L’Éclair
L’Éclair est un quotidien parisien, édité à Paris, qui paraît de 1888 à 1926. Il est absorbé par le journal L’Avenir en 1926.
Le journal a une ligne politique nationaliste et conservatrice.
Tirage 1914 : 77 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 109 articles dont 9 en première page
1919 : 8 articles dont 1 en première page
Proche de la sensibilité politique de L’Ouest-Éclair, le journal n’hésitait pas à citer régulièrement les articles de son confrère. Entre le 8 et le 11 mars, l’envoyé spécial Fourvière livre un compte-rendu de visite frappant. Il y rapporte avec stupeur les propos du procureur de la République, M. Guilmard, dont l’obstination frise l’absurde : « Quand même toute la ville de Morlaix viendrait affirmer qu’elle a vu Cadiou le 31, je ne le croirais pas ! »
Le quotidien se fait l’écho de grandes plumes de l’époque. Le 14 mai, il reprend une lettre de Claude Farrère parue dans L’Intransigeant.
Le journal publie une tribune de Georges Montorgueil le 27 mai. Ce texte engagé, qui dénonce le pouvoir excessif des juges en matière de détention provisoire, connaîtra un large retentissement et sera repris par de nombreux titres de la presse nationale.
Source : BnF Gallica
Table des matières
Toggle11 janvier 1914 – p. 3
Disparition mystérieuse
LANDERNEAU, 10 janvier. La brigade mobile de Rennes enquête, depuis quelques jours, sur la disparition singulière de M. Louis Cadiou, âgé de cinquante ans, administrateur délégué de l’usine de la Grand Palud, située à la Forest, à deux kilomètres de Landerneau.
M. Cadiou, ancien avoué à Morlaix, avait pris, il y a quatre ans, la direction de cette importante usine, qui fabrique de la cellulose pour coton-poudre. Il résidait habituellement à Paris, 91, rue du Cherche- Midi, avec sa femme et un enfant, et venait très fréquemment séjourner à Landerneau. On le vit pour la dernière fois dans cette ville le 28 décembre, dans un compartiment de 1ère classe du train allant à Brignogan, où il possédait une propriété. Il était attendu à Paris le 1er janvier. Ne le voyant pas arriver, sa femme, avec laquelle il est en instance de divorce, s’inquiéta et pria M. Cloarec, député du Finistère, ami de la famille, d’aviser la police. Mme Cadiou exprimait de vives alarmes ; elle craignait, disait-elle, que son mari n’eût été assassiné.
Des recherches furent immédiatement opérées à Morlaix, où M. Cadiou a un pied-à-terre, à Keranster, où il possède une villa, à Landerneau et à la Forest : toutes les investigations demeurèrent infructueuses.
L’hypothèse d’une fugue paraît devoir être écartée. La vérification de la comptabilité de l’usine a établi que toutes les écritures étaient en règle, et l’on sait, d’autre part, que M. Cadiou n’avait à sa disposition, au moment de sa disparition, qu’une somme modeste. On ne croit pas non plus à un suicide, mais plutôt à un accident, ou, suivant l’opinion de Mme Cadiou, à un crime.
12 janvier 1914 – p. 3
La disparition de M. Cadiou
Brest, 11 janvier. Les recherches entreprises pour retrouver M. Louis Cadiou, administrateur de l’usine de la Grande Palud, n’ont pas encore abouti, mais certains points intéressants ont été éclaircis.
L’affaire importante que M. Cadiou a traitée le 27 décembre, le rachat de l’usine de la Grande Palud, achat conclu en présence de M Robert, notaire. Le frère du disparu, M. Jean Cadiou, tanneur à Brest, a affirmé que les rapports entre les deux époux n’ont jamais été altérés par des dissonances graves. Il est inexact qu’une instance en divorce ait été introduite par le mari, Celui-ci avait annoncé qu’il rentrerait à Paris le 31 par l’express du soir. Me Cadiou l’attendit en vain à la gare Montparnasse, avec ses deux fils, âgés de douze et quatorze ans ; elle s’inquiéta et pria M. Cloarec, député, d’aviser la police.
La preuve est faite que M. Louis Cadiou a passé à Landerneau la nuit du 29 au 30 décembre. Le matin, la femme de ménage trouva le lit défait, la valise bouclée et la couverture de voyage roulée, M. Cadiou était sorti. Il aurait été vu dans un café, dans le courant de la journée, depuis, on a perdu sa trace.
Mme Cadiou pense que son mari, qui avait des ennemis, a été attiré dans un guet-apens et assassiné. Elle a exprimé cet avis à plusieurs reprises. M. Cadiou, frère du disparu, hésite entre l’hypothèse du crime et celle de l’accident. Il fait effectuer des dragages dans la rivière l’Elorn, à Landerneau, car il est prouvé que M. Cadiou n’a pas quitté cette ville.
L’usine va être fermée jusqu’à nouvel ordre, la dernière commande de cellulose venant d’être livrée à la poudrerie d’Angoulême.
13 janvier 1914 – p. 3
La disparition de M. Cadiou
La police croit à un crime
BREST, 12 janvier. Le 28 décembre, M. Louis Cadiou était allé rendre visite à ses deux sœurs, qui habitent Cléder, Mlles Cadiou ont déclaré qu’elles avaient été frappées de l’air morose de leur frère. Elles disent qu’il était très neurasthénique : sa santé était mauvaise et il s’en montrait très affecté. Leur opinion est qu’il s’est tué, tel n’est pas l’avis de la police, qui croit à un crime, pour les raisons suivantes :
Un individu ressemblant beaucoup au disparu et vêtu de la même façon que M. Louis Cadiou, lorsqu’il fut vu pour la dernière fois, à Landerneau, s’est promené dans les rues de Morlaix, la journée du 1er janvier, et à Saint-Paul-de-Léon, le 3, de façon assez ostensible, Depuis, on ne l’a pas revu. D’autre part, des Morlaisiens qui se trouvaient dans l’express Paris-Brest, le 29 décembre, c’est-à-dire la veille de la disparition du directeur de l’usine de la Grande Palud, ont remarqué deux individus aux allures étranges, montés à contrevoie dans le train, en gare de Versailles, et qui, en arrivant à Morlaix, descendirent du train également à contrevoie.
Seraient-ce les assassins de M. Cadiou ? Le sosie de Morlaix est-il destiné à égarer les recherches ? C’est ce que la police va tenter d’élucider ; le Parquet de Brest a donné tous les renseignements utiles au Parquet de Morlaix.
14 janvier 1914 – p. 3
La disparition de M. Cadiou
MORLAIX, 13 janvier. Le parquet de Morlaix était avisé hier que deux hommes de mauvaise mine avaient été remarqués, la veille de la disparition de M. Louis Cadiou, dans l’express Paris-Brest et l’on se demandait si ces deux individus n’étaient pas les assassins de M. Cadiou.
Après une rapide enquête, la police a abandonné cette piste.
Deux marins du yacht Aimée, actuellement en congé à Plouezel, près de Morlaix, ont voyagé avec les individus en question, mais postérieurement à la disparition de M. Cadiou.
Un inspecteur de la brigade mobile de Rennes s’est rendu aujourd’hui à Saint- Pol-de-Léon avec la photographie de M. Louis Cadiou. Il enquêtera au sujet du fameux sosie que l’on disait hier être le complice des assassins.
On a l’impression que les magistrats chargés de l’enquête commencent à éprouver un certain scepticisme à l’égard de l’hypothèse du crime.
19 janvier 1914 – p. 3
La disparition de M. Cadiou
Brest, 18 janvier. Une lettre, datée Boulogne-sur-Mer et signée Louis Cadiou, est parvenue ce matin à la mairie de Brest.
Je ne m’explique pas, y est-il dit, le bruit fait autour de moi depuis quelques jours. Me sentant fatigué, je suis allé prendre du repos à Boulogne.
Cette lettre ayant été communiquée aussitôt au procureur de la République, ce magistrat a fait appeler le frère du disparu, M. Jean-Marie Cadiou, qui a déclaré :
La lettre n’est certainement pas de mon frère. L’écriture est assez bien imitée, mais la signature révèle la fraude.
Le parquet de Brest a télégraphié commissaire spécial de Boulogne-sur-Mer de se rendre à l’adresse indiquée par la lettre, 16, rue des Pipots, et de s’assurer au besoin, de la personne de M. Louis Cadiou, si celui-ci se trouve réellement Boulogne.
Boulogne-sur-Mer, 18 janvier. L’adresse figurant sur la lettre datée de Boulogne-sur-Mer et signée Louis Cadiou, parvenue ce matin, à la mairie de Brest, est celle de l’hôtel Delforge. Un seul voyageur est actuellement descendu dans cet hôtel et son identité ne saurait être contestée.
5 février 1914 – p. 3
UNE HISTOIRE EXTRAORDINAIRE
On retrouve le cadavre de M. Cadiou
Ce serait sur les indications d’une cartomancienne que le corps a été découvert IL Y AURAIT CRIME
(De notre correspondant particulier) BREST, 4 février. On vient, après plus d’un mois de recherches, de soulever un coin du voile qui enveloppait la mystérieuse disparition de l’administrateur de la Grande Palud, M. Cadiou, qui vient d’être retrouvé assassiné et enterré non loin de son usine.
Les lecteurs de l’Éclair ont encore présentes à la mémoire les circonstances qui entourèrent la disparition de M. Paul Cadiou. Le 30 décembre, Mme Leost, femme de ménage de M. Cadiou, se rendait chez son maître, à Landerneau. L’administrateur de la Grande Palud était revêtu d’un complet de sport et s’apprêtait à sortir : il était chaussé de souliers de chasse et tout guêtré.
Vous partez aujourd’hui ? lui demanda Mme Leost.
Je ne sais encore ; peut-être partirai-je ce soir. En tout cas, voici cinq francs pour vos étrennes je vous réglerai mon blanchissage à mon prochain passage.
M. Cadiou sortit, mais de quel côté se dirigea-t-il ? C’est ce que nous nous sommes, dès le premier jour de sa disparition, efforcés d’établir, au cours de l’enquête que nous avons menée.
M. Pierre, ingénieur, ancien élève de l’École Centrale, que nous interrogeâmes, nous déclara :
M. Cadiou est venu à l’usine le 29 ou le 30, mais il m’est impossible de préciser cette date. Nous sommes allés ensemble au Moulin : puis j’ai reconduit mon patron jusqu’à la route de Landerneau. Quelle heure était-il ?
Onze heures.
Persuadés que M. Cadiou n’avait pas quitté les abords du Moulin, nous insistâmes auprès de M. Pierre, le priant de rap- peler ses souvenirs, de chercher un point de repère, lui permettant de préciser si c’était le 29 ou le 30 qu’il avait accompagné M. Cadiou.
C’est le 29, finit-il par nous répondre. Le contremaître fut plus affirmatif :
M. Cadiou est venu à l’usine le jour où l’on fit les expéditions. Je m’en souviens bien, car il avait fait certaines recommandations relatives aux bâches. Je suis presque certain que c’était le 30 décembre.
Une débitante qui avait vu M. Cadiou se diriger vers le Moulin, déclare également que c’était le 30 décembre.
Commissaire de police et gendarmes essayèrent, mais en vain, d’éclaircir le mystère.
Mme Cadiou, elle, croyait toujours à un crime. Elle faisait paraître dans la presse locale un avis faisant connaître qu’elle donnerait 2.000 francs à la personne qui aiderait à retrouver le corps de son mari.
Ici se place un fait qui semblera bien extraordinaire. Tandis que les gendarmes opéraient des battues dans les bois et que les mariniers faisaient des recherches dans la rivière l’Elorn, Mme Cadiou allait consulter une cartomancienne de Nancy, qui lui faisait ces déclarations :
M. Cadiou a bien été assassiné. Son meurtrier est grand, châtain, barbu, âgé de 30 à 35 ans. Il était aidé d’un autre individu, plus petit. Celui-ci faisait le guet, tandis que son camarade tendait une corde pour faire tomber M. Cadiou. Le directeur de l’usine de la Grande Palud a été frappé d’abord à la tête, à gauche. Il a reçu un autre coup dans le dos, mais ce dernier était inutile : le premier avait assassiné le malheureux. Il est inutile de cher- cher plus longtemps le cadavre dans l’eau : il a été enterré à droite du Moulin, près d’un gros arbre.
Cette réponse fut transmise au frère de la victime, qui, ce matin, commença de nouvelles recherches, en suivant les indications de la cartomancienne.
A dix heures il se trouvait dans un sentier broussailleux, quand tout à coup, il remarqua que la terre avait été fraichement remuée juste au pied du gros arbre. Il gratta le sol avec sa canne et découvrit bientôt le cadavre de son frère. Le malheureux directeur de l’usine était encore ganté : il était couché sur le ventre. La tête était en partie détachée. Une affreuse blessure sur le sommet du crâne laissait voir la cervelle.
M. Cadiou, lorsqu’il fut un peu remis de son émotion, alla chercher les voisins et fit prévenir les gendarmes, qui arrivèrent aussitôt et gardèrent le corps jusqu’à l’arrivée du Parquet.
Le Procureur de la République, dès son arrivée, fit transporter le corps à l’usine, où l’autopsie fut pratiquée par le docteur Rousseau, médecin-légiste.
Le frère de la victime, tanneur à Brest, accuse formellement l’ingénieur Pierre, mais ce dernier, qui a été interrogé par le juge d’instruction, proteste avec énergie de son innocence.
On arrête l’ingénieur
Après un long interrogatoire, le Parquet a mis en état d’arrestation l’ingénieur qui travaillait à la Grande Palud sous les ordres de la victime, M. Louis Pierre. Celui-ci proteste de son innocence.
6 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
BREST, 5 février. M. Louis Pierre, qui proteste de son innocence, est âgé de trente et un ans ; il est originaire de Conches-en- Ouche (Eure). C’est un ancien élève de l’École centrale ; il était depuis quatre ans à la Grande-Palud.
L’accusé a été écroué dans la chambre de sûreté de la gendarmerie de Landerneau.
Il serait question d’une autre arrestation.
Le Parquet de Brest, arrivé ce matin à Landerneau, a opéré une perquisition au domicile de M. Cadiou. Le procureur de la République déclare n’y avoir fait aucune constatation intéressante,
Le Parquet s’est ensuite rendu au domicile de l’ingénieur Pierre.
Une pièce importante a été découverte, établissant que l’ingénieur vivait en très mauvaise intelligence avec son directeur et qu’il avait essayé différentes fois de lui nuire.
7 février 1914 – p. 3
EST-CE L’INGÉNIEUR ?
Les apparences l’accusent, mais il se défend d’être l’assassin de M. Cadiou
(De notre correspondant particulier) BREST, 6 février. Le parquet de Brest poursuit activement l’information ouverte contre l’ingénieur Louis Pierre, de l’usine de la Grande-Palud. Il a été établi que l’ingénieur vivait en très mauvaise intelligence avec M. Cadiou. C’est lui qui fit connaitre au ministre de la Guerre que son patron s’était fait payer par la poudrerie d’Angoulême un wagon de coton-poudre, non livré par l’usine. Le brouillon de la dénonciation a été trouvé dans la corbeille à papiers de l’ingénieur. On sait qu’à la suite de cette révélation, le ministre fit ouvrir une enquête par un contrôleur de l’armée. Un employé de la poudrerie d’Angoulême fut révoqué et M. Cadiou définitivement rayé de la liste des fournisseurs de la guerre.
Le frère de la victime a déposé une plainte formelle contre l’ingénieur Pierre qui a été transféré ce matin à la maison d’arrêt de Brest. Nous pouvons donc préciser aujourd’hui les accusations formulées contre l’ingénieur.
La date du crime
Ce qui est certain le Parquet en est aujourd’hui persuadé c’est que c’est bien le mardi 30 que le crime a été com mis. Ce jour-là, à 11 heures, neuf personnes ont vu M. Cadiou sortir de l’usine avec son ingénieur. Les deux hommes prirent le chemin du moulin et disparurent. Personne ne s’en inquiéta, car on savait que le directeur de l’usine voulait acheter la propriété voisine de la sienne et capter des sources. Sa présence en ces lieux n’éveilla aucun soupçon.
Qu’est devenu M. Cadiou ? Est-il entré chez M. Pierre ? A-t-il, au contraire, pris l’un des trois sentiers menant à l’endroit où son corps a été découvert ? Mystère. M. Pierre rentra à l’usine à midi moins 10. Il était seul. Il sortit à nouveau, revint à une heure et demie et repartit. L’usine, pendant ce temps, resta sous la direction du contremaitre. Un accident de machine survint ; tout s’arrêta, et le contremaitre, ne pouvant employer son personnel, le renvoya une heure et demie plus tôt. M. Pierre revint vers cinq heures. Cela ne tournait plus, lui dit son contremaitre, j’ai renvoyé les ouvriers. C’est bien, répondit l’ingénieur, je les ai vu passer. M. Pierre n’avait donc pas quitté les environs.
Autre détail : l’estomac de M. Cadiou était vide il n’avait donc pas déjeuné lorsqu’il a été tué. Tous ces faits, on le voit, forment un faisceau de présomptions de nature à troubler un coupable, mais M. Pierre ne s’émeut pas. Souriant, il dit : « Ces faits sont bien exacts, mais il se passent le lundi 29 décembre : or, comme M. Cadiou a été vu chez lui, le 30, dans la matinée, je ne puis être le coupable »
Plusieurs témoins donnent la version contraire, et parmi eux se trouve un enfant, un petit pâtre, dont la déposition ne peut être mise en doute.
L’arme du crime
Si Pierre est coupable, quelle a été l’arme du crime ? C’est la question que le commissaire spécial s’est posée dès le premier jour, et qu’il s’est efforcé de résoudre. L’horrible blessure que M. Cadiou portait à la gorge a certainement été faite à l’aide d’un instrument tranchant ; mais lequel ? Couteau, faucille, serpe ? Tous ces outils se trouvent dans la remise abritant l’auto de M. Pierre. Les regards du commissaire furent tout d’abord attirés par une pioche sur laquelle se voyaient des traces de sang et à laquelle adhéraient encore des poils de barbe ou des cheveux. Mis en présence de cet instrument, ayant pu servir au meurtrier, pour enterrer sa victime. Pierre répondit avec son calme habituel que l’outil lui avait servi pour tuer un lapin et que c’était le sang de cet animal qui se voyait sur le manche et le fer de la pioche.
La bonne, également interrogée, déclara que c’était un chat que son maître avait enterré. Il y a là, on le voit, une contradiction.
Les mobiles possibles
Et maintenant, examinons les mobiles, possibles du crime. Quel intérêt M. Pierre avait-il à faire disparaitre son patron ? On sait que ce dernier s’entendait mal avec son ingénieur. Mais est-ce là un motif suffisant pour tuer un homme ? Le vol ? M. Pierre avait peut-être des embarras d’argent, mais il connaissait admirablement la situation financière de M. Cadiou et devait savoir qu’il n’avait pas sur lui une grosse somme, 3 ou 400 francs au plus.
On sait aussi que M. Cadiou, qui savait que des offres avaient été faites à M. Pierre par une Société concurrente, avait décidé de se séparer de son collaborateur. Celui-ci aurait même passé un contrat avec un M. Rocher, et l’aurait résilié quelques jours après la disparition de M. Cadiou. Faut-il en conclure qu’il nourrissait le secret espoir de devenir. M. Cadiou mort, le chef de l’établissement ?
Les confidences de la somnambule
(De notre correspondant particulier) NANCY, 6 février, A quatre heures, cet après-midi, une dépêche arrivait à Nancy, annonçant qu’aux obsèques de M. Cadiou, à Landerneau, Mme Cadiou, sa veuve, avait à nouveau affirmé au commissaire spécial de Brest que la belle-mère de son frère, Mme Saint-Bris [Sainpy], de Pont-à-Mousson, avait consulté dans cette ville une somnambule qui lui avait déterminé l’endroit exact où avait été enterré l’industriel.
Nous nous sommes rendu à Pont-à-Mousson, et les renseignements que nous avons obtenus donnent un autre sens à la dépêche indiquée.
A Pont-à-Mousson demeure Mme Sainpy, très honorablement connue. Son père, M. Gendarme, est juge de paix à Audun-le-Roman. Mme veuve Sainpy voulut bien nous déclarer que c’était elle qui avait transmis au frère de M. Cadiou les confidences d’une somnambule. « Celle-ci habite Nancy, nous dit-elle, où elle exerce sa profession depuis vingt ans : sa réputation est proverbial ; mais je ne veux pas lui causer d’ennuis et je ne donnerai son nom à personne. Elle m’avait été indiquée par une de mes amies qui avait eu recours à ses bons offices. J’avais apporté à la voyante un gant et une cravate qui, sur ma demande, m’avaient été envoyés de Landerneau. La somnambule me fit alors le récit qui a été communiqué à la presse et qui a paru dans l’Éclair de jeudi. Elle m’a désigné très clairement l’endroit où on devait retrouver le cadavre de la victime et elle m’a donné le signale- ment précis de l’assassin : grand, châtain, âgé de trente-cinq ans.
Nous avons interrogé dans la soirée une voyante dont la renommée parait la mieux établie sur notre place et qui est peut-être celle qu’a consultée Mme Sainpy. Elle nous a affirmé qu’elle ne posait aucune question à un client avant d’être en sommeil hypnotique et qu’alors il se peut qu’elle ait été interrogée sur le crime de Brest, mais qu’elle ne peut s’en souvenir. C’est la réponse classique des somnambules.
8 février 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Les Témoignages
Le juge entend la veuve du directeur qui charge M. Pierre
BREST, 7 février. Mme Louis Cadiou est arrivée ce matin à Brest, pour être interrogée par le juge d’instruction, et confrontée probablement avec Bignard.
Le contremaître Bignard, on le sait, a déclaré que, le 30 décembre, jour de l’assassinat, il avait vu ensemble, à onze un quart du matin, M. Cadiou et M. Pierre. A onze heures quarante, M. Pierre revenait seul à l’usine.
Le contremaître a ajouté que l’attitude de l’ingénieur ne présentait rien d’anormal. « M. Pierre, a-t-il dit, n’aurait pas eu le temps de commettre le crime ; il n’aurait pu décapiter M. Cadiou sans se couvrir de sang ; or, il portait à midi les mêmes vêtements qu’à onze heures, les mêmes d’ailleurs qu’il avait sur lui quand il a été arrêté. Or, je n’ai remarqué sur ceux-ci aucune tache suspecte. »
Nouveaux témoignages
Les commissaires spéciaux ont fait ce matin, à la Grand Palud, le relevé des lieux avoisinant l’usine, ainsi que de l’en- droit où le directeur, M. Cadiou, a été trouvé assassiné.
Ils ont entendu de nouveaux témoignages, entre autres, celui de l’encaisseur d’une banque qui, le 31 décembre, s’est présenté trois fois à l’usine, sans rencontrer l’ingénieur, M. Pierre.
Ce dernier affirme, au contraire, n’avoir pas quitté l’usine ce jour-là.
M. Bidard de Lanoë [La Noë], juge d’instruction, a confronté cet après-midi l’ingénieur Pierre avec une débitante qui habite près de l’usine. Cette femme a affirmé avoir vu passer M. Cadiou, le 30 décembre, vers neuf heures du matin,
L’ingénieur maintient qu’il n’a pas revu son directeur depuis le 29.
Mme Cadiou dépose
Mme veuve Cadiou a été ensuite entendue ; sa déposition a duré trois heures, mais elle n’a rien apporté de nature à prou- ver la culpabilité de M. Pierre. Mme Cadiou a l’impression qu’il est coupable et a agi par haine contre son mari.
Elle a confirmé qu’une consultation de la voyante de Nancy fut prise à son insu par une parente, Mme Saimpy [Sainpy], puis elle a appris au juge qu’elle avait reçu, le 31 décembre, une lettre de M. Pierre, datée de Landerneau, 30, adressée à M. Cadiou et réclamant une somme d’argent que le directeur avait oublié de lui remettre avant son départ pour Paris.
Mme Cadiou affirme que, par cette lettre, l’ingénieur a voulu écarter les soupçons, car on sait que le crime a été commis dans la journée du 30. Il semble encore que l’assassin ait voulu faire croire que le vol était le mobile du crime, car ni le portefeuille, ni la montre de la victime n’ont été retrouvés.
La somnambule parle
(De notre correspondant particulier)
NANCY, 7 février. Le bruit fait aujourd’hui à Nancy autour de l’affaire Cadiou a fait sortir de sa réserve la voyante dont nous avons rapporté hier les déclarations sensationnelles, au sujet du meurtre de l’industriel de Landerneau.
Elle a relevé elle-même du sceau du secret Mme veuve Saimpy [Sainpy], de Pont-à-Mousson, sa cliente. C’est Mme Hermann, plus connue sous le nom de Mme Camille, demeurant, 24, rue de l’Équitation, à Nancy. Elle est enchantée depuis vingt-quatre ans qu’elle travaille, elle n’avait jamais réussi d’aussi merveilleuses affaires. Mme. Camille se souvient maintenant qu’elle donna une consultation le 31 janvier, un peu avant quatre heures, à une dame, dont elle se rappellerait difficilement la physionomie. De la consultation proprement dite, elle ne se rappelle que peu de chose : elle sait seulement qu’à son réveil du sommeil hypnotique, elle avait les yeux pleins de larmes ; le crime affreux qu’elle avait entrevu l’avait fortement impressionnée.
Mme Camille tient à justifier sa réputation de voyante. Elle a servi de voyante aux professeurs de l’École de Nancy, célèbre par ses découvertes dans l’hypnotisme, aux docteurs Bernheim et Liebault, au professeur Liégeois.
Mme Camille émet des prétentions à la prime promise par la famille Cadiou à qui aiderait à percer le mystère de la disparition de M. Cadiou.
Ce matin, une commission rogatoire est arrivée de Brest à M. Marin, commissaire de police, à Pont-à-Mousson, à l’effet d’entendre Mme Saimpy [Sainpy]. Celle-ci s’est bornée à préciser son identité : elle est née à Metz, le 25 juin 1857 ; restée veuve il y a quelques années, elle vit de ses rentes maintenant, auprès de sa belle-mère, Mme Gendarme, dont le fils est juge de paix à Oudun-le-Roman, et elle est la belle-sœur de M. Richard, dont la sœur a épousé M. Louis Cadiou, l’ancien directeur de la Grande-Palud.
Au cours de l’interrogatoire qu’elle a subi, Mme Saimpy [Sainpy] n’a pu que répéter les déclarations qu’elle nous avait faites hier et que l’Éclair a publiées.
9 février 1914 – p. 4
Le mystérieux assassinat de M. Cadiou
(De notre correspondant particulier) BREST, 8 février. Le parquet a observé aujourd’hui le repos dominical, aucun interrogatoire n’a donc eu lieu.
Les commissaires spéciaux ont néanmoins poursuivi leur enquête et recueilli la déposition du fermier Bonnefoy. Ce dernier affirme, lui aussi, avoir vu le 30 décembre M. Cadiou et son ingénieur, M. Pierre.
L’ingénieur continue à nier sa culpabilité ; mais on se demande pourquoi, puisqu’il se dit innocent, ce qui est possible, il s’obstine à déclarer qu’il n’a pas rencontré son patron le jour du crime.
Le juge d’instruction doit entendre demain le contremaître de l’usine M. Bignard qui a déclaré avoir vu le directeur et l’ingénieur se diriger ensemble le 30 à onze heures et quart du matin vers le moulin, lieu proche du crime et M. Pierre revenir seul à l’usine à midi moins dix ; or, d’après les constatations légales, l’assassinat aurait été commis avant le déjeuner, le 30 décembre.
10 février 1914 – p. 3
Un témoin accuse
Il aurait vu un individu suspect avoir des conciliabules avec M. Pierre
Une nouvelle piste
LANDERNEAU, 9 février. M. Ménestrier [Mennessier], commissaire spécial, s’est rendu la nuit dernière à Saint-Divy, où habite le nommé Jacques Bossard, ancien ouvrier de l’usine de la Grande-Palud, qui écrivit au procureur de la République pour lui annoncer qu’il avait des révélations à faire au sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
M. Jacques Bossard a donné au commissaire spécial le signalement d’un individu, d’allures suspectes qui aurait eu, dit-il, un long conciliabule avec l’ingénieur Pierre, dans la matinée du 28 décembre.
M. Bossard a déclaré qu’il vit l’inconnu frapper à la porte de l’ingénieur vers 9 heures du matin. La servante, Julia Juzeau, ouvrit et introduisit immédiatement le visiteur, sans lui demander qui il était ni ce qu’il voulait.
Interrogée ce matin par M. Paulin, commissaire spécial adjoint, Julia Juzeau a affirmé que son maitre n’avait reçu aucune visite le 28 décembre.
M. Pierre va être questionné sur ce point intéressant.
S’il nie, on le confrontera avec Bossard.
La situation industrielle de M. Pierre
Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, MM. Legrand, fondateur de l’usine de la Grande-Palud, Bignard, contremaitre de l’usine, et Salliot, ancien comptable. Ces témoins ont fourni des renseignements sur la fondation de la Société, sa situation financière et les relations entre MM. Pierre et Cadiou. L’ingénieur était lié avec le directeur par un contrat lui interdisant, en cas de départ de l’usine de la Grande-Palud, d’exercer sa profession de chimiste dans l’industrie du blanchiment de coton d’ici 15 ans en France et à l’étranger, parce que M. Pierre avait appris des procédés spéciaux à l’usine, cependant l’ingénieur était engagé dans une industrie similaire du voisinage.
Les recherches
Mme Pierre est arrivée ce matin à Landerneau et va se rendre à Brest pour demander au juge d’instruction la permission de voir son fils. Un inspecteur de la police spéciale, M. Lemez, et M. Jean Cadiou, frère de la victime, ont effectué des recherches dans le bois avoisinant le lieu du crime pour retrouver le portefeuille et la montre du directeur de l’usine. On sait que ces objets n’étaient pas dans les vêtements de la victime et que la voyante avait dit qu’ils étaient enfouis près de la fosse où M. Cadiou était enterré. Les recherches n’ont donné aucun résultat.
Une nouvelle piste.
Les commissaires spéciaux qui sont à Landerneau suivent une nouvelle piste, au sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
Un individu, quelques jours après le crime, a payé une facture de 600 francs à un négociant de Landerneau. Ce dernier l’aurait accusé du crime et le débiteur aurait montré une vive émotion sans toutefois se défendre. Cet individu habite près de l’usine et se trouvait dans une situation très gênée.
11 février 1914 – p. 3
Qui tua M. Cadiou ?
On va relaxer l’ingénieur Pierre Les recherches continuent
(De notre correspondant particulier) BREST, 10 février. Mme Cadiou est repartie pour Paris. Elle ne sera de nouveau entendue à l’instruction que si les événements l’exigent.
Le juge d’instruction a lancé ce matin plusieurs commissions rogatoires pour apporter quelque lumière sur plusieurs points demeurés obscurs.
Il se pourrait que l’ingénieur Pierre fût relaxé très prochainement si les confrontations avec certains témoins ne prouvent pas sa culpabilité.
Comment est mort M. Cadiou
BREST, 10 février. Tandis que les commissaires spéciaux enquêtaient aujourd’hui à Landerneau, M. Villemart, procureur de la République, et M. Bidart [Bidard] de La Noë, juge d’instruction, classaient les pièces du dossier.
Ce qui frappa le plus le médecin légiste, ce fut la petite quantité de sang qui maculait le faux-col et la chemise de M. Cadiou. Or, de l’horrible blessure que celui-ci portait à la gorge, le sang eût dû jaillir à flot…
M. Cadiou n’a donc eu la gorge couple qu’après que le cœur eut cessé de battre.
M. Cadiou a dû être étranglé, non pas avec les doigts, qui auraient laissé des ecchymoses, mais à l’aide d’un morceau d’étoffe, d’une serviette, par exemple.
Il est très probable qu’en présence de ces faits, le Parquet ordonnera l’exhumation et un nouvel examen du cadavre.
Ce que dit la mère de l’ingénieur
BREST, 10 février. Mme Pierre, mère de l’ingénieur Pierre, ne doute pas de l’innocence de son fils qu’elle ne veut pas voir seulement libéré, mais complètement lavé de tout soupçon.
Au sujet de la dénonciation reprochée à M. Pierre contre M. Cadiou, Mme Pierre affirme que son fils avertit son directeur qu’il ne voulait pas être complice d’un acte frauduleux et, en le dénonçant, il voulut se décharger de toute responsabilité.
Une rectification
Nous avons dit que M. Gendarme, l’honorable juge de paix du canton d’Audun-le-Roman, était le beau-frère de Mme Sainpy. Nous recevons à ce sujet la lettre suivante de M. Gendarme :
Je dois vous avertir que la bonne foi de votre correspondant a été induite en erreur en ce qui concerne la proche parenté qu’il m’attribue avec cette dame Sainpy, de Pont-à-Mousson, consultante de somnambule. Je suis fils unique, né également à Metz, ma mère y est décédée en 1881 et mon père en 1898. Madame Gendarme n’est donc pas ma mère, à plus forte raison Madame Sainpy ma belle-sœur. Je ne suis que petit cousin, ayant du reste rompu toutes relations avec ces dernières depuis dix ans. »
12 février 1914 – p. 3
L’Affaire Cadiou
Déclarations du médecin-légiste
(De notre correspondant particulier)
BREST, 11 février. L’enquête ouverte par la police sur l’affaire Cadiou n’a pas fait un pas aujourd’hui, et l’opinion se livre aux suppositions les plus fantasques.
J’ai pu questionner aujourd’hui le docteur Rousseau, médecin-légiste, qui a procédé à l’autopsie du cadavre, qui a bien voulu me déclarer :
– Mon opinion n’a jamais varié. Dès le premier jour, j’ai dit aux magistrats que M. Cadiou avait été étranglé : la plaie du cou a été certainement faite après la mort, sans doute pour masquer les traces de strangulation et faire croire à un assassinat en plein bois. Si quelqu’un a dit que M. Cadiou était mort des suites de la section de la carotide, ce n’est certes pas moi. Je ne puis rien vous dire de plus aujourd’hui, pour ne pas entraver les recherches difficiles de la justice.
– Croyez-vous, lui avons-nous demandé, à la culpabilité de l’ingénieur Pierre ?
Je ne puis vous donner d’opinion à ce sujet : ce n’est pas mon affaire. J’ai fait part de mes constatations aux magistrats : c’est à eux de les interpréter.
13 février 1914 – p. 3
Une nouvelle piste
Après avoir longtemps erré, l’enquête sur l’affaire Cadiou s’achemine vers un coup de théâtre
BREST, 12 février. Il semble se confirmer que M. Cadiou, le 31 décembre, prit le train à Landerneau pour se rendre à Morlaix et qu’il a été vu le 1er janvier dans cette ville.
Le juge d’instruction de Morlaix a recueilli les témoignages du courtier maritime Nicolas, du cafetier Le Picard et des époux Baron, qui affirment formellement avoir vu M. Cadiou dans cette ville le 31 décembre.
Il devient ainsi de peu d’intérêt que cinq ouvriers de la Grand-Palud aient affirmé aujourd’hui au juge d’instruction de Brest avoir vu MM. Pierre et Cadiou quitter ensemble l’usine de la Grand-Palud le 30 décembre à 11 heures du matin, et que l’ingénieur Pierre, confronté avec eux, ait maintenu la date du 29 (tout en déclarant pouvoir se tromper).
