L’Écho de Paris
L’Écho de Paris est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1884 à 1938 (fusion avec le journal Le Jour).
Le journal a une ligne politique conservatrice.
Tirage 1914 : 150 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 110 articles dont 2 en première page
1919 : 6 articles dont 1 en première page
L’Écho de Paris : Une enquête de terrain au cœur du mystère
Si L’Écho de Paris se distingue dans la couverture de l’affaire Cadiou, c’est par sa plume incisive et son refus des vérités officielles. Sous l’impulsion de Gérard Bauer (petit-fils d’Alexandre Dumas), le journal délaisse le simple compte-rendu pour une véritable immersion romanesque et critique.
Le choc des certitudes : La justice contre le terrain
Le journal met en relief l’absurdité de l’instruction en opposant l’arrogance du Parquet à la ténacité des témoins locaux :
– Le dogmatisme judiciaire (6 mars 1914) : Le Procureur de la République s’enferme dans sa thèse, allant jusqu’à déclarer que même si toute la ville de Morlaix témoignait contre sa version, il refuserait de les croire.
– L’ironie du témoin (7 mars 1914) : Le témoin Cabon répond avec un aplomb remarquable : « Si son assassin venait me dire qu’il l’a tué le 31 décembre, je lui dirais que c’est faux. » En publiant ce dialogue à distance, le journal souligne le fossé entre la justice brestoise et la réalité morlaisienne.
L’immersion de Gérard Bauer : Plus qu’une enquête, un portrait social
Dès le 12 mars, Bauer apporte une dimension sociologique et psychologique inédite :
– Une critique de l’instruction : Il pointe du doigt l’inertie des juges et l’étrange refus de Mme Cadiou de confronter Louis Pierre.
– L’anecdote comme indice (13 mars) : En exhumant un souvenir de 1910 (le décès d’Henry Richard frère de Mme Cadiou à Landerneau), Bauer sème le doute sur la solidité du couple Cadiou et les absences inexpliquées du mari.
– Le réalisme social (14-15 mars) : À travers la visite chez la mère de Julia Juzeau, il dépeint la précarité de la Bretagne de l’époque. Ses portraits sont vifs : il décrit Jean-Marie Cadiou comme un homme « ardent et nerveux », transformant les protagonistes en véritables personnages de drame.
Une tribune pour la veuve (17 mars)
L’Écho de Paris obtient une pièce maîtresse : une lettre de Mme Cadiou. Dans ce document rare, la veuve sort de son silence pour répondre directement aux critiques de Bauer. Elle s’y défend de refuser la confrontation avec l’ingénieur Pierre et tente de renverser l’opinion en se posant en victime. Cette exclusivité sera d’ailleurs reprise par l’ensemble de la presse nationale.
L’éclipse
Le souffle de l’affaire Cadiou ne s’éteindra pas par manque d’intérêt, mais par la force de l’actualité : dès la mi-mars, le scandale de l’affaire Caillaux sature l’espace médiatique, reléguant peu à peu les mystères de Landerneau au second plan.
Table des matières
Toggle5 février 1914 – p. 2
L’ancien administrateur de l’usine de la Grande-Palue aurait été assassiné et son corps enterré dans un bois
(De notre correspondant particulier)
Brest, 4 février. M. Cadiou, ancien avoué et ancien administrateur de l’usine de coton à nitrer de la Grande-Palue, près de Landerneau, qui avait disparu depuis le 30 décembre dernier, a été assassiné. Son cadavre a été découvert ce matin, recouvert de terre, dans un talus, situé à 300 mètres environ de l’usine sur le bord d’un ruisseau. Voici dans quelles circonstances cette découverte a été faite.
Le frère du disparu, propriétaire d’une tannerie située près de Brest, avait recueilli certains indices qui lui permettaient de supposer que son frère avait été assassiné. Il résolut d’explorer un petit bois situé à proximité de la Grande-Palue.
Il s’y rendit ce matin. Il explorait un bois, situé dans la commune de la Forest, quand, dans un talus sur le bord de la rivière, en sondant avec un bâton, il constata que la terre avait été fraîchement remuée. M. François [Jean-Marie] Cadiou fouilla la terre avec s ses mains et à 10 centimètres découvrit le cadavre de son frère. Il courut aussitôt à l’usine et le personnel se rendit à l’endroit indiqué et découvrit le cadavre, étendu sur le ventre.
Le procureur de la République, le juge d’instruction de Brest et le docteur Rousseau, médecin légiste, se sont rendus dans l’après-midi au li lieu du crime : en leur présence le cadavre a été transporté à l’usine. M. Paul [Louis] Cadiou était vêtu en cycliste, il avait eu la gorge tranchée d’un violent coup de couteau ou de faucille : il portait en outre une blessure légère à la tête. Le procureur de la République, le juge d’instruction, ainsi que les commissaires spéciaux de Brest, ont interrogé dans l’après-midi de nombreuses personnes en relations avec M. Paul Cadiou.
Arrestation d’un ingénieur de l’usine
(De notre correspondant particulier)
LE Brest, 4 février. M. Louis Pierre, âgé de 31 ans, ingénieur, qui était chargé à l’usine de la Grande-Palue de la partie technique et de la comptabilité, a été ce soir, sur l’ordre du parquet, arrêté. Des contradictions ont été relevées dans les déclarations qu’il avait faites jusqu’ici. Il nie être l’auteur du crime. Il a été écroué dans une chambre de sûreté de la caserne de la gendarmerie de Landerneau.
Une pioche tachée de sang et à laquelle adhéraient des cheveux, a été saisie dans la remise du moulin où habitait M. Louis Pierre.
Le parquet retournera demain à la forêt pour continuer son enquête.
6 février 1914 – p. 2
L’assassinat de M. Paul [Louis] Cadiou
On a procédé à l’autopsie de la victime. L’ingénieur Pierre, sur qui pèsent des présomptions, proteste de son innocence
(De notre correspondant particulier)
Brest, 5 février.
Les magistrats se sont rendus de nouveau, ce matin, à Laforest, où ils ont continué leur enquête au sujet du drame de la Grande-Palue.
Le médecin légiste, qui a procédé hier à l’autopsie du cadavre de M. Paul [Louis] Cadiou, a rédigé un rapport établissant qu’il a relevé sur celui-ci une horrible blessure, longue de plus de 16 centimètres, barrant à gauche la gorge, que la jugulaire, le larynx et la carotide avaient été tranchés, et que la tête n’était plus retenue au tronc que par une bande de chair. La section de la gorge n’était pas nette, et l’assassin avait dû s’y prendre à plusieurs fois pour commettre son crime. Le docteur a constaté que l’estomac était vide, ce qui démontre que la victime a été assassinée avant le déjeuner. La poche intérieure du veston, où devait se trouver le portefeuille, était vide et retournée.
Les magistrats enquêteurs ont appris que de sérieux dissentiments divisaient M. Paul [Louis] Cadiou et M. Pierre, ingénieur. Plusieurs témoins ont affirmé de la façon la plus catégorique que l’administrateur et l’ingénieur avaient été vus ensemble le 30 décembre, dans la matinée, vers onze heures, quittant l’usine de la Grande-Palue, pour se diriger vers un moulin situé à une centaine de mètres environ de là. M. Pierre n’a, au contraire, cessé de prétendre qu’il n’avait pas vu l’administrateur depuis le 29 décembre, et affirmé ce fait de la façon la plus formelle.
M. Jean Cadiou, frère de l’administrateur, a fait aux magistrats une grave déposition. « Mon frère, a-t-il dit, a été certainement attiré dans un guet-apens. Il avait à voir des sources qu’il désirait acquérir. Le 30 décembre, on lui aura fixé un rendez-vous, et on l’aura attiré à l’endroit où il a été assassiné, et où on a retrouvé le cadavre. Le mobile du crime, a-t-il ajouté, est visible : menacé d’être chassé de l’usine, M. Pierre a voulu faire disparaître M. Paul [Louis] Cadiou, qui le gênait, et dont il rêvait sans doute de prendre la place.
» Le jour de la disparition de M. Cadiou, on a remarqué que M. Pierre, contrairement à ses habitudes, a été absent de son bureau, de 1 heure à 5 heures de l’après-midi.
Mme Cadiou, veuve de l’administrateur, qui a été avisée télégraphiquement à Paris de la découverte du cadavre de son mari, est partie pour Brest. Le procureur de la République a fait saisir un couteau à lame recourbée, qui était entre les mains de l’ingénieur Pierre. Interrogé sur les taches de sang relevées sur la pioche trouvée dans le hangar de sa maison, M. Pierre a déclaré que cet outil n’avait servi qu’à tuer un lapin.
M. Pierre a la réputation d’un homme brutal et cruel. On l’a entendu dire un jour : « Un homme qui me gêne, je le tue comme une mouche. »
M. Jean Cadiou a fait paraître, ce matin, dans un journal de Brest, un avis de faire-part de la mort de son frère ; dans cet avis, il fait connaître que son frère été victime d’un lâche attentat.
Les magistrats ont fait subir un long interrogatoire à M. Louis Pierre qui, avec un grand calme, a persisté à affirmer son innocence, tout en admettant que certaines charges semblaient peser sur lui. Ils ont fait ensuite une perquisition dans une chambre que l’ingénieur occupait dans une maison voisine de l’usine de la Grande-Palue et ont saisi le brouillon d’une lettre que M. Louis Pierre adressait à un haut personnage et dans laquelle il faisait preuve des mauvais sentiments qu’il nourrissait à l’égard de l’administrateur qu’il desservait. Ce brouillon de lettre a été saisi.
Les magistrats ont établi que M. Louis Pierre est allé, après la disparition de M. Paul [Louis] Cadiou, dans la chambre de celui- ci ; l’inculpé, interrogé, a déclaré que c’était dans le but de se rendre compte des causes du mauvais fonctionnement téléphonique entre ladite chambre et l’usine.
Les magistrats ont reçu les dépositions de neuf témoins qui, le 30 décembre, dans la matinée, ont vu ensemble MM. Cadiou et Louis Pierre se dirigeant de l’usine vers le moulin. Ils ont aussi interrogé la bonne de M. Pierre.
Les magistrats ont maintenu en état d’arrestation M. Louis Pierre, qui a été ce soir, escorté de deux gendarmes, transféré à Brest et écroué sous mandat de dépôt à la maison d’arrêt du Bouguen. Aucune autre arrestation n’a été opérée ; les commissaires spéciaux ont reçu l’ordre de continuer leur enquête. Les magistrats du parquet sont rentrés ce soir, à huit heures, à Brest.
Les obsèques de M. Paul [Louis] Cadiou auront lieu demain matin, à neuf heures et demie, à Landerneau, et l’inhumation sera faite dans l’après-midi à Morlaix.
7 février 1914 – p. 4
Le Crime de la Grand Palud
La bonne de l’ingénieur Pierre défend son maître qu’elle croit innocent. On va éclaircir le rôle que joua en cette affaire une somnambule de Nancy.
[De notre correspondant particulier)
Brest, 6 février,
Mlle Juliette Juzeau, connue sous le nom de Julia, âgée de 20 ans, bonne chez M. Pierre, ingénieur à l’usine de la Palud, a été hier longuement interrogée par les magistrats du parquet, qui lui ont demandé de leur faire connaître si un fait quelconque, venu à sa connaissance, pouvait être interprété comme une charge contre M. Pierre et si, depuis la disparition de M. Cadiou, son maître avait changé d’attitude.
Juliette Juzeau a déclaré que rien ne lui permettait de croire que M. Pierre était un criminel et que si elle l’avait jugé ainsi elle ne serait pas restée à son service. Juliette Juzeau a en outre affirmé que M. Pierre était bon, doux et enjoué. Elle a, d’autre part, affirmé qu’il avait une vie très régulière.
Nous avons dit les présomptions graves qui pèsent sur M. Pierre et qui ont motivé son arrestation. M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, a déposé entre les mains du procureur de la République une plainte formelle contre l’ingénieur.
Voici un dernier fait que l’on apporte contre ce dernier un contrat engageant M. Pierre à l’usine de la Grand’Palud comme ingénieur expirait le 1er mars. Et de cette fin de contrat, M. Pierre était entré en pourparlers avec M. Legrand, industriel, ancien maire de Landerneau, qui doit fonder à Daoulas une usine concurrente de celle de la Grand’-Palud, M. Legrand avait offert à M. Pierre la direction technique e de la nouvelle usine, proposition que l’ingénieur avait acceptée en principe, mais à laquelle il ne devait donner son adhésion formelle que le 10 janvier dernier. Or, M. Pierre avisa ce jour-là, c’est-à-dire après la disparition de M. Cadiou, M. Legrand, qu’il ne donnait pas suite aux pourparlers. Faut-il en conclure qu’il nourrissait le secret espoir, M. Paul Cadiou étant mort, de devenir chef de l’usine de la Grand Palud ? C’est possible. Mais le fait d’aspirer à la succession de M. Cadiou n’implique pas qu’il l’ait assassiné.
Il faut cependant mentionner un fait qui son importance. Dans une perquisition opérée au domicile de l’inculpé, on a trouvé le brouillon d’une lettre adressée au ministre de la guerre accusant M. Cadiou d’avoir fracturé deux fois un wagon de coton-poudre destiné à la poudrerie d’Angoulême ; c’est à la suite de cette dénonciation que l’usine de M. Cadiou fut écartée des adjudications de l’État.
Autre présomption relevée contre M. Pierre, qui a aussi son importance. Un contremaître de l’usine a déclaré l’avoir entendu à plusieurs reprises dire : « Si le patron (parlant de M. Cadiou) veut se passer de mes services, je le f…… à d’eau.» M. Cadiou, qui savait que M. Legrand avait fait des offres à M. Pierre avait décidé de se séparer de ce dernier.
Un grand nombre de personnes à Landerneau sont toutefois vivement impressionnées par les mesures judiciaires prises contre l’ingénieur ; beaucoup le croient innocent et espèrent qu’il sortira bientôt de l’effroyable impasse dans laquelle il se trouve en ce moment.
M. Pierre est resté toute la journée à la maison d’arrêt. Le juge d’instruction reprendra demain l’information relative à cette affaire ; il a consacré toute sa journée à l’étude du dossier. Le procureur de la République a eu cet après-midi une entrevue avec M. le docteur Rousseau, médecin-légiste, qui a pratiqué l’autopsie de M. Cadiou.
Les commissaires spéciaux ont passé toute la journée à Landerneau, où ils continuent d’interroger de nombreuses personnes. Le parquet a décidé de tirer au clair tous les incidents relatifs au drame, notamment celui ayant trait à la consultation de la somnambule de Nancy ; c’est cette femme qui, sous l’empire de son sommeil extatique, aurait révélé à M. Cadiou l’endroit où avait été enfoui le cadavre de son frère. « Cette affaire est bien mystérieuse, nous a dit le procureur de la République, il y a là des points qui nous échappent, mais j’espère les éclaircir d’ici peu. »
On sait à présent que la personne qui a consulté la somnambule est Mme Saimpy [Sainpy], parente éloignée de Mme veuve Cadiou. Cette dame, qui habite Pont-à-Mousson, s’était rendue à Nancy. Mme Saimpy [Sainpy] et la somnambule seront interrogées.
Mme Cadiou, qui était restée à Morlaix après les obsèques de son mari, a été invitée par le juge d’instruction à venir demain à son cabinet afin d’y recevoir sa déposition.
Obsèques de M. Paul [Louis] Cadiou
Les obsèques de M. Paul [Louis] Cadiou ont eu lieu ce matin à neuf heures et demie, à Landerneau, au milieu d’une assistance considérable. Mme Cadiou, sa veuve, arrivée le matin de Paris, conduisait le deuil, accompagnée de toute la famille. Une longue cérémonie a eu lieu à l’église ; le corps a été ensuite dirigé sur Morlaix, où a eu lieu l’inhumation.
8 février 1914 – p. 4
Le Crime de la Grand Palud
(De notre correspondant particulier)
Brest, 7 février.
M. Pierre continue à se montrer très calme. M. Rouquier, commissaire divisionnaire, chef de la brigade mobile de Rennes, est arrivé à Landerneau. Les commissaires spéciaux de Brest poursuivent, de leur côté, leur enquête. Ils ont interrogé de nombreuses personnes, mais aucun fait précis n’est venu étayer les présomptions qui pèsent sur l’ingénieur ; on en est toujours aux soupçons et aux racontars. M. Pierre est-il le vrai coupable ? A-t-il un ou des complices ? Ou, plus simplement, l’ingénieur est-il innocent ? Ce qu’il faudrait établir nettement, c’est le mobile auquel il a obéi. Les commentaires, comme bien on pense, vont leur train et les versions les plus diverses sont émises. Beaucoup reprochent à M. Pierre son calme, son sang-froid. « Il n’avouera jamais, disent ceux qui sont partisans de sa culpabilité, on ne pourra le confondre qu’avec l’aide de son complice ou par surprise ».
M. Pierre a été seul, après la disparition de M. Cadiou, dans la chambre que celui-ci occupait à Landerneau. « C’était pour réparer le téléphone, qui ne fonctionnait pas entre cette maison et l’usine, » a-t-il expliqué.
M. Pierre aurait dit samedi soir à Landerneau, à M. Chéenne, agent général d’assurances, ami de la famille de M. Cadiou, que c’était pour rechercher des carnets qui devaient lui permettre de rétablir la comptabilité de l’usine de la Grand’- Palud.
Les magistrats du parquet ont su que, le 29 décembre dernier, M. Cadiou avait reçu un chèque de 110,000 francs. Il se peut qu’il y ait corrélation entre ce détail et l’assassinat. C’est à la suite de la connaissance de ce fait que le parquet a ordonné l’ouverture des informations judiciaires.
On doit noter à ce sujet que l’ingénieur Pierre n’a jamais été dans une situation gênée. Il appartient à une famille aisée et fort honorablement connue dans le département de l’Eure. On sait qu’il lui advint de chercher une situation hors de l’usine de la Palud. Son père usa alors de son crédit pour tâcher de lui trouver cette situation, et c’est ainsi qu’il écrivait au mois de décembre 1912, de Branville (Eure), dans une lettre adressée à un de ses amis, ces quelques lignes :
« Permettez-moi de vous demander, cher monsieur, si dans vos relations avec MM. les industriels vous pourriez quelquefois trouver une place d’ingénieur-chimiste pour mon fils, qui sera libre dans un an. Il aime beaucoup l’usine qu’il dirige mais regrette de n’y pouvoir déployer toutes ses connaissances. »
Mais il n’y a rien là qui témoigne d’une ambition et d’une avidité exagérées.
On cite ce fait qui paraît bien mince pour démontrer la culpabilité de M. Pierre. Dans les premiers jours de janvier, l’ingénieur adressait à Paris, à Mme Paul Cadiou, une carte par laquelle il s’excusait de n’avoir pas plus tôt formulé ses meilleurs vœux à l’occasion du nouvel an. Il joignait une boîte de bonbons, destinés aux enfants. Or les bonbons n’ont pas été remis à leurs destinataires, pour deux raisons : la famille Cadiou, qui affirma, dès le premier jour, la culpabilité de l’ingénieur, ne voulait pas, dit-on, faire manger aux enfants des sucreries offertes par l’assassin de leur père ; d’autre part, les bonbons n’étaient-ils pas empoisonnés ? Une prochaine analyse le démontrera, mais cela paraît bien invraisemblable, car M. Pierre était trop intelligent pour commettre un acte semblable, qui aurait causé sa perte. Une autre question continue à provoquer bien des commentaires : celle de la consultation donnée par la somnambule extra-lucide de Nancy qui détermina la découverte du cadavre de Paul [Louis] Cadiou. La majorité des personnes n’y croit guère.
La famille Cadiou, depuis la disparition de l’administrateur de l’usine de la Grand’ Palud, a assuré que celui-ci avait été assassiné M. Cloarec, député de Morlaix, a fait une déclaration identique, en son nom, à la Sûreté générale.
Les commissaires spéciaux ont de nouveau interrogé Juliette [Julia] Juzeau. Contrairement à ce qu’on prétend, elle a indiqué que M. Pierre était un homme charmant, doux et enjoué ; depuis la disparition de M. Cadiou, son caractère ne se modifia pas. Elle ne croit p pas que M. Pierre ait tué M. Paul [Louis] Cadiou pour le voler ou pour lui succéder. A plusieurs reprises, en effet, il parla devant elle, et bien avant la mort de M. Paul [Louis] Cadiou, des propositions d’emploi qui lui avaient été faites par M. Legrand. La situation nouvelle qui lui était offerte devait lui assurer des appointements supérieurs à ceux qu’il avait à l’usine de la Grand Palud. Juliette [Julia] Juzeau, en présence des rumeurs qui accusaient M. Pierre, fut inquiète et fit part à son maître de ces bruits. L’ingénieur la rassura en lui disant qu’il n’était pour rien dans cette affaire, qu’il n’avait rien à se reprocher, et que sa conscience était tranquille.
M. Pierre a été extrait ce matin de la maison d’arrêt et conduit dans une voiture cellulaire au palais de justice. Il a été écroué dans le local réservé aux prévenus.
Le juge d’instruction a, cet après-midi, interrogé Mme Quemeneur, débitante à la Forêt, qui lui a déclaré avoir vu, le 30 décembre, vers neuf heures du matin, M. Pierre, qui se trouvait sur le seuil de sa porte, quand M. Cadiou passa, se rendant à la Grand’Palud. M. Pierre a été ensuite conduit par deux gendarmes dans le cabinet du juge d’instruction. Il a persisté à soutenir que c’est le 29 décembre qu’il a vu pour la dernière fois M. Paul [Louis] Cadiou à l’usine.
Mme Paul [Louis] Cadiou, la veuve, accompagnée de M. Vichot, avoué, est arrivée à trois heures en automobile au palais de justice, Le juge l’a aussitôt reçue. Le 30 décembre, Mme Cadiou attendait son mari à Paris. Il n’est pas venu. Elle a alors télégraphié à son mari et à M. Pierre, mais elle n’a reçu de réponse que de M. Pierre et seulement deux jours après. Son mari lui a souvent dit qu’il se trouvait dans un milieu hostile à la Forêt, il lui a exposé les dissentiments qu’il avait avec M. Pierre, qu’il avait décidé de renvoyer de l’usine. Mme Cadiou n’a rien pu affirmer, elle a simplement supposé, elle aussi, que M. Pierre était coupable et qu’il était pour quelque chose dans le complot ourdi contre son mari. Son mari avait un portefeuille, un porte-monnaie et une montre qui ont disparu ; il avait toujours sur lui quatre ou cinq cents francs.
Mme Paul [Louis] Cadiou a manqué défaillir au cours de son audition. Elle devait être confrontée avec M. Pierre, mais elle ne l’a pas été.
Mme Cadiou a confirmé l’histoire de la cartomancienne. Elle n’a d’abord pas cru à la consultation, elle s’est bornée à l’adresser à son beau-frère. Mme Paul [Louis] Cadiou a déclaré que le 30 décembre, M. Pierre a écrit à Paris une lettre adressée à son mari, dans laquelle il lui disait qu’il était parti sans lui régler son mois. Elle croit que cette lettre a été écrite par M. Pierre pour donner le change.
Mme Paul [Louis] Cadiou est restée trois heures dans le cabinet du juge d’instruction ; elle est partie ce soir pour Paris, avec l’autorisation du juge.
M. Pierre sera confronté très prochainement avec le contre-maître Bignard.
On sait que ce dernier a déclaré que, le 30 décembre, jour de l’assassinat, il avait vu ensemble, à onze heures et quart du matin, M. Cadiou et M. Pierre. A midi moins vingt, M. Pierre revenait seul à l’usine.
Le contremaître a ajouté que l’attitude de l’ingénieur ne présentait rien d’anormal.
« M. Pierre, dit-il, n’aurait pas eu le temps de commettre le crime ; il n’aurait pu décapiter M. Cadiou sans se couvrir de sang ; or, il portait à midi les mêmes vêtements qu’à onze heures, les mêmes d’ailleurs qu’il avait sur lui quand il a été arrêté. Or, je n’ai remarqué sur ceux-ci aucune tache suspecte. »
Cette confrontation sera intéressante au premier chef. Il importe, en effet, dans une affaire aussi mystérieuse et aussi tragique de faire le jour sur chacun des points essentiels et de ne pas étayer une accusation sur des impressions et des racontars locaux.
9 février 1914 – p. 3
Le Crime de la Grand Palud
(De notre correspondant particulier)
Brest, 8 février.
M. Pierre n’est pas venu aujourd’hui au palais de justice. Le procureur de la République et le juge d’instruction ont passé toute la journée dans leur cabinet. Le procureur de la République a reçu plusieurs lettres anonymes au sujet du drame de l’usine de la Grand’Palud ; les commissaires spéciaux continuent à Landerneau et à Laforest à entendre des personnes pouvant leur fournir des précisions sur l’affaire.
Les magistrats du parquet vont recevoir une importante déclaration, celle de M. Caroff, minotier, habitant près de l’usine de la Grand’Palud, et qui affirme qu’il est certain que c’est le 29 décembre que M. Paul [Louis] Cadiou et M. Pierre sont venus ensemble lui demander s’il ne voulait pas leur vendre son moulin, car ils désiraient installer sur son emplacement des ateliers spéciaux. M. Caroff a dit que, ce jour-là, il avait fait une expédition de farine qui lui permet de rappeler exactement ses souvenirs. Cette déclaration, on le voit, sera, en contradiction formelle avec celle du contremaître de l’usine, M. Bignard, qui prétend que c’est le 30 décembre qu’il vit le directeur et l’ingénieur se diriger vers les bois de Laforest et qu’il est d’autant plus certain du fait que les machines de l’usine ont été arrêtées ce jour-là par suite d’un accident arrivé à une soupape.
Il était 11 h. 15 quand M. Bignard a vu l’administrateur et l’ingénieur se diriger vers le moulin, et il était midi moins 10 quand M. Pierre revint seul à l’usine.
Les magistrats du parquet auront donc à établir que c’est pendant ces 35 minutes que M. Pierre a pu commettre l’horrible crime dont il est accusé.
On est d’autre part frappé des choses nombreuses qu’il aurait dû accomplir durant ce laps de temps. M. Bignard a constaté que M. Pierre à sa rentrée à l’usine avait encore les mêmes vêtements
Que ceux qu’il portait à sa sortie et qu’ils n’étaient nullement maculés de sang ou de boue. A quel moment aurait eu lieu l’enfouissement du cadavre de M. Paul [Louis] Cadiou ?
L’ingénieur se couchait tous les soirs à huit heures et la bonne est venue affirmer que, à sa connaissance, M. Pierre ne s’était pas absenté durant la nuit. Plusieurs autres témoins sont venus dire qu’ils avaient vu M. Paul [Louis] Cadiou dans la journée du 30 décembre chez M. Pierre, mais ces témoins sont de moins en moins affirmatifs.
Le contremaître lui-même, M. Bignard, avait, au début de l’affaire, déclaré qu’il savait trop si c’était le 29 ou le 30 qu’il avait aperçu ensemble MM. Cadiou et Pierre.
Le parquet, on le comprend, attache une grande importance à la précision de la date, qui est la raison déterminante de l’arrestation de Pierre.
La pioche saisie dans le hangar de l’inculpé et que l’on avait cru tachée de sang était simplement recouverte par une oxydation spéciale provenant du salpêtre des murs.
M. Pierre n’a pas encore fait choix d’un avocat ; il est toujours très calme et se montre d’une parfaite correction avec le personnel de la maison d’arrêt.
M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, a adressé au procureur de la République une lettre faisant connaître qu’il accuse une autre personne de l’usine qui aurait été complice de M. Pierre dans l’assassinat de M. Paul [Louis] Cadiou et en sollicitant l’arrestation. Le procureur n’a encore pris aucune décision à ce sujet. Il faut reconnaître que M. Jean-Marie Cadiou est devenu fort irritable depuis la disparition de son frère.
En somme, il résulte de tous ces faits que les magistrats ne peuvent que se montrer très circonspects, car si certaines présomptions pèsent sur l’ingénieur, sa culpabilité est loin d’être établie.
10 février 1914 – p. 3
Le Crime de la Grand Palud
(De notre correspondant particulier)
Brest, 9 février. M. Pierre passe son temps à la maison d’arrêt à lire les livres de la bibliothèque.
« Ce qui m’arrive peut arriver à tout homme. On peut être accusé d’un crime quelconque, mais j’ai confiance que mon innocence sera bientôt reconnue. » C’est ce qu’a dit hier M. Pierre à un gardien qui l’interrogeait.
Les commissaires spéciaux ont informé le procureur de la République qu’au cours de leur enquête à Laforest, ils ont découvert un témoin c’est le dixième : M Bonnefoy, fermier, qui, le 30 décembre, vers neuf heures du matin, a vu M. Paul [Louis] Cadiou se diriger de l’usine vers le bureau de M. Pierre. A proximité de l’usine, M. Bonnefoy a rencontré ensemble, vers onze heures, M. Cadiou et l’ingénieur. Ce dernier avait sa pèlerine. Or, on sait que M. Bignard, contremaître, a déclaré que M. Pierre était venu à l’usine vers midi moins le quart prendre sa pèlerine.
Les commissaires spéciaux ont reçu l’ordre de rechercher les bûcherons qui, le 30 décembre, ont travaillé dans les bois de Laforest.
Mme Quemeneur, débitante à la Grand’- Palud, a déclaré hier aux commissaires spéciaux qu’elle a été priée par un ancien ouvrier de l’usine, le nommé Bossard, âgé de 25 ans, complètement illettré, habitant Saint-Divy, d’écrire au juge d’instruction qu’il était en mesure d’apporter certains éclaircissements au drame de l’usine. Les commissaires sont allés dans la nuit interroger Bossard, qui leur a fait les déclarations suivantes
« Dimanche 28 décembre, vers neuf heures du matin, j’étais allé chez M. Pierre lui demander s’il pouvait m’employer pour la garde de nuit, seul travail que mon état de santé me permettait alors. J’attendais que l’on m’ouvrît, j’étais appuyé à la porte de l’escalier qui descend vers le moulin quand je vis arriver dans la cour un char à-bancs conduit par un garçon du moulin. Un homme « cadavérique » en descendit. Frappé de son extrême pâleur, je l’examinai attentivement de petite taille, maigre, il était vêtu comme un ouvrier et portait une pèlerine, il était coiffé d’une casquette. Il gravit l’escalier et frappa à la porte de M. Pierre. La bonne vint ouvrir et introduisit l’inconnu dans la maison sans lui demander qui il était et ce qu’il voulait. J’attendis quelque temps pour me présenter à mon tour ; je frappa à la porte de la pièce où M. Pierre et l’inconnu se trouvaient enfermés. M. Pierre ouvrit la porte, examina mon certificat et me congédia. Sur le moment, je ne prêtai pas grande attention à ces faits, mais, depuis la découverte du cadavre de M. Cadiou, certains détails me sont revenus.
L’homme aux traits défaits est-il l’assassin ? Est-il le complice ou simplement un ami de l’ingénieur ? Le témoin ajouta qu’il n’avait jamais rencontré cet individu auparavant : « J’ai cru de mon devoir de faire cette déclaration dans l’espoir qu’elle pourrait contribuer à venger mon patron. » M. Pierre a été interrogé sur cette déposition.
L’inculpé a expliqué que l’homme mystérieux était tout simplement un ouvrier, nommé Mazurier travaillant chez un industriel de Landerneau, qu’il avait fait mander d’urgence pour lui faire remarquer que le sommier qu’il avait réparé quelques jours auparavant ne fonctionnait pas.
La déclaration de l’ingénieur va être vérifiée et le juge d’instruction ne doute pas un seul instant de sa véracité.
D’autre part, les commissaires spéciaux ont appris que le nommé Jacques Bossard est un ancien colonial qui, étant à l’usine de la Grand’-Palud, eut des difficultés avec M. Pierre au sujet du règlement d’un du travail.
On a dit que le 30 décembre M. Cadiou et l’ingénieur avaient quitté l’usine pour se rendre à Laforest à la recherche de sources. Les cultivateurs du pays ont déclaré que le fait ne pouvait être exact puisqu’il n’y avait aucune source pouvant être utilisée.
La mère de M. Pierre est arrivée à Brest aujourd’hui et le procureur de la République l’a autorisée à voir son fils.
Le juge d’instruction a, cet après-midi, interrogé M. Legrand, industriel, ancien maire de Landerneau ; M. Bignard, contre-maître de l’usine, et M. Salliot, ancien comptable de l’usine. Les témoins n’ont fait que confirmer les faits déjà connus. Le contremaître a déclaré que c’est bien le 30 décembre qu’il a vu ensemble MM. Cadiou et Pierre. Il a dit que les incidents qui s’étaient produits entre lui et M. Pierre avaient été suscités par la bonne, Juliette [Julia] Juzeau. M. Salliot a dit aussi que des dissentiments existaient entre M. Pierre et M. Cadiou. « M. Cadiou, a-t-il dit, n’était pas l’homme qu’il fallait pour diriger l’usine. M. Pierre, au contraire, a-t-il ajouté, est intelligent et travailleur, mais violent. »
Le ménage Cadiou ne paraissait pas très uni. M. Salliot a eu connaissance d’un très vif incident qui s’est produit à Landerneau, au retour d’un enterrement, entre M. et Mme Cadiou.
11 février 1914 – p. 4
Le Crime de la Grand Palud
Il résulte des constatations judiciaires et médicales que M. Cadiou a été égorgé après sa mort
(De notre correspondant particulier)
Brest, 11 février. Mme Pierre a été autorisée aujourd’hui à voir son fils à la maison d’arrêt durant un quart d’heure. L’ingénieur a exprimé à sa mère sa confiance d’être prochainement rendu à la liberté.
J’ai pu voir Mme Pierre quand elle quittait la prison. Elle est résignée à tout dans l’espoir que son fils sera reconnu innocent. « Car, m’a-t-elle dit, il ne suffit pas de relâcher quelqu’un pour le laver de tout soupçon ; il faudrait que le véritable coupable fût connu et pour cela je consentirai à supporter toutes les souffrances ».
Mme Pierre m’a appris une chose intéressante au sujet de la lettre adressée au ministre de la guerre, lettre dont le brouillon a été retrouvé lors des perquisitions chez l’ingénieur.
Mon fils ne voulait pas endosser la responsabilité de certains faits qui se passaient à l’usine et il l’avait écrit à différentes reprises et à moi-même. II l’avait, du reste, dit à M. Cadiou, l’avertissant que s’il passait outre, à son tour il préviendrait le ministre de la guerre. Mon fils finit par exécuter sa menace et ce fut la cause de nombreux dissentiments avec M. Cadiou. Toutefois, depuis quelque temps, celui-ci paraissait avoir oublié ces incidents, mais il restait toujours d’un caractère difficile.
On a examiné à nouveau les vêtements de M. Cadiou et les magistrats furent frappés de la petite quantité de sang qui les maculait. M. Cadiou avait-il eu la gorge tranchée après sa mort ?
En ce cas, comment et dans quelles circonstances M. Cadiou aurait-il été tué ?
C’est ce que les magistrats cherchent à savoir. Ils firent mander le docteur Rousseau, qui fit l’autopsie. Le procureur de la République et le juge d’instruction s’entretinrent longuement avec lui et examinèrent attentivement les vêtements de la victime, est-à-dire un complet de sport et le linge de corps de l’administrateur de l’usine de la Grand’Palud. Ces vêtements avaient été passés à l’eau le lendemain de la découverte du cadavre, mais on peut encore remarquer des taches de sang fort peu nombreuses sur le col et la chemise.
Il semble donc établi aujourd’hui que ce n’est pas l’horrible blessure qu’il porte au cou qui a occasionné la mort de M. Cadiou, lequel a pu être étouffé.
Je suis allé cet après-midi chez le docteur Rousseau, qui a bien voulu me recevoir, mais il s’est excusé de ne pouvoir me donner aucun détail précis sans l’autorisation du parquet ; toutefois, il a cru pouvoir me faire connaître une partie de ses conclusions : la plaie du cou a été certainement faite après la mort ; M. Cadiou a été étranglé.
Je demande au docteur :
– Pourquoi cette énorme plaie au cou ? Simplement, me dit-il, pour détruire autant que possible les traces de strangulation et au besoin faire croire à un assassinat en plein bois. Rien, quoi qu’on ait pu dire jusqu’à présent, ne justifie d’autre hypothèse.
Je demande au docteur :
– Pensez-vous l’ingénieur coupable ?
Je n’ai, me dit-il, ni à accuser ni à innocenter M. Pierre. J’ai simplement le droit de faire part de mes constatations ; à la justice de les interpréter.
Le juge d’instruction a reçu aujourd’hui de nouvelles dépositions, qui, croit-il, n’apporteront pas grande lumière dans cette mystérieuse affaire ; cependant il estime ne devoir négliger rien de ce qui peut le conduire à la découverte de la vérité, même les détails les plus invraisemblables. Le juge d’instruction a reçu une paire de gants et une cravate ayant appartenu à M. Cadiou, et qui furent remis à la somnambule extralucide, lors de la consultation de Nancy. Les dépositions de cette personne et de Mme Saimpy [Sainpy] lui sont également parvenues.
Le juge d’instruction interrogera demain plusieurs témoins, dont quatre ouvriers de I ‘usine de la Grand’ Palud, que l’on confrontera avec M. Pierre. Il n’a nullement été question de l’exhumation de M. Cadiou.
Mme Cadiou, la veuve de l’administrateur de l’usine de la Grand’Palud, a regagné Morlaix le soir du jour où elle a été entendue par le juge d’instruction, avant de rentrer à Paris ; elle ne sera plus entendue que si des faits nouveaux l’exigeaient.
Jusqu’à présent, M. Pierre n’a subi aucune confrontation ; on sait que l’ingénieur a toujours affirmé avec la plus grande énergie que tous les faits qui s’étaient passés le 30 décembre, il les situait, lui, le 29. Or, de nombreux témoins le contredisent et c’est en présence de ceux-ci qu’il doit être placé.
M. Pierre conserve la plus grande impassibilité, et lorsqu’on vint lui annoncer qu’à la suite de démarches faites par son beau-frère à Paris, Me Henri Robert avait accepté de s’occuper de son affaire, l’ingénieur s’en est étonné et a dit : « Je n’ai pas besoin d’un défenseur, mon innocence éclatera d’elle-même. »
La police mobile vient d’être chargée de coopérer à l’enquête ouverte sur cette mystérieuse affaire ; MM. Lecoz, commissaire, et Brisset, inspecteur, ont commencé leurs recherches à la Grand’Palud, accompagnés du commissaire de police de Landerneau.
13 février 1914 – p. 3
Le Crime de la Grand Palud
(De notre correspondant particulier)
Brest, 12 février. Le juge d’instruction a confronté cet après-midi M. Pierre avec le cultivateur Bonnefoy et quatre ouvriers qui prétendent avoir vu M. Cadiou et l’ingénieur le 30 décembre. Celui-ci a déclaré que les témoins se trompaient, car c’est le 29 décembre, a-t-il ajouté, que j’ai vu M. Cadiou pour la dernière fois.
On a recherché, d’autre part, si M. Cadiou avait été vu le 31 décembre. Voici les renseignements que je viens de recueillir à ce sujet. Le 31 décembre, à 4 heures un quart du soir, M. Cadiou se serait présenté à la gare de Landerneau et aurait demandé au receveur, M. Rault, qui l’aurait reconnu, un billet de 2 classe, à demi-tarif, pour Morlaix. L’administrateur avait une carte de circulation à demi-tarif, n° a 20,632 ; il la présenta, prit son billet et monta dans le train qui entrait en gare et qui arrivait à Morlaix à 5 h. 27. On dit aussi que M. Cadiou se trouvait le 1er janvier au café de la Terrasse à Morlaix, et M. Picart, que j’ai pu voir, me déclara : « Il me souhaita la bonne année ; je m’en souviens très bien. M. Cadiou aurait été vu également à Saint-Pol-de-Léon, à l’hôtel de l’Univers, où il aurait déjeuné. A table d’hôte se trouvait une institutrice, à laquelle on aurait montré la photographie de M. Cadiou, mais elle ne l’aurait pas reconnu ; par contre, la patronne de l’hôtel et la bonne auraient reconnu les traits de l’administrateur de la Grand’Palud. En tout cas, il n’y a rien d’anormal à ce que M. Cadiou se soit rendu à Saint-Pol-de-Léon, car il y passait ses vacances pendant l’été et semblait s’y plaire.
Les hôteliers de l’« Univers» ont précisé que le voyageur qui déjeuna en face de l’institutrice, prit la direction de la plage.
Il paraît certain, en tout cas, que M. Cadiou quitta Landerneau le 31 décembre. Les commissaires de la brigade mobile viennent de vérifier une piste qui leur avait été indiquée et d’après laquelle un fermier de la Grand’Palud aurait payé après la disparition de M. Cadiou une somme de 600 francs qu’il devait à un agent général d’assurances et qu’il s’était trouvé, quelque temps auparavant, dans l’impossibilité de solder.
L’agent général lui ayant dit : « Il faut que vous ayez tué M. Cadiou pour avoir aujourd’hui cette somme à votre disposition », le fermier aurait manifesté une certaine émotion que l’agent général interpréta comme un indice de culpabilité.
Les commissaires spéciaux viennent de reconnaître qu’il n’y avait rien de fondé dans les soupçons de l’agent général d’assurances.
D’autre part, on fait remarquer que des habitants de Morlaix qui se trouvaient dans l’express de Paris-Brest du 29 décembre, c’est-à-dire la veille du jour de la disparition de M. Cadiou, ont remarqué deux individus aux allures étranges qui étaient montés dans le train à contre-voie en gare de Versailles et qui, en arrivant à Morlaix, descendirent du train également à contre-voie.
14 février 1914 – p. 4
Le Crime de la Grand Palud
La police parisienne perquisitionne chez Mme Cadiou. — Ce que dit celle-ci
Agissant en vertu d’une commission rogatoire du parquet de Brest, M. Vallet, commissaire spécial de la police judiciaire, s’est transporté, hier, chez Mme Cadiou, et a opéré dans l’appartement que cette personne occupe en compagnie de mère, Mme Richard, et de sa tante, Mlle Guillemin, une perquisition minutieuse.
Cette opération judiciaire s’est terminée par la saisie d’une volumineuse correspondance que M. Vallet a placée sous scellés. Puis, avant de se retirer, le commissaire : a tenu à enregistrer les déclarations que pouvaient avoir à faire Mme Richard et Mlle Guillemin.
Ces deux personnes ont déclaré qu’elles habitaient habituellement Morlaix, et étaient arrivées à Paris il y a quelques jours seulement, pour assister dans les pénibles circonstances actuelles Mme Cadiou.
Les lettres saisies ont été immédiatement transportées au service anthropométrique, où elles ont été photographiées. Elles ont ensuite été transmises à M. Bidart [Bidard] de La Noé, juge d’instruction à Brest.
Il résulte de leur rapide examen que M. Cadiou et sa femme entretenaient les relations les plus affectueuses, et que l’usinier écrivait presque quotidiennement à son épouse lorsqu’il s’absentait pour son usine de Bretagne. Ces absences duraient parfois plusieurs semaines ; après quoi, M. Cadiou revenait faire un court séjour à Paris.
Dans ses lettres, M. Cadiou parle rarement de ses affaires, et, lorsqu’il en parle, il reste dans les généralités.
Mme Cadiou est une femme de moyenne, blonde et pâle, l’air très abattu. Depuis le drame, encore entouré d’un profond mystère, dont son mari fut victime, elle refuse obstinément d’entr’ouvrir porte.
Pourtant, cette consigne a été levée hier. Mme Cadiou tenait à protester contre les hypothèses malveillantes dont elle est, dit-elle l’objet.
C’est avec une grande tristesse dans la voix qu’elle donne sur son mari les détails suivants :
Mon mari est un ancien avoué et il avait accepté ces fonctions d’ingénieur à Landerneau pour augmenter ses revenus. Mais nous avons toujours été très unis tous les deux, vivant en commun dans cet appartement. Mon pauvre mari était souvent appelé au dehors pour ses affaires. Il partait, restait quelques jours absents, puis revenait. Un jour, il n’est pas revenu ; voilà tout ce qui constitue pour moi l’affreux mystère. M. Cadiou était beaucoup plus souvent ici, dans son ménage, qu’en tournée. Il était peiné chaque fois qu’il devait se séparer de moi. Il me faisait part des jalousies dont il était l’objet, des haines qu’il sentait sourdre contre lui. Cependant jamais il n’a eu l’idée qu’un malheur quelconque pourrait lui arriver.
Nous nous étions fixés à Paris parce que l’éducation de nos deux enfants, âgés de douze et quatorze ans, exigeait ce sacrifice ; mais, sur ce point comme sur tous les autres, nous n’avons jamais cessé d’être en parfaite communion d’idées.
D’ailleurs, j’ai confiance en la justice, qui fera en l’espère, un jour prochain, toute la lumière sur ce drame terrible. Mon beau-frère, M. Jean Cadiou, avec qui je suis restée en relations des plus affectueuses, s’emploie, de son côté, à l’éclaircissement du mystère, et a résolu d’y consacrer tous ses instants. Sa résolution si ferme me donne le courage nécessaire pour attendre la fin de l’enquête.
En ce qui concerne M. Pierre, l’ingénieur, Mme Cadiou refuse de faire aucune déclaration. Elle l’a vu trois fois en tout, et elle a fait connaître au magistrat instructeur ses impressions à son sujet.
D’autre part, la contribution apportée à la découverte du cadavre de M. Cadiou par la somnambule de Nancy lui paraît importante, mais c’est surtout sur la perspicacité de la justice qu’elle compte pour la découverte des assassins.
Vers cinq heures du soir, Mme Cadiou, accompagnée par sa mère et sa tante, a quitté son appartement pour se rendre chez une amie dont elle avait accepté l’invitation.
Elle avait engagé, il y a huit jours ; une nouvelle bonne, et cette dernière ayant perdu sa mère dut s’absenter brusquement hier pour aller dans son pays. N’osant pas rester seule, Mme Cadiou a décidé de coucher pendant quelques jours chez la personne qui lui offrait l’hospitalité.
Le procureur de la République de Brest a transmis, dans la soirée, à M. Lescouvé, procureur de la République à Paris, le télégramme suivant :
Sur invitation du procureur général, prière de désigner un médecin légiste de Paris pour procéder à une nouvelle autopsie dans l’affaire Cadiou.
