Manchette du journal Le Temps, édition de janvier 1914

Le Temps est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1861 à 1942. Suite aux ordonnances de 1944 sur la presse, le matériel du Temps est saisi servira à la Libération à la création du Monde.
Le journal a une ligne politique républicain-conservateur.
Titre de référence sous la IIIe république, il se démarque en étant tourné vers l’actualité internationale. L’information est jugée de qualité, sérieuse et objective.
Tirage 1913 : 45 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 80 articles dont 0 en première page
1919 : 5 articles dont 0 en première page
La série d’articles rédigés par l’envoyé spécial Fernand Momméja sont à l’image du journal : de qualité, sérieux et objectifs. Il fait preuve de clairvoyance et de perspicacité notamment début mars 1914.

Source : BnF Gallica

Table des matières

13 janvier 1914 – p. 4

Notre correspondant de Brest nous écrit :
M. Louis Cadiou, administrateur délégué de l’usine de cellulose pour coton-poudre, dite de la Grande Palud, située à la Forest, près de Landerneau, a disparu depuis le 28 décembre dernier. M. Cadiou résidait habituellement à Paris, rue du Cherche-Midi, avec sa femme et son enfant, mais il faisait de fréquents séjours à Landerneau, où on le vit pour la dernière fois le 28 décembre, prenant le train pour Brignogan. M. Cadiou était attendu à Paris le 31 décembre. Ne le voyant pas arriver, sa femme s’inquiéta et pria M. Cloarec, député, ami de la famille, d’aviser la police. M. Cloarec se rendit à la
Sûreté générale, qui détacha deux inspecteurs avec mission d’enquêter dans le Finistère. On retrouva, dans plusieurs hôtels de la région, la trace du passage de M. Cadiou. Les affaires de l’usine paraissent prospères et l’examen de la comptabilité a établi que toutes les écritures sont en règle.
M. Cadiou s’est-il suicidé ? On ne le pense pas généralement. L’hypothèse d’un crime, ajoute-t-on, doit être écartée également. La famille croit à une chute accidentelle dans la rivière Elorn.
M. Cadiou, ancien avoué à Morlaix, est âgé de 48 ans.

6 février 1914 – p. 4

Cadiou avait été assassiné

Nous avons annoncé hier, dans une deuxième édition, que le cadavre de M. Louis Cadiou, ancien avoué, administrateur de l’usine de fulmicoton de la Grand’Palud, près de Landerneau, disparu depuis le 30 décembre dernier, avait été retrouvé non loin de son usine.
Nous avons déjà relaté les circonstances dans lesquelles M. Cadiou avait disparu. L’administrateur de l’usine de la Grand’Palud, qui habitait Paris avec sa femme et ses enfants, s’était rendu à Landerneau le 26 décembre dernier, ainsi qu’il le faisait fréquemment. Dans la matinée du 30 décembre, M. Cadiou dit à sa femme de ménage, au moment où il se rendait à l’usine, qu’il repartirait le soir même pour Paris. Depuis lors, on ne l’avait pas revu. Le lendemain, Mme Cadiou attendit vainement à la gare Montparnasse son mari qui avait annoncé son retour. Ne recevant plus de ses nouvelles, elle avisa M. Le Cloarec [Cloarec], député du Finistère, qui demanda à la Sûreté d’opérer des recherches. M. Pierre, directeur technique de l’usine de la Grand’Palud, interrogé, déclara qu’il avait vu pour la dernière fois M. Cadiou le 29 décembre, alors que d’autres personnes affirmaient l’avoir aperçu se dirigeant vers l’usine le 30 décembre.
Les recherches des inspecteurs de la Sûreté dans toute la région restèrent infructueuses. Au parquet de Brest d’ailleurs on ne semblait pas croire à un crime. Cependant Mme Cadiou et le frère du disparu, M. Jean Cadiou, tanneur à Kerinou-Lambézellec, étaient persuadés que l’administrateur de la Grand’Palud avait été victime d’un guet-apens. Ces jours derniers même, Mme Cadiou annonçait qu’elle ferait don d’une somme de 2,000 francs à la personne qui ferait découvrir le cadavre de son mari.
Avant-hier, M. Jean Cadiou, qui poursuivait toujours ses recherches, recevait une lettre ainsi conçue :

Louis Cadiou a bien été assassiné par un homme grand, châtain, barbu, de trente à trente-cinq ans, qui était aidé d’un autre plus petit, lequel faisait le guet. On lui avait tendu un piège pour le faire tomber c’est peut-être une corde. Vers quatre heures ou cinq heures, une fois à terre, il a reçu un « gros coup au côté droit de la tête, puis un autre dans le dos, mais ce dernier était inutile, le premier l’ayant assommé. Qu’on ne le cherche pas dans l’eau, il n’y est pas mais dans un talus, près d’un petit bois ou d’un bosquet. L’endroit est recouvert d’un peu de terre, à droite d’un moulin. Le corps sera découvert et l’assassin pris.

Les renseignements contenus dans cette lettre avaient été, ajoutait le signataire, donnés par une cartomancienne de Nancy. Bien qu’un peu incrédule, M. Jean Cadiou se rendit hier matin au moulin situé près de l’usine de la Grand’Palud. Il fouillait du bout de sa canne les fourrés et les buissons qui entourent le moulin, quand, vers 11 heures, étant arrivé au pied d’un ravin dans un bois appartenant à M. Vacheront, maire de la Forêt, il aperçut, près d’un orme, un endroit où la terre paraissait avoir été fraîchement remuée. Ayant soulevé les broussailles, il ramena un bout d’étoffe. Le cœur serré par l’angoisse, il s’accroupit et gratta la terre avec ses ongles. Bientôt il découvrit le veston que portait son frère. Affolé, il courut au moulin. Le contre-maître de l’usine et le directeur, M. Pierre, arrivèrent aussitôt ainsi que les gendarmes. Le cadavre de M. Cadiou avait été enterré à une dizaine de centimètres de la surface il portait une blessure profonde à la tête et la gorge avait été presque entièrement sectionnée les mains étaient encore gantées.
Le corps fut transporté à l’usine et le parquet de Brest vint procéder aux premières constatations.
Le docteur Rousseau, médecin légiste, procéda à l’autopsie. Les commissaires de police et gendarmes perquisitionnèrent dans l’usine ; ils découvrirent une pioche à laquelle des cheveux adhéraient encore.
Il semble établi que M. Cadiou a été tué à un carrefour du bois et traîné jusqu’à l’endroit où son corps a été retrouvé. Mais il est impossible de relever les traces utiles à l’enquête, car une chasse au sanglier a eu lieu la veille même dans le bois de M. Vacheront et les meutes et les chasseurs ont laissé de nombreuses empreintes.
M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République, et M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction ont interrogé longuement dans la soirée M. Pierre, l’ingénieur-directeur de l’usine, que M. Jean Cadiou accuse formellement. Des contradictions ayant été relevées dans les déclarations qu’il a faites, M. Pierre a été mis en état d’arrestation.
M. Louis Pierre qui proteste de son innocence, est âgé de 31 ans ; il est originaire de Conches-en-Ouche (Eure). C’est un ancien élève de l’Ecole centrale ; il était depuis quatre ans à la Grand’Palud.
L’accusé a été écroué dans la chambre de sûreté de la gendarmerie de Landerneau.
Au parquet de Brest on paraît persuadé que l’histoire de la cartomancienne de Nancy est un stratagème imaginé par la famille afin de soustraire aux représailles le dénonciateur de M. Pierre.
Des dissentiments sérieux existaient entre M. Pierre et M. Cadiou. L’ingénieur aurait émis plusieurs fois l’idée de remplacer son administrateur. On croit qu’il y a des complices, le crime apparaissant comme un crime de cupidité.

7 février 1914 – p. 4

L’assassinat de M. Cadiou

Le parquet de Brest poursuivant son enquête sur l’assassinat de M. Louis Cadiou, administrateur de l’usine de la Grand’Palud, a procédé hier dans le domicile de la victime à une perquisition, au cours de laquelle les magistrats auraient découvert un document établissant que M. Louis Pierre, l’ingénieur directeur technique, avait déjà cherché à nuire à son administrateur. On n’a d’ailleurs retrouvé chez M. Cadiou ni dossier ni aucun autre papier, et l’on fait remarquer à ce sujet que, quelques jours après la disparition de M. Cadiou, M. Pierre s’était rendu sous un prétexte quelconque au domicile de ce dernier, dont il s’était fait donner la clef.
D’autre part, la perquisition effectuée au domicile de M. Louis Pierre a amené la découverte d’un brouillon de lettre adressée à un haut personnage et qui serait très compromettante pour l’ingénieur directeur technique. Ce dernier, qui a été définitivement inculpé de l’assassinat de son administrateur, continue à protester avec énergie de son innocence. Il persiste à nier, d’accord avec
M. Guyot [Guillou], son comptable, et sa bonne, Mlle Julia Juzeau, que M. Cadiou soit venu à l’usine le 30 décembre, et il ajoute que c’est bien le 29 qu’il a vu son administrateur pour la dernière fois. Par contre, plusieurs témoins affirment avoir aperçu M. Cadiou dans la matinée du 30 décembre se dirigeant vers le bois de M. Vacheront, où M. Pierre serait venu le rejoindre. Le frère de la victime déclare d’ailleurs que M. Pierre avait donné rendez-vous à cet endroit à son administrateur sous prétexte d’examiner des sources que l’on projetait de capter pour l’usine.
D’autre part, un témoin, M. Biguard [Bignard], contremaître à la Grand’Palud, déclare que M. Pierre avait proféré des menaces de mort contre son administrateur si celui-ci le faisait renvoyer. Or M. Cadiou avait donné congé à son directeur technique qui devait quitter l’usine de la Grand’Palud le 1er mars prochain.
Malgré les graves présomptions qui pèsent sur lui, M. Louis Pierre garde la plus grande assurance et paraît persuadé qu’il pourra facilement repousser toutes les charges que l’on fait peser sur lui.

8 février 1914 – p. 4

L’assassinat de M. Cadiou

M. Louis Pierre, l’ingénieur-directeur de l’usine de la Grand’Palud, inculpé de l’assassinat de son administrateur, M. Cadiou, ne s’est pas départi un seul instant de son calme ; il affirme en souriant que tout s’éclaircira bientôt à son avantage. Il faut reconnaître d’ailleurs que ceux qui connaissent le jeune ingénieur se refusent généralement à le croire capable d’un tel crime. Le contremaître de l’usine, M. Bignard, malgré les dissentiments qui existaient entre son directeur et lui, croit lui aussi, que M. Pierre n’est pas coupable.
Nous avons dit qu’on avait trouvé chez le directeur de la Grand’Palud le brouillon d’une lettre que l’on présentait comme très compromettante pour l’inculpé. Dans cette lettre, M. Pierre accusait M. Cadiou de n’avoir livré à la poudrerie d’Angoulême que quatre wagons, au lieu dès cinq qui étaient portés sur la facture ; il assurait également que l’usine de la Grand’Palud ne livrait à l’administration militaire que des déchets de coton nitré. Une enquête fut ouverte, la suite de laquelle M. Cadiou fut exclu pour l’avenir de toutes les adjudications de fournitures militaires.
L’enterrement de M. Louis Cadiou a eu lieu hier à Landerneau, en présence d’une foule nombreuse. Malgré son état de santé précaire, Mme Cadiou avait tenu à y assister. Interrogée par M. Paulin, commissaire spécial à Brest, la veuve du défunt a donné les explications suivantes sur l’histoire de la lettre de la somnambule :
« J’ai, a-t-elle dit, un frère dont la belle-mère, Mme Sainby [Sainpy], connaît à Nancy une somnambule extra-lucide qui déjà, dans des circonstances presque analogues, donna à une famille des renseignements très précis. Mme Sainby [Sainpy] alla donc consulter cette voyante, à qui elle remit des gants ayant appartenu à mon mari. Elle me transmit ensuite les réponses qui lui furent faites et que vous connaissez. »
Mme Sainby [Sainpy], qui, habite Pont-à-Mousson, a confirmé absolument, à la demande d’un de nos confrères, les déclarations de Mme Cadiou ; mais elle s’est énergiquement refusée à faire connaître le nom de la somnambule à qui elle s’est adressée.

9 février 1914 – p. 4

L’assassinat de M. Cadiou

M. Bidart [Bidard]de la Noë, juge d’instruction à Brest, chargé de l’enquête concernant l’assassinat de M. Cadiou, a entendu hier matin M. Louis Pierre, l’ingénieur directeur technique de l’usine de la
Grand’Palud. M. Pierre, qui n’a pas encore fait choix d’un défenseur, s’est borné à renouveler ses protestations d’innocence. Sans se départir un seul instant de son assurance, il a maintenu que M.
Cadiou est venu à l’usine le 29 décembre il ne croit pas qu’il y soit allé le 30. Par contre, plusieurs témoins persistent à affirmer qu’ils ont vu M. Cadiou entrer à l’usine le 30 décembre dans la matinée. Le contremaître de l’usine, M. Bignard, ajoute que M. Cadiou quitta l’usine avec l’ingénieur vers onze heures du matin. Les deux hommes se dirigèrent vers le moulin. M. Pierre, toujours d’après M. Bignard, rentra, à l’usine à midi moins dix pour chercher son capuchon qu’il avait oublié ; il alla ensuite déjeuner et revint à une heure trente puis il partit et on ne le revit plus que vers cinq heures.
Le juge d’instruction avait cru pouvoir confronter M. Pierre et Mme Cadiou, mais celle-ci très souffrante a prié, le magistrat, de surseoir à cette entrevue. Mme Cadiou a donc été, introduite dans le cabinet du juge, pendant que l’ingénieur était réintégré à la maison d’arrêt. Elle a fait part au juge d’instruction de ses appréhensions quand elle apprit la disparition de son mari. Elle a déclaré qu’elle avait reçu le 31 décembre une lettre de M. Pierre, expédiée la veille de Landerneau, à l’adresse de M. Cadiou et réclamant une somme d’argent que l’administration avait oublié de lui remettre avant son départ pour Paris.
Mme Cadiou affirme que, par cette lettre, l’ingénieur a voulu écarter les soupçons, car on sait que le crime a été commis dans la journée du 30.
Il semble encore, d’après elle, que l’assassin ait voulu faire croire que le vol était le mobile du crime, car ni le portefeuille, ni la montre de la victime n’ont été retrouvés.
Entendue par le commissaire de police de Pont-à-Mousson, sur commission rogatoire du juge de
Brest, Mme Sainby [Sainpy] a donné le nom et l’adresse de la somnambule dont les révélations amenèrent la découverte du corps de M. Cadiou. Celle-ci est une dame veuve Hoffmann, qui donne des consultations comme voyante sous le nom de Mme Camille, rue de l’Équitation, 16, à Nancy. Mme Sainby [Sainpy] a déclaré au commissaire de police qu’elle n’avait pas donné à la somnambule la moindre indication pouvant guider ses réponses.

10 février 1914 – p. 4

L’assassinat de M. Cadiou

Le juge d’instruction de Brest, chargé de l’enquête concernant l’assassinat de l’administrateur de l’usine de la Grand’Palud, a envoyé hier des commissions rogatoires à divers parquets de province, notamment à celui de Nancy qui est chargé d’interroger Mme Camille, la voyante, dont les révélations auraient amené la découverte du cadavre de M. Cadiou.
De leur côté, les inspecteurs de la Sûreté ont interrogé M. Bonnefoy, fermier de la Grand’Palud, dont les déclarations très précises confirment que M. Cadiou s’est bien rendu à l’usine dans la matinée du 30 décembre et en est sorti en compagnie de M. Pierre.
« Le 29 décembre, a déclaré M. Bonnefoy, allant à la foire de Lesneven, j’ai rencontré sur la route de Landerneau M. Cadiou, causant avec le charretier Leroy.
« Le 30, je me trouvais chez moi. J’ai vu, vers neuf heures, arriver à l’usine M. Cadiou. Je l’ai aperçu aussi au moment où il parlait avec M. Pierre ; tous deux avaient leur pèlerine de caoutchouc. J’en suis d’autant plus certain que le vent a rabattu celle de l’ingénieur sur son visage. Ma mémoire a gardé extrêmement précis le souvenir du geste qu’il fit avec sa main pour la relever. »
Cette déclaration, si elle infirme celle de M. Pierre qui prétend ne pas avoir vu M. Cadiou le 30 décembre, est également en contradiction avec le témoignage de M. Bignard, qui a dit que M. Cadiou, après être sorti avec l’ingénieur, était rentré à l’usine vers midi pour chercher sa pèlerine qu’il avait oubliée.
Les inspecteurs ont également entendu un ancien ouvrier de J’usine, M. Bossard, qui a déclaré avoir vu le 28 décembre un inconnu, dont il a donné le signalement, en longue conférence avec M. Pierre, dans le bureau de ce dernier.

11 février 1914 – p. 4

L’assassinat de M. Cadiou

Le directeur de l’usine de la Grand’Palud est détenu depuis huit jours sous l’inculpation d’avoir assassiné son administrateur, M. Cadiou. Les présomptions relevées contre lui paraissaient bien fragiles depuis lors, l’enquête menée par la justice et la Sûreté n’a pu relever aucune charge nouvelle.
Le juge d’instruction de Brest a entendu hier M. Legrand, ancien maire de Landerneau, fondateur de l’usine de la Grand’Palud et actuellement propriétaire d’une fabrique similaire, à Daoulas ; il a également reçu la déposition de M. Salliot, ancien comptable de l’usine. Ces témoins ont fourni des renseignements sur la fondation de la société, sa situation financière et les relations entre MM. Pierre et Cadiou.
D’autre part, M. Bidart [Bidard] de la Noë a interrogé M. Pierre au sujet de la visite que, d’après un ancien ouvrier de l’usine, il aurait reçu dans son bureau le 28 décembre. M. Pierre a déclaré sans la moindre hésitation que ce mystérieux visiteur n’était autre que l’oncle de sa bonne, M. Mazurié, ouvrier menuisier, qui était venu chez lui réparer un sommier.
Mme Pierre, la mère de l’ingénieur inculpé, est arrivée hier à Brest, mais elle n’a pas été autorisée à voir son fils.

12 février 1914 – p. 4

L’assassinat de M. Cadiou

« Je jure que mon fils est innocent ! Il restera à la prison du Bouguen des mois s’il le faut, jusqu’à ce que l’assassin soit découvert, jusqu’à ce que son innocence éclate, entière mais il ne faut pas qu’il en sorte par la porte basse, qui laisserait son nom entaché. » Telle est la fière déclaration qu’a faite hier soir Mme Pierre, la mère du directeur technique de l’usine de la Grand’Palud. Il faut d’ailleurs reconnaître qu’à mesure que se poursuit l’instruction, les charges déjà si fragiles relevées contre
M. Pierre s’évanouissent les unes après les autres. Aussi l’enquête semble-t-elle s’orienter vers une autre voie.
A la suite d’une conférence qui a eu lieu hier entre le procureur de la République, le juge d’instruction et le médecin légiste, les vêtements de M. Cadiou vont être soumis à un nouvel examen. On a fait en effet la remarque que le jour où le corps fut découvert, les vêtements n’étaient point maculés de sang, alors que la gorge avait été presque entièrement sectionnée.
On semble d’autre part attacher une certaine importance à une déclaration faite par un homme d’affaires de Landerneau qui avait au nombre de ses débiteurs un fermier habitant près de la Grand’Palud. Ce fermier, dont il connaissait la situation difficile, lui a versé quelques jours après la disparition de M. Cadiou, 600 francs sur une somme de 1,600 francs qu’il lui devait. Les inspecteurs de la Sûreté contrôlent actuellement les déclarations faites par l’homme d’affaires.

13 février 1914 – p. 4

L’assassinat de M. Cadiou

Un fait s’est produit hier, qui pourrait, à en croire certains bruits, diriger l’enquête vers une voie nouvelle.
On a repêché dans la rivière de Morlaix le cadavre de Mlle Yvonne Guezennec, vingt et un ans, sténo-dactylographe à la préfecture de Quimper, qui avait quitté le domicile de ses parents à Brest, le 29 décembre dernier, pour se rendre à Morlaix. Elle avait passé la nuit du 30 dans un hôtel de cette ville, qu’elle avait quitté en disant qu’elle partait pour Rennes.
On ne peut s’empêcher d’être frappé, de la coïncidence entre la date de la disparition de M. Cadiou et de celle de la jeune fille. Et on rappelle à ce propos qu’à l’époque où les recherches furent entreprises pour retrouver M. Cadiou, M. Pierre déclara au commissaire spécial « Cadiou ! Vous devriez le rechercher dans la rivière de Morlaix et vous le retrouveriez. »

14 février 1914 – p. 4 et 6

L’assassinat de M. Cadiou

D’après les premiers témoignages recueillis par l’enquête, il semblait établi que M. Cadiou avait été assassiné le 30 décembre. On avait vu ce jour-là l’administrateur de la Grand’Palud quitter l’usine en compagnie de son directeur technique, et depuis ce moment on ne savait ce qu’il était devenu ; c’était là d’ailleurs la seule charge sérieuse relevée contre M. Pierre.
Or plusieurs témoins absolument dignes de foi, interrogés hier par les commissaires de la brigade mobile de Rennes, ont affirmé avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier. M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, a vu, à la gare de Morlaix, l’administrateur de la Grand’Palud descendre du train de Landerneau. M. Baron, vétérinaire à Morlaix, et Mme Baron l’ont également aperçu le même jour dans cette ville. Enfin M. Picard, propriétaire du café de la Terrasse, à
Morlaix, a déclaré que M. Cadiou est venu dans son établissement le 1er janvier lui présenter ses souhaits du nouvel an. Tous ces témoins sont formels dans leurs déclarations.
D’autre part les magistrats et le médecin légiste confirment aujourd’hui que M. Cadiou a été étranglé et que le sectionnement de la gorge n’a été effectué qu’assez longtemps après la mort, ce qui explique que les vêtements n’aient pas été maculés de sang. Le corps aurait été ensuite transporté à l’endroit où il a été découvert. Ainsi le champ se trouve ouvert à toutes les hypothèses, et le mystère qui entoure la mort de M. Cadiou ne semble pas près de s’éclaircir.

L’affaire Cadiou

M. Lescouvé, procureur de la République, vient de recevoir du procureur de la République de Brest le télégramme suivant :
« Sur invitation du procureur général, prière de désigner un médecin légiste de Paris pour procéder à une nouvelle autopsie dans l’affaire Cadiou. »
M. Lescouvé a immédiatement désigné le docteur Paul, qui a télégraphié au parquet de Brest pour l’aviser qu’il se tient à sa disposition.

15 février 1914 – p. 4

L’assassinat de M. Cadiou

En même temps qu’il demandait au parquet de la Seine de désigner un médecin légiste de compétence indiscutée pour pratiquer une nouvelle autopsie du corps de M. Cadiou, le procureur de la République de Brest adressait au même parquet une commission rogatoire en vue de faire procéder à une perquisition au domicile de Mme Cadiou à Paris. M. Vallet, commissaire à la direction de la police judiciaire, s’est donc rendu rue du Cherche-Midi, 85 bis, où il a trouvé Mme Cadiou, en compagnie de sa mère, Mme Richard, et de sa tante, Mlle Guillemin. Le magistrat a saisi de nombreuses lettres de M. Cadiou à sa femme toutes sont conçues en termes affectueux et montrent que l’harmonie la plus complète régnait dans le ménage.
Nous disions hier que le champ se trouvait rouvert à toutes les hypothèses elles sont déjà nombreuses. Ainsi, bien des personnes se demandent aujourd’hui si l’administrateur de la Grand’Palud, dont la situation financière n’était pas bonne, assure-t-on, ne se serait pas suicidé en voyant son usine définitivement évincée des adjudications militaires. Des amis prévenus auraient ensuite simulé l’assassinat. Quelque invraisemblable qu’elle soit, cette version trouve crédit tant à Landerneau qu’à Morlaix et à Brest.
Cependant, de nombreuses personnes persistent à affirmer que l’assassinat de M. Cadiou a eu pour mobile la cupidité et que l’on trouverait peut-être le secret de la mort de l’administrateur de la Grand’Palud dans les dossiers de l’administration militaire.

16 février 1914 – p. 4

L’assassinat de M. Cadiou

M. Bidard de la Noë, le juge d’instruction de Brest, chargé d’éclaircir le mystère qui entoure l’affaire Cadiou, a confronté hier M. Pierre avec cinq témoins pour savoir si l’ingénieur a été vu oui ou non, avec M. Cadiou dans la journée du 30 décembre. Quand le prévenu a été amené, les menottes aux mains, dans le cabinet du magistrat, les cinq hommes se sont levés et l’ont salué respectueusement. Tous en effet sont persuadés de son innocence. Quant à leurs dépositions elles furent presque toutes affirmatives. Dès que M. Pierre eut réintégré la prison, M. Bidard de la Noë chargea M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, de perquisitionner à Landerneau, au domicile de Julia Juzeau, domestique de l’ingénieur. Cette opération n’a donné aucun résultat. Pendant ce temps, des inspecteurs de la brigade mobile de Rennes procédaient à une enquête, à Morlaix, sur le séjour de
M. Cadiou dans cette ville le 31 décembre et le 1er janvier. Ils ont recueilli trois nouveaux témoignages, absolument catégoriques, qui viennent confirmer les dépositions de MM. Nicolas, Le Picard et de M. et Mme Baron. M. Cadiou a été vu successivement le 1er janvier à Morlaix, par M. Caramous [Caramour], patron couvreur, au café de la Terrasse, et par M. et Mme Prigent. L’industriel de la Grand’Palud paraissait vieilli et fatigué. Il était eu tenue de ville. Où changea-t-il de vêtements, puisqu’il fut retrouvé en costume cycliste et où coucha-t-il ? On l’ignore.
D’autre part le parquet de Quimper a reçu une déposition de M. Le Guiner, juge de paix, ami de M. Cadiou. Ce magistrat rencontra l’industriel une quinzaine de jours avant sa disparition ; celui-ci se plaignit amèrement des ennuis qui lui étaient créés par certaines personnes de Landerneau et des luttes qu’il avait eu à soutenir :

Mais à présent, ajouta-t-il, je suis bien tranquille car je suis arme contre, mes ennemis. J’ai en ma possession des documents compromettants qui les forceront à me laisser en paix.

C’est après-demain mardi que le docteur Paul procédera, à Morlaix, à une nouvelle autopsie de l’industriel. En attendant Me Henry Raynaud, défenseur de M. Pierre, a déposé des conclusions tendant à la mise en liberté provisoire de son client. L’affaire qui passionne la Bretagne a eu hier, à
Paris, un écho comique. Un individu, correctement vêtu, se présentait au Palais de Justice, demandant à parler au procureur de la République.
Reçu par M. Bacquart, le distingué secrétaire du parquet, il lui déclara qu’il apportait la clé de l’affaire Cadiou.
Et comme M. Bacquart l’invitait à s’expliquer, l’inconnu s’écria tout à coup :
– Je suis Cadiou lui-même, je viens de ressusciter
Pour toute réponse, le secrétaire du parquet appela un garde municipal, et fit conduire le dément à l’infirmerie spéciale du Dépôt. C’est un nommé Jean Legroux, qui habite rue du Faubourg-Saint-Antoine.

18 février 1914 – p. 6

La mort de M. Cadiou

(De notre correspondant particulier)
Morlaix, 17 février.
Le corps de M. Cadiou a été exhumé ce matin, à 5 heures 1/2 en présence de M. Renaudin, commissaire de police de Morlaix, et transporté à la morgue de l’hospice où l’autopsie a été faite en présence de MM. Pachot, avocat général à Rennes Rousseau, médecin légiste à Brest ; Picard, procureur de la République, et Le Clech, juge d’instruction, à Morlaix ; Guilmard, procureur de la République, et Bidard de La Noé, juge d’instruction à Brest. Commencée à 8 heures, l’autopsie ne s’est terminée qu’à 11 heures.
Le docteur Paul a prélevé les viscères et divers organes, notamment une partie de la gorge. L’autopsie aurait donné des résultats inattendus très graves changeant la face de l’affaire et qui ont nécessité un transport de justice immédiat.
Elle a démontré en effet que M. Cadiou avait été tué par une balle ile revolver, tirée du côté droit, derrière la tête. Le projectile a suivi un trajet oblique, tranchant l’artère carotide de droite.
Le praticien a trouvé la balle logée à la base du crâne. Il ne peut dire si la gorge fut tranchée avant la mort ou après. La lésion fut faite, énorme, affreuse, de 26 centimètres, peut-être pour dissimuler la trace du coup de feu.

19 février 1914 – p. 4 et 6

La mort mystérieuse de M. Cadiou

Les résultats de la contre-autopsie du corps de M. Cadiou pratiquée par le docteur Paul, médecin légiste près le parquet de la Seine, ont donné un nouvel aspect à cette affaire où les surprises et les coups de théâtre ne se comptent déjà plus. Depuis fin décembre, date de la disparition de l’usinier de la Grand’Palud ; depuis le 4 février, jour où, grâce aux étranges révélations d’une voyante, le cadavre du disparu fut enfin découvert, des versions tellement, contradictoires et invraisemblables, ont été émises que ce drame n’apparaît plus que comme une lugubre fantaisie. Aussi croyons-nous devoir en rappeler, pour nos lecteurs, les principales péripéties.
M. Louis Cadiou, administrateur de l’usine de la Grand’Palud, qui habitait Paris avec sa femme et ses enfants, allait très souvent à Landerneau où il restait parfois des mois entiers pour surveiller de près la fabrique et traiter des affaires. Le 30 décembre au matin, alors qu’il se trouvait à Landerneau depuis plusieurs jours, M. Cadiou, en quittant son logement pour se rendre à l’usine, dit à sa femme de ménage qu’il repartirait le soir même pour Paris. Le lendemain, Mme Cadiou attendit vainement son mari, qui avait cependant annoncé son retour. Ne recevant plus de ses nouvelles et pressentant un malheur, elle avisa M. Cloarec, député du Finistère et ami de M. Louis Cadiou, qui convaincu que ce dernier avait été assassiné, demanda à la Sûreté d’ouvrir une enquête.
Les recherches des inspecteurs de la Sûreté restèrent complètement infructueuses. Au parquet de Brest, d’ailleurs, on semblait repousser l’hypothèse de l’assassinat pour admettre celle d’une fugue.
Certains individus, qui avaient peut-être intérêt à dérouter les recherches, assuraient contre toute vraisemblance que l’accord ne régnait pas toujours dans le ménage Cadiou et que le mari avait déjà disparu dans les mêmes circonstances à plusieurs reprises. Cependant Mme Cadiou et le frère du disparu, M. Jean Cadiou, tanneur à Kerinou-Lambézellec, persuadés que l’administrateur de la Grand’Palud avait été victime d’un guet-apens, poursuivaient toujours leurs recherches.
Le 4 février se produisit un premier coup de théâtre. Une parente de la famille Cadiou avait consulté une cartomancienne de Nancy qui lui avait révélé, a-t-elle affirmé, que l’usinier avait été assassiné par un homme grand, châtain, barbu, de trente à trente-cinq ans, aidé d’un autre plu petit, qui faisait le guet ». La victime « avait reçu un gros coup au côté droit de la tête ». La cartomancienne avait ajouté que le corps était enterré, sous très peu de terre, contre un talus, dans un bois.
Muni de ces renseignements que sa parente lui avait envoyés, M. Jean Cadiou fouilla, le 4 février au matin, les bois voisins de l’usine et finit par découvrir le corps de son frère enterré sous des broussailles et quelques centimètres de terre, non loin du moulin de la Grand’Palud, où le directeur technique de l’usine, M. Louis Pierre, avait son logement.
Le docteur Rousseau, médecin légiste à Brest, qui pratiqua la première autopsie, crut d’abord pouvoir affirmer que M. Cadiou avait été égorgé ; plus tard, il est vrai, il déclara que la victime avait d’abord été étranglée et que le sectionnement de la gorge n’avait été effectué qu’après le décès.
Le jour même de la découverte du corps, M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction à Brest, mit en état d’arrestation M. Pierre, que le frère de la victime accusait formellement, et dont les déclarations lui avaient paru contradictoires. Une perquisition opérée au domicile de M. Pierre avait amené la découverte d’un couteau recourbé qui aurait bien pu servir au crime ; on avait également saisi une pioche à laquelle adhéraient des cheveux et du sang ; mais il fut ensuite établi que c’étaient du sang et des poils de lapin. Cependant, parmi les papiers saisis, tant au domicile du jeune ingénieur qu’à celui de M. Cadiou, on trouva des lettres et des brouillons de lettres dans lesquelles M. Pierre dénonçait à l’administration militaire les agissements de M. Cadiou, qui d’après lui fraudait non seulement sur la qualité, mais sur la quantité des marchandises livrées par lui à l’armée.
Une enquête avait été ouverte à la suite des révélations de M. Pierre, et M. Cadiou avait été exclu pour l’avenir de toutes les adjudications militaires. Les amis de M. Cadiou ont retenu ce fait comme une charge très sérieuse contre le directeur technique de la Grand’Palud et croient pouvoir prouver que le jeune ingénieur voulait obliger M. Cadiou à se défaire de son usine afin de la racheter à vil prix.
Cependant les charges relevées contre M. Pierre semblaient s’évanouir les unes après les autres. La politique s’emparait peu à peu de cette allaire et l’on s’étonnait que le jeune ingénieur ne fût pas déjà remis en liberté ; on accusait même un homme politique d’être intervenu pour le faire maintenir en prison. Enfin, ému de certains faits qui paraissaient contredire les résultats de l’autopsie pratiquée par le docteur Rousseau, le procureur de la République de Brest pria le parquet de la Seine de désigner un médecin légiste de haute compétence pour opérer une contre-autopsie.
On sait que le docteur Paul a établi que M. Cadiou a été tué par une balle de revolver tirée du côté droit derrière la tête, et qui après avoir tranché l’artère carotide droite, s’était logée dans la partie gauche du cou où le praticien l’a retrouvée. Le projectile, que l’on n’avait pu découvrir au cours de la première autopsie, est une balle de revolver du calibre de six millimètres. Il résulte de l’examen du capuchon de M. Cadiou que le coup a été tiré à bout portant.
La police et les inspecteurs de la Sûreté, aussitôt mobilisés, opérèrent de nouvelles perquisitions au domicile de M. Pierre et à celui de M. Cadiou : il s’agissait de retrouver l’arme qui avait servi au crime.
Un revolver avait été déjà saisi chez M. Pierre mais il n’est pas du calibre de la balle retrouvée dans le cou de M. Cadiou. L’arme qui a servi à tuer M. Cadiou serait-elle le revolver de six millimètres qui avait été, confié au veilleur de nuit Bossard, cet ancien soldat colonial qui, avait déjà signalé à la justice une visite que M. Pierre avait reçue le 28 décembre au matin. M. Bossard a donc été entendu à nouveau. Il a déclaré que le 27 décembre, ayant dû prendre un congé pour cause de maladie, il laissa le revolver sous le traversin de son lit. A son retour, le 7 janvier, il le retrouva à sa place. Le 17, il déchargea l’arme sur un tas de charbon.
« Le soir même, a-t-il ajouté, M. Pierre me réclama le revolver, et m’ordonna de lui remettre également les cartouches qui restaient à ma disposition, ainsi que les douilles vides. Je m’exécutai avec empressement, heureux de me défaire d’une arme dont la présence dans ma chambre me faisait peur. J’avais en effet la crainte que M. Pierre ne s’en servit contre moi. »
Le contremaître Bignard confirme en partie les déclarations de M. Bossard ; il ajoute que ce dernier lui remit une note constatant qu’il s’était bien dessaisi de l’arme, mais cette note, M. Bignard croit l’avoir déchirée.
Le juge d’instruction entend aujourd’hui de nouveaux témoins.
Une perquisition a eu lieu ce matin au domicile de M. Legrand, à Landerneau ; divers documents ont été saisis.

La mort mystérieuse de M. Cadiou

Brest, 18 février.
Les commissaires de la brigade mobile, chargés de l’affaire Cadiou, ont commencé l’examen très complet des papiers restés au domicile du directeur de la Grand’Palud.
Au domicile de M. Cadiou comme à celui de l’ancien maire de Landerneau, chez qui on a perquisitionné ce matin, on aurait constaté que de nombreux documents furent brûlés quelques jours après la disparition de la victime.
La police recherche également la valise de M. Cadiou, dans laquelle se trouveraient des papiers importants. Elle recherche aussi sa bicyclette. Le frère de M. Cadiou a déclaré que tous les documents que possédait son frère contre les ennemis acharnés à sa ruine sont en sécurité.

