier à M. Cadiou à Paris pour lui demander des ordres concernant certaines dispositions à prendre.
S’il n’est point l’assassin, et l’opinion publique admet facilement cette thèse, il n’a pu connaître la disparition de M. Cadiou avant le 7 ou le 8 janvier, car l’enquête de la brigade se fit jusqu’à cette date à Morlaix sans que personne, à Landerneau, en eût connaissance.
L’instruction ne sera reprise que lundi.
CHEZ Mme CAMILLE LA SOMNAMBULE EXTRA-LUCIDE
(De notre correspondant particulier)
Nancy, 7 février.
La voyante qui a joué le rôle que l’on sait dans l’affaire Cadiou est Mme Hoffmann qui, sous le nom de Mme Camille, donne ses consultations dans une maison située rue de l’Équitation.
Cette somnambule désormais célèbre est la veuve d’un garde de navigation mort il y a quelques années. Elle avait, dans sa prime jeunesse, travaillé la chiromancie, la prédiction de l’avenir, la révélation du passé, avec sa grand’mère qui, parait-il, possédait un certain renom.
Elle aime rappeler que le docteur Liébaut et le professeur Bernheim l’ont eue comme médium à l’époque de son adolescence. Dans toute la force de l’âge maintenant, de taille moyenne, le visage ouvert, les yeux très vifs, portant une opulente chevelure châtain, grisonnant à peine, Mme Camille a eu fort affaire cet après-midi de répondre au flot des visiteurs et surtout des visiteuses. Déjà, on lui a demandé de poser pour une entreprise de cinématographie.
Comme je la complimente de l’extrême lucidité dont elle a fait preuve :
-Je vous avoue, dit-elle modestement, que cette aventure est la plus extraordinaire à laquelle je me sois trouvée mêlée. Et pourtant, voilà ou quart de siècle que j’exerce !
Mais pendant qua Nancy ou s’empressait autour de la voyante, M. Marin, commissaire de police à Pont-à-Mousson, recevait la déclaration de Mme Sainpy, qu’il avait convoquée en vertu d’une commission rogatoire. Nul doute que la parente par alliance de feu M. Cadiou ne lui fasse un récit circonstancié de la fameuse consultation.
LE PROFESSEUR BERHHEIM EST SCEPTIQUE
Au sujet de la somnambule Camille, le docteur Bernheim, ancien processeur à la Faculté de Nancy, nous a dit hier soir :
– J’ai connu Mme Camille à Nancy, chez le docteur Liébault, il y a de cela une vingtaine d’années. Elle était alors toute jeune et paraissait de très bonne foi. Seulement, comme le docteur Liébault l’endormait très facilement, son entourage la crut douée d’une faculté de divination spéciale, suivant en cela l’opinion populaire qui attribue, aux sujets magnétisés le don de voir à distance.
Pour ma part, je n’ai observé chez elle, comme d’ailleurs chez toutes les autres somnambules, que de simples phénomènes de suggestion ; mais jamais je n’ai constaté de clairvoyance, de télépathie ou de transmission de la pensée à distance.
9 février 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Un ouvrier annonce qu’il a des révélations à faire
D’autre part, une somnambule de Brest désigne vaguement l’endroit où l’on retrouvera le portefeuille de l’industriel assassiné
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 8 février.
Les recherches ordonnées par le parquet de Brest, en vue de découvrir l’assassin de M. Cadiou et peut-être ses complices, son brusquement entrées, aujourd’hui, dans une phase nouvelle.
Le courant d’opinion qui s’est manifesté en faveur de M. Pierre, la discussion des charges relevées contre lui, l’attitude qu’a observée, à son endroit, Mme Cadiou au cours de son interrogatoire ont décidé la justice à élargir le champ de ses investigations. On va maintenant s’attacher à démontrer la possibilité du crime banni commis par un rôdeur ou un quelconque bandit de grand chemin. La brigade mobile de Rennes a reçu mission de retrouver plusieurs bûcherons qui travaillèrent dans la seconde quinzaine de décembre dans les bois de la Forest : tous leurs outils seront soigneusement examinés et chacun d’eux sera appelé à fournir l’emploi de son temps durant les journées des 30 et 31 décembre.
L’énigmatique Bossard
D’autre part, MM. Paulin, et Lemez, commissaire et inspecteur attachés au commissariat spécial de la garde de Brest, ont continué, sous la direction de leur chef, M. Menessier [Mennessier], leurs patientes recherches. La journée ne fut pas pour eux infructueuse. Ils ont été appelés, en effet, à se préoccuper d’un nomme Jacques Bossard, âgé de vingt-cinq ans. Malgré un passé quelque peu orageux, Bossard fut quelque temps employé à la fabrique de cotons nitrés, du 28 décembre au 6 janvier il tomba malade et resta à la ferme attenante à l’usine, où il prenait pension ; il en sortit cependant, à plusieurs reprises, pendant le temps que dura son indisposition, notamment le 31 décembre, où il vint demander à M. Pierre un acompte sur ses appointements.
Lorsque la police commença à chercher dans l’Elorn et dans le bois avoisinant la Grande-Palud le cadavre de M. Cadiou, il participa aux battues, désigné pour cela par le contremaître Bignard. Accompagnant, le 17 janvier, l’inspecteur Lemez, Bossard le conduisit à plusieurs reprises aux abords du lieu où avait été enfoui l’industriel. Une fois, après avoir mené le policier à quelques pas de la fosse, il disparut pendant vingt minutes. Lorsqu’il revint, il était pale au point que M. Lemez lui demanda s’il n’était pas indisposé. Tout se borna à cette question, l’inspecteur n’ayant absolument rien remarqué de suspect autour de lui.
Une lettre au juge
Bossard a écrit au juge d’instruction pour lui annoncer qu’il avait à lui faire d’importantes révélations. Que seront-elles ? Nul ne peut le savoir encore, car il a été impossible de retrouver l’ouvrier jusqu’à l’heure où je vous télégraphie soit à Saint-Divy, soit à Landerneau, soit à Brest, où il travaillait depuis une quinzaine, bord d’un bateau espagnol.
Une déposition importante a été, en outre, acquise à l’instruction : elle démontre que MM. Cadiou et Pierre ont bien été vus sortant ensemble de la Grande-Palud le 30 décembre, vers onze heures du matin, et infirme la déclaration que nous faisait, hier, M. Bignard. Celui dont elle émane, M. Bonnefoy, le fermier chez qui Bossard logeait, a des souvenirs extrêmement précis à cet égard.
Le 29 décembre, dit-il, allant à la foire de Lesneven, j’ai rencontré sur la route de Landerneau M. Cadiou, causant avec le charretier Leroy. Je lui demandai combien de ballots restaient encore à conduire à la gare pour ce jour-là.
Le 30, je me trouvais étiez moi. J’ai vu, vers neuf heures, arriver à l’usine M. Cadiou. Je l’ai aperçu aussi au moment où il partait avec M. Pierre ; tous deux avaient leur pèlerine de caoutchouc. J’en suis d’autant plus certain que le vent a rabattu celle de l’ingénieur sur son visage. Ma mémoire a gardé extrêmement précis le souvenir du geste qu’il fit avec sa main pour la rabattre.
Cela est net, précis, catégorique ; reste à savoir si l’on pourra en tirer une charge nouvelle contre M. Pierre. On comprend mal en effet pourquoi, ne pouvant savoir que M. Cadiou avait rencontré des gens de son pays le 30 avant de venir à la Grande-Palud, ne pouvant savoir si cinquante ou soixante témoignages ne seraient pas opposés au sien en cas d’enquête judiciaire, il persisterait à affirmer qu’il n’a vu son patron que le 29. L’avenir nous donnera peut-être la solution du problème.
Une nouvelle pythonisse intervient
Pour terminer, une nouvelle sensationnelle : M. Jean-Marie Cadiou, converti miraculeusement à l’hypnotisme dans les circonstances que l’on sait, a lu avec intérêt les divinations d’une seconde pythonisse, de Brest, publiées dans un journal local. Cette brave dame affirme que le portefeuille et les papiers volés à M. Louis Cadiou sont cachés non loin de la fosse où il fut enterré. Il est donc fort probable que demain matin le frère de l’industriel procédera dans les fourrés de nouvelles investigations.
10 février 1914 – p. 2
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
L’instruction n’a pas fait un pas
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Landerneau, 9 février.
Il ne semble pas que les déclarations de l’ouvrier Bossard, dont je vous ai déjà parlé, soient de nature à apporter à l’enquête un élément utile. Ce matin, j’ai questionné sur cette révélation plusieurs personnes. Julia Juzeau, la bonne de M. Pierre, m’a répondu, comme au commissaire, qu’elle n’avait vu personne au moulin le matin du 28 décembre, si ce n’est le facteur. « Au surplus, ajouta-t-elle, il se peut qu’un ouvrier soit venu parler à mon maître, mais je n’en ai pas gardé souvenance. »
Le garçon du moulin, Yves Leguen, se souvient d’avoir amené, le 28 décembre, à la Grande-Palud, un ouvrier qui a prétendu venir voir M. Pierre de la part de M. Salun [Salaun], entrepreneur à Landerneau.
Intéressantes précisions
Le retour de M. Salun [Salaun] à Landerneau a permis de tirer rapidement au clair le mystère de la visite reçue le 28 décembre au moulin, par M. Pierre. Il s’agit de M. Mazurier, oncle de Julia Juzeau, qui est venu, comme il l’avait fait le dimanche précédent, réparer les sommiers de l’ingénieur. La jeune fille, d’ailleurs, n’avait pas tardé se souvenir du fait, dont l’importance lui avait, cela se comprend, complètement échappé. M. Mazurier avait été jadis employé par M. Salun [Salaun]. Cela explique qu’il ait parlé de celui-ci au cours de sa promenade en voiture en compagnie de M. Leguen.
La police semble avoir, jusqu’ici, recueilli seulement les témoignages qui étaient favorables à sa thèse, c’est-à-dire qui semblaient de nature à étayer une accusation contre M. Pierre. Elle a négligé les autres.
J’ai pu en recueillir deux très intéressants, cet après-midi.
M. Marcoux [Marcou], employé à la Grande-Palud, m’a tout d’abord déclaré qu’il avait vu M. Pierre et M. Cadiou ensemble à l’usine. Le lendemain, il vit M. Cadiou seul traverser les ateliers vers neuf heures, et les quitter au bout de quelques minutes. Peu de temps après le départ de son patron, l’ingénieur arrivait lui-même et s’installait à son bureau.
– Ma déclaration, m’a-t-il affirmé, pourra être confirmée de point en point par un de mes camarades, nommé Morizur, habitant au hameau de Kerzu.
D’autre part, un autre ouvrier, M. Morvan, prétend, lui aussi, qu’il a vu M. Cadiou à l’usine, le 29 et le 30. Ce dernier jour, l’industriel est passé entre neuf heures et neuf heures et demie au-dessus des autoclaves. Il s’est ensuite retiré.
Un des deux jours il ne peut préciser lequel, M. Morvan a vu M. Pierre partir, quelques secondes auprès M. Cadiou. C’est probablement le 29, où tous deux se rendirent chez M. Caroff, pour discuter avec lui de l’achat possible du moulin.
Les points faibles de l’accusation
Tout cela est singulièrement troublant. Pour le contrebalancer, on ne nous offre guère, aujourd’hui, que de bien vagues accusations.
M. Jean-Marie Cadiou nous a parlé d’un contrat intervenu entre son frère et M. Pierre, spécifiant que ce dernier ne pouvait, s’il quittait l’usine de la Grande-Palud, entrer dans une entreprise similaire avant quinze ans en France ou à l’étranger. Il prétend que cette clause pourrait avoir déterminé entre les deux hommes, au moment où M. Pierre allait rompre ses engagements, une scène dont la violence serait allée jusqu’au, meurtre. La chose est peu probable, l’ingénieur ne devant, pas ignorer qu’il s’agissait là d’un contrat léonin, pour mieux dire ayant toute chance d’être annulé en cas de contestation devant les tribunaux.
Il a été également question d’un individu qui aurait été aperçu dans la soirée du 31 décembre en compagnie de M. Pierre, cherchant dans une rue de Landerneau un menu objet qu’il avait égaré. Il sera difficile de rattacher ce minime événement aux faits graves qui nous préoccupent.
Enfin, un négociant de Landerneau a, dit-on, raconté qu’il, aurait été payé, quelques jours après la disparition de M. Cadiou, d’une somme de 600 francs, par un débiteur qui n’avait pu auparavant s’acquitter de sa dette. Cet individu habite près de l’usine et se trouvait dans une situation très gênée.
Ajoutons que son créancier lui ayant demandé la provenance de l’argent versé, il aurait paru extrêmement embarrassé de cette question.
Interrogatoires stériles
M. Bidard de la Noë a entendu aujourd’hui de nombreux témoins, parmi lesquels MM. Legrand et Saliot [Salliot], directeur et comptable de l’usine de la Grande-Palud ; Parc, avoué à Landerneau, et M. Bignard.
M. Legrand a précisé, selon les indications qu’il nous avait données voici quelques semaines, l’historique de la Société française de la Grande-Palud, constituée l’aide de capitaux allemands. Il a proclamé qu’après avoir cru un instant M. Pierre coupable, il était aujourd’hui fermement convaincu de son innocence
Après, l’ancien maire de Landerneau, M. Bignard, a encore varié quelque peu dans ses dépositions.
Le comptable Saliot [Dalliot] n’a rien appris au juge.
L’audition de M. Parc a été ajournée, car il était huit heures et demie du soir.
M. Pierre, avec qui j’ai pu m’entretenir quelques instants, conserve tout son calme et toute son assurance, toute sa conviction de sortir le front haut de sa prison d’ici quelques jours. Il se plaint seulement d’avoir froid dans sa cellule, et occupe ses loisirs, a tresseur de la corde.
Mme Pierre mère est arrivée à Landerneau. Elle continue à se montrer convaincue de l’innocence de son fils, avec lequel elle a vainement, demandé à communiquer à Brest.
Toutefois il parait certain que la malheureuse mère sera autorisée dans quelques jours à voir l’ingénieur.
M. Jean-Marie Cadiou a commencé accompagné de l’inspecteur Lemez, ses fouilles dans les bois pour retrouver les objets appartenant à son frère, et qui ont disparu. La somnambule de Brest n’a certainement pas la compétente de celle de Nancy, puisque les recherches n’ont encore donné aucun résultat.
11 février 1914 – p. 1 et 2
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Le crime, pour certains, aurait été simulé
On va soumettre le cadavre de l’industriel à une nouvelle autopsie.
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, le 10 février.
La somnambule de Nancy, qui apporta une aide si précieuse, à la famille Cadiou et lui permit de découvrir le cadavre l’ancien directeur de la Grande Palud aussi facilement que l’on sait, aurait bien dû poursuivre jusqu’au bout ses révélations, indiquez quand et comment le crime avait été commis. Le parquet de Brest, toutes les polices qui s’évertuent sang succès à percer le mystère de ce drame ne manqueraient certes pas, à l’heure actuelle, de lui eu être reconnaissants.
Voici que maintenant certains détails auxquels on n’avait guère prêté attention lors des constatations reviennent avec insistance à la mémoire de ceux qui se penchèrent les premiers sur la fosse d’où venait d’être exhumée la dépouille mortelle de M. Cadiou. Le malheureux était, placé sur le ventre, la face enfoncée dans la terre humide, les pieds joints les bras, légèrement écartés, ne présentaient aucune contraction ses mains gantées ne s’étaient point crispées dans un sursaut d’agonie ; son visage était calme. La bouche était légèrement entrouverte ; la plaie horrible de la gorge n’avait laissé échapper qu’une infime quantité de sang, un verre environ, que le sol très argileux, n’avait point laissée filtrer. Le corps commençait à peine à se décomposer, comme s’il n’eût été là que depuis quelques jours ; il convient de dire que le froid rigoureux, l’ensevelissement dans la glaise, qui formait un véritable isolant, expliquent, du moins en partie, cette circonstance.
Une nouvelle hypothèse
Mais un autre problème se pose, celui-ci, à peu près insoluble : M. Cadiou avait eu l’artère carotide coupée. D’après le médecin légiste, la vie l’avait abandonné au fur et à mesure de la violente hémorragie consécutive. Or, sur ses vêtements, aucune trace de sang. Sur sa chemise et son faux col, à peine quelques petites taches ou filets rouges. Cela n’est-il pas étrange ?
L’opinion publique s’émeut, se livre aux suppositions les plus fantastiques, combine des péripéties qui laissent loin derrière elles les machinations criminelles les plus effroyables. Il conviendrait peut-être, même au prix d’une nouvelle et plus complète autopsie, de calmer ces imaginations.
M. Guilmard, procureur de la République, justement ému de ces bruits, a fait demander au greffe du palais les vêtements de M. Cadiou qui y avaient été déposés. Il les a longuement examinés, en compagnie du juge d’instruction et de M. le docteur Rousseau, médecin légiste.
Cette opération n’a pas permis aux magistrats de se faire une opinion formelle. Il est donc probable que des analyses minutieuses vont être prescrites et qu’une contre-autopsie du cadavre de l’industriel sera prochainement ordonnée.
Cette mesure est indispensable, étant donné que certaines personnes ne craignent pas d’affirmer que l’assassinat du directeur de la Grande-Palud est un crime simulé.
M. Bidard de la Noé a passé sa journée à expédier de nombreuses commissions rogatoires, en vue de vérifier les renseignements nouveaux que lui apportent, à chaque courrier, des lettres anonymes. Il est douteux que, de ce fatras de dénonciations haineuses, quelque chose d’intéressant sorte jamais. Cependant, le parquet brestois tient à faire vérifier tout ce qu’on lui signale aux alentours de Landerneau.
Les inspecteurs de la brigade mobile ont continué leurs investigations dans les bois, poursuivi les interrogatoires des bûcherons qui y travaillèrent vers la fin du mois de décembre. Ils n’ont rien appris qui soit susceptible d’attirer l’attention.
Des chiens ont été mis en chasse à travers les fourrés dans l’espoir qu’ils parviendraient à retrouver l’endroit précis où M. Cadiou eut la gorge tranchée, car personne n’admet plus que ce geste épouvantable ait été perpétré près de la fosse où le malheureux était enfoui.
La foi d’une mère
Ménagère précautionneuse, la mère de M. Pierre a occupé tout son après-midi à mettre en ordre, au moulin, l’appartement qu’habitait son fils. J’ai pu m’entretenir longuement avec elle tandis qu’elle étendait très simplement du linge revenant de la lessive.
De santé délicate, elle trouve dans sa conviction profonde de l’innocence de son fils la force de supporter vaillamment la dure épreuve qui lui est imposée.
– Louis me dit-elle, est incapable de l’abominable chose dont on l’accuse. Si vous saviez quelles tendresses il avait pour son père et pour moi ! Il adorait le jardinage et les fleurs. Voici dix jours, il m’écrivit en joignant à sa lettre quelques violettes hâtives. Est-ce là le fait d’un malhonnête homme, d’un assassin ?
Mon fils, par-dessus tout, était d’une probité scrupuleuse. Au mois d’octobre dernier, il nous avait parlé de difficultés qu’il avait avec M. Cadiou au sujet d’une fourniture frauduleuse effectuée à la poudrerie d’Angoulême. Il avait prévenu, nous déclarait-il, son patron qu’il ne pouvait se faire le complice de semblables agissements et qu’il était prêt à les dénoncer s’ils n’étaient pas réglés aussitôt en toute droiture.
M. Cadiou tarda-t-il à réparer ses erreurs ? Cela est vraisemblable, puisque Louis crut devoir, en novembre aviser le ministère de la Guerre de ce qui se passait à la Grande-Palud.
Peut-on lui faire grief de son attitude ?
On s’est demandé où était l’après-midi du 30 décembre. Dans son jardin certainement puisque sa bonne Julia Juzeau, l’y aperçut, à cinq heures, dès qu’elle eut besoin de le prévenir qu’elle voyait de sa fenêtre, les ouvriers de la Grande-Palud quitter le travail avant l’heure habituelle. Vous savez que cela était motivé par une avarie survenue à la machine de l’usine.
Je suis forte, nous dit en terminant Mme Pierre, tandis que le tremblement de sa voix décèle son émotion. Je suis prête à endurer encore des jours et des jours de souffrance ! Mais je ne veux pas que mon fils sorte de prison avant que son innocence soit reconnue et proclamée
Une autre piste ?
Ce vœu d’une mère sera peut-être bientôt exaucé.
J’apprends en effet de source sure que la conviction primitive des magistrats est fortement ébranlée.
D’autre part, la police serait sur le point de retrouver l’homme de la Grande-Palud qui paya, au lendemain de la disparition de M. Cadiou, un acompte de 600 francs sur une vieille dette, alors qu’il était fort gêné auparavant. L’agent d’affaires de Landerneau qui reçut cette somme, s’étant adressé brusquement au payeur, lui avait déclaré ;
Vous avez donc tué M. Cadiou ?
Et l’interpellé, blêmissant, se mit à trembler et ne répondit rien.
Si le fait est vérifié on se trouverait ainsi en présence d’un assassinat banal, ayant le vol pour mobile, et cela confirmerait l’hypothèse que nous émettions dès le début de cette enquête.
Un parent de M. Pierre a demandé à Me Henri Robert s’il accepterait de prendre la défense de l’ingénieur. L’éminent avocat parisien ayant donné une réponse affirmative, M. Pierre en fut prévenu.
Il déclara n’avoir besoin de personne pour se justifier et refusa l’assistance qui lui était offerte.
Mme Cadiou a quitté aujourd’hui même Brest pour rentrer à Paris.
L’affaire semble d’ailleurs sur le point d’entrer dans une nouvelle voie.
La direction de l’enquête a, en effet, été prise, ce soir, par la brigade mobile de Rennes. M. Lecoz, commissaire de cette brigade, et l’inspecteur Brisset, viennent de partir pour se livrer à de nouvelles recherches qui pourraient amener un résultat inattendu.
12 février 1914 – p. 1 et 2
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Le médecin légiste a changé d’avis
Pour lui, M. Cadiou est mort étranglé. Les plaies que porte son cadavre sont postérieures à son décès
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Landerneau, 11 février.
Le seul fait important de la journée consiste dans les déclarations du docteur Rousseau, médecin légiste.
Revenant sur ses déductions précédentes, le praticien incline maintenant à des conclusions totalement opposées.
C’est loin des lieux où son cadavre a été découvert que le directeur de la Grande-Palud aurait succombé.
Le médecin légiste apporte, à cet égard, des preuves anatomiques indéniables. Il y a eu d’abord étranglement, puis, quelque temps après, section de la gorge, arrachement du larynx, plaie au cou, sans doute pour masquer les traces de strangulation et faire croire à un assassinat en plein bois.
On ne peut cependant se contenter de cette affirmation tardive et, plus que jamais, la nécessité s’impose d’une nouvelle autopsie.
L’enquête
D’autre part, ainsi que nous l’avons annoncé, la police spéciale de Brest a été dessaisie de l’enquête au profit de la brigade mobile de Rennes. MM. Lecoz, commissaire, qui parle admirablement le dialecte breton, et Brisset, inspecteur, ont commencé hier leurs investigations. Pour eux, comme pour tout le monde, l’innocence de M. Pierre est évidente. Ils recherchent donc les éléments susceptibles de venir à l’appui des diverses hypothèses qu’ils envisagent.
Avec beaucoup de méthode, ils ont visité hier la Grande-Palud, tous les bâtiments de l’usine et de la ferme proche, pris langue avec les habitants, parcouru le moulin et ses dépendances, examiné de très près la fosse où avait été enfoui le cadavre de M. Cadiou.
Un point retiendra particulièrement leur attention un juge au tribunal de commerce de Brest, M. Nicolas, affirma avoir rencontré, à la gare de Morlaix, M. Cadiou, qu’il connaissait particulièrement, le 31 décembre. Il n’eut de doutes que le jour où fut découvert le corps du malheureux. D’autre part, on s’en souvient, un cafetier de Morlaix prétendait, lui, avoir reçu la visite de l’industriel le 1er janvier. Il va être appelé à préciser ses souvenirs. On escompte de plus d’autres dépositions qui viendraient confirmer cette supposition que M. Cadiou fut aperçu après le 30 décembre ailleurs qu’à la Grande-Palud ou à Landerneau. De ce fait, M. Pierre se trouverait lavé d’un seul coup de l’accusation qui pèse sur lui. Il serait prématuré de dire dans quel sens s’orienterait alors l’enquête. Nous serons d’ailleurs fixés à très bref délai.
Le mystérieux débiteur
Quoi qu’il en soit, on connaît, enfin, l’homme aux six cents francs. Son aventure est partiellement troublante mais ne permet pas de l’accuser.
C’est seulement lorsque l’on aura des renseignements précis sur la situation pécuniaire que la police pourra statuer sur son cas.
Un agent d’affaires de Landerneau, M. Cheenne, qui s’occupe plus spécialement d’assurances, avait parmi ses dents un commerçant dont l’habitation est peu éloignée de l’usine de la Grande-Palud. Nous désignerons celui-ci, pour la compréhension des faits, sous l’initiale X.
Une prime d’assurance-incendie, contractée parvenait à échéance fin novembre 1913. La quittance lui fut présentée à plusieurs reprises. On lui en demanda, en outre, le paiement par lettres ordinaire et recommandée. Il n’obéit qu’à cette dernière sommation. Il se présenta, vers le 10 janvier 1914, chez M. Cheenne, qui occupe plusieurs employés, et il expliqua l’un d’eux que s’il avait tardé à s’acquitter de sa dette, c’est qu’une contestation avait surgi entre l’agent et lui au sujet d’une assurance contre les accidents, contestation non encore solutionnée. Il remit 600 francs à l’employé, qui se rendit auprès de son patron pour faire de la monnaie.
En rapportant à X, les quelques francs qui lui revenaient, M. Cheenne lui dit à brûle-pourpoint : « C’est donc vous qui avez tué M. Cadiou, afin de pouvoir me payer »
X. ne répondit rien.
La conversation reprit dans la rue où M. Cheenne reconduisit X… un bout de chemin. Préoccupé de l’attitude de son client, il lui posa cette question « N’y a-t-il pas, auprès de chez vous, un petit chemin montant vers le bois où d’aucuns prétendent que M. Cadiou pourrait bien avoir été assassiné ?
X. grommela quelques paroles inintelligibles et s’en fut.
Le va-et-vient des policiers
Tous ces détails revinrent à la mémoire de M. Cheenne lorsque fut retrouvé le cadavre de l’industriel. C’est afin de les vérifier que MM. Lecoz et Brisset se rendirent, ce matin, chez X. à la Grande-Palud.
Celui-ci et sa fille leur affirmèrent tout d’abord que le versement en question avait été fait au mois de décembre 1913. Ils ne purent en fournir la preuve, leur comptabilité étant inexistante.
Les policiers regagnèrent Landerneau et s’en furent alors rendre visite à M. Cheenne qui se montra, ainsi que ses employés, fort affirmatif : X… était venu régler vers le 10 janvier.
Nouveau départ de MM. Lecoz et Brisset pour la Grande-Palud. X… maintient qu’il a payé en décembre, bien avant qu’eût été constatée la disparition de M. Cadiou, au sujet de laquelle il a été, depuis, appelé en témoignage.
Retour chez M. Cheenne, qui confirma sa précédente version, donne des précisions.
Nouveau retour, enfin, auprès de M, X… qui, cette fois, avoue la vérité, arguant pour expliquer ses précédents démentis un manque de mémoire regrettable.
Quoi qu’il en soit et bien qu’on ne puisse se prononcer de façon définitive avant de savoir quelle était en décembre dernier le chiffre des disponibilités en argent de X…, il ne semble pas que cette piste doive être considérée, comme sérieuse.
En vertu d’une autorisation de M. Bidard de la Noë. Mme Pierre a pu, hier après-midi à deux heures, rendre visite à son fils durant une vingtaine de minutes, dans le parloir de la prison.
L’ingénieur et sa mère, très émus, mais ne voulant le laisser voir ni l’un ni l’autre, eurent une conversation animée. Mme Pierre dit à son fils sa foi profonde en son innocence, puis tous deux parlèrent de la durée possible de l’emprisonnement de l’ingénieur. Des paroles d’espoir et d’affection terminèrent l’entrevue à la suite de laquelle Mme Pierre, qui avait trop présumé de son courage, dut s’aliter dès son retour à Landerneau, où elle réside momentanément.
Demain le juge d’instruction procédera à des confrontations entre M. Pierre et les ouvriers de la Grande-Palud au sujet du jour et de l’heure où M. Cadiou et son subordonné furent aperçus pour la dernière fois à l’usine.
Étrange coïncidence
Autre fait qui mérite d’être signalé :
On vient de découvrir, dans la rivière de Morlaix, le cadavre d’une jeune dactylographe, Mlle G… qui était disparue du domicile de ses parents, à Brest, le 29 décembre dernier. On retrouve sa trace, à Morlaix, le lendemain.
Cette disparition frappe d’autant plus les esprits qu’elle coïncide avec cette de M. Cadiou. On la rapproche de ce propos prêté à l’ingénieur Pierre, au cours des premières recherches : « Si on retrouve quelque chose, ce sera probablement dans la rivière de Morlaix ! »
Peut-être n’est-ce là qu’une coïncidence étrange, mais qui méritait néanmoins d’être signalée.
13 février 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Alors M. Pierre est innocent !
M. Cadiou, qu’on croyait avoir été tué par son ingénieur le 30 décembre, était à Morlaix le 1er janvier
Brest, 12 février.
Avec une habileté et une rapidité qui sont dignes de tous les éloges, MM. Lecoz et Brisset, de la brigade mobile de Rennes, viennent de démontrer l’innocence de M. Pierre en établissant que la date de la disparition de M. Cadiou n’était pas celle que l’on croyait jusqu’ici. Depuis le début de l’enquête, on s’efforce de prouver que le directeur de la Grande-Palud n’a plus été vu à partir du 30 décembre. Or, le 31 décembre et le 1er janvier il était à Morlaix.
Je vous ai dit hier qu’un juge au tribunal de commerce de Brest, M. Nicolas, affirmait avoir rencontré M. Cadiou, qu’il connaissait particulièrement, le 31 décembre, à la gare de Morlaix. M. Nicolas a, parait-il, maintenu son témoignage par une dépêche au parquet de Brest.
D’autre part, M. Picard propriétaire du café de la Grande-Terrasse, à Morlaix, a déclaré qu’il était absolument certain d’avoir vu M. Cadiou dans son établissement, le 1er janvier 1914. L’industriel était venu lui présenter ses souhaits de nouvel an, quelques instants après le départ de M. et Mme Moreau, deux personnes amies. M. Picard se souvient parfaitement de ce détail.
En outre, la présence de M. Cadiou à la gare de Morlaix, déjà certifiée par M. Nicolas, est confirmée par M. Baron, vétérinaire de la ville, et sa femme. M. Baron allait prendre, à quatre heures, le train pour Landerneau sur le quai, il aperçut le directeur de la Grande-Palud, qu’il connaissait fort bien, et qui portait un costume cycliste. Il dit à sa femme, qui l’accompagnait :
– Regarde comme M. Cadiou a mauvaise mine !
Et Mme Baron lui répondit :
– Il est toujours comme cela.
Mme Baron appuie formellement les dires de son mari. Comme elle ne voyage que fort rarement, elle ne peut faite erreur sur la date du 31 décembre.
Voici donc des faits nets, précis. A eux seuls, ils détruisent tous les témoignages tardifs, tous les racontars suspects recueillis ces temps derniers à la Grande-Palud contre M. Pierre. Il convient d’en tirer une conclusion. La brigade mobile de Rennes, qui a pu les établir, devrait être seule, chargée désormais de l’enquête. J’ai vu, hier, défiler à la porte d’un témoin, en moins d’une demi-heure, à Landerneau, les gendarmes, le commissaire de police de la ville, les commissaires spéciaux de Brest et ceux de la brigade mobile. Ceci est ridicule et ne peut que nuire au prestige de la justice et à la recherche de la vérité.
L’éternelle question !…
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu, cet après-midi, plusieurs témoins et les a confrontés avec M. Pierre.
Il s’agissait de l’éternelle discussion, devenue aujourd’hui oiseuse, sur les dates auxquelles M. Cadiou et son ingénieur ont été vus quittant ensemble la Grande-Palud.
Cinq personnes, parmi lesquelles le fermier Bonnefoy, ont déclaré qu’ils avaient aperçu le 30 décembre, vers onze heures un quart, les deux hommes s’éloigner côte à côte de l’usine.
M. Pierre, moins affirmatif que précédemment mais répétant en propres termes ce qu’il nous avait dit, lors de notre première enquête, n’a pas contesté l’exactitude des faits énoncés par les témoins, mais s’est reconnu dans l’impossibilité de les situer exactement le 29 ou le 30.
Il a choisi comme avocat Me Feillard, ancien bâtonnier de Brest, cela sur la prière de sa famille.
Le parquet de Brest, n’est pas encore en possession des dépositions reçues à Morlaix dont je viens de vous entretenir.
Si elles innocentent M. Pierre, elles ouvrent le champ plus vaste aux hypothèses de tous ordres.
On peut en conclure notamment que M. Cadiou est mort fort loin de Landerneau, et que son cadavre a été amené et enterré à la Grande-Palud, seulement en vue de détourner les soupçons.
Quant, aux renseignements recueillis sur la situation financière de l’homme aux six cents francs, ils ne lui sont pas particulièrement favorables. Néanmoins rien ne permet encore d’émettre à son endroit le moindre soupçon.
Ajoutons en outre qu’il ne faut voir, contrairement à ce que l’on supposait hier, aucune relation entre la mort de M. Cadiou et le suicide de la jeune dactylographe, Mlle G… L’acte désespéré de cette jeune fille doit être attribué uniquement à son état mental qui, depuis longtemps déjà, donnait des inquiétudes à sa famille.
14 février 1914 – p. 1 et 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
On a perquisitionné chez Mme Cadiou
Sur commission rogatoire du juge d’instruction de Morlaix, M. Valet, commissaire aux délégations judiciaires, s’est transporté, hier, dans l’après-midi, 91 bis, rue du Cherche-Midi, au domicile de Mme Cadiou, auprès de qui se trouvent actuellement la mère de cette dernière, Mme Richard, et une de ses tantes, Mlle Guillemin.
Mme Cachou ayant été entendue, à Brest, par le juge d’instruction, M. Valet avait reçu mission d’interroger ses deux parentes afin d’établir de quelle façon elles avaient été mises en relations avec la somnambule de Nancy qui fit, au sujet du crime, les révélations que l’on sait.
Les deux dames ont répété – ce que l’on savait- que la somnambule leur avait été indiquée par une de leurs amies. Mme Saimpy [Sainpy], habitant Pont-à-Mousson. Sur les conseils de cette personne, Mme Richard avait envoyé à la somnambule une paire de gants et une cravate ayant appartenu à la victime.
M. Valet avait été, en outre, chargé d’opérer une perquisition au domicile de Mme Cadiou, dans le but de saisir les lettres adressées à sa famille par le directeur de la Grande-Palud.
Le juge d’instruction espérait sans doute, trouver, dans cette correspondance, des indications sur l’état des relations existant entre M. Cadiou et l’ingénieur. Il n’en sera rien. Les lettres, remises de fort bonne grâce par Mme Cadiou, dénotent que l’harmonie la plus complète régnait dans le ménage, mais dans aucune d’elles, il n’est question de l’ingénieur. M. Cadiou, du reste, ne parlait que fort rarement de ses affaires dans ses missives.
Il passait environ six mois par an loin des siens et, pas un jour, il ne manquait d’envoyer de ses nouvelles. C’était, affirment les siens, un mari parfait.
A la demande de Mme Cadiou, qui désire ne pas se séparer, ne fût-ce que provisoirement, des lettres de son infortuné mari, M. Valet en a pris des photographies, qui vont être envoyées à Morlaix.
Ajoutons que Mme Cadiou se refuse à croire que son mari ait eu une maîtresse ; il était, du reste, malade et devait passer plusieurs heures par jour couché sur une chaise-longue.
LE CORPS DE M. CADIOU SERA AUTOPSIÉ A NOUVEAU
Le parquet de la Seine a reçu hier une commission rogatoire du parquet de Brest, à l’effet de commettre l’un des médecins-experts près le tribunal de première instance de la Seine, pour pratiquer à nouveau l’autopsie du cadavre de M. Cadiou.
M. Théodore Lescouvé, procureur de la République, a aussitôt chargé de cette mission M. Charles Paul, médecin légiste.
Le praticien est parti hier soir pour Landerneau.
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Et si M. Cadiou s’était suicidé !
Cette supposition hasardeuse a des partisans. On attend, avec impatience, la contre-autopsie.
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 13 février.
M. Le Clech, juge d’instruction à Morlaix, a interrogé aujourd’hui une dizaine de témoins qui avaient vu M. Cadiou dans cette ville, entre le 25 décembre 1913 et le 1er janvier 1914, ou avaient entendu dire qu’on l’y avait aperçu.
Parmi eux, M. Le Picard a fait quelques réserves, revenant sur sa déclaration précédente qui concernait la présence de M. Cadiou le 1er janvier dans le café dont il est propriétaire. Il est d’ailleurs probable que le commerçant s’était trompé. Un de ses garçons, M. Maudire, qui connaissait parfaitement M. Cadiou, se souvient ne l’avoir vu que le jour de Noël ou le dimanche suivant.
Par contre, M. Baron, vétérinaire, a maintenu ses affirmations premières. Mme Baron, qu’une indisposition légère retenait chez elle, n’avait pu venir au palais de justice. Il est certain que sa déposition, absolument précise et formelle, ne pourra varier.
Il en sera de même pour M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, venu spontanément déclarer qu’il avait bien vu M. Cadiou le 31 janvier sur le quai de la gare de Morlaix.
Ces déclarations ont une importance capitale.
Cette vérification des procès-verbaux établis par la brigade mobile et le commissaire de police local est fort naturelle : le parquet de Brest tient, en effet, à s’entourer de garanties indiscutables avant de prendre une décision, qui ne saurait être autre que la mise en liberté de M. Pierre.
Cet événement sera vraisemblablement un fait accompli d’ici quarante-huit heures. Il sera accueilli dans tout le Finistère avec une satisfaction réelle ; on parle déjà d’organiser, à Landerneau, un grand banquet pour fêter la réhabilitation de l’ingénieur,
M. Pierre étant maintenant hors de cause, l’opinion publique se préoccupe vivement de savoir si jamais la lumière se fera sur la mystérieuse affaire de la Grande-Palud. Un journal régional pose cette question « On cherche un assassin, mais y a-t-il eu assassinat ? »
Hâtons-nous de dire qu’il ne la résout pas.
Une contre-autopsie
Le seul moyen qu’ait la justice de recommencer son enquête, car il faut maintenant la reprendre à pied d’œuvre, est de faire exhumer le cadavre de M. Cadiou et d’ordonner qu’une contre-autopsie soit effectuée. Le frère du directeur de l’usine des cotons nitrés la demande avec insistance.
Aussi vient-on d’apprendre avec une vive satisfaction que le docteur Paul, le distingué médecin légiste parisien, allait venir procéder, à Morlaix, à une nouvelle autopsie du cadavre de M. Cadiou.
Pour pénible que soit cette seconde, exhumation de la dépouille mortelle du directeur de la Grande-Palud, elle était nécessaire.
Hypothèses
Tout en me gardant bien de faire mienne une argumentation que l’on vient de m’exposer en faveur de la deuxième hypothèse, je crois cependant utile de la signaler. Le directeur de la Grande-Palud, me dit-on, parut fort triste, le 28 décembre, lorsqu’il alla rendre visite à ses sœurs, à Cléder. Celles-ci en furent frappées au point qu’elles n’hésitèrent pas à supposer, dès que sa disparition leur fut connue : « Louis s’est tué ». M. Le Picard, cafetier à Morlaix, qui vit M. Cadiou quelques jours avant sa disparition, lui trouva, lui aussi, l’air préoccupé.
Quoi qu’on prétende, la situation financière du directeur de la Grande-Palud n’était pas bonne. Il était à jamais évincé des adjudications de l’armée, de la marine, il devait fermer son usine, qui devenait un poids mort ; il avait à rembourser de grosses sommes à ses anciens commanditaires allemands, dont il était obligé de racheter les actions ; il était malade, il souffrait au point qu’il racontait à un de ses amis de Saint-Pol-de-Léon :
– Mes deux fils sont d’excellents sujets, ils travaillent avec ardeur et sont intelligents. Je serai mort, hélas lorsqu’ils feront leurs premiers pas dans la vie.
Il devait être dans un état de profonde détresse morale lorsqu’il s’en fut coucher, dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, à son appartement de Morlaix. On n’a jamais songé, entre parenthèses, à y perquisitionner. L’année nouvelle lui apparut maussade, grise, alourdie de soucis, et il résolut de n’en saluer que le premier matin. Rentré chez lui dans l’après-midi, il se pendit ou s’empoisonna, sans avoir même souhaité le bonjour à sa tante, dont il apercevait la maison de ses fenêtres.
On le découvrit Qui ? Des amis à qui il pouvait avoir écrit avant de prendre sa funeste détermination. On voulut éviter le bruit fait autour de cet acte désespéré, on chercha, et l’on trouva un homme qui se chargea de transporter le cadavre à la Grande-Palud, de le mutiler et de l’enterrer pour faire croire à un assassinat. Cette supposition est terriblement hasardeuse, et j’ai déjà dit que je ne la prends pas à mon compte. Une autopsie très complète peut la détruire. Elle a des partisans nombreux. Si on les suivait, il faudrait chercher, outre le désir d’étouffer un scandale, d’autres motifs à la funèbre randonnée que l’on fit accomplir à la dépouille mortelle de M. Cadiou. Quels sont-ils ? L’avenir ou le hasard, ce grand auxiliaire de la justice, nous l’apprendront peut-être un jour.
CHEZ UN INTIME DE LA FAMILLE
Nous avons vu, dans la soirée d’hier à Paris, une personne qui se trouva en relations intimes avec la famille Cadiou. Elle nous a confirmé que les époux Cadiou vivaient en fort bons termes.
M. Cadiou ne s’absentait du domicile conjugal, nous dit notre interlocuteur, que pour se rendre à son usine de la Grande-Palud, Généralement, il ne parlait pas plus de quelques jours de suite en Bretagne. Il continuait à recevoir sa correspondance à Paris. Mme Cadiou la lui transmettait régulièrement.
Si le ménage ne s’installa pas dans le Finistère, c’est seulement à cause de l’éducation des enfants, deux garçons de douze et quatorze ans, externes au collège Stanislas et que leur père adorait. Il n’avait pas voulu les mettre en pension et les priver ainsi de lui et de leur mère.
Mme Cadiou se montra fort inquiète lorsque son mari se trouva aux prises avec les rivalités et les jalousies dont le Petit Parisien a établi la genèse. Le directeur de la Grande-Palud la tenait au courant de tous ses ennuis. En lui exposant, notamment, ses différends commerciaux avec certaines personnes, il s’était même ouvert à elle de menaces de mort qui auraient été proférées contre lui. Aussi, Mme Cadiou avait-elle cru devoir recommander à son mari, lors de son dernier départ pour Landerneau, d’être très prudent, de ne pas sortir seul, le soir surtout.
Durant l’absence de l’industriel, et jusqu’à la disparition subite du malheureux, qui ne confirma que trop ses appréhensions Mme Cadiou ne cessa de confier ses craintes à ses proches.
C’est ainsi qu’elle fut amenée, dès les premiers jours, à croire à un assassinat machiné, par plusieurs personnes peut-être, qui avaient intérêt à se débarrasser d’un gêneur. Mais jamais elle n’accusa précisément M. Pierre.
Quant à l’incident de la somnambule, qui peut paraître quelque peu funambulesque, en effet, Mme Cadiou a été la première étonnée de la divination de Mme Camille.
Ainsi s’exprima notre interlocuteur.
15 février 1914 – p. 2,3 et 4
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
L’innocence de l’ingénieur Pierre ne fait plus de doute
A QUAND SA MISE EN LIBERTÉ ?
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 14 février.
La perquisition opérée chez Mme Cadiou, à Paris, un mois et demi après la disparition du directeur de la Grande-Palud, huit jours après la découverte de son cadavre, n’a donné aucun résultat. Tout le monde se demande pourquoi la justice a tant attendu pour faire effectuer cette opération, si elle espérait ce qui apparaît probable trouver, rue du Cherche-Midi, des renseignements utiles à éclairer certains points de son enquête. A son domicile personnel, M. Cadiou devait posséder des dossiers complets relatifs aux combinaisons financières de la Grande-Palud, un état de sa fortune réelle, qu’il est impossible d’établir exactement à l’heure actuelle, toute une correspondance importante avec les administrations d’État, des documents personnels, dont quelques-uns n’eussent pas manqué d’être intéressants. Des contrats, parmi lesquels certains ayant trait aux dispositions qu’il avait prises pour assurer, au cas de sa mort, l’avenir de sa femme et de ses enfants, sont connus. Si parmi tout cela on croyait pouvoir trouver une pièce dont la lecture put mettre en jeu des intérêts ou des responsabilités quelconques dans l’affaire Cadiou, il était facile de s’y prendre plus tôt.
Ces considérations ne visent personne ni aucun fait elles n’expriment pas autre chose qu’un regret des lenteurs du parquet de Brest.
Témoignages définitifs
Passons maintenant à l’instruction. Tant à Brest qu’à Morlaix, elle a porté toute la journée sur le point de savoir si M. Cadiou était ou n’était pas dans cette dernière le 31 décembre 1913 et le 1er janvier 1914.
Devant M. Bidard de la Noé, M. Nicolas est resté affirmatif. Ainsi que je vous le disais précédemment, il a vu l’industriel à Morlaix le 31 décembre dans la soirée.
M. Baron s’est déclaré certain d’avoir vu à la même date, à la gare de Morlaix, quelqu’un ressemblant à M. Cadiou, mais il n’est pas sûr que ce soit lui. Mme Baron, qui, elle, a des souvenirs absolument précis quant à M. Cadiou, n’a pu venir témoigner.
M. Le Picard ne sait plus exactement quel jour il a vu M. Cadiou chez lui. Cependant, il croit que c’est le 1er janvier, jour où M. et Mme Moreau, ses amis, sont venus lui rendre visite. Ceux-ci placent précisément leur voyage à Morlaix le 1er janvier.
M. le juge d’instruction Le Clech a recueilli, lui, une déclaration de la plus haute importance celle de M. Caramour, patron couvreur, qui a vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier entre dix et onze heures. Celui-ci entrait au café de la Terrasse, tenu par M. Le Picard : « Je l’ai même salué, a-t-il ajouté, car je le connaissais très bien et depuis très longtemps ! »
D’autre part, M. et Mme Prigent, eux aussi de Morlaix, ont aperçu M. Cadiou, des fenêtres de leur appartement de la rue de l’Auditoire. C’était le 1er janvier. Il passait devant la boutique de M. Goardon, tapissier. M. et Mme Prigent le trouvèrent vieilli.
Cet ensemble de faits apparaît probant et les doutes qui avaient pu se présenter à l’esprit de certains ne peuvent maintenant subsister.
Une requête de M. Pierre
Il reste au parquet de Brest à faire droit à la requête que lui ont présentée cet après-midi Me Reynaud et Feillard aux fins de mise en liberté de M. Pierre.
Ce document écarte, tout d’abord, en s’appuyant sur une partie des témoignages que nous citons plus haut, les autres n’étant acquis que depuis sa rédaction, la présomption tirée de la date de la disparition de M. Cadiou, date fixée par l’accusation au 30 décembre. Il suppute, ensuite, s’aidant des arguments indiscutables que nos lecteurs connaissent, la présomption tirée du retard de M. Pierre à répondre à la dépêche que lui adressait Mme Cadiou le 31 décembre.
On sait que le télégramme ne fut remis à l’ingénieur que le 1er janvier au soir.
Étudiant, enfin, la présomption tirée de l’intérêt de M. Pierre à faire disparaître M. Cadiou, il conclut en ces termes « Un témoin a déclaré que M. Pierre aurait assassiné M. Cadiou pour prendre sa place à la tête de l’usine. Or, il résulte des lettres adressées par Mme Pierre à son fils que la mère de l’ingénieur cherchait à le faire entrer comme chimiste dans une usine de Nantes.
Il résulte d’un rapport de la sûreté sur l’enquête faite par elle à la direction des poudres que M. Cadiou avait été avisé, en décembre, qu’il ne serait plus admis à soumissionner et que cette décision entrainerait fatalement la fermeture de l’usine avec résiliation onéreuse de certains marchés conclus avec l’industrie privée.
A la date du 31 décembre, M. Pierre écrivait à M. Cadiou
« Je n’ai encore rien dit aux ouvriers de leur licenciement !» »
On ne peut donc soutenir que M. Pierre ait eu intérêt à faire disparaître M. Cadiou pour prendre sa place à la tête d’une usine qui allait fermer ses portes.
D’autre part, il résulte de la déposition de M. Legrand que M. Pierre avait décidé, depuis le 20 décembre dernier, d’entrer comme ingénieur dans la nouvelle usine de Daoulas, à des conditions semblables à celles qui lui étaient faites par M. Cadiou. Le 10 janvier dernier, M. Pierre signait en conséquence un contrat devant témoins.
Le contrat a été résilié le 14 janvier, sur la demande de M. Pierre lui-même, car il avait décidé, pour des raisons personnelles, de ne plus aller à Daoulas.
L’ingénieur aurait donc commis un crime sans mobile. Cette thèse est insoutenable. »
Une perquisition opérée à Landerneau, chez Julia Juzeau, la bonne de M. Pierre, n’a donné aucun résultat.
Il se pourrait que de nouvelles perquisitions aient lieu chez certaines personnalités de la même ville. Elles seraient motivées par un propos de M. Le Guiner, juge de paix à Quimper, qui fut l’ami intime de M. Cadiou. Peu de temps avant sa disparition, celui-ci confia ses ennuis à M. Le Guiner, lui dit l’hostilité que lui avaient vouée des ennemis dont il donna les noms et il ajouta : « Je me moque d’eux maintenant, car je les tiens. »
Ajoutons d’ailleurs, au sujet de ces propos du juge de paix de Quimper que M. Jean-Marie Cadiou, frère du disparu, qui est aussi de ses amis, affirma qu’il ne peut s’agir que d’un témoignage de moralité.
L’AFFAIRE DE LA GRANDE-PALUD
Qui donc écrivit les lettres mystérieuses ?…
Boulogne-sur-Mer, 14 février.
Sur commission rogatoire du parquet de Brest, la police mobile de Lille enquête en ce moment à Boulogne et à Calais. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, désire, en effet, connaître l’auteur des missives adressées à Brest et à Landerneau, avec l’intention évidente de dérouter la justice.
On se rappelle qu’une lettre signée Louis Cadiou a été envoyée de Boulogne, le 17 janvier, à l’adresse de M. l’adjoint au maire de Brest, dans le but de faire croire que le directeur de l’usine de la Grande-Palud se reposait à l’hôtel Delforge, 18, rue des Pipots, à Boulogne. Nos renseignements particuliers nous permirent aussitôt de déclarer qu’aucun hôte de cet établissement ne pouvait être soupçonné.
Un voyageur de l’hôtel, du nom de Lefebvre, qui avait le même âge que M. Cadiou et offrait avec lui quelque ressemblance, put facilement se faire mettre hors de cause.
Quelques jours plus tard, le 21 janvier, une nouvelle lettre, signée Bonté-Louage, secrétaire-journaliste, était adressée de Calais, cette fois, à M. l’adjoint au maire de Landerneau.
En rapprochant les deux lettres, aucun doute ne pouvait subsister. L’écriture et le papier, identiques, indiquaient qu’elles provenaient de la même personne. Or. M. Bonté-Louage est établi marchand de journaux à Calais, rue de la Guyane, et n’est nullement secrétaire-journaliste. Pas plus lui que sa femme ne peuvent être soupçonnés. Tous deux ont produit des spécimens de leur écriture qui ne ressemble en rien à celle des lettres suspectes.
Qui donc alors a eu intérêt à les écrire ? Est-ce une fumisterie En tout cas, il semble établi que deux personnes, au moins, s’y sont employées, car si l’enveloppe et la lettre de Brest sont de la même écriture, l’enveloppe de la lettre envoyée à Landerneau diffère de format et d’écriture.
Quoi qu’il en soit, il est d’étranges coïncidences dans cette affaire. L’analogie de l’écriture des lettres avec celle de M. Cadiou, la ressemblance du voyageur de Boulogne avec le directeur de la Grande-Palud sont assez troublantes pour que les recherches soient poussées à fond de ce côté.
La deuxième lettre ayant été déposée dans le train de Calais à Licques, les convoyeurs du parcours vont être interrogés à ce sujet.
UN FOU AU PARQUET
Hier après-midi, un individu se présentait au parquet du procureur de la République et demandait à parler à M. Lescouvé, au sujet de l’affaire Cadiou.
M. Bacquart, secrétaire général, le reçut, et comme l’individu insistait pour voir le chef du parquet, il le pria de revenir.
L’homme reparut quelques instants plus tard, disant cette fois :
« Inutile de déranger le procureur. Dites-lui seulement que Cadiou est ressuscité ; car Cadiou, c’est moi ! »
M. Bacquart a aussitôt requis un garde municipal, qui a conduit le fou à l’infirmerie du dépôt.
Le malheureux se nomme Louis Legroux et habitait 150, rue du Faubourg Saint-Antoine.
16 février 1914 – p. 1 et 3
Pas une charge sérieuse contre M. Pierre… Mais le juge s’obstine
Brest, 15 février
M. Bidard de la Noë, le juge d’instruction de Brest, n’a pas observé le repos dominical. Il a passé la majeure partie de la journée à classer le dossier déjà fort volumineux de l’affaire de la Grande-Palud, à l’aide duquel le procureur de la République prétend accabler M. Pierre et qui, malheureusement pour la thèse de l’accusation, ne renferme et ne renfermera jamais aucune charge sérieuse contre l’ingénieur.
Comment admettre, en effet, et nous nous en tenons à discuter ce point unique, que M. Cadiou, assassiné, selon la version du parquet le 30 décembre à Landerneau, se trouve vivant le 1er janvier à Morlaix ? Il y a quarante-huit heures, on pouvait avoir encore à ce sujet quelques doutes, certains témoignages manquaient de netteté, mais aujourd’hui que de nouvelles personnes parfaitement honorables, confirment, avec des détails précis, avoir vu l’industriel à Morlaix le 1er janvier, tout le monde a le devoir de s’incliner. A moins que M. Cadiou n’ait un sosie en Bretagne et cette hypothèse va rejoindre, dans le magasin des invraisemblances, la consultation de la pythonisse de Nancy.
L’opinion publique n’a pas imité le recueillement de la justice et les racontars sont allés grand train. On a assuré, entre autres qu’une valise renfermant des papiers compromettants pour diverses personnalités avait disparu de l’appartement de M. Cadiou, à Landerneau. C’est folie, car il est évident, que le directeur de la Grande-Palud n’aurait jamais laissé dans une maison où il ne faisait que de rares apparitions, des documents ayant une réelle importance.
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Est-ce la montre de M. Cadiou ?
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 15 février.
On annonce ce soir que l’homme aux 600 francs a assigné en 50.000 francs de dommages-intérêts, M. Cheene, grâce aux déclarations duquel il prétend avoir été injustement soupçonné de l’assassinat de M. Cadiou.
Pour terminer, un fait personnel.
J’ai découvert jeudi dernier, vers trois heures de l’après-midi, à la Grande-Palud, sur un tas de sable, au long d’un bâtiment donnant sur l’Elorn, une montre brisée : elle n’était certainement là que depuis peu de temps, se trouvant très visible à la surface du tas de sable. Elle semble avoir été détériorée intentionnellement. La montre est en acier oxydé, mais pas très plate. Certaines pièces en cuivre du mouvement sont encore relativement brillantes. On peut donc supposer qu’elle a été brisée assez récemment. S’agit-il de la montre disparue de M. Cadiou ? Je l’ai présentée hier à son frère, qui n’a pu me l’affirmer. Je viens, en conséquence, de la faire parvenir, à toutes fins utiles, au juge d’instruction.
17 février 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Le juge d’instruction refuse la mise en liberté de l’ingénieur
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 16 février.
M. Bidard de la Noë, après avoir pris l’avis du procureur de la République de Brest, a refusé de donner suite à la demande de mise en liberté formulée par les avocats de M. Pierre. Pour motiver cette décision, qui a causé une véritable stupeur, le magistrat s’appuie sur les trois points suivants :
1° Les témoins dont les déclarations ont été invoquées par la défense n’ont pas été entendus par lui ;
2° L’inculpé n’a pas été interrogé sur le fond ;
3° Il convient d’attendre les résultats de la contre-autopsie à laquelle procédera demain le docteur Paul.
De ces arguments, un seul, le dernier, a quelque poids, et encore, n’intéresse-t-il en rien M. Pierre. Quant aux autres, ils ne peuvent que se retourner contre ceux qui s’en servent.
Pourquoi, en effet, veut-on recevoir à Brest les déclarations des personnes qui ont vu à Morlaix Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier ? Pourquoi n’a-t-on pas confiance en ce qu’ils ont dit au juge d’instruction de Morlaix et veut-on les convoquer, les déranger à nouveau pour leur faire répéter ce
que tout te monde sait ?
L’ingénieur de la Grande-Palud n’a pas été interrogé sur le fond ! A qui la faute, si ce n’est à ceux qui gardent en prison, depuis onze mois un homme poursuivi pour abus de confiance depuis cinq mois, un pauvre diable qui s’est rendu coupable d’un vol de savonnette à la gare de Brest ?
Vraiment, tout cela est pitoyable
Nouveaux témoignages favorables à M. Pierre
Et pourtant deux nouveaux témoignages viennent encore de se produire à Morlaix, démontrant que M. Cadiou se trouvait bien dans cette ville le 1er janvier.
II s’agit d’abord d’un facteur télégraphiste, M. Cabon, qui a rencontré ce jour-là, place Thiers, entre huit heures et demie et neuf heures du matin, le directeur de la Grande-Palud. Il l’a salué de ces mots
« Bonjour monsieur Cadiou ! » et l’industriel lui a répondu : « Bonjour, Cabon ! ».
M. Caramour, patron couvreur à Morlaix, a également déclaré avoir, vu, M. Cadiou sur la même place et l’avoir salué entre neuf heures, et neuf heures et demie du matin.
A Brest même, ce matin encore, un commerçant de la ville, M. Lemeillet, est venu déclarer M. Bidard de la Noë qu’il avait vu le directeur de la Grande-Palud le 24, le 27 ou le 31 décembre, sur le quai de la gare de Morlaix, vers cinq heures et demie du soir.
– A première vue, a-t-il dit, j’écarte la date du 24. M. Nicolas, qui est mon associé, est venu cette fois-là en automobile, de Brest à Morlaix et j’étais avec lui lorsque j’ai aperçu M. Cadiou, que je connaissais fort bien et depuis de longues années.
Notre enquête personnelle nous permet d’éliminer le 27 décembre. M. Cadiou ayant passé tout l’après-midi à Brest. Reste le 31. Nécessairement, c’est à cette date que M. Lemeillet a rencontré l’industriel.
Autre version du médecin légiste
Ces points acquis, où M. Cadiou a-t-il couché durant son séjour à Morlaix ? Qui peut avoir intérêt à cacher que le malheureux fut son hôte. Nous tombons ici en plein mystère, et toutes les suppositions que t’en pourrait émettre sont dangereuses, d’autant plus qu’elles ne s’étayent sur aucun fait précis.
Signalions en terminant que le docteur Rousseau, médecin légiste, dont nous avons eu l’occasion d’enregistrer les variations, vient de déposer entre les mains du juge d’instruction un long rapport concernant l’examen du manteau de caoutchouc de M. Cadiou.
Ce rapport établirait que l’industriel était couvert du manteau en question au moment de l’attentat et qu’il dut soutenir une lutte violente contre son agresseur. Après sa mort, on l’aurait débarrassé de ce vêtement pour enfouir son cadavre.
18 février 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Cadiou n’a a été étranglé. Il a été tué de revolver,
Et c’est après six semaines d’instruction et d’enquête qu’une nouvelle autopsie révèle ce fait capital
IL RESTE TOUJOURS A TROUVER L’ASSASSIN
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 17 février.
Le mystère de la Grande-Palud s’est enfin en partie éclairci. Il a suffi pour cela de la venue à Morlaix du docteur Paul, l’éminent médecin légiste parisien, dont cette journée vient de consacrer brillamment la maîtrise.
Les constatations du praticien ont démontré, en effet, que M. Cadiou avait été assassiné d’un coup de revolver alors qu’il se trouvait au dehors. Elles renversent d’un coup toutes les hypothèses envisagées jusqu’ici et permettront vraisemblablement à la justice de confondre bientôt l’assassin de l’industriel.
Mais procédons par ordre.
Le docteur Paul, accompagné de M. Liore, brigadier des gardiens de la morgue, arrivait, ce matin, à Morlaix, à cinq heures et demie, et avait immédiatement une longue entrevue avec son collègue de Brest, le docteur Rousseau.
Entre temps on procédait au cimetière Saint-Charles, à l’exhumation du cadavre, de M. Cadiou, qui était transporté au dépôt mortuaire de l’hospice.
On trouve la balle meurtrière
A huit heures l’autopsie commençait en présence de MM. Guilmard et Picard, procureurs de la République à Brest et à Morlaix ; Bidard de la Noë et Le Clech, juges d’instruction aux mêmes sièges ; Fachot, avocat général près la cour d’appel de Rennes ; Rouquier, commissaire divisionnaire de la brigade mobile de Rennes ; Menessier [Mennessier], commissaire de police de Morlaix.
Avec la science et la minutie qui lui sont habituelles, le docteur Paul examina une à une toutes les parties du corps de M. Cadiou, qui était en état de putréfaction complète et répandait aux alentours de la petite salle où avait lieu la lugubre opération une odeur épouvantable. Rien ne lui échappa, il coupa de-ci de-là des lambeaux de chair et de peau ; arracha les ongles, préleva les viscères qui furent placés dans des bocaux mis ensuite sous scellés en vue d’un examen ultérieur.
Sur le cou, il ne releva aucune trace de strangulation. En revanche, il découvrit, dans la tête, la balle qui avait tué le directeur de l’usine de cotons nitrés.
Le projectile avait traversé le crâne à cinq centimètres au-dessus de sa base et avait pénétré à une profondeur de sept centimètres dans les tissus où il a été retrouvé. Il avait suivi un trajet oblique de gauche à droite et d’arrière en avant, tranchant l’artère carotide droite.
La balle était du calibre de six millimètres, en alliage d’étain et de nickel et entourée à sa base d’une chemise de cuivre. Elle avait subi une légère déformation au moment où elle avait heurté la boite crânienne. La section de la gorge avait été faite après la mort.
Ce résultat inattendu causa parmi les assistants l’émoi que l’on pense, car il permettait à l’enquête de s’appuyer désormais sur une base précise.
Après un déjeuner hâtif, le procureur et le juge d’instruction, que le docteur Paul avait tenu à accompagner, prenaient le train pour Landerneau où venaient les rejoindre, à deux heures, M. Astré, substitut, mandé par dépêche.
Le capuchon troué
Le plan des magistrats était simple. Il s’agissait de rechercher l’arme du crime. Ils se rendirent tout d’abord au moulin, chez M. Pierre. Ils y trouvèrent un revolver tirant des balles de huit millimètres et une carabine, qui furent saisis, mais point de revolver de six millimètres.
Le docteur Paul examina ensuite les vêtements que portait M. Cadiou au moment où il fut tué. Son macfarlane caoutchouté retint longuement l’attention du distingué spécialiste. C’est une sorte de pardessus sans manches avec pèlerine et capuchon s’attachant au col par des boutons.
Le capuchon, puis le col avaient été percés par la balle. Deux petits trous très nets étaient visibles. Aux alentours de l’un d’eux la déflagration des gaz avait provoqué la fusion du caoutchouc amalgamé à l’étoffe.
Le coup avait donc été tiré à bout portant, alors que M. Cadiou avait son capuchon sur la tête.
L’attentat, par conséquent, avait été perpétré non pas dans une maison, où l’industriel n’eût pas eu à se protéger contre la pluie ou le vent, mais en plein air et vraisemblablement dans les bois, à peu de distance du lieu où il fut enterré, après qu’on lui eut coupé la gorge.
Du même coup, les témoignages recueillis à Morlaix et concernant le séjour de l’ancien avoué dans cette ville les 31 décembre 1913 et le 1er janvier 1914 semblent ne plus devoir être pris en considération. Ils émanent certainement de gens de bonne foi, mais dans l’esprit desquels une confusion s’est produite.
En effet, M. Cadiou a quitté, cela est prouvé, la Grande-Palud le 30 décembre, à onze heures, couvert de son imperméable.
Comme ce manteau fut troué par la balle qui abattit l’industriel et causa rapidement sa mort, on doit avec une quasi-certitude fixer le crime à cette date.
Qu’est devenue l’arme du crime ?
M. Pierre, contre lequel cette journée n’a apporté aucune charge, avait-il à sa disposition une arme autre que celles trouvées à son domicile ? Voilà ce que le parquet de Brest chercha ensuite.
Il apprit ainsi que le veilleur de nuit de l’usine avait en sa possession, depuis le mois de juin dernier, un revolver acheté par l’ingénieur à Landerneau. L’arme tirait des balles de 6 millimètres, identiques à celle découverte dans le cou de M. Cadiou.
Le 17 janvier, quelques jours avant la fermeture de la Grande-Palud, l’ouvrier Bossard, qui détenait le pistolet, en tira les cartouches avec le contremaitre Bignard. Il fit ensuite lire à ce dernier une lettre par laquelle il annonçait à M. Pierre qu’il lui remettait, le revolver dont il citait le numéro de fabrique. Cette lettre, de l’aveu même de Bignard, ne parvint pas à destination. En fut-il de même du revolver ?… Autant de questions que le juge d’instruction se préoccupe en ce moment même d’éclaircir et qui sont particulièrement graves si on les rapproche de cette circonstance que Bossard vint plusieurs fois à la Grande-Palud, entre le 28 décembre et les premiers jours de janvier, alors qu’il était en congé pour maladie.
Ce que dit le veilleur de nuit
M. Paulin, commissaire spécial à Brest, fut immédiatement lancé à la recherche de l’ouvrier Bossard, qu’il réussit à rejoindre. Celui-ci a déclaré que M. Pierre lui avait remis, en juillet dernier, un revolver avec vingt-cinq balles, pour se défendre, en cas de danger, durant ses gardes de nuit. Bossard a ajouté qu’étant tombe malade le décembre, il avait laissé son revolver sous sa paillasse. A son retour, le 7 janvier, il l’avait trouvé à la même place. Le veilleur reconnut en outre avoir tiré, le 17 janvier, les cartouches qui restaient dans le barillet, et prétendit avoir remis ensuite l’arme et les douilles vides à M. Pierre qui les lui avait demandées. Ces assertions ne peuvent être admises sans contrôle.
Quant aux magistrats du parquet, en quittant le moulin, ils se rendirent à l’usine de la Grande-Palud, puis au domicile de M. Cadiou, rue de Brest, à Landerneau. Leurs perquisitions donnèrent un résultat négatif. Il convient cependant de signaler que, sur le bureau de l’industriel, ils trouvèrent, bien en vue, un volume de Musset, où la tirade de Rolla sur le suicide était marquée d’un signe bizarre, et rien de plus.
Mme Cadiou vient de se constituer partie civile et a choisi pour avocat Me Fleys.
CE QUE DIT M. CLOAREC
Rentré hier à Paris, M. Cloarec, député du Finistère, s’est empressé de protester, avec indignation, contre certaines insinuations malveillantes dont il fut l’objet au sujet de l’affaire Cadiou. C’est dans la région qu’il représente à la Chambre qu’elles naquirent. Aussi ne veut-il y voir « qu’une manœuvre déloyale d’adversaires politiques ».
M. Cloarec a toujours cru, dit-il, à l’assassinat de son vieil ami, M. Cadiou. Il a la conviction que l’industriel a été tué avant le jeudi 1er janvier. Il estime que les personnes qui, de bonne foi, croient avoir vu la victime après cette date, à Morlaix, sont trompées par les fêtes successives de la fin de 1913.
Député du Finistère, maire du pays, M. Cloarec trouva tout naturel que, dès le début de l’affaire, Mme Cadiou, la veuve d’un ami de longue date, soit allée lui faire part de ses alarmes et de ses appréhensions.
M. Cadiou écrivait habituellement chaque jour à sa femme ; il lui avait promis de l’entrer à Paris pour les fêtes. Or, il ne lui avait donné aucun signe de vie depuis quarante-huit heures.
Très alarmés de ce silence, dit M. Cloarec, nous télégraphiâmes au maire de Landerneau pour le prier de contrôler si les deux valises de l’industriel étaient dans sa chambre. Il nous fut répondu négativement. Ce détail est de la plus haute importance car M. Cadiou ne se séparait jamais de ses valises.
Le fait qu’elles n’étaient plus dans sa chambre pouvait faire croire que l’industriel était parti volontairement. Or, les valises étaient bien restées à l’endroit où M. Cadiou les avaient laissées, et où on les retrouva plus tard. On nous avait donc trompés, en répondant à notre télégramme. Dans quel but ? Pourquoi ce mensonge ? Oui a fourni le faux renseignement ?
Le député du Finistère s’étonne d’autant plus, dit-il, d’être pris à partie dans cette affaire qu’il n’était pas le seul parlementaire en relations avec M. Cadiou. Et il se défend énergiquement d’avoir indiqué, le premier, M. Pierre comme étant l’assassin présumé de M. Cadiou.
Je déclare, de façon absolue, continue-t-il, que jamais je n’ai vu M. Pierre, et que, depuis l’époque où M. Legrand, prédécesseur de M. Cadiou, était administrateur de la Grande-Palud, je ne me suis pas rendu à cette usine. Jamais je n’ai fait partie, en aucune façon, du personnel, pas plus que je n’ai été l’avocat-conseil appointé de la fabrique.
Dans de telles conditions, il m’aurait donc été difficile de diriger une accusation contre qui que ce fût.
Je n’ai, jusqu’ici, jamais été appelé par le juge d’instruction, à témoigner dans cette affaire. Ce n’est d’ailleurs pas moi, mais M. Jean Cadiou, le frère de la victime, qui a déposé une plainte en assassinat contre X. le 12 janvier.
Mon rôle ne fut dans cette circonstance douloureuse, que celui d’un ami et d’un conseiller impartial.
En fait, si j’ai mon idée, quant à l’assassinat de mon ami, il m’est permis de m’étonner des faits suivants :
Chimiste aux gages de M. Cadiou, simple propriétaire d’usine, pourquoi M. Pierre dénonça-t-il les produits qu’il était chargé de fabriquer excellents ? Pour quel motif cet ingénieur, quittant M. Cadiou le 29 décembre, lui demandait-il de l’argent le lendemain, sachant que M. Cadiou ne pouvait le lui envoyer puisqu’il n’était pas encore arrivé à Paris.
Je suis loin d’accuser M. Pierre ; je ne demande pas mieux de croire à son innocence, je constate des faits et c’est tout.
Telles sont les déclarations de M. Cloarec.
19 février 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
L’ingénieur Pierre promet de très graves révélations
C’EST DU MOINS CE QU’A DÉCLARÉ SON AVOCAT
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 18 février.
On a pu faire aujourd’hui la preuve définitive que le revolver de 8 millimètres trouvé hier chez M. Pierre était celui qui avait été remis à Bossard. On a en effet retrouvé dans le tas de charbon, devant lequel était installée la cible sur laquelle s’étaient exercés le contremaître Bignard et le veilleur de nuit, des débris d’une balle du calibre de 8 millimètres.
D’autre part, Julia Juzeau, la bonne de l’ingénieur, a reconnu avoir vu en la possession de son maître des balles blindées de 6 millimètres semblables à celle qui fut trouvée dans le cou de M. Cadiou et causa sa mort.
Tout ceci semblerait démontrer que M. Pierre ayant acheté pour le veilleur de nuit de la Grande-Palud un revolver neuf, du calibre de 6 millimètres, l’a gardé pour lui et a remis le sien, un plus ancien et du calibre de 8 millimètres, à l’ouvrier.
Qu’est devenu le revolver introuvable ?…
Que sont devenus les projectiles, dont une provision devait être conservée au moulin ?
M. Pierre pourra seul répondre à ces questions, au cours de l’interrogatoire que lui fera subir demain le juge d’instruction.
Il connaît, paraît-il, cette charge, si lourde qu’elle peut l’écraser. Il n’en a pas été autrement ému et compte se justifier facilement devant M. Bidard de la Noë. Il a même manifesté le désir de renoncer à tous les délais de procédure afin d’être entendu le plus rapidement possible sur ce point.
A Me Feillard, qui est allé le visiter aujourd’hui, il a raconté que si la famille Cadiou se portait partie civile au procès dont il est menacé, il se verrait dans l’obligation de proclamer les raisons qui l’ont amené à dénoncer les agissements de la société de la Grande-Palud.
– La petite affaire Pierre, a-t-il déclaré en prenant congé de son avocat, pourrait bien devenir le gros scandale des poudres !
Vingt-quatre heures de patience encore, et l’on saura si l’on peut toujours ajouter foi aux affirmations d’innocence de l’ingénieur. Ce délai est bref. Il convient de le respecter.
Le juge d’instruction recevra également demain la déposition de Bossard.
La somnambule est convoquée
Il exigera aussi les explications les plus nettes au sujet de l’extraordinaire consultation donnée par la somnambule de Nancy. En conséquence, il a convoqué pour samedi celle-ci, ainsi que Mmes Cadiou, Saimpy [Sainpy] et Guillemin.
Des perquisitions minutieuses ont été opérées par M. Lecoz, l’une au domicile de M. Cadiou à Landerneau, l’autre chez M. Legrand, l’ancien maire de Landerneau. La première n’a donné aucun résultat appréciable. Elle a été rendue difficile du fait que l’industriel avait chez lui une quantité énorme de dossiers commerciaux. La seconde, chez M. Legrand, amena la saisie de différents papiers dont l’intérêt ne paraît pas considérable.
J’ai pu voir l’ancien maire.
– Il était tout naturel, m’a-t-il dit, que l’on vint chercher chez moi des documents, puisque j’ai été, pendant un certain temps, directeur de l’usine de la Grande-Palud. La police a emporté des lettres ayant trait à ma gestion, remontant pour la plupart à 1908.
Pour montrer combien sont absurdes les bruits qui me représentent, comme un ennemi de la société que je dirigeai, il me suffira de vous rappeler que je fus chargé par M. Cadiou lui-même, en juillet dernier, de vendre la Grande-Palud. Je ne trouvai pas d’acquéreur, le prix demandé étant trop élevé.
On a prétendu que l’usine de cotons nitrés qui se monte à Daoulas avait intérêt à acheter la Grande-Palud. Or, les bâtiments et le matériel de cette dernière, sont en assez mauvais état. Rien ne pouvait donc motiver pareil propos.
Je tiens aussi à m’expliquer une bonne fois à propos du contrat qui lia durant quelques jours M. Pierre à cette même entreprise de Daoulas. L’ingénieur était en pourparlers à ce sujet trois mois au moins avant la disparition de M. Cadiou. Il ne signa cependant un engagement définitif que le 12 janvier et le rompit le 14, ne voulant pas, disait-il, aller à Daoulas tant que l’on ne saurait pas ce qu’était devenu son patron.
Ajoutons en terminant que la trouvaille du volume de Musset avec un signet à la tirade de Rolla sur le suicide servait trop bien la thèse d’un crime longuement concerté, préparé pour aiguiller les recherches dans un sens contraire à l’assassinat, pour qu’elle ne fût démentie ; c’est un commissaire de police qui au cours des recherches, a parcouru le volume et en a marqué une page.
20 février 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
L’histoire des deux revolvers sera-t-elle fatale à M. Pierre ?
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 19 février.
On attendait avec une vive impatience l’explication qu’allait fournir M. Pierre au sujet des deux revolvers de 6 et de 8 millimètres qu’il eut en sa possession. Qu’avait-il fait de la première de ces deux armes tirant des balles identiques à celle qui fut retrouvée par le docteur Paul dans le cadavre de M. Cadiou ? Telle était la question qui devait aggraver singulièrement ou diminuer, suivant la réponse qu’y donnerait l’ingénieur, les présomptions relevées à sa charge. Cette réponse fut décevante, louche, et, à moins d’un concours de circonstances extraordinaires qui viendrait prouver la véracité des faits avancés par M. Pierre, elle va constituer contre lui une accusation terrible, la seule dont puisse se prévaloir le parquet de Brest.
Amené au palais de justice de Brest à onze heures et demie, M. Pierre, qu’assistait Me Feillard, reconnut tout d’abord l’exactitude de la déposition de Bossard en ce qui concerne le revolver de 8 m/m qui devait servir au veilleur de nuit de la Grande-Palud.
M. Bidard de la Noë en arriva ensuite un revolver de 6 m/m.
D – En dehors de ce revolver de 8 millimètres, n’en avez-vous pas eu un autre ?
H. – Oui. J’en ai eu un autre que j’avais acheté en 1912 chez M. Marie, armurier à Landerneau.
Malgré cette assurance, l’ingénieur Pierre sera probablement bientôt confondu. En effet, l’armurier et sa fille, se reportant à des souvenirs de famille et à un livre qui mentionne les mouvements de fonds effectués dans leur maison, attestent que c’est en mai 1913 que l’arme fut achetée au prix de 38 francs et non de 27.
