Le Radical
Le Radical est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1881 à 1931.
Le journal a une ligne radicale socialiste. Le Radical devient officiellement l’organe du Parti radical et radical-socialiste en 1911.
Tirage 1914 : 32 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 105 articles dont 24 en première page
1919 : 4 articles dont 2 en première page
Le suivi de l’affaire Cadiou dans les colonnes du quotidien Le Radical se distingue par une approche strictement informative et factuelle. Loin du journalisme d’opinion ou des campagnes de presse virulentes de l’époque, le titre a privilégié une retransmission sobre des étapes judiciaires.
L’une des rares incursions du journal dans l’analyse de fond survient dès le 14 janvier 1914. Le Radical y mentionne une information capitale : la visite de créanciers allemands venus réclamer à l’industriel Cadiou une dette s’élevant à 160 000 francs. Cette précision mise à part, le journal s’est tenu à une ligne de conduite rigoureuse :
– Absence d’envoyés spéciaux : Le journal ne dépêche aucun reporter sur place en Bretagne pour mener ses propres investigations. Il se contente de relayer les dépêches officielles et les comptes rendus d’audience.
– Neutralité à l’égard des suspects : Contrairement à d’autres titres de presse, Le Radical ne mène aucun lobbying en faveur de l’ingénieur Pierre, le principal suspect, ni ne prend fait et cause pour la famille Cadiou.
– Un ton factuel : Le récit est celui d’une chronique judiciaire classique. Le lecteur y trouve une couverture régulière et complète des faits, mais sans l’usage de procédés mélodramatiques ou de révélations sensationnalistes.
Source : BnF Gallica
Table des matières
Toggle14 janvier 1914 – p. 3
La disparition de M. Cadiou
BREST, 13 janvier. On est toujours sans nouvelles de M. Cadiou, administrateur de l’usine Grand-Palud. On affirme aujourd’hui que sa situation financière était loin d’être si brillante que le disent ses proches, et que les deux Allemands qui ont quitté hier Landerneau lui réclamaient, pour une commande de coton refusée, un dédit de 160.000 francs.
Les recherches, qui jusqu’à présent n’étaient faites qu’à la demande de la famille, vont prendre un autre caractère à la suite de l’enquête ordonnée par le parquet de Brest.
19 janvier 1914 – p. 3
LA DISPARITION DE M. CADIOU
Est-ce lui ?
BREST, 18 janvier. L’adjoint au maire a reçu ce matin une lettre signée Louis Cadiou. Ce dernier qui, aux termes de la lettre, se trouverait à Boulogne-sur-Mer, 16, rue des Pipots, s’étonne du bruit fait autour de son nom.
La lettre ayant été montrée à M. Jean Cadiou, frère du disparu, celui-ci a reconnu l’écriture de son frère, mais il conserve des doutes sur sa signature.
La police de Boulogne prévenue, a commencé une enquête.
5 février 1914 – p. 1
A BREST
Des mariniers retrouvent le cadavre de M. Cadiou
L’enquête du Parquet
BREST, 4 février.
Le corps de M. Cadiou a été retrouvé ce matin dans l’Elorn, par des mariniers.
On se souvient qu’au début du mois de janvier dernier, M. Cadiou, directeur de l’usine de coton poudre de la Grande Palud, près Landerneau, avait disparu dans des circonstances mystérieuses. Certains témoignages avaient permis de croire à une fugue, d’autres au contraire laissaient supposer que M. Cadiou s’était enfui avec la caisse et qu’il s’était tué ensuite.
Une enquête avait été prescrite, et à Brest comme à Paris, on avait interrogé les proches et les intimes du disparu qui, eux, avaient émis l’hypothèse d’un crime. Une lettre adressée de Boulogne-sur-Mer au maire de Landerneau avait un instant égaré les recherches. Un mauvais plaisant avait, en effet, pris la signature de M. Cadiou et racontait qu’il était paisiblement installé à Boulogne.
Or, ce matin, les mariniers qui exploraient la rivière l’Elorn ont aperçu un cadavre qu’ils ramenèrent sur la berge, Le cou était sectionné et la tête presque détachée du tronc, On ne tarda pas à l’identifier.
Une arrestation
BREST, 4 février. Le parquet de Brest a fait mettre ce soir en état d’arrestation M. Louis Pierre, âgé de trente et un ans, ancien élève de l’École centrale, ingénieur de l’usine de la Grande Palud, soupçonné d’être l’auteur de l’assassinat.
M. Louis Pierre proteste de son innocence ; il a été néanmoins écroué.
6 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
L’ingénieur Pierre se déclare innocent
LANDERNEAU, 5 février. Le parquet de Brest est revenu ici ce matin pour continuer l’enquête qu’il a ouverte à la suite de la découverte du corps de M. Cadiou.
L’ingénieur Pierre, qui a passé la nuit dans la chambre de sûreté de la gendarmerie, continue à protester de son innocence. Il est certain, dit-il, que les résultats de l’enquête seront en sa faveur.
Une perquisition a été faite en sa présence, cet après-midi, à son domicile.
BREST, 5 février. L’ingénieur Pierre, l’assassin présumé de M. Cadiou, sera transféré demain à la prison Bouguen.
La perquisition effectuée à son domicile a établi que tout dernièrement il avait commis envers son directeur un acte grave de malveillance.
M. Pierre persiste dans ses dénégations. Au parquet on croit que M. Pierre aurait un complice.
7 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
On recherche une somnambule
BREST, 6 février. – L’enterrement de M. Louis Cadiou, assassiné dans le bois de Laforest, a eu lieu ce matin à Landerneau.
La veuve du défunt, venue de Paris pour assister aux obsèques, a affirmé à M. Paulin, commissaire spécial, que la belle-mère de son frère, Mme Saimby [Sainpy], de Pont-à- Mousson, a consulté dans cette ville une somnambule, qui a déterminé l’endroit exact où le corps de M. Cadiou avait été enterré.
Le commissaire spécial fait effectuer ses recherches à Pont-à-Mousson pour retrouver la somnambule.
Une perquisition
La perquisition qui a été opérée au domicile de l’ingénieur Pierre, accusé d’être l’auteur de l’assassinat de M. Cadiou, a fait découvrir la copie d’une lettre que l’ingénieur adressa au ministre de la guerre et dans laquelle il accusait M. Cadiou d’avoir indument perçu de l’État la valeur d’un wagon de coton qui n’avait pas été livré à la poudrerie d’Angoulême.
8 février 1914 – p. 1 et 3
CARTES
Je crois que nous avons le temps d’user nos semelles avant d’arriver à cet âge positif rêvé par Auguste Comte. Témoin l’affaire Cadiou.
Évidemment cela va faire plaisir à Mmes de Thèbes, de Siva et autres pythonisses extralucides. Mais, tout de même, si nous pro- testions un peu au nom du bon sens le plus élémentaire…
Comment ! Un homme disparaît en Bretagne. On consulte, paraît-il, une tireuse de cartes, à Nancy, et celle-ci, tout de suite, fait retrouver le cadavre. Et des comptes- rendus, sans paraître plus épatés que ça, insèrent ces billevesées.
Que l’on nous parle du tango, de la fourlane ou des flûtes de la danseuse, passe encore. Mais que l’on enregistre comme un fait possible la collaboration du grand jeu et de la loi, de Pallas et de Thémis, des tarots et du parquet, halte-là !
Savez-vous ce que je ferais, moi, si j’étais juge, pour faire cesser toutes ces histoires de jeux de cartes ?
« Madame, dirais-je à la tireuse de cartes, la loi ne croit point au grand jeu. Si vraiment vous avez, de Nancy, découvert un cadavre en Bretagne, c’est que vous étiez de l’affaire et je vous arrête comme complice. »
Je vous assure qu’après celle-là la sorcière aurait tôt fait d’avouer sa supercherie. PIERRE BONHOMME.
L’affaire Cadiou
BREST, 7 février. – Les commissaires spéciaux ont fait ce matin, à la Grand’Palud, le relevé des lieux avoisinant l’usine, ainsi que de l’endroit où le directeur, M. Cadiou, a été trouvé assassine.
Ils ont entendu de nouveaux témoignages, entre autres celui de l’encaisseur d’une banque qui, le 31 décembre, s’est présenté trois fois à l’usine sans rencontrer l’ingénieur, M. Pierre.
Ce dernier affirme, au contraire, n’avoir pas quitté l’usine ce jour-là.
Mme Cadiou est arrivée à midi, venant de Morlaix.
Une confrontation
BREST, 7 février. M. Bidard de Lanoé [La Noé], juge d’instruction, a confronté cet après-midi l’ingénieur Pierre avec une débitante qui habite près de l’usine. Cette femme a affirmé avoir vu passer M. Cadiou le 30 décembre, vers neuf heures du matin.
L’ingénieur maintient qu’il n’a pas revu son patron depuis le 29.
La déposition de Mme Cadiou
Mme veuve Cadiou a été ensuite entendue, sa déposition a duré trois heures, mais elle n’a rien apporté de nature à prouver la culpabilité de M. Pierre. Mme Cadiou a l’impression qu’il est coupable et a agi par haine contre son mari.
Elle a confirmé qu’une consultation de la voyante de Nancy fut prise à son insu par une parente, Mme Sempy [Sainpy].
Mme Cadiou se trouvait dans un tel état de nervosité et de faiblesse, que le juge a renoncé à la confronter avec M. Pierre. L’ingénieur, toujours très calme, a été reconduit à la maison d’arrêt.
9 février 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Les charges contre l’ingénieur Pierre ne se précisent pas. Est-ce le jour du crime qu’il accompagna M. Cadiou dans les bois ?
BREST, 8 février. L’émotion soulevée par le sombre et mystérieux crime du Grand-Palud est toujours la même dans la région. L’incertitude persiste sur la culpabilité de l’ingénieur Pierre.
On n’est pas éloigné de croire que, faute de preuve, il pourrait être remis prochainement en liberté.
L’alibi de l’ingénieur
Une charge qui, au premier abord, parait très grave, pèse sur M. Pierre. On a soutenu qu’il avait été le 30 décembre, avec M. Cadiou, dans les bois de la Forest.
Mais M. Pierre a toujours soutenu que la date de cette promenade devait être fixée au 29 et non au 30 décembre.
La date de cette promenade a une importance considérable. S’il est prouvé que c’est bien effectivement le 29 que l’ingénieur accompagna son patron, on voit mal ce que l’on retiendra contre lui.
A la Forest, différentes personnes habitant aux environs du château ont été interrogées.
M. Caroff, minotier, a vu M. Cadiou et son ingénieur qui venaient lui demander s’il ne pourrait pas leur vendre son moulin dans lequel les deux hommes avaient projeté d’installer des ateliers spéciaux, M. Caroff est sûr que c’est le 29 décembre qu’il reçut leur visite. Ce jour-là, il procédait à une expédition de farine pour Plougastel et il a pu, pour cette raison, contrôler exactement ses souvenirs.
On sait d’autre part que M. Cadiou a passé à Landerneau la nuit du 29 au 30 décembre. Le 30 décembre au matin, du reste, il donna cinq francs à sa femme de ménage et lui annonça qu’il lui réglerait sa note de blanchissage à son retour de voyage.
Mme Quéméneur, la débitante de la Forest, près du Grand-Palud, le vit dans la matinée du 30 décembre également passer devant elle, se dirigeant vers l’usine. Les ouvriers encore le virent au Grand-Palud ce jour-là
Il faudrait donc nettement conclure que M. Pierre n’assassina pas M. Cadiou jour où il l’accompagna au moulin, puisque le lendemain M. Cadiou était encore vivant,
Le témoignage du contremaitre LANDERNEAU, 8 février.
Aux témoignages qui confirment l’alibi de l’ingénieur Pierre, s’opposent des témoignages sens inverse.
M. Bignard, le contremaitre de l’usine de la Grand-Palud, assure que c’est le 30 qu’il vit M. Cadiou partir avec M. Pierre. Il suivit du regard les deux hommes jusqu’au pont, M. Bignard aurait un motif pour soutenir ses déclarations : ce serait le jour où M. Pierre sortait avec son patron que les machines furent arrêtées par suite d’un accident survenu à une soupape.
M. Bignard est certainement de bonne foi. Il n’a cependant pas toujours été aussi précis ; à un certain moment même, il ne pouvait assurer si la promenade que firent ensemble M. Pierre et M. Cadiou avait eu lieu le 29 ou le 30.
La somnambule a fait une bonne affaire
NANCY, 8 février. – Mme Camille, la somnambule qui donna à Mme Saimpy [Sainpy] la consultation qui aurait amené la découverte du corps de M. Cadiou, est enchantée. Depuis vingt-quatre ans qu’elle travaille, elle n’avait jamais réussi un aussi merveilleux coup de réclame.
Mme Camille se souvient qu’elle donna une consultation le 31 janvier un peu avant quatre heures à une dame dont elle se rappellerait difficilement la physionomie. De la consultation proprement dite, elle ne se rappelle que peu de chose. Elle sait qu’à son réveil du sommeil hypnotique, elle avait les yeux pleins de larmes. Le crime affreux qu’elle avait entrevu l’avait fortement impressionnée.
Mme Camille a servi de médium aux professeurs de l’École de Nancy, fameuse pour ses découvertes dans le domaine de l’hypnotisme, aux docteurs Bernheim.et Liébeault, au professeur Liégeois.
10 février 1914 – p. 1
EN PLEIN MYSTÈRE
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Nouveau témoignage
LANDERNEAU, 9 février. M. Menessier [Mennessier] commissaire spécial, s’est rendu la nuit dernière à Saint-Divy, où il a entendu un ancien ouvrier de l’usine de la Grand-Palud, qui disait avoir des révélations à faire au sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
Cet ouvrier, Jacques Brossard, a été employé à l’usine du 28 décembre au 6 janvier. Il a vingt-cinq ans. Sa vie a été assez orageuse. A peine arrivé à la Grande-Palud, il tomba malade. II séjourna dans une ferme attenante à l’usine, et vint demander à l’ingénieur, le dernier jour de l’an, quelques avances sur ses gages.
Il paraît être assez au courant du crime. Il a accompagné la police dans les premières recherches qu’elle entreprit. Et, fait curieux, il a maintes fois conduit les po- liciers à proximité du lieu où l’on retrouva le cadavre.
Brossard a déclaré au commissaire que, dans la matinée du 28 décembre, il avait vu arriver dans la cour du moulin un inconnu d’allures suspectes, que la bonne de l’ingénieur Pierre introduisit chez son maitre.
Interrogée à son tour, ce matin, par M. Paulin, commissaire adjoint, cette domestique a affirmé au magistrat n’avoir vu personne se présenter ce jour-là chez M, Pierre.
Audition de témoins.
BREST, 9 février. Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, MM. Legrand, fondateur de l’usine de la Grande-Palud : Bignard, contremaître de l’usine et Salliot, ancien comptable. Ces témoins ont fourni les renseignements sur la fondation de la société, sa situation financière et les relations entre MM. Pierre et Cadiou. L’ingénieur était lié avec le directeur par un contrat lui interdisant, en cas de départ de l’usine de la Grande-Palud, d’exercer sa profession de chimiste dans l’industrie du blanchiment de coton d’ici quinze ans en. France et à l’étranger parce que M. Pierre avait appris des procédés spéciaux à l’usine, cependant l’ingénieur était engagé dans une industrie similaire du voisinage. On recherche le portefeuille et la montre de la victime
LANDERNEAU, 9 février. Mme Pierre est arrivée ce matin à Landerneau et va se rendre à Brest pour demander au juge d’instruction la permission de voir son fils. Un inspecteur de la police spéciale, M. Lemez, et M. Jean Cadiou, frère de la victime, ont effectué des recherches dans le bois avoisinant le lieu du crime, pour retrouver le portefeuille et la montre du directeur de l’usine. On sait que ces objets n’étaient pas dans les vêtements de la victime et que la voyante avait dit qu’ils étaient enfouis près de la fosse où M. Cadiou a été enterré. Les recherches n’ont donné aucun résultat.
Une nouvelle piste
LANDERNEAU, 9 février. – Les commissaires spéciaux qui sont à Landerneau sui- vent une nouvelle piste, au sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
Un individu, quelques jours après le crime, a payé une facture de 600 francs à un négociant de Landerneau. Ce dernier l’aurait accusé du crime et le débiteur aurait montré une vive émotion sans toutefois se défendre. Cet individu habite près de l’usine et se trouvait dans une situation très gênée.
11 février 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
Plusieurs commissions rogatoires sont lancées
BREST, 10 février.
Mme Cadiou est repartie pour Paris. Elle ne sera de nouveau entendue à l’instruction que si les événements l’exigent.
Le juge d’instruction a lancé ce matin plusieurs commissions rogatoires pour apporter quelque lumière sur plusieurs points, demeurés obscurs.
Il se pourrait que l’ingénieur Pierre fût relaxé très prochainement si les confrontations avec certains témoins ne prouvent pas sa culpabilité.
Mme Pierre proteste de l’innocence de son fils
BREST, 10 février. Mme Pierre, mère de l’ingénieur Pierre, ne doute pas de l’innocence de son fils qu’elle ne veut pas voir seulement libéré, mais complètement lavé de tout soupçon.
Au sujet de la dénonciation reprochée à M. Pierre contre M. Cadiou, Mme Pierre affirme que son fils avertit son directeur qu’il ne voulait pas être complice d’un acte frauduleux et, en le dénonçant, il voulut se décharger de toute responsabilité.
L’instruction se poursuit sans obtenir aucun résultat nouveau.
12 février 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Nouvelles révélations
BREST, 11 février. Il ne serait plus Bouteux maintenant que le directeur de l’usine de la Grande-Palud a été tué loin des lieux où son cadavre a été retrouvé. Le médecin légiste apporte des preuves anatomiques indéniables à cet égard. II y a eu d’abord étranglement, puis, quelques temps après, section de la gorge, arrachement du larynx, plaie au cou, sans doute faite pour marquer les traces de strangulation et faire croire à un assassinat en plein bois.
13 février 1914 – p. 1
AUTOUR D’UN MYSTÈRE
L’assassinat de M. Cadiou
L’instruction prend une tournure inattendue. On prévoit des coups de théâtre
BREST, 12 février. Il semble se confirmer que M. Cadiou, le 31 décembre, prit le train à Landerneau pour se rendre à Morlaix, et qu’il a été vu le 1er janvier dans cette ville.
Toutes les hypothèses émises jusqu’à ce jour disparaîtraient alors, et l’enquête suivrait une nouvelle piste.
Témoignages importants
BREST, 12 février. M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, M. Baron, vétérinaire à Morlaix, et Mme Baron ont affirmé au juge d’instruction avoir vu M. Cadiou arriver à Morlaix le 31 décembre par le train de cinq heures du soir.
M. Picquart, propriétaire d’un café, et deux consommateurs ont reconnu M. Cadiou au café, dans la matinée du 1er janvier
L’ingénieur Pierre
BREST, 12 février. – Me Feillard, avocat de M. Pierre, va demander, parait-il, en raison des constatations et des témoignages qui paraissent donner une nouvelle orientation aux soupçons des juges, la mise en liberté provisoire de son client.
Les témoins à charges
BREST, 12 février. – Le juge d’instruction a entendu aujourd’hui cinq témoins, ouvriers de l’usine de la Grande-Palud, et des fermiers des environs qui ont à nouveau affirmé avoir vu MM. Pierre et Cadiou le 30 décembre à 11 heures du matin, quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin.
Confronté avec les témoins, M. Pierre a maintenu la date du 29 décembre, mais il déclare pouvoir se tromper.
14 février 1914 – p. 2 et 3
L’assassinat de M. Cadiou
BREST, 13 février. Les commissaires de la brigade mobile continuent leur enquête pour établir si M. Cadiou a été réellement vu à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier.
De leur côté, M. Menuissier [Mennessier], commissaire spécial, et ses adjoints, s’attachent à rechercher le mobile du crime et à savoir si des intérêts n’étaient pas liés à la disparition de l’ingénieur de l’usine de la Grande-Palud.
La police spéciale poursuit également ses investigations.
Le dossier de l’ingénieur Pierre
BREST, 13 février. Me Raynaud [Reynaud], secrétaire de Me Henri-Robert, a pris aujourd’hui connaissance du dossier de l’ingénieur Pierre. Demain, le juge d’instruction entendra les témoins qui déclarent avoir vu M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix.
Un médecin légiste est appelé
M. Lescouvé, procureur de la République, vient de recevoir du procureur de la République de Brest le télégramme suivant :
« Sur invitation du procureur général, « prière de désigner un médecin légiste de « Paris pour procéder à une nouvelle autopsie dans l’affaire Cadiou ».
M. Lescouvé a immédiatement désigné le docteur Paul, qui a télégraphié au parquet de Brest pour l’aviser qu’il se tient à sa disposition.
Le mystère de la Grand’ Palud
Perquisition chez Mme Cadiou
En vertu d’un mandat de M. Bigart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, M. Valet, commissaire de police à la Sûreté, a perquisitionné, hier après-midi, chez Mme Cadiou, 85 bis, rue du Cherche-Midi.
Il a saisi de nombreuses lettres écrites par M. Cadiou à sa femme, lettres qui démontrent que, contrairement à ce qui avait été dit, un accord parfait régnait entre les époux.
Le magistrat a ensuite entendu Mme Cadiou ; sa mère, Mme Richard ; sa tante, Mlle Guillemin, au sujet des relations qu’elles pouvaient avoir eues avec une de leurs amis de Pont-à-Mousson, qui aurait incité la somnambule à faire la déclaration publique que l’on sait.
Le magistrat refuse de faire connaître le résultat de cet interrogatoire.
15 février 1914 – p. 2
Un fou au Palais
Cadiou ? c’est moi !
