Le Rappel
Le Rappel est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1869 à 1933.
Le journal a une ligne politique républicaine et anticléricale.
Tirage 1914 : 14 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 102 articles dont 8 en première page
1919 : 5 articles dont 0 en première page
Le journal traite l’affaire Cadiou de manière concise et pertinente. Son engagement s’affirme dès le 5 avril 1914 avec une tribune soutenant l’ingénieur Pierre, puis le 16 mai, lorsqu’il mentionne l’intervention de l’Association des anciens élèves de l’École centrale auprès de la Ligue des Droits de l’Homme.
La rédaction se montre particulièrement virulente le 20 mai contre le juge d’instruction. Elle lui reproche d’avoir enfreint les règles de procédure en remettant le dossier d’instruction à la partie civile, et demande au ministre de la Justice de sanctionner ces manquements. Le journal se désintéressera toutefois du dossier lors du procès de 1919.
Source : BnF Gallica
Table des matières
Toggle20 janvier 1914 – p. 3
La disparition de M. Cadiou
Brest, 19 janvier. La prétendue lettre de M. Cadiou, annonçant au procureur de la République qu’il était en villégiature à Boulogne, est l’œuvre d’un lugubre plaisant.
Cette lettre a été communiquée à M. Jean-Marie Cadiou, frère du disparu, qui n’en a point reconnu la signature.
Le parquet de Brest a télégraphié au commissaire spécial de Boulogne-sur-Mer de se rendre à l’adresse indiquée par la lettre et de s’assurer, au besoin, de la personne de M. Louis Cadiou, si celui-ci se trouve réellement à Boulogne.
Et à Boulogne, on n’a trouvé nulle trace de M Cadiou.
5 février 1914 – p. 3
Le mystère de la Grande-Palud
Brest, 4 février. Le corps de M. Cadiou, directeur de l’usine de la Grande-Palud, disparu mystérieusement depuis le 1er janvier, a été retrouvé près de l’endroit où, pour la dernière fois, le 31 décembre, M. Cadiou avait été aperçu à 300 mètres de son usine, non loin de Landerneau.
Le cadavre était enlisé dans une douve. Le parquet de Brest s’est transporté sur les lieux.
Mme Cadiou, qui habite Paris, avait reçu d’une somnambule de Lille des détails tellement précis sur la mort de son mari qu’elle en avait immédiatement avisé son beau-frère, M. Cadiou, tanneur à Brest. Ce dernier se rendit, ce matin, à Landerneau et, si étrange que le fait puisse paraître, en s’aidant des indications fournies par la somnambule, découvrit, à 10 heures du matin, le cadavre de son frère enfoui sous cinq centimètres de terre, à 300 mètres de l’usine.
Le cadavre de Cadiou portait deux blessures mortelles, l’une à la tête et l’autre au cou, qui était presque totalement sectionné. Le docteur Rousseau, de Brest, a procédé à l’autopsie.
Il est d’ores et déjà établi que Cadiou a été attiré dans un guet-apens. Le procureur de la République a interrogé de nombreux témoins ; mais, jusqu’à présent, aucune arrestation n’a été opérée, bien que des soupçons très graves pèsent sur une ou deux personnes.
Une pelle recouverte de débris humains a été retrouvée dans l’usine.
6 février 1914 – p. 3
Le mystère de la Grand’ Palud
Brest, 5 février.
Nous avons annoncé hier que le cadavre de M. Louis Cadiou, ancien avoué, administrateur de l’usine de fulmi-coton de la Grand’Palud, près de Landerneau, disparu depuis le 30 décembre dernier, avait été retrouvé non loin de son usine.
Il semble établi que M. Cadiou a été tué à un carrefour du bois et trainé jusqu’à l’endroit où son corps a été retrouvé.
M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République, et M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, ont interrogé longuement dans la soirée M. Pierre, l’ingénieur-directeur de l’usine, que M. Jean Cadiou accuse formellement. Des contradictions ayant été relevées dans les déclarations qu’il a faites, M. Pierre a été mis en état d’arrestation.
M. Louis Pierre qui proteste de son innocence, est âgé de 31 ans ; il est originaire de Conches-en-Ouche (Eure). C’est un ancien élève de l’École centrale il était depuis quatre ans à la Grand Palud.
Au Parquet de Brest on paraît persuadé que l’histoire de la cartomancienne de Nancy est un stratagème imaginé par la fa- mille afin de soustraire aux représailles le dénonciateur de M. Pierre.
7 février 1914 – p. 3
Le mystère de la Grand’ Palud
Brest, 6 février. L’ingénieur Pierre, l’assassin présumé de M. Cadiou, a été transféré aujourd’hui à la prison Bouguen.
Une perquisition effectuée à son domicile a établi que, tout dernièrement, il avait commis envers son directeur un acte grave de malveillance.
M. Pierre persiste à nier, d’accord avec M. Guyot [Guillou], son comptable, et sa bonne, Mlle Julia Juzeau, que M. Cadiou, soit venu à l’usine le 30 décembre, et il ajoute que c’est bien le 29 qu’il a vu son administrateur pour la dernière fois. Par contre, plusieurs témoins affirment avoir aperçu M. Cadiou dans la matinée du 30 décembre, se dirigeant vers le bois de M. Vacheront, où M. Pierre serait venu le rejoindre.
D’autre part, un témoin, M. Bignard, contremaître à la Grand’Palud, déclare que M. Pierre avait proféré des menaces de mort contre son administrateur si celui-ci le faisait renvoyer. Or, M. Cadiou avait donné congé à son directeur technique qui devait quitter l’usine de la Grand’Palud le premier mars prochain.
Disons, en terminant, que M. Pierre conserve son sang-froid et son calme.
Il affirme que la justice reconnaîtra son erreur.
Mme Cadiou est arrivée à Landerneau ce matin pour les obsèques de son mari. Elle a confirmé l’histoire de la somnambule. Un commissaire spécial est envoyé à Pont-à-Mousson, pour interroger la cartomancienne.
8 février 1914 – p. 3
Le mystère de la Grand Palud
Brest, 7 février. L’ingénieur Pierre, accusé de l’assassinat de M. Cadiou, a été écroué à la prison du Bouguen.
Dans une perquisition faite à son domicile, on a trouvé le brouillon d’une lettre adressée au ministre de la Guerre, accusant M. Cadiou d’avoir fracturé deux fois un wagon de coton poudre destiné à la poudrerie d’Angoulême : le fait fut reconnu exact par le ministre et ce fut à la suite de cette dénonciation que l’usine de M. Cadiou fut écartée des adjudications de l’État.
L’enterrement de M. Louis Cadiou a eu lieu à Landerneau, en présence d’une foule nombreuse.
Malgré son état de santé précaire, Mme Cadiou avait tenu à y assister. Interrogée par M. Paulin, commissaire spécial à Brest, la veuve du défunt a donné les explications suivantes sur l’histoire de la lettre de la somnambule :
« J’ai, a-t-elle dit, un frère dont la belle-mère. Mme Sainby [Sainpy], connait à Nancy une somnambule extra-lucide qui, déjà, dans des circonstances presque analogues, donna à une famille des renseignements très précis. Mme Sainby [Sainpy] alla donc consulter cette voyante, à qui elle remit des gants ayant appartenu à mon mari. Elle transmit ensuite les réponses qui lui furent faites et que vous connaissez. »
Ajoutons que, d’après un de nos confrères, cette somnambule est Mme Camille, demeurant à Nancy, rue de l’Équitation.
9 février 1914 – p. 2
La lucidité des somnambules. On se montre généralement sceptique au sujet de la clairvoyance de cette somnambule de Nancy, qui aurait aidé, par ses indications précises à la découverte du corps de M. Cadiou, la victime du mystérieux crime de la Grand’ Palud.
Le flair des hypnotisées ou semblant telles n’est pas d’ordinaire aussi perspicace ; interrogées des milliers de fois en de tragiques circonstances, elles ne firent jamais que des réponses, divagantes, et sans portée. Pourquoi, en l’occurrence, une quelconque pythonisse aurait-elle vu plus clair ? Il vaut mieux croire que certaines suggestions involontaires de la dame consultante aurait mis la consultée sur le chemin du petit bois que l’on n’avait pas encore exploré l’experte devineresse désigna l’emplacement à tout hasard, comme dissimulant le corps du disparu. Et c’était vrai ! quelle réussite qui aura de fructueux lendemains ! La crédulité humaine est inguérissable : cartes, tarots, marc de café et autres trucs auront toujours leurs fidèles ! P.-L. LAFAGE.
10 février 1914 – p. 3
Le mystère de la Grand Palud
Brest, 9 février. – M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, chargé de l’enquête concernant l’assassinat de M. Cadiou, a entendu M. Louis Pierre, l’ingénieur directeur technique de l’usine de la Grand’Palud. M. Pierre, qui n’a pas encore fait choix d’un défenseur, s’est borné à renouveler ses protestations d’innocence. Sans se départir un seul instant de son assurance, il a maintenu que M. Cadiou est venu à l’usine le 29 décembre ; il ne croit pas qu’il y soit allé le 30. Par contre, plusieurs témoins persistent à affirmer qu’ils ont vu M. Cadiou entrer à l’usine le 30 décembre dans la matinée.
Le juge d’instruction avait cru pouvoir confronter M. Pierre et Mme Cadiou, mais celle-ci très souffrante, a prié le magistrat de surseoir à cette entrevue. Mme Cadiou a donc été introduite dans le cabinet du juge, pendant que l’ingénieur était réintégré à la maison d’arrêt. Elle a fait part au juge d’instruction de ses appréhensions quand elle apprit la disparition de son mari. Elle a déclaré qu’elle avait reçu le 31 décembre une lettre de M. Pierre, expédiée la veille de Landerneau, à l’adresse de M. Cadiou, et réclamant une somme d’argent que l’administration avait oublié de lui remettre avant son départ pour Paris.
Disons, en passant, que la somnambule de Nancy, Mme Camille, est une veuve, et s’appelle, de son vrai nom, Hoffmann.
M. Ménestier [Mennessier], commissaire spécial, s’est rendu à Saint-Divy, où habite Jacques Bossard, ancien ouvrier de l’usine de la Grand’-Palud, qui avait écrit au procureur de la République pour lui annoncer qu’il avait des révélations à faire au sujet de l’assassinat de M. Cadiou, Il a répété ses déclarations précédentes.
Interrogée par M. Paulin, commissaire spécial adjoint, Mme Julia Juzeau, la servante de M. Pierre, a affirmé que son maître n’avait reçu aucune visite le 28 décembre. L’ingénieur va être questionné sur ce point intéressant.
S’il nie, on le confrontera avec M. Bossard.
11 février 1914 – p. 3
Le mystère de la Grand’Palud
Brest, 10 février, Le directeur de l’usine de la Grand’Palud est détenu depuis huit jours sous l’inculpation d’avoir assassiné son administrateur, M. Cadiou. Les présomptions relevées contre lui paraissent bien fragiles ; depuis lors, l’enquête menée par la justice et la Sûreté n’a pu relever aucune charge nouvelle.
Le juge d’instruction de Brest a entendu hier M. Legrand, ancien maire de Landerneau, fondateur de l’usine de la Grand’Palud et actuellement propriétaire d’une fabrique similaire à Daoulas ; il a également reçu la déposition de M. Salliot, ancien comptable de l’usine. Ces témoins ont fourni des renseignements sur la fondation de la société, sa situation financière et les relations entre MM. Pierre et Cadiou.
12 février 1914 – p. 2
Le mystère de la Grand’ Palud
Brest, 11 février. « Je jure que mon fils est innocent ! Il restera à la prison du Bouguen des mois s’il le faut, jusqu’à ce que l’assassin soit découvert, jusqu’à ce que son innocence éclate, entière ; mais il ne faut pas qu’il en sorte par la porte basse, qui laisserait son nom entaché ». Telle est la fière déclaration qu’a faite hier soir Mme Pierre, la mère du directeur technique de l’usine de la Grand’Palud. Il faut, d’ailleurs, reconnaitre qu’à mesure que se poursuit l’instruction, les charges déjà si fragiles relevées contre M. Pierre s’évanouissent les unes après les autres. Aussi l’enquête semble-t-elle s’orienter vers une autre voie.
A la suite d’une conférence qui a eu lieu hier entre le procureur de la République, le juge d’instruction et le médecin légiste, les vêtements de M. Cadiou vont être soumis à un nouvel examen. On a fait, en effet, la remarque que le jour où le corps fut découvert, les vêtements n’étaient point maculés de sang, alors que la gorge avait été presque entièrement sectionnée.
On semble, d’autre part, attacher une certaine importance à une déclaration faite par un homme d’affaires de Landerneau qui avait au nombre de ses débiteurs un fermier habitant près de la Grand Palud. Ce fermier, dont il connaissait la situation difficile, lui a versé quelques jours après la disparition de M. Cadiou, 600 francs sur une somme de 1.600 francs qu’il lui devait. Les inspecteurs de la Sûreté contrôlent actuellement les déclarations faites par l’homme d’affaires.
13 février 1914 – p. 3
Le mystère de la Grand’Palud
Brest, 12 février. II ne serait plus douteux maintenant que le directeur de l’usine de la Grand’Palud a été tué loin de l’endroit où son cadavre a été retrouvé. Le médecin légiste apporte, à cet égard, des preuves anatomiques indéniables. Il y a eu d’abord strangulation puis, quelque temps après, section de la gorge, arrachement du larynx.
La plaie du cou aurait été faite sans doute pour masquer les traces de strangulation et faire croire à un assassinat commis en plein bois.
On a retiré, avant-hier, du bassin à flot, le cadavre d’une jeune fille qui paraissait avoir séjourné dans l’eau assez longtemps ; c’est celui d’une jeune dactylographe de la préfecture de Quimper, Mlle Hélène Trézennec, âgée de 25 ans, disparue depuis le 30 décembre, et dont les parents habitent à Brest-Recouvrance, rue de l’Église, 95 : la disparition de M. Cadiou et celle de la jeune fille offrent-elles une coïncidence ? L’opinion est portée à le croire, mais l’enquête n’a rien encore révélé à ce sujet.
14 février 1914 – p. 2
Le mystère de la Grand’Palud
L’ENQUÊTE ENTRE DANS UNE NOUVELLE PHASE
Brest, 13 février. D’après les premiers témoignages recueillis par l’enquête, il semblait établi que M. Cadiou avait été assassiné le 30 décembre. On avait vu ce jour-là l’administrateur de la Grand’Palud quitter l’usine en compagnie de son directeur technique, et depuis ce moment on ne savait ce qu’il était devenu : c’était là d’ailleurs la seule charge sérieuse relevée contre M. Pierre.
D’autre part, le procureur de la République de Brest vient d’envoyer à M. Lescouvé, procureur de la République à Paris, le télégramme suivant :
« Sur invitation du procureur général, prière de désigner un médecin légiste de Paris pour procéder à une nouvelle autopsie dans l’affaire Cadiou.
M. Lescouvé a immédiatement désigné le docteur Paul, qui a télégraphié au parquet de Brest pour l’aviser qu’il se tient à sa disposition.
Me Raynaud [Reynaud], secrétaire de Me Henri Robert, a pris aujourd’hui connaissance du dossier de l’ingénieur Pierre. Demain, le juge d’instruction entendra les témoins qui déclarent avoir vu M. Cadiou le 31 décembre et le premier janvier à Morlaix.
ON PERQUISITIONNE A PARIS
CHEZ Mme CADIOU
A Paris, en vertu d’un mandat de M. Gustave Bidard de la Noé, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire à la police judiciaire, a perquisitionné, hier, chez Mme Cadiou, 85 bis, rue du Cherche- Midi, et y a saisi de nombreuses lettres écrites par le mari à sa femme et qui démontrent que l’accord le plus parfait régnait dans le ménage.
On n’a pas trouvé de lettres de l’ingénieur Pierre.
Le commissaire a entendu Mme Cadiou, Mme Richard sa mère, et Mme Guillemin, sa tante, sur les relations qu’elles ont pu avoir avec leur amie de Pont-à-Mousson qui a incité la somnambule à faire les révélations que l’on connaît.
Ces dames ont déclaré qu’elles avaient toujours ignoré la somnambule.
15 février 1914 – p. 2 et 3
Réminiscence.
Le mystère de la Grand’Palud me remet en mémoire une affaire sensationnelle qui, en son temps, passionna le monde entier : Il s’agit de la fameuse affaire Peltzer. Deux frères, l’un agissant au bénéfice de l’autre, attirèrent dans un immeuble de la rue de la Loi, à Bruxelles, un avocat d’Anvers, Me Bernays, sous prétexte de lui confier une affaire à plaider. Armand Peltzer, qui aimait Mme Bernays, machina le guet-apens pour pouvoir épouser sa maîtresse… On ne découvrit le cadavre de l’assassiné que quelque temps après le meurtre. La justice belge, assez longtemps hésitante, chercha la femme et trouva l’amant criminel qui avait fait venir d’Amérique l’agent d’exécution de son forfait, escomptant pour lui-même l’impunité… Il n’échappa cependant pas à la condamnation et mourut en prison.
La disparition de M. Cadiou eut-elle aussi une cause passionnelle, et dans ce cas, au profit de qui fut armée la main qui frappa ?
P.-L. Lafage.
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 14 février. Le juge d’instruction a entendu trois personnes qui déclarent avoir vu M. Cadiou, le 1er janvier, à Morlaix ; ces témoins ont été moins affirmatifs dans le cabinet du juge.
Trois autres habitants de Morlaix, M. Caramour, couvreur, M. et Mme Prigent, ont vu M. Cadiou le premier jour de l’an : leurs déclarations vont être contrôlées.
17 février 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Brest, 16 février. Le juge d’instruction a rejeté, aujourd’hui, la requête présentée par les avocats de l’ingénieur Pierre.
La contre-autopsie n’étant pas faite, tous les témoins n’ayant pas encore déposé et l’accusé n’ayant pas été interrogé au fond, le juge déclare ne pouvoir mettre celui-ci en liberté provisoire.
18 février 1914 – p. 1, 2 et 3
Expertises
On s’est moqué, non sans quelque apparence de raison, des experts en écriture et de leurs variations lors de certaine affaire qui passionna la France et même l’étranger. Allons-nous voir les mêmes brocards s’abattre, à juste titre, sur les experts en médecine à propos du crime qui passionne en ce moment la Bretagne ?
Il s’agissait de savoir de quoi mourut l’infortuné M. Cadiou, afin de chercher à connaître comment il mourut.
Au début de l’enquête, on nous conta qu’il avait péri égorgé. La tête, en effet, était presque séparée du tronc, ce qui, à première vue, paraissait être une blessure suffisante pour avoir entraîné la mort.
Mais l’expert breton se ravisa bientôt. Égorgement simulé, dit-il. Il existait des traces de strangulation non douteuses. L’assassin avait scié le cou de M. Cadiou pour cacher que celui-ci avait été étranglé.
Or, voici qu’un expert parisien, commis à son tour par le parquet, nous découvre aujourd’hui que M. Cadiou a été tué par une balle de revolver, tirée derrière la tête. On a même retrouvé le projectile, ce qui semble convaincant.
