Manchette du journal L'Humanité, édition de janvier 1914

L’Humanité est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît depuis 1904.
Le journal a une ligne politique socialiste jusqu’en 1920 puis communiste.
Tirage 1912 : 63 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 82 articles 24 dont en première page
1919 : 7 articles dont 0 en première page
L’envoyé spécial du journal, Raymond Figeac, mène l’enquête à Brest, Landerneau et Morlaix. Il suit de près l’avancement de l’instruction, sur laquelle il porte un jugement critique, pointant notamment la « guerre des polices » et certains manquements judiciaires.
De son côté, le député Émile Cloarec dénonce des ingérences politiques qui auraient conduit au meurtre de Louis Cadiou, tout en se gardant de nommer ses adversaires. Bien que non cité explicitement, le député socialiste Émile Goude se défend dans les colonnes du journal. Il précise que ses collègues Simon, Soubigou et lui-même ont simplement soutenu les revendications de l’usine Dumont de Traon Elorn (concurrente de la Grande-Palud à Landerneau), sans jamais intervenir contre cette dernière. Goude y voit une manœuvre politique orchestrée par Cloarec.

Source : BnF Gallica

Table des matières

11 janvier 1914 – p. 2

SINGULIÈRE DISPARITION
Qu’est devenu l’administrateur ?

Landerneau, 10 janvier. La brigade mobile de Rennes enquête, depuis quelques jours, sur la disparition singulière de M. Louis Cadiou, âgé de 50 ans, administrateur délégué de l’usine de la Grand’Palus, située à la Forest, à deux kilomètres de Landerneau.
M. Cadiou, ancien avoué à Morlaix, avait pris, il y a quatre ans, la direction de cette importante usine, qui fabrique de la cellulose pour coton-poudre. Il résidait habituellement à Paris, 91, rue du Cherche-Midi, avec sa femme et un enfant et venait très fréquemment séjourner à Landerneau. On le vit pour la dernière fois dans cette ville le 28 décembre, dans un compartiment de 1ere classe du train allant à Brignogan, où il possédait une propriété. Il était attendu à Paris, le 1er janvier. Ne le voyant pas arriver, sa femme, avec laquelle il est en instance de divorce, s’inquiéta et pria M. Cloarec, député du Finistère, ami de la famille, d’aviser la police. Mme Cadiou exprimait de vives alarmes ; elle craignait, disait-elle, que son mari n’eût été assassiné.
Des recherches furent immédiatement opérées à Morlaix, où M. Cadiou a un pied-à-terre, à Kerrenster [Keranster], où il possède une villa, à Landerneau et à la Forest : toutes les investigations demeurèrent infructueuses.
L’hypothèse d’une fugue paraît devoir être écartée. La vérification de la comptabilité de l’usine a établi que toutes les écritures étaient en règle, et l’on sait, d’autre part, que M. Cadiou n’avait à sa disposition, au moment de sa disparition, qu’une somme modeste. On ne croit pas non plus à un suicide, mais plutôt à un accident, ou, suivant l’opinion de Mme Cadiou, à un crime.
Pour l’instant, la police n’a aucune piste sérieuse.

L’usine de la Grande-Palus
Brest, 10 janvier.
L’usine de la Grande-Palus, dont le directeur, M. Louis Cadiou, a disparu dans des circonstances mystérieuses, fut fondée en 1907 par l’ingénieur allemand Peter Terming [Temming].
Elle eut d’abord comme directeur M. Greiss, officier de réserve à Stuttgard.
En juin 1909, M. Henry Chéron, alors sous-secrétaire d’Etat à la guerre, estimant que le gouvernement français n’avait pas à favoriser une entreprise allemande, refusa de sanctionner un marché de 175 tonnes de coton à nitrer, dont l’usine de la Grande-Palus avait été déclarée adjudicataire.
L’affaire fit quelque bruit c’est alors que M. Greiss fut remplacé par M. Louis Cadiou.

12 janvier 1914 – p. 2

Mystérieuse Disparition de M. Cadiou
ON CROIT A UN ASSASSINAT

Brest, 11 janvier. Les recherches entreprises pour retrouver M. Louis Cadiou, administrateur de l’usine de la Grande- Palus, n’ont pas encore abouti, mais certains points intéressants ont été éclaircis.
L’affaire importante que M. Cadiou a traitée le 27 décembre est l’achat de l’u- sine de la Grande-Palus, achat conclu en présence de Me Robert, notaire. Le frère du disparu, M. Jean Cadiou, tanneur à Brest, a affirmé que les rapports entre les deux époux n’ont jamais été altérés par des dissentiments graves. Il est inexact qu’une instance en divorce ait été introduite par le mari. Celui-ci avait annoncé qu’il rentrerait à Paris le 31, par l’express du soir. Mme Cadiou l’attendit en vain à la gare Montparnasse, avec ses deux fils, âgés de douze et quatorze ans ; elle s’inquiéta et pria M. Cloarec, député, d’aviser la police.
La preuve est faite que M. Louis Cadiou a passé à Landerneau la nuit du 29 au 30 décembre. Le matin, la femme de ménage trouva le lit défait, la valise bouclée et la couverture de voyage roulée. M. Cadiou était sorti. Il aurait été vu dans un café, dans le courant de la journée ; depuis on a perdu sa trace.
Mme Cadiou pense que son mari, qui avait des ait des ennemis, a été attiré dans un guet-apens et assassiné. Elle a exprimé cet avis à plusieurs reprises. M. Cadiou, frère du disparu, hésite entre l’hypothèse du crime et celle de l’accident. Il fait effectuer des dragages dans la rivière l’Elorne [Elorn], à Landerneau, car il est prouvé que M. Cadiou n’a pas quitté cette ville.
L’usine va être fermée jusqu’à nouvel ordre, la dernière commande de cellulose venant d’être livrée à la poudrerie d’Angoulême.

15 janvier 1914 – p. 2

La Disparition de M. Cadiou
Ce serait une fugue

Brest, 14 janvier. La version donnée hier apparaît comme étant la véritable, et il semble établi que la fuite de Cadiou est volontaire.
On dit que Cadiou se trouvant écarté des soumissions de l’Etat, sa situation à l’usine devenait désastreuse ; c’est alors que Cadiou, qui n’était que propriétaire fictif de l’usine, mit ses comptes en règle, liquida la situation et disparut pour faire place à un autre directeur qui pourra participer aux fournitures de l’Etat. (Presse Nouvelle.)

19 janvier 1914 – p. 2

LA DISPARITION DE M. CADIOU
Une lettre du fugitif

Brest, 18 janvier.
Une lettre, datée de Boulogne-sur-Mer, et signée Louis Cadiou, est parvenue ce matin à la mairie de Brest :
Je ne m’explique pas, y est-il dit, le bruit fait autour de mon nom depuis quelques jours. Me sentant fatigué, je suis allé prendre du repos à Boulogne,
Cette lettre ayant été communiquée aussitôt au procureur de la République, ce magistrat a fait appeler le frère du dis- paru M. Jean-Marie Cadiou, qui a déclaré :
La lettre n’émane certainement pas de mon frère. L’écriture est assez bien imitée, mais la signature révèle la fraude.
Le parquet de Brest a télégraphié au commissaire spécial de Boulogne-sur-Mer de se rendre à l’adresse indiquée par la lettre, 16, rue des Pipots, et de s’assurer au besoin de la personne de M. Louis Cadiou, si celui-ci se trouve réellement à Boulogne.

6 février 1914 – p. 2 et 3

L’Assassinat de M. Cadiou
LE FRÈRE DE LA VICTIME ACCUSE L’INGÉNIEUR PIERRE QUI A ÉTÉ ARRÊTÉ

L’ingénieur Pierre, attaché à l’usine que dirigeait M. Cadiou, a été arrêté sur la dénonciation du frère de la victime, M. Jean Cadiou, tanneur à Kerinou-Lambézellec.
M. Jean Cadiou accusé l’ingénieur en ces termes :
Toutes les circonstances de ce drame sont contre Pierre ; le 30 décembre, jour de la disparition de mon frère, il n’a pas paru à l’usine depuis une heure jusqu’à cinq heures du soir. Or, à ce moment, mon frère avait dû être invité par lui à se trouver au carre four de la forêt près duquel j’ai trouvé son cadavre. Il devait, en effet, étudier en cet endroit une prise d’eau de source qu’il désirait capter.
Et voici la raison du crime : M. Pierre avait été congédié de l’usine, il voulait y rester et remplacer mon frère. Il a, du reste, des complices dont l’un au moins sera connu tôt ou tard.
Quant à l’affreuse blessure que porte le cadavre de mon frère, elle a été faite avec une serpette de vigneron que possédait l’assassin et qui est semblable à celle que j’ai moi-même ; cette serpette, M. Pierre, qui est très robuste, l’a maniée avec une terrible vigueur.
Enfin, quand on a découvert le corps, l’ingénieur est devenu très pâle ; son trouble était évident ; je l’accuse formellement d’avoir tué mon frère ; vous verrez bien qu’il fera des aveux bientôt.
M. Pierre, appelé devant le procureur et le juge, qui l’interrogèrent longuement et le mirent en état d’arrestation, a été écroué à la prison de Landerneau, en attendant son transfert à Brest,
Sans s’émouvoir, il a protesté avec énergie de son innocence, déclarant cependant que son arrestation ne l’étonnait point.
Questionné par les commissaires spéciaux sur la découverte dans sa remise de la pioche tachée de sang, il a déclaré que cet outil lui avait servi pour tuer… un lapin.
L’ingénieur Louis Pierre est âgé de 31 ans. Ancien élève de l’École centrale, il est originaire de Conches (Eure). Il était depuis quatre ans à l’usine de la Palud.
Quant à l’histoire de la somnambule qui aurait, de Nancy, signalé à Jean Cadiou l’endroit où était enseveli son père, personne n’y croit plus. Elle ne fut qu’un stratagème employé par la famille, afin de soustraire à des représailles possibles le dénonciateur de l’ingénieur Pierre.
La personne qui aurait droit aux 2.000 francs promis par Mme Cadiou était bien renseignée, mais elle désirerait garder l’anonymat.
Une seconde arrestation serait imminente.


L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Une perquisition chez Pierre
Brest, 5 février. L’ingénieur Pierre, l’assassin présumé de M. Cadiou, sera transféré demain à la prison Bouguen.
Une perquisition effectuée à son domicile a établi que tout dernièrement il avait commis envers son directeur un acte grave de malveillance.
M. Pierre persiste dans ses dénégations. Au parquet on croit que M. Pierre aurait un complice.

7 février 1914 – p. 2

L’ASSASSINAT de M. CADIOU

Brest, 6 février. La veuve du défunt, venue à Paris pour assister aux obsèques, a confirmé à M. Paulin, commissaire spécial, que la belle-mère de son frère, Mme Saimby [Sainpy], de Pont-à-Mousson, a consulté dans cette ville une somnambule qui aurait déterminé l’endroit exact où le corps de M. Cadiou avait été enterré. Le commissaire spécial a fait exécuter des recherches à Pont-à-Mousson, pour retrouver la somnambule.
Les obsèques de la victime ont eu lieu ce matin, à Landerneau, au milieu d’une foule considérable.
Le corps a été transporté à Morlaix, où il sera inhumé dans un caveau de famille.

8 février 1914 – p. 2 et 3

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Une accusation fragile
Brest, 7 février. Mme Louis Cadiou est arrivée ce matin à Brest. Elle sera interrogée cet après-midi par M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, et confrontée avec l’ingénieur Pierre et le contremaître Bignard.
On sait que ce dernier a déclaré que le 30 décembre, jour de l’assassinat, il avait vu ensemble, à 11 heures et quart ou matin, M. Cadiou et M. Pierre. A midi moins vingt, Pierre revenait seul à l’usine. Le contremaître a ajouté que l’attitude de l’ingénieur ne présentait rien d’anormal.
« M. Pierre, dit-il, n’aurait pas eu le temps de commettre le crime ; il n’aurait pu décapiter M. Cadiou sans se couvrir de sang ; or, il portait à midi les mêmes vêtements qu’à 11 heures, les mêmes d’ailleurs qu’il avait sur lui quand il a été arrêté. Et je n’ai remarqué sur ceux-ci aucune tache suspecte. »
Au cours de l’instruction ouverte contre M. Pierre, le parquet, malgré de laborieuses recherches, n’a pas relevé d’autres charges que celles-ci : l’ingénieur affirme contrairement aux dires de plusieurs témoins que M. Cadiou était, le 30 décembre, à Morlaix ; il vivait en mésintelligence avec son directeur.
Un revirement paraît se produire, dans le public, en faveur de M. Pierre.
On recueille des témoignages Brest, 7 février, Les commissaires spéciaux ont fait ce matin, à la Grand’Palud, le relevé des lieux avoisinant l’usine, ainsi que de l’endroit où le directeur, M… Cadiou, a été trouvé assassiné.
Ils ont entendu de nouveaux témoignages, entre autres celui de l’encaisseur d’une banque qui, le 31 décembre, s’est présenté trois fois à l’usine, sans rencontrer l’ingénieur, M. Pierre.
Ce dernier affirme, au contraire, n’avoir pas quitté l’usine ce jour-là.

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Une accusation fragile
Brest, 7 février. Mme Louis Cadiou est arrivée ce matin à Brest. Elle sera interrogée cet après-midi par M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, et confrontée avec l’ingénieur Pierre et le contremaître Bignard.
On sait que ce dernier a déclaré que le 30 décembre, jour de l’assassinat, il avait vu ensemble, à 11 heures et quart ou matin, M. Cadiou et M. Pierre. A midi moins vingt, Pierre revenait seul à l’usine. Le contremaître a ajouté que l’attitude de l’ingénieur ne présentait rien d’anormal.
« M. Pierre, dit-il, n’aurait pas eu le temps de commettre le crime ; il n’aurait pu décapiter M. Cadiou sans se couvrir de sang ; or, il portait à midi les mêmes vêtements qu’à 11 heures, les mêmes d’ailleurs qu’il avait sur lui quand il a été arrêté. Et je n’ai remarqué sur ceux-ci aucune tache suspecte. »
Au cours de l’instruction ouverte contre M. Pierre, le parquet, malgré de laborieuses recherches, n’a pas relevé d’autres charges que celles-ci : l’ingénieur affirme contrairement aux dires de plusieurs témoins que M. Cadiou était, le 30 décembre, à Morlaix ; il vivait en mésintelligence avec son directeur.
Un revirement paraît se produire, dans le public, en faveur de M. Pierre.
On recueille des témoignages Brest, 7 février, Les commissaires spéciaux ont fait ce matin, à la Grand’Palud, le relevé des lieux avoisinant l’usine, ainsi que de l’endroit où le directeur, M… Cadiou, a été trouvé assassiné.
Ils ont entendu de nouveaux témoignages, entre autres celui de l’encaisseur d’une banque qui, le 31 décembre, s’est présenté trois fois à l’usine, sans rencontrer l’ingénieur, M. Pierre.
Ce dernier affirme, au contraire, n’avoir pas quitté l’usine ce jour-là.

9 février 1914 – p. 2

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Une confrontation intéressante
Brest, 7 février. M. Bidard de Landé [La Noë], juge d’instruction, a confronté cet après- midi l’ingénieur Pierre avec une débitante qui habite près de l’usine. Cette femme a affirmé avoir vu passer M. Cadiou le 30 décembre vers 9 heures du matin.
L’ingénieur maintient qu’il n’a pas revu son directeur depuis le 29.
Mme veuve Cadiou a été ensuite entendue, sa déposition a duré 3 heures, mais elle n’a rien apporté de nature à prouver la culpabilité de M. Pierre. Mme Cadiou a l’impression qu’il est coupable et a agi par haine contre son mari.
Elle a confirmé qu’une consultation de la voyante de Nancy fut prise à son insu par une parente, Mme Sempy [Sainpy], puis elle a appris au juge qu’elle avait reçu le 31 décembre une lettre de M. Pierre, datée de Landerneau, 30, adressée à M. Cadiou et réclamant une somme d’argent que le directeur avait oublié de lui remettre avant son départ pour Paris.
Mme Cadiou affirme que, par cette lettre, l’ingénieur a voulu écarter les soupçons, car on sait que le crime a été commis dans la journée du 30. Il semble encore que l’assassin ait voulu faire croire que le vol était le mobile du crime, car ni le portefeuille, ni la montre de la victime n’ont été retrouvés.

10 février 1914 – p. 2

L’ASSASSINAT de M. CADIOU
Deux témoignages importants

Brest, 9 février. Le mystère de l’usine de Grand Palud devient chaque jour plus obscur. Après avoir examiné tour à tour la culpabilité possible de l’ingénieur Pierre, puis son innocence, voici que le parquet admet l’hypothèse d’un crime dans lequel l’ingénieur aurait eu un complice.
Ces variations successives se sont introduites à la suite des deux témoignages recueillis hier par le juge d’instruction et le procureur de la République.
La première de ces déclarations intéressantes émane de M. Bonnefoy, fermier de Grand’Palud, qui a déclaré avoir vu M. Cadiou, le 29 décembre, puis, le lendemain vers huit heures au moment où il pénétrait dans l’usine ; dans cette même matinée du 30, à 11 heures, il aperçut encore M. Cadiou qui cheminait sur la route avec M. Pierre.
Notons aussi que M. Jean Cadiou, frère du défunt, a demandé par lettre au parquet d’entendre dans le plus bref délai deux personnes qu’il désigne comme pouvant être ou très renseignées ou complices de l’assassin.
Le second témoignage a pour auteur un ancien ouvrier de l’usine, Jacques Bossard, soldat colonial réformé, qui a écrit au procureur pour lui fournir les détails suivants :
Le dimanche 28 décembre, je me rendis au moulin pour présenter diverses pièces à M. Pierre. Vers neuf heures, je vis arriver la voiture du moulin. Il en descendit un monsieur maigre, petit, d’aspect malingre, vêtu comme un ouvrier. Cet homme, que je n’avais jamais remarqué auparavant et que je n’ai plus revu depuis, avait un visage cadavérique. Il fut immédiatement introduit auprès de M. Pierre, et leur conversation fut si longue que je finis par m’impatienter.
J’entrai. L’ingénieur et l’inconnu causaient en tête à tête, et à ma vue, ils s’interrompirent aussitôt. M. Pierre me congédia après quelques mots et il referma soigneusement sur lui et sur le visiteur la porte de son bureau. Cette attitude m’a surpris d’autant plus que l’ingénieur ne recevait jamais chez lui. Interrogée à son tour, ce matin par M. Paulin, commissaire adjoint, la domestique a affirmé au magistrat n’avoir vu personne se présenter ce jour-là chez M. Pierre.
L’ingénieur va être questionné sur ce te visite et confronté à ce sujet, avec M. Bossard.
Quant à la pythonisse de Nancy, Mme Camille, elle a répondu au représentant de la justice qui l’interrogeait sur les renseignements donnés à Mme Sainby [Sainpy] sur la disparition de M. Cadiou qu’elle ne se souvenait plus de rien.
Par contre une pythonisse de Brest avait informé le frère de la victime de l’endroit où seraient cachés le portefeuille et les papiers du défunt. Mais les recherches faites sur ces indications sont restées vaines.

Une nouvelle piste
Landerneau, 9 février. Mme Pierre est arrivée ce matin à Landerneau et va se rendre à Brest pour demander au juge d’instruction la permission de voir son fils.
Les commissaires spéciaux qui sont à Landerneau suivent une nouvelle piste, au sujet de l’assassinat de M. Cadiou.
Un individu, quelques jours après le crime, a payé une facture de 600 francs à un négociant de Landerneau. Ce dernier l’aurait accusé du crime et le débiteur au- sans toute rait montré une vive fois se défendre. Cet individu habite près de l’usine et se trouvait dans une situation très gênée.
On entend des témoins Brest, 9 février. Le juge d’instruction a entendu, cet après-midi, MM. Legrand, fondateur de l’usine de la Grande- Palud, Bignard, contremaître de l’usine et M. Salliot, ancien comptable. Ces témoins ont tous fourni des renseignements sur la fondation de la Société, sa situation financière et les relations entre MM. Pierre et Cadiou. L’ingénieur était lié avec le directeur par un contrat lui interdisant, en cas de départ s de l’usine de la Grande-Palud, d’exercer sa profession de chimiste dans l’industrie du blanchiment de coton d’ici quinze ans en France et à l’étranger, parce que M. Pierre avait appris des procédés spéciaux à l’usine. Cependant l’ingénieur était engagé dans une industrie similaire du voisinage.

11 février 1914 – p. 2

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
L’instruction n’aboutit pas

Brest, 10 février.
Mme Cadiou est repartie pour Paris. Elle ne sera de nouveau entendue à l’instruction que si les événements l’exigent.
Le juge d’instruction a lancé ce matin plusieurs commissions rogatoires pour apporter quelque lumière sur plusieurs points demeurés obscurs.
Il se pourrait que l’ingénieur Pierre fût relaxé très prochainement si les confrontations avec certains témoins ne prouvent pas sa culpabilité.
L’indication fournie par M. Bossard, et relative à une visite mystérieuse reçus par l’ingénieur Pierre, le 28 décembre, a été contrôlée.
M. Pierre a déclaré, sans la moindre hésitation, que ce mystérieux visiteur n’était autre que l’oncle de sa bonne, M. Mazurié, ouvrier menuisier, qui était venu chez lui réparer un sommier.
Mme Pierre, la mère de l’ingénieur inculpé, est arrivée hier à Brest, mais elle n’a pas été autorisée à voir son fils.

La confiance de la mère de l’inculpé
Brest, 10 février. Mme Pierre, mère de l’ingénieur Pierre, ne doute pas de l’innocence de son fils qu’elle ne veut pas voir seulement libéré, mais complètement lavé de tout soupçon.
Au sujet de la dénonciation reprochée à M. Pierre contre M. Cadiou, Mme Pierre affirme que son fils avertit son directeur qu’il ne voulait pas être complice d’un acte frauduleux et, en le dénonçant, il voulut se décharger de toute responsabilité.
L’instruction se poursuit sans obtenir aucun résultat nouveau.

12 février 1914 - p. 2

Le Meurtre de M. Cadiou
COMPLICATIONS

Brest, 11 février.
On s’attend d’un moment à l’autre à voir le parquet signer une ordonnance de non-lieu en faveur de M. Pierre, l’ingénieur accusé du meurtre de M. Cadiou.
Les dépositions recueillies jusqu’à ce jour établissent, en effet, que l’ingénieur ne saurait être l’assassin de l’ancien directeur d’usine. Une déclaration émanant de M. Louis Nicolas, adjoint au maire de Morlaix, est encore venue appuyer cette opinion. M. Nicolas, qui connaissait particulièrement M. Cadiou, affirme l’avoir vu et lui avoir parlé à la gare de Morlaix, le 31 décembre. Ce témoin, interrogé aujourd’hui, a confirmé le fait à la justice.
Or, l’accusation prétend que le crime aurait eu lieu le 30, avant le déjeuner, entre onze heures et midi.
D’autre part, de stupéfiantes et troublantes constatations viennent d’être faites qui ajoutent encore à l’incertitude des premiers jours.
Le médecin légiste, M. Rousseau, a fait part au juge d’instruction d’une observation qui lui paraît tout au moins curieuse.
Le praticien a remarqué que quelques petites gouttes de Sang seulement tachaient le faux-col de M. Cadiou qui, cependant, eût la gorge presque entièrement tranchée et de plus aucune trace de lutte ne fut remarquée.
Cette constatation a fait supposer au médecin-légiste que l’on pouvait fort bien se trouver en présence d’une mise en scène.
Peut-être bien M. Cadiou a-t-il été étouffé, ou étranglé, avant d’avoir la gorge coupée.
Dans ces conditions, il a semblé au magistrat instructeur qu’une nouvelle autopsie s’imposait ; il a donc ordonné l’exhumation du cadavre.
Peut-être l’autopsie fournira-t-elle cette fois des indications plus précises.

15 février 1914 – p. 2 et 3

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
BIZARRES CONFIDENCES.

Brest, 14 février.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, vient, par commission rogatoire, de charger son collègue de Quimper d’interroger M. Le Guiner, juge de paix.
Ce dernier aurait reçu d’intéressantes confidences de M. Cadiou.
Quelques jours avant sa disparition, ce-lui-ci aurait dit à M. Le Guiner :
« Vous n’imaginez pas les luttes que j’ai dû soutenir contre mes ennemis ; mais, maintenant, je les tiens. J’ai contre eux des documents compromettants. Ils me laisseront tranquille bientôt. »
M. Cadiou disparaissait et son ami, se souvenant du propos tenu par lui, en informait la justice.
Les ennemis auxquels M. Cadiou faisait allusion seraient connus.
On annonce qu’une nouvelle perquisition aura lieu cet après-midi chez Mlle Julia Juzeau, la servante de l’ingénieur Pierre. D’autres perquisitions auront lieu incessamment.
Le docteur Paul, médecin-légiste, chargé de la contre-expertise, arrivera à Morlaix mardi matin. (L’Information.)


L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
Brest, 14 février. Le juge d’instruction a entendu trois personnes qui déclaraient avoir vu M. Cadiou, le 1er janvier, à Morlaix ; ces témoins ont été moins affirmatifs dans le cabinet du juge.
Trois autres habitants de Morlaix ont vu M. Cadiou le premier jour de l’an leurs déclarations vont être contrôlées.
Le commissaire spécial a perquisitionné au domicile de Mlle Julia Juzeau, domestique de M. Pierre. Aucun papier important n’a été découvert ; le magistrat a saisi le rasoir de l’ingénieur.

16 février 1914 – p. 2

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
Des témoins affirment que M. Cadiou était à Morlaix le 1er janvier

Brest, 15 février. Les témoignages et les confrontations se succèdent dans le cabinet du juge sans que l’enquête en retire quelques précisions indiscutables. Ce qui apparaît uniquement à mesure que se poursuit l’instruction, c’est que la culpabilité de l’ingénieur Pierre devient de plus en plus hypothétique et l’on est même sur- pris que la mise en liberté du prévenu ne soit pas encore accordée.
Cinq personnes avaient été convoquées hier par M. Bidard de la Noë pour être confrontées avec l’ingénieur.
Quand le prévenu a été amené, les menottes aux mains, dans le cabinet du magistrat, les cinq hommes se sont levés et l’ont salué respectueusement. Tous, en effet, sont persuadés de son innocence. Quant à leurs dépositions, elles furent presque toutes affirmatives. Dès que M. Pierre eut réintégré la prison, M. Bidard de la Noë chargea M. Menessier [Mennessier], commissaire spécial, de perquisitionner à Landerneau, au domicile de Julia Juzeau, domestique de l’ingénieur. Cette opération n’a donné aucun résultat. Pendant ce temps, des inspecteurs de la brigade mobile de Rennes procédaient à une enquête, à Morlaix, sur le séjour de M. Cadiou dans cette ville le 31 décembre et le 1er janvier. Ils ont recueilli trois nouveaux témoignages, absolument catégoriques qui viennent confirmer les dépositions de MM. Nicolas, Le Picard et de M. et Mme Baron. M. Cadiou a été vu successivement le 1er janvier à Morlaix, par M. Camarous [Caramour], patron couvreur, au café de la Terrasse, et par M. et Mme Prigent. L’industriel de la Grand’ Palude paraissait vieilli et fatigué. Il était en tenue de ville. Où changea-t-il de vêtements, puisqu’il fut retrouvé en costume cycliste et où coucha-t-il ? On l’ignore. Le docteur Paul, médecin-légiste du parquet de la Seine, désigné pour procéder à une nouvelle autopsie du corps de M. Cadiou est attendu après-demain mardi à Brest.
Le parquet n’a pas encore statué sur la demande de mise en liberté que lui a soumise Me Henri Reynaud en faveur de de son client, l’ingénieur Pierre.

17 février 1914 – p. 1

L’Assassinat de M. Cadiou
ON SUPPOSE MAINTENANT QU’IL FUT COMMIS A MORLAIX

Brest, 16 février. S’il faut en croire les déductions des enquêtes faites par plusieurs journaux locaux et les rumeurs qui circulent avec insistance depuis quelques jours, le mystère de Landerneau nous réserverait bien des surprises.
Ce n’est pas à Brest mais bien à Morlaix que M. Cadiou aurait été assassiné. Le transport du cadavre et la découverte du corps aux environs de l’usine de la Grand Palud auraient été faits en des circonstances particulières et uniquement pour dérouter les recherches de la justice. Enfin on s’étonne que le parquet s’obstine à refuser la mise en liberté de l’ingénieur Pierre dont l’innocence apparaît de plus en plus certaine.
On affirme encore que le crime aurait des dessous politiques et que M. Cadiou aurait été supprimé par des personne qu’il gênait.
Ce ne sont là que des bruits assez vagues, mais qu’il faut cependant enregistrer car il pourrait se produire à bref délai des incidents sensationnels.

Un rapport du médecin légiste
Brest, 16 février. Le procureur de la République, le juge d’instruction et M. Rousseau, médecin légiste, sont partis ce soir pour Morlaix afin d’assister demain à l’autopsie du corps de M. Cadiou, qui sera faite à l’hospice civil, dès la première heure, par le docteur Paul.
Le docteur Rousseau a déposé hier, au parquet, un long rapport concernant l’examen du manteau de caoutchouc de M. Cadiou. Il a nettement établi que la victime était vêtue de ce manteau au moment de l’attentat et qu’on l’en dévêtit après le crime pour recouvrir le cadavre.
De nouveaux témoins déclarent avoir vu M. Cadiou le 31 décembre, à Morlaix. Parmi ces témoins, une dame employée dans une pâtisserie affirme avoir servi, ce jour-là, des gâteaux à M. Cadiou.
Le juge d’instruction a envoyé des commissions rogatoires pour entendre ces témoins.

18 février 1914 – p. 1 et 2

Les Surprises DE L’AFFAIRE CADIOU
M. Cadiou fut tué d’un coup de revolver
C’EST CE QU’ÉTABLIT L’AUTOPSIE FAITE HIER PAR LE DOCTEUR PAUL

Brest, 17 février.
Nous avions raison de dire que le mystère de Landerneau nous réservait à bref délai de grosses surprises.
Alors que la justice, après avoir cru que M. Cadiou avait été égorgé, en était venue à admettre que l’on avait étranglé le directeur de la Grand’Palud, voici que l’autopsie démontre que la mort est due à un coup de feu tiré par derrière et qui a atteint la victime à la nuque du côté droit.
Ce matin à 5 heures et demie, le corps de M. Cadiou, qui était enterré à Morlaix, a été exhumé en présence de M. Renaudin, commissaire de police et a été transporté à la morgue de l’hospice à l’autopsie a été faite en présence de MM. Pachot, avocat général à Rennes ; Rousseau, médecin légiste à Brest ; Picard, procureur de la République et Le Clech, juge d’instruction à Morlaix ; Guilmard, procureur de la République, et Bidard de La Noé, juge d’instruction à Brest. Commencée à 8 heures, l’autopsie ne s’est terminée qu’à 11 heures.
Le docteur Paul a prélevé les viscères et divers organes, notamment une partie de la gorge.
L’examen du cou et de la tête a été particulièrement minutieux ; on a relevé des traces d’ongle sur le cuir chevelu et au cou.
Les premiers résultats de l’autopsie permettent d’établir que M. Cadiou n’est pas mort étranglé.
Le directeur a été tué par une balle de revolver, tirée du côté droit, derrière la tête. Le projectile a suivi un trajet oblique, tranchant l’artère carotide de droite. Le praticien a trouvé la balle logée à la base du crâne. Il ne peut dire si la gorge fut tranchée avant la mort ou après. La lésion fut faite énorme, affreuse, de 26 centimètres, peut-être pour dissimuler la trace du coup de feu.