20 février 1914 – p. 4 et 6

La mort mystérieuse de M. Cadiou

« M. Cadiou a été tué par une balle de revolver de six millimètres. Où est l’arme de ce calibre que vous avez achetée en juin dernier chez un armurier de Landerneau, et qui n’a pas été retrouvée à votre domicile ? » Telle est la question que M. Bidart [Bidard] de la Noë doit poser aujourd’hui à l’ingénieur Pierre. Ce dernier, prévenu par un de ses défenseurs, a déclaré qu’il fournirait toutes les explications et qu’il avait d’ailleurs hâte d’être entendu sur ce point par le juge d’instruction.
L’enquête a établi hier en effet que le revolver de huit millimètres trouvé au domicile de M. Pierre était celui qui lui avait été remis par le veilleur de nuit Bossard. D’autre part, Mlle Julia Juzeau, la bonne de l’ingénieur, a déclaré avoir vu en la possession de son maître des balles blindées de six millimètres semblables à celle que le docteur Paul a retrouvée dans le cou de M. Cadiou. Ceci semblerait démontrer que M. Pierre avait gardé pour lui le revolver de six millimètres acheté chez M. Marie, armurier à Landerneau, et qu’il avait donné au veilleur de nuit son revolver de huit millimètres, que M. Bossard lui avait rendu le 17 janvier.
Cette charge, la plus sérieuse relevée contre lui jusqu’à présent, ne paraît pas plus émouvoir que les précédentes l’ingénieur Pierre. Toutefois, le directeur technique de l’usine de la Grand’Palud paraît aujourd’hui quelque peu énervé. A son avocat, Me Feillard, qui était allé le visiter, il a déclaré que si la famille Cadiou se portait partie civile au procès dont il est menacé, il se verrait dans l’obligation de proclamer les raisons qui l’ont amené à dénoncer les agissements de M. Cadiou.
« Et alors, a-t-il ajouté, la petite affaire Pierre pourrait bien devenir le gros scandale des poudres. »
Une perquisition a été opérée hier chez M. Legrand, ancien maire de Landerneau, fondateur de la Grand’Palud et prédécesseur immédiat de M. Cadiou à l’usine de blanchiment. Les magistrats ont saisi une volumineuse correspondance ayant trait à des négociations engagées avec les frères Temming, de Buhl (Haute-Alsace) et datant de 1907. Des chimistes de la maison Temming étaient venus à cette époque à l’usine où ils avaient séjourné pendant quelque temps.
M. Legrand a déclaré au sujet de cette perquisition :
– On est venu me demander des renseignements sur la Grand-Palud. J’ai mis tous mes papiers à la disposition de la justice. M. Cadiou m’avait chargé en juillet dernier de lui trouver un acquéreur pour l’usine ; mais le prix qu’il en demandait fut jugé beaucoup trop élevé. Quant au groupe qui construit en ce moment à Daoulas une fabrique similaire, il n’aurait jamais consenti à acheter la Grand’Palud, dont il fallait renouveler tout le matériel. Pour M. Pierre, ignorant le contrat qui le liait à M. Cadiou et que nous n’avons connu que ces jours derniers, nous l’avions engagé trois mois avant la disparition de M. Cadiou. Le contrat définitif ne fut signé entre nous que le 12 janvier. Mais le 14, M. Pierre nous écrivait pour résilier. Il désirait, nous disait-il, que fût éclairci auparavant le mystère causé par la disparition de son patron. J’ai cru jusqu’ici à l’innocence absolue de M. Pierre.
Une nouvelle perquisition va être opérée au moulin de la Grand’Palud où M. Pierre avait son habitation. Enfin, le juge d’instruction a convoqué pour samedi la somnambule de Nancy, dont les révélations auraient fait découvrir le corps de l’usinier de la Grand’Palud, ainsi que Mme Sainpy, de Pont-à-Mousson, qui consulta la pythonisse, Mme veuve Cadiou et Mlle Guillemin.

La mort de M. Cadiou.

Brest, 19 février.
L’ingénieur Pierre a été interrogé ce matin par le juge d’instruction. Il a reconnu avoir eu en sa possession un revolver de 6 millimètres et des balles blindées correspondant au modèle de l’arme qui a dû servir à tuer M. Cadiou.
M. Pierre déclare qu’il a vendu cette arme en février ou mars 1913 à un voyageur de commerce dont il ne connaît pas le nom. Ce voyageur devait, dit-il, avoir environ 28 ans. Il était vêtu d’un pardessus sombre. Il n’avait pas d’échantillons et paraissait représenter des huiles, du savon ou du café.
« J’ai vendu mon revolver à cet inconnu, affirme M. Pierre, parce que le cran de sûreté n’était pas en bon état. »
L’armurier Marie, de. Landerneau, déclare avoir vendu à M. Pierre un revolver en 1913.
L’ingénieur prétend l’avoir acheté un an plus tôt.
Les confrontations auront lieu cet après-midi.

21 février 1914 – p. 4

L’assassinat de Cadiou

La journée d’hier a été mauvaise pour l’ingénieur Pierre, tellement mauvaise que le bruit a couru avec persistance dans la soirée, à Brest et à Landerneau, que l’inculpé s’était suicidé en rentrant dans sa prison du Bouguen, après avoir été confronté avec le veilleur de nuit Bossard. On sait que le jeune ingénieur avait eu en sa possession deux revolvers, un du calibre de huit millimètres, qui lui avait été restitué par M. Bossard, et un autre de six millimètres semblable à celui qui a servi à tuer M. Cadiou et que l’on n’a pu retrouver. Les explications qu’il a données au juge d’instruction ont paru insuffisantes.
On sait que l’inculpé a déclaré hier à M. Bidart [Bidard] de la Noë qu’il avait vendu cette arme en février ou mars 1913 à. un voyageur dont il ne connaît pas le nom et dont il n’a pu donner qu’un assez vague signalement. D’autre part, l’inculpé avait affirmé avoir acheté ce revolver en 1912 chez M. Marie, armurier à Landerneau. Ce commerçant et sa fille ont par contre déclaré :
– Ce n’est pas en 1912, mais fin mai 1913, que nous avons vendu à M. Pierre un revolver bulldog de six millimètres nos livres en font foi. D’ailleurs, nos souvenirs sont précis. Mme Marie était morte au mois d’août précédent et nous portions encore le deuil. M. Pierre se procura cette arme quelque temps avant d’acheter son automobile et peu après la tentative de cambriolage de la GrandPalud.
La bonne de l’ingénieur, Mlle Marie [Julia] Juzeau, qui cependant défend énergiquement son patron, a confirmé les déclarations de l’armurier et de sa fille.
– M. Pierre, a-t-elle déclaré, a acheté ce revolver quelques mois avant de prendre livraison de son automobile. La voiture est arrivée vers le mois de septembre dernier.
Enfin, le gardien de nuit Bossard, au cours d’une confrontation émouvante, a maintenu, malgré les dénégations de l’inculpé, que ce dernier avait en sa possession un autre revolver quand, en juillet dernier, fut acheté à Brest le revolver de huit millimètres.
Après le départ de M. Bossard, le juge d’instruction a montré à l’inculpé la balle à chemise de cuivre que le docteur Paul a retrouvée dans le cou de M. Cadiou. L’ingénieur, qui a toujours conservé son imperturbable assurance, l’a prise dans ses mains, et après l’avoir longuement examinée, l’a remise à M. Bidart [Bidard] de la Noë en disant :
– C’est curieux ! Je n’aurais jamais cru qu’une balle dépouillée de sa douille fût si petite.
M. Pierre, en rentrant dans sa prison, s’est déclaré persuadé que le voyageur de commerce à qui il a vendu son revolver se fera connaître. Il paraît d’ailleurs convaincu que son innocence sera bientôt reconnue.
Les recherches de la Sûreté tendent aujourd’hui à établir le mobile du crime et à déterminer s’il existe des complicités.

22 février 1914 – p. 6

L’assassinat de M. Cadiou

(Dépêche de notre correspondant particulier)
Brest, 21 février.
M. Bidart [Bidard] de la Noë, le juge d’instruction chargé de l’enquête sur l’assassinat de M. Cadiou, a entendu ce matin Mme Scrinpy [Sainpy], de Pont-à-Mousson, belle-mère du frère de Mme Cadiou, qui consulta la somnambule de Nancy, dont les déclarations auraient fait découvrir le corps de l’usinier de la Grand’Palud. Il a ensuite entendu la pythonisse elle-même, Mme Camille Simon, veuve Hoffmann. Les deux témoins ont maintenu les déclarations qu’elles ont déjà faites au commissaire de Nancy qui les avait interrogées sur commission rogatoire du parquet de Brest.
Cet après-midi, M. Bidart [Bidard] de la Noë a reçu les témoignages de Mme Richard et de Mlle Guillemin, mère et tante de Mme Cadiou. Cette dernière qui avait été également convoquée a répondu que son état de santé ne lui permettait pas de faire le voyage de Paris à Brest.
On affirme ici que les renseignements fournis par la voyante auraient été suggérés par une femme qui connaissait toutes les phases du drame et qui, pour libérer sa conscience, aurait usé de ce subterfuge.

23 février 1914 – p. 4

L’assassinat de M. Cadiou

La perquisition opérée au domicile de l’ingénieur Pierre et les recherches effectuées dans la rivière voisine l’Elorn, pour retrouver le revolver de six millimètres que l’inculpé avait eu en sa possession, n’ont pas donné de résultat. D’autre part, le journal l’Ouest-Éclair publie ce matin l’information suivante :

Jeudi dernier 19 février, arrivait à Dinan, venant de Guingamp, un voyageur de commerce, M. Léopold
Thévenot, qui descendit dans un hôtel, où il s’inscrivit comme étant originaire du département de l’Ariège.
Aujourd’hui, à la table d’hôte de l’hôtel, il s’est reconnu comme étant le voyageur auquel M. Pierre avait montré le revolver. Il a ajouté qu’il avait tiré avec ce revolver plusieurs balles dans le jardin du moulin, à une date qu’il place entre le 1er et le 5 janvier.
Par contre, il a affirmé n’avoir pas acheté, le revolver.
M. Thévenot a écrit au juge d’instruction de Brest, pour lui demander d’être entendu par commission rogatoire.
Il est utile de rappeler à ce propos que M. Pierre prétend avoir vendu son revolver de 6 millimètres en février ou mars 1913 à un voyageur de commerce dont il avait reçu la visite.
A en croire certains bruits, l’affaire Cadiou nous réserverait encore une surprise. On affirmait hier à Brest et à Landerneau que deux pièces importantes du dossier auraient disparu. Un serrurier a été appelé au parquet et ordre lui a été donné de transformer les serrures de plusieurs tiroirs et de munir les portes d’appareils de sûreté. C’est peut-être là, d’ailleurs, l’unique source do ces bruits sensationnels, qui sont démentis au parquet.
Enfin on mande de Mâcon (Saône-et-Loire) que la pythonisse de Nancy aurait accompli un nouvel exploit qui consacrerait définitivement son triomphe, Consultée, le 9 février par un parent d’un jeune commis des postes, disparu depuis le 7 décembre dernier, la voyante aurait révélé que ce jeune homme se serait suicidé en se jetant dans la Saône. Elle aurait aussi indiqué que le corps du disparu se trouvait en face d’endroits qu’elle détermina, du côté de Lyon.
– En tout cas, affirma-t-elle, le corps réapparaîtra dans cinq jours.
Le parent revint à Mâcon.
Cinq jours après, c’est-à-dire le 14 février, on trouvait à Cormoranche, sur le bord de la Saône, le cadavre du commis des postes que la rivière venait de rejeter.

24 février 1914 – p. 4

L’assassinat de M. Cadiou

Le service de la Sûreté recherche l’auteur d’une lettre anonyme qui fut remise au docteur Paul, à Morlaix, le matin même de la contre-autopsie du corps de M. Cadiou. L’adresse était ainsi libellée : « M. le docteur Paul, en mission à Morlaix ». Le timbre de départ apposé à Quimper portait la date du 15 février. L’auteur de la lettre disait la déception qu’avaient causée les résultats de la première autopsie et donnait des explications techniques sur la façon dont il fallait opérer ; finalement il indiquait que l’on trouverait la trace du crime dans la nuque.
On sait que le docteur Paul a retrouvé dans le cou de M. Cadiou la balle que le docteur Rousseau, auteur de la première autopsie, n’avait pas aperçue.
Le docteur Paul a déclaré au sujet de cette lettre mystérieuse :
Lorsque je suis arrivé en Bretagne pour y accomplir la mission dont j’étais chargé, mon confrère brestois, le docteur Rousseau, me remit une lettre qui était arrivée à mon nom, à Morlaix. Avant de la décacheter, je fis la remarque que la lettre portait le cachet postal de Quimper, indiquant qu’elle avait été mise à la boite dans cette ville la veille ou l’avant-veille. La lettre n’était pas signée. Je jetai rapidement les yeux sur les premières lignes. Je vis qu’elles contenaient une série d’allégations des plus désobligeantes à l’égard du docteur Rousseau.
Je m’empressai de la donner à, mon confrère brestois à qui je dis
– Mon cher confrère, voici une lettre qui me semble vous concerner et je ne puis mieux faire que de vous la remettre.
Le docteur Rousseau la parcourut rapidement et la remit aussitôt à l’avocat général qui devait assister à la contre-autopsie. La missive donnait-elle des détails précis sur la façon dont M. Cadiou avait été assassiné ?… Je ne saurais le dire. En tout cas, je ne pense pas que son contenu puisse être bien sensationnel, car le docteur Rousseau, à la suite des résultats de l’opération à laquelle je procédai, n’aurait pas manqué d’en faire part aux magistrats présents, et il n’en a rien fait.

Les membres de la famille Pierre offrent une prime de 500 francs au voyageur de commerce qui, de passage à Landerneau, a acheté un revolver Hammerless de 6 millimètres à M. Pierre, ingénieur de J’usine de la Grand’Palud.
Cette vente, affirment les membres de la famille Pierre, eut lieu en mars, 1913, dans le jardin du moulin.

25 février 1914 – p. 4

L’assassinat de M. Cadiou

Après la pythonisse, ce sont les lettres anonymes qui paraissent jouer le plus grand rôle dans cette affaire Cadiou, dont le mystère ne semble pas près de s’éclaircir. En plus de la lettre récrie par le docteur Paul à son arrivée à Morlaix, une autre missive, également sans signature et mise à la poste à Quimper la veille de la contre-autopsie, attirait l’attention des commissaires de la Sûreté sur la nature de la blessure dont mourut l’usinier de la Grand’Palud. Le correspondant anonyme signalait un sillon singulier laissé dans le cou de M. Cadiou et tel qu’aurait pu le produire une balle.
Le service de la Sûreté recherche, sans les trouver, les auteurs de ces lettres. L’opinion ayant été émise que celui qui les a écrites, ou suggérées, devait assister à la première autopsie, et les soupçons s’étant portés sur M. Jean-Marie Cadiou, celui-ci s’en défend très énergiquement.
La police spéciale a recueilli une information suivant laquelle deux cultivateurs de Gouesnou, qui revenaient de la foire, passaient dans la nuit du 30 au 31 décembre, vers une heure du matin, sur la route du moulin de la Grand’Palud, quand ils aperçurent une lumière à l’endroit où fut trouvé depuis le corps de M. Cadiou. Les deux cultivateurs entendus à ce sujet ne paraissent plus avoir qu’un vague souvenir des propos qu’ils avaient pu tenir concernant cette prétendue vision.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a ouvert hier les scellés des pièces saisies chez M. Legrand, ancien propriétaire de l’usine de la Grand’Palud. M. Legrand, qui assistait à cette opération, a vivement protesté contre les bruits répandus relativement au groupe de capitalistes auquel il a fait appel pour la fondation de l’usine de Daoulas.

27 février 1914 – p. 4

L’assassinat de M. Cadiou

M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu hier M. Lelicore [Lelièvre], armurier à Brest, qui a vendu à l’ingénieur Pierre le revolver de huit millimètres destiné au veilleur de nuit Bossard. L’ingénieur avait fait cet achat au nom de M. Bignard, contremaître de la Grand’Palud.
Interrogé à ce sujet, M. Pierre a déclaré qu’il voulait ainsi marquer que l’acquisition était faite pour le compte de l’usine.
Le juge d’instruction a également entendu Me Vichot, avoué, ami de la famille Cadiou, qui a précisé que M. Cadiou était bien le 27 décembre à Brest.
On sait qu’en apprenant que Mme Cadiou avait l’intention de se porter partie civile au procès, l’ingénieur Pierre avait menacé de réveiller le gros scandale des poudres. La constitution de partie civile, retardée jusqu’à présent par les formalités, a été faite hier par Me Vichot, qui a déposé une provision de deux mille francs.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a pris connaissance des dépositions, reçues sur commissions rogatoires, des personnes qui prétendent qu’elles ont vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier. Parmi ces dépositions, figure le témoignage de l’adjudant des pompiers de Morlaix qui affirme avoir rencontré M. Cadiou sur la place après l’aubade que les pompiers étaient venus lui faire à l’occasion du jour de l’an. On sait que le facteur Cabon a déclaré lui aussi qu’il avait rencontré l’usinier de la Grand’Palud sur cette place dans la matinée du 1er janvier.
L’ingénieur Pierre sera confronté cet après-midi avec sa bonne, Mlle Juzeau, et avec Mlle Marie, la fille de l’armurier qui vendit à l’ingénieur le revolver de 6 millimètres.

1er mars 1914 – p. 4

L’assassinat de M. Cadiou

MM. Meunissier [Mennessier] et Paulin, commissaires spéciaux, et l’inspecteur Lemez ont reçu la mission de rechercher dans les arbres de la propriété de l’ingénieur Pierre les balles qu’il a tirées vers le mois de juin dernier avec le revolver de 6 millimètres qu’il venait d’acheter à Landerneau. Ces investigations ont pour but de préciser si ces balles sont semblables à celle qui a tué le directeur, M. Cadiou. Les recherches n’ont encore donné aucun résultat.
Au lendemain de la contre-autopsie pratiquée par le docteur Paul, les magistrats chargés de l’enquête paraissaient convaincus que la culpabilité de l’ingénieur Pierre allait être bientôt démontrée. Or, depuis ce jour, l’enquête n’a guère avancé, ainsi que le disait hier l’avocat de l’inculpé à notre correspondant de Brest.
« La preuve de la culpabilité de Pierre est loin d’être faite, a déclaré à notre correspondant Me Feillard. Les présomptions qu’on prétend relever contre lui sont extrêmement fragiles. Il n’y a dans cette affaire que des faits troublants.
« La découverte du cadavre, après une désignation précise donnée par une soi-disant somnambule, les indications adressées au docteur Paul au moment où il arrivait à Morlaix par une lettre anonyme expédiée de Quimper, cela avant la contre-autopsie, démontrent à n’en pas douter, que la clef du mystère n’est pas encore trouvée.
« II n’y a, contre Pierre, que l’explication de la vente de son revolver à un voyageur de commerce qui pourrait de prime abord paraître une explication fantaisiste. Mais cependant le fait n’est pas invraisemblable. Depuis un an le voyageur peut avoir quitté le pays ou être mort.
« Si Pierre était de mauvaise foi il eût trouvé, pour expliquer la disparition de son arme, des raisons qui paraîtraient plus naturelles. On ne peut donc actuellement trouver une charge contre lui.
« Son attitude est calme, sa parole ferme, sa confiance dans un avenir meilleur absolue. Il comprend qu’il est victime de circonstances malheureuses ; il n’en veut pas à la justice ; il sait qu’il lui faut le temps de se livrer à des investigations et il ne se plaindrait point de voir prolonger sa détention pendant quelques mois de plus si ce long calvaire permettait aux magistrats de le laver des soupçons injustes jetés sur lui par la famille Cadiou.
« Ce qu’il ne comprend pas, c’est l’intervention de cette famille comme partie civile.
« Il a des moments de révolte contre cette accusation précise, et lui, si calme d’ordinaire, devient agressif à son tour et menace de tout dévoiler si la famille l’accuse formellement.
– Quels sont ces faits auxquels il peut faire allusion ?
– Il fait allusion aux procédés de livraison qui ont été employé pour faire parvenir à la poudrerie d’Angoulême des balles de coton poudre.
– Pouvez-vous préciser un peu mieux ?
– Je dois me taire, tant que mon client n’aura pas parlé
D. Ne pourrait-on pas, maître, vous objecter que c’est Pierre qui fabriquait et qu’en conséquence c’est lui qui est responsable ?
– Ce n’est pas la fabrication qu’il faut incriminer, mais les matières premières qui étaient mauvaises et le défaut de main-d’œuvre.
« Pierre avait beau protester, on passait outre à ses réclamations. C’est alors que ne voulant pas être complice, il écrivit au ministère de la guerre et à M. Barat [Barral], ingénieur en chef des poudres, afin que s’il se produisait des catastrophes qu’il prévoyait on ne pût le rendre responsable et que même il se sentit lui-même dégagé moralement. Et s’il signala le payement effectué deux fois de wagons de coton-poudre, c’était pour attirer l’attention de l’administration et permettre d’exercer une surveillance rigoureuse sur les livraisons.
« J’ajoute que la déclaration si précise et si désintéressée de Juliette Juzeau, qui a affirmé avec la dernière énergie qu’elle n’avait rien remarqué d’anormal dans l’attitude de Pierre, lequel est venu le 30 déjeuner, et s’est étonné de n’avoir pas vu Cadiou, paraît démontrer la bonne foi entière de Pierre.
« J’en conclus également que Cadiou n’a pu être tué que par un rôdeur ou un voleur qui a voulu le dépouiller des valeurs ou des documents qu’il portait sur lui.
– Vous oubliez, maître, qu’il y a la sépulture.
– Évidemment, ce qui est stupéfiant c’est la sépulture. Mais cette sépulture peut s’expliquer par des raisons que je ne peux, que je ne veux pas expliquer.
« Si on avait trouvé le cadavre dans la forêt, c’était tout simplement le crime vulgaire.
« Le crime n’en est probablement pas moins vulgaire, malgré la sépulture. »
Mme Cadiou, que l’état de sa santé avait empêchée de se rendre samedi dernier à Brest, a été à nouveau convoquée par le juge d’instruction afin d’être confrontée avec l’ingénieur Pierre.

4 mars 1914 – p. 3 et 4

Le mystère de Landerneau
LA GRAND’PALUD

(De notre envoyé spécial)
Un roman-feuilleton en préparation. Au pays des lutins et des korrigans. La fabrication des poudres de guerre. Les Allemands en Bretagne. Les vicissitudes et les transformations d’une usine.

C’était au plus fort de l’hiver de 1913-1914, qui fut rude.
« Ce matin-là, M. Jean-Marie Cadiou, tanneur-corroyeur à Brest, chassé de son lit par l’insomnie, était descendu plus tôt qu’à l’heure habituelle dans sa salle à manger. Tandis que sa femme surveillait la préparation du petit déjeuner, taillant de longues tartines de pain blanc et étalant sur chacune d’elles une petite motte de beurre frais, il regardait, pensif, le front collé contre les vitres, les ouvriers passer dans la rue, se hâtant vers l’arsenal, le capuchon de la pèlerine relevé sur la tête pour se garantir du « crachin », qui dégoulinait du ciel embrumé. Seul le crépitement des bûches flambant dans la cheminée troublait le silence.
« Quelqu’un souleva le marteau de la porte et frappa deux coups. C’était le facteur, qui après avoir frotté ses brodequins sur le seuil pour détacher la boue, entra en coup de vent, déposa sur la table un paquet de lettres et de journaux, salua d’un familier « Bonjour, m’sieur Cadiou ! Rien de nouveau, m’sieur Cadiou ? » et disparut sans attendre la réponse.
« Mme Cadiou s’était emparée fiévreusement de la correspondance et la tendait à son mari.
« – A quoi bon ! fit le tanneur avec un geste découragé. Aujourd’hui sera comme hier, et demain comme aujourd’hui.
« Pour comprendre ce découragement, il faut savoir que le frère du tanneur brestois, M. Louis Cadiou, directeur de l’usine de la Grand’Palud, à Landerneau, avait disparu le 30 décembre et que, depuis lors, on n’avait pu trouver ses traces. Toutes les hypothèses possibles et imaginables avaient été envisagées la fugue amoureuse, la fuite devant la déconfiture imminente, la séquestration, l’accident, le crime. Les journaux s’étaient mêlés de l’affaire, épaississant le mystère par mille ragots contradictoires ; les passions politiques avaient soufflé, et il s’était formé deux camps, celui des accusateurs et celui des défenseurs. Quant au parquet, mal renseigné par des policiers rivaux et jaloux, il flottait, sans direction précise, entre trois ou quatre versions sans fondement.
« Cependant M. Jean-Marie Cadiou avait quitté la fenêtre pour s’asseoir devant la table où le café noir fumait maintenant dans les tasses de Quimper. Négligemment, il faisait sauter les bandes des journaux, déchirait les enveloppes, promenait un regard distrait sur les lettres. Tout à coup il ricana :
« – Allons, bon ! Voici que les somnambules s’en mêlent, à présent. Il ne manquait plus que ces escroqueuses pour compliquer les choses. Et le plus fort, c’est que c’est Mme Sainby [Sainpy] qui nous amène ce renfort !
« – Lis toujours, insista doucement Mme Cadiou.
« Mme Sainby [Sainpy], une parente par alliance fixée en Lorraine, envoyait une consultation qu’elle était allée demander, moyennant la modique somme de deux francs, à une cartomancienne de Nancy. Mais, chose curieuse, au lieu de se borner à des confidences vagues et à des déclarations ambiguës, la voyante avait indiqué avec une précision singulière un point de la banlieue de Landerneau où se trouvait enfoui le corps de M. Louis Cadiou, assassiné.
« Ces précisions laissaient fort sceptique le tanneur brestois. Néanmoins, comme il avait juré de ne rien négliger pour percer le mystère, il chaussa ses bottes de chasse au marais, s’enveloppa dans son grand manteau à pèlerine, s’arma d’un solide penn-bas à bout ferré et pointu et partit à grandes enjambées vers la gare.
« Deux heures plus tard, il découvrait, au point précis indiqué par la pythonisse, le cadavre de son malheureux frère. Et aussitôt des paysans lui racontèrent que, passant près de là dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, ils avaient vu des helernos danser au bord du ruisseau.
« Mais ce n’était pas tout : la voyante de Nancy avait encore donné le signalement de l’assassin. De sorte que la lumière semblait venir de l’au-delà. Après la somnambule, les feux-follets et, les korrigans. Eh bien, il ne restait plus qu’à suivre ce fil conducteur pour trouver le coupable. »
C’est probablement en ces termes que, dans vingt ans, commencera le romancier populaire qui voudra tirer un feuilleton du drame de Landerneau.
Incontestablement, il y a la matière d’un roman émouvant dans cette affaire, que les lecteurs du Temps connaissent depuis deux mois par les notes de notre correspondant brestois. On y trouve des sorcières, des lutins, des policiers, des espions, des traîtres, enfin tous ces personnages qu’un bon dramaturge sait mettre en action sur la scène de l’Ambigu. Il n’est pas jusqu’au, décor du drame lui-même qui ne contribue puissamment à passionner le public ce pays de Léon, dont la lande s’étend de la rivière de Brest vers les côtes déchiquetées de Trégastel, et où, la nuit venue, au bruit de la chanson du vent qui pleure à travers les ajoncs, korrigans, farfadets, djinns, brownies et tous les esprits malins de la vieille Armorique dansent leurs diaboliques sarabandes.
Pour l’instant, on est loin d’être fixé, sinon sur la personnalité de l’assassin de M. Louis Cadiou, du moins sur ses complices et sur le mobile du crime ; et il semble que les magistrats chargés de l’instruction, détournés à chaque instant de cette mission par les multiples affaires d’un parquet encombré, engorgé, chercheront encore de longs jours avant de reconstituer solidement et indiscutablement le drame de Landerneau, A moins que, par la voix d’une sorcière, par l’apparition rétrospective d’un helernos, ou simplement sous les traits d’un témoin bien vivant et bien renseigné, le hasard ne finisse par mettre la justice sur la voie.
Pourtant on n’est plus tout à fait en plein mystère et si l’on ne peut dire « Voilà le criminel ; voilà son mobile », on peut, en ramassant, en coordonnant tout ce que l’enquête a permis d’établir de certain jusqu’à ce jour, camper les grandes lignes de l’affaire et réduire le champ des hypothèses. C’est ce que j’ai essayé de faire pour les lecteurs du Temps.
Seulement, pour donner plus de clarté à cet exposé, il me paraît indispensable de consacrer un préambule à l’histoire de l’usine de la Grand’Palud. Cela me permettra de présenter les personnages dans le décor même où le drame s’est déroulé.

En 1907, l’industrie du blanchiment du coton, notamment pour la fabrication des poudres de guerre, était représentée à Landerneau par une seule usine, qui, d’ailleurs existe, encore, l’usine de Traon-Elorne [Traon-Elorn], dont le directeur était M. Dumont. Or, la région paraissait propice à cette industrie outre qu’on y trouve en assez, grande abondance de l’eau pure, du terrain et de la main-d’œuvre, la proximité des poudreries bretonnes du Moulin-Blanc et de Pont-de-Buis (rendues célèbres par les démêlés de leurs directeurs ennemis, MM. Louppe et Maissin), la proximité de la mer, d’autre part, permettait une réduction notable des frais généraux, et en particulier des frais d’arrivage de la matière première (coton brut, acides) et des frais de transport du produit manufacturé (coton blanchi destiné aux hôpitaux et aux fabriques de poudre de guerre).
Ces conditions favorables n’avaient pas échappé à beaucoup de capitalistes bretons ; et c’est ainsi qu’en 1907, un M. Legrand, qui fut maire radical socialiste de Landerneau, alla trouver M. Cloarec, député de Morlaix, et lui demanda de rédiger un acte de société pour la création et l’exploitation d’une usine de blanchiment de coton à l’ancien moulin de la Grand’Palud, à deux kilomètres de Landerneau. Rien de plus naturel, d’ailleurs. M. Cloarec, ancien avoué et encore avocat, se trouvait tout désigné à un de ses compatriotes pour la confection de cet acte, en échange de quoi, d’ailleurs, il devait recevoir des honoraires. M. Legrand, en l’espèce, s’associait avec MM. Théming [Temming], de Buhl, et Falkemann, de Mannheim, ces derniers apportant les capitaux.
Pourquoi MM. Théming [Temming] et Falkemann ? M. Legrand l’explique en disant qu’ayant fait part de son projet de création d’une usine à M. Berteaux, le ministre de la guerre lui aurait dit « C’est une excellente idée ; mais allez voir chez les Allemands en ce qui concerne l’industrie chimique dont vous me parlez ; ils sont plus forts que nous, et nous ne pouvons qu’apprendre auprès d’eux. »
Quoi qu’il en soit, et M. Théming [Temming] ayant approuvé l’acte de société rédigé par M. Cloarec à la demande de M. Legrand, on entra dans la voie d’exécution, et la direction technique de la nouvelle usine fut confiée à un ingénieur allemand, M. Greiss. La société était, croyons-nous, une société en participation, et l’acte rédigé sous seing privé. Le plus clair des bénéfices escomptés par MM. Théming [Temming], Legrand et autres devait résulter de la fourniture de coton blanchi aux poudreries du Moulin-Blanc, de Pont-de-Buis, d’Angoulême et d’ailleurs, après soumissions aux marchés d’adjudication.
Mais les choses n’allèrent pas très bien ; il paraît que des concurrents jaloux (et non des plus éloignés) dénoncèrent l’usine de la Grand’Palud au ministère de la guerre comme étant une maison allemande, qui fabriquait de mauvais produits et faisait courir les plus grands dangers à notre marine par la fourniture de matières défectueuses, et par toute une série de fraudes et de collusions. Toujours est-il qu’en 1909 l’administration signifia à M. Legrand qu’il était exclu des marchés d’adjudication pour trois années parce qu’il n’avait pas fourni à une poudrerie du coton absolument conforme à l’échantillon qu’il avait présenté au laboratoire avant d’être admis à soumissionner. Là-dessus les capitalistes allemands s’émurent et M. Falkemann retira les fonds qu’il avait mis dans l’affaire. M. Théming [Temming], lui, resta, et l’ingénieur Greiss aussi. On essaya de faire revenir l’administration sur sa décision. M. Legrand, notamment, était allé voir M. Chéron, alors sous-secrétaire d’État, qui avait refusé, à la suite d’une enquête, d’approuver un marché de cent soixante-quinze tonnes passé avec la Grand’Palud. Et l’ancien maire de Landerneau, interprétant la décision de M. Chéron, a dit depuis lors à ce sujet :
– J’étais allé voir le sous-secrétaire d’État. Il me fit poser longtemps dans son antichambre, puis me fit signifier son refus de me recevoir. Mécontent, je m’exprimai en termes très vifs, dans l’antichambre ministérielle, sur le compte de M. Chéron. Mes paroles durent être rapportées à l’intéressé ; d’où, présumai-je, son hostilité à mon égard.
Il apparaît plus probable que l’exclusion pour trois ans des marchés prononcée contre M. Legrand fut une pénalité encourue par l’adjudicataire pour une fourniture incorrecte et aussi le résultat de dénonciations précises portées à l’administration sur la composition, la gestion et la fabrication de la Grand’ Palud.
Quoi qu’il en soit, il fallait aviser ; M. Legrand exclu, c’était le plus clair des marchés d’écoulement fermés à l’usine bretonne. Alors le directeur de l’usine s’en alla retrouver M. Cloarec, qui avait rédigé son acte de société, et le mit au courant de la situation et de son désir de passer la main à quelqu’un. A ce moment-là, un ami du député du Finistère, qui avait été jadis comme avoué son confrère à Morlaix et venait de se séparer de M. Ganet, maire de Sèvres, avec lequel il avait géré pendant plusieurs années à Paris un cabinet de contentieux, cherchait un emploi pour ses capitaux et une situation pour lui-même. M. Cloarec mit les deux hommes en présence, et ceux-ci traitèrent. Par un acte passé chez Me Robert, notaire à Landerneau, le 1er mars 1909, la Société de la Grand’Palud fut transformée en société anonyme au capital de 256,500 francs. M. Théming [Temming] n’en faisait plus partie ; mais incomplètement désintéressé, il conservait une créance sur l’affaire. M. et Mme Legrand recevaient pour leurs apports une somme de 20,000 francs. Quant aux nouveaux actionnaires, c’étaient M. Louis Cadiou, qui prenait la direction de l’usine, et plusieurs membres de sa famille. L’affaire ainsi modifiée comprenait l’usine, son agencement, les linthers (matière première, coton brut de deuxième qualité) et les marchandises fabriquées.
Louis Cadiou conserva l’allemand Greiss comme ingénieur, mais il lui adjoignit un ancien élève de l’École centrale, à lui désigné par un office de placement parisien, M. Pierre. Et la Grand’Palud reprit son activité.
Mais presque aussitôt la campagne de dénonciations dirigée contre cet établissement reprit également son cours. On signalait à l’administration le danger que faisait courir à la sécurité de notre marine l’admission aux adjudications de coton d’une usine fonctionnant avec des capitaux allemands, sous la direction technique d’un Allemand (M. Greiss était effectivement officier dans la landwehr). Informé de ces accusations, M. Louis Cadiou n’hésita pas : comme le jeune ingénieur s’était mis au courant du blanchiment du coton par le système allemand, il congédia M. Greiss; en outre, il produisit devant M. Sarraut, qui avait succédé à M. Chéron comme sous-secrétaire d’Etat, des pièces notariées établissant que M. Théming [Temming] ayant été écarté de l’entreprise, celle-ci était désormais la propriété de la famille Cadiou. Et la Grand’Palud put à nouveau soumissionner aux adjudications de l’État.
En fait, M. Théming [Temming] avait continué de fournir du coton à M. Louis Cadiou et de lui prêter la main aux échéances difficiles. Mais à la fin de 1910, ce créancier ayant été complètement désintéressé par le nouveau directeur, les relations entre la Grand’Palud et son premier commanditaire avaient cessé. L’usine marchait maintenant normalement, avec les capitaux de la famille Cadiou, sous la direction administrative de M. Louis Cadiou et sous la direction technique de l’ingénieur Pierre. Et il faut admettre qu’elle marchait bien, puisque, au cours de l’exercice 1913, le chiffre des bénéfices avait atteint 119,000 francs (pour un capital engagé de 256,500 francs).
Les choses allaient ainsi, sans trop d’encombre, quand, au mois de décembre dernier, un incident se produisit. Le 12 devait avoir lieu la plus importante des adjudications de l’année pour la fourniture de coton blanchi aux poudreries nationales. En prévision de ce marché, M. Louis Cadiou avait acheté de la matière première pour 250,000 francs environ à deux fournisseurs de Heidelberg et de Stuttgart. Entre temps, il avait produit des échantillons de sa fourniture éventuelle, qui avaient été reconnus acceptables par le laboratoire des poudres et salpêtres, dirigé par M. Barral.
Il se préparait à soumissionner quand, le 10, il reçut du général Godin [Gaudin] une lettre l’informant que, en vertu de l’article 2 des conditions générales, on ne pouvait lui délivrer le certificat permettant de se présenter à l’adjudication du 12.
En vain des précisions furent demandées sur les motifs de cette décision ; le général se retrancha derrière le secret professionnel. Alors M. Louis Cadiou écrivit au ministère de la guerre pour demander une enquête. En outre, M. Cloarec, son vieil ami, alla trouver le sous-secrétaire d’État et lui dit :
– Jusqu’à présent j’ai tenu M. Cadiou pour un honnête homme. Je vous demande instamment de faire procéder à un examen minutieux de sa gestion et de sa fabrication, car je tiens à savoir si, oui ou non, cet homme a forfait à l’honneur.
M. Maginot venait seulement de prendre ses fonctions ; il n’était pas au courant des affaires de poudre. Néanmoins, il promit de faire procéder à une enquête par M. Vieille, l’inventeur de la poudre sans fumée, et par le contrôleur Claërbout.
M. Cadiou se montra enchanté de cette décision :
– Enfin, dit-il, je vais pouvoir me disculper !
On a su plus tard que, parmi les griefs retenus par l’administration contre la Grand’Palud, l’un d’eux résultait de dénonciations adressées au ministère par M. Pierre, le propre ingénieur de M. Cadiou. Cet ingénieur avait prétendu que son patron s’était fait payer deux fois un wagon de coton blanchi fourni à la poudrerie d’Angoulême.
J’aurai probablement à tirer au clair cette affaire d’Angoulême. Mais, pour le moment, j’ai hâte de pousser jusqu’au bout l’histoire de la Grand’Palud.
Au cours de l’été dernier, agacé par la jalousie de certains concurrents et par les difficultés qui renaissaient dans son commerce avec la guerre, M. Louis Cadiou avait laissé entendre qu’il céderait volontiers son usine à qui lui en offrirait un prix suffisant (450,000 francs environ). Il avait même autorisé M. Legrand dont il a été question plus haut à chercher un acquéreur. M. Legrand s’était abouché avec M. Rochet et quelques capitalistes de Brest ou des environs ; ceux-ci avaient formé un groupe, et ce groupe avait offert à M. Cadiou, devant Me Jean, notaire brestois, 300,000 francs, à la condition que le vendeur prendrait 100,000 francs d’actions libérables de la nouvelle société. Mais M. Cadiou resta sur ses positions c’était 450,000 francs, dont 200,000 comptant, ou rien.
D’ailleurs, vers la fin de l’année, il avait dit à son frère et à un de ses amis :
– Je ne veux plus entendre parler de M. Legrand.
Enfin, par un acte enregistré le 27 décembre dernier, il désintéressait tous les membres de sa famille qui formaient association avec lui et devenait le seul propriétaire de la Grand’Palud.
Le 30, il était assassiné…
Fernand Momméja

5 mars 1914 – p. 3, 4 et 6

Le mystère de Landerneau
LA GRAND’PALUD

(De notre envoyé spécial)
La disparition de M. Cadiou. Des hypothèses et de vaines recherches. Des accusations et des racontars. Où l’on entre dans le Merveilleux les révélations de la sorcière. Découverte du cadavre.
Où il apparaît que M. Louis Cadiou fut assassiné.

