L’Oeuvre
L’Œuvre est un ancien quotidien national, édité à Paris, qui paraît de 1904 à 1944. Mensuel à sa création, il devient hebdomadaire en 1910 puis quotidien en 1915. Suite aux ordonnances de 1944 sur la presse, le journal collaborationniste est dissout.
Le journal a une ligne politique républicaine radical-socialiste et antisémite à ses débuts.
Tirage 1914 : 50 000 exemplaires
L’affaire Cadiou au quotidien
1914 : 10 articles dont 2 en première page
1919 : 8 articles dont 1 en première page
Gustave Téry, directeur du journal au moment de l’affaire Cadiou, combat avec son journal les intérêts allemands en France. Dans ce cadre, il s’intéressera à l’usine de la Grande-Palud qui fonctionne avec l’argent des Boches. Il révèlera les manœuvres du député Cloarec auprès du ministère de la Guerre pour obtenir des marchés à l’usine dirigée d’abord par M. Legrand puis M. Cadiou.
Source : BnF Gallica
Table des matières
Toggle12 février 1914 – p. 238, 239, 243 et 244
Extralucide
Les cartomanciennes ont tout de même fait de rude progrès depuis l’affaire de l’abbé Delarue.
Vous vous rappelez bien l’abbé Delarue, cet ecclésiastique qui avait disparu mystérieusement d’Étampes il y a quelques années et dont on retrouvait le cadavre un peu partout.
Toutes les pythonisses, toutes les voyantes avaient été mobilisées pour expliquer la disparition certaine et le crime présumé.
Aucune d’elles n’avait hésité, chacune avait décrit l’assassin à sa manière. Chacune avait indiqué le lieu du crime suivant la topographie particulière à ses tarots : le corps était enfoui à tant de degrés, secondes et minutes de longitude et de latitude.
Docilement, la police avait fouillé et même bafouillé sur les indications des pythonisses ; la police n’avait pas retrouvé le corps de l’abbé Delarue. L’abbé Delarue s’était retrouvé tout seul, pas mal portant pour un homme assassiné, et en compagnie un peu galante pour un homme d’église.
A la suite de cette histoire, les cartomanciennes avaient perdu beaucoup de leur crédit auprès des bonnes dames des deux sexes qui se fient au marc de café pour remettre la main sur un objet égaré, pour trouver un trésor caché ou pour ramener un infidèle.
Mais voici l’affaire Cadiou qui réhabilite les somnambules d’une façon éclatante, en démontrant aux incrédules leur clairvoyance et leur utilité.
Mme Camille, cartomancienne, habite Nancy, aux antipodes de Brest, où le crime a été commis. Elle n’a jamais entendu parler de la famille Cadiou, ni de l’usine de la Grand’Palud. Et cependant, du premier coup, elle indique l’endroit précis où se trouve le corps de la victime ; elle décrit les blessures qui se trouvent sur le corps… Jusqu’à présent, ça n’est rien… Mais tout ce quelle a dit se trouve rigoureusement exact.
C’est admirable.
Tellement admirable que si j’étais quelque chose dans la police, je commencerais par coffrer cette extralucide.
La justice aidée par les cartomanciennes.
C’est une cartomancienne de Nancy qui a découvert l’endroit où était caché le cadavre de M. Cadiou.
La magistrature est vexée.
L’instruction a procédé, pendant plusieurs mois, à des recherches infructueuses au sujet du crime de Landerneau. Et voilà qu’une méchante tireuse de cartes, à l’autre bout de la France, en sait plus long, par ses tarots, que tous les parquets mobilisés du Finistère.
Cette supériorité paraît intolérable.
On traite cette cartomancienne en ennemie. C’est avec scepticisme qu’on accueille, dans les cercles judiciaires, ses déclarations. On en discrédite l’origine. Un communiqué dédaigneux, émanant du parquet de Brest, déclare : « Personne, bien entendu, ne peut croire à la double vue d’une somnambule en pareille occurrence. »
Et même on a failli l’arrêter.
Et pourquoi tant de défiance, messieurs les magistrats ? Si vous n’y voyez rien, n’est-il pas juste que d’autres y voient double ?
Il n’est pas plus paradoxal, après tout, de croire à la perspicacité d’une devineresse qu’à celle d’un juge d’instruction.
Parce que vous ne savez pas découvrir la vérité dans les dossiers, est-ce une raison pour que d’autres n’aient le droit de la discerner dans les cartes ?
Vous acceptez pourtant les offices de M. Bertillon, qui a la prétention de lire dans les mains. M. Bertillon n’est, en somme, rien de plus qu’un vieux chiromancien très laid.
On vous a offert un renseignement, et qui était bon. Vous l’avez accepté. Ne faites pas, maintenant, les dégoûtés.
Qu’on ne s’imagine pas, en effet, que la police soit le monopole des policiers.
Où irions-nous, si la recherche des criminels n’était assurée que par les juges d’instruction ?
La police n’a jamais refusé les concours officieux. Elle accepte notamment ceux de messieurs les préfets et sous-préfets qui, comme on dit, « sont là pour ça. » Elle provoque ceux d’une foule d’anonymes peut-être moins qualifiés en somme : journalistes, avocats, voire gens du monde.
Pourquoi donc exclurait-elle les seules somnambules ?
Nous préconisons, en conséquence, un rapprochement des juges d’instruction et des tireuses de cartes. Celles-ci, qui sont extra-lucides, collaboreraient avec ceux-là, qui ne sont pas lucides du tout. Cela ferait une moyenne.
Et cette alliance, dont on est en droit d’attendre les plus heureux résultats, permettrait de donner une réplique au tableau de Proudhon.
Après « la Justice qui poursuit le crime », nous aurions « la Cartomancie qui l’arrête ».
19 février 1914 – p. 286 et 287
Ce que disent nos lecteurs.
Présomptions.
Comment les juges de Brest sur des présomptions aussi stupides que celles qu’on a avancées, maintiennent-ils encore en prison l’ingénieur Pierre ?
Toute la presse devrait s’émouvoir de ces faits, qui arrivent beaucoup trop souvent, et ne pas les tolérer.
On n’enferme pas quelqu’un parce qu’on trouve chez lui un rasoir, une pioche avec de la rouille et des poils de lapin.
Un ami de Pierre.
5 mars 1914 – p. 314
Cherchez le député…
Avez-vous remarqué que le bruit autour de l’affaire Boda s’est éteint subitement ? Du jour au lendemain, les journaux ont cessé de s’y intéresser. De même les magistrats, et l’on ne souffle plus mot de l’instruction ouverte.
Quelles influences sont intervenues ? Pourquoi se refuse-t-on à faire connaitre comment, par qui et au bénéfice de qui M. Boda fut jadis assassiné ?
L’affaire Cadiou aura, dit-on, semblable issue.
Le parlementaire qui touchait une énorme annuité pour procurer à l’usine de la Grand’Palud des commandes à l’État et assurer, en dépit des malfaçons, la réception des marchandises a voté pour M. Caillaux vendredi dernier. Sa correspondance ne sera jamais retrouvée.
19 mars 1914 – p. 425 et 426
Considérations sur le crime de province.
L’affaire Cadiou aurait pu être une belle affaire. Mais on nous l’a gâchée.
Il y avait de bons éléments : cet ingénieur, cet industriel, cette cartomancienne, cette usine, cela sentait le monde, cela offrait de l’imprévu, du rare, quelque noblesse dans le sanglant.
Ce crime, enfin, était bien parisien, s’il n’eût été commis en province.
Oui, par une détestable négligence, l’assassin de M. Cadiou a opéré en Bretagne ; mieux encore, par un raffinement qu’on ne peut croire qu’ironique, entre tant de petites villes ridicules où il pouvait situer son exploit, il est allé choisir Landerneau.
Triste théâtre, impropre à supporter une action complexe.
Ce n’est pas que la pièce soit mauvaise. Mais la distribution est des plus médiocres.