Une perquisition chez l’ingénieur
Brest, 17 février. Les membres du parquet ont perquisitionné à Landerneau, au domicile de l’ingénieur Pierre ; ils ont saisi une carabine de six millimètres et un révolver bull dog.
Le crime paraît avoir été commis avec un autre revolver appartenant au gardien de nuit de l’usine qui était absent le 30 décembre. Cette arme était placée sous le matelas du gardien.
M. Cadiou a été tué à bout portant sans doute dans le bois ; il avait alors un capuchon sur la tête, car une trace de balle a été relevée dans ce vêtement.

19 février 1914 – p. 2

L’ASSASSINAT de M. CADIOU
On cherche l’arme du crime

Brest, 18 février. Après le coup de théâtre qui s’est produit au cours de l’autopsie pratiquée par le docteur Paul, le parquet de Brest s’est rendu à Landerneau pour opérer diverses perquisitions. On sait que chez l’ingénieur Pierre on a saisi un revolver et une carabine.
Mais après un examen de ces deux armes, il fallut reconnaître que ni l’une ni l’autre n’avaient pu servir à tuer M. Cadiou.
C’est alors que l’un des inspecteurs de police, M. Le Mez [Lemez], se souvint que le gardien de nuit de l’usine de Grand’ Palud avait à sa disposition un revolver bull-dog, qu’on rechercha aussitôt et sur lequel il fut impossible de mettre la main.
Toutefois, l’ancien contremaître de la fabrique, M. Bignard, déclara que ce revolver avait été acheté, il y a environ six mois, chez M. Marie, armurier à Landerneau, par l’ingénieur Pierre. Dans les premiers jours de janvier, alors que l’usine allait fermer ses portes, un ouvrier, M. Brossard, prit le revolver, fit partir les cartouches qu’il contenait en se servant comme objectif d’un tas de charbon, puis dut rendre l’arme à M. Pierre. Qu’en fit ce dernier ? On l’ignore encore. Il ne fut pas difficile cependant de connaître les caractéristiques de ce revolver. L’armurier, immédiatement entendu, déposa que c’était un bull-dog du calibre de six millimètres. Il montra les cartouches qu’il avait vendues en même temps.
Mais aujourd’hui une nouvelle constatation surgissait. Le revolver que Brossard avait eu en main et qu’il avait déchargé avant de le remettre à M. Pierre est bien celui qui a été retrouvé hier au cours de la perquisition.
Par contre, on a la certitude que le revolver de six millimètres acheté par l’ingénieur en 1913, a disparu.
L’ingénieur Pierre sera extrait demain matin de la prison à ce sujet et comparaîtra devant le juge d’instruction qui doit lui poser la question suivante :
M. Cadiou a été tué par une balle de revolver de 6 millimètres, Où est l’arme de ce calibre que vous avez achetée en juin dernier et qui n’a pas été retrouvée à votre domicile ?
M. Pierre a déclaré à son avocat qu’il fournirait toutes les explications à ce sujet.
Enfin, au cours des recherches on a découvert hier, au domicile de M. Cadiou un volume de Musset marqué d’un signet au poème de Rolla.
On se demanda s’il n’y avait pas là une ruse de l’assassin pour tenter de faire croire que M. Cadiou songeait à se suicider.
La question a été résolue depuis : C’est le commissaire de police qui avait marqué lui-même le volume de Musset.
Ce matin, on a perquisitionné chez M. Legrand, ancien maire de Landerneau, fondateur de l’usine de la Grand’Palud, que la rumeur publique désignait comme étant un des ennemis de M. Cadiou. Quelques documents ont été saisis. M. Legrand déclare qu’ils ne présentent aucun intérêt. Cependant, on affirme qu’au domicile de M. Cadiou, comme chez M. Legrand, on aurait constaté que de nombreux documents furent brûlés quelques jours après la disparition de la victime.
La police recherche également la valise de M. Cadiou, dans laquelle se trouveraient des papiers importants. Elle recherche aussi sa bicyclette.

20 février 1914 – p. 1 et 3

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
Confrontation de l’ingénieur et du gardien

Brest, 19 février.
L’ingénieur Pierre a été interrogé ce matin sur la disparition de son revolver…
Il a déclaré l’avoir vendu, en mars 1913, à un voyageur de commerce qu’il ne connaît pas, et sur lequel il ne peut fournir aucune indication.
L’armurier Marie, de Landerneau, déclare avoir vendu à M. Pierre un revolver de 6 m/m en 1913.
L’ingénieur prétend l’avoir acheté un an plus tôt.
Les confrontations auront lieu cet après-midi.
Une nouvelle perquisition va être opérée au moulin de la Grand Palud où M. Pierre avait son habitation. Enfin, le juge d’instruction a convoqué pour samedi la somnambule de Nancy, dont les révélations auraient fait découvrir le corps de l’usinier de la Grand Palud, ainsi que Mme Sainpy, de Pont-à-Mousson, qui consulta la pythonisse, Mme veuve Cadiou et Mlle Guillemin.

TROIS HEURES DE CONFRONTATION
Brest, 19 février. La confrontation entre M. Pierre et le gardien Bossard a duré trois heures. Bossard a maintenu sa première déclaration :
« Quand l’ingénieur, a-t-il déclaré, me remit, en juillet dernier, le revolver de garde, il me dit : j’en ai un autre. »
En effet, les livres de l’armurier de Landerneau témoignent l’achat d’une arme de six millimètres au mois de juin.
M. Pierre croit avoir dit à Bossard « J’ai une carabine ».
L’accusé conserve un calme extraordinaire.


L’AFFAIRE CADIOU
Une découverte de la police aggrave la situation de l’ingénieur
Brest, 19 février. MM. Mennissier [Mennessier] et Paulin, commissaires spéciaux, viennent d’établir, par une enquête faite à Landerneau, que M. Pierre a acheté deux revolvers à la même époque, dont un en donnant le nom de Bignard, contremaître l’usine.
Les points de comparaison invoqués par l’ingénieur au sujet de l’achat d’un revolver de six millimètres ont été reconnus inexacts.
Toute l’attention de la police spéciale est maintenant portée sur le mobile du crime et la possibilité d’une complicité.

Un faux bruit
Brest, 19 février.
Cet après-midi, tandis qu’on interrogeait l’ingénieur Pierre, le bruit s’est répandu en ville qu’il s’était suicidé. Il n’en est rien ; l’ingénieur, très abattu, a quitté le Palais de Justice vers 6 heures.

21 février 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU
Le frère de la victime chez le juge

Brest, 20 février. M. Jean-Marie Cadiou, frère du directeur de l’usine de la Grand’Palud a été entendu ce matin par le juge d’instruction. Il a précisé certains détails relatifs à la lettre que lui envoya une de ses parentes, après avoir consulté une somnambule à Nancy. Cette lettre lui permit de découvrir facilement le lieu où était enterré le cadavre de son frère.
M. J.-M. Cadiou a également fait au Juge d’instruction le récit de la découverte du cadavre.
Demain, le juge entendra la somnambule de Nancy.

23 février 1914 – p. 1 et 3

LE DRAME DE LANDERNEAU
Un indicateur mystérieux aurait-il dirigé l’instruction, les recherches, l’autopsie ?

Brest, 22 février. (Par dépêche de notre envoyé spécial). Si le parquet de Brest envisage uniquement la culpabilité de l’ingénieur Pierre, il faut admettre que des indications particulières le poussent à adopter cette seule hypothèse. Donc, en dehors du juge d’instruction et du procureur, il existe au moins une personne connaissant exactement les circonstances et les mobiles du crime.
Qui donc se trouve renseigné de façon aussi précise et pour quelles raisons ce mystérieux indicateur garde-t-il l’anonymat ?
On ne peut songer sérieusement à nier l’existence de ce personnage encore énigmatique. Il ne fait aucun doute, en effet, que ce témoin masqué a marqué son intervention dans toutes les phases de l’enquête judiciaire. Seul, il a pu amener la découverte du cadavre, faite si étrangement par le frère de la victime. A lui doit être attribuée également la décision du procureur général de Rennes, ordonnant la contre-autopsie confiée au docteur Paul et qui a fait découvrir le projectile meurtrier.
Un document divulgué aujourd’hui apporte la preuve de cette suggestion. Un inspecteur de la brigade mobile de Rennes, chargé de poursuivre l’enquête, avait reçu une lettre portant le timbre de Quimper et de Redon, à la date du 15 février, et signalant que la première autopsie fut mal faite, car il fallait examiner la nuque du cadavre et que là était le point intéressant. Or, l’autopsie pratiquée par le docteur Paul eut lieu le 17 février et amena la découverte du coup de feu tiré à la nuque. Rapprochez ce détail des indications données par la somnambule de Nancy et qui désignent également la blessure mortelle comme faite au côté droit de la tête et par derrière !
Enfin, suivant une dépêche de Dinan, un voyageur, M. Léopold Thévenot, originaire du département de l’Ariège, aurait déclaré à table d’hôte, jeudi dernier, que Pierre lui aurait montré, au début de janvier, un revolver avec lequel il avait, lui, tiré plusieurs fois dans le jardin du Moulin de la Grand’Palud. Mais il n’a pas acheté de revolver, contrairement à l’information publiée par un journal local. Le juge d’instruction au surplus, n’a nullement reçu de lettre de ce voyageur lui demandant à être entendu. Le magistrat me déclarait ce matin que cette nouvelle était inexacte.
Mais tous ces incidents ne sont pas sans corrélation. Qui donc a intérêt à accumuler les charges ou les présomptions contre l’ingénieur Pierre ? Et dans quel but, pour quels desseins particuliers en est-on arrivé à aiguiller l’enquête dans cette direction unique ? Faut-il croire que celui qui sait veut à tout prix éviter la révélation d’un scandale, soit que le mobile du crime pré- sente un caractère passionnel ou que l’assassinat ait été commis par vengeance
Nous essaierons demain de présenter ces questions et de leur donner une réponse vraisemblable. Raymond FIGEAC

Prime offerte par la famille de l’ingénieur
Brest, 22 février. (Dépêche de notre envoyé spécial). A la suite des déclarations faites par le voyageur de commerce Léopold Thévenot, la famille de l’ingénieur Pierre offre 500 francs au voyageur qui aurait acheté le revolver vendu par l’ingénieur et qui voudrait se faire con- naître. R. F.

Ce dont convient le docteur Paul
Interrogé à Paris par un journaliste au sujet de la mystérieuse lettre datée de Quimper, qui attaquait la première autopsie du cadavre de M. Cadiou et indiquait ce que cette autopsie n’avait pas révélé, le docteur Paul a fait les déclarations suivantes :
A l’hôtel de l’Europe, en arrivant à Morlaix, je trouvai, en effet, une lettre à mon adresse. J’en fus assez étonné, ne m’attendant pas du tout à avoir de courrier. Je regardai l’enveloppe : elle était timbrée de Quimper. Je la décachetai et, dès les premières lignes, je m’aperçus, en effet, qu’on attaquait avec beaucoup d’animosité les conclusions de l’autopsie pratiquée par confrère, le docteur Rousseau. Je ne voulus pas aller plus loin, et je dis à mon collègue, qui justement se trouvait à côté de moi : « Voici une lettre qui vous concerne un peu, mon cher confrère. »
Et, après avoir constaté qu’il s’agissait d’une lettre anonyme, je la remis à M. l’avocat général qui se chargea de la faire parvenir au procureur, M. Guillemart [Guilmard]. Je n’avais pas à m’en préoccuper, j’avais une mission à remplir beaucoup plus intéressante, Beau- coup plus grave et je n’y pensai plus.
Deux pièces du dossier disparues Brest, 21 février. Le bruit a couru que certains documents du dossier de l’affaire Cadiou avaient disparu du cabinet du juge d’instruction et que toutes les serrures des portes du parquet allaient être changées.
Il est exact que l’on va poser huit nouvelles serrures, mais le juge affirme qu’aucun papier n’a disparu.
A quoi des personnes se disant bien in- formées s’obstinent à répondre que le bruit selon lequel des documents du dossier de l’affaire ont disparu n’est pas dépourvu de fondement, que deux pièces importantes auraient été soustraites dans le cabinet du juge d’instruction et que c’est ce qui a motivé le changement de huit serrures.
Une enquête est ouverte sur cet incident.


L’AFFAIRE CADIOU
Vol ou indiscrétion ?
Brest, 22 février. M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a affirmé qu’aucune pièce du dossier de l’affaire Cadiou n’avait disparu. M. Guilmard, procureur de la République a déclaré de son côté qu’il ne s’agissait pas d’un vol mais d’une indiscrétion un document aurait été distrait du dossier et remis en place après qu’on en eut pris connaissance.
Une enquête a été ouverte.

Recherches sans résultat
(L’Information)
Brest, 22 février. Sur les indications fournies à la police spéciale, le commissaire M. Paulin et l’inspecteur Lemez, aidés de plusieurs ouvriers, ont effectué des recherches dans le bois, près de l’endroit où a été enfoui le cadavre de M. Cadiou. Des dragages ont été opérés dans le ruisseau longeant le taillis. On recherchait le revolver, instrument du crime, et les outils qui ont servi à l’enfouissement.
Ces recherches sont demeurées sans résultat.

25 février 1914 – p. 1

Le Drame DE LA GRAND’PALUD
Les Coulisses de l’Affaire Cadiou

Brest, 24 février. (Par téléphone, de notre correspondant particulier). Si le parquet considère qu’il n’a pas à chercher d’autre coupable que celui dont il s’est déjà assuré en faisant écrouer l’ingénieur Pierre, il n’en demeure pas moins incertain sur les véritables motifs du drame. Les raisons qui ont poussé le meurtrier à supprimer Cadiou n’apparaissent encore pas très nettement. C’est en cela que réside aujourd’hui le mystère dont est entouré l’assassinat.
L’opinion publique à Landerneau comme à Brest s’est passionnément attachée à découvrir les motifs qui pouvaient expliquer le geste criminel. Les commentaires et les polémiques ont pris un caractère d’âpreté d’autant plus aigu que des querelles politiques ont été fort adroitement soulevées et envenimées.
Aussi n’est-il pas inutile, tandis que l’instruction se poursuit dans une période de calme, de présenter ici ce que l’on peut appeler les coulisses de l’affaire Cadiou.
Dès les premiers jours où sur une plainte adressée au préfet du Finistère par M. Cloarec, député de Morlaix, on commença à s’inquiéter de la disparition du directeur de la Grand’Palud, la presse réactionnaire de la région s’efforça de présenter le mystère comme ayant des dessous financiers et politiques à la fois. Fort habilement, les organes conservateurs firent ressortir certains propos tenus par M. Cadiou et laissèrent entendre que les ennemis dont le directeur disparu avait signalé les attaques ne pouvaient être que des personnalités de la région brestoise acharnées à la perte de l’ancien avoué. Les propos les plus contradictoires, les actes ou les écrits les plus insignifiants étaient relevés, amplifiés et relatés comme ayant une corrélation étroite avec l’affaire elle-même.
On arriva rapidement ainsi à faire accepter l’opinion qu’un véritable complot s’était noué dans le dessein ténébreux de faire disparaître Cadiou, d’acquérir ainsi à très bon compte l’usine qu’il dirigeait à Landerneau. Certains journaux n’hésitèrent même pas à donner les noms des conjurés, et c’est tout juste s’ils ne demandèrent pas l’arrestation des conspirateurs pour incitation au meurtre.

La manœuvre réactionnaire
Vous représentez-vous tout l’intérêt que la presse réactionnaire attachait à poursuivre cette campagne ? L’approche des élections l’incitait à créer un courant d’opinion défavorable à ses adversaires politiques et l’occasion lui paraissait favorable. Le plan était simple ; le voici dans ses grandes lignes :
Si on avait tué M. Cadiou, c’était pour faire disparaître un concurrent gênant et prendre sa place. Le groupe des conspirateurs n’avait donc pas hésité à suggérer le meurtre. Certes, on prenait des précautions oratoires pour dénoncer les conjurés, mais on estimait que ceux-ci pouvaient être capables d’aller jusqu’à la complicité morale avec l’assassin. Admirez un hasard qui est venu favoriser cette manœuvre réactionnaire. Il se trouve que l’homme soupçonné, dénoncé quarante-huit heures après la disparition de M. Cadiou, est justement en relations avec le principal conspirateur. On arrête l’ingénieur et, autre argument en faveur de la thèse réactionnaire, cet ingénieur a signé un contrat qui l’engage avec le groupement industriel que l’on cherche à accuser.
Alors, on déclare aussitôt en présentant sous un jour tout spécial ces divers évènements, que Pierre a été l’instrument d’une coalition criminelle et que cette coalition compte, comme l’un des membres les plus en vue, une personnalité politique.
Il est évident que l’on n’a pas présenté la succession et la relation des diverses phases de l’enquête d’une façon aussi précise. On a procédé par insinuations habiles, par réticences savantes. On a même déclaré parfois que l’on se bornait à enregistrer les bruits mis en circulation. Puis, à mesure que l’instruction se poursuivait, on a prononcé des noms, on a cité des faits et l’on est ainsi arrivé à faire admettre aux lecteurs la vraisemblance d’un complot ourdi contre le directeur de la Grand Palud.
Mais, contre la vérité, ces manœuvres ne pouvaient réussir longtemps à créer l’équivoque et à soutenir la campagne de calomnies. Des faits eux-mêmes sont venus établir que s’il existait une conspiration, c’était uniquement celle qui s’est affirmée par le concert de tous les journaux réactionnaires dans leurs tentatives de diffamation, aujourd’hui avortées.
Il suffira donc de vous exposer très simplement les événements et de présenter les personnages pour que la lumière éclate et que l’on voit déjouée la tactique des calomniateurs, maintenant confondus. Raymond FIGEAC.

28 février 1914 – p. 1

LES COULISSES POLITIQUE DE L’AFFAIRE CADIOU
A L’USINE de LA GRAND’PALUD
Comment et pour quelles raisons la Société se transforma à trois reprises

(Par dépêche de Morlaix, 27 février notre envoyé spécial). La campagne entreprise par les journaux réactionnaires contre le groupement industriel auquel on prêtait l’intention d’acquérir l’usine de la Grand Palud par n’importe quels moyens et à n’importe quel prix serait-ce mème à celui d’un assassinat n’était pas, au début de l’affaire Cadiou, menée de façon très sûre.
Tout d’abord, les journaux réactionnaires mirent en cause M. Cloarec, députe de Morlaix, dont les relations avec M. Cadiou et les membres de la famille Cadiou étaient connues de tous.
Avant même qu’elle ne fût fondée, l’entreprise de blanchiment de coton de Landerneau avait eu comme inspirateur et comme conseil M. Cloarec. Depuis, les voyages qu’il entreprit à Colmar jusqu’à la démarche qu’il fit le 2 janvier auprès du préfet du Finistère pour caractériser les causes de la disparition de M. Cadiou, le députe de Morlaix a été, en fait, le véritable directeur de l’entreprise. Aux capitalistes étrangers qu’il avait intéressés dans l’affaire, d’autres sont venus s’adjoindre et ont collaboré, en des proportions différentes, à l’installation comme au fonctionnement de l’usine. Mais, en réalité, M. Cloarec est resté l’âme agissante et remuante de l’entreprise. C’est lui qui, tour à tour, suivant les événements, constitue ou modifie la composition des sociétés administratives de la Grand’Palud.
Au début, il intervient pour obtenir le concours de personnalités influentes à Landerneau. A défaut de l’aide d’un ancien maire, il obtient le consentement d’un autre industriel, M. Legrand, qui, lui aussi, a rempli les fonctions de premier magistrat municipal. La direction de M. Legrand ne donna pas les résultats attendus, non point par la faute du directeur, mais du fait même de la nationalité des actionnaires, des industriels allemands, les Temming, qui ont fourni les premiers capitaux et auprès desquels M. Cloarec s’en fut négocier à Colmar la création de l’usine de la Grand Palud. Le ministère de la guerre refuse d’autoriser la société à prendre part aux adjudications pour la fourniture des cotons.
On remplace M. Legrand par M. Cadiou, que rien de particulier ne désignait spécialement pour remplir les fonctions de directeur d’une entreprise industrielle. Mais M. Cadiou est un collègue, un ami de M. Cloarec : il est lui aussi avoué à Morlaix et des intérêts communs lient les deux hommes.
Legrand disparaît donc. Cadiou lui succède à la tête de la société, escorté de tous les membres de sa famille, qui sont inscrits dans l’acte constitutif de la nouvelle société comme fournissant les capitaux nécessaires au fonctionnement de la Grand’- Palud. On espère que grâce à cette modification nominale, l’exclusion officielle qui frappait la société Legrand ne subsistera plus. Mais cet espoir ne tarde pas à être déçu à son tour.
Pour des raisons de divers ordres, entre autres l’installation insuffisante de l’u- sine, qui ne possédait pas de hangars appropriés au séchage des cotons et, aussi parce que le ministère est avisé que sous la raison sociale Cadiou et Cie se dissimulaient toujours les réels propriétaires des actions de la Grand’Palud M. Cadiou est à son tour frappé d’interdiction. Une affaire de fraude dans la vente d’une com mande officielle, faite de gré à gré il s’agit d’un chargement compté et payé deux fois achève de ruiner les espérances de la Société.
Il faut donc opérer une troisième modification. Et M. Cloarec songe alors à mettre en vente l’usine de la Grande Palud, en même temps qu’à substituer à l’ensemble des actionnaires un seul et unique propriétaire, contre lequel les concurrents ne pourront pas élever le grief d’être de nationalité allemande et de représenter des capitaux étrangers.
Pour réalise ce premier dessein, celui de la vente de la Grand Palud, M. Cloarec s’adresse à l’ancien directeur, M. Legrand. Une correspondance est échangée à ce sujet entre les deux hommes et, dans une lettre versée au dossier du parquet de Brest, le député de Morlaix, explique à M. Legrand que M. Cadiou est disposé à vendre son usine, parce qu’il était en lutte avec des ennemis très puissants, acharnés à le perdre et à ruiner son entreprise.
Nous exposerons demain à quels résultats aboutirent les deux tentatives. Raymond FIGEAC.

1er mars 1914 – p. 1 et 3

LE DRAME DE LA GRANDE PALUD

LES DESSOUS POLITIQUES
La Dernière Transformation de la Société
UNE DÉCLARATION DE GOUDE

Morlaix, 28 février. (De notre envoyé spécial.) Invité par M. Cloarec à s’occuper de la vente de l’usine, l’ancien directeur ne refusa pas de s’intéresser à l’affaire.
M. Legrand accepta de chercher des acquéreurs. Il s’adressa à divers commerçants brestois, qui ouvrirent des négociations avec M. Cadiou. Ils proposèrent de reprendre la Grande-Palud pour le prix de 350,000 francs et avec cette réserve qu’une part du capital une somme de 100,000 francs était réservée à M. Cadiou. Mais le directeur laissa entendre qu’il allait prochainement être admis à soumissionner pour d’importantes adjudications officielles et qu’il entendait faire entrer en compte dans le prix de vente de son usine l’ensemble des bénéfices à tirer de ces nouvelles commandes officielles. Il fixa, en conséquence, le prix de 450,000 francs comme représentant la valeur commerciale de l’usine.
Cette demande parut trop élevée et le marché fut rompu.
Les mêmes personnalités qui avaient négocié ainsi l’acquisition de la Grand’Palud abandonnèrent leurs premiers projets et songèrent alors à créer une entreprise similaire. Ils se rendirent propriétaires de terrains et de constructions à Daoulas, firent dresser des plans et songèrent à s’attacher l’ingénieur Pierre, dont le contrat passé avec M. Cadiou, pour une période de cinq ans, allait expirer.

La dernière phase
Puisqu’il ne trouvait pas les acquéreurs, sur lesquels il comptait, M. Cloarec résolut de mettre à exécution le second projet : la modification de la Société de la Grande-Palud. M. Cadiou devait devenir seul propriétaire des actions, après avoir désintéressé les autres participants. Et c’est ainsi que par acte passé en l’étude de Me Robert, notaire à Landerneau, le 27 décembre dernier, l’usine de blanchiment de coton devenait la propriété entière et unique de M. Cadiou, celui-ci apportant la preuve qu’il avait racheté les actions qui étaient entre les mains de ses associés.
Voilà donc la Société modifiée pour la troisième fois. Sous sa forme nouvelle, elle ne pouvait que prospérer et réaliser d’importants bénéfices, puisque les exclusions dont l’ancien groupement avait été frappé, n’ont plus de raisons de s’exercer.
Et voici que surgit l’incident tragique. M. Cadiou, qui vient d’être légalement reconnu seul propriétaire de la Grand’Palud, le 27 décembre, disparaît le 29.
On établit une relation étroite entre ces deux dates, à l’effet on relie la cause, au crime on attribue un mobile. L’assassinat n’a été commis que pour des motifs d’ordre économique c’est l’épisode sanglant d’un conflit industriel.
Et alors on se mit à la recherche des complicités diverses, des intérêts en cause. La campagne politique s’ouvrit. Elle débuta par des questions visant le rôle de M. Cloarec dans le fonctionnement de la Grand’Palud. Le député de Morlaix se défendit et à son tour posa des questions sur le rôle d’un autre parlementaire, qu’il prétendait être très au courant des manœuvres dirigées contre M. Cadiou et l’usine de la Grande-Palud.
En termes plus précis et plus francs, M. Cloarec aurait pu désigner ce parlementaire qu’il visait et qui était notre ami Goude, député socialiste de Brest.

La réponse de Goude
Au cours de notre entrevue à Brest, le citoyen Goude m’a fait les déclarations catégoriques que voici :
Mon rôle est très simple et également très bref, dans cette affaire. Tant que la Société de la Grande Palud a été constituée avec des capitaux étrangers j’ai eu, à son égard, une attitude hostile.
Du jour où elle a fait la preuve qu’elle ne comptait que des actionnaires français, je me suis abstenu de toute appréciation défavorable.
Quant à soutenir que j’avais des relations fréquentes avec le groupement industriel formé par les concurrents de l’usine Cadiou, ceci est complètement inexact.
Enfin, en matière d’intervention particulière, la seule démarche que j’aie jamais faite consiste en ceci : Je me suis joint à mes collègues en Parlement, Simon et Soubigou, qui voulaient présenter au ministère de la guerre quelques observations au sujet de l’usine Dumont installée à Landerneau.
Tout mon rôle se borne là, et je n’ai pas eu à m’occuper d’autre chose dans cette affaire. J’ajoute aux déclarations si catégoriques de notre ami Goude que les bruits répandus, à Brest, par ses adversaires et tendant à faire croire que l’on avait saisi chez M. Legrand, le maire de Landerneau, des lettres du député socialiste, sont absolument faux.
Dans les soixante scellés, qui représentent l’ensemble de la correspondance que, M. Legrand a mise à la disposition des magistrats, il n’en est pas un seul concernant l’élu socialiste de Brest.
Voici donc résumée mon enquête sur les coulisses politiques de l’affaire Cadiou. On a vu l’intérêt de ces explications, qui ont dénoncé la tactique des réactionnaires et montré par quelles manœuvres insidieuses on avait essayé de créer et d’accréditer un version mensongère et diffamatoire. Raymond FIGEAC.


LE DRAME DE LA GRANDE-PALUD
Une histoire de détectives amateurs

Brest, 28 février. M. Bidart [Bidard]de la Noë, juge d’instruction, a entendu cet après-midi M Huet-Kerbriant, avocat à Morlaix, qui fit, le 11 janvier dernier, en compagnie de sa femme et du docteur Prouff, une enquête personnelle à la Grande-Palud.
Le contremaître Bignard aurait, au cours de cette enquête, narré les faits suivants à M. Huet-Kerbriant :
« Le 30 décembre, lorsque M. Cadiou arriva à l’usine, il paraissait de fort mauvaise humeur. Il demanda brusquement au contre-maître « Qu’est-ce qu’il a de nouveau ? » Bignart, étonné, répondit que rien d’anormal ne s’était passé. « Cela va changer, dit alors M. Cadiou il y aura bientôt du nouveau, » Et, laissant Bignart [Bignard] abasourdi, le directeur de l’usine partit à la recherche de l’ingénieur Pierre. Bignart [Bignard] les aperçut ensemble, vers onze heures. Depuis, il n’a jamais revu son patron. Mme Huet et le docteur Prouff, qui assistèrent à cette conversation, en confirment le récit.
Le contremaître, confronté avec ces trois témoins, a déclaré placé l’incident relate y avait erreur, et a l’avocat à quatre ou cinq mois avant la disparition de l’usinier. Mais, M. Huet-Kerbriant, sa femme et le docteur Prouff sont formels.
Pierre a été introduit à cinq heures dans le cabinet du juge d’instruction. Mis au courant des déclarations de M. Huet-Kerbriant, l’ingénieur a déclaré se souvenir, en effet, d’avoir eu une discussion avec M. Cadiou, mais il ne sait plus à quelle époque.
Le contremaître Bignard maintient que l’incident révélé par lui à M. Huet s’est produit en juillet ou en août 1913. Il a ajouté qu’il avait été particulièrement surpris de l’arrivée inopinée de M. Cadiou à l’usine, alors que celui-ci, en temps ordinaire, se faisait annoncer par un télégramme. Après sa visite à l’usine, M. Cadiou serra la main de Bignard en lui disant : « Vous, Bignard, vous resterez à l’usine, mais l’ingénieur ne tardera pas à s’en aller… »
L’avocat de Pierre, Me Feillard, croit que les témoins de Morlaix ont mal interprété le récit du contremaître.

7 mars 1914 – p. 2

L’ASSASSINAT DE M. CADIOU
La mise en liberté DE PIERRE a été refusée
Brest, 6 mars. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a rejeté la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre, formulée pour la seconde fois par son avocat, Me Feillard.
L’ordonnance du juge d’instruction porte qu’il ne peut être fait droit aux conclusions de l’avocat, attendu que les papiers saisis chez l’ingénieur, toujours sous scellés, n’ont pas été examinés et que le rapport sur la contre-autopsie du docteur Paul n’est pas encore parvenu au parquet. L’ingénieur fait opposition à l’ordonnance du juge.
D’accord avec Me Henri Robert, qui est chargé de la défense de M. Pierre, Me Feillard, avocat conseil, va faire opposition à l’ordonnance du juge d’instruction, M. Bidard de la Noë, rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur.
La chambre des mises en accusation de la cour d’appel de Rennes devra statuer sur cette opposition.