Cette contradiction, qui a motivé l’arrestation de M. Pierre, n’avait d’intérêt que quand on situait l’assassinat de M. Cadiou à la Grand-Palud même et le 30. Puisque M. Cadiou était encore en vie le 31, elle perd toute importance.
Quelles conclusions tirer de là ? Aucune encore sur ce qui est de sa mort propre, mais en vérité on peut dire que M. Cadiou dut être transporté dans le fossé assez peu de temps avant qu’on le découvrit.
En effet, le corps fut retrouvé en bon état, comme si le décès était tout récent. Tout cela rend incompréhensible que M. Jean Cadiou ait pu aller à l’endroit où se trouvait le cadavre, avec une telle certitude. Plus incompréhensibles encore les dires de la somnambule.
Comment ont-ils su précisément, celui-là et celle-ci, que M. Cadiou, dont le corps était tout récemment placé dans sa lugubre cachette, avait été installé là ?
14 février 1914 – p. 3
Le mystère s’étend
Pour éclaircir l’histoire de la somnambule Mme Cadiou est perquisitionnée par le juge d’instruction
Le Parquet de Brest a envoyé commission rogatoire au Parquet de la Seine à l’effet de commettre un médecin-légiste pour pratiquer une contre-autopsie du corps de Cadiou.
M. Lescouvé a charge le docteur Paul de se rendre à Landerneau.
Le juge d’instruction a entendu cet après-midi in certain nombre de témoins, qui déclarent avoir vu M. Cadiou à Morlaix, dans les journées du 31 décembre et du 1er janvier.
Les commissaires de la brigade mobile continuent leur enquête pour établir si M. Cadiou a été réellement vu à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier.
L’enquête à Paris
Sur mandat du juge d’instruction de Brest, M. Valette a perquisitionné hier chez Mme Cadiou, 85, rue du Cherche-Midi.
Les lettres de M. Cadiou à sa femme, qui ont été saisies, amènent à démentir formellement qu’aucun désaccord exista entre les deux époux.
Il n’a pas été trouvé de lettres de l’ingénieur Pierre, sa correspondance avec M. Cadiou ayant été remise à la police aussitôt son arrestation.
Le juge d’instruction a entendu dans l’après-midi Mme Cadiou, Mme Mihaud [Richard], mère de celle-ci, et Mme Guillemain, une de leurs amies. Il s’est particulièrement préoccupé de connaître leurs rapports avec la personne habitant Pont-à-Mousson, qui avait été suspectée d’avoir transmis à la somnambule, dont les déclarations firent découvrir le corps de l’assassiné, les éléments de ces déclarations.
15 février 1914 – p. 3 et 4
L’affaire Cadiou
Les confidences de la victime
Un juge de paix aurait été mis au courant des périls que courait l’industriel
(De notre correspondant particulier)
BREST, 14 février, M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, vient, par commission rogatoire, de charger son collègue de Quimper d’interroger M. Le Guiner, juge de paix.
Ce dernier aurait reçu d’intéressantes confidences de M. Cadiou.
Quelques jours avant sa disparition, celui-ci aurait dit à M. Le Guiner :
Vous n’imaginez pas les luttes que j’ai dû soutenir contre mes ennemis ; mais, maintenant, je les tiens. J’ai contre eux des documents compromettants. Ils ne laisseront tranquille bientôt. »
M. Cadiou disparaissait, et son ami, se souvenant du propos tenu par lui, en informait la justice.
Les ennemis auxquels M. Cadiou faisait allusion sont connus.
On annonce qu’une nouvelle perquisition aura lieu cet après-midi chez Mile Julia Juzeau, la servante de l’ingénieur Pierre.
D’autres perquisitions auront lieu incessamment.
Le docteur Paul, médecin-légiste, chargé de la contre-autopsie, arrivera à Morlaix mardi matin.
Ce que disent les avocats de M. Pierre
BREST, 14 février, Le juge d’instruction chargé de l’affaire Cadiou a entendu aujourd’hui M. Baron, vétérinaire à Morlaix, et M. Nicolas, courtier maritime à Brest, qui déclaraient avoir vu M. Cadiou le 31 décembre, à la gare de Morlaix. Ces témoins ont affirmé avoir salué le directeur de la Grande-Palud à Morlaix, mais il leur a été impossible de préciser la date de leur rencontre.
J’ai pu rencontrer, ce soir, Me Reynaud, gendre et secrétaire de Me Henri-Robert, et Me Feillard, avocats de l’ingénieur Pierre, au moment où ils quittaient le cabinet du juge d’instruction. Les défenseurs, que j’ai interviewés, ont bien voulu ne faire connaitre la substance du rapport qu’ils ont déposé entre les mains de M. Bidart [Bidard] de la Noé, qui tend à faire mettre le prévenu en liberté provisoire.
Me Reynaud et Feillard s’attachent tout d’abord à démontrer que, même avant l’arrestation de M. Pierre, la thèse de l’accusation, qui consiste à prétendre que M. Cadiou a été vu pour la dernière fois le 30 décembre, en compagnie de M. Pierre, était contredite par de nombreuses personnes, et notamment M. Lepicard, propriétaire du café de la Terrasse, à Morlaix. M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, le propriétaire et le domestique d’un hôtel de Saint-Pol-de-Léon, et enfin M. Baron et sa femme, de Morlaix. On reproche également à M. Pierre d’être allé chez M. Cadiou pour réparer un appareil téléphonique ; or, il est prouvé que M. Cadiou a prié M. Buffet, le receveur des postes de, Landerneau, de faire visiter l’appareil en question, et que ce dernier a été remis en bon état seulement dans les premiers jours de janvier. Les avocats s’efforcent ensuite de démontrer que l’ingénieur n’avait aucun intérêt à la disparition de son patron. Des offres avantageuses lui avaient été faites de plusieurs cotés ; il avait même signé, le 16 janvier, un contrat, qu’il fit résilier ensuite pour des raisons toutes personnelles. La suppression des adjudications militaires devait amener M. Cadiou à fermer son usine fatalement, ce qui entrainait la résiliation onéreuse de contrats avec l’industrie privée, M. Pierre savait tout cela.
Il en résulte, disent les avocats, que les mobiles du crime échappent et que la culpabilité de M. Pierre étant loin d’être prouvée, une ordonnance de mise en liberté provisoire doit être rendue en sa faveur.
M. Bidart [Bidard] de la Noë leur a dit qu’il examinerait la question mardi prochain.
Je suis Cadiou !
Un monsieur bien mis demanda, hier matin, à voir le procureur de la République. On le fit entrer dans le cabinet de M. Bacquart, secrétaire du Parquet.
Je connais la clef de l’affaire Cadiou, dit le monsieur.
Très bien ! Revenez cet après-midi, car je suis trop occupé en ce moment.
Je suis Cadiou lui-même, Cadiou ressuscité !
Le monsieur s’en alla ; mais il revint dans l’après-midi. Cette fois, on le conduisit à l’infirmerie spéciale du Dépôt. C’est un M. Jean Legroux, 150, faubourg Saint-Antoine.
17 février 1914 – p. 3
L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
BREST, 16 février. Quatre nouveaux témoins, interrogés par le juge d’instruction, ont déclaré avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et le 1er janvier. Deux d’entre eux, M. Caramour, maitre couvreur, et M. Cabon, facteur télégraphiste, se sont montrés très affirmatifs.
Le parquet n’a attaché cependant qu’une importance très relative à ces affirmations. Voici pourquoi.
Un ami intime du défunt, M. Feunteun, a déclaré avoir aperçu, le 20 janvier, à Morlaix, un individu ressemblant d’une façon frappante à Cadiou. « Si je n’avais su mon ami mort, dit M. Feunteun, j’aurais juré m’être trouvé en sa présence. » C’est donc probablement ce sosie de Cadiou que quelques Morlaisiens rencontrèrent le 31 décembre et le 1er janvier.
Le procureur de la République, le juge d’instruction et M. Rousseau, médecin légiste, sont partis ce soir pour Morlaix afin d’assister demain à l’autopsie du corps de M. Cadiou, qui sera faite à l’hospice civil, dès la première heure, par le docteur Paul. Le docteur Rousseau a déposé au parquet un long rapport résultat de son examen du manteau de caoutchouc de M. Cadiou. Il établit que la victime était vêtue de ce manteau quand elle fut attaquée, qu’on l’en dévêtit après le crime pour re- couvrir le cadavre et que l’assassin dut soutenir une vive lutte avec sa victime.
Le juge d’instruction a rejeté ce soir la demande de mise en liberté provisoire présentée par l’ingénieur Pierre.
18 février 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Un coup de théâtre
On découvre aujourd’hui que M. Cadiou fut tué d’une balle de revolver
MORLAIX, 17 février. La contre-autopsie du corps de M. Cadiou a été faite, ce matin à huit heures, à la morgue de l’hospice, par le docteur Paul, médecin-légiste de la Seine, assisté du docteur Rousseau, médecin-légiste de Brest, M. Roger Fachot, avocat général de Rennes, et les parquets de Brest et de Morlaix étaient présents.
L’examen du cou et de la tête a été particulièrement minutieux ; on a relevé des traces d’ongles sur le cuir chevelu et au cou.
Les premiers résultats de l’autopsie ont permis d’établir que M. Cadiou n’est pas mort étranglé. Il résulte des déclarations consécutives du docteur Paul, que M. Cadiou a été atteint d’un coup de feu dans la région de la nuque, du côté droit ; la balle a suivi la nuque en obliquant de gauche à droite et d’arrière en avant, puis a tranché l’artère carotide droite.
Le docteur Paul a retrouvé la balle, qui est du diamètre de six millimètres.
La section de la gorge a été faite après la mort.
A la suite de cette découverte inattendue, une descente de justice immédiate à la Grande-Palud a été décidée.
L’arme du crime
Au domicile de l’ingénieur Pierre, les membres du parquet ont saisi une carabine de 6 millimètres et un revolver bulldog. Le crime paraît avoir été commis avec un autre revolver appartenant au gardien de nuit de l’usine qui était absent le 30 décembre. Cette arme était placée sous le matelas du gardien.
M. Cadiou a été tué à bout portant et sans doute dans le bois ; il avait alors un capuchon sur la tête, car une trace de balle a été relevée dans ce vêtement.
Mme Cadiou partie civile
Mme Cadiou s’est, au cours de la journée d’hier, constituée partie civile, aux fins que son avocat puisse suivre toute l’enquête.
19 février 1914 – p. 3
LA MORT DE M. CADIOU
Un peu de mystère disparait
L’enquête ne gravite plus qu’autour de la balle de revolver qui tua l’industriel
La découverte du cadavre de M. Cadiou le 4 février, après que les enquêteurs eurent perdu trente-trois jours à hésiter entre les différentes hypothèses de fugue, d’assassinat et de suicide, établit tardivement le crime ; mais de celui-ci même, tout restait obscur. Où M. Cadiou avait-il été tué ? Quand Par qui, pourquoi Comment ?
On sait aujourd’hui, avec certitude, après l’autopsie du docteur Paul, comment M. Cadiou a été tué.
Des probabilités très fortes indiquent en outre quand et où il aurait été tué
M. Cadiou a été tué à bout portant d’une balle dans le cou, tirée par derrière, alors qu’il avait son capuchon sur la tête, celui-ci ayant été brûlé extérieurement par la déflagration. Cette balle était blindée, en cuivre jaune, du calibre de 6 millimètres. Un tel projectile n’est tiré par aucun pistolet automatique, et seulement par les revolvers du type réduit et allongé dit bull dog. Ces armes ne sont ordinairement pas numérotées.
Pour que M. Cadiou ait été tué alors qu’il avait son capuchon sur la tête, il était nécessaire que ce fût dehors.
Pour qu’il ait été tué à bout portant et de dos, il fallait qu’il connût son assassin, et que celui-ci fit route avec lui. Un piéton ne se laisse pas approcher par derrière, sur la grand route, sans se retourner, au point qu’on puisse le revolvériser à tout portant.
Ainsi, les enquêteurs se sont-ils trouvés ramenés, hier, à l’hypothèse envisagée avec plus de persistance dans les heures qui suivirent l’arrestation de l’ingénieur Pierre.
Des témoins ont affirmé avoir vu M. Cadiou pour la dernière fois le 30 décembre, à onze heures du matin, quittant l’usine de la Grand-Palud.
L’ingénieur Pierre, ont dit ces témoins accompagnait M. Cadiou qui avait mis son capuchon sur sa tête, à cause du froid ». Normalement, tout l’effort des policiers et du parquet devait tendre à vérifier l’hypothèse suggérée par ces rapprochements.
L’arsenal de l’ingénieur
La première question à vérifier était de savoir si l’ingénieur Pierre possédait un revolver bull-dog de 6 millimètres tirant des cartouches a chemise de cuivre rouge. Les descentes de police d’hier soir à Landerneau avaient pour but d’élucider point. Il a été établi, au cours de cette descente (le premier récit des agences comportait à ce propos une confusion) que l’ingénieur Pierre possédait, à la date du drame, trois armes à la Grand-Palud :
1° Une carabine de six millimètres qui a été saisie, et qui ne peut avoir été l’arme du drame : cette carabine employant exclusivement des cartouches du type dit « bosquette », à balle longue de plomb, sans revêtement, et ne pouvant tirer une le balle telle que celle retrouvée dans cou de M. Cadiou ;
2° Un revolver d’un vieux type, calibre 8 millimètres, tirant des balles de plomb, et matriculé 46 D.D… Ce revolver avait été remis en juillet 1913, par l’ingénieur Pierre, à l’ouvrier Brossard, gardien de nuit de l’usine. Brossard l’a restitué à l’ingénieur Pierre le 17 janvier, en quittant la Grand-Palud. A la date du 30 janvier, Brossard s’étant absenté plusieurs jours, n’importe qui eût pu prendre le revolver à l’endroit où Brossard le rangeait dans l’usine, pour l’y remettre ensuite. Mais cette arme saisie hier chez l’ingénieur n’a pas pu être non plus, de par son calibre, celle qui servit à tuer M. Cadiou :
M. Pierre possédait enfin, à la date : du 30 décembre, un revolver de 6 millimètres, tirant des balles identiques à celle qui tua M. Cadiou. Le fait a été péremptoirement établi hier, par les enquêteurs. L’ingénieur acheta cette arme en juillet dernier, chez M. Marie, armurier, à Landerneau, quelques jours après avoir donné son revolver calibre 8 millimètres à l’ouvrier Brossard. L’arme qu’il achetait avait pour but de remplacer celui-ci pour assurer sa défense personnelle. Ce revolver de 6 millimètres n’a pas été retrouvé chez l’ingénieur.
On comparera les balles
M. Pierre sera interrogé aujourd’hui par le juge d’instruction sur ce qu’est devenue cette arme que les magistrats souhaiteraient retrouver. On comprend pourquoi.
Mais même si cette arme n’est pas retrouvée, il sera peut-être possible de savoir si c’est ou non avec elle que M. Cadiou a été tué.
Deux revolvers, apparemment identiques, du même calibre, tirant les mêmes cartouches et les mêmes projectiles, différencient cependant très nettement par les marques, stries ou déformations que les rayures de chacun d’eux impriment aux balles tirées.
Une même arme produit toujours les mêmes stigmates des projectiles sortis de son canon.
On peut ainsi savoir, par comparaison, avec quel revolver, entre plusieurs, une balle a été tirée.
Même il suffit pour savoir si une balle donnée a été tirée par un revolver donné de pouvoir la comparer avec d’autres balles que l’on est sûr avoir été tirées par le revolver en cause.
On pourra savoir si la balle qui tua M. Cadiou est sortie du bull-dog 6 millimètres de l’ingénieur Pierre, si le parquet réussit à retrouver les balles tirées par celui-ci avec cette arme,
Or, la bonne de l’ingénieur Pierre a déposé que celui-ci avait, à plusieurs reprises, tiré à la cible avec cette arme sur le mur de son garage.
Vraisemblablement pourra-t-on retrouver dans ce mur quelque balle.
Où le mystère subsiste
Il ne saurait être question de suspecter. M. Legrand, l’ancien maire de Landerneau, de près ou de loin. Si la police a été chez lui, c’est simplement pour ceci :
M. Legrand possédait et exploitait jadis, avant M. Cadiou, l’usine de la Grand-Palud.
Il existait entre les deux poudriers une inimitié féroce, allant au-delà de la rivalité professionnelle, et dont la politique n’était pas sans se mêler un peu.
La situation était, entre MM. Cadiou et Legrand, ce qu’elle était entre MM. Louppe et Maissin, ces deux autres poudriers ennemis du Finistère, dont les querelles furent mises en valeur, après la catastrophe du cuirassé Liberté, dans les débats sur la question des poudres.
M. Legrand avait l’intention (manifestée et même déjà presque en voie de réalisation) de fonder, à proximité de Landerneau, une autre usine de blanchiment de coton, qui eût concurrencé celle de la Grand-Palud.
L’ingénieur Pierre, dont le départ de la Grand-Palud était réglé et devait avoir lieu dans quelques mois, devait entrer comme directeur technique de la nouvelle usine de M. Legrand.
Il n’a rien été saisi chez M. Legrand. Les commissaires spéciaux auraient simplement établi que comme au domicile de M. Cadiou à Landerneau de nombreux : documents y furent brûlés dans les premiers jours de janvier, donc peu après l’assassinat de M. Cadiou.
Que sont devenues les deux valises
Les inspecteurs de la police mobile recherchent actuellement, sans pouvoir parvenir à savoir ce qu’ils sont devenus, trois objets : 1° la bicyclette dont M. Cadiou se servait pour tous ses déplacements, notamment pour aller à la Grand-Palud ; 2° et 3°, deux valises que M. Cadiou avait l’habitude de toujours porter avec lui dans ses moindres déplacements, les laissant dans la journée là où il devait coucher le soir.
Le contenu différent de ces deux valises était immuable : l’une contenait du linge, l’autre des papiers personnels auxquels l’industriel attachait une grande importance.
Les déclarations de M. Cloarec
Ami intime de M. Cadiou : ayant, dès le premier moment de sa disparition, servi de conseil à sa veuve, ayant provoqué plus tard la plainte en assassinat déposée par celle-ci contre inconnu (plainte à la suite de laquelle fut arrêté l’ingénieur Pierre). M. le député Cloarec a fait différentes déclarations, en réponse à sa mise en cause par les journaux locaux.
De celles-ci, retenons deux ordres de faits :
Le 2 ou 3 janvier, déclare M. Cloarec, sur mon conseil, sa femme, inquiète de savoir ce qu’il était devenu, télégraphia de Landerneau pour connaitre si les deux valises de son mari étaient encore à son domicile, La réponse devait lui permettre de savoir avec certitude si M. Cadiou avait quitté la région, parce qu’il ne se séparait jamais de ses deux valises. On répondit télégraphiquement que les deux valises étaient toujours chez M. Cadiou. Ce que la suite a démontré faux…
A qui donc M. Cloarec s’était-il adressé ? Et qui donc lui avait télégraphié cette réponse fausse ?
Autre déclaration de M. Cloarec à retenir :
On a parlé de malfaçons de l’usine de la Grand-Palud, à la suite desquelles ses produits avaient été exclus des adjudications de la guerre.
La vérité est qu’il ne se passait pas de mois sans que des dénonciations n’arrivent au ministère contre M. Cadiou. Les originaux existent encore entre les mains du général Gaudin. Que ne les saisit-on pour savoir les noms dont ils sont signés ou en comparer les écritures…
M. Cloarec se demande quel intérêt l’ingénieur Pierre car une partie de ces dénonciations sont pertinemment de lui avait à dénoncer et à déprécier lui-même des produits qu’il fabriquait et qu’il était chargé par M. Cadiou de fabriquer excellents…
20 février 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE DE LA GRAND PALUD
Les charges s’accumulent contre l’ingénieur
J’ai vendu mon revolver 6 mm en mars 1913 dit M. Pierre mais quatre témoins prouvent qu’il ne l’acheta qu’au mois de juin
BREST, 19 février. M. Legrand, l’ancien maire de Landerneau, perquisitionné hier, s’est fort ému de voir son nom mis en avant à la suite des circonstances de fait que nous avons relatées hier.
Sans nier qu’il fût intéressé dans l’usine en construction pour concurrencer la Grand Palud, ou que son groupe eût engagé l’ingénieur Pierre pour diriger cette usine, M. Legrand tient à expliquer les
Faits :
On est venu, explique-t-il, me demander des renseignements sur la Grand’Palud, comme il était naturel, et je les ai fournis. J’ai mis mes papiers à la disposition de la justice. M. Cadiou m’avait chargé en juillet dernier de trouver un acquéreur pour la Grand-Palud. Un industriel de Paris se présenta, mais fut effrayé par le prix que demandait M. Cadiou.
Le groupe qui construit en ce moment à Daoulas (l’usine concurrente), n’aurait jamais voulu acheter la Grand’Palud, car il aurait fallu renouveler complètement le matériel. C’eût été une opération trop onéreuse. Quant à Pierre, ignorant du contrat qui le liait à son patron, et que nous avons connu par le Matin, nous l’avions engagé trois mois avant que disparût M. Cadiou. Le contrat définitif ne fut signé entre nous que le 12 janvier. Mais, le 14, Pierre nous écrivait pour le résilier. Il désirait, nous disait-il, que fût éclairci auparavant le mystère causé par la disparition de M. Cadiou.
Les documents de M. Cadiou
La question du mobile du meurtre de M. Cadiou reste toujours aussi mystérieuse. Nul doute que toute l’affaire ne soit éclaircie avec ce point d’interrogation.
L’hypothèse la plus vraisemblable à ce propos, celle que la police suit actuellement, est imposée par le rapprochement des faits suivants :
1° Les dénonciations constantes dont M. Cadiou était l’objet au ministère de la guerre pour faire exclure ses fournitures des adjudications, et l’autre, convenue, de l’ingénieur Pierre au service de l’usine concurrente lorsque sa construction serait achevée ;
2° Les déclarations de M. Cadiou au juge de paix Le Guiner : « J’ai des ennemis qui me poursuivent sans relâche ; mais, cette fois, je les tiens. J’ai maintenant contre eux des documents. Il faudra bien qu’ils cessent leur campagne… » Déclarations rapportées par M. Le Guiner au juge d’instruction ;
3° La disparition, après le meurtre, des deux valises de M. Cadiou, dont l’une contenait, à la connaissance de tous les intéressés, des documents d’une grande importance, et à la possession desquels M. Cadiou attachait le plus haut prix ».
Des journaux locaux avaient déjà bâti l’hypothèse suivante sur le rapprochement de ces trois faits :
M. Cadiou, traqué par des rivaux acharnés et desservi par l’ingénieur Pierre, avait réussi à se procurer la preuve écrite des vols de documents commis par ce dernier à l’usine de la Grand Palud, et l’emploi de ces pièces à des actes de concurrence commerciale déloyale.
Les éléments que M. Cadiou avait entre les mains auraient été de nature à lui permettre d’engager une action judiciaire au criminel.
M. Cadiou aurait été tué pour qu’on pût lui reprendre ces pièces.
Mais cette hypothèse, vraisemblable, est-elle cependant la bonne ?
Le revolver de l’ingénieur Pierre Ses explications chez le juge
Quoi qu’il en soit, les charges continuent à s’accumuler contre l’ingénieur Pierre pour en faire l’assassin probable de M. Cadiou.
C’est ainsi que l’ingénieur Pierre devait élucider définitivement, dans la journée, la question du revolver. Or, ses explications, incontrôlables, contredites par les tiers qu’elles mettent en cause, sont loin de tout expliquer.
Entendu par le juge d’instruction, l’ingénieur Pierre a reconnu avoir possédé un revolver dit bull-dog, type allongé, du calibre de 6 millimètres, tirant des balles revêtues de cuivre rouge, identiques à celle qui tua M. Cadiou.
L’ingénieur a reconnu avoir acheté cette arme à M. Marie, armurier à Landerneau. Il a indiqué la date de juillet 1912 pour cet achat.
M. Pierre a affirmé qu’il ne possédait plus cette arme depuis un an.
J’ai vendu cette arme, a-t-il déclaré, en février ou mars 1913, à un voyageur de commerce qui s’est présenté chez moi au moment où je m’exerçais à tirer à la cible dans mon jardin avec cette arme.
J’ai consenti sur sa demande, à céder mon revolver de 6 millimètres à cet inconnu, parce que son cran de sûreté fonctionnait mal et que j’en possédais un autre.
Un récit invraisemblable
Le juge ne put s’empêcher de demander à l’ingénieur Pierre quelques précisions sur cet acheteur inattendu.
Il devait répondit l’ingénieur, avoir environ vingt-huit ans, il était vêtu d’un par-dessus sombre. Il n’avait pas d’échantillons et paraissait représenter des huiles, du savon ou du café.
Mais son nom ?
Je l’ignore.
Il est pourtant invraisemblable que cet inconnu en se présentant chez vous ne vous ait pas dit qui il était, quelle maison il re- présentait, ce qu’il voulait vous vendre !
Il ne m’a dit ni son nom, ni son adresse ! Voyons, conclut le juge, vous ne ferez pas admettre que cet inconnu qui devait venir chez vous dans un but précis, ait omis de vous en rien dire, rien que parce qu’il vous aurait trouvé en train de tirer au revolver à ce moment-là.
D’autres témoins ont-ils au moins vu votre inconnu ?
– J’étais absolument seul quand il s’est présenté.
Ainsi, l’ingénieur Pierre ne produit que ceci pour prouver qu’il n’était plus détenteur du revolver de 6 millimètres à date du meurtre de M. Cadiou, comme il le prétend.
Contradiction flagrante
Mais, voici plus. Le témoignage de l’armurier Marie, de Landerneau, a permis au juge d’instruction d’établir que l’ingénieur Pierre mentait systématiquement.
Alors que l’ingénieur déclarait avoir vendu son arme à ce commis voyageur en février 1913 et l’avait acheté en juillet 1912 l’armurier de Landerneau est venu dire au juge d’instruction :
– Tout ceci est forcément faux, car je n’ai vendu cette arme à l’ingénieur Pierre qu’en juillet 1913.
En êtes-vous bien sûr ?
Absolument sûr. J’ai un point de repère : c’était après la mort de ma pauvre femme, et celle-ci est décédée en juin 1913.
La fille de l’armurier vint confirmer la déposition de son père.
Je ne me suis occupée du magasin qu’après la mort de maman. C’est ensuite que M. Pierre nous a acheté son revolver.
L’ingénieur maintenant ses dénégations on consulta les livres de l’armurier. Ils portaient mention seule de la vente fin juin 1913.
La bonne de l’ingénieur Pierre vint à son tour répéter que son maitre avait bien ses deux revolvers en juillet 1913 « époque où il tirait fréquemment à la cible avec le petit ».
Mais on se trompe, tout le monde se trompe, insista l’inculpé, puisque j’ai vendu ce revolver au mois de mars précédent !
Un nouveau démenti dont il commençait à ne plus être besoin lui fut encore infligé dans une confrontation longue et mouvementée avec Bernard, le veilleur de nuit de l’usine.
Quand M. Pierre, déclara celui-ci, me remit le revolver de 9 millimètres, en juillet 1913, à mon entrée en fonctions, il nie dit qu’il lui en restait un second (celui de 6 millimètres et il me le lit même voir.
Pourquoi l’ingénieur Pierre tient-il tant à ne plus avoir eu son revolver de 6 millimètres en sa possession à la fin de décembre ? Pourquoi, interrogé sur l’emploi de son temps, le 30 décembre, soutient-il n’avoir pas vu son patron ce jour-là, alors que neuf témoins affirmant le contraire, précisaient : « Il faisait froid, il neigeait, et les deux hommes avaient un manteau à capuchon ?»
Est-ce donc que l’ingénieur Pierre savait avant la contre-expertise du docteur Paul, que M. Cadiou avait été tué ce jour-là d’une balle de revolver de 6 millimètres tirée à travers son capuchon ?
21 février 1914 – p. 3
ON ATTEND DES SURPRISES
Que sont devenues les deux valises de M. Cadiou
BREST, 20 février. M. Jean-Marie Cadiou, frère du directeur de l’usine de la Grand Palud a été entendu ce matin par le juge Instruction. Il a précisé certains détails relatifs à la lettre que lui envoya une de ses parentes après avoir consulté une somnambule à Nancy. Cette lettre lui permit de découvrir facilement le lieu où était enterré le cadavre de son frère.
M. J.-M. Cadiou a également fait au juge d’instruction le récit de la découverte du cadavre
Demain, le juge entendra la somnambule de Nancy.
On ne prévoit pas que le parquet opère de nouvelles descentes au moulin de la Grand Palud et à Landerneau avant plusieurs jours.
Momentanément, l’enquête va porter sur deux questions bien distinctes :
Celle du juge d’instruction, sur les circonstances qui ont entouré la découverte du corps.
Celle de la police mobile, sur ce que sont devenues les deux valises dont M. Cadiou ne se séparait jamais. Les inspecteurs vont s’employer également à fixer quelle pouvait être la nature des documents contenus dans l’une de ces deux valises et quels ennemis particuliers de M. Cadiou ces documents concernaient.
L’enquête pourrait apporter quelques surprises à ce dernier propos.
Les circonstances dans lesquelles a été découvert le corps de M. Cadiou soulèvent deux questions distinctes.
1° Comment la somnambule de Nancy a-t-elle pu dire avec une telle précision où était enterré le corps.
2 Depuis combien de temps celui-ci était- il enfoui, là où on l’a trouvé ?
On a généralement affirmé jusqu’ici que le corps de M. Cadiou n’avait dû être en- terré dans le bois voisin du moulin de la Grand Palud que longtemps après l’assassinat, et peu de temps avant sa découverte, à cause de son état de conservation.
On fait remarquer aujourd’hui qu’une gelée assez forte a régné d’une façon ininterrompue depuis le 30 décembre jusqu’à quelques jours avant la découverte du cadavre.
Celui-ci, n’étant enterré que sous quelques centimètres de terre, a dû incontestablement subir l’action de cette gelée qui pouvait suffire dès lors à expliquer sa conservation relative.
22 février 1914 – p. 1 et 4
L’affaire Cadiou
LE GANT RÉVÉLATEUR
BREST, 21 février. La journée ne semble pas devoir apporter de grand éclaircissement. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a consacré sa matinée à entendre quelques témoins, parmi lesquels Mme Saimpy [Sainpy], de Pont-à-Mousson belle-mère du frère de Mme Cadiou et la somnambule de Nancy qu’elle consulta.
Mme Saimpy [Sainpy] a répété au juge qu’elle était allée consulter Mme Hoffmann, et que celle-ci, dans le sommeil hypnotique, lui avait donné des indications précises sur trouver le corps de M. Cadiou. Elle a affirment le signalement de l’assassin et le lieu où avait été enfoui le cadavre.
La pythonisse, Mme Camille Simon, veuve Hoffmann, de son côté, a déclaré ne pas se souvenir des indications utiles qu’elle avait pu fournir et qui permirent de retrouver le corps de M. Cadiou. Elle a affirmé que rien ne subsistait, à l’état de veille du sommeil hypnotique.
Dans l’après-midi M. le juge d’instruction a reçu les témoignages de Mme Richard, mère de Mme Cadiou et Mlle Guillemin, sa tante.
Mme Richard a déclaré que, à l’insu de sa fille, elle a pris une paire de gants avant appartenu au disparu et les a remis à Mlle Guillemin, qui les a expédiés à Mme Saimpy [Sainpy]. Ces objets ont permis à la voyante de Nancy de fournir ses extraordinaires révélations,
Un bruit tend à s’accréditer dans la région les renseignements fournis par la voyante lui auraient été suggérés par une femme qui connaissait toutes les phases du drame, et qui, pour libérer sa conscience, aurait usé de ce subterfuge.
L’affaire Cadiou
Une nouvelle charge contre Pierre
RENNES, 21 février. L’Ouest-Éclair publiera aujourd’hui la note suivante :
« Jeudi dernier, 19 février, arrivait à Dinan (Côtes-du-Nord), venant de Guingamp, un voyageur de commerce. Léopold Thévenot, qui descendit dans un hôtel où il s’inscrivit comme étant originaire du département de l’Ariège.
« Aujourd’hui, à la table de l’hôtel, il se reconnut comme étant le voyageur auquel M. Pierre avait montré le revolver. Il a ajouté qu’il avait tiré avec ce revolver plusieurs balles dans le jardin du Moulin, à une date qu’il place entre le 1er et le 15 janvier.
« Par contre, il a affirmé n’avoir pas acheté le revolver. M. Thévenot a écrit au juge d’instruction de Brest pour lui demander à être entendu par commission rogatoire. »
23 février 1914 – p. 3
Les surprises de l’affaire Cadiou
Un autre savait…
La lettre anonyme reçue par le docteur Paul le prouve…
Nous avons donné hier, dans notre « Dernière Heure », un extrait de notre confrère l’Ouest-Éclair, dans lequel il était dit que le voyageur de commerce en question avait déclaré avoir effectivement vu le revolver de M. Cadiou, mais ne pas avoir songé le moins du monde à l’acquérir. D’autre part, des personnes dignes de foi affirment que le bruit selon lequel les documents du dossier de l’affaire Cadiou ont disparu, n’est pas dépourvu de fondement et que deux pièces importantes auraient été soustraites dans le cabinet du juge d’instruction. C’est ce qui a motivé le changement de huit serrures.
On dit en outre que le docteur Paul, en arrivant à Morlaix, avait trouvé une longue lettre anonyme à lui adressée. Cette lettre marquait la déception qu’avait causée la première autopsie, donnait des explications techniques sur la façon dont il fallait procéder et l’indication précise que, dans la nuque, on trouverait la marque du crime.
On sait qu’une balle fut trouvée dans le cou de M. Cadiou.
La lettre a été donnée par le docteur Paul au Parquet général, qui l’a transmise à la brigade mobile.
Le commissaire, M. Paulin, et l’inspecteur Lemez, aidés de plusieurs ouvriers, ont effectué des recherches dans le bois, près de l’endroit où a été enfoui le cadavre de M. Cadiou. Des dragages ont été opérés dans le ruisseau longeant le taillis. On recherchait le revolver, instrument du crime, et les outils qui ont servi à l’enfouissement.
Ces recherches sont restées sans résultat.
La question de savoir comment la voyante de Nancy a pu indiquer l’endroit où se trouvait le cadavre, reste toujours suspecte et non élucidée.
Ce que dit le docteur Paul
Voici comment le docteur Paul nous a raconté lui-même l’histoire de la lettre anonyme qu’il reçut :
A l’hôtel de l’Europe, en arrivant à Morlaix, je trouvai, en effet, une lettre à mon adresse. J’en fus assez étonné, ne m’attendant pas du tout à avoir de courrier. Je regardai l’enveloppe : elle était timbrée de Quimper. Je la décachetai et, dès les premières lignes, je m’aperçus, en effet, qu’on attaquait avec beaucoup d’animosité les conclusions de l’autopsie pratiquée par mon confrère, le docteur Rousseau. Je ne voulais pas aller plus loin, et je dis à mon collègue, qui justement se trouvait à côté de moi Voici une lettre qui vous concerne un peu, mon cher confrère. »
Et, après avoir constaté qu’il s’agissait d’une lettre anonyme, je la remis à M. l’avocat général, qui se chargea de la faire parvenir au procureur, M. Guillemart [Guilmard]. Je n’avais pas à m’en préoccuper, j’avais une mission à remplir beaucoup plus intéressante, beaucoup plus grave, et je n’y pensai plus. »
Ainsi, selon le docteur Paul, il ne faudrait pas attacher une grande importance à l’incident.