Un personnage correctement vêtu se présentait hier au Parquet, et demandait à parler au procureur de la République. Comme le secrétaire lui demandait l’objet de sa visite, l’inconnu s’écria :
Mais vous ne voyez donc pas que je suis Cadiou ? Je suis ressuscité et je viens vous apporter la clef du drame.
Le malheureux a dû être conduit à l’infirmerie spéciale du Dépôt. Une enquête est ouverte pour rechercher son identité.
L’assassinat de M. Cadiou
La servante de la victime interrogée
BREST, 14 février.
Le juge d’instruction a entendu la servante de M. Cadiou ; celle-ci a confirmé qu’elle avait maître pour la dernière fois le 30 décembre. Confrontée avec l’ingénieur elle a maintenu son affirmation.
Pierre,
Me Henry Raynaud [Paul Reynaud] a déposé des conclusions tendant à la mise en liberté provisoire de M. Pierre.
Déclarations importantes
BREST, 14 février. On annonce que des déclarations importantes viennent d’être faites par le juge de paix de Quimper, ami intime de M. Cadiou. Ce dernier, quinze jours avant sa disparition, aurait confié à son ami qu’il avait eu à lutter contre des ennemis personnels. Mais, a-t-il ajouté, je ne les crains plus, car je possède contre eux des documents compromettants.
On se rappelle que le portefeuille de M. Cadiou n’a pas été retrouvé dans ses vêtements.
Perquisition chez la domestique de l’ingénieur. Nouvelle autopsie du cadavre
BREST, 14 février. M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, vient de recevoir mandat de perquisitionner aujourd’hui à Landerneau, au domicile de Julia Juzeau, domestique de l’ingénieur Pierre.
Le docteur Paul procédera mardi matin à Morlaix, à une nouvelle autopsie du cadavre de M. Cadiou.
17 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Nouveaux témoignages
BREST, 16 février. De nouveaux témoins déclarent avoir vu M. Cadiou le 31 décembre, à Morlaix. Parmi ces témoins, une dame employée dans une pâtisserie affirme avoir servi, ce jour-là, des gâteaux à M. Cadiou.
Le juge d’instruction a envoyé des commissions rogatoires pour entendre ces témoins.
Nouvelle autopsie du corps de la victime BREST, 16 février. Le procureur de la République, le juge d’instruction et M. Rousseau, médecin légiste, sont partis ce soir pour Morlaix, afin d’assister demain à l’autopsie du corps de M. Cadiou, qui sera faite à l’hospice civil, dès la première heure, par le docteur Paul.
18 février 1914 – p. 1 et 3
Un coup de théâtre
L’AFFAIRE CADIOU
Les révélations d’une autopsie
Le médecin légiste découvre une balle logée à la base du crâne.
(MORLAIX, 17 février. Le corps de M. Cadiou a été exhumé ce matin à cinq heures et demie en présence de M. Renaudin, commissaire de police de Morlaix, et transporté à la morgue de l’hospice où l’autopsie a été faite en présence de MM. Fachot, avocat général à Rennes ; Rousseau, médecin légiste à Brest ; Picard, procureur de la République, et Le Clech, juge d’instruction à Morlaix ; Guilmard, procureur de la République, et Bidard de la Noé, juge d’instruction à Brest. Commencée à huit heures, l’autopsie ne s’est terminée qu’à onze heures.
Le docteur Paul a prélevé les viscères et divers organes, notamment une partie de la gorge. L’autopsie aurait donné ces résultats inattendus très graves changeant la face de l’affaire et qui ont nécessité un transport de justice immédiat.
Elle a démontré en effet que M. Cadiou avait été tué par une balle de revolver, tirée du côté droit, derrière la tête. Le projectile a suivi un trajet oblique, tranchant l’artère carotide de droite.
Le praticien a trouvé la baille logée à la base du crâne. Il ne peut dire si la gorge fut tranchée avant la mort ou après. La lésion fut faite énorme, affreuse, de 26 centimètres, peut-être pour dissimuler la trace du coup de feu.
L’assassinat de M. Cadiou
On perquisitionne chez l’ingénieur Pierre
BREST, 17 février. Les membres du Parquet ont perquisitionné à Landerneau au domicile de l’ingénieur Pierre ; ils ont saisi une carabine de 6 millimètres et un revolver bulldog.
Le crime paraît avoir été commis avec un autre revolver appartenant au gardien de nuit de l’usine qui était absent le 30 décembre. Cette arme était placée sous le matelas du gardien.
M. Cadiou a été tué à bout portant et sans doute dans le bois ; il avait alors un capuchon sur la tête, car une trace de balle a été relevée dans ce vêtement.
19 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Un notaire et la somnambule interrogés
BREST, 18 février. Le juge d’instruction a entendu cet après-midi un notaire de Brest, au sujet de l’usine de la Grand-Palud. Il entend ensuite la somnambule de Nancy, sur les indications de qui fut retrouvé le corps de M. Cadiou.
La question des revolvers élucidée
BREST, 18 février. – La question des revolvers dans l’affaire Cadiou est nettement élucidée. Il est établi, on le sait, que M. Cadiou a été tué avec un revolver de 6 millimètres tirant une balle à enveloppe de cuivre. L’arme trouvée chez M. Pierre est celle que le gardien Bossard lui restitua le 17 janvier. Elle est du calibre de 8 millimètres et tire des balles en plomb. Or, il est établi qu’en juin dernier, M. Pierre acheta chez un armurier de Landerneau un revolver du calibre de 6 millimètres et des balles à enveloppe de cuivre. Cette arme n’a pas été retrouvée au domicile de l’ingénieur.
L’ingénieur va être pressé de questions
BREST, 18 février. L’ingénieur Pierre sera extrait demain matin de la prison et comparaîtra devant le juge d’instruction qui doit lui poser la question suivante :
« M. Cadiou a été tué par une balle de revolver de 6 millimètres. Où est l’arme de ce calibre que vous avez achetée en juin dernier et qui n’a pas été retrouvée à votre domicile ?
M. Pierre a déclaré à son avocat qu’il fournirait toutes les explications à ce sujet.
L’examen des papiers
BREST, 18 février. Les commissaires de la brigade mobile chargés de l’affaire Cadiou ont commencé l’examen très complet des papiers restés au domicile du directeur de la Grand-Palud.
Au domicile de M. Cadiou comme à celui de l’ancien maire de Landerneau, chez qui on a perquisitionné, ce matin, on aurait constaté que de nombreux documents furent brûlés quelques jours après la disparition de la victime.
La police recherche la valise de M. Cadiou, dans laquelle se trouveraient des papiers importants. Elle recherche aussi sa bicyclette.
20 février 1914 – p. 1 et 3
Autour d’un mystère
L’AFFAIRE CADIOU
INTERROGATOIRE DE L’INGÉNIEUR
M. Pierre déclare avoir vendu son revolver à un inconnu
BREST, 19 février. L’ancien gardien d’usine Brossard, entendu par le juge d’instruction, a déclaré qu’il avait restitué le revolver de service à l’ingénieur Pierre, lors de son congédiement.
Il sait que l’ingénieur possédait un autre revolver d’un modèle différent du premier et du calibre de 6 millimètres avec balles blindées.
La confrontation de l’ingénieur Pierre avec M. Brossard aura lieu ce soir.
L’ingénieur Pierre, interrogé par le juge d’instruction, reconnaît avoir eu en sa possession un revolver de 6 millimètres et des balles blindées correspondant au modèle de l’arme qui a dû servir à tuer M. Cadiou,
M. Pierre déclare avoir vendu cette arme en février ou mars 1913 à un voyageur de commerce dont il ne connaît pas le nom. Ce voyageur devait, dit-il, avoir environ vingt-huit ans, il était vêtu d’un pardessus sombre, il n’avait pas d’échantillons et parais- sait représenter des huiles, du savon ou du café.
« J’ai vendu mon revolver à cet inconnu, affirme M. Pierre, parce que le cran de sûreté n’était pas en bon état. »
D’autre part, l’armurier Marie et sa fille, ainsi que la servante de l’ingénieur, ont précédemment certifié que M. Pierre avait acheté cette arme en juin 1913 en même temps que son automobile.
Une confrontation
La confrontation entre M. Pierre, et le gardien Bossard a duré trois heures. Bossard a maintenu sa première déclaration : « Quand l’ingénieur, a-t-il déclaré, me remit, en juillet dernier, le revolver de garde, il me dit : « J’en ai un autre ».
En effet, les livres de l’armurier de Landerneau témoignent l’achat d’une arme de 6 millimètres au mois de juin.
M. Pierre croit avoir dit à Bossard : « J’ai une carabine ».
L’accusé conserve un calme extraordinaire.
L’assassinat de M. Cadiou
Bruit de suicide de l’ingénieur
Hier après-midi, tandis qu’on interrogeait l’ingénieur Pierre, le bruit s’est répandu en ville qu’il s’était suicidé. Il n’en est rien ; l’ingénieur, très abattu, a quitté le palais de justice vers 8 heures.
21 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Déposition du frère de la victime
BREST, 20 février. M. Jean Marie Cadiou, frère du directeur de l’usine de la Grand’-Palud, a été entendu aujourd’hui par le juge d’instruction. Il a précisé certains détails relatifs à la lettre que lui envoya une de ses parentes, après avoir consulté une somnambule à Nancy. Cette lettre lui permit de découvrir facilement le lieu où était enterré le cadavre de son frère.
M. J.-M. Cadiou a également fait au Juge d’instruction le récit de la découverte au cadavre.
Demain, le juge entendra la somnambule de Nancy.
22 février 1914 – p. 1 et 3
L’assassinat de M. Cadiou
On interroge la somnambule. Cette femme ne se souvient de rien
BREST, 21 février. Le juge d’instruction a entendu ce matin successivement Mme Sainpy, parente de Mme Cadiou, et la veuve Hoffmann, la somnambule de Nancy, qui indiqua l’endroit où était caché le corps de l’ingénieur.
Mme Sainpy a répété au juge qu’elle était allée consulter Mme Hoffmann, que celle-ci, dans le sommeil hypnotique, lui avait donné des indications précises sur l’assassinat de M. Cadiou et particulièrement sur l’assassin et le lieu où avait été enfoui le cadavre.
Mme Hoffmann, de son côté, a déclaré ne pas se souvenir, rien ne subsistant, à l’état de veille, du sommeil hypnotique.
Le juge d’instruction a entendu cet après-midi Mme Richard, mère de Mme Cadiou, et Mlle Guillemin.
Mme Richard a déclaré que, à l’insu de sa fille, elle a pris une paire de gants ayant appartenu au disparu et les a remis à Mlle Guillemin, qui les a expédiés à Mme Sainpy. Ces objets ont permis à la voyante de Nancy de fournir ses extraordinaires révélations.
On n’a pas pu encore élucider de façon certaine, à la suite de quelles circonstances le corps a été découvert.
L’AFFAIRE CADIOU
L’Ouest-Éclair :
Jeudi dernier, 19 février, arrivait à Dinan (Côtes-du-Nord), venant de Guingamp, un voyageur de commerce, Léopold Thévenot, qui descendit dans un hôtel où il s’inscrivit comme étant originaire du département de l’Ariège.
Aujourd’hui, à la table de l’hôtel, il se reconnut comme étant le voyageur auquel M. Pierre avait montré le revolver. Il a ajouté qu’il avait tiré avec ce revolver plusieurs balles dans le jardin du moulin, à une date qu’il place entre le 1er et le 5 janvier.
Par contre, il a affirmé n’avoir pas acheté le revolver.
M. Thévenot a écrit au juge d’instruction de Brest pour lui demander à être entendu par commission rogatoire.
23 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
Une lettre anonyme… mais renseignée
BREST, 22 février. Il est certain que l’assassinat de M. M. Cadiou n’était pas ignoré. En effet, plusieurs jours avant la seconde autopsie à laquelle procéda le docteur Paul, la brigade mobile avait reçu une lettre anonyme portant le timbre de Quimper-Redon. L’auteur de cette lettre conseil fait de faire une contre-autopsie et précisait que l’on trouverait dans le cou du cadavre une marque révélatrice du crime.
On sait qu’une balle fut trouvée dans le cou de M. Cadiou.
La lettre a été donnée par le docteur Paul au parquet général qui l’a transmise à la brigade mobile.
Des pièces du dossier auraient disparu
BREST, 22 février. Des personnes se disant bien informées affirment que de bruit selon lequel des documents du dossier de l’affaire Cadiou ont disparu n’est pas dépourvu de fondement et que deux pièces importantes auraient été soustraites dans le cabinet du juge d’instruction. C’est ce qui a motivé le changement de huit serrures.
Une enquête est ouverte sur cet incident.
La question du revolver
BREST, 22 février. Les amis de la famille de l’ingénieur Pierre offrent une prime de 500 fr. au voyageur de commerce qui, de passage à Landerneau, a acheté un revolver Hammerless de 6 millimètres à M. Pierre, ingénieur de l’usine de la Grand-Palud.
Cette vente, affirment les membres de la famille Pierre, eut lieu en mars 1913, dans le jardin du moulin.
24 février 1914 – p. 2 et 3
L’assassinat de M. Cadiou
Le « feu follet »
BREST, 23 février. La police spéciale a recueilli une information suivant laquelle deux cultivateurs de Gouesnou, qui revenaient de la foire, passaient, dans la nuit du 30 au 31 décembre, vers une heure du matin, sur la route du moulin de la Grand- Palud, quand ils aperçurent une lumière à l’endroit où fut trouvé depuis le corps de M. Cadiou. Les deux cultivateurs avaient cru voir un feu follet. Une enquête a été immédiatement ouverte.
Un interrogatoire
SAINT-MALO, 23 février. Sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, le voyageur de commerce, M. Thévenot, vient d’être interrogé par le commissaire spécial de la police mobile. Il a déclaré être allé chez M. Pierre, le dimanche 29 juin ou le 6 juillet 1913, avec deux dames. M. Pierre tira des coups de revolver dans son jardin. M. Thévenot ne se servit pas de l’arme et ne put voir le revolver que M. Pierre ne lui proposa pas d’acheter.
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
La perquisition chez M. Legrand
BREST, 23 février. Le juge d’instruction, en présence de M. Legrand, fondateur de l’usine de la Grande-Palud, a levé les scellés et examiné les pièces saisies à son domicile.
Dans ce volumineux dossier se trouvent des documents concernant la fondation de l’usine et des lettres de M. Cloarec, député, avocat conseil de la société, chargé de trouver l’année dernière un acquéreur pour l’usine.
25 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Cadiou
L’instruction interrompue
BREST, 24 février.
L’instruction de l’affaire Cadiou va subir un temps d’arrêt. Le juge doit en effet attendre le résultat de certaines expertises qu’il a ordonnées.
M. Pierre ne sera pas interrogé à nouveau avant huit jours.
26 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
Les témoignages des Morlaisiens paraissent suspects
BREST, 25 février. – M. Noé, juge d’instruction, a pris connaissance du dossier de l’affaire Cadiou relatif aux dépositions des personnes qui disent avoir vu le directeur à Morlaix le 1er janvier. Parmi celles-ci figure le témoignage de l’adjudant des pompiers de la ville qui affirme avoir reconnu M. Cadiou sur la place de Morlaix après l’aubade que les pompiers vinrent lui donner le 1er janvier.
Mais le juge estime que tous ces témoins font confusion, en raison des trois jours de fête de Noël et du jour de l’an.
L’achat du revolver
Le juge d’instruction a entendu Me Vichot, avoué, ami de la famille Cadiou, qui a précisé que M. Cadiou était bien, le 27 décembre, à Brest.
Demain, M. Pierre sera confronté avec sa domestiqué, Mlle Julia Juzeau, et l’armurier de Landerneau, au sujet de la date de l’achat du revolver de 6 millimètres.
27 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
La question du revolver
BREST, 26 février. Le juge d’instruction cherche aujourd’hui à établir si l’ingénieur Pierre avait bien encore, en juillet 1913, le revolver dont l’inculpé a déclaré s’être débarrassé au mois de février précédent
L’armurier Marie, de Landerneau, chez lequel l’arme a été achetée, a été entendu. Il a déclaré que le revolver a été payé comptant 38 francs par l’ingénieur vers la fin juin 1913. Sa fille Julienne a affirmé également que lorsque l’ingénieur vint au magasin, elle était encore en deuil de sa mère mais ce deuil touchait à sa fin. Ce point qui précise ses souvenirs tendrait à contredire les affirmations de l’ingénieur soutenant avoir acheté le revolver en décembre 1912 et l’avoir revendu en mars 1913.
4 mars 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Une importante déclaration
BREST, 3 mars. M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, qui avait déclaré avoir vu M. Cadiou à Morlaix, le 27 ou le 31 décembre, est, aujourd’hui, plus affirmatif. Il assure que c’est bien le 31 qu’il a rencontré l’usinier de la Grande-Palud.
Cette déclaration est très grave, car elle détruit tout ce qui a été fait jusqu’à présent et peut amener la mise en liberté de l’ingénieur Pierre.
M. Nicolas va être entendu à nouveau par le juge d’instruction.
6 mars 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Demande de mise en liberté de l’ingénieur
BREST, 5 mars. – Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, a déposé ce soir entre les mains du juge d’instruction, une nouvelle demande tendant à la mise en liberté provisoire de son client. Le défenseur fait remarquer, à l’appui de sa demande, qu’à la suite de la nouvelle déposition faite par M. Nicolas et de celles des témoins de Morlaix, déjà entendus, l’accusation dirigée contre son client ne tient pas.
7 mars 1914 – p. 1
INSTRUCTION JUDICIAIRE
L’Affaire Cadiou
Le sombre roman de la Grand’Palud va son train, et les partisans de l’innocence de M. Pierre ne se découragent pas.
Rien ne prouve sa culpabilité, disent-ils, et si l’on envisage le vieil axiome : is fecit cui prodest, « cherche à qui le crime profite », on se demande quel intérêt eût poussé l’ingénieur à tuer M. Cadiou.
De toutes façons, il y a, actuellement en liberté, une ou plusieurs personnes que la justice se doit d’entendre pour éclairer efficacement sa religion.
La requête de l’avocat
Aussi Me Feillard a-t-il adressé au juge d’instruction une nouvelle requête, tendant à la mise en liberté de son client et basée sur les considérants suivants :
« A l’heure actuelle, il n’est plus permis d’en douter, M. Louis Cadiou était en vie le 1er janvier. La déclaration si précise de M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, corroborée par les déclarations du facteur Cabon et de l’adjudant des pompiers Caramour, de Morlaix, permet de l’affirmer.
« Que reste-t-il, dans ces conditions, des faibles présomptions d’accusation relevées contre Pierre ? Qu’importe que Cadiou soit venu pour la dernière fois à la Grand’Palud le 29 ou le 30 décembre, et qu’il ait été vu ou non en compagnie de Pierre l’un de ces jours, puisque, aujourd’hui, nous avons la certitude qu’il était en vie le 1er janvier, et qu’il n’a pu être assassiné le 30 décembre à la Grand’Palud.
« Il ne subsiste plus rien, d’autre part, de la mauvaise humeur qu’aurait manifestée M. Louis Cadiou contre son ingénieur, lors de sa dernière visite à la Grand Palud, puisque les témoins qui ont rapporté cette impression sont formellement contredits par le contremaître Bignard, qui prétend que cette mauvaise humeur se serait manifestée au cours de l’été 1913.
Doit-on attacher une importance quelconque aux explications données par l’ingénieur Pierre sur la vente de son revolver de 6 millimètres ? Quel intérêt avait donc l’ingénieur, qui n’a jamais contesté avoir effectué l’achat d’un revolver de 6 millimètres chez l’armurier Marie, à donner un prix inexact et une date inexacte de cet achat ?
« Pourquoi ne pas admettre que ses souvenirs étaient imprécis sur ce point ? La vente de son revolver à un de ces voyageurs qui parcourent constamment la campagne n’a rien d’invraisemblable. Pierre était mécontent de son revolver. Il le démontait, suivant la déclaration de Mlle Julia Juzeau. Il est donc très naturel qu’il s’en soit débarrassé.
« Que reste-t-il donc en l’état ? Des soupçons et rien que des soupçons, sans qu’on ait pu découvrir le mobile qui eût pu amener Pierre à commettre cet horrible forfait. L’usine était arrêtée, et la disparition de la Cadiou ne permet pas de laisser entrevoir pour l’ingénieur un avantage quelconque,
« D’autre part, les révélations de la somnambule, la découverte du cadavre, la lettre écrite au docteur Paul depuis l’arrestation de l’ingénieur, tout cela ne semble-t-il pas mystérieux et ne permet-il pas de supposer que la justice s’égare en accusant Pierre, et que les coupables sont à l’heure actuelle en liberté ? »
Le refus du juge
BREST, 6 mars. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, formulée pour la seconde fois par son avocat, Me Feillard.
L’ordonnance du juge d’instruction porte qu’il ne peut être fait droit aux conclusions de l’avocat, attendu que les papiers saisis chez l’ingénieur, toujours sous scellés, n’ont pas été examinés et que le rapport sur la contre-autopsie du docteur Paul n’est pas encore parvenu au parquet.
Le juge d’instruction n’a en effet commencé qu’aujourd’hui le dépouillement des un papiers saisis à l’usine de la Grand Palud ta et au domicile de l’ingénieur Pierre ; celui-ci assistait à la levée des scellés.
La police de la brigade mobile serait d’ailleurs sur les traces de la personne ré mystérieuse qui a adressé une lettre anonyme au docteur Paul, avant la contre-autopsie, indiquant au médecin de chercher dans la nuque du cadavre de M. Cadiou.