M. Lescouvé a immédiatement désigné le docteur Paul, qui a télégraphié au parquet de Brest pour l’aviser qu’il se tient à sa disposition.
L’Enquête à Brest
(De notre correspondant particulier)
Brest, 13 février. M Paul Reynaud ; secrétaire de Me Henri Robert, est arrivé ce matin à Brest. Il est allé voir le juge d’instruction, qui a mis à sa disposition le dossier de l’affaire de la Grand Palud. Me Reynaud s’est ensuite rendu à la prison pour voir M. Pierre. Le juge d’instruction de Morlaix a reçu une commission rogatoire de collègue de Brest en vue de recevoir officiellement les dépositions de toutes les personnes qui ont vu M. Cadiou à Morlaix postérieurement au 31 décembre. Au nombre de celles-ci, se trouvent : M. Le Picquart, propriétaire du café de la Terrasse ; M. Baron, pharmacien à Morlaix et Mme Baron, qui se rendaient à Lesneven. Le juge d’instruction de Brest va, de son côté, recevoir officiellement les dépositions de M. Nicolas, négociant et juge au tribunal de commerce de Brest, qui, le 31 décembre, a rencontré M. Cadiou sur de quai de la gare de Morlaix.
Le juge d’instruction de Brest n’a pas entendu aujourd’hui de témoins ni interrogé M. Pierre. Il s’est borné à mettre de l’ordre dans le dossier. Les magistrats du parquet ne semblent pas attacher une importance capitale aux dates des 29 et 30 décembre. M. Cadiou a été assassiné et enterré. Par qui ? Telle est la question que s’efforce d’élucider la justice.
Hier, M. Pierre ne se défendait plus aussi énergiquement d’avoir vu M. Cadiou le 30 ; il admet une erreur possible de sa mémoire.
A noter le fait que lorsque M. Pierre, le cabriolet aux poignets, se rendait chez le juge d’instruction, il croisa dans les couloirs des ouvriers de l’usine appelés comme témoins. Les ouvriers le saluèrent respectueusement au passage. M. Pierre a toujours été, du reste, bon pour eux et très peu d’entre eux croient à sa culpabilité.
Son avocat a l’intention de demander la mise en liberté provisoire de son client.
15 février 1914 – p. 3
Le Crime de la Grand Palud
(De notre correspondant particulier)
Brest, 14 février. Le juge d’instruction a adressé une commission rogatoire à son collègue de Quimper en vue de recevoir la déposition de M. Le Guiner, juge de paix de cette ville, ami de M. Cadiou.
Le parquet cherche à démêler si des intérêts n’étaient pas liés à la disparition de M. Cadiou.
M. Pledy, procureur général de la cour d’appel de Rennes, qui se faisait tenir au courant de toutes les différentes phases de l’instruction, a pris en main la direction de l’affaire. Le docteur Paul, médecin légiste à Paris, n’arrivera à Morlaix que mardi. L’autopsie à laquelle il va être procédé a pour but de démontrer la cause de la mort et d’établir que l’administrateur de la Grand Palud a été étouffé ou même étranglé ou empoisonné, avant d’avoir été égorgé.
Divers témoins déclarent avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier, mais la présence de M. Cadiou à Morlaix, postérieurement au 30 décembre, paraît bien improbable. En récapitulant ce que l’on sait des faits et gestes de M. Cadiou pendant la dernière semaine de décembre, on voit M. Cadiou, le 25 décembre, à Morlaix, le 27 à Brest, le 28 à Cléder, le 29 et le 30 au matin à Landerneau. Or, le 31, Mme Leost constate que le lit n’est pas défait dans le pied à terre de son maître et on ne sait où il a couché le 30 ni le 31. Si on l’a vu réellement au café à Morlaix le lendemain, comment se fait-il, d’autre part, qu’il n’ait pas donné signe de vie à sa femme à l’occasion du 1er janvier ? Or, sa dernière lettre est datée du 27 et M. Cadiou annonce à sa femme son prochain retour à Paris. Comment le trouverait-on tranquillement attablé dans un café de Morlaix le 1er janvier, alors que, depuis cinq jours, il n’a pas donné de nouvelles à sa famille ?
Le docteur Rousseau, médecin légiste à Brest, a déposé son rapport sur l’autopsie pratiquée sur le cadavre de M. Cadiou. Il en résulte que M. Cadiou a été assassiné.
Une voiture qui aurait ramené le corps de M. Cadiou à la Grand’Palud avait de nombreuses chances de ne pas être remarquée, elle pouvait complètement se dissimuler, en ayant ses lanternes éteintes. Le sol, à l’endroit où le corps de M. Cadiou a été déposé, est très poreux ; comme l’eau coule constamment dans cet endroit, il est certain que si le corps avait été déposé là depuis quelques jours, il aurait été boursouflé ; or, on n’a relevé des boursouflures qu’au-dessus du sein ; la mort remontait pourtant à un certain temps, car on a relevé des traces de décomposition à plusieurs endroits.
Plusieurs personnes ont affirmé que deux ou trois jours avant la découverte du crime les chiens hurlaient à la mort et que les corbeaux se tenaient aux aguets sur les arbres voisins.
16 février 1914 – p. 4
Le Crime de la Grand Palud
(De notre correspondant particulier)
Brest, 15 février.
Le procureur de la République et le juge d’instruction ont passé leur journée à examiner les différentes pièces du dossier du crime de la Grand Palud.
Le juge d’instruction a transmis au procureur général à Brest la demande de mise en liberté provisoire que les défenseurs de M. Pierre lui ont remise. Les défenseurs s’attachent à démontrer que la thèse de l’accusation consiste à prétendre que M. Cadiou a été vu pour la dernière fois le 30 décembre en compagnie de M. Pierre et que cette thèse est contredite par de nombreuses personnes.
Les avocats démontrent également que l’ingénieur n’avait aucun intérêt à faire disparaître l’administrateur.
Le docteur Rousseau, médecin légiste, conclut à une légère lutte suivie de strangulation et de section du larynx. A son avis, le corps de M. Cadiou aurait été transporté sur un court espace. M. Allanic, expert chimiste, a analysé des poils trouvés sur la pioche ensanglantée découverte dans la remise de M. Pierre ; ce sont des poils de lapin agglutinés dans des flaques de sang.
Le commissaire spécial de Brest s’est rendu hier chez Juliette Juzeau, à Landerneau, il a pratiqué une perquisition en présence de la jeune fille et de sa mère, cette perquisition n’a donné lieu à aucun résultat.
Le juge d’instruction de Morlaix va entendre plusieurs témoins qui disent avoir vu le 1er janvier M. Cadiou à Morlaix : si ces témoignages étaient sérieux, il est certain que le champ des recherches se restreindrait singulièrement.
M. Cadiou avait conservé de son ancien métier de notaire de grandes habitudes d’ordre, il datait d’une façon méthodique tous ses papiers d’affaires et toute sa correspondance. Les papiers et les lettres de M. Cadiou étaient enfermés dans une valise. Or qu’est devenue cette valise, bourrée de papiers extrêmement intéressants et de nombreuses lettres émanant de diverses personnalités.
Mme Cadiou avait parlé à diverses reprises des ennemis acharnés qui poursuivaient son mari ; n’y a-t-il pas quelqu’un qui avait intérêt à faire disparaître dans les papiers de M. Cadiou une correspondance peut être compromettante ?…
17 février 1914 – p. 4
Le Crime de la Grand’ Palud
De notre correspondant particulier
Brest, 16 février.
Le drame de la Grand’ Palud continue à constituer un véritable imbroglio : les dépositions s’opposent, les témoins varient dans leurs déclarations, les hypothèses les plus différentes sont émises. On juge combien cet enchevêtrement de faits, chaque jour plus difficilement contrôlables, constitue une situation qu’on peut dire inextricable. Le juge d’instruction, avec qui j’en parlais aujourd’hui, m’a dit : « On nage dans le vague. »
Le juge d’instruction ne cesse de recevoir à chaque courrier de nombreuses lettres, lui donnant chacune une nouvelle version du drame de la Grand’ Palud, lui faisant connaître des détails de toutes sortes, le plus souvent invraisemblables. Un grand nombre de lettres arrivent avec la mention : Urgente ; quelques-unes ne sont même pas timbrées.
Le juge d’instruction a reçu cet après- midi un rapport du docteur Rousseau, médecin légiste, qui pratiqua l’autopsie de M. Cadiou, rapport établissant que M. Cadiou portait son manteau de caoutchouc au moment où il fut assassiné ; que ce vêtement a été enlevé après le crime ; qu’il porte des traces de lutte.
Le juge d’instruction a décidé de recevoir la déposition de son confrère, M. Chardon, juge au tribunal civil de Brest, qui s’est trouvé, il y a quelques années, avec M. Cadiou, à Plombières. M. Cadiou lui avait fait part des difficultés qu’il éprouvait d’adversaires qu’il avait à Landerneau, et qui lui causaient de graves ennuis. Il dut même quitter Plombières plus tôt qu’il ne l’avait décidé, et revenir à Landerneau à ce sujet.
Le docteur Paul pratiquera la contre-autopsie, à laquelle assistera le docteur Rousseau.
Le juge d’instruction de Morlaix a continué à entendre les personnes qui prétendent avoir vu M. Cadiou le 31 décembre dans cette ville.
On semble croire que M. Cadiou est arrivé à Morlaix le 31 décembre, et qu’il y était encore le 1er et le 2 janvier.
Si les faits sont exacts, pourquoi M. Cadiou ne poursuivit-il pas son voyage jusqu’à Paris, où l’attendait sa famille ? On croit généralement que c’est à Morlaix que doit être éclairci le mystère de la Grand’ Palud. M. Cadiou n’avait-il pas eu, au cours de ses luttes contre les hostilités dont il était entouré, à réunir un dossier pour sa défense ? N’avait-il pas été retenu à Morlaix par une entrevue secrète ? Cette entrevue fut-elle orageuse ? N’y avait-il pas un intérêt capital pour les adversaires de l’administrateur de l’usine de la Grand’ Palud à faire disparaître les documents que pouvait posséder M. Cadiou ? Ce sont là des faits que l’instruction éclaircira. Le suicide n’étant pas établi, le mobile du vol étant écarté, n’est-ce pas dans la disparition des papiers de M. Cadiou qu’il faut trouver la cause réelle du crime ? Ajoutons ce détail : on a découvert dans la cour de l’usine un vieux boîtier de montre, et près de la fosse où fut enterrée la victime, un bouton qui paraît avoir appartenu à l’un des acteurs du drame. Le juge refuse la mise en liberté de M. Pierre
(De notre correspondant particulier)
Brest, 16 février. Le juge d’instruction vient de rejeter la requête des défenseurs de M. Pierre tendant à la mise en liberté provisoire de l’ingénieur. Le rejet basé sur ce que 1° la plupart des témoins cités par la défense n’ont pas encore été entendus par lui ; 2° l’inculpé n’a pas été interrogé au fond ; 3° des contre-expertises ayant été ordonnées, on doit en attendre les résultats.
18 février 1914 – p. 4
LE CRIME DE LA GRAND PALUD
Les Surprises de la Contre-Autopsie
M. Cadiou avait été tué d’une balle de revolver dans la tête
(De notre correspondant particulier)
Brest, 17 février.
La contre-autopsie du cadavre de M. Cadiou a été pratiquée ce matin, à l’hospice civil de Morlaix, par M. Paul, médecin légiste de Paris en présence des magistrats des parquets de Brest et de Morlaix. Des déclarations de M. Paul, il résulte que Cadiou a été atteint d’un coup de feu dans la région de la nuque, du côté droit. La balle a suivi la nuque en obliquant de gauche à droite et d’arrière en avant, puis a tranché la carotide droite. Les lésions occasionnées par la balle étaient suffisantes pour causer la mort. Le docteur Paul a retrouvé la balle, du diamètre de six millimètres. La section de la gorge a été faite après la mort. Me Feillard n’a pas assisté à la contre-autopsie, il n’était d’ailleurs pas convoqué. L’expertise, qui est contradictoire en matière civile, ne l’est pas, en effet, en matière criminelle. Les viscères de M. Cadiou seront soumises au laboratoire de toxicologie.
Trois autres personnes pourraient peut-être faire connaître à la justice les difficultés que Cadiou a rencontrées de la part d’adversaires irréductibles qui convoitaient sa situation et menaient contre lui une campagne d’injures et de diffamations ; ce sont MM. Cloarec, député de Morlaix ; Vichot, avoué à Brest, et Jan, notaire à Brest, qui ont à maintes reprises reçu les confidences de Cadiou. Le juge d’instruction a l’intention de les entendre.
Un témoignage catégorique et qui tranche définitivement la question des dates a été recueilli par le juge d’instruction de Morlaix, c’est celui de M. Cabon, employé des postes, qui est venu affirmer sans réticence que le 1er janvier il avait vu M. Cadiou à Morlaix, alors que lui-même se rendait à la gare. Il avait salué l’administrateur, qui lui avait répondu par un bonjour amical.
De tous les témoins qui affirment avoir vu M. Cadiou après le 31 décembre, M. Cabon est le seul qui ait parlé à M. Cadiou ; aussi son témoignage est-il le plus important de tous ceux recueillis jusqu’ici. L’affirmation de M. Cabon renforce singulièrement les dépositions de toutes les personnes qui ont dit leur certitude d’avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier. Il apparaît de plus en plus que la police doive rechercher à Morlaix le fil qui la conduira vers la vérité. Qu’a fait M. Cadiou à Morlaix ? En quels lieux mystérieux a-t-il trouvé asile puisqu’il n’a paru, croit-on, ni à son pied-à-terre ni chez ses parents A-t-il quitté Morlaix mort ou vif et à quel moment ? M. Le Guiner, juge de paix à Quimper, qui était l’ami intime de Cadiou, questionné sur le sens mystérieux que l’opinion publique semble donner à l’affaire de la Grand’Palud, a déclaré : « Comment voulez-vous qu’il en soit ainsi ? Le ménage Cadiou, que je connaissais, était très uni ; la situation financière n’était pas obérée ; M. Cadiou était d’ailleurs d’une famille riche ; depuis son mariage, il travaillait uniquement en vue de l’éducation de ses enfants. Évidemment, c’est une affaire mystérieuse, mais vous pouvez être persuadés que la famille désire ardemment que la lumière soit faite. M. Cadiou avait beaucoup d’ennemis à Landerneau ; il était envié parce que ses affaires étaient prospères. L’hypothèse d’un crime passionnel ne résiste guère à l’analyse ; d’ailleurs, il faut dire que M. Cadiou était très maladif. Quant à celle du suicide, un esprit sensé ne peut l’admettre. »
Le journal le Nouvelliste de Bretagne a publié ce matin le résultat de l’enquête à laquelle s’est livré un de ses collaborateurs et qui a causé une vive émotion dans tout le pays. On y lit notamment : « Pour bien comprendre l’histoire de la Grand’- Palud, il faut rappeler deux choses : 1° l’usine était allemande et fut dernièrement écartée des adjudications parce que des fraudes et des malfaçons avaient été découvertes ; 2° le ou les auteurs du drame n’étaient pas de vulgaires assassins, ils avaient de puissantes relations et pensaient qu’un peu de mise en scène aurait sauvé leur situation. Ils se sont trompés. Sans la presse, les coupables auraient depuis longtemps étouffé l’affaire. »
Le Nouvelliste de Bretagne ajoute : D’après nos derniers renseignements, il se pourrait que l’assassin ne soit pas de nationalité française, mais le crime, dans ces conditions, aurait eu lieu en présence de témoins. »
Ajoutons que les magistrats ont saisi un revolver chez M. Pierre. Une autre piste serait suivie. Quant à Mme Cadiou, on pense qu’elle se portera partie civile.
19 février 1914 – p. 4
Le Crime de la Grand Palud
(De notre correspondant particulier)
Brest, 18 février.
M. Cadiou a donc bien été tué d’un coup de feu tiré par derrière.
L’examen du caoutchouc a confirmé les conclusions de la contre-autopsie. On a remarqué sous le col et le capuchon de ce vêtement la trace de la balle. Le coup a été tiré si près qu’une déflagration des gaz a fait fondre une partie du caoutchouc. Au moment où il a été tué, M. Cadiou avait son col et son capuchon relevés, il est donc à peu près certain qu’il a été tué en plein air et égorgé ensuite.
Le revolver saisi chez M. Pierre n’est pas l’arme qui a servi à commettre le crime. La balle retrouvée dans le cou de M. Cadiou est faite d’un alliage dans lequel se trouve du nickel en grande proportion, de plus, elle est longue et mince ; les balles contenues dans le revolver de M. Pierre sont au contraire plus grosses et plus courtes et en plomb, donc une erreur à ce sujet est impossible.
M. Pierre avait acheté au mois de juillet chez M. Marie, armurier à Landerneau, un revolver du calibre de six millimètres à balles blindées. Qu’est devenu ce revolver ? C’est ce que l’instruction cherche à établir. M. Marie a déclaré que la balle qui avait tué M. Cadiou pouvait s’adapter à cette arme.
M. Bossard, ancien gardien de nuit à l’usine de la Grand’Palud, a remis à M. Pierre, le 17 janvier, un revolver du calibre de six millimètres. Les commissaires spéciaux de Brest ont, hier, longuement interrogé M. Bossard.
Le docteur Paul a constaté hier, au Cours de sa visite, dans le taillis où fût enterré M. Cadiou, que l’assassin avait enseveli sa victime dans un endroit imprégné d’eau pour que sans doute la décomposition se fit plus vite.
M. Astre, procureur de la République, a, hier, au cours de sa perquisition au pied-à-terre de M. Cadiou, à Landerneau, constaté qu’un volume de Musset était placé en évidence sur un secrétaire et qu’il était ouvert à la page du poème de Rolla, Est- ce là une mise en scène ?
Mme Cadiou a décidé de se porter partie civile et a confié ses intérêts à Me Fleys. Me Feillard, avocat de M. Pierre, s’est rendu aujourd’hui à la maison d’arrêt du Bouguen, où il a eu une longue entrevue avec l’ingénieur, qu’il a mis au courant des faits de la journée. M. Pierre a conservé le même calme des jours, derniers. Il a demandé à son défenseur de faire le nécessaire pour qu’il soit entendu le plus têt possible par le juge d’instruction ; il a renoncé à tous les délais prévus par la loi.
Le juge d’instruction a entendu aujourd’hui M. Jan, notaire à Brest, que M. Cadiou avait mis au courant des difficultés qu’il éprouvait de la part d’adversaires irréductibles. M. Jan a déclaré se retrancher derrière le secret professionnel.
Notons que l’examen des papiers trouvés au domicile du directeur de l’usine de la Grand’Palud a commencé. On a perquisitionné au domicile de M. Cadiou et à celui de M. Le Grand [Legrand], l’ancien maire de Landerneau, qui avait décidé la création à Daoulas d’une usine concurrente à celle de la Grand Palud. On a saisi un certain nombre de documents et une lettre que M. Temming, de Buhl, bailleur de fonds de l’usine de la Grand’Palud, adressa en 1907 à M. Le Grand [Legrand], alors directeur de l’usine. La police recherche la valise de M. Cadiou et sa bicyclette.
Le frère de M. Cadiou a déclaré que tous les documents que possédait son frère contre les ennemis acharnés à sa ruine sont en sécurité.
20 février 1914 – p. 3
Crime de la Grand Palud
(De notre correspondant particulier)
Brest, 19 février. Le juge d’instruction a, ce matin, de neuf heures à onze heures, entendu M. Jacques Bossard, ancien veilleur de nuit à l’usine de la Grand Palud. Il s’agissait d’établir qui avait eu en sa possession, au moment du crime, le revolver de six millimètres à balles blindées acheté par M. Pierre.
Était-ce M. Pierre, était-ce Bossard ?
Bossard a déclaré qu’au mois de juillet dernier, il était entré en service à l’usine. L’ingénieur lui avait remis un revolver de huit millimètres en vue d’assurer efficacement son service de surveillance de nuit. M. Pierre l’avait engagé à cacher ce revolver dans sa paillasse ; ce qu’il fit, du reste.
Le 28 décembre dernier, Bossard tomba malade et le fut jusqu’au 6 janvier. C’est durant ce temps que le drame se déroula. Bossard revint à l’usine le 6 janvier et y resta jusqu’au 18. Ce jour-là, M. Pierre lui dit qu’il n’avait plus besoin de ses services de veilleur de nuit et lui signifia son congé. Bossard se disposa à partir et annonça à l’ingénieur, dans une lettre qui a été retrouvée au cours des perquisitions, qu’il lui remettait son revolver de huit millimètres, il indiquait même le numéro et les marques de fabrique, tout était précisé, ainsi que la boite de 25 cartouches qu’il avait en dépôt et dont il n’avait pas brûlé, écrivait-il, une seule. Le lendemain 19 janvier, comme il se disposait à aller porter le revolver à M. Pierre, il rencontra le contremaître Bignard, avec lequel il lia conversation. Ils décidèrent alors d’essayer l’arme et brûlèrent 9 cartouches.
Bossard n’a jamais eu entre les mains, prétend-il, d’autre revolver que celui que lui avait confié M. Pierre.
Juliette Juzeau, l’ancienne domestique de M. Pierre, à laquelle on a montré une balle en plomb de 8 millimètres et une en mallechort de 6 millimètres, a déclaré :
« Mon maître avait des balles comme celle de 6 millimètres que vous me montrez ».
Donc, il semble déjà bien établi que M. Pierre avait chez lui à tuer M. Cadiou un revolver semblable à celui qui a tué et qu’on n’a pas retrouvé au domicile de l’ingénieur. Où est ce revolver ?
Le juge d’instruction, de 11 heures à midi trois quarts, a interrogé à ce sujet M. Pierre, en présence de Me Feillard. L’ingénieur a commencé par faire connaître au juge d’instruction qu’à la suite d’une tentative de cambriolage du coffre- fort de l’usine, M. Cadiou avait donné des instructions pour que l’on fit des rondes de nuit. L’ingénieur avait donc acheté chez M. Lelièvre, armurier à Brest, rue de Siam, un revolver de 8 millimètres et 25 balles ; il avait remis le tout à Bossard. Il croit se rappeler que Bossard lui a rendu le revolver vers la mi-janvier ; il n’a pas compté les balles. Il savait que Bossard en avait tiré quelques-unes, mais il ne sait pas à quelle date.
M. Pierre a porté quelque temps le revolver dans sa gaine, puis l’a déposé dans le tiroir de sa table de travail ; il avait balles dans le barillet. Le revolver saisi le 17 février à son domicile est bien celui qui a été entre les mains de Bossard.
Le juge a demandé à M. Pierre : Possédiez-vous ou aviez-vous possédé un autre revolver ?
Oui, a répondu M. Pierre. J’en avait un autre que j’ai acheté en 1912 chez M. Marie, armurier à Landerneau ; j’avais acheté aussi une boîte de balles ; j’ai payé le tout 27 francs, je crois. J’avais acheté ce revolver avant le transport chez un peintre paysagiste d’une tourelle peinte en blanc et qui se trouvait dans mon jardin.
Je me rappelle que j’essayai les premières cartouches en m’abritant le visage derrière cette tourelle. Je n’avais jamais tiré de coups de revolver avant. »
Le juge d’instruction a présenté à M. Pierre un revolver et une balle blindée du calibre de six millimètres, qui ont été prêtés comme modèles par M. Marie, armurier à Landerneau. L’ingénieur a répondu : Je reconnais que le revolver et les balles sont semblables à celles que je possédais.
Qu’avez-vous fait de ce revolver ? a demandé le juge.
Je l’ai cédé à un voyageur de commerce vers les mois de février ou de mars 1913, c’est-à-dire avant la tentative de cambriolage du coffre-fort de l’usine. Je me suis défait de ce revolver parce que le cran de sûreté ne fonctionnait pas très bien. Je n’ai jamais eu deux revolvers à la fois, et vendu ce qui me fait dire que j’ai ais, c’est revolver avant la tentative de cambriolage du coffre-fort de l’usine. Combien l’avez-vous vendu ? Quinze francs avec les balles qui me restaient. L’acquéreur et moi avons discuté sur le prix de quinze francs. Comment s’appelle ce voyageur ? J’ignore son nom, que je ne lui avais pas demandé, non plus que le nom de la maison qu’il représentait. Il m’a dit qu’il s’occupait de vente de savon, d’huile et peut-être de café. Je lui ai dit que ces matières ne m’intéressaient pas. Il est venu chez moi au moment où j’essayais dans mon jardin le revolver.
De quelle contrée était-ce voyageur ? Je ne sais pas encore. Il était plus petit et plus jeune que moi, vingt-huit ans environ ; il portait un pardessus sombre et avait une canne.
« Je ne me rappelle pas la coiffure qu’il avait. Il n’avait avec lui aucune boîte d’échantillons.
Quelqu’un était-il avec vous au moment de la vente du revolver ? Non, j’étais seul avec ce voyageur dans le jardin.
Le juge a décidé de convoquer à son cabinet la somnambule de Nancy, Mme Hossmann [Hoffmann], afin de s’expliquer sur ses facultés étonnantes de double vision.
Mme veuve Cadiou et les deux parentes qui servirent d’intermédiaire pour la consultation de la pythonisse en question seront également entendues.
M. Cadiou avait l’habitude de voyages avec deux valises l’une de ses valises renfermait son linge, l’autre des papiers importants et sa correspondance. Or, il résulte des renseignements recueillis que les valises, après la disparition de M. Cadiou, n’étaient pas dans son pied-à-terre de Landerneau, mais qu’après elles y ont- été retrouvées. On avait supposé que la page de l’ouvrage de Musset, Rolla, placée en évidence et marquée au crayon, sur le secrétaire du pied-à-terre, l’avait été pour donner le change. Il paraît que l’auteur des coups de crayon suspects n’est autre que le commissaire de police qui avait parcouru le livre au cours des perquisitions. La confrontation de l’ingénieur avec M. Jacques Bossard a duré jusqu’à 6 heures et demie. M. Bossard a affirmé, devant l’ingénieur, qu’à la fin de juillet ou au commencement d’août, alors qu’il était occupé à travailler dans le jardin du moulin, Pierre lui a dit, au cours d’une conversation qu’il venait d’acheter un revolver. M. avait ajouté qu’il avait acheté un revolver avec un ami de Paris. Le juge d’instruction demande à M. Bossard :
N’est-ce pas avec M. Marie, armurier, que Pierre vous a dit ?
M. Bossard a répondu que l’ingénieur causait vite et qu’il était très possible qu’il lui ait dit cela, mais il n’a pas pu préciser autrement.
Pierre, interrogé, a déclaré qu’il n’a jamais dit à M. Bossard qu’il avait acheté un revolver ; il lui aurait seulement dit qu’il possédait une carabine.
On rapporte, d’autre part, que M. Marie, armurier à Landerneau, persiste à affirmer avoir, dans le courant du mois de juillet, vendu à M. Pierre un revolver du calibre 6 m/m, pour 38 francs. La fille de M. Marie a assisté à l’achat et le registre ad hoc fait mention de la vente. M. Pierre lui dit qu’il achetait le revolver parce qu’il venait d’acheter une automobile et qu’il en aurait besoin pour aller en route. Juliette Juzeau, l’ancienne bonne de Pierre, interrogée, a également déclaré que son ancien maître avait acheté un revolver quelques temps avant d’avoir reçu la limousine qu’il avait commandée.
M. Pierre est encore très calme en sortant, ce soir, du cabinet du juge d’instruction.
Me Feillard, son avocat, que j’ai interviewé, m’a déclaré :
Pierre espère bien que dans quelques jours le voyageur de commerce à qui a été vendu son revolver sera trouvé et viendra dire la vérité.
21 février 1914 – p. 4
Le Crime de la Grand Palud
Pas de nouvelles constatations
La judicieuse réflexion d’un témoin
(De notre correspondant particulier)
Brest, 20 février. Le juge d’instruction a, ce matin, de nouveau longuement interrogé M. Jean- Marie Cadiou, directeur d’une tannerie dans la banlieue de Brest et frère de l’ancien administrateur de l’usine de la Grand Palud. Le juge lui a demandé de lui dire tout ce qu’il savait au sujet de l’intervention de Mme Hoffmann, la somnambule de Nancy, en ce qui concerne la découverte du cadavre de son frère.
M. Jean-Marie Cadiou a renouvelé les déclarations qu’il avait déjà faites commissaires spéciaux et au juge d’instruction lui-même Mme Cadiou, veuve de la victime, lui avait adressé une lettre dans laquelle se trouvait la consultation de la somnambule. M. Jean-Marie Cadiou s’est alors rendu dans le taillis, où il a découvert le cadavre de son frère. Il a remis la lettre de sa belle-sœur et la consultation de la somnambule au procureur de la République. M. Jean-Marie Cadiou a déclaré qu’il ne savait pas autre chose.
Le juge d’instruction entendra demain Mme Hoffmann, la somnambule, dont la consultation a permis la découverte du cadavre de M. Cadiou. Me Feillard, avocat de M. Pierre, a été invité à assister à l’audition de Mme Hoffmann. Le parquet attache une grande importance à la déposition de la somnambule, qu’il a déjà reçue par commission rogatoire du juge d’instruction de Nancy.
Le juge d’instruction a eu, à midi, une entrevue avec M. Rousseau, m médecin légiste, qui procéda à la première autopsie. Le procureur de la République a eu de son côté, à midi, un entretien avec M. Paulin, commissaire spécial adjoint, qu’il a invité à vérifier de nouveau si, comme quelques témoins persistent à l’affirmer, M. Paul [Louis] Cadiou a été vu quittant Landerneau le 30 décembre, par le train de 4 h. 19 et se rendant à Morlaix, porteur d’une valise. Les brigades mobiles ont en effet, télégraphié ce matin au chef du parquet que M. Paul [Louis] Cadiou a bien quitté Landerneau le 30 décembre, à 4 h. 19.
Les commissaires de la brigade mobile ont opéré aujourd’hui une perquisition très minutieuse au Moulin, où M. Pierre avait ses appartements, et y ont saisi tous les papiers et toute la correspondance de M. Pierre et les ont apportés à la disposition juge d’instruction. La maison de
M. Pierre a été ensuite fermée.
L’ingénieur n’a pas été aujourd’hui extrait de la maison d’arrêt.
Les magistrats sont à cette heure convaincus de la culpabilité de M. Pierre. L’ingénieur a-t-il eu un ou des complices ? c’est dans ce sens que vont maintenant se diriger les recherches du parquet.
Le bruit a couru hier et aujourd’hui que M. Pierre s’était suicidé dans sa prison. Il n’en est rien ; je viens d’en avoir l’assurance au parquet.
Le 4 février, alors que les magistrats du parquet se trouvaient réunis autour du cadavre de M. Cadiou, dans le taillis de la Grand’Palud, parmi les curieux, composés de plusieurs ouvriers, une voix s’éleva, disant « Il y a eu un coup de fusil.» Étant donnée l’horrible blessure que portait M. Cadiou, cette réflexion n’attira pas l’attention des magistrats ; mais, à la suite de la contre-autopsie qui a permis de constater la présence d’une balle, M. le docteur Rousseau, qui se rappelait le propos, l’a rapporté au juge d’instruction. Ce dernier vient de charger le commissaire de la brigade mobile de faire des recherches pour découvrir la personne qui fit cette singulière et si juste réflexion.
(De notre correspondant particulier) Brest, 20 février. Le juge d’instruction qui avait convoqué pour demain à son cabinet Mme Cadiou, veuve de l’administrateur, a reçu une lettre de celle-ci accompagnée d’un certificat de médecin constatant que son état de santé ne lui permet pas de faire le voyage de Brest. Le juge d’instruction entendra demain Mme Hoffmann, Mme Saimpy [Sainpy], Mlle Guillemin et Mme veuve Richard, mère de Mme Cadiou.
22 février 1914 – p. 3
LE CRIME DE LA GRAND PALUD
Interrogatoire de la Somnambule
« A l’état de veille, a dit la pythonisse, je n’ai aucun souvenir du sommeil hypnotique »
(De notre correspondant particulier)
Brest, 21 février
Le juge d’instruction a entendu aujourd’hui Mme veuve Hoffmann, née Camille Simon, somnambule à Nancy ; Mme veuve Sainby [Sainpy], belle-mère du frère de Mme Cadiou, demeurant à Pont-à-Mousson ; Mlle Guillemin, demeurant à Paris, tante de Mme Cadiou ; Mme veuve Richard, mère de Mme Cadiou, demeurant à Morlaix et à Landerneau.
On sait que Mme veuve Saimpy [Sainpy], qui est une fervente de l’occultisme, eut recours aux bons offices de Mme Hoffmann, à qui elle s’était adressée antérieurement. Cette dernière, malgré la distance qui la séparait de la GrandPalud, ne se refusa pas à la tentative, et demanda seulement qu’on mit en sa possession un objet ayant appartenu au disparu. Mme veuve Saimpy [Sainpy] vint voir Mlle Guillemin pour la demande formulée par Mme Hoffmann. Mlle Guillemin en référa à Mme veuve Richard, qui, depuis le début du mois de janvier, est allée s’établir chez sa fille, Mme Cadiou, 91 bis, rue du Cherche-Midi, à Paris. Mme Richard, à l’insu de sa fille, s’empara d’une paire de gants ayant appartenu au disparu, et la remit à Mlle Guillemin, qui elle-même, sans tarder, l’expédia à Pont à-Mousson, à l’adresse de Mme Saimpy [Sainpy]. Cette dernière retourna chez Mme Hoffmann, et lui remit les gants. Quand Mme Hoffmann, endormie, parla, elle fit con maître que M. Cadiou avait été assassiné que le meurtrier était un homme grand, châtain, barbu, et avait de 30 à 35 ans ; il avait été aidé par un autre individu plus petit qui faisait le guet. Les circonstances dans lesquelles le crime avait été commis avaient été aussi relatées par la pythonisse, et l’information judiciaire, ouverte depuis, a confirmé ce récit. La pythonisse avait, en effet, indiqué qu’il était inutile de re- chercher le cadavre de M. Paul Cadiou dans la rivière qui passe à la Grand’Palud, et qu’il se trouvait à droite du moulin, au pied d’un talus, près d’un bois ; qu’un peu de terre le recouvrait. Le cadavre sera découvert, avait ajouté la voyante, et l’assassin arrêté.
On sait comment, à la suite de cette consultation, M. Jean Cadiou découvrit le corps de son frère.
Le juge d’instruction a d’abord interrogé ce matin Mme. Hoffmann, arrivée à Brest, accompagnée de son beau-frère. Celle-ci s’est en quelque sorte retranchée derrière le secret professionnel à l’état de veille, a-t-elle dit, je n’ai plus aucun souvenir du sommeil hypnotique, rien ne subsiste, j’ai tout oublié.
Le juge d’instruction a posé de nombreuses questions à Mme Hoffmann, et lui a demandé si elle n’avait pas lu les journaux ayant parlé de la disparition de l’administrateur de l’usine de la Grand’Palud ; si on ne lui avait pas fait de confidences à cet égard. Mme Hoffmann a répondu négativement ; je reçois trop de clients, a-t-elle dit, je n’ai pas le temps de lire les journaux.
Mme Saimpy [Sainpy] a été ensuite entendue par le juge d’instruction ; elle a confirmé la déclaration qu’elle avait faite sur commission rogatoire, au parquet de la Seine. Le juge d’instruction a procédé à une confrontation de Mme Hoffmann et de Mme Saimpy [Sainpy] ; toutes deux ont maintenu leurs déclarations précédentes.
J’ai vu, après cette confrontation, le juge d’instruction, qui m’a déclaré :
Je ne suis pas plus avancé qu’avant, le point que je voulais éclaircir est toujours aussi obscur.
Pourquoi n’avez-vous pas fait endormir Mme Hoffmann ; peut-être par elle auriez-vous appris qui avait assassiné M. Paul [Louis] Cadiou ?
Le juge m’a répondu que la justice ne pouvait pas se prêter à de pareilles comédies.
Le juge a entendu, cet après-midi, Mlle Guillemin et Mme Richard, qui ont confirmé leurs dépositions antérieures, reçues à Paris.
Les commissaires spéciaux se sont rendus, aujourd’hui, à la Grand’Palud, où ils ont fait procéder devant eux à des sondages dans la rivière qui coule en face de l’ancienne demeure de l’ingénieur, en vue de rechercher le revolver de 6 millimètres que ce dernier a eu en sa possession, et qu’on supposait que l’ingénieur avait jeté à l’eau en cet endroit. Les recherches n’ont donné aucun résultat.
Le parquet vient de charger un armurier de Saint-Étienne d’examiner la balle que le docteur Paul a trouvée dans le cou de M. Cadiou.
Le juge d’instruction, que j’ai revu ce soir, m’a dit « L’affaire reste en l’état, rien n’est changé à la situation d’hier ».
J’ai alors demandé a au juge d’instruction s’il n’avait pas, au cours des perquisitions, saisi des papiers importants, en lui laissant entendre que je visais l’affaire du scandale des poudres.
Le juge m’a répondu qu’à ce sujet il avait les lettres de dénonciation de Pierre au ministre de la guerre. Il a ajouté qu’il avait encore beaucoup d’autres papiers, mais qu’il n’avait pas eu le temps de les examiner.
On m’a affirmé aujourd’hui que des pièces du dossier du juge d’instruction avaient disparu. Je n’ai
Ni confirmation ni infirmation de ce bruit ; mais il est certain que le procureur de la République a fait changer la serrure du cabinet du juge d’instruction. Les juges n’en tendront pas de témoins demain, et mettront en ordre les pièces du dossier.
23 février 1914 – p. 2
Le Crime de la Grand Palud
L’imbroglio se complique. Une lettre adressée au docteur Paul. Comment certaines personnes expliquent l’intervention de la somnambule. L’affaire des poudres.
(De notre correspondant particulier)
Brest, 22 février. Le juge d’instruction s’est rendu ce matin à son cabinet et a mis un peu d’ordre dans le dossier de l’affaire de la Grand’- Palud. Il a reçu, d’autre part, la visite du docteur Rousseau, qui a procédé à la première autopsie du cadavre de M. Cadiou et qui a fait connaître au juge que, le matin de son arrivée à Morlaix, pour assister à la contre-autopsie, on avait remis, à l’hôtel où il était descendu, à M. le docteur Paul, une lettre à lui adressée, et qui portait le timbre : Quimper-Redon, 15 février, Le docteur Paul lut cette lettre et la lui communiqua. Cette lettre, longue, rédigée par une personne intelligente, commençait par attaquer le docteur Rousseau ; les termes de la missive décelaient, de la part de celui qui l’avait écrite ou fait écrire, un violent dépit des résultats de la première autopsie. La lettre donnait en même temps des précisions devenues depuis suspectes de lésions, et disait notamment que première été très mal faite ; il aurait fallu découper la nuque, disait la lettre ; c’était là le point important.
Le docteur Paul et le docteur Rousseau n’attachèrent pas sur le moment une importance quelconque à cette lettre, ils supposèrent seulement qu’elle avait été écrite par une personne malveillante à l’égard du médecin légiste qui avait procédé à la première autopsie. Cette lettre fut remise à M. Fachot, avocat général de la cour de Rennes, qui assistait à l’autopsie, et qui la confia à M. Brisset, inspecteur de la brigade mobile de Rennes. M. le docteur Rousseau estime maintenant que cette lettre a une réelle importance et qu’elle a été écrite ou inspirée par une personne au courant des circonstances dans lesquelles a été commis le crime. Le juge d’instruction a partagé cette manière de voir et a immédiatement demandé que la lettre en question lui fut retournée. Le juge et le docteur ont de sérieux soupçons sur celui qui serait l’auteur ou l’inspirateur de cette lettre.
Le juge d’instruction, que j’ai vu ce matin, m’a affirmé qu’aucune des pièces de son dossier n’avait disparu, comme le bruit en a couru. Le juge d’instruction a n’a été télégraphiquement avisé, dans la nuit de samedi à dimanche, de la déclaration faite dans un hôtel de Dinan, par un voyageur de commerce, M. Thévenot, d’après laquelle il serait celui auquel M. Pierre aurait, entre le 1er et le 5 janvier, montré le revolver avec lequel il a tiré plusieurs balles dans le jardin du Moulin, mais qu’il n’avait pas acheté ce revolver. Le juge d’instruction attache une grande importance à cette déclaration, mais il veut cependant faire vérifier ce récit.
Mme Hoffmann a quitté Brest accompagnée de son beau-frère.
Le juge d’instruction, qui avait invité Mme Cadiou à se rendre à son cabinet samedi, ne sait encore quand il pourra la convoquer à nouveau. « Mme Cadiou est, en effet, m’a dit le juge d’instruction, dans un état de santé très précaire ; elle est très fatiguée et très énervée. Le certificat médical qu’elle m’a fait parvenir m’a ainsi défini son état ».
Le juge d’instruction aurait cependant désiré confronter M. Pierre avec Mme Cadiou. Cette dernière m’a déclaré qu’elle n’a vu l’ingénieur que deux ou trois fois, mais M. Pierre a soutenu le contraire et a fourni des précisions à ce sujet.
Le ménage Cadiou était-il très uni ? Oui, m’a affirmé le juge d’instruction. M. Rouquier, commissaire divisionnaire, chef de la brigade mobile de Rennes, qui a opéré une perquisition dans le pied-à-terre, à Landerneau, de M. Paul [Louis] Cadiou, m’a déclaré à ce sujet : les papiers que j’ai trouvés dans la corbeille étaient des morceaux d’une lettre écrite récemment par Mme Cadiou à son mari, qui se trouvait à Landerneau pour un certain temps. J’ai pu reconstituer le texte de cette lettre, dont la lecture m’a prouvé que les relations des deux époux étaient excellentes. Dans cette lettre, Mme Cadiou s’exprime avec une tendresse non déguisée ; elle parle de ses enfants et dit à son mari qu’il doit être bien privé de leur absence, mais qu’il lui faut prendre courage et qu’il les reverra bientôt. Le ménage Cadiou était donc très uni.
Les dragages faits en présence des commissaires spéciaux à la Grand’Palud, en vue de rechercher le fameux revolver de six millimètres de M. Pierre, n’ont donné aucun résultat. On a cependant trouvé dans la maison de M. Pierre une baguette de revolver, mais ce n’est pas là un argument décisif
L’avocat de la famille Cadiou vient de visiter l’usine de la Grand Palud, sous la conduite de M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, et de M. Bolloch, liquidateur de l’usine.
La piste de Morlaix est désormais abandonnée, personne n’y croit plus, ni à Landerneau ni à Brest, et il faut en conclure que les témoins que la brigade mobile a entendus se sont trompés de date. D’ailleurs, aucun n’est bien affirmatif. Depuis les longs interrogatoires du juge.
Depuis les longs interrogatoires du juge, d’instruction et l’émouvante confrontation avec le veilleur de nuit Bossard, l’ingénieur paraît abattu. L’un de ses gardiens que j’ai vu m’a déclaré qu’il passait ses nuits sans sommeil ; cependant il ne cesse d’affirmer son innocence et dit qu’avant peu la vérité sera connue.
A la suite des bruits de son suicide, la plus grande surveillance est exercée au tour de lui sauf son avocat, personne n’est autorisé à l’approcher.
La déposition de Mme Hoffmann fait l’objet de toutes sortes de commentaires. Faut-il croire aux dires de la somnambule ? Évidemment non, et tout de suite on a recherché quelle pouvait bien être la mystérieuse personne qui a renseigné la somnambule. Voici ce qu’on raconte très sérieusement à ce sujet : ce serait une femme qui aurait connu toutes les phases du crime et qui peut-être même aurait été mêlée au crime, et qui prise de remords et voulant faire connaître la vérité, mais craignant de se compromettre, aurait fourni les renseignements donnés par la voyante de Nancy. On ajoute même que cette personne aurait confié son secret à un confesseur, qui n’aurait pu que lui conseiller d’en faire l’aveu et lui aurait même imposé comme expiation la condition d’en faire l’aveu. Après avoir pris conseil auprès de son confesseur, la femme aurait écrit toute l’affaire à la somnambule, qui se serait prêtée de bonne grâce à cette expiation.
Maintenant, quelle est cette femme ? On ne chuchote plus son nom, on le dit à haute voix, mais il est prudent dans ces circonstances de ne pas citer de nom.
Sous le titre « L’affaire Cadiou », avec le sous-titre « La catastrophe de l’Iéna », un grand journal de la région publie les lignes suivantes :
« La famille Cadiou se porte partie civile dans l’affaire Pierre, et celui-ci paraît bien décidé à se défendre très sérieusement ; il a laissé échapper quelques vagues menaces et je serais fort étonné qu’un de ces jours il ne se produise pas quelque gros scandale. Vous verrez que, pour légitimer ses dénonciations au ministère de la guerre, Il s’en prendra à la façon dont M. Cadiou fabriquait le coton-poudre ; il l’accusera de faits très graves et fera remonter jusqu’à lui la responsabilité de défectuosités qui ont entraîné la catastrophe de l’Iéna.
» C’est l’affaire des poudres qui peut revenir sur l’eau et beaucoup s’y attendent. Cela fera du bruit à Landerneau et ailleurs peut-être ».
Voici par ailleurs une note que la famille Pierre a fait paraître dans les journaux de la région : « Les amis de la famille Pierre offrent une prime de 500 francs au voyageur de commerce qui, à son passage à Landerneau, a acheté un revolver à M. Pierre, ingénieur à l’usine de la Grand’- Palud, et le prient de se faire connaître immédiatement. Cette vente a eu lieu en mars dernier dans le jardin du Moulin de la Grand’Palud, selon les indications de l’ingénieur ».
24 février 1914 – p. 2
Le Crime de la Grand Palud
(De notre correspondant particulier)
Brest, 23 février. Le juge d’instruction a commencé aujourd’hui à examiner les papiers saisis au cours des perquisitions opérées ces jours derniers.
Il a reçu cet après-midi la visite spontanée de M. Legrand, industriel, ancien’ maire de Landerneau, qui est venu confirmer par certains détails la déposition qu’il avait déjà faite.
La maison qu’habitait l’ingénieur au Moulin a été fouillée de fond en comble et rien au point de vue de la matérialité du crime n’a été découvert ; tous les vêtements de l’ingénieur ont été examinés avec le plus grand soin, nulle trace de sang out de terre n’a été constatée, pas plus que de récents lavages. Au Moulin, dans le jardin et à l’usine, on a cherché dans tous les coins et on n’a pas découvert la moindre petite balle blindée de six millimètres identique à celle trouvée dans le cou de M. Cadiou. Des fouilles ont été opérées dans le bois, des dragages dans l’Elorn, pour rechercher le revolver et autres instruments ayant pu servir à soulever la terre pour enterrer le cadavre ; toutes ces recherches sont demeurées vaines.