M. Pierre continua en ces termes
J’ai payé cette arme 27 francs, avec une boîte de cartouches. Je l’ai achetée avant qu’on enlevât de mon jardin une tourelle peinte en blanc qui est maintenant chez M. Botcazou, architecte paysagiste à Landerneau. Je me souviens de ce détail parce que lorsque j’ai tiré pour la première fois avec ce revolver, je me suis abrité derrière cette tourelle, par crainte des ricochets.
Le point faible
Le juge d’instruction présenta alors à M. Pierre, un revolver identique à celui que lui avait vendu M. Marie. L’ingénieur reconnut qu’il était en tous points semblable à l’arme qu’il avait en sa possession. Et l’interrogatoire reprit.
D. – Qu’avez-vous fait de votre revolver de 6 millimètres ?
R – Je l’ai cédé à un voyageur de commerce en février ou en mars 1913, c’est-à-dire avant que l’on tentât de cambrioler le coffre-fort de la Grande-Palud. Si je me suis défait de cette arme c’est parce que le cran de sûreté n’en était pas sûr. Je n’ai jamais eu deux revolvers à la fois.
D. – Combien avez-vous vendu ce revolver ?
R. – Je l’ai vendu 15 francs, avec les balles qui me restaient
D. – Comment s’appelle le voyageur qui vous l’acheta ?
R. – Je ne sais pas son nom, je ne le lui ai pas demandé, pas plus que je ne me suis inquiété de savoir quelle maison il représentait. Il m’a dit vendre de l’huile, du savon et peut-être du café : je lui ai répondu que ces articles ne m’intéressaient pas. Au moment où il est arrivé, je me trouvais au moulin dans mon jardin, en train de tirer avec le revolver sur un journal fixé à deux bâtons plantés en terre.
D. – Savez-vous au moins de quelle contrée était-ce voyageur ?
R. Je ne le sais pas car je n’ai pas lié autrement conversation avec lui. Il m’a paru un peu plus petit que moi et plus jeune ; il pouvait avoir vingt-huit ans, portait un pardessus sombre et une canne. Je ne me souviens pus comment était sa coiffure.
D. – Quelqu’un se trouvait-il à ce moment avec vous ?
R. – Non. J’étais seul dans mon jardin.
L’interrogatoire prit fin sur ces mots. Si M. Pierre dit vrai, on le saura sans nul doute prochainement, car le voyageur de commerce dont il parle ne peut manquer de se faire, connaître d’ici quelques jours ; mais cet espoir apparaît comme bien vague.
Précisions défavorables
Dans l’après-midi, M. Pierre a été interrogé de nouveau et confronté avec Bossard.
Une discussion s’est engagée sur le point de savoir si au moment où l’ingénieur remit, en juillet, au veilleur de nuit le revolver de 8 millimètres, il lui déclara : « J’ai ou j’ai eu un autre revolver ».
Bossard tint fermement pour le premier terme, tout en pleurant et en se défendant de vouloir charger celui qui avait été son chef.
M. Pierre a conservé tout son sang-froid. M. Bidard de la Noë ayant ouvert en sa présence le scellé contenant la balle qui a tué M. Cadiou, il l’a longuement examinée et a dit simplement : « Je n’avais jamais vu un projectile tiré ainsi. Je ne croyais pas que ce fut si petit ! »
Julia Juzeau, que je viens de rencontrer, m’a dit qu’il lui semblait que M. Pierre avait fait l’acquisition de son revolver peu de temps avant d’avoir son automobile. Or l’automobile lui a été livrée en septembre 1913. Pourquoi l’ingénieur s’il n’était point coupable mentirait-il ainsi ? se demande-t-on.
Du coup les témoignages si ardemment discutés des ouvriers de la Grande-Palud, affirmant que MM. Cadiou et Pierre avaient quitté ensemble l’usine le 30 décembre à onze heures du matin, acquièrent une valeur considérable.
La lutte peut être longue entre la ténacité de l’accusation, qui maintenant possède des éléments de preuves formels et le calme étonnant de l’inculpé. Il est douteux qu’elle se termine à l’avantage de M. Pierre, bien que les motifs qui auraient armé son bras n’apparaissent pas encore nettement.
Notons, en terminant qu’un expert parisien, M. Kohn, a été commis pour examiner les viscères de M. Cadiou.
21 février 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE-DE LA GRANDE-PALUD
Peut-on encore croire l’innocence de l’ingénieur ?
SES DERNIERS MENSONGES LUI 0MT ALIÉNÉ L’OPINION
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 20 février.
Louis Pierre est convaincu de mensonge à propos de l’achat de son revolver de six millimètres. Du moment qu’il scelle la vérité sur ce point, il ne la dit pas sur les autres donc, il est coupable. Ainsi raisonne aujourd’hui, avec grande chance de ne pas se tromper, l’opinion publique devenue hostile à l’ingénieur après lui avoir été si ardemment favorable, tant qu’on n’eut contre lui que des présomptions impondérables.
Personne ne croit à l’histoire de ce voyageur de commerce, dont l’invention, de la part d’un homme aussi admirablement équilibré que l’est Pierre, est vraiment inattendue.
Lorsque l’inculpé qui, dans le passé, devait avoir combiné son crime et pris toutes ses dispositions pour égarer les recherches et les soupçons de la justice, apprit la découverte du cadavre de M. Cadiou, il n’avait probablement arrêté aucun plan de conduite. Il laissait aux événements le soin de lui dicter une attitude et ceux-ci le servirent à souhait. Il suivit toutes les phases de l’autopsie incomplète du docteur Rousseau, sut ainsi qu’on n’avait pas trouvé trace du coup de feu qui avait tué le directeur de la Grande-Palud.
Dans la suite, s’élevèrent les discussions confuses que l’on sait, entre ceux qui prétendaient avoir vu Pierre et M. Cadiou quitter l’usine ensemble, le 29 décembre et ceux qui affirmaient que ce départ avait eu lieu le 30. Les témoignages troublants déclarant que M. Cadiou se trouvait à Morlaix le 31 décembre 1913 et le 1er janvier 1914 accentuèrent encore le désarroi du parquet. L’ingénieur le sut. Il pensa, avec juste raison, que jamais on ne pourrait le confondre et que sa mise en liberté était prochaine.
La contre-autopsie, pratiquée par le docteur Paul, mina tous ses espoirs et son système de défense, en donnant une preuve matérielle à ceux qui l’accusaient. Du coup, il se trouva désemparé, abattu. Malgré la maîtrise qu’il a de ses nerfs, toute sa froide logique en fut en désarroi, et il ne put opposer à une charge écrasante qu’une fable et une dénégation aussi ridicules l’une que l’autre. Il eut même l’imprudence de menacer la famille Cadiou, au cas où elle se porterait partie civile à son procès, de faire renaître, en révélant certains agissements de sa victime, le scandale des poudres. Tout cela n’est point fait pour l’innocenter. Bien au contraire.
Louis Pierre eut-il des complices ? Nous croyons pouvoir répondre par la négative. Il a certainement calculé par avance tous les risques de son acte effroyable, il s’est moralement et physiquement senti assez fort pour les encourir seul, et il a agi. Pourquoi ? Il l’avouera vraisemblablement un jour.
De souche paysanne, ayant conservé, malgré son passage à, l’École centrale, l’amour atavique de la terre, il s’était attaché à ce pittoresque site breton qu’est la « Grande-Palud », à son petit jardin du Moulin-aux-Bois ; il aimait sa petite bonne, Julia Juzeau, au point d’avoir ébauché avec elle des projets de mariage. Peut-être faut-il voir dans ses regrets d’avoir à renoncer à de chères habitudes la raison qui le décida à chercher un moyen de ne pas rompre avec elles. Ce moyen il l’avait à sa portée : faire disparaître M. Cadiou, racheter, au moyen d’une combinaison financière quelconque, l’usine de celui-ci et la diriger ; se faire réadmettre au nombre des adjudicataires de l’État, vivre une vie large et, facile dans le cadre qu’il avait choisi.
Est-ce là le rêve que l’ingénieur termine actuellement dans une froide cellule de la prison du Bouguen ? Nul ne le sait, que lui.
C’EST AUJOURD’HUI QU’ON INTERROGE LA SOMNAMBULE
Demain, à neuf heures du matin, M. Bidard de la Noé commencera l’audition des personnes qui furent de près ou de loin mêlées à l’histoire de la somnambule.
Ce sont d’abord cette dernière, Camille Simon, veuve Hoffmann ; Mme veuve Saimpy [Sainpy], belle-mère du père de Mme Cadiou, habitant Pont-à-Mousson, et qui consulta à Nancy la pythonisse ; Mlle Guillemain [Guillemin], tante de Mme Cadiou, qui demanda à Mme Richard, mère de celle-ci, les gants qui étaient nécessaire à Mme Hoffmann pour donner sa consultation enfin, Mme Richard, qui prit les gants chez Mme Cadiou sans lui demander son avis.
Mme Cadiou était également citée, mais elle ne se rendra pas à la convocation du juge en raison de son état de santé.
22 février 1914 – p. 1
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
LA SOMNAMBULE A TOUT OUBLIE
Et le juge reste perplexe
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 21 février.
M. Bidard de la Noë tente aujourd’hui d’élucider le plus mystérieux des incidents de l’affaire Cadiou : la consultation de la somnambule de Nancy, grâce à laquelle fut découvert le cadavre du directeur de la Grande-Palud. Il est douteux qu’il y parvienne. Il a entendu ce matin Mme Sainpy, belle-mère du frère de Mme Cadiou, et la pythonisse, Mme Simon, veuve Hoffmann. Elles n’ont point varié dans leurs déclarations. Mlle Guillemin et Mme Richard imiteront, sans doute, leur exemple : ainsi les forces surnaturelles auront vaincu la justice.
Cependant, dans les paroles que prononça la pythonisse et que Mme Sainpy nota scrupuleusement, il est des indications d’une précision telle qu’elles ne pouvaient manquer d’étonner le parquet de Brest.
– M. Cadiou a bien été assassiné, disait Mme Hoffmann en un moment où il ne se trouvait pas un journal en France pour soutenir l’hypothèse du crime. Ceci était déjà remarquable. Voyons la suite.
– Le meurtrier est grand, châtain il a de trente à trente-cinq ans. C’était bien le signalement de M. Pierre.
Voici maintenant comment M. Cadiou a été tué d’un gros coup sur la tête, à droite. C’était exact ; la balle pénétra dans la nuque de ce côté-là. Restait un point : où est le cadavre ?
Il est inutile de chercher le corps de M. Cadiou dans l’eau, répondait la somnambule ; il ne s’y trouve pas. Il est à droite du moulin, au pied d’un talus, près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres. Peu de terre le recouvre.
Admirable, en vérité ! Que l’on arrive de Brest ou de Landerneau, l’endroit où M. Cadiou était enterré est à droite du moulin, le bouquet d’arbres existe, et quelques centimètres de terre à peine recouvraient le corps.
Pour terminer la consultation, une prophétie qui ne tarda pas à se réaliser :
– Il sera découvert et l’assassin pris.
Le juge d’instruction, pendant quatre heures, vient de chercher à percer le secret de cette surprenante divination. Mme Sainpy, fervente de l’occultisme, lui a tout d’abord exposé dans quelles conditions elle décida de recourir aux bons offices de Mme Hoffmann, comment elle fit prendre par Mme Richard, chez Mme Cadiou, une paire de gants ayant appartenu au disparu, et comment la voyante, avant été endormie par sa marraine, elle recueillit les stupéfiantes révélations que l’on sait.
Mme Hoffmann, qui était venue de Nancy avec son beau-frère, s’est retranchée derrière le secret professionnel – si l’on peut s’exprimer ainsi.
– A l’état de veille, aucun souvenir du sommeil hypnotique ne subsiste, a-t-elle dit. J’ai tout oublié.
Il a été impossible de tirer d’elle autre chose.
23 février 1914 – p. 1
LA MORT DE M. CADIOU
Un prétendu « conjuré » qui se fâche
LE VOYAGEUR DE COMMERCE MET LES CHOSES AU POINT
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 22 février.
Il est écrit que l’assassinat de M. Cadiou donnera lieu aux suppositions les plus fantaisistes. On racontait, hier soir, que deux documents importants avaient disparu du dossier de l’affaire, au palais de justice de Brest, tout cela parce que l’on changeait les serrures du parquet et du cabinet du juge d’instruction. Je suis autorisé à démentir formellement ce bruit, qui ne repose sur rien.
On parlait encore aujourd’hui de la prétendue conjuration au cours de laquelle le directeur de la Grande-Palud aurait été, je vous l’ai dit, condamné à mort par quelques-uns de ses ennemis, dont M. Pierre aurait été l’instrument. Il ne semble pas qu’on doive y attacher une importance quelconque.
Le témoin qui doit confondre certaines personnalités de Landerneau et de Brest en cette noire affaire, n’apportera sans doute à l’enquête que l’appoint de quelques points nouveaux.
J’ai rencontré ce matin l’un de ceux qu’il a la prétention d’accabler, et qui m’a déclaré textuellement :
– J’en ai assez de toutes les stupidités que l’on colporte sur mon compte, et irai m’en plaindre amèrement demain au procureur de la République. Je n’admets pas, en effet, qu’un monsieur que j’ai reçu chez moi une fois à déjeuner, se permette de me prêter des propos que je n’ai jamais tenus, des intentions qui furent toujours loin de ma pensée. On va racontant que j’ai tenu, à Uriage, devant un ingénieur belge, une conversation compromettante. Or, jamais je n’ai fait de cure dans cette station. Concluez et jugez vous-même de la valeur des arguments que l’on veut, parait-il, opposer à ma loyauté et à ma bonne foi.
« La police a trouvé chez moi, au cours d’une perquisition, que rien ne justifiait, mais que j’excuse néanmoins, une lettre d’un parlementaire me parlant de la Grande-Palud, dont je fus jadis le directeur. Il y était dit que si les détracteurs de la société continuaient mener campagne contre elle, ils trouveraient à qui répondre, M. Cadiou possédant des armes contre eux. On a voulu voir là-dedans des choses énormes, alors qu’il s’agissait simplement d’une nouvelle combinaison financière. Voilà tout le faisceau de preuves au moyen desquelles on cherche à me compromettre, et des amis avec moi. C’est inadmissible ».
La famille Pierre, dont la belle confiance a maintenant quelque chose de navrant, offre une prime de 500 francs à qui pourra faire retrouver l’acheteur du revolver de six millimètres. Il est douteux que celui-ci puisse jamais se faire connaître.
Sans intérêt également, semble devoir être une lettre anonyme que reçut, à Morlaix, le docteur Paul, et dans laquelle on le priait, en termes choisis, d’examiner la nuque de l’infortuné M. Cadiou au cours de la contre-autopsie. Il ne peut s’agir là que d’une simple coïncidence ou d’une observation faite par l’une des personnes qui assistèrent à la première autopsie, pratiquée par le docteur Rousseau.
II serait grand temps qu’à l’agitation fiévreuse au milieu de laquelle se poursuit depuis bientôt trois semaines l’enquête sur le drame de la Grande-Palud, succédât un peu de calme et de méthode. On ne connaitra la vérité qu’à ce prix.
Ce que dit M. Thevenot
Saint-Malo, 22 février.
Après d’infructueuses recherches dans les hôtels, je viens de rencontrer enfin M. Leopold Thevenot, dont le Petit Parisien a relaté té les déclarations au sujet du revolver de l’ingénieur de la Grande-Palud. M. Thevenot se montre d’ailleurs très ennuyé du bruit fait autour de son nom.
Ce représentant de commerce qui visite la région de l’Ouest pour sa maison, m’a déclaré que, depuis quelque temps, il connaissait M. Pierre, l’ingénieur de la Grande-Palud. Il l’a vu, notamment à Landerneau, en juillet et du 13 au 15 janvier dernier. En 1913, mon interlocuteur s’était rendu au moulin chez M. Pierre avec des amis.
L’ingénieur aurait ce jour-là, déchargé une ou plusieurs balles de son revolver dans le mur de son jardin. Mais M. Thévenot ne vit pas l’arme de près, lors de son dernier passage à Landerneau. Il rencontra simplement M. Pierre à l’hôtel, mais ne lui parla même pas. Il m’a affirmé de façon très catégorique, qu’il n’avait eu à aucun moment le revolver de l’ingénieur en sa possession et que jamais on ne lui avait demandé de l’acheter. Il a donc été fort surpris de se voir mis on cause, d’autant plus que le signalement du voyageur, en huiles donné par M. Pierre correspond à peu près au sien.
M. Thevenot est un jeûne homme de vingt-sept ans. Il n’a pas voulu que l’on crée plus longtemps sur son nom une confusion qui lui serait préjudiciable : c’est pourquoi il a écrit au juge d’instruction de Brest pour le prévenir qu’il se tenait sa disposition afin de dissiper ce malentendu.
– En ce qui me concerne, a ajouté M. Thevenot, j’ignore tout de l’affaire Cadiou, comme du revolver qui a servi à l’assassinat.
24 février 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
L’accusation, maintenant, a des bases solides
(DE NOTRE ENVOYER SPÉCIAL)
Brest, 23 février.
L’enquête sur le crime de la Grande-Palud semble devoir, maintenant, s’évader du champ hasardeux des hypothèses, dans lequel elle a évolué jusqu’ici, pour se placer sur un terrain plus solide. Petit à petit, les suppositions fantaisistes ont été réduites à néant, les bruits sensationnels se sont éteints. Il ne reste qu’un fait Louis Pierre est inculpé d’avoir assassiné M. Cadiou, son patron, et cette accusation s’appuie sur des bases solides.
On disait même qu’une preuve de la culpabilité de l’ingénieur allait être acquise aujourd’hui. Quelqu’un, affirmait-on, avait remarqué, dans la nuit du 31 décembre, aux alentours du lieu où fut creusée la fosse du directeur de la société de cotons nitrés, un homme travaillant à la lueur d’un falot.
Or, vérification faite, le témoignage des personnes que l’on disait avoir aperçu le travailleur suspect dans le bois de la Grande-Palud n’a aucun intérêt. Voici comment j’ai pu l’établir :
Samedi dernier, M. Prigent, employé chez un encaisseur de Landerneau, se trouvait au pont de Mesgral [Mesgall] à quatre kilomètres environ du lieu où fut enterré le cadavre de M. Cadiou, dans un débit tenu par une dame Quère [Quéré]. Il surprit les bribes d’une conversation où il était question de deux marchands de bestiaux qui auraient vu, dans la nuit du 30 au 31 décembre, en revenant, vers une heure et demie du matin, de la foire de Commana, une lumière à l’endroit précis où fut découvert, le corps de l’industriel.
J’ai pu connaître le nom de l’un de ceux-ci et le joindre au hameau de Gouesnou. Il tenait lui-même les renseignements d’ouvriers en compagnie desquels il avait récemment voyagé dans un train.
On voit quelle créance il faut accorder à ce bruit.
La rumeur suivant laquelle trois paysans auraient entendu le coup de feu qui tua M. Cadiou ne mérite pas plus de créance.
La ridicule histoire du complot contre M. Cadiou ne soulève dans l’opinion publique que des réflexions ironiques. Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, l’un des prétendus conjurés, celui-là même dont je vous rapportais hier la conversation. Il a ouvert, en sa présence, divers scellés contenant des pièces saisies au cours d’une perquisition et qui n’établissent rien de semblable à une conspiration. Cette entrevue s’est terminée par une protestation indignée du témoin contre les bruits répandus sur son compte et celui de ses amis.
La lettre anonyme reçue à Morlaix par le docteur Paul ne mérite pas, je le répète, l’attention que d’aucuns lui ont prêtée.
Ajoutons que le parquet de Brest a donné l’ordre de faire rechercher les minutes des télégrammes expédiés par tous les membres de la famille Cadiou, entre les dates du 28 décembre et du 4 février.
On affirme que l’ingénieur Pierre perd de jour en jour dans sa prison, sa belle assurance.
La déposition de M. Thevenot
Saint-Malo, 23 février.
M. Abbé, commissaire de la police mobile, vient d’entendre sur commission rogatoire du parquet de Brest, M. Léopold Thevenot.
Le voyageur de commerce a déclaré être allé la villa du Moulin le 29 juin ou le 6 juillet 1913 avec Mme Leroch [Le Roch] et la nièce de celle-ci. Il se rappelle que l’ingénieur Pierre tira des coups de revolver dans son jardin, mais il affirme que lui-même n’en a pas tiré. Il n’a pu, par conséquent, remarquer le calibre du revolver, qu’a aucun moment M. Pierre ne lui proposa d’acheter.
LA FAMILLE CADIOU AFFIRME QUE PIERRE A EU UN COMPLICE
Tandis que le parquet de Brest cherche à mieux déterminer les bases de son action judiciaire, la famille Cadiou maintient en bloc les accusations qu’elle a dirigées contre l’ingénieur Pierre et un ami de cette famille, que nous avons vu, hier, à Paris, nous les a résumées de la façon suivante :
– Le crime a été commis, nous le maintenons, par l’ingénieur Pierre.
Jusqu’à présent, on s’est demandé pour quels mobiles un homme dans la situation de Pierre est devenu un assassin. Tout simplement par intérêt, pour améliorer sa situation. Congédié, il devait quitter le pays tandis que, M. Cadiou supprimé, il devenait l’arbitre de la situation, pouvait faire acheter l’usine à vil prix et en devenir le co-propriétaire. C’était un échelon énorme que gravissait le petit ingénieur à six mille francs par an. Il ne faut pas oublier que l’usine pouvait donner au moins 80.000 francs de bénéfice net annuellement.
D’autre part, Cadiou ne se serait pas laissé déposséder. Il se savait exclus des adjudications de l’État, mais était convaincu d’être rétabli sur la liste des soumissionnaires dans un an. Il n’avait donc qu’à fermer l’usine de la Palud pendant une année, licencier son personnel, et attendre.
C’est justement ce projet qui faisait obstacle aux visées ambitieuses de Pierre.
Du reste, la culpabilité de Pierre ne fait pas de doute pour nous son attitude dès la découverte du cadavre nous a frappé.
Il y a un détail que personne n’a relaté et que plusieurs témoins peuvent certifier.
Quand le corps de M. Cadiou fut examiné par le parquet à l’endroit même et dans l’état où il avait été découvert, on constata que la victime, en tenue de cycliste, avait sa pèlerine en caoutchouc sur les pieds. Elle était tête nue. Un magistrat demanda :
– Où est donc la casquette que portait M. Cadiou ?
Et, étourdiment, l’ingénieur Pierre répondit vivement :
– Elle est dans le capuchon.
Effectivement, on l’y trouva.
Comment Pierre le savait-il ?
Maintenant, il faut aller jusqu’au bout de notre pensée.
Pierre n’a pas commis le crime seul. Il a eu un complice, soit actif, soit passif. Il a été secondé par quelqu’un dans l’accomplissement de sa tâche criminelle ou bien quelqu’un a facilité son crime par une neutralité complaisante.
Ce qui est certain, c’est qu’il y a au moins une personne à Landerneau, en dehors de Pierre, qui sait la vérité sur l’assassinat.
Pourquoi la justice ne cherche-t-elle pas ce complice au lieu de perdre son temps à examiner des pistes fantaisistes ?
Qu’elle resserre le cercle de ses investigations autour de Pierre et elle aura la clef du mystère.
Telles sont les déclarations que nous a faites une personne à qui rien des démarches de la famille Cadiou n’est étranger. Nous les publions à titre, documentaire, et sans les commenter.
25 février 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
L’opinion brestoise s’insurge contre les lenteurs de l’instruction
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 24 février.
La semaine qui s’est terminée aujourd’hui a été plutôt mauvaise pour M. Pierre.
Les charges qui pèsent sur l’ingénieur se sont singulièrement aggravées et une personne qui le voit fréquemment à la prison nous disait qu’il parait fort abattu.
Certes, il n’existe pas encore de preuve définitive de sa culpabilité et, malgré la malheureuse histoire du revolver vendu qui semble se retourner contre lui, il est encore des gens qui hochent la tête et doutent.
L’hypothèse d’une complicité morale, sinon matérielle, rencontre d’autre part de nombreux partisans. Certains vont même jusqu’à indiquer le complice.
La justice en est toujours à l’ère des tâtonnements. Elle se recueille, contrôle, compare, élimine.
On dit que M. Bidard de la Noé, le juge d’instruction sur qui repose une si lourde responsabilité, a l’intention de consacrer les premiers jours de cette semaine à un classement méthodique des pièces qui lui sont parvenues de tous côtés.
Il a rendu une ordonnance commettant M. Guvollo [Grivolat], expert d’armes à feu à Saint-Étienne, à l’examen de la balle trouvée dans la tête de M. Cadiou.
Tant que le résultat de cette expertise et des diverses commissions rogatoires ne sera pas parvenu au parquet de Brest, Pierre ne subira pas de nouvel interrogatoire.
On a ici l’impression que le deuxième acte du sombre drame de la Grande-Palud vient de se terminer et que, derrière la toile, s’élaborent de nouveaux coups de théâtre.
L’opinion unanime s’insurge contre l’invraisemblable intervention de la somnambule.
On ne s’explique pas que le parquet n’ait pas sommé la famille Cadiou de faire connaître le nom du témoin mystérieux qui l’a si bien renseignée sur la sépulture forestière du cadavre.
Il faudra bien que la justice en arrive à finir par où elle aurait dû commencer.
Ce jour-là l’affaire de la Grande-Palud deviendra une affaire criminelle facile à mettre au point et ce jour est peut-être plus proche qu’on ne pense.
26 février 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Les points essentiels qu’il faudrait éclaircir
L’instruction de l’affaire Cadiou n’a pas fait grand progrès depuis la découverte du projectile qui tua l’industriel.
L’histoire de lu somnambule de Nancy qui, en flairant un gant, aurait révélé à Mme Saimpy [Sainpy], laquelle en a fait part il Mme Guillemain [Guillemin], laquelle l’a confié à Mme Cadiou, laquelle enfin l’a répété à son beau-frère, le lieu où le directeur de la Grande-Palud avait été enterré, est Invraisemblable.
On a le sentiment très net que quelqu’un sait tout des circonstances du drame. Quel est cet énigmatique personnage ? C’est lui qu’il faut trouver ; c’est lui qui donnera la clé du mystère c’est lui enfin qui dira si l’ingénieur Pierre est coupable ou non. Et il ne semble pas jusqu’ici que l’on ait fait grand effort pour le retrouver.
Faussement aiguillée dès les premiers jours, l’instruction, par la suite, a joué de malheur : autopsie insuffisante, contradictions, témoignages douteux, rien n’y a manque. A l’heure actuelle, son orientation est hésitante.
En ce qui concerne l’ingénieur Pierre, le doute subsiste. Il y a contre lui des présomptions. La plus grave consiste dans l’explication qu’il a donnée de la vente de son revolver à un voyageur de commerce dont il ignore le nom et que personne n’a revu. Mais la preuve matérielle fait défaut. Et autour de cet accusé, il flotte une atmosphère de malaise indéfinissable.
L’INSTRUCTION
Brest 25 février.
La commission rogatoire envoyée par M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, au parquet de Morlaix en ce qui concerne les témoignages de plusieurs habitants de cette ville qui prétendent avoir vu M. Cadiou le 1er janvier, c’est-à-dire deux jours après la date où, d’après le parquet de Brest, le crime aurait été commis, est revenue cet après-midi.
Le dossier contient des témoignages troublants. Voici le plus formel :
M. Caramon [Caramour], couvreur, qui occupe les fonctions de lieutenant de la compagnie des sapeurs-pompiers, maintient, de la façon la plus formelle, qu’il a vu M. Cadiou dans la matinée du 1er janvier.
Je ne puis me tromper, dit M. Caramon [Cramour] parce que le jour du 1er de l’an, suivant l’usage, les pompiers viennent en corps, musique en tête, me donner une aubade. Or, c’est quelques instants près cette petite cérémonie corporative, qu’étant sorti dans la rue j’aperçus M. Cadiou à peu près au mémo endroit où il fut aperçu quelques instants après par l’employé des postes Cabon.
Ce dernier, on se le rappelle, affirme, lui aussi, avoir rencontré à ce moment M. Cadiou et lui avoir dit : « Bonjour, monsieur » salut auquel l’administrateur de la Grande-Palud répondit aussitôt.
Il convient de rapprocher ces témoignages dont la défense ne manquera pas de faire état, le cas échéant du mot du procureur de la République de Brest : « Toute la ville de Morlaix m’affirmerait avoir vu M. Cadiou postérieurement au 30 décembre que je n’en croirais rien ».
Cette opinion du procureur Guilmard est formelle, mais elle se trouve en contradiction absolue avec les résultats de la commission rogatoire transmise aujourd’hui par M. Le Clech, juge d’instruction à Morlaix, à son collègue de Brest, et cette contradiction n’est pas faite pour éclairer l’opinion inquiète.
M. Bidard de la Noë a fait mander, cet après-midi, en son cabinet, l’armurier Lelièvre de Brest, qui a maintenu ses premières déclarations, à savoir qu’un jour de l’an dernier M. Pierre lui acheta un revolver de 8 millimètres qu’il fit porter au nom de Bignard, le gardien de huit. On sait que M.
Pierre, pour expliquer cette substitution de nom, a dit qu’elle avait pour but de préciser que l’emploi de l’arme dont il venait de faire l’acquisition était réservé à Bignard.
Après avoir entendu M, Lelièvre, le juge a fait introduire dans son cabinet M. Vichot, avoué, ami de la famille Cadiou.
M. Vichot est demeuré depuis trois heures de l’après-midi dans le cabinet du juge.
Lorsque Mme Cadiou vint à Brest, convoquée par la justice, elle descendit chez M. Vichot. C’est donc en qualité d’ami, de la famille que l’avoué brestois a été entendu.
Cet après-midi, M. Cloarec, député de Morlaix, est également venu à Brest. Il n’a pas été entendu par le juge d’instruction, mais il est probable qu’il le sera sous peu, sur la demande de Me Feillard, avocat de Pierre.
Demain matin, ce dernier sera confronté dans le cabinet de M. Bidard de la Noë, d’abord avec la servante Julia Juzeau, dont il était l’ami, et puis avec Mlle Marie, la fille de l’armurier de Landerneau, qui a vendu à Pierre un revolver de 6 millimètres. On sait que la balle, en ce moment soumise à l’expertise, et qui fut retrouvée dans la tête de Cadiou, était de ce calibre.
LA SITUATION FINANCIÈRE DE M. CADIOU
Brest, 25 février.
Le très long entretien que le juge d’instruction, Bidard de la Noë a eu cet après-midi avec Me Vichot, avoué, ne s’est terminé que tard dans la soirée. Il a eu trait à la situation financière et industrielle de la Grande-Palud et aussi à la situation familiale de M. Cadiou.
M. Vichot, qui est fils d’un ancien député de Morlaix, remplacé aujourd’hui par M. Cloarec, est très lié avec la famille Cadiou. Il a dit au juge d’instruction que le directeur de la Grande-Palud était venu le voir, en son étude à Brest, le 27 décembre. Invité à déjeuner par Mme Vichot, il refusa, disant qu’il était déjà retenu par un ami. Cet ami n’est autre que M. Freund, juge de paix à Landerneau, avec lequel M. Cadiou déjeuna.
Après le déjeuner, les deux amis se quittèrent et il n’est pas impossible que M. Cadiou soit allé ce soir-là il Morlaix. Il y aurait alors une coïncidence favorable au témoignage de M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest qui, étant allé à Morlaix le 27 et le 31, est certain d’avoir vu M. Cadiou à la gare, mais ne peut préciser si c’est le 27 ou le 31.
Les confidences de M. Vichot aux représentants de la presse se sont bornées à cette visite du 27. Il est évident qu’il a fourni au juge d’instruction les renseignements les plus détaillés sur la situation financière de la victime, qu’il doit connaître à fond.
Le juge de paix de Landerneau, M. Freund, reconnaît avoir déjeuné avec M. Cadiou le 27. Il lui parut ce jour-là aussi gai qu’à l’ordinaire et à aucun moment ce magistrat n’ajouta la moindre créance aux bruits de suicide qui furent mis en circulation.
Si l’on en croit certaines personnes bien renseignées, il se pourrait que la confrontation de Pierre avec la fille Julia Juzeau, fixée à demain après-midi, fit faire un grand pas à l’instruction.
27 février 1914 – p. 1 et 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
L’ingénieur Pierre confronté avec trois témoins
ET LE JUGE D’INSTRUCTION EST AUSSI EMBARRASSÉ QU’AVANT
Brest, 26 février.
Ce n’est qu’à sept heures, ce soir, après toute une journée de pénibles recherches dans le maquis d’une affaire vraiment impénétrable, que M. Bidard de la Noë a finalement congédié les trois témoins qu’il avait convoqués à son cabinet, et remis l’ingénieur Pierre aux gendarmes chargés de le ramener à la prison du Bouguen. Ce sera la dixième fois, au moins, que Pierre aura gravi le calvaire qui mène à cette prison, située à plusieurs kilomètres de distance du tribunal, sur les hauteurs fortifiées qui surplombent l’arsenal de Brest.
Sera-t-il rentré ce soir plus rassuré que l’avant-veille ?
C’est la question qu’il est permis de se poser après une journée qui fut rude surtout pour l’infortuné M. Bidard de la Noë, qui gémit publiquement sur les rigueurs du sort et déclare ouvertement qu’il est surchargé de besogne, que le personnel judiciaire est insuffisant à Brest, et qu’il y a pour lui impossibilité matérielle à aller plus vite.
L’armurier Marie et sa fille
Ainsi que je vous l’ai dit, c’est par l’interrogatoire de Marie, l’armurier de Landerneau, et celui de sa fille, que le juge a commencé, cet après-midi, de reprendre l’affaire interrompue par les fêtes du carnaval. Il s’agissait de la fameuse question relative à l’achat du revolver de 6 millimètres, celui même qui d’après l’accusation, aurait servi au meurtre de Pierre.
Les deux témoins ont été formels et ont maintenu leur première déposition :
C’est bien en mai 1913 que l’ingénieur Pierre vint leur acheter le revolver de 6 millimètres disparu. Les deux témoins ont des repères qui ne leur laissent aucun doute à cet égard. L’examen des livres de l’armurier que le juge avait requis a permis de reconnaître que les déclarations de M. Marie et de sa fille étaient exactes.
On appela alors le prisonnier, qui attendait depuis le matin dans la geôle étroite du tribunal, sous la garde de deux gendarmes et d’un agent de la sûreté. Mis en présence des dépositions de l’armurier landernéen, Pierre, sans rien perdre de son étonnant sang-froid, a fini par déclarer qu’après tout il se trompait peut-être dans les dates, qu’il croyait fermement avoir acheté le revolver en 1912, mais qu’il était possible qu’il ne l’eût acheté qu’un an plus tard.
– Mais alors, interrogea M. Bidard de la Noë, si vous avez eu cette arme en votre possession, pouvez-vous nous dire ce que vous en avez fait
Et Pierre répondit comme auparavant, sur le même ton de tranquille assurance Je l’ai vendue à un voyageur de commerce qui était de passage à l’usine dans le courant de l’année dernière.
Nos lecteurs savent qu’un voyageur de commerce, M. Paul Thévenot, a reconnu spontanément être venu à l’usine de la Grande-Palud dans le courant du mois de juin 1913, mais n’avoir point acheté de revolver.
Ce que dit Julia Juzeau
Après cette première partie de l’interrogatoire, Pierre fut reconduit à la geôle et M. Bidard de la Noë fit introduire Mlle Julia Juzeau qui, à tort ou à raison, a été considérée jusqu’à ce jour comme ayant été l’amie très intime de l’ingénieur,
La petite bonne à tout faire de l’usine de la Grande-Palud que nous avons pu approcher dans les couloirs du palais, ne paraît pas autrement émue de tout le bruit qui se mène autour d’elle.
M. Bidard de la Noë était bien décidé à pousser la jeune fille jusque dans ses derniers retranchements. Il la conjura tout d’abord de dire toute la vérité. Il lui fit comprendre que l’heure était venue de parler si elle savait quelque chose, que l’incertitude planant au-dessus du drame avait assez duré !
Et Julia Juzeau, sans se départir de son calme, répondit qu’elle n’avait jamais rien caché à la justice.
J’affirme, dit-elle, que M. Pierre – et elle affectait de dire monsieur Pierre – déjeuna comme d’habitude, à son heure habituelle, le matin du 30 décembre. Il n’avait, en aucune façon, l’apparence d’un homme gêné qui vient de faire un mauvais coup. C’est en déjeunant ce jour-là, ajouta-t-elle, que M. Pierre me déclara qu’il était étonné, très étonné, de ne pas avoir vu M. Cadiou, qu’il avait laissé la veille, c’est-à-dire le 29, avec une promesse formelle de rendez-vous pour le lendemain 30 à la Grande-Palud.
Pour Julia Juzeau, comme pour Pierre lui-même, M. Cadiou n’a pas paru à l’usine le 30 décembre, c’est-à-dire le jour où, d’après l’enquête judiciaire, il aurait été assassiné par Pierre, dans le petit bois voisin du moulin. Si elle est d’accord sur ce point avec l’ingénieur. Julia est en complet désaccord avec une dizaine d’autres témoins qui affirment avoir aperçu MM. Pierre et Cadiou ensemble, se dirigeant, le matin du 30 décembre, vers le bois tragique.
Sur une question posée à brûle-pourpoint par M. Bidard de la Noë, Julia Juzeau affirma, sur la foi du serment qu’à aucun moment son maître ne s’absenta de la maison du moulin, ni même de sa chambre, au cours de la nuit du 30 au 31 décembre.
– Nous pensons, insista alors M. Bidard de la Noë, que le meurtre de M. Cadiou a pu être perpétré dans la maison même de Pierre et que, peut-être, vous auriez pu aider au transport du cadavre…
A cette brusque apostrophe, la jeune Julia devint rouge de colère et répondit sur un ton fort emporté qu’une pareille supposition était indigne et qu’elle ne pouvait souffrir qu’on l’accusât d’une pareille complicité.
Enfin, M. Bidard de la Noë interrogea Julia Juzeau sur le point de savoir si elle avait appris de la bouche de son maître qu’il eût vendu son revolver de six millimètres à un voyageur de commerce.
– Je n’ai rien entendu de semblable, répondit-elle.
Après cet interrogatoire, qui fut assurément très animé et où le juge d’instruction n’eut pas toujours le dessus, il y eut une courte suspension et ce n’est guère qu’à la nuit tombante que Pierre, dont la barbe a maintenant poussé en broussaille au point de le rendre méconnaissable, fut confronté, devant le magistrat, avec sa jeune amie.
Le seul fait saillant, peut-être inédit, de cette confrontation, que l’on avait représentée comme devant être sensationnelle, fut que, vis-à-vis de soi ancien maître, la petite bonne de campagne affecta une attitude des plus respectueuses, celle qui conviendrait à une servante de grande maison à !’égard du maître le plus correct.
En somme, l’instruction n’a pas fait un pas aujourd’hui.
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur et son contremaître
Brest, 26 février.
M. Rocher, industriel à Brest, l’un des bailleurs de fonds de la nouvelle usine de coton-poudre que l’on construit en ce moment à Daoulas et au service de laquelle l’ingénieur Pierre voulait, dit-on, entrer avant la disparition de M. Cadiou, a communiqué aujourd’hui à Me Feillard, défenseur de
Pierre, la lettre suivante
Landerneau, le 12 janvier 1914.
Monsieur Rocher,
J’ai l’honneur, par la présente recommandée, de vous dénoncer le contrat de travail que nous avons signé avant-hier 10 janvier. Des scrupules m’empêchent de lui donner suite aucune (sic) tant que la lumière n’aura pas été faite entièrement sur la disparition de mon patron actuel. D’ailleurs, comme vous me l’avez dit samedi même, vous disposez d’un autre ingénieur chimiste et je puis vous recommander mon contre-maître, M. Bignard, qui est parfaitement au courant de la fabrication et va se trouver incessamment sans travail.
Je vous prie d’agréer mes empressées salutations.
Signé Louis Pierre.
Me Feillard parait attacher une grande importance à la publication de cette lettre qui, suivant l’honorable défenseur, éclaire d’un jour inattendu l’état des relations que l’ingénieur entretenait avec son contremaître. On sait que Bignard fut représenté jusqu’à présent comme n’étant pas dans les meilleurs termes avec l’ingénieur. Or, puisque ce dernier le recommandait d’une façon aussi chaleureuse à M. Rocher, c’est qu’apparemment il était d’accord avec lui au point de vue professionnel et particulier.
Cette lettre, que nous avons eue entre les mains, est revêtue de tous les caractères d’authenticité. Elle était sous enveloppe recommandée avec les timbres à date du bureau de poste de Landerneau.
28 février 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
On annonce pour aujourd’hui de nouvelles confrontations
Brest. 27 février,
M. Bidard de la Noë se propose d’entendre d’abord M. et Mme Huet, ainsi que le docteur Prouff, tous trois amis de la famille Cadiou. Ces trois personnes se sont rendues, le 11 janvier, à la Grande-Palud afin de procéder à une enquête personnelle sur la disparition de leur ami. Elles rencontrèrent le contremaître Bignard, lequel leur fit des déclarations que ce dernier conteste en ce moment Les propos tenus par Bignard ont semblé assez intéressants pour motiver une confrontation entre cet employé de la Grande-Palud et les visiteurs du 11 janvier. Il a été également convoqué pour demain au cabinet du juge d’instruction.
Le voyageur de commerce Thévenot, s’il a été touché par la convocation de M. Bidard de la Noë, sera confronté également avec l’ingénieur Pierre, qui devra dire si c’est bien à lui qu’il a vendu son revolver.
Nous apprenons au dernier moment que Mme veuve Cadiou ne viendra à Brest que dans la seconde quinzaine du mois de mars. D’après Me Vichot, avoué, son représentant à Brest, Mme Cadiou s’est portée partie civile, plutôt pour surveiller l’enquête et la marche du procès que pour réclamer des dommages-intérêts ; elle se contenterait de demander le franc traditionnel.
Enfin Me Feillard, défenseur de Pierre, déclarait ce soir qu’avant de faire convoquer M. Cloarec, député de Morlaix, à l’instruction, il attendra que la famille Cadiou ait précisé ses accusations contre son client.
On estime que la journée de demain peut réserver quelques surprises, d’abord en raison, de l’attitude du contremaître Bignard et ensuite de la confrontation entre le voyageur de commerce Thévenot et l’ingénieur de la Grande-Palud.
MM. Paulin, commissaire spécial, et Lemez, sous-inspecteur, se sont rendus, cet après-midi, avec Mlle Julia Juzeau et Mme Pierre, mère de l’ingénieur, à l’usine de la Grande-Palud. Cette visite avait un double but d’abord de rechercher dans les vieux tas de bois l’une des balles que l’ingénieur dit avoir tirées pour essayer son bull-dog ; ensuite de permettre aux deux femmes de prendre dans la maison du moulin certains objets de toilette. Malgré leurs actives recherches, les commissaires spéciaux n’ont pas retrouvé trace des balles de revolver, ils continueront leurs recherches demain.
Au moment où elle franchissait le seuil de la maison du moulin, la jeune servante s’est retournée et sur un ton mélodramatique a prononcé les paroles suivantes : « Adieu, maison que j’ai tant aimée, et dans laquelle j’espère bien rentrer bientôt la tête haute avec mon maître. »
1er mars 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Le contremaître et l’ingénieur ont été confrontés sans résultat
Brest, 28 février.
M. Bidard de la Noë a entendu, ce matin, les époux Le Roch, hôteliers à Landerneau, chez lesquels descendit, du 22 au 27 juin 1913, le voyageur de commerce Thévenot.
M. et Mme Le Roch n’ont pu que maintenir leurs précédentes déclarations et ont refait, une fois de plus, le récit de la promenade qu’ils firent, le 22 juin, à la Grande-Palud, en compagnie de leur fille, de leur nièce et du voyageur de commerce.
Quant à M. Thévenot, il ne s’est pas présenté cet après-midi au cabinet de M. Bidard de la Noë, par lequel il avait été convoqué. On suppose qu’il n’a pas été touché par sa citation.
En revanche, une confrontation fort intéressante et dont les résultats donnent lieu à de nombreux commentaires a été celle du contremaître de l’usine de la Grande-Palud, M. Bignard, avec M. Huet-Kerbriant, avocat à Morlaix, et sa femme, que le docteur Prouff accompagnait.
Le 11 janvier, ces trois personnes, qui étaient unies à M. Cadiou par des relations très intimes, vinrent à la Grande-Palud, poussées par un sentiment de légitime curiosité et afin de tâcher de découvrir une piste quelconque qui leur permit de se faire une opinion sur la disparition de leur compatriote et ami.
Le premier homme qu’ils rencontrèrent et à qui, tout naturellement, ils s’adressèrent fut le contremaître Bignard, à qui incombe, depuis le 30 décembre et surtout depuis l’incarcération de Pierre, la surveillance de l’usine déserte.
Voici, d’après ces trois témoins, ce que le contremaître leur aurait déclaré ce jour-là :
J’ai vu M. Cadiou le 30 décembre, vers dix heures du matin. Il paraissait fort en colère, et c’est sur un ton bourru, que je ne lui connaissais pas, qu’il me demanda s’il y avait du nouveau ici : « Il n’y a rien de nouveau » lui ai-je répondu, et alors M. Cadiou a répondu brutalement : « Eh bien ! il y en aura bientôt » Je ne compris rien à cette attitude qui jurait avec les habitudes plutôt courtoises du patron, mais je n’y attachai, sur le moment, qu’une importance relative.
Peu après, c’est-à-dire vers onze heures, j’aperçus M. Cadiou en compagnie de l’ingénieur Pierre : ils sortaient du Moulin et se dirigeaient vers le bois de M. Vacheront. Depuis ce moment je n’ai jamais revu mon patron.
Telle est, d’après M. et Mme Huet-Kerbriant et d’après le docteur Prouff, la déclaration que le contremaître Bignard aurait faite te 11 janvier dernier.
Or, confronté avec ces trois témoins, dont l’honorabilité est indiscutable, Bignard a nié avoir tenu de pareils propos à la date du 11 janvier. Il ne conteste pas les avoir prononcés, mais ce fut alors quatre ou cinq mois avant la date indiquée.
Cette attitude a paru singulièrement étrange au juge d’instruction et aux trois témoins morlaisiens, qui ont affirmé à nouveau la parfaite exactitude de leurs souvenirs et de leurs dépositions.
Que penser de cette rétractation du contremaitre ?
Une confrontation entre Bignard et l’ingénieur s’imposait. Elle a eu lieu quelques instants plus tard.
Son but était surtout d’établir si, à un moment donné, une scène n’avait pas éclaté entre M. Cadiou et celui qui devait être plus tard accusé de son assassinat.
En présence de Pierre, le contremaître a maintenu sa dernière version, ajoutant qu’après le départ de M. Cadiou, l’ingénieur se serait écrié : « S’il continue à m’embêter, celui-là, j’aurai vite fait de le jeter à l’eau ! »
Interrogé sur ce propos, Pierre n’a pas nié avoir pu le tenir dans un moment d’énervement, mais sans y attacher l’importance que l’accusation semble vouloir lui donner maintenant.
– Quand on est en colère, a-t-il ajouté, on dit bien des choses ; on profère bien des menaces que l’on n’a point l’intention de mettre à exécution.
Bignard a alors insisté afin que cette scène fût bien fixée à la date du mois de juillet et pour cette raison à cette époque M. Cadiou avait appris, à Paris, la dénonciation dont il avait été l’objet au mois de juin de la part de son ingénieur : il était venu à la Grande-Palud sans se faire annoncer et les paroles très vives échangées entre les deux hommes s’expliquent ainsi naturellement.
Voilà donc encore un point à éclaircir puisque, le 11 janvier, d’après les trois témoins de Morlaix, M. Bignard aurait tenu un langage tout différent.
Les déclarations du contremaître ne brillent pas, du reste, par leur stabilité. Le juge d’instruction a rappelé à ce sujet une déposition que fit Bignard le 29 janvier, avant la découverte du cadavre, et d’après laquelle il déclarait ne pouvoir affirmer avoir vu M. Cadiou à l’usine le 30 décembre. Or, lorsque le corps fut retrouvé, le contremaître a complètement modifié son attitude et il a de nouveau affirmé devant M. Bidard de la Noë avoir vu M. Cadiou le 30 décembre à l’usine.
En raison de ces contradictions, on voit qu’il n’est guère possible de faire fonds sur les dires du contremaître.
2 mars 1914 – p. 3
Le mystère de la Grande-Palud
MERCREDI, LE VOYAGEUR DE COMMERCE SERA ENTENDU PAR LE JUGE D’INSTRUCTION
Brest, 1er mars.
Le juge d’instruction a chômé aujourd’hui. Mais les promeneurs ont, en revanche, afflué aux environs du bois tragique et de l’usine de la Grande-Palud.
Venus de Brest et des localités voisines, d’innombrables curieux ont visité les lieux où fut découvert le cadavre de M. Cadiou. C’est sans aucune difficulté qu’ils ont acquitté un droit d’entrée de dix centimes par personne exigé par le propriétaire du terrain, homme pratique avant tout, qui a dû réaliser un appréciable bénéfice.
M. Bidard de la Noë a reçu ce matin une lettre du voyageur de commerce Thévenot qui, se trouvant aux environs de Saint-Malo, n’avait pas été touché à temps par la convocation qui lui avait été adressée.
M. Thévenot a informé le magistrat qu’il viendrait se mettre à sa disposition mercredi prochain, dans la matinée.
3 mars 1914 – p. 3
UN TEMPS D’ARRÊT DANS L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 2 mars.
L’instruction de l’affaire Cadiou est interrompue pour quelques jours, le seul juge d’instruction de Brest ayant plusieurs autres affaires à liquider en vue de prochaine session des assises.
4 mars 1914 – p. 3
Un témoin digne de foi maintient avoir vu M. Cadiou le 31 décembre
Brest, 3 mars.
Le bruit ayant couru avec persistance que M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, revenait sur une précédente déclaration et maintenait avoir vu et rencontré M. Cadiou le 31 décembre, à la gare de Morlaix, nous lui avons demanda si, réellement, sa conviction était désormais inébranlable.
M. Nicolas nous a déclaré, qu’en effet, après réflexion et après avoir recherché et fixé ses points de repère, il était en mesure de dire qu’il a bien vu Cadiou le 31 décembre.
En présence de deux de ses collègues, MM. Marsille et Bens, et de Me de Kernus, avocat, le juge consulaire a d’ailleurs affirmé de nouveau, dans la soirée, sa certitude d’avoir salué l’industriel de la Grande-Palud dans les conditions et à la date indiquée plus haut.
– Si j’ai paru ne pas maintenir mes déclarations primitives, a-t-il précisé, c’est que j’ai été en quelque sorte influencé par le juge d’instruction qui, durant toute ma comparution, n’a cessé de me répéter avec une conviction absolue que je faisais erreur et qu’il m’avait été impossible de voir M. Cadiou le 31 décembre, attendu qu’il avait été assassiné le 30.
Il est probable que M. Nicolas va être convoqué de nouveau par le juge d’instruction pour renouveler sa déposition.
5 mars 1914 – p. 1
L’affaire Cadiou va entrer dans une phase nouvelle
LA VEUVE S’EST PORTÉE PARTIE CIVILE
Brest, 4 mars.
M. Sébille, directeur du contrôle des recherches à la sûreté générale, est parti pour Brest, où il va prendre personnellement la direction de l’enquête ouverte depuis plus de deux mois sur la tragique disparition de M. Louis Cadiou.
Du même coup, le mystère de la Grande-Palud entre dans une phase nouvelle. Est-ce à Morlaix qu’on trouvera la clef de l’énigme angoissante ? L’ingénieur Pierre est-il étranger à l’assassinat de son patron ? Tout cela est le secret de demain.
Quoi qu’il en soit, Pierre a été confronté, cet après-midi, avec le brigadier de gendarmerie Faro, de Landerneau, qui, l’un des premiers, arriva, le 4 février, près de la fosse où venait d’être découvert le cadavre.
Ce brigadier a déclaré, on le sait, que la première personne qu’il aperçut alors fut le contremaître Bignard qui lui affirma, séance tenante, n’avoir pas revu M. Cadiou depuis le 29 ou le 30 décembre. Comme les curieux accouraient de toutes parts, M. Faro demanda deux hommes de bonne volonté pour déterrer le corps.
Pierre s’offrit spontanément. Il n’avait l’air nullement troublé et se mit aussitôt à laver le manteau en caoutchouc qui avait été retrouvé aux pieds de M. Cadiou.
– Pourquoi avez-vous effectué ce lavage sans qu’on vous l’ait demandé ? a interrogé le juge d’instruction.
– Parce qu’il était plein de boue, a répondu Pierre sur le ton le plus naturel.
Cette confrontation, pas plus que celle de M. Freund, qui avait eu lieu dans la matinée, n’a apporté de changement dans la marche de l’instruction.
Pierre a déclaré n’avoir rien à contester dans les dépositions de ces deux témoins.
Signalons, en terminant, que Me Causeur, huissier à Brest, vient de notifier à l’ingénieur que Mme Cadiou se constituait partie civile. La veuve de l’industriel a choisi Me Vichot comme avoué.
Le défenseur de Pierre, Me Feillard, considère cette démarche comme prématurée.
– Tout en m’inclinant devant la douleur de Mme Cadiou, nous a-t-il déclaré, je comprends mal qu’elle vienne se porter accusatrice dans une affaire où les présomptions relevées contre l’inculpé s’écroulent une à une.
L’avocat regrette d’autant plus cette constitution de, partie civile, que Mme Cadiou ne pourra plus, de ce fait, être entendue sous la foi du serment.
6 mars 1914 – p. 1 et 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
M. Sébille va-t-il démasquer celui qui sait… l’auteur des lettres mystérieuses ?
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 5 mars.
A peine a-t-on quitté la gare et foulé le sol toujours mouillé de Brest que « l’Affaire » vous prend, car, ici, c’est « l’Affaire », simplement, et tout de suite, vous entrez dans cette ambiance pour n’en plus sortir. L’« Affaire » s’empare de votre cerveau, l’enveloppe et l’étreint, comme un véritable casse-tête chinois qu’elle est.
Il vous faut la subir, et vous ne sauriez y échapper. Dans la rue, les gens qui s’abordent en parlent au café, le nom de Cadiou domine le bourdonnement des conversations.
Pierre a ses partisans et aussi ses adversaires. Il y a ceux qui sont convaincus de son innocence. Il y a ceux qui croient à sa culpabilité, et puis, aussi, il y a ceux qui doutent. Ce sont les plus nombreux : ils estiment avec raison que si, à la vérité, il existe contre l’ingénieur tout un ensemble de faits discutables qui ne sont pas en sa faveur, la preuve matérielle de sa culpabilité n’est pas faite. Le procureur de la République et le juge d’instruction du parquet de Brest peuvent avoir conscience d’avoir fait leur devoir : il n’en reste pas moins évident que l’opinion publique n’est pas satisfaite. Et d’ailleurs, le drame de la Grande-Palud, par la situation sociale des personnages qui s’y trouvent directement ou indirectement mêlés, par l’étrangeté qui s’attache à la découverte du cadavre de M. Louis Cadiou, et enfin par cette intervention quelque peu suspecte de la somnambule de Nancy, a dépassé de beaucoup, depuis longtemps déjà, un intérêt ordinaire de clocher. Le mobile qui aurait armé le bras de Pierre contre son patron échappe encore complètement, et des circonstances mêmes du crime nous ne savons presque rien, ou si peu de choses !
Dans la coulisse, un homme est là, voilé d’ombre et de mystère, qui, maître des gens et des choses, a été un guide vers le petit bois où Cadiou avait été mis en terre.
C’est sans doute ce fantôme qui aura inspiré cette bonne Mine Camille, dont la mémoire s’envole dès qu’elle n’est plus en communication avec l’au-delà. D’aucuns penseront que M. Bidard de la Noë n’a pas prêté suffisamment d’attention à cet auxiliaire occulte autant que précieux.
Sans lui, cependant, le juge en serait resté à son erreur première, et, plus que jamais, croirait à une fugue de M. Cadiou. Ne serait-ce que pour lui exprimer sa reconnaissance d’avoir éclairé la justice, qui en a encore grand besoin, et le prier d’aller jusqu’au bout, M. Bidard de la Noë devrait bien faire rechercher cet indicateur vraiment trop modeste.
Je gagerais volontiers que « l’esprit » – il faut bien parler ainsi, puisque nous sommes dans le domaine du merveilleux – qui a révélé avec une si étonnante précision le tumulus sous lequel était couché M. Cadiou est le même qui a pris la peine d’écrire au docteur Paul ; il a montré qu’il était renseigné, et qu’il l’était bien.
L’indication donnée était d’une étonnante précision, a dit le docteur Paul. L’auteur de la lettre anonyme était affirmatif et précis. Il savait ! Et cela encore n’a pas troublé la sérénité du parquet ni stimulé le zèle de policiers jaloux et rivaux.
Une main a tracé ces lignes, cependant, de même qu’une voix, par le canal de la somnambule de Nancy, a inspiré M. Jean-Marie Cadiou. Et l’on ne fait rien, et l’on ne cherche pas quelle est cette puissance des ténèbres.
Là, cependant, est le nœud de toute cette étrange histoire dont la trame paraît avoir été machinée par des gens habiles, tout en même temps gens d’affaires.
Un procureur qui est persuadé de la culpabilité de Pierre et ne saurait admettre que l’on soit d’un avis contraire au sien ; un juge accablé de besogne qui, plus clairvoyant, sent très bien qu’il lui manque quelque chose et que tous les papiers accumulés dans son dossier ne valent que par le poids appréciable qu’ils représentent, tels sont les deux hommes qui dirigent une instruction aussi pénible, aussi délicate que celle-là. Ils croyaient en avoir terminé, ou à peu près, c’était leur espoir le plus cher. Mais l’annonce de l’arrivée de M. Sébille, contrôleur des recherches à la sûreté générale, a jeté le trouble et l’émoi dans leur âme. Est-ce que M. Sébille aurait, par hasard, la prétention de s’intéresser à l’inspirateur de Mme Camille et au correspondant du docteur Paul ? C’est possible, et si cela était, qui sait ? Tout serait peut-être à recommencer !
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
L’avocat de Pierre redemande la mise en liberté de l’ingénieur
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 5 février.
Dans une lettre, qu’il il adressée, ce soir, au juge d’instruction, Me Feillard redemande la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, son client.
Après avoir rappelé les déclarations évidemment troublantes des témoins de Morlaix qui affirment avoir vu, dans cette ville, M. Cadiou, le 31 décembre et le 1er janvier, Me Feillard ajoute les considérations suivantes qui constituent la base de sa requête :
Qu’importe, écrit-il, que M. Cadiou soit-venu à la Grande-Palud le 29 ou le 30 décembre, puisqu’on a la certitude à présent qu’il était en vie le 1er janvier ? Doit-on attacher une importance quelconque aux explications données par l’ingénieur Pierre sur la vente de son revolver de six millimètres ? Cette vente à un voyageur qui parcourt la région n’a rien d’invraisemblable. Pierre était mécontent de son revolver. Il est donc naturel qu’il s’en soit débarrassé. Et parce qu’on n’a pas encore retrouvé le voyageur, qui peut-être est mort, il n’en résulte pas pour cela que Pierre soit de mauvaise foi. Si Pierre avait été le criminel intelligent que certains veulent voir en lui, il eût pu trouver une autre explication qui l’aurait mis à l’abri de tout soupçon.
On ne peut, d’autre part, attacher de l’importance aux gestes de mon client au moment de la découverte du cadavre. Que reste-t-il donc ? Des soupçons. Rien que des soupçons
En résumé, les révélations de la somnambule de Nancy, la découverte du cadavre, la lettre écrite au docteur Paul, tout cela ne semble-t-il pas mystérieux et ne permet-il pas de supposer que la justice s’égare en accusant Pierre, alors que les véritables coupables sont en liberté ?
Je ne crois pas être grand prophète en prédisant à Me Feillard que sa lettre et les arguments qui s’y trouvent développés n’auront aucun succès. M. Bidard de la Noë, qui est un petit homme tout menu et très timoré, tourmentera de sa main longue et fine ses favoris blancs, ce qui sera chez lui une marque de préoccupation grave.
Et puis il trottinera très vite à pas feutrés chez le procureur, lequel est un magistrat redoutable et poupin, pour lui demander de prendre une décision.
Le sort de Pierre sera vite décidé et Me Feillard aura toujours la ressource de se pourvoir devant la chambre des mises en accusation contre l’ordonnance du juge, rejetant sa requête. Et il le fera, comme c’est son droit.
Me Feillard fait allusion dans sa demande à la lettre qui fut adressée au docteur Paul à son arrivée à Morlaix par un correspondant anonyme que, jusqu’ici, l’on a cherché en vain.
Le bruit a couru ce soir à Brest que des inspecteurs de la brigade mobile de Rennes étaient, où plutôt croyaient être sur la piste de cet énigmatique personnage, qui était si bien renseigné sur la balle de revolver logée dans le cou du directeur de la Grande-Palud. S’il en était ainsi, l’instruction qui somnole depuis deux longs mois serait enfin sortie de l’ornière où elle s’enlise et nous ne serions pas très éloignés de connaître la vérité. Mais rien n’est moins sûr. Et le juge, qui n’aime pas les émotions, préfère demeurer sceptique.
En réalité, deux lettres ont été écrites et par la même main. L’adresse de la première était ainsi libellée « A M. le docteur Paul, en mission à Morlaix. » La seconde intéressait M. Brisset, commissaire de la brigade mobile. Le texte en était le même. On avait pensé, sans doute, qu’au cas où l’une s’égarerait, la seconde parviendrait sûrement à destination. Les intéressés purent se convaincre que l’auteur était un homme instruit et intelligent, qui paraissait même avoir des connaissances médicales assez étendues. Il affirmait que l’on devait trouver une balle à chemise de cuivre dans la mâchoire de Cadiou et, ainsi qu’on le sait, il avait raison.
Ces lettres furent remises à M. Fachot, avocat général, qui les communiqua à la brigade mobile. Elles sont encore dans quelque carton vert ou dans le portefeuille d’un inspecteur, qui les montre à ses amis et connaissances, à titre de curiosité.
Vous croyez peut-être que M. Bidard de la Noë en a pris connaissance ? Pas le moins du monde. M. Bidard de la Noë est un juge qui sait attendre et il attend patiemment !
7 mars 1914 – p. 1 et 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE.PALUD
L’ingénieur Pierre restera en prison
La demande de mise en liberté provisoire formulée par son avocat a été impitoyablement écartée
(De notre envoyé spécial)
Brest, 6 mars.
Ainsi qu’il fanait s’y attendre, la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre a été rejetée : cela n’a pas traîné. Le parquet a motivé sa décision en faisant remarquer que l’affaire n’était pas encore en état, qu’il restait des témoins à entendre, que l’inculpé n’avait pas été interrogé sur le fond, que des scellés n’avaient pas été ouverts, que le rapport du docteur Paul n’avait pas encore été déposé, enfin, que toutes les investigations n’étaient pas encore terminées.
Me Feillard a télégraphié aussitôt à Me Henri Robert qui, ainsi qu’on le sait, défendra Pierre en cour d’assises, et d’accord avec l’éminent bâtonnier, il va faire opposition à l’ordonnance du juge d’instruction.
La chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes devra statuer sur cette opposition.
En tout cas, la pièce, au bas de laquelle M. Bidard de la Noë a mis sa signature, prouve que l’instruction, depuis deux mois, n’a guère avancé. Et contrairement à ce que l’on espérait, ce n’est pas M. Sébille qui lui donnera une impulsion nouvelle. Le contrôleur général des recherches est en tournée d’inspection. C’est, du moins, l’explication qu’il donne de sa présence à Brest où il est arrivé ce matin.
Quoi qu’il en soit, sa venue était nécessaire pour faire cesser la discorde qui s’est manifestée trop ouvertement au cours de l’enquête Cadiou entre la police locale de Brest et la brigade mobile de Rennes. Sans cet antagonisme déplorable, nous serions peut-être fixés depuis longtemps.
DANS LA FAMILLE CADIOU
La nouvelle que Mme Cadiou avait fait notifier à l’ingénieur Pierre qu’elle se portait partie civile, et la conséquence de cet acte, à savoir que la veuve de l’usinier assassiné ne pourrait pas être entendue à l’instruction sous la foi du serment, n’a pas manqué de donner lieu à diverses interprétations dans le public.
Aussi, sommes-nous allés demander la raison de cette attitude un ami de la famille Cadiou, qui n’ignore rien de la marche judiciaire de l’affaire.
– L’explication est très simple, nous a dit cette personne. Mme Cadiou s’est portée partie civile contre X…, au moment où des ennemis des Cadiou répandaient dans le public des rumeurs défavorables à cette famille. La veuve de la victime entendait avoir le droit de suivre de très près l’instruction judiciaire et d’intervenir, le cas échéant, en accusant formellement telle ou telle personne.
Pour pouvoir prendre connaissance du dossier, il était indispensable que cette formalité fût remplie. Or, comment être tenu au courant sans examiner ce dossier ?
Voilà donc les raisons qui ont dicté à Mme Cadiou sa résolution. Elles n’ont rien, vous le voyez, que de très légitime au fond et de très régulier dans la forme.
A présent, nous nous trouvons – je parle pour la famille Cadiou, dit notre interlocuteur – dans une situation très nette théoriquement, mais pratiquement peu favorisée.
Me Fleys, le distingué avocat du barreau de Paris, chargé des intérêts de Mme Cadiou, n’a pu encore obtenir la communication du dossier. On la lui a refusée avec persistance. Pourtant, la demande de Me Fleys n’avait rien d’excessif. Dans le ressort de la cour de Paris, elle est toujours admise, en pareil cas. Pourquoi cette sorte d’hostilité de la part du parquet de Brest ? Nous l’ignorons.
Quoi qu’il en soit, Mme Cadiou a prié Me Fleys d’adresser au parquet de Brest, ainsi qu’au procureur de la République de cette ville, une demande officielle. Nous espérons bien obtenir satisfaction.
D’ici peu, Mme Cadiou sera convoquée à Brest par le juge d’instruction.
L’AFFAIRE DE LA GRANDE-PALUD
Une façon bien simple d’expliquer l’énigme
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 6 mars.
Deux fois, j’ai fait le trajet du moulin au cul-de-sac parcouru par M. Jean-Marie Cadiou. Je demeure confondu. Le meilleur des chiens de chasse, cherchant son maître, ne l’aurait pas retrouvé là où M. Louis. Cadiou avait été porté. En vérité, il a fallu une foi robuste, que j’admire, mais que je ne saurais partager, pour croire une minute que sur de simples indications, quelque précises qu’elles soient, contenues dans une lettre, un homme étranger à ce coin de terre, et auquel le bois n’était pas familier, ait pu tout seul faire une pareille trouvaille. D’ailleurs, si cette fable a pu, au début, trouver quelque chance, il n’en est plus de même aujourd’hui. Il suffit de voir les lieux pour se faire une opinion et se convaincre que l’on s’est joué de la justice brestoise, laquelle, en bonne vieille dame naïve et crédule, n’a pas l’air de s’en douter. Elle somnole encore doucement ; elle attend en toute quiétude la marche des événements, et peut-être une nouvelle intervention de Mme Camille.
Et cependant, de Brest à Morlaix, sans excepter Landerneau, chacun cherche à percer le voile toujours impénétrable dont s’enveloppe l’énigmatique personnage qui inspira l’oracle de Nancy et qui, au risque de se compromettre, poussa la complaisance jusqu’à avertir le docteur Paul d’avoir à fouiller avec quelque circonspection dans le cou de M. Cadiou.
C’est bien simple, expliquent les bonnes gens : l’homme ténébreux dont le rôle occulte dans l’affaire s’est manifesté deux fois de façon si troublante et si positive est un complice. Pris de remords, est allé s’agenouiller dans l’ombre du confessionnal et a tout raconté.
Le prêtre ne pouvait trahir son secret, mais il a voulu dans la mesure du possible que la vérité soit connue de la justice. On a cherché une combinaison et on l’a facilement trouvée. Mme Camille est une personne discrète et si peu exigeante !
La première autopsie causa quelque désarroi. La justice encore allait s’égarer. Des lettres arrivèrent à temps pour la ramener dans le droit chemin.
Cette explication n’est pas plus mauvaise qu’une autre. Peut-être même est-ce la bonne.
En tout cas, elle a le mérite n’être rien bretonne et, faute de mieux, elle satisfait beaucoup de gens.
8 mars 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
M. Jean-Marie Cadiou ne croît pas à la somnambule
Comment il retrouva le cadavre du disparu
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 7 mars.
A Kérinou, faubourg éloigné de Brest, habite M. Jean-Marie Cadiou. Le frère du directeur de la Grande-Palud est un homme de quarante ans environ, à la physionomie ouverte, aux yeux clairs et doux. Avec sa taille bien prise et sa moustache rousse haut troussée, on le prendrait volontiers pour un ancien officier de cavalerie. Sa voix chaude, que soulignent des gestes énergiques, est sympathique, comme tout l’ensemble de sa personne.
– On m’a assuré, lui dis-je, que vous croyiez à la somnambule de Nancy mais j’ai soutenu le contraire ; ai-je bien fait ?
Il me fixa, étonné, et, souriant, répondit :
– Mais certainement !
– Alors, d’où proviennent les indications contenues dans la lettre que vous avez reçue de Mme Cadiou, votre belle-sœur ?
M. Jean-Marie Cadiou eut un geste vague :
– C’est un point à éclaircir avec tant d’autres et si, dès le début, moi qui me suis toujours efforcé de découvrir la vérité, je ne m’étais heurté à une opinion préconçue, il y a longtemps que l’on ne pataugerait plus comme on le fait encore à présent.
Le jour où je reçus la première lettre de ma belle-sœur, je revenais de Rennes. Sa lecture me causa de la surprise et aussi de l’émotion. A peu de chose près, les renseignements que vous connaissez concordaient avec la conception que je m’étais faite de la façon dont mon frère avait dû périr. Huit jours durant, j’avais sondé le lit de l’Elorn, et l’on me disait « Vous êtes dans la bonne voie, seulement ce n’est pas dans l’eau qu’il faut chercher, mais dans la terre. » On me désignait le bois et l’on précisait : « Du côté opposé à la rivière, par rapport au moulin, dans ou contre un talus. »
Une deuxième lettre de Mme Louis Cadiou me décida. Ma belle-sœur se faisait plus pressante. « Faites, je vous en prie, le nécessaire, écrivait-elle en substance. Commencez de nouvelles recherches suivant les données de Mme Camille. Agissez au moins par acquit de conscience vous me ferez grand plaisir.
Le matin du 3 février, impressionné malgré lui par tant d’insistance, M. Jean-Marie Cadiou s’achemina vers la Grande-Palud. De sa résolution, il avait informé, la veille, un ami, sans l’engager toutefois à l’accompagner ; il préférait tenter seul la réussite d’une entreprise où cependant quatre bons yeux n’eussent pas été de trop.
Je remarquai :
– En somme, vous avez été servi par un hasard exceptionnellement heureux. Longtemps, à ce qu’il m’a semblé, vous auriez pu battre les taillis et les ronces sans rien trouver.
– Pas du tout ! Mes recherches étaient pour ainsi dire circonscrites et mon champ d’action limité. Du moulin au cul-de-sac où était enterré mon- frère, le bois va toujours en se rétrécissant ; deux fois, j’ai fait le chemin ; la pointe de mon bâton, que j’enfonçais aux endroits suspects, m’a révélé la présence du cadavre que je cherchais. Une odeur se dégageait, à laquelle je ne pouvais me méprendre.
J’ai parcouru avant-hier, le bois en tous sens : il ne m’a pas semblé qu’il format une pointe à l’endroit où, entre deux tertres, dans la sente qui se creuse et forme fossé, avait été porté M. Louis Cadiou. L’endroit n’a rien de particulier, de susceptible de retenir l’attention ; les fourrés, dont la masse sombre se prolonge bien au-delà, y sont peut-être plus serrés et les lianes plus hautes et c’est tout.
M. Jean-Marie Cadiou est convaincu de la culpabilité de Pierre, mais il reconnaît cependant que la preuve matérielle fait défaut.
Le mobile du crime ?
– Et le mobile, demandai-je, selon vous, quel est-il ?
– Ah le mobile ! Si on m’avait écouté, on l’aurait trouvé dès le début dans une correspondance qu’il aurait fallu saisir tout de suite et qui, aujourd’hui, vous pensez bien, a été détruite. Maintenait, il est trop tard. Pierre est un garçon froid et sa volonté est sans bornes. C’est une force, il la prouvé. Il en donne encore un exemple frappant par son attitude. Avec cela, ambitieux, économe jusqu’à l’avarice. Sa nature affinée de paysan normand a guidé tous les actes de sa vie.
Le congé que mon frère lui avait signifié l’avait tout d’abord laissé indifférent. M. Louis Cadiou était aux prises avec de grosses difficultés : jalousie de concurrents, pourparlers laborieux avec l’administration de la Guerre. L’été dernier, fatigué et même écœuré de cette lutte incessante, il avait manifesté l’intention de céder la Palud. Pierre rayonnait. Son ami, M. Legrand, prédécesseur de mon frère, engagea des pourparlers avec des capitalistes de Brest. Sur une mise à prix de 450.000 francs, l’affaire fut sur le point d’être conclue. Une somme de 300.000 francs fut offerte à M. Louis Cadiou, avec cette condition qu’il prendrait pour francs d’actions dans la nouvelle société.
Si la combinaison avait abouti, Pierre, au-lieu de sortir de la Palud, y rentrait comme directeur technique, avec des appointements en conséquence. Elle échoua, par suite de l’exigence de mon frère, qui maintint le chiffre de 450.000 francs demandé, dont 200.000 francs comptant. Le rêve de Pierre s’écroulait !
Vous m’objecterez qu’une autre situation lui était offerte mais l’usine de Daoulas est encore en construction ; et puis, ce n’était pas la même chose.
Son patron disparu. Pierre pouvait-il prendre sa place ? M. Jean-Marie Cadiou le croit volontiers ; il ne voit pas quel argument sérieux on aurait pu lui opposer. C’est sur ces considérations et des faits matériels d’un autre ordre que M. Jean-Marie Cadiou s’appuie pour considérer Pierre comme l’assassin de son frère.
M. CADIOU ÉTAIT-IL A MORLAIX LE 31 DÉCEMBRE ? LA CHOSE EST PEU PROBABLE
Depuis quarante-huit heures les témoins de Morlaix sont revenus d’actualité. Autour d’eux on mène grand tapage, mais je crois qu’en définitive ils auront fait couler beaucoup d’encre pour peu de chose. Tous sont évidemment de bonne foi et leur erreur est très compréhensible. D’ailleurs ils sont loin d’être d’accord.
Les uns ont vu M. Cadiou le 27, à Morlaix, d’autres le 28. Ceux-ci sont certains de l’avoir aperçu, toujours à Morlaix, le 31 décembre, ceux-là l’ont salué le jour de l’an. Il s’en trouve enfin qui lui ont parlé le 2 janvier.
Le parquet, qui place l’assassinat le 30 décembre avant midi et n’a jamais varié, ne saurait admettre toutes ces promenades après décès.
S’il était démontré de façon formelle que le directeur de la Grande-Palud était encore en vie le jour de la Saint-Sylvestre et le lendemain, la base de l’instruction se trouverait faussée et tout serait à recommencer. Ni le procureur, ni le juge n’auront, je pense, une aussi désagréable surprise.
Fils do fermiers enrichis, originaire de Cléder, une commune voisine de Saint-Pol-de-Léon, M. Louis Cadiou avait fait ses études à Rennes. Suffisamment initié à la chimie, il avait acheté une étude d’avoué à Morlaix, s’y était marié avec une demoiselle Richard, laquelle était élevée par sa tante, une dame Zaccone, et avait exercé sa charge pendant dix ans. Dans cette petite ville de Morlaix, il était donc très connu, même quelque peu populaire. L’emploi qu’il fit de son temps plusieurs jours avant sa mort, a été établi pour ainsi dire par heure.
C’est ainsi que le 25 décembre, jour de Noël, il vint faire visite à Mme Zaccone, laquelle en a témoigné, aujourd’hui encore, pour la deuxième fois.
« Mon neveu est resté chez moi de une heure à quatre heures, a spécifié Mme Zaccone. De passage à Morlaix, il n’aurait jamais manqué d’entrer chez moi. J’avais les clés de sa propriété. Nous sympathisions beaucoup et s’il était revenu, comme d’aucuns l’assurent, je le saurais. »
Un seul témoignage vraiment digne d’intérêt est celui de M. Nicolas, juge au tribunal de commerce :
Le 31 décembre, vers six heures du soir, M. Nicolas débarqua à Morlaix. Il était en compagnie de son associé M. Le Meille [Lemeillet]. Sur le quai de la gare, il y avait foule.
« Je reconnus, dit-il, M. Cadiou ; j’étais pressé ; je saluai et passai. M. Le Meille [Lemeillet], lui, qui marchait à quelque distance derrière moi, s’arrêta et échangea quelques paroles avec M. Cadiou. Comme il tardait à me rejoindre, je partis sans lui. J’allais chez mon notaire. Me Herussard [Erussard], et je me souviens d’avoir parlé de Cadiou. J’ai eu l’impression que l’usinier attendait l’arrivée d’un train. Il y en avait un précisément à six heures huit pour Paris. »
M. Nicolas est allé à Morlaix le 27 et le 31. Il est sûr d’avoir reconnu M. Cadiou mais il ne saurait préciser à laquelle de ces deux dates. Au 27 cependant, il préfère le 31, parce que M. Le Meille [Lemeillet], plus tard, lui a fait observer, au cours d’une conversation, que c’était la veille du jour de l’an qu’ils avaient rencontré M. Cadiou.