Mais que penser alors des constatations premières ? A qui l’expert breton fera-t-il croire qu’il était arrivé à son âge sans avoir encore vu un trou de balle ?
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Morlaix, 17 février. Le corps de M. Cadiou a été exhumé ce matin et transporté à la morgue de l’hospice, où l’autopsie a été faite. Commencée à huit heures, elle ne s’est terminée qu’à onze heures.
Le docteur Paul a prélevé les viscères et divers organes, notamment une partie de la gorge. L’autopsie aurait donné des résultats inattendus très graves changeant la face de l’affaire et qui ont nécessité un transport de justice immédiat.
Elle a démontré, en effet, que M. Cadiou avait été tué par une balle de revolver, tirée du côté droit, derrière la tête. Le projectile a suivi un trajet oblique, tranchant l’artère carotide de droite.
Le praticien a trouvé la balle logée à la base du crâne. Il ne peut dire si la gorge fut tranchée avant la mort ou après. La lésion fut faite énorme, affreuse, de 26 centimètres, peut-être pour dissimuler la trace du coup de feu.
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
La Justice cherche le revolver dont elle a la balle
Brest, 17 février.
Les membres du Parquet ont perquisitionné à Landerneau au domicile de l’ingénieur Pierre ; ils ont saisi une carabine de six millimètres et un revolver bull-dog.
Le crime paraît avoir été commis avec un autre revolver appartenant au gardien de nuit de l’usine qui était absent le 30 décembre. Cette arme était placée sous le matelas du gardien.
M. Cadiou a été tué à bout portant et sans doute dans le bois ; il avait alors un capuchon sur la tête, car une trace de balle a été relevée dans ce vêtement.
Toutes les investigations du parquet tendent maintenant à retrouver le revolver qui a servi à tuer M. Cadiou.
M. Paulin, commissaire spécial, a, dès la première heure, de sa propre initiative, interrogé l’ancien gardien de l’usine, M. Bossard. Celui-ci a déclaré que, pour le service de nuit, M. Pierre lui avait confié un revolver en lui conseillant de le mettre sous son matelas.
M. Bossard, malade, a été absent de l’usine du 27 décembre au 7 janvier il aurait remis le revolver à l’ingénieur sur la demande de ce dernier, le 17 janvier.
Cette arme n’a pas été retrouvée au cours de la perquisition faite ce soir au domicile de M. Pierre.
19 février 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Le revolver
Landerneau, 18 février. Le revolver trouvé dans l’appartement de l’ingénieur, Pierre a été présenté à M. Bossard. Le veilleur de nuit l’a reconnu comme étant celui qui fut en sa possession.
Le revolver de 6 mm. acheté par l’ingénieur Pierre en juillet 1913 n’était donc pas destiné au veilleur de nuit. Ce revolver a disparu.
La brigade mobile de Rennes a perquisitionné ce matin chez M. Legrand, ancien maire de Landerneau, fondateur de l’usine de la Grand’Palud, que la rumeur publique désignait comme étant un des ennemis de M. Cadiou. Quelques documents ont été saisis. M. Legrand déclare qu’ils ne présentent aucun intérêt.
D’autre part, le commissaire de police a déclaré avoir marqué lui-même, à la page de Rolla, le volume de Musset remarqué hier chez M. Cadiou.
Brest, 18 février. Les commissaires de la brigade mobile chargés de l’affaire Cadiou ont commencé l’examen très complet des papiers restés au domicile du directeur de la Grand’Palud.
Au domicile de M. Cadiou, comme à celui de l’ancien maire de Landerneau, chez qui on a perquisitionné ce matin, on aurait constaté que de nombreux documents furent brûlés quelques jours après la disparition de la victime.
La police recherche également la valise de M. Cadiou, dans laquelle se trouveraient des papiers importants. Elle recherche aussi sa bicyclette.
20 février 1914 – p. 1 et 3
Les gaietés du mystère
M. Bidart [Bidard] de la Noé, le juge d’instruction qui « suit » l’énigmatique affaire Cadiou, a convoqué dans son cabinet la somnambule de Nancy à laquelle on tient à faire jouer un grand rôle dans les événements de la Grand’Palud.
Nous ne connaissons pas l’opinion qu’a sur elle-même la pythonisse nancéenne, mais nous doutons qu’elle présente à l’honorable magistrat une carte comme celle de Mme Fieurquin, qui est morte récemment, et dont voici la teneur dans toute sa beauté :
Madame FLEURQUIN,
Somnambule humanitaire-lucide universelle. Élève et sujet de G. Fauvelle, le magnétiseur spiritualiste humanitaire, rue Montmartre, 14 (Paris).
L’œil de la somnambule est comme l’œil de Dieu : il est partout, il voit, il entend, il sent, il comprend tout ce qui regarde le consultant, selon sa sympathie, sa justice dans le bien et son amour pour la vérité. L’œil de Mme Fleurquin n’exagérait-il pas un peu ?
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Brest, 19 février. L’ingénieur Pierre a été interrogé ce matin par le juge d’instruction. Il a reconnu avoir eu en sa possession un revolver de 6 millimètres et des balles blindées correspondant au modèle de l’arme qui a dû servir à tuer M. Cadiou.
M. Pierre déclare qu’il a vendu cette arme en février ou mars 1913 à un voyageur de commerce dont il ne connaît pas le nom. Ce voyageur devait, dit-il, avoir environ 28 ans. Il était vêtu d’un pardessus sombre. Il n’avait pas d’échantillons et paraissait représenter des huiles, du savon ou du café.
« J’ai vendu mon revolver à cet inconnu, affirme M. Pierre, parce que le cran de sûreté n’était pas en bon état. »
L’armurier Marie, de Landerneau, déclare avoir vendu à M. Pierre un revolver n 1913.
L’ingénieur prétend l’avoir acheté un an plus tôt.
21 février 1914 – p. 3
L’Affaire Cadiou
Brest, 20 février. M. Jean-Marie Cadiou, frère du directeur de l’usine de la Grand’Palud, a été entendu par le juge d’instruction. Il a précisé certains détails relatifs à la lettre que lui envoya une de ses parentes, après avoir consulté une somnambule à Nancy. Cette lettre lui permit de découvrir facilement le lieu où était enterré le cadavre de son frère.
M. J.-M. Cadiou a également fait au juge d’instruction le récit de la découverte du cadavre.
Demain, le juge entendra la somnambule de Nancy.
22 février 1914 – p. 3
L’Affaire Cadiou
Brest, 21 février. – M. Bidart [Bidard] de la Noë, le juge d’instruction chargé de l’enquête sur l’assassinat de M. Cadiou, a entendu ce matin Mme Scrinpy [Sainpy], de Pont-à-Mousson, belle-mère du frère de Mme Cadiou, qui consulta la somnambule de Nancy, dont les déclarations auraient fait découvrir le corps de l’usinier de la Grand’Palud. Il a ensuite entendu la pythonisse elle-même, Mme Camille Simon, veuve Hoffmann. Les deux témoins ont maintenu les déclarations qu’elles ont déjà faites au commissaire de Nancy qui les avait interrogées sur commission rogatoire du parquet de Brest.
Cet après-midi, M. Bidart [Bidard] de la Noë a reçu les témoignages de Mme Richard et de Mlle Guillemin, mère et tante de Mme Cadiou. Cette dernière lui avait été également convoquée a répondu que son état de santé ne lui permettait pas de faire le voyage de Paris à Brest.
On affirme ici que les renseignements fournis par la voyante auraient été suggérés par une femme qui connaissait toutes les phases du drame et qui, pour libérer sa conscience, aurait usé de ce subterfuge.
24 février 1914 – p. 3
L’Affaire Cadiou
Brest, 23 février. La perquisition opérée au domicile de l’ingénieur Pierre et les recherches effectuées dans la rivière voisine l’Elorn, pour retrouver le revolver de six millimètres que l’inculpé avait eu en sa possession, n’ont pas donné de résultat. D’autre part, le journal l’Ouest-Éclair publie hier l’information suivante :
Jeudi dernier, 19 février, arrivait à Dinan, venant de Guingamp, un voyageur de commerce, M. Léopold Thévenot, qui descendit dans un hôtel, où il s’inscrivit comme étant originaire du département de l’Ariège.
Aujourd’hui, à la table d’hôte de l’hôtel, il s’est reconnu comme étant le voyageur auquel M. Pierre avait montré le revolver. Il a ajouté qu’il avait tiré avec ce revolver plusieurs balles dans le jardin du moulin, à une date qu’il place entre le 1er et le 5 janvier.
Par contre, il a affirmé n’avoir pas acheté le revolver.
M. Thévenot a écrit au juge d’instruction de Brest pour lui demander d’être entendu par commission rogatoire.
Il est utile de rappeler à ce propos que M. Pierre prétend avoir vendu son revolver de 6 millimètres en février ou mars 1913 à un voyageur de commerce dont il avait reçu la visite.
Brest, 23 février. Les amis de la famille de l’ingénieur Pierre offrent une prime de 500 francs au voyageur de commerce qui, de passage à Landerneau, a acheté un revolver Hammerless de 6 millimètres à M. Pierre, ingénieur de l’usine de la Grand Palud.
Cette vente, affirment les membres de la famille Pierre eut lieu en mars 1913 dans le jardin du moulin.
D’autre part, le bruit avait couru qu’une pièce du dossier de l’affaire avait disparu. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a affirmé qu’aucune pièce n’avait disparu.
25 février 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 24 février. – M. Bidart [Bidard] de la Noé a ouvert hier les scellés des pièces saisies chez M. Legrand, ancien propriétaire de l’usine de la Grand Palud. M. Legrand, qui assistait à cette opération, a vivement protesté contre les bruits répandus relativement au groupe de capitalistes auquel il a fait appel pour la fondation de l’usine de Daoulas.
26 février 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 25 février. – M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu aujourd’hui M. Lelièvre, armurier à Brest, qui vendit à Pierre le revolver de 8 mm., et M. Vichot, avoué, ami de la famille Cadiou.
Ces deux témoins ont confirmé leurs dépositions antérieures.
27 février 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Brest, 26 février. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a pris connaissance des dépositions, reçues sur commission rogatoires, des personnes qui prétendent qu’elles ont vu M. Cadiou à Morlaix le premier janvier. Parmi ces dépositions, figure le témoignage de l’adjudant des pompiers de Morlaix qui affirme avoir rencontré M. Cadiou sur la place après l’aubade que les pompiers étaient venus lui faire à l’occasion du jour de l’an. On sait que le facteur Cabon a déclaré lui aussi qu’il avait rencontré l’usinier de la Grand’Palud sur cette place dans la matinée du premier janvier. L’ingénieur Pierre sera confronté cet après-midi avec sa bonne, Mlle Juzeau, et avec Mlle Marie, la fille de l’armurier, qui [gettes ont commis dans le Lothial (Ecosse),] vendit à l’ingénieur le revolver de 6 millimètres.
1er mars 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 28 février. M. Bidart [Bidard] de la Noé a pu établir que le bull-dog de 6 mm. avait été acheté par l’ingénieur Pierre en 1913 et non pas en 1912.
M. Marie, l’armurier de Landerneau, et sa fille ont affirmé que le revolver avait été acheté par Pierre au mois de mai dernier.
L’ingénieur a été confronté avec Mlle Julia Juzeau. Il s’est incliné devant les précisions données par les témoins sur la vente de l’arme.
« Je n’ai aucune raison, a-t-il dit, de suspecter le témoignage de M. Marie. Puisqu’on me fournit les preuves de mon erreur, je reconnais que j’ai pu me tromper quand je disais avoir acheté un revolver en 1912 ; mais je maintiens que j’ai vendu cette arme à un voyageur de commerce. A quelle date ? Je ne saurais maintenant le préciser. »
Du juge d’instruction, MM. Meunissier [Mannessier] et Paulin, commissaires spéciaux, et l’inspecteur Lemez ont reçu la mission de rechercher dans les arbres de la propriété de l’ingénieur Pierre les balles qu’il a tirées vers juin dernier avec le revolver de 6 millimètres qu’il venait d’acheter à Landerneau.
Ces investigations ont pour but de préciser si ces balles sont semblables à celle qui a tué le directeur, M. Cadiou.
Les recherches d’aujourd’hui n’ont donné aucun résultat.
Dans les premiers jours de la semaine prochaine, Mme Cadiou sera entendue par le juge d’instruction et confrontée avec M. Pierre.
Mme Cadiou, que l’état de sa santé avait empêchée de se rendre samedi dernier à Brest, a été à nouveau convoquée par le juge d’instruction afin d’être confrontée avec l’ingénieur Pierre.
5 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 4 mars. L’instruction de l’affaire Cadiou traine en longueur. Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Freund, juge de paix de Landerneau, qui déjeuna avec M. Cadiou le 27 décembre. 11 ignore si l’usinier de la Grand’Palud se rendit à Morlaix l’après-midi. M. Freund devait diner avec M. Cadiou le 28 et ne le put parce que M. Cadiou alla à Cléder, M. Freund fit surveiller discrètement Pierre le jour de la découverte du cadavre pour qu’il ne prit point la fuite, car il le soupçonnait.
D’autre part, voici qu’un témoin ayant repris ses esprits, M. Louis Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, affirme que c’est bien le 31 décembre et non le 27 qu’il a salué M. Cadiou à Morlaix.
Si cette rencontre avait eu lieu le 27, a-t-il dit, il m’aurait été impossible de saluer M. Cadiou, car ce jour-là j’avais mon violoncelle sous le bras droit et plusieurs autres paquets, dont des patins, sous le bras gauche. Je me souviens parfaitement d’avoir soulevé mon chapeau et dit : « Bonjour, monsieur Cadiou », sans m’arrêter, car on m’attendait chez le notaire, Me Erussart [Erussard]. Mon associé, M. Le Meillé [Lemeillet], s’est peut- être entretenu avec M. Cadiou, mais je ne puis l’affirmer »
Pourquoi M. Nicolas a-t-il déclaré au juge d’instruction qu’il ne pouvait pas préciser la date ?
Parce que j’étais intimidé, déclare-t- il. M. Bidart [Bidard] de La Noé m’ayant dit qu’il était impossible que cette rencontre eût pu avoir lieu le 31 décembre, j’ai un moment douté de ma mémoire et n’ai rien précisé ».
Disons en terminant que M. Bidart [Bidard] de La Noé se montre sceptique ; toutefois, il se propose d’entendre de nouveau MM. Nicolas et Le Meillé [Lemeillet].
6 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 5 mars. – Me Feillard, défenseur de l’ingénieur Pierre, a demandé à M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, la mise en liberté provisoire de son client.
L’avocat base sa demande sur les considérants suivants :
« A l’heure actuelle, il n’est plus permis de douter que M. Louis Cadiou était en vie le 1er janvier ; les déclarations très précises de M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, que corroborent les déclarations du facteur Cabon et de l’adjudant de pompiers Caramour, permettent de l’affirmer.
« Les déclarations de Cabon, devant le juge d’instruction de Morlaix, sont particulièrement formelles. Il connaissait M. Cadiou depuis de nombreuses années et, le 1er janvier, vers 9 heures du matin, c’est bien lui qu’il croisa près du viaduc de Morlaix. Il lui dit : « Bonjour, Monsieur Cadiou !» et M. Cadiou lui répondit : « Bonjour, Cabon ! »
L’adjudant Caramour rencontra l’usinier à la même heure, vêtu d’un costume cycliste, fait également précisé par le facteur Cabon.
« Il est donc certain que M. Cadiou étant en vie le 1er janvier n’a pu être assassiné le 30 décembre, à la Grand’Palud.
« On ne saurait attacher une importance quelconque à l’achat et à la vente du revolver de 6 mm. Pierre a pu oublier totalement les dates. Un fait est acquis : il était mécontent de son arme et la démontait souvent. Ce point a été prouvé par les déclarations de la servante Julia Juzeau.
« Si Pierre était vraiment le criminel intelligent qu’on a voulu insinuer, il aurait certainement trouvé au sujet de la disparition de son revolver une explication plus vraisemblable qui l’aurait mis à l’abri de tout soupçon.
« On ne saurait non plus attacher beau- coup d’importance à l’attitude de mon client au moment de la découverte du cadavre.
« Aucune de ses déclarations ne peut permettre d’établir la conviction de culpabilité. Il ne reste donc que des soupçons, mais rien que des soupçons.
« Quel mobile aurait donc fait agir Pierre ? La Grand’Palud était arrêtée au moment de la disparition de Cadiou et rien ne peut faire entrevoir pour Pierre un avantage quelconque.
« D’autre part, les révélations de la somnambule de Nancy, la découverte du cadavre, la lettre écrite au docteur Paul depuis l’arrestation de Pierre, tout cela ne semble-t-il pas mystérieux et ne permet-il pas de supposer que la justice s’égare en accusant Pierre et que les vrais coupables sont, à l’heure actuelle, en liberté ? »
7 mars 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Brest, 6 mars. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur, Pierre, formulée pour la seconde fois par son avocat, Me Feillard.
L’ordonnance du juge d’instruction porta qu’il ne peut être fait droit aux conclusions de l’avocat, attendu que les papiers saisis chez l’ingénieur, toujours sous scellés, n’ont pas été examinés et que le rapport sur la contre-autopsie du docteur Paul n’est pas encore parvenu au parquet.
Immédiatement après la signification du rejet de la requête formulée par le défenseur, l’ingénieur Pierre a été transféré de la prison au parquet pour y être confronté avec M. Thévenot, ce voyageur de commerce qui se rendit un jour à la Grand’Palud avec l’ingénieur.
On sait que M. Thévenot a affirmé que jamais il n’avait acheté le revolver de l’ingénieur.
M. Sébille, contrôleur général des recherches de la Sûreté générale, vient d’arriver à Brest.
Il a eu ce matin une longue entrevue avec le sous-préfet. M. Sébille vient se rendre compte des recherches effectuées par la police spéciale et la brigade mobile au sujet de l’affaire Cadiou, il est nécessaire de faire appel à la Sûreté générale de Paris.
8 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 7 mars. Le juge d’instruction a fait appeler ce matin M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, qui affirmait, ces jours derniers, avoir salué M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix, le 31 décembre, à six heures du soir.
M. Nicolas a maintenu énergiquement ses affirmations et donné au juge ses points de repère.
S’il est vrai que M. Cadiou était à Morlaix le 31 décembre, toutes les recherches effectuées pour établir où le directeur de l’usine a passé la nuit du 30 au 31 sont restées infructueuses.
Le défenseur de l’ingénieur Pierre auquel des témoins ont demandé son opinion sur l’état où en est l’affaire de la Grand’Palud, a répondu en ces termes :
« Je ne croyais pas que le juge répondrait aussi vite à ma requête. Je pensais que je devrais attendre au moins plusieurs jours. Des gens d’une honorabilité indiscutable affirment que M. Cadiou vivait bien le 31 décembre et le 1er janvier. C’est là ce qui importe, c’est là ce que nous retenons en premier lieu, parce que nous considérons ensuite qu’on n’a rien, absolument rien trouvé contre mon client. »
Puis Me Feillard, parlant de l’ingénieur, ajoute :
« Son attitude m’encourage ; il est très confiant et espère bien que son innocence éclatera.