Des gens de Morlaix, disait-on, venus en automobile le 10 janvier pour visiter l’usine de la Grand’Palud, auraient déclaré avoir entendu des ouvriers raconter la scène suivante : Le 30 décembre au matin M. Cadiou serait entré en coup de vent à l’usine et aurait demandé au contremaitre « Qu’est-ce qu’il y a de nouveau ici ? Où est l’ingénieur ?» Et le contremaître aurait répondu « Il n’y a rien de nouveau. » Et M. Cadiou aurait repris : « C’est bon, s’il n’y a rien de nouveau maintenant il y en aura tout à l’heure. » D’après l’enquête de la brigade mobile ces faits se sont réellement passés, mais au mois d’août dernier, ce qui leur enlève toute espèce d’importance.
Un point qui reste incompréhensible pour les magistrats du parquet et les commissaires spéciaux, c’est l’endroit choisi dans le bois, sur le bord de la rivière, pour y enterrer le cadavre de M. Cadiou, et l’on se demande comment l’ingénieur, si c’est lui qui a commis le crime, crime exécuté avec une froideur mathématique, a pu être assez imprudent pour placer le corps de la victime à cet endroit, non loin de la route nationale. Plus on y songe et plus on est tenté de supposer que c’est longtemps après le crime que le corps a été transporté à cet endroit. C’est d’ailleurs là l’opinion qui continue à dominer.
Je vous ai fait connaître hier le texte de la lettre anonyme qui a été adressée au docteur Paul et qui lui a été remise le mardi 17 courant à son arrivée à Morlaix, M. Brisset, inspecteur de la brigade mobile, a reçu une lettre identique dont l’enveloppe portait également le timbre Quimper-Redon, 15 février. Cette dernière lettre parlait en outre du cardeur de matelas, de l’« homme cadavérique » signalé par l’Écho de Paris dans l’interrogatoire de l’ancien veilleur de nuit Bossard, et posait ce singulier point d’interrogation : Le sommier qu’on devait arranger n’a-t-il pas servi de cercueil provisoire à M. Cadiou ? Cette lettre a été écrite ou inspirée par la même personne qui a écrit celle au docteur Paul. Cette lettre, remise à l’avocat général de la cour d’appel de Rennes, a été réclamée par le juge d’instruction.
Le juge d’instruction n’a pas encore pris de décision à l’effet de savoir s’il doit recueillir par voie de commission rogatoire la déposition que M. Thévenot, voyageur de commerce, a faite au sujet du revolver de M. Pierre.
M. Thévenot a vu le revolver de six millimètres de M. Pierre ; il a vu l’ingénieur se servir de cette arme dans son jardin. A-t-il ou n’a-t-il pas acheté le revolver ? Là est la question que la justice doit éclaircir. M. Thévenot dit non, M. Pierre persistera-t-il à l’affirmer ?
Cet après-midi, on a procédé à la levée des scellés apposés sur les papiers saisis chez M. Legrand, industriel et ancien maire de Landerneau. M. Legrand a été entendu.
Le juge d’instruction a reçu aujourd’hui de M. Parc, négociant à Landerneau, une lettre lui faisant connaître, d’une source qu’il a indiquée, que, pendant la nuit du 30 au 31 décembre, vers une heure trente du matin, des toucheurs de bestiaux qui passaient devant la Grand’Palud, revenant d’une foire, ont eu leur attention attirée par des éclats de lumière qui scintillaient dans le taillis où le cadavre de Paul Cadiou fut découvert le 4 février. Les toucheurs crurent qu’il s’agissait de braconniers qui tendaient des pièges, ou de feux follets ; ils n’ont pas attaché d’importance à ce fait ; depuis, ils se sont rappelé que c’est dans la nuit qui a suivi la disparition de M. Paul [Louis] Cadiou qu’ils ont vu cette lumière.
25 février 1914 – p. 4
Le Mystère de la Grand Palud
(De notre correspondant particulier)
Brest, 24 février. J’ai vu aujourd’hui le juge d’instruction. Je continue mon information, me dit- il ; j’attends les aveux de M. Pierre.
Et les complices ? Persistez-vous à les faire rechercher et à établir le rôle qu’ils ont joué dans l’affaire ?
Il n’est pas question de complices, dans l’information. L’instruction s’efforce de transformer en certitudes les présomptions formulées contre l’ingénieur.
Et le scandale des poudres, ai-je demandé, aurez-vous à vous en occuper ?
Je ne sais ce que viendrait faire cette question dans l’instruction ouverte contre l’ingénieur, Un crime a été commis et j’ai à établir la culpabilité de celui qui est soupçonné et c’est tout le reste est de l’à-côté.
Alors, vous ne prévoyez pas le coup de théâtre annoncé ?
Pas du tout. Le seul coup de théâtre qui pourrait se produire, ce serait l’aveu de l’ingénieur.
Les journaux de Brest consacrent de longs articles à l’interrogatoire de la somnambule. J’ai voulu savoir ce que pense le juge d’instruction des critiques faites contre lui à ce sujet :
Mme Hoffmann, m’a dit le juge, a déposé comme témoin sous la foi du serment. Elle m’a dit ce que vous savez ; j’ai enregistré sa déposition, je ne pouvais faire autre chose.
J’ai d’autre part constaté que la déposition de Mme Sainpy était très nette, très formelle. Mme Sainpy avait une très grande confiance dans la science de la somnambule et elle a conservé cette confiance ».
Le juge d’instruction a examiné la consultation de la somnambule telle qu’elle a été faite à Mme Sainpy ; il a constaté que Mme Hoffmann avait fait certaines réserves ; elle a donné des indications d’ordre général qui ont pu tout au moins aider M. Jean-Marie Cadiou à retrouver le cadavre de son frère.
En somme, pour le juge d’instruction, la consultation donnée par la pythonisse est en réalité assez vague, assez imprécise et, étant donné qu’elle a pu connaître par les journaux la désignation des lieux, cette consultation n’a plus grand prix.
L’information au sujet des lumières qui auraient été vues dans la nuit du 30 au 31 décembre par des cultivateurs dans le taillis où fut découvert le cadavre a été cadavre a abandonnée. Le parquet fait rechercher dans tous les bureaux, de poste les télégrammes expédiés par les membres de la famille Cadiou du 25 décembre au 4 février.
M. Cadiou déclare que depuis quelque temps, toutes ses lettres sont décachetées, mais ceux qui y cherchent quelque chose seront trompés, il ne reçoit que des lettres lui demandant l’adresse de la somnambule de Nancy et il en reçoit tellement qu’il ne peut répondre à toutes.
– J’ai même, nous dit-il, reçu de Nice un télégramme avec réponse payée me demandant l’adresse de Mme Hoffmann ; il faut croire que la consultation était urgente.
Le juge de paix de Landerneau a fait connaître au parquet qu’une dame Page avait remarqué, sur un arbre voisin du lieu où fut découvert le cadavre de M. Cadiou, la présence de nombreux corbeaux, ce qui prouverait que le corps de M. Cadiou avait été déposé là depuis quelque temps.
26 février 1914 – p. 3
Le Mystère de la Grand Palud
(De notre correspondant particulier)
Brest, 25 février.
Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Le Lièvre, marchand d’antiquités et d’armes, demeurant rue de Siam, à Brest, qui, au mois de juin 1913, a vendu à M. Pierre le revolver de 8 millimètres qu’il y remit à Jacques Bossard, veilleur de nuit. L’ingénieur donna à M. Le Lièvre le nom de Bignard, qui est, on le sait, celui du contremaître de l’usine. Dans quel but l’ingénieur a-t-il donné ce nom ? C’est ce que le juge d’instruction va s’efforcer de connaître. Le juge d’instruction a présenté à M. Le Lièvre une photographie de M. Pierre ; mais le négociant n’a pas reconnu l’ingénieur, auquel, du reste, il n’avait pas fait attention le jour de la vente du revolver.
Le juge a, dans l’après-midi, entendu M. Vichot, avoué à Brest, ami de la famille Cadiou, au sujet des adversaires irréductibles de dernier, qui le menaçaient de lui ravir sa situation, et qui menaient contre lui une campagne de diffamations et d’injures.
M. Cloarec était aujourd’hui à Brest ; mais il n’a pas été convoqué par le juge d’instruction.
Le juge entendra demain Juliette Juzeau, ancienne bonne de M. Pierre, et Mlle Marie, fille de l’armurier de Landerneau qui vendit à M. Pierre le revolver de 6 millimètres.
Le juge interrogera, demain, à deux heures, M. Pierre ; Me Feillard, avocat, a été convoqué à cet effet. Le juge continuera ensuite à entendre toutes les personnes dont il estime les déclarations utiles en vue de la découverte de la vérité ; le juge attend le résultat de l’expertise de la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou, et dont M. Gravolla [Grivolat], de Saint-Étienne, a été chargé. Il attend aussi le résultat de l’analyse des viscères de M. Cadiou et de diverses commissions rogatoires adressées à différents parquets. Le juge a reçu aujourd’hui le dossier d’information du juge de Morlaix ; plusieurs personnes entendues par ce magistrat ont affirmé avoir vu M. Cadiou le 1er janvier à Morlaix, et ont fourni les indications les plus formelles et les plus précises.
Un témoin est venu déclarer que M. Cadiou s’était fait une fois endormir dans un hôtel de Morlaix par un employé des postes, et qu’il avait une très grande croyance dans les sciences occultes.
27 février 1914 – p. 4
Le Mystère de la Grand Palud
(De notre correspondant particulier)
Brest, 26 février. Le juge d’instruction a aujourd’hui, de une heure et demie à huit heures, entendu M. Marie, armurier à Landerneau, la fille de celui-ci, Mlle Julienne Marie, âgée de vingt ans, et Juliette Juzeau, l’ancienne bonne de M. Pierre. Le juge d’instruction a ensuite confronté les témoins avec l’ingénieur. M. Marie a, au cours de sa déposition, dit qu’au mois de mai dernier, à la fin du mois, un jeudi, croit-il, il avait vendu à M. Pierre un revolver de 6 mm. à balle blindée, pour le prix de 38 francs. Il n’en avait pas vendu de semblable en 1912. Il est, d’ailleurs, très rarement vendu de ces armes à Landerneau.
Mlle Julienne Marie a confirmé les déclarations faites par son père. Elle se souvient que lorsque l’ingénieur est venu chez elle, elle était encore en deuil de sa mère et que ce deuil touchait à sa fin. M. Pierre avait parlé devant elle de la nécessité de s’armer en raison des attaques qui pouvaient se produire à l’usine. Elle a cru que ces paroles se rapportaient à la tentative de cambriolage du coffre-fort de l’usine de la Grand Palud dont il a déjà été parlé au cours de l’affaire.
M. Pierre avait, on le sait, déclaré avoir acheté ce revolver vers la fin de l’année 1912, à M. Marie, pour la somme de 27 fr. Il l’avait revendu en février ou en mars 1913 à un voyageur de commerce dont il ne connaît ni le nom, ni la résidence.
L’ingénieur, confronté avec M. Marie et avec sa fille, a déclaré qu’il a pu se tromper de date en ce qui concerne l’achat du revolver et qu’il a pu aussi se tromper en ce qui concerne le prix. « Je n’ai, a-t-il dit, aucun intérêt à ne pas déclarer la date exacte à laquelle j’ai acheté le revolver et à ne pas dire le prix exact de celui-ci ».
Mille Juliette Juzeau a ensuite été entendue. Elle est restée plus de deux heures et demie dans le cabinet du juge d’instruction. « J’espère, lui a dit ce dernier, que vous allez dire aujourd’hui toute la vérité et tout ce que vous savez, Juliette Juzeau a déclaré qu’elle croit que M. Pierre a acheté le revolver de 6 mm. en juin ou juillet 1913 en prévision de l’achat de son automobile et aussi à la suite du cambriolage du coffre-fort de l’usine. Elle a vu le revolver entre les mains de M. Pierre et, sur sa demande, car elle voulait entendre une détonation, l’ingénieur brûla une cartouche devant elle. M. Pierre avait des balles en cuivre. Elle ne sait pas ce qu’est devenu le revolver. Elle n’a jamais vu le revolver chez M. Pierre. Elle n’a rien n remarqué d’anormal dans l’attitude de celui-ci. Elle a déclaré avoir dit toute la vérité ; si elle savait autre chose, elle le dirait à la justice. Le 29 décembre, M. Pierre lui a dit qu’il n’avait pas vu M. Paul [Louis] Cadiou. Le 30 décembre, M. Pierre lui a manifesté son étonnement de ne pas avoir vu M. Paul [Louis] Cadiou. M. Pierre a ce jour-là déjeuné comme d’ordinaire à l’usine. Il a diné le soir comme de coutume. Mlle Juzeau est certaine qu’il n’est pas sorti dans la nuit. Elle ne sait rien au sujet de la vente du revolver à un voyageur de commerce dans le cours de janvier ou de février. M. Pierre recevait souvent des voyageurs. Juliette Juzeau a été confrontée avec M. Pierre, en présence du défenseur de ce dernier. Quelques légères contradictions se sont produites dans les déclarations du témoin et de l’inculpé. M. Pierre a maintenu qu’il a vendu son revolver à un voyageur de commerce dont il ignore le nom et la résidence. Un inspecteur de la brigade mobile de Rennes est arrivé aujourd’hui à Landerneau pour prendre une série de photographies et de vues de l’usine de la Grand’- Palud Il a pris notamment des photographies de l’usine, de l’habitation de l’ingénieur, de la maison d’un fermier située en face, et plusieurs vues du bois et de l’endroit où fut trouvé le corps de M. Cadiou. Ces photographies seront jointes au dossier de l’affaire.
28 février 1914 – p. 2
Le Crime de la Grand Palud
(De notre correspondant particulier)
Brest, 27 février. Le juge d’instruction ne s’est pas occupé aujourd’hui de l’affaire Cadiou. Il entendra demain le docteur Prouff, médecin à Morlaix, et M. Huet, avocat dans la même ville, qui, au cours d’une visite à l’usine, a eu une conversation avec le contre-maître Bignard, et dont il lui rendra compte. Le juge d’instruction, que je viens de voir, m’a déclaré qu’il ne sait pas encore quand il fera revenir à Brest Mme veuve Cadiou, et qu’il attendra, pour lui imposer ce voyage, d’avoir d’importantes questions à lui poser.
M Feillard, avocat de l’ingénieur, a demandé au juge d’instruction de bien vouloir recevoir la déposition de M. Cloarec, député de Morlaix, et ami de la famille Cadiou, qui était au courant de la situation de l’administrateur, ainsi que des graves difficultés que lui créaient ses adversaires. L’ingénieur continue à être très calme, et il attend avec patience que la justice se rende compte que s’effondrent les présomptions établies contre lui.
Le juge d’instruction a convoqué pour demain à son cabinet M. Thévenot, le voyageur de commerce qui avait essayé le revolver de M. Pierre, et M. Le Roch, hôtelier à Landerneau, chez qui M. Pierre a pris pension à deux reprises différentes, en juin 1913 et en janvier 1914. M. Pierre sera mis en présence de M. Thévenot et devra déclarer si c’est bien à lui qu’il a vendu le revolver.
Les commissaires spéciaux de Brest se sont rendus à la Grand’Palud, à l’effet de rechercher si les balles tirées par M. Pierre sont bien des balles de six millimètres.
Mme Cadiou, qui s’est portée partie civile pour assurer toutes les recherches utiles, a l’intention de demander des dommages-intérêts.
1er mars 1914 – p. 4
Le Mystère de la Grand Palud
(De notre correspondant particulier)
Brest, 28 février. Le juge d’instruction a entendu, ce matin, Mme Laroch, qui tient un hôtel à Landerneau, et qui lui a déclaré que M. Thévenot, le voyageur de commerce, a séjourné dans son établissement à deux reprises différentes, en juin 1913 et en janvier 1914. Le juge d’instruction a, cet après-midi, entendu le docteur Prouff, demeurant à Morlaix, et M. Huet Kerbriant, avocat à Morlaix, qui lui ont déclaré qu’en janvier, s’étant rendus à la Grand Palud, ils ont eu une conversation avec le contre-maître Bignard, qui leur avait dit que, le 30 décembre au matin, M. Cadiou venait de rentrer de Paris ; il était entré dans le bureau de l’usine, et lui avait annoncé qu’il y aurait bientôt du nouveau. M. Cadiou et Pierre se rendirent dans le magasin, où ils discutèrent pendant près d’une heure et demie.
M. Bignard a reconnu qu’il avait bien fait à ces derniers le récit de cette scène ; mais que celle-ci s’était produite dans le courant du mois d’août. Les témoins ont persisté dans leurs déclarations respectives.
L’ingénieur Pierre a été confronté avec le contremaître ; il ne se rappelle pas avoir eu, à l’époque indiquée par le contremaître, une discussion avec M. Cadiou.
Le juge d’instruction a reçu aujourd’hui les photographies des lettres que l’ingénieur avait adressées au ministère de la guerre, pour lui faire connaître que des malfaçons étaient commises à l’usine la Grand Palud, en vue de dégager sa responsabilité. C’est après avoir eu connaissance de ces lettres, à Paris, que M. Cadiou partit aussitôt pour la Grand Palud, et fit à l’ingénieur la scène que M. Bignard place au mois d’août.
2 mars 1914 – p. 4
Le Mystère de la Grand’Palud
(De notre correspondant particulier)
Brest, 1er mars. Le juge d’instruction n’a pu entendre, hier, M. Thévenot, voyageur de commerce, et l’a fait convoquer pour mercredi matin, en vue de recevoir sa déposition et de le confronter avec M. Pierre.
Les commissaires de la brigade mobile de Rennes, actuellement à Morlaix, viennent d’interroger M. Louis Nicolas, frère de M. Nicolas, négociant, juge au tribunal de commerce de Brest, qui n’avait pu affirmer d’une façon catégorique la date à laquelle il avait rencontré M. Cadiou ; il hésitait entre le 27 et le 31 décembre. Il n’y a plus de doute maintenant, c’est bien le 31 décembre. Ce jour-là, en effet, M. Louis Nicolas avait un rendez-vous chez M. Erussard, notaire à Morlaix, avec un négociant au sujet d’un acte notarié. Le rendez-vous fut fixé à six heures du soir, immédiatement après l’arrivée du train venant de Brest. Or, ce jour-là, M. Louis Nicolas arriva chez le notaire avec un peu de retard ; il s’en excusa en disant que le retard provenait de ce qu’il avait eu une conversation avec son ami Cadiou sur le quai de la gare, M. Cadiou ayant voyagé dans le même train que lui. M. Erussard affirme que cette conversation a bien eu lieu.
C’est donc la preuve irrécusable que M. Cadiou était à Morlaix le 31 décembre, comme point de repère, l’acte, de Me Erussard est indéniable.
D’autre part, MM. Caramour et Cabon ont affirmé avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier et non pas un autre jour. Ces personnes trouvent étrange que l’instruction n’ait pas tenu compte de leurs déclarations et quand on parle devant eux de la possibilité d’un sosie, ils protestent avec énergie.
Il est reconnu que deux Allemands ont bien séjourné à la fin de décembre dans un hôtel voisin de la gare de Morlaix, mais le propriétaire n’a pas voulu parler de leur séjour, ne voulant être mêlé, ni de loin ni de près, à l’affaire Cadiou.
3 mars 1914 – p. 2
Le Mystère de la Grand Palud
(De notre correspondant particulier)
Brest, 2 mars.
Le juge d’instruction n’a pas pu aujourd’hui s’occuper de l’affaire du drame de la Grand Palud. La convocation qu’il a fait adresser à Saint-Malo à M. Thévenot, voyageur de commerce, pour mercredi, afin de faire sa déposition et d’être confronté avec M. Pierre n’a pas touché le témoin, qui est parti pour Caen ou Cherbourg.
Le juge considère que l’information va rester stationnaire jusqu’au 10 courant.
Me Feillard, avocat de Pierre, déclare que l’ingénieur attend que Mme Cadiou précise ses accusations contre lui pour dire ce qu’il sait au sujet de l’affaire des poudres.
4 mars 1914 – p. 4
Le Crime de la Grand’Palud
L’INSTRUCTION CHÔME
(De notre correspondant particulier)
Brest, 3 mars. Le juge d’instruction a été aujourd’hui télégraphiquement informé que M. Thévenot, le voyageur de commerce qui se trouve actuellement à Caen avait bien reçu la convocation qui lui avait été adressée et qu’il serait à Brest à la fin de la semaine. Il sera confronté avec M. Pierre qui aura à dire si c’est bien à lui qu’il a vendu son revolver de six millimètres.
Le juge d’instruction a reçu une lettre d’un voyageur de commerce disant qu’il avait acheté à Landerneau un revolver d’occasion ; il se demande si ce n’est pas celui qui aurait appartenu à M. Pierre.
Le juge entendra demain le juge de paix de Landerneau, en relations avec M. Cadiou, et qui dîna avec lui le 27 décembre.
M. Cadiou a-t-il été vu le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix ? Les témoins de cette dernière ville sont très affirmatif sur ce point.
Les dépositions de MM. Caramour et Cabon, qui ont vu M. Cadiou le 1er janvier, sont des plus formelles. Quel cas le parquet de Brest fera-t-il de ces dépositions ?
L’opinion générale est qu’à moins d’un événement bien improbable l’information ouverte contre M. Pierre est virtuellement terminée. Dans ces conditions, en présence de l’absence de preuve décisive, M. Pierre va-t-il bénéficier d’une ordonnance de non-lieu ? M Feillard répond affirmativement. Le défenseur ne croit pas que, dans ces conditions, le juge d’instruction puisse même envoyer le dossier à la chambre des mises en accusation.
5 mars 1914 – p. 4
Le Mystère de la Grand’ Palud
(De notre correspondant particulier)
Brest, 4 mars. Le juge d’instruction a reçu ce matin la déposition de M. Freund, juge de paix de Landerneau, qui lui a déclaré que c’est le 27 décembre qu’il a vu M. Cadiou pour la dernière fois. M. Cadiou lui avait donné rendez-vous à l’hôtel, où ils dînèrent ensemble. M. Cadiou était très gai, il mangea de fort bon appétit ; la conversation roula sur des questions de droit. M. Cadiou, ancien avoué, désirait la place de juge suppléant de la justice de paix de Landerneau, et il en avait parlé plusieurs fois déjà au juge. Il se déclarait enchanté de voir arriver la fin de l’année ; il comptait aller voir quelques amis à Morlaix, et partir, le 30 au soir, pour Paris, retrouver sa femme. « Il me donna, ajoute M. Freund, rendez-vous pour le lendemain, à l’hôtel où nous devions dîner ensemble ; mais il ne vint pas, et je ne l’ai plus revu ». M. Cadiou ne fit jamais connaître à M.Freund ses démêlés avec l’ingénieur Pierre ; il se montrait, au contraire, enchanté de la marche des affaires de l’usine, et particulièrement heureux d’avoir pu acquérir tout récemment les actions de la société. M. Freund a eu la conviction, dès les premiers jours de janvier, que M. Cadiou avait été assassiné, et que son corps serait retrouvé un jour ou l’autre aux environs de l’usine. Le juge de paix s’est rendu le 4 février à la Grand Palud, au moment où fut découvert le corps de M. Cadiou ; il a vu Pierre aider à enlever la terre qui recouvrait le cadavre. Le juge a été mis en présence de l’ingénieur, qui n’a présenté aucune observation à la déposition.
Le juge a reçu ensuite la déposition du maréchal des logis de gendarmerie de Landerneau, M. Faro, qui lui a fait connaître que, le 4 février, la jeune Quemeneur, fille de la débitante de la Grand’ Palud, est venue à bicyclette lui déclarer qu’on avait découvert le cadavre de M. Cadiou. M. Jean-Marie Cadiou est venu ensuite lui faire une déclaration semblable. Le maréchal des logis a vu M. Pierre enlever la terre qui recouvrait le cadavre ; il l’a vu également laver le caoutchouc de M. Cadiou, M. Pierre, confronté avec le maréchal des logis, n’a fait aucune observation sur la déposition.
M. Louis Nicolas, négociant, juge au tribunal de commerce, de Brest, est venu protester contre l’assertion parue dans un journal local, qu’il aurait été intimidé lors de sa première déposition devant le juge d’instruction. Après la déposition de ce témoin, on ne peut plus douter de la présence de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre.
J’ai demandé quelques explications à M. Adolphe Nicolas, frère du précédent, qui m’a confirmé la déposition de son frère. Mon interlocuteur s’étonne, comme d’ailleurs plusieurs autres témoins, du peu d’importance que l’on attache aux dépositions des témoins de Morlaix au sujet de la présence de M. Cadiou à Morlaix le 31décembre.
Voici ce que le juge d’instruction m’a déclaré à ce sujet :
Quel intérêt ai-je à ce que M. Cadiou ne soit pas allé à Morlaix le 31 décembre ? A la vérité, je considère comme invraisemblable la présence de M. Cadiou à Morlaix après le 30 décembre, car aucune des personnes qu’il devait aller voir ne l’a vu. Où aurait-il passé sa nuit ? Je ne prends pas parti dans la querelle qui divise la brigade mobile et la police spéciale sur cette question de Morlaix, Qu’on me donne la preuve de la présence de M. Cadiou à Morlaix après le 30 décembre, et j’avouerai que je me suis trompé et ferai amende honorable. Mon devoir pour le moment est de recueillir tous les renseignements pouvant éclairer la justice, et je crois m’en acquitter en conscience.
Est-il vrai, ai-je alors demandé, que vous soyez sur le point de rendre une ordonnance de non-lieu en faveur de Pierre ? L’étonnement se manifeste sur les traits du juge, qui me répond :
Il n’a jamais été question de cela. Comment pourrais-je statuer sur un cas avant d’avoir entendu tous les témoins, avant de connaître les résultats des expertises et de l’analyse en cours ? L’instruction n’est pas près d’être close, et il m’est impossible de vous dire actuellement comment elle se terminera.
6 mars 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRAND PALUD
M. Cadiou était-il vivant le 31 décembre ?
L’enquête semble l’avoir établi. S’il en est ainsi, l’ingénieur Pierre serait innocent.
(De notre correspondant particulier)
Brest, 5 mars. La question qui préoccupe maintenant le plus sérieusement les magistrats du parquet de Brest est celle de savoir si oui ou non M. Cadiou a été vu à Morlaix le 31 décembre. Il est bien évident, m’a dit aujourd’hui un des magistrats, que si M. Cadiou se trouvait à Morlaix le 31 décembre, toutes les présomptions relevées contre M. Pierre s’effondrent complètement, et qu’il ne reste plus rien. L’enquête à laquelle ont procédé les commissaires et inspecteurs de la brigade mobile a établi que M. Cadiou avait bien été vu à Morlaix le 31 décembre.
Le juge d’instruction n’a pas cru devoir prendre en considération leurs déclarations. Quant au procureur de la République, il a nettement déclaré : Quand même toute la ville de Morlaix viendrait affirmer qu’on a vu M. Cadiou le 31 décembre dans cette ville, je ne le croirais pas.
Me Feillard va, ces jours-ci, renouveler une demande de mise en liberté provisoire en faveur de Pierre.
Le Nouvelliste de Bretagne a publié un long article, intitulé : M. Cadiou était vivant le 31 décembre. Donc M. Pierre est innocent ; l’opinion demande une nouvelle instruction.
Nous croyons que M. Cadiou est arrivé à Morlaix le 31 décembre, Les adversaires de cette thèse disent : Ou a-t-il été tué ? On ne l’a pas vu chez lui. » C’est bien possible, mais Morlaix n’a pas qu’une maison et M. Cadiou a lui. Ce qui est certain, c’est qu’on l’a vu arriver à Morlaix et qu’on ne l’a pas vu repartir et qu’on ne l’a pas vu ailleurs. Il est donc mort à Morlaix, et mort subitement. A-t-il été assassiné ? S’est-il suicidé ? De toute façon il y eut après la mort une mise en scène, et on transporta vraisemblablement le cadavre en automobile.
Vous comprendrez que, pour aujourd’hui, je ne puisse vous citer la maison où M. Cadiou serait mort, d’où tout au moins le cadavre serait parti. On m’a donné l’adresse de cette maison, et le juge d’instruction ne doit pas l’ignorer. Entrer dans plus de détails serait prématuré. Quelle soit la vraisemblance de certains faits, on peut commettre une erreur. La justice a les moyens de chercher la preuve si elle le veut ; mais le veut-elle ? Jusqu’à présent, le parquet de Brest s’est obstiné à prétendre que M. Cadiou avait été assassiné, tellement convaincu que c’est de sa faute si le médecin légiste n’a pas procédé à une autopsie régulière, mais à de superficielles et inexactes constatations.
Alors on nous permettra de demander si le parquet de Brest, après les longs errements qui ont suivi la découverte du cadavre, après les divergences d’opinion qui ont surgi entre lui et la police mobile, est bien qualifié pour rester chargé d’une instruction qui doit être complètement refaite.
Le parquet général a déjà ordonné une nouvelle autopsie ; qu’il ordonne une nouvelle instruction. L’opinion verrait avec satisfaction l’instruction confiée à un autre magistrat, qui aurait avec l’indépendance d’esprit, ignorant tout de l’affaire jusqu’à ce jour, les loisirs nécessaires pour mener à bien une tâche formidable, trop lourdé pour le juge d’instruction de Brest, déjà accablé par toutes les affaires de son ressort.
La brigade mobile serait sur les traces de la personne qui aurait fait parvenir au docteur Paul, à son arrivée à Morlaix, une lettre anonyme lui signalant la blessure que M. Cadiou portait à la nuque. Est-ce cette personne mystérieuse qui sait tout du drame de la Grand’ Palud ?
Me Causeur a notifié à M. Pierre la constitution de partie civile, faite par Mme Cadiou.
Me Feillard, interrogé sur ce qu’il pense de cette constitution, a répondu : « Je suis le premier à m’incliner devant la douleur de Mme Cadiou ; mais je comprends difficilement qu’elle vienne se porter accusatrice dans une affaire toujours troublante, dans laquelle les faibles présomptions recueillies avec soin par le parquet paraissent s’effondrer les unes après les autres. On pourra, d’autre part, regretter cette constitution de partie civile par Mme Cadiou, qui aurait pu apporter des renseignements intéressants sur les révélations de la somnambule, et qui ne pourra plus désormais être entendue sous la foi du serment. »
Me Feillard a remis ce soir, au juge d’instruction, une requête, en vue de la mise en liberté provisoire de son client, sous caution.
7 mars 1914 – p. 4
De notre correspondant particulier
Brest, 6 mars.
Me Feillard a, ainsi que l’Écho l’a dit, déposé entre les mains du juge d’instruction une nouvelle demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur M. Pierre, avec caution.
Me Feillard a rappelé dans sa requête qu’il n’est plus possible maintenant de douter que M. Cadiou était bien vivant le 1er janvier. Il s’est appuyé pour s’exprimer ainsi sur les déclarations si précises reçues par le juge d’instruction de Morlaix. Il se demande, dans ces conditions, ce qu’il reste des présomptions relevées contre M. Pierre.
Qu’importe, a-t-il dit dans sa requête, que M. Cadiou soit venu pour la dernière fois à la Grand’Palud le 29 ou le 30 décembre et qu’il ait été vu ou non l’un de ces jours-là en compagnie de M. Pierre, puisqu’on a aujourd’hui la certitude qu’il était en vie le 1er janvier et qu’il n’a pu par conséquent être assassiné le 30 décembre à la Grand Palud.
Le défenseur a fait en outre remarquer qu’il ne subsiste rien de la déposition faite au sujet de la mauvaise humeur qu’aurait manifestée M. Cadiou contre l’ingénieur, puisque le contremaître de l’usine est venu déclarer que cette mauvaise humeur se serait manifestée au mois d’août 1913.
Me Feillard a également fait observer dans sa requête qu’il n’y a pas lieu d’attacher une importance quelconque aux explications données par l’ingénieur au sujet de son revolver de six millimètres. Quel intérêt aurait eu M. Pierre à donner un prix et une date inexacts de son achat ? Il n’a jamais contesté avoir fait l’acquisition d’un revolver à Landerneau. Pourquoi ne pas admettre que les souvenirs de M. Pierre aient été imprécis sur ce point ? La vente de ce revolver à un des voyageurs qui parcourent constamment la campagne n’a rien d’invraisemblable : M. Pierre était mécontent de son revolver, il le démontait souvent, a déclaré son ancienne servante ; il est donc tout naturel qu’il s’en soit débarrassé. Parce qu’on n’a pas encore retrouvé le voyageur, qui est mort ou qui n’a pas lu les journaux, il n’en résulte pas que l’ingénieur soit de mauvaise foi.
Si Pierre avait été le criminel intelligent que certains veulent voir en lui, il eût pu trouver au sujet de la disparition de son revolver des explications beaucoup plus vraisemblables, et qui l’auraient mis à l’abri de tout soupçon.
Passant à un autre ordre d’idées, le défenseur a exposé qu’on ne peut attacher d’importance à l’appréciation des gestes de l’ingénieur au moment de la découverte du cadavre.
Pour terminer sa requête, le défenseur conclut qu’il ne reste plus contre Pierre que des soupçons et rien que des soupçons, sans qu’on ait pu découvrir le mobile qui aurait amené l’ingénieur à commettre un tel forfait.
L’usine, d’ailleurs, a-t-il dit, était arrêtée. La disparition de M. Cadiou ne permet pas de laisser entrevoir pour l’ingénieur un avantage quelconque.
D’autre part, les révélations de la somnambule, la découverte du cadavre, la lettre écrite au docteur Paul depuis l’arrestation de l’ingénieur, tout cela ne semble- t-il pas mystérieux et ne permet-il pas de supposer que la justice s’égare en accusant Pierre et que les coupables sont à l’heure actuelle en liberté ?
Le juge d’instruction, d’accord avec le procureur de la République, a, ce matin, décidé d’opposer une fin de non-recevoir à la nouvelle demande de mise en liberté de l’ingénieur.
Voici les raisons de l’ordonnance qu’il a rendue à cet effet :
« Attendu que l’affaire n’est pas en état, que les témoins n’ont pas été entendus, que l’inculpé n’a pas été interrogé au fond, que tous les scellés n’ont pas été ouverts, que les rapports des experts ne sont pas déposés et que des investigations sur certains points visés dans la requête sont à peine commencées. »
L’ordonnance du juge d’instruction a été notifiée par ministère d’huissier, à l’ingénieur.
Me Feillard va, croit-on, se pourvoir contre l’ordonnance du juge d’instruction. Pierre a été conduit, ce matin, au cabinet du juge, où, en présence de son avocat, il a été procédé à la levée des scellés apposés sur les papiers saisis chez l’ingénieur. M. Thévenot, voyageur de commerce, n’est pas encore arrivé aujourd’hui à Brest ; il est attendu demain d’Andreville et il sera confronté avec Pierre.
M. Sébille, contrôleur général des recherches à la Sûreté générale, est arrivé à Brest. Il a eu, ce matin, une longue entrevue avec le sous-préfet.
M. Cadiou vivait-il bien le 31 décembre et le 1er janvier ? Telle est la question troublante qui fait, à Brest, à Landerneau et à Morlaix, l’objet de toutes les conversations. Il est intéressant de noter, à ce propos, que M. Erussard, notaire, qui a attendu M. Louis Nicolas, au sujet d’un acte, délivra à son propos, au frère du juge du tribunal de commerce de Brest, le dernier reçu de son carnet à souche de l’année 1913. Ce reçu ne put être délivré qu’à 6 h. 45 du soir, après même la fermeture du soir de l’étude, parce que M. Louis Nicolas était quelque peu en retard.
Le négociant fournit, en arrivant, l’explication qu’il s’était arrêté à causer avec M. Louis Cadiou sur le quai de la gare. Le commissaire de la brigade mobile a vu le talon qui lui fut délivré par M. Erussard ; il a même consigné le numéro dans son procès-verbal qui, par l’intermédiaire du commissaire divisionnaire, M. Rouquier, est parvenu au parquet de Brest. Ceci appuie encore d’une manière formelle les déclarations précises de M. Louis Nicolas.
A Morlaix, M. Cabon, facteur des télégraphes, persiste à déclarer qu’il a vu sur la place Pierre, à huit heures et demie du matin, le 1er janvier, M, Cadiou. Le directeur de la Grand’Palud lui répondit même : Bonjour monsieur Cabon. Le facteur remarqua que l’usinier baissait la tête et qu’il paraissait préoccupé. Comme depuis M. Cabon a su que M. Cadiou avait un furoncle sur le cou, il pense que c’est peut-être cela qui lui faisait baisser la tête. M. Cabon est sûr de ne pas se tromper.
Du reste, dit M. Cabon, si je m’étais mépris, l’homme que j’ai salué se serait étonné que je lui aie donné un autre nom remarque. En tout cas, si je m’étais trompé, il m’aurait répondu : Bonjour facteur et non bonjour Cabon.
M. Cabon termine ainsi son intéressante déclaration :
« Pour moi, je suis sûr, absolument sûr, que c’était bien M. Cadiou que j’ai vu le 1er janvier. Si son assassin venait me dire qu’il l’a tué le 31 décembre, je lui dirais que c’est faux. »
L’Écho de Paris a signalé en son temps un incident qui aujourd’hui prend une certaine importance : il s’agissait du passage d’une automobile dans les premiers jours de janvier, passage qui éveilla bien des soupçons de plusieurs personnes habitant Landerneau. Dans les premiers jours de janvier, en effet, par une des nuits très froides qui sévirent à cette époque, une automobile venant de la direction de Morlaix, à une allure effrénée, passa, vers deux heures du matin, sans corner, à Landerneau, vingt ou trente minutes plus tard, la même voiture repassa à la même vitesse, retournant dans la direction d’où elle était venue. Plusieurs personnes des environs furent également réveillées en sursaut. Cette voiture ne transportait-elle pas le cadavre de M. Cadiou ? Voilà un point qu’il paraît important d’élucider.
8 mars 1914 – p. 2
LE CRIME DE LA GRAND’PALUD
De nouvelles lettres, de nouvelles dépositions et le mystère persiste
[De notre correspondant particulier)
Brest, 7 mars.
Le mystère de la Grand’ Palud est loin d’être éclairci. M. Pierre, en prison depuis le 4 février, est accusé, on le sait, d’avoir assassiné M. Cadiou le 30 décembre, sur la route de l’usine au moulin, Or, des témoins dignes de foi affirment de la façon la plus formelle et la plus catégorique avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et même le 1er janvier.
Le juge d’instruction a entendu de nouveau ce matin M. Louis Nicolas, négociant et juge au tribunal de Brest, qui lui a déclaré que c’est bien le 31, à six heures du soir, qu’il a vu M. Cadiou près de la gare de Morlaix, en arrivant dans cette ville pour se rendre chez un notaire.
Le juge devait aussi recevoir ce matin la déposition au même sujet de M. Lemeillé [Lemeillet], négociant et associé de M. Louis Nicolas ; mais il est en voyage au Havre, et n’a pu arriver à Brest. M. Lemeillé [Lemeillet] accompagnait M. Louis Nicolas à Morlaix le 31 décembre,
Le juge a interrogé dans l’après-midi Mme Zaccone, habitant Morlaix, tante de M. Cadiou, qui a déclaré que, le 31 décembre, elle n’avait pas vu M. Cadiou, et elle a insinué que cependant, à chacun de ses séjours dans la ville, il ne manquait pas de venir la voir,
Si M. Cadiou a été vu le 31 décembre à Morlaix, où a-t-il passé la nuit ? Comment se fait-il que quelques personnes seulement ont aperçu M. Cadiou, alors que tous ceux qui le connaissaient à Morlaix, et ils étaient nombreux, ne l’ont pas vu ? Ce sont là, dit le juge d’instruction, des points que l’information n’a pu arriver à éclaircir.
Me Feillard, après avoir échangé plusieurs télégrammes avec Me Henri Robert, a formé opposition à l’ordonnance du juge, d’instruction opposant une fin de non-recevoir à la nouvelle requête de mise en liberté de l’ingénieur. Me Feillard m’a fait à ce sujet les déclarations suivantes :
« Je ne croyais pas que le juge d’instruction répondrait aussi vite à ma requête. Je croyais devoir encore attendre quelques jours. Des gens d’une honorabilité indiscutable affirment que M, Cadiou était bien vivant le 31 décembre ; c’est là ce qui importe, c’est là ce que nous retenons, puisqu’on n’a rien, absolument rien trouvé contre M. Pierre. »
M Feillard me parla ensuite de l’ingénieur : « Son attitude m’encourage, il est très confiant et il est certain que son innocence éclatera. A la maison d’arrêt, il consacre surtout ses instants à l’étude de la chimie qui l’intéresse par-dessus, tout. Comme l’ingénieur, j’ai bon espoir et je compte bien que Pierre pourra être rendu bientôt à la liberté et à sa famille qui l’attend avec une juste impatience ». La chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes va être saisie du pourvoi formé par M Feillard, et c’est elle qui va maintenant avoir à se prononcer à ce sujet.
L’Écho de Paris a annoncé le premier que la brigade mobile était sur la trace du personnage mystérieux qui adressa à Morlaix, au docteur Paul, la lettre que l’on sait pour attirer son attention sur la blessure que Cadiou portait à la nuque, faite par un coup de revolver et que tout le monde ignorait. La lettre disait il faut découper la nuque, là est le point intéressant.
Une lettre identique fut adressée en même temps à l’un des inspecteurs de la brigade mobile de Rennes. Ces deux lettres étaient conçues en termes choisis. Le mystérieux correspondant avait probablement tenu à donner ces indications à deux personnes, craignant sans doute qu’une de ses lettres fût égarée. Les deux lettres portaient le timbre Redon-Quimper.
M. Rouquier, chef de la brigade mobile, connaît, je l’ai appris aujourd’hui, le nom de l’auteur de la lettre. Ce serait une personnalité très connue à Morlaix et à qui Mme Cadiou aurait, certain jour, confié par télégramme une mission de confiance. Le juge d’instruction a confronté M. Pierre avec Mme Zaccone, L’ingénieur n’a fait aucune observation à cette déposition. Pierre a reçu aujourd’hui, à la maison d’arrêt, une carte-lettre qui lui a été adressée par M. Billiete [Boulier], facteur-receveur à Blincourt (Oise), lequel lui disait que s’il n’était pas lié par le secret professionnel, il fournirait des précisions sérieuses au sujet de son affaire, et souhaite bon courage à l’ingénieur.
Le juge d’instruction, après avoir lu cette carte-lettre, l’a fait remettre à M. Pierre. Le juge d’instruction a, ce soir, de 6 à 7 heures, reçu la déposition de Léopold Thévenot, voyageur de commerce pour le compte d’une maison de Salons (Bouches- du-Rhône), qui lui a déclaré qu’à la lecture des journaux il cru que c’était à lui que M. Pierre avait fait allusion au sujet de la vente de son revolver de 6 millimètres, et il a ajouté que M. Pierre ne lui avait jamais proposé la vente de son revolver.
M. Pierre, confronté avec Thévenot, en présence de M Feillard, n’a présenté aucune observation à cette déposition. Le juge d’instruction lui a alors demandé : « N’est-ce pas à Thévenot que vous avez vendu votre revolver de 6 millimètres ? » M. Pierre a répondu : « Non, c’est à un autre voyageur de commerce, plus petit et plus mince que Thévenot. »
Me Feillard remettra lundi au juge d’instruction l’opposition qu’il a formée à la décision du magistrat refusant la mise en liberté provisoire de M. Pierre. Le juge d’instruction transmettra tout le dossier de l’affaire Cadiou au procureur général de la cour d’appel de Rennes. L’information va donc subir un arrêt de quelques jours.
9 mars 1914 – p. 2
Le Mystère de la Grand Palud
L’avocat de Pierre forme un pourvoi contre l’arrêt refusant la mise en liberté provisoire de son client
(De notre correspondant particulier)
Brest, 8 mars. Le juge d’instruction entendra demain Mlles Cadiou, sœurs de M. Cadiou, au sujet de la visite que l’ingénieur leur a faite le 28 décembre à Cléder.
Il entendra également un pâtissier de Morlaix qui dit avoir vu le 28 décembre M. Cadiou à Morlaix.
Le juge d’instruction a l’air bien décidé à rechercher maintenant l’emploi du temps de M. Cadiou du 25 décembre au jour de sa disparition.
On assure qu’un revirement complet s’est produit au parquet de Morlaix, qui paraît aujourd’hui décidé à reprendre l’enquête sur les bases de la piste de Morlaix, piste suivie par la brigade mobile. C’est à la suite d’une entrevue du procureur de la République avec M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires à la Sûreté générale, de nouvelle orientation de l’affaire a été décidée.
M. Sébille se montre on ne peut plus sceptique sur les révélations de la somnambule et ne semble pas disposé à croire au don de double vue de la pythonisse.
Le juge d’instruction croit toujours à la culpabilité de Pierre, qui aurait agi sous l’empire de la haine et qui aurait, d’après lui, commis son crime au cours d’une discussion avec M. Cadiou.
L’Écho de Paris a fait connaître les considérants sur lesquels se base le défenseur, Me Feillard, pour sa demande de mise en liberté provisoire de son client.
Sans notifier cette requête à la partie civile, le juge d’instruction l’a rejetée sur les conclusions conformes du parquet. Me Feillard déposera demain entre les mains du juge d’instruction le pourvoi qu’il forme faisant opposition à son ordonnance.
Le juge d’instruction a mis en ordre aujourd’hui le dossier de l’affaire en vue de l’expédier à la cour d’appel de Rennes, car c’est la chambre des mises en accusation qui va désormais être chargée de l’incident.
Les recherches faites par les commissaires de la brigade mobile pour découvrir les auteurs de la lettre adressée au docteur Paul ont été couronnées de succès, mais il faut attendre avant de se prononcer sur les résultats de l’expertise qui a été ordonnée pour découvrir l’auteur de la lettre anonyme.
10 mars 1914 – p. 2
LE MYSTÈRE DE LA GRAND PALUD
L’ingénieur Pierre confronté avec M. Jean-Marie Cadiou
De notre correspondant particulier
Brest, 9 mars.