Le piéton qui, sortant de Landerneau, se dirige vers Brest, aperçoit à sa gauche l’Elorn, la rivière qui se jette dans l’estuaire, mais dont la marée montante refoule périodiquement les eaux jusqu’aux quais de la petite cité. Au bout de trois kilomètres, il passe sous le chemin de fer, au débouché d’une gorge que la voie franchit sur un pont.
Halte ! C’est ici que selon toute vraisemblance s’est déroulé le drame de la Grand’Palud.
Pour se repérer, au surplus, le lecteur n’a besoin que de jeter les yeux sur le plan ci -dessous.
Comme on le voit, la ligne du chemin de fer coupe le paysage en deux parties à droite, du côté nord, une gorge dont un ruisseau, affluent de l’Elorn, dessine le thalweg ; à droite, vers le sud, la vallée de l’Elorn, avec ses golfes minuscules que l’eau comble à marée haute. Sous le pont du chemin de fer, deux passages le premier pour la route de Landerneau à Brest, le second pour le ruisseau et pour un chemin d’accès à l’usine de la Grand’Palud, celui-ci dominant celui-là de la hauteur d’un mur de soutènement surmonté d’un parapet.
Donc, à gauche de la voie, c’est la Grand’Palud, aux fondations de laquelle les eaux de l’Elorn viennent affleurer quand le flux, les soulève ; et à côté, c’est la ferme du père Bonnefoy, le plus actif des cultivateurs de la région.
À droite, deux collines étranglent le ruisseau et la route de Brest. De la route, on voit en pleine façade le moulin de M. Karoff [Caroff] et la maison contiguë, dont le premier étage était occupé par le contremaître Bignard, de la Grand’Palud, et sa femme, et le rez-de-chaussée par l’ingénieur Pierre et sa servante, Julia Juzeaux [Juzeau] deux bâtisses hautes, grises, percées de petites fenêtres, rappelant assez exactement les grandes masures trouées de meurtrières de certaines villes corses. Au-dessus du moulin, un bois couvre la pente de taillis où fraternisent le bouleau, l’orme et le chêne. Un canal de dérivation suit l’orée de ce bois, amenant une eau claire sur la grande roue noire, et des chemins strient la forêt en long et en large. L’un d’eux, aminci en sentier creux, descend jusqu’au canal notez-le bien ; celui-là, car c’est dans ce cul-de-sac qu’on déterra le cadavre de M. Cadiou.
II paraît qu’à la belle saison le site est ravissant : un nid de verdure où l’on n’entend que le gazouillis des oiseaux, le murmure des sources et le chant de la cascade tombant sur la roue du moulin.
En hiver, il m’a paru sinistre : un vent glacial fouettait les branches dépouillées, les labours avaient revêtu une teinte noirâtre, et c’est à peine si, de loin en loin, un merle osait devant moi voler d’un taillis à l’autre comme une flèche.
En tout cas, voilà le décor. Maintenant que vous vous êtes repérés topographiquement, voyons le drame.

Dans les derniers jours de décembre, comme on le sait, M. Louis Cadiou s’était rendu seul propriétaire de l’usine, désintéressant les membres de sa famille, ses coassociés (ainsi qu’il s’en était réservé le droit pendant cinq ans à dater du jour où il avait pris possession de la Grand’Palud). L’administration de la guerre l’avait écarté de l’importante adjudication du 12 ; mais il n’était pas pour cela exclu systématiquement et définitivement des marchés futurs ; et d’ailleurs les poudreries nationales ne constituaient pas sa seule clientèle. Il avait d’importantes commandes en perspective, par exemple dans le port de Brest. En somme, l’affaire continuait. Et la preuve, c’est que des propositions avaient été faites pour capter toute l’eau des sources, et que le meunier Karoff [Caroff] ayant répondu « Alors, qu’est-ce qui me restera pour fonctionner ? », le directeur de la Grand’Palud avait envisagé l’éventualité de l’achat du moulin. Le 29 décembre, il se rendit même, avec l’ingénieur Pierre, chez M,Karoff [Caroff] pour demander l’adresse du propriétaire, le commandant en retraite
Huchard.
II est vrai qu’en attendant M. Cadiou avait un autre souci celui de résilier, le marché de coton passé avec les deux fournisseurs d’Heidelberg et de Stuttgart, marché devenu inutile par suite de l’exclusion de l’usine de l’importante adjudication du 12 décembre. Et cette résiliation était rendue onéreuse par ce fait que, depuis la conclusion du marché, le cours du coton avait baissé de 5 francs. Le fournisseur de Stuttgart ne paraissait pas intransigeant ; mais celui d’Heidelberg la maison Reiss – montrait des dents plus longues. (Il a consenti depuis lors à transiger à 21,000 francs, et l’autre à 12,000 c’était pour la Grand’Palud une pilule amère, mais non une catastrophe.)
Le propriétaire de la Grand’Palud, pendant les longs séjours qu’il faisait en Bretagne, habitait dans une maison de Landerneau. Mais dès qu’il avait des loisirs, il regagnait Paris, où sa femme dirigeait l’éducation de ses deux jeunes fils, René, âgé de quatorze ans, et Guy, âgé de douze ans, tous deux élèves du collège Stanislas. Il devait donc passer en famille les vacances du jour de l’an ; sa femme l’attendait le 31 décembre, au premier train du matin.
Or le 31 décembre au matin, M. Louis Cadiou ne parut pas au domicile conjugal. Inquiète, Mme Cadiou lui télégraphia :

Reçu télégramme Reiss (C’était le fournisseur d’Heidelberg avec qui on était en voie de résiliation) réclamant réponse. Que signifie ton silence ?
MARIE.

Et n’ayant pas reçu de réponse, elle envoya à l’ingénieur Pierre cette dépêche, à trois heures de l’après-midi :

Aucune nouvelle de Cadiou. A-t-il quitté Landerneau ?
Mme CADIOU.
L’ingénieur fit savoir qu’il n’avait pas vu son patron depuis le 29.

Le 1er janvier, M. Louis Cadiou ne parut pas davantage à Paris. Affolée, sa femme prévint un ami de la famille, M. Cloarec. Celui-ci télégraphia au secrétaire de la mairie de Landerneau, M. Troadec, pour lui demander si M. Cadiou avait quitté Landerneau emportant des bagages, ou si ses valises étaient restées chez lui. Le secrétaire de la mairie répondit « Cadiou parti Morlaix mardi dernier avec colis. » Or il y avait là une erreur : l’agent de police (de Landerneau) envoyé par M. Troadec le premier jour de l’an à la gare avait posé ex abrupto et sur un ton détaché la question à un homme d’équipe, lequel avait répondu au petit bonheur et sans précision. Mais, en réalité le chef de gare, questionné plus tard, déclara qu’il ne se rappelait pas avoir délivré le jour indiqué un billet pour Morlaix à M. Cadiou, et qu’aucun colis n’avait été enregistré pour lui.
D’ailleurs Mme Cadiou n’était pas au terme de ses inquiétudes. Elle venait de recevoir, entre temps, une lettre de l’ingénieur Pierre, datée du 30 décembre, 14 heures, Landerneau, adressée à M. Cadiou, et où il était dit en substance :
Vous avez, oublié en partant de donner à la petite caisse l’ordre de me remettre de l’argent. Nous n’avons pas payé les ouvriers, et j’ai des payements personnels à effectuer. Je vous prie de me faire tenir 2,000 francs.

Ici, une parenthèse on payait les ouvriers avec un chèque signé du directeur et qu’un huissier escomptait, quitte à aller se faire payer à la banque où la Grand’Palud avait un dépôt.
Peu après, Mme Cadiou devait d’ailleurs recevoir du même ingénieur Pierre une seconde lettre où ce dernier disait à peu près ceci :

J’ai réfléchi à la question dont vous m’avez entretenu, le licenciement des ouvriers.

Les lettres de l’ingénieur Pierre la première au moins sans compter son télégramme, indiquaient que M. Louis Cadiou n’avait point paru à la Grand’Palud depuis le 29 décembre.
Où était-il donc passé ?

A dater de ce moment, les ténèbres s’épaississent autour de M. Louis Cadiou. On écrit au préfet du Finistère, on écrit au parquet de Brest, on offre 500 francs au sous-préfet pour qu’il fasse opérer des recherches par la police spéciale. Un beau matin, les journaux signalent la disparition du directeur de la Grand’Palud.
Et les commentaires d’aller leur train. Cherchez la femme ! Cherchez l’argent ! Regardez par-ci ! Regardez par-là !
Un jour, on retire de l’eau le corps d’une dactylographe bretonne qui s’est suicidée dans une crise de neurasthénie. Voilà l’explication ! Mais il est établi que M. Cadiou n’a jamais connu cette jeune femme.
Hum ! En tout cas, c’est du côté de la famille qu’il faut chercher ! Or, il est établi par une correspondance toute récente que M. Cadiou est bon mari et bon père, que Mme Cadiou est bonne épouse et bonne mère.
Hum ! Alors, c’est qu’il est parti en Allemagne pour livrer certains secrets de fabrication intéressant la défense nationale, le misérable !
Je n’insiste pas. Il faudrait quatre colonnes du Temps pour récapituler les hypothèses ou les racontars qui ont défrayé la chronique bretonne durant les trois premières semaines de janvier. Ce fut insensé ! D’autant plus insensé que certains journaux, emportés par la passion politique, mêlaient à ces histoires de brigands des noms de personnalités, appelant contre « tous les criminels » le secours de la justice, des gendarmes et de la loi.
Puis on découvrit des pistes. Des reporters ramassèrent des boutons de culotte près de la ferme du père Bonnefoy ; un coiffeur trouva un boîtier de montre sous un ormeau ; une lettre anonyme dénonça au parquet comme fauteurs du crime un député, un juge de paix, un joueur de clarinette et deux femmes masquées (dont l’une « âgée d’environ 33 ans »).
Il y eut une piste qu’on appela la « piste de Morlaix », sans doute par analogie avec la « piste des lévites » de l’affaire Steinheil. Mais celle-ci paraissait plus sérieuse. Il s’agissait de témoins qui avaient vu M. Louis Cadiou à Morlaix le 31 décembre, et même le 1er janvier. Or – le parquet croit l’avoir établi depuis lors – le 31 décembre M. Cadiou, tué d’une balle de revolver, dormait son dernier sommeil près du moulin de la Grand’Palud, sous quarante centimètres de boue.
Mais n’anticipons pas, comme disent les disciples de Ponson du Terrail, n’anticipons pas sur les événements.
Entre temps d’ailleurs la police et la gendarmerie cherchaient on battait les buissons, on explorait les fourrés, on questionnait à droite et à gauche, on draguait ruisseaux et rivières.
– Cherchez plutôt dans la rivière de Morlaix ! disait l’ingénieur Pierre, après avoir insinué à tort que la veille de sa disparition, son patron se trouvait dans une situation financière embarrassée.
On alla réveiller des gens à deux heures du matin dans leur lit pour leur poser des questions précises.
Cependant le parquet, après d’inévitables tâtonnements, avait réussi à circonscrire le champ des hypothèses. Il avait découvert dans un établissement de crédit, de la région un compte personnel du disparu s’élevant à 135,000 francs (deux mandats de la guerre encaissés en décembre par cette banque avaient produit près de 100,000 fr.), et dans un autre établissement parisien un dépôt d’une dizaine de mille francs ce qui ruinait l’hypothèse d’une fuite d’industriel aux abois.
Des renseignements précis sur la santé, les mœurs et le caractère de M. Louis Cadiou avaient détruit l’hypothèse d’une fugue amoureuse ; d’autant plus que les lettres adressées par le directeur de la Grand’Palud à sa femme témoignaient d’une affection profonde et sincère. J’ai eu sous les yeux la dernière en date, qui doit être du 23 décembre.

« Ma chérie. », écrivait M. Cadiou. Et ce sont quatre pages affectueuses, où l’intimité même des détails montre jusqu’à l’évidence combien l’ancien avoué aimait sa femme et ses enfants. Ici, il se préoccupe avec sollicitude de son aîné qui doit assister à la Saint-Charlemagne ; là il multiplie les conseils pour qu’on aide le cadet à mettre sur pied un compliment du jour de l’an qu’il adressera à son professeur d’anglais plus loin, il manifeste quelques inquiétudes sur les relations qui se nouent de plus en plus étroites entre Mme Cadiou et une femme dont la conduite a fait jaser quelques bavards ; mais il ajoute que ces bavards, avant de calomnier autrui, feraient peut-être mieux de regarder attentivement autour d’eux. Enfin, il consacre trente lignes à un furoncle :

Ce matin, explique-t-il en substance, j’ai constaté qu’un petit furoncle avait poussé sur mon cou. J’ai appliqué dessus des compresses émollientes. Mais ce léger accident m’empêche de mettre un faux-col, et je ne pourrai, par, suite, aller à Brest, cet après-midi.

Tout cela dénote chez l’auteur de la lettre une quiétude d’esprit qui contrasterait singulièrement avec l’état mental d’un homme acculé au suicide.
Non, décidément, on ne pouvait raisonnablement s’arrêter qu’à l’hypothèse d’un assassinat ou à celle d’un accident. Et depuis quelque temps le parquet avait en sa possession certains documents qui incitaient à faire, passer la première avant la seconde. Seulement, pour s’engager dans cette voie, il fallait retrouver le corps et établir les causes précises de la mort.
Or un coup de théâtre ne devait pas tarder à se produire. Un éclair dans la nuit.
Mais ici nous entrons dans le Merveilleux.

Le 2 février, M. Jean-Marie Cadiou, frère du disparu, recevait une lettre de Mme Sainby [Sainpy], de
Pont-à-Mousson, sa parente par alliance, puisque sa fille a épousé M. Richard, le frère de Mme Cadiou. Dans cette lettre, datée du 31 janvier, Mme Sainby [Sainpy] expliquait qu’elle était allée consulter une somnambule de Nancy, Mme Camille, et que celle-ci, plongée dans le sommeil hypnotique, lui avait fait sur la disparition de M. Louis Cadiou les révélations suivantes :

M. Cadiou a bien été assassiné. Le meurtrier est grand, châtain, barbu. Il a de 30 à 35 ans. Il a été aidé par un autre individu plus petit qui faisait le guet.
Un piège avait été tendu à M. Cadiou. Il buta dans une corde, tomba, et une fois à terre, reçut un gros coup sur la tête à droite, puis un autre dans le dos ; mais ce dernier était inutile le premier l’avait assommé.
Le crime a été commis vers 4 à 5 heures. II est inutile de chercher le corps de M. Cadiou dans l’eau : il ne s’y trouve pas. Il est à droite du moulin, au pied d’un talus, près d’un petit bois ou d’un bouquet d’arbres. Un peu de terre le recouvre. Il sera découvert et l’assassin pris.

Ici je laisse la parole au tanneur brestois :
Tout d’abord je n’attachai aucune importance à ces sornettes. Cependant, un peu plus tard, ayant reçu de Mme Sainby [Sainpy] un télégramme où elle me demandait avec insistance de suivre la piste indiquée par la voyante, je partis pour Landerneau sans conviction, muni d’un bâton à bout pointu.
Je commençai, près du moulin, à suivre le canal sur sa rive gauche, en remontant. Tous les trois ou quatre mètres, je fichais mon pieu dans le sol pour savoir si je ne rencontrerais pas de la terre molle. Je parcourus ainsi trois cents mètres, mais sans résultat. Et je me disais « Inutile d’aller plus loin ; si le corps de mon frère était enterré ici, les chiens des chasseurs de bécasse et des chasseurs de sanglier l’auraient bien flairé. Pourtant, qui sait ? La couche de givre qui a recouvert la terre a peut-être intercepté toute odeur. » Et je revins sur mes pas.
Soudain, dans un cul-de-sac, au point précis où un petit sentier creux, à demi caché par les branches, se heurte au talus du canal (Voir le plan enjoint), mon bâton rencontra une résistance. Je le retirai et je constatai que deux ou trois poils ou filaments adhéraient à la pointe. Nouveau coup de sonde ; même résultat. Intrigué, je grattai la terre un morceau d’étoffe apparut. Un homme était enfoui là. C’était mon frère.
Je courus comme un fou donner l’alarme, et on téléphona au parquet de Brest. De tous côtés, on accourait.
Un peu plus tard, un propos singulier me fut tenu. Comme je contremaître Bignard et l’ingénieur Pierre arrivaient, celui-ci suivant celui-là, je manifestai l’intention d’aller au-devant des magistrats. Mais Bignard me dit :
– Non, non. Ne me laissez pas seul avec Pierre. Il me tuerait aussi ! Nul témoin n’a entendu cette prière ; je ne puis donc en faire état en justice. Mais je vous jure que ce propos m’a bien été tenu.

Vers midi, le parquet arriva, et l’on commença à déterrer, le corps. L’ingénieur Pierre manifesta à cette occasion une activité fébrile :

On eût dit qu’il ne voulait pas rester une seconde immobile, m’a raconté un témoin de cette scène. Il fouillait la terre avec un outil, avec ses mains, écartant les ouvriers plus désignés que lui pour faire cette besogne manuelle.
Enfin le cadavre apparut, abominablement enchâssé dans un moule de vase. Il était tête nue, et la pèlerine à capuchon était roulée sur les pieds.
– Où est la casquette ? demanda un des magistrats.
– Elle doit être dans la pèlerine, répondit l’ingénieur. (Un autre témoin m’a déclaré avoir entendu « Elle est dans la pèlerine. »)
Quoi qu’il ‘en soit, la casquette fut bien retrouvée dans la pèlerine.

Le cadavre fut transporté sur une civière jusqu’à l’usine de la Grand’Palud, où on le lava dans une grande cuve. Après quoi le docteur Rousseau, médecin légiste, procéda à l’autopsie.
Il est hors de doute que cette opération délicate fut faite dans les conditions les plus mauvaises. D’abord le praticien travaillait dans une pièce prenant par une petite fenêtre un jour insuffisant ; ensuite il opérait sur le rebord de la cuve, et non sur une table de dissection ; enfin, dans la précipitation du départ, il avait oublié sa trousse et se servait d’un sécateur.
Le corps de M. Louis Cadiou portait une blessure de 16 centimètres barrant la gorge à gauche ; les chairs étaient déchiquetées, la carotide avait été tranchée. Mais de toute évidence la blessure n’était pas nette. Le médecin conclut que M. Cadiou avait été égorgé avec un couteau.
L’estomac était à peu près vide on y recueillit seulement un peu de bouillie blanchâtre qui paraissait être du tapioca. Cela indiquait que la victime avait été tuée après son petit déjeuner du matin et avant son déjeuner de midi.
Enfin dans les poches du costume cycliste que portait M. Louis Cadiou on trouva des cure-dents et deux mouchoirs.

Le soir, les journaux annoncèrent à grand fracas que le directeur de la Grand’Palud était mort égorgé.
Or, comme on le verra demain, M. Louis Cadiou était bien mort ; mais il n’avait pas été égorgé.
Fernand Momméja.

L’assassinat de M. Cadiou

(Dépêche de notre correspondant particulier)
Brest, 4 février.
L’instruction de l’affaire Cadiou traine en longueur. Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Freund, juge de paix de Landerneau, qui déjeuna avec M. Cadiou le 27 décembre. Il ignore si l’usinier de la Grand’Palud se rendit à Morlaix l’après-midi. M. Freund devait dîner avec M. Cadiou le 28 et ne le put parce que M. Cadiou alla à Cléder. M. Freund. fit surveiller discrètement Pierre le jour de la découverte du cadavre pour qu’il ne prit point la fuite, car il le soupçonnait.
La confrontation de M. Freund et Pierre qui a eu lieu ensuite n’a rien donné.
Le maréchal-des-logis de gendarmerie de Landerneau a déposé que le 4 février, jour de la découverte du cadavre, il fut prévenu à 11 heures presque simultanément par la fille de la débitante de Quéméner et par M. Jean-Marie Cadiou.

6 mars 1914 – p. 3 et 4

Le mystère de Landerneau
LA POUDRE PARLE
(De notre envoyé spécial)

Arrestation de l’ingénieur Pierre. Premières contradictions. Les témoins de Landerneau contre les témoins de Brest. La contre-autopsie. Le docteur Paul remet les choses au point. M. Cadiou fut tué d’un coup de revolver. L’accusation se précise.
Donc le 4 février, après autopsie, le docteur Rousseau concluait que M. Louis Cadiou avait été égorgé.

Le même jour, on arrêtait l’ingénieur Pierre, à l’adresse de qui la foule avait fait entendre des murmures pendant l’exhumation du corps, et que le frère de la victime avait accusé formellement. L’homme protesta de son innocence. Au cours d’une perquisition opérée à son domicile, on découvrit une pioche tachée de sang et au fer de laquelle adhéraient encore quelques poils.
– Ce sont les poils d’un chat, que j’ai tué et enterré, expliqua le prisonnier.
On saisit encore sur lui un couteau à petite lame recourbée, mais nullement taché de sang. Enfin le commissaire spécial Paulin ramassa au fond d’une corbeille à papier, roulée, en boule ? une lettre du ministère de la guerre en réponse aux dénonciations de l’ingénieur contre son patron.
Jusqu’alors ce qu’on avait relevé de plus sérieux à la charge de Pierre, c’était une contradiction entre son dire et plusieurs témoignages concordants au sujet du jour ou M. Cadiou était venu pour la dernière fois à la Grand’Palud. Tant que la « piste de Morlaix » avait été considérée comme la bonne, tant qu’on avait tenu pour indiscutables les déclarations des deux ou trois personnes qui prétendaient avoir vu l’usinier dans cette localité le 31 décembre et même le 1er janvier, l’ingénieur Pierre avait pu être considéré comme absolument étranger à la disparition de M. Cadiou. Mais la découverte du corps à quelques pas du moulin rendait plus fragile cette piste. Si M. Cadiou était allé réellement à Morlaix le 31 décembre ou le 1er janvier, de deux choses l’une ou bien il était revenu à Landerneau où on l’avait assassiné ; ou bien il avait été tué du côté de Morlaix et son cadavre transporté secrètement en voiture au moulin de la Grand’Palud pour y être enfoui. Or M. Cadiou n’était pas revenu vivant à Landerneau puisque personne ne l’y avait revu depuis le 30 décembre ; et quant à la seconde hypothèse, son invraisemblance apparaissait manifeste.
Mais il y avait plus. Voici que des témoins dignes de foi affirmaient à présent qu’ils avaient vu le directeur de la Grand’Palud à Landerneau dans la matinée du 30 décembre : on l’avait vu chez lui, où il avait donné ses étrennes à Mme Alost [Léost], sa femme de ménage, en disant qu’il partirait le soir pour Paris ; un peu plus tard on l’avait vu sur la route de Landerneau à la Grand’Palud puis, dans l’usine, à la chaufferie et aux autoclaves ; un peu après 11 heures on l’avait aperçu sortant de l’usine et franchissant le passage sous le chemin de fer, avec l’ingénieur Pierre, et quelqu’un précisait même qu’à ce moment, pour se protéger contre une rafale du vent qui soufflait avec violence, il avait relevé sur sa tête le capuchon de sa pèlerine ; et enfin un jeune pâtre avait vu les deux hommes s’engager dans le chemin qui monte à travers bois au-dessus du moulin Karoff [Caroff]. A midi moins vingt l’ingénieur était bien revenu à l’usine, mais seul. Quant à son patron, on ne le revit plus à Landerneau.
Eh bien, à rencontre de tous ces témoignages précis et concordants, Pierre s’obstinait à prétendre qu’il avait vu M. Cadiou pour la dernière fois le 29 décembre. Il y avait donc là une première contradiction qui justifiait dans une certaine mesure les soupçons du parquet.
Un jour, comme le juge d’instruction mettait l’inculpé face à face avec les témoins, l’ingénieur sembla hésiter :
– Après tout, fit-il observer, j’aurais parfaitement pu voir M. Cadiou le 30, en admettant que mes souvenirs m’aient trahi ; mais cela ne prouverait pas que je l’ai assassiné.
– En effet, répliqua le magistrat, mais vous oubliez que le 30 décembre à 2 heures de l’après-midi, vous avez écrit à M. Cadiou. Si vous l’aviez vu ce matin-là, c’est donc que vous vouliez vous créer une sorte d’alibi.
Pour le moment je ne puis analyser tous les témoignages recueillis par le parquet je me borne à résumer les principaux pour jalonner mon exposé ; plus tard j’entrerai dans les détails, et nous verrons s’il est possible de reconstituer l’emploi du temps de M. Louis Cadiou dans les dernières heures de sa vie.

Après l’autopsie, le corps de l’usinier, transporté à Landerneau, fut inhumé au cimetière. Mais les derniers événements avaient ranimé l’activité de la presse et des policiers. L’opinion publique daubait sur la façon dont l’autopsie avait été faite ; des confrères du docteur Rousseau formulaient des réserves sur ses conclusions ; et par surcroît des lettres anonymes adressées au parquet et à la famille Cadiou fournissaient des indications plus ou moins vagues sur la façon dont le directeur de la Grand’Palud avait été assassiné. Si bien qu’un beau jour le parquet finit par déclarer qu’à son avis, conforme d’ailleurs à l’opinion modifiée, du médecin légiste, l’assassin avait d’abord étranglé M. Louis Cadiou et qu’ensuite il lui avait tailladé le cou avec un instrument tranchant ; soit pour l’achever, soit pour dissimuler l’étranglement.
Bref les conclusions de la première autopsie devinrent tellement suspectes à fout le monde que le parquet en ordonna une nouvelle, laquelle fut fixée au 17 février, et confiée au docteur Paul, le savant médecin légiste de Paris.
Au jour fixé les magistrats de Brest, accompagnés du docteur Rousseau, se rencontrèrent à Landerneau [Morlaix] avec le docteur Paul ; le cadavre fut exhumé et transporté à l’hôpital. Cette fois, après quelques investigations, le docteur Paul, explorant la mâchoire, y découvrit une balle blindée qui avait été tirée par un revolver de 6 millimètres ; il constata que M. Cadiou avait été tué raide d’un coup de feu tiré dans la nuque : le projectile, pénétrant derrière l’oreille droite, avait obliqué, perforé la carotide et s’était logé dans le maxillaire. Quant aux entailles du cou, elles avaient été faites post mortem par une main inexperte, avec un instrument de fortune, probablement avec un couteau à lame courte, soit pour dissimuler les traces du coup de feu, soit plutôt pour rechercher la balle, qui pouvait constituer plus tard un indice révélateur.
Ce n’était pas tout. En examinant le capuchon de la victime, on remarqua qu’il portait un trou à sa partie inférieure et autour de ce trou la déflagration de la poudre avait brûlé l’étoffe. M. Cadiou avait donc été tué par derrière et à bout portant.
Se rappelant alors que des témoins avaient vu, le 30 décembre à onze heures du matin, le directeur de la GrandPalud relever son capuchon, sur la tête et s’engager avec l’ingénieur dans le chemin à travers bois, qu’on, avait vu un peu plus tard Pierre revenir seul à l’usine, les magistrats considérèrent que la situation de l’inculpé devenait de plus en plus compromise. Cependant il manquait encore un élément plus solide pour échafauder contre l’ingénieur une accusation sérieuse. L’enquête ne devait pas tarder à fournir cet élément.

On avait su qu’il y avait à l’usine de la Grand’Palud un revolver. Cette arme avait été achetée à Brest par l’ingénieur Pierre sous le nom du contremaître Bignard et remise par lui, au mois de juillet dernier, à l’ouvrier Bossard, quand celui-ci prit son service de veilleur de nuit. L’arme avait été restituée à l’ingénieur le 17 janvier.
D’ailleurs, c’était un revolver du calibre de 8 millimètres : il ne pouvait donc avoir servi au crime.
Mais, questionné, à ce sujet, le veilleur de nuit déclara qu’au mois de juillet, en lui remettant ce revolver, Pierre lui avait dit :
– Prenez-le, il peut vous servir. Je n’en ai pas besoin, car j’en ai un autre.
– Vous aviez donc personnellement un autre revolver ? demanda à l’inculpé le juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de la Noë.
– Oui, expliqua Pierre, j’en ai eu un autre. Je l’avais acheté pour mon usage personnel à la fin de l’année 1912, chez M. Marie, armurier à Landerneau, et il était du calibre de 6 millimètres à balles blindées. En même temps j’avais acheté une boîte de-cartouches, et j’avais payé le tout 27 francs. Après l’achat, ne connaissant pas cette arme, je l’avais essayée. Pour tirer ce coup d’essai, craignant les ricochets, je m’étais abrité derrière l’un des montants d’une tonnelle de mon jardin, tonnelle que j’ai vendue depuis lors à M. Botcazou, paysagiste à Landerneau. Mais je n’ai plus ce revolver depuis le mois de février ou le mois de mars 1913. Du reste, c’est, bien simple je n’ai jamais eu deux revolvers à la fois.
– Qu’avez-vous donc fait de cette arme ? insista le magistrat.
Pierre réfléchit, un instant, comme s’il cherchait dans ses souvenirs. Puis il fit cette déclaration :
– Comme le cran de sûreté ne me paraissait pas suffisant, je l’ai vendue en février ou en mars à un voyageur de commerce, que je ne connais pas et que je n’ai jamais revu.
Or, l’armurier Marie a déclaré sous la foi du serment qu’il, avait vendu le revolver de 6 mm à l’ingénieur, non en 1912, mais au mois de mai 1913. Certes, il n’a pas inscrit sur son livre : « Revolver vendu à M. Pierre », mais il y a inscrit la mention de la vente d’un revolver de 6 mm, au prix de 38 francs ; et c’est le seul revolver de cette série qu’il ait vendu depuis plus d’un an. Donc c’est bien le revolver de M. Pierre. Au surplus, l’armurier et sa fille se souviennent parfaitement d’avoir livré l’arme à l’ingénieur.
Il y a encore autre chose. Après la contre-autopsie du docteur Paul, un adjoint du commissaire spécial de Brest prit la balle revêtue de cuivre qui avait été trouvée dans la mâchoire de M. Cadiou ; il s’en alla, trouver Julia Juzeau, la servante et l’amie intime de l’ingénieur Pierre, et lui montra dans le creux de sa main ce projectile mêlé à plusieurs d’autres formes et de calibre différents, mais qui n’étaient point revêtus de cuivre.
– Comment étaient les balles du revolver de M. Pierre ? demanda-t-il à brûle-pourpoint.
Sans hésiter, Julia Juzeau désigna la balle trouvée à la contre-autopsie.
Le lendemain, il est vrai, apprenant les résultats de la seconde autopsie, et comprenant que sa déclaration constituait une charge à l’égard de l’inculpé, elle essaya d’atténuer son dire :
– J’ai pu me tromper Après tout je suis femme ! Je ne connais rien aux armes à feu ! Je ne dirai plus rien !
Inutile de dire que, malgré l’offre alléchante d’une prime, le commis-voyageur à qui l’ingénieur aurait vendu son revolver ne s’est point fait connaître. Et pour ce qui est de l’arme et de la boite de cartouches, elles ont disparu. En vain on a fouillé de fond en comble la maison de l’ingénieur, son jardin, le canal, les taillis. Vendredi dernier, un commissaire de police cherchait encore sous un tas de planches, près du moulin ; il n’y trouva qu’un lapin de garenne, qui, au premier bruit, détala dans le bois.

Depuis la contre-autopsie, l’ingénieur Pierre ne s’est pas départi de son sang-froid. Ce n’est point un émotif, ni un sensible ; comme ses gestes, toutes ses paroles sont calculées ; il se défend, me disait quelqu’un qui le touche de près, avec la précision d’un joueur qui manie des pions sur un échiquier. En outre, comme il ne regarde jamais ses interlocuteurs en face, ne levant jamais les yeux plus haut que l’estomac de la personne qui lui parle, il est difficile de surprendre sur son visage le reflet de ses émotions intérieures. Je l’examinai l’autre jour quand on lui a présenté Julia Juzeau. Il l’a pourtant bien aimée Julia Juzeau ; il en avait fait sa maîtresse, dans l’isolement de la Grand’Palud, et je vous montrerai son sentiment s’il m’était possible de reproduire ici les lettres qu’il lui écrivait il y a deux ans, pendant une courte absence qu’elle avait faite, lettres qui commencent par ces mots :
« Mon petit mimi !!! Mon petit loulou !!! » Que dis-je ? Des projets de mariage n’avaient-ils pas été ébauchés entre eux !
Eh bien, l’autre soir, en apercevant la jeune femme, c’est à peine si l’ingénieur a levé les yeux jusqu’à son corsage.
– Ayez du courage, mademoiselle, lui a-t-il dit d’une voix blanche.
Et Julia Juzeau a répondu :

– C’est à vous d’en avoir, monsieur.
Fernand Momméja.