« A la prison, il consacre surtout ses instants à penser à ses études de chimie, qui l’intéressent par-dessus tout.
« Comme l’ingénieur Pierre, j’ai bon espoir, et je compte bien que mon client pour ra bientôt être rendu à la liberté et à sa famille qui l’attend avec une juste impatience. »
9 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 8 mars. Me Feillard, avocat de M. Pierre, a eu communication d’une lettre que vient de recevoir l’ingénieur. Cette lettre est signée Boulier, facteur receveur des postes à Blincourt (Oise). Le signataire regrette que le secret professionnel lui interdise de proclamer l’innocence de M. Pierre et en même temps d’empêcher une erreur, judiciaire dans l’affaire Cadiou.
Malgré le peu d’importance que le juge d’instruction semble attacher à cette lettre, le défenseur demande que le facteur Boulier s’il existe ? soit entendu par commission rogatoire.
Mme Zacone [Zaccone], tante de M. Cadiou, qui habite Morlaix, a été entendue par le juge d’instruction. Elle a déclaré qu’elle n’avait pas vu son neveu à Morlaix le 27 décembre ; elle l’avait invité à déjeuner pour le 28, mais ce jour-là il dut aller à Cléder, voir sa sœur. Elle a ajouté que M. Cadiou couchait à l’hôtel quand il venait à Morlaix. Enfin elle a déclaré que M. Cadiou aimait beaucoup sa femme, au profit de qui il avait contracté une assurance sur la vie de 3.000 francs de rente viagère.
La déposition de M. Thévenot, représentant en huiles, qui avait offert de témoigner, n’a apporté aucun éclaircissement dans l’affaire.
10 mars 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 9 mars Le juge d’instruction a longuement interrogé M. Jean-Marie Cadiou, frère de l’industriel de la Grand’- Palud, sur la façon dont il avait mené son enquête personnelle, qui aboutit à la découverte du cadavre.
Le juge a ensuite procédé à une émouvante confrontation entre Jean-Marie Cadiou et l’ingénieur Pierre, et comme ce dernier manifestait à nouveau son intention de dire tout ce qu’il savait sur le fonctionnement de l’usine de la Grand’Palud, Jean-Marie Cadiou l’a accusé de vouloir créer une diversion et a ajouté :
« Parlez, dites ce que vous voudrez, sa- lissez une famille, après avoir trahi et dénoncé mon frère.
« Je vous poursuivrai cependant jusque dans vos derniers retranchements. Vous avouerez, ou vos complices vous dénonceront, mais soyez certain que l’heure de l’expiation sonnera pour vous. »
Pierre est devenu très pâle, mais a conservé son calme, et c’est avec la plus vive énergie qu’il a de nouveau déclaré être innocent.
Le docteur Prouff, de Morlaix, affirme ne pas être l’auteur de la lettre anonyme reçue par le docteur Paul, médecin légiste qui avait été commis pour pratiquer la seconde autopsie de la victime.
11 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 10 mars. Le juge d’instruction va entendre une nouvelle fois des témoins à charge contre l’ingénieur Pierré, le fermier Bonnefoy, qui avait toujours déclaré avoir vu ensemble M. Pierre et M. Cadiou, le 30 décembre, à onze heures du matin, près du moulin, et qui est revenu sur ses premières déclarations pour affirmer que ce jour-là il était à Landerneau, où il avait conduit un cheval à la commission de remonte italienne.
Au cours de sa déposition devant le juge d’instruction, M. Bossard, gardien de l’usine de la Grand’Palud, a déclaré que, le 27 décembre, à Landerneau, il eut avec M. Marcou, employé à l’usine, une conversation relative à cet établissement.
M. Marcou lui aurait tenu les propos suivants : « Il y aura bientôt du changement dans l’usine. L’ingénieur Pierre prendra la direction et je serai nommé contremaître à la place de Bignard. »
12 mars 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Brest, 11 mars. M. Cabon, le facteur de Morlaix, qui, au cours de précédentes dépositions, a déclaré avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier dernier, est allé remettre au procureur de la République une lettre qu’il avait reçue, dans la matinée, de Nantes. Cette lettre contient de violentes menaces contre M. Cabon, à qui le signataire -Bernard reproche ses témoignages.
L’Ouest-Éclair annonce, d’après les in- formations de son correspondant de Brest, que les inspecteurs de la brigade mobile ont la quasi-certitude que Pierre a dit la vérité en affirmant avoir vendu son révolver à un voyageur de commerce de passage.
Plusieurs témoins auraient affirmé au juge d’instruction que ce revolver ne peut pas être l’arme qui servit au crime, le calibre de la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou ne correspondant pas, selon eux, au calibre du revolver que possédait l’ingénieur Pierre.
Le juge d’instruction va soumettre à un expert la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou pour établir si elle n’aurait pu réellement entrer dans le revolver de l’ingénieur Pierre.
Ajoutons, en terminant, que M. Bonnefoy, fermier à la Grand’Palud, a reconnu qu’il n’a pas pu voir MM. Cadieu et Pierre le 30 décembre à la Grand Palud, pour l’excellente raison qu’il était lui-même, ce jour-là, à Landerneau.
Ce voyageur, qui s’appelle Meslay, voyage actuellement dans l’Orne et non, comme on l’avait dit, dans l’Amérique du Sud il reconnaît la véracité des dires.de M. Pierre, quant au prix de vente il place son achat en janvier 1912.
13 mars 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 12 mars. Il semble que l’incident du voyageur de commerce Meslay, dont nous avons parlé, ne présente plus aucun intérêt. D’abord M. Simon, armurier à Guingamp, qui maintient énergiquement ses dires, place le fait en janvier ou février 1912 ; d’autre part, M. Meslay déclare tout ignorer de cette affaire.
M. Bidart de la Noé a chargé l’inspecteur Le Mez [Lemez], de la police spéciale de Brest, de vérifier les dires de Bossard, l’ancien veilleur de nuit de la Grand’Palud, qui prétendait connaître l’endroit où était caché le revolver de Pierre. Pendant toute la journée d’hier, des recherches ont été effectuées suivant les indications de Bossard, mais elles n’ont donné aucun résultat.
Enfin, le parquet de Brest a fait notifier à Pierre que sa demande de mise en liberté provisoire avait été rejetée. L’ingénieur a immédiatement fait appel. La cour de Rennes décidera.
En attendant, l’instruction est arrêtée, mais les recherches continuent.
Ajoutons, en terminant, que le parquet attend l’arrivée du rapport du docteur Paul sur la seconde autopsie de M. Cadiou. A l’heure actuelle, en effet, certaines personnes se demandent s’il y a eu crime ou suicide avec crime simulé. On déclare qu’il serait possible que l’instruction enquêtât sur la mort de cette jeune dactylographe de Quimper qui passa la nuit du 30 décembre à Morlaix et fut retrouvée dans la rivière le 10 février.
14 mars 1914 – p. 3
L’Affaire Cadiou
Brest, 13 mars. – On a enfin des précisions sur les dénonciations que Pierre porta contre son patron au ministère de la guerre.
Pierre écrivit trois lettres à M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres. Dans la première, il émettait le désir d’entrer dans ce service et donnait comme références qu’il était « élève de l’Allemand Greiss et par conséquent connaissait à fond le traitement des linters ». Il faisait, en terminant, une légère allusion au wagon de poudre livré à l’administration militaire et payé deux fois.
M. Barral répondit en demandant des précisions. Le 16 juin, Pierre fournissait de nouveaux renseignements et enfin, le 22, expliquait l’affaire en détail. Il ajoutait qu’à la Grand’Palud la main-d’œuvre était insuffisante pour assurer le triage parfait du coton et terminait en accusant un employé de la poudrerie d’Angoulême d’être de connivence avec Cadiou.
15 mars 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Brest, 14 mars. Au cours de la journée d’hier, des fouilles ont été faites dans le bief de l’usine de la Grand’Palud, en vue de trouver le revolver de l’ingénieur. M. Lefur, beau-frère de M. Jean-Marie Cadiou, avait en effet déclaré que le jour de la découverte du cadavre il avait vu jeter d’une fenêtre un objet dur et brillant. Les recherches, qui se sont poursuivies très tard dans la soirée, ont été infructueuses.
A Clermont (Oise), Boulier, le facteur de Blincourt, qui prétend avoir rencontré M. Louis Cadiou le 4 janvier, à la gare Saint-Lazare, a été interrogé par M. Jolly, juge d’instruction. Boulier aurait fait connaître au magistrat le nom de « l’homme barbu » qui accompagnait l’usinier, mais il a énergiquement refusé, se retranchant derrière le secret professionnel, de dire quoi que ce soit aux journalistes qui l’assaillaient de questions.
16 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 15 mars. – Ce matin on a annoncé que Bossard, l’ancien veilleur de la Grande-Palud, le principal témoin de l’accusation contre Pierre, avait mystérieusement disparu, après avoir tenu dans le chantier où il travaillait des propos extraordinaires sur le rôle de l’ingénieur dans l’affaire Cadiou.
De cette disparition on concluait déjà bien des choses. On avait tort. Bossard est tout simplement rentré chez lui. Aussitôt on l’a interrogé et il a répondu : « Il ne faut pas attacher trop d’importance aux phrases que j’ai dites à mes camarades de travail. Je voulais me payer un peu la tête des magistrats. »
Évidemment de telles réponses ne lais- sent pas que de surprendre. Bossard parait être légèrement déséquilibré.
Il convient donc de n’accorder à ses dires aucune importance. Pas plus quand il a prétendu connaître l’innocence de Pierre que lorsqu’il affirma sa culpabilité, il n’a dit quelque chose sur laquelle on puisse tabler.
On a présenté à M. Simon, l’armurier de Guingamp, la photographie de M. Meslay, le voyageur de commerce qui, disait-on, aurait acheté un revolver à Landerneau. M. Simon ne l’a pas reconnu.
Mais, déclare l’armurier, un moyen est bien simple de savoir le nom : c’est de demander à la maison de Pré-en-Pail, à laquelle appartient M. Meslay, quel est celui de ses voyageurs qui se trouvait à Janzé le 12 décembre 1912. »
17 mars 1914 – p. 2 et 3
L’Affaire Cadiou
Brest, 16 mars. On signale aujourd’hui un fait nouveau qui confirmerait, s’il est reconnu exact, les déclarations du facteur Boulier.
M. Hesloin, ancien chef de cabinet d’un préfet du Finistère, se rendant à Brest, aurait fait le voyage avec M. Fortin, sénateur du Finistère. Au cours de la conversation, ce dernier lui aurait déclaré qu’un de ses amis avait rencontré M. Cadiou le 5 janvier à Paris.
Toutefois le sénateur Fortin déclare qu’il ne pourra donner, avant deux ou trois jours, le nom de la personne qui aurait vu Cadiou le 4 ou le 5 janvier, à Paris.
« Je veux, dit-il, avant de parler, m’assurer que je n’ai pas été induit en erreur. D’après Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, l’homme barbu dont parle le facteur Boulier serait un Allemand, nommé Hagen Chaze, qui passe habituellement l’été au Touquet.
M. Hagen-Chaze [Hazen-Chase], qui était en relations d’affaires avec M. Cadiou, serait venu à La Palud en automobile au mois de janvier dernier.
L’HOMME BRUN ET M. CADIOU
Brest, 16 mars. – M. Fortin, sénateur du Finistère, déclare que, personnellement, il ne sait rien de l’affaire Cadiou et ne peut confirmer les dires du facteur Boulier.
Un de ses amis lui a seulement certifié qu’il avait entendu dire que M. Cadiou avait été vu à Paris, le 5 janvier. M. For- tin va revoir cet ami pour lui demander de nouvelles explications.
L’homme brun, signalé par le facteur Boulier comme ayant salué M. Cadiou, le 4 janvier à la gare Saint-Lazare, serait de nationalité allemande et demeurerait à Paris. Il allait souvent, a dit le facteur, à Blincourt, dans une famille amie. Il connaissait M. Cadiou, car par un télégramme privé, le facteur a appris, en 1911, que M. Cadiou était allé le rejoindre au Touquet où il était en villégiature avec son ami de Blincourt.
D’autre part, M. Boulier affirme que la personne qu’il appelle « l’homme brun » et le fils de ses amis de Blincourt sont venus en automobile dans le Finistère en janvier dernier.
Brest, 16 mars. Il paraît établi que le passage de voyageurs allemands dans le Finistère et à Landerneau, dévoilé par le facteur Boulier est exact, mais, ce passage est très normal.
Il convient de rappeler à ce propos que, dans le courant de décembre 1913, l’usine de la Grand’Palud venait d’être exclue par le ministère de la Guerre d’un important marché de coton blanchi, alors que M. Cadiou, son directeur, avait commandé, pour cette fourniture, 600 tonnes de déchets de coton à deux maisons allemandes. Deux représentants de l’une de ces maisons, MM. Ely et Schlessinger, vinrent à Landerneau le 10 janvier pour résilier le contrat ; un voyageur de l’autre maison vint le 15 janvier en vue de la même résiliation, mais M. Jean Cadiou et les actionnaires de l’usine n’ont jamais vu MM. Hazen Chase et Panhard dont parle le témoin Boulier.
18 mars 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Brest, 17 mars. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a terminé le classement et l’inventaire du dossier de l’affaire Cadiou, qui comprend près de 1.400 pages.
Ce dossier a été envoyé aujourd’hui à la cour d’appel de Rennes. La chambre des mises en accusation de cette cour statuera sur la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, qui avait été refusée par le juge d’instruction de Brest. Dans ses déclarations, le facteur Boulier mettait en cause M. Hazen-Chaze qui était, dit-il, en relations avec M. Panhard, fils du notaire parisien.
A ce sujet, M. Marcel Panhard a écrit à un de nos confrères, une lettre dans laquelle il dit :
« Tout ce que le facteur Boulier raconte, en ce qui nous concerne, nos amis et moi, est absolument inexact.
« Mon ami Philippe Hazen-Chaze est fixé comme ingénieur à Philadelphie, sa ville natale, et n’est pas revenu en France depuis deux ans : il est donc impossible qu’il ait rencontré M. Cadiou le 4 janvier 1914.
« Je n’ai jamais connu ce M. Cadiou ; Je n’en ai jamais entendu parler par mes amis et je n’ai donc pu avoir le moindre rapport avec lui. »
20 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 19 mars. Sur l’ordre de M. Bidard de La Noé, juge d’instruction, les commissaires de la brigade mobile de Rennes ont été chargés d’obtenir des précisions sur divers points de l’enquête concernant l’affaire Cadiou.
Ils ont interrogé une vingtaine d’ouvriers de l’usine de la Grand’Palud à l’effet de savoir s’ils avaient vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre sortir ensemble le 30 décembre.
Tous ont aperçu le directeur rentrer à l’usine à 9 heures du matin, mais aucun ne l’a vu sortir à 11 heures avec l’ingénieur Pierre.
Une nouvelle enquête a établi que M. Pierre a bien acheté un revolver à Landerneau en 1913 et non en 1912.
Les commissaires de la brigade mobile ont ouvert, aujourd’hui le coffre-fort de l’usine qui ne renfermait que des reçus et des traites de 1912 à 1914.
21 mars 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 20 mars. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, va faire expédier à M. Grivola [Grivolat], armurier-expert à Saint-Étienne, la balle qui tua M. Cadiou, ainsi qu’un revolver et une boîte de cartouches semblables à ceux que Pierre acheta à Landerneau, en mai 1913.
A La police a demandé à la gare de Landerneau une liste des colis parvenus à l’adresse de la Grande-Palud, du 3 décembre au 4 février, date de la découverte du cadavre de M. Cadiou.
On espérait, sans doute, trouver trace d’une caisse suspecte ayant peut-être servi à ramener le corps à la Grande-Palud, mais des petits colis de 3 à 5 kilos figurent seuls sur la liste fournie par la gare.
23 mars 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 22 mars. Des témoins avaient déclaré, au cours de l’instruction, avoir aperçu M. Cadiou à Paris dans les premiers jours de janvier.
Il apparaît aujourd’hui que la piste de M. Cadiou à Paris doit être définitivement abandonnée ; en effet, M. Roudaut, pharmacien à Lesneven, ami de M. Fortin, sénateur, confirme qu’il n’a pas vu M. Cadiou à Paris le 4 ou le 5 janvier, comme le bruit s’en était répandu.
26 mars 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU
Morlaix, 25 mars. M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile de Rennes, a perquisitionné cet après-midi dans la propriété que M. Cadiou possédait à Kéranster.
Quelques lettres et photographies ont été saisies, mais aucune découverte intéressante n’a été faite.
29 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 28 mars. La cour d’appel de Rennes retourne, aujourd’hui, au parquet de Brest, le dossier de l’affaire Cadiou, après avoir rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre.
Dès lundi prochain, le juge d’instruction va continuer son enquête et entendra les témoins de Morlaix qui affirment avoir vu M. Cadiou le 1er janvier à Saint-Pol-de-Léon.
D’autre part, le procureur de la République attend les résultats de la commission rogatoire adressée à Paris aux fins d’en- tendre le général Gaudin, sur la disparition de certaines fournitures destinées à la poudrerie d’Angoulême.
Les perquisitions faites à l’usine de la Grand’Palud ont établi que toute la comptabilité de M. Cadiou avait disparu depuis 1912.
31 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 30 mars. Me Vichot, avoué Mme Cadiou, a demandé à M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, que la confrontation de sa cliente et de Pierre ait lieu le plus tôt possible. Mme Cadiou, qui est souffrante, se propose d’entrer dans une maison de santé dès que le juge pourra se passer d’elle.
Cette confrontation aura probablement lieu dans une huitaine de jours.
Le juge confrontera ensuite, une seconde fois, M. Jean-Marie Cadiou avec l’inculpé.
2 avril 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
Brest, 1er avril. Le procureur de la République de Brest, après avoir conféré avec le procureur général de la cour d’appel de Rennes, va continuer l’instruction de l’affaire Cadiou dès que le dossier sera de retour de la chambre des mises en accusation. Mme Cadiou sera convoquée pour être démontrée avec l’ingénieur Pierre. Divers témoins de la Grand’Palud qui ont rétracté leurs premiers témoignages seront de nouveau entendus.
3 avril 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 2 avril. En attendant sa prochaine confrontation avec Mme Cadiou, M. Pierre conserve dans sa prison le plus grand calme et proteste avec énergie contre le vol des documents de l’usiné qui ont disparu ; il accuse de ce vol la famille Cadiou.
Il importe de signaler que si M. Pierre a lavé le manteau en caoutchouc dont le cadavre du directeur était couvert, lors- qu’on le trouva dans le bois, cet acte, qui pouvait être une charge contre l’ingénieur, a été accompli sur la demande des magistrats instructeurs, en raison de l’état du manteau, qui était recouvert de boue.
