Manchette du journal L'Intransigeant, édition de janvier 1914

L’Intransigeant est un quotidien national français, édité à Paris, qui paraît de 1880 à 1940. Au moment de l’affaire Cadiou, le titre de presse se positionne comme le premier journal du soir de droite.
Tirage 1912 : 46 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 78 articles dont 62 en première page
1919 : 3 articles dont 1 en première page

Dès les premières heures de l’affaire, le journal adopte une position clairement favorable à l’ingénieur Pierre, s’alignant ainsi sur l’analyse du Nouvelliste de Bretagne. Sa ligne éditoriale peut se résumer ainsi : le journal ne proclame pas l’innocence de Pierre, mais affirme qu’aucune preuve ne permet de soutenir sa culpabilité. Il va même jusqu’à comptabiliser quotidiennement les jours de détention de l’ingénieur.
Le 14 mai 1914, il publie une lettre de soutient à l’ingénieur Pierre par Claude Farrère (prix Goncourt 1905), qui sera d’ailleurs reproduite dans plusieurs autres titres de presse.
Après la libération de Pierre, l’intérêt du journal pour l’affaire décroît nettement.
En 1919, il ne consacrera que deux articles au procès et n’ira même pas jusqu’à annoncer le verdict.

Source : BnF Gallica

Table des matières

14 janvier 1914 – p. 2

LA DISPARITION DE M. CADIOU
Villacoublay, 13 janvier (De notre cor.) Morlaix était avisé hier que deux hommes de mauvaise mine avaient été remarqués, la veille de la disparition de M. Louis Cadiou, dans l’express Paris-Brest, et l’on se demandait si ces deux individus n’étaient pas les assassins de M. Cadiou. Après une rapide enquête, la police a abandonné cette piste.
Un inspecteur de la brigade mobile de Rennes s’est rendu aujourd’hui à Saint-Pol-de-Léon avec la photographie de M. Louis Cadiou. Il enquêtera au sujet du fameux sosie que l’on disait être le complice des assassins.
Les magistrats chargés de l’enquête commencent à éprouver un certain scepticisme à l’égard de l’hypothèse du crime.

6 février 1914 – p. 1

Les coups de théâtre d’une cause célèbre

Pourquoi, au sujet de la mort mystérieuse de M. Cadiou, directeur d’usine, on arrête son ingénieur, M. Pierre.

Brest. 5 février (De notre correspondant particulier.) Les événements se sont précipités depuis hier avec une rapidité rare, les coups de théâtre se sont succédé sans interruption. Découverte du cadavre le M. Cadiou, arrestation d’un des ingénieurs. Et ce n’est pas fini. Ajoutez à cela que l’on entoure d’un mystère impénétrable la découverte même du corps, et vous comprendrez pourquoi cette affaire passionne toute la ville.

LES RÉVÉLATIONS DE LA CARTOMANCIENNE

C’est, dit-on ici, à une cartomancienne qu’on doit d’avoir retrouvé M. Cadiou. Une amie de Mme Cadiou sa veuve avait demandé à une cartomancienne de Nancy si elle pourrait lui donner des précisions sur l’endroit où se trouvait le disparu, et a cartomancienne aurait répondu que le cadavre était enterré à quatre cents mètres du moulin, à côté d’un bouquet d’arbres.
Personne, parmi ceux qui sont un peu au courant des événements, ne croit à cette invraisemblable explication. C’est un stratagème qu’a employé Mme Cadiou pour éviter des représailles contre ceux qui ont pu désigner l’ingénieur Pierre comme coupable, et qui ont donné à Jean [Jean-Marie] Cadiou, frère de la victime, les indications nécessaires.

L’ARRESTATION DE M. PIERRE

La stupéfaction a été grande quand on a su que le jeune ingénieur M. Pierre, qui travaille à l’usine de la Grand’Palud depuis longtemps déjà, était arrêté. Il avait en effet gardé tout son sang-froid depuis l’instant où M. Jean [Jean-Marie] Cadiou avait retrouvé le cadavre, jusqu’au moment où le juge d’instruction termina son premier interrogatoire

C’est lui qui enveloppa le corps et aida à le porter. « Je n’aurais pas cru qu’il était si près du moulin, dit-il. » Cependant durant qu’on l’interrogeait, il se contredit étrangement. Et M. Jean [Jean-Marie] Cadiou l’accusa formellement d’avoir assassiné M. Cadiou pour lui succéder.
M. Cadiou, rappelons-le, a le côté gauche du cou tranché, l’artère carotide sectionnée, et il a reçu un coup violent derrière la tête.

UNE PERQUISITION

Landerneau, 5 février. Le parquet de Brest, arrivé ce matin à Landerneau, a opéré une perquisition au domicile de M. Cadiou. Le procureur de la République déclare n’y avoir fait aucune constatation intéressante.
Le parquet se rend au domicile de l’ingénieur Pierre.

CHEZ M. CADIOU

Mme Louis Cadiou, qui est actuellement à Paris, est très souffrante et depuis quelques jours a dû s’aliter. Elle a fait parvenir un télégramme à M. Jean-Marie Cadiou, son beau-frère, pour le prévenir que clouée au lit par la maladie, elle devait différer son départ pour la Grand’Palud et ne pourrait assister aux obsèques de son mari.
Une personne de l’entourage de Mme. Louis Cadiou nous a déclaré ce matin :
– Jamais Mme Cadiou n’a cru à une fugue de son mari. Elle avait le pressentiment que celui-ci avait été assassiné. M. Louis Cadiou était un homme très sérieux, incapable de disparaître aussi brusquement et de façon aussi étrange. Mme Cadiou était tellement convaincue d’un crime qu’avant-hier encore elle faisait parvenir au parquet de Brest une lettre dans laquelle elle offrait une somme de deux mille francs à la personne qui retrouverait ou aiderait à retrouver le cadavre de son mari.
« Le coup de théâtre de cette nuit ne l’a nullement surprise. L’ingénieur Pierre avait eu de vives altercations à différentes reprises avec la victime et M. Louis Cadiou avait manifesté quelque temps avant le meurtre son intention très arrêtée de se séparer de son collaborateur avec qui il ne pouvait plus s’entendre.
« Le mobile du crime serait donc la vengeance.
« Ce qui ajoute encore à la culpabilité de l’ingénieur, c’est que celui-ci savait qu’il allait être congédié. Or il voulait rester à l’usine de coton-poudre de la Grand’Palud et qui sait, peut-être remplacer M. Louis Cadiou. »
Jusqu’à présent, dans l’entourage de Mme Louis Cadiou, on croit à la culpabilité de l’ingénieur Pierre et ce d’autant plus que M. Jean-Marie Cadiou, le frère du défunt, l’accuse formellement et qu’au cours de l’enquête on a retrouvé dans un hangar une serpette appartenant à l’ingénieur et après laquelle adhéraient encore quelques cheveux.

7 février 1914 – p. 1

L’ingénieur Pierre a-t-il tué M. Cadiou

En ce moment encore l’accusation semble fragile

Landerneau, 6 février (De notre correspondant particulier). L’affaire Cadiou n’est pas close, loin de là, par l’arrestation de M. Pierre, l’ingénieur de l’usine de la Grande-Palud. Il semble au contraire que le mystère se fait plus épais, sinon autour de la mort même de M. Cadiou, du moins autour des mobiles qui la provoquèrent.
UN GESTE FATAL
Si M. Pierre a été arrêté, c’est parce qu’il fit le geste le plus banal qu’on puisse faire. C’était pendant l’exhumation. L’ingénieur fut un instant gêné dans ses mouvements par des ronces. Il sortit de sa poche un couteau de vigneron à lame recourbée et coupa la ronce. M. Menessier [Ménnessier], commissaire spécial, qui l’observait, fut étonné par cette arme terrible ; des soupçons lui vinrent à l’esprit et, quand il eut commencé d’interroger M. Pierre, ils se confirmèrent, et il ordonna son arrestation.
L’ingénieur ne fut d’ailleurs pas surpris, et c’est là qu’intervient, je crois, la question de psychologie qui n’est pas facile à résoudre chez un homme ayant l’éducation et l’intelligence du prévenu. M. Pierre est un taciturne et un inquiet. Lié par un traité de quatre ans à la maison Cadiou, il ne s’y déplaisait point, au contraire, puisqu’il avait même prolongé son engagement, mais il n’aimait pas beaucoup son directeur qui, disait-il, était bizarre de caractère et très difficile à satisfaire.
Était-il ambitieux ? Qui le pourrait dire ? Il ne se confiait à personne. Mais on peut supposer, d’après des phrases qu’il prononça : « Je m’en débarrasserai… Quand on me gêne, je sais quoi faire », qu’il avait des intentions criminelles.
Pourtant, il faut l’avouer, les preuves qu’on a contre lui ne sont pas décisives, on doit le reconnaître. La première preuve de culpabilité que l’on donne est celle- ci « L’ingénieur prétend n’avoir pas vu M. Cadiou le 30 décembre. Neuf personnes affirment l’avoir rencontré avec son directeur ce jour-là. »
La deuxième : C’est que des personnes certifient que M. Cadiou en sortant de l’usine avec M. Pierre avait sur son bras un capuchon et que M. Pierre avait insisté a pour que M. Cadiou le mit sur sa tête. C’était, dit l’accusation, pour qu’on ne reconnût pas M. Cadiou.
La troisième : M. Pierre se rendit dans la chambre du quai de Landerneau qu’occupait Cadiou le lundi qui suivit sa disparition. Pourquoi ? Pour prendre des papiers, dit l’accusation, et la preuve, c’est que personne ne l’accompagna ; il refusa même à la femme de ménage d’entrer dans la chambre avec lui.
A cette dernière présomption, l’ingénieur répond : « Ma visite en cet endroit vous étonne parce que je suis soupçonné. Autrement elle s’explique très aisément par le désir que j’avais de faire la vérité sur la disparition de M. Cadiou.
Il faut d’ailleurs remarquer que le jeune homme est très calme, qu’il se défend sans phrases et très simplement.
M. Pierre a été transféré ce matin à la prison de Brest, le juge d’instruction l’entendra cet après-midi, et peut-être sera-t-il confronté avec Mme Cadiou qui est attendue à Brest d’un moment à l’autre.

8 février 1914 – p. 1

Le mystère de Landerneau

Les charges contre M. Pierre, l’ingénieur de l’usinier mort tragiquement, semblent aujourd’hui assez fragiles

Landerneau, 7 février (de notre correspondant particulier). Dans ma dépêche d’hier, je vous faisais remarquer la fragilité des présomptions qui pèsent sur l’ingénieur Pierre, et tout ce qui peut parler en faveur de son innocence. Ce que je vous disais se trouve confirmé et par l’opinion publique qui prend nettement parti pour l’accusé, et par ce que déclarent eux-mêmes certains témoins qui cet après-midi doivent être confrontés avec l’ingénieur.

LES CONFRONTATIONS
Mme Cadiou, en effet, est arrivée à Brest, et M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, ne veut pas attendre plus longtemps avant de savoir d’elle si les relations de directeur à employé entre M. Cadiou, son mari, et M. Pierre, étaient aussi mauvaises qu’on l’a prétendu. D’autre part, et c’est là pour l’instruction un point capital, M. Bidard entendra le contre-maître Bignard. Ce dernier, en effet, prétend avoir vu M. Pierre en compagnie de M. Cadiou le 30 décembre. Il est sur ce point en contradiction absolue avec l’accusé qui jusqu’à présent a toujours déclaré qu’il a vu pour la dernière fois son directeur le 29 au soir. Et cependant, M. Bignard ajoute : « Quand j’ai vu l’ingénieur le 30, il était midi. Je l’avais vu une heure auparavant avec M. Cadiou. Or, s’il avait commis son crime, il aurait été couvert de sang. Il aurait, en effet, décapité ou presque le directeur, opération qui ne se fait point sans laisser de traces. J’ai vu M. Pierre portant les vêtements qu’il avait le jour de son arrestation. Et je n’ai pas remarqué la moindre tache suspecte. »
C’est là évidemment un témoignage de première importance et qui appuie singulièrement la thèse de ceux qui croient à l’innocence de l’accusé.

L’ATTITUDE DE M. PIERRE
L’ingénieur ne s’est pas un instant départi de son calme. Il a déjeuné et dîné hier très tranquillement, il a commandé à l’Hôtel de Brest pour jeudi un repas, comptant bien, a-t-il déclaré, être en liberté ce jour-là : « On a relevé à ma charge des coïncidences troublantes, mais pas une preuve sérieuse, et je suis certain qu’on abandonnera d’ici deux ou trois jours l’accusation. »
On a apporté ici au juge d’instruction la seule pièce à conviction que l’on possède, la pioche qu’on a trouvée dans un hangar de l’usine. Il y a des cheveux après, avait-on dit. Pierre répondit : « Je m’en suis servi pour tuer un lapin, il y a quelques jours ». C’était une explication.
La bonne de M. Cadiou affirme de son côté s’être servie de la pioche en décembre pour enfouir un chat crevé.
On a prétendu que la bonne, non avertie, avait affirmé que c’était M. Pierre qui s’était servi de cette pioche pour le chat. Et c’est une erreur. Elle a bien dit que c’était elle qui l’avait enterré.
Il n’y a donc pas dans cette déclaration, comme on l’avait raconté d’abord, de contradictions avec les dires de l’ingénieur.
D’ailleurs la pioche va être examinée, et un chimiste dira si les taches rouges qu’on y trouve sont de sang d’animal ou de sang humain.
Le mystère n’a donc pas été éclairci depuis trois jours. Mais de plus en plus le rôle de M. Pierre ne paraît pas avoir été celui qu’on lui a aussitôt prêté.

9 février 1914 – p. 1 et 2

Le drame de Landerneau reste mystérieux mais l’accusation contre l’ingénieur tient à un fil
Quel fut exactement le rôle joué par la somnambule

Landerneau, 8 février (de notre correspondant particulier). L’affaire Cadiou a fait hier un grand pas. Ce n’est point que l’on sache qui a commis le crime. Mais il semble bien que de plus en plus l’innocence de l’ingénieur apparaisse.
Dès hier, je vous signalais l’importance de la déposition de M. Bignard, le contre-maître de l’usine de la Grande-Palud. Elle établit péremptoirement la question de la date, 29 ou 30 décembre, mise à part qu’entre le moment où l’on vit M. Cadiou en compagnie de l’ingénieur et le moment où l’on rencontra l’ingénieur seul, le crime n’a pu être commis.
Quant à la date elle-même, M. Bignard n’a pas toujours été affirmatif. Il fut un temps où il ne savait pas précisément si c’était le 29 ou le 30 décembre qu’il avait vu pour la dernière fois M. Pierre. Enfin une charge, et non la moindre, a complètement disparu, c’est celle qu’on déduisait de la trouvaille de la pioche ensanglantée à laquelle adhéraient encore des cheveux.
L’outil a été examiné par un expert, M. le docteur Rousseau, médecin légiste. Il a conclu que les taches relevées sur la pioche étaient de rouille et non de sang, et que les poils étaient des poils de lapin. C’est-à-dire que les conclusions du docteur sont exactement conformes aux déclarations que fit l’ingénieur lors de son arrestation.
Je ne m’arrêterai pas à la saisie d’un rasoir dans les appartements de Pierre. La présence d’un tel instrument n’a rien d’extraordinaire chez quelqu’un. Enfin, vous avez vu que Mme Cadiou, qui n’a pas été confrontée avec M. Pierre, n’a rien dit de décisif sur les relations entre l’ingénieur et son époux.
Donc, de toutes façons, je vous confirme que si les preuves ne se précisent point d’ici quelques jours, on ne comprendra plus beaucoup ici qu’on maintienne en prison un homme contre lequel il ne reste aujourd’hui que des soupçons de charges.
Et on envisage sa libération comme prochaine dans notre ville et dans la région.

QUELQUES RAPPROCHEMENTS SINGULIERS

Par contre, je veux vous signaler la conversation que j’eus ce matin avec quelqu’un de bien informé sur toute cette histoire, et qui, par de certains points y fut même mêlé. Elle me paraît suggérer toute une hypothèse nouvelle qu’il ne convient pas de mépriser.
Avez-vous remarqué, m’a dit mon interlocuteur, qu’il y a dans cette affaire Cadiou, quelque chose de plus mystérieux encore que le crime, si c’est possible : la découverte du cadavre. Pendant un mois on a cherché partout, on n’a rien trouvé, et tout à coup, avec une sûreté stupéfiante, le frère de la victime, sans hésitation, va droit au lieu même où est enterré Cadiou.
C’est extraordinaire. Plus étrange est l’explication qu’on donne de cette découverte
« Une somnambule nous a renseigné », dit la famille. Et c’est un éclat de rire. On ne croit pas à ces révélations-là. On tente alors de se retourner. « Nous avons voulu éviter les vengeances contre les dénonciateurs. Nous avons inventé la somnambule. »
Les dénonciateurs ? Mais dans le pays de l’ingénieur, à la Grande-Palud, à Landerneau, on ne se cachait pas pour l’accuser. Sa propre bonne l’avertit qu’on le soupçonnait. Il a lui-même écrit à ses parents qu’il était soupçonné. Alors ? S’il devait y avoir eu vengeance, elle aurait pu se produire quelques jours après le crime. Et voulez-vous me dire si cette dernière explication est bonne éviter une vengeance, pourquoi la justice se transporte-t-elle à Nancy, chez Mme Camille ? Ne croyez-vous pas qu’elle voit une corrélation bizarre et qui pourrait singulièrement éclairer le drame entre la découverte du crime et les dires de la somnambule, corrélation qui n’aurait rien de surnaturelle, mais qu’aurait très bien amener on ne sait quelle intervention d’un ami, d’un proche. La police ne se dérange pas pour contrôler des phénomènes de l’au-delà. Il semble qu’elle a compris que l’accusation contre l’ingénieur est trop fragile, et qu’il faut chercher ailleurs. Elle cherche. Je n’accuse personne. Je ne soupçonne personne. Je m’intéresse à la vérité.
Cette conversation m’a paru digne de vous intéresser.
R. LERNIER.

L’affaire Cadiou semble prendre une tournure nouvelle ; on a l’impression que l’instruction bifurque. Sans doute, l’opinion publique ainsi que la presse ne sauraient être trop prudentes en leurs appréciations ; il convient en tout cas de ne pas entraver l’œuvre de la justice… Mais la justice a de son côté le devoir impérieux de ne rien faire à la légère. Il semble qu’on se soit un peu pressé d’emprisonner M. Pierre.
Ce n’est pas affaire à nous de rechercher s’il est innocent ou coupable, mais sa défense est si calme, si solide, si logique, que l’on ne peut s’empêcher d’être troublé.

11 février 1914 – p. 1

Le mystère de Landerneau n’est pas encore éclairci

Les témoignages recueillis restent contradictoires

Landerneau, 10 février (De notre correspondant particulier). Le témoignage de Brossard [Bossard] dont je vous ai signalé l’importance hier n’a pas été le seul qui ait retenu l’attention du juge. Mais en vérité, il faut le reconnaître, nous n’avançons pas.
Une seule chose paraît définitivement établie c’est que M. Cadiou et son ingénieur vivaient en mauvaise intelligence. La confirmation absolue m’en fut donnée par M. Saillot, ancien comptable à la Grande-Palud, qui m’a dit qu’à maintes reprises des discussions se sont élevées entre M. Pierre et son patron. D’autre part, on insiste beaucoup sur ce point que M. Pierre fut des premiers à raconter que M. Cadiou avait des embarras d’argent, lorsque celui-ci disparut.

PAS DE PREUVE
De tout cela pourtant il ne résulte pas un fait, pas une affirmation qui puisse être considéré comme accablant pour l’accusé. M. Bidard de la Noë a interrogé Brossard, Bignard, différentes personnes qui ont vu l’ingénieur soit le 28, soit le 29, soit le 30 décembre. Toutes se contredisent.
En sorte que l’instruction qui ne fait aucun progrès se tourne de nouveau vers l’hypothèse d’un crime commis par un tiers qu’il faut retrouver. Ce tiers est-il le personnage signalé par Brossard [Bossard]? Ce meunier qui aurait été poussé au meurtre ? On cherche sa trace.
D’ailleurs, dans notre ville on s’étonne de ce qu’on ne s’enquiert point davantage des relations de M. Cadiou avec ses proches. Il y a là une sorte de parti pris à ne pas vouloir considérer autre chose que la culpabilité de M. Pierre.
Or ce dernier reste toujours parfaitement calme. Sa mère est venue à Brest et est autorisée à lui rendre visite. Elle est, elle aussi, certaine de l’innocence de son enfant et compte bien qu’il sera prochainement en liberté provisoire.

12 février 1914 – p. 1

EN PASSANT…
Le crime imaginaire

Ne nous vantons pas trop haut de notre clairvoyance, car nous nous sommes trompés plus d’une fois. Pourtant, nos lecteurs nous rendront cette justice que, dans l’affaire Cadiou, nous avons refusé de croire à la culpabilité de l’ingénieur. Il y avait là-dedans trop de romanesque et d’invraisemblable. Il y avait le sang-froid de l’accusé, lequel, d’après le récit des témoins impartiaux, ne pouvait être simulé. Il y avait aussi une certaine histoire de cartomancienne dont la prétendue perspicacité était trop pénétrante pour être vraie.
Et pourtant la justice n’a pas eu les mêmes scrupules qu’une grande partie de la presse. Stimulée par les racontars des commères, par les accusations de journaux locaux, par la rumeur de la foule, la justice fit arrêter l’ingénieur Pierre avec une précipitation qui n’avait guère d’explication. L’inculpé ne se cachait pas. Il gardait tout son sang-froid. Il ne paraissait nullement disposé à fuir.
Aujourd’hui, il semble que l’instruction se ravise. Là où, d’accord avec la foule imbécile, elle voyait un assassinat entouré de toutes les préméditations possibles, elle incline à voir, maintenant, un suicide avec meurtre simulé. Cadiou, pour des raisons qui restent à découvrir, aurait réglé sa mise en scène et cherché à égarer les soupçons sur un tiers. Cependant, son assassin présumé attend ; il dort, il mange, il parle avec un sang-froid qui trahirait un cynisme bien invétéré, ou, ce qui est presque la même chose, une innocence sûre d’avoir son heure.
L’enquête va se poursuivre avec des tâtonnements que les dépêches locales nous traduisent fort bien. Un beau matin, le juge d’instruction, faute de preuves, s’apercevra que ses présomptions n’étaient pas bien solides. Il fera appeler l’inculpé, et avec ce ton rogue que la justice emploie vis-à-vis des honnêtes gens fourvoyés dans son engrenage, il déclarera à M. Pierre qu’il est libre, et lui conseillera de n’y pas revenir.
Inutile d’ajouter que voilà un jeune ingénieur qui est « brûlé » dans toute la Bretagne, et peut-être ailleurs. Il sera celui à qui il est arrivé quelque chose. « Vous savez bien… » Dans dix ans, on dira encore de lui : « L’homme qui a été mêlé à une affaire d’assassinat. » Car on aura oublié le nom de la victime, mais l’erreur judiciaire pèsera sur l’ancien inculpé avec son souvenir vivace.
La société ne fera rien d’ailleurs pour réparer le tort fait à un honnête homme. Car les juges sont comme les ministres ils peuvent se tromper sans dommage. Il n’y a pas de sanctions pour ces fautes privilégiées.
LEON BAILBY

Il semble bien que la justice s’est trompée une fois encore dans l’affaire de Landerneau

Landerneau, 11 février (de notre correspondant particulier). Ce n’est pas sans émotion que Mme Pierre, mère de l’inculpé, déclarait hier aux journalistes qui l’interrogeaient à Brest : « Louis n’est pas un assassin. Il a refusé de constituer un avocat, tant il est sûr qu’on reconnaîtra son innocence. »
Et comme je vous l’ai dit au début même de l’affaire, il semble bien que la justice elle-même ne continuera pas d’inquiéter plus longtemps l’ingénieur, contre lequel, répétons-le, il ne subsiste jusqu’à présent aucune preuve formelle.

QUESTIONS DE DATES
La seule chose qui puisse justifier le maintien de Pierre en prison, c’est l’éternelle histoire de la date à laquelle on le vit pour la dernière fois, avec M. Cadiou. « C’est le 29 », affirme l’inculpé. « C’est le 30 décembre », disent six témoins. Notre confrère l’Ouest-Éclair apporte sur point deux dépositions extrêmement importante. M. Marcou, qui est employé au magasin de l’usine de la Grande-Palud, et M. Morizur, qui est chef de presse également à l’usine, certifient que M. Cadiou est venu à la Grande-Palud le 30 décembre à 9 heures moins dix et qu’il en repartit quelques minutes avant neuf heures. Il sortit par une porte placée près du bureau, sans passer par les ateliers.
Et M. Pierre est arrivé à l’usine un peu après neuf heures, par conséquent il n’a pu rencontrer son patron. Un autre ouvrier a également vu arriver M. Cadiou dix minutes avant neuf heures et repartir quelques instants après son entrée.
MM. Marcou et Morizur sont très précis, beaucoup plus précis même que MM. Bonnefoy et Bignard qui tout en prétendant que Pierre vint avec M. Cadiou le 30 décembre, ne savent pas exactement à quelle heure ils le virent.
De sorte que sur le seul point de l’accusation qui ne soit pas encore complètement élucidé, les principaux témoins qui pourraient charger l’inculpé sont en contradiction absolue avec d’autres témoins dont on ne peut suspecter la bonne foi.

LE CRIME SIMULE
Il faut donc que la justice envisage d’autres hypothèses. Elle en vient peu à peu à examiner comme nous avons les premiers tenté de le faire les conditions dans lesquelles le cadavre a été trouvé.
Elles sont singulières, disons-le de nouveau. Les vêtements de M. Cadiou étaient à peine tachés de sang. Il n’y avait autour de son cadavre ni trace de lutte, ni flaque de sang. Après un mois passé dans la terre argileuse, le corps n’était pas abîmé. Tout cela paraît absolument extraordinaire à tous ceux qui ont suivi l’affaire d’un peu près.
Éliminons d’abord l’histoire de ce soi-disant débiteur fermier de la région qui aurait pâli le jour où on lui aurait demandé : « Vous êtes donc l’assassin de M. Cadiou ? » Supprimons aussi cette autre thèse d’un crime qui serait lié à un crime précédent dont on n’a jamais connu le coupable : la disparition du meunier du moulin de la Grande-Palud. Et considérons plutôt l’invraisemblable trouvaille du corps, suggérée par la somnambule, comme la suite logique d’un drame beaucoup moins surprenant que celui qu’on tenta de découvrir. Il faudrait chercher les coupables autre part que dans le personnel de l’usine. Et c’est l’exhumation, l’autopsie du corps que l’on va pratiquer, qui permettront de constater si M. Cadiou ne fut pas empoisonné avant qu’on simulât sa mort par l’égorgement. Il peut y avoir de grosses surprises.

13 février 1914 – p. 1

L’affaire mystérieuse de Landerneau

M. Cadiou était-il vivant le 3 janvier ?

Landerneau, 12 février. (De notre correspondant particulier). Je vous téléphonais le 8 février dernier qu’une personne bien informée, au cours d’une conversation, m’avait déclaré : « La découverte du cadavre reste à mes yeux beaucoup plus étrange que le crime lui-même. Pendant un mois on a cherché partout, on n’a rien trouvé et tout à coup, avec une sûreté stupéfiante, le frère de la victime va droit au lieu même où est enterré Cadiou. » Je ne pouvais pas supposer que cette réflexion trouverait aujourd’hui même une confirmation si éclatante.
L’enquête et l’exhumation du cadavre viennent de démontrer de façon absolue que M. Cadiou n’a pas été égorgé, mais qu’il fut d’abord étranglé ; puis, dans la suite, on sectionna la gorge, on fit des plaies au cou pour cacher les traces de strangulation, afin de faire croire à un assassinat en plein bois.
Des déductions qui s’imposent
Alors ?… Le mystère semble plus épais que jamais. Il convient pourtant de ne négliger rien pour l’éclaircir, et d’abord écartons la culpabilité de M. Pierre de plus en plus problématique. M. Cadiou vivait encore le 31 décembre. A 4 heures 15 de l’après-midi il prit un billet de seconde classe à Landerneau, et il s’en fut à Morlaix. M. Rault, receveur au guichet de la gare de Landerneau, l’a reconnu.
Le 1er janvier, M. Cadiou est à Morlaix, café de la Terrasse, chez M. Picquart. Il a présenté ses vœux à ce dernier ce jour-là.
Le 3 janvier, M. Cadiou devait être à Saint-Pol-de-Léon. Il a dû déjeuner à l’hôtel de l’Univers. Une institutrice, Mme Tanno, croit l’avoir reconnu. La patronne de l’hôtel, quand on lui présenta la photographie du directeur de l’usine, s’écria : « C’est bien mon client ! »
M. Cadiou n’a donc pas été assassiné en 1913, comme on l’a toujours affirmé. Il paraît nettement établi qu’il vivait encore établi encore en 1914.
Quelles conclusions tirer de là ? Aucune encore sur ce qui est de sa mort propre, mais en vérité on peut dire que M. Cadiou dut être transporté dans la fosse où on le découvrit assez peu de temps avant la découverte même.
En effet, le corps fut retrouvé en bon état, comme si le décès était tout récent. Tout cela rend absolument incompréhensible que M. Jean Cadiou ait pu aller à l’endroit où se trouvait le cadavre, avec une telle certitude. Plus incompréhensibles encore les dires de la somnambule.
Comment ont-ils su précisément, celui-là et celle-ci, que M. Cadiou, dont le corps était tout récemment placé dans sa lugubre cachette, avait été installé là ?
C’est vers cette étrange histoire que toutes les recherches de l’instruction et de la police sont tournées. C’est de là qu’il faut attendre des surprises, si prodigieuses puissent-elles paraître.
R. LERNIER.