7 mars 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Appel contre le refus de mise en liberté provisoire
BREST, 6 mars. D’accord avec Me Henri-Robert, qui est chargé de la défense de M. Pierre, Me Feillard, avocat-conseil, ira faire opposition à l’ordonnance du juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
La chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes devra statuer sur cette opposition.
M. Sébille à Brest
BREST, 6 mars. M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires, est arrivé ce matin à Brest. Il a eu une longue entrevue avec le sous-préfet. M. Sébille vient se rendre compte des recherches effectuées par la police spéciale et la brigade mobile au sujet de l’affaire Cadiou et juger si, pour l’éclaircissement de cette affaire, il est nécessaire de faire appel à la Sûreté générale de Paris.
8 mars 1914 – p. 1, 2 et 3
Le Mystère de Landerneau
BREST, 7 mars. – Le juge d’instruction a fait appeler ce matin M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, qui affirmait, ces jours derniers, avoir salué M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix, le 31 décembre à 6 heures du soir.
M Nicolas a maintenu énergiquement ses affirmations et donné au juge ses points de repère.
S’il est vrai que M. Cadiou était à Morlaix le 31 décembre, il n’en est pas moins extraordinaire que toutes les recherches effectuées pour établir où le directeur de l’usine a passé la nuit du 30 au 31 sont restées infructueuses.
En tous cas, on ne pourra se faire une opinion positive sur le cas de l’ingénieur Pierre qu’après avoir tiré au clair tous les points mystérieux de l’instruction, notamment le cas de la somnambule, beaucoup trop lucide pour ceux qui ne croient pas à la double vue.
Une pluie de mystères
Si les affirmations de ceux qui virent M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre n’ont pas eu pour effet de tirer de prison l’accusé, elles ont néanmoins forcé le juge à ides prendre pour base d’une nouvelle instruction, ainsi que le demandait l’opinion.
M. Sébille n’est certes pas étranger à ce revirement, qui a suivi les longues conversations que le contrôleur général des recherches judiciaires a eues, dès son arrivée à Brest, avec le sous-préfet et avec le procureur de la République.
Les questions qui se posent au parquet sont nombreuses et délicates ; il faudra élucider d’abord l’histoire de la somnambule, puis rechercher l’homme qui écrivit, après l’arrestation de M. Pierre, la troublante lettre à M. Paul, se préoccuper enfin de la situation matérielle de M. Cadiou, des hommes d’affaires qui étaient en relations avec lui ; enfin, éclaircir le mystère nouveau que font naître les témoignages de Morlaix ; si l’industriel a été assassiné dans cette ville ou ailleurs, comment expliquer que son cadavre ait été découvert près de l’usine ? Il est certain que M. Cadiou ne vint plus à Landerneau après le 30 décembre ; quel intérêt pouvait avoir le criminel à transporter son cadavre à la Grand-Palud ?
Aurons-nous bientôt une réponse à cette énigme et autres interrogations que pose encore l’état de l’enquête ?
La famille Cadiou
Un journal local consacre une longue enquête au rôle de la famille Cadiou. Il fait ressortir qu’il est invraisemblable sinon étrange que M. Bidard de la Noë, interrogeant la somnambule et Mme Saimpy [Sainpy], n’ait point dit à ces deux personnes : Ou vous me direz la vérité sur vos prétendues révélations, ou je vous fais arrêter ».
Il apporte ensuite de très intéressants témoignages sur la façon dont fut suivie la piste de Morlaix, qui, si elle était exacte ou vérifiée, innocenterait tout à fait l’ingénieur, puisqu’elle prouverait que M. Cadiou était vivant le 31 décembre. Il cite cette lettre de son correspondant morlaisien :
« A propos de la famille Cadiou (ceux de ses membres résidant à Morlaix) ils ne renient les détails d’une manœuvre qui aurait probablement influé sur les diverses tergiversations des témoins ayant déclaré d’abord d’une façon catégorique avoir vu la victime soit le 31 décembre, soit le 1er janvier, et s’étant ensuite retranchés derrière des incertitudes plus ou moins des vagues.
« Des parents de Cadiou se sont rendus au domicile de certains témoins pour leur reprocher d’avoir ainsi parlé d’une façon affirmative, faisant valoir certaines raisons ayant l’air de leur prouver qu’ils s’étaient trompés. Pourquoi une telle manœuvre ? Dans quel but ces démarches sont-elles faites ?»
Le témoignage de Mme Zaccone
BREST, 7 mars. Mme Zaccone, tante de Mme Cadiou, entendue cet après-midi par le juge d’instruction, a confirmé que, chaque fois que son neveu venait à Morlaix, il ne manquait pas de lui faire visite. Or, elle a vu M. Cadiou le 25 décembre pour la dernière fois ; elle est donc persuadée qu’il n’est pas revenu à Morlaix le 31.
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
BREST, 7 mars. Le voyageur de commerce, M. Thévenot, qui a vu, étant à l’usine de la Grand-Palud, l’ingénieur Pierre s’exercer à tirer avec un revolver de 6 millimètres, est arrivé ce soir et va être entendu par le juge d’instruction.
Me Feillard, avocat de M. Pierre, a eu communication d’une lettre que vient de recevoir l’ingénieur. Cette lettre est signée Boulier, facteur receveur des postes à Blincourt (Oise). Le signataire regrette que le secret professionnel lui interdise de pro- clamer l’innocence de M. Pierre et, en même temps, d’empêcher une erreur judiciaire dans l’affaire Cadiou,
M. Sébille à Rennes
BREST, 7 mars. M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires, a quitté Brest pour Rennes, après avoir fait une minutieuse enquête sur les opérations de la police spéciale de Brest et des inspecteurs de la brigade mobile dans l’affaire Cadiou.
M. Sébille a donné mission aux nouveaux commissaires de la brigade mobile de Rennes d’éclairer le drame de la Grand-Palud concurremment avec la police spéciale de Brest.
9 mars 1914 – p. 2 et 3
Le Mystère de Landerneau
Le drame de la Grand-Palud reste indéchiffrable, mais le problème se pose avec plus de netteté. Oui ou non, M. Cadiou était-il vivant le 31 décembre ?
Cinq personnes l’affirment. Si elles n’ont pas fait erreur, il est évident que l’ingénieur Pierre n’aurait pu tuer le 30 M. Cadiou.
En tous cas, d’accord avec Me Henri-Robert, M Feillard va faire opposition à l’ordonnance du juge d’instruction rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre.
C’est donc la chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes qui va être saisie de l’incident. Il va donc falloir que le juge d’instruction de Brest transmette au Parquet général de Rennes la requête des avocats de Pierre et le dossier de l’affaire. Le procureur général dressera son réquisitoire, la chambre des mises en accusation désignera un rapporteur. Et le rapport prêt, la chambre délibérera et se prononcera sur l’opportunité de la mise en liberté provisoire.
Tout cela durera quinze jours au moins, quinze jours pendant lesquels l’instruction chômera, sinon l’enquête.
LA QUESTION DES FRAUDES
Il n’est pas inutile d’apporter les explications de M. Pierre lui-même, relativement aux fraudes commises par son patron et dénoncées par l’ingénieur au ministère de la guerre.
D’après lui, l’affaire avait été savamment machinée par M. Cadiou qui, dans un bordereau d’expédition, avait fait figurer des numéros des wagons déjà mis en ré serve à la poudrerie. Seuls les poids avaient changé. La fraude avait rapporté environ 4.000 francs au directeur de la Grand-Palud, lequel en avait ristourné la moitié à des complices touchant de près à la poudrerie.
Interrogé sur ces dénonciations, M. Pierre a déclaré :
« J’avais été informé par un contrôleur de la guerre qu’en cas de fraudes commises par la Grand-Palud on me considérerait comme complice du principal coupable. Je voulais me mettre à couvert en disant toute la vérité. D’ailleurs, je n’en voulais nullement à mon patron ; et la preuve, c’est que, la veille de sa disparition, j’avais fait à Nice une commande de fruits confits pour ses enfants. »
QUESTION DES TÉMOINS
Si donc rien n’établit nettement les motifs que l’ingénieur aurait eus de faire disparaître M. Cadiou, doit-on accepter l’opinion des témoins de Morlaix ?
C’est là-dessus qu’il faut que se concentre tout l’effort de l’enquête et des policiers. N’oublions pas en effet que M. Nicolas n’est pas seul à certifier la présence de l’usinier à Morlaix le dernier jour de l’an 1913. Il y a M. Baron qui vit M. Cadiou à 3 h. 55 en gare de Morlaix ; il y a M. Cabon qui vit M. Cadiou le 1er janvier à 8 h. 30 ; M. Caramour qui vit M. Cadiou à 10 h. 30 au café de la Terrasse ; les époux Prigent qui assurent que M. Cadiou était à Morlaix le 31 décembre ou le 1er janvier.
Ce sont ces gens-là qu’il faut interroger puisque leur témoignage est définitif, et que, bien qu’il y ait déjà une somnambule en cette affaire, on ne saurait prétendre que tous les témoins aient été victimes d’hallucinations.
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Nouveaux témoignages
BREST, 8 mars. En présence des témoignages de plusieurs personnes, qui ont vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, va tâcher de reconstituer tout l’emploi du temps de M. Cadiou avant sa disparition.
Il commencera demain par entendre les deux sœurs de la victime, M. Cadiou avait été leur rendre visite le 27, à Cléder, localité située à 33 kilomètres de Morlaix.
10 mars 1914 – p. 2 et 3
LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU
L’Affaire Cadiou va-t-elle nous livrer son secret ?
LA NOUVELLE ORIENTATION DE L’ENQUÊTE
L’affaire Cadiou entre dans une phase fort intéressante, et certains estiment que l’orientation nouvelle des recherches pourrait bien être favorable à l’ingénieur.
En tous cas, M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires, ramène l’enquête en cours à l’unité, partant à la clarté, Nous en avions besoin.
Il nous faut en effet savoir si, oui ou non, M. Cadiou était à Morlaix le 27 ou le 31 décembre.
Le fait que ses parents de Morlaix ne l’ont pas vu ne prouve pas nécessairement, en effet, que M. Cadiou ne soit point venu, comme des témoins l’affirment catégoriquement.
Allons-nous nous trouver en face d’un roman, d’un autre roman, jusqu’à présent insoupçonné ? Aucun fait définitif, à l’heure actuelle, ne permet de l’affirmer.
Mais M. Sébille n’a pas caché à M. Pledy, procureur général, que tout était à recommencer. M. Bidard de la Noë centralisera toutes les enquêtes. Il entendra les témoins de Morlaix, de Saint-Pol-de-Léon, les sœurs de M, Cadiou et le facteur Boulier, avec son énigmatique et peut-être fantaisiste secret.
Émouvante confrontation
Le juge d’instruction a longuement interrogé M. Jean-Marie Cadiou, frère de l’industriel de la Grand-Palud, sur la façon dont il avait mené son enquête personnelle, qui aboutit à la découverte du cadavre.
Le juge a ensuite procédé à une émouvante confrontation entre Jean-Marie Cadiou et l’ingénieur Pierre, et, comme ce dernier manifestait à nouveau son intention de dire tout ce qu’il savait sur le fonctionnement de l’usine de la Grand-Palud, Jean-Marie Cadiou l’a accusé de vouloir créer une diversion et a ajouté :
Parlez, dites ce que vous voudrez, salissez une famille, après avoir trahi et dénoncé mon frère.
Je vous poursuivrai cependant jusque dans vos derniers retranchements. Vous avouerez, ou vos complices vous dénonceront, mais soyez certain que l’heure de l’expiation sonnera pour vous.
Pierre est devenu très pâle, mais a conservé son calme, et c’est avec la plus vive énergie qu’il a de nouveau déclaré être innocent.
La lettre anonyme
Le docteur Prouff, de Morlaix, affirme ne pas être l’auteur de la lettre anonyme reçue par le docteur Paul, médecin légiste qui avait été commis pour pratiquer la seconde autopsie de la victime.
Mais on croit être sur la trace du mystérieux correspondant, qui serait sur le point d’être rejoint et interrogé.
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Nouveaux témoignages
BREST, 9 mars. Le juge d’instruction a établi aujourd’hui que M. Cadiou avait passé toute la journée du 28 décembre à Cléder et ne s’était pas rendu à Morlaix, comme l’affirmait Mlle Cam, pâtissière.
D’autre part, un nouveau témoin, M. Le Gall, commis à l’hospice civil de Morlaix, a déclaré avoir vu M. Cadiou, le 1er janvier à 7 heures du soir. M. Le Gall était accompagné de son fils, élève à l’école navale du service de santé, à Bordeaux. Il dit qu’il n’a pu se tromper. M. Cadiou était à bicyclette et semblait prendre la direction, de Roscoff.
Les vêtements que portait la victime, réclamés par le docteur Paul, seront expédiés demain matin à Paris.
Déclaration du gardien de l’usine
BREST, 9 mars. Au cours de sa déposition devant le juge d’instruction, M. Bossard, gardien de l’usine de la Grand- Palud, a déclaré que le 27 décembre il était à Landerneau et causait avec M. Marcou, employé à l’usine. Ils parlèrent de l’établissement. Ce dernier lui aurait tenu les propos suivants : « Il y bientôt du changement dans l’usine. L’ingénieur Pierre prendra la direction et je serai nommé contremaître à la place de Bignard ».
11 mars 1914 – p. 4
L’assassinat de M. Cadiou
Chaque jour amène son coup de théâtre Les coups de théâtre se multiplient quotidiennement dans ce romantique mystère.
Une à une les charges qui pesaient sur l’ingénieur Pierre s’évanouissent. Et si rien ne prouve encore son innocence, rien désormais ne semble établir sa culpabilité.
Le fermier Bonnefoy, témoin à charge, se rétracte. Le facteur Boulier, de Blincourt, a déclaré que le 4 janvier M. Cadiou se trouvait à la gare Saint-Lazare.
Le passage de M. Cadiou à Saint-Paul-de-Léon le 1er janvier semble certain.
Aux précédents mystères de l’enquête vient donc s’ajouter le mystère nouveau des voyages, encore inexpliqués, du directeur de la Grand’Palud.
Mais d’ores et déjà l’accusation échafaudée contre l’ingénieur Pierre est entamée et la cause de l’ingénieur a fait des progrès incontestables.
La rétractation du témoin Bonnefoy
BREST, 10 mars. – Le juge d’instruction va entendre une nouvelle fois un des té- moins à charge contre l’ingénieur Pierre, le fermier Bonnefoy, qui avait toujours déclaré avoir vu ensemble M. Pierre et M. Cadiou, le 30 décembre, à onze heures du matin, près du Moulin, et qui est revenu sur ses premières déclarations pour affirmer que ce jour-là il était à Landerneau.
La déposition de M. Bossard
BREST, 10 mars. Au cours de sa déposition devant le juge d’instruction, M. Bossard, gardien de l’usine de la Grand’Palud, a déclaré que, le 27 décembre, à Landerneau, il, eut avec M. Marcou, employé à l’usine, une conversation relative à cet établissement.
M. Marcou lui aurait tenu les propos suivants : « Il y aura bientôt du change- ment dans l’usine. L’ingénieur Pierre prendra la direction et je serai nommé contre- maître à la place de Bignard ».
12 mars 1914 – p. 1 et 2
L’AFFAIRE CADIOU
Le Mystère de Landerneau et ses surprises
Il semble bien que chaque jour apporte aux partisans de l’ingénieur Pierre argument nouveau en faveur de l’innocence de ce dernier.
Il n’est pas jusqu’aux paroles violentes de Jean-Marie Cadiou qui n’aient fait croire à certains amateurs de romanesque que l’ingénieur possédait tout ou partie d’un lourd et délicat secret et que son silence même serait un argument en sa faveur.
Il n’appartient qu’à l’instruction de trancher ce point. En tous cas, de l’état actuel de l’enquête il semble ressortir désormais :
1° Que l’ingénieur Pierre n’a pu tuer M. Cadiou le 30 décembre ;
2° Que M. Cadiou opérait des déplacements encore mystérieux, à l’insu de toute sa famille ;
3° Que la balle retrouvée dans le crâne de M. Cadiou ne pouvait sortir du revolver acheté par l’ingénieur.
Reste à trancher, si l’innocence de M. Pierre triomphe, les deux points suivants : M. Cadiou s’est-il suicidé, et pourquoi avait-on dissimulé le suicide ?
M. Cadiou a-t-il été assassiné, à quelle date et par qui ?
On voit par ces simples interrogations que tout est loin d’avoir été dit encore sur cette rocambolesque affaire.
La question du revolver
BREST, 11 mars. On sait que M. Simon, armurier à Guingamp, a déclaré qu’en janvier 1912, alors qu’il était établi à Janzé (Ille-et-Vilaine), un voyageur de commerce montra un revolver de six millimètres qu’il avait acheté à Landerneau.
Saisi de cette déposition, M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a dit : « Il ne s’agit évidemment pas du revolver de l’ingénieur Pierre, qui fut acheté par ce dernier en mai 1913 seulement ».
La balle du crime
BREST, 11 mars. Plusieurs témoins auraient affirmé au juge d’instruction que le revolver acheté par l’ingénieur Pierre à Landerneau, et qu’il revendit à un voyageur de commerce, ne peut pas être l’arme qui servit au crime, le calibre de la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou ne correspondant pas, selon eux, au calibre du revolver que possédait l’ingénieur Pierre. En effet, la balle qui tua M. Cadiou, soigneusement examinée depuis qu’elle est entre les mains de la justice, est une balle de 6 mm. 35, appelée balle à chemise de nickel Elle est destinée aux pistolets automatiques ou semi-automatiques.
Les balles dont se servait Pierre étaient des balles de 6 mm. des velo-dogs. Et il est impossible, au dire de M. Marie lui-même, qui vendit l’arme à M. Pierre, qu’une balle blindée de 6 mm. 35 soit mise dans les revolvers velo-dogs, qui sont faits pour les balles de 6 mm. Donc l’arme de M. Pierre n’a pu servir à tuer M. Cadiou.
L’AFFAIRE CADIOU
Vaines recherches du revolver
BREST, 11 mars. – Lors de son dernier témoignage dans l’instruction l’ouvrier Bossard avait déclaré qu’il avait une idée sur l’endroit où l’on pourrait retrouver le revolver qui avait servi à tuer M. Cadiou.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction a chargé ce matin l’inspecteur de la police spéciale Lemez d’accompagner M. Bossard dans ses recherches. Armé d’une pioche l’ouvrier a fouillé la fosse où fut enterré M. Cadiou et les alentours de la fosse.
Ses recherches ont duré pendant toute la journée, mais elles n’ont donné aucun résultat.
L’expertise de la balle
BREST, 11 mars. On a dit que la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou, lors de la seconde autopsie, était une balle blindée de nickel pour browning de 6 mm. 35 et que l’ingénieur Pierre n’avait eu en sa possession qu’un revolver de 6 mm, avec lequel le projectile ne pouvait être tiré.
On peut affirmer aujourd’hui que la balle qui a tué M. Cadiou est une balle ordinaire de 6 mm. avec chemise de cuivre ; la trace rouge de cuivre se remarque sur le projectile très aplati retrouvé à l’autopsie.
Le revolver que M. Pierre a acheté chez l’armurier Marie, de Landerneau, tirait une balle semblable.
L’ingénieur a dit qu’il avait vendu son arme à un voyageur de commerce en mars 1913, alors que M. Pierre la lui acheta au mois de mai suivant.
Ce voyageur paraît être M. Meslay, représentant d’une maison de Prez-en-Pail (Mayenne).
Les indications fournies par M. Pierre relativement à la vente de son arme sont exactes, quant à la profession de l’acheteur et au prix de vente, mais M. Meslay qui voyage actuellement dans l’Orne et non en Amérique du Sud, comme on l’a dit, place son achat en janvier 1912.
L’armurier de Guingamp confirme sa déclaration
RENNES, 11 mars. M. Simon, armurier à Guingamp, mis en cause par l’Ouest-Éclair, à propos d’une déclaration qu’il au- rait faite devant le commissaire de police de cette ville, déclaration relative au revolver de M. Pierre, acheté par un voyageur de commerce du nom de Meslay, a confirmé aujourd’hui cette déclaration au correspondant de ce journal.
« Tout en causant avec ce voyageur, a dit M. Simon, je nettoyais un revolver du calibre de 6 millimètres, dit « vélo-dog », à barillet long, pour balles blindées. Le voyageur s’approcha et, après avoir regardé le revolver que je tenais à la main, il me demanda : « Combien vendez-vous ce revolver, 30 francs ?» « Non, lui dis-je, de 28 à 32 francs, selon que l’on prend la gaine et les balles avec. »
« A ce moment, M. Meslay sortit de la poche gauche de son paletot un revolver, et il me dit qu’il venait de l’acheter aux environs de Landerneau pour le prix de 14, 16 ou 18 francs, je ne me rappelle pas exactement.
« Ce revolver m’a paru en tous points semblable à celui que je nettoyais, et comme je demandais au voyageur de me le montrer pour l’examiner, il le remit dans sa poche en me disant qu’il était chargé. « Je certifie que mes souvenirs ne me trompent pas, et dès à présent je puis vous dine que ces faits se sont passés entre le 22 et le 27 janvier 1912. Si j’avais un calendrier de 1912 sous la main, je vous dirais exactement la date. »
Il est probable, ajoute le journal, qu’il y a confusion dans l’esprit de M. Simon, l’armurier, car le voyageur en question, M. Meslay, retrouvé aujourd’hui à Alençon par le correspondant de l’Ouest-Éclair, dit ne pas se souvenir d’avoir montré un revolver ni d’avoir parlé d’une affaire semblable à M. Simon, de Guingamp. Néanmoins, les déclarations de M. Simon n’en sont pas moins catégoriques.