L’auto mystérieuse
Il est établi maintenant que c’est bien dans la nuit du 27 au 28 janvier que deux marchands de bestiaux aperçurent une lumière dans le bois de la Grand Palud.
Si cette lumière a été celle qui servit à l’enfouissement de M. Cadiou, l’assassinat du directeur de l’usine ne saurait plus être placé le 30 décembre ; d’autre part, on se souvient que M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, affirme que, dans cette nuit du 27 au 28 janvier dernier, une automobile a passé et repassé devant chez lui à une heure d’intervalle.
4 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 3 avril. L’avocat de l’ingénieur Pierre a pris connaissance du dossier de l’affaire Cadiou et des conclusions du procureur général rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
Dans ces conclusions, il semble, fait re- marquer M Feillard, qu’on ait négligé les témoignages suivant lesquels M. Cadiou était, le premier janvier, à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon.
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 3 avril. M. Pierre a été extrait à 6 heures de la prison de Bouguen et amené dans le cabinet du juge d’instruction, où un nouvel interrogatoire a eu lieu en présence de Me Feillard, avocat.
Avant de remettre à une expertise la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou et un échantillon du revolver, le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé, a demandé à M. Pierre si ce revolver était semblable à celui qu’il avait acheté à Landerneau et revendu à un voyageur de commerce inconnu.
L’inculpé, avec un grand calme, a reconnu la similitude du modèle.
Interrogé ensuite sur le costume qu’il portait le 30 décembre et qui, dit-on, n’aurait pas été retrouvé, M. Pierre a déclaré ne pas s’en souvenir, parce qu’il se servait à l’usine de nombreux vêtements usagés.
Cinq costumes qui ne portent aucune trace de sang, ont été saisis à son domicile.
Mardi prochain, Mme Cadiou et M. Pierre seront confrontés dans le cabinet du juge d’instruction
5 avril 1914 – p. 1 et 3
En liberté s. v. p.
Qu’il nous soit permis de signaler à l’attention toujours en éveil de M. le député Jules Delahaye un fait intolérable qui se passe là-bas, aux confins de la Bretagne. Depuis bientôt deux mois, un citoyen français est en prison pour un crime dont rien, jusqu’ici, ne peut le faire supposer coupable.
Sans doute, au début de l’instruction, certaines coïncidences purent un moment justifier son arrestation, quoique l’inculpé ne cessât de nier et opposât toujours les démentis les plus formels à ceux qui l’accablaient.
Mais depuis, treize témoignages formels infirmèrent cette hypothèse. L’instruction en est avertie, mais elle semble absolument hypnotisée par les premiers éléments de l’information et ne veut en démordre.
L’accusé est l’ingénieur Pierre, enfermé exactement depuis cinquante-six jours, comme étant susceptible d’avoir tué son directeur M. Cadiou. Le juge d’instruction qui se joue de la liberté individuelle avec pareille désinvolture est M. Bidart [Bidard] de La Noé.
Une mise en liberté provisoire s’impose. Nous sommes absolument persuadés que, devant semblable parti pris, M. Delahaye ne manquera d’intervenir auprès du garde des Sceaux ; s’il lui en coûtait trop, la Ligue des Droits de l’Homme pourrait peut-être le remplacer.
AUTOUR DE L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 4 avril. Dès les premiers jours de l’enquête ouverte à la suite de la disparition de M. Louis Cadiou, le frère de la victime versa au dossier deux lettres écrites par Pierre à son patron, les 30 et 31 décembre 1913.
Ces lettres, la première notamment, sont considérées par l’accusation comme l’une des principales charges contre l’ingénieur. La défense, au contraire, en tire argument en faveur de Pierre.
Voici le texte de ces deux lettres :
« 30 décembre 1913,
« Cher monsieur Cadiou,
« J’ai été un peu surpris de ne pas recevoir par la poste le chèque demandé. J’ai appris, d’autre part, par le facteur, qu’un train avait déraillé sur la grande ligne.
« Le contrôleur (des poudres) a prélevé un échantillon de « linters » comme celui ci-joint, et a défendu de mettre cette balle dans les autoclaves. Faut-il passer outre ? En attendant, nous laisserons cette balle de côté.
« Vers deux heures la machine a eu une panne et n’a pu donner sa vitesse que par moments.
« Les ouvriers sont partis à quatre heures et demie. La panne de la machine provient du bris d’une goupille dans une soupape de la grande chaudière et il faudra peut-être chômer demain. Bien à vous. -L. Pierre. »
« 31 décembre 1913,
« Cher monsieur Cadiou,
« Je n’ai pas encore reçu votre chèque de 2.000 francs ; je n’ai reçu non plus aucun courrier.
« La machine était à peine mise en route ce matin, après réparation de la soupape de la chaudière qu’il est arrivé une seconde panne à la même soupape. Il a fallu tirer les feux et vider à nouveau les chaudières. Bref, le travail n’a commencé qu’à six heures et demie. Je n’ai aucune crainte pour le retour de pareils incidents.
« M. Lamballe m’a donné les 2.000 fr. contre reçu, en attendant votre chèque.
« Je vous envoie ci-joint les divers comptes relatifs à l’inventaire et au bilan. La copie du Journal a commencé ; je pourrai vous l’envoyer vendredi ou samedi. Bien à vous. L. Pierre ».
« P.-S. Je n’ai encore rien dit aux ouvriers au sujet de leur prochain licenciement ; je ne les aviserai que 48 heures à l’avance ».
Voici maintenant le télégramme auquel l’accusation attache une grande importance :
2 janvier, 1914,
« Cadiou, 91 bis, rue Cherche-Midi, Paris.
« Vos deux télégrammes reçus jeudi soir tard. Téléphone dérangé. Suis également sans nouvelles depuis lundi matin ». Cette dépêche était envoyée par Pierre à Mme Cadiou, en réponse à un télégramme de M. Cloarec, député, demandant des nouvelles de M. Louis Cadiou.
7 avril 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
L’affaire Cadiou va-t-elle prendre un autre nom pour s’appeler le scandale de la Grand’Palud ?
Si l’on en croit les graves réticences de notre confrère le Matin, d’il y a quelques jours, il y aurait lieu de remarquer une troublante coïncidence dans ce fait que Cadiou fut assassiné quelques jours après qu’il venait d’être définitivement exclu des marchés de la guerre.
De plus, un certain nombre de pièces auraient disparu pendant le délai qui s’est écoulé entre le drame et l’intervention active de la justice, qui « auraient présenté pour l’instruction un intérêt capital », une valise pleine de documents aurait même été détournée.
A propos des faits, relevés par le Matin, notre confrère l’Œuvre, sous le titre : Le Prochain scandale, rouvre à son tour diverses et troublantes précisions.
Il y a déjà quelques années, sur cette terre bretonne, qui semble pourtant à l’abri des incursions d’outre-Rhin, des Allemands sont venus s’installer. Ils ont monté une usine. Avec cette imperturbable audace qui les caractérise, ils se sont mis à fabriquer du coton-poudre pour nos canons, pour nos cuirassés. Sans une objection, le ministre de la Guerre les a agréés pour ses fournisseurs habituels.
Cependant, le scandale de cette situation se révèle. Les Allemands comprennent qu’il leur faut prendre une façade française. Précisément, ils ont sous la main un petit avoué de Morlaix qui a quelques économies. Avec le concours de trois ou quatre parents complaisants, il reprendra la suite de leurs affaires. Bien habile celui qui démêlera si la nouvelle raison sociale n’est qu’un masque derrière lequel se dissimule l’ancienne société.
La manufacture Cadiou qui en douterait est bien française ! Il y a quelques parlementaires influents pour s’en porter garants auprès du ministre de la Guerre. Et les commandes affluent. M. Cadiou s’enrichit.
Mais voilà qu’on relève des sabotages criminels dans les livraisons de la Grand’ Palud.
L’léna saute. La Liberté saute.
Et malgré l’éloquence de faits dont on r pourrait dire qu’ils sont des quasi-preuves, M. Cadiou est sauvé, car il a des « relations » toutes puissantes. Mais, sorti de ce mauvais pas, il va, aussitôt après, être trahi par les siens, peu soucieux de s’aventurer plus longtemps sur une aussi brûlante pente.
Ceux donc qui sont dans la coulisse les maitres de M. Cadiou installent ail- leurs une autre entreprise dont la réputation sera vierge. Et c’est l’ingénieur Pierre qui s’emploiera à faire passer les commandes du ministre de la Guerre à la nouvelle usine. Coup de massue pour Cadiou.
Il est ruiné. Il n’a plus rien à espérer. Mais il peut chercher à se venger.
Il sait d’où sont partis les coups qui le frappent. Il connaît d’autant mieux ses ennemis d’aujourd’hui qu’ils furent, pendant longtemps, ses affidés. Il détient tous leurs secrets. Il n’a rien à perdre en les dévoilant. Mais quelle sûre, quelle retentissante vengeance I
Quelques semaines, à peine, s’écoulent et M. Cadiou est assassiné.
En même temps que M. Cadiou, se volatilisent tous les papiers qu’il avait en sa possession.
-L’affaire Cadiou ne « sortira » pas ! déclarait l’autre jour un personnage informé. Ce nouveau scandale éclabousserait trop de monde. On ne peut pas livrer à la publicité l’histoire, des poudres…
C’était au ministère de la Guerre qu’on disait cela.
Or, d’une enquête faite par Paris-Midi, il résulte qu’en effet au ministère de la Guerre on est au courant des démêlés de M. Cadiou avec ses ennemis.
D’autre part, plusieurs députés qui furent les intimes du propriétaire de la Grand’Palud, possèdent des renseignements qui pourraient aider la justice.
Pourquoi les cachent-ils et qu’attendent-ils pour éclairer M. Bidart [Bidard] de la Noé, ceux qui savent, s’ils ne craignaient pas scandale ? demande Paris-Midi. On peut se demander, en effet, ce qui sortira de cet imbroglio et ce qu’il y a réellement au fond de cette mystérieuse affaire sur laquelle il importe que soit projetée la lumière, toute la lumière.
8 avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Confrontation de l’ingénieur Pierre et de Mme veuve Cadiou. Elle ne donne rien
Brest, 7 avril, Mme Cadiou a été confrontée, cet après-midi, avec l’ingénieur Pierre. La veuve de l’ancien directeur de la Grand’Palud avait auparavant renouvelé les déclarations faites lors de son premier inter- rogatoire. Elle ne connait pas la somnambule, elle ne savait des affaires de son mari qu’une seule chose, c’est qu’elles étaient florissantes, mais elle rappelle, cependant, ce propos tenu par Cadiou, dans un moment de découragement : « Cette affaire de la Grand’Palud me tuera. »
Mme Cadiou est persuadée que les té- moins de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon se trompent.
Pierre, introduit dans le cabinet du juge vers 5 heures, a protesté avec une certaine véhémence contre l’accusation dont il est l’objet. Il a discuté l’interprétation donnée par l’accusation à sa lettre du 30 décembre.
« Cadiou, a-t-il dit, devait m’adresser le chèque de Morlaix ; n’ayant pas reçu ce chèque, j’ai cru devoir aviser mon patron par une lettre qui serait parvenue à Paris en même temps que lui. »
Me Feillard ayant demandé à Mme Cadiou quel pourrait être, d’après elle, le mobile du crime si Pierre était coupable, Mme Cadiou a répondu que la haine révélée par les dénonciations est une explication suffisante.
Pierre a riposté qu’il n’avait eu d’autre but que de mettre sa responsabilité à couvert en faisant son devoir. L’ingénieur ayant précisé ses accusations, Mme Cadiou a défendu la mémoire de son mari et a reproché à Pierre « sa lâcheté d’attaquer un mort et de s’efforcer de salir le nom de ses orphelins ».
La confrontation a pris fin à 6 heures.
A PARIS
Déposition du général Gaudin
Le général Gaudin, entendu sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction à Brest, a déclaré que les fraudes d’Angoulême, révélées par Pierre, ont été reconnues exactes. A la suite de la dénonciation de Pierre, un contrôleur général des poudres fut envoyé à la Grand’ Palud. Pierre formula alors de nouvelles accusations contre Cadiou, mais certaines de ces accusations étaient trop vagues pour être vérifiées. Il a été établi, cependant, par un agent du service des poudres, que l’usine de la Grand’Palud mettait de côté le mauvais coton pour le fournir à l’État et que des ordres avaient été donnés pour que le bon coton fût fourni à l’industrie privée.
« C’est pour ces raisons, ajoutées à d’autres, a déclaré le général Gaudin, que l’usine de la Grand Palud fut évincée de l’adjudication du 2 décembre dernier. »
10 avril 1914 – p. 3
Un avoué provoque un avocat
C’est l’avoué de Mme Cadiou et c’est l’avocat de Pierre
Brest, 9 avril. L’affaire Cadiou vient de donner lieu à un incident.
Après la confrontation de M. Pierre et de Mme Cadiou, l’avoué de celle-ci, Me Vichot, a reproché à l’avocat de M. Pierre, Me Feillard, d’avoir manqué de correction envers Mme Cadiou dans le cabinet du juge d’instruction, ce qui, au surplus, a été déclaré inexact par le juge lui-même.
Le défenseur ayant adressé à Me Vichot une lettre jugée par ce dernier offensante, l’avoué de Mme Cadiou a envoyé ses témoins à Me Feillard, qui a constitué les siens.
Me Feillard, avocat de Pierre, a choisi comme témoins Me Foregot, notaire, et M. Bastid, juge au tribunal de commerce.
11 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 10 avril. Le juge d’instruction a longuement interrogé M. Pierre sur sa vie et ses antécédents.
L’ingénieur a rappelé qu’il est né en 1832, à Branville (Eure), où ses parents dirigent une exploitation agricole ; il a été reçu, en 1904, à l’École centrale et il a obtenu son diplôme. Il est entré ensuite dans un établissement de Courbevoie. Il a été appelé jar M. Cadiou à l’usine de la Grand Palud en mars 1909, et il y a succédé à l’ingénieur allemand Greiss, qui lui a appris les procédés de blanchiment des cotons ; ses appointements étaient de 300 francs par mois, plus 1,50 pour cent sur les bénéfices.
En 1912, M. Pierre a songé à quitter l’usine pour se marier, mais la jeune fille qu’il aimait n’ayant pas voulu habiter à la Grand Palud, le mariage n’a pas eu lieu et l’ingénieur s est lié alors avec Mlle Julia Juzeau.
Son contrat devait expirer en février 1915, avec cette stipulation que, pendant quinze ans, il ne pourrait entrer dans une usine de blanchiment de cotons ; mais, en décembre dernier, d’accord avec M. Cadiou, il devait quitter la Grand’Palud en juillet prochain.
Le costume de M. Pierre
Après enquête, l’instruction a cru reconnaître que les vêtements saisis au domicile de M. Pierre et envoyés à l’expertise n’étaient pas ceux que l’ingénieur portait le 30 décembre.
L’accusé, qui se servait à l’usine de divers vestons usagés, n’a pas pu également préciser ce détail.
Le costume qu’il portait le jour de son arrestation et avec lequel il a été écroué, a été envoyé aujourd’hui au docteur Paul, pour être expertisé.
L’avoué et l’avocat
Brest, 10 avril. L’incident qui s’était produit entre Me Vichot et Me Feillard vient d’être réglé par un procès-verbal des té- moins des deux parties.
Ce procès-verbal dit qu’aucun des incidents survenus pendant la confrontation de l’ingénieur Pierre et de Mme Cadiou ne pouvait être retenu, que la plainte déposée par Me Feillard contre Me Vichot à la Chambre des avoués devait être retirée et qu’en conséquence, il n’y a pas lieu à la rencontre demandé par Me Vichot ».
12 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 11 avril. Le juge d’instruction a entendu Mme Leost, domestique de M. Cadiou.
Cette servante déclare que, le matin du 30 décembre, M. Cadiou lui annonça son prochain départ pour Paris et lui donna ses étrennes.
Quand elle revint le lendemain comme à l’ordinaire, pour faire le ménage, elle constata que son maître n’avait pas couché chez lui et elle en conclut qu’il était parti, la veille, pour Paris.
14 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 13 avril. La suite de la publication des lettres adressées les 30 et 31 décembre, par l’ingénieur. Pierre à M. Cadiou, M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République à Brest, a interdit toute communication à la presse.
Le Syndicat de la presse de l’Ouest a l’intention d’adresser une protestation au Garde des Sceaux, en invoquant ce motif que certains documents, et notamment le texte des dénonciations de Pierre au ministère de la Guerre, auraient été communiqués par le procureur lui-même, dans un intérêt personnel.
23 avril 1914 – p. 3
L’Affaire Cadiou
Brest, 22 avril. L’ancien veilleur de nuit Bossard est allé trouver spontanément cet après-midi, M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, et lui a fait la déclaration suivante :
« Le 31 décembre, vers 4 heures et demie, je me rendais de Saint-Divy à l’usine, par le bois. A l’intersection du chemin principal et du sentier à l’extrémité duquel le corps de M. Cadiou devait être retrouvé, le 4 février, je remarquai dans la neige des traces de pas.
« Intrigué, je les suivis. Elles m’amenèrent jusqu’au bout du sentier. A l’endroit, où elles s’arrêtaient, il n’y avait pas de neige, mais sur la terre, fraîchement remuée, avaient été amoncelées des feuilles, comme pour dissimuler quelque chose.
« Ignorant à ce moment la disparition de M. Cadiou, je ne poussai pas plus loin mes investigations. Quelques jours plus tard, mon successeur Marcou, ami de Pierre, m’apprenait la disparition du directeur de la Grand’Palud, avec une joie évidente. Il se voyait déjà contremaître. L’opinion générale était alors que M. Cadiou avait fui en Allemagne.
« Le 17 janvier, l’inspecteur Lemel [Lemez], de la police spéciale, me pria de l’aider à exécuter des recherches dans les bois. Pierre, qui paraissait assez inquiet, nous accompagna jusque sous le pont du chemin de fer. A la sortie de l’usine, il nous donna des indications qui nous éloignaient l’endroit où se trouvait le cadavre de M. Cadiou. « Prenez, nous dit-il, l’allée de sapins qui monte vers le bois ; elle vous conduira à l’étang. C’est là que M. Cadiou devait aller voir des sources. »
« Je ne suivis pas ces conseils et je conduisis l’inspecteur Lemel [Lemez] où j’avais vu la terre remuée le 31 décembre. Là, le vent m’apporta une odeur de viande pourrie. Très troublé, je m’éloignai. Nous ne trouvâmes rien ce jour-là, mais je voulais à toute force éclaircir le doute horrible qui m’était venu, et, le lendemain dimanche, je revins seul, cette fois, dans le sentier. Vous peindre ma stupeur serait impossible ! A deux pas de moi, la partie postérieure d’une tête humaine apparaissait à fleur de terre. Je crus que j’allais mourir d’épouvante !
« J’eus cependant la force de recouvrir de terre les débris humains qu’un animal avait sans doute mis à jour, et, fou de terreur à l’idée que l’on pourrait me voir à l’endroit où gisait le corps de mon patron, je pris la fuite.