14 février 1914 – p. 1

L’histoire tragique de Landerneau
La veuve de la victime, Mme Cadiou, croit que son mari a été assassiné
La mise ne liberté de M. Pierre semble prochaine

Landerneau, 13 février (De notre correspondant particulier). Comme je vous le téléphonais hier, toute l’affaire Cadiou est remise en train par les preuves qu’on peut considérer comme très sérieuses, de la présence de l’usinier de la Grande-Palud au commencement de janvier à Morlaix et à Saint-Pol-de-Léon.
Notre confrère l’Ouest-Éclair a recueilli à ce sujet même un nouveau témoignage dont l’importance est extrême. M. et Mme Baron, qui prirent le train le 31 décembre à Morlaix pour Lesneven, affirment avoir vu en gare de Morlaix M. Cadiou.
En conséquence nous devons nous attendre à la mise en liberté prochaine sinon immédiate de M. Pierre. La journée d’aujourd’hui est ici tout entière prise par l’examen des pistes qu’on doit abandonner ou suivre. Et il faut attendre un moment avant qu’on puisse marcher avec certitude. R. L.

UNE INTERVIEW DE Mme CADIOU
Mme Cadiou, fortement ébranlée par l’horrible drame où son mari trouva la mort, était restée étroitement calfeutrée dans son intérieur, son état de santé ne lui permettant pas de recevoir. Or ce matin, pour la première fois, Mme Cadiou a bien voulu entr’ouvrir pour nous la porte de son appartement, rue du Cherche- Midi.
Elle nous a supplié de ne pas donner dans les racontars les plus abracadabrants que l’on colporte de toutes parts. Mme Cadiou se désole de ce que les hypothèses les plus calomniatrices, les plus irréparablement blessantes ont été émises sur son honorabilité.
De taille moyenne, très blonde et pâle, l’air profondément abattu, les yeux où la douleur se mêle à l’amertume de ne pouvoir découvrir l’atroce secret, la veuve de l’ingénieur, vêtue d’un peignoir violet, nous fait entrer dans la salle à manger. Mme Cadiou évoque tristement des souvenirs :
On a dit que je vivais séparée de mon mari. Je vous en prie, monsieur, veuillez affirmer le contraire.
Mon mari est un ancien avoué et il avait accepté ses fonctions d’ingénieur à Landerneau pour augmenter ses revenus. Mais nous avons toujours été très unis tous les deux, vivant en commun dans cet appartement. Mon pauvre mari était souvent appelé au dehors pour ses affaires. Il partait, restait quelques jours absents, puis revenait. Un jour, il n’est pas revenu ; voilà tout ce qui constitue pour moi l’affreux mystère. M. Cadiou était beaucoup plus souvent ici, dans son ménage, qu’en tournée. Il était peiné chaque fois qu’il devait se séparer de moi. Il me faisait part des jalousies dont il était l’objet, des haines qu’il sentait sourdre contre lui. Cependant jamais il n’a eu l’idée qu’un malheur quelconque pourrait lui arriver.
Mais pourquoi, madame, n’habitiez- vous pas tous les deux Landerneau, puisque c’était le centre des affaires de votre mari ?
C’est uniquement à cause de l’éducation de mes deux enfants, âgés de douze et quatorze ans et qui suivent les cours d’un collège.
Connaissiez-vous les affaires de votre mari ? Étaient-elles bonnes ?
Mon mari ne me disait jamais rien du détail de ses entreprises. Cependant, quand nous étions amenés à en parler, il m’assurait toujours en être enchanté. Peu de temps avant sa mort, nous avions décidé de prendre un appartement plus luxueux que celui-ci.
Dites-moi nettement votre impression. Votre mari a été…
Assassiné. Oui, mille fois oui, assassiné. On a parlé de suicide, quelle folie. Comment voulez-vous qu’un homme qui s’est tué s’enterre tout seul ? Or, vous le savez, des témoins formels ont vu le corps de mon mari encore enfoui sous la terre. Le visage pâle de Mme Cadiou s’anime.
Mon beau-frère Jean [Jean-Marie] a juré qu’il consacrerait sa vie à éclaircir le mystère. Il a été d’ailleurs irréprochable à mon égard au cours de toutes ces circonstances malheureuses. Il m’a donné du courage et m’a promis de venger son frère. Et nous voulons espérer qu’un jour prochain la lumière se fera. Déjà on parle de faire une contre-autopsie du corps de mon mari. Mais qu’en résultera-t-il, je l’ignore.
En ce qui vous concerne, madame, vous êtes-vous faite nettement l’accusatrice de M. Pierre, l’ingénieur ? Le connaissiez-vous, personnellement ?
Oui, je l’avais vu trois fois. Permettez-moi de me taire à ce sujet, j’ai déclaré au juge d’instruction de Brest tout ce que je pensais de cet ingénieur…
Ainsi, vous avez été interrogée par le juge d’instruction à Brest.
Oui, après les obsèques de mon mari, il y a quelques jours. Le magistrat m’a longuement questionné et m’a finalement déclaré que j’étais libre de retourner à Paris.
Avez-vous été au courant, madame, des révélations faites par la somnambule de Nancy ?
Mais certainement. C’est par elle que le meurtre a été découvert.
Et vous n’avez pas cherché, vous ou votre beau-frère, à interroger de nouveau cette femme pour en savoir plus long ?
Non. Elle a contribué à la découverte du crime, c’est bien. Quant à dévoiler la personnalité des assassins, c’est une autre affaire ! Et nous, comptons sur la seule perspicacité de la justice pour aboutir à ce résultat.
Une dernière fois, monsieur, dites bien qu’à ces déclarations se borne l’étendue des choses actuellement acquises, et qu’il n’y a rien de plus, malheureusement.

15 février 1914 – p. 2

LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU

Landerneau, 14 février. (de notre correspondant particulier). M. Lescouvé ayant désigné le docteur Paul pour pratiquer l’autopsie du cadavre de M. Cadiou, le médecin légiste s’est mis à la disposition du parquet de Brest, et dès son arrivée se livrera à la funèbre opération.
Brest, 14 février. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, vient, par commission rogatoire, de charger son collègue de Quimper d’interroger M. Le Guiner, juge de paix.
Ce dernier aurait reçu d’intéressantes confidences de M. Cadiou.
Quelques jours avant sa disparition, celui-ci aurait dit à M. Le Guiner :
« Vous n’imaginez pas les luttes que j’ai dû soutenir contre mes ennemis ; mais, maintenant, je les tiens. J’ai contre eux des documents compromettants. Ils me laisseront tranquilles bientôt. »
M. Cadiou disparaissait, et son ami, se souvenant du propos tenu par lui, en informait la justice.
Les ennemis auxquels M. Cadiou faisait allusion seraient connus.
On annonce qu’une nouvelle perquisition aura lieu cet après-midi chez Mlle Julia Juzeau, la servante de l’ingénieur Pierre.
D’autres perquisitions auront lieu incessamment.
Le docteur Paul, médecin légiste, chargé de la contre-autopsie, arrivera à Morlaix mardi matin.

17 février 1914 – p. 1

Le mystère de Landerneau et la politique de clocher
C’est un parlementaire qui a, le premier soutenu la thèse de l’assassinat de M. Cadiou
Les charges contre M. Pierre ont disparu, mais il reste en prison

Landerneau, 16 février (De notre correspondant particulier). « Cette affaire Cadiou est un véritable casse-tête », a déclaré hier aux journalistes qui l’interrogeaient le procureur de la République. Et cette réponse a paru satisfaisante à tous ceux qui, depuis quinze jours, suivent les pistes les plus diverses et qui ne mènent à rien, écoutent des racontars, des bruits, qui n’apportent aucune solution.
Pourtant il me semble bien qu’à présent on puisse sinon rétablir le drame et en dévoiler les mystères, du moins le considérer avec moins d’hésitations qu’il y a huit jours et en pénétrer certains coins volontairement laissés dans l’ombre.

Et d’abord pourquoi M. Pierre n’est-il pas en liberté ? Tout ce qu’on a dit contre lui n’existe plus. Les unes après les autres les preuves de l’accusation sont tombées. Du moins tout en ne le perdant pas de vue, car c’est un témoin important pourrait-on lui ouvrir les portes de la prison.
Pourquoi ne le fait-on pas ? Et c’est là, dit l’Ouest-Éclair, que doit intervenir un personnage influent, un homme dont la situation politique est ici considérable, et dont l’opinion personnelle a de ce fait tout naturellement pesé sur la suite de l’enquête judiciaire M. Cloarec, député du Finistère, ami de M. Cadiou qui lui devait beaucoup
C’est M. Cloarec qui – continue notre confrère – présenta M. Cadiou aux industriels allemands comme étant l’homme de confiance, à eux indispensables, pour succéder à leur directeur qui avait été écarté de l’adjudication des poudres et salpêtres. M. Cloarec était l’avocat conseil de l’usine ; il était en relations continuelles avec M. Cadiou, connaissait fort bien ses affaires, ses affaires dont l’ancien avoué de Morlaix ne parlait à personne, même pas à ses proches. Il était inscrit sur les bordereaux de paiement de l’industriel pour des annuités assez fortes.
Or le premier de tous, au lendemain même de la disparition de Cadiou, M. Cloarec affirmait que son ami avait été assassiné. Il en parlait même à son concierge à Paris et le 8 janvier, en compagnie de MM. Joncourt et Cadiou, frère de la victime, le député déposait une plainte en assassinat au sujet de la mort de l’usinier. Rien ne justifiait cette plainte à cette date, reconnaissons-le. On croyait à une fugue, on supposait un suicide. Que le frère du défunt cherchât tous les moyens de savoir la vérité, rien de plus naturel, mais pourquoi cette intervention personnelle d’un tiers qui n’avait qu’à attendre l’enquête et à y apporter les renseignements qu’il pouvait avoir ?
C’est qu’en la circonstance et il suffit de connaître un peu les mœurs politiques de la province pour en être convaincu le fait que le député se dérange et dépose une plainte en assassinat, implique presque forcément qu’il faut trouver un assassin.
Le jour où le cadavre est découvert, l’assassin on va le chercher dans la personne de M. Pierre. Sous quels prétextes plausibles ? Avec quelles preuves formelles ? Au bout de combien de jours d’instruction ? Le jour même de la découverte du corps, sans aucun argument qui résiste à l’examen, sous le prétexte que la voix publique le désignait.

La voix publique, en l’affaire, c’était peut-être quelques individus dont l’opinion était faite comment, de quoi ? Qui le saura ? C’était l’extraordinaire somnambule dont il faudra bien qu’à un moment on s’occupe sérieusement.
L’instruction dure douze jours. On imagine toutes les hypothèses. On reste hypnotisé par la culpabilité de Pierre. Tout crie son innocence. On ne s’en inquiète pas. M. Cloarec croit à l’assassinat. Il ne peut y avoir qu’un assassin : c’est l’ingénieur. M. Cloarec, n’a pas changé d’opinion, lui. La justice n’en change pas non plus. A maintes reprises, je vous ai répété cette phrase que la découverte du corps était plus mystérieuse que le crime. Jamais le juge ne paraît s’en être inquiété.
Enfin je vous signale encore l’opinion du Nouvelliste de Bretagne qui éclaire d’un jour nouveau toute l’histoire. Après avoir établi que M. Cadiou était à Morlaix le 31 décembre, qu’il y était encore le 1er et le 2 janvier, notre confrère ajoute :
Sont-ce des soucis d’un ordre particulier qui éloignaient le père de famille de sa femme et de ses enfants à une date où d’habitude les hommes d’affaires les plus occupés se réunissent aux leurs pour fêter l’année nouvelle ?
Ce n’est ni pour les quelques billets de banque de son portefeuille, ni pour sa montre et encore moins pour son mouchoir de poche que M. Cadiou a été frappé.
Il a été supprimé parce qu’il était devenu gênant.
En admettant que M. Cadiou eût voulu retourner à Paris, on ne lui en laissa pas le temps. C’est à Morlaix qu’il fut supprimé.
C’est à Morlaix que la police doit surtout pousser son enquête, conclut le Nouvelliste dont les déductions sont conformes, jusqu’à présent, aux indications données par les témoins. R. LERNIER.

18 février 1914 – p. 1

Le mystère de Landerneau a-t-il des dessous politiques ?
MAIS NON ! RÉPOND M. CLOAREC
Et le député du Finistère nous donne sa version au sujet de la mort de M. Cadiou

L’affaire Cadiou reste toujours aussi mystérieuse aux yeux de ceux qui sont chargés d’en pénétrer les détours. Hier, le juge d’instruction a refusé la mise en liberté de M. Pierre ; il a en effet déclaré qu’il attendrait la contre-autopsie et un interrogatoire plus complet pour prendre une décision définitive.
Hier, nous avons donné ici-même, d’après notre confrère l’Ouest-Éclair, une version du crime qui expliquait pourquoi et comment M. Pierre avait été arrêté, pourquoi et comment le député du Finistère, M. Cloarec, était intervenu. Aujourd’hui, nous avons demandé à M. Cloarec lui-même de quelle façon il comprenait ce mystère, et voici les déclarations qu’il nous a faites :
Je voudrais, autant que possible, rester en dehors de cette affaire, pour donner le ton à ceux qui croient, pour des raisons politiques que je ne veux pas apprécier, devoir m’y mêler, précisément. Il est un fait certain, c’est que la presse du pays, ennemie de mes opinions et de celles de mon ami Cadiou, cherche à tirer parti de cette navrante histoire au profit d’une campagne électorale. On m’accuse d’avoir, le premier, accusé M. Pierre d’assassinat. Je démens formellement cette assertion, de même que je démens avoir été l’avocat-conseil appointé de l’usine de la Grand’Palud. Je tiens à déclarer de la façon la plus expresse que je n’ai jamais vu M. Pierre, l’ingénieur, et que je n’ai jamais mis les pieds à l’usine depuis l’époque où M. Legrand, prédécesseur de M. Cadiou, en était l’administrateur. Je n’ai donc jamais fait partie en aucune façon du personnel de la Grand’Palud et il m’aurait été difficile, dans de pareilles conditions, de diriger une accusation contre qui que ce contre qui que ce fût.
Je n’ai d’ailleurs, jusqu’ici, jamais été appelé à témoigner par le juge d’instruction.
J’étais simplement l’ami, et le collègue de M. Cadiou, puisque nous avons exercé ensemble pendant douze ans la profession d’avoué à Morlaix.
M. Cadiou est venu me voir bien souvent ici chez moi, de même qu’il m’arrivait, parfois, d’aller lui rendre visite chez lui. C’est ce qui explique pourquoi le 1er janvier, Mme Cadiou m’envoya un télégramme pour me prier de passer chez elle. Elle ne convoquait pas l’avocat conseil, mais le député du pays, le maire de l’endroit, l’ami, surtout, de la famille. C’est pourquoi je me rendis aussitôt chez elle. Elle me fit part de ses appréhensions. Son mari, en effet, qui lui écrivait habituellement chaque jour et qui lui avait promis d’être rentré à Paris pour les fêtes, ne lui avait donné aucun signe de vie depuis quarante-huit heures. Très alarmés de ce silence, nous télégraphiâmes au maire de Landerneau pour le prier de contrôler si les deux valises de M. Cadiou étaient dans sa chambre. Il nous fut répondu négativement. Ceci est très important, car M. Cadiou ne se séparait jamais de ses valises.
Le fait qu’elles n’étaient plus dans sa chambre pouvait faire croire que l’administrateur était parti volontairement. Or, les valises étaient bien restées à l’endroit où M. Cadiou les avaient laissées, c’est-à- dire dans sa chambre, où on les retrouva plus tard. On a donc menti, en répondant à notre télégramme. Dans quel but ? Qui a fourni le faux renseignement ?
Quoi qu’il en soit, ce n’est pas moi, mais le frère de la victime, M. Jean Cadiou, qui a déposé le 12 janvier une plainte en assassinat contre X…
Mon rôle s’est donc borné, dans cette affaire, à celui d’un ami et d’un conseiller impartial. Que veut-on y voir de plus ? Je l’ignore. Mais il faut prendre garde de ne pas se laisser égarer par les allusions tendancieuses qui émanent des gens intéressés ou non à ma fortune politique.
Que pensez-vous, monsieur le député, de l’histoire de la somnambule ?
Je ne puis que vous répéter ce que m’a dit Mme Cadiou elle-même. Sa mère, Mme Richard, a envoyé à son insu une vieille paire de gants et une cravate ayant appartenu à la victime à Mlle Guillemin qui les fit parvenir elle-même à Mme Sainpy, demeurant à Pont-à-Mousson. C’est Mme Sainley [Sainpy], ainsi qu’on l’a raconté, qui alla consulter le somnambule. Mme Sainley [Sainpy] rapporta les révélations de cette dernière dans une lettre adressée à Mme Cadiou. Mme Cadiou fit alors parvenir cette lettre à son beau-frère Jean, à Landerneau. Mais celui-ci y attacha si peu d’importance que ce n’est que plusieurs jours après qu’il vérifia les indications de la somnambule. C’est tout ce que je puis dire et Mme Cadiou elle-même n’en sait pas plus.
Que l’on cherche parmi les ennemis de M. Cadiou, que l’on demande au général, Gaudin, au ministère de la guerre, le nom des dénonciateurs de mon ancien ami, et que l’on approfondisse de ce côté-là. C’est pour moi toute la question.
Telles furent les déclarations de M. Cloarec ; nous les avons reproduites avec le même esprit d’impartialité qui nous avait amené à mettre M. Cloarec en cause. CHARLES DAVENAIS.

L’enquête à Morlaix
Morlaix, 17 février. Le docteur Paul, médecin légiste, désigné par le Parquet de la Seine, est arrivé à Morlaix et a pratiqué dans la matinée la contre-autopsie de M. Cadiou.
Les commissaires spéciaux, MM. Menessier [Ménnessier] et Paulin, sont arrivés ici, porteurs des vêtements trouvés sur le cadavre de M. Cadiou et qui ont été également soumis à l’examen du docteur Paul.
Morlaix, 17 février.
Le cadavre de M. Cadiou a été exhumé ce matin.
L’autopsie, pratiquée par le docteur Paul, a donné un résultat inattendu.
Un transport de justice va avoir lieu immédiatement.

Les résultats de l’autopsie.
Morlaix, 17 février. La nouvelle autopsie de M. Cadiou a été pratiquée ce matin par le docteur Paul en présence des Parquets de Brest et de Morlaix et s’est terminée vers onze heures.
Elle a démontré que M. Cadiou avait été tué par une balle de revolver, tirée derrière la tête.
Le praticien a trouvé la balle logée à la base du crâne.

19 février 1914 – p. 1 et 2

Le mystère de Landerneau n’est pas percé
UN REVOLVER INTROUVABLE
Tout est remis en question par la contre-autopsie et les témoignages recueillis aujourd’hui

Landerneau, 18 février (De notre correspondant particulier). Depuis hier, tout est transformé dans l’affaire Cadiou. La contre-autopsie de Morlaix a bouleversé toutes les hypothèses premières. L’usinier a été tué d’un coup de revolver. Et l’on est en droit de croire que le revolver qui servit au meurtre appartenait à M. Pierre. En somme, depuis hier, le mystère de Landerneau entre dans une troisième phase. Est-ce elle qui nous apportera la vérité ?

Le cas de l’ingénieur
Évidemment, à quoi servirait de discuter plus longtemps les premières constatations et les premiers témoignages ? l’innocence de M. Pierre n’apparaît plus aujourd’hui aussi certaine. Tout ce qui pouvait contribuer à embrouiller l’écheveau des fils du drame, la strangulation, l’égorgement, tout ce qui pouvait laisser supposer que le crime était l’œuvre de plusieurs individus, tout cela s’écroule, M. Cadiou a été tué par derrière d’une balle qui a traversé son caoutchouc, qui s’est logée à la base du crâne. La mort fut instantanée. Un homme seul a pu la provoquer par son coup de feu.
Quel est cet homme ? Première coïncidence troublante et désastreuse pour l’actuel inculpé M. Cadiou avait son capuchon sur sa tête ; c’est ce que les premiers témoins qui ont affirmé que M. Pierre et M. Cadiou s’étaient promenés ensemble le 30 décembre ont dit.
Deuxième coïncidence non moins troublante et non moins désastreuse pour l’inculpé c’est avec un revolver acheté au mois de juillet dernier par l’ingénieur que le meurtre a été accompli. Cela ne paraît pas discutable.
Troisième coïncidence enfin ; on a trouvé dans l’appartement de M. Cadiou où l’on perquisitionnait, un volume de Musset marqué à une page de Rolla sur le suicide. C’est là, disent les gens bien informés, une mise en scène truquée habilement par qui avait intérêt à faire croire au suicide.

Une bataille autour des revolvers
Nous discuterons donc ces trois points principaux éclairés plus encore cet après- midi par les interrogatoires et les perquisitions de la matinée.
Il est tout de même étrange et nous rendons hommage au travail consciencieux du docteur Paul que ce soit après douze jours d’enquête qu’on en arrive à découvrir que M. Cadiou fut tué d’un coup de revolver. Rien ne le laissait supposer quand on découvrit le corps. A la première autopsie on parla de strangulation. Maintenant on a trouvé la balle meurtrière. Constatons que chacune de ces hypothèses permit au juge d’instruction de supposer la culpabilité de l’ingénieur et que par conséquent les conclusions du docteur Paul n’impliquent pas absolument que M. Pierre tira sur M. Cadiou.
Si nous passons à la question des revolvers nous ne pouvons rien conclure. En effet, l’ingénieur avait deux revolvers. L’un de petit calibre qu’on a trouvé chez lui, l’autre, le bull-dog, l’instrument du crime, qu’il avait acheté il y a six mois et, pensait-on, destiné à Brossard [Bossard], le veilleur de nuit.
Or Brossard [Bossard] a été interrogé ce matin « Le revolver que me donna M. Pierre, dit-il, est la petite arme que vous avez trouvée chez lui. Je n’en ai jamais vu d’autres ».
Donc le revolver acheté en juillet, ce revolver dont la balle a tué l’usinier, a disparu. Et c’est un point extrêmement grave. Enfin l’histoire de Rolla n’existe pas. Le commissaire de police a déclaré avoir lui- même marqué à la page de Rolla le volume qu’on avait trouvé hier chez M. Cadiou.
Ajoutons qu’on a perquisitionné ce matin aussi chez M. Legrand, ancien maire de Landerneau, qu’on disait être un ennemi personnel de M. Cadiou et que cette perquisition ne paraît pas, jusqu’à présent, avoir donné grand résultat.
En résumé, ne nous hâtons pas de conclure. Il faut qu’on entende M. Pierre sur cet achat de revolver qu’on ne retrouve point Là est la clef principale de cette partie mystérieuse du grand mystère. R LERNIER.

A l’annonce du coup de théâtre, lorsque l’on sut que M. Cadiou avait reçu une balle de revolver, juges, policiers et journalistes se ruèrent d’un commun élan vers le bois de la Grand’Palud, vers la fosse tragique.
Quelqu’un les avait devancés : la propriétaire du champ, et elle percevait un « droit d’entrée » de dix centimes.
Cela eût fait la joie de Balzac.

20 février 1914 – p. 1 et 2

EN PLEIN MYSTÈRE
On sait quel revolver tua M. Cadiou, mais ne sait pas qui pressa la détente

Landerneau, 19 février (de notre correspondant particulier). « C’est une mauvaise journée pour M. Pierre », me disait hier un policier avec lequel je m’entretenais des différents résultats des interrogatoires. Et d’abord, sous l’accumulation des charges, j’en étais quasi convaincu. En réfléchissant bien, je ne trouve pas que cette journée ait apporté un fait précis qui puisse établir la culpabilité de l’inculpé.

Le revolver du meurtrier
Il a été établi en effet, comme je vous le téléphonais, que l’ingénieur eut en sa possession deux revolvers. L’un celui qu’on retrouva chez lui qu’il confia à Brossard son veilleur de nuit jusqu’au 17 janvier, n’a pas pu servir au meurtre de M. Cadiou. L’autre, qu’il acheta en juillet 1913 chez M. Marie, à Landerneau, que personne n’a vu (mais dont la bonne Julia Juzeaux [Juzeau] a vu les balles en la possession de l’ingénieur) qui n’a pas été retrouvé et qui seul a pu être employé pour tuer l’usinier.
Évidemment, voilà qui est grave. Mais si les dépositions de Brossard, de Julia Juzeaux [Juzeau] et de l’armurier permettent d’établir qu’une arme semblable à celle que possédait l’ingénieur a servi au crime, il ne s’ensuit pas que c’est nécessairement l’ingénieur lui-même qui a commis ce crime. Trouver l’arme criminelle, ce n’est pas trouver le criminel qui la mania.
C’est tellement vrai que M. Pierre, dans la prison de Brest, n’a manifesté aucune surprise quand son avocat Me Feillard lui eut appris qu’on avait trouvé à la contre-autopsie que M. Cadiou avait été tué d’un coup de revolver et qu’on le soupçonnait lui, Pierre, d’avoir eu le revolver criminel entre les mains « C’est bien, répondit-il à son défenseur. Je veux qu’on m’interroge le plus tôt possible. Et la petite affaire Pierre pourrait prendre bientôt des pro- portions plus considérables. »
Sans doute voulait-il dire par là qu’il s’expliquerait aussi sur les lettres de dénonciation envoyées au ministère de la guerre.
Si l’ingénieur démontre que ce revolver n’était plus en sa possession depuis le mois de novembre, s’il dit pourquoi et comment il s’en sépara, s’il apporte des dates précises et des faits probants, la justice n’aura plus qu’à s’incliner. Je dis : « Si », car je crois que c’est dans l’intention de l’inculpé de donner ce genre d’explication à M. Bidart [Bidard] de la Noë.

La somnambule
M. Bidart [Bidard] de la Noë va interroger et la somnambule et Mme Saimpy [Sainpy], qui fut l’intermédiaire entre Mme Cadiou et Mme Camille. Cet interrogatoire-là aura son importance, n’en doutez pas. Il établira de façon précise, espérons-le, à quelle suggestion a obéi la somnambule quand elle a déclaré que le corps de M. Cadiou était dissimulé près du moulin, avec les indications que l’on sait. R. LERNIER.

L’interrogatoire de l’ingénieur
Brest, 19 février. Ce que je vous lais- sais prévoir dans ma première dépêche s’est produit. L’ingénieur, interrogé ce matin par M. Bidart [Bidard] de la Noë, a déclaré qu’il n’avait plus ce revolver depuis dix mois, et qu’il l’avait acheté en 1912. Voici d’ailleurs les détails de cet interrogatoire.
A la première question : Quand avez- vous acheté ce revolver :
C’est en 1912 que je me suis rendu chez M. Marie et que je devins possesseur de ce revolver de 6 millimètres.
M. Marie prétend vous l’avoir vendu en juillet 1913.
Il se trompe d’un an.
En tous les cas, vous aviez cette arme. Qu’est-elle devenue ?
Au mois de mars 1913, un voyageur de commerce qui vint à l’usine me demanda à m’acheter cette arme. Comme j’en avais une autre et que celle-là m’était inutile, je la lui vendis.
Comment s’appelle ce voyageur ? Je n’en sais rien.
L’avez-vous revu depuis ?
Jamais. Et j’ajouterai que je ne puis vous donner sur lui aucune autre indication. Je n’ai plus entendu parler de lui. Et, d’ailleurs, je n’avais pas de raison de m’intéresser à lui davantage.
Cet après-midi, M. Bidart [Bidard] de la Noë va confronter M. Pierre et l’armurier qui nous le savons maintient son dire. M. Pierre acheta le revolver en juillet 1913.

NOS ÉCHOS
ON DIT QUE…
Pierre et Paul.
Le public s’étonne, s’indigne presque : comment, on avait pu autopsier le corps de M. Cadiou sans voir cette blessure à la nuque ! Peut-être se presse-t-on un peu d’incriminer ainsi le médecin du pays qui fit imparfaitement la première autopsie. Un policier privé et fort connu, avec qui nous nous entretenions hier de la découverte faite par le docteur Paul, nous disait qu’en règle générale la plupart des constatations médicales en matière criminelle étaient fort sujettes à caution ; il faut être spécialisé en ces sortes de recherches pour les mener à bien, et le détective nous citait l’opinion de Brouardel à ce propos :
« Être médecin-légiste, c’est une spécialité, une profession ; si l’on veut mettre fin aux erreurs, la création d’un service spécial est nécessaire. »
Les paroles du célèbre professeur retrouvent toute leur actualité. Pourquoi n’étendrait-on pas ce service à toute la France ?