Notre correspondant de Brest nous télégraphie :
Après avoir confronté l’ingénieur Pierre avec le maréchal des logis de Landerneau, le juge d’instruction a demandé à l’inculpé pourquoi il avait dit, lors de la découverte du cadavre, que M.
Cadiou devait avoir quatre à cinq cents francs sur lui. L’ingénieur a répondu que le liquidateur, M. Bolloch, ayant fait un relevé des comptes, avait constaté qu’il manquait cette somme à la caisse, d’où il avait conclu que M. Cadiou l’avait prise.
Un journal de Brest ayant déclaré que M. Nicolas, ancien courtier maritime, négociant, juge au tribunal de commerce de Brest, n’avait pas dit toute sa pensée devant le juge d’instruction, qui l’aurait intimidé, je suis allé l’interviewer. Voici sa déclaration, qu’il a d’ailleurs communiquée à la presse :

J’avais en outre la conviction que c’était bien le 31, parce que je me souvenais de l’avoir salué, et que le 27 je n’aurais pu le faire, étant encombré de paquets. De plus, je me souvenais également que le jour où nous avions vu M. Cadiou, nous avions, mon associé, M. Lemeillet et moi, fait le voyage de Brest à Morlaix avec un représentant habitant Brest, mais qui se rendait également à Morlaix comme nous, à l’occasion des fêtes de Noël et du jour de l’an.
J’avais donc la conviction bien arrêtée que le 31 décembre était bien le jour où j’avais rencontré M. Cadiou à la gare de Morlaix ; mais il est évident que devant les événements qui se sont produits depuis, les hypothèses de toutes sortes qui ont été émises et enfin devant l’invraisemblance du fait que j’avançais, ma conviction ne me paraissait plus pouvoir être une certitude.
Depuis, des déclarations ont été faites par mon frère et par M. Erussard, notaire à Morlaix, desquelles il résulterait que j’aurais donné comme excuse à mon retard à un rendez-vous d’affaires, le 31 décembre, le fait que je serais resté à causer avec M. Cadiou sur le quai de la gare ; je me souviens en effet parfaitement avoir, chez M. Erussard, prononcé le nom de M. Cadiou, sans qu’il me soit possible de me rappeler les termes de cette phrase ; mais en tout cas je suis certain que le jour où j’ai vu M. Cadiou à la gare, je ne me suis pas arrêté pour lui parler ; mais mon associé M. Lemeillet a échangé quelques paroles avec lui.
Ma conviction du premier jour se trouve donc renforcée par ce fait, et pour moi c’est bien le 31 décembre que j’ai vu M. Cadiou à la gare de Morlaix six heures du soir.
Je reconnais la parfaite honorabilité du juge d’instruction, qui n’a nullement fait pression sur moi.
Dès les premiers jours de janvier 1914, quand on a commencé à causer de la disparition de M. Cadiou, j’ai manifesté mon étonnement de ce que l’on fasse dater sa disparition au 29 ou au 30, alors que je l’avais vu à la gare de Morlaix, le 31, à l’arrivée du rapide qui quitte Brest à 5 heures.
Mon associé M. Lemeillet, qui m’accompagnait ce jour-là, de Brest à Morlaix, laissa aussi entendre que les dates des 29 et 30 lui paraissaient peu concorder avec ses souvenirs, à savoir la rencontre qu’il avait faite de M. Cadiou, à la gare de Morlaix, le 31.
M. Lemeillet en causa notamment à la table d’hôte de l’hôtel Jaouen, à Ploudalmezéau, vers le 20 ou 25 janvier, et ces propos ayant été rapportés et les commissaires spéciaux MM. Paulin et Ménessier [Mennessier] en ayant eu connaissance, nous fûmes interrogés par eux le 31 janvier.
Quelques jours plus tard, j’allai voir à ce sujet M. Guilmard, procureur de la République, et lui répétai ce que nous avions, déclaré aux commissaires spéciaux.
Il me restait à éclaircir un point qui devait me confirmer ma conviction concernant la date ou me la supprimer.
Ayant obtenu ce renseignement, je retournai voir le procureur de la République et lui fis part de ma conviction devenue plus ferme devant le renseignement qui me manquait.
Le samedi suivant, je fus convoqué par le juge d’instruction à qui je ne pus que répéter mes déclarations précédentes sans que jamais M. Bidard de la Noë ait, en quoi que ce soit, influencé ma déclaration.
Or j’avais déclaré, ainsi qu’aux commissaires spéciaux, que j’avais la certitude d’avoir vu M., Cadiou à la gare de Morlaix à l’arrivée du rapide de cinq heures, que, n’ayant pris le train que deux fois à cette époque, le 27 et le 31, je n’avais pu voir M. Cadiou qu’un de ces deux jours.

7 mars 1914 – p. 3 et 4

Le mystère de Landerneau
LE PATRON ET L’INGÉNIEUR

(De notre envoyé spécial)
Pierre arrive à la Grand’Palud. Sa situation matérielle. Où l’on voit que les relations se tendent entre le patron et l’ingénieur. Un groupe veut acheter la Grand’Palud. Il ne peut réussir et décide de créer une usine à côté. Pierre accepte, puis refuse d’être l’ingénieur du groupe.

L’ingénieur Pierre, ancien élève de l’École centrale, issu d’une modeste famille de Normandie, avait été embauché à l’usine de la Grand’Palud par M. Louis Cadiou pour seconder l’Allemand Greiss à la direction technique. Intelligent, laborieux, il s’était mis rapidement au courant du blanchiment des linters (1) de coton par le système allemand, de sorte qu’il se trouva tout désigné, lorsque Greiss dut partir, pour le remplacer dans ses fonctions. Son contrat du début fut alors remplacé le 6 septembre 1909 par un traité aux termes duquel il recevait des appointements annuels de 3,600 francs, bonifiés par une part de 1,5 0/0 sur les bénéfices. Ce traité était valable jusqu’au 28 février 1915, et une clause stipulait que s’il quittait la Grand’Palud, Pierre ne pourrait entrer dans une usine similaire pendant une durée de quinze ans.
Clause léonine, ont dit certains hommes de loi, et que les tribunaux, au cas d’un procès, n’auraient point admise.
Je ne sais. En tout cas, clause formelle, claire, précise, signée par les deux parties.
On estime que bon an mal an, l’ingénieur gagnait de 5,000 à 6,000 francs au service de M. Cadiou. Il habitait, à trois cents mètres de l’usine, le rez-de-chaussée de l’immeuble qui fait corps avec le moulin Karoff [Caroff] et avait à sa disposition un jardin et un garage pour automobile. Une jeune Bretonne dont la mère demeure à Landerneau, Julia Juzeau, était entrée à son service, et bientôt, comme je l’ai expliqué, était devenue sa maîtresse. Je rappelle, pour mémoire, que l’appartement du premier étage était occupé par le contremaître Bignard et sa femme, et que celle-ci vivait en mésintelligence avec Julia Juzeau : plus d’une fois les deux voisines avaient fait retentir les échos du vallon de compliments réciproques dénués de mansuétude et d’aménité.
De quelle nature étaient les rapports de M. Louis Cadiou avec l’ingénieur ? Excellents au début, ils s’étaient tendus depuis quelques mois. Un avocat de Morlaix, ayant procédé à une enquête, à Landerneau, sur la disparition du directeur de la Grand’Palud, avait rapporté en ces termes un propos que lui aurait tenu le contremaître Bignard :
– Le matin du 29 décembre, M. Cadiou entra en coup de vent à l’usine et demanda M. Pierre. Comme on lui répondait que celui-ci n’était pas encore arrivé, le directeur manifesta une vive colère « Je le paye pourtant assez cher pour qu’il soit à son poste aux heures réglementaires. » Et il partit à grandes enjambées dans la direction de la maison de l’ingénieur.
Le contremaître Bignard a rectifié :
– La scène a bien eu lieu, a-t-il précisé, mais c’était au cours de septembre du d’octobre. Mais il n’y a pas que ce mouvement de mauvaise humeur détail assez anodin, en somme pour établir que les relations, entre Pierre et son patron s’étaient tendues. Il y a des membres de la famille et des amis de M. Cadiou, à qui celui-ci avait dit à plusieurs reprises :
– Pierre est un ingénieur intelligent et un excellent chimiste. Mais je n’ai pas confiance en lui. J’ai certainement chez moi quelqu’un qui me trahit. Est-ce lui ? Je ne puis le certifier ; mais j’ai des raisons de le penser.
A quoi le propriétaire de la Grand’Palud faisait-il allusion quand il parlait d’un « traître » à ses côtés ? Probablement aux dénonciations dont il était l’objet au ministère de la guerre, dénonciations qui avaient eu c’était, du moins, sa conviction pour résultat de le faire écarter de l’importante adjudication du 12 décembre. En tout cas, ses soupçons étaient justifiés, car, comme on le verra plus tard, Pierre avait bien, au moins à trois reprises, dénoncé son patron au service des poudres.
Les révélations faites par l’ingénieur à l’administration étaient-elles conformes à la vérité ? M. Cadiou s’était-il vraiment rendu coupable des actes dont son collaborateur l’accusait ? Ceci est une autre affaire, que j’examinerai en son temps. Pour le moment, je retiens que M. Louis Cadiou se méfiait de son chimiste.
Ce qui semblerait confirmer cet état d’esprit, c’est que, d’un commun accord, le patron et l’ingénieur avaient envisagé leur séparation amiable pour les premiers jours de mars, et qu’en prévision de cette séparation, la famille de Pierre s’était enquise pour lui d’une place de chimiste du côté de Nantes.
Mais en dehors de ces démarches, Pierre avait entamé des négociations avec un groupe de capitalistes bretons, et j’appelle sur ce point l’attention du lecteur.

J’ai déjà raconté qu’au cours de l’été dernier, probablement au mois d’août, M. Louis Cadiou avait déclaré à plusieurs de ses amis, et notamment à M. Cloarec, que fatigué des anicroches qui survenaient dans ses relations avec la guerre, anicroches provoquées par les accusations de concurrents jaloux ou la perfidie de collaborateurs infidèles, il vendrait volontiers l’usine de la Grand’Palud. Il avait même confié à M. Legrand, son prédécesseur à la tête de l’usine, le soin de rechercher des acquéreurs.
M. Legrand s’était donc mis en quête, et bientôt il avait avisé M, Cadiou qu’un groupe, dont faisaient partie M. Rochet [Rocher] et quelques autres Bretons de la région, se trouvait disposé à acheter la Grand’Palud. Une entrevue eut même lieu chez un notaire brestois. Mais on ne s’entendit pas sur le prix : le groupe offrant 300,000 francs à la condition que le vendeur en laisserait 100,000 dans l’affaire, M. Cadiou s’obstinant à exiger 400,000 francs au moins, dont une bonne partie comptant.
En passant, je rappelle que par un acte daté du 27 décembre, le directeur de la Grand’Palud avait désintéressé ses parents coassociés et s’était rendu seul maître de l’usine.
Après la disparition de M. Louis Cadiou, son frère tenta de reprendre les pourparlers avec MM.
Legrand, Rochet [Rocher], et consorts ; mais sans succès.
D’ailleurs le groupe avait décidé de créer une société et de fonder une usine à Daoulas. Ce projet était-il sincère ?
– Non, assure le frère de M. Louis Cadiou. C’était simplement un moyen de faire pression sur le propriétaire de la Grand’Palud.
– Oui, affirment M, Rochet [Rocher] et ses partenaires, car les prétentions de M. Louis Cadiou avaient été exagérées, et nous estimions qu’à côté de la Grand’Palud, une usine créée à Daoulas pouvait parfaitement travailler et prospérer.
Quoi qu’il en soit, le 3 février, le groupe fit dresser chez Me Goisgouin, notaire au village de Bervin [Berven], un acte de société « pour le blanchiment de coton et autres », sans désignation du lieu d’exploitation. En tout cas, il faut admettre que le terrain nécessaire avait déjà été acheté, ou le fut aussitôt après, car l’un des membres du groupe a affirmé dernièrement que les travaux avaient commencé à Daoulas le 7 février, le lendemain des obsèques de M. Louis Cadiou.
Que penser de l’acte dressé par Me Goisgouin ?
– C’était un acte fictif, déclarent des amis de M. Cadiou ; le groupe n’avait pas réuni les fonds nécessaires.
– C’était un acte loyal et sincère, protestent MM. Legrand et Rochet [Rocher].
Et de fait, rien ne permet de douter de leur parole.
Mais l’ingénieur Pierre, demandera-t-on, qu’avait-il à voir dans ces négociations et dans cette entreprise ?
Attendez.
Pour faire marcher une usine, il fallait un ingénieur chimiste.
Or le 10 février soit onze jours après la disparition de M. Louis Cadiou le groupe Legrand-Rochet [Rocher] passait avec Pierre un contrat en vertu duquel celui-ci acceptait de devenir l’ingénieur de la société à former moyennant des appointements annuels de 4,800 francs, plus une part dans les bénéfices de 1 0/0 jusqu’à 100,000 francs, 1.5 0/0 de 100,000 à 200,000, 2 0/0 au-delà de 200,000. En outre, l’ingénieur devait être logé, chauffé, éclairé. Un dédit de 1,000 francs était stipulé en cas de rupture de contrat.
C’était une situation beaucoup plus avantageuse que celle de chimiste à la Grand’Palud. Or le 12 janvier, deux jours plus tard, Pierre reprenant sa parole, écrivait à M. Rochet [Rocher] :

Landerneau, 12 janvier.
Monsieur Rochet [Rocher],
J’ai l’honneur, par la présente recommandée, de vous dénoncer le contrat de travail que je vous ai signé avant-hier, 10 janvier.
Des scrupules m’empêchent de lui donner suite aucune, tant que la lumière n’aura pas été faite entièrement sur la disparition de mon patron actuel. D’ailleurs, comme vous me l’avez dit samedi même, vous disposez d’un autre ingénieur chimiste, et je puis vous recommander mon contremaître, M. Bignard, qui est parfaitement au courant de la fabrication, et va se trouver incessamment sans travail.
Je vous prie d’agréer, Monsieur, mes empressées salutations.
L. PIERRE

Au cours d’une perquisition, on a saisi au domicile de l’ingénieur le brouillon de cette lettre. II portait, raturées deux fois, des phrases qui ne figurent pas dans le texte envoyé à M. Rochet [Rocher] :
J’ai été un étourdi… J’ai agi étourdiment…
A quelle époque remonte l’origine des pourparlers engagés entre MM. Legrand-Rochet [Rocher] et
Pierre ? C’est, ce qu’il serait intéressant de fixer.
En tout cas, ce qui est certain, c’est que depuis quelque temps, des dissentiments ont éclaté entre MM. Legrand et Rochet [Rocher] d’une part, et d’autre part un propriétaire des environs de Landerneau, qui, lors des négociations pour l’achat de la Grand’Palud, avait laissé entendre qu’il mettrait 200,000 francs dans l’affaire

Ces 200,000 francs, a expliqué ce dernier à un de ses amis, je ne les avais pas sous la main. Mais mes parents les eussent mis à ma disposition. Seulement, avant de m’engager, je voulais voir les livres de comptabilité de la Grand’Palud, pour me rendre compte des bénéfices. Or, jamais MM. Legrand et
Rochet [Rocher] n’ont voulu que je voie M. Cadiou ni ses livres. Comme ils me disaient qu’il fallait 500,000 francs pour créer l’entreprise et la mettre en route, je pensai qu’on voulait se tailler à mes dépens une forte commission. D’ailleurs, je n’ai pas caché que bien des choses me paraissaient obscures dans cette affaire et que, s’ils voulaient parler, MM. Legrand et Rochet [Rocher] pourraient les tirer au clair. J’ai même reçu à ce propos la visite de l’un d’eux, qui m’a adressé de vifs reproches. J’ai répondu que j’avais la conscience tranquille.

Et M. Rochet de déclarer de son côté

La prétention émise par ce monsieur de prendre connaissance de la comptabilité de la Grand’Palud était exorbitante. Comment admettre que le premier venu, sous prétexte qu’il veut acheter une usine, mais sans prendre à ce sujet le moindre engagement, a le droit de pénétrer tous les secrets du vendeur ?
Quant à l’insinuation relative au prélèvement d’une commission importante sur les fonds à souscrire, je la repousse comme mensongère. Et je suis d’autant plus surpris qu’elle a été lancée par un homme à qui j’ai rendu maint service d’ordre intime. En tout cas, moi aussi j’ai la conscience tranquille, et, s’il le faut, je le prouverai en intentant un procès à celui qui a voulu ainsi me diffamer.

De tout cela, ne retenons que le contrat de Pierre et sa résiliation presque immédiate.
FERNAND MOMMEJA

Notre correspondant de Brest nous télégraphie Me Feillard, défenseur de l’ingénieur Pierre, a adressé au juge d’instruction une demande de mise en liberté provisoire avec ou sans caution. L’avocat se fonde sur les témoignages des personnes qui prétendent avoir vu M. Cadiou à Morlaix après le 30 décembre.

A l’heure actuelle, dit-il, il n’est plus permis d’en douter, M. Louis Cadiou était en via le 1er janvier. La déclaration si précise de M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, corroborée par les déclarations du facteur Cabon et de l’adjudant de pompiers Caramour, de Morlaix, permet de l’affirmer.
La déclaration de Cabon devant le juge d’instruction de Morlaix est formelle. Il connaissait M. Cadiou depuis de nombreuses années, et le 1er janvier, vers neuf heures du matin, il l’a rencontré quai du Viaduc, à Morlaix. Il affirme avoir dit à M. Cadiou :
– Bonjour, monsieur Cadiou.
Ce dernier lui répondit :
– Bonjour, Cabon.
L’adjudant Caramour, à la même heure, a rencontré M. Cadiou en costume de cycliste, costume également indiqué par le facteur Cabon.
Que reste-t-il, dans ces conditions, des faibles présomptions d’accusation relevées contre Pierre ? Qu’importe que Cadiou soit venu pour la dernière fois à la Grand’Palud le 29 ou le 30 décembre, et qu’il ait été vu ou non en compagnie de Pierre l’un de ces jours, puisque, aujourd’hui, nous avons la certitude qu’il était en vie le 1er janvier, et qu’il n’a pu être assassiné le 30 décembre à la Grand’Palud?
Il ne subsiste plus rien, d’autre part, de la mauvaise humeur qu’aurait manifestée M. Louis Cadiou contre son ingénieur, lors de sa dernière visite à la Grand’Palud, puisque les témoins qui ont rapporté cette impression sont formellement contredits par le contremaître Bignard, qui prétend que cette mauvaise humeur se serait manifestée au cours de l’été 1913.
Doit-on attacher une importance quelconque aux explications données par l’ingénieur Pierre sur la vente de son revolver de 6 millimètres ? Quel intérêt avait donc l’ingénieur, qui n’a jamais contesté avoir effectué rachat d’un revolver de 6 millimètres chez l’armurier Marie, à donner un prix inexact et une date inexacte de cet achat ?
Pourquoi ne pas admettre que ses souvenirs étaient imprécis sur ce point ? La vente de son revolver à un de ces voyageurs qui parcourent constamment la campagne n’a rien d’invraisemblable. Pierre était mécontent de son revolver. Il le démontait, suivant la déclaration de Mlle Julia Juzeau. Il est donc très naturel qu’il s’en soit débarrassé. Et parce qu’en n’a point encore retrouvé le voyageur – qui est mort ou n’a pas lu les journaux – il n’en résulte pas que Pierre soit mauvaise foi.
On ne peut, d’autre part, attacher d’importance à l’appréciation des gestes de mon client au moment de la découverte du cadavre. Aucune de ses déclarations ne peut permettre d’établir une conviction de culpabilité.
Que reste-t-il donc en l’état ? Des soupçons, et rien que des soupçons sans qu’on ait pu découvrir le mobile qui eût pu amener Pierre à commettre son horrible forfait. L’usine était arrêtée, et la disparition de Cadiou ne permet pas de laisser entrevoir pour l’ingénieur un avantage quelconque.
D’autre part, les révélations de la somnambule, la découverte du cadavre, la lettre écrite au docteur Paul depuis l’arrestation de l’ingénieur, tout cela ne semble-t-il pas mystérieux et ne permet-il pas de supposer que la justice s’égare en accusant Pierre, et que les coupables sont, l’heure actuelle, en liberté ?
M. Sébille, contrôleur général du service des recherches judiciaires, qui a pris la direction des recherches dans l’affaire Cadiou, est arrivé hier à Landerneau, et s’est rendu à l’usine de la Grand’Palud.
Il continue aujourd’hui son enquête.

(1) Quand on écrase la graine de coton pour en retirer la bonne substance, il reste, adhérentes à la matière végétale, quelques fibres cotonneuses. Ces déchets pilés, forment les linters, qu’on blanchissait à la Grand’Palud.

8 mars 1914 – p. 3, 4 et 6

Le mystère de Landerneau
LE DERNIER JOUR DE M. CADIOU

(De notre envoyé spécial)
Deux versions contradictoires. La piste de Morlaix et la piste de Landerneau. Revue des témoignages. La police divisée.

J’ai expliqué dans une précédente lettre quelle importance avait pour la recherche de l’assassin de M. Cadiou la question de savoir si oui ou non il était venu pour la dernière fois à la Grand’Palud le 29 ou le 30 décembre. Afin de ne rien négliger, et pour obéir à un scrupule d’impartialité, je vais faire défiler sous les yeux du lecteur tous les témoignages sans exception se référant à ce point de l’enquête.
II y a deux sortes des témoins en cette affaire : ceux de Morlaix, qui prétendent avoir vu l’usinier dans cette ville le 31 décembre et même le 1er janvier, et ceux de Landerneau, qui prétendent l’avoir vu dans ce bourg le 30 décembre.
Commençons par ceux de Morlaix :
M. Baron, vétérinaire, et Mme Baron, rue de Brest. Le couple arriva à la gare de Morlaix le 31 décembre à 3 heures 35, pour prendre le train qui devait le conduire à Landerneau et à Lesneven. Il traverse la salle d’attente des troisièmes classes en coup de vent, Mme Baron marchant devant. Son mari, la rejoignant sur le quai, lui dit :
– Je viens de voir Cadiou. II a l’air triste et préoccupé.
Et Mme Baron de répondre :
– Il est toujours comme ça.
Par la suite M. Baron a atténué, son premier dire : il a cru voir M. Cadiou. Quant à sa femme elle a « par-dessus la tête de l’affaire Cadiou » et ne veut plus en parler ni en entendre parler.
M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest. Nous avons publié sa déclaration avant-hier. Il a vu M. Cadiou à la gare de Morlaix le 31 décembre à 6 heures du soir.
On fait remarquer à ce propos que de M. Baron et de M. Nicolas, l’un d’eux au moins doit se tromper, car il est difficile d’admettre que M. Cadiou soit resté à la gare de 3 heures 1/2 à 6 heures.
M. Cabon, télégraphiste. Le 1er janvier, à 8 heures 1/2 du matin, en allant prendre le train de Primel pour se rendre chez le docteur Guilmot où il devait réparer un appareil, croisa M. Cadiou, qui baissait la tête.
– Bonjour, monsieur Cadiou !
– Bonjour, Cabon.
Le télégraphiste ajoute qu’il connaissait bien M. Cadiou parce qu’il lui portait souvent des dépêches, mais qu’il ne l’avait pas vu depuis un an.
A ce propos on fait observer que le même télégraphiste avait tout d’abord déclaré que le matin du 1er janvier il était allé porter une dépêche chez un commerçant, M. X. Or il fut établi que c’était là une erreur. Alors M. Cabon rectifia ce n’était pas chez M. X. mais chez M. Y.
Or pas plus que M. X. M. Y. n’avait reçu de dépêches et M. Cabon n’avait pas porté de télégramme ce jour-là.
M. Caramour, patron couvreur, rue Ange-de-Guernissac, 28. Celui-là croit avoir vu M. Cadiou entrer au café de la Terrasse le 1er janvier, entre 10 heures 1/4 et 10 heures 1/2 du matin.
Mais ni M. Picard, le propriétaire du café, ni le garçon Maudire, ni l’avoué Croissant, ni le greffier Jezequel, qui le même jour jouèrent à la manille, dans ce même café, de 10 heures à midi, et qui connaissaient parfaitement l’usinier, ne l’ont aperçu.
Enfin les époux Prigent, rue de l’Auditoire. Tous deux étaient un jour à leur fenêtre et virent passer M. Cadiou. Mais l’un dit que c’était le 31 décembre et l’autre le 1er janvier.

Maintenant, les témoins de Landerneau.
Mme Léost, femme de ménage au service de M. Cadiou. Son maître passa dans son appartement la nuit du 29 au 30. Le matin, en se levant, il lui remit 5 francs pour ses étrennes et lui dit « Je partirai ce soir pour Paris. »
M. Deloup [Dolou], chauffeur à la Grand’Palud. Le 31, vers 11 heures du matin, se trouvant sur le seuil de la chaufferie, il vit MM. Cadiou et Pierre sortir de l’usine et se diriger vers le pont du chemin de fer.
M. Yvinec, chauffeur adjoint. Celui-ci arriva le 30 à midi pour remplacer le précédent. Deloup [Dolou] lui ayant demandé s’il avait rencontré en chemin M. Cadiou, il répondit :
– Non, mais cela n’a rien d’extraordinaire, car j’ai l’habitude de venir par le chemin de halage, tandis que le patron suit la grande route.
M. Bignard, contremaître à la Grand’Palud. M. Cadiou est venu à l’usine le 30, explique-t-il. Ce qui me permet de préciser cette date, c’est que c’est le jour où l’on a fait les expéditions ; et à cette occasion, le patron m’a fait certaines recommandations relatives aux bâches. En outre à 11 heures 15, j’ai vu M. Cadiou et M. Pierre sortir ensemble, et à, midi moins vingt j’ai vu M. Pierre revenir seul.
Le jeune Goulben [Boulben], berger. Celui-là a fait la déclaration suivante :
– Le mardi (30 décembre), je gardais la vache de ma patronne dans le pré situé en bordure du chemin qui conduit au moulin. J’ai vu M. Cadiou et M. Pierre se diriger vers la maison de l’ingénieur. Je ne me trompe pas sur la date, c’était bien le mardi car le lundi c’est dans un autre pâturage que je vais garder la vache.
Mme Kemeneur [Quemeneur], aubergiste. C’est la propriétaire du débit « Au rendez-vous des vieux amis », situé près du chemin de fer, au tournant de la route de Brest. Elle a vu, le 30 décembre, vers 11 heures du matin, M. Cadiou s’engager avec l’ingénieur Pierre, dans le chemin qui passe au-dessus du moulin.
M. Maubihan, chauffeur à la Grand’Palud. Chaque jour ce témoin quitte son domicile à Landerneau, à 11 heures, pour aller prendre son service à l’usine. Si M. Cadiou était revenu, à Landerneau, il l’aurait donc rencontré. Or il ne l’a pas vu.
M. Bonnefoy, fermier de la Grand’Palud. Celui-là fait une déclaration catégorique :
– Le 29 décembre, me rendant à la foire de Lesneven, je rencontrai M. Cadiou qui se dirigeait vers l’usine et cela au moment où il adressait une observation à un charretier. Le lendemain, vers 9 heures, me trouvant à la ferme, je le vis arriver, taper avec ses souliers contre une pierre, pour en détacher la neige, et entrer dans le bureau de l’ingénieur. Enfin, un peu plus tard, vers 11 heures, revenant d’une propriété que je possède à quelques centaines de mètres de l’usine, je vis sortir M. Cadiou avec M. Pierre.
En terminant, signalons l’opinion d’un grand nombre d’habitant de Morlaix, d’après laquelle un sosie de M., Cadiou serait passé dans cette ville au commencement de l’année : un ami d’enfance du directeur de la Grand’Palud, M. Lefentrun, négociant à Morlaix, n’avait-il pas cru l’avoir rencontré dans les rues de la ville le 20 janvier ?
Il faut encore observer que dans l’enquête, tout le monde a marché en ordre dispersé : la brigade mobile de Quimper s’acharnant sur la piste de Morlaix, les commissaires spéciaux de Brest se cantonnant dans les témoignages de Landerneau, et enfin la gendarmerie et le commissaire de police de Landerneau agissant de leur côté pour leur propre compte. Entre les gens de police il régnait de toute évidence une jalousie nuisible à la recherche de la vérité ; tout le monde ne pardonnait pas aux commissaires spéciaux de Brest d’avoir fait surgir l’armurier qui vendit à M. Pierre le revolver de 6 mm.
Aujourd’hui M. Sébille a pris, la direction des recherches. Mais ne serait-il pas trop tard pour imposer une unité de direction à des gens qui tous maintenant ont pris position ?
Fernand MOMMÉJA.

L’assassinat de M. Cadiou

Brest, 7 mars.
Le juge d’instruction a fait appeler ce matin M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, qui affirmait, ces jours derniers, avoir salué M. Cadiou sur le quai de la gare de Morlaix, le 31 décembre à 6 heures du soir. M. Nicolas a maintenu énergiquement ses affirmations et indiqué au juge ses points de repère.
S’il est vrai que M. Cadiou était à Morlaix le 31 décembre, toutes les recherches effectuées pour établir où le directeur de l’usine de la Grand’Palud a passé la nuit du 30 au 31 sont restées infructueuses.
M. Bidard de la Noë doit entendre, cet après-midi, la tante de M. Cadiou ; Mme Zaccone, à qui son neveu rendait visite chaque fois qu’il allait à Morlaix.

9 mars 1914 – p. 3 et 4

Le mystère de Landerneau
OU PIERRE RENIE SON PATRON

(De notre envoyé spécial)
Les griefs de l’administration contre la Grand’Palud. Les intérêts allemands engagés à Landerneau. Les petits bénéfices de M. Temming. L’incident d’Angoulême. Comment un wagon de coton fut payé deux fois. L’ingénieur Pierre accuse secrètement de fraude M. Louis Cadiou.

Deux considérations paraissent avoir pesé sur l’esprit de l’administration des poudres et salpêtres quand elle exclut M. Louis Cadiou de l’importante adjudication du 12 décembre dernier : les intérêts allemands engagés dans l’usine de la Grand’Palud et le fait particulier qu’on a appelé « l’incident d’Angoulême ».
Cela, les fonctionnaires responsables ne l’ont pas dit explicitement. On m’assure même que, convoqué par M. Maginot à la suite de la visite de M. Cloarec demandant des explications au sujet de la décision prise contre l’usinier de la Grand’Palud, le général Gaudin se borna à répondre : « II faudra qu’on choisisse entre M. Cadiou et moi. » Mais cela saute aux yeux de quiconque a feuilleté le dossier des difficultés survenues entre la guerre et la Grand’Palud.
D’abord, que des Allemands aient eu de gros intérêts engagés dans l’affaire, cela ne paraît pas douteux. J’ai montré qu’au début, de 1907 à 1909, M. Legrand le premier directeur avait été tout simplement le représentant de MM. Temming et Falkemann. J’ai expliqué qu’ensuite, lorsque M. Cadiou avait pris la succession de M. Legrand, M. Temming n’avait pas été complètement désintéressé. Dans les statuts de la nouvelle société, qui furent déposés au greffe de la justice de paix de Landerneau, on trouve même, en regardant de très près, des clauses bizarres.
Voici les noms des souscripteurs avec le montant de leurs versements :

Louis Cadiou, à Ploujean 81.500.
Jean Cadiou, à Lambezellec. 12.500
Louis Gogé, à Landivisiau 12.500
François Cadiou, à Cléder. 7.500
Anne Cadiou, à Cléder. 7.500
Marie Cadiou, à Cléder. 7.500
Veuve Richard, à Morlaix 5.000
Henri Richard, à Landerneau. 2 500
Total. 136.500
Le capital était fixé à 256,500 francs, divisé en 513 actions de 500 francs.

On lit à l’article 11 :
Les titres définitifs sont extraits d’un registre à souche, revêtus d’un numéro d’ordre, du timbre de la société et de la signature du président du conseil d’administration ; ils sont au porteur et resteront attachés à la souche pendant un délai de cinq années.
Toutefois, le détachement sera de droit si l’actionnaire veut constituer un nantissement par un dépôt dans une maison de banque, soit de Paris, soit du département du Finistère. En ce cas, il devra remettre au président du conseil d’administration le double du certificat de dépôt.
A cela, des ennemis de M. Cadiou objectent : Si les actions sont libérées par les possesseurs, elles sont leur pleine propriété, et alors pourquoi un nantissement ?

Plus loin on lit :
Les dividendes de toute nature sont valablement payés au porteur du titre ou du coupon, et jusqu’au détachement du titre, de la souche au porteur du certificat de propriété. Ce certificat est extrait d’un registre à souche revêtu du timbre de la société et de la signature du président du conseil d’administration. Tous les frais résultants du transfert des titres sont à la charge de l’acquéreur.
Et certains de demander : Puisque les titres sont au porteur, comment peut-il y avoir lieu à frais de transfert ?
Peu importe, d’ailleurs ! Il est hors de doute qu’au moins jusqu’en 1911 M. Temming conserva des intérêts dans l’affaire. En outre, comme fournisseur de la matière première à l’usine, il touchait de l’État allemand la prime à l’exportation des linters (environ 10 % ad valorem), ce qui permettait à M. Louis Cadiou de fabriquer à un prix moindre que ses concurrents français.
Tout cela, l’administration le savait et ne le voyait pas d’un bon œil.
Mais ensuite, il y eut et ceci fut jugé plus grave l’incident d’Angoulême. Voyons ce que fut, au juste, cet incident.

Vers 1910, la maison Potel, de Rouen, ayant pris en commande un certain nombre de lots de coton blanchi et ne pouvant par ses seuls moyens les fabriquer tous, demanda à l’usine de la Grand’Palud de lui venir en aide. M. Cadiou aurait donc expédié à la poudrerie d’Angoulême et pour le compte de la maison Potel, 6 wagons de marchandises provenant de Landerneau. En l’absence du directeur, les épreuves de réception furent faites. Mais au moment de la remise de la facture administrative, on s’aperçut que contrairement aux clauses et conditions générales du marché, la marchandise avait été indûment livrée par M. Cadiou, et non par le véritable adjudicataire, la maison Potel. Alors l’usinier de la Grand’Palud fut avisé que le coton était refusé à la maison, Potel, mais que comme il avait été réceptionné, on le lui gardait en compte, lui Cadiou.
Toutefois, sur les 6 wagons, un avait été payé à la maison Potel, parce que celle-ci avait reçu chez elle une partie de la marchandise provenant de la Grand’Palud et l’avait réexpédiée directement de ses magasins à Angoulême. De sorte qu’en somme M. Cadiou avait en garage à la poudrerie d’Angoulême un lot de 5 wagons.
Plus tard, quand il fut de nouveau adjudicataire de la poudrerie, on mit à son compte par erreur 6 wagons, et non 5, et on le paya en conséquence. Un wagon avait donc été payé à la fois à la maison Potel et à la Grand’Palud. L’irrégularité fut dénoncée à la guerre, une enquête fut ordonnée, et M. Cadiou dut rembourser le trop, perçu (environ 4,000 francs).
De qui émanait la dénonciation ? De l’ingénieur Pierre. Et je dirai tout à l’heure dans quelles circonstances celui-ci intervint.
Après l’incident, M. Louis Cadiou fut encore admis à faire des offres, et le 15 octobre, dans une adjudication de gré à gré, il obtint deux lots. Mais, quand vint l’adjudication du 12 décembre, on ne lui délivra pas son certificat, et la maison Potel fut également écartée.
M. Cloarec, questionné à propos de cette affaire, m’a déclaré :

Je ne connais pas les détails de ce qu’on a appelé l’incident d’Angoulême. Mais je crois qu’en cette circonstance, M. Louis Cadiou fut de bonne foi, car les bordereaux de payement étaient établis par les seuls agents de la poudrerie. D’ailleurs la preuve qu’il fut de bonne foi, c’est qu’il approuva ma démarche quand j’allai demander au sous-secrétaire d’Etat à la guerre, au mois de décembre, de prescrire une enquête sur la comptabilité et sur la fabrication de la Grand’Palud.

Par contre, un homme qui a été mêlé de très près aux adjudications de poudre m’a dit en propres termes

M. Louis Cadiou avait agi sciemment. Il avait même manœuvré de façon à induire la poudrerie en erreur. La preuve, c’est que la partie de sa comptabilité concernant cet incident a disparu et que le contrôleur Claerbout, envoyé l’autre jour en mission auprès de M. Le Bolloch, liquidateur de la Grand’Palud, n’a pu trouver de documents.

Et maintenant, revenons aux dénonciations de l’ingénieur Pierre.