« Pierre, a ajouté Bossard, devait être obsédé par l’idée de son forfait. Il paraissait abattu et, par moments, inconscient de ses actes. J’en fis un jour la remarque au contremaitre Bignard. Pierre, me dit-il, n’est plus le même homme ». Je le craignais sans en concevoir la raison ; c’est pourquoi le 17 janvier j’ai eu le soin de décharger mon revolver avant de le lui remettre. »
M. Bidart [Bidard] de La Noé ayant reproché à Bossard de n’avoir pas parlé plus tôt, l’ancien veilleur de nuit a répondu qu’il avait eu peur. « On a reproché Jean-Marie Cadiou d’avoir retrouvé seul le cadavre de son frère ! Que n’aurait-on dit de moi ?… Si je me suis décidé à dire la vérité, c’est parce que je voyais que les témoignages de Morlaix et de Saint-Pol de Léon égareront la justice ».
Qui a renseigné la somnambule ?
M. Bossard ayant, d’après sa déposition, découvert le cadavre de M. Cadiou le 18 janvier, on est tout naturellement amené à supposer que c’est lui qui renseigna la famille Cadiou. Craignant d’être inquiété si l’on savait qu’il avait trouvé seul le corps de son patron et ne voulant pas cependant garder par devers lui ce terrible secret, il aurait exigé, avant de parler, l’engagement d’honneur qu’on ne trahirait pas sa con- fiance. La famille Cadiou aurait alors organisé la mise en scène de la somnambule. M. Jean-Marie Cadiou déclare que si les choses se sont passées ainsi, personnellement il n’en sut rien.
24 avril 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Arrestation du veilleur de nuit Bossard
Brest, 23 avril. L’ancien veilleur de nuit, Bossard, qui a fait la déposition que nous avons donnée hier, a été mis ce matin, à 4 heures, en état d’arrestation.
Quand M. Menessier [Mennessier], porteur d’un mandat d’arrêt et d’un mandat de perquisition, s’est présenté à Saint-Divy, à son domicile, celui-ci, apprenant qu’on venait l’arrêter, sa mit à rire. « Alors, dit-il, M. Bidard de la Noé croit que c’est moi le coupable ? Elle est bien bonne ! »
Les commissaires spéciaux Ménessier [Mennessier] et Paulin, ont opéré une perquisition dans la chaumière où habitent Bossard et sa mère, à Saint-Divy.
L’ancien gardien de l’usine avait consacré de longs mémoires au drame de la Grand Palud et y avait noté ses réflexions. Nouvelles expertises
Saint-Étienne, 23 avril, M. Grivolla [Grivolat], directeur du Musée de Saint-Étienne, vient d’être chargé de diverses expertises relatives à l’affaire Cadiou. Il a mission d’examiner notamment la balle que le médecin légiste découvrit dans le cou de M. Cadiou ; un revolver semblable à celui acheté par l’ingénieur Pierre ; une quantité de munitions diverses ; une balle trouvée le 18 février dans un tas de charbon à l’usine de la Grand’Palud ; le revolver saisi le 17 février sur la table du bureau de l’inculpé ; quatre cartouches chargées de plomb déposées dans une enveloppe jaune qui fut trouvée dans le garage de l’ingénieur Pierre.
25 avril 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Brest, 24 avril. Bossard a subi hier un long interrogatoire ; il a rétracté devant le juge d’instruction plusieurs déclarations qu’il avait faites hier, alors qu’il n’était pas inculpé.
L’ancien veilleur de nuit est maintenu en état d’arrestation sous l’inculpation de complicité d’assassinat et de recel de cadavre. Bossard ayant dit, hier, que, le 17 janvier dernier, il avait aperçu la tête de M. Cadiou dans le fossé et qu’il l’avait recouverte, de terre.
M. Bidart de la Noé a confronté ce matin Bossard avec l’inspecteur de la Sûreté Lemaire.
Ce dernier a rappelé que le 17 janvier, alors qu’il procédait avec Bossard à une battue dans le bois de la Grand’Palud, l’ancien veilleur de nuit s’était sauvé au moment où Lemaire approchait du chemin où fut enterré M. Cadiou. Bossard, tapi dans un fourré, était resté sourd à tous les appels.
Bossard a reconnu aujourd’hui qu’il s’était enfui et n’avait pas répondu quand on l’avait appelé, mais il n’a pu fournir aucune explication plausible de son attitude bizarre.
L’inspecteur a alors raconté que, le 12 mars, il était retourné avec Brossard à la Grand Palud. Bossard avait prétendu qu’il pouvait retrouver le revolver de Pierre. Ses recherches ayant été infructueuses, l’inspecteur dit à Bossard : « Ou bien vous vous moquez de la justice, ou vous avez quelque chose que vous ne voulez pas dire. » Bossard répondit : « Je connais la vérité. Je suis certain de la culpabilité de Pierre, mais je ne veux pas parler, de peur d’être traité comme complice. »
Bossard a d’abord nié ce propos, puis il a prétendu l’avoir tenu pour plaisanter.
29 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 28 avril. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a reçu lundi, le rapport du directeur du laboratoire de toxicologie sur les viscères du cadavre de M. Cadiou, L’expertise conclut que la mort du directeur de l’usine ne peut être attribuée à un empoisonnement.
M. Bidart [Bidard] de la Noé continue ce matin son instruction pour fixer un point intéressant de l’enquête.
Il avait été dit que le cadavre de M. Cadiou n’avait pu être enfoui le premier février, car à cette date un sanglier avait labouré la terre à l’endroit où la fosse avait été creusée. Il aurait donc dû déterrer le cadavre.
Le juge a entendu M. Maubian, piqueur du propriétaire du bois de la Grand’Palud. Le témoin a déclaré qu’il avait vu, le premier février, des traces de pas de sanglier près du ruisseau, mais à un mètre de l’endroit où a été retrouvé le cadavre du directeur. La fosse n’était pas labourée et ne présentait rien d’anormal. Des feuilles mortes recouvraient l’endroit où a été dé- couvert M. Cadiou.
30 avril 1914 – p. 2 et 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 29 avril. Le parquet a reçu ce matin de nouveaux renseignements au sujet de l’affaire Cadiou et de l’emploi du temps de certaines personnes le 30 décembre, jour où l’accusation fixe l’assassinat.
M. Bidart de la Noé, juge d’instruction, est parti immédiatement pour Landerneau afin de contrôler ces renseignements sur les lieux mêmes, à la Grand’Palud.
Le parquet fait le plus grand mystère autour des déclarations faites ce matin par un nouveau témoin, dont le juge a refusé de faire connaître le nom.
Du nouveau dans l’affaire Cadiou
Brest, 29 avril. Le juge d’instruction a reçu aujourd’hui, à Landerneau, le témoignage d’une lavandière nommée Hémery, qui est persuadée avoir rencontré le 30 décembre dernier, vers trois heures de l’après-midi, MM. Pierre et Cadiou ensemble dans le bois de la Grand-Palud.
L’ingénieur sera confronté vendredi avec cette lavandière.
D’autre part, un témoin a déclaré à M. Bidart [Bidard] de la Noé que Pierre reçut le premier janvier un télégramme de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari. Il en prit connaissance en présence de sa voisine, Mme Grall. Or, le lendemain, celle-ci retrouvait dans le courrier de l’ingénieur le même télégramme cacheté que Pierre lut devant elle en simulant l’étonnement.
L’ingénieur ne répondit que le 2 janvier, à la dépêche de Mme Cadiou, qu’il n’avait aucune nouvelle de son directeur.
1er mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 30 avril. Mme Hémery, qui a déclaré avoir rencontré M. Cadiou et M. Pierre au cours de l’après-midi du 30 décembre, dans le bois de la Grand Palud, va être confrontée avec l’ingénieur.
Mme Emery [Hémery] a deux points de repère pour fixer sa rencontre au 30 décembre. C’est tous les mardis qu’elle va ramasser du bois dans la forêt, et le 30 était un mardi. En outre, elle se rappelle parfaitement que le jour où elle vit ensemble le directeur et l’ingénieur était la veille ou l’avant-veille du jour de l’an.
On sait que la domestique de l’ingénieur, Julia Juzeau, a toujours affirmé que son maître a passé l’après-midi du 30 à jardiner.
D’autre part on annonce de Landerneau que le témoignage de Mme Emery [Hémery] est contredit par deux personnes qui ont fait ce matin leur déclaration au commissaire de police de Landerneau.
2 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
En vertu d’une commission rogatoire de M. Bidard de la Noé, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire de police, s’est présenté hier matin chez Mme Cadiou, rue du Cherche-Midi, 71, et lui a soumis différents objets (une montre, un canif, un porte-monnaie contenant 12 fr. 75, un rasoir une chaine de montre) saisis chez Bossard, te veilleur de nuit de l’usine de la Grand’ Palud. Mme Cadiou n’a pas reconnu ces objets comme ayant appartenu à son mari.
3 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 2 mai. – Le juge d’instruction a confronté dans l’après-midi M. Pierre avec MM. Bouguen, Peyron et Mme Hemery de Landerneau.
M. Bouguen a confirmé que Mme Hemery lui avait dit avoir rencontré MM. Pierre et Cadiou dans le bois de la Grand’Palud, le 30 décembre ; M. Peyron a déclaré que la lavandière avait fixé cette rencontre cinq ou six jours avant le 1er janvier.
Mme Hemery a affirmé que c’est bien le mardi 30 décembre qu’elle croisa le directeur et l’ingénieur.
M. Pierre nie formellement avoir accompagné M. Cadiou dans le bois.
4 mai 1914 – p. 1
UN DROLE DE JUGE
M. Bidart [Bidard] de la Noé et de l’affaire Cadiou n’est décidément pas un juge d’instruction ordinaire.
Depuis quatre-vingt-dix jours que l’ingénieur Pierre est en prison, notons en passant que le malheureux, beaucoup moins bidart que M. de la Noé, est tombé assez gravement malade et qu’il va falloir le transporter à l’infirmerie depuis trois mois donc, ce juge a vu s’écrouler un à un tous les systèmes d’accusation fragilement échafaudés par son imagination éprise de roman-feuilleton.
Ses témoins à charge sont tous ou des illuminés comme Bossard, ou des ramasseurs de ragots, que d’autres témoins démentent aussitôt, comme la dame Hémery.
Quant aux témoins à décharge, ceux qui affirment que Cadiou vivait le premier janvier, les témoins qui l’ont vu à Morlaix et ceux qui l’ont vu à Saint-Pol, des gens honorables et de sens rassis, le juge n’en veut pas entendre parler.
Et comme ces témoins lui ont été apportés par l’enquête de la brigade mobile de sûreté, M. Bidart [Bidard] de la Noé ne veut plus entendre parler désormais de ces agents mobiles qui, au mépris de toute hiérarchie, se permettent de déranger les combinaisons d’un juge. Il vient de les renvoyer à Rennes, et il se contentera désormais de la police immobile et de la gendarmerie locale. Pour peu que celles-ci se montrent aussi subtiles que le médecin légiste (également local) qui n’avait même pas découvert que M. Cadiou était mort d’une balle dans la tête, l’instruction de M. Bidart [Bidard] de la Noé n’est pas près d’être close.
Qu’importe ! Pierre est en prison, rien ne presse, n’est-ce pas ? Et si d’aventure Pierre mourait, ce serait encore tout bénéfice ; l’affaire serait classée du coup, personne ne pouvant plus redresser les écarts d’imagination du juge qui triompherait sur toute la ligne.
C’est tout de même une belle chose que le pouvoir discrétionnaire des juges d’instruction !
5 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 4 mai. L’ancien gardien de l’usine de la Grand’Palud, Bossard, a été appelé cet après-midi au cabinet du juge d’instruction. Il a persisté à dire qu’il ne connaissait rien de l’affaire Cadiou. En conséquence, il a été mis ce soir en liberté provisoire.
Le juge d’instruction a entendu Marie Leost, femme de ménage de M. Cadiou, qui a rapporté, mais sans aucune précision, qu’elle avait entendu dire que MM. Pierre et Cadiou auraient, été vus ensemble le 30 décembre.
Demain, le juge entendra M. Cloarec, député.
6 mai 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Brest, 5 mai. Dès la nouvelle de la mise en liberté provisoire de Bossard, plusieurs ouvriers qui travaillaient avec l’ancien veilleur de nuit à bord du Gorbea-Mendi, ont adressé à M. Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, des lettres dans lesquelles ils affirment que Bossard, dans les premiers jours de son arrivée à bord du navire en réparations, leur montra, quelque temps après la découverte du cadavre de M. Cadiou, quatre billets de cent francs et acheta une bicyclette d’une valeur de 100 francs.
Le juge d’instruction va convoquer ces ouvriers pour les confronter avec Bossard.
D’autre part, M. Bidart [Bidard] de la Noé a en- fendu ce matin M. Cloarec, député de Morlaix, qui a déclaré ne pouvoir fournir aucun renseignement sur la mort mystérieuse de M. Cadiou. Pierre a été ensuite confronté avec M. Cloarec, au sujet d’une lettre dans laquelle l’ingénieur avait mis en cause le député de Morlaix. L’inculpé a déclaré que, s’il avait prononcé le nom de M. Cloarec, c’est uniquement parce qu’il le savait très lié avec l’usinier de la Grand-Palud.
Au cours de sa déposition, M. le député Cloarec a fait une déclaration qui détruit les témoignages des habitants de Morlaix qui avaient dit que la maison du député était inhabitée aux environs du premier janvier, qu’ils avaient vu cependant de la lumière et que M. Cadiou avait pu y passer la nuit.
M. Cloarec a affirmé que sa domestique vivait dans sa propriété à cette date et que M. Cadiou ne s’y présenta pas.
L’inspecteur général des poudres Barral, entendu par le juge d’instruction, a dit qu’après les lettres de dénonciation de M. Pierre signalant au ministère de la guerre les malfaçons dans le blanchiment du coton, il fut chargé d’une enquête sur l’usine de la grand Palud. La plupart des dénonciations furent reconnues exactes.
L’inspecteur général déclare en outre qu’à la suite de l’exclusion du 12 décembre des adjudications de l’État, une démarche fut faite près du général Godin par M. Cloarec, député.
M. Pierre justifie de l’emploi de son temps
M. Pierre a été appelé à expliquer l’emploi de son temps le 31 décembre, jour où l’encaisseur Prigent se présenta vers une heure et demie pour toucher une traite et ne le trouva ni à l’usine ni au moulin. L’ingénieur donne cette simple explication : « Ma servante Julia étant à Brest, j’ai déjeuné seul. Vers une heure, je suis allé faire une promenade au-delà de la ferme de la Grande-Palud, le long de la mer pour voir si les oiseaux migrateurs qui, en hiver, viennent sur les bords de l’Elorn étaient arrivés ; je cherchais surtout un martin-pêcheur. Je suis rentré de la promenade à 2 heures et demie ; le soir, j’ai diné chez la mère de Julia Juzeau, »
Encore un qui croit à l’innocence MM. Grall, facteur et Marcou, ancien contremaître de l’usine de la Grand’Palud, ont été convoqués aujourd’hui par le juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de la Noé.
Le facteur a déclaré qu’il avait remis dans la soirée du premier janvier un télégramme à M. Pierre. M. Marcou vit le lendemain ce télégramme plié sur le bureau de l’ingénieur ; c’était la dépêche de madame Cadiou demandant des nouvelles de son mari.
M. Marcou fut chargé d’envoyer la réponse de M. Pierre : « Suis sans nouvelle depuis 29. »
En présence de l’ingénieur, le contremaître a déclaré qu’il est intimement convaincu de l’innocence de M. Pierre, à qui, avec l’autorisation du juge, il a serré longuement la main,
L’instruction touche à sa fin
M. Bidart [Bidard] de la Noé qui, depuis la nomination d’un juge suppléant, s’occupe exclusivement de l’affaire Cadiou, compte terminer l’instruction avant la fin du mois et, sans doute, laissera-t-il à la chambre des mises en accusation le soin de statuer sur le sort de M. Pierre.
D’autre part, M. Feillard a prié le procureur de la République de demander aux experts de fournir leurs rapports dans le plus bref délai ; après quoi, suivant leurs conclusions, l’avocat sollicitera la mise en liberté de son client.
7 mai 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou et les dépositions
Témoignage d’un fonctionnaire Brest, 6 mai. M. Goas, contrôleur des poudres, chargé notamment du contrôle de l’usine de la Grand’Palud, a été entendu ce matin par le juge d’instruction.
Il a déclaré que, le 26 octobre, il eut à signaler à l’administration la qualité du coton livré par la Grand’Palud aux poudreries de l’Etat.
Dans le courant du mois de décembre, a-t-il ajouté, il s’est entretenu, avec M. Cadiou des difficultés que celui-ci avait avec l’administration de la Guerre et de sa dernière exclusion des marchés.
M. Goas avait des rapports journaliers avec l’ingénieur Pierre. Il l’a vu rentrer à l’usine à onze heures et demie du matin, le. 29 ou le 30, ou le 31 décembre, il ne peut préciser.
L’ingénieur lui a appris que, le 2 janvier, il avait reçu un télégramme de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari qui n’était pas arrivé à Paris.
Témoignages d’ouvriers
Le juge d’instruction a entendu- cet après-midi plusieurs anciens ouvrier de la Grand’Palud. Deux d’entre eux ont déclaré avoir vu M. Cadiou arriver à l’usine le 30 décembre vers neuf heures du matin.
Le témoin Léochet a vu le directeur entrer à l’usine et en repartir vers onze heures. Il prenait la direction du pont et la route conduisant à Landerneau ; aucun d’eux n’a vu M. Pierre ; l’ingénieur déclare toujours, d’ailleurs, n’avoir pas rencontré M. Cadiou le 30 décembre.
D’autre part, M. Kervistin, ancien ouvrier, a affirmé ce soir, devant le juge d’instruction, d’une façon formelle, que, dans la matinée du 30 décembre dernier, le directeur et l’ingénieur avaient visité ensemble les autoclaves, puisqu’ils avaient quitté également ensemble l’usine après onze heures dans la direction du moulin. Confronté avec le témoin, M. Pierre a nié énergiquement avoir vu M. Cadiou le 30 décembre. Il se rappelle seulement que, quelques jours auparavant, il visita les autoclaves avec l’usinier.
M. Kervistin, qui est maintenant cultivateur à Saint-Divy, déclare qu’il n’a aucune haine contre M. Pierre et qu’il a fait la même déclaration devant le commissaire de la brigade mobile le 24 mars. Il a, comme point de repère de la visite des autoclaves par MM. Pierre et Cadiou, la date du lendemain de la foire de Lesneven, à laquelle il se rendit le 29 décembre.
8 mai 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE CADIOU
Brest, 7 mai. L’ingénieur Pierre continue à affirmer qu’il n’a pas visité les autoclaves avec M. Cadiou le 30 décembre. Entre les 17 et 27, ils sont montés plusieurs fois ensemble à l’atelier. Il croit se rappeler que la dernière fois a été le samedi 27, jour où l’on a nettoyé le coton d’une autoclave, tandis que M. Cadiou examinait les livres de comptabilité.