Un crime normal comporte trois personnages principaux : l’avocat, le juge d’instruction, et l’assassin ; enfin, comme au bridge, il y a un mort.
Le mort, nous l’avons.
L’assassin aussi ; du moins, on le croit.
Mais pour le reste, quelle troupe de province !
Un magistrat dénué de virtuosité mène l’instruction. Inhabile à graduer l’émotion, il nous laisse languir pendant des semaines, puis, tout à coup, nous assomme par une péripétie trop brusque.
On songe avec regret à ces juges parisiens, les Bertulus, les Leydet, si avertis, si connaisseurs, un peu sadiques, qui savent qu’il faut une femme, et la trouvent toujours.
A Landerneau, on a bien trouvé une femme : mais c’est la bonne.
Quant à l’avocat, il est plein de talent : malheureusement il s’appelle Feillard, et il est de Brest.
Allez donc soutenir une pièce avec une affiche pareille !
On a si bien senti que c’était impossible, qu’on s’est décidé à faire appel aux grandes vedettes de Paris.
On a gardé Feillard, mais on a fait appel à Me Henri-Robert.
Choix impeccable ; succès certain ; centième assurée. Mais quoi ? Quand on annonce Dranem à Remiremont, il envoie un sosie. Me Robert s’est fait doubler aussi ; il a envoyé son secrétaire.
Celui-ci s’est associé à Me Feillard ; laborieusement ils se sont mis à deux pour rédiger des demandes de mise en liberté provisoire.
Et le public, derechef, a langui.
Voilà pour la défense.
Mais il n’y a pas que le public qui languit. L’instruction, elle, agonise.
Du côté de l’accusation, on s’est donc décidé à faire venir aussi un monsieur de Paris.
On a convoqué M. Sébille, contrôleur général du service des recherches judiciaires à la Sûreté générale, qui s’est rendu aussitôt chez le Procureur général près la Cour de Rennes.
Ces deux personnages se sont enfermés pendant une heure ; puis congestionnés par l’effort cérébral, ils sont sortis, et ont livré aux journalistes anxieux le résultat de leur entretien :
« M. Sébille a dit qu’à son avis, afin de coordonner les recherches, il convenait d’en confier la direction à une seule autorité. A la suite de cette entrevue, le procureur a décidé de continuer à confier la direction de l’information au juge d’instruction de Brest. » Cette décision héroïque sauve tout.
On respire.
Et l’on se demande avec angoisse ce qui se serait passé si M. le contrôleur général du service des recherches judiciaires à la Sûreté générale n’était pas intervenu.
Il est probable qu’on aurait confié l’instruction au chef de gare de Landerneau.
2 avril 1914 – p 524 et 525
LA BOUE SANGLANTE
Le prochain scandale
Les scandales se multiplient tellement que l’Œuvre, qui prétendait les prévoir six mois d’avance, ne peut même plus en rendre compte au jour le jour. En vain la semaine dernière, avons-nous publié un double numéro. Nous avons eu à peine la place d’y mentionner l’ « autre » affaire – celle de la Grand Palud – et d’indiquer ce qu’il y a au fond de ce drame mystérieux toute l’histoire d’un long et méthodique sabotage de nos poudres, l’intrusion des Allemands dans l’intimité de notre défense nationale, des compromissions parlementaires, des complicités administratives, des gabegies, la catastrophe de l’Iéna et celle de la Liberté, le silence enfin d’un témoin gênant – allié de la veille devenu suspect – acheté au prix d’un meurtre. De la boue, encore, parmi ce sang.
Depuis que nous avons laissé entrevoir ces choses, le Matin a publié, sur l’affaire Cadiou, deux dépêches qui en disent beaucoup à ceux qui savent lire entre les lignes. Elles attestent, sous leurs réticences accusatrices, ou bien qu’il est sur la voie de la vérité ou bien que devant son énormité il hésite à la dire.
Une première fois sous ce titre « Une lueur dans les ténèbres » le Matin a relevé cette troublante coïncidence : c’est quelques jours après qu’il venait d’être définitivement et irrémédiablement exclu des marchés de la guerre que Cadiou a été assassiné.
D’autre part, l’envoyé spécial de notre confrère s’est exprimé en ces termes :
Les perquisitions tardives qui ont eu lieu plus d’un mois après le crime, tant à Morlaix qu’à Landerneau, ont permis aux magistrats de surprendre certains des secrets de la Grand’Palud,
Mais le délai qui s’est écoulé entre le drame et l’intervention active de la justice a permis de faire disparaître un certain nombre de pièces, qui auraient présenté pour l’instruction un intérêt capital.
Les unes ont été détruites par le feu.
Les autres ont été mises, depuis les premières semaines de janvier, en lieu sûr.
En effet, quelqu’un qui a connu de très près et M. Cadiou et les affaires de la Grand’Palud ne nous a pas caché qu’une valise pleine de documents avait été détournée par ses soins.
– Les papiers qu’elle renferme, nous a dit cette personne, ne regardent en rien la justice. Je les ai donc déposés dans un endroit où personne ne pourra les retrouver, pas même la justice. Je les ai confiés à un ami très sûr… inutile de les chercher !…
Doit-on, dans ces conditions, espérer que la lumière se fera bientôt sur la mort tragique de M. Louis Cadiou ?
Soulevons encore un coin du voile.
« Des papiers qui ne regardent en rien la justice » … Vous concevez ce que cela veut dire. Ce sont des papiers qui n’ont point de rapports manifestes avec l’assassinat, ou du moins avec les circonstances matérielles. Mais pourquoi les subtiliser s’ils ne compromettent personne ? Pourquoi en brûler d’autres, si vraiment ils sont inutiles à l’enquête ?
Pour se risquer à faire disparaître de la sorte des documents – dont on ne peut plus ensuite démontrer l’insignifiance – il faut y avoir un puissant intérêt. Mais il faut aussi avoir des raisons sérieuses pour faire disparaître un homme. Pourquoi, après tout, ne seraient-ce pas les mêmes ?
Ceux-là qui ont subtilisé, caché ou détruit les papiers gênants, courent librement, suivent les démarches de la justice et, sous prétexte de les éclairer, les embrouillent à leur fantaisie.
Cependant un homme est en prison, comme assassin présumé. Il nie, mais il ne se défend que mollement. On sait qu’il sait beaucoup de choses qui pourraient sans doute établir son innocence, ou du moins diriger les soupçons vers d’autres coupables, et il ne dit rien. Pourquoi ? Parce qu’il n’existe aucune preuve matérielle de sa culpabilité, que d’ailleurs il n’est pas le bras qui a frappé, mais qu’il a plus à redouter de la divulgation de son rôle réel que de cette accusation inoffensive d’assassinat.
Imaginez le roman que voici :
Il y a déjà quelques années, sur cette terre bretonne qui semble pourtant à l’abri des incursions d’Outre-Rhin, des Allemands sont venus s’installer. Ils ont monté une usine. Avec cette imperturbable audace qui les caractérise, ils se sont mis à fabriquer du coton-poudre pour nos canons, pour nos cuirassés. Sans une objection le ministère de la guerre les a agréés pour ses fournisseurs habituels.
Cependant le scandale de cette situation se révèle. Les Allemands comprennent qu’il leur faut prendre une façade française. Précisément ils ont sous la main un petit avoué de Morlaix qui a quelques économies. Avec le concours de trois ou quatre parents complaisants, il reprendra la suite de leurs affaires. Bien habile celui qui démêlera si la nouvelle raison sociale n’est qu’un masque derrière lequel se dissimule l’ancienne société.
La manufacture Cadiou – qui en douterait ? – est bien française ! Il y a là quelques parlementaires influents pour s’en porter garants auprès du ministre de la guerre. Et les commandes affluent. M. Cadiou s’enrichit.