Le juge d’instruction a fait, ce matin, notifier à Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, la requête de mise en liberté provisoire de M. Pierre formulée par M Feillard. Conformément à l’article 118 du Code d’instruction criminelle, la partie civile a vingt-quatre heures pour présenter des observations à ladite requête, Me Vichot, que j’ai vu ce matin, m’a déclaré que la famille Cadiou ne présenterait aucune observation à cette requête.
Le procureur de la République a fait expédier à Paris, pour être soumise à une expertise, la pioche saisie chez Pierre et que l’on croit l’instrument du crime, ainsi que les vêtements de M. Cadiou.
Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Bossard, veilleur de nuit, qui a affirmé que, le 27 décembre, à sept heures quinze du soir, il a vu M. Cadiou au moment où il descendait du train venant de Morlaix. Le juge a également entendu Mlles Marianne et Marie-Louise Cadiou, sœurs de la victime, qui lui ont déclaré que, le 28 décembre, leur frère a passé la journée avec elles à Cléder ; il est arrivé à midi et reparti à trois heures et demie.
Le juge a également entendu M. Le Bolloch, liquidateur de l’usine de la Grand’- Palud, qui lui a fait connaître que le 28 décembre il a voyagé avec M. Cadiou, ce dernier se rendant à Cléder. Mme Le Cam, pâtissière à Morlaix, a déclaré au juge avoir vendu, le 28 décembre, des gâteaux à M. Cadiou.
Ces deux témoins ont été confrontés et ont maintenu leurs déclarations respectives.
Le juge a confronté ce matin Pierre avec M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime. Le juge a fait donner à l’ingénieur lecture des déclarations faites par M. Jean-Marie Cadiou les 4 et 20 février, M. Pierre a répondu qu’il n’avait aucune observation à faire.
M. Jean-Marie Cadiou, sans formuler nettement ses accusations contre M. Pierre, a déclaré au juge qu’il avait conviction que l’ingénieur était bien le coupable.
Vous avouerez, a-t-il dit à l’ingénieur, Vous avouerez et je vous forcerai à le faire, car j’apporterai des preuves évidentes de votre culpabilité. Je ne vous lâcherai pas d’ici là.
M. Pierre n’a cessé de protester de son innocence et a dit qu’il parlera quand le moment sera venu.
Vous pouvez formuler contre ma famille, a ajouté M. Cadiou, toutes les accusations que vous voudrez, cela ne me gênera en rien, ni moi, ni les miens. Mais parlez, je vous en prie.
M. Pierre n’a pas répondu.
L’auteur de la lettre anonyme adressée au docteur Paul le matin même de la seconde autopsie est très activement recherché par les commissaires de la brigade mobile, dont les recherches auraient, parait-il, abouti.
Le correspondant anonyme serait, affirme-t-on, un docteur très connu de la région et dont le nom est même cité. Ce docteur vient d’être interrogé par quelques journalistes et déclare qu’il est étranger à cette affaire. Ces lettres vont être soumises à un examen.
Jacques Bossard a été également entendu par le juge au sujet de certains propos qui auraient été tenus par Pierre sur M. Cadiou. L’ingénieur aurait dit, en parlant au contremaître Bignard : « Si M. Cadiou continue à m’embêter, je lui flanquerai une balle dans la peau. » Le juge d’instruction a confronté l’ingénieur avec M. Bossard, et ce dernier a maintenu ses déclarations. Le juge a décidé de faire interroger par commission rogatoire M. Boulier, facteur receveur à Blincourt (Oise), qui a dit que, s’il n’était pas lié par le secret professionnel, il donnerait des détails intéressants sur le drame de la Grand Palud.
M. Sébille, contrôleur général du service des recherches judiciaires à la Sûreté générale, a été reçu par le procureur général près la cour d’appel de Rennes, et son entrevue avec lui a duré trois quarts d’heure. M. Sébille a dit qu’à son avis, afin de coordonner les recherches, il convenait de confier la direction de l’information à une seule autorité. A la suite de cette entrevue, le procureur a décidé de continuer à confier la direction de l’information au juge d’instruction de Brest. M. Jean-Marie Cadiou, que j’ai vu soir, m’a confirmé la déclaration qu’il a faite ce matin au juge d’instruction, en présence de l’ingénieur : « Je ne le lâcherai, m’a-t-il dit, que quand j’aurai obtenu sa tête. »
11 mars 1914 – p. 4
LE MYSTÈRE DE LA GRAND PALUD
Le Cultivateur Bonnefoy SE RÉTRACTE
Il avoue s’être trompé en affirmant avoir vu M. Cadiou le 30 décembre
(De notre correspondant particulier)
Brest, 10 mars. L’affaire de la Grand’Palud va de surprise en surprise, elle est absolument déconcertante, me disait aujourd’hui le juge d’instruction.
M. Bonnefoy, cultivateur, dont la ferme est située en face de l’usine de la Grand’- Palud, qui, dans la déposition qu’il a faite devant le juge avait déclaré avoir vu, le 30 décembre, vers onze heures du matin, MM. Cadiou et Pierre se diriger ensemble de l’usine vers le moulin, a commis, dit-il aujourd’hui, une erreur de date. M. Bonnefoy n’était pas, en effet, le 30 décembre à la Grand Palud, il était à Landerneau, où il s’était rendu pour conduire un étalon. Parti de la Grand’Palud à huit heures du matin, il n’est revenu qu’à cinq heures du soir.
Mme Bonnefoy, que j’ai interrogée, m’a déclaré : : « Mon mari a tort de ne pas vouloir reconnaître qu’il s’est trompé. Il n’a pas vu M. Cadiou le 30 décembre, à onze heures du matin, puisqu’il était parti vers huit heures à Landerneau. Il ne rentra à la maison qu’à cinq heures du soir. J’ai dit à mon mari qu’il s’était trompé ; ma sœur et toute ma famille le lui ont également dit, mais il n’ose pas se rendre chez le juge d’instruction pour avouer son erreur. »
M. Autret, cultivateur, beau-frère de M. Bonnefoy, et qui habite la même ferme, m’a déclaré : « Je me suis rendu à Landerneau le jour où la commission italienne de remonte s’y trouvait, afin d’y acheter des chevaux. Or, la commission italienne est bien arrivée le 30 décembre. »
Enfin M. Bonnefoy, que j’ai vu aujourd’hui, m’a dit textuellement : « C’est vrai, je me suis trompé, je n’ai pas pu voir M. Cadiou le 30 décembre, puisque je me rappelle maintenant être allé, ce jour-là, à Landerneau. » M. Bonnefoy a ajouté : « Nous sommes partis, mon beau-frère et moi, vers huit heures et demie ou neuf heures. A mi-chemin, nous avons rencontré le domestique du maire de la commune et mon beau-frère monta dans la voiture de ce dernier. » M. Bonnefoy a encore ajouté que, depuis quelques jours, il lui semblait bien s’être trompé, le jour où il déposa devant le juge, aussi avait-il, depuis, demandé à de nombreuses personnes la date exacte à laquelle la commission italienne de remonte était venue à Landerneau.
M. Bonnefoy, très ennuyé de son erreur, a terminé en me disant : « J’ai bien vu M. Cadiou dans la matinée du 30 décembre, mais c’était avant huit heures ; il rentrait de l’usine et moi j’allais donner à boire à mes chevaux. Je suis sûr maintenant de n’avoir pas vu ce jour-là MM. Pierre et Cadiou ensemble. Oui, je me suis bien trompé. »
Le garçon de M. Caroff, meunier à la Grand Palud, a, de son côté, dit avoir rencontré M. Bonnefoy et son beau-frère alors qu’ils regagnaient leur ferme ; il a conversé quelques instants avec eux. Il a ajouté que, le 29 décembre, en rentrant de Plougastel, il avait entendu dire que M. Cadiou était venu au moulin avec M. Pierre et que l’usinier voulait acheter l’immeuble.
Cette déposition est très importante, puisqu’elle confirme les dires de l’ingénieur en ce qui concerne la journée du 29 décembre. C’en est donc fait, la déposition de M. Bonnefoy, principal témoin dans l’affaire, tombe et une enquête que j’ai faite à la gare de Landerneau établit bien que le 30 décembre il y eut des retards dans les trains. Le juge d’instruction, à qui j’ai fait part de mon enquête à Landerneau, m’a répondu avec étonnement :
« Je ne puis rien vous dire ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’au cours de la déposition que m’a faite M. Bonnefoy, il m’a affirmé, avec la plus grande précision, que c’était bien le 30 décembre, vers onze heures du matin qu’il avait vu M. Cadiou et M. Pierre ensemble. J’ai insisté, continue le juge, auprès de M. Bonnefoy pour qu’il rappelle bien ses souvenirs, en lui démontrant toute l’importance de sa déposition. Je ne comprends donc rien à son erreur. » Le juge va sous peu convoquer à son cabinet M. Bonnefoy en vue de recevoir, s’il y a lieu, une nouvelle déposition. Le juge d’instruction déclare que cette affaire est véritablement la bouteille à l’encre.
On a appris que M. Bouillier [Boulier], facteur-receveur à Blincourt, a prétendu avoir vu M. Cadiou à Paris le 4 janvier. Or, ce jour-là, la famille Cadiou est allée dans la maison de celui-ci à Landerneau et a vu les vêtements que l’usinier portait habituellement en voyage. C’est ce que m’a encore dit ce soir le juge d’instruction.
On a fait remarquer, hier, que M. Pierre, en quittant le cabinet du juge d’instruction où avait eu lieu sa confrontation avec M. Jean-Marie Cadiou, était très pâle. Il convient toutefois de dire que M. Pierre est très fatigué de son séjour à la maison d’arrêt et on ne sait au juste s’il faut attribuer cette pâleur à l’émotion ou à la fatigue. L’instruction a établi l’emploi, du temps de M. Cadiou pour les journées des 27, 28 et 29 décembre.
12 mars 1914 – p. 3
LE CRIME DE LA GRAND’PALUD
L’énigme reste entière
Mais sans doute réside-t-elle dans les révélations de la somnambule
(De notre envoyé spécial)
Brest, 11 mars.
Le mystère de la Grand’ Palud n’est pas de ceux qu’on éclaircit en un jour. Si plein de bonne volonté soit-on, telle diligence que l’on fasse, il n’est pas possible, par ce seul fait qu’on a foulé du pied le sol gluant et boueux de Brest ou de Landerneau, de trouver la clef d’une énigme à la recherche de laquelle sont attachés depuis deux mois un bataillon gens de loi et de police et une armée de reporters.
Au surplus, jamais l’affaire n’apparut plus embrouillée. La lenteur du procureur de la République à commencer son enquête, l’atonie du juge d’instruction sont responsables pour une part importante de cet état de choses, non que je veuille faire la leçon au procureur, M. Guilmard, ni au juge, le fort aimable M. Bidard de la Noë ; mais il est des questions qu’on ne peut s’empêcher de poser, parce qu’elles sont la logique et l’évidence mêmes.
D’abord, si, dès le premier jour de la disparition de M. Cadiou, le procureur de la République avait pris ses dispositions et fait interroger tous les témoins utiles, nous n’assisterions pas maintenant à cette débâcle de renseignements, à ces contradictions navrantes, tel le témoin Bonnefoy, qui, invoquant une défaillance de mémoire, vient ruiner aujourd’hui une accusation dont il fut la base.
En admettant ce retard préjudiciable comme un fait acquis et sur lequel il n’y avait pas à revenir, l’instruction n’en avait pas moins la partie belle. On a répété à l’envi que l’affaire était mystérieuse. C’est vrai ; mais elle cessait de l’être dès l’instant qu’une somnambule avait permis de découvrir le cadavre.
M. Jean-Marie Cadiou avait le droit de croire à cette somnambule ; le juge d’instruction n’en avait pas le droit.
M. Bidard de la Noë, qui est un charmant homme et qui occuperait avec distinction un poste de conseiller à la cour, ne devait pas laisser, en bon juge d’instruction, repartir la voyante de Nancy sans avoir obtenu d’elle les renseignements les plus formels et les plus circonstanciés. C’était le point essentiel de l’enquête. Pour y avoir manqué, il a favorisé le mystère, et a contribué à développer cette atmosphère de surnaturel qui convient tout à fait au caractère breton, mais ne convient pas à la justice. Il devait, en outre, obliger Mme Cadiou à subir une confrontation avec l’accusé Pierre. Je sais tout ce que pouvait avoir de pénible pour une veuve une pareille entrevue ; mais Mme Cadiou ne connaissait-elle pas l’ingénieur, alors qu’elle prétendait justement l’ignorer ? C’est un point qu’il eût pu être utile d’éclaircir. Pour avoir la laissé fuir ces deux occasions de faire peut-être jaillir des parcelles de vérité, l’enquête est entrée dans une ère de contradictions et de défaillances, et l’accusation elle-même se désagrège peu à peu.
Ces deux points sont les deux plus importants. Or, ce sont précisément ceux qui ne dépendent ni de la vigilance ni de l’activité du journaliste. Il n’est pas admissible qu’un personnage mystérieux détienne la vérité comme une liqueur secrète, et la distille à son gré par somnambules ou par lettres anonymes. Il faut le forcer à vider son flacon d’un seul coup, soit en le contraignant à se démasquer, soit en relâchant l’inculpé. C’est une de ces deux solutions que la justice doit choisir.
Or, elle ne paraît s’arrêter ni à l’une ni à l’autre.
En effet, signification a été, on le sait, faite à Pierre, hier, du refus de sa mise en liberté provisoire. Il a signé aujourd’hui un pourvoi contre cette ordonnance, ce qui lui a valu de venir au greffe et d’être enfermé ensuite te toute la journée dans le cachot contigu au palais de justice. C’est un endroit fort inconfortable et froid et Pierre, pour se réchauffer, en a fait, plusieurs heures durant, le tour à petits pas, silencieux et digne, tel le fauve captif.
GERARD BAUER
La balle qui tua Cadiou n’a pas été tirée par le revolver de Pierre. Voici, d’autre part, les renseignements que nous adresse notre correspondant particulier :
Par suite de l’opposition signée ce matin par Pierre, l’instruction se trouve momentanément suspendue.
Deux points qui, s’ils sont confirmés, peuvent devenir extrêmement importants, ont été précisés par notre confrère l’Ouest-Éclair. C’est d’abord l’affirmation par l’armurier de Landerneau, qui avait vendu le revolver disparu à M. Pierre, que ce revolver ne pouvait tirer des balles telles que celle retrouvée dans le cou de la victime. Cette balle dépasse, en effet, en raison de son blindage, le calibre de 6 millimètres. Or, le revolver acheté en mai 1913 par M. Pierre ne pouvait, affirme aujourd’hui l’armurier, contenir de ces balles.
Le second fait se rapporte à la vente de l’arme par l’accusé. On sait que Pierre affirma avoir vendu son revolver à un voyageur de commerce de, passage. Notre confrère croit connaître ce voyageur.
Mais ce détail n’a p plus d’intérêt, étant donnée la constatation faite au sujet du calibre de la balle qui tua M. Cadiou et qui, nous le répétons, ne pouvait s’adapter au canon du revolver de M. Pierre.
13 mars 1914 – p. 1 et 3
LE CRIME DE LA GRAND PALUD
Un coup d’œil en arrière
Une enquête sur quelques points qui n’avaient pas encore été précisés
(De notre envoyé spécial)
Brest, 12 mars.
Je voudrais, avant de reproduire les premiers éléments de mon enquête, apporter ici une affirmation très nette : celle que je fais cette enquête sans aucune idée préconçue. Je ne la fais ni pour ni contre personne. Dans toutes ces régions, les gens ont pris leur parti. Ils vous content, pour les besoins de leur cause, les plus extraordinaires histoires. Ils embrouillent des faits très simples, et s’offrent le luxe d’une imagination prodigue. Par ailleurs, on ne peut faire aucun fonds sur les témoignages plus ou moins précis des paysans, fermiers, pâtres, ouvriers de l’usine, qui se contredisent les uns les autres quand ils ne se contredisent pas eux-mêmes.
L’attrait d’être mêlé à une affaire retentissante, de jouer un rôle dans cette tragédie mystérieuse a pu séduire quelques hommes simples. Les témoignages formels de la première heure sont démentis main- tenant par ceux-là mêmes qui les avaient affirmés avec le plus de force. C’est ainsi qu’aujourd’hui le jeune berger Boulben, qui avait d’abord déclaré à l’instruction que, le mardi 30 décembre, il avait vu M. Cadiou et Pierre se diriger ensemble vers la maison de l’ingénieur, a fait, l’après-midi, à deux journalistes, une déclaration contradictoire. Or, c’est le témoignage du jeune Goulben [Boulben], qui formait, avec celui du fermier Bonnefoy, une des bases de l’accusation.
Ce n’est donc pas dans ces dépositions multiples et trop variées qu’on trouvera la vérité. J’insistais hier sur deux occasions que le procureur de la République et le juge d’instruction avaient eu de la connaître peut-être en partie, et je disais qu’il eût fallu faire préciser à la somnambule d’où elle tenait son don magique de double y aurait eu en vue.
Je disais enfin qu’il y aurait eu intérêt à confronter, pour qu’aucun point ne restât dans l’ombre, Mme veuve Cadiou et M. Pierre. Revenons avec des détails sur ce point. Mme veuve Cadiou déclaré à plusieurs reprises qu’elle ne connaissait pas M. Pierre et elle a désiré éviter une confrontation avec l’inculpé, désir auquel a accédé le juge d’instruction. Il demeure évident qu’il eût été pénible à Mme Cadiou, encore toute fatiguée et toute douloureuse, d’être mise en présence de celui qu’elle a des raisons de croire l’assassin de son mari, mais il eût été utile de le faire dans l’intérêt de la vérité pour cette raison que Mme Cadiou s’est méprise dans ses souvenirs. Elle connaissait M. Pierre.
L’enquête que j’ai faite à Landerneau aujourd’hui ne peut laisser de doute à ce sujet. L’un et l’autre se sont rencontrés pour la première fois en 1909, exactement le 4 avril. M. et Mme Cadiou avaient pris alors pension chez l’hôtelier Leroch, à Landerneau. C’était précisément le jour que M. Pierre débutait comme ingénieur à la Grand Palud. Il était aussi descendu à cet hôtel ; un peu désorienté, effacé et timide, il déjeuna en compagnie de la famille Cadiou, à la droite même de Mme Cadiou. Cette cohabitation dura dix jours. Mme Cadiou s’en fut et ne réapparut pas de quelque temps. Elle revint néanmoins à Landerneau, n’y faisant que de courtes apparitions. Elle y revint notamment dans une circonstance pénible, le 25 septembre 1911, lors de la mort de son frère, M. Richard, courtier maritime. Elle ne descendit pas chez son mari qui n’était pas dans la ville ce jour-là, et prit pension chez l’hôtelier Duval. C’est dans cette hôtellerie que Mme Cadiou eut le lendemain matin, à l’arrivée de son mari, une discussion avec lui et que d’aucuns ont prétendu violente. Mme Cadiou vit Pierre à l’enterrement de son frère et le revit plus tard chez elle, dans la propriété de Keranster (commune de Ploujean). Pierre y vint plusieurs fois déjeuner le dimanche en compagnie de M. Cadiou, de sa femme et des jeunes enfants. C’étaient des réunions reposantes et familiales. Pierre y prit même des photographies de Mme Cadiou. Il en est une où Mme Cadiou est accoudée sur une petite table de jardin, entourée de ses enfants. Pierre développa cette photographie, mais ne dut pas, sans doute, l’adresser à Mme Cadiou, puisque celle-ci la réclame par écrit à son mari « Dis à M. Pierre qu’il m’adresse la photographie qu’il a faite. Il prétend que les clichés sont mauvais. C’est pour ne pas les donner. C’est un timide. » Cette lettre, saisie dans les papiers de M. Cadiou, doit figurer au dossier. Quant à la photographie, Pierre l’avait conservée avec d’autres chez lui. C’était une assez grande épreuve qui, il y a quelques jours encore, traînait parmi les papiers jaunis et dispersés dans son habitation de la Grand’Palud. Donc Mme Cadiou connaissait Pierre. Il y a une conclusion à en tirer, mais je n’en veux tirer aucune.
Qu’on me permette de remarquer pourtant que Mme Cadiou n’a pas souhaité d’être mise en présence de l’inculpé ; qu’en outre, entre le moment de la disparition de son mari, qu’elle a attribuée par dépêche, on sait avec quelle hâte, à un crime, et celui de la découverte du corps, Mme Cadiou n’a pas paru à la Grand’Palud. Pierre demeurait toujours en liberté et Mme Cadiou était alors souffrante. Elle ne put ni ne voulut partir pour cette Grand’Palud, pluvieuse et battue des vents, cette Grand’- Palud où son époux venait de disparaître comme dans une rafale et où Pierre demeurait constamment seul, calme et muet. Mme Cadiou laissant à la justice le soin de retrouver un époux aimé attendit chez elle comme Pénélope. On sait que, malheureusement, M. Cadiou ne devait jamais y revenir !
GERARD BAUER
Le Mystère de la Grand Palud
(SUITE)
De notre correspondant particulier
Brest, 12 mars. Le juge d’instruction n’a pas interrogé de nouveau Pierre. Il a entendu deux témoins dans l’affaire de la Grand Palud. Il a continué à mettre en ordre le dossier, qui va être expédié à Rennes, en vue d’être soumis à l’examen de la chambre des mises en accusation près la cour d’appel. Notre confrère l’Ouest-Éclair annonce que son correspondant d’Alençon a rencontré dans un hôtel de cette ville le voyageur de commerce Meslay qui lui a déclaré que c’est par erreur qu’on a cru qu’il était celui qui avait montré à Janzé, à M. Simon, armurier, un revolver acheté aux environs de Landerneau. « Je ne suis pas ce voyageur, a dit M. Meslay. Peut- être un autre voyageur du nom de Meslay travaille-t-il habituellement en Bretagne. Dans ce cas, c’est à lui que se rapportent les faits dont parle l’armurier. Mais, encore une fois, il ne s’agit pas de moi. »
Un armurier de Saint-Étienne vient d’être chargé par le juge d’instruction de se rendre compte si la balle qui a tué M. Cadiou, et retrouvée dans le cou de ce dernier, a bien été tirée par un revolver de 6 mm. que Pierre possédait, suppose l’accusation, et que l’ingénieur a affirmé avoir vendu en février 1913.
Lettres de dénonciation que Pierre adressait au ministre de la guerre
Voici quelques renseignements relatifs, aux lettres de dénonciation adressées par l’ingénieur Pierre au ministère de la guerre :
Pierre a écrit trois lettres :
Dans la première, datée du 3 juin 1913, Pierre, qui ambitionnait d’entrer comme ingénieur dans une poudrerie de l’État, fit ses offres de service à M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres. « Il avait, disait-il, profité de la longue expérience de son prédécesseur allemand dans le traitement des « linters ».
Il continuait en ces termes :
« Dans un autre ordre d’idées, veillez en bon Français à ce qu’une même fourniture de coton ne soit pas payée à des fournisseurs différents. J’ai été contraint par mon patron de prendre ma part dans un bénéfice illégitime. Gagnant péniblement ma vie, j’ai, toujours reculé au moment de signaler le fait à M. Vieille. Je puis tout préciser, car je crois qu’il faut bien un peu se sacrifier pour sa patrie, Toutefois, je voudrais être sûr que la catastrophe ne m’atteigne pas dans mon gagne-pain. Je vous serais reconnaissant de ne pas divulguer cette lettre tant que je serai à Landerneau. »
M. Barral répondit en demandant des précisions.
Le 16 juin, Pierre adressa une seconde lettre, un peu plus explicite que la première, mais il prit encore la précaution de ne nommer personne ; les personnes en cause étaient désignées par les lettres A, B. C.
De nouveau, M. Barral pria l’ingénieur de s’expliquer clairement.
Alors, le 22 juin, Pierre se décida. La lettre qu’il écrivit contenait trois accusations contre Cadiou.
En premier lieu, il racontait en grands détails comment, selon lui, le 25 octobre 1910, un wagon de coton avait été payé par la poudrerie d’Angoulême à Cadiou après que la maison Potel, de Rouen, en avait déjà perçu la valeur quelques mois auparavant pour le compte de l’usine de la Grand’Palud. « Cadiou, disait Pierre, toucha de ce fait un supplément de 5,977 francs, qu’il partagea avec certains employés de la poudrerie, dont la complicité avait permis la fraude ».
Pierre se plaignait ensuite que la main-d’œuvre fût insuffisante à la Grand Palud pour ton. « Ce assurer le triage parfait du coton est de mauvaise qualité, disait-il. Il contient une grande quantité de brindilles de bois, de débris de cotonniers que l’opération du blanchiment laisse subsister après un triage imparfait. Or, on sait que les cellules de bois conservent une activité suffisante pour entraîner dans certains cas la décomposition de la poudre. »
Enfin, la poudrerie d’Angoulême, à
Enfin, Pierre dénonçait un nommé B…..à qui M. Cadiou faisait les fournitures à la poudrerie. « Cadiou, écrivait-il, envoie à M. B…. les numéros des balles de coton sur lesquelles il désire que des prélèvements soient faits ; de cette façon, les fournitures de Cadiou sont toujours conformes au cahier des charges. »
14 mars 1914 – p. 4
LE CRIME DE LA GRAND PALUD
Mon Enquête
Une conversation avec Juliette Juzeau
(De notre envoyé spécial)
Brest, 13 mars.
Au cours de l’enquête que j’ai faite à Landerneau, et où j’ai recueilli des témoignages précis sur les relations espacées de Mme Cadiou et de l’ingénieur Pierre, je n’ai pas voulu négliger une déposition qui pouvait être intéressante : c’est celle de la jeune Juliette Juzeau, servante et amie de Pierre.
Ce n’est point que l’on n’ait pas jusqu’à présent interrogé cette jeune fille ; on l’a crue dans le premier moment complice de Pierre ; il n’est pas de question que le juge ne lui ait posées ; on lui affirma qu’on tenait la vérité, qu’on l’avait vue Pierre transporter le cadavre de M. Cadiou. Elle répondit avec calme à ces affirmations, et jamais ne se contredit.
C’est une figure assez singulière que cette petite Bretonne au visage potelé, à la mine futée, mais pas désagréable. Je l’ai trouvée dans le logis de sa mère, situé non loin du port de Landerneau. La pièce est petite et propre minutieusement ; deux lits couverts de voiles blancs, une commode sur laquelle sont posés des coquillages, une petite croix, des photographies ; puis, devant la cheminée, un poêle, offert par M. Pierre, sont avec des chaises les seuls meubles de l’endroit. La fenêtre est ouverte, malgré l’air vif et l’humidité, et, du quai tout proche, monte comme une chanson monotone le mugissement atténué de la rivière coulant sous les arches.
Quand je me présente, Juliette se lève et va se mettre un tablier propre.
C’est encore un journaliste, mademoiselle. Vous en avez vu beaucoup ?
Plus que j’espère en voir, répond-elle aussitôt. Le ton n’est pas désagréable ; la jeune fille demeure debout, achevant de boutonner son tablier.
Que voulez-vous me demander ? reprend-elle.
Pas grand’chose, quelques précisions seulement. Est-ce que M. Pierre connaissait Mme Cadiou ?
Oui, monsieur, il m’en a parlé à plusieurs reprises, mais comme il m’aurait parlé d’une autre personne.
Il y avait chez lui une photographie de Mme Cadiou. Où l’avait-il mise ?
Avec d’autres, dans son laboratoire. Mme Cadiou n’est jamais venue au moulin ?
Non, du moins pas que je sache. M. Pierre écrivait-il souvent ? Oui, mais c’était scientifique. Quant à ses lettres, il ne me les confiait pas et les mettait lui-même à la poste.
Je vous remercie, mademoiselle. Il y a un silence pendant lequel la jeune fille m’observe, s’apprêtant à répondre au moindre questionnaire, mais je ne questionne plus. Je la regarde à mon tour. Elle a répondu avec sincérité et elle a l’attitude calme de quelqu’un sûr de son fait. Elle ne sait pas grand chose. Elle demeure toujours debout, le dos appuyé à la petite commode ; quand elle fait un mouvement le meuble s’entr’ouvre, légèrement ébranlé. Ainsi c’est là la femme qui remplit la vie sentimentale de l’accusé, qui fut sa servante et sa compagne, à qui il songeait à associer sa vie et à laquelle il ne confia jamais le secret de ses désirs ou de ses ambitions.
« Il est impossible, reprend-elle tout à coup et sans que je l’interroge, que M. Pierre ait fait une pareille chose. Je l’aurais su, et vous pensez bien que si je l’avais su j’aurais eu peur et que je l’aurais dit. Et puis, on a affirmé deux choses inexactes. On a raconté qu’à l’instruction il n’avait pas osé me regarder en face. Ce n’est pas vrai, il m’a regardé dans les yeux fixement. Il n’avait pas de raison de ne pas le faire. Comme on a dit aussi qu’il m’avait envoyé à Brest acheter du linge, le 31 décembre. Ce n’est pas la vérité. Je suis allée à Brest et de mon plein gré ; j’avais des emplettes à y faire, notamment l’achat d’un cadeau de jour de l’an pour ma petite nièce. Non ! M. Pierre ne m’a pas envoyée à Brest exprès. »
Juliette Juzeau se tait à nouveau. Elle est très affirmative, mais pas indignée.
Pour changer de conversation, je lui demande son âge : « Devinez ?» me dit-elle, coquette ; et comme je la rajeunie : « Je suis plus vieille, répond-elle. J’aurai t vingt-cinq ans d’ici peu. Ah ! c’est une année dont je me souviendrai ; je ne l’oublierai jamais ! M. Pierre vous aimait beaucoup ?» Elle ne répond pas directement. Il était très doux, mais très discret. Bien des fois il me parlait sans me regarder, le soir surtout. Alors je lui disais C’est à moi que vous parlez ? Il ne me regardait pas. Regardez-moi ! » Et la voix de Juliette devient un peu rageuse. Regardez-moi, je suis là. Il ne me regardait pas. Il semblait alors comme dans un rêve, préoccupé. Non ! mais vous savez, il pensait souvent à des choses compliquées, de la chimie, que sais-je, moi ?
La porte s’ouvre, et la mère de Juliette Juzeau paraît. C’est une vieille Bretonne aux cheveux blanchissants. Elle me regarde d’un œil méfiant, de l’œil d’une mère qui, depuis des semaines, défend sa fille contre les accusations de la malignité villageoise.
Je me retire. Je n’ai rien appris de sensationnel, mais je n’espérais rien découvrir qui le fût. Du moins ai-je quelques renseignements qui vont me permettre de continuer mon enquête, à moins qu’avant peu on ne nous ait livré la vérité tout entière. On affirme, en effet, en haut lieu, que les hommes de loi, notamment le procureur de la République, détiennent des preuves palpables de la culpabilité de l’accusé et le secret de l’affaire mais pourquoi ce magistrat le garde-t-il par devers lui comme un talisman ? Pourquoi laisse-t-il l’instruction languir, l’accusation se désagréger, les imaginations se donner libre cours ? Il serait maladroit, mais plaisant, que ce procureur ait caché si longtemps ses réserves. Il y aurait à Brest quelques augures confondus et quelques journalistes de moins. Je n’espère pas tant de la justice du Finistère.
GERARD BAUER.
P. S. Une erreur de transmission a fait imprimer, dans mon article d’hier : « Il y a une conclusion à en tirer, mais je n’en veux tirer aucune, » alors que j’avais écrit : « IL N’Y A PAS DE CONCLUSION A EN TIRER ET JE N’EN VEUX TIRER AUCUNE »
L’INSTRUCTION
Nouvelle déclaration du pâtre Pierre Boulben
De notre correspondant particulier)
Brest, 13 mars. Le juge d’instruction ne s’est pas occupé aujourd’hui du mystère de l’affaire de la Grand Palud. Il a groupé et numéroté les pièces du dossier en vue de l’expédition de celui-ci à la cour d’appel de Rennes. Sur l’ordre du procureur de République, M. Lecoz, commissaire de la brigade mobile, a, aujourd’hui, fait faire par sept ouvriers de la marine, chaussés de grandes bottes, aux environs de l’usine, autour de l’ancienne maison de l’ingénieur et aussi près de l’endroit où fut déterré le cadavre de M. Cadiou, des recherches en vue de retrouver le revolver qui a servi pour l’assassinat de l’usinier. Ces recherches sont motivées par ce fait qu’un parent de l’ancien administrateur de l’usine de la Grand Palud aurait déclaré au parquet que, le jour de la découverte du corps, il aurait vu jeter un objet, dont il n’a pu distinguer la forme, par une fenêtre du bureau.
Voici la déclaration que fait maintenant le petit pâtre Pierre Boulben, âgé de 13 ans, qui est en service chez Mme Quemeneur, débitante à la Grand Palud :
« Le mardi 30, dit-il, je n’ai pas vu ensemble M. Cadiou et M. Pierre. J’affirme que je ne les ai jamais vus ensemble ce jour-là. Il est bien exact que j’ai passé toute la journée du 30 décembre dans le pré qui fait l’angle du chemin qui conduit de la maison de ma patronne au pont et de celui qui mène de l’usine à l’habitation de l’ingénieur. J’étais là depuis un peu après huit heures et j’y suis resté jusque vers onze heures, certain. J’ai été appelé pour déjeuner. De cela je bien vu M. Cadiou entre 8 et 9 heures du matin. Il était seul et revenait de la route de Landerneau. Il passa sous le pont pour se rendre à l’usine. Je ne l’ai pas vu revenir. Je puis dire aussi que, jusqu’à l’heure du déjeuner, je n’ai pas vu M. Pierre descendre de chez lui pour aller à la Grand Palud. D’où j’étais placé, je voyais parfaitement les gens qui passaient sur les deux chemins. »
Et comme je demande à l’enfant comment il se fait, dans ces conditions, qu’il ait déclaré antérieurement qu’il avait vu M. Pierre et M. Cadiou, il me répond très exactement : « Je vous jure que je n’ai jamais dit cela. Je ne puis pas le dire puis que je ne l’ai pas vu. »
Mme Quemenneur, patronne du petit pâtre, déclare de son côté : « J’ai vu M. Cadiou le 30 décembre, vers 9 heures du matin, venant de la route de Landerneau. Il a passé devant chez moi pour se rendre à l’usine. Je ne l’ai pas revu depuis. Je ne l’ai pas aperçu avec M. Pierre. Tout ce qu’on a raconté de contraire à cela est absolument inexact. Je vous assure que je suis toute prête à en témoigner quand on voudra. »
15 mars 1914 – p. 3
LE CRIME DE LA GRAND’PALUD
Mon Enquête
Une conversation avec M. Jean-Marie Cadiou
(De notre envoyé spécial)
Brest, 14 mars.
J’ai dit, dès le début de cette enquête, quel souci d’impartialité me guidait. Je ne m’en dépars pas. C’est une des raisons qui m’ont déterminé, après avoir vu la servante-maîtresse de Pierre, à entendre un de ceux qui accusent le plus ardemment l’ingénieur, j’ai nommé M. Jean-Marie Cadiou, frère du mort.
Au surplus, cette démarche était nécessaire. N’est-ce pas M. Jean-Marie Cadiou qui, aiguillé et servi par les révélations de la somnambule, découvrit là où il était le cadavre de l’ancien avoué ? M. Jean-Marie Cadiou a l’allure honnête et simple d’un commerçant de province, ce qu’il est. Il est brun et une moustache abondante met une barre dans sa figure. Quand il vous parle, il vous regarde bien en face. Mais il est ardent et nerveux. On sent qu’il a le plus vif désir de venger son frère mort et d’accabler l’accusé. Quoi de plus légitime ?
Dès que je me suis trouvé en sa présence, je lui ai dit franchement ceci :
Monsieur, je fais une enquête impartiale, mais je m’efforce de la circonscrire sur deux points précis : 1° la découverte inattendue du cadavre après des révélations somnambulesques ;
2° la volonté exaucée de votre belle-sœur de ne pas être confrontée avec l’accusé. Vous plait-il de me répondre sur ces deux points ?
Volontiers, monsieur, je vais vous répondre.
Procédons donc par ordre. Commençons par un fait que j’ai éclairci moi-même. Votre belle-sœur prétendait ne pas connaître Pierre ; or, elle le connaissait. Le saviez-vous ?
Ma belle-sœur, à vrai dire, ne connaissait pas Pierre. Si elle l’a vu, ce ne fut que par hasard et en tout cas d’une façon très espacée.
Pourtant il est allé à plusieurs reprises, le dimanche, dans sa propriété de Ploujean.
Rarement, très rarement. Vous pensez bien que mon frère n’avait guère souci d’amener dans son foyer un individu dont il avait toutes raisons de se méfier.
Votre belle-sœur vous a-t-elle donné la raison qui l’a déterminée à refuser une confrontation avec l’inculpé ?
Ma belle-sœur, monsieur, n’a pas refusé. C’est le juge d’instruction, en voyant son état de légitime émotion, qui a différé cette entrevue.
J’ouvre ici une parenthèse. Comme je n’ai aucune raison de douter des affirmations de M. Jean-Marie Cadiou, je me permets de faire remarquer à nouveau, au sujet de son affirmation, combien l’instruction, dirigée de haut par le procureur de la République, fut menée bénévolement. C’était la sollicitude même. Je continuai ensuite en disant à M. Cadiou :
Excusez-moi de vous poser une dernière question sur ce premier point. Puisque vous savez quel homme était Pierre, croyez-vous qu’il eût été capable d’un amour contenu, aggravé par l’éloignement, le refus ou le silence, un amour exaspéré jusqu’au crime, jusqu’à l’aveu écrit même d’un crime ?
M. Jean-Marie Cadiou est demeuré un instant silencieux. Nous étions assis l’un devant l’autre dans un café, et il maniait nerveusement, pendant toute cette interview, le manche de son parapluie. Il me répondit :
Je comprends votre pensée, monsieur. Elle est ingénieuse et expliquerait évidemment bien des choses. Mais je ne crois pas qu’on doive s’y arrêter. Si quelqu’un eût possédé la preuve écrite du crime, il l’aurait livrée à la justice.
Ce n’était qu’une hypothèse. Voulez-vous que nous parlions de la seconde question. Je vais la résumer en une forme concrète et précise : sont-ce les révélations de la somnambule qui vous ont permis de retrouver le cadavre ?
Non monsieur.
Pourtant, c’est à la suite de ses déclarations que vous vous êtes rend là où vous avez trouvé le corps ?
Je cherchais depuis plusieurs jours dans ces fourrés. Je n’ai pas voulu abandonner mes recherches et je les ai continuées. Il s’est trouvé que les déclarations de la pythonisse étaient en partie exactes. Mais si elles ont pu m’inciter à continuer mes investigations, elles ne m’ont pas servi du moins à repérer la cachette précise. Vous attribuez donc votre succès au hasard ?
Au hasard et à la méthode, oui, monsieur.
L’endroit était pourtant assez difficile à découvrir quand on était dans le bois, et le bois est très vaste ?
Il se rétrécit à cet endroit et le champ de mes recherches s’en trouvait limité davantage.
J’ai alors demandé à M. Jean-Marie Cadiou son avis sur le crime. Il m’a parlé de Pierre en termes abondants et farouches. Il lui croit des complices et m’a même cité des noms. Toutes choses qu’il m’est impossible de reproduire.
A quoi attribuez-vous, ai-je encore demandé à M. Cadiou, cette façon un peu sommaire d’enterrer un cadavre ? L’ingénieur ne possédait-il pas des moyens plus certains ou plus scientifiques de faire disparaître le corps ? L’eau, la vase, les autoclaves ?
Je crois que Pierre voulait transporter le cadavre à Morlaix. J’avoue que je ne m’attendais pas à cette réponse. Je demandai quelques explications à M. Cadiou.
Oui, Pierre avait dit dès le commencement : « Cherchez à Morlaix », et je crois qu’il avait l’intention d’y porter le corps. Rien ne lui eût été plus facile : le cadavre avait été placé à un endroit au moins aussi rapidement accessible de la route que du bois. Il suffisait de traverser un petit ruisseau et un champ ; son automobile pouvait attendre au bas, sur la route, et dès lors rien de plus facile que de transporter ce corps maigre et petit.
J’avançai à M. Cadiou que ce projet eût été audacieux, compliqué et imprudent pour un criminel. Il me répondit qu’il était au contraire réalisable. Je pris soin de ne pas le contredire et notre entretien prit fin.
Le lecteur peut tirer de ces déclarations les conclusions qu’il lui plaît de faire, pour moi je n’ai pas d’avis. J’en aurais peut-être un si j’avais eu à ma disposition les moyens du juge d’instruction et je crois qu’à l’heure présente, en dépit d’une charge grave, je ne laisserais pas Pierre en prison. Le malheureux, qui claque des dents et souffre d’une violente éruption, demeure malgré tout silencieux et calme et semble endormi dans un rêve sans fin.
Nouvelles révélations Brest, 14 mars (23 heures) Des faits nouveaux et particulièrement graves, s’ils sont vérifiés et reconnus exacts, ont été relevés aujourd’hui par un rédacteur de notre excellent confrère de la Dépêche de Brest.
M. Léger s’est rendu cet après-midi à bord d’un vapeur où a travaillé pendant plusieurs jours le nommé Bossard, qui était veilleur de nuit à la Grand Palud.
M. Léger a recueilli les déclarations d’ouvriers auxquels Bossard aurait, ayant la découverte du cadavre de M. Cadiou, dit que ce dernier avait été assassiné et que son corps devait être enfoui dans les bois voisins du moulin.
Il dit, une autre fois, qu’il lui serait facile d’innocenter Pierre, mais qu’il ne le ferait pas, ayant contre l’ingénieur des motifs inapaisables de haine.
Une autre fois encore, il ajouta qu’au cours de ses rondes de nuit il avait fouillé dans les papiers de Pierre et qu’il y avait trouvé des lettres adressées à l’ingénieur par Mme Cadiou et dont les termes étaient très intimes.
Je dois ajouter que Bossard passe pour mal équilibré.
J’aurais voulu obtenir de lui la confirmation de l’enquêté du rédacteur de la Dépêche de Brest, mais Bossard a quitté son travail subitement, il y a deux jours. On a perdu sa trace et je n’ai pu le trouver nulle part.
D’autre part, le logis de sa mère est situé trop loin de Brest pour essayer de l’y joindre à cette heure tardive.
GERARD BAUER.
L’INSTRUCTION
De notre correspondant particulier
Brest, 14 mars. On a dit à plusieurs reprises que M. Cadiou avait un revolver et que celui-ci ne le quittait pas. Or, on n’a pas trouvé cette arme, ni sur lui, ni chez lui, et on se demande ce qu’elle est devenue. J’ai interrogé à ce sujet M. Bidard de la Noë, qui m’a fait la déclaration suivante : « Ce détail demande à être vérifié et les recherches seront entreprises pour établir si Cadiou avait un revolver et ce qu’est devenue cette arme. »
Le juge d’instruction a aujourd’hui constitué un dossier complet de l’affaire du drame de la Grand’Palud, qui va être incessamment expédié à la cour d’appel de Rennes. L’instruction va donc se trouver interrompue, m’a dit ce soir le procureur de la République.
16 mars 1914 – p. 2
LE CRIME DE LA GRAND PALUD
Mon Enquête
(De notre envoyé spécial)
Brest, 15 mars.
Comme je vous le laissais prévoir, j’ai voulu demander compte à Bossard de ses révélations sensationnelles, et je l’ai joint près de chez lui entre Brest et Landerneau. Bossard est jeune, mais il a déjà eu quelques histoires avec la gendarmerie de son pays et on est en droit de se méfier de ses bavardages. Dès que je l’entrepris sur ses accusations, il me répondit :
Mais je n’ai jamais dit tout cela, C’est complètement faux.
Pourtant vous avez fait à certains de vos camarades des déclarations qu’ils assurent formelles au sujet de l’assassinat de M. Cadiou, de l’ingénieur Pierre, de lettres trouvées chez lui.
Tout cela est faux.
Et il n’y eut pas moyen de le faire sortir de là.
La vérité est que le veilleur de nuit, comme tant de personnages mêlés à cette affaire, a voulu se donner de l’importance et faire croire qu’il savait beaucoup alors qu’il ne savait rien. Quel crédit accorder dès lors à tant d’autres déclarations, peut- être inspirées par les mêmes sentiments ? Il n’y a pas moyen, parmi tant d’affirmations contradictoires, de démêler le vrai du faux. Si aucun fait nouveau et de première importance ne se produit sous peu, je cesserai de courir à toute heure du jour les routes de ce pays.
Je suis retourné tantôt encore à la Grand’- Palud sans rien y relever de neuf ; il faisait un temps abominable ; le vent balayait dans le ciel noir des nuages lourds de pluie ; parfois des corbeaux traversaient en bandes le paysage désolé ; la bise était froide : c’est plus qu’il n’en faut pour prouver que le mystère devient monotone.
GERARD BAUER.
Un ami de M. Fortin, sénateur, aurait vu M. Cadiou le 5 janvier (?)
Brest, 15 mars. Chaque jour nous apporte sa version nouvelle ou tout au moins un fait nouveau. Je vous livre celui de ce soir, avec autant de scepticisme que celui d’hier.
Voici de quoi il retourne :
M. Heslouin, ancien chef de cabinet du préfet du Finistère, est arrivé aujourd’hui à Brest, venant de Paris.
Il a fait le voyage en compagnie de M. Fortin, l’honorable sénateur du Finistère. Au cours de ce voyage, M. Fortin lui aurait déclaré qu’un de ses amis avait vu M. Cadiou à Paris le 5 janvier.
Il nous est impossible de toucher ce soir M. Fortin, dont la résidence est fort loin de Brest. Nous le verrons demain, et peut-être nous démentira-t-il cette extraordinaire nouvelle.
Quai qu’il en soit, il serait assez singulier que quelqu’un ait vu M. Cadiou, alors qu’on signalait sa disparition dans les journaux et ne lui ait pas, dès cet instant, demandé des explications sur sa présence ! Mais tout est étonnant dans ce mystère. Nous avions déjà des Allemands, des ingénieurs, une somnambule, un député et un facteur. Voilà qu’on nous donne un sénateur. Que pouvons-nous exiger encore ? G. BAUER.
L’INSTRUCTION
(De notre correspondant particulier)
Brest, 15 mars. Le juge d’instruction a reçu ce matin la déposition de M. Boullier, facteur-receveur à Blincourt (Oise), faite au juge d’instruction de Clermont.