Le 28 décembre, le directeur de la Grande-Palud était à Cléder, chez ses sœurs. Le 29, il vint à Brest faire une commande à M. Bastide, marchand de charbon. Le 30, en le vit, pour la dernière fois, quittant l’usine, avec Pierre.
Les témoins de Morlaix confondent les deux fêtes de Noël et du jour de l’an, qui, l’une et l’autre, tombaient un jeudi.
Je reviendrai d’ailleurs sur les contradictions et les invraisemblances dont foisonnent leurs récits.
9 mars 1914 – p. 1 et 3
Après une instruction déjà longue, cette affaire Cadiou, qui prend figure de cause célèbre, est loin d’être éclaircie. On est même, peut-être, moins avancé qu’au début, où on pensait posséder les éléments de la reconstitution du crime. Elle semble surtout, cette instruction, avoir soumis les témoins à d’assez rudes épreuves.
La justice s’est formé une opinion, basée sur la date de la disparition de la victime elle tenait à ses déductions, ayant leur logique, si rien n’en ébranlait le point de départ. Les dépositions qui, précisément, par la contestation d’une circonstance essentielle, risquaient de compromettre l’édifice de ses raisonnements, lui agréaient assez peu, et elle ne laissait pas que de le faire voir. Les témoins qui se trouvaient contredire une opinion considérée comme acquise, en disant ce qu’ils savaient, paraissaient des sortes de gêneurs. S’ils ne furent pas, à proprement parler, « intimidés » par le juge qui les interrogeait, c’est trop que le mot ait pu être prononcé, et que le seul correctif apporté à ce mot grave ait été qu’ils avaient été « troublé ». En fait, tournés et retournés en tous sens, déconcertés par des objections, étonnés de se sentir presque suspectés, ils finissaient par douter de leurs souvenirs.
D’autres ont insisté sur ces particularités, qui n’ont pas aidé à hâter la découverte de la vérité. Elles suggèrent des réflexions ayant malheureusement une portée générale. Il y a encore de vieilles habitudes judiciaires, qui sont fâcheuses. En beaucoup de cas, les témoins ne sont pas traités avec les égards qui seraient dus à ces auxiliaires fortuits de la justice. Même en se gardant de toute exagération, il faut reconnaître qu’ils sont exposés à passer d’assez mauvais moments, après les heures d’attente qu’on leur fait subir, sans tenir compte de leurs occupations et de la valeur de leur temps.
Rien n’est plus sérieux, assurément, qu’une déposition, d’où peut jaillir de la lumière, qui met en jeu le sort d’un accusé, qui, d’aventure, ouvre un nouveau champ d’investigations, mais on ne s’explique guère – ou la seule explication est dans un reste d’anciennes traditions – l’espèce de morgue de quelques magistrats envers les témoins, appelés à exposer les faits dont ils ont connaissance. Je me hâte de dire qu’il y a des exceptions à cette attitude, et que les juges d’instruction les plus expérimentés s’attachent justement à inspirer tout d’abord aux témoins cette confiance indispensable, permettant des réponses nettes et simples. Ce sont des hommes qui ont une conception large et éclairée de leur mission. Il en est d’autres, pourtant, pour qui le sentiment du devoir se présente autrement. Par une singulière transformation, le témoin, qui ne corrobore point l’idée qu’ils se sont faite de l’affaire devient pour eux un adversaire. Ils lui posent des questions insidieuses, parfois étrangères à l’objet de la déposition, ils lui tendent des pièges, ils triomphent si, dans son désarroi, ils l’ont amené à ne pas être d’accord avec lui-même sur quelque point.
Il y a des instants où le témoin se demande où on en veut venir, avec lui, et où il est presque porté à désirer d’avoir, comme l’accusé, un avocat à ses côtés. Il est conduit à s’inquiéter, et il arrive à éprouver un sentiment de crainte qui est tout à fait en opposition avec le rôle que les circonstances lui ont assigné. Heureux quand il n’a pas été atteint, en passant, par une observation désobligeante ou blessante.
En d’autres éventualités, le témoin se trouve en face d’un juge qui affecte quelque rondeur, qui a toutes les apparences de la bonhomie. Soudain, celui-ci reprend la solennité qu’il avait abandonnée on dirait qu’il a feint d’être abusé, c’est lui, en réalité, qui dicte la déposition qu’il fait signer. Le témoin, si désintéressé qu’il soit, est las de cette manière de lutte, acquiesce à ce qui lui est à peu près imposé. Il ne souhaite plus qu’être délivré. La cause de la vérité n’y gagne pas.
Certes, il importe, comme une obligation morale primordiale, qu’une personne qui croit pouvoir apporter quelque éclaircissement dans une affaire criminelle se mette à la disposition de la justice. Mais, sans l’excuser, on comprend qu’elle hésite, quelquefois. Elle est à peu près certaine d’aller au-devant de vexations de toute sorte, d’interprétations malveillantes des mobiles qui la font agir, d’une publicité inquiétante, voire de sévérités dont elle a lieu d’être surprise. Il faut une manière de courage pour apporter volontairement son concours à une instruction. Il y a trop d’exemples attestant que le témoin court quelques risques par une déclaration spontanée, l’obligeant ensuite à des comparutions qui ne vont pas pour lui sans inconvénients.
N’est-ce pas tout le contraire qui devrait être la règle ? La justice n’aurait-t-elle pas à savoir quelque gré à ceux qui tentent de l’aider et dont elle a besoin ? C’est une méthode détestable que celle qui consiste à les rudoyer, d’une façon ou d’une autre.
En raison de ces procédés trop fréquents, le fait d’être témoin apparaît un peu comme un accident, et il est regrettable que cette opinion puisse se répandre, fondée, il faut bien le constater, sur des réalités. En de petites affaires, ce ne sont que des dérangements excessifs, avec une absence de ménagements choquante, en certains cas. Mais, dans les affaires graves, la situation du témoin apparaît, en quelques circonstances, assez pénible. Une lacune dans ses souvenirs devient presque un grief contre lui, on met en doute sa bonne foi, on tire d’étranges conclusions, dépassant sa pensée, de ses déclarations, et, si étranger qu’il soit au crime, on lui parle comme on parlerait à un coupable. Il semblerait, partant, que l’intérêt bien entendu de la justice fût de le rassurer, de le placer dans les dispositions d’esprit les plus propres à lui faire garder tout son sang-froid. Franchement, est-ce toujours ce qui se passe ? On a vu, plus d’une fois, des témoins, dont la conscience ne pouvait être que parfaitement tranquille, sortir avec un petit frisson du cabinet du juge, exposés ensuite à de redoutables curiosités, qui ne sont pas une des moindres suites d’une comparution de longue durée.
Mais, après les épreuves de l’instruction, il y a celle de l’audience. Des mois se sont écoulés. Malgré cet espace de temps, malheur au témoin qui a une défaillance de mémoire et qu’émeut l’attention portée sur lui. On a tôt fait de lui reprocher ses variations et d’en tirer des arguments contre sa véracité. Puis est-il sûr d’échapper à des railleries, à des réflexions narquoises ? Il y a encore des présidents qui ne résistent pas à la tentation de faire de l’esprit facile ses dépens.
J’ai gardé le souvenir, un peu révolté, d’un incident d’un procès fameux où l’on jugeait l’assassin d’une « fille galante » comme on dit en style judiciaire. Cette malheureuse avait pour protecteur un homme d’âge mûr, qui avait eu la naïveté de se croire le seul dans ses bonnes grâces. De brusques révélations lui avaient arraché cette illusion. Devant la cour, il déposait, non sans dignité, avec un fond de tristesse, répétant ce qu’il avait dit à l’instruction ou son témoignage, assez bravement apporté, dans ces conditions, avait eu son utilité. Il n’y eut sorte de brocards dont on ne le couvrit ! On s’acharna à le ridiculiser, et cet acharnement manquait à ce point de générosité, outre qu’il était inopportun, qu’il finit par causer une sorte de malaise dans le public. Mais dans quelle affaire retentissante les témoins, quelle que soit leur honorabilité, quittent-ils tous indemnes la cour d’assises ? Un défaut physique, une infirmité, même, ne tournent-ils pas contre eux ?
Depuis sa première rencontre avec la justice, le témoin que ne peut effleurer aucun soupçon, qui soutient seulement ce qu’il croit être la vérité, aurait droit à plus de ménagements. On ne voit pas pourquoi cesseraient avec lui, dans le cabinet du l’instruction, les habitudes de courtoisie dont on use au dehors, puisqu’il s’agit, en somme, d’une collaboration passagère dans l’intérêt général. A l’abandon de ces vieux errements, consistant, là où ils existent encore, en une sorte de torture du témoin, la justice n’aurait rien à perdre.
Paul GINISTY.
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Le correspondent anonyme serait bientôt dévoilé
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 8 mars.
C’est une petite lueur dans la nuit qui brille enfin dans le cabinet du juge d’instruction. Elle est venue en droite ligne de Rennes, par le canal de M. Rouquier, chef de la brigade mobile de cette ville, lequel, ainsi que vous le savez, a pris la direction de l’enquête judiciaire au lendemain de la découverte du cadavre de M. Louis Cadiou : on connaît, ou tout au moins on croit connaître le correspondant anonyme du docteur Paul.
Je disais récemment que les personnes qui avaient eu connaissance de cette lettre : M. Fachot, avocat général ; Guilmar [Guilmard], procureur de la République ; le docteur Rousseau, qui pratiqua la première autopsie, et enfin le docteur Paul lui-même avaient eu cette impression que l’auteur devait être un homme instruit, ayant fait certainement des études médicales. Or, cette opinion se trouve confirmée dans le rapport que M. de la Noë a reçu aujourd’hui de M. Rouquier, avec pièces de comparaison à l’appui. Comme on le supposait, c’est bien d’un médecin qu’il s’agit et, qui plus est, d’un ami de la famille Cadiou.
En dehors du procureur qui prenait des notes, du juge qui, sur place, interrogeait des gens du pays, il y avait autour de la cuve de pierre où, faute de mieux, le corps du directeur de la Grande-Palud avait été étendu, le commissaire et M. Freund, juge de paix de Landerneau ; M. Vacheron [Vacheront], maire de la commune de la Forêt et propriétaire du bois désormais fameux ; M. Jean-Marie Cadiou l’un de ses beaux-frères qui réside à Cléder, et quelques spectateurs de moindre importance. Un médecin de Landerneau, le docteur Quédec, arriva en automobile, assista à l’exhumation et repartit aussitôt.
A la contre-autopsie du docteur Paul, qui eut lieu à Morlaix, le 17 février au matin, on se montra beaucoup plus circonspect. Une consigne sévère évinça curieux et importuns et, cette fois-là, le gendarme se montra sans pitié. C’est ainsi qu’un médecin très connu dans la région et qui occupe à Morlaix une situation prépondérante se présenta au nom de la famille et demanda à assister en simple spectateur aux opérations de son confrère parisien. Le procureur de la République objecta avec courtoisie que l’expertise à laquelle procédait le docteur Paul n’étant pas contradictoire, il ne croyait pas possible d’accorder une semblable autorisation. Le procureur général fut pressenti.
Devant son veto formel, le docteur dut s’incliner.
Il est facile de se procurer de l’écriture d’un médecin. M. Lecoz, commissaire de la brigade rennaise, a eu entre les mains des lettres, des ordonnances, des rapports, plus d’éléments de comparaison qu’il n’est nécessaire pour changer des soupçons en certitude, éclaircir la religion d’un graphologiste et aussi celle des magistrats instructeurs. A l’heure actuelle, M. de la Noë doit savoir à quoi s’en tenir. Il voudra certainement provoquer sans retard les explications de cet ami de la famille Cadiou, qui a conseillé au docteur Paul de porter une attention toute particulière sur le cou et la nuque du mort et d’en fouiller minutieusement la chair avec sa pince et son bistouri.
Une remarque s’impose. Ce médecin n’était, pas présent à l’autopsie du docteur Rousseau ; il n’a donc pu faire aucune remarque personnelle. Il devait ignorer les conditions dans lesquelles elle avait été pratiquée, et il ne devait pas savoir, sauf par des échos toujours douteux en matière aussi délicate, si elle avait été ou non suffisamment poussée.
Et cependant, il a prouvé qu’il était renseigné. Par qui ? C’est à cette question qu’il va lui falloir répondre, à moins qu’il ne se retranche, comme le facteur de Blincourt, derrière le secret professionnel. Et c’est bien ce qui pourrait arriver.
Ce que dit la tante de Cadiou
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 8 mars.
Sous les vêtements de deuil qu’elle ne quittera plus, une femme suit chaque jour avec angoisse les péripéties diverses de cette affaire Cadiou à laquelle elle est indirectement intéressée. Sous les bandeaux d’argent qui donnent à son visage la douceur d’un pastel ancien, Mme Zaccone s’indigne quand elle évoque toutes les vilaines suppositions que l’on a faites au début sur le compte de son neveu. Sa nature droite, qui a toujours ignoré le mensonge et l’intrigue, ne peut admettre ni combinaison, ni machination.
Connaissant bien Mme Saimpy [Sainpy] et l’estimant, elle ne saurait admettre qu’elle se soit prêtée à une comédie, même nécessaire. Elle pense que Jean-Marie Cadiou a été servi par la chance et que son zèle pour savoir ce qu’était devenu son frère a été récompensé.
Sur les lettres anonymes, elle ne sait rien et n’oserait d’ailleurs soupçonner personne. Quand elle évoque la figure de Pierre, ses gestes, ses paroles, au lendemain de la disparition de son parent, elle se demande si c’est bien cet homme, aujourd’hui emprisonné, sous le coup d’une inculpation terrible, qui l’accompagna à Landerneau, au domicile du directeur de la Grande-Palud.
– Je m’en souviens comme si c’était d’hier : j’arrivai en voiture à l’usine pour emmener Pierre avec moi ; je me trouvais près des cuves de blanchiment ; il était en sabots. Je lui dis : « Mme Cadiou est affolée. Dans une dépêche, que voici, elle me demande de me rendre sans délai chez son mari ; elle craint qu’il n’ait succombé à une congestion occasionnée par le froid. La température est si rigoureuse ! »
Pierre me répondit : « Partez devant avec votre voiture, je vous rattraperai en route ».
A Landerneau, nous prime, en passant la femme de ménage ; Jean Cadiou, qui m’accompagnait, souleva la couverture du lit. Tout était en place, bien en ordre. Pierre passa une sorte d’inspection des vêtements. Il chercha, fureta partout avec une ardeur dont je lui sus gré au moment et qui, aujourd’hui, me déconcerte.
Si cet homme est coupable, comme je le crois, il est très fort…
Mme Zaccone ne croit pas aux témoins de Morlaix, pas plus à M. Nicolas qu’à M. Le Meillet [Lemeillet] et aux autres. Un garçon pâtissier, de bonne foi lui aussi, viendra affirmer demain au juge d’instruction que, le 28, il a vendu, toujours à Morlaix, bien entendu, des gâteaux à M. Cadiou, qui se trouvait à 32 kilomètres de là, chez ses sœurs, à Cléder.
L’ENQUÊTE VA ÊTRE REPRISE
Brest, 8 mars.
L’instruction de l’affaire Cadiou va être momentanément suspendue. Tout le dossier sera probablement envoyé demain au parquet général, à Rennes, qui le transmettra à la chambre des mises en accusation, appelée à statuer sur la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre.
Quant à l’enquête, elle va être entièrement recommencée. Cette décision a été prise par M. Bidard de la Noë, à la suite de nouvelles déclarations des témoins de Morlaix, qui affirment avoir vu M, Cadiou dans cette ville, le 31 décembre et le 1er janvier.
Le juge d’instruction tentera de reconstituer tout l’emploi du temps de M. Cadiou avant sa disparition et commencera demain par entendre les deux sœurs de celui-ci. M. Cadiou, on s’en souvient, était allé leur rendre visite le 27, à Cléder, localité située à 33 kilomètres de Morlaix où elles habitent.
10 mars 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Le facteur de Blincourt livre en partie son secret
Il croit pouvoir affirmer que M. Cadiou était le 4 janvier à la gare Saint-Lazare et garde pour ses chefs et pour la justice le nom d’un témoin capable d’attester ce fait de façon certaine
Il est écrit que semaine apportera à la mystérieuse affaire Cadiou son contingent de complications et de ténèbres, mais jamais la moindre lumière.
Voici maintenant que M. Boulier, facteur-receveur des postes à Blincourt (Oise), celui-là même qui adressa à l’ingénieur Pierre, dans sa prison, la lettre que l’on sait, se prétend en mesure de prouver que le directeur de la, Grande-Palud était à Paris le 4 janvier 1914.
Quelle créance faut-il accorder à cette déclaration de l’employé des P. T. T. ? Nous ne saurions le dire, mais il convient cependant de reconnaître que son affirmation s’appuie sur des- circonstances et des précisions troublantes.
Ancien colonial, décoré de la médaille de Chine, pourvu de diplômes universitaires, politicien militant, candidat malheureux au conseil général, jadis conseiller municipal de la petite commune où il réside, M. Boulier a la manie d’intervenir, par voie de proclamations à la presse, dans toutes les affaires locales. Il le fait parfois hors de propos, mais il ne faudrait pas en conclure que ses dires d’aujourd’hui soient négligeables et ne méritent pas d’être pris en considération.
On peut, certes, s’étonner de la lettre qui suit, adressée par lui à un journal de Clermont, pour protester contre la publicité donnée à son intervention
Blincourt, le 8 mars 1914.
Mon cher directeur,
M. l’ingénieur Pierre est en prison sous l’inculpation d’avoir assassiné M. Cadiou. Je le crois innocent. Aussi, je lui écris une lettre pour le réconforter dans l’épreuve terrible qu’il traverse, en lui confiant que le secret professionnel ne me permet pas de donner des précisions qui, par leur nature, peuvent et doivent encourir la manifestation de son innocence. En agissant ainsi, j’obéis à la voix de ma conscience, et j’apporte l’espérance à un homme que je crois fermement innocent, puisque cette lettre que je lui envoie sera communiquée à ses défenseurs, qui provoqueront, s’il est nécessaire, mon audition devant le juge d’instruction.
Or, avant même que cette audition ait été prononcée, le texte de ma lettre est publié dans la presse. Des gens très distingués viennent me voir. Je ne puis que leur opposer l’inviolabilité du secret professionnel, que le juge seul, d’accord avec la jurisprudence de la cour de cassation, peut me relever.
Je déplore et cette publication et ces interviews. Combien il eût été préférable, dans l’intérêt de la défense, de laisser le juge recueillir ma déposition, en contrôler les points, et orienter ses recherches dans ce sentier dont le secret professionnel ferme précisément l’entrée !
Lorsqu’il s’agit de l’innocence d’un homme, de sa vie, de son honneur, pourquoi ne pas laisser à la Justice ce qui est sa raison d’être ? Pourquoi cette publication ? Pourquoi ces interviews ? Je ne crains point les représailles, d’où qu’elles viennent, certes ! Je m’inquiète plus de l’erreur qui embastille un innocent que de ma propre sécurité. Mais quand il s’agit de sauver un innocent, c’est une singulière tactique que la publicité d’un document qui aurait gagné à être connu simplement de la défense et de l’accusation.
A vous, affectueusement.
BOULIER.
Cette missive est un peu abracadabrante, disons le mot. Mais les faits qu’avance son signataire ne sauraient en être infirmés.
Le récit de M. Boulier
Les voici, tels que nous les a exposés M. Boulier :
Je me trouvais, le 4 janvier dernier, vers une heure de l’après-midi, dans la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare. Je venais de prendre, au guichet des lignes de Normandie, un billet, pour Dieppe ; ce ticket était destiné à mon jeune fils que je reconduisais au collège de cette ville.
Comme il restait à peine une demi-heure avant le départ du train, je pris la résolution de déjeuner avec mon enfant au buffet même de la gare. Nous nous dirigions du côté où il est installé lorsque, au haut du grand escalier d’accès, je vis venir vers moi quelqu’un que je connais très bien.
Je me portai à sa rencontre, mais il ne m’avait point aperçu. Il allait, la main tendue, vers un monsieur petit, brun, âgé d’une quarantaine d’années, vêtu d’un par-dessus sombre et coiffé d’un chapeau melon, qu’il salua de ces mots que j’entendis très distinctement
– Bonjour, mon cher Cadiou
Je passai, sans prêter autrement attention à ces paroles. Ce n’est que plus tard, lorsque je lus les articles concernant la disparition de l’industriel, qu’elles me revinrent en mémoire, Je me souvins alors que l’interlocuteur de M. Cadiou m’avait, à l’occasion de mon service à Blincourt, entretenu de ses relations avec celui-ci et de l’usine de la Grande-Palud. Au fur et à mesure que les jours passaient, je m’étonnai de son silence. J’attendis néanmoins jusqu’à ce que ma conscience se révoltât. Voilà pourquoi je n’ai parlé plus tôt.
On se demande aussi pour quelle raison je n’ai pas encore fait connaître le nom du personnage grand, châtain, barbu – le signalement complet de l’assassin de M. Cadiou fourni par la somnambule de Nancy – que de la Grande-Palud et pour quelle raison je me retranche derrière le secret professionnel.
Tout simplement parce que, par déférence pour mes chefs et aussi eu égard à cette circonstance que c’est dans l’exercice de mes fonctions que j’ai connu ce monsieur, je ne veux le nommer qu’à mon directeur ou au juge d’instruction de Brest, s’il leur plaît de m’entendre.
Le juge va le convoquer
Sur ce dernier point, les désirs de M. Boulier seront bientôt exaucés. Nous apprenons en effet que M. Bidard de la Noë a décidé de convoquer prochainement à son cabinet le facteur-receveur.
Allons-nous vers le coup de théâtre le plus sensationnel qui se soit produit au cours de cette extraordinaire et tragique aventure ?
Confronté avec le frère du mort l’ingénieur Pierre garde le silence
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 9 mars.
Mauvaise journée pour Pierre. Dans le cabinet du juge d’instruction, devant M. Jean-Marie Cadiou qui, avec toute l’énergie de la conviction, lui reprochait sa conduite, son attitude, ses mensonges, le jeune ingénieur a été pitoyable. Plusieurs fois, derrière le verre de son binocle, ses yeux de myope se sont abaissés très bas pour ne pas voir ce frère, debout devant lui, l’accusant du geste et de la voix. Il s’est fait tour à tour très doux, très humble, très timide, pas un mot d’amertume, pas un mouvement de révolte contre cet adversaire implacable qui, contre lui, demande vengeance à la justice, et dont chaque parole le flagelle.
Si on le frappait, Pierre tendrait le dos ; il présenterait la joue si on le souffletait. Sans son pardessus noir, son corps amaigri paraîtrait irréel.
Fatigue, orgueil ou mépris, il ne menace pas, ne se défend même pas. Il écoute cependant. Sur son front pâli des sillons se creusent chaque fois que la voix fluette du juge évoque une image mauvaise ou une déposition qui lui est contraire.
Les grands procès-verbaux où sont consignés toutes les phases de l’enquête première à laquelle procéda M. Jean-Marie Cadiou, Pierre les connaît maintenant aussi bien que son juge. On les lui a relus ce matin une fois de plus, et, une fois de plus, il en a approuvé les termes.
M. Jean-Marie Cadiou est suffisamment monté contre lui à quoi bon le contredire ! Pourtant, comme Pierre insinuait que lui aussi aurait son tour, que lui aussi aurait des choses à révéler un jour, et qu’il attendait que son heure fût venue, M. Jean-Marie Cadiou n’a pu contenir son indignation.
– Allons, c’est cela, s’est-il écrié. Calomniez-nous, salissez-nous, jetez-nous au visage toute la boue de calomnies et d’infamies que vous pourrez drainer continuez jusqu’au bout d’être notre mauvais génie ! Vous avez trahi mon frère, dont vous mangiez le pain, vous avez empoisonné sa vie, vous avez failli provoquer sa ruine. Il résistait, il luttait. Alors, vous l’avez assassiné !
Une heure sonna à l’horloge du palais. Pierre passa la main sur son front, rajusta son binocle, qui avait glissé, et contempla d’un œil morne la pointe de ses souliers.
– Emmenez-le, ordonna le juge au gendarme.
Et, d’un coup sec, il ferma son dossier. Pierre n’en avait pas fini. Vers cinq heures du soir, il entra pour la seconde fois dans le cabinet de M. de la Noë : il y trouva Bossard, l’ancien veilleur de nuit, lequel venait de faire une déposition grave, car elle tendrait à établir que la mort de M. Cadiou avait été préméditée.
Bossard avait raconté :
Dans la soirée du 27 décembre, je rencontrai Marcou, le contremaître de la Grande-Palud. La conversation tomba sur la question des adjudication, Marcou, qui paraissait très renseigné, me dit « Ne te fais pas de bile, mon garçon. Avant peu, il y aura du changement dans la boite. Le patron en a assez, il veut vendre. C’est Legrand qui lui succédera avec Pierre. Le travail va reprendre et je reviendrai contremaître dans de meilleures conditions. »
– De qui Marcou pouvait-il tenir de semblables détails, demanda le juge à Pierre, si ce n’est de vous ?
Toujours très calme, l’ingénieur répliqua qu’il n’avait jamais fait de confidences à Marcou et il ajouta que ces racontars n’avaient qu’une importance secondaire.
Une lettre significative
Puisqu’il est question des affaires de l’usine, il existe encore dans le bureau de la Grande-Palud une lettre datée du 15 décembre 1913, dans laquelle M. Cadiou exprime à Pierre tout son mécontentement d’être exclu des adjudications du 12 décembre. Il se demande qui a bien pu l’accuser auprès du général Gaudin, directeur des poudres et salpêtres à la Guerre, de fournir de la bonne marchandise à l’industrie et du déchet aux poudreries de l’État.
M. Cadiou cherche qui cela peut être et soupçonne M. Goas, contrôleur des poudres de Pont-de-Buis
L’existence de cette lettre, qui a son intérêt, a été révélée par Bossard. Elle avait échappé sans doute aux perquisitions. On va la saisir pendant qu’il en est temps encore.
11 mars 1914 – p. 1 et 3
L’affaire Cadiou s’embrouille de plus en plus
Et si, grâce à toutes ces complications, Pierre ne s’en tire pas c’est que vraiment il est né sous une mauvaise étoile
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 10 mars.
Il semble qu’une fée malfaisante se complaise, chaque jour, d’un coup de sa baguette, à tout mêler, à tout bouleverser, pour que personne n’y comprenne plus rien. A l’heure actuelle, c’est un embrouillamini sans pareil de témoins nouveaux, qui surgissent tout à coup, on ne sait ni pourquoi ni comment avec la sérénité des gens qui ne risquent rien, ils démolissent petit à petit, l’échafaudage des faits que l’instruction croit cependant solidement établis, ils ergotent sur des questions de dates, discutent les heures, bataillent sur des minutes ; toutes les versions, même les plus fantaisistes, trouvent créance, toutes les hypothèses sont acceptées. C’est à qui voudra être dans l’affaire et y jouer un rôle, un rôle important, bien entendu.
Bonnefoy s’est trompé
De tous ces témoins, le fermier Bonnefoy est de beaucoup le plus important. Sa déclaration nette, précise, catégorique, contribua, pour une large part, à l’incarcération de Pierre. Aujourd’hui, ce petit homme brun, au visage basané par le grand air, qu’éclairent deux yeux rieurs et malicieux, m’a déclaré tout tranquillement qu’il avait commis une erreur de date.
Je l’ai trouvé cet après-midi loin de sa ferme, labourant l’un de ses champs, pesant de toute la rudesse de ses bras sur le soc de sa charrue. A califourchon sur le talus fleuri qui fait à sa terre une clôture naturelle il me dit, en écrasant sur sa nuque sa casquette plate à visière de cuir :
– On peut bien se tromper, pas vrai ?… J’ai confondu le 30 avec le 31. J’ai pas fait de mal pour ça. Ben sûr, c’est pas des choses plaisantes pour ces messieurs les juges, mais à c’te heure, j’dis la vérité vraie et j’y peux rien…
– Voyons, fis-je remarquer, cette fois c’est grave. Rappelez bien vos souvenirs.
– C’est chose faite et je suis sûr. Le 29 décembre, j’ai quitté la ferme un peu avant 9 heures. J’ai rencontré M. Cadiou devant la chapelle de Kerloret en face de l’usine. J’ai pris le train à neuf heures quarante pour aller à la foire de Lesneven. J’étais de retour chez moi pour le dîner. Le lendemain 30 était un mardi. Comme je sortais de ma cour, je vis M. Cadiou. Il avait dépassé la voûte du chemin de fer et s’était arrêté à l’entrée de l’usine pour décrotter ses chaussures. Il pouvait être environ neuf heures moins le quart ; dix minutes plus tard, je revins rapportant un bridon oublié dans mon champ et que je passai aussitôt à un étalon pour le conduire à Landerneau où devait siéger une commission de remonte italienne. Quand j’arrivai, cette commission n’avait pas encore paru, le train qui l’amenait avait du retard. D’autres propriétaires avaient la priorité sur moi. Je ne pus présenter mon cheval. Après l’avoir offert M. Kueff [Cueff], éleveur à Plougar, je le ramenai finalement à la Palud. Il était quatre heures et demie. En arrivant j’appris qu’un accident s’était produit à l’une des machines et que les ouvriers avaient dû s’en aller.
– Spécifions bien, en conséquence. Contrairement à ce que vous avez déclaré, à plusieurs reprises, au juge d’instruction, vous n’avez pas vu le 30 décembre, à onze heures, Cadiou, et Pierre quitter ensemble l’usine et se diriger en causant du côté du moulin Karoff [Caroff] ?
– Évidemment non, puisque j’étais à Landerneau.
– Alors, quand les avez-vous vus pour la dernière fois ?
– Mais le lendemain, le 31, et à onze heures. Je revenais par un chemin de traverse qui aboutit à la ferme, quand, à environ une soixantaine de mètres, j’aperçus deux hommes marchant côte à côte. Ils portaient l’un et l’autre de longues pèlerines dont les capuchons étaient rabattus. Je ne pus voir leurs visages, car déjà ils avaient dépassé la voûte du pont. A leur taille et à leur tournure, j’ai eu l’impression que c’étaient là M. Cadiou et son ingénieur.
Voilà qui est déconcertant ! Avec la réflexion, Bonnefoy, qui est Breton de Pont-Christ, est devenu prudent comme un terrien de Normandie. Il lui a semblé que ces deux silhouettes lui étaient connues, mais il ne saurait rien affirmer.
Il sauta du talus, aligna ses chevaux et, pendant qu’un sillon nouveau se creusait dans la terre, trois fois il se retourna, criant :
– On peut bien se trompeur, pas vrai !
Voilà Bonnefoy en contradiction avec Mme Quéméneur, l’aubergiste qui tient comptoir au bord de la route. Celle-là n’a pas encore varié. C’est le 30 qu’à onze heures elle a vu Cadiou, en compagnie de Pierre. Il y a aussi le contremaître Bignard et d’autres aussi qui, jusqu’à présent, ne se sont pas désavoués. Ce sera peut-être la surprise de demain.
Marcou se fâche
A Landerneau, l’ancien contremaître Marcou tient un petit cabaret.
Originaire de la Ferté-Alais, Marcou était employé dans un magasin de nouveautés parisien quand il fut incorporé dans les troupes coloniales et envoyé à Madagascar. Renvoyé en France pour rétablir sa santé ébranlée, on l’envoya finir son congé dans le bataillon d’infanterie détaché il Landerneau. Il s’y maria et s’y fixa. Il y a trois années, il travaillait déjà à la Grande-Palud. Le matin de la Toussaint, une machine à ouvrir le coton lui broya le bras droit. Marcou, qui a une figure en lame de couteau, qu’accentue encore une barbiche rousse taillée en pointe, n’est pas content de son ancien compagnon d’usine, le veilleur de nuit Bossard.
– J’oppose, m’a-t-il dit d’une voix indignée, un démenti formel aux propos que Bossard m’attribue. J’ai eu, il est vrai, à la date du 27 décembre, une conversation avec lui ; nous avons parlé des affaires de l’usine en général et de la mauvaise entente qui régnait entre Pierre et Bignard.
« Pierre avait dit, en effet, un jour, en parlant de son contremaître : « L’un de nous deux sautera ». Je ne sais rien du crime et n’ai rien à me reprocher. Puisque Bossard est si loquace, pourquoi donc ne raconte-t-il pas son attitude singulière quand les gendarmes vinrent enquêter à l’usine dans les premiers jours de janvier ?
« Dès qu’il les aperçut, il s’enfuit à toutes jambes et resta caché dans les bois pendant trois heures. Tous les ouvriers qui ont été témoins du fait pourront le certifier. »
Marcou, lui, place la disparition de M. Cadiou le 29 décembre ; il l’a vu à cette date pour la dernière fois, à onze heures moins le quart ; il s’est entretenu avec lui d’un lot de déchets de coton. Le 30, il n’a pas aperçu son directeur, et pas davantage le 31.
– Ce ne peut être lui que Bonnefoy a cru reconnaître, affirme Marcou. Si M. Cadiou était venu, il se serait heurté à moi, car je suis resté toute la matinée devant la porte du bureau à treiller du coton.
Tout ce gâchis laisse le parquet parfaitement indiffèrent.
Après cela, ce n’est peut-être pas le cadavre de M. Louis Cadiou que l’on a exhumé, mais celui de quelqu’un qui lui ressemblait !
LE MYSTÈRE DE LA BRANDE-PALUD
L’équivoque à Morlaix (?)
D’autres témoins auraient vu Cadiou le 1er janvier à Morlaix. Le juge entend leurs dépositions.
Morlaix, 10 mars.
Le juge d’instruction a entendu, aujourd’hui, Mlle Quéméner, de Saint-Pol-de-Léon, la financée du jeune Le Gall, Mme et Mlle Le Gall, et M. Graff, qui accompagnaient, le 1er janvier, M. Le Gall père à la gare de Saint-Pol-de-Léon.
Tous ces témoins sont d’accord pour affirmer qu’ils ont vu M. Cadiou en cet endroit le 1er janvier, à sept heures cinq du soir.
D’autre part le chef de gare de Morlaix, qui ne connaissait pas Cadiou, déclare qu’il se rappelle avoir remarqué dans la salle d’attente, vers six heures du soir, un voyageur habillé en cycliste, à l’air maladif, s’arrêter dans cette salle.
Il ne peut d’ailleurs préciser la date exacte de cette constatation et ne saurait affirmer l’avoir, faite, soit le 1er, soit le 2 ou le 3 janvier, soit même le jour de Noël.
Mme Zaccone, de son côté, reconnaît qu’elle a reçu la visite de son neveu le 25 décembre, mais elle prétend que ce jour-là, M. Cadiou ne lui a point annoncé une nouvelle visite de lui pour les premiers jours de janvier.
Ajoutons en terminant que M. Cabon, facteur surveillant des P.T.T., qui, depuis le premier jour de la disparition de M. Cadiou, a toujours affirmé avoir vu le directeur de l’usine de la Grande-Palud à Morlaix, le 1er janvier, vient de recevoir de Nantes une lettre de menaces signée Bernard, dans laquelle on lui reproche de s’être laissé acheter par l’avocat de Pierre. On le prévient en outre qu’il y a une justice immanente avec laquelle il aura à compter.
12 mars 1914 – p. 1 et 3
LES COMPLICATIONS DE L’AFFAIRE CADIOU
Le contingent quotidien de contradictions et d’invraisemblances
IL N’Y A PLUS QU’UNE CHOSE DONT ON SOIT SUR C’EST QUE CADIOU EST MORT…
MAIS BOULIER MAINTIENT L’AVOIR VU LE 4 JANVIER
LES VÊTEMENTS DE M. CADIOU SÉCHANT SUR LA PASSERELLE DU MOULIN.
APRÈS AVOIR ÉTÉ LAVÉS PAR L’INGÉNIEUR PIERRE
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 11 mars.
Il y a des gens qui, à l’heure actuelle, se demandent très sérieusement si c’est bien le cadavre de M. Cadiou que l’on a retrouvé dans le bois, derrière le moulin du meunier Karoff [Caroff]. Ils apprendraient demain que le directeur de la Palud a été vu à Morlaix, prenant l’apéritif à la terrasse d’un café de la place Thiers, qu’ils n’en seraient pas autrement surpris. Mais ce sensationnel événement ne se produira pas, sans doute. Dans toute cette affaire, il n’y a qu’une seule chose dont on soit vraiment sûr c’est que M. Cadiou est mort.
Pour le reste, on tâtonne, on hésite, on doute. Chaque jour, un coup de pioche nouveau effrite l’édifice de l’accusation, si laborieusement échafaudé.
En toute sincérité, peut-on continuer à considérer le mardi 30 décembre comme la date certaine, je ne dis pas de la disparition, mais du décès de M. Louis Cadiou ? Je ne le crois pas, parce que la preuve fait défaut, malgré les apparences. Un doute subsiste qu’il importe de dissiper.
Autour de ce cadavre, près duquel tant de gens s’agitent depuis plus d’un mois pour essayer de découvrir la vérité, il y a des muets qui, liés par le même secret et les mêmes intérêts, assistent, dédaigneux et rassurés, à toute cette bataille de suppositions, d’hypothèses, de contradictions. Ils laissent faire, ils laissent dire, et attendent avec tranquillité que le temps ait jeté un voile d’oubli sur ce drame affolant qu’en metteurs en scène très forts ils ont machiné.
L’histoire du revolver
Après les témoins, voilà les faits qui sont battus en brèche ; la charge la plus grave contre Pierre consiste, ainsi que vous le savez, dans l’explication foncièrement mauvaise qu’il a donnée de la vente de son revolver.
Il avait dit tout d’abord l’avoir acheté en 1912 à l’armurier Marie, de Landerneau, puis il dut reconnaître ensuite que c’était au mois de mai 1913.
Cette arme présentait quelques défectuosités ; un jour qu’il se trouvait dans son jardin, un voyageur de commerce était passé, qui représentait une maison d’huiles et de savons, et il lui avait vendu son revolver. Cet homme était parti sans lui dire qui il était ni quelle maison il représentait. Il ne l’avait jamais revu.
Or, plusieurs jours après la publication de cette version, qui fut accueillie par tout le monde avec scepticisme, le juge reçut une lettre dans laquelle M. Simon, armurier à Janzé (Ille-et-Vilaine) et établi actuellement à Guingamp, lui disait en substance
« Un 28 janvier, qui était un mercredi jour de marché, je reçus la visite de M. Meslay, représentant de la maison Taupin-Broux, laquelle fabrique de l’huile industrielle, des couleurs et du vernis. M. Meslay descendait du train. Il me dit « Je suis entré pour vous serrer la main et aussi pour vous demander votre avis. » II me montra alors un revolver et ajouta : « Je l’ai acheté d’occasion à un type, dans les environs de Landerneau. J’ai payé cela 18 francs. Qu’est-ce que vous en dites ? »
L’arme aurait dû être facturée de 40 à 45 francs. Je complimentai M. Meslay, en l’assurant qu’il avait fait une bonne affaire », concluait le correspondant de M. Bidard de la Noë.
On n’a attaché à cette lettre qu’une importance secondaire parce que l’armurier Marie, d’abord très perplexe, soutint ensuite, et il n’a pas varié, que Pierre était entré en possession de son revolver dans les derniers jours du mois de mai 1913. L’ingénieur aurait donc vendu son arme avant de l’avoir achetée. Mais M. Marie, dont la comptabilité, ainsi qu’il s’est plu lui-même à le reconnaître, n’est pas précisément le modèle du genre, est-il bien sûr de ne pas se tromper ?
Pierre a dit « Mon acheteur occasionnel devait être un voyageur en huile. Que ce soit en 1912 ou en 1913 qu’il ait vendu son revolver, peu importe ce qu’il y a de certain, c’est que cette réponse, considérée jusqu’ici comme fantaisiste, se trouve maintenant confirmée. Et cela est profondément troublant.
Il se pourrait cependant qu’il y eût confusion dans l’esprit de M. Simon, car le voyageur en question, M. Meslay, retrouvé aujourd’hui, prétend ne pas se souvenir d’avoir montré un revolver ni d’avoir parlé d’une affaire semblable à M. Simon. Néanmoins, les déclarations de M. Simon n’en sont pas moins catégoriques.
L’armurier Simon confirme
Guingamp, 11 mars.
Je viens de voir M. Simon, armurier, rue des Carmélites, à Guingamp, qui m’a fait la déclaration suivante au sujet du revolver acheté à l’ingénieur Pierre.
– En janvier 1912, un mercredi, alors que j’étais établi armurier à Janzé, un voyageur de commerce de la maison Taupin, Broux et Meslay, de Pré-en-Pail (Mayenne), est venu chez moi, à la descente du train, et m’a fait des offres de service pour les huiles industrielles
Au cours de la conversation, ce voyageur m’a dit qu’il venait d’acheter d’occasion, à Landerneau, un revolver de 6m/m, chargé de balles blindées, qu’il me présenta. Il me déclara avoir payé quinze ou dix-huit francs ce revolver qui valait trente-huit francs.
M. Meslay, c’était le nom de ce voyageur, était âgé de trente-six à quarante ans, petit, brun, le nez épaté, parlant du bout de la langue (sic). Au nouveau passage du représentant de la maison Taupin, Broux et Meslay, j’appris que M. Meslay avait quitté l’association et était parti pour l’Amérique.
Deux messieurs, dont je ne puis me rappeler le nom, assistaient à notre conversation, ainsi que mon ouvrier mécanicien, Emile Maugeon, habitant chez ses parents, à Rennes, rue Nationale.
Maugeon ne se rappelle rien
Rennes, 11 mars.
Je viens de voir M. Maugeon. Ce jeune homme, qui est actuellement ouvrier à la fonderie Thuau, a été employé chez M. Simon, armurier à Janzé, exactement du 4 septembre 1911 au 21 septembre 1912. Malheureusement, il n’a pu donner aucun renseignement précis. Il m’a déclaré cependant que son patron recevait fréquemment des visites de personnes étrangères au pays et venant faire examiner leurs revolvers.
La balle meurtrière peut-elle avoir été tirée par Pierre ?
Brest, 11 mars.
A Landerneau, un M. Moreul, pharmacien, a acheté, lui aussi, un revolver qui, parait-il, est du même modèle et du même calibre que celui que possédait Pierre.
Or, des experts amateurs ont constaté que les balles dont l’ingénieur faisait usage ne pouvaient servir à M. Moreul. L’on en a tiré aussitôt cette conclusion que le projectile retiré de la nuque de Cadiou ne pouvait provenir du revolver de Pierre. C’est aller un peu vite en besogne, car le principal élément de comparaison fait défaut.
M. Bidard de la Noë déclare en effet que la balle découverte par le docteur Paul est bien en cuivre et du calibre de six millimètres. Il va toutefois la soumettre à l’examen d’un expert.
NOUVELLES DÉCLARATIONS DE M. BOULIER
M. Boulier, le facteur de Blincourt, n’a pas encore reçu la convocation de M. Bidard de la Noë.
II y aurait cependant intérêt à ce qu’il fût entendu le plus tôt possible, sa déposition étant peut-être susceptible d’éclairer d’un jour nouveau le mystère de la Grande-Palud.
J’ai revu hier M. Boulier. Il m’a renouvelé sa décision inébranlable de ne plus rien révéler, si ce n’est au directeur des postes de l’Oise ou au juge d’instruction de Brest.
– Certaines personnes, m’a-t-il dit, semblent n’attacher qu’une créance relative à mon témoignage. Elles ont tort, car jamais je n’ai menti. Si j’ai déclaré que j’avais à faire des révélations importantes sur l’affaire Cadiou, c’est que cela est vrai et bien vrai.
Personne, je l’espère, ne songe à mettre en doute l’affirmation que j’ai produite déjà à savoir que le 4 janvier, un monsieur grand, châtain, barbu, que je connais pour l’avoir vu plusieurs fois à Blincourt, a salué à un mètre de moi, dans la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare, quelqu’un d’un « Bonjour, mon cher Cadiou » très distinct. Je ne suis pas sourd et ne puis me tromper sur ce point.
D’autre part, j’établirai par des dates que je donnerai à la justice la matérialité des relations existant entre le directeur de la Grande-Palud et le personnage que je ne puis nommer encore et que ses affaires appellent fréquemment à la frontière de l’Est ; j’établirai du même coup l’intérêt qu’il peut avoir à ce que ses rapports avec feu M. Cadiou restent ignorés.
Tous les faits que j’apporterai seront faciles à vérifier. Ils sont, à mon avis, de nature à faire éclater d’un coup la vérité sur cette passionnante et tragique affaire de Landerneau.
Nous croyons savoir que toutes les hésitations, tous les scrupules professionnels de M. Boulier se rapportent à la question de dates dont il parle plus haut. A ces dates auraient été effectuées au bureau de Blincourt des opérations postales qui seraient de nature à orienter l’enquête du parquet de Brest dans un sens tout à fait inattendu.
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Pierre a signé son opposition
Brest, 11 mars.
Pierre est venu ce matin au palais de justice pour signer l’opposition qu’il forme, devant la chambre des mises en accusation, contre l’ordonnance du juge qui a rejeté sa demande de liberté provisoire. Le juge va être obligé de se dessaisir du dossier pour le transmettre au parquet de Rennes, où il sera déposé à la fin de la semaine.
Tout acte d’instruction est donc devenu dès maintenant impossible. Avant de reprendre le chemin de sa prison, Pierre a pu longuement embrasser sa mère, et cette étreinte brève leur a été, à tous deux, d’un grand réconfort.
Le bluff de l’ancien veilleur
Bossard, l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud s’était vanté de retrouver le revolver de Pierre et on l’avait pris au sérieux.
Cet après-midi, en compagnie d’un inspecteur, il est allé à la Grande-Palud et, avec une pioche, il a fouillé la terre du chemin creux où M. Cadiou avait été enfoui.
Il n’a rien trouvé, mais il est tout prêt à recommencer.
Bossard a vingt-cinq ans, des yeux rieurs, des joues rouges, un nez retroussé et un coup de sabre sur la bouche. Il a pris un air mystérieux qui ne sied pas à son genre de beauté. Il dit très haut qu’il sait beaucoup de choses.
Ce brave garçon, qui aime beaucoup les gendarmes… de loin, joue un jeu dangereux.
La justice, qui est une dame économe, n’aime pas beaucoup payer des frais de déplacement pour rien.
Quant aux deux bicyclettes de M. Cadiou, qui, assurait-on hier soir, avaient disparu, elles sont toujours dans la remise de sa maison de Landerneau. Sur l’ordre du juge, un commissaire en a fait aujourd’hui la constatation officielle.
13 mars 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Nous allons connaître le secret du facteur
ON L’ENTENDRA AUJOURD’HUI
Clermont (Oise), 12 mars.
Sur commission rogatoire de son collègue de Brest, M. Joly, juge d’instruction de Clermont, entendra demain vendredi à 4 heures de l’après-midi, M. Boulier, le facteur receveur de Blincourt, dont la déposition est impatiemment attendue. Il importe, en effet, qu’on soit le plus rapidement possible fixé sur la valeur de cette piste. M. Boulier est décidé à donner demain le nom de l’ami de Cadiou qui était, le 4 janvier, avec lui à la gare Saint-Lazare.
Et l’on en revient à la piste de la dactylographe
Brest, 12 mars.
La police mobile marche maintenant sur la piste de la jeune dactylographe de la préfecture de Quimper, qui fut trouvée noyée dans le bassin à flot de notre ville dans les premiers jours de janvier.
Elle avait passé la nuit du 30 au 31 décembre dernier dans un hôtel de Morlaix et en était partie le 31, à sept heures du matin, disant qu’elle se rendait à Rennes. Cette coïncidence de la disparition de M. Cadiou et de la mort de la dactylographe avait été signalée, à ce moment, par la presse.
Le cadavre de la jeune fille avait été transporté à Brest, aux fins d’inhumation, il est probable qu’une deuxième autopsie va être prochainement ordonnée.
14 mars 1914 – p. 1 et 3
MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Boulier a parlé
De sa déposition qui a duré trois heures il n’a rien transpiré
AU JUGE D’INSTRUCTION DE BREST D’AGIR
M. Joly, juge d’instruction de Clermont, a interrogé hier, sur commission rogatoire de son collègue de Brest, M. Boulier le facteur-receveur de Blincourt.
La déposition de celui-ci n’a pas duré moins de trois heures, de quatre à sept heures après midi.
Après avoir rappelé la rencontre qu’il fit et les propos qu’il entendit le 4 janvier à la gare Saint-Lazare – rencontre et propos qu’il est inutile de rappeler encore ici – M. Boulier a donné au magistrat les noms de plusieurs personnes qu’il connut à Blincourt et qui parait-il, pourraient fournir à la justice des indications extrêmement intéressantes sur la mystérieuse affaire de la Grande-Palud. Il a également indiqué que certaines opérations postales avaient été effectuées au bureau dont il a la charge, précisant qu’il serait important de les approfondir.
Par un sentiment, de courtoisie bien compréhensible envers M. Bidard du la Noë, le juge d’instruction de Clermont, s’est refusé formellement à fournir le moindre détail sur le témoignage du facteur, à en apprécier même la portée possible.
Quant à M. Boulier, il se retranche plus que jamais derrière le secret professionnel et les instructions d’observer le silence absolu qui lui ont été adressée par son administration.
Nous sommes cependant en mesure d’annoncer que le personnage grand, châtain et barbu qui aurait salué M. Cadiou à la gare Saint-Lazare ne réside pas dans l’arrondissement de Clermont, non plus que les autres personnes mises en avant par le facteur de Blincourt. De plus, il est, à l’heure actuelle, impossible de faire saisir les documents dont a parlé M. Boulier, une nouvelle commission rogatoire étant nécessaire pour procéder à cette opération.
Ce matin même, le dossier concernant cet épisode inattendu de l’affaire Cadiou sera expédié à Brest, à toutes fins utiles.
Pourquoi l’on garde Pierre en prison
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 13 mars.
Jamais peut-être, de mémoire de magistrat et de journaliste, instruction judiciaire ne fut aussi furieusement battue en brèche chaque jour, c’est un assaut nouveau que les « pierristes » donnent aux « cadiousards » ; ils se ruent contre le dossier dont M. de la Noë collectionne maintenant les pièces, avec l’ardeur que donnent les convictions sincères. En toute impartialité, il me faut reconnaître que les « pierristes » gagnent du terrain et si la semaine prochaine le procureur de la République n’est pas en mesure de fournir la preuve matérielle de la culpabilité de l’ingénieur, beaucoup de « cadiousards », qui hésitent encore, se rallieront à eux.
Cette preuve incertaine et si impatiemment désirée, M. Guilmard l’attend d’une expertise chimique à laquelle il fait procéder en grand mystère. Si elle confirme ses soupçons, le résultat sera parait-il, foudroyant, et écrasera d’un seul coup tous les partisans de l’innocence de Pierre.
En attendant, on aurait pu, il me semble, rendre à Pierre la liberté, en accueillant favorablement sa demande que justifie un doute qui va toujours en s’accentuant. Le parquet ne risquait pas grand’chose. Il n’a pas cru devoir agir ainsi, et on ne peut que le regretter. Les conseillers de la chambre des mises en accusation, eux, sont au-dessus des passions et ne subissent pas l’ambiance sans doute estimeront-ils, quand ils auront pris connaissance du dossier, que les charges qui, jusqu’à présent, ont été relevées contre le jeune ingénieur de la Palud ne sont pas suffisantes pour maintenir un homme pendant des mois encore sous les verrous.
Il apparait très nettement que Pierre d’abord suspecté, surveillé ensuite pendant tout un mois, puis finalement arrêté, a été considéré, dès le lendemain de la disparition de Cadiou, comme l’unique coupable. Pour certains, il ne pouvait y avoir que lui et point d’autre. Mais il fallait l’établir. Pour cela, des témoins étaient nécessaires on en a trouvé, ce qui n’était pas difficile, et comme ils hésitaient, on a rafraîchi leur mémoire. C’est ainsi qu’à force de le lui répéter, on a persuadé au fermier Bonnefoy que c’était le 30 décembre qu’il avait aperçu Cadiou et Pierre cheminant de compagnie. Aujourd’hui, pris de très louables scrupules, il est revenu sur son erreur.
Quels sont donc ceux qui prétendent encore que vers onze heures Cadiou et Pierre sont partis ensemble ? Bignard, le contremaître et le mécanicien Daoulau [Dolou].
– Oh, non ! pas celui-là, m’ont dit ce matin plusieurs personnes de Landerneau vous plaisantez ! De la chaufferie où il se trouvait, il ne pouvait rien voir. Il est de l’opinion de Bignard et c’est tout.
Alors, seul, Bignard serait de son avis. Ce n’est pas suffisant pour baser une accustation d’assassinat, et puis il y a le vieux brocard qui dit : Testis unus, lestis nullus : Un seul témoin, pas de témoin.
M. Meslay proteste
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 13 mars.
Le procureur de la République vient de recevoir une lettre de M. Meslay, actuellement négociant en droguerie à Pré-en-Pail, et que M. Simon, armurier à Guingamp, avait mis en cause à propos de l’affaire Cadiou.
Dans cette lettre, M. Meslay déclare formellement qu’il n’a jamais acheté de revolver d’occasion à Landerneau ou à la Grande-Palud, et que, par conséquent, il n’a pas pu parler de cette acquisition à M. Simon.
D’autre part, notre correspondant de Mayenne a vu M. Meslay chez lui. L’ancien représentant de commerce lui a affirmé qu’il n’a jamais vu M. Pierre, et qu’il n’a non plus jamais possédé de revolver de six millimètres à balles blindées.
On cherche le revolver…
On a repris l’espoir – oh bien faible – de retrouver le revolver. M. Lefur, beau-frère de M. Jean-Marie Cadiou, a déclaré ce matin, que, le jour de la découverte du cadavre, comme il venait d’entrer à l’usine, on avait jeté quelque chose sur la vitre d’une véranda donnant sur le bief de la rivière. Des recherches ont été entreprises, qui se sont poursuivies jusqu’à une heure avancée de la soirée, sans résultat, d’ailleurs.
M. Jean-Marie Cadiou a été navré, ce matin, en apprenant que son frère avait été vu à Rennes le 2 janvier, et sans doute le 3 aussi. Justement il s’y trouvait ! Comme il est fâcheux que M. Louis Cadiou n’ait pas pensé à aviser Jean-Marie ! Nous serions peut-être fixés sur ce qu’il était allé faire Morlaix, à Saint-Pol-de-Léon et à Paris ; tandis que, maintenant, nous ne le saurons jamais !
15 mars 1914 – p. 1 et 3
AUTOUR DE L’AFFAIRE CADIOU
Et toujours la question de date
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 14 mars.
Sous la pluie qui ce matin fait rage, en contre-bas de la route de Kermolec, que domine un calvaire, Louis Doulou [Dolou], l’ancien chauffeur de la Palud, la fourche en main, chargeait du fumier sur une charrette aux travaux de la ferme il préférerait l’usine et son métier, mais quand on a femme et enfant, on n’a pas le choix, et la vie a d’impérieuses nécessités. Doulou [Dolou] est un solide gars, au parler rude et franc. On pourra l’attaquer et lui tendre des pièges, peu lui importe il ne se dédira pas.
– Alors, vous êtes sûr, bien sûr d’avoir vu Cadiou et Pierre, le 30 décembre, sortir de l’usine ?
– Absolument certain.
– Et quelle heure était-il ?
– Onze heures environ.
Je crus devoir insister :
– Réfléchissez ! Il en est temps encore.
Sans hésiter, Doulou [Dolou] m’assura :
– C’est la vérité, je ne puis cependant pas dire autre chose !
Et il m’expliqua :
– J’étais à la chaufferie, sur le pas de la porte ; je regardais au loin sur la route ; ayant tourné la tête, j’aperçus Cadiou. D’où venait-il, par où avait-il passé, je ne saurais le dire. A un moment donné, il s’inclina légèrement pour ramener à lui sa pèlerine, qu’un coup de vent venait d’enlever. Pierre l’accompagnait. Tous deux allaient s’engager sous la voûte du chemin de fer.
Encore je répétai :
– Et il était onze heures
– Oui, onze heures, je le jure.
Bignard confirme
Bignard, son ancien contremaître, n’est pas moins affirmatif, et il est, en outre, beaucoup plus précis.
Comme je venais de le faire avec Doulou [Dolou], j’attirai toute son attention sur cette fameuse date du 30 décembre, et surtout sur la question de l’heure.
– Oui, je sais ; mais sur ces deux points mes souvenirs ne me trompent pas. Quand on a dépassé la voûte du chemin de fer et que l’on entre dans l’usine, vous avez remarqué, à gauche, un escalier de bois qui conduit à l’atelier où l’on manipule le chlore. Je me trouvais là quand M. Cadiou passa. Je levai ma casquette, et il me rendit mon salut. Il venait de la direction de la chaufferie, qu’il devait avoir côtoyée. Il avait alors sa pèlerine sur le bras. Pierre marchait à sa droite. Un ouvrier m’interpella à ce moment et me demanda une serpillière ; je montai au magasin la lui chercher et, machinalement, mes regards se portèrent sur la fenêtre pour la seconde fois, je revis alors M. Cadiou ; il avait revêtu sa pèlerine, dont le capuchon pendait ; il avait dépassé le pont et marchait à petits pas, tout droit dans la direction du moulin ; Pierre, en veston, sans rien sur les épaules, était toujours à son côté. Onze heures allaient sonner.
Bignard continua
– A midi moins dix, Pierre revint il entra au bureau, prit sa pèlerine et partit.
A une heure et demie, il fit encore une rapide apparition et rentra chez lui.
Le soir, vers cinq heures, j’envoyai Postec, l’un de mes hommes, le chercher pour le prévenir qu’un accident de machine m’obligeait à suspendre le travail. Postec le rencontra à la limite de son jardin : il avait aperçu les ouvriers qui quittaient l’usine et venait pour savoir ce qui se passait.
Bignard s’informa si M. Cadiou ne reviendrait pas le contrat de trois années qui le liait à son directeur expirait, et il désirait lui parler pour savoir à quoi s’en tenir. Pierre le rassura et l’engagea à attendre.
Il ne sut lui dire s’il reverrait M Cadiou le lendemain, et la conversation se continua dans le calme et une bonne humeur parfaite pas l’ombre d’un soupçon ne traversa alors l’esprit du contremaître. Quelle force de volonté, quelle maîtrise de soi-même Ce Pierre est vraiment un homme extraordinaire
Et le suicide ?
Qu’il soit ou non l’assassin, il n’en reste pas moins que Cadiou a été tué l’hypothèse d’un suicide, que l’on aurait ensuite « maquillé » pour faire croire à un crime, paraît improbable, voire inadmissible, quand on connaît de quelles ressources pécuniaires Cadiou pouvait disposer : on a parlé de gros embarras d’argent, de situation désespérée, allons donc !
Laissons de côté le dépôt de 130.000 francs qu’il avait au Crédit Lyonnais de Brest.
En dehors de son usine, dont il venait de trouver 300,000 francs, M. Cadiou était propriétaire, dans le Léon, de fermes et dépendances estimées une centaine de mille francs au bas mot, et puis, il y a ses sœurs du Cléder qui ont cinquante mille francs de rentes bien établies. Ces deux vieilles filles, qui passent leur existence derrière les rideaux de leur maison et dont le voyageur qui traverse leur rue est l’unique distraction, dépensent cinq mille francs par an. Elles doivent avoir un bas.de laine appréciable j’imagine et, pour éviter un scandale, elles eussent donné certainement de grand cœur.
Une amourette ? Les intimes sourient et haussent les épaules en assurant qu’ils ont d’excellentes raisons pour ne pas y croire. M. Cadiou aimait tendrement sa femme, et ses enfants, studieux et étaient toute sa joie. Il ne serait certainement pas resté vingt heures, les sachant angoissés de son silence, sans les rassurer sur son sort.
On l’a rencontré partout, sauf dans les hôtels ou les restaurants, et cela dans une région où il était connu. Il peut être couché à la belle étoile et emporté pour plusieurs jours de provisions dans un panier, comme un globe-trotter économe.
Cadiou avait-il un browning ?
Voilà la question des revolvers remise sur le tapis. On recherche toujours vainement celui que Pierre aurait jeté dans le bief du moulin pendant que l’on autopsiait M. Cadiou. Comme si, après tout un mois écoulé, il n’avait pas eu le temps de s’en débarrasser de façon moins maladroite. Mais voilà que l’on s’avise maintenant que M. Cadiou possédait peut-être, lui aussi, un revolver. On a perquisitionné à son domicile de Landerneau, pour voir si, par hasard, on ne mettrait pas la main dessus. M. Cadiou était-il armé ? Quoiqu’un l’a-t-il vu maniant quelque browning meurtrier ? Le parquet va s’en informer. Il vaut mieux tard que jamais.
De sorte que nous avons maintenant trois revolvers en cause celui du crime, que l’on recherche ; celui de M. Cadiou, qui est hypothétique, et enfin celui que possédait le veilleur de nuit Bossard, qui n’a pas d’intérêt et que l’on tient, celui-là.
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Le gardien de nuit Bossard qui tint des propos suspects à tout à coup disparu
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 14 mars.
Bossard, le gardien de nuit de la Grande-Palud, qui travaillait à bord du Gorbea-Meudy, vapeur espagnol, en réparation dans le port, aurait, parait-il, disparu.
On lui prête des propos bizarres sur la mort de M. Cadiou.
Il aurait dit, un jour, notamment, bien avant la découverte de Jean-Marie Cadiou, que l’usinier avait été assassiné et enfoui dans un bois. Il aurait raconté :
« Un malin, on m’avait chargé de prendre la direction des recherches. Une odeur me frappa, mais je ne dis rien. »
Bossard affirmait, parait-il, que les pistes de Morlaix ne valaient rien, et ajoutait :
« D’un mot, je pourrais innocenter Pierre, mais je ne le dirai pas, parce que je lui en veux. »
Enfin Bossard se serait vanté que pendant ses veillées nocturnes à l’usine, il s’était introduit à plusieurs reprises dans le bureau de l’ingénieur et avait pris connaissance de lettres signées de Mme Cadiou.
Bossard est un exalté, un vantard, quelque peu déséquilibré.
Il convient donc d’accepter ses racontars avec la plus grande circonspection.
ENCORE DES LETTRES ANONYMES
Morlaix, 14 mars.
M. Louis Nicolas, qui a déclaré avoir vu M. Cadiou à la gare de Morlaix, le 31 décembre, vient de recevoir une lettre anonyme. Le parquet de Morlaix l’a transmise au parquet de Brest. M. Le Clech, juge d’instruction, en a également reçu une. Cette lettre, de prime abord, semblait être un document sérieux pour l’instruction. Mme Zaccone, tante de M. Louis Cadiou, y était nettement accusée d’avoir altéré la vérité. Son neveu, était-il dit dans la lettre, se trouvait chez elle le 1er janvier, et M. Salaun, clerc d’huissier chez Me Cariou, devait savoir quelque chose, ses deux filles : Françoise, âgée de seize ans, et Rose, âgée de vingt ans, ayant dû souhaiter, ce jour-là, la bonne année à Mme Zaccone.
Le juge d’instruction vient d’interroger M. Salaun, qui n’a pas eu de peine à détruire cette nouvelle hypothèse. Sa fille Françoise est bien allée chez Mme Zaccone souhaiter la bonne année, mais c’était le 31 décembre après-midi, et elle n’a pas vu M. Cadiou. Quant à sa fille Rose, elle n’est pas allée chez Mme Zaccone depuis deux ans.
16 mars 1914 – p. 1
Encore un qui a vu Cadiou après le 30 décembre, et à Paris
C’EST UN DE MES AMIS, DIT LE SÉNATEUR FORTIN ET JE TIENS SON NOM A LA DISPOSITION DE LA JUSTICE
Notre envoyé spécial nous téléphone la nouvelle suivante, qui ne va pas manquer d’émouvoir vivement l’opinion publique, surtout après les déclarations du facteur Boulier :
M. Jules Fortin, sénateur du Finistère, qui est arrivé ce matin dans sa propriété de Quistillec, à Ploudalmézeau, a dit que l’un de ses amis avait rencontré Le directeur de la Grande-Palud le 5 janvier, à Paris.
C’est du moins ce que cet ami qu’il se réserve de faire connaître, s’il y a lieu, lui a raconté samedi soir, avant son départ de Paris.
C’est croire décidément que M. Cadiou n’est pas mort le 30 décembre, comme le parquet en a la conviction.
BOSSARD N’ÉTAIT PAS EN FUITE
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 15 mars.
Contrairement aux bruits que nous relations hier, Bossard, l’ancien veilleur de la Grande-Palud, n’est pas en fuite, il n’est même pas disparu.
Nous avons signalé les étranges propos que lui prêtaient ses camarades. Aussitôt que ces révélations et ce départ prétendus furent connus, les esprits soupçonneux s’inquiétèrent. Cette fois, on allait tout savoir ! Le voile se déchirait enfin ! Dans la nuit, des automobiles bondirent sur la route de Saint-Divy. Bien sûr, on arriverait trop tard Bossard serait envolé ! Le rater ! Quelle catastrophe !
Bossard ronflait. Il fut long à ouvrir. Ahuri, se frottant les yeux, il entrevit, à la lueur d’une chandelle, des visages qui interrogeaient son visage. Ce fut un débordement de questions :
Vous avez dit ceci, vous avez raconté cela ! Comment ? Pourquoi ? Est-ce vrai ?
Je crois bien qu’on lui demanda s’il était l’assassin ! Il nia tout en bloc, pensa que ces visiteurs nocturnes étaient fous, le leur dit et se recoucha.
Il ne faut pas désespérer pour cela. Bossard est un homme de ressources. C’est la prochaine fois qui sera la bonne. Nous n’avons qu’à nous tenir sur nos gardes !
La jeunesse de Bossard
Au reste, avant de prendre ce garçon au sérieux, voyons dont ce qu’est son passé, et quelles sont les garanties de probité et de moralité qu’il offre : elles rafraîchiront sans doute tes cerveaux échauffés.
Né d’un journalier et d’une pauvresse, à Saint-Divy, un village près de Landerneau, Bossard poussa tout seul, comme du chiendent dans un pré. A quatorze ans, il avait acquis quelque renommée ; il chapardait, grapillait partout où il y avait quelque chose à portée de sa main. Son estomac, jamais rassasié, criait famine, et les gars de son pays ne lui auraient peut-être pas gardé rancune de quelques larcins, en réalité sans grande importance, s’il s’en était tenu là. Mais ce gamin, histoire de se distraire, courait les champs sans même une feuille de vigne, et gambadait devant les filles qui s’enfuyaient, affolées, persuadées que Satan en personne leur était apparu.
Ce lutin loqueteux et morveux, poursuivant ces nymphes en sabots, fut pendant quelque temps la terreur de la région. M. Mazéas, le maire de Saint-Divy, s’émut et, un matin cet intéressant rejeton fut cueilli par les gendarmes, dans la même masure qu’il partage encore aujourd’hui avec sa mère. Le tribunal correctionnel de Brest fut sévère. Il envoya le jeune Bossard à Belle-Isle, dans une maison de correction, pour l’empêcher de devenir tout fait un malfaiteur et un vagabond. Il y demeura jusqu’à vingt et un ans.
Bossard étant appelé sons les drapeaux, une ère nouvelle commençait pour lui, s’il l’eût voulu. Mais l’uniforme ne lui disait rien. Il n’était pas plus mal bâti qu’un autre, et très apte à faire un soldat ; il trouva le moyen de se faire réformer et s’en félicita.
Alors qu’il était à la Grande- Palud, il déposa une plainte contre un menuisier du pays, un homme inoffensif qui, prétendait-il, l’avait frappé : c’est lui qui fut condamné et, comme il n’avait pu payer l’amende qu’on lui avait infligée, il se trouvait sous le coup d’une contrainte par corps quand, dans les premiers jours de janvier, les gendarmes se présentèrent à l’usine pour enquêter sur la disparition de Cadiou. Ainsi s’explique sa fuite précipitée quand il les aperçut.
Voilà quel est ce garçon qui, après plus de deux mois écoulés, deviendrait tout à coup l’auxiliaire précieux de magistrats dont il a gardé un souvenir amer, et de policiers qu’instinctivement il déteste. En réalité, il a pensé qu’il pourrait peut-être tirer quelque profit du désarroi où chacun se trouve, et qui fait que tous les commérages., tous les potins sont accueillis avec enthousiasme et abandonnés avec dépit.
D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que Bossard se sent à la langue une irrésistible démangeaison. Le 9 février, il confia en grand secret à Mme Quemeneur qu’il savait des choses de grande importance, des choses comme personne n’en pouvait soupçonner. Et comme la cabaretière de la Palud, intriguée le pressait de questions, ce veilleur, aussi ténébreux que les nuits qu’il veillait, insinua :
– Dame… si j’avais un profit… vous comprenez…
Ne voulant avoir aucune compromission avec ce Bossard, qu’elle connaissait, elle s’en fut rapporter cette petite conversation à la gendarmerie de Landerneau, ou l’on en prit bonne note.
17 mars 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Le secret du facteur n’est plus un secret
MAIS LA PERSONNE QUE DÉSIGNE BOULIER EST EN AMÉRIQUE DEPUIS DEUX ANS
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 16 mars.
Nous connaissons maintenant le grand secret du discret facteur de Blincourt. Pauvre M. Boulier, qui croyait un peu naïvement que l’on ne saurait jamais rien de ce qu’il avait surpris. Il était ennuyé de tout le tapage qu’il avait provoqué ; il va l’être davantage encore, mais, l’opinion publique a d’impitoyables exigences
Donc, Léon Boulier, qui a trente-huit printemps, était allé, le 4 janvier, à Paris, faire des achats. Comme il traversait le hall de la gare Saint-Lazare, il dressa l’oreille. Derrière lui, une voix venait de dire :
– Mon cher Cadiou, bonjour !
Ce nom de Cadiou l’avait frappé. Que de fois, alors qu’il était soldat, en Indo-Chine, n’avait-il pas entendu les Annamites désigner par cadou, une sorte, de pirogue qu’ils affectionnent pour les longues promenades dans les rizières. Vivement, il se retourna. L’homme qui venait d’aborder ce
Cadiou, il le connaissait : c’était un homme d’affaires de nationalité allemande, M. Hazen Chase. Et il se souvint qu’effectivement Hazen Chase était en relations avec Cadiou. En juillet 1911, ce même Hazen Chase, qu’accompagnait M. Panhard, fils d’un notaire parisien, avait déposé au bureau de Blincourt un télégramme dans lequel il annonçait son arrivée à M. Cadiou, lequel villégiaturait alors au Touquet (Paris Plage). C’était bien ce personnage qui s’entretenait avec celui qu’il avait appelé Cadiou.
Le facteur Boulier tient, parait-il, d’un tiers, qu’il n’a pas voulu nommer, la certitude que le fils Panhard et l’Allemand Hazen Chase ont séjourné dans le Finistère dans les premiers jours du mois de janvier, c’est-à-dire, selon lui, au moment de la disparition du directeur de la Grande-Palud. Boulier, qui se dit documenté sur les faits et gestes de Hazen Chase, n’omet aucun détail qu’il croit pouvoir être de quelque utilité il indique que, pour ces déplacements, le seigneur étranger usait volontiers de l’automobile et qu’il était, avec le fils Panhard, l’un des meilleurs clients de l’Auto-Mutuelle, un garage où il y a du choix.
Bien entendu, de tout cela Boulier ne tire aucune conclusion ; il attend que d’autres, mieux qualifiés, le fassent pour lui.
Dois-je dire que M. Panhard père est le maire de Blincourt, et que ce digne facteur, son administré, a eu avec lui, ce que j’appellerai modestement quelques petites difficultés Cela est d’ailleurs connu, et je ne fais en somme que répéter’ ce que tout le monde sait.
MM. Jean-Marie Cadiou et Legrand, le prédécesseur de Louis Cadiou à la Grande-Palud, ne connaissent aucun Allemand du nom de Hazen Chase. Ils n’en ont jamais même entendu parier.
M. Jean-Marie Cadiou se rappelle que, dans les premiers jours de janvier, M. Schlessinger, représentant à Lyon de la maison Reiss, vint à Landerneau.
Il demanda et obtint la résiliation de certains contrats que Cadiou avait passés avec des fabricants allemands et que la fermeture de son usine rendait irréalisables.
Est-ce ce Schlessinger que le facteur appelle Hazen Chase ? C’est possible, quoique la confusion soit difficile.
M Jean-Marie Cadiou ne savait pas que son frère était allé à Paris-Plage et il ignorait qu’il fût en relations avec M. Panhard fils.
M. Legrand, également, ne connaît rien de tout cela.
Pierre, professeur des détenus
Encore quelques heures et M. de la Noë aura terminé le classement de son dossier, lequel est d’un poids respectable. Le juge pense qu’il pourra, ce soir même, remettre toutes les pièces entre les mains d’un homme de confiance, avec mission de les déposer au greffe de la cour d’appel de Rennes.
Dans sa prison, Pierre attend avec confiance qu’il soit statué sur son sort. Pour occuper ses journées, dont les heures lui semblent parfois bien longues, il s’intéresse à ceux qui comme lui sont en prévention, les dévoyés, les mauvais gars, les déchus. Il leur apprend un peu de ce qu’il sait, il est le professeur écouté de studieux élèves. Il s’est plié sans révolte au règlement, et si les plus basses besognes lui répugnent, il n’en laisse rien paraître. Par sa douceur et sa conduite, il fait l’édification de ses gardiens.
Un témoignage nouveau ?
A Ploudalmézeau, ce matin, j’ai rencontré M. le sénateur Fortin, qui m’a dit :
– Une personne de ma connaissance m’a raconté que l’un de nos amis communs aurait aperçu Cadiou à Paris, dans les premiers jours de janvier. Avant de livrer son nom à la publicité, je veux voir ce témoin à nouveau et m’assurer que ce qui m’a été rapporté est exact. Si c’est faux, il est inutile de lui créer des ennuis et de le mêler à une affaire déjà si compliquée.
M. Fortin est à Ploudalmézeau depuis dimanche ; il est très occupé ; son ami habite la contrée ; il le verra le plus tôt qu’il pourra.
HAZEN CHASE ? DEPUIS 2 ANS ½ IL A QUITTÉ LA FRANCE !…
On a vu plus haut que la personne dont le facteur Boulier avait tenu le nom secret était un M. Hazen Chase, ami du fils de M. Panhard, maire de Blincourt, et notaire à Paris.
Nous avons pu nous entretenir un instant avec M. Panhard, dont l’étude de la rue Rougemont est une des plus importantes de la capitale. Et voici ce qu’il nous a dit :
– M. Philippe Hazen Chase, dont la famille est intimement liée à la mienne depuis fort longtemps, n’est pas d’origine allemande, comme le prétend M. Boulier. Il est fils d’un Américain et d’une Française. Son grand-père paternel était un chirurgien qui eut une certaine liberté sous l’Empire. Mme Hazen-Chase a établi sa résidence à Paris. Actuellement, elle voyage en Russie.
Mon fils a toujours ignoré l’existence de M. Cadiou et je n’ai jamais su que son ami Philippe ait eu, de son côté, affaire avec l’industriel aujourd’hui défunt.
J’affirme que M. Hazen Chase n’a pas pu rencontrer l’usinier de Grande-Palud à la gare Saint-Lazare, ainsi que le prétend le facteur, car Philippe Hazen Chase, qui a obtenu son brevet d’ingénieur à l’Ecole centrale de Paris, habite, depuis deux ans et demi, à Philadelphie.
Pour cette raison majeure, il n’a pu non plus parcourir en automobile le Finistère en compagnie, de mon fils Marcel, en janvier dernier, comme l’avance encore M. Boulier.
A cette époque, mon fils, qui a sa garçonnière, 5, rue Debrosse, occupait les fonctions de clerc chez Me Constantin, notaire, 9, rue Boissy-d’Anglas, et il ne s’est pas absenté de Paris.
Ayant appris, en 1910, que Philippe Hazen Chase se disposait il entreprendre un voyage autour du monde avant d’aller se fixer à Philadelphie, pays d’origine de ses ascendants paternels, j’ai demandé à mon fils d’accompagner son ami.
Les deux jeunes gens ont quitté Paris en octobre de la susdite année. Il y a donc exactement quarante et un mois que l’ingénieur américain n’est plus en France.
En juillet 1911, Marcel et Philippe, arrivés au ferme de leur long voyage d’études, se sont séparés à Yokohama. L’ingénieur s’est embarqué pour traverser le Pacifique et gagner Philadelphie, tandis que mon fils, rentrait par la voie du Transsibérien.
Enfin, je puis affirmer avec certitude que notre ami n’est jamais revenu parmi nous ; la preuve, c’est que, demain, je vais lui télégraphier la déposition faite en justice à son sujet par le facteur et lui demander de renvoyer tout de suite une procuration aux fins de poursuites contre M. Boulier. »
En terminant, M. Panhard nous dit combien il se félicite que le témoin bénévole de l’affaire Cadiou n’ait pas choisi pour le désigner à la justice un autre ami de son fils, qui aurait eu plus de peine se défendre contre ses imputations que l’Américain. Il nous a appris, enfin, qu’il venait d’adresser à un député de ses amis une lettre dont voici quelques passages :
Boulier, l’ancien secrétaire de la mairie de Blincourt, est complètement détraqué, je viens insister pour qu’on l’enferme aussitôt. Il prétend avoir vu, à la gare Saint-Lazare, M. Cadiou en compagnie de M. Philippe Hazen Chase. Or, vous le savez, celui-ci habite à Philadelphie depuis deux ans et demi, où il exerce la profession d’ingénieur.
Vous m’avouerez que c’est un peu dépasser les bornes du possible.