24 février 1914 – p. 3
Était-ce bien un feu Follet ?
« Nous avons vu une lumière à l’endroit où fut trouvé M. Cadiou «
BREST, 23 février. La police spéciale a recueilli une information suivant laquelle deux cultivateurs de Gouesnou, qui revenaient de la foire, passaient dans la nuit du 30 au 31 décembre, vers une heure du matin, sur la route du moulin de la Grand Palud, quand ils aperçurent une lumière à l’endroit où fut trouvé depuis le corps de M. Cadiou. Les deux cultivateurs avaient cru voir un feu follet. Une enquête a été immédiatement ouverte.
Les déclarations de M. Thévenot
SAINT-MALO, 23 février. Sur commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, le voyageur de commerce, M. Thevenot, vient d’être interrogé par le commissaire spécial de la police mobile. Il a déclaré être allé chez M. Pierre, le dimanche 29 juin ou le 6 juillet 1913, avec deux dames, M. Pierre tirait des coups de revolver dans son jardin. M. Thévenot ne se servit pas de l’arme et ne put voir le revolver que M. Pierre ne lui proposa pas d’acheter.
Le cabinet noir à la rescousse
(De notre correspondant particulier) BREST, 23 février. Le Parquet fait re chercher dans les bureaux de poste le texte de tous les télégrammes expédiés par les membres de la famille Cadiou, depuis le 25 décembre jusqu’au 4 février.
J’ai annoncé cette nouvelle à M. Jean-Marie Cadiou :
Cela ne m’étonne pas, m’a-t-il dit, on ouvre toutes mes lettres les enveloppes sont décollées, mais le cabinet noir perd son temps ; la majeure partie de mon courrier est composée actuellement de lettres me demandant l’adresse de la somnambule de Nancy ; j’en reçois des liasses. J’ai même reçu des télégrammes avec réponse payée !
26 février 1914 – p. 3
L’assassinat de M. Cadiou
BREST, 25 février. – M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu, aujourd’hui, M. Lelievre, armurier à Brest, qui vendit à Pierre le revolver de 8 m/m, et M. Vichot, avoué, ami de la famille Cadiou. Ces deux témoins ont confirmé leurs dépositions antérieures.
M. Marie, armurier à Landerneau, sa fille et Julia Juzeau, servante de Pierre, sont convoqués pour demain.
Pierre sera confronté avec ces témoins.
27 février 1914 – p. 3
Le juge interroge…
Il a entendu hier, l’armurier et sa fille, l’ingénieur Pierre et sa servante
BREST, 26 février. Le juge d’instruction a entendu M. Marie, armurier à Landerneau. Celui-ci a affirmé, avec preuves à l’appui, que Pierre avait acheté en mai 1913 le revolver de 6 millimètres disparu. Sa fille Julienne a expliqué que lorsque l’ingénieur vint au magasin, elle était encore en deuil de sa mère ; mais ce deuil touchait à sa fin. Ce point précise ses souvenirs.
Mis en présence de ces témoins, Pierre a déclaré :
Puisqu’on me fournit les preuves de mon erreur, je reconnais que j’ai pu me tromper quand je disais que j’avais acheté mon revolver en 1912 ; mais je maintiens que j’ai revendu cette arme à un voyageur de commerce à une date que je ne puis plus préciser maintenant, car mes souvenirs sont embrouillés. »
Le juge a longuement interrogé Julia Juzeau, la bonne de l’ingénieur.
Celle-ci a affirmé qu’elle n’avait rien remarqué d’anormal dans l’attitude de Pierre à l’époque où l’on suppose que le crime a été commis. Le 29 décembre, Pierre disait que Cadiou était venu à l’usine et qu’il reviendrait le lendemain, Le 30, Pierre déjeuna à midi, comme d’habitude, et manifesta son étonnement de ne pas avoir revu Cadiou. Sous la foi du serment, Julia Juzeau soutient que Pierre n’est pas sorti pendant la nuit du 30 décembre.
En ce qui concerne la vente du revolver au voyageur de commerce, la servante de l’ingénieur ne sait rien. Elle remarqua seulement que, peu de temps après avoir acheté l’arme, Pierre la démonta pour en vérifier le mécanisme qui fonctionnait mal, Ceci vient à l’appui des déclarations antérieures de l’ingénieur à l’instruction : « Je me suis débarrassé de mon revolver, a-t-il dit, parce que je n’en étais pas satisfait ».
1er mars 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Les charges s’accumulent contre l’ingénieur Pierre
BREST, 28 février. Le juge d’instruction a entendu M. Huet-Kerbriant, avocat, sa femme et le docteur Proug [Prouff], de Morlaix, amis de M. Cadiou. Ils ont déclaré que, le 11 janvier, le contremaitre de l’usine, M. Bignard, leur avait rapporté que, dans la matinée du 30 décembre, M. Cadiou eut une vive altercation avec l’ingénieur Pierre et que, depuis cette date, il ne revit pas son directeur.
M. Bignard, interrogé, affirma que cette altercation remontait à plusieurs mois (juillet ou août).
Confrontés avec lui, les trois témoins ont maintenu que Bignard leur avait précisé la matinée du 30 décembre, en ajoutant qu’après cette discussion, MM. Pierre et Cadiou étaient sortis ensemble et qu’il n’avait plus revu M. Cadiou.
Confronté à son tour avec les quatre témoins, l’ingénieur Pierre, sans nier sa discussion avec M. Cadiou, a affirmé qu’elle fut très antérieure au 30 décembre.
4 mars 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
Un témoin affirme Le juge conteste
M. Cadiou était-il à Morlaix le 31 décembre ? Un journal de la région annonçait hier que des agents de la brigade mobile étaient maintenant persuadés que M. Cadiou était bien à Morlaix le 31 décembre.
Ce journal basait son affirmation sur le récit suivant :
« Ce jour-là, MM. Nicolas frères avaient rendez-vous chez M. Erussart, notaire à Morlaix, avec un négociant rennais. II s’agissait d’un acte notarié d’une somme de 38.000 francs. Le rendez-vous avait été fixé pour 6 heures 5 ou 6 heures 10, c’est- à-dire immédiatement après l’arrivée du train venant de Brest, qui entre en gare à six heures.
» Or, M. Louis Nicolas arriva un peu tard chez le notaire. Il s’excusa en donnant comme motif de son retard une conversation qu’il venait d’avoir avec son ami Cadiou, ancien avoué. »
Version évidemment fausse, réplique M. Bidart [Bidard] de la Noë, car si M. Nicolas a affirmé à plusieurs reprises avoir vu M. Cadiou à Morlaix soit le 27 décembre, soit le 31, il a toujours nié lui avoir adressé la parole. »
Mais le témoin contredit le juge
Dans cette incertitude, et pour corser encore l’affaire, voici que l’on mande aujourd’hui de Brest à l’agence l’Information :
« M. Louis Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, a affirmé aujourd’hui, en présence de ses collègues, MM. Marfillo et Brous, et de Me de Kerneis, avocat, sa certitude d’avoir salué M. Cadiou, à la gare de Morlaix, le 31 décembre dernier, vers quatre heures du soir.
« Si je n’ai pas été plus catégorique dans ma déposition, a ajouté M. Nicolas, c’est que j’ai été intimidé par le juge d’instruction. »
Ce dernier, M. Bidart [Bidard] de la Noë, déclare que M. Nicolas a déposé en toute liberté :
« Je m’étonne, a-t-il dit, que ce témoin soit aussi affirmatif aujourd’hui, alors qu’il paraissait hésitant lors de son premier interrogatoire. »
» Le juge pense que M. Nicolas a ôté suggestionné par des amis et par la lecture de certains journaux. » Qui croire ? Que croire ? M. Cadiou était-il à Morlaix le 31 décembre ? N’y est-il pas venu au contraire ? Un mystère de plus est à ajouter aux autres mystères de détail de cette affaire trop mystérieuse.
5 mars 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
La journée du 31 décembre
Toute l’enquête se cristallise aujourd’hui autour de cette question : M. Cadiou était-il à Morlaix le 31 décembre ?
Nous avons dit les déclarations de M. Nicolas à ce propos.
M. Nicolas précise aujourd’hui davantage encore dans une longue note écrite remise par lui aux correspondants de journaux et tendant à rectifier certains détails erronés qui ont été publiés.
M. Louis Nicolas déclare que M. Bidart [Bidard] de la Noé, le juge d’instruction, n’a rien fait pour l’inciter à douter de ses souvenirs sur la présence de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre.
J’étais allé, explique M. Nicolas, à Morlaix les 27 et 31 décembre. Je savais que c’était l’un de ces deux jours que j’avais vu M. Cadiou à la gare. Mais lequel ? J’en doutais d’abord à un mois de distance, comment me souvenir exactement ? Ensuite, je supposais que ce devait être le 31, parce que je l’avais salué et que le 27 j’avais les mains chargées de paquets qui m’en auraient empêché. Cependant, je conservais encore un peu de doute.
Ce n’est que ces derniers jours que j’ai eu une certitude de la date du 31, quand mon frère et M. Buissard [Erussard], le notaire, que je fus voir ce jour-là, m’ont rappelé que J’étais arrivé en retard et m’en étais excusé en leur disant ma rencontre.
Quand M. Bidart [Bidard] de la Noé m’a entendu, c’était encore pendant la période où j’hésitais entre les deux dates, ce qui explique qu’il n’ait pas attaché à la chose une importance formelle. »
Le juge d’instruction a recueilli hier un second témoignage sur le voyage de M. Cadiou à Morlaix, celui de M. Freund, juge de paix à Landerneau, qui lui a confirmé ses précédentes déclarations. A savoir que le 27 décembre dernier, il avait déjeuné avec M. Cadiou et que ce dernier lui avait manifesté son intention de se rendre les jours suivants à Morlaix pour y voir des amis.
Les charges contre l’ingénieur Pierre
L’opinion publique, toujours changeante, après avoir accablé l’ingénieur Pierre, puis avoir protesté contre son arrestation et l’avoir accablé encore de nouveau, parait admettre aujourd’hui que la preuve de la présence de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre l’innocenterait complètement. Plus simplement, cette preuve diminuerait les charges contre lui, mais ne les supprimerait pas toutes.
La partie de l’accusation basée sur le départ de M. Cadiou et de l’ingénieur Pierre ensemble le 30 décembre, à 11 heures du matin, de la Grand’Palud, disparaîtrait.
Restent les charges constituées par le revolver identique à celui qui servit à tuer M. Cadiou, possédé par Pierre ; les explications de l’ingénieur quant à ce revolver, reconnues fausses postérieurement, et son impossibilité de justifier ce qu’il est devenu ; ses dénonciations antérieures au ministère de la Guerre contre le propriétaire de la Grand Palud, ainsi que ses disputes avec lui fin décembre.
A ces présomptions en est venue hier s’ajouter une nouvelle le brigadier de gendarmerie de Landerneau a confirmé hier au juge l’empressement de l’ingénieur Pierre à aider au déterrage du corps, lorsqu’il fut découvert, et la manière dont il prit sur lui-même de laver immédiatement, la pèlerine du mort souillée de terre.
Pierre a été confronté avec le brigadier de gendarmerie, sans résultat.
7 mars 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Le juge d’instruction refuse la mise en liberté provisoire de Pierre
BREST, 6 mars. M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, formulée pour la seconde fois par son avocat, Me Feillard.
L’ordonnance du juge d’instruction porte qu’il ne peut être fait droit aux conclusions de l’avocat, attendu que les papiers saisis chez l’ingénieur, toujours sous scellés, n’ont pas été examinés et que le rapport de contre-autopsie du docteur Paul n’est pas encore parvenu au Parquet.
Me Feuillard va faire appel de ce refus devant la Chambre des mises en accusation.
M. Sebille à Brest
BREST, 6 mars. M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires, est arrivé ce matin à Brest. Il a eu une longue entrevue avec le sous-préfet. M. Sébille vient se rendre compte des recherches effectuées par la police spéciale et la brigade mobile au sujet de l’affaire Cadiou et juger si, pour l’éclaircissement de cette affaire, il est nécessaire de faire appel à la Sûreté générale de Paris.
Celui qui sait…
BREST, 6 mars. Le juge d’instruction a commencé aujourd’hui le dépouillement des papiers saisis à l’usine de la Grand’- Palud et au domicile de l’ingénieur Pierre : celui-ci assistait à la levée des scellés.
La police de la brigade mobile serait sur les traces de la personne mystérieuse qui a adressé une lettre anonyme au docteur Paul, avant la contre-autopsie, indiquant au médecin de chercher dans la nuque du cadavre de M. Cadiou.
8 mars 1914 – p. 3 et 4
LE MYSTÈRE DE LA GRAND PALUD
LES ERREMENTS d’une enquête judiciaire
Singulière attitude du juge instructeur
Pourquoi Pierre garde-t-il le silence ? C’est toujours l’inconnu
(De notre envoyé spécial)
BREST, 7 mars.
L’étrange et mystérieux drame de la Grand Palud, qui m’a amené, ces jours derniers, à pérégriner entre Morlaix, Landerneau et Brest, rappelle par certains côtés, le fameux roman de cet excellent fantaisiste, Eugène Chavelte : Un Notaire en fuite, dans lequel un assassiné, dont le corps a été enfoui dans un petit bois, fait connaitre, par une lettre écrite de sa main, l’endroit exact où il est enterré.
Cadiou, l’infortuné Cadiou dont le torse, les bras et les jambes reposent à Morlaix, dans le caveau funéraire de sa famille, tandis qu’en vue d’une expertise légale, sa tête, ses viscères et ses entrailles macèrent à Paris, dans des bocaux sinistres, Cadiou n’a certes, rien révélé, lui, par écrit, après sa mort ; mais, à défaut de son concours posthume, en revanche, à des tas de kilomètres de distance, par le canal d’une voyante de Nancy, une voix d’outre-tombe s’est élevée, qui a dé voilé tout, le crime, le mobile du crime, le signalement de l’assassin, et surtout l’endroit précis où ce dernier avait enfoui, d’ailleurs bien imparfaitement, le corps de son assassiné.
Du coup, avouons que la cocasserie macabre du roman de Chavette a été dépassée de cent coudées,
Quoi qu’il en soit, à Brest aussi bien qu’à Landerneau et à Morlaix, l’histoire fait simplement hausser les épaules. C’est trop fort de café, comme me le disait, avant-hier, une vieille Bretonne un brin babouinante, qui, justement, savourait à petites gorgées goulues, une copieuse tasse du sien, au coin de sa large et rustique cheminée : Ma doué, nostro moussu, m’a-t- elle dit, on nous croit donc, ici, bien arriérés !
La vérité est, qu’actuellement, dans le pays, on n’est convaincu réellement que d’une seule chose : c’est que Cadiou est mort, et qu’on ne saura jamais comment il est décédé. On ajoute d’ailleurs presque partout que Pierre, l’ingénieur de la Grand’ Palud, en prison aujourd’hui, on le sait, sous l’inculpation de meurtre sur la personne de M. Cadiou, son patron, est simplement une victime ; cela, on l’a crié, dès le premier jour, et, alors que les témoignages si indiscutables de MM. Nicolas, Cabon et Caramour, ne s’étaient pas encore produits.
Léger coup d’œil en arrière
Mais peut-être, avant de poursuivre, est-il bon de se remémorer que ce fut sur la plainte en assassinat déposée contre inconnu par Mme Cadiou, sur les conseils de M. le député Cloarec, son conseiller et ami intime, que l’ingénieur Pierre a été arrêté, et, malgré un manque de preuves à peu près absolu, inculpé et incarcéré sans plus tarder. On sait le reste, la version du revolver ayant appartenu au présumé coupable, et, aussi, les affirmations troublantes des trois témoins qui ont vu M. Cadiou bien en vie, à Morlaix, le 31 décembre dernier.
J’ai dit hier, dans l’Éclair, la singulière attitude de M. Bidard de La Noë, affectant de ne tenir aucun compte des témoignages en question et refusant, en quelque sorte furieusement, de prendre en considération, étant donnée la valeur de ces témoignages, la demande de mise en liberté que Me Feillard, l’avocat de l’ingénieur Pierre, venait de lui présenter, au bénéfice de son client ; j’ai rapporté également la singulière déclaration du procureur de la République, M. Guilemard [Guilmard] : « Quand même toute la ville de Morlaix viendrait affirmer qu’elle a vu Cadiou le 31, je ne le croirais pas !… »
Ce que je n’ai pas dit, c’est que, depuis plusieurs jours, les témoins qui entrent dans le cabinet du juge d’instruction, en sortent presque toujours avec des figures égarées, comme s’ils étaient terrorisés, avec la pauvre face hagarde, par exemple de Mme Juzeau, la mère de la bonne de l’ingénieur Pierre, convoquée d’urgence par M. Bidard de La Noé, et qui s’écriait, effarée, les bras levés, quelques instants après : Qu’est-ce qu’il voulait que j’lui dise, cet homme, puisque je sais rien de rien.
Que dit l’accusé ? Rien, il attend les événements.
Une femme s’agite
Dans sa geôle, l’accusé Pierre déclare simplement, parait-il, qu’il attend son heure, et alors, dit-il, tout s’éclaircira.
Pourquoi ne parle-t-il pas dès maintenant. Qu’attend-il ? Quelle force occulte le bâillonne, alors que les témoins Nicolas, Cabon et Caramour ayant affirmé avoir vu Cadiou le 31 décembre, lui fournissent une si belle occasion de libérer à la fois sa conscience et son corps ; de recouvrer ainsi, sur-le-champ, toute sa liberté ?
A sa mère, qui ne doute pas de lui, elle, la pauvre femme, il s’est contenté de répondre Je n’ai jamais eu de chance, tu le sais.
Il est innocent, il le proclame et, se posant ainsi en victime volontaire, il attend son heure.
Quelle heure où sonnera-t-elle et quand ?
Mais alors, dans ce cas, on est vraiment en droit de se demander les raisons de ce sacrifice, aussi mystérieuses que semblent l’être les raisons du Parquet de Brest, à vouloir que dans l’affaire de la Grand Palud, (je ne dis pas l’assassinat), lui seul, Pierre, soit le coupable ?
Pour qui se sacrifierait-il ainsi, cet innocent, aussi largement ?
Pour un homme, une femme, ou encore, pour mieux assurer le triomphe et l’assouvissement d’une vengeance éloignée, peut-être, mais plus éclatante ? Tout est possible et supposable à l’heure présente, dans ce drame qui apparait, jusqu’à ce jour, si extraordinairement incompréhensible, si extravagant !
Quoi qu’il en soit, pendant que l’ingénieur Pierre se tait, une femme s’agite. C’est Mme Cadiou, la veuve, qui vient de se porter partie civile, et ce, juste au moment précis où tout porte à croire que l’accusé est peut-être innocent.
Désormais, quoi qu’il arrive, Mme Cadiou ne pourra plus être entendue sous la foi du serment…
Quand j’ai quitté Morlaix, la pittoresque petite ville bretonne, dévalant par tant d’interminables escaliers de granit, sous l’immense viaduc de 58 mètres de hauteur qui la surplombe, et dont chacune des marches archi-usées de ces escaliers, semble servir de promenoir ordinaire à de curieux chats tricolores, noirs, jaunes et blancs, j’ai appris que, durant l’après-midi, une fraction de la police mobile de Paris avait enquêté minutieusement dans différents quartiers.
Cela prouverait peut-être que M. le juge d’instruction Bidard de La Noë se serait enfin ému de certains bruits qui ont couru, ces temps derniers, avec beaucoup de persistance, à savoir que ainsi que je le rapportais hier, le maître de la Grand’- Palud pourrait très bien avoir trouvé la mort autre part qu’au coin d’un petit bois. Cela prouverait aussi que malgré le succès plutôt relatif qu’il a remporté jusqu’à ce jour, M. Bidard de La Noë ne songe pas encore, comme nombre de gens le supposaient, à passer la main à un autre juge d’instruction.
Sans doute, les cauchemars horrifiants qui le hantaient ces jours derniers, ont disparu.
Prochainement, je dirai ce que, aux lieu et place du Parquet de Brest, certains juges auraient cru devoir faire, aussitôt la déposition de l’ineffable Mme Camille, somnambule à Nancy, et en représentation à Brest, il n’y a pas longtemps.
FOURVIERE.
L’AFFAIRE CADIOU
LE JUGE SE JUSTIFIE
La présence de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre pose plusieurs points d’interrogation
BREST, 7 mars.
Le juge d’instruction de Brest, M. Bidard de La Noé, a entendu hier M. Nicolas juge au tribunal de commerce, qui est, comme nous l’avons dit, le principal témoin affirmant In présence de M. Cadiou
à Morlaix le 31 décembre.
M. Nicolas lui a exposé les raisons et les points de repère qui lui permettent d’affirmer maintenant avec certitude la date de celte rencontre, qu’il n’avait d’abord avouée qu’avec hésitation.
Ce témoignage soulève deux questions troublantes :
1° SI M. Cadiou était le 31 décembre à Morlaix, preuve qu’il n’avait pas été tué le 30 à la Grand Palud, il a passé la nuit du 30 au 31 quelque part. Ou Malgré une enquête très serrée, il a été impossible de trouver l’endroit où il aurait passé la nuit.
Le témoignage de M. Nicolas ne concorde pas avec les témoignages des autres témoins, qui affirment, comme lui, avoir va M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre. M. Nicolas dit avoir rencontré M. Cadiou à la gare de Morlaix à 6 heures du soir : or, M. et Mme Buron expliquent avec des points de repère d’une égale précision, l’y avoir vu à 3 heures et demie. Or, il est impossible que M. Cadiou ait séjourné deux heures et demie dans cette gare dont le personnel, qui le connaissait, déclare ne l’avoir pas vu-ou remarqué ce jour-là.
Ces deux raisons paraissent être celles pour lesquelles M. Bidard de La Noë se refuse à considérer jusqu’ici la présence de M. Cadiou le 31 à Morlaix, comme un fait irréfutablement établi. Ce que considèrent au contraire les inspecteurs de la 13 brigade mobile.
A l’opposé, la visite de M. Cadiou le 30, entre 10 et 11 heures du matin, à l’usine de la Grand’Palud, bénéficie de témoignages absolument concordants. Les témoins qui l’établissent : Mme Léost, sa femme de ménage, Delorys, chauffeur ; Yvinec chauffeur adjoint; Bignard, contremaître de l’usine ; Monbilhon, autre chauffeur M. Bonnefoy, fermier de la Grand’Palud, le jeune berger Goulhen [Boulben], Mme Kernemeur [Quemeneur], aubergiste, sont d’accord sur les heures de cette visite, le chemin suivi par l’ingénieur et la manière dont il était vêtu.
La présence de M. Cadiou le 30 au matin à la Grand Palud, n’empêche en rien qu’il ait pu se trouver le 31 à Morlaix. Mais ce dernier fait doit être établi plus formellement et les contradictions qu’il soulève résolues, pour que l’hypothèse de l’assassinat de M. Cadiou le 30 à la Grand Palud puisse être officiellement et définitivement abandonnée par le Parquet.
Telle est la réponse officieuse de M. Bidard de La Noë aux critiques formulées quant à la manière dont il conduit son instruction.
Étrange lettre d’un postier
BREST, 7 mars. Le voyageur de commerce, M. Thévenot, qui a vu, étant à l’usine de la Grand’Palud, l’ingénieur Pierre s’exercer à tirer avec un revolver de 6 millimètres, est arrivé ce soir et va être entendu par le juge d’instruction.
Me Feillard, avocat de M. Pierre, a eu communication d’une lettre que vient de recevoir l’ingénieur. Cette lettre est signée Boulier, facteur receveur des postes à Blincourt (Oise). Le signataire regrette que le secret professionnel lui interdise de proclamer l’innocence de M. Pierre et en même temps d’empêcher une erreur judiciaire dans l’affaire Cadiou.
9 mars 1914 – p. 3 et 4
LE MYSTÈRE DE LA GRAND’PALUD
INCOHÉRENCE ET DÉSARROI
Voilà ce qui caractérise l’enquête du juge instructeur
(De notre envoyé spécial)
Brest, 8 mars.
M. Bidard de La Noë est, parait-il, tout à fait content de sa journée de samedi, Mme Zaccone, rentière à Morlaix, et parente, par alliance, de M. Cadiou, lui a affirmé n’avoir pas vu une seule fois, ce dernier à Morlaix depuis la date du 25 décembre : « S’il était revenu à Morlaix depuis, il m’aurait rendu visite certainement a-t-elle ajouté. Cela ne prouve pas que le défunt ne soit pas revenu dans la ville, cela n’infirme en rien les témoignages des gens qui l’ont vu à Morlaix bien vivant les 30, S1 décembre et même le 1er janvier.
N’importe, M. Bidard est fort satisfait de ce renseignement, qui corrobore si bien sa version, à savoir qu’à ces dates, M. Cadiou était déjà mort et enfoui dans le petit bois de Landerneau, proche de l’usine de la Grand Palud.
Mais, voici que de l’Oise, une lettre vient de parvenir à l’accusé ; elle émane d’un facteur : Monsieur l’ingénieur, écrit cet homme, il est regrettable que le secret professionnel m’empêche de fournir à votre défenseur des précisions qui lui permettraient de faire éclater l’erreur dont je vous crois victime, Croyez-moi votre tout dévoué : Boulier, facteur-receveur des postes, à Blincourt (Oise).
Le secret professionnel de ce facteur laisse rêveur. Ce Bourlier [Boulier] existe-t-il seulement ? Nous le saurons sous peu, sans doute, car M. Bidard de La Noé a dû faire diligence pour le savoir, et au cas où ce facteur existerait, le devoir du juge est de le faire convoquer à Brest, dans le plus bref délai.
Il a bien fait venir de Nancy, cette si clairvoyante Mme Camille, laquelle apparait dans cette tragédie macabre, sous les traits d’un deus ex machina en jupons, extravagant.
Quelle femme précieuse !
Avec quelle rapidité, quelle précision, elle a désigné l’endroit où était enfoui le cadavre.
Mme Saimby [Sainpy], parente des Cadiou la vient voir, elle entre aussitôt en « transes », et Mme Saimby [Sainpy], renseignée immédiatement par elle, écrit à M. Jean-Marie Cadiou, le frère du décédé.
Seul, tout seul, celui-là se dirige sans plus tarder vers le petit bois de la Grand’- Palud, et là, les renseignements de la somnambule sont si exacts qu’il n’a qu’à piquer le sol et, du premier coup, il trouve le corps de l’assassiné, tant et si vainement recherché jusqu’à ce jour. Rassuré, il envoie quérir la justice.
Quelques heures plus tard, le défunt, transporté à l’usine de la Palud, était autopsié ; on constatait qu’il avait la carotide tranchée, et que la blessure avait été faite à l’aide d’un couteau… encore que la somnambule ait déclaré nettement, au cours de sa vaticination, à Mme Saimby [Sainpy], que M. Cadiou avait été assommé d’un gros coup à droite, sur la tête.
Le gros coup » qui assomme
Quelques jours plus tard, on enterrait le cadavre dans le cimetière de Morlaix.
Pourquoi, avant de mettre en ferre le malheureux Cadiou, n’avoir pas fait confiance entièrement aux affirmations de Mme Camille !
Le gros coup qui avait si bien assommé, selon elle, feu Cadiou, était celui produit par une balle de revolver, que l’on découvrit sur la victime, au cours de la deuxième autopsie pratiquée par un médecin de Paris.
Personne, certes, n’accuse de négligence M. le docteur Rousseau, qui pratiqua la première autopsie faite à l’usine de la Grand Palud. De l’avis de gens qui se trouvaient là, jamais autopsie ne fut plus bousculée, encore que le Parquet fût présent, naturellement, sur les lieux… mais, je le répète, puisque les précisions de la voyante venaient d’être si pleinement justifiées, quant à l’endroit de l’enfouissement, pourquoi n’avoir pris garde à ce détail donné par la dame, lequel cependant avait bien son importance : le gros coup sur la tête, à droite, qui l’avait assommé net ?
Quelle hâte d’en finir au plus vite, avec cet assassiné ! On constate qu’il a la gorge tranchée, cela suffit ; qu’on l’enterre !
Tout même au moment où l’on va pratiquer la deuxième autopsie, demeure incompréhensible. Je veux parler de la lettre anonyme, adressée à M. le docteur Paul, de Paris, et qui lui parvint, à Morlaix, à l’Hôtel de l’Europe, le 15, avec le timbrage de la poste : Redon-Morlaix. Quel a été le sort de cette lettre ?
Il est très curieux, ce sort. M. le docteur Paul la reçoit, mais il refuse de la lire. Il la passe au docteur Rousseau, son collègue, qui avait pratiqué la première autopsie et M. Rousseau refuse d’en prendre connaissance. Il en sera de même du procureur de la République et du procureur général. Pourquoi, les uns comme les autres, refusent-ils de lire cette lettre, une lettre dont ils ignorent le contenu ? Avaient-ils fait le vœu, (en Bretagne, c’est le pays des vœux), de refuser tout courrier ce jour-là ? Je sais bien qu’ils disent aujourd’hui il faut croire qu’ils l’ont lue depuis, qu’elle se bornait simplement à signaler les conditions mauvaises de la première autopsie… enfin !
Quoi qu’il en soit, ces messieurs ont peut-être en tort de ne pas livrer cette lettre anonyme à la publicité, car cela permet à certaines gens d’affirmer qu’elle démontrait que l’assassinat de M. Cadiou n’était qu’un assassinat truqué, destiné à cacher peut-être… un suicide déplorable. Évidemment, ces gens-là peuvent, aussi bien que la justice, errer ; c’est fort possible, mais, une fois encore, il est bien étrange que médecins et magistrats, les uns après les autres, aient refusé de lire cette lettre, ce jour-là, et c’est bien regrettable aussi qu’ils n’aient pas cru devoir en donner connaissance textuelle au public.
Oui ou non, Mme Camille est-elle lucide ?
En attendant, l’instruction du Parquet de Brest se poursuit dans le plus complet désarroi sans relâche, M. Bidard de La Noë fait comparaitre et recomparaitre les témoins devant lui ; aussi bien ceux qui déclarent avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 30, le 31 décembre et le 1er janvier, que ceux qui affirment que le 30 ils l’ont vu à Landerneau.
Plaignons ce magistrat. Qu’il y ait eu assassinat véritable ou assassinat truqué pour masquer un suicide, sa situation n’est pas enviable.
Et, cependant, c’est bien un peu de sa faute. Il pouvait tout savoir, il ne l’a pas voulu, et il continue à ne pas le vouloir.
C’était pourtant si simple, et ce l’est encore.
Oui ou non, Mme Camille a-t-elle bien indiqué à une motte de terre près, l’endroit où reposait, dans la paix éternelle, le mort de la Grand Palud ?
Oui, c’est indiscutable !
Alors il fallait conserver Mme Camille à Brest
Donc, à l’état de veille, alors qu’elle entre en transes, comme elle le dit, cette femme est capable de tout… de tout savoir, de tout deviner !
Elle l’a prouvé, c’est un fait !
Oh ! je sais bien qu’à l’instruction, appelée en témoignage à Brest, Mme Camille a déclaré ne se point souvenir de ce qu’elle avait pu révéler à l’état de veille, à Nancy, à Mme Saimby [Sainpy], la parente des Cadiou : Réveillée, c’est fini, je ne me rappelle plus rien ! s’est-elle écriée jamais je ne me souviens d’une vision ! »
Que voulez-vous ! Moi, à la place de M. Bidard de La Noë, au lieu de renvoyer Mme Camille à ses chères visions, si fugitives, et à ses fidèles clientes de Nancy, je l’aurais gardée tranquillement à ma disposition, à Brest.
Et, dès lors, l’ayant constamment attachée à mes côtés, et lui ayant enjoint formellement d’entrer en transes, j’aurais fait défiler devant elle la famille et les amis intimes du mort, aussi bien que les amis et les proches de l’accusé, et, naturellement, bien entendu, l’ingénieur Pierre, l’accusé. Elle aurait lu la pensée de tous ces gens, pendant que je les interrogeais (puisque cela lui est si facile, c’est son métier) … et, vingt-quatre heures plus tard mon instruction était bel et bien close. J’étais fixé !
Et si Mme Camille s’y était refusée ? direz-vous.
Cela ne m’aurait guère gêné, je vous promets.
En vertu de mon pouvoir discrétionnaire, je lui aurais dit simplement ceci :
Croyez, chère madame, à tous mes regrets ; mais si vous ne voulez pas vous mettre en état de veille, pour faire triompher la vérité, en cette affaire, je vais être forcé de vous mettre, pour quelque temps… en état d’arrestation.
FOURVIERE.
L’affaire Cadiou
Le juge d’instruction entendra de nouveaux témoins
BREST, 8 mars. En présence des témoignages de plusieurs personnes, qui ont vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix, M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, va tâcher de reconstituer tout l’emploi du temps de M. Cadiou avant sa disparition.
Il commencera demain par entendre les deux sœurs de la victime, M. Cadiou avait été leur rendre visite le 27, à Cléder, localité située à 33 kilomètres de Morlaix.
Pendant ce temps, le dossier sera vraisemblablement envoyé au Parquet général à Rennes, lequel le transmettra à la Chambre des mises en accusation, appelée à statuer sur la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre.
10 mars 1914 – p. 1 et 3
L’AFFAIRE CADIOU
On épilogue sur une date
Confrontation émouvante
BREST, 9 mars, L’enquête de M. Bidard de La Noé, presque exclusivement orientée maintenant vers la piste de Morlaix, à la suite du bruit fait autour de la déposition de M. Nicolas, a abouti jusqu’ici à ce résultat inattendu de prouver la venue de M. Cadiou à Morlaix le 27 décembre, sans établir formellement qu’il y est revenu Je 31.
Si l’on tient compte que, pendant plus de deux mois, M. Nicolas hésita à fixer ses souvenirs entre ces deux dates, avant de se décider pour la seconde, il est permis de se demander s’il y a lieu d’accorder à sa deuxième version le crédit que lui donnèrent les journaux tous ces derniers jours.
Entendu hier après-midi par M. Bidard de La Noé, Bossard, l’ancien gardien de la Grand Palud, lui a déclaré que, le 27 décembre, à sept heures quinze du soir, a avait vu M. Cadiou qui descendait du train venant de Morlaix. Il a pu prouver son dire par d’autres témoignages, Ceux-ci établissent formellement le voyage de M. Cadiou à Morlaix le 27 décembre.
Le juge d’instruction, qui veut établir l’emploi complet du temps du directeur de la Grand Palud, s’est également occupé de la journée du 28 décembre. Il a entendu Mlle Francine Cam, employée chez un pâtissier de Morlaix, qui lui a dit que ce jour-là, vers neuf heures du matin, M. Cadiou vint lui acheter des gâteaux. M. Lobolloch, de Landerneau, a infirmé cette déposition en déclarant qu’à neuf heures quarante-six, il avait pris le train à Landerneau, en compagnie de M. Cadiou, qui se rendait à Cléder.
La déclaration de M. Lobolloch a été confirmée par celle des deux sœurs de M. Cadiou, qui habitent Cléder, sur la ligne de Morlaix à Saint-Pol, et qui ont déclaré avoir reçu ce jour-là la visite de leur frère, qui leur fit connaitre son intention de se rendre à Paris le 31.