Le juge d’instruction de Brest possède donc maintenant le nom de l’homme barbu qui, le 4 janvier, à la gare Saint-Lazare, aurait rencontré M. Cadiou et lui aurait parlé.
Le juge d’instruction ne semble pas attacher une grande importance à la déposition de M. Boullier [Boulier] ; il va néanmoins faire vérifier le fait avancé par celui-ci et consulter la correspondance dont a parlé le facteur-receveur de Blincourt ; correspondance qui a été saisie.
Quelques journaux qui ont été retrouvés dans le pardessus de M. Cadiou portaient la date du 28 décembre ; on n’en a trouvé aucun portant une date ultérieure.
Le procureur de la République, que j’ai vu ce matin, m’a dit qu’il attendait le rapport du docteur Paul qui viendra, pense- t-il, jeter quelque lumière dans cette mystérieuse affaire.
On dit, monsieur le procureur, que vous avez déjà des preuves certaines, irréfutables, de la culpabilité de Pierre mais que vous ne voulez pas encore les faire connaître ?
Non, m’a répondu le procureur, je n’ai rien de précis à ce sujet ; rien, et encore rien. J’ai de graves présomptions contre Pierre, c’est tout. Je ne puis rien vous dire autre chose.
Il devient évident qu’un malaise de plus en plus grand plane sur toute cette affaire et que le malaise s’aggrave de jour en jour du fait que l’instruction se trouve forcément entravée, le juge n’étant pas encore en possession du rapport sur la contre-autopsie. Il y aura cependant un mois demain qu’elle a eu lieu. Je n’oserais pas, dans ces circonstances, avancer qu’elle ne pourra pas tenir tout ce qu’on en attendait. Ce retard prolongé, qui paraît anormal à tous, provoque dans le public des commentaires peut être désagréables mais à coup sûr justifiés. Il y a, en effet, si on se place au point de vue de la culpabilité de Pierre, une question à laquelle il importait de répondre au plus tôt, c’est celle de savoir si la balle a été tirée avant ou après la mort. Cette question est capitale, nos lecteurs comprendront pourquoi. Huit jours, au grand maximum, suffisaient pour résoudre le problème ; si l’expert n’a pas de certitude sur ce point maintenant, il n’en aura jamais évidemment.
Une autre question d’une extrême importance aussi et qu’on semble négliger à tort depuis quelque temps, est celle de savoir si le cadavre était exsangue ? C’est là une constatation à laquelle la contre-autopsie permettait de répondre immédiatement. Les examens de laboratoire n’apporteront aucune lumière sur cette question qui pourtant ne semble pas encore résolue. Tant que ces deux points ne seront pas clairement élucidés, l’instruction sera forcément hésitante et les magistrats chargés de l’information ne pourront prendre parti entre le crime ou le suicide, deux hypothèses également possibles à l’heure actuelle. Il faut st cependant prendre parti, la marche de l’instruction doit s’inspirer du résultat de l’autopsie ; le contraire ne peut avoir lieu à aucun prix.
17 mars 1914 – p. 2
LE CRIME DE LA GRAND’PALUD
Une Lettre de Mme Cadiou
Nous recevons la lettre suivante, que notre impartialité nous fait un devoir d’insérer :
Paris, 15 mars.
A monsieur le directeur de l’Écho de Paris,
Monsieur,
Si votre correspondant de Brest a entrepris de me faire sortir de mon silence, il vient d’y réussir.
Je me dois, en effet, je dois à mes enfants de ne pas laisser passer sans une protestation révoltée ce que j’ai lu ces jours derniers dans l’Écho de Paris.
Votre correspondant croit avoir relevé contre moi deux faits :
1° J’aurais déclaré ne pas connaître M. Pierre, alors que je le connaissais parfaitement ;
2° J’aurais refusé d’être confrontée avec lui.
De cette double constatation, votre correspondant ne craint pas de tirer, par voie d’insinuations, les conclusions les plus infamantes pour moi.
Aux insinuations, je n’ai rien à répondre ce sont des insinuations.
A la double assertion de faits, j’oppose un double et formel démenti :
1° Je connaissais M. Pierre aussi peu que possible. Je n’ai jamais, pour reprendre une expression de votre rédacteur, « cohabité » avec lui à Landerneau, ni ailleurs ; je l’ai reçu trois fois en trois ans à notre propriété de Ploujean ; invité par mon mari à déjeuner, il est venu le matin pour repartir l’après-midi. Et c’est tout !
C’est à ces courtes visites que se sont bornées nos relations. Ai-je besoin de dire que je n’ai jamais écrit à M. Pierre ? Et qu’il ne m’a pas davantage écrit à moi- même ? Toute affirmation contraire est un mensonge.
2° Je n’ai jamais refusé d’être confrontée avec M. Pierre. J’ai été entendue par M. le juge d’instruction le lendemain des obsèques de mon malheureux mari, étant encore dans toute l’émotion de l’affreuse découverte. Si le juge n’a pas cru devoir me mettre ce jour-là en présence de M. Pierre, il n’y a que votre correspondant pour le blâmer de cette « sollicitude ». Dès que j’ai appris par la suite que le juge désirait me confronter avec l’accusé, je me suis empressée de me mettre à sa disposition. Est-ce ma faute si je n’ai pas encore été convoquée ?
Voilà pour le fait.
A mon tour, je conclus :
Je n’ai, monsieur, aucune raison de ménager M. Pierre. Je me suis constituée partie civile sans me laisser émouvoir par des menaces de révélations et de scandales qui devaient être vaines puisqu’elles ne se sont pas produites. Je n’ai d’ailleurs reçu de lui, même pour les repousser, ni hommage, ni confidence. J’ignore malheureusement tout du crime dont on l’accuse, sauf ce que l’instruction en a révélé. J’attends simplement que sa culpabilité soit prouvée. Je pense seulement et j’espère n’être pas seule à penser que vos enquêtes n’en avanceront pas la solution, qu’il appartient à la justice seule de la chercher et qu’elle manquerait à son devoir en désespérant si tôt de la trouver.
J’ose espérer, monsieur, que « l’impartialité de vos informations vous permettra de publier cette lettre à la place où elle doit l’être.
Veuillez croire à mes sentiments distingués.
M. CADIOU.
Mon Enquête
Les dires du sénateur Fortin. – La déposition du facteur Boullier [Boulier]
(De notre envoyé spécial)
Brest, 16 mars. Dans un mystère aussi épais que l’affaire Cadiou et où l’imagination ajoute encore à la singularité des circonstances, il ne faut rien laisser dans l’ombre. Si invraisemblable qu’il se présente, il nous faut vérifier chaque fait et le retenir ou l’écarter selon les résultats de l’enquête. Je vous ai télégraphié, hier, les propos tenus par M. le sénateur Fortin à un compagnon de route, M. Heslouin. J’ai tenu à me les faire confirmer par M. Fortin lui-même. Aussi me suis-je fait conduire, dès patron-minette, au Ploudalmezeau, où demeure M. Fortin pendant son séjour en Bretagne. C’est un bourg important, distant de 28 kilomètres de Brest. Par hasard, il ne pleuvait pas, le vent avait balayé le ciel, un soleil clair faisait miroiter les toits campagnards. J’ai trouvé M. Fortin au milieu du bourg, où il vaquait à ses occupations, reprenant contact avec ses électeurs.
Je lui ai dit tout de suite le motif de ma visite :
– Le fait n’est pas tout à fait exact comme vous me le présentez, mais il n’en demeure pas moins vrai à sa base. C’est, en effet, un de ses amis, que je connais, qui habite cette région et qui avait rencontré et parlé à M. Cadiou à Paris, au commencement de janvier.
Comment se nomme cette personne ? Je ne peux pas vous le dire tout de suite, a répondu le sénateur. Il est inutile de mêler encore un nom à cette affaire, où il s’en trouve déjà mêlés de si nombreux. Je tiens à vérifier moi-même cette version nouvelle et, selon les résultats acquis, je la ferai ou ne ferai pas de communication au juge d’instruction. Au revoir, monsieur !…» Mon insistance ne vainquit pas la discrétion de M. Fortin ; au surplus, M. Fortin était attendu par le secrétaire de la mairie : j’eusse été navré que cet honorable fonctionnaire attendît et je pris congé du sénateur.
Voilà pour la première information de ce jour.
Il en est une autre dont je vais vous rendre compte point par point. Elle concerne la déposition du facteur Boullier [Boulier], de Blincourt, devant le juge d’instruction de Clermont. Nous savons maintenant le nom du personnage qui tendit la main, à la gare Saint-Lazare, à un monsieur, en lui disant : « Bonjour, Cadiou ! » Ce serait un Allemand, du nom de Hazen-Chaze. Cet Allemand serait, en outre, très lié avec le fils de M. Panhard, notaire à Paris, maire de Blincourt, et le facteur ajoute ces deux autres précisions :
« M. Hazen-Chaze expédia au bureau de poste de Blincourt un télégramme au nom de M. Cadiou pour le Touquet Paris-Plage ; il assure encore tenir d’une personne à qui il a juré le secret de l’anonymat que M. Panhard fils fit avec M. Hazen-Chaze un voyage en Bretagne dans une automobile de louage et il dit, en outre, que Panhard fils est en mauvais termes avec ses parents. »
Toutes ces affirmations demandent être contrôlées. On doit ajouter que le, postier Boullier [Boulier] eut jadis des démêlés avec M. Panhard, mais il a fait preuve dans sa déposition de la plus formelle assurance. » Pour donner plus de précisions au juge, il dit même : « Ce nom de Cadiou m’avait frappé j’ai fait mon service en Indo-Chine, et là, on appelle « Cadioul » une sorte de pirogue. »
Ce n’est évidemment pas décisif, mais on ne saurait, pour l’instant, que respecter la déposition de ce facteur qui se déclare frappé avec insistance.
GERARD BAUER.
(De notre correspondant particulier)
Brest, 16 mars.
Le juge d’instruction a aujourd’hui, aide de son greffier, M. Laurent, numéroté chacune des pièces du dossier du drame de la Grand Palud. Quand j’ai quitté ce soir le palais de justice, le greffier avait déjà numéroté 700 pièces et n’avait pas encore terminé son travail. Le juge d’instruction compte expédier ce soir le dossier de l’affaire de la Grand’Palud à Rennes, pour que celui-ci soit soumis à l’examen de la chambre des mises en accusation de la cour d’appel. Il n’y a plus rien d’intéressant maintenant, m’a dit ce soir le procureur de la République ; l’instruction ne va plus s’occuper que de questions de détail.
Les déclarations du facteur Boullier [Boulier] sont fantaisistes
On se souvient que, ces jours passés, le facteur Boullier [Boulier], de Blincourt (Oise), avait été entendu par le juge d’instruction de Clermont, parce qu’il avait annoncé avoir à faire des révélations qui devaient éclairer l’affaire Cadiou.
Boullier [Boulier] déclara au juge, on le sait depuis hier, qu’il avait vu, à la gare Saint- Lazare, le 4 janvier dernier, un homme qu’il connait, dire bonjour à un individu en le saluant de ces mots :
» Bonjour, Cadiou. »
Celui qui aurait ainsi rencontré M. Cadiou était, au dire du facteur Boullier [Boulier], un Allemand du nom de Hazen-Chase.
Ce récit est de la pure fantaisie. La personne désignée par le facteur Boulier est non pas Allemand, mais Américain. C’est M. Philippe Hazen-Chase, un distingué ingénieur, sorti de l’École centrale, et qui est en Amérique, à Philippe-ville, depuis juillet 1914. Il ne pouvait donc pas être à Paris, à la gare Saint Lazare, le 4 janvier dernier.
18 mars 1914 – p. 3
Le Crime de la Grand Palud
Une lettre de M. Marcel Panhard
Nous recevons de M. Marcel Panhard la lettre suivante, que nous nous empressons de publier :
Monsieur le Directeur,
Usant de mon droit de réponse, je tiens à protester avec la dernière énergie contre les allégations absolument mensongères et fantaisistes du facteur Boulier, parues dans le dernier numéro de votre journal.
Tout ce qu’il raconte en ce qui me concerne, mes amis et moi, est absolument inexact.
Mon ami, Philippe Hazen-Chase, est fixé, comme ingénieur, à Philadelphie, et n’est pas revenu en France depuis deux ans il est donc impossible qu’il ait rencontré M. Cadiou le 4 janvier 1914.
Je n’ai jamais connu ce M. Cadiou, je n’en ai jamais entendu parler par mes amis et je n’ai donc pu avoir le moindre rapport avec lui.
Je me réserve, du reste, d’introduire contre Boulier une action à ce sujet, qui viendra se joindre aux nombreuses plaintes que mon père a déjà déposées contre lui. Il est inconcevable que sous le fallacieux prétexte d’éclairer la justice dans une, affaire retentissante, le facteur Boulier vienne, par rancune personnelle, y mêler notre nom.
Veuillez agréer, Monsieur le directeur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.
Marcel PANHARD.
Ajoutons que dès hier nous avons été les premiers à dire que les déclarations du facteur Boulier avaient été reconnues fantaisistes et que nous avons aussi fait remarquer, comme le fait dans sa lettre M. Marcel Panhard, que :
La personne désignée par le facteur Boulier est non pas Allemand, mais Américain. C’est M. Philippe Hazen-Chase, un distingué ingénieur, sorti de l’École centrale, et qui est en Amérique, à Philadelphie, depuis juillet 1911. Il ne pouvait donc pas être à Paris, à la gare Saint-Lazare, le 4 janvier dernier,
(De notre correspondant particulier)
Brest, 17 mars.
Le juge d’instruction a reçu ce matin le procès-verbal de la saisie, opérée hier à Paris, du revolver de 8 mm. que possédait M. Cadiou, et qui se trouvait depuis plusieurs années au fond d’un tiroir, tout rouillé. M. Bidart [Bidard] de la Noë a reçu encore aujourd’hui plusieurs lettres, dont une d’Allemagne, assurant que Pierre n’est pas le coupable, et lui faisant connaître, avec plan à l’appui, les circonstances dans lesquelles le crime a dû être commis. Il a reçu également une lettre d’injures. Il en reçoit d’ailleurs souvent de semblables, et aussi de menaces.
Le dossier de l’affaire du drame de la Grand Palud a été aujourd’hui expédié à Rennes, en vue d’être examiné par la chambre des mises en accusation de la cour d’appel, au sujet de la requête tendant à la mise en liberté provisoire de l’ingénieur, formulée par Me Feillard, défenseur. La décision de la chambre des mises en accusation ne sera pas connue, pense-t-on, avant une quinzaine de jours. Le dossier transmis à Rennes comprend plus de 1,400, pièces.
Le procureur de la République a reçu cet après-midi M. Le Coze [Lecoz], commissaire de la brigade mobile, avec qui il a eu une longue entrevue. M. Le Coze [Lecoz] a été invité à continuer ses investigations à Landerneau.
Le juge d’instruction a adressé aujourd’hui à plusieurs parquets des commissions rogatoires, en vue d’élucider plusieurs points de détail de l’information.
19 mars 1914 – p. 2
LE CRIME DE LA GRAND’PALUD
Nouvelles investigations
Nouvelles recherches
(De notre correspondant particulier)
Brest, 18 mars.
Notre confrère la Dépêche de Brest a annoncé ce matin que le directeur du laboratoire de toxicologie de Paris a reçu les vêtements de M. Cadiou et ceux de l’ingénieur Pierre, ainsi que divers objets ayant été touchés par la victime et par l’inculpé du drame de la Grand’Palud. Le résultat de l’expertise, a ajouté notre confrère, sera immédiatement transmis au juge d’instruction et, si nos renseignements sont exacts, il faut s’attendre à un nouveau coup de théâtre.
Voici les renseignements que j’ai recueillis au sujet de cette note auprès d’une personnalité bien placée pour me renseigner : « Je crois que c’est là un nouveau cliché pour gagner du temps. Que voulez-vous qu’on trouve sur les vêtements ? On pourrait peut-être, même après le lavage, retrouver au microscope des taches de sang, cela ne prouverait rien sur les vêtements de M. Cadiou et pas grand’chose sur ceux de Pierre.
Le poison s’il y en a eu, il n’y en a évidemment pas sur les vêtements, pas plus que le chloroforme ou le gaz d’éclairage, hypothèse d’ailleurs invraisemblable à mon avis. Quant aux objets touchés la victime, comme dit la note de votre confrère brestois, ils ne pourraient servir qu’à une somnambule, car on n’a pas les empreintes digitales de M. Cadiou. Aurait-on retrouvé au microscope des globules de sang dans les rainures du couteau de M. Pierre, il y a actuellement des appareils perfectionnés qui permettent d’en retrouver plusieurs années après un crime – A vrai dire, je ne crois rien de tout cela. Je crois plutôt qu’on cherche d’un autre côté et qu’on veut dissimuler les recherches ou faire patienter l’opinion.
Le juge d’instruction ne s’est pas occupé aujourd’hui de l’affaire de la Grand’- Palud. Me Feillard doit se rendre dans quelques jours à Rennes, où il aura une entrevue avec Me Henri au sujet de la demande de mise en liberté provisoire formulée en faveur de Pierre et rejetée par le juge d’instruction. Cette demande va être, on le sait, examinée dans quelques jours par la chambre des mises en accusation de la cour d’appel.
20 mars 1914 – p. 3
Le Mystère de la Grand Palud
(De notre correspondant particulier)
Brest, 19 mars. On ne sera fixé que lundi ou mardi sur l’opposition formée par Pierre à l’ordonnance rejetant sa demande de mise en liberté provisoire.
Le juge d’instruction a chargé un commissaire et un inspecteur de la brigade mobile de recevoir le témoignage de tous les ouvriers de l’usine de la Grand’-Palud : il s’agit de savoir si quelqu’un d’entre eux, autre que le contremaître Bignard, et le chauffeur Dolou, ont vu M. Cadiou et M. Pierre ensemble le 30 décembre. Une vingtaine d’ouvriers ont été entendus ; presque tous ont aperçu M. Cadiou à l’usine le 30 décembre, vers neuf heures du matin. La brigade mobile communique la note suivante :
« La personne qui, le 1er janvier dernier, a fait enregistrer à la gare de Saint-Pol, au train de 7 h. 13 du soir, une bicyclette à destination de Rennes, est priée de se faire connaître à M. le commissaire divisionnaire, chef de la brigade mobile à Rennes. »
La Dépêche de Brest raconte que, vers la fin de janvier, un chauffeur, rentrant de Morlaix à son garage, aperçut, près de l’endroit où fut découvert le cadavre de M. Cadiou, une automobile arrêtée. Croyant à une panne, il offrit ses services à deux hommes qui se tenaient près de la voiture. Mais lui intimèrent l’ordre sur un ton si menaçant qu’il déféra immédiatement à cette invitation comminatoire ; toutefois, il put apercevoir une forme humaine étendue dans l’automobile.
Une nouvelle enquête a établi que Pierre a bien acheté un revolver à Landerneau en 1913 et non en 1912.
Cet achat a eu lieu dans le courant du mois de mai, après la tentative d’effraction du coffre-fort de l’usine, et quelques jours après le cambriolage du château de Bon-Repos, avoisinant le bois de la Grand’Palud.
23 mars 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier)
Brest, 22 mars.
Le juge d’instruction de Morlaix avait reçu une lettre anonyme lui annonçant que Mme Zaccone, tante de M. Cadiou, avait reçu chez elle son neveu à Morlaix le 1e janvier, et l’on ajoutait que M. Sahun, clerc d’huissier, et les deux filles de ce dernier, devaient bien le savoir : or ces trois personnes interrogées, ont déclaré que cette allégation était mensongère.
Le dossier se trouve au domicile particulier de M. l’avocat général Facho. Le Nouvelliste affirme que cette précaution a été prise à seule fin qu’aucune pièce du dossier ne puisse être détournée, car le palais de justice n’est pas muni de serrures de sureté.
24 mars 1914 – p. 5
L’AFFAIRE CADIOU (De notre correspondant particulier)
Rennes, 23 mars.
Me Feillard, avocat du barreau de Brest, l’un des défenseurs de l’ingénieur Pierre, est venu aujourd’hui à Rennes ; il s’est rendu au parquet général pour déposer ses conclusions tendant à obtenir de la chambre des mises en accusation la liberté provisoire de son client.
La prochaine réunion de la chambre des mises en accusation doit avoir lieu mercredi prochain.
On croit généralement que l’arrêt concernant le pourvoi de Pierre sera rendu au cours de cette audience, mais le dossier est tellement volumineux qu’un certain retard pourrait se produire.
25 mars 1914 – p. 4
Le Mystère de la Grand Palud
(De notre correspondant particulier)
Brest, 24 mars. La chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes se réunira demain en vue d’examiner la requête tendant à la mise en liberté provisoire de Pierre. Me Feillard a passé les journées d’hier et d’aujourd’hui à Rennes et a eu une entrevue avec le procureur général. Il a plaidé la cause de l’ingénieur et exposé les circonstances qui militent en faveur de la mise en liberté provisoire. La chambre des mises en accusation sera présidée par M. Saiget, conseiller, et composée de quatre membres. Elle siégera à huis clos et sans l’assistance d’un greffier.
On croit généralement que l’arrêt sera rendu au cours de l’audience de demain, mais le dossier est très volumineux et extrêmement compliqué. Il est possible aussi, dit-on, que la chambre des mises en accusation ne se prononce pas avant que les résultats des diverses analyses et expertises en cours soient connus.
Les commissaires de la brigade mobile ont de nouveau, aujourd’hui, interrogé Bignard, l’ancien contremaître de l’usine de la Grand Palud, qui leur a encore affirmé que le 30 décembre, vers 11 heures, il a bien vu M. Cadiou et Pierre se dirigeant ensemble de l’usine vers le moulin. Bignard a déclaré qu’il est certain de ne pas commettre d’erreur.
Le juge d’instruction de Brest n’a pas encore reçu le rapport docteur Paul, médecin légiste. On sait déjà toutefois officieusement que le rapport ne contiendra aucun renseignement pouvant aider efficacement l’instruction. L’état de putréfaction dans lequel le cadavre fut remis au praticien ne lui a pas permis, paraît-il, de donner à son examen toute la valeur qu’il aurait eue s’il avait été fait quelques jours seulement après le crime.
Les commissaires de la brigade mobile aujourd’hui, interrogé quinze anciens ouvriers de l’usine de la Grand Palud. Un seul a vu le 30 décembre M. Cadiou et Pierre ensemble ; les quatorze autres n’ont vu que M. Cadiou où Pierre, isolément, aux abords de l’usine.
27 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier)
Brest, 26 mars.
Mme Pierre Louis, de Landerneau, avait, on s’en souvient, déclaré qu’à la fin de janvier, dans la nuit, elle avait été réveillée par le bruit d’une automobile traversant Landerneau à une allure folle ; puis, quelques instants après, le même bruit se reproduisait en sens contraire.
Sa déclaration fut corroborée par son mari, entrepreneur, et M. Bonnefoy, conseiller municipal.
Les commissaires de la brigade mobile ont réussi à établir que c’est du 27 au 28 janvier que l’automobile a passé à toute allure à Landerneau, venant de la direction de Morlaix et se dirigeant vers la Grand’Palud.
Ces renseignements ont été communiqués au juge d’instruction.
28 mars 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Rejet du pourvoi de mise en liberté provisoire formé par l’ingénieur Pierre
(De notre correspondant particulier)
Brest, 27 mars. Le procureur général de la cour d’appel de Rennes a, ce matin, informé le juge d’instruction de Brest que la chambre des mises en accusation a rejeté le pourvoi formé par Pierre contre l’ordonnance qu’il a rendue, rejetant la requête tendant à la mise en liberté provisoire de l’inculpé. L’arrêt rendu par la chambre des mises en accusation est ainsi conçu :
« Considérant que de l’information il existe contre Pierre de sérieux indices de culpabilité ; que l’affaire n’est pas en état que le résultat de l’expertise ordonnée n’est pas connu ; qu’il importe pour arriver à la manifestation de la vérité de maintenir l’inculpé en état d’arrestation, la chambre des mises en ses en accusation déboute l’inculpé de son opposition à l’ordonnance du juge d’instruction de Brest. »
L’arrêt de la chambre des mises en accusation a été notifié dans l’après-midi à Pierre à la maison d’arrêt. Me Feillard est, d’autre part, allé dans l’après-midi voir l’ingénieur.
M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile, s’est, à la demande du juge d’instruction, rendu chez différents notaires de Landerneau pour contrôler un bruit qui avait circulé, et d’après lequel Mme Cadiou se serait rendue, postérieurement à la disparition de son mari, chez l’un de ceux-ci, en vue de leur faire savoir qu’elle mettait en vente l’usine de la Grand’ Palud. Le commissaire de la brigade mobile a vu les différents notaires, qui lui ont fourni à ce sujet une réponse négative. Me Robert, qui était notamment le notaire de M. Cadiou, a fait également au commissaire de la brigade mobile une réponse semblable.
29 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 28 mars.
Le procureur de la République attend les résultats de la commission rogatoire adressée à Paris, aux fins d’entendre le général Gaudin sur la disparition de certaines fournitures destinées à la poudrerie d’Angoulême.
Les perquisitions faites à l’usine de la Grand’ Palud ont établi que toute la comptabilité de M. Cadiou avait disparu depuis 1912.
30 mars 1914 – p. 3
LE CRIME DE LA GRAND’PALUD
L’instruction piétine toujours
Une expertise du docteur Paul
Brest, 29 mars.
(De notre correspondant particulier)
Le procureur de la République a été mandé à Rennes, où il se rendra demain matin, à l’effet d’avoir une entrevue avec le procureur général au sujet de l’instruction du drame de la Grand’ Palud.
Le commissaire spécial a été, d’autre part, appelé à Paris, à la Sûreté générale, au sujet de cette même affaire.
Le dossier de l’affaire étant toujours au parquet du procureur général à Rennes, l’instruction à Brest va subir un arrêt de quelques jours.
Le juge d’instruction a reçu, ce matin, les procès-verbaux des dépositions faites par les anciens ouvriers de la Grand’ Palud aux commissaires de la brigade mobile, et dans lesquelles ils ont déclaré qu’ils ont vu le 30 décembre, dans la matinée, soit MM. Pierre et Cadiou ensemble ou séparément. Ces dépositions sont venues corroborer celle du contremaître Bignard.
Les magistrats du parquet de Brest continuent à croire que l’assassinat a été commis le 30 décembre, entre onze heures et midi.
Les magistrats du parquet attachent une grande importance à un fait d’apparence négligeable, mais qui semble bien montrer que l’assassinat remonte au 30 décembre. La femme de ménage de M. Cadiou, à Landerneau, lui a fait porter, les 28, 29, 30 et 31 décembre, le lait de son petit déjeuner ; les 28 et 29, M. Cadiou a bu ce lait, après l’avoir fait tiédir ; le 30, il s’est préparé du tapioca au lait ; or, lors de la première autopsie, on a bien retrouvé dans l’estomac de M. Cadiou des traces de cet aliment ; le 31, la bouteille de lait était restée intacte à la porte de l’appartement de M. Cadiou.
L’autopsie faite par le docteur, Paul, étant donné l’état de décomposition des lambeaux de chair qu’il avait prélevés, ne lui a pas permis de fournir un rapport scientifique sur le point de savoir si l’horrible blessure que portait M. Cadiou à la gorge avait été faite avant ou après la mort. Cependant le docteur Paul et les magistrats inclinent à poser que M. Cadiou ayant peut-être crié ou s s’étant débattu après avoir reçu le coup de revolver, l’assassin, affolé, l’aurait achevé avec un couteau ou un instrument qu’il avait sous la main.
Mais on doit plus légitimement admettre que l’assassin aurait achevé sa victime avec le revolver dont il venait de se servir et dont il n’avait tiré qu’un coup. La blessure à la gorge reste donc mystérieuse, et on saisit l’intérêt qu’il y eût eu à déterminer et sa provenance et le moment dans lequel elle avait été faite.
31 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier)
Brest, 30 mars.
Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, est allé aujourd’hui demander à M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, de convoquer quand il le voudra Mme Cadiou à son cabinet pour l’interroger.
Mme Cadiou, dont l’état de santé est toujours lamentable, a, en effet, l’intention, quand elle aura été entendue par le juge d’instruction, de se retirer pendant quelque temps dans une maison de santé en vue de se faire soigner.
Me Vichot s’est aussi entretenu avec M. Bidard de la Noë au sujet de pièces importantes qui ont disparu de chez M. Cadiou, et dont il s’est fait fort de démontrer l’existence.
Le dossier de l’affaire du drame de la Grand’Palud n’étant pas encore revenu de la cour d’appel, le juge d’instruction n’a pas pu reprendre son information.
2 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier)
Brest, 1er avril,
Le juge d’instruction va convoquer Mme Cadiou pour la confronter avec Pierre. M. Bidard de la Noë a eu encore ce matin une entrevue avec Me Guichot [Vichot], avoué de la partie civile. Le juge d’instruction va aussi convoquer à son cabinet, pour recevoir leurs dépositions, les personnes qui ont déclaré avoir vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix et le 1er janvier à Saint- Pol-de-Léon, et qui, croit-il, sont dans l’erreur.
Jacques Bossard, ancien veilleur de nuit à l’usine, vient de nouveau d’écrire au juge d’instruction pour lui faire savoir que trois personnes qu’il connaîtront, dans la nuit du 30 au 31 décembre, alors qu’elles revenaient d’une foire, conduisant des bestiaux, aperçu, vers minuit 45, de la lumière dans le bois situé près de l’usine, à proximité de l’endroit où fut découvert le cadavre de M. Cadiou. Deux de ces personnes, indiquées par Bossard, ont été interrogées, mais n’ont pu indiquer exactement la date à laquelle elles ont vu la lumière, elles ne savent si c’est dans la nuit du 30 au 31 décembre ou au cours de celle du 27 au 28 janvier,
Pierre est toujours très calme à la maison d’arrêt. Me Feillard, son avocat, que j’ai vu ce soir, m’a dit qu’il attendait avec patience la découverte du coupable.
Comme j’avais appris que Pierre avait dû remettre à son défenseur un dossier sur l’affaire des poudres, j’ai interrogé Me Feillard, qui m’a dit : « C’est exact, l’ingénieur Pierre m’a remis un mémoire, mais je ne m’en servirai que devant la cour d’assises ; je ne peux rien vous dire à ce sujet actuellement. Ce qui est certain, c’est que le mémoire existe ».
3 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier)
Brest, 2 avril.
Le juge d’instruction entendra, la semaine prochaine, Mme Cadiou et son beau- frère, M. Cadiou, lequel sera confronté de nouveau avec Pierre. A Morlaix et à Saint- Pol-de-Léon, on est toujours persuadé de l’innocence de l’ingénieur. Un habitant de Morlaix m’a dit : « Vous verrez après les élections législatives ce qui va se produire ».
M. Bidard de la Noë a reçu une nouvelle déposition de M. Boulier, le facteur receveur de Blincourt, qui, on se le rappelle, déclara avoir entendu, le 4 janvier, dans la salle des Pas-Perdus de la gare Saint- Lazare, un monsieur dire, en s’approchant d’un voyageur : « Bonjour, mon cher Cadiou ! » Boulier a reconnu qu’il s’était trompé.
Depuis la découverte du crime et l’arrestation de Pierre, les magistrats se sont évertués, vainement d’ailleurs, à établir le mobile du crime. Les imaginations ont donné libre cours à toutes sortes d’hypothèses plus ou moins vraisemblables. Voici une nouvelle hypothèse. On sait que M. Cadiou avait constitué un dossier très complet destiné à se disculper devant le ministre de la guerre des accusations portées contre lui par Pierre. Or, ce dossier ayant disparu, on accuse Pierre de l’avoir dérobé le jour où il pénétra dans la chambre du directeur de la Grand’Palud, à Landerneau. On en conclut que l’ingénieur craignait des poursuites et aussi que sa félonie vis-à-vis de son directeur ne fût découverte. Et voilà expliqué, dit-on, le mobile du crime. Mais il semble alors qu’il était inutile de tuer M. Cadiou et que l’anéantissement du dossier était suffisant pour éviter à l’ingénieur toutes les révélations qu’il redoutait.
4 avril 1914 – p. 4
LE MYSTÈRE DE LA GRAND’PALUD
M. Bidard JUGE D’INSTRUCTION interroge
Mais il n’apprend rien de neuf
(De notre correspondant particulier)
Brest, 3 avril,
L’information de l’affaire du drame de la Grand Palud a été, aujourd’hui, reprise par le juge d’instruction. M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu à nouveau, cet après-midi, Juliette Juzeau, l’ancienne bonne de l’ingénieur, à qui il a fait préciser certains points de la déposition qu’elle a déjà faite devant lui. Juliette Juzeau a, en effet, demandé à M. Bidart [Bidard] de la Noë à quitter Landerneau pour aller se placer à Paris, et avant son départ de Bretagne le juge d’instruction a tenu à l’interroger une fois encore.
Le juge d’instruction a demandé à Juliette Juzeau si elle a vu plusieurs fois le revolver dans les mains de l’ingénieur. La jeune fille a dit, comme précédemment, qu’elle n’avait vu qu’une seule fois l’ingénieur Pierre tirer avec le revolver qu’il avait acheté à Landerneau, et avec lequel il avait tiré un coup pour lui faire entendre le bruit.
Le juge d’instruction a aussi interrogé Juliette Juzeau à l’effet de savoir quels vêtements portait l’ingénieur le 30 décembre. Juliette Juzeau a déclaré que l’ingénieur portait, ce jour-là, un vêtement verdâtre, le même que celui qu’il portait le jour de son arrestation.
Le juge d’instruction a ensuite, en présence de M. Bolloch, qui, après la disparition de M. Cadiou, avait été nommé administrateur de l’usine de la Grand’Palud, procédé a la levée des scellés apposés sur saisis au cours des perquisitions. M. Bidart [Bidard] de la Noë a aussitôt après fait conduire à son cabinet l’ingénieur Pierre, à qui il a présenté un revolver de 6 mm. et une boîte de balles achetés à Marie, armurier à Landerneau, qui sont semblables à celui et à celles que possédait l’ingénieur. C’est là une simple formalité qui a été remplie avant l’envoi à M. Cravella [Grivolat], armurier à Saint-Étienne. La balle trouvée dans le cou de M. Cadiou va être également dirigée sur Saint-Étienne en vue d’être soumise à l’examen d’un armurier. Il s’agira pour ce dernier de déclarer si la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou a pu être tirée par le revolver dont Pierre se trouvait en possession.
La mère de Pierre a pu voir son fils dans l’antichambre du cabinet du juge d’instruction. Me Feillard, avocat, a eu ce matin un entretien avec le juge d’instruction. Conformément à la loi, Me Feillard a eu depuis hier connaissance du dossier complet de l’affaire du drame de la Grand’Palud, qui a été seulement mis pour la première fois chose à sa disposition.
Les pièces du dossier étaient jusqu’ici éparses. Il y en avait dans le cabinet du procureur de la République et dans celui des commissaires-enquêteurs.
Le juge d’instruction a encore interrogé Pierre sur l’emploi de son temps les 1er et 2 janvier, et sur les vêtements qu’il portait les 29 et 30 décembre. Pierre a fait connaître l’emploi de son temps, mais il n’a pu dire quels vêtements il portait. Il s’en est rapporté, à ce sujet, à ce qu’a déclaré Juliette Juzeau. Le vêtement verdâtre a été saisi et va être soumis à un examen microscopique.
Me Feillard a constaté que le procureur a général, dans les conclusions qu’il a soumises à la chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes, en vue de faire rejeter le pourvoi formé par Pierre contre l’ordonnance du juge d’instruction refusant sa mise en liberté provisoire, n’a pas voulu tenir compte des témoignages recueillis par le juge d’instruction de Morlaix et qui ont établi la présence de Cadiou à Morlaix le 31 décembre et à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier.
« Je trouve, déclare Me Feillard à ce sujet, que l’accusation fait trop facilement table rase des témoignages si précis qui font disparaître la culpabilité de Pierre, pour ne s’en tenir qu’à des faits paraissant depuis longtemps démentis. « Me Feillard conclut ainsi : « On est certain que Cadiou était en vie le 1er janvier à sept heures du soir, on est certain qu’il n’est pas revenu ensuite vivant à la Grand’Palud, et il est établi que Pierre n’a quitté l’usine ni en décembre ni en janvier. Comment admettre alors que Pierre puisse être assassin ? Où aurait-il tué ? »
J’ai demandé aujourd’hui à Me Feillard s’il allait bientôt se servir du mémoire que Pierre lui a remiş au sujet de l’affaire des poudres. « Je ne veux pas pour le moment faire de scandale, m’a dit l’honorable avocat. Devant la cour d’assises jouerai gros jeu et sortirai tous les éléments que j’ai en ma possession. Je ne veux rien dire actuellement, et Pierre n’est pas encore décidé à causer. Il faut d’abord qu’il parle et je le suivrai ».
J’ai appris qu’un mécontentement très grand s’est produit au parquet de Morlaix, parce que celui de Brest n’a jusqu’ici voulu tenir aucun compte des dépositions reçues par le juge d’instruction de Morlaix, Le juge d’instruction de Brest a fait convoquer pour mardi à son cabinet Mme Cadiou en vue de la confronter avec Pierre.
5 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Le cadavre découvert dans le bois de la Grand’Palud ne serait pas celui de M. Cadiou
Brest, 4 avril. Un voyageur de commerce, M. Édouard Roth, demeurant 16, rue de la Passerelle, à Calais, a écrit au facteur Boulier que Louis Cadiou n’est pas mort.
D’après M. Roth, l’usinier aurait pris, le 1er janvier dernier, à Boulogne, le bateau pour l’Angleterre.
C’est un nommé Jean-Yves Lemarec, dé cédé à la fin de décembre, aux environs de Landerneau, qui aurait été revêtu des vêtements de Cadiou et enterré à la Grand’ Palud. (L’Information).
6 avril 1914 – p. 3
L’Affaire Cadiou
L’instruction n’est pas plus avancée qu’au premier jour
(De notre correspondant particulier)
Brest, 5 avril.
M. Louis Nicolas, commerçant et juge au tribunal de commerce de Brest a adressé à notre confrère La Dépêche de Brest une lettre que celui-ci vient de publier et dans laquelle M. Nicolas déclare que c’est bien le 31 décembre qu’il a vu M. Cadiou à Morlaix, sur le quai de la gare.
M. Nicolas a fait en outre connaître que par deux fois il a communiqué ce renseignement à Me Vichot, avoué, ami de la famille Cadiou et qui s’est depuis constituée partie civile.
L’automobile qui a traversé la nuit du 25 janvier la ville de Landerneau à une allure vertigineuse a été retrouvée : c’est celle d’un propriétaire des environs qui n’a rien à voir dans le drame de la Grand’ Palud.
Pierre et Juliette Juzeau ont vu à plusieurs reprises des malfaiteurs rôder autour du moulin et un jour Pierre les vit ayant l’air de prendre des notes sur la disposition des lieux. A ce propos, on rappelle un crime qui fut commis à Montpellier où un notaire fut assassiné. Un domestique de ferme fut soupçonné d’être l’auteur de ce crime, des traces de sang avaient été remarquées sur une pelle qui lui appartenait. Le domestique allait être déféré à la cour d’assises quand les criminels, deux malfaiteurs, furent découverts et firent des aveux complets. Ne se trouverait-on pas en présence d’une affaire semblable ?
L’instruction n’est pas plus avancée qu’au premier jour ; c’est ce que Me Feillard me disait aujourd’hui. Il n’est possible, ajoutait-il, de douter que Cadiou était bien vivant le 1er janvier. Qu’importe qu’il soit venu pour la dernière fois à la Grand’Palud le 29 ou le 30, ou qu’il ait été vu ces jours-là en compagnie de Pierre, puisqu’aujourd’hui on a la certitude qu’il était en vie le 1er janvier. Il n’a donc pu, par conséquent, être assassiné le 30 décembre.
Me Feillard fait en outre remarquer qu’il ne subsistait plus rien de la mauvaise humeur de M. Cadiou contre Pierre, et que les témoins qui avaient avancé cette affirmation ont été formellement contredits par le contremaître, qui déclare que cette mauvaise humeur ne s’était manifestée qu’au milieu de l’année 1913.
Me Feillard fait remarquer qu’il n’y a pas lieu d’attacher une importance quelconque aux explications données par Pierre, au sujet de la vente de son revolver. Quel intérêt aurait eu l’ingénieur à donner une date et un prix faux de l’achat qu’il n’a jamais contesté. Il faut admettre que ses souvenirs n’étaient pas précis. Quant au voyageur qui lui a acheté le revolver, il est mort ou n’a pas lu les journaux. Si Pierre était le criminel intelligent que beaucoup voient en lui, il lui aurait été facile de trouver une autre explication qui l’aurait mis à l’abri de tout soupçon.
Me Feillard fait encore observer qu’on ne peut attacher d’importance à l’appréciation des gestes de Pierre au moment de la découverte du cadavre de M. Cadiou. Il ne reste donc contre Pierre que des soupçons et rien autre chose. On n’a jamais pu trouver un mobile au crime dont il se serait rendu coupable.
7 avril 1914 – p. 3
L’Affaire Cadiou avec Pierre.
Mme Cadiou sera confrontée aujourd’hui avec Pierre. L’ingénieur proteste contre l’interprétation de ses lettres à M. Cadiou. Les appréciations de l’« Ouest-Éclair »
(De notre correspondant particulier) Brest, 6 avril. Le juge d’instruction entendra demain Mme Cadiou. Elle sera ensuite confrontée avec Pierre.
La mère de l’ingénieur est toujours à Landerneau, où elle attend que son fils lui soit enfin rendu. Je viens de voir la pauvre femme, qui est admirable de courage et de dévouement et attristée de la longueur de l’instruction. Elle ne s’attendait pas à ce que son fils restât aussi longtemps en prison ; elle espérait voir l’innocence de son fils plus tôt reconnue et proclamée.
Est-ce qu’une lettre qui vous était adressée n’a pas été ouverte ? m’a répondu Mme Pierre. C’est une lettre qui m’était adressée par une parente et qui est arrivée à Landerneau. Je ne vois aucun inconvénient à cela ; les lettres que je reçois, comme les lettres que j’écris, peuvent être lues par la justice. Il y est évidemment toujours question de mon fils et du désir que nous avons tous, dans la famille, de voir son innocence proclamée.
Me Feillard à de nombreuses entrevues avec Pierre ; il l’a mis au courant de la façon dont le parquet interprétait ses lettres des 30 et 31 décembre, adressées à M. Cadiou. Pierre s’est immédiatement récrié et c’est la première fois qu’il montre quelque irritation : « C’est vraiment bête, cette explication, s’est-il écrié. Qu’on me tienne pour un criminel tant que l’instruction n’est pas terminée, soit ; mais qu’on me prenne pour un imbécile ou un crétin, non. Voici comment j’ai été amené à écrire ces lettres. Vous savez que M. Cadiou m’adressait des chèques quand j’avais besoin d’argent pour l’usine ; il déposait le chèque dans sa boîte aux lettres à Landerneau et le comptable allait le chercher. Il y a quelque temps, je fis remarquer à M. Cadiou que bien que le chèque fût en mon nom, il n’était pas prudent de le laisser traîner à la disposition de la première personne venue. M. Cadiou se rendit à mes raisons et prit l’habitude de me faire parvenir les chèques par lettre quand il ne pouvait me les remettre de la main à la main. Le 29 décembre, M. Cadiou vint me voir ; je lui dis que je n’avais pas de quoi régler les ouvriers ; il me répondit qu’il m’enverrait un chèque soit de Landerneau, soit de Morlaix, où il avait l’intention de s’arrêter s’il ne me donna pas le chèque tout de suite, c’est qu’il avait oublié son carnet à Landerneau. Je le quittai vers midi ; je ne devais plus le revoir.
« Le 30 décembre, non seulement je ne reçus pas le chèque, mais le facteur ne me remit que la moitié du courrier ; j’en demandai la raison au facteur, qui me dit qu’il s’était produit un déraillement. Je supposai que le service postal était désorganisé, et je crus devoir en prévenir M. Cadiou et l’avertir que le chèque ne m’était pas parvenu.
» Voilà tout.
« Avouez qu’on se fait une piètre idée de mon intelligence. Ceux qui me croient coupable se sont figuré que j’aurais pu commettre l’énormité qu’on me prête gratuitement. Je sais très bien que M. Cadiou ne pouvait arriver à Paris que le 30, je ne pouvais donc m’attendre à recevoir le chèque avant le 31, s’il me l’expédie de Paris. Si je me suis étonné dès le 30, c’est que M. Cadiou m’avait annoncé qu’il me l’expédierait de Morlaix. Vous voyez donc que cette charge si accablante se réduit à peu de chose. »
Notre confrère l’Ouest-Éclair constate aujourd’hui que, depuis le 4 février, Pierre est sous les verrous, accusé d’un forfait abominable. Il constate aussi que l’information n’a donné aucun résultat.
Après avoir parlé des témoins de Morlaix, qui sont venus affirmer qu’ils avaient vu M. Cadiou dans cette ville, le 31 décembre et le 1er janvier, l’Ouest-Éclair termine ainsi : « Je veux signaler que certains témoins de Morlaix auraient l’intention, si on s’obstinait à ne pas tenir compte de leurs témoignages, d’adresser, en signe de protestation, une pétition au garde des Sceaux.
8 avril 1914 – p. 3
LE CRIME DE LA GRAND PALUD
Confrontation de Pierre et de Mme Cadiou
La veuve du directeur de l’usine de la Grand’ Palud maintient ses accusations. Pierre proteste et veut faire des révélations sur l’affaire des poudres, mais son avocat l’en empêche.
(De notre correspondant particulier)
Brest, 7 avril.
Mme Cadiou est arrivée ce matin à 9 h. dans le cabinet du juge d’instruction ; elle était accompagnée de Me Vichau [Vichot], son avoué. Mme Cadiou a confirmé la déposition qu’elle a déjà faite le lendemain des obsèques de son mari, à Morlaix. M. Cadiou avait quitté Paris le 18 décembre pour se rendre à Landerneau ; il avait dit à ses enfants qu’il ne reviendrait pas à Noël à Paris, mais seulement le jour de l’an ; il avait écrit à sa femme qu’il arriverait à Paris le 30 décembre. Mme Cadiou a commencé, dit-elle, à être inquiète le 31 ; elle a télégraphié à M. Cloarec, député de Morlaix, qui lui a conseillé de faire une démarche à la Sûreté générale ; elle a télégraphié également à M. Pierre, mais la réponse de celui-ci a eu du retard. Mme Cadiou a également confirmé le récit qu’elle avait déjà fait au sujet de la consultation donnée par la somnambule de Nancy et à la suite de laquelle Jean-Marie Cadiou a découvert, dans les circonstances extraordinaires que l’on sait, le cadavre de son frère, enterré dans un taillis.