M. Hazen Chase, qui est Américain et non AIlemand ; eut, en effet, jadis, des relations de camarederie avec mon fils. Je n’ai jamais su que cette personne ait eu de son côté affaire avec M. Cadiou, mais une chose est certaine M. Hazen Chase n’a pas pu rencontrer l’usinier de la Grande-Palud à la gare Saint-Lazare, le 4 janvier, car il est retourné en Amérique depuis deux ans, et je ne sache qu’il soit revenu à Paris depuis l’époque où il quitta la France. Le facteur Boulier me semble s’être avancé un peu à la légère.
De plus, mon fils n’est pas allé dans le Finistère au mois de janvier de cette année ; aurait-il fait ce voyage que, pour la raison que je viens de vous donner, il n’aurait pu être accompagné de M. Hazen Chase.
A l’Auto-Mutuelle
Poursuivant notre enquête, nous nous sommes présentés à l’Auto-Mutuelle, que Boulier prétendait être le garage de MM. Panhard et Hazen Chase.
Or, l’Auto-Mutuelle est une coopérative où l’on vend des accessoires d’automobiles, et où l’on fournit aussi des mécaniciens aux clients qui en recherchent. Mais il n’y a là nul garage simplement un bureau où l’on reçoit les commandes de pneus, d’essence, etc.
Les noms de MM. Panhard et Hazen Chase y sont totalement inconnus.
AU LABORATOIRE DE TOXICOLOGIE
Deux caisses, contenant des vêtements de M. Cadiou et de l’ingénieur Pierre, ainsi que divers objets ayant appartenu à l’industriel de la Grande-Palud et à l’ingénieur, viennent de parvenir au laboratoire de toxicologie. Les taches suspectes seront examinées par M. Kohn-Abrest et, si besoin est, soumises l’analyse.
18 mars 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
M. Boulier maintient
M. Panhard dément
Nous avons reproduit hier les déclarations très nettes de M. Panhard, le notaire parisien dont le fils fut l’ami de M. Hazen Chase il en ressort que ce dernier est, depuis deux ans et demi, fixé à Philadelphie et n’est pas revenu en France depuis cette époque. Conclusion M. Hazen Chase n’a pu être vu, par le facteur Boulier, à la gare Saint-Lazare le 4 janvier.
Mais le facteur Boulier ne se tient pas pour battu. Hier, il nous a adressé la lettre suivante :
Blincourt, 16 mars.
Monsieur le directeur,
J’affirme, et quand j’affirme c’est sur l’honneur :
J’ai vu l’homme, grand et brun, le 4 janvier 1914, vers treize heures, dans la salle des pas-perdus de la gare Saint-Lazare, à Paris.
J’ai entendu le même jour, au même lieu et à la même heure, cet homme interpeller un autre homme de petite taille par ces mots : « Tiens, ce cher Cadiou ! »
Ceci, c’est la vérité. Les commentaires de M. Jean-Henri Panhard ne prévaudront pas contre elle.
Que l’homme ainsi entrevu soit le condisciple de l’ingénieur Pierre à l’école libre Sainte-Geneviève et à l’École centrale, ou son sosie, peu importe. Il a parlé. Donc, il existe.
Votre tout dévoué,
Boulier.
M. Marcel Panhard proteste
D’autre part, M. Marcel Panhard, fils du notaire, nous a adressé la protestation suivante :
Monsieur le directeur,
Usant de mon droit de réponse, je tiens à protester avec la dernière énergie contre les allégations absolument mensongères et fantaisistes du facteur Boulier, parues dans le dernier numéro de votre journal.
Tout ce qu’il raconte en ce qui me concerne et concerne mon ami est absolument inexact.
Mon ami Philippe Hazen Chase est fixé, comme ingénieur, à Philadelphie, sa ville natale, et n’est pas revenu en France depuis deux ans ; il est donc impossible qu’il ait rencontré M. Cadiou le 4 janvier 1914.
Je n’ai jamais connu M. Cadiou : je n’en ai jamais entendu parler par mes amis et je n’ai donc pu avoir le moindre rapport avec lui.
Je me réserve, du reste, d’introduire contre Boulier une action ce sujet, qui viendra se joindre aux nombreuses plaintes que mon père a déjà déposées contre lui. Il est Inconcevable que, sous le fallacieux prétexte d’éclaircir la justice dans une affaire retentissante, le facteur Boulier vienne, par rancune personnelle, y mêler notre nom.
Veuillez agréer, monsieur le directeur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.
Marcel Panhard.
20 mars 1914 – p. 1
On a ouvert enfin le coffre-fort de Cadiou
LES SCELLÉS N’Y ONT JAMAIS ÉTÉ APPOSÉS… ET ON N’Y A RIEN TROUVE D’INTÉRESSANT
Brest, 19 mars.
Le bruit du jour est le suivant. Deux honorables habitants de Landerneau, les époux Pierre-Louis, racontent que, dans les premiers jours de février, au milieu de la nuit, une automobile passa sous leur fenêtre, à une allure vertigineuse, venant de la direction de Morlaix et allant vers la Grande-Palud. Il était alors environ deux heures du matin. Une heure après, l’auto mystérieuse repassait en bolide et disparaissait dans la direction de Morlaix.
Les époux Pierre-Louis, dont l’habitation est en bordure de la grande route, se disent sûrs de leur fait. Cette déclaration est d’ailleurs continuée par un entrepreneur, M. Le Meur, leur voisin.
De quelle valeur peut être ce témoignage ? Il ne peut en avoir une que si l’on admet que Cadiou a été assassiné loin de l’usine, à Morlaix par exemple, comme le croient les commissaires de la police mobile. Le cadavre aurait été, dans ce cas, transporté à l’endroit où M. Jean-Marie Cadiou l’a retrouvé le 4 février.
On rapproche cette déclaration des époux Pierre-Louis de l’aventure qui serait advenue, vers la même époque, à un chauffeur de taxi-auto brestois. Revenant, la nuit, de Morlaix, où il était allé conduire des clients, il suivait la grande route de Brest, lorsqu’il aperçut une auto arrêtée en face du petit bois de M. Vaçheron [Vacheront]. Le chauffeur en question aurait prétendu avoir offert ses services au conducteur de cette automobile, qui paraissait être en panne, mais il aurait été durement rabroué, menacé même.
M. Bidard de lu Noé a interrogé, l’un après l’autre, tous les ouvriers ayant paru ou, séjourné, à l’usine de la Grande-Palud les 29 et. 30 décembre. Presque tous affirment avoir vu M. Cadiou, le 30 à la Grande-Palud, vers neuf heures du matin, et déclarent ne l’avoir jamais revu depuis.
Une opération tardive
Enfin, cet après-midi, il a été procédé à une opération que l’on croyait faite depuis longtemps : l’ouverture du coffre-fort de l’usine sur lequel, d’ailleurs, les scellés n’ont pas même été apposés !
Ainsi qu’on le prévoyait, il n’en est résulté aucune découverte pouvant être utile à l’enquête. On n’a trouvé que des papiers de commerce.
Ln témoin, le nommé Krenn [Crenn], garde du château de Beaurepos, près de la forêt, a déclaré se souvenir d’une visite faite par lui à l’armurier Marie, de Landerneau, au mois de mai 1913. Il a affirmé que, ce jour-là, Marie lui avait dit que Pierre venait de lui acheter un revolver.
Cette déposition est intéressante en ce qu’elle confirme une fois de plus que l’arme et non de l’ingénieur fur bien achetée en 1913 et non en 1912, comme l’avait tout d’abord, prétendu l’inculpé. On sait du reste, que Pierre, revenant sur ses premières déclarations, a reconnu qu’il avait pu se tromper de date.
21 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
L’histoire de l’auto paraît très simple,
Brest, 20 mars.
Bien que l’histoire de l’automobile mystérieuse traversant, la nuit, la ville de Landerneau pour se rendre à la Grande-Palud et y déposer le cadavre de Cadiou, ne trouve guère créance auprès des magistrats instructeurs, voici que de nouveaux témoins sont venus corroborer la déclaration des époux Pierre-Louis et de l’entrepreneur Le Meur : deux habitants de Landerneau, MM. Bonnefoy, conseiller municipal, et Cariou, débitant, affirment avoir nettement perçu, au cours de l’une des nuits de la fin de janvier, le bruit d’une automobile marchant à une vitesse folle, qui passa deux fois la première, elle allait vers la Grande-Palud la deuxième, elle retournait vers Morlaix.
Le passage de cette voiture paraît établi ; mais ce qui est loin de l’être, c’est qu’elle portait le cadavre de M. Cadiou. D’après l’enquête à laquelle je me suis livré ici, il semblerait que l’incident doive se réduire à ceci dans la nuit du 30 au 31 janvier, un groupe de jeunes gens et de jeunes femmes, qui avaient joyeusement passé la soirée à Brest, prirent une automobile pour aller faire une promenade à la campagne. L’automobile eut une panne en pleine route, et put être aperçue aux environs de Landerneau.
L’heure n’est pas loin, pense-t-on au parquet, que les polices spéciale et mobile seront obligées de convenir que Cadiou a bien été assassiné là où fut retrouvé son cadavre encore ganté, en costume de cycliste. La période des hypothèses fantaisistes touche à sa fin, et il suffirait de pousser la somnambule dans ses derniers retranchements pour avoir le mot de l’énigme.
UN CORRESPONDANT ANONYME DÉNONCE TROIS PERSONNES
Rennes, 20 mars.
Une lettre non signée, semblant provenir d’Alger, et dont l’écriture est très difficilement déchiffrable, a été reçue par les magistrats d’un parquet appartenant au ressort de la cour de Rennes, et transmise au procureur général, M. Fledy.
Il parait que dans ce document anonyme, on cite les noms de trois personnes qui auraient participé de concert à l’assassinat de M. Cadiou.
Les vérifications nécessaires vont être faites et nous serons bientôt fixés sur la créance que mérite cette dénonciation.
22 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
L’ami de M. Fortin s’était trompé
Brest, 21 mars.
On allait grand bruit, la semaine dernière, autour d’une conversation que l’honorable M. Fortin, sénateur du Finistère, avait eue au cours d’un voyage en chemin de fer, de Paris à Brest, avec M. Heslouin, ancien chef de cabinet de M. Collignon, préfet du Finistère. M. Fortin avait déclaré qu’un de ses amis avait vu Cadiou à Paris le 5 janvier. Il avait ajouté qu’il allait vérifier si ses souvenirs ne le trahissaient pas.
J’ai rencontré M. Fortin ce matin même, au moment où il prenait le rapide pour rentrer à Paris.
– Eh bien monsieur le sénateur, lui ai-je demandé, avez-vous terminé votre enquête ?
– Oui, me répondit-il, et je vous autorise à déclarer de la façon la plus formelle que je n’ai malheureusement pas à confirmer les renseignements qui m’avaient été donnés un peu à la légère, et que je n’avais jamais présentés du reste comme certains.
L’instruction
Le juge d’instruction continue sa pénible instruction à travers le dédale difficile d’une enquête terriblement compliquée. On lui a remis, notamment, hier soir, un revolver certifié identique à celui que Pierre avait acheté en mai 1913 à l’armurier Marie, de Landerneau, et dont le modèle a déjà donné lieu à des discussions passionnées. Cette arme et le projectile retrouvé par le docteur Paul dans le cou de Cadiou seront expédiés demain à M. Grivollat [Grivolat], armurier expert à Saint-Étienne.
Le commissaire de la brigade mobile Le Coz continue aujourd’hui et continuera demain l’audition des ouvriers de l’usine au sujet de la présence de Cadiou le 30 décembre à la Grande-Palud. Les dépositions des témoins qui prétendent avoir aperçu Cadiou le 1er janvier à Saint-Pol-de-Léon, à Roscoff et à Morlaix vont être reprises par les agents de la brigade mobile. On commence à croire que tous ces témoins se trompent de date, et cela en toute bonne foi.
Une hypothèse fantaisiste
Quoi qu’il en soit, aucun détail n’est négligé c’est ainsi que le parquet a fait demander a la gare de l’Ouest, à Landerneau, la liste détaillée de tous les colis qui ont été reçus à destination de la Grande-Palud depuis la disparition de Cadiou. Quelque invraisemblable que puisse paraître cette supposition, il était des gens pour prétendre que la dépouille mortelle de Cadiou avait été expédiée dans un colis jusqu’à la Grande-Palud. De là cette enquête a abouti à la découverte que le plus lourd des colis adressés à l’usine ne dépasse pas le poids de 10 kilos. Et c’est là encore une piste fantaisiste qu’il faut abandonner.
La mise en liberté de Pierre
La chambre des mises en accusation de Rennes sera vraisemblablement saisie la semaine prochaine du dossier de l’affaire Cadiou.
On ignore si elle rendra son arrêt sans désemparer, ou si elle remettra à une date ultérieure sa décision sur la demande de mise en liberté provisoire déposée par les défenseurs de Pierre.
23 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 22 mars.
Je vous signalais hier, que l’ami de M. Fortin, sénateur du Finistère, qui avait prétendu avoir aperçu Cadiou le 5 janvier à Parts, s’était rétracté. Cet ami n’était autre qu’un pharmacien de Lesneven, M. Roudaut. Celui-ci a reconnu que non seulement il n’avait pas vu M. Cadiou à la date indiquée, mais encore qu’il n’avait jamais tenu le propos qu’on lui prêtait.
Le bruit court ici que le rapport du docteur Paul, médecin légiste, donnant les conclusions de la contre-autopsie, va tarder encore quelques jours à être produit et que, d’ailleurs, il ne contiendra aucun renseignement pouvant aider efficacement l’instruction l’état de putréfaction dans lequel le cadavre fut remis au praticien ne lui a pas permis, parait-il, de donner à son examen toute la valeur qu’il aurait eue s’il avait été fait quelques jours seulement après le crime.
Me Feillard, défenseur de Pierre, se dispose à partir pour Rennes afin de défendre les intérêts de son client, dont l’innocence ne lui paraît pas douteuse.
Dans sa prison, l’ingénieur conserve toujours la même attitude de passivité, et ne manifeste aucune impatience.
26 mars 1914 – p. 1
Tout est remis en question dans l’affaire Cadiou
C’est du moins ce qui semble ressortir de très importants témoignages recueillis hier à Morlaix
Brest, 25 mars.
Les commissaires de la brigade mobile Le Coz et Gloaguen ont opéré, cet après-midi, une nouvelle perquisition à la villa de Keranster, près Morlaix, appartenant à la famille Cadiou. Cette opération a amené la découverte de différents documents privés, qui ont été saisis.
J’ai profité de mon voyage à Morlaix pour interroger diverses personnes de la famille Cadiou. C’est ainsi que j’ai appris que l’état de santé de la veuve du directeur de la Grande-Palud ne lui permettrait probablement pas d’effectuer le voyage de Paris à Brest, si elle était, appelée en ce moment pour être confrontée avec Pierre.
Quant à M. Jean-Marie Cadiou, il déclare maintenant à tout venant que plusieurs personnes sont au courant de la vérité et qu’il se fait fort de les faire parler d’ici à quelques jours.
Une visite à M. Le Clech, juge d’instruction, m’a permis d’établir, d’autre part, un point très intéressant :
Contrairement à ce qu’a toujours prétendu sa famille, Cadiou usait encore de la bicyclette dans les derniers jours de sa vie. M. Le Gall a déclaré, en effet, à un magistrat que le 26 décembre, jour de Noël, étant en promenade vers le bas de la rivière en compagnie de M. Couloch, ancien pharmacien
à Lorient, il avait rencontré Cadiou se rendant à bicyclette de Morlaix à sa propriété de Keranster. L’industriel était descendu de sa machine pour serrer la main aux deux promeneurs. Ce fait fut confirmé au juge d’instruction par Mme Le Gall et ses trois filles, par une pâtissière de Morlaix, Mlle
Le Cann, qui, ce même jour, vendit des gâteaux à Cadiou et le vit attacher le paquet fait par elle au guidon de sa bicyclette, et enfin par un sculpteur du pays, M. Treanton, ami personnel du directeur de la Grande-Palud.
Ces témoignages ont une importance capitale, en ce sens qu’ils rendent vraisemblable la déclaration des témoins qui affirment avoir rencontré Cadiou à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier avec une bicyclette.
La famille a toujours soutenu que les bicyclettes de Cadiou n’ont pas quitté le garage de Landerneau depuis le mois d’octobre 1913. Il s’ensuivrait que Cadiou avait une machine de réserve dont il se servait en de certaines circonstances.
De plus, la famille avait nié que Cadiou se fût rendu à Keranster où, disait-elle, il n’allait jamais l’hiver.
La question qui se pose maintenant est celle-ci : « Qu’allait faire l’industriel dans sa villa le jour de Noël ? Pourquoi avait-il caché cette visite à sa famille et notamment à sa tante Zaccone, qui a toujours soutenu que son neveu ne s’était pas rendu à Keranster depuis l’été dernier ? »
Mme Pierre, la mère de l’ingénieur inculpé, est toujours à Landerneau. Elle déclare qu’elle y restera jusqu’à la mise en liberté de son fils, qu’elle espère bien emmener bientôt avec elle à Evreux.
– Mon fils est innocent, disait-elle l’autre jour ; mais il ne suffira pas à mon amour maternel que cette innocence soit proclamée par la justice ; quoi qu’il arrive, il y aura des gens pour continuer le soupçonner. Je donnerai toute ma fortune pour que le véritable assassin soit enfin découvert. C’est alors que ma joie sera complète.
27 mars 1914 – p. 3
L’auto mystérieuse rapportait-elle le cadavre de M. Cadiou ?
Brest, 26 mars.
Les commissaires de la brigade mobile ont reçu, aujourd’hui, un important témoignage, celui de M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, qui, dans la nuit du 27 au 28 janvier a vu une automobile passer devant sa maison vers une heure du matin. La voiture venait de la direction de Morlaix et suivait la route de Brest qui passe devant l’usina de la Grande-Palud ; elle repassa à toute vitesse à trois heures, se dirigeant vers Morlaix.
Le 27 janvier étant jour de foire à Commana, on peut rapprocher les déclarations de M. Lemeur de celles de Mme Lequerré, débitante à Guipavas, qui affirme que deux fermiers de cette commune, revenant de la foire de Commana, lui ont dit avoir rencontré, vers deux heures du matin, une automobile arrêtée sur la route, juste en face de l’endroit du bois où le cadavre de M. Cadiou a été trouvé enfoui.
L’hypothèse de l’assassinat de M. Cadiou, loin de Landerneau et de son transport dans une automobile près du moulin, devient de moins en moins invraisemblable, si l’on se rappelle que le cadavre, quand il a été retrouvé dans le bois, le 5 février, ne paraissait être enterré que depuis quelques jours.
29 mars 1914 – p. 3
La comptabilité de Cadiou a disparu !
Brest, 28 mars.
La cour d’appel de Rennes retourne, aujourd’hui, au parquet de Brest, le dossier, de l’affaire Cadiou, après avoir rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre.
Dès lundi prochain, le juge d’instruction va continuer son enquête et entendra les témoins de Morlaix qui affirment avoir vu M. Cadiou le 1er janvier à Saint-Pol-de-Léon.
D’autre part, le procureur de la République attend les résultats de la commission adressée à Paris aux fins d’entendre le général Gaudin, sur la disparition de certaines fournitures destinées à la poudrerie d’Angoulême.
Les perquisitions faites à l’usine de la Grande-Palud ont établi que toute la comptabilité de M. Cadiou avait disparu depuis 1912.
30 mars 1914 – p. 1, 2 et 3
Pourquoi l’ingénieur Pierre n’a pas été remis en liberté
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Brest, 29 mars.
Pourquoi la chambre des mises en accusation a-t-elle repoussé la demande de mise en liberté provisoire formulée par les avocats de l’ingénieur Pierre, en faveur de celui-ci ?
Cette décision est d’une extrême gravité, puisqu’elle comporte implicitement le renvoi de Pierre devant la cour d’assises du Finistère, sous l’inculpation d’assassinat de M. Cadiou. Nul ne songerait à supposer que les conseillers rennais aient, pu la prendre à la légère ; il est cependant intéressant de noter que chacun a personnellement retenu et étudié, durant plusieurs jours, le dossier de ce qu’on appelait le mystère de la Grande-Palud.
Tous y ont découvert de menus détails qui, soigneusement notés et rapprochés les uns des autres, les ont amenés à croire à la culpabilité de Pierre.
MM. Guilmard et Bidard de la Noë ont sans doute appris cela avec un certain étonnement, car rien, dans les rapports que le premier d’entre eux adressait au procureur général, ne permettait de croire qu’ils fussent bien sûrs de leur fait, qu’ils retrouvent le revolver qui servit à tuer M. Cadiou, la montre on le portefeuille que l’industriel avait sur lui au moment de sa mort, alors, paraît-il, leur œuvre sera complète, l’ensemble des charges qui pèsent dès maintenant sur Pierre sera complet.
Ces charges, les voici, telles qu’a bien voulu me les exposer l’un de ceux qui connaissent le mieux le dossier, plus complexe en apparence qu’en réalité, de l’affaire Cadiou.
La date du crime
« Si maître de lui qu’il soit, l’ingénieur a deux lacunes dans son système de défense : ces lacunes se rapportent l’une et l’autre à des questions de dates. La première a trait à son ultime entrevue avec son directeur ; il la situait tout d’abord sans vouloir en démordre au 29 décembre. La seconde se rapporte à l’achat du revolver de 6 millimètres, tirant des balles à chemise de cuivre, arme qui, selon toute vraisemblance, fut celle du crime. On sait qu’il prétendit, au début, l’avoir acheté en 1912, alors que l’armurier Marie est certain de le lui avoir vendu en 1913.
« Sentant qu’il s’est placé ainsi sur un terrain dangereux, il ne fournit plus, dans ses derniers interrogatoires, que des réponses évasives, toutes les fois qu’on lui parle de ces dates.
« M. Cadiou a bien été tué le 30 décembre. La chose est établie par la déposition formelle du contremaître Bignard qui, seul – car le fermier Bonnefoy ne fut jamais précis à l’instruction – le voit partir ce jour-là, vers onze heures du matin, en compagnie de Pierre.
« Depuis ce moment, personne ne rencontre le directeur de la Grande-Palud.
« En passant, notons que les affirmations des témoins de Morlaix ou d’autres villes, qui prétendent fournir la preuve que M. Cadiou a été aperçu vivant le 31 décembre et dans les premiers jours de janvier, se détruisent d’elles-mêmes. Toutes sont vagues, mentionnent que l’industriel a été aperçu de loin ; l’accord n’a pu se faire sur les vêtements qu’il portait ; nul ne lui a parlé, sauf les amis qu’il a pu rencontrer au moment des fêtes de Noël ; où il voyagea à travers le pays de Léon dans l’esprit de ceux-ci, il est parfaitement compréhensible qu’une confusion se soit produite.
« Plus encore que les déclarations de Bignard, une série de tout petits incidents, d’apparence négligeable, montre que l’assassinat remonte au 30 décembre.
« Mme Lhéoste [Léost] la femme de ménage qu’emploie M. Cadiou à Landerneau, lui fait porter, les 28, 29, 30 et 31, le lait de son petit-déjeuner ; les 28 et 29, l’industriel boit celui-ci après l’avoir fait tiédir sur une lampe à alcool ; le 30, il prépare lui-même du tapioca dans une casserole que Mme Lhéoste [Léost] est appelée à récurer par la suite. Or, à la première autopsie, on trouva dans l’estomac de M. Cadiou du tapioca au lait en décomposition. Et, le 31, la bouteille de lait reste intacte à la porte de l’appartement de la rue de Brest.
« Il est, de plus, pratiquement impossible que M. Cadiou ait été assassiné ailleurs que dans le petit bois où il fut enterré ; toutes les hypothèses de suicide et de crime simulé, de transport du cadavre d’un lieu distant de plusieurs kilomètres de l’endroit où il fut retrouvé ne résistent pas à l’examen. »
L’intérêt de Pierre
Pierre avait-il intérêt à faire disparaître son patron ? Oui, répond le dossier.
« L’ingénieur était lié â M. Cadiou par un traité lui interdisant de travailler dans une entreprise similaire à celle de la Grande-Palud pendant quinze années. Quelques semaines avant le drame, il fut question de fermer l’usine. Le contrat se trouvait résilié de plein droit en toutes ses clauses.
» Pierre, à ce moment, entre en pourparlers avec M. Legrand ; il fut question du rachat de l’usine ; on lui offrit de forts beaux appointements. Pierre se prit à faire des rêves d’or.
« Et, tout à coup, M. Cadiou changea d’avis. Il racheta les actions de la société de blanchiment des cotons, parla d’agrandir son entreprise, d’acheter le moulin proche.
« C’était la ruine des espérances de Pierre qui, dans un moment de colère insurmontable, alors que Cadiou l’avait peut-être lui-même emmené sous buis pour y examiner des sources, lui tira, une balle tandis qu’il le suivait à travers les fourrés.
« L’autopsie du docteur Paul, étant donné l’état de décomposition des lambeaux de chair qu’il avait emportés aux fins d’examen, ne lui a pas permis d’établir scientifiquement si l’horrible blessure que portait M. Cadiou à la gorge avait été faite avant ou après la mort.
« Cependant, nous croyons savoir que le distingué praticien incline à supposer que l’industriel ayant peut-être crié ou s’étant débattu après avoir reçu le coup de revolver, son assassin, affolé, l’aura achevé à l’aide d’un couteau ou d’un instrument tranchant quelconque qu’il avait à sa portée. Les dernières phases du lugubre drame sont faciles à reconstituer. »
Pierre prémédita-t-il son crime ? Eut-il un ou des complices ? Aucun des documents du dossier ne permet de le supposer.
L’histoire de là Somnambule
Venons-en maintenant à la troublante histoire de la somnambule de Nancy. L’interrogatoire de Mme Sainpy ; qui la consulta, montre pleinement qu’il ne s’agit en l’espèce que d’une facétie :
« Mme Sainpy était une cliente assidue de la pythonisse, qui jouait d’elle avec un rare brio ; Mme Sainpy ne connaissait pas la Grande-Palud, mais elle avait lu dans les journaux la description de l’usine et de ses environs.
« Lorsqu’ elle se trouva en face de la voyante, celle-ci sut lui arracher adroitement tous les détails qu’elle désirait connaître.
« Ainsi, dans la déposition de Mme Sainpy, on trouve, entre tant d’autre, ces phrases :
« – Mme Camille me demanda s’il n’y avait pas une maison à proximité de l’usine et des bois.
« – Ce n’est pas une maison, c’est un moulin, lui répondis-je.
« Et voilà comment survient le moulin.
« Plus loin, Mme Sainpy interroge :
« – Faut-il chercher le corps dans l’eau ?
« – Non, répond la somnambule, qui sait que depuis longtemps le corps aurait, surnagé, s’il avait été jeté dans l’Elorn. Il faut chercher ailleurs, dans la terre.
« Tout cela n’est pas très, précis. Cependant Mme Sainpy en fait la lettre qui guidera M. Jean-Marie Cadiou ; lettre remplie de détails faux dont on n’a jamais parlé et de quelques approximations très vagues, dont il a seulement été fait état par les journalistes. »
Puisque nous avons cité le nom de M. Jean-Marie Cadiou, la justice ne dit à son propos qu’une seule chose : il est regrettable que, par crainte des moqueries dont il eût été l’objet si l’on eut appris qu’il recherchait le cadavre de son frère sur les indications d’une somnambule, il soit allé seul dans les bois le jour où il fit sa triste découverte.
Il est important d’ajouter qu’a cette argumentation que nous avons tenue à exposer complètement, les défenseurs de Pierre opposent des dénégations absolues et qu’ils ne désespèrent pas de faire éclater son innocence.
Le dossier de l’affaire Cadiou renferme, parait-il, une réhabilitation à peu près complète de celui-ci ; il fut bon mari et bon père, fournisseur consciencieux, mais peut-être mal-servi, des poudreries de l’État.
Ces affirmations résultent d’une volumineuse correspondance saisie un peu partout, à ses différents domiciles, et dont une partie, celle relative aux marchés, de l’armée, ne sera peut-être pas produite, en raison de son caractère d’intérêt national, aux débats des assises.
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Un juge spécial va être adjoint au magistrat instructeur de Brest
Brest, 29 mars.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, vient d’être appelé à se rendre, demain, au parquet général à Rennes, afin d’y reprendre le dossier de l’affaire Cadiou, qu’il avait dû envoyer à la cour pour l’examen de la demande de mise en liberté provisoire formulée par Pierre.
Ajoutons qu’en raison de l’importance de l’instruction et des difficultés de l’enquête, un juge spécial va être adjoint à M. Bidard de la Noë.
31 mars 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Pierre sera prochainement confronté avec Mme Cadiou
Brest, 30 mars.
Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, a demandé à M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, que la confrontation de sa cliente et de Pierre ait lieu le plus tôt possible. Mme Cadiou, qui est souffrante, se propose d’entrer dans une maison de santé dès que le juge pourra se passer d’elle.
Cette confrontation aura probablement lieu dans une huitaine de jours.
Le juge confrontera ensuite une seconde fois M. Jean-Marie Cadiou avec l’inculpé.
1er avril 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Un avocat Brestois pourrait faire de graves révélations
Il demande pour cela à Mme Cadiou de le relever du secret professionnel
Brest, 31 mars.
Le 15 décembre dernier, M. Cadiou adressait au ministre de la Guerre une lettre dans laquelle il demandait qu’une enquête soit ouverte pour le justifier des accusations portées contre lui par l’ingénieur Pierre. En vue de cette enquête, M. Cadiou avait constitué, de concert avec un avocat de Brest, un dossier grâce auquel il espérait obtenir sa réhabilitation.
Il fut impossible de retrouver ce dossier, quand le contrôleur général Claerbout vint enquêter à la Grande-Palud, le 15 février.
L’avocat qui a collaboré à la constitution du dossier suppose que Pierre, sur le point d’être confondu, l’aurait fait disparaître. Cet avocat n’a pas encore été entendu par le juge d’instruction. Il a demandé être, auparavant, relevé du secret professionnel par Mme Cadiou.
La demande a été transmise celle dernière par son avoué, Me Vichot.
D’autre part, M. Jean-Marie Cadiou déclare que le dossier disparu comprenait une cinquantaine de pièces, pour la plupart relatives à l’affaire du wagon d’Angoulême. Ce dossier, dont Pierre connaissait l’existence, était enfermé dans une serviette que Cadiou avait déposée dans son appartement de Landerneau.
La serviette n’a pas été retrouvée.
On rappelle à ce propos, que, dans les premiers jours de janvier, Pierre pénétra seul dans l’appartement de Cadiou, sous prétexte de réparer le téléphone.
Pierre était-il le seul intéressé à la disparition du dossier ?
M. Jean-Marie Cadiou prétend que certaines pièces étaient de nature à compromettre des usiniers rivaux de son frère.
On apprend en outre, ce soir, qu’un toucheur de bestiaux nommé Petijean, revenant de la foire de Commana, le mardi 30 décembre, vers minuit, en compagnie d’une femme de Lambézellec, aurait aperçu une lanterne dans le bois de M. Vacheront, à l’endroit précis où fut trouvé le cadavre.
M. Petitjean est très affirmatif à ce sujet.
2 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Encore des témoins qui ne sont pas d’accord
Brest, 1er avril
Il résulte des déclarations recueillies aujourd’hui auprès du toucheur de bestiaux Petitjean qui prétend, ainsi que nous le relations hier, avoir vu de la lumière dans le bois de la Grande-Palud, soit le 30 décembre, soit le janvier, que c’est bien à cette dernière date que la lumière mystérieuse fut aperçue.
Mme Prigent, qui possédait l’une des vaches du troupeau, et le petit bouvier Miossec témoignent également dans le même sens que Petitjean.
La femme Spagnol [Lespagnol] seul, maintient que les faits se sont passés dans la nuit du 30 au
31 décembre.
De ce côté, on le voit, on rencontre encore des contradictions et des confusions.
Quant à l’ingénieur, en attendant sa prochaine confrontation avec Mme Cadiou, il conserve dans sa prison le plus grand calme et proteste avec énergie contre les soupçons qui pèsent sur lui au sujet du vol des documents de l’usine, dont il accuse la famille Cadiou.
3 avril 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
L’avocat de Pierre proteste contre les conclusions du procureur général
Brest, 2 avril.
L’avocat de l’ingénieur Pierre a pris connaissance du dossier de l’affaire Cadiou et des conclusions du procureur général rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
Dans ces conclusions, il semble qu’on ait négligé les témoignages du 7 mars affirmant que M. Cadiou était, le 1er janvier, à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon.
La défense attache une grande importance à ces déclarations et comme l’accusation fixe au décembre l’assassinat de M. Cadiou, elle vu exiger du juge d’instruction qu’il entende ces nouveaux témoins.
4 avril 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Le juge d’instruction fait saisir les vêtements de Pierre
Il veut les soumettre à l’examen d’un chimiste.
Brest, 3 avril.
Le juge d’instruction a consacré son après-midi à un nouvel interrogatoire de Pierre. L’ingénieur a reconnu dans un modèle de revolver qui lui a été présenté une arme semblable à celle qu’il possédait et qui a disparu.
Interrogé au sujet des vêtements qu’il portait le 30 décembre, c’est-à-dire le jour où, suivant le parquet de Brest, le crime a été commis, Pierre a répondu que c’étaient sans doute ceux dont il est actuellement vêtu à la prison.
A la suite de cette réponse, ordre a été donné de saisir le costume aussitôt que l’ingénieur serait rentré à la prison.
Ces habits seront joints aux autres vêtements de l’ingénieur, qui déjà ont été saisis et qui vont être envoyés au docteur Paul, qui les fera examiner par un chimiste.
Au moment où le parquet semble attacher quelque importance à l’hypothèse d’un crime commis à distance, suivi du transport du cadavre dans les derniers jours de janvier, il convient de rappeler qu’une dame Page, propriétaire d’un champ situé en face de la fosse tragique, déclare, avec plusieurs de ses voisins, que, dès le 15 janvier, de nombreux vols de corbeaux s’abattaient tous les jours aux abords du sentier où étaient enfouis les restes de M. Cadiou. Elle en fit la remarque, car jamais elle n’a aperçu ces oiseaux à cet endroit depuis les premiers jours de février, c’est-à-dire depuis l’enlèvement du cadavre.
Le parquet pense qu’il y a là un élément qui n’est pas à négliger.
5 avril 1914 – p. 1 et 3
SENSATIONNEL MAIS INVRAISEMBLABLE
Cadiou ne serait pas mort
Le cadavre exhumé ne serait pas le sien
C’est encore le facteur Boulier qui communique ces renseignements, que lui transmet un tiers
Clermont-de-l’Oise, 4 avril.
M. Boulier, facteur-receveur à Blincourt, a reçu aujourd’hui une lettre donnant de l’affaire Cadiou une explication abracadabrante.
Cadiou ne serait pas mort. Il y aurait eu substitution de cadavre ! Voici d’ailleurs la substance de cette lettre :
L’auteur regrette que le juge d’instruction de Brest n’apporte pas plus de créance aux dépositions de ceux qui ont vu le directeur de la Grande-Palud : « Cadiou, écrit-il, pouvait très bien être le 4 janvier à Paris, car il se serait embarqué vers cette époque, à Boulogne, à destination de l’Angleterre. Le cadavre trouvé dans le petit bois voisin de l’usine ne serait autre que celui d’un nommé Jean-Yves Lamarec, décédé vers la fin de décembre, dans les environs de Landerneau, qu’on aurait revêtu des habits de Cadiou.
La lettre est signée : Edouard Roche, voyageur de commerce, 16, rue de la Passerelle à Calais-sud. Elle est actuellement entre les mains du juge d’instruction de Clermont qui la transmettra à son collègue de Brest.
Il parait superflu de signaler l’invraisemblance de pareilles affirmations. Lors de la découverte du cadavre de Cadiou, et lors de son autopsie, le malheureux industriel, dont les traits étaient à peine altérés fut, en effet, reconnu de façon formelle, non seulement par ses parents, mais encore par le maire de Landerneau et par de nombreux ouvriers de la Grande-Palud dont le témoignage ne saurait être mis en doute.
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Le juge communique deux lettres de Pierre à Cadiou
Brest, 4 avril.
Mme Cadiou a quitté Paris-Montparnasse, ce soir à huit heures, en compagnie d’une de ses amies Mme Vichot femme de l’avoué brestois Elle arrivera demain matin.
Mme Cadiou est dans un état de santé très précaire. Aussitôt après sa confrontation avec l’ingénieur, qui aura lieu mardi seulement, elle se fera soigner dans une maison de santé.
On a pu avoir, d’autre part, communication des deux lettres que l’ingénieur Pierre écrivait à Cadiou le 30 et le 31 décembre.
Ces lettres, la première notamment, sont considérées par l’accusation comme l’une des principales charges contre l’ingénieur. La défense au contraire, en tire argument en faveur de Pierre.
Voici le texte de ces deux lettres :
30 décembre 1913.
Cher monsieur Cadiou,
J’ai été un peu surpris de ne pas recevoir par la poste le chèque demandé. J’ai appris, d’autre part, par le facteur, qu’un train avait déraillé sur la grande ligne.
Le contrôleur (des poudres) a prélevé un échantillon de « linters » comme celui ci-joint ; et a défendu de mettre cette balle dans les autoclaves. Faut-il passer outre ? En attendant, nous laisserons cette balle de côte.
Vers 7 heures, la machine a eu une panne et n’a pu donner sa vitesse que par moments.
Les ouvriers sont partis à 4 h. 1/2. La panne de la machine provient du bris d’une goupille dans une soupape de la grande chaudière et il faudra peut-être chômer demain.
Bien à vous,
L. PIERRE.
31 décembre 1913.
Cher monsieur Cadiou,
Je n’ai pas encore reçu votre chèque de 2,000 francs ; je n’ai reçu non plus aucun courrier.
La machine était à peine mise en route ce matin, après réparation de la soupape de la chaudière, qu’il est arrivé une seconde panne à la même soupape. Il a fallu tirer les feux et vider à nouveau les chaudières. Bref, le travail n’a commencé qu’à 6 h. 1/2. Je n’ai aucune crainte pour le retour de pareils incidents.
M. Lamballe m’a donné les 2,000 francs contre reçu, en attendant votre chèque.
Je vous envoie ci-joint les divers comptes relatifs à l’inventaire et au bilan. La copie du journal a commencé ; je pourrai vous l’envoyer vendredi ou samedi.
Bien à vous.
L. PIERRE.
P. S. – Je n’ai encore rien dit aux ouvriers au sujet de leur prochain licenciement ; je ne les aviserai que 48 heures à l’avance.
Voici maintenant le télégramme auquel l’accusation attache une grande importance :
2 janvier 1914.
Cadiou, 91 bis, rue Cherche-Midi, Paris.
Vos deux télégrammes reçus jeudi soir tard. Téléphoné dérangé. Suis également sans nouvelles depuis lundi matin.
Cette dépêche était envoyée par Pierre à Mme Cadiou, en réponse à un télégramme de M. Cloarec, député, demandant des nouvelles de M. Louis Cadiou.
LE CORRESPONDANT OU FACTEUR BOULIER EST BIEN UN MYSTIFICATEUR
Le plus étonné de tous est M. Edouard Roche
Calais. 4 avril.
Je me suis rendu 16, rue de la Passerelle où, en raison de l’heure tardive, je ne pus réveiller qu’à grand’ peine M. Edouard Roche, l’auteur présumé de l’étrange lettre reçue par M. Boulier.
M. Edouard Roche, qui est un ancien organiste, et non voyageur de commerce, m’a paru littéralement abasourdi par les questions que je lui ai posées et m’a semblé ignorer tout de l’affaire Cadiou. Il s’agit, du reste, d’un vieillard de soixante-huit ans, dont les facultés sont plutôt un peu affaiblies, et quand je lui ai parlé du facteur Boulier, de l’ingénieur Pierre, de l’industriel Cadiou ainsi que de Jean-Yves Lamarec, il a paru se demander si je m’exprimais en arabe… Se serait-on servi de son nom pour faire une fumisterie ? La chose est probable, pour ne pas dire certaine !
6 avril 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Pour la première fois Pierre s’émeut et s’indigne
« Si j’avais écrit les lettres publiées par les journaux pour détourner de moi les soupçons de la justice, déclare-t-il, J’aurais été un imbécile. »
Brest, 5 avril.
La publication des lettres écrites par l’ingénieur Pierre à l’usinier de la Grande-Palud, à la date des 30 et 31 décembre, a produit une véritable sensation.
Me Feillard, ayant cru comprendre que ce mouvement d’opinion était plutôt défavorable à son client, s’est rendu, cet après-midi, à la prison du Bouguen et a mis Pierre au courant de ce qui se passait.
Il paraît, et c’est Me Feillard qui parle, que pour la première fois depuis son incarcération, qui remonte aujourd’hui à deux mois, Pierre eut un mouvement de mauvaise humeur et de révolte :
– Je veux bien, s’écria le prisonnier qu’on me considère comme un assassin tant que n’aura pas été produite la preuve du contraire ; mais je ne veux pas qu’on me prenne pour un imbécile. Or, je serais un imbécile si, ayant quitté, à la Grande-Palud, M. Cadiou à la date du 29 décembre, j’avais attendu dès le lendemain 30 un chèque que mon patron m’eut envoyé de Paris. Si j’étais l’assassin et que j’eusse émis une telle absurdité, je serais pris à mon propre piège.
La vérité, la voici, continua l’ingénieur : j’ai vu M. Cadiou le 29 décembre pour la dernière fois. Il avait, comme toujours, son carnet de chèques à Landerneau, si bien qu’autrefois il déposait ses chèques toujours libellés à mon nom dans sa boîte aux lettres où le comptable, Guillou, allait les chercher. Comme j’avais fait remarquer à mon directeur l’inconvénient de ce procédé, il m’envoyait, depuis quelque temps, directement par la poste les chèques nécessaires à la bonne marche de l’usine.
Le 29 décembre, donc, poursuivit Pierre, il m’avait dit « Je vous enverrai le chèque de 2,000 francs de Landerneau ou de Morlaix et non pas de Paris, comme on a l’air de le croire. N’ayant rien reçu le 30 ni le 31, j’écrivis à Paris, où je croyais M. Cadiou revenu, les lettres que l’on connaît maintenant. Elles s’expliquent de la façon la plus naturelle, attendu que, l’échéance du 31 étant imminente, il me fallait de l’argent à tout prix, ne fut-ce que pour solder le personnel ouvrier qui allait être congédié faute de travail.
Et l’ingénieur ajouta, pour conclure : « Oui, je sais que la plupart des ouvriers de l’usine déclarent avoir vu M. Cadiou le 30, à l’usine. C’est possible qu’il y soit venu, mais je ne le voyais pas toutes les fois qu’il y venait, et, cette fois-là, je ne l’ai même pas aperçu. Sans quoi, il va sans dire qu’au lieu de lui écrire, je lui eusse réclamé tout de suite l’argent de la paie de fin de mois ! »
Telles sont les déclarations faites par Pierre à son défenseur.
Il ne faut pas oublier, toutefois, que tout le personnel de l’usine, ou à peu près, témoigne avoir vu M. Cadiou à l’usine dans la matinée du 30 décembre, et il est bien singulier que l’ingénieur seul ne l’ait pas aperçu ce jour-là.
En ce qui concerne la substitution du cadavre d’un nommé Jean-Yves Lamariec, décédé il Landerneau, à celui de M. Cadiou, les recherches opérées dans les registres de l’état civil de Landerneau ont permis de constater que depuis de nombreuses années aucun individu portant ce nom n’est mort dans la commune.
7 avril 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Pierre sera confronté aujourd’hui avec la femme de l’industriel
CERTAINS S’ATTENDENT A UN COUP DE THÉÂTRE
Brest, 6 avril.
La journée sera, demain, fort animée au palais de justice. M. Bidard de la Noë a décidé d’entendre tout d’abord Mme Cadiou, arrivée de Paris dans un pénible état d’affaissement et de nervosité. La matinée tout entière sera consacrée à l’audition de la veuve de l’usinier de la Grande-Palud.
A vrai dire, le juge d’instruction n’attend aucune révélation bien sensationnelle. Son ambition se borne à faire préciser certains points qui n’ont pas été suffisamment élucidés. Tel, par exemple, le contenu des fameux dossiers de l’industriel qui ont disparu et que l’on accuse Pierre d’avoir volés après l’assassinat de son directeur.
Me Godet, avocat de M. Cadiou, que l’on affirmait détenteur de secrets intéressants, déclare ce soir qu’il ne connaissait rien ou presque rien des affaires de son client. Celui-ci était venu le consulter dans les derniers jours de décembre et avait voulu lui donner connaissance des pièces du dossier qu’il avait préparé seul pour sa justification, mais l’avocat brestois refusa de prendre connaissance de ce document, et, en raison du caractère grave de l’affaire, conseilla à M. Cadiou de s’adresser à un avocat plus puissant et ayant des relations dans les sphères politiques.
On ne connaît donc rien jusqu’à présent du contenu de ce fameux dossier et Mme Cadiou, M. Bidard de la Noë le pense, du moins, pourra seule donner quelques éclaircissements à ce sujet.
L’après-midi sera consacré à la confrontation de Mme Cadiou avec Pierre, confrontation qui sera vraisemblablement digne d’intérêt. On sait, en effet, que Mme Cadiou a prétendu connaître à peine l’ingénieur. Or, il est établi que le ménage Cadiou a séjourné, pendant quinze jours au moins, à l’hôtel Roch, à Landerneau, et que les repas étaient pris en commun avec Pierre. De plus, on a retrouvé, au domicile de l’ingénieur, de nombreuses photographies de Mme Cadiou, prises par Pierre lui-même.
Quoi qu’il en soit, on lira demain, à Pierre, devant Mme Cadiou, la déposition écrite de cette dernière.
Que résultera-t-il de cette confrontation ?
Peut-être un nouveau coup de théâtre !
J’ai demandé, ce soir, au juge d’instruction, ce qu’il pensait des explications fournies par Pierre au sujet des lettres des 30 et 31 décembre, et du télégramme du 2 janvier. Le magistrat persiste à croire que ces lettres avaient pour but de créer un alibi et que, depuis l’ouverture de l’instruction, jamais Pierre n’avait dit que M. Cadiou devait lui envoyer un chèque de Morlaix. C’est de Paris qu’il disait avoir dû le recevoir. Sur ce point, la précision du juge est formelle.
8 avril 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Un duel émouvant entre la veuve et l’ingénieur
Brest, 7 avril.
On attendait beaucoup de la déposition tant désirée de Mme Cadiou et de sa confrontation avec l’ingénieur Pierre. Or, cette journée n’a rien apporté de bien sensationnel. Le mystère de la Grande-Palud est aujourd’hui à peu près ce qu’il était hier.
Dans sa déposition, en tête à tête avec M. Bidard de la Noë, la veuve de l’usinier n’a fait que maintenir, point par point, toutes ses précédentes déclarations. Elle a repris l’affaire à ses origines, a dit que son mari lui avait annoncé son retour à Paris non pour Noël, mais pour le 1er janvier et qu’elle commença d’être prise d’inquiétude le 31 décembre, n’ayant rien reçu de lui depuis le 27. C’est alors qu’elle écrivit et télégraphia de tous côtés, notamment à la tante Zaconne [Zaccone], de Morlaix, et à M. Emile Cloarec député. Le signalement de M. Cadiou fut, d’autre part, communiqué à la sûreté générale de Paris et, contrairement à ce qui a été dit jusqu’ici, ce signalement mentionnait que l’industriel portait des vêtements de ville et non un costume cycliste.
Questionnée de près par le juge d’instruction au sujet de la somnambule, Mme Cadiou a répondu qu’il n’y avait là aucune histoire secrète et que tout s’était passé comme il a été dit, le plus normalement du monde.
Relativement aux valises qui ont disparu, la veuve de l’usinier a dit que son mari avait l’habitude de voyager avec deux valises, l’une contenant ses papiers d’affaires, l’autre ses objets de toilette. Il n’avait pas de double clef de la villa de Kéranster.
Atteint, depuis sept ans, d’entérite chronique, il avait coutume de manger souvent dans sa chambre et se nourrissait de laitage et de gâteaux. ….
– Plus d’une fois, déclare-t-elle mon mari me parla des ennuis qu’il avait à l’usine et il ajoutait parfois : « Cette affaire me tuera ! »
La conviction de Mme Cadiou
Questionnée au sujet des documents que M. Cadiou pouvait posséder contre certains personnages, Mme Cadiou a répondu que son mari lui avait confié qu’il détenait certaines lettres contre M. Legrand, ancien maire de Landerneau, actuellement à la tête d’une entreprise similaire à Daoulas, et que ces lettres pouvaient nuire à son adversaire éventuel.
– Quels étaient les rapports de votre mari avec Pierre ? interroge M. Bidard de la Noë.
– Ils étaient plutôt tendus, répond Mme Cadiou. Mon mari n’avait plus grande confiance dans son ingénieur qui, du reste, devait être congédié au mois de mars.
– On a dit, reprend le juge, que vous connaissiez assez intimement l’ingénieur.
– C’est faux, répond Mme Cadiou. Je l’ai vu une première fois pendant une huitaine de jours, à l’hôtel de Roch, à Landerneau, où nous prenions nos repas. C’était à l’époque de Pâques 1909. Je l’ai revu une deuxième fois, en 1912, à Kéranster, et c’est tout.
– Savez-vous, demande M. Bidard de la Noë, si votre mari avait l’habitude d’envoyer ses chèques de Morlaix à l’usine de la Grande-Palud ?
– Je pense que non, répond Mme Cadiou, attendu qu’il n’avait pas de fonds à Morlaix. C’est toujours de Paris que ses chèques étaient adressés à M. Pierre.
Enfin, sur la question des témoins de Morlaix, Mme Cadiou affirme qu’ils se trompent tous et que, sûrement, personne n’a aperçu son mari depuis le 30 décembre.
– C’est ce jour-là qu’il fut assassiné, affirme-t-elle.
L’interrogatoire est terminé.
LA CONFRONTATION
Il est près de six heures du soir quand on introduit l’ingénieur dans le cabinet du juge d’instruction, où déjà règne une demi-obscurité. Dans un coin, près du bureau recouvert d’une lustrine verte, tournant obstinément le dos à Pierre et ne répondant pas à son salut, se tient assise Mme Cadiou.
L’ingénieur, qu’assiste son avocat, Me Feillard proteste véhémentement de son innocence et reproche amèrement à la famille Cadiou de vouloir le faire passer pour un assassin. Il a les yeux mouillés de larmes :
– Je laisserai à la justice, déclare-t-il le soin de faire la lumière. Mais, si je savais quelque chose de nature à l’éclairer, je le dirais tout de suite.
M. Bidard de la Noë n’interrompt ce prologue émouvant que pour poser des questions à Pierre au sujet du travail spécial de l’usine.
L’ingénieur ayant insinué que M. Cadiou lui avait confié qu’il était mal vu du syndicat des ouates et cotons auquel il ne versait pas, parait-il d’assez fortes subventions. Mme Cadiou, sans lever la tête, riposte :
– C’est étonnant cela ! Mon mari m’a dit souvent qu’on lui avait proposé la présidence de ce syndicat !
On en revient, encore une fois, aux lettres des 30 et 31 décembre, écrites par Pierre pour demander l’argent, de fin de mois, ce dernier maintient que M. Cadiou lui avait dit devoir s’arrêter à Morlaix.
– C’est impossible, répond Mme Cadiou, en s’adressant toujours au juge. Mon mari n’avait rien à faire à Morlaix, ni le 30 ni le 31. Il a envoyé parfois des chèques de
Morlaix, c’est à l’époque des vacances, quand nous étions en villégiature à Kéranster.
Les malfaçons de l’usine
A ce moment la confrontation devient particulièrement palpitante. Pierre versant toujours des larmes, Me Feillard, à brûle-pourpoint, pose cette question à la veuve de l’industriel :
– Pourriez-vous nous dire, madame, quel intérêt M. Pierre avait à assassiner M. Cadiou ?
– M. Pierre haïssait mon mari, réplique-t-elle, puisqu’il l’avait dénoncé au ministère de la Guerre. Quand on dénonce son patron, on ne devrait pas continuer à recevoir son argent.
– Ce que j’ai dénoncé, madame, ce sont les malfaçons que ma conscience réprouvait, rétorque l’ingénieur. J’ai voulu libérer ma conscience.
– Alors, c’est à M. Cadiou que M. Pierre aurait dû s’adresser, puisqu’il était ingénieur technique de l’usine.
– J’en avais le titre, réplique Pierre, mais nullement La qualité. On ne me laissait pas exécuter mon travail comme j’aurais dû le faire.
– Comment voulez-vous que je réponde à une pareille accusation ? déclare alors Mme Cadiou. Mon mari n’est plus là pour se défendre. C’était un homme inexpérimenté, peut-être pas préparé au travail qu’il accomplissait mais il était sûrement de bonne foi.
Et comme Pierre insiste et parle de fraudes, la veuve, indignée, s’écrie :
– Encore une nouvelle lâcheté à l’adresse d’un mort !
M. Bidard de la Noë interrompt ce dialogue pénible en posant à Mme Cadiou quelques questions relatives à la situation financière de l’usine. Elle répond que les bénéfices furent, pour l’exercice 1912-1913, de 108,897 fr. 27 c. pour un capital engagé de 256.000 francs.
L’ingénieur proteste alors et affirme que les bénéfices réels étaient de beaucoup supérieurs et que les livres de comptabilité en font foi.
Telles sont les phases essentielles de cette confrontation qui, on le voit, a seulement mis en lumière, une fois de plus, la conviction profonde qu’a la famille Cadiou de la culpabilité de Pierre.
A sept heures et demie, la voiture des prisonniers emportait à nouveau l’ingénieur vers les hauteurs du Bouguen, tandis que Mme Cadiou prenait place dans un coupé confortable qui la ramenait rapidement, au trot de ses deux postiers, au domicile de Me Vichot rue de Siam, où elle va prendre, nous dit-on quelques jours de repos avant de rentrer à Paris.
La déposition du général Gaudin
Terminons en relatant un renseignement que Me Feillard communique comme venant de Paris :
M. Bidard Je la Noë a reçu aujourd’hui le résultat de la commission rogatoire qu’il avait envoyée au juge d’instruction de la Seine et qui contient la déposition du général Gaudin appelé à donner son témoignage relativement aux dénonciations de l’ingénieur Pierre contre M. Cadiou.
« Ces dénonciations se sont produites à deux reprises différentes, a déclaré le général Gaudin. Elles signalaient des fraudes diverses. On envoya un contrôleur qui vérifia et reconnut l’exactitude des faits dénoncés. Il a été établi, notamment, qu’à l’usine de la Grande-Palud, quand il y avait du mauvais coton, on le mettait de côté pour le service des poudres de l’État (sic). C’est pour ce motif que M. Cadiou avait été exclu des adjudications »
Le général Gandin a conclu ainsi :
– L’enquête sur ces fraudes continue. Toutes les complicités et toutes les responsabilités seront établies avant longtemps.
9 avril 1914 – p. 3
Sur l’affaire Cadiou verra-t-on se greffer le scandale des poudres ?
Brest, 8 avril.
La divulgation du résultat de la commission rogatoire envoyée près du général Gaudin, venant corroborer les graves accusations portées par l’ingénieur Pierre contre son ancien patron, produit dans les milieux maritimes une assez vive émotion. On rapproche la déclaration du général du document que M. Louppe, ancien directeur de la poudrerie du Moulin-Blanc, aujourd’hui candidat à la députation de Châteaulin, a exhumé dernièrement contre son ancien collègue Maissin, qui fut directeur lui aussi de la même poudrerie.
Ce document est la décision du conseil d’enquête dans l’affaire des poudres. Il y est dit que M. Maissin est convaincu d’avoir participé à la direction de l’usine de la Grande-Palud alors que cette usine était entre les mains des Allemands.
Il est maintenant établi qu’ordre avait été donné à l’ingénieur Pierre de faire un tri dans les cotons, de réserver les mauvais déchets pour les poudreries de l’État et de livrer les bons produits à l’industrie privée.
Tous les lots de poudre qui furent jetés à la mer après les catastrophes de l’Iéna et de la Liberté avaient été fabriqués avec des cotons de cette provenance. On conçoit dès lors l’émotion qu’a produite la réponse du général Gaudin dans cette affaire.
Me Feillard déclare, ce matin, qu’il est maintenant au pouvoir de Pierre de rouvrir le scandale des poudres et d’y apporter des éléments nouveaux, qui ne pourraient qu’être favorables à sa cause.
10 avril 1914 – p. 3
Voici que l’affaire Cadiou se complique d’un duel
Brest, 9 avril
A la suite de propos tenus subséquemment à la confrontation de Pierre et de Mme Cadiou, ainsi que d’une plainte déposée à la chambre des avoués de Brest par Me Feillard, avocat de l’ingénieur, contre Me Vichot avoué de la famille Cadiou, des lettres assez vives ont été échangées.
Se jugeant offensé, Me Vichot vient d’adresser ses témoins, le lieutenant d’artillerie Corre et le notaire brestois Jean, à Me Feillard, lui demandant réparation par les armes. De son côté, Me Feillard a constitué Me Forgeot, notaire, et M. Bastid, juge au tribunal de commerce, qu’il a chargés de se mettre en rapports avec les représentants de Me Vichot.
LES TÉMOINS DE MORLAIX PRÉCISENT
Morlaix, 9 avril.
On se rappelle que Mme Zaccone, tante de M. Cadiou, avait déclaré être restée à une fenêtre de son appartement, place Thiers, le 1er janvier, de huit heures à neuf heures du matin, heure à laquelle des témoins de Morlaix affirmaient avoir vu Cadiou sur la place Thiers et que, d’après elle, ces témoins se trompaient, parce que, pendant la longue faction qu’elle avait faite à sa fenêtre, si son neveu était passé à cette heure sur la place elle l’aurait certainement vu.
M. Le Clech, juge d’instruction, a entendu contradictoirement Mme Zaccone et Mlles Levesque et Marie Colcanap, bonne de M. Hervé, ancien notaire. Les demoiselles Levesque ont déclaré au juge d’instruction que Mme Zaccone était arrivée chez elles le 1er janvier, à huit heures et demie. Marie
Colcanap, qui se trouvait chez les demoiselles Levesque à ce moment, a confirmé ce témoignage. Mme Zaccone, en présence de ces témoignages précis, a déclaré qu’elle a pu se tromper d’une heure.
11 avril 1914 – p. 1 et 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Cadiou ne s’opposait pas au départ de l’ingénieur
C’est du moins ce que celui-ci a déclaré hier au juge an cours d’un long interrogatoire
Brest, 10 avril.
L’ingénieur Pierre a été amené cet après-midi dans le cabinet du juge d’instruction, qui lui a fait subir un interrogatoire complet relativement à ses antécédents et à son existence tout entière avant son entrée à l’usine de la Grande-Palud.
Pierre s’est prêté de bonne grâce, en présence de son avocat, à toutes les questions qui lui ont été posées. Il a raconté sa vie depuis sa naissance, sa première éducation à l’école du village, son entrée à l’institution Saint-François-de-Sales à Evreux, puis à l’école Sainte-Geneviève à Paris, son admission à l’École centrale, d’où il sortait en 1907.
Ce n’est qu’en 1908 qu’il était appelé à l’usine de la Grande-Palud pour y remplacer l’ingénieur allemand Greiss qui, à la suite de certains agissements plutôt louches, fut invité à retourner à Cologne, son pays natal. Sa situation n’était pas très brillante : 250 francs par mois, plus une part sur les bénéfices.
L’ingénieur ne s’en mit pas moins courageusement à la besogne. Son prédécesseur allemand avait reçu une indemnité de dix mille francs pour brusque renvoi. Le juge ayant demandé à Pierre s’il savait dans quelles conditions et pour quels motifs l’ingénieur allemand avait été éconduit, celui-ci répondit que, suivant son opinion, il avait reçu son congé de M. Cadiou, mais que ce devait être l’industriel allemand Temming qui avait soldé l’indemnité.
Pierre donna ensuite des explications assez précises sur le traité, en date du 6 septembre 1909, qui le liait avec M. Cadiou.
S’il était peu payé, il n’en avait pas moins la lourde responsabilité du matériel, du personnel et de la comptabilité de l’usine. Il n’était, d’ailleurs, pas particulièrement satisfait des conditions qui lui étaient imposées et qu’il devait subir jusqu’au 28 février 1915.
Pierre avait eu, en 1912, la pensée de quitter la Grande-Palud. Il avait alors pour cela une raison fort plausible. Il était, en effet, tombé amoureux d’une jeune fille, laquelle avait consenti à le prendre pour époux, mais à la condition expresse qu’il ne resterait pas à l’usine, dont le séjour semblait dénué de charme.
– Dès ce moment, dit Pierre, je m’enquis du moyen légal et honnête de rompre mes engagements et je dois reconnaître que M. Cadiou ne m’opposa aucune espèce de résistance, bien au contraire. Il me promit de rechercher avec moi un remplaçant. On en trouva deux, l’un venant de Grenoble, l’autre de l’école des arts et métiers. Si bien que mon départ était fixé, d’un commun accord, au mois de juillet 1914.
Là s’est terminée la déposition de l’ingénieur. On doit reconnaître que cette déposition tend à prouver que le directeur de la Grande-Palud et son ingénieur n’eurent jamais entre eux aucune discussion au sujet du départ de Pierre.
L’accusation prétend, au contraire, que l’une des causes qui ont pu pousser l’ingénieur à supprimer son directeur était l’existence d’un traité que Pierre considérait comme léonin.
Quoi qu’il en soit, de cette journée, non plus que des précédentes, n’a point surgi la lumière si impatiemment désirée.
Ajoutons en terminant que l’incident qui s’était élevé entre Me Vichot, avoué de la famille Cadiou, et Me Feillard, défenseur de Pierre, vient d’être clos par un procès-verbal déclarant qu’il n’y a pas lien à rencontre, l’avoué ayant affirmé n’avoir jamais tenu de propos portant atteinte à la probité professionnelle de l’avocat.
L’AFFAIRE CADIOU
UN TÉMOIN DE MORLAIX, LA TANTE DE CADIOU SE RÉTRACTE
Morlaix, 10 avril.
Le Petit Parisien a signalé hier les rétractations de Mme Zaccone, de Morlaix, tante de Cadiou, qui a reconnu ne s’être pas trouvée en observation à sa fenêtre dans la matinée du 1er janvier.
Cette rétractation donne une nouvelle importance aux dépositions des témoins de Morlaix, qui prétendent avoir aperçu Cadiou dans cette ville le jour du 1er janvier. Ce sont surtout le facteur Cabon et l’adjudant des pompiers Caramour qui se montrent plus énergiques que jamais dans leurs dépositions, si bien que, se basant sur l’attitude de ces témoins, Me Feillard se propose de demander une seconde fois la mise en liberté provisoire de son client.
Le facteur Cabon, questionné à nouveau sur la présence de Cadiou à Morlaix, le matin du 1er janvier, a précisé d’une façon étonnante les conditions dans lesquelles il a aperçu, salué et interpellé le directeur de la Grande-Palud.
Il a donné également des précisions sur le costume que portait, ce jour-là, Cadiou. Il était revêtu du complet cycliste que portait encore le cadavre au moment de l’exhumation.
Il était intéressant de savoir si Cabon n’avait pas été victime d’une confusion de dates.
– Mais non, s’est écrié le témoin. Mon métier même me fournit, à ce sujet, un point de repère indiscutable. Voyez les livres du bureau central des postes, et vous constaterez que c’est bien le matin du 1er janvier 1914 que je fus envoyé en mission à Lanmeur, pour réparer des fils téléphoniques. Or, c’est en me rendant pour prendre le train à la gare des chemins de fer armoricains, située sous le grand viaduc, que j’ai rencontré Cadiou, lequel se dirigeait vers l’hôtel de ville. Je n’étais pas allé à Lanmeur depuis longtemps et je n’y suis pas retourné depuis.
Et le facteur ajoute :
– L’assassin lui-même viendrait me dire qu’il a tué Cadiou le 30 ou le 31 décembre, que je lui prouverais par A plus B qu’il fait erreur.
Le facteur donne, en outre, d’autres détails que l’on ne peut s’empêcher de trouver intéressants, tout au moins au lendemain de la rétractation de la tante Zaccone.
L’argument du juge d’instruction Bidard de la Noë sur ce point spécial est que si Cadiou s’était réellement rendu à Morlaix le 1er janvier, ce ne sont pas deux, trois ou quatre témoins qui surgiraient pour certifier la présence de l’usinier dans sa ville natale. En un pareil jour, où la coutume bretonne est de se rendre de mutuelles visites, de trinquer et d’échanger les souhaits de bonheur, il est étonnant que des centaines de témoins ne soient pas venus spontanément se présenter à l’instruction pour dire avoir aperçu Cadiou.
12 avril 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Singulières précisions d’un témoin de Morlaix
Brest, 11 avril.
Les plus petits détails prennent désormais de l’importance pour la recherche de la vérité, dans cette affaire qui s’embrouille de plus en plus.
Les protestations énergiques du facteur Cabon ont mis, à nouveau, en mouvement M. Lecoz, commissaire de la police mobile, et son adjoint M. Ollivier.
M. Cabon a été amené par eux chez un chapelier de Morlaix et il a été invité à faire choix d’une casquette de cycliste semblable à celle qu’il prétend avoir vue sur la tête de M. Cadiou le matin du 1er janvier.
Sans hésiter, M. Cabon a choisi une coiffure semblable à celle qui fut retrouvée, le 4 février, soigneusement roulée dans le caoutchouc de M. Cadiou.
La casquette fut ensuite présentée à M. Le Gall, l’autre témoin, qui prétend avoir aperçu M. Cadiou le même jour et dans le même costume, et M. Le Gall a déclaré que cette casquette ressemblait beaucoup à celle dont M. Cadiou était coiffé.
Cette casquette a été envoyée au parquet de Brest pour être jointe au paquet déjà volumineux des pièces à conviction.
LE JUGE DE BREST RECUEILLE
DEUX IMPORTANTES DÉPOSITIONS
Brest, 11 avril.
M. Bidard de la Noë a passé son après-midi à entendre les dépositions de deux témoins importants : la femme de ménage Léost de Landerneau, et le comptable Guillou, de la Grande-Palud.
Mme Léost, qui était chargée de faire le ménage de Cadiou, à Landerneau, a répété au juge d’instruction ce qu’elle a toujours dit, savoir que le 30, au matin, l’industriel lui avait ordonné de préparer sa valise et sa couverture de voyage pour le soir, car il devait prendre le train de Paris, qui passe à Landerneau à 8 heures et demie.
Ce matin-là, elle avait porté à son patron la petite provision de lait que celui-ci absorba comme d’habitude. Le lendemain, c’est-à-dire le 31 décembre, la femme de ménage constata que son maître n’était pas parti puisque les bagages étaient toujours là et que, de plus, M. Cadiou n’avait pas couché dans son lit qui n’était pas défait.
Mme Leost a, on outre, confirmé que, dans le courant de janvier, Pierre lui avait demandé à deux reprises les clefs de l’appartement de Cadiou, qu’il s’y était introduit seul après lui avoir dit qu’il était inutile qu’elle le suivît : « C’est pour arranger le téléphone », lui avait-il déclaré chaque fois.
Quant au comptable Guillou, il n’a pas revu son patron depuis le 29 décembre. Ce jour-là, il avait rendez-vous avec Cadiou à Landerneau où il devait prendre les livres de comptabilité. N’ayant pas trouvé l’usinier, il revint le lendemain matin mais déjà Cadiou était sorti.
Guillou affirme n’avoir aperçu Cadiou à aucun moment dans la matinée du 30. Mais on sait que la présence de l’usinier à la Grande-Palud, au cours de cette même matinée, est certifiée par plus de vingt témoins qui diffèrent seulement sur la question de l’heure.
Il est probable que, pendant les deux journées des fêtes de Pâques, le juge interrompra ses pénibles investigations.
14 avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
LE JUGE ENTENDRA AUJOURD’HUI LES TÉMOINS DE MORLAIX
Brest, 13 avril.
M. Bidard de la Noé commencera demain à entendre les témoins de Morlaix, dont les dépositions recueillies par la police mobile, ont puissamment contribué à faire croire à un crime commis loin de l’usine de la Grande-Palud.
On sait que, si les commissaires de la police spéciale ne croient pas à cette hypothèse, ceux de la police mobile s’efforcent d’en démontrer la possibilité.
L’homme qui a, si l’on peut dire, déclenché le mouvement, est M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest. C’est cet honorable commerçant qui, le premier, prétendit avoir aperçu et salué à la gare de Morlaix M. Cadiou dans la soirée du 31 décembre alors que, d’après le parquet, qui n’en démord pas, le directeur de la Grande-Palud avait été assassiné le 30 au matin.
Beaucoup de gens pensent que M. Nicolas se trompe en toute bonne foi et lorsque, l’entretenant de cette diabolique affaire on le serre d’un peu près, il est facile de constater qu’il n’est pas aussi affirmatif que pourrait l’être un homme absolument sûr de soi.
Quoi qu’il en soit, depuis l’intervention de M. Nicolas l’instruction est entrée dans la phase nouvelle où depuis deux mois elle s’épuise en vains efforts pour la recherche de la vérité.
Le témoignage de M. Nicolas est, on le sait corroboré par ceux du lieutenant de pompiers Caramour, du facteur Cabon et de l’employé de l’hospice Le Gall.
Alors que le lieutenant Caramour, prétend avoir vu et salué M. Cadiou à Morlaix, sur la place publique, dans la matinée du jour de l’an. Le Gall déclare qu’il le rencontra, le soir du même jour, à la gare de Saint-Pol-de-Léon. Et l’on ne peut suspecter, ni leur bonne foi ni leur parfaite honorabilité.
15 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 14 avril.
Le juge d’instruction vient d’adresser une commission rogatoire pour avoir communication de la lettre envoyée par M. Pierre en août 1913, à un journal de Paris, dans laquelle l’ingénieur divulguait les fraudes commises à l’usine de la Grande-Palud.
16 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Encore une fois les témoins de Morlaix précisent leurs déclarations
Brest, 15 avril.
Les témoins de Morlaix jouent un rôle capital dans le mystère de la Grande-Palud. Il importait de leur faire préciser leurs témoignages c’est pourquoi M. Bidard de la Noë avait convoqué, aujourd’hui, à Brest, le lieutenant de pompiers Caramour, le facteur des postes Cabon, M. Tréanton, antiquaire à Morlaix, M. Legall [Le Gall], receveur de l’hospice de cette ville le fils de celui-ci et enfin Mlle Graff.
M. Tréanton a déclaré, on l’a peut-être oublié, que, le 25 décembre, jour de la fête de Noël, il aperçut M. Cadiou se rendant à bicyclette de Morlaix à sa propriété de Kéranster, et qu’il lui parla au moment où le cycliste arrivait à l’endroit dénommé « le bas de la rivière ».
Personne, assurément, n’a jamais contesté que M. Cadiou ait pu se trouver en ce lieu à la date indiquée par M. Tréanton, mais sa présence et l’usage qu’il faisait alors d’une bicyclette démontrent que, contrairement à ce que Mme Cadiou a toujours soutenu, son mari se rendait parfois, en plein hiver, à la villa de Kéranster, et que, pour s’y rendre, il se servait d’une machine que personne ne lui connaissait et que personne n’a jamais revue, du reste, depuis le jour où M. Tréanton dit l’avoir aperçue.
C’est là un élément d’information précieux, qui donne une plus grande force au témoignage de l’employé de l’hospice Legall [Le Gall] qui, le 1er janvier au soir, aurait vu, lui aussi, Cadiou ayant à la main une bicyclette et se disposant à prendre le train à Saint-Pol-de-Léon.
Jusqu’à présent, on s’était demandé, dans le cas où Cadiou eut été encore vivant après le 30 décembre, où il aurait pu passer les nuits du 30 au 31 décembre et du 31 décembre au 1er janvier. Or, on commence à dire à Morlaix que, au cours de ces deux nuits, plusieurs personnes auraient aperçu de la lumière dans les appartements de M. Cloarec, député, lequel était pourtant absent de Morlaix à cette époque, et l’on en déduit que Cadiou, qui vivait dans la presque intimité de M. Cloarec, pouvait bien, de temps en temps, lui emprunter son appartement.
Il ne convient pas, certes, d’attacher une trop grande importance, ce nouveau bruit, qui n’a pas encore pris de consistance sérieuse et que M. Cloarec ne tardera probablement pas à démentir. Quoi qu’il en soit, et en présence des tâtonnements, des hésitations et des contradictions de l’instruction, l’importance des témoignages de Morlaix s’accentue de jour en jour. Ils constituent la base même de la défense.
Or, ces témoins ont maintenu purement et simplement leurs précédentes déclarations.
M. Bidard de la Noë n’est sorti de son cabinet qu’à midi et demi. Il a opposé tout d’abord un démenti formel au bruit relatif à la présence possible de Cadiou dans les appartements de M. Cloarec, à la fin de l’année 1913 ou au début de 19H.
– Il est absolument faux, a-t-il déclaré, que des rapports de police existent à ce sujet.
ENCORE DES LETTRES
On a appris ce matin, au palais de justice, qu’un entrepreneur de Brest, M. Desrues, actuellement chargé des travaux de la nouvelle usine de coton-poudre de Daoulas, aurait déclaré avoir lu, au début du mois de janvier, des lettres émanant de la famille Cadiou, où il était dit que le directeur de la Grande-Palud avait dû se suicider. Ce témoin nouveau sera sans doute appelé à l’instruction. Il a tenu ces propos devant plusieurs personnes que le magistrat instructeur ne manquera pas d’interroger car si ce fait était reconnu exact il serait de nature à donner à l’enquête une orientation nouvelle.
ENCORE UN TÉMOIN QUI A VU CADIOU LE 1er JANVIER
Morlaix, 15 avril.
Il vient de se produire un nouveau témoignage qui corrobore ceux de MM. Caramour, Cabon et Legall [Le Gall] sur la présence de M. Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier.
Ce nouveau témoin est M. Jean Guillemet, vingt-quatre ans, ancien employé de la Compagnie des chemins de fers armoricains, à Morlaix, où il remplissait les fonctions de chef de train auxiliaire.
– Le 22 janvier, nous déclare sa mère, quand j’ai montré à mon fils le journal régional où on relatait l’assassinat de M. Cadiou à Landerneau, le 30 décembre, il s’est écrié : « Allons donc ! Ils ont tous la berlue ! M. Cadiou était à Morlaix le 1er janvier, et voici comment je l’ai vu : ce jour-là, le 1er janvier, à une heure et demie de l’après-midi, j’étais monté sur le marchepied du train se dirigeant sur la gare de Morlaix-Funiculaire, pour prendre le départ. Je reconnus, place Cornic, M. Cadiou, habillé en cycliste, qui se dirigeait vers la place Thiers. »
M. Guillemet, qui avait été arrêté ce jour-là pour un vol dont il était soupçonné, a, par conséquent, un point de repère certain.
17 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Une histoire de lettres qui ne paraît pas sérieuse
L’avocat de Pierre va demander une deuxième fois sa mise en liberté
Brest, 16 avril
Comme on peut le prévoir, il n’y a pas lieu de tenir compte sérieusement de la correspondance d’après laquelle, suivant l’entrepreneur Desrues, l’innocence de l’ingénieur Pierre aurait pu être établie.
Le détenteur de ces lettres, qui sont au nombre de trois, est M. Legrand, ancien maire de Landerneau, dont il a été fréquemment question depuis les premiers jours de l’enquête, et une de ces lettres est datée du 2 janvier et est adressée par Mme Cadiou à M. Legrand.
M. Le Coz, commissaire de la police mobile, attache si peu d’importance à cette lettre qu’après en avoir entendu lecture il n’a pas cru devoir en prendre copie.
– Alors, avons-nous demandé à M. Le Coz, ces lettres ne donnent rien en ce qui concerne l’innocence de Pierre ?
– Rien absolument rien, nous fut-il répondu.
Nous avons appris d’autre part que communication allait être demandée à M. Legrand des deux autres lettres qu’il a montrées à l’entrepreneur Desrues.
Jusqu’à présent, on ne sait pourquoi l’ancien maire de Landerneau s’est refusé à les communiquer.
Quoi qu’il en soit, la petite émotion soulevée par la nouvelle d’hier s’est calmée, et l’on ne croit pas que le coup de théâtre annoncé se produise de sitôt.
Dans l’après-midi, M. Bidard de la Noë s’est rendu à Landerneau afin d’y entendre le témoin Keramur, retenu au lit par la maladie
Il s’agissait d’établir s’il était exact que le 29 décembre dernier, Keramur, qui était l’ami de Cadiou avait bien prié celui-ci d’acheter, pour son compte, à Paris, des sacs de bonbons destinés à des familles parisiennes, et s’il lui avait remis en même temps les cartes de visite qui accompagnent les cadeaux de ce genre.
Keramur a reconnu l’exactitude du fait en ajoutant que Cadiou lui avait formellement annoncé son départ de Landerneau pour Paris le 30 au soir.
Ce témoignage concorde avec les déclarations de Mme Cadiou, qui a toujours dit qu’elle avait attendu son mari à Paris, soit le matin, soit le soir du 31.
Ajoutons qu’en présence des nouveaux témoignages recueillis ces jours-ci et d’accord avec son client, Me Feillard va tenter une deuxième fois de faire remettre l’ingénieur Pierre en liberté provisoire.
A Landerneau, le retour prochain de Pierre ne fait plus de doute pour personne, et certains s’apprêtent à le fêter.