Ce sont des jours heureux. Cependant quelques nuages les traversent. De temps à autre on constate dans les livraisons de la Grand Palud d’étranges anomalies. Six wagons de coton poudre ont été portés en compte et payés. Pourtant on n’en a jamais reçu que trois. La marchandise est de qualité si détestable qu’on n’a le choix qu’entre deux hypothèses : la malfaçon criminelle ou le sabotage conscient. Certaines protestations timides s’élèvent. Mais les interventions parlementaires récidivent à propos. On s’assure même, dans l’administration militaire, certaines complaisances utiles.
L’Iéna saute. La Liberté saute. La Grand Palud prospère toujours.
Mais voici qu’on entreprend, sur la fabrication de nos poudres, une enquête qui semble être sérieuse. Au ministère de la guerre, le général Gaudin a pris en main la direction du service.
Deux contrôleurs de l’armée viennent à la Grand Palud. Ils rédigent un rapport qui se trouve aux archives de la rue St-Dominique et où il y a des choses effarantes. La situation de M. Cadiou est quelque peu compromise.
Mais M. Cadiou a des amis. Ils font démarches sur démarches. Ils sont députés. On les écoute.
Imaginez encore ceci, qui est l’épilogue du roman.
Ceux qui, dans la coulisse, sont les maîtres de M. Cadiou commencent à s’inquiéter de toutes ces histoires. Ils sentent que la maison brûle. En hommes pratiques, ils déménagent. Entendez par là qu’ils installent ailleurs une autre entreprise dont la réputation sera vierge. Ils débauchent à cet effet les meilleurs collaborateurs de M. Cadiou. Il ne leur reste plus qu’à faire passer de la Grand Palud à la manufacture nouvelle les commandes de la guerre.
C’est l’époque où la direction des poudres est assaillie de lettres anonymes où on lui expose tout au long les « procédés » de M. Cadiou. Par une coïncidence heureuse, l’ingénieur Pierre vient lui-même au ministère poussé, comme il le déclare au général Gaudin, par son « patriotisme » – et il fait sur le compte de son patron Cadiou des révélations telles que l’usine de la Grande Palud se trouve aussitôt écartée – et pour toujours – de toutes les commandes de la guerre.
Il était temps : c’était à la fin de novembre 1913 et le 12 décembre allait être passé un marché considérable….
Voici donc M. Cadiou trahi par les siens, honni par le ministère de la guerre, qui est son seul client
Il est ruiné. Il n’a plus rien à espérer. Mais il peut chercher à se venger.
Il sait d’où sont partis les coups qui le frappent. Il connait d’autant mieux ses ennemis d’aujourd’hui qu’ils furent, pendant longtemps, ses affidés. Il détient tous leurs secrets. Il n’a rien à perdre en les dévoilant. Mais quelle sûre, quelle retentissante vengeance !
Quelques semaines, à peine, s’écoulent et M. Cadiou est assassiné,
Où ? quand ? Comment ? Mystère ! Cela n’empêche pas une somnambule de Nancy d’indiquer avec précision où son cadavre a été déposé.
En même temps que M. Cadiou se volatilisent tous les papiers qu’il avait en sa possession. Pouvez-vous, maintenant, échafauder une hypothèse ? Sachez que là-bas, dans le pays, on prononce tout haut des noms.
Comment donc se fait-il que la justice… ?
Attendez… Supposez encore que des mésintelligences domestiques ou familiales corsent le roman et que ceux-là qui, par amour pour le mort, devraient être les plus passionnés à faire éclater la vérité, n’apportent à sa recherche que tiédeur et lassitude indifférente…
– L’affaire Cadiou ne « sortira » pas ! déclarait l’autre jour un personnage informé. Ce nouveau scandale éclabousserait trop de monde. On ne peut pas livrer à la publicité l’histoire des poudres…
C’était au ministère de la guerre qu’on disait cela.
FRANÇOIS LEBON.
7 mai 1914 – p. 706 et 707
M. Bossard, inculpé amateur.
C’est un dilettantisme nouveau. Nous n’avions, jusqu’à présent, que le gentleman cambrioleur. On ne cherchait qu’à échapper, ingénieusement, à la police. Aujourd’hui, le fin du fin est de se faire appréhender par elle.
M. Bossard, veilleur de nuit, est un raffiné, un chercheur de sensations. Il a confié au juge d’instruction, au sujet de l’affaire Cadiou, des révélations sensationnelles. Puis il les a rétractées. Puis il a déclaré qu’il ne parlerait que le 15 mai. Puis il s’est enfermé dans un mutisme agaçant. Il a fait, en un mot, le mystérieux ; il a comme un masque, « intrigué » le juge ; celui-ci, exaspéré, l’a fait arrêter.
M. Bossard, pour avoir joué ce petit jeu, est inculpé non seulement d’assassinat, ce qui n’est rien, comme dit M. Caillaux, mais de recel de cadavre.
On prétend, à la vérité, que M. Bossard est déséquilibré. On allègue, à l’appui de cette affirmation, qu’il a été enfermé dans un asile d’aliénés. Est-ce donc une preuve ? Ce n’est pas une raison parce qu’il y a des fous dans les asiles d’aliénés, pour que tous les internés soient fous. Pas plus que tous nos ministres ne sont nécessairement des paralytiques généraux.
Bossard n’a eu qu’un tort : c’est de se faire veilleur de nuit. S’il fût entré dans la politique, personne ne se serait avisé qu’il eût le cerveau fêlé. Peu importe d’ailleurs qu’il soit fou. Retenons seulement ceci, que c’est un fou agréable, qui manie avec art la péripétie, et possède un sens incontestable du théâtre. Il a su renouveler cette affaire qui traînait, alors que le juge n’y parvenait pas : c’est ce qui a vexé M. Bidard.
Pour tout dire, Bossard a fait « marcher » le juge d’instruction. M. Bidard de la Noë paraît profondément atteint dans son amour-propre. C’est un petit homme qui figura, dès le début de l’affaire, d’un air avantageux, le nez, la moustache, le chapeau retroussés, sur les photographies livrées aux journaux. Il eut son heure de popularité. Mais cela tourna mal. Et depuis quatre mois, aux yeux des dames de Brest et de la France amusée, il traîne attachée à lui, comme un chat éperdu, cette casserole retentissante.
On le lance sur des pistes ; on le rappelle ; le Parquet le harcèle ; l’inévitable parlementaire l’arrête à tous les coins ; l’usine de la Grand’-Palud menace de sauter sous ses pieds, avec ses cargaisons de coton avarié et de secrets compromettants. Et pendant ce temps, les coupables s’éloignent à grands pas.
Bossard, l’imprudent, a mis, par curiosité, un doigt dans l’engrenage. Il y passera tout entier. Tuer quelqu’un, passe encore : il y a des chances de s’en tirer ; c’est une question de relations. Mais Bossard a vexé un juge d’instruction : il est perdu.
21 mai 1914 – p. 764
Découverte.
« On a découvert, dit le Matin du 15 mai, un registre de comptabilité qui établit que la poudrerie de la Grand’-Palud fut bien une entreprise allemande jusqu’à la fin de l’année dernière. »
Relisez donc l’Œuvre du deux avril. Notre collaborateur François Lebon imaginait « le roman que voici » :
Il y a déjà quelques années, sur la terre bretonne, des Allemands sont venus s’installer. Ils ont monté une usine. Avec cette imperturbable audace qui les caractérise, ils se sont mis à fabriquer du coton-poudre pour nos canons, pour nos cuirassés. Sans une objection le ministère de la guerre les a agréés pour ses fournisseurs habituels.
Cependant le scandale de cette situation se révèle. Les Allemands comprennent qu’il leur faut prendre une façade française. Précisément ils ont sous la main un petit avoué de Morlaix qui a quelques économies. Avec le concours de trois ou quatre parents complaisants, il reprendra la suite de leurs affaires. Bien habile celui qui démêlera si la nouvelle raison sociale n’est qu’un masque derrière lequel se dissimule l’ancienne société…
Les « romans » de l’Œuvre ressemblent toujours à la réalité…
28 mai 1914 – p. 805, 806, 818, 819 et 820
n°22 L’affaire Cadiou et le Scandale des Poudres
L’affaire Cadiou ou La vérité fait peur.