Mme Cadiou a déclaré que son mari voyageait toujours avec deux valises jaunes, dont une contenait tous ses papiers. Il ne la mettait pas au courant de ses affaires, qui étaient mystérieuses, mais il lui avait cependant dit qu’il avait en sa possession des lettres qui lui avaient été adressées par M. Legrand, industriel. Mme Cadiou savait aussi que son mari avait constitué un dossier en 1913, au mois de décembre, en vue des accusations excessivement graves qui avaient été adressées contre lui au ministère de la guerre, mais elle ignorait comment ce dossier était constitué.
Pierre et Mme Cadiou en présence
Le juge d’instruction a repris l’audition de Mme Cadiou à deux heures et celle-ci a continué jusqu’à 5 heures. Mme Cadiou a déclaré qu’elle est restée durant quinze jours à l’hôtel Le Roch avec sa famille. Pierre prenait aussi ses repas dans cet hôtel. C’est là qu’elle a fait sa connaissance. Pierre est venu, dans l’été 1912, voir la famille Cadiou dans la propriété que celle-ci possède à Keranster, commune de Ploujean, et il y a photographié Mme Cadiou. Celle-ci est convaincue et dit que les personnes entendues par le juge d’instruction de Morlaix et qui ont déclaré avoir vu son mari dans cette ville le 31 décembre et le 1er janvier se sont trompées, son mari ne pouvant la laisser, a-t-elle dit, sans nouvelles de lui. Mme Cadiou a confirmé d’autres parties de sa déposition antérieure, Pierre, assisté de Me Feillard, son avocat, a été à cinq heures introduit dans le cabinet du juge d’instruction et confronté avec Mme Cadiou. Il ne s’est pas opposé à ce que Mme Cadiou fût entendue sous la foi du serment, bien qu’elle se soit, on le sait, portée partie civile.
Pierre a dit : « Je proteste contre les accusations de Mme Cadiou, qui veut me faire passer pour l’assassin de son mari. Je suis très peiné de la douleur dans laquelle elle est plongée. » Mme Cadiou a renouvelé les présomptions qu’elle a contre Pierre. « Je jure, a répondu Pierre, que je ne sais rien du crime dont on m’accuse. Si j’en connaissais quelque chose, je l’aurais dit à la justice. » Me Feillard a demandé quel intérêt avait Pierre à tuer M. Cadiou. Mme Cadiou a répondu : « Je n’en sais rien au juste. C’est sans doute la haine, car il avait dénoncé mon mari au ministère de la guerre. » Pierre a répliqué : « J’ai protesté sur la façon dont les choses étaient menées à l’usine. Elles n’étaient pas correctes. »
Mme Cadiou a avancé alors que Pierre n’avait qu’à quitter l’usine dont il était le directeur technique.
Pierre a répondu « J’étais le directeur technique, c’est entendu, mais je n’ai jamais obtenu que la qualité que je réclamais fût employée pour les marchandises fabriquées. »
Mon mari était de bonne foi, a répliqué Mme Cadiou ; il était inexpérimenté et n’avait aucun intérêt à fournir de mauvaise marchandise.
M. Pierre. Il y a eu une grande quantité de matières passées en fraude ou livrées en cachette. Les livres de comptabilité en témoigneront, s’ils n’ont pas été détruits.
Mme Cadiou. C’est une lâcheté de plus d’accuser un homme qui ne peut pas se défendre et de ternir l’honneur de ses enfants, qui sont orphelins.
Pierre allait formuler nettement et catégoriquement ses accusations au sujet de l’affaire des poudres, mais Me Feillard, qui s’est rendu compte de ce qu’il allait dire, l’en a empêché à temps. L’avocat estime que le moment n’était pas venu de faire des révélations à ce sujet.
Me Feillard a demandé que la lettre de bonne année adressée par Pierre à Cadiou le 1er janvier soit versée au dossier de l’affaire. Elle va être demandée à M. Le Bolloch.
Il a demandé aussi que la comptabilité de l’usine de 1913 lui soit communiquée, car celle-ci établira que Pierre a, du fait de la disparition de M. Cadiou, subi un préjudice de 1,500 francs au moins. La confrontation a pris fin à 6 h. 45. Mme Cadiou a été autorisée à rentrer à Paris. Elle partira de Brest demain. Le juge d’instruction entendra demain M. Marie, armurier à Landerneau, puis interrogera Pierre de nouveau.
9 avril 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
(De notre correspondant particulier)
Brest, 8 avril.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a. ce matin, en présence de Pierre, qui était assisté de Me Feillard, son avocat, entendu M. Marie, armurier à Landerneau, qui lui a déclaré que le revolver de 6 millimètres et les balles qu’il lui a vendus pour être soumis à l’examen de M. Gravella [Grivolat], armurier à Saint-Étienne, sont bien semblables à ceux qu’il a vendus en mai 1913 à Pierre. L’ingénieur n’a formulé n’a formuler aucune observation.
Me Feillard a eu ensuite, dans la cour de prison du palais de justice, une longue conversation avec Pierre. Me Feillard que j’ai vu après, m’a dit qu’il attend que le docteur Paul, médecin légiste, ait dressé son rapport au juge pour déposer une nouvelle requête de mise en liberté provisoire de son client. Il n’y a toujours que des présomptions contre l’ingénieur, m’a dit Me Feillard, et celles qui pèsent sur lui auraient bien pu peser sur d’autres personnes qui n’entretenaient pas non plus avec M. Cadiou les meilleurs rapports. Comme l’ont dit ces personnes, on peut avoir, en matière industrielle, des rivalités avec quelqu’un sans devenir pour cela son assassin.
Me Feillard a connu la déposition faite à Paris par le général Gaudin, qui a notamment déclaré qu’il a été établi qu’à l’usine de la Grand’ Palud on réservait, en vertu d’ordres donnés par M. Cadiou, les mauvais cotons pour les fournitures de l’État, les meilleurs étant t destinés aux commandes de l’industrie privée.
Le général a ajouté que c’est pour ce motif que le permis de soumissionner avait été refusé à M. Cadiou.
Me Feillard estime avec raison que la déposition du général Gaudin vient, elle aussi, faire entendre une note favorable à la défense de Pierre. Me Feillard se demande si, en raison de la fragilité des présomptions que le parquet a réussi péniblement à réunir contre l’ingénieur, ce dernier sera déféré à la cour d’assises. Il ne le croit pas ; mais, dans l’affirmative, c’est l’acquittement certain.
Le juge d’instruction n’a pas encore fixé la date de la nouvelle confrontation, à laquelle il va procéder, entre Pierre et M. Jean-Marie Cadiou. On ne peut d’ailleurs attendre quelque chose de cette opération. M. Jean-Marie Cadiou persistera à accuser l’ingénieur, qui continuera, comme il n’a cessé de le faire, à protester de son innocence.
M Feillard va demander au juge d’entendre les personnes de Morlaix qui ont déclaré avoir vu M. Cadiou dans cette ville le 31 décembre et le 1er janvier.
« Le Nouvelliste de Bretagne », qui a aujourd’hui rendu compte de la confrontation de Pierre avec Mme Cadiou, a ainsi terminé « Certains pensaient que cette confrontation amènerait un coup de théâtre. Je crois plutôt qu’elle n’a donné aucun résultat, du moins pour l’accusation. »
10 avril 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier)
Brest, 9 avril.
La brigade mobile est toujours con- vaincue que l’assassinat de Cadiou a été perpétré à Morlaix et que le cadavre a été ensuite transporté dans un taillis, à la Grand’Palud, où il a été enterré.
M. Bidard de la Noé va, à la demande de Me Feillard, entendre les personnes de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon qui ont déjà déclaré avoir vu Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier.
La brigade mobile continue ses recherches en vue de découvrir l’automobile mystérieuse qui, dans la nuit, vers la fin de janvier a, à deux reprises, traversé Landerneau à une vitesse vertigineuse. M. Le Meur, entrepreneur à Landerneau, peut, maintenant, préciser la date et l’heure exactes de cet événement et affirme que celui-ci a eu lieu dans la nuit qui suivit le jour de la foire de Commana, c’est-à- dire dans la nuit du 27 au 28 à 1 heure 45 du matin, lorsqu’elle se dirigea vers la Grand’Palud, et une heure plus tard, lorsqu’elle revint vers Morlaix.
Or, c’est dans cette nuit aussi que des toucheurs de bestiaux qui revenaient de la foire de Commana et se rendaient à Lambézellec, près de Brest, ont aperçu dans le bois de la Forest, à proximité de l’usine de la Grand’Palud, une lueur qui a attiré leur attention, à l’endroit où quelques jours plus tard, on devait découvrir le cadavre de M. Cadiou.
L’avoué de Mme Cadiou envoie des témoins à Me Feillard
Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, estimant que Me Feillard avait posé à Mme Cadiou, lors de sa confrontation avec Pierre, des questions sur un ton qui manquait de courtoisie, a adressé au défenseur de l’ingénieur ses témoins : M. Jan, notaire, et le capitaine Corre.
Me Feillard a prié deux de ses amis, M. Charles Bastit, négociant et ancien président du tribunal de commerce, et M. Forgeot, notaire, de se mettre en rapport avec les témoins de Me Vichot.
11 avril 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
Me Feillard a l’intention de déposer prochainement une nouvelle demande de mise en liberté provisoire de son client.
(De notre correspondant particulier)
Brest, 10 avril.
Le juge a interrogé Pierre sur son passé, depuis sa naissance jusqu’au jour de son arrestation. Pierre a dit dans quels établissements il a fait ses études jusqu’à son entrée à l’École centrale des arts et manufactures où en 1907 il a obtenu le diplôme d’ingénieur. Il est entré en 1909, à l’usine de la Grand’ Palud à la suite d’une demande faite par M. Cadiou à l’Association des anciens élèves de Centrale. Il a remplacé à l’usine M. Greiss, directeur technique, qui était Allemand. Il a fait connaître les conditions du traité qu’il signa avec M. Cadiou et le rôle qu’il joua à l’usine. Le juge ne l’a pas interrogé sur le scandale des poudres et Pierre n’en a pas parlé.
Les témoins de Me Vichot et de Me Feillard ont tenu hier et aujourd’hui trois réunions à la suite desquelles ils ont signé un procès-verbal duquel il résulte que l’incident survenu ne saurait être retenu ; que la plainte déposée par Me Feillard contre Me Vichot à la chambre des avoués devait être retirée ; qu’il n’y a pas lieu en conséquence à rencontre.
Le juge a entendu également les personnes qui ont déclaré avoir vu, à Morlaix, M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier. Les dépositions de ces personnes ont, on le comprend, la plus extrême importance puisqu’elles détruisent complètement le système d’accusation qu’ont essayé d’établir contre Pierre les magistrats du parquet de Brest et d’après lequel l’assassinat de l’administrateur de l’usine de la Grand’ Palud a été commis le 30 décembre, vers onze heures du matin, à l’endroit où le cadavre a été, le 4 février, découvert. Le juge d’instruction a déjà, on le sait, recueilli la déposition de M. Louis Nicolas, négociant et juge au tribunal de commerce de Brest, qui lui a, de son côté, déclaré que le 31 décembre, s’étant rendu à Morlaix, il avait rencontré, près de la gare de cette ville, M. Cadiou. M. Louis Nicolas était accompagné de son associé, M. Le Meillet [Lemeillet], qui va être aussi entendu.
Notre confrère l’Ouest-Éclair a aujourd’hui donné la rétractation que Mme Zacconne, tante de M. Cadiou, a faite au juge d’instruction de Morlaix au sujet de sa première déposition et d’après laquelle elle était restée le 1er janvier, de huit à dix heures du matin, à sa fenêtre et aurait certainement aperçu l’administrateur de l’usine de la Grand’ Palud. Mme Zaconne [Zaccone] a reconnu être allée, ce jour-là, vers neuf heures, faire visite à ses voisines, Mlles Levesque, et être restée chez elles une heure. C’est pendant ce temps que M. Cadiou a passé en face de chez elle et a été vu par M. Caramour et M. Cabon, ce dernier, facteur, qui lui a dit : « Bonjour ! » et auquel M. Cadiou a répondu par : « Bonjour, Cabon ! » D’autres personnes ont vu Cadiou à Saint-Pol-de- Léon le 1er janvier. Faisant allusion aux déclarations des personnes qui ont vu M. Cadiou aux dates que l’on sait, à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon, l’Ouest-Éclair publie les lignes suivantes : « Ainsi s’écroule le seul argument que le parquet général et le parquet de Brest pouvaient opposer aux témoignages si précis des nombreuses personnes qui ont vu M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon. » Me Feillard, considérant que les déclarations de ces personnes ont une force probante, remettra à M. Bidard de la Noë une nouvelle requête de mise en liberté provisoire en faveur de Pierre.
M. Cadiou avait deux bicyclettes à Landerneau, dont il n’avait pas fait usage depuis octobre. Avait-il une troisième bicyclette à Morlaix et était-ce celle-là qu’il avait avec lui quand des personnes l’ont vu à la gare de Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier ? Ce point n’a pas encore été élucidé. Ce qui est toujours établi, c’est que, le matin du jour de la Noël, entre neuf et dix heures, plusieurs personnes ont vu M. Cadiou venant à bicyclette de la direction de Ploujean et se rendant à Morlaix. M. Cadiou se présenta entre midi et une heure chez sa tante, Mme Zaconne [Zaccone], disant qu’il venait d’arriver par le train de Landerneau. Il était alors en pardessus et portait un chapeau. Il faut donc admettre que M. Cadiou avait à Morlaix même des vêtements s de rechange et une autre bicyclette. C’est de ce côté de Morlaix que les investigations de la brigade mobile vont se porter de nouveau. La divulgation du résultat de la commission rogatoire envoyée au général Gaudin venant corroborer les graves accusations portées par Pierre contre M. Cadiou produit dans les milieux maritimes une vive émotion. Il est maintenant établi qu’ordre avait été donné à Pierre de faire faire à l’usine de la Grande Palud un tri dans les cotons à afin de réserver les mauvais déchets aux poudreries de l’État et livrer les bons à l’industrie privée.
Tous les lots de poudre qui furent jetés à la mer après les catastrophes de l’léna et de la Liberté avaient été fabriqués avec des cotons de cette provenance. Je vous ai déjà dit que Pierre a remis à Me Feillard un mémoire au sujet du scandale des poudre. Me Feillard déclare maintenant qu’il est au pouvoir de Pierre de rouvrir le scandale des poudres et d’y apporter des éléments nouveaux qui ne pourraient qu’être favorables à sa cause. Pierre parlera en temps utile.
M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile, s’est rendu aujourd’hui à la maison d’arrêt où il a saisi les vêtements que Pierre portait le 30 décembre et qui vont être expédiés à Paris en vue d’être examinés par un expert à l’effet de se rendre compte s’il y a des taches de sang.
12 avril 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
(De notre correspondant particulier)
Brest, 11 avril.
Le parquet de Brest semble maintenant vouloir orienter ses investigations du côté de Morlaix.
MM. Le Coz, commissaire, et Ollivier, inspecteur de la brigade mobile, viennent, effet, de se rendre à Morlaix pour procéder à l’achat d’une casquette semblable presque à celle dont était coiffé M. Cadiou, le 1er janvier, quand il a été vu dans cette ville.
Les commissaires sont allés chez le chapelier avec Cabon, le facteur du télégraphe qui, le 1er janvier, a salué Cadiou, qui lui a répondu « Bonjour Cabon », et lui ont fait choisir dans un stock une casquette dont la forme et la couleur sont presque identiques à celle que portait l’administrateur de l’usine de la Grand’Palud. Ce choix fait, les commissaires de la brigade mobile ont présenté cette casquette à M. Le Gall, économe de l’hospice qui a vu Cadiou le 1er janvier au soir, à la gare Saint-Pol-de-Léon, et qui a déclaré à son tour que la casquette ressemblait beaucoup à celle portée par l’usinier. Procès-verbal fut établi et signé par MM. Cabon et Le Gall, et la casquette a été mise sous scellés pour être envoyée à Brest, où elle sera comparée avec celle trouvée dans la pèlerine de Cadiou le jour de la découverte du cadavre. Si la casquette est à peu de chose près identique à celle déposée au parquet de Brest, on ne pourra plus, on le comprend, nier que Cabon et Le Gall ont bien vu Cadiou le 1er janvier. Aussi attend-on avec impatience les résultats de cette utile et nécessaire comparaison indispensable pour la recherche de la vérité.
Notre confrère, le Nouvelliste de Bretagne, insiste encore aujourd’hui pour dire que M. Cadiou était vivant le 1er janvier et qu’il était bien ce jour-là à Morlaix. Il continue ainsi : « Mais, cela, les magistrats ne veulent pas l’admettre et nient l’évidence. Serait-ce donc parce que s’ils suivaient impartialement, avec tous les moyens d’investigation dont ils disposent, la piste de Morlaix, ils arriveraient au bas de la rivière, et que c’est là qu’ils pourraient commencer à deviner la vérité ? »
Le Nouvelliste de Bretagne précise ensuite l’achat de gâteaux que fit le 1er janvier Cadiou, après avoir rencontré Cabon et d’autres personnes, et il demande si une partie de ces gâteaux n’était pas destinée à lui, Cadiou, et l’autre à… quelqu’un qu’il attendait du côté du bas de la rivière ?
Notre confrère signale cette éventualité à la perspicacité du juge d’instruction de Brest, puis il termine ainsi :
« Mais le parquet ira-t-il au bas de la rivière ? Sortez-le de Bossard, de Mme Saimpy [Sainpy] et de Mme Camille, il ne veut plus rien entendre. »
Notre confrère, le Nouvel Avenir de Morlaix, a, de son côté, au sujet du drame de la Grand Palud, publié en gros caractères les lignes suivantes :
D. Quand Pierre sortira-t-il de prison ?
R. Après les élections ».
Le Nouvelliste de Bretagne a, lui, aujourd’hui, publié ce qui suit :
Le parquet de Brest n’a-t-il jamais reçu, à l’occasion de l’affaire Cadiou, directement ou indirectement, des ordres ou avis des autorités administratives ou politiques ? »
Le procureur général de la cour d’appel de Rennes vient de donner les ordres les plus sévères au procureur de la République de Brest pour qu’aucun renseignement ne soit communiqué à la presse.
14 avril 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier)
Brest, 13 avril.
M. Guilmard, procureur, vient de faire parvenir à Me Feillard une circulaire dans laquelle il lui rappelle que tant qu’un inculpé n’a pas été renvoyé devant la juridiction compétente, l’affaire doit demeurer secrète et que les pièces du dossier ne doivent pas être divulguées. Il s’agit toujours, bien entendu, de l’affaire du drame de la Grand Palud qui fait perdre la tête aux magistrats du parquet.
Me Feillard n’a pas été ému par cette circulaire du procureur et il sait ce qu’il a à faire. Les journalistes déclarent que c’est le procureur lui-même qui a communiqué à certains d’entre eux dont les services lui étaient nécessaires, certaines pièces essentielles du dossier et menacent de porter l’affaire devant le garde des Sceaux.
16 avril 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
(De notre correspondant particulier)
Brest, 15 avril.
M. Bidard de La Noé, juge d’instruction, a commencé aujourd’hui à reprendre l’information que son collègue de Morlaix, M. Le Clech, avait, à la suite de la com- mission rogatoire qu’il lui avait adressée, ouverte en vue d’entendre les personnes qui, le 1er janvier, ont vu M. Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon.
M. Bidard de la Noé a d’abord entendu, de neuf heures à midi trois quarts, M. Caramour, maître couvreur et adjudant de la compagnie des sapeurs-pompiers M. Treanton, antiquaire et conseiller municipal, et M. Le Cabon, facteur des télégraphes, qui ont renouvelé devant lui les dépositions qu’ils ont déjà faites au juge d’instruction de Morlaix. MM. Caramour et Le Cabon ont vu M. Cadiou le 1er janvier, dans la matinée, à Morlaix ; M. Le Cabon a salué M. Cadiou, qui lui a répondu « Bonjour, Le Cabon. »
Les dépositions de de M. Caramour et de M. Le Cabon ont été de nouveau des plus formelles. Ces témoins ont catégoriquement affirmé qu’il n’y avait pas le moindre doute dans leur esprit. M. Tréanton a vu, le 25 décembre, vers 2 h. 1/4, M. Cadiou qui descendait du bac, au bas de la rivière de Morlaix. Il ne s’est pas rappelé comment il était habillé, en tenue de ville ou cycliste. Il le connaissait bien, puisque c’était un client de sa maison ; il l’a salué et lui a parlé.
M. Bidard de la Noé a ensuite entendu Mme Zaccone, tante de M. Cadiou, qui lui a déclaré qu’elle n’a pas vu son neveu le 1er janvier, et que si celui-ci était venu à Morlaix, il serait venu certainement la voir, comme il le faisait toujours. Mme Zaccone a déclaré, en outre, que, le 25 décembre, M. Cadiou avait passé l’après-midi chez elle. Le juge a mis Mme Zaccone successivement en présence de MM. Caramour, Tréanton et Le Cabon, qui ont maintenu les termes de leurs déclarations. Mme Zaccone a, de son côté persisté.
Le juge a entendu, dans l’après-midi, M. Craff, négociant à Saint-Pol-de-Léon ; M. Le Gall, économe de l’hospice de Morlaix ; le fils de celui-ci, M. René Le Gall, élève de l’école de médecine navale à Bordeaux, et Mlle Marie Quéméner, fiancée de ce dernier, qui lui ont déclaré que, le 1er janvier, vers 7 heures du soir, alors qu’ils se trouvaient ensemble, à Saint-Pol-de-Léon, ils avaient vu, près de la gare, M. Cadiou, vêtu en cycliste, et ayant avec lui une bicyclette.
M. Le Gall père a, d’autre part, déclaré que, le 25 décembre, il avait aussi vu M. Cadiou à Morlaix.
M. Bidard de la Noé a mis en présence Mme Zaccone et M. Le Gall père, qui ont maintenu leurs déclarations.
Ajoutons ceci : Il a été parlé d’un rapport de police qui, suivant certains bruits, donnerait à croire que M. Cadiou, après son départ de la Grand’Palud, se rendit à Morlaix et s’y trouva, pendant la nuit du 1er au 2 janvier, dans la maison d’un de ses amis absents de Morlaix.
M. Bidard de la Noé déclare n’avoir pas connaissance de ce rapport.
On annonce en outre qu’un habitant de Landerneau possède et se dispose à produire des lettres qui émaneraient de Mme Cadiou et qui, laissant, dit-on, supposer que le directeur de la Grand’Palud s’est suicidé, seraient de nature à établir l’innocence de l’ingénieur Pierre.
17 avril 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
De notre correspondant particulier
Brest, 16 avril.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, s’est aujourd’hui, accompagné de son greffier, rendu à Landerneau, où il a reçu la déposition de M. Alain de Keramur, très malade, qui lui a fait connaître que, le 28 décembre, M. Cadiou, lui ayant dit qu’il comptait partir pour Paris le 30, il lui avait demandé de lui faire une commission dans la capitale. M. Cadiou avait accepté.
Le juge a voulu établir que M. Cadiou devait bien partir le 30 pour Paris. M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile, a, après l’enquête, fait savoir au juge que les lettres faisant connaître que M. Cadiou se serait suicidé n’ont aucune importance. M. Jean Guillemet, âgé de 24 ans, ancien employé des Chemins de fer armoricains, a, le 1er janvier, vers une heure et demie, vu à Morlaix M. Cadiou vêtu en cycliste, qui se dirigeait vers la place Thiers.
M. Guillemet va être aussi entendu par le juge d’instruction. M. Guilmard, procureur de la République, semble maintenant attribuer de l’importance aux témoins qui ont vu M. Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier.
18 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier)
Brest, 17 avril,
Le juge d’instruction a entendu aujourd’hui le chef de bataillon Hanquesse, du 118 régiment d’infanterie, et commandant d’armes à Landerneau, qui lui a fait connaître que dans le courant de janvier, M. Le Bolloch, administrateur de l’usine de la Grand’Palud, est venu au nom de la famille Cadiou lui demander que, à l’aide de soldats, des battues soient faites dans les bois de la commune de la Forest, en vue de rechercher le cadavre du disparu, qu’on supposait avoir été assassiné.
Le commandant Henquesse réclama une réquisition du juge d’instruction, mais, entre-temps, le cadavre fut découvert.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a aussi entendu M. Delille, gérant d’un magasin à Landerneau. Celui-ci lui a déclaré qu’il possédait la clef du hangar dans lequel Cadiou déposait ses bicyclettes et qu’il est certain que depuis fin octobre Cadiou n’est pas venu prendre de bicyclette.
Le juge d’instruction ayant appris que Pierre avait été vu dans les bois de la Grand Palud en compagnie d’un autre individu, à proximité du taillis où fut découvert plus tard le cadavre de Cadiou, a fait vérifier le fait qui a été reconnu exact, mais remonte à une date éloignée. Pierre, était en compagnie de M. Marcou, ancien contremaitre de l’usine. Cet incident est sans importance.
19 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier)
Brest, 18 avril.
Le juge a, cet après-midi, entendu M Bodet, avocat à Brest, qui lui a déclaré que, au cours du mois de juillet, août ou septembre, M. Cadiou, qui était venu le consulter au sujet de l’affaire du wagon de coton qui avait été facturé deux fois à la Poudrerie nationale d’Angoulême, lui avait fait connaître qu’il avait constitué un dossier en vue de se défendre contre les accusations qui avaient été portées contre lui au ministère de la guerre.
M. Cadiou avait un dossier dans sa serviette ; mais il ne le lui a pas montré.
M. Bidard de la Noë a aussi entendu M. Vacheron [Vacheront], propriétaire et maire de la commune de la Forest, qui lui a déclaré que, au cours d’octobre, M. Cadiou était venu le voir, en vue d’entrer en pourparlers avec lui pour acquisition de sources dont il avait besoin en vue de fournir de l’eau pure à son usine.
22 avril 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier)
Brest, 21 avril.
Le juge d’instruction a, cet après-midi, entendu le docteur Rousseau, médecin légiste, qui lui a confirmé que le jour de la découverte du cadavre de M. Cadiou, une personne qui se trouvait près de la fosse avait fait cette réflexion : « Il a peut-être été tué à coups de fusil ».
Le docteur Rousseau avait d’abord cru que c’était un ouvrier de l’usine qui avait tenu ce propos ; ceux-ci ont été proférés par M. Bonnefoy, cultivateur, qui l’a, ces jours-ci, déclaré aux commissaires de la brigade mobile. Comme on était à l’époque de la chasse, M. Bonnefoy a cru que M. Cadiou avait pu être tué à coups de fusil et a fait cette réflexion.
Le juge a entendu deux autres témoins, dont les dépositions ont été sans importance.
24 avril 1914 – p. 4
L’AFFAIRE DE LA GRAND PALUD
Arrestation du veilleur de nuit Bossard
(De notre correspondant particulier)
Brest, 23 avril,
Les commissaires de police spéciale se sont rendus en automobile, ce matin, à quatre heures, à Saint-Divy, où ils ont, sur l’ordre de M. Guilmard, procureur de la République, procédé à l’arrestation de Jacques Bossard, l’ancien veilleur de nuit à l’usine de la Grand’Palud, qui est venu hier faire au juge d’instruction les sensationnelles déclarations que l’Écho a fait connaître.
Bossard ne s’est pas montré surpris de la décision prise à son égard et il s’est borné à dire, en riant, aux commissaires :
« Si le juge d’instruction croit que c’est moi le coupable, il se trompe grandement.
Les commissaires ont procédé aussitôt à une perquisition dans la maison de Bossard et ont saisi plusieurs carnets, cahiers et feuilles volantes sur lesquelles l’ancien veilleur de nuit avait écrit au jour le jour ses impressions depuis la disparition de M. Cadiou.
L’après-midi, le juge a fait subir un premier interrogatoire à Bossard, qui lui a renouvelé la déposition qu’il lui avait faite la veille, mais toutefois sans se montrer aussi affirmatif.
Il a fait connaître l’emploi de son temps te 30 et le 31 décembre et a expliqué la provenance de différents objets trouvés chez lui au cours de la perquisition et notamment des balles destinées à un revolver de fort calibre.
Bossard a protesté de son innocence.
Le juge a décerné un mandat de dépôt contre lui sous la double inculpation de complicité d’assassinat et de recel de cadavre.
Bossard est sorti du cabinet du juge d’instruction en souriant.
Il a été écroué à la maison d’arrêt. Ajoutons ce détail : Bossard, étant soldat l’infanterie coloniale, a été soigné à l’hôpital de Brest pour des troubles cérébraux et a été réformé du service et interné à l’asile des aliénés de Quimper.
Le juge d’instruction va tenir compte de cette situation et le faire examiner au point de vue mental.
25 avril 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Confrontation du veilleur de nuit Brossard et de l’inspecteur Lemez
(De notre correspondant particulier)
Brest, 24 avril. Le juge d’instruction a, ce matin, reçu M. Lemez, inspecteur de la police spéciale, qui lui a rappelé les recherches qu’il fit, le 17 janvier, dans le bois de la Grand’ Palud, avec Bossard, en vue de rechercher le cadavre de M. Cadiou.
Lemez constata aussi qu’une mauvaise odeur régnait dans cette partie du bois, située non loin du moulin où se trouvait la maison de Pierre, mais que celle-ci provenait d’un poulailler, et était poussée par le vent.
Le 12 mars, à la suite d’un rêve fait par Bossard, qui s’était imaginé connaître l’endroit où le revolver de Pierre avait été jeté dans la rivière, Lemez se rendit encore à la Grand’ Palud, où, en présence de Bossard, il fit des recherches dans la rivière, mais en vain.
Bossard dit à l’inspecteur qu’il en savait très long sur le drame de la Grand’ Palud ; qu’il avait les preuves de la culpabilité de Pierre.
L’inspecteur, indigné de l’attitude Bossard, dit à ce dernier que de deux choses l’une ou il savait quelque chose ou il ne savait rien, et alors il se « payait » la tête de la justice.
Bossard soutint qu’il en savait long, mais que, s’il ne voulait pas parler, c’était dans la crainte d’être arrêté comme complice.
Le juge a confronté Bossard avec Lemez. L’ancien veilleur de nuit a déclaré ne pas se souvenir d’avoir tenu à l’inspecteur de la police spéciale les propos que celui-ci lui prête.
Furieux, Lemez a traité Bossard de menteur.
Bossard a alors déclaré que, s’il avait tenu les propos que lui prête l’inspecteur, c’est en manière de plaisanterie qu’il a ainsi causé, car il ne sait rien.
Le juge a aussi interrogé Bossard au sujet de la lettre qu’il a adressée, il y a quelques jours, au procureur de la République, pour lui dire qu’il lui ferait des révélations après le 15 mai, mais qu’il ne voulait pas parler avant cette date.
Bossard n’a pas répondu à cette question.
Au cours d’une perquisition, faite hier au domicile de Bossard, le commissaire de la police spéciale a saisi une montre démontée, deux chaînes de montre, un binocle, un canif, un cure-ongles, un mouchoir fin dont les initiales ont été arrachées, etc., etc.
Le juge va s’assurer si aucun de ces objets n’a appartenu à M. Cadiou.
J’ai dit hier le passé de Bossard, qui a été interné à l’asile des aliénés de Quimper, et réformé du service militaire pour dérangement cérébral.
Me Feillard, avocat de Pierre, à qui j’ai demandé son opinion sur Bossard, m’a dit qu’il le considérait comme un irresponsable, et n’attachait pas la moindre importance à ses déclarations.
28 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier)
Brest, 27 avril.
M. Guilmard, procureur de la République, a reçu, ce matin, le rapport établi par M. Kohn-Abrest, chef du laboratoire de toxicologie de la préfecture de la Seine, qui avait été chargé de faire l’analyse des viscères de M. Cadiou, en vue de s’assurer s’il n’avait pas été empoisonné.
Les conclusions de ce rapport sont ainsi conçues : « L’examen des viscères n’a révélé aucune substance toxique. »
30 avril 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier)
Brest, 29 avril.
Le juge d’instruction s’est rendu aujourd’hui à Landerneau où il a entendu la déposition de Mme Hémery, blanchisseuse, qui lui a déclaré qu’à la fin du mois de décembre, le mardi 30, croit-elle, elle a vu M. Cadiou et Pierre ensemble dans le bois de la Grand’Palud.
Mme Hémery a, dans le bois, indiqué au juge d’instruction l’endroit exact où elle avait vu l’administrateur de l’usine et l’ingénieur ensemble.
Le juge a aussi entendu un facteur des postes qui, le 1er janvier, avait chargé une femme, servant de porteuse de dépêches, d’aller remettre à Pierre un télégramme qui lui avait été adressé de Paris par Mme Cadiou pour lui demander la raison du manque de nouvelles de son mari.
Les dépositions, reçues par M. Bidard de La Noé, présentent en réalité peu d’intérêt.
1er mai 1914 – p. 2
LE MYSTÈRE DE LA GRAND’PALUD
Deux témoins réfutent les affirmations de Mme Hémery
Celle-ci aurait rencontré M. Cadiou et Pierre dans le bois de la Palud le 29 et non le 30 décembre
(De notre correspondant particulier)
Brest, 30 avril.
M. Bouguen, charcutier, et M. Perron, retraité de la marine, demeurant à Landerneau, se sont présentés ce matin au bureau de M. Girardier, commissaire de police de cette ville, pour lui faire connaître que, dans le courant du mois de mars, Mme Hémery, blanchisseuse, que le juge d’instruction est allé hier interroger, leur a fait des déclarations non conformes à la déposition qu’elle a faite hier.
M. Bouguen a déclaré que Mme Hémery lui avait dit que c’était le lundi, c’est-à-dire le 29 décembre, entre deux et trois heures, qu’étant allée chercher du bois mort dans la forêt de la Grand’ Palud, elle avait rencontré M. Cadiou et Pierre ensemble.
Mme Hémery avait été autorisée par eux à prendre du bois mort. Elle ajouta que c’était tous les lundis qu’elle allait avec sa petite voiture à bras chercher du bois mort.
M. Perron a déclaré que, le même jour, Mme Hémery lui avait dit, sur la route où il l’avait rencontrée, qu’elle avait vu dans le bois M. Cadiou et Pierre ensemble, M. Perron lui avait demandé :
« C’est le 30 décembre que vous les avez vus ?»
Mme Hémery lui avait aussitôt répondu « Non quelques jours auparavant. » Mme Hémery a ajouté qu’elle avait en tendu M. Cadiou et Pierre parler de sources. Elle avait demandé à ceux-ci de lui donner quelques sous ; mais ils lui avaient répondu qu’ils n’en avaient pas.
Le juge d’instruction, mis télégraphiquement au courant des déclarations de MM. Bouguen et Perron, les a aussitôt fait inviter à se rendre cet après-midi à Brest, et a reçu leurs dépositions.
Le juge d’instruction va confronter Mme Hémery avec MM. Bouguen et Perron.
Il confrontera pour commencer demain Mme Hémery avec Pierre, et demandera à ce dernier si, comme la blanchisseuse le déclare, il s’est bien trouvé le 30 décembre, vers 3 heures 30, dans le bois de la Grand’ Palud avec Cadiou.
Ce nouveau détail de l’information n’a, ainsi que je vous l’ai dit hier, que très peu d’importance. Plusieurs témoins des plus honorables et des plus dignes de foi ont, en effet, on le sait, affirmé sous la foi du serment avoir rencontré M. Cadiou le 1er janvier à Morlaix et à Saint-Pol-de- Léon.
Le juge d’instruction va, d’autre part, convoquer incessamment à son cabinet, pour recevoir sa déposition, M. Cloarec, député de Morlaix, qui vient d’être réélu, et qui était l’ami et le conseil de M. Cadiou.
Jacques Bossard, l’ancien veilleur de nuit de l’usine de la Grand’ Palud, arrêté dans les circonstances que l’on sait, ne cesse de commettre à la maison d’arrêt les pires excentricités. On a dû l’enfermer en cellule.
Bossard ayant ce matin fait parvenir à M. Guilmard, procureur de la République, une lettre lui faisant connaître qu’il était décidé à lui donner de nouveaux renseignements sur la mystérieuse affaire Cadiou, le juge d’instruction l’a fait conduire ce soir à son cabinet, où l’ancien veilleur de nuit s’est borné à protester très vivement de son innocence et à se plaindre du régime qu’on lui faisait subir à la maison d’arrêt.
2 mai 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
Il y a plus d’un mois et demi à présent que les journalistes envoyés spéciaux, rappelés par une actualité plus retentissante et plus immédiate, abandonnaient Brest, le procureur de la République, le juge d’instruction et l’affaire Cadiou tous ensemble. Je me suis laissé dire depuis que ce jour de départ avait été un jour de joie au parquet de Brest. Toute la « maison de juge » avait retenti, ce matin-là, de soupirs de soulagement. L’excellent M. Bidard de la Noë, enfin débarrassé de la présence excédante des reporters, allait pouvoir reprendre piano son instruction rocambolesque. Qu’a-t-il fait depuis cette date ? Il a confronté, ainsi que nous le demandions, Mme Cadiou et l’accusé, confrontation qui n’a rien appris de neuf et ne pouvait rien apprendre de nouveau après la lettre formelle et très nette de Mme Cadiou. Par contre, il a jeté Bossard en prison et s’est dérangé pour recueillir comme paroles d’Évangile les dires d’un témoin nouveau : la femme Hémery.
On a fait grand bruit autour de cette arrestation et de ce témoignage, et M. Bidard de la Noë, de son côté, a paru y attacher grande importance. Or, l’un et l’autre n’ont aucune valeur judiciaire Bossard est un déséquilibré, et la femme Hémery racontera tout ce qu’on voudra.
J’ai vu Bossard lors de mon enquête à Brest. C’est un bavard un peu fou qui, pour se donner de l’importance, avançait avec des airs mystérieux d’invraisemblables histoires. Excédé par ses ragots, je lui dis, un jour que je le rencontrais non loin de la Grand’Palud : tout le
« Fais attention… Tu mens temps… Tu ne sais rien de l’affaire… On finira par te mettre en prison. »
Et, cette fois-là, apeuré, il convint qu’en effet il ne savait pas grand’chose.
Voilà les témoins sur lesquels M. Bidard de la Noë s’appuie pour étayer son instruction. L’ingénieur peut être coupable, mais ce n’est pas avec de semblables dépositions qu’on le prouvera. Or, il y a aujourd’hui 86 jours que Pierre est en que Pierre este prison.
GERARD BAUER.
Le juge d’instruction entend un témoin qui ne sait pas grand’chose et un autre qui ne sait rien
(De notre correspondant particulier)
Brest, 1er mai. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu ce matin la déposition de M. Duval, greffier de la justice de paix de Rostrenen (Côtes-du-Nord), qui lui a déclaré qu’il s’était intéressé à la fondation de l’usine de blanchiment de coton de Daoulas et que le 10 janvier, il a assisté à la signature, par Pierre, du contrat par lequel l’ingénieur engageait ses services dans ladite usine. M. Duval a su que le 12 du même mois, Pierre, par suite de la disparition de M. Cadiou, avait résilié ce contrat.
Le juge d’instruction a aussi entendu M. Tonal, juge de paix de Rostrenen, qu’il avait convoqué par erreur et qui lui a déclaré qu’il ne savait rien de l’affaire. M. Bidard de la Noé a ensuite fait amener à son cabinet Pierre, qu’il a interrogé, en présence de Me Feillard. Le juge, se basant sur la déposition de la femme Hémery, a demandé à l’ingénieur si le mardi 30 décembre, vers 3 h. 30 il était allé, en compagnie de Cadiou, dans le bois de la Grand’Palud en vue de visiter les sources que l’administrateur de l’usine désirait acheter pour fournir de l’eau pure à l’usine.
Pierre, avec toujours le même calme, a continué à affirmer que la dernière fois qu’il a vu Cadiou est le lundi 29 décembre, vers 11 heures du matin et qu’il ne l’a plus revu par la suite. L’ingénieur a ajouté que d’autre part il n’était jamais allé avec Cadiou dans le bois de la Grand’Palud à l’endroit indiqué dans sa déposition par la femme Hémery. Pierre a déclaré se rappeler qu’il y a quelques mois, il avait vertement semoncé une femme qui était venue dans le bois avec une voiture à bras prendre, non du bois mort, mais du bois vert qu’il avait coupé. « La femme que j’ai semoncée est peut-être la femme Hémery, a dit Pierre, mais je ne connais pas cette femme ».
Le juge d’instruction a, d’autre part, demandé à l’ingénieur de fournir des explications au sujet de l’envoi de 700 grammes de belladone et de datura que lui avait fait, il y a quelque temps, M. Faucon, pharmacien à Bois-Colombes, envoi qui portait cette inscription : « Attention, produit très toxique ».
Pierre a répondu que M. Faucon est un de ses amis et que l’envoi de belladone et de datura qu’il lui a fait était destiné à l’usage de M. Corre, retraité de la marine, qu’il avait connu à Landerneau et qui est atteint d’asthme. M. Corre étant dans une situation très modeste, Pierre avait voulu l’obliger et l’aider à se guérir d’un mal qui le fait beaucoup souffrir.
Le juge d’instruction a entendu dans l’après-midi la femme Hemery, puis les témoins Bouguen, charcutier, et Perron, retraité de la marine, qui contredirent la femme Hemery dans ses affirmations. La déclarations femme Hemery a fait des pleines de réticences, d’où il ressort qu’elle n’est plus certaine de la date où elle a vu Pierre en compagnie de M. Cadiou,
Confrontée ensuite avec l’ingénieur, celui-ci a dit ne pas connaître cette femme. Ce n’est point celle à qui il fit des observations dans le bois de la Palud.
Le juge entendra, demain M. Goas, contrôleur à la poudrerie nationale du Moulin-Blanc, et M. Prigent, caissier de banque à Landerneau, il entendra mardi M. Cloarec, député de Morlaix, qu’il a fait convoquer pour ce jour-là à son cabinet. La déposition de M. Cloarec promet d’être dit-on, intéressante.
La trousse de Bossard n’appartint jamais à M. Cadiou.
En vertu d’une commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire de police, s’est présenté ce matin chez Mme Cadiou, rue du Cherche-Midi, 71, et lui a soumis différents objets (une montre, un canif, un porte-monnaie contenant 12 fr. 75, un rasoir, une chaîne de montre) saisis chez Bossard, le veilleur de nuit de l’usine de la Grand’ Palud. Mme Cadiou n’a pas, reconnu ces objets comme ayant appartenu à son mari.
3 mai 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier)
Brest, 2 mai.
Le juge d’instruction devait entendre, ce matin, deux témoins ; mais ceux-ci, empêchés, ne se sont point présentés à son cabinet. Pierre avait été, en vue de ces confrontations jugées utiles, conduit de la maison d’arrêt dans la prison du palais de justice, sorte de cachot humide et froid. Étant donné l’état de santé de Pierre, qui est atteint d’une forte grippe et très affaibli, Me Feillard, son avocat, a demandé au juge de vouloir bien faire reconduire l’ingénieur à la maison d’arrêt, où il est mieux. M. Bidard de la Noë a acquiescé de son désir.
Me Feillard a conseillé à son client de se faire porter malade, en vue d’être visité par un médecin ; mais Pierre a répondu qu’il voulait encore attendre. Me Feillard craint que Pierre ne tombe malade.
Mme Pierre, qui, depuis l’arrestation de son fils, n’a cessé de se montrer admirable de courage et de dévouement, est aussi depuis quelques jours malade. Me Feillard, qui est au courant de son état, n’a pas fait connaître celui-ci à son fils.
Bossard, l’ancien veilleur de nuit de l’usine de la Grand’Palud, a, ce matin, fait parvenir à M. Guilmard, procureur de la République, une nouvelle lettre de quatre grandes pages, pour lui dire des choses insignifiantes.
Aucun des objets saisis au domicile de Bossard n’ayant été reconnu par Mme Cadiou comme ayant appartenu à son mari, et aucune charge n’ayant été relevée par l’information contre l’ancien veilleur de nuit, le juge, d’accord avec le procureur de la République, statuera très vraisemblablement lundi sur son sort.
4 mai 1914 – p. 4
L’Affaire Cadiou
(De notre correspondant particulier)
Brest, 3 mai. Le juge d’instruction a adressé à plusieurs parquets, des commissions rogatoires en vue de faire examiner différents points de l’information. Les commissaires de la brigade mobile de Rennes, qui, depuis plusieurs semaines, avaient reçu l’ordre de M. Guilmard, procureur de la République, de demeurer à Landerneau, en vue de continuer leurs investigations, et de répondre aux questions qui leur seraient posées par le juge d’instruction, ont quitté Landerneau. Les commissaires de la brigade mobile de Rennes ont, en effet, déclaré qu’ils n’avaient rien à faire de plus dans cette ville et à la Grand’Palud que ce qu’ils ont déjà fait. Le conflit s’est, en réalité, produit entre les magistrats du parquet et les commissaires de la brigade mobile. Ces derniers reprochent aux magistrats du parquet de ne leur avoir laissé aucune initiative, d’avoir entravé leur action, tantôt en leur interdisant d’aller enquêter en certains lieux, tantôt en les privant de renseignements qui auraient pu les aider dans leurs investigations. Les commissaires de la brigade mobile s’obstinaient à chercher du côté de Morlaix. Ce sont eux qui ont les premiers entendu des personnes parfaitement honorables, lesquelles ont affirmé sous la foi du serment avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier, dans la matinée, et à Saint-Pol-de-Léon, le soir, vers cinq heures et demie.
Le juge d’instruction, à la demande de Me Feillard, se décida à recevoir les dépositions de ces personnes, qui furent, on se le rappelle, des plus affirmatives et des plus catégoriques. Les magistrats du parquet n’ont point tenu compte jusqu’ici de ces témoignages, et ont continué à assigner à l’information d’autres limites précises.