Recherches de la police
Brest, 6 mars. M. Sébille, contrôleur général du service des recherches judiciaires, qui a pris la direction des recherches dans l’affaire Cadiou, a passé la journée d’aujourd’hui à Landerneau et à l’usine de la Grande-Palud ; il sera demain à Brest.
M. Sébille vient de se rendre compte des recherches effectuées par la police spéciale et la brigade mobile au sujet de l’affaire Cadiou et juger si, pour l’éclaircissement de l’affaire, il est nécessaire de faire appel à la Sûreté générale de Paris. Sur les traces du mystérieux indicateur
Brest, 6 mars. La police de la brigade mobile serait sur les traces de la personne mystérieuse qui a adressé une lettre anonyme au docteur Paul, avant la contre- autopsie, indiquant au médecin de chercher dans la nuque du cadavre de M. Cadiou. Cette dénonciation conduisit ainsi directement le médecin légiste à constater que l’industriel avait été tué d’une balle dans la nuque en réalité et non point d’un coup d’un instrument contondant.
Le même mystérieux indicateur serait celui dont une première dénonciation aurait motivé l’arrestation de l’ingénieur ; les précisions vérifiées de la deuxième dénonciation expliqueraient que le juge d’instruction ajoutât à la première une foi si forte qu’il se refuse à mettre l’ingénieur en liberté malgré l’absence de charges certaines contre lui.
Le juge d’instruction a commencé aujourd’hui le dépouillement des papiers saisis à l’usine de la Grande-Palud et au domicile de l’ingénieur Pierre ; celui-ci assistait à la levée des scellés…

8 mars 1914 – p. 1

LE DRAME DE LANDERNEAU
Deux Points DANS L’ENQUÊTE restent obscurs

Le parquet général de Rennes confirmera-t-il le refus opposé par le juge d’instruction de Brest à la demande de mise en liberté provisoire que lui avait soumise le défenseur de l’ingénieur Pierre ? Il est à croire que l’opposition faite à l’ordonnance du juge se heurtera à une décision négative. C’est là un pronostic auquel on peut se risquer en se basant sur les intentions manifestées aussi bien au parquet de Brest que dans le cabinet du procureur général de Rennes.
Mais on peut parier, également, à coup sûr, que les véritables raisons de ce refus de mise en liberté ne seront pas expliquées publiquement. Aussi bien le procureur de la République, M. Guilmard, que le juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de la Noë, se borneront tous deux à justifier leur décision par l’état actuel de l’enquête qui ne leur paraît pas terminée.
Mais il existe d’autres motifs qui ont inspiré aux magistrats leur résolution de prolonger la détention de l’inculpé. Il figure au dossier de l’affaire Cadiou des pièces dont on n’a pas donné communication et qui auraient convaincu le juge de la nécessité d’arrêter l’ingénieur et de le garder à sa disposition.
La question de l’indicateur
Au cours de l’enquête que l’Humanité m’avait chargé de faire à Brest, à Landerneau et à Morlaix, j’ai eu l’occasion de signaler deux points obscurs de l’instruction judiciaire.
Tout d’abord il m’était apparu que la découverte du cadavre de M. Cadiou avait eu lieu en des conditions d’une étrangeté troublante. Puis j’avais été fortement frappé par l’ensemble des déclarations recueillies à Morlaix et qui, en raison même de l’honorabilité de la situation des témoins, permettaient d’établir la présence, à la date du 31 décembre, de M. Cadiou en divers endroits de la ville de Morlaix.
Les dépêches de Brest que nous avons publiées, hier, montrent que le parquet et la police songent enfin à éclaircir ces deux points obscurs.
On recherche l’indicateur qui, dès le début même de l’affaire, presque au lendemain de la disparition de M. Cadiou, certifiait que le directeur de la Grande Palud avait été victime d’un assassinat et désignait même l’assassin. Les renseignements donnés et les questions posées par les autres journaux de Paris ou de la région tendent à démontrer que la découverte du cadavre faite par M. Jean-Marie Cadiou, le récit, par trop clairvoyant, de la somnambule et, enfin, la lettre anonyme précisant la nature de la blessure reçue par le directeur assassiné, ne sont point le résultat de coïncidences ni l’effet d’un hasard trop averti.
Il y a eu un indicateur. Ceci apparaît de plus en plus certain, et le procureur lui- même m’a affirmé qu’il possédait des preuves de la culpabilité de Pierre, mais qu’il ne les ferait connaître qu’en temps opportun.
Pourquoi ce mystère ? Il est d’usage que les parquets n’emploient pas de méthodes de ruse et de dissimulation lorsqu’ils détiennent ou prétendent détenir des preuves irréfutables de la culpabilité d’un prévenu.
Quelle raison peuvent invoquer M. Bidart [Bidard] de la Noë et M. Guilmard ? Pour quels motifs refusent-ils la communication du dossier à Me Léon Fleys, l’avocat de Mme Cadiou, qui s’est constituée partie civile au procès ?

Les témoignages de Morlaix
Les mêmes prétextes mystérieux et les mêmes motifs confidentiels ont amené le parquet à écarter de façon systématique les témoignages affirmant que M. Cadiou avait été rencontré à Morlaix dans la journée du 31 décembre.
Or voici que l’on suit de nouveau cette piste et que des déclarations formelles, précises, sont apportées par des personnes sérieuses n’ayant aucun intérêt à égarer la justice.
Pourquoi les magistrats de Brest s’obstinent-ils ainsi à dédaigner ces éléments d’information ou à ne les tenir que pour absolument négligeables ?
C’est donc, encore une fois, qu’ils sont réellement, indubitablement convaincus d’avoir suivi la bonne piste et arrêté le véritable criminel ?
Qu’ils le disent alors et qu’ils en fournissent des preuves telles que le moindre doute ne sera plus permis et que l’opinion ne sera plus tentée de croire qu’il y a dans l’affaire Cadiou une tragédie dont les véritables acteurs demeurent dans l’ombre et bénéficient de l’impunité. Enfin, il faudra aussi que le parquet décide à interroger tous les membres de la famille Cadiou et à tirer au clair l’histoire invraisemblable de la somnambule.
Raymond FIGEAC.

9 mars 1914 – p. 2 et 3

Le Mystère de la Grande-Palud
QUELQUES ÉTRANGETÉS DE L’INSTRUCTION

On a fait grief, dans beaucoup de journaux, au juge du parquet de Brest, M. Bidart [Bidard]de la Noë, de mener trop lentement son instruction. D’aucuns lui ont reproché de n’avoir pas abouti, après deux mois d’enquête, à déterminer très nettement la culpabilité du prévenu. Et d’autres manifestent leur étonnement à voir le magistrat maintenir l’ingénieur Pierre en prison sans avoir contre lui de charges formelles.
Le juge d’instruction affirme qu’il est de son devoir de s’entourer de toutes les précautions nécessaires pour ne pas laisser un crime impuni.
D’esprit méticuleux et quelque peu timide, facilement embarrassé en présence des plus menus incidents qui viennent compliquer sa procédure, M. Bidart [Bidard] de la Noë a certainement péché par excès de scrupule.
Il a été, de plus, jeté dans un embarras extrême par le désordre et la confusion qui n’ont cessé de régner dans les enquêtes policières. Les rapports qui étaient adressés au parquet sur les déclarations des témoins étaient tous contradictoires, suivant qu’ils émanaient de telle ou telle source.
Qu’elle vînt de la brigade mobile de Rennes ou des commissaires spéciaux de Brest, ou enfin de la gendarmerie, et du commissaire de police de Landerneau, aucune des enquêtes ne concordaient, puisque chacune était poursuivie avec un esprit et dans un but différent, parfois même furieusement opposés.

Les défectuosités de l’enquête
Pour certains policiers, il ne fallait pas chercher à la Grande-Palud l’auteur ou les auteurs de l’assassinat de M. Cadiou. L’ancien directeur de l’usine de blanchiment n’avait pas été tué à Landerneau : il avait été victime d’une vengeance ou d’un guet-apens et si le cadavre avait été apporté dans le bois où il fut découvert, c’était là une mise en scène destinée à égarer la justice.
Cette thèse était soutenue par la police mobile qui, à l’appui de sa version, faisait valoir les témoignages des personnes ayant vu M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier, à Morlaix.
Par contre, les commissaires spéciaux de Brest effectuaient leurs recherches avec l’opinion préconçue que le seul coupable n’était autre que l’ingénieur. Et pour fortifier leur argumentation, ils mettaient en valeur le fait que Pierre avait acheté un revolver de 6 m/m et que M. Cadiou avait été tué par un projectile tiré par cette arme.
Enfin, à Landerneau, on estimait que le directeur de la Grande-Palud avait bien été assassiné aux abords de l’usine, mais que le crime pouvait avoir pour auteur un vagabond ou un malfaiteur quelconque. Ainsi l’on suivait trois pistes différentes, contradictoires et les témoignages recueillis comme les faits constatés se trouvaient présentés sous des aspects divers et forcément n’apportaient aucune lumière dans l’ombre sans cesse accrue de l’instruction.

Des négligences bizarres
La tâche du juge n’était donc pas facilitée par les enquêtes. Mais si les tiraillements, les tergiversations de la police expliquent quelque peu la lenteur avec laquelle le magistrat a poursuivi son travail, ils ne l’excusent pas d’avoir commis de réelles négligences, et des négligences très préjudiciables à la découverte même de la vérité.
On a manifesté quelque étonnement légitime à voir M. Bidart [Bidard] de la Noë écarter ouvertement les indications qui lui étaient fournies par la brigade mobile. J’ai signalé ici tout l’intérêt que présentaient les témoignages recueillis à Morlaix. Le juge s’est décidé, bien tardivement et un peu sous la pression de l’opinion publique, à entendre M. Nicolas, juge au tribunal de commerce de Brest, qui a vu M. Cadiou le 31 décembre.
Mais il n’a pas reçu les dépositions de M. Auguste Nicolas, le frère du précédent, de M. Le Meillé [Lemeillet], l’associé de M. Louis Nicolas qui corroborent le témoignage du juge au tribunal de commerce. Il n’a pas convoqué le facteur télégraphiste Cabon ni l’adjudant de pompiers Caramour, qui, tous deux, ont vu M. Cadiou à Morlaix, le 1er janvier et ont donné ce détail troublant que le directeur de la Grande-Palud était vêtu, ce jour-là, d’un costume cycliste. Or, c’est le même costume que portait le directeur lorsqu’on le retrouva dans le bois près de l’usine. Le juge d’instruction a omis, volontairement, semble-t-il, d’entendre encore d’autres habitants de Morlaix et entre autres M. Baron, M. et Mme Prigent, qui, eux aussi, prétendent avoir vu M. Cadiou le 31 décembre et le 1er janvier.
Ce parti pris de négliger ces témoignages apparaît d’autant plus étrange qu’il contraste fortement avec le soin que le juge a apporté à entendre et à faire contrôler les plus insignifiantes déclarations qui pouvaient constituer des charges contre le prévenu.
On n’a pas manqué non plus de formuler de vives critiques sur l’attitude du magistrat à l’égard des divers membres de la famille Cadiou.
On s’est montré surpris de ce que le juge ait reculé de jour en jour la confrontation de Mme Cadiou et de l’ingénieur Pierre, confrontation qui n’a pas encore eu lieu.
Tout en s’accordant à reconnaître la parfaite honnêteté de M. Jean-Marie Cadiou, le frère de la victime, on ne s’est pas expliqué la facilité avec laquelle le tanneur de Brest a découvert le cadavre de son frère. Et on est quelque peu déconcerté à voir que le juge n’a pas trop pressé de questions ce témoin si intéressant.
Enfin, la défense s’est déclarée très étonnée d’apprendre que Mme Cadiou s’était constituée partie civile avant l’air été entendue et confrontée avec l’ingénieur Pierre.
Toutes ces omissions, toutes ces négligences de l’instruction ont contribué à rendre encore plus angoissant le drame de la Grande-Palud et plus compliquée la découverte du criminel mystérieux
Raymond FIGEAC.

Une missive curieuse
Brest, 8 mars. L’ingénieur Pierre a reçu, dans sa prison, la singulière lettre que voici
Monsieur l’ingénieur,
Il est regrettable, infiniment regrettable, que le secret professionnel m’empêche de vous fournir des précisions qui vous permettraient peut-être de faire éclater l’erreur dont je vous vois victime. Je vous souhaite bon courage, et j’espère que votre innocence sera bientôt reconnue.
Croyez-moi votre tout dévoué,
L. BOULIER, facteur-receveur.
Malgré le peu d’importance que le juge d’instruction semble attacher à cette lettre, le défenseur demande que le facteur Boulier s’il existe soit entendu par commission rogatoire.

Le retour de M. Sébille
M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires, a quitté Brest pour Rennes, après avoir fait une minutieuse enquête sur les opérations de la police spéciale de Brest et des inspecteurs de la brigade mobile dans l’affaire Cadiou.
M. Sébille a donné mission aux nouveaux commissaires de la brigade mobile de Rennes d’éclaircir le drame de la Grande- Palud, concurremment avec la police spéciale de Brest.

 

L’AFFAIRE CADIOU
On recommence l’instruction

Brest, 8 mars. En présence des témoignages de plusieurs personnes, qui ont vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix, M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, va tâcher de reconstituer tout l’emploi du temps de M. Cadiou avant sa disparition.
Il commencera demain par entendre les deux sœurs de la victime. M. Cadiou avait été leur rendre visite le 27, à Cléder, localité située à 33 kilomètres de Morlaix.

Brest, 8 mars. M. Nicolas et son associé, M. Lemeille [Lemeillet], ont affirmé hier à l’instruction qu’ils avaient vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix.
D’autre part, l’ancien gardien de l’usine, M. Bossard, déclare avoir vu le directeur le 27 décembre à 7 heures du soir, à la gare de Landerneau, à l’arrivée du train de Morlaix. – (Havas.)

10 mars 1914 – p. 1

LES PÉRIPÉTIES de L’AFFAIRE CADIOU
Émouvante confrontation du frère de la victime et de Pierre. Le secret du facteur.

L’imbroglio s’enchevêtre de plus en plus et les interventions les plus inattendues surgissent qui ne simplifient certes pas la tâche du parquet de Brest ni celle de la police.
Après l’histoire très obscure de la voyante de Nancy nous avons comme nouvel épisode, le secret du facteur, qui demeure aussi mystérieux que la prescience de la somnambule.
Puis, pour troubler encore l’assurance du juge d’instruction et du procureur qui soutiennent que M. Cadiou a été assassiné le 30 décembre, des témoignages nouveaux viennent affirmer que l’usinier était à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier dans la soirée.

Dans le cabinet du juge
M. Bidart [Bidard] de la Noë ne sait plus quelle méthode employer en présence de toutes ces interventions et il s’est résolu à procéder à une série de confrontations espérant sans doute que la lumière jaillirait en partie au cours de ces opérations.
Sa première tentative qui date d’hier ne paraît pas avoir réussi. La mise en présence de M. Jean-Marie Cadiou et de l’ingénieur Pierre a été émouvante, un peu mélodramatique par le fait de l’attitude du frère de la victime, mais elle n’a donné aucun résultat intéressant.
Tout d’abord le magistrat avait entendu hier dans la matinée l’ancien veilleur de nuit de la Grande Palud, Bossard, qui lui a affirmé avoir rencontré M. Cadiou à la gare de Landerneau, le 27 décembre à l’arrivée du train de Morlaix.
Et cette déclaration très précise, établit que M. Cadiou a fait, le 27 décembre, un voyage à Morlaix, voyage que sa famille n’a pas connu et dont on ignore le motif.

En présence !
M. Jean-Marie Cadiou a été ensuite confronté avec l’ingénieur Pierre, pendant plus d’une heure. M. Pierre a reconnu comme exactes les dépositions faites par M. Jean-Marie Cadiou dans ses interrogatoires des 20 janvier et 4 février. M. Cadiou a ensuite véhémentement poussé dans ses retranchements.
Vous Vous êtes conduit, dit M. Cadiou, de façon abominable avec mon frère. Vous mentez aujourd’hui comme vous avez toujours menti. Quand, lorsqu’on est employé dans une maison, on se livre aux dénonciations infamantes qui sont votre œuvre, on est capable de tout.
Comme Pierre ripostait qu’il aurait beaucoup de choses à dire, M. Cadiou a riposté :
Eh bien ! ces choses que vous prétendez savoir, il faut les dire. Nous ne demandons que cela. Nous ne cherchons que la vérité, Vous ne les dites pas ces choses parce que vous laissez planer un doute dans l’espoir de nous salir encore. Je vous forcerai à avouer, crie M. Cadiou, le jour où j’arriverai avec une preuve éclatante. Vous mentirez encore, mais je serai inlassable. Je vous aurai ! j’aurai votre aveu !
Pierre a protesté avec calme contre ces accusations passionnées mais il a pâli à tel point qu’en retournant dans la geôle il était encore d’une pâleur de linge.
Le magistrat instructeur doit s’occuper incessamment d’entendre l’auteur de la lettre anonyme adressée au docteur Paul le 15 février avant que le médecin légiste ait procédé à la contre-autopsie.
A ce sujet un médecin de Morlaix, le docteur Prouff, qui avait fait une enquête privée à Landerneau, proteste contre le fait qu’il pouvait être l’auteur de cette lettre anonyme.

LE FACTEUR A SON SECRET
On connaît la lettre assez bizarre adressée à l’ingénieur Pierre par un facteur- receveur d’une commune de l’Oise.
M. Boulier, qui est en fonctions à Blincourt depuis le 1er juin 1908 a été interrogé sur les mobiles qui l’avaient incité à rédiger sa missive.
Entre autres déclarations il a dit qu’il avait à dévoiler des faits graves dont il a eu connaissance à Blincourt pendant qu’il exerçait son service. D’après lui ces faits sont de nature à innocenter l’ingénieur Pierre et susceptibles d’orienter l’enquête sur des bases nouvelles.
A mon avis, a ajouté le facteur, l’instruction fait fausse route. Je suis persuadé que l’assassinat de M. Cadiou n’est ni un crime crapuleux, ni un crime passionnel. Il faut chercher ailleurs le mobile : dans l’industrie qu’exerçait M. Cadiou, dans le commerce du coton-poudre. C’est d’ailleurs sur ce sujet que portent mes révélations.

Quel est mon secret et quand l’ai-je découvert ?
Je ne répondrai à ces questions qu’au juge d’instruction de Brest et quand mon directeur m’aura autorisé à le faire. Si même le juge me faisait entendre sur commission rogatoire par un autre magistrat, je ne parlerais pas. J’estime, étant donnée la nature des faits que je dévoilerai, que seul le juge de Brest a qualité pour recevoir mes confidences. Sur place, il pourra facilement vérifier mes allégations.
Je dois ajouter que je ne connais le mystère de Landerneau que par ce qu’en ont publié les journaux et par ce que j’ai surpris.
Je n’ai jamais vu M. Cadiou. Je ne connais pas non plus l’ingénieur Pierre, mais le drame, dont il me paraît être, lui aussi, une victime, me passionne au plus haut point. C’est pour faire proclamer son innocence, pour sauver son honneur et l’honneur des Siens que je me suis résolu à parler.
M. Bourlier [Boulier] a été convoqué par le juge d’instruction de Brest. Mais on demeure sceptique sur l’intérêt que pourra présenter la déposition du facteur qui prétend avoir une preuve formelle de ce qu’il a avancé.
Et il est à craindre que le secret du facteur soit bien moins étonnant que ne l’a été la déclaration de la somnambule de Nancy.
Raymond FIGEAC.

11 mars 1914 – p. 1

Le Mystère de Landerneau
UNE ACCUSATION qui CHANCELLE
Les charges relevées contre l’ingénieur paraissent de plus en plus incertaines

Pour justifier l’arrestation de l’ingénieur Pierre et s’opposer à sa mise en liberté provisoire le parquet de Brest arguait d’un certain nombre de faits qui, à ses yeux, constituaient des charges matérielles très graves.
Les magistrats s’appuyaient principalement sur les déclarations des témoins qui affirmaient avoir vu, le 30 décembre, à onze heures et quart du matin, l’ingénieur et son directeur quitter ensemble l’usine de la Grande Palud et s’engager dans le chemin qui conduit au moulin.
Les dépositions faites sur ce point émanaient de M. Bonnefoy, qui exploite une ferme contiguë à l’usine et de M. Bignard le contremaître. Et l’accusation accordait à ces témoignages es une telle valeur qu’elle se basait sur les dires de MM. Bonnefoy et Bignard pour placer l’assassinat de M. Cadiou le 30 décembre entre onze heures et quart et midi moins dix et que l’auteur du meurtre ne pouvait que l’ingénieur Pierre.
Or voici que cet échafaudage vient d’être brusquement renversé par l’intervention de deux témoins et fait plus grave, par la rétractation de l’un des témoins à charge.

Deux faits nouveaux
Nous avons signalé hier que plusieurs personnes soutenaient avoir vu M. Cadiou à la gare de Saint-Pol-de-Léon, dans la soirée du 1er janvier. Un chef de bureau de l’hospice de Morlaix, M. Le Gall, est venu déclarer au parquet de cette ville en quelles conditions il avait rencontré le directeur de la Grande-Palud le jour de l’an.
Ce soir-là, à sept heures, a-t-il dit, mon fils et moi, revenions à la gare de Saint-Pol, où nous devions reprendre le train de 7 h. 13 pour Morlaix. M. Graff et sa fille avaient tenu à nous reconduire jusqu’à la station… Au moment où j’arrivais sur le quai, je vis M. Cadiou adossé au mur de la gare, en bordure du quai, à 5 à 6 mètres de la salle d’attente. Il avait devant lui sa bicyclette sur laquelle il appuyait les mains. M. Cadiou était vêtu d’un complet cycliste et coiffé d’une casquette grise…Il n’avait pas de caoutchouc jeté sur les épaules. Peut-être ce vêtement était-il roulé sur sa machine… En tout cas je ne le remarquai pas…
Au moment où je passais devant M. Cadiou, que je connais depuis vingt ans, il m’aperçut et me dit le premier :
Bonjour Le Gall
Je répondis en le saluant :
Bonjour M. Cadiou
Mais comme j’étais en compagnie de M. et de Mlle Graff, je ne voulus pas les quitter par politesse, et ne m’arrêtai pas pour converser avec M. Cadiou.
Un moment après, mon fils me demanda : Quel est donc ce monsieur que tu viens de saluer ?
Je répondis :
C’est M. Cadiou, l’ancien avoué de Morlaix.
L’affirmation de M. Le Gall a été corroborée par les déclarations de M. Graff, un très honorable négociant de Morlaix et par le fils de M. Le Gall, élève à l’École de médecine navale à Bordeaux. Que faisait donc M. Cadiou à Saint-Pol et qu’est devenue sa bicyclette ?
Il semble donc établi cette fois, de façon indiscutable que l’usinier de Landerneau était encore en vie le 1er janvier. Et de ce fait la principale des charges relevées contre l’ingénieur Pierre disparaît. Si les déclarations de M. Le Gall n’avaient pas suffi à infirmer la thèse de l’accusation, un autre incident serait venu l’ébranler jusque dans sa base.
Le fermier de la Grande-Palud, M. Bonnefoy, avait déclaré à la justice que le 30 décembre, entre onze heures et midi, il avait vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre se diriger vers le petit bois où on devait retrouver le cadavre de l’ingénieur.
Mais depuis, certaines personnes qui prenaient part à des opérations de la remonte italienne, opérations qui avaient lieu à Landerneau ce jour du 30 décembre, se sont souvenues que Bonnefoy ne pouvait avoir dit la vérité, car à l’heure où il prétendait avoir vu ensemble M. Cadiou et l’ingénieur se diriger vers le petit bois, il se trouvait à Landerneau, où il était allé conduire des étalons.
Interrogé sur ce point, M. Bonnefoy a déclaré :
Je me suis trompé en faisant cette déclaration à la justice. Je n’étais pas à la Grande-Palud et ne pouvais par conséquent y voir MM. Cadiou et Pierre, ainsi que je l’ai dit. J’ai eu plusieurs fois depuis l’intention d’aller déclarer mon erreur au Parquet, mais seule la crainte d’être inquiété m’a retenu.
La femme de M. Bonnefoy a ajouté qu’elle était en effet au courant du témoignage erroné fait par son mari, qu’elle lui en avait fait plusieurs fois le reproche et qu’elle l’avait engagé à aller le déclarer a la justice.
La rétractation du fermier est bien étrange et l’on peut se demander quel mobile, quel intérêt particulier l’avait poussé à faire une déposition mensongère et avant des conséquences aussi graves ? M. Bonnefoy a été convoqué au parquet pour expliquer son attitude.

M. Cadiou à Paris
Le facteur-receveur de Blincourt s’est décidé à faire connaître en partie du moins, le mystérieux secret dont il se prétendait dépositaire.
Je me trouvais, a déclaré M Boulier, le 4 janvier dernier, vers une heure de l’après-midi, dans la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare. Je vis venir vers moi quelqu’un que je connais très bien.
Je me portai à sa rencontre, mais il ne m’avait point aperçu. Il allait, la main tendue, vers un monsieur petit, brun, âgé d’une quarantaine d’années, vêtu d’un pardessus sombre et coiffé d’un chapeau melon, qu’il salua de ces mots que j’entendis très distinctement :
Bonjour, mon cher Cadiou ! Je passai sans prêter autrement attention à ces paroles. Ce n’est que je plus lorsque je lus les journaux concernant la disparition de l’industriel, qu’elles me revinrent en mémoire. Je me souviens que l’interlocuteur de M. Cadiou m’avait, à l’occasion de mon service à Blincourt, entretenu de ses relations avec celui-ci et de l’usine de la Grande-Palud. Au fur et à mesure que les jours passaient, je m’étonnai de son silence. J’attendis néanmoins jusqu’à ce que ma conscience se révoltât. Voilà pourquoi je n’ai pas parlé plus Raymond FIGEAC

13 mars 1914 – p. 1, 2 et 3

Le Mystère DE Landerneau
L’ÉTRANGE OBSTINATION DU JUGE

Nous avons signalé, hier, les différentes explications fournies sur le diamètre de la balle qui avait été retrouvée à la contre autopsie du cadavre de M. Cadiou.
Les uns affirment que la balle qui tua l’usinier et qui, d’après le rapport du docteur, Paul, mesurait 6 m/m ne peut provenir que d’un calibrage de 6 m/m 35. Le revolver vendu à l’ingénieur Pierre par M. Marie, l’armurier de Landerneau, ne pouvait pas tirer des balles de 6 mm 35. Par contre, la note Havas que nous avons donnée en dernière heure maintient la version du parquet de Brest, version défavorable à l’accusé.
Ce qui est particulièrement navrant dans cette discussion sur le diamètre et la nature du projectile qui provoqua la mort de M. Cadiou, c’est l’inexplicable négligence du juge d’instruction qui a attendu plus de deux mois avant de désigner un expert. L’examen technique de la balle aurait dû être commencé dès le même de la contre-autopsie. Le rapport de l’expert nous aurait fixé sur ce point principal et ainsi l’enquête aurait-elle marché plus rapidement et avec moins d’hésitations ou de tâtonnements inexplicables.

M. Bidart [Bidard] de la Noé s’obstine
Le juge d’instruction, ayant dès le début de l’affaire, la ferme conviction que Pierre était bien le coupable a cru inutile (!) de faire, procéder à une expertise. Il a cru inutile aussi de faire contrôler les renseignements qui lui signalaient la présence de M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre et à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a tenu pour négligeables les déclarations de dix-huit témoins dont le parquet de Morlaix vient de lui transmettre les dépositions et qui attestent que l’usinier de la Grande-Palud était encore en vie le 31 décembre et le 1er janvier.

Un émule de la voyante
Par contre, le magistrat entêté accorde toute sa confiance à un témoin bizarre, le veilleur de nuit de l’usine, l’ex-colonial Bossard, qui a fourni avec persistance des détails, reconnus depuis inexacts, sur l’ingénieur Pierre.
Or, il suffira de rappeler que ce même Bossard signala au parquet la présence mystérieuse, chez l’ingénieur Pierre, dans la soirée du 29 décembre, d’un inconnu qui avait une allure singulière et s’entretenait à voix basse, en paroles énigmatiques, avec l’ingénieur et sa bonne.
Quand on voulut contrôler le récit de Bossard, on apprit que ce visiteur étrange n’était autre que l’oncle de la jeune Julia Jureau [Juzeau], qui était venu rendre visite à sa nièce.

Le Mystère DE Landerneau
SUITE

Le juge Bidart [Bidard] devrait bien ne pas pousser son obstination jusqu’à écouter les billevesées de l’ancien veilleur de nuit et surtout jusqu’à mettre des policiers à ses ordres pour opérer des recherches inutiles. Car voici maintenant que, tout comme là somnambule de Nancy, Bossard a des visions il est devenu extra-lucide et croit savoir à peu près où est le revolver qui a servi au meurtre !
Si j’étais le juge d’instruction, je serais curieux de savoir par quelle lumière surnaturelle Bossard a été si brusquement éclairé.
Et puisque le juge se met à accepter avec autant de complaisance les sornettes que Bossard raconte quand les gendarmes sont partis que ne demande-t-il à ce nouveau voyant d’élucider ces deux questions restées encore insolubles :
1° Qui donc a ramené au hangar de Landerneau la bicyclette que M. Cadiou tenait en main le 1er janvier 1913, à 7 heures du soir, sur le quai de la gare de Saint-Pol-de-Léon, ou quelle était cette bicyclette ?
2° Comment expliquer que le cadavre de M. Cadiou ayant été enfoui dans un endroit essentiellement humide, le corps n’ait pas été découvert entièrement décomposé et que les vêtements, et en particulier les chaussettes, ne présentaient aucune trace d’humidité ?
Bossard rendrait un réel service à la vérité et à la justice s’il pouvait donner une réponse indiscutable à ces deux questions. Mais il est probable que l’ancien veilleur de nuit ne la trouvera pas si aisément.

Les déclarations de l’armurier Simon
Un journal régional l’Ouest-Éclair avait relaté les déclarations de M. Simon, armurier à Guingamp, et d’après lesquelles un voyageur du nom de Meslay lui avait affirmé qu’il possédait un revolver acheté à Landerneau.
On a retrouvé ce voyageur que l’on croyait en tournée dans l’Amérique du Sud. M. Meslay était beaucoup plus près. Il a été rejoint à Alençon et il a déclaré que l’armurier de Guingamp devait faire erreur sur la personnalité de celui qui lui avait montré ce revolver. M. Meslay a ajouté qu’il ne connaissait rien de cette affaire.
Raymond FIGEAC.


L’AFFAIRE CADIOU
Les lettres de l’ingénieur

Brest, 12 mars. Voici quelques renseignements relatifs aux lettres de dénonciation adressées par l’ingénieur Pierre au ministère de la guerre :
Pierre a écrit trois lettres :
Dans la première, datée du 3 juin 1413, Pierre, qui ambitionnait d’entrer comme ingénieur dans une poudrerie de l’État, fit ses offres de service à M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres. « Il avait, disait-il, profité de la longue expérience de son prédécesseur allemand dans le traitement des linters ».
Il continuait en ces termes :
Dans un autre ordre d’idées, veillez en bon Français à ce qu’une même fourniture de coton ne soit pas payée à des fournisseurs différents. J’ai été contraint par mon patron de prendre ma part dans un bénéfice illégitime. Gagnant péniblement ma vie, j’ai toujours reculé au moment de signaler le fait à M. Vieille. Je puis tout préciser, car je crois qu’il faut bien un peu se sacrifier pour sa patrie. Toutefois, je voudrais être sûr que la catastrophe ne m’atteigne pas dans mon gagne-pain. Je vous serais reconnaissant de ne pas divulguer cette lettre tant que je serai à Landerneau.
M. Barral répondit en demandant des précisions.
Le 16 juin, Pierre adressa une seconde lettre un peu plus explicite que la première, mais il prit encore la précaution de ne nommer personne, les personnes en cause étant désignées par les lettres B. C.
De nouveau, M. Barral pria l’ingénieur de s’expliquer clairement.
Alors, le 22 juin, Pierre se décida. La lettre qu’il écrivit contenait trois accusations contre Cadiou.
En premier lieu, il racontait en grands détails comment, selon lui, le 25 octobre 1910, un wagon de coton avait été payé par la poudrerie d’Angoulême, à Cadiou, après que la maison Potel, de Rouen, en avait déjà perçu la valeur quelques mois auparavant pour le compte de l’usine de la Grand’Palud. « Cadiou, disait Pierre, toucha de ce fait un supplément de 5.977 fr. qu’il partagea avec certains employés de la poudrerie, dont la complicité avait permis la fraude. »
Pierre se plaignait ensuite que la main-d’œuvre fût insuffisante à la Grand’Palud pour assurer le triage du coton. « Ce coton est de mauvaise qualité, disait-il, il contient une grande quantité de brindilles de bois, de débris de cotonniers que l’opération du blanchiment laisse subsister après un triage imparfait. Or, on sait que les cellules de bois conservent une activité suffisante pour entraîner dans certains cas la décomposition de la poudre. » Enfin, Pierre dénonçait un nommé D…, employé à la poudrerie d’Angoulême, à qui M. Cadiou faisait les fournitures à la poudrerie. « Cadiou, écrivait-il, envoie à M. B… les numéros des balles de coton sur lesquelles il désire que des prélèvements soient faits ; de cette façon, les fournitures de Cadiou sont toujours conformes au cahier des charges. »

14 mars 1914 – p. 1

Les surprises déconcertantes d’une instruction

La situation du juge d’instruction près le parquet de Brest qui devenait pénible, depuis quelques jours m’apparaît comme subitement très grave. Une terrible responsabilité s’appesantit de plus sur la tête du magistrat à mesure que l’on serre de près, que l’on soumet à un contrôle sérieux les arguments de l’accusation.
On apprenait il y a trois jours que le fermier de la Grande-Palud, M. Bonnefoy, revenant, avec une sérénité déconcertante, sur ses premières déclarations, reconnaissait qu’il avait faussement affirmé la présence de M. Cadiou et de M. Pierre, le 30 décembre, à onze heures dix dans le chemin qui traverse le bois où fut retrouvé le cadavre.
Cette rétractation avait pour conséquence de rendre moins admissible la thèse de l’accusation qui veut, en dépit des faits les plus contraires, que l’usinier de la Grande-Palud ait été tué le 30 décembre entre onze heures dix et onze heures quarante-cinq.
Or voici que deux autres déclarations surgissent qui non seulement viennent ruiner la version du parquet, mais chose beaucoup plus grave, atteignent les magistrats eux-mêmes.
« Je n’ai pas vu M. Pierre avec M. Cadiou ! « 
En dehors du témoignage de M. Bonnefoy, l’accusation s’appuyait pour affirmer la présence simultanée de M. Cadiou et de son ingénieur, le 30 décembre, à Landerneau sur trois autres déclarations faites par des personnes habitant aux abords de l’usine. Deux de ces personnes viennent de donner un démenti formel aux propos qui leur ont été prêtés.
Mme Quémeneur, qui tient un débit à l’angle de la route de Brest et de la route allant vers l’usine prétendait, disait-on, avoir vu M. Cadiou et l’ingénieur passer ensemble dans le chemin allant vers le petit bois, le 30 décembre à onze heures du matin. Un jeune pâtre nommé Boulben et qui est au service de la débitante, avait, lui aussi, aperçu les deux hommes au même endroit et à la même heure et ce même jour.
En présence de plusieurs personnes, Mme Quémeneur a déclaré :
J’ai vu M. Cadiou le 30 décembre, vers neuf heures du matin, venant de la route de Landerneau… Il a passé devant chez moi pour se rendre à l’usine. Je ne l’ai pas revu depuis, et je ne l’ai pas aperçu avec M. Pierre… Tout ce qu’on a raconté de contraire à cela est absolument inexact… Je vous assure que je suis toute prête à en témoigner quand on le voudra.
La déclaration du petit pâtre Boulben est encore plus catégorique et plus intéressante si possible que celle de sa patronne.