13 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
L’hypothèse du suicide
BREST, 12 mars. Le parquet attend l’arrivée du rapport du docteur Paul sur la seconde autopsie de M. Cadiou pour être fixé sur le genre de mort de M. Cadiou, A l’heure actuelle, en effet, certaines personnes se demandent s’il y a eu crime ou suicide avec crime simulé. On déclare qu’il serait possible que l’instruction enquêtât sur la mort de cette jeune dactylographe de Quimper qui passa la nuit du 30 décembre à Morlaix et fut retrouvée dans la rivière le 10 février.
14 mars 1914 – p. 1 et 3
Petits Papiers
DAME LOGIQUE
Je rencontre un ami dans la rue : A propos, que pensez-vous de cette affaire Cadiou ?
Je dîne en ville :
Et vous croyez, cher monsieur, que le 1er janvier…
Je rentre au foyer antique des Bonhomme Papa, tu sais, on dit que Cadiou s’est tué tout seul, parce que…
Parlons donc de l’affaire Cadiou, ou plu- tôt moralisons sur ses à-côtés.
Il y a des témoins qui ont déclaré :
« On aurait bien déposé pour l’ingénieur. Mais on avait peur d’être rabroué, et puis que les voisins se moquent de nous. »
Et voilà !
Le juge est donc l’ennemi de l’inculpé ? Jamais de la vie, et M. Bidart [Bidard] de la Noë est au-dessus de tout soupçon. Alors ? Alors… voilà l’esprit humain, dans son besoin de logique, est un merveilleux mais dangereux instrument.
Quand il a choisi son idée, il coordonne et classe les faits tout autour, si logiquement, si proprement, que c’est le diable, ensuite, pour changer de méthode.
Mettez-vous bien dans la tête que les erreurs judiciaires n’eurent point d’autre origine, qu’elles furent, en leur point de départ, des chefs-d’œuvre de raisonnement et de logique.
Alors ? Alors… c’est la logique qui a tort. Comme la langue du père Esope, c’est la meilleure et la pire des choses.
Parce que si tout est ordre dans l’esprit humain, tout est désordre invraisemblable, tout est en vrac dans le monde des faits. La logique est la loi de l’esprit humain. L’illogisme est la loi de la vie humaine.
Alors, vous êtes pour l’innocence de l’ingénieur Pierre ?
Ma foi, je suis comme vous, j’attends le coup de théâtre illogique, irrationnel, mais réel, qui bousculera une enquête sa- vante et remettra toutes choses au point… PIERRE BONHOMME
L’AFFAIRE CADIOU
Déclaration d’un ami de la famille
BREST, 13 mars. Un ami de la famille Cadiou habitant Lambezellec avait signalé au parquet que, quelques jours après la disparition du directeur de l’usine, il avait vu une personne de l’entourage de l’ingénieur Pierre jeter un objet par la fenêtre de la maison de l’ingénieur.
L’instruction, pensant que ce pouvait être le revolver et ne voulant négliger aucun détail, a chargé aujourd’hui le commissaire de la brigade mobile, M. Lecoz, d’effectuer des recherches à l’endroit indiqué. Sept ouvriers de la marine ont été requis à cet effet et ont fouillé le ruisseau vaseux qui borde la maison de l’ingénieur, mais ils n’ont rien découvert.
Une lettre du représentant de commerce
BREST, 13 mars. Le procureur de la République a reçu une lettre de M. Meslay, représentant de commerce, déclarant formellement n’avoir jamais parlé à M. Simon, armurier à Guingamp, d’un revolver d’occasion acheté à Landerneau, acquisition qu’il n’a d’ailleurs pas faite.
La thèse du frère de la victime
BREST, 13 mars. M. Jean-Marie Cadiou, qui, sur les indications de la somnambule de Nancy, a retrouvé le cadavre de son frère dans le bois de la Grand-Palud, reste indifférent devant les témoins qui se rétractent et qui disent aujourd’hui n’avoir pas vu MM. Pierre et Cadiou ensemble le 30 décembre à 11 heures du matin, après l’avoir affirmé, il y a quelques jours.
La piste suivie par ceux qui affirment avoir rencontré M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix ne l’émeut pas davantage.
M. Jean-Marie Cadiou persiste dans son idée que Pierre peut avoir un ou des complices, mais qu’il est coupable. Sa thèse, admise d’ailleurs par plusieurs magistrats de l’instruction, est la suivante : Le 29 décembre, à l’usine, M. Cadiou met ses papiers en ordre et fait ses préparatifs pour partir pour Paris où l’attend sa femme.
L’usine ne fonctionne plus ; le personnel va être licencié le 31 et le directeur fait part à son ingénieur de la fermeture de l’établissement.
Mais le contrat de Pierre avec M. Cadiou n’expire que dans dix-huit mois. Des explications sont demandées et remises au lendemain. MM. Pierre et Cadiou se retrouvent le 30 décembre vers 10 heures du matin à l’usine. L’entretien ne peut avoir lieu devant les ouvriers et vers 11 heures pour parler plus librement tous les deux rentrent dans le bois environnant la Grand-Palud. Une vive altercation se produit entre le directeur et l’ingénieur, celui-ci n’admettant pas son renvoi de l’usine, celui-là faisant peser toute la responsabilité de la fermeture ‘sur Pierre qui l’a dénoncé et l’a fait écarter des adjudications de l’État.
La discussion devient tragique et, dans la solitude du bois, Pierre abat Cadiou d’un coup de revolver.
Telle est la thèse que soutient M. Jean- Marie Cadiou.
15 mars 1914 – p. 1 et 3
L’AFFAIRE CADIOU
Après le mystère, le… roman
Comment mourut la dactylographe ?
Comme tout est mystère dans cette affaire Cadiou, il n’est jusqu’au facteur Boulier qui ne s’enveloppe de ténèbres
Mais comme il vient de faire sa déposition à M. Joly, juge d’instruction à Clermont, et que M. Bidart [Bidard] de la Noé a reçu communication de ce que le facteur de Blincourt pouvait savoir sur l’affaire Cadiou, nous serons bientôt fixé sur ce point.
En tous cas, les résultats de ces dernières journées n’ont fait qu’aviver dans leur espoir les partisans de l’ingénieur Pierre.
Voici maintenant que l’on revient sur la coïncidence entre la disparition de M. Cadiou et celle d’une jeune dactylographe, qui se noya à Morlaix.
Rappelons brièvement, à titre documentaire, cet autre mystère, auquel les derniers témoignages redonnent un regain d’intérêt.
Le 30 décembre 1913, Mlle Hélène G… quittait brusquement sa famille et se rendait dans la soirée à Morlaix. Là elle occupait une chambre où elle se coucha Le lendemain, la jeune fille déclara : « Je pars pour Rennes ». Elle était très calme, quitta son hôtel. Et on ne la revit plus. Sa mère resta sans nouvelles. Quand le 10 février on trouva son corps entre le pont et l’écluse du bassin de Morlaix.
Aucune trace de blessure n’apparaissait sur elle. Elle était fort correctement vêtue. Elle n’avait séjourné, déclara le docteur Rolland, qui l’examina sur la demande du parquet, que quelques jours dans l’eau.
Dès le premier jour on était alors au début de l’affaire Cadiou on aperçut une corrélation possible entre la mort de l’usinier et celle de la dactylographe. Mais l’instruction, alors tout entière consacrée à l’accusation contre Pierre, ne s’en occupa pas longtemps et on n’en parlait plus quand les témoignages de ceux qui ont dit avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre ont de nouveau attiré l’attention sur la coïncidence de ces deux morts.
L’AFFAIRE CADIOU
BREST, 14 mars. Les recherches faites pour retrouver le revolver de 6 millimètres avec lequel M. Cadiou a été tué demeurent sans résultat. Il paraît certain que le directeur avait, lui aussi, un revolver.
Les premières perquisitions faites à son domicile n’ont rien révélé ; de nouvelles recherches vont être opérées.
L’affirmation du contremaître
BREST, 14 mars. – M. Bignard, l’ancien contremaître de l’usine de la Grand Palud, continue à affirmer avoir vu le 30 décembre, à 11 heures du matin, M. Cadiou et M. Pierre quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin à travers les sen- tiers du bois.
Les dernières perquisitions faites chez le directeur de l’usine de la Grand’Palud ont démontré que les trois pardessus que possédait M. Cadiou à l’époque de sa mort étaient dans sa garde-robe. D’autre part, M. Cadiou lisait habituellement plusieurs journaux chaque jour ; les derniers numéros trouvés dans les poches de ces par-dessus portent la date du 28 décembre.
L’ouvrier Bossard refuse de parler
BREST, 14 mars. L’ouvrier Bossard, qui a fait plusieurs révélations sur l’affaire Cadiou, a quitté, il y deux jours, le bassin de radoub du port de commerce, où il travaillait à bord d’un navire en réparation.
Ses camarades de travail déclarent que Bossard affirmait que l’ingénieur Pierre est innocent, il lui suffirait de dire un mot pour le prouver, mais qu’il ne dirait rien par suite d’un ressentiment.
Ses camarades ajoutent qu’avant la découverte du cadavre de M. Cadiou, Bossard lisait déjà qu’il y avait eu crime ; Bossard manifestait l’intention de partir pour Canada et apprenait l’anglais à cet effet.
16 mars 1914 – p. 2 et 3
L’AFFAIRE CADIOU
Bossard est retrouvé
BREST, 15 mars. Bossard, l’ancien gardien de l’usine de la Grand’Palud, a regagné son ancien domicile de Saint-Divy. Il se refuse à toute interview.
Le bruit avait couru hier que Bossard avait disparu., Employé depuis quelques jours aux travaux de réparation d’un steamer mis en cale sèche à Brest, l’ex-contremaître avait brusquement demandé qu’on lui réglât son compte, sous prétexte qu’« il en avait assez des potins faits autour de lui et de la police qui l’entourait ». Il était en effet parti peu après, et malgré toutes les recherches il était demeuré introuvable. Comme on l’a vu plus haut, Bossard ne voulait que rentrer chez lui.
En tous cas, Bossard paraît être légèrement déséquilibré. Et ceci a d’autant plus d’importance que ce brave homme fut le principal accusateur de l’ingénieur, et qu’il a, depuis le début de l’histoire, fait « marcher » M. Bidart [Bidard] de la Noë au gré de ses caprices.
Il convient donc de n’accorder à ses dires qu’une relative importance. Pas plus quand il a prétendu connaître l’innocence de Pierre que lorsqu’il affirma sa culpabilité, il n’a dit quelque chose sur laquelle on puisse tabler définitivement.
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
BREST, 15 mars. Le procureur de la République a reçu ce matin le dossier au juge d’instruction de Clermont, relatif aux déclarations du facteur Boulier. Des commissions rogatoires vont être lancées aujourd’hui en vue d’entendre la personne signalée par Boulier et qui, le 4 janvier, aurait rencontré M. Cadiou à la gare Saint- Lazare.
BREST, 15 mars. – M. Fortin, sénateur du Finistère, a déclaré à M. Heslouin, ancien chef du cabinet du préfet du Finistère, qu’un de ses amis aurait vu M. Cadiou à Paris le 5 janvier.
17 mars 1914 – p. 2 et 3
AFFAIRE CADIOU
Déclaration de M. Fortin
BREST, 16 mars. M. Fortin, sénateur du Finistère, qui se trouve actuellement dans sa propriété de Ploudalmezeau ; déclare que, personnellement, il ne sait rien de l’affaire Cadiou et ne peut confirmer les dires du facteur Boulier.
Un de ses amis lui a seulement certifié qu’il avait entendu dire que M. Cadiou avait été vu à Paris le 5 janvier. M. Fortin va revoir cet ami pour lui demander de nouvelles explications.
Renseignements concernant « l’homme brun »
BREST, 16 mars. L’homme brun signalé par le facteur Boulier comme ayant salué M. Cadiou, le 4 janvier, à la gare Saint- Lazare, serait de nationalité allemande et demeurerait à Paris. Il allait souvent, a dit le facteur, à Blincourt, dans une famille amie. Il connaissait M. Cadiou, car par un télégramme privé le facteur a appris, en 1911, que M. Cadiou était allé le rejoindre au Touquet où il était en villégiature avec son ami de Blincourt.
D’autre part, M. Boulier affirme que la personne qu’il appelle « l’homme brun » et le fils de ses amis de Blincourt sont venus en automobile dans le Finistère en janvier dernier.
L’AFFAIRE CADIOU
Le passage des voyageurs allemands à Landerneau
BREST, 16 mars. – Il parait établi que le passage de voyageurs allemands dans le Finistère et à Landerneau, dévoilé par le facteur Boulier, est exact, mais ce passage est très normal.
Il convient de rappeler à ce propos que dans le courant de décembre 1913, l’usine de la Grand Palud venait d’être exclue par le ministère de la guerre d’un important marché de coton blanchi, alors que M. Cadiou, son directeur, avait commandé, pour cette fourniture, 600 tonnes de déchets de coton à deux maisons allemandes, Deux représentants de l’une de ces maisons, MM. Ely et Schlessinger, vinrent à Landerneau le 10 janvier pour résilier le contrat ; un voyageur de l’autre maison vint le 15 janvier en vue de la même résiliation, mais M. Jean Cadiou et les actionnaires de l’usine n’ont jamais vu MM. Hazen Chase et Panhard dont parle le témoin Boulier.
18 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Le dossiers transmis à la cour d’appel de Rennes
BREST, 17 mars. – M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a terminé le classement de l’inventaire du dossier de l’affaire Cadiou qui comprend près de 1.400 pièces
Ce dossier a été envoyé aujourd’hui à la cour d’appel de Rennes. La chambre des mises en accusation de cette cour statuera sur la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, qui avait été refusée par le juge d’instruction de Brest.
20 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Interrogatoire d’ouvriers de l’usine
BREST, 19 mars. Sur l’ordre de M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, les commissaires de la brigade mobile de Rennes ont été chargés d’obtenir des précisions sur divers points de l’enquête concernant l’affaire Cadiou.
Ils ont interrogé une vingtaine d’ouvriers de l’usine de la Grand’Palud à l’effet de savoir s’ils avaient vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre sortir ensemble le 30 décembre.
Tous ont aperçu le directeur rentrer à l’usine à 9 heures du matin, mais aucun ne l’a vu sortir à 11 heures avec l’ingénieur Pierre.
L’ouverture du coffre-fort
LANDERNEAU, 19 mars. En présence de M. Belloch, administrateur judiciaire de la succession Cadiou, il a été procédé, cet après-midi, à l’ouverture du coffre-fort de T’usine. Cette opération avait été différée jusqu’ici, M. Pierre étant seul, depuis la mort de M. Cadiou, à connaître le secret de la combinaison.
On a saisi une lasse de 124 traites et reçus datant de 1912, 1913 et 1914.
Le revolver a bien été acheté en 1913
BREST, 19 mars. Une nouvelle enquête a établi que M. Pierre a bien acheté un revolver à Landerneau en 1913 et non en 1912.
Cet achat a eu lieu dans le courant du mois de mai 1913, après une tentative d’effraction du coffre-fort de l’usine et quelques jours après le cambriolage du château de Bon-Repos, avoisinant le bois de la Grand’ Palud.
27 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Important témoignage
BREST, 26 mars. Les commissaires de la brigade mobile ont reçu aujourd’hui un important témoignage, celui de M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, qui, dans la nuit du 27 au 28 janvier, a vu une automobile passer devant sa maison, vers une heure du matin. La voiture venait de la direction de Morlaix et suivait la route de Brest qui passe devant l’usine de la Grand-Palud : elle repassa à toute vitesse à trois heures, se dirigeant vers Morlaix.
Le 27 janvier étant jour de foire à Commana, on peut rapprocher les déclarations de M. Lemeur de celles de Mme Lequerré, débitante à Guipavas, qui affirme que deux fermiers de cette commune, revenant de la foire de Commana, lui ont dit avoir rencontré, vers deux heures du matin, une automobile arrêtée sur la route, juste en face de l’endroit du bois où le cadavre de M. Cadiou a été trouvé enfoui.
L’hypothèse de l’assassinat de M. Cadiou, loin de Landerneau, et de son transport dans une automobile près du moulin, devient de moins en moins invraisemblable, si l’on se rappelle que le cadavre, quand il a été retrouvé dans le bois, le 5 février, ne paraissait être enterré que depuis quelques jours.
29 mars 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Le pourvoi de l’ingénieur Pierre est rejeté
BREST, 28 mars. – La cour d’appel de Rennes retourne aujourd’hui, au parquet de Brest, le dossier de l’affaire Cadiou, après avoir rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre.
Dès lundi prochain, le juge d’instruction va continuer son enquête et entendra les témoins de Morlaix qui affirment avoir vu M. Cadiou, le 1er janvier, à Saint-Pol-de-Léon
D’autre part, le procureur de la République attend les résultats de la commission rogatoire adressée à Paris aux fins d’entendre le général Gaudin, sur la disparition de certaines fournitures destinées à la poudrerie d’Angoulême.
Les perquisitions faites à l’usine de la Grand’-Palud ont établi que toute la comptabilité de M. Cadiou avait disparu depuis 1912.
1er avril 1914 – p. 3 et 5
L’AFFAIRE CADIOU
Disparition d’un dossier
BREST, 31 mars. Me Vichot, avoué à Brest, a déclaré aujourd’hui que M. Cadiou, l’industriel de la Grand’Palud, avait, en décembre dernier, avec l’aide d’un avocat, constitué un dossier devant amener sa réhabilitation et démontrer la fausseté des accusations lancées contre lui par l’ingénieur Pierre.
Le ministre de la guerre envoya en février le contrôleur général Claerbout à la Grand Palud pour enquêter ; mais à cette époque le dossier avait disparu et on ignore ce qu’il est devenu.
L’avocat connaît seul le contenu du dossier, mais il refuse de parler avant d’avoir été relevé du secret professionnel par Mme Cadiou.
Me Vichot a écrit ce soir à la veuve de la victime en la priant de lui donner le plus tôt possible l’autorisation qu’il demande.
Confrontation de Mme Cadiou avec l’ingénieur
BREST, 31 mars. Le procureur de la République, après avoir conféré avec le procureur général de la cour d’appel de Rennes, va continuer l’instruction de l’affaire Cadiou, dès que le dossier sera de retour de la chambre des mises en accusation.
Mme Cadiou sera convoquée pour être confrontée avec l’ingénieur.
Divers témoins de la Grand Palud qui ont rétracté leurs premiers témoignages et qui innocentent ainsi M. Pierre, seront de nouveau entendus.
LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU
Avant la confrontation de Mme Cadiou et de l’ingénieur Pierre
LANDERNEAU, 31 mars. Il semble maintenant à peu près établi que l’ingénieur Pierre aura à répondre, devant la cour d’assises, du crime dont il est accusé : le dossier de l’affaire Cadiou est venu de Rennes, et la chambre des mises en accusation a refusé la mise en liberté de l’ingénieur.
Mme Cadiou va être confrontée avec ce- lui-ci. Voilà le fait nouveau. Cette confrontation nous apportera-t-elle la lumière ? C’est peu probable. Jusqu’à présent, M. Pierre est en prison, quoi qu’on n’ait plus de preuves formelles contre lui. On ne veut pas lui donner la liberté. Pourquoi ? Espérons que l’instruction va nous fournir maintenant, après deux mois de tâtonnements, les arguments définitifs.
Le docteur Paul, chargé de l’autopsie de M. Cadiou, n’est pas encore en mesure de pouvoir fournir son rapport et conclure sur le crime de la Grand-Palud. Le médecin légiste déclare ceci :
Ce que dit le docteur Paul
Malgré toute mon attention, maigre tous les examens microscopiques et chimiques pratiqués sur les lambeaux chair provenant de la gorge de M. Cadiou, je me trouve dans l’impossibilité de démontrer scientifiquement si la blessure que portait M. Cadiou fut faite avant ou après sa mort.
« Ce point important me sera difficile à établir, étant donné l’état de décomposition du cadavre. Toutefois, j’ai de fortes raisons de supposer que les blessures relevées autour du visage de M. Cadiou ont été faites après coup, c’est-à-dire après le coup de revolver tiré par l’assassin. J’ai cru déjà devoir faire cette déclaration à M. Guilmard, procureur de la République à Brest.
Je ne puis toutefois fournir aucune précision avant une dizaine de jours, et voici pourquoi : M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, qui pratique les réactions nécessaires sur les viscères de la victime, peut trouver d’ici là une substance toxique. Une telle découverte bouleverserait alors toutes les hypothèses émises sur le meurtre de M. Cadiou. Ce que j’avance n’est pas impossible. Je ne puis en dire plus long pour l’instant. Dès que M. Kohn-Abrest m’aura transmis son expertise, je transmettrai mon rapport au juge d’instruction, et cette fois je pourrai conclure fermement et utilement.
2 avril 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur proteste contre le vol se des documents
BREST, 1er avril. En attendant sa prochaine confrontation avec Mme Cadiou, M. Pierre conserve dans sa prison le plus grand calme et proteste avec énergie contre le vol des documents de l’usine, dont il accuse la famille Cadiou,
La lumière aperçue dans le bois de la Grand’Palud
BREST, 1er avril.
Il est établi maintenant que c’est bien dans la nuit du 27 au 28 janvier que deux marchands de bestiaux aperçurent une lumière dans le bois de la Grand’Palud.
Si cette lumière a été celle qui servit à l’enfouissement de M. Cadiou, l’assassinat du directeur de l’usine ne saurait plus être placé le 30 décembre ; d’autre part, on se souvient que M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, affirme que, dans cette nuit du 27 au 28 janvier dernier, une automobile a passé et repassé devant chez lui à une heure d’intervalle.