Les commissaires de la brigade mobile demandent, en un mot, qu’on leur laisse une plus grande initiative. Il est impossible, disent-ils, de mener sérieusement une enquête dans les conditions imposées jusqu’ici par les magistrats du parquet.
De son côté, M. Bidard de la Noë déclare qu’il n’y a pas de conflit entre les magistrats du parquet et les commissaires de la brigade mobile ; que ceux-ci n’ont quitté Landerneau que pour se rendre à Guingamp, où un crime a été commis, et qu’ils reviendront à Landerneau, si besoin en est, et resteront à la disposition du parquet de Brest.
5 mai 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
(De notre correspondant particulier)
Brest, 4 mai. Le juge a, ce matin, entendu M. Prigent, garçon de recette chez l’agent de banque, à Landerneau, qui lui a déclaré que, le mercredi 31 décembre, vers une heure et demie, il s’était rendu à la Grand Palud pour toucher le montant de trois traites tirées sur l’usine de blanchiment, dont Pierre était directeur technique. M. Prigent est d’abord allé à l’usine, puis s’est rendu au moulin, au domicile de l’ingénieur, et n’a pas réussi à trouver ce dernier. Des ouvriers de l’usine ont dit à Prigent d’attendre, que l’ingénieur ne tarderait pas à arriver, mais le garçon de recette qui avait des recouvrements à opérer dans d’autres communes environnantes ne resta pas plus longtemps à la Grand’Palud et continua sa route.
Juliette Juzeau, bonne de l’ingénieur était venue, de son côté, ce jour-là à Brest, faire des achats à l’occasion du nouvel an. La déposition de Prigent n’offre aucun intérêt. Le procureur de la République et le juge d’instruction ont eu, ce matin, une entrevue au sujet de Jacques Bossard, qui a été arrêté sous la double inculpation de complicité d’assassinat et de recel de cadavre. Les deux magistrats ont envisagé la question de mise en liberté de Bossard, dont la mère, septuagénaire, se trouve, par suite de l’arrestation de son fils, privée de toutes ressources et est plongée dans la plus noire misère.
A la suite des dépositions, devant les juges de Morlaix et de Brest, des témoins de Morlaix, dignes de foi, qui ont affirmé avoir vu M. Cadiou le 1er janvier dans cette ville et à Saint-Pol-de-Léon, M. Feillard, considérant que ces témoignages sont force probante, avait décidé de déposer entre les mains de M. Bidard de la Noé une nouvelle requête tendant encore à la mise en liberté provisoire de l’ingénieur. Sur les observations du procureur de la république, Me Feillard attendit le résultat des rapports des docteurs Paul et Kohn [Kohn-Abrest]. Ce dernier a remis le sien ; il est négatif. On attend toujours celui du docteur Paul. Mais on sait, officieusement, qu’il n’ajoute aucun renseignement nouveau au rapport du docteur Rousseau, médecin-légiste de Brest, qui a fait la première autopsie. Aucune autre présomption ne pèse donc sur Pierre, que celles qui ont motivé son arrestation et qui sont, on le sait, bien insignifiantes sinon nulles.
M. Bidard de la Noé va être maintenant chargé exclusivement de l’information de l’affaire du drame de la Grand’Palud ; un autre juge d’instruction vient, en effet, d’être attaché de Brest. C’est M. Miniac, juge suppléant au tribunal.
Le juge a interrogé, cet après-midi, Bossard, qui a déclaré que les révélations sensationnelles qu’il avait faites étaient le résultat d’hallucinations ; il a protesté de nouveau de son innocence ; finalement, le juge a décidé de le mettre en liberté provisoire.
Pierre sera conduit, demain matin, à onze heures, au palais de justice, en prévision d’une confrontation possible avec M. Cloarec, député de Morlaix.
6 mai 1914 – p. 4
LE CRIME DE LA GRAND’PALUD
Déposition de M. Cloarec
DÉPUTÉ DE MORLAIX
De notre correspondant particulier)
Brest, 5 mai. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a, ce matin, entendu M. Cloarec, député de Morlaix, qui était l’ami et le conseil de M. Cadiou. Le député de Morlaix s’est borné à confirmer les déclarations qu’il a déjà faites et les termes des lettres qu’il a écrites à plusieurs journaux, à la suite de la disparition de l’administrateur de l’usine de la Grand Palud.
Mme Cadiou, inquiète de n’avoir pas vu venir à Paris, le 1er janvier, son mari, qui avait annoncé son arrivée pour ce jour à ses enfants, par une lettre qu’il leur avait adressée, prévint M. Cloarec, qui télégraphia au secrétaire de la mairie de Landerneau pour lui demander si l’administrateur de l’usine de la Grand Palud avait quitté cette ville avec les deux valises avec lesquelles il voyageait toujours, et dont une contenait des pièces qu’il considérait comme très importantes. Puis, sur la réponse affirmative, il avisa de la disparition la Sûreté générale. M. Cloarec a ensuite fait connaître au juge son rôle dans la constitution de l’usine de la Grand’Palud. Quand M. Legrand, industriel et ancien maire de Landerneau, voulut créer cette Cloarec de rédiger un acte de société, lui déclarant qu’il avait comme commanditaire M. Temming, demeurant à Buhl (Alsace). Quand l’acte fut rédigé, M. Legrand le pria de le communiquer à M. Temming. Ce dernier répondit qu’il ne voyait aucune objection à faire à la rédaction de l’acte, mais qu’il désirait cependant le soumettre son conseil, un avocat de Colmar. Au cours de l’entrevue que M. Cloarec eut avec ce dernier, tous deux tombèrent d’accord sur les clauses du contrat.
Lorsque M. Legrand voulut céder l’usine, il vint demander à M. Cloarec s’il ne pourrait pas lui trouver un acquéreur. M. Cloarec lui désigna M. Cadiou, et l’entente se fit entre ce dernier et M. Legrand. M. Cadiou, devenu plus tard propriétaire de l’usine, se trouva sous le coup d’une dénonciation, aux termes de laquelle l’usine marchait avec des capitaux allemands, M. Cadiou remit alors à M. Cloarec, pour les remettre à M. Sarraut, sous- secrétaire d’État à la guerre, toutes les pièces nécessaires en vue de prouver que les actionnaires étaient des Français, et que M. Temming avait été complètement désintéressé.
M. Cloarec a affirmé, qu’il a ignoré que l’usine de la Grand Palud avait touché deux fois le montant de l’envoi d’un wagon de coton expédié à la poudrerie nationale d’Angoulême.
Pierre, assisté de son avocat, Me Feillard, a été ensuite mis en présence de M. Cloarec. Le commis greffier Laurent lui a donné lecture de la déposition du député de Morlaix. L’ingénieur a déclaré que c’était la première fois qu’il voyait M. Cloarec, mais qu’il savait que ce dernier avait rendu à Paris de nombreux services à M. Cadiou.
Ma lettre, adressée à un journal, a continué Pierre, avait trait à l’affaire d’Angoulême ; mais je ne voulais pas dire que M. Cloarec avait reçu des pots-de-vin. Je ne le pense pas. M. Cadiou m’avait dit qu’il avait parlé à M. Cloarec de l’affaire d’Angoulême. C’est la raison qui m’avait fait citer son nom. »
Pierre n’a pas, malgré l’insistance du juge d’instruction, voulu dire autre chose, L’ingénieur n’aurait-il pas voulu dire tout ce qu’il sait ? Me Feillard, qui avait lui-même réclamé l’élargissement de Bossard, a demandé à M. Guilmard, procureur de la République, de faire une enquête auprès des ouvriers travaillant à bord du vapeur espagnol « Gorbea-Mendi » au port de commerce, en vue de savoir d’eux s’ils ont, entendu l’ancien veilleur de nuit de l’usine de la Grand’Palud dire à plusieurs reprises qu’un mot de lui suffirait pour faire remettre Pierre en liberté. Tous ces ouvriers vont être entendus par le juge d’instruction, et confrontés avec Bossard.
Plusieurs ouvriers travaillant à bord du « Gorbea-Mendi » ont, d’autre part, vu Bossard, dans le courant de janvier, possession de plusieurs billets de 100 fr., qu’il leur a montrés, et qu’il leur a dit provenir de ses économies. Ces ouvriers furent d’autant plus frappés de ce fait que Bossard avait, à la même époque, acheté une bicyclette d’une valeur de 160 à 180 francs. C’est toujours à la même époque que Bossard avait manifesté son intention de partir au Canada.
Bossard a depuis déclaré qu’il n’avait jamais eu la pensée de s’expatrier, et nie avoir tenu, relativement à Pierre, les propos qu’on lui a prêtés.
M. Bidard de la Noë a entendu, cet après-midi, M. Barral, inspecteur des poudres, et salpêtres au ministère de la guerre, qui avait, à la suite des dénonciations adressées par Pierre, été chargé de procéder à une enquête. Les dénonciations de Pierre furent reconnues exactes. A la suite de l’exclusion de l’usine de la Grand’Palud des fournitures de la guerre, des démarches furent faites par M. Cloarec, député, auprès du général Gaudin, qui l’envoya au sous-secrétariat d’État à la guerre. Le juge d’instruction a ensuite entendu M. Marcou, ancien contremaître de l’usine de la Grand’Palud, et M. Grall, ouvrier à l’usine, au sujet des deux télégrammes que Mme Cadiou avait adressés le 1er janvier, de Paris, à Pierre ; un pour lui demander pourquoi son mari, qu’elle attendait, n’était pas arrivé, et l’autre pour lui faire connaître la résiliation d’un marché passé par l’usine, M. Marcou a vu, le 2 janvier, au matin, les deux télégrammes pliés sur le bureau de l’ingénieur, mais il ignore si ce dernier les avait ouverts la veille. M. Marcou a envoyé le 2 janvier, vers dix heures du matin, une dépêche rédigée par Pierre et dans laquelle celui-ci informait Mme Cadiou que, depuis le 29 décembre, il n’avait pas vu son mari. M. Grall a, le 1er janvier au soir, pris au bureau de poste de Landerneau le courrier destiné à l’usine de la Grand’Palud et dans celui-ci se trouvait, croit-il, deux télégrammes. Pierre a été ensuite successivement confronté avec M. Marcou et avec M. Grall. L’ingénieur a déclaré que le 1er janvier il avait, en effet, après avoir reçu les deux télégrammes que l’on sait, plié ceux-ci, mis dans sa poche, puis déposés sur son bureau. M. Marcou a tenu à déclarer au juge qu’il était convaincu de l’innocence de Pierre et a demandé à être autorisé à lui serrer la main. Le juge son désir. M. Marcou a alors dit à Pierre : « Bon courage, monsieur, et à un de ces jours !» M. Bidard de la Noë, à la suite de la déposition faite hier par M. Prigent, garçon de recettes à Landerneau, a demandé à Pierre où il se trouvait, le 31 décembre, dans l’après-midi. L’ingénieur a déclaré qu’après avoir déjeuné, il était allé se promener au delà de la ferme de la Grand Palud, de l’autre côté de la propriété de M. Vacheron [Vacheront], maire de la Forest, en vue de se rendre compte s’il y avait encore, comme l’année dernière à pareille époque, des oiseaux, sorte de martins-pêcheurs. Pierre a complètement expliqué l’emploi de son temps jusqu’à sa rentrée à l’usine, puis dans la soirée.
7 mai 1914 – p. 4
LE CRIME DE LA GRAND PALUD
Déposition de M. Goas
CONTRÔLEUR DES POUDRES
L’usine dirigée par M. Cadiou fournissait des cotons avariés au service des Poudres
(De notre correspondant particulier)
Brest, 6 mai. Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Goas, chargé du service du contrôle de la fabrication à la poudrerie nationale du Moulin-Blanc, qui était affecté à la surveillance des travaux effectués pour le compte de l’État aux usines de la Grand’ Palud et de Traon-Elorn, en Landerneau. M. Goas connaissait Pierre.
M. Goas a dit que la qualité du coton employé à l’usine de la Grand’Palud était bien inférieure à celui dont se servaient les autres usines qui fournissaient à l’État. Le coton de l’usine de la Grand Palud était plus rouge que les autres cotons, et tombait facilement en poussière. M. Goas a, à différentes reprises, fait à M. Cadiou des observations au sujet de la mauvaise qualité du coton employé.
Le 25 ou le 26 octobre dernier, il a établi un rapport, qu’il a remis à ses chefs, et dans lequel il a signalé la constatation qu’il avait faite à l’usine de la Grand’Palud, et d’après laquelle le coton de bonne qualité était destiné à l’industrie privée, et le coton de qualité inférieure ou médiocre était réservé à l’État. M. Goas ne sait pas si à la suite du dépôt son rapport que l’usine de la Grand Palud a été écartée des adjudications de l’État. D’autre part, il a souvent fait mettre de côté à l’usine des balles de coton de mauvaise qualité, qui étaient destinées à la poudrerie nationale du Moulin-Blanc.
Sur interpellation du juge d’instruction, M. Goas a déclaré que, le 29, le 30 ou le 31 décembre (il n’a pu autrement préciser), il avait vu, vers onze heures et demie du matin Pierre entrer à l’usine en portant sous le bras plusieurs registres. Il pleuvait, et l’ingénieur avait sa pèlerine relevée sur la tête. Pierre lui a dit le 2 janvier qu’il avait reçu un télégramme de Mme Cadiou, lui faisant connaître que son mari, qu’elle attendait, n’était pas rentré à Paris, et qu’elle avait des inquiétudes.
Pierre a été ensuite mis en présence de M. Goas, et lecture de la déposition lui a été faite. L’ingénieur n’a présenté aucune observation à cette déposition.
Me Feillard, avocat de Pierre, a, ce matin, prié M. Guilmard, procureur de la République, et M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, de vouloir bien demander au docteur Paul, médecin légiste à Paris, qui, le 17 février, à l’hospice de Morlaix, procéda à la contre-autopsie du cadavre de M. Cadiou, et à M. Grivolla [Grivolat], arquebusier à Saint-Étienne, qui a été chargé de visiter la balle trouvée dans le cou de l’administrateur de l’usine de la Grand’Palud, ainsi que le revolver semblable à celui que possédait Pierre, de faire parvenir d’urgence leurs rapports.
Dès que ces pièces seront parvenues au parquet de Brest, Me Feillard déposera entre les mains du juge d’instruction une nouvelle requête, tendant à la mise en liberté provisoire de Pierre.
Le juge a, cet après-midi, commencé à entendre les anciens ouvriers de l’usine de la Grand’Palud, qui, le 30 décembre, ont, disent-ils, vu à l’usine ou à proximité de l’usine M. Cadiou et Pierre ensemble, ou M. Cadiou seul.
Le juge a successivement entendu Léoquet, Guyader, Kervistin et Couloignier, qui lui ont fait des déclarations dans ce sens.
Pierre, confronté avec les témoins, s’est borné à déclarer que ceux-ci faisaient erreur, et a fourni à ce sujet des détails particuliers. L’ingénieur n’a cessé d’affirmer que c’est le 29 qu’il a vu pour la dernière fois M. Cadiou.
Me Feillard, avocat, a fait remarquer les contradictions qui existaient entre les dépositions des anciens ouvriers entendus aujourd’hui, et les dépositions des anciens ouvriers précédemment entendus. Mais tous ces témoignages ont, en réalité, peu d’importance, puisque d’autres témoins parfaitement honorables ont affirmé avoir vu M. Cadiou le 1er janvier à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon.
Le juge continuera néanmoins demain à entendre les anciens ouvriers de l’usine de la Grand’Palud au sujet de la journée du 30 décembre.
8 mai 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Le docteur Paul a remis son rapport au procureur de la République
(De notre correspondant particulier)
Brest, 7 mai. Morvan, ancien ouvrier de l’usine, demeurant à Landerneau, qui travaillait dans le grand atelier où se trouvent les autoclaves, vient de me faire la déclaration suivante :
« Le 30 décembre, vers 9 heures, alors que j’étais placé au sommet d’une cuve de 2 ou 3 mètres de hauteur, j’ai vu M. Cadiou qui sortait de l’usine par la porte de la passerelle au-dessus du séchoir. Pierre est arrivé peu de temps après par la même porte et est allé au bureau de l’ingénieur. Il ne resta pas longtemps à l’usine et sortit, toujours par la même porte. Je n’ai pas revu de la journée M. Cadiou ni Pierre ensemble ; je ne les ai pas vus aux autoclaves. De la place où j’étais, je n’aurais pas manqué de les voir s’ils y étaient allés.
A différentes reprises, dans le courant de décembre, j’ai bien vu M. Cadiou et Pierre monter ensemble aux autoclaves, mais je ne me souviens pas de la date ; je suis cependant sûr que ce n’était pas le 30 ni le 29 décembre. ».
Kerdoncuff, ancien ouvrier de l’usine, qui travaillait au laveur noir, c’est-à-dire à l’entrée des cuves dont il était chargé et des autoclaves dont Kervistin avait à s’occuper, m’a déclaré formellement que, le 30 décembre, il n’avait pas vu Cadiou à l’usine.
La déclaration de Morvan est, on le voit, en contradiction formelle avec celle de Kervistin.
Le juge d’instruction va faire convoquer Morvan à son cabinet en vue de recevoir aussi sa déposition.
Bignard, ancien contremaître de l’usine, a de son côté, on s’en souvient, déclaré que le 30 décembre, vers midi moins dix, il avait vu Pierre revenir à l’usine.
Voilà donc des déclarations contradictoires qui ne cessent de se produire au sujet de la journée du 30 décembre.
L’usine de la Grand Palud vient d’être mise en vente à l’amiable par les soins de Me Vichot, avoué de Mme Cadiou.
Le juge, qui s’occupe maintenant exclusivement de l’instruction de l’affaire du drame de la Grand’ Palud, espère pouvoir clore celle-ci à la fin du mois et laissera à la chambre des mises en accusation de Rennes le soin de se prononcer sur le sort de l’ingénieur.
Il y a tout lieu de supposer que l’affaire sera soumise à la session de la cour d’assises du Finistère du mois de juillet.
Pierre s’attend à cette éventualité et son avocat, Me Feillard, préfère aussi, de son côté, cette décision à une ordonnance de non-lieu.
La proclamation de l’innocence de l’ingénieur sera, dit-il, plus éclatante. Notre confrère Le Nouvelliste de Bretagne a, ce matin, publié les lignes suivantes :
« Le parquet de Brest, après une instruction de quatre mois, qui a donné les résultats que vous connaissez, aurait fini par se rendre compte de l’innocence de Pierre, en faveur duquel une ordonnance de non-lieu ne tarderait pas à être rendue. « Le parquet serait sur une autre piste, qui pourrait amener l’arrestation de l’assassin de M. Cadiou. Attendons les événements ; mais d’ores et déjà, on peut annoncer qu’un nouveau coup de théâtre éclatera avant peu de jours ».
Le juge d’instruction, à qui j’ai soumis l’entrefilet du Nouvelliste de Bretagne, m’a déclaré qu’il n’avait pas encore eu à envisager l’éventualité d’une ordonnance de non-lieu en faveur de Pierre, qu’il n’a en vue aucune autre arrestation et qu’il ne sait pas ce que signifie le coup de théâtre annoncé.
M. Bidard de la Noë a entendu de nouveau Bossard, le veilleur de nuit, qui lui a déclaré qu’il était inexact qu’il ait, dans le courant du mois de janvier, montré quatre billets de 100 francs à des ouvriers qui travaillaient avec lui à bord du vapeur espagnol « Gorbea-Mendi ». Il a affirmé qu’il était inexact qu’il ait dit : « Je n’aurais qu’un mot à dire pour que Pierre fût rendu à la liberté. »
Me Feillard a reçu aujourd’hui de Paris une lettre, signée : Une mère, et destinée à être remise à Pierre. Cette lettre exprimait au jeune ingénieur des paroles de courage et de résignation, et contenait une image du Christ et deux prières à Jésus. L’avocat a remis la lettre, l’image du Christ et les prières à Pierre, qui l’en a vivement remercié.
Le docteur Paul, médecin-légiste, a remis son rapport. En voici les conclusions :
1° L’état de putréfaction n’a pas permis de fixer la date du décès ;
2° Le docteur Rousseau, médecin-légiste à Brest, avait placé la plaie du cou après la mort et attribué celle-ci à la strangulation ou à un traumatisme cérébral ;
3° La plaie relevée sur la face latérale du cou a été faite par plusieurs coups de couteau ;
4° La plaie de la nuque provient d’un coup de feu qui fut mortel et détermina la rupture des vaisseaux sanguins ;
5° L’état de putréfaction ne permet pas de constater si la plaie du cou a été faite post ou ante mortem ;
6° Le couteau saisi sur Pierre a pu faire les blessures, mais néanmoins on est dans l’impossibilité de l’affirmer ;
7° Avec les réserves résultant de l’état de putréfaction on peut conclure que les blessures présentent un caractère mortel.
9 mai 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
(De notre correspondant particulier)
Brest, 8 mai. Le juge d’instruction a, ce matin, confronté Pierre avec M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, et avec M. Bignard, ancien contremaître de l’usine de la Grand Palud, en en vue d’arriver à préciser certains points de l’information.
Me Feillard a assisté aux confrontations. Le juge a demandé à M. Bignard
Vous avez, le 4 février, alors que le cadavre de l’administrateur de l’usine de la Grand Palud venait d’être découvert, enterré dans un taillis su sur le bord de la rivière, et que vous veniez de vous rendre sur les lieux, dit tout à coup à M. Jean- Marie Cadiou, qui se tenait près de vous « Je vous en prie, ne me laissez pas seul avec Pierre, car il pourrait me tuer » ? M. Bignard a répondu :
Non, ce n’est pas ce que j’ai dit. Comme j’avais peur de rester seul en présence du cadavre, dans la crainte que quelqu’un venant du bois n’arrive, j’ai prié simplement M. Jean-Marie Cadiou de ne pas partir avant que d’autres personnes ne soient venues. Je n’ai pas dit, ni voulu dire autre chose.
M. Jean-Marie Cadiou, questionné à son tour par le juge, s’est borné à déclarer que ses souvenirs n’étaient pas les mêmes, mais s’est montré beaucoup moins catégorique que précédemment.
Le juge a ensuite demandé à M. Bignard s’il persistait à déclarer que, le mardi 30 décembre, vers onze heures, il avait vu M. Cadiou et Pierre sortir ensemble de l’usine, puis Pierre revenir seul à l’usine vers midi moins dix. Le contremaître a répondu affirmativement.
Pierre a de nouveau déclaré que les faits dont venait de parler M. Bignard se sont passés, non le 30, mais bien le 29, ainsi qu’il n’a cessé de le soutenir.
Me Feillard a demandé au juge si, dans une déposition antérieure faite le 29 mars, M. Bignard ne s’est pas borné à déclarer : « Je crois pouvoir affirmer que c’est le 30 décembre que j’ai vu M. Cadiou et Pierre ensemble pour la dernière fois allant de l’usine vers le bois ».
Le juge a recherché cette déposition, qu’il a retrouvée, et a invité M. Bignard à lui dire pourquoi il se montrait aujourd’hui beaucoup plus affirmatif que le 29 mars.
L’ancien contremaître a répondu que ses souvenirs se sont depuis précisés. La déposition de M. Bignard est en contradiction avec celle de M. Bonnefoy, cultivateur, qui, après avoir déclaré que c’est le 30 qu’il avait vu M. Cadiou et Pierre ensemble, est revenu, on le sait, sur sa première déclaration, et a affirmé que c’est bien le 29 qu’il avait vu l’usinier et l’ingénieur.
Me Feillard a demandé au juge que M. Bonnefoy soit confronté avec M. Bignard.
Un ouvrier mécanicien, M. Laurent, travaillant à bord du Gorbea-Mendi vient de déclarer que, le 29 janvier, Bossard lui a dit qu’il y a quelque temps, étant allé dans le bois de la Palud, avec M. Lemez, inspecteur de la police spéciale, à la recherche du cadavre de M. Cadiou, il avait, dans un chemin creux, où l’usinier avait l’habitude d’aller voir le débit du ruisseau, senti une odeur de cadavre.
Dans sa confrontation avec Pierre, M. Jean-Marie Cadiou s’est montré, ce matin, très, réservé et n’a, cette fois, formulé aucune accusation ni aucune menace contre Pierre.
Le juge d’instruction a également entendu Mme Bignard, femme de l’ancien contremaître de l’usine, qui lui déclaré qu’étant allée passer les fêtes de la Noël et du jour de l’an chez ses parents, à Lambezellec, elle n’est revenue que dans les premiers jours de janvier à la Grand Palud. Son mari lui a alors dit que M. Cadiou, qui était venu à l’usine les 29 et 30 décembre, avait disparu et que son contrat venant prochainement à expiration, il était très ennuyé.
Mme Bignard était le 4 février, vers onze heures du matin, occupée à laver son linge dans le lavoir situé à proximité de la maison Quéméneur, débitante, quand elle a vu Pierre qui se dirigeait vers l’usine en courant et qui était, a-t-elle dit, très pâle.
Mme Bignard n’a pas parlé à Pierre. L’ingénieur, confronté avec Mme Bignard, n’a présenté aucune observation à la déposition de celle-ci. Il s’est borné à dire que, s’il était très pâle, c’est qu’il était ému d’avoir appris que le cadavre de M. Cadiou venait d’être découvert dans un taillis près de la rivière.
Mme Bignard, interrogée sur les relations qu’elle avait avec Juliette Juzeau, bonne de Pierre, a déclaré que, depuis deux ans, elle ne causait plus avec celle-ci, avec qui elle avait eu des difficultés sans importance.
Le juge a ensuite entendu Mme Anselme, mère de Mme Bignard, qui lui a dit qu’elle ne savait que ce que sa fille venait lui raconter.
10 mai 1914 – p. 2
LE MYSTÈRE DE LA GRAND’PALUD
Trois ouvriers confirment les propos de Bossard
(De notre correspondant particulier)
Brest, 9 mai.
On a entendu ce matin trois des ouvriers du vapeur espagnol « Gorbea-Mendi », auxquels Jacques Bossard aurait tenu, dans le courant de janvier, certains propos relatifs à Pierre, et aurait montré des billets de banque.
Lavalette, le premier ouvrier qui a été entendu, a déclaré au juge que Bossard lui a dit qu’en faisant des fouilles dans le bois de la Grand Palud avec Lemez, inspecteur de la police spéciale, il avait senti une odeur de putréfaction dans le taillis où, le 4 février, on découvrit le cadavre de l’usinier. Bossard lui dit aussi qu’il n’aurait qu’un mot à dire pour que l’ingénieur fût immédiatement remis en liberté,
L’ancien veilleur de nuit avait continué en disant qu’il n’avait pas intérêt à ce que Pierre sorte de prison, puis il s’était mis à rire.
Lavalette a compris que Bossard était poussé par quelqu’un à accuser Pierre, et lui a fait observer que, dans une affaire aussi grave que celle de la Grand’Palud, ceux qui savaient quelque chose devaient tout dire exactement et ne s’arrêter à aucune considération.
Lavalette n’a pas vu de billets de banque en la possession de Bossard, mais il a vu dans les mains de celui-ci et plusieurs fois des paquets de cigarettes, alors qu’il n’en avait jamais avant le mois de janvier ! Bossard, mis en présence de Lavalette, mis en présence s’est borné à répondre qu’il n’avait pas affirmé qu’il n’avait qu’un mot à dire pour que Pierre sorte de prison ; mais qu’il avait simplement dit : « Si un homme sait quelque chose, il n’aura qu’à le dire et pourra faire sortir Pierre de prison. »
Lavalette a maintenu sa déclaration. L’ancien veilleur de nuit n’a présenté aucune observation au sujet de l’odeur de putréfaction, qu’il avait dit à Lavalette avoir sentie dans le taillis.
Manach et Laurent, les deux autres ouvriers, ont rapporté des propos identiques à ceux que leur camarade Lavalette a entendu de Bossard.
Bossard a parlé à Laurent de son prochain départ pour le Canada et lui a dit qu’il apprenait à cet effet.
L’ancien veilleur de nuit, mis en présence de Laurent, a soutenu que ce n’est pas le 29 janvier qu’il a tenu à ce dernier certains des propos qu’il lui prête. Il n’a jamais dit que Pierre avait été méchant pour lui. L’ingénieur, au contraire, n’a cessé de lui faire du bien, et il lui en est très reconnaissant. Il n’a jamais dit qu’il avait l’intention de partir au Canada. Laurent a maintenu ses déclarations. Quand M. Bidard de la Noë est sorti de son cabinet, Bossard lui a demandé : « Vous ne me mettez pas de nouveau en prison, monsieur le juge ? »
Le magistrat lui a répondu qu’il n’avait pas à répondre à sa question, mais qu’il l’engageait à ne pas jouer ainsi avec la justice.
Bossard, qui est toujours accusé de complicité d’assassinat et de recel de cadavre, essaie de se justifier. Il vient d’établir pour le remettre au procureur de la République un long mémoire reconstituant l’emploi de son temps le 29 et le 30 décembre. Bossard a, d’autre part, fait communiquer aux journaux de la région une lettre destinée à un prêtre dont il ignore le nom et la résidence, pour lui demander de se faire connaître et d’attester que, le 30 décembre, il avait pris place avec lui et d’autres personnes dans un compartiment de troisième classe à la gare de Brest, et qu’il est descendu à la Forest.
Bossard avait en cours de route parlé au prêtre. On a, ces jours-ci, parlé d’un Sosie que M. Cadiou avait à Morlaix. Ce Sosie est M. Blanc, agent général d’assurances. M. Blanc, que je viens de voir, est âgé de trente-quatre ans. Il est vigoureux et respire la santé, tandis que M. Cadiou, qui approchait de la cinquantaine, était, on le sait, chétif et malade. Le costume cycliste, que porte souvent M. Blanc, et peut-être sa taille seraient seuls à retenir pour expliquer une confusion peu probable.
Les témoignages catégoriques et formels des personnes qui ont vu M. Cadiou le 1er janvier à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon conservent donc toujours, comme l’a dit Me Feillard, une force probante.
M. Cloarec, député de Morlaix, vient d’adresser une assignation au journal « le Nouvel Avenir », qui lui attribue dans l’affaire Cadiou un rôle qu’il n’a pas joué. M. Cloarec réclame 50,000 francs de dom- mages-intérêts.
11 mai 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier)
Brest, 10 mai.
M. Mahault, substitut du procureur de la République, qui remplit actuellement, par intérim, les fonctions de chef du parquet, n’a pas encore reçu le rapport de M. Kohn [Kohn-Abrest], directeur du laboratoire de toxicologie, qui avait été chargé d’examiner la garde-robe de Pierre. Le rapport de M. Kohn [Kohn-Abrest], à Brest, conclurait, croit-on au palais, que des traces de sang auraient été constatées sur certains des vêtements de l’ingénieur.
Me Feillard, à qui j’en ai aujourd’hui parlé, m’a dit que cette constatation n’est pas de nature à le surprendre, l’ingénieur lui ayant dit à différentes reprises que lorsque Marcou, l’ancien contremaître de l’usine, avait été, il y a quelques mois, grièvement blessé par une machine, à une main qui avait dû être amputée, il avait eu à s’approcher de lui et que le sang avait pu atteindre ses vêtements :
Pierre a aussi dit à son avocat que, au cours de ses occupations à l’usine, il s’est plusieurs fois blessé aux doigts, et que le sang, dans ces circonstances encore, a pu se répandre sur ses vêtements.
12 mai 1914 – p. 2
LE MYSTÈRE DE LA GRAND PALUD
Confrontation de Pierre et de M. Jean-Marie Cadiou
L’ingénieur fait un récit de l’affaire des fraudes d’Angoulême. Jean-Marie Cadiou proteste et accuse Pierre d’être l’assassin de son frère.
(De notre correspondant particulier)
Brest, 11 mai. Ce matin, en présence de M. Jean-Marie Cadiou, Pierre a été interrogé au sujet du wagon de coton qui a été expédié de l’usine de la Grand’Palud à la poudrerie nationale d’Angoulême et dont le coût a été payé deux fois par l’État.
L’ingénieur a fait connaître au juge des précisions au sujet des circonstances dans lesquelles cette fraude a été commise et découverte.
Un agent technique de surveillance, nommé Porion [Paurion], de la poudrerie nationale d’Angoulême, avait reçu un pot-de-vin de 1,800 francs pour dissimuler la fraude et, sur le registre de comptabilité de l’usine de la Grand’Palud, M. Louis Cadiou, administrateur de celle-ci, avait, à l’aide d’un jeu d’écritures, constaté, au moyen d’un libellé spécial en ce qui concernait l’adjudication à la poudrerie nationale d’Angoulême, une moins-value de 1,800 fr. Porion [Paurion] fut révoqué.
Pierre a ajouté que sur l’ordre de M. Louis Cadiou toutes les pièces concernant l’affaire de fraude d’Angoulême avaient été détruites. L’ingénieur a, en outre, fait savoir au juge que, toutefois, en vue de dégager sa responsabilité dans cette affaire de fraude, il avait conservé les copies de certaines lettres adressées par M. Louis Cadiou, copies qui doivent encore se trouver, a-t-il dit, sur un copie de lettres qui est resté dans la chambre qu’il occupait au moulin, près de l’usine.
Le juge a décidé de faire rechercher et saisir ce copie de lettres.
Jean-Marie Cadiou, interrogé par le juge, a déclaré que ce que venait de dire l’ingénieur n’était pas exact et que jamais Porion [Paurion] n’avait reçu un pot-de-vin de 1,800 francs en vue de favoriser la fraude au préjudice de l’État.
Pierre a énergiquement maintenu ses déclarations.
Vous ne savez pas, vous, lui a-t-il dit, ce qui se passait à l’usine. Votre affirmation ne peut donc avoir aucune valeur.
Vous êtes l’assassin de mon frère, voilà surtout ce que je sais, a repris Jean- Marie Cadiou.
Vous mentez une fois de plus, a repris avec vigueur l’ingénieur ; cela ne vous gêne pas ; vous ne veniez à l’usine que de loin en loin comme président du conseil d’administration et vous saviez toutefois très bien que la société de l’usine masquait des capitaux allemands.
Le juge d’instruction a mis alors fin à la confrontation.
13 mai 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier)
Brest, 12 mai.
Le juge d’instruction a continué aujourd’hui à interroger les anciens ouvriers de l’usine de la Grand’Palud ; tous ont déclaré avoir vu M. Cadiou à l’usine dans la matinée du 30 décembre.
L’ingénieur a été confronté avec chacun des anciens ouvriers et a toujours persiste à affirmer que c’est le 29 décembre qu’il a vu M. Cadiou pour la dernière fois à l’usine.
Dès que le juge aura reçu les rapports de MM. Kohn [Kohn-Abrest] et Crivolla [Grivolat], il procédera à l’audition de quelques autres témoins, puis il interrogera de façon définitive l’ingénieur sur le fond et clôturera ensuite son instruction.
14 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier)
Brest, 13 mai.
Le juge d’instruction a terminé aujourd’hui l’audition de tous les anciens ouvriers de l’usine de la Grand’Palud, qui ont vu ou n’ont pas vu M. Cadiou et Pierre ensemble, le matin du 30 décembre, à l’usine ou à proximité de celle-ci.
M. Bidard de la Noé a aussi entendu, cet après-midi, M. Camille Le Bos, négociant à Landerneau, qui est venu lui déclarer que, le 4 février, c’est-à-dire le jour où le cadavre de l’usinier fut découvert, il est allé, vers dix heures du soir, avec quelques autres personnes, voir le trou dans lequel M. Louis Cadiou avait été enterré.
M. Bonnefoy, cultivateur, qui habite la ferme voisine, est venu, a-t-il dit, éclairer avec une lanterne et avait à ce moment dit qu’il avait vu M. Louis Cadiou pour la dernière fois le mardi 30 janvier [décembre], dans la matinée, avec l’ingénieur.
M. Bonnefoy, entendu plus tard par les commissaires de la brigade mobile et par le juge d’instruction, a, on le sait, fait une déclaration identique, puis, ayant reconnu qu’il s’était trompé, il avait déclaré que le 30 décembre, s’étant rendu à Landerneau pour présenter un étalon à la remonte italienne, il n’avait pu voir à l’heure qu’il avait indiquée M. Louis Cadiou et Pierre ensemble à la Grand’Palud.
M. Bonnefoy a été mis en présence de M. Camille Le Bos et a persisté à reconnaître son erreur.
Le juge a aussi entendu Mme Bonnefoy, qui a confirmé les dires de son mari.
La première déposition de M. Bonnefoy constituait une des plus lourdes présomptions relevées par le parquet contre Pierre.
M. Bidard de la Noé va procéder maintenant à une révision du dossier et à un dernier interrogatoire de l’ingénieur. Cela durera environ deux jours, après quoi l’instruction sera close.
15 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier) Brest, 14 mai.
Le juge d’instruction a, ce matin, pris une ordonnance désignant l’ingénieur de Goulhezre pour dresser le plan des lieux de l’usine de la Grand’Palud, du moulin où habitait l’ingénieur et du taillis où fut découvert le cadavre de M. Louis Cadiou.
Le juge a, dans l’après-midi, entendu, toujours au sujet de la matinée du 30 décembre, quatre anciens ouvriers de l’usine qui n’avaient pu jusqu’ici répondre à la convocation qu’il leur avait adressée.
16 mai 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
Les agents techniques des poudres
Nous avons parlé dans une dépêche récente, au sujet de l’affaire Cadiou, du rôle joué par un agent technique de surveillance, M. Porion [Paurion].
Or, un agent nous écrit pour nous faire savoir qu’aucun des membres du corps d’agents techniques des poudres n’est mêlé de près ou de loin à l’affaire de la Grand’ Palud. Et il spécifie en nous demandant d’en faire mention que M. Porion [Paurion] n’est ni agent, ni sous-agent, ni contremaître, ni surveillant, mais ouvrier de la poudrerie d’Angoulême.
Clôture prochaine de l’instruction
(De notre correspondant particulier)
Brest, 15 mai.
Le juge d’instruction a entendu aujourd’hui trois autres témoins dans l’affaire du drame de la Grand’Palud, en vue de leur faire préciser certains points de détail de son information.
M. Lamballe, huissier à Landerneau, et correspondant dans cette ville du Crédit lyonnais, a déclaré au juge que, le 31 décembre, il a remis à son bureau à M. Guillou, comptable de l’usine, une somme de 2,000 francs, qui devait être destinée, pense-t-il, au paiement des ouvriers.
Le juge a obtenu, d’autre part, aujourd’hui, la confirmation que c’est bien en mai 1913 que M. Marie, armurier à Landerneau, a vendu à Pierre le revolver de 6 millimètres et les cartouches dont il a été déjà question, fait qui n’a point été contesté par l’ingénieur.
Le juge a enfin entendu le docteur Quédec, de Landerneau, qui lui a fait une déclaration de peu d’intérêt.
Lors de sa dernière confrontation avec Jean-Marie Cadiou, Pierre avait affirmé qu’en fondant, en 1909, une société en apparence française, M. Louis Cadiou n’avait d’autre but que de masquer la nationalité des commanditaires réels, MM. Temming, de Buhl (Alsace). Il est aujourd’hui démontré que Pierre a dit la vérité, et que l’usine de la Grand’Palud a fonctionné avec des capitaux allemands jusqu’à la fin de l’année dernière. Au copie de lettres de l’usine, on a, en effet, retrouvé une correspondance du 12 novembre 1913, par laquelle M. Louis Cadiou annonçait aux frères Temming l’envoi prochain d’une somme de 163,000 francs, représentant le reliquat des capitaux qu’ils lui avaient en capitaux qu’ils lui avaient envoyés.
Maintenant, m’a dit aujourd’hui le juge d’instruction, je vais incessamment clore l’information, je vais rendre une ordonnance, à la suite de laquelle la chambre des mises en accusation de la cour de Rennes sera saisie de l’affaire, et c’est à elle qu’il appartiendra de décider si Pierre doit être renvoyé devant la cour d’assises du Finistère ou bénéficier d’une ordonnance de non-lieu.
17 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier)
Brest, 16 mai.
Le juge d’instruction a, ce soir, entendu. M. Louis Nicolas, négociant et juge au tribunal de commerce, qui avait déclaré avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre, vers 5 h. 1/2 du soir. Le juge a mis en présence de M. Nicolas Mme Vichot, femme de l’avoué de la veuve de l’usinier, à qui il aurait, paraît-il, téléphoné le 7 février que la dernière fois qu’il avait vu M. Cadiou était le 27 décembre, à Morlaix.
M. Nicolas a affirmé que Mme Vichot avait mal interprété sa communication et que c’est bien le 31 décembre qu’il a vu M. Cadiou pour la dernière fois.
19 mai 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
(De notre correspondant particulier)
Brest, 18 mai. M. Guilmard, procureur de la République, n’a pas encore reçu le rapport de M. Grivolas [Grivolat], armurier à Saint-Étienne, à l’examen duquel ont été soumis la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou et le revolver semblable à celui que Pierre possédait. On a néanmoins appris aujourd’hui à Brest que la balle que le juge d’instruction a fait parvenir à M. Grivolas [Grivolat] n’a jamais pu entrer dans le revolver ni par conséquent en sortir, et que ce n’est pas par suite le revolver de Pierre qui a tué M. Cadiou.
Me Feillard, avocat de l’ingénieur, a aussitôt télégraphié à M. Grivolas [Grivolat] pour le supplier, dans l’intérêt de la liberté humaine, d’envoyer télégraphiquement au juge d’instruction ses conclusions.
Me Fleys, avocat à la cour d’appel de Paris, qui, avec Me Vichot, avoué à Brest, représente la partie civile, est venu consulter le dossier de l’affaire du drame de la Grand’Palud, et celui-ci a été mis au parquet à sa disposition.
Me Fleys a fait porter le dossier en l’étude de Me Vichot, où il est à son entière disposition, et où il en prend connaissance.
Me Feillard, qui est venu ce matin au palais de de justice pour consulter le dossier, n’a pu avoir celui-ci. Il a vivement protesté auprès du juge d’instruction au sujet de la sortie du parquet, contrairement à la loi, du dossier, et a fait observer qu’en ce qui le concerne il n’a pu avoir jusqu’à ce jour le dossier complet à sa disposition, mais seulement quelques-unes des pièces de celui-ci.
Me Feillard a demandé que le dossier fût comme cela vient d’être fait pour l’avocat de la partie civile, mis à sa disposition jeudi, et qu’il fût autorisé à l’envoyer à son cabinet.
Le juge d’instruction a répondu affirmativement.
Le juge d’instruction a encore entendu, cet après-midi, cinq autres anciens ouvriers de l’usine Jean Bellec, Kervistin, Goulven, Yves Marchadou et Guillaume Quemeneur, toujours au sujet de la présence du 30 de M. Cadiou à la Grand’-Palud.
Le juge n’a point mis les témoins en présence de Pierre.
Le juge a reçu, ce soir, de M. Grivollat [Grivolat], un télégramme lui faisant savoir que les conclusions de son rapport arriveront ultérieurement à Brest, et qu’il y a lieu de n’accorder qu’un crédit très relatif aux informations erronées publiées par la presse. Me Feillard a reçu un télégramme identique.
Ce que dit M. Grivollat [Grivolat]
(De notre correspondant particulier)
Saint-Étienne, 18 mai. M. Grivollat [Grivolat] a bien voulu nous faire les déclarations suivantes :
« Deux pistolets m’ont été soumis, l’un de huit millimètres qui servit au gardien de l’usine de la Grand’Palud. Il ne peut entrer en ligne de compte, pas plus que les balles tirées par lui.
» Quant au pistolet que l’on me certifie conforme à celui que possédait l’ingénieur Pierre, il est pourvu de cinq rayures, alors que la balle meurtrière n’en comporte que quatre. » C’est tout ce que M. Grivollat [Grivolat] a pu nous dire pour l’instant, lié qu’il est, d’une part, par le secret professionnel et parce que, d’autre part, son rapport n’est pas déposé ni ses ses conclusions au point. Dans tous les cas, de l’examen de ces deux pistolets qui ont été déclarés identiques et qui proviennent en effet du même fabricant, habitant Liège, il ne s’en suit pas nécessairement que la déclaration de l’armurier Marie ne soit pas conforme à la vérité, car le détail des rayures intérieures a bien pu lui échapper.
Notons enfin que M. Grivollat [Grivolat] a écrit au fabricant de Liège pour savoir s’il rayait uniformément ses canons de revolver à quatre ou cinq rayures. Il lui a été répondu qu’il rayait le plus généralement à quatre, mais quelquefois à cinq, ce qui fait qu’actuellement on ne peut rien pré-juger des conclusions du rapport de M. Grivollat [Grivolat] qui ne terminera son travail d’expertise que dans la quinzaine.
20 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Les derniers témoins
(De notre correspondant particulier) Brest, 19 mai.
Le juge d’instruction a entendu aujourd’hui M. Rocher, industriel à Lambezellec, qui lui a confirmé qu’ayant décidé avec quelques autres industriels la création d’une usine de blanchiment à Daoulas il avait demandé à Pierre de passer à celle-ci en qualité de directeur technique. C’est sur les conseils de M. Legrand, industriel et ancien maire de Landerneau, que M. Rocher s’était adressé à Pierré. L’ingénieur accepta les offres qui lui furent faites, et signa, le 10 janvier, un contrat, qu’il résilia deux jours après, voulant attendre que la disparition de M. Cadiou, sur laquelle couraient les bruits les plus divers, fût expliquée.
Le juge d’instruction a reçu Me Fleys, avocat, et Me Vichot, avoué de la partie civile, avec lesquels il s’est entretenu de l’affaire.
(De notre correspondant particulier) Brest, 19 mai. Le juge d’instruction a entendu dans l’après-midi M. Buffet, receveur des postes et télégraphes à Landerneau, au sujet des télégrammes que Mme Cadiou a adressés le 31 janvier [décembre] de Paris à Pierre, et que ce dernier a reçus dans les circonstances que l’« Écho » a relatées. Le receveur a, en outre, confirmé au juge que le 4 janvier Pierre était venu lui demander des plombs pour réparer le téléphone, qui, au pied-à-terre de M. Cadiou, ne fonctionnait pas.
21 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier)
Brest, 20 mai.
Le juge d’instruction a commencé aujourd’hui le dernier interrogatoire de Pierre à la suite duquel il va clore son information. Cet interrogatoire se continuera pendant plusieurs jours.