La déclaration du pâtre
Mime Quémeneur, en effet, aurait pu ignorer la présence des deux hommes dans le petit chemin puisqu’elle vaquait à ses occupations dans les diverses pièces de sa maison.
Mais le pâtre est resté au dehors toute la matinée du mardi 30 décembre et il était placé dans un pré sur la lisière duquel court le sentier qui mène de l’usine à l’habitation de l’ingénieur Pierre, sentier que les deux hommes devaient suivre en partie pour gagner le bois. Le passage de deux personnes, même étrangères au pays, ne pouvait passer inaperçu du jeune Boulben car le pré où il gardait le bétail est un peu plus élevé que le sentier et n’est séparé de celui-ci que par quelques buissons très bas et très clairsemés.
Voici ce que déclare le petit pâtre :
Je vous jure que le mardi 30 décembre 1913 je n’ai pas vu ensemble M. Pierre et M. Cadiou, a dit le pâtre Boulben. Je vous affirme d’ailleurs que je n’ai jamais dit, comme vous m’assurez qu’on me l’a fait dire, que je les avais vus ce jour-là ensemble. Il est bien exact que j’ai passé toute la matinée du 30 décembre dans le pré qui fait l’angle du chemin conduisant de la maison de ma patronne au pont et de celui qui mène de l’usine à l’habitation de M. Pierre. J’étais là depuis un peu après huit heures du matin, et j’y suis resté jusque vers onze heures, instant où l’on m’appela pour aller déjeuner. De cela, je suis certain.
J’ai bien vu M. Cadiou entre huit et neuf heures du matin. Il était seul et venait de la route de Landerneau. Il passa sous le pont pour se rendre à l’usine. Je suis sûr que je ne l’ai pas revu. Je suis sûr aussi que jusqu’à l’heure du déjeuner je n’ai pas vu M. Pierre descendre de chez lui pour aller à la Grande Palud. D’où j’étais placé, je voyais parfaitement les gens qui passaient sur les deux chemins… »
Et comme on demande à l’enfant comment il se fait que, dans ces conditions, il ait déclaré antérieurement qu’il avait vu M. Pierre avec M. Cadiou, il répond très exactement : Je vous jure que je n’ai jamais dit cela. Et je ne pouvais pas le dire puisque je ne l’avais pas vu.
Il ne reste donc plus qu’un seul témoignage sur quatre favorable à l’accusation et ce témoignage mérite d’être, lui aussi, sérieusement contrôlé.
Mais ce que les dénégations énergiques de Mme Quémeneur et du jeune pâtre Boulben contiennent à mon sens de plus grave, c’est le démenti donné aux propos qui leur avaient été prêtés et qu’ils affirment n’avoir jamais tenus.
Qui donc leur a prêté ces propos si utiles, si nécessaires même à la thèse accusatrice du parquet ? Est-ce dans le cabinet du juge que les déclarations réelles de ces deux témoins ont été si étrangement trans- posées et enregistrées ?
Ou, si M. Bidart [Bidard] de la Noé ne les a connues que dans un rapport fourni par les policiers comment ceux-ci en sont-ils venus à dénaturer de telle sorte les témoignages recueillis ? Dans quel but, pour quel intérêt ?
Ou bien encore faut-il en conclure que l’instruction a été faite avec une légèreté stupéfiante, un parti pris absolu, farouche de ne trouver que des témoignages contre l’ingénieur.
Et de quelle épithète alors conviendrait-il de qualifier ce parti pris qui va jusqu’au maquillage des dépositions recueillies sous la foi du serment ! Raymond FIGEAC.

15 mars 1914 – p. 1

Le Secret DU Facteur SUR LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU

Le juge d’instruction de Clermont avait été prié, par commission rogatoire de son collègue de Brest, de recevoir la déposition du facteur-receveur des postes de Blincourt, dont on connaît la lettre énigmatique adressée à l’ingénieur Pierre.
Le facteur, M. Boulier, a été entendu avant-hier par le magistrat du parquet de Clermont et a fait une longue déposition que l’on peut résumer en ces termes :
Avant que l’on parlât de la disparition de M. Cadiou, a dit M. Boulier, je connaissais un monsieur qui venait assez souvent au bureau de poste de Blincourt, soit pour téléphoner, télégraphier ou émettre des mandats. Je sus ainsi le nom, la profession et l’adresse de ce personnage, et j’appris qu’il était en relations avec un M. Cadiou, directeur d’une usine située non loin de Brest, appelée la Grande-Palud. Je devais apprendre, toujours au cours de l’exercice de mes fonctions, que ce monsieur était très lié avec M. Cadiou.
Le janvier dernier, alors que l’on ne parlait pas de la disparition de l’usinier de Landerneau, me trouvant dans le hall de la gare Saint-Lazare, j’aperçus mon client de Blincourt. Je me disposais à le saluer, quand je le vis aborder un homme qui me tournait le dos et auquel il dit en tendant la main : Tiens, ce cher Cadiou ! »
Ce M. Cadiou était-il M. Cadiou, le directeur de la Grande-Palud ? Je ne saurais le dire.
Mais je ne me trompe pas ; je ne fais aucune confusion, j’ai consulté mes archives postales, des registres des originaux de télégrammes l’homme brun qui, le 4 janvier, à la gare Saint-Lazare, prononça ces mots que j’ai nettement perçus : Tiens, ce cher Cadiou » était en relations fort amicales avec M. Louis Cadiou, directeur d’usine à Landerneau.
Si j’ai tardé si longtemps à dévoiler tous ces détails, c’est que je craignais de m’attirer des reproches de mes chefs hiérarchiques. M. Boulier, à l’issue de son audition, s’est refusé à faire connaître le nom de « l’homme brun » qui venait téléphoner à son bureau et qui était en relations très suivies avec M. Cadiou.
Quelques indiscrétions laisseraient croire que ce mystérieux personnage habiterait Paris et irait assez souvent à Blincourt pour villégiaturer ou chasser chez des amis.
Mais pourquoi donc « l’homme brun », qui doit bien, à la lecture des journaux, se rendre compte qu’il est directement mis en cause par le facteur Boulier, ne se fait- il pas connaître ?

Le 30 ou le 29 décembre ?
Le parquet de Brest continue à entendre de nouveau les témoins déjà interrogés au début de l’enquête sur la présence de M. Cadiou à Landerneau le 30 décembre et son départ de l’usine avec l’ingénieur Pierre.
Le contremaître Bignard et le chauffeur Daoulu [Dolou] ont affirmé que l’usinier et l’ingénieur étaient bien ensemble ce jour-là à la Grande-Palud et qu’à onze heures, tous deux ont pris en même temps le chemin qui conduit au bois.
Par contre, le comptable Guillou et le second contremaître Marcou maintiennent avec énergie leurs premières déclarations. Ils déclarent que c’est le 29 et non le 30 que M. Cadiou est venu à l’usine.
Comme il y avait alors une quarantaine d’ouvriers à la Grande-Palud, on pourrait les interroger afin d’éclaircir cette question de date à laquelle s’attache l’instruction, mais qui, après les dix-huit témoignages de Morlaix, ne paraît plus avoir une très grande importance.
Signalons encore le résultat des dernières perquisitions faites au domicile de M. Cadiou à Landerneau. Elles ont établi que les trois pardessus que possédait M. Cadiou à l’époque de sa mort, étaient dans sa garde-robe.
D’autre part, M. Cadiou lisait habituellement plusieurs journaux chaque jour. Les derniers numéros trouvés dans les poches de ces pardessus portent la date du 28 décembre.

Le suicide de la dactylo
Depuis que la présence de M. Cadiou à Morlaix, le 31 décembre et à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier a été affirmée par de nombreux témoignages, on recommence à s’inquiéter de la disparition d’une jeune dactylographe de Morlaix.
Cette jeune fille, Mlle Hélène G…, employée comme dactylographe à la préfecture de Quimper, quittait sa famille le 30 décembre. Elle se rendait à Morlaix. Après avoir passé la nuit du 30 au 31 dans un hôtel, elle partit en déclarant qu’elle se rendait à Rennes. Depuis on ne la revit plus.
Le 10 février, le cadavre de la jeune fille fut repêché entre le pont et l’écluse du bassin de Morlaix.
Aucune trace de blessure n’apparaissait sur la jeune dactylographe. Elle était fort correctement vêtue. Elle n’avait séjourné, déclara le docteur Rolland, qui l’examina sur la demande du parquet, que quelques jours dans l’eau.
Au lendemain de cette découverte, on se demanda s’il n’y avait pas une coïncidence entre la mort de M Cadiou et celle de la jeune employée. Mais comme à ce moment on n’envisageait que la thèse de la culpabilité de Pierre, on ne pensa au suicide mystérieux d’Hélène G… Mais, de nouveau, on s’intéresse à cette disparition et l’on fait remarquer la coïncidence troublante qui existe entre le départ subit de la jeune fille pour Morlaix l’annonce de son voyage à Rennes pour le 31 décembre et le fait que la bicyclette de M. Cadiou avait été enregistrée pour Rennes.
Il se peut qu’on se trouve en présence de simples coïncidences, mais toutefois il est nécessaire de rechercher en quelles conditions est morte la jeune dactylographe de Morlaix.
Raymond FIGEAC.
[Prière au camarade qui m’a adressé une lettre signée Un Morlaisien de préciser. Discrétion absolue.]

16 mars 1914 – p. 1 et 2

Les Fantaisies DE L’EX-COLONIAL BOSSARD qui fut veilleur de nuit à l’usine Cadiou

S’il est des témoins qui gardent un silence complet sur ce qu’ils peuvent connaître du mystère de Landerneau, il en est un, au moins, qui parle souvent et dont les propos sont tour à tour précis ou énigmatiques, paraissent pleins de réticences ou d’absurdités.
Ce personnage bizarre qui donne tantôt l’impression d’un homme très au courant des causes et des circonstances du drame, ou d’un bavard très vaniteux essayant de donner quelque crédit à de sottes billevesées, n’est autre que l’ancien veilleur de nuit de l’usine Cadiou, l’ex-colonial Jacques Bossard.
Depuis quelque temps, Bossard, ayant quitté la Grande-Palud, était venu s’embaucher aux travaux de réparations d’un steamer mis en cale sèche dans la forme de radoub du port de commerce de Brest. Or, il y a deux jours, Bossard venait brusquement trouver son contremaître et lui disait :
Réglez-moi mon compte… J’en ai assez de tous les potins faits autour de moi, et des visites des indiscrets… Il y a trop de police autour de moi… Je m’en vais… Et en effet, il partit. Presque aussitôt, les inspecteurs de la police spéciale, qui désiraient lui poser quelques questions sur certains propos tenus récemment par lui à ses camarades de chantier, se mirent à sa recherche.
On crut à ce moment que Bossard avait disparu. La nouvelle fut rapidement connue, colportée dans Brest où elle provoqua un vif étonnement, et déjà l’on essayait d’expliquer par de nombreuses et contradictoires hypothèses les raisons de cette fuite. L’émoi fut de courte durée. On a retrouvé l’ex-colonial chez sa mère, à Divy [Saint-Divy]. On lui a demandé pour quels motifs il avait fait à ses camarades de chantier des confidences sur le drame de la Grande-Palud. Et, facétieux comme à son ordinaire, Bossard de répliquer :
Il ne faut pas attacher d’importance aux propos que j’ai tenus à des camarades. Je voulais me payer la tête des magistrats (sic).

Les fausses confidences
Je persiste à croire que l’ancien veilleur de nuit de l’usine Cadiou n’est pas aussi détraqué que le prétendent certains et que, s’il a des accès de fièvre ou des « moments d’absence », ce ne sont là que des crises passagères.
Il m’apparaît comme devant être très au courant de ce qui s’est passé à la Grande-Palud et la correspondance de l’ingénieur Pierre ne doit pas avoir eu beaucoup de secrets pour lui. Aussi n’est-il pas inutile de relater ces fausses confidences où, peut-être, se mêlent quelques éléments de vérité sur le drame lui-même.
Il y a beau temps ses camarades de chantier que je savais où était caché le cadavre de M. Cadiou. Un après-midi que j’étais allé battre la forêt avec l’inspecteur Le Mez [Lemez], lui partit d’un côté, moi de l’autre… Je fus bientôt attiré par une odeur caractéristique qui semblait provenir du petit sentier s’en allant en cul-de-sac vers le ruisseau, cul-de-sac au fond duquel on devait en effet retrouver le cadavre… Mais je n’en ai rien dit à la police… C’était à elle à trouver…
Or l’inspecteur Le Mez [Lemez] se souvient, en effet, qu’un après-midi, étant parti en battue avec Bossard dans le petit bois, et s’étant séparé de lui, il s’étonna bientôt de ne pas le voir revenir. Il se mit à sa recherche et le trouva arrêté sur l’endroit précis où, quelque temps plus tard, on devait découvrir le cadavre de l’industriel. Sur ce point du moins, il ne semblerait donc pas que Bossard ait menti dans les propos qu’il tint à ses camarades de chantier.


Le Mystère DE Landerneau LES FANTAISIES DE L’EX-COLONIAL SUITE

Faut-il tenir pour exact ce que Bossard a déclaré en ces termes et aux mêmes camarades :
Je n’aurais qu’un seul mot à dire pour faire mettre immédiatement l’ingénieur Pierre en liberté, et dire la vérité que je connais. Mais il m’a trop fait de misères quand il me com mandait… Tant pis pour lui… Il est innocent, je le sais, je pourrais en donner la preuve… Mais comme je ne puis oublier la façon dont il m’a mené, qu’il se débrouille tout seul…
Et encore ceci doit-il être tenu pour une invention ou un fait exact :
Oui, j’en sais bien long ! Outre ce que je sais de la mort de M. Cadiou, il y a bien des choses encore que j’ai découvertes quand j’étais veilleur de nuit, et que, pouvant circuler en liberté dans les bureaux, je m’amusais, pour passer le temps, lire certaine correspondance déposée alors dans un tiroir du bureau de M. Pierre… Cette correspondance, qui émanait d’une certaine dame, ne pouvait laisser aucun doute sur les relations que cette dame avait entretenues autrefois, passagèrement, avec M. Pierre, et qu’elle entretenait maintenant avec un autre personnage de la région…
Les confidents de Bossard se révoltèrent de l’entendre affirmer qu’il ne voulait pas dire la vérité et proclamer l’innocence de de Pierre. Ils le traitèrent avec beaucoup de sévérité et l’accusèrent même d’être un « lâche ». Et c’est probablement à cause de cette hostilité que Bossard a quitté le chantier de Brest.

Le revolver de Pierre
M. Simon, l’armurier de Guingamp, qui affirme toujours avoir reçu un voyageur nommé Meslay et porteur d’un revolver acheté à Landerneau, a été interrogé encore une fois.
On lui a montré la photographie de M. Meslay, et il a déclaré alors :
Ce monsieur n’a aucune ressemblance avec celui qui se présenta chez moi, en janvier 1912.
Mais comment savez-vous que le voyageur qui vous tint les propos rapportés par vous s’appelait Meslay ? Est-ce lui qui vous a dit son nom au cours de la conversation ?
Non… Mais à la suite d’une discussion par correspondance, relative à la marchandise qui m’avait été livrée, je reçus une lettre signée Meslay. Et c’est alors que j’ai pensé que le voyageur qui était venu me voir était M. Meslay. Mais parce que maintenant j’ai la certitude que c’est un autre voyageur, il y a un moyen très simple de savoir son nom exact la maison de Pré-en-Pail, à laquelle appartient M. Meslay, doit être en mesure de dire lequel de ses voyageurs m’a pris une commande, à Janzé (Ille-et-Vilaine), le 24 janvier 1912.

La mort de la dactylographe
Le rapprochement que l’on avait fait entre le meurtre de M. Cadiou et le suicide de la jeune dactylographe, paraît bien incertain. On croit plus vraisemblablement à un suicide et la dernière lettre écrite par la jeune fille à ses parents laisse prévoir que, sous l’influence d’une profonde neurasthénie, la dactylographe, qui se croyait menacée par la folie, s’est jetée à l’eau volontairement.
Raymond FIGEAC.

21 mars 1914 – p. 2

Le Mystère de Landerneau
UNE AUTO DANS LA NUIT
En attendant que la cour de Rennes statue sur la demande de mise en liberté provisoire déposée par le défenseur de Pierre et que le parquet de Brest a rejetée, l’instruction continue.
De nombreux témoins ont été entendus par M. Bidard de la Noë: les ouvriers de la Grande-Palud d’abord ; presque tous affirment avoir vu l’industriel le 30 à l’usine, vers neuf heures du matin, et déclarent ne l’avoir jamais revu depuis ; le témoin Krenn [Crenn] ensuite, garde du château de Beaurepos, qui déclare se souvenir d’une visite faite par lui à l’armurier Marie, de Landerneau, au mois de mai 1913 ; ce jour-là, Marie lui avait dit que Pierre venait de lui acheter un revolver ; il est donc acquis que l’arme de l’ingénieur fut achetée en 1913 et non en 1912, comme le prétendait l’accusé.
Au sujet du revolver, l’armurier, interrogé de nouveau, a déclaré que l’arme remise par lui à M. Bidard de la Noë est bien du même modèle que celle qu’il vendit à l’ingénieur ; seul le mécanisme de la baguette de sûreté diffère légèrement.
On fait grand bruit autour des déclarations de deux honorables habitants de Landerneau, les époux Pierre Louis, qui racontent que dans les premiers jours de février, en pleine nuit, une auto mystérieuse passa sous leur fenêtre, à une allure effrayante, venant de Morlaix et se dirigeant vers La Palud, d’où elle revenait bientôt à la même vitesse ; portait-elle le cadavre de M. Cadiou ?
Il existe à ce sujet la déposition d’un chauffeur qui, le 17 janvier dans la nuit, aperçut une automobile arrêtée sur la route de Brest à Landerneau près de l’endroit où fut découvert le cadavre de M. Cadiou.
Croyant à une panne, le chauffeur s’arrêta et voulut offrir ses services, mais les deux personnes qui étaient près de l’auto arrêtée invitèrent le chauffeur à ne pas s’occuper de ce qui ne le regardait pas. Elles le firent sur un tel ton de menace que le chauffeur n’insista pas et reprit sa course vers Brest.

27 mars 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
M. Cadiou était vivant le 1er janvier

Brest, 26 mars. Il semble qu’on ne peut plus contester la présence de M. Cadiou à Saint-Pol-de-Léon, le 1er janvier. Aux témoignages de M. Graff et de MM. Le Gall père et fils, on objectait que ceux-ci prétendaient avoir vu Cadiou avec une bicyclette, alors que la famille du défunt affirmait que la bicyclette de l’usinier n’était pas sortie de la remise de Landerneau depuis octobre 1913. Du reste, ajoutait-on, l’état de santé de Cadiou lui interdisait ce sport.
Or, on a appris, aujourd’hui, que quatre personnes ont vu Cadiou à bicyclette, à Morlaix, le 25 décembre. Ce sont MM. Le Gall, commis à l’hospice ; Couloch, ancien pharmacien ; Treanton, sculpteur et Mlle Le Can, pâtissière.
MM. Le Gall et Couloch ont rencontré Cadiou sur la route de Ploujean, le matin, à 10 h. 1/2, alors qu’il se dirigeait vers sa propriété de Keranster. M. Couloch remarqua sur le guidon, le paquet de gâteaux vendu par Mlle Le Cam.
Cadiou a dit bonjour en passant à M. Le Gall.
Mme Zaccone, tante de Cadiou, qui habite Morlaix, prétend que son neveu n’arriva chez elle qu’à une heure, le 25 décembre, et qu’il s’excusa en disant qu’il venait de descendre du train de Landerneau.
Le soir du même jour, à six heures, Cadiou prit congé des amis avec lequel il se trouvait au café, en leur disant : « Je rentre à Landerneau, pour dîner, par le train de 6 h. 39 ». Or, à 9 heures du soir, son ami Fountoun, épicier en gros, le rencontra à la gare de Morlaix et causa avec lui.
On se demande ce que Cadiou allait faire à Keranster, le matin de Noël, avec un paquet de gâteaux, et on se demande surtout pourquoi il cachait l’emploi de son temps à ses amis et à ses parents.
On remarque, d’autre part, que les dépositions des personnes citées plus haut, parvenues au Parquet de Brest depuis dix jours, n’ont pas encore été communiquées à la police mobile qui, cependant, avait reçu mission de perquisitionner à Keranster aujourd’hui. (L’Information.)

1er avril 1914 – p. 2

Manquant : page 1 – journal déchiré sur le site Gallica BnF

au cours de la seconde autopsie, la balle dont fut frappé M. Cadiou, de procéder à un examen de certains fragments prélevés sur le cadavre.
Le docteur Paul, qui doit fournir à ce sujet, un rapport officiel, a fait les déclarations suivantes :
Malgré toute mon attention, a-t-il dit, malgré tous les examens microscopiques et chimiques, pratiqués sur les lambeaux de chair provenant de la gorge de M. Cadiou, je me trouve dans l’impossibilité de démontrer scientifiquement si la blessure que portait M. Cadiou fut faite avant ou après sa mort.
Ce point important me sera difficile à établir étant donné l’état de décomposition du cadavre. Toutefois, j’ai de fortes raisons de supposer que les blessures relevées autour du visage de M. Cadiou ont été faites après coup, c’est-à-dire après le coup de revolver tiré par l’assassin. J’ai cru déjà devoir faire cette déclaration à M. Guilmard, procureur de la République, à Brest.
Je ne puis toutefois vous fournir aucune précision avant une dizaine de jours et voici pourquoi M. Kohn-Abrest, directeur du Laboratoire de toxicologie, qui pratique les réactions nécessaires sur les viscères de la victime, pour trouver d’ici là une substance toxique. Une telle découverte bouleverserait alors toutes les hypothèses émises sur le meurtre de M. Cadiou. Ce que j’aime n’est pas impossible. Je ne puis vous en dire plus long pour l’instant. Dès que M. Kohn-Abrest m’aura transmis son expertise, je transmettrai mon rapport au juge d’instruction, et cette fois, je pourrai conclure fermement et utilement.
Les déclarations du médecin légiste vont faire l’objet de nombreux commentaires, car elles font surgir encore une autre explication possible du drame de Landerneau.
Mais si l’on établit que M. Cadiou a été empoisonné, quelles certitudes de la mort de sa victime fallait-il alors au criminel, puisqu’il s’est encore servi du revolver et du couteau pour tuer le directeur de la Grande-Palud ?

Un dossier aurait disparu
Brest 31 mars. Le 15 décembre dernier, M. Cadiou adressait au ministre de la guerre une lettre dans laquelle il demandait qu’une enquête soit ouverte pour le justifier des accusations portées contre lui par l’ingénieur Pierre. En vue de cette enquête, M. Cadiou avait constitué, de concert avec un avocat de Brest, un dossier grâce auquel il espérait obtenir sa réhabilitation.
Il fut impossible de retrouver ce dossier, quand le contrôleur général vint en quêter à la Grande-Palud, le 15 février.
L’avocat qui a collaboré à la constitution du dossier suppose que Pierre, sur le point d’être confondu, l’aurait fait disparaître. Cet avocat n’a pas encore été entendu par le juge d’instruction. Il a demandé à être, auparavant, relevé du secret professionnel par Mme Cadiou.
La demande a été transmise à cette dernière par son avoué, Me Vichot. (L’Information).

2 avril 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
Le dossier disparu
De nouveaux témoignages

Brest, 1er avril. Il est établi par deux témoignages formels que c’est dans la nuit du 27 au 28 janvier que Mme Lespagnol et le jeune Miossec aperçurent un fanal à l’endroit précis où le corps de M. Cadiou devait être retrouvé huit jours plus tard.
Si cette lumière a été celle qui servit à l’enfouissement de M. Cadiou, l’assassinat du directeur de l’usine ne saurait plus être placé le 30 décembre ; d’autre part, on se souvient que M. Lemeur, entrepreneur à Landerneau, affirme que, dans cette nuit du 27 au 28 janvier dernier, une automobile a passé et repassé devant chez lui, à une heure d’intervalle.
Encore une charge qui disparaît Brest, 1er avril. En attendant sa prochaine confrontation avec Mme Cadiou, M. Pierre conserve dans sa prison le plus grand calme et proteste avec énergie contre le vol des documents de l’usine, dont il accuse la famille Cadiou.
Il importe de signaler que si M. Pierre a lavé le manteau en caoutchouc dont le cadavre du directeur était recouvert, lorsqu’on le trouva dans le bois, cet acte, qui pouvait être une charge contre l’ingénieur, a été accompli sur la demande des magistrats instructeurs, en raison de l’état du manteau, qui était recouvert de boue.

5 avril 1914 – p. 2

LE DRAME DE LANDERNEAU
On interroge l’ingénieur

Brest, 4 avril. L’instruction de l’affaire Cadiou a recommencé hier. Le magistrat a entendu successivement l’ingénieur Pierre et la bonne de ce dernier, Mlle Julia Juzeau, et s’est attaché à faire préciser l’emploi du temps de l’ingénieur dans les premiers jours de janvier dernier.
L’inculpé a répondu très nettement aux questions que lui posait le juge, et ses déclarations concordent parfaitement avec celles que sa bonne fit quelques minutes plus tard. Il ressort de ces déclarations que le 1er janvier l’ingénieur se rendit à Landerneau, où il déjeuna et passa la journée, et qu’il rentra le soir avec sa bonne à la Grand’Palud. La journée du 2 janvier ne fut marquée par rien de particulier, et l’ingénieur se rendit à son travail comme de coutume.
Mlle Juzeau n’ayant plus à déposer a Informé M. Bidart [Bidard] de la Noé de son intention de quitter Landerneau pour chercher ailleurs un emploi. L’ingénieur Pierre et Mme Cadiou seront confrontés mardi prochain.

DEUX LETTRES DE PIERRE
Brest, 4 avril. Dès les premiers jours de l’enquête ouverte à la suite de la disparition de M. Louis Cadiou, le frère de la victime versa au dossier deux lettres écrites par Pierre à son patron, les 30 et 31 décembre 1913.
Ces lettres, la première notamment, sont considérées par l’accusation comme l’une des principales charges contre l’ingénieur. La défense, au contraire, en tire argument en faveur de Pierre.
Voici le texte de la première lettre :
30 décembre 1913.
Cher monsieur Cadiou, J’ai été un peu surpris de ne pas recevoir par la poste le chèque demandé. J’ai appris d’autre part, par le facteur, qu’un train avait déraillé sur la grande ligne.
Le contrôleur (des poudres) a prélevé un échantillon de « linters » comme celui-ci-joint, et a défendu de mettre cette balle dans les autoclaves. Faut-il passer outre ? En attendant, nous laisserons cette balle de côté. Vers 7 heures, la machine a eu une panne et n’a pu donner sa vitesse que par moments Les ouvriers sont partis à 4 h. La panne de la machine provient du bris d’une goupille dans une soupape de la grande chaudière et il faudra peut-être chômer demain. L. Pierre.
Voici maintenant le télégramme auquel l’accusation attache une grande importance :
Bien à vous,
2 janvier 1914 Cadiou, 91 bis, rue du Cherche-Midi, Paris Vos deux télégrammes reçus jeudi soir tard. Téléphone dérangé. Suis également sans nouvelles depuis lundi matin.
Cette dépêche était envoyée par Pierre à Mme Cadiou, en réponse à un télégramme de M. Cloarec, député, demandant des nouvelles de M. Louis Cadiou. (L’Information.)

6 avril 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
Une lettre d’un fumiste

Brest, 4 avril. Le facteur Boulier a reçu une lettre de M. Edouard Roche, voyageur de commerce à Calais, disant que dans les premiers jours de janvier M. Cadiou avait pris le paquebot à Boulogne pour l’Angleterre.
Le facteur a remis cette lettre au juge d’instruction. On estime qu’il ne peut s’agir que d’une plaisanterie, le cadavre de M. Cadiou ayant été reconnu par sa famille et une quinzaine d’ouvriers de son usine.
Mardi aura lieu la confrontation si attendue de Mme veuve Cadiou et de l’ingénieur Pierre.

Pierre ne veut pas passer pour un imbécile
Brest, 5 avril. Me Feillard s’est rendu, cet après-midi, à la prison du Bouguen, où il a fait part à Pierre des arguments que l’accusation tirait de la lettre du 30 décembre.
Pour la première fois, Pierre s’est départi de son calme habituel.
Qu’on me tienne pour un criminel tant que l’instruction ne sera pas terminée, s’est-il écrié, mais qu’on ne me prenne pas pour un imbécile !
J’ai écrit la lettre du 30 décembre dans les circonstances suivantes :
Avant de me quitter, le 29 à midi, M. Cadiou me dit qu’il avait oublié son carnet de chèques à Landerneau et qu’il m’enverrait le chèque nécessaire à la paye des ouvriers, soit de Landerneau, soit de Morlaix, où il devait s’arrêter avant de rentrer à Paris.
Le lendemain, je ne reçus pas de courrier. J’en demandai la raison au facteur qui m’apprit qu’un déraillement s’était produit sur la grande ligne.
C’est alors que je rédigeai cette lettre. J’affirme n’avoir pas vu M. Cadiou le 30 décembre.

8 avril 1914 – p. 1 et 3

Mme CADIOU ET M. PIERRE sont confrontés
UN PÉNIBLE INCIDENT

Brest, 7 avril. On attendait aujourd’hui avec un vif intérêt l’interrogatoire de Mme Cadiou et surtout le résultat de sa confrontation avec l’ingénieur Pierre.
La déposition de Mme Cadiou a duré quatre heures.
La veuve du directeur de l’usine, de la Grande-Palud confirme que son mari a quitté Paris pour se rendre à Landerneau le 18 décembre, en disant à ses enfants qu’il reviendrait le 1er janvier ; il lui écrivit presque tous les jours ; sa dernière lettre était datée du 27 décembre et l’informait qu’il rentrerait probablement le mardi 30.