Dégageant la « moralité de l’affaire Cadiou », M. Georges Montorgueil écrit :
« L’ombre la plus mystérieuse n’avait cessé d’envelopper ce crime, et des dessous nous étaient apparus qui avaient failli transformer un secret privé en secret d’État et orienter le drame du côté où précisément il n’a pas convenu aux magistrats d’aller et qui était sans doute le bon côté.
Tout le monde a l’impression que les mêmes influences, qui se sont exercées naguère pour atténuer ou dissimuler les responsabilités de l’ingénieur Louppe dans la fabrication défectueuse des poudres de guerre, empêchent aujourd’hui les magistrats de rechercher la vérité dans le sens indiqué par l’Œuvre il y a deux mois (voir l’article intitulé Le Prochain scandale, n° du 2 avril), – nous pourrions même dire il y a cinq ans, car, dans notre numéro du 23 décembre 1909, sous ce titre Les Allemands sont les principaux fournisseurs de nos poudreries, nous avions déjà raconté toute l’histoire de l’usine de la Grand Palud, et nous l’avons complétée le 2 novembre 1911.
J’ajoute que, dès le 4 novembre 1909, l’Œuvre posait cette question, qui fut répétée plusieurs fois par la suite :
Faudra-t-il attendre une déclaration de guerre pour découvrir au public que poudres de guerre sont faites avec du coton de provenance allemande et que le coton nécessaire à la fabrication de la poudre B. est fourni par deux usines allemandes établies en France ?
Nous attendons le démenti du ministère de la Guerre, et s’il devait nous convaincre d’erreur, nous aurions grand plaisir à l’enregistrer ; mais l’« ŒUVRE » est malheureusement trop sûre de ce qu’elle avance.
Le ministère en était aussi sûr que nous, mais il était aussi embarrassé pour confirmer notre information que pour la démentir, car nous avons appris depuis lors que dès l’origine, c’est-à-dire dès la création de l’usine de la Grand’Palud, le ministère n’avait rien ignoré des extraordinaires trafics franco-allemands auxquels donnait lieu la fabrication de nos poudres.
Ici deux questions précises, qui pourront mettre M. Bidard de la Noë sur la bonne voie, s’il veut bien enfin s’y engager :
1° Sait-il que MM. Combes et André prêtèrent leur concours aux lanceurs de l’affaire, lorsqu’une société anonyme se constitua, avec des capitaux allemands, pour fournir des déchets de cotons allemands à nos poudreries nationales ?
2° M. Bidard de la Noë a-t-il eu connaissance d’une lettre du député Cloarec à M. Legrand, prédécesseur de Cadiou, lettre datée de 1906, dans laquelle il était question d’un « bénéfice actuel et certain pour le ministère pendant cinq ans » ?
Ce sont les propres termes dont s’est servi M. Cloarec. Quel était ce « bénéfice certain pour le ministère », et non pour l’État ? Faut-il voir dans cette expression une allusion précise à des arrangements louches, et faut-il supposer que ces arrangements expliquent trop le mutisme obstiné du ministère devant les révélations de l’Œuvre sur l’usine de la Grand’ Palud, son personnel, ses commanditaires et ses protecteurs ?
G. T.
Enseignements de l’Affaire Cadiou
Grâce à l’instruction de l’affaire Cadiou, nous avons appris beaucoup de choses.
Nous connaissons maintenant la recette de la fabrication de la poudre française. La poudre française se fabrique avec de l’argent allemand. On dit toujours que ce qui est allemand est lourd ; c’est une injustice : cette poudre saute très bien.
Entre la poudre française et l’argent allemand, l’intermédiaire indiqué est, bien entendu, un député français.
Nous savons, d’autre part, comment on démasque un criminel. Il n’y a qu’à suivre l’exemple du procureur Guilmard, en présence du cadavre égorgé de Cadiou : on demande à l’un des assistants son couteau pour tailler un crayon, et l’on montre le couteau en disant : « Voici l’instrument du crime. » Si le propriétaire du couteau se fâche, il est coupable.
Si d’aventure on découvre ensuite que la victime n’a pas été égorgée, mais tuée d’un coup de revolver, le propriétaire du couteau est coupable cependant.
Il n’avait qu’à ne pas prêter son couteau au procureur.
Le procureur est chargé de rechercher les criminels. C’est une sorte de chasse. Le chasseur, lorsqu’il n’a pu atteindre une perdrix, aime cependant à rapporter quelque chose au logis, et tire sur des hirondelles. De même, il arrive que le procureur, lorsqu’il n’a pu joindre le coupable, met la main, pour n’être pas bredouille, sur un innocent.
Espérons que M. Guilmard fera meilleure chasse une autre fois.
Autres enseignements :
La balle qui a pénétré dans l’occiput de M. Cadiou, « a été, selon toute vraisemblance, la cause de la mort ». C’est le Dr Paul qui nous fait, dans son rapport, cette révélation. Mais cela, nous nous en doutions.
Ce qui est plus original, et que nous ignorions, c’est qu’en matière criminelle, les expertises importantes ont lieu trois mois après l’ouverture des poursuites.
Comme cela, si elles tournent favorablement pour l’inculpé pendant ses trois mois d’attente, celui-ci aura toujours expié un peu.
Nous avons également appris que la prison de Brest est moins confortable que celle de Saint-Lazare, qui se trouve à Paris. Il est vrai que Pierre est un provincial, qu’il n’a point de raffinement et qu’il n’entend rien à la politique. Il est vrai, au surplus, qu’il est sans doute innocent.
Si les prisons diffèrent, les justices se ressemblent. La justice de Brest est pareille à celle de Paris, en ceci qu’elle opère sans hâte. Il faut autant de temps à Paris pour établir la culpabilité d’un assassin qui avoue, qu’il en faut à Brest pour ne pas établir celle d’un innocent qui n’avoue pas.
Car Pierre n’avoue pas. C’est un très mauvais procédé à l’égard de M. Bidard de la Noë, juge d’instruction, qui voit ainsi sa carrière compromise par l’entêtement regrettable d’un inculpé.
Aussi, lorsque la mère de Pierre est venue trouver ce magistrat, pour lui demander de lui confirmer la nouvelle de la mise en liberté, M. Bidard a refusé de répondre à cette mère inquiète. Elle a dû attendre quelques minutes, qui furent longues ça lui apprendra à être la mère d’un innocent.
Toutes ces constatations sont de nature à nous rassurer.
Contrairement à l’opinion répandue, la justice n’est pas boiteuse. Elle est cul-de-jatte. Mais suffit, pour lui donner des ailes, qu’un grand journal du matin se montre désireux d’en finir.
JEAN BREZOLES.
4 juin 1914 – p. 829, 830, 831, 832, 833, 834, 835, 836 et 837
n°23 Les dessous de l’affaire Cadiou ou le Juge d’instruction qui ne veut rien savoir.
Quimper, le 3 juin.
Le 4 novembre 1909, nous avions donc encore la naïveté de poser cette question : « Faudra-t-il attendre une déclaration de guerre pour découvrir que nos poudres sont faites avec du coton de provenance allemande fourni par deux usines allemandes établies en France ? Nous attendons le démenti du ministère… »
Naturellement, le démenti ne vint pas, et, le 23 décembre, sous ce titre : les Allemands sont les principaux fournisseurs de nos poudreries, l’Œuvre racontait l’histoire de l’usine de la Grand’-Palud, dont le premier directeur fut un officier allemand.
Le ministère ne bougea pas davantage. Que les Allemands gardent leur « poudre sèche » et nous fournissent de la poudre avariée, sous ce régime, cela n’a rien que de normal et de conforme au désordre établi.