21 février 1914 – p. 1

L’ASSASSINAT DE LA GRANDE-PALUD
ON RESTE EN PLEIN MYSTÈRE
Le sang-froid de l’inculpé. – On suppose que le coupable eut des complices. – On se demande quel fut le mobile du crime.

Landerneau, 20 février (De notre correspondant particulier.) – Il faut le reconnaître loyalement, la journée d’hier a été désastreuse pour M. Pierre. Ici même, où toutes les sympathies lui étaient acquises, où dès les premiers jours je vous ai dit qu’on croyait à l’innocence absolue de l’inculpé, on n’a plus le bel enthousiasme de la semaine dernière. On reconnaît que les réponses de l’ingénieur sont mauvaises, qu’elles n’ont aucune valeur, qu’elles sont trop précises, trop pleines de petits détails pour être vraies.
L’attitude de l’inculpé reste pourtant extraordinaire. Pas la moindre émotion, pas le moindre trouble, un sang-froid qui ne se dément jamais, qui se manifeste dans tous les gestes, dans toutes les paroles, qui sont d’un homme dont on ne peut soupçonner l’inquiétude.
L’inculpé a maigri. Il porte presque toute sa barbe. Derrière le lorgnon, les yeux sont vifs et rieurs même par instant. La voix reste bien posée, sans aucun tremblement, et quand on demande à l’ingénieur : « Avez-vous toujours confiance ? » il répond : « Mais oui. Mon innocence éclatera, elle est indiscutable. »
D’ailleurs, devant le juge d’instruction, il a su être clair et donner l’impression d’un individu qui n’a aucune difficulté à s’expliquer. M. Bidart [Bidard] de la Noë fut net. Il posa les questions les plus précises, les plus troublantes aussi. A aucun moment l’inculpé ne réfléchit. Tout ce qu’il raconta sur l’achat du revolver en 1912, sur la vente de l’arme en 1913, sur le personnage qui la lui acheta, paraissait naturel.

L’ACCUSATION SE RESSERRE
Cependant, il n’y a plus à essayer de se réfugier dans les phrases vagues. Pierre ne peut plus s’évader du dilemme où on va l’enfermer : M. Cadiou a été tué le 30 décembre 1913 par un individu porteur d’un revolver de 6 millimètres. Une seule personne a possédé une telle arme, c’est M. Pierre. Donc, à moins d’explications définitives, c’est l’ingénieur qui a tué M. Cadiou.
Je vois bien des choses qui peuvent militer en faveur de l’inculpé, au premier abord.
Le fait de la vente du revolver à un inconnu n’a rien d’absolument invraisemblable. Il ne paraît bizarre que parce que l’ingénieur est soupçonné. Ensuite il reste à vérifier si les différents passages de M. Cadiou à Landerneau et à Morlaix affirmés par des témoins dignes de foi sont exacts ou inventés.
Enfin, il faudrait qu’on pût établir sérieusement le mobile du crime. Et cela pourrait entraîner la justice à dévoiler d’extraordinaires histoires. On dit déjà que trois personnes auraient eu intérêt à faire disparaître l’usinier de la Grande-Palud, et l’on sait quels dessous scandaleux pourraient tout à coup être mis en lumière si l’ingénieur se décidait à parler. Ce qu’il fera peut-être.
D’autre part, deux points élucidés hier accablent l’inculpé sans qu’on puisse prévoir comment il pourra rejeter le fardeau de cette double accusation. L’achat du revolver inscrit sur le livre de l’armurier de Landerneau en mai dernier certifié comme étant de cette époque par Mlle Marie, fille du négociant qui pour cette affirmation a un repaire sur la mort de sa mère.
Le témoignage de Julia Juzeaux [Juzeau], qui se souvenait fort bien que son maître acheta, le revolver au mois de mai 1913.
Mais cette « servante au grand cœur » aujourd’hui prétend ne plus rien savoir et je m’étonne avec tous ceux qui suivent de près l’instruction qu’elle n’ait pas été interrogée davantage, qu’on ne l’ait pas « cuisinée » avec plus d’insistance.
Et enfin étonnons-nous encore que l’on ne nous ait pas éclairé davantage sur les dénonciations qui sont parvenues au ministère de la guerre et qui établirait certainement sinon des complicités du moins des relations entre l’auteur du crime et du cri ceux qui ont pu l’y pousser.
Voilà donc le mystère sur le point d’être éclairci. Un coup de théâtre peut survenir. « L’arrivée du voyageur qui acheta le revolver », dit Me Feillard. Cela nous étonnerait beaucoup. Mais enfin cette affaire nous a déjà ménagé tant de surprises. R. LERNIER.

Quelques mots surs…
LES FUTURES ERREURS JUDICIAIRES
Chacun sait que le progrès marche. Il marche même à toute vitesse… comme les autobus, et comme les autobus aussi, parfois au détriment des pauvres fourmis humaines. Rien qu’un petit tableau parallèle des perfectionnements de la chimie alimentaire et des détériorations de nos estomacs serait à ce sujet particulièrement suggestif.
Mais ceci n’est rien. L’estomac, ça se soigne encore. Ce qui est plus grave moins que le docteur Carel ne trouve quelque greffe spéciale c’est la tête. J’entends la tête, lorsque l’appareil très perfectionné lui aussi, de M. Deibler l’a proprement détachée du tronc.
Or chacun sait qu’il suffit d’un arrêt de cour pour que se pratique la petite opération. Sur quoi se base-t-elle généralement notre pauvre justice humaine ? Sur les expertises, contre-expertises, autopsies et contre-autopsies. Voyez l’affaire du malheureux M. Cadiou.
Elle n’est pas déjà si claire, l’affaire Cadiou ! Mais supposez maintenant réalisé le « progrès » tant réclamé par d’aucuns, au nom de la toute puissante hygiène, j’entends l’incinération obligatoire. On ne l’eut même plus retrouvée, fondue parmi les cendres, la petite balle révélatrice. Alors
Et qu’est le revolver à côté de l’habituel poison ? En vérité, quelle belle moisson d’erreurs judiciaires ferait lever pareil progrès !
Je ne sais pas si semblable loi viendra jamais en discussion, mais quel beau discours alors pour un député-avocat.
Rien que pour le faire, je proposerais la loi, si j’avais l’heur d’être de nos honorables. Mais voilà, je ne suis pas député. Sunt lacrimae rerum !… L’INGÉNU.

22 février 1914 – p. 1

LA SANGLANTE ÉNIGME DE LA GRANDE-PALUD
L’interrogatoire de la somnambule va-t-il fournir la clé du mystère ?
Les derniers efforts de l’instruction

Landerneau, 21 février (de notre correspondant particulier). L’opinion publique, il y a deux jours encore si favorable à M. Pierre, est aujourd’hui complètement retournée. Et tout Landerneau est maintenant persuadé qu’il est coupable. Mais, avec ce besoin de romanesque qu’ont les gens, ils imaginent une sorte de complot extraordinaire tramé contre M. Cadiou et dont l’ingénieur aurait exécuté le plan conçu.

LES RIVAUX DE L’USINIER
Il est certain que M. Cadiou avait des ennemis. Il a été fort malmené au moment où il fut mis à la tête de l’usine de la Grande-Palud. On fabriquait là selon des procédés très supérieurs à ceux employés chez nous, des cotons-poudres très appréciés, et la maison était très prospère, si prospère même qu’elle suscita des jalousies, des dénonciations, dont il semble indéniable que l’ingénieur fut l’auteur.

Mais cela suffit-il à donner une raison, un mobile au crime ? On a dit : Pierre a des sentiments de bon terrien, aimait sa servante Julia Juzeaux [Juzeau] jusqu’au point de la vouloir épouser. Il devrait donc être au désespoir de quitter ce coin du Finistère ou tout le retenait.
C’est là un motif très fragile et qui n’expliquerait point la longue préparation d’un meurtre qui, à n’en pas douter, fut prémédité, exécuté par un homme sûr de lui et certain de n’être trahi par aucune faiblesse ni aucun détail.
Reste donc l’hypothèse d’une vengeance dont l’ingénieur aurait été l’instrument. Là encore, bien des objections s’élèvent. Pierre était un garçon très intelligent, très capable, possédant le secret d’une fabrication, pouvant donc trouver d’une part et un emploi de ses capacités et, d’autre part, la vente du secret, pouvant même au besoin servir à monter une usine avec des capitaux qu’on lui eut aisément confiés.
Enfin il convient de ne pas exagérer les mauvaises relations entre l’ingénieur et M Cadiou. Certes les deux hommes ne s’aimaient pas, mais dans la correspondance saisie à l’usine de la Grande-Palud, notons qu’on a trouvé une lettre de Mme Cadiou fort élogieuse pour M. Pierre qui, disait-elle, est un garçon sérieux et sûr.
Donc, jusqu’à présent, le mystère des complicités et des mobiles reste entier.

LE REVOLVER ET LA SOMNAMBULE
Subsiste entier aussi le mystère du revolver. La police spéciale de Brest a passé la journée d’hier et sa matinée d’aujourd’hui à chercher l’arme du meurtre. Elle n’a rien trouvé ; MM. Menessier [Ménnessier] et Lemez ne désespèrent point pourtant encore d’arriver à un résultat.
Enfin le mystère de la somnambule doit être élucidé cet après-midi. Et ce n’est pas le moindre. Hier, M. Jean-Marie Cadiou, interrogé par M. Bidart [Bidard] de la Noë, a dit en substance que Mme Cadiou, sa belle-sœur lui avait communiqué la lettre de Mme Saimpy [Sainpy] où étaient inscrites les paroles de Mme Camille. C’est d’après ces renseignements qu’il s’est mis à la recherche du cadavre. Il ne sait rien de plus.
Ceci ne supprime pas ce que je vous ai toujours dit que la découverte du cadavre restait le centre même de cette affaire. Il me paraît impossible, si l’interrogatoire est bien mené, qu’on ne sache pas comment la somnambule put donner des précisions, qui lui fournit les indications si étonnamment justes sur le lieu de l’enfouissement du corps et sur la scène du meurtre elle-même. C’est par là peut-être que les complicités, s’il y en a, seront dévoilées.
La justice a maintenant, d’ailleurs, complètement abandonné toute autre piste que celle de la mort de M. Cadiou le 30 décembre à Landerneau. Il semble démontré que le passage de M. Cadiou à Morlaix a été signalé par des personnes de très bonne foi, mais qui furent induites en erreur, soit par des renseignements inexacts, soit exacts, soit par des propos hâtifs.
Par conséquent l’enquête est maintenant bien limitée, bien resserrée : elle ne peut plus s’écarter de la bonne voie. R. LERNIER.

23 février 1914 – p. 1

UNE CAUSE CÉLÈBRE A SURPRISES
L’instruction de l’affaire Cadiou n’avance pas
La somnambule, malheureusement, n’a pas de mémoire. Y eut-il complot pour faire disparaître l’usinier. – L’ingénieur va se défendre.

Landerneau, 22 février (de notre correspondant particulier). La journée d’hier devait, pouvait être décisive. Elle n’a donné aucun résultat, elle remet tout en question. Bien plus, l’accusation a perdu du terrain, il faut le dire, puisque des faits nouveaux se sont produits, entre autres un vol de documents au greffe du Parquet. C’est de la somnambule qui au début de février affirma que « M. Cadiou avait été assassiné par un homme barbu de 30 à 35 ans aidé d’un individu plus petit », et qui précisait que « le corps avait été enfoui à droite du moulin, au pied d’un talus près d’un bouquet d’arbres et recouvert d’un peu de terre » qu’on pouvait at- tendre l’explication du crime.
Or, Mme Camille ne se souvient plus de rien. Elle qui, au lendemain même de ses déclarations sensationnelles, raconta ce qui s’était passé dans son cabinet, prétend aujourd’hui tout ignorer. Plongée dans l’hypnose sur la demande de Mme Saimpy [Sainpy], elle sait qu’elle parla, mais ne sait pas ce qu’elle dit.
Et quand on l’a confrontée avec Mme Saimpy [Sainpy], cette dernière donna sur le réveil de la voyante des détails en absolue contradiction avec ceux de Mme Camille.
Cette confrontation fut-elle poussée avec la vigueur nécessaire, l’interrogatoire lui- même fut-il suffisamment précis ? Nous voulons le croire. Mais jusqu’à plus ample informé, nous maintenons ce que nous avons toujours répété, que l’histoire de la somnambule n’est pas claire, et que tant qu’elle restera aussi mystérieuse, l’instruction n’aura pas fait un progrès.
Il demeure quasi certain et c’est, nous le savons, le raisonnement de la justice que la somnambule ou ceux qui l’approchèrent ont dû posséder des renseignements, renseignements donnés par une lettre anonyme peut-être et qu’on a mis sur le compte de la voyante des déclarations faites par une tierce personne.
C’est dans cet esprit que M. Bidart [Bidard] de la Noë interrogea hier Mme Camille et Mme Saimpy [Sainpy] et le résultat est nul.
Il est vrai que ceux qui « croient » a la somnambule rapportent des histoires bien extraordinaires. Ne dit-on pas, en effet, que Mme Camille a dernièrement donné des renseignements sur une disparition d’un jeune homme à Mâcon ? Elle avait dit que ce jeune homme s’était jeté dans la Saône et l’enquête confirma ses dires. Le cadavre fut retrouvé dans le fleuve.
Mais est-ce vrai ?
Est-il vrai aussi que l’on ait volé des papiers dans le cabinet du juge d’instruction ? On a fait poser huit nouvelles serrures. Mais M. Bidart de la Noë dit que c’est là une utile précaution, une mesure de prévoyance plutôt qu’une mesure de sûreté motivée. En fait, les gens fort bien informés affirment que deux pièces ont disparu. Pourquoi ? C’est aisé à comprendre, disent les mêmes gens ; il y a dans l’assassinat de M. Cadiou la preuve évidente d’un complot. Ceux qui y ont pris part et qui ont la conscience chargée s’efforcent d’abord de se dégager, vol des documents, ensuite de soulager cette conscience, lettres anonymes à la somnambule peut-être, au juge d’instruction certainement, et cette argumentation ne manque pas de force. Enfin je verrais la confirmation de ce complot dans le fait que la famille Cadiou se porte partie civile.
Pierre est décidé en effet à se défendre. Il a menacé vaguement. Et pour légitimer ses dénonciations au ministre de la guerre, il dira comment M. Cadiou fabriquait le coton, et les responsabilités qui lui incomberaient dans certaines catastrophes maritimes récentes.
Nous sommes donc dans une atmosphère extrêmement lourde.
Je vous signale enfin les dires d’un voyageur de Dinan qui dit avoir essayé le revolver de M. Pierre le 5 janvier dernier. C’est un M. Thévenot, qui sera entendu par commission rogatoire. -R. LERNIER.

24 février 1914 – p. 1

AUTOUR DU MYSTÈRE DE LA GRAND’PALUD
Les procédés de la somnambule de Nancy
A leur propos, les savants sont plus que sceptiques

L’affaire Cadiou, mystérieuse et passionnante, nous a plongés en plein dans le surnaturel et le merveilleux. Grâce à la voyante de Nancy, la somnambule est la reine du jour, et, déjà, certains entrevoient le moment où le juge d’instruction sera remplacé par une personne extra- lucide… Mme Camille vient d’ajouter un nouveau fleuron à sa couronne de gloire. Un postier de Mâcon était disparu depuis deux mois. On interrogea la voyante. Sans hésiter, elle indiqua l’endroit précis où le corps se trouvait dans la Saône le, près du quatrième barrage du Rhône ; le jour où il serait retrouvé, et cette fois encore, l’avenir lui aurait donné raison.
Voilà de quoi faire tourner bien des cerveaux faibles, mais qu’y a-t-il d’exact dans ces diverses assertions et dans l’état actuel de la science, les visions de la somnambule sont-elles admissibles ?
Nous avons posé ces questions, au cours d’une petite enquête, aux spécialistes les plus qualifiés pour nous renseigner de façon précise.
Le professeur Dejerine, médecin en chef de la Salpêtrière, bien connu pour ses travaux sur les maladies nerveuses, nous a dit le plus nettement du monde :
La vision à distance n’existe pas. Je suis convaincu que les prétendues découvertes de la voyante de Nancy ne reposent sur aucune base sérieuse et nous nous trouvons en présence de deux hypothèses : coïncidence ou supercherie.
La coïncidence même est difficile à admettre. Les somnambules, toujours, se tiennent sur une sage réserve. Elles disent des choses vagues, donnent des indications d’ordre général, mais jamais je n’ai entendu de réponse précise de la part de l’une d’elles.
Dans l’affaire Cadiou, il semble que certaines personnes, au courant des circonstances du drame, veuillent renseigner la justice sans se compromettre, sans se faire connaître. Ont-elles choisi ce moyen, fort adroit d’ailleurs, d’agir avec la complicité d’une voyante ? C’est possible. La voyante au contraire a-t-elle été dupe en quelque sorte ? Lui a-t-on persuadé, à son réveil qu’elle avait tenu des propos que jamais elle ne tint ? Pourquoi pas. Néanmoins, je pencherais plutôt pour la première version, car le sommeil hypnotique lui-même ne s’obtient pas toujours aisément et les exemples de médiums trichant sont innombrables.
Et dans la découverte du corps du postier ?
Sous cette réserve que j’émets uniquement les hypothèses qui me semblent plausibles, voici mon sentiment.
Un homme disparaît à Mâcon, ville traversée par la Saône. Première pensée, il s’est jeté à l’eau. Ce moyen de suicide est le plus fréquent. On n’a pas toujours un revolver et le poison est parfois difficile à se procurer. Deuxième prédiction. Le cadavre remontera à la surface. Ce phénomène est d’ordre normal et chacun sait que, sous l’action des gaz, il se produit fréquemment. De plus, l’homme qui interroge sait certaines choses, et la transmission de la pensée, lorsqu’il y a contact, est une chose réelle. C’est sa propre pensée que traduit le médium, mais celui-ci ne sait rien, ne peut rien savoir en dehors de ce que sait celui qui l’interroge ou de ce qu’il sait lui-même.
On cite toujours quelques expériences qui tendraient à prouver la transmission de la pensée à distance et les Anglais croient à télépathie.
Aucune d’elle n’a été contrôlée de façon vraiment scientifique et le déterminisme ne permet de croire à un fait que lorsqu’on peut le renouveler dans des conditions déterminées. Il est utile de mettre en garde les personnes atteintes de crédulité ou de créativité contre la tendance à croire au miracle.
La publicité donnée à ces histoires invraisemblables détraque bien des cerveaux qui n’étaient peut-être pas très solides et la clientèle des voyantes de tous ordres augmente considérablement à la suite de telles aventures.
Je me résume. Il n’y a pas de somnambules capables de découvrir une chose ignorée par elles ou par celui qui les interroge. Réminiscence, parfois, connaissance surnaturelle, jamais.
M. le professeur Gilbert Ballet, le neurologue bien connu, partage l’opinion de M. Dejerine.
Dites bien, a-t-il répondu à nos questions, que dans l’état actuel de la science il est impossible d’ajouter foi aux prétendues visions de telle ou telle voyante. Aussi loin que l’on pousse les expériences, d’hypnotisme on ne voit rien de semblable et pour ma part je suis persuadé que ces divinations sont dues à des renseignements très précis communiqués au sujet.

LE REVOLVER DE L’INCULPÉ
Landerneau, 23 février (de notre correspondant particulier). Le placier en savon M. Thévenot, qui aurait prétendu avoir eu entre le 16 et le 18 janvier le revolver de l’ingénieur Pierre entre les mains, est actuellement à Saint-Malo. Je crois savoir que le voyageur qui se réserve de donner des explications complètes devant le juge d’instruction n’a jamais dit avoir eu en main l’arme de l’inculpé, au mois de janvier dernier. Il croit se rappeler qu’il a vu M. Pierre se servir, en juillet 1913, d’un revolver dans son jardin, mais c’est tout.

4 mars 1914 – p. 1

L’affaire Cadiou va-t-elle aboutir à un non-lieu ?
La chose ne semble pas impossible dans l’état actuel de l’instruction

Landerneau, 3 mars (de notre correspondant particulier). Ce n’est pas avant deux jours que reprendra l’instruction de l’affaire Cadiou, M. Bidart [Bidard] de la Noë supporte seul depuis un mois tout l’effort de l’instruction, et il a besoin non seulement d’un repos indispensable, mais d’un laps de temps qui lui permettra de voir clair dans la multitude des témoignages et des renseignements.

D’ailleurs, on peut considérer que l’information ouverte contre l’ingénieur Pierre est terminée ; Peut-être faudrait-il maintenant compter sur l’arrestation du fameux personnage qui sait tout et qui éclaira la marche tâtonnante de l’instruction. Mais c’est là un coup de théâtre qu’on peut espérer pendant des mois sans le voir se produire.
Jusqu’à présent, par conséquent, il n’y a pas une preuve définitive qui puisse étayer l’accusation contre Pierre. C’est ce que nous avons toujours affirmé.
C’est pourquoi Me Feillard, l’avocat de l’accusé, va demander que son client bénéficie d’une ordonnance de non-lieu.
Le défenseur nous déclarait, en effet, qu’il a la conviction que le juge d’instruction ne peut envoyer le dossier à la Chambre des mises en accusation, et qu’il n’y a pas contre Pierre de charges assez fortes pour motiver sa comparution devant la Cour d’assises. Il faut donc croire que d’ici peu Pierre sera libéré.

On se souvient que l’on fondait sur le témoignage de M. Thévenot, le voyageur de commerce qui rencontra l’ingénieur en janvier, alors qu’il maniait un revolver, les plus grands espoirs. Maintenant il faut déchanter. Sa déposition, que M. Bidart [Bidard] de la Noë doit entendre mercredi ou jeudi, n’offrira pas grand intérêt maintenant. Il n’y a donc plus rien à attendre de ceux qui ont été mêlés à l’affaire.
Et il y a encore des gens qui affirment qu’on vit M. Cadiou le 1er janvier à Morlaix.

5 mars 1914 – p. 1

EN PASSANT…
UN JUGE
A l’un des témoins de l’affaire Cadiou, M. Nicolas, qui a vu l’ingénieur à Morlaix, le 31 décembre, on demande :
Mais pourquoi avez-vous déclaré au juge d’instruction que vous ne pouviez préciser la date ?
Et le témoin fait cette réponse effarante : Parce que j’étais intimidé. Le juge, M. Bidart [Bidard] de la Noë, m’ayant dit qu’il était impossible que cette rencontre eût pu avoir lieu le 31 décembre, j’ai un moment douté de ma mémoire, et n’ai rien précisé.
Or, aujourd’hui, parce que la justice hésite, tâtonne et ne trouve rien, le témoin reprend courage et il affirme, cette fois, il affirme devant le juge et devant les journalistes qu’il est parfaitement certain qu’il a salué Cadiou le 31 décembre, et que ce ne peut être le 27 qu’il l’a rencontré.
Et devant cette déposition, la charge qui était la seule à peu près sérieuse qu’on pouvait relever contre Pierre tombe d’elle-même. Et on commence à envisager comme possible la mise en liberté de l’inculpé.
Maintenant, voulez-vous m’expliquer pourquoi M. Bidard, juge d’instruction, tenait absolument à ce que Cadiou n’eût été vu par personne le 31 décembre ? Ce magistrat, je le connais comme si je le voyais tous les jours. Il moisit dans sa petite ville ; il a des prétentions à la littérature. Chez le percepteur et le notaire, on vante sa pénétration psychologique, l’acuité de son jugement. Il n’attend pour se révéler que la belle affaire. Et voilà qu’elle se présente. Heureux crime ; assassinat prémédité, entouré de mystère : M. Bidart [Bidard] a de la chance : il va pouvoir se montrer !
Naturellement, il s’emballe sur la piste de l’ingénieur Pierre, soupçonné du crime en raison de ses différends avec le mort, en raison de son sang-froid après le crime. Pierre est coupable. Et s’il fait bonne figure, s’il nie avec entêtement, c’est qu’il a l’assurance d’un grand coquin. Voilà tout. Étonnez-vous après cela qu’au témoin Nicolas, affirmant sa rencontre avec Cadiou le 31, le juge ait aussitôt imposé silence, Ce témoignage, reconnu exact, c’était toute la thèse de l’accusation renversée. Donc, on refuse de l’admettre. Et l’obstiné Bidart [Bidard] répond à l’homme de bonne foi qui lui parle de sa rencontre du 31 : C’est impossible ! Qu’en sait-il ? Que sait-il de toute l’affaire, ce malheureux qui n’a pas débrouillé un fil de l’écheveau, qui s’est empêtré dans les dépositions contradictoires des deux médecins légistes, et qui n’est même pas fichu de tirer la vérité à cette somnambule extra-lucide que quelqu’un a endoctrinée ?
Voilà la justice d’un homme. Voilà la justice des hommes. Et nous perfectionnerons bien des choses sans doute, mais nous ne changerons jamais rien à l’infirmité de la connaissance humaine. Et c’est ce qui devrait nous rendre prudents !
LEON BAILBY

UNE CAUSE CÉLÈBRE QUI S’ORIENTE VERS NON-LIEU
Il se confirme que M. Cadiou était vivant le 31 décembre
Pas de nouveau coup de théâtre, mais toujours le mystère

Landerneau, 4 mars (de notre correspondant particulier). Au moment même où l’on croit que l’affaire Cadiou est terminée, elle renaît, plus extraordinairement attirante que jamais. Je vous ai dit que l’instruction avait chômé ces jours derniers, elle va entrer en pleine activité avec les déclarations de M. Nicolas, qui affirme de la façon la plus formelle avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre.
Une ancienne connaissance
J’avoue ne pas très bien comprendre d’ailleurs le bruit qu’on fait autour de cette déclaration, qui n’est pas nouvelle. Tout au début de l’affaire, M. Nicolas et quelques autres personnes avaient déjà dit que M. Cadiou était à Morlaix, même en janvier. Vous vous souvenez peut-être qu’à plusieurs reprises, je vous ai signalé l’importance de ces faits qui innocente- raient complètement, s’ils étaient prouvés, l’ingénieur Pierre.
Mais, fidèle interprète de ce qui se dit autour du juge d’instruction et dans les milieux qui s’occupent de l’enquête, je me suis fait l’écho de tout ce qu’on a raconté depuis M. Cadiou avait un sosie ; les témoins de sa présence à Morlaix sont beaucoup moins affirmatifs, etc.
En fait, l’instruction, qui croit tenir la bonne piste en tenant Pierre, a cru qu’il ne fallait pas se distraire de la culpabilité de l’ingénieur en suivant des indications qui tendaient à démolir cette thèse. D’où l’interrogatoire sans doute un peu brusque des témoins affirmant que M. Cadiou était à Morlaix, et le trouble de ces témoins qui n’ont pas osé soutenir énergiquement leurs déclarations premières.
Maintenant, a dit M. Nicolas, je suis sûr que j’ai vu M. Cadiou le 31 décembre. C’était le jour où je fus chez mon notaire, Me Erussart [Erussard], pour la signature d’un acte. Nous savons par notre enquête personnelle que Me Erussart [Erussard] reçut bien, en effet, le 31 décembre, la visite de M. Nicolas. Donc, ce témoignage garde une valeur de premier ordre.
Était-il bien nécessaire, d’ailleurs, pour que l’absence de preuves contre l’ingénieur crevât les yeux des plus partiaux. Je vous l’ai dit hier, un non-lieu s’impose. En l’état actuel des choses, il est inadmissible qu’on garde Pierre en prison. J’irai plus loin. Je prétends que s’il est des gens qui savent quelque chose, ces gens-là doivent parler. Ou ceux qui les ont suivis ou qui se sont servis d’eux dans toute l’affaire ont porté une accusation monstrueuse.
C’est du côté de ceux qui savent ou qui ont su que l’instruction doit se tourner. Ce fut toujours notre opinion. Elle apparaît plus que jamais comme la seule susceptible d’apporter un peu de lumière dans cette affaire où tout fut embrouillé à plaisir, pour ne pas dire intentionnellement. R. LERNIER.

7 mars 1914 – p. 1 et 2

« L’homme qui sait quelque chose » de l’affaire Cadiou va-t-il se décider à nous faire d’intéressantes révélations ?
Il paraît que l’on est sur sa piste. – En attendant, l’avocat de M. Pierre demande la liberté pour son client.