Le 3 juin 1913, Pierre écrivait au ministère de la guerre qu’il se passait des choses répréhensibles à la Grand’Palud et qu’en « bon Français », il était disposé à dénoncer notamment certaine fraude. Certes, cette fraude lui avait rapporté 14 fr. 35, puisqu’il touchait une prime sur les bénéfices ; mais il ne voulait pas s’en rendre complice par son silence.
– Envoyez vos renseignements, lui répondit-on du ministère de la guerre.
Le 16 juin, il écrivit à l’administration une seconde lettre, où il exposait le mécanisme de la fraude d’Angoulême ; mais sans citer encore de noms les personnes visées étaient désignées par des initiales A, B, G.
Nouvel appel du ministère réclamant des précisions.
Alors le 20 juin Pierre découvrit le pot-aux-roses j’entends par là qu’il expliqua, avec des noms, des dates, des chiffres, enfin tous les détails utiles, l’incident d’Angoulême. D’après lui, l’affaire avait été savamment machinée par son patron qui, dans son bordereau d’expédition, avait fait figurer les numéros des wagons déjà mis en réserve à la poudrerie. Seuls les poids avaient changé. La fraude avait rapporté environ 4,000 francs au directeur de la Grand’Palud, lequel en avait ristourné la moitié à des complices touchant de près la poudrerie.
En terminant, l’ingénieur suppliait l’administration de ne point le découvrir tant qu’il serait à Landerneau. Et l’on a retrouvé dans sa corbeille à papier, roulé en boule, l’accusé de réception de sa lettre par le ministère de la guerre.
Dans une prochaine chronique, quand j’aurai à présenter les arguments et les documents qui plaident en faveur de l’innocence de l’ingénieur, je soulignerai l’explication qu’il donne de ces dénonciations « J’avais été informé par un contrôleur de la guerre qu’en cas de fraudes commises par la Grand’Palud, on me considérerait comme complice du principal coupable. Je voulais me mettre à couvert en disant toute la vérité. D’ailleurs, je n’en voulais nullement à mon patron ; et la preuve, c’est que la veille de sa disparition, j’avais fait à Nice une commande de fruits confits pour ses enfants. »
FERNAND MOMMEJA.

Notre correspondant de Brest télégraphie
M. Bidart [Bidard] de la Noé à entendu hier, ainsi que nous l’avons annoncé, Mme Zaccone, tante de M. Cadiou, qui a déclaré que son neveu ne venait jamais à Morlaix sans lui rendre visite. Or elle a vu M. Cadiou le 25 décembre pour la dernière fois ; elle est donc persuadée qu’il n’est pas revenu à Morlaix ni le 31 décembre ni le 1er janvier.
M. Pierre a reçu dans sa prison l’étrange lettre suivante :

Blincourt (Oise), 27 février.
Monsieur l’ingénieur,
Il est regrettable, infiniment regrettable que le secret professionnel m’empêche de fournir à votre défenseur des précisions qui lui permettraient peut-être de faire éclater l’erreur dont je vous vois victime. Je vous souhaite bon courage et j’espère que votre innocence sera bientôt connue. Croyez-moi votre tout dévoué.
Cette lettre est Signée « Boulier, facteur receveur des postes à Blincourt (Oise). » On croit qu’il s’agit d’une fumisterie de mauvais goût. Les agents des postes ne sont point en effet tenus au secret en matière criminelle.

10 mars 1914 – p. 3 et 4

Le mystère de Landerneau
LES CHARGES DE L’ACCUSATION

(De notre envoyé spécial)
Un coup d’œil en arrière. Les derniers jours de M. Cadiou. L’emploi de son temps. Relevé des charges qui pèsent sur l’inculpé. Comment l’accusation croit pouvoir reconstituer la scène du crime.

Les lecteurs du Temps connaissant maintenant les pièces du procès, celles du moins – documents ou témoignages – que l’instruction judiciaire a fait apparaître depuis deux mois, l’heure me semble venue de ramasser tout cela et d’en dégager d’une part les charges qui pèsent sur l’ingénieur Pierre, d’autre part les faits qui militent en faveur de son innocence.
Aujourd’hui je m’occuperai uniquement des charges. Et tout d’abord il importé de savoir quel fut l’emploi du temps de M. Louis Cadiou dans les derniers jours de décembre. Cela, soit qu’il ait été contrarié dans ses recherches par les témoins de Morlaix, soit faute de renseignements, le parquet ne l’a pas établi, à l’heure où j’écris, d’une, façon complète. Et c’est une lacune fort regrettable.
En somme que sait-on de précis ?
On sait qu’aux environs de Noël, le directeur de la Grand’Palud alla voir ceux de ses parents qui habitent Morlaix.
Le 27, il vient à Brest et se rend au tribunal de commerce pour retirer ses livres de comptes, livres paraphés pour 1914 et qu’il emporte avec lui. Dans la même matinée il va demander son admission au Cercle des Régates ; après quoi il va chez Me Vichot, avoué, où il décline une invitation à déjeuner. Et il repart pour Landerneau.
Là, il déjeune avec son ami Freund, le juge de paix. Voici, d’ailleurs, la déposition circonstanciée qu’a faite ce magistrat :

C’est bien en effet le 27 décembre que j’ai vu pour la dernière fois mon malheureux ami. Il m’avait donné rendez-vous à l’hôtel Raould, où il mangea de fort bon appétit. Il paraissait très gai. Nous causâmes notamment de questions de droit. Cadiou, qui était ancien avoué, ambitionnait d’être nommé juge suppléant à Landerneau. Il s’en était ouvert plusieurs fois devant moi. Il me déclara qu’il était enchanté de voir arriver la fin de l’année, qu’il allait le jour même se rendre à Morlaix pour voir ses amis et repartir, le 30 au soir, à Paris, où l’attendait sa famille.
Cadiou me donna alors rendez-vous pour le lendemain, soir. Nous devions dîner au même hôtel, mais il ne vint pas et je ne l’ai plus revu. A l’hôtel où nous avions l’habitude de prendre nos repas, il ne reparut plus.
Je puis ajouter qu’au cours de notre déjeuner, mon ami Cadiou se montra enchanté de la marche des affaires de l’usine et particulièrement heureux de s’en être rendu le seul propriétaire.

Ici un point reste obscur. M. Cadiou est-il allé à Morlaix dans l’après-midi du 27 ainsi qu’il l’avait annoncé à M. Freund. On n’en sait rien. Les deux convives de l’hôtel Raould se sont levés de table à deux heures, et l’express de Morlaix passe à Landerneau à 2 heures 31 donc M. Cadiou a pu prendre le train. Mais à Morlaix, ses parents ne l’ont pas vu ce jour-là. M. Nicolas, il est vrai, avait déclaré au début l’avoir aperçu, à la gare de cette ville ; mais depuis lors il a précisé, affirmant qu’un concours de circonstances lui permettait d’écarter la date du 27 pour ne retenir, que celle du 31. Enfin, le soir du même jour, le gardien de nuit Bossard, de la Grand’Palud, a vu son directeur à la gare de Landerneau au moment de l’arrivée du train qui part de Morlaix à 6 heures 39. Et c’est tout. Il est donc encore impossible de dire au juste si M. Cadiou est allé, à Morlaix dans l’après-midi du 27. Tout ce que l’on sait de certain, c’est qu’il a couché chez lui à Landerneau dans la nuit du 27 au 28.
Le 28, il s’est rendu à Cléder, chez sa sœur arrivé à midi, il est reparti à 15 heures 30 pour Landerneau. Et le soir, rentré tard, il a couché chez lui.
Le 29 au matin, il s’est rendu à l’usine de la Grand’Palud et il s’est entretenu longuement avec Pierre. Les deux hommes sont allés ensemble au moulin voisin pour demander au meunier Karoff [Caroff] l’adresse de son propriétaire, le commandant en retraite Huchard [Uchard]. Le soir, M. Cadiou a couché chez lui à Landerneau.
Le 30 au matin, il est retourné, quoi qu’en dise Pierre, à la Grand’Palud, où on l’a vu avec l’ingénieur. Depuis le 30 décembre à 11 heures du matin, personne n’a revu l’usinier, sauf les témoins de Morlaix dont j’ai indiqué les dépositions dans une précédente lettre.

Voyons maintenant les charges que l’accusation met au compte de l’inculpé.

Relations tendues entre le patron et l’ingénieur.
– La tension des relations entre M. Cadiou et Pierre aurait été révélée objectivement par le personnel de l’usine (déclaration du contremaitre Bignard), par la correspondance de M. Cadiou, par ses déclarations à ses parents et à ses amis (je me méfie de Pierre), et enfin par les dénonciations adressées par l’ingénieur à M. Barral, directeur du laboratoire des poudres et salpêtres.

Les premières hypothèses de Pierre sur la disparition. Après la disparition de M. Cadiou, l’ingénieur se serait efforcé d’accréditer l’hypothèse d’une fuite ou d’un suicide, en insinuant devant le parquet que la situation de la Grand’Palud était obérée et que l’usinier avait trompé ses coactionnaires. Le procureur de la République crut même à l’exactitude de ces renseignements, et il ne fallut rien de moins que la révélation de l’existence du compte personnel du disparu au Crédit lyonnais pour l’inciter à orienter ses recherches d’un autre côté.

Le dernier entretien du patron et de l’ingénieur. Pierre a toujours soutenu qu’il avait vu son patron pour, la dernière fois le 29 décembre. Or dix témoins affirment catégoriquement avoir vu les deux hommes ensemble dans la matinée du 30. La contradiction est jugée d’importance, car elle subsiste même si M. Cadiou a été vu vivant le 31.

Pierre et le groupe Legrand. Le contrat passé le 10 janvier et rompu le 12 par lequel Pierre avait accepté de passer avec avantages sérieux au service du groupe Legrand, futur concurrent de la Grand’Palud, indique que depuis quelques jours, et probablement depuis les pourparlers de M. Cadiou avec ce groupe, Pierre avait envisagé son départ de la Grand’Palud. Ou plutôt il avait envisagé puisque le groupe Legrand avait cherché tout d’abord à acquérir la Grand’Palud – sa promotion comme directeur au lieu et place de M. Cadiou.

La découverte du cadavre. Quand on déterra le cadavre de M., Cadiou, alors que le frère de la victime et d’autres témoins désignaient Pierre comme l’assassin, on remarqua que l’ingénieur ne pouvait garder un instant l’immobilité et qu’il déployait une activité fébrile pour travailler lui-même, de ses propres mains, à l’exhumation du corps.

Pierre et la partie civile. Avant la contre-autopsie, alors qu’il, était question de rendre une ordonnance de non-lieu en faveur de l’inculpé, alors que certaines personnes projetaient même de lui offrir un banquet à sa sortie de prison, alors enfin qu’il voyait poindre l’aube de sa libération, Pierre apprit soudain que Mme Cadiou avait l’intention de se porter partie civile :
– Ah ! s’écria-t-il, ils veulent se porter partie civile ! Eh bien, ce ne sera pas de ma faute si la petite affaire Pierre devient la grosse affaire des poudres.
Ne voulait-il pas par cette menace intimider le juge et obtenir tout de suite une ordonnance de non-lieu ?

La dernière charge : le revolver, le couteau. D’abord, le couteau. Après la découverte du cadavre, au cours d’une perquisition, on découvrit chez, l’ingénieur un couteau à lame recourbée et courte, comme un outil de jardinier. Or les entailles relevées dans le cou de la victime sont très étroites. Elles pourraient avoir été faites avec ce couteau qui aurait dû être remis depuis longtemps au docteur Paul. Ensuite le revolver. On sait qu’il est établi que M. Cadiou fut tué par une balle de revolver de 6 mm et que Pierre, après des dénégations, a dû reconnaître qu’il avait eu en sa possession un revolver du même calibre. C’est l’arme qu’il prétend avoir vendue à un commis-voyageur inconnu.

En présence de ces éléments, le parquet croit pouvoir reconstituer ainsi le crime.
Le 30 décembre, à 11 heures du matin, M. Cadiou et Pierre sortent de l’usine et s’engagent dans le chemin qui monte à travers bois. Ils causent avec animation, se disputent probablement. M. Cadiou, pour se préserver du vent, a relevé son capuchon sur sa tête. Les deux hommes arrivent au point où le chemin se rétrécit en un sentier qui descend vers le canal. A ce moment la dispute atteint son paroxysme. L’usinier passe devant. Resté derrière, l’ingénieur lui tire un coup de revolver à bout portant. M. Cadiou s’écroule sur le sol : la mort a été instantanée.
Aussitôt Pierre revient à l’usine. Le lendemain l’ingénieur envoie sa servante, Julia Juzeau, à Brest pour acheter du linge. D’autre part ses voisins et colocataires, le meunier Karoff [Caroff] ; le contremaître et Mme Bignard sont absents. Après le déjeuner, resté seul, Pierre revient dans le petit chemin avec son couteau à petite lame recourbée il déchiquette le cou pour rechercher la balle, indice révélateur possible ; mais le, projectile n’apparaît pas, car il s’est glissé dans le maxillaire opposé. D’ailleurs, la nuit vient, le temps presse. Alors Pierre abandonne les recherches, se munit d’une pioche, creuse un trou peu profond, enfouit le cadavre et s’en retourne chez lui pour faire disparaître le revolver et les cartouches compromettantes.
Le soir, à 7 heures, l’ingénieur apparut, souciant, au café de Landerneau…
Fernand MOMMÉJA.

Notre correspondant de Brest télégraphie

L’instruction de l’affaire Cadiou va être momentanément suspendue. Tout le dossier sera probablement envoyé demain au parquet général, à Rennes, qui le transmettra à la chambre des mises en accusation, appelée à statuer sur la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre.
Quant à l’enquête, elle va être entièrement recommencée. Cette décision a été prise par M. Bidart [Bidard] de La Noé, juge d’instruction, à la suite de nouvelles déclarations faites par des témoins de
Morlaix, qui affirment avoir vu M. Cadiou dans cette ville le 31 décembre et le 1er janvier.
D’autre part, le facteur Boulier, de Blincourt (Oise), dont nous avons hier publié la lettre au juge d’instruction de Brest, a déclaré à un de nos confrères :

Je ne connais le mystère de Landerneau que par ce qu’en ont publié les journaux et par ce que j’ai surpris.
Je n’ai jamais vu M. Cadiou. Je.ne connais pas non plus l’ingénieur Pierre, mais le drame, dont il me parait être lui aussi, une victime, me passionne au plus haut point.
C’est pour faire proclamer son innocence, pour sauver son honneur et l’honneur des siens que je me suis résolu à parler.

Et le facteur ajoute que l’assassinat de M. Cadiou n’est ni un crime crapuleux, ni un crime passionnel, et qu’il en faut chercher le mobile dans l’industrie qu’exerçait le propriétaire de la Grand’Palud, dans le commerce du coton-poudre.

11 mars 1914 – p. 3 et 6

Le mystère de Landerneau
NOUVELLES DEPOSITIONS

(De notre envoyé spécial)
Avant de présenter la défense de Pierre, il nous faut mettre au point certaines déclarations plus précises de témoins déjà entendus.
Hier, après la confrontation émouvante du frère de la victime avec l’ingénieur Pierre, le veilleur de nuit de la Grand’Palud, M. Bossard, a fait devant le juge d’instruction une nouvelle déposition dont voici la substance :

Le 27 décembre, j’eus avec M. Marcou, employé à l’usine, une conversation.
– Ça va mal, lui disais-je. Le patron a été dénoncé au ministère. L’usine va probablement être fermée, et nous serons sur le pavé.
– Tranquillise-toi, me répondit Marcou. Il y aura du changement sous peu Pierre passera directeur de l’usine.

Là-dessus, M. Bidart [Bidard] de la Noé a confronté l’inculpé avec le veilleur de nuit. Celui-ci renouvela sa déclaration.
– Que pensez-vous de cela ? demanda le juge.
Et Pierre de répondre :
– Ce que dit Bossard peut être, mais je n’ai jamais fait de confidences à Marcou.
Quant à M. Marcou, qui à la suite d’un accident dont il fut victime à la Grand’Palud dut être amputé du bras droit, il affirme que Pierre bien innocent et qu’il dit la vérité lorsqu’il affirme que M. Cadiou n’est pas allé à l’usine le 30 décembre.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a également entendu Mlle Francine Cam, employée à la pâtisserie Quemeneur, à Morlaix. Celle-ci prétendait avoir vendu des gâteaux à M. Cadiou le 28 décembre, à 9 heures du matin ; mais cette déposition est infirmée par M. Le Belloch [Bolloch], liquidateur de la Grand’Palud, qui ce jour-là, à 9 heures 48 du matin, prit le train à Landerneau pour aller assister à Lesneven à un « Noël laïque », en même temps que M. Cadiou, qui, lui, continua jusqu’à Cléder.
D’autre part, la piste de Morlaix a suscité la répétition d’un témoignage qui avait déjà été recueilli par la brigade mobile. M. Le Clech, juge d’instruction à Morlaix, a reçu hier de M. Le Gall, chef du bureau de l’hospice de Morlaix, la déclaration suivante :

Le 1er janvier, vers sept heures du soir, je me rendais, accompagné de M. Graff et de sa fille, à la gare de Saint-Pol, où je devais prendre avec mon fils le train de sept heures treize pour Morlaix. En arrivant sur le quai, je vis M. Cadiou adossé au mur, près de la porte de la salle d’attente. Il était vêtu d’un complet cycliste, coiffé d’une casquette grise et s’appuyait sur sa bicyclette.
– Bonjour, Le Gall, me dit-il.
– Bonjour, monsieur Cadiou, répondis-je.
Deux minutes plus tard, mon fils me demanda quel était le monsieur que je venais de saluer et je lui répondis que c’était M. Cadiou, l’ancien avoué de Morlaix.

Ajoutons, pour être complet, que le fils de M. Le Gall, élève à l’école de médecine navale de
Bordeaux, confirme en tous points le récit de son père. Notons encore que Saint- Pol-de-Léon est distant de Morlaix de plus de 50 kilomètres et que le parquet de Brest ne paraît pas s’être préoccupé de savoir ce qu’est devenue la bicyclette du directeur de la Grand’Palud.
Enfin le facteur Boulier, de Blincourt (Oise), qui adressa à l’ingénieur Pierre la lettre que l’on sait, a fait connaître à des reporters la révélation qu’il avait annoncée :

Je me trouvais, le 4 janvier dernier, vers une heure de l’après-midi, dans la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare. Je venais de prendre, au guichet des lignes de Normandie, un billet pour Dieppe ; ce ticket était destiné à mon jeune fils que je reconduisais au collège de cette ville.
Comme il restait à peine une demi-heure avant le départ du train, je pris la résolution de déjeuner avec mon enfant au buffet même de la gare. Nous nous dirigions du côté où il est installé lorsque, au haut du grand escalier d’accès, je vis venir vers moi quelqu’un que je connais très bien.
Je me portai à sa rencontre, mais il ne m’avait point aperçu. Il allait, la main tendue, vers un monsieur petit, brun, âgé d’une quarantaine d’années, vêtu d’un pardessus sombre et coiffé d’un chapeau melon, qu’il salua de ces mots que j’entendis très distinctement :
– Bonjour, mon cher Cadiou !
Je passai, sans prêter autrement attention à ces paroles. Ce n’est que plus tard, lorsque je lus les articles concernant la disparition de l’industriel, qu’elles me revinrent en mémoire. Je me souviens alors que l’interlocuteur de M. Cadiou m’avait, à l’occasion de mon service a Blincourt, entretenu de ses relations avec celui-ci et de l’usine de la Grand’Palud. Au fur et à mesure que les jours passaient, je m’étonnais de son silence. J’attendis néanmoins jusqu’à ce que ma conscience se révoltât. Voilà pourquoi je n’ai pas parlé plus tôt.

A la fin de la journée d’hier M. Bidart [Bidard] de la Noé a envoyé au docteur Paul les habits que portait M. Cadiou le jour de l’assassinat et le couteau à lame courte appartenant à l’ingénieur Pierre.
Fernand Momméja.

L’assassinat de M. Cadiou

Brest, 10 mars.
Le juge d’instruction va entendre une nouvelle fois un des témoins à charge contre l’ingénieur Pierre, le fermier Bonnefoy, qui avait toujours déclaré avoir vu ensemble M. Pierre et M. Cadiou, le 30 décembre, à onze heures du matin, près du moulin, et qui est revenu sur ses premières déclarations pour affirmer que ce jour-là il était à Landerneau, où il avait conduit un cheval à la commission de remonte italienne.

12 mars 1914 – p. 3 et 4

Le mystère de Landerneau
LA DEFENSE

(De notre envoyé spécial)
La réfutation des griefs de l’accusation. Les témoins de Morlaix contre les témoins de Landerneau. Comment Pierre sort du dilemme où prétendait l’enfermer le parquet. La défense prend l’offensive et pose à son tour des questions. Une enquête de notre correspondant particulier. La balle qui a tué M. Cadiou ne serait pas du calibre de 6 mm.

Dans une précédente lettre, j’ai énuméré les charges que l’accusation fait peser à l’heure actuelle sur l’ingénieur Pierre. Je dois maintenant examiner tout ce qui est à la décharge de l’inculpé.
Pour commencer, voyons comment Pierre réfute les griefs formulés contre lui par le parquet.

Relations tendues entre le patron et l’ingénieur.
– Pour montrer que Pierre nourrissait des sentiments d’hostilité à l’égard de son patron, on a invoqué un geste de mauvaise humeur de M. Cadiou à son égard, des déclarations du même M. Cadiou à ses parents et à des amis, et enfin les dénonciations de l’ingénieur.
Le geste de mauvaise humeur du directeur de la Grand’Palud, qui un matin n’avait pas trouvé son collaborateur à son poste, geste déjà lointain, constitue une présomption vraiment trop anodine pour qu’on s’y arrête. Quant aux déclarations de M. Cadiou à ses parents et à ses amis (« Je me méfie de Pierre »), elles ne prouveraient qu’une chose, en admettant qu’elles soient exactes c’est que le patron soupçonnait son ingénieur ; elles ne prouveraient nullement que Pierre détestait M. Cadiou. D’ailleurs dans les derniers jours de décembre Pierre avait fait une commande d’étrennes pour les enfants de son patron.
Restent les dénonciations. L’ingénieur les explique par ce fait qu’il voulait simplement se prémunir contre l’accusation de complicité avec M. Cadiou dans l’affaire d’Angoulême.

Les premières hypothèses de Pierre sur la disparition. Pierre avait tout d’abord émis l’opinion que M. Cadiou se trouvait dans une situation obérée opinion assez naturelle, en somme, puisque, à la fin de l’année, les pourparlers à la fin de résiliation du marché de 250,000 francs de coton passé avec les fournisseurs de Stuttgart et d’Heidelberg n’allaient pas tout seuls.
L’ingénieur avait dit aussi que M. Cadiou aurait trompé ses coactionnaires sur le chiffre des bénéfices réalisés en 1913 : affirmation exacte, si comme on le prétend, le directeur de la Grand’Palud avait atténué sur ses livres le chiffre des bénéfices pour éviter une bonne partie des droits à percevoir par le fisc.

Le dernier entretien du patron et de l’ingénieur. Contrairement aux assertions de l’inculpé, une dizaine de témoins ont juré que M. Cadiou était bien venu à l’usine dans la matinée du 30 décembre, et plusieurs d’entre eux ont ajouté qu’ils l’avaient vu causer avec l’ingénieur.
Or l’un de ces derniers, le fermier Bonnefoy, a rectifié sa première déposition s’il a vu M. Cadiou à la Grand’Palud le 30 au matin, il ne l’a pas vu avec Pierre.
Au surplus, en admettant même que l’inculpé se trompe et qu’il se soit entretenu ce jour-là avec son patron, cela ne prouve pas qu’il l’ait assassiné, surtout si les témoins qui prétendent avoir aperçu M. Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon le 31 décembre et le 1er janvier ne se trompent pas.

Pierre et le groupe Legrand. De ce que Pierre passa, le 10 janvier, un contrat avec le groupe Legrand, qui avait essayé d’acheter la Grand’Palud, et qui, n’ayant pas réussi, avait formé le projet de fonder une usine, concurrente, on prétend déduire qu’il avait convoité, à un moment donné, la situation de son patron.
Cette déduction ne serait admissible que si Pierre n’avait pas motivé la rupture de ce contrat en disant qu’il ne pouvait décemment passer au service du groupe tant qu’on ne serait pas fixé sur la disparition, de M. Cadiou.
D’ailleurs, de l’aveu même du frère de l’usinier et de ses amis, est-ce que le directeur de la Grand’Palud et son collaborateur n’avaient pas décidé amiablement de se séparer au premier jour ?

La découverte du cadavre. On a fait grief à Pierre d’avoir, manifesté « une activité fébrile » pour l’exhumation du cadavre.
S’il s’était tenu à l’écart, n’aurait-on pas interprété dans le même sens son indifférence ?

Pierre et la partie civile : Apprenant que Mme Cadiou avait l’intention de se porter partie civile, l’inculpé aurait proféré cette menace : « Alors ce ne sera-pas de ma faute si la petite affaire Pierre devient la grosse affaire des poudres. »
Eh bien, après ? La constitution de la partie civile tendait à galvaniser l’ardeur de la justice s’efforçant d’établir la culpabilité de l’ingénieur. Celui-ci n’était-il donc pas fondé à répondre du tac au tac, alors qu’il se proclamait innocent et que d’autre part, il avait des armes contre M. Cadiou ?

Le revolver. C’est le point faible de la défense. Pierre a fini par dire « eh bien, oui, j’ai eu un revolver de 6 mm ; mais je l’ai vendu à un commis-voyageur que je ne connais pas et que je n’ai pas revu. »
Explication insuffisante dit le parquet. Quant au défenseur de Pierre, il dira « Comment admettre que Pierre, homme froid, réfléchi, ne laissant rien, au hasard, n’ait pas préparé une explication plus claire, si celle qu’il donne n’était pas la vérité ? » Et il dira aussi qu’à l’heure actuelle la police est sur la piste du commis-voyageur acheteur du revolver.

Négligeant les témoignages de la « piste de Morlaix », et ne retenant que ceux de Landerneau, le parquet de Brest croit pouvoir reconstituer le crime comme je l’ai dit assassinat de M. Cadiou dans le bois le 30 à 11 heures et demie, enfouissement du corps dans l’après-midi du 31.
Oui, mais que devient cette hypothèse si les témoins étayant la « piste de Morlaix » disent vrai ?
Que devient cette hypothèse si, par exemple, M. Nicolas, juge au tribunal de commerce, a vu M.
Cadiou en chair et en os le 31 décembre à Morlaix, si le même jour M. Baron l’a vu aussi à la gare, si le télégraphiste Cabon a échangé avec lui un « bonjour » le matin du 1er janvier, si le soir, du même jour M. Le Gall, chef du bureau des hospices de Morlaix, l’a aperçu, appuyé sur sa bicyclette, à la gare de Saint-Pol-de-Léon ?
Négligez, si vous voulez, la déclaration erronée de la pâtissière Francine Cam, celle des époux Prigent, qui ne sont pas d’accord sur la date, celle, du facteur Boulier, de Blincourt ; il reste toujours M. Nicolas, M. Cabon, M. Baron et M. Le. Gall ! Qu’un témoin se soit trompé, que deux témoins même aient été victimes d’une superposition de souvenirs, on peut l’admettre. Mais quatre ?
On dira que du côté de Landerneau le fermier Bonnefoy s’était trompé et que du côté de Morlaix les témoins peuvent s’être trompés également. C’est possible. Mais tant qu’ils subsistent, les témoignages de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon contrarient la version de l’assassinat de M. Cadiou par Pierre, car celui-ci, resté à Landerneau, n’a pu assassiner le 30 un homme qui était vivant le 31, et n’a pu assassiner le 31 décembre ou le 1er janvier à Landerneau un homme qui, ces jours-là, se promenait entre Morlaix et Saint-Pol-de-Léon.

Puis enfin il faut un mobile. Pourquoi l’ingénieur Pierre aurait-il assassiné son patron ?
L’accusation dit il est impossible de trouver en dehors de Pierre une personne qui ait eu un intérêt quelconque à la disparition du directeur de la Grand’Palud.
Qu’en savez-vous ? ripostent les défenseurs de l’ingénieur.
Le parquet s’accroche au désir qu’avait pu avoir Pierre, sollicité par le groupe Legrand, de succéder à son patron à la tête de la Grand’Palud. Mais pardon ! C’est un désir qu’on lui prête ; rien de plus.
Et M. Pierre dira « Si j’employais vis-à-vis de la famille Cadiou le même système de raisonnement qu’elle emploie vis-à-vis de moi, je pourrais insinuer qu’elle avait beaucoup plus d’intérêt que moi-même à la disparition de l’usinier. Celui-ci n’avait-il pas contracté au profit de sa femme et de ses enfants deux Assurances, une de 20,000 francs, l’autre d’une rente viagère de 3,000 francs ? Et si je vais plus loin, sans toutefois accuser d’assassinat les parents de l’usinier, ne pourrais-je pas à mon tour envisager l’hypothèse du suicide de M. Cadiou et de l’intervention de la famille, logeant dans la tête du cadavre une balle de revolver pour accréditer la version d’un assassinat et toucher ensuite les primes d’assurances ? »
D’ailleurs que de choses bizarres en cette affaire ! La lettre anonyme recommandant au docteur Paul de chercher dans la nuque du cadavre était conçue en termes vagues. On peut la négliger, à la rigueur. Mais la consultation de la somnambule, elle, était précise ! Et qui donc a renseigné la somnambule ? De qui Mme Saimby [Sainpy] s’est-elle fait l’intermédiaire auprès de cette sorcière ?
Evidemment, ni, le procureur ni le juge d’instruction n’ont cru à la fable de la pythonisse. Alors à qui fera-t-on admettre que les moyens de coercition manquaient à ces magistrats pour contraindre la voyante et sa cliente mussipontaine à dire catégoriquement de quel témoin elles tenaient des renseignements si précis ?
Et la bicyclette, donc ? M. Cadiou en possédait une ; un témoin prétend même l’avoir vu appuyé sur cette machine à la gare de Saint-Pol-de-Léon. Cette bicyclette, on l’a retrouvée au garage du directeur de la Grand’Palud. Qui l’a ramenée là ?
FERNAND MOMMEJA

Une enquête de notre correspondant

Notre correspondant brestois nous télégraphie :
On sait que la balle retrouvée par le docteur Paul dans le maxillaire de M. Cadiou était une balle blindée, c’est-à-dire entourée d’une chemise de cuivre et de nickel à laquelle on avait attribué le calibre de 6 millimètres. Or, j’apprends avec surprise que son calibre serait en réalité de 6 mm. 35. On m’affirme qu’il n’est pas fait de balle de 6 millimètres à chemise de nickel. Les projectiles de cette espèce dont le calibrage se rapproche le plus de 6 millimètres sont du calibre de 6 mm. 35 et proviennent de revolvers automatiques ou semi-automatiques genre Browning. Ce serait le cas de la balle qui a tué M. Cadiou.
Le revolver de Pierre est un revolver genre hammerless c’est-à-dire sans chien du modèle courant de 6 millimètres. M. Marie, armurier à Landerneau, que j’ai revu, est absolument formel sur ce point.
Par conséquent la balle qui a tué le directeur de la Grand’Palud ne proviendrait pas du revolver de Pierre.
A la suite de cette découverte je suis allé interroger M. Lelièvre, armurier à Brest, qui vendit à Pierre le revolver destiné au veilleur de nuit Bossard, revolver à balle de plomb du calibre de huit millimètres. M. Lelièvre m’a déclaré qu’il était impossible de tirer avec un Hammerless comme celui de Pierre des balles blindées à chemise de nickel de 6 min. 35.
D’autre part on m’informe qu’un voyageur de commerce, représentant une maison d’huile et de savon de Pré-en-Pail, M. Meslay, actuellement dans l’Amérique du sud, aurait, avant son départ, montré à M. Simon, de Janzé, un revolver qu’il déclara avoir acheté à un homme habitant près de Landerneau, et qu’il ne connaissait pas.
M. Simon ne sait exactement combien M. Meslay avait payé ce revolver quinze ou dix-huit francs mais il se souvient parfaitement que le voyageur lui ayant dit que le cran de sûreté n’était pas en bon état, il le pria de l’examiner et de lui dire s’il avait fait une bonne acquisition. M. Simon répondit qu’il valait trente-cinq à quarante francs.
Pierre aurait donc dit la vérité lorsqu’il affirmait avoir vendu son revolver.
Au sujet de la déclaration de M. Bossard qui affirme avoir vu Cadiou descendre à Landerneau à sept heures quinze du train de Morlaix, j’ai reconstitué l’itinéraire et l’emploi du temps du témoin.
En tenant pour vrai son départ, de la Grand’Palud à six heures 1/4, il lui serait presque impossible d’avoir vu M. Cadiou dans les circonstances qu’il indique, mais il suffit d’une différence de quinze à vingt minutes pour que sa version soit plausible.
On me signale également que Bossard aurait tenu des propos assez graves à des ouvriers travaillant à bord du Gorba-Mendi « Je n’aurais qu’un mot pour faire mettre Pierre en liberté » aurait-il, déclaré. Il a répété les mêmes paroles chez M. Guerrier, rue Fautras.
Ajoutons que la brigade mobile de Rennes a recueilli le témoignage d’un employé de la gare de
Landerneau, affirmant que dans les derniers jours de décembre il avait délivré à M. Cadiou des billets pour Brest. Or cet employé ne donne des billets pour cette ville et seulement pour elle qu’aux trains de 13 h. 37 et de 13 h. 50.
Donc, si l’on tient compte de l’emploi du temps de M. Cadiou, qui le 27 au matin est à Brest, le 28 toute la journée à Cléder, le matin du 29 à la Grand’Palud, le soir du même jour à Landerneau et le 30 au matin à l’usine, il en ressort que le seul moment où l’usinier aurait pu se rendre à Brest serait le 27 après-midi.
Le témoignage de Bossard se trouve donc singulièrement infirmé.

14 mars 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Notre correspondant de Brest nous télégraphie :
On a enfin des précisions sur les dénonciations que Pierre porta contre son patron au ministère de la guerre.
Pierre écrivit trois lettres à M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres. Dans la première, il émettait le désir d’entrer dans ce service et donnait comme références qu’il était « élève de l’Allemand Greiss et par conséquent connaissait à fond le traitement des linters ». Il faisait, en terminant, une légère allusion au wagon de poudre livré à l’administration militaire et payé deux fois.
M. Barral répondit en demandant des précisions. Le 16 juin, Pierre fournissait de nouveaux renseignements et enfin, le 22, expliquait l’affaire en détail. Il ajoutait qu’à la Grand’Palud la main-d’œuvre était insuffisante pour assurer le triage parfait du coton et terminait en accusant un employé de la poudrerie d’Angoulême d’être de connivence avec Cadiou.
Il y a divergence de vues entre le parquet de Brest qui reste convaincu que Cadiou fut tué le 30 décembre et la brigade mobile qui suit de plus en plus la « piste de Morlaix ». Du reste, petit à petit, les témoins qui affirmaient avoir vu ensemble, dans la matinée du 30 décembre, l’ingénieur Pierre et son patron, reviennent sur leurs déclarations. On se souvient que déjà le fermier Bonnefoy s’était rétracté. Or aujourd’hui le jeune pâtre Pierre Boulben affirme qu’on a mal interprété ses paroles. Je l’ai interrogé ce matin et voici ce qu’il m’a dit :
« J’ai vu M. Cadiou entre 8 heures et 9 heures du matin ; il venait par la route de Landerneau pour se rendre à l’usine d’où je ne l’ai pas vu ressortir. Il n’était pas accompagné de l’ingénieur Pierre. »
Quant à Mme Quemeneur, la débitante de la Grand’Palud, elle jure maintenant qu’elle n’a jamais déclaré avoir rencontré Pierre et M. Cadiou le 30 décembre. Elle a bien aperçu M. Cadiou vers neuf heures du matin, mais il était seul et elle ne l’a plus revu.
On se souvient qu’il y a quelques semaines une jeune dactylographe de Quimper, Mlle Hélène Guzenec, fut trouvée noyée dans la rivière de Morlaix. Certains voulurent voir une corrélation entre cette mort et la disparition de M. Cadiou. Le cadavre avait été transporté à Brest à fin d’autopsie et l’enquête avait conclu à un suicide. Aujourd’hui, à Morlaix surtout, on réclame à cor et à cri une seconde autopsie ; il est probable qu’elle va être ordonnée par le parquet.