Me Feillard a assisté l’ingénieur à l’instruction. Pierre a maintenu ses déclarations antérieures en ce qui concerne notamment la vente de son revolver à un voyageur de commerce dont il ignore le nom et la résidence et ses visites, les 4 et 5 janvier, dans la chambre de M. Cadiou, à Landerneau, où le téléphone ne fonctionnait pas.
L’ingénieur a protesté énergiquement quand le juge lui a demandé si le 5 janvier il n’avait pas pris, dans la chambre de l’usinier, un dossier de pièces s que celui-ci avait groupées. Pierre a, d’autre part, persisté à soutenir que toutes les pièces relatives à l’affaire de fraude d’Angoulême où un wagon de coton fut, on le sait, facturé et payé deux fois, avaient été détruites sur l’ordre de M. Cadiou.
Le juge a adressé, ce soir, une commission rogatoire en vue de vérifier un point important de l’information. Il poursuivra samedi l’interrogatoire de Pierre.
23 mai 1914 – p. 3
L’Affaire Cadiou
(De notre correspondant particulier)
Brest, 22 mai. Le juge a entendu, aujourd’hui, Mme Bossard, cultivatrice à Saint-Divy, qui lui a déclaré que la montre qui a été vue, il y a quelques jours, en sa possession et qu’elle portait à son fils, à Brest, aurait été acheté par celui-ci à son beau-frère il y a quatre mois et qu’elle n’a jamais appartenu à M. Cadiou. La montre de M. Cadiou était d’ailleurs en acier et celle de Bossard est en argent.
Le juge a entendu M. Marie, armurier à Landerneau, au sujet du revolver qui a été soumis à son examen et qui est semblable à celui qu’a possédé Pierre.
L’armurier n’a pu dire le nombre de stries que comportait le canon du revolver vendu à l’ingénieur.
Le juge a aussi entendu Me Robert, notaire à Landerneau, qui s’occupait des intérêts de M. Cadiou et qui a connu les conditions dans lesquelles ont eu lieu la constitution et la dissolution de la société de l’usine de la Grand’Palud.
Le juge a également encore entendu deux autres témoins dont les déclarations sont sans importance.
Le juge d’instruction a trouvé dans les morceaux de papier saisis dans la corbeille de la chambre de M. Cadiou plusieurs cartes ou projets de télégrammes et de lettres déchirées datées de fin décembre. Sur une carte déchirée en deux on a pu lire « Je pars ce matin pour Paris », et sur un brouillon de télégramme « Arriverai demain à Paris. »
Ces papiers ne prouveraient-ils pas que M. Cadiou a plusieurs fois changé d’avis au sujet de son départ pour Paris et remis celui-ci à une date ultérieure ?
Le juge d’instruction a acquis la preuve que le départ de Pierre de l’usine était chose décidée, comme l’a dit l’ingénieur, et que M. Cadiou s’était préoccupé de son remplacement en s’adressant à d’autres ingénieurs.
On fait grand bruit au palais, au sujet d’une lettre qui aurait été saisie chez un ami de Pierre, et une commission rogatoire a été adressée au parquet de la Seine en vue d’interroger Julia Juzeau au sujet d’un détail se rapportant à cette lettre.
Brest, 22 mai. M. Guilmard, procureur de la République, a reçu ce matin la lettre suivante : « Paris, 19 mai 1914. » J’ai l’honneur de signaler à votre attention les faits suivants :
» 1° Il existe, à l’Association amicale des anciens élèves de l’École centrale, dont les bureaux sont situés 1, rue de Stockholm, à Paris, une lettre écrite par M. Cadiou, relative à son ingénieur, M. Pierre, membre de cette Association, qui a été placé par elle à l’usine la Grand’Palud.
2° Dans le courant de l’année dernière, M. Cloarec, député du Finistère, est venu en personne dans les bureaux de l’Association et y a eu une conversation relative à l’usine de la Grand Palud. Veuillez agréer, etc…
Signé Charles Halphen.
professeur au collège Chaptal.
A la réception de cette lettre, le procureur de la République a fait adresser à M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, commission rogatoire afin de recevoir toutes explications utiles de M. Neveu, président de l’Association des anciens élèves de l’École centrale. (L’Information.)
24 mai 1914 – p. 1 et 2
LE MYSTÈRE DE LA GRAND PALUD
L’ingénieur Pierre va être mis en liberté provisoire
(De notre correspondant particulier)
Brest, 23 mai.
Le procureur de la République a, aujourd’hui, pris l’initiative de faire mettre Pierre en liberté provisoire. Il a fait connaître sa décision à Me Feillard, avocat de l’ingénieur. Le procureur a fait notifier à Me Vichot, avoué de la partie civile, son réquisitoire et son ordonnance, en lui faisant connaître qu’il avait un délai de vingt-quatre heures pour faire opposition à la décision prise par le parquet.
Pierre sera mis en liberté provisoire lundi. Sa mère a été autorisée à le voir cet après-midi, dans le cabinet du juge d’instruction.
Le procureur a pris cette décision en raison de la fragilité des présomptions recueillies contre Pierre et aussi des résultats négatifs donnés par les expertises. Le juge va continuer son information, mais il est très probable, dit-on au palais, qu’il rendra incessamment une ordonnance de non-lieu.
L’interrogatoire de M. Pierre a été consacré à la situation financière de l’usine de la Grand Palud, qui était très prospère.
Les bénéfices, pour les exercices 1910-1912 ont été de 208,000 francs et ceux de 1912-1913 se sont élevés à 120,000 francs.
L’ingénieur a déclaré qu’il s’était trompé quand, lors de la disparition de M. Cadiou, il avait émis l’idée que le directeur avait pu se suicider à cause d’une situation obérée…
On entend Juliette [Julia] Juzeau
En vertu d’une commission rogatoire de M. Bidard de la Noé, juge d’instruction à Brest, M. Jeannette, secrétaire de M. Vallet, commissaire spécial de la police judiciaire, a entendu hier Mlle Juzeau, qui fut domestique de l’ingénieur Pierre et se trouve aujourd’hui en service à Paris.
Interrogée au sujet du vol d’un livret de caisse d’épargne de cent soixante francs qui aurait été soustrait à son maître avant le 13 novembre dernier, Mlle Juzeau a répondu qu’elle ignorait ce vol.
Invitée ensuite à préciser l’emploi du temps de l’ingénieur Pierre pendant la journée du 31 décembre, Mlle Juzeau a déclaré qu’elle ne pouvait fournir aucune indication utile, car elle se trouvait à Brest ce jour-là.
26 mai 1914 – p. 1
LE MYSTÈRE DE LA GRAND PALUD
Mise en liberté de l’ingénieur Pierre
(De notre correspondant particulier)
Brest, 25 mai. L’ingénieur Pierre, après quatre mois de détention, vient d’être enfin mis en liberté provisoire.
Le juge d’instruction a procédé à un dernier interrogatoire, qui s’est prolongé jusqu’à sept heures.
L’ingénieur a alors été reconduit à la maison d’arrêt, en vue de la levée d’écrou. Un grand nombre de curieux stationnaient dans les rues Voltaire et du Château quand la voiture cellulaire, dans laquelle avait pris place Pierre, est sortie de la prison du Palais de Justice. Plusieurs cris de Vive Pierre ! » ont été poussés. L’ingénieur, dont la figure était visible derrière la grille de la voiture, a salué de la tête. La levée d’écrou a eu lieu aussitôt à la maison d’arrêt. Pierre est alors monté en automobile, en compagnie de son avocat, Me Feillard, et de plusieurs journalistes. Sa mère, accompagnée de M. Roch, hôtelier à Landerneau, et de la femme de celui-ci, ainsi que quelques amis, avaient pris place dans une seconde automobile.
Pierre a été conduit dans le cabinet de son avocat où, en présence de sa mère et des amis qui l’accompagnaient, il a dit aient, il a dit aux journalistes réunis :
« Je remercie de tout cœur la presse qui, par ses investigations minutieuses dans mon affaire, a empêché plusieurs erreurs de témoignages et m’a enfin fait rendre à la liberté, après quatre mois de détention.
» Je suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père malade, pour tous mes parents et amis qui n’ont pu croire un seul instant à ma culpabilité.
» Il paraît que mon affaire a fait couler beaucoup d’encre. Je n’ai pas lu encore un seul journal. J’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour les gardiens qui m’ont toujours traité avec beaucoup de ménagements. J’ai rencontré dans mes codétenus beaucoup de malheureux, de nombreux déshérités de la vie ; leur infortune m’a aidé à supporter la mienne, j’ai beaucoup réfléchi et aussi un peu travaillé. Ce fut pour moi un réconfort. Maintenant je vais attendre près de ma mère la découverte de la vérité je vais, avec le concours de mon excellent et dévoué défenseur, Me Feillard, qui est devenu pour moi maintenant un grand ami, tenter par tous les moyens en mon pouvoir de faire la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera enfin un jour. Celui qui a enterré mon patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait qu’on retrouvât son cadavre par l’odeur que celui-ci devait dégager fatalement un jour ou l’autre. Voilà ce qui est certain. On a dit, si crime il y a, que ce crime était intellectuel. Allons donc ! Que Jean-Marie Cadiou explique donc autrement que par les révélations de la somnambule comment il a pu découvrir en si peu de temps le corps de son pauvre frère ! Je ne veux toutefois porter mes soupçons sur personne sans avoir de preuves certaines. Je vais enfin pouvoir prendre l’air pur des champs qui m’a tant manqué.
» Encore merci à tous ceux qui ont pensé à moi dans mon triste sort ».
Pierre a serré les mains à tous les journalistes ; il est ensuite monté en automobile avec sa mère, M. et Mme Roch, et est parti pour Landerneau, où de nombreuses personnes l’attendaient sur la route et lui ont montré la joie très vive qu’ils éprouvaient de le voir rendu à la liberté. Mme Pierre a été aussi l’objet de marques de sympathie.
27 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier)
Brest, 26 mai.
Le juge d’instruction a, ce matin, interrogé Bossard au sujet des propos qu’il aurait tenus, le 4 janvier, dans la soirée, à Moenner, apprenti marin à bord du Magellan, et à qui il aurait dit qu’il en savait long sur le drame de la Grand’Palud. Bossard a soutenu que ce n’est pas à cette date qu’il a parlé à Moenner de la disparition de M. Cadiou, mais un soir du mois de février.
Le juge a encore interrogé Pierre, qui était assisté de Me Feillard.
Le juge a posé à l’ingénieur un grand nombre de questions sur des points importants et des points de détail. Il a, selon l’accusation, reconstitué la scène du crime et a dit alors à Pierre, que ce ne pouvait être que lui le coupable ; l’ingénieur a vivement protesté et a dit que c’était une fait une abomination.
Le juge a répété que l’assassinat a été commis le 30 décembre, entre onze heures et midi, et que l’information avait établi qu’on ne pouvait se trouver en présence ni d’un suicide ni d’un crime simulé.
Pierre a répondu que ce ne sont que des hypothèses et qu’il ne pouvait rien dire à ce sujet. Il ne sait rien du crime.
29 mai 1914 – p. 2
L’Affaire Cadiou
(De notre correspondant particulier)
Brest, 28 mai.
M, Guilmard, procureur de la République, a reçu aujourd’hui le rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie de Paris, qui avait été chargé par le parquet d’examiner la pioche qui se trouvait dans le hangar de Pierre, à la Grand’Palud, le couteau et les vêtements de l’ingénieur. Voici les conclusions de M. Kohn-Abrest : 1° Il existe sur le manche et le fer de la pioche des taches de rouille, mais aucune trace de sang ; 2° sur le couteau saisi sur Pierre le jour de la découverte du cadavre, on ne relève, aucune trace de sang ; 3° rien de suspect sur les vêtements de Pierre ; 4° des traces de sang ont été relevées sur le côté gauche du faux-col et de la chemise de M. Cadiou, ainsi qu’à l’intérieur.
M. Kohn-Abrest ajoute : « Comme le cadavre était enfoui dans un sol détrempé par la pluie, du sang a pu disparaître entraîné par le ruissellement des eaux, mais il est impossible d’évaluer cette quantité de sang qui, croyons-nous, fut assez faible. Il existe enfin des éraflures et des entailles sur les vêtements de M. Cadiou ; elles peuvent avoir été faites par la pioche trouvée chez l’inculpé, mais leur origine est cependant trop discutable pour que l’on puisse tirer une conclusion de leur présence. »
D’autre part, M. Allanic, chimiste à Brest, qui fit la première expertise le 5 février, maintient qu’il y avait du sang sur la pioche, mais il ne put déterminer s’il s’agissait de sang humain.
L’information de l’affaire Cadiou va maintenant chômer jusqu’à mardi, le juge d’instruction étant parti ce soir à Paris, près d’un parent malade.
(De notre correspondant particulier)
Angoulême, 28 mai. Sur commission rogatoire du parquet de Brest, une enquête est ouverte à Angoulême au sujet de l’affaire Cadiou. Il s’agirait de savoir si. M. Cadiou serait venu en décembre et si à cette époque un blessé n’aurait pas été transporté en automobile à Brest. Cette enquête est ordonnée à la suite de certaines indiscrétions commises qui parurent compromettantes.
30 mai 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
De notre correspondant particulier
Angoulême, 29 mai. L’enquête ouverte à Angoulême sur l’affaire Cadiou n’a pas donné les résultats qu’on en attendait.
M. Cadiou est bien venu plusieurs fois à Angoulême, mais pas dans le courant de décembre.
De plus, le loueur d’automobiles qui conduisit un malade en Bretagne a déclaré que c’était bien avant le mois de décembre.
4 juin 1914 – p. 4
LE MYSTÈRE DE LA GRAND PALUD
Les Conclusions du rapport de M. Grivolat
(De notre correspondant particulier)
Saint-Étienne, 3 juin. A l’heure actuelle, le rapport d’expertise de M. J. Grivolat, directeur des musées et des bibliothèques, doit être entre les mains du juge d’instruction de Brest, M. Bidard de la Noé.
Dégagé du secret professionnel, M, Grivolat a bien voulu nous confier les conclusions de son rapport, qui sont plutôt défavorables à l’ingénieur Pierre.
En effet, il ressort du travail très minutieux soumis à la compétence reconnue de notre compatriote, que la balle meurtrière de M. L. Cadiou est bien réellement une balle de vélo-dog, provenant de la cartoucherie française, à Paris
Que cette balle ne peut être confondue avec d’autres, qu’elle est en tous points conforme à celles vendues par l’armurier Marie, de Landerneau, à l’ingénieur Pierre, comme à celles remises par ce même armurier à l’instruction ;
Que cette balle ne peut être confondue avec d’autres balles de fabrication analogue et encore moins avec des balles d de pistolets automatiques de 6 m/m 35, qui ont un revêtement ou blindage en laiton nickelé, alors que le blindage des cartouches vélo-dog est en cuivre rouge ;
Que le crime a été commis à l’aide d’un revolver vélo-dog et non par un autre genre de revolver ou pistolet parce qu’il n’y a que les vélo-dog possédant un barillet suffisamment long pour tirer la munition vélo-dog, qui mesure 35 m/m, douille et balle comprises ;
Que d’après la déclaration du fabricant belge Debouxtay, fournisseur de l’armurier Marie, il résulte que ses vélo-dogs sont le plus ordinairement à quatre rayures et que la concordance des quatre rayures relevées sur la balle du crime pourrait parfaitement provenir d’un velo-dog de cet armurier, attendu que la plupart des autres fabricants français, belges ou espagnols rayent leurs vélo-dogs à cinq et six rayures ;
Que la particularité du cercle signalé à l’extrémité du blindage de la balle Cadiou concorde, parfaitement aussi, avec le même cercle relevé sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie et que cet armurier a certifiées conformes à celles vendues par lui à l’ingénieur Pierre en mai 1913. Ce cercle ou strie circulaire relevé par l’expert sur la balle meurtrière est attribué par lui à une imperfection de l’outil au moment de l’emboutissage du blindage.
M. Grivolat a essayé d’obtenir de la Cartoucherie française des renseignements sur cette particularité très caractéristique à laquelle il attache une grande importance, mais le directeur technique de cette manufacture n’a pu lui fournir aucune indication.
Telles sont, en substance, les conclusions ou plutôt les réponses faites par l’expert aux demandes de la commission rogatoire.
11 juin 1914 – p. 2
Pierre ne passera aux assises qu’au mois d’octobre
(De notre correspondant particulier)
Brest, 10 juin.
La prochaine session des assises du Finistère devant commencer le 6 juillet, M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, estime qu’il n’aura pas terminé l’information de l’affaire Cadiou assez à temps pour permettre la comparution de Pierre au cours de cette session. L’ingénieur ne pourra donc être traduit devant la cour d’assises qu’au cours de la session d’octobre.
13 juin 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
(De notre correspondant particulier) Brest, 12 juin.
Me Feillard, avocat de Pierre, a reçu de Rouen, signé d’un ancien ouvrier de Landerneau, nommé Legoff, une longue lettre lui faisant connaître que M. Cadiou s’est suicidé le 2 janvier, dans la soirée, avec un revolver acheté à Morlaix, et que le cadavre a été enterré dans la nuit du 5 au 6 janvier par deux ouvriers de l’usine qui étaient connus pour leur rancune contre Pierre.
Les deux personnes désignées dans la lettre ont mis en circulation des bruits malveillants, puis ont désigné ouvertement Pierre comme étant l’auteur de l’assassinat. Il fallait à tout prix, dit la lettre, cacher la mort de M. Cadiou.
Me Feillard a communiqué cette lettre à Pierre.
17 juin 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Les dernières investigations de la brigade mobile
(De notre correspondant particulier)
Brest, 16 juin.
Le commissaire divisionnaire, chef de la brigade mobile de Rennes, accompagné de deux inspecteurs et du commissaire de police de Landerneau, s’est rendu ce matin à la Grand Palud pour procéder à une nouvelle perquisition au domicile de Pierre en vue de rechercher des balles de 6 millimètres qui auraient pu être tirées par le revolver acheté par l’ingénieur chez M. Marie, armurier. Il a procédé à de nombreuses investigations qui n’ont donné aucun résultat. Une balle a bien été découverte dans la porte de la remise ou Pierre enfermait son automobile, mais cette balle provient d’une carabine à air comprimé que possédait l’ingénieur. Pierre, assisté de Me Feillard, son avocat, était présent à l’opération. Les commissaires et les inspecteurs se sont ensuite rendus à l’hôtel où est descendu Pierre à Landerneau et ont saisi quatre copies de lettres qui avait été confiées le 8 juin par Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, à la suite de l’inventaire fait à l’usine après la mise en liberté provisoire de Pierre. Des lettres qui ont été ainsi copiées établissent que Pierre dit des choses exactes en ce qui concerne l’affaire du wagon de coton expédié de l’usine de la Grand Palud à la poudrerie nationale d’Angoulême et qui avait été, comme s’en souvient, facturé deux fois à celle-ci. Les magistrats du parquet de Brest se rendront demain à la Grand Palud où ils feront sur place préciser aux anciens ouvriers de l’usine l’endroit où chacun de ceux-ci se trouvait le 30 décembre, dans la matinée, quand ils ont vu pour la dernière fois M. Cadiou.
Le procureur général de la cour d’appel de Rennes assistera aussi à cette opération.
18 juin 1914 – p. 4
Le Mystère de la Grand Palud
Une reconstitution du drame
(De notre correspondant particulier)
Brest, 17 juin.
Les magistrats du parquet de Brest, accompagnés du commissaire divisionnaire de la brigade mobile de Rennes, du commissaire spécial de la Sûreté générale, chef du service photographique au ministère de l’intérieur, se sont rendus ce matin à la Grand Palud en vue de s’efforcer de préciser certains points de la longue et stérile information de l’affaire Cadiou. On devait prendre les photographies des lieux où, d’après les magistrats, le crime aurait été commis, dans la matinée du 30 décembre. M. Pierre, accompagné de Me Feillard, assistait à cette opération. Les ouvriers de l’usine avaient été convoqués. On les a placés dans la position d’où ils avaient prétendu voir M. Pierre et M. Cadiou ensemble au cours de cette matinée. Un cultivateur figurait le personnage de M. Cadiou.
35 clichés ont été pris qui seront soumis aux jurés de Quimper, probablement aux assises du mois d’octobre.
Me Feillard a demandé que M. Bonnefoy soit à nouveau interrogé, ainsi que MM. Lebot et Bignard, qui seraient revenus sur leurs précédentes déclarations.
20 juin 1914 – p. 2
Le Mystère de la Grand Palud
Le directeur de la poudrerie de Toulouse est entendu au sujet des dénonciations anonymes adressées contre M. Cadiou au ministère de la guerre.
De notre correspondant particulier
Toulouse, 19 juin. M. Bonnafous, directeur de la poudrerie de Toulouse, vient d’être entendu par M. Vincent, commissaire aux délégations judiciaires, au sujet de lettres anonymes adressées au ministère de la guerre dans lesquelles on disait que le coton sorti des usines de la Grand’Palud était de qualité inférieure et que M. Cadiou avait fait payer deux fois un wagon de coton commandé par la poudrerie d’Angoulême. On sait que l’enquête ouverte au sujet de ces lettres anonymes aboutit à la reconnaissance de presque tous les faits dévoilés et que M. Cadiou fut exclu des marchés du ministère de la guerre. C’est pour faire une lumière définitive sur ces faits que M. Bonnafous, directeur de la poudrerie de Toulouse, ancien directeur de la poudrerie d’Angoulême, a été entendu.
L’interrogatoire a porté sur les relations de M. Bonnafous avec M. Cadiou, qui fut fournisseur de la poudrerie d’Angoulême, La déposition de M. Bonnafous a été fort brève. « Comme tous les gros fournisseurs, aurait-il dit, M. Cadiou venait de temps en temps à Angoulême me rendre visite pour s’informer si ses produits me donnaient satisfaction. Je le considérais comme un brave homme et jamais, au grand jamais, il n’a fait la moindre allusion à son ingénieur, que je ne connaissais pas. D’ailleurs, lors des dénonciations faites au ministère par les lettres anonymes attribuées à l’ingénieur Pierre, M. Bonnafous aurait reçu l’ordre de vérifier les lettres, par lesquelles on affirmait qu’un wagon de coton, d’une valeur de quatre mille francs, aurait été payé deux fois. « Après enquête, ajoute le directeur de la poudrerie de Toulouse, j’ai reconnu que l’accusation était fondée et je signalai le fait à M. Cadiou, qui me remboursa immédiatement. J’ignore cependant si l’erreur était connue du directeur de la Grand’Palud, mais je déclare qu’il ne fit aucune difficulté pour la réparer dès que je l’en eus averti. »
28 juin 1914 – p. 2
Le Mystère de la Grand Palud
Le dernier interrogatoire de Pierre
(De notre correspondant particulier)
Brest, 27 juin.
Le juge d’instruction a fait subir à Pierre, qui était assisté de son avocat, Me Feillart [Feillard], le dernier interrogatoire. Le juge d’instruction a communiqué à M. Pierre les résultats de certaines commissions rogatoires dont le secret avait été jusqu’à présent soigneusement gardé. M. Pierre n’a cessé de renouveler ses protestations d’innocence durant tout l’interrogatoire. Au cours de l’instruction, M. Pierre avait mis en cause M. Henry, secrétaire du laboratoire des poudres et salpêtres, disant que c’était grâce aux indications qu’il fournissait t à M. Cadiou que ce dernier pouvait supplanter tous ses concurrents. On voulut interroger M. Henry, mais lorsque la convocation le concernant arriva, il était trop tard, il s’était suicidé quelques jours auparavant en se jetant sous un tramway.
Une seconde commission rogatoire concernait M. Robert Labite, président du syndicat des ouates et cotons. Il a donné des détails sur les rapports entre M. Cadiou et ses collègues, rapports qui étaient empreints de froideur. M. Labite a dîné le 26 décembre, à Landerneau, avec M. Cadiou, qui regrettait d’avoir racheté toutes les actions de l’usine de la Grand’Palud. M. Cadiou s’était adressé à M. Labite pour le prier de lui trouver un remplaçant à Pierre, disant que cet ingénieur allait le quitter pour se marier.
Le juge va terminer d’ici huit jours son instruction et rendra probablement une ordonnance demandant le renvoi de M. Pierre devant les assises.
L’enquête judiciaire vient d’établir que l’armurier Marie, de Landerneau, a acheté, en 1909 et 1912, cinq revolvers Hammerless, système automatique, de 4 et 5 rayures. Un de ces revolvers aurait à M. Pierre, un autre a été versé à l’instruction, le troisième a été vendu à un courrier de Plougastel.
On va rechercher les détenteurs des deux autres armes.
1er juillet 1914 – p. 3
Le Mystère de la Grand’Palud
De notre correspondant particulier)
Brest, 30 juin.
Le juge d’instruction a aujourd’hui terminé son information. Il a remis son dossier au procureur de la République, qui va en prendre connaissance et rédiger ses réquisitions. Le juge a convoqué pour demain à son cabinet Pierre en vue d’assister à l’apposition des scellés sur certains registres de comptabilité de l’usine de la Grand Palus, qui ont été saisis.
9 juillet 1914 – p. 4
LE DRAME DE LA GRAND’PALUD
Le Réquisitoire de M. Guilmard contre Pierre
(De notre correspondant particulier)
Brest, 8 juillet.
M. Guilmard, procureur de la République, vient de terminer son réquisitoire définitif dans l’affaire du drame de la Grand’ Palud. Ce réquisitoire tend au renvoi de Pierre devant la cour d’assises du Finistère. M. Bidart de la Noë, juge d’instruction, va rendre son ordonnance dans le même sens. M. Guilmard établit actuellement l’exposé des faits qui va être soumis à la Chambre des mises en accusations de la cour de Rennes qui aura définitivement à décider si Pierre doit être, ainsi qu’il le désire et ainsi que le demande Mme veuve Cadiou, partie civile, déféré à la cour d’assises.
10 juillet 1914 – p. 2
L’AFFAIRE DE LA GRAND PALUD
(De notre correspondant particulier)
Brest, 9 juillet.
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a reçu aujourd’hui communication du réquisitoire définitif de M. Guilmard, procureur de la République, concluant au renvoi de Pierre devant la cour d’assises du Finistère. Le juge d’instruction a, de son coté, rendu aujourd’hui son ordonnance concluant dans le même sens. Le procureur de la République fera notifier demain cette ordonnance par ministère d’huissier à Pierre et à Mo Vichot, avoué de Mme veuve Cadiou, partie civile.
14 juillet 1914 – p. 3
Mort de M. Cloarec député du Finistère
On a appris hier la mort de M. Cloarec, avocat, député de Morlaix.
M. Cloarec était député depuis 1901. On se souvient qu’il avait été mêlé d’assez près à l’affaire Cadiou et qu’il y avait été cité comme témoin.
M. Cloarec, qui a été emporté à la suite d’une jaunisse, n’avait pas encore atteint cinquante ans.
30 juillet 1914 – p. 3
L’Ingénieur Pierre passera en Cour d’Assises
(De notre correspondant particulier)
Rennes, 29 juillet.
La chambre des mises en accusation près la cour d’appel de Rennes, réunie aujourd’hui, a renvoyé l’ingénieur Pierre devant la cour d’assises du Finistère.
27 octobre 1919 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
L’ingénieur Pierre comparaît aujourd’hui devant les assises du Finistère
C’est l’épilogue d’un crime qui, en décembre 1913, eut un certain retentissement. Rappelons brièvement les faits.
Au moulin de la Grande-Palud, tout près de Landerneau, M. Louis Cadiou, ancien avoué à Morlaix, avait installé une usine où l’on préparait le coton nécessaire à la fabrication des poudres de guerre. L’usine était placée sous la direction de M. Pierre, ingénieur sorti de l’Ecole Centrale.
M. Cadiou habitait Paris avec sa femme et ses enfants. L’ingénieur occupait une des dépendances du moulin.
Le 31 décembre 1913, Mme Cadiou, qui était restée à Paris pendant que son mari s’était rendu à la Grande-Palud, commença à s’inquiéter de son absence. M. Cadiou lui avait promis qu’il rentrerait le 31 décembre au plus tard, afin de passer le premier de l’an en famille. Or, depuis le 27, elle n’avait reçu aucune nouvelle de lui.
Elle télégraphia aux parents qu’elle avait dans le voisinage du moulin, mais n’obtint que des réponses vagues. M. Cadiou, lui disait-on, était parti le 30 pour Morlaix avec ses bagages. D’un autre côté, le 2 janvier, M. Pierre, interrogé, télégraphiait qu’il avait quitté son patron le lundi 29 et ne l’avait pas revu.
L’absence de M. Cadiou, se prolongeant, Mme Cadiou, convaincue qu’il avait été victime d’un crime, se rendit dans les bureaux de la Sûreté générale, et, le 9 janvier, M. Jean-Marie Cadiou, son beau-frère, déposait une plainte au parquet de Brest en assassinat contre inconnu.
Une enquête fut ordonnée. Après de longues recherches on finit par retrouver le cadavre de l’usinier à environ 400 mètres du moulin et l’autopsie révéla que M. Cadiou avait succombé à la section de la carotide par une balle de la section 6 m/m qui fut découverte dans la plaie.
L’ingénieur Pierre fut arrêté. Il fut établi qu’il avait acheté, en mai 1913, chez un armurier de Landerneau, un revolver du calibre de la balle retrouvée sur le cadavre. Cette arme ne fut pas retrouvée, et l’ingénieur prétendit l’avoir vendue, six mois avant le crime, à un voyageur dont il ne put indiquer le nom et le domicile, et qui ne se fit jamais connaître, malgré la publicité donnée à cette affaire.
Enfin, il était de notoriété publique que M. Pierre se préparait à passer au service de concurrents qui se proposaient d’établir à Daoulas une usine rivale du Moulin de la Grande-Palud, et que M. Cadiou interdisait à Pierre, en vertu de leur contrat, de s’engager chez des concurrents.
Tels sont les principaux faits matériels de cette affaire, qui ne peut manquer d’être passionnante, puisque le champ est ouvert à la discussion, et qu’au fond de ce drame, malgré une instruction soigneusement conduite par M. Bidard de La Noë, il reste une énigme.
28 octobre 1919 – p. 3
Le procès Cadiou aux assises du Finistère
Quimper, 27 octobre. La première audience du procès Pierre s’est ouverte devant une affluence considérable, contenue par un service d’ordre très rigoureux et un piquet de soldats du 118 régiment d’infanterie,
Pierre fait son entrée à 12 heures précises ; il est très calme et s’entretient immédiatement avec son avocat Me Henri-Robert.
Pierre répond d’une voix ferme au président Pierre, Louis-Désiré, 37 ans, ingénieur, domicilié à Lyon, rue Saint-Nicolas, n° 1. »
On prévoit que les débats dureront huit ou neuf jours.
L’interrogatoire porte sur l’emploi du temps de M. Cadiou, pendant la journée du 30 décembre 1913. Alors que l’accusation situe les faits à cette journée du 30, l’ingénieur Pierre prétend qu’il n’est pas à sa connaissance que son patron soif venu à l’usine le 30, ou, tout au moins, s’il y est venu, c’est sans que lui, Pierre, le sache.
On sait que cette question de date est la pierre angulaire de l’affaire.
L’accusé se défend énergiquement et ré- pond avec un grand air de sincérité à l’interrogatoire serré que lui fait subir le président.
L’audience est levée à 18 heures.
29 octobre 1919 – p. 3
L’affaire Cadiou
LES TÉMOINS
Cette audience est consacrée à l’audition des témoins. Mme Cadiou est au banc de la partie civile.
Le premier témoin est M. Gabriel, notaire à Landerneau, qui constitua l’acte de société de la Grande-Palud. Il déclare que la situation financière de M. Cadiou était bonne.
M. Ménessier [Mennessier], commissaire spécial à Brest, a enquêté sur les origines de l’usine dont les attaches allemandes étaient connues. Il affirme qu’un mois avant le crime il avait acquis la certitude de la présence de capitaux allemands dans l’usine. Il s’est occupé également de la disparition de M. Cadiou, mais la mémoire lui fait défaut et il ne peut rien préciser à ce sujet.
On donne ensuite lecture de la déposition du témoin Legrand, qui fut la personne interposée dans la première exploitation de la Grande-Palud. Elle établit que feu M. Cloarec, député, s’occupa activement des affaires de l’usine et que M. Cadiou était en rapport avec un Allemand du nom de Schloesinger [Schlessinger].
M. Prat, sous-directeur du Crédit Lyonnais, déclare que la situation financière de la victime lui parut satisfaisante. Le greffier lit ensuite la déposition de feu M. Cloarec, député du Finistère. Celui-ci alla trouver M. Maginot, alors sous-secrétaire d’État à la guerre, pour s’entremettre dans l’incident des malfaçons volontaires de la Grande-Palud sur lesquelles il demanda une enquête.
M. Jean, notaire, prétend que M. Cadiou lui a fait certaines révélations relatives à des documents que celui-ci possédait et qui pourraient lui porter malheur. Le témoin ignore de quels documents il s’agit.
Mme Cadiou
Après avoir exposé ses angoisses des premiers jours de la disparition, elle parle des ennuis suscités à son mari dans les derniers six mois de son existence. Elle était au courant des dissentiments qui séparaient l’ingénieur et son mari. Son ménage était très uni. C’est tout ce qu’elle peut dire.
M. Jean-Marie Cadiou, le frère de la victime, rappelle comment les « révélations » de la somnambule l’ont amené à découvrir le corps de son frère. Il a toujours considéré Pierre comme l’assassin.
A la reprise de l’audience, Me Floch, avocat de la partie civile, demande au procureur de la République de faire citer M. Gabriel Tonnard, charpentier à Cléder, dont on a pu lire la déposition sensationnelle dans certains journaux. M. Tonnard sera cité télégraphiquement.
M. Alain de Kéramur, 70 ans, de Landerneau, est l’ami qui chargea Cadiou de lui rapporter une commission de Paris le dernier jour qu’il le vit, le 29 octobre 1913. M. de Kéramur étant décédé, lecture est donnée de sa déposition. D’après Mme Leost, femme de ménage de Cadiou, c’est bien le 30 décembre au matin, de très bonne heure, que son patron quitta son appartement. Elle ne le revit plus vivant. C’est elle qui remit à Pierre, sur sa demande, la clef de l’appartement, lors d’une visite que celui-ci vint faire, sous prétexte de changer les plombs du téléphone. On sait que c’est au cours de cette visite que l’accusation situe la disparition du dossier secret constitué par Cadiou.
La réponse d’un témoin est typique. Le président lui demande : Dites ce que vous savez ?
Le témoin répond : Rien.
Demande. Pourtant l’instruction vous avez dit différentes choses ?
Réponse. Ah ! mais depuis le temps, je ne me le rappelle plus.
Tous les témoignages sont confus. Certains témoins déposent en breton et les débats en sont d’autant retardés.
On présume que le verdict pourra être rendu dans la nuit de vendredi.
30 octobre 1919 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Étrange déposition d’un commissaire de police
Quimper, 29 octobre. Le commissaire a de la brigade mobile de Rennes, M. Le Coz, a fait ce matin une déposition qui a produit une vive impression.
M. Le Coz a déclaré qu’ayant été chargé de rechercher si M. Cadiou avait été vu vivant postérieurement au 30 décembre 1913, et ayant commencé une enquête à Morlaix et recueilli le témoignage de plusieurs personnes qui avaient vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre, le parquet de Brest luis donna l’ordre d’abandonner cette piste.
Je suis entré dans l’affaire le 9 février 1914, a déclaré M. Le Coz ; j’ai travaillé librement jusqu’au 19 février, mais, à partir de cette date, quoique muni d’une commission rogatoire générale, j’ai agi selon des notes limitatives émanant soit du procureur Guilmard, soit du juge d’instruction Bidart [Bidard] de la Noé.
Le témoin propose au tribunal de lire une lettre du procureur Guilmard, mais le président le lui interdit.
Je constate, déclare Me Henri-Robert, qu’à partir du 19 février, le commissaire Le Coz n’avait plus ni indépendance ni liberté.
M. Le Coz affirme également que son subordonné, l’inspecteur Brisset, qui enquêtait à Proenpail [Pré-en-Pail] sur la disparition du revolver de l’ingénieur Pierre, fut invité télégraphiquement à interrompre ses cherches.
Après cette déposition, qui fait une vive impression sur l’assistance, le défilé des témoins de l’usine recommence. Toujours la question du 30 décembre.
Elle n’est pas si importante qu’on le croit, s’écrie Me Henri-Robert, car nous vous démontrerons bientôt que, le 31 décembre, Cadiou était encore vivant.
Mlle Guillemin a envoyé à Mme Saimpy [Sainpy] deux gants et une cravate ayant appartenu au disparu, pour aider la somnambule de Nancy à découvrir dans son marc de café le secret de la tombe. C’est Mlle Guillemin qui a reçu ultérieurement de Mme Saimpy [Sainpy] le résultat et l’a transmis à Jean-Marie Cadiou.
Le président. On a dit que cette histoire de somnambule avait été machinée par la famille Cadiou qui savait que le corps était dans le bois.
Le témoin. C’est faux.
Toujours la somnambule
Mme Saimpy lui succède. C’est elle qui a consulté la somnambule. Elle raconte l’entrevue en ces termes :
Ennuyée de voir que les recherches n’aboutissaient pas, je me suis décidée, à la fin de janvier, à consulter Mme Hoffmann. Je lui ai porté la paire de gants que m’avait donnée Mlle Guillemin, et je la lui ai remise pliée dans les mains.
Mme Hoffmann, qui était endormie, me dit : C’est d’un homme.
Où est-il ?
Il est caché dans un endroit tout noir, II a été assassiné. Il est dans un bois.
Vous devez vous tromper, il n’est pas dans un bois, cherchez, regardez dans l’eau.
Il est dans un bois, ayant un talus et un bouquet d’arbres. Il est enterré près de ce bouquet.
En quittant la somnambule, je lui ai dit : Puissiez-vous avoir raison.
Le président. Alors, vous croyez aux somnambules ?
Le témoin. C’est mon droit…
Le président donne lecture de la déposition faite par Mme Saimpy [Sainpy] à l’instruction et constate certaines variantes qui laissent supposer qu’inconsciemment Mme Saimpy [Sainpy] a fourni des indications à la voyante.
Le président. On a envisagé l’hypothèse d’un suicide et dit que l’histoire de la somnambule avait été imaginée par la famille Cadiou pour que le corps fut retrouvé de manière à faire admettre qu’il y avait eu crime.
Le témoin. Oh quelle horreur !
Le président. Auriez-vous prêté la main à une telle machination ?
Le témoin. Non. Je le jure.
Mme Hoffmann, la plus célèbre des extra-lucides de la Meuse, est introduite. Elle jure de dire la vérité sans haine et sans crainte. Malheureusement, Mme Hoffmann n’est lucide qu’endormie ; à l’état éveillé, elle ne se souvient de rien.
Le président. Le témoin.
Qui vous a endormie ?
Ma marraine.
Le président. Quel âge avait-elle à cette époque ?
Le témoin. 82 ans.
Le Président. Elle a conservé son fluide bien longtemps ! Alors, vous ne vous rappelez rien de ce que vous avez dit à Mme Saimpy [Sainpy] ?
Le témoin. Non. Mais en en me réveillant, j’avais les yeux pleins de larmes. Cadiou était vivant
Cadiou était vivant le 31 décembre.
L’audience est reprise à 14 heures devant a une salle archicomble. Le défilé des témoins continue. M. Faro, sous-officier de gendarmerie à Landerneau, qui arrêta L’ingénieur Pierre, dit que l’attitude de celui-ci ne lui parut jamais embarrassée. La jeune femme de l’ingénieur Pierre est ensuite introduite et provoque un vif mouvement d’attention dans tout l’auditoire. Elle proclame n’avoir jamais douté de l’innocence de son mari.
Pour moi, dit-elle qui bientôt dix ans ai associé ma vie à la sienne, qui ai été le témoin intime de ses actes et ai connu toutes ses pensées, qui le sais incapable de violence et de la moindre mauvaise action, mais plutôt craintif, uniquement absorbé par son travail et ses expériences, je suis certaine de son innocence.
Avec l’armurier, M. Marie, de Landerneau, on aborde la question du revolver. L’ingénieur Pierre donne sur cet achat de revolver à M. Marie, puis sur la vente à un voyageur de commerce, qui n’a pas été retrouvé, des explications plausibles.
Le témoin suivant, M. Bossard, surveillant de nuit à l’usine, fut un moment impliqué dans les poursuites. Le président rappelle les antécédents assez fâcheux de ce témoin, qui réplique « Je ne suis pas venu, pour me faire insulter », puis il se retire.
On entend ensuite des témoins de Morlaix qui affirment avoir vu M. Cadiou le 31 décembre. M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, est très catégorique sur ce sujet et, par deux fois, il jure qu’il dit toute la vérité.
Son associé, M. Lemeille [Lemeillet], fait une déposition dans le même sens, et il ajoute avoir causé avec Cadiou ce jour-là.
Sur interpellation de M. Henri-Robert, le témoin affirme ne pas se tromper sur la date. (Vive émotion dans l’auditoire.)
L’avocat de l’accusé incrimine l’instruction qui n’a tenu aucun compte de ce témoignage important. Ces paroles de l’avocat entraînent un assez vif incident avec le président des débats, Me Henri-Robert réplique qu’il n’y a dans ses propos aucune intention d’outrager la magistrature et qu’il était de son devoir de faire cette constatation.
Me Erassard, notaire à Morlaix, chez lequel MM. Nicolas et Lemeille allaient passer un acte le 31 décembre, confirment les précédentes déclarations.
M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice de Morlaix, déclare qu’il a vu M. Cadiou le 1er janvier 1914, en tenue de cycliste, et qu’il lui a parlé. Pris à parti par le procureur, le témoin Le Gall maintient énergiquement sa déclaration, qui est appuyée, confirmée par celles de sa femme et de son fils.
La facteur Cabon apporte à la barre un témoignage extrêmement énergique et précis. Il déclare avoir également vu Cadiou le 1er janvier, à 8 heures du matin, et affirme qu’il ne peut se tromper.
M. Caramour, couvreur, dit qu’il a fait la même rencontre aux mêmes endroits et même jour.
30.
L’audience est levée à 18 h. 30
31 octobre 1919 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Une déposition fantaisiste
Quimper, 30 octobre. Le témoin Tonnard, entendu au début de l’audience de ce matin, a renouvelé le récit qu’il a fait dernièrement de l’assassinat de M. Cadiou par six individus, dont deux prêtres. D’accord avec la défense, la Cour a décidé de ne pas retenir cette déposition, en raison de son invraisemblance.
On entend ensuite les experts, les docteurs Paul et Rousseau, médecins légistes ; Kohn-Abrest, chimiste du laboratoire de toxicologie de la préfecture de police.
La déposition du docteur Rousseau provoque un incident.
Le témoin ayant dit qu’il avait relevé sur les chaussures de la victime des fibres de coton, l’avocat général veut en déduire que Cadiou a été tué peu de temps après être sorti de l’usine, ce qui infirmerait les témoignages de Morlaix. Mais MM. Paul et Kohn-Abrest, qui examinèrent, eux aussi, attentivement les chaussures, déclarent qu’ils n’ont rien vu.
M. Léon, recteur à Cléder, qui a été mis en cause par Tonnard, pénètre dans la salle. C’est un vénérable vieillard qui ne connaît que fort peu Tonnard ; il sait, toutefois, que ce dernier passe pour un déséquilibré. La cour n’insiste pas et l’abbé se retire.
On revient sur les chaussures de Cadiou, auxquelles adhère encore du coton. M. Kohn [Kohn-Abrest], expert chimiste à Brest, qui a examiné les viscères de la victime, ainsi que ses effets, déclare que c’est lui qui a essuyé les chaussures avec un tampon d’ouate. Ses dires sont confirmés par le docteur Paul. On pense que l’incident est clos.
M. Rivolat [Grivolat] a expertisé la balle qui a tué Cadiou et le revolver de Pierre. Il conclut que cette balle a pu être tirée par le revolver de Pierre.
Me Henri Robert ne manque pas de souligner cette heureuse constatation que les policiers ne sont pas toujours les auxiliaires de l’accusation et il rend hommage à l’indépendance du commissaire Rouquier,
M. Brisset, inspecteur de la brigade mobile, met en cause dans sa déposition le commissaire Le Coz, qui aurait reçu tous les secrets, les confidences de M. Cloarec, député de Morlaix, décédé. M. Le Coz, appelé, déclare que M. le député Cloarec lui dit de cesser ses recherches à Morlaix et d’orienter son enquête vers le groupe des acheteurs de l’usine Cadiou.
Cette déclaration produit une vive sensation dans l’auditoire. L’audition des témoins est terminée.
Le réquisitoire
La parole est donnée à Me Maurice Floch, au nom de la partie civile. Il adjure le jury de bannir tout ce qu’il a entendu sur l’affaire Cadiou avant de pénétrer dans la salle où se sont ouverts lundi dernier ces longs débats.
Il termine sa plaidoirie en concluant que Pierre est la dernière personne qui a vu M. Cadiou, le matin du 30 décembre, et qu’il était seul à avoir intérêt à ce que Cadiou disparût. Pierre reste impassible. Après une courte suspension d’audience, la parole est donnée à M. Cazenavette, procureur général, qui débute par l’éloge du caractère du juge, M. Bidard de la Noë, et de la sincérité de ses procédés.
Il passe ensuite en revue tous les faits de l’accusation, que nous connaissons déjà, et conclut en demandant une sévère condamnation.
1er novembre 1919 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre est acquitté
Quimper, 31 octobre.
C’est devant une salle archicomble que Me Henri-Robert, le défenseur de l’accusé, développe sa plaidoirie, opposant, avec la maîtrise qu’on lui connaît, le passé irréprochable de son client aux témoignages imprécis qui étayèrent l’accusation.
Il termine en adjurant le jury de rendre un verdict d’acquittement, qui sera, dit-il, un verdict de sagesse et de justice.
L’ingénieur Pierre, questionné une dernière fois, déclare : « Je jure devant Dieu et sur la tête de mon enfant que je suis innocent. »
Le jury se retire dans la salle des délibérations pour répondre à l’unique question qui lui est posée. Il en revient au bout de vingt minutes avec un verdict négatif. En conséquence, M. Pierre est acquitté.
La foule, qui a envahi la salle, accueille la sentence par des applaudissements. Pierre s’est précipité pour embrasser sa femme, qui pleurait. Il déclare n’avoir jamais douté de son acquittement.