Landerneau, 6 mars (de notre correspondant particulier). L’affaire Cadiou ne s’embrouille pas : elle reste simplement ce qu’elle était, c’est-à-dire indéchiffrable. Comme je vous l’avais fait prévoir, Me Feillard, l’avocat de l’ingénieur Pierre, a déposé une nouvelle demande de mise en liberté en faveur de son client. Et il faut bien admettre que les raisons mises en avant par l’avocat de l’ingénieur sont assez troublantes,
« Si M. Cadiou fut tué le 30 décembre, dit-il au juge d’instruction, il est probable que M. Pierre fut son meurtrier. Or, la victime des témoignages en font foi vivait encore le 1er janvier au matin, puisque, à cette date, il fut vu, notamment par M. Nicolas, à Morlaix. Par conséquent, en toute logique, M. Pierre ne peut être son assassin.
D’ailleurs, pour que l’ingénieur tuât M. Cadiou, il eût fallu qu’une raison l’y poussât. Laquelle ? Avez-vous trouvé une cause plausible à ce crime ? Non vous avez écouté la rumeur publique qui accusait Pierre, et c’est tout. Il eût suffi à la justice de considérer que l’ingénieur avait tout à perdre et rien à gagner à la disparition de l’usinier de la Grand’ Palud La fabrique devait fermer ses portes Pierre ne pouvait donc espérer un avantage quelconque du fait de la disparition de Cadiou. Au contraire, à la suite de sa mort et parce que des soupçons se posaient sur lui, l’ingénieur a dû dénoncer le contrat avantageux signé précédemment avec l’usine nouvelle qui allait se créer prochainement à quelque distance de là. Cadiou vivant, Pierre, au contraire, prenait possession de ses nouvelles fonctions et en tirait de très appréciables avantages. »
L’argumentation serrée de l’avocat n’a pas été sans impressionner profondément tous ceux et ils sont bien nombreux que passionne la fameuse affaire.
On s’étonnait ce matin encore de ce fait que le Parquet n’ait pas cherché avec plus de ténacité à découvrir l’auteur de la lettre qui, avant la seconde autopsie, fut adressée au docteur Paul, quand le bruit se répandit ici que les inspecteurs du contrôle des recherches à la Sûreté générale étaient sur la piste de cet individu.
Si le fait se confirmait, l’enquête ferait un très grand pas.
Il est hors de doute, en effet, que l’auteur de la lettre sait quelque chose et sait peut-être tout. « La balle est à la base du crâne », disait-il ; cherchez à cet endroit, vous l’y découvrirez sûrement ». Et ce fut en effet reconnu exact. Comment le mystérieux inconnu eût-il pu être fixé de façon si précise s’il n’a pas été témoin du meurtre, s’il ne connaît pas l’assassin ou si ce- lui-ci ne lui a pas fait certaines confidences. Questions troublantes que le Parquet eût du plus tôt chercher à éclaircir.
Quoi qu’il en soit, on ne croit pas ici que le juge d’instruction consente à mettre en liberté l’ingénieur Pierre. Pourquoi ? M. Bidard de la Noë est un homme entêté et tenace. Il passera ses doigts grêles dans ses favoris blancs, ses petits yeux fureteurs fixeront un instant Me Feillard et quand celui-ci lui renouvellera sa de- mande de mise en liberté pour son client, le vieux juge très vraisemblablement secouera la tête et répondra : « Plus tard… nous verrons. » R. LERNIER.

L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 6 mars. La mise en liberté provisoire de Pierre, présentée par Me Feillard, a été rejetée ce matin. La partie civile va faire appel.

8 mars 1914 – p. 1 et 2

L’IMPÉNÉTRABLE MYSTÈRE
Va-t-on percer l’anonymat de celui qui indiqua comment M. Cadiou fut tué ?
LA MISSION DE M. SÉBILLE. LES DÉMARCHES DE LA FAMILLE

Landerneau, 7 mars (de notre correspondant particulier). Malgré les efforts de Me Feillard, M. Bidard de la Noë a refusé la mise en liberté de l’ingénieur.
Pourquoi ? Les attendus de l’ordonnance rejetant la demande ont leur saveur : « Attendu que l’affaire n’est pas en l’état, que les témoins n’ont pas été entendus, que l’inculpé n’a pas été interrogé sur le fond, que les rapports des experts n’ont pas été déposés, que les investigations sur certains points de leur enquête sont à peine commencées, rejette, etc… »
Alors qu’a-t-on fait depuis le 4 février, date à laquelle on arrêta Pierre, si on ne l’a pas interrogé sur le fond, si les témoins n’ont pas été entendus ? Il faut avouer qu’à Landerneau et qu’à Brest on prend plaisir à faire traîner les choses en longueur. Et je ne sais pas preuve plus catégorique de l’impuissance où l’on est de connaître la vérité.
D’ailleurs Pierre est peut-être de tous ceux qui sont mêlés ou qui se passionnent à l’affaire de la Grande-Palud, le seul qui ne s’émeuve point plus qu’il ne convient. Il est, dans sa cellule, confiant et calme, pense à ses études de chimie et manifeste une certitude que son innocence sera bientôt reconnue, qui donne du courage à son avocat lui-même.

L’ENQUÊTE DE M. SEBILLE
Pourtant dans ce drame auquel tant de personnes s’intéressent, il paraît bien que la justice brestoise ait été perdue. C’est si vrai que la Sûreté générale s’est émue et que M. Sébille, contrôleur des recherches, sous le prétexte d’une tournée d’inspection à Rennes, à Saint-Brieuc, et dans toute la région bretonne, est venu voir comment les choses se passaient à Brest, pourquoi l’enquête était si longue, et s’il n’y avait pas à ramener la bonne entente entre les policiers de la treizième brigade mobile et les policiers brestois. Car là encore, comme dans toutes les affaires importantes, il y a rivalité entre les deux polices. L’une se plaignant d’être contrecarrée par l’autre et cette dernière s’insurgeant contre le contrôle de la première
Il est évident que M. Sébille, qui est actif et qui connaît fort bien son métier, ne va pas manquer de mettre un peu d’ordre dans les différentes opérations policières. Il s’est entretenu avec M. Bidard de la Noë du crime de la Grande-Palud, il ne s’en occupera pas particulièrement maintenant, mais nous sommes certains que son intervention ne pourra avoir que de très bons effets.

LE RÔLE DE LA FAMILLE
Et je ne serais pas surpris si sous cette impulsion nouvelle le juge d’instruction est obligé de faire entrer dans l’enquête sur le drame un facteur nouveau la famille Cadiou.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que je vous ai fait connaître l’opinion des personnes autorisées sur le rôle de M. Cadiou, frère du mort, et de Mme Cadiou. Je vous ai maintes fois répété que la découverte du cadavre était plus mystérieuse que le crime. C’est maintenant qu’il faut que la lumière soit faite.
Notre excellent confrère le Nouvelliste de Bretagne consacre aujourd’hui une longue enquête au rôle de la famille Cadiou. Il fait ressortir qu’il est invraisemblable sinon étrange que M. Bidard de la Noë, interrogeant la somnambule et Mme Saimpy [Sainpy] n’ait point dit à ces deux personnes : « Ou vous me direz la vérité sur vos prétendues révélations, ou je vous fais arrêter ».
Il apporte ensuite de très intéressants témoignages sur la façon dont fut suivie la piste de Morlaix, qui si elle était exacte ou vérifiée, innocenterait tout à fait l’ingénieur, puisqu’elle prouverait que M. Cadiou était vivant le 31 décembre. Il cite cette lettre de son correspondant morlaisien :
A propos de la famille Cadiou (ceux de ses membres résidant à Morlaix) il me revient les détails d’une manœuvre qui aurait probablement influencé sur les diverses tergiversations des témoins ayant déclaré d’abord d’une façon catégorique avoir vu la victime soit le 31 décembre, soit le 1er janvier et s’étant ensuite retranchés derrière des incertitudes plus ou moins vagues.
Des parents Cadiou se sont rendus au domicile de certains témoins pour leur reprocher d’avoir ainsi parlé d’une façon affirmative faisant valoir certaines raisons ayant l’air de leur prouver qu’ils s’étaient trompés. Pourquoi une telle manœuvre ? Dans quel but ces démarches sont-elles faites ?
Et serrant de plus près encore les faits, le Nouvelliste s’étonne que Mme Cadiou se porte partie civile si rapidement : « Elle aurait pu attendre d’être interrogée, elle aurait pu attendre d’avoir déposé sous la foi du serment avant de se porter partie se civile.
Tout cela tend à prouver qu’il y a dans l’esprit de certains un parti pris évident de vouloir que Pierre soit coupable. Et si toutes les douleurs sont respectables, du moins faut-il respecter aussi celle de la malheureuse mère de l’ingénieur qui, dans une chambre d’hôtel à Brest, attend, angoissée, que l’innocence de son fils éclate et que son enfant lui soit rendu.

LA LETTRE ANONYME
Tout finira bien par se savoir. Si j’en crois certains renseignements, M. Rouquier, qui dirige les recherches de la brigade mobile, aurait des indications sur le mystérieux anonyme qui avait envoyé la lettre au docteur Paul pour attirer l’attention sur le coup de revolver que tout le monde ignorait.
Cet individu serait très connu à Morlaix, ce serait une personnalité très en vue à qui Mme Cadiou aurait donné, à un certain moment, une mission de confiance. Si vraiment ces renseignements sont exacts, l’affaire Cadiou doit entrer à bref délai dans une phase lumineuse, si je puis dire la dernière. R. LERNIER.

M. CADIOU A MORLAIX
Brest, 7 mars. M. Nicolas, qui affirme avoir vu M. Cadiou le 31 décembre à Morlaix, a renouvelé ce matin à l’instruction ses déclarations, qui sont formelles il a vu l’usinier à six heures du soir le 31, en gare de Morlaix.
Pierre ne sera pas confronté aujourd’hui avec M. Thévenot, voyageur de commerce, qui n’arrive que ce soir à Brest.

9 mars 1914 – p. 1

Landerneau, 8 mars (de notre correspondant particulier). D’accord avec Me Henri Robert, Me Feillard va faire opposition à l’ordonnance du juge d’instruction rejetant la demande de mise en liberté provisoire de l’ingénieur Pierre.
C’est donc la chambre des mises en accusation de la Cour d’appel de Rennes qui va être saisie de l’incident. Il va donc falloir que le juge d’instruction de Brest transmette au Parquet général de Rennes la requête des avocats de Pierre et le dossier de l’affaire. Le procureur général dressera son réquisitoire, la chambre des mises en accusation désignera un rapporteur. Et le rapport prêt, la chambre délibérera et se prononcera sur l’opportunité de la mise en liberté provisoire.
Tout cela durera quinze jours au moins, quinze jours pendant lesquels l’instruction chômera, sinon l’enquête, et durant les- quels aussi M. Bidard de la Noë attendra le coup de théâtre si souvent annoncé et qui ne se produit point.

LES DEUX DATES
Débarrassons-nous aujourd’hui de la lettre du facteur trop scrupuleux qui a écrit à Pierre qu’il prouverait son innocence si le secret professionnel ne le lui interdisait pas, de la nouvelle version au sujet de la lettre anonyme qui prévint le docteur. Paul que Cadiou avait reçu une balle dans la tête, lettre anonyme, dit-on maintenant, dont le docteur Paul n’aurait pas eu connaissance. Ce sont là des détails qui ont leur intérêt peut-être, mais ne contribuent qu’à embrouiller l’affaire.
On s’est jusqu’à présent trop perdu dans ces détails-là. Quand on songe que l’on a fait effectuer huit cents kilomètres à M. Thévenot, le voyageur, pour savoir s’il était vrai qu’il avait vu Pierre se servir d’un revolver dans son jardin en juin dernier, on se rend compte que l’instruction s’est laissée trop facilement diriger par ces mille petites choses qui ne peuvent rien prouver. Il importe, d’après la déposition si catégorique de M. Nicolas, hier, devant M. Bidard de la Noë, de ne s’occuper à présent que d’une chose : vérifier la piste de Morlaix.
M. Cadiou vivait-il le 31 décembre ? Tout est là.
C’est là-dessus qu’il faut que se concentre tout l’effort de l’enquête et des policiers. N’oublions pas en effet que M. Nicolas n’est pas seul à certifier la présence de l’usinier à Morlaix le dernier jour de l’an 1913. Il y a M. Baron qui vit Cadiou à 3 h. 55 en gare de Morlaix ; il y a M. Cabon qui vit Cadiou le 1er janvier à 8 h. 30 ; M. Caramour qui vit Cadiou à 10 h. 30 au café de la Terrasse ; les époux Prégent [Prigent] qui assurent que Cadiou était à Morlaix le 31 décembre ou le 1er janvier.
Ce sont ces gens-là qu’il faut interroger- Et plus on laissera passer de temps avant leur interrogatoire pressé, moins leurs souvenirs seront précis.
S’il est démontré que M. Cadiou n’était pas à Morlaix à la date affirmée par plu- sieurs témoins, on concentrera son attention sur les témoignages qui disent que M. Cadiou est mort à Landerneau le 30 décembre.
Toute l’affaire est maintenant résumée dans cette alternative. Il importe qu’au plus tôt nous soyons fixés sur l’exactitude. Et ce jour-là le drame de la Grand’Palud sera élucidé. R. LERNIER.

10 mars 1914 – p. 1

Enfin l’affaire Cadiou commence !
La mission de M. Sébille : « Tout est à recommencer », dit le contrôleur général des recherches. – L’usinier était à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier !

L’ACCUSE CONFRONTÉ AVEC L’ACCUSATEUR

Landerneau, 9 mars (De notre correspondant particulier). Enfin, l’affaire Cadiou va commencer. Voilà plus d’un mois qu’elle se traîne d’hypothèses en hypothèses, de contradictions en affirmations, de certitudes en doute, et cela à cause de la faiblesse du malheureux juge d’instruction débordé à tout instant par l’importance que prenait l’histoire, à cause aussi sans doute de sa situation toujours difficile de fonctionnaire de province.
Aujourd’hui, M. Bidard de la Noë est décidé à agir, à considérer toutes les pistes, à les examiner avec l’attention indispensable que nous réclamons de lui dons-nous cette justice depuis le 6 février dernier.

LA MISSION BIENFAISANTE
C’est à M. Sébille, contrôleur général des recherches judiciaires, que nous devons cet heureux résultat. Quand il est arrivé à Brest, nous l’avons dit, il a trouvé la situation fort embrouillée : deux polices se disputant, une enquête menée avec un parti pris involontaire peut-être, mais évident. M. Sébille a conféré avec le procureur général, M. Pledy, et ne lui a pas caché que tout était à recommencer. Estimant avec raison qu’il fallait que l’enquête judiciaire fût conduite par la même personne que l’enquête policière, il a confié à M. Bidard [Bidard] de la Noë la direction générale de ces enquêtes parallèles.
Et après avoir conféré avec tous ceux qui se sont occupés de l’affaire, M. Sébille est parti pour Rennes et pour Paris.
C’est donc maintenant à la piste de Morlaix que l’instruction va s’attacher. C’est sur elle que je veux par conséquent vous donner tous les détails nouveaux qui s’y attachent.

MORLAIX ET SAINT-POL-DE-LEON
Les gens qui se sont occupés de la mort de M. Cadiou et qui prétendent que l’ingénieur est coupable, disent ceci M. Cadiou a été à Morlaix, mais le 27 décembre et non le 31. C’est si vrai que M. Nicolas lui-même, avant que d’être aussi affirmatif sur la présence de l’usinier à Morlaix le dernier jour de l’année 1913, disait l’avoir vu le 27.
Or, si M. Cadiou a été à Morlaix le 27, il est au moins singulier qu’il y ait séjourné sans aller voir personne, puisque Mme Zaccone, sa tante, affirme que l’usinier de la Grande-Palud n’allait jamais à Morlaix sans la venir voir.
Admettons le voyage à la date du 27. M. Cadiou avait donc quelque visite mystérieuse à faire ? Et s’il avait à rendre cette visite qu’il voulait tenir cachée, s’il avait besoin de n’être pas aperçu, quoi d’extra- ordinaire à ce qu’il soit revenu le 31 ?
M. Cadiou allait à Morlaix dans une intention qu’on ne connaît pas. Voilà la vérité. On a déjà dit qu’il y a des dessous bizarres dans cette mort. Ils apparaîtront d’eux-mêmes quand on aura la certitude que l’usinier était en voyage le 31 et le 1er janvier. Or, si j’en crois certains témoignages, M. Cadiou était à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier. Deux personnes l’ont salué en gare de cette ville le 1er janvier, au train du soir de 7 heures 13, qui arrive à Morlaix à 8 heures 29. Ces deux personnes ont rappelé leurs souvenirs, elles sont certaines que c’était bien le 1er janvier 1914 qu’elles ont dit bonjour à l’usinier. A cela, rien d’impossible ; ceux qui ont vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier l’ont aperçu dans la matinée : M. Caramon [Caramour], adjudant de pompiers, le vit à neuf heures du matin ; M. Cabon, facteur télégraphiste, à la même heure environ.
Il y a vingt-sept kilomètres de Morlaix à Saint-Pol, une heure de train environ, par conséquent, aucune contradiction entre les témoignages.

LES NOUVEAUX TÉMOINS
En conséquence, M. Bidart [Bidard] de la Noé va entendre ces deux personnes, de Saint- Pol-de-Léon, les témoins morlaisiens d’abord. Ensuite, il entendra les sœurs de M. Cadiou qui eurent, dit-on, sa visite à Cléder, à trente kilomètres de Morlaix, le 27 décembre.
Puis le facteur Bolio [Boulier], qui sait bien des choses, quoique habitant dans l’Oise, et qui lui aussi a son secret. Enfin, et c’est là peut-être le témoignage le plus important, le mystérieux personnage qui envoya la lettre anonyme du docteur Paul serait sur le point d’être rejoint et interrogé.
Il y a du pain sur la planche, comme on dit, et nous voilà à présent au cœur même du drame. Nous aurons mis trente- quatre jours à y arriver. R. LERNIER.

UNE ÉMOUVANTE CONFRONTATION
Brest, 9 mars (De notre correspondant particulier). Ce matin, pour la première fois depuis le début de l’affaire Cadiou, M. Jean-Marie Cadiou, frère de la victime, a été confronté avec l’ingénieur. Disons tout de suite que cette confrontation si elle fut émouvante, ne donna aucun résultat sérieux. Pourtant, M. Jean-Marie Cadiou, aussitôt qu’il fut en présence de l’ingénieur, fut terriblement affirmatif. Vous savez que Pierre est très calme. On dit qu’il pâlit légèrement quand il vit le frère de son patron, et qu’il se troubla un peu. Mais au fur et à mesure que M. Jean-Marie Cadiou renouvelait ses accusations, qui d’ailleurs ne sont que des impressions, l’ingénieur retrouva tout son sang-froid et protesta avec un grand calme contre les dires de son accusateur.
Vous vous trompez, dit-il à M. Cadiou, et vous ne prouvez pas ce que vous avancez.
Je suis sûr de ce que je dis, répéta M. Cadiou qui paraissait extrêmement surexcité.
Devant le peu de résultat de la confrontation, M. Bidard de la Noë a décidé que de nouveau il mettrait en présence M. Cadiou et Pierre. Il y a en effet bien des points de détail qui n’ont pas été éclaircis.

11 mars 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU ET SES MYSTÈRES
Tandis que l’accusation s’effrite…
Les témoins à charge se rétractent et les témoins à décharge s’enhardissent ; on se demande pourquoi l’usinier dissimulait ses voyages ; le docteur Paul prépare un rapport révélateur.

Nous avons été les premiers à signaler hier la présence de M. Cadiou à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier 1914. Notre correspondant de Landerneau nous laissait prévoir toute l’importance de cette venue de l’usinier dans une ville où il n’avait que faire, si l’on n’était persuadé que les machinations les plus bizarres sont à la base même de tout le drame de la Grande-Palud.
Et si cette persuasion n’est pas encore dans l’esprit de tous ceux qui se passionnent à cette histoire, il leur suffira de se remémorer les péripéties de cette journée d’hier tant à l’instruction qu’en dehors même pour qu’ils soient convaincus que c’est maintenant seulement que l’on commence à apercevoir dans les ténèbres une lueur de vérité.
Voyons d’abord les péripéties de l’instruction :
1° Le témoignage de Bossard, veilleur de nuit à l’usine : il annonce bien tardivement qu’au cours d’une conversation tenue le 27 décembre dans un café de Landerneau, Marcou, un ancien contremaître, lui avait dit, sous le sceau du secret, que M. Legrand, le concurrent de M. Cadiou, serait bientôt directeur de la Grande-Palud. Pourquoi cette déclaration de M. Bossard est-elle si tardive ? Et pourquoi M. Marcou est-il, lui, convaincu de l’innocence de Pierre il le proclame s’il a eu de l’ingénieur une telle confidence ?
2° La confrontation de Jean-Marie Cadiou et de Pierre : elle n’apporte rien de nouveau. Le frère de la victime est extrêmement violent, il accuse avec ardeur, mais rien dans ses propos ne permet d’apercevoir l’ombre d’une preuve qui étaye ses accusations.
Voici maintenant les deux gros faits en dehors de l’instruction
1° M. Bonnefoy, fermier à la Grande-Palud, fut un des premiers à affirmer qu’il avait vu M. Pierre et M. Cadiou ensemble le 30 décembre. C’était contre l’inculpé un grave témoignage. Aujourd’hui M. Bonnefoy se rétracte : « Je n’étais pas à la Grande-Palud le 30 décembre, a-t-il déclaré à un rédacteur de l’Ouest-Éclair. Je n’ai, par conséquent, rien vu. J’avais l’intention de rétracter ma première déposition, mais j’ai eu peur d’être inquiété. »
2° Le facteur Boulier, de Blincourt, a déclaré au Petit Parisien que le 4 janvier, en gare Saint-Lazare, il avait entendu un monsieur qu’il connait fort bien et qu’il dé- signera à la justice, dire à un autre monsieur : « Bonjour, mon cher Cadiou ».
Cette dernière déposition, que Boulier va renouveler devant M. Bidart [Bidard] de la Noë, pourrait avoir une importance capitale si elle était appuyée sur des faits certains. Cela nous le saurons bientôt.
Et maintenant plus que jamais on peut dire que si l’on ne peut certifier l’innocence de Pierre, du moins tout ce qui pouvait faire croire à sa culpabilité disparaît peu à peu. A quand la mise en liberté de l’ingénieur ?

M. CADIOU A SAINT-POL-DE-LEON
Landerneau, 10 mars (de notre correspondant particulier). Dès hier, je vous ai dit que l’on avait vu M. Cadiou à Saint-Pol-de-Léon le 1er janvier. Aujourd’hui, trois personnes l’affirment, ce sont M. Le Gall et son fils, le premier, secrétaire de l’économat de Morlaix, le second, étudiant en médecine à Bordeaux c’est enfin M. Graff Hermand, expéditeur de légumes à Saint-Pol-de-Léon.
Il n’y a pas d’erreur possible à ce sujet. C’est bien au train de 7 h. 13 du soir que M. Le Gall a rencontré M. Cadiou et lui a dit bonjour ; M. Graff, qui était avec les Le Gall, le salua également. Tous trois sont très formels et rien ne permet de douter d’eux.

LES MYSTÉRIEUX VOYAGES
De l’ensemble des témoignages que l’on connaît jusqu’à présent, en admettant même pour faire à l’accusation la part la plus belle, que les gens de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon se trompent de date, il appert que, contrairement à tout ce que l’on a dit, M. Cadiou effectuait dans les derniers temps de sa vie des voyages dont on ne connaît point le but.
M. Cadiou ne tenait pas rigoureusement les siens au courant de ses déplacements. Il avait en tête des affaires qui l’obligeaient à des visites, à des rendez-vous, et il n’en disait rien à personne. Et cela n’est pas pour nous surprendre, puisque Mme Cadiou elle-même a dit et répété que son mari ne la tenait pas au courant de la marche de son usine.
Pourquoi donc ces promenades à Morlaix, à Saint-Pol-de-Léon, à Paris peut- être ? C’est là qu’il faut faire intervenir ces multiples questions d’intérêt où sont mêlées des personnes nombreuses qui seules, si on les faisait parler, pourraient dire quels soucis hantaient l’usinier.
L’instruction sera bien forcée d’examiner les raisons des voyages. Elle y est insensiblement amenée. Et c’est là que la vérité va jaillir, R. LERNIER.

LES TRAVAUX DU DOCTEUR PAUL
Cependant qu’à Brest l’instruction continue son lent travail, à Paris, le docteur Paul poursuit dans son laboratoire ses expertises. Il nous déclarait ce matin :
J’ai là, en ce moment, des fragments de la peau de la tête de M. Cadiou. Je vais en faire l’examen histologique. Cela ne nous donnera pas le nom du coupable, mais cela nous permettra d’établir, en rapprochant tous les faits entre eux, certaines dates encore mal établies par l’instruction.
Je vais en outre examiner le couteau de l’ingénieur. Peut-être y trouverons-nous quelques traces de sang. Même après ce long temps, s’il y a eu du sang sur ce couteau, nous le saurons. De même pour la pioche, que je n’ai pas encore eue en ma possession.
Enfin les vêtements que portait M. Cadiou vont m’arriver demain, et leur examen me permettra peut-être des découvertes intéressantes.
Dans quinze jours seulement, mon rapport sur tout cela sera terminé et pourra aider, je l’espère, la justice.

12 mars 1914 – p. 1

REMETTEZ PIERRE EN LIBERTÉ
La balle qui tua M. Cadiou ne peut entrer dans le canon du revolver de l’ingénieur
Le juge d’instruction n’a plus aucune preuve

L’affaire Cadiou devient plus claire. C’est incontestable. Tous les témoignages contradictoires qui plongeaient les faits les plus importants dans les ténèbres, tous ces témoignages s’assurent, s’unifient si l’on peut dire, et de plus en plus éclate la nécessité de donner pour fin logique à l’enquête première du juge d’instruction, la mise en liberté de l’ingénieur. Cette mise en liberté s’impose. Il serait scandaleux qu’elle se fit attendre, s’il n’est déjà étrange qu’on l’ait tant attendue.
Nous ne disons pas ici : Pierre est innocent. Ce n’est pas de cette constatation qui ne peut être à présent que le résultat d’une suite d’impressions qu’il s’agit. Nous disons : Il n’y a plus de preuve de la culpabilité de Pierre. Chaque heure l’accusation déjà si fragile perd du terrain. Il importe donc que pleine justice soit faite et que l’on rende à sa mère l’inculpé d’hier, qui aux yeux mêmes de M. Bidart [Bidard] de la Noë doit passer pour innocent. Nous espérons que cette mesure nécessaire n’est plus qu’une question de jours, et que nous aurons à l’enregistrer le plus tôt possible.

Nous retiendrons d’hier trois faits très importants.
D’abord le démenti formel de Marcou aux dires de Bossard qui prétendait devant le juge d’instruction avoir reçu des confidences de l’ancien contremaître deux jours avant la disparition de M. Cadiou, confidences qui laissaient prévoir un bouleversement à l’usine de la Grande-Palud.
Ensuite ce que dit l’Ouest-Éclair au sujet du voyageur M. Meslay, qui aurait acheté à M. Pierre un revolver en 1912, ou 1913, au mois de février. Ce serait donc la confirmation de ce que dit l’ingénieur au sujet du revolver de six millimètres qu’il assura avoir vendu à un inconnu.
Enfin, c’est la rétractation du fermier Bonnefoy qui reconnaît maintenant et quand on y réfléchit il y a là des choses bien bizarres qu’il s’est trompé dans sa première déposition et qu’il n’a pas vu le 30 décembre M. Cadiou avec l’ingénieur.
De tout cela, il ressort que M. Cadiou n’est pas mort à la Grande-Palud, et, répétons-le, qu’il faut que l’ingénieur soit libre.

LE VOYAGEUR INCONNUE
Landerneau, 11 mars (De notre correspondant particulier). Je vous signale d’abord que notre confrère l’Ouest-Éclair apporte un fait capital dans l’affaire Cadiou. On se souvient qu’au moment où l’on découvrit à la contre-autopsie que l’usinier avait reçu une balle dans la tête, on accusa l’ingénieur plus nettement parce que, disait-on, il avait acheté à M. Marie, armurier à Landerneau un revolver bull-dog dont les balles étaient semblables à celle trouvée dans le crâne de M. Cadiou.
Pierre, pour sa défense, affirma qu’il s’était débarrassé de ce revolver en le vendant à un voyageur en huile et savon qui était passé à la Grande-Palud.
« Qu’il se nomme, ce voyageur », goguenardait les partisans acharnés de la culpabilité de Pierre. Selon notre confrère breton, il existerait. Ce serait un certain Meslay, qui voyage actuellement en Amérique du Sud et qui, en février 1913 ou 1912, déclara à un de ses amis, M. Simon, armurier à Guingamp, avoir acheté un revolver aux environs de Landerneau pour un prix peu élevé.
Inutile de vous faire ressortir tout l’intérêt de cette découverte, dont il est nécessaire d’avoir confirmation officielle avant de s’en servir contre l’accusation.

LA BALLE DU CRIME
D’ailleurs, il y a déjà un point tout aussi important qui me semble dès à présent acquis la balle qu’on a trouvée dans le crâne de M. Cadiou ne pouvait pas sortir du revolver de Pierre, pour la raison fort simple qu’elle n’aurait pas pu y entrer. Je précise : la balle qui tua M. Cadiou, soigneusement examinée depuis qu’elle est entre les mains de la justice, est une balle de 6 mm. 35, appelée balle à chemise de nickel. Elle est destinée aux pistolets automatiques ou semi-automatiques.
Les balles dont se servait Pierre étaient des balles de 6 mm., des velo-dogs. Et il est impossible, au dire de M. Marie lui-même, qui vendit l’arme à M. Pierre, qu’une balle blindée de 6 mm. 35 soit mise dans les revolvers velo-dogs, qui sont faits pour des balles de 6 mm. Donc l’arme de M. Pierre n’a pu servir à tuer M. Cadiou.