15 mars 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Au cours de la journée d’hier, des fouilles ont été faites dans le bief de l’usine de la Grand’Palud, en vue de trouver le revolver de l’ingénieur. M. Lefur, beau-frère de M. Jean-Marie Cadiou, avait en effet déclaré que le jour de la découverte du cadavre il avait vu jeter d’une fenêtre un objet dur et brillant. Les recherches, qui se sont poursuivies très tard dans la soirée, ont été infructueuses.
A Clermont (Oise), Boulier, le facteur de Blincourt, qui prétend avoir rencontré M. Louis Cadiou le 4 janvier, à la gare Saint-Lazare, a été interrogé par M. Jolly, juge d’instruction. Boulier aurait fait connaître au magistrat le nom de « l’homme barbu » qui accompagnait l’usinier, mais il a énergiquement refusé, se retranchant derrière le secret professionnel, de dire quoi que ce soit aux journalistes qui l’assaillaient de questions.

16 mars 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Si quelques témoins reviennent sur leurs déclarations et affirment aujourd’hui n’avoir pas vu Pierre et M. Cadiou ensemble dans la matinée du 30 décembre, par contre il en est deux, qui maintiennent énergiquement leurs dires.
Le contremaître Bignard et le chauffeur Daoulou [Dolou] sont on ne peut plus affirmatifs. Tous deux ont vu le directeur de la Grand’Palud et son ingénieur, à onze heures du matin, se dirigeant vers la forêt et le moulin.
Pierre revint seul à midi moins dix. M. Bignard est sûr de ne pas commettre une erreur de date, car ce jour-là un accident se produisit à la chaufferie.
D’autre part, M. Marcou et le comptable Guillou, également employés à l’usine, sont certains que le
30 décembre ils n’aperçurent pas M. Cadiou à la Grand’Palud.
On a présenté M. Simon, l’armurier de Guingamp, la photographie de M. Meslay, le voyageur de commerce qui, disait-on, aurait acheté un revolver à Landerneau. M. Simon ne l’a pas reconnu. C’est une autre personne qui lui a tenu les intéressants propos que connaissent nos lecteurs. « Mais, déclare l’armurier, un moyen est bien simple de savoir son nom ; c’est de demander à la maison de Pré-en-Pail, à laquelle appartient M. Meslay, quel est celui de ses voyageurs qui se trouvait à Janzé le 12 décembre 1912. »

17 mars 1914 – p. 4 et 6

Le mystère de Landerneau

Notre correspondant de Brest nous télégraphie :
On signale aujourd’hui et nous le reproduisons sous toutes réserves un fait nouveau qui confirmerait, s’il est reconnu exact, les déclarations du facteur Boulier.
M. Hesloin, ancien chef de cabinet d’un préfet du Finistère, se rendant à Brest, aurait fait le voyage avec M. Fortin, sénateur du Finistère. Au cours de la conversation, ce dernier lui aurait déclaré qu’un de ses amis avait rencontré M. Cadiou le 5 janvier à Paris.

Le mystère de Landerneau

Brest, 16 mars.
Le sénateur Fortin déclare qu’il ne pourra donner, avant deux ou trois jours, le nom de la personne qui aurait vu Cadiou le 4 ou le 5 janvier, à Paris. « Je veux, dit-il, avant de parler, m’assurer que je n’ai pas été induit en erreur. »
D’après Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, l’homme barbu que le facteur Boulier affirme avoir vu, le 4 janvier, aborder M. Cadiou à la gare Saint-Lazare, serait un Allemand, nommé Hagen Chaze [Hazen Chase], qui passe habituellement l’été au Touquet. M. Hagen-Chaze [Hazen Chase], qui était en relations d’affaires avec M. Cadiou, serait venu à la Palud en automobile au mois de janvier dernier. (L’Information.)

21 mars 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Une nouvelle enquête a établi que l’ingénieur Pierre a bien acheté un revolver à Landerneau en 1913 et non en 1912. Cet achat a eu lieu dans le courant du mois de mai 1913, après une tentative d’effraction du coffre-fort de l’usine, et quelques jours après le cambriolage du château de Bon-Repos avoisinant le bois de la Grand’Palud.
Les commissaires de la brigade mobile ont ouvert hier le coffre-fort qui ne renfermait que des reçus et des traites de 1912 à 1914.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu plusieurs anciens ouvriers de l’usine de la Grand’Palud qui ont déclaré qu’ils ne virent pas M. Cadiou avec M. Pierre le 30 décembre dernier. Ils ont dit que l’ingénieur arriva seulement à la Grand’Palud trois heures après le départ de M. Cadiou qui n’était resté dans les ateliers et le bureau que quelques minutes. La plupart des témoins entendus sont certains que si M. Cadiou et l’ingénieur avaient été ensemble vers onze heures près de l’usine, ils les auraient certainement vus.
D’autre, part, on a signalé que quatre personnes habitant Landerneau avaient aperçu fort peu de jours avant la découverte du cadavre de M. Cadiou, une automobile qui, après avoir traversé Landerneau à très vive allure pendant la nuit, s’arrêta près de l’endroit où le corps fut ensuite retrouvé.
Notre correspondant, qui a interrogé ces personnes, nous télégraphie qu’elles placent toutes ce fait à des dates fort différentes.

23 mars 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Des témoins avaient déclaré au cours de l’instruction avoir aperçu M. Cadiou à Paris dans les premiers jours de janvier. Il apparaît aujourd’hui que la piste de M. Cadiou à, Paris doit être définitivement abandonnée en effet, M. Roudaut, pharmacien à Lesneven, ami de M. Fortin, sénateur, confirme qu’il n’a pas vu M. Cadiou à Paris le 4 ou le 5 janvier, comme le bruit s’en était répandu.

28 mars 1914 – p. 4

Le drame de Landerneau

La chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes était, on le sait, saisie de la demande de mise en liberté provisoire introduite par l’ingénieur Pierre, repoussée par le juge d’instruction qui informe sur l’affaire Cadiou. Cette chambre a rendu hier soir un arrêt qui maintient la détention de l’inculpé.
On se rappelle qu’il fut question au cours de l’enquête d’une automobile qui, disait-on, aurait pu amener le corps de M. Cadiou à l’endroit où il fut découvert.
M. Le Meur, entrepreneur à Landerneau, a précisé que dans la nuit du 27 au 28 janvier, vers deux heures du matin, une forte automobile traversa Landerneau à grande vitesse, se dirigeant vers Brest, et par conséquent vers la Grand’Palud. Cette voiture repassa, une heure plus tard, toujours à vive allure.
Ce témoignage viendrait renforcer l’hypothèse selon laquelle l’assassinat de M. Cadiou aurait été commis loin de Landerneau et le corps transporté dans une automobile près du moulin où il fut enterré.

2 avril 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Le procureur de la République de Brest, après avoir conféré avec le procureur général de la cour d’appel de Rennes, va continuer l’instruction de l’affaire Cadiou dès que le dossier sera de retour de la chambre des mises en accusation. Mme Cadiou sera convoquée pour être confrontée avec l’ingénieur Pierre. Divers témoins de la Grand’Palud qui ont rétracté leurs premiers témoignages seront de nouveau entendus.
D’autre part, on assure qu’un avocat de Brest est en possession d’un dossier rédigé par M. Cadiou et comprenant une cinquantaine de pièces qui démontrent, parait-il, le non-fondé des dénonciations de l’ingénieur Pierre. Le 15 septembre, le directeur de l’usine de la Grand’Palud a dû adresser au ministère de la guerre une lettre et des documents qui devaient le réhabiliter. Mais ce dossier a disparu, et le contrôleur général de l’armée, M. Claerbout, qui, le 15 février, fit une enquête à la Grand’Palud, n’en trouva aucune trace.
L’avocat seul connaît le contenu des pièces du dossier, mais il se déclare lié par le secret professionnel et refuse de parler avant d’y avoir été autorisé par Mme Cadiou. Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, vient d’écrire à sa cliente pour lui demander de délier l’avocat du secret professionnel.

4 avril 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

L’avocat de l’ingénieur Pierre a pris connaissance du dossier de l’affaire Cadiou et des conclusions du procureur général rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur. Dans ces conclusions, il semble, fait remarquer Me Feillard, qu’on ait négligé les témoignages suivant lesquels
M. Cadiou était, le 1er janvier, à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon.
La défense attache une grande importance à ces déclarations, et comme l’accusation fixe au 30 décembre l’assassinat de M. Cadiou, Me Feillard va demander au juge d’instruction d’entendre ces nouveaux témoins.

5 avril 1914 – p. 6

Le mystère de Landerneau

M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction à Brest, a repris hier l’instruction de l’affaire Cadiou. Le magistrat a entendu successivement l’ingénieur Pierre et la bonne de ce dernier, Mlle Julia Juzeau, et s’est attaché à faire préciser l’emploi du temps de l’ingénieur dans les premiers jours de janvier dernier.
L’inculpé a répondu très nettement aux questions que lui posait le juge, et ses déclarations concordent parfaitement avec celles, que sa bonne fit quelques minutes plus tard. Il ressort de ces déclarations que le 1er janvier l’ingénieur se rendit à Landerneau, où il déjeuna et passa la journée, et qu’il rentra le soir avec sa bonne à la Grand’Palud. La journée du 2 janvier ne fut marquée par rien de particulier, et l’ingénieur se rendit à son travail comme de coutume.
Mlle Juzeau n’ayant plus à déposer a informé M. Bidart [Bidard] de la Noé de son intention de quitter Landerneau pour chercher ailleurs un emploi. L’ingénieur Pierre et Mme Cadiou seront confronté mardi prochain.
Les commissaires de la brigade mobile ont rendu compte au procureur de la République de leurs dernières enquêtes relatives à l’affaire Cadiou. Tous les ouvriers de l’usine ont été entendus. Aucun n’a vu le directeur après la matinée du 30 décembre.
Les commissaires vont maintenant enquêter sur la lumière aperçue dans Je bois et sur l’automobile qui traversa Landerneau dans la nuit du 27 janvier.

6 janvier 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Mme Cadiou est arrivée ce matin à Brest. Elle sera confrontée mardi avec l’ingénieur Pierre.
Le procureur de la République de Brest avait été, dès le début de l’instruction, mis, par le frère de M. Cadiou en possession de deux lettres écrites par l’ingénieur Pierre au directeur de l’usine de la Grand’Palud. Ces lettres, traitent de questions techniques et l’une d’elles fait observer à M. Cadiou la non-réception d’une somme de deux mille francs qui aurait dû arriver la veille pour effectuer le payement des ouvriers de l’usine.
Tout l’intérêt de ces lettres réside dans leurs dates elles ont été écrites les 30 et 31 décembre 1913. L’accusation voit là une charge contre l’ingénieur Pierre, qui en écrivant ces lettres, aurait voulu se créer un alibi. En effet, si comme Pierre l’affirme, il a quitté son directeur à l’usine de la Grand’Palud après la journée du 29 décembre, pensant qu’il rentrait à Paris, il ne pouvait s’attendre à recevoir le lendemain le chèque de 2,000 francs réclamé, Dans sa lettre du 31 décembre, M. Pierre dit à M. Cadiou que s’il n’a toujours reçu aucun argent, cela tient sans doute à un déraillement sur la ligne de Brest.
C’est Mme veuve Cadiou qui a reçu ces deux lettres, et dans la matinée du 1er janvier, elle signalait à la Sûreté générale la disparition de son infortuné mari.
Si l’accusation voit dans ces lettres de graves présomptions à l’égard de Pierre, la défense, les considérant comme sincères, y trouve au contraire, la preuve de son innocence.

8 avril 1914 – p. 6

Le mystère de Landerneau

Brest, 7 avril.
Mme Cadiou, arrivée hier de Paris, a été entendue ce matin par le juge d’instruction. Elle a renouvelé ses déclarations antérieures et maintenu son impression que l’ingénieur Pierre est l’assassin de son mari, qu’il haïssait.
Cet après-midi, Mme Cadiou sera confrontée avec l’ingénieur Pierre.

9 avril 1914 – p. 4 et 6

Le mystère de Landerneau

M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a entendu, hier après-midi, Mme Cadiou et a procédé ensuite à la confrontation de l’ingénieur Pierre avec la femme de son ancien patron.
Mme Cadiou s’étant portée partie civile ne devait être entendue qu’à titre d’indication. Cependant l’ingénieur ayant déclaré qu’il ne voyait pas d’inconvénient à ce qu’elle déposât comme témoin, elle a été autorisée à prêter serment.
Mme Cadiou a rappelé que son mari avait quitté pour la dernière fois Paris le 18 décembre à huit heures du soir, après avoir annoncé qu’il passerait les fêtes de Noël à Landerneau, et rentrerait seulement au jour de l’an.
Presque chaque jour l’usinier aurait écrit à sa femme, mais celle-ci ne peut fournir les lettres qu’elle dit avoir détruites. Dans la dernière missive, qui était datée du 27 décembre et que Mme Cadiou reçut le 28, son mari lui annonçait qu’il reviendrait probablement le mardi 30 décembre, mais que cela n’était pas encore certain. Ne l’ayant pas encore vu le 31, Mme Cadiou fut prise d’inquiétudes. Elle avisa sa famille et M. Cloarec, député de Morlaix, qui lui télégraphia de prévenir la Sûreté générale.
Devant le juge Mme Cadiou a maintenu l’histoire de la somnambule, derrière laquelle, assura-t-elle, il ne se cache rien. Elle a fait ensuite allusion aux deux valises de son mari, dont celui-ci ne se séparait jamais dans ses voyages ; l’une de ces valises contenait, paraît-il, des papiers importants.
Mme Cadiou a parlé ensuite de la santé délicate de son mari ; de sa situation pécuniaire ; qu’elle ne connaissait pas très bien, mais qu’elle croit bonne. Elle sait que M. Cadiou avait des tracas, mais elle ignore s’il constituait un dossier contre ses adversaires.
Pour elle, les témoins de Morlaix se trompent : son mari ne serait pas allé dans cette ville au risque de la mettre dans l’inquiétude par son retard.
Mme Cadiou ayant dit que M. Pierre ne pouvait pas croire qu’il recevrait une lettre de son patron le 31 décembre, l’ingénieur protesta contre l’accusation des témoins tendant à le faire passer pour un assassin, et dit qu’il était très peiné de la mort de l’industriel.
Comme Mme Cadiou faisait remarquer qu’il est cependant le seul témoin susceptible d’expliquer la mort- de son mari, puisqu’il se trouvait sur les lieux, Pierre jura à nouveau qu’il ne connaissait rien et que s’il savait quelque chose : il le dirait à la justice.
L’ingénieur s’est ensuite expliqué sur sa lettre du 30 décembre. Il a dit que la veille M. Cadiou n’avait pu lui remettre un chèque parce qu’il n’avait pas son carnet sur lui, mais qu’il lui avait promis de lui en envoyer un le lendemain par la poste de Landerneau ou de Morlaix. Le jeune ingénieur a expliqué au sujet du passage de M. Cadiou à Morlaix que son patron lui avait dit qu’il allait faire faire des réparations sa propriété de Keranster en Ploujean, près de Morlaix.
Mme Cadiou ne croit pas cette explication parce qu’il aurait fallu que son mari allât chercher les clefs de la maison chez sa tante, Mme Zaccone, de Morlaix, chez qui il ne s’est pas rendu.
Enfin M. Pierre a expliqué que si, dans sa lettre du 30 il avait parlé d’un déraillement de train c’était pour ne pas alarmer son patron dans le cas où celui-ci aurait envoyé le chèque et que l’accident l’eût fait parvenir en retard.
Me Feillard, défenseur de Pierre, ayant demandé à Mme Cadiou quel intérêt l’ingénieur pouvait avoir à tuer son mari, le témoin a répondu que c’était sans doute par haine qu’il avait agi, et elle a reproché à Pierre d’avoir dénoncé M. Cadiou au ministère de la guerre.
L’ingénieur a répliqué que s’il avait agi ainsi, c’était parce que la façon dont l’Etat était servi n’était pas correcte et que sa responsabilité était engagée. Comme Mme Cadiou protestait en parlant de l’honnêteté de son mari, M. Pierre répondit que celui-ci ne mettait pas à sa disposition les matières qu’il réclamait et que d’assez grandes quantités de coton étaient passées en fraude et livrées en cachette ; que d’ailleurs les livres de commerce en témoigneraient s’ils n’étaient pas détruits.
Mme Cadiou s’indigna, en disant que c’était une lâcheté nouvelle d’accuser un homme qui ne peut pas se défendre et de salir des orphelins.
La confrontation a pris fin vers sept heures du soir.
Le parquet de Brest a reçu hier un dossier établi par le général Gaudin concernant les fraudes dont parle l’ingénieur Pierre. Un fonctionnaire, qu’on dit très au courant de l’affaire de la Grand’Palud, a fait à ce sujet les déclarations suivantes :
– Je puis certifier que l’enquête faite à la Grand’Palud par le contrôleur de l’armée Claerbout, à la demande de Pierre, a établi la véracité des dires de l’ingénieur en ce qui concerne les fraudes commises au préjudice de l’État.
« Rien n’était fait correctement à l’usine Cadiou. L’ordre donné au directeur technique était formel. On peut le résumer ainsi : « Livrez le bon coton à l’industrie privée et les déchets à Angoulême. Ne vous inquiétez pas du contrôle. » Cet ordre donné par M. Cadiou était connu du général Gaudin ; il l’a d’ailleurs déclaré quand, par commission rogatoire, il a été entendu à Paris… »
Le juge d’instruction entendra demain l’armurier qui vendit le revolver à Pierre, afin de lui faire assurer que l’arme qu’il a remise à la justice comme semblable à celle qu’il a vendue à l’ingénieur est bien la même. Le revolver, sera ensuite, envoyé à Saint-Étienne, ainsi que la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou et qui est toujours au palais de justice de Brest.
La date de la confrontation entre Pierre et M. Jean-Marie Cadiou, frère du défunt, n’est pas encore fixée.
On sait que le passage d’une automobile mystérieuse filant à vive allure avait été remarqué vers deux heures du matin, dans la nuit du 21 au 28 janvier, et que dans la même nuit une femme et un jeune homme avaient aperçu de la lumière à l’endroit même où plus tard on devait découvrir le corps de M. Cadiou. Des recherches vont être faites pour retrouver la voiture, car l’on croit que celle-ci aurait pu, peut-être, transporter la dépouille mortelle de M. Cadiou.

Le mystère de Landerneau

(Dépêche de notre correspondant particulier)
Brest, 8 avril.
Ce matin, M. Marie, armurier à Landerneau, a été entendu par le juge d’instruction à qui il a certifié que le revolver qu’on lui a soumis est bien semblable à celui qu’il avait vendu à M. Pierre.
L’ingénieur, introduit dans le cabinet du magistrat, a également certifié que l’arme qu’on lui présentait lui paraissait pareille à celle qu’il avait achetée.
Me Feillard, défenseur de l’inculpé, qui a demandé l’examen de la comptabilité de la Grand’Palud, veut établir que les bénéfices déclarés à l’enregistrement par M. Cadiou étaient inférieurs à ceux qui étaient réalisés. Comme c’était l’ingénieur Pierre qui tenait la comptabilité de l’usine avec M. Cadiou, seul ce dernier qui donnait à son ingénieur des ordres pour ramener les gains au chiffre qui lui convenait, connaissait le total exact des bénéfices. L’ingénieur ayant d’après son contrat un pourcentage d’un et demi sur les bénéfices, ne pouvait le toucher sur la totalité des gains que du vivant de M. Cadiou. La défense tire de ce fait un argument en faveur de l’inculpé car, dit-elle, celui-ci ne pouvait désirer et provoquer la mort de son patron.

11 avril 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

L’affaire Cadiou vient de donner lieu à l’incident suivant.
Après la confrontation de M. Pierre et de Mme Cadiou, l’avoué de celle-ci, Me Vichot, a reproché à l’avocat de M. Pierre, Me Feillard, d’avoir manqué de correction envers Mme Cadiou dans le cabinet du juge d’instruction, ce qui a été déclaré inexact par le juge. Le défenseur ayant adressé à Me Vichot une lettre jugée par ce dernier offensante, l’avoué de Mme Cadiou a envoyé à Me Feillard ses témoins qui sont MM. Corre, capitaine d’artillerie coloniale, et Me Jan, notaire. Me Feillard a désigné pour le représenter M. Charles Bastit, ancien président du tribunal de commerce, et Me Forgeot, doyen des notaires à Brest.

12 avril 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Le juge d’instruction a interrogé hier l’ingénieur Pierre sur ses antécédents.
L’ingénieur a rappelé qu’il est né en 1882 à Branville (Eure), où ses parents dirigent une exploitation agricole ; il a été reçu en 1904 à l’École centrale et il a obtenu son diplôme. Employé d’abord dans un établissement de Courbevoie, il fut appelé par M. Cadiou en mars 1909 à l’usine de la Grand’Palud où il a succédé à l’ingénieur allemand Greiss, qui lui a appris les procédés de blanchiment des cotons. Ses appointements étaient de 300 francs par mois, plus 1 fr. 50 pour cent sur les bénéfices.
Son contrat avec M. Cadiou devait expirer en février 1915 avec cette stipulation que pendant quinze ans Pierre ne pourrait être employé dans une usine de blanchiment de cotons. En décembre dernier, un accord intervint entre Pierre et son patron, aux termes duquel l’ingénieur pouvait quitter la Grand’Palud en juillet prochain.
Nous avons signalé hier qu’un échange de témoins avait eu lieu entre Mes Vichot et Feillard. Cet incident vient d’être réglé par un procès-verbal des témoins des deux parties. Ce procès-verbal dit qu’aucun des incidents survenus pendant la confrontation de l’ingénieur Pierre et de Mme Cadiou ne peut être retenu, que la plainte déposée par Me Feillard contre Me Vichot à la chambre des avoués doit être retirée et qu’en conséquence il n’y a pas lieu à la rencontre demandée par Me Vichot ».

13 avril 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Le juge d’instruction a recueilli hier une déposition de Mlle Léost, domestique de M. Cadiou, qui a dit que le 30 décembre au matin, M. Cadiou lui annonça son prochain départ pour Paris et lui donna ses étrennes. Le lendemain, revenant à l’heure, habituelle, elle constata que M. Cadiou n’avait pas couché chez lui et en conclut qu’il avait dû partir la veille pour Paris.

15 avril 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

M. Guilmard, procureur de la République, a décidé qu’aucun renseignement ne serait plus communiqué à la presse au sujet de l’information en cours sur le drame de la Grand’Palud. Cette mesure aurait été prise à la suite de la divulgation des lettres écrites par l’ingénieur Pierre et expédiées par lui, les 30 et 31 décembre, de Landerneau à Paris, à l’adresse de M. Cadiou.
Suivant des agences, le Syndicat de la presse de l’Ouest a l’intention d’adresser une protestation au garde des sceaux, en invoquant ce motif que « certains documents, et notamment le texte des négociations de Pierre au ministère de la guerre, auraient été communiqués par le procureur lui-même dans un intérêt personnel ».

16 avril 1914 – p. 6

Le mystère de Landerneau
CONFRONTATION DE TROIS TÉMOINS DE MORLAIX

Brest, 15 avril.
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a confronté ce matin trois des témoins de Morlaix avec Mme Zaccono [Zaccone], tante de Mme Cadiou.
M. Breanton, antiquaire, affirme avoir rencontré Cadiou à 3 kilomètres de Morlaix le 25 décembre, vers deux heures de l’après-midi. Mme Zaccone maintient que ce jour-là, à l’heure indiquée, M. Cadiou était chez elle.
MM. Caramour et Cabon continuent à certifier, en dépit des objections de Mme Zaccone, qu’ils ont croisé M. Cadiou à Morlaix, le matin 1er janvier.

UNE INFORMATION DE L’ « OUEST-ÉCLAIR »
Le journal l’Ouest-Éclair annonçait ce matin que suivant des rapports de police qui seraient parvenus au parquet de Brest, il y avait lieu de supposer que M. Cadiou avait trouvé asile chez M. Cloarec, député, après son départ de la Grand’Palud.
M. Bidart [Bidard] de la Noë déclare qu’il n’a pas connaissance de ces rapports.

DÉCLARATION D’UN ENTREPRENEUR
En présence de M. Bodet, avocat, et de M. Delourmel, bibliothécaire-archiviste de la ville, M. Desrues, entrepreneur chargé des travaux de l’usine de blanchiment de coton de Daoulas, a déclaré avoir lu, au début de janvier, trois lettres venues de membres de la famille Cadiou, laissant entendre que M. Cadiou s’était suicidé.
M. Desrues s’est refusé à toute autre confidence « par crainte, dit-il, d’avoir des ennuis ».

20 avril 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a entendu hier, à propos de l’affaire Cadiou ; Me Bodet, avocat à Brest, qui à la demande de Me Vichot, avoué, fut, on le sait, relevé du secret professionnel par Mme Cadiou. Me Bodet a certifié que dans le courant de septembre M. Cadiou est venu le consulter au sujet d’une dénonciation dont il était l’objet au ministère de la guerre. Le directeur de la Grand’Palud lui a montré un volumineux dossier renfermant les pièces qui devaient prouver son innocence. Mais l’avocat n’en a pas pris connaissance, attendant que le dossier soit entièrement constitué. On sait que ces documents ont disparu et n’ont pas été retrouvés.

24 avril 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

L’ancien veilleur de nuit à l’usine de la Grand’Palud, Jacques Bossard, qui a déjà fait à la justice diverses dépositions, a été de nouveau entendu hier par M. Bidart [Bidard] de la Noë, à qui il a déclaré :
Le 30 décembre, jour où l’enquête judiciaire place l’assassinat de M. Cadiou, les sentiers du bois de la
Grand’Palud étaient couverts de neige. J’ai suivi des traces de pas qui m’ont conduit à un fossé dont la terre paraissait avoir été fraîchement remuée. C’est l’endroit où fut découvert, le 5 février, le cadavre du directeur de l’usine.
Le 17 janvier, accompagnant l’inspecteur de police spécial Lemez, chargé de rechercher M. Cadiou, j’aperçus à ce même endroit du bois, sous très peu de terre, le corps de mon ancien patron, dont la tête émergeait du sol. Mais je n’osai rien dire.
Si aujourd’hui Bossard fait cette déclaration, c’est, affirme-t-il, pour empêcher la justice de s’égarer sur la piste des témoins de Morlaix.
En vertu d’un mandat du juge d’instruction, Bossard a été arrêté ce matin.

25 avril 1914 – p. 4 et 6

Le mystère de Landerneau

Nous avons annoncé que le juge d’instruction de Brest, M. Bidart [Bidard] de la Noé, avait décidé l’arrestation du veilleur de nuit de l’usine de la Grand’Palud, Bossard, dont nous avons relaté les diverses dépositions dans l’affaire Cadiou.
Le juge entendra aujourd’hui M. Lemez, inspecteur de la police spéciale, qui faisait des recherches dans les bois de la Grand’Palud le 17 janvier avec Bossard.
M. Bidard de la Noé a avisé l’ancien veilleur qu’il le maintenait en état d’arrestation sous l’inculpation de complicité d’assassinat et de recel de cadavre. Bossard habite depuis longtemps avec sa mère la commune de Saint-Divy ; il est âgé de vingt-quatre ans. Engagé volontaire au 2e colonial à Brest, il fut envoyé en observation à l’hôpital maritime de cette ville pour troubles mentaux en Octobre 1911. Il quitta l’établissement en janvier 1912 et fut évacué sur l’asile départemental d’aliénés de Quimper. C’est dans cette ville qu’il fut réformé. Le jour où il fut avisé qu’il allait quitter Brest pour l’asile d’aliénés, Bossard sortit furtivement de la salle qu’il occupait à l’hôpital et monta sur le toit ; il ne consentit à descendre que sur l’intervention des pompiers.
De son côté, M. Jean-Marie Cadiou, qui découvrit, le 5 février, le cadavre de son frère dans le bois de la Grand’Palud déclare que Bossard ne l’a pas renseigné sur l’endroit où M, Cadiou était enterré. Mais il estime que l’instruction devra éclaircir le point de savoir si Bossard n’a pas pu être l’inspirateur de la somnambule de Nancy.
D’autre part, sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, M. Barbier, commissaire, de police à Vesoul, a interrogé M. Richard, employé des postes, beau-frère de M. Cadiou, sur l’intervention de la somnambule de Nancy et la présence de M. Cadiou à Morlaix, le 27 décembre dernier.

Le mystère de Landerneau

Brest, 24 avril.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a confronté ce matin le gardien de nuit Bossard avec l’inspecteur de la Sûreté Lemaire.
Ce dernier a rappelé que le 17 janvier, alors qu’il procédait avec Bossard à une battue dans le bois de la Grand’Palud, l’ancien veilleur de nuit s’était sauvé au moment où Lemaire approchait du chemin où fut enterré M. Cadiou.
Bosard [Bossard] a reconnu aujourd’hui qu’il s’était enfui, mais s’il n’a pu fournir aucune explication plausible de son attitude bizarre.
L’inspecteur a raconté que le 12 mars, il était retourné avec Bossard à la Grand’Palud pour retrouver le revolver de Pierre. Les recherches ayant été infructueuses, Bossard déclara « Je connais la vérité. Je suis certain de la culpabilité de Pierre, mais je ne veux pas parler, de peur d’être traité comme complice. »
Bossard a d’abord nié ce propos, puis il a prétendu l’avoir tenu pour plaisanter.

27 avril 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Certains objets saisis au domicile de Bossard, l’ancien veilleur de nuit de la Grand’Palud, ont été expédiés à Paris, à la demande du juge d’instruction, pour être présentés à Mme Cadiou, qui dira s’ils ont appartenu à son mari.
M. Bidart [Bidard] de la Noë va également s’efforcer d’établir l’emploi du temps de Bossard les 30 et 31 décembre.

30 avril 1914 – p. 6

Le mystère de Landerneau

Brest, 29 avril.
Le parquet a reçu ce matin de nouveaux renseignements au sujet de l’affaire Cadiou et de l’emploi du temps de certaines personnes le 30 décembre, jour où l’accusation fixe l’assassinat.
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, est parti immédiatement pour Landerneau afin de contrôler ces renseignements sur les lieux mêmes, à la Grand’Palud.
Le parquet fait le, plus grand mystère autour des déclarations faites ce matin par un nouveau témoin, dont le juge a refusé de faire connaître le nom.

1er mai 1914 – p. 6 et 8

Le mystère de Landerneau

Nous annoncions hier que le parquet avait reçu certains renseignements au sujet de l’affaire Cadiou et que l’on gardait le plus grand mystère autour des déclarations faites par un nouveau témoin. II s’agissait d’une blanchisseuse de Landerneau, Mme Hémery, âgée de soixante ans, demeurant rue des Bouchères [Boucheries].
M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, s’est rendu hier à Landerneau, et a interrogé le témoin. Mme Hémery a déclaré au juge que le 30 décembre, vers trois heures de l’après-midi, elle avait rencontré, dans le bois de la Grand’Palud, M. Cadiou, qu’elle connaissait depuis longtemps, en compagnie de l’ingénieur Pierre. M. Cadiou lui avait même adressé la parole. M. Bidart [Bidard] de la
Noé s’est rendu dans le bois, accompagné de Mme Hémery, et a fait préciser, par cette dernière, l’endroit où avait eu lieu la rencontre. Mme Hémery a déclaré qu’elle ne pouvait pas se tromper sur la date et que c’est bien le 30 décembre qu’elle rencontra M. Cadiou et l’ingénieur Pierre ; ce jour-là, d’ailleurs, elle lit part de cette rencontre à une voisine.
D’autre part, le juge d’instruction a également entendu hier Mme Grall, qui habite la maison voisine de celle de l’ingénieur Pierre, et le facteur Kemeneur [Quemeneur]. Des déclarations enregistrées, il ressort que Pierre reçut le 1er janvier un télégramme de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari. Il en prit connaissance en présence de Mme Grall. Or, le lendemain, celle-ci retrouvait, dans le courrier de l’ingénieur, le même télégramme cacheté que Pierre lut devant elle en simulant l’étonnement.
L’ingénieur ne répondit que le 2 janvier, à la dépêche de Mme Cadiou, qu’il n’avait aucune nouvelle de son directeur.

Le mystère de Landerneau

(Dépêche de notre correspondant particulier)
Brest, 30 avril.
Mme Emery [Hémery], qui a déclaré avoir rencontré M. Cadiou et M. Pierre au cours de l’après-midi du 30 décembre, dans le bois de la Grand’Palud, va être confrontée avec l’ingénieur.
Mme Emery [Hémery] a deux points de repère pour fixer sa rencontre au 30 décembre. C’est tous les mardis qu’elle va ramasser du bois dans la forêt et le 30 était un mardi. En outre elle se rappelle parfaitement que le jour où elle vit ensemble le directeur et l’ingénieur était la veille ou l’avant-veille du jour de l’an.
On sait que la domestique de l’ingénieur, Julia Juzeau, a toujours affirmé que son maître a passé l’après-midi du 30 à jardiner.
D’autre part on annonce de Landerneau que le témoignage de Mme Emery [Hémery] est contredit par deux personnes qui ont fait ce matin leur déclaration au commissaire de police de Landerneau.

2 mai 1914 – p. 4 et 6

Le mystère de Landerneau

Nous annoncions hier que la déclaration faite par Mme Hémery, blanchisseuse à Landerneau, qui avait affirmé au juge d’instruction avoir rencontré MM. Cadiou et Pierre le 30 décembre dans le bois de la Grand’Palud, était contredite par deux habitants de Landerneau.
En effet, en apprenant la déposition faite par la blanchisseuse, MM. Bougner, charcutier, et Peyron, retraité de la marine, se sont rendus au cabinet du juge d’instruction.
Le premier a déclaré que dans le courant du mois de mars il rencontra Mme Hémery, et qu’ils parlèrent ensemble de la disparition de M. Cadiou. Mme Hémery lui aurait affirmé qu’elle avait rencontré le directeur de l’usine de la Grand’Palud le lundi 29 décembre avec M. Pierre dans le bois de l’usine.
Au second témoin, M. Peyron, quelque temps après, elle aurait raconté que quatre ou cinq jours avant le 1er janvier, elle vit MM. Pierre et Cadiou, qui, ensemble, dans la forêt, s’entretenaient de la captation de nouvelles sources. Les deux témoins sont très affirmatifs dans leur déclaration.
D’autre part, Mlle Julia Juzeau, l’ancienne bonne de l’ingénieur Pierre, qui maintenant habite Paris, a déclaré qu’elle croit toujours à l’innocence de Pierre et a persisté dans ses déclarations précédentes.

Le mystère de Landerneau

En vertu d’une commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire de police, s’est présenté ce matin chez Mme Cadiou, rue du Cherche-Midi, 71, et lui a soumis différents objets (une montre, un canif, un porte-monnaie contenant 2.fr. 75, un rasoir, une chaîne de montre) saisis chez Bossard, le veilleur de nuit de l’usine de la Grand’Palud. Mme Cadiou n’a pas reconnu ces objets comme ayant appartenu à son mari.

5 mai 1914 – p. 6

Le mystère de Landerneau

(Dépêche de notre correspondant particulier)
Brest, 4 mai.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu ce matin M. Prigent, garçon de recette à Landerneau, qui se présenta pour un encaissement, le 31 décembre, et ne trouva personne, ni la Grand’Palud, ni au domicile de Pierre. Ce dernier sera interrogé sur l’emploi de son temps. Bossard sera interrogé cet après-midi, et pense-t-on, remis en liberté. Bossard était le seul soutien de sa mère, âgée de 74 ans qui se trouve dans le dénuement le plus complet.
D’autre part, le parquet, vient d’être avisé officieusement qu’à la suite des démarches faites par le procureur de la République, un décret va paraître prochainement, nommant un juge suppléant à l’instruction. De cette façon, M. Bidart [Bidard] de la Noë va pouvoir se consacrer entièrement à l’affaire Cadiou.

6 mai 1914 – p. 6

Le mystère de Landerneau

Brest, 5 mai.
Dès la nouvelle de la mise en liberté provisoire de Bossard, plusieurs ouvriers, qui travaillaient avec l’ancien veilleur de nuit à bord du Gorbea-Mendi, ont adressé à M. Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, des lettres dans lesquelles ils affirment que Bossard, dans les premiers jours de son arrivée à bord du navire en réparations, leur montra, quelque temps après la découverte du cadavre de M. Cadiou, quatre billets de cent francs et acheta une bicyclette d’une valeur de 160 francs.
Le juge d’instruction va convoquer ces ouvriers pour les confronter avec Bossard.
D’autre part, M. Bidard de la Noë a entendu ce matin M. Cloarec, député de Morlaix, qui a déclaré ne pouvoir fournir aucun renseignement sur la mort mystérieuse de M. Cadiou. Pierre a été ensuite confronté avec M. Cloarec au sujet d’une lettre dans laquelle l’ingénieur avait mis en cause le député de Morlaix. L’inculpé a déclaré que, s’il avait prononcé le nom de M. Cloarec, c’est uniquement parce qu’il le savait très lié avec l’usinier de la Grand’palud.