Le frère de M. Cadiou en face de l’ingénieur
Le juge d’instruction a encore confronté hier M Jean-Marie Cadiou, frère de l’assassiné, avec l’ingénieur Pierre, Cette confrontation mouvementée n duré plus d’une heure : elle sera d’ailleurs renouvelée.
M. Pierre a reconnu comme exactes les dépositions faites par M. Jean-Marie Cadiou dans ses interrogatoires des 20 janvier et 4 février ; mais il a opposé des dénégations formelles à toutes ses accusations, basées sur des déductions plutôt que sur des faits,
M. Cadiou, qui s’est montré très véhément dans ses accusations, a vivement poussé l’ingénieur
Vous vous êtes conduit de façon abominable avec mon frère. Vous mentez, mentez aujourd’hui, comme vous avez toujours menti. Quand on est employé dans une maison et que l’on se livre aux dénonciations infamantes qui sont votre œuvre, on est capable de tout.
Comme Pierre ripostait qu’il aurait beaucoup de choses à dire, M. Cadiou ajouta :
Eh bien ces choses que vous prétendez savoir, il faut les dire. Nous ne demandons que cela. Nous ne cherchons que la vérité, vous ne les dites pas, ces choses, parce que vous laissez planer un doute, dans l’espoir de nous salir encore, Je vous forcerai à avouer, crie M. Cadiou, le jour où j’arriverai avec une preuve éclatante. Vous mentirez encore, mais je serai inlassable. Je vous aurai ! j’aurai votre aveu.
Pierre a protesté contre ces accusations passionnées, qui n’ont pas été cependant sans l’émouvoir en retournant dans la geôle, il était encore d’une pâleur de linge.
Une conversation étrange
BREST, 9 mars. Au cours de sa déposition devant le juge d’instruction, M. Bossard, gardien de l’usine de la Grand Palud, a déclaré que, le 27 décembre, il était à Landerneau et causait avec M. Marcou, employé à l’usine. Ils parlèrent de l’établissement. Ce dernier fui aurait tenu les propos suivants : Il y aura bientôt du changement dans l’usine ; l’ingénieur Pierre prendra la direction et je serai nommé contremaitre à la place de Bignard. »
LE MYSTÈRE DE LA GRAND’PALUD
Allons-nous tout savoir ?
M. Sébille contre les sibylles Fera-t-il parler la pythonisse ?
Mme Cadiou entre en scène
Il y a dans la vie d’un journaliste, des constatations qui font parfois plaisir. C’est quand il commence à croire qu’il ne s’est pas trop trompé dans ses suppositions.
Or, je constate aujourd’hui qui mes doutes, quant à la sincérité des visions de Mme Camille, somnambule à Nancy, doutes que j’ai exprimés nettement, dès le premier jour de mon enquête sur le mystère de la Grand Palud, sont partagés par quelqu’un de particulièrement autorisé pour avoir voix au chapitre, en l’occasion.
Celui-là, c’est M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires au ministère de l’Intérieur, lequel, d’ailleurs, alors qu’il faisait fonctions de chef de la Sûreté à Lyon, fit montre d’une perspicacité absolument remarquable, au cours d’une affaire de voyantes, des plus compliquées.
Sur quinze rusées pythonisses, qu’il fit arrêter, un beau matin, au moment même où ces dames s’apprêtaient à boire leur café, un café dont le marc devait servir, sans doute, dans la journée, à tirer la bonne aventure… et surtout des pièces de cent sous de la poche de leurs gogos de clients, M. Sébille en fit condamner, par la suite, sept ou huit.
Conséquemment, si je ne m’abuse, Mme Camille n’a qu’à bien se tenir en « transes et à évoquer plus que jamais, avec frénésie, ses meilleurs esprits familiers,
Il faudra qu’elle se souvienne de ses plus obscures visions… ou qu’elle dise pourquoi !
M. Sébille ne m’a point fait de confidences particulières, mais je suis persuadé que s’il prend à cœur, comme je le crois, de… magnétiser à fond Mme Camille, il sera peut-être surpris de la quantité de renseignements très intéressants qui lui seront révélés, ce jour-là.
Pour commencer, et en attendent, M. Sébille a repris l’enquête un instant abandonnée de la piste de Morlaix, que, dans l’Éclair de samedi dernier, je signalais, comme pouvant aboutir à prouver que l’infortune Cadiou peut avoir trouvé la mort, plutôt à Morlaix que dans le petit bois de la Grand Palud.
Si la nouvelle enquête est la bonne … Des empreintes ont-elles été prises ?
Il ne faut préjuger de rien, surtout dans une histoire aussi mystérieusement embrouillée que celle-ci. Mais que, demain, il soit prouvé, par la nouvelle enquête de M. Sebille, que M. Cadiou n’a pas été tué dans le petit bois où son corps a été si facilement retrouvé, du coup l’instruction menée par M. Bidard de La Noë apparaitra comme le plus lamentable des fiascos judiciaires qu’on puisse imaginer.
Alors, on pourra tout supposer… tout même un suicide ce suicide auquel tant de gens dans le pays apportent créance absolue. A ce propos, on me demande si le Parquet a cru devoir faire prendre, le jour même, sur le lieu du crime et dans les environs, les empreintes des pas qui, forcément, devaient se trouver sur le sol ou sur la neige, au cas où de la neige recouvrait ce sol à cette date.
Si ces empreintes ont été prises, les a-t-on opposées aux bottes ou aux souliers de l’accusé Pierre ? Dans de moindres constatations judiciaires, cela se fait je dirai même que c’est l’enfance de l’art en matière d’instruction criminelle.
Toujours la lettre anonyme
Quoi qu’il en soit, l’affaire nous paraît reprise avec beaucoup moins de parti pris que par le passé.
M. Charles, le très avisé envoyé spécial de notre excellent confrère de Rennes, M. Delahaye, directeur du Nouvelliste de Bretagne, et que ce dernier, très obligeamment, a mis à ma disposition ces jours derniers, m’apprend que les recherches faites par la brigade mobile de Rennes, dans le but de découvrir l’auteur de la fameuse lettre anonyme, reçue par M. le docteur Paul, au moment où il allait procéder à la deuxième autopsie, viennent d’être couronnées de succès.
Tant mieux, car, dans ces conditions, nous connaitrons sous peu la teneur de cette épitre, dont refusèrent de prendre connaissance, les uns après les autres, M. le docteur Paul, son collègue M. le docteur Rousseau, et même le procureur de la République et le procureur général, qui la repoussèrent même avec une telle horreur, que l’on pouvait croire à ce moment qu’ils la supposaient receler, sous son enveloppe sinistre, timbrée Redon-Morlaix, le redoutable poison des Borgia.
Donc, bon espoir. Demain, ce soir, qui sait ? nous saurons tout… ou, à peu près… de l’assassinat ou du suicide.
Mme Cadiou va accuser formellement
Un détail. En réponse, sans doute, à l’étonnement que je manifestais, avant-hier, dans l’Éclair, au sujet de la décision prise assez tardivement par Mme Cadiou, de se porter partie civile, cela, juste au moment où les témoignages de témoins laissaient à envisager l’innocence de l’ingénieur Pierre, un ami de Mme Cadiou (on croit que c’est le même ami qui lui conseilla, dès le dé but, de porter plainte contre inconnu), un ami, dis-je, de Mme Cadiou, a donné de cette décision l’explication suivante :
Mme Cadiou s’est portée partie civile, dit-il, contre X…, au moment où des ennemis des Cadiou répandaient dans le public des rumeurs défavorables à cette famille. La veuve de la victime entendait avoir le droit de suivre de très près l’instruction judiciaire et d’intervenir, le cas échéant, en accusant formellement telle ou telle personne.
Pour pouvoir prendre connaissance du dossier, il était indispensable que cette formalité fût remplie. Or, comment être tenu au courant sans examiner ce dossier ?»
Le désir de Mme Cadiou est aussi naturel que respectable.
Pour accuser quelqu’un, surtout formellement, il est bon d’être en tous points parfaitement renseigné.
C’est Me Fleys, du barreau de Paris, qui est chargé des intérêts de Mme Cadiou, laquelle, ce soir ou demain, va être convoquée par le juge d’instruction.
Qui Mme Cadiou va-t-elle accuser formellement ?
Allons-nous, enfin tout savoir ?
FOURVIERE.
M. Bourlier [Boulier], le facteur de Blincourt (Oise), interviewé au sujet de la lettre qu’il a adressée à l’ingénieur Pierre, a déclaré qu’il ne parlerait que si le juge d’instruction de Brest le convoquait. On ajoute peu de créance à ses dires, qui paraissent fantaisistes. Il a déclaré, en outre, qu’il ne connait l’affaire, que d’après les récits des journaux. Enfin, tout est possible dans ce drame embrouillé.
11 mars 1914 – p. 3 et 4
L’ingénieur est-il coupable ?
Deux témoins l’innocentent un autre se rétracte
M. Cadiou a été vu, sans erreur possible, le 1er janvier, à Saint-Pol-de-Léon
(De notre envoyé spécial) Brest, le 10 mars.
Dans la presse parisienne, l’Éclair, le premier, a annoncé qu’à la suite des trop nombreux errements de l’instruction de M. Bidard de La Noé. M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires, avait été envoyé d’office à Brest, et ensuite à Rennes.
Arrivé dimanche, dans cette dernière ville, M. Sébille, au cours d’une longue conférence avec M. Pledy, procureur général, lui a déclaré que, pour coordonner les recherches, tout était à recommencer,
Donc, selon le contrôleur général des recherches, l’instruction de M. Bidard de La Noë aurait fait, jusqu’alors, fausse route lamentablement.
Et cependant (comprenez si vous pouvez), c’est à M. Bidard de La Noë que le Parquet vient de confier la direction entière de la nouvelle enquête.
Dans la nuit de lundi, M. Sébille a dû reprendre le train pour Paris.
On a lu hier, dans l’Éclair, la confrontation de l’ingénieur Pierre avec le frère du défunt, M. Jean-Marie Cadiou. Que ressort- il de cette confrontation ?
Rien !
M. Jean-Marie Cadiou s’est borné à invectiver violemment l’ingénieur Pierre, et voilà tout.
Menacer n’est pas prouver.
L’accusé est-il coupable ? C’est possible. Il a tort, sans doute, de se montrer si énigmatique, de se borner à dire « Je suis innocent et d’ajouter qu’il attend son heure ; mais est-ce une raison, parce qu’il ne donne pas la clef du mystère (qu’il ne possède peut-être pas), ou parce qu’il ne donne pas le nom de l’assassin du défunt, pour le déclarer assassin d’emblée.
L’ingénieur Pierre bénéficie de deux témoignages et d’une rétractation de témoignage
Dans tous les cas, dans la seule journée d’hier, il a bénéficié de deux déclarations, bien faites pour convaincre de son innocence, et aussi d’une rétractation formelle d’un témoin à charge important.
Hier, M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice de Morlaix, est venu déclarer au Parquet de Morlaix que le 1er janvier, il a vu, salué M. Cadiou en revenant de la gare de Saint-Pol-de-Léon, et lui a parlé. Il était revêtu du « complet cycliste qu’il portait le jour où son cadavre fut retrouvé dans le petit bois de la Grand Palud. Bonjour, monsieur Le Gall, fit Cadiou, en l’apercevant.
Bonjour, monsieur Cadiou, répondit le témoin.
Quel est ce monsieur, demanda le fils de M. Le Gall, qui accompagnait son père.
Et M. Le Gall de répondre :
C’est M. Cadiou, l’ancien avoué de Morlaix.
M. Le Gall fils, élève à l’École navale de Bordeaux, a donc vu, naturellement, lui aussi, M. Cadiou, et aussi l’ont vu M. Graff et Mile Graff, sa fille, fiancée du jeune homme, qui accompagnaient à la gare MM. Le Gall.
La date du 1er janvier ne peut être contestée, car ce jour-là, 1er janvier, MM. Le Gall père et fils allaient faire, à Saint-Pol-de-Léon, leurs visites de nouvelle année.
Ainsi, au témoignage de M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, lequel affirme avoir vu et salué Cadiou le 31 décembre ; aux témoignages de M. Baron, vétérinaire, et de Mme Baron, qui affirment, tous les deux, ayant voyagé le 31 décembre, avoir rencontré ce jour-là M. Cadiou, en gare de Morlaix; au témoignage de M. Cabon, facteur télégraphiste, et de M. Caramour, adjudant de pompiers, déclarant, eux, avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier, vers neuf heures du matin, viennent, aujourd’hui, s’ajouter les témoignages précis, irréfutables, de M. Le Gall, lequel, près le mur de la gare de Saint- Pol-de-Léon, rencontre, salue M. Cadiou et échange quelques paroles avec lui, le 1er janvier, au moment où il va, avec son fils, rentrer à Morlaix, à 7 heures du soir.
Eh bien malgré tout, M. Bidard de La Noë continue à affirmer que M. Cadiou a été assassiné le 30 décembre.
Un sosie ! laisse-t-il toujours à entendre.
Mais alors, ce sosie se trouve donc partout, Bien mieux, quand des amis ou des connaissances de Cadiou l’interpellent au passage, il répond, comme s’il était le véritable Cadiou : Bonjour un Tel ! » Il pousse la fantaisie, ce sosie, jusqu’à revêtir le costume cycliste que portait le défunt le jour de sa mort.
Chose curieuse, quand le Parquet le fait rechercher les meilleurs policiers ne le rencontrent jamais.
Passons !…
Le témoin à charge Bonnefoy
Arrivons au témoin à charge, qui vient de se rétracter, à ce M. Bonnefoy, dont la bonne foi a été si singulièrement surprise en l’occasion.
Il est fermier à la Grand’Palud, et c’est lui qui affirma avoir vu, le 30 décembre, entre onze heures et midi. M. Cadiou et l’ingénieur Pierre (retenez bien cette déposition), se diriger vers le petit bois où, plus tard, on devait retrouver le cadavre de M. Cadiou.
Eh bien voici que M. Bonnefoy se rétracte aujourd’hui formellement. Il ne pouvait, du reste guère faire autrement, puisque, à cette date, et à l’heure dite, il se trouvait, non point à la Grand Palud, mais… à Landerneau, où tous les gens du pays l’ont vu, menant des étalons qui devaient prendre part aux opérations de la remonte du 30 décembre.
Ce soir ou demain matin, M. Bidard de La Noé va interroger à nouveau M. Bonnefoy, lequel se montre excessivement ému de son erreur.
Mais ce qu’on attend avec impatience, dans le pays, c’est la comparution de Mme. Cadiou devant le juge d’instruction.
Sommes-nous à la veille d’un coup de théâtre ?
Ces jours derniers, des bruits circulaient à propos d’une assurance sur la vie. Mais ces propos demandent à être contrôlés… On dit tant de choses qui, le lendemain, sont démenties ! ….
Attendons.
FOURVIERE.
L’affaire Cadiou
Le fermier Bonnefoy précise sa rétractation BREST, 10 mars. Dans sa déposition, le fermier Bonnefoy a dit qu’il avait vu M. Cadiou non pas le 30 décembre, mais le 31, vers neuf heures du matin. A ce moment, M. Cadiou rentrait à l’usine.
Le 31 également, à onze heures du matin, il a aperçu deux personnes vêtues de pèlerines, se diriger vers le moulin. Il a eu l’impression que ce pouvaient être M. Cadiou et M. Pierre, mais il ne peut l’affirmer.
Une nouvelle piste
Le mystère est loin d’être éclairci. Plusieurs nouveaux témoins déclarent avoir vu le directeur de la Grand Palud à Morlaix, le 1er janvier. On affirme que la bicyclette de M. Cadiou n’a pas été retrouvée à son domicile, et d’autre part, on apprend que, le 1er janvier, à 7 heures du soir, un voyageur ressemblant étrangement à M. Cadiou, fit enregistrer à Saint-Pol-de-Léon une bicyclette pour Rennes. On délivra au voyageur un billet de première classe de demi-tarif, billet dont M. Cadiou se servait dans tous ses voyages.
12 mars 1914 – p. 3 et 4
LE MYSTÈRE DE LA GRAND-PALUD
Bonne journée pour l’ingénieur
Le revolver qu’il possédait n’aurait pas pu tirer la balle qui tua M. Cadiou ?
(De notre correspondant particulier)
LANDERNEAU, 10 mars. – A bien considérer les choses, l’instruction avait relevé jusqu’ici plus de faits à la charge de l’ingénieur Pierre qu’en sa faveur.
Nous avons montré au jour le jour, comment les dépositions de témoins, invoquées le plus bruyamment à sa décharge, s’accompagnaient toutes de doutes ou d’à-côtés, qui ne permettaient d’en tenir compte que sous la réserve d’un plus ample contrôle.
Ainsi en allait-il, et continue-t-il d’en aller pour les témoins qui signalent la présence de M. Cadiou à Morlaix et à Saint- Pol-de-Léon, les 31 décembre et 1er janvier ; les premiers se contredisant sur l’heure de sa présence à la gare de Morlaix, le dernier affirmant que M. Cadiou avait avec lui une bicyclette, restée et retrouvée depuis lors à la Grand’Palud.
Même la rétractation du fermier Bonnefoy ne détruisait pas les présomptions contre l’ingénieur, huit autres témoins ayant affirmé avec lui avoir vu M. Cadiou à la Grand’Palud, le 30 décembre au matin, avec Pierre ; ou allant le retrouver ; ou en revenant.
Une charge qui était accablante
Mais la grande charge contre l’ingénieur Pierre ; le fait matériel qui avait paru un moment l’accabler, et que l’on pouvait encore tenir hier matin, en l’état de l’enquête, comme formellement établi, c’était l’histoire du revolver.
M. Cadiou avait été tué à bout portant d’une balle de revolver de 6 mm., à chemise de cuivre, tirée dans la nuque. L’ingénieur Pierre possédait un revolver de 6 mm., tirant des projectiles identiques, d’après plusieurs témoignages. Interrogé à propos de ce revolver, l’ingénieur Pierre avait fourni volontairement une fausse indication sur sa date d’achat ; il avait déclaré l’avoir vendu dans des circonstances extraordinaires, à un inconnu qui n’avait pas été retrouvé, et à une date après laquelle d’autres témoignages établissaient que l’ingénieur était encore possesseur de cette arme. Pourquoi, dans quel but, dans quel intérêt Pierre es- savait-il d’égarer la justice à ce propos ? La réponse venait toute seule.
Or, voici que cette charge écrasante serait basée seulement sur une erreur, à en croire une rumeur sensationnelle qui court la région cet après-midi.
Autour d’une balle
Le revolver de l’ingénieur Pierre, du type Velo-Dog Hammerless à barillet allongé, tirait, et pouvait seulement tirer, des cartouches extra longues à projectiles revêtus de cuivre rouge du diamètre exact de 6 mm. Le calibre et le chambrage du revolver entrainaient le type de la balle.
On annonce aujourd’hui que c’est par erreur que la balle retirée du cou de M. Cadiou a été affirmée être d’un diamètre de 6 mm. et revêtue de cuivre rouge.
Celle-ci serait en réalité du calibre de 6 mm. 35 et à revêtement de nickel.
La confirmation de ce fait prouverait que cette balle n’a pu être tirée avec le revolver de l’ingénieur.
Les balles à revêtement de nickel et du calibre de 6 mm. 35 sont uniquement employées dans les cartouches de ce calibre spéciales pour pistolets automatiques.
Seuls peuvent les tirer tous les pistolets automatiques de ce calibre et quelques revolvers (peu répandus) spécialement calibrés et qui deviennent dès lors impropres à tirer la cartouche allongée de 6 mm. à balle de cuivre rouge.
Non seulement le revolver de l’ingénieur Pierre n’a pu tirer une balle de 6 m. 35 à chemise de nickel. Mais l’ingénieur Pierre ne possédait pas d’autre arme qui pouvait tirer cette balle.
On voit toute l’importance de ce fait s’il est prouvé vraiment que M. Cadiou a été tué par une balle nickelée de 6mm. 35.
Une telle erreur a-t-elle été possible ? Nous sauvegardons la possibilité d’une erreur dans le nouveau signalement fourni de la balle qui tua M. Cadiou.
Celle que l’on affirme aujourd’hui s’être produite dans ce signalement serait en effet extraordinaire, inexplicable, presque impossible à admettre avoir été commise de bonne foi. Ou alors il faudrait que ses auteurs aient été d’une ignorance absolue et en même temps d’une négligence invraisemblable à essayer de remédier à cette ignorance.
Sans doute, les projectiles de 6 mm. 35 et de 6 mm. sont d’une taille assez voisine pour qu’on puisse les confondre. Même après les avoir mensurés, il est des cas où le doute peut subsister sur leur diamètre originel, si l’on songe aux déformations subies par le projectile qui a dû parcourir « à force » le canon d’une arme de poche rayée.
Mais il n’est pas un magistrat, pas un commissaire de police pas un citoyen ayant été amené à s’occuper d’armurerie à un moment quelconque de sa vie, qui ne sache que les projectiles à revêtement de nickel sont de 6 mm. 35 et ceux à revête- ment de cuivre de 6 mm.
Comment M. Bidard de La Noë aurait-il pu, pendant près d’un mois laisser se prolonger ainsi une erreur qui faisait une charge, pour Pierre, de ce qui était un témoignage formel en sa faveur ?
Comment les témoins, les inspecteurs de la police mobile, l’armurier de Landerneau, auxquels il a fait voir le projectile extrait du cou de M. Cadiou, pouvaient-ils ne pas relever son erreur ?
Comment M. Bidard de La Noë, enfin, n’a-t-il pas soumis cette halle à une expertise officielle d’armurier Quand on ignore tout d’une question pourtant courante pour les juges d’instruction au criminel on fait appel aux compétences. Que diable !
Était-ce l’acheteur du revolver de l’ingénieur ?
La précision nouvelle qui est fournie sur le calibre de la balle qui tua M. Cadiou suffirait (si elle est confirmée) à mettre hors cause le revolver de 6 mm. de l’ingénieur Pierre.
Il serait dès lors sans intérêt au point de vue des charges qu’il ait réellement vendu celui-ci à un voyageur de commerce. La preuve de ce fait ne conserve que l’intérêt encore indéniable d’établir que l’ingénieur n’a pas menti.
Or, ce voyageur de commerce serait retrouvé.
Il serait le représentant d’une maison d’Huile et de Savon de Pré-en-Pail. Il se nommerait Meslay. Son silence depuis qu’il a été mis en cause, s’expliquerait par sa présence ou son éloignement en Amérique du Sud.
Avant son départ, M. Meslay aurait soumis ce revolver à un armurier de Janzé, M. Simon, pour en vérifier le fonctionnement… « car le cran de sûreté fonctionnait mal ». Meslay ajouta avoir acheté cette arme 15 ou 18 fr. à un propriétaire de Landerneau qu’il ne connaissait pas.
Tout ceci confirmerait les déclarations (qui avaient paru si extraordinaires au premier moment), de l’ingénieur.
De plus, le signalement de l’arme, d’après M. Simon, est le même que celui du revolver de 6 mm. vendu à l’ingénieur Pierre par l’armurier de Landerneau, que l’on connaît.
Mais cette seconde histoire, elle aussi, est-elle bien exacte ?
L’affaire Cadiou
Que faut-il croire ?
A la dernière heure, l’Agence Havas nous communique la dépêche suivante, qui tendrait à prouver que la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou est bien du calibre de 6 millimètres. Les charges contre l’ingénieur Pierre subsisteraient donc. Voici cette dépêche :
BREST, 11 mars. On a dit que la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou, lors de la seconde autopsie, était une balle blindée de nickel, pour browning de 6 millimètres 35, et que l’ingénieur Pierre n’avait en sa possession qu’un revolver de 6 millimètres, avec lequel le projectile ne pouvait être tiré.
On peut affirmer aujourd’hui que la balle qui a tué M. Cadiou est une balle ordinaire de 6 millimètres, avec chemise de cuivre ; la trace rouge de cuivre se remarque encore sur le projectile très aplati retrouvé à l’autopsie.
Le revolver que M. Pierre a acheté chez l’armurier Marie, de Landerneau, tirait une balle semblable.
L’ingénieur a dit qu’il avait vendu son arme à un voyageur de commerce, en mars 1913, alors que l’armurier Marie continue d’affirmer que M. Pierre la lui acheta au mois de mai suivant.
Ce voyageur parait être M. Meslay, représentant d’une maison de Prez-en-Pail (Mayenne).
Les indications fournies par M. Pierre, relativement à la vente de son arme, sont exactes, quant à la profession de l’acheteur et au prix de vente, mais M. Meslay, qui voyage actuellement dans l’Orne, et non en Amérique du Sud, comme on l’a dit, place son achat en janvier 1912.
13 mars 1914 – p. 3 et 4
L’AFFAIRE CADIOU
Le cas « Brossard » [Bossard]
L’attitude singulière du contremaître vient encore compliquer l’imbroglio de l’enquête
BREST, 12 mars. Aucune lumière nouvelle ne résulte des investigations poursuivies depuis dix jours sur l’affaire Cadiou. Au contraire, l’on doit douter aujourd’hui des faits qui avaient tout d’abord paru être le plus indiscutablement établis. C’est un résultat à rebours.
Il est certain que l’instruction a été me- née et continue de se poursuivre sans aucune méthode, au petit bonheur. La presse locale dirige celle-ci autant que le juge, lui imposant ses pistes et ses points de vue successifs.
L’interrogation soulevée hier à propos de la balle qui tua M. Cadiou reste entière. Balle de 6 mm. Balle de 6 mm. 35 pouvait ne pas le savoir au premier moment. Il est inadmissible que l’on ait attendu jusqu’à aujourd’hui pour confier à un armurier le soin de procéder à l’examen de ce projectile.
Un autre fait extraordinaire est la situation du juge d’instruction vis-à-vis du contremaître de l’usine de la Grand Palud, Brossard.
Brossard est le grand accusateur de l’ingénieur Pierre. M. Bidard de La Noë attache le plus grand prix à toutes ses indications.
Il suffit hier que Brossard lui ait déclaré « avoir une idée » sur l’endroit où pouvait être le revolver arme du crime, pour que M. Bidard de La Noë ne donna plus d’autre consigne à l’inspecteur de police mobile Le Mez, que d’accompagner Brossard [Bossard] dans ses recherches. Est-il besoin de dire que sa promenade dans les bois fut infructueuse, mais le Parquet paiera à Brossard sa journée.
Brossard [Bossard] aurait déclaré il y a quelques jours à des ouvriers travaillant à bord d’une péniche, et qui en ont témoigné de puis aux reporters : « Je n’aurais qu’un mot à dire pour faire remettre Pierre en liberté. »
Cependant Brossard [Bossard] rapportait dans le même temps au juge qu’un ouvrier chargé de le suppléer pendant la nuit (et partant son concurrent éventuel) avait annoncé à des tiers, avant la disparition de M. Cadiou : « Il y aura bientôt du nouveau à la Grand Palud. Pierre deviendra directeur, et moi contremaître en titre. »
Le propos serait grave si l’on avait pu retrouver celui à qui l’ouvrier Marcou l’avait tenu. Mais cela a été impossible ; Brossard [Bossard] ne peut se rappeler qui le lui a ra conté… Tandis que Marcou proteste véhémentement de sa fausseté.
Elle est bien curieuse, cette lettre de protestation adressée par Marcou à M. Bidard de La Noë.
Marcou raconte qu’entre la disparition de M. Cadiou et la découverte de son cadavre, deux gendarmes de Landerneau s’étant présentés à l’usine de la Grand’Palud, Brossard prit peur sans qu’on s’expliquât pourquoi. Craignant d’être arrêté, il s’enfuit dans les bois et n’en revint que trois heures plus tard, les gendarmes depuis longtemps partis. « Les 32 ouvriers de l’usine, écrit Marcou, se sont assez moqués de Brossard [Bossard] à cette occasion pour se rappeler le fait. »
Ne voilà-t-il pas une attitude bien étrange de la part d’un homme qui s’est improvisé depuis l’auxiliaire de la justice ?
L’affaire Cadiou
Dénonciations de l’ingénieur Pierre
Pierre a écrit trois lettres :
Dans la première, datée du 3 juin 1913, Pierre, qui ambitionnait d’entrer comme ingénieur dans une poudrerie de l’État, fit ses offres de services à M. Barral, inspecteur général des Poudres et Salpêtres. Il avait, disait-il, profité de la longue expérience de son prédécesseur allemand dans le traitement des « linters ».
Il continuait en ces termes :
Dans un autre ordre d’idées, veillez en bon Français à ce qu’une même fourniture de coton ne soit pas payée à des fournisseurs différents, J’ai été contraint par mon patron de prendre ma part dans un bénéfice illégitime. Gagnant péniblement ma vie, j’ai toujours reculé au moment de signaler le fait à M. Viellle. Je puis tout préciser, car je crois qu’il faut bien un peu se sacrifier pour sa patrie. Toute fois, je voudrais être sûr que la catastrophe ne m’atteigne pas dans mon gagne-pain. Je vous serais reconnaissant de ne pas divulguer cette lettre tant que je serai à Landerneau. M. Barral répondit en demandant des précisions.
Le 16 juin, Pierre adressa une seconde lettre un peu plus explicite que la première, mais il prit encore la précaution de ne nommer personne, les personnes en cause étant désignées par les lettres A, B, C.
De nouveau, M. Barral pria l’ingénieur de s’expliquer clairement.
Alors, le 22 juin, Pierre se décida. La lettre qu’il écrivit contenait trois accusations contre Cadiou.
En premier lieu, il racontait en grands détails comment, selon lui, le 25 octobre 1910, un wagon de coton avait été payé par la poudrerie d’Angoulême à Cadiou après que la maison Potel, de Rouen, en avait déjà perçu la valeur quelques mois auparavant pour le compte de l’usine de la Grand’Palud. Cadiou, disait Pierre, toucha de ce fait un supplément de 5.977 francs qu’il partagea avec certains employés de la poudrerie dont la complicité avait permis la fraude. »
Pierre se plaignait ensuite que la main-d’œuvre soit insuffisante à la Grand’Palud pour assurer le triage parfait du coton.
Ce coton est de mauvaise qualité, disait-il I contient une grande quantité de brindilles de bois, de débris de cotonniers que l’opération du blanchiment laisse subsister après un triage imparfait. Or, on sait que les cellules de bois conservent une activité suffisante pour entrainer, dans certains cas, la décomposition de in poudre.
Enfin, Pierre dénonçait un nommé B…. employé à la poudrerie d’Angoulême, à qui M. Cadiou faisait les fournitures à la poudrerie. « Cadiou, écrivait-il, envole à M. B… les numéros des balles de coton sur lesquelles il désire que des prélèvements soient faits ; de cette façon, les fournitures de Cadiou sont toujours conformes au cahier des charges. »
Une nouvelle hypothèse
BREST, 12 mars. Le Parquet attend l’arrivée du rapport du docteur Paul sur la seconde autopsie de M. Cadiou, pour être fixé sur le genre de mort du directeur. A l’heure actuelle, en effet, certaines personnes se demandent s’il y a eu crime ou suicide avec crime simulé. On déclare qu’il serait possible que l’instruction enquêtât sur la mort de cette jeune dactylographe de Quimper qui passa la nuit du 30 décembre à Morlaix et dont le cadavre fut retrouvé dans la rivière le 10 février. (Havas.)
14 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Quelle surprise nous réserve-t-elle ?
L’instruction a fait si peu de progrès qu’on en est encore dans le domaine des hypothèses
BREST, 13 mars.
Il faut s’attendre encore, dans cette affaire, à des découvertes impressionnantes. M. le juge d’instruction de Brest, pour le moment, classe son volumineux dossier pour l’envoyer à Rennes, où la Chambre des mises en accusation l’examinera et statuera ensuite sur la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre. L’instruction chôme donc, mais les gens parlent. Ceux qui s’intéressent à celle passionnante et mystérieuse affaire et ils sont légion dans la région émettent des hypothèses, dont la vraisemblance pourrait bien d’ici peu se transformer en réalité.
C’est ainsi qu’il est admis comme un fait certain aujourd’hui, que M. Cadiou n’est point mort à la Grand Palud, à l’endroit où son cadavre a été retrouvé. De même, sans pouvoir encore préciser la date exacte, on peut dire que M. Cadiou n’est point décédé le 30, ni le 31 décembre
M. Bidart [Biadard] de la Noë devra désormais rechercher la ville où M. Cadiou a été assassiné, si assassinat il y a eu. M. Cadiou a été vu à Morlaix, à Saint-Pol-de-Léon, le 1 janvier ; à Rennes, le 2 janvier, d’après la déclaration toute récente d’une dame Jégot, du village de Gelvehini-en-Plougoulin : à Paris le 4 janvier, suivant les dires du facteur Boulier… il a donc pu être attiré dans un guet-apens dans l’une ou l’autre de ces villes, et son cadavre être transporté plus tard à la Grand’- Palud, dans le sentier où il a été enterré à fleur du sol.
Ce qui confirme cette hypothèse, c’est que, le 3 février, jour de la découverte, le cadavre était recroquevillé sur lui-même, comme s’il avait séjourné pendant un certain temps dans une malle, une caisse ou un panier.
Ce détail a son importance et vaut d’être souligné. Ce n’est pas la première fois qu’un cadavre voyage dans une caisse. Qu’on se rappelle la célèbre malle à Gouffé, dans laquelle fut transporté le corps du malheureux huissier assassiné, de la rue Tronson-Ducoudray, à Paris, où avait eu lieu le crime, jusqu’aux environs de Lyon.
Pour renforcer cette thèse, nous avons encore l’impression de M. Yves Prigeac, porteur aux pompes funèbres de Landerneau. Il mit M. Cadiou en bière et fut stupéfait quand on lui dit que le défunt était resté près de quarante jours en terre, à l’endroit où il avait été retrouvé.
Depuis tant d’années que j’exerce, a-t-il dit, j’ai mis bien des corps en bière. J’ai procédé à des exhumations, j’ai vu des centaines de cadavres. Jamais je n’ai rencontré, après des inhumations même récentes, un corps aussi peu décomposé que celui de M. Cadiou.
L’hypothèse du suicide
Nous avons dit, hier, en dernière heure que le Parquet attendait le rapport du docteur Paul sur la seconde autopsie pour être fixé sur le genre de mort de M. Cadiou. On se demandait si l’industriel ne se serait pas suicidé et si le crime n’a pas été simulé en vue de certaines éventualités ; on fait remarquer que M. Cadiou avait en effet contracté des assurances sur la vie et ces assurances devenaient caduques en cas de mort volontaire. Pour ne pas en perdre le bénéfice, on aurait donc voulu faire croire là un assassinat. Quelqu’un aurait tailladé le cou du mort pour effacer les traces du suicide par strangulation, lui aurait tiré dans la nuque une balle de revolver à bout portant, et enseveli le corps à l’endroit où, aidé par les lumières de la somnambule, le frère de M. Cadiou le découvrit.
Cette version qui aurait retenu l’attention du Parquet, nécessitera une confrontation, qui aurait déjà dû être faite depuis longtemps, celle de Mme Cadiou avec l’ingénieur Pierre.
Bien des questions se posent aujourd’hui auxquelles personne n’aurait hier encore songé ? Pourquoi Mme Cadiou a-t-elle dit qu’elle ne connaissait pas M. Pierre, lorsque chacun sait qu’ils se sont connus dès 1909, et rencontrés, à plusieurs reprises, en Bretagne ? Pourquoi, avant la découverte du corps, bien après la disparition de son mari, qu’elle attribuait sans hésiter à un crime, ne s’est-elle pas présentée à la Grand’-Palud ? Pourquoi enfin a-t-elle tout fait pour ne pas se trouver devant l’ingénieur ou libre ou arrêté ?