UNE VERSION DU MEURTRE
D’ailleurs, je le répète encore au risque de lasser vos lecteurs, tout doit retourner à la découverte du crime, pour établir si M. Cadiou s’est tué ou fut tué. Si nous admettons, après l’impressionnant défilé des témoins de Morlaix et de Saint-Pol-de-Léon que M. Cadiou voyageait mystérieusement, et qu’il n’était pas à la Grande-Palud vivant ou mort les deux derniers jours de décembre 1913, nous constaterons que tout concorde parfaitement pour nous permettre de retracer l’emploi du temps de l’usinier.
Le 31 décembre, M. Cadiou est à Morlaix ; à 6 h. 30, il est à la gare, revenant on ne sait pas d’où.
Le 1er janvier au matin, il est encore à Morlaix ; on le voit au Café de la Terrasse. Il part pour Saint-Pol-de-Léon où il passe la journée. On le voit sur le quai de la gare à 7 heures du soir, il revenait à Morlaix.
Où M. Cadiou a-t-il passé ses deux nuits ? A Morlaix. Dans quel endroit ? On peut le savoir. Je suis certain qu’il est des gens qui le savent.
Et il meurt. Suicide ? Crime ? Nous ne savons. Mais ce que nous comprenons bien, c’est qu’on a caché cette mort. D’abord, on a dit fugue. Rappelez-vous les prétendues cartes envoyées par Cadiou (?) de Boulogne-sur-Mer. Le temps passe. On peut tout découvrir, pensent ceux qui sont intéressés à l’affaire. Et c’est le miracle du 4 février, le corps trouvé à la Grande-Palud près du moulin.
Je vous donne cette version pour ce qu’elle vaut. Mais examinez-la. Et dites- moi sincèrement si elle n’offre pas autant de vraisemblance que la version du meurtre par l’ingénieur Pierre. Et concluez. R. LERNIER.

13 mars 1914 – p. 1 et 2

Le duel du juge et de l’ingénieur
L’attitude de Pierre expliquée par sa mère. – Une discussion sur la balle qui a tué Cadiou.

Brest, 12 mars (de notre correspondant particulier). Je vous avais signalé hier tout l’intérêt qui s’attache à cette constatation : le revolver de Pierre n’a pu contenir la balle qui a tué M. Cadiou. Naturellement, le juge d’instruction, M. Bidart [Bidard] de la Noë, a fait communiquer une note où il est dit que la balle n’a pas été examinée, qu’en conséquence on ne peut encore rien dire. Et c’est très bien. Mais du moins peut-on s’étonner que l’enquête traite avec cette légèreté un témoignage qui est capital, et surtout qu’après trois semaines on ne sache pas encore le calibre de la balle qu’on trouva dans le crâne de l’usinier.

AUTOUR D’UNE BALLE
Je voudrais pourtant que nous discutions d’une façon serrée ce que j’appellerai la preuve de la balle. Pour ce, je m’en réfère à l’enquête extrêmement minutieuse que notre excellent confrère l’« Ouest-Éclair a menée à ce sujet.
Se fondant sur cette déclaration formelle du docteur Paul, qui affirma lors de la contre-autopsie que la balle trouvée dans la tête de M. Cadiou avait six millimètres juste, notre confrère déclare qu’il est impossible qu’une balle à chemise de nickel entre dans un revolver vélo-dog comme en possédait l’ingénieur Pierre. Ceci M. Legoff, armurier à Brest, 86, rue de Siam, l’affirme. A la maison Tigot (armurerie à Brest), on a déclaré, en outre, que « les seules armes qui tirent les balles blindées sont les pistolets automatiques ou semi-automatiques, et les revolvers spécialement chambrés pour ces balles. Lorsque les revolvers sont chambrés pour des balles à chemise de nickel ils ne peuvent plus tirer de balles vélo-dog en cuivre rouge, et quand les revolvers sont chambrés pour la balle en cuivre rouge, ils ne peuvent plus tirer des balles à chemise de nickel ».
Il semble donc que, si toutefois l’accusation n’apporte pas à ces dires une contradiction formelle et appuyée sur des arguments sérieux, la preuve du revolver n’existe plus.

LES PREUVES MORALES
Que reste-t-il dont on puisse se servir contre Pierre ? Et là le juge d’instruction psychologue vous dira son attitude. Il vous expliquera même qu’il n’a pas un cri d’indignation, qu’il reste calme, trop calme ; qu’au moment de la découverte du cadavre il a eu trop de sang-froid ; qu’enfin le jour de la confrontation avec M. Cadiou, Pierre devint pâle.
M. Bidart [Bidard] de la Noë connaît assez superficiellement la nature de l’homme qu’il interroge depuis un mois. Mme Pierre, que l’on questionnait hier, après qu’elle eut embrassé son fils, a d’un mot éclairé cette psychologie d’homme de science qui garde clairvoyant son esprit que nul péril n’abat Mon fils, a-t-elle dit, a mon caractère. C’est un froid, un timide. Il n’est pas expansif. Il ne sera jamais l’homme des protestations véhémentes. Lorsqu’on le blesse il souffre, mais il ne peut pas crier, il a comme une barre qui lui serre la poitrine. Je le sais bien, je suis comme lui, et si l’on m’accusait comme on l’accuse, je ne m’emporterais pas, parce que je ne pourrais pas. »
Quant à la fameuse phrase prononcée par Pierre « Le chapeau ? Il est dans le capuchon », au moment où l’on découvrait le cadavre de l’usinier, elle constitue une charge contre l’accusé, dit le juge. Le témoin qui a rapporté ce propos est en contradiction avec ceux qui affirment que M. Pierre a dit « Le chapeau ? Il est peut- être dans le capuchon ». Quand on est réduit à invoquer de pareilles preuves…

Me BOSSARD, JUGE D’INSTRUCTION
Il est vrai que ne sachant plus à quoi se raccrocher, le malheureux M. Bidart [Bidard] de la Noë met son dernier espoir en M. Bossard. C’est le seul témoin à charge contre Pierre de quelque importance. Et il est bien regrettable qu’avant à remplir ce rôle prépondérant mais ingrat, Bossard, si nous en croyons M. Marcou qui fut contremaître à la Grande-Palud, s’enfuit le premier jour où il aperçut les gendarmes. Pourquoi ? Nul ne pourrait le dire. Mais chacun sait que M. Bossard a des idées, il a même des songes. Et n’a-t-on pas vu hier le spectacle stupéfiant : un inspecteur de la police fouillant un coin du sol où Bossard avait cru que le revolver du meurtre était caché !
Ceci, c’est le comble. Ne nous attardons pas plus longtemps aujourd’hui à discuter l’existence de M. Meslay, ce voyageur qui aurait acheté le revolver de Pierre. Ce sont là des probabilités, des suppositions. Restons dans le domaine des faits. Ils sont assez éloquents pour qu’on puisse répéter encore la mise en liberté de Pierre s’impose. R. LERNIER.

14 mars 1914 – p. 1

EN PLEIN MYSTÈRE
Y eut-il complot contre l’ingénieur ?
TOUT TENDRAIT A LE PROUVER : LES RÉTRACTATIONS DES TÉMOINS ET L’ÉTAT DE L’INSTRUCTION
Landerneau, 13 mars (De notre correspondant particulier). En ce moment, l’ère des graves interrogatoires est close, du moins à Brest, et le dossier de M. Bidart [Bidard] de la Noë est à Rennes où l’on décidera si Pierre doit être remis en liberté.
Et c’est pourtant en ce moment que le mystère de la Grande-Palue s’éclaire, c’est en ce moment que l’hypothèse du crime de Pierre s’effondre et que nous assistons à l’évanouissement étrange des preuves que croyait posséder l’accusation.

La volte-face des témoins
Déjà M. Bonnefoy, qui disait avoir vu l’ingénieur et son patron le 30 décembre, s’est rétracté. Et voici que Mme Quéméneur, débitante, qui disait elle aussi avoir vu les deux hommes à cette date, se rétracte à son tour ; que le jeune pâtre Pierre Boulben, qui disait comme elle, affirme aujourd’hui avoir vu M. Cadiou seul entre huit et neuf heures du matin.
Et comme on demandait à ces deux témoins « Comment avez-vous pu tenir il y a un mois des propos qui constituaient une charge terrible contre l’ingénieur ? », ils répondent : « Mais nous ne les avons jamais tenus. »
Faisons la part des choses : admettons l’émotion de Pierre Boulben et de Mme Quéméneur quand ils furent devant le juge. Comment expliquerons-nous qu’on ait attribué à ces deux personnes des affirmations précises, alors qu’elles n’ont pu dire que des choses vagues ?
Il y a dans tout cela la preuve quasi évidente d’une machination. Il faut le reconnaître. Machination dirigée contre Pierre, par qui ? Nous ne sommes pas en mesure de le dire. Mais il n’y a personne d’impartial et de bonne foi qui n’en soit pas convaincu aujourd’hui.

La date du crime
Tout d’ailleurs sur le complot dans cette affaire. Comment par exemple expliquer, l’obstination de l’instruction à vouloir que M. Cadiou ait été tué le 30 décembre ? Un simple examen du terrain de la fosse où l’on retrouva M. Cadiou et qui aujourd’hui suscite toutes les curiosités régionales, démontre péremptoirement que le corps n’a pu séjourner dans le trou durant trente jours. L’endroit est boueux, le corps n’était pas couché à plus de trente centimètres du sol et, qui plus est, il n’était pas assez long pour que le corps fût allongé. Le cadavre était recroquevillé sur lui-même, comme s’il avait séjourné pendant un certain temps dans une malle, dans une caisse ou un panier. Voilà ce que dit notre confrère Darène, du Nouvelliste de Bretagne.
Et c’est maintenant qu’il faut envisager l’hypothèse du meurtre simulé. C’est à présent qu’il faut qu’on sache l’emploi du temps de l’usinier tant à Morlaix qu’à Saint-Pol-de-Léon, ou même à Paris comme le facteur Boulier l’assure et doit le répétera aujourd’hui au juge d’instruction de son pays. R. LERNIER.

15 mars 1914 – p. 1

La piste de la dactylographe
Il y a des coïncidences troublantes entre la disparition de M. Cadiou et celle de Mlle Hélène G… dont on retrouva le cadavre dans un bassin de Morlaix

L’affaire Cadiou prendrait-elle tournure nouvelle après la déposition que fit hier Boulier, le facteur de Blincourt, au juge d’instruction de Clermont ? Beaucoup de personnes paraissent le croire. Il faut en tous les cas rendre hommage à la discrétion du facteur et à la bonne volonté du juge qui a examiné avec la conscience la plus minutieuse toutes les déclarations de Boulier, qui telles qu’elles nous sont parvenues, sont évidemment troublantes. Il a donné des précisions, des noms de personnes susceptibles de fournir des indications intéressantes sur le mystère de la Grande-Palud. Il a indiqué des opérations postales qui se rapportent à la mort de l’usinier, et M. Joly, juge d’instruction, a communiqué à M. Bidart [Bidard] de la Noë ce qu’il a pu recueillir ainsi.
Peut-on espérer quelques lumières ? Tout est là et nous ne tarderons pas à le savoir. En tous les cas, si elles se révèlent, nous pouvons être certains qu’elles apporteront à la thèse de l’innocence de Pierre une très forte contribution.

Landerneau, 14 mars (De notre correspondant particulier.) Dans tout le désarroi où semble se trouver en ce moment M. Bidart [Bidard] de la Noë, au milieu des multiples témoignages qui se contredisent et des recherches qui se contrarient, il faut que je vous signale une piste qui fait beaucoup parler d’elle ici-même et qui évidemment mérite d’être examinée. Il s’agit de la coïncidence bizarre qui existe, entre la disparition de l’usinier de la Grande-Palud et la disparition d’une jeune employée de la préfecture du Finistère dont on retrouva le corps dans un bassin de Morlaix.

UNE ÉTRANGE DISPARITION
Le 30 décembre 1913, Mlle Hélène G… quittait brusquement sa famille et se rendait dans la soirée à Morlaix. Là elle occupait une chambre où elle se coucha, après avoir échangé avec le propriétaire de son hôtel des phrases banales.
Le lendemain, la jeune fille déclara « Je pars pour Rennes. » Elle était très calme, quitta son hôtel. Et on ne la revit plus. Sa mère resta sans nouvelle. Quand le 10 février on trouva son corps entre le pont et l’écluse du bassin de Morlaix.
Aucune trace de blessure n’apparaissait sur elle. Elle était fort correctement vêtue. Elle n’avait séjourné, déclara le docteur Rolland, qui l’examina sur la demande du parquet, que quelques jours dans l’eau.
Dès le premier jour on était alors au début de l’affaire Cadiou on aperçut une corrélation possible entre la mort de l’usinier et celle de la dactylographe. Mais l’instruction, alors tout entière consacrée à l’accusation contre Pierre, ne s’en occupa pas longtemps et on n’en parlait plus quand les témoignages de ceux qui ont dit avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre, ont de nouveau attiré l’attention sur la coïncidence de ces deux morts.

DES CONSTATATIONS TROUBLANTES
Outre qu’en effet Hélène G… et M. Cadiou ont pu se retrouver ensemble à Morlaix le 30 au soir, outre que Hélène G… manifesta l’intention de se rendre à Rennes, ville pour laquelle M. Cadiou avait fait enregistrer sa bicyclette le 1er janvier 1914, il paraît bien qu’Hélène serait morte à une date pas très éloignée de celle où M. Cadiou mourut lui aussi.
Si en effet on admet que M. Cadiou n’est pas mort le 30 décembre, mais dans la deuxième quinzaine de janvier, si l’on reconnaît aussi que le corps de Hélène G…, trouvé à Morlaix le 10 février, n’a pas séjourné 41 jours dans l’eau, et que sa mort ne doit pas remonter plus loin que la deuxième quinzaine de janvier, on est bien forcé de reconnaître qu’il y a là une bizarre rencontre de dates.
Quelle est la valeur exacte de cette piste ? Quelle créance faut-il accorder au rapprochement de ces faits certainement étranges ? Je n’ai pas la prétention de vous le dire. Mais comme en ce moment on accorde un intérêt tout particulier à ce qu’on appelle la piste de la dactylographe, j’ai voulu que vous la connaissiez. Tout est si extraordinaire dans cette affaire qu’il serait stupide de négliger quoi que ce soit.

LE REVOLVER DE M. CADIOU
Enfin on accorde aussi une attention spéciale à ce fait que l’on n’a pas retrouvé le revolver de M. Cadiou. On sait en effet que l’usinier avait une arme pour se défendre dans la solitude de la Grande-Palud. Qu’est-elle devenue ? Il ne devait jamais sortir sans son arme. Il est donc étrange qu’elle ne soit pas entre les mains de la police qui fit les recherches.

16 mars 1914 – p. 1 et 2

TOUJOURS LE MYSTÈRE
Le témoin Bossard, retrouvé, déclare que ce qu’il a dit n’avait aucune importance

Landerneau, 15 mars (de notre correspondant particulier). On a annoncé à grand bruit ce matin que Bossard, l’ancien veilleur de la Grande-Palud, le principal témoin de l’accusation contre Pierre, avait mystérieusement disparu, après avoir tenu dans le chantier où il travaillait des propos extraordinaires sur le rôle de l’ingénieur dans l’affaire Cadiou.

Bossard est retrouvé
De cette disparition on concluait déjà bien des choses. On avait tort. Bossard est tout simplement rentré chez lui. Aussitôt on l’a interrogé et il a répondu : « Il ne faut pas attacher trop d’importance aux phrases que j’ai dites à mes camarades de travail. Je voulais me payer un peu la tête des magistrats. »
Évidemment de telles réponses ne laissent pas que de surprendre. Bossard paraît être légèrement déséquilibré. Et ceci a d’autant plus d’importance que ce brave homme fut le principal accusateur de l’ingénieur, et qu’il a depuis le début de l’histoire fait « marcher » M. Bidart [Bidard] de la Noë au gré de ses caprices.
Il convient donc de n’accorder à ses dires aucune importance. Pas plus quand il a prétendu connaître l’innocence de Pierre que lorsqu’il affirma sa culpabilité il n’a dit quelque chose sur laquelle on puisse tabler.
En conséquence, l’instruction perd encore aujourd’hui une de ses preuves. Et il reste de moins en moins de preuves pour maintenir Pierre en prison.

Quelques mots sur…
LA MYSTÉRIEUSE AFFAIRE
Ne nous plaignons pas ! Nous avons de quoi en ce moment alimenter nos conversations.
Les mystères ne manquent pas. Nous avons le mystère de l’affaire Cadiou, et le mystère de l’affaire Caillaux.
Dans l’une et l’autre affaires, c’est la bouteille à l’encre. Et peut-être y verrait-on plus clair encore dans celle de Paris que dans celle de Landerneau. Dans celle de Paris, on connait le coupable.
Mais qui aujourd’hui, dans l’affaire Cadiou, oserait en toute certitude accuser l’ingénieur ?
O ingénieur, cher à notre Georges Ohnet, comment sortiras-tu d’un tel guêpier ?
Au moins, cette affaire, à défaut d’autres éclaircissements, nous éclairera sur la valeur des témoignages en général.
De tous les témoins qui se sont succédé jusqu’ici devant le juge d’instruction, lequel peut jurer qu’il a dit la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ? La cartomancienne de Nancy, la dame de Pont- à-Mousson ? Le veilleur de nuit Bossard ? Le facteur-receveur de Blincourt ? Le frère de Cadiou L’homme qui a vu la bicyclette ? L’homme qui a nettoyé la pèlerine ? La femme qui a… ? Qui, de ceux- là et des autres, mettrait sa tête au couteau de Deibler pour prouver ce qu’il avance ?
Une chose reste certaine, parmi tant de choses absurdes et injustes : c’est que l’ingénieur est toujours en prison et que rien ne permet de l’y retenir.
Plus rien ne l’accuse, plus rien ne le charge, Coupable ou non, il faut le dire, coupable ou non, il est contraire à toute équité humaine de garder sous les verrous cet homme un jour de plus.
Qu’un juge d’instruction ait son excuse dans l’arrestation, il n’en a plus dans l’obstination de l’erreur, et puisqu’il n’a pas depuis un mois la preuve de la culpabilité, il doit, il est de son devoir de juge de faire profiter du doute cet accusé qui est sans doute un innocent
Il faut relaxer, Pierre !
Pierre ne s’enfuira pas. S’il s’enfuit, sa culpabilité évidente le fait arrêter facilement. S’il reste à la disposition du Parquet, l’enquête se poursuit devant lui, et il y aidera : c’est son intérêt.
Qu’un jour soudain sa culpabilité éclate, mettre aux il sera temps de lui mettre aux mains les menottes.
Le juge alors n’en aura pas moins droit à notre respect pour avoir considéré un instant l’innocence d’un homme manquait la preuve de sa culpabilité.
L’INGÉNU.

Au fil de l’heure
Voici donc l’affaire Cadiou qui entre dans une nouvelle phase. Après tous les comparses que nous avons déjà vus évoluer autour du cadavre de l’usinier, deux nouvelles figures entrent en jeu. L’une morte, l’autre vivante la dactylographe retrouvée noyée dans le bassin de Morlaix et le facteur Boulier, de Blincourt. Les complexités amoureuses écartées de prime abord reviennent aujourd’hui et sont acceptées comme des possibilités, maintenant que toutes les autres suppositions sont épuisées.
La plus douloureuse, selon moi (qui du premier jour ai douté de la culpabilité de l’ingénieur Pierre), est la détention prolongée de cet homme au sujet duquel les charges s’effritent de jour en jour davantage.
Les seules choses qui semblent rester troublantes sont la disparition du revolver de Pierre et le diamètre de la balle qui paraîtrait s’adapter au calibre de la soi-disant arme. Quant au reste… on se demande comment des hommes dont l’intelligence et l’impartialité devraient être les qualités dominantes peuvent y attacher une ombre d’attention.
Comment ne pas rester effectivement stupéfait, lorsqu’on lit que la cause de l’arrestation première de l’ingénieur est due au simple geste de celui-ci tirant un couteau de sa poche pour élaguer les ronces qui obstruaient le fossé où le cadavre était enlisé ? La vue de ce couteau, raconte gravement la chronique, produisit un effet de malaise sur toute l’assistance. Dès cet instant les soupçons se portèrent sur Pierre (?), et deux gendarmes furent chargés de le surveiller (?).
La seconde preuve accablante, contre l’actuel détenu, est que, comme on demandait la coiffure du mort, pendant l’autopsie, il eut l’idée, toute naturelle ce me semble, de chercher ladite coiffure dans le capuchon du manteau où elle était en effet restée. Enfin, ostensiblement, devant tous, il dégagea le vêtement de la boue qui le maculait en le trempant dans le ruisseau. Il n’en fallait pas plus sur le moment pour être suspecté d’être l’assassin. On s’étonne presque que, sur la foi d’un geste, on n’ait point aussi suspecté les gendarmes !
Allons, messieurs les juges, un peu plus de perspicacité, un peu plus de célérité aussi ! Vous paraissez trop oublier que si (comme il est permis de le supposer) l’ingénieur Pierre est innocent de ce crime atroce, les heures doivent lui paraître lourdes, mais qu’elles deviennent cruelles pour la mère qui attend… en comptant les minutes du calvaire de son fils dans la solitude de sa chambre d’hôtel !
Cynéma.

17 mars 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 16 mars. Le sénateur Fortin déclare qu’il ne pourra donner, avant deux ou trois jours, le nom de la personne qui aurait vu Cadiou le 4 ou le 5 janvier, à Paris.
« Je veux, dit-il, ayant de parler, m’assurer que je n’ai pas été induit en erreur. »
D’après Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, l’homme barbu dont parle le facteur Boulier serait un Allemand, nommé Hagen Chaze [Hazen Chase], qui passe habituellement l’été au Touquet.
M. Hagen-Chaze [Hazen Chase], qui était en relations d’affaires avec M. Cadiou, serait venu à La Palud en automobile au mois de janvier dernier.

29 mars 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou
L’enquête piétine toujours et Pierre est toujours en prison

Landerneau, 28 mars (de notre correspondant particulier). Les événements politiques de ces jours derniers ont mis au second plan l’affaire Cadiou ; il n’en reste pas moins certain que le mystère de la Grande-Palud continue à passionner notre région et que les partisans de l’innocence de Pierre ont été quelque peu surpris de voir la chambre de Rennes repousser la demande de mise en liberté.
Les considérants du refus sont d’ailleurs presque les mêmes que ceux qui motivèrent la décision de M. Bidard de la Noë et qui peuvent se résumer en deux mots les détails manquent.
Nous répétons, une fois encore, qu’après deux mois d’instruction, il est pénible de constater que les éléments réunis ne sont pas suffisants et qu’un homme demeure en prison contre lequel aucune preuve solide ne subsiste.
Depuis dix jours, en effet, l’enquête n’a fait aucun progrès sérieux. Il reste établi que M. Cadiou a été vu à Morlaix le 31 décembre, qu’il est probable que le corps de M. Cadiou fut ramené en automobile à la fin de janvier à l’endroit où il a été trouvé enfoui et que le crime aurait pour mobile non pas des raisons légères comme celles que l’on pouvait trouver pour l’ingénieur, mais des raisons commerciales profondes. L’instruction s’est d’ailleurs depuis quelques jours orientée vers les relations commerciales de l’usinier assassiné. Et, pendant ce temps, l’ingénieur continue d’étudier la chimie dans sa cellule, sa mère continue d’espérer ; le dossier revient au juge d’instruction, qui va pouvoir compulser… compulser… R. LERNIER.

1er avril 1914 – p. 1

Avant la confrontation avec Mme Cadiou et de l’ingénieur
Ce qu’a déjà constaté le docteur Paul. – L’examen des viscères.

Landerneau, 31 mars (de notre correspondant particulier). Le dossier de l’affaire Cadiou est revenu de Rennes et maintenant qu’il est quasi-certain que l’ingénieur passera aux assises, puisque la chambre des mises, en accusation a refusé la mise en liberté de M. Pierre, M. Bidart [Bidard] de la Noë va pouvoir, aidé du juge suppléant qu’on lui accorde, hâter la fin de cette enquête qui n’a que trop duré.
Mme Cadiou va être confrontée avec l’ingénieur. Voilà le gros fait nouveau. Cette confrontation nous apportera-t-elle la lumière ? C’est peu probable. Jusqu’à présent, M. Pierre est en prison, quoi qu’on n’ait pas de preuves formelles contre lui. On ne veut pas lui donner la liberté. Pourquoi ? Espérons que l’instruction va nous fournir maintenant, après deux mois de tâtonnements inexplicables, les arguments définitifs.

Les premières conclusions du docteur Paul
Le docteur Paul, chargé de l’autopsie de M. Cadiou, n’est pas encore en mesure de pouvoir fournir son rapport, et conclure sur le crime de la Grande-Palue.
Nous avons pu joindre ce matin l’éminent médecin légiste, et c’est en ces termes qu’il nous a parlé :
Malgré toute mon attention, malgré tous les examens microscopiques et chimiques, pratiqués sur les lambeaux de chair provenant de la gorge de M. Cadiou, je me trouve dans l’impossibilité de démontrer scientifiquement si la blessure que portait M. Cadiou fut faite avant ou après sa mort.
Ce point important me sera difficile à établir étant donné l’état de décomposition du cadavre. Toutefois, j’ai de fortes raisons de supposer que les blessures relevées autour du visage de M. Cadiou ont été faites après coup, c’est-à-dire après le coup de revolver tiré par l’assassin. J’ai cru déjà devoir faire cette déclaration à M. Guilmard, procureur de la République à Brest.
Je ne puis toutefois vous fournir aucune précision avant une dizaine de jours et voici pourquoi : M. Kohn-Abrest, directeur du Laboratoire de toxicologie, qui pratique les réactions nécessaires sur les viscères de la victime, peut trouver d’ici là une substance toxique. Une telle découverte bouleverserait alors toutes les hypothèses émises sur le meurtre de M. Cadiou. Ce que j’avance n’est pas impossible. Je ne puis vous en dire plus long pour l’instant. Dès que M. Kohn-Abrest m’aura transmis son expertise, je transmettrai mon rapport au juge d’instruction, et cette fois, je pourrai conclure fermement et utilement.

2 avril 1914 – p. 1

Le dossier de M. Cadiou a disparu mystérieusement
Il contenait des documents susceptibles de provoquer sur le drame une certaine lumière

Landerneau, 1er avril (de notre correspondant particulier). Il a fallu attendre jusqu’au 31 mars pour que M. Bidart [Bidard] de la Noë, sortant de l’inextricable fouillis des mille détails et des mille contradictions de l’affaire Cadiou, s’intéresse enfin à la rivalité qui existait indéniablement entre l’usinier de la Grande-Palud et ses concurrents, et qui, nous l’avons dit à maintes reprises, pouvait singulièrement éclairer les ténèbres du drame.
M. Cadiou avait été, on le sait, devancé par l’ingénieur Pierre au ministère de la guerre. Certains procédés de sa fabrication qui avaient paru suspects à l’ingénieur avaient été révélés au directeur des poudres et salpêtres. Pour réfuter ces accusations, M. Cadiou avait réuni un dossier et confié ses intérêts à un avocat brestois, Me Vichot. Ce dossier, M. Cadiou l’avait mis dans une serviette dans son appartement de Landerneau.
Or, la serviette et le dossier ont disparu.
On s’en était aperçu déjà voilà six semaines, mais, à cette époque, on n’y avait prêté aucune attention. Aujourd’hui, on s’avise que cela peut être capital et l’on demande à Me Vichot de dire ce qu’il sait. L’avocat a demandé à Mme Cadiou d’être relevé du secret professionnel, et il y a tout lieu de croire que la veuve de l’usinier autorisera Me Vichot à parler.
Que contient le dossier ? Nous pouvons dire qu’il n’y a pas seulement dans les papiers la réfutation des accusations de Pierre, mais aussi les explications de la rivalité qui existait entre l’usinier de la Grande-Palud et ses concurrents. Il y a des noms qui sont donnés. Et ceci est extrêmement grave.
Si ce n’est pas Pierre qui a fait disparaître la serviette, et rien ne le prouve jusqu’à présent, on pourrait avoir en sachant ce qu’il contenait des indications précises sur ceux qui avaient intérêt à la disparition de M. Cadiou.