Le 30 décembre
Brest, 7 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a entendu cet après-midi, quatre ouvriers de l’usine de la Palud. Tous sont unanimes dans leurs déclarations. Ils ont vu, disent-ils, le directeur arriver à l’usine le 30 décembre vers neuf heures du matin et en partir seul à dix heures.
M. Pierre est rentré à l’usine vers midi moins dix.
De plus, M. Guiganton a déclaré le 19 mars à la brigade mobile qu’il travaillait le 30 aux autoclaves ; M. Cadiou est monté à l’échelle qui y conduit vers 9 heures et il est reparti seul peu de temps après.
L’ouvrier Kervistin est seul de tous les ouvriers à maintenir qu’il a vu MM. Cadiou et Pierre ensemble le 30 décembre,
Encore Bossard
Brest, 7 mai. Bossard, le gardien de nuit de la Grand Palud a été appelé au cabinet du juge d’instruction pour s’expliquer sur la dénonciation de plusieurs de ses camarades de travail à bord d’un bateau qui ont affirmé qu’il leur avait montré dans les premiers jours de janvier plusieurs billets de cent francs.
Bossard s’est élevé avec véhémence contre cette déclaration, qu’il attribue à un acte de vengeance d’un nommé Manach, avec lequel il est en mauvais termes.
Bossard et Manach seront confrontés samedi prochain.
Le rapport du médecin légiste
Brest, 7 mai. Le docteur Paul, qui avait été chargé de la deuxième autopsie de M. Cadiou, après exhumation et de l’examen des viscères du cadavre, vient de faire parvenir un long rapport au procureur de la République.
Dans ses conclusions, le médecin légiste déclare que l’état très avarié du cadavre ne lui permet pas de fixer la date du décès. La mort ne peut être attribuée à la strangulation ; elle est due à un coup de feu, à une hémorragie sanguine consécutive aux lésions produites par la balle qui a atteint M. Cadiou dans la région droite de la nuque pendant qu’il portait sur la tête un capuchon de caoutchouc.
La putréfaction, ajoute le médecin légiste, nous a empêché de constater si la plaie faite par plusieurs coups de couteau et relevée sur la face latérale gauche du cou est ante ou post mortem.
Sous les réservés que nous impose l’e- fat du cadavre, ajoute le médecin légiste, la blessure relevée présente des caractères de blessure criminelle.
9 mai 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Brest, 8 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noé a confronté ce matin le contre-maître Bignard, M. Jean-Marie Cadiou et Pierre.
M. Bignard maintient que c’est le 30 décembre, vers onze heures un quart, que Pierre et M. Cadiou quittèrent ensemble l’usine.
Pierre déclare que Bignard se trompe.
M. Jean-Marie Cadiou prétend que Bignard lui dit, le jour de la découverte du corps de son frère : « Ne me laissez pas seul avec le cadavre : si Pierre revenait et me trouvait là, il me tuerait. »
Bignard affirme que ses paroles ont été mal interprétées. Il craignait de rester seul pensant que l’assassin se trouvait peut-être caché dans les environs. Il n’a jamais eu peur de Pierre.
Le même jour, Mme Bignard rencontra M. Jean-Marie Cadiou à sa sortie du bois et lui demanda :
Est-ce bien votre frère que l’on a retrouvé ?
Sur une réponse affirmative, elle poussa un soupir de soulagement et dit :
Quand j’ai vu tout ce mouvement, j’ai cru que mon mari venait d’être assassiné ! Le juge demandera cet après-midi à Mme Bignard ce que signifiaient ces paroles.
D’autre part, le coureur cycliste Laurent, qui travaillait à bord du Gorbea Mendi, avec le veilleur de nuit Bossard, a déclaré que ce dernier, six jours avant la découverte du cadavre de M. Cadiou, lui avait dit que son ancien patron devait être enterré dans un sentier du bois voisin de l’usine, mais jamais il ne le vit en possession de billets de banque.
10 mai 1914 – p. 2 et 3
L’Affaire Cadiou
Sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire de police judiciaire, s’est rendu chez M. Eck, avocat consultant, 36, rue Vivienne. Dans le courant du mois de novembre dernier, M. Cadiou avait consulté cet avocat sur les moyens qu’il lui faudrait employer pour racheter les actions de la Grand Palud. Ce rachat d’actions l’aurait fait seul propriétaire de l’usine.
D’autre part, M. Vallet s’est rendu à la banque Allard, place de la Bourse, où, dans le courant de novembre, M. Cadiou avait fait un dépôt de 100.000 francs en espèces, au crédit de la Dresdner Bank, de Nuremberg.
Brest, 9 mai. Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Laurent, mécanicien à bord du Gorbea-Mundi, en présence de Bossard. M. Laurent a déclaré que le 29 janvier Bossard, qui travaillait avec lui, a parlé de l’affaire Cadiou. « On croit qu’il est en fuite, dit-il pour moi, il a été assassiné. Il y a quinze jours, je suis allé dans le bois de la Palud avec l’inspecteur Lemez, pour rechercher le corps de M. Cadiou. Dans un chemin creux, j’ai senti une odeur de cadavre et je n’ai rien dit. Si j’étais méchant pour l’ingénieur Pierre comme il l’a été pour moi… » Bossard n’acheva pas sa phrase.
Ces propos avaient été tenus six jours avant que M. Jean Cadiou retrouvât son frère.
M. Laurent certifie qu’il ne se trompe pas de date, car c’était le premier jour qu’il travaillait à bord du Gorbea-Mendi.
Bossard affirme qu’il a prononcé ces paroles bien après le 29 janvier.
M. Cadiou était vivant
LE 1er JANVIER
Brest, 9 mai.
M. Guillemet, facteur aux chemins de fer armoricains à Morlaix, est venu confirmer aujourd’hui la déclaration qu’il a faite précédemment à la brigade mobile :
Le premier janvier dernier, alors qu’il faisait une manœuvre du train en par- tance pour Saint-Pol-de-Léon, vers heure et demie de l’après-midi, il a aperçu M. Cadiou aux environs de la gare.
M. Guillemet est absolument certain de la date de cette rencontre ; il connaissait M. Cadiou depuis longtemps, car, ayant été clerc d’avoué, il allait souvent à son étude.
Le témoignage formel de M. Guillemet, comme ceux de tous les autres témoins de Morlaix, détruit complètement les bases de l’accusation.
11 mai 1914 – p. 3
L’Affaire Cadiou
L’expertise des vêtements de Pierre. Déclarations de M. Feillard
Brest, 10 mai. On attend au Parquet le rapport du médecin légiste. Le défenseur de l’ingénieur Pierre croit cependant savoir que quelques taches ont été relevées sur les vêtements de l’inculpé soumis à l’expertise. Mais Me Feillard ne voit dans ce fait aucune preuve de la culpabilité de son client.
Il explique que l’ingénieur, quand il lui arrivait de se blesser, essuyait le sang sur ses vêtements. En outre, le jour où le contremaître Marcou eut le bras coupé à l’usine, une certaine quantité de sang rejaillit sur l’ingénieur.
Le défenseur conclut donc que, si le rapport de l’expert relève des traces de sang, il conviendra d’établir si ces taches son de fraîche date ou de date déjà ancienne.
12 mai 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Brest, 11 mai. Ce matin, l’ingénieur Pierre et M. Jean-Marie Cadiou ont été de nouveau mis en présence, par M. Bidard de la Noé. Cette confrontation a été très animée.
Pierre a renouvelé ses accusations contre son ancien patron.
M. J.-M. Cadiou manifesta son indignation, mais Pierre lui conseilla de se taire : « Vous n’avez pas le droit de me démentir, dit-il, vous le complice de toutes les irrégularités commises par votre frère. »
M. J.-M. Cadiou était président du Conseil d’administration de l’usine, et, d’après les dires de Pierre, « il n’assistait jamais aux séances du Conseil et n’était qu’une personne interposée destinée à masquer les propriétaires réels de l’usine, qui étaient allemands ».
M. Jean-Marie Cadiou déclara que les paroles de Pierre, inspirées par la haine, ne reposaient sur aucun fondement.
Ajoutons, en terminant, que M. Bidard de la Noé n’a pas encore reçu le rapport de M. Kohn-Abrest, du laboratoire de toxicologie ; il a été avisé par son collègue, M. Roty, juge d’instruction à Paris, que le directeur du laboratoire de toxicologie n’avait pas terminé ses recherches; toutefois, jusqu’à présent, il n’a pas relevé de taches de sang sur les vêtements de Pierre.
13 mai 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Brest, 12 mai. Pour ne pas prolonger l’instruction de l’affaire Cadiou, Me Feillard a renoncé à demander la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, d’autant plus que, l’instruction pouvant être close à la fin du mois, son client pourra comparaitre devant les assises à la session de juillet.
L’ingénieur conserve un grand calme ; il déclare qu’il est persuadé que le jury reconnaîtra son innocence.
Les derniers témoins
Brest, 12 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu cet après-midi six autres ouvriers de l’usine de la Grand’Palud. Tous ont vu M. Cadiou arriver à son bureau de bon matin le mardi 30 décembre et le quitter vers 9 heures. Un seul de ces ouvriers affirme que M. Cadiou et M. Pierre sont partis ensemble le 30 décembre vers 11 heures du matin.
M. Pierre soutient que le 30 décembre, il est arrivé à l’usine à 9 heures et demie après le départ du directeur qu’il n’a pas rencontré et que c’est le 29 décembre qu’il a vu M. Cadiou pour la dernière fois.
14 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 13 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a confronté, cet après-midi, M. Le Bos, brasseur à Landerneau, avec le fermier Bonnefoy.
Ce dernier, on s’en souvient, après avoir affirmé qu’il avait vu Pierre et Cadiou ensemble, le matin du 30, s’était rétracté Bonnefoy a rappelé comment il avait été amené à reconnaître son erreur.
« Mme Pierre, a-t-il déclaré, n’a exercé aucune pression sur moi. Dans les premiers jours de mars, elle est venue chez moi avec Julia Juzeau et m’a demandé si j’étais sûr d’avoir vu son fils avec M. Cadiou le 30 décembre. « Cela est très grave, m’a-t-elle dit, et il faut bien réfléchir avant de lancer une telle affirmation. Mais, ajouta-t-elle, si cela est vrai, n’hésitez pas à le dire. Il y a un coupable dans cette affaire. Il faut le découvrir.
M. Bonnefoy a maintenu sa rétractation. Devant la rétractation du fermier Bonnefoy, M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a renoncé à la confrontation du témoin avec M. Pierre.
Dès lors, il ne reste plus à l’accusation que le témoignage du contremaître Bignard qui, seul parmi tout le personnel de l’usine, continue à affirmer avoir vu M. Cadiou et Pierre partir ensemble le 30 décembre, à 11 heures du matin.
16 mai 1914 – p. 1 et 3
L’AVANT-GUERRE
L’instruction de l’affaire Cadiou, quelle qu’en soit la conclusion judiciaire, n’aura pas été inutile. Elle permet, en effet, de juger des progrès de ce que M. Léon Daudet a si justement appelé l’Avant-Guerre.
Dès sa création, en effet, l’usine de la Grand Palud passait, en Bretagne, pour une entreprise allemande, mais il fallut qu’éclata le drame pour que ce soupçon devint une certitude.
Au lendemain de la mystérieuse disparition de M. Louis Cadiou, l’ancien fondateur de l’usine, M. Legrand, reconnut devant le juge d’instruction que la société anonyme dont il était l’administrateur délégué avait été constituée pour les deux tiers de son capital par des financiers allemands, MM. Themming [Temming], de Buhl et Falkermann, de Manheim.
Il avoua même qu’un officier de réserve prussien en avait été le premier directeur technique.
Ce n’est pas tout. La Grand’Palud ayant été rayée, à la suite de la catastrophe de la Liberté, de la liste des adjudicataires de la Guerre et de la Marine, la Société, en apparence, rompit tout lien avec ses bailleurs de fonds d’outre-Rhin.
Mais, en fait, ceux-ci en restèrent les maîtres.
Le juge d’instruction vient, en effet, de découvrir une correspondance de 1913 établissant que les capitaux de la maison Themming [Temming] et Falkermann restèrent engagés dans l’usine de Landerneau jusqu’en novembre de l’année dernière.
Ajoutons que, comme « fournisseur de matières premières », M. Cadiou touchait la prime à l’exportation de l’Allemagne, ce qui lui permettait de fabriquer à un prix plus bas que ceux de ses concurrents français.
Ainsi non seulement l’argent était allemand, mais la matière première de nos poudres l’était aussi.
Qui pourra nier, après cette constatation, qu’une réglementation nouvelle s’impose des marchés de fourniture passés avec l’État ? Qui pourra contester l’utilité de la courageuse campagne de M. Léon Daudet ?
La France consacre assez de milliards chaque année à préparer la guerre, pour qu’elle ne veuille pas rester à la merci d’une surprise d’avant-guerre.
Quand donc M. Cadiou
FUT-IL TUE ?
Brest, 15 mai. – M. Bidart [Bidard] de la Noé a recueilli, cet après-midi, une déposition qui a causé tout d’abord une certaine sensation.
Le docteur Quédec, de Landerneau, qui assistait à l’exhumation du cadavre de M. Cadiou, déclara que lorsqu’on souleva la tête du mort, quelques gouttes de liquide ayant l’apparence de sang tombèrent de la face.
Plusieurs médecins, interrogés sur le point de savoir si un corps enterré depuis trente-six jours pouvait saigner, firent une réponse négative. Il semblait donc résulter de la déposition du docteur Quédec que M. Cadiou n’était pas mort depuis longtemps quand on le retrouva.
Mais le docteur Rousseau fournit l’explication suivante, qui est plausible :
M. Cadiou, dit-il, reposait la face contre le sol et son visage était recouvert d’une couche de glaise si épaisse que la plaie du cou ne devint visible qu’après avoir été lavée à grande eau.
« Dans la petite poche argileuse qui s’était formée dans le sol, à l’endroit où la tête reposait, un peu de sérosité rougeâtre, qui avait coulé de la plaie, était restée. La face, qui était baignée dans ce liquide, en retint une partie, et il n’est pas surprenant que des gouttelettes en soient tombées au moment où l’on soulevait la tête.
« Prétendre que M. Cadiou venait d’être enterré est une sottise. Le corps était relativement bien conservé, pour diverses raisons que j’ai exposées dans mon rap- port. Mais il est évident que le corps avait longuement macéré dans l’eau : la peau était ridée, les ongles et les cheveux se détachaient. Ce sont là des indices qui ne permettent pas d’avoir une hésitation. »
Le juge a ensuite entendu M. Lamballe, huissier à Landerneau, qui déclara avoir avancé à Pierre, le 31 décembre, les 2,000 francs pour la paye des ouvriers, et M. Le Bos, adjoint au maire de Landerneau, qui assista, le 4 février, à l’exhumation du cadavre.
L’Association des anciens élèves de l’École centrale a saisi la Ligue des Droits de l’Homme du cas de l’ingénieur Pierre. Le Comité central a demandé des renseignements sur l’affaire à M. Hanlauer, président de la section brestoise.
17 mai 1914 – p. 3
L’Affaire Cadiou
Brest, 16 mai. On a dit que la balle qui tua M. Cadiou ne pouvait pas sortir du revolver de Pierre, et voici qu’aujourd’hui te dire prend de sérieuses probabilités.
L’expert armurier de Saint-Étienne, qui est chargé d’examiner la balle et auquel on a remis un vélo-dog en tout point semblable à celui qui fut vendu à Pierre par l’armurier de Landerneau, a lui-même des doutes, à ce point qu’il a fait demander à M. Marie si le velo-dog à lui confié est bien en tout point pareil à celui que possédait l’ingénieur.
Un non-lieu probable
Brest, 16 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu ce matin M. Botereau, dessinateur, qui acheta la tonnelle derrière laquelle Pierre s’abrita pour essayer son revolver. C’était fin mai 1913, a-t-il dit.
M. Lecorre, retraité de la marine, a confirmé ce qu’a dit l’ingénieur : c’est pour le soigner que Pierre acheta de la belladone.
Cet après-midi, le juge d’instruction entend M. Nicolas qui affirme avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre. La piste de Morlaix semble intéresser maintenant le juge.
Et il se confirme, ce qui est bien naturel après les dernières dépositions, que le parquet rendrait un non-lieu en l’état en faveur de Pierre.
18 mai 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Brest, 17 mai. — Comme nous l’avions annoncé, le juge d’instruction a entendu M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, qui a affirmé avoir salué M. Cadiou le 31 décembre, sur le quai de la gare de Morlaix. Le témoin base son souvenir sur des points de repère précis. A une question pressante du juge, demandant s’il était absolument certain que la personne qu’il a rencontrée était bien M. Cadiou, M. Nicolas a répondu : « Je n’ai pas une profonde certitude, mais une intime conviction ».
Un premier incident judiciaire vient, d’autre part, se greffer sur cette affaire. Se jugeant diffamé par deux journaux de Morlaix et par son adversaire malheureux à la députation, M. Cloarec a assigné en 50.000 francs de dommages-intérêts devant le tribunal correctionnel de Morlaix les propriétaires des journaux et M. Larher.
Le plaignant estime que le rôle qui lui a été attribué dans l’affaire Cadiou porte atteinte à sa considération et lui cause un préjudice.
L’affaire sera plaidée le 8 juin.
19 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 18 mai. – Me Feillard, avocat de Pierre, ayant demandé communication du dossier, a été avisé ce matin que toutes les pièces avaient été remises hier à Me Fleys et Me Vichot, avocat et avoué de Mme Cadiou, partie civile, qui en prennent copie. En signe de protestation, Me Feillard n’assistera pas au prochain interrogatoire de Pierre.
20 mai 1914 – p. 1 et 3
Les surprises de l’affaire Cadiou
Sans doute ne sommes-nous pas au terme des surprises que nous réserve l’affaire Cadiou ; mais la dernière en date – pour l’instant – a de quoi confondre.
Le défenseur de Pierre ayant, selon son droit, demandé communication du dossier de son client, M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction d’un type décidément rare, lui répondit que ce dossier était chez l’avoué de Mme Cadiou, partie civile.
On comprend que l’avocat ait été stupéfait. Comme si ce n’était pas assez d’une, M. Bidart [Bidard] de la Noé avait commis deux irrégularités. Il est, en effet, de règle constante de ne pas communiquer la procédure d’une instruction à la partie civile, et, en second lieu, jamais un dossier ne doit quitter le palais de justice.
Nous avons eu déjà l’occasion de le dire, le juge d’instruction de Brest s’est montré dès le début de l’affaire Cadiou d’une partialité révoltante.
Aujourd’hui, il perd toute notion de son devoir professionnel. Notre plus grande surprise, c’est que le Garde des Sceaux le laisse encore en fonctions et ne l’ait pas déjà déféré au conseil supérieur de la magistrature.
L’Affaire Cadiou
Brest, 19 mai. Le juge d’instruction a entendu M. Rocher, directeur d’une usine de blanchiment de coton de Daoulas.