18 avril 1914 – p. 3
Où l’on voit figurer l’affaire Cadiou sur des affiches électorales
Brest, 17 avril
Nous avons dit que certains journaux avaient cru devoir mettre en cause M. Emile Cloarec, député, au sujet de la présence possible de Cadiou dans sa maison de Morlaix à une date rapprochée du crime. Le député de Morlaix proteste énergiquement contre cette insinuation : il le fait par voie d’affiche électorale, dans laquelle il dit notamment : « Du 20 décembre 1913 au 7 janvier 1914, je n’ai pas quitté Paris. M. Cadiou n’est jamais venu chez moi ». C’est le 8 janvier seulement, qu’ému par les lettres pressantes de Mme Cadiou, M. Cloarec vint à Brest avec quelques amis, parmi lesquels se trouvait Me Vichot, avoué, et fut voir le procureur de la République pour le prier de faire des recherches dans le but de retrouver Cadiou.
19 avril 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
« Pierre n’avait pas l’attitude d’un coupable » dépose le maire de la Forest
Brest, 18 avril.
M. Bidard de la Noë a entendu, cet après-midi, M. Vacheront, maire de la Forest, qui a fait une déposition fort importante. On sait que c’est dans le bois de M. Vacheront que, le 4 février, fut retrouvé le cadavre de M. Cadiou. Il était donc intéressant au plus haut point de connaître l’opinion du propriétaire de ce bois.
Le maire de la Forest a déclaré tout d’abord, qu’il connaissait depuis longtemps l’ingénieur Pierre et qu’il avait toujours eu avec celui-ci les meilleures relations de voisinage.
– M. Pierre, a-t-il dit, était très serviable. Plusieurs fois il vint chez moi, sur ma demande, pour réparer des machines agricoles.
Sur la question du séjour prolongé du cadavre dans son bois, M. Vacheront a déclaré ce qui suit :
– Mon jardinier, M. Maubian, me sert, de piqueur pendant la saison de chasse. Or, le 1er février, c’est-à-dire trois jours avant la découverte du cadavre, il passa à l’endroit même où il devait être enfoui. Il remarqua que le sol avait été fouillé par un sanglier dont la présence était signalée depuis plusieurs jours sur mes domaines. Mon piqueur nivela le terrain et revint le lendemain afin de se rendre compte si le sanglier était revenu dans la nuit et avait de nouveau labouré le terrain au même point mais il ne fit aucune constatation intéressante. Le sanglier avait disparu. Il avait été vu à Plougastel où, quelques jours après, il était tué dans la rivière par des riverains.
J’ai chasse presque tous les jours, soit seul, soit avec des amis dans le bois, précisa M. Vacheront, et, à aucun moment, dans le cours du mois de janvier, mes chiens ne m’ont indiqué quelque chose d’anormal, et pourtant je me suis arrêté souvent avec eux à moins de dix mètres de la fosse.
Troublantes précisions
M. Vacheront, en qualité de maire, assista aux constatations légales, le 4 février, quelques instants après la découverte du cadavre. Après qu’il eut été dévêtu, il entendit, soit le procureur, soit le juge d’instruction, demander où était la coiffure de Cadiou. Pierre déclara alors qu’elle était, peut-être, dans le manteau, où on la retrouvait bientôt. Pierre alla lui-même rechercher la casquette et revint en déclarant à qui voulait l’entendre qu’il y avait des traces de sang à l’intérieur, sur la partie arrière.
Personne, au dire de M. Vacheront, ne prêta attention à cette déclaration, qui lui semblait pourtant de la plus haute importance.
M. Vacheront a vu ensuite l’ingénieur laver, « sur l’ordre des magistrats » la casquette de Cadiou. Pierre n’accomplit d’ailleurs pas cette besogne seul. Un journalier, nommé Haran, l’aida.
M. Vacheront termina sa déposition en affirmant qu’à maintes reprises, ce jour-là, Pierre exprima le désir « qu’il fût constaté que le capuchon de la pèlerine était troué à la nuque ». Personne encore ne se préoccupa de vérifier ce fait.
Telles turent les déclarations du maire de la Forest qui, pour être tardives, n’en présentent pas moins un très vif intérêt, puisqu’elles établissent qu’au moment de la découverte du cadavre et de la première autopsie l’ingénieur était loin d’avoir l’attitude d’un coupable.
20 avril 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
Les partisans de Pierre reprennent confiance
Brest, 19 avril.
Les troublantes déclarations de M. Vacheront, que nous relations hier, ont produit dans tous les milieux brestois la plus vive sensation, car elles apportent un sérieux appui à la thèse des partisans de l’innocence de l’ingénieur Pierre. L’impression est si forte que le bruit court au Palais que le parquet n’attendrait plus que le rapport du docteur Paul sur la deuxième autopsie pour mettre l’ingénieur en liberté provisoire, et peut-être même pour prononcer un non-lieu.
La moralité à tirer de la déposition de M. Vacheront est en effet celle-ci : c’est que le cadavre de Cadiou ne se trouvait pas le 1er février à la place où il fut découvert le 4 à onze heures du matin par le frère de la victime, et alors l’instruction retombe dans l’inconnu. Tout est à reprendre.
Les partisans de Pierre font remarquer que le peu de profondeur du trou où gisait le cadavre est une preuve que l’enfouissement avait été hâtif et que l’aspect même de cette sépulture montrait qu’elle était de fraîche date. Bien plus : quarante-huit heures après que le corps eut été enlevé, la fosse se remplit d’eau ; or, au moment où l’on enleva le cadavre, lequel ne portait aucune trace d’humidité, la terre était absolument sèche.
Tout ce qui précède est de nature à ébranler singulièrement le frêle édifice de l’accusation.
Les viscères de M. Cadiou ne contenaient aucun toxique
M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, qui fut chargé d’examiner les viscères de M. Cadiou, vient de terminer ses travaux. Il va faire parvenir au parquet de Brest son rapport, dans lequel il conclut qu’aucun toxique ne se trouvait dans les viscères de la victime, comme l’avait laissé supposer, d’ailleurs, le rapport du docteur Paul, qui pratiqua l’autopsie.
Le directeur du laboratoire de toxicologie est encore loin d’avoir terminé la mission qui lui a été confiée par le parquet de Brest. C’est ainsi qu’il lui reste examiner le couteau, la pioche et les vêtements de Pierre, ainsi que ceux de M. Cadiou.
M. Kohn-Abrest a reçu, hier, les vêtements que Pierre portait le jour où l’assassinat de M. Cadiou aurait été commis.
22 avril 1914 – p. 3 et 4
L’AFFAIRE CADIOU
Les policiers enquêteurs estiment leur mission terminée
Brest, 21 avril.
Les commissaires de la brigade mobile, chargés depuis près de trois mois de l’enquête sur l’affaire Cadiou, estiment que leur mission est terminée, à moins qu’une déclaration improbable d’un nouveau témoin ne vienne éclaircir le drame de la Grande-Palud.
Me Feillard, avocat de Pierre, attend le rapport de l’expertise du docteur Paul, pour demander la mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
M. CLOAREC EXPLIQUE son intervention dans l’affaire de la Grande-Palud
Brest, 21 avril.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, se propose d’entendre, après les élections, M. Emile Cloarec, député de Morlaix, dont le nom a été souvent mêlé aux incidents de l’affaire Cadiou.
Désirant savoir de M. Cloarec, qui se trouve en ce moment à Morlaix où il soutient une campagne électorale très vive contre son concurrent M. Larher, conseiller général, ce qu’il se proposait de dire à la justice et quel avait été son rôle exact dans l’administration de l’usine de la Grande-Palud, nous avons interrogé le représentant de la 1re circonscription de Morlaix et voici sa réponse :
– Mon rôle dans la constitution de la Grande-Palud, nous dit M. Cloarec, le voici. N’ayant rien à me reprocher et, par suite, rien à cacher, je n’éprouve aucune difficulté à vous donner satisfaction.
Quand à M. Legrand, ancien maire de Landerneau, voulut créer l’usine de la Grande-Palud, il vint me demander de lui rédiger un acte de société, ce qui était tout naturel puisque j’ai été avoué, M. Legrand me fit connaître qu’il avait comme commanditaire M. Temming, demeurant à Buhl (Alsace).
Quand l’acte fut rédigé, M. Legrand me pria de le communiquer à M. Temming. Cet industriel, répondit qu’il ne voyait aucune objection à faire la rédaction de l’acte, mais qu’il désirait cependant le soumettre à son conseil, un avocat de Colmar. Au cours de l’entrevue que j’eus à Colmar avec cet avocat, nous tombâmes d’accord sur les clauses du contrat. A cela, s’est borné mon rôle.
Je demande alors au député de Morlaix s’il est vrai qu’il ait conservé des intérêts dans l’affaire.
Non, me répondit-il., je n’ai été, par la suite, ni actionnaire de la Grande-Palud, ni intéressé dans l’affaire. Lorsque M. Legrand voulut céder son usine, il vint encore me demander si je ne pourrai pas lui trouver un acquéreur. Je savais qu’à ce moment M. Cadiou cherchait un emploi pour ses capitaux.
Désireux de lui rendre service je le mis en rapport avec M. Legrand, mais je tiens à préciser que l’entente se fit en dehors de moi.
Nous rappelons à M. Cloarec que son nom fut cependant prononcé à l’occasion des démêlés qu’avait eus le directeur de la Grande-Palud avec le ministère de la Guerre.
– Plus tard, en effet, répondit M. Cloarec, lorsque M. Cadiou fut devenu propriétaire de la Grande-Palud et qu’il se trouva sous le coup d’une dénonciation aux termes de laquelle l’usine était représentée comme marchant à l’aide de capitaux allemands, il me remit, pour les transmettre à M. Sarraut, alors sous-secrétaire d’État à la Guerre, toutes les pièces de l’acte constitutif de la société, prouvant que tous les actionnaires étaient Français. A ces pièces était joint un reçu de M. Temming, attestant qu’il avait été complètement désintéressé.
M. Sarraut, interpellé à ce sujet, à la Chambre, le 8 février 1910, déclara qu’il s’était assuré que l’usine de la Grande-Palud était entièrement française.
Il est probable que le député de Morlaix, ne dira pas autre chose à M. Bidard de la Noë.
En ce qui concerne le crime lui-même, M. Cloarec ne sait rien autre que ce qu’il a déjà raconté maintes fois.
23 avril 1914 – p. 1 et 3
LE MYSTÈRE DE, LA GRANDE-PALUD
Sensationnelles révélations du gardien Bossard
Il déclare que, le 31 décembre, il découvrit la fosse toute fraîche où Cadiou avait été enfoui et affirme que, de cette fosse, dix-huit jours plus tard, il vit émerger la tête du cadavre.
Brest, 22 avril.
C’est encore un coup de théâtre qui vient de se produire aujourd’hui. Le coup de théâtre que certains seront sans doute tentés de trouver par trop sensationnel, mais qui cependant n’a pas manqué d’impressionner vivement le parquet brestois. Voici les faits :
Cet après-midi, sans prévenir personne et après s’être entouré des précautions les plus minutieuses, M. Bidard de la Noë convoquait à son cabinet l’ancien soldat colonial Bossard, dont il a été souvent question au cours de cette interminable enquête, et qui fut gardien de nuit à l’usine de la Grande-
Palud, jusqu’au 1er janvier 1914.
On ne sait pourquoi, ce Bossard était considéré, à tort ou à raison, par l’opinion publique, comme détenteur d’un secret qu’il refusait de livrer à la presse et à la justice. Jusqu’à’ présent, il s’était retranché derrière des déclarations vagues. Or, aujourd’hui, il s’est décidé à parler.
Au hasard d’une promenade
– Le 31 décembre, au soir, a-t-il raconté au juge d’instruction, le hasard d’une promenade me mena dans le bois du Moulin. II avait neigé. Je marchais depuis quelques instants dans le sentier qui conduit au ruisseau, lorsque mon attention fut attitrée par des traces de pas qui semblaient du matin. Je les suivis et fus conduit ainsi jusqu’à l’endroit où, le 4 février, le cadavre de M. Cadiou allait être découvert.
Comme j’ignorais alors la disparition du patron, je n’eus évidemment aucun pressentiment. Toutefois je vis que la terre, au bas du sentier, avait été remuée, retournée sur la fosse même où M. Cadiou devait être enterré. Des feuilles avaient été amassées en tas, à la hâte. Je regardai pendant quelques instants et, comme la nuit tombait, je regagnai la Grande-Palud, où je devais toucher ma paye avant de rentrer chez moi à Saint-Divy.
Ce n’est que cinq ou six jours après ma promenade solitaire que Marcou, mon camarade de l’usine, m’apprit que M. Cadiou avait disparu. On parlait de fuite à l’étranger, soit avec une femme, soit avec la caisse.
Bossard s’arrête un instant, comme pour recueillir ses souvenirs et les préciser. Il sent évidemment de quel poids sa déposition nouvelle va peser sur le sort de Pierre. Puis il continue sans hésitation :
– Le 17 janvier, comme on recherchait M. Cadiou de tous côtés, je vis arriver l’inspecteur Lemez de la police spéciale de Brest, qui venait effectuer des recherches à la Grande-Palud et aux alentours.
C’est en compagnie de M. Pierre lui-même que l’inspecteur Lemez se présenta à moi. Il me sembla que l’ingénieur n’avait pas l’attitude d’un homme tranquille. L’inspecteur de police lui ayant demandé quelques renseignements sur la topographie des lieux, afin de commencer ses recherches, je me souviens très bien, que notre ingénieur lui conseilla de se diriger vers un point qui est situé fort loin de l’endroit où fut retrouvé le cadavre et dans une direction absolument opposée. II nous signala notamment un étang près duquel, disait-il, M. Cadiou avait dû aller rechercher des sources pour l’usine.
On sentait que M. Pierre voulait nous éloigner du moulin. Il avait sans doute ses raisons pour cela. Il était brusque, inquiet, saccadé (sic). Nous primes, l’inspecteur Lemez et moi, le chemin opposé à celui qui nous avait été indiqué. Je menai mon compagnon vers le sentier où, le 31 décembre, j’avais remarqué des pas sur la neige et, ce moment, plus j’approchais du ruisseau et plus je me rendais compte qu’une odeur cadavérique flottait aux alentours. Je ne fis pas part, de cette impression à M. Lemez, qui, de son côté, ne remarqua rien d’anormal. Mais je n’étais pas tranquille, quelque chose me conseillait de retourner au bois du Moulin.
Une impressionnante description
Et voici où le récit de Bossard devient particulièrement stupéfiant.
– Le lendemain soir, c’est-à-dire le dimanche 18 janvier, je venais d’arriver dans le sentier. O stupeur ! je faillis tomber à la renverse, évanoui : une partie de tête humaine était là, devant moi, à fleur de terre. C’était le visage de mon patron qui surgissait ainsi dans une vision d’horreur. J’eus cependant le courage de recouvrir la tête du cadavre.
Je tremblais qu’on ne me rencontrât là. Si l’on m’avait aperçu, occupé à cette sinistre besogne, j’étais perdu et, actuellement, je serais sans doute en prison, à la place de M. Pierre.
Il est probable que le cadavre avait, été en partie déterré par quelque bête, de nuit ; mais tout en fuyant, je notai qu’il n’existait plus, à ce moment, aucune trace de pas autour du sentier. Donc, c’est bien à la fin de décembre que le crime a été commis et que M. Cadiou a été enfoui là où le 4 février on l’a retrouvé. Pour moi, toutes les histoires de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon sont des fables.
Il est impossible que je me trompe. On n’a pu voir M. Cadiou après le 30 décembre nulle part. Ceux qui prétendent l’avoir vu à bicyclette font erreur ou essaient d’égarer la justice. Jamais le patron n’allait à bicyclette pendant l’hiver.
Pourquoi Bossard s’était tu
M. Bidard de la Noé n’a pas manqué de demander au témoin pourquoi il avait tant tardé à parler pourquoi il avait laissé la justice s’égarer pendant de si longs jours.
– C’est bien simple, a avoué Bossard, j’ai eu un passé colonial plutôt mouvementé. On n’aurait pas manqué, si j’avais parlé plus tôt, de m’impliquer dans cette affaire. Ne critique-t-on pas M. Cadiou, frère de la victime, parce qu’il s’est rendu seul dans le bois pour retrouver le cadavre ? Que n’aurait-on pas dit de moi, la tête brûlée, le colonial qui a eu des histoires !
– N’est-ce pas vous a demandé M. Bidard de la Noé, qui auriez tenu le rôle de la somnambule ?
– Non, mais, sans doute, quelque autre que moi qui, comme moi, aura vu le cadavre comme je l’avais vu moi-même et qui aura averti la famille.
Bossard a, en outre, fourni au juge, un renseignement important concernant le revolver.
– C’est au mois de juillet 1913, a-t-il déclaré, que Pierre m’a appris qu’il possédait un revolver et qu’il me donna certaines indications sur la façon de se servir de l’arme de 8 m/m qu’il me remettait alors pour la garde de nuit.
Telles furent les déclarations de Bossard.
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD
Le juge d’instruction croit à la bonne foi de Bossard !
Brest, 22 avril.
M. Bidard de la Noë estime que le témoin est de la plus entière bonne foi. L’attitude qu’il a eue, depuis l’ouverture de l’instruction, était bien celle d’un homme qui sait quelque chose et qui a peur de parler.
La précaution qu’il prit en outre, dès le 17 janvier, c’est-à-dire après sa promenade dans le bois avec l’inspecteur Lemez de remettre à Pierre le revolver dont il était détenteur et de le remettre contre reçu en règle, montre aussi qu’il redoutait d’être accusé du crime qu’il avait déjà deviné.
Attendons-nous maintenant à voir éclater, bientôt, toute la vérité et à apprendre que la somnambule de Nancy avait eu, en la personne de Bossard, de concert avec M. Jean-Marie Cadiou, le plus précieux des auxiliaires.
Les aveux de Bossard ont produit au palais une impression considérable.
Le juge d’instruction s’est enfermé dans le cabinet du procureur de la République, pour étudier la situation et prendre les mesures qu’elle comporte. Il considère que la cause de Pierre vient de faire un grand pas en arrière et que la thèse primitive du parquet reçoit de ce chef un important soutien.
Ce que dit M. Jean-Marie Cadiou
Après la déposition de Bossard, il restait à élucider la question de la somnambule et de l’aide que le témoin avait pu lui apporter. M. Jean-Marie Cadiou qui fut l’instrument en cette occurrence, de la découverte du cadavre, ayant appris, dans la soirée, les déclarations de l’ex-garde de nuit de la
Grande-Palud, a affirmé que, si des pourparlers avaient été engagées entre la somnambule et la famille Cadiou, par l’entremise de Bossard, il y était totalement étranger. Il ne connaît pas Mme Camille Hoffmann. Il maintient qu’il a agi de bonne foi, après avoir reçu communication, par Mme
Cadiou, des indications écrites de la somnambule extra-lucide.
L’opinion générale est ici que Bossard, pour libérer sa conscience, aurait écrit à Mme Cadiou une lettre anonyme relatant ses constatations personnelles du 31 décembre 1913 et des 17 et 18 janvier 1914, et que cette lettre anonyme aurait servi à Mme Camille Hoffmann pour édifier ses stupéfiantes révélations.
24 avril 1914 – p. 1 et 3
L’AFFAIRE CADIOU
Le gardien Bossard est inculpé
On le retient pour complicité d’assassinat et recel de cadavre
Brest, 23 avril.
A l’issue du sensationnel interrogatoire que M. Bidard de la Noë venait de faire subir à l’ancien gardien Bossard, le juge d’instruction s’était rendu, nous l’avons dit, chez le procureur de la République, afin d’étudier la situation avec lui.
Pour se soustraire aux questions des journalistes, le procureur et le juge d’instruction quittèrent fort tard le palais de justice.
L’arrestation de Bossard était décidée.
On s’y attendait, du reste, car les commissaires spéciaux Menessier [Mennessier] et Le Mez [Lemez] avaient été avertis d’avoir à se tenir à la disposition du parquet.
A deux heures du matin, ordre leur était donné d’agir et M. Menessier [Mennessier] partait à trois heures du matin, en automobile, pour le village de Saint-Divy, où habite Bossard avec sa mère. Ce village est situé à dix-neuf kilomètres de Brest.
Détail curieux : en regagnant, hier soir, son domicile, à bicyclette, Bossard fut rencontré, en cours de route, par les gendarmes qui lui dressèrent procès-verbal pour défaut d’éclairage.
M. Menessier [Mennessier] attendit le lever du jour, et à quatre heures il se présentait au domicile de Bossard. Celui-ci se leva et, sans aucune émotion apparente, s’écria :
– Ah ! c’est cela ! Bidard de la Noë croit que j’ai fait le coup ! Il se trompe !
Et Bossard, goguenard, s’habilla pendant que M. Menessier [Mennessier] et les agents qui l’accompagnaient procédaient à une perquisition en règle et emportaient une volumineuse correspondance, car Bossard, on le sait, a la manie d’écrire et de confier au papier toutes ses pensées et toutes ses impressions.
Bossard suivit ensuite docilement les représentants de l’autorité, tout en confirmant, point par point, sa déposition de la veille devant le juge d’instruction.
Double inculpation
A quatre heures, il était introduit dans le cabinet du juge d’instruction, en compagnie duquel il dut rester durant trois longues heures.
Disons tout de suite que les choses semblent se gâter pour lui. Il est définitivement inculpé de complicité d’assassinat et de recel de cadavre. L’accusation, en ce qui concerne ce dernier crime, se base sur ce fait, avoué par l’inculpé lui-même, qu’ayant aperçu le cadavre de Cadiou, dès le 18 janvier, et l’ayant reconnu, il n’a jamais dit un mot de cette découverte jusqu’au 22 avril. Cette attitude a paru très louche à M. Bidard de la Noë qui, de nouveau, a vivement pressé de questions l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud sur les causes de ce silence prolongé.
Alors, Bossard a essayé de revenir sur quelques points de sa déposition d’hier. Malheureusement pour lui, il avait pris le soin de l’écrire tout entière de sa main avant de se rendre au palais de justice.
Le magistrat instructeur ne peut dire au juste encore jusqu’à quel degré la complicité de Bossard, dans le crime et dans l’exécution de ce crime, pourra être établie. Toujours est-il que les perquisitions opérées au village de Saint-Divy, dans la maison de Bossard, par les commissaires de la police spéciale, ont fait découvrir un certain nombre d’objets plutôt compromettants et sur lesquels l’inculpé n’a pu fournir des explications satisfaisantes.
Parmi ces objets se trouvent deux chaînes de montre, une montre démontée, douze balles de revolver de gros calibre, un binocle, et, chose étrange, une perruque de femme.
A quel usage Bossard destinait-il cette perruque ?
– C’était, a-t-il dit, pour me déguiser pendant le carnaval.
Le juge a terminé ce deuxième interrogatoire en demandant à Bossard de lui fournir l’emploi de son temps dans les journées des 30 et 31 décembre. Les indications données par l’ancien gardien, à ce sujet, vont être vérifiées.
Pierre n’est nullement ému de cette arrestation
On dit que Pierre, quand il a appris l’arrestation de son ancien veilleur de nuit, ne s’est point départi de son calme étonnant. C’est presque avec indifférence qu’il a accueilli la nouvelle. A tout bien considérer, cependant, les nouveaux événements lui sont plutôt défavorables.
Quant à Bossard, les renseignements fournis sur son compte peuvent faire douter de son absolue sincérité ; il fut réformé de l’armée coloniale comme atteint de fièvres qui, parfois, lui faisaient perdre la raison. En feuilletant la collection du Petit Parisien de l’année 1912, on retrouverait le récit d’un de ses exploits les plus fameux :
Alors qu’il était en traitement à l’hôpital maritime, Bossard s’évada tout nu et se réfugia sur les toits. Il fallut aller chercher les pompiers pour l’arrêter et le ramener à l’intérieur de l’hôpital, ou on dut lui passer la camisole de force !
Bossard ne jouit donc pas d’une raison assez bien assise pour que l’on puisse affirmer qu’il ne se joue pas encore une fois de la justice, qu’il a si longtemps bernée. Mais, cette fois, sa plaisanterie – si plaisanterie il y a – pourra lui coûter cher et les charges réelles qui commencent à s’accumuler sur lui pourraient bien lui être fatales.
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
M. Jean-Marie Cadiou croit à l’existence d’un troisième complice !
Brest, 23 avril.
Le juge d’instruction va certainement élucider maintenant la question de la somnambule et, à ce sujet, il ne manquera pas d’entendre une fois encore M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime.
Aussi avons-nous demandé à celui-ci s’il pense que Bossard ait pu, d’une façon quelconque, participer au crime. Sur ce point, notre interlocuteur nous a exprimé cette opinion, que nous ne reproduisons que sous les plus expresses réserves.
– Attendez-vous, nous a-t-il dit, à du nouveau avant peu. Pour moi, il est possible, après tout, que Bossard ait été amené par des circonstances probablement indépendantes de sa volonté à aider à l’inhumation du cadavre et je ne serais pas étonné qu’il y eût un troisième personnage mêlé à cette lugubre besogne.
M. Jean-Marie Cadiou s’avance peut-être beaucoup en émettant de pareilles hypothèses, mais il ne faut pas oublier le rôle joué par lui dans la découverte du cadavre. Le matin du 4 février, quand il se rendit seul, dans le bois du Moulin et alla droit au cadavre, il avait évidemment des renseignements certains et il semble que tout l’intérêt de l’enquête se portera désormais sur le point de savoir qui avait fourni ces renseignements à M. Jean-Marie Cadiou, soit directement, soit par l’intermédiaire douteux de la somnambule extra-lucide de Nancy.
25 avril 1914 – p. 1 et 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Est-ce un fou que ce Bossard ou un simulateur ?
En tout cas il se rétracte, et voici le juge plus embarrassé que jamais.
Brest, 24 avril.
L’arrestation de Bossard et les déclarations faite au juge d’instruction par l’ancien veilleur de nuit de la Grande-Palud ont naturellement ravivé les débats entre les partisans de l’innocence de Pierre et ceux qui croient à sa culpabilité. Les premiers soutiennent que l’entrée en scène de Bossard ne va pas tarder à faire éclater l’innocence du prisonnier ; les autres, au contraire, pensant, avec la famille Cadiou, que la culpabilité de l’ingénieur va maintenant être établie.
Je vous ai déjà dit que l’opinion du parquet restait la même relativement à ce dernier point. Cependant, comme je vous l’indiquais hier, les objets qui ont été saisis par les commissaires spéciaux au domicile de Bossard sent plutôt de nature à compromettre l’ancien colonial.
Est-ce le mouchoir de Cadiou ?
Outre la perruque de femme dont nous avons fait mention, les policiers ont découvert un petit mouchoir de batiste brodé dont les initiales ont disparu. On voit de quelle gravité peut être cette trouvaille, si Mme Cadiou, à qui le mouchoir sera montré, le reconnaît comme, ayant appartenu à son mari. M. Jean-Marie Cadiou, à qui l’on a parlé de l’objet suspect, s’est déclaré incapable de fournir à ce sujet aucun renseignement de nature éclairer la justice.
La présence d’un petit canif avec curette pour les ongles, parmi les objets saisis chez Bossard, a elle aussi vivement éveillé l’attention des magistrats, bien que l’intéressé ait fourni une explication au sujet de cet instrument de toilette, peu employé à la campagne par les gens de sa condition.
Enfin, l’une des charges qui pourront être relevées contre Bossard réside dans l’attitude qu’il adopta le 17 janvier, alors qu’en compagnie de l’inspecteur de la police spéciale Le Mez [Lemez] il procédait, dans les bois de M. Vacheront, à la recherche du cadavre. Cette attitude ne fut pas celle que Bossard a décrite dans sa déposition devant M. Bidard de la Noë.
C’est ainsi que l’inspecteur Le Mez [Lemez], confronté aujourd’hui avec l’ancien gardien de la Grande-Palud, déclare formellement qu’aucune odeur cadavérique ne s’exhalait du sentier du bois du Moulin, lorsque, le 17 janvier, il opéra des recherches en compagnie de Bossard. Mais sur l’incident qui accompagna ces recherches et sur l’attitude de Bossard prenant la fuite et se cachant pendant vingt minutes dans les broussailles pour réapparaitre tout à coup blême et tremblant, il y a accord parfait entre les deux témoins.
Bossard, pour expliquer sa pâleur et son émotion, dit que c’est parce qu’il était poursuivi par l’odeur du cadavre dont déjà il avait deviné la présence en ces lieux.
L’inspecteur de police a rappelé au juge d’instruction un propos tenu par Bossard le 12 mars, alors que l’ancien veilleur de la Grande-Palud disait avoir vu en songe l’endroit exact où était caché le revolver de Pierre, jusqu’à présent demeuré introuvable.
Bossard a nié avoir tenu ce propos. « Du moins, a-t-il dit, je n’en ai pas souvenance. »
Enfin, enregistrons l’impression de plusieurs personnes qui, ayant approché Bossard ces temps derniers, furent frappées par ses allures fantasques, si bien que la question se pose presque maintenant de savoir si Bossard n’est pas actuellement sous le coup d’un de ces accès de démence qui lui valurent, d’abord son internement dans un asile, ensuite sa réforme de l’armée coloniale comme atteint de fièvres qui, parfois lui faisaient perdre la raison.
Hallucinations…
Et, d’ailleurs, ce qui était, à prévoir s’est produit ce soir. Au moment où Bossard sortait du cabinet du juge d’instruction, on apprenait que le veilleur de nuit s’était rétracté et qu’il mettait toutes ses déclarations sensationnelles d’avant-hier sur le compte des hallucinations auxquelles il est en proie depuis son séjour aux colonies.
Comme M. Bidard de la Noë lui demandait :
– Oui ou non, avez-vous vu le cadavre le 18 janvier ?
– Non, ce n’est pas moi qui l’ai vu, a répondu Bossard. C’est un de mes amis de Ploudiry, nommé Le Gall.
On fit appeler ce dernier et quand il fut en présence de Bossard, celui-ci déclara qu’il ne s’agissait pas de la personne qu’on lui présentait, mais d’un autre Le Gall, dont il n’a pu du reste donner aucun signalement.
On voit dans quel embarras se trouve maintenant le juge d’instruction. A-t-il affaire à un fou ou à un simulateur ?
Il n’y a guère que les médecins aliénistes qui pourraient trancher la question et un examen médical demanderait plus d’un mois, ce qui n’avancerait guère l’instruction déjà si lente.
UNE SINGULIÈRE CORRESPONDANCE
Bossard étant devenu, depuis quarante-huit heures, un acteur de premier plan dans le drame touffu de la Grande-Palud, il est curieux de rappeler aujourd’hui certaine correspondance, qui fut échangée et publiée vers la mi-mars, entre l’ancien veilleur de nuit et son camarade Marcou.
Donc, ayant été mis en cause par Bossard, l’ouvrier Marcou lui répondait, à la date du 10 mars dernier, par une lettre que publia la presse locale, et où se trouvent des phrases comme celles qui suivent :
Mais, puisque M. Bossard parle ainsi, il y a un fait à noter. Dans la première quinzaine de janvier, lorsque les gendarmes sont venus enquêter à l’usine, dès qu’il les aperçut, Bossard prit la fuite et resta caché dans la brousse pendant trois heures, et ceci, tous les ouvriers de l’usine peuvent l’affirmer.
Le lendemain, Bossard ripostait par la voie de la presse :
C’est donc moi, écrivait-il, qui ai tué Cadiou. A entendre Marcou, on le dirait, puisque je me sauve devant les gendarmes. Cela se peut que je me sois sauvé,
Et alors Bossard entre dans de longues explications pour rappeler que s’il a fui devant les gendarmes à la date indiquée, ce qu’il reconnaît, du reste, volontiers, c’est qu’il avait subi, le 18 août précédent, une condamnation à 16 francs d’amende pour coups et blessures.
J’avais, dit-il, toujours protesté contre cette condamnation et déclaré que je ne paierais pas un centime. D’ailleurs, quelques jours plus tard, les gendarmes, qui avaient été mis au courant de mon escapade, revinrent à la Grande-Palud et ils comprirent très bien les raisons qui me faisaient tant redouter leur approche.
Telle fut la correspondance échangée entre Bossard et Marcou.
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Ce que pense la famille Cadiou des révélations de Bossard
Nous avons pu joindre, hier, à Paris, un ami de la famille Cadiou qui n’ignore rien de la suite donnée à l’affaire par la partie civile.
– L’arrestation de Bossard, nous dit cette personne, ne signifie pas que cet homme est l’assassin. Nous persistons à affirmer que celui-ci n’est autre que l’ingénieur Pierre. Cependant, il se peut que Pierre ait été aidé, soit par des complices effectifs, soit par des officieux complaisants dont le silence voulu a égaré ou plutôt retardé, jusqu’à présent, les recherches de la justice. Il faut en finir. Il faut que ceux qui « savent » se décident à dire toute la vérité. Bossard est de ceux-là. Une fois sous les verrous – son arrestation est justifiée par ses dernières déclarations – il comprendra que l’heure n’est plus aux réticences, aux racontars, aux bavardages. Ce qu’il connaît, il doit le dire au juge. Si sa dernière version est issue d’un cerveau malade, si, au contraire, elle est exacte, le juge d’instruction a besoin d’être fixé, dans les deux cas.
– Ce matin, on annonçait que M. Jean-Marie Cadiou, qui, d’ailleurs, semble admirablement informé, désignait un troisième complice dont le rôle est demeuré dans l’ombre jusqu’ici. Quel est ce personnage ?
– C’est un habitant de Landerneau qui eut affaire à l’usine de la Grande-Palud. Je ne veux pas vous le désigner plus clairement aujourd’hui. Demain, sans doute, vous serez fixé.
– Nous savons de qui vous parlez, et nous ne le nommerons pas tant que la justice n’aura pas laissé tomber sa main sur lui. Alors, il a participé au crime ?
– Son rôle précis, nous ne le connaissons pas, mais l’homme a secondé Pierre soit en lui prêtant la main, soit en l’aidant par son silence.
– Et la somnambule de Nancy, que vient-elle faire dans tout cet imbroglio ?
– Oui, je sais. C’est le grand argument des défenseurs bénévoles de Pierre. Je puis vous certifier que Mme Saimpy [Sainpy] a eu d’elle les indications qu’on a publiées et que M. Jean-Marie Cadiou a utilisées pour la découverte du cadavre de son frère. Certes, la somnambule a posé, elle-même, des questions qui ont facilité sa tâche… extra-lucide. Cependant, ce n’est qu’après l’avoir vue qu’on a trouvé le point de départ de l’accusation contre Pierre.
En ce qui concerne l’inculpé, vous avouerez, nous dit notre interlocuteur, que son attitude est décourageante pour ses partisans.
Pas un cri de révolte ! Pas une exclamation, un mot venu du cœur !
Il ergote sur des minuties. Il menace de révélations. Sommé de parler, il se fait.
Enfin, il sollicite sa mise en liberté en vue d’un non-lieu. On dirait qu’il a peur du jury. Pourquoi se soustraire à un débat public ?
Si Pierre, déclaré non coupable, est acquitté, il pourra passer partout la tête haute, tandis qu’un non-lieu laisserait planer un doute. Pourquoi veut-il éviter le grand jour de la cour d’assises ?…
Ainsi s’exprime la famille Cadiou.
Encore d’autres, qui ont vu Cadiou à Morlaix le 1er janvier
Brest, 24 avril.
Comme pour compliquer une situation déjà peu claire, voici que l’on parle de nouveaux témoins de Morlaix : deux personnes viendraient se joindre aux trois témoins qui prétendent avoir vu Cadiou dans cette ville le matin du 1er janvier. Il s’agit de commerçants habitant la rue de l’Auditoire, M. et Mme Prigent.
26 avril 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
L’avocat de Pierre s’attendait à la rétractation de Bossard
Brest, 25 avril.
Nous avons demandé aujourd’hui à Me Feillard son opinion sur la rétractation de l’ancien gardien Bossard et sur les conséquences de cet incident, tout au moins en ce qui concerne la situation de l’Ingénieur Pierre :
– J’avais bien prévu, nous dit-il en souriant, ce qui allait arriver. Depuis le début de l’enquête, Bossard se moque de la justice. Est-il fou, est-il responsable ? Ce n’est pas à moi de le dire, mais je ne vois pas, pour le moment, de quelle façon le parquet va élucider la question nouvelle qui vient de se poser, sans avoir recours à un spécialiste de l’aliénation mentale. Mais ce qui saute aux yeux, après cette alerte, c’est la fragilité des charges relevées contre Pierre, en même temps que la versatilité des témoins.
Supposez pour un instant, conclut Me Feillard, que Bossard n’ait pas été mis en état d’arrestation : alors il maintenait toutes ses déclarations de mercredi. Le séjour de la prison lui a porté conseil et, en refusant désormais de parler après s’être rétracté, comme vous le savez, il espère lasser la justice et obtenir sa mise en liberté.
Telle est l’opinion de Me Feillard, dont la croyance en l’innocence de l’ingénieur Pierre est plus inébranlable que jamais.
Mme Pierre, qui est toujours à Landerneau, attendant avec confiance la délivrance de son fils, au sujet duquel elle ne cesse de recevoir des témoignages de sympathie de la part des Landernéens, vient d’écrire à Me Feillard une lettre de remerciements pour le dévouement dont il fait preuve.
La lettre de Mme Pierre contient certains passages assez curieux sur la jeunesse et le caractère de celui qui devait être plus tard l’ingénieur de la Grande-Palud.
Par des exemples nombreux, tirés de son adolescence et aussi de sa vie de travail à l’usine, Mme Pierre établit que son fils éprouvait une répulsion irrésistible à la vue du sang. Ayant eu à soigner un de ses domestiques qui s’était blessé, il s’évanouit peu après, tant il avait éprouvé d’émotion.
Les objets trouvés chez Bossard seront présentés à Mme Cadiou
Les deux montres, le lorgnon, le mouchoir brodé et le petit canif à ongles, saisis au domicile de Bossard, ont été expédiés aujourd’hui à Paris pour y être présentés à Mme Cadiou, qui devra dire si, oui ou non, ces objets ont appartenu à son mari. Le juge d’instruction va d’autre part, s’efforcer d’établir l’emploi du temps de Bossard au cours des journées des 30 et 31 décembre.
Ajoutons en terminant que M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République, vient d’interdire à M. Bidard de la Noë de recevoir les représentants de la presse sans son autorisation. Le capitaine de gendarmerie Foyler a reçu l’ordre de faire respecter cette consigne.
28 avril 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 27 avril.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a reçu, ce matin, le rapport du directeur du laboratoire de toxicologie, qui analysa les viscères de M. Cadiou.
L’expertise conclut – le Petit Parisien l’annonça il y a huit jours déjà – que la mort du directeur de l’usine ne peut être attribuée à un empoisonnement.
29 avril 1914 – p. 1
Pierre, dans sa prison, enseigne l’arithmétique
Brest, 28 avril.
M. Bidard de la Noë a entendu, ce matin, le piqueur du maire de la Forêt, M. Maubian, qui, le 1er février, remarqua qu’un sanglier avait passé dans le chemin où le corps de M. Cadiou devait être retrouvé trois jours plus tard.
– L’animal, a dit le témoin, n’avait pas laissé de traces exactement au-dessus de la fosse, mais à proximité.
Il est par conséquent possible que le cadavre se soit trouvé là à ce moment.
Le juge d’instruction devait en outre entendre, ce matin, pour la première fois, deux témoins, dont il n’a pas voulu faire connaître les noms.
On sait cependant qu’il s’agit d’un facteur de Landerneau et d’une femme des environs de la Grande-Palud.
Le juge parait attacher une certaine importance à ces dépositions prochaines.
Déposition intéressante aussi, et qui ne tardera guère à être recueillie, est celle de M. Cloarec, député de Morlaix.
M. Bidard de la Noë avait convoqué M. Cloarec il y a une dizaine de jours. Mais le député avait demandé un délai, alléguant que sa campagne électorale ne lui permettait pas de disposer d’un après-midi. Le juge s’était rendu à ces raisons ; mais, maintenant que M. Cloarec est réélu, il a l’intention de le convoquer incessamment.
M. Bidard de la Noë posera d’abord à M. Cloarec une question générale : il lui demandera d’exposer tous les faits qu’il connaît, relativement à l’affaire Cadiou. Puis il l’interrogera sur plusieurs points importants, notamment sur les accusations portées par Pierre contre M. Cadiou. Le juge voudrait en effet savoir si Cadiou, au courant de la dénonciation dont il avait été l’objet auprès du ministre de la Guerre, en connaissait l’auteur. L’accusation considère, en effet, la trahison de Pierre comme l’une des causes de la discussion qui aurait mis Cadiou et son ingénieur aux prises durant la matinée du 30 décembre et qui se serait terminée dans le sang.
Bossard reste en prison
Quant à Bossard, il ne sera pas interrogé d’ici quelques jours. M. Bidard de la Noë veut attendre que les objets suspects saisis chez le veilleur de nuit et expédiés à Paris aient été présentés à Mme Cadiou.
Même si aucun de ces objets n’a appartenu au directeur de la Grande-Palud, il est douteux que la mise en liberté de Bossard soit prochaine. Le juge a été très impressionné par la précision des révélations qui provoquèrent l’arrestation de Bossard et, bien que ce dernier soit revenu sur ces dires et déclare maintenant n’avoir raconté que des blagues (sic), le juge reste persuadé qu’il dispose d’un certain nombre de renseignements sur l’assassinat de M. Cadiou. Il ne la relâchera donc que lorsqu’il aura perdu tout espoir de le faire parler.
En attendant, Pierre reste sous les verrous et cette détention prolongée, en l’absence de preuve décisive de culpabilité suscite des commentaires passionnés. II n’est pas jusqu’aux, magistrats qui ne se laissent entraîner à prendre position dans le débat.
On raconte, à ce sujet, une anecdote typique : l’an dernier, un mécanicien de Plabennec ; M. Donval, vendait un moteur à M. Le Hir, propriétaire d’une scierie mécanique à la Forest. N’étant pas satisfait de son moteur, M. Le Hir refusa de le payer. Son créancier l’assigna devant le tribunal de commerce de Brest, qui, sur le rapport d’un expert, donna tort à M. Le Hir et le condamna à régler sa dette. Sur appel de M. Le Hir, l’affaire est venue hier devant la cour d’appel de Rennes. M. Le Hir produisit un rapport officieux établi jadis en sa faveur par l’ingénieur Pierre, repoussant les conclusions de l’expert.
La cour entra dans les vues de l’ingénieur, aujourd’hui inculpé d’assassinat, et, annulant le jugement du tribunal de Brest, alloua 100 francs de dommages-intérêts à M. Le Hir.
Aux yeux des gens bien informés, cet arrêt confirme l’antagonisme que l’on dit exister, au sujet de l’affaire Cadiou, entre les conseillers de la chambre criminelle et ceux de la chambre civile. Les premiers ont adopté l’opinion du procureur général, c’est-à-dire la thèse de la culpabilité. Les seconds sont partisans déterminés de Pierre.
Et Pierre demeure toujours placide
Celui-ci mène dans sa prison une vie paisible. Un de ses compagnons qui vient d’être libéré, un nommé Cestac, dit que c’est un homme charmant et serviable, dont la principale occupation consiste à enseigner l’arithmétique et la grammaire à ses codétenus. II reçoit avec un plaisir évident les visites de son avocat Me Feillard.
M. Bidard de la Noë, à qui je parlais tout à l’heure de ces entrevues, me rappela qu’aussitôt après son arrestation, Pierre refusa de prendre un défenseur. C’est sa mère qui lui en imposa un contre son gré.
– Je J’ai souvent regretté, ajouta le juge. A mon avis, s’il n’avait été constamment tenu par son avocat au courant de la marche de l’instruction, je l’aurais pris en défaut plus d’une fois ; mais on le prévient et il a le temps de préparer des explications qui sont presque toujours habiles.
30 avril 1914 – p. 3
Une femme affirme avoir vu Pierre avec Cadiou le 30 décembre dans le bois
Brest, 29 avril.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, s’est transporté ce matin à Landerneau pour interroger une vieille paysanne que le Juge de paix de Landerneau, M. Freund, avait signalée à son attention comme étant susceptible de fournir des renseignements importants. Le juge de paix avait prévenu M. Bidard de la Noë qu’il importait de ne pas laisser divulguer les révélations que la paysanne allait faire afin qu’il n’en fût point parlé dans les journaux et que Pierre n’en fût pas avisé par son avocat.
De là d’extraordinaires précautions jugées nécessaires par M. Guilmard, procureur de la République, précautions qui, naturellement, donnèrent l’éveil aux journalistes.
La paysanne dont il s’agit est une dame Hémery, soixante ans, demeurant 11, rue des Boucheries, à Landerneau. Et voici ce qu’elle a raconté au juge :
– Le 30 décembre, vers trois heures et demie de l’après-midi, je revenais de couper du bois, à la
Grande-Palud, quand je fis la rencontre de M. Pierre et de M. Cadiou, qui suivaient le même sentier que moi, mais en sens inverse. En passant près d’eux, j’entendis qu’ils parlaient de sources. Je leur souhaitai le bonjour. M. Pierre m’arrêta et me dit qu’il ne fallait pas couper de bois vert. Je répondis que je n’avais coupé que du bois mort, et je continuai mon chemin.
– Votre déclaration est d’une extrême gravité, fit alors remarquer le juge d’instruction ; elle aggrave les charges qui pèsent, sur Pierre. Je vous demande donc de bien préciser les raisons pour lesquelles vous êtes certaine que c’est le 30 que vous avez vu Cadiou et Pierre ensemble dans le bois. D’abord, pourquoi n’avez-vous pas parlé plus tôt ?
Troublantes précisions
– On ne m’a jamais interrogée, répondit avec simplicité Mme Hémery. En ce qui concerne la date, je suis sûre de ne pas me tromper. D’abord, c’est toujours le mardi que je vais couper du bois et je me rappelle que le mardi où j’ai fait la rencontre qui vous intéresse était la veille ou l’avant-veille au jour de l’an.
De plus, j’avais, ce jour-là, déposé mon bois au débit de Mme Quéméneur. Quand je revins le chercher, quelques jours plus tard, on parla de la disparition de M. Cadiou. Naturellement. Mme
Quéméneur et moi nous en causâmes. Je lui dis que j’avais vu M. Cadiou pour la dernière fois dans le bois avec son ingénieur, le dernier mardi de décembre. Mme Quéméneur me dit alors qu’elle l’avait aperçu aussi ce jour-là, mais le matin, et se dirigeant vers l’usine. Elle ne l’avait pas revu depuis.
– M. Cadiou et Pierre avaient-ils l’air de se disputer ?
– Pas du tout, Ils causaient tranquillement et, comme je vous le disais tout à l’heure, j’ai entendu prononcer le mot de « source » preuve qu’ils s’entretenaient de l’usine. Il tombait de la grêle et M. Cadiou avait son capuchon relevé sur la tête.
– Vous pouvez certifier ce dernier détail ?
– Oui.
Sur la réponse affirmative de la brave femme, M. Bidard de la Noë, très impressionné par cette déposition, emmena immédiatement Mme Hémery à la Grande-Palud et se fit désigner l’endroit exact où la rencontre avait eu lieu. Après s’être rendu compte de la disposition des lieux, le juge rentra à Landerneau où l’attendaient d’autres témoins.
Encore les télégrammes
M. Bidard de la Noë s’est ensuite occupé des télégrammes expédiés de Paris, le 31 décembre, par Mme Cadiou. On se rappelle que cette dernière, étonnée de ne pas avoir reçu de nouvelles de son mari depuis le 28 décembre, lui adressa, le 31, à dix heures du matin, une première dépêche dans laquelle elle lui disait ne rien comprendre à son silence. Ne recevant pas de réponse, Mme Cadiou s’alarma et, à trois heures de l’après-midi, elle envoyait à Pierre cette fois un nouveau télégramme, auquel l’ingénieur ne répondit que le 2 janvier.
On avait expliqué ce retard de la façon suivante : en temps normal, les télégrammes adressés à la Grande-Palud étaient téléphonés de Landerneau à l’usine, mais le 31 décembre l’appareil de l’usine ne fonctionnait pas. Les télégrammes de Mme Cadiou furent mis avec les lettres et confiés le lendemain matin à un facteur intérimaire, M. Quemener. Ce dernier se rendit à la maison de Pierre, vers neuf heures, mais il frappa en vain à la porte. L’ingénieur était absent. Le facteur remit alors les télégrammes et le courrier à une voisine, Mme Grall, avec prière de porter le tout chez Pierre dès son retour. Mme Grall, disait-on, ne s’était acquittée de la commission que dans la soirée et Pierre n’avait pu répondre à Mme Cadiou que le lendemain.
Interrogée, aujourd’hui, par M. Bidard de la Noë, Mme Grall a fait une déclaration qui présente un certain intérêt :
– Je suis allée chez M. Pierre vers quatre heures et demie de l’après-midi le 1er janvier, a dit Mme Grall, je lui ai remis les télégrammes. Il les a ouverts en ma présence et a fait une mine étonnée en disant : « Tiens, il va falloir que je retourne à Landerneau pour télégraphier ! »
Que signifie ce stratagème
Pourquoi Pierre ne donna-t-il pas suite à son intention et ne répondit-il à Mme Cadiou que le lendemain, alors qu’il la savait plongée dans l’inquiétude ? Voilà la première question que suggère la déposition de Mme Grall.
Mais il y a autre chose. Un employé de l’usine, dont le nom a déjà été prononcé plusieurs fois, M. Marcon [Marcou], affirme qu’il se trouvait dans le bureau de Pierre le 2 janvier, vers neuf heures du matin, quand l’ingénieur arriva et trouva le courrier sur sa table.
Parmi les enveloppes, se trouvaient les deux télégrammes qui étaient encore cachetés. Pierre les ouvrit en présence de M. Marcon [Marcou], qui assista à la même scène que celle décrite par Mme Grall. Cette fois encore l’étonnement se peignit sur les traits de l’ingénieur, qui s’écria : « Tiens, c’est bizarre !» comme s’il n’avait, pas eu connaissance des télégrammes.
C’est alors que Pierre rédigea aussitôt la réponse que l’on connaît : « Je suis comme vous, sans nouvelles depuis lundi ! » c’est-à-dire depuis le 29, et chargea M. Marcon [Marcou] de la porter à Landerneau.
M. Marcon [Marcou] et Mme Grall sont aussi catégoriques l’un que l’autre. Aussi est-on en droit de conclure que Pierre, qui ne s’attendait peut-être pas à ce que Mme Cadiou lui demandât des nouvelles de son mari, prit le temps de réfléchir avant de faire une réponse dont l’enquête judiciaire ne manquerait pas de tenir compte.
Pour expliquer son retard, il eut soin de recoller la bande des télégrammes, ce qui lui permit de jouer la petite comédie dont M. Marcon [Marcou] fut témoin.
M. Bidard de la Noë attache aux dépositions qu’il a recueillies aujourd’hui une très grande importance. Il espère qu’elles vont lui permettre de prendre Pierre en flagrant délit de mensonge et il va procéder, à cet effet, à une série de confrontations.
La première, celle sur laquelle il compte le plus, mettra en présence Mme Hémery et Pierre. Elle aura lieu vendredi.
Le juge est persuadé que cette femme ne commet pas d’erreur de date, en raison des points de repère qui donnent de la précision à ses souvenirs. D’autre part, la conversation dont Mme Hémery a surpris le sens, le fait que M. Cadiou avait son capuchon relevé au moment de la rencontre, le confirment dans sa conviction.
Une hypothèse
On sait, en effet, que d’après la thèse du parquet, l’ingénieur attira son patron dans le bois sous prétexte de lui montrer les sources dont la captation était utile à la bonne marche de l’usine. On sait également que la balle meurtrière a traversé le capuchon de Cadiou en un point tel qu’il devait avoir ce capuchon sur la tête au moment de l’assassinat.
La seule objection que l’on puisse faire, c’est que Cadiou n’a été vu de personne entre le moment où le contremaitre Bignard l’aperçut sous le pont du chemin de fer à onze heures du matin et le moment où Mme Hémery prétend l’avoir rencontré à trois heures et demie de l’après-midi.
Qu’a-t-il fait dans l’intervalle ? Où a-t-il déjeuné ? Car il a déjeuné puisque, lors de la première autopsie, le docteur Rousseau a trouvé dans son estomac une certaine quantité de laitage ?
A cela, M. Bidard de la Noë répond qu’en sortant de l’usine M. Cadiou, qui était accompagné de Pierre, a très bien pu se rendre chez ce dernier et y déjeuner d’une tasse de lait, comme cela lui arrivait souvent. Les deux hommes devant aller voir des sources dans l’après-midi, il était naturel que Cadiou ne tint pas à retourner à Landerneau et demandât l’hospitalité à son ingénieur.
Si cette hypothèse se trouvait vérifiée, il serait difficile d’admettre la sincérité de Pierre et de Mlle Julia Juzeau. Celle-ci a toujours prétendu, en effet, qu’elle non plus n’avait pas vu Cadiou le 30 décembre et que ce -jour-là Pierre avait passé l’après-midi dans son jardin.
Ajoutons que Mlle Juzeau est actuellement placée à Paris.
1er mai 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Entre Bossard, dément furieux, et la femme Emery [Hémery], ivrognesse, le parquet fait triste figure
Landerneau, 30 avril.
Les magistrats du parquet de Brest jouent vraiment de malchance ! Après le témoignage de Bossard, voilà celui de la femme Emery [Hémery] qui s’écroule.
Ce matin, en effet, deux personnes se sont rendues au commissariat de Landerneau, où elles ont infirmé, de la façon la plus formelle, les déclarations de la femme Emery [Hémery]. Il s’agit d’un conseiller municipal, M. Bouguen, et d’un retraité de la marine, M. Perron tous deux de Landerneau.
M. Bouguen a raconté que, se promenant dans le bois de la Grande-Palud, il y a un mois environ, il fit la rencontre de la femme Emery [Hémery]. Ils se mirent à causer de l’assassinat de Cadiou.
La femme Emery [Hémery]assura à son interlocuteur qu’elle avait rencontré Cadiou et Pierre ensemble dans l’après-midi du lundi 29 décembre.
Deux ou trois jours plus tard, ce fut autour de M. Perron de recevoir les confidences de la femme Emery [Hémery].
– Il parait, lui dit alors ce dernier, que vous avez vu Cadiou et Pierre dans le bois de la Palud à la fin de décembre ?
– Oui, répondit la femme Emery [Hémery], c’était le mardi avant le nouvel an.
– Mais alors, c’était le jour du crime ?
– Non, c’était dix è douze jours avant la fin du mois !
Et, comme prix des renseignements qu’elle venait de fournir, la femme Emery [Hémery], qui passe pour avoir un faible pour l’alcool, demanda cinquante centimes à M. Perron.
– J’ai besoin de prendre un verre, dit-elle.
Comme on le voit, la déposition de la femme Éméry [Hémery] perd toute importance du fait de ses contradictions antérieures. Bien mieux, aujourd’hui qu’elle s’est rendu compte, par la lecture des journaux, de la portée de ses paroles, elle déclare que M. Bidard de la Noë a mal interprété ses déclarations.
Je n’ai jamais affirmé, dit-elle, avoir rencontré M. Cadiou et M. Pierre le 30 décembre. J’ai indiqué que c’était un mardi de la fin du mois, ou il tombait de la grêle.
II faut ajouter, pour l’édification complète des lecteurs, que la femme Emery [Hémery]s’explique malaisément en français.
BOSSARD BRISE TOUT
Avisé ce matin par le commissaire. Girardier que la déposition de la femme Emery [Hémery] était contestée par MM. Bouguen et Perron, M. Bidard de la Noë a convoqué immédiatement ces derniers par télégramme. Il les a entendus, cet après-midi, dans le plus grand mystère.
Comme hier, toutes les portes des couloirs de l’instruction étaient fermées à clef.
Une raison spéciale justifiait, il est vrai, cette mesure rigoureuse l’ancien veilleur de nuit Bossard, dont on n’a pas oublié les sensationnelles révélations, s’ennuie dans sa cellule. Avant-hier, il a perdu patience et, dans une crise de fureur, a bridé tout ce qui lui tombait sous la main. On l’a mis au cachot.
Bossard eut alors recours à une ruse. Il écrivit à Guilmard, procureur de la République, qu’il était disposé à dire toute la vérité.
M. Guilmard voulait bien connaître toute la vérité, mais à l’insu des journalistes. De là son luxe de précautions Mais M. Guilmard eut une déception.
Amené devant M. Bidard de la Noë, Bossard se mit à rire. Il annonça qu’il n’avait rien de nouveau à dire et que sa lettre n’était qu’un stratagème pour obtenir une audience de celui lui avait le pouvoir d’adoucir pour lui le régime de la prison.
En fait d’adoucissement, on le reconduisit immédiatement an cachot. Bossard éclata en sanglots, disant que sa vieille mère restait sans ressources.
Demain aura lieu la confrontation de Pierre et de la femme Emery [Hémery]. Elle ne présente plus maintenant aucun intérêt.
JULIA JURZEAU [JUZEAU] PERSISTE DANS SES PRÉCÉDENTES DÉCLARATIONS
Nous avons pu joindre, hier Mlle Julia Jurzeau [Juzeau], qui se trouve actuellement à Paris. Voici la déclaration qu’elle nous a faite :
– Je crois pouvoir affirmer, ce que j’ai d’ailleurs déclaré maintes fois, que le 30 décembre – un mardi, en effet – M. Pierre n’est pas sorti de l’après-midi. Il me semble donc impossible qu’il ait pu faire au bois de la Grande Palud la promenade dont parle Mme Emery [Hémery].
De une heure à trois heures environ, je ne puis préciser davantage, il est resté dans son jardin.
Entre quatre et cinq heures, je me souviens très bien qu’en secouant les tapis à une fenêtre, je l’aperçus dans sa chambre. Sa promenade, dans ces conditions, n’aurait pas été bien longue, et si on admet qu’il ait ce jour-là tué Cadiou et enfoui son cadavre, il lui eût été difficile de rentrer aussi rapidement.
2 mai 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Pierre semble compter sur les révélations de Bossard
Les confrontations d’hier n’ont rien donné
Brest, 1er mai.
L’ingénieur Pierre a été amené, ce matin, au palais et a été entendu sur divers points. Il a été confronté tout d’abord avec le greffier de paix de Rostrenen, M. Duval, qui assista, au début du mois de janvier, à la signature du contrat qui liait l’ingénieur de la Grande-Palud à la société de blanchiment de coton en formation à Daoulas.
M. Tonal, juge de paix à Rostrenen, a été également entendu sur ce point.
On sait que ce contrat fut signé le 10 janvier et que, dès le 12 janvier, Pierre rompit l’engagement.
Mme Emery [Hémery] maintient ses déclarations
Durant tout l’après-midi, le cabinet de M. Bidard de la Noë présenté une assez vive animation. Les dépositions de la femme Emery [Hémery] avaient nécessité en effet la comparution des différentes personnes auxquelles quelques jours après la disparition de M. Cadiou et alors que l’on parlait déjà de possibilité d’un crime, cette femme avait fait des confidences. Voici le résumé des dépositions :
Mme Bonnet, gérante du buffet de la gare, reconnaît que la femme Emery [Hémery] lui a dit, soit dans les premiers jours de janvier, soit dans les derniers jours de décembre, avoir rencontré M. Cadiou et Pierre dans le bois du Moulin. Mme Bonnet ne peut préciser la date de cette confidence.
M. Bouguen a entendu la femme Emery [Hémery] faire la même déclaration à une époque se rapprochant de celle qui vient d’être citée. Il croit cependant se souvenir que la date de la rencontre sous bois avait été fixée au 29 décembre.
Enfin, un M. Perron a rencontré dans le courant du mois de mars la femme Emery [Hémery] qui lui a dit avoir vu M. Cadiou et Pierre ensemble cheminant dans la neige le mardi avant le nouvel an.
Devant tous ces témoins, la femme Emery [Hémery], invitée il rassembler ses souvenirs, a maintenu que c’était bien le 30 décembre qu’elle avait aperçu les deux hommes.
Pierre proteste énergiquement
M. Bidard de la Noë fit alors introduire Pierre. Dès les premiers mots, et en présence de son avocat, Me Feillard, l’ingénieur a déclaré tout net que la femme Emery [Hémery] mentait et qu’à aucun moment il ne l’avait rencontrée dans le bois, pas plus en compagnie de Cadiou qu’avec toute autre personne.
– Supposons que cette femme dise vrai, a-t-il ajouté, et voyez quelle serait ma naïveté, si j’étais l’assassin, d’aller tuer mon compagnon de promenade quelques minutes après avoir été vu avec lui à la nuit tombante, dans un lieu aussi solitaire que le bois de la Grande-Palud !
La confrontation a pris fin vers six heures.
Pierre, qui est visiblement affaibli, pâle et comme à bout de forces, semble couver une grave maladie. Me Feillard a été frappé du changement qui s’est opéré depuis une huitaine de jours dans l’état de santé de son client.
Ajoutons que c’est aujourd’hui seulement que l’ingénieur a appris l’arrestation de Bossard. Il en a paru satisfait.
– Celui-là doit en savoir plus long que moi sur ce crime, a-t-il déclaré. Je n’ai point oublié les précautions extraordinaires dont il entoura la remise du revolver que je lui avais confié pour la garde de nuit.
On dirait qu’aux yeux de Pierre l’ancien veilleur pourrait bien être l’assassin de Cadiou.
Enfin le juge d’instruction a éclairci un point jusqu’à présent demeuré obscur. On avait découvert qu’au début du mois de janvier ou à la fin de décembre. Pierre avait fait venir de chez un de ses amis M. Faucon, pharmacien à Bois-Colombes. 600 grammes de datura et de belladone. On rapprochait cet envoi de l’hypothèse d’empoisonnement déjà exposée et d’ailleurs réduite à néant par l’expertise : or, il a été reconnu que ces feuilles de plantes avaient été données par Pierre à l’un de ses amis qui en fabriqua des cigarettes contre l’asthme.
Les objets trouvés chez Bossard n’appartenaient pas Cadiou
En vertu d’une commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest. M. Valet, commissaire de police, attaché à la police judiciaire s’est présenté hier matin chez Mme Cadiou, rue du Cherche-Midi, et lui a présente différents objets saisis chez Bossard, le veilleur de nuit de l’usine de la Grande-Palud.
C’étaient, on s’en souvient, une montre, une chaîne, un porte-monnaie, un rasoir et un binocle.
Mme Cadiou n’a reconnu aucun de ces objets comme ayant appartenu à son mari.
3 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 2 mai.
L’ingénieur Pierre est actuellement malade. Il a contracté une forte grippe qui va nécessiter son transfert à l’infirmerie.
Par contre, l’ex-gardien de nuit Bossard continue à faire montre de la plus grande nervosité : il s’ennuie entre les quatre murs de sa cellule et, pour passer le temps, il écrit. Il a adressé une lettre qui dénote un dérangement cérébral évident. Aussi le prisonnier sera-t-il soumis à un examen mental.
4 mai 1914 – p. 1
On va de nouveau examiner la situation financière de Cadiou
Brest, 3 mai.
On sait que M. Cloarec, qui vient d’être réélu député de Morlaix, a été convoqué pour mardi par M. Bidard de la Noë.
M. Cloarec, qui était reparti pour Paris lundi soir, reviendra exprès en Bretagne. Son interrogatoire portera principalement sur les circonstances dans lesquelles il fut averti par Mme Cadiou de la disparition inexpliquée de son mari dès le 1er janvier et sur les démarches qu’il entreprit, tant auprès de la sûreté générale à Paris qu’auprès du parquet de Brest.
Il est curieux de rappeler à ce sujet que M. Cloarec, d’accord sur ce point sans doute avec la famille, qui pouvait, à ce moment, croire à une fugue, tint la disparition secrète pendant près d’une semaine. En feuilletant les collections de journaux on remarque que c’est le 8 janvier seulement que la disparition de M. Cadiou fut rendue publique, et on n’y attachait pas à ce moment une importance plus grande que celle qui est accordée aux faits divers quotidiens ; ce n’est guère qu’à partir du 15 janvier que l’opinion s’émut et ce n’est que le 20 du même mois que la police spéciale de Brest, et la police mobile de Rennes furent mises en mouvement. Le 25, la famille Cadiou faisait insérer dans les journaux de Brest qu’elle offrait une somme de 2.000 francs à la personne qui aiderait à faire découvrir la retraite de M. Cadiou ou l’auteur de son assassinat. Enfin, le 4 février, le cadavre était retrouvé dans les circonstances souvent rappelées par M. Jean-Marie Cadiou, tanneur à Brest, frère de la victime.
M. Cloarec sera appelé à faire connaître pour quels motifs la famille Cadiou attendit si longtemps pour mettre en mouvement l’appareil judiciaire.
Il est aujourd’hui à peu près établi que la situation financière du directeur de la Grande-Palud n’était pas aussi nette qu’on l’a dit au lendemain de sa disparition. Le Petit Parisien avait déjà signalé ce fait lors de la première enquête. On se rappelle qu’à cette époque M. Jean-Marie Cadiou avait fait publier une sorte de bilan qui établissait que les affaires étaient liquidées, que son frère avait, notamment, désintéressé tous les actionnaires de la société anonyme et qu’il était resté seul propriétaire de l’usine. Or, on apprend aujourd’hui que c’est le 17 avril dernier seulement que le liquidateur, M. Bolloch, de Landerneau ; a remboursé à M. Legrand le montant de la créance due par M. Cadiou soit une somme de 20.000 francs. Ce seul fait prouve que la situation n’était pas, à la fin de décembre, complètement liquidée. C’est également sur cette question financière que la déposition de M. Cloarec, qui est resté l’avocat-conseil de la société anonyme de la Grande-Palud, pourra être intéressante.
D’autre part, plusieurs journaux avaient annoncé qu’un couvreur de Landerneau, M. Duhot, conseiller municipal de cette ville, avait raconté qu’une de ses filles, actuellement religieuse, aurait aperçu M.
Cadiou le 4 janvier, dans les rues de Morlaix. M. Duhot proteste contre cette nouvelle, qui est fausse en tous points. « Je n’ai pas de fille religieuse, écrit M. Duhot, j’ai trois filles, mais aucune d’elles ne connaissait M. Cadiou. »
Reconnaissons, en terminait, que le parquet de Brest n’a vraiment pas de chance avec l’affaire Cadiou. Voilà, en effet, que les inspecteurs de la brigade mobile de Rennes, las d’être utilisés à opérer des vérifications sans intérêt et s’étant vu retirer toute initiative, ont quitté Landerneau et sont rentrés à Rennes.
Ainsi donc les magistrats du parquet vont dorénavant opérer seuls, avec l’aide de la gendarmerie : cela fait prévoir que l’enquête avancera désormais plus lentement encore qu’auparavant, si toutefois la chose est possible.
5 mai 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Le veilleur de nuit Bossard est remis en liberté
Brest, 4 mai.
Ainsi que cela était à prévoir, le juge d’instruction Bidard de la Noë a autorisé, ce soir, la mise en liberté provisoire de l’inculpé Bossard. On se rappelle que des objets saisis à son domicile, notamment un cure-ongles, un mouchoir et un lorgnon, n’ont pas été reconnus par Mme Cadiou comme ayant appartenu à son mari.
C’est après lui avoir fait subir un interrogatoire prolongé que M. Bidard de la Noë a signé l’ordonnance rendant à Bossard la liberté. Mais le veilleur de nuit reste inculpé d’assassinat et de recel de cadavre.
Bossard, aussitôt sa sortie de prison, a rejoint sa vieille mère, qui pleurait de joie. Tous deux se sont aussitôt mis en route pour le village de Saint-Divy. Instruit par l’expérience, Bossard s’est dérobé à toute interview, déclarant qu’il ne parlerait plus.
M. Cloarec, député de Morlaix, est attendu à Brest, demain matin, à dix heures.
Après avoir été entendu seul, il sera confronté avec l’ingénieur Pierre.
6 mai 1914 – p. 1 et 3
L’AFFAIRE CADIOU
La déposition de M. Cloarec n’a pas révélé grand’chose
Brest, 5 mai.
M. Cloarec, député de Morlaix, est ce matin, à dix heures, à Brest. Il s’est rendu aussitôt dans le cabinet du juge d’instruction, qu’il n’a quitté que dans l’après-midi. Sa déposition n’a présenté qu’un assez vague intérêt en ce qui concerne la marche de l’affaire. Il a voulu surtout expliquer le rôle qu’il a joué dans la participation à l’administration de l’usine de la Grande-Palud.
Confronté avec l’ingénieur Pierre, M. Cloarec lui a demandé s’il avait entendu dire, dans la lettre qui fut récemment publiée, qu’il eût touché des pots-de-vin dans l’affaire d’Angoulême. Pierre a répondu que tel n’avait pas été le sens de sa lettre.
– Si j’ai parlé de M. Cloarec, a dit l’ingénieur, c’est que je savais qu’il était dans les meilleurs termes avec Cadiou et que, souvent, ce dernier m’a dit que le député de Morlaix lui avait rendu des services.
En ce qui concerne son rôle dans l’affaire de la Grande-Palud, M. Cloarec a répété ce qu’il a déjà dit dans une déclaration rendue publique, que c’est sur la demande des fondateurs qu’il s’entremit avec les Temming, de Colmar. II ajouta :
– Lorsque M. Legrand voulut céder son usine, il vint encore me demander si je ne pourrais pas lui trouver un acquéreur. Je savais qu’à ce moment M. Cadiou cherchait un emploi pour ses capitaux. Désireux de lui rendre service, je le mis en rapport avec M. Legrand. L’entente se fit en dehors de moi. Là s’est encore bornée mon intervention.
Plus tard, lorsque M. Cadiou fut devenu propriétaire de la Grande-Palud et qu’il se trouva sous le coup d’une dénonciation aux termes de laquelle l’usine marchait avec des capitaux allemands, il me remit, pour les transmettre à M. Sarraut, alors sous-secrétaire d’État à la Guerre, toutes les pièces de l’acte constitutif de la société prouvant que les actionnaires étaient Français. A ces pièces était joint un reçu de M. Temming attestant qu’il avait été complètement désintéressé.
M. Sarraut, interpellé à la Chambre le 8 février 1910, confirma l’exactitude de ces faits, en déclarant formellement à la tribune qu’il s’était assuré que l’usine de la Grande-Palud était entièrement française.
L’ouvrier Marcou défend Pierre
M. Bidard de la Noë a consacré l’après-midi à une confrontation assez émouvante entre l’ouvrier Marcou, de l’usine de la Grande-Palud, et l’ingénieur Pierre.
On se rappelle que Marcou avait précédemment déclaré que les deux télégrammes envoyés le 1er janvier par Mme Cadiou à l’ingénieur étaient restés cachetés sur bureau de Pierre et que ce dernier avait semblé s’en désintéresser.
Marcou est revenu sur cette déclaration a dit aujourd’hui qu’il n’avait pu se rendre compte si oui ou non les télégrammes étaient décachetés.
L’ancien ouvrier de la Grande-Palud a fait ensuite au juge d’instruction le plus vif éloge de Pierre, dont il n’a jamais eu qu’à se louer.
En quittant le cabinet du juge, Marcou a sollicité l’autorisation de serrer la main de l’ingénieur.
– Ayez du, courage, M. Pierre, lui a-t-il dit, la vérité ne tardera pas à éclater et alors vous reviendrez parmi nous.
L’affaire des fraudes
Enfin, pour terminer cette journée, M. Bidard de la Noë a entendu le contrôleur général des poudres et salpêtres Barral, au sujet des lettres de dénonciation écrites par Pierre en juillet 1911 contre M. Cadiou.
M. Barral a dit que l’enquête avait démontré le bien-fondé des dénonciations et que de graves malfaçons ayant été relevées contre le directeur de la Grande-Palud, celui-ci avait été exclu des adjudications de l’Etat, sans aucun espoir de retour.
Nouveaux témoins
La mise en liberté de Bossard a fait surgir de nouveaux témoins, dont Me Feillard, défenseur de Pierre, demande la comparution devant le juge d’instruction ce sont deux ouvriers Manach et Laurent, qui, ayant travaillé avec Bossard à bord du vapeur en réparations le Gorbea-Mendi, à
Brest, l’entendirent prononcer fréquemment la même phrase que voici : « Je n’ai qu’un mot à dire pour faire remettre Pierre en liberté. »
Ces deux ouvriers affirment, en outre, avoir vu, plusieurs fois, leur camarade montrer des liasses de billets de banque. Tout cela promet encore des surprises et il y a lieu de penser que l’infortuné Bossard n’en a pas encore fini avec l’affaire de la Grande-Palud.
L’AFFAIRE CADIOU
M. Bidard de la Noë compte en finir avant la fin du mois
Brest, 5 mai
M. Bidard de la Noë qui, depuis la nomination d’un juge suppléant, s’occupe exclusivement de l’affaire Cadiou, compte terminer l’instruction avant la fin du mois et, sans doute, laissera-t-il à la chambre des mises en accusation le soin de statuer sur le sort de Pierre.
D’autre part, Me Feillard a prié le procureur de la République de demander aux experts de fournir leurs rapports dans le plus bref délai.
M. Cloarec croit à la culpabilité de Pierre
M. Cloarec a quitté Brest, ce soir, pour Paris, après avoir déclaré, devant plusieurs témoins, que sa conviction dans la culpabilité de Pierre n’était point ébranlée.
Questionné, notamment, sur la valeur des témoignages de Morlaix, c’est-à-dire de ceux des personnes qui prétendent avoir vu M. Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier, M. Cloarec a déclaré que tous ces témoins, dont l’honorabilité est indiscutable, sont victimes d’une erreur de date et se trompent de bonne foi.
« Tout ce que l’on a raconté sur la piste » dite de Morlaix a-t-il conclu, est de la fable pure. Ainsi il est archifaux que M. Cadiou ait pu pénétrer en mon absence, la nuit, dans mon appartement de Morlaix, car ma bonne est toujours là. Elle ne s’absente jamais, et si M. Cadiou était venu mystérieusement dans la nuit, chez moi, elle n’aurait pas pu ne pas l’apercevoir. »
Une nouvelle demande de mise en liberté
Me Feillard n’en persiste pas moins à dire qu’il va réclamer, à nouveau, la mise en liberté de son client et qu’il espère bien qu’un non-lieu ne va pas tarder à être rendu en faveur d’un homme qui, depuis quatre mois, souffre toutes les tortures morales et matérielles.
Encore des contradictions !
Le Petit Parisien a relaté que M. Duhot, conseiller municipal à Landerneau, niait que l’une de ses filles ait aperçu Cadiou le 4 janvier, à Morlaix. Ce matin, M. Albert Le Meur, entrepreneur à Landerneau, dont il a été souvent question depuis le commencement de l’instruction, fait la déclaration suivante :
– Voici les propos tenus par M. Duhot, chez M. Decauchy, coiffeur, quai du Léon :
« Ma fille, qui est institutrice libre à Pleyber-Christ, connaît une religieuse à Morlaix qui aurait vu M. Cadiou le 4 janvier 1914, visitant son établissement. Je suppose qu’il s’agit d’un hospice. Ma fille lui aurait demandé
– Vous ne vous trompez pas ?
– Non, répondit la religieuse, je connais parfaitement M. Cadiou pour l’avoir soigné. »
– Et je ne puis me tromper à cette déclaration, ajoute M. Lemeur [Le Meur].
Le coiffeur, M. Decauchy, aurait répondu :
« Puisque ta fille la connaît, elle devrait dire son nom et ne pas laisser condamner un innocent. »
M. Lemeur [Le Meur] ajoute que trois témoins sont prêts à affirmer ce qu’il déclare lui-même aujourd’hui, en contradiction formelle avec M. Duhot.
7 mai 1914 – p. 1 et 3
A PROPOS DE L’AFFAIRE CADIOU
Pourquoi l’ingénieur Pierre n’est-il pas en liberté provisoire ?
Le professeur LE POITTEVIN s’en étonne
Ainsi que nous le disions hier, la détention abusivement prolongée de l’ingénieur Pierre, inculpé d’avoir assassiné le directeur de l’usine de la Grande-Palud, pose un grave problème d’intérêt général celui du respect de la liberté individuelle.
II s’agit de savoir si les pouvoirs d’un juge d’instruction peuvent être si forts qu’un inculpé, contre qui aucune charge formelle n’a été relevée, soit maintenu en prison aussi longtemps qu’il plaira au magistrat.
Nous sommes allé poser cette question à un juriste particulièrement versé dans la connaissance du droit criminel, à M. Le Poittevin, titulaire de la chaire à la Faculté de droit.
L’éminent professeur a bien voulu nous faire les, déclarations suivantes :
– Je ne connais de l’affaire Cadiou que ce qu’en ont publié les journaux. Mais, à m’en tenir aux relations qu’ils ont données de l’instruction, il me semble que la culpabilité de M. Pierre n’apparaît pas si évidente qu’il ne puisse bénéficier d’une mise en liberté provisoire. Voilà mon appréciation personnelle ; je vous la communique pour ce qu’elle vaut et en vous faisant observer qu’il est, possible que le juge instructeur de Brest possède des éléments d’information que nous ne connaissons pas.
Maintenant, pour ce qui est des pouvoirs des juges en matière d’instruction criminelle, je vous rappellerai qu’ils sont limités par le droit donné à l’inculpé de faire appel de leur décision auprès de la chambre des mises en accusation. Cette faculté, qui primitivement ne pouvait, être utilisée que dans des cas restreints, fut étendue, vers 1865, dans le sens le plus large. Dans le cas qui nous intéresse, vous savez que l’inculpé a usé du droit de faire appel de la décision du juge d’instruction le maintenant en prison. La chambre des mises en accusations a rejeté sa demande. Il lui reste toujours la faculté de la renouveler au cas où la marche de l’instruction lui apporterait de nouveaux éléments en sa faveur ou détruirait des charges ou des présomptions invoquées contre lui.