Ce que nous ne savions pas encore, ce qu’une rapide enquête dans le Finistère m’a permis d’apprendre cette semaine, c’est que non seulement nos ministres n’ignoraient rien de cette entreprise allemande, mais qu’ils la favorisaient.
Je sens fort bien que je vais écrire ici des choses graves, et il n’est que trop naturel d’hésiter à les croire. Je n’y croyais pas moi-même avant d’avoir lu les documents que nous publions ; mais il faut se rendre à l’évidence, si effrayante qu’elle soit.
C’est, paraît-il, la maison Peter Temming, de Buhl, qui, encouragée et subventionnée par le gouvernement allemand, vint s’installer à Landerneau dans un immeuble appartenant à M. Legrand, pour fournir du coton à nos poudreries nationales. Je dis paraît-il, car je n’ai pas poussé de ce côté mes recherches, et, sur ce point, je me borne à reproduire une information du journal la Liberté parue il y a trois ans, au lendemain de la catastrophe du cuirassé Liberté. Le directeur de la Grand’- Palud, disait notre confrère, avait été « conseillé et guidé dans cette affaire par deux députés, notamment par M. Cloarec, qui fit le voyage de Colmar pour assister M. Legrand, lorsque celui-ci alla signer l’acte sous seing privé qui le liait à Peter Temming ».
Ainsi mis en cause, M. Cloarec ne fit pas difficulté de reconnaître qu’en effet il avait accompagné M. Legrand à Colmar, mais, disait-il, « à titre d’avocat ».
Bien entendu ! Nous avons connu un autre député nommé Rabier, qui fut de même l’avocat-conseil de Rochette.
Grâce aux bons offices de M. Cloarec, député de Morlaix, un officier de Stuttgard, M. Greiss, put donc venir s’installer à Landerneau, sous le couvert de M. Legrand, pour écouler dans nos poudreries les déchets de coton dont ne voulaient pas les poudreries allemandes.
M. Legrand n’était d’ailleurs pas seulement protégé par M. Cloarec ; il l’était aussi par M. Le Bail, autre député du Finistère. Le ministère Combes ne pouvait rien refuser à ces deux représentants du peuple et du bloc, comme le prouve cette lettre :
Paris, le 23 septembre 1903.
Le Président du Conseil,
Ministre de l’Intérieur et des Cultes
à M. le Préfet du Finistère.
Conformément au désir exprimé dans votre rapport du 5 septembre dernier, j’ai appelé la bienveillante attention de M. le ministre de la Guerre sur la demande de M. Legrand, industriel à Landerneau, relative à la création d’une usine destinée à fournir aux poudreries nationales les déchets de coton qui leur sont nécessaires, et j’ai avisé de mon intervention auprès du général André l’honorable M. le Bail, député, qui s’intéresse tout particulièrement à M. Legrand.
Je ne manquerai pas de vous faire connaître la réponse de mon collègue, dès qu’elle me sera parvenue.
Vous pensez si, dans ces conditions, les Allemands installés à Landerneau se gaussaient des révélations de l’Œuvre !
Et l’Œuvre qui croyait apprendre quelque chose au ministère de la guerre sur la fabrication de sa poudre !
Comme on devait rire, rue Saint-Dominique, de nos candides découvertes !
Cependant, M. Cloarec ne faisait pas seulement des voyages en Allemagne pour le compte de M. Legrand ; au ministère de la guerre, il se chargeait de lui procurer des commandes. Nous ne serons complètement renseignés sur ces « tractations » que le jour où M. Bidart de la Noë voudra bien retrouver la fameuse valise de Cadiou, qui disparut au lendemain ou la veille du crime, mystérieuse valise dont parlait au juge d’instruction un télégramme non moins mystérieux du même Cloarec. Elle contenait selon toute apparence de nombreux documents comme cette lettre du député de Morlaix à son client et ami Legrand :
13 septembre 1906.
Mon cher monsieur,
Je ne m’attendais certes pas à ce que la demande fût déposée aussi rapidement ; je pensais que vous eussiez attendu le mois d’octobre afin que ma démarche pût se faire utilement près du ministre.
Je serai bien à Paris le 21, mais je n’y passerai que quelques heures ; car je suis obligé de me trouver le 22 à Montpellier où je crains d’être pris une dizaine de jours.
Je ferai tout mon possible pour me rendre au ministère le 21, mais y trouverai-je Étienne ?
Vous m’aviez promis tous les renseignements nécessaires qui ne sont pas dans votre lettre :
1° Copie de la lettre de Berteaux ;
2° Copie de la lettre ordonnant les épreuves ;
3° Prix des achats actuels aux différentes maisons de fournisseurs ;
4° Moyenne des achats des cinq dernières années ;
5° Bénéfice actuel et certain pour le ministère pendant cinq ans ;
6° Comparaison.
J’ai besoin de ces renseignements pour rédiger une note.
J’ai les éléments pour la note politique et régionale.
Donnez-moi donc, je vous prie, tous les éléments sans tarder afin que je puisse rédiger ma note avant mon départ.
Bien à vous,
CLOAREC.
Pourtant, si rapide que fût le passage à Paris de M. Cloarec, il trouva le moyen de faire au ministère une démarche « utile ». S’il n’y rencontra pas cet excellent Étienne, qui était sans doute en vacances, il put s’aboucher avec le directeur des poudres, M. Bérard, qui le reçut « d’une façon charmante ». Puisqu’il ne s’agissait que de nos poudres de guerre, on n’avait rien à lui refuser.
M. Cloarec demandait pourtant assez gros, puisqu’il prétendait supprimer pour M. Legrand les formalités gênantes de l’adjudication ; et si charmant que fût son accueil, M. Bérard crut devoir faire de timides réserves à cet égard. « Oh ! sans doute, ce n’est pas impossible ! J’ai peur cependant que ce ne soit un peu long.… »
Mais laissons notre député-conseil expliquer lui-même à son client le résultat de sa démarche. Il lui écrit de la taverne Gruber :
21 septembre 1906
Cher Monsieur,
Vu M. Bérard qui a été charmant et m’a promis d’étudier l’affaire avec le plus grand soin dès que le dossier arrivera. Je lui ai demandé à aller le voir à mon retour de Montpellier ; c’est entendu ; mais il m’a jeté une douche en me disant que ce serait très long à cause des formalités administratives.
Il croit qu’il faut procéder à une adjudication : il m’a dit que si M. Coste avait la fourniture, c’est que plusieurs adjudications sont restées sans résultats.
Si vous avez donc des tuyaux sur le principe de l’autorisation sans adjudication, donnez-les moi.
Vous pouvez m’écrire Hôtel Métropole à Montpellier où je passerai sûrement la semaine.
Bien à vous,
CLOAREC.
M. Cloarec poussait encore plus loin l’obligeance. En sortant de sa prison, l’ingénieur Pierre vient de confier à la Dépêche de Brest :
Ce qui est terrible, c’est l’insuffisance du contrôle dans les poudreries. On peut ainsi fournir à l’État pour ses poudres des éléments de fabrication détestables sans que ceux qui ont mission d’exercer la surveillance s’aperçoivent de quoi que ce soit.
Pourquoi « ceux qui ont mission d’exercer la surveillance » ne s’aperçoivent-ils de rien ? M. Bidard de la Noë l’ignore peut-être ; mais nous commençons à le savoir.
Pourtant, quelle que fût l’insuffisance du contrôle, les déchets de coton fournis par l’usine de la Grand’-Palud étaient si pitoyables qu’il arrivait à M. Louppe lui-même de refuser la fourniture. Que faisait alors M. Cloarec ? La poudrerie du Moulin-Blanc ne voulant pas de ces « linters » pourris, il se retournait vers une autre poudrerie nationale ; et comme il avait accompagné M. Legrand à Colmar, le diligent « avocat-conseil » convoyait la marchandise rebutée jusqu’à la poudrerie d’Angoulême où, grâce à son éloquence et à son prestige, il réussissait à la faire accepter. Nous ne savons encore combien la maison Temming et M. Legrand payaient les services de M. Cloarec, mais nous sommes déjà sûrs qu’il gagnait bien son argent !