Le 31 décembre, Mme Cadiou commençait à être inquiète, et le 1er janvier, elle télégraphiait à M. Cloarec, un ami de la famille ; celui-ci lui conseillait de faire des démarches à la Sûreté générale.
Le témoin ignorait la consultation prise par sa tante chez une somnambule.
Mme Cadiou déclare ne pas être au courant des affaires de son mari, mais elle l’entendait souvent dire, en parlant de l’usine cette affaire me tuera il n’avait pas confiance dans M. Pierre et cherchait un autre ingénieur pour le remplacer.
Elle ajoute que son mari voyageait toujours avec deux valises, dont une renfermait les papiers importants de l’usine. Ces deux valises, comme on le sait, n’ont pas été retrouvées.

Une confrontation émouvante
Brest, 7 avril. L’ingénieur Pierre a été mis en présence de Mme Cadiou, aussitôt après la déposition de cette dernière ; il n’a pas fait opposition à ce que la veuve qui s’est portée partie civile soit entendue sous la foi du serment.
M. Pierre, en conservant tout son calme, a protesté contre l’accusation de Mme Cadiou. Il a juré ne rien connaître du crime et il a ajouté : J’en suis aussi affligé que vous. Sur une demande de l’avocat portant sur l’intérêt que M. Pierre pouvait avoir à tuer M. Cadiou, la veuve a répondu sans doute par haine, puisque l’ingénieur avait déjà dénoncé son patron.
L’ingénieur a protesté et il a expliqué qu’il avait fait sa dénonciation, parce qu’il trouvait sa responsabilité engagée devant les malfaçons de marchandises dont beaucoup étaient livrées en cachette et en fraude.
Mme Cadiou a traité de lâche celui qui, a-t-elle dit, accuse ainsi un mort.
La confrontation a pris fin sur ce pénible incident.
Au cours de la confrontation de M. Pierre et de Mme Cadiou, l’ingénieur a dit que les livres témoigneraient des fraudes commises par le directeur, s’ils n’étaient pas détruits ; la comptabilité de 1913, toutefois, a été saisie et Me Feillard, avocat de M. Pierre, en a demandé communication, pour établir que les bénéfices réels de l’usine ont été de 120.000 francs, alors que les livres portent 108.286 francs.
M. Pierre n’avait donc pas intérêt à faire disparaître M. Cadiou, puisqu’il devait toucher un pourcentage d’environ 1.800 francs sur la différence entre ces deux sommes de bénéfices.

L’AFFAIRE DE LANDERNEAU
Le général Gaudin, entendu sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction à Brest, a déclaré que les fraudes d’Angoulême, révélées par Pierre, ont été reconnues exactes. A la suite de la dénonciation de Pierre, un contrôleur général des poudres fut envoyé à la Grande Palud. Pierre formula alors de nouvelles accusations contre Cadiou, mais certaines de ces accusations étaient trop vagues pour être vérifiées. Il a été établi, cependant, par un agent du service des poudres, que l’usine de la Grande-Palud mettait de côté le mauvais coton pour le fournir à l’Etat et que des ordres avaient été donnés pour que le bon coton fût fourni à l’industrie privée.
« C’est pour ces raisons, ajoutées à d’autres, a déclaré le général Gaudin, que l’usine de la Grande-Palud fut évincée de d’adjudication du 2 décembre dernier. »

11 avril 1914 – p. 2

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
Le passé de l’ingénieur

Brest, 10 avril. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a interrogé Pierre, cet après-midi, sur ses antécédents.
Né le 24 octobre 1882, au hameau de Branville où ses parents possèdent une exploitation agricole, Pierre apprit à lire à l’école communale de Tangé [Caugé] (Eure). Il continua ses études à l’institution Saint-François-de-Sales d’Evreux, puis à l’école Sainte-Geneviève à Paris. En 1904, il entra à l’École Centrale et en sortit avec le diplôme d’ingénieur. Il débuta dans une usine de produits chimiques de Courbevoie. Pierre gagnait à ce moment 200 fr. par mois, mais, bien que désireux d’améliorer sa situation, il refusa un poste à l’étranger, pour ne pas s’éloigner de sa famille.
En mars ou avril 1909, l’Association des anciens élèves de l’École centrale le mit en rapport avec M. Cadiou et il entra à la Grande Palud en qualité d’ingénieur adjoint. Pierre ne gagnait que 250 francs par mois, mais était déjà intéressé dans les bénéfices.
En août 1909, le directeur technique de l’usine, l’Allemand Greill [Greiss], partit pour Cologne, et M. Cadiou lui signifia qu’il se trouvait dans l’obligation de se passer de ses services. Greill [Greiss] reçut une indemnité de 10.000 francs dont la moitié lui fut réglée par les frères Temming. Pierre remplaça Greill [Greiss]. Aux termes de son contrat ses fonctions étaient les suivantes : surveillance de l’outillage, des approvisionnements, contrôle de la fabrication et tenue de la comptabilité ; ses appointements étaient portés à 300 francs par mois et sa participation aux bénéfices à 1 1/2 %. Ce contrat était valable jusqu’au 28 février 1915 et était renouvelable par tacite reconduction. En cas de départ, Pierre ne pouvait offrir ses services à une usine similaire en France ou aux colonies françaises. En 1912, Pierre, sur les conseils de ses parents, demanda en mariage une jeune fille de son pays, mais celle-ci refusa de venir habiter la Grande Palud. C’est à ce moment que le jeune homme songea pour a première fois à reprendre sa liberté dès qu’on lui aurait trouvé un remplaçant. Au début de décembre dernier, Cadiou était en pourparlers avec deux ingénieurs qui sollicitaient la direction de l’usine. Il fut convenu que Pierre cesserait ses fonctions en juillet 1914. Cette décision fut prise le jour où le général Gaudin vint à Landerneau.
M. Bidart [Bidard] de la Noé a fait expédier aujourd’hui au laboratoire de toxicologie le complet que Pierre portait le jour de son arrestation. Il paraît en effet établi que c’est de ce complet que Pierre était revêtu le 30 décembre.

L’avocat et l’avoué ne se battront pas
Brest, 10 avril. Les témoins de Me Feillard, avocat de Pierre, et de M. Vichot, avoué de Mme Cadiou, ont décidé qu’il n’y avait pas lieu à rencontre, et que la plainte déposée par Me Feillard contre M. Vichot, à la chambre des avoués, devait être retirée, « aucun des incidents survenus entre leur client, depuis la confrontation du 7 avril, ne pouvant être retenu ».

12 avril 1914 – p. 2

LE DRAME DE LANDERNEAU
ON ENTEND UN TEMOIN

Brest, 11 avril. Le juge d’instruction a entendu Mme Leost, domestique de M. Cadiou.
Cette servante déclare que le matin du 30 décembre, M. Cadiou lui annonça son prochain départ pour Paris et lui donna ses étrennes.
Quand elle devint le lendemain comme à l’ordinaire, pour faire le ménage, elle constata que son maître n’avait pas couché chez lui, et elle en conclut qu’il était parti, la veille, pour Paris.

14 avril 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
Les indiscrétions du Parquet

Brest, 13 avril. A la suite de la publication des lettres adressées, le 30 et 10 31 décembre, par l’ingénieur Pierre à M. Cadiou, M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République à Brest, a interdit toute communication à la presse.
Le Syndicat de la Presse de l’Ouest a l’intention d’adresser une protestation au garde des sceaux, en invoquant ce motif que certains documents, et notamment le texte des dénonciations de Pierre au ministère de la Guerre auraient été communiqués par le procureur lui-même, dans un intérêt personnel ». (L’Information.)

16 avril 1914 – p. 1

Le Drame de Landerneau
DES DÉCLARATIONS TROUBLANTES

Brest, 15 avril.
M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a confronté ce matin trois des témoins de Morlaix avec Mme Zaccone, tante de Mme Cadiou.
M. Breanton, antiquaire, affirme avoir rencontré Cadiou à trois kilomètres de Morlaix, le 25 décembre, vers deux heures de l’après-midi. Mme Zaccone maintient que, ce jour-là, à l’heure indiquée, M. Cadiou était chez elle.
MM. Caramour et Cabon continuent à certifier, en dépit des objections de Mme Zaccone, qu’ils ont croisé M. Cadiou à Morlaix, le matin du 1er janvier.
Le journal l’Ouest-Éclair annonçait, ce matin, que, suivant des rapports de police qui seraient parvenus au parquet de Brest, il y avait lieu de supposer que M. Cadiou avait trouvé asile chez le député Cloarec après son départ de la Grande-Palud.
M. Bidart [Bidard] de la Noé déclare qu’il n’a pas connaissance de ces rapports.
En présence de Me Bodet, avocat, et de M. Delourmel, bibliothécaire-archiviste de la ville, M. Desrues, entrepreneur chargé des travaux de l’usine de blanchiment de coton de Daoulas, a déclaré avoir lu, au début de janvier, trois lettres venues de membres de la famille Cadiou, laissant entendre que M. Cadiou s’était suicidé.
Les lettres dont l’existence a été révélée par M. Desrues, entrepreneur, émanaient de M. Louis Cadiou et de la femme de ce dernier.
M. Desrues affirme que ces lettres sont de nature à démontrer l’innocence, de Pierre, en faisant connaître la vérité sur le mystère de la Grande-Palud.
La personne qui détient ces lettres, a déclaré M. Desrues, habite Landerneau. Elle hésite à se faire connaître de la justice. Mais j’espère qu’elle finira par céder aux sollicitations des amis de Pierre. »
Le juge d’instruction vient d’envoyer une commission rogatoire pour obtenir communication de la lettre adressée par M. Pierre, en août 1913, à un journal de Paris et dans laquelle l’ingénieur divulguait les fraudes commises à l’usine de la Grande-Palud.
M. Legall, receveur de l’hospice, a déclaré avoir salué M. Cadiou le 1er janvier, à sept heures du soir, à la gare de Saint- Pol-de-Léon. Le directeur de l’usine de la Grande-Palud avait, suivant le témoin, une bicyclette. Il était vêtu d’un costume cycliste, coiffé d’une casquette et portait sur le bras une pèlerine en caoutchouc.
Le fils de M. Legall, élève à l’École de santé de Bordeaux, et Mlle Graff, de Saint-Pol, qui accompagnaient M. Legall, ont fait la même déclaration.

17 avril 1914 – p. 2

Le Mystère de Landerneau
NOUVELLE DEMANDE DE MISE EN LIBERTÉ

Brest, 10 avril, A la suite des dépositions faites par les personnes qui avaient, vu M. Cadiou à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon, le 31 décembre et le 1er janvier, le défenseur de Pierre, Me Feillard, a déposé une nouvelle demande de mise en liberté en faveur de son client.
Et à vrai dire l’on commence à trouver véritablement scandaleux que le juge d’instruction s’obstine à garder en prison un homme contre lequel aucune preuve réelle de culpabilité n’existe encore.

Soixante-dix jours que Pierre été arrêté.
A mesure que l’instruction se poursuit, de nouveaux détails sont révélés qui tendent à établir de plus en plus la présence de M. Cadiou à Morlaix au début du mois de janvier. C’est ainsi que l’on a appris au cours des interrogatoires d’hier que l’ancien directeur de la Grande-Palud avait un domicile à Morlaix, domicile ignoré de sa famille.
En effet, le jour de Noël, M. Le Gall, accompagné de Calloch, ancien fermier, rencontra M. Cadiou, vêtu d’un costume cycliste. Or, deux heures après, chez sa tante, Mme Zaccone, l’usinier se présenta vêtu d’un pardessus et coiffé d’un chapeau mou. Où avait-il pu se revêtir ainsi, sinon dans une demeure où il avait des habits de rechange ?

La question des lettres
Landerneau, 16 avril. La personne que désignait l’entrepreneur Desrues comme étant en mesure de prouver l’innocence de Pierre au moyen de lettres émanant de Mme Cadiou, est M. Legrand, maire de Landerneau. Ce dernier déclare que toutes les lettres de M. Cadiou qu’il possédait ont été saisies, à l’exception d’une seule qui est à peu près sans intérêt pour l’enquête.

Chez un témoin
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, s’est rendu, aujourd’hui, à Landerneau, pour entendre le témoignage de M. Dekeramur qui, gravement malade, ne pouvait répondre à la convocation du juge.
M. Dekeramur affirme que le 29 décembre son ami Cadiou lui dit qu’il partait le lendemain pour Paris. Il le chargea de faire un petit achat destiné à une parente de Landerneau.
Ce témoignage prouve que M. Cadiou, en quittant la Grande-Palud, avait l’intention de gagner directement Paris sans s’arrêter à Morlaix.

22 avril 1914 – p. 2

Le Mystère de Landerneau
M. CLOAREC FAIT DES DÉCLARATIONS

Brest, 21 avril. M. Cloarec, député de Morlaix, définit ainsi son rôle dans la constitution de l’usine de la Grande Palud :
Quand M. Legrand, de Landerneau, voulut créer l’usine de la Grand Palud, il vint me demander de lui rédiger un acte de société, me déclarant qu’il avait comme commanditaire M. Temming, demeurant à Buhl (Alsace). L’acte rédigé, il me pria de le communiquer à M. Temming. Ce dernier répondit qu’il ne voyait aucune objection à faire à la rédaction de l’acte, mais qu’il désirait cependant le soumettre à son conseil, un avocat de Colmar. Au cours de l’entrevue que j’eus avec cet avocat, nous tombâmes d’accord sur les clauses du contrat. Là s’est borné mon rôle. Je n’ai été par la suite ni actionnaire de la Grand Palud, ni intéressé dans l’affaire
Lorsque M. Legrand voulut céder son usine, il vint encore me demander si je ne pourrais pas lui trouver un acquéreur. Je savais qu’à ce moment M. Cadiou cherchait un emploi pour ses capitaux. Désireux de lui rendre service, je le mis en rapport avec M. Legrand, L’entente se fit en dehors de moi. Là s’est encore borné mon intervention.
Plus tard, lorsque M. Cadiou fut devenu propriétaire de la Grand Palud et qu’il se trouva sous le coup d’une dénonciation aux termes de laquelle l’usine marchait avec des capitaux allemands, il me remit, pour les transmettre à M. Sarraut, alors sous-secrétaire d’Etat à la guerre, toutes les pièces de l’acte constitutif de la société prouvant que les actionnaires étaient français. A ces pièces était joint un reçu de M. Temming attestant qu’il avait été complètement désintéressé,
M. Sarraut, interpellé à la Chambre, confirma l’exactitude de ces faits en déclarant formellement à la tribune qu’il s’était assuré que l’usine de la Grand Palud était entièrement française. (Voir Journal Officiel du 9 février 1910).
Le Gaulois, qui veut bien faire acte de loyauté en ne mettant en doute ni mon honorabilité, ni ma probité, ni mon désintéressement, qualifie mon intervention d’imprudence. Quelle imprudence y avait-il à conseiller à un industriel français dans la rédaction d’un acte au point de vue purement juridique ? En quoi le patriotisme le plus formaliste peut-il s’effaroucher de mon intervention survenue dans les circonstances que je viens de relater ?
On me permettra d’arrêter là des explications qui, prolongées, ressembleraient à un plaidoyer dont je n’ai nul besoin, fort de ma bonne foi en toute cette affaire. (L’Information.)

Le juge a entendu le docteur Rousseau qui a déclaré que lors de la première autopsie de Cadiou, une personne présente a dit : « Il a bien pu être tué d’un coup de fusil ».
Cette personne recherchée par la police mobile, est le fermier M. Bonnefoy, qui a simplement émis l’hypothèse que M. Cadiou aurait pu être atteint par un chasseur.

23 avril 1914 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
Comment intervint la somnambule ?

Brest, 22 avril. L’ancien veilleur de nuit Bossart [Bossard] est allé trouver spontanément, cet après-midi, M. Bidart [Bidard] de La Noé, juge d’instruction, et lui a fait la déclaration suivante :
Le 31 décembre, vers 4 heures et demie, je me rendais de Saint-Divy à l’usine, par le bois. A l’intersection du chemin principal et du sentier à l’extrémité duquel le corps de M. Cadiou devait être retrouvé le 4 février, je remarquai dans la neige des traces de pas. Intrigué, je les suivis. Elles m’amenèrent jusqu’au bout du sentier. A l’endroit où elles s’arrêtaient, il n’y avait pas de neige, mais, sur la terre fraîchement remuée, avaient été amoncelées des feuilles, comme pour dissimuler quelque chose.
Ignorant à ce moment la disparition de M. Cadiou, je ne poussai pas plus loin mes investigations. Quelques jours plus tard, mon successeur Marcou, ami de Pierre, m’apprenait la disparition du directeur de la Grande Palud avec une joie évidente. Il se voyait déjà contremaître. L’opinion générale était alors que M. Cadiou avait fui en Allemagne. Le 1er janvier, l’inspecteur Lemel [Lemez], de la police spéciale, me pria de l’aider à exécuter des recherches dans les bois. Pierre, qui paraissait assez inquiet, nous accompagna jusque sous le pont du chemin de fer. A la sortie de l’usine, il nous donna des indications qui nous éloignaient de l’endroit où se trouvait le cadavre de M. Cadiou. Prenez, nous dit- il, l’allée de sapins qui monte vers le bois elle vous conduira à l’étang. C’est là que M. Cadiou devait aller voir des sources.
Je ne suivis pas ces conseils et je conduisis l’inspecteur Lemel [Lemez] où j’avais vu la terre remuée le 31 décembre. Là, le vent m’apporta une odeur de viande pourrie. Très troublé, je m’éloignai. Nous ne trouvâmes rien ce jour-là, mais je voulais à toute force éclaircir le doute horrible qui m’était venu et, le lendemain dimanche, je revins seul, cette fois, dans le sentier. Vous peindre ma stupeur serait impossible. A deux pas de moi, la partie postérieure d’une tête humaine apparaissait à fleur de terre. Je crus que j’allais mourir d’épouvante !
J’eus cependant la force de recouvrir de terre les débris humains qu’un animal avait sans doute mis à jour, et, fou de terreur a l’idée que l’on pourrait me voir à l’endroit où gisait le corps de mon patron, je pris la fuite.
M. Pierre, a ajouté Bossard, devait être obsédé par l’idée de son forfait. Il paraissait abattu et, par moments, inconscient de ses actes. J’en fis un jour la remarque au contremaître Bignard. M. Pierre, me dit-il, n’est plus le même homme ». Je le craignais sans en concevoir la raison c’est pourquoi, le 17 janvier, j’ai eu le soin de décharger mon revolver avant de le lui remettre.
M. Bidart [Bidard] de La Noé ayant reproché à Bossart [Bossard] de n’avoir pas parlé plus tôt, l’ancien veilleur de nuit a répondu qu’il avait eu peur.
On a reproché à Jean-Marie Cadiou d’avoir retrouvé seul le cadavre de son frère ! Que n’aurait-on dit de moi ?… Si je me suis décidé à dire la vérité, c’est parce que Je voyais que les témoignages de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon égaraient la justice.
M. Bossart [Bossard] ayant, d’après sa déposition, découvert le cadavre de M. Cadiou le 18 janvier, on est tout naturellement amené à supposer que c’est lui qui renseigna la famille Cadiou. Craignant d’être inquiété si on savait qu’il avait trouvé seul le corps de son patron et ne voulant pas cependant garder par devers lui ce terrible secret, il aurait exigé, avant de parler, l’engagement d’honneur qu’on ne trahirait pas sa confiance. La famille Cadiou aurait alors organisé la mise en scène de la somnambule.
M. Jean-Marie Cadiou, à qui j’ai soumis, ce soir, cette hypothèse, m’a formellement déclaré que si les choses se sont passées die cette façon, ce dont il doute fort, nul ne l’en avait avisé.
Je ne sais rien d’autre de ce que j’ai dit dès le premier jour, a-t-il ajouté. C’est sur les indications de la somnambule que j’ai retrouvé mon malheureux frère. La somnambule a-t-elle été renseignée par une tierce personne ? Il m’est impossible de fournir aucune indication à ce sujet. La seule chose que je puisse affirmer, c’est que dans toute cette affaire, J’ai toujours agi avec franchise. (L’Information.)

24 avril 1914 – p. 1

Les Surprises d’une Instruction
LE JUGE ENQUÊTANT SUR L’AFFAIRE CADIOU A PRIS UNE DÉCISION INATTENDUE
Il a mis hier en arrestation le veilleur de nuit Bossard

Brest, 23 avril, Les déclarations que l’ancien veilleur de nuit de la Grande- Palud, l’ex-colonial Bossard, avait portées, hier, au juge, ont eu une conséquence assez inattendue de leur auteur.
M. Bidard de la Noë a pris, en effet, la décision de faire arrêter Bossard. II a décerné contre l’ancien veilleur de nuit un mandat qui a été exécuté ce matin.
Quant M. Mennessier, porteur d’un mandat d’arrêt et d’un mandat de perquisition, s’est présenté à Saint-Divy, au domicile de l’ancien veilleur de nuit Bossard, celui-ci, apprenant qu’on venait l’arrêter, se mit à rire « Alors, dit-il, M. Bidard de la Noë croit que c’est moi le coupable ? Elle est bien bonne ! »
Les commissaires spéciaux Ménesssier [Mennessier] et Paulin ont opéré une perquisition dans la chaumière où habitent Bossard et sa mère, à Saint-Divy.
L’ancien gardien de l’usine avait consacré de longs mémoires au drame de la Grande-Palud et y avait noté ses réflexions.
Nous avons d demandé à M. Bidard de la Noé ce qui avait motivé l’arrestation de Bossard.
Je reproche à Bossard, répond le juge, d’avoir gardé si longtemps pour lui un secret d’une telle gravité. Son attitude bizarre permet d’ailleurs, de supposer qu’il en sait beaucoup plus long que ce qu’il a dit jusqu’ici. Voilà pourquoi j’ai tenu à m’assurer de sa personne.
Bossard, qui a été conduit au parquet, subira cet après-midi un premier interrogatoire.

M. Jean-Marie Cadiou a déclaré que l’arrestation de Bossard ne l’avait pas surpris. Il pense qu’une autre arrestation ne saurait tarder, mais il refuse de s’expliquer davantage. Bossard est considéré par tous ceux qui l’ont approché comme presque complètement déséquilibré.

Bossard et la Somnambule
Brest, 23 avril.
M. Jean-Marie Cadiou, qui découvrit, le 5 février, le cadavre de son frère dans le bois de la Grande-Palud, déclare que Bossard, ne l’a pas renseigné sur l’endroit où Cadiou était enterré. Mais il estime que l’instruction devra éclaircir le point de savoir si Bossard n’a pas pu être l’inspirateur de la somnambule de Nancy.

C’est sous l’inculpation de complicité dans l’assassinat de M. Cadiou, que l’ouvrier Bossard a été arrêté.

Brest, 23 avril. Bossard attend avec calme, dans une cellule du Palais de Justice, sa comparution devant le juge d’instruction. Il a déclaré regretter les révélations qu’il a faites hier et qui ont amené son arrestation. L’ancien gardien de l’usine à toujours connaître beaucoup de choses sur le mystère de la Grande-Palud. Depuis le commencement de l’enquête, il a fait maintes déclarations. Mais ceux qui le connaissent déclarent que Bossard aime à se mettre en avant.
Bossard nie énergiquement avoir participé à l’assassinat de M. Cadiou. Le juge d’instruction estime toutefois que Bossard peut apporter des éclaircissements dans cette affaire.

Une mesure bien tardive
Saint-Étienne, 23 avril. M. Grivollat [Grivolat], directeur du musée de Saint-Étienne, vient d’être chargé de diverses expertises relatives à l’affaire Cadiou. Il a mission d’examiner notamment la balle que le médecin légiste découvrit dans le cou de M. Cadiou ; un revolver semblable à celui acheté par l’ingénieur Pierre ; une quantité de munitions diverses ; une balle trouvée, le 18 février, dans un tas de charbon à l’usine de la Grande Palud ; le revolver saisi le 17 février sur la table du bureau de l’inculpé ; quatre cartouches chargées de plomb déposées dans une enveloppe jaune qui fut trouvée dans le garage de l’ingénieur Pierre.

25 avril 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
Le veilleur de nuit confronté avec un inspecteur de police

Brest, 24 avril.
M. Bidard de la Noé a confronté ce matin le gardien de nuit Bossard avec l’inspecteur de la Sûreté Lemaire [Lemez].
Ce dernier a rappelé que le 17 janvier, alors qu’il procédait avec Bossard à une battue dans le bois de la Grande Palud, l’ancien veilleur de nuit s’était sauvé au moment où Lemaire [Lemez] approchait du chemin où fut enterré M. Cadiou. Bossard, tapi dans un taillis, était resté sourd à tous les appels.
Bossard a reconnu aujourd’hui qu’il s’était enfui et n’avait pas répondu quand on l’avait appelé, mais il n’a pu fournir aucune explication plausible de son attitude bizarre.
L’inspecteur a alors raconté que, le 12 mars, il était retourné avec Bossard à la Grande Palud. Bossard avait prétendu qu’il pouvait retrouver le revolver de Pierre. Ses recherches ayant été infructueuses, l’inspecteur dit à Bossard : « Ou bien vous vous moquez de la justice, où vous avez quelque chose que vous ne voulez dire ». Bossard répondit : « Je connais la vérité. Je suis certain de la culpabilité de Pierre, mais je ne veux pas parler de peur d’être traité comme complice …
Bossard a d’abord nié ce propos, puis il a prétendu l’avoir tenu pour plaisanter.
La confrontation a pris fin à midi et demi.

26 avril 1914 – p. 2 et 3

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
Le rôle du veilleur de nuit

Brest, 25 avril. (Par dépêche de notre correspondant). Jacques-Marie Bossard, l’ancien gardien de nuit à l’usine de la Grande-Palud, étant devenu l’un des plus importants personnages de cette mystérieuse affaire, il est intéressant de s’efforcer de définir le rôle qu’il y joua.
Âgé de vingt-trois ans, il naquit à Kersaint-Plabennec, puis vint se fixer avec sa vieille mère, demeurée veuve, à Saint-Divy près de Landerneau.
Il s’engagea, en 1910, au 2 régiment d’infanterie coloniale, à Brest, mais trouva trop dure la discipline militaire : « C’est pourquoi, nous disait-il la veille de son arrestation, je résolus de me faire réformer ».
Dès lors, Bossard donna des preuves de dérangement cérébral, si bien qu’en 1911, on le plaçait en observation à l’hôpital maritime. Six mois plus tard, comme il allait être transféré à l’asile d’aliénés de Quimper, il trompa la surveillance de son infirmier pour grimper sur le toit en s’aidant du paratonnerre ; il y demeura quinze heures durant, restant sourd aux exhortations des médecins, et il fallut l’intervention des pompiers, munis de lances, pour le contraindre à descendre.
Enfin, après un court stage à Quimper, il atteignit son but : la commission militaire le réforma.
Dès les premiers jours de l’affaire Cadiou, Bossard attira l’attention sur lui, et, sans faire aucune déclaration précise, laissa toujours entendre qu’il était parfaitement renseigné.
C’est lui qui fit les premières recherches dans le bois voisin de l’usine, avec la police spéciale. Un jour, il déclara que Pierre avait mystérieusement reçu la visite d’un homme à face cadavérique, le jour de la disparition de M. Cadiou. L’enquête fit connaître qu’il s’agissait de l’oncle de la bonne, Julia Juzeau, qui était venu réparer un sommier.
A bord du vapeur Gorbeamendi [Gorbea-Mendi] où il était venu travailler à Brest, il répétait à ses camarades qu’il connaissait l’affaire en ses moindres détails. C’est lui qui fit récemment connaitre le détail concernant les toucheurs de bestiaux qui avaient vu une lumière dans le bois, à l’endroit où on découvrit Cadiou, dans la nuit du 30 décembre.
Bossard a la manie d’écrire. Avant de faire les révélations qui ont entraîné son arrestation, il écrivit au juge d’instruction pour lui faire savoir qu’il désirait être entendu, mais pas avant le 15 mai. Pourquoi cette date ? On n’en sait rien.
Encore ce matin, M. Bidard a entendu l’inspecteur de police spéciale Lemez, qui fit les recherches avec Bossard ; le policier dit que, le 12 mars, l’ancien veilleur de nuit se faisant fort de retrouver le revolver de Pierre dans le bois, car un songe lui avait révélé la situation de la cachette, il le suivit. Mais les recherches furent vaines.
A ce moment, Bossard dit à Lemez, qui lui reprochait de se moquer des magistrats :
« Je sais beaucoup de choses sur cette affaire et je connais l’assassin, mais je ne le dirai pas, car on, m’accuserait de complicité. »
Il a toujours fait ainsi, chaque fois qu’on voulait obtenir des éclaircissements… sur les propos graves tenus par lui.
Bossard, interrogé par le juge, dit avoir affirmé cela en riant. Enfin Bossard a déclaré à M. Bidard qu’il n’a pas vu lui-même le crâne de M. Cadiou le 18 janvier, mais qu’un camarade de Ploudiry, nommé Legall, lui avait fait cette révélation en disant que c’était un troisième personnage qui était l’auteur de cette macabre découverte.
M. Bidard a fait venir Legall qui, mis en présence de Bossard, a déclaré ne pas le connaître. Alors celui-ci, qui comprend la gravité de son cas, fait savoir qu’il ne dirait plus rien : « Puisque vous m’inculpez, dit-il au juge, je refuse de parler ». A la fin de la journée, Bossard déclarait qu’il était sujet à des hallucinations et que tout ce qu’il avait révélé la veille n’était pas exact. L’interrogatoire a pris fin à six heures sur ces rétractations. Comme en sortant de l’instruction il rencontrait Me Feillard, défenseur l’ingénieur, Bossard lui lança : Vous savez, Pierre peut être tranquille tant que je serai en prison, car je ne dirai plus rien ». Néanmoins, M. Bidard va faire vérifier toutes les affirmations de Bossard. LEGER


LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
Procureur et juge acharnés à retarder l’instruction

Brest, 25 avril. (Par dépêche de notre correspondant). Une fois de plus, l’instruction de l’affaire Cadiou a été interrompue aujourd’hui : Bossard ayant fait les déclarations que l’on sait et donnant ainsi un nouvel essor à cette affaire qui tombait dans l’oubli. Les magistrats les consignèrent en un procès-verbal, puis ordonnèrent l’arrestation de leur auxiliaire bénévole.
Cet effort accompli, ils croient devoir se reposer.
« Maintenant, d’ici plusieurs jours, a déclaré le juge d’instruction, je ne m’occuperai pas de cette affaire.
Cela n’est pas nouveau et, à plusieurs reprises, durant de longues périodes, l’instruction fut suspendue jusqu’au moment où quelque reporter, découvrant un fait nouveau et intéressant, contraignait le parquet à sortir de sa torpeur.
C’est pourquoi le procureur Guilmard craint tant l’approche des journalistes, Hier encore, il a donné des ordres sévères pour nous interdire l’accès des couloirs du Palais.
Bien entendu, nous sommes décidés à n’en tenir aucun compte. Ne ferait-il pas mieux de s’employer à activer la marche de l’instruction, qui paraît être retardée à dessein, et songer au sort de Pierre et Bossard, dont l’emprisonnement à peine justifié pourrait se prolonger indéfiniment sans plus de raison ?
LÉGER.

28 avril 1914 – p. 4

LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU
Un rapport d’expert.

Brest, 27 avril. – M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a reçu ce matin le rapport du directeur du laboratoire de toxicologie sur les viscères du cadavre de M. Cadiou. L’expertise conclut que la mort du directeur de l’usine ne peut être attribuée à un empoisonnement.