3 avril 1914 – p. 1

Les surprises de l’affaire Cadiou
DEPUIS CINQUANTE-CINQ JOURS L’INGÉNIEUR PIERRE EST EN PRISON !
La lumière près du cadavre

Landerneau, 2 avril (De notre correspondant particulier). Pendant que M. Bidard de la Noë s’obstine sans qu’on sache pourquoi à placer la date de la mort de M. Cadiou au 30 décembre 1913, les gens qui observent sans parti-pris continuent d’affirmer qu’il est impossible, étant donné l’état de conservation dans lequel fut trou vé le cadavre de l’usinier, qu’il ait été tué en 1913.
Cela, nous l’avons dit et répété nous-même à maintes reprises, alors que nul témoignage ne permettait de donner une précision sur le jour où fut enfoui le corps du malheureux. Or aujourd’hui, Mme Pierre Louis, M. Bonnefoy, M. Lemeur, Mme Lespagnol, M. Miossec sont d’accord pour dire que dans la nuit du 27 au 28 janvier, une automobile fut entendue dans la direction de la Grande-Palud. Cette automobile fut même aperçue par Mme Louis. Elle filait à toute vitesse.
Rapprochons ces déclarations de celles non moins formelles de Mme Lespagnol et de M. Miossec, qui ont vu, dans cette même nuit, une petite lanterne à l’endroit précis où le cadavre de l’usinier fut découvert.
Ceci l’instruction en est avertie. Que fait-elle pour avoir des éclaircissements Rien, toujours rien. Hypnotisée par les témoignages de Bignard et de deux ouvriers qui ont vu M. Cadiou pour la dernière fois le 29 décembre, elle ne veut pas s’enquérir d’autre chose. Treize témoignages infirment l’hypothèse de M. Bidart [Bidard] de la Noë ! Qu’importe !
Et pendant ce temps-là, Pierre est toujours en prison. Il y a exactement cinquante-cinq jours qu’il y est enfermé.

7 avril 1914 – p. 1 et 2

L’INDIGNATION DE L’INGÉNIEUR

Landerneau, 6 avril. (De notre correspondant particulier). Les lettres, les fameuses lettres que l’ingénieur Pierre avait adressées à M. Cadiou, au lendemain de son départ, et que l’accusation considérait comme accablantes pour l’ingénieur, ont eu le don d’exaspérer l’accusé. Quand Me Feillard lui en a parlé, il a manifesté pour la première fois le plus grand courroux : « Que l’on veuille me faire passer pour coupable, soit. Mais qu’on me prenne pour un imbécile. C’est insensé.
« M. Cadiou, a-t-il ajouté, devait m’envoyer de l’argent de Brest ou de Landerneau, d’où mon étonnement, le 30 du mois de décembre, de n’avoir rien reçu. » Me Feillard a en outre résumé à son client les points essentiels de l’enquête. Et Pierre n’a paru surpris de rien.
Aujourd’hui, interrogatoire de M. Marie, armurier de Landerneau, demain, confrontation de Pierre et de Mme Cadiou.
Et n’oublions pas que c’est le soixante et unième jour de détention de l’ingénieur.

Pierre s’est fâché, hier ; il ne veut pas que M. Bidart [Bidard] de la Noë le prenne pour un imbécile ! Oui, j’ai lu, cela il a tort de s’énerver ainsi ; ce n’est pas bon pour sa défense. Je voudrais vous y voir après soixante jours de prison. Je sais bien, mais cette affaire est tellement embrouillée ! L’auto mystérieuse, le scandale des poudres, les lettres, quel imbroglio !
Dites qu’on a embrouillé l’affaire comme à plaisir, voilà la vérité. Oh ! vous êtes étonnant on a tout de même trouvé Cadiou assassiné !
Etes-vous sûr que le cadavre déterré dans des circonstances aussi étranges, et si abîmé, soit bien celui de M. Cadiou ? Tiens… je n’avais pas pensé à ça.

8 avril 1914 – p. 2

LE MYSTÈRE DE LANDERNEAU

Brest, 7 avril. Mme Cadiou, arrivée hier soir de Paris, a été entendue ce matin par le juge d’instruction. Elle a renouvelé ses déclarations antérieures et maintenu son impression que l’ingénieur Pierre est l’assassin de son mari, qu’il haïssait.
Cet après-midi, Mme Cadiou sera confrontée avec l’ingénieur Pierre.

9 avril 1914 – p. 1

L’assassinat de M. Cadiou fut-il un épisode du scandale des poudres ?
A propos de la déposition du général Gaudin

Landerneau, 8 avril (de notre correspondant particulier). Hier eu lieu la grande confrontation tant attendue de M. Pierre et de Mme Cadiou. Qu’a-t-elle donné ? Rien. Non pas que tout se soit bien passé. Mais les affirmations de Mme Cadiou ne sont que des affirmations qu’aucune preuve ne soutient. Son système est celui-ci « Mon mari a été assassiné le 30 décembre. Il avait des rapports tendus avec son ingénieur qui l’a dénoncé au ministère de la guerre. Donc l’ingénieur est l’assassin. »
Déduction rapide et par trop aisée.
Par contre, à ce système, l’avocat de l’accusé et l’accusé lui-même répondent à Mme Cadiou : « Vous ne saviez rien de ce qui se passait à l’usine. Vous n’étiez pas au courant des affaires de votre mari, et vous ne savez même pas que pour l’exercice 1912-1913 les bénéfices de M. Cadiou étaient bien supérieurs à en supérieurs à ceux qu’il avouait. »
Après quoi, dans la voiture cellulaire, on reconduisit l’ingénieur en prison, cependant que Mme Cadiou prenait place dans un coupé qui la conduisit chez l’avocat de son défunt mari, Me Vichot.

L’intérêt du mystère de Landerneau n’est pas, n’a jamais été dans ces confrontations-là. Pour un motif qu’on ignore, la famille Cadiou est persuadée de la culpabilité de Pierre. Elle la crie. C’est tout. Mais attachons-nous davantage aux faits matériels, et Me Feillard nous en a fait connaître un hier qui a son importance.
M. Bidard de la Noë est maintenant en possession de la déposition du général Gaudin qui a donné son témoignage au sujet de la dénonciation de l’ingénieur contre son patron.
Ces dénonciations, dit le général, se sont produites deux fois. On envoya à la Grande-Palud un contrôleur qui reconnut l’exactitude des faits dénoncés. Il a été établi que M. Cadiou fut exclu des adjudications parce que, lorsqu’il y avait du mauvais coton il le mettait de côté pour le service de l’État. L’enquête va continuer, elle établira toutes les culpabilités.
Souhaitons-le. Car c’est là, nous le répétons, le nœud de la question. Mais n’a-t-on pas dit « On ne saura jamais la vérité sur cette affaire. Elle est trop grave. » Il est bien plus grave qu’aujourd’hui soit le 63e jour de détention de l’ingénieur.

10 avril 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE DE LA GRAND’PALUD EST LOIN D’ÊTRE ÉCLAIRCI
M. Cadiou avait de gros embarras d’argent
Pourquoi l’ingénieur Pierre, qui était son créancier, aurait-il assassiné l’usinier ?

Landerneau, 9 avril (De notre correspondant particulier). Je vous ai indiqué hier toute l’importance que pouvaient prendre pour l’instruction, si elle veut comprendre et voir, si rien ne l’empêche d’agir, les révélations qu’on peut attendre sur le scandale des poudres, dont le mystère de la Grande-Palud n’est qu’un tragique épisode.
Il y a là des faits précis. La déposition du général Gaudin, telle que l’a transmise Me Feillard, constitue contre l’usinier un témoignage accablant. Il est désormais acquis que tout était singulier dans l’administration de la Grande-Palud, que ce qui s’y passait était grave, si grave même, qu’un contrôleur y fut envoyé du ministère de la guerre, qu’un autre contrôleur devait y retourner, et qu’en réalité la situation de M. Cadiou vis-à-vis de ce ministère était plutôt difficile. Comment se serait dénouée l’enquête qui n’aurait pas manqué d’être faite ? Et qu’en serait-il résulté pour M. Cadiou ?
Ajoutons à cela pour compléter l’allusion que je faisais hier à la comptabilité de M. Cadiou, que de ce côté-là, non plus, tout n’est pas clair. Me Feillard en a demandé à M. Bidart [Bidard] de la Noë l’examen.
Depuis longtemps, le contrat de travail de M. Pierre prévoyait en sa faveur des mensualités de trois cents francs et un pourcentage de un et demi sur les bénéfices. Or il semblerait que les bulletins de déclaration de M. Cadiou à l’enregistrement étaient, inférieurs aux chiffres réalisés.
Pour l’année commerciale 1912-1913, l’exploitation de la Grande-Palud donna un bénéfice de 210.000 francs, alors qu’on accusa seulement 108.000. Du 1er mars 1913 à fin 1913, un gain de 119.000 francs est acquis. Et M. Cadiou avait l’intention, des documents en font foi, de déclarer une somme très inférieure.
Il résulte de ces constatations que M. Cadiou devait quinze mille francs à son ingénieur, qu’il était seul à les pouvoir payer et que l’intérêt de M. Pierre lui commandait de ne pas intenter à la vie de son patron qui avait une pareille somme à lui remettre.
Et ceci vient encore augmenter les présomptions qu’on peut avoir sur la prétendue tranquillité morale de M. Cadiou qui, dit sa famille depuis deux mois, n’avait aucun souci. Des soucis il en avait, et beaucoup, et des plus sérieux.
Et c’est aujourd’hui le 64e jour de détention de l’ingénieur.

11 avril 1914 – p. 1

Le mystère de la Grand’Palud et le scandale des poudres
Où il est établi que l’on essaie de « retourner » les témoins qui ne croient pas l’ingénieur un assassin

Landerneau, 10 avril (De notre correspondant particulier). Cette affaire Cadiou continue de passionner les esprits au plus haut point. Surtout qu’elle se complique à plaisir, et que nous sommes sur le point d’assister à un duel qui mettra aux prises le défenseur de Pierre, Me Feillard, et l’avocat-conseil de Mme Cadiou, Me Vichot.
Ce duel prouve à quel point on s’exalte ici, avec quelle passion on se lance dans ce ténébreux mystère où chacun prétend savoir la vérité ou chacun
Je vous ai montré hier que M. Cadiou ne pouvait avoir l’esprit tranquille, qu’il était bouleversé par les enquêtes que le ministère de la guerre avait faites et devait encore faire chez lui, que sa comptabilité peu en règle le faisait créancier de l’ingénieur, et qu’enfin le mobile du crime de Pierre, puisqu’on s’obstine à voir en lui un criminel, apparaissait de moins en moins.

Aujourd’hui, je reviendrai une fois de plus sur la singulière obstination de la police brestoise, à vouloir que M. Cadiou ait été tué le 30 décembre, et reprenant un excellent article de notre confrère le Nouvelliste de Bretagne, je vous signalerai la déclaration formelle et renouvelée de M. Jean Darène, du facteur Cabon qui vit M. Cadiou le 1er janvier 1914 à Morlaix, entre 8 h. 30 et 8 h. 40, place Thiers.
Je n’ai pas pu me tromper, a-t-il dit. Je connaissais trop bien M. Cadiou. L’assassin (s’il y a assassinat), viendrait-il me dire lui-même : « J’ai occis M. Cadiou le 30 décembre » ; je lui répondrais : « Vous faites erreur, vous vous trompez de jour ; j’ai salué M. Cadiou, le 1er janvier, à Morlaix.
J’ajouterai qu’un gros négociant ayant occupé des fonctions municipales à Morlaix, un autre négociant inventeur du fameux sosie, un chauffeur dont le nom du patron fut mêlé à l’affaire, ont essayé de me tourner et de me retourner. Rien n’y fera. Je suis sûr de ce que j’ai dit. »
Et pendant ce temps, Mme Zaccone, parente de M. Cadiou, rétracte ses affirmations premières. M. Cadiou a pu venir à Morlaix sans qu’elle l’ait vu.

Enfin et pour vous faire remarquer l’importance de la déposition du général Gaudin au sujet de la fabrication défectueuse des poudres, je vous signale que tous les lots de poudre qui furent jetés à la mer après la catastrophe du Liberté et de l’Iéna, provenaient, dit-on, de l’usine de La Grand’Palud. On conçoit l’émotion du général Gaudin.

16 avril 1914 – p. 2

Le mystère de Landerneau

Les témoins se contredisant
Brest, 15 avril. M. Bidart [Bidard] de la Noë, juge d’instruction, a confronté ce matin trois des témoins de Morlaix avec Mme Zaccone, tante de Mme Cadiou.
M. Breanton, antiquaire, affirme avoir rencontré Cadiou à 3 kilomètres de Morlaix le 25 décembre, vers deux heures de l’après-midi. Mme Zaccone maintient que ce jour-là, à l’heure indiquée, M. Cadiou était chez elle.
MM. Caramour et Cabon continuent à certifier, en dépit des objections de Mme Zaccone, qu’ils ont croisé M. Cadiou à Morlaix, le matin du 1er janvier.
Le journal l’Ouest-Éclair annonçait ce matin que, suivant des rapports de police qui seraient parvenus au parquet de Brest, il y avait lieu de supposer que M. Cadiou avait trouvé asile chez le député Cloarec après son départ de la Grande-Palud.
M. Bidart [Bidard] de la Noë déclare qu’il n’a pas connaissance de ces rapports.

Déclaration d’un entrepreneur
En présence de M. Bodet, avocat, et de M. Delourmel, bibliothécaire-archiviste de la ville, M. Desrues, entrepreneur chargé, des travaux de l’usine de blanchiment de coton de Daoulas, a déclaré avoir lu, au début de janvier, trois lettres venues de membres de la famille Cadiou, laissant entendre que M. Cadiou s’était suicidé.
M. Desrues s’est refusé à toute autre confidence « par crainte, dit-il, d’avoir des ennuis ».

18 avril 1914 – p. 1

Le mystère Cadiou
UNE HYPOTHÈSE

« Et si l’usinier s’était tout simplement suicidé ?», interroge un familier
Landerneau, 17 avril (De notre correspondant particulier). C’est aujourd’hui la soixante-dixième journée de détention de Pierre, et rien ne fait prévoir la fin de ce long emprisonnement, malgré les efforts de Me Feillard, qui réclame une fois de plus la mise en liberté de son client.
Tout semble d’ailleurs se liguer contre l’ingénieur. On attendait beaucoup des expertises du docteur Paul et de M. Kohm-Abrest, qui, on le sait, sont en possession des viscères de Cadiou et des vêtements de Pierre. Or on apprend aujourd’hui que les vêtements qui furent envoyés aux experts ne sont pas ceux que portait l’accusé le jour du crime.
Comment une telle erreur put-elle se produire ? On ne se l’explique que par l’ahurissement de ceux qui s’occupent de l’instruction et qui sont littéralement noyés dans cette affaire.

L’hypothèse du suicide
Vous vous souvenez peut-être que trois jours après l’arrestation de l’ingénieur une personnalité bien placée pour tout savoir me déclarait : « La découverte du cadavre est plus mystérieuse que le crime. » Par-là elle entendait dire que l’on n’attachait pas assez d’importance à une hypothèse qui fut indiquée dès le premier jour. Celle du suicide.
Aujourd’hui que sept témoins ont vu M. Cadiou à Morlaix le 1er janvier, qu’il semble indiscutablement établi que M. Cadiou, quand il venait dans cette ville, avait un pied à terre où il pouvait revêtir d’autres vêtements que ceux qu’il portait en y arrivant, on peut se demander si l’usinier ne s’est pas tué, et si avant de se tuer il n’aurait pas rendu visite à un personnage important de la région qui était au courant des enquêtes du ministère de la guerre sur les étranges fabrications de M. Cadiou.
Évidemment, reste à expliquer comment on a pu enfouir le cadavre et qui se chargea de cette besogne. Nous ne voulons mettre personne en cause pour l’instant, mais nous nous réservons de signaler une piste nouvelle qui pourrait surprendre, mais qui aboutirait, nous en sommes certains à des faits probants.

19 avril 1914 – p. 1

Le mystère de Landerneau
Le rôle de M. Cloarec ?

Landerneau, 18 avril (de notre correspondant particulier). Nous vous avons signalé hier, d’après un familier de la famille Cadiou, une hypothèse qui n’est pas dénuée de fondement, celle du suicide.
Elle prend corps quotidiennement. Aujourd’hui, à Brest, on ajoute : « M. Cadiou a dû passer la nuit du 30 au 31 à Morlaix, dans la maison de M. Cloarec, député de cette ville, qui serait à même, si on l’interrogeait un peu sérieusement, de fournir des indications intéressantes sur l’hospitalité qu’il offrait à l’ingénieur quand celui-ci venait à Morlaix.
M. Cloarec n’était pas chez lui le 30 décembre ; c’est un fait. Mais cela peut ne pas empêcher M. Cadiou d’avoir couché dans la maison du député. Certains ne disent-ils pas qu’on a vu une lumière dans la demeure de M. Cloarec cette nuit-là ?
Ce sont là des affirmations qui ont leur valeur, et il est étrange que M. Bidart [Bidard] de la Noë, qui interroge tous les jours des gens sans importance, n’ait pas plus questionné le député, qui non seulement sait maints détails sur la vie de l’usinier, sur la fabrique de la Grande-Palud, sur les soucis que pouvait avoir M. Cadiou, mais sur les derniers instants du défunt.
Et c’est aujourd’hui le 71e jour de détention de M. Pierre.

24 avril 1914 – p. 1

LES SURPRISES DE L’AFFAIRE CADIOU
Le veilleur de nuit Bossard est arrêté
Sa dernière déposition contredisait ses précédentes

Landerneau, 23 avril (De notre correspondant particulier). Ce matin, un coup de théâtre s’est produit. Après sa déposition d’hier, Bossard, le veilleur de nuit, a été arrêté par M. Menessier [Ménnessier], commissaire spécial, à 4 heures du matin.
Tel est le fait brutal, le seul fait important qui se soit produit dans l’affaire Cadiou depuis l’arrestation de l’ingénieur. Je vous ferai remarquer que, dès le 6 février, je vous disais qu’il importait qu’on arrêtât Bossard qui, depuis la découverte du cadavre, avait eu une attitude louche. Maintenant qu’il est sous les verrous, examinons sa déposition que tout le monde s’accorde à trouver sensationnelle.

Les variations d’un accusateur
Spontanément Bossard a dit hier à M. Bidart [Bidard] de la Noë :
D’abord que le 31 décembre, à l’endroit où l’on devait retrouver le corps de l’ingénieur, il avait remarqué des pas dans la neige.
Ensuite que le 17 janvier, accompagné de l’inspecteur Lemez, il avait cherché de ce côté, mais en vain, la trace de l’enfouissement.
Enfin que le 18 il aperçut à cet endroit, à fleur de terre, la partie postérieure de la tête de l’usinier. II recouvrit ces débris humains et se sauva, n’en disant rien, de peur d’être accusé.
Évidemment ce sont là des choses graves. Mais Bossard dit-il vrai ou invente-t-il ?
Je vous rappelle que le 11 mars dernier il prétendit avoir eu un songe et savoir que le revolver était enfoui dans un coin de terre, que M. Bidart [Bidard] de la Noë fit vainement fouiller ; que le 19 mars il raconta que le contre-maître Marcou lui avait fait des confidences « Pierre, lui avait-il dit à la fin de décembre, sera bientôt le directeur. » Et le 14 mars Bossard conclut Bossard ces révélations par ces mots : « J’ai voulu me payer la tête des magistrats. »
C’est qu’en vérité le veilleur de nuit est un être étrange, taciturne parfois, soudainement exubérant, d’esprit versatile et faible. Il fut un instant considéré comme un fou. Et tout cela n’est pas pour donner grande force à ses dires.
Allons plus loin. Bossard aurait-il dit la vérité, qu’est-ce que cela prouve contre Pierre ? Cela démontrerait que c’est lui, Bossard, qui renseigna la famille Cadiou et la somnambule, que c’est lui qui indiqua la fosse de l’usinier. Mais alors pour- quoi ne l’avoir pas dit ? Bossard, ainsi couvert par toute la famille Cadiou, n’avait rien à craindre de la justice. Son silence laisse peser sur lui tous les soupçons. Il peut aussi bien être le criminel, que l’instrument de gens intéressés à des déclarations fausses. Et c’est pourquoi son arrestation a plus d’importance que, ses dires. On tient deux éléments du problème. A M. Bidart [Bidard] de la Noë de nous montrer s’il est capable de le résoudre. R. LERNIER.
Brest, 23 avril. Quand M. Menessier [Ménnessier] s’est présenté à Saint-Divy, au domicile de Bossard, celui-ci se mit à rire : « Alors, dit-il, M. Bidard de la Noë croit que c’est moi le coupable ? Elle est bien bonne !»
M. Menessier [Ménnessier] saisit un certain nombre de papiers sur lesquels Bossard avait noté ses impressions sur l’affaire Cadiou.
Bossard, qui a été conduit au parquet a subi cet après-midi un premier interrogatoire.
M. Jean-Marie Cadiou a déclaré que, l’arrestation de Bossard ne l’avait pas surpris. Il pense qu’une autre arrestation ne saurait tarder, mais il refuse de s’expliquer davantage.
Bossard est considéré par tous ceux qui l’ont approché comme presque complètement déséquilibré.

25 avril 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE CADIOU
Bossard confronté
ON S’ATTEND A UN NOUVEAU ET PROCHAIN COUP DE THÉÂTRE

Landerneau, 24 avril (De notre correspondant particulier). L’arrestation de Bossard a produit, il fallait s’y attendre, une très grosse émotion dans la région. N’oublions pas que nous sommes en pleine campagne électorale et que l’affaire de la Grande-Palud joue un rôle important dans l’élection de la première circonscription de Morlaix, et qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que la mise sous les verrous du veilleur de nuit soit une manœuvre politique. Je vous signale en tous les cas que le Nouvelliste avait prédit, il y a huit jours, qu’un « pétard » éclaterait pendant la semaine des élections.

Assassin ou complice ?
C’est qu’en réalité on ne sait pas bien pourquoi M. Bidart [Bidar] de la Noë a fait arrêter Bossard avant-hier. Cette arrestation s’imposait depuis longtemps, nous l’avons dit, mais à la condition que le veilleur de nuit fût mis à l’ombre pour un fait précis, dans une intention précise. C’est comme complice, a dit M. Bidart [Bidard de la Noë], que le veilleur de nuit doit être inculpé. Complice de qui ? De Pierre, sous-entend le magistrat. Rien ne permet une telle supposition et il convient bien davantage de relever les contradictions entre les dépositions successives de Bossard et la réalité des faits.
Interrogé hier après-midi par le juge d’instruction, le veilleur de nuit n’a pas osé confirmer ses déclarations spontanées de la veille. M. [Bidard] de la Noë s’est étonné en effet que Bossard, qui ne faisait plus partie de la maison depuis le 27 décembre, blessé qu’il avait été en travaillant, soit revenu le 31 à l’usine.
C’était pour toucher ma paye ! a répondu Bossard.
Et ceci est à vérifier.
M. [Bidard] de la Noë s’est étonné aussi que Bossard, ayant été frappé de l’étrange odeur qui se dégageait de l’endroit où fut retrouvé M. Cadiou le 17 janvier, alors qu’il était accompagné d’un inspecteur de la Sûreté, ce dernier n’ait rien senti.

Une confrontation
Bossard a d’ailleurs été confronté avec lui ce matin. Cet inspecteur, M. Lemaire [Lemez], a dit en effet qu’au moment où ils approchaient de l’endroit désigné, Bossard se cacha.
C’est exact, a dit Bossard qui n’a pas fourni d’autres explications.
Lemaire [Lemez] a ajouté que le 12 mars, il avait revu Bossard qui prétendait savoir où était l’arme du crime, et qui se disait certain de la culpabilité de Pierre.
Ce n’est pas vrai, a dit Bossard. Ou si je l’ai dit, je plaisantais.
A midi trente, la confrontation prit fin.

Les contradictions
Enfin Bossard n’est pas du tout d’accord avec les témoins et l’enquête elle-même au sujet des conditions dans lesquelles fut retrouvé le cadavre de l’usinier.
Le veilleur prétend qu’il fut attiré ce 17 janvier par l’odeur de putréfaction ; or le 4 février, quand on exhuma la dépouille mortelle de M. Cadiou, on fut étonné que le cadavre ne dégageât aucune odeur. En second lieu, et cela fut affirmé par M. Vacheron [Vacheront], maire de la Forest, il est impossible que Bossard ait aperçu à fleur de terre le crâne de l’usinier, puisque le 1er février un sanglier laboura le sol à cet endroit, sans déterrer le cadavre, et que le même jour M. Maubihan laboura le sol, sans même accrocher les vêtements du défunt.

Un nouveau coup de théâtre
J’ajouterai qu’on doit s’attendre à une arrestation sensationnelle, qui établira selon M. Bidart [Bidard] de la Noë que Bossard, qui fera des aveux, a commis le crime avec Pierre, et la troisième personne que je ne que je ne peux pas vous désigner. Voilà ce qui se prépare avant les élections peut-être, si j’en crois les gens informés. R. LERNIER.

26 avril 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE DE LA GRAND’PALUD
Veilleur de nuit et indicateur…
C’EST BOSSARD QUI AVAIT « RENSEIGNÉ » LA POLICE CONTRE L’INGÉNIEUR PIERRE

Landerneau, 25 avril (De notre correspondant particulier). Ce que je vous disais hier au sujet de l’arrestation de Bossard se trouve aujourd’hui confirmé par l’extraordinaire interrogatoire d’hier. Bossard a en effet une fois de plus démenti ce qu’il avait raconté précédemment, et une fois de plus donné l’impression qu’il se moquait de la justice.

Un indicateur
M. Bidart [Bidard] de la Noë ne devait d’ailleurs se faire aucune illusion sur la valeur d’un témoin qu’il connaissait mieux que personne. L’ancien veilleur de nuit, en effet, était considéré par le parquet comme l’indicateur rêvé, comme celui qui à tout moment pouvait donner des renseignements qui confirmaient l’hypothèse chère au juge d’instruction de la mort de M. Cadiou le 30 décembre.
Pour délier la langue à ce malheureux quasi dément, on n’hésitait pas à employer tous les moyens ; on le grisait, on lui faisait des promesses, et n’ajoute-t-on pas que le jour où Bossard écrivit à M. Bidart [Bidard] de la Noë une lettre pour lui dire qu’il savait tout sur le crime de la Grand’- Palud, il était dans l’arrière-boutique d’un bureau de tabac en compagnie d’un inspecteur de la Sûreté. Bossard a toujours obéi ses variations le prouvent à des suggestions intéressées, il a été celui qu’on fait parler selon les besoins de la cause. Il a surtout été le seul et principal témoin à charge contre Pierre, témoin qu’on réservait soigneusement quand on sentait la nécessité d’accabler l’ingénieur. N’oublions pas, en effet, que la chambre des mises en accusation de Rennes a tenu compte et très largement de ses dires : pour refuser la mise en liberté de Pierre. Et maintenant, je ne crois pas qu’il soit indispensable d’attacher la moindre importance à la perquisition qui eut lieu chez lui. On a trouvé un cure-ongles et un mouchoir qui pourraient avoir appartenu à M. Cadiou.
Mme Cadiou dira, après les avoir vus, si ces objets, ont appartenu à son mari.

L’attitude de Pierre
L’ingénieur n’a d’ailleurs été nullement ému par l’arrestation de son ancien ouvrier. Il a haussé les épaules quand on lui a dit qu’on considérait Bossard comme son complice.
Il se rend d’ailleurs parfaitement compte que tout cela a l’allure d’une comédie dans laquelle on fait jouer à l’ancien veilleur de nuit un rôle qu’il tient depuis longtemps. En tout cas quelle crainte peut-il avoir d’un individu notoirement fou, qui se pro- menait jadis tout nu sur les toits de l’hôpital de Brest, et qui pourtant est le principal « moteur » de l’accusation contre lui ? R. LERNIER.

30 avril 1914 – p. 2

Les grands effets d’une ténébreuse histoire

Landerneau, 29 avril (de notre correspondant particulier). Je vous ai signalé a plusieurs reprises l’importance que prenait l’affaire Cadiou dans les élections de la première circonscription de Morlaix. Je vais vous en donner la preuve. En 1910, M. Cloarec avait été élu par 9.733 voix contre 5.062. Cette année, M. Cloarec n’a obtenu que 7.470 voix contre 7.139.
M. Cloarec va d’ailleurs avoir à s’expliquer sur son rôle dans le drame de la Grande-Palud, devant M. Bidard de la Noë.
Brest, 29 avril. M. Bidard de la Noë a entendu ce matin un nouveau témoin dont il a refusé de faire connaître le nom. A la suite de cette audition, le juge d’instruction s’est immédiatement transporté à la Grande-Palud.
Sur l’ordre du procureur, toutes les portes du Palais de Justice ont été closes.

1er mai 1914 – p. 2

Mme HÉMERY EST DÉMENTIE

Landerneau, 30 avril (de notre correspondant particulier). On sait qu’hier Mme Emery [Hémery], une paysanne des environs de Landerneau, a prétendu qu’elle avait rencontré le 30 décembre dans l’après-midi, dans le petit bois près de la Grande- Palud, M. Cadiou et M. Pierre qui devisaient ensemble.
D’où les conclusions de M. Bidard de la Noë : M. Cadiou dut déjeuner ce jour-là avec Pierre, d’une tasse de lait ainsi que cela lui arrivait souvent.
Pour que cette hypothèse fût confirmée, il faudrait que Julie Juzeau, qui était au service de l’ingénieur, fût entendue. Mais la servante est à Paris, où peut-être on l’interrogera.
D’ailleurs, aujourd’hui même notre commissaire de police a reçu deux témoignages qui contredisent formellement Mme Emery [Hémery], qui se serait trompée de date. Tout cela, par conséquent, n’avance pas l’affaire d’un pas. R. L.