Contre cette nouvelle version Mme Cadiou, interrogée par un de nos confrères du matin, proteste énergiquement.
C’est une ineptie, dit-elle, une bêtise de plus racontée par on ne sait qui ; mon mari n’a pu se suicider…
Les assurances ! D’abord, il n’y en a qu’une et elle est loin de représenter les 40.000 francs par an que gagnait mon mari ….
Quoi qu’on puisse dire, je vous affirme que je défendrai mon mari jusqu’au bout, que je ne permettrais aucune atteinte à sa mémoire et que je poursuivrai sans arrêt ni défaillance le châtiment des assassins, quels qu’ils soient !
A la recherche du revolver
Un ami de la famille Cadiou habitant Lambezellec avait signalé au Parquet que, quelques jours après la disparition du directeur de l’usine, il avait vu une personne de l’entourage de l’ingénieur Pierre jeter un objet par la fenêtre de la maison de l’ingénieur.
L’instruction, pensant que ce pouvait être le revolver et ne voulant négliger aucun détail, a chargé aujourd’hui le commissaire de la brigade mobile, M. Lecoz, d’effectuer des recherches à l’endroit indiqué. Sept ouvriers de la marine ont été requis à cet effet et ont fouillé le ruisseau vaseux qui borde la maison de l’ingénieur, mais ils n’ont rien découvert.
M. Meslay contredit l’armurier de Guingamp
Le procureur de la République a reçu une lettre de M. Meslay, représentant de commerce, déclarant formellement n’avoir jamais parlé à M. Simon, armurier à Guingamp, d’un revolver d’occasion acheté à Landerneau, acquisition qu’il n’a d’ailleurs pas faite.
15 mars 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Tout se complique
Tant de faits nouveaux surgissent dans cette affaire que l’instruction recule chaque jour !
Chaque journée nouvelle apporte de nouveaux éléments contradictoires à l’enquête qui déborde de plus en plus les moyens de M. Bidart [Bidard] de la Noé.
Bonnefoy s’était rétracté, un nouveau témoin affirme la même chose
M. Bonnefoy, fermier de la Grand’Palud, après avoir été le premier à dire qu’il avait vu MM. Pierre et Cadiou quitter ensemble le 30 au matin l’usine de la Grand Palud, s’est-on le sait rétracté.
Mais d’autres témoins ont repris à leur compte sa déposition. C’est ainsi que M. Bignard, l’ancien contremaître de l’usine de la Grand Palud, continue à affirmer avoir vu le 30 décembre, à 11 heures du matin, M. Cadiou et M. Pierre quitter ensemble l’usine et se diriger vers le moulin à travers les sentiers du bois.
Des journaux aux pardessus
Un autre fait tend à prouver que M. Cadiou est mort à la fin de décembre et non plus tard.
Les dernières perquisitions faites chez le directeur de l’usine de la Grand’ Palud ont démontré que les trois pardessus que possédait M. Cadiou à l’époque de sa mort, étaient dans sa garde-robe. Or si M. Cadiou avait commencé par faire une fugue plus ou moins longue avant de mourir il n’eût pas manqué d’emporter un de ces pardessus.
D’autre part, M. Cadiou achetait habituellement plusieurs journaux chaque jour ; les derniers numéros trouvés dans les poches de ces pardessus portent la date du 28 décembre.
L’hypothèse de la dactylographe
L’intérêt de ces deux constatations est de répondre à ce qu’on appelle maintenant d’une façon courante à Landerneau, Brest et Morlaix l’Hypothèse de la dactylographe.
Nous avons déjà dit sommairement en quoi cette hypothèse consistait.
Le 30 décembre, une jeune dactylographe de la Préfecture du Finistère, Mlle. Hélène G…, quittait brusquement Quimper et sa famille.
Le 10 février, on retrouva son corps noyé à Morlaix, ayant séjourné quelques jours seulement dans l’eau. On sut qu’elle avait couché le 30 décembre à Morlaix et qu’elle avait déclaré, le 31, à l’hôtelier de cette ville qui l’avait logé « Je pars pour Rennes. »
Or on sait que différents témoins affirment la présence de M. Cadiou le 30 décembre à Morlaix et qu’il fit enregistrer le soir sa bicyclette à la gare de Morlaix, pour Rennes…
On a remarqué, d’autre part, que le corps de M. Cadiou était particulièrement bien conservé quand il fut découvert, et émis cette hypothèse que la mort ne pouvait, pour lui aussi, dater que des derniers jours de janvier.
On voit le rapprochement imaginé par certains sur ces données.
M. Cadiou, lui aussi, avait un revolver
Un nouveau point d’interrogation se pose depuis deux jours pour les magistrats enquêteurs. Si l’ingénieur possédait deux revolvers, M. Cadiou en possédait, incontestablement, un qui, en outre, ne le quittait jamais.
Qu’est-il devenu ? On ne l’a pas retrouvé sur son cadavre, ni à la Grand’Palud, ni à Landerneau…
Les magistrats savent seulement que ce revolver était, lui aussi, du calibre de six millimètres.
Les étrangetés du contremaitre Brossard [Bossard]
Le chapitre continue : l’ouvrier Brossard [Bossard], ex-contremaître de l’usine de la Grand Palud, a quitté, il y a deux jours, le bassin de radoub du port de commerce de Brest, où il travaillait à bord d’un navire en réparation.
Ses camarades de travail déclarent que Brossard affirmait que l’ingénieur Pierre est innocent, il lui suffirait de dire un mot pour le prouver, mais qu’il ne dirait rien, par suite d’un ressentiment.
Ses camarades ajoutent qu’avant la dé- couverte du cadavre de M. Cadiou, Brossard [Bossard] disait déjà qu’il y avait eu crime ; Brossard [Bossard] manifestait l’intention de partir pour le Canada et apprenait l’anglais à cet effet.
16 mars 1914 – p. 3
Un témoin peu sérieux
C’est l’ancien gardien de la Grand Palud
BREST, 15 mars. Bossard, l’ancien gardien de l’usine de la Grand Palud, a regagné son ancien domicile de Saint-Divy.
Interrogé la nuit dernière, il a déclaré : « Il ne faut pas attacher d’importance aux propos que j’ai tenus à des camarades. Je voulais me payer la tête des magistrats (sic). »
Bossard parait déséquilibré.
Le procureur de la République de Brest a reçu le dossier du juge d’instruction de Clermont (Oise), relatif aux déclarations du facteur Boulier. Des commissions rogatoires vont être lancées aujourd’hui en vue d’entendre la personne signalée par M. Boulier et qui, le 4 janvier, aurait rencontré M Cadiou à la gare Saint-Lazare.
17 mars 1914 – p. 3
Encore des Pistes
Un sénateur en indique une
un facteur donne la sienne
BREST, 16 mars, M. Fortin, sénateur du Finistère, a déclaré récemment à un ancien fonctionnaire de la ville qu’un de ses amis avait rencontré M. Cadiou à Paris, le 5 janvier.
M. Fortin, qui se trouve actuellement dans sa propriété de Ploudalmezeau, est, depuis la révélation de ce propos, assailli par les journalistes.
Il leur a fait les déclarations suivantes : Je ne sais rien par moi-même de l’affaire Cadiou. Un de mes amis m’a seulement certifié qu’il avait entendu dire que M. Cadiou avait été vu à Paris, le 5 janvier. Je vais revoir cet ami pour lui demander de nouvelles explications, avant de révéler son nom, car je veux, avant de parler, m’assurer que je n’ai pas été induit en erreur. »
On a demandé à M. Fortin si sa piste était la même que celle du facteur Boulier.
« Je n’en sais rien, a répondu M. For 1in, car j’ignore en quoi consiste la piste fournie par le facteur Boulier. »
La piste du facteur
D’après Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, l’homme barbu et brun, signalé par le facteur Boulier comme ayant salué M. Cadiou le 4 janvier à la gare Saint-Lazare, serait un Allemand nommé Hagen Chaze [Hazen Chase], demeurant à Paris et passant l’été au Touquet.
Il allait souvent, a dit le facteur, à Blincourt, dans une famille amie. Il connaissait M. Cadiou, car, par un télégramme privé, le facteur a appris, en 1911, que M. Cadiou était allé le rejoindre au Touquet où il était en villégiature avec son ami de Blincourt. »
D’autre part, M. Boulier affirme que la personne qu’il appelle l’homme brun » et le fils de ses amis de Blincourt sont venus en automobile dans le Finistère en janvier dernier.
Le frère de M. Cadiou ignore M. Hagen Chaze [Hazen Chase]
M. Jean-Marie Cadiou déclare n’avair jamais entendu parler de M. Hagen Chaze [Hazen Chase]. D’après lui, trois Allemands seulement sont venus à la Grand’Palud, dans le courant de janvier : c’étaient les représentants des maisons Reiss et Wolf, qui venaient résilier des marchés de coton. »
L’un d’eux, nommé Schlessinger, de la maison Reiss, était très lié avec Louis Cadiou : M. Jean-Marie Cadiou se demande si ce n’est pas de lui que veut parler le facteur de Blincourt.
18 mars 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
BREST, 17 mars. – M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a terminé le classement de l’inventaire du dossier de l’affaire Cadiou, qui comprend près de quatorze cents pièces,
Ce dossier a été envoyé aujourd’hui à la Cour d’appel de Rennes. La chambre des mises en accusation de cette Cour statuera sur la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, qui avait été refusée par le juge d’instruction de Brest.
La piste du facteur
BREST, 17 mars. On a retrouvé trace de passage à Brest de Mme Hazen-Chaze, de son fils Paul et de sa fille. Ils séjournèrent à l’Hôtel Moderne, du 19 au 30 août 1911. M. Philippe Hazen-Chase, frère de Paul Hazen-Chase, ancien élève de l’Ecole centrale, voyageait en Amérique à cette époque. M. Panhard fils vint voir les Hazen-Chase à Brest. Les deux familles sont très liées.
C’est à tort que le facteur de Blincourt a prêté à la famille Hazen-Chase une origine allemande ; Mme Hazen-Chase, fille d’un médecin en chef des hôpitaux de Paris, a épousé un Américain, et ses enfants sont Français.
20 mars 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
Un nouveau coup de théâtre en perspective
(De notre correspondant particulier)
BREST, 19 mars. On sait que les vêtements de M. Cadiou et ceux de l’ingénieur Pierre, ainsi que divers objets touchés par la victime et l’inculpé, ont été transmis au directeur du Laboratoire de toxicologie de Paris. Nous croyons savoir que le résultat de l’expertise va être incessamment communiqué au magistrat instructeur.
On annonce également comme imminent le dépôt du rapport de M. le docteur Paul, relatif à la contre-autopsie pratiquée le 7 février à Morlaix.
Si nos renseignements sont exacts, il faut s’attendre à un nouveau et décisif coup de théâtre.
D’autre part, en présence de M. Bolloch, administrateur judiciaire de la succession Cadiou, il a été procédé, cet après-midi, à l’ouverture du coffre-fort de l’usine. Cette opération avait été différée jusqu’ici, Pierre étant seul, depuis la mort de M. Cadiou, à connaître le secret de la combinaison.
On a saisi une liasse de cent vingt-quatre traites et reçus datant de 1912, 1913 et 1914.
21 mars 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
Un témoin qui se dérobe
MORLAIX, 20 mars. M. Salaun, clerc d’huissier à Morlaix, avait été accusé ces jours derniers, par des lettres anonymes envoyées au Parquet, d’avoir dit qu’il avait vu M. Cadiou le 1er janvier.
Convoqué par le juge d’instruction, il nie deux fois avoir tenu les propos, incriminés. Devant ces dénégations, l’auteur des lettres anonymes vient de se découvrir. C’est M. Lefoll, commis principal du bureau des hypothèques de Morlaix. Il soutient énergiquement que les propos ont été tenus.
Six témoins doivent être entendus aujourd’hui à cet effet et confrontés entre eux.
27 mars 1914 – p. 6
L’affaire Cadiou
Les perquisitions
Brest, 26 mars, Les perquisitions de Keranster n’ont pas éclairé la justice. Les lettres ou photographies saisies ne semblent se rattacher qu’aux à-côté de l’affaire. M. Cadiou n’était pas à Paris aux approches du 1er janvier.
MM. Le Gall, Couloch, Préauton et Mile Le Cam affirment avoir rencontré Cadiou le 25 décembre. Cette dernière, qui est pâtissière, lui vendit un paquet de gâteaux qu’il ficela sur le guidon de sa bicyclette.
Mme Zaconne [Zaccone], sa tante, le reçut à une heure de l’après-midi. Il ressort, de ces circonstances et de plusieurs autres, que Cadiou se rendit le 25 décembre à Keranster et qu’il cachait avec soin l’emploi de son temps à ses amis et à ses parents. L’automobile et la lueur aperçue dans la nuit du 27 au 28 janvier
LANDERNEAU, 26 mars. – M. Le Meur, entrepreneur à Landerneau, précise que c’est dans la nuit du 27 au 28 janvier, vers deux heures du matin, qu’une forte automobile traversa Landerneau à toute vitesse, se dirigeant vers Brest et, par conséquent, vers la Grand Palud. Cette voiture repassa une heure plus tard, toujours à grande allure.
Le témoignage de M. Le Meur est confirmé par MM. Bonnefoy, conseiller municipal. Pierre Louis, plâtrier, et la femme de ce dernier.
D’autre part, Mme Quéré, débitante à Pont-Mesgrall, persiste à affirmer que deux consommateurs ont déclaré, devant elle, que, revenant de la foire de Commana, dans la nuit du 27 au 28 janvier, passèrent devant la Grand Palud vers deux heures du matin, et aperçurent une lueur à l’endroit où M. Cadiou devait être retrouvé, huit jours plus tard.
28 mars 1914 – p. 4
L’AFFAIRE CADIOU
Pierre restera en prison
(De notre correspondant particulier) BREST, 27 mars. L’Éclair a annoncé que la Chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Rennes avait été appelée à statuer sur la demande de mise en liberté provisoire formulée par l’ingénieur Pierre. La Cour vient de rendre l’arrêt suivant :
Considérant que de l’information, il résulte contre Pierre de sérieux indices de culpabilité ; que l’affaire n’est pas en état ; que le résultat des contre-expertises ordonnées n’est pas encore connu ; qu’il importe, pour amener la manifestation de la vérité, de maintenir l’inculpé en état d’arrestation, déboute l’inculpé de son opposition à l’ordonnance du juge d’instruction de Brest.
30 mars 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Fin d’enquête
Dès aujourd’hui, le juge d’instruction va continuer son enquête et entendra les témoins de Morlaix qui affirment avoir vu M. Cadiou le 1er janvier à Saint-Pol-de-Léon.
D’autre part, le procureur de la République attend les résultats de la commission rogatoire adressée à Paris aux fins d’entendre le général Gaudin, sur la disparition de certaines fournitures destinées à la poudrerie d’Angoulême.
Les perquisitions faites à l’usine de la Grand Palud ont établi que toute la comptabilité de M. Cadiou avait disparu depuis 1912.
Changement d’orientation
Le mystère de la Grand’Palud ne serait-il pas très voisin de l’affaire des poudres ? Jusqu’ici, le crime dont fut victime M. Cadiou semblait n’avoir qu’un mobile : un ingénieur, qu’un industriel s’est attaché, le gêne pour une raison quelconque ; il veut l’éconduire. Celui-ci, dans un geste de colère, supprime son patron.
Le Parquet, à la suite de l’enquête, ne voit plus les choses aussi simplement. Son attention est brusquement attirée par une simple coïncidence, et cette coïncidence est celle des dramatiques circonstances où l’industriel devait trouver la mort, avec certains événements qui s’étaient déroulés quelques jours auparavant, dans la vie même de l’industrie de la Grand’Palud. Ces événements étaient d’importance, puisqu’ils comportaient l’exclusion définitive de M. Cadiou des marchés du ministère de la Guerre et le refus catégorique qui lui avait été signifié de prendre part, le 12 décembre dernier, à une importante adjudication de fournitures de cotons destinées aux poudreries de l’État.
Deux considérations principales avaient dicté cette détermination d’une part les difficultés surgies entre le ministère de la Guerre et la Grand Palud au sujet des intérêts allemands engagés dans cette industrie ; d’autre part l’incident à la suite duquel M. Cadiou avait été accusé de s’être fait payer deux fois un wagon de coton blanchi, livré à la poudrerie d’Angoulême. C’est à l’ingénieur Pierre, on le sait, que le ministère de la Guerre devait en partie la révélation de ces faits et d’autres plus graves encore, révélations que Pierre avait justifiées en invoquant comme raison son patriotisme.
Or, dans le courant de décembre, de nouvelles dénonciations étaient parvenues au ministère de la Guerre contre M. Cadiou.
Si les faits allégués contre lui étaient vrais, il était hors de doute que d’autres que lui avaient pris part à des agissements coupables, qu’il n’ignorait pas, et pour lesquels il pouvait être un témoin gênant.
C’est sur ces entrefaites que l’industriel disparut brusquement, et lorsque le contrôleur de l’armée, désigné par le ministre de la Guerre pour vérifier sur place les faits allégués dans les dénonciations, arriva à la Grand Palud, il éprouva quelque stupeur devant la constatation de ces faits. Cette stupeur, il ne la cela point dans le rapport qu’il remit au ministère de la Guerre.
En outre, plusieurs documents, notamment ceux relatifs à certaines fournitures destinées à la poudrerie d’Angoulême, avaient disparu.
Qui donc alors avait eu intérêt à leur disparition, conjointement à celle de l’industriel ? Telle est la question qui se pose maintenant
1er avril 1914 – p. 3
Encore du mystère
Un dossier qu’avait constitué M. Cadiou, a disparu. Pierre l’aurait fait disparaitre
BREST, 31 mars. Le 15 décembre dernier, M Cadiou adressait au ministre de la Guerre une lettre dans laquelle il demandait qu’une enquête soit ouverte pour le justifier des accusations portées contre lui par l’ingénieur Pierre. En vue de cette enquête, M. Cadiou avait constitué, de concert avec un avocat de Brest, un dossier grâce auquel il espérait obtenir sa réhabilitation.
M. Jean-Marie Cadiou déclare que ce dossier comprenait une cinquantaine de pièces, pour la plupart relatives à l’affaire du wagon d’Angoulême. Ce dossier, dont Pierre connaissait l’existence, était enfermé dans une serviette que Cadiou avait déposée dans son appartement de Landerneau. La serviette n’a pas été retrouvée.
On rappelle, à ce propos, que, dans les premiers jours de janvier, Pierre pénétra seul dans l’appartement de Cadiou sous prétexte de réparer le téléphone.
Pierre était-il le seul intéressé à la disparition du dossier ?
M. Jean-Marie Cadiou prétend que certaines pièces étaient de nature à compromettre des usiniers rivaux de son frère.
L’avocat qui a collaboré à la constitution du dossier suppose que Pierre, sur le point d’être confondu l’aurait fait disparaitre. Cet avocat n’a pas encore été entendu par le juge d’instruction. Il a demandé à être, auparavant, relevé du secret professionnel par Mme Cadiou.
La demande a été transmise à cette dernière par son avoué. Me Vichot.
Prochaine confrontation
Mme Cadiou sera convoquée pour être confrontée avec l’ingénieur Pierre.
Divers témoins de la Grand’Palud, qui ont rétracté leurs premiers témoignages, et qui innocentent ainsi l’accusé, seront de nouveau entendus.
3 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Que contenait le dossier ?
L’enquête cherche à l’établir
L’enquête a établi que c’est bien dans la nuit du 27 au 28 janvier que deux marchands de bestiaux aperçurent une lumière dans le bois de la Grand’Palud.
Si cette lumière a été celle qui servit à l’enfouissement de M. Cadiou, l’assassinat du directeur de l’usine ne saurait plus être placé le 30 décembre ; d’autre part, on se souvient que M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, affirme que, dans cette nuit du 27 au 28 janvier dernier, une automobile a passé et repassé devant chez lui, à une heure d’intervalle.
L’ingénieur invite l’avocat de Cadiou à s’expliquer
BREST, 2 avril. L’avocat que Cadiou avait consulté pour constituer le dossier disparu, est Me Bodet, du barreau de Brest.
Pierre proteste contre l’accusation de vol portée contre lui par la famille Cadiou. Il a exprimé à son défenseur le désir que Me Bodet s’explique librement, mais, actuellement, ce dernier se refuse à toute interview.
Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, vient d’écrire à celle-ci pour lui demander de délier l’avocat du secret professionnel.
Le contenu du dossier disparu
Le dossier dont Me Bodet aurait connaissance serait constitué d’une cinquantaine de pièces rédigées par M. Cadiou et établissant le non-fondé des déclarations de l’ingénieur.
En effet, on se rappelle que, le 15 septembre, le directeur de la Grand’Palud avait adressé au ministère de la Guerre, une lettre et des documents pour se réhabiliter.
Mais quand M. Claerbout, contrôleur général de l’armée, fit son enquête à la Grand’Palud, le 15 février, tout avait disparu.
La défense et le rejet de la demande de mise en liberté provisoire
L’avocat de M. Pierre a pris connaissance du dossier de l’affaire Cadiou et des conclusions du procureur général rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
Dans ces conclusions, il semble qu’on ait négligé les témoignages du 7 mars affirmant que M. Cadiou était, le 1er janvier, à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon.
La défense attache une grande importance à ces déclarations et, comme l’accusation fixe au 30 décembre la date du crime, elle va demander au juge d’instruction d’entendre ces nouveaux témoins.
4 avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
La suite de l’enquête du Parquet
BREST, 3 avril. Les commissaires de la brigade mobile ont rendu compte aujourd’hui au procureur de la République de leurs dernières enquêtes relatives à l’affaire Cadiou. Tous les ouvriers de l’usine ont été entendus Aucun n’a vu le directeur après la matinée du 30 décembre.
Quant aux nombreuses lettres anonymes reçues par le Parquet, toutes les indications qu’elles donnaient ont été reconnues sans fondement.
Les commissaires vont maintenant enquêter sur la lumière aperçue dans le bois et sur l’automobile qui traversa Landerneau dans la nuit du 27 janvier.
A l’instruction
BREST, 3 avril. Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, M. Le Bolloch, liquidateur de l’usine de la Grand Palud, au sujet de la comptabilité de rétablissement, et Julia Juzeau, ancienne bonne de l’ingénieur Pierre. Le juge a demandé à celle-ci l’emploi du temps de l’ingénieur pendant les journées des 1 et 2 janvier. Le témoin a répondu que son maître avait déjeuné à 1 heure, à Landerneau, puis était reparti pour l’usine à heures, qu’il avait passé toute la journée à la Grand Palud.
Interrogatoire de M. Pierre
M. Pierre a été interrogé hier soir en présence de Me Feillard, son avocat.
Avant de soumettre à une expertise la balle trouvée dans le cou de M. Cadiou et un échantillon de revolver, le juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, a demandé à M. Pierre si le revolver était semblable à celui qu’il avait acheté à Landerneau et revendu à un voyageur de commerce.
L’inculpé, avec un grand calme, a reconnu la similitude du modèle.
Interrogé ensuite sur le costume qu’a portait le 30 décembre et qui, dit-on, n’aurait pas été retrouvé, M. Pierre a déclaré ne pas se le rappeler, parce qu’il se servait à l’usine, de nombreux vêtements usagés.
La confrontation de Mme Cadiou et de l’ingénieur
Brest, 3 avril. C’est mardi prochain que Mme Cadiou sera confrontée avec l’ingénieur Pierre.
5 avril 1914 – p. 1, 3 et 4
M. BIDART [Bidard] DE LA NOE
Un clou chasse l’autre. Le mystère Cadiou a été longuement éclipsé par l’affaire Caillaux. Cette ténébreuse histoire nous tenait en haleine comme le plus palpitant des romans-feuilletons, avec ses suites au prochain numéro. Mais nous avons eu mieux. Une vedette féminine et ministérielle devait primer un sombre mélo provincial. Le couple a fait tort aux associés. Maintenant qu’il n’y a plus d’X qu’à la Palud, la curiosité revient. M. Bidart [Bidard] de la Noë a pensé que le moment était revenu de reprendre l’affiche. Il est revenu à son instruction. Et le duel reprend entre les deux adversaires, le juge et l’accusé, duel vraiment émouvant, et dont les spectateurs sont fort en peine, tant il y a de subtilité et d’astuce d’un côté, et de maîtrise et de sang-froid de l’autre, d’en préjuger l’issue.
L’affaire Cadiou
L’enquête sur l’automobile
BREST, 4 avril. Les commissaires de la brigade mobile qui s’occupent de l’affaire Cadiou ont commencé leur enquête sur le passage à Landerneau de l’automobile marchant à une vive allure, dans la nuit du 27 au 28 janvier.
M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, précise que, cette même nuit, où une lumière fut remarquée dans le bois de la Grand Palud, la voiture passa à 1 h. 35 du matin et revint environ une heure après. Cette déclaration est confirmée par deux autres témoins.
D’autre part, M. Bidart [Bidard] de La Noë, poursuivant son instruction, a entendu plusieurs témoins.
Comment interpréter ces lettres de l’ingénieur ?
BREST, 4 avril. Dès les premiers jours de l’enquête ouverte à la suite de la disparition de M. Louis Cadiou, le frère de la victime versa au dossier deux lettres écrites par Pierre à son patron, les 30 et 31 décembre 1913.
Ces lettres, la première notamment, sont considérées par l’accusation comme l’une des principales charges contre l’ingénieur. La défense, au contraire, en tire argument en faveur de Pierre
Voici le texte de ces deux lettres :
30 décembre 1913.
Cher Monsieur Cadiou,
J’ai été un peu surpris de ne pas recevoir par la poste le chèque demandé. J’ai appris, d’autre part, par le facteur, qu’un train avait déraillé sur la grande ligne
Le contrôleur (des poudres) a prélevé un échantillon de linters comme celui ci-joint et a défendu de mettre cette balle dans les autoclaves. Faut-il passer outre ? En attendant, nous laisserons cette balle de côte.
Vers 7 heures, la machine a eu une panne et n’a pu donner sa vitesse que par moments. Les ouvriers sont partis à 4 h. 1/2. La panne de la machine provient du bris d’une goupille dans une soupape de la grande chaudière et il faudra peut être chômer demain.
Bien à vous,
L. PIERRE.
31 décembre 1913.
Cher Monsieur Cadiou, Je n’ai pas encore reçu votre chèque de 2.000 francs ; je n’ai reçu non plus aucun courrier.
La machine était à peine mise en route, ce matin, après réparation de la soupape de la chaudière, qu’il est arrivé une seconde panne à la même soupape. Il a fallu tirer les feux et vider à nouveau les chaudières. Bref le travail n’a commencé qu’à 6 h. 1/2. Je n’ai aucune crainte pour le retour de pareils incidents.
M. Lamballe m’a donné les 2.000 francs contre reçu, en attendant votre chèque.
Je vous envoie ci-joint les divers comptes relatifs à l’inventaire et au bilan. La copie du journal a commencé je pourrai vous l’envoyer vendredi ou samedi. L. PIERRE.
Bien à vous.
P.-S. Je n’ai encore rien dit aux ouvriers au sujet de leur prochain licenciement : je ne les aviserai que 48 heures à l’avance.
Voici maintenant le télégramme auquel l’accusation attache une grande importance :
2 janvier 1914. Cadiou, 91 bis, rue Cherche-Midi, Paris. Vos deux télégrammes reçus jeudi soir tard. Téléphone dérangé. Suis également sans nouvelles depuis lundi matin.
Cette dépêche était envoyée par Pierre à Mme Cadiou, en réponse à un télégramme de M. Cloarec, député, demandant des nouvelles de M. Louis Cadiou.
M. Cadiou ne serait pas mort ?
BREST, 4 avril. Un voyageur de commerce, M. Edouard Roth, demeurant 16, rue de la Passerelle, à Calais, a écrit au facteur Boulier que Louis Cadiou n’est pas mort.
D’après M. Roth, l’usinier aurait pris, le 1er janvier dernier, à Boulogne, le bateau pour l’Angleterre.
C’est un nommé Jean-Yves Lamarec, décédé à la fin de décembre, aux environs de Landerneau, qui aurait été revêtu des vêtements de Cadiou et enterré à la Grande-Palud.
6 avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
L’ingénieur Pierre s’indigne
BREST, 5 avril. Me Feillard s’est rendu, cet après-midi, à la prison du Bouguen, où il a fait part à Pierre des arguments que l’accusation tirait de la lettre du 30 décembre.
Pour la première fois, Pierre s’est départi de son calme habituel.
« Qu’on me tienne pour un criminel tant que l’instruction ne sera pas terminée, s’est-il écrié, mais qu’on ne me prenne pas pour un imbécile ! ….
J’ai écrit la lettre du 30 décembre dans les circonstances suivantes :
Avant de me quitter, le 29, à midi, M. Cadiou me dit qu’il avait oublié son carnet de chèques à Landerneau et qu’il m’enverrait le chèque nécessaire à la paye des ouvriers, soit de Landerneau, soit de Morlaix, où il devait s’arrêter avant de rentrer à Paris.
» Le lendemain, je ne reçus pas de courrier.
» J’en demandai la raison au facteur, qui m’apprit qu’un déraillement s’était produit sur la grande ligne.
» C’est alors que je rédigeai cette lettre. » J’affirme n’avoir pas vu M. Cadiou le 30 décembre ».
8 avril 1914 – p. 3
Le mystère de la Grand Palud
Mme Cadiou dépose
BREST, 7 avril. Mme Cadiou, arrivée hier soir à Brest, s’est présentée ce matin accompagnée de Me Vichot, avoué, chez le juge d’instruction.
La déposition de Mme Cadiou a duré plus d’une heure.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a lu la déposition faite par Mme Cadiou, le lendemain de l’enterrement de son mari. Il lui a demandé si elle n’avait rien à y ajouter. Mme Cadiou a précisé certains détails et a exprimé au juge son étonnement d’avoir reçu, cette année, pour le premier de l’an, des bonbons qui étaient adressés par l’ingénieur Pierre à ses enfants, alors que jamais, auparavant, il n’avait eu semblable prévenance.
Mme Cadiou ne s’étonna pas outre mesure, sur le moment ; mais, maintenant qu’elle connait les rapports tendus qui existaient entre son mari et l’ingénieur, elle est fort surprise. Elle reste persuadée que Pierre est l’assassin de son mari.
Mme Cadiou et l’ingénieur Pierre sont confrontés
Avant d’être mise en présence de l’ingénieur Pierre, Mme Cadiou a répété au juge qu’elle ne connaissait pas la somnambule, que les affaires de son mari étaient florissantes, cependant Cadiou, dans un moment de découragement, lui avait dit : « Cette affaire de la Grand’- Palud me tuera. »
Elle a ajouté que son mari voyageait toujours avec deux valises, dont l’une contenait les papiers importants de l’usine. On sait que ces valises n’ont pas été retrouvées.
A cinq heures, l’ingénieur Pierre a été mené dans le cabinet du juge d’instruction. Il a protesté avec une certaine véhémence contre l’accusation dont il est l’objet et discuté l’interprétation donnée par l’accusation à sa lettre du 30 décembre.
Cadiou, a-t-il dit, devait m’adresser le chèque de Morlaix : n’ayant pas reçu ce chèque, j’ai cru devoir aviser mon patron par une lettre qui serait parvenue à Paris en même temps que lui.
M Feillard ayant demandé à Mme Cadiou quel pourrait être, d’après elle, le mobile du crime si Pierre était coupable, Mme Cadiou a répondu que la haine révélée par les dénonciations est une explication suffisante.
Pierre a riposté qu’il n’avait pas d’autre but que de mettre sa responsabilité à couvert en faisant son devoir. L’ingénieur ayant précisé ses accusations, Mme Cadiou a défendu la mémoire de son mari et a reproché à Pierre sa lâcheté d’attaquer un mort et de s’efforcer de salir le nom de ses orphelins.
L’ingénieur a dit en outre que les livres témoigneraient de fraudes commises par le directeur, s’ils n’étaient pas détruits : la comptabilité de 1913, toutefois, a été saisie, et Me Feillard, avocat de M. Pierre, en a demandé communication, pour établir que les bénéfices réels de l’usine ont été de 120.000 francs, alors que les livres portent 108.286 francs.
M. Pierre n’avait donc pas intérêt à faire disparaître M. Cadiou, puisqu’il devait toucher un pourcentage d’environ 1.800 francs sur la différence entre ces deux sommes de bénéfices.
Déclarations du général Gaudin
Le général Gaudin, entendu sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction à Brest, a déclaré que les fraudes d’Angoulême, révélées par Pierre, ont été reconnues exactes. A la suite de la dénonciation de Pierre, un contrôleur général des poudres fut envoyé à la Grand’- Palud. Pierre formula alors de nouvelles accusations contre Cadiou, mais certaines de ces accusations étaient trop vagues pour être vérifiées. Il a été établi, cependant, par un agent du service des poudres, que l’usine de la Grand’Palud mettait de côté le mauvais coton pour le fournir à l’État et que des ordres avaient été donnés pour que le bon coton fût fourni à l’industrie privée.
9 avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Le revolver du crime
BREST, 8 avril. Avant d’envoyer à l’expert-armurier la balle qui a tué M. Cadiou et le revolver qui l’a tirée, le juge d’instruction a entendu, ce matin, sous la foi du serment, l’armurier Marie, de Landerneau, et lui a présenté un échantillon du revolver. L’armurier a déclaré que c’était bien une arme du même modèle qu’il avait vendue à l’ingénieur Pierre. L’inculpé a fait une déclaration analogue.
Un incident
A la suite de la confrontation de Pierre et de Mme Cadiou, un vif incident s’est produit entre Me Feillard, avocat de l’inculpé, et M Vichot, avoué de la partie civile.
Me Feillard, se jugeant offensé, a décidé de saisir la Chambre des avouées de cet incident.
10 avril 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
La suite d’un incident
BREST, 9 avril. Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, se jugeant offensé par l’attitude prise à son égard par Me Feillard, avocat de Pierre, lui a adressé ses témoins, MM. Jan, notaire, et le lieutenant Corre.
Recherche d’indices dénonciateurs
Le Parquet a chargé le laboratoire de toxicologie de Paris de rechercher s’il n’y avait pas de traces de sang sur les vêtements saisis chez Pierre.
Il est à peu près certain que cette expertise donnera un résultat négatif, car l’inculpé a affirmé à son avocat que le vêtement qu’il portait à l’usine le 30 décembre et qu’il a continué de porter jusqu’au jour de son arrestation, est encore en sa possession à la prison. Cette déclaration est confirmée par les témoignages de la servante de Pierre et du comptable Guillou.
11 avril 1914 – p. 1
L’Affaire Cadiou
LE PASSÉ de l’ingénieur
M. Pierre raconte sa vie au juge d’instruction
BREST, 10 avril. – M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a interrogé Pierre, hier après-midi, sur ses antécédents.
Né le 24 octobre 1882, au hameau de Branville, où ses parents possèdent une exploitation agricole, Pierre apprit à lire à l’école communale de Cauge (Eure). II continua ses études à l’institution Saint- François-de-Sales d’Évreux, puis à l’École Sainte-Geneviève, à Paris. En 1904, il entra à l’École Centrale et en sortit avec le diplôme d’ingénieur. Il débuta dans une usine de produits chimiques de Courbevoie. Pierre gagnait à ce moment deux cents francs par mois ; mais, bien que désireux d’améliorer sa situation, il refusa un poste à l’étranger, pour ne pas s’éloigner de sa famille.