29 avril 1914 – p. 2

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
Audition d’un témoin

Brest, 28 avril. (De notre correspondant particulier.) Ce matin, après six jours de repos, le juge devait entendre quatre témoins.
Un seul s’est présenté Pierre Maubian, piqueur chez Vacheront, maire de La Forest.
Il s’agissait d’éclaircir un point très intéressant. Le cadavre de la victime avait-il été enfoui près de l’usine peu après la disparition de Cadiou, ou bien venait-il d’être placé à cet endroit, quand il fut découvert ?
On avait déjà soutenu qu’un sanglier avait labouré le sol à l’endroit où se trouvait le corps, quelques jours avant l’exhumation, et ne l’avait pas mis à jour, bien qu’il fût à fleur de terre.
Maubian a déclaré que le 1er février, trois jours avant la découverte du cadavre, il pistait un sanglier dont il relevait les empreintes dans la terre molle constituant le sol du petit chemin où le criminel creusa la fosse.
« Je puis, a dit Maubian, affirmer que l’animal passa à quelques centimètres de l’endroit où fut trouvé le corps de Cadiou, mais ne s’y arrêta pas. »
Cette déposition, dont on avait fait jusqu’ici grand état, demeure donc sans effet. M. Bidard de la Noë va très prochainement entendre M. Cloarec, député de Morlaix, qui, espère-t-il, pourra peut-être fournir quelque renseignement intéressant.
M. Cloarec, en effet, connaissait parfaitement la famille Cadiou et suivit toujours la marche de l’usine de la Grande-Palud, dont il avait assisté les fondateurs.
Pourtant jusqu’alors le parlementaire n’avait pas été entendu. Entre autres choses, le juge se propose de lui demander s’il fit connaître à Cadiou la dénonciation faite par Pierre au ministère de la guerre. L’accusation y attache une grande importance, elle croit que cette dénonciation fut se des discussions entre l’ingénieur et l’usinier et qui aurait amené l’assassinat de ce dernier.
Or, il n’est pas encore établi que Cadiou savait que Pierre fût l’auteur de la lettre qui le desservait auprès du ministère. LÉGER.

30 avril 1914 – p. 3

Le Mystère de Landerneau

Brest, 29 avril. (Par dépêche de notre correspondant.). Avec une quiétude par faite le procureur et le juge d’instruction attendaient les événements quand, hier, une lettre leur parvint qui les mit en émoi.
Cette fois, pas de doute, la culpabilité de Pierre leur apparaissait claire comme le jour. Une femme, disait la missive, Mme Emery [Hémery], 60 ans, journalière, demeurant 11, rue des Bouchers à Landerneau, venait de faire de nouvelles et sensationnelles révélations.
Le 30 décembre, jour de la disparition de Cadiou, elle cherchait du bois mort dans la forêt quand elle vit passer l’usinier et l’ingénieur. Il était 3 heures environ : tous les deux en parlant s’exprimaient avec calme et se dirigeaient par un étroit chemin vers l’endroit où le cadavre fut retrouvé.
Au passage, ils recommandèrent à la sexagénaire de ne pas couper du bois vert. En grand mystère, M. Bidard fermait sa porte à double tour ce matin, craignant la venue des journalistes et se rendait à la Grande Palud pour faire des constatations sur les lieux et interroger le nouveau témoin.
Celui-ci a pleinement confirmé ses dires et a déclaré en avoir déjà parlé à ses connaissances mais il avait autre chose à faire que de se mêler des choses de justice.
Mme Emery [Hémery] croit que c’était bien le 30 décembre car elle ne vient couper du bois que le mardi.
D’autre part, après cette rencontre, elle s’était rendue, ce jour-là, chez Mme Quéméneur, débitante et lui en avait parlé.
M. Bidard a entendu également cette personne qui a confirmé la déposition de Mme Emery [Hémery]. Pourtant Mme Emery [Hémery] ne peut être très formelle sur cette date et doit s’en rapporter aux souvenirs de Mme Quéméneur. L.

1er mai 1914 – p. 3

Le Mystère de Landerneau
TÉMOIGNAGES CONTRADICTOIRES

Bossard, l’ancien gardien de nuit de l’usine de la Grande Palud, avait souri quand après ses récentes révélations le juge d’instruction avait ordonné son arrestation. « Bah ! dit-il, cela ne m’inquiète guère ; après deux ou trois jours de détention on me libérera, car on ne peut me faire grief d’avoir voulu aider la marche de l’enquête ». Mais les jours se succédant sans que la décision soit rapportée, Bossard s’indigne non seulement parce que le régime de la prison lui déplaît mais encore il songe à sa mère dont il était l’unique soutien et qui se trouve maintenant dans la plus grande détresse ; très nerveux, il crie, heurte à la porte et met à mal le mobilier de sa cellule ; le gardien chef de la prison du Bouguen a ordonné la mise au cachot.
Hier, Bossard écrivit au procureur pour faire savoir qu’il avait de nouvelles révélations à faire ; conduit cet après-midi au parquet il a déclaré n’avoir plus rien à dire sur l’affaire Cadiou mais qu’il en avait beaucoup sur la façon dont il était traité en prison ; il devait aussitôt réintégrer son cachot malgré ses protestations.
L’affolement est complet au parquet pour que les journalistes ne puissent connaître les témoins entendus. M. Bidard de la Noë se rend mystérieusement chez ceux-ci et quand il se trouve à son cabinet il fait fermer à double tour jusqu’aux portes des couloirs.
Bien qu’il affirmât ne pas s’occuper de l’affaire aujourd’hui, nous avons pu apprendre qu’il avait interrogé deux personnes cet après-midi. Il s’agit de témoignages venant infirmer une déposition faite hier par Mme Emery [Hémery], M. Bouguen, conseiller municipal de Landerneau, rencontrait en mars Mme Emery [Hémery] dans le bois de la Grande-Palud où elle faisait des fagots ; elle l’arrêta au passage pour lui dire qu’elle avait rencontré, le lundi 29 décembre, au même endroit, MM. Pierre et Cadiou, qui parlaient de sources ; deux ou trois jours plus tard, Mme Emery [Hémery] déclarait à M. Péron, retraité de la marine, avoir fait cette rencontre le mardi précédant le 1er janvier. Comme il s’écriait : « Mais alors c’est le 30 décembre, le jour du crime », elle se reprit pour dire : « Non, une dizaine de jours avant ».
Ces deux nouveaux témoins se sont spontanément présentés, ce matin, après lecture des journaux, au commissariat de Landerneau d’où on avisa M. Bidard. Comme on voit, leurs témoignages ne permettent plus de tenir compte de celui de Mme Emery [Hémery] qui était pour l’ingénieur une charge très grave. LÉGER.

5 mai 1914 – p. 2

Le Mystère DE Landerneau
UN TÉMOIGNAGE

Brest, 4 mai. (Par dépêche de notre correspondant). Ce matin, M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu l’employé de banque Prigent, dont le témoignage a trait à l’emploi du temps de Pierre durant la journée du 31 décembre.
La bonne de l’ingénieur, Julia Juzeau, étant ce jour-là à Brest, l’accusation en concluait qu’il avait éloigné la jeune fille afin de pouvoir faire disparaître librement le cadavre de M. Cadiou, qu’il avait assassiné la veille et dissimulé dans un taillis voisin de sa maison.
Pierre avait déclaré être demeuré seul chez lui ce jour. Or, Prigent y vint pour encaisser trois traites et frappa vainement à toutes les portes. Il a confirmé ses premières déclarations et sera mis prochainement en présence de l’ingénieur.

Bossard en liberté provisoire
Lorsque Bossard fut arrêté, on avait saisi chez lui divers objets dont on suspectait la provenance. Ces objets ont été présentés à Mme Cadiou, qui est actuellement à Paris, et qui ne les a pas reconnus comme ayant appartenu à son mari.
M. Bidart [Bidard] de la Noë recevait, ce matin, le procès-verbal de cette présentation et avouait enfin qu’il n’avait plus le moindre motif de conserver l’ancien veilleur de nuit en prison. Ce soir, après avoir entendu Bossard qui se promet d’être désormais absolument muet, le juge a ordonné sa mise en liberté, mais seulement à titre provisoire, car il tient toujours à l’inculper de complicité d’assassinat et recel de cadavre.
Hier, la mère de Bossard âgée de 74 ans, et qui est maintenant sans ressources, munie d’une recommandation du maire de sa commune, a parcouru à pied les dix-huit kilomètres qui séparent Saint- Divy de Brest, pour venir voir son fils à la prison.
Mais, à la maison d’arrêt, malgré ses supplications et ses pleurs, la pauvre vieille fut repoussée. L.

6 mai 1914 – p. 1

Le Mystère de Landerneau
LES DÉCLARATIONS DU DÉPUTÉ CLOAREC
Brest, 5 mai. (Par dépêche de notre correspondant). M. Bidard de la Noë avait convoqué, pour ce matin, à son cabinet, M. Cloarec, député de Morlaix ; celui-ci s’y rendit et bien que cité comme témoin, il ne fut pas interrogé. Mais il eut une conversation très aimable avec le juge d’instruction, et confirma ses précédentes déclarations.
Quand M. Legrand, de Landerneau, voulut créer l’usine de la Grande-Palud, il alla trouver M. Cloarec pour lui demander de rédiger l’acte de société en lui déclarant que son commanditaire était M. Temming, demeurant à Buhl, Alsace.
L’acte rédigé, M. Cloarec le communiqua à M. Temming, et au cours d’une entrevue tous deux tombèrent d’accord. Lorsque M. Legrand voulut céder l’usine, il en avisa M. Cloarec qui le mit en rapport ainsi que M. Temming avec M. Cadiou. Le député ne quitta Landerneau que quand tout fut réglé.
Plus tard, lorsque M. Cadiou se trouva sous le coup d’une dénonciation aux termes de laquelle l’usine marchait avec des capitaux allemands, M. Cloarec intervint près de M. Sarraut, alors sous-secrétaire d’Etat à la guerre et lui remit l’acte constitutif de la société et un reçu de M. Temming attestant qu’il avait été complètement désintéressé.
Enfin le député rappelle comment, étant très lié avec la famille Cadiou, il fut amené dès les premiers jours à s’occuper de la disparition de l’usinier.

Confronté avec l’ingénieur
Puis M. Cloarec était avec confronté Pierre qu’il mit de suite en demeure de s’expliquer sur les allégations contenues dans une lettre adressée au Matin.
Cette lettre, a dit l’ingénieur, avait trait à la fraude d’Angoulême. On sait que l’usine de la Grande-Palud avait fourni à la poudrerie d’Angoulême un wagon de coton qui lui fut payé deux fois.
« Je ne voulais pas dire que M. Cloarec avait reçu des pots-de-vin, car je ne le pense pas. D’ailleurs, M. Cadiou ne m’a pas dit avoir parlé à M. Cloarec de l’histoire d’Angoulême. Si, dans cette lettre, j’ai dit que diverses personnalités, et notamment M. Cloarec étaient atteintes indirectement pour cette affaire, c’est parce que je savais que M. Cadiou était très lié avec M. Cloarec et qu’il m’avait dit que celui-ci lui avait rendu des services. »
Le député se montrant satisfait de ces déclarations prit congé du juge d’instruction et bien qu’il eût voyagé sans débourser en raison de sa qualité de député, il se fit taxer 124 francs qu’il empocha en sortant.

Autres dépositions
M. Barral, inspecteur général des poudres et salpêtres, entendu par M. Bidard de la Noë a déclaré qu’à la suite des dénonciations de Pierre il avait été chargé par le ministre de la guerre de faire une enquête sur la façon dont l’usine faisait ses livraisons à la guerre et qu’il avait reconnu que ces dénonciations étaient exactes, c’est-à-dire que l’ingénieur avait des ordres de son patron de se servir du bon coton pour les fournitures à l’industrie et du mauvais pour les fournitures à l’Etat, car ici l’examen de réception, était moins sévère. Cela amena l’exclusion de Cadiou de l’adjudication du 12 décembre. Pressé d’intervenir par son ami, M. Cloarec fit une démarche près du général Gaudin qui le renvoya au sous-secrétaire d’Etat. Le juge d’instruction a entendu d’autres témoins moins importants dont un seul peut être retenu. M. Prigent, employé de banque, s’était présenté dans l’après-midi du 31 décembre chez Pierre pour toucher trois traites et n’y avait trouvé personne. Interrogé sur ce point, l’ingénieur dit qu’étant seul alors, il avait déjeuné à la hâte et était allé faire une promenade. Me Feillard, défenseur de Pierre, a demandé au juge de presser les experts de remettre leurs rapports, car il a l’intention de réclamer à nouveau la mise en liberté de son client. LÉGER.

Une déposition favorable à M. Pierre
Brest, 5 mai. MM. Grall, facteur, et Marcou, ancien contremaître de l’usine de la Grande-Palud, ont été convoqués aujourd’hui par le juge d’instruction M. Bidard de la Noë.
Le facteur a déclaré qu’il avait remis dans la soirée du 1er janvier un télégramme à M. Pierre. M. Marcou vit le lendemain ce télégramme plié sur le bureau de l’ingénieur ; c’était la dépêche de Mme Cadiou demandant des nouvelles de son mari.
Marcou fut chargé d’envoyer la réponse de M. Pierre : « Suis sans nouvelle depuis 29 ».
En présence de l’ingénieur, le contre-maître a déclaré qu’il est intimement convaincu de l’innocence de M. Pierre, à qui avec l’autorisation du juge, il a serré longuement la main.

7 mai 1914 – p. 2

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
Un contrôleur des poudres est entendu

Brest, 6 mai. (Par dépêche de notre correspondant). – M. Bidard de la Noé a entendu, ce matin, le contrôleur des poudres Goas, qui était chargé de la surveillance des usines de la Grande-Palud et de Traonelorn.
Le témoin a déclaré avoir remarqué que la qualité du coton fourni par l’usine de la Grande-Palud était bien inférieure à celle des autres usines. C’est lui qui, dans un rapport, signala, le 27 octobre, qu’on réservait le mauvais coton pour les fournitures de l’Etat, et c’est ce rapport qui amena l’exclusion de M. Cadiou de l’adjudication suivante.

NOUVELLES DÉCLARATIONS
Cet après-midi, le juge d’instruction a reçu les dépositions de plusieurs ouvriers de l’usine, qui tous ont vu Cadiou le 30 décembre pour la dernière fois. Un d’eux, dont le témoignage était demeuré dans l’ombre jusqu’alors, a déclaré que ce même jour il a vu Pierre et Cadiou sortir ensemble de l’usine, vers 11 heures du matin.
Ce témoin, Jean Keryistin [Kervestin], affirme ne pouvoir se tromper de date, car la veille, le 29, il était allé à la foire de Lesneven. Il est certain d’avoir vu l’ingénieur et l’usinier causant tout près de lui à la porte de l’usine, puis s’en aller, tout en continuant paisiblement leur conversation.
A cela Pierre déclare que Kervistin se trompe et place le 30 décembre des faits qui se seraient passés plusieurs jours auparavant. L

8 mai 1914 – p. 2

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
Témoignages contradictoires

Brest, 7 mai. Contrairement au témoignage de l’ouvrier Kervistin, qui a déclaré avoir vu M. Cadiou et l’ingénieur Pierre ensemble, le 30 décembre, un ancien ouvrier de la Grande-Palud, nommé Morvan, affirme que, ce jour-là, le directeur et l’ingénieur ne sont pas montés aux autoclaves.
« Je travaillais, dit Morvan, dans le grand atelier où ces machines se trouvent. J’ai bien vu M. Cadiou sortir, 130, vers neuf heures et demie. Peu de temps après, M. Pierre est arrivé. Il est resté quelques instants à son bureau. A différentes reprises, dans le courant du mois, MM. Pierre et Cadiou sont montés ensemble aux autoclaves. Je ne peux pas préciser la date, mais je suis sûr que ce n’était ni le 29, ni le 30. »
Morvan va être appelé devant le juge d’instruction.

LES RÉSULTATS DE L’AUTOPSIE Brest, 7 mai. – (Par dépêche de notre correspondant). Les auditions des ouvriers de l’usine se sont poursuivies aujourd’hui ; quatre d’entre eux ont été entendus Kerboul, Broudin, Simon et Bellec ; ils travaillaient à l’intérieur de l’usine le matin du 30 décembre quand, vers 8 heures et demie, ils virent arriver M. Cadiou.
L’usinier sortit une heure plus tard, et ils n’ont vu Pierre à l’usine que vers midi. Le rapport du docteur Paul est parvenu cet après-midi au parquet de Brest.
Le docteur Paul expose d’abord les rai- sons pour lesquelles sa tâche a été particulièrement difficile. « Le corps, dit-il, avait longtemps séjourné dans l’eau. La peau était ridée ; les cheveux et les ongles se détachaient. Or, on sait que si un corps se conserve mieux dans l’eau que dans l’air, la putréfaction est, au contraire, accélérée dès que le corps est retiré de l’eau, et ceci explique pourquoi le docteur Rousseau déclara, lors de la première autopsie, que la conservation du corps était satisfaisante, alors que nous devions constater, treize jours plus tard, un état de putréfaction avancé. En outre, le fait que les plaies étaient lavées rendait impossibles certaines constatations. »
Le docteur Rousseau avait déclaré que la mort de M. Cadiou avait été provoquée par strangulation et par traumatisme cervical, et que les plaies du cou étaient postérieures à la mort.
Le docteur Paul n’est pas de cet avis. Voici ses conclusions :
1° L’état de putréfaction très avancé du cadavre ne permet pas de préciser la date et, à plus forte raison, l’heure à laquelle M. Cadiou est mort ;
2° Outre les plaies de plusieurs coups de couteau sur la face latérale gauche du cou, relevées par le docteur Rousseau, nous avons constaté une plaie dans la région droite de la nuque. Cette plaie a été causée par un coup de feu tiré quand le capuchon de M. Cadiou était relevé ;
3° La mort est due à une hémorragie inter- ne consécutive aux lésions produites par la balle qui trancha les vaisseaux sanguins du côté droit du cou ;
4° Les plaies par coups de couteau purent constituer une hémorragie, mais la putréfaction empêche de voir si ces plaies ont été faites ante ou post mortem ;
5° Le couteau saisi sur Pierre a pu faire la plaie du cou, mais il est impossible de l’affirmer, aucune trace de sang n’a été relevée sur la lame, et la plaie ne présente aucune caractéristique ;
6° Sous les réserves que nous impose la putréfaction dans laquelle nous avons trouvé le cadavre, les blessures relevées sur le corps de M. Cadiou présentent le caractère de blessures criminelles.

NOUVELLES CONFIRMATIONS
Le rapport du docteur Paul, qui compte 79 pages, est accompagné de plusieurs photographies.
M. Bidart [Bidard] de la Noé confrontera demain M. Bignard, le contremaître de l’usine, avec Pierre et M. Jean Cadiou, frère de la victime.
Bossart [Bossard], qui est venu aujourd’hui se plaindre des accusations portées contre lui par un nommé Manach, son camarade de chantier, sera entendu contradictoirement avec ce dernier. Manach prétend que Bossard était, dans les premiers jours de janvier, en possession d’une somme de 300 francs, dont il serait fort en peine d’expliquer la provenance. Bossard déclare qu’il n’a jamais eu pareille somme à sa disposition.
L.

9 mai 1914 – p. 2

Le Mystère DE Landerneau
LES AFFIRMATIONS DU CYCLISTE

Brest, 8 mai. (Par dépêche de notre correspondant particulier). En confrontant ce matin Pierre avec le contremaître de la Grande-Palud Bignard, et avec le frère de la victime, M. Jean-Marie Cadiou, M. Bidart [Bidard] de la Noë comptait bien faire naître un peu de lumière ; mais son espoir fut déçu, car tout le monde s’est borné à renouveler les premières déclarations.
M. Jean Cadiou a rappelé comment, après avoir découvert le cadavre de son frère, il alla chercher Bignard pour le prier de rester près du corps tandis qu’il allait quérir les gendarmes ; mais celui-ci, affirme-t-il, supplia qu’on ne le laissât pas seul dans le bois ; « Pierre, dit-il, pour- rait également me tuer ».
Bignard, entendu, déclare : « Je n’ai pas tenu ce propos ; j’ai dit que j’avais peur de rester seul dans le bois près du cadavre, car quelqu’un pouvait être caché dans le voisinage et me faire un mauvais coup. »
Mis en présence de l’ingénieur, le contremaître dit avoir vu M. Cadiou arriver 8 h. 30, le 30 décembre, à l’usine, vers 11 h. et revu avec Pierre vers midi ; il vit l’ingénieur revenir seul. Me Feillard, défenseur, intervient alors : Comment pouvez-vous apporter une certitude aujourd’hui, alors que le 29 janvier, vous avez dit : « Je crois, sans pouvoir l’affirmer, que j’ai vu Cadiou le 30 décembre pour la dernière fois ? » Bignard répond : « Je suis sûr de la date, car, ce même jour, en venant à l’usine, sur la route de Landerneau, mon patron rencontra le charretier Autret, auquel il fit une observation car la bâche qui recouvrait les marchandises dont le véhicule était chargé n’était pas ajustée ».
Il est bon de se rappeler, à cet effet, la déposition du fermier Bonnefoy, disant avoir rencontré M. Cadiou au moment où faisait cette observation et affirmant que cela se passait le 29 décembre, alors qu’il se rendait à la foire de Lesneven.
Comme on le voit, les déclarations de Bignard ne peuvent pas plus être prises au sérieux que celles de la plupart des autres témoins en cette affaire.
Cet après-midi, le juge d’instruction a entendu Mme Bignard qui, pour les fêtes de Noël, s’était rendue chez sa mère à Lambézellec, d’où elle ne revint que dans les premiers jours de janvier. Son mari lui dit alors n’avoir pas vu M. Cadiou depuis le 30 décembre, et il en était ennuyé, car son contrat expirait le 1er janvier. Le 4 février, elle revenait du lavoir, vers onze heures du matin, quand elle rencontra M. Pierre qui, très pâle, courait vers la remise chercher des outils, afin de déterrer le cadavre. Cette déposition n’est retenue que parce qu’elle corrobore celle du contremaître en ce qui concerne la date du 30 décembre.
On se rappelle que, le 22 avril, Bossard déclarait à M. Bidart [Bidard] de la Noë avoir vu, le 18 janvier, affleurant au sol, la nuque de Cadiou, et qu’il n’avait pas osé en parler par crainte d’être incriminé ; on l’arrêtait aussitôt et, pour recouvrer sa liberté, il se rétracta, affirmant si bien que cette déclaration était inexacte qu’on le relâcha ; Or, nous avons recueilli un nouveau témoignage, qui établit que Bossard avait dit la vérité. En effet, le 29 janvier, alors que le cadavre de M. Cadiou n’était pas encore retrouvé, Bossard disait à un camarade de travail, Laurent : « Il y a quelque temps, je suis allé dans le bois de La Palud avec l’inspecteur Lemez à la recherche du cadavre ; je longeais le ruisseau alors que Lemez fouillait le haut du bois dans une chemin creux où nous nous sommes rejoints et où je savais que M. Cadiou avait l’habitude d’aller voir le débit du ruisseau, j’ai senti une odeur de cadavre ; si j’étais méchant pour Pierre comme il le fut pour moi, je pourrais le faire arrêter ».
Ce propos est d’autant plus intéressant qu’il a été tenu six jours avant la découverte du cadavre ; Laurent ne se trompe pas de date, car ces paroles ont été prononcées le jour où, pour la première fois, il travailla avec Bossard. D’autre part, il se rappela avec étonnement le propos quand, plus tard, M. Jean Cadiou retrouva le corps de son frère.
M. Bidart [Bidard] de la Noë confrontera demain Bossard et Laurent, ainsi que d’autres ouvriers. L.

10 mai 1914 - p. 2

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
Une confrontation

Brest, 9 mai.
(De notre correspondant particulier). – Le juge d’instruction a entendu, ce matin, M. Laurent, mécanicien à bord du Gorbea-Mendi, en présence de Bossard.
M. Laurent a déclaré que, le 29 janvier, Bossard, qui travaillait avec lui, a parlé de l’affaire Cadiou
On croit qu’il est en fuite, dit-il ; pour moi, il a été assassiné. Il y a quinze jours, je suis allé dans le bois de la Palud avec l’inspecteur Lemez, pour rechercher le corps de M. Cadiou. Dans un chemin creux, j’ai senti une odeur de cadavre et je n’ai rien dit. Si j’étais méchant pour l’ingénieur Pierre comme il l’a été pour moi… »
Bossard n’acheva pas sa phrase.
Ces propos avaient été tenus six jours avant que M. Jean Cadiou ne retrouvât son frère.
M. Laurent certifie qu’il ne se trompe pas de date, car c’était le premier jour qu’il travaillait à bord du Gorbea Mendi.
Bossard affirme qu’il a prononcé ces paroles bien après le 29 janvier.
Avant de quitter le cabinet du juge d’instruction, Bossard a tenu à donner l’emploi de son temps le 29 et le 30 décembre. Il a été reconnu exact qu’il a quitté Saint-Divy le 29, dans l’après-midi, pour se rendre à Brest, où il a repris le train le lendemain à deux heures.
Il a été remis en liberté provisoire.

De nouveaux témoignages
Cet après-midi, le juge d’instruction a entendu M. Guillemet, employé des chemins de fer armoricains à Morlaix, qui, le 1er janvier, faisant manœuvrer une machine place Thiers, vit, vers 1 h, 30 de l’après-midi, passer M. Cadiou ; il est demeuré très affirmatif.
Mme Corcuff dépose ensuite ; fille de Mme Emery [Hémery], elle assistait à l’entretien au cours duquel sa mère dit avoir rencontré dans le bois de La Palud, le 30 décembre, vers trois heures, MM. Pierre et Cadiou qui parlaient de sources. Mme Corcuff se porte garant de la fidélité des souvenirs de sa mère.
C’est encore une journée d’instruction qui demeure sans résultat.

12 mai 1914 – p. 2

LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU
Confrontation mouvementée

Brest, 11 mai.
Ce matin, l’ingénieur Pierre et M. Jean-Marie Cadiou ont été de nouveau mis en présence par M. Bidard de la Noë.
Cette confrontation a été très animée. Pierre a renouvelé ses accusations contre son ancien patron.
M. J.-M. Cadiou manifesta son indignation, mais Pierre lui conseilla de se taire : « Vous n’avez pas le droit de me démentir, dit-il, vous le complice de toutes les irrégularités commises par votre frère. »
M. J.-M. Cadiou était président du conseil d’administration de l’usine, et, d’après les dires de Pierre, « il n’assistait jamais aux séances du conseil et n’était qu’une personne interposée destinée à masquer les propriétaires réels de l’usine, qui étaient allemands ».
Pierre reparla du wagon d’Angoulême, « que M. Cadiou se fit, dit-il, payer deux fois », et déclara avoir conservé, caché dans un endroit qu’il indiqua, un copie de lettres prouvant les fraudes et la complicité d’un employé de la poudrerie, nommé P…, qui aurait touché une commission de 1.800 francs.

13 mai 1914 – p. 2 et 3

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
Confrontations et interrogatoires

Brest, 12 mai. (Par dépêche de notre correspondant.) – Une nouvelle confrontation mettait en présence hier matin, Pierre et Jean Cadiou, mais demeura sans résultat appréciable.
Il y fut question de l’affaire du wagon de coton, payé deux fois par la poudrerie d’Angoulême.
Le contremaître-porion de cet établisse- ment avait affirmé que Pierre avait reçu 1.800 francs de Cadiou, pour faciliter la fraude. Le frère de la victime, protestant, l’ingénieur dit : « Vous ne savez rien de cela, vous, car, bien que président du conseil d’administration de l’usine, vous n’y veniez jamais. Vous ne serviez d’ailleurs que pour masquer les actionnaires allemands. »
L’usinier avait détruit les papiers relatifs à l’affaire d’Angoulême, mais Pierre avait un copie-lettres qui lui permettait de prouver sa bonne foi en cette occurrence, et il a fourni des indications pour qu’on puisse le retrouver chez lui.
Vous êtes l’assassin de mon frère, dit Jean Cadiou.
Vous mentez une fois de plus, répondit l’ingénieur, et la confrontation prit fin. M. Bidard de la Noé a reçu une lettre de M. Roty, juge d’instruction à Paris, lui faisant savoir que M. Kohn, à Brest [Kohn-Abrest], directeur du Laboratoire de toxicologie, n’avait pas trouvé de sang sur les vêtements de Pierre et qu’il examinait attentivement ceux de Cadiou.
On suppose que ce dernier examen pourrait révéler quelque chose d’intéressant. Cet après-midi, Mme Pierre, qui était très souffrante depuis plus d’un mois, est venue au Palais, où M. Bidard de la Noé lui permit d’embrasser son fils et de demeurer près de lui un moment.
Le juge a entendu trois ouvriers de l’usine qui ont déclaré avoir vu Cadiou le 30 décembre.
Il espère pouvoir faire venir l’affaire aux assises de juillet, car il n’attend plus que les rapports des experts, la déposition de quelques autres ouvriers et un dernier interrogatoire de Pierre pour clore l’instruction.

14 mai 1914 – p. 2

Le Mystère DE Landerneau
UN TÉMOIGNAGE INTÉRESSANT

Brest, 13 mai. (Par dépêche de notre correspondant.) M. Bonnefoy, le fermier de Cadiou, qui fut le principal témoin à charge contre Pierre a été entendu par M. Bidard de la Noë cet après-midi.
Il avait premièrement déclaré avoir vu Cadiou et Pierre sortir ensemble de l’usine le 30 décembre vers onze heures du matin.
Puis un mois plus tard, il se rétracta. Il en a indiqué ainsi les raisons au juge : « Dans la matinée du 30 décembre, vers huit heures, je sortais de ma ferme quand je vis venir qui, après avoir heurté ses chaussures contre la borne pour en détacher la neige adhérant aux semelles, pénétra dans l’usine.
« Cinq minutes après je partais pour Landerneau avec mon cousin Louis Autret car nous allions présenter un étalon à la commission de remonte italienne.
« Nous ne sommes revenus à la Palud que vers cinq heures du soir. Je me suis donc trompé quand j’ai déclaré avoir vu ensemble l’usinier et l’ingénieur à onze heures. »
On sait que la présence de Bonnefoy à Landerneau ce jour-là est certifiée par différents témoins. Le fermier déclare encore : « On a dit qu’on avait fait pression sur moi pour troubler mes souvenirs et amener une rétractation, cela est faux ; ainsi, dans les premiers jours de mars Mme Pierre vint me voir avec Julia Juzeau, et me dit : « Est-il vrai que vous avez vu mon fils et M. Cadiou le 30 décembre ?» et comme, le croyant encore, je l’affirmais, elle me dit : « Si cela est vrai, il faut continuer à le dire, car la vérité seule fera découvrir le coupable en cette affaire. »
Bonnefoy a été confronté avec Lebos, brasseur à Landerneau, à qui il avait fait sa première déclaration au début de février.
Puis M. Bidart [Bidard] de la Noë a encore entendu quelques ouvriers dont les dépositions sont semblables à celles de leurs camarades. L.

Il n’y a plus qu’un seul accusateur

Brest, 13 mai. Devant la rétractation du fermier Bonnefoy, M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a renoncé à la confrontation du témoin avec M. Pierre. Dès lors, il ne reste plus à l’accusation que le témoignage du contremaître Bignard qui, seul parmi tout le personnel de l’usine, continue à affirmer avoir vu M. Cadiou et Pierre partir ensemble le 30 décembre, à 11 heures du matin.