Le témoin a déclaré qu’avant de fonder son usine, et sachant que M. Cadiou désirait céder la Grand’Palud, il avait offert à ce dernier une certaine somme pour l’acheter ; mais M. Cadiou exigea une somme supérieure.
Par un contrat signé le 10 janvier, l’ingénieur Pierre fut nommé directeur de l’usine de Daoulas : mais, deux jours après, l’ingénieur résilia le traité parce que, disait-il, M. Cadiou avait disparu et il ne voulait pas quitter sa place avant que son directeur soit retrouvé.
21 mai 1914 – p. 3
L’Affaire Cadiou
Brest, 20 mai. Me Léon Fleys, de la Cour d’appel de Paris, avocat de la partie civile, a consacré deux jours à l’examen du dossier Cadiou, qui lui a été communiqué par le juge d’instruction.
Voici les déclarations qu’il a faites à l’un de nos confrères et qu’il a autorisé à reproduire, en raison, a-t-il dit, des indiscrétions commises par la partie adverse :
« En ce qui concerne les accusations que Pierre a portées contre Cadiou, tant au ministère de la Guerre qu’ailleurs, je ne trouve rien dans le dossier qui puisse les justifier. Il y a une accusation précise : celle qui concerne le wagon de coton livré à la poudrerie d’Angoulême, mais on peut expliquer cette livraison par une erreur. Il résulte, d’ailleurs, d’une déposition très nette du général Gaudin, que les fournitures étaient conformes au cahier des charges…
« Reste l’accusation d’après laquelle la Grand Palud devait marcher avec des capitaux allemands. Il est évident qu’en 1909, lorsque Cadiou acheta l’usine à M. Legrand, la Grand’Palud appartenait aux Temming, en grosse partie du moins, mais Cadiou s’était réservé le droit de rembourser les actions en cinq ou six ans. C’est ce qu’il fit. II disparut alors que le rêve de sa vie de devenir seul propriétaire était accompli… »
L’Affaire Cadiou touche à sa fin
L’INTERROGATOIRE DÉFINITIF
Brest, 20 mai. – M. Bidart [Bidard] de la Noé a commencé l’interrogatoire définitif de l’ingénieur Pierre, en présence de son avocat, M. Feillard.
Cet interrogatoire a été consacré à la question du revolver.
L’ingénieur a déclaré qu’il ne se rappelle pas la date exacte à laquelle il a acheté l’arme à Landerneau, mais il a affirmé l’avoir vendue à un représentant de commerce inconnu de passage à la Grand’- Palud.
L’interrogatoire a continué par l’explication de la présence de M. Pierre chez M. Cadiou, les 4 et 5 janvier pour réparer le téléphone du directeur ; il est établi que l’appareil ne fonctionnait pas et que M. Pierre a demandé des plombs au receveur des télégraphes pour le réparer.
L’ingénieur affirme qu’il a vu dans l’appartement de M. Cadiou les deux valises, qui n’ont pu être retrouvées, et dont une devait contenir le dossier rassemblé par l’usinier pour confondre ses adversaires.
M. Bidard de la Noé, je d’instruction, accuse formellement M. Pierre d’avoir fait disparaître les documents.
L’ingénieur proteste de son innocence ; il déclaré qu’il connaissait les pièces rassemblées par M. Cadiou qui étaient, toutes, sans importance, les documents compromettants relatifs à l’affaire d’Angoulême ayant été détruits.
L’interrogatoire reprendra samedi.
23 mai 1914 – p. 1 et 3
Régime d’arbitraire
Voici, enfin, une assemblée élue qui proteste contre les étranges procédés d’instruction, de M. Bidart [Bidard] de la Noé.
Le Conseil général du Var vient, en effet, d’émettre le vœu suivant :
Le Conseil général du Var, considérant que la liberté individuelle a toujours été considérée par les hommes de progrès et de cœur comme sacrée considérant que les pouvoirs accordés aux juges d’instruction sont trop étendus, qu’ils peuvent provoquer la ruine matérielle et morale des citoyens victimes d’erreurs judiciaires, que les actes d’arbitraire les plus flagrants ont été déplorés dans bien des cas; péniblement impressionné par la troublante affaire de l’ingénieur Pierre (affaire Cadiou), émet le vœu que le droit accordé aux juges d’instruction en ce qui concerne l’arrestation et l’incarcération prolongées de présumés coupables soit modifié dans un sens favorable à la liberté des citoyens.
Bien entendu, personne ne peut se faire d’illusion sur la suite qui sera donnée à cette manifestation. Le problème des garanties de la liberté individuelle, c’est le premier des problèmes constitutionnels. Il est posé depuis 1875.
Chacun sait qu’il n’est pas résolu.
Ce n’en est pas moins celui par lequel les réformateurs qui ont du courage pourraient commencer, non seulement parce que c’est le premier, mais aussi parce que c’est celui dont la solution sera le moins difficile.
Il ne sera pas aisé de décider la Chambre et le Sénat, au jour de la révision, à diminuer leurs pouvoirs, mais ils s’entendront sans doute assez facilement pour restreindre ceux des juges d’instruction.
Et ce sera autant de gagné pour la liberté individuelle.
Puis, ensuite, il faudra bien séparer effectivement le judiciaire de l’exécutif et du législatif, assurer son indépendance et sa prééminence.
Ce sera plus épineux. Ce n’est pas moins nécessaire.
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 22 mai. – En présence des déclarations prêtées à M. Grivolat, directeur de musée de Saint-Étienne, le juge a convoqué ce matin M. Marie, armurier à Landerneau, qui a confirmé que le revolver re mis à l’instruction était exactement semblable à celui vendu à l’ingénieur Pierre. M. Marie ne sait pas si le revolver avait quatre ou cinq rayures.
Me Robert, notaire à Landerneau, a dé posé au sujet de la situation de fortune de Cadiou.
D’autre part, les époux Prigent, de Morlaix, étaient en désaccord au sujet de le date à laquelle ils virent M. Cadiou. Mlle Prigent a déclaré formellement que c’est Le premier janvier que sa mère dit, en se mettant à table : « Nous avons vu Cadiou ».
24 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Et maintenant ?
Le procureur de la République de Brest serait enfin décidé à mettre en liberté provisoire l’ingénieur Pierre, accusé d’avoir tué Cadiou. L’inculpé est en prison depuis quatre mois.
Pourtant, presque dès les premiers jours, l’instruction avait appris au juge des faits qui infirmaient singulièrement les soupçons dont était victime l’ingénieur : balle mortelle ne sortait pas de son revolver, son couteau n’était pas souillé de sang, Cadiou était vivant et pédalait sur les grandes routes une semaine après le jour où Pierre l’aurait assassiné. Rien n’y a fait on a gardé Pierre.
N’examinons plus la question de la culpabilité : elle est en effet du domaine de la justice. Mais sur quoi nous nous devons d’appuyer, c’est sur l’étrange conduite de M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction commis à cette affaire. Ce magistrat nous l’avons déjà signalé est coupable d’une double faute : celle d’avoir communiqué le dossier de l’instruction à la partie civile, celle d’avoir laissé sortir ledit dossier du Palais de Justice de Brest.
Nous protestons, au nom des garanties que donne le Code à la défense, au nom de la liberté individuelle ainsi violée, et nous demandons maintenant que l’accusé innocent est en liberté, ce que l’on fera du juge coupable.
Brest, 23 mai. Mme Pierre a été avisée ce matin par Me Feillard, avocat de son fils, que M. Guilmard, procureur de la République, venait de notifier à la partie civile son intention de mettre Pierre en liberté provisoire.
M. Roty, doyen des juges d’instruction du Parquet de la Seine, a reçu hier le rapport que M. Kohn-Abrest, chef du laboratoire de toxicologie, avait été chargé par le parquet de Brest de rédiger, après examen des vêtements de M. Cadiou et de l’ingénieur Pierre.
M. Kohn-Abrest a relevé des traces de sang sur les vêtements de M. Cadiou : mais il n’en a pas trouvé sur ceux de l’ingénieur.
Les taches relevées sur le couteau et la pioche de M. Pierre ne sont en rien suspectes ; ce sont des taches de rouille.
M. Roty va transmettre ce rapport à M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction.
25 mai 1914 – p. 3
L’Affaire Cadiou
Brest, 23 mai. Nous avons annoncé hier que M. Guilmard, procureur de la République à Brest, venait de notifier à la partie civile son intention de mettre l’ingénieur Pierre en liberté provisoire. Le juge d’instruction a dit qu’il lui était en effet impossible de terminer l’instruction assez à temps pour que la chambre des mises en accusation pût statuer sur le renvoi de l’affaire aux assises de juillet, ce qui aurait prolongé de trois mois la détention de l’ingénieur.
Me Feillard déclare qu’il est persuadé que la mise en liberté provisoire de son client sera prochainement suivie d’un non-lieu.
L’interrogatoire de l’ingénieur sera fort probablement terminé demain soir, et sa mise en liberté aura lieu aussitôt après. Hier, il a été interrogé sur la situation financière de l’usine de la Grand’Palud, qui était très prospère.
26 mai 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
L’ingénieur Pierre est enfin remis en liberté
Brest, 25 mai. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a interrogé M. Pierre pendant quatre longues heures sur l’emploi de son temps le 30 décembre.
Le juge lui a fait remarquer qu’une trentaine d’ouvriers avaient vu M. Cadiou à l’usine dans la matinée du 30 décembre et qu’il était invraisemblable qu’il ne l’eût pas aperçu.
L’ingénieur n’a pas varié dans ses précédentes déclarations ; il a affirmé n’avoir pas vu le directeur ce matin-là ; d’ailleurs, il dut arriver à son bureau après le départ de M. Cadiou, qui quitta l’usine vers neuf heures.
L’interrogatoire continuera demain après-midi.
M. Pierre a quitté le cabinet du juge d’instruction à sept heures, et il a été reconduit à la prison Bouguen pour la levée de l’écrou.
L’ingénieur a franchi la porte de la prison à sept heures et demie.
M. Pierre a embrassé longuement sa mère, qui attendait en automobile, pour emmener son fils à Landerneau.
Déclarations de l’ingénieur Pierre
M. Pierre, en quittant la prison ce soir, a fait les déclarations suivantes :
Je remercie la presse qui, par ses investigations minutieuses, a empêché plusieurs erreurs de témoignage et m’a fait enfin rendre à la liberté après quatre mois de détention.
« Je suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père malade, pour mes parents et mes amis qui n’ont pu croire un seul instant à ma culpabilité.
« Il paraît que mon affaire a fait couler beaucoup d’encre.
« J’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour les gardiens qui m’ont toujours traité avec beaucoup de ménagements. J’ai rencontré dans mes co-détenus de nombreux déshérités de la vie ; leur infortune m’a aidé à supporter la mienne.
« J’ai beaucoup réfléchi et aussi un peu travaillé ; ce fut pour moi un réconfort.
« Maintenant, je vais attendre près des miens, à Landerneau, la fin de mon cauchemar ; avec mon dévoué défenseur, devenu pour moi un grand ami, je vais rechercher par tous les moyens en mon peu- voir la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour.
« Celui qui a enterré mon ancien patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait que l’on retrouvât son cadavre par l’odeur qui devait fatalement un jour ou l’autre se dégager. Voilà pour moi ce qui est certain.
« On a dit, si crime il y a, que ce crime était un crime intellectuel. Allons donc !… Mais je ne veux porter mes soupçons sur personne, sans avoir des preuves certaines.
« Je vais prendre un peu de repos, respirer l’air frais des champs, auquel j’étais si habitué et qui m’a tant manqué.
« Encore une fois, merci à tous ceux qui ont songé à moi dans mon triste sort. »
27 mai 1914 – p. 1 et 2
L’ACTUALITÉ
La Responsabilité des Fonctionnaires
Après la mise en liberté de M. Pierre
« Il faut diminuer le nombre des tribunaux, et augmenter le traitement des magistrats », nous dit M. Berthélemy, professeur à la Faculté de Droit.
L’ingénieur Pierre est enfin libre. Grâce aux protestations presque unanimes de la presse française, M. Bidart [Bidard] de la Noé a dû lâcher sa proie.
C’est très bien. Mais en attendant, le prévenu a tout de même fait 110 jours de prison.
Notre démocratie est ainsi faite : nous n’avons plus un roi, nous en avons quelques centaines. Et plus encore que le monarque des siècles passés, le tyranneau de justice ou de police est considéré comme infaillible.
Le contribuable n’a aucune possibilité de recours sérieux contre un fonctionnaire qui a porté atteinte à sa liberté, ou à ses intérêts. Si inconséquente, si injuste que soit une prévention, celui qui l’a subie n’a qu’à s’estimer fort heureux qu’on daigne s’apercevoir qu’il n’est pas coupable.
Le vice de notre législation est flagrant, et il nous a semblé de quelque intérêt, en ce moment où l’on se préoccupe, un peu partout, des mesures propres à sauvegarder la liberté individuelle, de faire une enquête sur cette grave question.
CHEZ M. BERTHELEMY
Je suis allé, dans l’hôtel discret et silencieux qu’il habite, derrière le Luxembourg, demander à M. Berthelemy, professeur à la Faculté de droit, de bien vouloir me confier, pour les lecteurs du Rappel, ce qu’il pense de l’irresponsabilité presque complète de ces fonctionnaires.
D’abord, m’a-t-il dit, je profite de l’occasion pour féliciter le Rappel, qui mène, en ce moment, une fort belle campagne. J’ai lu avec un grand plaisir les articles de M. Edmond du Mesnil sur la révision de la Constitution. Et justement, la question que vous me posez se rattache à ce grave problème.
MOINS DE TRIBUNAUX, DES MAGISTRATS MIEUX PAYES
« Le mal, l’affaire Cadiou, après tant d’autres, le souligne beaucoup de fonctionnaires ne sont pas à la hauteur de leur tâche. Cette insuffisance manifeste a deux causes, selon moi : elle provient d’abord de ce fait que, comme on recrute beaucoup de juges, on est obligé de s’entourer de moins de garanties qu’il serait nécessaire, et de prendre non seulement les bons, mais encore les moins bons, sinon les mauvais. D’autre part, les émoluments dérisoires que l’on donne aux magistrats empêchent bien souvent que l’on recrute parmi les meilleurs.
« Nos magistrats n’ont pas toujours les qualités qui leur seraient nécessaires, et c’est la principale cause du mal.
« Ajoutez à cela leur mauvaise répartition (à Paris, tous les juges d’instruction sont débordés alors qu’en province beaucoup n’ont rien à faire) et vous saisirez sur le vif le principal vice de notre organisation judiciaire. Il faut donc, avant tout, diminuer le nombre des tribunaux, et augmenter le traitement de nos juges,
LA RESPONSABILITÉ DES FONCTIONNAIRES
M. Berthelemy ajouta :
En ce qui concerne la responsabilité des fonctionnaires, je ne pense pas qu’il serait bon d’adopter le système de la responsabilité pénale ou celui de la responsabilité civile.
« La législation actuelle permet de prendre, contre tous les fonctionnaires, des peines disciplinaires. Il suffirait sans doute d’appliquer, sérieusement, les règlements en vigueur pour que les juges d’instruction se souviennent qu’ils sont responsables de leurs actes.
« La question est fort délicate. Il ne faut pas gêner la répression, énerver le policier où le juge par la menace constante d’une peine disciplinaire. Les magistrats peuvent se tromper, comme tous les hommes, et la crainte de l’erreur pourrait ‘les entraîner à ne pas oser assez réprimer.
« Nous avons déjà obtenu que l’État verse une indemnité aux victimes d’erreurs judiciaires. Mais il faut en convenir : il ne serait pas aussi aisé d’agir de même pour les victimes des erreurs de l’instruction.
« En tous cas, la responsabilité civile ou pénale des magistrats ne me semblent pas désirables.
« Il faut réformer, conclut M. Berthelemy, beaucoup réformer même, et ce n’est pas moi qui en disconviendrai. Seulement, voyez-vous, il ne faut pas affaiblir le droit pénal ; on ne se plaint que trop, déjà, que la répression f… le camp ! »>
Après ce mot décisif, je n’avais plus qu’à prendre congé de l’aimable M. Berthelemy.
Nous publierons la suite de cette enquête qui, comme l’a très justement noté M.Berthelemy, précise un des points importants de la réforme constitutionnelle.
Le problème qui se pose se résume simplement : il s’agit de savoir si, en France, le bon plaisir ou la sottise d’un homme, investi de fonctions publiques, peuvent primer le droit des citoyens.
J. C.
L’Affaire Cadiou
Il va falloir trouver l’assassin de M. Cadiou
Landerneau, 26 mai. L’ingénieur a passé une partie de sa matinée, savourant la liberté dont il fut privé pendant cent neuf jours.
Il est bien décidé les déclarations qu’il a faites à la presse, les déclarations qu’il a faites à sa mère, ses réponses au juge hier le prouvent à ne pas laisser tomber l’affaire dans l’oubli. Ici, d’ailleurs, l’opinion publique est très montée. Elle n’admettrait pas qu’un non-lieu vint terminer le drame.
II est bien certain que la mort de l’usinier et les circonstances qui l’ont entourée mettront en cause des personnes qui, jusqu’à présent, sont restées dans l’ombre. M. Jean-Marie Cadiou a déclaré hier à un de nos confrères qu’il était stupéfait de la mise en liberté de l’ingénieur. Il savait de quelle façon M. Bidart [Bidard] de la Noé considérait l’affaire :
« Je ne puis me faire, a-t-il dit, à l’idée que l’ordre de levée d’écrou ait pu être donné par lui. Un jour ou l’autre, il faudra qu’on connaisse la vérité. »
Par conséquent, puisque les deux partis ont la ferme volonté de faire la lumière, nous pouvons dire que l’affaire Cadiou va recommencer dans des conditions nouvelles.
Nouvel interrogatoire
Brest, 26 mai.
M. Pierre a subi, de trois à sept heures, un nouvel interrogatoire.
M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a développé la thèse de l’accusation suivant laquelle M. Cadiou, que personne ne revoit après le 30 décembre, aurait été tué dans le bois de la Grand’Palud d’un coup de revolver, aurait eu ensuite la gorge tranchée et aurait été enterré par Pierre à l’issue d’une discussion relative au contrat qui le liait à l’usine et l’empêchait d’entrer à l’usine voisine de Daoulas.
L’ingénieur a protesté avec véhémence contre l’accusation.
C’est une abomination s’est-il écrié, Je suis allé une seule fois dans le bois avec M. Cadiou, en octobre ; je n’ai jamais levé la main sur personne ; j’ai le cœur trop sensible pour commettre un tel forfait. »
M. Bidart [Bidard] de la Noé a terminé son interrogatoire en voulant faire avouer à M. Pierre que lui, qui avait dénoncé son directeur, devait lui conserver une grande animosité.
L’ingénieur a prouvé le contraire au juge par ce fait que, le 30 décembre, croyant M. Cadiou parti pour Paris, il lui avait adressé ses vœux de Nouvel An et lui avait dit qu’il n’oubliait pas ses enfants auxquels il faisait l’envoi de bonbons.