– Mais, demandons-nous à notre interlocuteur, ne pensez-vous pas que, sur ce point, notre législation puisse être réformée dans un sens plus libéral ?
– A la vérité, reprit M. Le Poittevin, je vous dirai que je ne vois guère qu’une chose à modifier les mœurs et les habitudes de notre magistrature. Pour ma part, lorsque dans mon cours j’en arrive à cette question, je me prononce en faveur de l’usage le plus large de la mise en liberté provisoire. Dans l’affaire Cadiou, j’estime que le juge d’instruction pourrait, sans danger, mettre l’inculpé en liberté provisoire, quitte, comme cela se fait en Angleterre, à lui faire verser une caution. La caution, dont le principe, comme vous le savez, est inscrit dans notre code, n’est pas, à mon gré, assez souvent employée. Et cependant, puisque le magistrat est maitre, peut la fixer au chiffre qu’il lui plait, il dispose là d’un moyen efficace de tenir l’inculpé à sa disposition.
D’autres modalités, ajouta le distingué professeur, ont été proposées. A l’exemple de plusieurs législations étrangères, on a songé à imposer au juge d’instruction l’obligation d’avoir à renouveler son mandat d’arrêt, lorsque, à l’expiration d’un certain laps de temps, l’inculpé est toujours en prévention. Ainsi le magistrat aurait son attention attirée sur la situation de l’inculpé. Sans doute, il resterait libre de maintenir sa décision première, mais l’inculpé pourrait alors, comme en l’état actuel, se pourvoir devant la chambre des mises en accusation.
Un autre système a été encore envisagé. Ce serait de confier au tribunal du lieu, réuni en chambre de conseil, le droit d’examiner le dossier lorsque, un certain temps écoulé, l’inculpé serait toujours incarcéré. Ces réformes, qui, à mon sens, seraient, heureuses, n’ont jamais été débattues qu’entre juristes. Elles dorment dans des cartons et je ne saurai vous dire quand elles en sortiront.
Sur ces dernières paroles, prit fin notre entretien avec le distingué professeur de droit criminel.
L’affaire Cadiou
ENCORE DES TÉMOINS QUI SE CONTREDISENT
Brest, 6 mai.
Si les témoins de Morlaix n’existaient pas et si ceux de Landerneau ne se contredisaient pas, la déposition qu’a faite cet après-midi, devant le juge d’instruction, l’ouvrier Kervestin constituerait contre Pierre une charge assurément très grave. Cet ouvrier, qui avait déjà été entendu par les commissaires de la brigade mobile, a déclaré en effet ce qui suit :
Me trouvant, le 30 décembre, à mon poste de travail, sur la plate-forme des autoclaves, en compagnie d’un camarade nommé Guiganton, j’ai vu, vers 9 heures du matin, M. Cadiou, accompagné de M. Pierre, gravir l’escalier qui mène à cette plate-forme. Après avoir examiné les autoclaves, le patron et l’ingénieur sortirent de l’usine.
Guiganton et moi ne sommes certainement pas les seuls à avoir aperçu les deux visiteurs.
Se trouvaient, en effet, à ce moment dans l’atelier, les camarades Kerdonouf [Kerdoncuff], Quéméneur, Godec, Raot et Bernard, qui, comme nous, ont vu M. Cadiou et M. Pierre aller et venir.
– Etes-vous bien sûr de la date, interroge M. Bidard de la Noë ?
– Absolument, car la veille, le 29 décembre, je n’étais pas au travail. Je m’étais rendu, avec l’autorisation de mes chefs, à la foire de Lesneven, qui avait lieu ce jour-là.
La déposition de Kervestin fut jugée d’une telle gravité, que Me Feillard en fut aussitôt informé et il en fit part à Pierre, qui attendait dans la geôle d’être confronté avec ce nouveau témoin.
Fidèle à son système de défense, Pierre a répondu froidement :
Cet homme-là se trompe de jour.
Confrontation du témoin Kervestin et de Pierre
La confrontation de l’ingénieur Pierre avec le témoin Kervestin a eu lieu aussitôt après. Elle s’est terminé à sept heures.
Kervestin a soutenu, malgré les dénégations de Pierre, que le 30 décembre, vers neuf heures du matin, M. Cadiou, accompagné de l’ingénieur, était venu aux autoclaves et que, vers onze heures, il avait aperçu Cadiou et Pierre sortir ensemble de l’usine et passer sous le pont du chemin de fer.
Cette dernière constatation cadre avec la déposition du contremaître Bignard.
Un deuxième témoin, nomme Yves Guyader, ancien ouvrier de l’usine, a été amené devant le juge d’instruction et a certifié avoir aperçu Cadiou à l’usine le 30 décembre, vers onze heures du matin.
A ces témoignages, Pierre oppose le démenti habituel : « Ces hommes-là sont, sans doute, de bonne foi, a-t-il dit, mais ils se trompent de date. »
Mais Kervestin et Guyader ont donné des points de repère au moyen desquels leurs dépositions peuvent être contrôlées d’une façon sûre.
Un autre témoin, M. Léochet, a déclaré à M. Bidard de la Noë qu’il avait vu M. Cadiou entrer à l’usine le 30 décembre, à neuf heures du matin, et en repartir à onze heures. Il a pris la direction du pont et la route conduisant à Landerneau. Il n’a pas vu M. Pierre avec lui,
Guiganton est en contradiction avec Kervestin
M. Bidard de la Noë a remis à demain l’audition du témoin Guiganton, lequel était, le 30 décembre, aux autoclaves, en compagnie de Kervestin.
Rappelons que ce témoin a fait, à la brigade mobile, une déclaration en contradiction avec le témoignage de Kervestin. Il a dit, en effet, que M. Cadiou était monté seul sur les autoclaves, le 30 décembre, à neuf heures du matin.
Le juge entendra ensuite Kerdonouf [Kerdoncuff], Quémeneur, Godec et Rat.
Le sosie de Cadiou
Morlaix, 6 mai.
M. I,e Clech, juge d’instruction à Morlaix, a interrogé aujourd’hui M. Walbott, négociant, au sujet de la ressemblance de M. Blanc, agent d’assurances, avec Cadiou.
D’après M. Walbott, cette ressemblance était très réelle et était accrue encore du fait que M. Blanc porte souvent un costume cycliste.
8 mai 1914 – p. 1
Cadiou a été tué par une balle et tué par derrière
C’est la conclusion formelle du rapport établi par le docteur Paul, médecin légiste, enfin parvenu au parquet de Brest
Brest, 7 mai.
Le rapport contenant les conclusions du docteur Paul, relativement à la seconde autopsie qui, fut faite à Morlaix, le 17 février, a été reçu, cet après-midi, au parquet de Brest. Il est daté du 4 mai.
Comme il fallait s’y attendre, ce rapport n’apporte pas une bien vive lumière dans cette ténébreuse affaire.
En voici du reste la teneur après avoir rappelé l’axiome scientifique d’après lequel un cadavre se conserve d’autant plus qu’il a longtemps séjourné dans l’eau, mais que mis à l’air libre il se décompose plus rapidement, le médecin légiste expose que, le 17 février, au moment où il lui fut remis pour être autopsié à nouveau, le corps de M. Cadiou était dans un état de putréfaction absolu. La peau et les poils se détachaient d’eux-mêmes. En raison de cet état, il est impossible au médecin légiste de dire quel jour et à quelle heure M. Cadiou a été tué. Ce rapport continue ainsi :
Outre la plaie portant la trace de plusieurs coups de couteau existant sur la face latérale gauche du cou, relevée par le docteur Rousseau, de Brest, lors de la première autopsie du 4 février, nous avons constaté, dit le docteur Paul, une seconde plaie dans la région droite de la nuque et qui a été provoquée par une arme à feu, le coup ayant été tiré sur le capuchon relevé sur la tête de la victime.
La mort est due aux lésions internes consécutives à la blessure produite par la balle qui trancha les vaisseaux sanguins du cou.
La plaie faite avec le couteau a pu elle-même contribuer cette hémorragie, mais l’état de putréfaction du cadavre empêche de voir si cette plaie a été faite ante ou post mortem.
Le couteau saisi sur Pierre a pu faire les plaies du cou, mais il est impossible de l’affirmer, parce qu’il n’y a pas de tracé de sang sur le couteau et parce que la plaie n’offre pas les caractéristiques suffisantes pour déterminer ce point.
La blessure a pu être faite, avec un couteau quelconque les réservés : sous les réserves que nous impose l’état de putréfaction dans lequel nous avons trouvé le cadavre, conclut le docteur Paul, nous estimons que les blessures trouvées sur le corps de M. Cadiou présentent les caractéristiques de blessures criminelles.
Il résulte de ce document que l’hypothèse du suicide à distance et du transport du cadavre, qui a eu quelques partisans, est à peu près anéantie.
De nouveaux témoins
M. Bidard de la Noë a consacré son après-midi à l’audition de quatre ouvriers de la Grande-Palud, les nommés Kerboul, Broudin, Simon et Bellec. Tous les quatre sont catégoriques. Ils ont vu M. Cadiou le 30 décembre à l’usine. Les uns l’ont aperçu à neuf heures, les autres à neuf heures et demie.
Aucun d’eux ne l’a cependant aperçu en compagnie de l’ingénieur, qui ne fut remarqué, ce jour-là, par les témoins que vers midi.
Il a fallu procéder à une confrontation au cours de laquelle l’ingénieur a répété, une fois de plus, ce qu’il a toujours dit : savoir que c’est le 29 et non le 30 qu’il il vu pour la dernière fois son directeur à l’usine de la Grande-Palud.
Bossard n’a jamais eu 300 francs
Le juge, d’instruction a terminé sa journée par une nouvelle audition de Bossard, lequel s’est spontanément présenté, afin de protester, a-t-il dit, contre les accusations dont il a été l’objet de la part de l’ouvrier Manach.
On sait que ce dernier, qui travailla pendant le mois d’avril en compagnie de Bossard, à bord du vapeur espagnol Gorbea-Mendi, prétendit que l’ancien veilleur avait des billets de banque et acheté une bicyclette de luxe.
C’est contre ces insinuations qui auraient pu lui coûter cher que Bossard a cru devoir protester.
M. Bidard de la Noë a profité de l’occasion pour faire subir à son visiteur un nouvel interrogatoire. Mais cette fois, Bossard a été très réservé.
« Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire » répétait-il tout à l’heure en sortant du palais de justice.
L’énigmatique personnage a repris le chemin du village de Saint-Divy, tandis que la voiture des prisonniers ramenait Pierre au Bouguen.
Impressionnante confrontation attendue
Demain matin, M. Bidard de la Noë entendra M. et Mmes Bignard, les deux plus importants témoins du drame de la Grande-Palud.
M. Bignard a été longtemps, le seul à affirmer que M. Cadiou était venu à l’usine de la Grande-Palud le 30 décembre et qu’il s’était éloigné, à onze heures, avec Pierre, dans la direction du bois où son cadavre devait être retrouvé, le 4 février. Le ménage Bignard habitait la maison du moulin avec Pierre et Juliette Juzeaux [Julia Juzeau].
Il y avait, en certains froissements, a-t-on dit entre les deux ménages.
Également demain matin, M. Jean-Marie Cadiou frère de la victime, sera entendu et confronté avec Pierre, en présence des époux Bignard.
Il se pourrait que la matinée de demain réservât quelque surprise. En tout cas, la confrontation de l’inculpé avec ses trois principaux accusateurs ne pourra manquer d’être émouvante.
Un nouveau témoignage
Contrairement au témoignage de l’ouvrier Kervistin [Kervestin], qui a déclaré avoir vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre ensemble, le 30 décembre, un ancien ouvrier de la Grande-Palud, nommé Morvan, affirme que, ce jour-là, le directeur et l’ingénieur ne sont pas montés aux autoclaves.
« Je travaillais, dit Morvan, dans le grand atelier où ces machines se trouvent. J’ai bien vu M. Cadiou sortir le 30, vers neuf heures et demie. Peu de temps après, M. Pierre est arrivé. Il est resté quelques instants à son bureau. A différentes reprises, dans le courant du mois, MM. Pierre et Cadiou sont montés ensemble aux autoclaves. Je ne peux pas préciser la date, mais je suis sûr que ce n’était ni le 29, ni le 30. »
Morvan va être appelé devant le juge d’instruction.
Un faux bruit
Un journal de Rennes ayant annoncé ce matin que la mise en liberté de Pierre était imminente par suite de la découverte d’une piste nouvelle, j’ai demandé à M. Bidard de la Noë ce qui avait pu donner naissance à ce bruit. Le juge a déclaré qu’il l’ignorait et qu’aucune piste permettant de mettre hors de cause l’ingénieur Pierre n’avait été découverte.
Le juge a consacré sa matinée tout entière au classement de ses dossiers.
9 mai 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Encore des confrontations qui ne donnent rien
Brest, 8 mai.
M. Bidard de la Noë a entendu aujourd’hui Bignard, l’ancien contremaître de la Grande-Palud, qui a précisé le témoignage produit par lui le 29 janvier devant les commissaires de la police spéciale. Bignard, on s’en souvient, affirma que, le 30 décembre, à onze heures du matin, il vit Pierre et Cadiou quitter ensemble l’usine et se diriger vers le bois du Moulin.
Le juge a ensuite fait appeler M. Jean-Marie Cadiou et l’a confronté avec Bignard au sujet du propos suivant qui aurait été tenu le 4 février, au moment de la découverte du cadavre : « Ne me laissez pas seul ici, aurait dit Bignard au frère de la victime qui s’en allait chercher du secours, je craindrais que Pierre ne me fit subir le même sort. »
Le contremaître a reconnu qu’il avait bien prié, en effet, M. Jean-Marie Cadiou de ne pas le laisser seul, mais parce qu’il craignait que l’assassin ne fût caché dans le bois. Il n’a pas désigné à ce moment l’ingénieur Pierre.
Pierre et sa servante en mésintelligence avec le ménage Bignard
La déposition de Mme Bignard, femme de l’ancien contremaître de la Grande-Palud, n’a duré que quelques instants et n’a pas apporté à l’enquête d’éléments particulièrement nouveaux.
Questionnée sur les rapports de voisinage qui existaient entre le ménage Bignard et le couple Pierre-Julia Juzeau, la femme du contremaître a franchement reconnu que l’on ne se parlait plus depuis longtemps par suite de querelles entre les deux femmes.
Mme Bignard a raconté en outre que, le 4 février au matin, quelques instants après la découverte du cadavre de Cadiou, elle aperçut Pierre, le visage blême, qui courait vers le Moulin chercher des outils pour aider à l’exhumation.
Ajoutons en terminant que Me Feillard, défenseur de Pierre, a reçu aujourd’hui, par la poste, un pli provenant d’un astrologue anonyme. A l’aide de schémas et de déductions, l’astrologue proclame l’innocence de l’ingénieur et annonce qu’il sera remis en liberté du 15 au 20 mai.
LE RAPPORT DE L’EXPERT CHIMISTE SUR LES VÊTEMENTS DE PIERRE
Le rapport d’expertise concernant les vêtements que l’ingénieur Pierre portait le 30 décembre dernier, jour où l’accusation place l’assassinat de Cadiou, sera remis aujourd’hui à M. Roty, doyen des juges d’instruction de la Seine.
Nous croyons savoir que les conclusions de l’expert, M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, sont de nature à impressionner fortement le magistrat instructeur et à corroborer les arguments de la défense.
CHEZ L’EX-BONNE DE PIERRE
Nous avons revu, hier soir. Mlle Julia Juzeau. Elle nous a confirmé les dissentiments qui existaient, depuis longtemps, entre Mme Bignard, Pierre et elle-même.
Les deux ménages voisins étaient devenus ennemis. Mlle Juzeau nous en expose ainsi les raisons :
M. Pierre m’avait interdit de prêter à Mme Bignard, ainsi que je l’avais fait jusque-là, des ustensiles de cuisine.
Aussi, lui devint-il bientôt odieux, ainsi que moi-même.
Le jour de la disparition de M. Cadiou, Mme Bignard s’écria que Pierre en pouvait bien être la cause. Et quand on découvrit le cadavre, elle triompha, déclarant bien haut que l’assassin ne pouvait être que mon patron. Elle souffrait, ajoutait-elle de coucher sous le même toit que lui. Nous habitions, en effet, la même maison.
– Avez-vous vu comme il était pâle ? disait-elle à tout le monde, en parlant de l’ingénieur.
Or, j’affirme il nouveau que celui-ci avait son visage ordinaire.
Et la petite bonne ajouta, énergique :
J’ai été la bonne de Pierre et son amie. J’ai été associée à sa vie. J’étais placée mieux que quiconque, s’il avait tué M. Cadiou, pour surprendre son horrible secret. Or, je le répète, je n’ai jamais constaté de changement dans ses habitudes ou son caractère.
Je l’ai dit à M. Bidard de la Noë, alors même que ce magistrat, parlant de me « ramasser » – il employa ce mot même – avait recours à la menace. Ne me reprocha-t-il pas d’avoir pris part au crime et participer au recel du cadavre ? Je le répète, aujourd’hui que je suis hors de son cabinet, pour moi. Pierre est innocent et victime d’une cabale.
Il n’y a, contre lui, que des « ragots » recueillis un peu partout. Mais pas un témoignage décisif n’a été produits.
Mlle Juzeau nous confie :
Je ferai tout pour sauver M. Pierre. Et je dirai, s’il le faut aux jurés, comment j’ai été torturé par le juge : il m’a reproché d’abord ma liaison avec M. Pierre, puis a été obligé de me relâcher, alors que si mon ancien patron était coupable, je ne saurais l’ignorer, ayant été sa compagne de tous les instants.
Je montrerai quelle est la valeur de certaines déclarations sur lesquelles l’instruction s’étend complaisamment…
Et ces derniers mots furent prononcés, par la petite bonne, sur un ton expressif, témoignant d’une résolution bien arrêtée…
10 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
L’espoir d’une libération prochaine a redonné des forces à Pierre
Brest, 9 mai.
Le régime des confrontations a cessé momentanément pour l’ingénieur Pierre ; il n’a pas été amené au palais aujourd’hui. Sa santé est rétablie ; il a d’ailleurs refusé constamment les secours du médecin de la prison du Bouguen, le docteur Caradec ; l’espoir d’une mise en liberté prochaine lui a redonné des forces.
M. Bidard de la Noë a consacré sa matinée à Bossard.
L’ancien veilleur de nuit, toujours loquace, racontant à tort et à travers ce qu’il sait comme ce qu’il ne sait pas, n’avait pas manqué, nous l’avons dit, lors de son séjour en qualité de manœuvre à bord du vapeur Gorbea-Mendi, de faire part de ses impressions à ses camarades de travail, qui avaient écouté avec curiosité le récit imagé de Bossard. C’est pourquoi, ce matin, trois anciens ouvriers du vapeur espagnol, Laurent, Manach et Lavalette, étaient appelés à déposer devant M. Bidard de la Noë.
En ce qui concerne Laurent, le coureur cycliste, garçon fort honorable et très sérieux, il a répété mot pour mot devant le juge d’instruction ce qu’il avait dit hier.
C’est bien le 29 janvier dans l’après-midi, c’est-à-dire sept jours avant la découverte du cadavre, que Bossard lui a confié ses soupçons et a raconté qu’étant en recherches, le 17 janvier, dans le bois, avec l’inspecteur Lemez, il avait perçu une odeur cadavérique très prononcée.
– Je vous ai dit tout cela, reconnaît Bossard, mais ce n’est pas le 29 janvier, c’est après cette date.
– Il n’en résulterait pas moins, opine le juge d’instruction, que vous vous êtes vanté, devant Laurent, comme vous deviez le faire devant moi deux mois plus tard, que vous aviez découvert la sépulture de M. Cadiou bien avant la justice elle-même, et votre attitude est bien bizarre.
Bossard, qui est entré résolument, on le voit, dans la voie des dénégations, a nié avoir tenu le propos affirmé par Laurent, en ce qui concerne la culpabilité de l’ingénieur Pierre.
Des billets de loterie et non des billets de banque
Restait la question des billets de banque que Bossard, au dire de deux de ses camarades, Manach et Lavalette, aurait montrés pendant le mois de janvier à bord du Gorbea-Mendi. Manach et Lavalette sont aussi formel que Laurent l’a été. Ils ont entendu Bossard annoncer qu’il allait partir pour le Canada et qu’il avait pour le voyage tout l’argent nécessaire. Joignant le geste à la parole, Bossard aurait alors exhibé un porte-monnaie dans lequel on apercevait des billets bleus.
– Oui, répliqua Bossard, je vous ai montré mon porte-monnaie avec des billets bleus dedans, mais c’étaient de simples billets de loterie.
M. Bidard de la Noë a d’ailleurs retrouvé parmi les objets et papiers saisis chez Bossard quelques billets de loterie renfermés dans un porte-monnaie. Ce sont sans doute ces billets que, par plaisanterie, Bossard a montré à ses deux compagnons de travail.
Ajoutons qu’avant de quitter le cabinet du juge d’instruction, l’ancien veilleur de nuit a tenu à donner l’emploi de son temps le 29 et le 30 décembre. Il a été reconnu exact qu’il avait quitté Saint-Divy le 29 dans l’après-midi pour se rendre à Brest, où il avait repris le train le lendemain à deux heures.
Un témoin de Morlaix précise
On en est ensuite revenu, cet après-midi, aux témoins de Morlaix. M. Bidard de la Noë n’a donc pas tout à fait abandonné cette piste et il admet encore la possibilité du voyage de Cadiou dans sa ville natale le 1er janvier, alors que d’après l’accusation celui-ci devait être mort et enterré, le 30 décembre, à midi.
C’est un employé des chemins de fer armoricains, nommé Guillemet, qui, après MM. Le Gall, Caramour, Nicolas, Cabon, Caron Graf et quelques autres – les témoins dits de Morlaix, sont en effet au nombre de quatorze – affirme avoir aperçu le 1er janvier Cadiou traversant la grand’place de Morlaix.
– Il était environ une heure trente de l’après-midi, précise Guillemet. J’étais occupé à la manœuvre d’un train, lorsque j’ai très nettement aperçu et reconnu M. Cadiou sur la place. Je le connaissais bien, parce que j’ai été autrefois employé dans l’étude d’avoué de Me Kernets, lequel était en constantes relations d’affaires avec l’étude Cadiou.
On sait que le directeur de la Grande-Palud était autrefois avoué avant de faire le blanchiment de coton.
Le retard apporté à la déposition du témoin de Morlaix provient de ce que Guillemet vient de subir une peine d’emprisonnement.
Après ce témoin, M. Bidard de la Noë a entendu Mme Corouf [Corcuff], de Landerneau, fille de Mme Hémery, surnommée dans le pays la « mère La Fumée ». Mme Corouf [Corcuff] est venue exposer au juge que sa mère avait dit devant elle avoir aperçu Pierre et Cadiou dans le bois de M. Vacheront au cours de l’après-midi du 30 décembre, vers trois heures.
– Ma mère n’a jamais varié dans sa déposition, a déclaré le témoin. Elle est saine de corps et d’esprit et n’a pu se tromper.
Bossard prend un avocat
On apprend ce soir que Bossard, qui, jusqu’à présent, avait négligé de prendre un avocat, s’est décidé à se faire assister désormais dans ses entrevues avec le juge d’instruction par un membre du barreau de Brest. Il a confié ses intérêts à Me Ollivier Henry, conseiller municipal, qui fut autrefois capitaine dans le régiment colonial où servait Bossard, et qui a pris sa retraite comme chef de bataillon.
UNE COMMISSION ROGATOIRE A PARIS
Sur commission rogatoire de M. le juge d’instruction Bidard de la Noë, M. Vallet, commissaire à la police judiciaire, s’est transporté, hier matin, chez M. Euck, avocat consultant, 30, rue Vivienne, chez qui M. Cadiou s’était rendu dans le courant du mois de novembre 1913, pour le consulter sur les moyens qu’il lui faudrait employer pour racheter les actions de la société de la Grande-Palud.
Le rachat d’actions l’aurait laissé seul propriétaire de l’usine.
D’autre part, M. Vallet s’est également rendu à la banque Allard, place de la Bourse où, dans le courant du même mois de novembre, M. Cadiou était venu faire un dépôt de 100.000 francs en espèces, au crédit de la Dredsner Bank, filial de la Banque de Nuremberg.
M. Vallet a été reçu par le chef du contentieux, qui lui a déclaré qu’en effet M. Cadiou avait effectué cette opération à la date indiquée.
11 mai 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Le juge ne veut plus entendre parler de Bossard
Brest, 10 mai.
Il semble que le rôle de Bossard, dans la mystérieuse tragédie de la Grande-Palud, touché à sa fin.
Considérant, en effet, que les plaisanteries de l’ancien veilleur de nuit ont assez duré, M. Bidard de la Noë vient de prendre à son endroit une mesure décisive.
– Je vous ai assez vu, lui dit en substance le magistrat, allez-vous-en.
M. Bidard de la Noë a remis à Bossard l’autorisation de reprendre tous les objets et tous les papiers qui furent saisis à son domicile au cours des perquisitions nocturnes de Saint-Divy.
Pour dire toute la vérité, Bossard s’est montré presque froissé de cette décision, que tout autre eût acceptée avec joie. Découvrira-t-il bientôt un autre moyen de se mettre en vedette ? Il est probable que désormais personne ne le prendra au sérieux.
On attend ici avec impatience les conclusions de l’expert Kohn-Abrest. Me Feillard estime qu’elles ne peuvent être que favorables à l’ingénieur Pierre. Cependant, l’avocat de Pierre, soupçonnant que des traces de sang ont pu être relevées par le toxicologue sur les vêtements de travail de l’ingénieur, en donne par avance l’explication suivante :
D’abord il a été constaté plusieurs fois que Pierre s’est blessé au cours de son travail et qu’il a pu s’essuyer les mains à ses vêtements par un geste machinal. D’autre part, le défenseur rappelle l’incident auquel fut mêlé l’ouvrier Marcou qui, on le sait, eut le bras broyé dans un engrenage en travaillant aux côtés de l’ingénieur. Ce dernier, qui a donné les premiers soins à l’ouvrier, a pu, à ce moment, tacher de sang le costume qu’il portait.
Si donc M. Kohn-Abrest a découvert sur quelques-uns des vêtements qui lui ont été envoyés par le parquet de Brest des traces suspectes. Me Feillard estime qu’on ne saurait voir dans cette découverte aucune charge contre son client.
12 mai 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Le juge compte envoyer Pierre devant les assises de juillet
Brest, 11 mai.
Vers dix heures, ce matin, M. Bidard de la Noë a fait appeler M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, pour le confronter avec l’ingénieur Pierre, qui avait été amené préalablement, de la prison au palais. Le but de cette confrontation était d’élucider certains points relatifs à l’administration industrielle et financière de l’usine de la Grande-Palud. Elle fut assez mouvementée, le tanneur de Kérinou ne cessant d’accuser, à chaque instant, l’ingénieur d’être l’assassin de son frère et Pierre ripostant que Jean-Marie avait été, de tous temps, le complice de tous les « tripatouillages » de son frère. On sait que le tanneur fut président du conseil d’administration de la société anonyme de la Grande-Palud mais, au dire de Pierre, qui a renouvelé ce matin ses accusations, il n’y venait jamais et n’était qu’un personnage interposé destiné à masquer les administrateurs allemands, bailleurs de fonds et propriétaires réels de l’usine.
On en vint à parler du fameux wagon qui fut payé deux fois. Malgré les dénégations de Jean-Marie Cadiou, Pierre affirma que l’employé de la poudrerie d’Angoulême, M. Porion [Paurion], avait touché dix-huit cents francs pour prix de sa complicité et de son silence.
– On détruisit ensuite, dit Pierre, les livres qui témoignaient de cette fraude. Les papiers furent brûlés mais j’ai conservé une copie de lettres que l’on retrouvera chez moi et dont le contenu me met à couvert.
Et l’ingénieur indiqua l’endroit où se trouve caché ce copie de lettres.
Jean-Marie Cadiou protesta contre ces déclarations, qu’il dit être inspirées par la haine que l’ingénieur portait à son frère.
– Vous êtes l’assassin de mon frère, répéta le tanneur, et vous devriez avoir la pudeur de vous taire.
– Vous mentez, riposta l’ingénieur.
La confrontation a pris fin à midi.
D’autre part, contrairement à ce que certains ont prétendu, loin de songer à remettre en liberté provisoire l’ingénieur Pierre, M. Bidard de la Noë annonçait, ce soir, dans les couloirs du Palais, qu’il comptait pouvoir l’envoyer devant, les assises du Finistère au mois de juillet prochain.
Le magistrat hâte dans ce but son enquête. Il a consacré son après-midi à entendre trois nouveaux ouvriers de la Grande-Palud, qui ont vu Cadiou arriver à son bureau le 30 décembre, vers neuf heures du matin, et, repartir peu après. Ces témoins n’ont pas vu Pierre en compagnie de son directeur.
M. Bidard de la Noé a l’intention de convoquer neuf autres ouvriers qui étaient à la Grande-Palud le 29 et le 30 décembre.
Après quoi, le magistrat fera subir un dernier interrogatoire à l’inculpé, et si aucun fait nouveau ne vient à se produire, il le renverra ensuite devant la chambre des mises en accusation.
Mme Pierre, dont la santé s’est améliorée, est revenue aujourd’hui à Brest et a demandé à voir son fils, faveur qui lui a été accordée.
M. BIDARD DE LA NOE PROTESTE CONTRE LES ALLÉGATIONS DE JULIA JUZEAU
Les doléances de Mlle Julia Juzeau, l’ancienne bonne et amie de l’ingénieur Pierre, concernant l’attitude à son égard de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, ont vivement ému ce magistrat, qui proteste, ce matin, avec véhémence, contre de telles allégations tendant à le représenter comme une sorte de tortionnaire.
– Sans doute, dit-il, j’ai fait tout mon possible pour découvrir la vérité. J’ai pressé de questions la bonne de Pierre, qui avoue elle-même avoir été sa maîtresse. N’était-ce pas mon devoir ? Et quel juge d’instruction n’eût pas agi de la sorte. Si nous parvenons à établir la culpabilité de Pierre d’une façon irréfutable, Mlle Julia Juzeau ne fera croire à personne qu’elle a pu vivre, un mois durant, dans l’intimité de l’ingénieur sans avoir rien remarqué dans l’attitude de son compagnon de jour et de nuit.
M. Guilmard, procureur de la République, exténué par une aussi longue et pénible enquête, a dû prendre un congé, afin de réparer ses forces.
13 mai 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Le juge compte envoyer Pierre devant les assises de juillet
M. Bidard de la Noë estime que l’expertise a prouvé que M. Cadiou fut assassiné à l’endroit où l’on retrouva son cadavre
Brest, 12 mai.
Contrairement à ce que certains ont prétendu, loin de songer à remettre en liberté provisoire l’ingénieur Pierre, M. Bidard de la Noë annonçait, hier soir, dans les couloirs du Palais, qu’il comptait pouvoir l’envoyer devant les assises du Finistère au mois de juillet prochain.
Le magistrat hâte dans ce but son enquête. Il a consacré l’après-midi d’hier à entendre trois nouveaux ouvriers de la Grande-Palud, qui ont vu Cadiou arriver à son bureau le 30 décembre, vers neuf heures du matin, et repartir peu après. Ces témoins n’ont pas vu Pierre en compagnie de son directeur.
M. Bidard de la Noë a procédé, ce matin, à l’audition de trois nouveaux témoins, les ouvriers Morvan, Kavaloch [Cavaloc] et Loaech [Loaec], qui étaient à l’usine de la Grande-Palud le 29 et le 30 décembre et y ont aperçu, pendant ces deux jours, M. Cadiou.
Ces témoins sont certains que Cadiou s’est entretenu avec Pierre le 29 décembre ; mais ils ne peuvent affirmer que, le lendemain 30, les deux hommes se soient rencontrés. Leur travail ne leur permettait pas, du reste, d’observer, dans tous leurs détails, les allées et venues des patrons.
Cet après-midi, six autres ouvriers seront entendus par le juge d’instruction.
Après quoi, le magistrat fera subir un dernier interrogatoire à l’inculpé, et si aucun fait nouveau ne vient à se produire, il le renverra ensuite devant la chambre des mises en accusation.
Les conclusions du rapport de M. Kohn-Abrest ne semblent pas avoir ébranlé la conviction du juge d’instruction dans la culpabilité de Pierre.
D’après M. Bidard de la Noë, elles établissent, en tout cas, d’une façon à peu près irréfutable, que l’assassinat a bien été commis sur les lieux mêmes où fut retrouvé, le 4 février dernier, le cadavre du directeur de la Grande-Palud. La balle du revolver de six millimètres n’ayant pas déterminé la mort, l’assassin a achevé sa victime en lui tranchant la gorge. Les traces de sang retrouvées sur le capuchon et la casquette de M. Cadiou prouvent que ce dernier était bien dehors, en plein air, quand il a été tué.
N’y a-t-il pas là, pense le juge d’instruction, un nouvel élément de certitude pour l’accusation qui, depuis le début, au milieu de toutes les hypothèses de suicide, de crime à distance et de transport de cadavre, a toujours maintenu que l’assassinat avait été commis dans le bois du Moulin et dans cette même matinée du 30 décembre, où plus de trente témoins s’accordent maintenant à le dire – Cadiou fut aperçu dans son usine, soit seul, soit en compagnie de l’ingénieur Pierre.
La disparition du revolver que l’ingénieur avait acheté en 1913 à l’armurier Marie, de Landerneau, les explications inadmissibles que Pierre a données quant à la façon dont il prétend s’être débarrassé de cette arme, viennent corroborer la conviction du magistrat, et si l’expertise de l’armurier Grivollat [Grivolat], de Saint-Étienne, établit que la balle retrouvée dans la tête de Cadiou est bien identique aux projectiles qui auraient pu être tirés avec le revolver de Pierre, l’accusation ne manquera pas d’une base solide.
Quoi qu’il en soit, Me Feillard déclare renoncer à la demande de mise en liberté provisoire qu’il avait l’intention de présenter pour la seconde fois. Le défenseur redoute un nouvel échec devant la cour de Rennes où, on le sait, la chambre des mises en accusation partage absolument la manière de voir du parquet de Brest, sur la culpabilité de l’ingénieur.
Me Feillard attendra des circonstances nouvelles pour mettre en action les droits de la défense.
Ainsi que je vous le faisais pressentir, Bossard ne se résigne que difficilement à ne plus tenir son rôle dans cette affaire. II vient, en effet, de se faire délivrer par M. Sauvion, constructeur mécanicien, chargé des travaux du Gorbea Mendi, un certificat prouvant qu’il n’a pas été employé le 29 janvier sur ce navire. Cette attestation a réduit à néant les témoignages des camarades de Bossard, et notamment celui de Manach et de Lavalette, qui avaient déclaré que, le 29 janvier, Bossard avait dit, tout en travaillant à bord, qu’il en savait long sur le crime de la Grande-Palud, et avait indiqué, d’une façon précise, l’endroit où se trouvait le corps de Cadiou, sept jours avant qu’on le découvrit.
L’instruction parait décidée à négliger, désormais, tous les racontars provenant de cette source.
14 mai 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Le fermier Bonnefoy revient sur son premier témoignage
Il n’avait pas vu Pierre en compagnie de Cadiou de 30 décembre
Brest, 13 mai.
Avant de faire introduire le fermier Bonnefoy dans son cabinet, M. Bidard de la Noë a entendu cet après-midi un témoin nouveau, M. Le Bos, brasseur à Landerneau, lequel a relaté ce qui suit :
– Cadiou était un de mes amis. Je le voyais fréquemment. Le 4 février, ayant appris la découverte de son cadavre, je vins à la Grande-Palud, le soir, vers huit heures. Il faisait nuit noire. Je priai le fermier Bonnefoy de m’accompagner dans le bois et de me montrer la fosse où on avait retrouvé le cadavre. Bonnefoy prit une lanterne et nous allâmes vers le sentier. Tout en cheminant, je causais avec mon guide qui me dit que c’était le 30 décembre, à onze heures du matin, que, pour la dernière fois, il avait vu Cadiou en compagnie de Pierre. Il ajouta que, ce jour-là, il faisait un temps à ne pas mettre un chien dehors. J’ai bien retenu la date indiquée par Bonnefoy a conclu M. Le Bos, et je ne m’explique pas qu’il se rétracte en ce moment.
M. Bidard de la Noë fit alors entrer le fermier. Celui-ci n’hésita pas une seconde à reconnaitre la parfaite exactitude de la déposition de M. Le Bos.
Il est parfaitement vrai, a dit Bonnefoy, que, le 4 février, j’ai tenu les propos que me prête M. Le Bos. Mais, le 8 février, j’ai reconnu mon erreur devant plusieurs personnes.
Pourtant interroge M. Bidard de la Noë, comment avez-vous été amené à vous rétracter ?
– C’est mon beau-frère, répond le fermier, M. Autret, avec qui je suis allé à Landerneau le 30 au matin pour vendre un étalon à la remonte italienne qui m’a fait remarquer mon erreur. Je répète que j’ai bien vu M. Cadiou à l’usine le 30, mais il était neuf heures et non onze heures du matin, comme je l’avais cru tout d’abord. Je ne l’ai pas revu. Je me souviens très bien qu’à ce moment-là il était seul, vêtu de son capuchon et ganté.
– Ce dernier détail est important, remarque le juge, car le cadavre de Cadiou fut retrouvé avec les gants aux mains. N’avez-vous subi aucune pression ? insiste le juge.
– Dans les premiers jours de mars, déclare Bonnefoy, j’ai reçu la visite de Mme Pierre, qui m’a supplié de bien me rappeler si c’était vraiment à onze heures que j’avais aperçu, le 30, M. Cadiou avec son fils. « C’est très grave, me dit la mère de l’ingénieur ; mais si vous êtes certain de ce que vous avez dit, il ne faut pas vous rétracter, car il importe que l’assassin soit châtié. »
L’interrogatoire du fermier prit fin sur ces mots et le magistrat appela Mme Bonnefoy qui ne fit que confirmer la déposition de son mari.
En résumé, Bonnefoy, lui aussi, avec plus de trente témoins, a vu Cadiou le 30 au matin à l’usine, et il l’a vu dans le costume même qu’il portait dans la tombe provisoire du bois de M. Vacheront.
Le fermier avait vu aussi Cadiou le 29 en compagnie de Pierre, et sa déposition établit d’une façon irréfutable que, le 30 au matin, le directeur de la Grande-Palud était à trois cents mètres exactement de l’endroit où son cadavre a été découvert.
15 mai 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE PALUD
Deux mois avant sa mort Cadiou n’était pas libéré des créances allemandes
Brest, 14 mai.
Après les émotions de ces jours derniers, ce qui s’est passé aujourd’hui dans le cabinet de M. Bidard de la Noë n’offre qu’un intérêt de second ordre.
C’est le défilé des anciens ouvriers de l’usine qui a continué. Le magistrat a successivement entendu les nommés Kervran, Morizur et Sever. Tous trois ont affirmé, comme tous leurs camarades, qu’ils avaient vu M. Cadiou à l’usine, dans la matinée du 30 décembre.
L’ingénieur Pierre fut alors introduit avec son avocat et il répéta que les trois témoins, comme tous ceux qui ont fait pareille déclaration, se trompaient de date.
Où l’on reparle des chèques
M. Bidard de la Noë compte faire appeler demain matin, en son cabinet. Me Lamballe, huissier à Landerneau, afin de savoir de cet officier ministériel de quelle façon les chèques provenant de M. Cadiou à l’adresse de Pierre étaient remis à celui-ci.
On sait que l’ingénieur a prétendu que son directeur lui envoyait parfois des chèques de Morlaix, et que Mme Cadiou oppose, a cette allégation, un démenti formel. Me Lamballe est, dit-on, en mesure d’éclaircir ce point, qui a une certaine importance en ce qui concerne la lettre que Pierre écrivit, le 30 décembre, à M. Cadiou pour lui réclamer de l’argent de la solde des ouvriers.
Le juge entendra également demain M. Boteraou, dessinateur à Landerneau, lequel acheta, l’an dernier, à Pierre une tonnelle de jardin, dans laquelle l’ingénieur s’exerçait au tir du revolver. Ce témoignage semble nécessaire à M. Bidard de la Noë pour établir la date à laquelle, vraisemblablement, Pierre aurait pu se défaire de son arme au profit de l’introuvable voyageur en huile et savons.
Enfin, le magistrat, désirant joindre au dossier qu’il destine à la chambre des mises en accusation, un plan exact des lieux, vient de charger M. de Goulhezrl, sous-ingénieur des ponts et chaussées à Brest, d’exécuter ce travail.
Pendant que l’instruction se termine à Brest, le juge d’instruction de Morlaix, M. Le Clech ne reste pas inactif. Il a interrogé aujourd’hui une dame Duhot, institutrice libre à Pleyber-Christ. On avait dit que cette dame avait aperçu M. Cadiou le 4 janvier. Mme Duhot s’est bornée à démentir purement et simplement ce propos.
Une importante découverte
Me Feillard a fait aujourd’hui une importante découverte dans le copie-lettres de la comptabilité de la Grande-Palud.
Il s’agit d’une pièce portant la date du 12 novembre 1913, et qui est une copie d’une lettre adressée ce jour-là par Cadiou aux industriels allemands Temming, fondateurs et premiers propriétaires de l’usine.
Dans cette lettre, Cadiou informe MM. Temming qu’il va leur faire verser une somme de 163,000 francs, représentant le reliquat des sommes qui leur étaient dues. Or, on n’a pas oublié que la famille Cadiou a toujours prétendu que depuis le départ de M. Legrand, c’est-à-dire depuis 1909, la firme allemande avait été acquise par une société anonyme dont tous les membres appartenaient à celte même famille. Les noms des actionnaires étaient les suivants : Louis Cadiou, Jean-Marie Cadiou, Louis Goget, de Landivisiau ; François Cadiou, de Cléder ; Mmes Anne et Marie Cadiou de Cléder ; Mme veuve Richard, de Morlaix ; M. Henri Richard, de Landerneau, qui, ensemble, étaient censés avoir souscrit un capital de 136,000 francs.
Or, la lettre que vient de découvrir Me Feillard montre clairement que, jusqu’à la fin de l’année 1913, c’est-à-dire à un mois et demi de l’assassinat, les Temming avaient encore de gros intérêts dans l’affaire de la Grande-Palud, et que la somme dont ils étaient créditeurs le 12 novembre 1913 était supérieure à l’apport des nouveaux actionnaires français.
C’est là un fait nouveau dont l’importance ne saurait échapper à ceux qui suivent depuis quatre mois la marche indécise de cette interminable affaire.
16 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Si Pierre est acquitté il en coûtera 20.000 francs à la partie civile
Brest, 15 mai.
Au moment où M, Bidard de la Noë se dispose à clore l’instruction de l’affaire Cadiou, il n’est pas sans intérêt de remarquer que, si le procès vient en cour d’assises, plus de cent témoins seront appelés à déposer devant le jury. On estime à une vingtaine de mille francs la somme qu’aurait à payer la partie civile, c’est-à-dire la famille en cas d’acquittement de l’ingénieur Pierre.
Quoi qu’il en soit, M. Bidard de la Noë a entendu, cet après-midi, un témoin dont la déposition a produit, de prime abord, une certaine émotion. Il s’agit du docteur Quedec, de Landerneau, qui assista en curieux à l’autopsie du 4 février pratiquée dans l’usine par son collègue le docteur Rousseau.
Le médecin de Landerneau à dit au magistrat que pendant le transport du cadavre il avait remarqué qu’il coulait un peu de sang de la plaie du cou. On s’est demandé aussitôt au palais s’il n’y avait pas dans cette constatation la preuve que la mort de Cadiou ne remontait pas à une date aussi éloignée que celle du 30 décembre retenue par le parquet.
Plusieurs chirurgiens que j’ai consultés ont détruit cette hypothèse, disant que, longtemps après la mort, ce phénomène peut se produire et que le liquida rougeâtre qui s’échappe alors de plaies ou de blessures est du sang corrompu ou sérosité rosée.
La déposition du docteur Quedec n’a donc point l’importance qu’on lui avait attribuée tout d’abord.
Le juge a également entendu pour la deuxième fois M. Le Bos, adjoint en maire de Landerneau, qui a fourni quelques détails déjà connus du reste, sur les circonstances dans lesquelles il fut procédé, le 4 février, à l’exhumation du cadavre et sur l’attitude de Pierre à ce moment.
Enfin, Me Lamballe, huissier à Landerneau a déposé relativement à la façon dont à la Grande-Palud, se faisait l’encaissement des chèques provenant de Cadiou.
Le 31 décembre, Pierre étant venu lui demander les 2.0U0 francs qui lui manquaient pour la paye des ouvriers, Me Lamballe les avança, persuadé que, dès le lendemain, il serait remboursé soit par Cadiou, soit par son représentant.
Ajoutons en terminant que la section brestoise de la Ligue des droits de l’homme est saisie d’une protestation contre l’internement du prévenu.
17 mai 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Le rapport de l’armurier n’est pas du goût de l’accusation
La balle qui tua Cadiou, déclare en effet M. Grivola [Grivolat], peut ne pas provenir du revolver de Pierre.
Brest, 16 mai.
La grosse préoccupation du jour un palais a été le rapport de M. Grivola [Grivolat], l’armurier expert chargé d’examiner la balle trouvée dans le cou de Cadiou. On a en effet commenté copieusement les conséquences que les conclusions de l’expert pourraient avoir au point de vue de l’affaire. M. Bidard de la Noë nous a déclaré ce qui suit.
– Les conclusions de l’expert de Saint-Étienne sont imprécises. Elles ne disent pas que la balle trouvée dans la tête de Cadiou n’a pas pus pu être tirée par le revolver de six millimètres de Pierre. Elles tendent simplement à entamer la certitude que l’on pouvait avoir sur ce point jusqu’à ce jour.
Je ne comprends pas les hésitations de l’expert en ce qui concerne la similitude du revolver type que nous lui avons expédié avec celui que l’armurier Marie, de Landerneau, avait vendu à l’ingénieur en 1913. Ce revolver a été acheté chez M. Marie le 19 mars dernier, par M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile. Je l’ai montré à Pierre en présence de ce même armurier et tous les deux ont été d’accord pour reconnaître que c’était bien le modèle exact de celui qui avait été vendu à l’inculpé et que nous supposons, jusqu’à plus ample informé, avoir été l’arme du crime.
Le revolver acheté par Pierre provenait du même lot que celui vendu au commissaire Lecoz, lot qui avait été acheté par M. Marie à la maison Bouxtay, rue Saint-Edouard, à Liège. Les deux revolvers sont du type Hammerless, à cartouches longues de 6 millimètres. Sur ce point, conclut le magistrat, il ne saurait exister aucune hésitation.
Nous demandons à M. Bidard de la Noë si les conclusions, de l’expert de Saint-Étienne sont de nature à faire prononcer le non-lieu en faveur de Pierre.
– Je ne le pense pas, répond le juge, car, je vous le répète, et d’après ce que j’en connais les conclusions de M. Grivola [Grivolat] sont imprécises. En tout cas, il ne pourrait être question aujourd’hui que d’un non-lieu en l’état, c’est-à-dire que Pierre resterait encore sous l’inculpation actuelle et cela pour un temps indéterminé.
USE ASSIGNATION DE M. CLOAREC
Un premier incident judiciaire vient de se produire dans cette affaire. Se jugeant diffamé par deux journaux de Morlaix et par son adversaire malheureux à la députation, M. Cloarec a assigné en 50.000 francs de dommages-intérêts devant le tribunal correctionnel de Morlaix les propriétaires des journaux et M. Larher.
Le plaignant estime que le rôle qui lui a été attribué dans l’affaire Cadiou porte atteinte à sa considération et lui cause un préjudice,
L’affaire sera plaidée le 8 juin.
18 mai 1914 – p. 2
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Va-t-on remettre l’ingénieur en liberté ?
La seule charge grave relevée à l’encontre de l’ingénieur Pierre disparaît après toutes les autres.
Brest, 17 mai.
La grosse préoccupation du jour au palais fut, hier, le rapport de M. Grivola [Grivolat], l’armurier expert chargé d’examiner la balle trouvée dans le cou de Cadiou. On a en effet commenté copieusement les conséquences que les conclusions de l’expert pourraient avoir au point de vue de l’affaire. A ce sujet, M. Bidard de la Noë nous a déclaré ce qui suit :
– Les conclusions de l’expert de Saint-Étienne sont imprécises. Elles ne disent pas que la balle trouvée dans la tête de Cadiou n’a pas pu être tirée par le revolver de six millimètres de Pierre. Elles tendent simplement à entamer la certitude que l’on pouvait avoir sur ce point jusqu’à ce jour.
Je ne comprends pas les hésitations de l’expert en ce qui concerne la similitude du revolver type que nous lui avons expédié avec celui que l’armurier Marie, de Landerneau, avait vendu à l’ingénieur en 1913. Ce revolver a été acheté chez M. Marie le 19 mars dernier, par M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile. Je l’ai montré à Pierre en présence de ce même armurier et tous les deux ont été d’accord pour reconnaître que c’était bien le modèle exact de celui qui avait été vendu à l’inculpé et que nous supposons, jusqu’à plus ample informé, avoir été l’arme du crime.
Le revolver acheté par Pierre provenait du même lot que celui vendu au commissaire Lecoz, lot qui avait été acheté par M. Marie à la maison Bouxtay, 449, rue Saint-Edouard, à Liège. Les deux revolvers sont du type Hammerless, à cartouches longues de 6 millimètres. Sur ce point, conclut le magistrat, il ne saurait exister aucune hésitation.
Telles sont les déclarations que nous a faites M. Bidard de la Noë : elles ne répondent pas à la question capitale que pose le rapport de l’expert stéphanois. A l’heure actuelle, la seule charge qui subsiste contre l’ingénieur Pierre est constituée par le revolver qui, d’après l’accusation, a pu tirer la balle découverte dans le corps de Cadiou. Or, l’expert stéphanois détruit cette hypothèse, même si son rapport n’est pas affirmatif à ce sujet, un doute subsiste, extrêmement troublant, si l’on considère que les charges relevées par le parquet ont disparu l’une après l’autre !
Comme conclusion, nous demandons à M. Bidard de la Noë si les conclusions de l’expert de Saint-Étienne sont de nature à faire prononcer le non-lieu en faveur de Pierre.
Je ne le pense pas, répond le juge, car, je vous le répète, et d’après ce que j’en connais, les conclusions de M. Grivola [Grivolat] sont imprécises. En tout cas, il ne pourrait être question aujourd’hui que d’un non-lieu en l’état, c’est-à-dire que Pierre resterait encore sous l’inculpation actuelle et cela pour un temps indéterminé.
La chambre des mises en accusation de la cour de Rennes partagera-t-elle cette opinion ? Il est permis d’en douter.
Me Fleys, l’avocat de la famille Cadiou, qui, on le sait, s’est portée partie civile, est arrivé à Brest ce matin, afin de prendre connaissance du dossier.
Encore des contradictions !
Nous avons dit que M. Bidard de la Noë avait convoqué, hier soir, dans son cabinet, M. Nicolas, juge au tribunal de commerce.
Mme Vichot, femme de l’avoué chargé des intérêts de la famille Cadiou et amie intime de la veuve du directeur de la Grande-Palud, avait, en effet, prétendu que le 6 février, c’est-à-dire le jour des obsèques de M. Cadiou, M. Nicolas lui avait spontanément déclaré par téléphone qu’il avait aperçu celui-ci à Morlaix le 27 décembre et non le 31.
Confronté avec Mme Vichot, M. Nicolas a contesté cette déclaration et a dit qu’il avait toujours fixé sa rencontre au 31 décembre et qu’il n’avait jamais varié.
Mme Vichot a maintenu de son côté l’exactitude de ses souvenirs.
L’acte constitutif de la Société Cadiou
Brest, 17 mai.
La question de la situation commerciale de l’usine de la Grande-Palud au moment où fut commis l’assassinat de Cadiou a vivement préoccupé l’opinion. Avant-hier encore, Me Feillard, défenseur de Pierre, communiquait une lettre portant la date du 12 novembre 1913, prouvant qu’à cette date, c’est-à-dire un mois et demi environ avant le drame, les commanditaires allemands Temming avaient encore de très gros intérêts dans l’affaire et qu’il leur était dû environ la moitié du capital social.
Que deviennent, dans ces conditions, les affirmations des membres de la famille Cadiou, affirmant qu’ils étaient seuls propriétaires de l’affaire depuis 1909 ?
Me Henri Robert, notaire à Landerneau, président de la chambre des notaires de l’arrondissement de Brest, que j’ai vu ce matin à ce sujet, m’a déclaré qu’il était inexact que l’acte constitutif de la nouvelle société anonyme de la « Grande-Palud » ait été passé, comme on l’a dit, constamment, depuis l’ouverture de l’enquête, en son étude, le 1er mars 1909. Voici, du reste, la déclaration textuelle du notaire :
– On a parlé de certaines clauses permettant de suspecter la sincérité des statuts de la société Cadiou : on peut penser, dans le public, que ces clauses, inusitées, sont mon œuvre, et en tirer des déductions peu avantageuses pour ma réputation et mon honorabilité ; je viens donc mettre les choses au point.
Les statuts dont il s’agit ont été rédigés entre les parties intéressées, par acte sous signatures privées, établi en quatre exemplaires, à la date du 1er mars 1909. Je n’ai été appelé ni de près ni de loin à leur rédaction, j’ai simplement été requis de déposer pour minute un des exemplaires de cet acte sous seing privé.
Le dépôt par minute est la remise qu’une personne fait à un notaire d’un acte sous signatures privées pour que ces documents soient placés et conservés au rang de minutes de l’étude. De ce dépôt, simple formalité de conservation de pièces, à la rédaction des statuts d’un acte de société, il y a loin comme vous le voyez.
Il résulte donc de la déclaration ci-dessus que l’acte de constitution de la société Cadiou a conservé un caractère strictement privé et que le notaire lui-même n’est intervenu que pour recevoir et conserver cet acte.
19 mai 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
Le juge interroge à nouveau les ouvriers
Brest, 18 mai.
M. Bidard de la Noë a entendu, ce matin, une nouvelle équipe d’anciens ouvriers de la Grande-Palud, afin d’établir la présence de M. Cadiou à l’usine dans les matinées des 29 et 30 décembre.
Pendant que le magistrat apporte tout son soin à contrôler une fois encore ce détail, il m’a paru curieux de rechercher la déposition que fit, le 12 janvier, c’est-à-dire près d’un mois avant la découverte du cadavre, qui eut lieu le 4 février, la femme de ménage Léost, qui était chargée de faire la chambre et de préparer le petit déjeuner de Cadiou, lors de ses séjours à son pied à terre de Landerneau.
– C’est bien le 30 décembre, déclare Mme Léost, que j’ai vu M. Cadiou pour la dernière fois. Il était chez lui, en costume de cycliste. Lui ayant demandé s’il fallait déposer son pot à lait chez la laitière, comme d’habitude, il me répondit : « Oui, car je ne sais pas si je partirai ce soir. En tout cas, voici cinq francs pour vos étrennes. Je vous réglerai mon blanchissage à mon prochain passage. »
M. Cadiou, poursuit la bonne, ne paraissait nullement préoccupé. Il mit ses souliers de chasse et s’apprêtait à sortir quand je l’ai quitté. Le lendemain, quand je me suis présentée pour faire le ménage, le pot à lait était accroché à la poignée de la porte, le lit n’était pas découvert. M. Cadiou n’avait pas passé la nuit chez lui. Sa bicyclette et ses valises étaient dans l’appartement, ainsi que sa couverture de voyage, son linge et ses chaussures de ville, ce qui me fit croire que M. Cadiou n’avait pas définitivement quitté Landerneau.
Et la femme de ménage ajoute :
– Un détail m’avait d’ailleurs frappée avant d’entrer les fenêtres étaient ouvertes et mon patron avait l’habitude de fermer les volets chaque fois qu’il partait en voyage.
On copie le dossier
Un incident s’est produit ce matin à l’instruction. Me Feillard étant venu pour prendre communication du dossier, fut avisé que ce dossier avait été confié à Me Vichot, pour en prendre copie. Estimant qu’une incorrection avait été commise à son égard, Me Feillard, en signe de protestation, n’assistera pas au prochain interrogatoire de Pierre.
ENCORE UN TÉMOIGNAGE DÉMENTI !
Morlaix, 18 mai
Sur commission rogatoire de M. Le Clech, juge d’instruction à Morlaix, le juge de paix de Landivisiau a interrogé Mme Hameury, qui, a-t-on dit, avait vu Pierre et Cadiou se promener ensemble le 30 décembre. Mme Hameury a affirmé au juge n’avoir jamais vu M. Cadiou dans les conditions indiquées.
« Ce sont, a-t-elle déclaré, des racontars, auxquels il y a lieu de mettre fin. »
21 mai 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre a subi son dernier interrogatoire
Brest, 20 mai.
L’incident relatif à la communication du dossier Cadiou à la partie civile parait à peu près réglé par la publication des lettres des deux parties que connaissent les lecteurs du Petit Parisien.
Me Fleys, avocat de la famille Cadiou, se dispose à regagner Paris sans avoir découvert dans le dossier, et cela de son propre aveu, des révélations bien sensationnelles. Me Fleys se borne à défendre, pour le moment, la mémoire de Cadiou, dont la probité industrielle a été, selon lui, injustement attaquée.
L’avocat rectifie plusieurs allégations qui se sont produits à ce sujet au cours de l’enquête. Il affirme -notamment et cela est nouveau – que si la Grande-Palud avait été écartée des adjudications de l’État, cette mesure n’était que provisoire et qu’elle ne fut jamais prise parce que M. Cadiou aurait fourni de mauvaises matières aux poudreries. Cette mesure aurait été prise parce que l’outillage de l’usine n’avait pas été jugé suffisamment perfectionné par les généraux Barail [Barral] et Gaudin.
L’incident du dossier
M. Bidard de la Noë a commencé ce matin l’interrogatoire définitif de Pierre, ce qui prouve que l’instruction touche à sa fin. En présence de son avocat, Me Feillard, l’ingénieur a subi les questions du magistrat de neuf heures du matin à midi et demi, et la séance va reprendre à deux heures, pour continuer durant tout l’après-midi.
Bien que Me Feillard ne veuille rien dire de ce qui s’est passé ce matin dans le cabinet du juge, je crois savoir que Pierre a, plus que jamais protesté de son innocence absolue dans le crime abominable dont on l’accuse. Il se déclare victime d’une fatalité, d’un concours de circonstances fâcheux, mais il est innocent.
22 mai 1914 – p. 1
LE DRAME DE LA GRANDE-PALUD
Mme Cadiou défend la mémoire de son mari
Avec une dignité à laquelle il sied de rendre hommage, Mme Cadiou, jusqu’à présent, avait gardé le silence. Et la discrétion, en ces jours si douloureux que la jeune femme a vécus, est plus qu’une qualité, c’est presque une vertu.
Mais aujourd’hui que l’instruction est près d’être, close et que son avocat a reçu communication du dossier, Mme Cadiou rompt le silence qu’elle s’était imposé. Elle parle. Oh ! non pour attaquer ni pour accuser. Ce n’est point l’heure. Elle parle, mais pour défendre la mémoire de celui qui n’est plus et qui lui est toujours si cher.
Mais qui pourrait croire que dans cette jeune femme qui est là devant nous, cette jeune femme aux traits si délicats et si fins et dont les yeux sont si clairs et si doux, il y ait tant de volonté et d’énergie ? Elle est si pale sous ses vêtements de deuil, elle est si menue, si frêle et paraît si débile, si faible !
Mais non, regardez : ses yeux brillent et s’animent ; écoutez sa voix ne tremble pas. Elle parle avec force : c’est le devoir qui lui dicte ses paroles :
– Je m’étais fait une règle jusqu’à ce jour, nous dit Mme Cadiou, de ne rien communiquer à la presse, – et les plus extravagantes indiscrétions de la défense n’ont pu me faire départir de cette attitude – tant que mon avocat, tenu à l’écart de l’instruction, n’a pu voir le dossier. Aujourd’hui, Me Léon Feys [Fleys] a vu la procédure. Il rapporte de Brest une impression très nette et, sur un point du moins je me reconnais le droit de vous dire quelle est cette impression.
Je tiens à laver la mémoire de mon mari des accusations au moins téméraires que M. Pierre a portées contre lui. Je procède par ordre :
On a dit, en premier lieu, que mon mari n’était à l’usine de la Grande-Palud que l’homme de paille d’une maison allemande. Les faits protestent contre une pareille interprétation.
Lorsqu’au mois de janvier 1909, avec une centaine de mille francs versés par lui ou par les membres de sa famille, M. Cadiou a acquis de M. Legrand l’usine de la Grande-Palud, il n’a, évidemment, pas pu rembourser intégralement la maison allemande qui en était propriétaire. Il est resté pour une somme considérable le débiteur de cette maison. Mais il s’est réservé le droit de la rembourser en cinq ans. Et, effectivement, il l’a remboursé en cinq ans. A-t-on jamais vu un homme de paille se débarrasser, ainsi des gens dont il n’est que le préposé ? La vérité est que si M. Cadiou a fait d’une maison allemande une maison française. Il en est vraiment bien récompensé.
L’affaire des « fraudes »
Je continue. La grosse accusation portée contre mon mari est d’avoir livré sa meilleure marchandise à l’industrie privée, en réservant le rebut pour l’État. C’est absurde ! car il suffit de vous dire que la fourniture faite à l’industrie privée ne représentait pas un vingtième du chiffre d’affaires de la Grande-Palud. Mais ce n’est pas seulement absurde c’est formellement démenti par le général Gaudin qui, à une question précise qui lui a été posée sur ce point, a formellement répondu que les livraisons de M. Cadiou avaient toujours été conformes aux exigences de l’administration, sans quoi, d’ailleurs, elles auraient été refusées.
Qu’a donc fourni M. Pierre à l’appui de son accusation ? Seulement deux lettres émanées, je crois de la poudrerie d’Angoulême.
Dans ces lettres, on fait observer à M. Cadiou qu’on a trouvé dans un ballot de coton deux bois d’allumettes, d’ailleurs sans phosphore ; qui pourrait sérieusement imputer à M. Cadiou personnellement cette petite négligence ? Qui en est le véritable coupable ? N’est-ce pas exclusivement l’ingénieur technique ?
Reste l’imputation précise contre mon mari de s’être fait payer un wagon d’abord expédié à la poudrerie d’Angoulême, pour le compte de M. Postel, et déjà payé à ce M. Postel. Le fait matériel est exact. Mais il résulte du dossier que le ministère de la Guerre ne semble pas avoir cru à une fraude : il a demandé à M. Cadiou des explications que celui-ci a données. C’est M. Cadiou qui a sollicité une enquête, et cette enquête allait avoir lieu quand il est mort.
II n’y a donc jamais eu d’instruction contradictoire ; jamais l’accusateur n’a été invité à préciser ses accusations devant l’accusé. La disparition de M. Cadiou est arrivée bien à point pour éviter à M. Pierre l’ennui de prendre à front découvert la responsabilité de son accusation.
Laisser-moi vous dire, enfin, que si M. Cadiou a été rayé de la liste des fournisseurs de la Guerre au mois de décembre 1913, c’est uniquement parce qu’il n’avait pas apporté à son matériel certaines modifications demandées par l’administration. Cette exclusion ne devait être que temporaire, M. l’inspecteur général Barral l’a déclaré.
Qu’y avait-il en tout cela qui pût froisser le patriotisme de Pierre au point d’en faire un délateur honteux et prudent ? Je ne le vois pas.
Je vois seulement une chose, c’est que quelques mois après avoir dénoncé mon mari, ce même M. Pierre entrait en relations avec M. Legrand qui, lui, fut, bien avant que mon mari l’eût acquise, le préposé de la maison Temming, à la tête de l’usine de la Grande-Palud. Je ne le dis que parce que
M. Legrand en a convenu loyalement lui-même. Cela, M. Pierre le savait, n’est-ce pas ? Et cela ne l’empêche pas, au mois de décembre 1913, de se mettre en relations avec M. Legrand et de lui engager ses services. Quelle logique !
A ce propos, permettez-moi de relever une erreur, qui s’est glissée dans un des derniers numéros du Petit Parisien. Votre correspondant a dit, je crois, qu’au moment de la disparition de mon mari, M. Cadiou et M. Pierre avaient, d’un commun accord résilié leur contrat. C’est absolument inexact. Je sais que mon mari, qui soupçonnait sans en être sût, les relations de M. Pierre, songeait à ne plus renouveler son contrat. Mais rien n’indique qu’il ait entendu lui donner la liberté d’engager ses services à un concurrent immédiat et voisin.
Une clause du contrat stipulait que, pendant quinze ans, après son expiration, M. Pierre ne pourrait s’engager dans aucune entreprise similaire, Je suis convaincue que mon mari n’a jamais renoncé à se prévaloir de ce droit qu’il tenait de cette clause. La disparition de M. Cadiou, ici encore, est intervenue, très opportunément pour M. Pierre.
Voilà, monsieur, ce qui éclaterait au grand jour de la cour d’assises. C’est vous dire que je tiens à voir ce grand jour se lever. J’ai su que Me Feillard le désirait aussi. Puisque noue le désirons tous, j’espère qu’aucune intervention ne viendra contrecarrer ce désir commun.
Ainsi parla Mme Cadiou. Elle parla sans haine, sans colère, comme aussi sans faiblesse.
L’INTERROGATOIRE DÉFINITIF
Brest, 21 mai.
M. Bidard de la Noë a poursuivi, hier dans l’après-midi, l’interrogatoire définitif de l’ingénieur Pierre, qu’il avait dans commencé dans la matinée.
Le juge a demandé à l’inculpé pour quelle cause il s’était rendu, le 5 janvier dans la chambre de M. Cadiou. L’ingénieur a confirmé l’explication qu’il a maintes fois donnée à ce sujet : il a prétendu qu’il était allé jour-là arranger le téléphone qui ne fonctionnait plus.
L’accusation a toujours prétendu que si Pierre s’est introduit dans le logement du directeur de la Grande-Palud, c’est pour en distraire certaines pièces qui s’y trouvaient et qui pouvaient être compromettantes pour lui.
Bossard reparaît
Tandis que Pierre était ainsi aux prises avec le juge, encore une fois la famille Bossard dérangeait, inutilement d’ailleurs, la police spéciale. Dans le village, à Saint-Divy, quelqu’un avait vu Mme Bossard mère exhiber une montre en argent. Il n’en fallut pas davantage pour motiver une enquête qui fut menée rondement. Or cette montre avait été offerte à sa mère par Bossard lui-même, lequel l’avait achetée pour la somme de vingt francs à un sien ami de Guipavas. Et voilà encore une vaine alerte.
La montre de Cadiou a disparu avec le portefeuille qu’il portait sur lui au moment de l’assassinat. Montre, billets de banque et portefeuille sont restés et resteront probablement introuvables, ainsi que l’assassin.
M. Bidard de la Noë a envoyé, hier, une commission rogatoire autour de laquelle il fait le plus grand mystère, mais de l’aveu même du magistrat, il ne s’agit que d’un point tout à fait secondaire de l’enquête.
23 mai 1914 – p. 1 et 3
« J’attends, comme Mme Cadiou le grand jour de la cour d’assises »
AINSI S’EXPRIME L’AVOCAT DE PIERRE
(De notre correspondant particulier)
Brest, 22 mai.
J’ai communiqué à Me Feillard, défenseur de l’ingénieur Pierre, l’interview de Mme Cadiou que publie aujourd’hui le Petit Parisien.
J’ai demandé au sympathique avocat ce qu’il pensait de ces déclarations et s’il jugeait à propos d’y répondre.
– Dans les circonstances actuelles, nous a répondu Me Feuillard [Feillard], vous comprendrez qu’une grande réserve s’impose à moi et que je ne saurais prendre parti ni pour ni contre la famille Cadiou. J’attends, comme Mme Cadiou elle-même, le grand jour de la cour d’assises, où tout le monde pourra s’expliquer.
Les lettres du général Gaudin et de l’inspecteur général Barral, dont parle Mme Cadiou, ne peuvent manquer d’être produites aux débats et il sera démontré si, oui ou non, le directeur de la Grande-Palud était aussi répréhensible que le déclare mon client.
Me Fleys, défenseur de la famille Cadiou, a vu, comme moi, toutes les pièces qui sont au dossier. Il a son opinion comme j’ai la mienne. Mais mon rôle n’est pas d’accabler une famille dans le malheur ni la mémoire de la victime d’un lâche assassinat.
Telles furent les seules paroles de Me Feillard, qui a lu, d’ailleurs, avec le plus vif intérêt, les déclarations de Mme Cadiou, dont il apprécie particulièrement la noble et courageuse attitude.
IL N’Y AVAIT PAS DE SANG SUR LES VÊTEMENTS DE L’INGÉNIEUR
M. Roty, doyen des juges d’instruction, a reçu, hier, le rapport définitif de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, qui fut chargé, on le sait, d’examiner les vêtements de M. Cadiou et de l’ingénieur Pierre, ainsi que différents objets saisis par le parquet de Brest.
L’expert a relevé des traces sanglantes sur les vêtements que portait, le jour du crime, le directeur de la Grande-Palud. Par contre, sur ceux de Pierre, pas plus que sur le couteau et la pioche, il n’a découvert la moindre trace suspecte.
Le rapport de M. Kohn-Abrest, qui ne comprend pas moins de cinquante pages, va être envoyé à M. Bidard de la Noë.
Un professeur de Chaptal intervient dans l’affaire Cadiou
Brest, 22 mai.
M. Guilmard, procureur de la République vient de recevoir la lettre suivante
Paris, 19 mai.
J’ai l’honneur de signaler à votre attention les faits suivants :
1° Il existe à l’Association amicale des anciens élèves de l’École centrale, dont les bureaux sont, 1, rue de Stockholm, à Paris, des lettres écrites par M. Cadiou relatives à son ingénieur, M. Pierre, qui est membre de cette association et a été placé, par elle, à l’usine de la Grande-Palud.
2° Dans le courant de l’année dernière, M. Cloarec, député du Finistère, est venu en personnel dans les bureaux de cette association et il y a eu une conversation relative à l’usine de la Grande-Palud.
Veuillez agréer. etc.
Signé Charles Halphen,
Professeur au Collège Chaptal.
Dès la réception de cette lettre, une commission rogatoire a été adressée à Paris afin de faire interroger M. Neveu, président de l’Association des anciens élèves de l’Ecole centrale.
LE JUGE PENSE AVOIR DÉCOUVERT UNE LETTRE COMPROMETTANTE POUR PIERRE
Brest, 22 mai.
Nous avons annoncé hier que M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, avait adressé à Paris une commission rogatoire importante.
Voici de quoi il s’agit :
Lors de la perquisition qui eut lieu chez M. Faucon, pharmacien à Bois-Colombes, à propos de l’envoi de feuilles de datura fait à Pierre en janvier, une volumineuse correspondance de l’ingénieur fut saisie.
Pierre et M. Faucon étaient en effet très liés et ils échangeaient des lettres fréquentes. L’une d’elles se terminait par une phrase que M. Bidard de la Noë estima compromettante pour l’inculpé. « Depuis que j’ai été victime d’un vol de 160 francs, chez moi, disait Pierre, je porte toujours mon rigolo sur moi. » La lettre était datée du 18 novembre 1913.
Or, on sait que l’inculpé prétend avoir vendu son revolver à un voyageur de commerce resté inconnu jusqu’à ce jour, en janvier 1913. Qu’est devenu ce rigolo dont il prétend être muni au mois de novembre ?
M. Bidard de la Noë le lui a demandé. Mais, sans se troubler, Pierre s’est borné à répondre qu’il n’y avait pas lieu d’attacher d’importance à la phrase incriminée.
– J’avais l’habitude d’écrire des blagues à Faucon. Il me reprochait de lui envoyer toujours des lettres trop courtes. Ce jour-là, pour terminer ma page, j’ai inventé cette histoire de revolver.
– Mais ce vol de 160 francs, insista le juge ?
– On ne m’a jamais rien volé à la Grande-Palud répondit Pierre, et je ne possédais pas de revolver à la fin de 1913.
Cette explication parut insuffisante. M. Bidard de la Noë adressa, en conséquence à Paris, une commission rogatoire aux fins d’interroger Mlle Julia Juzeau, au sujet de ce vol de 160 francs.
Mme Pierre, que j’ai vue aujourd’hui, croit que son fils a voulu parler d’un vol qui fut effectivement commis en novembre 1913, non pas à la Grande-Palud, mais à Dambreville, chez ses parents. Il s’agissait d’un livret de caisse d’épargne appartenant à Pierre. Ce dernier ne l’ignorait pas, puisque par une lettre du 23 novembre, qui figure au dossier, sa mère le remerciait de lui avoir envoyé les pièces nécessaires pour empêcher le voleur de toucher le montant du livret.
C’est à ce vol que Pierre aurait fait allusion, et c’est par manière de plaisanterie qu’il aurait écrit à son ami Faucon la phrase que nous avons citée.
Quoi qu’il en soit, on considère au parquet la lettre de Pierre comme une nouvelle présomption de culpabilité, et l’on y attend avec impatience le résultat de l’interrogatoire de Julia Juzeau.
CE QU’ON DIT A L’« AMICALE DES CENTRAUX»
Au sujet de la lettre de M. Charles Halphen, qu’on vient de lire, rappelons que dans notre numéro du 7 février dernier nous avons publié le récit d’un entretien qu’un de nos collaborateurs venait d’avoir avec le secrétaire général de l’Association amicale des anciens élèves de l’École centrale, 1. rue de Stockholm.
C’était au lendemain de l’arrestation de l’ingénieur Pierre.
Le secrétaire général de l’Amicale concluait en ces termes :
Pas une seule fois M. Cadiou ne se plaignit de son ingénieur. Aucune mésintelligence entre eux ne fut évoquée dans ses conversations à l’Amicale.
Je n’entends point préjuger de l’affaire, mais ma conscience me commande de déclarer que tout ce qu’on raconte de Louis Pierre ne concorde en rien avec ce que moi et ses condisciples de Centrale savons de son caractère et de sa vie privée.
24 mai 1914 – p. 1 et 3
Enfin, l’ingénieur Pierre va être mis en liberté
L’instruction n’est pas assez avancée pour que l’affaire puisse venir aux assises en juillet, et on hésite à tenir l’inculpé en détention trois mois encore
Brest, 23 mai.
Il était écrit que le mystère de la Grande-Palud nous réserverait les plus extraordinaires surprises.
Hier encore, le parquet croyait avoir recueilli une charge nouvelle contre l’ingénieur Pierre, qui, depuis le 4 février, est emprisonné au fort du Bouguen et voici que, brusquement, ce matin, le procureur de la République rédige des conclusions tendant à la mise en liberté provisoire de l’inculpé.
Ces conclusions ont été notifiées à Mme Cadiou partie civile, qui peut y faire opposition devant la chambre des mises en accusation, mais celle éventualité est improbable, en raison du courant de sympathie qui s’est manifesté depuis quelque temps en faveur de l’inculpé. Il va sans dire que Pierre sera tenu de ne pas quitter Brest. Sa mère se préoccupe déjà de lui trouver un logement.
II est prévoir que Pierre sera mis en liberté lundi soir.
On laisse entendre au palais, que la mesure prise par le procureur de la République n’a pas été seulement motivée par le rapport favorable de M. Kohn-Abrest, l’expert chimiste parisien, mais qu’elle a été inspirée par un avis de l’autorité supérieure.
M. Bidard de la Noë donne de son côté l’explication suivante :
– Je me suis trouvé dans l’obligation de renoncer à l’espoir de terminer l’instruction à temps pour que Pierre soit renvoyé devant les assises de juillet. Il aurait fallu que je fusse prêt à la fin de mai, de façon à communiquer le dossier à la chambre des mises en accusation un mois avant l’ouverture de la session. Trop de complications ont surgi. Le plan que je m’étais tracé est devenu inexécutable. Fallait-il pour cela imposer à Pierre un emprisonnement préventif de trois mois en sus de ce qu’il a déjà subi ? Il valait mieux dans l’état actuel de l’enquête le faire bénéficier d’une libération qui somme toute, ne présente pas d’inconvénients sérieux.
Pierre et sa mère font bonne contenance
Comme je félicitais Mme Pierre de la satisfaction qui venait de lui être accordée, après tant d’épreuves, la mère de l’ingénieur hocha la tête :
– Eh oui ! dit-elle, il était temps que cela finisse. Si mon fils avait dû rester longtemps encore en prison, j’aurais été obligée de m’en aller, car mon mari est tombé malade à son tour et son état nécessite ma présence auprès de lui.
Cela fut dit d’un ton glacial. Mme Pierre n’est pas plus démonstrative que son fils.
Quant à Pierre lui-même, lorsque Me Feillard lui annonça l’heureuse nouvelle, ce fut sans laisser paraître la moindre émotion qu’il répondit simplement à son dévoué défenseur :
– Je vous remercie profondément de tout ce que vous avez fait pour moi. J’ai eu de la patience jusqu’ici ; j’attendrai bien encore quelques jours.
Coïncidence curieuse, Me Feillard avait reçu, dernièrement nous l’avons dit, une consultation d’astrologue, lui annonçant que la période favorable à l’inculpé coïnciderait avec la seconde quinzaine de mai.
LA FAMILLE CADIOU NE S’OPPOSERA PAS A LA LIBÉRATION DE PIERRE
Nous avons demandé à Me Fleys, avocat de Mme Cadiou, quelles étaient ses intentions. La partie civile allait-elle faire opposition comme la loi lui en donne le droit à l’ordonnance prochaine de mise en liberté provisoire ?
– Depuis deux ou trois jours déjà, nous a répondu M, Fleys, je savais que la mise en liberté provisoire de Pierre était décidée en principe et paraissait imminente.