3 avril 1914 – p. 2 et 3
L’assassinat de M. Cadiou
L’instruction va reprendre
BREST, 2 avril. M. Guillemart [Guilmard], procureur de la République, a reçu, ce matin, par la poste, le volumineux dossier de l’affaire Cadiou, retour de la chambre des mises en accusation de Rennes, qui a re- jeté la demande de mise en liberté provisoire formulée par l’ingénieur Pierre.
L’instruction va reprendre, dès demain, de nouveaux témoignages seront entendus.
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’avocat de l’ingénieur prend connaissance du dossier
BREST, 2 avril. -L’avocat de M. Pierre a pris connaissance du dossier de l’affaire Cadiou et des conclusions du procureur général rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
Dans ces conclusions, il semble qu’on ait négligé les témoignages du 7 mars affirmant que M. Cadiou était, le premier janvier, à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon.
La défense attache une grande importance à ces déclarations et, comme l’accusation fixe au 30 décembre l’assassinat de M. Cadiou, elle va demander au juge d’instruction d’entendre ces nouveaux témoins.
4 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Nouvel interrogatoire de l’ingénieur
BREST, 3 avril. -M. Pierre a été extrait à six heures de la prison de Bouguen et amené dans le cabinet du juge d’instruction, où un nouvel interrogatoire a eu lieu en présence de Me Feillard, avocat.
Avant de soumettre à une expertise la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou et un échantillon de revolver, le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, a demandé à M. Pierre si ce revolver était semblable à celui qu’il avait acheté à Landerneau et revendu à un voyageur de commerce inconnu.
L’inculpé, avec un grand calme, a reconnu la similitude du modèle.
Interrogé ensuite sur le costume qu’il portait le 30 décembre, et qui, dit-on, n’aurait pas été retrouvé, M. Pierre a déclaré ne pas s’en souvenir, parce qu’il se servait à l’usine de nombreux vêtements usagés. Cinq costumes qui ne portent aucune trace de sang ont été saisis à son domicile. Mardi prochain, Mme Cadiou et M. Pierre seront confrontés dans le cabinet du juge d’instruction.
Audition de nouveaux témoins
BREST, 3 avril. Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, M. Le Bolloch, liquidateur de l’usine de la Grand’ Palud, au sujet de la comptabilité de l’établissement, et Julia Juzeau, ancienne bonne de l’ingénieur Pierre. Le juge a demandé à celle-ci l’emploi du temps de l’ingénieur pendant les journées des 1er et 2 janvier. Le témoin a répondu que son maître avait déjeuné à une heure, à Landerneau, puis était reparti pour l’usine à deux heures, et qu’il avait passé toute la journée à la Grand’Palud.
Les dernières enquêtes de la brigade mobile
BREST, 3 avril Les commissaires de la brigade mobile ont rendu compte aujourd’hui au procureur de la République de leurs dernières enquêtes relatives à l’affaire Cadiou. Tous les ouvriers de l’usine ont été entendus. Aucun n’a vu le directeur après la matinée du 30 décembre. Quant aux nombreuses lettres anonymes reçues par le parquet, toutes les indications qu’elles donnaient ont été reconnues sans fondement.
Les commissaires vont maintenant enquêter sur la lumière aperçue dans le bois et sur l’automobile qui traversa Landerneau dans la nuit du 27 janvier.
5 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
L’enquête à Landerneau
BREST, 4 avril. Les commissaires de la brigade mobile qui s’occupent de l’affaire Cadiou ont commencé leur enquête sur le passage à Landerneau de l’automobile marchant à une vive allure, dans la nuit du 27 au 28 janvier.
M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, précise que, cette même nuit où une lumière fut remarquée dans le bois de la Grand’Palud, la voiture passa à 1 h. 35 du matin et revint environ une heure après. Cette déclaration est confirmée par deux autres témoins,
Deux lettres de l’ingénieur à M. Cadiou
BREST, 4 avril. – Le procureur de la République est en possession de deux lettres des 30 et 31 décembre 1913, adressées à Paris par l’ingénieur Pierre à M. Cadiou et lui demandant une somme de 2.000 francs pour payer les ouvriers de l’usine.
L’accusation voit dans ces lettres une charge contre M. Pierre, qui, en écrivant, aurait voulu se créer un alibi. En effet, st comme M. Pierre l’affirme, il a quitté son directeur à l’usine de la Grand Palud après la journée du 29 décembre, pensant qu’il rentrait à Paris, il ne pouvait s’attendre à recevoir le lendemain le chèque réclamé.
Dans sa lettre du 31 décembre, M. Pierre dit à M. Cadiou que s’il n’a toujours reçu aucun argent, cela tient sans doute à un déraillement sur la ligne de Brest.
C’est Mme veuve Cadiou qui a reçu ces deux lettres et dans la matinée du 1er janvier, elle signalait à la Sûreté générale la disparition de son infortuné mari.
Si l’accusation voit dans ces lettres de graves présomptions à l’égard de M. Pierre, la défense y trouve, au contraire, la preuve de son innocence.
Un faux bruit
BREST, 4 avril. Le facteur Boulier a reçu une lettre de M. Edouard Roche, voyageur de commerce à Calais, disant que dans les premiers jours de janvier M. Cadiou avait pris le paquebot à Boulogne pour l’Angleterre.
Le facteur a remis cette lettre au juge d’instruction. On estime qu’il ne peut s’agir que d’une plaisanterie, le cadavre de M. Cadiou ayant été reconnu par sa famille et une quinzaine d’ouvriers de son usine.
6 avril 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Déclaration de l’ingénieur
BREST, 5 avril. – L’ingénieur Pierre, mis au courant par son avocat, Me Feillard, de la publication de ses lettres par les journaux, a déclaré : « Ce n’est pas de Paris que mon patron devait m’adresser un chèque, mais de Landerneau où de Morlaix. J’avais donc le droit de m’étonner, le 30, du retard mis par Cadiou à m’adresser ce chèque. »
8 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Déposition de Mme Cadiou
BREST, 7 avril. Mme Cadiou, arrivée hier soir à Brest, s’est présentée, accompagnée de Me Vichot, avoué, chez le juge d’instruction.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a lu la déposition faite par Mme Cadiou, le lendemain de l’enterrement de son mari. Il lui a demandé si elle n’avait rien à y ajouter. Mme Cadiou a précisé certains détails et a exprimé au juge son étonnement d’avoir reçu cette année, pour le premier de l’an, des bonbons qui étaient adressés par l’ingénieur Pierre à ses enfants, alors que jamais, auparavant, il n’avait eu semblable prévenance.
Mme Cadiou ne s’étonna pas outre mesure, sur le moment ; mais maintenant qu’elle connaît les rapports tendus qui existaient entre son mari et l’ingénieur, elle est fort surprise.
BREST, 7 avril. La déposition de Mme Cadiou a duré quatre heures.
La veuve du directeur de l’usine de la Grand’-Palud confirme que son mari a quitté Paris pour se rendre à Landerneau le 16 décembre, en disant à ses enfants qu’il reviendrait le 1er janvier ; il lui écrivit presque tous les jours ; sa dernière lettre était datée du 27 décembre et l’informait qu’il rentrerait probablement le mardi 30.
Le 31 décembre, Mme Cadiou commençait à être inquiète, et le 1er janvier, elle télégraphiait à M. Cloarec, un ami de la famille celui-ci lui conseillait de faire des démarches à la Sûreté générale.
Le témoin ignorait la consultation prise par sa tante chez une somnambule.
Mme Cadiou déclare ne pas être au courant des affaires de son mari, mais elle l’entendit souvent dire, en parlant de l’usine : « Cette affaire me tuera. » Il n’avait pas confiance dans M. Pierre et cherchait un autre ingénieur pour le remplacer. Elle ajoute que son mari voyageait toujours avec deux valises, dont une renfermait les papiers importants de l’usine. Ces deux valises, comme on le sait, n’ont pas été retrouvées.
La confrontation
BREST, 7 avril. L’ingénieur Pierre a été mis en présence de Mme Cadiou, aussitôt après la déposition de cette dernière ; il n’a pas fait opposition à ce que la veuve, qui s’est portée partie civile, soit entendue sous la foi du serment.
M. Pierre, en conservant tout son calme, a protesté contre l’accusation de Mme Cadiou, il a juré ne rien connaitre du crime et il a ajouté :
« J’en suis aussi affligé que vous. » Sur une demande de l’avocat portant sur l’intérêt que M. Pierre pouvait avoir à tuer M. Cadiou, la Veuve a répondu « Sans doute par haine, puisque l’ingénieur avait déjà dénoncé son patron. »
L’ingénieur a protesté, et il a expliqué qu’il avait fait sa dénonciation parce qu’il trouvait sa responsabilité engagée devant les malfaçons de marchandises dont beaucoup étaient livrées en cachette et en fraude.
Mme Cadiou a traité de lâche celui qui, a-t-elle dit, accuse ainsi un mort.
La confrontation a pris fin sur ce pénible incident.
BREST, 7 avril. Au cours de la confrontation de M. Pierre et de Mme Cadiou, l‘ingénieur a dit que les livres témoigneraient des fraudes commises par le directeur, s’ils n’étaient pas détruits ; la comptabilité de 1913, toutefois, a été saisie, et Me Feillard, l’avocat de M. Pierre, en a demandé communication pour établir que les bénéfices réels de l’usine ont été de 120.000 francs alors que les livres portent 108.286 francs. P M. Pierre n’avait donc pas intérêt à faire disparaître M. Cadiou, puisqu’il devait toucher un pourcentage d’environ 1.800 francs sur la différence entre ces deux sommes de bénéfices.
9 avril 1914 – p. 2
Le mystère Cadiou
Le revolver de l’ingénieur Pierre
BREST, 8 avril. Avant d’envoyer à l’expert-armurier la balle qui a tué M. Cadiou et le revolver qui l’a tirée, le juge d’instruction à entendu, ce matin, sous la foi du serment, l’armurier Marie, de Landerneau, et lui a présenté un échantillon du revolver. L’armurier a déclaré que c’était bien une arme du même modèle qu’il avait vendue à l’ingénieur Pierre.
L’inculpé a fait une déclaration analogue.
10 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Envoi de témoins
BREST, 9 avril. L’affaire Cadiou vient de donner lieu à un incident.
Après la confrontation de M. Pierre et de Mme Cadiou, l’avoué de celle-ci, Me Vichot, a reproché à l’avocat de M. Pierre, Me Feillard, d’avoir manqué de correction envers Mme Cadiou dans le cabinet du juge d’instruction, ce qui, au surplus, a été déclaré inexact par le juge lui-même.
Le défenseur ayant adressé à Me Vichot une lettre jugée par ce dernier offensante, l’avoué de Mme Cadiou a envoyé ses te moins à Me Feillard, qui a constitué les siens.
11 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
La rencontre n’aura pas lieu
BREST, 10 avril. L’incident qui s’était produit entre Mes Vichot et Feillard vient d’être réglé par un procès-verbal des témoins des deux parties. Ce procès-verbal dit qu’« aucun des incidents survenus pendant la confrontation de l’ingénieur Pierre et de Mme Cadiou ne pouvait être retenu, que la plainte déposée par Me Feillard contre Me Vichot à la chambre des avoués devait être retirée, et qu’en conséquence il n’y a pas lieu à la rencontre demandée par Me Vichot.
Long interrogatoire de l’ingénieur
BREST, 10 avril. Le juge d’instruction a longuement interrogé M. Pierre sur sa vie et ses antécédents.
L’ingénieur a rappelé qu’il est né en 1882 Branville (Eure), où ses parents dirigent une exploitation agricole ; il a été reçu en 1904 à l’École centrale et il a obtenu son diplôme. Il est entré ensuite dans un établissement de Courbevoie. Il a été appelé par M. Cadiou à l’usine de la Grand’Palud en mars 1909, et il y a succédé à l’ingénieur allemand Greiss, qui lui a appris les procédés de blanchiment des cotons ses appointements étaient de 300 francs par mois, plus 1,50 pour cent sur les bénéfices.
En 1912, M. Pierre a songé à quitter l’usine pour se marier, mais la jeune fille qu’il aimait n’ayant pas voulu habiter à la Grand’Palud, le mariage n’eut pas lieu, et l’ingénieur s’est lié alors avec Mlle Julia Juzeau.
Son contrat devait expirer en février 1915, avec cette stipulation que, pendant quinze ans, il ne pourrait rentrer dans une usine de blanchiment de coton ; mais, en décembre dernier, il avait été convenu avec M. Cadiou qu’il quitterait la Grand’Palud en juillet prochain.
L’enquête sur les vêtements de M. Pierre
BREST, 10 avril. Après enquête, l’instruction a cru reconnaître que les vêtements saisis au domicile de M. Pierre et envoyés à l’expertise n’étaient pas ceux que l’ingénieur portait le 30 décembre.
L’accusé, qui se servait à l’usine de divers vestons usagés, n’a pas pu également préciser ce détail.
Le costume qu’il portait le jour de son arrestation, et avec lequel il a été écroué, a été envoyé aujourd’hui au docteur Paul, pour être expertisé.
12 avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
La domestique de M. Cadiou est entendue
BREST. 11 avril. Le juge d’instruction a entendu Mme Leost, domestique de M. Cadiou.
Cette servante déclare que le matin du 30 décembre, M. Cadiou lui annonça son prochain départ pour Paris et lui donna ses étrennes.
Quand elle revint le lendemain comme à l’ordinaire, pour faire le ménage, elle constata que son maître n’avait pas couché chez lui, et elle en conçut qu’il était parti, la veille, pour Paris.
14 avril 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Une décision du procureur de la République
BREST, 13 avril. M. Guilmard, procureur de la République de Brest, mécontent des critiques de certains journaux à son adresse au sujet de la marche de l’instruction de l’affaire, vient par une circulaire, d’interdire aux commissaires de police et aux chefs de service de faire à la presse la moindre communication.
Cette décision a provoqué une vive émotion parmi les journalistes de la région, qui ont décidé de faire des démarches auprès des associations de presse, afin que le garde des sceaux soit avisé de l’attitude du procureur.
16 avril 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
Une Révélation sensationnelle
BREST, 15 avril. Le juge d’instruction a entendu M. Cabon, facteur télégraphiste à Morlaix, qui a déclaré avoir rencontré le directeur de l’usine de la Grand’Palud, le 1er janvier vers 9 heures du matin, quai du Viaduc, et lui avoir dit : « Bonjour, monsieur Cadiou. » Ce dernier répondit : « Bonjour, Cabon. »
L’adjudant des sapeurs-pompiers de Morlaix, M. Caramour, a également affirmé au juge d’instruction qu’il avait vu M. Cadiou, le 1er janvier, vers 9 heures. Il portait, a t-il dit, un complet cycliste, vêtement dont son cadavre était revêtu lorsqu’il fut découvert.
D’autres témoins de Morlaix ont été entendus par le juge d’instruction.
M. Legall, receveur de l’hospice, a déclaré avoir salué M. Cadiou le 1er janvier, à 7 heures du soir, à la gare de Saint-Pol-de-Léon. Le directeur de l’usine de la Grand’Palud avait, suivant le témoin, une bicyclette. Il était vêtu d’un costume cycliste, coiffé d’une casquette et portait sur le bras une pèlerine en caoutchouc.
Le fils de M. Legall, élève à l’École de santé de Bordeaux, et Mlle Graff, de Saint- Pol, qui accompagnaient M. Legall, ont fait la même déclaration.
Un prétendu rapport de police
BREST, 15 avril. Il a été parlé d’un rapport de police qui, suivant certains bruits, donnerait à croire que M. Cadiou, après son départ de la Grand’Palud, se rendit à Morlaix et s’y trouva, pendant la nuit du 1er au 2 janvier, dans la maison d’un de ses amis absents de Morlaix.
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, déclare n’avoir pas connaissance de ce rapport.
Curieuse déclaration
BREST, 15 avril. On annonce qu’un habitant de Landerneau possède et se dispose à produire des lettres qui émaneraient de Mme Cadiou et qui laissant, dit-on, supposer que le directeur de la Grand’Palud s’est suicidé, seraient de nature à établir l’innocence de l’ingénieur Pierre.
17 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
L’enquête au sujet des lettres
LANDERNEAU, 16 avril. On a annoncé qu’un habitant de Landerneau possédait des lettres de Mme Cadiou, laissant supposer que le directeur de la Grand’Palud s’est suicidé.
La personne désignée est un ancien maire de Landerneau qui déclare ne plus posséder qu’une lettre de Mme Cadiou sans intérêt pour l’enquête.
Un nouveau témoignage
BREST, 16 avril. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, s’est rendu aujourd’hui à Landerneau pour entendre le témoignage de M. Dekeramur qui, gravement malade, ne pouvait répondre à la convocation du juge.
M. Dekeramur affirme que le 29 décembre, son ami Cadiou lui dit qu’il partait le lendemain pour Paris. Il le chargea de faire un petit achat destiné à une parente de Landerneau.
Ce témoignage prouve que M. Cadiou, en quittant la Grand Palud, avait l’intention de gagner directement Paris sans s’arrêter à Morlaix.
18 avril 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Deux nouveaux témoins sont entendus
BREST, 17 avril. M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu aujourd’hui le chef de bataillon Hauquette commandant d’armes à Landerneau. L’officier lui a déclaré que, sur les instances de la famille Cadiou, M. Le bolloch, ami de la famille, lui avait demandé, dans le courant de janvier, de faire organiser par les soldats des battues dans les bois en vue de retrouver le cadavre du directeur de l’usine. Ces battues n’eurent pas lieu en raison de marches et de manœuvres et par suite du défaut de toute réquisition.
Le juge d’instruction a également entendu un témoin qui affirme qu’il avait les clefs du hangar où le directeur de l’usine abritait ses deux bicyclettes et que M. Cadiou ne s’en est pas servi depuis la fin d’octobre.
19 avril 1914 – p. 1 et 3
COMMENT ILS ÉCRIVENT L’HISTOIRE
Le Gaulois essayait hier de mettre en fâcheuse posture, à propos de l’affaire Cadiou, le député de Morlaix, M. Cloarec. Et, froidement, il le présentait comme radical, Songez donc, un député dont on juge la conduite répréhensible ne saurait être que radical. Or M. Cloarec non seulement n’a jamais appartenu à notre parti, mais n’a même jamais pris l’étiquette radicale, il appartient à la Gauche démocratique de la Chambre, dont la presque totalité des membres nous sont nettement hostiles. A cela près, le Gaulois est dans le vrai…
L’affaire Cadiou
Déposition de Me Bodet, avocat
BREST. 18 avril. Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi M. Bodet, avocat, qui a certifié que, dans le courant de septembre, M. Cadiou est venu le consulter au sujet d’une dénonciation dont il était l’objet au ministère de la guerre. Le directeur de la Grand’-Palud lui a montré un volumineux dossier renfermant les pièces qui devaient prouver son innocence dans ce que l’on a appelé « la fraude d’Angoulême ». Mais l’avocat n’en a pas pris con- naissance, attendant que le dossier soit entièrement constitué.
On sait que ces documents ont disparu et n’ont pas été retrouvés
Déposition du maire de La Forêt
BREST, 18 avril. M. Vacheron [Vacheront], maire de la Forêt, près de Landerneau, qui a assisté à la découverte du cadavre de M. Cadiou dans le bois de la Grand’Palud, a été entendu aujourd’hui par le juge d’instruction.
M. Vacheron [Vacheront] a déclaré qu’aussitôt après l’exhumation de M. Cadiou, vêtu d’un costume cycliste, les magistrats cherchèrent la casquette et l’ingénieur Pierre leur dit qu’elle se trouvait dans le capuchon de la pèlerine qui recouvrait le cadavre où, en effet, on la trouva.
Deux autres déclarations faites par l’ingénieur Pierre et dont l’instruction ne semble pas avoir tenu compte, ont été révélées par le maire de la Forêt.
L’ingénieur Pierre, en effet, fit remarquer aux personnes qui assistaient préparatifs de la première autopsie que la pèlerine de M. Cadiou était trouée et que fa casquette avait des traces de sang.
La défense voit dans ces déclarations la preuve de la franchise et de l’innocence de l’ingénieur ; l’accusation y chercherait au contraire des arguments contre M. Pierre.
22 avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
L’hypothèse que M. Cadiou aurait été tué par un chasseur
BREST, 21 avril. Le juge qui instruit l’affaire Cadiou, a entendu le docteur Rousseau qui a déclaré que lors de la première autopsie de M. Cadiou, une personne présente a dit : « Il a bien pu être tué d’un coup de fusil. »
Cette personne recherchée par la police mobile, est le fermier M. Bonnefoy, qui a simplement émis l’hypothèse que M. Cadiou aurait pu être atteint par un chasseur.
L’enquête est terminée
BREST, 21 avril. – Les commissaires de la brigade mobile chargés depuis près de trois mois de l’enquête sur l’affaire Cadiou estiment que leur mission est terminée, à moins qu’une déclaration improbable d’un nouveau témoin ne vienne éclaircir le drame de la Grand’Palud.
Me Feillard, avocat de M. Pierre, attend le rapport de l’expertise du docteur Paul pour demander la mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
23 avril 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Grave révélation
BREST, 22 avril. Une grave déclaration vient d’être faite au juge d’instruction.
Cet après-midi, M. Bossard, ancien, ouvrier à l’usine de la Grand’Palud, a déclaré à M. Bidard de la Noé que, passant le 31 décembre dans le bois qui avoisine l’usine, il suivit sur la neige des traces de pas qui le conduisirent au sentier sur le bord duquel M. Cadiou avait été enterré. A cet endroit, la terre était fraîchement remuée.
Bossard ne chercha pas à connaître la raison de ce bouleversement de terre ; on ne parlait d’ailleurs pas à ce moment de la disparition de son patron.