7 mai 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Au cours de la déposition qu’il a faite hier devant le juge d’instruction de Brest, M. Cloarec, député de Morlaix, a fait une déclaration infirmant les témoignages des habitants de Morlaix, qui avaient dit que la maison du député était inhabitée aux environs du 1er janvier, qu’ils avaient vu cependant, de la lumière, et que M. Cadiou avait pu y passer la nuit. M. Cloarec a affirmé que sa domestique était dans sa propriété à cette date et que M. Cadiou ne s’y présenta pas.
D’autre part, l’inspecteur général des poudres Barral, entendu par le juge d’instruction, a dit qu’après les lettres de dénonciation de M. Pierre signalant au ministère de la guerre les malfaçons dans le blanchiment du coton, il fut chargé d’une enquête sur l’usine de la Grand’Palud. La plupart des dénonciations furent reconnues exactes. L’ingénieur Pierre a été appelé hier à expliquer l’emploi de son temps le 31 décembre, jour où l’encaisseur Prigent se présenta vers 1 heure 1/2 pour toucher une traite et ne le trouva ni à l’usine ni au moulin. L’ingénieur a donné l’explication suivante :

Ma servante Julia étant à Brest, j’ai déjeuné seul. Vers une heure, je suis allé faire une promenade au-delà de la ferme de la Grand’-Palud, le long de la mer, pour voir si les oiseaux migrateurs qui, en hiver, viennent sur les bords de l’Elorn étaient arrivés ; je cherchais surtout un martin-pêcheur. Je suis rentré de la promenade à deux heures et demie ; le soir, j’ai dîné chez la mère de Julia Juzeau.

M. Bidart [Bidard] de la Noë compte terminer l’instruction avant la fin du mois, et sans doute laissera-t-il à la chambre des mises en accusation le soin de statuer sur le sort de M. Pierre.

9 mai 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Le docteur Paul, qui avait été chargé de la deuxième autopsie de M. Cadiou après exhumation et de l’examen des viscères du cadavre, a fait parvenir hier un long rapport au procureur de la République.
Dans ses conclusions, le médecin légiste déclare que l’état très avancé du cadavre ne lui permet pas de fixer la date, du décès.
Contrairement à l’opinion du docteur Rousseau qui fit la première autopsie et en déduisit que M. Cadiou était mort par suite de strangulation ou de traumatisme cervical, le docteur Paul est d’avis que « la mort ne peut être attribuée à la strangulation elle est due à un coup de feu, à une hémorragie sanguine consécutive aux lésions produites par la balle qui a atteint M. Cadiou dans la région droite de la nuque pendant qu’il portait sur la tête un capuchon de caoutchouc ».
La putréfaction, ajoute le médecin légiste, nous a empêché de constater si la plaie faite par plusieurs coups de couteau et relevée sur la face latérale gauche du cou est ante ou post mortem.
Sous les réserves que nous impose l’état du cadavre, la blessure relevée présente des caractères de blessure criminelle.

10 mai 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Le contremaître Bignard a affirmé hier matin devant le juge qu’il était certain d’avoir vu M. Cadiou arriver à l’usine le 30 décembre à huit heures et demie et en repartir avec l’ingénieur vers onze heures tous deux prirent alors le chemin du bois.
Le contremaître Bignard base sa certitude sur ce fait que, le même jour, vers neuf heures, il fit une observation à un ouvrier nommé Autret, dans la cour de la ferme Bonneloy [Bonnefoy], sur la manière dont il avait installé une bâche de camion.
M. Bonnefoy avait déclaré antérieurement, que son cousin Autret se trouvait à cette heure devant la ferme et l’attendait pour aller à Landerneau.
Au cours d’une confrontation, l’ingénieur Pierre a continué à nier énergiquement avoir rencontré M. Cadiou le 30 décembre.
Son avocat, qui l’assistait, a rappelé à M. Bignard la déclaration qu’il fit le 29 janvier « Je crois sans pouvoir affirmer que c’est le 30 que j’ai vu M. Cadiou pour la dernière fois. »
La déclaration du contremaître Bignard confirme celle de l’ouvrier Kervistin [Kervestin] ; cependant, sur les quarante personnes employées à l’usine le 30 décembre, Bignard et Kervistin [Kervestin] sont seuls à avoir vu ensemble ce jour-là M. Cadiou et l’ingénieur Pierre.
Sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noé, M. Vallet, commissaire à la police judiciaire, s’est rendu hier chez Me Eck, avocat consultant, rue Vivienne, 36, que M. Cadiou avait, dans le courant de novembre 1913, consulté sur les moyens qu’il lui faudrait employer pour le rachat des actions de la Société de la Grand’Palud.
D’autre part, M. Vallet s’est rendu ce matin à la banque Allard, place de la Bourse, où, à la même époque, M. Cadiou était venu faire un dépôt de 100,000 francs.

14 mai 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu hier après-midi six ouvriers de l’usine de la Grand’Palud. Tous ont vu M. Cadiou arriver à son bureau de bon matin le mardi 30 décembre et le quitter vers neuf heures. Un seul de ces ouvriers affirme que M. Cadiou et l’ingénieur Pierre sont partis ensemble le 30 décembre vers onze heures du matin.
L’ingénieur Pierre soutient que le 30 décembre, il est arrivé à l’usine à neuf heures et demie après le départ du directeur, qu’il n’a pas rencontré, et que c’est le 29 décembre qu’il a vu M. Cadiou pour la dernière fois.
D’autre part, pour ne pas prolonger l’instruction de cette affaire Me Feillard a renoncé à demander la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, d’autant plus que l’instruction devant être close à la fin du mois, son client pourra comparaître devant les assises à la session de juillet.
L’ingénieur conserve un grand calme il déclare être persuadé que le jury reconnaitra son innocence.

15 mai 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

On se rappelle que le fermier Bonnefoy, entendu par M. Bidart [Bidard] de la Noë, avait, tout d’abord fait un témoignage écrasant contre l’ingénieur Pierre. Il avait affirmé que, le 30 décembre, il avait vu, vers onze heures du matin, l’ingénieur et M. Cadiou s’engager dans les bois de la Grand’Palud. Par la suite, M. Bonnefoy, en présence de nombreux témoignages, affirmant que le 30 il se trouvait à la commission de remonte de Landerneau et qu’il resta dans cette ville de neuf heures un quart du matin jusqu’à quatre heures de l’après-midi, fut obligé de convenir que les faits dont il parlait s’étaient passés le 29.
Hier M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu à nouveau ce témoin. II a maintenu formellement sa rétractation sur sa première déposition. C’est une des principales charges contre l’ingénieur Pierre qui disparaît ainsi.
Dès lors il ne reste plus à l’accusation que le témoignage du contremaître Bignard qui continue à affirmer avoir vu M. Cadiou et Pierre partir ensemble de l’usine le 30 décembre à 11 heures du matin.

16 mai 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Dans notre numéro du 4 mars dernier, exposant l’historique de la Grand’Palud, notre envoyé spécial racontait comment cette usine avait tout d’abord marché avec les capitaux de deux Allemands, MM. Theming [Temming], de Buhl, et Falkemann, de Mannheim, comment à la suite de difficultés avec l’administration, M. Falkemann s’était retiré, et comment l’affaire avait été reconstituée avec des capitaux français. Il ajoutait :

Par un acte passé chez Me Robert, notaire à Landerneau, le 1er mars 1909, la Société de la Grand’Palud fut transformée en société anonyme au capital.de 256,500 francs. M, Theming [Temming] n’en faisait plus partie ; mais incomplètement désintéressé, il conservait une créance sur l’affaire. M. et Mme Legrand recevaient pour leurs apports une somme de 20,000 francs. Quant aux nouveaux actionnaires, c’étaient M. Louis Cadiou, qui prenait la direction de l’usine, et plusieurs membres de sa famille.

Hier, le commissaire spécial Ménessier [Mennessier] a remis au juge d’instruction un document duquel il résulte :
1° Qu’à la date du 12 novembre 1913, M. Cadiou écrivait à M. Theming [Temming] pour lui annoncer l’envoi d’une somme de 163,000 fr., reliquat des capitaux engagés dans l’affaire.
2° Que, postérieurement à la date du 12 novembre, M. Cadiou écrivait encore à M. Theming [Temming], qu’il faudrait régulariser la situation par un acte authentique.
Le reliquat de 163,000 francs représentait la créance à laquelle notre envoyé spécial faisait allusion le 4 mars.
M. Bidard de la Noë a reçu hier les derniers témoignages des ouvriers de la Grand’Palud. Plusieurs ont vu M. Cadiou le 30 décembre arriver à l’usine vers huit heures du matin et repartir avant neuf heures. L’ingénieur Pierre est arrivé vers neuf heures et demie ; il est donc fort possible qu’il n’ait pas rencontré son directeur dans cette journée du 30 décembre.
Le juge d’instruction a confié à M. Goulhezre, ingénieur des ponts et chaussées, le soin de dresser les plans de l’usine de la Grand’Palud, de la maison de l’ingénieur et des lieux où le cadavre de M. Cadiou a été retrouvé.

18 mai 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

M. Grivolat, l’expert armurier de Saint-Étienne, chargé d’examiner la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou, a informé le parquet de Brest qu’il n’est pas absolument certain que ce projectile ait été tire par un revolver semblable à celui que l’ingénieur Pierre avait acheté chez M. Marie, armurier à Landerneau.
Avant de se prononcer définitivement. M. Grivolat demande aux magistrats brestois d’obtenir la confirmation que le revolver acheté autrefois par l’ingénieur est bien de la môme fabrication que le revolver soumis à l’expertise.
Le juge d’instruction a entendu hier M. Nicolas, juge au tribunal commerce de Brest, qui a affirmé avoir salué M. Cadiou le 31 décembre, sur le quai de la gare de Morlaix. Le témoin base son souvenir sur des points de repère précis. A une question pressante du juge, demandant s’il était absolument certain que la personne qu’il a rencontrée était- bien M. Cadiou, M. Nicolas a répondu : « Je n’ai pas une profonde certitude, mais une intime conviction. »
Un premier incident judiciaire vient, d’autre part, se greffer sur cette affaire. Se jugeant diffamé par deux journaux de Morlaix et par son adversaire malheureux à la députation, M. Cloarec a assigné en 50,000 francs de dommages-intérêts devant le tribunal correctionnel de Morlaix les propriétaires des journaux et M. Larher.
Le plaignant estime que le rôle qui lui a été attribué dans l’affaire Cadiou porte atteinte à sa considération et lui cause un préjudice.
L’affaire sera plaidée le 8 juin.

20 mai 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, ayant eu connaissance du bruit suivant lequel M. Grivollat [Grivolat] expert-armurier à Saint-Étienne, aurait déclaré que la balle qui a tué M. Cadiou n’est pas du même calibre que le revolver soumis à son expertise, a adressé à M. Grivollat [Grivolat] le télégramme suivant :
« Au nom de la liberté humaine, je vous supplie de télégraphier d’urgence vos conclusions au juge d’instruction. »
M. Grivollat [Grivolat] a alors fait connaître par télégramme au parquet de Brest et au défenseur de
M. Pierre que son rapport et ses conclusions ne seront connus que dans une huitaine de jours. Il déclare opposer un démenti formel aux conclusions qui pourraient lui être attribuées.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu hier les ouvriers de la Grand’Palud qui n’avaient pas encore déposé.
Il résulterait de l’enquête que sur une trentaine d’ouvriers qui composaient l’ancien personnel de l’usine, presque tous ont vu M. Cadiou arriver le 30 décembre à l’usine, vers huit heures et demie du matin, et en repartir seul à neuf heures. Le contre-maître Bignard, l’ouvrier Kérvistin [Kervestin] et le chauffeur Dollou [Dolou] seuls affirment que l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ont quitté ensemble l’usine à onze heures.
L’ingénieur soutient qu’il est arrivé à son bureau après neuf heures, et n’a pas rencontré M. Cadiou le 30 décembre.

21 mai 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Notre correspondant particulier nous télégraphie :
Me Léon Fleys, de la cour d’appel de Paris, avocat de la partie civile, a consacré deux jours à l’examen du dossier Cadiou, qui lui a été communiqué par le juge d’instruction, ainsi que le Temps l’a annoncé. Voici les déclarations qu’il m’a faites et qu’il m’a autorisé à reproduire, en raison, a-t-il dit, des indiscrétions commises par la partie adverse :

En ce qui concerne les accusations que Pierre a portées contre Cadiou, tant au ministère de la guerre qu’ailleurs, je ne trouve rien dans le dossier qui puisse les justifier. Il y a une accusation très précise celle qui concerne le wagon de coton livré à la poudrerie d’Angoulême, mais on peut expliquer cette livraison par une erreur. Il résulte d’ailleurs d’une déposition très nette du général Gaudin, que les fournitures étaient conformes au cahier des charges.
– Pourquoi, dis-je, l’exclusion de Cadiou ?
– Tout simplement parce qu’il n’avait pas apporté a son matériel les perfectionnements qui avaient été demandés. D’ailleurs l’exclusion n’était que temporaire, ainsi que l’a dit l’inspecteur général Barrai. La lettre que M. Claude Farrère a écrite au sujet des catastrophes de l’Iéna et de la Liberté ne saurait atteindre Cadiou, puisque si tant est que l’explosion soit due à la défectuosité de la poudre, les poudres avaient été livrées avant que Cadiou fût fournisseur de l’administration.
Reste l’accusation d’après laquelle la Grand’Palud devait marcher avec des capitaux allemands. Il est évident qu’en 1909, lorsque Cadiou acheta l’usine à M. Legrand, la Grand’Palud appartenait aux Temming, en grosse partie du moins, mais Cadiou s’était réservé le droit de rembourser les actions en cinq ou six ans. C’est ce qu’il fit. Il disparut alors que le rêve de sa vie de devenir seul propriétaire était accompli.
– Que pensez-vous, maître, du reproche qui vous est adressé d’avoir pris illégalement connaissance du dossier ?
– La partie civile, répond Me Fleys, n’a pas le droit d’exiger communication du dossier ; mais rien dans la loi n’empêche cette communication. C’est d’ailleurs un usage constant.
J’ajoute enfin que le juge d’instruction était couvert par ses chefs, lorsqu’il m’a autorisé à prendre communication du dossier.
Le juge d’instruction a entendu M. Rocher, directeur d’une usine de blanchiment de coton de
Daoulas. Le témoin a déclaré qu’avant de fonder son usine, et sachant que M. Cadiou désirait céder la Grand’Palud, il avait offert à ce dernier une certaine somme pour l’acheter, mais M. Cadiou exigeait une somme supérieure. Par un contrat signé le 10 janvier, l’ingénieur Pierre fut nommé directeur de l’usine de Daoulas, mais deux jours après, l’ingénieur résilia le traité, parce que, disait-il, M. Cadiou ayant disparu, il ne voulait pas quitter sa place avant que son directeur fût retrouvé.

23 mai 1914 – p. 6

Le mystère de Landerneau

(Dépêche de notre correspondant particulier)
Brest, 22 mai.
En présence des déclarations prêtées à M. Grivolat, directeur du musée de Saint-Étienne, le juge a convoqué ce matin M. Marie, armurier à Landerneau, qui a confirmé que le revolver remis à l’instruction était exactement semblable à celui vendu à l’ingénieur Pierre. M. Marie ne sait pas si le revolver avait quatre ou cinq rayures.
Me Robert, notaire à Landerneau, a déposé au sujet de la situation de fortune de Cadiou.
D’autre part les époux Prigent, de Morlaix, étaient en désaccord au sujet de la date à laquelle, ils virent M. Cadiou. Mlle Prigent a déclaré formellement que c’est le 1er janvier que sa mère dit, en se mettant à table « Nous avons vu Cadiou. »

24 mai 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

M. Roty, doyen des juges d’instruction du parquet de la Seine, a reçu hier le rapport que M. Kohn-Abrest, chef du laboratoire de toxicologie, avait été chargé par le parquet de Brest de rédiger, après examen des vêtements de M. Cadiou et de l’ingénieur Pierre.
M. Kohn-Abrest a relevé des traces de sang sur les vêtements de M. Cadiou ; mais il n’en a pas trouvé sur ceux de l’ingénieur.
Les taches relevées sur le couteau et la pioche de M. Pierre ne sont en rien suspectes : ce sont des taches de rouille.
M. Roty va transmettre ce rapport à M. Bidard de la Noë, juge d’instruction.

27 mai 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau
Mise en liberté de l’ingénieur Pierre

L’ingénieur Pierre a été mis en liberté hier soir, ainsi que nous l’avons annoncé. A sept heures et demie, les formalités de la levée d’écrou étant terminées, l’ingénieur, accompagné de Me Feillard, son défenseur, est sorti de la prison du Bouguen, à Brest. Quatre à cinq cents personnes qui s’étaient massées devant le palais de justice lui ont fait une chaleureuse ovation. Toujours très calme, mais légèrement amaigri par sa longue détention, Pierre a remercié, puis il s’est jeté dans les bras de sa mère qui l’attendait devant la porte de la prison.
Mme Pierre et son fils montent ensuite dans une automobile, en compagnie de Me Feillard, pour se rendre à Landerneau. Avant de partir, l’avocat fait au nom de son client la déclaration suivante :

Je remercie la presse qui, par ses investigations minutieuses dans mon affaire, a empêché plusieurs erreurs de témoignages et m’a enfin fait rendre à la liberté, après quatre mois de détention. J’en suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père malade, pour tous mes parents et mes amis, qui n’ont pu croire un seul instant à ma culpabilité.
II parait que mon affaire a fait couler beaucoup d’encre. Je n’ai pas encore lu un seul journal. J’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour mes gardiens, qui m’ont toujours traité avec de grands ménagements. J’ai rencontré dans mes coprévenus beaucoup de malheureux, de nombreux déshérités de la vie. Leur infortune m’a aidé à supporter la mienne. J’ai beaucoup réfléchi et aussi un peu travaillé. Ce fut pour moi un réconfort.
Maintenant, je vais attendre, près de ma mère, à Landerneau, la fin de mon cauchemar. Je vais, avec le concours de mon dévoué défenseur, Me Feillard, qui est devenu pour moi un grand ami, rechercher par tous les moyens en mon pouvoir la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour.
Celui qui a enterré mon ancien patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait que, l’on fût mené à retrouver son cadavre par l’odeur qui devait fatalement s’en dégager un jour ou l’autre. Voilà ce qui est certain.
On a dit que si crime il y avait eu ce crime était intellectuel. Allons donc ! Que M. Jean-Marie Cadiou explique donc, autrement que par des révélations de somnambule, comment, en si peu de temps, il a pu retrouver le corps de son pauvre frère.
Je ne veux, toutefois, porter mes soupçons sur personne sans avoir des preuves certaines.
Je vais enfin pouvoir prendre un peu de repos, respirer l’air pur des champs qui m’a tant manqué et au milieu duquel j’ai si longtemps vécu. Encore une fois, merci à tous ceux qui ont songé à moi dans mon triste sort.

Dans Landerneau tous les habitants sont aux portes pour guetter l’arrivée du libéré. Dans les rues la foule se presse et applaudi au passage de la voiture qui ramène l’ingénieur Pierre. Celui-ci est très ému quand il descend devant l’hôtel où habite momentanément sa mère. Il se dérobe à la manifestation de sympathie dont il est l’objet et entre à l’hôtel.
L’ingénieur Pierre avait été mis en état d’arrestation le 4 février dernier. Libéré hier soir, il a donc subi 110 jours de captivité.

28 mai 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Notre correspondant de Brest nous télégraphie :
L’ingénieur Pierre a été interrogé hier de deux heures à six heures. Le juge a insisté surtout sur la journée du 30 décembre. L’assassinat de M. Cadiou, d’après l’accusation, ne peut avoir été commis qu’a la Grand’Palud soit par Pierre, soit par un autre ; mais les présomptions sont, malgré tout, formidables contre l’ingénieur. M. Cadiou, en effet, a quitté, le 30, son domicile de Landerneau pour l’usine ; il a été rencontré en cours de route par deux témoins ; par un autre témoin près de l’usine ; près de trente ouvriers l’ont vu dans la matinée à l’usine. Puis c’est le pâtre Boulbin [Boulben], le fermier Bonnefon [Bonnefoy], Mme Quémeneur-Bignard qui ont déclaré avoir vu Pierre et M. Cadiou ensemble. L’ingénieur a répondu

Ces témoins se trompent, c’était le 29. En tout cas, ce n’est pas moi qui ai tué Cadiou. A partir de 11 heures du matin, le 30, on perd totalement la trace de Cadiou ; il n’est pas rentré à Landerneau, car rien n’a été dérangé dans sa chambre depuis son départ. Il m’avait promis l’envoi d’un chèque pour payer les ouvriers ; le carnet de chèques est retrouvé chez Cadiou, ce qui prouve encore qu’il n’est pas revenu. Personne ne l’a hébergé ni couché ; ses bicyclettes sont retrouvées intactes et nul ne lui en a loué une. S’il avait voulu faire une fugue, comme quelques-uns l’ont dit, ce qui est bien invraisemblable, vu son état de santé, il aurait bien trouvé un prétexte pour prévenir sa femme, qui l’attendait le 31, et qui, ne le voyant pas, s’inquiéta immédiatement. Lui qui ne partait jamais en voyage en costume de cycliste est retrouvé enterré avec son costume de cycliste et avec les gros souliers qu’il ne mettait jamais qu’à Landerneau. Dans son estomac, à l’autopsie, on retrouve les traces de lait qu’il avait absorbé le matin de là on peut conclure que le crime a été commis avant le déjeuner.

Le juge a continué à exposer la série des présomptions qui pèsent sur l’ingénieur ; Pierre a répondu « Tout cela est possible ; mais ce n’est pas moi qui ai tué. »
II ne sera pas procédé à d’autre interrogatoire avant réception à Brest des rapports de MM. Grivola [Grivolat] et de Kohn [Kohn-Abrest].
Vendredi matin aura lieu, à l’usine de la Grand’Palud, une confrontation générale de tous les ouvriers avec l’ingénieur Pierre.

29 mai 1914 – p. 6

Le mystère de Landerneau

(Dépêche de notre correspondant particulier)
Brest, 28 mai.
Le rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, est arrivé à Brest, ainsi que les caisses contenant les vêtements de Pierre, de Cadiou, la pioche, le couteau et le rasoir qui avaient été saisis. L’expert n’a pas trouvé de traces de sang sur les vêtements de Pierre ni sur les instruments. Par contre, il a relevé de nombreuses traces sur les vêtements de Cadiou, ce qui indique bien que celui-ci fut tué alors qu’il portait les vêtements avec lesquels il fut enterré.
L’opération judiciaire avec prise de photographies qui devait être faite demain à la Grand’Palud, a été remise à plus tard.
Au cours d’un de ses derniers interrogatoires, l’ingénieur Pierre avait mis en cause un employé du Moulin-Blanc, disant que Cadiou lui avait remis 200 francs pour augmenter fictivement de 400 kilos le poids d’un wagon de coton-poudre livré à l’administration militaire. Cet employé, M. Daniélou, magasinier à la poudrerie du Moulin-Blanc, chargé de la réception des balles de coton, proteste avec une extrême énergie et se propose de demander une enquête au ministère.

30 mai 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, chargé de l’affaire Cadiou, est parti hier soir pour Paris. Le garde des sceaux ayant demandé au parquet de Brest des explications sur l’instruction de l’affaire en vue de l’interpellation de M. Paul Meunier, député de l’Aube, il y a tout lieu de croire que le juge d’instruction se rend auprès du ministre afin de lui fournir les éclaircissements qui lui sont nécessaires et lui exposer les raisons pour lesquelles Pierre a été maintenu sous les verrous jusqu’au 25 mai.
D’autre part, on annonce qu’une enquête vient d’être ouverte à Angoulême. L’instruction voudrait savoir s’il est exact que Cadiou, qui se rendait quelquefois dans cette ville, y serait venu fin décembre dernier et s’il est exact qu’un chauffeur d’automobile aurait chargé à cette époque, dans les environs de la poudrerie d’Angoulême, un étranger blessé qu’il aurait transporté de nuit en Bretagne.

5 juin 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

On mande de Saint-Étienne que M. Grivollat [Grivolat], conservateur des musées de Saint-Étienne, chargé par le parquet de Brest d’expertiser la balle qui tua M. Cadiou, a adressé son rapport au juge d’instruction, M. Bidard de la Noë.
D’après les conclusions de son rapport, la balle meurtrière est une balle yelo-dog de 6 mm. 35 sortant d’une maison française et conforme à celle qui a été vendue par l’armurier Marie à l’ingénieur Pierre.
Cette balle, dit l’expert, ne peut être confondue avec d’autres balles de fabrication analogue et encore moins avec des balles de pistolets automatiques d’un système étranger du calibre de 6 mm. 35. Le crime, ajoute-t-il, fut commis avec un revolver velo-dog et non avec une autre arme.
Analysant la particularité d’une rayure circulaire existant à l’extrémité du blindage de la balle qui tua M. Cadiou, M. Grivollat [Grivolat] dit que cette rayure circulaire concorde avec la même particularité relevée sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que celui-ci certifia conformes aux balles vendues à l’ingénieur Pierre en mai 1913.

19 juin 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Les opérations de reconstitution du crime de la Grand’Palud ont eu lieu hier. Le fermier Bonnefoy, figurant M. Cadiou, a été placé sur le chemin de l’usine, à l’endroit où les ouvriers ont vu le directeur entrer le 30 décembre, à neuf heures du matin, à la Grand’Palud, et sortir quelque temps après.
Des photographies destinées au jury de la cour d’assises ont été prises sous la direction de M. Haverna, commissaire spécial, chef du service photographique au ministère de l’intérieur.
On sait que l’accusation fixe jusqu’à présent l’assassinat de M. Cadiou au 30 décembre à 11 heures du matin, dans le bois de la Grand’Palud. Or, M. Bonnefoy, conseiller municipal, a affirmé hier avoir rencontré M. Cadiou le même jour, vers 10 h. ½ sur les quais de Landerneau. Il était vêtu, dit le témoin, d’un costume cycliste et il paraissait très préoccupé.

8 juillet 1914 – p. 6

La vente de la Grand’Palud

Notre Correspondant de Brest, nous télégraphie :
L’usine de la Grand’Palud devait être vendue hier, en l’étude de Me E. Hobert, notaire à Landerneau. La mise à prix était de 200,000 francs. Aucune enchère n’a été portée.
Par contre, la maison de campagne de feu. M. Cadiou, le pavillon de Kéranster, près de Morlaix, a été adjugée 19,000 fr à M. Jean-Marie Cadiou.

10 juillet 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Le procureur de la République a transmis hier à M. Bidart de la Noë, juge d’instruction, son réquisitoire définitif au sujet de l’affaire Cadiou et ses conclusions tendant à renvoyer l’ingénieur Pierre devant la cour d’assises du Finistère.

13 juillet 1914 – p. 4

Le mystère de Landerneau

Notre correspondent de Brest nous télégraphie :
L’instruction de l’affaire Cadiou est close par une ordonnance rendue hier, et renvoyant devant la cour d’assises du Finistère l’ingénieur Pierre, comme assassin de M. Cadiou. Le veilleur de nuit Bossard bénéficie d’un non-lieu.

26 juillet 1914 – p. 4

Collège Stanislas

La distribution des prix du collège Stanislas, était présidée par Mgr Baudrillart, recteur de l’institut catholique. M. Jean Baruzi, professeur de philosophie, qui a prononcé le discours d’usage, avait pris pour thèse « l’Idée de culture ».
Dans son discours, Mgr Baudrillart a rappelé les années qu’il a passées dans le vieux collège ; il a affirmé son fidèle attachement à Stanislas, « l’honneur de l’enseignement libre », et a célébré le mouvement de renouveau néo-chrétien qui s’est affirmé en France vers 1890, avec Ollé-Laprune,
René Bazin, René Johannet, Robert Vallery-Radot, Piéchaud, Mauriac, Olivier Hourcade, Paul Bourget, Paul Claudel, Francis Jammes, etc.
Mes chers amis, a-t-il dit, en terminant, il n’y a qu’un renouveau catholique, parce qu’il n’y a qu’un catholicisme c’est l’adhésion de notre esprit à la vérité intégrale et la ferme volonté de tirer de cette vérité les conséquences pratiques qu’elle implique.
Ceux-là seuls qui en seront persuadés seront les artisans du renouveau ; les autres peuvent être des alliés d’un jour, rien de plus ; encore ne faut-il pas s’abandonner avec trop de confiance à leur collaboration, car ils risqueraient de détourner et de corrompre le mouvement lui-même.
Lacordaire l’a dit « Le premier nom de Dieu est vérité. » Pas de défaillance intellectuelle chez vous, chers jeunes gens, que votre éducation rattache à l’élite intellectuelle ! La doctrine catholique est un bloc qu’il faut accepter tout entier et présenter tout entier. A ceux-qui sont sur les chemins de la croyance, criez très haut « Dieu a parlé au monde de mille manières, mais en dernier lieu par son Fils Jésus-Christ et de Jésus-Christ l’Église est l’épouse infaillible. » N’imaginez pas que vous les détournerez par l’énergie de nos affirmations : loin de là !
Enfin vous-mêmes vivez de cette vérité, comme en ont vécu vos pères. Ils se mettaient en présence des mystères du christianisme, de la vie du Sauveur et de la Très Sainte Vierge, tels que l’Évangile les expose, tels que les ont commentés les Pères, les théologiens, les maîtres de la vie spirituelle ; ils se les assimilaient, comme on s’assimile une nourriture ; et ils y puisaient leurs Idées directrices et leur force ; ils pensaient en chrétiens et vivaient en chrétiens.
Faites de même, chers amis ; travaillez de manière à tirer parti des talents que Dieu a mis en vous ; usez pour le bien des fonctions qu’il vous sera donné d’exercer vous serez les bons et vrais ouvriers du relèvement de la religion, les bons et vrais bergers de notre chère France.
Il a été procédé ensuite à la lecture du palmarès.
Voici les noms des élèves le plus souvent cités :
Prix de l’Association des anciens élèves : Gosselin.
Prix Prudham : de Sèze.
Prix Durand : Froissart, Louyot, Tarbé de Saint-Hardouin, Reyroles, Jordan, Géant.
Prix de Lagarde (mathématiques spéciales) : Tabard.
Prix Paul Aubin (mathématiques spéciales) : Grignon.
Prix de Lagarde-Rochot (mathématiques élémentaires) : Leroy.
Prix Limbourg (philosophie) : Gilles.
Prix Danjou (philosophie) : d’Estais.
Prix Maurice Chevreau (philosophie) : Duval-Arnould.
Prix de Lagarde (1ere) : Louyot.
Prix Georges Tocque (2e) : Rabier.
Prix Henrii Lapie (3e) : Cadiou
Prix Joseph Chauvcau (4e) : Largen.
Prix Jean Sommeiller (4e) : Fréjaville.
Prix Lebert (5e) : Rémond.
Prix Mérillon (5e) : Rémond.
Souvenir de Lagarde (6°) : Perrée.
Prix Emile Trolliet : Lafond.
Mathématiques spéciales ; Gosselin, de Sèze, Morel, Zédet, V. Nicolet, Fonlladosa, J. Nicolet, Carvès, Nodet, Tabard.
Centrale : Hahusseau, Poissonnier, Trémeau, Etienne, Lanquetin, Prat.
Spéciales préparatoires : Babinet, de Viry, Jordan, de Lagarde, Montevarant, Hua.
Centrale 1re : Leroy, Chabasse, Pitavy, Dépret, Bigeon.
Saint-Cyr : de Certain, Bachmann, Paillet, de Meynard, Deries, de Parseval, Nicolas, Marion, Durand.
Institut agronomique : de Lauzière, de Lestrange, Demouy, Colinet.
Marine : de Bryas, Madelin, Raffin.
Rhétorique supérieure : Rey Henné, des Fontaines, Camenen, Le Chevallier.
Mathématiques 1 : V. Madelin, Turquet, de Boudemange, J. Madelin, Pelle, de La Jonquière, Reddon,
Breton.
Mathématiques 2 : Ferlet, Deconcière, Dareste de la Chayanne, Boubet, Nicolas, Gilles, de Vassart.
Philosophie : Duval-Arnould, Paul-Dubois, de Villefosse, Lambert, d’Estais, Froissart, Pardailhé, Galabrun, de Rosanbo.
1re A B : Louyot, de Lagarde, Renard, Quenescourt, de Gastines, Hamel, de Lanzac de Laborie, Gaucheron, François, de Kérouartz.
1re C 1 : de Buyer, Le Bidois, Prudhomme, Sausy, Kerckove-Vuillaume, Crolard, Riche.
1re C 2 : Olmer, Pérès, Kouri, Dambier, Bricard, Théry, Rabut.
1re D : Vial, Noël, Péchénard, Navarro.
2e A B : Rabier, du Moulin de Labarthète, Quelquejay, Murcier, Baudon de Mony, Morane, Giraudet, Delort, Malmain.
2e C 1 : Verneaux, Berthelin, Rémond, Bonnet, Palmé, Fay, La Couture.
2e C 2 : Saupique, A. Levesque, Minot, Seraine, Basquin, Pelletier.
2e D : Schneider, Berthin, Laurent, Kyriazi, Longuet, Larger.
3e A 1 : Moreau, Bizon, Rigolot, Hua, Beau, Peaucelle, Monmarché, Dauchez.
3e A 2 : Marty, Raybaud, François, Reyroles, Mounier, Palmé, Kaeppelin, Boitel.
3e A 3 : Cadiou, Quelquejeu, Ranehon, des Graviers, Lanez, d’Estourmel, Simonin, de Venel, Constantin.
3e B : Peytavin, Chapelain, Peignon, Guerrier.
4e A 1 : Jordan, Bourgerie, Arrou, Chenais, Krall, Radiguer, du Moulin de Labarthète, Peyroutet.
4e A 2 : Morane, Sanchez de Larragoïli, de la Roncière, Després, Périn, Tarbé de Saint-Hardouin, Philipon, Quenard.
4e A 3 : Larger, de Bonnefon, Dubois, Peltier, Lumière, Salvage, Berthelin, Bonnaire.
4e B : Peytavin, Fréjaville, Godefroy, Berthin, Pérolat.
5e A 1 : Mingasson, Soulas, d’Argenlieu, Redaud, de la Roncière, Caby, Eschbach.
5e A 2 : Vennin, Dulhoit, Auzouy, Duchêne, Raynal, Bizouard, Vaunois.
5e A 3 : Rémond, de Sèze, Dubois, Camus, Goy, Gilbert-Flandin, Brincard, Tarbé de Saint-Hardouin.
5e B : Roques, Habert, Evrat, Dif.
6e A : Leproux, Langlois, Fay, Perrée, Guignon, Constant, Baron, Cadiou, Baudet, Kretz, Picard, Dartois,
Poulenc, Rossigneux, Genvrain, de Caldas, Grenet, de Mac-Mahon, Plion, Lefebure, Caron, Miachon, Garvey, Pelletier, Clément, Bachelez, Béllères, d’Aigueperse, Hénaff, Regnault.
6e B : Mancier, Brière, Leblanc,
7e : Lefas, J. Dubois, Bourgerie, Tallon, Dameron, Cagninacci, Mazet, Dijon, Combes, Brach, Gallin, de
Marmies, Rouard, Lamy, Maire-Améro, Mabire, Gros, Baron-Larcanger, de Fresquet, Lugné-Castelnau, P. Dubois, Loizeau, Raynal.
8e : Landousy, Baron, Bonnyaud, Basseville, Delfour, Lacau, Loizeau, Béronne, Malgal, Ailloud, Choisnard, J. Gildemeisler, Lebrun, A. Gildemeister, Benoist, Choquart, Garvey, Hubault, Robin, Rouart, Langendorff.
9e : Bénech, Barbot, de la Gatinais, Dubois, Grand, Hallopeau, Maunoury, Delalande, de Vaissière, Morel, Ruat, Voltz, Benoist, Grandchamp, Laurent.
10e : Liâmes, Vignal, Fassbinder, Prud’homme, Roland, Cayla, Habert, Choquet, Dive, Duchaine, Caneau, Dardel, Georget, Lesage.
11e : Mahoudeau, Paradis, Plé, Landousy, Lesage, Tailleur, Dubois, Roques.

31 juillet 1914 – p. 4

Le mystère de la Grand’Palud

La chambre des mises en accusation près la cour d’appel de Rennes, réunie hier, a renvoyé l’ingénieur Pierre devant la cour d’assises, du Finistère, sous l’inculpation d’assassinat de M. Cadiou, directeur de l’usine de la Grand’Palud.