En mars ou avril 1909, l’Association des Anciens Élèves de l’École Centrale le mit en rapport avec M. Cadiou et il entra à la Grand Palud en qualité d’ingénieur ad- joint, Pierre ne gagnait que deux cent cinquante francs par mois, mais était déjà intéressé dans les bénéfices. En août 1909, le directeur technique de l’usine, l’Allemand Greiss, partit pour Cologne, et M. Cadiou lui signifia qu’il se trouvait dans l’obligation de se passer de ses services. Greiss reçut une indemnité de 10.000 francs dont la moitié lui fut réglée par les frères Temming. Pierre remplaça Greiss. Aux termes de son contrat, ses fonctions étalent les suivantes : surveillance de l’outillage, des approvisionnements, contrôle de la fabrication et tenue de la comptabilité ; ses appointements étaient portés à trois cents francs par mois et sa participation aux bénéfices à 1 1/2 pour cent. Ce contrat était valable jusqu’au 28 février 1915 et était renouvelable par tacite reconduction. En cas de départ, Pierre ne pouvait offrir ses services à une usine similaire en France ou aux colonies françaises.
En 1912, Pierre, sur les conseils de ses parents, demanda en mariage une jeune fille de son pays, mais celle-ci refusa de venir habiter la Grand’Palud. C’est à ce moment que le jeune homme songea, pour la première fois, à reprendre sa liberté dès qu’on lui aurait trouvé un remplaçant. Au début de décembre dernier, Cadiou était en pourparlers avec deux ingénieurs qui sollicitaient la direction de l’usine. Il fut convenu que Pierre cesserait ses fonctions en juillet 1914. Cette décision fut prise le jour où le général Gaudin vint à Landerneau.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a fait expédier aujourd’hui au laboratoire de toxicologie le complet que Pierre portait le jour de son arrestation. Il parait en effet établi que c’est de ce complet que Pierre était revêtu le 30 décembre.
L’incident entre MM. Feillard et Vichot se termine heureusement
BREST, 10 avril. Les témoins de M Feillard, avocat de Pierre, et de M. Vichot, avoué de Mme Cadiou, ont décidé qu’il n’y avait pas lieu à rencontre, et que la plain- te déposée par M Feillard contre M. Vichot, à la Chambre des avoués, devait être retirée, « aucun des incidents survenus entre leur client, depuis la confrontation du 7 avril, ne pouvant être retenu. »
12 avril 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Interrogatoire de Mme Leost, domestique de M. Cadiou
BREST, 11 avril. La servante de M. Cadiou a déclaré à M. Bidard de La Noé que le matin du 30 décembre, M. Cadiou annonça son prochain départ pour Paris et lui donna ses étrennes.
Quand elle revint le lendemain, comme à l’ordinaire, pour faire le ménage, elle constata que son maitre n’avait pas couché chez lui, et elle en conclut qu’il était parti, la veille, pour Paris.
14 avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Plus de communications à la presse
BREST, 13 avril. A la suite de la publication des lettres adressées, le 30 et le 31 décembre, par l’ingénieur Pierre à M. Cadiou, M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République à Brest, a interdit toute communication à la presse.
Le syndicat de la presse de l’Ouest a l’intention d’adresser une protestation au garde des sceaux, en invoquant ce motif que « certains documents, et notamment le texte des dénonciations de Pierre au ministère de la guerre, auraient été communiqués par le procureur lui-même, dans un intérêt personnel ».
Une nouvelle fumisterie
Il y a quelques jours, le maire de Landerneau, recevait de Bourg-Madame (Pyrénées-Orientales), une lettre émanant d’un voyageur de commerce déclarant se nommer Réveillon et demeurer à Calais, rue Laevers. Ce voyageur terminait son épitre en disant au maire qu’il lui écrivait de préférence à la justice, craignant que celle-ci ne prenne pas sa déclaration en considération. Ce M. Réveillon déclarait qu’il était le mystérieux acheteur du revolver de l’ingénieur Pierre.
Une rapide enquête menée par la sûreté et la police mobile établit que la lettre était l’œuvre d’un fumiste.
A Bourg-Madame, aucun voyageur du nom de Réveillon n’était passé à la date de la lettre. A Calais, il existe bien une rue Leavers deux commerçants existent bien du nom de Réveillon, ils sont chiffonniers : interrogés, ils déclarèrent ignorer tout de l’affaire Cadiou, n’avoir jamais été en Bretagne, pas plus qu’à Bourg-Madame et n’avoir même pas en leur possession le moindre revolver.
16 avril 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
L’éclaircira-t-on jamais ?…
Un témoin affirme que des lettres prouvant le suicide de l’industriel, existent réellement
BREST, 15 avril. En présence de M. Bodet, avocat, et de M. Delourmel, bibliothécaire-archiviste de la ville, M. Desrues, entrepreneur chargé des travaux de l’usine de blanchiment de coton de Daoulas, a déclaré avoir lu, au début de janvier, trois lettres venues de membres de la famille Cadiou, laissant entendre que M. Cadiou s’était suicidé.
Ces lettres émanaient de M. Louis Cadiou et de la femme de ce dernier.
M. Desrues affirme que ces lettres sont de nature à démontrer l’innocence de Pierre, en faisant connaitre la vérité sur le mystère de la Grand Palud.
« La personne qui détient ces lettres, a déclaré M. Desrues, habite Landerneau. Elle hésite à se faire connaitre de la justice. Mais j’espère qu’elle finira par céder aux sollicitations des amis de Pierre. «
M. Desrues, par crainte d’avoir des ennuis, dit-il, n’a point voulu en dire davantage. Confrontation de trois témoins de Morlaix
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a confronté, ce matin, trois des témoins de Morlaix avec Mme Zaccone, tante de Mme Cadiou.
M. Breanton, antiquaire, affirme avoir rencontré Cadiou à trois kilomètres de Morlaix le 25 décembre, vers deux heures de l’après-midi. Mme Zaccone maintient que ce jour-là, à l’heure indiquée, M. Cadiou était chez elle.
MM. Caramour et Cabon continuent à certifier, en dépit des objections de Mme Zaccone, qu’ils ont croisé M. Cadiou à Morlaix le matin du 1er janvier.
Une information de l’Ouest-Éclair
Le journal l’Ouest-Éclair annonçait ce matin que, suivant des rapports de police qui seraient parvenus au parquet de Brest, il y avait lieu de supposer que M. Cadiou avait trouvé asile chez de député Cloarec après son départ de la Grand Palud.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a déclaré n’avoir pas connaissance de ces rapports.
17 avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Le témoignage de M. Dekeramur BREST, 16 avril. M. Bidart de la Noë, juge d’instruction, s’est rendu aujourd’hui à Landerneau pour entendre le témoignage de M. Dekeramur, qui, gravement malade, ne pouvait répondre à la convocation du juge.
Ce témoignage prouve que M. Cadiou, en quittant la Grand’Palud, avait l’intention de gagner directement Paris sans s’arrêter à Morlaix.
Les lettres de Mme Cadiou
LANDERNEAU, 16 avril. La personne que désignait l’entrepreneur Desrues comme étant en mesure de prouver l’innocence de Pierre au moyen de lettres émanant de Mme Cadiou, est M. Legrand, maire de Landerneau. Ce dernier déclare que toutes les lettres de M. Cadiou qu’il possédait ont été saisies, à l’exception d’une seule, qui est à peu près sans intérêt pour l’enquête.
18 avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Nouveaux interrogatoires
BREST, 17 avril. M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu aujourd’hui le chef de bataillon Hauquette, commandant d’armes à Landerneau. L’officier lui a déclaré que, sur les instances de la famille Cadiou, M. Lebolloch, ami de la famille, lui avait demandé, dans le courant de janvier, de faire organiser par les soldats des battues dans les bois, en vue de retrouver le cadavre du directeur de l’usine. Ces battues n’eurent pas lieu, en raison de marches et de manœuvres et par suite du défaut de toute réquisition.
19 avril 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou et la politique
BREST, 18 avril. L’affaire Cadiou est entrée dans le domaine électoral. Dans la circonscription de Morlaix, M. Laryer, conseiller général, candidat radical-socialiste, concurrent de M. Cloarec, député sortant, publie dans le journal Le Nouvel Avenir de la Bretagne, un appel aux électeurs, où M. Cloarec est nettement accusé d’avoir transporté le cadavre de M. Cadiou à la Grand Palud.
Dans toutes les réunions publiques, M. Cloarec est interpellé sur son rôle dans l’affaire Cadiou.
21 avril 1914 – p. 5
L’affaire Cadiou
Le rôle de M. Cloarec dans le mystère de la Grand’Palud
BREST, 20 avril. – M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, se propose de convoquer M. Cloarec, député du Finistère, après les élections législatives.
Le magistrat instructeur a déclaré ne pas avoir l’intention de faire procéder à une perquisition au domicile de M. Cloarec, à Morlaix.
22 avril 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Les propos de Bonnefoy
BREST, 21 avril. M. Rousseau, médecin-légiste, avait déclaré que, à l’issue de la première autopsie du cadavre de M. Cadiou, quelqu’un lui avait dit : Cadiou n’aura-il pas été tué par un coup de feu ? Sur mandat de M. Bidard de la Noë, M. Lecoz, commissaire de la brigade mobile, a retrouvé l’auteur de ce propos : c’est le fermier Bonnefoy, de la Grand Palud.
Les explications de M. Cloarec
M. Cloarec, député de Morlaix, définit ainsi son rôle dans la constitution de l’usine de la Grand Palud :
Quand M. Legrand, de Landerneau, voulut créer l’usine de la Grand Palud, il vint me demander de lui rédiger un acte de société, me déclarant qu’il avait comme commanditaire M. Temming, demeurant à Buhl (Alsace). L’acte rédigé, il le pria de le communiquer à M. Temming. Ce dernier répondit qu’il ne voyait aucune objection à faire à la rédaction de l’acte mais qu’il désirait cependant le soumettre à son conseil, un avocat de Colmar. Au cours de l’entrevue que j’eus avec cet avocat, nous tombâmes d’accord sur les clauses du contrat. Là s’est borné mon rôle. Je n’ai été par la suite, ni actionnaire de la Grand Palud, ni intéressé dans l’affaire,
Lorsque M. Legrand voulut céder son usine, il vint encore me demander si je ne pourrais pas lui trouver un acquéreur. Je savais qu’à ce moment M. Cadiou cherchait un emploi pour ses capitaux. Désireux de lui rendre service, je le mis en rapport avec M. Legrand. L’entente se lit en dehors de mol. Là s’est encore bornée mon intervention.
Plus tard, lorsque M. Cadiou fut de nouveau propriétaire de la Grand Palud et qu’il se trouva sous le coup d’une dénonciation aux termes de laquelle son usine marchait avec des capitaux allemands, il me remit, pour les transmettre M. Sarraut, alors sous-secrétaire d’État à la guerre, toutes les pièces de l’acte constitutif de la société, prouvant que les actionnaires étaient français. A ces pièces était joint un reçu de M. Temming, testant qui avait été complètement désintéressé. M. Sarraut, interpellé à la Chambre, confirma l’exactitude de ces faits, en déclarant formellement à la tribune qu’il s’était assuré que l’usine de la Grand Palud était entièrement française.
Le Gaulois, qui veut bien faire acte de loyauté, en ne mettant en doute ni mon honorabilité, ni ma probité, ni mon désintéressement, qualifie mon intervention d’imprudence. Quelle imprudence y avait-il à conseiller un industriel français dans la rédaction d’un acte au point de vue purement juridique ? En quoi le patriotisme le plus formaliste peut-il s’effaroucher de mon intervention, survenue dans les en constances que je viens de relater
On me permettra d’arrêter là des explications qui, prolongées, ressembleraient à un plaidoyer dont je n’ai nul besoin, fort de ma bonne foi en toute cette affaire.
23 avril 1914 – p. 3
Les surprises de l’affaire Cadiou
Une déposition importante
D’un nouveau témoignage du veilleur Bossart [Bossard], il résulterait que M. Cadiou fut bien assassiné le 30 décembre
BREST, 22 avril. M. Bossart [Bossard] ayant d’après sa déposition, découvert le cadavre de M. Cadiou le 18 janvier, on est tout naturellement amené à supposer que c’est lui qui renseigné la famille Cadiou. Craignant d’être inquiété si l’on savait qu’il avait trouvé seul le corps de son patron et ne voulant pas cependant garder par devers lui ce terrible secret, il aurait exigé, avant de parler, l’engagement d’honneur qu’on ne trahirait pas sa confiance. La famille Cadiou aurait alors organisé la mise en scène de la somnambule.
M. Jean-Marie Cadiou a formellement déclaré que si les choses se sont passées de cette façon, ce dont il doute fort, nul ne l’en avait avisé.
Je ne sais rien d’autre de ce que j’ai dit dès le premier jour, a-t-il ajouté. C’est sur les indications de la somnambule que j’ai retrouvé mon malheureux frère. La somnambule a-t-elle été renseignée par une tierce personne ? II m’est impossible de fournir aucune indication à ce sujet. La seule chose que je puisse affirmer, c’est que dans toute cette affaire j’ai toujours agi avec franchise. »
L’ancien veilleur de nuit fait spontanément une nouvelle déposition
L’ancien veilleur de nuit Bossart [Bossard] est allé trouver spontanément, cet après-midi, M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, et lui a fait la déclaration suivante :
« Le 31 décembre, vers 4 heures et demie, je me rendais de Saint-Divy à l’usine, par le bois. A l’intersection du chemin principal et du sentier à l’extrémité duquel le corps de M. Cadiou devait être retrouvé le 4 février, je remarquai dans la neige des traces de pas. Intrigué, je les suivis. Elles m’amenèrent jusqu’au bout du sentier. A l’endroit où elles s’arrêtaient, il n’y avait pas de neige, mais sur la terre, fraichement remuée, avaient été amoncelées des feuilles, comme pour dissimuler quelque chose.
Ignorant à ce moment la disparition de M. Cadiou, je ne poussai pas plus loin mes investigations. Quelques jours plus tard, mon successeur Marcou, ami de Pierre, m’apprenait la disparition du directeur de la Grande Palud, avec une joie évidente. Il se voyait déjà contremaître. L’opinion générale était alors que M. Cadiou avait fui en Allemagne.
Le 17 janvier, l’inspecteur Lemel [Lemez], de la police spéciale, me pria de l’aider à exécuter des recherches dans les bois. Pierre, qui paraissait assez inquiet, nous accompagna jusque sous le pont du chemin de fer. A la sortie de l’usine, il nous donna des indications qui nous éloignaient de l’endroit où se trouvait le cadavre de M. Cadiou, Prenez, nous dit-il, l’allée des sapins qui monte vers le bois ; elle vous conduira à l’étang. C’est là que M. Cadiou devait aller voir des sources. »
Je ne suivis pas ses conseils et je conduisis l’inspecteur Lemez où j’avais vu la terre remuée le 31 décembre. Là, le vent m’apporta une odeur de viande pourrie. Très troublé, je m’éloignai, Nous ne trouvâmes rien ce jour-là mais je voulais à toute force éclaircir le doute horrible qui m’était venu et, le lendemain dimanche, je revins seul, cette fois, dans le sentier. Vous peindre ma stupeur serait impossible ! A deux pas de moi, la partie postérieure d’une tête humaine apparaissait à fleur de terre. Je crus que j’allais mourir d’épouvante !
« Pierre, a ajouté Bossart [Bossard], devait être obsédé par l’idée de son forfait. Il paraissait abattu et, par moments, inconscient de ses actes. J’en fis un jour la remarque au contremaître Bignard. « Pierre, me dit-il n’est plus le même homme. » Je le craignais sans en concevoir la raison ; c’est pourquoi, le 17 janvier, j’ai eu le soin de décharger mon revolver avant de le lui remettre. »
M. Bidart [Bidard] de La Noë ayant reproché à Bossart [Bossard] de n’avoir pas parlé plus tôt. L’ancien veilleur de nuit a répondu qu’il avait eu peur.
« On a reproché à Jean-Marie Cadiou d’avoir retrouvé seul le cadavre de son frère ! Que n’aurait-on dit de moi ? Si je me suis décidé à dire la vérité, c’est parce que je voyais que les témoignages de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon égaraient la justice. »
24 avril 1914 – p. 3
Le Mystère de la Grand’Palud
LE VEILLEUR EST ARRÊTÉ
Le juge est persuadé que Bossard en sait long sur l’assassinat de M. Cadiou
BREST, 23 avril, M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, a procédé, ce matin à quatre heures, à l’arrestation du veilleur de nuit Bossard, qui fit, hier, au juge d’instruction, la déposition sensationnelle que nous avons rapportée.
Quand M. Menessier [Mennessier], porteur d’un mandat d’arrêt et d’un mandat de perquisition, s’est présenté à Saint-Divy, au domicile de l’ancien veilleur de nuit Bossard, celui-ci, apprenant qu’on venait l’arrêter, se mit à rire. Alors, dit-il, M. Bidard de la Noë croit que c’est moi le coupable ? Elle est bien bonne !»
M. Menessier [Mennessier] procéda immédiatement à une perquisition. Il saisit un certain nombre de papiers sur lesquels Bossard avait noté au jour le jour ses impressions et ses remarques sur l’affaire Cadiou.
Nous avons demandé à M. Bidard de la Noé ce qui avait motivé l’arrestation de Bossard.
Je reproche à Bossard, répond le juge, d’avoir gardé si longtemps pour lui un secret d’une telle gravité. Son attitude bizarre permet d’ailleurs de supposer qu’il en sait beaucoup plus long que ce qu’il a dit jusqu’ici. Voilà pourquoi j’al tenu à m’assurer de sa personne. »
Bossard, qui a été conduit au Parquet, subira cet après-midi un premier interrogatoire.
M. Jean-Marie Cadiou a déclaré que l’arrestation de Bossard ne l’avait pas surpris. Il pense qu’une autre arrestation ne saurait tarder, mais il refuse de s’expliquer davantage.
Bossard est considéré, par tous ceux qui l’ont approché, comme presque complètement déséquilibré.
Le deuxième interrogatoire de Bossard L’ancien veilleur de nuit de la Grand-Palud attend avec calme, dans une cellule du palais de justice, sa comparution devant le juge d’instruction. Il déclare regretter les révélations qu’il a faites et qui ont amené son arrestation.
Il a toujours dit connaître beaucoup de choses sur le mystère de la Grand Palud. Depuis le commencement de l’enquête, il a fait maintes déclarations. Mais ceux qui le connaissent déclarent que Bossard aime à se mettre en avant.
Le nouvel accusé nie énergiquement avoir participé à l’assassinat de M. Cadiou. Le juge d’instruction estime toute- fois que Bossard peut apporter des éclaircissements dans cette affaire.
Bossard aurait-il éclairé la somnambule de Nancy ?
M. Jean Cadiou, qui découvrit, le 5 février, le cadavre de son frère dans le bois de la Grand Palud, déclare que Bossard ne l’a pas renseigné sur l’endroit où Cadiou était enterré. Mais il estime que l’instruction devra éclaircir le point de savoir si Bossard n’a pas pu être l’inspirateur de la somnambule de Nancy.
Les expertises confiées à M. Grivollat [Grivolat]
SAINT-ETIENNE, 23 avril. M. Grivollat [Grivolat], directeur du Musée de Saint-Étienne, vient d’être chargé de diverses expertises relatives à l’affaire Cadiou. Il a mission d’examiner notamment : la balle que le médecin-légiste découvrit dans le cou de M. Cadiou ; un revolver semblable à celui acheté par l’ingénieur Pierre : une quantité de munitions diverses ; une balle trouvée le 18 février dans un tas de charbon à l’usine de la Grand Palud ; le revolver saisi le 17 février sur la table du bureau de l’inculpé ; quatre cartouches chargées de plomb, déposées dans une enveloppe jaune, qui fut trouvée dans le garage de l’ingénieur Pierre.
25 avril 1914 – p. 3 et 4
Le mystère de la Grand’Palud
Est-il complice ?
L’attitude du veilleur Bossard apparaît des plus bizarres
BREST, 24 avril. – M. Bidard de la Noë a confronté ce matin le gardien de nuit Bossard avec l’inspecteur de la Sûreté Lemaire [Lemez].
Ce dernier a rappelé que le 17 janvier, alors qu’il procédait avec Bossard à une battue dans le bois de la Grand Palud, l’ancien veilleur de nuit s’était sauvé au moment où Lemaire [Lemez] approchait du chemin où fut enterré M. Cadiou. Bossard, tapi dans un taillis, était resté sourd à tous les appels.
Bossard a reconnu aujourd’hui qu’il s’était enfui et n’avait pas répondu quand on l’avait appelé, mais il n’a pu fournir aucune explication plausible de son attitude bizarre.
L’inspecteur a alors raconté que, le 12 mars, il était retourné avec Bossard à la Grand’ Palud. Bossard avait prétendu qu’il pouvait retrouver le revolver de Pierre. Ses recherches ayant été infructueuses, l’inspecteur dit à Bossard : « Ou bien vous vous moquez de la justice, ou vous avez quelque chose que vous ne voulez pas dire. » Bossard répondit : « Je connais la vérité. Je suis certain de la culpabilité de Pierre, mais je ne veux pas parler, de peur d’être traité comme complice. »
Bossard a d’abord nié ce propos, puis il a prétendu l’avoir tenu pour plaisanter. La confrontation a pris fin à midi et demi.
Pourquoi Bossard ne voulait-il parler que le 15 mai ?
Bossard a affirmé au juge d’instruction avoir toujours dit la vérité avant sa mise en arrestation. Il se refuse désormais à parler.
Il avait écrit, le 20 avril, à M. Bidard de la Noë qu’il avait d’importantes déclarations à faire, mais qu’il désirait n’être entendu qu’après le 15 mai. Le juge décida de convoquer immédiatement Bossard, qui, en le sait, fut arrêté le lendemain de sa déposition.
L’affaire Cadiou
Bossard se rétracte
BREST, 24 avril. Le juge d’instruction, M. Bidard de la Noé, a fait subir cet après- midi, à Bossard, un interrogatoire qui s’est prolongé pendant quatre heures.
Le veilleur de nuit a rétracté toute ses déclarations antérieures, Il nie avoir aperçu le 17 janvier la tête du cadavre de M. Cadiou.
Quant à l’odeur nauséabonde qu’il disait provenir de l’endroit où fut enterrée la victime, il déclare qu’elle venait de la cour d’une ferme voisine, fait reconnu d’ailleurs exact par l’inspecteur Lemez.
On croit que Bossard a obéi à une sorte d’hallucination : le juge l’a toutefois maintenu en état d’arrestation, en attendant d’être fixé sur la provenance de certains objets saisis à son domicile.
26 avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Le produit des perquisitions chez Bossard
BREST, 25 avril. Certains objets saisis au domicile de Bossard, tels que montres, lorgnon, mouchoir brodé, ont été expédiés à Paris, à la demande du juge d’instruction, pour être présentés à Mme Cadiou, qui dira s’ils ont appartenu à son mari.
M. Bidard de la Noë va également s’efforcer d’établir l’emploi du temps de Bossard les 30 et 31 décembre.
27 avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Une lettre de l’ingénieur Pierre est saisie à Paris
Sur une commission rogatoire du juge d’instruction de Brest, M. Vallet, commissaire de la police judiciaire, a saisi, dans les bureaux du journal le Matin, une lettre adressée le 26 août 1913 par l’ingénieur Pierre à ce journal.
Dans cette missive, l’ingénieur porterait, parait-il, contre son ancien patron, de graves accusations.
Il affirmerait que M. Cadiou se serait fait payer deux fois des fournitures de coton par la poudrière d’Angoulême et met- trait en cause MM. Cloarec et Goude, députés.
A propos de cette lettre, notre confrère déclare qu’il a demandé à MM. Cloarec et Goude, députés mis en cause par l’ingénieur, s’ils désiraient répondre aux allégations de celui-ci. Il ajoute que MM. Cloarec et Goude ont alors réservé leur réponse.
28 avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Y a-t-il eu empoisonnement ?
BREST, 27 avril. M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a reçu ce matin le rapport du directeur du laboratoire de toxicologie sur les viscères du cadavre de M. Cadiou. L’expertise conclut que la mort du directeur de l’usine ne peut être attribuée à un empoisonnement.
29 avril 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Un nouveau point éclairci
BREST, 28 avril. M. Bidard de la Noë continue ce matin l’instruction de l’affaire Cadiou pour fixer un point intéressant de l’enquête.
Il avait été dit que le cadavre de M. Cadiou n’avait pu être enfoui le 1er février, car à cette date un sanglier avait labouré la terre à l’endroit où la fosse avait été creusée. Il aurait donc dû déterrer le cadavre.
Le juge a entendu M. Maubian, piqueur du propriétaire du bois de la Grand Palud. Le témoin a déclaré qu’il avait vu, le 1er février, des traces de pas de sanglier près du ruisseau, mais à un mètre de l’endroit où a été retrouvé le cadavre du directeur. La fosse n’était pas labourée et ne présentait rien d’anormal. Des feuilles mortes recouvraient l’endroit où a été découvert M. Cadiou.
30 avril 1914 – p. 3
L’Affaire Cadiou
Encore du mystère
Un nouveau témoin qui veut garder l’anonymat fait une importante déposition
BREST, 29 avril. Le juge d’instruction a entendu, ce matin, un nouveau témoin dont il a refusé de faire connaitre le nom. Ce témoin lui aurait fourni d’intéressants renseignements au sujet de l’affaire Cadiou et de l’emploi du temps de certaines personnes le 30 décembre, jour où l’accusation fixe l’assassinat.
M. Bidart [Bidard] de la Noé, à la suite de cette audition, est parti immédiatement pour Landerneau, afin de contrôler ces renseignements sur les lieux même, à la Grand’- Palud.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a recueilli dans cette ville la déposition d’une femme Hemery, qui affirme avoir rencontré Pierre et Cadiou ensemble, dans le bois de la Grand Palud, le 30 décembre, à 3 heures de l’après-midi.
Le juge, qui parait attacher une grande importance à ce témoignage, confrontera la femme Hemery avec Pierre vendredi. Que vaut ce nouveau témoignage Et quand donc un peu de lumière viendra-t-elle éclaircir cette pénible instruction qui en est encore, après de longs mois, à son point de départ ? Car enfin, l’on ne sait pas encore aujourd’hui à quelle date et où le directeur de la Grand’Palud été assassiné.
Quant à connaître l’auteur du crime d’une façon irréfutable, plus l’instruction se prolonge, et moins le juge instructeur a de chance de le découvrir.
L’ingénieur Pierre, s’il n’est pas coupable, doit trouver amère sa détention prolongée.
1er mai 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Que valent les déclarations de Mme Emery ?
BREST, 30 avril.
Mme Emery [Hemery], qui a déclaré avoir rencontré M. Cadiou et M. Pierre au cours de l’après-midi du 30 décembre, dans le bois de la Grand’Palud, va être confrontée avec l’ingénieur.
Mme Emery [Hemery] a deux points de repère pour fixer sa rencontre au 30 décembre. Elle va tous les mardis ramasser du bois dans la forêt, et le 30 était un mardi. En outre, elle se rappelle parfaitement que le jour où elle vit ensemble le directeur et l’ingénieur était la veille ou l’avant-veille du jour de l’An. D’autre part, on sait que la domestique de l’ingénieur, Julia Juzeau, a toujours affirmé que son maître a passé l’après-midi du 30 à jardiner.
Qui croire ? Le témoignage de Mme. Emery [Hemery] est également contredit par deux personnes qui ont fait ce matin leur déclaration au commissaire de police de Landerneau. Ce sont MM. Bouguen, conseiller municipal de Landerneau, et Peron, retraité de la marine. De leurs dépositions, très nettes, il résulte que Mme Emery [Hemery] aurait bien rencontré Pierre et Cadiou dans le bois, mais avant le 30 décembre.
Bossard, l’ancien gardien de l’usine, qui a été incarcéré à la suite de ses déclarations, a été amené aujourd’hui, sur sa demande, devant le juge d’instruction. Il n’a donné aucun renseignement nouveau et s’est borné à protester de son innocence.
2 mai 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
L’Ingénieur Pierre serait bientôt MIS EN LIBERTÉ
Nouvel interrogatoire
BREST, 1er mai. M. Bidard de la Noë a entendu ce matin M. Duval, greffier de la justice de paix à Rostrenen. M. Duval assista, le 10 janvier, à la signature du contrat aux termes duquel M. Pierre devenait ingénieur dans la nouvelle usine de Daoulas.
On sait que M. Pierre a résilié lui-même ce contrat, deux jours après, car il voulait être fixé sur la disparition de M. Cadiou.
L’ingénieur Pierre a été extrait de la prison et le juge d’instruction lui a fait part de la déposition de Mme Emery [Hemery]. L’ingénieur a certifié qu’il ne s’était jamais rendu avec M. Cadiou dans la partie du bois signalée par la lavandière.
Le juge d’instruction lui a également demandé des explications sur la lettre trouvée dans les papiers saisis chez lui. Dans cette lettre, l’ingénieur demandait à un pharmacien de Bois-Colombes, son ami intime, 700 grammes de feuilles de datura et de belladone.
M. Pierre a répondu qu’il avait demandé ces feuilles médicinales pour faire des cigarettes destinées à soigner un asthme dont souffrait un vieil ouvrier de la Grand Palud.
M. Pierre sera-t-il mis en liberté provisoire ?
L’expertise du laboratoire de toxicologie n’ayant donné aucun résultat, et la plupart des charges contre M. Pierre étant détruites par de nombreux témoignages, Me Feillard, avocat de l’ingénieur, va formuler une nouvelle demande de mise en liberté provisoire en faveur de son client. D’autre part, Mme Cadiou n’ayant pas reconnu comme ayant appartenu à son mari les divers objets saisis chez Bossard, il est probable que ce dernier sera remis prochainement en liberté.
3 mai 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Confrontation manquée
BREST, 2 mai. Le juge d’instruction de Brest devait entendre ce matin M. Grouez, contrôleur de la poudrerie du Moulin-Blanc, et M. Prigent, encaisseur à Landerneau, qui ne trouva pas l’ingénieur chez lui quand il se présenta à son domicile, dans l’après-midi du 30 décembre ; mais ces deux témoins n’ont pu répondre à la convocation du juge.
L’ingénieur Pierre avait été extrait de prison pour la confrontation et conduit dans une cellule du palais ; mais, en raison de son état maladif, Me Feillard, son avocat, a obtenu qu’il soit reconduit à midi à la prison.
5 mai 1914 – p. 3
LE MYSTÈRE de la GRAND PALUD
Un pas de clerc
Le veilleur Bossart [Bossard] qui avait été arrêté, et sur lequel pesaient des soupçons est remis en liberté provisoire
BREST, 4 mai. M. Bidard de la Noë a entendu, ce matin, M. Prigent, garçon de recettes à Landerneau, qui s’est présenté le 31 décembre, à une heure de l’après- midi, pour encaisser des traites à la Grand Palud, et n’a rencontré M. Pierre ni à l’usine, ni à son domicile.
L’ingénieur sera confronté avec cet encaisseur, pour donner des explications sur l’emploi de son temps le 31 décembre.
Mise en liberté provisoire de Bossart [Bossard] M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a interrogé à nouveau Bossart [Bossard], cet après-midi. Celui-ci a répété que ses prétendues révélations étaient inventées de toutes pièces.
Aucune charge sérieuse n’ayant pu être relevée contre lui, l’ancien veilleur de nuit a été remis en liberté provisoire. Il reste néanmoins inculpé de complicité d’assassinat et de recel de cadavre.
La Dépêche de Brest publiera demain l’annonce suivante :
A vendre très prochainement l’importante usine de blanchiment de la Grande-Palud, près Landerneau.
Mme Pierre, très affaiblie par les épreuves douloureuses qu’elle a subies, a dû s’aliter.
7 mai 1914 – p. 3
Le mystère de la Grand’Palud
Témoignages contradictoires
Où est la vérité ?
BREST, 6 mai. M. Goas, contrôleur des poudres, chargé notamment du contrôle de la Grand Palud, a été entendu ce matin par le juge d’instruction.
Il a déclaré que, le 26 octobre, il eut à signaler à l’administration la qualité du coton livré par la Grand Palud aux poudreries de l’État.
Dans le courant du mois de décembre, a-t-il ajouté, il s’est entretenu avec M. Cadiou des difficultés que celui-ci avait avec l’administration de la guerre et de sa dernière exclusion des marchés.
M. Goas avait des rapports journaliers avec l’ingénieur Pierre. Il l’a vu rentrer à l’usine à 11 h. 1/2 du matin, le 29 ou le 30, ou le 31 décembre, il ne peut préciser. L’ingénieur lui a appris que, le 2 janvier, il avait reçu un télégramme de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari qui n’était pas arrivé à Paris.
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a recueilli, cet après-midi, un témoignage nouveau, celui de l’ouvrier Kervestin. Ce dernier certifie que le 30 décembre, vers neuf heures du matin, l’ingénieur Pierre et M. Cadiou sont montés ensemble sur la plate-forme des autoclaves. Le témoin est certain de ne pas se tromper sur la date, car, le 29, il était absent de l’usine. Il affirme, d’autre part, que les nommés Guiganton, Quéméneur, Godec et Bernard sont en mesure de confirmer ses dires.
Ce témoignage, on le voit, est en contradiction formelle avec ceux de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon. L’ingénieur Pierre se borne à déclarer que Kervestin se trompe.
En effet, la déclaration de ce témoin est contredite par l’ouvrier Guiganton qui, dans sa déposition à la brigade mobile, a déclaré que M. Cadiou était monté seul sur la plate-forme des autoclaves, le 30 décembre, à neuf heures du matin.
D’autre part, l’ouvrier Guyader affirme qu’il a vu M. Cadiou se dirigeant vers l’usine, un peu avant 11 heures.
Kervestin maintient ses dires et ajoute qu’à 11 heures, il a vu M. Cadiou et Pierre sortant de l’usine.
8 mai 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Quand les témoignages concorderont-ils ?
BREST, 7 mai. Contrairement au témoignage de l’ouvrier Kervistin, qui a déclaré avoir vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre ensemble, le 30 décembre, un ancien ouvrier de la Grand’Palud, nommé Morvan, affirme que, ce jour-là, le directeur et l’ingénieur ne sont pas montés aux autoclaves.
Je travaillais, dit Morvan, dans le grand atelier où ces machines se trouvent. J’ai bien vu M. Cadiou sortir le 30, vers 9 heures et demie. Peu de temps après, M. Pierre est arrivé. Il est resté quelques instants à son bureau. A différentes reprises, dans le courant du mois, MM. Pierre et Cadiou sont montés ensemble aux autoclaves. Je ne peux pas préciser la date, mais je suis sûr que ce n’était ni je 29, ni le 30.
Morvan va être appelé devant le juge d’instruction.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a entendu cet après- midi, quatre ouvriers de l’usine, dans l’espoir qu’ils pourraient confirmer la déposition faite hier par Kervestin, mais aucun d’eux n’a vu, le matin du 30 décembre, M. Cadiou et Pierre ensemble. Un nommé Broudin a déclaré, au contraire, qu’il avait vu M. Cadiou arriver vers 8 h. et demie, et repartir une demi-heure après. Broudin sortit pour voir où allait M. Cadiou et il le vit sous le pont du chemin de fer, qui s’en allait seul.