Mais quelques jours après, le 18 janvier, comme on effectuait des recherches pour retrouver M. Cadiou, Bossard se sont de sa découverte et vint gratter la terre il mit à découvert la tête de l’usinier. Épouvanté et craignant qu’il ne fût soupçonné d’être l’auteur de l’assassinat, l’ouvrer garda le silence jusqu’à ce jour. On suppose que c’est par lui que le frère de la victime fut informé de la présence du cadavre dans le bois et que l’histoire de la somnambule fut tout simplement une mise en scène pour ne pas faire connaître le nom de Bossard,
24 avril 1914 – p. 1 et 2
L’Affaire Cadiou
Le veilleur Bossard est arrêté
L’affaire Cadiou est comme la tapisserie de Pénélope : quand tout semble fini, tout recommence.
Le veilleur de nuit Bossard, après sa déposition déjà sensationnelle, vient d’être l’objet d’une non moins sensationnelle arrestation. Une perquisition suivie de saisie a été faite à son domicile. Allons-nous enfin savoir la vérité, et Bossard, dont la rectitude de jugement ne semble pas très certaine, possède-t-il sur le mystère des précisions encore inconnues ?
Est-ce lui qui renseigna la famille Cadiou et la trop savante somnambule de Nancy ? En tous cas, les variations de Bossard ont besoin d’un contrôle strict. C’est à l’instruction de nous montrer si de cette arrestation nouvelle peut enfin jaillir la lumière.
L’arrestation
BREST, 23 avril. M. Monessier [Mennessier], commissaire spécial, a procédé ce matin à quatre heures à l’arrestation du veilleur de nuit Bossard, qui fit hier au juge d’instruction la déposition sensationnelle que l’on sait.
On se rappelle que Bossard s’était présenté hier spontanément chez le juge d’instruction et lui avait fait d’extraordinaires déclarations au cours desquelles il avait dit notamment ;
« Le 31 décembre, me promenant dans les bois de la Grand’Palud, j’ai aperçu sur la neige des traces de pas qui m’ont conduit à l’endroit où M. Cadiou devait être déterré le 4 février suivant. A cet endroit, j’ai remarqué alors que la terre avait été fraichement remuée ; la neige ne la recouvrait pas et des feuilles mortes avaient été semées sur le sol.
« Le 17 janvier suivant, je revins au même endroit et j’aperçus cette fois des cheveux qui émergeaient de la terre. Enfin, le lendemain, je revins encore. Cette fois une tête sortait du sol ».
L’attitude de Bossard
Quand M. Monessier [Mennessier], porteur d’un mandat d’arrêt et d’un mandat de perquisition, s’est présenté à Saint-Divy au domicile de l’ancien veilleur de nuit Bossard, celui-ci, apprenant qu’on venait l’arrêter, se mit à rire. « Alors, dit-il, M. Bidard de la Noé croit que c’est moi le coupable ? Elle est bien bonne ! »
M. Monessier [Mennessier] procéda immédiatement à une perquisition. Il saisit un certain nombre de papiers sur lesquels Bossard avait noté au jour le jour ses impressions et ses remarques au sujet de l’affaire Cadiou.
M. Jean-Marie Cadiou a déclaré que l’arrestation de Bossard ne l’avait pas surpris. Il pense qu’une autre arrestation ne saurait tarder, mais il refuse de s’expliquer davantage.
Bossard est considéré par tous ceux qui l’ont approché comme presque complètement déséquilibré.
L’AFFAIRE CADIOU
Après l’arrestation du veilleur Bossard
BREST, 23 avril. Bossard attend avec calme, dans une cellule du Palais de justice, sa comparution devant le juge d’instruction. Il a déclaré cependant regretter ses révélations d’hier qui lui ont valu son arrestation aujourd’hui.
L’ancien gardien de l’usine a toujours dit qu’il connaissait beaucoup de choses sur le mystère de la Grand Palud. Depuis le commencement de l’enquête il a fait maintes déclarations. Mais ceux qui le connais- sent déclarent que Bossard aime à se mettre en avant.
Bossard nie énergiquement qu’il ait participé à l’assassinat de M. Cadiou, mais le juge d’instruction estime que Bossard peut apporter des éclaircissements dans cette affaire.
Nouvelles expertises
Saint-Étienne, 23 avril M. Grivolla [Grivolat], directeur du musée de Saint-Étienne, vient d’être chargé de diverses expertises relatives à l’affaire Cadiou. Il a mission d’examiner notamment : la balle que le médecin légiste découvrit dans le cou de M. Cadiou ; un revolver semblable à celui acheté par l’ingénieur Pierre : une quantité de munitions diverses ; une balle trouvée le 18 février dans un tas de charbon de l’usine de la Grand’Palud ; le revolver saisi le 17 février sur la table du bureau de l’inculpé ; quatre cartouches chargées de plomb dé- posées dans une enveloppe jaune qui fut trouvée dans le garage de l’ingénieur Pierre.
L’interrogatoire
BREST, 23 avril. – Bossard a subi ce soir un long interrogatoire ; il a rétracté devant le juge d’instruction plusieurs déclarations qu’il avait faites hier, alors qu’il n’était pas inculpé.
L’ancien veilleur de nuit est maintenu en état d’arrestation sous l’inculcation de complicité d’assassinat et de recel de cadavre.
25 avril 1914 – p. 1
Autour du Mystère
L’AFFAIRE CADIOU
Le veilleur Bossard, confronté avec l’inspecteur Lemez, revient sur ses précédentes déclarations
BREST, 24 avril. Le juge d’instruction a entendu ce matin l’inspecteur de police Lemez, qui, le 17 janvier, recherchait le cadavre de M. Cadiou en compagnie de Bossard, celui-ci ayant été désigné par le contremaître de l’usine pour accompagner l’inspecteur.
Il ressort de ses déclarations que l’ingénieur Pierre lui avait conseillé de diriger ses investigations du côté de l’étang, mais il préféra chercher aux alentours du moulin et, à deux reprises, l’inspecteur Lemez remarqua que Bossard essayait de l’entraîner dans la direction indiquée par l’ingénieur.
En suivant le ruisseau, l’inspecteur passa près de l’endroit où M. Cadiou était enseveli. Quelques pas plus loin, il s’aperçut que Bossard ne le suivait plus. Il l’appela et, ne recevant pas de réponse, il se mit à sa recherche. Il le trouva, caché dans un fourré, à une cinquantaine de mètres du sentier. Bossard paraissait, dit l’inspecteur, extrêmement troublé.
La confrontation
BREST, 24 avril. Une confrontation a eu lieu dans le cabinet du juge d’instruction entre l’inspecteur Lemez et Bossard.
Ce dernier a fini par reconnaître les paroles prononcées par lui, le 12 mars, devant l’inspecteur. Ce jour-là, M. Lemez et Bossard recherchaient, près de l’endroit où M. Cadiou était enterré, l’arme du crime, Bossard ayant déclaré qu’il pensait pouvoir retrouver le revolver. Mais les recherches demeurèrent infructueuses. L’inspecteur ayant un peu vivement demandé à l’ancien gardien de l’usine s’il se moquait de la justice, Bossard répondit : « Je sais tout de l’affaire Cadiou ; je pourrai préciser la date de l’assassinat ; je sais que M. Pierre est coupable, mais si j’en disais davantage, j’aurais peur d’être considéré comme son complice. »
Bossard a affirmé aujourd’hui ne rien connaître de l’affaire, ajoutant qu’en parlant de cette façon à l’inspecteur, il avait simplement « voulu rire ».
26 avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Les objets saisis chez Bossard seront présentés à Mme Cadiou
BREST, 25 avril. Certains objets saisis au domicile de Bossard, tels que montres, lorgnon, mouchoir brodé, ont été expédiés à Paris, à la demande du juge d’instruction, pour être présentés à Mme Cadiou, qui dira s’ils ont appartenu à son mari.
M. Bidart [Bidard] de la Noë va également s’efforcer d’établir l’emploi du temps de Bossard les 30 et 31 décembre.
29 avril 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
Un point intéressant de l’enquête
BREST, 28 avril. M. Bidard de la Noë a continué ce matin l’instruction de l’affaire Cadiou pour fixer un point intéressant de l’enquête.
Il avait été dit que le cadavre de M. Cadiou n’avait pu être enfoui le 1er février, car à cette daté un sanglier avait labouré la terre à l’endroit où la fosse avait été creusée. Il aurait donc dû déterrer le cadavre.
Le juge a entendu M. Maubian, piqueur du propriétaire du bois de la Grand’Palud. Le témoin a déclaré qu’il avait vu le 1er février, des traces de pas de sanglier près du ruisseau, mais à un mètre de l’endroit où a été retrouvé le cadavre du directeur. La fosse n’était pas labourée et ne présentait rien d’anormal Des feuilles mortes re- couvraient l’endroit où a été découvert M. Cadiou.
30 avril 1914 – p. 1 et 5
L’affaire Cadiou
Une importante déclaration
BREST. 29 avril. Le juge d’instruction a reçu aujourd’hui à Landerneau le témoignage d’une lavandière nommée Hemery, qui est persuadée d’avoir rencontré le 30 décembre dernier, vers trois heures de l’après-midi, MM Pierre et Cadiou ensemble, dans le bois de la Grand’Palud.
L’ingénieur sera confronté vendredi avec cette lavandière.
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
BREST, 29 avril. Le juge d’instruction a reçu de Landerneau une nouvelle déclaration selon laquelle Pierre reçut le 1er janvier un télégramme de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari. Il en prit connaissance en présence de sa voisine. Mme Grall. Or, le lendemain, celle-ci retrouvait, dans le courrier de l’ingénieur, le même télégramme cacheté que Pierre lut devant elle en simulant l’étonnement.
L’ingénieur ne répondit que le 2 janvier à la dépêche de Mme Cadiou, qu’il n’avait aucune nouvelle de son directeur.
1er mai 1914 – p. 1 et 3
L’affaire Cadiou
Confrontation de Mme Emery avec l’ingénieur
BREST, 30 avril. Mme Emery, qui a déclaré avoir rencontré M. Cadiou et M. Pierre au cours de l’après-midi du 30 décembre, dans le bois de la Grand’Palud, va être confrontée avec l’ingénieur.
Mme Emery a deux points de repère pour fixer sa rencontre au 30 décembre. Elle va tous les mardis ramasser du bois dans la forêt et le 30 était un mardi. En outre, elle se rappelle parfaitement que le jour où elle vit ensemble le directeur et l’ingénieur était la veille ou l’avant-veille du Jour de l’an.
On sait que la domestique de l’ingénieur, Julia Juzeau, a toujours affirmé que son maitre a passé l’après-midi du 30 à jardiner.
Bossard proteste
BREST. 30 avril. Le nommé Bossard, qui a été arrêté ces jours derniers à la suite de ses déclarations devant le juge de paix, à propos de l’affaire Cadiou, ayant mené grand tapage dans la prison, avait été mis au cachot.
Pour en sortir, Bossard déclara qu’il avait des révélations sensationnelles à faire. Conduit au parquet, il se plaignit simplement de l’attitude du gardien chef à son égard.
L’AFFAIRE CADIOU
La déclaration de Mme Emery [Hemery] détruite
BREST, 30 avril. La déclaration faite hier par Mme Emery [Hémery], fixant au 30 décembre la rencontre qu’elle fit dans la forêt, de MM. Pierre et Cadiou, déclaration qui venait soutenir l’accusation contre l’ingénieur, a été aujourd’hui détruite par deux habitants de Landerneau.
En apprenant la déposition de la lavandière, MM. Bouguer, charcutier, et Peyrou, retraité de la marine, se sont rendus cet après-midi au cabinet du juge d’instruction. Le premier a déclaré que dans le courant du mois de mars, il rencontra la femme Emery et ils parlèrent ensemble de la disparition de M. Cadiou. Mme, Emery [Hemery] lui affirma qu’elle l’avait rencontré le lundi 29 décembre avec M. Pierre dans le bois de la Grand Palud.
A M. Peyron, quelque temps après, lu parlant du drame, elle raconta que quatre ou cinq jours avant le 1er janvier, elle vit MM. Pierre et Cadiou qui, ensemble dans la forêt, s’entretenaient de la captation de nouvelles sources.
Si cette rencontre entre le directeur et l’ingénieur n’est plus fixée au 30 décembre, par là même tombe la déclaration de Mme Emery [Hemery] et aussi l’une des plus fortes charges contre l’ingénieur Pierre.
2 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Une commission rogatoire
Sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noë, chargé de l’instruction à Brest de l’affaire Cadiou, M. Vallet, commissaire de police, s’est présenté chez Mme Cadiou, rue du Cherche-Midi, et lui a présenté différents objets saisis chez le veilleur de nuit Bossard.
Mme Cadiou n’a pas reconnu ces objets comme ayant appartenu à son mari.
L’ingénieur Pierre interroge
BREST, 1er mai.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu ce matin M. Duval, greffier de la justice de paix à Rostrenen. M. Duval assista, le 10 janvier, à la signature du contrat aux termes duquel M. Pierre devenait ingénieur à la nouvelle usine de Daoulas.
On sait que M. Pierre a résilié lui-même ce contrat, deux jours après, car il voulait être fixé sur la disparition de M. Cadiou.
Datura et belladone
Parmi les papiers saisis chez l’ingénieur Pierre se trouvait une lettre, du mois de janvier dernier, par laquelle il demandait à un pharmacien de Bois-Colombes, son ami intime, 700 grammes de feuilles de datura et de belladone.
Le juge d’instruction a demandé des explications à M. Pierre sur cette lettre. M. Pierre a répondu qu’il avait demandé ces feuilles médicinales à son ami pour faire des cigarettes destinées à soigner un asthme dont souffrait un vieil ouvrier de la Grand’ Palud.
Confrontation de l’ingénieur avec différents témoins
BREST, 1er mai. Le juge d’instruction a confronté cet après-midi M. Pierre avec MM. Bouguen, Peyron et Mme Hémery, de Landerneau.
M. Bouguen a confirmé que Mme Hémery lui avait dit avoir rencontré MM. Pierre et Cadiou dans le bois de la Grand’Palud le 30 décembre ; M Pevron a déclaré que la lavandière avait fixé cette rencontre cinq ou six jours avant le 1er janvier.
Mme Hémery a affirmé que c’est bien le mardi 30 décembre qu’elle croisa le directeur et l’ingénieur.
M. Pierre nie formellement avoir accompagné M. Cadiou dans le bois.
Nouvelle demande de mise en liberté de M. Pierre
BREST, 1er mai. L’expertise du laboratoire de toxicologie n’ayant donné aucun résultat et la plupart des charges contre M. Pierre étant détruites par de nombreux témoignages. Me Feuillard, avocat de l’ingénieur, va formuler une nouvelle demande en liberté provisoire en faveur de son client. D’autre part, Mme Cadiou n’ayant pas reconnu comme avant appartenu à son mari les divers objets saisis chez Bossard, il est probable que ce dernier sera remis prochainement en liberté.
3 mai 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
L’ingénieur Pierre est malade
BREST, 2 mai. – Le juge d’instruction de Brest devait entendre ce matin M. Grouez [Goas], contrôleur de la poudrerie du Moulin-Blanc, et M. Prigent, encaisseur à Landerneau, qui ne trouva pas l’ingénieur Pierre chez lui quand il se présenta à son domicile dans l’après-midi du 30 décembre ; mais ces deux témoins n’ont pu répondre à la convocation du juge.
L’ingénieur Pierre avait été extrait de prison pour la confrontation et conduit dans une cellule du palais ; mais, en raison de son état maladif, M. Feillard, son avocat, a obtenu qu’il soit reconduit à midi à la prison.
5 mai 1914 – p. 2 et 3
L’affaire Cadiou
Audition de l’encaisseur Prigent
BREST, 4 mai. M. Bidard de la Noé e entendu, ce matin, M. Prigent, garçon de recettes à Landerneau, qui s’est présenté le 31 décembre, à une heure de l’après-midi, pour encaisser des traites à la Grand’Palud et n’a rencontré M. Pierre ni à l’usine, ni à son domicile.
L’ingénieur sera confronté avec cet encaisseur pour donner des explications sur l’emploi de son temps le 31 décembre.
L’AFFAIRE CADIOU
Mise en liberté provisoire de Bossard
BREST, 4 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, ayant reçu par commission rogatoire une déclaration de Mme veuve Cadiou, de laquelle il résulte qu’aucun des objets trouvés sur Bossard n’appartenaient à son mari, vient de décider la mise en liberté provisoire de Bossard.
Cette décision a été prise surtout à la demande de Mme Bossard mère, qui, âgée de 72 ans, se trouve dans le plus grand dénuement. La pauvre femme avait fait hier 30 kilomètres à pied pour venir implorer le juge en faveur de son fils.
Nouvelles auditions de témoins
Le juge d’instruction a entendu Marie Leost, femme de ménage de M. Cadiou, qui a rapporté, mais sans aucune précision, qu’elle avait entendu dire que M. Pierre et M. Cadiou auraient été vus ensemble le 30 décembre.
Demain, le juge entendra, M. Cloarec, député.
6 mai 1914 – p. 1
Le Mystère de Landerneau
M. Cloarec chez le juge
BREST, 5 mai. – M. Cloarec, député, entendu par le juge d’instruction, a rappelé qu’en 1907, comme ancien avoué, il fut appelé par M. Legrand, maire de Landerneau, à rédiger l’acte de société pour la création et l’exploitation de l’usine de blanchiment de coton de la Grand’Palud. L’usine fut exclue en 1909 des marchés d’adjudication de l’État pour trois ans. M. Cadiou en prit ensuite la direction.
Au cours de sa déposition, M. Cloarec a fait une déclaration qui détruit les témoignages des habitants de Morlaix qui avaient dit que la maison du député était inhabitée aux environs du 1er janvier, qu’ils avaient vu cependant de la lumière et que M. Cadiou avait pu y passer la nuit.
M. Cloarec a affirmé que sa domestique était dans sa propriété à cette date, et que M. Cadiou ne s’y présenta pas.
Confronté avec le député de Morlaix, l’ingénieur Pierre a reconnu qu’il avait eu tort de mêler M. Cloarec à l’affaire d’Angoulême ; il a déclaré que, s’il l’a fait dans une dénonciation, c’est qu’il savait que M. Cloarec était l’ami intime de M. Cadiou et qu’ainsi il pouvait être au courant des agissements du directeur.
L’enquête de l’inspecteur général des poudres
L’inspecteur général des poudres Barral a dit au juge qu’après les lettres de dénonciation de M. Pierre signalant au ministère de la guerre les malfaçons dans le blanchiment du coton, il fut chargé d’une en- quête sur l’usine de la Grand’Palud. La plupart des dénonciations furent reconnues exactes.
L’ingénieur Pierre s’explique
Enfin, M. Pierre a été appelé à expliquer l’emploi de son temps le 31 décembre, jour où l’encaisseur Prigent se présenta vers une heure et demie pour toucher une traite et ne le trouva ni à l’usine, ni au moulin. L’ingénieur donne cette simple explication : « Ma servante Julia étant à Brest, j’ai déjeuné seul. Vers une heure, je suis allé faire une promenade au delà de la ferme de la Grand’Palud, le long de la mer pour voir si les oiseaux migrateurs qui, en hiver, viennent sur les bords de l’Elorn étaient arrivés je cherchais surtout un martin-pêcheur. Je suis rentré de la promenade à deux heures et demie ; le soir, j’ai diné chez la mère de Julia Juzeau. »
Nouveaux témoignages
MM. Grall, facteur et Marcou, ancien contremaître de l’usine de la Grand’Palud, ont été également convoqués aujourd’hui par le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé.
Le facteur a déclaré qu’il avait remis dans la soirée du 1er janvier un télégramme à M. Pierre. M. Marcou vit le lendemain ce télégramme plié sur le bureau de l’ingénieur ; c’était la dépêche de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari.
En présence de l’ingénieur, le contremaître a déclaré qu’il est intimement convaincu de l’innocence de M. Pierre, à qui, avec l’autorisation du juge, il a serré longuement la main.
L’instruction sera close à la fin du mois
M. Bidart [Bidard] de la Noë qui, depuis la nomination d’un juge suppléant, s’occupe exclusivement de l’affaire Cadiou, compte terminer l’instruction avant la fin du mois et sans doute, laissera-t-il à la chambre des mises en accusation le soin de statuer sur le sort de M. Pierre.
7 mai 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Déclaration de M. Goas, contrôleur des poudres
BREST, 6 mai. M. Goas, contrôleur des poudres, chargé notamment du contrôle de l’usine de la Grand Palud, a été entendu ce matin par le juge d’instruction.
Il a déclaré que, le 26 octobre, eut à signaler à l’administration la qualité du coton livré par la Grand’Palud aux poudre ries de l’État.
Dans le courant du mois de décembre, a-t-il ajouté, il s’est entretenu avec M. Cadiou des difficultés que celui-ci avait avec l’administration de la guerre et de sa dernière exclusion des marchés.
M. Goas avait des rapports journaliers avec l’ingénieur Pierre. Il l’a vu rentrer à l’usine à 11 heures et demie du matin, le 29 ou le 30, ou le 31 décembre, il ne peut préciser.
L’ingénieur lui a appris que, le 2 janvier, il avait reçu un télégramme de Mme Cadiou, demandant des nouvelles de son mari qui n’était pas arrivé à Paris.
Plusieurs anciens ouvriers de l’usine sont entendus
BREST, 6 mai. – Le juge d’instruction a entendu cet après-midi plusieurs anciens ouvriers de la Grand’Palud. Deux d’entre eux ont déclaré avoir vu M. Cadiou arriver à l’usine le 30 décembre, vers neuf heures du matin.
Le témoin Léochet a vu le directeur entrer à l’usine et en repartir vers onze heures. Il prenait la direction du pont et la route conduisant à Landerneau ; d’eux n’a vu M. Pierre ; l’ingénieur déclare toujours d’ailleurs n’avoir pas rencontré M. Cadiou le 30 décembre.