Et après nous avoir laissé entendre que cette, mesure avait pu être inspirée au parquet de Rennes, l’honorable avocat ajoute :
– Je n’ai nullement l’intention de la combattre. Même, la partie civile ne sera pas fâchée de la voir prendre à l’égard de Pierre, si elle doit avoir pour résultat de calmer l’opinion, étrangement surexcitée, depuis quelques jours surtout, et de laisser se poursuivre dans le calme l’œuvre de la justice.
La lenteur d’une instruction – qui, pourtant, n’a pas dépassé en longueur bien d’autres, non moins délicates ni retentissantes – avait, en effet énervé peut-être le public.
Et de cette atmosphère était né un état d’esprit préjudiciable à la saine et exacte vision de l’affaire.
Cette mesure, en tout cas, ne saurait préjuger en rien de la solution définitive et dans la pensée du parquet général, ainsi que je crois le savoir, elle ne saurait supprimer le grand débat public qui maintenant peut seul apporter la lumière.
LA SIGNIFICATION DE L’INTERVENTION DU PROFESSEUR DE CHAPTAL
La lettre de M. Chartes Halphen, professeur au collège Chaptal, dont nous avons donné le texte, hier, signalait au procureur de la République de Brest, on se le rappelle, l’existence d’une correspondance échangée entre M. Cadiou, et l’Association amicale des anciens élèves de l’École centrale, ainsi qu’une visite de M. Cloarec dans les bureaux de cette association, où il avait eu une conversation relative à l’usine de li Grande-Palud.
A la réception de la lettre de M. Charles Halphen, une commission rogatoire avait été adressée, on le sait, par le parquet de Brest, à celui de Paris, afin de faire interroger M. Neveu, secrétaire général de l’association.
Une mise au point
M. Neveu, que nous avons rencontré hier, a fort obligeamment consenti à mettre au point, pour les lecteurs du Petit Parisien, les déclarations de M. Halphen, qu’il nous dit, d’ailleurs, ne pas connaître.
– M. Halphen se trompe, nous apprend M. Neveu, lorsqu’il déclare qu’il existe ici des lettres de M. Cadiou relatives à son ingénieur, M. Pierre. A ma connaissance, nous n’avons eu qu’une seule lettre de M. Cadiou et encore elle se trouve en la possession de M. Evette, qui était notre président il y a deux ans. M. Cadiou, qui avait fait intervenir un tiers auprès de nous afin qu’on trouvât un remplaçant à M. Pierre, insistait dans cette lettre pour que nous lui recommandions un autre ingénieur, très capable, susceptible de pouvoir remplacer M. Pierre qui, nous disait-il, avait l’intention de se placer dans une autre usine.
M. Cadiou, dans sa lettre, ne formulait aucun grief contre son ingénieur.
En ce qui concerne la visite que nous avons reçue de M. Cloarec, député du Finistère, vous pouvez dire qu’elle n’avait trait ni à M. Cadiou, ni à M. Pierre. M. Cloarec cherchait tout simplement un acquéreur pour l’usine.
Voici tout ce que j’ai à vous dire, continue M. Neveu, an sujet de la lettre de M. Halphen.
Notre impression, ici, n’a pas changé. Quand on est venu nous demander des renseignements sur M. Pierre, nous les avons fournis excellents. Bien que nous ne sachions rien du crime qui lui est reproché nous persistons à penser qu’il ne peut l’avoir commis.
M. Neveu, qui nous fait un grand éloge des qualités morales de l’ancien ingénieur de la Grande-Palud, vante tout aussi chaleureusement ses aptitudes techniques.
Pierre, nous dit-il, est un technicien de grande valeur, et M. Cadiou nous a fort embarrassés quand il nous demanda de lui trouver quelqu’un dans son genre pour le remplacer. Il fallait pour occuper cet emploi, des connaissances spéciales, que nous n’avons jamais rencontrées chez aucun de nos jeunes gens qui, à ce moment étaient disponibles.
Il convient d’ajouter que M. Neveu a reçu quantité de protestations contre la détention prolongée de Pierre, émanant de membres de l’Association amicale. Ceux-ci s’étonnaient que le comité n’agît pas au plus vite pour obtenir l’élargissement du prisonnier…
La lettre de M. Cadiou
Hier, sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, M. Evette a été entendu. L’ancien président de l’Association des anciens élèves de l’Ecole centrale a confirmé que les renseignements fournis par M. Cadiou sur l’ingénieur Pierre, étaient absolument et rigoureusement favorables.
En même temps, il a communiqué, au magistrat, le texte de la lettre de M. Cadiou dont il est question plus haut. Le voici :
« Pierre, mon ingénieur, s’en va. Il m’annonce qu’il a trouvé une situation avantageuse. Pourriez-vous, en qualité d’ancien président de l’Amicale des élèves de l’École centrale, me trouver un ingénieur capable dans le genre de Pierre ?»
L’affaire Cadiou
LA JOIE DE JULIA JUZEAU
Nous avons pu joindre, hier soir, Julia Juzeau, l’ancienne bonne de Pierre, placée, comme on le sait à Paris, et nous lui avons annoncé la prochaine libération de son ancien maître.
Elle en manifesta une grande joie, mais aussi un vif étonnement.
– Comment se fait-il, nous dit-elle, qu’on ne m’ait pas avertie ?
Et la jeune fille nous répète, une fois encore, l’intime et profonde conviction qu’elle a toujours eue de l’innocence de son infortuné maître, que les événements et les hommes ligués semblaient accabler à plaisir.
Dans matinée, Julia Juzeau avait été entendue, sur commission rogatoire du juge de Brest, par M. Vallet, commissaire à la direction de la police judiciaire, au sujet du vol du livret de caisse d’épargne de 160 francs commis antérieurement au 13 novembre, et dont nous avons fait mention hier.
Interrogée par noua à ce sujet, la jeune domestique nous a répondu :
– J’ai eu, en effet, connaissance de ce vol, mais comme il avait été commis chez les parents de mon ami, je ne saurais, sur ce point, apporter aucune précision, non plus que sur les achats et vente de revolver effectués par mon ancien maître.
M. BIDARD DE LA NOE INTERROGE ENCORE
Brest, 23 mai.
En dépit du trouble apporté dans l’affaire par la décision du procureur de la République, M. Bidard de la Noë n’en poursuit pas moins son enquête.
C’est ainsi que Pierre a été introduit, à quatre heures, dans le cabinet du juge d’instruction.
L’interrogatoire, qui n’a duré qu’une heure, a roulé exclusivement sur la situation financière de l’usine.
Dans les premiers jours de janvier, Pierre avait en effet raconté à diverses personnes qu’à son avis Cadiou s’était enfui en Allemagne pour échapper à de graves embarras.
– Pourquoi avez-vous répandu ce bruit, demanda M. Bidard de la Noë, alors que vous ne pouviez ignorer que les affaires de votre patron étaient très prospères ? L’examen de la comptabilité montre un bénéfice de 208,000 francs pour l’exercice 1911-1912 et de 120,000 francs pour l’exercice suivant.
– Je croyais, répondit Pierre, que ces bénéfices étaient la rémunération des capitaux allemands engagés dans l’entreprise. Tout le monde d’ailleurs croyait à ce moment que M. Cadiou s’était expatrié. L’exclusion de l’adjudication du 12 décembre l’avait aussi considérablement affecté.
25 mai 1914 – p. 1
Pierre sera libre ce soir
Brest, 24 mai.
Me Feillard, avocat de Pierre, a reçu, ce matin, notification officielle des conclusions de M. Guimard [Guilmard], procureur de la République, relatives à la mise en liberté provisoire de l’ingénieur, qui quittera la prison demain soir, à l’issue de son interrogatoire.
La décision prise par le parquet brestois de remettre l’ingénieur Pierre en liberté provisoire a été généralement accueillie dans le pays avec satisfaction : la détention prolongée de l’accusé avait énervé aussi bien ses adversaires que ses partisans ; le calme va dès maintenant renaître.
M. HALPHEN EXPLIQUE SON INTERVENTION
M. Halphen, professeur au collège Chaptal, dont on n’a pas oublié l’intervention auprès des magistrats brestois, nous adresse la lettre suivante, dans laquelle il expose les motifs qui l’ont poussé à agir et apporte des précisions sur deux points qu’il considère comme particulièrement importants :
Comme le rappelait hier le Petit Parisien, M. Neveu, secrétaire général de l’Association amicale des anciens élèves de l’École centrale, avait fait, au début de février, des déclarations très favorables à Pierre. Mais elles étaient extrajudiciaires, et, par conséquent, sans existence officielle. Il m’a semblé qu’un tel témoignage ne pouvait être négligé par l’instruction, aussi l’ai-je signalé au parquet de Brest, qui maintenant, ne l’ignore plus. Je ne désirais, pas autre chose.
C’est pour la même raison que j’ai fait connaître l’existence d’une visite de M. Cloarec à l’Association, dont j’ai été fortuitement informé.
On ne pourra s’empêcher de remarquer une certaine divergence entre cette conversation où
M. Cloarec cherchait un acquéreur pour l’usine et ce que l’on a dit et écrit après la disparition de
M. Cadiou « qui devenait propriétaire de l’usine, réalisant ainsi le rêve de toute sa vie. »
J’ai simplement signalé, sans aucune arrière-pensée, deux faits exacts, que la justice devait connaître ; voilà à quoi se borne mon intervention.
L’ANCIEN ASSOCIÉ DE M. CADIOU EXPLIQUE COMMENT FUT FONDÉE LA GRANDE-PALUD
Brest, 24 mai.
M. Legrand fut, ainsi qu’on le sait, l’ami et l’associé de M. Cadiou. A l’heure actuelle, en présence de toutes les versions plus ou moins fantaisistes qui ont circulé sur la constitution et la fondation de l’usine de la Grande-Palud, il estime qu’une mise au point est nécessaire. Il nous a donc fait en ces termes l’historique de l’entreprise :
« En 1906, chargé de fournir à la poudrerie du Moulin-Blanc environ 50.000 kilogrammes de cotons à nitrer, dits « linters », produits nouveaux pour expériences aux poudreries, que l’Allemagne emploie exclusivement pour la fabrication de ses poudres, je m’abouchai avec la maison Edouard Doll, rue de la Sinne, à Mulhouse, laquelle me fit livrer, par l’intermédiaire de son fabricant, M. Peter Temming, de Buhl (Hautes-Alsace), les 50 tonnes de coton dont j’avais besoin…
Ces marchandises me furent expédiées quai de Brest ; mais, à leur réception, j’eus la douloureuse surprise de les voir accompagner d’un droit de douane de 15 francs pour cent kilogrammes, sur lesquels je ne comptais pas, attendu que les matières premières de provenance anglaise, destinées pour le même but aux poudreries, étaient exemptes de ce droit. L’échantillon des 50 tonnes de coton présenté donna entière satisfaction à l’administration des poudres, qui décidait, en principe, d’adopter ce type de coton à nitrer, dit « linter ».
Devant les résultats de l’analyse de ces cotons au point de vue pureté, le service des poudres résolut d’en mettre en adjudication. C’est à ce moment, pour éviter ce droit de 15 fr. par 100 kilos, que je proposai à M. Temming de monter, pour ce genre de fabrication, une usine en France, de préférence aux environs d’une poudrerie faisant la nitration du coton. M. Temming approuva, et l’installation d’une usine fut décidée.
A cet effet, rendez-vous fut pris à Colmar pour traiter l’affaire et établir les bases de l’association. A ce moment, je priai M. Cloarec, en tant qu’avocat et ami, de me représenter près de l’avocat de MM. Temming. L’affaire fut arrangée, et une société sous seings privés conclue entre moi et ces messieurs, avec le concours d’un commanditaire, M. Falch Marc, de Manheim, ce dernier avec une commandite de 40.000 francs. Les bénéfices, de même que les pertes, étaient partagés par tiers.
Voilà, fidèlement exposées, les bases qui ont présidé à la fondation de l’usine de la Grande-Palud, qu’on a toujours représentée comme une asine exclusivement allemande.
26 mai 1914 – p. 1
Pierre est sorti de prison et la foule l’a acclamé
IL DIT QU’IL VEUT FAIRE ÉCLATER LA VÉRITÉ ET, DÉJÀ, S’EN PREND A SES ACCUSATEURS
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL}
Brest, 25 mai.
Tel j’avais vu Pierre dans son bureau de la Grande-Palud au moment où l’opinion commençait à s’émouvoir de la disparition de M. Cadiou, tel je viens de le retrouver dans le bureau de Me Feillard, où après son dernier interrogatoire qui dura trois heures et demie, il m’a reçu, ayant à ses côtés sa mère, rayonnante. Sa propre automobile était venue le prendre à sa sortie de prison.
Il espérait la conduire lui-même, mais avait dû y renoncer, en raison de l’émotion qu’il éprouvait à reprendre son existence normale, à sortir enfin de l’angoissant cauchemar qu’il venait de vivre pendant quatre longs- mois.
Un peu pâli, un peu amaigri par sa détention, il garde encore une attitude craintive. Derrière ce lorgnon, ses yeux fixent le plus généralement la table où s’entassent les dossiers de son avocat. Sa barbe hirsute accentue encore la timidité de son allure.
Un léger sourire révèle de temps à autre la joie certaine qu’il éprouve d’avoir quitté sa cellule. Il ne manifeste pas autrement son état d’âme. De sa voix douce et traînante, il parle.
Je suis heureux, me dit-il, de vous recevoir. Depuis que nous nous sommes rencontrés à l’usine, des jours pénibles ont coulé pour moi. Nous nous reverrons, je l’espère, dans des circonstances meilleures.
C’est tout !
Me Feillard, redoutant sans doute quelque question importune ou gênante, tire son client à l’écart, puis il fait en son nom la déclaration suivante :
Une déclaration
« Je remercie la presse qui, par ses investigations minutieuses dans mon affaire, a empêché plusieurs erreurs de témoignages et, m’a enfin fait rendre à la liberté, après quatre mois de détention. J’en suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père malade, pour tous mes parents et mes amis, qui n’ont pu croire un seul instant à ma culpabilité.
» Il parait que mon affaire a fait couler beaucoup d’encre. Je n’ai pas encore lu un seul journal. J’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour mes gardiens, qui m’ont toujours traité avec de grands ménagements. J’ai rencontré dans mes coprévenus beaucoup de malheureux, de nombreux déshérités de la vie. Leur infortune m’a aidé à supporter la mienne.
J’ai beaucoup réfléchi et aussi un peu travaillé. Ce fut pour moi un réconfort.
» Maintenant, je vais attendre, près de ma mère, à Landerneau, la fin de mon cauchemar. Je vais, avec le concours de mon dévoué défenseur, Me Feillard, qui est devenu pour moi un grand ami, rechercher par tous les moyens en mon pouvoir la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour.
» Celui qui a enterré mon ancien patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait que l’on fût amené à retrouver son cadavre par l’odeur qui devait fatalement, s’en dégager un jour ou l’autre. Voilà ce qui est certain.
» On a dit que si crime il y avait eu que ce crime était intellectuel. Allons donc ! Que M. Jean-Marie Cadiou explique donc, autrement que par des révélations de somnambule, comment, en si peu de temps, il a pu retrouver le corps de son pauvre frère.
» Je ne veux, toutefois, porter mes soupçons sur personne sans avoir des preuves certaines.
» Je vais enfin pouvoir prendre un peu de repos, respirer l’air pur des champs qui m’a tant manqué et au milieu duquel j’ai si longtemps vécu. Encore une fois, merci à tous ceux qui ont songé à moi dans mon triste sort. »
Pierre à Landerneau
Immédiatement après la lecture de ce communiqué, Pierre part pour Landerneau. Il est 7 h. 45.
A la sortie du Palais de justice, plusieurs centaines de personnes saluèrent de vivats à l’adresse de Pierre, la voiture cellulaire.
A la prison, même affluence sympathique lorsque l’inculpé sortit, chargé d’un paquet de linge et d’un ballot énorme de lettres et de journaux, et vint se jeter dans les bras de sa mère, qu’il embrassa longuement sans un mot. Des applaudissements encore, lorsque l’automobile quitta le domicile de Me Feillard, emportant Mme Pierre et son fils, qui remercia en saluant de la main.
Nous voici sur la route. En trombe, nous dépassons Guipavas, roulant, parmi les haies de genêts en fleurs, vers le pittoresque et verdoyant horizon qui renouvelle sans cesse devant nous le charme de ses paysages.
Au moulin de la Grande-Palud. Pierre entrevoit dans le crépuscule sa maison au milieu de son jardin tout en fleurs. Longtemps il la regarde sans un tressaillement.
Nous dépassons le débit de Mme Quéméneur, qui porte maintenant comme enseigne : Au rendez-vous des amis. Grande-Palud. Cette dernière indication est visible d’assez loin pour les passants. Les affaires, n’est-il point vrai, sont les affaires ?
Dès les premières maisons de Landerneau, tout le monde est aux portes guettant l’arrivée de la voiture. Enfin, c’est l’arrêt devant l’hôtel Le Roch, où est descendue, depuis l’arrestation de son fils, Mme Pierre et où l’ingénieur lui-même va goûter désormais le calme dont il a besoin pour rétablir sa santé.
Sur le quai de l’Elorn, dans la rue, la foule se presse. Elle applaudit et, cette fois, Pierre est visiblement ému. Il se dérobe cependant à cette manifestation toute spontanée pour aller embrasser à nouveau sa mère et serrer les mains de ses amis.
Tout le monde à Landerneau et dans la région accueille avec satisfaction, avec soulagement même, la mise en liberté de l’ingénieur.
M. Legrand, ancien maire de la ville et ancien directeur de la Grande-Palud, ne cache pas le plaisir qu’il éprouve de la décision prise par la justice. Il souhaite que Pierre, qu’il ne cessa jamais d’estimer, voie bientôt son innocence proclamée. Il serait difficile d’exprimer un autre vœu en attendant qu’il se réalise.
L’ingénieur sera de nouveau entendu demain, à trois heures et demie, par M. Bidard de la Noë.
Ce que dit Jean-Marie Cadiou
On a lu plus haut que la déclaration de Pierre lue par Me Feillard mettait nettement en cause M. Jean-Marie Cadiou. Nous avons demandé à celui-ci ce qu’il avait à répondre aux insinuations de l’ingénieur.
– Si Pierre ne trouve, pour m’accuser d’être un assassin, d’autres arguments que ceux dont vous venez de me donner connaissance, je doute fort qu’il ne parvienne jamais à me faire prendre à la prison du Bouguen, la place qu’il vient de quitter. Ses insinuations sont ridicules. C’est tout ce que je puis en dire. Il est en liberté, cela doit lui suffire et c’est déjà fort étonnant. Quant à moi, j’attends l’avenir avec confiance et ne désespère pas de, voir un jour prochain éclater la vérité complète sur la mort tragique de mon frère.
27 mai 1914 – p. 1 et 3
Pierre nous raconte « ses prisons »
LA MÈRE ET LE FILS SONT ENFIN RÉUNIS.
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Landerneau, 26 mai.
Je viens de revoir l’ingénieur Pierre. Il a fait, dès ce matin, couper sa barbe, et se montre beaucoup plus gai qu’il ne l’était hier. Il a reçu de nombreuses visites, en a rendu d’autres à des amis ; partout sur son passage, les mains se tendent franchement vers la sienne : on le complimente sans arrière-pensée. A tous il répond en souriant, embrasse les enfants que l’on pousse vers lui.
Depuis son retour, la population de Landerneau, ainsi que je vous l’ai dit, fait fête à l’ingénieur. En temps ordinaire, les cafés sont fermés à onze heures du soir ; hier, ils sont restés ouverts bien après minuit. L’hôtel Le Roch, où est descendu Pierre, a été littéralement assiégé durant toute la soirée : chacun tenait à le féliciter, à lui parler, ne fût-ce qu’un instant.
De l’affaire Cadiou, Pierre parle le moins possible, prétextant qu’il en ignore tout, en dehors des interrogatoires que lui a fait subir le juge d’instruction. Il conte au contraire, avec bonne humeur, les détails de sa vie de prisonnier.
– Le régime du Bouguen expose-t-il, de sa voix extraordinairement douce, était supportable. Je pouvais avoir 75 centilitres de vin par jour et la nourriture était saine. On nous avait privés de couteaux depuis qu’un prisonnier avait tenté de se trancher la gorge, nous en étions réduits à aiguiser, comme nous le pouvions, les manches de nos cuillers pour remplacer cet ustensile de ménage indispensable. Cela n’était, comme vous pouvez le penser, guère pratique.
A une question directe ayant rapport au calme dont il ne se départit jamais pour ainsi dire, au cours de sa détention, un peu de mélancolie parait sur son visage.
Tout d’abord, répondit-il, je fus suffoqué d’être pris pour un assassin et eus, pendant longtemps l’impression d’avoir la tête vide. Aucune idée nette ne se présentait à mon esprit et je perdais tous mes moyens de défense ; puis je me ressaisis un peu et fus alors très peiné d’entendre certains témoins affirmer le contraire de ce qui pour moi, était la vérité, vérité que je n’ai pas une seconde cessé d’affirmer pleine et entière, très sincèrement. Je faisais des efforts de mémoire, j’essayais de contrôler mes souvenirs et j’en arrivais à retrouver la certitude que les autres se trompaient, alors que moi j’étais toujours dans le vrai. Pouvait-il d’ailleurs en être autrement, puisque je ne suis pour rien dans l’assassinat de mon patron.
Pierre a pris à une heure et demie le train pour Brest. A la gare de Landerneau, il a été l’objet d’une nouvelle manifestation de sympathie.
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Avec plus de fermeté désormais Pierre tient tête à l’accusation
Brest, 26 mai.
L’interrogatoire de Pierre, cet après-midi, a duré de deux heures trente à six heures.
M. Bidard de la Noë a développé à nouveau toute la thèse de l’accusation que nous avons maintes fois exposée, faisant abstraction complète de tous les témoignages de Morlaix.
Le juge d’instruction prétend que Cadiou n’a pu être assassiné que le 30 décembre, et par son ingénieur, parce que celui-ci est la dernière personne en la compagnie de qui certains témoins prétendent l’avoir aperçu. Le magistrat estime que le crime a eu pour mobile le contrat qui liait Pierre à l’usine de la Grande-Palud, contrat que l’ingénieur avait tenté de rompre. Il ne veut admettre ni l’hypothèse du crime simulé, ni celle du suicide, ni celle du transport du cadavre. Il tire en outre argument contre Pierre des lettres écrites par celui-ci à son patron à Paris, les 30 et 31 décembre.
L’ingénieur, invariable dans ses déclarations, s’est borné à répondre qu’il n’avait pas vu le 30 décembre Cadiou à la Grande-Palud qu’il lui eût été facile de rompre son contrat, ne fut-ce qu’en raison des agissements suspects de son directeur ; que s’il dénonça ceux-ci ce fut par simple patriotisme et non dans un but de vengeance et parce qu’il croyait que l’administration de la guerre conserverait le silence sur ses confidences ; que les lettres écrites par lui, les 30 et 31 décembre, constituent une preuve excellente qu’il n’avait pas rencontré Cadiou à la Grande-Palud le jour où la justice place sa disparition ; que, s’il était besoin d’une autre certitude sur ce point, on la trouverait dans ce fait que, le 29 décembre, il écrivait à Cannes pour faire expédier des bonbons aux enfants de son patron pour la nouvelle année.
Lorsque M. Bidard de la Noë aborda ensuite les détails du crime, selon la formule établie par lui, il s’attira, de la part de Pierre de véhéments protestations :
C’est une abomination, déclara ce dernier, que de supposer que j’aie pu tuer mon patron d’un coup de revolver et que, le voyant se débattre à terre dans les affres de l’agonie, je l’aie achevé en lui coupant la gorge.
Tels furent les seuls faits saillants qui vinrent marqueur cette longue audition.
A la sortie du palais, l’ingénieur, qui semble s’être complètement ressaisi, conversa très aimablement avec les journalistes qui l’entouraient. Questionné sur l’achat et la vente de son revolver, il déclara n’avoir qu’un vague souvenir des dates.
Une confrontation générale
Un certain nombre de témoins sont convoqués pour vendredi, ainsi que l’ingénieur, à l’usine de la Grande-Palud, vraisemblablement, afin de tâcher d’arriver à une certitude sur le fait de savoir si Pierre et son directeur ont pu être aperçus ensemble le 30 décembre.
28 mai 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Le juge n’en veut pas démordre : Pour lui Pierre est coupable
Les arguments les plus sérieux en faveur de l’inculpé lui font hausser les épaules
Brest, 27 mai.
L’instruction de l’affaire Cadiou sera terminée dans les premiers jours de la semaine prochaine. M. Bidard de la Noë vient de nous le déclarer.
– Je suis en train, nous dit le juge, de procéder à la mise au point du dossier. J’attends encore quelques renseignements sans grand intérêt, mais il ne me reste plus aucun témoin à entendre.
– Vous n’interrogerez plus Pierre ?
– Si, mais une seule fois, probablement.
– Et les rapports d’experts ?
– Le procureur de la République a été avisé par M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, que son rapport serait déposé demain au parquet de la Seine. Je le recevrai donc après-demain. Celui de M. Grivolat me parviendra vers la même date.
– Êtes-vous certain, monsieur le juge d’instruction, que les vêtements portés par Pierre le 30 décembre se trouvaient parmi ceux qui ont été soumis à l’examen de M. Kohn-Abrest ?
– Malheureusement, non ! Comment d’ailleurs pourrions-nous en être sûrs ?
– Alors l’expertise ne sera pas décisive ?
M. Bidard de la Noë eut un geste découragé et garda le silence.
Le juge est inébranlable dans sa conviction
– N’allez-vous pas, si un non-lieu intervenait en faveur de Pierre, demandons-nous, reprendre les investigations du côté de la piste de Morlaix ?
Le magistrat hausse les épaules.
– D’abord, il n’est rien moins que certain que Pierre soit appelé à bénéficier d’un non-lieu. Depuis deux jours, on a une tendance dans le public à vouloir en faire un grand méconnu, une victime. On se figure qu’une libération provisoire est un gage d’innocence. C’est un tort. Pierre reste inculpé d’assassinat et je considère toujours les charges qui pèsent sur lui comme très graves. Vous me parlez de la piste de Morlaix ; ne l’a-t-on pas suivie suffisamment ? Toutes les personnes qui ont vu ou cru voir Cadiou à Morlaix ou à Saint-Pol-de-Léon après le 30 décembre ont déposé au moins deux fois. Mon collègue de Morlaix, M. Le Clech les a entendues d’abord. Je les ai ensuite convoquées à mon tour. Que voulez-vous faire de plus ? Il serait superflu, je crois, de recueillir une troisième fois les mêmes témoignages. Ces témoignages comportent d’ailleurs de telles invraisemblances, continue M. Bidard de la Noë en haussant le ton, que je ne puis me résoudre à y ajouter foi. Je ne doute pas de la sincérité des témoins, mais je suis persuadé qu’ils se trompent. M. Cadiou, s’il avait été encore vivant le 1er janvier, n’aurait pas laissé sa femme sans nouvelles depuis le 27 décembre. Si, suivant une hypothèse qui a été émise, Mme Cadiou avait reçu une lettre de son mari dont la justice n’aurait pas eu connaissance, elle ne se serait pas affolée le 31 et n’aurait pas prévenu la police de la disparition de son époux. Et puis, où ce dernier aurait-il couché après le 30, où aurait-il mangé, où aurait-il changé de vêtements, puisqu’on prétend l’avoir vu tantôt en costume cycliste, tantôt en tenue, de ville. Et cette bicyclette sur laquelle il s’appuie le soir du 1er janvier à la gare de Saint-Pol-de-Léon, où l’a-t-il prise, puisque les deux machines qu’il possède n’ont pas bougé depuis octobre de la remise de Landerneau ?
Objections en faveur de Pierre
Nous interrompons ici M. Bidard de la Noë pour lui rappeler que plusieurs habitants de Morlaix affirment avoir rencontré, le matin de Noël, Cadiou à bicyclette sur la route de Ploujean. Cadiou paraissait se diriger vers sa propriété de Keranster. L’un des témoins, M. Le Gall, employé à l’hospice de Morlaix, remarqua sur son guidon un paquet de gâteaux que M. Cadiou venait d’acheter dans une pâtisserie de la place Thiers.
M. Le Gall et la personne qui l’accompagnait causèrent avec M. Cadiou qui à leur vue, était descendu de machine Aucune confusion n’était donc possible. Il est démontré par conséquent que M. Cadiou avait, le 25 décembre, à sa disposition une bicyclette qui, d’après M. Le Gall, était à peu près neuve. Cette bicyclette n’a pas été retrouvée. Ne saurait-on admettre qu’elle a été déposée précédemment dans la retraite mystérieuse où M. Cadiou a élu domicile du 30 décembre au 1er janvier ?
Nous avons posé la question au juge. Le magistrat a fait un geste évasif.
– Les témoins se trompent peut-être de date, dit-il. Au surplus, il ne m’appartient pas d’apprécier leurs dépositions. La chambre des mises en accusation se prononcera s’il y a lieu. Ma tâche, à moi, consiste à recueillir impartialement tous les renseignements utiles à la manifestation de la vérité. Là se borne mon rôle, et il tire à sa fin en ce qui concerne l’affaire Cadiou.
– Donc, monsieur le juge, une orientation nouvelle de l’enquête n’est pas à prévoir ?
– Non, l’instruction est virtuellement terminée, à moins qu’un fait nouveau ne se produise d’ici à quelques jours, mais je ne le crois pas.
Une démarche de la Ligue des Droits de l’homme
– Et Bossard, interrogeons-nous ?
– Son cas sera tranché en même temps que celui de Pierre. Une même ordonnance statuera sur leur sort à tous deux.
Nous croyons savoir que l’ancien veilleur de nuit bénéficiera d’un non-lieu pour ce qui est de la complicité d’assassinat. L’inculpation de recel de cadavre sera peut-être retenue.
Nous apprenons d’autre part que M. Hanauer, président de la section brestoise de la Ligue des Droits de l’homme, a été chargé par le comité central d’exprimer à M. Bidard de la Noë un vœu tendant, à ce que Pierre soit renvoyé devant les assises. C’est le désir de l’inculpé et celui de la partie civile, tous deux réclamant le débat public.
Informé de la démarche qui allait être tentée près de lui, M. Bidard de la Noë a déclaré qu’il n’avait pas à faire état de l’opinion des tiers appartenant ou non à la Ligue des Droits de l’homme.
– Un magistrat, a-t-il ajouté, juge en son âme et conscience et ne relève que de lui-même.
Ce que souhaite Me Feillard
Comme Me Vichou [Vichot], avoué de Mme Cadiou, Me Feillard, l’avocat de Pierre, souhaite vivement la comparution de son client devant les assises.
Cela nous permettra, dit-il, de redresser certaines erreurs. Un exemple : on a représenté Pierre comme un être haineux, cherchant lâchement à nuire à son patron en trahissant sa confiance. Rien n’est plus contraire à la vérité. Pierre a dénoncé Cadiou pour dégager sa propre responsabilité. Devait-il se laisser compromettre par des agissements qu’il avait réprouvés ouvertement ?
Vous avez su qu’au cours d’un de ses derniers interrogatoires Pierre avait laissé échapper une révélation susceptible de compromettre un employé de la poudrerie du Moulin-Blanc. Il le regrette aujourd’hui. Il m’a dit : j’aurais dû me montrer plus discret. Les paroles que j’ai prononcées vont peut-être attirer des ennuis à un pauvre homme auquel je n’ai personnellement rien à reprocher.
Vous voyez, continue Me Feillard, à quel point Pierre est sensible. C’est un excellent cœur. On a dénaturé ses actes dans le dessein de le rendre antipathique.
Pierre est en possession d’armes redoutables dont il a jusqu’à présent refusé de faire usage pour sa défense. Il pourrait révéler des faits tels que le scandale des poudres recommencerait s’il parlait, et cependant il se tait
On sait en effet que Pierre a confié à Me Feillard un long mémoire qui contient des révélations sensationnelles sur la qualité du coton employé dans les poudreries et sur les fraudes commises à l’occasion des fournitures.
L’usine de la Grande-Palud sera mise en vente le 6 juillet prochain, en l’étude de Me Henri Robert, notaire à Landerneau. La mise à prix est de 200,000 francs. On compte déjà une dizaine d’acquéreurs éventuels.
29 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
On reparlerait avant peu du scandale des poudres
Brest, 28 mai.
Je viens d’avoir une longue conversation avec un ancien ingénieur des poudres très documenté sur l’usine de la Grande-Palud.
– Il se peut, m’a-t-il dit, que Pierre soit à même de révéler des faits scandaleux. J’en connais suffisamment moi-même.
Les révélations auraient trait aux conditions dans lesquelles l’usine de la Grande-Palud fut fondée par M. Legrand et fut ensuite exclue des adjudications du ministère de la Guerre pour fournitures défectueuses, à la suite du rapport d’un jeune ingénieur des poudres, M. Dévale, bientôt après déplacé sur une intervention politique. Elles auraient trait aussi aux circonstances dans lesquelles M. Cadiou fut substitué à M. Legrand à la tête de la Grande-Palud, et aurait pu, avec l’aide des mêmes influences, participer à de nouvelles adjudications.
Ce qui semblerait confirmer ces bruits, ce sont les déclarations mêmes de M Jean-Marie Cadiou, qui prétend que M. Pierre n’aurait été mis en liberté que par crainte « de révélations susceptibles de rouvrir le scandale des poudres ».
– Je me souviens, dit-il, d’un incident caractéristique qui s’est produit le jour de ma dernière confrontation avec Pierre. L’avocat de celui-ci, Me Feillard, intervint soudain dans la discussion et nomma un fonctionnaire du ministère de la Guerre que Pierre était, disait-il, en mesure de compromettre sérieusement.
Pour moi, dit en terminant M. Jean-Marie Cadiou, on va tout faire pour empêcher la vérité de se manifester, mais moi qui n’ai pas peur d’un scandale, qui ne saurait rejaillir sur la mémoire de mon frère, je ferai tous mes efforts pour traîner Pierre aux assises.
LE RAPPORT DE M. KOHN-ABREST
Brest. 28 mai.
M. Bidard de la Noë a reçu le rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris, dont les conclusions, ainsi que nous l’avons annoncé déjà, sont formelles.
Voici d’ailleurs le texte du document établi par l’expert :
1° Il existe sur le manche et le fer de la pioche des taches de rouille, mais aucune trace de sang ;
2° Sur le couteau, saisi sur Pierre le jour de la découverte du cadavre, ainsi que sur son rasoir, on ne relève aucune trace de sang
3° Rien de suspect sur les vêtements de Pierre ;
4° Des traces de sang ont été relevées sur le côté gauche du faux col et de la chemise de Cadiou, ainsi qu’à l’intérieur de la casquette.
Comme le cadavre était enfoui dans un sol détrempé par la pluie, du sang a pu disparaître entrainé par le renouvellement des eaux, mais il est impossible d’évaluer cette quantité de sang qui, croyons-nous, fut assez faible.
Il existe enfin des éraflures et des entailles dans les vêtements de Cadiou. Elles peuvent avoir été faites par la pioche trouvée chez l’inculpé, mais leur origine est cependant trop discutable pour que ton puisse tirer une conclusion de leur présence.
M. Guilmard, procureur de la République, déclare que le rapport de M. Kohn-Abrest est déconcertant.
M. Bidard de la Noë part pour Paris
Quant à M. Bidard de la Noë, il est parti ce soir pour Paris. Le garde des Sceaux ayant demandé au parquet de Brest des explications sur l’instruction de l’affaire en vue de l’interpellation de M. Paul Meunier, député de l’Aube, il y a tout lieu de croire que le juge d’instruction se rend auprès du ministre afin de lui fournir les éclaircissements qui lui sont nécessaires et lui exposer les raisons pour lesquelles Pierre a été maintenu sous les verrous jusqu’au 25 mai.
UN NOUVEAU BRUIT SENSATIONNEL
Angoulême, 28 mai.
A la suite de propos compromettants qui auraient été tenus par des personnes qui furent en relations d’affaires avec Cadiou, une enquête vient de s’ouvrir à Angoulême.
Nous croyions savoir qu’on cherche notamment à établir s’il est exact que Cadiou, qui venait quelquefois à Angoulême y serait venu fin décembre dernier et s’il est exact qu’un chauffeur d’automobile aurait chargé à cette époque, dans les environs de la poudrerie d’Angoulême, un étranger blessé qu’il aurait transporté de nuit en Bretagne.
30 mai 1914 – p. 2 et 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Qui fabriqua la balle trouvée dans le cou de Cadiou ?
L’expert armurier paraît lui aussi bien embarrassé.
Saint-Étienne, 29 mai.
M. Grivollat [Grivolat], expert armurier, que le parquet de Brest a chargé d’expertiser la balle qui tua M. Cadiou, continue ses études en vue des importantes appréciations qui lui sont demandées, et ce avec un profond souci de documentation et une conscience professionnelle qui l’honorent grandement.
J’ai pu voir hier M, Grivollat [Grivolat] dans le cabinet qu’il occupe au palais du musée de la ville de Saint-Étienne, dont il est le conservateur.
– Je ne pourrai, m’a-t-il dit, déposer mon rapport que dans le courant de la semaine prochaine. Rarement affaire fut plus angoissante que le mystérieux crime de la Grande-Palud et si, malgré moi, je fais subir à l’instruction un retard de quelques jours encore, c’est parce qu’il m’a paru indispensable d’obtenir, avant la rédaction et le dépôt de mon rapport, quelques précisions plus formelles de la maison de Paris qui fabriqua la balle trouvée dans la tête de M. Cadiou. Cette maison seule peut me fournir les explications qui me sont encore nécessaires et que je ne puis vraisemblablement recevoir d’elle avant trois ou quatre jours.
De son côté, l’armurier Marie a été appelé à donner, comme l’a annoncé le Petit Parisien, divers renseignements sur les détails de fabrication du pistolet « velo-dog » qu’il a remis aux magistrats comme identique à celui que jadis il vendit à l’ingénieur Pierre. Il n’est pas surprenant qu’il n’ait pas cherché à contrôler le nombre des rayures de l’arme achetée chez lui et provenant de la maison de Bouyxtet, de Liège. On fabrique, en effet, des « velo-dog » en Belgique, en France et en Espagne et il est très probable que peu de marchands d’armes se sont jusqu’ici préoccupés de ce détail, insignifiant en apparence : le nombre de rayures du canon de l’arme.
Pour en finir, dit en terminant M. Grivollat [Grivolat], je suspends pendant trois ou quatre jours encore mes travaux sur l’affaire Cadiou, en attendant la réponse qui doit me parvenir de Paris. Mais, quoi qu’il advienne, le parquet de Brest sera seul informe des conclusions du rapport qu’il m’a confié, et il ne me sera possible d’observer une moindre discrétion que lorsque mon rapport sera déjà entre les mains des magistrats qui doivent être les premiers à en connaître.
Le fabricant parisien n’a pu donner une réponse précise
Si, pour clore son expertise, M. Grivollat [Grivolat] « n’attend que des précisions plus formelles sur la balle trouvée dans la tête de M. Cadiou », le parquet de Brest recevra bientôt son rapport.
La maison de Paris qui livra à M. Marie, l’armurier de Landerneau, les cartouches achetées par Pierre, est la Cartoucherie française, rue Bertin-Poirée. Elle s’est empressée d’adresser, à l’expert de Saint-Étienne, les renseignements demandés. C’est ce que nous a déclaré, hier, le directeur de cet établissement.
– Ces jours derniers, nous a-t-il dit, M. Grivollat [Grivolat] m’expédia une cartouche, une seule, en m’écrivant que cet objet, l’une des pièces à conviction de l’affaire Cadiou, était de notre fabrication. L’expert me demandait de vouloir bien l’identifier.
Or, ce projectile ne possède aucune marque. C’est une balle blindée du modèle « velo-dog », lequel, tout le monde le sait, était le plus répandu avant l’apparition du browning. C’est toujours, néanmoins, un modèle très courant que fournissent les quatre cartoucheries françaises.
Il est vrai que M. Marie se fournit habituellement chez nous. Mais, sur le terrain de l’expertise, rien ne nous permet d’affirmer que la cartouche faisant partie des pièces à conviction est sortie de notre maison. C’est possible, mais on ne peut le certifier. Elle ressemble, en effet, à toutes les autres. Aussi, hier, en renvoyant le projectile à l’expert, lui ai-je répondu qu’aucune particularité n’établissait son identité, puisque aucune marque ne le distingue et que toutes les cartoucheries françaises fabriquent couramment ce modèle.
Pour donner encore plus de poids à sa démonstration, notre interlocuteur nous remet une cartouche identique à celle qu’il vient d’expédier à M. Grivollat [Grivolat], et il conclut :
– Voici un projectile de notre maison ; si, demain, une personne inconnue me le rapportait, comme il ne porte aucune inscription, je me trouverais dans l’impossibilité absolue de désigner la cartoucherie d’où il provient.
LA PISTE D’ANGOULÊME NE PARAIT PAS SÉRIEUSE
Angoulême, 29 mai.
La piste qu’on paraissait vouloir suivre à Angoulême ne parait pas devoir aboutir à un résultat sérieux. J’ai, en effet, réussi à retrouver le chauffeur qui est allé, l’année dernière, en Bretagne conduire, non pas un blessé, mais un malade. Or, il affirme qu’il a effectué ce voyage à une époque bien antérieure à celle qui concorde avec la disparition de Cadiou.
L’enquête qui se poursuit a surtout pour but d’établir s’il est exact ou non que des malversations aient été commises à l’occasion des livraisons de cotons fournis à la poudrerie d’Angoulême par l’usine de la Grande-Palud et dans lesquelles seraient compromis plusieurs intermédiaires.
Pierre rouvrira-t-il le scandale des poudres ?
IL ACCUSE
Brest, 29 mai.
Nous sommes allés trouver Pierre, cet après-midi, et nous lui avons demandé s’il était exact que son mémoire pût compromettre des tiers et notamment un haut fonctionnaire du ministère de la Guerre. Voici les graves déclarations que l’ancien ingénieur de la Grande-Palud nous a faites :
– Le mémoire dont vous me parlez, dit-il, concerne surtout les procédés qui étaient en usage à l’usine de M. Cadiou. Je vais vous les décrire. Vous tirerez ensuite de mon exposé les enseignements qu’il comporte.
Mauvaise matière première
M. Cadiou employait une mauvaise matière première. Il utilisait les linters dont le moindre défaut est de se présenter en lots non homogènes.
Il y a des linters de qualité plus ou moins inférieure. M. Cadiou les achetait au plus bas prix. C’était déjà une raison pour que les produits de son usine fussent mauvais. Ce n’était pas la seule.
Le blanchiment des linters s’opérait, en effet, la Grande-Palud, dans des conditions déplorables. L’outillage était défectueux et le personnel insuffisant. Le coton brut, tel qu’il arrivait à l’usine, devait d’abord être trié, c’est-à-dire qu’une équipe d’ouvriers était chargée de retirer à la main les grosses impuretés et notamment les brindilles de bois qui constituent un principe de décomposition.
Pendant longtemps ce tri été fait à même le sol sur la terre, et ce n’est qu’en 1913, sur l’intervention d’un contrôleur des poudres, que M. Cadiou s’est décidé à faire effectuer les travaux nécessaires pour que cette opération puisse avoir lieu proprement. Cela ne veut pas dire que tout se passa normalement à partir de 1913, car il est une réforme que M. Cadiou ne s’est jamais résolu à faire, celle d’augmenter le nombre de ses ouvriers. Avec ceux dont je disposais, il était impossible d’opérer consciencieusement le tri.
Manœuvres équivoques
Enfin, M. Cadiou avait recours à des moyens frauduleux pour faire admettre ses fournitures à la poudrerie d’Angoulême principalement. Il avait à sa solde un magasinier qui se chargeait de faire accepter le coton, bon ou mauvais. Le moyen était simple : M. Cadiou faisait marquer d’un signe convenu celle des balles sur laquelle il voulait que le prélèvement fut fait pour le contrôle, d’ailleurs illusoire dans la plupart des cas.
– Vous dites que le contrôle était souvent illusoire à la poudrerie d’Angoulême ?
– Pas seulement à Angoulême, reprend l’ingénieur. En somme, M. Cadiou a fait que profiter d’un état de choses regrettable qui permet à tous les fournisseurs d’imiter son exemple. Ce qui est terrible, c’est l’insuffisance du contrôle dans les poudreries. On peut ainsi fournir à l’État pour sa poudre des éléments de fabrication détestables sans que ceux qui ont mission d’exercer la surveillance ne s’aperçoivent de rien.
Une question délicate
– A quel mobile avez-vous obéi en dénonçant M. Cadiou ?
– Laissons de côté, si vous le voulez, toute considération patriotique et dites seulement que j’ai eu le souci compréhensible de dégager ma responsabilité. J’étais directeur technique et je voulais pas courir le risque d’être accusé un jour d’avoir participé des actes délictueux, alors que j’avais tout fait pour m’opposer à ce qu’ils fussent commis.
– Ainsi, c’est ce que contient votre mémoire ?
Nous regardons alors Pierre droit dans les yeux. Il hésite, puis :
– Oui, dit-il, tout se rapporte à la fabrication de la Grande-Palud et aux moyens employés pour écouler les produits qui auraient dû être refusés. Cela présente un intérêt général.
– Certes, tout cela est très grave, mais pourquoi ne l’avez-vous pas dit plus tôt ?
Pierre hausse imperceptiblement les épaules, puis il prononce négligemment cette phrase inquiétante
– Cela s’est toujours passé de la même façon dans le service des poudres. Il n’y a rien de nouveau dans ce que je vous ai dit.
31 mai 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Jean-Marie Cadiou répond aux accusations de Pierre
Brest, 30 mai.
Nous avons interrogé aujourd’hui M. Jean-Marie Cadiou au sujet des déclarations faites hier par l’ingénieur Pierre. M. Jean-Marie Cadiou n’en parait pas très ému :
– Tout cela n’est pas bien intéressant, dit-il : Pierre veut se venger en salissant la mémoire de mon frère et il se trouve ainsi entraîné à porter à tort et à travers des accusations sans fondement. Mon frère n’employait pas une matière première plus mauvaise que celle de ses concurrents. Il achetait exactement le même coton que tous les directeurs d’usines de blanchiment de linters, c’est-à-dire du coton vierge de deuxième qualité.
– Il y mélangeait peut-être des déchets d’huilerie ?
– Jamais de la vie ! D’ailleurs, quand une fourniture était mauvaise, elle était refusée, quoi qu’en prétende Pierre. Le contrôle est sérieux dans les poudreries et pas plus tard que le mois dernier, une usine de blanchiment voisine de la Grande-Palud a été obligée de reprendre la moitié d’une importante fourniture destinée à la poudrerie du Moulin-Blanc.
Pierre accuse encore votre frère de n’avoir pas voulu faire subir à son outillage les perfectionnements indispensables. Il lui reproche d’avoir réduit avec excès le nombre de ses ouvriers.
– Pierre ne manque pas d’aplomb. C’est lui qui s’est toujours refusé, avec une mauvaise volonté manifeste, à tenir compte des ordres que mon frère lui donnait pour améliorer la fabrication.
– Dans quel but ?
– Il faisait tout ce qu’il pouvait pour faire refuser les fournitures. C’est ainsi qu’il prenait les intérêts de son patron. En ce qui concerne la main-d’œuvre, l’explication est simple. Mon frère, exclu de l’adjudication de décembre, prévoyait que son usine chômerait pendant quelques mois. N’est-il pas naturel qu’il ait chargé Pierre de licencier une partie du personnel, qui allait se trouver sans travail. Je n’attache aucune importance, conclut M. Jean-Marie Cadiou, aux accusations que Pierre a portées ou qu’il pourra porter contre mon frère.
Au moment où nous prenons congé de lui M. Jean-Marie Cadiou nous montre une lettre qu’il vient de recevoir de Bruxelles. Le signataire de la lettre, le docteur Orgeas, de Bruxelles, l’avise qu’il va demander à être entendu par M. Bidard de la Noë. Le docteur Orgeas prétend avoir d’importantes révélations à faire au sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
M. Jean-Marie Cadiou pense que la lettre émane d’un fumiste.
1er juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
L ‘enquête d’Angoulême n’a rien donné
Brest, 31 mai.
Le procureur de la République a reçu le rapport sur l’enquête d’Angoulême, au sujet d’un blessé qui pouvait être M. Cadiou et qui aurait été transporté à la fin de décembre en automobile à Brest. Cette enquête, qui ne reposait que sur de simples propos tenus en ville, n’a donné aucun résultat : elle a été faite par le commissaire spécial d’Angoulême.
Le juge d’instruction procédera prochainement à une confrontation générale à la Grande-Palud des ouvriers de l’usine et de Pierre.
3 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
UNE LETTRE DE Mme PIERRE
Mme Pierre, mère de l’ancien ingénieur de l’usine de la Grande-Palud, nous a adressé la lettre suivante :
Landerneau, 1er juin.
Monsieur le rédacteur en chef,
Je vous prie d’agréer mes bien sincères remerciements pour les bons articles de votre honoré journal en faveur de mon fils, l’ingénieur Pierre.
Je vous serais bien reconnaissante d’offrir ces mêmes remerciements à vos honorables lecteurs, qui m’ont adressé leurs témoignages d’estime et de sympathie. Ces témoignages me sont venus non seulement de France, mais aussi de toute l’Europe.
C’est pour moi un grand réconfort qui m’aide à attendre courageusement que la lumière se tasse, ce qui mettra fin à mon affliction.
Agréez, monsieur, avec ma reconnaissance, l’expression de mes sentiments très distingués.
4 juin 1914 – p. 1
LA BALLE QUI TUA CADIOU
Le rapport de M. Grivollat [Grivolat]
Saint-Étienne, 3 juin.
Conformément à sa promesse, M. Grivolat, conservateur des musées de Saint-Étienne, et expert nommé par le juge d’instruction de Brest pour expertiser la balle qui tua M. Cadiou, a bien voulu me recevoir pour me confier en substance les conclusions du rapport qu’il a rédigé sur cette passionnante et mystérieuse affaire.
– A l’heure actuelle, m’a dit M. Grivollat [Grivolat], mon rapport doit être entre les mains de M. le juge d’instruction de Brest. Je puis donc aujourd’hui vous résumer mes conclusions, que voici :
1° La balle meurtrière de M. Cadiou est bien réellement une balle vélo-dog de la Cartoucherie française ;
2° Cette balle est en tous points conforme à celle vendue par l’armurier Marie à l’ingénieur Pierre ;
3° Cette balle ne peut être confondue avec d’autres projectiles de fabrication analogue, et encore moins avec des balles de pistolets automatiques Webley, Browning, Sterp, etc., du calibre de 6 millimètres 35.
4° Le crime a été commis à l’aide d’un revolver vélo-dog et non au moyen d’un autre genre de revolver ou pistolet ;
5° D’après la déclaration du fabricant de vélo-dogs, M. de Bouyxtet, il résulte que ses vélo-dogs sont le plus ordinairement à quatre rayures et que la concordance des quatre rayures relevées sur la balle du crime pourrait parfaitement provenir d’un vélo-dog de la fabrication de cet armurier, attendu que la plupart des autres fabricants rayent leurs vélo-dogs à cinq et à six rayures ;
6° Une certaine particularité signalée à l’extrémité du dé de blindage de la balle Cadiou concorde parfaitement aussi avec la même particularité relevée sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que cet armurier a certifiées conformes à celles vendues par lui à l’inculpé Pierre, en mai 1913.
Les faits qui m’ont amené à être aussi affirmatif sont les suivants :
La cartouche vélo-dog que j’ai soumise à l’examen du directeur de la Cartoucherie française à Paris, et qu’il n’a pu identifier, avait été prise dans une botte provenant de ladite cartoucherie, fournie à l’instruction par l’armurier Marie, et semblable à celle qu’il avait vendue à M. Pierre : cette cartouche portait un petit cercle à l’extrémité du dé de blindage ; il s’agit là d’une imperfection produite par l’outil au moment de l’emboutissage du dé. Or, la balle meurtrière de M. Cadiou porte aussi ce cercle ; la balle du crime et la balle de comparaison sortent donc de la même fabrique et présentent toutes deux la même particularité.
De plus, par des mensurations exactes et le caractère distinctif de chaque fabrication, je prouve qu’on ne peut confondre la balle qu’on m’a soumise avec d’autres de fabrication analogue. On n’aurait pu non plus la confondre avec des balles de pistolet automatique de calibre de 6mm35 ; le crime n’a pu être commis qu’avec un vélo-dog, seul capable, grâce à la longueur de son barillet, de tirer cette munition longue de 35 millimètres.
Enfin, on a voulu trouver dans la différence des cinq rayures du revolver vélo-dog remis par l’armurier Marie à l’instruction et certifié conforme à celui que cet armurier a vendu à Pierre, la preuve de l’innocence de l’ingénieur, parce que la balle meurtrière de M. Cadiou porte la trace de quatre rayures seulement.
Mais il résulte de mon expertise, notamment des renseignements fournis par le fabricant, belge, M. de Bouyxtet que, le plus généralement, ses vélo-dog sont à quatre rayures, quoique quelquefois aussi à cinq.
Les fabricants de vélo-dog français, belges et espagnols, font leurs armes à cinq et six rayures ; la manière des quatre rayures est l’exception dans cette fabrication et semble plutôt être employée plus particulièrement par le fabricant belge, M. de Bouyxtet.
Pierre ne s’en émeut pas
Brest, 3 juin.
J’arrive à l’hôtel Le Roch, à Landerneau, en même temps que Pierre.
– Je viens de faire une longue promenade, me dit-il. Je suis allé à Penoran. Cela m’a fait du bien.
– J’ai une grave nouvelle à vous annoncer, lui dis-je à mon tour.
Pierre me regarde, mais ses yeux n’expriment qu’une curiosité exempte d’inquiétude.
– Quoi donc ? reprend-il.
M. Grivollat [Grivolat], l’expert armurier de Saint-Étienne, auquel le parquet de Brest a confié l’examen de la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou et du revolver que M. Marie affirme être semblable celui qu’il vous avait vendu, a rédigé un rapport dont les conclusions sont défavorables à votre cause. M. Grivollat [Grivolat] déclare que la balle de 6 millimètres provient de chez M. Marie et qu’elle n’a pu être tirée que par un revolver semblable au vôtre.
Aucun signe d’émotion n’apparaît sur le visage paisible de l’ingénieur et c’est avec un sourire qu’il me répond :
– Que voulez-vous que je vous dise ? Je ne suis pas expert et je n’ai pas qualité pour discuter les conclusions de ce monsieur. J’ai été longuement interrogé au sujet de la vente de mon revolver.
M. Bidard de la Noë m’a posé plusieurs fois, avec insistance, les mèmes questions. Je n’ai jamais varié dans mes réponses, puisque dès le début j’ai dit l’exacte vérité. Il est très fâcheux pour moi que le projectile qui a tué M. Cadiou soit semblable aux balles que j’ai achetées à M. Marie. Puis-je y changeur quelque chose !… Je regrette seulement que l’on n’ait pas retrouvé dans mon jardin une des balles de 6 millimètres que j’y avais tirées. Peut-être les expériences de M. Grivollat [Grivolat] auraient-elles pu alors être faites avec plus de certitude. Malheureusement j’ai tiré très peu de ces projectiles et pas un seul sur la porte qui me servait habituellement de cible. Ils doivent tous être perdus dans la terre.
– C’est très regrettable, en effet. Vous voyez cependant que M. Grirollat [Grivolat] fournit au parquet des conclusions assez précises.
Pierre fait un geste d’impuissance que corrige l’expression souriante du visage. En somme, dit-il, il n’y a rien de changé. On a toujours cru que la balle qui tua M. Cadiou était une balle vélo-dog de 6 millimètres. De mon côté, je n’ai fait aucune difficulté pour reconnaître que mon revolver tirait des balles de cette sorte. Mais il n’y a pas qu’un revolver comme le mien sur terre.
– Cependant M. Grivollat [Grivolat] a établi que la balle meurtrière provenait de chez M. Marie.
Pierre ne me répond pas il sourit à son fidèle ami M. Le Roch, qui s’est avancé vers nous et qui hausse les épaules quand on l’a mis au courant des faits :
– Encore des sottises s’exclame-t-il. On en dira d’autres !
Pierre me raconte alors son excursion. Je l’observe. Ses intonations, ses gestes sont d’un naturel parfait. Il n’éprouve pas la moindre gêne.
– Ma mère doit être rentrée, me déclare-t-il en prenant congé de moi. Je vais voir, vous permettez ?
Impassible il me tend la main et s’éloigne.
13 juin 1914 – p. 3
Cadiou s’est suicidé écrit un nommé Le Goff
MAIS ON CROIT A UNE MYSTIFICATION
Brest, 12 juin.
On sait qu’à plusieurs reprises, au cours de l’interminable instruction, l’hypothèse du suicide de M. Cadiou occupa l’opinion publique. Me Feillard, avocat de Pierre, vient de recevoir de Rouen une lettre qui, émanant, prétendument, d’un nommé Le Goff, ancien ouvrier à la Grande-Palud, affirme que M. Cadiou s’est suicidé le 2 janvier au soir avec un revolver de provenance française et non belge, à percussion centrale, canon rayé, calibre 6 millimètre, barillet à bascule, extracteur automatique, longueur 15 centimètres, portée 150 mètres, tirant des balles blindées d’une longueur de 26 millimètres.
Ce revolver – son poids est de 280 grammes – est vendu aux armuriers par la manufacture d’armes de Saint-Étienne. Il se trouve couramment à Nantes, Rennes et Brest.
Le Goff ajoute qu’il en a même marchandé un à cinq coups, à Morlaix, place Thiers, du prix de 50 francs, qu’on lui aurait laissé à moins, mais il ne voulait pas mettre plus de 30 francs. L’armurier lui a dit en avoir vendu, en 1913, un semblable à un industriel habitant Paris et Landerneau (sic), et il en fut très satisfait, après essaie qu’il fit en rentrant à son usine de fulmicoton sur la rive gauche de l’Elorn.
Le correspondant informe Me Feillard qu’après le suicide, une personne, qui touche de près à la famille Cadiou, chargea deux ouvriers de l’usine de procéder, le 5 janvier, à l’ensevelissement du cadavre, qui eut lieu dans le plus grand mystère et au milieu de la nuit.
Ces ouvriers, qui sont connus de tous, dit Le Goff, auraient été grassement rémunérés.
Dans cette lettre, le correspondant de Me Feillard donne des indications sur le voyage de Cadiou à Saint-Pol-de-Léon, Henvic, Carantec où, on le sait, il aurait été vu par divers témoins.
Quelle importance convient-il de prêter à cette lettre dont l’auteur donne son adresse poste restante, à Rouen ?
Un premier démenti
Morlaix, 12 juin.
Notre correspondant de Morlaix s’est rendu chez l’armurier Marie, visé par M. Le Goff. Celui-ci lui a déclaré qu’il ne se souvient d’aucune conversation semblable avec un client quelconque et qu’en général il se garde bien de bavarder avec des personnes qu’il ne connaît pas. Les revolvers répondant aux types indiqués sont le vélo-dog 6m/m du poids de 265 grammes ; le browning de 6m/m 36, du poids de 240 grammes.
Le browning de fabrication française sort de la manufacture de Saint-Étienne. Il pèse 340 grammes et non 280 grammes, comme l’indique l’ouvrier Le Goff dans sa lettre.
– Cette balle, dit M. Marie, qui est de très forte pénétration, n’aurait pu rester dans le cou de M. Cadiou. Elle l’aurait traversé de part en part.
Tout dernièrement, un essai a été fait sur une barrique vide, qui a été transpercée complètement et d’autres objets placés plus loin ont été traversés.
D’après cette déclaration, il y a lieu de croire que la lettre écrite à l’avocat de Pierre est l’œuvre d’un fumiste.
Pierre aussi croit à une mystification
Brest, 12 juin.
L’ingénieur Pierre, qui habite actuellement un hôtel Landerneau avec sa mère, nous a déclaré cet après-midi que la lettre venue de Rouen et signée Le Goff lui paraissait être l’œuvre d’un mystificateur. Il a bien connu, autrefois, à l’usine, un ouvrier du nom de Le Goff, mais il était absolument illettré et incapable de rédiger cette missive dans le style où elle conçue.
Pierre nous a confié, en outre, qu’il s’étonnait qu’on ne lui eût pas encore remis ses vêtements, qui sont toujours à Paris, pour l’expertise. Toute sa garde-robe, y compris son habit de cérémonie, a été saisie. Il ne lui reste que le vêtement qu’il portait à la prison et comme, à la suite de ses mésaventures, l’ingénieur ne roule pas sur l’or, cet état de choses n’est pas sans le gêner considérablement.
Pierre, qui a repris peu à peu ses habitudes, semble maintenant tout à fait rassuré sur risque de l’affaire à laquelle il est mêlé par suite de circonstances qu’il ne veut pas se permettre d’apprécier jusqu’à nouvel ordre.
14 juin 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
LA LETTRE REÇUE PAR Me FEILLARD SERAIT L’ŒUVRE D’UN MYSTIFICATEUR
Brest, 13 juin.
Je vous ai signalé, hier, la lettre reçue par Me Feillard, défenseur de l’ingénieur Pierre, et les étranges déclarations qu’elle renfermait.
D’après Le Goff, le signataire de la lettre, Cadiou se serait suicidé le 2 janvier, à l’aide d’un revolver sur lequel les plus grandes précisions étaient donnée.
Ce revolver, du poids de 280 grammes, dit le signataire, fut vendu aux armuriers par la manufacture d’armes de Saint-Étienne. Il se trouve couramment à Nantes, Rennes et Brest.
Le Goff ajoute qu’il a même marchandé une de ces armes à cinq coups, à Morlaix, place Thiers, au prix de 50 francs, qu’on lui aurait laissé à moins, mais il ne voulait pas mettre plus de 30 francs. L’armurier lui aurait dit avoir vendu, en 1913, un revolver semblable à un industriel habitant Paris et
Landerneau (sic), et il en fut très satisfait, après les essais qu’il en fit en rentrant à son usine de fulmicoton, sur la rive gauche de l’Elorn.
Comme on le voit, l’ouvrier Le Goff se montre d’une précision très grande. Malheureusement, ses affirmations ne trouvent pas grande créance auprès de la population, qui ne cesse de se passionner de plus en plus au sujet de cette troublante affaire.
L’ingénieur Pierre, lui-même, qui habite actuellement un hôtel à Landerneau avec sa mère, nous a déclaré que la lettre venue de Rouen et signée Le Goff lui paraissait être l’œuvre d’un mystificateur. Il a bien connu, autrefois, à l’usine un ouvrier du nom de Le Goff, mais il était absolument illettré et incapable de rédiger cette missive dans le style où elle conçue.
Pierre nous a confié, en outre, qu’il s’étonnait qu’on ne lui eût pas encore remis ses vêtements, qui sont toujours à Paris, pour l’expertise. Toute sa garde-robe, y compris son habit de cérémonie, a été saisie. Il ne lui reste que le vêtement qu’il portait à la prison et comme, à la suite de ses mésaventures, l’ingénieur ne roule pas sur l’or, cet état de choses n’est pas sans le gêner considérablement.
Pierre, qui a repris peu à peu ses habitudes, semble maintenant tout à fait rassuré sur l’issue de l’affaire à laquelle il est mêlé.
L’armurier dément
Morlaix, 13 juin.
Dès que j’ai eu connaissance de la lettre écrite de Rouen au défenseur de l’ingénieur Pierre, je me suis immédiatement rendu chez l’armurier Marie, visé par M. Le Goff. Celui-ci a déclaré qu’il ne se souvent d’aucune conversation semblable avec un client quelconque et qu’en général il se garde bien de bavarder avec des personnes qu’il ne connaît pas.
Les revolvers répondant aux types indiqués sont le vélo-dog 6m/m du poids de 265 grammes ; le browning de 6m/m36, du poids de 240 grammes.
Le browning de fabrication française sort de la manufacture de Saint-Étienne. Il pèse 340 grammes et non 280 grammes, comme l’indique l’ouvrier Le Goff dans sa lettre.
– Cette balle dit M. Marie, qui est de très forte pénétration, n’aurait pu rester dans le cou de M. Cadiou. Elle l’aurait traversé de part en part.
Tout dernièrement, un essai a été fait sur une barrique vide, qui a été transpercée complètement et d’autres objets placés plus loin ont été traversés,
D’après cette déclaration, il y a lieu de croire que la lettre écrite à l’avocat de Pierre est l’œuvre d’un fumiste.
15 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
On met en vente l’usine de la Grande-Palud
Brest, 14 juin.
De grandes affiches viennent d’être apposées dans les principales localités du Finistère, annonçant, pour le 6 juillet, la mise en vente de l’usine de la Grande-Palud désormais célèbre.
C’est à la requête de la famille Cadiou que Me Vichot, avoué à Brest, fait procéder à cette vente.
Les bâtiments de l’usine et l’ancien moulin que l’ingénieur Pierre habitait sont mis à prix pour la somme de 200.000 francs.
La villa de Keranster est également mise en vente au prix de 15.000 francs. On sait que ce cottage, où la famille Cadiou passait l’été, se trouve à Morlaix au lieu dit « le Bas de la rivière ».
17 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
LES POUCIERS N’ONT PU RETROUVER AUCUNE DES BALLES TIRÉES PAR PIERRE
Landerneau, 16 juin.
On croyait l’affaire Cadiou terminée, tout au moins en ce qui concerne [‘enquête relative à l’ingénieur Pierre. Or, voici que le parquet manifeste une activité nouvelle.
C’est le rapport de l’armurier expert Grivollat [Grivolat] qui en est cause. On sait que ce rapport constitue contre Pierre une charge d’une certaine gravité, que l’accusation n’a pas manqué de rapprocher des autres présomptions la disparition insuffisamment expliquée du revolver de six millimètres et la lettre saisie chez le pharmacien Faucon, de Bois-Colombes, dans laquelle Pierre disait à son ami, en novembre 1913, qu’il portait habituellement son revolver sur lui.
Cet ensemble de probabilités ne fournit cependant pas à l’accusation un argument décisif. L’expert Grivollat [Grivolat] lui-même a déclaré ne pouvoir conclure avec certitude que si on le mettait en mesure de comparer la balle meurtrière soumise à son expertise à l’une de celles que Pierre avait achetées chez l’armurier Marie, de Landerneau, et, autant que possible, à une balle tirée. C’est dans l’espoir de donner satisfaction à l’expert que M. Bidard de la Noë a chargé M. Rouquier, commissaire divisionnaire de la brigade mobile de Rennes, de procéder à de nouvelles recherches dans le jardin de la Grande-Palud, où Pierre s’était, à diverses reprises, exercé au tir.
Les recherches effectuées jusqu’ici par la police spéciale et par les inspecteurs de la brigade mobile n’avaient donné aucun résultat intéressant. On avait trouvé des balles en plomb de 8 millimètres et de 9 millimètres, tirées, les premières avec le revolver de l’usine, les secondes par le prédécesseur de Pierre, l’ingénieur Greiss, mais les balles de cuivre de six millimètres avaient échappé à toutes les investigations.
M. Rouquier, qui est accompagné de deux inspecteurs, avait pris rendez-vous avec Pierre et son avocat, Me Feillard, à dix heures du matin. Le commissaire fit préciser à Pierre l’emplacement où se trouvait la tonnelle derrière laquelle il s’était abrité pour essayer son revolver, mais toutes les recherches restèrent vaines.
A midi, le commissaire se rendait à l’hôtel Le Roch et y saisissait trois copies de lettres de l’usine de la Grande-Palud.
D’après Pierre, on trouverait dans un de ces documents la preuve des fraudes auxquelles Cadiou avait recours pour faire admettre à la poudrerie d’Angoulême des fournitures défectueuses. La complicité de l’employé Paurion serait également établie.
Le parquet ayant ordonné de rechercher tous les revolvers de 6 m/m vendus depuis deux ans par l’armurier Marie, M. Rouquier a convoqué pour cet après-midi le courrier de Plougastel, qui est en possession d’une de ces armes.
18 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
LES CONFRONTATIONS A L’USINE
Brest, 17 juin.
En vue de la comparution éventuelle de l’ingénieur Pierre devant les assises, le parquet a entrepris de faire procéder à une reconstitution photographique des allées et venues de M. Cadiou à l’usine de la Grande-Palud, le matin du 30 décembre.
En présence du parquet, de l’ingénieur Pierre et de son avocat, Me Feillard, les ouvriers ont été successivement postés dans la partie de l’usine où ils se trouvaient le matin du 30 décembre et on les invita à renouveler leurs déclarations.
Tous affirmèrent avoir vu M. Cadiou à diverses heures de la matinée et en différents endroits.
Pierre a maintenu qu’il y avait confusion et que c’est le 29 décembre que M. Cadiou vint à l’usine pour la dernière fois.
M. Nicolas Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, dont le témoignage n’a encore jamais été recueilli, affirme qu’il rencontra M. Cadiou, sur le quai de Léon, à Landerneau, le 30 décembre à dix heures et demie du malin.
Cette déclaration infirme celles du contremaître Bignard et du chauffeur Dolou, lesquels prétendent avoir vu Cadiou et Pierre ensemble, à la Grande-Palud, le même jour, vers onze heures.
La seconde partie de l’enquête de la Grande-Palud n’a pu être reprise qu’à trois heures et demie de l’après-midi, le procureur général Bledu qui tenait à y assister, ayant été, dans le trajet de Morlaix à Landerneau, victime d’un accident d’automobile.
Quatre témoins à charge ont été entendus : M. Kervistin [Kervestin], employé aux autoclaves ; le contremaître Bignard et le chauffeur de l’usine virent M. Cadiou et Pierre : le premier près de lui, le second alors qu’ils se dirigeraient vers le moulin Daulon [Caroff], et le troisième lorsqu’ils quittèrent ensemble l’usine, vers onze heures du matin. Enfin, la femme Hémery, surnommée la « Prunée » [Fumée], affirme avoir vu M. Cadiou et Pierre, dans le bois, vers trois heures de l’après-midi.
L’avocat, Me Feillard, a déclaré qu’à son avis le rapport de l’expert Grivolat n’était pas aussi concluant contre Pierre qu’on voulait le dire.
24 juin 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
BOSSARD PASSA A BREST LA MATINÉE DU 30 DÉCEMBRE
Brest, 23 juin.
M. Bidard de la Noë a entendu hier la déposition de l’abbé Fertile, vicaire à Crozon. L’intervention de cet ecclésiastique, qui n’avait pas encore paru à l’instruction est motivée par ce fait que Bossard, désirant établir un alibi pour la journée du 30 décembre, avait déclaré au magistrat avoir voyagé ce jour-là, de Brest à La Forest en chemin de fer, avec un prêtre qui avait lié conversation avec lui et lui avait montré des images.
L’abbé Fertile ayant lu cette déposition dans les journaux a tenu à confirmer devant M. Bidard de la Noë, ce que lui avait dit l’ancien veilleur de la Grande-Palud. L’intervention du prêtre est importante en ceci qu’elle prouve que, dans la matinée du 30 décembre, a heure même où, d’après le parquet, le crime a été commis, Bossard était à Brest, où il prit le train à 1 h. 42 de l’après-midi, pour rentrer à la Grande-Palud.
Le juge d’instruction a reçu également la déposition de M. Bonnefoy, conseiller municipal à Landerneau, frère du fermier Bonnefoy, de la Grande-Palud. Ce témoin prétend avoir aperçu Cadiou à 10 h. 1/2 du matin sur l’un des quais de l’Elorn à Landerneau au moment où fonctionnait la remonte italienne. En rapprochant les dates on a constaté que cette remonte avait opéré à Landerneau le 30 décembre. Il en résulterait donc que Cadiou aurait été aperçu vivant à Landerneau à l’heure où, d’après l’accusation, il se faisait assassiner par Pierre dans le bois de la Grande-Palud.
28 juin 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
On soumet à l’ingénieur Pierre des rapports d’experts et des résultats de commissions rogatoires
Brest, 27 juin.
L’ingénieur Pierre et son avocat, Me Feillard, se sont rendus, cet après-midi, à la convocation de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction.
Ce dernier a donné lecture à l’inculpé des rapports des experts de l’école d’armurerie de Saint-Étienne, du docteur Paul, médecin légiste, et de M. Kohn, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris.
Pierre, après avoir renouvelé ses protestations d’innocence, a fait quelques observations de détail sans grande importance.
Le juge lui a alors donné communication des résultats de certaines commissions rogatoires dont le secret avait été garde jusqu’à ce jour.
Au cours d’un de ses interrogatoires, Pierre avait mis en cause M. Henry, secrétaire du laboratoire des poudres et salpêtres.
D’après l’ingénieur, M. Cadiou était très lié avec M. Henry, et c’est grâce aux indications que ce dernier lui fournissait bénévolement qu’il parvenait à supplanter ses concurrents dans les adjudications de coton.
Le juge aurait bien voulu faire poser, à ce sujet, quelques questions à M. Henry, qui avait été rayé des contrôles de l’activité et mis à la retraite, le 15 décembre 1913, mais la commission rogatoire qu’il envoya à cet effet arriva trop tard à destination.
En effet, M. Henry s’était suicidé, à Ivry, le 6 mai dernier, en se jetant sous un train.
La défense fait observer que la date de ce suicide coïncide avec l’époque de la campagne de presse qui préluda à la libération de Pierre.
Une deuxième commission rogatoire concernait M. Labite-Robert, président du syndicat des ouates et cotons, 168, faubourg Saint-Denis, à Paris.
M. Labite-Bobert a été interrogé sur les rapports de M. Cadiou avec ses collègues, les fabricants de coton. Il a déclaré que ces rapports étaient loin d’être cordiaux, pour diverses raisons : le caractère ferme de M. Cadiou d’abord, les bruits fâcheux qui circulaient ensuite sur ses accointances avec les Allemands.
– Les membres de notre syndicat, a dit M. Labite-Robert, observaient l’égard de M. Cadiou une grande retenue.
Le président du syndicat des cotons a encore raconté que, se trouvant, le 26 décembre dernier, à Landerneau, il déjeuna à la même table que M. Cadiou. Au cours de la conversation. M. Cadiou laissa paraître ses regrets de s’être rendu propriétaire de l’usine de la Grande-Palud,
Quelques jours auparavant, il avait été, on s’en souvient, exclu des adjudications de l’État.
Enfin, le président du syndicat des papeteries de France, interrogé également sur commission de M. Bidard de la Noë, a rapporté que, le 17 mai 1913, M. Cadiou lui avait demandé, en service, de lui trouver un remplaçant à son ingénieur.
– Celui-ci, disait M. Cadiou, est sur le point de me quitter pour se marier, mais il restera près de moi le temps nécessaire pour mettre son successeur au courant de la fabrication.
Me Feillard tire argument de cette déclaration qui démontre, d’après lui, que Pierre était, en excellents termes avec son patron, dans un moment où il se disposait pourtant à se séparer de lui.
2 juillet 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, le 1er juillet.
On a ouvert, ce matin, en présence de l’ingénieur Pierre, dans le cabinet de M. Bidard de la Noë, les scellés qui avaient été apposés sur les copies-lettres saisis chez lui.
Ces copies ne présentent, dit-on, aucun intérêt au point de vue de l’affaire criminelle, ils n’ont de valeur qu’en ce qu’ils établissent la façon dont Cadiou administrait son usine.
Il est probable que cette formalité sera la dernière à laquelle l’ingénieur Pierre sera obligé de se prêter.
4 juillet 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
MALGRÉ LA CLÔTURE DE L’INSTRUCTION LE JUGE ENTEND DIVERS TÉMOINS
Brest, 3 juillet.
Bien que l’instruction de l’affaire Cadiou soit close, M. Bidard de la Noë ne saurait refuser d’entendre les témoignages spontanés et nouveaux qui peuvent encore se produire.
C’est ainsi que ce magistrat a été amené à recueillir et à enregistrer les dépositions de cinq personnes de Landerneau, qui contestent les affirmations récentes de M. Nicolas Bonnefoy, conseiller municipal à Landerneau, lequel prétend avoir aperçu Cadiou, le 30 décembre, sur les quais de Landerneau, vers onze heures du matin, c’est-à-dire à l’heure même où, d’après l’accusation, se serait produit le crime.
Les cinq personnes en question sont les époux Le Moign, horlogers, les époux Calvaloch et Le Roux. Elles ont affirmé qu’à plusieurs reprises M. Bonnefoy leur a dit avoir aperçu Cadiou non pas à onze heures, mais à sept ou huit heures du matin.
Confronté avec ses contradicteurs, M. Bonnefoy n’a pas contesté leurs dires. Sa mémoire, a-t-il dit, ne le sert peut-être pas très fidèlement.
7 juillet 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
L’usine de la Grande-Palud n’a pas trouvé d’acquéreur
Brest, 7 juillet.
L’usine de la Grande-Palud devait être vendue aujourd’hui, en l’étude de Me E. Robert, notaire à Landerneau. La mise à prix était de 200,000 francs. Aucune enchère n’a été portée.
Par contre, la maison de campagne de feu Cadiou, le pavillon de Kéranster, près de Morlaix, a été adjugé 19,000 francs à M. Jean-Marie Cadiou.
Ce matin sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, M. Freund, juge de paix de Landerneau, a entendu trois témoins sur la façon de vivre de l’ingénieur Pierre.
9 juillet 1914 – p. 1
Pierre va passer aux assises
Brest, 8 juillet.
Le procureur de la République de Brest a envoyé au juge d’instruction son réquisitoire définitif au sujet de l’affaire Cadiou. Ses conclusions tendent au renvoi de l’ingénieur Pierre devant la cour d’assises.