Le juge confrontera demain matin Pierre avec M. Jean-Marie Cadiou. Il entendra également M. et Mme, Bignard, samedi matin.
Bossart [Bossard], qui est venu aujourd’hui se plaindre des accusations portées contre lui par un nommé Manach, son camarade de chantier, sera entendu contradictoirement avec ce dernier. Manach prétend que Bossart [Bossard] était, dans les premiers jours de janvier, en possession d’une somme de 300 francs, dont il serait fort en peine d’expliquer la provenance. Bossart [Bossard] déclare qu’il n’a jamais eu pareille somme à sa disposition.
Le rapport du docteur Paul
Le rapport du docteur Paul est parvenu ce matin au parquet de Brest. La contre- autopsie avait eu lieu le 17 février ; le rapport est daté du 4 mai.
Le docteur Paul expose d’abord les rai- sons pour lesquelles sa tâche a été particulièrement difficile. « Le corps, dit-il, avait longtemps séjourné dans l’eau. La peau était ridée ; les cheveux et les ongles se détachaient. Or, on sait que si un corps se conserve mieux dans l’eau que dans l’air, la putréfaction est, au contraire, accélérée dès que le corps est retiré de l’eau, et ceci explique pourquoi le docteur Rousseau déclara, lors de la première autopsie, que la conservation du corps était satisfaisante, alors que nous devions constater, treize jours plus tard, un état de putréfaction avancé. En outre, le fait que les plaies étaient lavées rendait impossibles certaines constatations.
Le docteur Rousseau avait déclaré que la mort de M. Cadiou avait été provoquée par strangulation et par traumatisme cervical, et que les plaies du cou étaient postérieures à la mort.
Le docteur Paul n’est pas de cet avis. Voici ses conclusions :
1) L’état de putréfaction très avancé du cadavre ne permet pas de préciser la date, et, à plus forte raison, l’heure à laquelle M. Cadiou est mort ;
2) Outre les plaies de plusieurs coups de couteau sur la face latérale gauche du cou, relevées par le docteur Rousseau, nous avons constaté une plaie dans la région droite de la nuque. Cette plaie a été causée par un coup de feu tiré quand le capuchon de M. Cadiou était relevé.
3) La mort est due à une hémorragie interne consécutive aux lésions produites par la balle qui trancha les vaisseaux sanguins du côté droit du cou.
4) Les plaies par coup de couteau purent constituer une hémorragie, mais la putréfaction empêche de voir si ces plaies ont été faites ante ou post mortem.
5) Le couteau saisi sur Pierre a pu faire la plaie du cou, mais il est impossible de l’affirmer, aucune trace de sang n’a été relevée sur la lame et la plaie ne présente aucune caractéristique.
6) Sous les réserves que nous impose la putréfaction dans laquelle nous avons trouvé le cadavre, les blessures relevées sur le corps de M. Cadiou présentent le caractère de blessures criminelles. »
9 mai 1914 – p. 3
Un magistrat qui est à plaindre
Dès que M. Bidard de la Noë croit tenir un témoignage intéressant, il reçoit aussitôt un démenti ou une rectification.
Les déclarations du contremaitre
BREST, 8 mai. Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Jean Cadiou au sujet des propos que lui aurait tenus le contremaître Bignard, qu’il alla chercher à l’usine, dès qu’il eut retrouvé, le 4 février, le cadavre de son frère. M. Jean Cadiou demanda à Bignard de rester près du cadavre tandis qu’il irait lui-même avertir la gendarmerie de Landerneau ; le contre-maître lui aurait dit spontanément : « Ne me laissez pas seul ici, car M. Pierre pourrait me tuer aussi. »
Aujourd’hui, dans le cabinet du juge d’instruction, Bignard a déclaré que ses paroles ont été mal interprétées. « Je n’avais pas peur de M. Pierre, dit-il, je craignais seulement que quelqu’un, caché dans le bois, ne me fit un mauvais coup. »
L’ingénieur Pierre affirme au juge que Bignard se trompe quand il maintient que c’est le 30 décembre, vers onze heures un quart, que M. Cadiou et Pierre quittèrent l’usine.
Dans l’après-midi, le juge d’instruction a entendu Mme Bignard, à qui il a demandé le sens des paroles qu’elle a prononcées le jour de la découverte du cadavre en s’adressant à M. Jean Cadiou :
« Est-ce bien votre frère que l’on a re- trouvé ? »
Sur une réponse affirmative, elle poussa un soupir de soulagement et dit : Quand j’ai vu tout ce mouvement, j’ai cru que mon mari venait d’être assassiné !
Les propos de Bossart [Bossard]
Le coureur cycliste Laurent, actuellement employé comme mécanicien à bord du Gorbea-Mendi, où travaillait Bossart [Bossard], déclara que le jour où il fut embauché, c’est-à-dire le 29 janvier, Bossart [Bossard] lui tint le propos suivant :
Il y a quelque temps, je suis allé dans le bois de la Palud avec l’inspecteur Lemez, à la recherche du cadavre de M. Cadiou. Je longeais le ruisseau, alors que M. Lemez longeait le haut du bois. Dans un chemin creux, nous nous sommes rejoints à l’endroit où je savais que M. Cadiou avait l’habitude d’aller voir le débit du ruisseau, J’ai senti une odeur de cadavre, mais la terre était couverte de neige et je n’ai rien dit. Si j’étais méchant peur Pierre, comme il l’a été pour moi, je pourrais le faire pincer. »
L’intérêt de ce propos de Bossart [Bossard] est qu’il a été tenu le 29 janvier, c’est-à-dire six jours avant que M. Jean-Marie Cadiou ne retrouve son frère,
Laurent sera confronté demain matin avec Bossart [Bossard].
10 mai 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Les derniers témoins
BREST, 9 mai, Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Laurent, mécanicien à bord du Gorbea-Mundi, en présence de Bossard. M. Laurent a déclaré que le 29 janvier Bossard, qui travaillait avec lui a parlé de l’affaire Cadiou : « On croit qu’il est en fuite, dit-il ; pour moi il a été assassiné. Il y a 15 jours, je suis allé dans le bois de la Palud avec l’inspecteur Lemez, pour rechercher le corps de M. Cadiou. Dans un chemin creux, j’ai senti une odeur de cadavre, et je n’ai rien dit. Si j’étais méchant pour l’ingénieur Pierre comme il l’a été pour moi… » Bossard n’acheva pas sa phrase.
Ces propos avaient été tenus six jours avant que M. Jean Cadiou ne retrouvât son frère.
M. Laurent certifie qu’il ne se trompe pas de date, car c’était le premier jour qu’il travaillait à bord du Gorbea-Mundi. Bossard affirme qu’il a prononcé ces paroles bien après le 29 janvier.
Un autre ouvrier, M. Manach, a affirmé que, dès le lendemain de son arrivée à bord, le 26 janvier, Bossard a parlé de son intention de partir pour le Canada. Sur la remarque qui lui était faite que les frais de voyage étaient élevés, Bossard répondit qu’il avait de l’argent et montra au témoin quatre billets de cent francs dans son porte-monnaie. Bossard a déclaré aujourd’hui en riant que c’étaient des billets de loterie.
Le troisième témoin, M. Lavallette a certifié ces propos de Bossard : « Un mot me suffirait pour faire mettre l’ingénieur Pierre en liberté. »
Bossard a expliqué qu’il avait dit : Avec un mot, celui qui connait l’affaire pourrait faire mettre M. Pierre en liberté. »
D’autre part, M. Guillemet, facteur aux chemins de fer armoricains à Morlaix, est venu confirmer aujourd’hui la déclaration qu’il a faite précédemment à la brigade mobile :
Le 1 janvier dernier, alors qu’il faisait une manœuvre du train en partance pour Saint-Pol-de-Léon, vers une heure et demie de l’après-midi, il a aperçu M. Cadiou aux environs de la gare.
M. Guillemet est absolument certain de la date de cette rencontre ; il connaissait M. Cadiou depuis longtemps car, ayant été clerc d’avoué, il allait souvent à son étude.
Le témoignage formel de M. Guillemet, comme ceux de tous les autres témoins de Morlaix, détruit complètement les bases de l’accusation.
L’enquête à Paris
Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire de police judiciaire, s’est rendu, hier matin, chez M. Eck, avocat consultant, 36, rue Vivienne, chez qui M. Cadiou s’était rendu en novembre 1913. M. Cadiou était venu le consulter sur les moyens qu’il faudrait employer pour racheter des actions de la Société de la Grand Palud, afin d’être seul propriétaire de l’usine.
D’autre part, M. Vallet s’est rendu à la Banque Allard, place de la Bourse, où, à la même époque, M. Cadiou était venu faire un dépôt de 100.000 francs en espèces au crédit de la « Dresdner Bank » filiale de Nuremberg.
11 mai 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
BREST, 10 mai. On attend au Parquet le rapport du médecin-légiste John [Kohn-Abrest]. Le défenseur de l’ingénieur Pierre croit savoir que quelques taches ont été relevées sur les vêtements de l’accusé soumis à l’expertise. Mais M. Feillard ne voit dans ce fait aucune preuve de la culpabilité de son client.
Il explique que l’ingénieur, quand il lui arrivait de se blesser, essuyait le sang sur ses vêtements.
Le défenseur estime donc que, si le rapport de l’expert conclut à des traces de sang. Il conviendra de déterminer si ces taches sont de fraiche date ou de date déjà ancienne.
13 mai 1914 – p. 4
L’affaire Cadiou
Six ouvriers de la Grand’Palud déposent
BREST, 12 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu, cet après-midi, six autres ouvriers de l’usine de la Grand’Palud. Tous ont vu M. Cadiou arriver à son bureau de bon matin le mardi 30 décembre et le quitter vers neuf heures. Un seul de ces ouvriers affirme que M. Cadiou et M. Pierre sont partis ensemble le 30 décembre vers onze heures du matin.
M. Pierre soutient que le 30 décembre, il est arrivé à l’usine à neuf heures et demie après le départ du directeur, qu’il n’a pas rencontré, et que c’est le 29 décembre qu’il a vu M. Cadiou pour la dernière fois.
14 mai 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Une lettre de Claude Farrère
Notre confrère l’intransigeant a publié, hier, cette lettre, qui a été adressée à son directeur par le brillant officier de marine et le distingué lettré, M. Claude Farrère.
Mon cher Directeur et Ami,
J’ai suivi comme vous l’étrange affaire Cadiou avec une curiosité que la marche au moins boiteuse de l’instruction s’est chargée de tenir en haleine.
Je n’ai garde de vous donner une réplique superflue sur la merveilleuse facilité que le Code maintient aux juges d’instruction, successeurs de droit divin de feu Louis XIV, d’emprisonner sur lettre de cachet qui bon leur semble. Mais je voudrais appeler l’attention du public sur un point qu’on a tort, ce me semble, de laisser dans l’obscurité.
Si j’ai bien compris l’affaire… (ai-je bien compris ? C’est tellement extraordinaire que je sois alors quasi seul à pousser un cri d’alarme …) le point initial de la piste qu’on a suivie pour inculper l’ingénieur Pierre c’est ceci que l’usine fournissait aux poudreries de l’État du coton de rebut, et que Pierre, manquant à tous ses devoirs de complice, dénonça le fait à l’État ?… (non sans prévenir, ultérieurement d’ailleurs, son patron… Mais peu importe…)
Est-ce bien ça ?
C’est que, si c’est ça….
Moi soussigné, Farrère, j’étais à Toulon en 1909, quand sauta l’lena. Cent vingt-deux morts. Et j’y étais encore quand sauta la Liberté, en septembre 1911. Deux cent vingt morts. Total : trois cent quarante-deux assassinés par les fournisseurs de colon de rebut.
C’est d’avoir dénoncé un fournisseur de coton de rebut qu’on en veut à Pierre ? Non, n’est-ce pas ?
Et ce n’est pas Pierre, c’est le fournisseur, qu’il est question de guillotiner, n’est-ce pas ? Cordialement.
Claude FARRERE.
Le fermier Bonnefoy maintient sa rétractation
BREST, 13 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a confronté, cet après-midi, M. Le Bos, brasseur à Landerneau, avec le fermier Bonnefoy.
Ce dernier, on s’en souvient, après avoir affirmé qu’il avait vu Pierre et Cadiou ensemble, le matin du 30, s’était rétracté. Bonnefoy a rappelé comment il avait été amené à reconnaitre son erreur :
Mme Pierre, a-t-il déclaré, n’a exercé aucune pression sur moi. Dans les premiers jours de mars, elle est venue chez moi avec Julia Juzeau et m’a demandé si j’étais sûr d’avoir vu son fils avec M. Cadiou, le 30 décembre. Cela est très grave, m’a-t-elle dit, et il faut bien réfléchir avant de lancer une telle affirmation. Mais, ajouta-t-elle, si cela est vrai, n’hésitez pas à le dire. Il y a un coupable dans cette affaire. Il faut le découvrir.
M. Bonnefoy a maintenu sa rétractation. Deux ouvriers de l’usine, interrogés ensuite, n’ont apporté aucun fait nouveau.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a renoncé à la confrontation de Bonnefoy avec Pierre.
Dès lors, il ne reste plus à l’accusation que le témoignage du contremaitre Bignard qui, seul parmi tout le personnel de l’usine, continue à affirmer avoir vu M. Cadiou et Pierre partir ensemble le 30 décembre, à onze heures du matin.
15 mai 1914 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
La fin de l’instruction
BREST, 14 mai. La question de savoir si l’usine de la Grande-Palud continua de fonctionner avec des capitaux allemands lorsque M. Cadiou succéda, en 1909, à M. Legrand, est aujourd’hui résolue.
La famille Cadiou le contestait ; l’ingénieur Pierre l’affirmait. Or, la preuve de l’exactitude des renseignements donnés par l’inculpé figure actuellement au dossier. On a, en effet, retrouvé trace, dans le copie de lettres de l’usine, d’une lettre datée du 12 novembre 1913, dans laquelle M. Cadiou annonçait aux frères Temming qu’il allait leur faire parvenir une somme de 163.000 francs, représentant le reliquat des capitaux qu’ils lui avaient confiés.
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a reçu aujourd’hui les derniers témoignages des ouvriers de la Grande-Palud. Plusieurs ont vu M. Cadiou le 30 décembre arriver à l’usine vers huit heures du matin, et repartir avant neuf heures.
L’ingénieur Pierre est arrivé vers neuf heures et demie ; il est donc fort possible qu’il n’ait pas rencontré son directeur dans cette journée du 30 décembre.
Le juge d’instruction a confié à M. Gaulhezre, ingénieur des ponts et chaussées, le soin de dresser les plans de l’usine de la Grande-Palud, de la maison de l’ingénieur et des lieux où le cadavre de M. Cadiou a été retrouvé.
16 mai 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Les témoins de l’exhumation de M. Cadiou
BREST, 15 mai. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu deux témoins qui ont assisté à l’exhumation de M. Cadiou.
Le docteur Queudec [Quédec], de Landerneau, a remarqué dans la fosse des sérosités sanguinolentes et l’état de putréfaction du cadavre, ce qui est consigné dans le rapport du docteur Rousseau.
M. Bos, adjoint au maire de Landerneau, a déclaré avoir entendu M. Pierre, quand on cherchait la casquette de M. Cadiou, tenir le propos suivant : « Elle est peut-être dans le capuchon de la pèlerine. Ce fut là qu’on la retrouva, en effet.
17 mai 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Une piste nouvelle ?
Pierre serait remis en liberté provisoire
BREST, 16 mai. On se montre très surpris au parquet de Brest de l’information venue de Saint-Etienne, d’après laquelle M. Grivolla [Grivolat], armurier-expert, demanderait confirmation du fait que le revolver soumis à son examen est bien conforme à celui que possédait Pierre. Le certificat de l’armurier Marie et le procès-verbal des déclarations de l’inculpé ont, en effet, été communiqués à M. Grivolla [Grivolat]. Jusqu’à présent, d’ailleurs, M. Bidard de la Noë n’a pas été officiellement informé du résultat de l’expertise.
Deux témoignages
Le juge d’instruction a entendu ce matin M. Boteraou, dessinateur, qui déclare avoir acheté la tonnelle derrière laquelle Pierre s’abrita pour essayer son revolver dans la seconde quinzaine de mai 1913.Ce témoignage concorde avec celui de l’armurier Marie, d’après lequel Pierre aurait acheté son revolver dans le courant du mois de mai.
M. Lecorre, retraité de la marine, vient ensuite certifier que les fioles de belladone et de datura, reçues par Pierre en janvier dernier, lui étaient bien destinées.
Vers une nouvelle piste
M. Bidard de la Noë a convoqué M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest.
M. Nicolas a affirmé avoir salué M. Cadiou le 31 décembre, sur le quai de la gare de Morlaix. Le témoin basé son souvenir sur des points de repère précis.
A une question pressante du juge, demandant s’il était absolument certain que la personne qu’il a rencontrée était bien M. Cadiou, M. Nicolas a répondu « Je n’ai pas une profonde certitude, mais une intime conviction. »
S’il est confirmé que la balle trouvée dans le corps de M. Cadiou n’a pas été tirée par le revolver de Pierre, c’est sur la piste de Morlaix que les investigations vont de nouveau se porter.
Un non-lieu probable
En tout cas, il est probable qu’un non-lieu en l’état interviendra en faveur de Pierre ; mais on ne se montre pas disposé, au parquet, à lui accorder un non-lieu définitif.
19 mai 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Les déclarations de l’armurier de Saint-Étienne
(De notre correspondant particulier. SAINT-ETIENNE, 18 mai. Il ne faut pas trop se hâter d’indiquer les conclusions certaines, sinon officielles, du rapport de l’expert-armurier de Saint-Étienne, M. Grivollat [Grivolat], chargé d’examiner le revolver de l’ingénieur Pierre et la balle qui a tué M. Cadiou.
Il est prématuré d’affirmer que ce n’est pas le revolver de Pierre qui a tué le directeur de la Grand Palud. Si M. Grivollat [Grivolat] a pu dire, il y a quelques jours, à un correspondant d’une agence parisienne : « Mon rapport aura certainement pour conséquence l’élargissement de Pierre », il n’est guère aussi précis aujourd’hui.
A la suite de l’examen, auquel il s’est livré, l’expert-armurier a déclaré en effet : Deux pistolets m’ont été soumis, dont l’un, de 8 millimètres, servit au gardien de l’usine de la Grand’Palud, et ne peut entrer en ligne de compte. Quant au pistolet que l’on me certifie conforme à celui que possédait l’ingénieur Pierre, il est pourvu de cinq rayures, alors que la balle meurtrière n’en comporte que quatre.
Cette déclaration n’implique pas que l’armurier Marie n’ait pas dit in vérité. Le détail des rayures a pu, en effet, lui échapper.
D’autre part, M. Grivollat [Grivolat] a écrit au fabricant de Liège pour lui demander comment il rayait ses canons de revolver. Le fabricant lui a répondu qu’il rayait le plus généralement à quatre, mais quelquefois à cinq.
Cette réponse ne permet donc pas de préjuger, comme on l’a fait, des conclusions du rapport que M. Grivollat [Grivolat] ne doit déposer que dans une quinzaine de jours.
Un incident
BREST, 18 mai. Me Feillard, avocat de Pierre, ayant demandé communication du dossier, a été avisé ce matin que toutes les pièces avaient été remises hier à Mes Fleys et Vichot, avocat et avoué de Mme Cadiou, partie civile, qui en prennent copie.
En signe de protestation, Me Feillard n’assistera pas au prochain interrogatoire de Pierre.
D’autre part, Me Feillard ayant eu connaissance du bruit suivant lequel l’expert-armurier de Saint-Étienne aurait déclaré que la balle n’est pas du même calibre que le revolver soumis à son expertise, a adressé à M. Grivollat [Grivolat] le télégramme suivant : « Au nom de la liberté humaine, je vous supplie de télégraphier d’urgence vos conclusions au juge d’instruction. »
M. Grivollat [Grivolat] a immédiatement répondu que le juge recevrait son rapport dans la huitaine.
Les ouvriers de la Grand’Palud
Le juge d’instruction a entendu les ouvriers de la Grand’Palud qui n’avaient pas encore déposé.
Il résulterait de l’enquête que, sur une trentaine d’ouvriers qui composaient l’ancien personnel de l’usine, presque tous ont vu M. Cadiou arriver le 30 décembre à l’usine, vers 8 heures et demie du matin, et en repartir seul à 9 heures. Le contre-maitre Bignard, l’ouvrier Kervistin et le chauffeur Dollou [Dolou], seuls, affirment que l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ont quitté ensemble l’usine à 11 heures.
L’ingénieur soutient qu’il est arrivé à son bureau après 9 heures, et n’a pas rencontré M. Cadiou le 30 décembre.
20 mai 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Le directeur de l’usine de Daoulas chez le juge
BREST, 19 mai. – M. Bidard de la Noë, a entendu M. Rocher, directeur d’une usine de blanchiment de coton de Daoulas. Le témoin a déclaré qu’avant de fonder son usine, et sachant que M. Cadiou désirait céder la Grand’Palud, il avait offert à ce dernier une certaine somme pour l’acheter, mais M. Cadiou exigeait une somme supérieure. Par un contrat signé le 10 janvier, l’ingénieur Pierre fut nommé directeur de l’usine de Daoulas, mais, deux jours après, l’ingénieur résilia le traité, parce que, disait-il, M. Cadiou ayant disparu, il ne voulait pas quitter sa place avant que son directeur fût retrouvé.
L’ingénieur et Mme Cadiou
BREST, 19 mai. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, met au point son dossier. Il a entendu aujourd’hui M. Buffet, receveur des P. T. T. à Landerneau qui a confirmé que le 31 décembre, M. Pierre a reçu un télégramme de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari.
L’ingénieur répondit par une dépêche, le 1erjanvier, qu’il était sans nouvelles de son directeur.
Le 4 janvier, M. Pierre demanda à M. Buffet des plombs pour réparer le téléphone dans la maison de M. Cadiou, à Landerneau.
21 mai 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
L’interrogatoire définitif de Pierre
BREST, 20 mai. M. Bidard de la Noé a commencé l’interrogatoire définitif de l’ingénieur Pierre, en présence de son avocat, Me Feillard.
Cet interrogatoire a été consacré à la question du revolver.
L’ingénieur a déclaré qu’il ne se rappelle pas la date exacte à laquelle il a acheté l’arme à Landerneau, mais il a affirmé l’avoir vendue à un représentant de commerce inconnu, de passage à la Grand’- Palud.
L’interrogatoire de Pierre continue par l’explication de sa présence chez M. Cadiou les 4 et 5 janvier, pour réparer le téléphone du directeur : il est établi que l’appareil ne fonctionnait pas et que Pierre a demandé des plombs au receveur des télégraphes pour le réparer.
L’ingénieur affirme qu’il a vu dans l’appartement de M. Cadiou les deux valises qui n’ont pu être retrouvées et dont une devait contenir le dossier rassemblé par l’usinier pour confondre ses adversaires. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, accuse formellement Pierre d’avoir fait disparaitre les documents,
L’ingénieur proteste de son innocence ; il déclare qu’il connaissait les pièces rassemblées par M. Cadiou, qui étaient, toutes, sans importance, les documents compromettants relatifs à l’affaire d’Angoulême ayant été détruits,
M. Bidard de la Noé a envoyé, à la fin de la journée, une commission rogatoire sur laquelle on garde le secret, pour éclaircir un point de l’affaire Cadiou.
L’interrogatoire reprendra samedi.
23 mai 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
La mère de Bossard chez le juge
BREST, 22 mai, Le juge d’instruction a fait appeler ce matin, dans son cabinet, la mère de Bossard, qui a été vue dernièrement en possession d’une montre dont la provenance devait être éclaircie.
On sait que M. Cadiou, quand il a été assassiné, était porteur d’une montre qui n’a pas été retrouvée. L’enquête a établi que la montre de M. Cadiou était en acier et que celle de Mme Bossard est en argent. Elle a été achetée par Bossard à son beau-frère en janvier dernier.
L’emploi du temps de Bossard qui était à Brest les 29 et 30 décembre, a été également confirmé par sa mère.
Le juge d’instruction a entendu l’armurier de Landerneau qui affirme que le revolver soumis à l’expertise de M. Grivolat est du même modèle que celui qu’il a vendu à l’ingénieur Pierre.
24 mai 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Pierre serait mis en liberté provisoire
BREST, 23 mai. Le procureur a l’intention de mettre Pierre en liberté provisoire. Mme Pierre a été avisée ce matin, par M Feillard, avocat de son fils, que M. Guilmard, procureur de la République, venait de notifier à la partie civile son intention de mettre Pierre en liberté provisoire.
La journée de l’instruction
L’interrogatoire de l’ingénieur Pierre tend à lui faire reconnaître l’erreur qu’il avait commise en admettant que M. Cadiou aurait pu se suicider par suite de sa situation obérée.
Les bénéfices des précédents exercices accusent en effet les recettes de 208.000 fr. et de 120.000 francs.
Le juge d’instruction examine ensuite, l’emploi du temps de Bossard, le 30 décembre. Le veilleur de nuit n’était pas, ce jour-là, à la Grande-Palud. Il est donc probable qu’il va bénéficier d’une ordonnance de non-lieu d’ici quelques jours.
26 mai 1914 – p. 1
L’Ingénieur Pierre est remis en liberté
BREST, 25 mai. Le juge d’instruction a repris ce matin l’interrogatoire de l’ingénieur Pierre,
L’inculpé a été appelé à fournir des explications sur ses dénonciations contre son directeur. Il a énergiquement déclaré que la matière première employée à l’usine était de mauvaise qualité, et que, voulant dégager sa responsabilité, il avait maintes fois prévenu M. Cadiou ; mais celui-ci n’avait tenu aucun compte de ses observations. C’est alors, dit-il, qu’il écrivit au général Barral, puis à un journal, car il ne voulait à aucun prix être accusé de complicité.
D’autre part, l’ingénieur affirme qu’il a toujours été en bons termes avec son directeur, ce qui est prouvé, ajoute-t-il, par une lettre que lui a écrite en novembre 1913 M. Cadiou, et ainsi conçue : « Mon cher Pierre, veuillez réduire la main-d’œuvre. Bien à vous, Cadiou. »
L’ingénieur Pierre a été remis en liberté provisoire ce soir.
L’ingénieur a franchi la porte de la prison à sept heures et demie. M. Pierre a embrassé longuement sa mère, qui attendait en automobile, pour emmener son fils à Landerneau.
Après sa libération, l’ingénieur parle M. Pierre, en quittant la prison ce soir, a fait les déclarations suivantes :
Je remercie la presse qui, par ses investigations minutieuses, a empêché plusieurs erreurs de témoignage et m’a fait enfin rendre à la liberté, après quatre mois de détention.
Je suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire : pour mon cher père malade, pour mes parents et mes amis, qui n’ont pu croire un seul instant à ma culpabilité.
Il paraît que mon affaire a fait couler beaucoup d’encre.
J’emporte, de mon séjour à la maison d’arrêt, un souvenir reconnaissant pour les gardiens, qui m’ont toujours traité avec beaucoup de ménagements. J’ai rencontré dans mes codétenus de nombreux déshérités de la vie : leur infortune m’a aidé à supporter la mienne, J’ai beaucoup réfléchi et aussi un peu travaillé : ce fut pour moi un réconfort.
Maintenant, je vais attendre près des miens, à Landerneau, la fin de mon cauchemar avec mon dévoué défenseur, devenu pour moi un grand ami, je vais rechercher par tous les moyens en mon pouvoir la lumière, avec l’espoir que la vérité éclatera un jour.
Celui qui a enterré mon ancien patron sons une couche de terre aussi superficielle, voulait que l’on retrouvât son cadavre, par l’odeur qui devait fatalement, un jour ou l’autre, se dégager. Voilà pour moi ce qui est certain.
On a dit, si crime il y a, que ce crime était un crime intellectuel. Allons donc … Mais je ne veux pas porter mes soupçons sur personne, sans avoir des preuves certaines.
Je vais prendre un peu de repos, respirer l’air frais des champs, auquel j’étais si habitué et qui m’a tant manqué,
Encore une fois, merci à tous ceux qui ont songé à moi dans mon triste sort.
27 mai 1914 – p. 1 et 3
La moralité de l’affaire Cadiou
La charge la plus lourde qui ait pesé sur l’ingénieur Pierre, depuis le février qu’il était sous les verrous, était celle de son arrestation. Elle avait constamment paru suffisante au juge d’instruction qui l’avait ordonnée, et même durant longtemps au public. Cette confiance, remarquez-le, va à l’encontre de ce que l’on soutient, quelquefois, que le respect de la magistrature s’en va. Ne faut-il pas, au contraire, qu’il soit à l’épreuve des pires secousses pour qu’un prévenu sans antécédents, estimé de ses concitoyens, jouissant d’une position honorable, ne cessant d’affirmer son innocence, et contre lequel s’effondrent le lendemain les preuves accusatrices échafaudées la veille, puisse faire figure de coupable pendant près de quatre mois, parce que son juge d’instruction croit à sa culpabilité ?
Et c’est à peine si, après des semaines et des semaines, quelques voix, en dehors de celles des proches et des amis, commencent à s’élever, pour crier que celle mise à la torture qui n’arrache au patient aucun aveu, et cette enquête qui piétine sans avancer d’un pas, dans la plus extrême confusion, durent exagérément. On ne voit rien naitre des charges qui devaient être décisives : une à une, les présomptions s’évanouissent, Jes témoignages accablants de la première heure sont suivis de rétractations éclatantes, en sorte que chaque jour, le prévenu est un peu moins coupable que jour où on l’arrêta. Et pourtant l’opinion, quoique commençant à incliner au doute, n’est pas encore persuadée qu’il ne se produira pas un « coup de théâtre », et que ce n’est pas finalement ce magistrat, que ses échecs successifs n’ébranlent pas, champion de la Loi, seul debout au milieu de ses divers systèmes écroulés, qui aura, dans cette obscure affaire le dernier mot. Si ce n’est pas là, de la part du public, une manifestation de sa confiance, presque superstitieuse à l’endroit de la magistrature, qu’est-ce que c’est ?
Tout a cependant un terme un moment vient où il faut conclure. Le plus passionnant des drames a besoin d’un dénouement. Las d’attendre le dénouement dans l’affaire de La Palud, sans le voir poindre et sentant passer le frisson d’une erreur judiciaire, le public s’était mis à siffler.
Le début du drame avait été aussi neuf qu’intéressant, avec cette collaboration imprévue et vraiment originale de la somnambule et de la justice. L’ombre la plus mystérieuse n’avait cessé d’envelopper ce crime, et des dessous nous étaient apparus qui avaient failli transformer un secret privé en secret d’État, et orienter le drame du côté officiel précisément il n’a pas convenu aux magistrats d’aller et qui était sans doute le bon côté. Ils avaient leur siège fait. Toute l’affaire tenait pour le juge en ces mobiles : rivalité et jalousie. Un employé mécontent, congédié, esprit cultivé et froid, avait attiré son patron dans un guet-apens et l’avait tué ! Crime absurde, sans bénéfice d’avenir, qui ne lui laissait aucun héritage : qu’importe !
La victime avait été égorgée et l’ingénieur avait justement un couteau : elle avait été tuée d’une balle de revolver et l’ingénieur avait justement eu, autrefois, un revolver. La balle trouvée dans le cadavre s’adaptait-elle au revolver de l’assassin présumé ? Le couteau, arme présumée de l’égorgement, portait-il des traces de sang ? En outre, égorge-t-on un homme sans être éclaboussé de son sang ? Tous ces signes, qui fortifiaient l’hypothèse, pouvaient manquer et Pierre être quand même l’assassin, mais tout de même fallait-il commencer par rechercher ces signes-là, avant toute accusation formelle et toute arrestation. C’est par là qu’on a fini. Le résultat fut négatif : point de traces de sang sur le couteau, point de traces de sang sur les habits, et doute quant à la balle. Alors ?
Alors, tout était à refaire, ou plutôt rien n’était fait. Si bien que le parquet de la Cour de Rennes, sous la pression de cette clameur de protestation qui monte, a requis la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, réquisition à laquelle l’extraordinaire M. Bidart [Bidard] de la Noé, quoiqu’il en coûtât à son amour-propre, a bien voulu déférer.
Considérez qu’il n’y était pas contraint. Juge d’instruction, il est le maitre absolu ; son droit, de par ses fonctions, est entier sur la liberté de ses concitoyens. Il en use comme il lui plait il perquisitionne, inculpe, emprisonne, non selon son bon plaisir tout primaire vous dira que cette formule abhorrée a été abolie le jour où le peuple souverain a pris la Bastille – mais selon sa volonté, laquelle est sans frein, ni limite, comme elle est sans contrôle. Il peut tout et contre lui personne ne peut rien, et surtout moins que tout autre la victime qu’il a lésée. Il n’y a point de recours contre lui, qui, s’il s’est trompé, ne doit à l’innocent ni explication, ni excuse. Le non-lieu n’a pas même une forme absolutive ; c’est l’exeat de l’inculpé : rien de plus. Il ne le présume pas même innocent, il dit seulement que les faits de l’instruction n’ont pas permis d’établir qu’il était coupable. La flétrissure survit à l’erreur. Le soupçon de la justice reste une tare. C’est un de ses traits vicieux les plus constants.
La culpabilité de l’ingénieur Pierre nous semble désormais improbable, mais l’information judiciaire est un tel tissu de contradictions qu’elle n’a pas apporté cette certitude dont nous avions besoin, et pour lui et pour nous.
Le mort est invengé. On nous abandonne en pleine obscurité, et cette obscurité est l’œuvre de la justice elle-même, qui n’est parvenue qu’à rendre plus impénétrable le mystère qu’elle se devait de dissiper. Avant son action, nous n’étions que devant un crime impuni. Elle y a introduit un nouvel élément d’inquiétude et d’effroi, sur ce premier crime en a greffé un second, puisqu’il n’y avait qu’une victime, et que maintenant il y en a vraisemblablement deux. Car enfin, même libéré provisoirement, même délivré demain par le non-lieu, l’ingénieur Pierre, innocent sans être innocenté, puisqu’un non-lieu n’innocente pas, si l’auteur de l’assassinat n’est jamais découvert, sera-t-il moins le prévenu qui, pendant quatre mois, a été soupçonné d’être cet assassin, et dont nous avons le tourment de ne pas pouvoir dire avec une conviction entière, et parce que l’étreinte prolongée du juge d’instruction lui a laissé sa marque : ce n’est pas lui !
C’est ce que le public a ressenti, et c’est la source d’une émotion qui se traduit de toutes parts. Cette émotion ne vient plus du mystère qui entoure le meurtre de l’usinier, quoiqu’il demeure entier, mais de celui qui entoure la culpabilité ou l’innocence de l’ingénieur. Nous perdons de vue l’assassinat et l’assassiné nous sommes tout à l’homme vivant jeté dans la fosse judiciaire et qui fait si noblement tête à ses agresseurs. Tout le drame un drame nouveau, né du premier et plus angoissant que le premier, est là désormais, qui nous passionne, parce qu’il met en cause le fonctionnement de la machine judiciaire.