Une affirmation
BREST, 6. mai. – M. Kervistin, ancien ouvrier, a affirmé ce soir devant le juge d’instruction, d’une façon formelle, que, dans la matinée du 30 décembre dernier, le directeur et l’ingénieur avaient visité ensemble les autoclaves, puis qu’ils avaient quitté également ensemble l’usine après 11 heures, dans la direction du moulin,
Confronté avec le témoin, M. Pierre a nié énergiquement avoir vu M. Cadiou le 30 décembre. Il se rappelle seulement que, quelques jours auparavant, il visita les autoclaves avec l’usinier.
M. Kervistin, qui est maintenant cultivateur à Saint-Divy, déclare qu’il n’a aucune haine contre M. Pierre et qu’il a fait la même déclaration devant le commissaire de la brigade mobile, le 24 mars. Il a comme point de repère de la visite des autoclaves par MM. Pierre et Cadiou la date du lendemain de la foire de Lesneven, à laquelle il se rendit et qui eut lieu le 29 décembre.
8 mai 1914 – p. 2 et 3
L’affaire Cadiou
Affirmation contradictoire
BREST, 7 mai. Contrairement au témoignage de l’ouvrier Kervistin, qui a déclaré avoir vu M. Cadiou et d’ingénieur Pierre ensemble, le 30 décembre, un ancien ouvrier de la Grand’Palud, nommé Morvan, affirme que, ce jour-là, le directeur et l’ingénieur ne sont pas montés aux autoclaves.
« Je travaillais, dit Morvan, dans le grand atelier où ces machines se trouvent. J’ai bien vu M. Cadiou sortir le 30, vers 9 heures et demie. Peu de temps après, M. Pierre est arrivé. Il est resté quelques instants à son bureau. A différentes reprises, dans le courant du mois, MM. Pierre et Cadiou sont montés ensemble aux auto- claves. Je ne peux pas préciser la date, mais je suis sûr que ce n’était ni le 29, ni le 30. »
Morvan va être appelé devant le juge d’instruction.
L’ingénieur Pierre persiste dans ses affirmations
BREST, 7 mai. L’ingénieur Pierre continue à affirmer qu’il n’a pas visité les autoclaves avec M. Cadiou le 30 décembre. Entre les 17 et 27, ils sont montés plusieurs fois ensemble à l’atelier. Il croit se rappeler que la dernière fois a été le samedi 27, jour où l’on a nettoyé le coton d’un autoclave, tandis que M. Cadiou examinait les livres de comptabilité.
Le contremaître Bignard, qui a déjà déclaré qu’il avait vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou le 30 décembre, sera de nouveau entendu demain par le juge d’instruction.
L’AFFAIRE CADIOU
Des ouvriers déclarent avoir vu M, Cadiou le 30 décembre
BREST, 7 mai. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu cet après-midi quatre ouvriers de l’usine de la Grand’- Palud. Tous sont unanimes dans leurs déclarations. Ils ont vu, disent-ils, le directeur arriver à l’usine le 30 décembre, vers neuf heures du matin, et en partir seul à dix heures.
M. Pierre est rentré à l’usine vers midi moins dix.
De plus, M. Guiganton a déclaré le 19 mars à la brigade mobile qu’il travaillait le 30 aux autoclaves ; M. Cadiou est monté à l’échelle qui y conduit vers neuf heures et il est reparti seul peu de temps après.
L’ouvrier Hervistin est seul de tous les ouvriers à maintenir qu’il a vu MM. Cadiou et Pierre ensemble le 30 décembre.
Le gardien Bossard sera entendu à nouveau
BREST, 7 mai. – Bossard, le gardien de nuit de la Grand’Palud, a été appelé au cabinet du juge d’instruction pour s’expliquer sur la dénonciation de plusieurs de ses camarades de travail à bord d’un bateau qui ont affirmé qu’il leur avait montré, dans les premiers jours de janvier, plu- sieurs billets de cent francs.
Bossard s’est élevé avec véhémence contre cette déclaration, qu’il attribue à un acte de vengeance d’un nommé Manach, avec lequel il est en mauvais termes.
Bossard et Manach seront confrontés samedi prochain.
Le rapport du docteur Paul
BREST, 7 mai. Le docteur Paul, qui avait été chargé de la deuxième autopsie de M. Cadiou, après exhumation, et de l’examen des viscères du cadavre, vient de faire parvenir un long rapport au procureur de la République.
Dans ses conclusions, le médecin légiste déclare que l’état très avarié du cadavre ne lui permet pas de fixer la date du décès. La mort ne peut être attribuée à la strangulation ; elle est due à un coup de feu, à une hémorragie sanguine consécutive aux lésions produites par la balle, qui a atteint M. Cadiou dans la région droite de la nuque pendant qu’il portait sur la tête un capuchon de caoutchouc.
« La putréfaction, ajoute le médecin légiste, nous a empêché de constater si la plaie faite par plusieurs coups de couteau et relevée sur la face gauche latérale du cou est ante ou post mortem. »
Sous les réserves que nous impose l’état du cadavre, ajoute le médecin légiste, la blessure relevée présente des caractères de blessure criminelle. »
9 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Nouvelles dépositions
BREST, 8 mai. – Le contremaître. Bignard a affirmé ce matin devant le juge, qu’il avait la certitude d’avoir vu M. Cadiou arriver à l’usine le 30 décembre à huit heures et demie et en repartir avec l’ingénieur vers onze heures ; tous deux prirent alors le chemin du bois.
Au cours d’une confrontation, l’ingénieur Pierre a continué à nier énergiquement avoir rencontré M. Cadiou le 30 décembre.
Son avocat, qui l’assistait, a rappelé à M. Bignard la déclaration qu’il fit le 29 janvier Je crois sans pouvoir affirmer que c’est le 30 que j’ai vu M. Cadiou pour la dernière fois. »
Bignard base sa certitude d’avoir vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre partir ensemble le 30, à onze heures, du matin, sur ce fait que, le même jour, vers neuf heures, il fit une observation à un ouvrier, Autret, dans la cour de la ferme Bonnefoy, sur la manière dont il avait installé une bâche de camion.
M. Bonnefoy avait déclaré antérieurement que son cousin Autret se trouvait à cette heure devant la ferme et l’attendait pour aller à Landerneau.
Déclaration de Mme Bignard
BREST, 8 mai. Mme Bignard, appelée cet après-midi devant le juge, déclare qu’au moment de Noël elle était absente de l’usine. Quand elle rentra à la Grand Palud, dans les premiers jours de janvier, son mari lui apprit la disparition du directeur, qu’il avait vu le 30 décembre pour la dernière fois.
Le 4 février, elle vit, à onze heures du matin, M. Jean Cadiou arriver dans le bois pour commencer ses recherches ; puis, quelque temps après, quand le cadavre fut découvert, elle rencontra l’ingénieur Pierre, très pale, qui venait chercher des outils à l’usine.
Mme Bignard ajoute que depuis deux ans, l’ingénieur vivait en mésintelligence avec Julia Juzeau.
Déclarations de Bossard
BREST, 8 mai. – On sait que Bossard, l’ancien veilleur de nuit de l’usine de la Grand Palud, doit être confronté demain matin avec les ouvriers Manach et Laurent, qui affirment qu’il connaissait l’endroit où M. Cadiou avait été inhumé huit jours avant la découverte du cadavre. Bossard leur avait, en effet, déclaré qu’il avait senti : une odeur de chair en putréfaction dans le bois, mais qu’il n’avait rien dit. Rencontré ce soir dans un cinématographe, Bossard a déclaré :
Je sais que l’on va m’accuser d’avoir commis le crime, mais j’ai pris mes précautions. Cinq témoins pourront affirmer que le 30 décembre, jour de la disparition de M. Cadiou, j’étais à Brest. J’ai fait dans la matinée des achats chez de nombreux commerçants et l’après-midi j’ai voyage avec un curé qui, je l’espère, se fera connaître.
10 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
BOSSARD EN LIBERTÉ
BREST, 9 mai. Avant de quitter le cabinet du juge d’instruction, Bossard a tenu à donner l’emploi de son temps le 29 et le 30 décembre. Il a été reconnu exact qu’il a quitté Saint-Divy le 29 dans l’après-midi pour se rendre à Brest, où il a repris le train le lendemain à deux heures.
Bossard a été mis en liberté provisoire.
Confrontations
BREST, 9 mai. Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Laurent, mécanicien à bord du Gorbea-Mundi, en présence de Bossard. M. Laurent a déclaré que le 29 janvier Bossard, qui travaillait avec lui, a parlé de l’affaire Cadiou : « On croit qu’il est en fuite, dit-il ; pour moi il a été assassiné. Il y a quinze jours, je suis allé dans le bois de la Palud, avec l’inspecteur Lemez, pour rechercher le corps de M. Cadiou. Dans un chemin creux, j’ai senti une odeur de cadavre et je n’ai rien dit. Si j’étais méchant pour l’ingénieur Pierre comme il l’a été pour moi… » Bossard n’acheva pas sa phrase.
Ces propos avaient été tenu six jours avant que M. Jean Cadiou ne retrouvât son frère.
M. Laurent certifie qu’il ne se trompe pas de date, car c’était le premier jour qu’il travaillait à bord du Gorbea-Mundi.
Bossard affirme qu’il a prononcé ces paroles bien après le 29 janvier.
BREST. 9 mai. Deux ouvriers du Gorbea-Mundi, le navire sur lequel a travaillé Bossard, ont été confrontés avec l’ancien veilleur.
L’un d’eux, M. Malach, a affirmé que, dès le lendemain de son arrivée à bord, let 26 janvier, Bossard a parlé de son intention de partir pour le Canada. Sur la remarque qui lui était faite que les frais de voyage étaient élevés, Bossard répondit qu’il avait de l’argent et montra au témoin quatre billets de cent francs dans son portemonnaie Bossard a déclaré aujourd’hui en riant que c’était des billets de loterie.
Le second témoin, M. Lavalette, a certifié ces propos de Bossard : « Un mot me suffirait pour faire mettre l’ingénieur Pierre en liberté ».
Bossard a expliqué aujourd’hui qu’il avait dit : « Avec un mot, celui qui connaît l’affaire pourrait faire mettre M. Pierre en liberté ».
M. Guillemet confirme sa précédente déclaration
BREST, 9 mai. M. Guillemet, facteur aux chemins de fer armoricains à Morlaix, est venu confirmer aujourd’hui la déclaration qu’il a faite précédemment à la brigade mobile.
Le 1er janvier dernier, alors qu’il faisait une manœuvre du train en partance pour Saint-Pol-de-Léon, vers une heure et demie de l’après-midi, il a aperçu M. Cadiou aux environs de la gare.
Interrogatoire de Mme Corcuff
Le juge a interrogé Mme Corcuff, qui a confirmé que, devant le juge de paix de Landerneau, sa mère. Mme Emery, a affirmé avoir rencontré MM. Pierre et Cadiou ensemble, dans le bois, le 30 décembre, à trois heures de l’après-midi. On sait que M. Pierre a déclaré qu’il n’était jamais allé une seule fois dans le bois avec le directeur.
11 mai 1914 – p. 4
LE MYSTÈRE CADIOU
L’expertise des vêtements de Pierre Déclarations de Me Feillard
BREST, 10 mai. On attend au parquet le rapport du médecin-légiste. Le défenseur de l’ingénieur Pierre croit cependant sa- voir que quelques taches ont été relevées sur les vêtements de l’inculpé soumis à l’expertise. Mais Me Feillard ne voit dans ce fait aucune preuve de la culpabilité de son client.
Il explique que l’ingénieur, quand il lui arrivait de se blesser, essuyait le sang sur ses vêtements. En outre, le jour où le contremaître Marcou eut le bras coupé à l’usine, une certaine quantité de sang rejaillit sur l’ingénieur.
Le défenseur conclut donc que, si le rapport de l’expert relève des traces de sang, il conviendra d’établir si ces taches sont de fraiche date ou de date déjà ancienne.
12 mai 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
M. Pierre confronté avec le frère de la victime
BREST, 11 mai. Le juge d’instruction a confronté ce matin l’ingénieur Pierre avec M. Jean Cadiou.
Appelé à préciser « l’affaire d’Angoulême », l’ingénieur a déclaré qu’un surveillant de la poudrerie d’Angoulême avait reçu de M. Cadiou, directeur de l’usine, un pot-de-vin de 1.800 francs. M. Cadiou, a-t-il ajouté, brûla, d’accord avec l’inculpé, tous les papiers relatifs à cette affaire. Mais, pour dégager sa responsabilité, l’ingénieur a conservé, dit-il, une copie de lettres qu’on peut retrouver à un endroit qu’il a indiqué.
Au cours de la confrontation, M. Jean Cadiou a dit à l’ingénieur : « Vous êtes l’assassin de mon frère. » L’ingénieur lui a opposé un énergique démenti.
13 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Nouvelle audition d’anciens ouvriers de l’usine
BREST, 12 mai. – M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu à nouveau, ce matin, les anciens ouvriers de l’usine de la Grand’Palud : Morvan, Cavaloc et Loarec. Tous trois ont affirmé avoir vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble dans la journée du 29 ; mais, le 30, ils ont vu M. Cadiou arriver seul à l’usine, vers 8 heures, et repartir quelque temps après pour une direction inconnue.
L’ingénieur paraît certain de son acquittement
BREST, 12 mai. Pour ne pas prolonger l’instruction de l’affaire Cadiou, Me Feillard a renoncé à demander la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, d’autant plus que, l’instruction pouvant être close à la fin du mois, son client pourra comparaître devant les assises à la session de juillet.
L’ingénieur conserve un grand calme ; il déclare qu’il est persuadé que le jury reconnaîtra son innocence.
14 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Rétractation du fermier Bonnefoy
BREST, 13 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a entendu cet après-midi le fermier Bonnefoy, habitant à la Grand’- Palud dont la première déposition constituait une lourde charge contre M. Pierre, car il avait déclaré qu’il avait vu le 30 décembre à onze heures du matin, l’ingénieur et le directeur quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin.
M..Bonnefoy a reconnu depuis, et aujourd’hui devant le juge, qu’il avait fait erreur sur la date. En effet, le 30 décembre, il a quitté la Grand’Palud vers neuf heures du matin pour aller à Landerneau présenter un cheval à la commission de remonte italienne, et il n’est rentré que vers deux heures : il n’a donc pas pu voir MM. Pierre et Cadiou à onze heures ; il a seulement, aperçu l’usinier arriver à la Grand Palud à huit heures et demie du matin.
Seul le témoignage de Bignard reste à l’accusation
BREST, 13 mai. – Devant la rétractation du fermier Bonnefoy, M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a renoncé à la confrontation du témoin avec M. Pierre.
Dès lors il ne reste plus à l’accusation que le témoignage du contremaître Bignard qui, seul parmi tout le personnel de l’usine, continue à affirmer avoir vu M. Cadiou et Pierre partir ensemble le 30 décembre à onze heures du matin.
15 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Derniers témoignages des ouvriers
BREST, 14 mai. – M. Bidard de la Noë juge d’instruction, a reçu aujourd’hui les derniers témoignages des ouvriers de la Grand’- Palud. Plusieurs ont vu M. Cadiou le 30 décembre arriver à l’usine vers huit heures du matin et repartir avant neuf heures.
L’ingénieur Pierre est arrivé vers neuf heures et demie ; il est donc fort possible qu’il n’ait pas rencontré son directeur dans cette journée du 30 décembre.
16 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Importantes déclarations
BREST, 15 mai. M. Bidard de la Noé, Juge d’instruction, a entendu deux témoins qui ont assisté à l’exhumation de M. Cadiou.
Le docteur Queudec, de Landerneau, a remarqué dans la fosse des sérosités sanguinolentes et l’état de putréfaction du cadavre, ce qui est consigné dans le rapport du docteur Rousseau.
M. Bos, adjoint au maire de Landerneau, a déclaré avoir entendu M. Pierre, quand on cherchait la casquette de M. Cadiou, tenir le propos suivant : « Elle est peut-être dans le capuchon de la pèlerine. » Ce fut là qu’on la retrouva en effet.
17 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
La question du revolver
BREST, 16 mai. On vient d’apprendre à Brest que l’expert armurier de Saint-Étienne ne serait pas certain que la balle qui tua M. Cadiou ait pu être tirée par le revolver soumis à son expertise, les rayures du canon semblant dissemblables.
Au parquet, on affirme que le revolver présenté à l’expert est bien de la même fabrication que celui acheté par M. Pierre et qui n’a jamais été retrouvé. L’armurier de Landerneau qui a vendu le revolver à l’ingénieur a d’ailleurs certifié que le spécimen envoyé à Saint-Étienne était conforme à celui qu’il a vendu.
Déclaration de M. Nicolas
BREST, 16 mai. Le juge d’instruction a entendu cet après-midi M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, qui a affirmé avoir salué M. Cadiou le 31 décembre, sur le quai de la gare de Morlaix. Le témoin base son souvenir sur des points de repère précis.
A une question pressante du juge, demandant s’il était absolument certain que la personne qu’il a rencontrée était bien M. Cadiou, M. Nicolas a répondu « Je n’ai pas une profonde certitude, mais une intime conviction. »
Belladone et datura
BREST, 16 mai. Le juge d’instruction s’est occupé de nouveau de la commande de feuilles de belladone et de datura stramonium que l’ingénieur Pierre avait faite à l’un de ses amis, pharmacien aux environs de Paris, dans le courant du mois de décembre.
Ainsi que l’avait déclaré l’accusé, M. Lecorre, habitant Landerneau, a affirmé au juge que l’ingénieur Pierre lui avait remis les feuilles médicinales pour soigner un asthme dont il souffrait.
19 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Témoignages contradictoires
BREST. 18 mai. Le juge d’instruction a entendu aujourd’hui les ouvriers de la Grand Palud qui n’avaient pas encore dé posé.
Il résulterait de l’enquête que, sur une trentaine d’ouvriers qui composaient l’ancien personnel de l’usine, presque tous ont vu M. Cadiou arriver le 30 décembre à l’usine, vers 8 heures et demie du matin, et en repartir seul à 9 heures. Le contremaitre Bignard, l’ouvrier Kervistin et le chauffeur Dollou [Dolou] seuls affirment que l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ont quitté ensemble l’usine à 11 heures.
L’ingénieur soutient qu’il est arrivé à son bureau après 9 heures, et n’a pas rencontré M. Cadiou le 30 décembre.
L’expertise de la balle
SAINT-ÉTIENNE, 18 mai. – M. Grivollat [Grivolat], directeur du musée de Saint-Étienne, chargé par le parquet de Brest d’expertiser la balle retrouvée sur le cadavre de M. Cadiou, n’a pas encore établi son rapport et déclare opposer un démenti formel aux conclusions qui pourraient dû être attribuées.
Un télégramme de Me Feillard à M. Grivollat [Grivolat]
BREST, 18 mai. – Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, ayant eu connaissance du bruit suivant lequel M. Grivollat [Grivolat], expert-armurier à Saint-Étienne, aurait déclaré que la balle qui a tué M. Cadiou n’est pas du même calibre que le revolver soumis à son expertise, a adressé à M. Grivollat [Grivolat] le télégramme suivant : « Au nom de la liberté humaine, je vous supplie de télégraphier d’urgence vos conclusions au juge d’instruction. »
Les conclusions de l’expert armurier seront connues dans huit jours
BREST, 18 mai. M. Grivollat [Grivolat], expert armurier à Saint-Étienne, a fait connaître par télégramme au parquet de Brest et au défenseur de M. Pierre que son rapport et ses conclusions ne seront connus que dans une huitaine de jours.
20 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Nouvelles déclarations
BREST, 19 mai. – M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, met au point son dossier. Il a entendu aujourd’hui M. Buffet, receveur des P. T. T. à Landerneau, qui a confirmé que, le 31 décembre, M. Pierre a reçu un télégramme de Mme Cadiou, demandant des nouvelles de son mari.
L’ingénieur répondit par une dépêche, le 1er janvier, qu’il était sans nouvelles de son directeur.
Le 4 janvier, M. Pierre demanda à M. Buffet des plombs pour réparer le téléphone dans la maison de M. Cadiou, à Landerneau.
On sait que l’ingénieur alla immédiatement chercher les clefs chez Mme Leost, femme de ménage de M. Cadiou, et pénétra seul dans l’appartement du directeur.
BREST, 19 mai. Le juge d’instruction a entendu M. Rocher, directeur d’une usine de blanchiment de coton de Daoulas. Le témoin a déclaré qu’avant de fonder son usine, et sachant que M. Cadiou désirait céder la Grand’Palud, il avait offert à ce dernier une certaine somme pour l’acheter mais M. Cadiou exigeait une somme supérieure. Par un contrat signé le 10 janvier, l’ingénieur Pierre fut nommé directeur de l’usine de Daoulas ; mais, deux jours après, l’ingénieur résilia le traité parce que, disait-il, M. Cadiou ayant disparu, il ne voulait pas quitter, sa place avant que son directeur fut retrouvé.
21 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Interrogatoire définitif de l’ingénieur
BREST, 20 mai.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a commencé l’interrogatoire définitif de l’ingénieur Pierre, en présence de son avocat Me Feillard.
Cet interrogatoire a été consacré à la question du revolver.
L’ingénieur a déclaré qu’il ne se rappelle pas la date exacte à laquelle il a acheté l’arme à Landerneau, mais il a affirmé l’avoir vendue à un représentant de commerce inconnu, de passage à la Grand’- Palud.
L’interrogatoire de M. Pierre a continué par l’explication de sa présence chez M. Cadiou les 4 et 5 janvier pour réparer le téléphone du directeur ; il est établi que l’appareil ne fonctionnait pas et que M. Pierre a demandé des plombs au receveur des télégraphes pour le réparer.