15 mai 1914 – p. 2

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU

Brest, 14 mai. (Par dépêche de notre correspondant.) – On sait qu’en 1909 M. Legrand, convaincu de n’être que prête-nom de la maison Temming et Falkemann, dut céder l’usine de la Grande-Palud, à M. Cadiou, lequel lui fut présenté par le député Cloarec.
M. Cadiou constitua, avec le concours exclusif des membres de sa famille, une société qu’on soupçonnait de n’être française que d’apparence. Dans un récent interrogatoire. Pierre affirma que la société Cadiou n’avait été formée qu’en vue de masquer la nationalité des commanditaires réels.
Il est aujourd’hui démontré que Pierre a dit la vérité. Au copie de lettres à l’usine on a en effet retrouvé une correspondance du 12 novembre 1913 par laquelle Cadiou annonçait à la maison Temming l’envoi prochain d’un chèque de 163.000 fr. représentant le reliquat des capitaux engagés par cette maison dans l’usine de la Grande-Palud.
Par conséquent, l’acte du 27 décembre 1913 par lequel Cadiou était censé n’intéresser que ses parents était fictif. Cadiou devenait bien propriétaire de l’usine, mais ce n’étaient pas ses parents qu’il remboursait, c’étaient les frères Temming, en sorte que, par une singulière ironie, c’est précisément l’époque où l’usine de la Grande-Palud devenait française qu’elle fut écartée des adjudications de l’Etat comme elle l’avait été une première fois du temps de Legrand.
Par ailleurs, l’instruction traîne, le juge Bidard a entendu aujourd’hui deux anciens ouvriers de l’usine qui ne lui rien appris. Il a convoqué pour demain M. Lamballe, huissier à Landerneau, et Botéraou, dessinateur, ce dernier acheta à Pierre une tonnelle derrière laquelle l’inculpé prétend s’être abrité pour essayer son revolver de 6 millimètres. La date de cet achat serait intéressante à connaître si on ne savait depuis longtemps déjà par les livres de l’armurier Marie que Pierre fit l’emplette de son revolver en 1913. – E.

16 mai 1914 – p. 2

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU

Brest, 15 mai. (Par dépêche de notre correspondant.) Un nouveau témoin a été entendu par M. Bidard de la Noë, aujourd’hui. C’est le docteur Quedec, de Landerneau. Il a fait une intéressante déposition. Il assistait, en effet, à l’exhumation du cadavre de Cadiou, dans le bois de la Grande-Palud, et il remarqua, quand on souleva le corps, que des gouttes de sang tombèrent de la plaie que la victime portait à la gorge.
A ce sujet, on remarque que si le cadavre était enfoui depuis trente-six jours, ce phénomène ne se serait pas produit et on en conclut que Cadiou n’était pas en terré depuis si longtemps, quand on la découvrit.
Le docteur Rousseau, qui pratiqua la première autopsie, explique qu’une petite flaque sanguinolente s’était formée au-dessous de la blessure et que, retenue par la terre argileuse de la fosse, la face y baignait si bien qu’il n’est pas étonnant quand on souleva la tête, quelques gouttes de cette sérosité rougeâtre qui y avaient adhéré, s’en détachèrent. Rousseau dit avec raison que dans l’état du cadavre, lors de la découverte, il est impossible de douter qu’il fût enterré là depuis longtemps.
L’Association des anciens élèves de l’école centrale où se trouvent plusieurs amis de Pierre, convaincus de l’innocence de celui-ci, a saisi la Ligue des Droits de l’Homme de l’affaire. Des renseignements viennent d’être demandés à cet effet à la section brestoise. L.

19 mai 1914 – p. 1

L’INSTRUCTION SCANDALEUSE
Le parquet de Brest se montre d’une injustice révoltante à l’égard de Pierre

Brest, 18 mai. (Par téléphone, de notre correspondant particulier). Tout au long de l’instruction de l’affaire Cadiou, on avait pu remarquer la partialité du parquet de Brest. C’est ainsi qu’à diverses reprises ont avait tenté de dissimuler des dépositions intéressantes à Me Feillard, défenseur de Pierre. On voulait, en effet, tendre des pièges à l’inculpé et, pour cela, il était nécessaire qu’il ne fût pas averti par son avocat des faits nouveaux qui surgissaient. Me Feillard n’eut connaissance d’une importante déclaration faite par l’ouvrier Kervistin, Mme Emery [Hémery], Mme Léost, femme de ménage de M. Cadiou, et le docteur Quédec, que par la presse. Plusieurs fois il se plaignit vivement, mais ses protestations demeurèrent sans résultat.
Enfin ce matin, ayant été avisé que son client devait être interrogé mardi, Me Feillard se rendait au parquet pour prendre communication de la procédure qui, aux termes de l’article 10 de la loi du 8 décembre 1897, doit être mise à la disposition du conseil la veille de chaque interrogatoire. Or, quel ne fut pas son étonnement en apprenant que le dossier de l’affaire avait été remis hier à Me Fleys, avocat de la partie civile, en l’étude de Me Vichot, avoué de Mme Cadiou.
Me Feillard, estimant qu’il y avait là une infraction à la loi sur l’instruction, a immédiatement protesté et déclaré au juge qu’il n’assisterait pas à l’interrogatoire qui devait avoir lieu le 19 et que son client, tenu par lui au courant de l’incident, refuserait de répondre aux questions qui lui seraient posées.
En conséquence, M. Bidard de la Noë a renoncé à cet interrogatoire.
Me Feillard, que nous avons rencontré, estime que le précédent créé par le parquet de Brest revêt un certain caractère de gravité en ce qui concerne les droits de la défense, la seule garantie d’une bonne justice et l’égalité des justiciables devant la loi.
Pourquoi deux poids et deux mesures, dit-il. Tous les auteurs sont d’accord pour reconnaître que la partie civile n’a pas le droit d’exiger qu’il lui soit donné communication de la procédure au cours de l’instruction. C’est notamment l’avis de M. Albanel, juge d’instruction au tribunal de la Seine. En effet, la communication de la procédure à la partie civile peut avoir les plus sérieux inconvénients.
Nous avons tenu à connaître l’avis de Me Fleys sur cette affaire, L’avocat parisien estime, après lecture du dossier, que le renvoi devant les assises est nécessaire.

Autour d’une expertise
Un télégramme parvenu ce matin dans notre ville a fait connaître l’information d’après laquelle M. Grivollat [Grivolat], l’expert choisi pour examiner la balle trouvée dans le corps de Cadiou en même temps que le revolver semblable à celui qui fut acheté par Pierre à Landerneau, aurait déclaré que le projectile qui lui a été soumis ne pouvait pas avoir été tiré par l’arme qu’on lui avait fait parvenir. Il y avait pour cela une différence de calibre et les rayures relevées sur la balle ne correspondaient nullement à celles du canon. C’était là une déclaration du plus haut intérêt et l’émotion causée par cette nouvelle était très vive au parquet. En effet, c’était la disparition de la dernière charge qu’il avait été possible de relever contre Pierre. Aussi, sans plus tarder, Me Feillard télégraphiait à M. Grivollat [Grivolat], à Saint-Étienne Dans l’intérêt de la liberté humaine je vous supplie de faire connaître vos conclusions télégraphiquement à M. le juge d’instruction ».

Vers la fin de l’après-midi, le défenseur de l’ingénieur recevait une réponse. L’expert lui faisait savoir qu’il n’aurait déposé ses conclusions que dans une huitaine de jours seulement et qu’actuellement il convenait de n’accorder qu’un crédit très relatif aux informations erronées qui avaient été publiées.
Au même moment, M. Bidard de la Noë recevait une semblable dépêche.

20 mai 1914 – p. 2

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
On entend des témoins

Brest, 19 mai. (Par téléphone, de notre correspondant particulier). – M. Bidard de la Noë a entendu ce matin M. Rocher, industriel, qui, avec quelques associés, fonde une usine concurrente à celle de la Grande-Palud, à Daoulas.
Le témoin a rappelé que Pierre, pressenti par M. Legrand, l’un des actionnaires, avait consenti à quitter la Grande-Palud pour Daoulas, mais en raison de la tournure prise par l’affaire Cadiou, l’ingénieur croyait de son devoir de résilier le 12 janvier le contrat qu’il avait signé deux jours plus tôt. Ce fût là toute la déposition de M. Rocher.
Cette après-midi, le receveur des postes de Landerneau vint confirmer que, le 31 décembre, Mme Cadiou avait télégraphié une première fois à Pierre, vers 10 heures du matin, pour lui demander si son mari avait été longtemps à Landerneau, puis une deuxième fois, vers trois heures de l’après-midi. Ces deux télégrammes, on le sait, ne furent remis au destinataire que le lendemain.
En raison de l’incident d’hier, le juge d’instruction n’a pas voulu faire venir Pierre aujourd’hui au parquet. L’ingénieur, qui est actuellement très affaibli, a reçu la visite de sa mère. Il se plaint de n’avoir pas de siège dans la geôle du Palais de justice où il doit si fréquemment rester tout le jour. Avec calme et résignation, il attend la fin de l’instruction, mais exprime la crainte que le coupable dans cette affaire ne soit probablement jamais découvert, car, même acquitté, il se sentira toujours soupçonné. L.

21 mai 1914 – p. 2

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
Un interrogatoire de Pierre

Brest, 20 mai. (Par téléphone, de notre correspondant particulier.) L’instruction de l’affaire Cadiou touche à sa fin. M. Bidard de la Noë en a, ce matin, commencé la dernière partie, c’est-à-dire l’interrogatoire définitif de Pierre. Cette fin de combat entre l’accusation et la défense menace d’être particulièrement vive à en juger par ce qui se passa aujourd’hui.
En effet, toute la journée, le prévenu eut à subir un interrogatoire des plus serrés. Ce matin, l’ingénieur avait à s’expliquer sur la question du revolver. Il se contenta de renouveler ses précédentes déclarations, à savoir qu’il en avait fait l’acquisition chez l’armurier Marie, à Landerneau, à une date qu’il lui était impossible de préciser. Enfin, trouvant que cette arme n’offrait pas de qualités suffisantes, il résolut, dit-il, de s’en défaire, et comme un jour où, justement, il l’essayait, il reçut la visite d’un voyageur de commerce qui venait lui faire des offres de services, il consentit, sur la proposition du visiteur, à la lui céder. Mais lui était-il possible de lier con naissance avec tous ceux qui venaient le voir dans de pareilles conditions ?
Cet après-midi on s’occupa de la disparition de certains documents qui, affirme l’accusation, devaient se trouver au domicile de M. Cadiou. Pierre, le 4 janvier, vint chez son patron en compagnie de la tante de celui-ci, Mme Zaccone, de la femme de ménage, Mme Léost, et d’un ami du défunt, M. Joncourt, pour réparer le téléphone reliant son appartement à l’u- sine. Pour terminer ce travail, il revint seul le lendemain. On lui reproche d’avoir mis ce moment à pour faire disparaître un dossier intéressant qu’avait laborieusement formé M. Cadiou pour se de fendre contre ses ennemis.
L’ingénieur explique :
En août et septembre, j’avais vu mon patron mettre de côté diverses pièces commerciales qu’il portait chez lui et je suis convaincu que ces pièces n’avaient aucun intérêt. Je savais qu’après avoir réuni les correspondances relatives à l’affaire du wagon de coton payé deux fois par la poudrerie d’Angoulême, M. Cadiou les avait lui-même brûlées. Alors, que peut-on m’accuser d’avoir fait dis- paraître ? J’ai bien vu chez M. Cadiou la va lise où il enfermait ses documents commerciaux, mais je jure que je n’y ai pas touché. Comme on le voit, cet interrogatoire n’apporte aucun fait nouveau.
Mais le juge d’instruction a adressé aujourd’hui diverses commissions rogatoires parmi lesquelles il en est une qui aurait une gravité particulière. M. Bidard de la Noë, comme le défenseur, se sont bornés à nous faire savoir qu’il pourrait en résulter une nouvelle charge, et des plus sérieuses, contre Pierre, mais ils se sont refusés obstinément à nous répondre lorsque nous avons voulu obtenir des précisions. L.

23 mai 1914 – p. 3

Le Mystère de Landerneau
LE COUP DE THÉÂTRE ATTENDU NE S’EST PAS ENCORE PRODUIT

Brest, 22 mai. (Par téléphone, de notre correspondant particulier.) – La mère de Bossard, affirmait-on, possédait la montre que portait M. Cadiou lorsqu’il fut assassiné, et on concluait à un nouveau coup de théâtre.
Un vague propos avait été à ce sujet rapporté hier au juge d’instruction et le magistrat convoqua aussitôt la mère l’ancien gardien de nuit.
Mme Bossard, entendue ce matin, a fait connaître la provenance d’une montre qu’elle avait entre les mains ; elle avait été achetée par son fils, en janvier, pour la somme de vingt francs. Cette assertion a été vérifiée exacte et d’ailleurs la montre de Bossard est en argent, alors que celle de M. Cadiou était en acier.
M. Bidard de la Noë a également entendu, d’autre part, M. Marie, armurier à Landerneau. Celui-ci est venu confirmer que le revolver vendu à Pierre était semblable à celui qu’il avait fait remettre pour expertise à M. Grivolat. Mais il ne put faire connaître le nombre des rayures qui marquaient le canon de l’arme.
Dans la corbeille à papiers de M. Cadiou, à Landerneau, outre la lettre de Mme Cadiou, on a saisi une carte déchirée au dos de laquelle on lit ces mots : « Mon cher ami, je pars ce matin pour Paris… » On a également trouvé un projet de télégramme « Arriverai demain soir à Paris… » Ces papiers ne sont pas datés, mais le fait qu’ils ont été déchirés ne montre-t-il pas que M. Cadiou avait l’intention de différer son départ ?

A l’Association des centraux
M. Guilmard, procureur de la République, a reçu ce matin la lettre suivante de M. Charles Alphen, professeur au collège Chaptal, à Paris :
Paris, 19 mai. J’ai l’honneur de signaler à votre attention les faits suivants :
« 1. Il existe à l’Association amicale des anciens élèves de l’Ecole Centrale, dont les bureaux sont 5, rue de Stockholm, à Paris, des lettres écrites par M. Cadiou, relatives à son ingénieur, M. Pierre, qui est membre de cette association et a été placé par elle à l’usine de la Grande Palud :
2. Dans le courant de l’année dernière, M. Cloarec est venu en personne dans les bureaux de cette association et il y a eu une conversation relativement à l’usine de la Grande Palud.
« Veuillez agréer, etc… v Signé Ch. Alphen, professeur au collège Chaptal.
On vient d’apprendre ce qui, disait-on, constituait pour Pierre une charge des plus graves. En exécutant une commission rogatoire, on avait saisi chez M. Faucon, pharmacien à Bois-Colombes, une lettre de Pierre particulièrement intéressante. Cette lettre tendait à démontrer que l’ingénieur, qui toujours affirma avoir vendu son revolver au début de 1913, était encore en possession de cette arme en novembre dernier.
En effet, le 18 novembre 1913, il écrivait ces mots « Depuis que j’ai été victime d’un vol de 160 francs chez moi, je porte toujours mon rigolo sur moi ».
Mme Pierre explique que son fils fait certainement allusion à un vol commis chez elle en novembre dernier et qui amena la disparition de deux livrets de caisse d’épargne dont l’un appartenait à Pierre. D’ailleurs, par une lettre qui est versée au dossier, il est établi qu’elle en avait avisé son fils ; d’autre part l’ingénieur affirme qu’il plaisantait lorsqu’il écrivit la lettre en question à son ami Faucon.

24 mai 1914 – p. 3

On va mettre en liberté
L’INGÉNIEUR PIERRE

Brest, 23 mai. (Par téléphone, de notre correspondant particulier). Une nouvelle inattendue causait, aujourd’hui, la plus vive émotion dans notre ville : M. Guilmard, procureur de la République, préparait des conclusions en vue de la mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre. Tout en déclarant que cette mesure s’imposait depuis longtemps déjà, en raison de l’état de l’affaire, chacun s’étonnait du moment choisi pour prendre une pareille décision. En effet, disait-on, c’est à l’instant où le parquet découvre une charge nouvelle contre l’ingénieur qu’il croit devoir le libérer ; cela dénote bien le manque absolu de logique qui, toujours, a présidé à la direction de l’enquête.
Nous avons tenu à recueillir les diverses explications fournies pour justifier la mesure nouvelle. D’abord, en général, on croit à une intervention ministérielle. Le parquet de Brest, affirme-t-on, n’agit ainsi que parce qu’il en a reçu l’ordre formel.
M. Bidart [Bidard] de la Noë, lui, déclare qu’il n’aura pas le temps de terminer l’instruction de cette affaire pour faire comparaître Pierre devant les assises de juillet. Et brusquement, pris de compassion pour le sort de celui qu’il a fait écrouer il y a quatre mois, il déclare se refuser à prolonger de trois mois encore la prévention.
Quant au procureur de la République, c’est une autre affaire. Il a reçu, ce matin, une lettre de M. Kohnabrest [Kohn-Abrest], directeur du laboratoire de toxicologie, qui avait été chargé d’examiner les vêtements portés par Pierre le 30 décembre. L’expert lui fait savoir qu’il ne remettra son rapport au parquet de la Seine que jeudi prochain et tient déjà à l’informer qu’il n’a trouvé aucune trace de sang sur les vêtements qui lui ont été soumis.
Depuis plus d’une semaine, tout le monde savait cela, mais le procureur ne semble vouloir s’en apercevoir qu’aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, il déclare que cette lettre la décidé à faire mettre Pierre en liberté.
Par ministère d’huissier, le parquet a notifié la nouvelle à Me Vichot, avoué de la partie civile. Ce dernier a un délai de vingt-quatre heures pour faire savoir s’il fait opposition à cette décision, ce qui en- traînerait une intervention de la chambre des mises en accusation. Me Vichot, estimant que la question est trop grave pour faire connaître son avis, a déclaré qu’il allait en aviser Mme Cadiou et son avait Me Feillard, défenseur de l’ingénieur, a fait savoir à Mme Pierre qu’enfin son fils allait lui être rendu. Comme bien on pense, la malheureuse mère a accueilli cette nouvelle avec la plus vive émotion. Lorsque l’avocat fit la même communication à Pierre, celui-ci ne se départit pas de son calme habituel « Je vous remercie, Me Feillard, dit-il simplement ». Puis, comme son défenseur lui apprenait qu’il ne pouvait être libre avant lundi au plus tôt, car il fallait notifier la décision du parquet à la partie civile, il déclara tranquillement « Ah ! j’ai eu de la patience jusqu’à présent, j’en aurai bien pour quelques jours de plus. »

Le vol d’un livret
Mme Pierre a fourni aujourd’hui des explications très intéressantes sur la lettre de son fils saisie chez M. Faucon, pharmacien à Bois-Colombes. De ces renseignements, il appert que l’ingénieur, en disant qu’il avait été victime d’un vol de 160 fr. chez lui, n’avait d’autre intention que de désigner le domicile de ses parents, où on avait, en effet, dérobé un livret de caisse d’épargne de 160 francs lui appartenant. D’autre part, cette lettre est conçue en termes très libres et ne contient que des plaisanteries. Aussi, on peut admettre la déclaration faite par Pierre ce matin : « En disant, en novembre dernier, que depuis ce vol je pois toujours un « rigolo » sur moi, je n’oubliais pas que je m’adressais à un pharmacien et je faisais allusion au papier qui porte ce nom ».
L’ingénieur a encore eu à s’expliquer sur le propos tenu par lui lors de la disparition de M. Cadiou. « Il est certainement parti en Allemagne, avait-il dit, car ses affaires n’étaient pas brillantes ». Or, de la comptabilité de l’usine de la Grande-Palud, il ressort que l’exercice de 1910-1912 produisit 208.000 francs de bénéfices et celui de 1912-1913 120.000 francs. Pierre a déclaré au juge d’instruction qu’il n’était pas très au courant de l’affaire car la situation était très embrouillée. Il savait que des Allemands commanditaient l’usine et croyait sincèrement à une fugue de Cadiou. L.

26 mai 1914 – p. 1 et 3

L’Ingénieur Pierre est mis en liberté

Après avoir subi une longue et pénible détention qui n’a pas duré moins de cent neuf jours, l’ingénieur Pierre a été remis en liberté hier soir, à six heures.
L’information que notre correspondant nous a transmise par téléphone, et que nous donnons plus loin, relate en quelles circonstances émouvantes a eu lieu l’élargissement du détenu.
Voici donc terminé un des scandales judiciaires les plus criants auxquels il nous ait été donné d’assister depuis ces dernières années. Les juges nous avaient habitués pourtant à constater, maintes fois, jusqu’où pouvaient aller leur insouciance de la liberté individuelle et leur parti-pris dans l’instruction des affaires qui leur étaient confiées.
Nous avions vu u de nombreux militants arrêtés et emprisonnés sous les prétextes les plus futiles et gardés en prison durant des semaines et même des mois pour être, enfin, l’objet d’un non-lieu. Le seul bon plaisir d’un magistrat, l’entêtement opiniâtre d’un homme voulant, malgré tout, trouver un coupable ou établir la véracité d’une accusation insoutenable permettent, seuls de tels scandales.
Dans l’instruction de l’affaire Cadiou, le rôle de M. Bidard de la Noë a été jugé très sévèrement par l’opinion publique. L’attitude du procureur, M. Guilmard, n’échappe pas non plus aux justes critiques.
L’obstination étrange de ces deux magistrats, s’acharnant, à l’encontre de toute vraisemblance, à relever et même à constituer des charges accusatrices contre l’ingénieur Pierre, a provoqué l’indignation générale. Leurs méthodes particulières qui consistaient à écarter dédaigneusement les témoignages favorables à la défense ; leur extraordinaire négligence dans l’envoi aux experts des objets tels que la balle découverte dans le crâne de la victime, le couteau ou les vêtements de l’ingénieur, enfin, leurs refus successifs opposés aux demandes de mise en liberté provisoire sont tout autant de pratiques qu’on ne saurait trop blâmer.
Les opinions ou les croyances de l’inculpé n’ont pas à entrer en ligne de compte lorsqu’il s’agit d’une instruction judiciaire. Et nous sommes ici d’autant plus libres de formuler notre pensée que l’ingénieur Pierre professe des idées et des théories opposées aux nôtres. Cela nous rend en conséquence d’autant plus forts pour réclamer la fin de scandales pareils à celui que viennent de nous donner les magistrats de Brest.
Ce scandale doit être le dernier. Il faut refondre notre code d’instruction criminelle qui permet aux juges de commettre de tels abus. Il n’est plus possible de laisser à des hommes que leurs fonctions ne protègent ni contre les erreurs collectives ni contre leurs propres entraînements un pouvoir aussi exorbitant et aussi illimité
Qu’il s’agisse de délits politiques ou de délits de droit commun, un juge ne doit pas et ne peut pas avoir la possibilité d’exercer son arbitraire, de prolonger aussi longtemps qu’il lui plaît la détention d’un accusé même si les charges les plus graves pèsent sur cet homme. R. FIGEAC.

 

LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU
Comment l’ingénieur Pierre a été mis en liberté

Brest, 25 mai. (Par téléphone, de notre correspondant particulier.) – Pierre est enfin libre. A sept heures, ce soir, après avoir subi tout le jour les questions de M. Bidart [Bidard] de la Noë, qui poursuivit l’interrogatoire définitif, il reprenait place, pour la dernière fois, dans l’antique et incommode véhicule qui sert au transport les prisonniers, du Palais de Justice à la maison d’arrêt du Bouguen. Devant les grilles du Palais, une foule nombreuse s’était massée depuis les premières heures de l’après-midi, et lorsque l’ingénieur parut sur le seuil de l’édifice, tous se précipitèrent pour mieux voir.
Le Juge d’instruction, disons-nous, avait encore longuement interrogé Pierre toute la matinée. Il fut question des lettres de dénonciation adressées au ministre de la guerre. Le prévenu, une fois de plus, a reconnu en être l’auteur et a fourni des explications. Des fraudes étalent commises à l’usine de la Grande Palud et il pourrait, affirme-t-il, en fournir de nombreuses Mais il lui faudrait pour cela mettre en cause de nombreuses personnes qui en pâtiraient et il lui répugne d’employer ce moyen. » D’ailleurs, dit-il, à quoi me servirai de me faire accusateur ? Je ne suis pas poursuivi pour ces faits et n’ai pas besoin de m’y arrêter ». Cependant, comme le juge se faisait plus pressant, Pierre consentit à fournir un exemple : Un garde magasin de la poudrerie du Grand Moulin avait reçu de Cadiou une somme de 200 francs pour faire majorer un compte de fournitures,
Cet homme, dit l’ingénieur, est père de famille, et si je le désignais plus clairement, il perdrait sa situation et ne serait pas seul à en pâtir. Je savais que les matières premières qui m’étaient fournies étaient de qualité inférieure, que les livraisons ne répondaient pas toujours aux exigences du cahier des charges. J’avais appris, lors de l’affaire du wagon de coton qui fut payé deux fois par la poudrerie d’Angoulême, que le contrôle général des poudres et salpêtres allait ouvrir une enquête et je ne voulais pas être considéré comme un complice de ces agissements. En écrivant ces lettres, je n’avais pas d’autre but que de dégager ma responsabilité, de mettre à couvert mon honorabilité.
L’après-midi, le juge d’instruction interrogea sur la présence de Cadiou 31 décembre à l’usine. En dépit des nombreux témoignages recueillis et venant démontrer de façon indiscutable que ce jour-là l’usinier se rendit à la Grande-Palud, Pierre, croyant à la fidélité de ses souvenirs, s’obstine à déclarer que ce fait est inexact et que tous ces témoins se trompent.
Enfin, l’interrogatoire ayant pris vers sept heures, l’ingénieur quitta le cabinet du juge, quelque peu ému. Une anormale rougeur colorant ses joues blêmes le démontrait. En compagnie d’un individu, condamné au cours de l’audience correctionnelle de l’après-midi, il fit le voyage à la maison d’arrêt. A la porte de la prison sa mère, impatiente, l’attendait.

Les déclarations de Pierre
Quelques minutes plus tard, lorsque la formalité de la levée d’écrou fut accomplie, Pierre vint se jeter dans ses bras et l’étreignit longuement, ici encore, de nombreux curieux s’étaient réunis. Rapidement l’ingénieur prit place dans une automobile et se rendit chez son défenseur, Me Feillard. Nous l’y avons rejoint et il nous a fait la déclaration suivante :
Je remercie la presse qui, par ses investigations minutieuses, a empêché plusieurs erreurs de témoignages et m’a enfin fait rendre à la liberté après quatre mois de détention. Je suis heureux pour ma pauvre mère, qui vient de parcourir un si douloureux calvaire, pour mon cher père malade, pour tous mes parents et mes amis qui ont pu croire un instant à ma culpabilité. Il parait que mon affaire a fait couler beaucoup d’encre, Je n’ai pas encore lu un seul journal. J’emporte de mon séjour à la maison d’arrêt un souvenir reconnaissant pour mes gardiens, qui m’ont toujours traité avec beaucoup de ménagements. J’ai rencontré parmi eux, des co-prévenus beaucoup plus malheureux, de nombreux déshérités de la vie. Leur infortune m’a aidé à supporter la mienne, J’ai beaucoup réfléchi et aussi un peu travaillé. Ce fut pour moi un réconfort. Maintenant, je vais attendre près de ma mère, à Landerneau, la fin de mon cauchemar. Je vais, avec le concours de mon dévoué défenseur, Me Feillard, qui est devenu pour moi un ami, rechercher par tous les moyens en mon pouvoir la lumière avec l’espoir que la vérité éclatera un jour. Celui qui a enterré mon ancien patron sous une couche de terre aussi superficielle voulait que l’on retrouvât son cadavre par l’odeur qui devait s’en dégager un jour ou l’autre. Voilà ce qui est certain. On a dit que ce crime était un crime intellectuel. Allons donc ! que M. Jean-Marie Cadiou explique autrement que par des révélations de somnambule comment il a pu retrouver en si peu de temps le corps de son pauvre frère. Je ne veux toutefois porter mes soupçons sur personne sans avoir de preuves certaines.
Pierre, qui a eu l’autorisation de se fixer aux environs de Brest, à condition qu’il soit toujours prêt à répondre à une convocation du juge d’instruction, s’est ensuite fait conduire à Landerneau. Il devra demain se présenter encore devant M. Bidard de la Noë, car son interrogatoire définitif n’est pas terminé.

27 mai 1914 – p. 1 et 2

Le Mystère DE LANDERNEAU

Brest, 26 mai. (Par téléphone, de notre correspondant particulier.) Bossard en sait long sur l’affaire. C’est encore ce que l’on affirme avec plus de force que jamais. Il en sait long, mais, instruit par l’expérience, il ne dira plus rien.
J’étais cité comme témoin, déclare l’ancien veilleur de nuit. Lorsque j’ai voulu aider la marche de l’enquête, on a trans formé cette qualité en celle d’inculpé.
On sait, en effet, qu’il est maintenant prévenu de complicité d’assassinat et le recel de cadavre. La première inculpation le fait sourire ; son innocence sur ce point est, croit-il, parfaitement établie en fait. Mais la seconde provoque ses protestations. Recel de cadavre, c’est pour lui la chose la plus déshonorante qui puisse exister.
Ce matin, il a été de nouveau interrogé par M. Bidard de la Noë.
Connaissiez-vous, lui demanda le juge, oui ou non, avant le 4 février, jour de la découverte, l’endroit où avait été enseveli le cadavre de M. Cadiou ? Maintenez-vous vos rétractations ?
Après une longue hésitation, qui dénote une réelle envie de faire des révélations, mitigée par la crainte d’une nouvelle arrestation, Bossard répondit :
Oui, je n’avais pas dit la vérité lorsque je vous déclarai à fleur de terre que le 17 janvier j’avais vu partie postérieure de la tête de M. Cadiou,
On sent évidemment que le juge d’instruction, en faisant arrêter Bossard, a interrompu nettement des déclarations qui pouvaient être du plus haut intérêt. Et lorsqu’il lui demanda : « Pourquoi avez-vous dit que vous n’auriez causé qu’après le 15 mai ? », l’ancien veilleur de répondre.
Il fut ensuite question de l’emploi de son temps durant les journées des 29 et 30 décembre. Tous les alibis fournis par Bossard ont été scrupuleusement vérifiés et reconnus exacts. Il se trouvait à Brest ces deux jours-là.