Déjà un parlementaire a pris feu soyez tranquilles, rien ne flambera, qui a parlé d’édicter des dispositions législatives nouvelles « pour protéger efficacement les droits les plus respectables des citoyens sans entraver l’action de la justice ». Le problème est fort compliqué il n’est pas de ceux qu’il suffit de poser pour les résoudre. Toutes les affaires criminelles ont leur physionomie particulière ; n’est-il pas vain de supposer qu’une formule unique pourra les harmonieusement embrasser toutes ? L’action de la justice répressive n’exige-t-elle pas, pour la liberté de ses investigations, un champ très large ? Tant de crimes restent impunis, que l’ordre public aurait tout à perdre à des dispositions qui ne pourraient, par leur étroitesse, qu’en augmenter le nombre.
Il n’y a d’espoir qu’en la valeur morale du juge et son indépendance. Nous venons malheureusement d’assister à des événements qui nous ont appris que trop d’optimisme de ce côté serait pour nous préparer de rudes déceptions. Cependant, quoi qu’édicte un Parlement incapable, au demeurant, de mettre sur pied une loi sage et mûrie, la compréhension du devoir et la conscience de ses lourdes responsabilités, restent les seules garanties que nous puissions vraiment attendre du pouvoir fatalement discrétionnaire de la justice répressive.
Ces garanties seraient fortifiées si des sanctions pouvaient suivre les erreurs et les fautes, conséquences de cette formation professionnelle hasardeuse qui fait d’un Bidart [Bidard] de la Noé, par exemple, un tortionnaire plus ou moins inconscient. Elles frapperaient les magistrats défaillants dans leur ambition : c’est le seul point vulnérable, depuis que l’esprit de caste a disparu, là comme partout d’ailleurs, en détruisant la forte armature des traditions.
Mais, pour qu’un tel ordre moral régnât dans la justice, il faudrait que cette cloison étanche qu’on nomme la séparation des pouvoirs fût autre chose qu’une planche pourrie.
GEORGES MONTORGUEIL.
L’affaire Cadiou
Interrogatoire. Alibis. Confrontation générale
BREST, 26 mai. Le juge d’instruction a fait subir ce matin un nouvel interrogatoire à Bossard ; celui-ci était assisté de son défenseur, Me Olivier Henry.
Les alibis de l’ancien veilleur de nuit, relatifs à la journée du 30 décembre, ont été reconnus exacts.
Depuis son arrestation qui avait été opérée le lendemain de ses premières révélations, Bossard se refuse à donner de nouvelles indications au magistrat.
Bossard est toujours en liberté provisoire, sous l’inculpation de complicité dans l’assassinat de M. Cadiou.
Vendredi matin aura lieu, à l’usine de la Grand’Palud, une confrontation générale de tous les ouvriers avec l’ingénieur Pierre.
L’ingénieur proteste de son innocence Pierre a été interrogé par M. Bidard de la Noé.
Le juge a repris un à un tous les arguments de l’accusation. Pierre, selon son habitude, a discuté tranquillement. Il a donné pourtant quelques signes d’impatience, quand M. Bidard de la Noé, exposant sa thèse, en est venu à lui dire : « Vous avez entraîné Cadiou dans le bois, sous un prétexte quelconque. Vous l’avez abattu d’un coup de revolver et quand il a été à terre, comme il remuait encore, vous lui avez tranché la gorge avec votre couteau. »
C’est une abomination, s’est écrié Pierre. « Je n’ai jamais levé la main sur personne. Je serais incapable de commettre l’horrible forfait dont vous m’accusez. » L’interrogatoire a pris fin vers six heures et demie.
29 mai 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Le Rapport de l’expert
Ses conclusions n’apportent aucune charge contre l’ingénieur Pierre
BREST, 28 mai. Le rapport de M. Kohn-Abrest, directeur du laboratoire de toxicologie, est arrivé à Brest, ainsi que les caisses contenant les vêtements de Pierre, de Cadiou, la proche, le couteau et le rasoir qui avaient été saisis. L’expert n’a pas trouvé de traces de sang sur les vêtements de Pierre ni sur les instruments. Par contre, il a relevé de nombreuses traces sur les vêtements de Cadiou, ce qui indique bien que celui-ci fut tué alors qu’il portait les vêtements avec lesquels il fut enterré.
M. Bidart [Bidard] de la Noé est parti ce soir pour Paris.
L’opération judiciaire avec prise de photographies, qui devait être faîte demain à la Grand’Palud, a été remise à plus tard. Au cours d’un de ses derniers interrogatoires l’ingénieur Pierre avait mis en cause un employé du Moulin-Blanc, disant que Cadiou lui avait remis 200 francs pour augmenter fictivement le 400 kilos le poids d’un wagon de coton-poudre livré à l’administration militaire. Cet employé, M. Daniélou, magasinier à la poudrerie du Moulin-Blanc, chargé de la réception des balles de coton, proteste avec une extrême énergie et se propose de demander une enquête au ministère.
30 mai 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Le directeur de la Grand’Palud est-il venu à Angoulême en décembre ?
BREST, 29 mai. On a annoncé que M. Cadiou serait venu à Angoulême dans le courant de décembre et qu’un blessé, qui pourrait être le directeur de l’usine de la Grand’Palud, aurait été transporté en automobile à Brest.
On dit ici qu’il semble établi que M. Cadiou n’est pas allé à Angoulême après le mois d’octobre. L’emploi du temps de M. Cadiou jusqu’au 30 décembre est d’ailleurs nettement déterminé.
1er juin 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
L’enquête d’Angoulême
BREST, 31 mai. Le procureur de la République a reçu le rapport sur l’enquête d’Angoulême, au sujet d’un blessé qui pouvait être M. Cadiou et qui aurait été trans- porté à la fin de décembre en automobile à Brest. Cette enquête, qui ne reposait que sur de simples propos tenus en ville, n’a donné aucun résultat : elle a été faite par le commissaire spécial d’Angoulême.
Le juge d’instruction procèdera prochainement à une confrontation générale à la Grande-Palud, des ouvriers de l’usine et de M. Pierre.
4 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
L’expert armurier dépose son rapport
SAINT-ETIENNE, 3 juin. M. Grivallat [Grivolat], conservateur des musées de Saint-Étienne, chargé par le parquet de Brest d’expertiser la balle qui tua M. Cadiou, a adressé son rapport au juge d’instruction, M. Bidard de la Noé.
D’après les conclusions de son rapport, la balle meurtrière est une balle velo-dog de 6 millimètres 35, sortant d’une maison française et conforme à celle vendue par l’armurier Marie à l’ingénieur Pierre. Cette balle, dit l’expert, ne peut être con- fondue avec d’autres balles, de fabrication analogue, et encore moins avec des balles de pistolets automatiques d’un système étranger du calibre de 6 millimètres 35.
Le crime, ajoute-t-il, fut commis avec un p revolver velo-dog et non avec une autre arme.
Analysant la particularité d’une rayure circulaire existant à l’extrémité du blindage de la balle qui tua M. Cadiou, M. Grivollat [Grivolat] dit que cette rayure circulaire concorde avec la même particularité relevée sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que celui-ci certifia conformes à celles vendues par lui à l’ingénieur Pierre en mai 1913.
Ce cercle, sorte de strie circulaire, est attribué par l’expert à l’imperfection de l’outil servant à l’emboutissage du blindage.
M. Grivollat [Grivolat] a essayé d’obtenir, de la cartoucherie française, des renseignements sur cette particularité très caractéristique, à laquelle il attache une grande importance. Mais le directeur technique de cette manufacture n’a pu lui fournir aucune indication.
Telles sont, en substance, les réponses faites par l’expert aux demandes de la commission rogatoire.
5 juin 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Une déclaration de l’expert armurier
SAINT-ETIENNE, 4 juin. M. Grivolat a fait, au correspondant de l’Information, les déclarations suivantes : « Si je n’apporte que des présomptions de nature à impressionner diversement les jurés, c’est que j’ai manqué d’éléments pour faire la preuve.
« Dans les affaires de Bezons, Dr Brengues, Chiapale et autres, il m’avait été possible de me prononcer nettement, de faire la preuve j’insiste sur le mot. Tel n’est pas le cas dans cette troublante affaire Cadiou ; je ne possède même pas l’arme du crime, mais seulement la balle meurtrière, qu’il ne m’a même pas été permis de confronter avec un projectile absolument identique tiré par le même pistolet. »
BREST, 4 juin. M. Guilmard, procureur de la République, a déclaré que l’expert armurier Grivolat a remarqué sur la balle qui tua M. Cadiou, une rayure spéciale correspondant à un défaut constaté dans la matrice de la fabrique fournissant l’armurier Marie de Landerneau.
11 juin 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Elle ne viendra qu’aux Assises d’octobre
BREST, 10 juin. L’instruction de l’affaire Cadiou ne sera reprise que la semai- ne prochaine.
Les assises du Finistère étant fixées au 6 juillet, l’ingénieur Pierre ne pourra comparaître qu’à la session d’octobre, à moins que, d’ici là, il ne bénéficie d’un non-lieu.
13 juin 1914 – p. 3
M. Cadiou s’est-il tué ?
Un nouveau mystère autour d’une lettre
BREST, 12 juin. Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, a reçu de Rouen, une lettre signée Le Goff, se disant ancien ouvrier de l’usine de la Grand Palud.
Le Goff affirme que M. Cadiou s’est suicidé, le soir du 2 janvier, avec un revolver acheté chez un armurier de Morlaix. Il dé signe une personne qui, avec le concours de deux ouvriers ennemis de Pierre, organisa la mise en scène et enterra le corps de M. Cadiou, dans la nuit du 4 au 5 janvier.
La lettre donne des précisions sur le voyage à Saint-Pol-de-Léon, M. Cadiou aurait passé par Henvic et Carantec, où Le Goff l’aurait rencontré le 1er janvier, à trois heures quarante.
L’enquête faite, dès la réception de cette lettre, a établi qu’il y a bien eu, à la Grand- Palud, un ouvrier nommé Le Goff, mais il a quitté l’usine depuis plus de dix-huit mois.
L’ingénieur Pierre a déclaré que la lettre reçue par son défenseur, Me Feillard, rédigée en un style très correct, n’émanait certainement pas de Le Goff.
Il s’agit vraisemblablement d’une fumisterie.
16 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Aujourd’hui, confrontation générale
BREST, 15 juin. Le juge d’instruction a convoqué, pour demain matin, tous les ouvriers de l’usine de la Grand’Palud.
Une confrontation générale doit avoir lieu, et diverses constatations seront faites, en présence de l’ingénieur Pierre.
18 juin 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Une reconstitution du crime
LANDERNEAU, 17 juin. MM. Guilmart [Guilmard], procureur de la République ; Bidard de la Noé, juge d’instruction ; Rouquier, chef de la brigade mobile de Rennes ; Haverna, chef du service photographique de la Sûreté générale, et de Goulhezre, ingénieur des Ponts et Chaussées, se sont transportés ce matin à la Grand’Palud, en vue de dresser un plan destiné éventuellement au jury.
Les ouvriers ont été placés aux endroits d’où ils prétendent avoir vu M. Cadiou le matin du 30 décembre.
Le fermier Bonnefoy représentait M. Cadiou. Tous ont été photographiés à plusieurs reprises.
Des photographies destinées au jury de la Cour d’assises ont été prises sous la direction de M. Haverna, commissaire spécial, chef du service photographique au ministère de l’Intérieur.
L’ingénieur Pierre a assisté avec le plus grand calme à ces opérations.
Saisie de copies de lettres
LANDERNEAU, 17 juin. M. Rouquier, chef de la brigade mobile, a saisi quatre copies de lettres au domicile de l’ingénieur Pierre. L’une d’elles, adressée le 26 octobre 1910 par l’ingénieur à M. Cadiou, confirme les déclarations de M. Pierre à l’instruction au sujet d’un wagon de poudre qui aurait été livré à la poudrerie d’Angoulême par suite d’un nouvel arrangement des bordereaux.
Un nouveau témoignage
LANDERNEAU, 17 juin. Un nouveau témoignage s’est produit, qui vient à l’appui des déclarations de l’ingénieur Pierre. M. Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, a affirmé avoir rencontré Cadiou sur le quai Léon, le 30 décembre, vers dix heures et demie du matin.
M. Cadiou, a ajouté le témoin, avait l’air très absorbé ».
M. Bonnefoy est très catégorique dans ses déclarations.
Le rapport de l’expert
Le rapport de l’expert, M. Grivolat, a été communiqué aujourd’hui à l’ingénieur Pierre et à son défenseur. Si, dans ses conclusions, l’expert croit pouvoir apporter à la justice quelques présomptions à la charge de Pierre, il résulte cependant des termes du rapport que la preuve n’a pu être faîte d’une manière décisive. « Nous ne trouvons rien dans les pièces à conviction, ajoute l’expert, qui puisse ajouter un peu de lumière et fournir une preuve éclatante.
24 juin 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Le dernier témoin
BREST, 23 juin. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu M. Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, dernier témoin dans l’affaire Cadiou.
M. Bonnefoy est persuadé qu’il a rencontré M. Cadiou le 30 décembre, vers onze heures du matin, sur le quai de Landerneau. Il l’a salué. Il avait l’air préoccupé.
Ce nouveau témoignage viendrait à l’encontre de l’accusation. Les seules charges contre d’ingénieur Pierre seraient la vente du revolver à un voyageur de commerce resté inconnu, ainsi que les déclarations de Bignard et Dollou [Dolou], qui maintiennent que MM. Pierre et Cadiou ont quitté ensemble l’usine, le 30 décembre, à dix heures du matin.
27 juin 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
Aujourd’hui sera close l’instruction
BREST, 26 juin. – M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, doit clore demain l’instruction de l’affaire Cadiou par un dernier interrogatoire de l’ingénieur Pierre, et la communication à l’inculpé des rapports du docteur Paul, qui examina le cadavre de M. Cadiou, de M. Kohn, de Brest, [Kohn-Abrest] chargé de l’expertise des vêtements de la victime, et de M. Grivolat, qui procéda à l’examen de la balle meurtrière.
Le classement des 3.000 pièces du dossier commencera immédiatement.
28 juin 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
BREST, 27 juin. Le juge d’instruction a donné lecture à l’ingénieur Pierre, en présence de son avocat, des rapports des experts Paul, Kohn-Abrest et Griollat [Grivolat]. M. Pierre a fait quelques observations sans importance. Il continue à protester de son innocence.
Au cours de l’instruction, l’ingénieur Pierre avait déclaré que l’ancien secrétaire du laboratoire des poudres, M. Henry, renseignait Cadiou sur les prix minima des adjudications. Une commission rogatoire avait alors été lancée à l’effet d’interroger M. Henry, mis à la retraite le 15 décembre 1913 ; mais, le 6 mai dernier, celui-ci se suicidait, en se précipitant sous un train en gare d’Ivry.
La question du revolver
BREST, 27 juin. L’enquête judiciaire vient d’établir que l’armurier Marie, de Landerneau, a acheté, en 1909 et 1912, cinq revolvers Hammerless, système automatique, de 4 et 5 rayures. Un de ces revolvers aurait été vendu à M. Pierre, un autre a été versé à l’instruction, le troisième a été vendu à un courrier de Plougastel.
On va rechercher les détenteurs des deux autres armes.
4 juillet 1914 – p. 3
L’éternelle affaire
BREST, 3 juillet. – On avait annoncé la clôture de l’instruction de l’affaire Cadiou trop rapidement.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, vient, en effet, de recevoir le témoignage de cinq habitants de Landerneau. Leurs dépositions viennent à l’encontre de celle de M. Bonnefoy, qui avait déclaré avoir rencontré M. Cadiou sur les quais de Landerneau, le 30 décembre, à huit heures du matin.
Les cinq témoins affirment que M. Bonnefoy leur a déclaré avoir vu Cadiou un jour de décembre où il y avait beaucoup de monde à Landerneau, mais sans préciser la date.
Confronté avec ces témoins, M. Bonnefoy a reconnu qu’il ne pouvait apporter aucune précision.
7 juillet 1914 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
LANDERNEAU, 6 juillet. Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noé, trois témoins ont été entendus ce matin par M. Froint [Freund], juge de paix de Landerneau, relativement au genre de vie de l’ingénieur Pierre.
L’usine de la Grand’Palud a été mise à prix aujourd’hui à 200.000 francs, en l’étude de Me Henri Robert, notaire à Landerneau. Aucune enchère ne s’est produite.
La maison de campagne de Keranster a été adjugée 19.000 francs à M. Jean-Marie Cadiou.
12 juillet 1914 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 11 juillet. M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, a rendu, aujourd’hui, son ordonnance, renvoyant l’ingénieur Pierre devant la chambre des mises en accusation.
Le veilleur de nuit Bossard, inculpé de complicité d’assassinat, bénéficie d’un non-lieu.
14 juillet 1914 – p. 1
Mort de M. Cloarec
M. Cloarec, député de la première circonscription de Morlaix, vient de mourir.
Il disparaît juste au moment où va s’ouvrir, devant les assises, l’affaire Cadiou, où son témoignage était attendu avec tant de curiosité.
24 juillet 1914 – p. 2
L’affaire Cadiou
Angoulême, 23 juillet. Le Parquet d’Angoulême s’est transporté, hier, à Sillac et à la poudrerie nationale, pour enquêter au sujet de l’affaire Cadiou.
Les perquisitions opérées chez M. Paurion et M. Aubinaud, employés à la poudrerie et anciens représentants de M. Cadiou, ont amené la saisie d’une grande quantité de lettres qui ont été transmises au Parquet d’Angoulême.
31 juillet 1914 – p. 3
L’affaire Cadiou
L’ingénieur Pierre passera aux assises RENNES, 30 juillet. La chambre des mises en accusation près la Cour d’appel de Rennes, réunie hier, a renvoyé l’ingénieur Pierre devant la Cour d’assises du Finistère.
24 septembre 1919 – p. 1
Le dénouement de l’affaire Cadiou
L’affaire Cadiou, qui fit couler tant d’encre en 1914, aura bientôt son dénouement devant la cour d’assises du Finistère.
Le parquet général de Rennes, vient en effet, de l’inscrire au rôle de la prochaine session qui s’ouvrira à Quimper le lundi 27 octobre prochain. Les débats, où se décidera le sort de l’accusé, l’ingénieur Pierre, seront présidés par le conseiller Cordier.
25 septembre 1919 – p. 3
Se souvient-on de l’affaire Cadiou ? Cette histoire, restée mystérieuse, de l’assassinat de M. Louis Cadiou, directeur de l’usine de la Grand-Palud, à Landerneau. L’ingénieur Pierre, arrêté à cette époque, cela se passait en des temps très anciens, avant la guerre ! sous l’inculpation de meurtre avec circonstances aggravantes de préméditation et de guet-apens, va être, enfin, jugé à Quimper.
Le parquet général de Rennes vient, en effet, d’arrêter le rôle de la session des assises du Finistère, qui s’ouvrira le lundi 27 octobre prochain.
L’affaire Cadiou est la seule inscrite au rôle.
24 octobre 1919 – p. 3
L’affaire Cadiou
L’ingénieur Pierre devant la cour d’assises
BREST, 23 octobre. L’ingénieur Pierre, accusé d’avoir assassiné M. Cadiou le 30 décembre 1913, comparaitra, lundi prochain, devant la cour d’assises du Finistère.
Six audiences sont prévues. Il n’y a pas moins de quatre-vingt-dix-huit témoins cités.
Rappelons sommairement les faits :
La disparition de M. Cadiou
M. Cadiou, ancien avoué à Morlaix, était propriétaire de l’usine de la Grand’Palud, à 3 kilomètres de Landerneau. Cette usine avait été organisée, en 1907, pour le traitement et le blanchiment des cotons employés à la fabrication des poudres de de guerre.
Dans la matinée du 30 décembre, on l’avait vu sortir de l’usine, en compagnie de M. Pierre, son ingénieur. Tous deux, au dire de nombreuses personnes, se seraient dirigés vers le bois du Moulin de la Grande-Palud, à quelque cent mètres de l’usine. Trois quarts d’heure environ après leur départ, M. Pierre revenait pour re partir bientôt déjeuner. Mais personne ne revit plus M. Cadiou.
M. Cadiou ne reparaissant pas, les suppositions les plus contradictoires se firent jour.
M. Jean-Marie Cadiou, son frère, prétendait qu’il avait été assassiné. La plupart des amis et des parents du disparu partageaient cette opinion.
M. Pierre soutenait, au contraire, qu’il avait dû se suicider ou fuir en Allemagne.
On retrouve le cadavre
Si crime il y avait, le cadavre, on tout cas, restait introuvable. Mais, une somnambule ayant fait de curieuses déclarations, le frère de la victime reprit ses recherches abandonnées et, le 4 février 1914, il retrouvait le cadavre de la victime près d’un petit bois.
On conclut d’abord à la mort par strangulation. Mais une nouvelle autopsie fut bientôt ordonnée et confiée au docteur Paul, qui trouva dans la nuque une petite plaie arrondie de 4 millimètres de diamètre, qui était l’orifice d’une balle de revolver.
Les charges contre l’accusé
Les charges contre M. Pierre sont les suivantes :
C’est avec Pierre que M. Cadiou a été vu pour la dernière fois et à l’entrée du bois où son cadavre a été découvert.
Lorsque fut extraite la balle qui a tué M. Cadiou, on fit des recherches chez les armuriers du pays et on apprit que Pierre avait acheté à Landerneau, en mai 1913, un revolver du calibre de 6 millimètres, système Velo Dog, avec une boîte de vingt-cinq cartouches de la cartoucherie française.
Interrogé par le juge d’instruction sur ce qu’était devenu ce revolver. Pierre a inexactement renseigné le magistrat. Il a dit l’avoir acheté en 1912 et revendu en mars 1913 à un voyageur de commerce qu’il ne connaissait pas. On n’a pas retrouvé ce voyageur, et il parait prouvé que Pierre ne s’est pas dessaisi de ce revolver.
L’ingénieur Pierre s’est présenté au palais de justice de Quimper mercredi après-midi. Sur sa demande, il a été écroué. Il manifeste une entière confiance dans l’issue de son procès.
27 octobre 1919 – p. 3
L’affaire Cadiou vue sous un jour nouveau
Notre ami et collaborateur Paul Degouy nous adresse une lettre au cours de laquelle il nous fait part des observations qu’il a recueillies au sujet de l’assassinat de M. Cadiou et des conclusions qu’il en a tirées. Voici le passage principal de cette lettre :
Ayant trouvé dans l’Éclair du 24 octobre un résumé de l’affaire Cadiou plutôt défavorable à l’ingénieur Pierre, j’ai rassemblé mes souvenirs sur plusieurs incidents de l’instruction de cette affaire et je demande la permission de présenter les faits sous un jour sensiblement différent…
Il est à remarquer, d’abord, qu’au cours de cette instruction, les inspecteurs de police, lancés sur des pistes différentes, ne sont jamais parvenus à s’entendre et que nombre de témoins se sont rétractés. Au milieu de ces contradictions, il apparaît que Cadiou a été vu, bien en vie, par des personnes dignes de foi, assez longtemps après le jour où, d’après l’accusation, Pierre l’aurait tué, sur les lisières d’un petit bois et l’aurait ensuite enterré. A noter, à ce sujet, que l’état de conservation du cadavre, lorsqu’il a été découvert, s’expliquerait difficilement, malgré la rigueur de l’hiver, si Cadiou avait été tué au jour indiqué.
Autre chose : si ce cadavre a été retrouvé, c’est sur les indications d’une somnambule. Celle-ci a été entendue compagnie d’une parente de Cadiou le juge d’instruction. Que s’est-il dit au cours de cet entretien ? Je ne sais. Mais comment se fait-il que ces deux dames n’aient pas été sommées d’expliquer comment et par qui elles avaient été mises, aussi exactement, au courant de l’affaire ? Est-ce que, par hasard, il se trouverait en France un juge d’instruction pour croire à la lucidité des somnambules ?
C’est, en outre, par une lettre anonyme que la justice a été mise en garde contre les résultats de l’autopsie ou plutôt des deux autopsies. Car il y a eu deux autopsies ! Dans cette affaire, où tout est extraordinaire, un médecin légiste ne s’était pas aperçu de la présence d’une balle de revolver dans la gorge de Cadiou….
Sur la cause même de la mort, est-on arrivé à une certitude ? Non. Beaucoup croient que Cadiou s’est pendu on s’est ouvert la gorge et qu’autour de lui des gens se sont trouvés pour essayer de masquer ce suicide et pour enterrer clandestinement le corps.
Et pourquoi Cadiou se serait-il suicidé ? Quelques-uns rappellent, à ce propos, le retentissement qu’avait à cette époque a le scandale des poudres », scandale où étaient mêlées, de loin, des personnalités allemandes. A noter qu’un ami de Cadiou, occupant une situation en vue, est mort assez brusquement au cours même de l’instruction…
Et quel intérêt aurait-on eu, dans l’entourage de Cadiou, à camoufler le suicide ? Raisons de convenance ? Une autre supposition a été faite si Cadiou avait contracté une assurance sur la vie, ses héritiers n’avaient-ils pas intérêt :
1° à faire constater le décès en aidant à retrouver le corps ;
2° à dissimuler le suicide ?
Sans nous arrêter trop longuement à ces suppositions, il est permis de dire que la lumière est loin d’être faite sur ce drame.
Dans tous les cas, on n’a pu trouver, jusqu’ici, les motifs vraiment graves qui auraient armé le bras de l’ingénieur Pierre. Et quant aux procédés dont l’instruction a usé pour écarter tous les témoignages qui ne cadraient pas avec l’idée qu’elle se faisait du drame et avec la date qu’elle lui assignait, Ils vont être certainement mis en lumière par les débats.
Attendons !…
P. D.
29 octobre 1919 – p. 3
L’affaire Cadiou
Deuxième audience
QUIMPER, 28 octobre. L’interrogatoire, qui s’est terminé hier, n’a pas fait faire un pas à la manifestation de la vérité. Cent sept témoins avaient été convoqués. Sur ce nombre, trois sont décédés d’autres ont été cités tant par la défense que par la partie civile ; on entendra donc 120 ou 125 dépositions, car il faudra, semble-t-il compter sur des témoignages de la dernière heure.
On remarque dans la salle Mme Cadiou arrivée ce matin, accompagnée d’un de ses fils.
Les témoins
Les témoins, Robert, notaire à Landerneau, et Joncour, avoué à Quimper, fournissent à la cour des renseignements sur la constitution de la Société Cadiou qui « succéda » à la raison société allemande « Temming ».
Les dépositions de certains témoins manquent de précision, en raison de l’éloignement des faits.
Lecture est donnée de la déposition de M. Legrand, prête-nom de Temming, qui ne peut se présenter à l’audience pour maison de santé, et de celle M. Cloarec, député du Finistère, aujourd’hui décédé, à qui le ministère de la guerre, auprès duquel il était intervenu en faveur de Cadiou, lui objecta l’affaire d’Angoulême.
MM. Jean, notaire à Brest, et Duval, ancien commis greffier, déposent ensuite, relatant dans quelles conditions fut établi le contrat entre Legrand, Rocher et Pierre. M. Freundt [Freund], juge de paix à Landerneau était sur les lieux lors de la découverte cadavre, et sur son interpellation, Pierre lui répondit : Est-ce que vous me soupçonneriez ? C’est lui qui vit Pierre laver le caoutchouc de Cadiou.
La déposition de Mme Cadiou, de laquelle on attendait beaucoup, se résume à ceci : se trouvant sans nouvelle de son mari, elle télégraphia à ses parents, et eut dès ce moment l’intuition que son mari avait été assassiné.
Elle proteste contre les bruits qui coururent à son sujet ; son ménage était, dit-elle, des plus unis.
A la reprise de l’audience, Me Floch, avocat de la partie civile, demande au procureur de la République de faire citer M. Gabriel Tonnard, charpentier à Cléder, dont on a pu lire la déposition sensationnelle dans certains journaux. M. Tonnard sera cité télégraphiquement.
Tous les témoins invoquent l’éloignement des faits pour justifier leur manque de précision.
M. Alain de Kéramur, 70 ans, de Landerneau, est l’ami qui chargea Cadiou de lui rapporter une commission de Paris le dernier jour qu’il le vit, le 29 octobre 1913. M. de Kéramur étant décédé, lecture est donnée de sa déposition.
La dernière journée de Cadiou
D’après Mme Leost, femme de ménage de Cadiou, c’est bien le 30 décembre au matin, de très bonne heure, que son patron quitta son appartement. Elle ne le revit plus vivant. C’est elle qui remit à Pierre, sur sa demande, la clef de l’appartement, lors d’une visite que celui-ci vint faire, sous prétexte de changer les plombs du téléphone. On sait que c’est au cours de celte visite que l’accusation situe la disparition du dossier secret constitué par Cadiou.
M. Alain Guillou, comptable à la Grand Palud, n’a pas vu Cadiou a l’usine le 30 décembre, ou, s’il l’a vu, il ne se souvient pas.
Autret, charretier à l’usine, vit son patron le 30 décembre ; il en est certain, car Cadiou lui fit un reproche, au sujet d’un chargement mal recouvert d’une bâche.
Les témoins Boulben, veuve Quemeneur, femme Bignard, déposent dans le même sens.
30 octobre 1919 – p. 2
L’affaire Cadiou
Troisième audience
QUIMPER, 29 octobre. On attend la déposition de M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile à Rennes, qui fut chargé des premières recherches, notamment pour établir si Cadiou avait été vu avec Pierre le 29 et le 30 décembre. Les témoignages qu’il recueillit à ce sujet furent des plus contradictoires. Ce fut lui qui recueillit des témoignages de personnes prétendant avoir vu Cadiou jusqu’au 20 janvier ; l’une d’elles lui répondit : « Sur ma conscience, j’ai vu Cadiou le 10 janvier 1914. »
Me Henri Robert demande à M. Le Coz si, à une certaine époque, son enquête ne fut pas interrompue, et s’il put continuer à travailler librement. Le témoin répondit que, jusqu’au 19 février 1914, il put travailler librement ; à cette date, il reçut l’ordre du parquet de Brest de ne rien faire sans instructions.
Il n’avait donc plus, comme le fait remarquer la défense, ni liberté, ni indépendance. Les mêmes ordres furent donnés à l’inspecteur Brisset, qui fut chargé de rechercher la personne qui aurait pu acheter le revolver de Pierre.
La défense prend bonne note des termes de cette déposition.
On appelle ensuite la fameuse voyante, qui décline ainsi ses nom et qualité : « Veuve Hoffmann, née Camille Simon, Somnambule à Nancy. »
D. Dites ce que vous savez.
R. Depuis six ans, il y a des choses que je ne me rappelle plus.
D. Vous n’êtes lucide qu’à l’état de sommeil ?
R. Oui.
D. Qui vous a endormie ?
R. Ma marraine, âgée de 82 ans ; elle est morte depuis.
Les dépositions sont, en général, ternes Et éveillent à peine la curiosité publique. Mme Pierre est appelée par l’huissier ; elle ne sera entendue qu’à titre de renseignement. Elle déclare, tout d’abord, qu’elle ne peut que préciser ce qu’elle a dit en 1914, et elle ajoute qu’elle n’a jamais douté de l’innocence de son mari.
Celui-ci a eu un revolver entre les mains mais elle ne se souvient pas exactement à quelle époque il l’acheta et le revendit.
Bossard, le veilleur de nuit à la Grand’ Palud, qui a été inculpé pour complicité de meurtre de Cadiou, dépose ensuite.
Puis on passe à l’audition des témoins dits de Morlaix, parce qu’ils ont prétendu avoir vu Cadiou à Morlaix après le 31 décembre 1914.
M. Nicolas a l’absolue certitude qu’il a vu Cadiou à cette dernière date, à dix-huit heures, sur le quai de la gare.
31 octobre 1919 – p. 2
L’affaire Cadiou
QUIMPER, 30 octobre. Il reste à entendre neuf témoins, parmi lesquels M. Tonnard, qui a fait, au dernier moment, des révélations sensationnelles, si sensationnelles même que, d’accord avec la défense et le ministère public, la cour n’insiste pas. Le témoin se retire.
On discute sur les chaussures de Cadiou, auxquelles adhère du coton. M. Kohn [Kohn-Abrest], expert-chimiste à Brest, qui a examiné les viscères de la victime, ainsi que ses effets, déclare que c’est lui qui a essuyé les chaussures avec un tampon d’ouate. Ses dires sont confirmés par le docteur Paul. L’incident est clos.
M. Rivolat [Grivolat] a expertisé la balle qui a tué Cadiou et le revolver de Pierre. Il conclut que cette balle a pu être tirée par le revolver de Pierre.
M. Rouquier, chef de la brigade mobile à Rennes, fit, sur l’ordre de la Sûreté générale, opérer les premières recherches sur la disparition de Cadiou. Il lui fut donné de constater que, dans la région de Morlaix, l’opinion publique était favorable à Pierre et que la version du suicide de Cadiou dominait. De toutes ces dépositions. M. Rouquier ne croit pas à la culpabilité de Pierre. M. Brisset, inspecteur, lui succède. C’est lui qui, en compagnie de l’inspecteur Le Coz, a fait les premières enquêtes, après la disparition de Cadiou. L’audition des témoins est terminée.
A la reprise de l’audience, pour le début des plaidoiries, la salle est archicomble, bien que le service d’ordre ait été renforcé et soit des plus rigoureux.
La parole est donnée à Me Maurice Flach, au nom de la partie civile. Il se livre à un véritable réquisitoire contre l’accusé et termine sa plaidoirie à 16 h. 30, en concluant que Pierre est la dernière personne qui a vu M. Cadiou le matin du 30 octobre et qu’il était seul à avoir intérêt à ce que Cadiou disparut. Pierre reste impassible.
L’audience est suspendue. La parole est donnée à M. Cazenavette, procureur général.
1er novembre 1919 – p. 3
L’AFFAIRE CADIOU
L’INGÉNIEUR PIERRE EST ACQUITTE
Le réquisitoire
QUIMPER, 31 octobre. Bien que l’audience ne soit prévue que pour huit heures trente, des sept heures du matin la salle est archicomble, on tient à entendre la plaidoirie de Me Henri-Robert.
La cour fait son entrée, et le président Cordier informe le public qu’il ne tolèrera aucune manifestation dans la salle.
Le procureur Cazenavette entre dans le vif du débat et aborde le fait principal, le meurtre de Cadiou. Il reprend une à une les dépositions faites par les ouvriers de la Grande-Palud sar les entrevues qui eurent lieu le 30 décembre 1913, à l’usine, entre Pierre et son patron.
La plaidoirie
A 13 h. 45, la parole est donnée à la défense, devant une salle archi-comble. Me Henri Robert indique au jury qu’il devra rendre un verdict d’acquittement.
Il n’aura pas, dit-il, comme la partie civile et l’accusation, besoin de huit heures d’horloge pour démontrer l’innocence de son client.
L’ingénieur Pierre, questionné une dernière fois, déclare : Je jure devant Dieu et sur la tête de mon enfant que je suis innocent.
Le verdict
Le jury se retire dans la salle des délibérations à 14 h. 35, pour répondre à l’unique question qui lui est posée. Après vingt minutes de délibération, le jury rend un verdict négatif.
En conséquence, M. Pierre est acquitté. Après l’acquittement, salué par les applaudissements, Pierre a rejoint sa femme qui pleurait : ils se sont embrassés longuement. Il a déclaré avoir eu toujours confiance dans la justice, et n’avoir jamais douté de son acquittement.
Il va rester quelques jours en Bretagne avec sa femme, de la passera ensuite quelques jours à Paris, et se retirera vraisemblablement dans sa famille, à Condé (Eure).