Quel rapport y a-t-il entre cette affaire franco-allemande et l’affaire Cadiou ? Faut-il chercher de ce côté le mot de l’énigme ? Nous ne pouvons le dire, et ce n’est d’ailleurs pas à nous de le dire. Mais il éclate aux yeux que, pour replacer l’affaire criminelle dans son atmosphère, il est indispensable de connaître et d’interroger les hommes d’affaires ou les hommes politiques intéressés à la prospérité ou à la ruine de l’entreprise que dirigeait nommément Cadiou. Il serait assurément moins difficile ensuite de savoir qui pouvait avoir intérêt à le supprimer.
Peut-être la politique n’a-t-elle rien à voir avec ce crime-là ; mais le contraire est possible aussi, et, à cette heure, les résultats de l’instruction sont si confus, si contradictoires, que toutes les hypothèses sont également admissibles…
Alors, demanderont les naïfs, pourquoi M. Bidard de la Noë n’a-t-il pas orienté ses investigations dans ce sens, et pourquoi laisse- t-il à l’Œuvre le soin de découvrir les dessous politiques et financiers de l’affaire Cadiou ? Il faut, pour poser cette question, n’avoir pas ouvert la République des Camarades et ne pas soupçonner ce que peuvent être, sous ce régime, les rapports de la politique avec la justice.
Sans doute, par l’instruction du juge Boucard et le réquisitoire du procureur Lescouvé, nous venons de nous apercevoir qu’il y a encore des magistrats à Paris. Mais s’il en est quelques-uns qui tiennent bon, malgré toutes les pressions exercées sur leur conscience, nous avons pu voir aussi, par l’affaire Rochette, comment un Caillaux « fait marcher » un procureur général et un président de cour d’appel. S’il en va de la sorte à Paris, comment les pauvres magistrats de province seraient-ils plus capables de résistance ? La vérité, c’est qu’ils vivent dans la terreur des politiciens dont dépend toute leur carrière.
Tout a été dit là-dessus, et je n’ai pas l’intention de le répéter. Quand nous avons raconté ce que nous avions vu dans la Sarthe en suivant la campagne électorale de Caillaux, on nous a répondu : « Vraiment, ça vous scandalise ? Mais c’est la même chose partout ! » Mon expérience personnelle ne me permet pas d’affirmer que la vase de toutes les mares stagnantes est aussi putride, mais je puis à tout le moins me porter garant qu’en matière de corruption mes compatriotes bas-Bretons n’ont, hélas ! rien à envier aux gars de la Sarthe. Dans ce département du Finistère, tout ce qui touche à la politique ou en peut subir l’influence est faussé, vicié, pourri. Et pour fixer les idées, voici encore un petit document qui me dispensera de toute épithète. C’est tout bonnement une lettre du préfet qui donne l’ordre à un juge de paix de prononcer une condamnation. L’affaire en elle-même importe peu. Il s’agit d’une « nommée Marie G… » à qui la préfecture réclame une somme de 874 fr. 50. Que la réclamation soit fondée ou non, peu nous chaut ; ce qui est intéressant, c’est la manière directe et expéditive dont le satrape du Finistère poursuit le recouvrement d’une créance. Voici la lettre, voici l’injonction qu’il adresse au juge :
27 mai 1913.
Le Préfet du Finistère
à M. le Juge de paix de Châteaulin.
Je vous serais obligé de vouloir bien inviter Mlle G… domiciliée à Saint-Coulitz, à comparaître devant vous afin de lui faire prendre l’engagement sur timbre de payer au département la somme de 874 fr. 50.
Dans le cas où elle s’y refuserait, je vous serais obligé de vouloir bien rendre un jugement dans ce sens, et pour ce m’indiquer, s’il y a lieu, toutes formalités à remplir. Vous voudrez bien d’ailleurs à ce sujet vous concerter avec M. le sous-préfet de Châteaulin.
Comme c’est simple et ingénu !
On nous assure que M. Cloarec parle du même ton au juge Bidard. Mais pour en obtenir ce qu’il désire, a-t-il seulement besoin de parler ?
J’écrivais avant-hier :
« Nous ne saurons peut-être jamais quel est l’assassin de Cadiou ; mais nous saurons au moins pourquoi nous ne le saurons jamais. »
L’ai-je suffisamment expliqué ?
GUSTAVE TÉRY.
11 juin 1914 – p. 893 et 894
Le feu aux poudres
Avec du mauvais coton, on ne fait que de mauvaise poudre.
C’est ce que vient d’établir avec autorité dans Le Journal l’éminent chimiste Daniel Berthelot.
Mais, faisant allusion aux effrayantes révélations de l’Œuvre, il ajoute :
Les Anglais prennent pour le choix de leurs cotons toutes les précautions que j’ai indiquées ; ils n’ont pas d’accidents.
Aussi lorsque j’entends dire que, peut-être, des poudres ont été faites avec des cotons provenant de déchets industriels sales et graisseux ou avec des cotons hydrophiles ayant servi à des pansements et imprégnés, en conséquence, des médicaments et des produits chimiques les plus divers, je me demande si cela peut être bien vrai, et j’ose espérer que c’est là une amusante fantaisie. S’il en était autrement, auteurs et complices seraient d’impardonnables criminels.
Hélas ! Après tout ce que nous avons publié sur les malfaçons des Louppe et les trafics des Cloarec, il est difficile de conserver la moindre illusion.
« Amusante fantaisie » ? Nous le voudrions, et nous serions les premiers à nous hâter d’en rire, s’il n’y avait en Bretagne, depuis les catastrophes de l’Iéna et de la Liberté, mille familles qui pleurent… « Impardonnables criminels »… C’est bien ainsi qu’il faut qualifier les Louppe et les Cloarec.
A propos de la lettre que nous avons publiée, où le président du conseil – c’était alors M. Combes – témoigne tant d’intérêt aux créateurs de l’usine de la Grand’ Palud, M. Le Bail écrit dans la Libre Parole :
Un ami politique me sollicita, en 1903, d’intervenir près du gouvernement en faveur de la création à Landerneau d’une usine destinée à travailler du coton de provenance française.
On me représenta l’intérêt électoral de cette entreprise et je fis, à la suggestion d’une personnalité politique, une démarche politique près du chef du gouvernement, M. Combes.
La création de cette usine française échoua, et, quelques années plus tard, M. Legrand entra dans une autre combinaison, celle de la Grande-Palud.
Je fais cette dernière remarque pour bien montrer qu’il n’y a aucun rapport entre l’affaire française qui échoua et l’affaire allemande qui réussit.
J’ai tout ignoré de cette dernière entreprise.
– Soit ; mais Cloarec ?
La défense de M. Le Bail accuse et accable le député de Morlaix.
Et puis il y a dans sa protestation une formule ingénue et charmante : « L’intérêt électoral de cette entreprise… »
Il était réservé à M. Louppe de nous découvrir l’intérêt électoral de la poudre à canon.