9 juin 1916 – p. 3

On mande de Brest (Finistère) que M. Bidard de La Noë, juge d’instruction, est décédé hier dans cette ville, à l’âge de 55 ans. C’est ce magistrat qui dirigea l’instruction de l’affaire Cadiou, en suspens depuis la déclaration de guerre.

26 octobre 1919 – p. 4

L’ingénieur Pierre et l’assassinat de M. Cadiou

Lundi prochain, l’ingénieur Pierre commencera de se défendre devant la cour d’assises du Finistère, son procès y doit durer huit jours, contre l’accusation d’avoir assassiné M. Cadiou, directeur et propriétaire de l’usine de la Grande-Palud, là-bas, en Bretagne, à quelques lieues de Morlaix, à trois kilomètres de Landerneau.
De quoi donc ce procès est-il fait ?
L’instruction, dont les premiers éléments remontent aux tout premiers jours de l’année 1914, en fut longue et laborieuse, et n’alla pas sans susciter quelque passion. Il y eut les partisans de l’ingénieur Pierre. Il y eut les adversaires de M. Cadiou. Peut-être y eût-il encore, dans la recherche de la vérité, un magistrat que les événements débordèrent parfois. Toujours est-il que cette instruction se déroula pendant plusieurs mois comme, sur un écran, se déroulerait un film dont les épisodes, toujours dramatiques, s’enchaîneraient les uns aux autres dans la plus déconcertante des contradictions pour aboutir à un dénouement qui semblerait prévu par le plus élémentaire bon sens.
Regardons sur l’écran. C’est d’abord, dans le pittoresque de son décor, l’usine de la Grande-Palud, le vieux moulin voisin et son canal, le petit bois qui se trouve sur l’un de ses côtés. Ce sont, depuis la disparition de M. Cadiou, 30 décembre 1913, les fouilles inutiles de l’usine, du moulin, du canal et du bois. C’est la découverte, dans ce même bois, le 4 février 1914, par M. Jean-Marie Cadiou, du cadavre de son frère, et c’est, du même coup, le triomphe, qui amusera, d’une somnambule de Nancy dont la pensée extra-lucide aurait dirigé les recherches du frère désespéré. C’est aussi l’arrestation de l’ingénieur Pierre. Ce sont deux autopsies qui, d’accord sur le fond, en arrivent à des résultats diamétralement opposés. C’est, enfin, l’entrée en ligne de témoins qui contre toute évidence mais de la meilleure foi du monde, affirment avoir vu M. Cadiou, soit à Morlaix, soit à Saint-Pol-de-Léon, soit à
Paris, postérieurement au 30 décembre 1914, qui est bien la date certaine de sa disparition et de sa mort.
Voilà ce qu’a montré l’écran dans la rapidité de ses images, et maintenant que le drame de la Grande-Palud nous a été ainsi rappelé dans ses épisodes essentiels, reprenons les faits qui peuvent, seuls, nous l’expliquer.

S’étant démis, pour s’occuper d’affaires, de la charge d’avoué qu’il occupait près le tribunal de Morlaix, M. Cadiou songea bientôt à se rendre acquéreur de l’usine de la Grands-Palud, située sur la commune de la Forest, proche de Landerneau, usine de blanchiment et de préparation de coton à nitrer, matière première indispensable à nos poudreries. Chose singulière, mais qui n’est plus pour nous étonner, cette usine, comme tant d’autres, hélas ! avait été créée par des Allemands, fonctionnait avec des capitaux allemands, produisait sous une direction allemande. Elle avait, il est vrai, comme tant d’autres encore, une façade française, colle que lui donnait la personnalité, très honorable sans aucun doute, d’un M. Legrand, dont le nom reviendra au cours de cet exposé. La maison allemande Tomming [Temming] se trouvait derrière M. Legrand, et en 1908, afin de couper court à des protestations plus vives chaque jour, la maison Tomming [Temming] -Legrand était rayée de la liste des fournisseurs de l’État. De ce fait se trouvait atteinte, sinon compromise, la situation morale et commerciale de l’usine, et ainsi comprend-on mieux de quelle oreille attentive la firme Temming, représentée par M. Legrand, put accueillir les propositions d’achat qui lui furent faites par M. Cadiou.
M. Cadiou possédait une centaine de mille francs. C’était ce qu’il fallait, a-t-on pu dire, pour désintéresser M. Legrand de son apport, mais ce n’était pas suffisant, loin de là, pour déterminer les Allemands à lâcher leur affaire. Il fut alors convenu qu’ils resteraient, pour la part qui leur était personnelle, les créanciers de la société anonyme qu’avait constituée M. Cadiou en vue de se rendre acquéreur de l’usine ; que leur créance serait représentée par des actions qui ne seraient pas détachées de leur souche et ne pourraient être négociées qu’au bout de cinq années. D’autre part, M. Cadiou se réservait la faculté de rembourser dans un délai de cinq ans la créance Toming [Temming], ce qu’il aurait achevé de faire en octobre ou novembre 1913.
Brest, en janvier 1909, M. Cadiou et son groupe ont réalisé l’acquisition de l’usine de la Grande-
Palud. L’ingénieur allemand qui en dirigeait la fabrication, M. Greiss, est congédié et l’ingénieur Pierre, sorti récemment de l’École centrale des arts et manufactures, lui est donné comme successeur. M. Cadiou s’est réservé la direction de la société d’exploitation. Sans rien changer à ses habitudes, continuant d’habiter à Paris avec, sa femme et ses deux fils, il prend, rue de Brest, à Landerneau, un pied-à-terre, tandis que l’ingénieur Pierre, dont la présence quotidienne est indispensable, s’installe, en garçon, dans les dépendances d’un vieux moulin qui forme presque un tout avec l’usine. Un contrat le lie avec M. Cadiou : interdiction lui est faite pendant quinze ans, dans l’hypothèse de son départ de l’usine, d’entrer dans une entreprise similaire en France et dans les colonies françaises. On discutera sur la valeur et la portée de ce contrat. L’accusation compte y puiser, pour sa part, des éléments de culpabilité.
De 1909 à 1913, l’usine a poursuivi ses travaux. La confiance, en changeant de mains, lui a été rendue. Aucun malentendu, semble-t-il, ne s’est jamais élevé entre M. Cadiou et son ingénieur.
En 1913, cependant, et notamment dans la seconde moitié de 1913, les rapports existants entre les deux hommes ne vont plus être ceux d’autrefois. Des faits graves se sont passés. C’est que, les 3, 16 et 23 juin, des lettres de dénonciation ont été adressées à M. Barral, ingénieur des poudres et salpêtres au ministère de la guerre, contre M. Cadiou, et que M. Cadiou y est accusé d’avoir fait payer deux fois un wagon de coton fourni à la poudrerie d’Angoulême. Erreur ou fraude ? On en discutera encore.
M. Cadiou, qui se trouvait en villégiature à Plombières quand l’existence de ces lettres fut portée sa connaissance, n’hésita pas à en attribuer la paternité à son ingénieur. Il avait deviné juste, mais ne devait pas en avoir la certitude ces lettres étaient bien de son collaborateur.
Ces dénonciations ont, en tout cas, un résultat immédiat, contre lequel M. Cadiou élèvera les plus véhémentes protestations en réclamant une enquête contradictoire l’usine de la Grande-Palud se voit, une fois de plus, et alors qu’on avait la prétention d’y travailler, « à la française », écartée des marchés de l’État.
M. Cadiou est profondément touché de cette mesure et se décide, dans un moment de découragement, à passer la main. Il revoit M. Legrand, qui a la possibilité de faire les capitaux nécessaires, et lui propose la rétrocession de l’usine. Les pourparlers échouent, mais en entraînant ce double résultat, que M. Cadiou, qui s’est ressaisi, provoquera la dissolution de la société anonyme dont il est l’administrateur délégué, en rachètera les actions, et que M. Legrand et ses amis lui créeront une concurrence en faisant édifier, non loin de la Palud, à Daoulas, une usine qui s’emploiera, elle aussi, au blanchiment du coton à nitrer. Mieux encore, cette usine aura pour directeur technique l’ingénieur Pierre, dont M. Cadiou veut se séparer et qui a déjà accepté les propositions avantageuses qui lui ont été faites.
Une chose pourtant paraîtrait devoir s’opposer à ce qu’il en soit ainsi, une chose que peut ignorer M. Legrand, mais que n’ignore pas l’ingénieur Pierre : ne s’est-il pas interdit, lui, Pierre, et pendant quinze ans, à sa sortie de la Grande-Palud, d’entrer dans toute entreprise similaire, à moins d’y être expressément autorisé par M. Cadiou ? Or il sait bien, l’ingénieur Pierre, que M. Cadiou ne donnera pas ce consentement, parce qu’il le tient, à tort ou à raison, pour l’auteur responsable des lettres qui lui ont enlevé les fournitures de l’Etat. Il le renverra comme on se sépare d’un mauvais serviteur et Pierre gagnera sa vie comme il pourra, comme il voudra, mais ce ne sera pas, à coup sûr, en apportant sa collaboration à une usine qui se dresse en concurrence de son usine à lui. L’ingénieur sait tout cela. Il s’est dit tout cela. Il a réfléchi à tout cela.
« Alors, s’écriera l’accusation, il vous fallait, pour donner suite à vos projets et les réaliser, supprimer l’obstacle que vous saviez devoir rencontrer M. Cadiou était l’obstacle. Vous avez tué M. Cadiou ! »
Tel serait le mobile de l’assassinat. Que sont les preuves ?
Appelé par des règlements de comptes à la Grande-Palud, M. Cadiou quitte Paris le 13 décembre 1913 en promettant à sa femme et à ses enfants d’être de retour avant les fêtes du nouvel an, qu’il tient à passer en famille. Jusqu’au 27 décembre, il donne régulièrement de ses nouvelles.
A partir de cette date, Mme Cadiou ne reçoit plus rien. Que se passe-t-il donc ?
Inquiète, elle télégraphie à son mari le 31 décembre. Pas de réponse. Elle télégraphie à l’ingénieur Pierre. Pas de réponse non plus. Alors, elle multiplie les appels, à ses belles-sœurs, à son beau-frère, à un avoué de Quimper, son cousin, à un ami, M. Cloarec, député du Finistère, qui, sur la foi d’un renseignement venu de la mairie de Landerneau et donné sans vérification, lui répond que, le 30 décembre, M. Cadiou est parti de Landerneau pour Morlaix. Le 2 janvier, enfin, l’ingénieur. Pierre donne signe de vie : il télégraphie qu’il n’a pas vu son « patron » depuis le 29 décembre.
Appréhendant le pire, la malheureuse femme se rend à la Sûreté générale, y implorant des conseils et une aide, tandis que son beau-frère, M. Jean-Marie Cadiou saisit le parquet de Brest d’une plainte en assassinat contre inconnu.
La disparition de M. Cadiou est déjà devenue le fait-divers dont on parle. Les journaux s’en occupent et enregistrent les bruits les plus contradictoires et aussi les plus foncièrement inexacts. Toutes les hypothèses fugue, fuite, suicide y sont successivement envisagées, sauf la vraie, et l’ingénieur Pierre se fait remarquer parmi ceux qui prodiguent les confidences aux journalistes.
Cependant, l’instruction ouverte a pu planter un premier et solide jalon. Des témoins ont été entendus qui sont formels. M. Cadiou a passé la nuit du 29 au 30 décembre dans son pied-à-terre de la rue de Brest, à Landerneau. On l’a vu, vers 8 heures du matin, se rendre à son usine, vêtu, comme la veille, d’un costume de cycliste, les mollets emprisonnés dans des molletières de cuir jaune, son caoutchouc sur ses épaules. On l’a revu, le même jour, vers 11 heures, quittant l’usine, et cette fois en compagnie de son ingénieur. Mais on ne l’a plus rencontré depuis, ni dans Landerneau, ni dans le voisinage, ni chez lui, ni dans l’hôtel où il a l’habitude de prendre ses repas. Pourquoi donc l’ingénieur Pierre a-t-il, dans sa réponse qu’on peut à bon droit trouver tardive, menti à Mme Cadiou en lui disant qu’il avait vu son mari le 29 décembre pour la dernière fois ? Des soupçons vagues flottaient autour de Pierre dont l’attitude et les bavardages avaient fait mauvaise impression. Ces soupçons vont se fortifier.
Le 4 février, en effet, un coup de théâtre se produit. Dans ce bois de la Grande-Palud où des fouilles ont vainement été faites par une vingtaine d’hommes, M. Jean-Marie Cadiou, guidé, dira-t-on avec des sous-entendus, par les révélations d’une somnambule de Nancy, découvre le cadavre de son frère enfoui sous quelques centimètres de terre, au bas d’un petit sentier en cul-de-sac, presque au bord du canal qui conduit l’eau au moulin et à 400 mètres environ du domicile de Pierre.
Le cadavre est couché sur le ventre. Il est tête nue. Les mains sont gantées et les pieds chaussés de gros souliers au bout de molletières en cuir jaune. Un caoutchouc est roulé en boule sur la cuisse droite. La poche intérieure du veston a été retournée et déchirée. Rien dans les vêtements, ni montre, ni porte-monnaie, ni argent, ni portefeuille, ni clefs, ni papiers, rien.
Un médecin, le docteur Rousseau, procède, à l’autopsie et constate que M. Louis Cadiou porte sur le côté gauche du cou une plie longue dont les lèvres présentent « encoches », d’où cette conclusion que le meurtrier a coupé la gorge de sa victime en « s’y reprenant ». La carotide gauche a été tranchée. L’examen de l’intestin y fait constater la présence d’un produit demi-liquide qui paraît être du lait ou une bouillie claire à base de lait. Le 30 décembre, avant de se rendre à l’usine, M. Cadiou avait pris une tasse de laitage.
L’ingénieur Pierre est alors arrêté.
Cependant, un événement va se présenter, qui aura pour conséquence d’élargir le champ des recherches et de grouper cette fois des charges graves contre Pierre.

La première autopsie n’ayant pas été complète, on peut se demander pourquoi ? le docteur Paul, le savant médecin légiste du parquet de la Seine, est chargé d’en pratiquer une seconde. Il constate bien, comme l’a fait son collègue le docteur Rousseau, que la gorge de M. Cadiou a été tranchée avec un couteau manié par une main maladroite, mais il trouve autre chose et ce quelque chose va établir d’irréfutable façon la cause exacte de la mort. M. Cadiou a été tué d’un coup de revolver tiré dans la nuque ; le projectile, une baille blindée de 6 millimètres, est venu se loger dans la mâchoire inférieure droite après avoir sectionné la carotide. Et comme le caoutchouc trouvé en boule sur l’une des cuisses de la victime et qui a été insuffisamment examiné porte dans sa partie supérieure la trace du passage d’une balle avec, autour de cette trace, des brûlures provenant de la déflagration des gaz de la poudre, une double constatation s’impose quand il a reçu le coup de feu qui devait l’abattre, M. Cadiou portait son caoutchouc, le capuchon en étant relevé sur la tête et c’est ainsi vêtu qu’il a été vu le 30 décembre pour la dernière fois ; le coup de revolver a été tiré presque à bout portant et la mort a été immédiate.
Il revient alors à la mémoire de quelques-uns que l’ingénieur Pierre a eu en sa possession un revolver qui ressemblerait singulièrement à celui dont on a fait usage, un « velo-dog » du calibre de 6 millimètres pour balles blindées et aussi une boite de cartouches de même type, et du même calibre. Qu’est devenu ce revolver qui n’a pas été trouvé au cours des perquisitions faites au domicile de Pierre alors que des soupçons l’effleuraient ?
On l’interroge et sa réponse, dans sa hardiesse contre la vérité d’abord, dans son invraisemblance ensuite, constitue la charge la plus lourde de l’accusation.
– J’ai eu, en effet, un « velo-dog », concède Pierre, mais c’était en 1912. Je l’avais acheté chez M. Marie, armurier à Landerneau. Je ne l’ai plus depuis février ou mars 1913. Je l’ai revendu à cette époque, à un voyageur de commerce.
Quel voyageur de commerce ? Il n’a pu en fournir le nom, et le signalement qu’il en a donné, et les recherches entreprises et la publicité faite autour de l’incident n’ont pu amener la découverte de cet acquéreur qui passa et dont les déclarations, si elles s’étaient trouvées en concordance avec les siennes, seraient d’un si grand poids pour sa défense.
L’accusation, par contre, bien mieux dans son sac. Elle a les déclarations de M. Marie, l’armurier, et celles de sa fille. Celles-là sont formelles. C’est en mai 1913, et non pas en 1912, que l’ingénieur Pierre leur a acheté un « velo-dog », et l’arme vendue en 1913, dira M. Grivollat [Grivolat], expert-armurier à Saint-Etienne, est bien « par certaines concordances » l’arme qui a servi à commettre le crime. Pierre n’insiste plus alors sur la date, mais se cramponne plus que jamais aux basques du commis-voyageur qui court toujours.
Est-ce tout ? L’accusation fera encore état couteau-serpette saisi sur Pierre et dont les lames paraissaient avoir été fraîchement aiguisées et aussi d’une lettre qu’il avait adressée le 18 novembre à un de ses amis, pharmacien à Bois-Colombes, et donc certains termes autorisent à croire qu’il portait sur lui, à cette date, le « velo-dog », acheté en 1913 chez M. Marie.
Le jury qui est le maître appréciera en tirant de tous les faits que nous venons de rappeler, les conclusions nécessaires.
Mis en liberté provisoire par un arrêt de la chambre des mises en accusation de la cour de
Rennes, l’ingénieur Pierre aurait comparu devant la cour d’assises du Finistère à la session du 4e trimestre 1914, si la guerre n’avait éclaté. Il s’y présente aujourd’hui avec le privilège, qui ne lui appartient pas heureusement en propre, de pouvoir dire que, soit aux armées, soit plus tard dans une usine, à l’arrière, il a fait tout son devoir.
L’éminent bâtonnier Henri-Robert va le défendre et deux hommes l’accuseront, M. Cazenavette, procureur de la République, et Me Maurice Flach, du barreau de Paris, (partie civile au nom de Mme veuve Cadiou et de ses deux fils.
Ch. Deffès.

29 octobre 1919 – p. 5

L’ingénieur Pierre et l’assassinat de M. Cadiou

Les débats, du, procès de l’ingénieur Pierre, accusé d’avoir assassiné M. Cadiou, ont commencé, hier, devant la cour d’assises du Finistère, et dans cette affaire, dont l’instruction, nous l’avons dit, n’avait pas ménagé les surprises, voici que, brusquement, se produit un nouvel incident.
L’audience n’est pas encore ouverte qu’on raconte, en effet, qu’un charpentier de Saint-Pol-de-Léon,
M. Gabriel Tounard [Tonnard], qu’aurait entendu le 8 octobre dernier le commissaire de police de cette petite ville et dont la défense demanderait l’audition, saurait des choses du plus haut intérêt. Le tout est de savoir ce qu’il peut y avoir de vrai dans le rocambolesque récit que M. Tounard [Tonnard] fait aujourd’hui et qui peut se résumer ainsi :
Je connais l’assassin, affirme-t-il. A une date que je ne puis déterminer, je me rendais à pied de Morlaix à Brest. Je croisai sur la route M. Cadiou. Il était en voiture découverte. Il m’offrit une place près de lui. Tout à coup, à un endroit où la route forme un plan incliné couvert de bois taillis, six individus tombèrent sur nous.
Deux d’entre eux arrêtèrent le cheval ; un troisième se précipita sur le marchepied et fit feu de son revolver, atteignant M. Cadiou au visage.
Pour moi, je fus enlevé par deux autres bandits vêtus de soutanes, la tête recouverte d’un capuchon ; ils me firent respirer un flacon de je ne sais quoi ; je ne repris mes sens que quelques heures après, à Cléder, chez les sœurs de M. Cadiou.
En me réveillant, je trouvai dans ma poche un sac contenant 20,000 francs en or. Mais j’avais eu le temps de reconnaître l’assassin : c’est un Corse, que j’avais connu au Havre, un nommé Filippi.
En attendant qu’on soit fixé, ce qui ne saurait tarder, sur la valeur de ce témoignage, dont l’invraisemblance saute aux yeux, revenons-en à l’audience et à l’interrogatoire de l’ingénieur Pierre.
L’ingénieur Pierre a 37 ans aujourd’hui. Il a quitté la Bretagne depuis la guerre et habite à Lyon, où il a trouvé depuis sa démobilisation une situation.
Interrogatoire, avons-nous dit. Il serait plus exact de dire que la première partie, en fut constituée par un monologue du président, qui, s’aidant des mille et un détails du dossier, traça d’abord un portrait de l’accusé et s’étendit ensuite sur les origines de l’usine de la Grande-Palud, dont il mit, en relief, l’exploitation depuis que M. Cadiou en eut assuré l’exploitation, qui, en 1912, notamment, se chiffra par un bénéfice de 210,000 francs. Mais cette exploitation n’alla pas sans causer chez Legrand, l’ancien, homme de paille des Allemands, premiers propriétaires de l’usine, un mécontentement des plus vifs qui se traduisit par une campagne menée en sous-main contre M. Cadiou. Et le président de reprocher à Pierre de s’être associé à cette campagne et d’avoir adressé au ministère de la guerre contre son directeur les lettres de dénonciation que l’on sait.
Pierre reconnaît avoir écrit ces lettres et reconnaît encore que ses rapports avec M. Cadiou étaient tendus. Tout cela, pour nos lecteurs, ne constitue, en somme, que des redites.
Trouverons-nous à glaner du nouveau dans la seconde partie de l’interrogatoire, celle qui va se cantonner dans l’assassinat lui-même et les découvertes qui ont amené l’instruction à voir dans l’ingénieur l’auteur de cet assassinat ?
– A l’instruction, interroge le président, vous avez affirmé que votre patron avait disparu le 29 décembre. Or, nous avons la preuve qu’il était à Landerneau et à la Grande-Palud le 30 au matin. Nous savons quel costume il a revêtu ce jour-là, celui-là même qui recouvrait son cadavre un mois plus tard. Il avait annoncé son intention, de revenir le soir. Il avait déjeuné d’un tapioca au lait. Détail important on retrouvera du laitage dans son intestin à l’autopsie.
– Je n’ai rien à dire là-dessus, répond Pierre. Mais je répète qu’il y a des écritures établissant que M. Cadiou n’a pas paru le 30 au bureau, Des écritures, j’insiste, non des souvenirs. Les témoins se trompent.
– Et les trois autres témoins qui vous ont vu pénétrer avec Cadiou le 30, à 11 heures, dans le bois où l’on découvrira son corps ?
– Ils se trompent également.

Après avoir rappelé que plusieurs témoins dont les déclarations sont de valeur inégale ont dit avoir vu Cadiou à Morlaix, Saint-Pol-de-Léon et Paris postérieurement à sa disparition, fixée par d’accusation au 30 décembre, et l’attitude embarrassée de l’accusé lorsque eût été trouvé le cadavre de M. Cadiou, le président en arrive à la charge la plus grave qui pèse sur l’ingénieur : comment explique-t-il qu’il ait eu en sa possession un revolver identique à celui qui servit au crime, des balles non seulement de même fabrication, mais présentant les mêmes défauts, tous exceptionnels, ainsi que l’établit le rapport de l’expert Grivolat ?
– Je maintiens avoir cédé en février 1913 de revolver acheté par moi chez l’armurier Marie, de Landerneau, à un voyageur dont je ne sais pas le nom.
– Cependant, en novembre, vous écriviez à votre ami Faucon : « Je porte sur moi un rigolo ! »
– J’ai écrit cela pour faire Je fanfaron.
Le bâtonnier Henri-Robert se lève alors.
Je n’ai, quant à moi, déclare-t-il, qu’un mot à dire pour le moment : c’est qu’après avoir connu toutes les charges que vous venez si complaisamment d’énumérer, monsieur le président, les magistrats de la chambre des mises en accusation ont mis, dès 1914, l’ingénieur Pierre on liberté provisoire !
L’audience fut alors levée et renvoyée au lendemain. L’affaire doit durer huit jours, avons-nous dit.

30 octobre 1919 – p. 3

L’ingénieur Pierre et l’assassinat de M. Cadiou

La seconde audience a été consacrée à l’audition de nombreux témoins, dont certains, ne connaissant pas le français, ont déposé en breton, et à la lecture de plusieurs dépositions reçues à d’instruction, lecture rendue nécessaire par l’absence de ceux qui les avaient faites et que la maladie a empêchés de venir. C’est ainsi que lecture a été donnée des déclarations de M. Legrand, sous le nom duquel, on le sait, se cachaient les personnalités allemandes qui, avant M. Cadiou, dirigeaient l’usine de la Grande-Palud.
– J’ai été le fondateur de cette usine, a dit M. Legrand, et j’y avais pour commanditaire MM. Temming et Falch Marck, de Mannheim. Des envieux, des adversaires m’ont mis dans l’obligation de vendre l’affaire, et, plus tard, dégoûté lui aussi par des campagnes analogues, M. Cadiou devait se décider à faire comme moi. Lorsqu’il eut manifesté l’intention de passer la main, je m’efforçai de constituer une nouvelle société afin de reprendre l’usine. Je n’y réussis pas.
M. Cadiou eut, comme M. Legrand des envieux et des adversaires. Peut-être eut-il surtout contre lui
M. Legrand lui-même.
– J’ai menacé M. Cadiou de faire connaître le caractère mi-allemand de la société.
Et un témoin, le commissaire de police de Brest, n’hésitera pas à résumer ainsi son témoignage
– Pierre avait partie liée avec MM. Legrand et Rocher, concurrents et même ennemis de M. Cadiou.
Concurrents, MM. Legrand et Rocher devaient l’être, en effet, en créant à Daoulas une usine similaire à celle de la Grande-Palud et en s’assurant la collaboration de Pierre comme ingénieur.
– Celui-ci, déclare M. Rocher, nous avait promis qu’il serait libre le 1er mars 1914.
De la déposition de M. Jean, notaire à Brest, un détail est à retenir. Lui montrant, un jour, un dossier assez volumineux, M. Cadiou lui dit « Si l’on connaissait les documents qui sont là-dedans, il m’arriverait malheur ! » Ce dossier a disparu.
Entendue son tour, mais uniquement à titre de renseignement, Mme veuve Cadiou tient à protester contre les bruits calomnieux qui coururent sur son mari et sur l’intimité de soin ménage, et elle fait remonter à Pierre la responsabilité de ces bruits mensongers.
– Des témoins nous diront, madame, questionna le président, que M. Cadiou a été vu par eux à Morlaix le 1er janvier 1914.
Ces témoins se trompent, répond Mme veuve Cadiou.
Et M. Jean Cadiou succède à la barre à sa belle-sœur. Il va s’expliquer sur les circonstances qui l’amenèrent à découvrir le cadavre de son frère, découverte à laquelle ne furent pas étrangères, reconnaît-il, les indications données par une somnambule de Nancy.
Je suivis, dit-il, ses indications : je fis le tour du bois, fouillant partout, et c’est en revenant mon point de départ que, du bout de mon bâton, je ramassai des débris de vêtements. Je fouillai la terre avec mes mains. A 30 centimètres environ de profondeur, le cadavre apparut. Affolé, je courus chez Pierre ; il fut lui-même très ému, devint pale comme un mort et se mit à courir vers l’usine. Il aida ensuite à l’exhumation.
Pierre devint « pale comme un mort », fait remarquer M. Cadiou. « Est-ce que vous me soupçonneriez ? », demanda-t-il au juge de paix de Landerneau, présent à l’exhumation du cadavre.
Enfin, après l’audition d’un certain nombre de témoins qui affirment avoir vu M. Cadiou dans son usine le 30 au matin, la femme de ménage, à Landerneau, de M. Cadiou, a été appelée à déposer.
C’est bien le 30 décembre, de très bonne heure, que son patron quitta son appartement. Elle ne le revit plus vivant. C’est elle qui remit à Pierre, sur sa demande, la clef de l’appartement, lors d’une visite que celui-ci vint faire sous prétexte de changer les plombs du téléphone, et c’est au cours de cette visite que l’accusation place la disparition du dossier secret constitué par M. Cadiou.
Quand nous aurons mentionné le petit incident suivant, nous aurons tout dit de cette seconde audience :
– Des journaux, s’écrie Me Maurice Flach, avocat de la partie civile, ont publié les prétendues révélations d’un témoin de la dernière heure, le nommé Tonnard. Si invraisemblables qu’elles paraissent, je demande que Tonnard soit entendu.
– Croyez-vous, intervient le procureur de la République, que son état mental soit rassurant pour nous ?
– II sera cité tout de même, conclut le président.
Attendons le témoin Tonnard.

31 octobre 1919 – p. 5

L’ingénieur Pierre et l’assassinat de M. Cadiou

De nombreux témoins ont été entendus, hier encore, dont les derniers n’ont fait qu’ajouter aux côtés mystérieux du procès. Les uns affirment avoir vu M. Cadiou, seul ou en compagnie de l’ingénieur Pierre, le 30 décembre au matin, dans l’usine de la Grande-Palud. L’un d’eux précise même qu’il a vu M. Cadiou et Pierre quitter ensemble l’usine et Pierre y revenir, seul, à midi moins cinq minutes. C’est sur l’ensemble de ces témoignages que l’accusation se base, avec, il est vrai, quelques autres éléments, pour soutenir que, la disparition de M. Cadiou se plaçant bien le 30 décembre, Pierre ne peut être que l’assassin de M. Cadiou. Mais voici d’autres témoins, des témoins auxquels nous avons eu déjà l’occasion de faire allusion, et ceux-ci, qui ne sont pas moins formels que les autres affirment qu’ils ont rencontré M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix et le 1er janvier à Saint-Pol-de-Léon. Certains d’entre eux déclarant même avoir échangé quelques mots avec lui. Alors ?…
– J’ai la certitude, dit M. Nicolas, d’avoir vu M. Cadiou à la gare de Morlaix, vers 18 heures. Je l’ai simplement salué. Je ne lui ai rien dit, mais mon associé, M. Le Méiller [Lemeillet], qui m’accompagnait, est resté avec lui et lui a parlé.
Je tiens à faire remarquer, dit alors le bâtonnier Henri-Robert, en intervenant, que les souvenirs de M.
Nicolas, juge au tribunal de commerce de Morlaix, furent d’abord Imprécis. Le témoin ne pouvait préciser la date à laquelle il avait vu M. Cadiou. Il se rappelait seulement avoir signé ce jour-là une pièce en l’étude de Me Erussard, notaire. On a recherché l’acte signé est du 31 décembre.
– En effet, ajoute M. Nicolas, je n’ai rendu qu’une visite à M. Erussard.
M. Le Meiller [Lemeillet], mis en cause par M. Nicolas, confirme la déposition de celui-ci, et s’il ne peut préciser, lui non plus, la date du jour à laquelle il rencontra M. Cadiou à la gare de Morlaix et lui parla, c’est bien le jour où M. Nicolas se rendit chez Me Erussard. Et voici la notaire lui-même :
Le 31 décembre, dit-il, j’avais rendez-vous dans mon étude, à Morlaix, avec M. Louis Nicolas. Il arriva en retard, vers 18 heures 40. Il nous dit, pour s’excuser, qu’il avait attendu son associé, lequel causait avec M. Cadiou. En ce qui concerne la date, pas d’erreur possible mes livres en font foi.
Voilà pour la présence de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre. Que disent les témoins qui déclarent l’avoir vu à Saint-Pol-de-Léon, le lendemain, 1er janvier ?
M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice de Mor3aix, n’a pas seulement rencontré M. Cadiou, il a pu échanger avec lui quelques mots rapides de politesse :
– Je lui dis : « Bonjour, Cadiou. » II me répondit : « Bonjour, Le Gall. »
– Comment expliquez-vous, questionne le président, que personne, parmi les amis de Cadiou à Morlaix, ne l’ait rencontré le 1er janvier ?
– Je n’ai rien à expliquer. J’ai vu Cadiou le 1er janvier. J’en suis certain. Je le dis. Je le jure.
La déposition de M. Le Gall trouve une confirmation dans celle de son fils, médecin de la marine :
– Je ne connaissais pas, dit-il, le monsieur a qui parlait mon père. Mais mon père me dit : « C’est M. Cadiou. » Cette rencontre, je l’affirme, s’est produite le 1er janvier.
M. Cadiou aurait-il été vu, et ceci pour répondre aux préoccupations du président, le 1er janvier, à Morlaix ? Oui si l’on en croit le facteur Cabon qui, rencontrant M. Cadiou, lui aurait, lui aussi, dit bonjour.
Tel a été le morceau capital de cette troisième audience, et l’on comprendra, dans ces conditions, que nous laissions dé côté ce qui n’en a constitué que du hors-d’œuvre, notamment la venue à la barre de la somnambule de Nancy, une élégante personne qui ne peut rien dire de particulier, car « elle ne se souvient jamais de ce qu’elle a vu en état de sommeil ».
Notons, enfin, que le bâtonnier Henri-Robert et Me Maurice Flach ont déclaré renoncer à l’audition de Tonnard, ce charpentier qui s’était fait connaître le premier jour du procès par de sensationnelles mais invraisemblables révélations. Ainsi pourra-t-on vite et plus clairement s’acheminer vers la solution.

1 novembre 1919 – p. 5

L’ingénieur Pierre et l’assassinat de M. Cadiou

Nous approchons du dénouement. Les derniers témoins ont été entendus hier. Me Maurice Flach a plaidé pour Mme veuve Cadiou, partie civile. M. Cazenavette a commencé son réquisitoire.
Les derniers témoins furent les le docteur Rousseau, le docteur Paul, l’expert chimiste Kohn-Abrest, l’expert armurier, M. Grivollat [Grivolat]. Leurs dépositions n’ajoutent, rien aux faits déjà connus de nos lecteurs ; cependant quelques mots du témoignage du docteur Rousseau provoquèrent un moment de vive émotion. « Au moment où le cadavre de M. Cadiou fut déshabillé pour l’autopsie, dit-il, je remarquai que les souliers du mort portaient encore des débris de coton. » La chose est d’importance. Si des débris raient aux chaussures, ne serait-ce pas la preuve que M. Cadiou sortait de son usine quand il a été tué ? Cela, le procureur de la République tient à le souligner. Il ajoutera même avec quelque ironie : « à moins que ce coton ne vienne de Morlaix ! » Mais le bâtonnier Henri-Robert parle à son tour. Il vient de fouiller dans son dossier et il s’écrie :
– Écoutez ce que dit l’expert Kohn-Abrest dans son rapport : « J’ai nettoyé les chaussures qui m’étaient soumises avec un tampon d’ouate. » Et maintenant, nous voilà tranquilles !
L’incident tourne court comme tournera court le témoignage du charpentier Tonnard à l’audition duquel avaient renoncé les avocats mais que les recherches ordonnées par le président des assises ont permis de retrouver et qu’on a amené à la barre. Et Tonnard y commence le fantastique récit que nous avons eu l’occasion d’analyser ici et que le président juge bon d’interrompre :
– Je me demande, messieurs, si c’est la peine d’insister ?
La défense dit non et Tonnard, dont l’équilibre mental vient d’être mis en cause, se retire en faisant le salut militaire.
Puis, Me Maurice Flach prend la parole et prononce contre l’accusé une plaidoirie vigoureuse et habile découlant logiquement du double devoir qui s’impose à Mme veuve Cadiou dont il est le porte-parole.
Ce double devoir est le suivant : défendre la mémoire de son mari, que Pierre n’a pas craint de diffamer, sinon devant le jury, au moins pendant l’instruction de l’affaire, et puis affirmer, crier bien haut sa conviction persistante : Pierre est l’assassin de Cadiou !
M. Cazenavette, procureur de la République, a commencé ensuite son réquisitoire dont une bonne partie a été consacrée aux origines allemandes de l’usine de la Grande-Palud et au rôle que M.
Legrand put jouer dans cette affaire.
Pour une aumône de 4,000 francs par an, précise-t-il un Français s’est trouvé, M. Legrand, à l’ennemi. Complicité ? Non, mais inconcevable légèreté ! Quant à M. Cadiou, aucun reproche à lui faire au point de vue national non seulement il ne collabora pas avec l’ennemi, mais il fit tout pour l’exclure de d’usine. M. Cadiou était un honnête homme ; personne ne me démentira.
Et de l’association de Pierre et de Legrand éclatera le conflit qui divisera M. Cadiou et son ingénieur et poussera celui-ci au crime.
Le procureur de la République terminera aujourd’hui son réquisitoire, puis le bâtonnier Henri-Robert présentera la défense de l’accusé.