2 mai 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou
Une démarche policière chez Mme Cadiou

L’affaire Cadiou se complique inutilement. Après les témoignages de Mme Emery [Hémery] contredits dès hier, comme nous l’avons annoncé, après les accès de folie furieuse de Bossard dans sa prison, après les déclarations si nettes de Julia Juzeau qui répète ce qu’elle a toujours affirmé, à savoir que l’ingénieur n’est pas sorti de chez lui le 30 décembre, l’accusation que M. Bidart [Bidard] de la Noë représente avec une rare incompétence, il faut le reconnaître, n’a pas fait un pas.
Les seuls témoignages accablants pour Pierre qu’elle a rassemblés sont ceux d’une vieille femme bavarde et déraisonnable et d’un employé qui n’a pas sa tête à lui. N’insistons pas. Il faudra bien qu’on arrive un jour à poser la question et le problème sur leur terrain véritable : le scandale des poudres. En attendant, sur mandat du juge d’instruction de Brest, M. Valette a montré ce matin à Mme Cadiou en son, domicile Paris, les objets trouvés chez Bossard qu’ils avaient appartenu à l’usinier. Sa veuve ne les a pas reconnus.
Et ce pendant qu’il y a 86 jours que Pierre est en prison.

6 mai 1914 – p. 1

TROIS MOIS DE PRÉVENTION
La vie en prison de l’ingénieur Pierre
On doit entendre ce soir M. Cloarec. – La mise en liberté provisoire du gardien Bossard.

Landerneau, 5 mai (de notre correspondant particulier). Il y a aujourd’hui quatre-vingt-dix jours que l’ingénieur Pierre est en prison. Il n’y a pas seulement en ce fait un scandale, il y a le martyre ininterrompu d’un homme contre lequel il n’y a pas de preuve de culpabilité, qui attend on ne sait quel miracle maintenant pour recouvrer sa liberté, et qui las, fatigué, malade, n’a même pas la ressource de voir sa mère qui elle aussi découragée, a dû se mettre au lit.

LA VIE EN PRISON
Pourtant, le courage n’a jamais manqué à Pierre. Durant les premiers jours de sa détention, quand son avocat venait le voir, il manifestait la conviction de sa libération prochaine et partageait son temps entre la lecture et l’éducation de ses compagnons ignorants. Puis peu à peu ses illusions tombèrent. Les jours passèrent, les interrogatoires se succédaient sans résultat. On lui refusait deux fois sa mise en liberté.
Il devint plus taciturne. Pendant l’heure de la promenade quotidienne dans la cour de la prison cernée de murs blancs, et où l’on devine par dessus les murs énormes un jardin proche avec ses grands arbres, l’ingénieur ne parla plus, marcha d’un pas distrait et ne s’intéressa plus qu’à son travail qui consiste à transformer du filin en étoupe. Car Pierre n’est pas dans une pistole, comme on pourrait le croire, seul, et livré à ses méditations. Il a pour compagnons tous les drôles de la région, les repris de justice, et subit avec une timidité déconcertante les ordres les plus baroques qui lui sont donnés. Comme on s’adresse toujours à celui qui fait le moins de bruit, qui ne proteste pas quand on le commande, Pierre faisait et fait plus souvent que tout autre la corvée du baquet de propreté. Le soir, avant de retourner au dortoir, il se présente nu, la chemise à la main, devant le surveillant de service qui s’assure ainsi que les prévenus n’ont pas sur eux d’objets ou d’armes qui pourraient leur servir pour s’évader ou se tuer. Ce petit régime de « faveur » n’est pas appliqué aux condamnés.
Voilà ce que doit subir depuis tant de semaines l’homme contre lequel aucun témoignage, ne subsiste, voilà les humiliations qui l’attendent et qu’il endure sans qu’il y ait l’ombre d’un motif sérieux pour le lui faire supporter.

LES REPAS DU PRISONNIER
De quoi vit le malheureux ? Il a la chance d’avoir quelques ressources qui lui permettent d’améliorer son ordinaire. Notre confrère le Nouvelliste de Bretagne, qui est particulièrement bien documenté sur tout ce qui touche l’ingénieur et le mystère de la Grande-Palud, donne le menu qu’il fait prendre à la cantine.
0 fr. 75 de vin rouge ; deux œufs bouillis, 0 fr. 30 ; une livre de pain blanc, 0.25 ; un morceau de fromage, 0 fr. 15 ; deux saucisses, 0 fr. 15.
Et naturellement ce léger repas est le plus souvent distribué par lui à ses compagnons moins fortunés, qui pour la plupart ne peuvent gagner que douze centimes par jour.
Cette alimentation sommaire, cette existence déprimante et les incessantes secousses nerveuses que lui apportent ses interrogatoires, ont ruiné la santé de l’ingénieur qui depuis trois mois vit dans une atmosphère de cauchemar.
Bossard vient d’être mis en liberté parce que sa mère est dans la misère ; parce qu’on le reconnaît fou ; faut-il donc être privé de raison pour qu’on vous accorde la liberté ?

L’INTERROGATOIRE DE M. CLOAREC
Cet après-midi, M. Bidart [Bidard] de la Noë doit interroger M. Cloarec, député réélu de Morlaix, sur les circonstances dans lesquelles il fut averti de la disparition de M. Cadiou dès le 1er janvier, et sur les démarches qu’il fit près du parquet de Brest. Il devra dire également dans quelles conditions il participa à la fondation de l’usine de la Grande-Palud, et pourquoi c’est à la date du 8 janvier seulement que la famille Cadiou avertit la justice de la disparition de l’usinier, soit dix jours après cette disparition même.

UNE CONFRONTATION ENTRE M. CLOAREC ET L’INGÉNIEUR
Brest, 5 mai. M. Cloarec, député, a été entendu ce matin par M. Bidard de la Noë. Il s’est borné à répéter au juge d’instruction les déclarations qu’il a déjà faites concernant son rôle dans la constitution de l’usine de la Grande Palud et à expliquer de nouveau comment il fut amené à croire à l’assassinat de M. Cadiou.
Confronté avec l’ingénieur Pierre, au sujet de la lettre adressée par ce dernier à un journal parisien, M. Cloarec lui a demandé si l’ingénieur avait entendu insinuer que lui, Cloarec, avait touché des pots de vin dans l’affaire d’Angoulême. Pierre a répondu négativement.

7 mai 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU
Brest, 6 mai. M. Goas, contrôleur des poudres, chargé de la surveillance de l’usine de la Grand-Palud, a fait ce matin cette déposition : M. Cadiou réservait à l’industrie privée la meilleure partie de son coton et tâchait de faire passer la mauvaise qualité à l’État, d’où la nécessité de rejeter quantité de ses fournitures. Pierre, confronté, n’a fait aucune objection.

8 mai 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou va-t-elle provoquer un nouveau coup de théâtre ?
On dit que l’ingénieur bénéficierait d’un non-lieu et que la police serait sur la piste de l’assassin.

Landerneau, 7 mai. (De notre correspondant particulier). Il est dit que l’affaire Cadiou doit nous mener de surprises en surprises. Il fallait s’y attendre, étant donné la déplorable façon dont fut conduite l’instruction.
Hier, le fait principal est la déposition de M. Goas, contrôleur des poudres, qui confirme ce qu’avait dit, la veille, M. Barral, inspecteur, à savoir que M. Cadiou fournissait à l’État des cotons déplorables, que l’usinier de la Grande-Palud était le plus mauvais fournisseur du ministère de la Guerre.
M. Cadiou était d’ailleurs fortement inquiet des découvertes administratives et il fit part de ses craintes à M. Goas lui-même.
C’est là la partie utile du travail de M. Bidard de la Noë qui n’aurait pas dû s’arrêter en si bon chemin, mais fidèle à ses idées il est revenu sur la question de la date de la disparition de M. Cadiou. Et là-dessus trois témoins sur quatre ont affirmé que M. Cadiou était venu seul à la Grande-Palud le 30 décembre 1913. Seul M. Kerviztni a assuré qu’il avait vu ce jour-là M. Pierre et son patron ensemble. A quoi Pierre a répondu : « Vous vous trompez. » Et il retourna dans sa prison.

Un coup de théâtre ?
Y est-il encore pour longtemps ? Non, disent les gens bien informés. Si j’en crois, en effet, certaine personne qui me donna jusqu’à présent d’excellents renseignements sur la marche de l’affaire, il faut s’attendre à des événements sensationnels.
D’abord une ordonnance de non-lieu interviendrait en faveur de Pierre, mais non pas, comme le disent certains, parce que le Parquet se rendrait compte qu’il a fait fausse route. Un fait nouveau, une arrestation prochaine d’une personne dont le nom a été mêlé à cette affaire, apporterait la preuve indiscutable de l’innocence de l’ingénieur.
Ce sont là des indications que je vous donne pour ce qu’elles valent, encore que notre confrère Jean Darène dans le Nouvelliste de Bretagne s’en soit fait l’écho lui aussi, qui avait annoncé l’arrestation de Bossard.

Les petits bénéfices
Du Nouvelliste cette amusante histoire sur le député réélu de Morlaix « Après avoir été entendu par le juge d’instruction, M. Cloarec a réclamé, dit-on, son indemnité de déplacement comme venant de Paris, soit 125 francs.
Une simple question.
M. Cloarec ne venait-il pas simplement de Morlaix ? Et en admettant qu’il vint de Paris, ne voyage-t-il pas gratuitement en chemin de fer en qualité de parlementaire ?
La taxe qu’il a réclamée ne devait-elle donc pas être refusée par le juge ? »

9 mai 1914 – p. 1

EN ATTENDANT LE NON-LIEU
Les derniers témoins de l’affaire Cadiou
Un propos tenu par le gardien de nuit. – Une triple confrontation

Landerneau, 8 mai (De notre correspondant particulier.) La nouvelle que je vous donnais hier du non-lieu en faveur de Pierre a été copieusement démentie, encore que Me Feillard et ceux qui suivent l’affaire de près sachent bien que cette solution pourrait bien intervenir prochainement.
Car les événements se précipitent. Remarquez que les dépositions d’hier sont en tout point excellentes pour l’ingénieur. Huit ouvriers sur neuf affirment n’avoir pas vu ensemble M. Pierre et M. Cadiou le 30 décembre, et déclarent que l’usinier vint à la Grande-Palud à neuf heures, pour n’y rester que quelques instants.
Les confrontations de la matinée à Brest n’apportent rien contre Pierre et je maintiens que la police brestoise a fait des constatations particulièrement intéressantes en ce qui concerne ceux qui pourraient avoir intérêt à la mort de l’usinier. – R.L

Un propos de Bossard
Brest, 8 mai. Le coureur cycliste Laurent, actuellement employé comme mécanicien à bord du Gorbea Mendi, où travaillait Bossard, déclare que le jour où il fut embauché, c’est-à-dire le 29 janvier, Bossard lui tint le propos suivant :
« Il y a quelque temps, je suis allé dans le bois de la Palud avec l’inspecteur Lemez, à la recherche du cadavre de M. Cadiou. Je longeais le ruisseau, alors que M. Lemez longeait le haut du bois. Dans un chemin creux, nous nous sommes rejoints à l’endroit où je savais que M. Cadiou avait l’habitude d’aller voir le débit du ruisseau. J’ai senti une odeur de cadavre, mais la terre était couverte de neige et je n’ai rien dit. Si j’étais méchant pour Pierre, comme il l’a été pour moi, Je pourrais le faire pincer. »
L’intérêt de ce propos de Bossard est qu’il a été tenu le 29 janvier, c’est-à-dire six jours avant que M. Jean-Marie Cadiou ne retrouvât son frère.
Laurent sera confronté demain matin avec Bossard.

Une confrontation
M. Bidart [Bidard] de la Noë a confronté ce matin le contremaître Bignard, M. Jean-Marie Cadiou et Pierre.
M. Bignard maintient que c’est le 30 décembre, vers 11 heures 1/4, que Pierre et M. Cadiou quittèrent ensemble l’usine. Pierre déclare que Bignard se trompe. M. Jean-Marie Cadiou prétend que Bignard lui dit, le jour de la découverte du corps de son frère : « Ne me laissez pas seul avec le cadavre : si Pierre revenait et me trouvait là, il me tuerait. »
Bignard affirme que ses paroles ont été mal interprétées. Il craignait de rester seul, pensant que l’assassin se trouvait peut-être caché dans les environs. Il n’a jamais eu peur de Pierre.
Le même jour, Mme Bignard rencontra M. Jean-Marie. Cadiou à sa sortie du bois et lui demanda :
Est-ce bien votre frère que l’on a retrouvé ?
Sur une réponse affirmative, elle poussa un soupir de soulagement et dit : « Quand j’ai vu tout ce mouvement, j’ai cru que mon mari venait d’être assassiné ! »
Le juge a demandé cet après-midi à Mme Bignard ce que signifiaient ces paroles.

10 mai 1914 – p. 2

L’affaire Cadiou
Une confrontation à Brest. Une enquête à Paris
Landerneau, 9 mai (de notre correspondant particulier). La confrontation quasi générale d’hier n’a donné qu’un seul résultat elle a démontré que le contre-maître Bignard faisait une erreur de date quand il prétendait avoir rencontré MM. Pierre et Cadiou ensemble le 30 décembre dernier.
En effet, Bignard, le seul témoin à charge de l’affaire, prend pour point de repère pour préciser la date de la rencontre que le 30 décembre un charretier lui dit qu’il avait croisé M. Cadiou sur la route et que ce dernier lui fit remarquer qu’il fallait couvrir sa voiture, car il pleuvait.
Or, ce charretier a été croisé par M. Cadiou le 29, ceci est affirmé par M. Bonnefoy. Il y a donc tout lieu de supposer que le coup de théâtre dont je vous ai parlé n’est pas éloigné. R. L.

Une confrontation à Brest
Brest, 9 mai. Le gardien de nuit Bossard a été interrogé contradictoirement avec le coureur cycliste Laurent et les ouvriers Manach et Lavalette qui ont dit avoir reçu de Bossard des confidences sur le lieu où fut enterré M. Cadiou.
Cette confrontation n’a amené la révélation d’aucun fait nouveau.

L’enquête à Paris
Sur commission rogatoire de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction à Brest, M. Vallet, commissaire de police judiciaire, s’est rendu ce matin chez M. Eck, avocat consultant, 36, rue Vivienne, chez qui M. Cadiou s’était rendu en novembre 1913.
M. Cadiou était venu le consulter sur les moyens qu’il faudrait employer pour racheter des actions de la Société de la Grand-Palud afin d’être seul propriétaire de l’usine.
D’autre part, M. Vallet s’est rendu à la Banque Allard, place de la Bourse, où, à la même époque, M. Cadiou était venu faire un dépôt de 100.000 francs en espèces au crédit de la « Dresdner Bank » filiale de Nuremberg.

12 mai 1914 – p. 1

M. Cadiou fut égorgé
AFFIRME LE RAPPORT DE M. KOHN-ABREST
Nouvelle confrontation

Landerneau, 11 mai (De notre correspondant particulier). Vous savez que M. Bidart [Bidard] de la Noë attend deux rapports principaux : l’un de M. Grivolle [Grivolat], armurier, qui examine la balle trouvée lors de l’autopsie, l’autre de M. Kohn-Abrest, qui avait à faire l’examen des vêtements de Pierre, d’un couteau et d’une pioche saisis dans un hangar de la Grande-Palud. C’est ce dernier rapport que le juge d’instruction va bientôt avoir en main.
On a dit des choses inexactes à ce sujet. On a prétendu en effet que M. Kohn-Abrest avait relevé des traces de sang sur les vêtements de l’ingénieur, et même à ce propos Me Feillard aurait déclaré que c’était fort possible, M. Pierre ayant eu l’occasion de soigner un ouvrier blessé, ou même s’étant coupé souvent pendant son travail.
Or, l’expert parisien n’a rien vu de semblable sur les vêtements de l’ingénieur. Il n’y a pas de sang, pas plus qu’il n’y en a sur le couteau et la pioche soumis à son examen. Ce n’est pas là qu’on peut trouver quoi que ce soit pour ou contre l’accusé. Ce qui est plus intéressant, c’est que M. Kohn-Abrest a démontré, après avoir vu les vêtements de M. Cadiou, que l’usinier n’avait pas eu la gorge tranchée après sa mort, mais au contraire alors qu’il vivait encore.
Il n’y a donc plus possibilité de croire à la simulation d’un assassinat après suicide. Il y a eu assassinat, et assassinat particulièrement sauvage puisque l’usinier a été achevé avec un instrument tranchant.
C’est là, pour la marche de l’instruction une découverte intéressante, et qui peut lui permettre d’éliminer certaines pistes qu’elle avait suivies.
M. Bidart [Bidard] de la Noë n’a plus de raison de s’attarder à des détails multiples. Il faut suivre la seule hypothèse : M. Cadiou a été assassiné. Par qui ? R. L.

Une confrontation
Brest, 11 mai. Ce matin, l’ingénieur Pierre et M. Jean-Marie Cadiou ont été de nouveau mis en présence par M. Bidard de la Noë. Cette confrontation a été très animée.
Pierre a renouvelé ses accusations contre son ancien patron.
M. J.-M. Cadiou manifesta son indignation, mais Pierre lui conseilla de se taire : « Vous n’avez pas le droit de me démentir, dit-il, vous le complice de toutes les irrégularités commises par votre frère. » M. J.-M. Cadiou était président du conseil d’administration de l’usine, et, d’après les dires de Pierre, « il n’assistait jamais aux séances du conseil et n’était qu’une personne interposée destinée à masquer les propriétaires réels de, l’usine, qui étaient Allemands. »
Pierre reparla du wagon d’Angoulême, « que M. Cadiou se fit, dit-il, payer deux fois », et déclara avoir conservé, caché dans un endroit qu’il indiqua, un copie de lettres prouvant les fraudes et la complicité d’un employé de la poudrerie, nommé P…, qui aurait touché une commission de
1.800 francs.
M. Jean-Marie Cadiou déclara que les paroles de Pierre, inspirées par la haine, ne reposaient sur aucun fondement.

13 mai 1914 – p. 1

L’affaire Cadiou
Les Allemands à la Grande-Palud

Landerneau, 12 mai (de notre correspondant particulier). La confrontation d’hier entre M. Pierre et Jean-Marie Cadiou a nettement mis en lumière la question des poudres et des ingérences allemandes dans l’affaire de la Grande-Palud. C’est ce que nous avons toujours dit, c’est là les points principaux du drame qu’il importe de ne pas oublier.
M. Pierre a accusé le frère de l’usinier de n’être dans le conseil d’administration de l’usine qu’une personne destinée à masquer les propriétaires réels qui étaient des Allemands.
De plus, l’interrogatoire des ouvriers de la Grande-Palud a démontré que M. Cadiou était venu le 30 décembre, à sept heures, à l’usine et qu’il en était reparti à neuf heures sans avoir rencontré l’ingénieur. R. L.

14 mai 1914 – p. 1

Notre directeur a reçu la lettre suivante de M. Claude Farrère :
Mon cher Directeur et ami,
J’ai suivi comme vous l’étrange affaire Cadiou avec une curiosité que la marche au moins boiteuse de l’instruction s’est chargée de tenir en haleine.
Je n’ai garde de vous donner une réplique superflue sur la merveilleuse facilité que le Code maintient aux juges d’instruction successeurs de droit divin de feu Louis XIV, d’emprisonner sur lettre de cachet qui bon leur semble. Mais je voudrais appeler l’attention du public sur un point qu’on a tort, ce me semble, de laisser dans l’obscurité.
Si j’ai bien compris l’affaire… (ai-je bien compris ?… C’est tellement extraordinaire que je sois alors quasi seul à pousser un cri d’alarme ?…) le point initial de la piste qu’on a suivie pour inculper l’ingénieur Pierre c’est ceci : que l’usine fournissait aux poudreries de l’État du coton de rebut, et que Pierre, manquant à tous ses devoirs de complice, dénonça le fait à l’État ?… (non sans prévenir, ultérieurement d’ailleurs, son patron… Mais peu importe…)
Est-ce bien ça ?
C’est que, si c’est ça…
Moi, soussigné, Farrère, j’étais à Toulon en 1909 quand sauta l’Iéna. Cent vingt-deux morts. Et j’y étais encore quand sauta la Liberté, en septembre 1911. Deux cent vingt morts. Total : trois cent quarante-deux assassinés par les fournisseurs de coton de rebut.
C’est d’avoir dénoncé un fournisseur de coton de rebut qu’on en veut à Pierre ? Non, n’est-ce pas ?
Et ce n’est pas Pierre, c’est le fournisseur, qu’il est question de guillotiner, n’est- ce pas ?…
Cordialement.
CLAUDE FARRERE.

LE MYSTÈRE DE LA GRAND’PALUD
C’est vraisemblablement le jury qui décidera du sort de l’ingénieur
L’instruction peut être considérée comme close

Landerneau, 13 mai (De notre correspondant particulier). Une à une les accusations du parquet contre l’ingénieur Pierre s’effritent.
Hier encore, huit témoins ont été entendus. Tous sont unanimes pour dire que le 31 décembre, jour supposé du crime, et à 11 heures, moment où, croit-on, fut tué M. Cadiou, Pierre ne s’absenta que quelques instants, une demi-heure tout au plus.
C’est-à-dire que pendant cette courte absence, il lui était matériellement impossible d’aller jusqu’au petit bois où on retrouva le corps, de tirer sur son patron, de l’égorger, de l’enterrer et de revenir jusqu’à l’usine, après avoir effacé sur ses vêtements et les traces de la lutte et le sang qui les devait maculer.
Ce sont d’ailleurs les derniers témoins de l’affaire de la Grande-Palud. M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu tous ceux qu’il pouvait entendre, aucun d’eux n’a fourni une seule preuve contre l’ingénieur Pierre. Et cependant, tout porte à croire maintenant que celui-ci ne sera pas mis en liberté, comme on le croyait encore il y a huit jours.
L’instruction close, M. Bidart [Bidard] de la Noë va transmettre son dossier à la Chambre des mises en accusation. Le dossier suivra son chemin et, car le parquet de Rennes est loin d’être favorable à l’ingénieur, le détenu sera renvoyé devant la cour d’assises.
C’est probablement au cours de la session de juillet que les jurés auront à se prononcer sur le mystère de la Grande-Palud.
Le défenseur de Pierre, Me Feillard, ne songe d’ailleurs pas à éviter la comparution de son client devant la cour de Brest. Il avait eu, il y a quelques jours, l’intention de déposer une nouvelle demande de mise en liberté provisoire, mais il a compris que celle-ci aurait le sort des deux premières : il a préféré y renoncer.
Cependant, tout porte à croire que l’éminent avocat tentera avant juillet une suprême démarche, il se présentera, dit-on, à la Chambre des mises en accusation, y fera valoir la fragilité des arguments invoqués par le juge d’instruction et demandera en conséquence qu’un non-lieu soit prononcé.
Ce ne sera là d’ailleurs qu’une démarche de pure forme. Me Feillard ne se fait pas grande illusion : il sait que le parquet de Rennes a tout prix veut que Pierre aille à la cour de Rennes. Et il ira…
Mais le mystère de la Grande-Palud n’en sera pas éclairci pour cela et il restera en tout cas l’un des plus ténébreux et des plus angoissants qu’aient enregistrés les annales du crime. — R. L.

16 mai 1914 – p. 1 et 2

LA VIE DE L’OMBRE
VISION A DISTANCE

Deux cerveaux peuvent communiquer ensemble, à distance proche ou très lointaine, volontairement ou non. Cela est un fait acquis, malgré toutes les négations possibles, et non seulement les innombrables faits de télépathie, mais les messages ou apparitions de mourants ou de personnes en grave danger l’attestent. De même, la vision à distance, dans le sommeil naturel et surtout provoqué, est un fait analogue et cette somnambule de Nancy dont on parla récemment à propos de l’affaire Cadiou en offre un singulier exemple, non seulement dans ses révélations actuelles, mais aussi dans la lucidité télépathique dont elle fit preuve vers l’âge de quinze ans et que rapporte le docteur H. Beaunis dans les Annales des sciences psychiques.
Mlle Camille X… était à cette époque un des sujets préférés des docteurs Liebault et Liégeois qui fondèrent cette école de Nancy qu’on oppose si souvent, un peu à tort, à l’école de Paris que créa le professeur Charcot. De bonne santé habituelle, car il est à remarquer que les médiums sont rarement des déséquilibrés ou des malades, cette jeune fille était souvent hypnotisée. Dans ce sommeil provoqué, elle fournit une fois des indications assez précises sur une lettre qu’on mit entre ses mains, décrivant Constantinople, d’où venait, cette lettre, et donnant sur une personne dont il y était question, sur son âge, son sexe, l’organe dont elle souffrait, des renseignements fort exacts.
Mais il pouvait y avoir là une suggestion mentale inconsciente, l’hypnotiseur connaissant le contenu de cette lettre. Une seconde expérience, dans des conditions très différentes et où cette possibilité de suggestion était écartée, fut réalisée avec plein succès. Une lettre, dont l’hypnotiseur ignorait la provenance et le contenu, est remise entre les mains de Camille, le destinataire, un M. Van Eeden, étant présent. La ville d’où venait cette lettre est exactement décrite, l’existence même d’une statue sur une place y est notée, de même le sexe, l’âge, la santé de la dame qui écrivait cette lettre. La maison est indiquée, entre deux jardins, et la dame y vient de déjeuner.
Le destinataire alors se récrie, disant l’expérience à peu près manquée, car si Utrecht est bien décrite, il n’y connaît pas de statue ; l’amie qui lui écrivait habitait une maison n’ayant qu’un seul jardin et n’avait certes pas l’habitude de déjeuner à l’heure indiquée… Or, quelque temps après, le docteur Van Eeden envoyait au professeur Beaunis une rectification de son appréciation, où il affirmait la plus complète exactitude des renseignements donnés par le sujet Camille, renseignements que lui, Van Eeden, ignorait. Il y avait bien, en effet, à Utrecht, une statue telle que l’hypnotisée le disait et dont il ignorait ou avait complètement oublié l’existence. De plus, la maison où se trouvait sa correspondante et qui n’était pas la sienne s’adaptait parfaitement à la description donnée. Enfin, devant partir en voyage, elle déjeuna ce jour-là avec la personne chez laquelle elle se trouvait.
Il est donc, par ce fait, et par tant d’autres semblables, permis d’affirmer que la vision à distance et la télépathie existent, sans faire intervenir soit supercherie, soit auto ou hétéro-suggestion. Le cerveau humain est, à n’en pas douter, la source de radiations d’une Incomparable puissance, radiations dont nous ignorons la nature mais dont chaque jour nous constatons les résultats. Qu’il s’agisse de faits de sympathie ou d’antipathie, de télépathie consciente ou non, il existe entre les êtres humains une communication certaine mais que l’habitude ou l’inobservation empêchent de constater. Cette communication est d’ailleurs plus ou moins précise et seuls ceux qui s’y entraînent sérieusement et avec méthode ou qui sont particulièrement doués arrivent à cette faculté d’apparence merveilleuse et d’ordre absolument naturel de vision à distance, d’impressions données et ressenties, d’images transmises, d’actes même suggérés. Et, avant que ces phénomènes soient bien connus, utilisés… et devenus banals, il y a un singulier plaisir à être du petit nombre de ceux qui pénètrent un peu dans ce domaine mystérieux encore et obscur où ce qu’on nomme habituellement les rêves, les songes, les mirages de l’imagination, le hasard des pressentiments, des rencontres, des pensées, des visions, sont des réalités. On ne serait pas au bout des étonnements si l’on se doutait de tout ce qu’on a à sa portée, de tout ce qu’on voit… et qu’on ne sait pas voir. XAVIER PELLETIER

Le mystère de la Grand Palud
Les capitaux allemands de M. Cadiou
Landerneau, 15 mai (De notre correspondant particulier). De plus en plus, la thèse que nous avons soutenue triomphe. L’affaire Cadiou se rattache directement au scandale des poudres, et à l’intrusion des Allemands dans les grandes affaires industrielles de la région bretonne. Il fallait attendre quatre mois pour que l’instruction arrivât à examiner le mystère de la Grande-Palud sous cet angle.
On y est.
M. Bidart [Bidard] de la Noë a reçu un rapport de M. Mennessier, commissaire spécial à Brest. Dans ce rapport il est dit que, à la date du 12 novembre 1913, M. Cadiou écrivait à M. Temming, industriel à Bühl, dans la Haute-Alsace, qu’il tenait à sa disposition 163.000 francs, reliquat des capitaux allemands engagés dans son affaire. Après le 12 novembre, M. Cadiou écrivit encore à M. Temming pour lui demander de régulariser sa situation.
Rien ne peut plus clairement prouver que M. Cadiou travaillait avec des capitaux allemands, et que c’est du côté des relations de l’usinier, des mille trafics bizarres que sa situation fausse suscita, des malfaçons dont il se rendit coupable, qu’il faut chercher la genèse du drame.
Et n’y a-t-il pas quelque chose de scandaleux à constater que Pierre est en prison depuis cent jours, pour avoir été le premier à dire que nos poudres françaises de guerre étaient aux mains des Allemands. Qu’en pense M. Cloarec ? R. LERNIER.