11 février 1918 – p. 3
A PROPOS de » Les Allemands chez nous «
Dans son dernier numéro, le Mercure de France a publié cet article de Mme Rachilde :
Il est curieux de constater que deux hommes en France ont prévu, avant la guerre, tout ce qui pouvait nous arriver de tragique du fait de notre inconscience au sujet de l’invasion… pacifique des Allemands. Or ces deux hommes, écrivains tous les deux, nés de la même race, honnêtes, je veux le croire, tous les deux, sont maintenant des ennemis d’apparence irréconciliables. Ce sont Gustave Téry et Léon Daudet. Je connais le premier. Je ne connais pas le second. J’estime, fort Gustave Téry et je suis absolument décontenancée par Léon Daudet. L’un est un républicain de l’ordre logique, socialement parlant, si on peut admettre la logique comme étant une arme défensive en temps de guerre. L’autre est un royaliste de l’ordre romantique, tellement exalté qu’il en paraît complètement fou… Mais ces deux hommes ont fait la même besogne, Ils ont cherché la vérité sur les sources de la guerre, et la possibilité du retour d’une paix durable. Sans la politique, l’immonde politique, ces deux hommes pouvaient peut-être servir la même grande cause : celle de la Raison, qui n’est pas la déesse raison de jadis, heureusement. Et ils en sont réduits l’un et l’autre à en appeler aux tribunaux, à ce qu’on croit être la justice, en France, la justice qui a produit au plein jour ce fruit singulier rempli de cendres qu’on appelait le président Monier ! G. Téry, directeur de la petite Œuvre pamphlétaire, et G. Téry, fondateur de la grande Œuvre feuille quotidienne, est un écrivain hors ligne qui ne se laisse guider que par la réelle philosophie de son propre discours et c’est bien pour cela que malgré son énorme talent, à cause de lui plutôt, il égare souvent ceux qui cherchent en lui le sectaire qui entraîne au combat. Téry raisonne : il ne frappe pas. Toute la beauté de son Œuvre, de ses œuvres, est contenue dans sa juste limite au bon sens. Un article de Gustave Téry est l’expression même de la vérité intérieure, qui n’a rien de commun avec celle de la rue. J’ai entendu des gens se demander entre eux : « Où donc va-t-il et quel intérêt le guide ? » Comme il a réussi à cuire chez nous le pain quotidien de la vérité, on trouve que son ambition ne doit pas se borner là ! Parce que la masse des lecteurs aujourd’hui n’admet pas la récompense unique du triomphe absolu du bon gens. Je ne crois pas me tromper : Gustave Téry n’en rêve pas d’autre. Et pour le bien connaître il suffit de le lire attentivement. Son orgueil s’aperçoit à travers les trous de la dentelle de son esprit, esprit français merveilleusement lucide, celui de Voltaire, avec, en plus, la caresse de la phrase normalienne. Il n’aspire à convaincre son auditeur que par la justesse de sa défense et lorsqu’il attaque il semble regretter la vivacité du débat qui conduit, trop souvent à la vivacité de la phrase. Les Allemands chez nous, c’est aussi l’Avant-guerre de Daudet. Seulement cela y ressemble comme un livre bien tenu (le grand livre de la dette publique) peut ressembler à un roman feuilleton. Si nous avions, en France, moins de portières, de demoiselles du trottoir et d’hommes saouls, nous aurions certainement moins de royalistes, camelots et camelotes, et beaucoup moins de cinémas nébuleux où le noble comte se mesure à l’escarpe dans l’espoir de je ne sais quelle restauration. Lisez les Allemands chez nous ; lisez surtout l’horrible, l’effroyable affaire Cadiou, l’affaire de la Grand Palud, et vous comprendrez que la vérité, même présentée sobrement, est encore plus terrible quand elle est toute nue que lorsqu’on se complaît à l’affubler des oripeaux des théâtres de crime qui plaisent tant au romancier Léon Daudet… Et pourtant si ces deux hommes s’entendaient… quelle joie dans la littérature, sinon en la justice !
L’Œuvre ne peut que partager le regret exprimé par Mme Rachilde, mais à qui la faute ?
8 avril 1919 – p. 3
Où l’on revoit d’anciennes connaissances
Le procès Cadiou va être jugé au mois de juillet prochain par la cour d’assises de Quimper.
C’est en janvier 1914 que l’industriel Louis Cadiou fut assassiné et quelques mois plus tard que son corps fut retrouvé grâce à l’extra-lucidité de Mme Hoffmann, dite Camille, somnambule à Nancy.
L’ingénieur Pierre, inculpé de l’assassinat de son patron, a accompli sur le front des armées ses quatre années de prévention. La mémoire lui manquera peut-être, sans que la justice puisse lui en faire un grief, pour rendre un compte exact de ses moindres faits et gestes au cours du mois de janvier 1914.
Cependant, l’extra-lucide de Nancy a poursuivi son enquête pendant l’interruption de l’instruction judiciaire, et sa double vue lui a révélé des choses intéressantes. Elle annonce aujourd’hui que l’ingénieur Pierre est innocent : le crime a été commis par deux hommes dont l’un, principal auteur, n’était pas français et habitait à Paris, boulevard des Italiens.
Il serait encore temps de faire venir Mme Hoffmann pour obtenir le fin mot de l’affaire Caillaux… Pour l’affaire Humbert, il suffit du capitaine Mornet.
24 septembre 1919 – p. 5
ÉPILOGUE D’UNE VIEILLE HISTOIRE
L’AFFAIRE CADIOU
Rennes, 28 septembre. L’affaire Cadiou, qui fit couler tant d’encre en 1914, aura bientôt son dénouement devant la Cour d’assises du Finistère.
Le Parquet général de Rennes vient, en effet de l’inscrire au rôle de la prochaine session qui s’ouvrira à Quimper le lundi 27 octobre prochain. Les débats, où se décidera le sort de l’accusé, l’ingénieur Pierre, seront présidés par le conseiller Cordier.
27 octobre 1919 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
L’INGÉNIEUR PIERRE DEVANT LE JURY
La guerre a passé sur l’affaire Cadiou, qui passionnait l’opinion publique au printemps de 1914 ; et lundi, après cinq ans, l’ingénieur Pierre comparaîtra devant le jury du Finistère sous l’accusation d’assassinat.
M. Louis Cadiou, ancien avoué, était propriétaire de l’usine de la Grand Palud, près de Landerneau quand il disparut le 30 décembre 1913. Le frère de M. Cadiou fit faire des recherches qui demeurèrent vaines et, pendant ce temps, Pierre faisait courir le bruit que M. Cadiou se serait enfui en Allemagne. Il prétendait, en effet, que l’usine, qui fabriquait les cotons-poudre, appartenait aux Allemands et que les difficultés rencontrées par M. Cadiou dans ses rapports avec le ministère d’une part et les prête-noms des Allemands de l’autre, l’avaient poussé au suicide ou à la fuite.
Le cadavre de M. Cadiou retrouvé par une somnambule
Cette thèse prenait corps d’autant plus aisément que le scandale des poudres, l’intervention de l’Allemand Teissming [Temming] dans l’affaire la rendaient vraisemblable. C’est alors que le frère de M. Cadiou fit consulter une somnambule à Nancy, qui, plus aisément que les terrassiers et les soldats, indiqua le lieu où se trouvait le cadavre : on suivit l’indication des cartes et, le 4 février 1914, on découvrit le cadavre.
Le médecin légiste, voyant la gorge de M. Cadiou ouverte, conclut à la mort par strangulation, mais cette première constatation fut démentie par le docteur Paul qui, après autopsie, déclara que M. Cadiou avait reçu une balle de revolver derrière la tête.
Comme on avait vu M. Cadiou sortir de l’usine avec Pierre, celui-ci fut arrêté ; mais le juge était assez embarrassé pour découvrir le motif du crime. C’est alors qu’on imagina ceci : Pierre était lié par contrat avec M. Cadiou pour quinze ans, or il avait reçu des offres superbes des prête-nom des Allemands ; ils se débarrassait donc de son patron pour pouvoir s’engager ailleurs ; de plus, c’est lui qui avait dénoncé M. Cadiou comme l’agent des Allemands, et il craignait que celui-ci n’eût communication de sa plainte et n’y reconnût son œuvre.
Le mort qui parle
Contre ces accusations, Pierre répond qu’il a bien possédé un revolver, mais qu’il n’en avait plus depuis 1913, et il ajoute que, le jour du crime, il a chassé les martins-pêcheurs sur le bord de la rivière. Enfin plusieurs amis de M. Cadiou affirment que le 1er janvier, le surlendemain de sa mort, M. Cadiou leur a parlé et qu’il leur a souhaité la bonne année près du Kreisker de Saint-Pol-de-Léon.