12 juillet 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
LES CONCLUSIONS DU JUGE D’INSTRUCTION
Brest, 11 juillet.
Le juge d’instruction Bidard de la Noë a terminé, cet après-midi seulement, son rapport dans l’affaire Cadiou. Les conclusions du magistrat sont : premièrement, une ordonnance de non-lieu en faveur du veilleur de nuit Bossard, qui fut inculpé, pendant quelques jours, de complicité d’assassinat et de recel de cadavre ;
Et deuxièmement, une ordonnance de renvoi de l’ingénieur Pierre devant la chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes.
15 juillet 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Les arguments de l’accusation contre Pierre
Brest, 14 juillet.
On sait que M. Birdart [Bidard] de la Noë vient de renvoyer Pierre devant la chambre des mises en accusation. Voici des extraits de l’ordonnance de renvoi :
Après avoir rappelé dans quelles circonstances, maintes fois relatées, fut constatée la disparition du directeur de la Grande-Palud et comment la rumeur publique commença d’accuser l’ingénieur, dont on connaissait les rapports difficiles avec son patron. « S’il me renvoie, avait dit Pierre, je le f… à l’eau ! », le magistrat écrit :
La découverte du cadavre, les accusations contre Pierre, s’accentuèrent lorsque, le 4 février M. Jean-Marie Cadiou découvrit le cadavre de ton frère enfoui dans le bois de la Grande-Palud, sous une très faible couche de terre, au bas d’un petit sentier en cul de sac, presque au bord du canal conduisant l’eau au moulin et à environ 400 mètres de l’habitation de Louis Pierre.
Le cadavre de M. Louis Cadiou, couché sur le ventre, était revêtu du même costume cycliste et des mêmes guêtres en cuir jaune que la victime portait lorsqu’elle avait quitté l’usine avec son ingénieur, le 30 décembre 1913, vers onze heures du matin, en prenant, précisément, la direction du domicile de Pierre et du moulin, en même temps que du bois. Le corps était nu tête et avait les mains gantées et les pieds chaussés de gros brodequins.
Sur la cuisse droite était déposé, roulé en boule, le caoutchouc dont était aussi vêtu M. Cadiou en quittant l’usine, le 30 décembre. La poche intérieure de la veste était retournée et à moitié arrachée. Le vêtement de caoutchouc était déchiré en plusieurs endroits et avait une agrafe et des boutons arrachés.
On ne trouva dans les vêtements du mort ni montre, ni porte-monnaie, ni argent ni portefeuille, ni clefs, ni papiers.
Une première autopsie, à laquelle procéda le docteur Rousseau, permit de constater, au côté gauche du cou de M. Louis Cadiou, une large plaie béante de 14 centimètres de longueur. La carotide était sectionnée. Les bords de cette horrible plaie présentaient des encoches ou reprises qui démontrent que le meurtrier s’était repris à plusieurs fois pour couper la gorge de sa victime. Une petite ecchymose se voyait également au cuir chevelu.
L’estomac contenait un produit semi-liquide qui paraissait être du lait ou une bouillie claire à base de lait. Or, le 30 décembre, avant d’aller à l’usine, M. Louis Cadiou avait pris un laitage.
On a trouvé également en la possession du prévenu un couteau-serpette, dont les lames paraissaient avoir récemment été repassées. MM. les docteurs Rousseau et Paul ont déclaré que ce couteau avait bien pu faire la pluie large et profonde que portait au cou le cadavre de M. Cadiou.
L’arrestation de Pierre
Tout le monde désigna aussitôt l’ingénieur Pierre comme étant l’assassin de son patron. Pierre fut arrêté. Il était évident que M. Cadiou avait été tué le 30 décembre, après être sorti de l’usine de la Grande-Palud avec son ingénieur. Personne ne l’avait vu revenir à Landerneau, où il n’était pas allé déjeuner à l’hôtel et où on ne l’a plus revu depuis. II n’était certainement pas, non plus, retourné dans sa chambre depuis qu’il était parti pour la Grande-Palud, dans la matinée du 30 décembre, car la dame Léost, sa femme de ménage, avait constaté, le lendemain matin, que M. Cadiou n’avait pas mis les pieds dans son appartement depuis qu’elle y avait tout rangé la veille, que le lit n’était pas défait et que personne n’y avait couché. Tous les vêtements se trouvaient à leur place, et le feu qu’elle avait préparé n’avait pas été allumé.
Cet appartement était resté depuis dans le même état. Les valises et la couverture de voyage de M. Cadiou se trouvaient également dans la chambre : son carnet de chèques, qu’il emportait dans tous ses déplacements, avait été découvert dans le bureau de son pied-à-terre, à Landerneau. Tout cela démontrait, qu’il n’était pas encore parti pour rentrer à Paris, où pourtant il avait bien l’intention d’arriver la veille du 1er janvier, ainsi qu’il l’avait, déclaré le 29 décembre à son ami M. de Kéramur.
Les témoins de Morlaix
Certains témoins sont venus prétendre avoir vu M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon, et même le 4 janvier à Paris ; mais on ne saurait attacher une grande importance à certains témoignages, qui sont imprécis ou contradictoires et qui ne peuvent supporter une discussion approfondie, d’autant plus qu’on a vainement cherché l’endroit où, à Morlaix ou aux environs, cet ancien avoué, qui était très connu dans cette région, avait des effets d’habillement de rechange et une bicyclette à sa disposition et où il aurait couché et pris ses repas.
Le juge instructeur rappelle ensuite la deuxième autopsie qui amena la découverte d’une balle dans le cou de M. Cadiou. L’ingénieur est mis en demeure de dire ce qu’il a fait du revolver qu’il possédait autrefois.
Le revolver
Pierre prétendit tout d’abord qu’il avait acheté le revolver avec les balles, en 1912 chez M. Marie, armurier à Landerneau, et qu’il l’avait revendu, en février ou mars un voyageur de commerce dont il n’a pu donner ni le nom ni le domicile, et sur lequel il n’a pu fournir aucune indication pouvant permettre de le découvrir.
M. Marie et sa fille ayant prouvé et affirmé que c’était en mai 1913 seulement, et non au cours de l’année 1912, que Pierre avait acheté chez eux le revolver en question, celui-ci reconnut que les affirmations de M. et Mlle Marie devaient être exactes, mais il soutint avoir cédé lui-même ce revolver au voyageur de commerce dont il avait parlé, peu de jours après l’avoir acheté et avant l’acquisition, faite également par lui sous le nom de Bignard, le 11 juin 1913, chez M. Lelièvre, armurier à Brest, d’un revolver du calibre de 8 millimètres, qu’il avait confié au gardien de nuit de l’usine, le sieur Jacques Bossard, et que celui-ci ne lui a rendu qu’au milieu du mois de janvier 1914, après la fermeture de l’usine de la Grande-Palud.
Or, d’une lettre adressée par Pierre, le 18 novembre 1913, à un de ses amis, M. Faucon, pharmacien Bote-Colombes ; il résulte que quelques semaines avant l’assassinat de M. Cadiou, l’ingénieur Pierre, contrairement ses allégations, portait encore sur lui un revolver qui ne pouvait être que le revolver du calibre de 6 millimètres acheté par lui chez l’armurier Marie.
L’expertise Grivollat [Grivolat]
M. Grivollat [Grivolat], expert armurier à Saint-Étienne, a été chargé d’examiner la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou. On lui a soumis également le revolver et les balles de comparaison fournis à l’instruction par l’armurier Marie de Landerneau.
Du rapport de cet expert, il résulte que la balle qui a tué M. Cadiou est une balle en tous points conforme aux balles que M. Marie a vendues à Pierre en mai 1913, avec un revolver vélo-dog de la maison Debouxtay, de Liège, et qu’un certain nombre de concordances permettent d’établir que c’est bien le revolver vendu par l’armurier Marie à cet ingénieur qui servit commettre le crime.
Les mobiles
M. Bidard de la Noë, après avoir rappelé les dénonciations de Pierre contre son patron, établit ainsi qu’il suit les mobiles du crime.
Entre temps, M. Cadiou avait correspondu avec divers ingénieurs, pour chercher un remplaçant à Pierre, dont il voulait se séparer ; ce dernier avait accepté d’entrer comme directeur technique, dans la nouvelle usine de blanchiment que MM. Rocher et Legrand et leurs associés voulaient construire à Daoulas, mais il ne pouvait le faire qu’avec le consentement de M. Cadiou, avec lequel il était engagé jusqu’au 28 février 1915 et avec lequel il avait passé un contrat qui lui interdisait, pendant quinze ans, en quittant l’usine de la Grande-Palud, d’entrer dans toute entreprise similaire en France et dans !es colonies françaises. Ce consentement, M. Cadiou ne l’aurait jamais donné. Pierre le savait bien.
La conclusion de l’ordonnance est qu’il y a lieu de poursuivre Pierre sous l’inculpation d’homicide avec préméditation. Bossard est, on le sait, hors de cause, bien qu’au début de l’instruction certaines de ses déclarations aient fait peser sur lui des soupçons de complicité.
20 juillet 1914 – p. 3
LES SUITES DE L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 19 juillet.
Le procureur de la République, M. Guilmard, a fait comparaître, hier après-midi, dans son cabinet, avec l’ancien veilleur Bossard, le gérant et un rédacteur d’un journal local, pour les impliquer dans des poursuites collectives au sujet de la publication in extenso du réquisitoire du procureur et de l’ordonnance du juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, renvoyant l’ingénieur Pierre devant la chambre des mises en accusation.
24 juillet 1914 – p. 3
UN ÉCHO DE L’AFFAIRE CADIOU
Perquisitions dans le quartier de la poudrerie d’Angoulême
Angoulême, 23 juillet.
Le juge d’instruction d’Angoulême, accompagné du substitut du procureur de la République et de deux commissaires de police, s’est transporté inopinément dans le quartier de la Poudrerie et a fait procéder à des perquisitions dans plusieurs maisons, notamment chez M. Porion [Paurion], dont il a été question au cours de l’affaire Cadiou, et chez M. Aubinaud comptable.
D’autres perquisitions ont en lien au domicile d’une personne que fréquente Porion [Paurion] et à la poudrerie même, ainsi que dans un hangar qui avait été signalé comme étant le lieu où les cotons-poudre étaient maquillés.
Nous croyons pouvoir affirmer que les perquisitions ont été fructueuses : elles semblent avoir établi que des fraudes sur les cotons-poudre ont été commises depuis plusieurs années, et elles imputent tout au moins une grave négligence à l’ancienne direction de la poudrerie.
22 octobre 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Mobilisé, l’ingénieur Pierre sera jugé après la guerre
Quimper, 20 octobre.
Le rôle des assises du Finistère, pour la quatrième session de 1914 vient d’être publié. Le nom de l’ingénieur Pierre ne figure pas sur la liste des accusés, et pour cause.
Celui que la justice considère comme l’auteur de l’assassinat de M. Cadiou est, en effet, mobilisé. Il avait été, on le sait, remis en liberté.
12 janvier 1915 – p. 2
L’USINE DE LA GRANDE-PALUD A ROUVERT SES PORTES
Brest, 11 janvier.
L’usine de la Grande-Palud, qui était restée fermée depuis l’assassinat de son directeur, M. Cadiou, et qui avait été mise deux fois en vente sans trouver d’acquéreur, vient d’être rachetée, au prix de 50,000 francs, par la veuve de la victime du mystérieux assassinat.
Le travail a maintenant repris à l’usine pour la fabrication des matières premières destinées à la confection des poudres de guerre.
24 mars 1919 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU va avoir son épilogue
L’ingénieur Pierre, inculpé d’assassinat, comparaîtra, en juillet prochain, devant les assises du Finistère
L’affaire Cadiou Vous souvenez-vous ?… Quelles polémiques, quelles courses épiques entre reporters ! Déjà les passions s’allumaient… Assassinat ? Suicide ? Pierre, l’ingénieur, avait-il tué ? On attendait avec impatience le résultat des instructions successives, les décisions de juridictions diverses. Et la guerre vint. Pierre, mobilisé, partit ; on remit à plus tard de savoir le vrai. Et ce fut peut-être une bonne, peut-être une mauvaise chose : car plus de cinq ans ont passé depuis la mort de Cadiou.
Aujourd’hui, fa vie d’autan prétend envahir à nouveau les prétoires et puis, il faut en finir. On va donc reprendre l’affaire Pierre. Mais vous ne vous la rappelez plus. Non… c’est si loin, tout cela ! Racontons-la donc, une fois encore.
M. Louis Cadiou, propriétaire de l’usine de fulmi-coton de la Grande-Palud, près de Landerneau, disparaissait, le 30 décembre 1913, dans des circonstances mystérieuses. Sa femme, qui l’attendait à Paris pour les fêtes du nouvel an, inquiète de ne pas le voir revenir, télégraphiait à l’ingénieur Louis
Pierre, ancien élève de l’École centrale, à qui était confiée la direction de l’usine. La réponse de celui-ci ne dissipait pas ses appréhensions et la thèse d’un assassinat fut immédiatement envisagée.
Le parquet de Brest ouvrit une enquête et le juge d’instruction à qui elle fut confiée vit commencer pour lui la vie la plus effarante qu’il soit possible de concevoir pour un magistrat. Chaque jour, de nouveaux témoignages venaient détruire ceux de la veille, contredire les renseignements qui paraissaient les plus précis et dont le caractère officiel pouvait sembler offrir les plus sérieuses garanties.
Cadiou assassiné le 30 décembre ! Allons donc ! On l’avait vu, deux jours après, chez l’une de ses tantes à Morlaix, à moins que ce ne fût en galante compagnie, à Saint-Pol-de-Léon. Un facteur d’une petite commune de l’Oise prétendit même l’avoir rencontré, en janvier 1914, en plein Paris, dans le hall de la gare Saint-Lazare. II est juste de constater que ce dernier témoin dut reconnaitre qu’il avait fait erreur.
La somnambule intervient
Bref, on pataugeait lamentablement lorsqu’une parente de Cadiou eut l’idée de faire appel aux lumières d’une somnambule de Nancy. Celle-ci, au cours d’une séance mémorable et qui n’eut pas de lendemain – puisqu’elle ne devait pas tarder à perdre tout crédit en attribuant dans son sommeil divinatoire, une cravate du déménageur Cochon à je ne sais quelle jolie femme, – donna à sa cliente des indications précises à ce point que le frère du disparu, M. Jean-Marie Cadiou, tanneur à Brest, se mit en campagne. Sans faire part de ses projets à qui que ce soit, il gagna les bords d’un petit ruisseau serpentant à travers un bois, qui dominait la Grande-Palud. Fouillant de ci de là avec un bâton, il découvrit au bout d’une heure le cadavre de son frère, dans un état de décomposition très peu avancé.
Nouvel émoi ! Nouvelle descente à Landerneau du parquet de Brest, un médecin légiste de cette localité, le docteur Rousseau, démontra que Cadiou avait eu la gorge tranchée à l’aide d’un couteau à lame recourbée.
L’assassinat semblait être patent, cette fois. Un ouvrier de l’usine ayant déclaré qu’il avait vu Pierre sortir le 30 décembre, vers 10 heures du matin, en compagnie de Cadiou et se diriger en discutant avec lui vers le bois dont il a été question plus haut, l’ingénieur fut arrêté. Certaines des réponses de celui-ci, au cours des nombreux interrogatoires qu’il avait dû subir, n’étaient pas assez claires, en outre, au point de vue des magistrats. Il n’y avait pas contre lui d’autres charges.
L’opinion publique s’était. Deux partis se formèrent. L’un tenait pour le crime. L’autre, plus nombreux, d’ailleurs, admit la thèse du suicide de Cadiou et prétendit que la mise en scène de l’assassinat avait été imaginée pour permettre à la famille de toucher le montant d’une prime d’assurance sur la vie.
Dans toute la Bretagne, on discutait avec passion. Pour tenter de découvrir un indice nouveau, le procureur général de Rennes prescrivit une seconde autopsie qui fut confiée au docteur Paul, médecin légiste du parquet de la Seine.
Tué par derrière
Le coup de théâtre le plus inattendu se produisit alors. L’éminent praticien découvrit qu’une balle avait, par derrière, frappé Cadiou dans la région du cou. La mort ne pouvait être attribuée à une autre cause et les coups de couteau n’étaient que marques d’acharnement du meurtrier sur sa victime.
Pierre avait-il eu en sa possession un revolver ? On ne tarda pas à apprendre que oui, et il ne put le représenter. Il fut inculpé d’assassinat.
L’instruction se poursuivit sans qu’il fût possible de lui arracher autre chose que des protestations d’innocence, sans que la justice parvint à découvrir contre lui une preuve formelle.
Il fallut bien le mettre en liberté provisoire.
Il était auprès de sa mère lorsque la mobilisation le rappela aux armées. Durant le grand conflit qui ensanglanta ces dernières années, il fit, nous a-t-on dit, vaillamment son devoir.
Bientôt, il lui faudra répondre devant le jury du Finistère, du crime que la chambre des mises en accusation a cru pouvoir lui reprocher. Il sera jugé dans le courant du mois de juillet prochain. Déjà le parquet général de Rennes reconstitue le dossier et procède au récolement des témoins.
Rappelons en terminant que Pierre a choisi pour avocat Me Henri-Robert et que Mme Cadiou se portera partie civile au procès.
25 mars 1919 – p. 3
Ce sont les Allemands qui ont assassiné M. Cadiou
NOUS DIT LA MÈRE DE PIERRE
Dans la plénitude de son indépendance, le jury du Finistère sera appelé, au mois de juillet prochain, ainsi que nous l’avons annoncé, à innocenter l’ingénieur Pierre de l’assassinat de M. Cadiou, directeur de l’usine de la Grande-Palud, ou à le déclarer coupable de ce crime.
Il semble que, si l’on considère l’affaire Cadiou avec le recul imposé par quatre ans et demi de guerre ; si l’on cherche un rapprochement entre les incidents qui la marquèrent et l’infamie des procédés dont les Allemands usèrent pour tenter d’établir leur suprématie dans le monde, on peut l’envisager sous un jour tout nouveau.
Feu M. le juge d’instruction Bidart [Bidard] de la Noë a dit Pierre voulait supprimer Cadiou pour être le seul maître à la Grande-Palud. Son plan avait été soigneusement préparé. Il avait signalé au ministère de la Guerre des malfaçons dans la fabrication du fulmi-coton, causant ainsi de sérieux embarras au directeur de la Grande-Palud. Mais cette thèse encore n’est-elle pas appelée à servir sa cause ?
Pierre a fait choix de Me Henri-Robert comme avocat. Ou plutôt sa mère, s’insurgeant contre l’indifférence, le fatalisme dont l’ingénieur a toujours fait montre, a voulu qu’il fût défendu par le maître incontesté des grands procès d’assises.
Nous avons pu la voir, hier, à Branville, dans l’Eure, dans la calme et proprette maison où elle attend, confiante, la réhabilitation d’un fils adoré. La sympathie, l’estime des habitants du hameau et des communes voisines l’ont gardée de toute défaillance. Si je ne croyais point à l’innocence de mon Louis, depuis longtemps je serais morte, nous a-t-elle confié d’une voix douce. Je suis peinée de le voir accusé, mais je n’en ressens nulle honte. Héritier de toute une lignée d’honnêtes gens, dont l’unique souci fut de faire le bien autour d’eux, il ne saurait avoir failli. Il m’a dit qu’il n’avait rien à se reprocher, lorsque je l’ai interrogé, la première fois, avec toute l’angoisse que vous devinez. Le cœur d’une maman, en pareille circonstance, ne peut être abusé.
Bien que ma conviction soit établie, j’ai connu les pires tortures morales. Elles ne m’ont point abattue.
J’ai beaucoup réfléchi depuis que mon fils, voici cinq ans bientôt, s’en est allé remplir tout simplement son devoir de soldat sans vouloir solliciter les prérogatives de grade qu’eût pu lui conférer son titre d’ancien élève de l’École Centrale.
J’ai songé aux machinations ourdies traitreusement par les Boches pour nous amener dans les conditions les plus défavorables, au conflit dont ils avaient fixé l’heure à l’avance. Je me suis souvenue que la Société de la Grande-Palud était de celles qui n’avaient de français que l’étiquette, puisqu’elle devait aux Allemands une large part de son capital. Toutes les malfaçons dont Louis me parlait si souvent dans ses lettres d’avant-guerre – malfaçons qui provoquèrent, je crois pouvoir l’affirmer, la catastrophe de Lagoubran et la perte de l’Iéna et de la Liberté – hantèrent mes insomnies.
J’en arrivai à la conviction qu’elles avaient été voulues, ordonnées par les bailleurs de fonds d’outre-Rhin. Elles avaient été dénoncées par mon fils.
Pour moi, c’est à la suite de ces divulgations que fut décidée la mort de Cadiou, rendu responsable des obstacles dressés contre les desseins ennemis. Pourvu qu’on ne sache pas trop tard qui a reçu la mission de l’assassiner ! Car un acquittement ne tranquilliserait pas ma conscience de mère, non plus que celle de mon fils. Ce que nous souhaitons, c’est la confusion du ou des vrai, coupables.
Il faut que l’opinion publique se remémore certains détails de l’affaire Cadiou, qu’elle s’y attarde, qu’elle y réfléchisse longuement. Vous souvient-il que le cadavre du malheureux fut retrouvé sous quelques centimètres de terre, dans un fossé d’écoulement ? Il n’était pas décomposé. Ses vêtements étaient à peine trempés. Eût-il pu en être ainsi s’il avait séjourné plus de quatre semaines là où il fut retrouvé ? Vous souvient-il que M. Vacheron [Vacheront], maire de La Forêt, vint à cheval et suivi de sa meute, chasser dans le courant de janvier 1914, à l’endroit précis où M. Jean-Marie Cadiou, sur les indications, suspectes à bon droit, d’une somnambule de Nancy, découvrait, au bout de quelques instants la dépouille mortelle de son frère. ?
Admettra-t-on encore que le flair des chiens n’eût pas provoqué plus tôt la macabre exhumation, si le corps, à cette époque se fût déjà trouvé enfoui ?
Des Allemands ont séjourné à Landerneau au début de 1914. Croyez-moi. Eux seuls tiennent la clef du mystère de la Grande-Palud. Eux seuls pourraient expliquer la présence, sur la route de Brest, à quelque deux cents mètres du petit bois, d’une automobile qui stationna un certain temps, ses feux éteints, dans la nuit du 26 au 27 janvier.
J’ai conscience que la vérité éclatera un jour, et ce jour-là, je désire de toute ma tendresse, de toute ma ferveur, qu’il soit proche.
26 mars 1919 – p. 3
L’AFFAIRE DE LA GRANDE-PALUD
Mais non… Cadiou s’est suicidé
Telle est la version de M. Pierre
Nous avons, hier, à propos de la reprise de l’enquête judiciaire relative à la mort de M. Cadiou, reproduit les déclarations de la mère de l’accusé. On a vu que, pour Mme Pierre, l’intervention d’Allemands mystérieux en ce drame inexplicable ne fait aucun doute. Il semble que son fils n’est pas convaincu aussi nettement qu’elle-même ; pour lui, l’influence des industriels boches à la Grande- Palud, si elle n’est, pas niable, n’explique pas tout. Ou, du moins, M. Pierre ne dit pas comment elle expliquerait la mort de l’usinier et peut-être bien toute l’affaire est-elle là.
L’ancien collaborateur de Cadiou, on s’en souvient, s’engagea dès 1914 au 13e régiment d’artillerie et fut versé dans les services automobiles ; il fit là simplement son devoir jusqu’au 10 mars courant, date de sa démobilisation. Bien qu’ingénieur, il ne conquit pas les galons d’officier, en raison de sa mauvaise vue et surtout parce qu’il ne suivit pas les cours spéciaux.
Nous l’avons retrouvé très calme, discutant sans âpreté, sans la moindre rancœur et Dieu sait si, autour de lui, les passions furent déchaînées en ce petit coin de Bretagne, où il nous recevait, jadis, paisible, précis et froid, comme il l’est maintenant devant nous.
Et, méthodiquement, il commence :
– Ce que j’ai à dire porte sur trois points : l’influence allemande à l’usine de la Grande-Palud, les malfaçons que l’on a signalées, enfin le décès dramatique de M. Cadiou.
Je ne vous dirai que peu de choses sur le plan allemand de désorganisation de notre industrie en France, dès avant la guerre mais je puis vous affirmer qu’à plusieurs reprises j’ai noté les effets de l’activité teutonne en ce sens, dans des endroits divers, et particulièrement à Angoulême.
– A quel propos ?
– Je ne puis m’étendre là-dessus. Les Allemands ont proposé là certaine marchandise à un prix tellement inférieur au cours qu’ils ont empêché la construction de l’usine destinée à la fabriquer.
– Pourquoi n’en avoir pas avisé les autorités françaises ?
– J’attendais d’avoir des faits décisifs…
Mais, en ce qui concerne la Grande-Palud, je n’ai rien remarqué de tel. Ce que je sais, par contre, c’est que les bailleurs de fonds étaient arrivés d’outre-Rhin sous le masque alsacien. A ce sujet, je serais curieux d’apprendre ce qu’ils sont devenus pendant la guerre et quelle est, à présent, leur attitude dans les provinces reprises. Il y avait là, notamment, des gens de Buhl, cercle de
Guebwiller, sur le compte desquels j’aimerais à être édifié.
Passons aux malfaçons. Je n’ai pas eu à en constater dans la production à laquelle j’assistais ; la raison, c’est que chargé de vérifier la fabrication je ne pouvais accepter que ce qui était conforme au cahier des charges. Les cotons livrés par la Grande-Palud n’ont donc en rien été, comme le bruit en a couru, la cause des catastrophes de Lagoubran, de l’Iéna et de la Liberté.
Le suicide ?
J’en arrive enfin à l’affaire Cadiou proprement dite. Le directeur de la Grande-Palud disparaît ; on retrouve son cadavre et on m’accuse de l’avoir tué. Pourquoi ? Avais-je contre lui une rancune ? une vengeance à exercer ? Que l’on me dise laquelle !
Je quittais M. Cadiou en janvier 1914, mon traité étant arrivé à expiration. Je n’avais rien à regretter, en ayant conclu un autre avec un industriel du Finistère, lui aussi, qui m’assurait la situation modeste que j’ambitionnais.
– Alors, pour quel motif vous a-t-on arrêté ?
– Je l’ignore ! puisque l’on n’a jamais fourni de preuves.
– Mais vous devez faire des suppositions, avoir des soupçons ?
A cette question, M. Louis Pierre oppose d’abord le silence, puis après réflexion, il répond en chargeant ses phrases de sous-entendus, de réticences :
– C’est là-bas, à la Grande-Palud, que l’on peut apprendre la vérité. J’affirme, moi, que M. Cadiou n’a pas été tué, qu’il s’est suicidé.
Pourquoi ? demandez-le aux gens du pays.
– Sur quelle base étayez-vous vos affirmations ?
– Ah ! ceci est trop délicat pour que je m’engage sur ce terrain. Sachez une chose, c’est qu’il y a là-dedans une haine contre moi…
Quelqu’un, à qui la disparition de M. Cadiou importait, avait intérêt à faire croire que j’étais son meurtrier. On a distribué de l’argent pour forger une opinion publique qui me fut défavorable, qui rejetât sur moi la responsabilité d’un décès tragique, dont j’étais complètement innocent.
C’est toute une machination habilement ourdie, conclut l’ingénieur, mais l’heure venue, j’en démontrerai l’abomination et l’inanité…
29 mars 1919 – p. 3
L’AFFAIRE DE LA GRANDE-PALUD
La contradiction entre Pierre et sa mère n’est qu’apparente
Nos lecteurs ont pu s’étonner des contradictions qui semblaient évidentes entre les déclarations de M. Pierre, inculpé de l’assassinat de Cadiou, et celles de sa mère. Ces contradictions sont plus apparentes que réelles. Nous allons le démontrer.
Mme Pierre a déclaré à peu près textuellement ce qui soit à notre envoyé spécial :
– En septembre 1913, mon mari et moi arrivions à Landerneau, après un voyage circulaire en Bretagne. Nous venions passer quelques semaines auprès de Louis. Il était préoccupé et nous confia que le coton employé à la Grande-Palud était impur. « Je suis désolé de travailler dans de telles conditions, répétait-il souvent. On croirait presque que certaines personnes ont intérêt à la destruction de notre flotte de guerre, à ce que toutes les unités dont elle est composée subissent chacune à leur tour le sort de l’Iéna et de la Liberté.
Très émus par ces appréciations, nous conseillâmes à notre fils de protester énergiquement auprès de M. Cadiou. Il le fit par lettre et, en attendant que parvint, la réponse, un certain nombre d’ouvriers furent employés à débarrasser le coton des impuretés qu’il contenait. Le travail était à peine terminé que M. Cadiou, arrivant de Paris, faisait rejeter dans les cuves tous les déchets.
– Je ne veux pas de pertes, ordonnait-il sur un ton sans réplique.
Louis, furieux, se sentant impuissant à empêcher ce que j’ai appelé à tort peut-être des malfaçons décida de se séparer de son patron. Un autre ingénieur vint même pour le remplacer, mais quitta bientôt la Grande-Palud. Pourquoi ? Je ne l’ai jamais su.
Cédant aux instances pressantes de M. Cadiou, mon fils consentit à rester quelques mois encore à l’usine. Que n’a-t-il, à cette époque, accepté la situation qu’il avait trouvée à Nantes ! Cela l’eût rapproché de nous et lui eût évité les horreurs de l’accusation contre laquelle il lui faudra peut-être se défendre, bien qu’innocent.
Les cotons en poussière
Pierre, que nous avons revu, a tenu à nous expliquer pourquoi il avait protesté, dans sa précédente interview, contre le mot de malfaçons.
J’étais intimement persuadé que les cotons traités à la Grande-Palud ne pouvaient servir à la fabrication de poudre stables. Ils étaient le plus souvent en poussière, sales. Tout ce que ma mère vous a dit à ce sujet est vrai, mais elle a employé une expression impropre. L’usine Cadiou était certainement celle qui fournissait au service des poudres les plus défectueux produits. Mais le cahier des charges lui permettait de n’employer que des matières premières de mauvaise qualité. Aux observations des contrôleurs, je ne pouvais que répondre : « Analysez. Vous verrez que je respecte scrupuleusement nos contrats avec l’État. »
Mes assertions étaient exactes et nous n’avions plus, les uns et les autres, qu’à nous incliner. Je livrais les contrôler réceptionnaient. Notre fabrication ne pouvait donc pas être suspectée de malfaçon.
Souvent, vous pouvez m’en croire, j’ai senti ma conscience se révolter contre cette détestable probité commerciale, Mes révoltes ont été d’autant plus aiguës que je n’ignorais rien des influences qu’avaient gardées les Allemands dans notre société.
L’usine de la Grande-Palud avait été fondée par MM. Peter et Max Tremming [Temming], tous deux industriels à Bühl, dont je vous avais vaguement parlé hier. J’ignore si ces messieurs ont été autorisés à rester en territoire reconquis, s’ils étaient Alsaciens ou Allemands. Tout ce que je sais, c’est qu’ils ne furent pas autorisés à conclure des marchés avec l’Etat français. Ils passèrent leur succession à M. Cadiou qui, petit à petit, devait les indemniser de leurs débours sur les bénéfices de l’exploitation. Ils conservaient la haute main à la Grande-Palud ; toute la comptabilité leur était adressée en double et, deux ou trois fois, M. Cadiou s’étant trouvé à découvert dans les banques de Brest, leur télégraphia pour leur demander des sommes importantes qu’il reçut aussitôt par chèques.
Le représentant de la Grande-Palud était un M. Richard Schlesinger [Schlessinger], domicilié en
Allemagne, dans la banlieue de Friedricksfeld. J’eus l’occasion de le voir à Landerneau plusieurs fois en décembre 1913 et janvier 1914. Je me souviens même qu’à la suite d’une réunion qui eut lieu dans le pied-à-terre de Cadiou, réunion au cours de laquelle fut discutée la résiliation d’un important achat de cotons fait au Havre, il partit, ayant endossé le pardessus de mon patron disparu. Il ne s’aperçut de son erreur qu’un certain temps après.
En ce qui concerne la mort de M. Cadiou, je vous ai dit hier quelle était mon opinion. Est-elle vraie ou fausse ? Pourquoi mon patron s’est-il – selon moi – suicidé ? Pourquoi et par qui – si l’on accepte l’opinion généralement répandue – a-t-il été assassiné ? Il ne m’appartient ni de le rechercher ni de le démontrer. J’attends avec confiance la décision des jurés du Finistère.
31 mars 1919 – p. 3
L’assassinat de Cadiou ?
C’est un crime boche affirme le contremaître
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Landerneau, 29 mars.
Le réveil de l’affaire Cadiou, après cinq ans de silence, surexcite vivement l’opinion dans toute la région. On aurait pu croire que les faits mystérieux dont s’est entourée, la fin tragique de M. Cadiou étaient tombés dans l’oubli. Il n’en est rien. De nouveau on se passionne pour l’étrange disparition de l’usinier de la Grande-Palud. A tous, il apparaît nécessaire de recommencer et de refaire complètement l’enquête judiciaire menée de la façon que l’on sait, en 1914, par feu M. Bidard de la Noë, juge d’instruction.
Ce magistrat avait son siège fait dès le début, et son opinion personnelle sur chacun des témoins. C’est ainsi que M. Marcou, contremaître de nuit, puis premier ouvrier de jour à l’usine de la Palud à l’époque du drame, ne fut entendu qu’en dernier lieu et pour ainsi dire accessoirement.
J’ai retrouvé M. Marcou à Landerneau où il tient un petit café, rue du Pont. Les déclarations qu’il vient de me faire placent l’affaire sous un jour vraiment curieux. Je les rapporte telles quelles, et lui en laisse la responsabilité car il est impossible de les passer sous silence.
– Tout d’abord, me dit-il, la version du suicide est inadmissible. M. Cadiou a disparu le 29 décembre 1913. Quand on ne le vit pas chez lui le 1er janvier, le premier mot fut : « Il a été assassiné » Pourquoi cette conviction ? Je l’ignore, mais elle était fondée.
Trente-trois jours après la disparition, et après quatre longues semaines de recherches sans résultat, le frère du disparu, Jean Cadiou, retrouve le cadavre dans un petit bois, à quelques centaines de mètres de l’usine. Il était enterré dans un fossé peu profond. Trente centimètres de terre à peine le recouvraient. Le suicidé se fut donc enterré lui-même ? L’hypothèse du suicide n’est pas soutenable.
M. Cadiou a été assassiné, et probablement pas à l’endroit où on a retrouvé le cadavre. Le corps était replié comme si on l’avait placé dans une malle. Je crois donc qu’on l’a tué loin de là et qu’on l’a ramené près de la Grande-Palud pour que les soupçons pèsent sur Pierre.
Le ou les assassins connaissaient admirablement la situation de l’usinier et de son ingénieur. On les savait en termes assez froids depuis l’histoire des « malfaçons » et on pouvait supposer aisément que
Pierre avait tué par vengeance. Ce fut, d’ailleurs, la thèse de M. Bidard de la Noë.
Les Allemands et Cadiou
Or, rappelez-vous les conditions dans lesquelles a été créée et a fonctionné l’usine de la Palud. Les capitaux étaient de source allemande. Les deux rouages principaux de l’usine, le directeur et l’ingénieur, étaient Allemands. Tous deux étaient officiers de réserve dans l’armée allemande. Leurs photographies, en tenue militaire, étaient accrochées en bonne place dans leurs chambres, où je les ai vues. Pas de doute là-dessus.
Comme par hasard, ces deux officiers allemands étaient installés à moins de cinquante mètres de deux ouvrages d’art : un pont d’une arche et un viaduc à trois arches, sur lesquels passe la voie ferrée Brest-Paris, et dont la destruction eût été irréparable pour longtemps, à cause de la nature marécageuse du terrain supportant les fondations. Comme par hasard également, l’usine de la Palud, dirigée par deux Allemands, a fourni les matières premières dont étaient faites les poudres ayant amené, par leur déflagration, les catastrophes de l’Iéna et de Lagoubran.
Qu’on ne vienne pas dire que c’est là une simple supposition. Tous les numéros des lots sont connus : on ne se trompe pas sur un lot. Nous les connaissions, j’affirme même pouvoir préciser que ceux de l’Iéna et de Lagoubran provenaient du travail de jour de la Palud. Or, vous ne l’ignorez pas, on travaillait jour et nuit pour éviter les remises en train, qui eussent résulté d’un arrêt quotidien.
Dès la nouvelle de XXXXXXXXXXXXXXXXX faites par notre usine et nous avons frémi, je vous l’assure, mais il était trop tard pour empêcheur le désastre. Cependant, peu à peu, la vérité se fit jour. Les poudreries nationales, celle d’Angoulême entre autres, épluchèrent les fournitures de la Grande-Palud. Il y eut des refus de livraison de plus en plus nombreux ; finalement, la Grande-Palud fut exclue des adjudications. »
M. Marcou, on le voit, est d’accord avec M. Pierre sur la question des cotons impurs. En tout cas, le fait de l’exclusion des adjudications est incontestable. Il ne pouvait faire l’affaire des Allemands à qui l’exploitation de la Grande-Palud ne devait plus rapporter grand’chose.
Que se passa-t-il alors ? Pour mon interlocuteur, les Allemands voulurent donner un successeur à M. Cadiou et faire peau neuve.
« Or, dit-il, l’affaire était au nom de M. Cadiou et bien lui de plus, il savait des choses, beaucoup de choses ; peut-être même refusa-t-il des exigences qu’en bon Français il ne pouvait accepter ? La guerre était déjà décidée par l’Allemagne, le temps pressait, il fallait en finir et l’on en a fini avec M. Cadiou.
Voilà ma conviction, conclut avec force M. Marcou. »
René MILLOCHAU.
7 juin 1919 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU SERA JUGÉE EN OCTOBRE
Rennes, 6 juin.
L’affaire Cadiou aura son dénouement à la session des assises du Finistère qui se tiendra à Quimper au mois d’octobre prochain.
L’ingénieur Pierre, qui proteste avec énergie contre l’accusation portée contre lui d’avoir assassiné le directeur de l’usine de la Grande-Palud crime commis, on s’en souvient, en 1913 vient d’être démobilisé et est toujours en liberté provisoire. Il sera défendu par Me Henri Robert.
24 septembre 1919 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Rennes, 23 septembre.
Une fois encore l’affaire Cadiou va défrayer la chronique.
La chambre des mises en accusation vient en effet de renvoyer devant la cour d’assises du Finistère, sous l’inculpation d’assassinat, l’ingénieur Pierre, qui sera jugé le 27 octobre prochain.
9 octobre 1919 – p. 3
L’affaire Cadiou sera jugée le 27 octobre
Quimper, 8 octobre.
Ainsi que nous l’avons déjà annoncé, l’ingénieur Pierre sera jugé par les assises du Finistère le 27 octobre.
Quatre-vingt-dix-huit témoins sont cités. L’affaire prendra environ une semaine.
M. Cazenavette, procureur de la République, soutiendra l’accusation. La défense de l’ingénieur Pierre est confiée à Me Henri-Robert, ancien bâtonnier du barreau de Paris.
La veuve de M. Louis Cadiou se porte partie civile.
26 octobre 1919 – p. 1
Les débats de la cour d’assises du Finistère éclairciront-ils le mystère de la Grande-Palud ?
L’affaire Cadiou, que la cour d’assises du Finistère va juger la semaine prochaine, figure dès à présent dans la galerie des causes célèbres. Le mystère qui l’entoure, les circonstances romanesques de la première enquête judiciaire, la main de l’Allemagne planant sur le drame, tout concourt à donner un puissant intérêt aux débats qui vont s’ouvrir.
Les faits sont vieux de près de six années. C’est en décembre 1913 que M. Louis Cadiou disparut de son usine de la Grande-Palud, située à quelques kilomètres de Landerneau.
L’ingénieur à son service à cette époque, M. Pierre (Louis-Désiré), est accusé de l’avoir assassiné et comparaît devant le jury du Finistère. La thèse de l’accusation est la suivante :
L’usine de la Grande Palud, à la Forest, à trois kilomètres de Landerneau, a été organisée à la fin de l’année 1907, sur un bras de la rivière l’Elorn, dans une vallée déserte et couverte de bois.
Le véritable maître de l’entreprise était M. Pierre Temming, ingénieur à Bühl (Allemagne), qui présida à l’installation faite par des ouvriers allemands amenés par lui.
M. Temming, retourna en Allemagne en mars 1908, donnant la direction de l’usine à un ingénieur allemand, M. Auguste Greiss, de Stuttgart.
L’usine était outillée pour le traitement et le blanchiment des cotons employés à la fabrication des poudres de guerre.
M. Legrand était le prête-nom de M. Temming. II reconnaît qu’il touchait pour remplir ce rôle une somme de 4.000 francs par an.
C’est dans ces conditions que l’usine de la Grande-Palud fut admise à prendre part, le 12 mai 1908, à une adjudication de 250.000 kilos de coton à nitrer pour la poudrerie nationale du Moulin-Blanc et que M. Legrand obtint la fourniture de 150.000 kilos.
Mais la presse française connut et dénonça la situation exceptionnelle de cette usine fonctionnant avec des capitaux et des agents allemands pour le compte de nos poudreries nationales.
M. Legrand fut exclu des adjudications pour le compte de l’État.
L’usine ne pouvait plus fonctionner dans ces conditions. Ses propriétaires cherchèrent une combinaison nouvelle.
La nouvelle société
L’usine fut vendue à une société organisée par M. Louis. Cadiou, ancien avoué à Morlaix. Elle fut constituée le 10 mars 1909 au capital de 250.000 francs [256.500], divisé en 513 actions de 500 francs.
M. Louis Cadiou, qui avait souscrit pour 81.500 fr., était administrateur de l’usine.
Les autres actions étaient prises par divers membres de la famille Cadiou.
M. Temming était resté intéressé dans l’usine comme commanditaire.
M. Cadiou s’adjoignit, comme directeur technique l’ingénieur Pierre qui, concurremment avec, l’ingénieur allemand Greiss dirigea les travaux de l’usine jusqu’au départ de M. Greiss, en avril 1909.
A cette date, M. Greiss se retirait, contre une indemnité de 30.000 francs.
La nouvelle société, enfin libérée des étrangers, sinon de leurs capitaux, obtenait alors plusieurs, fournitures pour les poudreries et réalisait des bénéfices considérables.
D’après l’ingénieur Pierre, ces bénéfices importants, en 1911, se seraient élevés à 185.000 francs en 1912… et 119.000 en 1913.
Cette prospérité ne pouvait manquer de susciter des jalousies et des inimitiés. D’après M. Legrand, lorsque la première société fut dissoute, M. Temming lui aurait promis que lorsque la société nouvelle serait admise à soumissionnerai réaliserait des bénéfices, on lui verserait 4.000 francs comme auparavant.
Cette promesse n’aurait pas été tenue. M. Legrand ne cacha pas qu’il en fut très irrité.
Il reconnaît qu’il a souvent menacé M. Cadiou de révéler le caractère mi-allemand de la nouvelle société si les Temming ne tenaient pas leur promesse.
Ces attaques et ces menaces avaient affecté M. Cadiou, dont la santé était précaire, lorsque, en juillet il apprit qu’il avait été dénoncé au ministère de la Guerre, comme ayant usé de manœuvres frauduleuses pour se faire payer deux fois un wagon de coton envoyé à la poudrerie d’Angoulême.
M. Cadiou a toujours protesté de sa bonne foi, reconnaissant qu’une erreur avait été commise, erreur dont les effets ont été réparés par un remboursement.
Ces attaques incessantes découragèrent à ce moment M. Cadiou qui, sur les conseils de M. Cloarec, se rapprocha de M. Legrand et essaya de vendre l’usine de la Grande-Palud à une société nouvelle. M. Legrand devait recevoir une forte commission.
Mais le prix demandé, 450.000 francs, ne fut pas accepté et l’affaire ne réussit pas.
C’est à ce moment que M. Cadiou résolut d’avoir toute sa liberté et de se débarrasser de ses commanditaires allemands.
Le 12 novembre 1913, il écrivit à M. Temming pour lui faire connaître qu’il le rembourserait complètement de la manière suivante :
100.000 francs fin novembre 1913, 56.592 fr. fin janvier 1914, 6.858 fr. fin avril 1914.
M. Cadiou a donc été assassiné au moment où il allait être débarrassé de toute commandite étrangère.
Et c’est au même moment que, par une singulière ironie du destin, il était écarté des adjudications du ministère de la Guerre.
C’est dans ces conditions que le 6 décembre 1913, M. Cadiou était avisé qu’il ne serait pas admis à prendre part à une adjudication pour fournitures de coton à nitrer qui devait avoir lieu le 12 décembre suivant.
Cadiou fit acte d’énergie. Il racheta les actions possédées par divers membres de sa famille pour être le seul maître de l’usine et pour établir les bases de cette opération, il demanda Pierre de faire l’inventaire de 1913.
C’est à ces travaux d’inventaire terminés le 26 décembre 1913 que Cadiou et Pierre s’occupaient pendant le séjour de Cadiou à la Grande-Palud, du 17 au 30 décembre.
La disparition de m. Cadiou
M Cadiou devait rentrer à Paris le 31 décembre pour fêter en famille les fêtes de la nouvelle année.
Il avait dit Plusieurs personnes, notamment à Pierre, son intention de partir dans la journée du 30 décembre.
Le 29 décembre dans la matinée, Pierre accompagnait son patron au moulin Caroff que M. Cadiou voulait acheter, montrant bien ainsi son intention de développer son industrie et d’en rester le maître.
Le 30 décembre, M. Cadiou, qui a passé chez lui à Landerneau, la nuit du 29 au 30 décembre, part, vers huit heures du matin, après avoir préparé lui-même et bu une tasse de tapioca au lait.
Vingt-six ouvriers de l’usine témoignent avoir vu M. Cadiou circulant dans l’usine de 9 à 11 heures du matin, dans la matinée du 30 décembre.
Il est établi que M. Cadiou et l’accusé ont quitté l’usine ensemble le 30 décembre, vers 11 heures du matin.
A midi, Pierre est rentré chez lui pour le déjeuner.
Depuis ce moment personne n’a vu M. Cadiou, dont le cadavre a été retrouvé le 4 février, dans un sentier du bois, à 700 mètres environ de l’usine et à 400 mètres environ de la maison de Pierre.
A partir de la disparition, nous entrons dans le domaine du mystère. Les versions les plus contradictoires sont émises. L’enquête judiciaire, menée par un juge d’instruction de Brest, ami du disparu, M. Bidard de la Noé, dès le début, accuse formellement l’ingénieur Pierre d’assassinat, mais il manque le cadavre. On le trouve dans des circonstances singulières. Sur les indications d’une somnambule de Nancy, le frère de M. Louis Cadiou va droit à un petit bois, près de la Grande-Palud, et le corps de l’usinier est découvert. Un médecin n’observe aucune blessure et conclut à la strangulation. Mais une seconde autopsie révèle la trace, à la nuque, d’une balle de revolver.
L’hypothèse du suicide est écartée, celle du crime l’emporte.
Or, l’ingénieur Pierre possède un revolver d’un calibre correspondant au projectile. Il fait, à ce sujet, des déclarations reconnues inexactes. Il a été vu avec M. Cadiou le dernier. Pour l’accusation, plus de doute. Pierre est l’assassin. Le mobile du crime a été la vengeance et l’intérêt. Ces affirmations sont contredites par de nombreux témoignages, le caractère partial de l’information judiciaire est évident, on a l’impression qu’il y a des dessous ténébreux dans l’affaire.
28 octobre 1919 – p. 1
Une version inattendue de l’assassinat de Cadiou
C’est un témoin nouveau qui l’apporte : il aurait vu tuer la victime par six individus qui l’auraient lui-même chloroformé ; à son réveil – chez les sœurs Cadiou – il aurait trouvé 20.000 francs en or dans ses poches.
(De NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Quimper, 27 octobre.
Il sera dit que cette affaire Cadiou, si dramatique déjà, nous aura fait aller de surprises en surprises.
A peine le procès commencé, voici que surgit un témoin dont les déclarations, si elles sont reconnues exacte, non seulement innocenteraient complètement l’ingénieur Pierre, mais encore donneraient au drame une physionomie inattendue.
Ce témoin s’appelle Gabriel Tonnard il est âgé de 45 ans et, exerce, Saint-Pol-de-Léon, la profession de charpentier.
La défense a demandé qu’il soit cité comme témoin : en attendant qu’une décision soit prise à cet égard, je vous transmets ses déclarations :
– A une date que je ne puis déterminer, déclare M. Tonnard, je me rendais à pied de Morlaix à Brest. Je croisai sur la route M. Cadiou. Il était dans une voiture qu’il conduisait lui-même et m’offrit une place près de lui. Soudain, près d’un taillis, six individus surgirent. Deux d’entre eux se jetèrent à la tête du cheval, un troisième monta sur le marchepied de la voiture et fit feu sur M. Cadiou qui fut tué net. Deux autres, vêtus de soutanes, s’emparèrent de moi. Ils me recouvrirent la tête d’un capuchon et me tirent respirer une drogue qui m’endormit.
Je ne repris mes sens que quelques heures après, il chez les sœurs de M. Cadiou où l’on m’avait transporté.
En me réveillant, je constatai que l’on m’avait revêtu d’un complet neuf. Dans une poche, je trouvai 20.000 francs en or.
Une des sœurs de Cadiou me promit une récompense si ‘j’étais discret.
Mais j’avais reconnu l’assassin. C’est un Corse, nommé Filippi. «
Ce récit romanesque est peut-être issu de l’imagination d’un fou. Quoi qu’il en soit, il ne pourra passer inaperçu.
L’AUDIENCE
Cette première audience n’a apporté aucune preuve contre Pierre ; par contre, le jury a paru impressionné par deux faits principaux l’usine Cadiou était aux mains des Allemands et il y a des faits mystérieux sur l’influence de nos ennemis dans les marchés de la guerre.
L’accusé Pierre, grand, assez fort, très droit, se dresse à l’appel de son nom. Il montre un visage calme. Le regard, voilé par ses lunettes est franc. L’expression générale est celle d’un homme d’études. L’abord sympathique. Sa tenue est simple : il porte un complet gris foncé, et une cravate régate de nuance sobre.
Pierre est âgé de trente-sept ans ; il est ingénieur et demeure rue Saint-Nicolas, à Lyon. Il est marié et père d’un enfant.
Après l’interrogatoire d’identité, le greffier fait l’appel des jurés, puis des témoins et donne lecture de l’acte d’accusation.
Pierre écoute sans la moindre émotion ce long exposé des charges accumulées par la première instruction contre lui. Les jurés et tous les assistants semblent n’y trouver que des redites archiconnues.
La lecture s’achève au bout d’une heure.
L’INTERROGATOIRE
L’interrogatoire de l’accusé commence. Il porte sur te caractère, la valeur sociale, le passé. Pierre proteste contre l’imputation de sournois portée par un témoin, qui affirme qu’il ne regarde jamais en face. Il explique qu’il voit mieux en regardant un peu de côté, à cause de sa mauvaise vue.
Le président fait grief à l’accusé de boire sur le comptoir avec les ouvriers et des gens de passage.
– Et avec les notables du pays, rectifie posément Pierre.
Le président lui reproche de s’être promené fréquemment avec sa bonne, à bicyclette et à pied. Encore une fois, Pierre remet, las choses au point. On n’a pu le rencontrer que trois fois au total.
Maintenant le président lui reproche d’avoir donné une fausse adresse quand il s’est engagé, au début de la guerre, au 13e d’artillerie.
Pierre a, en effet, donné comme adresse le 16 de la rue Lhomond, mais c’est parce qu’il ne pouvait s’engager s’il n’habitait pas Paris. Le reproche tourne à l’avantage de l’accusé.
On passe ensuite à la situation de l’usine, à son genre d’affaires, à son exploitation. Le président en vante les avantages, dus, d’ailleurs, à l’initiative d’un Allemand, M. Peter Tamming [Temming], qui, on le sait, prit comme personne interposée, afin de pouvoir soumissionner pour l’État, un Français, M. Legrand, ancien maire de Landerneau.
Pierre est entré à l’usine de la Grande-Palud en avril 1909. La situation était-elle prospère. Deux thèses sont en présence. Le président tient à prouver que Cadiou était dans une excellente situation par suite des bénéfices réalisés. Pierre déclare que Cadiou demandait parfois de l’argent aux Allemands pour faire face à ses échéances.
Cette discussion financière n’apporte aucune lumière sur le drame. Les juges la suivent avec une indifférence marquée. Ce qui suit est plus intéressant. On aborde la question des fournitures à l’État et des relations entre Cadiou et Pierre.
Relations correctes sans plus, dit celui-ci. Je voulais partir depuis longtemps, et l’avais annoncé. J’étais las d’être rendu responsable des malfaçons dues uniquement à M. Cadiou.
Le président cherche à prouver que Cadiou voulait se défaire de son ingénieur. Il y eut une explication vive entre les deux hommes. Cadiou se croyait dénoncé par Pierre. Le fait n’est pas établi.
La controverse s’éternise au milieu de l’ennui général. Enfin, on passe au fait d’Angoulême : le wagon livré par Cadiou et payé deux fois. Pierre reconnaît qu’il a dénoncé le délit pour ne pas être associé.
Un incident se produit. Le président parle de l’instruction et Pierre proteste vivement :
– Vous n’allez pas incriminer le juge d’instruction ?
– Ce qu’il a fait est une horreur !
Le président se fâche. Me Henri-Robert s’écrie que l’accusé a le droit de se défendre. Tout s’apaise enfin et l’on retombe dans le chaos des explications financières.
Après une suspension d’un quart d’heure, l’audience est reprise à trois heures et demie.
On discute les circonstances ayant accompagné la dernière visite de Cadiou à l’usine, puis nous entrons dans une note amusante avec les lettres fantaisistes – plus de 300 – ayant signalé la piste de
Cadiou.
On discute ensuite longuement l’emploi du temps de Pierre le 30 décembre. L’accusé a réponse à tout.
Les mobiles du crime restent confus, bien que le président présente comme acquises de simples hypothèses de l’accusation. Cela amène un nouvel incident.
C’est un véritable résumé que vous faites, monsieur le président, dit Me Henri-Robert et non un interrogatoire auquel vous procédez. Je me permettrai de vous rappeler que le résumé du président est proscrit depuis longtemps. Votre rôle est d’éclairer le jury et non de peser sur les consciences des jurés.
L’interrogatoire est clos aussitôt.
Me Floch, avocat de la partie civile, pose une question concernant des photographies de Mme Cadiou qui auraient été en la possession de Pierre.
Me Henri Robert déclare, qu’il ne suivra pas la partie civile sur un terrain de diversion et que Mme Cadiou, à laquelle il rend hommage, reste étrangère aux débats.
L’audience est levée à six heures et renvoyée à demain.
29 octobre 1919 – p. 1
LE PROCÈS CADIOU
Les premiers interrogatoires sont favorables à Pierre
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Quimper, 28 octobre.
La seconde audience a vu commencer le défilé des témoins à charge. Elle a été favorable à Pierre, car dix-huit témoins sont venus attester qu’il n’avait pas été vu avec Cadiou, le 30 décembre.
Les premiers entendus n’apportent pas grands renseignements sur les faits reproché, à Pierre. Ce sont des digressions qui éloignent de l’affaire et menacent d’éterniser le débat. Sur une observation des avocats, aussi bien de la défense que de la partie civile, on décide d’élaguer et de serrer de plus près le drame.
Après avoir entendu divers témoignages relatifs à la situation financière de Cadiou. M. Ménessier [Ménnessier], commissaire spécial à Brest, vient déposer. Il a eu à enquêter sur les origines de l’usine, dont les attaches allemandes étaient bien connues. Il s’est occupé de la disparition de Cadiou. Sa mémoire lui fait défaut ; il ne peut rapporter que les dépositions à charge qui, d’ailleurs, vont être renouvelées à l’audience. Il est certain cependant que, jusqu’en novembre 1913, soit un mois avant la disparition de Cadiou, la trace des capitaux allemands dans l’usine est manifeste. Ce rapprochement entre le concours allemand et la mort de celui qui tentait de s’en libérer est troublant. On sent que toute l’affaire Cadiou est là.
M. Legrand, qui fut personne interposée dans la première exploitation, établit que Cadiou était en rapports étroits avec l’Allemand Schlœsinger [Schlessinger].
M. Jean, notaire, rapporte un propos singulier de Cadiou. Celui-ci aurait dit, quelques jours avant sa disparition « J’ai sur moi des documents ; si on le savait, il pourrait m’arriver malheur. » Le témoin ignore quels étaient ces papiers.
M. Freund, juge de paix de Landerneau, est introduit. Il a procédé aux premières constatations. Après la découverte du cadavre, Pierre lui a dit que M. Cadiou était allé chercher des sources dans les bois. Il ajoute que Pierre était bien considéré et il termine par un renseignement intéressant pour la défense. Le corps de Cadiou, quand on le trouva, était à fleur de terre. Quelques jours de plus et il eût apparu au jour.
Mme Cadiou
On entend ensuite Mme Cadiou qui commence sa déposition en ces termes :
– Mon mari m’avait quittée le 18 décembre et devait rentrer dans les derniers jours de l’année. Il me laissa peu d’argent, puisqu’il devait bientôt rentrer. Chaque jour, il m’écrivait. Sa dernière lettre est du 27 décembre. Inquiète, j’ai télégraphié à mon mari, à Landerneau, ainsi qu’à l’ingénieur.
Mme Cadiou parle ensuite des ennuis suscités à son mari dans les six derniers mois de son existence. Elle était au courant des dissentiments entre Pierre et son mari ; elle en prenait sa part. Son ménage était très uni, C’est tout ce qu’elle peut dire.
M. Jean-Marie Cadiou, frère du disparu lui succède. Il a toujours cru à un crime. Il a fait des recherches dans la rivière l’Elorn et ailleurs. Les révélations de la somnambule ont circonscrit ses investigations ; on sait le reste. Il a remarqué, dit-il, que Pierre était pâle quand on exhuma le corps. Un autre témoin nous dit qu’il était rouge. Inutile d’insister. Le témoin a toujours considéré Pierre comme l’assassin. Il termine en affirmant que la situation de son frère était prospère.
Après l’audition de quelques autres témoins, dont les dépositions n’offrent aucun intérêt particulier, l’audience est suspendue.
Dans la séance de l’après-midi, on s’efforce de savoir si Cadiou était à Landerneau le 30 décembre.
La plupart des témoins ne peuvent préciser leurs déclarations après six années passées. Leurs hésitations, leurs défaillances de mémoire épaississant les ténèbres. Tout le procès roule sur une question de date et on ne se souvient pas. Comment faire la lumière ?
30 octobre 1919 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Les témoins de Morlaix
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Quimper, 29 octobre.
On croyait que M. Lecoz, commissaire de police mobile, était mort, mais on l’a retrouvé il est vivant. C’est le premier témoin qui dépose aujourd’hui. M. Lecoz a fait faire des recherches pour savoir si
Cadiou avait été vu ailleurs qu’à la Grande-Palud postérieurement au 30 décembre, jour du crime.
M. Lecoz rapporte qu’un petit pâtre vit une lumière dans le bois où le corps de Cadiou fut retrouvé. C’était dans la nuit du 27 au 28 janvier.
Me Henri Robert demande au témoin s’il n’a pas reçu l’ordre de M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République, de ne rien faire sans l’avoir préalablement consulté. Le fait est exact. A dater du 19 février, l’enquête de M. Lecoz ne put être faite avec toute la liberté et toute l’indépendance voulues.
Un certain nombre de témoins viennent ensuite déposer sur le jour où l’on vit Cadiou pour la dernière fois. Les uns disent le 29, les autres le 30 décembre.
Nous sommes toujours dans l’imprécision.
Avec Mme Saimpy [Sainpy], nous allons entendre parler de la somnambule.
Le témoin a reçu une cravate et des gants de Mme Richard, sœur de la mère de Mme Cadiou elle les a envoyés à Mme Saimpy [Sainpy], laquelle les a fait tenir à la somnambule de Nancy.
Voici Mme Hoffmann, la somnambule de Nancy. Elle a des yeux noirs, une robe noire, un chapeau noir, un sac noir.
Déception, Mme Hoffmann déclare qu’elle ne se rappelle plus rien.
Il y a six ans, dit-elle, j’ai perdu un fils.
Le président insiste.
Le témoin. – J’étais endormie. C’est ma marraine, qui a 86 ans, qui a procédé à l’opération.
Le président. – Votre marraine a gardé son fluide bien longtemps. Est-ce que vous n’aviez pas lu le récit des événements sur les journaux ?
Mme Hoffmann n’avait rien lu de l’affaire Cadiou. Elle se rappelle vaguement la visite de Mme Saimpy [Sainpy], mais ce qu’elle lui a dit pendant qu’elle était endormie, elle ne saurait maintenant le répéter ; maintenant surtout.
On entend ensuite Mme Pierre. Elle ne se souvient plus de rien.
Nous en arrivons aux fameux témoins de Morlaix et avec eux l’assassinat de Cadiou serait du domaine des hypothèses.
M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, et son associé, M. Lemeillet, négociant, sont formels. Ils ont rencontré Cadiou à la gare de 31, et M. Lemeillet lui a demandé des nouvelles de sa famille.
Les deux témoins se rendaient chez le notaire pour signer une pièce importante.
Me Herussart [Erussard], notaire, et M. Paris, qui attendaient les deux commerçants pour la signature, confirment qu’ils se sont excusés de leur retard, le motivant par la rencontre de Cadiou. Le fait se passait le 31 décembre.
M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice, déclare ensuite avoir vu Cadiou, le 1er janvier, à la gare de Saint-Pol-de-Léon. Cette déposition est confirmée par le fils de M. Le Gall et par Mlle Quemeneur.
M. Cabou [Cabon], facteur en retraite, et M. Caramour, couvreur, ont également vu Cadiou le 1er janvier.
La défense, d’accord avec la partie civile, déclare ne pas vouloir faire état de l’abracadabrante déposition de Tonnard, que personne ne saurait prendre au sérieux.
31 octobre 1919 – p. 1
L’avocat de Mme Cadiou requiert contre Pierre ET LE PROCUREUR AUSSI…
(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)
Quimper, 30 octobre.
Nous arrivons à la fin de cette mystérieuse et passionnante affaire. Demain, les jurés rendront leur verdict.
La journée d’aujourd’hui a été occupée par la fin des témoignages, la plaidoirie de la partie civile et le début du réquisitoire.
On entend tout d’abord le charpentier Tonnard, dont chacun écouta sans broncher la fantastique histoire.
C’est devant une salle archi-comble que Me Flach, représentants la partie civile, commence sa plaidoirie.
Mme Cadiou fait le serment, dit-il, de venger la mort de son mari. Elle veut le laver des soupçons et des calomnies. C’est un devoir que lui impose l’honneur de ses enfants. Pour Mme Cadiou, pour moi-même, il n’a, il ne peut y avoir qu’un coupable c’est Pierre.
A grands traits Me Flach retrace la vie de Cadiou et s’élève hautement contre cette insinuation qu’il aurait été l’agent d’industriels allemands.
Avec beaucoup de chaleur, d’une voix claire et bien timbrée, Me Flach s’attache à démontrer que Cadiou fut toujours un parfait honnête homme. Comment est-il mort ? Du suicide, il ne saurait être question. Un complot de famille ? Hypothèse stupide.
D’après Me Flach, c’est bien le 30 décembre, après le repas de midi, que le directeur de la Grande-Palud aurait été assassiné. Tous les témoins de Morlaix se trompent, de très bonne foi sans doute, mais ils se trompent. On ne doit leur accorder aucune importance ils sont tous des victimes de la suggestion. Et, très habilement, Me Flach discute chacun des témoignages, retraçant les circonstances mêmes du crime.
L’avocat met toute son argumentation à démontrer que Pierre a constamment menti, toujours menti. Quelquefois avec intelligence, quelquefois grossièrement, comme lorsqu’il prétend avoir vendu son revolver à ce voyageur de commerce dont personne n’a jamais entendu parler.
Me Flach termine en affirmant que, seul, Pierre avait intérêt à la disparition de Cadiou. Il demande au jury de faire justice, cette justice que Mme Cadiou attend depuis bientôt, six ans.
Après le véritable réquisitoire que vient de prononcer Me Flach, la tâche du procureur de la République est quelque peu facilitée. Me Flach a essayé de démontrer la préméditation. Cette préméditation, le parquet ne l’a pas retenue. Pierre, en effet, est poursuivi seulement pour meurtre et non pour assassinat. A peu de choses près, ce sont les mêmes raisonnements que nous entendons.
M. le procureur Cazenavette rend hommage au labeur du juge d’instruction Bidard de la Noë, labeur écrasant qui, dit-il, l’a lue. Pierre est donc mal fondé à se plaindre de ce magistrat, peut-être timide, mais consciencieux, qui a mis l’accusé en liberté.
– Moi, je m’y serais refusé car je suis convaincu de la culpabilité de Pierre.
Après cette déclaration préalable, M. Cazenavette reprend, point par point, tous les éléments du procès. Il rappelle, néanmoins, que c’est le Petit Parisien qui dénonça, le premier, la constitution allemande de la société de la Grande-Palud, dont Temming et Flockmann étaient les fondateurs. Ce fut un véritable cri d’alarme et, grâce à ce cri salutaire, les Allemands purent être évincée est ils le furent par Cadiou. Pierre remplaça l’ingénieur Kriss [Greiss] et l’affaire prospéra.
M. Cazenavette expose que, dès février 1913, Cadiou avait été victime d’une campagne sournoise et lâche. Legrand, l’ancien directeur, qui voulait revenir à la Grande-Palud, aurait dit :
– Il faut que Cadiou disparaisse coûte que coûte.
Et il aurait cherché, dans l’ingénieur Pierre, un associé. Voilà la genèse du crime. Pierre aurait été l’instrument, l’agent exécuteur de ceux qui convoitaient l’exploitation de l’usine.
Après un très long exposé des affaires qui se traitaient à la Grande-Palud, le procureur remet à demain matin la suite de son réquisitoire.
E. de FEUQUIERES.
1er novembre 1919 – p. 1
Pierre est acquitté
Quimper, 31 octobre.
Pierre est acquitté, comme on pouvait le prévoir ; mais saura-t-on qui assassina Cadiou ?
Le verdict qui déclare Pierre non coupable a été précédé d’une admirable plaidoirie de Me Henri-Robert.
Une plaidoirie de Me Henri-Robert ne se résume pas ; il faut l’entendre. Aussi bien, celle-ci fut incomparable et quand il eut fini, quand Pierre, aussitôt après, eut juré son innocence sur la tête de son enfant, il n’y avait plus de doute à avoir : c’était l’acquittement de fait. Après vingt minutes de délibération, le jury rapporte un verdict négatif. Pierre est acquitté.
De longs applaudissements éclatent, aussitôt réprimés par le président. Je vais vers Pierre, il est ému, ses lèvres tremblent un peu. Il murmure :
Oui, je suis heureux, bien heureux. Mon cauchemar est fini. Je vais aller me reposer dans ma famille et puis je me remettrai au travail.
Et, longuement, il étreint sa femme qui, elle, pleure à chaudes larmes.
E. de FEUQUIERES.
23 septembre 1922 – p. 1 et 2
LES SOUVENIRS du docteur Paul médecin légiste
LA BELLE AFFAIRE
Et quelle fut, demandai-je au docteur Paul, sinon votre plus belle, du moins votre « belle » affaire ?
– L’affaire Cadiou. Vous vous rappelez, Cadiou de Bretagne, d’abord disparu puis trouvé mort dans un marais.
La première autopsie avait été pratiquée par un médecin de la région. Celui-ci, gêné sans doute par le manque de temps et l’installation défectueuse, attribua la mort de Cadiou à un coup de couteau.
Qui avait donné le coup de couteau ? Cadiou lui-même, peut-être. L’hypothèse du suicide ne pouvait être péremptoirement écartée. L’instruction languissait, faute de « preuves ».
Vous savez la suite. Trois mois après, on me charge d’opérer une nouvelle autopsie. Je découvre, dans le cou de la victime, une balle de revolver. La position de la balle était telle que, cette fois, l’hypothèse du suicide était nettement détruite. Cadiou avait été tué par derrière. J’éprouvai une sensation de triomphe. Mes confrères doivent la ressentir, comme moi, à ce moment précis où ils constatent qu’ils viennent de trouver le nœud d’une énigme dramatique. C’est, pendant quelques instants, une véritable jouissance que de se dire : « Je tiens la vérité, je vais pouvoir orienter la justice sur la vraie piste. »
Le cadavre de Cadiou, au moment où j’avais pratiqué l’autopsie, était en complète décomposition et les constatations n’avaient pu être faites sans peine. Je retrouvai également, au niveau des vêtements, c’est-à-dire du manteau de caoutchouc porté par la victime, les traces d’un coup de feu. Cadiou portait donc ce manteau le jour du crime. L’enquête réussit à établir qu’il ne l’avait porté, précisément, que ce jour-là. La date était donc établie et avec elle se trouvaient précisées les circonstances qui pouvaient éclairer la justice.
Ma tâche était terminée.
Il y eut, vous vous le rappelez, un acquittement général. Quelle admirable plaidoirie prononça Me Henri-Robert ! A ce propos, une remarque qui vous éclairera sur un point de la psychologie du médecin légiste.
De merveilleux avocats comme celui- là défont parfois, en une heure, le travail patiemment échafaudé pendant des mois par nous. Si vous saviez la rage, la colère que nous éprouvons au moment où nous les voyons « retourner » habilement et les jurés et l’auditoire et souvent même les juges, avec quelques émouvantes périodes oratoires qui font triompher le sentiment sur la raison, l’imagination sur l’évidence !
Cette mauvaise humeur ne dure d’ailleurs qu’un quart d’heure. Tous les avocats sont mes amis. Même les plus notoires, avec qui j’ai eu, à l’audience et, au lendemain de quelque retentissant procès, des démêlés sanglants d’où l’accusé est sorti blanc comme neige, malgré les charges accumulées contre lui par mon expertise. Quand, dans les couloirs du Palais, je rencontre le magicien en robe noire, qui a arraché l’acquittement, je ne puis m’empêcher de courir à lui, de lui serrer les mains en le félicitant sincèrement. Car, chacun dans notre rôle, nous avons accompli notre devoir. Mon devoir a pu être effacé par le devoir d’un autre. La conscience ne m’en reste pas moins.
L’affaire la plus retentissante
– Et votre affaire la plus retentissante, demandai-je alors au docteur Paul, celle dont la presse a le plus parlé, pour qui le public s’est le plus passionné ?
– Je crois bien que c’est l’affaire Bonnot-Garnier-Carouy et consorts.
Je l’ai suivie de très près, j’ai même failli y trouver la mort, comme vous allez voir. J’ai assisté à toutes les grandes scènes du siège de Nogent et de Choisy-le-Roi ; tous les jours je recevais une nouvelle commission pour un crime nouveau. C’est moi qui ai pratiqué toutes les autopsies, neuf ou dix, je crois. Du côté des assassins : Bonnot, Garnier, Carouy, Monier, Simentoff, Vallet, Callemin, dit « Raymond la science », etc., soit après l’exécution capitale, soit après un suicide. Du côté des victimes, la plus pénible, je peux même dire la plus pénible de toute ma carrière, fut celle du malheureux Jouin, sous-chef de la sûreté, tué comme vous le savez, par Bonnot au moment où il allait l’arrêter à Ivry. C’est ici que vous allez savoir comment, moi aussi, j’ai failli « y passer ».
J’avais reçu mission de me transporter, avec Jouin, l’inspecteur principal Colmar et un autre, au hall populaire d’Ivry. Il s’agissait d’y rechercher des vêtements troués par des grains de plomb tirés sur Callemin. Ce qu’il y a de plus terrible, c’est que cette perquisition était opérée sur ma demande ! Jouin me téléphone de le rejoindre pour partir. J’étais occupé à ce moment précis – je ne me rappelle plus à quoi – toujours est-il que je ne pu me libérer.
– Va devant, répondis-je à Jouin qui me parlait, à l’autre bout du fil ; je te rejoindrai dans une heure.
Jouin part. Vous connaissez le drame Arrivés à Ivry, les policiers trouvent Bonnot dans une chambre de l’étage supérieur. Sans hésiter, courageusement, imprudemment, on peut bien le dire, ils s’élancent sur le criminel. Mais celui-ci, qui avait entendu monter Jouin, Colmar et leur compagnon, se tenait derrière la porte, un browning à chaque main.
Ce ne fut pas long. Jouin tomba foudroyé, payant ainsi sa généreuse ignorance. Après lui, ce fut Colmar, qui eut la chance incroyable de ne pas succomber à ses blessures. Si j’avais été là, comme cela a failli se faire, comme cela aurait dû se faire… j’écopais aussi.
Le soir même, c’est-à-dire six heures après le coup de téléphone d’où mon sort a dépendu, j’étais dans la navrante obligation de faire l’autopsie de mon infortuné camarade Jouin.
Ces bandits, qui frappèrent tant, d’ailleurs, l’imagination du public, étaient des monstres, sans doute, mais des monstres bien curieux. Vous vous rappelez Bonnot se faisant cribler de balles dans son repaire de Choisy, plutôt que de se rendre, après un siège en règle de trois jours auquel participèrent la police, l’infanterie et presque l’artillerie. Vous vous souvenez également du suicide de Carouy avec du cyanure de potassium, à la sortie de la dernière audience, après qu’il eut appris sa condamnation à mort ; c’est moi qui, après avoir visité les vêtements du bandit, découvris le foudroyant poison dans un des talons de ses chaussures où il l’avait dissimulé en prévision des événements. Vous avez lu dans les journaux le récit de la mort courageuse des trois guillotinés Wallet, Monier et Callemin, ce dernier si menu, si pâlot, qu’on aurait dit un gosse de seize ans.
Un trait de Carouy
Eh bien je veux vous raconter sur Carouy un trait qui vous fera comprendre l’effroyable mentalité de ces monstres humains, véritablement bâtis à chaux et à sable.
Carouy, un des plus farouches de la bande, était originaire du Nord. A ce titre, il m’avait voué une véritable « amitié » et quand j’allais le voir à la Santé, il s’attendrissait en me racontant dans le vieux patois de notre pays des histoires de son existence mouvementée.
– J’étais pourtant fait pour aimer, s’écria-t-il une fois en sanglotant dans mes bras, j’ai tant d’amour au fond de moi !… Cet amour inemployé, contrarié, même, par les penchants désastreux de criminel tombant fréquemment sous le coup des lois, et éprouvé par la rigueur des châtiments, était devenu une haine terrible envers la société ! Il lui arriva une fois de tuer férocement, sans aucune utilité, dans un accès de délire enragé.
Voici comment il me raconta cette affreuse chose :
C’était un soir, à Thiais. Carouy était parti « en expédition » avec des « copains ». Il s’agissait de cambrioler deux vieux époux logés dans une bicoque isolée, en bordure d’un champ. Il avait été formellement convenu « qu’il n’y aurait pas de sang », « pas de grabuge » comme disent les apaches parisiens. Bref, les bandits, repoussant l’idée d’un double meurtre inutile, avaient simplement décidé le cambriolage « de la baraque », une fois les deux vieux ligotés.
Carouy avait été désigné pour faire le quet. Il se mit à marcher paisiblement, devant la maisonnette, sifflotant entre ses dents, épiant les bruits d’alentour, regardant le ciel étoilé, parfois cueillant une marguerite dont quelques maigres bouquets venaient fleurir jusqu’au bord du chemin.
Fatale marguerite ! L’étrange bandit la cueille, la roule entre ses doigts et, les idées s’associant, se met à penser à une femme qu’il aimait alors follement,
« Que fait-elle, pendant que je suis ici ? se demande-t-il. M’est-elle fidèle ? M’aime- t-elle ?… »
Et ses doigts fébriles d’arracher un à un les pétales.
«…Elle m’aime, un peu, beaucoup, passionnément… »
Terrible élaboration du sort ! Sous le firmament étoilé, un homme, le cœur tordu de passion, interroge une innocente fleur…
Les pétales volent toujours : «… Un peu, beaucoup, passionnément… »
Pas du tout ! laisse tomber le dernier, comme un arrêt du destin.
« Pas du tout !… Ah ! misérable ! hurle l’homme, dans la nuit calme. »
Et un torrent de blasphèmes jaillit de sa gorge, comme on imagine que des jets de flammes, de soufre et de fumée doivent jaillir de l’enfer.
« Elle ne m’aime pas !… Misère de ma vie ! Sale humanité !» clame le malheureux, les poings tendus vers le ciel, vers la ville voisine, vers la maison toute proche.
La maison… Mais au fait…
« Ah ! tu ne m’aimes pas ! Eh bien ! tu vas voir !… »
La brute s’élance. En un clin d’œil elle a gravi l’escalier, fait irruption dans la chambre où sont les deux vieux à moitié morts de frayeur, et ses camarades stupéfaits.
« Misérable ! Sale humanité ! » vocifère Carouy.
Il s’est jeté, éperdu, ivre de fureur, sur le vieux. Il a crispé ses mains frémissantes autour du cou de ce dernier. Le visage se convulse, la langue sort. La ! ça y est le corps retombe…
La vieille, maintenant… Une autre sauvage étreinte autour de cet autre cou maigre et nu, inoffensif et stupide de frayeur presque un cou de bête de basse-cour. Les yeux ronds, affolés, clignotent. Un hoquet d’agonie… et Carouy, presque assouvi, se détend… Il a tué… il S’est vengé.
Voilà ce qu’il m’a raconté lui-même. Voilà un échantillon des confidences que nous recevons. M. Montabré.
(A suivre.)