L’ingénieur affirme qu’il a vu dans l’appartement de M. Cadiou les deux valises qui n’ont pu être retrouvées et dont une devait contenir le dossier rassemblé par l’usinier pour confondre ses adversaires.
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, accuse formellement M. Pierre d’avoir fait disparaître les documents.
L’ingénieur proteste de son innocence ; il déclare qu’il connaissait les pièces rassemblées par M. Cadiou, qui étaient toutes sans importance, les documents compromettants relatifs à l’affaire d’Angoulême ayant été détruits.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a envoyé ce soir une commission rogatoire sur laquelle on garde le secret, pour éclaircir un point de l’affaire Cadiou.
L’interrogatoire reprendra samedi.
23 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Interrogatoire de Mme Bossard mère
BREST, 22 mai. Le juge d’instruction a fait appeler ce matin, dans son cabinet, la mère de Bossard qui a été vue dernièrement en possession d’une montre dont la provenance devait être éclaircie.
On sait que M. Cadiou, quand il a été assassiné, était porteur d’une montre qui n’a pas été retrouvée. L’enquête a établi que la montre de M. Cadiou était en acier et que celle de Mme Bossard est en argent. Elle a été achetée par Bossard à son beau-frère en janvier dernier.
L’emploi du temps de Bossard qui était à Brest les 29 et 30 décembre a été également confirmé par sa mère
La question du revolver
BREST, 22 mai. Le juge d’instruction a entendu l’armurier de Landerneau qui affirme que le revolver soumis à l’expertise de M. Grivolat est du même modèle que celui qu’il a vendu à l’ingénieur Pierre.
26 mai 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
L’ingénieur Pierre a été remis hier en liberté
BREST, 25 mai. L’ingénieur Pierre a subi ce matin un interrogatoire ou cours duquel il porte contre M. Cadiou de très graves accusations.
Il affirme d’autre part avoir toujours été en bons termes avec son directeur, ce qui est prouvé, ajoute-t-il, par une lettre que lui a écrite en novembre 1913 M. Cadiou, et ainsi conçue : « Mon cher Pierre, veuillez réduire la main-d’œuvre. Bien à vous, Cadiou ».
La levée d’écrou
BREST, 25 mai. – Conformément aux conclusions du procureur de la République, l’ingénieur Pierre a été mis ce soir en liberté provisoire.
C’est à sept heures et demie que, les formalités de levée d’écrou ont été accomplie. M. Pierre, en quittant la prison, a fait les déclarations suivantes :
« Celui qui a enterré mon ancien patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait que l’on retrouvât son cadavre par l’odeur qui devait fatalement un jour ou l’autre se dégager. Voilà pour moi ce qui est certain.
« On a dit, si crime il y a, que ce crime était un crime intellectuel. Allons donc !… Mais je ne veux pas porter mes soupçons sur personne, sans avoir des preuves certaines.
« Je vais prendre un peu de repos, respirer l’air frais des champs, auquel j’étais si habitué et qui m’a tant manqué.
« Encore une fois, merci à tous ceux qui ont songé à moi dans mon triste sort. »
L’ingénieur, accompagné de sa mère, remonta ensuite dans son automobile, qui doit le conduire directement à Landerneau.
27 mai 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
Nouvel interrogatoire de Bossard
BREST, 26 mai. Le juge d’instruction a fait subir ce matin un nouvel interrogatoire à Bossard ; celui-ci était assisté de son défenseur. Me Ollivier Henry.
Les alibis de l’ancien veilleur de nuit, relatifs à la journée du 30 décembre, ont été reconnus exacts.
Depuis son arrestation, qui avait été opérée le lendemain de ses premières révélations, Bossard se refuse à donner de nouvelles indications au magistrat.
Bossard est toujours en liberté, provisoire, sous l’inculpation de complicité dans l’assassinat de M. Cadiou.
L’ingénieur Pierre chez le juge
BREST, 26 mai. M. Pierre a subi de 3 à 7 heures, un nouvel interrogatoire.
M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction a développé la thèse de l’accusation suivant laquelle M. Cadiou, que personne ne revoit après le 30 décembre, aurait été tué dans le bois de la Grand’Palud d’un coup de revolver, aurait eu ensuite la gorge tranchée et aurait été enterré par Pierre à l’issue d’une discussion relative au contrat qui le liait à l’usine et l’empêchait d’entrer à l’usine voisine de Daoulas.
L’ingénieur a protesté avec véhémence contre l’accusation.
C’est une abomination, s’est-il écrié. Je suis allé une seule fois dans le bois avec M. Cadiou, en octobre ; je n’ai jamais levé la main sur personne ; j’ai le cœur trop sensible pour commettre un tel forfait.
En quittant le cabinet de M. Bidart [Bidard] de la Noë avec son avocat, M. Feillard, M. Pierre a une nouvelle fois protesté de son innocence, puis il est reparti pour Landerneau avec sa mère.
Une confrontation
BREST, 26 mai. On annonce qu’une importante confrontation aura lieu vendredi, à 9 heures du matin, à la Grand’- Palud. Tous les ouvriers de l’usine seront mis en présence de l’ingénieur Pierre pour tâcher de déterminer si l’ingénieur et le directeur ont pu être aperçus ensemble le 30 décembre.
28 mai 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
L’instruction touche à sa fin
BREST, 27 mai. L’instruction de l’affaire Cadiou sera close dès la réception des rapports des experts. Il est presque certain que Bossard bénéficiera d’un non-lieu pour complicité d’assassinat, mais la chambre des mises en accusation statuera, semble-t-il, sur le cas de l’ingénieur Pierre, le juge d’instruction ne paraissant attacher aucune importance au témoignage des habitants de Morlaix qui disent avoir vu M. Cadiou le 1er janvier.
29 mai 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
LE RAPPORT DU LABORATOIRE DE TOXICOLOGIE
BREST, 28 mai. – Le procureur de la République a reçu ce matin le rapport du docteur Kohn Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris.
D’après les conclusions de ce rapport, aucune trace de sang n’a été relevée sur les vêtements de l’ingénieur Pierre, ni sur sa pioche et son rasoir. Toutefois, des déchirures ont été relevées sur le côté gauche du veston, dans la casquette et le pantalon de M. Cadiou : elles correspondent avec les dimensions du fer de la pioche qui appartient à M. Pierre.
La première expertise avait relevé des traces sanguinolentes sur le fer de cette pioche. Le docteur Kohn-Abrest affirme que ce sont simplement des traces de rouille.
30 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Cadiou est-il allé à Angoulême en décembre ?
BREST, 29 mai. On a annoncé que M. Cadiou serait venu à Angoulême dans le courant de décembre et qu’un blessé qui pourrait être le directeur de l’usine de la Grand’Palud aurait été transporté en auto- mobile à Brest.
On dit ici qu’il semble établi que M. Cadiou n’est pas allé à Angoulême après le mois d’octobre. L’emploi du temps de M. Cadiou, jusqu’au 30 décembre, est d’ailleurs nettement déterminé.
1er juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Le rapport sur l’enquête d’Angoulême BREST, 31 mai. Le procureur de la République a reçu le rapport sur l’enquête d’Angoulême, au sujet d’un blessé qui pouvait être M. Cadiou et qui aurait été transporté, à la fin de décembre, en automobile à Brest. Cette enquête, qui ne reposait que sur de simples propos tenus en ville, n’a donné aucun résultat : elle a été faite par le commissaire spécial d’Angoulême.
Le juge d’instruction procèdera prochainement à une confrontation générale à la Grand’Palud, des ouvriers de l’usine et de M. Pierre.
4 juin 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Le rapport de M. Grivollat [Grivolat]
SAINT-ÉTIENNE 3 juin. M. Grivollat [Grivolat], conservateur des musées de Saint-Étienne, chargé par le parquet de Brest d’expertiser la balle qui tua M. Cadiou, a adressé son rapport au juge d’instruction Bidard de la Noë.
D’après les conclusions de son rapport, la balle meurtrière est une balle velo-dog de 6 millimètres 35 sortant d’une maison française et conforme à celle vendue par l’armurier Marie à l’ingénieur Pierre. « Cette balle, dit l’expert, ne peut être confondue avec d’autres balles de fabrication analogue et encore moins avec des balles de pistolets automatiques d’un système étranger du calibre de 6 millimètres 35. Le crime, ajoute-t-il, fut commis avec un revolver velo-dog et non avec une autre arme. Analysant la particularité d’une rayure circulaire existant à l’extrémité du blindage de la balle qui tua M. Cadiou, M. Grivollat [Grivolat] dit que cette rayure circulaire concorde avec la même particularité relevée sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que celui-ci certifia conformes à celles vendues par lui à l’ingénieur Pierre en mai 1913.
11 juin 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
REPRISE DE L’INSTRUCTION
BREST, 10 juin. L’instruction de l’affaire Cadiou ne sera reprise que la semaine prochaine.
Les assises du Finistère étant fixées au 6 juillet, l’ingénieur Pierre ne pourra comparaitre qu’à la session d’octobre, à moins que, d’ici là, il ne bénéficie d’un non-lieu.
13 juin 1914 -p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Nouvelle déclaration
BREST, 12 juin. Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, a reçu de Rouen une lettre signée Le Goff se disant ancien ouvrier de l’usine de la Grand Palud.
Le Goff affirme que M. Cadiou s’est suicidé le soir du 2 janvier avec un revolver acheté chez un armurier de Morlaix. Il désigne une personne qui, avec le concours de deux ouvriers ennemis de Pierre, organisa la mise en scène et enterra le corps de M. Cadiou dans la nuit du 4 au 5 janvier.
La lettre donne des précisions sur le voyage à Saint-Pol-de-Léon. M. Cadiou aurait passé par Henvic et Carantec, où Le Goff l’aurait rencontré le 1er janvier, à 3 h. 40
Le juge d’instruction ne paraît pas attacher d’importance à ces révélations, le docteur Paul, médecin légiste, ayant formellement écarté l’hypothèse du suicide.
16 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Confrontation générale
BREST, 15 juin. – Le juge d’instruction a convoqué pour demain matin tous les ouvriers de l’usine de la Grand’Palud.
Une confrontation générale doit avoir fieu, et diverses constatations seront faites, en présence de l’ingénieur Pierre.
Une perquisition au domicile de l’ingénieur
BREST, 15 juin. M. Rouquier, commissaire divisionnaire de la brigade mobile de Rennes, est arrivé ce soir à Landerneau, accompagné de nombreux inspecteurs.
Une perquisition sera faite demain au domicile de M. Pierre dans le but de retrouver des balles de revolver tirées par l’ingénieur dans son jardin, pour permettre à l’expert M. Grivolat d’effectuer des comparaisons avec le projectile trouvé dans le corps de M. Cadiou.
17 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Saisie de lettres importantes
LANDERNEAU, 16 juin. M. Rouquier, commissaire de la brigade mobile, a consacré sa matinée à rechercher dans le jardin de l’ingénieur Pierre les balles de 6 millimètres qu’il croyait devoir y trouver. Ces explorations sont restées infructueuses.
D’autre part, on a saisi à l’usine trois copies de lettres qui établiraient les fraudes commises naguère par M. Cadiou au préjudice de la poudrerie d’Angoulême.
18 juin 1914 – p. 2 et 5
L’AFFAIRE CADIOU
Le rapport de l’expert a été communiqué à l’ingénieur
BREST, 17 juin. Le rapport de l’expert, M. Grivolat, a été communiqué aujourd’hui à l’ingénieur Pierre et à son défenseur.
Si dans ses conclusions l’expert croit pouvoir apporter à la justice quelques présomptions à la charge de Pierre, il résulte cependant des termes du rapport que la preuve n’a pu être faite d’une manière décisive.
« Nous affirmons bien, dit M. Grivolat, que la balle qui a tué M. Cadiou est de même fabrication que celles vendues par l’armurier Marie. C’est une balle blindée de « velo-dog » de cartoucherie française ; mais cette fabrication est répandue par tout, et on la trouve chez tous les armuriers.
« Nous ne trouvons rien dans les pièces à conviction, ajoute l’expert, qui puisse ajouter un peu de lumière et fournir une preuve éclatante. »
L’AFFAIRE CADIOU
La reconstitution du crime
LANDERNEAU, 17 juin. Les opérations de reconstitution du crime de la Grand’ Palud ont commencé à neuf heures, en présence du Parquet et de l’ingénieur Pierre. Le fermier Bonnefoy, figurant M. Cadiou, a été placé sur le chemin de l’usine à l’endroit où les ouvriers ont vu le directeur entrer le 30 30 décembre, à neuf heures du matin, à la Grand’Palud et sortir quelque temps après.
Des photographies destinées au jury de la cour d’assises ont été prises sous la direction de M. Haverna, commissaire spécial, chef du service photographique au ministère de l’intérieur.
Cette reconstitution avait pour but d’établir si certains ouvriers ont pu, de l’usine, voir MM. Pierre et Cadiou prendre ensemble la direction du moulin.
20 juin 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Interrogatoire de M. Bonnefous
TOULOUSE, 19 juin. Sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction à Brest, M. Vincent, commissaire aux délégations judiciaires, a interrogé M. Bonnefous, ancien directeur de la poudrerie d’Angoulême, actuellement directeur de la poudrerie de Toulouse.
M. Bonnefous a confirmé ce qui a été révélé à l’instruction relativement aux lettres anonymes attribuées à l’ingénieur Pierre. M. Bonnefous a reconnu que M. Cadiou lui avait fait payer deux fois une somme de 4.000 francs, prix de wagons de coton, mais que le directeur de la Grand Palud lui avait remboursé lorsqu’il le lui avait réclamé.
M. Bonnefous a ajouté qu’il considérait M. Cadiou comme un excellent homme, mais qu’il ne connaissait pas l’ingénieur Pierre et qu’il ignorait la nature des relations qui existaient entre M. Cadiou et l’ingénieur.
23 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Audition de nouveaux témoins
BREST, 22 juin.
Le juge d’instruction a entendu de nouveaux témoins dans l’affaire Cadiou.
Le nommé Lebot, employé de chemin de fer, a affirmé avoir entendu Bignard dire dans un débit de boissons, qu’il n’était pas certain que ce fût le 30 décembre qu’il vit MM. Pierre et Cadiou sortir ensemble de l’usine.
Le chauffeur Bignard, un des témoins à charge contre l’ingénieur Pierre, a reconnu qu’il avait exprimé ce doute, mais, néanmoins, il a déclaré qu’après réflexion, il maintenait la date du 30 décembre.
BREST, 22 juin. L’abbé Fertil, prêtre libre à Crozon, entendu cet après-midi par le juge d’instruction, a déclaré que, le 30 décembre, il y a voyagé avec Bossard, qui, parti de Brest, était descendu, à deux heures, à la station de la Forest.
L’alibi de l’ancien veilleur de la Grand’- Palud se trouverait ainsi vérifié, et Bossard ne pouvait donc se trouver dans les environs du moulin, le matin du 30 décembre.
24 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
BREST, 23 juin. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu M. Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, dernier témoin dans l’affaire Cadiou.
M. Bonnefoy est persuadé qu’il a rencontré M. Cadiou le 30 décembre, vers onze heures du matin, sur le quai de Landerneau. Il l’a salué. Il avait l’air préoccupé.
Ce nouveau témoignage viendrait à l’en- contre de l’accusation. Les seules charges contre l’ingénieur Pierre seraient la vente du revolver à un voyageur de commerce resté inconnu, ainsi que les déclarations de Bignard et Dollou [Dolou] qui maintiennent que MM. Pierre et Cadiou ont quitté ensemble l’usine, le 30 décembre, à dix heures du matin.
27 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Le dernier interrogatoire de l’ingénieur Pierre
BREST, 26 juin. M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, doit clore demain l’instruction de l’affaire Cadiou par un dernier interrogatoire de l’ingénieur Pierre, et la communication à l’inculpé des rapports du docteur Paul, qui examina le cadavre de M. Cadiou, de M. Kohn-Abrest, chargé de l’expertise des vêtements de la victime, et de M. Grivolat, qui procéda à l’examen de la balle meurtrière.
Le classement des 3.000 pièces du dossier commencera immédiatement.
28 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
BREST, 27 juin. Le juge d’instruction a donné lecture à l’ingénieur Pierre, en présence de son avocat, des rapports des experts Paul, Kohn-Abrest et Griollat [Grivolat]. M. Pierre a fait quelques observations sans importance. Il continue à protester de son innocence.
Au cours de l’instruction, l’ingénieur Pierre avait déclaré que l’ancien secrétaire du laboratoire des poudres, M. Henry, renseignait Cadiou sur les prix minima des adjudications. Une commission rogatoire avait alors été lancée à l’effet d’interroger M. Henry, mis à la retraite le 15 décembre 1913 ; mais, le 6 mai dernier, celui-ci se suicidait, en se précipitant sous un train en gare d’Ivry.
7 juillet 1914 – p. 3
LA SUCCESSION DE M. CADIOU EST LIQUIDEE
BREST, 6 juillet. L’usine de blanchi- ment de coton de la Grand’Palud, mise en vente aujourd’hui, n’a pas trouvé acquéreur.
Le manoir de Keranster, appartenant à la succession de M. Cadiou, a été adjugé à son frère.
Sur commission rogatoire du juge d’instruction, le juge de paix de Landerneau a recueilli les dépositions de trois témoins qui ont fourni des détails sur le genre de vie de l’ingénieur Pierre.
10 juillet 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Le juge d’instruction rend son ordonnance
BREST, 9 juillet. M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a signé aujourd’hui son ordonnance, qui renvoie l’ingénieur Pierre, accusé de l’assassinat de M. Cadiou, devant la chambre des mises en accusation.
Les déclarations des témoins qui ont vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble, le 30 décembre ; la découverte du cadavre près du domicile de l’ingénieur ; la balle meurtrière, qui appartenait au revolver acheté par l’ingénieur Pierre, arme qui n’a pu être retrouvée ; la disparition de dossiers importants que possédait M. Cadiou ; la mésintelligence entre l’ingénieur et son directeur, sont les principales bases de l’accusation.
22 octobre 1914 – p. 1
L’Affaire Cadiou sera jugée après la guerre
BREST, 21 octobre. Le rôle de la prochaine session des assises du Finistère vient d’être arrêté. L’affaire de M. Pierre, ingénieur de l’usine de la Grand-Palud, accusé d’être l’auteur de l’assassinat de M. Cadiou, administrateur de ladite usine, ne figure pas sur celui-ci. Au parquet, on déclare à ce sujet que, M. Pierre ayant été mobilisé, cette affaire ne pourra avoir de suite devant la justice qu’à la fin de la guerre.
25 mars 1919 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Nos lecteurs se souviennent des circonstances mystérieuses dans lesquelles M. Louis Cadiou, propriétaire de l’usine de la Grande-Palud, disparut le 30 décembre 1913. Sa femme, qui l’attendait à Paris pour les fêtes du Nouvel An, inquiète de ne pas le voir venir, télégraphiait à l’ingénieur Louis Pierre, ancien élève de l’École centrale. La réponse de ce dernier ne dissipait pas certaines appréhensions, et la thèse d’un assassinat fut immédiatement envisagée.
L’instruction se poursuivit au milieu de nombreuses péripéties. L’ingénieur fut arrêté, mais, faute de preuve formelle, il fallut le remettre en liberté provisoire. La guerre survint, et l’ingénieur Pierre fit vaillamment son devoir.
Bientôt, il lui faudra répondre devant le jury du Finistère du crime que la chambre des mises en accusation lui reproche. Il sera jugé dans le courant du mois de juillet prochain. Déjà le parquet général de Rennes reconstitue le dossier.
24 octobre 1919 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Brest, 23 octobre.
L’ingénieur Pierre, accusé d’avoir assassiné M. Cadiou, le 30 décembre 1913, comparaîtra lundi prochain devant la cour d’assises du Finistère.
M. Cazenavette, procureur de la République, soutiendra l’accusation. M. le bâtonnier Henri Robert présentera la défense de l’accusé. La veuve de M. Cadiou s’est constituée partie civile.
1er novembre 1919 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre est acquitté
Quimper, 31 octobre.
L’ingénieur Pierre, qui fut accusé de l’assassinat de M. Cadiou, a été acquitté par 11 voix contre 1.
3 novembre 1919 – p. 1
PETITS BATEAUX
LA PYTHIE OFFICIELLE
Un magistrat qui doit aussi être un pince-sans-rire a trouvé dans les débats du procès Cadiou matière à fécondes suggestions.
Il constate que dans le procès Cadiou, une seule personne a vu clair : la somnambule. Et partant de là, l’honorable ministre de Thémis se demande pourquoi on n’attacherait point un corps de somnambules extra-lucides au ministère de la justice, pour les mettre à la usted des juges d’instruction embarrassés ?
L’idée est séduisante et je me permets de citer un instant son ingénieux auteur :
« Il y a là une source dont aucun sourcier judiciaire ne saurait se désintéresser sincèrement. Dans toute affaire trouble, devant l’énigmatique inconnu, il est humain de songer aux moyens inhumains on surhumains : la torture ou la table tournante. L’excellent M. Bonin ne nous dira jamais les pensées secrètes qu’a fait naître en lui L’obstination retorse d’un Landru : toutes sont excusables. Et c’est l’honneur d’une civilisation de ne les point pratiquer. »
Diable : la torture ! Je ne voudrais point passer entre les mains de ce juge-là !
En tous cas, je vous livre son idée et j’offre aux journalistes, mes confrères, ce merveilleux sujet de reportage : aller interroger, endormir, Mme Hoffmann, la somnambule de Nancy, pour savoir où Landru a bien pu cacher ses femmes.
LE BATELIER.