Tel est le mystère de cette affaire, qui sera peut-être éclairci en cour d’assises si les témoins ont encore le souvenir précis de faits déjà lointains. A la barre, Me Maurice Flach sera partie civile et Me Henri-Robert plaidera l’acquittement.
A. P.
28 octobre 1919 – p. 2
L’affaire Cadiou
Interrogatoire de l’accusé
Quimper, 27 octobre. La première audience du procès de l’ingénieur Pierre a été consacrée à la lecture de l’acte d’accusation et à l’interrogatoire de l’accusé.
Le président, M. Cordier, s’est borné à reprendre un à un les arguments énumérés dans le document lu par le greffier et à les discuter avec Pierre. Ce dernier s’en est tenu au système de dénégations qu’il avait adopté lors de l’instruction.
Une centaine de témoins devant être entendus, la Cour siègera matin et soir et on espère que le verdict sera rendu samedi.
La défense représentée par Me Henri-Robert et Me Feillard, bâtonnier du barreau de Brest, a demandé que le témoin Tonnard soit cité l’accusation n’ayant pas cru devoir le faire.
29 octobre 1919 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
AUDITION DES TÉMOINS
Quimper, 28 octobre. Les dépositions de la plupart des témoins manquent de précision en raison de l’éloignement des faits.
Lecture est donnée de la déposition de M. Legrand, prête-nom de Temming, qui ne peut se présenter à l’audience pour raison de santé, et de celle de M. Cloarec, député du Finistère.
MM. Jean, notaire à Brest, et Duval, ancien commis greffier, déposent ensuite.
M. Freundt [Freund], juge de paix à Landerneau, était sur les lieux lors de la découverte du cadavre et, sur son interpellation, Pierre lui répondit : « Est-ce que vous me soupçonneriez ? » C’est lui qui vit Pierre laver le caoutchouc de Cadiou.
La déposition de Mme Cadiou, de laquelle on attendait beaucoup, se résume à ceci : Se trouvant sans nouvelles de son mari, elle télégraphia à ses parents et eut dès ce moment l’intuition que son mari avait été assassiné.
A la reprise de l’audience, Me Floch, avocat de la partie civile, demande au procureur de la République de faire citer M. Gabriel Tonnard, charpentier à Cléder, dont on a pu lire la déposition sensationnelle dans certains journaux., M. Tonnard sera cité télégraphiquement.
Tous les témoins invoquent l’éloignement des faits pour justifier leur manqua de précision.
D’après Mme Leost, femme de ménage de Cadiou, c’est bien le 30 décembre au matin, de très bonne heure, que son patron quitta son appartement. Elle ne le revit plus vivant. C’est elle qui remit à Pierre sur sa demande, la clef de l’appartement, lors d’une visite que celui-ci vint faire, sous prétexte de changer les plombs du téléphone. On sait que c’est au cours de cette visite que l’accusation situe la disparition du dossier secret constitué par Cadiou.
M. Alain Guillou, comptable à la Grand-Palud, n’a pas vu Cadiou à l’usine le 30 décembre.
Autret, charretier à l’usine vit son patron le 30 décembre.
Les témoins Boulbon [Boulben], veuve Quemener, femme Bignard, déposent dans le même sens.
Tous les témoignages sont confus. Certains témoins déposent en breton et les débats en sont d’autant retardés.
On présume que le verdict pourra être rendu dans la nuit de vendredi.
30 octobre 1919 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
La somnambule appelée en témoignage
Au début de la troisième audience. Me Henri-Robert fait préciser au témoin Le Coz, commissaire de la brigade mobile de Rennes, qui fut chargé des premières recherches, que, le 19 février 1914, il reçut l’ordre du parquet de Brest d’interrompre son enquête. Les mêmes ordres furent donnés à l’inspecteur Brisset.
Les témoins suivants sont des ouvriers et journaliers de la Grande Palud, qui auraient vu ou n’auraient pas vu Cadiou et Pierre ensemble le jour présumé du crime.
Enfin, la somnambule de Nancy, à qui des objets ayant appartenu à Cadiou furent envoyés, est appelée à la barre des témoins.
Elle décline ainsi ses nom et qualités :
« Veuve Hoffmann, née Camille Simon, somnambule à Nancy. »
D. – Dites ce que vous savez.
H. – Depuis six ans, il y a des choses que je ne me rappelle plus.
D. – Vous n’êtes lucide qu’à l’état de sommeil ?
R. – Oui.
D. – Qui vous a endormie ?
R. – Ma marraine, âgée de 82 ans ; elle est morte depuis.
D. – Qui vous endort à présent ?
R. – Ma nièce.
Les dépositions sont, en général, ternes et éveillent à peine la curiosité publique.
Le maréchal des logis Faro, de Landerneau, a été appelé dès la découverte du corps de Cadiou. Pierre était présent et très calme. Cette déclaration provoqua une certaine émotion dans l’auditoire.
Mme Pierre est appelée par l’huissier, elle ne sera entendue qu’à titre de renseignement. Elle déclare tout d’abord, qu’elle ne peut que préciser ce qu’elle a dit en 1914 et elle ajoute qu’elle n’a jamais douté de l’innocence de son mari.
On passe à l’audition des témoins dits de Morlaix, parce qu’ils ont prétendu avoir vu Cadiou à Morlaix après le 31 décembre 1913.
M. Nicolas a l’absolue certitude qu’il a vu Cadiou à cette dernière date, à 18 heures sur le quai de la gare. Un reçu, daté de l’étude de Me Trassard [Erussard], vient confirmer la véracité des déclarations de ce témoin, qui font grande impression.
31 octobre 1919 – p. 2
L’AFFAIRE CADIOU
Les derniers témoignages et les plaidoiries
Quimper, 30 octobre. On entend les derniers témoins et, notamment les docteurs Rousseau et Paul, qui ont opéré l’autopsie et la contre-autopsie de la victime.
Un incident est soulevé à propos de traces de coton qui auraient été relevées sur les chaussures de Cadiou. L’expert-chimiste Kohn déclare que c’est lui qui essuya les souliers avec un tampon d’ouate.
M. Rouquier, chef de la brigade mobile de Rennes, et M. Brissat [Brisset], inspecteur, apportent quelques détails sur l’enquête.
A la reprise de l’audience pour le début des plaidoiries, la salle est archicomble.
La parole est donnée à Me Maurice Floch [Flach], au nom de la partie civile. Il adjure le jury de bannir tout ce qu’il a entendu sur l’affaire Cadiou avant de pénétrer dans la salle où se sont ouverts lundi dernier ces longs débats.
Puis, avant le ministère public, il se livre à un véritable réquisitoire contre l’accusé.
L’avocat de la partie civile termine sa plaidoirie à 16 heures 30, en concluant que Pierre est la dernière personne qui a vu M. Cadiou le matin du 30 décembre et qu’il était seul à avoir intérêt à ce que Cadiou disparût. Pierre reste impassible.
L’audience est suspendue. La parole est donnée à M. Cazenavette, procureur général, qui continuera demain.
1er novembre 1919 – p. 1
L’AFFAIRE CADIOU
L’INGÉNIEUR PIERRE EST ACQUITTÉ
Quimper, 31 octobre. L’audience du matin est consacrée à la fin du réquisitoire du procureur de la République Cazenavette.
A 13 h. 45, la parole est donnée à Me Henri-Robert qui demande un verdict d’acquittement.
Le verdict
Le jury se retire dans la salle des délibérations à 14 h. 35 pour répondre à l’unique question qui lui est posée.
Après vingt minutes de délibération, le jury rend un verdict, négatif.
En conséquence, M. Pierre est acquitté.
Après l’acquittement, salué par les applaudissements, Pierre a rejoint sa femme qui pleurait ; ils se sont embrassés longuement.