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
Un interrogatoire de l’ingénieur

Brest, 26 mai.
(De notre correspondant particulier). Cet après-midi, Pierre fut interrogé et l’on évoqua la partie la plus intéressante de l’affaire. Le juge d’instruction rappela les faits qui motivèrent la plainte de la famille Cadiou.
Le 30 décembre au matin, Mme Léost, femme de ménage de l’usinier, voyait ce dernier quitter son logement pour Grande-Palud. Il était vêtu en cycliste. Depuis ce moment, aucun changement n’était survenu dans la disposition des objets placés dans l’appartement. Le lendemain, quand elle revint, elle constata que le pot à lait avait été rempli par le fournisseur et accroché à la poignée de la porte ; nul n’y avait touché. A l’intérieur, les vêtements de M. Cadiou étaient toujours à la même place et malgré le froid qu’il faisait alors, les pardessus étaient au portemanteau. Mme Léost s’en étonna, car son patron ne partait jamais en voyage en tenue de cycliste. Le lit n’était pas défait et tout indiquait que depuis la veille au matin M. Cadiou n’était pas revenu chez lui.
L’enquête fit découvrir qu’un charretier avait rencontré M. Cadiou entre Landerneau et la Grand’Palud le 30 au matin. Près de l’usine, où est situé son débit, Mme Quémeneur avait vu venir l’usinier, et cette arrivée avait été constatée également par le jeune pâtre Boulben et le fermier Bonnefoy. A l’usine, de très nombreux ouvriers avaient aperçu leur patron à des moments divers. Depuis ce moment, on perd sa trace.
Plusieurs personnes ont déclaré avoir rencontré M. Cadiou à Morlaix et Saint-Pol-de-Léon le 31 décembre et le 1er janvier, mais il a toujours été impossible, malgré les recherches les plus minutieuses, de savoir par quel moyen il avait gagné ces villes, où il avait mangé et couché. On dit l’avoir vu avec une bicyclette
Saint-Pol-de-Léon ; mais ses deux machines n’avaient pas quitté leur remise depuis octobre et, d’autre part, il est établi qu’aucun marchand ne lui a loué une bicyclette. M. Cadiou ne voyageait jamais sans son carnet de chèques ; or, ce carnet a été retrouvé à son domicile. Il faut se souvenir aussi que des traces de laitage furent trouvées dans l’estomac de la victime. Or, celle-ci avait absorbé du lait le 30 au matin, avant de quitter son logement.
Enfin, M. Bidard de la Noë conclut :
Votre patron n’a pas quitté Landerneau le 30 décembre. Il s’est rendu à l’usine ce jour-là, puis, en votre compagnie, dans le bois voisin où un mois plus tard on découvrait son cadavre, sous prétexte d’examiner des sources à capter. Vous l’avez conduit à cet endroit et au cours d’une discussion vous l’avez tué.
Non répond Pierre. Je ne suis allé qu’une fois dans le bois en compagnie de M. Cadiou ; c’était en octobre.
Vous l’avez abattu d’un coup de revolver, reprend le juge, et vous l’avez ensuite achevé en lui tranchant la gorge.
Non, j’ai le cœur très sensible, je n’ai jamais levé la main sur personne.
Vous avez tué M. Cadiou, car un contrat vous liait à lui.
Non, j’étais agréé à l’usine de Daoulas et ce contrat ne me gênait nullement pour y travailler car il ne s’agissait pas là d’une usine concurrente à celle de la Grande-Palud. L’usine de Daoulas, en effet, ne fera que le blanchiment du de l’étoupe. Vous aviez dénoncé votre directeur et vous deviez garder contre lui une profonde animosité.
Non, cela n’est pas vrai et la preuve c’est que le 30 décembre, le croyant parti pour Paris, je lui envoyai une lettre avec mes vœux de Nouvel-An et de plus je lui annonçais que je n’oubliais pas ses enfants pour lesquels j’avais adressé un mandat à la fabrique de fruits confits Nègre, de Grasse. Enfin, lorsque, avec plus de chaleur cette fois que de coutume, Pierre eut protesté de son innocence, l’interrogatoire fut suspendu et le prévenu put rejoindre sa mère à Landerneau.
Nous apprenons que vendredi matin, vers 9 heures, M. Bidard de la Noë se propose de procéder à une confrontation générale à la Grande-Palud. Il s’agirait même de la reconstitution d’une scène au cours de laquelle chacun des témoins serait appelé à reprendre la place qu’il occupait lorsqu’il vit M. Cadiou pour la dernière fois. L.

28 mai 1914 – p. 1

Le Mystère

Si la torture, dont beaucoup de criminalistes distingués regrettent l’abolition, existait encore, cela eût évité beaucoup d’ennuis à l’honorable M. Bidard de la Noë, et l’instruction de l’affaire Cadiou serait close depuis longtemps.
L’honorable M. Bidard de la Noë eût tout simplement appliqué à Pierre la question par le feu, par l’eau ou par les brodequins, et l’ingénieur, vaincu par la douleur, eût fait tous les aveux que l’on exigeait de lui. Heureuse époque, celle où des aveux rapides et précis soulageaient la conscience des malheureux juges chargés de l’instruction !
Mais la torture n’existe plus, et la conscience de M. Bidard n’est point soulagée. Des voix inconnues, à l’instar de celles de Jeanne Darc, lui ont affirmé, dès l’origine, la culpabilité de Pierre, et cependant celui-ci, malgré une incarcération de plus de trois mois seule torture permise aujourd’hui par la loi a eu la cruauté de persister à proclamer son innocence. Il en résulte que M. Bidard ne va point encore dormir tranquille. Qu’on nous rende tous ces bons modes d’instruction de jadis, dont Paul Grillondus nous a donné l’énumération ! Les anciennes ordonnances françaises permettaient de remettre le prévenu à la question autant de fois que le juge croyait avoir de nouveaux indices de culpabilité. Le juge pouvait même, sans indices nouveaux, renouveler les tourments jusqu’à quatre fois de suite. « Cela dépendait, nous dit M. Jules Loiseleur, dans son livre sur les Crimes et les Peines, uniquement de son appréciation, de son tempérament et, selon l’expression des vieux légistes, de sa prudence. »
Je ne connais ni le tempérament de M. Bidard de la Noë ni le degré de sa prudence. Mais, comme, en vertu de ses voix, il croyait fermement, avant même le premier interrogatoire, à la culpabilité de Pierre, celui-ci eût passé de vilains quarts d’heure. Mais il eût avoué, et le juge serait triomphant !
En fait, si la torture n’existe plus, je me demande si nos moyens d’instruction et de justice, à la douleur près, sont beaucoup plus civilisés que ceux du quinzième ou du seizième siècle.
L’ingénieur Pierre est resté plus de trois mois en prison, alors que l’on n’a pu relever contre lui le plus petit commencement de preuve. Ainsi, au vingtième siècle, un citoyen peut être arrêté et maintenu en prison par la seule raison qu’un autre citoyen, revêtu de pouvoirs spéciaux, s’est fourré spontanément ou s’est laissé fourrer dans la tête l’idée préconçue que le premier était coupable.
Le pouvoir des juges d’instruction est véritablement effrayant, d’autant plus effrayant que nul article de loi ne les rend responsables de leurs erreurs, de leurs bévues ou des abus qu’ils peuvent commettre. Quand ils ont indûment retenu un prévenu en prison pendant plus de six mois, ils ne sont même pas tenus de le saluer poliment quand ils daignent le relâcher. C’est leur victime qui doit les remercier !
Et maintenant, pour passer du sérieux a comique, voulez-vous savoir à l’aide de quels raisonnements un juge peut envoyer un accusé à la guillotine ? Des traces de laitage ont été trouvées dans l’estomac de M. Cadiou. Or, comme celui-ci avait bu du lait le 30 décembre au matin, M. Bidard de la Noë en a immédiatement conclu que M. Cadiou n’avait pu être assassiné que ce même jour.
C’est en vain que vous faites remarquer au juge d’instruction que M. Cadiou, qui a bu du lait le 30 décembre au matin, a pu en boire aussi le 31 du même mois et même le 1er ou le 2 janvier, et que, par suite, la présence du lait dans les intestins ne peut rien indiquer relativement au jour du crime. Illuminé par ses voix, M. Bidard n’en persiste pas moins à affirmer que la présence du lait est particulièrement significative. Il invoque également contra Pierre une autre histoire qui n’est pas moins abracadabrante, celle du carnet de chèques.
Ce pauvre M. Cadiou n’avait, paraît-il, pas le droit ni de boire du lait un autre jour que le 30 décembre ni de laisser son carnet de chèques chez lui. Remarquez bien que ces raisonnements absurdes ne sont pas propres au seul M. Bidard. Tous les juges d’instruction se plaisent dans ces facéties, qui suffisent souvent, tant les hommes sont peu aptes à la réflexion, à amener des condamnations.
Mais l’instruction contre Pierre fut surtout faite de ce genre de niaiseries et d’inductions puériles. Quand on veut qu’un homme soit coupable, les faits les plus ordinaires de la vie sont transformés en autant de preuves contre lui.
Et maintenant, quel est le mystère de l’affaire Cadiou ? Je ne me charge point de l’élucider. Mais il semble bien que l’on ait voulu que Pierre fût le coupable. Dès l’origine, on le désigna. En vérité, la justice touche de trop près à la politique. Il faudra modifier cela. Voilà encore une réforme qui s’impose.
MAURICE ALLARD.

29 mai 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
Les conclusions d’un expert

Brest, 28 mai, (Par téléphone, de notre correspondant particulier). M. Guilmard, procureur de la République, était soucieux ce matin et ce soir de méchante humeur. Lorsque nous nous sommes présentés à son cabinet, il venait de recevoir le rapport de M. Kohnabrest [Kohn-Abrest], directeur du laboratoire de toxicologie, et s’efforçait d’en prendre connaissance.
Il m’est absolument impossible de vous renseigner sur ce qu’il contient, déclara sans ambage le magistrat. Voici plus d’une heure que j’en ai commencé la lecture et je n’ai encore rien compris. Il me faudra le lire plusieurs fois pour me l’assimiler complètement.
Cet aveu dénote admirablement grande naïveté et l’incompréhension de celui qui fut chargé de conduire une si délicate affaire.
Nous avons pu, malgré la mauvaise grâce du procureur, prendre connaissance de ces conclusions. Les voici :
1° Il existe sur le manche et le fer de la pioche des taches de rouille mais aucune trace de sang
2° Sur le couteau saisi sur Pierre le jour de la découverte du cadavre, on ne peut trouver aucune trace de sang ;
3° Rien de suspect sur les vêtements de Pierre ;
4° Des taches de sang existent sur le col et les côtés de la chemise de M. Cadiou ainsi qu’à l’intérieur de la casquette, mais pas sur les vêtements. Comme le cadavre était enfoui dans un sol détrempé par la pluie, ajoute M. Kohnabrest [Kohn-Abrest], du sang a pu disparaître entraîné par le ruissellement des eaux, mais il est impossible d’évaluer cette quantité de sang qui, croyons-nous, fut assez faible. Il existe enfin des éraflures et des entailles dans les vêtements de M. Cadiou. Elles peuvent avoir été faites par la pioche trouvée chez l’inculpé, mais leur origine est cependant trop discutable pour que l’on puisse tirer une conclusion de leur présence.
Le chimiste brestois, à qui nous avons communiqué les conclusions de son confrère parisien, maintient intégralement les termes de son rapport.
M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a quitté Brest, ce soir, pour Paris.

30 mai 1914 – p. 3

L’INGÉNIEUR PIERRE reprend confiance et travaille ferme

Brest, 29 mai. (Par téléphone, de notre correspondant particulier.), Par suite du départ de M. Bidard de la Noë pour Paris, où l’appellent des affaires de famille, l’instruction de l’affaire Cadiou se trouve interrompue. En raison des fêtes de la Pentecôte cette interruption doit durer cinq jours. Pendant ce temps, M. Pierre se repose à Landerneau des terribles émotions qu’il a subies depuis plusieurs mois. Nous l’y avons rejoint aujourd’hui et l’avons trouvé tout souriant, comme autrefois, près de sa mère et au milieu de ses amis. II a repris confiance et se dis pose à travailler ferme pour démontrer son innocence.
Cette inculpation d’assassinat, qui pèse sur lui, après l’avoir démoralisé, le trouve maintenant tout prêt à combattre avec énergie pour se laver de l’ignominieux soupçon.
Vous avez interrogeons-nous, écrit un mémoire au sujet de cette affaire. Il paraît qu’il aurait une gravité exceptionnelle et se rait capable de soulever un nouveau scandale des poudres ?
Tout cela est exagéré, répond l’ingénieur. Ce que l’ai pu consigner dans ce rapport n’est certainement pas dépourvu d’intérêt mais n’a pas la gravité qu’on veut bien y attacher.

Étranges procédés de fabrication
On pouvait évidemment reprocher à M. Cadiou d’employer de mauvaises matières premières de n’avoir qu’un matériel défectueux et de se servir d’un personnel insuffisant. En effet, il employait surtout des linters, c’est-à-dire des déchets d’huilerie. Or, parmi ces linters, il y a plusieurs catégories, et mon patron se servait de la plus mauvaise. Il voulait gagner beaucoup d’argent afin de devenir seul propriétaire de l’usine. Or, l’emploi de cette matière sans homogénéité présentait de gros inconvénients pour la fabrication de la poudre, D’autre part, le matériel dont on se servait à la Grande-Palud était loin d’être satisfaisant. C’est ainsi qu’on devait, bien que le personnel fût des plus réduits, procéder au triage du coton à la main. Par suite, les résultats étaient loin d’être parfaits. Aussi, la poudrerie du Moulin-Blanc nous renvoya-t-elle jusqu’à trois fois le même lot pour faire recommencer le triage.
C’est surtout à partir de 1912 que les produits de l’usine devinrent mauvais. M. Cadiou avant alors besoin d’argent ne voulait employer que le personnel strictement nécessaire et repoussait toutes les propositions que je lui soumettais dans le but de perfectionner le matériel. Une fois, je dus lui faire constater qu’il n’était pas possible de réduire la main-d’œuvre et il demeura toute la journée dans les ateliers. Néanmoins, quelque temps après, je recevais une lettre m’invitant à congédier un certain nombre d’ouvriers. Comme bien l’on pense, cela n’était pas fait pour améliorer le tri du coton.
Mais demandons-nous, comment M. Cadiou pouvait-il sans amener les protestations du service des poudres livrer semblable marchandise ?
Pour faire admettre son coton, il employait des procédés frauduleux. C’est ainsi qu’à la poudrerie d’Angoulême il avait soudoyé le magasinier Porion [Paurion] et, comme celui-ci est illettré, je suis convaincu qu’il avait des complices. D’autre part, les linters ayant subi une certaine préparation, présentaient le même aspect et possédaient certaines des propriétés chimiques du bon coton. Je puis vous citer un exemple : Un jour, je me trouvais à l’usine avec le contrôleur des poudres Goas : je lui présentai du coton pourri et je fis le pari de lui donner un tout autre aspect ; mon pari fut gagné et le contrôleur fut stupéfait par le résultat obtenu. C’est de cet état de choses que profitait M. Cadiou. Il est évidemment regrettable que des faits semblables puissent se produire et l’on ne saurait trop blâmer l’insuffisance du contrôle dans les poudreries.
Et, comme nous parlons du danger de pareils agissements, Pierre s’anime :
Évidemment, le danger est grand, d’autant plus qu’ainsi on parvient à fournir la matière première la plus nuisible pour la fabrication de nos poudres. Avec une telle matière, le fulmi-coton risque fort de s’enflammer spontanément à cause des brindilles de bois qui s’y trouvent. Souvenez-vous d’un incident qui se produisit, il y a un an à peine, à la poudrerie du Moulin-Blanc : Un soir, des récipients contenant du fulmi-coton en préparation prirent feu et une panique s’ensuivit dans l’établissement. Ce phénomène n’a pas eu d’autre cause que celle que je viens de vous indiquer.
Alors, doit-on attribuer à cela les catastrophes de l’Iéna et de la Liberté ?
A cette question précise M. Pierre ne ré- pond que par un geste.
Il faudrait maintenant, dit-il, examiner tout le coton qui se trouve en magasin dans les poudreries et se débarrasser de celui qui ne présente pas toute la garantie voulue en tout cas surveiller de très près la réfrigération des soutes.
Enfin, l’ingénieur nous déclare :
Vous comprenez qu’en pareilles conditions il était pour moi, directeur technique de l’usine, impossible d’accepter une responsabilité si grande et c’est pourquoi je me suis vu contraint de dénoncer mon patron.
Lorsque nous quittons Pierre, il a un mot terrible :
Mais, vous savez, ces faits n’ont rien de nouveau. Cela s’est toujours passé ainsi dans le service des poudres.

1er juin 1914 – p. 2

LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU
Une confrontation générale

Brest, 31 mai. Le procureur de la République a reçu le rapport sur l’enquête d’Angoulême, au sujet d’un blessé qui pouvait être M. Cadiou et qui aurait été transporté à la fin de décembre en automobile à Brest. Cette enquête, qui ne reposait que sur de simples propos tenus en ville, n’a donné aucun résultat ; elle a été faite par le commissaire spécial d’Angoulême.
Le juge d’instruction procédera prochainement à une confrontation générale à la Grande-Palud, des ouvriers de l’usine et de M. Pierre.

5 juin 1914 – p. 2

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
Le rapport d’un expert

Saint-Étienne, 3 juin. A l’heure actuelle, le rapport d’expertise de M. Grivollat [Grivolat], directeur des musées et bibliothèques de Saint-Étienne, doit être entre les mains du juge d’instruction de Brest, M. Bidard de la Noë.
M. Grivollat [Grivolat], dégagé du secret professionnel, a bien voulu nous confier les conclusions de son rapport. Il ressort du travail très minutieux soumis à sa compétence que :
1° La balle qui tua M. Cadiou est bien réellement une balle de revolver velo-dog, provenant de la cartoucherie française, à Paris ;
2° Cette balle est en tous points conforme à celle vendue par l’armurier Marie, de Landerneau, à l’ingénieur Pierre, comme à celle remise par ce même armurier à l’instruction ;
3° Cette balle ne peut être confondue avec d’autres balles de fabrication analogue, et encore moins avec des balles de pistolet automatique de 6 m/m 35, qui ont un revêtement ou blindage en laiton- nickelé, alors que le blindage des cartouches de velo-dog est en cuivre rouge ;
4° Le crime a été commis à l’aide d’un revolver velo-dog, et non d’un autre genre de revolver ou de pistolet, parce que le velo-dog seul possède un barillet suffisamment long pour tirer la munition dite « velo-dog », qui mesure 33 m/m, douille et balle comprises ;
5° D’après la déclaration de M. Debouxtay, fabricant belge, fournisseur de l’armurier Marie, il résulte que ces velos-dogs sont plus ordinairement à quatre rayures, et que la concordance des quatre rayures relevées sur la balle du crime pourrait parfaitement provenir d’un velo-dog fabriqué par cet armurier, attendu que la plupart des autres fabricants français, belges ou espagnols rayent le velo-dog à cinq ou six rayures ;
6° Que la particularité du cercle signalée à l’extrémité du blindage de la balle qui tua M. Cadiou concorde parfaitement avec le même cercle relevé sur quelques-unes des balles fournies à l’instruction par l’armurier Marie, et que cet armurier a certifié conformes à celles vendues par lui à l’ingénieur Pierre en mai 1913. Ce cercle, sorte de strie circulaire, est attribué par l’expert à l’imperfection de l’outil servant à l’emboutissage du blindage.
M. Grivollat [Grivolat] a essayé d’obtenir, de la cartoucherie française, des renseignements sur cette particularité très caractéristique, à laquelle il attache une grande importance. Mais le directeur technique de cette manufacture n’a pu lui fournir aucune indication.
Telles sont, en substance, les réponses faites par l’expert aux demandes de la commission rogatoire. (L’Information).

10 juin 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
Un inventaire

Brest, 9 juin. M. Bidart [Bidard] de la Noë se rendra cet après-midi à la Grande-Palud, où il sera procédé, en présence de Me Feillard, avocat de Pierre, et de Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, à l’inventaire des papiers de l’usine.

11 juin 1914 – p. 2

LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU
L’instruction suspendue

Brest, 10 juin.
L’instruction de l’affaire Cadiou ne sera reprise que la semaine prochaine.
Les assises du Finistère étant fixées au 6 juillet, l’ingénieur Pierre ne pourra comparaître qu’à la session d’octobre, à moins que, d’ici là, il ne bénéficie d’un non-lieu.

18 juin 1914 – p. 2

Le MYSTÈRE de LANDERNEAU

On photographie à la Grande-Palud Landerneau, 17 juin. MM. Guilmard, procureur de la République ; Bidard de la Noé, juge d’instruction ; Rouquier, chef de la brigade mobile de Rennes ; Haverna, chef du service photographique de la Sûreté générale, et de Goulhezre, ingénieur des ponts et chaussées, se sont transportés ce matin à la Grande-Palud en vue de dresser un plan destiné éventuellement au jury.
Les ouvriers ont été placés aux endroits d’où ils prétendent avoir vu M. Cadiou le matin du 30 décembre.
Le fermier Bonnefoy représentait M. Cadiou. Tous ont été photographiés à plusieurs reprises.
M. Pledy, procureur général près la Cour d’appel de Rennes, arrive cet après- midi à trois heures pour assister à la suite des opérations, qui seront probablement reprises demain.
L’ingénieur Pierre et son avocat sont présents.

Un nouveau témoignage
Landerneau, 17 juin. Un nouveau témoignage s’est produit, qui vient à l’appui des déclarations de l’ingénieur Pierre. M. Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, a affirmé avoir rencontré Cadiou sur le quai Léon, le 30 décembre, vers dix heures et demie du matin.
M. Cadiou, a ajouté le témoin, avait l’air très absorbé.
M. Bonnefoy est très catégorique dans ses déclarations.

24 juin 1914 – p. 2

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
Audition d’un témoin

Brest, 23 juin.
M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a entendu M. Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, qui a confirmé avoir rencontré M. Cadiou à Landerneau le 30 décembre, à dix heures et demie du matin.

28 juin 1914 – p. 2

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
TROIS RAPPORTS D’EXPERTS

Brest, 27 juin. M. Bidart [Bidard] de la Noé a présenté, cet après-midi, à l’ingénieur Pierre, qui était assisté de son défenseur, Me Feillard, trois rapports d’experts.
Pierre, qui connaissait le sens de ces rapports depuis hier, a déclaré n’avoir aucune objection nouvelle à formuler.
Le juge a ensuite communiqué à Pierre les résultats de trois commissions rogatoires.
La première concerne M. Henry, ancien secrétaire du Laboratoire des Poudres, qui fut rayé des contrôles. C’est par des indiscrétions de M. Henry que M. Cadiou avait pu obtenir des prix maxima aux adjudications. M. Henry ne put être interrogé, car il s’est suicidé le 10 mai dernier, à Ivry, en se jetant sous un train.
La deuxième commission rogatoire vise M. Labite-Robert, président du Syndicat des ouates et cotons. Questionné sur ses rapports avec M. Cadiou, M. Labite-Robert déclara que « le directeur de la Grande-Palud était mal vu par ses collègues, à cause des bruits qui couraient sur ses accointances avec les Allemands ». II a ajouté que, le 26 décembre dernier, il avait déjeuné à Landerneau avec M. Cadiou. Au cours du repas, M. Cadiou lui exprima ses regrets d’avoir acheté toutes les actions de la Grande-Palud.
La troisième commission rogatoire concerne le président du Syndicat de la papeterie de France, qui a déclaré que, le 17 mai 1913, M. Cadiou lui avait écrit pour lui demander un ingénieur, ajoutant que celui qu’il employait était fiancé et devait le quitter, mais que, néanmoins, cet ingénieur resterait à la Grande-Palud jusqu’à ce que son remplaçant soit au courant.
La défense conclut, de ce témoignage que les rapports entre M. Cadiou et Pierre étaient excellents.

La question des revolvers
Brest, 27 juin. L’enquête judiciaire vient d’établir que l’armurier, Marie, de Landerneau, a acheté en 1909 et 1912 cinq revolvers Hammerless, système automatique de 4 et 5 rayures. Un de ces revolvers aurait été vendu à M. Pierre, un autre a été versé à l’instruction, le troisième a été vendu à un courrier de Plougastel.
On va rechercher les détenteurs des deux autres armes.

9 juillet 1914 – p. 3

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
L’ingénieur sera renvoyé devant les assises

Brest, 8 juillet. Le procureur de la République a transmis aujourd’hui à M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction, son réquisitoire définitif au sujet de l’affaire Cadiou et ses conclusions tendent à renvoyer l’ingénieur Pierre devant la Cour d’assises du Finistère.

10 juillet 1914 – p. 2

LE MYSTÈRE de LANDERNEAU
Les bases (?) de l’accusation

Brest, 9 juillet. M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a terminé aujourd’hui son ordonnance, qui renvoie l’ingénieur Pierre, accusé de l’assassinat de M. Cadiou, devant la chambre des mises en accusation.
Les déclarations des témoins qui ont vu l’ingénieur Pierre et M. Cadiou ensemble, le 30 décembre, la découverte du cadavre, près du domicile de l’ingénieur, la balle meurtrière, qui appartenait au revolver acheté par l’ingénieur Pierre, arme qui n’a pu être retrouvée ; la disparition de dossiers importants que possédait M. Cadiou, la mésintelligence entre l’ingénieur et son directeur, sont les principales bases de l’accusation.

8 juin 1919 – p. 2

L’affaire Cadiou
On mande de Rennes que l’affaire Cadiou qui, de décembre 1913 jusqu’à la guerre, fit couler tant d’encre, aura son dénouement à la session d’assises du Finistère qui se tiendra à Quimper en octobre prochain.
On sait que l’ingénieur Pierre, accusé d’avoir assassiné l’industriel Cadiou Louis, a été récemment démobilisé. Il est toujours à Paris, en liberté provisoire.

24 octobre 1919 – p. 2

Aux Assises du Finistère
L’AFFAIRE CADIOU REVIENT A JOUR

On a un peu oublié cette affaire qui, en 1914, avait passionné l’opinion publique.
Un ancien avoué de Morlaix, M. Cadiou, devenu propriétaire de l’usine de la Grande-Palud, à 3 kil. De Landerneau (usine organisée pour le traitement des cotons employés à la fabrication des poudres) disparut à la date du 30 décembre 1913. On retrouva son cadavre le 4 février suivant, et l’autopsie établit que l’industriel avait était tué à coups de revolver.
Des charges furent relevées contre l’ingénieur de l’usine, M. Pierre, qui d’après l’accusation aurait tué son patron par intérêt. Cependant ces charges ne paraissent pas avoir une bien grande consistance puisque l’inculpé Pierre fut mis en liberté, provisoire quelque temps avant la guerre, durant laquelle il fut par la suite mobilisé. Il vient de se présenter au palais de justice de Quimper. Sur sa demande, il a été écroué. Il manifeste, paraît-il, une entière confiance dans l’issue de son procès qui commencera lundi devant les assises du Finistère.

28 octobre 1919 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
Quimper, 27 octobre. La première audience du procès de l’ingénieur Pierre, accusé d’avoir assassiné M. Cadiou, s’est tenue hier.
La première partie de l’interrogatoire a porté sur l’emploi du temps de M. Cadiou, pendant la journée du 30 décembre 1913. Alors que l’accusation situe les faits à cette journée du 30, l’ingénieur Pierre prétend qu’il n’est pas à sa connaissance que son patron soit venu à l’usine le 30 ou, tout au moins, s’il y est venu, c’est sans que lui, Pierre, le sache.
L’accusé se défend énergiquement et répond avec un grand air de sincérité à l’interrogatoire serré que lui fait subir le président.

29 octobre 1919 – p. 2

L’affaire Cadiou. La deuxième audience qui s’est tenue hier, a été consacrée à l’audition des témoins. Les premiers entendus sont MM. Robert, notaire à Landerneau a Joncour, avoué à Quimper ; Jean, notaire à Brest ; Freundt, juge de paix à Landerneau.
La déposition de Mme Cadiou, de laquelle on attendait beaucoup, se résume à ceci Se trouvant sans nouvelles de son mari elle télégraphia à ses parents et eut dès ce moment l’intuition que son mari avait été assassiné.
Elle proteste contre les bruits qui coururent à son sujet ; son ménage était, dit-elle des plus unis.
L’audience, suspendue à midi, est reprise à 2 heures. On procède toujours à l’audition de témoins qui, tous, invoquent l’éloignement des faits pour justifier leur manque de précision.

30 octobre 1919 – p. 3

TRIBUNAUX
L’affaire Cadiou

La troisième audience de l’affaire Cadiou s’est ouverte hier matin. On a entendu la déposition de M. Le Coz, commissaire de la brigade mobile à Rennes, qui fut chargé des premières recherches, notamment pour établir si Cadiou avait été vu avec Pierre le 20 et le 30 décembre. Les témoignages qu’il recueillit à ce sujet furent des plus contradictoires. Ce fut lui qui recueillit des témoignages de personnes prétendant avoir vu Cadiou jusqu’au 20 janvier ; l’une d’elles lui répondit : « Sur ma conscience, j’ai vu Cadiou le 10 janvier 1914 ».
Me Henri Robert demande à M. Le Coz si, à une certaine époque, son enquête ne fut pas interrompue et s’il put continuer à travailler librement. Le témoin répondit que, jusqu’au 19 février 1914, il put travailler librement ; à cette date, il reçut l’ordre du Parquet de Brest de ne rien faire sans instructions.
Il n’avait donc plus, comme le fait remarquer la défense, ni liberté ni indépendance. Les mêmes ordres furent donnés à l’inspecteur Brisset qui fut chargé de rechercher la personne qui aurait pu acheter le revolver de Pierre.
La défense prend bonne note des termes de cette dernière déposition.
Les témoins suivants sont des ouvriers et journaliers de la Grande Palud, qui auraient vu ou n’auraient pas vu Cadiou et Pierre ensemble, le jour présumé du crime.
A l’audience de l’après-midi, on entend des témoins qui viennent affirmer avoir vu M. Cadiou dans les journées qui ont suivi celles où il avait quitté l’usine de Landerneau. Ces dépositions paraissent faire une très forte impression sur le jury. L’audience, levée à 18 heures 30, sera reprise ce matin à 9 heures.

31 octobre 1919 – p. 3

L’affaire Cadiou

Le témoin Tonnard, entendu au début de l’audience d’hier matin, a renouvelé le récit qu’il a fait dernièrement de l’assassinat de M. Cadiou par six individus, dont deux prêtres. D’accord avec la défense, la Cour a décidé de ne pas retenir cette déposition, en raison de son invraisemblance. On entend ensuite les experts, docteurs Paul et Rousseau, médecins-légistes, Kohne Abrest [Kohn-Abrest], chimiste du laboratoire de toxicologie de la préfecture de police.

La déposition du docteur Rousseau provoque un incident.
Le témoin ayant dit qu’il avait relevé sur les chaussures de la victime des fibres de coton, l’avocat général veut en déduire que Cadiou a été tué peu de temps après être serti de l’usine, ce qui infirmerait les témoignages de Morlaix. Mais, MM. Paul et Kohn-Abrest, qui examinèrent, eux aussi attentivement les chaussures, déclarent qu’ils n’ont rien vu.
M. Rivolat [Grivolat] a expertisé la balle qui a tua Cadiou et le revolver de Pierre. Il conclut que cette balle a pu être tirée par le revolver de Pierre.
M. Rouquier, chef de la brigade mobile à Rennes, fit, sur l’ordre de la Sûreté générale, opérer les premières recherches sur la disparition de Cadiou. Il lui fut donné de constater que, dans la région de Morlaix, l’opinion publique était favorable à Pierre, et que la version du suicide de Cadiou dominait. De toutes ces dépositions, M. Rouquier ne croit pas à la culpabilité de Pierre.
M. Brisset, inspecteur, lui succède. C’est lui qui, en compagnie de l’inspecteur Le Coz, a fait les premières enquêtes, après la disparition de Cadiou. L’audition des témoins est terminée.
A la reprise de l’audience, on entend l’avocat de la partie civile, qui prononce un véritable réquisitoire contre l’accusé. Une suspension d’audience a lieu, et c’est au tour de M. Cazenavette, procureur général, de prendre la parole.
Le réquisitoire se poursuivra ce matin.

1er novembre 1919 – p. 3

L’AFFAIRE CADIOU
L’ingénieur Pierre est acquitté

Quimper, 31 octobre. A l’audience du matin ; le procureur de la République Cazenavette poursuit son réquisitoire. Il entre dans le vif du débat et aborde le fait principal, le meurtre de Cadiou. Il reprend une à une les dépositions faites par les ouvriers de la Grande-Palud sur les entrevues qui eurent lieu le 30 décembre 1913 à l’usine, entre Pierre et son patron. Pour l’audience de l’après-midi, dès que les portes sont ouvertes, la foule se rue dans le Palais, et la salle d’audience est littéralement prise d’assaut. Le barrage d’ordre ne put résister à un tel flot impétueux.
Après avoir réhabilité le caractère de l’ingénieur Pierre par la lecture des déclarations de ses amis et des chefs qui l’eurent sous ses ordres, Me Henri-Robert, avec sa lumineuse et précise éloquence, s’emploie à démolir les faits relevés dans l’accusation, et c’est un jeu pour lui que d’en mettre en relief toutes les faiblesses. Le défenseur voit la main de l’Allemagne dans les causes mystérieuses du drame. « Le jour, dit-il, où Cadiou voulut se libérer de l’emprise allemande, il signa son arrêt de mort. » Et, dans une pathétique péroraison, l’avocat de la défense adjure le jury de rendre un verdict libérateur.
L’ingénieur Pierre, alors, se lève, et dit solennellement : « Je jure, devant Dieu et sur la tête de mon enfant, que je suis innocent ».
Les jurés se retirent, impénétrables. Après un quart d’heure de délibération, ils rapportent un verdict d’acquittement (11 non et 1 oui), qui est accueilli par une salve d’applaudissements (Radio)