17 mai 1914 – p. 2

Le mystère de la Grande-Palud
La balle qui tua M. Cadiou et le revolver de l’ingénieur

Landerneau, 16 mai (de notre correspondant particulier). Nous l’avons dit le 12 mars dernier : « La balle qui tua M. Cadiou ne pouvait pas sortir du revolver de Pierre ». Nous avons consacré à cette époque un long article à ce sujet. Je tenais mes renseignements de différents armuriers brestois qui étaient quasi convaincus que le velo-dog de l’ingénieur ne pouvait être armé par des balles semblables à celles trouvées dans le crâne de l’usinier.
Aujourd’hui, et deux mois après, l’expert armurier de Saint-Étienne qui est chargé d’examiner la balle et auquel on a remis un vélo-dog en tout point semblable à celui qui fut vendu à Pierre par l’armurier de Landerneau, a lui-même des doutes, à ce point qu’il a fait demander à M. Marie si le velo-dog à lui confié est bien en tout point pareil à celui que possédait l’ingénieur. Tout ceci tend bien à prouver que les 101 jours de détention de Pierre sont absolument scandaleux. D’ailleurs il n’y a pas que cela qui constitue un scandale et l’affaire des poudres sur laquelle nous reviendrons bientôt est aussi formidable, sinon plus. R. LERNIER.

Des témoignages importants
Brest, 16 mai. M. Bidart [Bidard] de la Noë a entendu ce matin M. Botereau, dessinateur, qui acheta la tonnelle derrière laquelle Pierre s’abrita pour essayer son revolver. C’était fin mai 1913, a-t-il dit.
M. Lecorre, retraité de la marine, a confirmé ce qu’a dit l’ingénieur : c’est pour le soigner que Pierre acheta de la belladone. Cet après-midi, le juge d’instruction entend M. Nicolas qui affirme avoir vu M. Cadiou à Morlaix le 31 décembre. La piste de Morlaix semble intéresser maintenant le juge.
Et il se confirme que le Parquet rendrait un non-lieu en l’état en faveur de Pierre.

18 mai 1914 – p. 1

Le mystère de la Grande-Palud
La piste de, Morlaix confirmée

Landerneau, 17 mai (De notre correspondant particulier). Depuis le 7 février dernier, nous avons répété : « Nous ne disons pas que Pierre est innocent, mais nous prétendons qu’il n’existe contre lui aucune preuve permettant d’affirmer qu’il est coupable.
Un à un nous avons vu s’écrouler les témoignages de ceux qui, au premier jour prétendaient avoir vu, le 30 décembre, MM. Pierre et Cadiou ensemble ; de ceux qui savaient les mauvais rapports existants entre l’ingénieur et l’usinier, de ceux qui prétendaient que le revolver de Pierre avait servi à tuer M. Cadiou, ou que ce dernier avait été empoisonné.
On a peu à peu recueilli des renseignements sur l’emploi du temps de M. Cadiou depuis le 30, décembre : Six personnes ont affirmé l’avoir vu à Morlaix, ou à Saint-Pol-de-Léon le 31 décembre et le 1er janvier, et hier M. Nicolas, juge au tribunal de commerce est venu de nouveau certifier qu’il avait vu à Morlaix M. Cadiou le 31 décembre.
Par conséquent, si le rapport de l’expert armurier de Saint-Étienne n’est pas absolument formel ; il y a tout lieu de s’attendre à ce que M. Bidart [Bidard] de la Noë, remettant Pierre en liberté provisoire, consacrera tous ses soins à examiner la piste dite de Morlaix.
Et cela 103 jours après l’arrestation de l’ingénieur.

19 mai 1914 – p. 1

EN PASSANT…
Paperasserie
Chez un homme qui porte une responsabilité, il y a quelque chose de plus criminel que le parti pris et la méchanceté, c’est le manque d’intelligence.
On nous révèle aujourd’hui un fait inouï. Il saute aux yeux, dit l’expert qui examine le revolver de Pierre, que jamais la balle qui tua Cadiou n’a pu entrer dans cette arme ni en sortir !
Il y a donc un juge d’instruction qui a maintenu un homme en prison pendant plus de cent jours, sans penser à regarder si la balle qui a tué entrait dans le revolver de l’inculpé.
M. Bidart [Bidard] de la Noë est sans doute trop occupé de paperasseries pour songer à ce geste si simple, qui est du ressort de l’expert. Cet expert, on attend trois mois avant d’avoir recours à lui Pendant ce temps, on noircit du papier, selon ce que les vaudevillistes appellent la Forme.
On échafaude une histoire il s’agit d’accumuler des chargés contre celui qu’on a choisi comme coupable. C’est là un jeu classique, qui a ses rites et où tout est prévu. La police elle-même, dégoûtée, paralysée par le si méthodique juge, d’instruction, le lâche et le laisse se débrouiller tout seul. Des témoins, qu’on se décide peu à peu à convoquer, viennent bouleverser le château de paperasses de M. Bidart [Bidard]. Mais M. Bidart [Bidard] persiste. Il a un pouvoir discrétionnaire ; il a tout son temps ; il ne voit pas pourquoi il se hâterait vers la décision que tout lui ordonne de prendre.
Les vieux instructeurs de petites villes ont pour principe de laisser cuire les accusés dans leur jus. Pendant ce temps-là, ils regardent venir le miracle ou l’aveu qui établira la réputation de leur flair.
Quant à voir si un projectile entre dans un canon, la première chose à laquelle penserait un enfant, ça, jamais. Ce n’est pas dans les règles du jeu. « Un jeune homme vient de se pendre dans la forêt de Landerneau. Vite, allons chercher les experts… »
LEON BAILBY

L’accusation écrasée

Saint-Étienne, 18 mai. M. Grivolat, expert-armurier dans l’affaire Cadiou, a déclaré il y a quelques jours au correspondant de l’Information.
Mon rapport aura certainement pour conséquence l’élargissement de Pierre, contre lequel je ne relève aucune preuve de culpabilité…

20 mai 1914 – p. 1

Le mystère de la Grande-Palud
Beaucoup de bruit pour rien

Landerneau, 19 mai (de notre correspondant particulier). Les bruits les plus contradictoires ne cessent de circuler au sujet de l’expertise de M. Grivolat, l’armurier de Saint-Étienne qui est chargé d’examiner la balle qui tua M. Cadiou et l’arme semblable à celle vendue par M. Marie, de Landerneau, à l’ingénieur.
Maintenant, dit-on à Brest, l’expert donnera son avis dans huit jours. Il n’est pas si affirmatif qu’on l’a prétendu.
Il est certain que M. Bidart [Bidard] de la Noë n’est pas à son aise dans cette formidable histoire qui prend des proportions inattendues.
Ce qui paraît de plus en plus certain, c’est que Me Feillard et Me Fleys, avocats de M. Pierre et de la famille Cadiou, voudraient que l’affaire vînt aux assises.
Tout le monde s’expliquera au grand jour, disent les défenseurs.
C’est entendu. Mais comme la session commencera fin juillet, Pierre a encore quatre-vingts jours à attendre une libération qui s’impose, même si l’armurier trouve que la balle peut entrer dans le revolver.
Car Pierre n’a jamais cherché à discuter la question du revolver et de la balle ; il ne s’en est pas occupé. En vérité, c’est beaucoup de bruit pour rien. R. L.

24 mai 1914 – p. 1

MIEUX VAUT TARD…
Le procureur veut remettre Pierre en liberté
Une déclaration des anciens élèves de l’école centrale au sujet des rapports de l’ingénieur et de Cadiou. Une visite de M. Cloarec.

On sait que M. Halphen, professeur au collège Chaptal, a adressé une lettre à M. Guilmard, procureur de la République de Brest, pour lui signaler qu’il existait, à l’Association Amicale des anciens élèves de l’École Centrale, des lettres de M. Cadiou, relatives à son ingénieur M. Pierre. Nous avons tenu à connaître la rédaction de ces missives. Elles ne sont pas entre les mains de l’Association. C’est M. Erette, ancien président de l’Amicale, qui les a en sa possession. Toutes sont élogieuses et favorables à l’ingénieur Pierre.
M. Cadiou écrivait en effet ceci à M. Erette:
« Pierre, mon ingénieur, s’en va. Il m’annonce qu’il a trouvé une situation avantageuse. Pourriez-vous, en qualité d’ancien président de l’Amicale des Élèves de l’École Centrale, me trouver un ingénieur capable dans le genre de Pierre
M. Neveu, secrétaire général de l’Association, dont faisait partie l’ingénieur Pierre, nous a aussi déclaré :
M. Cadiou ne s’est jamais adressé à nous. Il s’est servi d’un intermédiaire pour trouver un successeur à son ingénieur, M. Pierre. Nous avons cherché à lui être agréable, mais nous n’avons pas trouvé à cette époque d’ingénieurs capables de remplacer Pierre, pour cette raison qu’il lui fallait un spécialiste.
M. Halphen déclare au procureur de la République de Brest que nous sommes en possession de lettres émanant de M. Cadiou. C’est une erreur.

Une visite de M. Cloarec
On prétend également, demandons-nous que M. Cloraec aurait tenu une conversation intéressante concernant l’usine de la Grand’Palud, dans vos bureaux ?
C’est exact. M. Cloarec est bien intervenu, mais uniquement dans le but de trouver un acquéreur pour l’usine de M. Cadiou. Il cherchait un ingénieur possédant 600.000 francs.

Une protestation
Et comme nous parlions de la détention absolument scandaleuse de Pierre, contre lequel aucune charge n’est relevée, M. Neveu ajouta :
Que voulez-vous faire ?… Ici même je reçois une énorme quantité de protestations émanant des élèves de notre Association. Ils s’étonnent que nous n’agissions pas au plus vite pour l’élargissement de Pierre. Peut-être vont-ils s’organiser, et protester contre le maintien en prison de leur ancien camarade.
Ajoutons enfin que, sur commission rogatoire de M. Bidart [Bidard] de la Noë, on a interrogé aujourd’hui M. Erette, marchand de papier, qui détient des lettres de M. Cadiou. L’ancien président de l’Association Amicale des anciens Élèves de l’École Centrale, n’a pu que confirmer que les renseignements fournis par M. Cadiou, sur Pierre étaient absolument et rigoureusement favorables.

En liberté provisoire
Brest, 23 mai. Mme Pierre a été avisée ce matin par Me Feillard, avocat de son fils, que M. Guilmard, procureur de la République, venait de notifier à la partie civile son intention de mettre Pierre en liberté provisoire.
Mme Pierre déclare, d’autre part, que le montant du livret de son fils, volé à Dambreville, était exactement de 160 francs.

25 mai 1914 – p. 1

Demain Pierre sera libre après 108 jours de captivité
L’autorité supérieure serait intervenue à cet effet

Landerneau, 24 mai (De notre correspondant particulier). Après 108 jours de captivité, l’ingénieur Pierre sera demain en liberté provisoire. Depuis 104 jours nous avons réclamé cette mesure, car je vous écrivais à la date du 9 février : « Les preuves de la culpabilité de Pierre sont extrêmement fragiles, reposent sur de perpétuelles contradictions, et tout ce qu’on a découvert contre lui ne paraît extraordinaire que parce qu’on le considère comme un coupable. »
Il a fallu arracher pour ainsi dire, à M. Bidart [Bidard] de La Noë le malheureux employé de M. Cadiou désigné, dès après le drame, comme celui qu’il fallait charger du crime.
La famille de l’usinier ne s’est pas opposée à la demande de mise en liberté provisoire. Elle veut néanmoins s’efforcer de faire la lumière sur le drame, toute la lumière qu’une enquête de quinze semaines n’a pas apportée.
L’ingénieur, nous l’avons dit, est malade. Sa mère, qui a subi tant d’épreuves et que j’ai pu voir hier, a manifesté sa joie avec cette retenue et cette apparence réservée qui sont aussi celles de son fils.
J’attendrais encore quelques jours si c’était nécessaire, a dit Pierre à son avocat quand il eut appris sans émotion sa libération.
Enfin je vous signale que la libération de l’ingénieur serait due, si j’en crois les gens bien informés, à l’autorité supérieure qui, a obligé le parquet de Brest à ouvrir les portes de la prison. On s’est rendu compte que le scandale avait trop duré. Une interpellation se produira d’ailleurs à ce sujet : M. Paul Meunier élèvera à la Chambre une protestation contre les arrestations arbitraires.

26 mai 1914 – p. 1

L’ingénieur Pierre est enfin libre
Il a été interrogé ce matin une dernière fois

Landerneau, 25 mai. (De notre correspondant particulier). Ce soir à six heures, au sortir de l’instruction après 109 jours de détention, l’ingénieur Pierre sera libre. Sa mère viendra, accompagnée de Me Feillard, le chercher à la sortie de prison et nul doute que les nombreux partisans de l’innocence de l’ingénieur qui l’ont défendu avec une énergie farouche ne soient là pour l’accueillir
Une dernière fois, ce matin à Brest, M. Bidard de la Noë l’a interrogé et a continué cet après-midi à trois heures. C’est sur les dénonciations au ministère de la Guerre qu’a porté l’interrogatoire. Pierre a maintenu ses déclarations relatives aux fraudes commises par M. Cadiou et a déclaré avoir voulu dégager sa responsabilité
Voici la première partie du drame joué. Il semblerait paradoxal de dire que l’affaire Cadiou commence. Pourtant c’est la vérité. La personne bien informée qui m’autorisait à vous dire le premier quatre jours après l’arrestation de Pierre que l’ingénieur devrait être mis en liberté, qui me disait que la découverte du cadavre de Cadiou était plus mystérieuse que le crime, m’a répété aujourd’hui que la tragédie de la Grand-Palud ferait beaucoup parler d’elle encore. « Nous avons gagné la première partie, me disait-il, Pierre est libre. La seconde sera peut-être aussi longue à jouer, elle sera plus intéressante et les souffrances injustes de l’ingénieur n’auront pourtant pas été vaines. C’est maintenant que le drame des causes obscures, ses corrélations doivent être connues. Et la lumière ne se fera pas sans grosses surprises, croyez-moi. »
En attendant tout le monde sauf peut- être le juge d’instruction qui voit s’écrouler son travail » de trois mois, se réjouit que Pierre soit enfin livre. C’est une victoire du bon sens et de la justice. R. LERNIER.

27 mai 1914 – p. 1

Après la mise en liberté de Pierre
Il va falloir trouver l’assassin de M. Cadiou

Landerneau, 26 mai (de notre correspondant particulier). L’ingénieur a passé ici une partie de sa matinée, savourant la liberté dont il fut privé pendant cent neuf jours. Il est bien décidé les déclarations qu’il a faites à la presse, les déclarations de sa mère, ses réponses au juge, hier le prouvent à ne pas laisser tomber l’affaire dans l’oubli. Ici d’ailleurs l’opinion publique est très montée. Elle n’admettrait pas qu’un non-lieu vint terminer le drame.
Il est bien certain que la mort de l’usinier et les circonstances qui l’ont entourée mettront en cause des personnes qui jusqu’à présent sont restées dans l’ombre. M. Jean-Marie Cadiou a déclaré hier à un de nos confrères qu’il était stupéfait de la mise en liberté de l’ingénieur. Il savait de quelle façon M. Bidart [Bidard] de la Noë considérait l’affaire : « Je ne puis me faire, a-t-il dit, à l’idée que l’ordre de levée d’écrou ait pu être donné par lui. Un jour ou l’autre, Il faudra qu’on connaisse la vérité. »
Par conséquent, puisque les deux partis ont la ferme volonté de faire la lumière, nous pouvons dire que l’affaire Cadiou va recommencer dans des conditions nouvelles.
M. Bidart de la Noë a d’ailleurs l’intention de rappeler Pierre dans son cabinet pour les explications dont il a besoin encore. Car il a encore besoin d’éclaircissements après cent dix jours d’enquête. R. LERNIER.

Une confrontation générale
Brest, 26 mai. Vendredi matin aura lieu, à l’usine de la Grande-Palud, une confrontation générale de tous les ouvriers avec l’ingénieur Pierre.

29 mai 1914 – p. 1

LE MYSTÈRE DE LA GRANDE-PALUD
Autour du scandale des poudres
L’ingénieur Pierre veut passer devant les assises

Landerneau, 28 mai (De notre correspondant particulier). Il semble bien que l’affaire de la Grande-Palud, comme je vous l’ai dit, devienne l’affaire des poudres d’ici la fin de juillet, époque à laquelle, je suppose, viendront les débats du drame qui coûta la vie à M. Cadiou.
M. Bidart [Bidard] de la Noë, dans les déclarations qu’il fit hier aux journalistes, est formel. Il n’abandonne pas son idée de la culpabilité de Pierre. Par conséquent, il est bien persuadé que la chambre des mises en accusation conclura au renvoi de Pierre devant le jury. Pour lui, l’enquête ne s’orientera pas dans un sens nouveau. L’ingénieur a tué M. Cadiou le 30 décembre. C’est sur cette donnée qu’il ouvrit son instruction. Il n’en démord point.
Me Feillard, de son côté, déclarait hier à quelqu’un qui me rapporta sa conversation, que Pierre souhaitait vivement le grand-jour des audiences. L’ingénieur est en possession de documents graves, très graves, qui jetteront une clarté nouvelle sur le scandale des poudres. N’oublions pas qu’en novembre 1911 il fut question, à la Chambre, du Moulin-Blanc et de la Grande-Palud. Souvenez-vous que MM. Goude et Daniélou ce dernier était alors député ont fait allusion à des faits bizarres qui se produisirent avant la catastrophe du Liberté, et que Pierre possède, de par son expérience personnelle, des renseignements sur les agissements de certaines personnes dans la création des usines de coton-poudre ou des poudreries.
Par conséquent, l’affaire de la Grande- Palud nous réservera des surprises, soyez-en certains. Et ce ne sera pas la conclusion la plus étrange de cet étrange roman. R. LERNIER.

31 mai 1914 – p. 1 et 2

L’ingénieur Pierre ET le scandale des poudres
Les révélations de l’ingénieur Pierre promettent des débats intéressants aux assises

Landerneau, 30 mai (de notre correspondant particulier). L’ingénieur Pierre a fait hier des déclarations sur la fabrication du coton poudre qui confirment en tout point ce que je vous ai dit sur la tournure que prendrait dans l’avenir l’affaire Cadiou.
Il a nettement posé le problème du scandale des poudres en expliquant comment l’usinier de la Grande-Palud, ainsi d’ailleurs que la plupart des fournisseurs de l’État, donnaient à l’État même des pro- duits absolument inférieurs.
Cadiou, en somme, a-t-il déclaré, ne faisait que profiter d’un état de choses regrettable. Tous les fournisseurs de coton peuvent frauder comme il le faisait, car le manque de contrôle dans les poudreries permet délivrer à l’État, comme élément de fabrication des poudres, des matières premières défectueuses Et, conséquence plus grave, le danger des linters de mauvaise qualité ne se révèle qu’après la nitration, lorsqu’ils ont été convertis en un fulmicoton qui risque de s’enflammer spontanément.
Cela s’est produit récemment à la poudrerie du Moulin-Blanc.
Ces faits ont été signalés à la tribune de la Chambre en 1911 Ils sont extrêmement graves et fourniront lors des audiences de la cour d’assises des incidents intéressants.

L’AFFAIRE CADIOU
Angoulême, 30 mai. L’enquête ouverte dans notre ville n’a donné jusqu’à présent quant à la visite de M. Cadiou aucun renseignement utile. M. Cadiou est venu à Angoulême bien avant le mois de décembre.

5 juin 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 4 juin. M. Guilmard, procureur de la République, a déclaré que l’expert-armurier Grivolat a remarqué sur la balle qui tua M. Cadiou une rayure spéciale correspondant à un défaut constaté dans la matrice de la fabrique fournissant l’armurier Marie, de Landerneau.
Une déclaration de l’expert Saint-Étienne, 4 juin. M. Grivolat a fait au correspondant de l’Information les déclarations suivantes
« Si je n’apporte que des présomptions de nature à impressionner diversement les jurés, c’est que j’ai manqué d’éléments pour faire la preuve.
Dans les affaires de Bezons, docteur Brengues, Chiapale et autres, il m’avait été possible de me prononcer nettement, de faire la preuve, j’insiste sur le mot.
Tel n’est pas le cas dans cette troublante affaire Cadiou ; je ne possède pas l’arme du crime, mais seulement la balle meurtrière, qu’il ne m’a même pas été permis de confronter avec un projectile absolument identique tiré par le même pistolet. »

10 juin 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 9 juin. – M. Bidard de la Noë se rendra cet après-midi à la Grande-Palud, où il sera procédé, en présence de Me Feillard, avocat de Pierre, et de Me Vichot, avoué de Mme Cadiou, à l’inventaire des papiers de l’usine.

13 juin 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 12 juin. Me Feillard, avocat de l’ingénieur Pierre, a reçu de Rouen une lettre signée Le Goff, se disant ancien ouvrier de l’usine de la Grande-Palud.
Le Goff affirme que M. Cadiou s’est suicidé le soir du 2 janvier avec un revolver acheté chez un armurier de Morlaix. Il désigne une personne qui, avec le concours de deux ouvriers ennemis de Pierre, organisa la mise en scène et enterra le corps, de M. Cadiou dans la nuit du 4 au 5 janvier.
La lettre donne des précisions sur le voyage à Saint-Pol-de-Léon, M. Cadiou aurait passé par Henvic et Carantec, où Le Goff l’aurait rencontré le 1er janvier, à 3 h. 40.

17 juin 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU

Landerneau, 16 juin. Les recherches entreprises par M. Rouquier, commissaire divisionnaire de la brigade mobile de Rennes, pour retrouver les balles de 6 millimètres tirées par Pierre ont eu lieu ce matin, en présence de l’ingénieur et de son avocat et ont donné un résultat négatif.

24 juin 1914 – p. 1

SOUVENT TEMOIN VARIE…

Brest, 23 juin. M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, a entendu M. Bonnefoy, conseiller municipal de Landerneau, qui a confirmé avoir rencontré M. Cadiou à Landerneau, le 30 décembre, à 10 h. 30 du matin.

1er juillet 1914 – p. 2

L’AFFAIRE CADIOU

Brest, 30 juin. M. Bidard de la Noé, juge d’instruction, a remis ce matin au Procureur de la République, le dossier de l’affaire Cadiou, dont l’instruction est close.
Le réquisitoire sera prêt vers le 10 juillet.

10 juillet 1914 – p. 1 et 2

L’AFFAIRE CADIOU
Pierre ira devant les jurés
Ainsi en a décidé le procureur de la République de Brest

Landerneau, 9 juillet (de notre correspondant particulier). M. Guillemard [Guilmard], procureur de la République de Brest, a envoyé à M. Bidard de la Noë son réquisitoire au sujet de l’affaire Cadiou. Le magistrat conclut au renvoi de l’ingénieur, devant la cour d’assises. Je crois savoir que le réquisitoire du procureur s’appuie sur trois faits essentiels.
D’abord la balle et le revolver qui tuèrent M. Cadiou furent achetés par l’ingénieur chez l’armurier de Landerneau. Ce revolver, Pierre dit l’avoir vendu. L’acquéreur reste inconnu.
Ensuite deux témoins sont formels pour affirmer que Pierre et M. Cadiou ont été vus ensemble le 30 décembre 1913 à onze heures. Le crime a été commis ce jour-là. Enfin raisons morales : Pierre et Cadiou ne s’entendaient pas. Les dates des lettres dans lesquelles Pierre réclamait de l’argent à son patron pour le paiement des ouvriers sont une preuve que Pierre voulait se créer un alibi. L’attitude de Pierre devant le cadavre fut celle d’un coupable. Voici le réquisitoire qu’approuvera, sans aucun doute, le juge d’instruction. Ce n’est pas à nous de le commenter ni de le réfuter. Nous ferons remarquer seulement que cet acte d’accusation parait avoir été fait comme si rien ne s’était passé depuis la fin de janvier. Il résume exactement l’instruction jusqu’à la fin de ce mois-là et ne tient aucun compte des revirements des témoins, des affirmations de ceux qui virent Cadiou à Saint-Pol-de-Léon, de la comptabilité plus ou moins exacte de l’usinier…
Mais il faut que la lumière soit faite aux assises, c’est le vœu de l’ingénieur, c’est le souhait de tous. R. LERNIER.

14 juillet 1914 – p. 1

MORT DE M. CLOAREC

Landerneau, 13 juillet (de notre correspondant particulier). M. Cloarec, député de la première circonscription de Morlaix, vient de mourir. Il était inscrit au groupe des républicains de gauche et avait été élu au premier tour, mais à une faible majorité, le 26 avril dernier. Il a succombé aux suites d’une maladie de foie.
La mort de M. Cloarec a causé ici une grande émotion. Cela tient beaucoup à la part qu’il a prise et surtout à celle qu’on lui attribua dans l’affaire Cadiou. Ami de l’usinier, c’est lui qui, on s’en souvient, porta plainte avec le frère de M. Cadiou contre l’ingénieur Pierre.
Il avait été très attaqué pour ses relations avec la victime et les soucis qu’il en eut n’ont pas peu contribué à hâter sa fin.

24 juillet 1914 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU

Angoulême, 23 juillet. Le parquet d’Angoulême s’est transporté hier à Sillac et à la Poudrerie Nationale, pour enquêter au sujet de l’affaire Cadiou.
Les perquisitions opérées chez M. Paurion et M. Aubinaud, employés à la Poudrerie et anciens représentants de M. Cadiou, ont amené la saisie d’une grande quantité de lettres qui ont été transmises au parquet d’Angoulême.

22 octobre 1914 – p. 2

Les hasards de la destinée.
Le procès Cadiou devait venir incessamment devant les assises. Mais, l’ingénieur Pierre ayant été mobilisé, la fameuse affaire, qui nous passionnait voilà un an, est reportée aux calendes grecques.
Et l’ingénieur que tant de gens voulaient sans preuves voir guillotiner, entraîné dans une obscure histoire, où il s’agissait d’usine fournissant l’armée et appartenant à des Allemands, l’ingénieur, la tête sur les épaules, se bat aujourd’hui contre les Allemands dont il avait divulgué les manœuvres.

26 mars 1919 – p. 2

L’affaire Cadiou… l’affaire Cadiou… C’est le cas de dire que ça ne nous rajeunit pas !
On se souvient, en 1914, de la longue enquête qui eut lieu pour savoir si l’ingénieur Pierre avait assassiné son patron, dans ce coin de Bretagne. On se souvient de la somnambule et du joyeux M. Bidart [Bidard] de la Noé, juge d’instruction pour vaudeville, comme on n’en fait plus.
Depuis, l’ingénieur Pierre a épousé sa bonne, il a un petit garçon, il a servi aux armées. Il va passer devant le jury au mois de juillet prochain et l’émotion si considérable que souleva cette histoire est maintenant calmée, car nous en avons eu bien d’autres ! Mais tout de même, c’est une évocation d’un temps où le fait divers et l’histoire de la somnambule pouvaient faire tourner les imaginations de tout un pays.

29 octobre 1919 – p. 3

Y a-t-il un fait nouveau dans l’affaire Cadiou ?

La première audience de l’affaire Cadiou a eu lieu hier à Quimper.
Après six ans, cette affaire attire de nouveau l’attention publique.
L’ingénieur Pierre est accusé d’avoir assassiné son patron, M. Cadiou. Celui-ci était sur le point de renvoyer son ingénieur, lequel avait écrit à un journal de Paris une lettre dénonçant certains agissements de son patron. De plus, trois témoins ont vu Pierre pénétrer avec M. Cadiou dans le petit bois où le corps de ce dernier fut trouvé. Enfin, la balle trouvée dans le cou du cadavre est du calibre du revolver que possédait l’ingénieur.
Pierre est très calme. Ses réponses contre ces charges sont énoncées avec force. Il a produit sur l’auditoire une impression assez bonne.

Une déposition nouvelle.
Un témoin nouveau est venu apporter une thèse sensationnelle. Il aurait assisté lui- même à l’assassinat de M. Cadiou. Étant en voiture, en compagnie de M. Cadiou, qui l’aurait rencontré sur la route, ils auraient tous deux été assaillis par des bandits déguisés en prêtres (rappelons nous les bandits en lévite de l’affaire Steinheil).
Après le meurtre de M. Cadiou, tué d’un coup de revolver, Tonnard c’est le nom du témoin endormi par un narcotique, se serait réveillé chez la sœur de M. Cadiou avec 20.000 francs en or dans sa poche et face à face avec les mêmes inconnus qui le menacèrent, au cas où il parlerait, de lui faire subir le même sort qu’à Cadiou,
Tout cela ferait bien la structure d’un bon mélodrame, genre Courrier de Lyon.
Néanmoins, cette déposition donne quelque nouvel intérêt à cette affaire, qu’il semble difficile, après six ans de silence, d’éclaircir définitivement.

1er novembre 1919 – p. 1

L’AFFAIRE CADIOU

Quimper, 31 octobre. Me Henri-Robert plaide pour Pierre.