En quittant le cabinet de M. Bidart [Bidard] de la Noé, avec son avocat, Me Feillard, M. Pierre a, une nouvelle fois, protesté de son innocence, puis il est reparti pour Landerneau avec sa mère.
29 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 28 mai. – Le rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, est arrivé à Brest, ainsi que les caisses contenant les vêtements de Pierre, de Cadiou, la pioche, le couteau et le rasoir qui avaient été saisis.
L’expert n’a pas trouvé de traces de sang sur les vêtements de Pierre ni sur les instruments. Par contre, il a relevé de nombreuses traces sur les vêtements de Cadiou, ce qui indique bien que celui-ci fut tué alors qu’il portait les vêtements avec lesquels il fut enterré.
L’opération judiciaire avec prise de photographies qui devait être faite demain à la Grand’Palud, a été remise à plus tard.
30 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 29 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, chargé de l’affaire Cadiou, est parti hier soir pour Paris. Le garde des Sceaux ayant demandé au parquet de Brest des explications sur l’instruction de l’affaire en vue de l’interpellation de M. Paul Meunier, député de l’Aube, il y a tout lieu de croire que le juge d’instruction se rend auprès du ministre afin de lui fournir les éclaircissements qui lui sont nécessaires et lui exposer les raisons pour lesquelles Pierre a été maintenu sous les verrous jusqu’au 25 mai.
4 juin 1914 – p. 3
L’Affaire Cadiou
Le rapport de l’expert Grivollat [Grivolat]
Saint-Étienne, 3 juin. M. Grivollat [Grivolat], conservateur des musées de Saint-Étienne, chargé par le Parquet de Brest d’expertiser la balle qui tua M. Cadiou, a adressé son rapport au juge d’instruction, M. Bidard de la Noé.
D’après les conclusions de son rapport, la balle meurtrière est une balle velo-dog de 6 millimètres 35 sortant d’une maison française et conforme à celle vendue par l’armurier Marie à l’ingénieur Pierre.
Cette balle, dit l’expert, ne peut pas être confondue avec d’autres balles, de fabrication analogue, et encore moins avec des balles de pistolets automatiques d’un système étranger du calibre de 6 millimètres 35. Le crime, ajoute-t-il, fut commis avec un revolver velo-dog et non avec une autre arme. »
Analysant la particularité d’une rayure circulaire existant à l’extrémité du blindage de la balle qui tua M. Cadiou, M. Grivollat [Grivolat] dit que cette rayure circulaire concorde avec la même particularité relevée sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie.
10 juin 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU.
Brest, 9 juin. M. Bidard de la Noé se rendra cet après-midi à la Grand’Palud, où il sera procédé, en présence de Me Feillard, avocat de Pierre, et de Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, à l’inventaire des papiers de l’usine.
11 juin 1914 – p. 3
L’Affaire Cadiou
Brest, 10 juin.
L’instruction de l’affaire Cadiou ne sera reprise que la semaine prochaine.
Les assises du Finistère étant fixées au 16 juillet, l’ingénieur Pierre ne pourra comparaitre qu’à la session d’octobre, à moins que, d’ici là, il ne bénéficie d’un non-lieu.
13 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 12 juin. Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, a reçu de Rouen une lettre signée Le Goff, se disant ancien ouvrier de l’usine de la Grand’Palud.
Le Goff affirme que M. Cadiou s’est suicidé le soir du 2 janvier avec un revolver acheté chez un armurier de Morlaix. Il désigne une personne qui, avec le concours de deux ouvriers ennemis de Pierre, organisa la mise en scène et enterra le corps de M. Cadiou dans nuit du 4 au 5 janvier.
La lettre donne des précisions sur le Voyage à Saint-Pol-de-Léon, M. Cadiou aurait passé par Henvic et Carantec, où Le Goff l’aurait rencontré le premier janvier à 3 heures 40.
14 juin 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Brest, 13 juin. On n’attache pas d’importance à la lettre, signée Le Goff, reçue par Me Feillard, le défenseur de l’ingénieur Pierre, et affirmant que M. Cadiou s’est suicidé avec un revolver acheté à l’armurier Marie.
Celui-ci dément les termes de cette lettre ; de son côté, l’ingénieur Pierre, qui habite actuellement un hôtel à Landerneau avec sa mère, croit qu’elle est l’œuvre d’un mystificateur.
17 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Landerneau, 16 juin. – Des recherches ont été faites ce matin, dans le jardin de l’ingénieur Pierre, en présence de ce dernier, par le chef de la brigade mobile de Rennes, pour retrouver les balles tirées par l’ingénieur Pierre, lorsqu’il essaya le revolver acheté chez l’armurier de Landerneau.
Jusqu’ici ces recherches n’ont donné aucun résultat.
19 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Le rapport de l’expert
Brest, 18 juin. Le rapport de l’expert M. Grivolat, a été communiqué mercredi à l’ingénieur Pierre et à son défenseur.
Si dans ses conclusions l’expert croit pouvoir apporter à la justice quelques présomptions à la charge de Pierre, il résulte cependant du rapport que la preuve n’a pu être faite d’une manière décisive.
« Nous affirmons bien, a dit M. Grivolat, que la balle qui a tué M. Cadiou est de même fabrication que celles vendues par l’armurier Marie. C’est une balle blindée de « velo-dog » de cartoucherie française, mais cette fabrication est répandue par- tout et on la trouve chez tous les armuriers.
« Nous ne trouvons rien dans les pièces à conviction, dit encore l’expert, qui puis- se ajouter un peu de lumière et fournir une preuve éclatante. »
20 juin 1914 – p. 2
La Séance du Sénat
AFFAIRES ETRANGERES, JUSTICE
INTÉRIEUR ET GUERRE
La discussion du budget se poursuit rapidement. En quelques heures, le Sénat a examiné trois budgets et a épuisé la discussion générale de celui de la guerre. A propos du budget de la justice, nous avons entendu certaines observations des plus suggestives.
M. Jenouvrier a signalé l’exhibition du nu le plus brutal qui s’intitule « Visions d’art » qui se produit dans un établisse- ment parisien. Les sénateurs allaient tous chercher l’adresse lorsque M. Bérenger a indiqué un autre établissement où des danseuses, dont certaines n’ont pas dix-huit ans, se livrent à des danses lascives, vêtues de ce qu’on appelle un simple cache-sexe.
« C’est dégoûtant, a dit M. Réveillaud ». D’ailleurs, M. Bérenger se réserve pour un prochain débat où sera examiné l’ensemble des faits d’exhibitions pornographiques à Paris. Espérons que cette discussion aura lieu à huis clos,
H. S.
Notre ami et distingué collaborateur Louis Martin, a la parole dans la discussion générale du budget de la Justice. Il demande que l’on améliore la situation des magistrats.
« A ce propos, dit-il, je tiens à dire quelques mots de deux affaires qui ont récemment ému l’opinion ; je veux parler d’abord de l’affaire Pierre-Cadiou.
« L’instruction dans cette affaire a suivi une marche régulière. J’exprime le regret qu’on ait laissé emprisonné pendant plusieurs mois un homme contre lequel n’existaient que des présomptions de culpabilité singulièrement fragiles.
« De même dans une affaire de dattes empoisonnées, à Auch, la justice a, sans le vouloir, bien entendu, causé des dommages regrettables à une personne dont l’innocence a été finalement reconnue.
« Peut-être de pareils faits ne se produiraient-ils pas si nous avions des juges d’instruction plus éclairés, et pour cela je reviens à mon point de départ il faudrait mieux payer la magistrature.
En terminant, l’orateur demande que les règles relatives au roulement des magistrats soient mieux observées au tribunal de la Seine.
L’unanimité de l’assemblée applaudit. MM. de Lamarzelle, Jenouvrier, et Bérenger se plaignent des exhibitions et des outrages à la pudeur qui se produisent chaque année au bal des Quat’z’arts.
Le ministre de la Justice répond aux différents orateurs. Il s’associe aux paroles prononcées par M. Louis Martin sur la nécessité de relever le traitement des magistrats.
En ce qui concerne, dit-il, l’affaire Pierre-Cadiou, dont M. Louis Martin a entretenu le Sénat, je me bornerai puisque cette affaire est encore pendante à dire que les pouvoirs des juges d’instruction ont été déjà limités par la loi sur l’instruction contradictoire ; je souhaite très vivement que le projet de loi déjà voté par le Sénat et relatif à la garantie de la liberté individuelle, soit à bref délai porté à l’ordre du jour de la Chambre.
« J’arrive à la question soulevée par MM. de Lamarzelle et Bérenger. Je serai à la disposition du Sénat le jour où il voudra discuter l’interpellation annoncée par M. Bérenger.
« Mais je puis dire dès à présent que si des mesures répressives n’ont pas été immédiatement prises à la suite de la visite que m’a faite M. Bérenger, c’est que le préfet de police et le Parquet ont cru de- voir mettre tout d’abord les directeurs des scènes où se produisaient des spectacles délictueux en demeure de mettre un terme à ces spectacles.
« A la suite de cette intervention, il y a eu une certaine atténuation des faits signalés ; un théâtre a même été fermé.
« Si l’enquête à laquelle je vais me livrer me démontre que des exhibitions scandaleuses se continuent, la Chancellerie et le Parquet prendront les mesures nécessaires pour les faire cesser.
La discussion générale est close, les chapitres sont votés, ainsi que le budget des services pénitentiaires et celui de la Légion d’honneur.
Les 36 chapitres du budget des Affaires étrangères défilent ; on arrive à l’Intérieur. Aucune contestation. Nous voici au budget de la Guerre.
M. Chapuis a la parole. II se préoccupe du grand nombre d’ouvriers étrangers qui travaillent autour des forts.
Le ministre de la Guerre le rassure. M. Debierre s’inquiète du grand nombre de malades. M. le ministre.
Je puis donner l’assurance que, s’il y a des responsables, ils seront punis. La Chambre a nommé une commission d’enquête qui a déposé son rapport. Personne ne refusera les crédits indispensables pour assurer le logement et la santé de nos soldats.
La commission d’enquête a reconnu que les services du génie et de santé ont donné, un effort surhumain pour que tout le nécessaire soit fait. La statistique médicale du mois de mai dernier donne des chiffres inférieurs à ceux des périodes antérieures. Nous pouvons donc considérer que nous sommes sortis de la crise et nous pouvons rassurer les familles sur la santé de leurs enfants.
M. Messimy obtient un vif succès. On aborde les chapitres et le Sénat s’arrête à l’article 40.
On continuera aujourd’hui, à trois heures- H. S.
23 juin 1914 – p. 3
L’Affaire Cadiou
Brest, 22 juin. Le juge d’instruction a entendu de nouveaux témoins dans l’affaire Cadiou.
Le nommé Lebot, employé du chemin de fer, a affirmé avoir entendu Bignard dire dans un débit de boissons, qu’il n’était pas certain que ce fût le 30 décembre qu’il vit MM. Pierre et Cadiou sortir ensemble de l’usine.
Le chauffeur Bignard, un des témoins à charge contre l’ingénieur Pierre, a reconnu qu’il avait exprimé ce doute, mais, néanmoins, il a déclaré qu’après réflexion, il maintenait la date du 30 décembre.
27 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
L’instruction est close
Brest, 26 juin. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, doit clore demain l’instruction de l’affaire Cadiou par un dernier interrogatoire de l’ingénieur Pierre, et la communication à l’inculpé des rapports du docteur Paul, qui examina le cadavre de M. Cadiou, de M. Kohn-Abrest, chargé de l’expertise de vêtements de la victime, et de M. Grivolat, qui procéda à l’examen de la balle meurtrière.
Le classement des 3,000 pièces du dossier commencera immédiatement.
28 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 27 juin. Le juge d’instruction a donné lecture à l’ingénieur Pierre, en présence de son avocat, des rapports des experts Paul, Kohn-Abrest et Griollat [Grivolat]. M. Pierre a fait quelques observations sans importance. Il continue à protester de son innocence.
Au cours de l’instruction, l’ingénieur Pierre avait déclaré que l’ancien secrétaire du laboratoire des poudres, M. Herry, renseignait Cadiou sur les prix minima des adjudications. Une commission rogatoire avait alors été lancée à l’effet d’interroger M. Henry mis à la retraite le 15 décembre ; mais, le 6 mai dernier, celui-ci se suicidait, en se précipitant sous un train en gare d’Ivry.
Ajoutons, d’autre part, que l’enquête judiciaire vient d’établir que l’armurier Marie, de Landerneau, a acheté en 1909 et 1912 cinq revolvers Hammerless, système automatique de 4 et 5 rayures. Un de ces revolvers aurait été vendu à M. Pierre, un autre a été versé à l’instruction, le troisième a été vendu à un courtier de Plougastel.
On va rechercher les détenteurs des deux autres armes.
1er juillet 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Brest, 30 juin. – M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a remis ce matin au procureur de la République le dossier de l’affaire Cadiou dont l’instruction est close.
Le réquisitoire sera prêt vers le 10 juillet.
7 juillet 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Landerneau, 6 juillet. Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noé, trois témoins ont été entendus ce matin par M. Froint, juge de paix de Landerneau, relativement au genre de vie de l’ingénieur Pierre.
L’usine de la Grand’Palud a été mise à prix aujourd’hui à 200.000 francs, en l’étude de Me Henri Robert, notaire à Landerneau. Aucune enchère ne s’est produite.
La maison de campagne de Keranster a été adjugée 19.000 francs à M. Jean-Marie Cadiou.
10 juillet 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 9 juillet. – Le procureur de la République vient de transmettre à M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, son réquisitoire définitif au sujet de l’affaire Cadiou et ses conclusions tendant à renvoyer l’ingénieur Pierre devant la Cour d’assises du Finistère.
Les déclarations des témoins qui ont vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble, le 30 décembre, la découverte du cadavre, près du domicile de l’ingénieur, la balle meurtrière, qui appartenait au revolver acheté par l’ingénieur Pierre, arme qui n’a pu être retrouvée ; la disparition de dossiers importants que possédait M. Cadiou, la mésintelligence entre l’ingénieur et son directeur, sont les principales bases de l’accusation.
13 juillet 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 12 juillet. L’instruction de l’affaire Cadiou est close par une ordonnance rendue hier, et renvoyant devant la cour d’assises du Finistère l’ingénieur Pierre, comme assassin de M. Cadiou. Le veilleur de nuit Bossard, bénéficie d’un non-lieu.
25 juillet 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Angoulême, 24 juillet. -A la suite des révélations de l’ingénieur Pierre, au cours de l’affaire Cadiou, la justice avait acquis la conviction que des fraudes et des malfaçons avaient été commises à l’occasion de livraisons de coton-poudre à la poudrerie d’Angoulême.
Une enquête discrète fut ouverte et, hier soir, le juge d’instruction, accompagné du substitut du procureur de la République du commissaire spécial et d’un commissaire de police, se rendit inopinément à la poudrerie et fit procéder à des perquisitions chez plusieurs personnes, notamment chez le sieur Porion dont le nom fut cité au cours de l’affaire de la Grand Palud, et chez un sieur Aubinaud, comptable.
On affirme que ces perquisitions ont été fructueuses, qu’elles démontrent des fraudes, des malfaçons et de graves négligences.
30 juillet 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Rennes, 29 juillet. -La chambre des mises en accusation, réunie cet après-midi, pour statuer sur le cas de l’ingénieur Pierre, a décidé son renvoi devant la cour d’assises du Finistère, sous l’accusation d’assassinat.
27 octobre 1919 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
La cour d’assises du Finistère, siégeant à Quimper, jugera, à partir d’aujourd’hui 27 octobre, l’ingénieur Désiré-Louis Pierre, âgé de 37 ans, accusé d’avoir assassiné avec préméditation, le 30 décembre 1913, à la Forest (Finistère), M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix el qui, depuis le 1er mars 1909, dirigeait l’usine de la Grande-Palud, pour le blanchiment et la préparation des cotons à nitre destinés aux poudreries.
Pierre, qui, on s’en souvient, s’engagea, dès 1914, au 13e régiment d’artillerie et fut versé dans les services automobiles, n’a cessé de protester de son innocence.
Il affirme qu’il avait vu son patron pour la dernière fois le lundi 29 décembre, vers 11 heures 30 du matin, lorsque, après être allé avec lui au moulin, de la Grande-Palud, il l’avait quitté près du pont de l’usine, sur le chemin allant de la route de Landerneau à la Forest. Il a toujours persisté dans ces allégations, bien qu’au cours de l’information, un très grand nombre d’autres témoins soient venus déclarer qu’ils avaient vu M. Cadiou à l’usine dans la matinée du 30 décembre et que l’un de ceux-ci certifie qu’il a aussi, lui, rencontré l’ingénieur et son patron à cette même date, vers 11 heures du matin.
Les débats dureront environ huit jours. M. le bâtonnier Henri Robert présentera la défense de l’ingénieur. Mme Vve Cadiou, qui se porte partie civile, sera représentée par M Maurice Flach, du barreau de Paris.
28 octobre 1919 – p. 2
Les débats de l’affaire Cadiou ont commencé hier à Quimper, L’accusé proteste de son innocence.
30 octobre 1919 – p. 2
LE PROCÈS DE QUIMPER
Nous en sommes toujours au défilé des témoins à charge, jusques et y compris la somnambule qui fut consultée, pendant l’instruction de l’affaire, par les amies de Mme Veuve Cadiou. Cette voyante, d’ailleurs, n’apprend rien de nouveau, comme on peut en juger par ce dialogue :
D. Dites ce que vous savez.
R. Depuis six ans, il y a des choses que je ne me rappelle plus.
D. Vous n’êtes lucide qu’à l’état de sommeil.
R. Oui.
31 octobre 1919 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Quimper, 30 octobre. Salle archi-comble.
La parole est donnée à Me Maurice Floch [Flach], au nom de la partie civile. Il adjure le jury de bannir tout ce qu’il a entendu sur l’affaire Cadiou avant de pénétrer dans la salle se sont ouverts lundi dernier, ces longs débats.
Puis, avant le ministère public, il se livre à un véritable réquisitoire contre l’accusé.
L’avocat de la partie civile termine, sa plaidoirie à 16 h. 30, en concluant que Pierre est la dernière personne qui a vu M. Cadiou le matin du 30 octobre et qu’il était seul à avoir intérêt à ce que Cadiou disparut. Pierre reste impassible.
L’audience est suspendue. La parole est donnée à M. Cazenavette, procureur général, qui continuera demain.
1er novembre 1919 – p. 2
LE PROCÈS DE QUIMPER se termine par un acquittement
Me Henri Robert vient de remporter un nouveau succès. Son client, l’ingénieur Pierre, accusé de l’assassinat de M. Cadiou, a été acquitté par le jury de la cour d’assises de Quimper.
Après ce verdict, salué par les applaudissements, Pierre a rejoint sa femme qui pleurait ; ils se sont embrassés longuement. Il a déclaré avoir eu toujours confiance dans la justice et n’avoir jamais douté de son acquittement.
Il va rester quelques jours en Bretagne avec sa femme, de la passera ensuite quelques jours à Paris et se retirera vraisemblablement dans sa famille à Condé (Eure).
